(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Annuaire Club alpin français 1885"

A propos de ce livre 

Ceci est une copie numerique d'un ouvrage conserve depuis des generations dans les rayonnages d'une bibliotheque avant d'etre numerise avec 
precaution par Google dans le cadre d'un projet visant a permettre aux internautes de decouvrir 1' ensemble du patrimoine litteraire mondial en 
ligne. 

Ce livre etant relativement ancien, il n'est plus protege par la loi sur les droits d'auteur et appartient a present au domaine public. L' expression 
"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n' a jamais ete soumis aux droits d'auteur ou que ses droits legaux sont arrives a 
expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays a 1' autre. Les livres libres de droit sont 
autant de liens avec le passe. lis sont les temoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 
trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte presentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 
du long chemin parcouru par 1' ouvrage depuis la maison d' edition en passant par la bibliotheque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d 'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliotheques a la numerisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles a tous. Ces livres sont en effet la propriete de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
II s'agit toutefois d'un projet couteux. Par consequent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inepuisables, nous avons pris les 
dispositions necessaires afin de prevenir les eventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requetes automatisees. 

Nous vous demandons egalement de: 

+ Ne pas utiliser les fichier s a des fins commerciales Nous avons congu le programme Google Recherche de Livres a l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons done d' utiliser uniquement ces fichiers a des fins personnelles. lis ne sauraient en effet etre employes dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas proceder a des requetes automatisees N'envoyez aucune requete automatisee quelle qu'elle soit au systeme Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caracteres ou tout autre domaine necessitant de disposer 
d'importantes quantites de texte, n'hesitez pas a nous contacter. Nous encourageons pour la realisation de ce type de travaux 1' utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous etre utile. 

+ Nepas supprimer V attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'acceder a davantage de documents par 1' intermediate du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la legalite Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilite de 
veiller a respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public americain, n'en deduisez pas pour autant qu'il en va de meme dans 
les autres pays. La duree legale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays a l'autre. Nous ne sommes done pas en mesure de repertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisee et ceux dont elle ne Test pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut etre utilise de quelque facon que ce soit dans le monde entier. La condamnation a laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut etre severe. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'acces a un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le frangais, Google souhaite 
contribuer a promouvoir la diversite culturelle grace a Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de decouvrir le patrimoine litteraire mondial, tout en aidant les auteurs et les editeurs a elargir leur public. Vous pouvez effectuer 



des recherches en ligne dans le texte integral de cet ouvrage a l'adresse |http : //books .qooqle . com 




This is a digital copy of a book that was preserved for generations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 
to make the world's books discoverable online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 
to copyright or whose legal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other marginalia present in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journey from the 
publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we have taken steps to 
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying. 

We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use these files for 
personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's system: If you are conducting research on machine 
translation, optical character recognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for these purposes and may be able to help. 

+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it legal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any specific use of 
any specific book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liability can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web 

at http : //books . google . com/| 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



ANNUAIRE 



DU 



CLUB ALPIN FRANCAIS 



Digitized by 



Google 



PARIS 

TYPOGRAPHIE GEORGES CHAMEROT 
19, rue des Saints-Peres, 19 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



CLUB ALPIN FRANCAIS 



Phototyhik Be*thaud 

GRAND PIC & BRE 

VERSANT Bl 



D APRES U^ 

Digitized by VjOOQlC 



APRES UNE PHOTOGRA 



ANNUAIRE 1885 



9, Rub Cadet, PARIS 

ECHE DE LA MEIJE 

IE LA GRAVE 

APHIE DE M. CHARPENAY 

Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



ANNUAIRE 



DU 



CLUB ALPIN 

FRANCAIS 

DOUZIEME ANNEE 
1885 



PARIS 
AU SIEGE SOCIAL DU CLUB ALPIN FRANCAIS 

30, RUB DU BAC, 30 

FT A LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C'« 

79, BOULEVARD SAINT-QBRMAIN, 79 

1886 



Digitized by 



Google 




DEQRANO FUND 



Digitized by 



Google 



TABLE MfiTHODIQUE 



Pages 
Table mbthodique , v 



COURSES ET ASCENSIONS 

I. La Meije (Autour de la Meije; la face Sud; itine'raire 

de I'ascension de la Meije par la face Sud ; VarSte 
de la Briche et le$ Grands Couloirs ; VarUe du Pic 
Central; Conclusion), par MM. Georges Leser et 
Claude Verne 3 

II. Quinze jours dans le massif du Mont-Blanc; seconde 

ascension de l'Aiguille de Bionnassay (4,061 met.) 
par une route nouvelle, par M. Paul Vignon. ... 65 

III. Un mois autour de l'Aiguille de Grepon ou Grands- 

Charmoz ; deuxieme ascension (premiere par 
1'arSte Nord), par M. H. Dunod 88 

IV. Quatre mois en Valais, par M. Valentin de Gorloff. 101 

V. Courses autour de TOrtler et dans les Alpes Dolo- 

mitiques, faites par la huitieme caravane scolaire 
d'Arcueil en aout et septembre 1885, par M. TabbS 
Barral 112 

VI. Le Pic du Midi de Pau ou d'Ossau (2,885 met.), sa 

faune, sa flore, quelle action orog6nique a pre- 
side k sa formation, par M. le comte R. de Bouille\ 152 

VII. Quinze jours dans les Pyr6n6es aragonaises (Envi- 

rons de Jaca; Sarrablo et Sobrarbe; entre les rios 
Cinca et Noguera Ribagorzana ; premUre ascension 
du grand pic del Peso, 2,895 met., Catalogne), par 
M. le comte de Saint-Saud 179 



Digitized by 



Google 



VI TABLK DBS MATIKRES. 

Pages. 

VIH. Premiere ascension du pic d'Astazou par le glacier 

et le versant Nord, par M. F.-E.-L. Swan 209 

IX. Auvergne et Cevennes (Gorges de la Sioule; canton 

d'A rdes ;plan de Montpellier-le- Vieux) , pa r M . E . - A . 
Marlel 213 

X. Malte, notes de voyage, par M. G.-A. Boerner. . . 236 

XI. Le Liban et l'Anti-Liban, par M. l'abbe* Bauron. . . 2o7 

XII. A bord de VEclaireur en escadre de I'ExtrSme Orient 

(novembre 1884-octobre 1885), par M. A. Salles. 298 

XIII. Voyage aux volcans do Java, par M.Edmoud Gotteau. 336 

SCIENCES ET ARTS 

I. fitude sur les chalnes et massifs du systeme des Al- 

pes (premiere parlie), par M. E. Levasseur, de Pln- 
stitut 371 

II. Aper$u sommaire de Porograpbie des Pyr6n6e.% par 

M. F. Scbrader ' 43* 

III. Les types orographiques, par M. Alexandre VeYian, 

doyen de la Faculty des sciences de Besancon . . 45 \ 

IV. Vues sur la question pastorale dans les Alpes, par 

M. F. Briot, inspecleur des forels 482 

V. Du cboix des observatoires dans les courses de raon- 

tagnes, par M. Albert de Pouvourville 499 

VI. Les mouvements du glacier des Bossons, par M. Cli. 

Durier 508 

VII. Relev&s hypsometriques resultant d'observalions fai- 

tes au barometre par des membres du Club Alpin 
Francais, et calculees par le commandant du genie 
Prudent 518 



MISCEUANEES 

I. A propos du piolet d'Henry Cordier, par M. H. Du- 

hamel 529 

II. Ascension de Y Aiguille me>idionale d'Arve (3,514 met.) 

par MM. Dulong de Rosnay et H. Du Gardin. . . . 536 
HI. Le brouillard au Dome de ChasseforSt, par MM. M. 

Gouge et A. de Laclos 549 



Digitized by 



Google 



table: des matikres. vn 

Pages. 

IV. Les Montagnes des Maures, par M. G. Bartoli.. . . 554 

V. Une ascension a Caoume, par M. V. Cadiat 567 

VI. Simple itinGraire dans les Alpes, par M. Henry 

Brulle 577 

Hi. Le chien d'Inverness, par M. P. Porchon 582 



CHRONIQUE DU CLUB ALPIN FRAHQAIS 

Direction Cenlrale : Rapport annuel 591 

Liste des membres de la Direction Centrale et des bureaux 

des Sections 60i 



CARTES ET PLANS 

Carte du massif de la Meije, par M. Henry Duhamel . . . 
Plan de Montpellier-le-Vieux, dresse" par M. E.-A. Martel 

(hors texte). . . 

Carte de la chainc des Alpes (hors texte) 



ILLUSTRATIONS ET FIGURES 

\ . Grand Pic et Breche de la Meije, versant de la Grave, 
photogravure de M. Berthaud, d'apres une photo- 
graphic de M. Charpenay en frontispicc. 

2. La Meije vue de la Breche du Hateau (face Sud), 

dessin de F. Schrader, d'apres une photographie 
de M. F. Perrin 

3. Itin6raire de la Meije par la face Sud 29 

4 . La Meije vue du Cha/.elet (face Nord), dessin de Taylor, 

d'apres une photographie de la collection Charpe- 
nay 33 

5. Cr6te de la Meije, vue prise du rocher de l'Aigle . . 37 

6. Itineraire de la Meije par la face Nord 46 

7. Groupe repr6senlant les freresZsigmondy et uncertain 

nombre d'alpinistes franc, a is et strangers, photogra- 



Digitized by 



Google 



VIII TABLE DES MATIERES. 

Page 8. 

vure de M. Berthaud d'apres une photographie de 

M. Joseph Lemercier 50 

8. Portrait du guide Gaspard 64 

9. Aiguilles du Chardonnet et d'Argentieres, dessin de 

Taylor d'apres une photographie communiquee par * 
M. Vignon 67 

10. Aiguille et glacier de Bionnassay, dessin de F. Schra- 

der, d'apres une photographie de M. Donkin ... 75 

11. Aiguilles de Charmoz, de Blaitiere et du Plan, vue 

prise de Chamonix (jardin de 1'botel Couttet), dessin 

de Taylor d'apres une photographie 91 

12. Itineraires de M. Mummery et de M. Dunod a I'Ai- 

guille de Grepon 95 

13. Le Grand-Combin, dessin de Taylor, d'apres une 

photographie de M. Sella 107 

14. Glacier du Forno, vue prise du Confinale, dessin de 

F. Schrader, d'apres une photographie de M. l'abbe 
Barral 121 

15. L'Ortleret le glacier de Trafoi, dessin deF. Scbrader, 

d'apres une photographie de M. Tabb6 Barral. . . 135 

16. La Pala di San Martino et la Cima di Ball, vue prise 

de San Martino di Castrozza, dessin de Vuillier, 
d'apres une photographie de M. l'abbe Barral. . . 147 

17. Le Pic du Midi d'Ossau, vu de Biousartigue, dessin de 

M. de Bouill6, d'apres une photographie 153 

18. Fontaine de l'Escala de Bious; roche d'eurite porphy- 

rolde, dessin de M. de Bouille 156 

19. Lac-de Peyreget et Petit Pic du Midi d'Ossau, dessin 

de M. de Bouille 157 

20. Las Tres-Serous, vue prise de la frontiere d'Cspagne, 

dessin de M. de Bouill6 158 

21. Tour de porphyre, dessin de M. de Bouille 161 

22. Plans et dispositions des cristaux a l'Ouest de la base 

du Pic du Midi, dessin de M. de Bouille 162 

23. Glaciere a la base Est du Pic du Midi, dessin de M. de 

Bouille 165 

24. 500 metres avant le col d'Arrious, vue du Pic du 

Midi d'Ossau a l'Est Nord-Est; dessin de M. de 
Bouille, d'apres nature 167 

25. Pic d'Aule (chambre a coucher, 200 metres avant 

d'arriver au sommet), dessin de M. de Bouille. . . 172 



Digitized by 



Google 



TABLE DES MATIERES. IX 

Pages. 

26. Sommet du Pic du Midi,dessin de M. de Bouille. . . 174 

27. Castillo de Leres, dessin de Prudent, d'apres une 

photographie de M. de Saint-Saud 187 

28. Une rondalla aragonaise 190 

29. Tour carree a Abizanda 194 

30. El Entremon, d'apres une photographie 195 

31 . Lac et Pic del Peso, dessin de F. Schrader, d'apres 

une photographie de M. de Saint-Saud 205 

32. Gorges de la Sioule, figure 216 

33. Projection horizontal du plan de sciage, gorges de 

la Sioule 217 

3i. Malte. Port de La Valette, dessin de Taylor, d'apres 

une photographie 243 

35. Vue de Dam as, dessin de Taylor, d'apres une photo- 

graphie de M. l'abbe Bauron 277 

36. Monolithe taill6 dans une carriere a Baalbek, dessin 

de Taylor, d'apres une photographie de M. l'abbe 

Bauron 293 

/ Panorama de Kelung et Panorama des Pescadores, 
' ] dessins de Prudent, d'apres des photographies de 
' ( M. Salles 312 

39. Baie d'Along, dessin de Vuillier, d'apres une photo- 

graphie de M. Salles 329 

40. Villageois de Tile Pong-hou (Pescadores), dessin de 

Prudent, d'apres une photographie de M. Salles. 323 

41. Laboureur de Pile Pong-hou (Pescadores), dessin de 

Prudent, d'apres une photographie de M. Salles. 327 

42. Cirque dans la baie d'Along, dessin de Vuillier d'apres 

une photographie de M. Salles 331 

43. Cratere de Tankouban-Prahou (Java), dessin de 

Taylor, d'apres une photographie communiquee 
par M. Cotteau . . 341 

44. Le volcan Merapt (Java), dessin de Taylor, d'apres 

une photographie communiquee par M. Cotteau. 353 

45. Le fond de I'ancien cratere Mounggal, avec le cratere 

Bromo, actuellement en activity ; dessin de 
F. Schrader, d'apres une photographie communi- 
quee par M. Cotteau 361 

46. Chaines de six volcans (Java), vus de la rade de Sa- 

marang " 366 

47. Volcan Tje>imai (Java), vu de la rade de Chcribon. 366 



Digitized by 



Google 



X TABLE DES MATIERES. 

Pages. 

48. Volcan Slamat (Java), vu de la rade de Ch6ribon.. . 368 

49. fitat du glacier des Bossons en octobre 188i, dessin 

de F.Schrader, d'apres une photographie de M.Jo- 
seph Tairraz 310 

50. Etat du glacier des Bossons en octobre 1885, dessin 

de F. Schrader, d'apres une photographie de 

M. Joseph Tairraz 511 

51. Le glacier des Bois en 1885, dessin de F. Schrader 

d'apres une photographie de M. Joseph Tairraz. 515 

52. Lc piolet d'Henry Cordier, dessin de Prudent, d'apres 

nature - 533 

53. Le chien Clyde, a Inverness, dessin de Prudent, 

d'apres une photographie 582 



Digitized by 



Google 



COURSES ET ASCENSIONS 



ANltUAIRB DB 1885. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



Tome XD. 



I 



-9+^ft 



^ y G oo gle 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE 



I. AUTOUR DB LA MEIJE. — II. LA PACK SUD 

III. ITINBRAIRB DB L'ASCBNSION DB LA MBUB PAR LA FACE 8UD 

IV. L'aRKTE DB LA BRBCHB BT LBS GRANDS COULOIRS 

V. l'arbtb DU PIC CENTRAL. — - VI. CONCLUSION 



I. — AUTOUR DE LA MEIJE 

La chaine de la Meije se pr^sente sous deux aspects abso- 
lumeni differents selon qu'on la cpntemple de la Grave — 
versant Nord — ou du vallon desEtan^ons — versant Sud. 
Au Nord, on apenjoit une s6rie de pics 61anc6s, flanqu^s 
de glaciers escarp£s et d£chir6s, des aretes aigues, d£chi- 
quetees, des parois noires, marquees qk et Ik de taches 
blanches. Au Sud, c'est une muraille dont le falte sur- 
plombe et qui semble h tout instant devoir s'Gcrouler, tant 
son gquilibre paralt instable : un seul sommet se detache 
de la crfcte, c'est le pic occidental — le Grand Pic. 

La partie de la chaine qui nous occupe part de la Br&che 
de la Meije (3,369 m£t.) ; de l'Ouest h l'Est nous arrivons 
d'abord au Petit Doigt, sorte d'aiguille isotee s6par£e du 
reste de Tarftte par une brfcche profonde ; un nouveau bond 
nous amdne au Petit Doigt d'Epaule et h l'tipaule, depres- 
sion peu marquee ; puis viennent les deux pitons du Doigt,. et 
une nouvelle depression d'ou Tarfcte reprend son elan pour 



Digitized by 



Google 



4 COURSES ET ASCENSIONS. 

former la superbe cimeduPic du glacier Garr6 (3,880 m&t.). 
Au delk, la montagne semble comme couple : la ligne des 
crates s'abaisse de 200 m&t. et aboutit k la Br&che du glacier 
Garr6, qu'on ne tardera peut-£tre pas k appeler « col du 
glacier Garr6 », mais qui pour le moment n'est abordable 
que par le versant Sud. 

L'arfcte se redresse maintenant d'un seul jet jusqu'au 
point culminant de la cbalne, le Grand Pic, hautde 3,987 m&t*. 
selon la carte de l'Etat-major, (de 4,000 suivant M. de Castel- 
nau, de 4,040 d'apr&s M. Goolidge). Au de\k du Grand Pic, 
TarGte tombe brusquement pour former une nouvelle 
entaille : la Br&che Zsigmondy * ; elle se relive par un saut 
vertical de 40 met. et aboutit au Pic Central apr&s avoir 
dessinS quatre dents de scie tr6s aigues. Le Pic Central 
(3,970 m6t.) est comme rejetS vers le Sud et surplombe le 
glacier des £tan$ons d'une faqon extraordinaire : il semble 
retenu k la crfcte par un prodige d^quilibre. L'arfcte continue 
vers le Pic Oriental (3,911 m&t.); de ce sommet part une 
cr6te glac£e qui rejoint la chalne du Bee de l'Homme au 
rocher de TAigle (3,445 m6t.) ; en ce point seulement la crfcte 
se dessine nettement et laisse voir le roc & nu. Un contre- 
fort rocheux plongedu Pic Oriental vers le Villard d'Ardne, 
sgparant le glacier de l'Homme en deux branches conside- 
rables. Enfln Tar^te principale part du Pic Oriental et se 
dirige versle Sud pour aboutir au Pav6 (3,831 m6t.), au Pic 
Gaspard (3,880 met.) et enfln au Pic de Neige du Lautaret. 

Le massif de la Meije est entourS de glaciers et de contre- 
forts doht TenchevGtrement a donng lieu sur la carte de l'Etat- 
major h de nombreuses erreurs, que M. Duhamel a pris h 
t&chede rectifier dans un article des plus intgressants, public 
dans r Alpine Jowmal (t. IX, p. 293). 11 a bien voulu nous 
offrir pour notre monographie de la Meije une esquisse 
topographique qui, par sa clarte et son exactitude, permet- 

1. Cette breche n'ayant aucun noni, il nous a paru de toute 4quite* de 
lui donner celui des touristes qui y sont parvenus les premiers. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 7 

tra au lecteur de se rendre compte de la configuration de la 
chain e. 

De la Breche de la Meije, en longeant les flancs du Grand 
Pic sur le versant Nord,nous suivons le glacier de la Meije, 
s£par£ k sa base du glacier de Tabuchet par le Serret du 
Savon (3,256 m&t.), puissant contrefort rocheux. La sepa- 
ration des deux glaciers n'est pas tr&s nettement marquee 
k leur source : en r£alite, 1st branche orientale du glacier 
de la Meije se termine par un vaste cirque glaciaire, dont 
les gradins du Nord et du Nord-Est sont formes par les 
pentes dli Serret du Savon; le fond, c'est-&-dire la pa- 
roi Sud-Est, par des pentes de glace qui aboutissent au 
Col et k la T£te des Corridors, arfcte k peine sur£lev£e au- 
dessus du glacier de Tabuchet et qui aboutit au Pic Central ; 
et la partie Sud-Ouest, par cette pente de glace vive et de 
rochers verglass£s qui a re$u le nom de Corridors de la 
Meije et qui aboutit k l'arfcte r£unissant le Pic Central au 
Grand Pic. 

Le glacier de Tabuchet est enfermS entre le Serret du 
Savon, Tardte du Pic Central et la chalne du Bee de l'Homme 
(3,457 m&t.); vers FEst il communique avec le glacier de 
THomme par le col de l'Homme, dont le prolongement, le 
glacier du Lautaret, vient jiisqu'& la base du Pav6 et du Pic 
Gaspard. Le Pav6 est & la jpnetion des deux lignes de crates 
qui vont Tune au Pic Gaspard, Tautre vers la Grande-Ruine. 

La muraille Sud est tout enti&re tributaire du glacier des 
£tan<;ons, qui s'etend depuis la base du Pav6 jusqu'au R&- 
teau ; il est coupe cependant par un promontoire rocheux 
tombant du Doigt et s£par£ ainsi en deux parties. La mpn- 
tagne elle-mdme pr£sente du cdt£ Sud un aspect remar- 
quable : lorsqu'on regarde une photographie, on aper^oit 
courant au flanc m6me de la chalne une longue bande 
blanche qui commence tout aupr&s du Pave et s'61£ve insen- 
siblement; au pied m£me de la Breche Zsigmondy, il y a 
comme une cassure franche : la bande de neige est arr£t£e 



Digitized by 



Google 



8 COURSES ET ASCENSIONS. 

et laisse passer un couloir vertigineux qui aboutit h la 
Br£che. De l'autre cdt6 du coulpir, vers l'Ouest, la bande 
apparait h nouveau, Margie et plus inclin£e, et forme le gla- 
cier Carr6, ainsi nomm6 par antiphrase, sans doute, ses 
quatre c6tes ayant des dimensions absolument indgales ! 

Nous n'avons voulu donner ici qu'un aper^u g£n6ral de 
la chalne ; h propos de chaque face d'ascension, nous entre- 
rons dans des details plus minutieux de description. 

On a beaucoup discut6 sur l'orthographe du mot Meije. 
Nous n'avons pas l'intention de disserter surce sujet; qu'on 
doive 6crire Meije, Meidje, Medge, qu'importe? Si on vou- 
lait rester dans la v6rit6 absolue, il faudrait Scrire MeVjo ou 
Meidjo, puisque c'est ainsi qu'on dit « Midi » dans le patois 
de la Grave. Gomme Meijo n'a rien de bien harmonieux et 
que de plus nous n'avons jamais entendu dire k aucun tou- 
riste « la Meidjo », nous en restons & Meije, ce qui nous 
paralt la forme la plus simple pour des lecteurs frangais. 

II. — LA FACE SUD 

De ce cote" la Meije prlsente la forme 
la plus curieusc qu'on puisse imaginer : 
on dirait un de ces forts comme on en 
donne pour jouer aux enfants, avec son 
mur crenele" ct son bastion triomphant a 
I'extremiu 4 ; a la verity la comparaison s'ar- 
r*te au sommet de ce bastion, car 11 y 
inanque le drapeau oblige. Je connais 
plus d'un grand enfant qui ferait bien 
des folies pour y planter ce drapeau. 

(H. Cordier. 
LES TENTATIVES 

Presque toutes les tentatives d'ascension h la Meije ont 6te 
faites par le versant Nord : la muraille Sud paraissait abso- 
lument impraticable aux premiers explorateurs; et pour- 
tant Michel Groz, le c6l£bre guide dont le nom reste attach^ 
k la conqudte du Cervin et des Ecrins, avait dit un jour, 
apres avoir examine le pic sous toutes ses faces, que Ton 



Digitized by 



Google 



t 

flu 



«8 

fa 

3 



CO 



CQ 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 1 1 

parviendrait au sonimet par le versant meridional ; il aurait 
m6me fait une tentative tout seul et serait parvenu k une 
certaine hauteur. 

Whymper, en i 864, aprSs avoir pass6 la Brfcche de la Meije, 
s'arrfcte sur le glacier des Etan^ons « pour admirer pendant 
quatre heures la splendide muraille qui protege de ce 
cdt6 le sommet de la Meije contre toute tentative d'escalade. 
Du point culminant jusqu'au bas du glacier, le rocher, ab- 
solument k pic, semble fctre tout k fait inaccessible. » 
MM. Pendlebury et Taylor examinent 6galement la face 
Suden 1874 et en 1875, mais jugent toute tentative inutile. 
D'autres touristes encore, en passant par le vallon des Etan- 
Qons, avaient contempt, — toujours de loin, — la muraille 
Sud , et tous etaient du m£me avis : il ne fallait mdme pas son- 
ger k une tentative. Et pourtant, si nous consid^rons de pr&s 
la montagne, nous reconnattrons que c'Gtait rGsoudre la ques- 
tion, ou plutdt ne pas la rGsoudre, un peu trop d61ib£r6- 
ment. 

Lorsque du Gh&telleret *, par exemple, on examine la 
muraille qui tombe sur les Etan^ons, on se rend parfaitement 
compte du degr£ d'inclinaison des pentes ; s'il est vrai qu'il 
y a des parois absolument verticales, il y en a d'autres bien 
moins inclines, et Ton entrevoit le moyen de passer en 
certains endroits. La montagne lance en effet un de ses 
contreforts jusqu'au milieu du glacier des Etan^ons. Ce 
promontoire rocheux est incline d'une fa^on tr&s mod£r6e ; 
on con^oit ais&ment la possibility d'arriver au haut du pro- 
montoire, c'est-i-dire au pied mdme d'une muraille de 
200 m&t. qui aboutit au glacier Garr£. On ne peut pas 
deviner une voie praticable dans cette muraille ; mais il 
parait Evident que si on atteignait le petit glacier, la partie 

1. Le Chatelleret est un plateau situe au milieu du vallon des 
fitancons : c'etait jusqu'en 1883 le bivouac traditionnel des ascensions 
a la Meije. Aujourd'hui un superbe refuge s'y e*leve, construit par les 
soins de la Section de l'lsere du C. A. F. 



Digitized by 



Google 



12 COURSES ET ASCENSIONS. 

pourrait etre considers comme gagnee. La traversee du 
glacier ne pourrait pas offrir de difficultes : ni crevasses, 
ni s6racs; la pente, assez forte, il est vrai (53° & 55°), n'en- 
trant pas en ligne de compte : quelle que soit l'inclinaison 
d'une pente de glace, on arrive toujours k l'escalader, k con- 
dition qu'elle ne soit pas recouvertede neige fralche. 

Le dernier pic ne devait pas dtre trds penible, sauf peut- 
6tre tout pres du sommet, oil la crMe forme comme 
un arc de cercle et donne lieu par suite k des surplom- 
bements. II n'y avait done de vraiment decourageant 
que les 200 met. s^parant le sommet du promontoire de la 
plate-forme du glacier Carre, et, comme les differents grim- 
peurs s'etaient contends « d'examiner » la face, il n'y avail 
en somme rien de fait lorsque M. Duhamel se decida k ten- 
ter k son tour Tescalade par le versant meridional. 

Nous verrons, lorsque nous parlerons de la face Nord, 
quelle energie et quelle perseverance M. Duhamel a mises 
en action pour vaincre la Meije ; ce n'est qu'apres s'etre bien 
convaincu de l'impossibilite relative de passer, soit par les 
Corridors, soit par le Pic Central, qu'il se decida en 1876 k 
tourner ses efforts vers la muraille Sud. II avait ete seul 
k ne pas declarer apriori que toute tentative etait inutile : au 
contraire,il lui semblait que « duc6tedelavalieedesEtan- 
^ons, il etait possible datteindre pour le moins une certaine 
hauteur, malgre l'apparence d'inaccessibilite que presen- 
tent les murailles abruptes de la Meije sur ce versant meridio- 
nal ». C'est precisementsur le flanc occidental du contrefort 
dont il a ete question plus haul, en suivant autant que possible 
les cheminees qui s'y trouvaient, que M. Duhamel pensait di- 
nger ses efforts. Accompagne par les guides Frangois Simond 
et Edouard Cupelin, de Chamonix, et Pierre Gaspard de Saint- 
Christophe, il part le 12 septembre 1876 de la Berarde, era- 
portant 70 metres de corde de chanvre de Manille et deux 
echelles de 4 m ,75. Une premiere reconnaissance est faite 
le meme jour, et la caravane parvient jusqu'ft la base du 



Digitized by 



Google 



LA MEUE. iZ 

grand couloir. Le lendemain, Gaspard est oblige de quitter 
M. Duhamel, qui avec ses deux autres guides remonte k la 
base de la chemin^e ; le gr6sil a rendu les rochers glissants, 
aussiest-ce avec les plus grandes difficulty qu'on atteint le 
sommet du couloir; « mais il faut bientdt reconnattre Tim- 
possibility de rGaliser la tentative descalade ». Si pr&s que 
Ton se trouve du petit glacier, il faut battre en retraite de- 
vant un escarpement d'une dizaine de metres. Un homme 
de pierres est 61eve k une altitude de 3,580 metres. 

« Malgr6 l'opinion de Michel Croz, 6crit M. Duhamel, 
il me faut avouer que mes tentatives infructueuses par le 
versant des fitangons m'ont convaincu de l'inaccessibilite 
du pic Occidental par ce cdt6. Toutefois, je crois que c'est 
toujours en montant par le contrefort meridional du Doigt 
que les essais devront 6tre dirig^s, en ayant pour objectif 
le petit glacier '. » 

Tout en estimant l'ascension k peu pr&s impossible, 
M. Duhamel venait cependant de faire une des plus s6rieu- 
ses tentatives : il avail indiqu£ la voie k suivre et Tendroit 
oil il s'arrfcta est rest£ c£16bre dans l'histoire de la Meije. La 
pyramide Duhamel, construite au haut de la grande che- 
min6e, reviendra k tout instant dans les rScits des tentati- 
ves ult£rieures et des ascensions. (Test un jalon pos6 dans 
la montagne : tous ceux qui voudront aller plus haut de- 
vront passer 1&, il n'y a pas d'autre voie & suivre. 

Dans sa premiere tentative, nous l'avons vu, M. Duha- 
mel s'etait adjoint comme troisteme guide Pierre Gaspard, 
de Saint-Ghristophe, qui avait d\X quitter brusquement la 
caravane, rappelS chez lui. Sans vouloir en rien diminuer 
la valeur des deux guides de Chamonix, on peut se deman- 
der si le lendemain Gaspard n'aurait pas pu faciliter Tesca- 
lade, assurer peut-fctre la reussite, gr&ce k sa force prodi- 
gieuse, k sa souplesse et k son courage ? II n'Stait, il est vrai, 

1. Annua ire du Club Alpin Frangais, 1875, pp. 331 etsuivantes. 



Digitized by 



Google 



14 COURSES ET ASCENSIONS. 

que peu connu k cette epoque, bien qu'il etit dej& voyage 
avec M. de Gastelnau et fait avec lui des courses de premier 
ordre ; seul ce dernier etait k mfcme d'apprtfcier les quality de 
son guide. Aussi lorsqu'en 1877 i\ se decida k tenter la Meije 
par la face Sud,n'hesita-t-il pas k se faire'accompagner par 
Gaspard et son fils Pierre. « Nous nous connaissions assez », 
dit-il, « pour savoir ce dont chacun de nous etait capable, 
et nous avions, ce qui est une des meilleures conditions 
de succ&s, une confiance rSciproque en nous. » M. de Cas- 
telnau etait, de plus, resolu k ne renoncer k sa tentative que 
lorsqu'il aurait ete convaincu par lui-m&me de l'impossibi- 
lite de depasser le point oil il se verrait force de reculer. Ce 
qui etait certain, c'est que ces trois hommes determines, 
stirs d'eux, habitues k marcher ensemble depuis plusieurs 
annees, allaient livrer k la montagne un assaut formidable. 
II s'agissait d'abord de savoir jusqu'oii etait parvenu 
M. Duhamel dans sa seconde tentative. Gaspard, qui n'en 
faisait pas partie, indique iM.de Gastelnau un point plus 
eieve et plus k l'Ouest que celui qui avail ete reellement 
atteint. M. de Gastelnau parie qu'il montera au Glacier 
Carre, s'il est vrai que son colldgueest parvenu au point en 
question. Gaspard refuse d'abord d'y aller, et apr£s une 
longue discussion on finit par decider qu'on ira au moins 
jusqu'i la cheminee pour voir oil M. Duhamel est arrive. 
Le 4 aotit, la caravane se met en route; & 11 h. 45 min., 
elle atteint la pyramide Duhamel (que les guides appellent 
aujourd'hui « pierre humide Duhamel » f afin sans doute 
de permettre k nos descendants de disserter sur l'ortho- 
graphe et l'origine des noms de lieux) ; Gaspard s'etait trompe, 
le point qu'il avait indique etait plus eieve et inacces- 
sible. On s'eieve cependant encore d'une dizaine de metres, 
puis la muraille s'eiance verticalement dans un elan fantas- 
tique. La coupe du rocher change brusquement, le gran it 
est remplace par un schiste tres lisse sur lequel les clous 
n'ont pas de prise. Cependant, si on pouvait franchir les 



Digitized by 



Google 



LA MfilJE. 15 

20 premiers metres, le reste de la paroi serait relativement 
plus ais6 k gravir. Mais Gaspard refuse d'avancer, et finale- 
ment, pousstf k bout par M. de Gastelnau qui veut essayer 
tout seul, il s'Gcrie : « Eh bien ! vous ne vous casserez pas 
la tfctesans moi; puisquc c'est votre intention, je ne vous quit- 
terai pas ; nous monterons, mais nous ne descendrons plus. » 
Tout autre que M. de Gastelnau, peut-£tre, eut recute 
devant une prediction aussi d£courageante, mais il etait 
decide k tout. Apres plusieurs essais, Gaspard flnit par 
franchir les vingt premiers metres, puis il va explorer la 
paroi et revient convaincu que le plus mauvais pas est 
franchi : il avait du retirer ses chaussures pour monter, 
proc£d6 peu recommandable aux personnes ayant l'6pi- 
derme sensible et qu'on ne doit en tout cas employer que 
dans une situation desesp£r£e ! La journ£e est trop avanc£e 
pour qu'on puisse continuer l'escalade ; pour redescendre, 
il faut sceller une corde dans le rocher : elle facilitera 6ga- 
lement la montee dans la prochaine tentative. • 

LES ASCENSIONS 

Gomme on le voit, M. de Gastelnau n'avait dans cet essai 
gagng qu'une trentaine de metres sur l'expgdition de M. Du* 
hamel ; mais c'6taient pr^cis^ment ces trente metres qui 
avaient arrfcte ses pr6d£cesseurs et, de fait, nous ne connais- 
sons rien de plus formidable, disons le mot, de plus insensg 
que ce passage. Diverses circonstances retiennentM. de Gas- 
telnau loin de sa grande ennemie pendant quinze jours ; 
enfin, le 16 aout, apr6s avoir bivouaquS au Gh&telleret, il 
repart k 4 h. 20 min. du matin, accompagne de Gaspard, 
de son fils Pierre, et de J.-B. Rodier, de la BSrarde, qu'il 
s'etait adjoint comme porteur. 

A 9 h. 15 min. la pyramide est d6pass£e, et la corde 
abandonee rend plus facile le passage qui avait 6t£ jug£ 
si dangereux. Le reste de la muraille exige encore de pg- 



Digitized by 



Google 



16 COURSES ET ASCENSIONS. 

nibles efforts, et, sans s'accorder une minute de repos, 
il faut 2 h. 45 min. pour atteindre la base du glacier Garr^. 
Cetait d&]k un premier triomphe que d'avoir atteint ce 
glacier, point de mire depuis des annSes de tous les al- 
pinistes. Sa travers^e n'offre pas de difficulty, et en 
45 min. la caravane atteint la Br&che qui s^pare le Grand 
Pic du Pic du Glacier. Rodier, qui a retard^ la marche par 
son peu d'habitude du rocher, est reste sur la plate-forme 
du glacier et attend \h le retour de ses compagnons. « Tour- 
nant h droite, dit M. de Gastelnau, nous gravissons sans 
peine et tres rapidement les rochers du pic proprement 
dit de la Meije en nous maintenant toujours sur le versant 
Suddelamontagne. Notre ennemie semblait vaincue, lors- 
qu'& une dizaine de metres du sommet un obstacle imprSvu 
nous fit douter du succ&s. La montagne surplombait de 
tous c6t(3s. » C'est le passage nomm6 depuis « Ghapeau de 
Gapucin » par Gaspard lui-m6me. Tout le monde connatt 
le r^cit si &mouvant et si simple h la fois de M. de Gastel- 
nau l ; on sait comment, apr&s avoir essays Tun apr^s l'autre 
de triompher du dernier obstacle, les trois grimpeurs com- 
men^aient h d£sesp£rer, paralyses par le froid, secou^s par 
un vent violent, lorsque Gaspard, furieux de se voir battu 
si pr&s du sommet, franchit l'ar&te, passe sur le versant de 
la Grave, se hisse le long d'uneroche surplombante, k la 
force des poignets, les jambes pendantes dans l'abime, e 
r^ussit enfin dans un supreme effort & atteindre le point 
culminant. La Meije 6tait vaincue ; c'6tait un touriste fran 
gais, accompagng de guides franqais, qui venait de rem- 
porter cette superbe victoire, mais au prix de quelles 
luttes, de quels dangers ! La descente fut terrible : le temps 
s^tait g&t6 et la nuit surprit la caravane au milieu de la 
derntere muraille, k 30 m&t. au-dessus de la pyramide 
Duhamel. II fallut passer la nuit sur une dalle £troite, in- 

1. Annuaire du Club Aipin Frangais, 1877. 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 17 

cliri^e, qui portera d£sormais un nom cel&bre : c'est le 
« campement Gastelnau ». Le vent fait fureur pendant 
cette nuit sinistre, la neige tombe, et, quand le lendemain 
il faut repartir, c'est k grand'peine qu'on reveille les 
membres engourdis et endoloris. 

II arrive pour presque tous les grands pics des Alpes que, 
la premiere ascension faite, les suivantes ne pr£sentent plus 
les mGmes obstacles ni les mfcmes dangers. La voie est 
fraySe, et peu k peu la montagne devient relativement facile, 
puis tr&s accessible aux bons touristcs et enfin k tout le 
monde. Tel a 6t6 le sort du Cervin qui, aujourd'hui, n'est 
plus qu'une course absolument ordinaire, et cependant 
Whymper avait mis plusieurs ann£es k le gravir. SilaMeije 
avaiteu unedestin^e analogue, nous passerions rapidement 
sur les ascensions qui suivirent celle de M. de Gastelnau; 
mais tel n'est pas le cas, et, s'il est vrai que les difficult^ 
exceptionnelles qu'offrait la recherche de la route n'existent 
plus, il n'en est pas moins certain que l'ascension de la 
Meije est rest6e jusqu'i ce jour r6serv6e k un petit nombre 
seulement de touristes, et que tous ceux qui sont par- 
venus au sommet se sont trouv6s aux prises avec une 
cime demeur^e formidable. II n'est done pas sans intGr&t 
de rappeler quels ont et6 les successeurs de M. de Gas- 
telnau et de transcrire ici leurs impressions et leur opi- 
nion. 

Giter le nom du second vainqueur de la Meije est chose 
superflue; aussi bien tous ceux qui connaissent l'histoire 
des Alpes du Dauphind savent que lorsque M. Goolidge n'est 
pas le premier, il arrive k coup sfir le second : grands pics 
ou sommets secondaires, M. Goolidge a tout gravi ; per- 
sonne ne connalt mieux que lui le massif de l'Oisans ; il a 
parcouru la Suisse dans tous les sens, et le nombre des as- 
censions qu'il a accomplies devient k peu prds incalculable. 
Son avis est done prGcieux et fait autorit6. Or il met les dif- 
ficult^ que presente l'ascension de la Meije tout k fait en 

AMIfUAIRB DB 1885. 2 



Digitized by 



Google 



18 COURSES ET ASCENSIONS. 

dehors de celles que Ton rencontre d'ordinaire : « La des- 
cente du glacier Garr6 k la pyramide Duhamel », dit-il, 
« restera toujours dans mon esprit comme la partie d'es- 
calade la plus ardue et la plus dangereuse qu'il m'ait 6t£ 
donne de faire. » Suivons done M. Goolidge pas k pas tlans 
son ascension. Le 10 juillet 1878, apr£s avoir pass6 la nuit 
non loin du Gh&telleret, il part k 3 h. 20 min. avec les deux 
Aimer, emportant 50 k 60 mdt. de corde. « Jamais », 6crit 
le vaillant grimpeur, « je n'avais 6t6 en proie k une pareille 
excitation nerveuse : la Meije avait sur moi la m$me 
influence etrange que celle que le Gervin exer^ait sur ses 
premiers explorateurs. » A 5 h. 20 min. la caravane atteint 
le promontoire ; 850 met. la sSparent du sommet, les sacs 
sont abandonn^s ainsi que la plus grande partie des provi- 
sions. « Nous comptions redescendre le soir m£me, gr&ce 
au clair de lune; mais nous ne nous doutions pas que 
29 heures, dont 19 de marche effective, nous sSparaient du 
moment oil nous nous retrouverions au glacier des £tan- 
gons. » A 7 h. 1 5 min. ils arrivent k la pyramide, suivant k peu 
pr&s le chemin de M. de Gastelnau et inclinant k VOuest 
vers r£paule. « II est impossible de d£crire exactement 
notre route ; les difficulty sont continues, mais on trouve 
toujours de quoi fixer au moins un doigt! II est probable 
que nous suivons la route de M. de Gastelnau ; autant que 
j'ai pu le remarquer il n'en existe pas d'autre. Une 16g6re 
deviation k droite ou k gauche, et la partie serait perdue. » A 
9 h. 45 min. enfin, apr&s un labeur incessant, void la plate- 
forme du glacier Carr6, distante verticalement de 205 m&t. 
de la pyramide. 

La travers6e du glacier Garr6 n'offre pas de difficulty, et 
k 11 h. 15 min. la caravane atteint la BrSche au pied du der- 
nier pic, d'ofo en peu de temps elle parvient au « chapeau 
de Gapucin ». II est impossible de monter tout droit; 
M. Goolidge lit alors le r6cit de M. de Gastelnau, mais il ne 
retrouve pas le point ou Gaspard a franchiTarfcte, et la partie 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 19 

semble perdue lorsque Aimer parvient k se hisser directe- 
ment sur l'arete et passe sur le versant de la Grave. « (Test 
\k le chemin »,* ajoute M. Coolidge, « que suivront prochai- 
nement MM. Guillemin et Salvador. » 

M. Goolidge avoue franchement qu'il n'eut pas le loisir, 
une fois au sommet, d'examiner Thorizon. « La vue m'im- 
portaitforl peu », dit-il, « je n'etais pas monte au sommet 
de la Meije pour admirer un panorama. La Meije me 
paraissait etre une montagne & gravir pour elle-m&me, et 
non pour admirer ce que Ton verrait de son point culmi- 
nant. » Le veritable alpiniste, il faut bien le dire, grimpe 
pour... grimper. Ce qu'il aime dans une ascension, c'est la 
difficult^ vaincue, la montagne domptee par son energie et 
sa perseverance ; le ciel ftit-il absolument couvert, peu lui 
importe ; pourvu qu'il soit certain qu'on ne monte pas plus 
haut, il est content et ne pense plus qu'& la descente, « ce 
revers de la medaille»,commera dit un jour Felix Perrin. 

« Sans vouloir rien exagerer », ajoute M. Goolidge, « je 
puis dire que je n'ai jamais rien fait de pareil k la descente de 
la Meije. » Au-dessous du Glacier Carre, la muraille devient 
presque impraticable, et k 9 h. 30 min. du soir la caravane 
n'est pas encore & la pyramide ; il faut s'arrfcter sur une plate- 
forme etroite, probablement le campement Castelnau. La 
nuit fut belle, mais le froid si intense, que M. Coolidge pensa 
y succomber. Le lendemain, k 4 h. 40 min. du matin, les 
touristes repartent, mais rien n'est plus penible k descendre 
que les quelques metres qui les separent de la pyramide. 
« Aucune montagne », dit en terminant M. Coolidge, «ne 
demande plus de perseverance et de resistance : il n'y a pas 
dans les Alpes de cime qui presente pareille continuite dans 
les difficultes, et, pour parler plus clairement, on ne saurait 
comparer de pr£s ou de loin k la Meije ni le Rothhorn, ni la 
Dent-Blanche, ni mime le Bietschhorn '. » 

1. Alpine journal, IX, p. 134. 



Digitized by 



Google 



20 COURSES ET ASCENSIONS. 

MM. Salvador de Quatrefages et Paul Guillemin, quelques 
jours ;apr&s M. Goolidge, font la troisi&me ascension de la 
Meije, le 12 aout 1878. Cette escalade mSrite plus qu'une 
simple mention : c est celle de deux montagnards aguerris, 
qui n'en sont plus a faire leurs preuves en Oisans et qui 
veulent avant tout 6tudier la montagne a fond, observer 
chaque passage, chaque pierre. Tout est combing d'avance ; 
on couchera au glacier Carr6, afin d'avoir le temps de tout 
voir sans se presser, on fera m£me de la photographie, car 
Guillemin tient a emporter son appareil — le seul qui aura 
eu Thonneur de se dresser sur le sommet de la Meije. Ge 
sont naturellement les Gaspard qui doivent diriger la cara- 
vane ; grace a eux pas d'hgsitations, pas de faux pas, et de 
plus une confiance, une quietude profonde, « qu'un guide 
aussi 6tonnant que le p6re Gaspard ne tarde pas a vous 
inspirer ». Le beau temps favorisc l'escalade. : pendant 
deux jours pas un nuage, pas un coup de vent; les guides 
connaissent d£ja la montagne, les voyageurs sont de pre- 
miere force ; toutes les conditions se trouvent done r£unies 
pour rendrela tache facile, etcependant voicice que MM. Sal- 
vador et Guillemin pensent de la Meije : «Nous n'avons pas 
l'habitude de rabaisser ou d'amplifier les difficult^, mais 
nous ne trouvons que le mot terrible pour qualifier cette 
ascension : pendant une suspension de deux jours, un seul 
faux pas serait mortel. » 

En comparant le r6cit de cette ascension a ceux de M. de 
Gastelnau et de M. Goolidge, on constate que l'itin£raire des 
trois caravanes est presque identiquement le m6me. Notons 
cependant la description du « Pas du Ghat » (point E figure 
de la p. 29) : « En approchant de la ligne de crdte, nous 
rencontrons le passage le plus pgrilleux qui existe entre la 
base de la montagne et le Glacier Carre ; les rochers sont a 
pic et la route est barr6e. II faut alors se porter a gauche 
et ramper sur un semblant de corniche qui fuit vers l'ablme 
et que surplombe une votite semblable a un auvent. Gas- 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 21 

pard Ills se gliase le premier dans le boyau, mais le rocher 
supGrieur s'abaisse tellement que le sac de notre compa- 
gnon frdle la pierre : ne pouvant ni avancer ni reculer, et 
moins encore prendre au large h gauche, il s'6tend, s'as- 
souplit el se d£gage par des mouvements h peine sensi- 
bles. » 

Citonsaussi la classification des difficult^ qu'on rencontre 
dans Tascension : « 1° Jusqu'au promontoire rocheux, pas 
de difficult^; 2° du promontoire k la pyramide, difficult&s 
relativement insignifiantes ; 3° de la pyramide au glacier 
Carr6, difficultes continues, entassSes, varices; 4° du glacier 
Carr6 au sommet, difficultes moyennes jusqu'i 10 metres 
de la cime; ces 10 metres constituent un passage tr&s dif- 
ficile, qui devient 6pouvantable s'il est recouvert de 
neige. » 

La quatrieme ascension de la Meije est sans contredit 
Tun des plus grands tours de force qui aient £t£ accomplis 
dans les Alpes : l'escalade tentee par MM. Charles et Law- 
rence Pilkington et F. Gardiner reste h jamais c61£bre dans 
les annates de Talpinisme. Ces messieurs rSussirent, le 
27 juillet 1879, sans guides, l'ascension du Grand Pic, et 
M. Gardiner a public, dans V Alpine Journal, un r^citde cette 
course que nous allons essayer de rSsumer. Le 24 juillet h 
minuit, la caravane part du Ch&telleret, traverse le glacier 
et suit le couloir jusqu'i la pyramide. Mais Ut, au lieu de 
prendre a gauche pourmonter vers TEpaule, — le seul che- 
min & peu pr6s praticable, — MM. Gardiner et Pilkington, 
leurres sans doute par le bon aspect des premiers escarpe- 
ments, inclinent k droite et ne tardent pas & se trouver au 
milieu m6me de la muraille qui tombe du glacier Carr6 
(d. f. g. de la figure p. 29). Comment ils font pour sortir 
de ce mauvais pas, c'est ce qu'il est difficile de comprendre 
lorsqu on a vu ces &-pic gigantesques. Imaginez un mur 
haut de 200 m6L, offrant quelques saillies et de temps & 
autre une petite plate-forme juste assez large pour poser un 



Digitized by 



Google 



22 COURSES ET ASCENSIONS. 

pied, tel 6tait k peu prds « le mauvais pays » oil s'Stait 
engag£e la caravane. Et cependant elle arrive au glacier 
Carr6, k l'Est de la plate-forme, k 20 met. de Textr6mit6 
Ouest du n6v6. La fin de Tascension est relativement facile : 
si grandes ont 6t6 les difficult^ vaincues que m&me le 
« Chapeau de Gapucin » n'arrGte pas les touristes. lis passent 
egalement sur le versant de la Grave et font quelques 
metres sur la face Nord. 

La descente ne peut naturellement Mre accomplie le 
m6me jour, et les grimpeurs passent la nuit presque au som- 
met du glacier CarrS, entre la glace et le rocher. Le lende- 
main, ils repartent et entament la descente du mur de 
rochers; l'escalade avait r6ussi, mais pour redescendre il 
fallutrecourir k la corde. Au bout d'une heure et demie, par 
suite d'une erreur de direction, il n'est plus possible de 
passer, et les touristes se voient obliges de remonter presque 
jusqu'au glacier pour prendre une autre route ; \k encore, 
la corde est n^cessaire. Enfin, apres des difficulties sans 
nombre, on revient k la Pyr amide ! . 

M. Gardiner, en terminant son r6cit, dit que « tout Thon- 
neur de cette expedition revient k M. Ch. Pilkington : k la 
mont£e,il marchait en t6te, k la descente il nous suivait en 
serre-file et tenait la corde » . G'est trop de modestie, car s'il est 
certain quele premier qui monte etle dernier qui descend a 
plus de mal que les autres, il ne faut pas oublier que dans 
une montagne comme la Meije, chacun doit k peu pr6s se 
suffire k lui-mdme et ne peut pas trop compter sur le secours 
que pourront lui porter les autres. 

En trois ans, laMeije venait d'etre gravie quatre fois; c'etait 
beaucoup. Aussi, pendant les trois ann£es qui suivirent, 



1. J'ai pu juger par moi-meme de l'exactitude abaolue de ce r^cit 
qui pourra paraitre quelque peu fantastique, car j'ai vu les cordes 
abandonees par MM. Gardiner et Pilkington; elles existent toujours, 
— personne, je crois, n'ira les chercher, et pour cause; elles ont 
une longueur Inorme : nous l'avions estimle a 50 met. environ ! — G. L. 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 23 

personne ne put y monter. II n'y eut qu'une seule tentative 
en 1882, qui n^choua que devantla tourmente k quelques 
metres du sommet. Le 24 aoftt, M. Leser partait du Ch&tel- 
leret avec Gaspard et son jeune fils Maximin; ce dernier 
abordait la Meije pour la premiere fois. II a tenu ce qu'il 
promettait k cette epoque el, comme on le verra plus 
loin, c'est aujourd'hui un guide de premier ordre, digne 
fils de son pdre, bien qu'il n'ait pas encore vingt-deux 
ans. 

Tout alia bien jusque dans les rochers au-dessus de la 
Br&che du glacier Carrd ; au pied du « Ghapeau de Capu- 
cin », une tourmente surprit la petite caravane, et M. Leser 
a relate dans YAnnuaire de 1882 combien dangereuse et 
difficile fut la retraite, au travers de ces parois lisses, subi- 
tement couvcrtes d'eau et de verglas. 

Pendant Y6t6 de 1883, la Meije subit trois ddfaites. Le 
26 juillet, MM. Brulle et Bazillac, qui avaient amend avec eux 
C£lestin Passet, de Gavarnie, — le seul guide qui, outre les 
deux Aimer et les trois Gaspard, soit montd k la Meije, — 
firent la cinqufeme ascension sous la conduite de Gaspard 
et de son fils Maximin. La course fut pour la premiere fois 
terminge en un seul jour : du Ch&telleret au Ch&telleret. La 
fin de la descente fut tr&s pSnible k cause de la nuit. « Je 
ne raconterai pas », 6crit M. Brulle, « comment nous par- 
vtnmes tous sains et saufs en bas |de la derni&re chemin£e, 
dtyk si difficile en plein jour. II y eut dans cet Episode dra- 
matique de notre descente des moments de veritable an- 
goisse. » 

Le 12 aotit, M. Leser rSussit avec Gaspard et Maximin la 
sixteme ascension : aller et retour Sgalement en un jour. II 
avait Gprouvd de grandes difficulty k cause du verglas 
et surtout du vent. Le « Ghapeau de Gapucin » fut parti- 
culi&rement pgnible k escalader. 

La septi&me ascension fut eifectuSe par MM. J. Mathieu 
et Ant. Descombes, le 19 aoAt. Guides : Gaspard et ses 



Digitized by 



Google 



£4 COURSES KT ASCENSIONS. 

fils. En 1884, M. D. de Ghampcaux a fait avec Gaspard et 
Maximin la huitteme ascension. 

Ges deux derni&rcs courses furent favorisdes par un temps 
superbe ; la Meije se laissait vaincre sans rdvolte ; pas un 
danger, pas une alerte. 

Avant de clore la liste des ascensions face Sud par le 
rScit de la tentative de MM. Zsigmondy et Schulz, nous rap- 
pellerons que, le 19 juillet 1883, M. P. Perret rdussit une 
bonne partie de Tascension, mais ne put arriver au glacier 
Carre*, « le passage ayant 616 couptf par une avalanche 1 ». II 
n'est pas possible de passer cette observation sous silence, 
car elle pourrait ddtourner certains touristes de la Meije ; si 
aux difficult^ considerables que pr£sente toujours cette 
montagne, on joint £galement le danger des avalanches, 
danger contre lequel il n'y a pas & lutter, la Meije devient 
une cime inabordable. Mais nous pouvons, sur la foide tous 
ceux qui ont gravi la muraille Sud, affirmer qu'il ne tombe 
pas d'avalanches dans la Meije. Le couloir qui aboutit & la 
pyramide Duhamel est quelquefois balayd par les pierres, 
surtout lorsque le vent est violent, mais au-dessus il ne tombe 
rien le long de la route habituelle. Nous croirons done plutdt 
que M. Perret 6tait accompagnd de guides qui, ne connais- 
sant pas la montagne, se trompdrent de direction et, se trou- 
vant arrfctds par des &-pic infranchissables , ddclar&rent k 
leur voyageur que le passage dtait coup£ par une ava- 
lanche 2 . 

Le 6 aotit 1885, apr&s avoir passd la nuit au Ghatelleret, 
MM. Emile et Otto Zsigmondy et le professeur Schulz parti- 
rent h 2 h. du matin pour tenter Tascension de la Meije par 
une nouvelle voie. lis se proposaient de suivre la bande de 

1. Registre de la Berarde. 

2. Gaspard en effet, l'annee meme oil M. Perret fit sa tentative, est 
monte" trois fois au sommet par le c hem in habituel, et lorsque nous 
le gravimes ensemble il me fit observer que, chose curieuse, pas une 
pierre n'avait bouge depuis notre tentative de 1882. — O. L. 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 25 

neige qui part du pied du Pavd et s'£leve insensiblement 
jusqu'au pied de la Br&che Zsigmondy, oil elle est couple 
par un couloir vertigineux. Leur but 6tait d'atteindre ce 
couloir et de parvenir ainsi k la Br&che elle-mtaie, d'ou ils 
auraient gravi le dernier pic. La premiere muraille fut tr&s 
difficile k escalader, mais permit d'atteindre I'extr6mit6 Est 
de la bande de neige, qu'il fallut longer avec les plus grandes 
precautions : k tout instant des cassures p£nibles k franchir 
arr&taient la marche. 

« Enfin », dit M. Otto Zsigmondy, « nous atteignons 
le dernier champ de glace situtf au pied du deuxi&me 
ressaut de l'ar&te qui part du Pic Central. II devenait 
impossible de continuer vers l'Ouest; il fallait monter 
directement. Quittant la glace, nous gravissons alors une 
quarantaine de metres de rochers trSs escarp£s, pour arriver 
k une petite terrasse horizontale. Notre but etait mainte- 
nant d'atteindre le couloir qui aboutit k la Br6che du Grand 
Pic (Br&che Zsigmondy). » MM. Zsigmondy partent en 
semble pour faire une reconnaissance vers le couloir, k 
Tentrge duquel ils parviennent; un examen rapide leur 
prouve qu'il est impossible de s'y aventurer : une glace 
noire et peu 6paisse tapisse les parois, les rochers sont 
lisses et trop escarpgs ; ils battent en retraite et rejoignent 
M. Schulz sur la petite terrasse. « J'6tais convaincu », ajoute 
M. Otto Zsigmondy, « que toute tentative £tait d£sormais 
inutile, et comme de plus il etait 1 h. 30 min. d£j&, je propo- 
sal la retraite. M. Schulz dit alors & mon fr&re : Eh bien! 
que pensez-vous? avez-vous encore de Tespoir? — Et que 
nousresterait-il,r£pondit celui-ci,sinousn'avions plus Tes- 
poir? Sans nous consulter, il part, s'cHant pass6 la corde d 
Manille autour du corps, et se met k grimper directement 
dans les rochers au-dessus de nous. 

«Nous'6tions k ce moment & 3,600 met. d'altitude ; mon 
fr&re, etant arrive k bout de corde, c'est-&-dire k 17 m&t. 
au-dessus de nous, demanda si on ne pourrait pas lui don- 



Digitized by 



Google 



26 COURSES ET ASCENSIONS. 

ner encore quclques metres : il 6tait sur d'arriver k une 
petite terrasse analogue k celle sur laquelle nous nous 
trouvions. Nous attach&mes les 20 metres de la corde de 
soie du professeur Schulz, et mon frere continua la montee. 
II nous sembla peu d'instants apres qu'il ne pouvait plus 
continuer et qu'il se pr£parait k la descente ; il avait, en 
effet, fixe" une corde suppldmentaire autour d'un rocher, et 
s'6tait laiss£ glisser d'un metre environ, lorsque M. Schulz 
me dit : « Pourvu qu'il ne lui arrive rien. » Au mGme 
instant, nous entendimes un cri ; j'enroulai la corde autour 
de ma main, mais je regus aussit6t un coup terrible sur la 
tele qui m'enleva un instant ma presence d'esprit. La corde 
que mon frere avait fix6e venait de glisser et il 6tait 
tomb6; le choc fut effrayant : je fus jete" k terre et entrain^ 
au bord de l'ablme, je pus encore embrasser un rocher et 
m'y cramponner de toutes mes forces; malheureusement 
la corde cassa. Tout cela s'6tait passe" en quelques secondes. 
Au-dessous de nous, k 40 met., se trouvait le champ de 
glace, puis la muraille tombait verticalement. Mon frere 
glissa le long de la glace, et arrive au bas, sans 6tre arr6t6 
par rien, il fit une chute effrayante de 2,000 pieds! 

« II nous restaito met. de corde au professeur Schulz et k 
moi pour redescendre ; j'avais la t&te en sang, et la corde, 
au moment du choc, nY avail casse* le pouce et broye" la main. 
La descente fut un veritable martyre. Enfin, apres quatre 
heures horribles, nous arriv&mes au glacier des Etanc,ons, et 
au pied mdme de la muraille nous aperctimes le corps de 
mon pauvre frere. Le lendemain nous all&mcs k la B£rarde 
chercher du secours, et M. Purtscheller partit aussit6t avec 
cinq hommes pour aller relever le cadavre 1 . » 

Que pourrions-nous ajouter k ce dramatique r6cit? 
M. Emile Zsigmondy (Hait non seulement un alpiniste hors 
ligne, mais encore un savant modeste, passionne" pour la 

1. Traduit de l'article de M. O. Zsigmondy, public dans YCBster- 
reichische Alpen-Zeitung, n° 173. 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 27 

montagne, qu'il connaissait mieux que personne. Le nombre 
des ascensions au-dessus de 3,000 m6t. qu'il avait r^ussies 
est de pr^s decent. Six fois seulement, il s'^tait fait accompa- 
gner de guides. On ne peut done dire que dans cette tenta- 
tive k la Meije il y art eu imprudence ou t6m6rit£. G'^tait un 
homme rompu k toutes les difficulty qui avait du souvent se 
trouver dans des passages aussi mauvais : la corde fix6e 
au rocher pour faciliter la descente ayant gliss£, la chute 
ne pouvait plus 6tre 6vit6e. 

On ne saurait tirer de cet accident aucun enseignement 
pour les touristes; rarement on rencontre des grimpeurs 
comparables k M. Zsigmondy ; ceux qui voyagent sans guides 
sont en tr&s petite minority. G'est k eux de savoir de quoi 
ils sont capables, de juger des dangers et des difficult^. 
Nous ne pouvons souhaiter qu'une chose, e'est que les 
courses sans guides ne deviennent pas trop frdquentes en 
Dauphin^. Nos montagnes sont dangereuses et trop es- 
carp^es pour que, si ce nouveau mode d'alpinisme venait 
k se propager, nous n'ayons pas k enregistrer souvent des 
catastrophes comme celle dont on vient de lire le rtfeit. 



III. — ITINERAIRE DE L'ASCENSION DE LA MEIJE 
PAR LA FACE SUD 

L'ascension de la Meije peut se faire en une journ£e, 
comme nous Tavons vu. Nous allons essayer de d6- 
crire l'itingraire k suivre aussi complement que pos- 
sible. 

Du refuge du Ch&telleret on longe d'abord la moraine du 
glacier des Etangons, en prenant le cheminhabituel qui con- 
duits laBr^che de la Meije. On arrive ainsi au promontoire ; 
icideux directions peuvent 6tre prises : la premiere k gauche, 
en A', suit le glacier jusqu'S un petit couloir oil Ton quitte 
la glace pour gravir une chemin^e haute de 8 k 10 m&t. 



Digitized by 



Google 



28 COURSES ET ASCENSIONS. 

et arriver en B; la seconde prend en A le promontoire, suit 
la crSte et traverse une paroi assez escarptfe pour aboutir 
en B ggalement. 

En B, on entre dans le grand couloir, g^ndralement rem- 
pli de neige, de glace et de verglas tout k la fois. II y faut 
tailler presque continuellement des pas. On monte en tenant 
toujours le milieu du couloir, les parois sont lisses et ne 
peuvent 6tre d'aucune utility pour la marche. Quelques 
dalles glissantes doivent fctre franchies avec precaution. En 
C, on aboutit au point culminant du promontoire, et un peu 
sur la gauche on apercevait encore il y a quelques anndes 
les restes d'un « cairn », la pyramide Duhamel. II est inu- 
tile d'aller jusqu'& l'emplacement de la pyramide ; on peut 
prendre un chemin plus commode en allant vers la droite. 
On suit pendant quelque temps une plate-forme encombr^e 
de roches croulantes et Ton arrive k la base d'une haute 
muraille. En l'examinant bien, on apercoit une petite 
saillie k 6 ou 7 met. au-dessus de I'extr6init6 de la plate- 
forme. G'est cette saillie qu'il faut atteindre comme Von 
peut, en s'aidant de toutes les petites asperites du rocher. 
L'endroit est vertigineux, car, sur la droite, la muraille s'a- 
blme dans le glacier des Etangons k 200 met. au-dessous. 
De la premiere saillie on apercoit une petite bande rocheuse 
10 m&t. plus haut : c'est la deuxieme etape de l'escalade. 
On suit la bande rocheuse vers la droite, elle contourne un 
peu le contrefort sur lequel on se trouve ; un peu avant de 
tourner, k peu pres au point D, on arrive k une terrasse 
6troite et inclinde, sur laquelle trois ou quatre grosses dalles 
sont posees : c'est le campement Gastelnau. Au delk on 
tourne et on entre dans une gorge profonde d'oii Ton 
aper$oit Textr6mit6 du glacier Carr6. G'est ici le point 
le plus deiicat de Vascension : en face de soi on apergoit la 
grande muraille le long de laquelle pend une corde, cellc 
de MM. Gardiner et Pilkington. Si Ton veut suivre leur iti- 
n^raire, il n'y a qu'& monter directement vers la corde ; on 



Digitized by 



Google 




Itineraire de la Meije par la face Sud. 



Digitized by 



Google 



30 COURSES ET ASCENSIONS. 

a lu plus haut comment M. Gardiner raconte l'escalade. 
Mais si on veut prendre la route habituelle, il faut se porter 
au fond de la gorge, puis brusquement tourner k gauche, 
d6s que Ton aper^oit unc corniche prenant en flanc la mon- 
tagne. Elle est souvent couverte de neige et de verglas et de 
plus fort Stroite : 30 k 35 centimetres dans les passages les 
plus larges. On monte le long de cette corniche qui est do- 
minie par un mur vertical haut de 100 m&t. ; au-dessous, 
1'abtme. 

La corniche court de l'Est k l'Ouest et se termine k l'en- 
droit ou elle rencontre une arGte secondaire ; au point oil 
elle la rejoint se dresse une aiguille rocheuse haute de 
6 m6t., qu'il faut contourner. Le passage est tres 6troit. 
Quand on a contourti<5 l'aiguille, on apergoit une petite fis- 
sure le long de laquelle on se hisse pour arriver sur Tai- 
guille m6me et suivre 1'arGte quelques instants. L'ar^te se 
dresse tout k coup verticalement ; on est k ce moment tout 
pres de E, le Pas du Chat. 

On contourne la roche surplombantc en se glissant k sa 
base sur les genoux — il n'y a pas de prise pour les mains. 
A ce moment on apenjoit la Breche de la Meije juste k ses 
pieds; quand le Pasdu Ghat est franchi, on prend une che- 
min6e 6troite et escarpde qui y aboutit. Du sommet de la 
chemin£e il faut passer dans un couloir, puis un instant 
sur Tar£te. La plate-forme du glacier Carr6 estalors visible 
k 10 m6t. au-dessous; des roches moutonn^es y m£nent. 
Depuis la plate-forme on suit Fextrdmittf du glacier vers 
l'Est pendant 10 m6t. ; d&s qu'on peut atteindre la pente de 
neige, on tourne k gauche et Ton s'dleve alors le long des 
flancs du pic du glacier Carre en se tenant toujours contre 
le rocher pour gagner du temps ; il existe en eflet entre le 
rocher et le glacier comme un petit vallonnement qui faci- 
lite beaucoup Tascension et permet, surtout au haut de la 
pente, de ne pas tailler trop de marches; en F, on est tout 
pr6s de la Breche du glacier Garr6 ; il est cependant inutile 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 31 

d'y monter, mais le coup d'oeil est si surprenant depuis cet 
endroit, qu'on peut recommander cc petit ddtour. En G, on 
se trouve de nouveau sur le rocher tr£s vcrglass£ et humide ; 
la pente n'est pas trds forte jusqu'aupres de H; \h y il y a 
coinme une cassure dans la montagne. Sur la droite se 
dressc un escarpement d'une vingtaine de metres; sur la 
gauche, une dalle lisse aboutit a une petite ar£te aigue sur 
laquelle onne peut se tenir qu'5. califourchon. Nous sommes 
maintenant au Chapeau de Capucin, H. On franchit l'ar6tc, 
on arrive sur le versant de la Grave, mais ici il y a surplom- 
bement de tous c6t£s, et il faut se hisser k la force des poi- 
gnets, les pieds dans le vide. Le passage a peut-6tre 5 k 
6 metres. On revient ensuite sur larfcte qu'on suit jusqu'au 
sommet, tant6t sur un versant, tant6t sur l'autre. La des- 
cente se fait identiquement par le mfime chemin. 

Nous n'avons pas donn6 d'index pour les distances et le 
temps qu'il faut pour franchir les difftfrentes stapes. Voici 
h peu pr&s la moyenne du temps employd par les diff£rentes 
caravanes : 

Index moyen (sans haltes). 

Du Chdtelleret au Proraontoire 1 h. 30 

Du Proraontoire a la Pyramide 1 h. 35 

De la Pyramide au glacier Carre* 2 h. 15 

Du glacier Carre* au sommet .. 2 h. 10 

Descenle. 

Du sommet au bas du glacier Carre. ... 1 h. 50 

Du glacier Carre a la Pyramide 2 h. 

De la Pyramide au Promontoire 2 h. 

Du Promontoire au Chdtelleret 50 niin. 



Digitized by 



Google 



32 COURSES ET ASCENSIONS. 

IV. — L'ARtTE DE LA BRtCHE ET LES GRANDS COULOIRS 1 

Le Pic Occidental de la Meije, versant Nord, est limits k 
TOuest par la Br&che de la Meije, k TEst par la Br&che Zsig- 
mondy qui le separe de 1'arGte du Pic Central. 

Vu d'ensemble, il prSsente un relief puissant, form6 de 
hautes parois rocheuses k inclinaison r6guli&re de bas en 
haut, £mergeant du vaste glacier Stale k sa base. 

Les traits principaux de ce relief, de l'Ouest k l'Est, sont 
les suivants : 

1° L'ariHe de la Breche qui monte jusqu'au Petit Doigt. 

2° Le Grand Couloir de neige, Nord-Ouest, ouvert au 
sommet entre le Petit Doigt et VEpaule, d'oii il descend en 
s'Slargissant jusqu'au glacier, avec un ressaut de rocher 
aux deux tiers de sa hauteur. 

3° Un long couloir de pierre Stroit, assez mal dSterminS, 
Sgalement ouvert au sommet entre l'Epaule et le Pic du 
glacier Carr6. 

4° Au milieu, le Couloir Central en Z, couloir de pierre 
aussi, mais presque toujours en verglas, ouvert au sommet 
entre le Pic du glacier Carr6 et le Grand Pic, marquS au 
tiers de sa hauteur environ par un changement de couches 
qu'indiquent de loin une teinte plus claire de la roche et 
petite plate-forme couverte de neige. 

5° Vers l'Est, les corridors de neige et de glace qui des- 
cendent de la Breche Zsigmondy au glacier, avec une leg^re 
inflexion convexe de bas en haut '. 

1. Ce chapitre est du a la plume de M. Verne, tandis que les trois 
premiers et les deux derniers ont ete Merits parM.Leser. — Redaction. 

2. Pour plus de details, voir la photographie du fro nti spice, et 
la gravure de la Meije vue du Chazelet (ci-contre). La premiere, dont 
I'original est une merveille au dire des amateurs, a 6t& faite sur nos in- 
dications precises par M. Charpenay, negociant a Grenoble, dans un 
voyage entrepris uniquemment a cet effet : notre reconnaissance et 
nos remerciements a M. Charpenay pour son talent et son obligeance 
bien connus. — C. V. 



Digitized by 



Google 



'Z • 






8 



ANNUAIRE DB 1885. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



LA MBIJE. 35 

Pour conserver le m6me ordre, les tentatives faites sur 
ce versant se classent comme i\ suit, d'apr&s l'index biblio- 
graphique que nous devons en partie k M. Goolidge, notre 
coll&gue en alpinisme, aussi obligeant qu'expert en pareille 
matte re. 



1. AR&TR DE LA BR^CHE 

Christian Aimer pfcre, avec G. Roth et R. Kaufmann, en 
1875 (A. /., VIII, pp. 195-197); — M. W.- A.-B. Goolidge 
le 22 juillet 1877 [(A. /., IX, p. 134); — Lord Wentworth 
en 1877 (A. /., IX, p. 135) ; — M. Verne en 1885 (voir plus 
loin, p. 47). 

La tentative de M. Goolidge avec les Aimer, la plus int£- 
ressante de toutes, n'a 6te connue de nous qu'apr&s notre 
ascension. De la Brfcche, il s'^tait 6\ev6 k 135 metres sur 
Tarftte, au point oil nous avons rencontre la derni&re pyra- 
mide £lev£e par lui, un peu avant la forte saillie qu'il nous 
a fallu escalader pour entrer dans l'gchancrure k la base 
du Petit Doigt. « Nous avions, dit-il, dprouv£ beaucoup de 
difficult^ k gagner notre plus haute station, la descente fut 
pire. » 

2. GRAND COULOIR NORD-OUEST 

M. Guillemin, avec E. Pic, en 1870 (C. A. F., 1877, 
p. 575);— MM. Goolidge et Gardiner en 1880 (A. 7., XII, 
p. 371 ; — M. Verne en 1882 (voir plus loin, p. 39). 

La lecture attentive de V article de M. Guillemin ne nous 
avait pas permis de determiner son point d'arrfct k la cote 
3,620 m&t., c'est-&-dire pr&s de la br&che du Petit Doigt, et 
nous n'y serions certainement pas arrive sans le secours de 
M. Goolidge, actuellement possesseur, dans son cabinet de 



Digitized by 



Google 



36 COURSES ET ASCENSIONS. 

curiosites d'OxfOrd, de la corde et de la bolte de M. Guille- 
min, relevees par les Aimer le 27 juillet 1880. 

M. Guillemin aurait commis, d'apr£s notre avis et celui 
de M. Coolidge, une erreur de cote. Entre de la Br^che 
dans le couloir Nord-Ouest, rive gauche, par une corniche 
de neige visible sur la photographie du frontispice, il se 
sera arrfcte au-dessous de rechancrure de la base du Petit 
Doigt et de la derni&re pyramide de M. Coolidge, k plus de 
200 met. au-dessus de la Brdche et du Petit Doigt. Mais les 
erreurs depreciation sont inevitables dans des tentatives 
semblables. Ge qui nous paratt moins comprehensible, c'est 
que, dans son ascension de la Meije par la face Sud, le Pas 
du Ghat une fois franchi, M. Guillemin ait cru revoir k 
20 m^t. au-dessous de lui la corde qu'il avait abandonee 
dans sa tentative avec E. Pic, ce qui lui fit constater avec 
une satisfaction retrospective que jamais la Meije n' avait 
frdie de plus pres sa defaite. Nous ne nous expliquons pas 
cette reflexion, k moins que nous n'ayons mal compris le 
recit de M. Guillemin, attendu que, du point dont il parte, 
on ne voit pas la breche du Petit Doigt, k plus forte raison 
sa corde fixee sur le versant oppose, k plus de 200 met. au- 
dessous. Du reste, ce detail ne change rien k lhistorique de 
la tentative en elle-meme. 

Nous empruntons aux notes personnelles de M. Goolidge 
les details des tentatives des 8 et 27 juillet 1880 : 

Le 8 juillet 1880, MM. Gardiner et Goolidge, avec Chris- 
tian Aimer pere et fils, partant d'un bivouac dans les Enfet- 
chores, k 3 h. 55 min., franchissent la grande crevasse au 
pied du couloir k 6 h. 45 min. Taillant des marches dans la 
neige et la glace, et se tenant pres du rocher,. ils s'eievent 
sur la rive droite de ce couloir dont la pente s'accentue k 
frhaque pas, et continuent l'escalade malgre les menaces du 
temps, lorsquesurvient une tempfcte d'une telle violence qu'il 
devient impossible d'avancer. La descente fut tres difficile 
et dangereuse ; la traversee de la grande crevasse n'eut lieu 



Digitized by 



Google 



LA 1CEME. 37 

qu'i 41 h. 20 min., et cependant la caravane n'avait fait 
dans le couloir qu'une halte de 20 minutes. Le mauvais 
temps ne permit pas de fixer Fendroit exact ou ils parvin- 
rent, mais il est probable que ce ne fut point au niveau de 
la br&che de la Meije. 

Le 27 juillet, les deux Aimer seuls firent une autre tenta- 
tive par le mgme couloir. Partis du vallon des Etangons, ils 




Crete de la Meije, face Nord, vue prise du Rocher de l'Aigle, d'apres une 
photographie de M. Felix Perrin. 

franchirent la Br6che et s'elev&rent de biais par les rochers 
au-dessous du Doigt, dans la direction du couloir, lis trou- 
v&rent la corde et la botte laissSes par M. Guillemin en 
1876; « cet endroit est beaiicoiip moins &le\6 que ne le 
pense M. Guillemin ». Les deux Aimer pouss&rent encore 
assez loin au dela, jusqu'a un endroit, oft les rochers sur la 
rive gauche et Vextr^mitd du couloir commen^aient k sur- 
plomber. Ils atteignirent ainsi probablement dans les ro- 
chers de la rive gauche un point moins dleve que la pente 
de glace. D'apres leur avis, pousser plus avant aurait ete 
extrfcmement difficile et dangereux k cause des rochers qui 
surplombaient. 



Digitized by 



Google 



38 COURSES ET ASCENSIONS. 



3. — COULOIR CENTRAL EN Z 

Lord Wentworth (A. J., VIII, p. 177); — M. Gale Gotch, 
1876 (.4. /., VIII, pp. 189 et 198); — M. Passavant, 1882 
{S. 7'. />., 1882, p. 125); — M. Leser, 1883 (in&iit); — 
M. Verne, 1883 (voir plus loin, p. 42). 

Toutes ces tenlatives ont £chou£ k cause du froid et d'une 
£paisse couche de verglas. Les plus hardis grimpeurs ont 
pass£ la bergschrund et gagng k grand'peine la premiere ou 
deuxteme pointe de rocher ^mergeant du verglas. 



4. — LES CORRIDORS 

MM. de Castelnau et Duhamel, 1875 (C. A. J., 1875); — 
Gale Gotch, 1876 {A. J. f VIII, pp. 185,319, 320); — Lord 
Wentworth, 1877 {A. /., IX, p. 135); — M. Verne, 1883 
(voir plus loin, p. 42). 

MM. de Castelnau et Duhamel, du rocher de l'Aigle par 
le col des Corridors, sont arrives jusqu'aux rochers qu'ils 
ont trouv^s couverts d'une glace noire impraticable. 

Lord Wentworth, avec le guide Lauener, est mont£ k 
30 metres dans la pente de glace, au-dessus de la berg- 
schrund du glacier de la Meije. Les difficult^ furent terri- 
bles pour redescendre ces 30 metres de rochers verglass^s 
et lisses. lis £taient juste au pied de la troisi&me dent de 
scie de 1'arGte du Pic Central. Lauener refusa de continuer 
et jura que « jamais plus il ne remettrait les pieds dans 
cette montagne maudite ! » 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 39 



O. — TENTATIVKS ET ASCENSION I)E M. VERNE 

Premiere tentative fatte par le versant i\ord. — En 1882, 
le 18 juillet, k la suite d'une longue promenade sur les 
Alpes qui m'avait conduit au sommet des Ecrins en com- 
pagnie de mon ami Reynier, je debarquai h la Grave 1 , 
bien decide k explorer le versant Nord de la Meije le lende- 
main. 

La coquette s'dtait par£e en fiancee ; un long voile blanc, 
ddposg par les bourrasques de neige si fr^quentes k ces alti- 
tudes, la couvrait de la tgte aux pieds. Gaspard et moi, la 
lunette braqu^e sur elle, nous fouillions les plis et replis du 
rocher, depuis l'arGte de la BrSche k l'Ouest jusqu'i la Br£- 
che Zsigmondy k l'Est. Le Couloir Central en Z fixait prin- 
cipalement notre attention, mais rien n'indiquait que ce fut 
lavraie route d'ascension, d'autant qu'une neige assezabon- 
dante pour masquer la coupe du rocher rendait difficile 
toute orientation precise dans nos projets d'escalade. Notre 
contemplation etait muette ; a la fin, rompant le premier le 
silence, je dis k Gaspard : « Qu'en pensez-vous? — Et vous, 
monsieur? — Rien de bon. — Et bien, puisqu'il en est ainsi, 
allons souper, etdormons tranquillement. En ne d£rangeant 
pas la demoiselle trop matin, nous courons la chance que 
le soleil lui donne meilleure faqon. » 

Le lendemain i 4 h., nous descendions dans le lit de 
la Romanche pour monter lentement sur Tautre rive le sen- 
tier de Ghalvach&re, tracd k travers des pentes gazonntfes 
sur un terrain de schistes en decomposition. Un peu au 
deli du chalet, apr&s la travers^e du ruisseau, d'un debit 
faible le matin et toujours tr£s fort le soir, du moins en £t£, 
on arrive, par des gboulis de grosses pierres descendues des 

1. C'est M. Verne qui parle. — Redaction. 



Digitized by 



Google 



40 COURSES ET ASCENSIONS. 

sommets, jusqu a la moraine du glacier, puis aux Enfet- 
chores. 

Au milieu de la moraine s^talait brillant un £norme 
cube de glace, largement perc£ de part en part : « Le beau 
moulin, dit Gaspard. — Un moulin? — Oui, un moulin! Ge 
nom vient pn*cis£ment du trou que vous avez remarqud au 
centre du bloc; c'cst par lui qu'aux heures chaudes de la 
journ^c s^coule l'eau de la fonte des glaces ! . » 

La montde des Enfetchores a £t£ d^crite bien souvent ; je 
signalerai toutefois a l'attention des grimpeurs une fleur 
ravissante qu'on y rencontre abondamment dans les anfrac- 
tuosit^s du roc, la Primevere pubescente, ou, pour parler le 
langage des botanistes, Primula alpina, remarquable par ses 
grandes fleurs d'un pourpre violet. 

A 10 h. nous dtions encore sur la route de la Br6che, cote 
2,800, sans rien de fixe sur la direction a suivre, mais a 
mfcnie de nous rendre compte de l'dtat du grand couloir de 
neige Nord-Ouest jusqu'au tiers desa hauteur. La, unrocher 
surplombant, couvert de glace et armcS de stalactites, nous 
masquait la vue et livrait le reste de la trajectoire a Tim- 
prevu. Le moment £tait ddcisif : il fallait ou se diriger a 
l'Est vers ce dernier, ou pousser plus loin jusqu'au Couloir 
Central en Z, ou enfin aux Grands Corridors. 

Vu l'heure avanc^e de^la journ^e et le bon aspect du Cou- 
loir Nord-Ouest, de grande pente, mais garni d'une £paisse 
couche de neige, nous venons franchement prendre posi- 
tion dans son axe, au bord de la bergschrund, tr&s visible 
sur la photographic du frontispice. 

Hglas ! ^aspect g£n£ral du pic avait change : ce n^tait 
plus notre timide fiancee de la veille ; des rochers noirs et 

1 . 11 ma ete donne un peu plus haut de m'expliquer la formation de 
ces moulin6. Les pierres qui se detachent des sommets atteignent le 
glacier, gliasent dans leurs vallonnements et s'y arretent parfois. Leur 
masse alors, s'echauffant au soleil, fait fondre la glace et s'y enfonce 
progressivement jusqu'a la rencontre d'une crevasse oil elle torn be, ou- 
vrant ainsi une nouvelle voie d'ecoulement aux eauxdu vallon.- C. V. 



Digitized by 



Google 



LA MEUE. 41 

verglass^s, ruisselant de lumiere sous les chauds rayons du 
soleil, lui donnaient un aspect peu encoufageant. Le degel 
commengait et avec lui des chutes de pierres qui rendent 
toute ascension par le centre impossible. Nous nous portons 
de suite sur la rive droite \ avec l'idee d'arriver par la pente 
de neige jusqu'au point ou le rocher forme un angle droit. 
Dans un mouvement un peu pr£cipit£ pour ^chapper aux 
projectiles, le chapeau de Maximin s'envole, emporte par 
le vent, roule sur la pente et se perd derrtere un monticule 
de glace. Le p&re Gaspard et Maximin, munis de la corde de 
secours, partent k la recherche du maudit chapeau, tandis 
que Pierre et moi, la lunette en main, nous poursuivons sur 
place un examen attentif de la montagne. Un quart d'heure 
apr£s, nos deux guides disparus reviennent me demander 
le secours de Pierre, que je leur c&de ainsi que ma grande 
corde. lis disparaissent de nouveau, et me \oi\k ainsi seul, 
isote sur une plate-forme de neige etablie avec mon piolet, 
livrd k des meditations poetiques, mais un peu an£anti 
devant cette nature si grande et si sauvage dont la solitude 
n'est plus trouble que par des chutes de pierres et de glace. 
Le temps me paraitlong; d£j& une demi-heure d'attente : 
enfin ils apparaissent, Maximin coifTe du chapeau du pere, 
et ce dernier la t6te entour^e d'un grand mouchoir jaune, 
qui donne k sa t&te un air si drdle de Sarrazin dgar£ dans 
les Alpes, que, malgrd la gravity de la circonstance, je ne 
puis r^primer un franc £clat de rire. Le malheureux, atta- 
che & ma corde tenue par ses deux fils, avait eu le courage 
de descendre de 30 metres dans une crevasse insondable 
avec l'espoir d'y d^couvrir le chapeau ; vains efForts ! Son 
front ruisselait de sueur; la chaleur, paratt-il, dtait suffo- 
cante dans cette glace profonde. 

De nouveau mis k la corde, nous franchissons la berg- 
schrund, et par une ascension en droite ligne, en taillant des 

1. Voir la photographic du frontispice. 



Digitized by 



Google 



42 COURSES ET ASCENSIONS. 

marches dans une pente de neige trfcs raide, nous arrivons 
k Tangle droit signals plushaut, qui nous facilite Facets du 
rocher. Apr&s un petit detour k gauche jusqu'i la plaque de 
neige visible sur la photographic du frontispice, nous sui- 
vons cette derni&re k droite jusqu'au Couloir, dans lequel 
nous entrons avec Tintention d'aboutir par une marche en 
diagonale, inclinde de 45 degrds, sur sa rive droite, immd- 
diatement au-dessous du rocher en ressaut situ£ aux deux 
tiers de sa hauteur. La neige dtait bonne, le pied mordait 
bien, mais la haute temperature, sans doute aussi la bour- 
rasque de la veille, dtaient cause d'une canonnade inccssante 
qui rendait toute tentative dans cette direction tr&s pdril- 
leuse. Nous primes alors pour objectif le couloir de pierre 
ouvertau sommetentreTEpauleetlepic du Glacier Carrd, et 
sans descendre, contournant k gauche, nous nous dlev&mes 
sur une roche de protogyne, solide et retenant bien le Sou- 
lier quoique lisse, jusqu'a. 3,400 m&t. d'altitude, en face 
d'une cassure Tranche qui fermait compl&tement la route : 
il dtait 2 h. 15 min. Ladescente, plus difficile que lamontde, 
dura trois heures. De retour au-dessous de la bergschrund, 
sansperdre un temps precieux, — aucun de nous ne se sou- 
ciait de coucher dans des parages si peu hospitaliers, — 
nous primes vers la Br&che de la Meije une direction aussi 
droite que possible k travers les horribles sdracs de la rive 
gauche, formes par la rencontre du glacier de la Br&che etdu 
Couloir Nord-Ouest dont la marche convergente vers ce point 
produit un effroyable chaos. Sans perdre une minute, haras- 
ses, soufflant, souvent couchds sur des ponts de neige jetds 
sur des crevasses bdantes, nous gagnons bientdt la demiere 
pente de glace de la Br&che. A 5 h. 45 min. nous dtions sur 
son sommet et a 10 h. du soir k la Bdrarde, soit en tout 
17 h. 45 min. de marche continue. 

Deuxieme tentative par le mime ve? i *ant. — L'annee sui- 
vante, k la fin d'aout, ainsi qu'il en avait (He convenu avec 
Gaspard, dans une prdeddente excursion faite. avec mon 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 43 

ami Perrin, je recevais une d£p£che m'appelant k la Grave 
tout de suite. Mon sac fut vite boucld et de nouveau je pris 
la d£licieuse route de l'Oisans. 

Le temps £tait superbe ; la Mcije, cette fois moins coquette, 
avait fait une toilette s£v£re : $k et \k des couloirs de glace* 
de petits replis cou verts de neige, mais rien d'effrayant en 
somme, et jamais occasion plus belle ne s'£tait presentee 
d'attaquer le Couloir Central en Z. 

Malgrg une veille tardive k l'hdtel, je partis, apr&s deux 
heures de repos, & 1 h. 45 min. du matin, le corps dispos, 
le coeur plein d'espdrance et d'une gaiety communicative 
qui ne tarda pas k faire impression sur mes guides, Gas" 
pard pdre et fils. Notre marche de nuit, £clair£e par une 
lanterne et un peu par la lune, £tait rapide. Devant nous, 
la Meijedans l'ombre, derridre, au loin, le Goleon en pleine 
lumi£re, se profilant sur Thorizon avec une netted par- 
faite. 

Le jour arrive lentement, nous ralentissons notre marche a 
lamoittedes Enfetchores, jusqu'au campement (2,950 m6t.) 
oft M. Leser avait pass£ la veille une nuit froide, mais splen- 
dide, au pied de la premiere pente de glace, encore dure a 
cette heure matinale. Nous ne tardons pas & trouver les 
traces dela caravane Leser, que noussuivons jusqu'au Cou- 
loir Central en Z, au bord de labergschrund oil elles se per- 
dent. Puis, poussant k 10 metres plus loin, la bergschrund 
franchie, nous atteignons & grand'peine, en taillant dans une 
glace vive et peu dpaisse au point B 1 , un petit rocher k 
peine en saillie sur la glace. Pas de soleil, le froid est tr&s 
vif, autour de nous, au-dessus, tout est couvert de verglas 
d'une ^paisseur si faible qu'on se demandesi onpourra con- 
tinuer k tailler. La perspective d'avoir k faire ainsi,sur une 
pente de 45 degrgs, une ascension de 100 metres pour gagner 
le replat marqu£ par une tache de neige et une teinte plus 

I. Voir l'itin^raire, p. 46. 



Digitized by 



Google 



U COURSES ET ASCENSIONS. 

claire delaroche,n'avaitrienderassurant. Que trouverions- 
nous au-dessus? Nous en etions \k de nos reflexions, lors- 
que le froid, en s'accentuant, finit par engourdir nos mem- 
bres et leur dter la souplesse si ndcessaire en pareil cas. Je 
donne Tordre de la retraite avec la decision bien vite prise 
d'attaquer les Corridors, plus k l'Est, au-dessous de la Br&che 
Zsigmondy oil ils conduisent. Jusqu'au point G 1 , pas de dif- 
ficultgs ; il n'en est pas de mftme k Tattaque du rocher k 
cassure franche qui surplombe une forte crevasse avec 
laquelle Gaspard fera connaissance au retour. Enfin, nous 
prenons pied : Teffort a £t£rude. Du verglas couvert de gr£- 
sil empfcche de fixer d'avance l'itindraire &suivre/ A chaque 
mouvement en avant, la manoeuvre du piolet est utile pour 
preparer de quoi poser le pied et la main. Bien qu'obli- 
quant un peu & gauche vers les couloirs de neige, notre esca- 
lade ne se fait pas moins sur une surface tantdt en sur- 
plomb, tant6t inclin^e comme une ^chelle plac<*e contre un 
mur avec l^cartement strict pour rester en dquilibre. Un 
moment nous songeons k prendre la neige, mais,a cause de 
la frequence des canonnades, nous daemons une courbe k 
droite et nous revenons de nouveau cdtoyer les Corridors 
jusqu'au changement de coupe des rochers, qui nous ram&ne 
franchement a gauche sur une pente de neige beaucoup 
moins raide. Ge trajet, le plus dur que j'aie fait de ma vie, 
ainsi que Gaspard, avait durd quatre heures. L'idde seule 
d'une retraite forcde en pareil chemin nous donnait des 
ailes ; nous avancions rapidement dans la neige molle ou nous 
enfoncions jusqu'i mi-jambe. Mais il fallait biensouffler, se 
rgconforter, d'autant que nous nations pas assures detrou- 
ver ddsormais un endroit plus propice. Cettehalte, hdlas! ne 
fut pas de longue durde : lesnuages s'amoncelaient k Thori- 
zon ; les Grandes-Rousses avaient pris leur bonnet , et ddji les 
cimes du Goldon disparaissaient a nos yeux. « C'est le dia- 

1. Voir l'itin^raire, p. 46. 



Digitized by 



Google 



LA MKUE. 45 

ble qui s'en mele, dit Gaspard, ou plut6t je crois que cette 
coquine — montrant la Meije — ne veut plus de moi; 
elle me trouve trop vieux pour elle. » Puis decourage, il 
ajouta : « Elle a bien raison. » Gomme lui je pressentais 
1'orage, mais la perspective de reprendre le m6me chemin 
me faisait crier: « En avant! gagnons la Breche, etadvienne 
que pourra! » 

La Br&che Zsigmondy apparaissait maintenant droit de- 
vant nous, au-dessus d'une pente de glace raide et brillante, 
dont la base seule nous etait cachee par une corniche de 
neige oblique vers laquelle nous dirigions ftevreusement 
nos efforts. Aucune difficult^ pour atteindre la corniche ; la 
partie visible de la pente de glace de la br&che offrait des 
difficulty, mais pas insurmontables. Le seul point a deter- 
miner etait de savoir comment de la corniche on arriverait 
a cette pente. 

Nos espgrances semblaient devoir so realiser, lorsque, 
arrives au point D 1 , dont nos preoccupations m'ont empfc- 
ch£ de relever la cote, bien a regret, un formidable coup de 
tonnerre, r^percute par les echos de la montagne, jette 
l^pouvante dans notre caravane. Nous nous regardions d'un 
air navre, et Pierre, le premier rompant le silence, dit : 
« II faudrait voir a f son camp! » 

C'etait bien notre avis a tous, mais comment arriver au 
glacier avant l'orage? Ne vaudrait-il pas mieux essayer de 
gagner la Br&che Zsigmondy? Pendant que nous en etions 
la de nos reflexions, de gros nuages charges d'orage conti- 
nuaient leur course vers nous, les eclairs sillonnaient la 
nue; jamais situation plus critique ! 

Le desespoir dans l'ame, je donnai le signal de la retraite, 
qui ne fut pas sans peril et dura cinq heures. Gaspard, visi- 
blement inquiet, les larmes aux yeux, mais sans perdre une 
minute son sang-froid, tenait ferme la corde et, tout en don- 

.1. Voir l'itineraire, p. 46. 



Digitized by 



Google 



46 



COURSES ET ASCENSIONS. 



nant ses ordres, veillait sur nous. Dans sa precipitation, Pierre 
lAche son piolet, qui bondit de rochers en rochers jusqu'au. 
couloir de neige oh il fait une glissade de 200 mMres et fina- 
lement se plante au milieu. L'orage enfin, qui pouvait ren- 
dre toute retraite impossible surlerocher, monte lentement 
du fond de la valine de la Romanche vers les cimes et nous 




Itineraire de la Meije par la face Nord. 

permet d'atteindre le dernier pas, le plus mauvais. Gaspard 
s'arc-boute et nous descend successivement tous les trois 
sur une etroite corniche de pierres et de glace, au bord 
d'une ^norme crevasse, dans laquelle, soutenu par la corde 
de secours, il se laisse glisser ensuite sans le savoir, k la 
grande joie de Maximin. Nous Ten tirons bien vite, et,fran- 
chissant cette derntere par un bond prodigieux, nous en- 
trons r^solument dans l'orage en saluant notre d^livrance 
par des hurrahs fr^n^tiques. Du reste, la tete est complete; 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 47 

grdsil dru et serrd, tonnerre, Eclairs dblouissants ajoutent a 
la beautd du lieu; jamais temps plus propice pour une 
halte ! Nous plantons nos piolets k distance a cause du dan- 
ger de la foudre, et nous nous installons gaiement dans la 
neige en face du Couloir Central en Z pour un repas bien 
arrosd et couronnd par une pipe iddale. La tourmente aug- 
mente, nous sommes encore a 3,000 m£t., mais qu'importe, 
le retour est assurd : quoi qu'il arrive, nous coucherons dans 
un lit. C'est done avec le plus grand calme que nous repre- 
nons notre route a travers les steppes neigeuses qui entou- 
rent la base de la Meije sur ce versant, ayant pour ma part 
les extremitds des doigts insensibilisdes par le froid et les 
mains meurtries. Aussi, a la descente des Enfetchores, ou 
lanuit nous surprend, ai-je de la peine & saisir le rocher. 

Nous arrivons k la Grave & 10 h. 30 min. du soir, apr&s 
20 h. 45 min. d'efforts constants. J'y soupai, et le lende- 
main a 8 h., apr6s un dernier adieu k la Meije blanchie de la 
base au sommet, je descendais k Grenoble en compagnie de 
mon ami Leser. 

Premiere ascension de la Meije par le versant de la Grave. 
— Le 24 juin 1885, sac au dos, piolet en main, je cheminais 
mdlancoliquement dans la valine du Vdndon, lorsque sou- 
dain, k l'approche de Saint-Christophe, le tintement des 
cloches, m$ld k une fusillade nourrie, vint frapper mon 
oreille. Je ne tardai pas a apprendre le mariage de M ,lc Marie, 
fille de mon brave guide Gaspard, avec le fils atnd de J.-B. 
Rodier, de la Bdrarde. Malgrd ma tenue de touriste, Gaspard 
m'adresse une invitation a laquelle je rdponds de tout 
coeur. L'on dtne; peu apres Ton part pour la Bdrarde, tous 
k mulet, plusieurs sur le mfcme, hommes et femmes, la 
marine en tGte, son dpoux en croupe, montde sur une bfite 
superbe au frontal ddcord de gramindes mGldes au beau lys 
dcarlate des montagnes, le liliumcroceum, de port superbe 
et dclatant de couleur. En ma quality d'invitd de mar- 
que et de cavalier consommd, on me donne un jeune et 



Digitized by 



Google 



(8 COURSES ET ASCENSIONS. 

fringant mulct du nom de Roubire, sur lequel je ne tardc 
pas & prendre en croupe deux beaux bambins de Gaspard, 
Casimiret Devouassoux, qui se trainaient p£niblement dans 
la colonne. Lecoup d'ceil est charmant, Taspect pittoresque 
au milieu de cette nature sauvage, £clair£e par un soleil 
radieux. 

Les detonations d'armes k feu se succ&dent, r£percut£es 
par les £chos d'alentour, au grand enthousiasme des pai- 
sibles populations des villages environnants. A la B^rarde, 
grand diner chez J.-B. Rodier, plats nombreux, aussi cu- 
rieux que les coutumes du pays, danses, chants originaux, 
bon vin, mais le glte manquait : on se rabat sur le chalet 
de la Society des Touristes, oil jusqu'a une heure avanc^e 
retentissent les refrains du pays. 

Le lendemainlajournde s'annoncesuperbe, mais le soleil 
est trop haut & l'horizon pour affronter la Meije, objet de 
mon voyage : nous ddcidons avec Gaspard qu'au lieu de 
nous embarquer pour la Grave, nous monterons tranquil- 
lement vers le soir la valine des Etan^ons jusqu'au refuge 
du Ghittelleret, emmenant avec nous Pierre, Maximin et 
son gendre, lVpoux de la veille ! 

Nosbagages sont immenses, plusde 150 metres de cordes, 
vivres et vin pour plusieurs jours; k peine les derniers 
echo* de la noce se sont-ils envois dans la vallde du V£n£on, 
qu'arrachant Rodier a sonepouse enpleursnouscheminons 
dans les Etancons, recueillis et tout & Tidtfe de la rude 
epreuve du lendemain. 

Le 25, & 3 h. 25 min., depart, moins pour faire Tas- 
cension de la Meije que pour explorer l'arMe qui des- 
cend du Petit Doigt, et le Couloir Nord-Ouest qui l'avoisine. 
A notre arriv^e sur la Br&che, & 7 h. 35 min., le froid est si 
vif, le rocher si givre, que nous attendons, abritt £ s derri&re 
une pierre contre le vent du Nord, Tarrivde du soleil qui 
descend majestueusement du Rateau. Aussi tdt rechauffes, 
nous longeons vers I'Est le sommet de la Brdche jusqu'a la 



Digitized by 



Google 



. 'LA MEIJEr 49 

corniche marqtide de neige 1 , et 1&, par un retour sur les 
Etangons, en suivant une corniche k peu pr&s symdtrique k 
ceiie qui est visible sur la photographie, nous arrivons en 
face d'une muraille presque verticale que nous escaladons 
p&iiblement, en inclinant ldgerement k droite, au milieu 
de blocs 3normes et branlants dont quelques-uns se d^ta- 
chent sous nos pieds et roulent avec fracas. Une double 
corde flotte encore au plus mauvais passage, mais dans un 
£tat qui ne nous permet de la consid^rer que comme une 
relique. Notre objectif est un couloir de pierre tr&s incline, 
a parois lisses, fort heureusement tftroit, qui se passe sans 
trop de difficult*^; puis, sur l'autre bord, une interversion 
de couches nous ram&ne k gauche sur Tarfcte stroke, qui ne 
peut mieux 6tre comparde qu'& une scie dont les saillies 
formeraient les dents depuis le haut jusqu'en bas. Une 
marche de flanc est impossible k cause des rochers lisses et 
k pic ; il faut tenir la crdte et prendre d'assaut chaque sail- 
lie, ce qui exige de pgnibles efforts et des precautions infi- 
nies. Deuxd'entre elles sont surmontdes de pyramides con- 
$truites par M; Goolidge et ses guides, les Aimer : la plus 
dlevde marque le terme de leur dernifcre tentative d'ascension . 
En franchissant encore une dent, nous nous trouvons dans 
une dchancrure au pied du Petit Doigt, barri&re infranchis- 
sable qui nous force & entrer dans le Couloir Nord-Ouest ddja 
explord dans le bas par nous en 1882, & plus du tiers de sa 
hauteur. Nos regards plongent dans sa profondeur ; il a beau- 
coup moins de neige que lors de notre premiere tentative : 
c'est k peine si, au-dessus du ressaut de rochers qui nous 
masque sa derni&re partie, on remarque quelques plaques 
de neige et de verglas. En tournant k gauche autour de la 
base du Petit Doigt, nous reconnaissons l'dtat praticable du 
couloir presque jusqu'au sommet, et, satisfaits de cet exa- 

1. Voir la photographie du frontispice. 

2. Aimer pere, dans sa tentative avec M. Coolidge, 4tait entre dans 
cette echancrure. — C. V. 

AKXUAIRB DE 1885. 4 



Digitized by 



Google 



50 COURSES ET ASCENSIONS. 

men, mais peii decides & coucher sur le glacier Garr£, nous 
battons prudemment en retraite avec un ddveloppement de 
420 m&t. decorde etalds sur les saillies qui nousontcoute 
tant d'efTorts. Nous nous laissons ainsi glisser jusqu'au point 
d'arrivge sur l'arfcte, d'ofr nous descendons par la face des 
Etangons jusqu'i la Br&che. Une partie de la descente apr&s 
le couloir est rdellement tr&s difficile. De la Br6che au Gh4- 
telleret ce n'est qu'un jeu. 

Le lendemain dimanche, Gaspard, superstitieux comme 
tous les vieux chasseurs, declare queerest un mauvais jour 
pour s'engager dans une montagne comme la Meijc. J'ai la 
faiblesse de edder et d'ordonner le depart pour la B^rarde, 
le coBur content n^anmoins et tout k Yid6e d'avoir ddcou- 
vert la veritable route d'ascension. Nous profitons de cettc 
journge de repos pour aller visiter le chantier du futur 
hdtel de la B^rarde que fait construire la Socidtd des Tou- 
ristes,et je puis admirer des pierres de taille superbes pour 
portes et fenfitres, toutes prises dans un seul bloc de proto- 
gyne k grain un peu cru, mais bien marqug de cristaux de 
feldspath blancs, verts et roses d'un agreable effet. Le soir, 
retourau Ch&telleret, et le 29, depart, k 3 h.20 min.,pour la 
Br&che, sur laquelle nous arrivons assez rapidement sans 
corde. Gelles que nous avons poshes sur FarGte flottentsous 
le vent du Sud, si fort et si froid qu'il nous oblige & nous 
abriter sur le versant de la Grave. L'attente est longue, 
pas de changements notables dans la temperature, les nua- 
ges s'amoncellent et ddj& quelques flocons de neige fouet- 
tent le visage. La journ^e sera mauvaise; il faut s'en aller, 
car avec un temps pareil une semblable ascension serait si- 
non impossible, du moins tres pdrilleuse. 

Le 30, temps plus mauvais que la veille, la neige blan- 
chit les cimes. Le l or juillet, unpeu d'^claircie, mais temps 
encore incertain qui me condamne aux douceurs du Refuge 
et au silence de la valine, trouble seulement par le siffle- 
ment des marmottes, le bruit des avalanches, le bourdon- 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 54 

nement monotone des cascades. J'erre mglancolique k la 
recherche de fleurs et de cailloux curieux. Les guides sont 
k la lessive, k la cuisine. Gaspard dort, vient pr&s de moi 
me conter des histoires amusantes; il m'apprend aussi k 
observer la coupe des rochers et comment on s'en sert 
dans l'escalade. Je ne perds pas compl&tement mon temps; 
cependant, las de cette oisivete forcOe, je me decide k aller 
avec lui, pr^cisdment par une coupe de rochers que nous 
venons d'observer en face du Refuge, cueillir au col du Clot 
des Cavales des cristaux qu'il y a rcmarqu^s. Le passage 
s'effectue selon nos provisions; quant au reste duchemin, il 
est trop connu pour que je m'arr&te k le ddcrire 1 ; nous 
arrivons bient6t k une g£ode garnie de cristaux de quartz 
sinon tr6s volumineux, du moins tr6s beaux, et nous descen- 
dons charges de nos richesses ; puis vient la nuit, nous sou- 
pons et nous dormons berets par le murmure des cascades. 
Le 2 juillct, vers deux heures du matin, une belle lune 
brille dans un ciel clair, la Meije apparalt gigantesque. Nos 
pr^paratifs sont vite faitsetlamontde de la Br&che s'effectue 
en deux heures et demie, soitde 3 h. & 5 h. 30 min. Presque 
sans arrfct, nous reprenons notre itindraire sur I'arGte ren- 
due relativement facile par la pose de nos cordes ; nous 
arrivons ainsi sans difficult^ notable jusqu'k l'dchancrure de 
la base du Petit Doigt. Malheureusement, il n'en sera pas de 
m£me au Couloir Nord-Ouest ! Partout, verglas, neige etgrd- 
sil. Le passage s'effectuera peut-dtre, mais au prix de quels 
efforts, de quelles precautions et de quel pdril & chaque pas ! 
L'hesitation n'est plus permise cependant; nous nous rou- 
lons autour du corps toutes les cordes relevdes sur l'ar£te 
et, solidement attaches & la meilleure, nous entrons rdsolu- 
ment dans le Couloir en oscillant d'abord autour de la base 

1. II nous a 6t& donne dans ce parcours de relever des traces re*centes 
et tres apparentes, laissees par un guide de la Grave tres en renom, qui 
s'^tait arrangement trompe a la descente du col des Cavales, col pour- 
taut facile et des plus pratiques. — C. V. 



Digitized by 



Google 



52 COURSES ET ASCENSIONS. 

du Petit Doigt ; puis, par une marche de flanc moins p^nible, 
mais infiniment plus perilleuse, que celle des rochers des 
Corridors, nous venons nous placer franchement dans l'axe 
dudit Couloir, & dgale distance du sommet et du ressaut de 
rochers qui est & nos pieds. L'ascension se continue alors 
par le milieu, en infldchissant leg&rement jusqu'& laBr&che 
ouverte entre le Petit Doigt et T^paule, sur laquelle nous 
ne tardons pas, la poitrine haletante, & savourer avec en- 
thousiasme la joie du salut et le triomphe de nos efforts de 
plusieurs jours. Le Couloir, objet de nos luttes, s'etale main- 
tenant k nos yeux pro fond et immense. Notre itindraire se 
profile en S reputes sur des saillies de rocher, marquees de 
Tempreinte de nos doigts, de nos pieds et de nos piolets, 
que nous avons manoeuvres avec dnergie pour delayer la- 
neige et casser la glace. Le bruit des blocs prdcipites dans 
l'ablme sur des pentes verticales en certains endroits em- 
plit encore nos oreilles ; et nous constatons non sans effroi 
que la maladressed'unseuld'entre nous etitpu entralnerla 
caravane dans des bonds prodigieux k la suite des pierres 
qui allaient se perdre & 500 m&t. de profondeur, Enfin, 
tout est bien qui finit bien. Jean-Baptiste Rodier en est quitte 
pour une legSre blessure k la cuisse, et noustous pour des 
mains meurtries que nous levons au ciel en jurant qu'on ne 
nous y reprendra plus ! 

Prenant alors sur la face Quest, dans la direction du Sud, 
une corniche presque horizontale et facile, situ^e sous 
TEpaule, nous nous dpnnons le malin plaisir de prdcipiter 
de nombreux blocs sur les £tan$ons par la vaste muraille 
en surplomb bien connue des touristes. G'est ainsi que 
gaiement nous arrivons k M h. 50 min. sous un rocher bien 
abrite et dispose pour une halte, entre le Pas du Ghat et le 
glacier Carre. Partis de la Br&che (3,369 m£t.), nous£tions& 
3,700 m&t., ayant mis cinq heures vingt minutes k nous eie- 
ver de 331 m£t. : encore faut-il ajouter que notre tentative 
du29etles!20 m&t. de corde tendus sur l'arGte avaient sin- 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 53 

guli&rement facility une partie de notre escalade. Aussi nous 
savourons avec d&ices le vin, le poulet, la pipe et le cognac! 
Une corneille, le « choucasdesAlpes», tr&svieille&enjuger 
par ses nombreuses plumes blanches et quelques vides aux 
ailes et & la queue, venait & tout instant £gayer notre repas. 
Elle tournait autour de nous, planait sur nos tfctes et subi- 
tement plongeait dans le vide pour reparaltre quelques ins- 
tants apr6s. A voir ainsi T unique habitant 1 de ces sommets 
dgsolds, je demandai k Gaspard s'il ne l'avait pas d6]k re- 
marquee. « Monsieur, me r^pondit-il, je ne suis jamais 
monte k la Meije sans la voir et je n'en ai jamais vu d'autres. 
Gelles qui ont essay6 d'y venir ont dft s'en retourner bien 
vite ou p£rir. » II ne m'en fallut pas davantage pour la 
baptiser du nom de G£nie de la Meije. 

Tandis que nous Stions k jouir d'un repos bien gagn6, le 
ciel s'obscurcissait rapidement ; d6]k Pierre et Jean-Bap- 
tiste parlaient de descendre par le Sud sans monter au som- 
met. Gaspard n^tant pas de cet avis, ni moi non plus, 
nous rejoignons tous le glacier Garr£ en quelques enjam- 
b£es, et, par la route ordinaire, & 2 h. 40 min. nous sommes 
au sommet*, assaillis par la neige, n'ayant pour horizon 
que le bout de notre nez! G'est k peine si, & la descente, au 
Chapeau de Gapucin, un peu d'gclaircie nous permet de son- 
der du regard l'abtme sur lequel nous sommes suspendus, 
mais solidement fix£s aux cordes abandonees en ce pas- 
sage par M. Leser. La neige, qui continue k tomber en gros 
flocons, recouvre d£j& les rochers et ralentit beaucoup 
notre allure, au point de compromettre notre retour au 
refuge pour le soir. Au glacier Carr£ la bourrasque se 
change en tourmente aiguisde par un froid vent du Nord.- 
De longs glagons qui se forment & nos barbes pendent 

1. La Meije est 6galement habite'e par un aigle que j'ai vu chaque 
fois que je suis mont6 au glacier Carre". Le jour de mon ascension il 
partit devant nous, a quelques pas,au Chapeau de Capucin. — * 0. Lesbr. 

2. Nous y avons eleye une pyramide qui renferme, 6cnt sur un papier, 
en quelques mots,le proces-verbal de cette premiere ascension. — C.V. 



Digitized by 



Google 



54 COURSES ET ASCENSIONS. 

jusqu'au milieu de la poitrine, nous faisant ressembler 
au dieu Hiver. Nullement dbrante, et sans perdre un 
instant ma bonne humeur, je cueille dans une anfractuo- 
site de rocher une petite fleur blanche, simple, tremblo- 
tante sous la bise, la Renoncule glaciaire. Gaspard, peu 
apr&s, trouve une plume de son vieux corbeau, le G^nie dela 
Meije; il me la remetet me rend ainsi possesseurde laflore 
et de la faune d'un lieu bien d£sol£ ou je ne comptais ren- 
contrer que glace et rocher 1 . Lorsque &5 h. 10 min. nous 
atteignons la base du glacier Garr£, un changement subit 
s'op^re dans l'atmosphere, le ciel se decouvre, le soleil se 
montre, et, abritds contre le vent, nous ne tardons pas & 
£prouver les bons effets de ses rayons qui fondent & vue 
d'ceil les quelques flocons de neige fix£s sur la paroi Sud. 
Le Pas du Ghat franchi, la descente s'effectue sans trop de 
difficult^ *, mais avec un peu de lenteur causae par le 
trop lourd bagage de Pierre et de Jean-Baptiste. 

A 8 h. 15 min., nous £tions 51a pyramide Duhamel, et peu 
apr&s dans le couloir au-dessus du glacier des Etangons. La 
lumi&re en baissant rendait notre marche incertaine; la 
nuit venue, nous nous tralnions encore p&iiblement. Bien 
que dans un ciel pur briMt la_lune, l'argte de gauche, en 
nous couvrant de son ombre, augmentait le p^ril; nous 
gtions alors & 300 metres au-dessus du glacier, notre salut; 
que faire? Rester immobiles, ou courir le risque de se rom- 
pre les os en cherchant a avancer : les dangers du matin 
£taient encore trop presents a notre esprit pour ne pas nous 
faire renoncer a ce dernier parti. 

A l'aide de la lanterne,nous d^couvrons une petite plate- 
forme ou un homme aurait de la peine a s'^tendre et sur- 

1. La masse rocheuse est formed de protogyne. 

2. Du glacier Carre' a la pyramide Duhamel la difficult** est r (telle, 
terrible meme, mais la rocheest bonne, solide, offre to uj ours un peu de 
prise et Ton n'a pas a lutter continuellement contre le froid et le ver- 
glas. — C. V. 



Digitized by 



Google 



LA MEIJE. 55 

tout k se tenir en Equilibre. Nous nous y installons cinq, 
les pieds dans le vide, le corps adossg k un rocher qui suinte 
et finit par nous inonder, ce dont nous n'avions nullement 
besoin, aprds les bourrasques du milieu du jour. Bien qu'au 
dgbut le sang en Ebullition nous rendit insensible au froid, 
les minutes paraissaient des heures; nous fumons, nous 
buvons, nous chantons pour tuer le temps; mais peu k peu 
l'engourdissement me prend, je m'enfonce frileusement 
dans ma petite pdlerine de caoutchouc, seul objet de luxe 
k ma disposition, et je tombe dans une r&verie, de la reve- 
rie dans un r6ve. 

Soudain un froid vif me rappelle k la r£alit£ ; c'est le vent 
du glacier qui s'^l&ve et monte jusqu'& nous. II doit 6tre 
plus de minuit, car, k cette heure, par une nuit claire, il 
se l&ve toujours sur les glaciers un vent qui souffle dans 
toutes les directions et dure souvent jusqu'au jour. Au- 
tour de nous un silence complet que je me decide enfin k 
rompre : 

« Hol&! Gaspard. 

— Monsieur? 

— Que sommes-nous venus faire ici? 

— Je n'en sais rien, mais je crois ddciddment que le dia- 
ble s'en m&le, et que cette coquine de Meije se rit de ma 
vieille barbe. » 

La lune continue k briller dans un ciel pur; d6]k elle se 
montre dans notre couloir qu'elle Eclaire de ses piles 
rayons. Autour de nous tout est verglas, nos pantalons 
getes se collent au rocher, nos membres sont raides, mais 
qu'importe, il faut tenter la descente au risque de se rom- 
pre les os, ou geler sur place. Gaspard s'amarre comme il 
peut, et, semblable au pilote, la corde en main, il ordonne la 
descente, qui s'effectue successivementpour chacun de nous 
avecdes glissades peu agrgables, malgr<5 la plus sage lenteur. 

C'est ainsi que de roche en roche, nous arrivons pgnible- 
ment en quatre heures au glacier desfoangons, notre terre 



Digitized by 



Google 



56 COURSES ET ASCENSIONS. 

promise, que noiis saluons par des hurrahs fr£n£tiques. Et 
lentement, non sans jeter un dernier regard sur la cimeor- 
gueilleuse de la Meije, sur l'ar&te de la Br&che et notre asile 
de nuit, nous prenons la direction du CMtelleret oti nous 
arrivons k 5 h. 30 min. 

Gorge de vin chaud, rouie dans les couvertuVes, je m'e- 
tends sur le lit de camp ou le sommeil me vient sans r6ve 
cette fois ! 

Trois heures apr6s; au r£veil, tandis que Pierre et J.-B. 
Rodier descendaient k la B&rarde, Gaspard, Maximin et 
moi nous franchissions le col du Clot desGavales, d'oii nous 
arrivions k la Grave k 6 h. du soir, soit deux jours et une 
nuit de marche avec une seule halte importante de trois 
heures. 

Je ne puis terminer ce r£cit sans exprimer toute ma re- 
connaissance k mes guides, k J.-B. Rodier, qui venait de 
recevoir cr&nement le baptdme dela montagne, & Pierre, et 
surtout k Maximin, qui a guide la course avec une agility 
de corps et une stirete de coup d'oeil etonnantes, enfin, au 
premier guide de nos montagnes, au brave p&re Gaspard, 
dont je renonce k faire l'eioge, de peur qu'on ne m'accuse 
de repetitions I 

J'ai nomme cette ascension, « ascension de la Meije par 
le versant de la Grave », parce que c'est \k qu'a porte mon 
principal efFort. Du reste, si on examine de pres la face Sud, 
on ne tarde pas k s'apercevoir qu'elle n'a reellement cette 
orientation que de la pyramide Duhamel au Glacier Carre, et 
il en est k peu pr&s de mfcme pour toutes les autres ascen- 
sions. II nepeut y avoir de rSgle absolue; mais il est k remar- 
quer qu'en general les denominations donnees viennent 
moins du point de depart et de l'orientation generate de 
l'itineraire que, je le repute, du point qui a cotite le plus 
d'efforts. Je crois avoir en cela suivi la loi commune. 



Digitized by 



Google 



P. GASPARD GIROUX L£ziN I^ODIER 

E. ZSIGMONDY 
PHILOMEN VINCENT M KELLEFBAUER 

F. CHANCEL O. ZSIGMONDY M. PURTSCHELLER . 

P. ENGELBACH D ' SCHULZ G. LESER 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



LA MEIJB. 57 

V. — LARCTE DU PIC CENTRAL 

Les premieres tentatives qui aient 6t6 faites pour atteindre 
la Meije eurent pour direction, soit les corridors, soit la 
ligne des crates qui part du Pic Central, pour arriver, apr&s 
avoir dessinS quatre dentelures, h une br&che profonde — 
la Br&che Zsigmondy — &*la base mfcme du Grand Pic. De 
m&me que le glacier CarrS etait l'objectif de tous les grim- 
peurs dans la face Sud,de m&me la Br&che Zsigmondy 6tait 
leur point de mire dans la face Nord. Le succ&s ne devait 
pas 6tre douteux le jour ou Ton atteindrait cette br&che. II 
faut dire quelle est d^fendue de tous les c6t£s d'une fagon 
extraordinaire. L'arMe qui part du Pic Central n'a rien 
d'engageant, et la pente de glace qui domine le glacier de 
la Meije, et qu'on nommeles Corridors, Test encore moins. 
Le peu d^paisseur de la glace ne permet pas de tailler des 
marches suffisantes dans cette pente, que M. Duhamel 
estime h 60 degrSs. On ne pouvait done esp^rer gravir la pente 
que soit apr&s un hiver tr&s rigoureux, lorsque la couche de 
glace serait tr&s 6paisse, ou bien pendant un6t6 tr&s chaud 
qui aurait mis le roc compl&tement & nu. Aucun de ces cas 
ne s'est encore presents jusqu'& present. Les tentatives par 
les Corridors ont d6jk 6t6 relates; nous ne parlerons ici 
que de l'ar&te du Pic Central. 

Le 27 juin 1870, miss Brevoort etM. Coolidge, accompa- 
gn6s des deux Aimer et de Ch. Gertsch, alldrent bivouaquer 
au Rocher de l'Aigle, et le 28, k 4 h. 20 min. du matin, ils se 
dirig&rent vers le Pic Central qui « leur semblait au moins 
aussi 61ev6 que le Pic Occidental ». Une pente de neige tres 
rapide les conduisit & l'Gchancrure qui s<5pare le pic du 
Centre de celui de TEst. L'ascension se termina dans des 
rochers presque k pic, semblables, k leur avis, k ceux 
du Gervin du c6t6 italien, sans les cordes. Ils arriv^rent au 
sommet k midi;l&ils eurent le d£sappointement de se voir 



Digitized by 



Google 



58 COURSES ET ASCENSIONS. 

dominds par le pic de FOuest, auquel toutefois ils n'attri- 
bu&rent que 12 ou 13 metres de plus. Ils song&rent k aller 
Vescalader; mais Aimer d^clara « qu'il serait absolument 
impossible k aucun 6tre humain d'en atteindre le sommet, 
qui se trouvait k pic de tous cdt£s ». Ils descendirent done 
simplement par le mfcme chemin. 

Si le Grand Pic n^tait pas gravi, la premiere ascension 
du Pic Central 6tait pourtant ach'evtfe ; on avait pu observer 
les flancs de la montagne, et, comme on l'a vu, les conclu- 
sions d'Almer 6taient d£courageantes. 

Le 24 juin 1873, MM. Cox, Gardiner, Taylor et Pendle- 
bury font la seconde ascension du Pic Central avec les 
guides Baumann, Knubel et Lochmatter. D'un commun 
accord l'ar&te menant au Pic Occidental fut jug6e « formi- 
dable au dela de toute expression ». 

M. Oakley Maund devait &tre le premier k s'aventurer 
sur l'ar&te mfime. Le 3 aotit 1874, avec les guides J. Martin et 
J. Jaun, il monte au Pic Central et parvient jusqu'& la pre- 
miere dent;le chemin k parcourir fut jug6 praticable, mais 
il fallut remettre la tentative au lendemain, l'heure 6tant 
trop avanctfe, et...le lendemain la temp^te se ddchafne et la 
caravane est obligee de battre en retraite. 

Nous rappelons seulement pour m£moire les tentatives 
de M. Martelli, le 2 juillet 1875; de M. G. Devin, les 3 et 
4 juillet; celle de M. Gordier, les 5 et 6 juillet; celle de 
MM. Eccles et Middlemore, le 14 juillet; celle de lord Me- 
thuen et Montgomery le 14 aotit. Toutes ces tentatives 
furent arrfct6es par le mauvais temps. 

Le 2 1 aotit 1 875 , MM . Duhamel et Boileau de Gastelnau, avec 
les guides A. Tournier, L6on et Francois Simond, bivouaquent 
au rocher de l'Aigle et, apr&s une tentative par les Corridors, 
ils se dScident & tenter Tascension par les cr&tes ; le 22, les 
guides dans une reconnaissance parviennent au Pic Central et 
reviennenttr&sd6courag6sdecequ'ilsontvu.Le23,toute la ca- 
ravane remonte au sommet, mais l'arftte est j ug£e impossible . 



Digitized by 



Google 



LA MEUE. 59 

Le 19 juin, 1876, M. Gale Gotch, avecH. Devouassoux et 
A. Tournier, parvient au Pic Central et, malgr£ les guides 
qui ne voulaient pas s'aventurer sur l'arfcte, il declare qu'il 
ne reculera que lorsqu'il jugera par lui-m6me que la tra- 
vers£e est impossible. 

La caravane arrive ainsi k la premiere dent; Tar&te 6tait 
en fort mauvais £tat et ressemblait « k un pignon de mai- 
son en ruines, dont les tuiles ne tiendraient que par un pro- 
dige d'£quilibre ». Tournier, qui 6tait en tfcte, se retourne 
tout & coup et dit : « Ici nous allons d£gringoler. » M. Gale 
Gotch demande cependant k continuer, mais k la premiere 
depression il voit par lui-m6me « qu'il n'y a plus rien k 
faire », et donne le signal de la retraite. 

M. Gordier fit une tentative en 1876, mais le mauvais 
temps le surprit au rocher de 1' Aigle ; il r£ussit n£anmoins 
& gravir le Pic Central, et voici ce qu'il disait du Grand Pic : 
« Le Grand Pic est dans ses conditions actuelles impossible ; 
mais del'avisd' Aimer etdeM. Anderegg, avec qui j'en aiparie 
sur les lieux, il en a 6t6 de m£me pour le Cervin qui fut 
r£ellement impossible jusqu'en 1865 et qui n'est nullement 
comparable aujourd'hui k ce qu'il fut alors : les montagnes 
changent beaucoup plus qu'on ne le croit gdn£ralement. » 

Signalons encore une tentative d'hiver, faite le 5 avril 1877 
par MM. Fayolle et Guillemin. La neige emp^cha la cara- 
vane de ctepasser le rocher de 1' Aigle. 

Au mois d'aotit 1877, lavictoire de M. de Castelnau rendit 
inutiles les tentatives par le Pic Central. Pendant les ann£es 
suivantes on se contentera de suivre la route trac£e. Jus- 
qu'en 1885 personne ne se hasardera plus sur l'ar&te. G'est 
au mois de juillet de cette ann£e qu'arrivent en Dauphin^ 
MM. £mile et Otto Zsigmondy etPurtscheller, qui vont enfin 
longer 1'arGte tout enttere et vaincre le Grand Pic. 

M. Otto Zsigmondy a bien voulu nous communiquer le 
r£cit de cette course etonnante, et nous traduisons Addle- 
ment ses notes prises pendant r expedition : 



Digitized by 



Google 



60! COURSES ET ASCENSIONS. 

« Ayant examine depuis le Bee de THomme l'ar&te qui 
sSpare le Pic Central du Grand Pic, nous nous d^cidons k 
faire une tentative par cette ar&te. Le 26 juillet, a 1 h. 50 min. 
du matin, nous quittons la Grave et nous nous dirigeons 
vers le glacier de Tabuchet que nous atteignons k A h. 
30 min. Nous mettons ici nos crampons * et reprenons la 
course k A h. 50 min. Le sommet du Pic Central est atteint 
& 9 h. 30 min. A 9 h. 55 min. nous nous embarquons sur 
TarMe qui est h6riss6e de quatre grandes dents de scie. La 
premiere depression est atteinte sans grandes difficult^ ; 
l'ablme est effrayant du cdt(5 des Etan^ons, car le Pic Cen- 
tral et les deux premieres dents surplombent compl&te- 
ment. Le versant Nord est jusque-15. relativement peu incline 
(60°) et recouvert de flaques de neige et de glace que nous 
traversons horizontalement d'une depression k Tautre. La 
deuxteme br&che est atteinte & 10 h. 45 min. La com- 
mencent les difficult^ : la glace remplace la neige, l'incli- 
naison de la pente Nord augmente, et qk et la des rochers 
lisses et verglassSs montrent leurs t6tes noires. La troi- 
si&me br&che (entre la deuxi&me et la troisteme dent) est 
atteinte k H h. 15 min. II faut ace moment descendre quel- 
ques metres pour gravir un mur vertical, qui offrait cepen- 
dant quelques bonnes saillies. Le versant Nord nous sem- 
blant impraticable, nous nous ddcidons alors k suivre la 
falte m&me de TarGte. Arrives a la derni&re dent, nous nous 
apergAmes qu'elle surplombait la grande Br&che et ce ne 
fut que grace k une corde fixde k un clou, que nous avions 
prGalablement enfoncS dans le roc avec un marteau de g6o- 

1. Ces crampons sont destines a faciliter la marche sur les pentes, 
de neige dure et de glace. lis s'adaptent aui pieds et sont he>isses de 
six ou huit pointes analogues a celles du piolet. M. Zsigmondy me disait 
cet, et^ que Ton a beaucoup plus d'aplomb sur les pentes raides et 
beaucoup plus de surete*, lorsqu'on sait bien s*en servir. De plus on ga- 
gne un temps ^norme, car ilest a peine besoin de tailler des marches., 
Le crampon pre*sente un avantage immense sur des pentes oil la glace 
a peu d'lpaisseur. C'est precisement le cat dans la Meije Nord. — G. L. 



Digitized by 



Google 



LA ME1JE. 64 

logue, que nous pAmes parvenir sur la Br£che. Pendant que 
nous nous laissions glisser le Jong de cette corde longue de 
30m&t., le vent nous balangait et nous poussait tantdtsur le 
versant des EtanQons, tantdt sur le versant de la Grave. 

« II nous fallut beaucoup de temps pour faire cette des- 
' centej et & 2 h. seulement nous etions tous r£unis sur la 
Br&che, au pied m£me dii Grand Pic. G'est ici que nous ren- 
contr&mes les plus grandes difficult^; le premier tiers du 
dernier sommet fut relativement facile, mais tout & coup 
nous nous trouvons au pied d'un murde 40 m^t., vertical, 
sans saillies, que nous ne pftmes gravir qu'apr&s avoir enlev<5 
nossouliers ! Le troisi&me tiers futde nouveau relativement 
facile et k 4 h. 15 min. nous 6tions au sommet du Pic Occi- 
dental. A 7 h. 45 min. nous 6tions au glacier Carre ou nous 
pass4mes lanuit, et le lendemain nous descendlmes la mu- 
raille Sud qui nous parut tr&s difficile. 

« Nous pensons que le jour ou un c&ble sera place h la 
descente de la quatri&me dent, et un autre au premier tiers 
du dernier pic, l'ascension par l'arete du Pic Central sera 
plus aisee que par le versant meridional. » 

VI. — CONCLUSION 

Gomme on Ta vu, trois routes m&nent maintenant au 
sommet de la Meije : la route Sud est la plus battue, et 
sans, contredit la moins p^nible. Est-ce & dire qu'elle soit 
facile? Non. Mais ce que Ton peut affirmer, c'est qu'un 
bon touriste, habitue aux grandes escalades, pourra fort 
bien reussir l'ascension de la Meije avec des guides solide- 
ment trempes et connaissant bien la montagne. Son choix 
ne sera pas bien difficile : six guides seulement sont par- 
venus au sommet, les trois Gaspard, les deux Aimer, et 
GeiestinPasset. G'est ices hommes vaillants entre tous, d'un 
devouement k toute epreuve, qu'il devra s'adresser. Avec 
euxil sera sAr de monter, sans hesitation, san^ erreur. 



Digitized by 



Google 



62 



COURSES ET ASCENSIONS. 



M 

H 

< 

H 
P 

CD 

* s 

a Ed 

s " 

QQ h 
CO 

H 
P 

P 
< 



! 






i S 1 



I ^ 5 



s 
s 

o 

si 



82 

02 



? I I 



. 4> 



O 5 



^8 






-3 



A, 



s 

1 



1 

■a 

9 



.2 o .2 o 1 w .2 -5 

S§ S3 &>§ ss 

© g tj SP «J3 



s •» - 
a a o 



<m 



► 3 > 
5 J5S 






• 2 2 



XQ 



S3- 



Jr » 2? & 

Sc 2 £ 22 



3 

*3 



•*•«*** 



3, * s 



2 2 2 £ 

•■* ^ ** ©* 



C* ^H ^ 




2 



§5 



a o 



£ bs ? as « ^ 

cu < c- < < e- 

« s, n q, c eo m 

< « -e « « -e g 

£°8 00 *| 

3|SSSS« 
a £ * g 8 3ai 



I I 



3 



cq S 

• i 

*3 






s 2 

as 






en 5j 

3 as 

i $« 

O ^< 



K 

P 

0. 

23- 



01 CO 



Digitized by 



Google 



LA ME1JE. 63 

D'autres guides, nous l'esp£rons, se mesureront serieuse- 
ment avec la montagne ; mais pour le moment, il ne faut 
pas se le dissimuler, nous ne poss£dons pas en Dauphin^ 
de guides vraiment dignes de ce nom en dehors des Gas- 
pard. C'est \k une lacune regrettable pour nos Alpes, et 
il est du devoir du Club Alpin de la combler. 

La route suivie par M. Verne est assur^ment tr&s int£- 
ressante et tr&s s^duisante; nous ne pouvons cependant 
pas la recommander aux touristes. Le p&re Gaspard lui- 
m&me hdsiterait peut-6tre a recommencer la terrible 
« marche de flanc ». 

Enfin l'ardte du Pic Central est — nous croyons pouvoir 
Taffirmer — impraticable pour des touristes ordinaires. 
M. Otto Zsigmondy dit, en terminant son r£cit, qu'une fois 
les deux cables pos£s, cette voie serait la plusjfacile. Nous 
recommandons l'id6e de la pose de ces cables aux guides 
de la Grave, auxquels il appartient assur£ment de faciliter 
Tascension par leur versant; mais nous n'oublions pas que 
nombre de tentatives ont 6t6 faites par l'ar&te du Pic Cen- 
tral et que toutes, sauf une, ont 6t6 arr£t6es devant le danger 
absolu qu'il y avait k lancer une expedition sur cette crdte 
aigue, flanqu£e au Sud par un precipice de 1,000 m&t., au 
Nord par des pentes de glace et de rochers verglass^s in- 
clines h plus de 60 degr£s. Tout faux pas sur cette ar£te 
entralne la perte de toute la caravane, aucun des touristes 
n'ayant la possibility de se tenir assez solidement pour en 
retenir un autre. II y a bien un moyen de ne pas courir ce 
risque : c'est de passer sans corde, chacun pour soi. Geux 
qui voudront en user ne seront pas nombreux. 

Les alpinistes qui voudront faire Tascension de la Meije 
dans des conditions relatives de s6curit6, devront done 
choisir la face Sud ; elle leur reserve suffisamment de sur- 
prises, et beaucoup d'entre eux, parvenus au glacier Carre, 
se demanderont peut-6tre s'il est possible de franchir des 
passages encore plus difflciles. 



Digitized by 



Google 



64 COURSES ET ASCENSIONS. 

En terminant, nous ne saurions trop recommander la pru- 
dence et la circonspection dans une escalade comme celle 
de la Meije. Le vent, le verglas, la neige fralche sont des 
ennemis dans toutes les montagnes; dans la Meije ils 
deviennent implacables. Les dangers sont d6j& assez nom- 
breux, pour qu'on n'aille pas de gaiety de coeur en ajouter 
de nouveaux qu'on peut 6viter en patientant quelques jours. 
La Meije par le beau temps est une course difficile, ardue 
et longue ; lorsque le vent souffle et que la neige vient de 
tomber, c'est pure folie que de s'y aventurer. 

Georges Leser, Claude Verne 

Membre du C. A. F. Membre da C. A. P. 

(Section de Paris). (Section de Tlsere). 



GASPARD. 



Digitized by 



Google 



II 

QUINZE JOURS 

DANS LE MASSIF DU MONT-BLANC 

SECONDE ASCENSION DE l/AIGUILLE DE BIONNASSAY 

(4,061 m£t.) 
PAR UNE ROUTE NOUVELLE 

AIGUILLE D'ARGENTlfcRE 

COL DE TALEFRE. — AIGUILLE DE BIONNASSAY 

ET D6ME DU GOUTER 

II y a bien des manifcres d'entrer dans la valine de Cha- 
monix : du col des Montets ct surtout du col de Balme 
le Mont-Blanc se dresse dans toute sa majest6 ; mais, s'il 
grandit, c'est aux d6pens des pics secondaires qui, presses 
contre lui, sont beaucoup trop sacrifi6s. Ges deux passages 
conviennent bien k celui qui veut, avant de quitter les 
montagnes longuement explores, les contempler une 
derntere fois dans leur ensemble. Mais pour le touriste qui, 
ne connaissant pas encore la chalne, desire se faire tout 
d'abord une id6e exacle de sa structure, il est pr6ferable 
de francbir les Aiguilles-Rouges ou le BrSvent. 

Sans doute il y a peu de valines dans les Alpes aussi 
tristes que celle de la Diosaz; mais, tandis que nous sui- 
vions, mon ami Sicard et moi, les lacets qui conduisent 
au col du BrSvent, nous nous consolions de la raretS des 
points de vue, de la pauvretS des lignes et des tons, en son- 

ANXUAIRE DB 1885. 5 



Digitized by 



Google 



66 COURSES ET ASCENSIONS. 

geant que cbaque pas abaissait pour nous le mur gardien 
jaloux de tani de merveilles. Encore un quart d'beure de 
marche dans un 6troit vallon, et la chaine 6mergeait etin- 
celante, dardant h l'envi ses aiguilles contre un ciel sans 
nuages, nous les pr6sentant toutes en une fois, bien en 
face, pour nous permettre de choisir nos victimes. 

Naivement et sans reserves, k la fagon des alpinistes pas- 
sionn6s, nous 6chafaudions en id6e victoire sur victoire : 
avec Henri Devouassoux et un porteur robuste, quelles 
grimpades ne tenterions-nous pas? — Sicard n'en put en- 
treprendro aucune, car, le lendemain m6me, il ^tait arra- 
cb6 k ses rfcves d'escalades et retombait dans une r6alit6 
raoins gaie. Je restais seul pour r6aliser nos desseins ara- 
bitieux, mais on devine que les plus brillants avortfcrent. 



AIGUILLE D'ARGENTlCRE 

Pour m'entralner, Henri, qui avait choisi corame aide 
Alexandre Balmat, me conduisit, le 23 juillet, au col et k 
TAiguille des Grands-Montets (3,300 m&t.). C'est une course 
facile et banale qui, du Montenvers au pavilion de Lognan, 
peut s'accomplir en six heures et demie de marche. 

Au pavilion je cherchai des distractions dans la lecture 
du livre des Strangers. A cdt6 de remarques d'un int6rtU 
mediocre, j'y trouvai Timpression r6sum6e, mais vive- 
ment sentie, des tribulations qu'endurdrent M. Perret et 
M. Gharlet-Straton, en grimpant h TAiguille d'Argenttere, 
Tun depuis le col du Chardonnet, Tautre par un intermi- 
nable arc-boutant rocbeux qui plonge au Sud-Ouest dans 
le glacier d'Argenti&re. 

Ces quelques lignes appel&rent mon attention sur l'Ai- 
guille d'Argenttere, que nous d6cid£mes de gravir le 
25 juillet. 

Entre les routes de MM. Perret et Charlet se trouve la 



Digitized by 



Google 






Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



QUINZK JOURS DANS LE MASSIF DU MONT-BLANC. 69 

route du juste milieu, la route naturelle, celle de Wbym- 
per et Reilly, et de miss Richardson. Elle remonte Taffluent 
gauche du glacier du Ghardonnet, que de nombreux cou- 
loirs relient aux aretes de r Aiguille. Nous rejoignimes 
Tar^le Ouest en escaladant les rochers, au lieu de perdre 
une heure comme Whymper k tailler sept cents pas dans 
Ie couloir voisin. 

A peu de distance du point oil on atteint TarGle, celle-ci 
se redresse par un saut brusque qui la porte presque au 
niveau de la cime ; on doit se tenir sur le versant Nord, 
presque entifercment form6 de pentes de nelge. Whymper 
put les suivre, et atteignit la cime en 1 heure 15 min. 
Mais, la neige ayant fondu de bonne heure cette ann6e, la 
face Nord de r Aiguille 6tait prot£g6e conlre l'attaque des 
grimpeurs par une cuirasse de glace transparente. II nous 
fallut tailler une centaine de pas, puis nous nous h&t&mes 
de gagner les rochers, dont nous pensions venir k bout plus 
vite, quoiqu'ils fussent coup6s de lames de glace. 

Nous rejoignimes Tardle une heure aprfcs l'avoir quittee. 
A droite nous aperccvions un steinmann destin£ peut-£tre 
k c61ebrer une victoire incomplete ; nous lui tourn&mes le 
dos pour atteindre la vraie cime. Trouvant une neige trop 
poudreuse sur le tranchant de l'argte, nous descendtmes 
d'une vingtaine de metres au Sud par des rochers assez 
lisses, puis une bonne glace nous ouvrit un facile acc&s 
jusqu'au sommet (3,901 m&t.) f . 

Si je tentais de d6tailler l'admirable panorama de notre 
aiguille, je me heurterais au double 6cueil d'6num6rer 
comme un guide, et comme un guide ignorant, une s6rie 
de pointes que j'ai mal contemptees, car je n'avais d'yeux 

1. Signalons le des sin tres incorrect que donne Mieulet de 1' Aiguille 
d'Argentiere. Pour lui, la branch© gauche du glacier du Chardonnet est 
un couloir escarpe tres dtroit. 11 figure la cime comme une calotte 
arrondie, tandis que c'est une longue crete ondulee tres tranchante, 
orientee de TEst al'Ouest. 



Digitized by 



Google 



70 COURSES ET ASCENSIONS. 

que, pour la cbalne de 1' Aiguille Verte, toute en couloirs 
barres par des glaces suspendues, et s6par6s par des ro- 
ches en grands prismes lisses juxtaposes comme les pieces 
d'une mosaique. Au pied des Courtes cependant la mu- 
raille parait plus accessible. M. Cordier remonta en 1876 
un contrefort rocheux qui serait mSme, k Ten croire, d'un 
acc&s tr£s facile. J'ai calcuie d'aprds la carte de Mieulet 
que Tinclinaison de ce contrefort ne depassait pas 45 de- 
gr6s. G'est \k cependant que perirent le vice-president de 
la Section lyonnaise, M. l'abbe Ghifflet, et ses deux guides. 
Les corps fufent retrouves gisant k une centaine de 
metres Tun de Vautre, sur un large c6ne d'avalanches, k 
Tissue d'un etroit couloir parall&le k la cr£te du contre- 
fort. 

II ne parait pas qu'on puisse tirer aucun enseignement 
de celte catastrophe, dont les circonstances sont ignores : 
plusieurs touristes, et parmi eux un ami de la victime, 
M. I'abb6 Fouilland, se sont avanc6s jusqu'au point precis 
oil furent retrouves les cadavres; aucun d'eux n'a pu pr£- 
ciser les details de Taccident ni en determiner exactement 
les causes. 

Longtemps j'examinai la muraille fatale, captive par le 
spectacle imposant de nombreuses chutes de glaces; puis 
je quittai la pointe, le coeur serre au souvenir des conver- 
sations instructives de M. Ghifflet et de sa grande indul- 
gence pour la jeunesse. 

Pour descendre, nous suivimes nos traces du matin jus- 
qu'au glacier d'Argentifcre, que nous travers&mes dans le 
prolongement de celui du Chardonnet, au lieu de longer 
sa rive droite. Nous pass&mes au pavilion k A h. 30 min. du 
soir 1 . A 7 h. nous rentrions & Ghamonix. 

1. Distances de Lognan : Mem tee. . 8 h. 

Descente. 4 h. 30 min. {holies comprises). 



Digitized by 



Google 



QU1NZE JOURS DANS LE MASSIF DU MONT-BLANC. 71 



COL DE TUtFRE. 

Le 28, nous franchtmes le col de Talfcfre (3,500 mfct.), 
en par tan t du Couvercle. 

Nous avionscherch6 un passage qui nefltt pas trop banal 
{/bur nous rendre & Courmayeur et attaquer par le Sud 
l'Aiguille de Bionnassay. 

Je comptais me decider sur place entre l'Aiguille de 
TEboulement, le col de Leschaux et le col des Hirondelles : 
bien malgr6 moi nous nous dirigeAmes vers le col de 
Talfcfre. Au col des Hirondelles ne conduisait qu'un Stroit 
filet de glace, parfois interrbmpu par de grandes dalles 
lisses, de sorte que nous renongames volontiers k tenter 
le passage '. La route de l'Aiguille de l'Eboulement me 
paraissait indiqu^e dans les rochers que gravit M. Heatcote ; 
mais Henri ne voulut pas la voir. Quant au col de Leschaux, 
masque par l'Aiguille de Tfiboulement, mon guide ignorait 
qu'il existat, et ne fut pas convaincu par ma seule affirma- 
tion. G'est ainsi que, de guerre lasse, je pris le sentier du 
Couvercle, k destination du col de Talfcfre. . 

Ce passage est facile quand la neige est bonne dans le 
couloir (46 degr6s) ; on peut en lire la description dans l'ou 
vrage de Whymper*. M. Coolidge fut oblige d'abandonner 

1. II faut ajouter que, d'apres V Alpine Journal,, les rochers qui bor 
dent a gauche le petit couloir dont je parle sont d'une escalade tres sure. 
— On a sou vent confondu le « col des Hirondelles » (3,600 met. envi- 
ron), qui s'ouvre entre les Grandes et les Petites-Jorasses, avec deux 
passages fort dangereux decouverts entre les Grandes-Jorasses et 
l'Aiguille de Rochefort, passages reunis sous le nom de « col des 
Grandes-Jorasses » (4,000 a 4,100 met.). 

2. Distances : Du Couvercle au col 4 h. 

Du col a la chute du glacier au pied du Mont-Rouge. . 1 h. 50. 

Du sommet de la chute au pont sur la Doirc 2 h. 45. 

A Courmayeur 3 h. 

Whvmper franchit beaucoup plus rapidementla premiere et la troi- 
sieme partie de cet itine'raire. 
Les pentes du Mont-Rouge sont d'un acces penible. Voici la descrip- 



Digitized by 



Google 



72 CQURSKS ET ASCENSIONS. 

le couloir et gravit en deux heures des rochers trfcs escar- 
p6s. 

Quelque facile que j'aie trouv6 le col lui-m&me, les 
reflexions m61ancoliques viennent en grand nombre sous 
ma plume, lorsque je repense k la moraine du gLicier in- 
terieur de Triolet, chaos de pierres aigufis, mal 6quilibr6es, 
long de 3 kilom.; ces reflexions ne seraient pas incites, 
puisque Whymper s'est, depuis longtemps, charg6 de les 
6crire. 

On me permettra d'indiquer seulement, sans y insis- 
ter, nos mouvemenls d'automates et nos mines r6sign6es 
tout le long du val Ferret (14 kilom. h franchir en plaine 
et au gros soleil), et d'entrer tout do suite a l'h6tel 
Angelo. 

Autourdela table en fer acheval,beaucoup de messieurs 
bien ras6s et de dames 616gantes grignotent nonchalam- 
ment des gn'ssini en attendant le second plat. Un dernier 
convive s'encadre dans le cintre de la porte du milieu et 
s'avance sur le parquet trop cir6. (Test un 6tre 6trange et 
sans faux-col, a la d-marche montagnarde dans ses souliers 
6normes (dont notrc vice-president M. Durier compare la 
double ligne de clous a une machoire de mastodonte) et 
ses vGtements de Maine plus lourds encore, au masque flg6 
par le soleil dans une expression ind&inissable, m61ange 
d'ahurissement et de lassitude... Vous m'avez reconnu 
dans ce portrait, et vous m'avez plaint si vous fctes un 
alpiniste s6rieux, h qui des situations aussi ridicules ne 
sont pas Strangles. 

Touristes simples et modestes, 6vitez Th6tel Angelo! 



tion somraaire du chemin qu'il faut suivre sur ces mamelons bord4s de 
rochers a pic : De la moraine du glacier supe>ieur on se glisse sur le 
premier mamelon par une corniche facile; on descend aussi bas que 
possible sur le second, puis on trouve pour gagner le troisieme, qui 
seul est praticable jusqu'au glacier, un passage de roches liases plus 
effrayant que difficile. 



Digitized by 



Google 



QUINZE JOUflS DANS LE MASSIF DU MONT-BLANC. 73 

Lorsque, le 30 juiltet au matin, nous primes congg de 
Tobs6quieux proprtetaire, j'emportais bien & contre- 
coeur, comme provisions de voyage, pour 16 francs de 
roast-beef et pour 6 francs de pain. Les prix 6taient plus 
que triples. « Qu'importe, me dit plus tard le philo- 
sophe Henri, puisque les provisions se sont trouv^es 
bonnes! » 



AIGUILLE DE BIONNASSAY ET DOME DU GOUTER. 

L'Aiguille de Bionnassay, qui figure avantageusement 
dans la chaine du Mont-Blanc telle qu'on la voit des quais 
de Genfcve ou des crates m6ridionales du Jura, est k peu 
pr6s invisible de la plupart des belv6dfcres fr6quent6s par 
les touristes de Chamonix. C'est une pyramide aux angles 
aigus, aux faces hardiment tailldes : un Weisshorn avec 
moins de majeste. L'ar&te orientale, d'une blancheur 
immacul6e, d6crit une gracieuse courbe de chainette pour 
se souder (au point 4,040 de Mieulet) & l'ar6le Sud-Ouest du 
D6me du GoAter, toute droite et plus 6paisse. Tant6t elle 
surplombe au Nord par des cornicbes qui, vues du Br6vent, 
frappent encore, malgr6 la distance, par leurs dimensions 
colossales; tant6t elle s'amincit en une lame qui tranche 
sur le ciel par des tons nacres d'une finesse remarquable. 
Gette ar6te est vierge de pas humains sur le tiers de sa 
longueur. Je dirai plus loin que je Tai suivie pendant quel- 
que temps h partir du sommet; M. Durier m'apprend 
qu'en 1874 (?) le chasseur Edouard Rosset, qui fut notre 
collfcgue au Club Alpin, en atteignit la base en partant du 
D6me du Godter, la remonta longtemps k califourchon, et 
fut arrGt6 par un brusque ressaut de rochers. 

M. Perret examina ces rochers du sommet du D6me, et 
les jugea infranchissables : h pareille distance il pouvait 
se tromper. Je m'6tonne que Rosset n'ait pas r6ussi ^t 



Digitized by 



Google 



74 COURSES ET ASCENSIONS. 

tourner Tobstacle en s'engageant sur la face Sud-Est de la 
montagne, dont les rochers sontpartout en couches minces 
et assez bris6s pour ne pas 6tre insurmontables. 

Le point le plus bas de cette ar6te (3,900 mfct. environ 
marque Torigine commune des glaciers de Bionnassay et 
du Miage italien ; c'est, si on veut, le col de Bionnassay. 
La grimp6e du versant Nord contre des pentes de glace 
d'une inclinaison terrible, et & port6e des s6racs croulants 
du D6me, reserve des Amotions peu ordinaires k ceux 
qui l'entreprendront. Si j'insiste sur la r6alit6 de ce col, 
c'cst pour r6pondre victorieusement k Whymper en prou- 
vant que notre Aiguille a une existence ind6pendante 
et n'est pas, comme il dit, un simple morceau du Mont- 
Blanc. 

L'ar&te occidentale est exactement dans le prolonge- 
ment de la pr6c6dente et pr6sente le m&me aspect. Le 
28 juillet 1865, MM. Buxton, Grove et Macdonald en esca- 
lad&rent la crftte en cinq heures k partir du glacier de 
Bionnassay. Traversant le glacier au-dessus de ses pre- 
miers grands rapides, ils monterent p6niblement dans des 
nappes d'avalanclie entrecoup6es de murs de glace, puis 
taillferent des pas jusqu'St l'ar&te sur des pentes d'une in- 
clinaison telle qu'en regardant entre ses jambes, dit 
M. Grove, on ne voyait que la t&te du suivant. Tenter de 
redescendre par cette voie, c^tait « vouloir donner k ses 
dSpens une demonstration experimental des lois de la 
gravitation et du frottement 1 ». 

Sous la cime, les blocs suspendus font place k une ter- 
rible paroi de glace ondu!6e comme une voile qui se ride 



1. V. Alpine Journal, tome II, pages 321 et suiv. La gravure 
jointe a cet article, reproduction d'une superbe photographic de 
M. Donkin, de 1' Alpine Club, permet de suivre les grimpeurs anglais 
dans leur escalade. II faut observer que les formes de 1'AiguUle de 
Bionnassay etsurtout du D6me du Gouter sont tres alourdies par la 
perspective. 



Digitized by 



Google 



Aiguille et glacier de Bionnassay, 
dessin de F. Schrader, d'apres une photographic de M. Donkia. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



QDINZE JOURS DANS LE MASSIF DU MONT-BLANC. 77 

sous la brise fratchissante. Plus bas, le precipice plonge 
plus verticalement encore ; des roches lisses et blanchies 
par les avalanches affleurent le revfctement de glace et 
ceignent le pic com me d'une 6charpe jusqu'au col de 
Bionnassay. 

A la descente, la caravane de M. Grove chercha sage- 
ment un chemin plus facile au travers des nombreux cou- 
loirs de la face Sud-Ouest jusqu'au glacier Nord do Miage, k 
la tele duquel elle bivouaqua k Taltitude de 3,200 mfct. 
environ. 

L'ascension de M. Grove se termina au milieu d'une 
tourmente de neige : les grimpeurs anglais recurrent 
lorsque Tarfite Ouest, qu'ils suivaient k califourchon, leur 
parut cesser de s'61ever. Pour 6tre complet, je dois repro- 
duce les objections faites k la r6alit6 de leur r6ussite. Les 
renseignements qui suivent m'ont 6l£ trfcs obligeamment 
communiques par M. Durier. 

Le chasseur Rosset, qui essaya inutilement degravirles 
trois arfctes de notre Aiguille, parvint & 200 m&t. de 
la cime sur Tarfite Ouest et fut arrfcte comme sur l'arGte 
Est par un ressaut de rochers. II nie que les grimpeurs 
anglais aient pu s'61ever plus haut. Gette objection a peu 
de valeur, puisque M. Grove et ses compagnons afflrment 
6tre parvenus au sommet, ou au moins en un point ou 
Tar£te devenait horizontale , et sp£cifient qu'ils furent, 
pendant quelque temps, obliges d'abandonner Tar^te 
pour tailler des pas au-dessus du glacier de Bionnassay. 
Voici une objection plus grave : F. Payot, guide-chef de 
M. Grove, ne rSpondit jamais categoriquement lorsqu'on 
lui demandait si reellement il avait en 1865 atteint la 
cime de r Aiguille de Bionnassay. M. Durier fut temoin des 
hesitations de Payot, et de ses efforts pour deplacer la 
question. 

Mon opinion est que MM. Grove, Buxton et Macdonald 
atteignirent probablement le sommet. Si» victimes du. 



Digitized by 



Google 



78 COURSES ET ASCENSIONS. 

brouillard, ils se sont arr6t£s sur une bosse secondaire do 
l'ar£te, ils n'auraient plus, en continuant, rencontr6 aucun 
obstacle infranchissable. Mais on ne doit conseiller h aucun 
grimpeur de tenter l'ascension de l'Aiguille, en partant du 
glacier de Bionnassay. En effet, il 6tait 3 h. du soir quand 
la caravane anglaise s'arr&ta sur l'arfcte Ouest, et com- 
menca la descente. 

L'ar£te Sud, plus obtuse que les autres, tombe sur le col 
de Miage par une ligne plus bris6e. Elle semble un arc- 
boutant destine h soutenir la montagne, dont l'orientation 
g6n6rale est perpendiculaire h la sienne. 

Le 30 juillet, 4 11 h M nous foulonsla couche depierres 
qui pave le glacier inferieur de Miage ; alors seule- 
ment, tout au fond, nous apercevons notre Aiguille. Mais 
est-ce bien elle? J'en suis certain, quoique Henri refuse de 
la reconnaitre. II faut dSployer la carte et user d'61oquence 
pour convaincre mon guide que TAiguille de Bionnassay se 
dresse bien l&-bas tout pr&s du col de Miage, et non pas 
beaucoup plus & droite dans l'axe du glacier du D6me. Vue 
de si loin, & demi dissimul6e derri&re la puissante arSte 
qui s6pare le glacier du Ddme de la branche supSrieure du 
glacier de Miage, elle manque sans doute de prestige; 
mais pourquoi la renier? (Test bien le m6me pic qui 
domine si fl&rement le glacier de Bionnassay. 

Un peu plus loin l'Aiguille disparalt en entier derriere le 
promontoire rocheux, mais nous l'avons vue assez pour 
savoir ou diriger notre atlaque. 

Ge qui importe surtout, c'est de trouver, le plus haut pos- 
sible, un campement convenable. La cabane des Aiguilles 
Grises n'est pas sur notre route; la hutte qui servait k Tex- 
ploitation de la mine de plomb argentiffcre est maintenant 
inaccessible, si on en croit Taubergiste de TAvizailles; mais 
nous n'en avons nul besoin : sur la rive gauche du glacier 
nous devons dScouvrir quelque part une cabane toute 



Digitized by 



Google 



QUINZE JOURS DANS LK MASSIF DU MONT-BLANC. 79 

neuve, b&tie par les soins d'une aimable dame italienne, 
M mo Giulia Cellere, qui voulut faciliter k ses confreres en 
alpinisme la travers6e du col de Miage. 

Nous depassons la jonction des glaciers du D6me et 
de Miage ; ce dernier, refouie par le puissant courant auxi- 
liaire, s'enfle et penfctre corame un coin dans les rochers 
de gauche : c'est derrtere cette ondulation que nous aper- 
cevons la cabane, dont l'accfcs est defendu par un enche- 
vfitrement de grandes crevasses. Elle est Mtie k 2,750 met. 
et k six heures et demie de marche (18 kilom.) de Cour- 
mayeur. 

En faisant prudemment le tour de notre etroite resi- 
dence, nous trouvons, gisant tristement sur le toit, k demi 
derouiee, une enorme bobine de fil de fer. Ce c&ble etait 
nagufcre tendu d'un bord k l'autre du glacier, et servait 
de chemin de fer aerien pour transporter la gal&ne argen- 
tine. 

Oil est done la mine elle-m&me? — Dans les parois verti- 
cals de la T<He Carrie, une galerie s'ouvre k 300 met. du 
glacier comme un nid de choucas dans un tronc d'arbre 
lisse : e'est tout ce qu'on en voit. 

Nous n'avons pas pu voir par quel procede les ing6nieurs 
hissaient leurs ouvriers; quoi qu'il en soit, plusieurs mi- 
neurs ont p6ri pendant la p^riode d'exploitation, victimes 
de cette incursion de Tindustrie dans le domaine de la 
nature et des alpinistes. 

A peine etions-nous installs que mes guides song£rent 
au souper. Les laissant souffler avec perseverance sur le 
bois humide, je me livrai k une occupation d'une necessity 
fnoins evidente en gravant une longue inscription sur le 
dos d'une bolte k sardines. Ne fallait-il pas laisser un mo- 
nument de notre passage sur les rochers les plus eiev6s de 
TAiguille? Soins prematures, direz-vous ? Maisle moyen de 
mener k bien une pareille besogne au sommet? D'ailleurs 
nous etions pleins d'espoir, un seul point paraissant douteux 



Digitized by 



Google 



80 COURSES ET ASCENSIONS. 

dans Vascension, savoir : la traversSe d'une cascade que 
forme le glacier de Miage avant d'etre rejete au Sud-Ouest 
par les rochers de Tr61at6te. La dislocation de la partie 
inferieure de cette chute, que nous n'avions pu qu'entre- 
voir, etait pour donner k r6fl6chir si le glacier se prdcipitait 
ainsi d'une grande hauteur. 

La nuit fut bonne : un grimpeur, qui dort partout (c'est 
du moins sa pretention), considfcre des planches rabotSes 
et prcsque 61astiques corame une installation luxueuse. 

Le 31, nous partons & 2 h. 40 min. par un temps su- 
perbe, apr&s avoir tout remis en ordre dans la cabane. 
Nous voudrions commencer plus tAt notre excursion dans 
Tinconnu ; mais dans une demi-heure il faudra y voir clair 
pour attaquer la cascade. Bien avant 3 h. nous sommes 
au pied de Tobstacle. 

Tandis que nous attendons Taurore, Devouassoux nous 
narre des aventures pittoresques, advenues & lui ou & ses 
voyageurs. Pendant son r6cit, l'aube a blanchi, et nous 
pouvons examiner la premiere ligne de defense de la mon- 
lagne; c'est une grande chute du glacier, toute pareille k 
celle que forment lesBossons au niveau de Pierre-Pointue. 
Nous n'en voyons pas le sommet. Les deux rives sont im- 
praticables : le glacier secondaire issu du col de Miage, 
tres gonfli, s'6croule p£riodiquement sur la rive droite, du 
haut de sa barri&re rocheuse; les avalanches fWquentes 
ont form6, parmi les crevasses, un couloir plus uni, que 
nous nous garderons de suivre. La rive gauche est une 
forGt d'aiguilles impenetrable. Quant au centre, il n'oflre 
pas un aspect plus engageant, mais c'est par Ik qu'il faut 
passer. 

Pendant trois heures, Henri tailla des pas contre les 
flancs des s6racs les plus capricieux qu'on puisse rencon- 
trer; fcchaque instant la route paraissait barr6e. II fallait 
descendre dans des cavernes ou on perdaitde vue le monde 
extSrieur, en avan^ant de cran en cran sur de fines lames 



Digitized by 



Google 



QUINZB JOURS DANS LB MASSIF DU MONT-BLANC. 81 

de glace ; puis se hisser hors du trou par des r£tablisse- 
ments compliqu£s, k moins qu'on ne dtit remonter obli- 
quement des parois presque k pic. 

Une fois, entre autres, les deux premiers Staient colics 
ensemble contre la pente, plus attentifs h graduer chaque 
effort pour maintenir leur Squilibre, qu'fc sonder du re- 
gard les profondeurs azur6es ou verdfttres, pendant que le 
troisi&me, debout sur l'arc-boutant 6troit grace auquel on 
avait traverse la crevasse, 6tait hors d'6tat de leur prater 
aucun secours en cas de chute. 

Pendant trois heures que se prolongea pour Henri cette 
rude besogne, pas une erreur, pas un retard. 

A 5 h. 20 min., nous sommes d&]k parvenus & la hau- 
teur du col de Miage (3,370 m&t.), ayant ainsi franchi prfcs 
de 500 m&t. dans la cascade. 

La pente du glacier se mod&re, mais il est barr6 par 
d^normes crevasses, largesde 4 ou 5m&tres, foss6s infran- 
chissables qui ne retiennent diagonalement entre leurs 
bords aucune tranche du glacier. 

Sur notre gauche, au pied du mur qui toujours dresse 
son couronnement de glaces, les s£racs, en s'6crasant, 
ont combl£ les crevasses ; risquons-nous.sur ce remblai, 
puisque partout ailleurs le passage est interdit, et que 
ia traversSe du couloir d'avalanches sera courte. Pen- 
dant un quart d'heure, nous marchons vite et en si- 
lence. 

Nous pourrions nous croire hors des crevasses; mais 
point : en voici une encore, une grande crevasse de n6v6 
toule bordge d'aiguilles de glace se d£tachant en bleu in- 
tense sur des profondeurs noires pleines de myst&re. Un 
pont la traverse tr&s obliquement; c'est une suite de blocs 
irr6gulierssoud6s entre eux par une dentelle de glace dont 
le tissu se recourbe en vofttes, ou figure des corniches et 
des guirlandes d'un effet merveilleux. Gontournant les 
blocs, brisant soigneusement les mailles de la dentelle, 

ANWUAIRB DB 1885. 6* 



Digitized by 



Google 



82 COURSES ET ASCENSIONS. 

nous nous coulons sur ce pont long de plus de 15 mfct., 
pittoresque, mais dangereux. 

Perdu dans mon admiration, je n'envisageais gufcre que 
la premiere face de la question, mais Henri met la seconde 
en lumifcre en me declarant qu'une pareille crevasse est 
un des plus mauvais passages qu'on soit expos6 & franchir 
sur un glacier : cette glace si finement sculptSe est encore 
plus fragile qu'elle n'est bleue. 

Nous ailons maintenant remonter des pentes douces et 
unies; mais, halte ! il est 7 h. et Tavenir est plein de pro- 
messes tout au mo ins jusqu'au soir. Ghacun fera honneur 
au d6jeuner. 

A nos pieds le glacier s'enfonce et court se heurter aux 
sombres murailles de Tr61at6te. Les roches de ce pic con- 
trasted violemment avec les neiges de TAiguille de Miage 
dont notre regard, en cherchant les sommets du Dau- 
phin6, rase la coupole 6tincelante. Pour vous d6crire les 
derniers plans, il faudrait nommer tous les pics des Alpes 
franchises, de la Grande-Sassifcre aux Grandes-Rousses, k 
Texception du Pelvoux, que cache encore TAiguille de 
Tr61at6te. 

A 7 h. 45 min.-nous traversons la roture, qui se montre 
d'assez bonne composition ; puis nous abordons un rempart 
rocheux haut de 250 mdt. et tout herissS de feuillets de 
pierre qui facilitent singuli&rement l'escalade. En une heure 
un quart nous l'avons surmontS et nous pouvons dSposer 
en lieu stir notre triomphante boite k sardines sur la plus 
haute dalle. Mais nous ne sommes pas au sommet, et pour 
l'atteihdre nous sommes obliges de tailler des pas dans la 
glace pendant une demi-heure encore. 

Hourrah! cette belle montagne est a nous apres sept 
heures d'ascension seulement, et nous avons choisi pour 
Tatteindre la route la plus facile. De retour & Lyon, en pui- 
sant comme je le fais chaque hiver mon Erudition dans 
V Alpine Journal, j'apprendrai que nous avons d^couvert 



Digitized by 



Google 



QUINZE JOURS DANS LE MASSIF DU MONT-BLANC. 83 

une route nouvelle. Autre honneur : "nous avons £t6 les 
premiers k fouler du pied la cime, puisque nos pred^ces- 
seurs n'ont pas pu s'y tenir autrement qu^ cheval. Enve- 
lopes dans une tourmente de neige, ils ressemblaient 
(c'est M. Grove qui parle) k des statues grotesques desti- 
nies k ^carter de ces lieux maudits les t6m6raires de l'ave- 
nir. 

La montagne s'est adoucie depuis vingt ans et nous ne 
sommes pas changes en statues de sel ; com me il n'y a point 
de corniche sur la cime et qu'aucune brise ne souffle, nous 
restons debout sans difficult^. 

Tout est calme, lumineux, grandiose autour de nous. 
Quelle difference avec cesvuess6vfcres,heurt6es de certaines 
cimes comme le Gabelhorn qui surgissent en un bloc noir au 
milieu d'un cirque de hautes parois rocheuses ! Ici la ter- 
reur respectueuse n'est pas de mise, elle fait place k une 
joyeuse admiration. Les precipices revfctent des aspects 
b6nins, et cependant un seul pas en avant de Tun de nous 
entratnerait toute la caravane dans un abfme ou cbacun, 
glissant sur le dos avec une rapidity sufibcante, perdrait 
connaissance avant d'avoir pouss6 un cri, ou fait un geste 
pour se sauver. Mais rien n'encourage lmsouciance comme 
cette teinte rose dont la neige se pare sous les baisers du 
soleil; et partout la neige scintille, sur les escarpements du 
glacier de Bionnassay comme sur la calotte du D6me ou 
l'ar£te des Bosses, derrtere laquelle le Mont-Blanc nous 
regarde curieusement, etonne sans doute de voir une mon- 
tagne & laquelle il n'a encore 6t6 inflig£ que deux defaites 1 . 
Plus loin se dessinent les montagnes de la Sayoie, d'un gris 

1. Le mdme jour M. King, do l'Alpine Club, remportait dans le mas- 
sif une victoire bien plus glorieuse, en gravissant 1* Aiguille Blanche de 
Peuteret, la derniere cime vierge qui de*passAt 4,000 met. ; cette Aiguille 
avait resist^ aux efforts de MM. Sella et de M. Perrct; M. Balfour 
y avait peri. M. King avait pour guide, avec Supersano et E. Hey, mon 
ami Alois Anthamatten, que j'ai presente il y a deux ans aux lecteurs de 
YAnnuaire. 



Digitized by 



Google 



84 COURSES ET ASCENSIONS. 

trfcs doux; plus loin encore, fermant l'horizon, les pics de 
l'Oisans, align6s en dents de scie. 

Pourquoi quitter si vite ces cimes radieuses oil l'homme, 
affranchi de ses peincs, oubliant sa faiblesse, se sent moins 
indigne du Cr6ateur, oil son souffle est plus libre et son 
regard plus fler? Devant nous Tarfcte ouvre une route 
a6rienne jusqu'au DAme du Goiter. « Essayons de suivre la 
cr&tc, » dit Henri, et gaiement nous taillons des pas tout 
pres d'elle, sur la face Sud-Est. 

Bientdt la corniche apparalt, et se gonfle en un ddme de 
plus de 10 metres d'Spaisseur, qu'une force 6norme attire 
dans l'ablme. D6j& s'ouvre entre la corniche et la montagne 
une fente large d'un pied qui va s'agrandissant de jour en 
jour : un craquement, un nuage roulant sur lui-mfcme avec 
le bruit du tonnerre, gclatant en gerbes de neige a chaque 
ressaut du precipice, et 1'arGte se dressera grGle, d6cou- 
ronn6c. II faut marcher sur la corniche, puisque, par des- 
sous, la pente de glace tombeavec une inclinaison terrible, 
et que le mur de rochers, abaissg, r<Hr6ci, se coupe de 
couloirs ou la glace noire pa rait k decouvert. 

La corniche s'interrompt, ettout en enjambant la roture 
qui maintenant so redresse, nous apercevons au traversde 
la neige un lambeau du ciel de la Savoie. 

Encore une corniche k la t&te affaissee, puis, la montagne 
se resserrant toujours, nous marchons sur Tar&te m6me, 
entre deux pontes de glace formidables. Nous sommes k 
200 mfct. du sommet, et seulement k moiti6 chemin des 
rochers qui arr&t&rent Edouard Rosset. Pour les rejoindre, 
l'ar&to s'abaisse plus rapidement. Le porteur Alexandre 
Balmat, qui marche le premier, cesse de tailler les pas, et 
declare qu'il est incapable de conduire plus loin la cara- 
vane. 

Henri attend mes ordres dans un silence expressif. 

Ge qu'il ne dit pas, je le sens : impossible de quitter la 
ligne de cr&te jusqu'au col, k partir duquel, l'ar6te se 



Digitized by 



Google 



QUINZE JOURS DANS LE MASSIF DU MONT-BLANC. 85 

redressant, toutes les difficult^ s'attSnueront ; 400 mht. 
encore k franchir, soit en nous laissant glisser a cheval et 
en abattant la t6te d'une corniche tranchante qui pourra 
s'Scrouler sous notre poids, soit en taillant huit cents pas 
dans la glace vive de la pente. 

Devais-je payer d'audace? Je le crois, aujourd'hui qu'un 
danger trop r6el n'est plus qu'un p41e souvenir; je com- 
bine mfime toute une tactique excellente... mais ce qu'il 
y a de plus hardi dans le touriste, c'est le guide, et mon 
guide n'avait pas envie d'oser. II fallut ordonner la re- 
traite. 

J'ignore si quelque grimpeur descendra jamais cette 
arfcte : d6j&, en 1865, M. Grove, sorti vainqueur des pentes 
de glace du versant Nord, d6clarait une pareille entreprise 
impossible. Mais la remonter serait moins t£m6raire; sije 
me suis 6tendu sur les perils que pr6sente son escalade, 
c'est dans Tespoir qu'un de mes collfcgues les affrontera en 
connaissance de cause. 

A 11 h. nous 6tions de retour aux rochers, ou nous nous 
consolames de notre 6chec en le commentant longuement. 
A nridi45 min., aprfcs une heure de descente, nous traver- 
sions la bergscbrund et nous remontions le corridor de 
neige dans la direction du D6me du Gofiter 1 . Deux heures 
et demie plus tard, nous foulions la neige du sommet, 
sans avoir rencontr6 d'autre difficult6 qu'une arfcte un peu 
tranchante et longue de 300 met. entre le point 4,040 de 
Mieulet et le contrefort rocheux que la yeille Henri croyait 



1. C'estM. Adams- Reilly qui fit le premier cette excursion en 1864, 
en partantde Saint-Gervais. Parvenu sur le col de Miage, il suivit pen- 
dant quelque temps l'arete de 1' Aiguille de Bionnassay, pour eviter a la 
fois une descente inutile et la traversed de la grande cascade de glace. 
II parvint ainsi sur le glacier par des rochers d'une extreme difficult^. 

V Alpine Journal ne fail mention d'aucune autre ascension au Ddme 
du Gouter par le glacier superieur de Miage ; il est done possible que 
notre route a l'Aiguille de Bionnassay soit nouyelle a partir du pied de 
la cascade. 



Digitized by 



Google 



86 COURSES ET ASCENSIONS. 

Gtre r Aiguille de Bionnassay. C'est par ce contrefort que 
MM. Buxton, Grove et Macdonald descendirent pour at- 
teindre le niveau du glacier du DAme et rejoindre l'A116e 
Blanche, quelques jours aprfcs leur ascension k l'Aiguille 
de Bionnassay 1 . 

Faire l'ascension du Mont-Blanc dans la mfcme journ^e 
que celle de Bionnassay 6tait un exploit bien tentant; mais 
l'hospitalitS de 1'hAtel de l'Union pr6sentait de trop reels 
avantages sur celle des Grands-Mulets pour ne pas 6tre 
pr6f6r6e. Le chemin de la valine courait devant nous sur 
le Grand-Plateau ; nous le suivlmes. 

A 6 h. 45 min., nous abordions la terre ferme &la Pierre- 
i-1'Echelle ; k 9 h. 20 seulement, aprfcs avoir 6t6 longue- 
m^nt retardes par la nuit dans le chemin de Pierre- 
Pointue, nous rentrions k Ghamonix. 

Notre retour coincida avec l^tablissement du mauvais 
temps. Les nuages, dans leur course furieuse vers le Nord- 
Est, se reposaient parfois aux flancs des pics, qu'ils lais- 
saient tout blancs de gr£le. Une tentative k r Aiguille Verte 
me paraissant imprudente dans ces conditions, j'essayai 
de faire la seconde ascension de la pointe Sud des Grands- 
Gharmoz, ascension dont je ne soupQonnais pas la tr&s s£- 
rieuse difficult^. 

Rien de plus piteux que mon 6chec : Henri s'arriHa im- 
puissant, ou se disant tel, au pied d'une paroi qui avail, il 
est vrai, fait reculer M. Leslie Stephen, mais que MM. Bal- 
four avaient franchie quatre ann6es auparavant et que 
M. Dunod devait escalader trois fois de suite quelques 
jours plus tard. 

Une seconde tentative faite de concert avec M. Dunod 
r6ussit mieux, en ce sens que, ne pouvant grimper sur la 
pointe Sud, nous limes la premiere ascension du pilon ter- 

1. V. V Alpine Journal, tome II, pages 332 et suivantes. 



Digitized by 



Google 



QU1NZE JOURS DANS LE MASSIF DU MONT-BLANC. 87 

minal de la pointe Nord. Puis je quittai Chamonix et ses 
aiguilles pourles sentiers classiques del'Oberland bernois, 
laissaut h M. Dunod l'honneur de triompher seul des 
Gharmoz apr&s des reconnaissances qui t6moignent de sa 
hardiesse aulant que de sa t6nacit6. 

Paul Vignon, 

Membre du Club AJpin Francais, 
(Section de Lyon). 



Digitized by 



Google 



• III 

UN MOIS 

AUTOUR DE I/AIGUILLE DE GRtfPON 

OU GRANDS-CHARMOZ 
2° ASCENSION (1 r0 par l'ar£te nord) 

Vue de Ghamonix, l'Aiguille de Gr6pon, situSe un peu en 
arri&re de TAiguille de Charmoz, entre celle-ci et l'Aiguille 
de Blaiti&re, semble d'un acc6s assez facile; c'est du moins 
Fimpression qu'elle me fit lorsque je la regardai pour la 
premiere fois. 

Le 6 aotit & 3 h. de l'apr&s-midi, nous quittions Ghamo- 
nix, emportant des provisions et des couvertures ; & 6 h. nous 
arrivions & Blaiti&re-Dessus, mais les bergers £tant au Grand- 
Ghalet (k une heure dans la direction du Montanvert), nous 
nous trouvons priv6s de toutes les douceurs de la vie. Heu- 
reusement Francois Simond va d'un c6t£ chercher de Teau, 
Gaspard Simond d'un autre c6t6 chercher du lait; avec de 
Therbe que j'arrache je me fais un lit moeileux... et lors- 
qu'il fallut se lever le lendemain, k 3 h. 30 min.,la nuit 
m'avait paru fort courte. 

A A h. 30 min. nous gtions en marche, portant avec 
pompe et avec peine un petit sapin de 2 metres environ qui 
devait, nous avait-on affirm^, nous assurer la victoire. 

En quittant Blaiti&re-Dessus, on s'6l&ve d'abord k travers 
des pAturages, puis, apr&s avoir traverse rapidement la 
moraine laterale gauche du glacier de Nantillon, on atteint 



Digitized by 



Google 



UN MOIS A U TOUR DE L AIGUILLE DE GR&PON. 89 

le glacier lui-m6me. Peu crevass6 et d'une pente assez 
douce k sa partie inf6rieure, il devient bientAt plus raide, 
et pr£sente un petit couloir d'avalanches que nous Gvitons 
en obliquant k droite ; nous avons alors & traverser quelques 
sSracs et nous atteignons un petit plateau, au pied du cou- 
loir rocheux situ6 entre le groupe des Aiguilles de Gharmoz 
proprement dites et l'Aiguille de GrSpon. L'endroit est dan- 
gereux, dans rapr&s-midi le couloir est sans cesse balayg 
par des avalanches de pierres. Pour le moment, nous n'avons 
rien k craindre. La descente est plus inqui£tante ; mais on 
nous a assure que la premiere ascension avait eu lieu par 
ce chemin : d'ou Ton est revenu une fois, on peut bien reve- 
nir encore, et nous continuous k monter. 

De temps en temps une petite pierre, rapide comme une 
hirondelle, passe en sifflant au-dessus de nos t&tes, ou vient 
moucheter les plaques de neige que nous traversons. A 
mesure que nous montons, nous voyons plus distinctement 
des traces datant de quelques jours 1 , et qui, partant du 
plateau ou aboutit le couloir que nousgravissions, gagnaient 
par une belle et solide pente de neige l'arfite de l'Aiguille de 
Grgpon k Tendroit ou elle s'abaisse pour former une sorte 
de col entre cette aiguille et celle de Blaittere. A 9 h. 
30 min., nous sommes enfin au sommet du couloir, en 
mfime temps que des nuages charges de grfile et pr£curseurs 
d'un violent orage; nous nous fourrons tant bien que mal 
dans une fente de rocher qui nous abrite partiellement du 
vent, mais non de la gr£le. Entre deux averses, Frangois et 
Gaspard Simond essayent de passer sur l'autre versant, 
mais chacun d'eux revient avec la m£me rSponse : i'aiguille, 
k pic sur le glacier de Tr61aporte, semble absolument inac- 
cessible. L'orage continuant, il faut redescendre, mais nous 
nations pas k moiti£ du couloir que les nuages se dissipent 
et le soleii vient nous permettre d'observer notre ennemie 

1. Ces traces 4taient, comme je l'appris dans la suite, celles de 
M. Paul Vignon, qui avait tent4 l'ascension quelques jours auparavant. 



Digitized by 



Google 



90 COURSES ET ASCENSIONS. 

triomphante ; nous nous apercevons alors que Tendroit oil 
nous etions months etait fort eioigne de la pointe la plus 
eievee, pointe oil M. Mummery, lors de la premiere ascen- 
sion, avait iaisse un piolet. Comme l'arfcte est formee d'une 
foule de petites aiguilles plus aigues les unes que les autres, 
elle est impraticable ; il fallait done tacher d'atteindre la 
pointe, soit par le versant du glacier de Nantillon, soit par 
celui qui regarde le glacier de la Tendia. Au commence- 
ment de i'ete, le premier avait ete le theatre d'un eboule- 
ment considerable qui, ayant detruit toutes les saillies de 
rocher, ne permettait pas de se risquer de ce c6te sans une 
imprudence trop evidente ; l'autre versant restait done seul, 
et, dans la conviction ou nous etions que la premiere ascen- 
sion avait ete faite par le couloir ou nous nous trouvions, 
nous imaginames que nous n'avions pas essaye assez serieu- 
sement de traverser l'echancrure oil nous etions parvenus, 
pour rechercher un peu plus bas un couloir qui nous aurait 
conduits dans la direction du sommet 1 . II etait trop tard 
pour faire une nouvelle tentative ; a 3 h. 30 min. nous etions 
& Blaitiere, et a 5 h. a Ghamonix, bonteux du premier 
echec que nous eussions du a une autre cause que le mau- 
vais temps. Si nous avions su quelle longue serie d'insucces 
nous attendait ! 

Le soir, j'eus le plaisir de faire la connaissance de M. Paul 
Vignon, qui avait dejatente Tascension par l'ar6te Nord; il 
s'etait arrete deyant une profonde ecbancrure suivie d'une 
plaque de rocher presque verticale qui lui avait paru infran- 
chissable, et il venait me proposer de faire un nouvel essai 
en compagnie d'un de ses amis. Mon intention etant de 
partir le lendemain, je n'eus garde de refuser la societe 
de deux coliegues ; nous convlnmes de prendre de nouveau 
le chemin que j'avais deja suivi et de ne redescendre qu'a- 

1. J'ai appris depuis mon ascension que M. Mummery avait fran- 
chi l'arete, mais beaucoup plus haut que nous n'avions essay 4 de le 
faire. 



Digitized by 



Google 



i I 



o -J 
O So 






2 * 

I s 



u r 



3 »: 
r .2 



2 -S 

:2 S 

a e 






Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



UN MOIS AUTOUR DE L AIGUILLE DE GR&PON. 93 

pres nous fctre bien assures qu'il prSsentait des difficulty 
v&itablement insurmontables. La certitude ne se fit pas 
attendre. 

Apr6s avoir pass6 k Blaittere la nuit du 8 au 9 (en com- 
pagnie des bergers arrives depuis le matin), nous partions 
k 3 h. 30 min. A 8 h. nous 6tions en baut du couloir. 
Francois Simond, Fr6d6ric Folliguet, Gaspard Simond et 
Jean Desailloux se mettent alors k explorer le versant sur 
lequel reposait notre dernier espoir ; mais il est impossible 
de s'Slever de ce c6t6 dans la direction du piolet : c'est fini, 
il n'y a plus qu'& battre en retraite une seconde fois. Mais 
nous avons emporte un drapeau, et je ne puis me r^signer 
& le rapporter; j'entratne M. Vignon et son ami vers une 
pointe du groupe de Charmoz, situ6e k notre droite, et qui 
a bon aspect; peu de difficult^, si ce n'est une cheminSe 
Stroite que Francois Simond ramone en un clin d'oeil, et 
qui nous conduit juste au sommet. Pas le moindre drapeau, 
pas la plus petite pyramide, et pourtant il y a \k des pierres 
faciles k dSplacer; sans aucun doute, nous venons de faire 
Tascension d'une pointe encore vierge. A notre grande stu- 
pefaction, nous nous apercevons que c'est la plus haute des 
aiguilles de Charmoz; il y a bien en face de nous un bloc 
de rocher vertical qui nous domine de quelques metres, 
mais je crois que les alpinistes devront en abandonner le 
sommet aux aigies et aux corneilles 1 . Nous attachons le dra- 
peau sur la pyramide que nous construisons k la h&te, nous 
jetons un coup d'oeil sur la Mer de glace que nous dominons 
du haut d'une paroi verticale, et nous commengons la 
descente qui, bien que ralentie par notre grand nombre, s'ac- 
complit assez rapidement. Au moment oil nous atteignions 
le bas du couloir,nous entendlmes une sorte de grondement, 
puis le bruit d'un choc tr&s violent, suivi d'un sifllement 

1. Je ne puis afflrmer que notre pointe soit plus elevle que le sommet 
atteint par M. Mummery (6 aout 1880), celui-ci nous ayant M cache 
par le bloc de rocher qui nous dominait. 



Digitized by 



Google 



94 COURSES ET ASCENSIONS. 

particulier : c'Stait un bloc d'au moins 1 m&t. 50 cent, de 
diam&tre qui avait d6gringol6 derrtere nous et venait de 
passer k moins de trois pas du guide de tfcte. Get avertisse- 
ment nous fit descendre encore plus vite. 

A 6 h. nous Gtions k Ghamonix, encore vaincus; mais le 
d6pit que nous causait notre d£faite 6tait mod6r6 par la 
petite victoire que nous avions raccrochGe. 

II va sans dire que le lendemain lundi, nous repartions 
coucher a Blaitiere, oil nous fflmes accueillis k bras ouverts. 
M. Vignon et son ami avaient dfl quitter Ghamonix, et j'Stais 
seulement accompagnS de Francois et de Gaspard Simond ; 
mais nous emportions une poutre de 9 & 10 pieds au service 
exclusif de laquelle j'avais eu soin de mettre un porteur. 

Le 11 aoto, & 4 h., nous quittions Blaiti&re. Nous suivons 
d'abord le chemin habituel, puis, une fois arrives au bas du 
couloir que nous avions d£j& gravi deux fois, nous appuyons 
sur la droite, et les traces de M. Vignon que nous retrou- 
vons par-ci par-l& nous am&nent jusqu'au pied de 1'arGte 
Nord de l'aiguilie. Les premiers rochers sont faciles ct n'of- 
frent aucun danger, si on a soin de ne se fier qu'& bon escient 
& la solidity douteuse des grosses pierres qui pars&ment 
cette ar<He. A 9 h., nous arrivons & la plate-forme oil 
s'6tait arr6t6 M. Vignon, et oil M. Ghariet, bien avant la 
premiere ascension, avait plants un drapeau et trac6 les ini- 
tiates G. P. L&, le passage est vSritablement effrayant 1 , et, 
quelque habitude du danger que Ton ait, je ne crois pas 
qu'il soit possible de ne pas eprouver une certaine Amotion 
en voyant un homme s'y risquer. Lerocher, coup6 brusque- 
ment k partir de la plate-forme oil nous nous trouvons, offre 
une large Schancrure au de\k de laquelle se trouve une paroi 
presque verticale, et ne pr^sentant d'autre appui pour les 
mains qu'une petite fissure qu'il faut suivre horizontale- 

1. M. Balfour, qui a tente par ce chemin I'ascension du Grepon, ne pa- 
rait pas etre plus eathousiasto que moi de ce passage. (Alpine Journal, 
vol. X, p. 397.) 



Digitized by 



Google 




-9« 



8 



Digitized by 



Google 



96 COURSES KT ASCENSIONS. 

ment pendant 4 4 5 metres. Dans ces conditions, la corde ne 
peut aider en rien les bras k supporter le poids du corps; 
quant aux pieds, ils se balancent agr£ablement dans le vide 
ou grattent le roc de tous leurs clous, selon le temperament 
de celui qui les emploie. II faut done ex£cuterce passage k 
la force des bras, et uniquement k la force des bras. Je ne 
connais pas, pour ma part, d'ascension prSsentant un pas- 
sage ou l'habitude de la gymnastique soit aussi n£cessaire ; 
1'ascension du G6ant elle-m6me, dans laquelle les touristes 
qui n'ont pas une grande habitude du rocher, mais qui, en 
revanche, ont de bons bras, se r£signent.quelquefois k em- 
poigner la corde et k monter k la force du poignet, n'ofFre 
rien de semblable, car le guide qui se trouve place au-dessus 
du voyageur peut, si besoin est, 1'aider k monter ou tout 
au moins le soutenir dans le cas ou ses bras se mettraient 
en gr&ve. 

Aussi mes sentiments etaient-ils tr£s eloignes d'une ai- 
mable quietude, lorsque Francois Simond s'attacha au bout 
d'une longue corde dont nous devions tenir Tautre extre- 
mity, et instinctivement je me recommandai k Dieu. Fran- 
cois se laissa d'abord glisser de la plate-forme sur une grosse 
pierre arrfctee 7 pieds plus bas, entre le rocher ou nous nous 
trouvions et une petite dent qui se dressait au milieu de la 
coupure que nous voulions franchir. La poutre une fois fix6e, 
d'un cdte sur cette pierre, de l'autre sur une saillie oil Ton 
pouvaitse reposer... k cloche-pied, Francois Tenfourcha, 
et la tenant d'une main, s'appuyant de Tautre au rocher, il 
glissa jusqu'au bout; Ik commen^ait le trajet dans la fis- 
sure. Gramponne par une main, colie au rocher, il prenait 
de temps en temps de Tautre main le marteau qu'il avait 
pass6 en bandoultere, afin d'eprouver la solidity du roc aux 
endroits oh il voulait s'accrocher; il fallut pr£s d'une mi- 
nute et demie pour accomplir ce passage, et ce nous fut k 
tous un soulagement profond quand nous le vlmes arrfcte 
sur une petite anfractuosite a partir de laquelle Tascension, 



Digitized by 



Google 



UN MOIS AUTOUR BE l'aIGUILLE BE GRlSPON. 97 

tout en restant fort difficile (genre Dru de Gharlet, G6ant 
moins les cordes), cessait d'etre un exercice de gymnastique 
pour redevenir une ascension. Une grande plaque ou nous 
devons enfoncer deux pointes et que Ton traverse k sa par- 
tie supSrieure en appuyant sur la droite, et une demi-heure 
d'escalade assez ordinaire nous am&nent enfin k une 6chan- 
crure situSe entre deux blocs de rocher qui nous paraissent 
6galement hauts et Sgalement lisses. Gomme nous ne voyons 
plus le piolet depuis que nous avons quittS le haut du gla- 
cier de Nantillon, nous ne pouvons nous entendre sur la 
pointe la plus haute. Je suis pour celle de droite, Gaspard 
pour celle de gauche; nous essayons cette derni&re du c6t6 
de Ghamonix, puis du c6t6 de la Mer de glace; en grim- 
pant sur nos Gpaules, Tun des guides croit apercevoir le 
fer du piolet, mais le rocher surplombe, et, oblige de se 
tenir k une saillie au-dessous du surplomb, il ne peut 
essayer le vulgaire rStablissement sur les coudes qui sejnble 
tout indiqug, qui r6ussirait peut-dtre, mais qui, en cas 
d'insucc&s, nous enverrait tous dans un monde meil- 
leur. Pendant tous ces essais, la gr&le avait commence k 
tomber, et, 6puis6s, les mains engourdies par le froid, nous 
nous dGcidons k redescendre, apr&s Mre arrives a moins de 
5 metres de distance oblique du piolet. II Stait 1 h. A 6 h. 
30 min. nous 6tions k Ghamonix, encore battus et honteux, 
malgrg les quelques coups de canon que nous suscita le 
r6cit de notre insucc&s qu]pn voulut bien mettre sur le 
compte du mauvais temps. 

Je ne pus attaquerde nouveau l'aiguille de Grdpon quele 
25 aotit. Partis du Montanvert i 4 h. du matin, nous montons 
h Thomme de pierre que Ton aper^oit de l'hdtel, puis, de 1&, 
k travers le versant Nord du Petit-Gharmoz, nous gagnons 
la moraine formSe par les pierres qui tombent de ce massif, 
puis la moraine lat6rale du glacier de Nantillon, et nous 
retrouvons le chemin que nous avions d6j& suivi six fois 
tant en descendant qu'en montant ; 

AHlfUAIRB DB 1885. 7 



Digitized by 



Google 



98 COCBSES ET ASCENSIONS. 

. Le depart du Montanvert est, kmon sens, preferable ; car 
le bon lit et la bonne chere que Ton trouve k Thdtel compen- 
sent largement l'heure de marche que Ton gagnerait en 
partant de Blaiti&re. 

Nous ne doutions pas du succ&s ; le temps <Hait superbe 
et nous pouvions rentrer k la nuit, la lune devant succGder 
imm^diatement au soleil. Apr6s nous Gtre servis de la pou- 
tre (que nous avions laissge k notre derntere tentative) pour 
traverser T6chancrure, nous la montons jusqu'k la fente oil 
nous nous etions d£jk trouv6s arr6t£s. Ge sont alors des ten- 
tatives sans nombre, des cssais de tous les c6t£s, par tous 
les moyens possibles. Francois, exasp£r£, grimpe sur la 
pointe de droite pour examiner celle oil nous avons cru 
voir le piolet. En montant, il trouve une petite corde 
scellGe ; on a done gravi cette pointe, bien qu'il n'y ait pas 
de pyramide au sommet. « Le piolet est ici, » s^crie-t-il 
touUi coup ; il n'en est malheureusement rien, mais les 
deux pointes, termin£es chacune par une plate-forme, 
semblent n'en faire qu'une : de \k Terreur, et nous restons 
d£sol£s de voir le piolet si distinctement sans pou voir le d£- 
crocher. 

II dtait d6)k tard, nos bras nous refusaient tout service; il 
ne fallait plus songer qu'& descendre avec un quatri&me 
insucc&s ; et nous arrivions au Montanvert k 10 h., harasses, 
furieux, mais decides k recommencer et k rSussir cotite que 
cotite. 

Malheureusement, la saison avan^ait, le temps se mit k la 
pluie; un matin on vit les aiguilles couvertes de neige. 
L/ascension paraissait d6sesp6r£e pour cette ann£e. Je ne 
pouvais cependant me decider k me reconnaltre vaincu, et 
dans l'espoir chimferique que nous nourrissions d'avoir, ne 
ftit-ce que pendant une seule journ£e, beau temps et bon 
rocher, nous nous mtmes k imaginer des proc6d£s d* ascen- 
sion plus extraordinaires les uns que les autres. L'un des 
plus simples consistait k lancer par-dessus le sommet une 



Digitized by 



Google 



UN MOIS AUTOUR DE L AIGUILLE DE GR&PON. 99 

corde dont nous voulions fixer une extr6mit6 pendant que 
Tun de nous monterait par Tautre. J'envoyai un de mes 
guides k Ghamonix pour chercher une mince cordelette 
munie k un bout d'une petite balle de m6tal ; il revint avec 
la corde et... un nouveau renseignement qui la rendait inu- 
tile. M. Mummery, avant de faire l'Aiguille de GrSpon, avait 
command^ trois 6chelles de 10 pieds chacune pouvant 
s'assujettir au bout Tune de Tautre. Aussitdt nous 
nous d6p A chons de commander trois 6chelles de 12 pieds 
chacune, et le dimanche 30 nous partions k 4 h. du matin 
munis de nos trois Gchelles. Le temps, douteux au depart, 
se g4ta rapidement ; dans une Sclaircie, nous primes aperce- 
voir l'Aiguille plus blanche que jamais ; il etait inutile et 
dangereux de continuer l'ascension. Une grosse pierre, tom- 
b£e sur le glacier de Nantillon, prot^gea les sacs et les 
Gchelles que nous abandonnions, et nous revinmes au Mon- 
tanvert k 9 h. du matin, encore une fois battus. 

Le lendemain et le surlendemain, le brouillard qui avait 
env$lopp6 le Montanvert persista k ne laisser passer que de 
rares rayons de soleil, mais le 2 septembre le temps s'£- 
claircit enfin et nous nous d6cid&mes k partir. 

Gomme nous craignions de trouver les rochers ver- 
glass^s, le depart n'eut lieu qu'k 5 h., mais le glacier de 
Nantillon fut rapidement gravi, gr&ce k une mince couche 
de neige qui facilitait la marche, et MO h. 15 min. nous 
arrivions k la plate-forme ou nous avions pris Thabitude de 
dejeuner. De \k k l'endroit oil nous nous Stions toujours 
arr6t6s, il n'y avait pas une saillie de rocher k laquelle nous 
ne nous fussions accroch£s au moins quatre fois; aussi, 
malgrg l'embarras que nous causaient les trois Schelles, 
Tescalade n'offrit-elle pas de difficult^ extraordinaires, et 
vers midi nous attaquions le sommet. L'Schelle une fois 
montee, il fallut la dresser, mais le petit espace sur lequel 
nous 6tions obliges de nous tenir rendait cette operation 
tr&s p6nible, et nous dtimes yrenoncer. Francois grimpe; 



Digitized by 



Google 



400 COURSES ET ASCENSIONS. 

alors sur une saillie situSe au-dessus de nous, k peu pr&s 
k la hauteur de la seconde 6chelle, on lui passe la troi- 
si&me qu'il assujettit au bout des deux autres, et, malgrg 
une flexion inqutetante, Auguste Tairraz ! parvient en haut 
de TSchelle ; \k il est presque au sommet, mais la paroi 
est taill£e de telle sorte que, s'il l&chait pied, il se trou- 
verait rejet6 dans la direction de la Mer de glace ; d'autre 
part, le rocher n'offre aucune anfractuositg, il serai t insensg 
de tenter l'escalade de ce c6t6. 

Pendant cet essai, Francois Simond, toujours juch6 sur 
la m6me saillie, avait examine TAiguille du c6t6 de Ghamo- 
nix, et il s'6tait apergu que, de Tendroit oil il 6tait, il pou- 
vait jeter une corde pour faciliter l'acc&s du passage qui, 
jusqu'A. present, nous avait arr6t6s de ce c6t6. En effet, 
Auguste Tairraz, descendu de l^chelle, put, gr&ce k la corde 
adroitement lanc£e, franchir ce passage ; une fois mont6, il 
fut vite rejoint par Francois qui, en cinq minutes, arrivait 
enfin au piolet. Me hisser au sommet fut l'affaire de quel- 
ques instants, et k 2 h. 10 min. nous entendions le canon, 
m6rit6 cette fois, que Ton tirait de Chamonix, saluer la 
poutre que nous venions de dresser aux lieu et place du piolet. 

La descente eut lieu facilement pour nous, gr&ce k la 
corde que tenait Frangois ; quant k lui, il descendit au bout 
de la m6me corde qui passait par-dessus le sommet, et dont 
Auguste et Gaspard tenaient une extr6mit6 de Tautre 
c6t6. Le jour avanqait, il fallut nous h&ter pour sortir du 
glacier avant la nuit, et c'est au milieu d'une obscurity pro- 
fonde que nous arriv&mes au Montanvert, 6puis£s mais enfin 
triomphants. 

H. Dunod, 

Membre du Club Alp in Francais 
(Section de Paris). 



1. Auguste Tairraz, du Montanvert, avait demande a nous accom- 
pagner. Son courage et son agilite nous ont 6te d'une tres grande utility. 



Digitized by 



Google 



IV 



QUATRE MOIS EN VALAIS 



Les massifs du Mont-Blanc et du Mont-Rose attirent 
maintenant une quantity de touristes : il y a foule & Gha- 
monix et k Zermatt. Par contre, les montagnes qui relient 
les deux groupes sont peu visitees. Gelui qui aime la mon- 
tagne ne peut que s'en fdliciter, car il trouvera dans cette 
partie du Valais un accueil prdvenant et des prix modiques. 
Enfin il ne risquera pas de rencontrer de ces jeunes €\€- 
gants en « knickerbockers », portant monocle et piolet verni, 
dont les ascensions ne d£passent pas la region du jardin de 
l'h6tel. Telle au moins fut mon impression au bout de quatre 
mois de sdjour dansle Suddu Valais. La premiere valine que 
j'y parcourus fut celle d'Anniviers. Une route carrossable 
y p&i&tre jusqu'& Vissoye. Le premier endroit de la valine 
oti je s^journai fut Saint-Luc, k trois quarts d'heure au-des- 
sus du village ci-nommd et k 1,680 m6t. d'altitude. L'hdtel 
y est bon et le pays pittoresque. C'gtait alors la mi-juin et 
de charmantes fleurs £maillaient les prds. Saint-Luc est le 
point de depart de deux jolies excursions : d'abord les 
gboulements de l'lllgraben ; du milieu d'un £pais fourrd de 
rhododendrons roses et blancs, on domine le gouffre demi- 
circulaire oil s'ablment lentement mais incessamment les 
longues pentes ocreuses. 

L'autre promenade est la cime de la Bella-Tola, monta- 
gne de 3,090 m&t, oti conduit en trois heures un chemin 



Digitized by 



Google 



102 COURSES ET ASCENSIONS. 

muletier. La vue est fort belle : l'arGte Nord du Weisshom 
en est le trait le plus saillant. 

De Saint-Luc je montai k un h6tel situd au sommet d'une 
montagne voisine. Get h6tel, appeld « Weisshom », est 
situd k 2,475 m6t. d'altitude. Des fenfctres de la maison on 
plane sur une vaste Vendue qui, au coucher du soleil, 
rev6t parfois une singultere beautd ! Deux heures sufflsent 
depuisTh6tel pour monter au Tounot qui dresse k 3,024 m&t. 
ses pentes abruptes, et se reflate dans trois lacs aux bords 
couverts de myosotis et plus haut de fleurs de vanille et 
d'edelweiss. La vue du Tounot ne le c&de point & celle de 
la Bella-Tola. 

Ddsirant cependant faire quelque excursion plus nou- 
velle que ces dernteres, je partis le 17 juillet pour le Brii- 
neckhorn (3,849 ra^t.), avec les guides E. Peteret J. Monnet. 

En route k 4 h. du matin, nous dtions k 7 h. au col de la 
Forcletta. Une descente d'une heure nous conduisit k une 
exploitation minidre abandonee, et une autre heure au 
glacier de Tourtemagne. Le traversant, une pente d'dboulis 
nous amena k la base d'une cheminde. Une courte grimpade 
sur les rochers de droite nous mit au niveau du col de Tra- 
cuit, sur le glacier 'supdrieur. Bient6t apr£s apparurent les 
crevasses. Monnet guidant maladroitement par le centre du 
glacier, nous ftimes bientdt engages dans un vrai labyrinthe 
de crevasses de toutcs grandeurs. La neige de plus deve- 
nait molle et la chaleur extreme. II dtait midiqu and les cre- 
vasses resterent en arri&re, et aprds une montde d'une heure 
nous avions gagnd la cr&te courant entre le Briineckhorn 
et le Weisshom. Gette crfcte formait une coraiche gigan- 
tesque et continue sur l'autre versant, aussi nous nous 
tinmes prudemment quelque peu en dessous. D'ailleurs, 
cette cr6te est facile ; & 3 h. de l'apr£s-midi nous dtions au 
sommet, k 3,849 m&t. d'altitude. 

Quelle vue de li-haut ! Le Mischabel, imposant comme 
jamais, dtait devant moi; le D6me, d'ordinaire massif et ra- 



Digitized by 



Google 



OUATRB M01S EN YALAIS. 103 

mass£, se dressait svelte, dor£ de soleil, k une prodigieuse 
hauteur, et & sa gauche je revoyais toutes mes vieilles con- 
naissances de Zermatt, toutes moins le Geryinetle Rothhorn 
caches par le Weisshorn. Je ne le regrettai gu&re, tant ce 
dernier £tait beau. Ge Wane sommet, en quelque sorte 
Tid^al d'une montagne, semblait distant d'un jet de pierre. 
On pouvait se rendre compte de tous les details de la 
derntere partie de f son ascension. Tout k coup Peter me 
signale trois points noirs descendant lentement le long du 
g£ant. Les guides gesticulent et crient. Nous ont-ils enten- 
dus? En tous casils nous voient, car ils s'arr&tent et & llaide 
de ma jumelle-longue-vue je les vois geSticuler pareille- 
ment. ^u bout de quelques minutes ils reprennent leur 
marche et disparaissent derri&re des rochers, et noUs restons 
k envier leur conquMe ! 

Avant de quitter le sommet, je me fis tenir la corde tendue 
et m'approchaien rampant du bord de la corniche. A 1 m&tre 
du bord, sentant que la corniche ne pouvait me supporter 
au del&, je la traversai avec le manche de mon piolet et, k 
travers cette lucarne, j'apergus Randa k une profondeur 
prodigieuse, k demi effac^e dans le bleu de l'abime. II 
semblait qu'on etit pu d'en-haut y jeter une pierre. A la 
descente nous £vit&mes une bonne moitie des crevasses en 
suivant k droite le bord du glacier. Marchant rapidement, 
nous ftimes de retour & la mine abandonee au moment 
oil la cime du Weisshorn resplendissait du dernier rayon 
du soleil, alors que le cirque au-dessous et son £norme 
glacier £taient d£j& plong^s dans l'ombre. II fallut franchir 
ensuite le col de la Forcletta, harasses de fatigue et tr^bu- 
chant dans la nuit noire contre les pierres ; cette derni&re 
partie du trajet ne fut qu'une longue souffrance. Nous 
atteignlmesrh6tel k 1 h. du matin. Enr£sum£, cette course 
entreprise depuis le val d'Anniviers est trop longue. Elle 
doit 6tre faite de Griiben. 

Je quittai 1'hdtel Weisshorn, oh j'avais 616 fort bien & 



Digitized by 



Google 



104 COURSES ET ASCENSIONS. 

raison de 4 francs par jour (le vin non compris), et me ren- 
dis & Zinal, au fond du val d'Anniviers. 

L'hGtel £tait presque plein, aussi y trouvai-je Toccasion 
de faire des excursions en compagnie. La plus agrgable fut 
celle du Roc-Noir, rocher de 3,200 m&t. d'altitude situ£ au 
milieu d'un cirque grandiose formd par le Weisshorn, le 
Rothhorn, le Gabelhorn et la Dent-Blanche. Gette derntere 
6crase le reste. Les mots manquent pour d£peindre sa 
sinistre majestd. Elle a l'air d'un criminel. 

Je d^sirais trouver deux compagnons pour entreprendre 
avec eux, munis d'une longue corde et sans guides, l'as- 
cension du pic Nord du Weisshorn, cotd 4,415 m&t.DuBrii- 
neckhorn je m'etais convaincu de sa facility exceptionnelle 
d'acc£s. Ne trouvant personne, je me rabattis sur les Dia- 
blons, et,lell aoM, accompagnd de monchien, j'ycondui- 
sis une damede I'hdtel qui voulut bien avoir confiance dans 
mes quality de guide. Par precaution, je pris un peu de 
corde. Arrives au pied du Roc de la Vache, nous traver- 
s&mes les gazons en appuyant & gauche et montAmes d'abord 
par les ^boulis en dessous de TarGte, que nous gagn&mes 
cependant au bout de peu de temps par une facile cheminge. 
Gette ar&te est large et aisge. Un seul endroit n^cessite 
Temploi des mains, et la corde me fut utile pour y hisser 
ma voyageuse. Quant au chien, il me rejoignit par une cor- 
niche latdrale du plus vilain aspect et oil je n'aurais pas 
aimg m'aventurer. Le sommet a 3,595 m&t. de haut. Le 
pic Nord est plus £lev£ de 65 m£t. On y monte par 
Farftte Nord. Je voulus cependant Tessayer et jem'achemi- 
nai seul par Tarfite qui les relie. Elle est d'abord de neige 
et, bien qu'^troite, on peut y avancer ; mais ensuite elle 
ne se compose plus que de blocs branlapts: jamais jene vis 
d'arfcte plus d£sagr£g(*e. Le danger devenait trop grand k 
continuer et je revins. D'ailleurs, je n'ai pas connaissance 
d'ascensions au pic Nord de ce cdtg. La vue des Diablons 
est naturellement splendide. Gette fois, c'est le Rothhorn qui 



Digitized by 



Google 



QUATRE M01S EN VALAIS. 105 

d'ici rivalise avec ses augustes voisins, s'il ne l'emporte pas 
sur eux.Lepic final semble devoir s'gcroulerincessamment 
sur la vaste robe blanche de la base. 

Le 15 aotit, je me rendis a Ferp&cle paries cols de l'Altee 
(3,100 mM.) et de Brdonna (2,980 mdt.,) avec le guide Joa- 
chim Peter. Gette course facile peut a la rigueur se faire sans 
guide, en se guidant d'apr&s la carte du S. A. C. Du col de 
Brdonna dominant un vaste panorama, on aper^oit au pre- 
mier plan une s£rie d'aiguilles noires et efOl^es : ce sont la 
Dent Perroc, la Pointe des Genevois, la Za, etc., toutesprd- 
sentant des ascensions de rocher de premier ordre. 

L/hdtel de Ferp&cle est fort petit et construit en bois. Le 
glacier en est distant de dix minutes. Le point de depart 
est bon pour les cols d'H&rens, du Grand-Gornieret de Bri- 
colla. L'ascension de la Dent-Blanche me tentait fort; la 
montagne £tait alors comparativement facile, le verglas 
habituel a ses parois ayant presque disparu. Malheureuse- 
ment, le temps dtait incertain et on m'attendait a Arolla. Je 
dus done me borner k admirer la montagne de l'alpe Bri- 
colla et du pied du Mont-Min£ et repartir aussitdt. 

Le site d' Arolla est splendide. Les arbres qui lui ont 
donng ce nom se ddtachent en noir avec une vigueur 
saisissante sur le fond des neiges du Mont-Golon et de la 
Pigne. L'h6tel de Tendroit laisse, en revanche, quelque peu 
a ddsirer. 

D' Arolla je fis avec le guide Vuigner Vascension de la 
Pigne d'Arolla. Cette course aussi facile que belle ayant 
6t6 prdeddemment ddcrite dans YAnnuaire, je n'en parlerai 
que pour constater combien les courses dites de neige sont 
sujettes a varier. 

Dans la derni&re quinzaine, par suite d'une longue sdrie 
de beaux jours, la montagne avait beaucoup changd. Sur le 
versant Ouest, a Tendroit de la descente oil la pente est la 
plus forte, une crevasse que de mdmoire d'homme on 
n'avait vue ouverte contraignait k un saut assez difficile sur 



Digitized by 



Google 



106 COURSES ET ASCENSIONS. 

1' autre rebord, assez en lame de couteau, car il surplom- 
bait en dehors une pente tr&s rapide conduisant k l'ablme. 
Une fois sur ce bord peu solide, il fallait rentrer en de- 
dans presque de la crevasse et la suivre en se tenant de son 
cdtd jusqu'& ce qu'elle aboutit &des pentes plus moddrdes. 
Ges pentes elles-mfcmes avaient tournd k la glace. Mon 
chien faillit pdrir en cet endroit et ne fut sauvd que par le 
brave Anzioi, le propridtaire de l'h6tel, qui guidait une 
autre caravane faisant l'ascension en mfcme temps que moi. 
En revanche, le b&ton ferrd d'une dame de la caravane 
accomplit le saut qu'avait failli faire mon chien et plongea 
d'un millicr de metres de haut dans l'ablme. 

Je descendis de \k dans le Val des Dix. Gette vallde se 
compose de deux parties, la premiere au-dessus de la 
limite des arbres, la seconde couverte de bois et appelde le 
Val d'Hdrdmence. G'est un des seuls endroits en Suisse ou, 
sur tout le parcours, on ne trouve ni hdtels ni auberges. 
Et cependant quelle admirable valltSe ! Le Val des Dix est 
empreint d'un charme mdlancolique indicible. Au milieu 
de bruyeres roses et rouges, des dtangs mornes reftetent 
les neiges immaculdes du beau Mont-Blanc de Seilon, de 
la Pigne, du Mont-Pleureur. On ne voit ni habitations ni 
hommes et on y respire plus largement. 

On marche sur de doux gazons, puis on se trouve au 
sommet d'un mur formidable. On descend, et Ik com- 
mencent le Val d'Herdmence et les arbres. Leur varidte, 
leurs groupes pittoresques, leurs charmes, l'emportent sur 
ceux des autres vallees. Au bord de l'eau courante le bou- 
leau alterne avec le sapin comme en Russie. G'est une suc- 
cession de tableaux ravissants, et la lune qui se 16ve y 
ajoute encore sa note douce et mystdrieuse. 

En chemin, je rencontre l'aimable curd d'Hdrdmence qui 
me propose de loger chez lui; mais je voulais Gtre le len- 
demain de bonne heure k la gare de Sion ; apr6s Tavoir 
remercid, je continue ma route et j'arrive & une heure 



Digitized by 



Google 



•2 
* 



s 

o 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



QUATRE MOIS EN V A LAIS. 409 

avanc^e dans la capilale du Valais, d'od je gagnai Montreux. 

J'y fus retenu plus longtemps que je ne pensais. II 3tait 
trop tard maintenant pour la Dent-Blanche. 

Je me rendis & Mauvoisin dans le Val de Bagnes. Mais 
c'dtait ddj4 la fin de septembre et le temps incertain me fit 
abandonner mes projets sur le Grand-Combin et sur les 
grands sommets en g£n£ral. Mauvoisin n'est pas gai par le 
mauvais temps, aussi pr£ferai-je redescendre 4 Ghables. A 
peine y £tais-je que le soleil parut comme pour me nar- 
guer. Pour relever ce ddfi, je partis avec le guide Francois 
Besse pour le Mont-Fort. 

H£las! 4 peine le village de Verbier d£pass£,les nuages se 
montrent. Au pied du glacier des Boxes, le ciel est ddj4 
tout gris et la neige commence '4 tomber. Grimpant les es- 
carpdments de gauche pour dviter les dboulis, nous arrivons 
sur l'ar£te. 

A nous deux, avec vingt-cinq pieds seulement de corde, 
nous ne pouvions achever la course parle glacier. Nous conti- 
nu&mes done en suivant a droite les rochers en dessous de 
Tar&te. Pass£ uncertain point, Tascension doit se faire parle 
sommet de TarGte qu'on atteint par un couloir de ndvg. Ge 
couloir nous arr6ta net. La neige fratche, qui nous rendait la 
rnontee p£nible,le recouvrait avec une ^paisseur d'au moins 
deux pieds. Comment passer dans cette neige farineuse, 
sans consistance, recouvrant un n£v£ de £5 degr^s d'incli- 
naison? Nos pas eussent infailliblement provoqu^ une ava- 
lanche qui nous etit entralnds dans la rimaye de la base. 

Faisant coucher le chien dans un coin abrite du rocher, 
nous cherch4mes un autre point d'attaque. Nous n'avions 
d'autre ressource que d'escalader une paroi assez sem- 
blable aux rocs du Riffelhorn. Les strokes saillies gtaient 
couvertes de neige fralche, glissant sous le pied. Ge passage 
difficile fut court et, TarGte une fois atteinte, nous arriv4mes 
facilement au sommet (3,338 m&t.), au milieu d'un vrai 
chasse-neige. 



Digitized by 



Google 



110 COURSES ET ASCENSIONS.. 

Rien k voir. Le mieux dtait de redescendre au plus vite, 
car le froid dtait intense. La descente des 50 metres de ro- 
cher k pic fut, je Favoue, franchement . ddsagrdable. On 
descend suspendu au-dessus du profond precipice oil git le 
glacier des Roxes; les rafales de vent nous secouaient 
comme des feuilles, chassant la neige dans nos yeux. Gelle qui 
recouvrait les saillies nous emp&chait d' avoir le pied ferme 
nulle part. Nous essay&mes bien d'en nettoyer k mesure les 
saillies avec nospiolets, maisc'estune operation difficile k la 
descente, surtout sous un vent pareil. Nous rejoigntmes enfin 
le chien et prdcipitAmes la descente, barbotant dans la neige 
mollc. Le chien guidait, se tirant d'afTaire bien mieux que 
nous. 

Le lendemain, un Anglais de mes amis, en compagnie de 
Melchior Anderegg et de son fils, dchoua devant le m6me 
couloir et n'essaya pas Tescalade du rocher de droite. Sans 
neige fralche, je n'hdsiterais pas k entreprendre seul l'as- 
cension du Mont-Fort, car alors il ne s'agit plus que de 
tailler une trentaine de pas dans le couloir qui par lui- 
m&me est facile. Le rocher ddsagrdable de droite est ainsi 
dvitd. 

Quelques jours plus tard, le ciel se ddcouvrit de nouveaYi 
et je quittai Ghables k 5 h. du matin avec Besse pour le 
Mont-Avril. A 8 h., nous dtions k Mauvoisin, et au col de 
Fen&tre k midi. La neige fralche devenue dpaissc rendait 
fatigante une montde d'aillcurs d'une facility exception- 
nelle, et ce n'est qxx'k 2 h. que nous fumes au sommet de 
l'Avril (3,350 m^t.). 

La vue est aussi admirable que depuis la Pigne, cepen- 
dant bien plus haute. Du prodigieux Gervin, de la farouche 
Dent-Blanche jusqu'aux Alpes de la Basse-Savoie et du Pid- 
mont encadrdes entre le blanc Mont-Geld etleventru Vdlan, 
la plupart des sommets sont visibles, mais le roi du paysage 
c'est le Grand-Gombin. Aussi puissant que le Mont-Blanc, 
ses lignes ont plus de fiertd. Nous fAmes de retour k Mau- 



Digitized by 



Google 



QUATRE MOIS EN VALAIS. ill 

voisin k 8 h. du soir, et k Ghables de bonne heure le len- 
demain matin. Sauf plus tard une rapide excursion au gla- 
cier d'Aletsch et k l'Eggischhorn, ce fut ma derntere course de 
Fannie. 

En rdsum£, le Sud du Valais est un pays charmant et 
encore comparativement neuf. Sauf k Zermatt, on vit rela- 
tivement k bon marchd. Les prix des pensions varient entre 
4 et 6 francs. 

Quant aux guides, le val d'Anniviers n'en poss&de point 
de premier ordre. J'ai 6t6 content des deux fr&res Peter, et 
Vokat (Augustin) me semble avoir assez d'expdrience. A 
Evol&ne, il y a Jean Mattre et son fr&re ; Quinadoz est un 
honnme de confiance, et Beytrison Test aussi, k ce qu'il 
paralt. Enlin, k Ghables, Justin et surtout S£raphin Bessard 
sont de bons guides. 

Gependant, quels que soientle courage et rintelligence des 
guides du Valais fran^ais, ils ont encore bien k faire pour 
dgaler les admirables guides de TOberland bemois. 

Valentin de Gorloff, 

Membra du Club Alpin Francais 
(Section de Paris). 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE L'ORTLER 

ET DANS 

LES ALPES DOLOMITIQUES 

FAITES PAR LA HUITlfiME CARAVANE SCOLAIRE D'ARCUEIL 

EN AOUT ET 3BPTEMBRB 1885 

La caravane scolaire'd'Arcueila fait pendant les vacances 
de 1885 son huitieme voyage. Elle se composait de deux 
groupes. Le premier comprenait les touristes les plus jeunes, 
les consents, comme ils s'appelaient eux-m&mes, MM. de La 
Vaulx (Henry), Perretti della Rocca (Emmanuel), Jaquemet 
(Henry), Mairesse (Maurice) et Silvestre (Auguste), pour qui 
lesmontagnes etaient chose nouvelle, etl'art degrimper un 
art h apprendre de toutes pieces. Ils etaient sous le com- 
mandement immediat de M. l'abbe Juhel, de joyeux re- 
nom. Si les consents etaient les plus jeunes et les moins 
experiments, ils prouv&rent plus d'une fois, dans le cours 
du voyage, qu'ils savaient etre les plus courageux, temoin 
l'ascension de la Pyramide glacee des Sept-Laux. Le second 
groupe ne comprenait que des veterans. Apres avoir par- 
couru tous ensemble le massif de la Grande-Chartreuse, du 
Villard-de-Lans, les Goulets, escalade le pic Saint-Michel 
(1,938 met.), visits les gorges de la Bourne, Allevard, grimptf 
aux Sept-Laux et & la Pyramide des Sept-Laux (2,931 met.), 
descend u le col de l'Homme, suivi la Romanche de Bourg- 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE L'ORTLER, ETC. 113 

d'Oisans h sa source au pied du col d'Arsines, traverse le 
Lautaret et le Galibier et visits Milan, ils firent une der- 
ntere promenade en commun sur le lac de G6me, le 
samedi 22 aoftt. Le m&me jour les consents reprirent le 
chemin de la France par le Tessin,le col du Saint-Gothard, 
la valine de la Reuss, le Righi, le lac des Quatre-Gantons 
et Lucerne. Quant aux veterans, ils se dirig&rent vers le 
Tyrol par la Valteline. 

Nous d6tachons ces quelques pages du r6cit de leur 
voyage. 

EN VALTELINE 

Le samedi soir, nous arrivions k Th6tel de la Poste. Nous 
Stions quinze : douze soldats, le mSdecin, un officier h la 
suite et le Gapitaine. Les soldats 6taient MM. Paul Lambert, 
Andr6 Devismes, Ren6 Clement, Louis Duguet, Gharles 
Humbert, Paul B6jot, porte-drapeau, Jean Taconet, LSonce 
Lasserre, Robert de Villeneuve-Bargemont, Jacques Salles, 
Ebel (Arnold) et Ebel (Eugene). Ce dernier est Thistorio- 
graphe de notre premier voyage ; il remplira cette ann^e les 
mfones fonctions. En gens prudents, nous avions un m&- 
decin : M. Victor Odent, l'interne de l^cole. M. Max Egger, 
professeur & Stanislas, qui se trouvait & Gdme h notre arri- 
ve, ayant demands h se joindre h nous, avait StS enrdlS 
comme lieutenant. Enfin, TabbS Barral, directeur de la 
caravane, Stait le Gapitaine de la petite troupe. 

Le dimanche 23 aotit, apr&s la messe, nous montons en 
voiture. Nous sommes destines & fctre tralnSs pendant 
toute la journSe par des coursiers peu fougueux; cette 
perspective n'est gu&re encourageante. Ge n'est pas que la 
valine de l'Adda soit dSpourvue de beautSs ; non, mais elle 
est assez monotone par elle-m&me et il faudrait, pour que 
le voyage de Golico h Bormio fAt vraiment agrSable, le 
couper par des pointes dans les belles valines latSrales de 

AKIfUAIHE DE 1885. 8 



Digitized by 



Google 



114 COURSES ET ASCENSIONS. 

Masino, de Malenco, de Grosina ct du Poschiavino. Mais 
nous sommes presses, et il faut arriver sans tarder a Santa- 
Caterina. 

La Valteline est une valine 6troite, longue de 108 kilom. 
d'une fertility extreme et parcourue dans toute sa longueur 
par l'Adda. Gomrne tous les pays riches, les envahisseurs 
se la sont dispute; les Francs, les Ostrogoths, les Lom- 
bards et les autres bar bares, plus tard les Grisons et les 
Milanais, les Impgriaux, les Frangais, les Espagnols ont 
foul£, ran^onnd et pilld ce malheureux pays. Tandis que^ 
dans sa partie inferieure, depuis Tirano et mdme depuis 
Bolladore, il offre les cultures les plus riches et les plus va- 
rices, dans la valine haute on ne trouve plus que les maigres 
productions des pays froids ; pourtant en cela il est interes- 
sant, & cause des cultures diverses qui passent successive- 
mentdevant les yeux. A Tirano, les chevaux sereposenten 
prenant un picotin; nous, nous dlnons & l'h6tel de laPoste. 

Le jour tombe lorsque nous approchons de Bormio ; nous 
changeons rapidement de voiture et nous entrons dans une 
Stroite valine qui am&ne k la rive gauche de l'Adda le tor- 
rent Frodolfo: c'est le Val Furva. Lanuitnenous laisse rien 
voir. Par une douloureuse compensation, apr&s avoir 6t6 
r6tis k point, le matin, sur les bords de l'Adda, nous sommes 
getes k fond, le soir, sur les bonis de son affluent. II est 
10 h. 30 min. lorsque nous prenons nos quartiers a l'hdtel 
Clementi, a Santa Caterina. 

Avant de continuer le r6cit de notre voyage, faisons con- 
naltre sommairement la region ou nous venons d'arriver. 



MASSIF DE L'ORTLM 

Le massif del'Ortler est italien dans sa partie Ouest, tandis 
qu'il appartient au Tyrol autrichien dans sa partie Est. La 
ligne-fronti&re des deux pays entre dans le massif au col du 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE L'ORTLER, ETC. 115 

Stelvio, dScrit un demi-cercle de gauche k droite en touchant 
aux sommets de la Geister-Spitze, du Zebru, de la Konigs- 
Spitze, du Gevedale, du Palon della Mare, du mont Vioz, du 
San Matteo, enfin tfessort du massif vers le Passo di Gavia. 
Le massif est situ6 au Sud-Ouest des sources de l'Adda, qu'il 
touche par le Monte Gristallo, et se trouve parfaitement d6- 
limit£ : au Nord et k l'Ouest, par la valine de la Haute-Adda, 
la route du Stelvio, de Bormio k Spondinig, et la valine 
de l'Adige; au Sud, par la ro\ite du Tonale, qui court dans 
le Val Gamonica et le Val di Sole. II occupe sur la carte le 
centre d'un triangle dont les trois sommets seraient le massif 
du Bernina, l'Adamello et l'OEtzthal. 

II forme une masse compacte de montagnes de 35 kilom. 
de longueur, d6velopp6e en un demi-cercle dont la conca- 
vity est tournSe k TOuest; deux rameaux sont jetes, Tun au 
Nord-Est, 1' autre k l'Est, enserrant une valine profonde ap- 
pel6e Martellthal; enfin au centre de la concavity se dresse 
le Gonfinale, masse schisteuse Levant sa t&te noire k 
3,379 m6t. pour en faireun admirable belv6d£re, en face de 
Timmense glacier du Porno et de cette multitude de som- 
mets dont plus de dixd^passent 3,500 m&tres. Comparable au 
massif du Mont-Blanc, du Mont-Rose et du Bernina k tous les 
points de vue, il est parcouru en tous sens, depuis quelques 
ann6es, par les Autrichiens et les Italiens; on ne le connatt 
en France que dans la partie qui touche k la route du Stel- 
vio, et encore nos compatriotes qui ont eu le bonheur d'ad- 
mirer le Monte Gristallo, TOrtler et les glaciers de Trafoi 
sont-ils peu nombreux. Ges belles montagnes ont le tort 
d'etre un peu loin des chemins battus par les touristes et 
des stations alpines k la mode; pourtant elles mGritent 
d'fctre connues, car elles offrent des beautes de premier 
ordre et de grandes facility d'acc&s, de s&jour, d'excursion 
et d'ascension pour le simple voyageur comme pour les 
touristes et lea alpinistes de toutes les categories. 

Une voie carrossable, construite par TAutriche et qui est 



Digitized by 



Google 



116 COURSES ET ASCENSIONS. 

une des plus belles routes de montagne de l'Europe, met 
la valine de l'Adige en communication avec la valine de 
l'Adda et unit ainsi V6roHe, Venise, Innsbruck, Munich et 
Vienne avecBormio. Un service quotidien est organist pen- 
dant l'Ste de Glurns et M£ran k Bormio, et il est en outre 
tr6s facile de se procurer toutes les voitures particuli&res 
que Ton peut dlsirer k M£ran, k Glurns, k Eyrs et k Spon- 
dinig. 

On y arrive de Milan avec autant de facility par les lacs 
ilaliens et le chemin de fer de Sondrio, et depuis Sondrio 
par la poste ou les voitures & volonte mises k la disposition 
des touristes par M. Vitali. De Suisse, les routes postales 
du Julier, de l'Albula et de Zernetz am^nent k Pontresina, 
et, de 1&, la voie du col Bernina et de Poschiavo vous fait 
toucher k Tirano et k Bormio. 

Outre ces grandes voies de communication, de nombreux 
sentiers muletiers y arrivent de toutes les directions ; signa- 
lons, entre tous, celui du Passo di Gavia qui va de Santa 
Gaterina au Val Gamonica. 

Bormio, les bains de Bormio, Santa Caterina dans le Val 
Furva, Pejo et les bains de Pejo dans le Val del Monte, 
Trafoi, Sant' Apollonia dans le Val Mazza, poss&dent des 
hdtcls tr&s confortables ; et en beaucoup d'autres endroits, 
k Sanct-Gertrud dans le Suldenthal, k Franzenshohe et k la 
IV° cantoniera sur la route du Stelvio, k Ponte di Legno, 
on trouve bon gtte et bonne table, sans compter les nom- 
breux chalets, les huttes et les refuges nombreux que les 
Glubs autrichiens et italiens ont depuis quelques ann£es 
multiplies au pied des grandes cimes, et qui sont toujours 
ouverts aux touristes. Les h6tels de cette region ont l'im- 
mense avantage d'etre g^n^ralement tr6s proprement tenus 
et de ne rtfclamer que des prix moderns. 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE i/ORTLER, ETC. 117 

LE VAL FURVA 

Le ValFurva, oil nous sommes entrSs en partant de Bor- 
mio, est une vallde qui court du Nord-Ouest au Sud-Est et 
que parcourt le Frodolfo, torrent considerable sorti du gla- 
cier du Forno ; cette vallee nous fait p£n£trer au cceur du 
massif de l'Ortler; aussi allons-nous l'etudier d'une ma- 
nure particultere. Elle est etroite, bien bois£e et senile 
dans sa partie infdrieure de nombreux chalets. Presque k 
l'entr^e, on rencontre quelques villages assez pauvres, 
San Nicolo, San Antonio, San Gottardo, puis plus rien que 
le Frodolfo dont on suit la rive droite, et de nombreux 
ruisseaux et de petites cascatelles qui se jettent dans le 
torrent. La route est pourtant gaie, car les forfcts sont belles, 
les sommets abrupts, les points de vue varies. Enfin, apr&s 
deux heures Bt demie de course en voiture, on arrive k un 
bassin circulaire assez gracieux, compost de prairies, de 
p&turages et de bois ; k gauche s'ouvre la valine du Forno ; 
on a devant soi la gorge profonde du Val Gavia, et en face 
se dresse la pyramide etincelante du Tresero; de Tautre 
c6t£ du Frodolfo, Th6tel dementi et ses d^pendances ; enfin, 
sur la rive droite du torrent, une blanche £glise neuve et 
quelques maisons : c'est Santa Gaterina (1,737 met.).Ge sera 
notre quartier g6n£ral pour quelques jours. 

L'air pur que Ton respire k Santa Caterina, la fralcheur 
■de la temperature, la variety et le pittoresque des points 
de vue et des promenades, l'excellente eau min£rale qu'on 
y boit, Installation confortable de Th6tel dementi ont fait 
dire, un certain jour, k quelques touristes qui arrivaient en 
pleine canicule de Marseille ou de Turin, que c'6tait un 
coin du paradis. G'est beaucoup dire que de parler ainsi, car 
ce paradis se change subitement en vrai purgatoire pour 
peu que le mauvais temps arrive en septembre, avant le 
depart des touristes. Mais sans aller aussi loin que nos con- 



Digitized by 



Google 



US COURSES ET ASCENSIONS. 

fr&res, nous dirons avec v6rit£ que Santa Gaterina, dans le 
Val Furva, estune station alpine d'6t6 qu'on ne saurait trop 
recommander, car elle r£unit tous les avantages que ces 
sortes d'6tablissements doivent poss^der. 

A c6t6 des fontaines d'eau adduce ferrugineuse d6cou- 
vertes, dans une prairie, en 1698, par le cur6 de San 
Nicolo, et qui ont rendu la valine fameuse, s'616ve Thdtel 
dementi, grande construction solide et massive comme il 
convient k des 6tablissements qui sont six mois sous la neige. 
Tout ce qui peut contribuer h rendre agitable et commode 
un s^jour en montagne s'y trouve r6uni. Le pfoprtetaire, 
M. dementi, est un charmant homme, tr&s accommodant 
sur la question des prix, chose fort utile pour tout le monde 
et surtout pour les caravanes scolaires. 



LA VALINE ET LE GLACIER DU FORHO 

Le 24 aotit, vers les 8 h., nous nous dirigeons vers le 
glacier du Porno. Deux guides et deux porteurs charges de 
provisions nous accompagnent. Un chemin de mulet bien 
entretenu traverse d'abord les prairies oil serpente le Fro- 
dolfo; il suit la droite du torrent, qui p£n6tre dans une 
gorge de plus en plus Stroite et obscure; mais bientdt le 
sentier s'dl&ve sur une c6te bois6e dont les flancs sont 
abrupt s et profond^ment ravines. Le torrent s'est fray6 un 
chemin & travers des bancs de micaschiste ; ces roches r6sis- 
tent malauxintemp^riesjTeau les decompose, les effeuille, 
et des tassements progressifs isolent par de longues crevasses 
des blocs de formes capricieuses. Gramponn^s & ces blocs, 
des pins d£nud£s pendent la tfcte en bas. Un prochain 
orage les livrera k Tablme. 

Nous arrivons k une barrtere de roches arrondies et po- 
lies : c'estTancienne barrtere du glacier. AprfcsTavoir fran- 
chie, nous apercevons tout & coup un vaste bassin entourS 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE L*ORTLER, ETC. 119 

de rochers k pic et de hauteurs couvertes de glace et de 
neige. Nous continuons k grimper sur la gauche, dans les 
p&turages, et bientdt, k c6t6 d'un chalet, nous sommes en 
face du glacier du Porno, qui forme comme l'ar&ne d'un 
gigantesque amphitheatre ; nous avons mis deux heures de 
Santa Gaterina au chalet du Porno, et nous avons cette 
Mer de glace en miniature sous nos pieds. Je dis « en mi- 
niature », en comparaison de la Mer de glace de Ghamonix, 
du glacier d'Aletsch ou de celui de Gorner ; mais celui du 
Forno fait encore fort bonne figure devant ses rivaux ; car 
c'est un vrai glacier module que le n6tre par la regularity 
de son cours, son Sclatante blancheur, l'importance de 
ses moraines m£diane et frontale, ses superbes s^racs et 
les immenses champs de neige qui l'alimentent et qui 
s'gtendent k perte de vue jusqu'aux sommets des pics gla- 
cis qui se cachent dans les hues : le Palon della Mare, le 
mont Vioz, le col des Ours, le San Matteo et le Tresero. 
Aussi tout le monde peut-il le parcourir sans danger, 
m6me les femmes et les enfants. II mesure 500 m&t. dans 
sa plus grande largeur, et environ 3 kilom. depuis sa nais- 
sance au bas des s6racs jusqu'a sa moraine frontale ac- 
tuelle ; mais il a beaucoup recul£ depuis quelques ann£es. 

En deux heures on peut aller du chalet du Porno au fond 
de la valine du Gedeh, valine qui, vers le Nord, fait suite k 
celle du Forno et que semble fermer la Konigs-Spitze ; en 
poussant plus loin, on atteint, par un glacier facile, le col 
Zebrii (3,020 met), qui fait communiquer le Val Zebrfc et le 
Val du Forno, isolant ainsi le massif schisteux du Confinale 
du massif calcaire et granitique du Gristallo, de l'Ortler et 
de ses satellites. 

Du chalet du Porno on atteint Sgalement le PassoGevedale 
(3,210 m&t.) et, de la, le Yal de Sulden; mais c'est difficile. 
On peut encore partir du chalet pour escalader le mont Ro- 
sole (3,466 m&t.) et le Palon della Mare, pas trop difliciles. 
On peut aussi passer dans le Val di Sole par le col Vioz 



Digitized by 



Google 



120 COURSES ET ASCENSIONS. 

(3,187 m6t.), passage escarp^ mais pas difficile ; et par le col 
desOurs(3,286met.),courselonguemaistr6speudangereuse. 
Apr&s avoir admir6 tout k notre aise et pris une photo- 
graphiedu glacier, nous c£dons au d£sir bien naturel d'aller 
naviguer sur cette mer de glace dont l'6clat nous fascine ; 
mais quelqu'un nous faisant observer qu'oa ne s'embarque 
jamais k jeun, nous partons k la recherche d'un ruisseau 
que le guide nous assure descendre des flancs du Rosole, 
et nous nous installons pour diner sur ses bords. Apr6s 
le repas, nous descendons la moraine lat6rale de droite, et 
nous remontons sur le glacier jusqu'aux s6racs. Nous re- 
descendons ensuite jusqu'& la bouche du glacier, tantdt par 
la moraine mddiane, tant6t par le glacier lui-m6me, dont 
la pente est tr6s mod£r6e. Le monstre ouvre sa gueule 
b£ante comme l'entrSe d'un immense four, d'ou, dit-on, le 
nom qui lui a 6t6 donn6 ; nous le saluons et reverions k 
rhdtel* dementi ravis de notre promenade. La course en- 
tire, sans les haltes, nous avait demand^ six heures. 



ASCENSION DU CONFINUE 

Le 25, grande et glorieuse journ£e pour la huiti&me cara- 
vane : il s'agit d'escalader le Gonfinale (3,379 m6t.). A 2 h. 
30 min., branle-bas g6n6ral. 

La prtere faite, le dejeuner promptement aval£, le Gapi- 
taine contrdle minutieusement l'6tat des provisions et des 
cordes. II donne le signal du depart, et la colonne, pr6c£d6e 
de deux guides et de trois porteurs, se met en marche dans 
Tobscurit^. Le pont du Frodolfo franchi, la montee com- 
mence imm6diatement,mais par un sen tier doux; nous tra- 
versons d'abord un bois, puis de beaux p&turages ras ton- 
dus et sillonn^s de nombreux canaux. Dans leur herbe fine 
et serr6e, les plantes aromatiques abondent au point qu'il 
s'exhale des granges k foin une odeur p6n6trante. D&s le 



Digitized by 



Google 



* 

T3 

« 

u 

& 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE i/ORTLER, ETC. 123 

point du jour les chalets s'lveillent ; faucheurs et faucheuses 
sortent nu-pieds, armSs de la faux k manche court qu'ils 
manient d'un seul poing & petits coups rapides. Plus haut, 
des pierres percent le manteau vert et se multiplient par 
degrSs, au point de devenir dominantes sur une esp^ce de 
petit plateau parall&le k une ar&te rocheuse, qui semble 
6tre le sommet du Conflnale. A Yextr6mit6 Nord de ce pla- 
teau, la pente se relive brusquement et il faut remonter, 
soit plus loin & travers une moraine mouvante d'un vilain 
aspect et au-dessus par un glacier tr6s incline, soit imm£- 
diatement k travers un» Sboulis tr&s raide, mais durci par 
la getee. Nous prSferons l'^boulis. Get Sboulis est fait de 
poussi&re et de cailloux, mais le froid de la nuit a con- 
solids k sa surface une couche qui laisse peu de. prise aux 
clous des souliers ; on zigzague lentement, tr&s lentement 
et longtemps. 

Gependant, une courte halte nous a ragaillardis, et c'est 
fort k propos, car si le plus long est fait, le plus dur reste k 
faire : le sudorifique 6boulis nous a amends au pied d'une 
cheminde qui, sans offrir de sSrieux dangers, ne laisse pas 
d'etre malaisge pour une nombreuse caravane. Plut6t que 
« cheminde », c'est « escalier » qii'il faudrait dire ; mais 
escalier ruinS et croulant. Les marches en sont faites de 
blocs amoncelSs sous un angle tr&s aigu. La durete de ces 
blocs, leur diversity de forme et de taille,leurs aretes tran- 
chantes en facilitent le glissement et la ddgringolade ; le 
verglas complete les agrdments du lieu. 

Notre troupe sort saine et sauve de ce passage, k une 
gufctre prds, et trouve immSdiatement dans la richesse du 
paysage un ample dSdommagement k ses eiTorts. Le som- 
met du Gonfinale est visible et si rapprochS qu'on croirait y 
toucher. De fait, nous sommes presque au bout. Nous avons 
atteint le plateau glac6 d'ofr Emerge le pic terminal. D6jk 
vers le c6t6 Sud bon nombre de cimes sont d6couvertes ; 
le Passo di Gavia,que nous avons franchi en 1882, fuit en 



Digitized by 



Google 



124 . COURSES ET ASCENSIONS. 

perspective au pied de la Gorne des Trois-Seigneurs. Le 
Forno etale enttere sa vaste nappe blanche et ray£e de mo- 
raines ; il laisse pendre dans la valine son grand corps indo- 
lent cramponn£ par deux bras puissants au cou des deux 
colosses Tresero et Vioz qui le soutiennent de part et 
d'autre. Plusmodeste est le glacier qui nous porte ; la pente 
en est faible dans la partie que nous allons traverser, et en- 
core le traverserons-nous en biais. Pendant qu'on prepare 
les cordes, le Gapitaine photographie le glacier du Porno; 
c'est cette vue qui est reproduite page 421. Par prudence, 
done, nous nous attachons h lacorde,et la precaution n' est 
pas vaine,car durantquelques minutes nous d£filonssur une 
bande de neige large d'un pied au plus, entre deux crevasses 
d'une profondeur indeterminable. Sur leur bord sup£rieur, 
Ja neige s'avance en surplomb, formant une demi-voftte d'ou 
descendent par faisceaux des stalactites transparentes. Les 
Irayons que le soleil d'aotit verse h grands flots dans les 
gueules b£antes du glacier rejaillissent sur des milliers de 
facettes en milliers d'etincelles. L'ceil £bloui d'un scintille- 
ment incessant se repose avec deiices sur la paroi limpide, 
dont le bleu de saphir passe par degr£s & l'azur leplus som- 
bre et se perd dans l'obscurite. 

Du glacier, une courte ar&te de rochers noirs conduit au 
sommet (3,379 m6t.) et 1<\, brusquement, un si merveilleux 
paysage se d£couvre que notre admiration ne trouve plus 
de mots... Le premier moment de surprise pass£, nous 
nous serrons les uns contre les autres, et debout, t£tc 
nue, adosses a la pyramide de pierre que surmonte no- 
tre drapeau, l'abime sous nos pieds, en face d'un des 
plus beaux spectacles que nous ayons jamais vus, trans- 
ports d'enthousiasme et de reconnaissance envers Dieu 
qui est si magnifique dans ses oeuvres, nous chantons le 
Laudate. 

Le panorama que Ton dScouvre du Gonfinale me semble 
aussi beau que ceux du Languard et du Gornergrat; je 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE l'ORTLER, ETC. 125 

n'ose me hasarder k le dScrire, je me borne k 6num6rer ce 
que nous avons vu. 

Le sommet du Confinale est une arfcte de 8 k 9 metres de 
long, Gmergeant du glacier, form^e de blocs chancelants, 
et si 6troite que vingt personnes ne peuvent y trouver 
place. Du c6t6 Nord et Ouest, c'est un k pic de 300 k 800 mM. 
dans le Val Zebru; k l'Est 1'arGte se prolonge en s'abaissant, 
c'est par \k que nous sommes months ; au Sud, c'est le dos 
d'&ne du glacier que nous venons de traverser. Devant nous, 
dans la direction du Sud, k 7 ou 8 kilom., le glacier du 
Forno, que Ton d£couvre encore plus compl&tement que 
tout & l'heure; et par del&le Passo di Gavia, la Presanella 
et l'Adamello font scintiller leurs neiges au soleil. Au Sud- 
Ouest, le Monte della Disgrazia ; M'Ouest, d'abord la Sobretta 
et les pics du Val Viola, puis plus loin le massif du Bernina 
sedistinguent fort bien ; enfln, presque k notre portee, s6pa- 
r6s de nous seulement par le Val ZebrCi : TOrtler et ses satel- 
lites le Monte Cristallo, la Geister-Spitze, le Zebru, la Kdnigs- 
Spitze, le Cevedale. 

Par malheur, un s6jour prolong^ dans cet admirable site 
nous est interdit. Le soleil se cache frSquemment, nous 
livrant sans defense k la bise qui fratchit jusqu'& l'aigreur. 
Faute d'abri, la retraite s'impose ; les nuages nous y invitent 
d'ailleurs en masquant une a une toutes les cimes. 

La descente s'effectue en bon ordre, avec moins de fati- 
gue que la mont£e; seulement, pour 6viter la chemin^e, le 
Gapitaine fait descendre par le c6t6 Ouest du glacier, assez 
raide, mais recouvert d'une mince couche de neige. Or, 
tout k coup, k mi-hauteur, plus de neige, c'est la glace vive. 
Halte ! crie le Capitaine ; les guides se mettent vivement 
k tailler des marches dans la glace ; c'est long, mais de 
cette mani&re, tout danger de glissade est conjurd, et nous 
arrivons bient6t au bas cette longue pente glacSe sans 
autre accident que quelques bains de si&ge dans la 
neige fondue. La moraine frontale qui fait suite est p6- 



Digiti 



zed by G00gk 



126 COURSES ET ASCENSIONS. 

nible k cause de la mobility de ses elements ; mais le reste 
est une simple promenade. A 4 h. nous 6tions de retour k 
l'hdtel dementi. 

Gette course est une des plus belles et des plus faciles 
que Ton puisse faire dans les Alpes ; elle vaudrait k elle seule 
le voyage. Avec des guides prudents, on peut la faire faire 
sans inconv£nients m&me k des caravanes assez nom- 
breuses. 

LE PASSO Dl GAVIA 

En arrivant a Santa Gaterina par la route de Bormio, 
on voit devant soi s'ouvrir une valine Gtroite : c'est le Val 
Gavia. II court directement du Nord au Sud; un sentier 
de mulets, facile, que nous avons suivi avec notre nom- 
breuse caravane en 1883, le parcourt et fait ainsi commu- 
niquer le Val Furva avec le Val Gamonica. Ce sentier 6tait 
tr&s fr6quent6 au moyen Age par les marchands de Venise, 
qui avaient fait de Bormio un entrep6t considerable. Le 
chemin grimpe k droite de l'hdtel Clementi k travers des 
prairies et des bois, et coupe bient6t le torrent du Val 
dell' Alpe ; il passe ensuite sur la droite du Gavia et arrive 
bient6t sur un plateau long et monotone en face du gla- 
cier San Mateo. Ge glacier est vaste et se relive k gau- 
che pour former ces magnifiques nappes de neige qui cou- 
ronnent d'un diad^me d'argent la t6te alti&re du Tresero 
(3,616 m&t.). be ce plateau, appele Pian Bormino, et du 
petit lacquis'y trouve on peut gagner la valine de Pejo par 
le Passo della Forcellina. De ce plateau on peut monter 
facilement, en quatre heures, k la Cima di Gavia ; la Vue y 
est fort belle. Le sentier se poursuit dans ce plateau hu* 
mide jusqu'au lac Bianco; quelques minutes apr&s on 
arrive au sommet du colde Gavia (2,580 mM.), ou se trouve 
une t6te de mort enferm£e dans une niche. A partir de ce 
point, c'est une dggringolade pendant une heure k travers 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE i/ORTLER, ETC. 127 

des rbchers 6boul£s. Heureux ceux qui ne sont pas obli- 
ges d'emprunter l'Schine d'un kne ou d'un mulet pour des- 
cendre ce vrai calvaire ! c'est une gymnastique k faire dig6- 
rer des boulcis de canon au cavalier qui serait condamng k 
rester sur sa b6te. Gette d£gringolade vous am&ne dans de 
belles et douces prairies, et bient6t apres k l'Stablissement 
de Sant' Apollonia. On s'y trouve fort bien. Une heure de 
route conduit k Ponte di Legno. La course de Santa Gate- 
rina k Sant' Apollonia est de sept heures. 



LE VAL ZEBRU. — SAN NICOLO. — BORMIO. 

Le Val Zebru. — Bien nous a prisdemonterhier au Con- 
finale : froid, brouillard, pluie, \oi\k le temps d'aujour- 
d'hui. C'est iise sauver; sauvons-nous. 

Deux voitures nous ramgnent 5. Bormio. En passant k 
San Gottardo, le Gapitaine essaie de nous faire voir le Val 
Zebru; le brouillard tient bon, il faut passer; il se d6dom- 
mage en nous racontantla course faite dans cette valine par 
Stoppani k la tfcte d'une assez nombreuse caravane. Le 
Val ZebrCi est comme une entaille profonde qui s£pare le 
Cristallo du Gonfinale; il s'ouvre k San Gottardo, village ou 
le torrent Zebrd se jette dans le Frodolfo. Cette valine est 
Stroite et encaiss^e surtout par la paroi nue et k pic du 
Cristallo. D'abord d'une pente douce, mais qui devient 
bientdt plus raide, la valine semble 6tre ferm6e par un rocher 
servant de contrefort au Cristallo et qui touche presque la 
paroi oppos^e, de telle sorte que le torrent, qui se prgcipite 
par cette ouverture, n'est qu'un flot d'Gcume. Deux fois un 
obstacle semblable barrele passage, et c'est avec des peines 
incroyables, en s'aidant des pieds, des genoux et des mains, 
qu'on parvient k escalader de pareilles barri&res ; mais si 
Ton gravit le flanc de la montagne de gauche avant le pre- 
mier rocher et qu'on suiveles bords du glacier, alors tout 



Digitized by 



Google 



128 COURSES ET ASCENSIONS. 

est facile et on arrive sans grande peine au col de Zebru 
(3,020 m&t.). Du col le regard embrasse les deux valines du 
Zebru etdu Cedeh. LeYal Zebru apparaltcomme une gorge 
gtroite, et les cimes qui la dominent se detachent blanches 
et noires sur le ciel bleu. Du cdt6 oppose, on aper^oit dans 
toute sa grandeur le glacier duForno et les cimes neigeuses 
d'od il descend. Le Val Zebru est la route que prennent les 
ascensionnistes pour escalader toutes les cimes du versant 
Ouest de TOrtler; aussi, pour faciliter ces ascensions qui 
sont presque toutes difficiles, la Section Milanaise du Glub 
Alpin Italien a-t-elle fait Clever k 2,842 m6t., surle glacier 
de Zebru, une cabane-refuge qui a nom Gapanna Milano. 

La course enttere de San Gottardo k Santa Gaterina par 
le Val Zebrii, le Val Cedeh et le Val du Forno demande dix 
heures; eile estinteressanteet sans danger si Ton aun beau 
temps; on peut la faire aussi en sens inverse, c'est-&-dire 
de Santa Catarina k San Gottardo ; mais elle est moins facile 
de cette mani&re. 

San Nicolo. — Sur le bord de la route au village de 
San Nicolo, un ossuaire attire notre attention. L'autel est 
surmontg d'un ratable en triptyque qui paralt dater de la 
fin du xv e si&cle. Le compartiment principal est sculpts, 
les deux autres om6s de peintures qui repr£sentent saint 
Nicolas et d'autres saints. Ce travail est d'une grande per- 
fection, et bien mieux conserve que ne le feraient prgsumer 
les conditions auxquelles il est soumis. L'ossuaire est une 
chapelle sans facade, ferm£e par une simple grille. L'hu- 
midite, la pluie, la gelde, y r&gnentdonc et y travaillent k 
discretion. De chaque cdt6 de Tautel, deux momies dor- 
ment debout, adossges ides planches. Tout autour, sur des 
tablettes, une collection de cranes d'&ge et de sexes varies 
est expos^e k la curiosity ou k la devotion des passants. 

San Nicolo renferme encore une curiosity : c'est une 
petite chapelle dont la tribune est un theatre avec decors, 
rideau, rampe et mfcme trou du soufHeur. On joue \k des 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE l/ORTLER, ETC. t29 

mysteres a certaines fetes de TannSe, et le sacristain nous 
exhibe une pleine armoire de sabres de bois, de lances 
dories, d'ailes d'anges et d'autres accessoires. 

Les clochers sont nombreux dans la Haute- Valteline, et 
plusieurs paraissent anciens ; mais notre temps est trop li- 
mits pour que nous puissions les visiter. II en est de meme 
de Bormio, dont le chateau, les fresques en plein vent et 
les tours miners nous retiendraient facilement. Vers 5 h. 
nous arrivons a TStablissement des Bains- Vieux (Bagni 
Vecchi), oil nous recevons le bon accueil auquel nous 
sommes habituds. 

Bormio. — Pour la troisi&me fois depuis cinq ans, nous 
venons demander l'hospitalit£ aux bains de Bormio, et 
c'est toujours avec une satisfaction extreme que nous re- 
trouvons les Bagni Vecchi, sorte de monast&re grec accroche 
a ces rochers immenses d'ou sortent en bondissant les flots 
tumultueux de l'Adda. L'effet de ce nid d'aigle est saisis- 
sant. Assis sur d'Gnormes blocs rougeatres, doming par des 
murailles de roches h pic, il semble 6tre tomb6 du ciel en 
pleine desolation. Le chemin du Stelvio serpente derrtere 
les toits et fait courir au-dessus des chemin^es les anneaux 
de ses balustres. Un pont de bois colossal suspendu dans 
les airs s'appuie h gauche sur une charpente 16g&re 
qu'£tan<;onne un massif de granit. L'etroit sentier qui 
nous am&ne des Bains-Neufs aux Bains- Vieux monte rapide 
au flanc du mont Braulio, qui semble toujours pr&t a 
s'abattre sur le voyageur, tandis qu'un parapet protege ce- 
lui-ci contre les vertiges du precipice et les attractions du 
torrent. Les distractions ne manquent point d'ailleurs le long 
du chemin. La campanule, l'oeillet, l'asterdes Alpes rejouis- 
sent le regard; des saules, des acacias pleins de chants 
d'oiseaux, pr&tent au front leur ombrage; une cascatelle 
qui se fait jour a travers des toufTes d'eupatorias r6cr£e 
Foreille de son babil, tandis que, pour vousmieux souhaiter 
la bienvenue, du haut de sa grande arche de pierre sur- 

ANNUAIRB OB 1885* 9 



Digitized by 



Google 



130 COURSES ET ASCENSIONS. 

baiss£e, le petit sanctuaire de Saint-Martin ouvre sa porte 
a deux battants. Ledigne saint, que Ton apergoit sur l'autel 
en train de dtfcouper son manteau, le donne sans doute k 
de moins pauvres que lui, car il n'y a de riche dans sacha- 
pelle que le panorama dont on y jouit 1 . 

Les bains de Bormio sont admirablement places pour 
servir de centre d'excursion. Situ£s k 1 ,400 m&t., abrites des 
vents du Nord, largement ensoleill£s, les mois d\H6 y sont 
d&icieux. La temperature, sans y 6tre trop chaude, y est 
plus douce qu'& Santa Gaterina et, si les ascensionnistes 
n'ont pas, comme dans le Val Furva, le voisinage imm£diat 
des plus hauts pics de FOrtler, il est juste de dire pourtant 
que les touristes les plus prudents comme les alpinistes les 
plus intrepides peuvent trouver aux alentours de Bormio 
et dans les valines environnantes des excursions inttfres- 
santes et varices. 

LA ROUTE DU STELVIO 

Le lendemain 27, au petit jour, des voitures nous em- 
portent... au pas vers le col du Stelvio. Nous allons done 
gravir ce passage ctfl&bre que l'Autriche a construit k 
coups de millions et que les Italiens appellent avec rai- 
son la Via Stupenda. C'est bien, en effet, une route 6ton- 
nante de hardiesse. Quoique ce soit la plus haute voie 
carrossable qui soit en Europe, elle a £t£ trac£e et construite 
avec un art si grand et les pentes sont si bien m£nagees 
qu'on peut partout trotter k la descente, du col & Bormio 
et du col k Gomagoi. En cinq ann4es y de 1820 a 1825, /Yn- 
ginieur italien Charles Donegani conslrtiisil cette route; e'est ce 
que nous apprend une inscription que nous lisons iU'entr^e 
de la premiere galerie taillde dans le roc. La route tourne 
bientdt, et nous entrons dans la valine du Braulio, valine 

1. Stephen Ltfgeard, le Tyrol. 



Digitized by 



Google 



C0URSE8 AUTOUR DE i/oRTLER, ETC. 131 

sauvage, d£nud6e, triste et froide, dont les pentes escarp^es 
sont sanscesse d£vast6es pardes avalanches. (Test unelutte 
incessante et sans merci entre I'homme et les 61£ments ; car 
k chaque 6t6 il faut rGparer, refaire et reconstruire plus so- 
lide qu'auparavant ce que i'hiver a 6branl6 ou d£truit. Mais 
ce ne sont pas seulement les frimas qui detruisent; la 
guerre est pass6e par Ui, et sur les deux versants nous ne 
trouvons que trop souvent les ruines des cantoniere incen- 
dioes par les soldats de Garibaldi. 

Apr&s avoir traverse plusieurs gaieries et parcouru bien 
des kilometres sur le flanc droit de la valine du Braulio, un 
peu apr&s la Casa bruciala, nous nous engageons dans les 
nombreux lacets qui gravissent les pentes escarp^es du 
Spondalunga; mais Vimpatience nous gagne et nous grim- 
pons par les raccourcis jusqu'A. la cantoniera dei Rotteri di 
Spondalunga (2,290 m&t.). Les glaciers commencent k se 
montrer sur notre droite et le soleil vient nous caresser de 
ses chauds rayons. Nous quittons avec bonheur cette valine 
froide et triste, et nous entrons dans un petit vailon plein 
de soleil oil de jolis p&turages et de nombreux troupeatix 
rejouissent la vue. G'est le Piano del Braulio. Sur la gauche 
se dresse k pic la longue crfcte d6chiquet6e de TUmbrail 
(3,034 m&t.). Deux heures de marche par un bon sentier 
suffisent pour Tescalader, et on est amplement rdcompensg 
de sa peine, si peine il y a, par le magnifique panorama 
qu'on y d^couvre. Ge panorama est surtout remarquable 
par son immense etendue. Le spectateur a sous ses pieds, 
k 600 m6t. de profondeur, le Piano del Braulio et la route 
du col; en face de lui i'Ortler avec son ^blouissante calotte 
de neige et ses satellites : laKonigsspitze, le Zebrii, laThur- 
wieserspitze, la Tuckettspitze, la Geisterspitze et les gla- 
ciers qui descendent de ces sommets, ainsi que i'immense 
nappe de neige du glacier dei Vitelli ; par-dessus le glacier 
dei Vitelli, les pointes du Tresero, du Gavia, de la Sobretta, 
de Gobetta; k droite, le pic Dosd£, le Val di Campo, le 



Digitized by 



Google 



132 COURSES ET ASCENSIONS. 

Palu, le Gambrena, le Bernina, le Morteratsch, le Cor- 
vatsch : derrtere soi le glacier de l'Umbrail, le Munster- 
thal, TOfen-Pass, le Piz Linard; k gauche, les glaciers de 
TOEtzthal, etc. En une heure on descend de l'Umbrail k la 
quatri&me cantoniera : elle a nom de Santa Maria et se 
trouve situ£e k 2,485 mM. au-dessus de la mer. 

Maltre Carlo Gobbi, un excellent homme, qui est k la fois 
Th6telier et le directeur de FObservatoire mdt^orologique 
fondd en 1873 par le Club Alpin Italien, nous regoit fort 
aimablement et, moyennant finances, nous donne un bon 
diner auquel il ne manque rien: ni l'apptHit, ni les fruits, 
car on nous sert des raisins blancs qui seraient parfaits s'ils 
dtaient mtirs. Je me permets de rdvdler un acte de probity 
et de vertu k l'actif de notre hdte. II y a trois ans, en quit- 
tant le Stelvio, j y laissai, par mGgarde, ma sacoche conte- 
nant la fortune de la caravane ; je ne m'en aperrus qu'& 
Bormio, d'ofr je m'empressai d'envoyer un expr£s; celui-ci 
venait de partir depuis k peine un quart d'heure, lorsque 
je vis arriver, trempd de sueur et essouffle, un domestique 
de la cantoniera qui me rapportait le pr^cieux trdsor. 

La quatri&me cantoniera est k la fois une hdtellerie, un 
observatoire scientifique et un poste important de douane. 
Les contrebandiers du Munsterthal y arrivent nombreux 
par le col de Santa Maria, mais ils vivent en bonne intelli- 
gence avec les douaniers ; tous travaillent k leurs heures. 
Pendant le jour les contrebandiers dorment et les doua- 
niers veillent; pendant la nuit les douaniers dorment et les 
contrebandiers op^rent ; de cette mantere, dans ces heureux 
parages, tout le monde est content. Le metier de contre- 
bandier paratt pourtant Gtre plus lucratif que celui de 
douanier, car Santa Maria dans le Munsterthal est un 
fort beau village qui grandit chaque jour, ou tout le 
monde est contrebandier depuis dix generations et ou les 
petits enfants foisonnent. Les douaniers de la quatri&me 
cantoniera ne paraissent pas enthousiasmds d'habiter la 



Digitized 



: i by Google 



COURSES AUTOUR DE L'ORTLER, ETC. 133 

caserne la plus elevge de TEurope, et je crois qu'ils chan- 
teraient, s'ils en savaient 1'air, mais avec des variantes, le 
couplet si connu : 

Dans le service de TAutriche 
Le militaire n'est pas riche. 

Avant de quitter Santa Maria, disons qu'elle peut servir 
de point de depart pour des excursions ou ascensions int£- 
ressantes, en particulier pour celles du Braulio, du pic 
Scorbuzzo, de l'Umbrail et du Gristallo. 

Apr6s que bGtes et gens se sont restaurds, nous repartons 
et en trois quarts d'heure nous touchons au col (2,756 m&t.), 
k quelques pas k peine du glacier du Gristallo. En 1882, k 
la fin d'aout, il y avait encore sur le dernier lacet de la 
route, en arrivant au col, un mur de neige de 3 m&t. de 
hauteur. Nos voitures nous quitlent, et nous mettons sac 
au dos. 

L'ltalie Unit, le Tyrol va commencer. Une colonne indi- 
que la fronti&re des deux pays. Devismes et Bdjot grimpent 
dessus, le drapeau est ddployd, les camarades se groupent 
autour et le Gapitaine prend une photographie afin de per- 
pStuer le souvenir de la caravane au Stelvio. 

Jusqu'icila route ne nous a pas paru justiiier son renom; 
sans doute elle est admirablement tracde et honore le gdnie 
de Ting&iieur, mais nous lui prdferons qui le Simplon, qui 
le Saint-Go thard, qui la Via Mala. Cependant, si nous fai- 
sons quelques pas de plus, nous nous retrouvons tous una- 
nimes. Sit6t le col franchi, un spectacle se produit, tene- 
ment admirable qu'il force le crayon k vous tomber des 
mains. L/Ortler vient de surgir, TOrtler secouant et dd- 
roulant jusque dans les valines ombreuses sa chevelure de 
frimas, TOrtler le plus beau des Titans dont i'oeil, dans ces 
regions, puisse mesurer l'immensitd. Grimpez pendant 
vingt minutes dans ce sentier qui se ddtache du col. Bien- 
t6t, de la cime d'un promontoire scbisteux, vous embrasse- 



Digitized by 



Google 



134 COURSES ET ASCENSIONS. 

rez dans un champ de vision presque sans limites, et le 
Cristallo, et le Cevedale, et le Tresero, et les crates de l'En- 
gadine, et la Weisskugel, et les monts de i'OEtzthal, et le 
chemin parcouru, et la route iparcourir, et toujours le pro- 
digieux, le sublime Ortler. Oh! cela est beau, vraiment beau, 
et la descente du Steivio sur le Tyrol mdrite d^puiser, k elle 
seule, toutes les formules de l'admiration. Ses pentes sont 
vertigineuses. Elle prom&ne sur la roche aride d'effrayants 
lacets. Que les chevaux en manquent un seul! sans remis- 
sion ils rouleront jusqu'5, des profondeurs infinies 1 . 

Un tel spectacle stimule, nous marchons vivement. Une 
halte de quelques minutes &Franzenshohe (2,183 m&t.) nous 
permet de prendre une belle photographie du glacier de 
Trafoi : on dirait que c'est un immense serpent de glace 
suspendu dans l'ablme. Un autre arrfct devant la colonne 
du chasseur Josele Pichler (1,915 m&t.) nous livre le monu- 
ment et la cime de i'Ortler que le premier, en 1804, cet 
homme courageux a vaincu. Enfin, k Trafoi, nous trouvons 
les voitures qui nous am&nent k Eyrs, ou nous descendons k 
Yhdtel de la Poste. Un repas tellement copieux nous y fut 
servi, et cela pour moins de trois francs par tMe, que vers 
le r6ti nous nous levions de table et gagnions nos lits. 



EN TYROL. — LE GROEDENTNAL — SAIATULRICH 
LE SELLA-JOCH 

En venant cette annde dans le Tyrol du Sud, nous n'avons 
pour but que d'en parcourir rapidemenl les valines qu'on dit 
Gtre les plus intdressantes, c'est-i-dire le Grodenthal, le Val 
Fassa, le val d'Ampezzo, la valine du Gismone et celle du 
Gordevole, afin de connaltre les ressources qu'elles peuvent 
nous offrir au point de vue du logement, des courses et des 

1. Stephen Li4geard, U Tyrol, 



Digitized by 



Google 



L'Ortler et le glacier do Trafoi, 
detain de F. Schrader d'apres une photographic dc M. l'abbe Barral. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE i/ORTLER, ETC. 137 

ascensions qui peuvent convenir a des caravanes scolaires. 
Nos caravanes (Hant nombreuses ne peuvent s'installer 
partout et aussi,& cause de notre nombre, les ascensions et 
les courses que nous pouvons faire sont limitees ; or, comme 
les guides et les livres qui ont 6t£ Merits sur les pays de 
montagne ne contiennent pas de renseignements relatifs k 
ces points de vue sp£ciaux, il nous est bon d'aller etudier 
sur place le th£4tre de nos expeditions futures. (Test done, 
cette ann£e, un peu une course au clocher, mais une course 
agitable et fort int£ressante, que nous allons faire dans le 
Tyrol du Sud. 

Le vendredi 28, a 3 h. du matin, la troupe est sur pied, 
le temps est couvert et l'air est vif. A la lueur d'une lan- 
terne, les cochers attachent nos sacs derridre les voitures; 
le depart est silencieux. D'Eyrs k Schlanders, ceux-l& seuls 
pourraient decrire le paysage qui Font vu en songe, car 
personne n'a dormi son sotil cette nuit. 

A Schlanders, nous echangeons nos landaus contre une 
guimbarde & deux compartiments, dont les ressorts et les 
banquettes seraient utilises avec avantage pour le traite- 
ment des cataleptiques. Le versant gauche de la valine de 
l'Adige est vert et bois£; le droit au contraire est nu, brtiie, 
profond£ment ravin£ et recoup^ par une foule de valines 
secondaires. De chacune d'elles descend un torrent. Tous 
ces torrents, comme le fleuve dont ils sont tributaires, char- 
rient 6norm£ment et causent de grands ravages par leurs 
crues. Leurs c6nes de dejection tr&s surbaiss£s et d'un dia- 
m&tre considerable bossellent k chaque instant la plaine 
et forcent la route k des alternatives continuelles de mon- 
ies et de descentes. La plupart de ces c6nes sont en cul- 
ture; e'est sur eux que sont plant£s tous les cMteaux et 
tous les villages. 

Nous arrivons k >I£ran juste k temps pour prendre le 
train de 10 h. A 1 h. nous sommes k la station de Waid- 
bruck, d'ou nous devons p£n£trer dans lepays des Dolomites. 



Digitized by 



Google 



138 COURSES ET ASCENSIONS. 

Le Groedentual. — Pour gagner du temps, tout en m6na- 
geant nos jambes, nous avons commands des voitures; 
nous pourrons ainsi d'une traite aller coucher k Saint- 
Ulrich. Presque sans interruption, la route monte et les 
chevaux gardent le pas. F61icitons-nous-en , car il serait 
f4cheux de traverser en poste d'aussi dSlicieux paysages. 

C'est d'abord la valine de Grdden, longue de 24 kilom., 
6troite et boisSe, couple d'accidents frequents et dont le 
torrent coule sur un lit bariolS de vert et de rouge. De 
belles £chappees permettent au Gapitaine de prendre quel- 
ques photographies. 

Puis la valine s'&argit, tourne k droite et le paysage 
devient plus grand. Nous c6toyons k gauche un immense 
Gboulis granitique au fatte duquel s'61&ve Tescarpement 
d'oft ii est descenchi. Partout ailleurs un tel 6boulis serait 
nu ; en Tyrol, le granit mGme s'habille de vert. Une for£t a 
pouss£ sur les blocs Gnormes et les cache enti&rement. 
L'autre versant paralt de m&me structure; il est 6gale- 
ment couvert de bois du haut en bas ; les pins, les sapins 
et les m61£zes y dominent melanges de bouleaux et de peu- 
pliers dont les feuillages flottants assouplissent la raideur 
des arbres k aiguilles. Rien n^gale la varigte des couleurs, 
si ce n'est la vari£t£ des lignes. 

Plus loin les prairies commencent. L'une d'elles, que 
borde un torrent, n'est plus qu'un champ de graviers et de 
galets. Deux hommes r^parent lentement et patiemment le 
dgsastre. 

Quelques blocs routes, d'un Wane pur, que les riverains 
recueillent pour en retirer de la chaux, nous indiquent 
l'approche des montagnes de dolomie. En effet, k un de- 
tour de la route, pr&s de Brauhaus, les pics dtfehiquetes 
du Langkofl et de la Sella se montrent k Thorizon. Les 
pics grandissent peu k peu ; le fond de la valine se rel&ve, 
ses flancs s^cartent, les maisons se multiplient : voici 
Saint-Ulrich. 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE i/ORTLER, ETC. 139 

Saint-Ulrich. — Ge bourg est (Tune aisance surprenante. 
II la doit autant a l'industrie de ses habitants qu'a la bonne 
administration de ses richesses naturelles. Saint-Ulrich 
envoie en Suisse, a Paris, et dans toute l'Europe, beaucoup 
d'objets en bois sculpts ; c'est pour lui une source impor- 
tante de revenus. 

Dans la maison d'un nommd Senoner, oil loge une partie 
de la caravane, le vestibule est ornd de Tarbre gdn^alogi- 
que de la famille. II accuse au moins 200 descendants 
vivants d'un couple marte vers 1750, et ce n'est pas tout : 
quelques dtiquettes sans nom attendent au bout des fines 
branches de petits Senoner encore inachev^s qui compl&te- 
ront la jeune gyration. 

Saint-Ulrich est fort bien plac£ pour faire de belles ex- 
cursions; les h6tels y sont confortables (Rossi, Adler), les 
gens complaisants comme dans tout le Tyrol, les prix rai- 
sonnables, et dans les environs on peut faire les excursions 
les plus varices, depuis la simple promenade jusqu'i l'ex- 
cursion des cimes du Langkofl (3,179 m&t.); mais comme 
pour toutes les stations alpines du Tyrol, Campidello, San 
Martino di Castrozza, Gaprile, Cortina d'Ampezzo, il est bon 
de prSvenir d'avance, si on veut trouver de la place en juillet 
et aotit. 

Le Sella-Jocu. — II s'agit aujourd'hui 29 aotit de fran- 
chir le col de la Sella et d'aller coucher a Campidello. La 
course a pied serait longue, la pluie menace, on peut ga- 
gner du temps dans la valine en voiture ; aussi de petits 
cabriolets nous transportent-ils jusqu'4 Vextr£mit£ de la 
route a Tendroit appel£ « le plan de Santa Maria ». Li, on 
charge sacs et vivres sur deux chevaux. Gependant le ciel 
realise ses menaces, la pluie tombe a torrents et n^cessite 
un d^ploiement imposant de plaids et de caoutchoucs. 

Nous passons au pied du Langkofl, pic blanch&tre que 
nous apercevjons hier ; il est abrupt, rongd et d£chiquet£. 
En face de lui, un autre escarpement dolomitique nous 



Digitized by 



Google 



140 COURSES ET ASCENSIONS. 

domine. Celui-ci est vivement colore, d'un rose jaun&tre et 
d£licat qui rappelle la chair du saumon. Les lignes de stra- 
tification sont rdgulteres, presque horizontales et souvent 
accentu^es par des in£galit£s de relief entre les couches. 
Le ddveloppement d'un certain lichen transforme en lon- 
gues trainees noires les sillons verticaux par ou s'^coulent 
les eaux ; la face sup^rieure des saillies, au contraire, doit 
k un autre lichen et k sa structure spongieuse une teinte 
grise si brillante que la montagne tout enttere paralt sau- 
poudrge de limaille d'argent. Cette alliance du rose, du 
gris et du noir est fr^quente dans les Alpes dolomitiques; 
son £clat et son harmonie ne contribuent pas peu k donner 
k ce massif sa beauts singuli&re. D'autres fois le rose passe 
au rouge vif, ou s'att^nue jusqu'au blanc laiteux. 

La forme de ces montagnes n'est pas moins caract&risti- 
que que leur couleur, et, bien que diverse, permet toujours 
de les reconnaltre. Les trois aiguilles qui se dressent k 
notre droite ont l'aspect d'un faisceau de c6nes effil^s ; les 
agents atmosph^riques en les detachant les unes des autres 
les ont arrondies. Les pointes de la Sella, au contraire, qui 
bordent le col k gauche, sont taillees suivant des plans 
nets : des piliers aux aretes vives, des grosses tours carries 
sont s£par£es de la masse par des sections franches. 

Un massif de dolomie est souvent un vaste plateau qui 
s'ei&ve entre plusieurs valines comme une lie limitde par 
des falaises k pic. Les vagues atfriennes battent partout ces 
falaises et les d&nolissent. La resistance indgale des diffd- 
rentes zones determine les formes les plus varices et les 
plus bizarres. Certains plateaux sont d£bit£s par tranches 
verticales comme des bfichcs fendues k coups de hache. 
M&me dans les cas les plus favorables, la destruction est 
toujours rapide. Les trois aiguilles que nous voyons k 
droite du plateau, quoique s'eievant encore & plus de 
3,000 m&t., ne sont plus que des ruines, ruines gigan- 
tesques, il est vrai. Les blocs qui en roulent sont telle- 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE L ORTLER, ETC. 141 

ment rongds et craquetes en tous sens que le fer d'une 
canne les rdduit sans peine en menus morceaux. 

Au sommet du col (2,230 m6t.), la vue est assez limitde, 
sauf du c6t6 de la Marmolata qui apparalt dans toute la 
majesty de sa masse et l'6clat de ses glaciers ; mais en mon- 
tant sur la Rodella (2,482 m<H.),mamelon situ£ k une petite 
heure du col, on d^couvre l'immense plateau de la Seisser- 
Alp, le plus vaste p^turage du Tyrol, et dans le Nord les 
sommets d£chiquet£s du Schlern. Le ciel est ddcouvert 
maintenant, mais c'est k bien grand'peine que le vent se 
decide & laisser le Gapitaine prendre une photographic 

L'ascension gtait douce, la descente Test encore davan- 
tage. Le chemin traverse obliquement de belles prairies 
inclindes au pied d'une muraille dont les couches jaun&tres 
sont r£guli&res comme des assises de magonneries. C'est la 
face Nord de la Sella. Elle est decouple de si dtrange sorte 
qu'on croirait voir les proues de plusieurs navires & demi 
caches les uns par les autres. 

Le gr&s rouge&tre et friable que cache le gazon a 6t6 
creus£ profonddment par les passants et surtout par les 
chariots h deux roues dont se servent les montagnards et 
dont l'arri&re frotte contre le sol. Un peu plus bas, les 
guides nous font prendre un raccourci et nous plongeons 
rapidement dans un bois de m£l£zes qui ombrage le flanc 
d'une gorge stroke. Nos chevaux tr^buchent k chaque pas, 
et nos sacs sont en grand danger de leur servir de cous- 
sins ou d'aller boire au torrent. A force de precautions, les 
conducteurs retenant les betes, et les touristes aidant les 
muletiers, b&tes et bagages arrivent intacts au hameau de 
Ganazei. 

Ge hameau s'ei&ve au confluent de la Sties et de TAvisio. 
Ici le torrent calme ses allures ; le jouvenceau dchappe se 
transforme en grave et ample personhage. Le sentier qui 
Ta rejoint au sortir du bois subit la mfcme metamorphose : 
il devient grand'route et les deux chemins, celui « qui mar- 



Digitized by 



Google 



142 COURSES ET ASCENSIONS. 

che » et celui « surlequel on marche », s'allongent de com- 
pazine au fond du Fassathal. On laisse Grics sur la droite 
et on arrive bientdt apr&s a Campidello. 



CAMPIDELL8 fT LE VAL FASSA 
DE PREDAZZO A SAN MARTINI Dl CASTROZZA 

Campidello et le Val Fassa. — Campitello ou Campidello 
est la station alpine h la mode du Val Fassa. Nous y trou- 
vons bon gtte k l'Albergo al Molino, bien que la saison soit 
close depuis quinze jours. 

Campidello, situee a une altitude de 1,386 m&t., au centre 
d'un admirable cercle de montagnes dolomitiques, mdrite 
son renom par sa position tr&s heureusement choisie a 
l'entrSe de cinq valines ou cols par oil Ton peut pdn^trer au 
centre des massifs montagneux d'alentour. En outre, elle 
poss&de deuxhdtels tr6s convenables sous tous les rapports, 
0(1 Ton peut se procurer les voitures, les guides, les mulets 
et les provisions n£cessaires a toutes les expeditions. 

Par le col de la Sella et celui de Rodella on atteint la Sella- 
Gruppe et le Langkofl. Le Val Duron conduit a la Seisser- 
Alp, h Kastelruth et au Schlern. Le Pordoi-Pass m6ne dans 
la valine du Gordevole et h Caprile ; on arrive £galement a 
Caprile en contournant la Marmolata, par les £tonnants 
d£fil£s de Fedaya; enfin le Val Fassa amdne & Predazzo 
par une belle voie carrossable. A droite et k gauche de ces 
valines, il y a quantity de sommets tr&s accessibles d'oii on 
jouitde panoramas 6tendus sur les montagnes des bassins 
de la Drave, de l'Adige, de la Boite et de la Piave. 

Le dimanche 30, apr&s la messe, nos sacs 6tant char- 
ges sur une petite voiture, nous filons pddestrement vers 
Predazzo. L'orage de lanuit n'a pas encore dit son dernier 
mot, et les nuages nous cachent les sommets; c'est dom- 
mage, car cette longue vall6e qui court du Nord au Sud penr 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE L'ORTLER, ETC. 143 

dant 30 kilom. aurait £t£ bien plus int&ressante pour nous. 
Notons en passant Fexcellent petit diner que nous flmes k 
Moena, vers midi; nous arrivons juste k temps; quelques 
gouttes nous atteignent, mais k peine £tions-nous k table 
qu'une trombe delate et pendant plus d'une heure verse 
des torrents d'eau dans cette valine. La pluie et les orages 
sont le revers de la m£daille de tous les voyages en Tyrol. 
La journ£e se passe sans autre accident. APredazzo, Th6tel 
Nave d'Oro nous accueille et nous retient. 

Le soir au sortir de table, nous noi^s disposons k nous 
retirer dans nos quartiers, quand des choeurs se font en- 
tendre sur la place. Ceux d'entre nous qui ont fait la qua- 
trteme caravane se rappellent les chanteurs de Kals. Aussit6t 
les choristes sont invites k entrer et k nous montrer leurs 
talents. On leur apporte du vin blanc, et ils nous Stonnent 
troisheures durantparl'ensemble, lajustesse et le rythme 
vigoureux de leur execution. Artistes et auditeurs frater- 
nisent et trinquent cordialement k la sant<$ des Tyroliens et 
des Franqais. 

De Predazzo a San Martino di Gastrozza. — Nous irons 
de Predazzo & San Martino di Castrozza par Paneveggio in 
Bosco et le col de Rolle. Ce matin la chaleur est£toufFante : 
ni ombre ni vent. Mais une pens6e nous soutient : e'est que 
Paneveggio est dans les bois et que, avant longtemps, nous 
marcherons k l'ombre. En efFet, les sapins ne se font pas 
attendre et le pittoresque y gagne autant que le bien-6tre. 
Au reste, ils auraient pu tarder davantage; le soleil lui- 
m&me disparait et nous ne le reverrons de deux jours. Les 
nuages qui l'ont cachg nous le font regretter &l'instant, car 
une petite pluie fine et serr6e nous accompagne jusqu'& 
Paneveggio. 

Avec elle nous en repartons apr&s deux heures de halte 
et un bon diner, mais elle s'apaise par degrgs et consent 
bient6t & nous accorder une tr&ve jusqu'au sommet du 
col. La route est fort belle ; des for&ts ondutees s^tendent 



Digitized by 



Google 



144 COURSES ET ASCENSIONS. 

& perte de vue, s'enfoncent dans les valines et garnissent 
de la base au falte les montagnes rondes et trapues qui 
s'£chelonnent en plusieurs plans. A quelque distance du 
col, la pente devient moins sensible. Des herbages rempla- 
cent les hautes futaies, et c'est par un plateau bossel£ et 
mar^cageux qu'on accede au point culminant, le col de Rolle 
(1,956 m&t.). L/autre versant se ddcouvre aussit6t et con- 
traste vivement avec le pr£c£dent. C'est une br^che pro- 
fonde qui separe deux chalnes. Deux murailles k pic le 
ferment & droite pt & gauche et s'inftechissent pour se 
rejoindre au col, dessinant ainsi une sorte d'entonnoir 
largement 6ventr£ & l'Est. Au fond, on distingue vaguement 
une masse de bois, puis le brouillard. Quel malheur que 
nous n'ayons pas eu une dclaircie au col, car de ce point 
on a une admirable vue sur le massif du Gimon della 
Pala. 

A dSfaut d'horizon, les accidents voisins de la route suf- 
fisent pour occuper les yeux, et la route elle-m&me n'est pas 
l'616ment le moins int£ressant du paysage. Large, bien en- 
tretenue, d'une extreme douceur, elle descend par des replis 
sans nombre jusqu'au fond de Tentonnoir, rampant sur les 
bancs de gr&s, entamant les croupes de porphyre, evitant 
d'un souple detour un promontoire escarp^, passant de 1& 
au flanc d'un 6boulis dolomitique, plongeant enfin sous les 
sapins. 

Nous . sommes encore en plein bois quand le jour com- 
mence & dGcliner. Un long crdpuscule, dont la brume 
manage les transitions, nous plonge insensiblement dans 
la nuit. Ge beau site, enveloppe de p6nombre, rev£t alors un 
caractere si strange et si grave, que tous propos tombent 
entre nous. Tr&s haut dans la nue, des cimes 6normes et 
amoncel6es semblent suspendues en Tair et pr&s de crouler 
sur nos tfctes. En bas, le tapis sombre des forMs se creuse, 
s'engoiiffre dans la valine et se confond avec les t6n&bres. 
Seule une petite lumi&re apparalt dans le fond par inter- 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE L'ORTLER, ETC. 145 

valles. Courage! car cette lumtere est pour nous le phare 
qui signale le port. 

Peu apr&s, quinze arrosoirs ambulants, se disant tou- 
ristes frangais, verscnt l'eau b. grands flots dans l'h6tel de 
San Martino. L'cHablissement n'est sauvS d'un cataclysme 
imminent que par la presence d'esprit du Gapitaine, lequel 
imagine soudain, par une inspiration providentielle, d'as- 
sGcher l'interieur de ses subordonngs a l'aide d'un punch 
brtilant. 



LE GROUPE DE PALA ET SAN MARTINO Dl CASTROZZA 

Les montagnes dolomitiques de Primiero, connues en 
Allemagne sous le nom de Pala-Gruppe von Primiero, et 
en Italie sous celui de Gruppo delle Pale di San Martino, 
sont un massif de hautes montagnes aux flancs abrupts, 
aux cimes ddchiquetges, aux formes dtranges et bizarres, 
dont quelques sommets presque inaccessibles ont long- 
temps bravg les efforts des plus intrdpides grimpeurs. Elles 
sont situees sur la rive gauche du Gismone, entre cette ri- 
viere et le Gordevole ; sa direction gdngrale est du Nord au 
Sud. D^couvertes, pour ainsi parler, il y a vingt ans, par les 
Anglais, en un temps ou il n'y avait en ces contr^es que 
des sentiers de mulet, elles ont 61& mises a la mode en Alle- 
magne et en Angleterre par des publications rgcentes, et les 
touristes de ces pays y accourent en grand nombre pendant 
la saison d'£t£. Actuellement, rien n'est plus facile que de 
s'y rendre et d'y sojourner; les routes qui y conduisent sont 
interessantes, les hdtels confortables et les promenades, 
excursions ou ascensions que Ton peut faire dans le massif 
et aux alentours sont nombreuses, varices et fort jolies. 

Les voyageurs qui viennent du Nord peuvent arriver en 
voiture par la route de Neumarkt, Gavalese, Predazzo et 
Rolle. G'est la voie la plus directe et la plus courte ; en un 

AKNUAIRE DE 1885. 10 



Digitized by 



Google 



146 COURSES ET ASCENSIONS. 

jour on se rend de la station de Neumarkt, sur la ligne du 
Brenner, k San Martino. II y a une autre route de voiture 
plus int£ressante encore, mais deuxfois plus longue; elle 
part de Trente, sur cette m£me ligne du Brenner, parcourt 
le Val Sugana jusqu'fc Primolano, et de 1&, & travers les dd- 
fil£s du Gismone, conduit iPrimiero. Des plaines italiennes, 
une troisi&me route carrossable amene de Bassano k Pri- 
molano. 

Les pistons qui viennent de Cortina d'Ampezzo doivent 
suivre le sentier de Valzarego, Gaprile, Agordo, Cereda- 
Pass, ou bien, laissant la vallde du Gordevole & Cencenighe, 
ils franchissent les sentiers escarpds du col de Valles ou du 
col de Gomelle ; enfm, ceux qui viendront du Val Fassa, s'ils 
ne tiennent pas k suivre la grande route jusqu'& Predazzo, 
se detourneront a Moena et franchiront le Lusia-Pass, qui 
les am&nera k Paneveggio, k Rolle et k San Martino. 

Le groupe de Pala est le plus meridional des groupes do- 
lomitiques et Tun des plus considerables, puisqu'il occupe 
une surface d'environ 90 kilom. carrds et queplusieurs de ses 
sommets ddpassent 3,200 metres. 11 n'est point de monta- 
gnes si fantastiques dans leurs formes qui ne soient surpas- 
ses par celles-ci en dtrangetd et en hardiesse. Des cinq ou 
six sommets les plusdlevds, qui tous dtfpassent 10,000 pieds 
d'altitude, il n'en est que deux qui soient facilement acces- 
sibles. Quant aux autres, ce ne sont ni plus ni moins que 
des tours ou des obdlisques de rocs, aux parois tout k fait 
verticales; ou bien encore, comme le pic le plus £lev£, ils 
affectent la forme d'une murailleruinde dont l'extr£mit£ est 
taillee 'k pic et dont le falte prgsente une succession d'abl- 
mes qui semblent absolument infranchissables. C'est au col 
de Rolle (1,956 m&t.), ou mieux encore sur le mont Gastel- 
lazzo (2,274 m&t.), k gauche du col, qu'ilfaut s'arrfcter en ve- 
nant de Predazzo pour voir et admirer k son aise cette su- 
perbe chatne dans tout son ddveloppement. Devant soi, le 
Gimone della Pala (3,343 m£t.), derri&re celui-ci la Vezzana 



Digitized by 



Google 



3 2 

._ ® 

B .<y 

'5 fe. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE i/ORTLER, ETC. 149 

(3,293 m&t.), et ensuite successivement de gauche k droite 
le Passo di Gomelle, la Rosetta (2,754 m£t.), la Pala di San 
Martino (3,244 ma.), la Gima di Ball (3,054 m6t.?), le Sass 
Maor (2,536 m^t.). Le mont Pavione ferme l'horizon derrtere 
Primiero, et, dans le fond de la profonde valine du Gismone, 
les maisons de San Martino di Gastrozza apparaissent 
comme des tachcs blanches au milieu des vertes prairies. 

Du Gimone della Pala, la plus saisissante de toutes les 
dolomites, Ball fait la description suivante : « G'est une mu- 
raille perpendiculaire d'environ 11,000 pieds d^ldvation. 
Vue du Sud et du Sud-Ouest, la cime se pr^sente comme 
une crfcte d£chiquet£e, taillde en dents que sdparent des 
abimes profonds et surplombant une large paroi rocheuse 
presque verticale... Involontairement, le voyageur alpestre 
comparera cette montagne avec les plus sublimes scenes du 
m6me genre qu'on puisse rencontrer dans les autres parties 
des Alpes, et sp^cialement avec'le mont Gervin, vu du som- 
met du Hornli. La hauteur des deux pics, & partir de la 
base apparente, est a peu pr&s la m&me ; mais le Gimone est 
incontestablement la plus svelte, et, pour ainsi parler, la plus 
incroyable des deux montagnes. Si hardie que soit la forme 
du Cervin, elle sugg&re l'id^e de stability, tandis qu'il est 
facile de concevoir qu'un accident insignifiant, l'afl'aisse- 
ment d'une pierre dans la ma^onnerie du gigantesque Edi- 
fice dolomitique suffirait pour le faire crouler de fond en 
comble. » 

Apr£s avoir, pour ainsi parler, d^couvert ces montagnes, 
les Anglais y sont venus et revenus, puis accourus en si 
grand nombre que bicntdt, dans ce desert oil on ne p£n£- 
trait que par un mdchant sentier, a 6t6 cr££e une station al- 
pine, £tablie dans toutes les conditions de confortable que 
les Anglais demandent aux etablissements qui oht Thabitude 
de les recevoir. II existait de temps immemorial, au pied de 
la Pala di San Martino, dans une belle prairie en pente 
entour^e de bois, mais d'oii Tceil suivait tout le d^velop- 



Digitized by 



Google 



150 COURSES ET ASCENSIONS. 

pement de ces montagnes escarp£es, un ancien hospice 
qui avait appartenu successivement aux Templiers, aux 
Bdnddictins et aux Cistdriens. Get hospice, dote par le roi 
Henri de BohGme en 1324, par Leopold, archiduc d'Autri- 
che, en 1386, par les comtes Georges et Balthasar de Vels- 
perg et d'autres seigneurs, avait 6t€ b&ti pour recevoir et 
abriter les voyageurs et les p&lerins qui allaient de Predazzo 
APrimiero ; et il devaitetrehabite, dit la charte de fondation, 
par un p'ieur assists de deux homines robustes pour recueillir 
les voyageurs qui travewaient le defitt de Jtolle. G'est & cdtd 
de cet hospice, devenu insuffisant pour recevoir les voya- 
geurs amends par le bruit qu'avaient fait en Angleterre les 
Merits de Ball et des autres exploratcurs, aupr&s de la vieille 
dglise du Prieurd, & 1,465 m&t. d'altitude, dans la plus 
charmante des solitudes, qu'un h6tel a 6t6 b&ti il y a quel- 
ques anndes et donnd & ferme k M. Panzer, qui l'exploite & 
Tunanime satisfaction de s4s h6tes. L'hdtel des Dolomites 
peut loger quarante personnes; il est ouvert du l er juin & la 
fin de septembre. Gomme dans toutes les grandes stations 
alpines du Tyrol, on trouve & San Martino tout ce qui peut 
rendre un sdjour en montagne facile, gai et agrdable. G'est 
un centre d'excursions admirablement plac£. 

Pour nous, quoiquele brouillard et la pluie ne nous aient 
pas permis de voir les montagnes comme nous l'aurions 
d£sir£, nous quittons San Martino satisfaits du peu que 
nous avons vu, tr&s d£sireux d'y revenir pour voir ce que 
nous n'avons pas vu, et heureux de l'accueil qui nous a 6t6 
fait par M. Panzer. 

La caravane continue ensuite, avecson bonheurhabituel, 
ses excursions d&ns les valines Vlu Gismone, du Gordevole, 
de la Boi'te et de la Piave. Primiero, Agordo, Gencenighe, 
Gaprile, Andraz, |Gortina d'Ampezzo, Pieve di Gadore, Pe- 
rarolo, Longarone, Vittorio, Venise regoivent sa visite; 
mais les limites imposes aux articles de l'Amiuairenenous 
permettant pas de raconter tous ses faits et gestes, nous 



Digitized by 



Google 



COURSES AUTOUR DE i/ORTLER, ETC. 151 

arrGtons le r£cit du voyage & notre depart de San Martino. 
Qu'il nous soit permis, en terminant ces quelques pages, 
d'adresser nos remerciements k nos chers collogues et amis, 
MM. Felix Perrin, E.-A. Martel et Bercioux, dont les con- 
seils nous ont et£ on ne peut plus precieux pour organiser 
notre double expedition. Nous devons un souvenir tout 
particulier & notre vice-president M, Lemercier, qui, pour 
le plus grand avantage des caravanes d*Orl6ans et d'Arcueil, 
a pu obtenir du Club Alpin Italien l'assimilation des cara- 
vanes scolaires frangaises aux caravanes scolaires ita- 
liennes, ce qui nous a fait jouir sur les chemins de fer de la 
Haute-Italie du tarif r£duit. Nous saisissons aussi avec le 
plus grand empressement Toccasion qui se pr£sente & 
nous de remercier Son Excellence M. l'ambassadeur d'Au- 
triche-Hongrie et M. le comte Goluchowski, chancelier de 
I'ambassade, qui nous ont fait accorder par les chemins de 
fer Autrichiens les faveurs les plus signages. 

A. Barral, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Section de Paris). 



Digitized by 



Google 



VI 

LE PIC DU MIDI DE PAU OU D'OSSAU 

(2,885 metres) 
SA FAUNE, SA FLORE 

QUELLE ACTION OROGfcNIQUE A PRESIDE A SA FORMATION 



I 



Beaucoup de cites b£arnaises ont un Pic du Midi; il y en 
a m6me qui en ont d'onze heures 1 . Pau a mis une coquet- 
terie particuli&re dans le choix du sien : ainsi pris de profil, 
il a la silhouette de la corne ducale des doges de Venise ou 
d'une mitre d'6v£que. Tout le monde se le dispute, chacun 
veut le nommer. 

Dans la valine d'Ossau, ne vous risquez pas h Tappeler 
autrement que le Pic du Midi d'Ossau! «... Cette haute 
montagne d'Ossau a trois tetes que Ton nomme le Pic du 
Midi et le Pic de Tres-Serous, c'est-&-dire des Trois-Soeurs, 
d'autant qu'il y a trois pointes dont les deux sont tournSes 
du c6t6 du B6arn et la troisi&me du cdt6 d'Aragon, » nous 
ditMarca*. 

Les Espagnols, qui auraient pu le prendre pour leur Pic 
du Nord, l'appellent : las Tres Sorores, et, s'autorisant de son 

1 . Le Gabisos porte le nom de Pic du Midi d'Asson et de Pic d'Onie 
Heures de Gan. 

2. Marca, Histoire du Bdarn, tome IV, p. 253. 



Digitized by 



Google 



».< 



.ft 



S 

& 






Digitized by 



Google 



•\ t 



Digitized by 



Google 



LE PIC DU MIDI Dfi PAU OU D'OSSAU. 155 

aspect sauvage, ils se permettent m^me ce jeu de mots : 
las Tres Horrores. 

Sa base, du Nord au Nord-Ouest, a 2 kilom. de diamfctre 
dans sa plus grande largeur, et la zone dans laquelle il a 
fait bondir ses debris en a plus de 16 de circonference. 

Dans son ensemble, il a la forme d'un donjon de 800 mfct., 
de haut, dSfendu k 1'Ouest-NordOuest, par un ouvrage semi- 
circulaire : les crates de Mondeils. Du Nord-Ouest au Sud- 
Ouest une douve de 1 kilom. est appuySe k un contrefort 
qui s'effondre sur la prairie de Bious. 

A FOuest, le Petit Pic (2,828 m6t.) descend directement 
au lac de Peyreget et s'Spaule, par un chalnon, au Pic de 
ce nom (2,473 mdt.). 

Au Sud Sud-Est la forme change compl&tement : ce n'est 
plus le Pic du Midi; ce sont las Tres-Seroiis> les Trois-Sceurs; 
la plus grande des trois dressant sa t&te brune au milieu et 
appuyant ses bras sur les deux autres : Tune noire, Tautre 
rouge et verte. Elles sont s6par6es par deux raill&res qui les 
embrassent presque jusqu'au sommet, se rejoignent sous 
la plus grande et descendent ainsi k Broussette, pendant 
4 kilom., sur 1,200 m£t. de large. 

• L'Est s'appuie au val de Magnabatch et est relte au Pic de 
Pombie (2,209 m6t.) par une chauss6e qui s'appelle le col 
de Pombie. D'autres disent le col de Suzon, et mieux encore 
le rein de Suzon. (Test par \k que Ton attaque la premiere 
cheminSe pour faire Tascension. 

Nous allons d'abord contourner la base pour saisir la fin 
du calcaire et le commencement de Veurite porphyroi'de. 
Puis nous nous Slfcverons au-dessus de la forfct qui couvre 
TOuest, pour voir Tassise du pic sur sa base, et nous finirons 
cette 6tude par la masse abrupte et le sommet qui ne sont 
accessibles que par TEst, et plus difficilement par le Nord- 
Ouest du pic lui-mfcme. 

m A 20 minutes de Gabas, en remontant le gave de Bious, 
vousvoyezsur la droite, de Tautre cdt6 de reau,untr&sbon 



Digitized by 



Google 



156 COURSES ET ASCENSIONS. 

poste d'ours, h la costa de l'Aube ; il en existe un autre un 
peu plus loin, k Tescala d'Aule. La route, tr&s carrossable, 
quoique les guides n'y conduisent jamais qu'& cheval, d6- 



Fontaine de l'Escala de Bious; roche d'eurite porphyrotde. 

bouche sur le plateau de Biousartigue, en face de la partie 
la plus large du pic. (Test d'ici qu'ont 6t6 prises toutes les 
photographies qui sont dans le commerce; l'aspect n'en est 
pas aussi pittoresque que de profil; mais il reproduit bien 
le dSveloppement du pic dans sa plus grande largeur. 



Digitized by 



Google 



LE PIC DU MIDI DK PAU OU DESSAU. 157 

En entrant dans la prairie, contre la cascade qui ronge 
une butte couverte de Y Allium victorialis L., la route a fait 
sauter la premiere roche d'eurite porphyroi'de, avec mica, 
qui paraisse en place. Elle se retrouve 500 m6t. plus loin, k 
la source de Fescala de Bious. 



Lac de P eyre get et Petit Pic du Midi d'Ossau. 

A TextrSmitS de la prairie de Bious, la Batch de Hou£re, 
avec ses saxifrages et son Pinus uncinata, nous montre le 
calcaire dont les formes arrondies encadrent le gave form6 
par les lacs d'Ayous. 

Calcaire encore le pic Casteraou (2198 m&t.) et son petit 
lac oti j'ai tue des canards sau vages et un cul-blanc. On m'avait 



Digitized by 



Google 



15$ COURSES ET ASCENSIONS- 

enseignG Y Adonis pyrenaica dans la raill&re qui descend des 
lacs d'Ayous ; jel'ai cherck^e il y a quelques jours ;mais j!ai 
failli y 6tre assomm6 par trots gypaetes qui poursuivaient 
une ch&vre au sommet de la muraitleet en faisaient pleuvoir 



Las Tres-Serous, vue prise de la frontiers d'Espagne. 

une grdle de pierres. Si cette plante, fort rare, n'est pas 1&, 
elle est abondante dans Sesques, sous le Salient et sous les 
Arrouyettcs. 

Remontant k l'Est par las Grabettes, on trouve dans les 
ravins schisteux diffSrents fossiles : Crinoides; Cardiola 
interrupta Bro. ; Spirigerina reticularis Schl. ; Atripa reticu- 
laris. Or this elegansy Streptorhynchus umbraculum (?) et Cala- 



Digitized by 



Google 



LB PIG DU MIDI DE PAU OU D'OSSAU. 159 

mites SuekowiiBrong. , caract6ristiques du dSvonieri infiSrieur. 

Le Petit Pic du Midi se reflate dans le lac de Peyreget. II 
sort flamboyant des'neiges ou les isards viennent se coucher 
au soleil. Je n'oserais pas dire que j'y ai tir6 neuf coups de 
carabine sur trente et un isards, si je n'avais pas le droit 
d'ajouter qu'ils gtaient k 800 m6t.,que leur troupeau,affbl6 
par la repercussion de ma fusillade, qu'il croyait venir du 
pic, courait dans tous les sens, que, mes balles ne marquant 
pas dans la neige, je ne pouvais rectifier ma hausse, et qu'en- 
fin, mon dernier coup a ports. 

Pour voir les trois pointes dont parle Marca, il faut re- 
monter jusqu'au lac de Ppmbie, ou mieux, pointer au Sud- 
Bst jusqu'k An6ou, k la fronti&re d'Espagne. Enfin, pour 
avoir unc id6e parfaite de Tensemble du pic k l'Est-Nord- 
Est, vous devez traverser le gave de Broussette et monter & 
7 kilom. d'ici, au petit plateau qui pr6c£de le col d'Ar- 
rious. 

Je prends malgrS moi comme des allures d'excursion... 
mais on comprendra tout a Theure que, pour arriver k mon 
but, il est indispensable de faire connaitre tous les aspects de 
ce pic si different des autres par sa position au milieu de la 
chalne, sa forme abrupte, la composition de sa roche et ses 
attaches aux terrains qui l'entourent. Quant aux details de 
chasse, ils se dSfendent d'eux-mtoies, n'etant gu&re plus 
longs qu'une aride nomenclature. 



II 



Remontezleruisseau 1 qui vlent, du Sud-Est, se jeterdans 
celui de Bious, \k ou j'ai signal^ la premiere roche d'eu- 
rite porphyroide : il vous guidera, sous bois, au chainon de 
Mondeils* et k la base du pic. 

i. II est trace" sur la nouvelle carte d'fitat-major. 

2. Mondeils est figure* sur la carte, mais n'est pas nomme\ 



Digitized by 



Google 



160 COURSES ET ASCENSIONS. 

Quoiqu'ils s'y trouvent en compagnie des ours 1 , les che- 
vreuils aiment les ombrages de cette for&t dont les mousses 
barbues* ont mis des si&cles k v6g6ter. lis peuvent s'y cou- 
cher k Tombrc des rhododendrons qui, ordinairement, n'ont 
gu6re que 30 k 50 centim. dehaut, et qui atteignent ici jus- 
qu'k l m ,60. Le vol pesant du tetras auerhahn s ,le cri plaintif 
du pic noir et les exercices gymnastiques de la m£sange 
hupp£e animent seuls ces solitudes. On peut parfois 
y trouver des triors... En mesurant plusieurs trains d'ours 
dont le plus grand avait 31 centim. du talon aux griffes, j'ai 
mis la main sur un Cychrus spinicollis Dufour, Vinsecte 
peut-£tre le plus rare des Pyr6n6es, trouv6 par Dufour dans 
le Guadarrama, dScrit par Graells, directeur du mus6e de 
Madrid. Un instant aprSs, une de mes Giles rencontra la 
femelle du m&me carabe ; ce qui nous procura le couple en 
quelques minutes. Or, k cette Gpoque (1870), le Cycht*u$ spi- 
nicollis valait 500 francs la ptece; je n'en ai jamais retrouv6 
depuis. L'innocentc passion de l'entomologie est quelque- 
fois assez difficile k satisfaire ; nous avons vu le g6n6ral 
Dejean rapporter d'Espagne la Chelonia flavia que Ton n'a- 
vait encore trouvSe qu'en Sib6rie; mais il Tavait pay6e 
1,500 francs*. 

On entre enfin sur le ventre du pic, par une poterne de 
quelques metres de large, entre de hautes murailles dont 
celle de gauche est relive k la masse par une tourelle 
composSe de plaques de porphyre, de la grandeur d'une 



1 . Les ours ont une taniere dans le bas de Mondeils, dans le Mondeillon. 

2. Usnea barbata Fr., var. ceratina Ach. ; Alectoria sarmentosa Ach. 

3. Coq de bruyere. 

4. Outre le Cychrus, on trouve encore dans Mondeils : Ancylochyra 
rustica, Oreina, var. charmante du Cacalia, Lycus minutus, Barino~ 
tus, Amarapatricia,Cryptocephalus aureolus, PlerostichusXatartii, etc. ; 
et en lepidopteres, outre VArgynnis Aglaia, qui est de la plain e ega- 
lement, VArgynnis Pales, qui est des Alpes et de la Laponie, Lycaena 
orbilulus, var. pyrenaXca, Odesia chaerophyllaria, Parnassius Mne- 
mosyne, etc. 



Digitized by 



Google 



LE PIC DU MIDI DE PAU OU D*OSSAU. 161 

brique et enayant la couleur. Ges plaques sont k plat, incli- 
nant tantdt dans un sens, tantdt dans un autre. Puis com- 
mencent de grands ob&isques, des trongons de colonnes 
rouillSes dont les stratifications sont d'autant plus remar- 
quables dans leurs diff£rentes inclinaisons, que les grandes 
murailles du pic descendent, k c6t6, perpendiculairement 
dans la neige. Leur base, toujours en porphyre vert, k sur- 
face rouge k cause du contact presque continuel de la 
neige, fait corps avec une 
couche de schistes verti- 
caux tourmentee par des 
lignes de plissements. Ges 
scbistes contiennent, dans 
leur p£te, des nodules de 
porphyre alt6r6s ; ils ne sont 
pas appuyts contre le pic; 
ils ne forment pas poche; 
ils constituent, avec le por- 
phyre, une seule et meme 
roche. 

La neige est ptetinSe par 
les martres, dont la four- 
rure est la plus recherch^e 
des Pyr6n6es , les renards ', 
tr&s estimSs aussi, et les 

hermines. Ges derni&res n'ont pas plus de valeur ici que 
dans le reste de la France. D'ailleurs, elles ne sont blanches 
qu'en hiver; T6t6, elles ont le m&me pelage que la belette. 
Les montagnards sont persuades que leur morsure est ve- 
nimeuse. 

A cdt6 de la neige, vous foulez un champ de renoncules 
glaciales broutGes par les isards. JPai pu y faire coup double 
sur deux tichodromes Schelettes 2 ; leur nom b£arnais est 

1. Le renard rouge. 

2. Tichodroma phasnicoptera. •' 

AKNCAIH* OB 1885. 11 



Digitized by 



Google 



162 COURSES ET ASCENSIONS. 

pic de la N6ou x . En ramassant cos deux charmants oiseaux, 
j'ai trouv6 un polypier syrrastr6en m^andriniforme : c'est le 
seul fossile que j'ai rencontre sur le domaine porphyrique 
uni aux schistes. 

II n'y a guerc, de ce cdte" Ouest, d'Sboulements nou- 
veaux. Cependant la douve qui creuse son sillon jusqu'au 
petit pic est couverte de ruines 
colossales; mais ces dalles de 
porphyrc ont du voir les Titans ; 
elles sont sonores comme des s6- 
pulcres et Toxyde de fer a rSpandu 
un feu rouge&tre sur les lichens qui 
les enveloppent *. 

Quoique nous soyons environ k 
2,300 met., les gras p&turages qui 
descendent sur Bious sont remplis 
de cailles 8 . Lorsque les Espagnols 
fauchent le Roumiga, il n'cst pas 
rare d'en tuer soixante dans une 
chasse; mais ce passage ne dure 
quelquefois qu'un jour ou deux. 
L'air est satur6 de Todeur p£n£- 

Plans et dispositions des cris- 

taux a rouest de la base trante des lis des Pyr6n6es, qui y 
poussent en quantity innom- 
brables avec la grand e gentiane Burseri et le Veratrum 
album. 

Contournant la base du petit pic, plein Sud, un sentier 
d'isard, de la largeur d'une semelle, est suspendu aux flancs 
du porphyre flamboyant au soleil du Midi, et descend au 
chalnon qui relie le pic de Peyreget. Des suintements fer- 

i . Pic de la Neige. 

2. Lecidea contigua Fr., var. flavicunda Ach. ; Lecidea geographica 
Schoer. ; Lecidea morio Sch. ; Lecanora cinerea Nyl. 

3. Ce sont des cailles vertes, bien infe'rieures aux caillos grasses 
quo Ton tue au passage d'octobre. 



Digitized by 



Google 



LE PIC DU MIDI DE PAU OU D'OSSAU. 163 

rugineux coulent au travers d'une ar&ne de porphyre en 
decomposition, m616s k des schistes, k des pStrosilex et 
m6me k des calcaires. Les schistes sont de trois couleurs 
diflferentes et tr&s tranches 1 . Le pic est trop perpendicu- 
laire pour qu'on puisse se reculer et voir jusqu'ou ils mon- 
tent. Les calcaires sont renfermSs dans des blocs de pou- 
dingue qui ont le m6me aspect ext6rieur que celui de 
Palassou. Gertaines roches ont les formes les plus bizarres : 
qu*est-ce que ce toit de porphyre feuilletS, sorte de calotte 
pleine, de 4 m&t. de haut sur autant de diam£tre s ? Les 
feuillets concentriques, se recouvrant les uns les autres 
comme les volants d'une robe, ont environ 8 centim. d'6- 
paisseur. En approchant de la grande raill&re, les pier- 
railles qui vous entratnent malgr6 vous avec un bruit de 
tessons de bouteillc sont remplies de cristaux; j'ai un 
prisme qui a 17 centim. de circonterence. Ge fleuve de por- 
phyre en poudre charrie des variolites, des plaques qui ont 
le son de la phonolithe, et des g6odes, plus grandes que la 
main, couvertes de cristaux hyalins. 

L'Ouest est immobile, les ruines y sont s^culaires; ici* 
tout s'emiette. II ne se passe pas de minute sans que les 
TroisSceurs ne vous mitraillent, le plus souvent avec des 
projectiles d'un petit volume, mais aussi avec des blocs de 
20,000 kilogr. Ecoutez ces quartiers de montagne se pr6- 
cipiter la tGte la premiere du haut de leurs murailles... 
le coeur se serre a vous briser la poitrine ! Leurs blocs vont 
rouler k 500 m6t. de la, effondrant les vofttes azur6es de la 
glaci&re du bas : ils constituent la premiere portion de 
l'immense raill&re qui descend & Broussette. Toutes ses 

1. 1° Schistc talqueux jaunatre avec petits nodules, facilement fusible 
en e*raail blanc, ddcrepitant, avec globules ddcrepitant encore plus for- 
tement et fondant plus difficilement en email blanc e'galement; 2° Schiste 
talqueux violet, enduit de chlorite tres difficilement fusible ; 3° Schiste 
talqueux vert, plisse*, contourn^ et imitant la malachite par sa couleur 
comme par ses dessins. A 

2. II est aupres du lac de Pombie. 



Digitized by 



Google 



164 COURSES ET ASCENSIONS. 

cassures sont fratches, le porphyre n'est pas alt£r£; ces 
debris sont bien de notre temps. 

La seconde portion de la raill&re dessine des ondulations, 
des vagues concentriques qui augmentent k mesure qu'elles 
s'eioignent et finissent par des tranches circulaires de 20 k 
24 m&t. de profondeur sur 66 & 99 m&t. de largeur, fornixes de 
masses £normes, recouvrant des catacombes insondables ou 
secachentquelqueslynx. Lacouleursgculairede ces roches 
proclame leur antiquite ; leur v£g£tation est presque nulle f . 

En resume, comment se fait-il que le pic qui a 2,885 m6t. 
ne lance aujourd'hui ses debris qu'& 500 m&t. de sa base, 
tandis qu'il a pu jadis les projeter a 4 kilom. sur la pente 
relativement tr&s peu inclin^e qui descend a TEst et qui a 
jusqu'& 1,200 m6t. de large? 

Seraient-ce les glaciers qui les auraient charrtes? 

II n'y a pas trace de boues glaci&res, et les ondulations, 
qui seraient alors des moraines, auraient une bien plus 
grande distance entre elles. 

Faut-il attribuer ce transport aux neiges accumulSes 
• entre le pic, Suzon, Pombie, Peyreget et Moustard6? 

II est vrai qu'au moment des d6b&cles du printemps, 
elles peuvent acqu£rir une force d'impulsion considerable ; 
mais pas assez cependant pour rouler, pendant 4 kilom., 
des masses qui ont jusqu'& 40 m&t. de long. 

Je ne vois qu'un moyen de trancher cette difficult^ : 
c'est d'admettre que le pic a 6t6 beaucoup plus 61ev6 qu'il 
ne Test aujourd'hui. La quantity des debris, la place qu'ils 
occupent sur le sol et leur grosseur qui crott avec la dis- 
tance, sont autant de t£moins qui semblent attester qu'il les 
a lances de plus haut. 

1. Arbustes : Vaccinium uliginoswn L.; Prunus padus L. ; Rhodo- 
dendron ferrugineum L. ; Arctostaphylos officinalis Wim. 

Plantes : Senecio Tournefortii, var. angustifolia Lap. ; Solidago 
virga aurea L. ; Gentiana Burseri Lap. 

Lichens : Lecidea geographica Schcer. ; Lecidea atro-alba Plot. ; 
Umbilicaria hirsuta DC. ■- 



Digitized by 



Google 



LE PIC DU MIDI DE PAU OU DESSAU. 165 

Hors de cette solution, que faire des ruines amoncelSes k 
TOuest, au Sud, a l'Est, et de ce que les glaciers ont ports 
jusque sur les hauteurs de SSvignac? 

Au contraire, si vous les reconstituez au sommet du pic, 
tout s'explique. 

II nous reste k Studier la glaci&rc dont j'ai parte plus 
haut; elle est.au pied Sud-Est du pic. 

II n'y a pas de glacier au Pic du Midi ; on y trouve des 



f 



Glaciere a la base Est du Pic. 



neiges Sternelles qui sont souvent gelSes, des n£ves, de la 
glace m6me, mais rien de plus. 

La glactere qui nousoccupe est au pied du col de Suzon; 
la base du pic y est & dScouvert. 

L&, comme dans la douve de Mondeils, un coussin de 
schistes noirs, avec nodules de porphyres alt6r£s, est 
pinc6 dans le porphyrc, non par juxtaposition, mais 'par 
une sorte de mStamorphisme, puisque le schiste contient 
des cailloux ou des grains d'amphibole et fait corps avec la 
roche porphyrique qui Tentoure. 

Les schistes se retrouvent encore de Tautre c6t6 du col 



Digitized by 



Google 



166 COUBSES ET ASCENSIONS. 

de Suzon, descendant sur le val de Magnabatch ; ils con- 
tiennent quelques lames de mica et des grains de quartz. 
Au lieu de s'appuyer au pic, iteplongent par-dessous. 

Je ne saurais trop insister sur la presence des schistes et 
le rdle qu'ils jouent dans la structure du pic; j'aurai k en 
tirer les consequences k la fin de cette etude. 

Avant qu'on arrive k Tescala de Magnabatph, les gazons 
sont labours par les ours comme si la charrue y avait pass£ ; 
ils viennent y chercher les tubercules du Bunium bulbocas- 
tanum L., dont ils sont tr&s friands. Les rochers de l'escala 
sont remplis de vip£res. Un jour que nous les traversions 
par un temps de brouillard tr&s £pais, nous mimes en fuite 
un ours qui d£vorait une brebis. L'obscurite ne nous per- 
mit pas de l'apercevoir; mais il avait laiss6 sur les lieux 
une carte de visite qui prouvait qu'il avait au moins trois 
ans et qu'il avait mange des framboises... C'est k rextr£mit6 
de la prairie, derri&re le rocher qui est au milieu du ruis- 
seau, que Lousteau a fait coup double sur une ourseetson 
petit *. Ce rocher est k l'entr£e de la Sagette braque du 
Bignt, et il faut passer au pied si Ton ne veut pas s'6garer. 
Cette sagette, extr&mement raide, est couple en deux par 
une terrasse avec une chemin£e au milieu. Si Ton manque 
la chemin£e, ce ne sont, de tous c6t£s, que precipices in- 
franchissables. Nous y avons 6t6 surpris par la nuit avec un 
de nos amis malade, que les guides furent obliges de porter 
depuis le haut jusqu'en bas avec des difficult^ inoui'es. 
En fin, parvenus k la route, nous tombions sur un ours, qui, 
n'y voyant pas plus que nous, se laissait d£gringoler dans 
le gave de Bious. 

Nous nous sauvions, un autre soir, poursuivis par un 
orage qui venait d'Espagne, tandis qu'il en montait un 
second par la Sagette. Au moment ou ils se rejoignent, la 
foudre delate si pr&s de nous qu'il semble que l'eau du 

1. Les bergers dont elle d^vastait les troupeaux l'avaient surnommle 
« Madame Gaspard ». 



Digitized by 



Google 



i 

o 
55 



3 2 

S 3 
P 2 



£ '3 



> 2 



t 

< 



2 

a 

s 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



LE PIC DU MIDI DK PAD OU DESSAU. 469 

ruisseau en a jailli. Plusieurs Espagnols qui descendaient 
du pic avec Orteig nous suivaient malgrS nous, au lieu de 
remonter k cheval. Sans les Eclairs incessants qui illumi- 
naient l'obscurite des sapins, ces sept ou huit ombres qui 
tr£buchaient dans les pierres auraient assommG mes 
enfants. Notre collogue, M. de Vilmorin, peut dire avec 
quelle foi il se fit l'interpr<He de tous pour remercier la Pro- 
vidence, lorsque nous ftimes sortis de ce mauvais pas. 

Enfin, un dernier souvenir... J'avais pris un porteur a Ga- 
bas; jene le nommerai pas, n'ayantquedu mal k dire de lui. 
Apr&s avoir pass£ la journSe en haut du pic, nous revenions 
le soir assez & temps pour descendre la Sagette avant la 
nuit, lorsque nous ftimes envelopp^s par un brouillard noir 
et impenetrable. S***prit la t6te, passant devant Soustrade, 
mon guide habituel; il n'en avait pas le droit, puisqu'il 
n^tait que porteur, et j'eus la sottise de ne pas m'y oppo- 
ser. II n'avait pas fait dix pas qu'il nous avait complSte- 
ment perdus. Cependant, avec l'aplomb de l'ignorance, il 
feignait d'aller droit son chemin, lorsqu'il disparut tout k 
coup en jetant un cri... II 6tait tomb6 comme un bloc du 
haut de la terrasse. Sans mon fusil en bandoultere et un 
sac plein de pierres qu'il avait sur le dos, il se serait bris£ 
les reins. II gtait heureusement sain et sauf ; mais, affole 
par la peur, il poussait des hurlements lamentables. Quant 
k moi, aplati sur une racine, les jambes dans le vide, 
tenant mes enfants enlac^es dans mes bras, j'avais fini par 
m'endormir avec elles, lorsque Soustrade, qui a un instinct 
admirable dans Tobscurite, linit parretrouver le passage au 
toucher. Mais quelle descente!... Les pieds sur la tfcte du 
voisin pour ne pas perdre la file, s'arrMant seulement pour 
chercher un meilleur passage, lorsque celui qui est devant 
tombe dans quelque trou tapiss6 de scolopendres ou de fou- 
gdres, dont les feuilles velues vous entortillent le cou, vous 
palpent la face avec un mouvement d'araign£e. Pour sortir 
de Ik, on etreint des crapauds et des salaro&ndres dories, 



Digitized by 



Google 



170 COURSES ET ASCENSIONS. 

si bien que, dans ce monde poilu et gluant, on ne sait si 
Ton est tomb6 dans un nid de mille-pattcs ou dans les 
bras d'un ours... 

Nous Stions entr£s & 6 h. du soir dans la Sagette; nous 
arrivionfe & Gabas k 2 b. du matin, sans qu'aucun de nous 
etit attrap£ une 6gratignure, mais apr&s avoir mis huit 
heures k faire un trajct qui nous prend trente minutes en 
plein jour. II y avait vingt-deux heures que nous mar- 
chions. 



Ill 



La premiere ascension connue du Pic du Midi d'Ossau 
est celle du due Francois de Gandale, en 1552; il 6tait 
proche parent du roi de Navarre. II ne put atteindre le 
sommet. On cite encore Gayet, lecteur d'Henri IV. Palas- 
sou a 6crit une etude de la composition g£ologique du Pic 
du Midi ; mais il n'en fit pas Tascension. On n'avait, k cette 
£poque, ni Tentralnement du corps ni celui de Tesprit, 
enfant£s depuis par Emulation, encourages par la mode, 
le besoin de mouvement et uneardente passion des grands 
spectacles de la nature. 

La roche qui constitue le pic est g6n£ralement un por- 
phyre k base de feldspath colore en vert par l'amphibole et 
tr6s susceptible de s'alt&rer k la surface malgr£ son extreme 
duret6. Palassou avait cru d'abord que la cime £tait calcaire, 
comme beaucoup de pics des Pyrenees. II reconnut plus 
tard son erreur \ et il termine son jugement en disant * : 
« II est certain que le granit en masse m£l£ de porphyre, 
le granit feuillete et le schiste argileux constituent la masse 
enti&re du pic. » 

Nous avons reconnu ces mgmes elements dans la base 

1 . Observation faites au Pic du Midi, par Palassou. Chez Vignan- 
conr, 1815, p. 63. 

2. Observations, etc., p. 76. 



Digitized by 



Google 



LE PIC DU MIDI DE PAU OU D'OSSAU. 171 

du pic, ainsi qu'on vient de le voir. Quant au granite, il est 
en place depuis les Eaux-Chaudes jusqu'& Gabas. A partir 
de 14, l'influence du pic commence k se faire sentir : ce 
gros bloc erratique qui est au bord de Teau entre la scierie 
et le pont est un p6trosilex porphyroi'de ench&ss6 dans un 
granite. Autour et en remontant le gave, les porphyre* 
granitoides avec amphibole et mica, porphyres avec grains 
d'6pidote et de calcaire, les p£trosilex avec grains d'amphi- 
bole, etc., annoncent le passage du granite au porphyre. Si 
Ton n'avait pas toujours le marteau k la main, toutes les 
mines anciennes du pic, le versant sur Bious, la grande 
raill&re k partir de 500 m&t. du pic, semblent £tre en gra- 
nite : c'est la m&me apparence extGrieure. Le premier 
mamelon de Mondeils, le Mondeillon (1,798 m£t), semble 
fctre basaltique, perpendiculairement d'abord, puis avec in- 
clinaison au Nord k mesure qu'on approche du pic. (Test une 
erreur; tout est eurite ou granite porphyroide. Ce qui donne 
cette apparence basaltique, c'est que la roche est feuilletee 
L'eau a coul6 dans les rainures en donnant ces teintes 
rouges et sombres qui trompent TcRil. Les blocs qui en- 
combrent Magnabatch, qu'ils soient roses, rouges ou noirs, 
sont tous porphyriques. Gassez-les, et, sous une premiere 
couche d6compos6e, qui atteint jusqu'& 5 ou 6 centim. 
d'Spaisseur, vous retrouverez toujours un porphyre k base 
de feldspath compact, colore en vert clair par des parties 
tr&s fines d'amphibole. 



Autrefois, on attaquait la pyramide m6me du pic 
200 m6t. avant d'arriver au col de Suzon. Aujourd'hui, on 
commence Tascension au sommet du col, k sa jonction 
avec le pic. La premiere cheminSe est tr&s facile ; elle a envi- 
ron 16 m&t. de haut sous un angle de 30 degr^s Sud-Est 
Nord-Ouest. Les dernieres traces de schistes se montrent 
k 250 pas de 14. 



Digitized by 



Google 



172 COURSES ET ASCENSIONS. 

La seconde cheminSe a environ 30 m6t. de haut. Incli- 
ne d'abord au Sud sous un angle de 60degr6s, elle devient 
bient6t verticale, se renverse sur vous au milieu et appuie 
ensuite au Nord sous une inclinaison de 90 degrSs. (Test la 
plus difficile, m6me avec les barres de fer qui ont 6t6 
soudSes dans la roche, d'autant mieux qu'elles commen- 
cent k se desceller. L'une d'elles m'est restSe dans la main 



Pic d'Aule (Chambre a coucher, 200 metres avant d'arriver au sommet). 

et a route jusqu'en bas, dans Magnabatch; ce qui prouve 
qu'on pourrait ais£ment en faire autant. 

La troisi&me chemin£e est tres facile ; elle n'a pas plus de 
20 m&t. de haut et aboutit au Portillon. On peut arriver 
jusqu'ici mGme par la douve de Mondeils; mais si Ton 
manque ce passage, il est impossible de monter plus haut. 

A partir du Portillon, le sol s'incline jusqu'a. un retrait 
que nous appelons la Chambre k coucher ; on peut marcher 
debout sur le terreau noir couvert de debris. Ce sol ingrat 



Digitized by 



Google 



LE PIC DU MIDI DE PAU OU DESSAU. 173 

a horreur de la v6g6tation; la roche m6me, rougie par le 
contact presque continuel des neiges, ne peut nourrir un 
lichen. On dirait que le g6nie de la sterility a sem6 le sel 
suf la terre vaincue 1 . 

Le sommet visible de Pau est h deux pas, au Nord-Est; 
c est \k que mon ami le comte de Lancosme-Br&ves avait 
soud£ une croix de fer que, malgrg ses soixante-quatre ans, 
il avait apportGe jusqu'ici. Pendant plusieurs annSes, nouis 
l'avons couronnGe de feuillages; k notre derni&re ascen- 
sion, elle avait disparu ; le plomb de la soudure 6tait aussi 
poli que si on y avait pass6 un fer rouge. 

A 15 m6t. de \k, au Sud, s'ouvrent deux petites crevasses 
de 6 k 8 m6t. qu'il faut traverser pour gagner la veritable 
cime, k 30 m6t. toujours au Sud. En passant cette crevasse, 
si une pierre fuit sous vos pieds, elle va peut-Gtre atteindre, 
& 800 m&t. au-dessous, les vautours qui tracent leurs spi- 
rales dans la brume et qui, malgr6 leurs dix pieds d'enver- 
gure, paraissent gros comme des moustiques. 

La cr6te, qui descend assez rapidement au Sud-Ouest, a 
environ 150 metres. Au Sud-Est, Toeil plonge sur un abtme 
d'aiguilles brisSes. Un chaos de ruines et un foss6 de 
100 m&t. s£parent au Sud-Ouest le petit Pic du grand. La 
fourche de ce foss6, qui verse verticalement & l'Ouest et 
s'Scoule presque aussi rapidement dans les raill&res du Sud, 
est couple en deux par une pyramide. (Test sur la crMe que 
j'ai trouv6 un tr6s curieux morceau de filon de quartz ren- 
fermant, dans une g6ode, sur le c6t6, des cristaux de quartz 
hyalin en prismes hexagonaux. Les empreintes nombreuses 
qui distinguent cet Schantillon sont dues k la disparition de 
cristaux de carbonate de chaux d'une forme particultere que 
Hauy a appel6e leptomorphique. Ges cristaux, dont quelques 
vestiges sont encore dans les alveoles, n'ont pu r&sister k 
Taction dissolvante des pluies adduces des hauteurs* 

i. Fondu au chalumeau, ce terreau present e une surface luisante 
comme du verre. 



Digitized by 



Google 



174 COURSES ET ASCENSIONS. 

Lors de notre premiere ascension, une tourmente £pou- 
vantable se brisait sur le Sud-Ouest. Les chemin^es 6tant 
exposdes. k TEst, nous ptimes cependant parvenir au Portil- 
lon. L&, il fallait, k chaque instant, se jeter k plat ventre 
pour laisser passer Les rafales. 

Arrives au sommet que Ton prendrait, aujourd'hui, pour 
un chantier de construction abandonn£, je me crus au falte 
de la tour de Babel... Tout concourait k l'illusion : des blocs, 
grossterement equarris, gisant sur des tas de pierrailles 
rouges, k moitte noyees dans la neige, ainsi qu'en'un b<5- 



Sommet visible Sommet du Pic du Midi, 

de Pau. c6te Sud. 



ton, et jusqu'St la confusion des langues : la tempfcte faisant 
vibrer les lames de porphyre comme des tuyaux d'orgue ; 
le vent hurlant dans le canon de mon fusil les gammes 
descendantes des boleros aragonais, les cris sauvages des 
chants euskariens et des lambeaux de refrains bdarnais. 

Les isards montent jusqu'ici. Un jour, je venais de tuer 
un tetras ptarmigan ! , lorsque k mon coup de fusil une nu6e 
d'oiseaux noirs fondit sur nous. 11 y en avait bien une cen- 
taine et ils nous touchaient presque. Mes enfants 6taient 

1. Vulgairement ddsigne* sous le nom de perdrix blanche. < 



Digitized by 



Google 



LE PIC DU MIDI DE PAU OU DESSAU. 17$ 

dej& engages dans la seconde cheminee. Les deux pieds 
sur les tiges de fer, je tirai au hasard au milieu du tour- 
billon. C'etaient des pyrrhocorax choquards (Pyrrhocorax 
Guv.) et des pyrrhocorax coracias (Pyrrhocorax Graeulus 
Tern.). En pronon^ant ces noms sans s'arrfcter, on imite 
assez bien les piaillements assourdissants de cette bande 
joyeuse, ou effarec; je ne sais lequel des deux... Les ptar- 
migans ont le bee jaune comme le merle ; les pyrrhocorax 
l'ont rouge et semblent avaler un morceau de corail ; les 
jeunes avaient encore le bee noir et constituent un rdti 
passable. II est assez curieux de connattre le menu du repas 
de ces oiseaux. Le tetras ptarmigan avait dans l'estomac des 
feuilles de Salix kerbacea, de Vaccinium uliginosum et des 
fleurs de Solidago virga-aurea, quatre Ichneumons, deux Lu- 
perusy un Clythra, un Hydrophilus et une fourmi ail6e. 
G'etait un anachor&te ; les pyrrhocorax ne se contentent pas 
de si peu. L'un d'eux avait englouti cinq Leptura melanura, 
trente-huit Asphodius fossor et trente autres scarabees d'un 
centimetre de long, que leur etat de decomposition ne per- 
mettait pas de determiner. 

Les lepidopteres sont rares sur le pic; je n'ai apergu que 
YErebia Lefebvrei, qui est speciale aux Pyrenees, et, tout h 
fait au sommet du pic, la Vanessa urticse (la Petite Tortue), 
qui est aussi de la plaine. 



IV 



A quelle cause orog£nique doit-on attribuer la formation 
du Pic du Midi? 

Gomme nous Ta si savamment expose notre coll&gue 
M. A. Vezian, dans YAnnuairede 1884, deux theories sont 
en presence. L'une attribue la formation des montagnes au 
refroidissement du globe, Tautre h la chaleur centrale. 

D'aprSs le premier systdme, les montagnes doivent leur 



Digitized by 



Google 



176 COURSES ET ASCENSIONS. 

origine aux plissements de la crotite terrestre devenue trop 
large par suite du refroidissement de HntSrieur de notre 
plan&te. 

On pourrait admettre ce principe, si les montagnes et les 
pics qui en sont les plus hauts sommets conservaient dans 
un ordre parfait leur stratification et le classement de leurs 
terrains. Le Pic du Midi, par exemple, qui appartient au ter- 
rain primaire, devrait Gtre entourS paries terrains secondaires 
qui auraient gliss6 le long de ses flancs et s'appuieraient k sa 
masse sanss'yconfondre. Mais je crois avoir d£montr6 qu'il 
n'en est pas ainsi. Nous avons vu les schistes, non pas ap- 
puy6s, ni par fractions qui auraient comblS les poches restees 
vides sur les parois ; par une sorte de mStamorphisme, ils 
font corps avec la pAte porphyrique, et ?i intimement, 
qu'ils sont broySs et amalgamSs dans la roche plutonienne. 
De sorte que le terrain secondaire, au lieu d'etre par-dessus 
ou k c6t6, se trouve servir de base au terrain primaire. II 
faut done attribuer la formation du pic k une autre origine. 
Nous devons croire que, par un prodigieux enfantement, 
la terre, concentrant les forces motrices qui bouillonnent 
dans ses entrailles, a dti entr'ouvrir ses flancs et lancer cette 
masse porphyrique dans l'espace avec une telle violence 
que, sortant de la fournaise, elle s'est cristallisSe au contact 
de l'air, s'incorporant les schistes qui Tenveloppaient. 

Maintenant, est-ce au moment od il a bondi de la crotite 
terrestre qu'il a couvert de ses debris les terrasses de Bious 
et les pentes de Broussette? 

Serait-ce le temps qui lui a broy6 la UHe sous le marteau 
des si&cles? 

Dieu seul le sait ! 



Digitized by 



Google 



PIC DU MIDI DE PAU OU D OSSAU. 



177 



HERBORISATION DU PIC DU MIDI 



PREMIERE CHEMISE 1 



Androsace cornea L. 
Primula viscosa Will. 
Linaria alpina DC. 
Cerastium alpinum L. 
Alchemilla alpina L. 
Viola biflora L. 
Gentiana alpina -Will. 
Vaccinium uliginosum L. 
Potentilla opaca L. 
Saxifraga muscoides Wulf. 
Euphrasia S&yeri Timb. 



Anemone hepalica L. 
Phyteuma hemisphaericum L. 
Gentiana Burseri Lap. 
Potentilla nivalis Lap. 
Trifolium alpinum L. 
Pnmula Vitaliana L. 
AZ/oswms crispus Bernh. 
Passmna nivalis Ram. 
Hieracium piliferum Hoppb. 
Aspidium Lonchitis Sw. 



DEUXIEME CI1EMINEH 



Ranunculus glacialis L. 
Soldanella alpina L. 
Artemisia mutellina Will. 
Thesium alpinum L. 
Cardamine resedifolia L. 
Sisymbrium pinnatifidum DC. 
Si7ene acaulis L. 
Ara6is alpina L. 
Leucanthemum alpinum Lam. 
Carea? rnpra All. 
Luzula spicata DC. 
Armeria alpina Willd. 
Juncus trifidus L. 
Saxifraga iraliana Schultz. 
Carea? pyrenaica Wahl. 
St'Zene rupestris L. 
Erigeron uniflorus L. 
Oxyria digyna Campd. 
Juniper us alpina Clus. 
Antfenaria dioica Gcertn. 



Gentiana acaulis L., var. alpina, 
Will. 

Rhododendron ferrugineum L. 

Arenaii'tt grandiflora All. 

Oreochloa distica Link. 

Poa Zaxa Hcenck. 

Saxifraga asperaL,, var. 6ryof- 
desL. 

Thymus serpyllum L., var. con- 
certos. 

Saxifraga exarata Will. 

Fesfuca uaria H<enck., var. £s/cm 
G. G. 

Alchemilla alpina L. 

Sempewivum arachnoideum L. 

Leontodon pyrenaicus Gouan. 

Sedum sphaericum Lap. 

S. brevifolium DC. 

S. annnum L. 

Draoa tomentosa Wahl. 



1. J'ai nomine ces plantes a mesure que je montais, ayant soin de 
ne pas repeter les noms, quoique beaucoup soient communes aux diffe- 
rentes stations. 



ANKUAIRB DK 1885. 



12 



Digitized by 



Google 



178 COURSES ET ASCENSIONS. 



TROISI&IIE CHEMIN&E 

Sidiritti hyssoptfolia L. Primnla integri folia L. 

Androsace pubescens DC, var. Lycopodium alpinum L. 

hirtella Dufour. Campanula stolonifera Mieg. 

Druba aizotdcs L., var. genuina. Empelrum nigrum L. 

POINTE QUI NE SE VOIT PAS DE PAU 

Leontopodium alpinum Cass. Cerastium alpinum L., var. la- 
Avena montana Will. natum. 

Agrostis rupestris All. 

SOMMET DU PIG 

Poa alpina L. Suxifraga iratiana Schultz. 
Silene acaulis L. 

LICHENS DES C11EM1N&ES 

Lecanora concolor. L. polytrepa. 
L. aurantiaca. 

LICHENS DU SOHHET 

Umbilicaria proboscidea. L. aglaea, seu armeniaca. 

V. cylindrica. L. armeniaca. 

Parmelia encausta. L. litophita. 

Umbilicaria cylindrica, var. tor- L. nigrocinerea. 

nata. L. morio. 

Lecidea alpicola. L. atrobrennca. 

Gomte R. de BouillG. 



Digitized by 



Google 



VII 
QUINZE JOURS 

.DANS LES 

PYRENEES ARAGONAISES 

I. — ENVIRONS DE JACA 

17 mai 1885 (De Urdos a Jaca). — « Mais au moins fctes- 
vous en r&gle? Sinon, les douaniers espagnols ne vous lais- 
seront pas passer avec vos paquets. — Ne craignez rien, 
monsieur le maire, je ne viens pas en Espagne sans avoir fait 
renouveler mes pou voirs, et le gouvernement du roi Alphonse 
est content que des excursionnistes francais explorent les 
montagnes de la fronttere, car nous lui transmettons le r£- 
sultat de nos etudes. » 

Gette conversation avait lieu le soir du samedi 16 mai, 
devant la haute cheminee de la cuisine de TH6tel des Voya- 
geurs, k Urdos, entre le maire de ce village des Basses-Py- 
r£ndes et moi. Gr&ce, en effct, & notre Eminent collegue le 
colonel Goello, de Madrid, et k un de mes cousins, secre- 
taire d'ambassadc dans cette capitale, j'avais obtenu sans 
difficult^ un nouvel Ordre Royal qui me permettait d'ex- 
plorer en tous sens la cordiltere pyrdneenne ; il me fut fort 
utile, cette annde-ci surtout oti la crainte de mouvements 
insurrectionnels faisait redoubler de vigilance les autoritds 
espagnoles. 

Je venais d'arriver tard k Urdos, car k ta suite d'un dbou T 



Digitized by 



Google 



180 COURSES ET ASCENSIONS. 

lement de la voie sur la ligne de Pau k Oloron, — dboule- 
ment qui s'est renouveld pendant Tet^, — les voyageurs 
avaient du faire k pied un certain trajet pour prendre un 
autre train forme' k Tendroit libre de la voie. Ge retard 
m'empfccha de jouir des beautds de la valine d'Aspe, et, 
quand je passai en dessous du fort d'Urdos, l'obscurite' dtait 
complete. 

M. le maire, & qui j'avais e'erit pour me renseigner sur 
les moyens de locomotion possible^ dans ces contrdes recu- 
lees, nVattendait k 1' arrived de la diligence. 11 me conduisit 
k l'hdtel, et, grace k lui, jeus le lendemain une bonne voiture 
pour me rendre k Jaca. Le maltre de l'h6tel, M. Vidaillet, 
m'accompagna lui-meme. Tout le long du chemin la con- 
versation ne languit pas; je me laissais aller k parler d'au- 
tant plus volontiers que, pendant pres de trois semaines, je 
ne devais plus dire un seul mot de franqais. 

La montde au Somport eut pour moi un double attrait, 
celui de la nouveautd et celui du spectacle qu'offraient les 
imposantes cimes de la frontiere couvertes de neige retom- 
bant en blanches nappes j usque dans le fond des vallons. 
Ah! que n'eHait-il \k mon excellent ami et collegue M.Wal- 
lon, pour admirer sous un aspect nouveau ses montagnes 
qui lui sont si cheres, et qu'il n'a jamais, je crois, explo- 
rers au printemps! Quant k moi, qui les avais traversers 
en 1881, me rendant de Hecho aux Eaux-Chaudes par Can- 
franc, je les trouvais toutes diffdrentes. 

Bien au-dessous du port, nous foulons la neige, fort 
dpaisse cette annde ; heureusement, on a trac£ un chemin 
pour les voitures et nous passons la frontiere sans encom- 
T)re (Somport, 1,632 met. '). 

En descendant k Ganfranc, jeremarque sur la rive gauche 
de TAragon un fort en construction, destine' k protdger Tcn- 



i. Quoi qu'en dise le Guide-Joanne, la vue du Port est etendue, sur- 
toat a TOuest. 



Digitized by 



Google 



QUINZE JOURS DANS LES PYROSES ARAGONAISES. 18 1 

tree du futur tunnel de la ligne internationale, qu'il tarde 
tant aux deux pays devoir enfin construire. Cette voie fer- 
r6e accrottra l'importance d'Urdos corame celle de Ganfranc, 
d£ja plus commergants depuis que la grande route carros- 
sable —la seule qui franchisse la cnHe pour faire commu- 
niquer les deuxEtats — passe par ces villages. Je remarque 
£galement, sur un piton £lev£, les mines de l'hospice et du 
monast&re de Sainte-Christine, fond^s en 1078 par Sancho 
Ramirez, et donnds en 1623 k l'ordre des Frdres Prfccheurs 
de Jaca. Get hospice, plac6 dans un endroit & peine acces- 
sible, n'eut jamais grande utility. 

« Gaballero, me dit un douanier k notre arriv^e k Can- 
franc, la voiture ne peut descendre k Jaca sans Tautorisa- 
tion de r administrates des douanes. 

— Dans ce cas, r^pondis-je, conduisez-moi aupr&s de lui. 

— G'est inutile, monsieur, el sehor administrator dine 
(en Espagne on dine k 1 h.) ; revenez plus tard. 

— Si c'est ainsi, nous irons diner nous-m6mes, n'est-ce 
pas, monsieur Vidaillet? » 

Et nous nous retir&mes, mon compagnon et moi. 
« Eh bien ! monsieur Tadministrateur a-t-il flni son repas, 
dis-je au m6me carabinier en revenant deux heures apr&s? 

— Non, pas encore ; mais il vous fait dire de rester k Gan- 
franc. G'est aujourd'hui dimanche, et le dimanche il n'a 
pas Thabitude de se d^ranger pour signer les automations 
de continuer jusqu'a, Jaca. 

— Mais cela ne fait pas mon affaire ! Je suis attendu k 
Jaga ce soir, je ne puis differer. Je vais parler moi-mfcme k 
votre chef. » 

Et me \oi\k montant aux appartements supSrieurs. Guid<$ 
parde joyeux Eclats de voix, je me pr^sente k l'entrde d'une 
salle : sur la table m'apparaissent, k travers les vapeurs d'un 
tabac parfumd, les restes d'un festin copieux et les goulots 
argentes de bouteilles de champagne. M. l'administrateur se 
l&ve, je lui prdsente l'Ordre Royal; k la vue de la signature 



Digitized by 



Google 



182 COURSES ET ASCENSIONS. 

du ministre de la gobernacion, il s'incline et promet de me 
laisser partir, mais non, ajoute-t-il avec une galanterie tout 
espagnole, sans que j'aie vide une coupe de moet mous- 
se ux. J'engage alors la conversation avec ses convives, et il 
se trouve que Tun d'eux, D. Santiago Clot, vista des 
douanes, est le frere d'un de mes amis de Gatalogne. Je ne 
suis plus un (Hranger pour ces messieurs, aussi ne me per- 
mettent-ils de les quitter qu'^t la derni&re heure. Je ram&ne 
mfime dans ma voiture a Jaca le commandant des carabi- 
niers. 

En arrivant dans cette ville, k l'cxcellente et hospitali&re 
fonda Mur (h6tel tenu par M. Mur), ou Ton me reconnalt tout 
de suite malgr£ quatre ansd'absence, je nVinforme si Grego- 
rio Pascual, le maire de Torla, n'est pas arrive. II n'est venu 
qu'une lettre pour moi, me rdpond-on, mais le facteur ne 
me trouvant pas k rh6tell*a remportete au bureau de poste. 
Si je ne l'avais r£clam£e dans les vingt-quatre heures, elle 
cut 6t6 jet^e aux rebuts. Bien stricts, les r^glements espa- 
gnols! Je crainsqu'ellenesoitde Gregorio, et que mon brave 
guide des ann6es pr^cedentes ne puisse venir au rendez- 
vous avec son solide mulct. II n'en est rien ; la lettre £tait 
de D. Francisco Villacampa, m'annon^ant que sa famille 
comptait sur moi au Castillo de Leres et & Laguarta. 

Quelques instants plus tard Gregorio apparatt. Nous 
£changeons de vigoureuses poignees de main et, apres 
m'fctre inform^ de tous les braves amis de Torla, je lui offre 
une montre, que je savais devoir lui faire grand plaisir. 
H£las! D. Mariano Mur, moins bon horloger que bon pja- 
niste, en fait jouer de suite si vivement le remoritoir qu'il 
casse le grand ressort. Tout le temps de notre tourn^e, 
Gregorio ne put done faire parade de son horloge de poche 
(e'estainsi qu'en castillan on nomme une montre). 

II serait trop long de parler de Jaca, qui fut longtemps 
capitale du royaume de Sobrarbe, p&re du royaume d'Ara- 
gon, et qui n'est plus que modeste sous-prefecture et petit 



Digiti 



zed by G00gk 



QU1NZE JOURS DANS LKS PYRITES ARAGONAISES. 183 

evdchd ; de sa constante sympathie pour les Franqais; de ses 
curiosites archdologiques : cela m'entralnerait trop loin et 
sortirait d'ailleurs du cadre de ce r£cit. Mais je ne saurais 
trop encourager les touristes k venir visiter cette antique cit£, 
enserr^e dans de vieilles muraillcs, et d'ou Ton peut faire 
d'int&ressantes excursions k la Peha de Oroel (1,760 m&t., 
cinq heures aller et retour) et k San Juan de la Peha (une 
forte journ^e pour aller et revenir; il est preferable de 
coucher au couvent *). 

18 et 19 mai (San Juan de la Peha). — Le commandant 
Prudent — grAce k qui mes tours d'horizon k Teclim^tre, 
levers d'itingraires et observations diverses prennent consi- 
stance — m'avait recommand£ de faire une premiere station 
sur une hauteur de la rive droite de l'Aragon, d'od je pour- 
rais avoir vue sur le cours de cette rivi&re. Voil& pourquoi, 
de bon matin, je me dirigeai vers la montagne de Asieso et 
m'arrfctai k travailler sur le point culminant (1,219 m6t. 2 ) du 
chalnon qui se dresse au Nord du village de Asieso (845 
m&L). Sur cet emplacement s^l&vera peut-fctre un jour un 
fort qui commandera la sortie de la valine de Ganfranc avec 
un autre en ce moment en construction sur un mamelon k 
l'Est. 

A midi, je revenais k Jaca, dlnais et repartais peu apr6s 
pour aller coucher k San Juan de la Peiia. L'itin^raire dif- 
fSra de celui suivi en 1880, en ce sens qu'arrivg au premier 
tiers du vallon d'Atares, au lieu de passer dans celui de 
Santa Cruz de las Seros, nous nous enfong4mes plus avant 
dans le premier vallon ; puis, laissant k gauche et & peu de 
distance le village d'Atares, nous nous £lev&mes droit vers 
la crgte de San Juan. 

Le guide ne connaissait gu&re le chemin, je craignais k 

i. Voir Annuaire de 1881, p. 207. 

2. Les altitudes nouvelles sont donn^es, soit d*apres mes visees tri- 
goaometriques, soit d'apres des moyennes d'observations barome'tri- 
ques pour les vallees. 



Digitized by 



Google 



184 fcOURSES KT A8CENSI0NS. 

ehaque instant qu'il ne nous perdlt ; joignez k cela un vent 
violent et glac£ qui me cinglait la figure, la nuit qui nous 
surprit avant notrearriv^e aucouvent, etvouscomprendrez 
pourquoi je n'6tais pas en gaietd ce soir-UL Pourtant l'ex- 
cellent D. Modesto Bozmediano, le vieux soldat k qui est 
confine la garde de ces ruines antiques (1,220 m6t.), et 
d'un si grand intSrdt historique, fit tout ce qu'il put pour 
m'dgayer d&s notre arrivde k son logis. II se montra si en- 
chants de me revoir! Dans ces solitudes, tout ce qui rompt 
la monotonie d'un triste sdjour est un sujet de f6te. 

Le lendemain il m'accompagna k l'ermitage de San Salva- 
dor (1,536 m&t.). J'avais pensS ne faire qu'une courte halte 
sur le sommet qu'il couronne, pour prendre des visdes que 
j'avais n^gligS d'y faire en 1880, et aller au Coculo (1,544 
m&t.), pointe la plus £lev£e de la sierra de SanJxian ;mais, la 
vue de San Salvador me donnant ce que je tenais a voir, et 
le froid £tant tr£s vif, je pr^ferai ne pas aller plus loin et 
revenir diner au couvent (trois heures aller et retour, arrets 
non compris), pour prendre ensuite quelques triangulations 
et photographies sur la cr6te voisine qui domine l'ermitage 
de Santa Teresia (1,266 m&t.). Pendant ce temps, Gregorio, 
sur mon conseil, visita TintSressant monast&re inf&rieur et 
revint Smerveilld de cette curiosity archSologique *. 

Un peu avant la nuit nous frappions au presbyt&re du 
village de Ena (770 m6t.), od nous dtions arrives par Botaya 
(970 m<H.). J'avais une lettre de recommandation pour le 
cur£, D. JosS Lopez, beau-fr&re de mon ami D. Miguel 
Orus, de Brbto. G'est dire que l'accueil le plus cordial 
nous dtait reserve. Don JosS, qui appartient k une riche 
famille proprtetaire de la casa de Baranguas, sur les 
bords du GAUego, est un causeur aussi instruit qu'intelli- 
gent. II est chapelain de San Juan. Aussi lui suis-je redc- 
vable de beaucoup de renseignements sur le pays, tant his- 

i. V. Annuaire de 1881, p. 209. + 



Digitized by 



Google 



QU1NZE JOURS danst.es pyr6n£es aragonaises. 185 

toriques que gdographiques. Gr&ce & lui, je pus combiner 
pour le lendemain un itindraire chargd, c'est vrai, mais 
promettant d'etre fructueux. 

20 et 21 mai (Montagues de Lagt, Centenero et Larrein). 
— Des Taurore, je partis en compagnie de Vicente Allug, 
habitant de Ena, qui connatt bien la region. J'avais k me 
rendre compte de la direction des bas chainons et des cours 
d'eau situ^s entre la grande route k l'Est, la sierra de San 
Domingo au Sud, la limite de la province de Saragosse & 
TOuest, et San Juan de la Pena au Nord. Je fis pour cela 
deux stations : la premiere k la sierra de Lage (908 m&t.), 
qui s^pare les vallons de Paternoy et de Ena, la seconde 
sur la sierra de Centenero, k Yalto del ermita de Santa Isa- 
bel (i y 072 met.). 

Nous avions esp£r£ revenir diner & midi k Ena; j'avais 
comptd sans la longue distance qui s^parait les deux mon- 
tagnes. J« fais gr&ce au lecteur de plus de details sur cette 
course, il lui suffira de savoir que nous ne rentrAmes diner 
qu'apres 2 h. ; M. le cur£ nous avait aimablement attendus. 

Sitdt apr6s le repas, nous dtimes quitter cet excellent 
prfctre, car je voulais aller coucher & Bernues. Je passai k 
Osia, et, en atteignant la grande route, je fus frapp£ de la 
pose th^Atrale que prirent a mon aspect deux gendarmes 
qui attendaient le passage de la diligence, Tun sur le bord 
de la route appuyg sur le canon de sa carabine, l'autre sur 
le revers du foss£, immobile comme un dieu Terme. L'Es- 
pagnol pose souvent inconsciemment, et il sait poser. Sans 
monter au village de Bernues, nous nous arrSt&mes sur la 
grande route k Tauberge passable del Molinero (915 m&t* 
environ) ; mais le voisinage d'un troupeau de moutons avec 
leurs clochettes, parqu£ dans une cour, troubla mon som- 
meil. 

Ainsi que les limites des provinces de [Saragosse et de 
Huesca, le .versant meridional de la Pena de Oroel n'avait 
encore 6t6 visits par aucun touriste g^ographe. Depuis plu- 



Digitized by 



Google 



186 COURSES ET ASCENSIONS. 

sieurs amides j'y voyais de loin une points, dont je n'ap- 
pris que maintenant le veritable nom. G'est la Punta de Lar- 
rein (1,313 m&t.), ofo nousmettions le pied &7 h. du matin, 
le 21 raai. Le travail que j'y (is ne me satisfit pas compl6- 
tement : le vent, les arbres, la difficult^ de distinguer dans 
Tobjectif de rdclim^tre le lit d'un torrent ou une crfcte 
placde devant une autre plus dlevde, voili mon excuse. Un 
ddjeuner-dtner k Sieso (775 met.) avec changement de guide, 
une rapide escalade au Castillon (985 m&t.), sorte de som- 
mitd voisine en forme de table, ou je fais une seconde sta- 
tion, la descente sur le rio Gallego par Latre(705 met.), puis 
la traversde de cette rivi&re k 5 h. 30 min. au pont de Gal- 
dearenas (645 m6t.), et I'arrivde, deux heures et demie 
apr6s, au Castillo de Leres (710 m<H.), tel est le bilan som- 
maire de ma journde. 



II. — SARRABLO ET SOBRARBE 

22 mai (Sierra de San Salvador). — Le froid a dis- 
paru depuis deux jours, voici l'dtd subitcment arrivd, et 
rien n'est imposant comme les belles montagnes de la 
grande chalne enti&rement blanches ; le contraste est frap- 
pant avec les sierras secondaires se parant de verdure; le 
charme n'en est que plus grand. Une excellente hospitalite 
dans une maison amie a bien son charme aussi, et repose 
des fatigues de l'excursion. J'dtais attendu au Castillo de 
Leres par D. Juan Villacampa, fr6re de mon digne ami Don 
Josd. 11 habite un ch&teau placd sur une petite hauteur qui 
dominc le rio Guarga. Ce chateau de Leres, qui appartien- 
dra k son beau-fils, D. Ramon Otin y Sanz, a un cachet 
tout particulier, il sent encore la demeure fdodale, avec 
sa cour intdrieure, ses tours et sa chapelle. Les Otin sont 
en possession depuis des siecles de cette maison seigncu- 
riale, restaurde dernterement avec fresques dans Tint€- 



Digitized by 



Google 



QUINZE JOURS DANS LES PYRENEES ARAG0NA1SES. 187 

rieur des appartements. Leurs propriety sont plus 
grandes que fertiles, ils poss&dent tout le territoire du 
village de Jabarella. Bon lit, bonne table, agitable causerie 
deux soirs de suite, visite des ecuries, des stables (l'une est 
dans une grotte), photographic des deux facades du Cas- 
tillo, furent pour moi un agr^able repos. 

Le lendemain de notre arriv^e je vais, guide par Don 
Ramon lui-m&me, faire une intgressante tournge le longde 



Castillo de Leres. 

la sierra de San Salvador, qui s^pare le vallon du rio Matriz 
de celui du Guarga, et d'ou j'ai constamment en vue une 
partie du pays appeld Sarrablo ! , ce qui pcrmet de combler 
quelques lacunes de mon travail. Nous nous y elevons par 
le village de Layds (740 m&t.), situ£ en face du Castillo, de 
l'autre c6td du Guarga. Un premier arr&t, suivi d'un repas 
fortiflant, est eflectut* sur le tozal de Estallo (1,109 mdt.), 
d'ou le Gallego me montre sa grande courbe et plusieurs 
sinuosites. Puis, en suivant la cr£te, je passe k Yalto de 
San Vicente (1,105 m&t.), & celui de Serue (1,115 m6t.); je 
dresse encore mes instruments sur le cerro de Pullaron 

1. Voir Annuairc de 1883, p. 175. 



Digitized by 



Google 



188 COURSES ET ASCENSIONS. 

(1,117 m£t.) et, apres avoir rejoint un peu au Nord d'Escu- 
zaguat, le grand chemin muletier de Viescas k Huesca par 
Meson Nuevo, nous rentrons au Castillo de Leres par Meson 
de Guarga (775 m6t.) et Puente Guarga (730 m&t.). Nous arri- 
vons presque en m6me temps que D. Josd Villacampa, le 
fils, qui venait de Laguarta pour me chercher. La soiree 
se passe gaiement, les guitares r^sonnent et je me remets 
sans trop de peine au pas gracieux de la jota aragonesa. 
Rien, h mon avis , ne repose de la fatigue comme cette 
gaie musique espagnole; je n'en dirai pas autant de la 
danse, mais comment r^sister & l'entralnement de l'une, en 
entendant l'autre? 

23 et 24 mai (Rio Guarga et fete de Laguarta). — Nous ne 
quittons pas de bonne heure le Castillo, la course nc devant 
pas 6tre des plus longues. Don Jos£ et moi sommes bien mon- 
ths et Gregorio a de bonnes jambes. Je prie mes compagnons 
de s'dcarter de la route ordinaire de Laguarta qui remonte 
le cours du Guarga; je tiens a faire un tour d'horizon dans 
la portion du Sarrablo que nous traversons, car de loin il 
est assez difficile de se rendre compte de la direction des 
vallons. Ce pays sans eaux, en grande partie inculte, pauvre 
et cependant habits, ne forme en reality qu'une sorte de 
plateau moutonn^ oil les grandes lignes de partage des eaux 
sont difficiles & determiner. Apr&s un court arrGt au village 
de Castillo de Jaca(970 met.), nous ascendonsau-dessusdu 
pueblo une sorte de terrasse qui le domine, appetee Cas- 
tellar (1,034 m&t.). J'y passe pr£s de deux heures sans m'en 
apercevoir. La vue cependant n'offre rien de particulte- 
rement intdressant. 

En traversant Aineto (970m£t.), je renouvelle connaissance 
avec D. Manuel Escartin, qui nous avait attendus pour 
diner]; nous nous contentons de prendre chez ce digne pro- 
prtetaire une tasse de chocolat, tout en causant topographie 
locale, et nous mettons le cap sur Laguarta. En passant a 
Secorun (1,070 m&t.), je m'arrfiteun instant & la casa Lopez 



Digitized by 



Google 



QUINZE JOURS DANS LES PYROSES ARAGONAISES. 189 

pour donner & la sefiora Aquilu£ des nouvelles de son fr&re, 
le curd de Ena, et & 7 h., k Laguarta (1,155 mdt.), je serre 
la main de D. Jos6 Villacampa y Yillacampa qui nVavait 
fait promettre, il y a deux ans, de venir le voir. Pour rien au 
monde je n'aurais voulu manquer de parole, au risque 
m&mc d'allonger mon itindraire. 

Toute la famille est rdunie, pour me recevoir, surle seuil 
du logis, au-dessous du vieux blason dcs Villacampa rap- 
pelant par son chateau fort, dont un chevalier arme defend 
la porte, quelque haut fait du moyen Age. Que je prdsente 
au lecteur mes honorables hdtes, car il est des noms que 
les touristes appeles k se rendre de Gavarnie & Huesca ou 
&Barbastro doivent connaltre, noms aussi aimes qu'estimds. 
Les dcmeures de ces personnes sont aussi franchement 
hospitali&res que confortables. Voici Don Jos«*, qui a 616 
ddputd provincial et dont un cousin est gdndral de division, 
son ills ain£ D. Francisco Villacampa y Torrent, avec sa 
jeune et gracieuse femme Dona Micaela, soeur de Ramon et 
de Pilar Otin, du Castillo; puis Don Josd le fils, qui parle 
bien frangais, et Valentin , un fr£re plus jeune ; il y a en 
outre trois soeurs, fortgaies et aimables, lesscnoritas Julia, 
Amalia et Pilar. 

Le lendemain on cdlebrera la f6te de la Pentec6te, auss 
ne suis-je pas surpris d'ontendre, vers 41 h. du soir, une 
sdrtfnade donn^e par la rondalla. Ronda ou rondalla d^si- 
gne une bande des jeunes gens des villages parcourant les 
ruelles avec guitares, tambours de basque et violons, pour 
donner des sdrdnades ou simplement se distraire en chan- 
tant et jouant. 

Je consacrai ce dimanche, seul jour de pluie de mon 
voyage, au repos et au plaisir. Tout d'abord, le matin, apr&s 
les cgrdmonies religieuses c6\6br6es avec pompe devant une 
foule recueillie, je photographiai la superbe et grande ha- 
bitation de Don Jostf, puis lui-m&me entourd de ses ehfants, 
eterifin la roru/a//a. Je promise chaquemozo une dpfeuve; 6es 



Digitized by 



Google 



190 COURSES ET ASCKNSIONS. 

jeunes gens me rcmerci&rent le soir m&me par une s£r£nade 
dont les couplets furent composes en mon honneur par un su- 
perbe gars, Joaquin Puyuelor. Je n en citerai qu'un, car les 
donner tous seraittrop long; quiconque a traverse la fron- 
ti&re sait en effet combien nos bons amis les Espagnols 
prolongent indefiniment les chants et danses desjotas. II 



donnera une id£e de la touchante gracieusetc* do ces excel- 
lentsmontagnards : 

Repedidas gracias damos De nouveau nous vous remorcions 

Por habernos retratado, De nous avoir photographies, 

Poniendonos d sus pits Et nous nous mettons a vos pieds 

Si en algo hemos faltado. Si, en quelque chose, nous vous avons 

[manque. 

Vint ensuite le grand repas de 1 h., auquel on avait convte 
plusieurs notability des environs; puis, dans une salle, on 
organisa les danses, tandis que dans l'autre les gens d'un age 
mtir jouaient aux cartes. Inutile de dire que je ne sortis 
gu&re de la premiere, et la nuit dtait depuis longtemps ar- 
rive quand le son des gui tares fit place au bruit plus prosai- 
que des fourchettes et des verres. Gette journge fut des 
pitta agrgabtemettl remplies. J'espdrc bien, comme m'en a 



Digitized by 



Google 



0U1NZB JOURS DANS LKS PYRfcNtiES ARAGONAISKS. 191 

pri£ M. Villacampa, revenir un jour ou l'autre avec ma 
famille dans sa si hospitalise habitation. 

23 mai {De Laguarta a Buit). — Les filles de Don Jose 
nYoffrent des fleurs avant mon depart, touchante attention 
dont je leur sais infinimentgr£; puis, toutattriste de quitter 
de si dignes amis, je leur dis un dernier adieu et me voili 
parti pour explorer un pays moinsconnu. Aussi, &partir de 
ce soir, mines d'h6tes moins avenantes, lits remplis de pu- 
naises et tables maigrement servies. II est vrai que j'ai ele 
partropg&t£ les jours prdcddents. Neanmoins l'accueil bien- 
veillant quejerecois engendralpartoutestune compensation 
aux fatigues qu'occasionnent leparcours et I'cUude d*une re- 
gion qui, en somme, n'offre pas d'autre interet — mais cela 
en est un bien vif — que celuide travailler dans ses faibles 
mesures k la carte dune contree presque inconnue. 

En quittant Laguarta nous nous dirigeons droit & TEst 
vers Buil ; le sentier nous conduit par Meson de San Juan 
Castillo (1,240 met.), Torruelluala (1,125 met.) et Puymor- 
cat (1,185 met.). Je passe ainsi pres des sources des rios 
Guarga, Alcanadre, Isuela de Balced, Vero et Ena, avant 
d'arriver au village de Buil. J'oublie de dire que je m'ar- 
retai plusieurs heures k WCruz de la siema de Crapamote- 
(1,302 met.), sommet du haut chalnon qui relie la sierra 
Sevil k celles de Janovas et de San Juan Castillo. La des- 
cente est tr&s raide sur le rio Ena (715 met.). 

Nous entrons & Buil (905 met.) avec des gens revenant de 
Termitage de la Virgen de la Peiia, car aujourd'hui le pele- 
rinage annuel y attire une nombreuse population. Je m'a- 
dresse comme d' habitude au maire pour lui demander de 
nous indiquer une maison convenable ou nous puissions, 
en payant, passer la nuit. 11 me demande mes papiers : ilest 
dans son droit; dans son droit egalement de me les faire 
lire, car je doute fort qu'il sache faire plus que signer soil 
nom. Mais cet alcade se permet de me dire que rien ne lui 
prouve que mon Ch*den Real ne soil faux. Jelui fais voir la 



Digitized by 



Google 



192 COURSES ET ASCENSIONS. 

signature du ministre; il reclame alors le cachet; je lui 
monlre un cachet en relief, mais il etait blanc malheureu- 
sement ; rien n'y fait, il me tourne le dos. 

Lespaysans commencent is'attrouper, je sens la moutarde 
me monter au nez; alors, comme j'y serais encore, je prie 
Gregorio d'arranger les choses et je monte au plus vite sur 
un tertre (974 m&t.) qui domine le village. L&, sur les fon- 
dations d'une antique et ceiebre tour maure, rasde il y a 
quelques annees, j'installe rapidement l'dclim&tre ; il est 7 h. 
Je ne cesse le travail qu'avec le crepuscule, et au retour je 
rencontre Gregorio et Antonio Perez, mon guide de La- 
guarta, qui, aprds avoir remis Yalcalde mayor k sa place 
comme il le meritait, ont trouve un logis chez Jose Lalueza, 
ou la bienveillance remplace tout confort. L/ingenieur es- 
pagnol D. Lucas Mallada avait couche, quelque huit ans 
auparavant, dans le lit que j'occupe; depuis lors, personne 
n'y avait ete livre en p&ture h cinq espdces d'insectes,dits : 
pulgaSy chinchas, satisanifas, milpies et piojos, que je n'ose 
nommer en fran^ais. Aussi se dedommag&rent-ils sur ma 
maigre personne de leur long |eune. 

26 et 27 mai {Pays de Sobrarbe). — Toute cette region de 
Buil est bien triste, le sable abonde, le terrain est tr&s 
raving, et la vegetation est presque nulle dans certains 
endroits, alors que dans dautres, ou la terre vegetale s'est 
accumulee, la vigne croit avec une certaine vigueur. J'avais 
quitte San Martin de Buil d'assez bonne heure pour me 
rendre & Naval par le chemin des ecoliers. D'abord, je fis une 
premiere station surle tozaldeGuarra( 1,03 9 miH.), sommet 
de la sierra de Arcusa, puis, par un chemin fastidieux et 
des sentiers scabreux, nous descendimes sur le rio Susia 
? que nous eumes & remonter pour atteindre le bourg d'Ol- 
sdn (705 m6L), qui domine le torrent de plus de 100 m&t. 
A pic. Son eglise, perchee sur un promontoire sablonneux et 
ravine, fait fort bon effet d'en bas, et une certaine vegeta- 
tion qui entoure le village contraste singulierement avec 



Digitized by 



Google 



QUINZE JOURS DANS LES PYRENEES ARAGONAISES. 193 

la sauvage tristesse des barrancos avoisinants, profond£- 
ment creusds dans le sable jaune et gris. II me semblait 
6tre encore dans un desert alg^rien. 

Jos£ Lalueza me quitta k Olson, et fut remplac^ par le 
mattre de la maison oil nous allons demander de nous pre- 
parer une prompte comida. A 3 h. 30 min. j'atteignais, par 
une croupe plus douce en r£alit£ qu'en apparence, l'ermi- 
tage de San Benito (1,071 m6t.), un sommet de la sierra & 
laquelle il a donnd son nom. Malgrd certaines vapeurs qui 
obscurcissaient un peu l'horizon, j'y lis un assez bon travail. 
La vue y est extrGmement Vendue, on estau centre du pays 
de Sobrarbe moderne; de Guara k la Pena Montanesa et k 
la Garrodilla, l'oeil se prom&ne sur une foule de montagnes 
d£nud£es. 

Je trouvai k Naval (632 met.) de bonnes nouvelles de ma 
famille. J'en fus heureux, car un des ennuis de ces explora- 
tions en montagnes espagnoles, c est l'absence de lettres. On 
ne sait ou se les faire adresser, et elles mettent huit & neuf 
jours k vous parvenir. Je trouvai aussi k la posada Echaueli 
un excellent souper, oui, mais aussi, au lit, une armde de 
punaises. A peine endormi, aussit6t reveille* ! Je dus appeler 
et exiger, malgr£ les protestations de la patronne, qu'on me 
mtt un matelas par terre. Rien ne froisse autant ces dignes 
matrones aragonaises que le d£sir, bien naturel pourtant, 
de chercher & se reposer ailleurs que dans un lit dont la 
malproprete ne le cdde souvent qu'& la vdtustd. 

Une visite, le lendemain matin, k la siema de Salinas (tozal 
de la Torretta, 956 m&t.) fut un excellent aperitif, et je re- 
vins diner tr&s satisfait de mon excursion ; il ne devait pas 
en 6tre dem&me de la seconde partie de la journ^e. 

Je ne nVexplique pas tr&s bien pourquoi Naval et son 
rocher occupent le fond d'un immense entonnoir qu'envi- 
ronnent de hautes montagnes. II est vrai que cette petite 
ville est b&tie sur une sorte de promontoire qui domine deux 
vallons a pic. Les bords du Ginca, en amont du Grado, sont 

ANNUAIRE DE 1885. 13 



Digitized by 



Google 



194 COURSES ET ASCENSIONS. 

probablement trop escarp^s pour 6tre long^s par les chemins, 
et la grande route actuelle doit, k peu de chose pr6s, suivre 
le trac£ des anciennes routes qui faisaient communiquer la 
plaine avec la haute montagne. Les antiques annales du 
royaume d'Aragon parlent souvent de Naval, pris et repris 
sur les Sarrasins. La position gtait forte, elle n'estplus que 
pittoresque. 

Je voulais me rendre k Santa Liestra, sur l'Esera, le plus 
directement possible, mais la fonte des neiges a trop grossi 
le Ginca pour permettre de le traverser k gug, et je dus 
aller coucher k Liguerre. Gomptant sur la longueur du jour, 



\ 



je m'attardai un peu sur le Monte Robles (860 m&t.), som- 
mit£ k l'Est de la grande route, et quand je passai k Abi- 
zanda (650 m6t.) le jour baissait. Je pus nganmoins y ad- 
mirer une superbe tour carrde, datant, il me semble , du 
temps du roi Garci-Ximen&s. Elle est b&tie sur un roc perce 
de grottes, & pic au Nord ainsi que sur le torrent qui coule 
dans line fente du rocher, trop £troite pour permettre k 
plus de deux personnes de passer de front. Peu apres, la 
nuit nous enveloppa; le sentier heureusement £tait bon et 
facile k suivre; neanmoins je n'dtais pas tr&s rassur£, crai- 
gnant une mauvaise rencontre. 

Enfln, voici Liguerre (508 m^t.). Nous frappons k une mai- 
son (casa Broto) ou Ton nous avait adressgs ; c'est un taudis 



Digitized by 



Google 



QUINZE JOURS DANS LES PYRENEES ARAGONAISES. 195 

infect. La maltresse du logis vient me dire : « Que d^sirez- 
vous pour souper? — Ge qu'il vous plaira. — Non, dites- 
moi ce que vous voulez. — Avez-vous un poulet? — Non. 
-- Avez-vous du jambon? — Non. — Du lait, du fromage? 
— Non! — Mais qu'avez-vous alors? — Un oeuf a la dispo- 
sition de Vd. » Gette r^ponse au singulier me d^frisa. 



El Entremon, d'apres une photographic. 

Elle d&nontre une fois de plus Texistence miserable des 
neuf dixi&mes des montagnards espagnols. La plus grande 
partie de ce qu'ils gagnent est employee k acquitter des 
imp6ts exorbitants. Je me suis souvent fait donner quel- 
ques chiffres ; ils atteignent des proportions inoui'es et par- 
fois presque le revenu. Ils sont m^contents, ces pauvres 
gens, et & bon droit, car en ^change on fait bien peu pour 
eux ; mais ils ont une grande philosophic et beaucoup de 



Digitized by 



Google 



196 COURSES ET ASCENSIONS. 

resignation. « Ainsi ont ete nos p£res, disent-ils, ainsi 
seront nos enfants; nous sommes malheureux, mais se 
plaindre ne servirait de rien ; nous sommes un peuple fini ! 
{! Espaha se va concluyendo!) » En cela ils se trompent, le 
peuple espagnol n'est pas fini ; au contraire, il y a des res- 
sources incomprises et immenses tant chez l'homme que 
dans le sol, mais il faudrait, je crois, une bonne et int&gre 
administration, et heias!... Laissons 14 ces questions bru- 
lantes. 



III. — ENTRE LES BIOS CIRCA ET NOGUERA-RIBAGORZANA 

28 mai {Di/Cinca a UEsera). — Ligtierre de Ginca domine 
k pic d'une cinquantaine de metres le rio Ginca, large en 
cet endroit; mais, k peine sortie du magnifique defile del 
Entremon, la riviere se resserre de nouveau pour entrer 
dans celui de Garbazolas entre les montagnes de las Suertes 
et de la Virgen del Monte. J'aurais eu un vif plaisir k visi- 
ter en detail le defile del Entremon qui va de Mediano k 
Ligiierre et doit avoir pr&s de 5 kilom. de longueur. Un pis- 
ton, et encore k t£te solide et pied sur, peut seul y passer. 
La sortie est de toute beaute : le rio,. resserre entre deux 
escarpements k pic, hauts de 300 met. peut-£tre, sort en 
mugissant. A TEst, c'est la montagne de Romolino, k l'Ouest 
celle de San Miterio. Une chapelle cons^crde k ce saint do- 
mine la cr&te occidentale pr&s des ruines d'un ch&teau. Le 
village voisin a pris le nom du saint, Samitier, apr£s r avoir 
catalanisd. Une tour, le Tomecon, vigie inaccessible, interdi- 
sait k toute barque Facets du defile. Ghaque mauvais pas, 
chaque roc plus ou moins pointu, chaque coude enfin de 
cette superbe gorge a son nom, et un nom fort pittoresque 
souvent, comme : PeAa delRefoj (roc de l'Horloge, 872 met.), 
dont Tombre doit indiquer l'heure ; el Coro (le Choeur), los 



Digitized by 



Google 



OUINZE JOURS DANS LES PYRENEES ARAGONAISES. 197 

Salitones ( ? ), el Cantal de Pah (le Gable de Palo), ios 
Talladores (les Graveurs), la Hiela (la Pierre gel^e). 

Si les montagnes de la rive droite du Ginca offrent en 
g&i^ral des mamelons peii escarp^s et £lev£s, tout autres 
sont celles de la rive gauche. Elles atteignent une hauteur 
respectable, puisque le Ginca n'est qu'S. 460 m&t. et que les 
monts de San Pedro de Palo et San Marcos de Trillo ont 
1,186 m&t. et 1,099 m^t. d'altitude au-dessus du niveau de 
la mer. Les barrancos sont profonddment creusgs, les ro- 
chers se relevent avec hardiesse; on en rencontre de fort 
beaux particuli&rement dans la sierra de San Vincente 
avant d'atteindre Pano. 

Pano (casa Neta, 900 m&t.) est un village aussi pauvre 
d'aspect qu'en r£alit£; je doute fort qu'un touriste passe 
jamais par ce hameau plants k mi-montagne sur une Emi- 
nence abrupte. Mais j'y fus bien accueilli par de braves 
femmes dont les unes filaient et les autres se peignaient 
sur leur porte. Jambon et ceufs sont vite cuits, et me 
voila reparti pour atteindre un sommet en forme de py- 
ramide que depuis quelques jours je voyais se profiler 
sur la crdte de la sierra de Pano. Est-ce bien lui que 
j'ai gravi? Je l'ignore. II est si difficile de se faire guider 
vers une montagne que Ton a apergue et que Ton ne voit 
plus! 

Du tozal de Escuchais (1,099 m&t.) j'avais k redescendre 
sur l'Esera. Tout d'abord j'arrivai sur un plateau montueux 
au village de Arbues (875 m&t.), puis un charmant spectacle 
se pr^senta tout k coup & mes yeux. Le vallon s'^tait peu k 
peu resserrE, de grands arbres masquaient la vue, le che- 
min se trouvait suivre un ravin encaissE. Nous arriv&mes 
au pied d'une tour d'origine arabe et d'une vieille Eglise, 
San Glemente (740 m£t.), et tout en bas, par Touverture du 
ravin qui cessait \k subitement, s'apercevait la valine de 
T^seraensoleillde, alors que l'ombre nous enveloppait d£j&, 
ce qui faisait contraste. Le sentier pour y descendre faisait 



Digitized by 



Google 



198 COURSES KT ASCENSIONS. 

de nombreux lacets le long de l'escarpement, haut de pres 
de 200 metres. 

Une heure et demie plus tard je frappais & la porte du 
moulin de Santa Liestra (580 m&t.), chezD. Antonio Auzed, 
oil Ton me requt et me traita fort bien, comme en 1883 1 . Le 
bruit du torrent ne m'empficha pas de gotiter un repos 
bien m^ritd, dans cette maison ou Ton trouve toujours des 
provisions fralches, un lit propre et beaucoup d'obligeance. 

29 mai {De Santa Lieslra a Semaduy). — Je compte aller 
diner aujourd'hui h Merli en passant par Abenozas. Jus- 
que-li tout ira bien ; je mentionne pour mdmoire la tra- 
verse de ce dernier village (1,080 m&t.) apr&s une fati- 
gante montee et une longue marche sur le plateau qui est 
k TOuest des Morrones de Guel, le passage k Yermita de la 
Virgen de los Banos (1,140 m&t.), au col del Raso de Merli 
(1,240 m&t.), pour redescendre par un mauvais sentier au 
llano de Merli (1,120 m&t.) qui, au milieu de la valine, ddpar- 
tage les eaux de l'Esera et de l'ls&bena. 

Pendant que dans ce petit village de Merli (1,210 m&t.), k 
la casaTurmo (avec tour d u xvi e si&cle) , on me prepare le repas, 
j'apprends avec contrariety qu'il n'y a pas un bommeau vil- 
lage. J'aurais cependant besoin de changer de guide local (car 
Gregorio est toujours avec moi) ; celui que j'ai amen£ de 
Santa Liestra laisse bien k d^sirer sous le rapport de la 
connaissance des lieux. Enfin, il m'affirme si bien qu'il con- 
natt le chemin pour aller k Beranuy que je m'aventure. 

Tout d'abord, en sortant du village, il me conduit & la 
sierra voisine de Merli, sur un sommet (1,503 m&t.) 
detestable pour prendre des visdes. C'est un plateau cou- 
vert d'arbres sur Iequel je ne puis rien distiguer vers le 
Sud du Turbon. Puis il m'dgare au milieu de rochers, de 
pins, de pdturages ; j'ai beau lui faire observer que la bous- 
sole lui donne tort, il s'obstine. Mais nous voici tout& coup 

1. V. Annuaire de 1883, p 186. 



Digitized by 



Google 



OUINZE JOURS PANS LES PYR6n£E8 ARAGONAISES. 199 

en vue de Roda, & l'opposg de la direction voulue ; mon 
pauvre guide se confond en excuses et m'avoue n'fctre 
jamais venu par ici. J'en prends mon parti et descends au 
pueblo de Puente Serraduy (825 m&t.) passer l'lsdbena sur 
un pont tr&s £troit soutenu par deux rocs surplombant le 
torrent. Ge village, dont les maisons sont £tag£es sur des 
rochers et entourdes d'arbrisseaux et de fleurs, pr^sente 
Taspect le plus pittoresque. 

Gregorio voudrait bien s'y arrMer; je pr^f&re me rendre 
aux maisons de Serraduy-du-haut (960 m&t.), distantes 
d'une bonne demi-heure, pensant trouver 1& sinon un glte 
meilleur, du moins un "montagnard connaissant bien la 
sierra de Siz, que je dois visiter le lendemain. Dans ce 
hameau compost de l'dglise, du presbyt&re et de trois ou 
quatre maisons, nous fftmes re^us aimablement, mais sans 
confort, & la casa Aranuy. 

30 et 31 mai (Sierras de Siz et (TAulet). — J'ai eu raison de 
venir chercher un guide & Serraduy-du-haut, et je ne me 
plains pas d'avoir manque le chemin de Beranuy. D'abord 
parce que le jeune et complaisant Ills de la maison, qui 
m'accompagne, connalt aussi bien son pays que les £gards 
dus & un etranger, et parce que je n'aurais pas eu l'occasion 
d'aller au tozal de Aspera. 

J'atteins ce sommet par le fond de la vallde de Ser- 
raduy, qui forme un cirque born£ par la masse dtrange 
du Brocolo (1,621 m&t.). Je pressentais en partant un bon 
observatoire dans cette region, je ne me trompe pas; 
en arrivant au coll de Ven (1,255 m&t), je vois, & une dis- 
tance assez rapproch^e, une haute montagne, le tozal de As- 
pera (1,431 mdt.)- II est vite escalade ; la vue qu'onydgcou- 
vre en arrivant est particulterement interessante sur toute 
la region assez confuse qui s'^tend entre le pays de Mohes- 
ma, la Noguera, et la sierra' de las Tosas. Apr&s y avoir tra- 
vailte assez longuement, j'en repars & 10 h. 30 min. pour 
la sierra de Siz. 



Digitized by 



Google 



200 COURSES ET ASCENSIONS. 

Los escarpements orientaux de cette sierra, en gres rouge, 
sont superbes, mais presque inabordables. Tout d'abord le 
jeune Aranuy me fait suivre un sentier de chevres, k mi- 
hauteur du massif de Brocolo, qui est projete* en avant, au 
Sud de la sierra de Siz, et se pre*sente de tres loin k Toeil 
eHonnd de sa forme bizarre, affectant un assemblage de 
tours et de bastions. Puis il me fait grimper sous un soleil 
de feu au passage des Escaldas (1,515 met.); enfin nous 
abordons, par le haut du vallon de Serraduy, les pentes plus 
douces de la sierra de Siz. 

Tout d'abord, apres nous 6tre de'salte're's k la fralche fon- 
taine de Ganadella (1,625 met.), nous allons sur une pointe 
de cette montagne, k la Mot*re de Abizueio (1 ,755 met.) ; la vue 
ne m'y offre pas rintdr^t suppose*. La region de Puente de 
Roda, que je domine, a dej£ dtd eHudide; je preTere me 
rendre sur la pointe culminante. Pour cela il suffit de sui- 
vre la cr&te, et bient6t j'installe mes instruments sur la prod- 
minence centrale, mais insigniflante, de la sierra, qui porte 
le nom de tuzalde Siz (1,783 met.). Cette longue cordillere, 
qui comprend plusieurs monies, de Serraduy, Beranuy, 
Betesa, Gastrocit, est tres longue ; elle perd son nom k quel- 
ques kilometres plus au Nord, et \k se soude k celle de las 
Tosas de Bonansa (1,723 met.). Le nom de Siz lui vient de 
Termitage appele* Virgen de Siz, place* dans le vallon qui 
descend du tozal vers Beranuy. D'ici on voit ce vallon, et 
mfcme le rio Isabena, malgre' son encaissement, ce qui ren- 
dra service k mon excellent collegue Schrader, en rectifiant 
une partie du trace* de cette riviere k TEst des contreforts 
du Turbon. La vue est immense : la chalne de la Maladetta 
au Nord, le Turbon, la Pena Montanesa k l'Ouest, la Carro- 
dilla et les Monsech au Sud, Boumort et Orrade* k VOuest, 
voili ses bornes. 

On nous fit faire, je ne sais pourquoi, un devour par le 
haut vallon de Soperun et par celui des ma&es de Pallas, 
pour descendre k Betesa que j'avais cependant aperc,u k la 



Digitized by 



Google 



QUINZE JOURS DANS LES PYRENEES ARAGONAISES. 201 

sortie d'un etroit barranco qui prenait naissance au tozal 
de Siz. En 1879 j'etais passe k Betesa (1,170 met.), dans un 
premier voyage k travers les chaines secondares d'Aragon 
et de Gatalogne, excursion faite en vue de travaux ulte- 
rieurs, et pour avoir une idee generate du versant meri- 
dional des Pyrenees. Mors comme aujourd'hui, l'aspect de 
ce village m'avait frappe. Rien n'est original comme sa po- 
sition en amphitheatre, ses maisons blanchies k la chaux, 
flanquees de tours et presque sans fenfctres. Ge serait k 
croire que les Maures en ont ete expulsds la veille, et non il 
y a neuf si&cles. 

11 y a six ans, je m'arrdtais k Santorens (1 ,050 met.), k la 
casa Pey ; je vais encore aujourd'hui y demander l'hospita- 
lite pour la nuit. On m'y reconnalt et je n'ai qu'& me louer 
de Tobligeance de tous, de Yamo Augustin Perna en parti- 
culier, et de sa fille Teresa. 

Je me repose en dormant tard, le lendemain, et ne pars 
qu'& 11 h. pour Sopeira. Le travail du dernier jour du mois 
seramoins important que celui des jours suivants; mais la 
tfcte se fatigue vite avec le carnet toujours ouvert soit pour 
le lever d'itineraire k la boussole, soit pour prendre des 
notes topographiques et des renseignements de toutes sor- 
tes, qu'il faut parfois discuter longuement, sans oublier les 
visees avec la r&gle k edimetre. Aux prdcedentes fatigues 
va maintenant s'en joindre une nouvelle, provenantdu lan- 
gage. En Aragon, je comprends un peu le castillan qu'on 
y parle et me fais comprendre ; en Catalogne, ce sera diffe- 
rent; je devrai faire de plus grands efforts pour saisir le 
sens de mots absolument nouveaux pour moi, puis pour 
parler, k defaut de pur Catalan, un melange abracadabrant 
de mots gascons, provengaux ou castillans. 

Dans Tapres-midi, nous faisons une halte sur le sommet 
le plus oriental de la sierra dite des Cornasas de Aulet. Son 
altitude est de 1,500 met. Le Noguera Ribagorzana coule k 
sabase, k une altitude de 730 met. au-dessus du niveau de la 



Digitized by 



Google 



202 COURSES ET ASCENSIONS. 

mer; conclusion : un &-pic de 770 metres. Le village de So- 
peira est& nos pieds, une pierre lanc^e y tomberait presque 
perpendiculairement. II faut retoftmer sur nos pas pour y 
descendre, et contourner le Tallon (1,506 m&t.), autre som- 
met des Gornasas. Pr&s de \k Augustin, qui m'a accompa- 
gn£, nous quitte k un col (1,410 mfct.), et sans nous dgarer 
nous arrivons avant la nuit & Sopeira (767 met.). 

Je demande le maire, il est absent ; un conseiller se prd- 
sente et, plus poli que celui de Buil, au vu de la Orden 
Real me conduit k la maison Gierco, oh logeait d£j& un 
jeune et aimable abbd desservant momentan^ment la pa- 
roisse. Pendant la soiree je lui fais un peu de musique 
sur un petit harmonium portatif ; puis, apr6s m'6tre enquis 
d'un bon guide pour le lendemain (cest le maire lui- 
mfcme, N'Andreu Morsol, qui viendra) et avoir fait un 
excellent repas, comme il ne m'en a pas 6t6 servi depuis 
Naval, je prolonge la veill^e, tant j'ai de plaisir k causer 
avec le jeune pr6tre et le maltre de la maison. 

lis me donnent d'int^ressants details sur Sopeira. Dans 
un veritable entonnoir, c est-&-dire dans un encaissement 
ayant k peine quelques hectares de superficie, qu'entourent 
de hautes montagnes grises, sans v^ggtation, k pentes tr&s 
raides, entre deux ddfil^s, s'^levait, d6s le ix e si&cle, un im- 
portant monast&re. Charles le Ghauve le dota de grands 
privileges k la demande du fondateur, son vassal, le comte 
de Gascogne, tras-Garona, chef de la Marche d'Espagne. 
Ge grand feudataire du royaume des Francs, Wandr^gd- 
silde, marid avec une fille d'Aznar, premier comte d'Aragon, 
sit6t apr£s la conqufcte de Jaca sur les Arabes, vint ense- 
velir dans ce couvent les corps de ses ai'eux;et la tradition 
rapporte que de ses Ills sont sortis les comtes de Ribagorze 
et de Pallas. Des maisons furent b&ties autour de Tabbaye, 
ou r^sidaient les B£n£dictins de N.-S. de la 0. Village et 
monastere £taient protdg^s par leur isolement, entre une 
ceinture de rochers abrupts oti le soleil ne doit p^ndtrer 



Digitized by 



Google 



QUINZE JOURS DANS LES PYR&N&ES ARAGONAISES. 203 

que quelques heures par jour. La chapelle date du 
xm e stecle; elle est encore assez riche, malgr£ Tabandon 
dans lequel on la laisse depuis Vexpulsion des moines. On 
y remarque un saint Jer6me de T£cole de Ribera. 



IV* — PREMIERE ASCENSION DU GRAND PIC DEL PESO 
(2,895 MET.), CATALOGNE 

Le lendemain j'entrais en Gatalogne. Mes excursions au- 
ront pour but ddsormais l'^tude des Pyrdn^es catalanes. Je 
fis une premiere visite k la sierra de Llebata * ou Manya- 
net, et rentrai en France le 6 juin. 

La region de Manyanet, jusqu'alors inexplorde, je pour- 
rais presque dire inconnue, me parut si intdressante que 
j'y revins k la fin de juillet. Je dgtache de mon carnet de 
voyage le r£cit de la premiere ascension au pic del Peso, 
point culminant des sierras de Manyanet et de Rfis. J'avais 
comme compagnon M. V. Huot, dl&ve de M. Schrader; 
j'avais quittd celui-ci trois jours auparavant k Salardu, et 
nous devions le retrouver le surlendemain & Esterri. 

Guides par Sebastian, de la casaDomencho, un bon mon- 
tagnard, nous quittons, le 24 juillet, le pauvre village de 
Tahull (1,560 m&t.)! Nous prenons le chemin du col de Rtis 
qui m6ne k Gapdella; bientdt la gorge se resserre, les 
sapins s'£paississent, et de tous c6tds jaillissent des sources, 
ou tombent les blancs filets de petites cascades; nous 
sommes au milieu du granit. On laisse k droite les contre- 
forts de Tartarroys, dont un piton k forme strange se nomme 
lo castellet de Moro : c'est le Gastel-Moro dont parle M. Le- 
queutre, que je m'^tais imaging, je ne.sais pourquoi, 6tre 
une montagne assez importante, et que, de loin, je croyais 
apercevoir un peu partout, surtout au Sud du Monseny. Et 

1. Madoz dit Lyebala, nom que Ton retrouve dans le village de Vin- 
de-Llebata. 



Digitized by 



Google 



204 COURSES ET ASCENSIONS. 

dans mes travaux en collaboration avec M. le commandant 
Prudent, ce nom de Gastel-Moro £tait devenu entre nous 
synonyme de montagne imaginaire. 

Nous laissons le torrent de la Font de San Marti et nous 
nous £levons au Nord jusqu'au lac infdrieur del Peso 
(2,435 m&t.), ou nous ddjeunons. L&, nous abandonnons le 
mulet k la garde d'un petit gargon, et vingt minutes apr6s 
nous atteignons le superbe lac sup^rieur du m6me nom 
(2,495 mM.), dans les eaux duquel se refl&tent k gauche le 
tossal de Llachs (2,813 m&t.) et k droite une grande et su- 
perbe masse granitique dont on n'a su, ni k Tahull ni k 
GapdellA, me donner le nom ; jusqu'fc nouvel ordre je la 
baptise grand pic del Peso; je me sers du mot grand, parce 
qu'il y a au Nord de cette montagne un piton moins £lev£ 
que celui du centre. Sebastian a beau dire le contraire, — 
la crainte des difficult^ le fait sans doute parler ainsi, — le 
pic de Llachs est sensiblement inferieur k celui del Peso ; 
nous ascendrons done ce dernier. 

11 est 9 h., il n'y a pas de temps & perdre, car je me m^fie 
de cette cime inconnue, signage par Schrader comme la 
plus £levde de toute la region. Nous avons eu la chance 
d'arriver directement k sa base et d'y d^couvrir deux beaux 
lacs. Nous longeons la rive droite de Yestany, et, reconnais- 
sant qu'en ligne directe le pic est inabordable, nous 
songeons k l'attaquer par la crGte de droite. Sebastian nous 
engage d'abord k faux dans un chaos d^normes blocs de 
granit, ce qui exige une gymnastique d&nesurge; nous 
franchissons \k 200 m6t. k peine en vingt minutes. Puis nous 
nous 61evons lentement et avec prudence sur des ressauts 
herbeux tr&s glissants. Le long de la crfcte, ensuite, nous 
marchons au milieu de blocs, heureusement solides (je me 
croyais au pic d'Ardiden), que nous devons franchir, con- 
tourner, descendre m&me pour regrimper plus loin. G'est 
un bien mauvais passage, le moindre faux pas occasionne- 
rait une chute dangereuse pour nos os. Genoux et coudes 



Digitized by 



Google 



-.'. Ir; 1 -' 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



• 



QUINZE JOURS DANS LES PYR£n£BS ARAGONAISES. 207 

manoeuvrent cependant avec un ensemble des plus satis- 
faisants. 

M. Huot se ddcourage bien de temps k autre, mais Fes- 
poir de vaincre une cime vierge le soutient. Un moment, je 
le laisse avec Sebastian qui assure ses pas, et vais en avant 
k la recherche de la cime qui fuyait toujours ; trois fois 
j'arrive sur un piton et trois fois j'en vois un plus £lev£ de- 
vant moi. II me faut redescendre, je hele mes compagnons 
et leur indique la direction k suivre. Le versant Est est bien 
meilleur; par les croupes herbeuses du vallon Fransf, on 
atteindrait le sommet sans difficulty, tandis que l'aborder 
par la crSte est insense* et dreintant. Un dernier pas difficile 
— un petit couloir de neige glacee tr6s inclined — est vite 
franchi, et i H h. 15 min. nous mettons le pied sur la 
pointe culminante du massif del Peso (2,895 m6t.). 

Hglas! les nuages arrivent aussi vite que nous, I'orage va 
se former. II n'y a pas de temps k perdre ; Sebastian s'endort, 
et nous, grelottant de froid apr6s cette pdnible ascension, 
nous travaillons autant que le permettent les dclaircies k 
travers le nuage qui nous entoure, et qui a l'amabilitd de 
s'entr'ouvrir assez souvent. La bota de vino (l'outre) nous 
verse de temps k autre son filet vermeil dans la gorge pour 
nous rdconforter. Mon jeune compagnon sait ainsi boire d 
la regalade d£j& comme un vrai Catalan. 

11 serait trop long de ddtailler la vue dont on jouit du 
haut de ce belv£d£re de premier ordre. Elle est complete 
sur la region lacustre de Gapdella, ou nous ddcouvrons 
un grand nombre de lacs, entre autres, k nos pieds, dans 
le vallon Fransf, et au Nord-Est,dans la region de Gogomella. 
lis augmenteront la myriade de l'opticien gascon qui prdten- 
dait que c'dtait par milliers qu'on comptait les lacs dans 
cette contrde. La vue se ddploie sur le Monseny, les pics de 
Peguera, Subenulls, sur la cr£te depuis Golomes jusqu'& 
Comolo Forno, sans parler des montagnes du val de Sant 
Nicolau, de Tahull et de Llebata. De ce dernier c6t£ elle va 



Digitized by 



Google 



208 COURSES ET ASCENSIONS. 

moins loin, Llena (2,692 m<H). et Serbi (2,754 m£t.) cachant 
les sierras mdridionales. 

Quelle contrariety de ne pouvoir dcscendre k Gapdella 
par les p&turages de Fransi ! Gela serait plus court et prg- 
senterait plus de facility ; mais il faut rejoindre son £quipe- 
ment. M6me chemin done qu'& la montee, mfcme gymnas- 
tique des bras et des jambes, mfcmes suspensions aux rocs. 
Nous avions dit adieu k notre ch6re montagne vaincue & 
2 h.; k 3 h. 15 min. nous gtions au lac sup^rieur del Peso ; le 
petit bonhomme nous y attendait, ce qui explique sa pre- 
sence dans la photographie que j'ai prise. 

Nous nous dirigeons ensuite sur le col de Rus (2,610 m&t.), 
que nous ne passons qu'& 5 h., et avec l'orage; le granit a 
fait place au schiste rouge&tre. La descente le long du tor- 
rent de Ricuerno est longue, mais facile, jusqu'& Gapdelld; 
nous marchons avec une grande rapidity, — la bftte qui 
porte nos instruments a peine & nous suivre, — tant il nous 
tarde d'arriver avant la nuit. 

Je ne donne aucun detail sur Gapdella (casa Gaspa, 
1,465 mfct.), renvoyant le lecteur k ttntdressante description 
que M. Lequeutre a donn£e de ce village dans YAnnuaire 
de!877. 

Comte de Saixt-Saud, 

Membre du Club Alpin Francais 

(Section du Sud-Ouest) 

et de 1' Association catalane d 'excursions. 



Digitized by 



Google 



VIII 
PREMIERE 

ASCENSION DU PIC D'ASTAZOU 1 

PAR 

LE GLACIER ET LE VERSANT NORD 



II y a bien longtemps que je viens chaque ann6e passer 
quelques jours k Gavarnie. La question s*6tait souvent po- 
s6e de savoir si le couloir du versant Nord de l'Astazou se- 
rait praticable. J'en avais parl£, il y a deux ans, k Henri 
Passet, qui pensait qu'on pourrait y monter; mais, malheu- 
reusement, je n avais pas eu le temps de tenter Tascension 
cette annSe-l&. 

Je ne suis revenu aux Pyr6n6es que cette ann£e, et, ayant 
eu la chance de trouver Henri Passet libre, je lui ai pro- 
pose de nouveau de tenter Tascension. 

Un jour, 6tant k la chasse au Pailla, nous avons 6tudie le 
glacier avec une longue-vue, et comme je devais me rendre k 
Luchon avec ma soeur pour monter au N6thou, nous avons 
d6cid6 quk notre re tour nous essayerions d'y aller. 

Le 16 septembre nous vit partir de Gavarnie k 7 h. du 
matin, par un temps magniflque. 

Montant par le Pailla, nous attaqu&mes le glacier Nord 
de l'Astazou k 9 h. 15 min. Apres avoir traverse la partie 

1.3,080 met. (Red.) 

ANN U AIRE DB 1685. 11 



Digitized by 



Google 



210 COURSES ET ASCENSIONS. 

inferieure du glacier, nous nous trouvAmes en face (Tune 
immense crevasse qui croise le glacier (Tune extr6mit6 h 
l'autre (9 h. 45 min.). Ici nous fumes obliges de prendre 
par le rocher de gauche, qui est tr&s difficile, apres avoir 
franchi le vide qui se trouve entre la glace noire et le ro- 
cher. Ayant d6pass6 cet obstacle, nous reprlmes le glacier 
en recommen^ant la manoeuvre du piolet pour traverser le 
glacier jusqu'i Textr^mit6 de droite. A un moment donn6, 
nous arriv^mes en face d'une crevasse immense qui nous 
fermait complement le passage. Get obstacle 6tait d'au- 
tant plus f&cheux qu'il 6tait impossible de le* voir d'en bas. 

Nous dumes employer tous nos eiforts, en taillant des pas, 
pour descendre dans la crevasse ; mais, arrives \h, que faire? 
Impossible de prendre le rocher, qui 6tait absolument h pic ; 
le mur de glace du cdt6 supGrieur de la crevasse surplom- 
bait de partout, et dans le seul endroit oil il ne surplombait 
pas, il 6tait vertical et avait une hauteur de 5 metres. 

Enfin, je proposai de tailler des pas dans ce mur; ce fut 
avec la plus grande difficult^ que Henri tailla trois ou 
quatre pas pour les pieds et pour les mains sans commen- 
cer Tascension ; alors je lui passai mon piolet et il en fit 
deux de plus ; maintenant il s'agissait de se tenir avec une 
main au mur et de tailler de nouveaux pas avec l'autre. 
Une fois les pas faits, je montai apr&s Henri, mais avec diffi- 
cult6. Au moment ou Henri taillait les pas au mur, une 
avalanche de glace tomba h notre droite ; elle avait au moins 
le volume dub&timent de l'hdtel des Voyageurs h Gavarnie. 
Gela nous fit passer un frisson dans les veines, car il y avait 
au-dessus de nous un pont de glace qui avait Tair de vouloir 
degringoler aussi. Apr&s avoir traverse ce deuxieme mauvais 
pas, nous croyions bien avoir franchi les plus grandes difficul- 
t6s ; mais au bout d'une vingtaine de pas tailtes dans la glace 
noire, nous nous trouv&mes en face d'une bergschrund qui 
mesurait 3 met. de large entre la glace et le rocher ; nous 
dumes h tout risque sauter sur le flanc du rocher, qui 



Digitized by 



Google 



PREMIERE ASCENSION DU PIC DASTAZOU. 1211 

6tait sans asp6rit6 aucune. Certainement, en nous aperce- 
vant de la grande folie que nous avions entreprise, nous 
aurions volontiers r6trograd6, mais il 6tait impossible de 
faire un pas en arrtere sans risquer de se tuer. Aussi 
fumes-nous obliges d'attaquer, avec Taide de nos coudes 
et de nos genoux, la paroi de roche lisse qui a environ 
15 mdt. de hauteur, et oil nous arriv&mes avec la plus 
grande difficult 6. 

Li nous attendait un pont de glace d'une longueur 
glonnante et aussi mince que possible, h l'endroit oil nous 
dumes forcement passer en dessous. Ici, croyant enfin 
avoir vaincu les plus grands obstacles, nous nous trou- 
v&mes en face du plus terrible de tous : un vide d'une 
profondeur gigantesque nous s£parait de la partie sup£- 
rieure du glacier. Nous nous arrGUmes pendant environ 
dix minutes; Henri disait : « Vous ne passerez jamais sur 
une pente p&reille sans tomber, mais nous y sommes, et 
nous ne pouvonspas rester ici. » Il^tait 11 h. Pour atteindre 
la pente, il fallait faire une enjamb6e de l m ,50, et on se 
trouvait ensuite sur unpontde glace si mince, qu'&chaque 
coup de piolet il tremblait. Au moment de faire cette 
enjamb£e j'entendis Henri qui disait : « Si jamais j'6coulo 
encore un Stranger, je veux 6tre pendu! » Henri fit dix 
mfetres en se tenant d'une main au bord de la rimaye et 
coupant des pas avecTautrejusqu^ une crevasse combine 
de neige oil il se reposa une minute, pendant que je fai- 
sais mes efforts pour y arriver aussi. A partir do ceci la 
glace couverte de neige glac6e fut plus 6paisse, mais Henri 
dut tailler des pas, tant pour les mains que pour les pieds, 
se tenant avec un pied et un genou sur la pente, h laquelle 
son corps frottait tandis qu'il taillait les pas. Au moindrc 
faux mouvementune chute mortelle dans la grande crevasse 
en bas 6tait immanquable. II alteignit ainsi tout soul une 
grosse pierre tout prfes de l'autre extr6mit6 du glacier; jc 
suivis alors les pas, non sans grande difficult^, et, en 



Digitized by 



Google 



212 COURSES ET ASCENSIONS. 

quelques minutes, je rejoignis Passet ; de lit, dix k douze 
pas difficiles nous men&rent au rocber (11 h. 30 min.). 

Ce fut avec le plus grand plaisir que nous nous asstmes 
pour revenir k nous-mfcmes, ct Henri me dit, en fumant une 
cigarette : « Je fume maintenant avec plaisir, mais la der- 
nifcre que j'ai fum6e, je fumais sans savoir ce que je fai- 
sais. » Aprfcs un moment de repos, nous commen^Ames 
k grimper sur la roche, qui n'6tait pas des plus faciles. 
A un moment donne, nous Mmcs oblig6s d'6ter notre 
chaussure : impossible de trouver d'asp6ril6s pour pouvoir 
y poser les pieds ; mais ceci ne dura qu'un quart d'beure 
environ, et de \k nous mont&mes sans aucune difficult^ au 
pic le plus 61ev6 d'Astazou, ou nous arrivAmes k 12 h. 
45 min. De Ik nous suivimes Par£te jusqu'au pic occiden- 
tal, qui a environ 25 mfet. de moins en hauteur 1 , et nous 
descendimespar le chemin habituel de TAstazouau Cirque, 
que connait tout gravisseur des Pyr6n6es. 

Je ne fais pas d'61oges de mon guide, parce que sa repu- 
tation n'est plus k 6tablir : on peut bien croire que c'est 
gr&ce k lui que j'ai franchi un passage pareil. 

F.-E.-L. Swan 
19 th (Princess of Wales Own) Hussars 

Membrc du Club Alpin F rancais 
(Section de Paris). 

' i. 3,020 met. (Red.) 



Digitized by 



Google 



IX 

AUVERGNE ET CfiVENNES 

1883-1885 

GORGES I>E LA SIOULE. — CANTON D'ARDES 
PLAN DE MONTPELLIER-LE-VIEUX 



Voici quelques notes de promeneijr et d'observateur, mi- 
pittoresques, mi-scientifiques, sur trois points de la France 
centrale insuffisammentd£crits jusqu'ici soit dans les Guides 
les plus rScents, soit dans nos pr6c6dents Annuaires : 

l°Les gorges dela SiouleprdsPontgibaud (Puy-de-Ddme), 
k l'Ouest de la chalne des Puys de Clermont-Ferrand ; 

2° Le groupe volcanique du canton d'Ardes (Puy-de- 
Ddme), entre le Mont-Dore et le Gantal; 

3° Montpellier-le-Vieux (Aveyron), la nouvelle Th&bes 
naturelle et frangaise ! 



60R6ES DE LA SIOULE (1883). 

A Pontgibaud, il n'y a pas k voir que le cMteau, les mines 
de plomb et les ruines de la cite des Chazaloux 1 . II y a 
encore la coulee du Puy-de-Gome avec ses crevasses et 
s&racs de lave qui ne le cedent pas en 6tranget6 aux gla- 

1. Consulter sur cette station prehistorique (?) J.-B. Bouillbt, Siattiti- 
que monumentale du Puy-de-Ddme, Clermont, 1846, in- 8, et atlas in-4; 
Mtmoircs de VAcadtmie de Clermont-Ferrand, t. XX, 1878, p. 429. 



Digitized by 



Google 



2U COURSES ET ASCENSIONS. 

tiers les plus accidents : autour du vieux camp arverne lcs 
ravins k pic creusSs par les d£gagemcnts de gaz explosifs 
semblent des fosses cyclop£ens taill6s par une gamison de 
grants ; l'illusion est complete. Mais il serait imprudent de 
s'aventurer seul dans ce labyrinthe inextricable oil les ar- 
bustes et les ronces ont 6touff£ les sentiers traces; ne vou- 
lant pas rStrograder pour sortir de la cheire, j'ai err6 deux 
heures et demie dans ce chaos convulsion^, avant detrouver 
une issue, malgr6 l'aide de la carte et de la boussole. Inu- 
tile d'ajouter que la promenade sur ce terrain taillad£ est 
fatigante au possible. 

II y a surtout les gorges de la Sioule, en aval du village. 
La rivi&re s'est ouvert dans les laves, gneiss et micaschistes, 
un lit sinueux et profond ; elle a ainsi lentement dess£ch6 
les deux ancienslacs de Saint-Pierre-le-Ghastel et d'Anchal, 
en amont; aujourd'hui encore, T6tang de P6chadoire est 
retenu par la coulee descendue du Puy-de-Louchadi&re. Sauf 
k Tendroit dit les Jugb % es y od Nrosion a mis k nu une belle 
muraille de lave presque prismatique, la valine, encaiss6e 
dans les micaschistes bruns, n'offre d'abord rien de sp£cia- 
lement remarquable. Quelques sources minSrales ont tou- 
tefois attir6 l'attention des mSdecins. Mais, aux mines de 
Pranal (8 kil. de Pontgibaud), un coude de la rivi&re d6- 
masque soudain un des sites les plus extraordinaires de 
TAuvergne : une falaise noire haute de 50 m&t. et toute 
creusge de grottes dresse ses prismes r£guliers au-dessus 
des bouches de galeries ; au pied de Tescarpfement, la Sioule 
prend des allures de torrent dans une ravine toute d£chi- 
quet6e; Tactive exploitation mini&re, les petits trains de 
bennes tralnSs sur rails par des chevaux, les amas bleuA- 
tres de minerai plombifere ajoutent encore k Toriginalit6 
pittoresque du tableau. Sur le plateau de la rive gauche, on 
reconnalt k son ddme de scories le volcan qui a fait dans 
ce coin du Puy-de-D6me des merveilles g6ologiques. G'est 
Ik que je regrettai d'avoir oublte un bon objectif et quel- 



Digitized by 



Google 



AUYERGNE ET CAYENNES. 215 

qucs plaques l ! Ge volcan est le Puy~Rouge, appel6 aussi Puy- 
de-Pranal ou Puy-de-Ckalussel, noms de deux hameaux quil 
s6pare ; i\ a vomi dans la Sioule une coulee de basalte tr&s 
bien conserve ; cette coulee, entrav^e, par des filons de por- 
phyre transversaux, dans son 6panchement suivant la pente 
du torrent, reflua en amont h TEst du c6ne ; le cours de Veau 
arr£te forma des 6 tangs en gradins dont les traces restent 
visibles dans toutes les parties larges de la valine. Ainsi la 
Sioule a 6t6 trois fois barrSe dans cette region par les laves 
de Gome et de Louchadi&re et le basalte de Ghalusset; 
quant h l'Age relatif de ces trois digues, il n'est pas encore 
bien £tabli, mais on croit que la demtere par sa position 
est la premiere en date. Lecoq et Bouillet, Burat, DufWmoy 
et E. de Beaumont 2 ont fort bien montre que les produits 
de Ghalusset ont combl6 tout Tancien lit de la riviere : ce 
fait est incontestablement prouv6 par la couche de gra- 
viers, cailloux routes et debris cristallins qui se prolongent 
sous le manteau de basalte. Dans les galeries de mines on 
peut suivre ce d£pdt alluvial, £pais de trois pieds, jusqu'i\ 
une distance de 40 met. des orifices : e'est done bien \h qu'a 
jadiscoulS la Sioule. Depuis, elle s'est creus6 dans les gneiss 
et les porphyres un nouveau canal aujourd'hui & 15 met. 
en contre-bas de ses premiers sables. Mais les curiosit£s les 
plus Granges de Pranal, ce sont les grottes irr£gulieres qui 
entament la paroi basaltique. Ges dix ou douze excava- 
tions, profondes de quelques metres sculement, hautes et 
larges de 10 k 30, s£par6es par des piliers de basalte colum- 
naire 3 , forment de vrais abins sous roches plutdt que des 

1. Voir une vue grossiere de cet endroit dans les Vues et Coupes 
giologiques du dipartement du Puy-de-Ddme, Clermont, 1828, in- 8. 

2. Lecoq et Bouillet, Vueset Coupes, etc., pp. 74 et s. — Burat, Des- 
criplion des terrains volcaniques de la France cenlrale, p. 306. — Dufre- 
noy et de Beaumont, Explication de la carte gCologique de France, t. Ill , 
i w par tie. — Lecoq, Epoques giologiques de VAuvergnc, t. IV, p. 392. 

3. Voir Edouard Vimont, Clermont, Royal, les Monts-Ddmes, p. 130; 
Clermont-Ferrand, 1875, in-18. 



Digitized by 



Google 



216 COURSES ET ASCENSIONS. 

grottes proprement dites. Je n'ai encore trouve nulle part 
cette singuli&re formation bien expliqu£e : Poulett-Scrope 
y voit bien un effet d'6rosion, mais ne precise pas suffisam- 
ment; Lyell, qui consacre une page et une figure au Puy- 
Rouge et k la lave de Chaluzet\ ne mentionne pas les 
grottes; Lecoq dit simplement qu'elles sont des cavit£s spa- 



Fig. 1. — I. Pentesduconedescories. — II.Basalte. — III. Gneiss et micaschistes. 
filons plombiferes, pints et galeries de mines de Pranal. — IV. Masses ero- 
dees B, C, E, D, G. — V. La Sioule. — VI. Gneiss et porphyres. 



cieuses creu^ees par l'eau. Burat les attribue a une struc- 
ture speciale et tres fragmentaire du basalte, constitu^ 
selon lui par des globules s£par£s, par de petits polyedres 
irr^guliers et cnehev£tr£s : il en r£sulte « des grottes creusSes 
par les cours d'eau, qui ont p£netr6 dans la masse en 
d£truisant des points oil les fragments £taient peu enche- 
v6tres ». II est certain que Ton rencontre en aval la struc- 
ture globulaire concretionnee de ce basalte; mais, aux mines 
m6mes, la rochc est trop compacte et homog&ne pour que 



1. Lyell, tlernents de giologie y t. II, p. 414. 



Digitized by 



Google 



AUVKRGNE ET CAYENNES. 217 

la demonstration de Burat soit admissible. Void celle que 
je crois la plus probable; la coupe ci-contre (fig. 1) la fera 
mieux saisir : 

Avant TSruption, la Sioule avait dej& creuse son lit dans 
les gneiss et micaschistes et forme le depdt graveleux epais 
de 1 m^t., large de 40, dont les travaux miniers ont fait re- 
connaltre l'etendue (A, B). Le basalte en fusion vint s'ap- 
puyer sur les roches de la rive droite (B, G, D), se mouler sur 
toutes leurs saillies, s'injecter dans leurs moindres ren- 
trants; en meme temps, la riviere brusquement arretec 
inondaits a valiee en amont et formait des lacs jusqu'au jour 




Fig. 2. — Projection horizontal© du plan de sciage et coupe horizontal© de la 
surface de contact du gneiss et du basalte. — L, M, Plan de sciage. — R, Ba- 
salte enleve des creux de gneiss. — P, Piliers de basalte nivele. - S et G< 
Asperites de gneiss dont I'enleveraent a forme les grottes. 



ou elle put franchir la digue eruptive dans son point le plus 
deprime (B, D). Alors commenca un rabotagegigantesque; 
combien de siecles dura-t-il? Voild. des calculs que la geo- 
logic n'ose pas encore aborder. Toujours est-il que, selon la 
loi d'erosion du basalte, le torrent, beaucoup plus large que 
de nos jours, se mit k scier lentement la partie superieure de 
la coulee suivant un plan vertical (B, G, F) ; toute la portion 
triangulaire de basalte (E, C, D) laissee k droite de cette sur- 
face de limage fut entralnee avec les gneiss de l'aytre bord 
plus faciles k deiiter. La riviere descendant toujours vint k 
une certaine profondeur (G) couper la ligne de contact des 
deux roches k son intersection avec le plan vertical; des 
lors elle affouilla et desagregea sous le basalte les asperites 
de gneiss (B, G, F) laissees k gauche de ce plan ; mais elle 



Digitized by 



Google 



218 COURSES KT ASCENSIONS. 

ne put emporter les prismes trop durs inflltr£s entre ces 
asp£rit6s dans les creux des masses preexistantes. Elle les 
nivela seulement de haut en bas k l'alignement de la falaise 
«\ pic. Ainsi se form&rent les grottes de Pranal et leurs 
piliers s£paratifs ; done, si la Sioule avait fray6 sa voie quel- 
ques metres plus k gauche, ces curiositSs naturelles n'existe- 
raient pas. Depuis, elle a attcint le niveau de la couche al- 
luviale (A, B). En fin, attaquant le gneiss hypogene, elle s'y 
est d£j& creus6 un profond sillon aux d6pens de la rive 
droite. Actuellement, k Pranal, elle court ^i 15 m6t. en con- 
tre-bas de son lit primitif. 

Apr6s la derni&re grotte et en face du vallon de Chabanne 
ou de Chapdes-Beauforl, un cap de basalte force la riviere 
k un nouveau coude rectangle. La valine s^largit devant le 
soi-disant volcan de Chalusset, autre sujet de dissertations. 
On crut longtemps que c 6tait un crat^re ind^pendant; au- 
jourd'hui Ton s'accorde k n'y voir qu'une souf/lerie lat6ralc, 
c'est-&-dirc un foyer de dSgagements gazeux survenus dans 
le flanc m6me de la coulee pendant sa marche ou son re- 
froidissenient. Lk se rencontre la structure globulaire concre- 
tionnee qui a induit Burat en erreur dans sa th£orie des 
grottes de Pranal. Le site n'est pas moins strange que le 
pr£c6dent, gr&ce au bouleversement des scories, et aux d£- 
p6ts ocreux de travertin calcairc qu'une petite source char- 
ge d'acide carbonique accrolt tous les jours. II est pro- 
bable que la vapeur d'eau exhale en volutes enormes du 
lit fluvial envahi par le torrent de feu a form6 les amoncelle- 
ments fantastiques du volcan de Chalusset. « Osez entrer 
dans le soupirail du volcan de Ghalusse... vous craindrez 
pour ainji dire d'approcher vos mains de ces laves, tant elles 
paraissent brulantes encore... ! » « On dirait qu'il ne lui 
manque plus que des flammes 1 . » Rappelons ici l'auda- 

1. Abbe Lacoste de Plaisance, Observations sur les volcans dAuver- 
gne, p. 25. 

2. Leo rand d'Aussy, Voyage m Auvergne t t. Ill, p. 128.. 



Digitized by 



Google 



AUVBRGNE ET CEVENNES. 219 

cieuse proposition de Dolomieu ' qui demandait dans la 
coulee un percement souterrain longde 500 toises pour arri- 
ver jusqu'& l'axe du Puy-Rouge. « On serait certain de ren- 
contrer la chemin6e... et peut-£tre trouverait-on... une 
sorte de galerie naturelle ou boyau qui conduirait... jus- 
qu'aux matieres qui ont fourni les produits volcaniques. » 
Les galeries des mines ont <\ peu pr&s r6alis6 cette percee, 
mais sans trouver le puits £ruptif qu'imaginait l'illustre 
g^ologue ! 

Un peu plus bas, un vallon lateral verse h la Sioule le 
ruisseau descendu de Bromont-la-Mothe ; la partie haute 
de ce vallon n'a d'int£ressant qu'un beau filon de barytine 
blanche * et une suite de marecageuses prairies 6tag6es en 
gradins : ce sont les restes d'anciens lacs formes, comme 
dans la valine principals par le barrage de la coulee et suc- 
cessivement vid6s h mesure que l'£rosion faisait baisser le 
niveau de cette digue. Aujourd'huj que le ruisseau a scie 
Tobstacle dans presque toute sa hauteur, il se termine entre 
deux murs de basalte h pic, pratiquant ainsi en pleine cou- 
lee une coupe oblique des plus nettes : on y peut 6tudier k 
Taise l'application de la roche volcanique sur les gneiss, 
micaschistes et steasehistes, et les effets du m6tamorphisme. 
Des couloirs miniers, commences en 1846 et abandonn£s, 
s'ouvrent dans l'4troite fente. Sur le promontoire, effil£ par 
les eaux, qui sSpare la Sioule de son affluent gauche, une 
epaissc couche de lapilli et de bombes volcaniques est due 
soit h une soufflerie superficielle, soit aux projections du 
Puy-Rouge lui-m6me, situ6 juste h 1 kilom. Sud-Est au delk 
du hameau de Ghalusset. De ce promontoire la vue est saisis- 
sante sur les deux gorges que Ton domine en entier. (V. la 
carte de TEtat-major au 80,000% feuille 166, Clermont.) 

i. Rapport fait a l'lnstitut national en Tan VI (Journal de Physique, 
Chimie et Histoire Naturelle, t. Ill, an VI, p. 407). 

2. C'est probablement le merae que signale Bouillet dans sa Topo- 
graphie mine'ralogique du de'partement du Puy-de-Ddme . 



Digitized by 



Google 



220 COURSES ET ASCENSIONS. 

Apres le vallon de Bromont la coulee de basalte continue, 
mais moins epaisse (30 met.) et cached par la vegetation; 
neanmoins, il est fort curieuxde voir reparaltre immediate- 
ment au-dessous la nappe alluviale de la riviere primitive: 
sur la ligne m&me de contact, de npmbreuses sources natu- 
relles sourdent des graviers au-dessus des gneiss ; plusieurs 
ont sculpts de jolies grottes, ornees de stalactites de basalte, 
creus£es par les eaux interieures et en cela bien differentes 
des abris de Pranal. Enfin, au moulin des Combres la cou- 
lee s'arrfcte, 6puis6e, apres 4 kilom. de sinuosites sur la rive 
gauche depuis les mines et k 3 lieues de Pontgibaud: des 
gltes plombiferes abandonn£s k la suite de Tinondation de 
1747 et de nouveau explores en 1827-1828 se retrouvent en 
cet endroit. 

Mais \k ne fmissentpas les beautes de lavallee de laSioule : 
dej&, sur la rive droite, on a pu voir de beaux filons de 
porphyre percer les schistes cristallins. Vers Montfermy, 
ces filons deviennent des dykes elanc6s, des murs verticaux 
qui forcent le cours d'eau aux detours les plus brusques, 
aux plus elegantes ondulations. Les porphyres rouges, les 
bruyeres violettes et les (lots verts rappellent les chaudes 
couleurs de l'Esterel pres Cannes, ces montagnes de 400 k 
600 met. k peu pres ignores parce que le climat y est trop 
brulant en ete et que les malades seuls fr£quentent cette 
c6te I'hiver. Si le bleu du ciel etait aussi intense en Auvergne 
qu'k Saint-Raphael, si le Puy-de-Ddme possedait des arbou- 
sicrs et des chines-lieges, les defiles de Montfermy vau- 
draient bien les vallons sauvages du Vinaigre et les rocs 
ruines du Gap-Roux! Et je ne comprends vraiment pas 
comment M. Vimont, notre collegue de Clermont, a pu dire 
que Montfermy n'avait « d'interessant que sa situation » 
sur un promontoire rocheux et sa petite eglise romane x ; 
reglise ne vaut pas une visite quand on a etudie les mer- 

1. Ed. Vimont, Clermont, Roy at, les Monts-Ddmes, p. 130. 



Digitized by 



Google 



AUVERGNE ET CKVENNES. 221 

i 

veilles d'Issoire et des autres grands sanctu aires pareils 
d'Auvergne. Par contre,il y a justement k Montfermy encore 
un petit chef-d'oeuvre de la nature : que Ton se figure une 
boucle de la Sioule, de 400 m&t. de diametre, parfaitement 
ronde, entourant une colline haute de 60 m<H. (alt. 561 met.); 
cette Eminence est rattachGe k la rive gauche par un mince 
p£doncule large de 50 m&t., si plat que la riviere l'a coup6, 
et jette en belle cascade une partie de ses eaux dans l'autre 
extr6mit6 de la boucle; le tout forme un anneau parfait 
dont le bout anterieur domine l'autre de 8 k 10 met. et lui 
est r£uni sur toute cette hauteur par une chute d'eau et un 
petit canal. Rien de singulier comme cette rivi&re qui, sur 
un si faible parcours (environ 1,500 m&t.) et d'un c6t6 k 
l'autre d'un lambeau de terrain, offre une dSnivellation pa- 
reille; d'autant plus quk Montfermy (alt. 501 m&t.), la 
Sioule n'est plus un torrent, mais un beau courant mod6r6 
large de 30 m&t. Un moulin sur la chute m'inspira pourtant 
lacrainte que la percee ne fut pas naturelle; aussi, pour 
eviter une disillusion, j'eus soin de ne pas approfondir la 
question : le scrupule est peu scientifique, mais je ne l'ai 
6t6 que trop moi-mGme jusqu'ici, et Ton me pardonnera 
bien cette fois mon respect pour le pittoresque. 

Apr£s Montfermy, la Sioule continue ses gracieux et 
parfois s6veres vagabondages k travers les « roches primi- 
tives Snigmatiques ! » oil se melangent gneiss, granits et por- 
phyres. On distingue tr&s bien sur la carte de l'Etat-major 
(feuilles 166, Clermont, etl57, Gannat) les formes allong^es 
de ses mSandres et les prairies humides, anciens petits lacs 
sous la pression desquels les digues de porphyre se sont 
ecroul6es une k une comme plus haut les barrages de laves. 
II paratt que, plus bas encore, vers Gomps et ChMeauneuf, 
hors de la region volcanique, la rivi&re s'enfonce dans des 
ravins de granit non moins superbes ; je regrette vivement 

1. Lkcoq, Bpoques gtologiques, 1. 1, pp. 243-262. 



Digitized by 



Google 



222 COURSES ET ASCENSIONS. 

de n' avoir pu d^passer les yiines, arch^ologiquement insi- 
gniflantes,et la« solitude pittoresque mais lugubre 1 » dela 
Chartreuse de Port-Sainte-Marie (alt. 487 mM.). Telles sont 
les gorges qui avoisinent Pontgibaud. Une phrase du plus 
grand 6crivain scientifique de TAuvergne en resume toutes 
les beautes : « II n'est certainement sur le plateau central 
aucun cours d'eau qui ait autant travaillS, qui ait franchi 
autant d'obstacles et qui ait m6rit6 plus que la Sioule sa 
franchise et sa liberty a . » 

Malheureusement, l'Gtroit sentier qui suit la rive gauche, 
des mines de Pranal au moulin des Combres, est fort mau- 
vais; par la pluie, rGellement, « il demande des precau- 
tions 8 », etc'est justement la partie la plus curieuse du 
trajet. Deux routes pour les voitures 16g6res vont,Tune aux 
laveries de Barbecot (6 kilom. un quart de Pontgibaud, 15 
h 25 min. des grottes), l'autre jusqu'i Montfermy ; la 
deuxteme prend les hauteurs par Bromont-la-Mothe, la 
Mothe, Ghalusset, les Combres, et permet de voir suffisam- 
ment bien la fente ou dSbouche le ruisseau de Bromont. 
En fin, un bon chemin de pistons longe les bords mGmes de 
la Sioule en coupant les principales boucles, depuis le 
moulin des Combres jusque bien au delk de Montfermy. 
Pour les marcheurs il n'y a qu'un seul itineraire : de Pont- 
gibaud k Bromont par la grande route de Pontaumur et 
Limoges, descendre le vailon de Bromont jusqu'au chemin 
vicinal de Montfermy, suivre ce chemin, puis la Sioule, pour 
atteindre la Chartreuse d'ou Ton revient k Montfermy par 
une route carrossable (? !) sur le plateau, remonter les bords 
de laTivi&re (rive droite d'abord) par le moulin des Combres 
(oil Ton passe sur la rive gauche), la coupure du ruisseau 
de Bromont, le volcan de Ghalusset et la source, les mines 

1. Louis Nadeau, Voyage en Auvergne, p. 229. V. aussi Emilf. Thi- 
baud, Guide en Auvergne, p. 249. 

2. H. Lecoq, fipoques giologiques de rAuvergne, t. V, p. 258. 

3. Ed. Vimont, Clermont, Royal, les Monts-Ddmes, p. 130. 



Digitized by 



Google 



AUVKRGNE ET CAYENNES. 223 

et grottes de Pranal, les laveries de Barbecot, et rentrer k 
Pontgibaud par la route de PSchadoire. C'est un tour ma- 
gnifique ; il faut compter huit k dix heures de marche pour 
bien voir,plus une ou deux heures si Ton veut descendre dans 
les mines,chose facile avec une permission demands la veille 
k l'usine de Pontgibaud. Je ne saurais trop recommander 
cette course aux amateurs de sites varies et accidents : ces 
gorges sont vraiment belles, et je ne crois pas queues 6tran- 
get6s g£ologiques sem£es sur toute leur Vendue aient 
seules caus£ mon admiration. 

Quant aux mines, les galeries de la concession de Pranal 
m^ritent une visite ; elles sont distributes aujourd'hui en 
cinq stages dont le dernier est k 110 m&t. de profondeur; 
les bennes des deux puits Saint-Georges et Saint-Martin 
servent seulement k Clever les minerais. Pour les bip&des, 
descente et remont£e s'op^rent acrobatiquement par une 
succession d'6chelles verticales, quireposent mal aprdsune 
journee de marche On trouve \k de beaux cristaux de 
quartz hyalin, gatene et blende ou sulfure de zinc,ent6s sur 
une gangue variable *. Les inondations (en 1844 surtout) et 
les effluves d'acide carbonique, parfois mortelles, entra- 
vent trop souvent les travaux a . Les gisements de Pontgi- 
baud comprennent plusieurs autres concessions (Barbecot, 
la Brosse, Roure, Rozier), assez distantes Tune de l'autre ; 
toutes ces mines paraissent avoir 6t6 travaillSes par les 
Gaulois. La premiere exploitation moderne fut autoris^e 
le 17 septembre 1554 par lettres patentes de Henri II; 
actuellement, et apr&s bien des alternatives de travaux re- 
pris et abandonnSs, cette industrie est en pleine prosp6rit6. 

En r6sum£, Pontgibaud est au plus haut degr6 « une 



1. St^aschiste (Lecoq), protogyae pinitifere (Lkcoq et Bouillet), 
porphyre quartz i fere (Gonnard), roche leptinitique (Rozbt). 

2. V. Monnet, Quatrieme Voyage mine'ralogique ; Lkorand d'Aussy, 
Voyage en Auvergne, t. II, p. 231 ; Lbcoq, Annates tfAuvergne, 1828, 
1. 1, pp. 217-232; Fournbt, Annates tfAuvergne, t. II, 1829, pp. 241-255. 



Digitized by 



Google 



224 COURSES ET ASCENSIONS. 

locality int^ressante qui m6riterait d'etre d£crite dans 
une monographic particultere '. » 



CANTON D'ARDES (1884) 

Ala lisi&re Sud du d^partementdu Puy-de-D6me, le can- 
ton d'Ardes cache dans ses profondes vallees plusieurs 
curiositSs injustement d6laiss6es : indifference d'autant 
plus impardonnable que, d6s 1867, H. Lecoq les avait 
minutieusement decrites et expliquees au tome IV de son 
magistral ouvrage : Epoques gfologiques de VAuvergne. 
Dans XAnnuaire de 1876, M. Vimont nous a d6j& parte 
d'Ardes, des prismes basaltiques de la Couze, de l'£boule- 
ment de Renti&res (9 mars 1783), des deux puys opposes 
de Sarrant ou Zanidres et de Domareuge ou Mazoircs, 6nor- 
mes cdnes de scories tout parsem£s de curieux produits 
volcaniques (cristaux de pyroxene et blocs d'olivine), 
d'Anzat-le-Luguet, du cirque d'Artout, des monts G^zallier 
et des deuxlacs de la Godivelle ; mais la Vallee des Saints et la 
Roche-Charles ne sont pas comprises dans l'£tude du savant 
bibliothecaire de Clermont-Ferrand, et les rares lecteurs 
de H. Lecoq doivent 6tre les seuls k connallre ces deux 
sites. On ne saurait cependant aller en Auvergne sans voir 
au moins le premier. Au Sud-Sud-Ouest d'Issoire, k 5 kilom. 
Ouest de Saint-Germain-Lembron et 8 kilom. Ouest de la 
station du Breuil, le petit village de Boudes s'etale dans la 
belle valine du ruisseau de mdme nom, tributaire de la 
Couze d'Ardes, au pied du plateau calcar£o-argileux de 
Villeneuve; au milieu du bourg debouche un ravin parfai- 
tement indiqu6 sur la carte de l'Etat-major (feuillc 175, 
Brioude) et remontant vers l'Ouest-Sud-Ouest dans la direc- 
tion de Gharmaix : c'est ici la Vallee des Saints. En partant 

1. "Peghoux, Souvenirs du congrte gtologique de 1833. 



Digitized by 



Google 



AUYERGNE ET CAYENNES. 225 

de la place de Bolides, il faut d£passer l'6glise, traverser le 
pont de la Boudes, puis celui qui est jet6 k Tissue du ravin 
mgme, et s'engager dans ce ravin ; le lit forme un chemin 
commode, un peu humide, mais sans eau pendant Y6t6 et 
Tautomne. Cinq ou six minutes apr6s les derni&res maisons 
du village, on comprend la raison du nom donn6 k T6troite 
fissure; \k commence une procession d'aiguilles rouges 
hautes de 10 k 30 m&t. et series dru comme les troncs 
d'une forfctde sapins ; elles sont taill6es dans des conglom^ 
rats incoh^rents oil l'argile 6oc£ne (?) rouge brique cimente 
k peine les grains de quartz et de feldspath, les cailloux de 
granit et de basal te. Parfois les fragments routes sont si 
nombreux que la roche devient un veritable poudingue ; 
le ruissellement des eaux quatcrnaires a trac6 dans ce ter- 
rain meuble une infinite de rigoles autour des gros blocs 
du conglomSrat qui protSgeaient les fragiles portions sous- 
jacentes contre le choc des pluieS verticales. Ainsi se sont 
d6coup6es etisolSes cescentaines de fuseaux que trois coups 
de pioche pourraient ruiner. Dans les boues glaciaires les 
Erdpyramiden de Lengmoos ouduFinsterbachauNord-Est 
de Botzen (Tyrol), et les Pyramides ou Ghemin£es des F6es 
pr&s Saint-Gervais-les-Bains (Savoie), ne se sont pas fornixes 
autrement; de mfcme pour les colonnes k chapiteaux du Rio 
Grande au Colorado, 6rig6es aux d6pens d'un conglomSrat 
trachytique, etc. De cette resistance inGgale des matSriaux 
du sol sont n6es encore les singuli&res dalles calcaires k sup- 
ports schisteux du Can de THospitalet l . G'est un ph6no- 
m&ne analogue k celui des tables de glaciers, od.un chapeam 
de roche defend contre la fusion solaire la glace qui le 
supporte et qui finit par le dresser sur un ptedestal au- 
dessus du niveau du glacier abaissS par la fonte.. 

Aux Pyramides de Boudes, les morceaux de rocs en sail- 
lie, les pans de sable, les ar&tes d6sagreg6es et les pointes 

1. V. Annuaire C.A. P., 1883, p. 260. — Idem, 1884, p. 388. 

ANMUAHUI DB 1885. 15 



Digitized by 



Google 



286 COURSES ET ASCENSIONS. 

6mouss6es revfctent ioutes les formes imaginables : profils 
humains, chapeaux de cardinaux, voiles de vierges, plis de 
tuniques, jeux d'orgue, nimbes de martyrs, omements 
d'6glise, statues et clochetons de pierre sculptes, etc. Toutes 
ces figures surnaturelles justifient bien le nom de la Valine 
des Saints : pendant plus d'un kilometre on croit circuler 
entre les sinueuses balustrades, les gargouilles faitieres, 
les niches et le labyrinthe absidal d'une cathSdrale rh&iane 
en gr&s rouge, B&le, Fribourg ou Mayence. Gette chaude et 
vive couleur est tranche qk et Ik par des bandes de sables 
jaunes, blancs, noirs, et Ton songe alors aux madones bario- 
16es d'ltalie et d'Espagne. 

Presque toutes les aiguilles sont d£tach6es sur le flanc 
droit du ravin; on fera done bien de revenir par les vignes 
de la rive gauche pour contempler d'en haut le cortege des 
saints; il est curieux de dominer ainsi cette file de per- 
sonnages trSbuchants, en'apparence tout pr6ts a choir au 
moindre souffle. Depuis combien de stecles sont-ils pench^s 
ainsi? Combien faut-il de deluges pour en abattre un seul? 
Les gGologues seraient bien heureux de pouvoir rGpondre 
k cette question. La promenade demande une heure h 
peine. 

Une nouvelle route (termin£e en 1884) part du Breuil, 
remonte la valine de Boudes a flanc de coteau par Ternant 
et Dauzat, traverse Genili&re, la Croix-Maubert et la Ribey- 
rette sur les vieux basaltes du Luguet, et fri&ne directement 
aux deux lacs de la Godivelle. Elle abonde en magnifiques 
points de vue sur le Forez, la Limagne, les Puys de Cler- 
mont et le Mont-Dore. De la Croix-xMaubert, une petite 
demi-heure de marche mdne h la Roche- Charles, un des 
beaux coups d'oeil de l'Auvergne : au bas d'une gorge de 
gneiss, qui rappelle les paysages de la Sioule, le turbu- 
lent ruisseau du Sault mugitk 150 m&t. de profondeur; les 
colonnades basaltiques bordent les l&vres de la fissure; 
deux gtroits filons se coupent ici a angle droit : Tun de 



Digitized by 



Google 



AUVBRGNE ET CtiVENKES. 227 

schiste amphibolique dur et noir, perpendiculaire k l'axe 
de la valine, l'autre de grartulite (granit k mica blanc) paral- 
l&le icet axe. A leur intersection se dresse un abrupt rocher 
pointu, la Roche Charles, en plein travers du valton, ce qui 
force le ruisseau k d6crire un gracieux m£andre ; un cal- 
vaire couronne ce piton; sur ses flancs se dSroule un che- 
min de croix avec stations en lave de Volvic et uiie antique 
chapelle, lieu c61&bre de p&lerinage. G'est du pied Nord- 
Ouest de la roche que le tableau fait le meilleur effet. 

Au lieu de poursuivre vers la Godivelle, il vaut mieuxre- 
brousser un peu chemin jusqu'& Geniliere et descendre k 
Ardes par la route neuve ouverte en 1882 sur le flanc Nord- 
Est du Puy-de-Zani&res ou Puy-de-Sarrant (1,141 m&t.). 

Un marcheur ordinaire peut faire une magnifique prome- 
nade (sept k neuf heures) d' Ardes k la Godivelle. II y a bien 
une route de voitures directe (22 kilom. environ) par la val- 
ine de la Gouze et Saint- Alyre-&s-Montagne ; mais le haut 
plateau est si commode et si beau qu'il s'impose aux vrais 
touristes. On suit d'abord la chauss^e de voitures entre les 
deux coulees de Rentteres, pour lesquelles je renvoie k Tar- 
ticle de M. Vimont ; k 8 kilom. d'Ardes environ, k Tendroit 
oil cessent les basaltes, on franchit la Gouze au pont de la 
Rodade pour monter k travers bois au village de Mazoires. 
LA, il faut quitter les sentiers battus et escalader tout droit 
le double puy de scories de Mazoires ou de Domareuge, 
pourvu de deux crat&res ruinSs (1,231 et 1,280 mM.); d&s 
lors, on ne perdra plu* de vue la chalne des Puys, le Mont- 
Dore, le Forez et la Margeride ; le c6ne de Guzol vient en- 
suite, certainement moins 61ev6 que Domareuge, malgrS les 
1,284 m&t. que lui donnela carte. Au bout d'une croupe 
longue d'une lieue et demie depuis Mazoires, s'ouvre b£ant 
le cirque d'Artout (1,106 et 1,191 mdt.), oil les sapins esca- 
ladent les roides murailles de gneiss diadem^es de bas&lte. 

Le signal duLuguet (1,555 m&t.) arrondit au fond son 
d6me sans grandeur et sans saillie ; on l'a souveht confondii 



Digitized by 



Google 



228 COURSES ET ASCENSIONS. 

avec le signal du GSzallier (1,478 m&t.), k 4 kilom. plus k 
I'Ouest, qui a donne son nom k tout le massif environnant. 
II ne faut monter ni k Tun ni k Tautre : le vrai belv6d6re 
de la contrSe, et il mSrite bien ce nom, est le point cot6 
1 ,552, k 1 ,600 m6t. de distance Nord du Luguet (1 ,555) ; de ce 
sommet isol6 et plus pointu, la vue est mieux d6gag6e et 
ne s'ennuie pas sur de monotones premiers plans herbeux; 
on n'est pas forc6 de faire le tour d'une coupole d6prim6e 
pour contempler successivement les quatre coins de Fhori- 
zon. Toutes les cr&tes hardies du Gantal et ses br^ches pro- 
fondes, TArtense et la Corr&ze, le CSzallier, le lac supSrieur 
de la Godivelle, Montchalm et son crat&re, la Montcineyre 
et son lac, la masse triangulaire du Mont-Dore, les crat&res 
de Randanne, 6cras6s par le superbe Puy-de-Ddme, la ligne 
penchSe de la coulee de la Serre, le cdne de Montrognon, la 
(able horizontale de Gergovia, les dgfilgs des diverses Gouzes, 
l'Allier, et enftn les C6vennes bleues k l'Est, se distinguent 
k la fois et sans peine dans la plus harmonieuse vue circu- 
laire. Si la lourde bosse du Luguet masque en partie le cdt6 
Sud-Ouest, c'est dans une direction oh laMargeride ne mon- 
trerait rien de saillant. Au contraire, du signal 1,555, toute 
la chalne des Puys est voilSe par le sommet 1,552. Ge der- 
nier est done pr6f6rable k tous 6gards. Pour atteindre la 
Godivelle, une heure et demie de marche suffit k travers les 
p&turages et les tourbi&res qui rev<Hent les basaltes des 
croupes et les cin6rites des vallons. 

Tel est le canton d'Ardes, tel est le meilleur itinSraire k 
y suivre : on voit que ce coin d'Auvergne n'est pas k d6dai- 
gner; sa proximity dlssoire en rend l'acc&s tr&s facile; les 
auberges y sont excellentes et les h6teliers complaisants. 

De la Godivelle, qui fait une regrettable exception au 
compliment pr6c6dent, on peut, apr&s la visite obligatoire 
do la Montcineyre et de Pavin, gagner le Mont-Dore par 
Vassivi&res et le col de Sancy, ou bien par Besse, les grottes 
de Jonas, Saint-Nectaire, le cMteau de Murols et le lac 



Digitized by 



Google 



AUVERGNE ET €6VENNES; 229 

Chambon; mais M. Vimont nous a d&jfc. fait connaltre tout 
cela; n'en parlons done que pour mSmoire et renvoyons 
aux Annuaires de 1874 et 1876. 



PLAN DE MONTPELLIERLE-VIEUX (4885). 

« Encore Montpellier-le-Vieux! — Mon Dieu, oui, en- 
core Montpellier-le-Vieux! — Mais YAnnuaire «rab&che », 
dites-vous, cher lecteur. — Tant pis pour vous et pour tous 
nos coll&gues : cela punira les alpinistes fran^ais d'avoir 
laissg une telle merveille inconnue jusqu'en 1883! La 
vieille cit6 a bien le droit de se venger en vous ennuyant un 
peu. » 

En 1884 j'y ai pass<§ deux jours et demi ; en 1885, il m'a 
fallu onze jours pour Texplorer k fond, pour dresser le plan 
que je vous pr^sente. Et je viens faire trois choses ici : 
1° Rectifier mon article de Tan dernier, 2° le completer, 
3° expliquer le plan. 

RECTIFICATIONS 

1 ° La cote 822 n'indique pas l'emplacement de la citadelle : 
celle-ci se trouve de 550 a 750 m&t. plus au Sud et mesure 
fen altitude 823 m&t. au Corridor, 830 k la Giutad et 829 
au Douminal. [Annuaire 1884, p. 275.) 

2° L'Stymologie du nom est simplement la suivante : les 
p&tres qui les premiers travers&rent ces chaos rocheux furent 
surpris de leur disposition artificielle en apparence etj la 
comparant k ce qu'ils avaient vu dans la plus grande ville 
de lacontrSe, dans le chef-lieu du dSpartement de l'H6rault, 
pour eux la ville par excellence, ils s'6cri&rent de suite : 
« Eh! e'est un vrai Montpellier », ajoutant, pour distinguer : 
« le Vieux » (p. 275). 

3° Le Dolmen ou Baignoire-du-Diable est d^signe sur le 



Digitized by 



Google 



230 COURSES ET ASCENSIONS. 

plan par le nom mieux approprte de « TAutel » (p. 279) 

4° La Porte-de-Myc£nes a exac.tement 12 m6t. de hauteur 
totale; 1' arcade est haute de 6 m6t. et large de 7 m6t. 
(p. 280). 

5° Les dimensions du Cirque des Rouquettes se rSduisent 
k 500 met. de longueur et 200 m&t. de largeur, ftiais la pro- 
fondeur, de l'ar&ne (706 m&t.) au sommet de la Giutad 
(830 mSt.), atteint 124 m£t. (p. 282). 

6° Le quartier d6nomm6 le Pare ou la Ville (p. 285) ne 
forme, sous le nom de la Milli&re, qu'une seule et mfcme 
enceinte, tr&s accidence il est vrai, avec la partie dite le 
Forum; la Milli&re a 1 kilom. de long et 400 metres de 
largeur. Une seule rue (thalweg du ravin) est de niveau 
d'un bout h l'autre ; toutes les autres (celles de TEst) sont 
relev6es au milieu, ce qui m'avait fait croire h une terrasse 
de separation. II est toutefois vrai de dire que Montpellier- 
le-Vieux comprend une citadelle centrale et cinq cirques, 
car h l'Est des Amats le ravin de la Citerne constitue r6elle- 
ment une enceinte indgpendante. (V. le plan.) 

Ainsi mis en r&gle avec ma conscience sur les erreurs de 
ma premiere exploration, je vais signaler seulement quel- 
ques curiosites suppiementaires, renvoyant, pour la descrip- 
tion circonstanctee et les itinSraires d6taill£s, au recent 
« premier Bulletin de la Section de la Lozdre et des Gaus- 



ADDITIONS 

En g6n6ral, les noms donnas indiquent d'eux-mfcmes la 
ressemblance qui les a fait appliquer ; j'ai recueilli soigneu- 
sement de la bouche des paysans tous les noms locaux, et 
respects ceux du plan cadastral, admettant les appellations 
imaginaires seulement quand la comparaison 6tait exacte. 

1. Mende, Privat, 1886, 4 fr. 25. 



Digitized by 



Google 



AUVKRGNE ET CAYENNES. 231 

Sur les 100 noms que renferme le plan, 50 existaient d£j& 
dans le pays. 

1° Cirque du Lac : YOulo (la Marmite) ou Rocher-Bar- 
beyrac, auquel M. de Malafosse a donn£ son surnom en 
rhonneur de M. de Barbeyrac, est un bloc colossal, haut de 
25 m&t., miraculeusement 6quilibr6 sur sa pointe ; au Nord 
Est du Lac, au d6bouch6 du Cirque dans le ravin des 
Bouxes, il y aurait une splendide cascade si l'eau coulait 
dans ce lit de torrent; un bon chemin descend par Ik ay 
Riou-Sec et k la Roque; entre les pilastres et les ogives 
majestueuses de la Cathedrale, serpente le sentier qui con- 
duit k la citerne, seul endroit oil Ton trouve de bonne eau 
potable, et rendez-vous g6n6ral pour le repas de midi. 

2° Cirque des Amats : je ne sais comment je n'avais pas 
vu en 1884 la belle Porte double, haute de 17 m6t. dont 12 
pour 1' arcade seule, ni le Canon braqud tout prds et mena- 
$antla citadelle. 

3° Cirque des Rouquettes : derrtere la grotte, au pied des 
salles des Pins, Tenchev^trement des murs rocheux et des 
pelouses en terrasses, complete l'analogie avec un amphi- 
theatre romain : on y trouve la Loge imptriale, une sorte 
de foyer pour les gladiateurs, etc., etc. 

4° Cirque de la Milltere : c'est cette partie que j'avais le 
moins bien vue lors de ma premiere visite. Une grande 
journ£e se passerait k fureter dans tous les recoins, car c'est 
vraiment une ville antique, avec ses monuments et son 
forum, qui se cache dans ce pli de terrain. La lggende du 
plan suffit k le prouver. Rien n'introduit autant de variety 
dans la visite de Montpellier-le-Vieux que la Courtine et 
ses trois br&ches. Figurez-vous une terrasse longue de 
250 m&t., 61ev6e de 360 m&t. au-dessus de la Dourbie, et 
sur laquelle on vient de Tint^rieur jeter un coup d'ceil au 
dehors. La vue est sublime : en bas tout s'effondre en cata- 
ractes de pierres dans le ravin de Canazels; en haut, en 
arri&re, la cite ruinge dresse ses tours et ses minarets; en 



Digitized by 



Google 



232 COURSES ET ASCENSIONS. 

face, le Larzac Stale sa surface moutonnSe jusqu'& Thorizon 
infini. Ge tableau g6n6ral et grandiose fait diversion aux 
scenes de detail, et proscrit la monotonie. A c6t6 de la 
Gourtine se trouve une chose indescriptible, la sortie de la 
Milli^re : une grande paroi de 50 m6t. de hauteur a 6te d&> 
couple par les eaux en six fissures parall£les,6troitescomme 
des crevasses de glaciers; les p&tres n'ont pas eu de peine 
k me convaincre que le diable avait taillg cela d'un coup de 
grifFes. Trois seulement de ces fissures, longues de 80 k 
120 m6t., peuvent 6tre parcourues, et encore avec force 
gymnastique. 

En dehors de Montpellier-le-Vieux, derrtere Maubert, le 
Hone et le Pet-de-Loup competent la ceinture de forts d6- 
tach6s dont font partie Roquesaltes k l'Est et Gaussou k 
TOuest; on devras'y promener pendant une matinee en- 
tire et y chercher deux Snormes portes naturelles, plus 
belles encore que celles des Amats. 

J'ajoute comme renseignement pratique que Ton peut 
venir k mulet de la Roque jusqu'aux Amats et m6me visiter 
les plus belles parties de Montpellier-le-Vieux sans mettre 
pied k terre. Les- marcheurs n'auront que Tembarras du 
choix pour monter ou descendre par Tun des ravins princi- 
paux ou accessoires ; mdme, k dSfaut de chemin, ils trou- 
veront sur presque tous les points du rempart une br6che 
quelconque pour se jeter dans Tun des cirques. EnOn, k 
TintSrieur, les jeunes grimpeurs sauront passer partout, 
sauter tous les cols, franchir toutes les grandes br&ches 
(sauf six), et escalader tous les grands rochers (sauf quatre 
ou cinq). II serait imprudent, toutefois, de se passer d'un 
guide, m&me avec le plan, qui n'a pu indiquer les innom- 
brables ruelles larges d'un m&tre k peine, ni les aiguilles 
h&rissees parfois en vraie for£t : il ne faut y voir qu'une 
esquisse topographique donnant l'emplacement des points 
remarquables. 



Digitized by 



Google 



AUVERGNE ET CfcVENNES. 233 



EXPLICATION DU PLAN DE MONTPELLIER-LE-VIEUX 
AU 10,000° 



Le plan ci-joint de Montpellier-le-Vieux a 6t6 lev6 en 
onze jours, du 2 au 13 septembre 1885, k TSchelle de 
To557 (1 millim. par 10 m&t.),avecle guide Emile Foulquier, 
de Peyreleau, pour aide. 

Assiette du plan. 

Au prSalable, le cours de la Dourbie et les thalwegs des 
six ravins, Valat-N&gre, Doul, Ganazels, La Gombe, Riou- 
Sec, et Boux&s ou Bouiss&s (les Buis), avaient 6t6 rgduits 
d'un caique du plan cadastral au 2000 e ; les sept lignes bri- 
s6es ainsi obtenues et les cinq positions de la Roque-Sainte- 
Marguerite, de TEsperelle, de Maubert et des cotes 816 et 
822, constituaient le cadre iremplir, le squelette, en quelque 
sorte, du plan k construire. Au debut de l'opGration, les 
traces des torrents furent soigneusement v6rifi£s et cor- 
rig6s k la boussole et au pas ; ils se trouvaient en g6n6ral 
assez exactement figures, sauf celui de la Gombe, tres 
fautif; mais les ravins secondaires n'etaient pas represented 
du tout. 

Deux bases principales mesur6es k la chaine d'arpenteur, 
Tune k Maubert (longue de 200 m&t.), l'autre pr&s de la 
cote 822 (longue de 100 m&t.), servirent k bien fixer sur 
Tesquisse pr&iminaire la place des cinq positions susindi- 
qu6es (fournies par le cadastre et le 80,000°) et de plusieurs 
points saillants de la cit6 rocheuse. 

L'assiette du plan ainsi Stablie, les vis6es planimgtriques 
au pantom&tre (mesuredes angles k 0°,20'pr&s) commenefc- 
rent. • • - - - •- - - ' ' : -' j 



Digitized by 



Google 



234 COURSES ET ASCENSIONS. 

Planimetrie. 

La Giutad, station principale, point culminant de Mont- 
pellier-le-yieux, facilitait beaucoup le travail et en assurait 
l'exacte verification, gr&ce k sa position centrale et domi- 
nante. Parmi les vingt-trois autres stations trigonometri- 
ques (avec signaux) etablies au pourtour et dans les cirques, 
vingt se reliaient directement au signal de la Giutad ; de 
chaque station, vis6e circulaire, plusieurs fois repetee pour 
contr61e et comprenant quinze k vingt-cinq angles ; de plus, 
trente-deux points inaccessibles furent determines planim£- 
triquement, en sorte que cinquante-six sommets de triangles 
permirent de dresser un canevas trigonometrique des plus 
serr£s avec des recoupements multiples pour la verification 
des positions. La longueur des c6tes des triangles traces au 
rapporteur sur le papier coincidait avec les resultats des 
calculs logarithmiques ; m6me accord entre les deux series 
d'operations appuyees sur les deux bases de 100 et 200 met.; 
la fermeture du circuit trigonometrique au hameau de 
TEsperelle ne donna qu'une erreur de 60 met. sur un pour- 
tour de 10 kilom. environ. 

Nwellement. 

Deux cotes de depart (816 et 822) fournies par la carte au 
80,000*. 

Quatre petites bases suppiementaires de 30 k 70 met., et 
dix series de visees verticales (au graphometre) ont produit 
par logarithmes trente-six cotes nouvelles. Sur ces dix sta- 
tions, quatre avaient dej& servi k la planimetrie et six 
etaient speciales au nivellement, ce qui porte k trente le 
nombre des stations et k soixante-deux celui de tous les 
points trigonometriques. L'insuffisance de l'instrument n'au- 
torise pas k affirmer Texactitude de quelques-unes de ces 
cotes k plus de 2 metres pres. 



Digitized by 



Google 



AUVERGNE ET CAYENNES. 235 

Jtemplissage du canevas des triangles, 

Lev6 des sentiers et des rues k laboussole et au pas, me- 
sure des massifs rocheux au pas ou k la chaine d'arpenteur, 
en se repgrant au moyen des positions trigonomStriques. 

Risumi des operations. 

Verification des thalwegs, mesure des bases, choix des 
stations, installation des signaux : deux jours et demi. 

Visees planimgtriques et construction des triangles : 
trois jours. 

Remplissage du canevas (travail de la planchette) : quatre 
jours et demi. 

Nivellement : un jour. 

Surface de Montpellier-le-Vieux. 

A l'aide du planim&tre d'Amsler, on reldvera sur le plan 
les mesures de surface suivantes : 

1° Montpellier-le-Vieux proprement dit, compris entre les 
enceintes des cinq cirques : 118 hectares. 

2° Ensemble, entre Maubert, le Valat-N6gre, la Dourbie, 
le Riou-Sec et les Boux&s ; 600 hectares. 

En y comprenant les forts exterieurs de Gaussou, du 
Rone et de Roquesaltes, Montpellier-le-Vieux couvre plus 
de 1000 hectares. 

E.-A. Martbl, 

Membre da Club Alpin Franca is. 
(Section! de Paris et de la Lozere) 



Digitized by 



Google 



MALTE 



NOTES DE VOYAGE 



II y avait autrefois, dans la plaine des Telaghma, entre 
Constantine et S6tif, tine tribu qui s'appelait les Beni-Am- 
ram. Gette tribu re<;ut un jour, sous la forme de cinquante 
cavaliers, lacolonne du bey venant pour recueillir Timp6t. 
A peine arrives au douar, les spahis r6clam£rent, comme il 
est juste, lalfa pour leurs chevaux et la diffa pour eux. 
Les femmes, k la voix du cheikh, se mirent aussit6t k pre- 
parer un plat de couscous et un poulet pour chacune de 
Leurs Seigneuries, et toutes s'efforcfcrent de produire des 
mets dignes de semblables personnages. Gependant* au 
moment ou le repas fut apporte, Tun des cavaliers remar- 
qua* avec toute la surprise indign6e que Ton peut conce- 
voir, que son poulet n avait qu'une cuisse ! Vacarme 
formidable de la part du guerrier, confusion non moins 
absolue du cheikh, des ouakafs, des kebar, de toute la blo- 
caille administrative du pays. « H61as! se peut-il?un poulet 
k une cuisse ! et pour un cavalier pareil ! Mais quelle femme 
apu done, parmi nous, oublier ses devoirs k ce point! 
Qu'on la cherche I Qu'on Tam&ne ! — Seigneur, e'est Te- 
beur bent El Hadj Said. — lei, Tebeur, k l'instant! — Sei- 
gneur! seigneur! ayez pitte de moi, je suis sans reproche 
et sans faute ! A Le poulet que j'ai pr6par£ pour le tr&s noble 



Digitized by 



Google 



MALTE. 237 

spahi avait deux cuisses comme tous les autres; il 6tait 
beau, il 6tait gras, c'etait celui que mon maltre^ devait 
manger au prochain Aid Kebir; seulement, au moment 
m£me ou Ton a cri£ par le douar que la diffa devait &tre 
apport£e, mon petit garcon est survenu, il a arrache une 
cuisse du poulet, et l'a mang6e; et moi, j'ai eu si peur de 
me metlre en retard que je n'ai pas cru avoir le temps de 
faire cuire une autre volaille. — Comment s'appelle ton 
petit garcon? — Bou Guerrah, seigneur, il est n£ pendant 
la saison d'hiver. — Amfcne ici Bou Guerrah! — Seigneur! 
seigneur spahi! aie piti£ de moi! helas! sois mis£ricor- 
dieux! — Amfcne Bou Guerrah! — Le void! — Or bien, 
beaufilsl puisque tu m'as pris une cuisse, je vais t'en pren- 
dre une aussi! » Et le cavalier, saisissant l'enfant par un 
pied, lui trancha une cuisse d'un coup de son yatagan, et le 
laissa tomber tout pantelant a terre. Les Beni-Amram fu 
rent tellement 6pouvant6s de cet acte de barbarie qu'ils 
quitt&rent le pays, se rendirent a B6ne, s'y embarqu&rent 
sur des felouques qu'ils se procur&rent, je ne sais com- 
ment, etfinirent par arriver a Malte oft ils se m&l&rent peu 
k peu k l'ancienne population. Et voila pourquoi les Mal- 
tais parlent un langage mi-partie d'arabe et d'italien. 

Tel est, du moins, le r6cit de Si Mahmoud En Nyar, trfcs 
honorable cadhi d'El Harrouch et autres lieux. 

Malheureusement, ce r£cit n'est pas du tout du gotit des 
Maltais, bons Chretiens s'il en fut; et parmi ses contradic- 
teurs les plus convaincus se trouve sir Adrian Dingli, pre- 
sident de la Gour supreme de justice de Malte, homme 
d'un m£rite considerable et qui, pour le dire en passant, a 
dote son pays d'un Code civil et d'un Code de procedure 
civile si parfaits qu'ils n'ont probablement pas leurs pareils 
dans le monde. Les Maltais descendre des Arabes! quelle 
folie ! Chacun ne sait-il pas que Malte est une ancienne co- 
lonie phgnicienne, habitue par les Ph£niciens bien avant 
la fondation de Carthage? Les mots semitiqiies qui se ren- 



Digiti 



zed by G00gk 



238 COURSES ET ASCENSIONS. 

contrent en si grand nombre dans le maltais proviennent 
done du phSnicien, et nullement de l'arabe. Regardez la 
premiere carte venue de Y Or bis Terrarum: vous y verrez 
Malte peinte en vert, exactement comme Sidon, Tyr,Leptis, 
Carthage et Garthag&ne ! Sur quoi les Nyariens, souriants et 
vainqueurs,r£pondent : « Les Ph6niciens I depuis longtemps 
ils sont morts ! Que Ton nous fasse voir un seul pays ou ils 
ont laissS des traces ! Or, voici qui vous bat, et sans remis- 
sion. Comme nous, vous savez que, de toutes les langues 
s6mitiques, l'arabe seul est capable de former des diminu- 
tifs : ces diminutifs, nous les retrouvons dans le maltais, 
et, pour en prendre un seul exemple, le nom de Chouiref, 
si rSpandu k Malte, n'est-il pas le diminutif arabe de Ghe- 
rif (noble)? Le maltais derive done de l'arabe, et ce sont 
les Arabes qui ont donn6 aux Maltais leur caract&re 
oriental. » 

Pour trancher le diffGrend, et rester, s'il se peut, dans 
le probable, qui est certainement le vrai, disons que Malte 
a 6t6 autrefois colonis£e par les Ph6niciens, que les Ro- 
mains Font italianis£e plus tard, et enftn que les Arabes, 
qui au moyen age ont pu s'avancer jusqu'aLa Garde-Freynet, 
ont bien dA envahir aussi cette ile situSe a une si petite 
distance des c6tes qu'ils occupent encore a l'heure actuelle. 

II est universellement connu que les Maltais sont r6pan- 
dus en tr&s grand nombre sur tous les bords musulmans 
de la M£diterran£e : dans les ports de la Barbarie, en 
fegypte, aux ^chelles de Syrie, & Constantinople, on les 
compte par milliers. 11 y en a plus de neuf mille en Tunisie. 
Appartenant g6n6ralement aux classes les plus modestes 
de la soci6t6, ils exercent les professions de cantiniers, 
6piciers, cafetiers, jardiniers, chevriers', portefaix, pfc- 
cheurs et matelots. Leurs habitudes laborieuses, leur doci- 
lity les font aimer des populations au milieu desquelles ils 
vivent. Ils adorent l'argent, mais d'une fa^on un peu en- 
fantine, prGts a exposer leurs jours pour ne pas perdre un 



Digitized by 



Google 



MALTE. 239 

sou. Leur simplicity est extreme. J'ai Thonneur de con- 
naitre une jeune femme anglaise, n6e a Malte, oh son p&re 
a exerc6 longtemps des fonctions 61ev6es pour le gouver- 
nement de la reine. Revenue rScemment au lieu de sa 
naissance, elle y a retrouvS une de ses amies d'enfance, 
Maltaise de race, a qui, naturellement, elle a eu l'occasion 
de raconter mille choses survenuesdepuis leur separation. 
Au cours d'un de leurs entretiens, elle fit k son ancienne 
compagne le r6cit d'une fete tr&s brillante & laquelle elle 
avait assists a Londres, sans oublier les lumi&res, la mu- 
sique, les fleurs, les toilettes, tout l'accompagnement de 
ce genre de r^jouissances. Mais la bonne Maltaise n'y com- 
prenait absolument rien. Des splendeurs de cette esp&ce 
ne pouvaient, dans son esprit, se rapporter qu'a une c£r6- 
monie religieuse, et, comme elle voyait bien qu'il ne s'a- 
gissait pas d'une Gglise, elle interrompit subitement son 
interlocutrice par la question, en bon maltais : « Cimeterio 
houch? (c'6tait au cimeti&re, n'est-ce pas?) » 

HAtons-nous de dire cependant qu'il y a, k Malte aussi, 
parmi la population indigene, toute une society de gens 
lettrGs et fort bien 61ev6s, au nombre desquels on compte 
des hommes d'un veritable nitrite. 

Le costume des Maltaises, lorsqu 'elles sont marines, est 
fonc6, g6n6ralement noir. Quand elles sont lilies et jeunes, 
elles portent, sur le devant de la jupe, laquelle est foncee, 
des fronces en soie marron, gris de fer, cerise, ou bleu de 
ciel. Les jours de f6te toutes mettent sur la t6te un veri- 
table tablier en soie noire, dont la partie superieure en- 
cadre le visage, la partie inferieure flottant sur la nuque 
et les gpaules. Ge vGtement s'appelle noucf gonnella (noucf, 
« demi »en arabe; gonnella, « jupe » en italien). 

Les hommes sont vfctus de drap bleu de roi. La veste 
est courte, le gilet, crois£, a boutoiis de m£tal, le pan talon, 
large, particuli&rement vers le bas. Le chapeau est mou et 
petit. On voit aussi beaucoup un bonnet de drap, sans 



Digitized by 



Google 



240 COURSES £T ASCENSIONS. 

visi&re, plat, et avan<jant un peu au-dessus du visage. Les 
chaussures passent, chez les deux sexes, pour la partie la 
moins indispensable du costume. Cependant les modes 
commengant h s'introduire partout, il est admis depuis 
quelques ann6es que quiconque est pieds nus n'a plus le 
droit de porter de banni&re dans les processions. 

Les types sont trfcs bruns et cr6pus, aux traits passable- 
ment 6pais. Les noms de famille maltais les plus r6- 
pandus sont : Chouiref, Gamillieri, Acquilina, Xicluna, 
Pisani, Grima, Galea, Psaila, Sciortino, Zamith, Micalef, 
Spiteri, Pace, Gassar. Gomme pr6noms, huit fois sur dix, 
les hommes s'appellent Salvo (pour Salvatore), les femmes 
Garmela. 

Une nuit seulement de travers6e s6pare La Goulette de 
Malte ; aussi la Section de Carthage avait-elle, d&s sa fon- 
dation, inscrit cette excursion tout en vedette sur son pro- 
gramme.. Les vacances de PAques sont admirablement 
placSes dans TannSe pour ce voyage : on part le lundi soir 
et Ton se rembarque & Malte le mercredi apr&s midi; 
c'est un peu court, mais suffisant k la rigueur. La Gompa- 
gnie transatlantique. gr&ce h Intervention de son agent 
principal M. Gambiaggio, membre de la Section, a accord^ 
une reduction de 25 p. 100; la Section de l'Aur&s est dans 
nos murs : elle nous accompagnera ; tout sera parfait, et 
l'occasion ne saurait 6tre plus belle de faire largement la 
connaissance de ces excellents voisins. Aussi l'enthou^ 
siasme est-il & son comble. Nous irons, nous irons h Malte, 
tous! tous! Quelle f6te! quelle dSlicieuse excursion nous 
avons en perspective ! 

Le rendez-vous est donn6 au lundi de P&ques, 6 avril, & 
cinq heures du soir, sur le quai de La Goulette; soyons 
exacts, laSection arhabitudedesecomportermilitairement. 

Le lundi de Piques arrive, cinq heures du soir sonnent k 
toutes (?)les horloges de La Goulette; messieurs de l'Aurds 



Digitized by 



Google 



MALTE. 241 

et de Carthage, veuillez vous preparer k vous embarquer, 
s'il vous plait! Tout le monde est-il 1&? H61as! semblables 
aux compagnons d'EnSe qui, sur cette m6me c6te, faisaient 
dire jadis en gemissant au h6ros : Appwent rari, de m6me 
les alpinistes, en la circonstance prSsente, brillent princi- 
palement par une absence g6n6rale. Nous sommes plus 
d'un pour nous mettre en route, voilik tout ce que la v&rit6 
nous permet d'affirmer. 

La compagnie de deux de nos amis de La Valette, 
MM. Sciortino et Camillieri, compense en partie Tabsence 
de nos collogues. Ces messieurs font avec nous la traversSe, 
et se proposent de nous guider pendant tout le temps que 
nous passerons dans leur patrie. Nous ne pourrions, evi- 
demment, trouver des cicSrones plus agrSables ni plus 
qualifies. 

Le vapeur se met en route, donne ferme de son h^lice, 
et, apr&s nous avoir fait faire h travers tout le golfe un 
detour dont nous nous serions bien passes, devant Rad&s, 
Hammam El Enf et Courb&s, il nous emporte enfin en 
pleine mer, laissant bientdt derri&re lui Tile de Djembra, 
habitue par trpis pfccheurs siciliens. 

Deux ou trois heures peut-£tre, et nous rasons de prfcs 
Pantellaria, patrie de presque tous les maQons de Tunis ; 
nous apercevons distinctement sa montagne volcanique, 
toute noire , ses vignes partout r£pandues, et les maisons 
blanches du Borgo, capitale de ce petit pays. Pantellaria 
est certainement Tile de Calypso. Comment en douter, 
puisqu'il est av6r6 que Djerba, autrefois Meninx, est celle 
des Lotophages ? Tandis que nous nous p&mons de joie 
devant la solution d'aussi beaux probl&mes de g6ographie 
ancienne, la nuit arrive peu k peu, et nous nous couchons 
d'autant plus volontiers que, la mer devenant houleuse, 
nous entrons en discussion violente avec nos cerveaux et 
nos estomacs. 

Encore une observation, la derni&re, par Neptune ! avant 

AKNUAJRE DE 1885. 16 



Digitized by 



Google 



242 COURSES ET ASCENSIONS. 

I'arriv6e. Voici ce que Strabon dit de Malte au VI e livre, 
2 e chapitre, de sa Geographie : « En face de Pachynus sont 
situSes deux lies, Tile de MSlite (Malte), d'oii Ton tire cette 
petite race de chiens connus sous le nom de m^liteens, et 
Tile de Gaudos (Gozzo), Tune et l'autre k 88 milles dudit 
promontoire. » G'est maigre comme renseignement. 

L'impatience de voir nous chasse de nos couchettes 
avant que la clarte du jour se soit compl&tement 6tablie, et 
d&jk nous apercevons tout pr&s de nous cette lie qui, je ne 
sais pourquoi, avait pour nous quelque chose de myste- 
rieux. Elle nous apparalt sous la forme d'un large rocher, 
bas, tout blanc, bord6, comme d'une ceinture, d'une haute 
enveloppe de remparts. Les fortifications semblent sortir 
des flots mGmes de la mer; elles sont si 61ev6es qu'elles 
empGchent de voir quoi que ce soit par derri&re. A leur 
sommet se prominent pas k pas des coquelicots rouges, 
surmont^s de crates blanches : ce sont les sentinelles an- 
glaises. Nous laissons k notre gauche quelques gros vais- 
seaux qui s'Sveillent k peine. G'est la flotte anglaise ancr^e 
\k; nous continuons a avancer, et, tandis qu'HSlios regoit k 
son apparition nos salutations et nos voeux, nous arrivons 
enfin k l'entr^e du grand port. 

Goulet 6troit, mais trfcs court; un temps superbe, grand 
soleil, beau soleil, clair soleil; partout de la lumi&re, de 
For, du bleu. A droite, la partie principale de la ville 
s'61&ve en terrasses jusqu'au sommet du rocher. Ges ter- 
rasses elles -m&mes, appuy6es sur les murailles cyclo- 
p^ennes de nos vieux chevaliers frangais, s'6tagent les unes 
au-dessus des autres, et sont dominies enfin par des ar- 
cades a^riennes en magonnerie, sous lesquelles courent les 
principales promenades publiques de la ville, la Baraque 
itfSrieure et la Baraque sup6rieure. A gauche le terrain, 
un peu plus bas, rocailleux, &pre, avec des bastilles jet^es 
qk et 1&, est couronn6 par une s6rie de b&timents d'ordre 
dorique, larges, pompeux, k l'antique, formant un hd- 



Digitized by 



Google 



fcO 

3 






(3 
> 



3 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



MALTE. 245 

pital merveilleux de solidity, de majeste et de grAce. 

La baie qui constitue le port est profonde ; les navires 
s'y trouvent en grand nombre. En deux heures de la mati- 
nee, nous y verrons un mouvement de onze vapeurs soit 
entrant, soit sortant. Les maisons bordant le rocher de 
ce c6t6 sont b&ties tellement k pic, que leurs habitants 
peuvent, pour ainsi dire, tendre la main aux matelots qui 
font des cabrioles dans les vergues. 

Le transatlantique stoppe et nous d£barquons. Bien en- 
tendu, les premieres figures que nous voyons sur le quai 
sont celles des douaniers ; mais, 6 les charmants employes ! 
qu'ils ont de m6rite, et que Ton voudrait voir leurs pareils 
des autres nations imiter ponctuellement leur exemple ! 
Nous leur prSsentons nos valises" et quoi?... ils nous font 
la r6v£rence, et s'en vont. 

Un fiacre nous am&ne dans la ville. La Marine, b&tie 
au pied du rocher, et oil nous avons d£barqu6, est separ^e 
de la ville elle-m6me par un Snorme rempart, perc6 d'une 
longue voflte. Aprfcs une montee qui ne se fait pas tr6s 
rapidement, nous arrivons enfin au centre de La Valette, 
devant Th6tel Imperial, ou la Section prendra ses quar- 
tiers. La maison est tenue avec un soin, une propret6 
remarquables ; Ton s'empresse de nous y donner des 
chambres excellentes, garnies de lits parfaits, et si vastes 
que Rob-Roy lui-m£me pourrait sans difficult^ s'y 6tendre 
k son aise en tous sens. 

Nous n'avons, h61as ! que trente-six heures k nous. II 
s'agit done de pr6cipiter les details de la toilette, d'ab- 
sorber k la h&te un chocolat que Ton croirait pr6par6 k 
Lisbonne, et de descendre dans la rue. 

Courant juste au sommet de la cr6te qui forme la partie 
sup&rieure de la ville, la rue Royale est une grande, belle 
voie, d'une admirable propretS ; elle est bordee de maga- 
sins qui, pour n'Gtre pas tr&s considerables, n'en sont pas 
moins garnis d'etalages d'une fralcheur et d'une abon- 



Digitized by 



Google 



246 COURSES ET ASCENSIONS. 

dance qui les recommandent. On remarqiie surtout un 
grand nombre d'orffcvres vendant ces bijoux sp6ciaux 
chers aux Maltaises de tout Age. Les maisons, construites 
en une belle pierre de taille k laquelle le soleil finit par 
donner une teinte dor6e qu'on ne voit gufcre que \k f ont 
toutes, h la facade du premier 6tage, un mirador en pierre 
et en vitrage, l'emportant de beaucoup en beauts sur les 
miradors de bois de TAfrique et de l'ltalie. La place qui 
termine cette rue, du c6t6 de Tentr6e du port, poss&de la 
grand'garde, avec sa sentinelle continuellement agit6e, et, 
en face, le palais du gouverneur, ancien h6tel des Grands- 
Maltres. La facade de ce palais, solide, un peu h la fagon 
des vieilles facades florentines, est flanqu6e aux angles de 
deux grands miradors. Du reste, quinze fenfctres seule- 
ment, et peu ou point d'ornements. Deux portails h pi- 
lastres donnent acc&s h l'intSrieur descours, oh des citron- 
niers et des orangers r^pandent leur odeur p^ndtrante. 
Un grand escalier toumant am&ne au premier 6tage. hk 
on nous fait voir diflferentes galeries, et quelques salles 
dont Tune est orn6e de Gobelins dignes d'admiration. Mais 
le clou de tout le palais est la grande, la merveilleuse salle 
des armures. Longue comme le b&timent entier, elle a son 
plafond soutenu par une interminable sSrie de piliers 
61anc£s. Au pied de chaque pilier, au pied de chaque 
pilastre du mur, sur deux rangs, le heaume en tMe, les 
brassards, les cuissards boucl6s, les chevaliers montent, 
devant Thistoire, leur garde autour de leur vieille gloire. 
De leur bras droit ils soutiennent la lance, de leur bras 
gauche ils portent le bouclier. Sur ce bouclier est 6crit leur 
nom, sont peintes leurs armes. D6couvrons-nous ici, carce 
lieu est v£n6rable, car ces noms, fameux entre tous, sont 
aussi chers k noscoeurs, et deux fois les bienvenus, puisque 
plus de la moiti<§ d'entre eux sonnent comme les noms 
bien-aim6s de la patrie. La plupart des chevaliers que nous 
voyons sont frangais; beaucoup aussi sont aragonais ou 



Digiti 



zed by G00gk 



MALTE. 247 

castillans; quelques-uns, autrichiens. Nous remarquons 
que les armures sont relativement 16g&res, et incompletes : 
les hauberts sont moins lourds que ceux des salles d'armes 
ordinaires, les lances n'ont pas les futs k poign6es accou- 
tumgs. Nous n'apercevons pour ainsi dire ni selles ni 6pe- 
rons. C'est que les chevaliers de Malte Staient avant tout 
des gens de mer, et qu'k leurs gal&res principalement ils 
ont du l^clat de leur renomm6e. 

Pendant le sSjour qu'il fit k Malte en 1770, le capitaine 
Brydone eut Toccasion de voir partir Tescadre de Malte 
allant rejoindre la flotte fran^aise de la M6diterran6e pour 
une expedition contre les pirates du bey de Tunis. Jamais, 
dit-il, il n'avait assists k un pareil spectacle. Les forces de 
TOrdre qui prenaient la mer se composaient de trois grandes 
galfcres, ayant Tune neuf cents, les autres chacune sept 
cents hommes de chiourme et de combattants, de trois 
galiotes, et d'un grand nombre de navires plus petits qui, 
k cause de leur rapidit6, portaient le nom de scampavia. 
Ghaque galore ou galiote etait raont6e par trente cheva- 
liers. II est ais6 de se figurer, en effet, ce que devait 
6tre un pareil depart, avec les navires de guerre, dont les 
grandes rames, fauchant au loin les plaines de la mer, 
jetaient k l'arc-en-ciel les milliers de paillettes de T6cumc 
d'argent, avec les voiles 6clatantes des scampavia, avec 
la foule innombrable des barques accompagnant la flotte 
et l'acclamant de vivats enthousiastes, avec le grand canon 
des forts, tonnant jusqu'au large pour le salut du depart, 
et le canon des gal&res lui r6pondant avec des Eclats joyeux 
d'espSrance victorieuse. 

L'ordrede Saint-Jean fut Stabli k Malte par Charles-Quint, 
en 4522. Son grand-maltre portait le titre de grand-maitre 
du saint H6pital de Saint-Jean-de-J6rusalem et gardien des 
pauvres de J6sus-Christ. Les chevaliers passaient pour les 
hommes les plus polis et les mieux Aleves de leur temps. 
Ils devaient cette quality, non seulement k ce qu'ils 6taient 



Digitized by 



Google 



248 COURSES. ET ASCENSIONS. 

tous des cadets de families distingu£es, mais encore, h61as ! 
k ce que le duel 6tait chez eux une institution de l'Etat. 
Th. Gautier l'a dit : « La politesse franchise a disparu le 
jour ou Ton a cess6 de porter T6pee ; les lois sur le duel 
finiront par faire de nous un des peuples les plus grossiers 
de la terre. » Gette observation, valant ce que Ton voudra, 
peut trouver ici sa place. Lors done qu'un chevalier, apr&s 
un outrage s6rieux, refusait ou n^gligeait de se battre, il 
etait frapp6 d'infamie, et puni d'une peine corporelle rigou- 
reuse. On cite, entre autres exemples, un jeune chevalier du 
xvm e sifcele qui, ayant donn6 k Tun de ses camarades un 
soufflet au billard, lui refusa la satisfaction par les armes. 
Le conseil de TOrdre le condamna, pour ce fait, k quarante- 
cinq jours de penitence publique dans l'Eglise de Saint- 
Jean, k cinq ans d'emprisonnement dans un cachot obscur, 
k la detention perp6tuelle, enfin, dans la citadelle. Ge qu'il 
y eut de plus triste encore, e'est que Tadversaire, n'ayant 
pu obtenir reparation de l'outrage, resta, lui aussi, expose 
au mepris public. 

Les duels, en vertu des constitutions de TOrdre, ne 
devaient avoir lieu que dans une rue, situ6e au centre de 
la ville, et qui tire, de son peu de largeur, le nom de Via 
Stretta. Une croix marquait, sur les murs, les endroits de 
cette rue ou un chevalier avait 616 tu6 ; ces croix ont 
disparu aujourd'hui. Les combattants etaient tenus de 
remettre imm6diatement Y&p6e au fourreau, chaque fois 
qu'ils en recevaient Tordre d'une femme, d'un prGtre, ou 
d'un autre chevalier. 

La salle d f armes que nous visitons renferme, outre les 
armures, quelques objets modernes : parmi eux, le sabre 
d'un Maltais qui a 6t6 colonel dans l'arm6e anglaise, et le 
drapeau de l'ancien regiment maltais. Ge regiment appar- 
tenait autrefois k l'infanterie, mais a 6t6, il y a quelques 
ann£es, vers6 dans rartillerie. Or, il paralt que l'artil- 
lerie anglaise n'a pas de drapeaux, de sorte que les sol- 



Digitized by 



Google 



MALTE. 249 

dats maltais sont obliges de marcher sans leur cnseigne. 
Gette circonstance semble leur Gtre particuli&rement d6sa- 
gr£able. 

Au fond de la sallc d'armes, un 6cusson porte Tinscrip- 
tion suivante, que les Maltais ne regardent jamais : 

Magnae et invictae Brltanniae Melitensium amor 

et Europae vox has insula* confirmavit. 

A. D. 1814 

L f 6glise de Saint-Jean, £glise principale, n'offre, k l'exte- 
rieur, rien de particulier. A Fintgrieur, elle a des piliers et 
une voflte toute couverte d'ornements en plitre dore comme 
on en voit beaucoup dans les 6glises de Sicile. Tout le dal- 
lage est compost des pierres tombales des chevaliers. Les 
chapelles de droite et de gauche sont consacr£es chacune 
k Tune des sept nations qui composaient l'Ordre. Dans la 
chapelle de France on voit la tombe du comte de Beaujolais, 
frfcre de Louis-Philippe, avec une statue couchde du jeune 
prince, par Pradier. La chapelle d'Angleterre poss6dait 
jadis une grande grille en or : elle a 6t6, parait-il, enlevSe 
par Bonaparte. A la mftme 6poque, Ton avait eu soin de 
peindre en noir une autre grille, en argent, qui dut k cette 
precaution l'avantage de pouvoir rester en place. Une 
crypte souterraine contient les tombeaux de divers grands- 
maltres, et notamment ceux de Villiers de Hsle Adam, le 
premier de ceux qui]ont reside k Malte, et de La Valette, fon- 
dateur de la ville k laquelle il a donne son nom. Avant lui, 
le chef-lieu du petit Etat se trouvait k Citte-Vecchia, au 
centre de Tile. Disons k ce propos que Malte et ses d£pen- 
dances comptent environ 150,000 ames, dontplus de 60,000 
pour la capitale, La Valette. 

La complaisance de M. Sciortino, qui ne se dement pas, 
nous prom&ne & present k travers les diverses rues de la 



Digitized by 



Google 



250 COURSES ET ASCENSIONS. 

ville. A part la rue Royale, qui suit la croupe de la hauteur, 
elles sont presque toutes en pente, et parfois m&me en 
escalier, les unes vers le port, par ou nous sommes arrives, 
au Sud-Est, les autres vers la Baja Sliema, au Nord-Ouest. 
La Valette, en effet, est bitie sur une presqu'ile, entre ces 
deux baies. Toutes ces rues sont absolument droites, et 
de la proprete la plus remarquable. Nous nous promenons 
sur les plates-formes des remparts, garnies de canons, de 
piles de boulets, de sentinelles en tuniques rouges. La 
vue est partout superbe, mais ce que nous apercevons au 
loin nous surprend singulterement. Tout ce que nous 
voyons de I'interieur de Tile nous apparatt comme unifor- 
mement blanc. Nous distinguons bien, tout pr&s, de l'autre 
c6t6 des baies, les faubourgs de La Valette, nombreux et 
populeux ; nous remarquons plus loin des villages frequents, 
des maisons isolges en quantity considerable ; mais nous ne 
decouvrons pas un arbre, ni m£me un champ, de quelque 
c6t6 que nous portions nos regards. Les maisons semblent 
^merger d'un rocher tout uni, formant de toutes parts le 
sol unique de Tile. Ce n'est que cet apr&s-midi, en nous 
promenant dans la campagne, que nous aurons Texplica- 
tion de cette strange apparition; la voici. Le terrain gene- 
ral de Malte est si rocailleux que, pour arriver k faire des 
cultures, on a 6t6 oblige d'enlever partout des rochers, des 
pierres, des moellons plus ou moinsgros. Ne sachant oil les 
mettre, on en a fait, tout autour des champs, des murs 
allant jusqult dix et quinze pieds d'616vation parfois, 
et, depuis les hauteurs de La Valette, ce sont ces murs 
seuls que nous apercevons. Quelle Constance, d'ailleurs, 
et quel courage, que ceux de ces Maltais ! Une bonne partie 
du sol de leurs jardins est composGe de terre qu'ils sont 
venus chercher en Tunisie, en ^change de la belle pierre 
qu'ils y apportaient. 

Parmi les bastions, tous construits par les chevaliers, le 
plus connu est le bastion de Saint-Pierre. Sur sa terrasse 



Digitized by 



Google 



MALTE 251 

est b&tie l'Sglise anglaise, avec un petit jardin; il est sur- 
mont£ de ces constructions en arcades dont il a d6j& 6t£ 
parl6, et qui s'appellent la Baracca superiore et la Baracca 
inferiore. G'est \k que se fait entendre la musique militaire. 
C'est la aussi (k la Baracca superiore) que se trouve la sta- 
tue en pierre de Nicolas Zammith, vulgairement appele 
Zammitello. Ge personnage Stait, il y a un certain nombre 
d'annSes, president de la Gour de Justice. II est represents 
assis en robe d 'audience : Tinscription qui cSlfcbre ses 
vertus vante notamment sa grande connaissance de la 
langue anglaise. II paratt que cette statue a une histoire, si 
longue et si compliquSe qu'on ne saurait la raconter qu'au 
coin du feu, quand il faitfroid. Malheureusement, comme 
k Malte il ne fait jamais froid et qu'on n'y fait jamais de 
feu, Ton n'a jamais non plus Toccasion d'apprendre l'intS- 
ressante histoire de la statue de Zammitello. 

A c6t6 du bastion de Saint-Pierre se trouve TAuberge de 
Gastille. Ghacune des nations composant l'Ordre avait, 
comme habitation, un h6tel special, connu sous le nom 
d'Auberge. Celle de Castille est de beaucoup la plus belle. 
Elle sert aujourd'hui a loger un certain nombre d'officiers: 
les Anglais au premier Stage, les Maltais au rez-de-chaus- 
s6e; ces messieurs ne se mfelent jamais. Du reste, dans au- 
cune classe de la population, les Maltais ne sont admis 
parmi les Anglais ; ils ne font partie ni de leurs cercles, ni 
de leurs reunions : ces deux sociStSs sont aussi 6trangeres 
Tune a l'autre qu'en Afrique la soctet6 europSenne et la 
sociSte musulmane. 

Nous cherchons h rendre visite k sir Adrian Dingli, et 
avons le regret de ne pas le rencontrer; nous visitons le 
Gercle Maltais, parfaitement tenu, dont le rez-de-chausse'e 
sert de Bourse, et oil nous sommes regus avec la plus 
grande sympathie ; et, comme la matinSe n'est pas terminSe 
et qu'il s'agit de faire une tournSe dans Tile, — vite en 
voiture. 



Digitized by 



Google 



252 COURSES ET ASCENSIONS. 

Au sortir de la ville nous rencontrons, entre les dernifcres 
maisons et la porte, une immense terrasse, perc6e de trous 
dont quelques-uns sont ouverts, et dont des ouvriers tirent 
des sacs de bl£. Ce sont les grands silos de reserve, tou- 
jours approvisionn6s, et pour les besoins courants de la 
population, et pour le cas d'un stege. Aprds avoir longg 
ces silos, nous arrivons enfin k la porte de la ville. Notre 
satisfaction est grande d'y lire en franQais Inscription : 
« Porte des Bombes » ; le nom est dh k d'6normes bombes 
de pierre qui surmontent la porte. 

Les routes de Malte sont excellentes. Datant de l'Spoque 
des chevaliers, elles sont en partie tailtees dans le roc, et 
maintenues toujours dans un 6tat d'entretien parfait. Mais, 
6 influence Snervante du progrfcs et de la commodity! sur 
ces routes, unies comme des billards, apr£s deux mis6ra- 
bles heures de voyage, les cochers se plaignent, les che- 
vaux soufflent, tout le monde demande grice et veut rentrer 
au logis. Quelle difference avec nos cochers maltais de Tu- 
nis, qui, avec leurs chevaux maigres et leurs petits lan- 
daus, n'ayant k leur disposition ni une route, ni souvent 
m6me un chemin, nous emportent trottant, galopant, tout 
d'un train, par monts et par vaux, k travers les guerets, 
les pierres, au milieu des arbres, assis, debout, courant k 
c6t£ des chevaux, fouettant, sautant sur le siege, nc pro- 
testant jamais, et ramenant le soir leurs b6tes en etat, 
toutes satisfaites, pour se refaire, d'avoir la permission de 
boire k la fontaine avant d'entrer k l'^curie ! 

Notre promenade a lieu entre ces grands murs dont il 
a 6t6 parl6, et nous visitons ainsi la Sliema, village bAti . 
au bord de la mer, au fond de la rade Nord-Ouest. Les 
maisons baignent en partie dans l'eau et permettent de 
cette faQon les bains de mer avec la plus grande commo- 
dity. La saison toutefois n'est pas encore assez avanc£e 
pour que ces habitations d'6t£ soient d£j& occupies. Nous 
poussons ensuite jusqu'aux casernes de Saint-Georges. Ces 



Digitized by 



Google 



MALTE. 253 

casernes, isotees, b&ties en un lieu dlev6 au-dessus de la 
mer, rappelleijt peu les constructions analogues que nous 
voyons en France. Elles se composent de differentes mai- 
sons, g6n6ralement en rez-de-chauss6e, les unes pour les 
soldats mariSs, les autres pour les cSlibataires, d'autres 
pour les sergents, les sergents-majors, etc. (il arrive que 
tel sergent-major a, pour lui seul et sa famille, toute une 
maisonnette avec jardin, et le reste). J'ajouterai, par pa- 
renthSse, a ce propos, et comme preuve du soin qu'on a 
des soldats anglais, que ceux qui sont de garde ne man- 
gent pas, comme les n6tres, un diner froid apport6 de la 
caserne, mais que chaque poste a sa cuisine et son cui- 
sinier. 

Non loin des casernes de Saint-Georges, sur un promon- 
toire peu 61ev6, on admire la belle propriety d'un membre 
de Tinnombrable famille des Xicluna. Au milieu d'un im- 
mense jardin, la maison est assise gracieusement sur un 
petit plateau, avec vue superbe sur la mer. Entour6e com- 
plement d'un peristyle aux colonnes minces et 61anc6es, 
elle offre un aspect qui fait penser k la Grfece. II me semble 
que cette Dragonera (car c'est ainsi qu'elle se nomme) doit 
rappeler de loin, k ceux qui ont eu le bonheur de le voir, 
le temple de Pallas k Sunium. En revenant sur nos pas, 
nous rencontrons une compagnie de soldats anglais. Qu'ils 
sont jeunes ! 

Voild. d6j& bien des choses faites et vues, ce matin ; mais 
il est temps de songer k reprendre quelques forces. Notre 
aimable guide, au lieu de nous faire rentrer k La Valette, 
nous convie k dejeuner k la Baja Sliema, sur les rives de 
la baie dont nous avons d6j& parte. De Tendroit oil se 
trouve notre restaurant, un petit service de mouches 
transporte les passagers k la rive de La Valette, en deux 
ou trois minutes. Aussi le lieu est-il excessivement anim6. 
La population de Tile vient s'y r6cr6er, et Ton y trouve k 
profusion les auberges, les canlines, les fiacres, les canots 



Digitized by 



Google 



254 COURSES ET ASCENSIONS. 

de plaisance que Ton a l'habitude de rencontrer dans de 
pareils en droits. Le restaurateur, k l'aspect passablement 
rustique, mais k la main exercee, nous prepare un repas 
ou les omelettes, les cotelettes serieuses, et autres plats de 
resistance, comblent agreablement les vides produits dans 
nos estomacs par quatre ou cinq heures de courses, de 
surprises et d'interessantes observations. 

Le dejeuner consomme, le cafe pris, nous remontons en 
voiture, et nous visitons successivement le jardin du gou- 
verneur, dont l'orangerie n'a rien de nouveau pour des 
Barbaresques comme nous; Santa Maria della Mosta, avec 
son enorme eglise ronde, neuve, en partie meme inache- 
vee; et nous apercevons enfin, sans aller toutefois jusque- 
\k, le rocher de Saint-Paul. Ce rocher, contre lequel, selon 
la tradition, l'ap6tre fit naufrage pendant son voyage k 
Rome, ressemble k une vaste croupe de baleine etendue 
dans une petite baie, k quelques encablures de la c6te. II 
est domine par une statue colossale du saint. 

Le soir, qui approche, nous ram^ne a La Valette, tou- 
jours au milieu des grands murs, et k travers les innom- 
brables villages, moulins k vent, fermes, et autres bkti- 
ments qui couvrent toute la surface de Tile. 

Nous dtnons k l'h6tel, mais le repas anglais qu'on nous 
offre nous fait regretter singalierement la cuisine pure- 
ment maltaise de notre cantinier du matin. Le potage, 
tout d'abord, m'inspire une mefiance telle que je n'ai garde 
d'y toucher. M. Gueydan est plus brave, et vaillamment 
il porte & la bouche une cuilleree de ce brouet. « Ah! mon 
Dieu, mais c'est de la sauce! » s'6crie-t-il aussitftt. On 
nous apprend que les potages anglais sont des sauces. 
Oui ! mais qu'est-ce done qui donne un gotit si etrange a 
tous les mets qui defilent ensuite, poissons, legumes, ra- 
goAts, etc.? — Fort bien, j #, ai compris : ce n'est pas dans 
un but gastronomique que nous faisons cette excursion. 

Apres le d!ner, M. Sciortino, renda enfin k la liberte, nous 



Digitized by 



Google 



MALTE. 255 

quitte pour aller retrouver sa famille, et nous remet aux 
mains de M. Gamillieri, non moins aimable, et non moins 
prSvenant. Gelui-ci nous a retenu une excellente loge 
au thS&tre, et nous assistons, gr&ce k lui, k une represen- 
tation du Bar bier de Seville. 

Le Mtiment du tb£4tre est neuf, construit k peristyle, 
et dans de grandes dimensions; la salle est vaste comma 
une de nos grandes salles de province, pas tr&s garnie de 
monde cependant : la saison du spectacle est passge. Les 
vestes rouges des offlciers anglais tirent Toeil k c6t6 des 
vStements des Maltais, lesquels sont en habit noir. La troupe 
est trfcs convenablement composed, et la representation 
marche k souhait. Le t6nor, la basse, le barylon, sont des 
artistes consciencieux, bons musiciens, et d'une excellente 
tenue. Quant k Rosine, elle est certainement la plus gra- 
cieuse, la plus sautillante, la plus p&illante creature que 
Ton puisse voir; toute fralche, toute pomponn£e, rougis- 
sante avec cela, avec un petit tremblement demotion au 
commencement de sa cavatine, des yeux superbes : — 
comte Almaviva, tous nos compliments I 

La matinee du mercredi est employee & une excursion 
k Saint-Gr6goire, ou doit avoir lieu une procession, Tune 
des plus importantes de Tannic Cette c£r6monie a 6t6 
institute, il y a bien longtemps, k cause d'un voeu : seule- 
ment personne ne se rappelle quel 6tait l'objet de ce voeu. 
Quelques-uns pr£tendent qu'il se rapportait aux ravages 
des courtilieres. 

Partis en voiture d'assez bonne heure, nous passons 
prds des grands silos, et longeons ensuite le fond du port, 
la Marsa (Marsa, dans les langues sfonitiques, veut dire 
« mouillage », d'ou viennent : la Marsa, pr6s de Carthage; la 
Marsa Mucchetto, k Malte, ou sont les depdts de charbon; 
la Marsa Sirocco, dans la m6me lie, vers le Sud-Est, oil le 
sirocco arrive ; Mers-El-Kebir, dans le d6partement d'Oran ; 
Marseille en Provence, etc.). Nous passons ensuite prfcs de 



Digitized by 



Google 



256 COURSES ET ASCENSIONS. 

la prison dont Taspect, bien surprenant, est le plus gai du 
monde. En France nous disons : noir comme une porte de 
prison; ici, pour faire une comparaison analogue, on 
serait forc6 de dire : bleu de ciel comme la porte de la 
prison de Malte. Le reste du b&timent, les murs, les enca- 
drements des fen<Hres, etc., sont peints en couleurs aussi 
tendres. 

La foule qui se porte k Saint-Georges pour la funzione 
est Snorme. Nous voyons \k toute la population en cos- 
tume national. L'6glise de Saint-Georges, dans le village du 
mftme nom, est orn6e k profusion comme toutes celles de 
Tile. Les rues, les places, sont encombr^es de peuple, de 
voitures, de chevaux ; le bruit des cloches est Stourdissant, 
et, lorsque le cortege se met enfln en route avec des cen- 
taines d'etendards, et que, k cause de sa longueur, il nous 
empGche pendant plus d'une heure de rejoindre notre voi- 
ture, nous flnissons par trouver que nous avons presque 
trop de couleur locale k notre disposition. 

Finalement cependant, la derni&re banni&re a pass£, et 
nous pouvons revenir k La Valette, oh le dejeuner cou- 
ronne avec ses sauces extraordinaires la sSrie de nos ope- 
rations k Malte. Nous nous rembarquons k deux heures, 
et, apr6s une navigation qui n'offre aucunc particularity, 
nous retrouvons notre terre d'Afrique, La Goulette, Tunis, 
les amis, les affaires, et la collection de nos vieux souve- 
nirs, k laquelle nous venons d'ajouter un num£ro qui ne 
sera certes, parmi tous les autres, ni le moins agr£able 
ni le moins interessant. 

G.-A. Bcerner, 

Membre du Club Alpin Franeais 
(Section de Carthage). 



Digitized by 



Google 




Digitized by 



Google 



Digiti 



zed by G00gk 



XI 



LE LIBAN ET L'ANTI-LIBAN 



Le Liban et l'Anti-Liban occupent la partie de la Syrie 
comprise entre le Nahr-el-K6bir, le plateau de Horns, le 
desert de Thadmor, Ja plaine de Damas, le massif de l'Her- 
mon et le cours meridional du Nahr-el-Litani. Les villes 
principales sont Horns ail Nord, Damas k l'Est, Sai'da, Bey- 
routh, Tripoli sur la c6te. 

La chaine du Liban s'gtend sur une longueur approxima- 
tive de 150 kilom., du Nord-Est au Sud-Ouest; elle est 
presque paralldle au rivage de la M6diterran6e et d<§passe, 
sur plusieurs points, 3,000 m&t. d'altitude. Bien quelle n'at- 
teigne pas FSldvation des Alpes franchises, vue de la mer elle 
se projette sur le ciel de toute sa hauteur et pr^sente un 
aspect plus harmonieux et non moins grandiose que le 
Mont-Blanc aper^u de Gourmayeur ou de Ghamonix. La 
chafne de l'Anti-Liban est un peu moins 61ev6e ; elle suit la 
direction de sa voisine. Entre les deux s' allonge la Coel6- 
Syrie ou Syrie-Greuse, plus connue aujourd'hui sous la de- 
nomination de plaine de la B6kaa. 

Le mot Liban, en hgbreu Lebanon, en arabe Lebndn, ex-r 
prime la blancheurimmaculge du lait ou delaneige. L'une 
et l'autre montagne se composent de dolomites, de calcaires 
grossiers, de marbres*, de gr&s, de marnes, Qk et 1&, des 
pointes de basalte percent le sol sans en granger les assises, 
Le tout est revfctu d'une couche de terre rouge, pous^itof 
inorainique d'anciennes avalanches, Des fissures ; d'une 

AKNOAIRE DB 1885. 17 



Digitized by 



Google 



958 COURSES ET ASCENSIONS. 

grande profondeur coupent les roches, les sSparent en mas- 
sifs distincts qui forment comme autant de citadelles. Les 
pentes sont escarpSes ; les croupes jaun&tres supportenttan- 
tdt des sommets arrondis,aux contours puissants, tantdt des 
cimes fi&rement dressGes qui dominent des ravins sauvages 
et nus, ou des vallons riants, pittoresques, fertiles et culti- 
v6s. Les pins, les sapins, les c&dres, les pistachiers abondent 
dans le Liban; le peuplier, le m&rier et l'abricotier, dans 
TAnti-Liban. 

Plusieurs fleuves et de nombreux ouadis cachent leurs 
sources dans les grottes et les cavernes de ces montagnes, 
passent sous de gigantesques arcades et sillonnent de leurs 
flots les parois arides de la roche. Les rivieres du versant 
occidental courent & la mer au sortir de leurs d&H6s; celles 
du versant oriental se perdent dans les sables du desert. 
La hauteur des monts arrfcte les vents humides de TOuest, 
condense en pluie et en neige les vapeurs ; grfcce h la nature 
caverneuse du sol, oil Teau circule en des conduits souter- 
rains presque sans Evaporation, les torrents ne sont jamais 
taris. 

Parmi les affluents syriens de la mer, le plus considerable 
est TOronte. II a sa source au Nord de Baalbek ; le Nahr-el 
Litani natt au Sud de la mfcme ville. Le Barada descend des 
gorges de TAnti-Liban vers les steppes orientaux. Le sys- 
tfcme hydrographique de la contrSe prgsente Timage d'une 
croix. L'Oropte et le Jourdain, qui roule au Sud ses flots 
jaun&tres, en forment le tronc ; le Barada et le Litani en sont 
les branches. Ge seraient, d'apr&s quelques auteurs, les 
quatre fleuves du paradis terrestre. Dans le cours du rgcit, 
nous trouverons des vestiges de 16gendes anciehhes k Tap- 
pui de cette opinion. Le plateau supSrfeur de la B6kaa, 
relativement peu 61ev6 (1,150 m&t . d'altitiide) , entre le Liban 
et l'Anti-Liban, sert de ligne de partage et de centre au 
rayonnement des eaux. 
Le 7 juin, je descendais du Garmel en compagnie de M. le 



Digitized by 



Google 



LE LIBAN ET L'ANTI-LIBAN. 259 

curd de Saiht-Pothin et de trois autres prfctres lyorinais et 
m'embtrquais sur le vapeur YArgo, de la Gompagnie du 
Lloyd autrichien, qui fait le service entfe Cai'pha et Bey- 
routh. Apr*s une visite trds sommaire k ma cabine, je re- 
montai sur le pont, attire par la splendeur d'une nuit 
d'Orient. La mer 6tait calme; Tair doux et embaumg qui 
souftlait sur mon front semblait venir d'un rivage heureux. 
Je m'endormis k la clart6 des Stoiles, bercS par le clapo- 
tementdes vague s. Quand je m'iveillai, il 6tait jour. J'avais, 
& mon insu, passe* la nuit sous le ciel sans en avoir souffert. 
Un merveilleux spectacle s'Gtaiait k mes yeux. Le bateau 
entrait dans la rade de Beyrouth. Si je n'6tais pas descendu 
k terre, je garderais de cette ville, cotnme de toutes les cites 
de l'Orient, aper^ues de loin, l*id6e la' plus brillante. 

Pour rendre l'effet du panorama, il faut revenir aux 
Vieilles images de la mythologie ; elles ne sont ici tii ridicules 
ni banales, parce qu'elies sont vraies, parce que nous sommes 
sur la terre qui les enfanta, parce qu'elles sont la peinture 
la plus fidfcle et la plus saisissante de la r£alit£. Litt6rale- 
ment, I'Aube aux cils d'or dessinalt de son doigt de rose la 
silhouette du Liban stfr l'azur empourprS, et marquait 
d'une tache blanche le sommet neigeux du Dj6bel-Sanin. 
Sa robe de gaie flottait diaphane sur la' pfente des mounts ; 
sous le baiser du jour, ses pleurs tombaient comme des 
paries sur la verdure de la pl&ine et dans les cordages du 
bateau, et'son visage se fdndait dans les clartes du ciel. La 
mer avait la couleur laiteuse de rbjpale, et jetait des reflets 
mgtalliques, et la ville Gnfergeait au regard, 6blo diss ante et 
fralche avec sa'domtonne de pins noirs et ' sa ceirtture de 
flots irises. Les vapeurs de l'esp&C£ prttatentk la montagne 
tme transparence a&riertne, oti Toeil 'dfcftiGlait les cimes 
argentSes de neifce et le£ jgouffites' obsciirs' voiWs de gaxe 
bleue. " "'■ ' ,! ■ 

Beyrouth est admirablemeM'sita^ri A retlr6mit6 d'un cap 
et dominie la baie de ce ri&to.' Sbn Stytootogie probable est 



Digitized by 



Google 



266 COURSES ET ASCENSIONS. 

Be froth qui, en hSbrett, signifie puils. D'apr&s les pontes 
arabes, « elle fut la premiere ville que le Temps, cr66 avec 
elle, ait vu parattre sur la terre. Elle est la racine de la vie, 
la nourrice des cites, la reine primitive du monde. » Elle a 
subi les vicissitudes tant6t glorieuses et tantdt humiliantes 
de la fortune. Trfcs florissante sous les empereurs romains, 
qui Tembeilirent de temples, de colonnades, de bains et de 
theatres, elle fut d6truite au vi e Steele par un tremblement 
de terre. Aujourd'hui, c'est une ville de cent mille habitants 
et d'une physionomie europ6enne. Ses remparts sont d6- 
truits ou d6bord6s. Elle n'a pas de monuments historiques, 
k part la mosqu6e, qui fut l'ancienne gglise des croisSs, 
construite en 11 08 par Baudoin I tr . Les musulmans en ont 
recouvert les murs d'arabesques grossi&res. 
.— Beyrouth sert de port et de succursale k Damas. Elle est 
le centre le plus important et le plus populeux de tout le 
littoral syrien. Elle doit sa prosp£rit6 k son climat et au site 
mefveilleux qui la place k c6t6 de Constantinople et de 
Naples. 

Les rues, hbrmis celte des Francs, sont 6troites, mal 
pav6es, mal traces, presque sans alignement. Elles sont 
parfois couvertes de peaux rattachSes entre elles, et le soleil, 
flltrant k travers les interstices, laisse tomber sur le sol des 
plaques d'une aveuglante lumtere. Le bazar est le rendez- 
vous deS marchandises de tout l'Univers. IA s'amoncellent 
et se d£bitent les denies des villages 6tag6s par centaines 
sur les terrasses du Liban : vin d'or port6 dans des outres, 
fruits, laines, cocons, huiles, essences et parfums. Les ar- 
ticles de Damas, de Bagdad, de La Mecque et du Gaire se 
m&lent aux 6toffes de France et aux bibelots de Paris. 

Le mouvement de la cit£ se concentre, apr&s le bazar, sur 
la plac6 des Canons. Elle n'est pas sans analogie avec l'Bs- 
b£kyeh du Caire. Elle est 6rn6e de jardins, plant£e de pal- 
miers, d'eucalyptus, det£r6binthes, de mimosas et de cactus. 
Les Voitures 616g*ntes, conduites par des cochers noirs, y 



Digitized by 



Google 



LE LlBAlf ET i/Aim-LlBAN. 261 

croisent les convois de chameaux. Les mulets y dgposent 
leurs charges, et les Anes y prennent les promeneurs. Un 
palais, celui du pacha, en occupe presque tout un c6t6. Les 
flaneurs et les £16gants se rendent au port, sur la plage et 
surtout k la Promenade des Pins. Beyrouth n'a pas de quais 
comme Smyrne et Constantinople; c'est doinmage. Nulle 
part ils ne seraient plus faciles k 6tablir, plus avantageux au 
commerce et k la beauts de la ville. Les maisons baignent 
leur base dans la mer. La rue la plus proche s'avance qk et 
\k sur les r6cifs et domine les flots. A toutes les heures du 
jour, les curieux et les baigneurs animent les rochers de la 
gr&ve de leurs costumes varies, ou de leurs plongeons mul- 
tiples dans les eaux bleues. 

Au Nord et k l'Est de la cit£,les villas entourges de jardins 
occupent le sol jusqu'au Nahr-el-Beyrouth et s'Stagent sur 
les hauteurs au milieu des citronniers, des sycomores et des 
palmiers* Au Sud-Est, des dunes de sable, apportg par les 
vents etles flots, et semblable k celui des Pyramides,mena 
$aient d'envahir et de steriliser toute la plaine. Pour les 
arreter, l'Smir des Druses,Fakhr-ed-din (1595-1634), imagina 
de planter une forfct de pins qui est devenue la promenade 
favorite du monde 616gant. Leurs troncs maigres se pressent 
sur le sable rouge et leurs tfctes rondes bruissent au vent de 
la mer. Ghaque vendredi, les accords de la musique liba- 
naise se mfelent, sous la noire coupole de la forftt, au bruit 
confus de la cite et au fr&nissement de la houle loin- 
taine. 

Beyrouth est la capitale litteraire et scientiflque de 
TOrient. On s'y occupe mfcme de l v 6ducation de la femme 
arabe. Les soeurs de Saint-Vincent-de-Paul et les Dames de 
Nazareth obtiennent dans cette oeuvre des succ&s 6tonnants. 
Les 6coles de gar^ons sont trds nombreuses. Outre celles des 
Allemands et des Ecossais, il y a celle du patriarchat grec* 
celle des P&res italiens et le college de la Mission am6ri- 
caine. Mais la gloire de la ville est son University, qui est le 



Digitized by 



Google 



26£ COURSES ET ASCENSIONS. 

centre litterffire de tout l'Orient, par son imprimerie, son 
mouvement, ses professeurs et ses eieves. Elle est sous la 
direction des Peres Jesuites, qui lui ont donne une installa- 
tion magnifique. 

D'apres les renseignements que m'a communiques notre 
ex-consul general, M. Patrimonio, le gouvernement fran<jais 
s'interesse k cette- ceuvre qui contribue k etendre son in- 
fluence. II ne saurait avoir de meilleur agent de civilisation 
et de propagande nationale. 

L'Universite comprend les cinq Faculty : celle de theolo- 
gie pour les divers rites, celle des sciences, celle des lettres, 
celle de droit et celle de medecine. Les grades deiivres dans ' 
cette dernifcre sont reconnus en France. II en sera bientdt 
de m£me, nous l'esp^rons, pour ceux des lettres et des 
sciences. Le prestige de rUniversite est considerable. Les 
colleges de Constantinople, de Smyrne, de Damas, d'An- 
toura, deGhazir, d'Alep, d'Alexandrie,du Gaire, etc.,envoient 
leurs eifcves k Beyrouth pour les 6preuves du baccalaureat, 
et les jugements rendus par le jury de la Faculty sont 
accepts sans conteste de Stamboul k La Mecque. 

La plaine de Beyrouth est un immense jardin; vignes, 
girofliers, crocus* cyclamens, jasmins, lauriers-roses, s'epa- 
nouissent pr£s des miners, des figuiers, des cactus, des 
terebinthes, des orangers et des citronniers. On y montre 
le site que Lamartine avait choisi pour demeure de sa fille 
Julia. Au loin, vers le Sud, Toeil peut soup^onner la croupe 
arrondie deDjoun, ou lady Esther Stanhope, proclamee reine 
de Palmyre par cinquante mille Bedouins, s'etait retiree et 
vivait dans le culte de Tastrologie. Elle nourrissait dans ses 
gcuries la jument seliee qui devait porter k Jerusalem le 
Messie des temps nouveaux. 

Abattus par la chaleur et seize jours da cheyauchee k tra- 
versla Jud£e,la Samarie et la Galilee r mes quatre compagnons 
ne veulent plus entendre parler de courses k cheval. Sur les 
conseils de M. Boucopoulo, proprietaire de l'hdtel Bellevue, 



Digitized by 



Google 



LE LIBAN ET L'ANTI-UBAN. 263 

et du cheik maronite El-Kouri qui nous prodigue ses bons 
offices, ils resolvent de traverser en bateau la rade de 
Beyrouth. D6sireux d'en faire le tour k cheval, et de pousser 
une pointe dans les montagnes, je traite avec le drogman, 
Joseph Houri Achekouti. G'est un guide experiments et 
complaisant. 

Le lendemain & 5 h. nous sommes en selle. Je n'essaie 
point de dire la fraicheur lumineuse et sereine de cette 
matinee d'Orient entre la chatne du Liban et la nappe 
bleue de la M6diterran6e. Nous traversons le quartier de 
Saint-Dimitri qui sert de fronti&re au gouvernement liba- 
nais; sur un pont de sept arches, b&ti par Fakhr-ed-Din, 
nous franchissons le Nahr-Beyrouth, l'ancien Magoras, et 
gagnons lagr&ve. D'eux-m&mes nos chevaux se portent sur 
le bord de l'eau ; la vague assez forte rejaillit par intervalles 
contre leurs jarrets et couvre leurs sabots d'Scume. Le 
sable est fin, uni, resistant. La brise embaumSe qui des- 
cend de la montagne, le bruit de la mer presque furieuse 
excitent nos montures. Le drogman 6tend le bras, agite 
son coufieh. (Test un signal que tous les chevaux syriens 
connaissent. Le mien, d&slors, prend une allure folle, et en 
trois quarts d'heure nous parcourons les 15 kilom. qui 
nous s6parent du Nahr-el-Kelb, ou riviere du Chien. 

La course n'a pas 6t6 heureuse pour tout le monde. 
Quatre muletiers arabes suivent comme nous le bord de la 
mer; leurs bStes sont charges d^normes ballots de cocons. 
Un des moukres, accroupi sur les sacs, execute de I'Schine 
et du cou ce dandinement particulier atix conducteurs de 
chameaux. Dort-il? Prie-t-il Allah? Je ne sais; mais quand 
nos chevaux passent pr&s de lui comme un trait, son mulet 
fait un 6cart si brusque que la charge et le muletier.tom- 
bent k la mer, pendant que la b&te galope k notre suite. 
Bien trempg dans l'onde am&re et ti&de, le moukre rattrape 
ses ballots et les expose au soleil ; ses compagnons arrfttent 
le mulet 6chapp6. Je suis marri d' a voir 6t6 la cause de cet 



Digitized by 



Google 



464 COURSES ET ASCENSIONS.: 

accident, et pourtant, je ris en dedans, suivant le mot des 
Orientaux, de l'ablution matinale et inattendue du ills de 
Mahomet. Pour lui, il ne se plaint pas : c'etait 6crit. 

II faut escalader Tescarpement d'une croupe du Liban 
qui se termine en un promontoire dominant k pic les flots 
d'une hauteur de 30 metres. Au pied du rocher se trouvent 
les b&timents de la Gompagnie des eaux de Beyrouth. Une 
large voie romaine est taillge dans le roc; les dalles dis- 
jointes, bris6es, sortent de leur place et rendent le passage 
difficile. Du sommet de la corniche le coup d'ocil est 
splendide sur la plaine, sur la ville, la rade et la mer. L& 
s'£levait jadis la statue du chien colossal qui a donng son 
nom au fleuve, et dont les aboiements furieux, disent les 
Arabes, s'entendaient de Tile de Chypre. Les debris du 
monument sont encore visibles et le bruit des vagues, 
quand elles sont fortes, imite en effet les aboiements 
d'un chien. Les Grecs appelaient le Nahr-el-Kelb Lykos, 
rivi&re du loup, & cause de ses rives sauvages peuplSes de 
loups. 

Sur la paroi rocheuse, des figures grossteres sont tail- 
16es en bosse. Les conqu6rants du globe ont 6crit sur ces 
pages de granit le r6cit indestructible de leurs exploits. 
On compte douze tablettes ; plusieurs ont une moulure. 
Trois sont Sgyptiennes et se rapportent, d'apres Lepsius, 
aux expeditions de Rams&s II ou SSsostris, qui vivait 
1500 ans avant J.-G. Elles sont bien conserves, malgr6 le 
b&t des chameaux qui depuis tant de si&cles use en pas- 
sant leurs higroglyphes. Les monarques assyriens se recon- 
naissent k leur barbe bouctee, au bonnet persan, k leur 
robe et & leur sceptre. Tiglat-Phalasar, Nabuchodonosor et 
Sennacherib y £num6rent les provinces soumises k leurs 
armes. Les premiers kalifes racontent sur ces roches en 
caract&res koufiques leurs sanglantes victoires. Marc-Aur^le 
Antonin y rappelle, dans une inscription tr&s lisible, que la 
-route a 6t6 creus£e parses ordres. Enfin Farm6e franchise, 



Digitized by 



Google 



LB LIBAN ET L ANTI-L1BAN. 265 

en 1861, y a laissS la date de son passage et le nom de son 
g£n£ral. 

Le site est pittoresque, sauvage. La mer se brise contre 
le bas du promontoire et s'avance en longues lames dans 
Testuaire du fleuve, entre une double rangSe d'escarpe- 
ments abrupts. Un pont k trois arches, oeuvre de S61im I* r 
au dSbut du xvi # si&cle, relie les deux rives. Les eaux du 
Nahr-el-Kelb sont tr&s limpides ; elles descendent du Dje- 
bel-Sanin, par une sSrie de grottes, de gorges, d'arcades et 
d'entonnoirs fort remarquables. Le torrent jaillit d'une 
caverne profonde et les ing£nieurs anglais, qui ont capt6 
le flot pour l'amener k Beyrouth, ont p6n£tr6 jusqu'dt 
1,200 metres de distance dans la galerie souterraine emplie 
du fracas des cascades. 

Je profite du temps et de la solidity vraiment admirable 
de nos chevaux, et m'engage avec le drogman sur le sentier 
abrupt et rocailleux qui m&ne k Antoura, dans le Kesrouan. 

Le paysage est comparable aux sites les plus pittores- 
ques des Alpes. II y a pourtant une difference. La puretg 
du ciel, la transparence de Tair, l'6clat de la lumi&re don- 
nent aux contours des montagnes un relief vigoureux qui 
plait au regard et qu'on ne voit pas dans nos tristes climats. 

Antoura repose sur une terrasse dominant une valine 
sauvage. G'6tait nagufcre un terrain aride, rocailleux, raving 
par les pluies, calcinG par le soleil, sans verdure et sans- 
arbres. Depuis r&ablissement des Pdres Lazaristes, les 
coteaux denudes se sont couverts de pampres, de mAriers, 
de citronniers. La moindre anfractuositS est docile k la 
culture qui envahit tout. Les sapins et les cddres ombra- 
gent les sommets ; la vigne tapisse les pentes et l'oranger 
parfume le vallon. Les indigenes apprennent le fran^ais- 
Le college des P&res compte deux cent vingt Steves et n'a 
rien k envier, pour Fespace, le confortable et l'agrSment, k 
nos meilleurs pensionnats de France. 

Si nous allions plus loin dans la direction de Djebel- 



Digitized by 



Google 



266 COURSES ET ASCENSIONS. 

Mneitira, nous arriverions aux sources du Nahr-Ibrahim, 
qui m^rite une mention spSciale pour ses chutes pittores- 
ques, la couleur de ses eaux et les ISgendes mythologiques 
de son bassin. II faut Iaisser & chaque region comme trait 
de physionomie ses croyances et ses fables, filles de l'iniu- 
gination populaire. Elles lui appartiennent aussi bien que 
les produits du sol, ne servent pas moins k la caractSriser, 
et sous leurs mythes cachent souvent un sens profond. 
Gardons-nous d'une froide critique qui, sous pretexte 
d'exactitude, desenchante l'histoire et mutiie Timage de la 
v6rit6. Nous ne dissertons pas; nous voulons peindre et 
conter ce que nos yeux ont vu, ce que nos oreilles ont 
entendu. Ne portons pas une main sacrilege sur les r6cits 
po£tiques qui ont charm6 notre adolescence et que notre 
ftgfi mtir a recueillis k leur source. Tel est celui du fleuve 
Adonis. 

Issu de la caverne d'Afka, ce torrent tombe dans la mer 
k 6 kilom. de Djebail, l'ancienne Byblos. II natt en r6alit6 sur 
la pente orientale du Liban, coule dans les fissures au-des- 
sous de la montagne et reparatt en source puissante pr&s 
d'Afka, sur le versant m6diterran6en. G'est la Vaucluse de 
la Syrie. Le bel Adonis, que les Phdniciens appelaient Tam- 
muz, aimait k chasser sur ses rives ; mais un jour, oublieux 
des conseils de VSnus, le jeune chasseur fut bless6 dans la 
montagne par la dent cruelle de Mars cach£ sous la forme 
d'un sanglier et mourut. Depuis, chaque ann£e au prin- 
temps, les eaux du fleuve roulent une argile impr£gn6e de 
peroxyde de fer et prennent une teinte rouge&tre dont la 
mer se colore au loin. Gette couleur vient du sang d'Adonis. 
A la demande dc V6nus, il est devenu dieu ; il reparalt sur 
la terre, k la saison des fleurs et la quitte k Tapproche de 
Thiver. La d6esse n'a plus de temple auprfcs de la source, 
et, dans la clartg blonde des heures crgpusculaires, on ne 
voit plus son ombre fugitive glisser dans les bosquets, 
semer les roses sous ses pas et livrer aux ti&des brises les 



Digitized by 



Google 



LE UBAN ET j/aNTI-UBAN. 267 

senteurs de l'^mbroisie. Mais les paysans vont encore, aux 
anniversaires des fetes antiques, suspendre des 6toffes aux 
rameaux qui poussent entre les pierres. 

Les Juifs et les Musulmans ont rejetS la tegende des 
Grecs et des Ph6niciens et donnent k la rivtere le nom de 
leur p6re commun Abraham; ils Tappellent Nahr-Ibrahim. 

Les populations du Kesrouan sont divis£es en divers 
groupes religieux et politiques, distincts d'origine, de 
moeurs et de caractfcre. Ge sont les Druses, les Maronites, 
les Anzarieh, les MStoualis, les Melkites, les Syriens, les 
Arm&iiens, les Musulmans, les Juifs et les Grecs. 

Les Melkites sont des Grecs catholiques soumis k la juri- 
diction d'un patriarche qui a son si&ge k Damas et qui est 
en communion avec Rome. Parfois on dgsigne sous cette 
denomination tous les Chretiens qui ne sont ni Jacobites ni 
Nestoriens. 

Les Metoualis sont des Mahometans de la secte d'Ali 
par opposition aux Turcs, partisans d'Omar, qu'ils mau- 
dissent comme usurpateur du Kalifat. 

Les Anzarieh adorent le veau ; on les regarde k tort 
comme des schismatiques musulmans; ils descendent 
plut6t des races primitives qui ont peupl£ la Syrie. Ils 
torment une esp&ce de soci6t6 secrete et leurs rites bi- 
zarres sont peu connus. 

Dans une valine du Liban, pr&s de Hamanna, on trouve 
encore des idol&tres, des adorateurs du soleil. Ils sont 
issus des anciens adorateurs de Baal. On les reconnatt au 
bandeau qu'ils portent sur l'-ceil. droit et au soin avec 
lequel ils £vitent de se profaner au contact des partisans 
des autres religions. 

Les M aronites sont au nombre de trois cent mille, r6- 
partis en trois cents villages. Quelques milliers vivent k 
Jerusalem et dans Tile de Ghypre. Ils sont catholiques et 
n'ont jamais err* dans la toi, en d£pit des affirmations 
contraires de Baedeker et d'tilisde Reclus. Ils ont pour 



Digitized by 



Google 



268 » COURSES ET ASCENSIONS. : 

fondateur et patron saint Maron, qui v6cut au iv* Steele 
et bfttit plusieurs monasteres. Sa tete est le 14 tevrier- 
Leur patriarche reside k Kanobin (Goenobium) dans la 
montagne, pr6s des cadres. II porte le titre d'Antioche 
et tient sous sa juridiction huit dioc&ses : Tyr, Sidon, 
Baalbek, Damas, Beyrouth, Tripoli, Alep et Ghypre. Les 
titulaires actuels de ces steges ont rang d'archevfcques et 
sont des prelats fort recommandables. Leur pouvoir n'est 
pas limits aux fonctions eccl£siastiques. Le gouvernement 
thSocratique de la Turquic leur reconnalt le droit d'inter- 
venir avec quality dans les proems et les affaires crimi- 
nelles. Le moindre cur6 est au moins juge de paix. L'usage 
du mariage s'est maintenu parmi les prgtres s£culiers ; on 
en compte onze cents, et huit cents religieux de Tordre 
de Saint-Antoine. 

Les Maronites ont toujours dSfendu leur foi et unc partie 
de leur ind^pendance. A l'Spoque des Croisades ils s'allte- 
rent aux Francs et combattirent avec eux. II est probable 
que beaucoup de sang fran^ais fut alors infus£ k la nation 
maronite. Elle s'intitule depuis la France du Liban, et ses 
fils se disent nos fr&res. Plusieurs ont des noms europ£ens. 
Ils montrent avec orgueil deux lettres de Louis XIV et de 
Louis XV, qui leur promettent l'appui constant de la France. 

Depuis l'expGdition de 1861, qui suivit les massacres 
abominables commis par les Druses avec la connivence des 
autorites turques, les Maronites ont un territoire defini; 
i'administration en est confine k un pacha chr^tien sous la 
tutelie de la France, de l'Angleterre, de la Russie, del' Al- 
lemagne et de l'ltalie. 

La delimitation Stablie en 1861 est telle qu'elle n'em- 
brasse aucun centre important. Elle ne comprend ni Bey- 
routh, ni Damas, ni Tripoli, ni mgme Zahl6. Le Liban est 
une province sans capitale qui 6coule ses produits et d6- 
pense son argent hors de ses frontteres. Les Turcs regardent 
cette situation, comme un chef-d'oeuvre de leur politique. 



Digitized by 



Google 



LB L1BAN ET L ANTI-LIB AN. 969 

Les Druses se rattachent aux Musulmans comme ies 
M^toualis. lis habitent principalement le Ho u ran et la 
region comprise entre le Nahr-el-Kelb et Sour, entre la mer 
et la plaine de la B6kaa. Pour les usages de la vie, la 
forme du gouvernement, la langue et les moeurs, iis res- 
semblent beaucoup aux Maronites, mais ils n'ont pas les 
m&mes principes religieux. 

Le college d'Antoura est plein de jeunes princes druses 
qui acceptent volontiers les enseignements du catholicisme. 
Leurs pr6jug6s tombent et les missionnaires n'ont pas de 
meilleurs amis. D&s qu'on gtablit une 6cole dans un village, 
les Druses sont les premiers k y envoyer leurs enfants. 

Druses, Maronites, Syriens accablent l'Stranger de com- 
pliments et lui d6cernent des titres qu'il n'a point. II ne 
faut pas prendre k la lettre leurs formules; mais, si la huit 
vous surprend dans la montagne, n'hgsitez pas k frapper 
k la premiere porte. 

Les Libanais, Maronites, Druses et Syriens, regardent les 
Turcs comme leurs ennemis. Ils attendent la d&ivrance de 
Farriv6e des Francs. G'est une opinion profond6ment enra- 
cin6c, une croyance universelle qu'ils seront affranchis par 
les fils des croisSs. Derni&rement, quand Tescadre a paru 
k Beyrouth, le bruit s'est rgpandu avec la rapidity de T£- 
clair qu' une atm6e fran^aise allait enfin dgbarquer, et on 
a allum6 des feux de joie dans la montagne. Cette convic- 
tion, religieusement entretenue et transmise de p&re en fils, 
finit par gagner les Arabes eux-mfcmes, et ils c6deraient 
volontiers le Liban k la France poiir quelques millions,: 
comme ils ont vendu Ghypre aux Anglais. 

Pendant que je descends des terrasses escarpgcs d'An- 
toura, des constructions d'un caract&re uniforme me pa- 
raisdent couronner tons les points culminants de la region.' 
Ce sont des couvents de Tordre de Saint-Antoine. Mon 
drogman, en quality de cousin du sup&rieur g£n£ral, me 
conduit au toonastSre de Lhou&zi, $itu6 sur uri mamelon 



Digitized by 



Google 



270 COURSES ET ASCENSIONS. 

d'ou Ton aper<joit la mer et (Toil Ton domine les gorges 
du Nahr-ei-Kelb. Le 'panorama d6fie toute description. 

Nous laissons nos chevaux au soleil dans labour. Un fr&re 
servant nous introduit au divan, et bientdt le Pfcre Abb6, qui 
se trouve de passage dans la maison, suivi du prieur et de 
plusieurs autres p&res, vient me saluer, le bras repli6 sur 
le coeur, et me baiser la main. La conversation se fait d'a- 
bord en latin ; mais la difference de prononciatioh en rend 
intelligence impossible, et nous sonimes obliges d'avoir 
recours h Tentremise du drogman; on apporte les cigaret- 
tes et les narguites ; d'autres religieux arrivent, puis des 
notables du pays. lis ont aper^u le Frangi dans lamon- 
tagne et ils viennent lui parler au monast&re, oil ils parais- 
sent aussi libres que chez eux. Le couvent est une sorte de 
maison communale. Les indigenes y sont k l'aise, et maintes 
fois j'ai remarquS cette bonne fraternity des notables, des 
cheiks et des moines. On nous sert la traditionnelle petite 
tasse de cate arabe. Je me crois tenu de complimenter le 
g£n£ral sur un magnifique chapelet k grains d'ambre 
6normes, termini par un bouquet de pierres fines, qu'il ne 
cesse d'agiter entre ses doigts. II me rgpond, en me mori- 
trant un autre chapelet, que le premier n'est pas un objet 
de pi6t6, mais un jouet destine k donner aux mains une 
sensation de fraicheur. II m'apprend que son'ordre poss&de 
une maison k Rome et plusieurs couvents dans la monta- 
ghe places sous sa direction: 

Cette excursion nous 6tait ngcessaire pour connattre les 
habitants, leur caractere et leurs moeurs. Je regrette de ne 
pouvoir, faute d'espace, dScrire aussi les costumes «t cer- 
tains usages particuliers aux Libanais. 

H&tons-nous de prendre la route de Damas. Elle est fort 
belle et relie deux mondes : i'Occident par Beyrouth,, oil les 
vaisseaux anglais et fran^ais apportent les marchandises de 
l'Europe, etTOrient par Damas, oil les caravanes deld M6so- 
potamie, de Bagdad et de La Mecque dgposent les ftoffes, 



Digitized by 



Google 



LB LIBAN RT L'ANTl-LIBAN. 271 

les parfums et les aiitr^s produits 'de'l'Asie. Etablie apr&s 
l'expSdition de 1861, elle demeure la propria d'urie 
society connue sous le nom de Gompagnie Ottomane. Elle 
a 114 kilom., et le service rSgulier des diligences entre 
les deux villes s'accomplit en douze heures. La voiture 
est attelSe de six chevaux qui vont toujours au galop. 
Le depart et Tarriv^e sont signals au son de la trompe 
comme au temps de Laffitte et Gaillard. Des relais se suc- 
c^dent k une distance moyenne de 10 kilom., parcourue en 
moins d'une heure. Les chevaux sont tenus prfcts sur la 
voie et l'arrftt k chaque station ne dSpasse jamais cinq mi- 
nutes, sauf k celle de Ghtora, oil les voyageurs ont vingt irti- 
nutes pour dejeuner. Lk se rencontrent les deux diligences 
qui vont en sens inverse. La r6gularit6 est telle qu'elles 
arrivent au poste en mdme temps k quelques secondes 
pr&s. Leplus grand* Gcartde l'ann£ea 6t6 de deux minutes. 

Tous les jours trois convois de vingt k trente voitures 
partent de Damas et trois autres de Beyrouth pour le trans- 
port des marchandises. lis sont organises k Tinstar d'un 
train, se rangent sur le c6t6 de la route, et s'arrfctent au 
passage de la diligence. Ghaque voiture a son numgro d'or- 
dre qu'elle garde dans la marche. Gette organisation est 
due k Tesprit d'initiative et de patience de'notre compa- 
triote, M. Blanche. II a d& lutter longtemps contre l'indo- 
lence et la paresse des Arabes ; ses efforts ont enfin triom- 
ph6 de leurs habitudes d'inertie, et ils sont les premiers 
k admirer son oeuvre. Les employes de la Gompagnie, 
Syriens, Maronites, Druses, Arabes, se montrent disciplines, 
polis, obligeants, et, chose etonnante, ils ne demandent 
plus et n'acceptent pas le bakchich. 

Voitures Strangles, chevaux, Anes, mulets, paient a la 
Gompagnie Ottomane un droit de circulation. La plupart 
des Arabes qui font le commerce entre les deux capitales 
de la Syrie supSrieure prSferent suivre l'ancien chemin. 
G'est un affreux sentier qui longe presque constamment la 



Digitized by 



Google 



272 COURSES ET ASCENSIONS. 

nouvelle route. Quel Strange spectacle de voir de longues 
flies de chameaux, de mulets et d'Anes p&sser k c6U d'une 
chaussge bien entretenue qui reste pour eux le terrain d£- 
fendu et s' aligner en trgbuchant au milieu des blocs Spars 
d'une sente rudimentaire ! Des inspecteurs k cheval veillent 
h 1'exScution des rSglements, et les bfttes de somme sem- 
blent en avoir conscience. II faudrait user de violence pour 
faire sortir le chameau de son mauvais chemin. II regarde 
la route dun ceil dSdaigneux et dun air maussade. 11 pro- 
teste par des cris rauques et une mine effarge con Ire l'en- 
vahissement des diligences. Un vShicule roulant et tapageur, 
plus haul que le sommet de ses bosses, est pour lui chose 
si extraordinaire qu'il donne k son passage, par des mou- 
vements d£sordonn£s, tous les sympt6mes de l'epouvante 
et de la colere. 

Voyageons done comme on voyageait en France au Ste- 
ele dernier et franchissons en coche, de Beyrouth k Damas, 
la double arSte du Liban et de 1' Anti-Li ban. Malgre les 
fanfares rSitSrSes du conductcur sonnant de la trompe et 
cette espece de gaiet£ que Ton ressent au galop de six vi- 
goureux et agiles coursiers, conduits par deux Arabes, je 
regrette les chevauchSes de la Samarie et de la GalilSe. II 
me semble qu'il serait plus intSressant de visiter k cheval 
les monts de la Syrie que de passer au galop dans une 
caisse au milieu d'un tour billon de poussiere aveuglante. 
Ge n'est pas l'avis de mes compagnons, et M. Blanche s'ar- 
range pour nous manager la perspective de Yimperiale. Une 
famille damasquine, k l'odeur de muse trop orientalernous 
dStourne de prendre l'int&rieur. Un de nous cependant 
s'accommode du coupS qu'il partage avec un Smir, nommS 
gouverneur d'un district du Liban. Les incidents de la route 
ne manquent ni de pittoresque ni d'int£r6t, mais il serait 
trop long de les signaler. Boroons-nous k dgcrire les divers 
aspects du paysage. 

Onparcour* la plaine k travers des jardins par^s d'une 



Digitized by 



Google 



LE L1BAN ET LANTI-LIBAN. 273 

v£g£tation luxurianie. Les premieres pentes offrent des ter- 
rasses fornixes de main d'homme, oil s'gtagent de riantes 
villas, gmergeant k Tombre des palmiers, du sein des no- 
pals, des ch&vrefeuilles, des cactus et des orangers. Une 
large valine, contoumant les derni&res croupes de la mon- 
tagne, s'avance comme une gigantesque crevasse. G'est la 
gorge de Ham anna, ou des cascades Scumeuses iombent 
en filets d'argent dans des gouffres obscurs. Des bouquets 
de pins, entrem616s de plantations agricoles, donnent aux 
esearpements, nagu&re nus et d6chir£s, comme un vfttement 
de grAce sauvage. La v6g6tation escalade le Liban de con- 
cert avec la civilisation. Plusieurs filatures de soie, qui 
appartiennent aux maisons lyonnaises, sont construites sur 
les pentes, et les hautes cheminles de ttndustrie moderne 
sont d'un pittoresque effet parmi ces bois et ces rochers 
surplombant des abtmes v6ritablement alpestres. Plus loin, 
ces vastes cultures, ces coteaux plants de mtiriers, tapiss6s 
de vignes, oil le citronnier balance ses fruits verts, forment 
la propri£t£ du consul g£n6ral d'AUemagne. 

A partir du Khan Moudeiridj la Turquie reprend ses 
droits et ram&ie la st6rilit6, le desert et la mort. Nous 
avons atteint le plateau de Sofar ; les rochers et les sables 
ont remplacg les arbres et la verdure. En trois quarts 
d'heure nous arrivons au sommet du col et au Khan Mizhir, 
k 1,542 m6t. daltitude. L'horizon est splendide. Pour la 
derni&re fois nous saluons le lac bleu de la M6diterran6e 
qui Stincelle l&-bas, pr6s des sables rouges et des pins noirs 
s6par£s par la dcntelle de maisons blanches que Beyrouth 
jette sur ses bords. A gauche, s'616ve la chatne de Djebel- 
Kenisg aux flancs d6chir6s et rugueux. Plus loin, Tceil se 
repose sur les nappes neigeuses, forteiiient inclines, du 
Djebel-Sanin qui, d'apr£s le poSte arabe, « porte l'hiver 
sur sa tfcte, le printemps sur ses gpaules et l'aiitomne dans 
son sein, tandis que l'6t6 dort k ses pieds ». A droite, le 
Djebel-el-Baruch pr&eftte, k 2,653 mdt., son d6me chauve 

AlttfUAIRB DB 1885. 18 



Digitized by 



Google 



274 COURSES ET ASCENSIONS. 

et brtiie et allonge son arGte bosseiee de mamelons qui des- 
cend vers le Sud parall&lement aurivage. Devantnous s'ouvre 
comme une large fissure la plaine de la Bekaa et au del& 
se dresse la silhouette blanche de FAnti-Liban. 

Malgre les ardeurs du soleil, des rafales d'un vent frais, 
presque froid, s'abattent brusquement des hauteurs, font 
toiirbillonner la pousstere, passent sous le vfctement et 
courent sur la peau comme un ffisson d'hiver. Nous som- 
mes k la fois brtites par le soleil et glacis par le vent. 

J'ai franchi le meme col dans la nuit. Je m'attendais k 
un froid relativeriient considerable. Quelle n'a pas ete ma 
surprise d'y trouver une temperature douce, trds agreable ! 
Le rayonnement calorique des parties basses envoie vers les 
sommets un air chaud, tandis que le jour les couches les 
plus froides de I'atmosph&re tombent des cimes neigeiises 
et temp&rent les ardeurs de la plaine. 

Les c&dres qui jadis couvraient ces monts et les ont ren- 
dus ceiebres dans F^criture ont disparu. On n'en compte 
plus que douze vraiment beaux sur le plateau de Dimard, 
pr£s de la residence d'ete du patriarche maronite. Ge sont 
les derniers vestiges des antiques forets que la barbarie 
musulmane a detruites, comme elle a detruit les chefs- 
d'oeuvre de Tart et de la civilisation. Sans doute, des colons 
intelligents ne tarderont pas & faire des plantations de cedres 
qui rendront aux sommets denudes leur primitive beaute, 
aux sources leur abondance, aux vallons leur verdure, 
aux ouadis un cours plus regulier et moins devastateur. 

En depit de la desolation sterile qui regne sur les hau- 
teurs du Liban, Trail le plus indifferent ne reste pas insen- 
sible aux jeux de la lumiere et aux effets magiques de 
Fhorizon. La majeste des cimes, la purete et la gr&ce de 
leurs contours sont fondues avec un tel bonheur de com- 
position, variees par des nuances et des tons si deiicats, que 
le charme de la realite depasse Fattente. Tant6t le sol rouge 
des crfetes eloigners se noie sous les teintes roses et blondes 



Digitized by 



Google 



LE LiBAN ET i/ANTI-UBAN. 275 

du jour, tantdt une gaze bleue, l£g6re et diaphane, semble 
leur communiquer une sorte de transparence. La nuit, quand 
la votite 6toil£e resplendit de ses feux et que le G£nie dc la 
montagne emporte de son souffle vers les coteaux la fral- 
cheur des cascades ou les parfums des valines, des lueurs 
dories s'£16vent du sol, le ciel prend une nuance laiteuse et 
des reflets aux couleurs du prisme flottent dans l'espace. 
Dans les Alpes les effets de la lumiere sont trop heurtSs; 
en tigypte et dans les sables du desert les phosphorescences 
de la terre et du firmament sont trop vives. Seul, le Liban 
prGsente cette douceur et cette harmonie de tons qui satis- 
fait pleinement le regard et dGconcerte Timaginalion. 

Les chevaux nous emportent au galop vers la plaine en 
suivant les zigzags d'une route sans ombrage et blanche de 
pousstere. La chatne de TAnti-Liban grandit k mesure que 
nous avangons; au Sud, l'Hermon, le Djebel-ech-Gheik des 
Arabes, ou montagne du Roi, assis sur sa base de basalte, 
teve sa tfcte blanche (2,653 m&t.) et ferme la Bdkaa, borate 
au Nord par le seuii de Baalbek qui se perd k l'horizon. 

Nous atteignons Ghtora ; c'est une oasis bien' arrosGe par 
un affluent du Liban. De superbes peupliers blancs ombra- 
gent la route. Pius loin on remarque la terre c6d£e aux 
jgsuites en reparation du massacre commis en 1860 sur 
deux membres de la Gompagnie. Quelle preuve Sclatante 
de la richesse du sol! Tandis que les propriety arabes 
restent nues, st£riies et d£sertes, la ferme des religieux de- 
vient une £cole d'agriculture. Tous les produits y abondent ; 
les prairies aux hautes herbes, les bl6s aux Spis^mtirs, les 
fruits, les vignes, les palmiers, les mOriers ne laissent pas 
dggarni un seul pouce de ce fertile terrain, mis en rapport 
par l'intelligence et le travail. 

Dans la plaine, une s&rie de mamelons s'616ve parall&- 
lement h TAnti-Liban. Ge sont d'anciens crateres volcani- 
ques. Sur Tun de ces tertres arrondis, on apergoit un 
groupe considerable de masures arabes et des pans de murs 



Digitized by 



Google 



276 COURSES ET ASCENSIONS. 

ruin£s. G'est Andjar, I'ancienne Ghalcis. A droite est le vil- 
lage de Medjebel- Andjar, jadis ville importante et for- 
tiftee, ou Ton voit les dScombres d'un temple gigantesque. 

La configuration du sol semfole indiquer que la B6kaa fut 
le bassin dun lac qui d&versait ses eaux dans le Jourdain. 
Une Assure produite dans les rochers de TomM-Niha leur a 
permis de creuscr le lit inferieur du Litani et de s'6pancher 
dans la mer, dont le fleuve est devenu tributaire. 

L'Anti-Liban prSsente des formes pittoresques, des ravins 
sauvages, des cimes fi&rement dress^es, des contrastes sai- 
sissants. II est encore plus d6pouill£ que le Liban. Dans les 
endroits ou la vegetation n'a pas disparu, on remarque 
des muriers, des peupliers et des chines a glands 6normes. 
Son point culminant (2,640 m£t.) est le Gheik-el-Djebel ou 
roi de la montagne. 

Apr£s s'fitre abaiss£e a 850 m&t. d'altitude, la route se 
relive a 1,272 mM. pour redescendre k Damas a 690 m£t. 
Elle suit TOuadi-Hariri. On continue d'apercevoir le massif 
neigeux de THermon et les sommets 6clatants du San in, du 
Keneiss6 et du Baruch. On atteint ensuite le plateau desert 
de la Sahrat-Dim&s, ou manoeuvre en 6t6 une partie de la 
garnison de Damas. Rien d'affreux comme ces campagnes 
incultes. Nous roulons dans un tourbillon de poussi&re 
aveuglante qui nous brule les yeux et les poumons. Toutes 
les positions sont insupportables sous ce ciel torride, sans 
ombrage, sans habitation, sans verdure. Gombien les dures 
chevauchSes de la Samarie ou des Pyramides sont moins 
cruelles tjue le supplice de la diligence dans un desert de 
sable, par une temperature de 45 degrSs ! 

Tout a coup, la route s'enfonce dans une gorge de terre 
rouge et caillouteuse. En quelques minutes nous sommes 
transports sur les rives du Barada, I'Abana ou Amana de la 
Bible, le Ghrysorhoas des Grecs. L'onde gazouillante et 
claire, les hauts peupliers, les saules aux feuilles affiles, les 
larges platanes, les 6normes t£r£binthes, les noyers; les 



Digitized by 



Google 



2 

a 

£ 

J 



I 



9* 






S 
a 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



LB L1BAN ET L ANTI-LIBAN. 279 

caroubiers, les abricotiers charges de fruits, formant sur 
nos tfctes des arceaux de verdure, nous donnent sans tran- 
sition des sensations si agrlables, qu'il nous semble entrer 
dans le paradis : les poumons se dilatent, les yeux, tout & 
I'heure aveugiSs de pousstere et de soleil, sont baignSs de 
fratcheur et s'ouvrent avec volupte. 

Les chevaux s'animent ; le conducteur nasille une pri&re 
k Allah ; le phaeton agite son fouet avec des claquements 
sonores. 

Gependant des cavaliers arabes courent sur la route; 
des villas dressent leurs tours blanches au-dessus des 
arbres. Les convois de chameaux se succ&dent sans inter- 
ruption ; des femmes cheminent, les pieds nus dans la pous~ 
stere, l'amphoresur T6paule et les bras lev6s dans I'attitude 
sculpturale des can^phores. (Test l'Orient qui nous appa- 
rattdans sa vivante et pittoresque r6alit6. La diligence court 
dans une gorge surplombSe de rochers rouges, oil Ton 
nous montre la maison d'Abd-el-Kader. Puis la double paroi 
s'Scarte brusquement; les arbres s'Sclaircissent ; le Barada 
ralentit son cours, apaise ses murmures, et les Arabes, la 
main tendue en avant, nouscrient: « El-Chem! El-Chem ! » 

Devant nous s'6tend la plaine qui fut le paradis de la 
terre. Noy6e dans un oc£an de jardins, de bosquets, de 
(leurs, « i'ceil de l'Orient », la cite blanche et rose, Dam as 
surgit comme un palais de marbre au sein d'une forfct en- 
tourGe d'un desert. 

Ses minarets, ses tours, ses remparts cr£nel£s, ses ddmes, 
ses palmiers et ses cypres sont une fete pour nos yeux, et 
mille pensers divers s'6veillent dans nos esprits sur ce sol 
ou coula le sang d'Abel, oil fut construite l'arche de No6, oil 
v£cut Abraham, oil mourut filie, que Mahomet ne voulut 
pas fouler parce qu'il 6tait la figure du ciel, et d'oii, chaque 
printemps, des milliers de pterins s'acheminent avec le 
chameau sacr6 qui porte k la Kaaba les cadeaux du sultan. 

Les eaux du Pharphar descendues de l'Hermon, celles du 



Digitized by 



Google 



280 COURSES ET ASCENSIONS. 

Barada et celles du Nahr-Kadicha, la Riviere Sainte, qui, 
arrosant le paradis des premiers jours, garde encore sur 
ses rives le gracieux village d'Edhen, se divisent en trois 
cent soixante-cinq canaux et r&pandent la f&condit£ dans 
trente mille jardins. Elles vont se perdre au loin dans la 
plaine sans limite, toute embrasSe de soleil, oil elles forment 
des lacs d'argent qui Stincellent dans la verdure comme de 
bleus saphirs entourSs d'Smeraudes. 

El-Chem veut dire la bigamee. En effet, Damas, par son 
desert, ses jardins et ses palais, prGsente trois couleurs, 
rose, noir et blanc. Fondle par Uz, ills d'Aram, petit- 
fils de Sem, disent les Arabes, elle fut, d'aprfcs la Bible, 
la patrie d'Eltezer, intendant d'Abraham. Elle se vante 
d'etre la cit6 la plus ancienne du monde. Elle figure sur la 
liste du pyldne de Karnak parmi les cit6s soumises k 
Toutm&s III, il y a trois mille huit cents ans. 

Suivant la 16gende syrienne, ce sol a produit la terre dont 
fut fa$onn6 le premier homme, et dont les vertus m&lici- 
nales sont merveilleuses. 

L'autre nom de la cit£, Damesek, signifie « sac de sang », par 
allusion au meurtre d'Abel, et sur la montagne du Kasiyoun 
on montre la grotte oil fut d^posd son corps. Saint J£r6me 
mentionne cette tradition comme tr&s ancienne de son temps, 
et Paul Lucas raconte qu'on voyait autrefois les restes d'une 
gglise b&tie sur le lieu de la sepulture du Ills aln£ d'Adam. 

Les abords de la ville sont pleins de mouvement. Je suis 
frappS de la grftce, de la vivacity et de la gentillesse des 
enfants. D&s I'&ge de sept ans, ils courent h cheval sans 
bride ni selle et se font ob6ir des Stalons, beaux et doux 
comme eux. Pour les Europ£ens, Damas n'a qu'un seul 
h6tel, Vh6tel Victoria, nagudre Dimitri. On y trouve le 
confortable des meilleures maisons uni au luxe oriental. 
La salle k manger a la hauteur de trois Stages ; le divan est 
orn6 de colonnes de marbre. Tout est am&iagg pour vous 
garantir contre les ardeurs brtilantes du jour* 



Digitized by 



Google 



LE LIBAN ET L ANTI-LIB AN. 581 

Le drogman Boulos se tieni k notre disposition avec 
plusieurs voitures. Nous allons au consulat. Le represen- 
lant de la France vient de partir pour sa residence d'ete, 
dans la montagne. Nous sommes recus par son chancelier, 
M. de Por talis, et M. Ledoulx, aujourd'hui premier troisidme 
drogman k I'ambassade de Constantinople. M. de Portalis 
nous rend notre visite k l'hdtel. II nous apprend que, sur une 
population de deux cent cinquante mille habitants, Damas 
ne poss&de que cinq Fran^ais, si Ton ne compte pasles P&res 
Lazaristes et les religieuses de Saint- Vincent-de-Paul. 

Nous allons saluer les religieuses et les Peres. Quel bon 
accueil! Nous sommes heureux de voir des visages amis, 
de reprendre pour quelques instants nos vieilles habitudes 
et aussi, disons-le tout bas, d'apercevoir sur leur table des 
mets fran^ais capables de refaire nos estomacs deiabres 
par les appr&ts de la cuisine orientale. Le college des Laza- 
ristes et le pensionnat des soeurs sont egalement prosp&res ; 
les Damasquins ne cessent de frapper k leurs portes pour 
demander des conseils ou des medicaments. 

Nous commenQons la visite de la cite par un coup d'oeil 
sur la citadelle, qui en occupe le centre et forme un vaste 
paralieiogramme. Elle tombe en ruines et sert de caserne. 
II n'en est pas de m£me de la mosqu&e des Ommiades. 
L'entree en etait jadis interdite aux Chretiens sous peine de 
mort. Guides par le kawas du consulat, et moyennant un 
bakchich de vingt francs et la location des babouches n£ces- 
saires pour proteger le sol contre la profanation de nos 
pieds, nous avons pu en parcourir l'enceinte et monter m&me 
dans le minaret de la Fiancee. Ceiebre dans Thistoire de 
l'architecture, il a servi de module & la Giralda de Seville, au 
campanile de Saint-Marc de Yenise et au Torrazzo de Cre- 
mone. L'ancienne basilique romaine, restauree par Arcadius 
de 395 k 408, fut dedi6e k Mar Johanna, ou saint Jean- 
Baptiste. Elle succedait elle-meme au temple phenicien de 
la deesse Rimmon, nom signifiant « grenade », un des emblfc- 



Digitized by 



Google 



282 COURSES KT ASCENSIONS. 

mes de V6nus. Le sixi&me kalife ommiade, Oufelid (705-715), 
la convertit en mosqu£e. L'interieur est divisg en trois nefs 
par une triple rang6e de colonnes corinthiennes supportant 
des arcades a plein cintre. La t&te de saint Jean-Baptiste, 
dont le corps est a S£baste en Samarie, est renfermSe dans 
une cassette d'or et repose dans la crypte souterraine. 
D'immenses vitraux d'un dessin tr&s compliquS et sans 
aucune figure d'animal, comme le present le Goran, s6pa- 
rent la troisteme nef de la cour. Gette cour est environnge 
d'une galerie supportee par des piliers carrGs, massifs et 
couverts d'ornements polychromes. Elle est pav6e de mar- 
bre, orn£e d'une fontaine hexagonale a colonnettes surmon- 
tees d'un ddme. A i'extrSmite s'Stevela Goupole du TrSsor, 
oil sont tenus les iivres sacrSs. Elle repose sur des colonnes 
antiques couronn6es de chapiteaux corinthiens. La partie 
la plus remarquable du monument est la porte de bronze. 
Elle date des premiers si&cles. Elle est prise entre deux 
colonnes corinthiennes d'un aspect triomphal et surmontSes 
d'un fronton qui d£passe les maisons entre lesquelles elle 
est enclav^e. Ge fronton est orn6 de savantes et riches mou- 
lures. 

Damas poss&de beaucoup d'autres mosqu£es; leurssvel- 
tes minarets, du haul desquels la voix du muezzin appellc 
les croyants a la pri&re, dominant les belles coupoles aux 
courbes harmonieuses, produisent deloin un effet saisissant. 
Plusieurs de ces Edifices sont Mtis en pierres alternative- 
ment blanches et noires, les unes calcaires, les autres basal- 
tiques. La plupart des colonnes sont de marbre ou de por- 
phyre; elles sont empruntGes a des monuments plus 
anciens et leurs fiMs sont monolithes. 

Tel est le cas de la T6kiy6, 61ev6e sur la route du Ka- 
siyoun, pr6s du Merdj, oil caracolent des centaines de cava- 
liers. Deux minarets 61anc6s gardent son ddme gracieux. 
Elle fut construite fen 1516 par S61im I or et sert d'asile aux 
p&lerins pauvres qui s'y rendent chaque ann£e pour orga- 



Digitized by 



Google 



LE LIBAN ET l'aNTI-LIBAN. 283 

niser la caravane de La Mecque. Lescolonnes de marbre, de 
granit et de porphyre proviennent toutes d'6difices antiques. 

Parmi les monuments Chretiens, je me borne a signaler 
la Maison d'Ananie, oh logea saint Paul apr^s sa vision, et 
la fontaine ou fut puisne l'eau qui servit a son baptfeme. 
L'une et l'autre sont pr6s de la Porte-Orientale, appel£e 
aussi Bab-Boulos, porte de Paul. D'apres lesActes des ApA- 
tres, la maison donnait sur la rue Droite. Aujourd'hui le sol 
a 6t6 exhauss£; on y descend par un escalier de quinze 
marches. C'est pr£s de cette porte que Paul se laissa glisser 
dans une corbeille le long du rempart, pour gchapper a la 
persecution du gouverneur. 

Le haut des murs porte Tempreinte du style arabe ; mais 
les premieres assises sont gvidemment de l^poque ro- 
maine. On montre pr&s de la porte la maison ruin£e du 
Damasquin Georges qui favorisa Invasion de 1'apAtre. 

A 500 metres environ du mur d'enceinte, sur un terrain 
inculte, sem£ de d^combres et de tombeaux, et ou cam- 
pent des Boh£miens, le drogman nous indique l'endroit 
oti Paul foudroye entendit la voix du Christ. Mais plusieurs 
auteurs contestent l'authenticite du lieu et pr£tendent que 
la vision s'accomplit a 12 kilom. de la ville. 

Dans le m6me quartier se trouve un monument plus an- 
cien que les autres et sur lequel on ne peut gu&re Clever des 
doutes, c'est la maison de Naaman le Syrien, dont l'histoire 
si curieuse est racontee au chapitre v 6 du IV e Livre des Rois. 

Nous rentrons dans la ville par la Porte-Orientale. Elle 
est formidable et bien conserv£e. Le passage en est difficile 
pour une voiture. La rue est etroite et d£crit sous le politi- 
que un angle droit. Notre cocher prend mal ses mesures et 
la roue va buter contre le mur, sans pouvoir ni avancer ni 
reculer. Les soldats du poste turc se levent imm£diatement 
comme un seul homme, et, sans nous laisser le temps de 
mettre pied a terre, ils saisissent a bras la voiture et la por- 
tent, puis nous saluent de la main qu'ils 616vent avec grice 



Digitized by 



Google 



284 COURSES ET ASCENSIONS. 

aux l&vres, au front et au coeur. A part i'exhaussement du 
sol, rien n'a change dans la rue Droite depuis saint Paul. 
Elle reste toujours la grande artfcre de Damas, ie point cen- 
tral du mouvement et des affaires. Elle a environ quatre me- 
tres de largeur. Elle est couverte d'une votite en bois 
tantdt k plein cintre, tant6t en ogive. De chaque c6t6 sont 
les boutiques des marchands; orfevres, bijoutiers, armu- 
riers, marchands de fruits, marchands d'6toffes, de lances, 
barbiers, serruriers, etc. Les uns, accroupis sur les talons, 
fument le narguite, fait en coquille de noix de coco revStue 
d'une garniture d'argent ou de cuivre cisele, et attendent 
stoiquement qu'il plaise k Allah de leur envoyer un ache- 
teur. D'autres sont plus inggnieux ; iis viennent vous cher- 
cher, vous saluent par la MHe, la bouche et le coeur, comme 
pour vous dire qu'ils vous donnent leur pensGe, leur parole 
et leur amour; ils vous saisissent le bras, vous baisent la 
main, vous donnent les titres les plus flatteurs et vous sup- 
plient de les honorer de votre visite. Leur intention du reste 
n'est pas de vous vendre leurs produits; mais ils tiennent k 
ce que vous emportiez un souvenir. Cette obsession est 
fatigante. Mais au milieu de ce fourmijlement humain, du 
pftle-mWe indescriptible des sacs, des fourneaux, des pots de 
confiture, des rgchauds, des p&tissiers cuisant leurs galettes 
de pain d'anis sur des cailloux rougis, des jeux des enfants 
et du sans-gfine des chiens, couches sur ie sol et pieuse^ 
ment respects des promeneurs, au milieu des chameaux 
qui portent des caisses, des ballots, des poutres branlantes, 
au milieu des cavaliers bedouins ou druses qui vont dans 
tous les sens, vous restez ahuri, stupSfait. Pour 6viter les 
oreilles d'un kne qui vous caresse la joue, vous touchez du 
front la l&vre pendante d'un chameau ; pour ne pas ^eraser 
les chiens ou briser les narguilgs, vous renversez du coude 
T6talage d'un marchand ; enfin, pour 6chapper k tous ces 
inconvSnients, vous c6dez au solliciteur et vous entrez 
dans sa boutique. 



Digitized by 



Google 



LE L1BAN ET l'aOTI-LIBAN. 285 

J'Sprouvais, je l'avoue, un certain plaisir h subir les pro- 
venances int6ress6es des Damasquins. Nulle part, je h'ai 
vu sur la crotite terrestre le genre humain mieux repr6sent6 
et la splendeur des formes mortelles rayonner d'un Oclat 
plus doux et plus suave. Peintres et sculpteurs, si vous 
trouvez en France la gr&ce de l'expression dans le visage, 
c'est k Damas qu'il vous faut chercher Tharmonie des 
courbes, la puretd des lignes sculpturales et Tincarnation de 
la beautg plastique. Ges marchands sont issus de ces vieilles 
et fortes races qui ont jadis subjugug le globe et couvert 
TAsie et Tfegypte de leurs monuments impSrissables. Dans 
la noblesse de leur attitude, la souplesse de leurs mouve- 
ments , la facility de leur Elocution , Taisance de leur 
d-marche, ils gardent des traces de leur antique civilisa- 
tion. Sans doute, il est difficile de distinguer en eux les 
AramOens et les Perses, les ^gyptiens et les Juifs. Les races 
se sont m616es. II n'en demeure pas moins vrai que vous 
ne trouverez pas dans tout l'Orient ce triste produit de 
notre civilisation qui hante la porte des palais et la place 
publique et apparalt triomphant aux jours de l'6meute. 
On n'y voit pas Vadolescence gouailleuse et d6prav6e se 
faire un honneur de Tinsulte et une gloire de Tinfamie. 

Le Syrien et surtout le Damasquin a la figure r6guli&re, 
un peu large, le nez moyen, bien dessind, les l&vres I6g6re- 
inent saillantes, comme chez les peuples qui vivent sur- 
tout par la sensibility, les yeux fendus en amande et d'une 
expression caressante et vive. Sa physionomie est d'une 
mobility extreme. D'une merveilleuse initiative, il est 6ga- 
lement propre aux affaires et aux arts. II aime le luxe, les 
compliments, les belles manteres. L'6tude des langues est 
un jeu pour lui ; il parlera le frangais et l'anglais avec une 
purete exquise. C'est le type le plus voisin de la perfection 
et le mieux dou6 de Vunivers. Mais dans un pays od la vie 
est facile, oil les exigences du climat ne stimulent point 
la volontO, il se laisse dominer par les sens, entralner par 



Digitized by 



Google 



286 COURSES ET ASCENSIONS. 

le plaisir du moment; il n'entreprend rien de grand sous 
un regime qui Tabrutit, et s'agite dans une perpStuelle 
enfance. 

Si Damas, vue de loin, captive le regard et exerce une 
sorte de prestige sur l'imagination, elle perd k £tre par- 
courue en detail. Gomme dans toutes les villcs de I'Orient, 
les rues sont Stroites, mal pav^es, mal entretenues, s'en- 
chev^trent d'une manigre d6sordonn6e, et dSconcertent 
T^tranger qui s'aventure dans ce d6dale inextricable. Les 
maisons sont d'apparence chGtive et miserable. Une porte 
discrete s'ouvre k peine sur la rue. Mais si vous franchissez 
le seuil de ces masures en torchte, vous serez surpris d'etre 
dans un palais, comme dans les rfcves enchants des Mille 
et une Nuits. 

J'ai visits la demeure de M. Mayer Lisbona. L'extSrieur 
est presque sordide. Une porte basse s'ouvrant sur un pas- 
sage £troit conduit dans une cour dallee de marbre 
ombragSe d'orangers, de citronniers et de jasmins odorants. 
Une fontaine jaillissante laisse tomber son onde limpide 
dans une vasque octogonale d'alb&tre, orn6e de dessins en 
miniature. Au fond de la cour, sous un plafond lambrissg, 
s'GI&ve le divan avec des coussins richement brod6s. Les 
murs disparaissent sous les arabesques qui courent en 
saillie sur des glaces de Venise, avec des r£seaux d'or fin 
ceignant des 6maux enrichis de pierreries. A gauche, s'ou- 
vre le divan interieur, pfas riche que le premier. La fon- 
taine d'alb&tre est sculptge, les boiseries sont dories ; des 
carreaux de faience, des marqueteries, des niches de mar- 
bre, des lustres gblouissants semblent porter un d6fi k 
l'imagination, tandis que le plafond est form6 d'une v6g6- 
tation luxuriante de rosaces et de fieurs, d6coup6es dans 
le c&dre et le sycomore aux nuances sombres relev6es par 
des tons d'or. 

Un alpiniste ne peut aller k Damas sans faire l'.ascension 
du Djebel-Kasiyoun (1,200 m6t.), montagne sacrSe qui 



Digitized by 



Google 



LB UBAN ET i/ANTI-LlBAN. 287 

domine la ville. D'apr^s la tradition, le corps d'Adam fut 
p6tri avec l'argile rouge&tre de ce mont; on y montre 
une grotte oti fut d6pos6 le cadavre ensanglant6 d'Habtl 
(Abel), et k cdte celie^des Sept Dormants. Nous traversons 
le beau quartier de Salihiye, qui peut 6tre consid£r6 comme 
un faubourg de Damas, ou les habitants riches ont leurs 
villas. Nous franchissons le mur d'enceinte, et le desert 
commence. La montagne se dresse devant nous et nous 
brtile de ses reflets roses. La pente, d'abord douce, atteint 
bient6t 45 degr^s. Boulos s'arrGte essouffl6. II declare qu'il 
ne fera pas 1' ascension. Marcher k pied dans les rochers sous 
le soleil, ces choses-l& sont bonnes pour des Francs. II se 
couche sur le sable; un de mes compagnons se fait une 
tente avec son ombrelle et son koufig. Seul, M. le cur6 do 
Saint-Pothin consent k gravir avec moi les cinq cents metres 
qui nous sSparent du sommet. II est neuf heures. Le soleil 
verse du feu sur nos tfctes; le sol se d6robe sous le pas. II 
faut s'accrocher des mains k une roche friable qui c&de k la 
pression. M. le cur6 se lasse et veut abandonnerl'entreprise. 
J'insiste, et, au bout de quatre-vingts minutes d'une yiolente 
gymnastique, nous atteignons le faite, mais dans un gtat 
voisin de la congestion c6r6brale. Gette course serait une 
promenade dans les Alpes; k Damas, elle est une impru- 
dence au mois de juin. 

Le coup d'oeil sur la plaine est fcerique : en bas, la ville, 
prise dans sa ceinture de v6g6tation exubgrante ; puis le 
desert, les lacs et la ligne noire des saules ; dans le loin- 
tain k l'Est la corniche bleue des Toulouls, des c6nes vol- 
caniques de S&fa, seconfond avec le ciel. Au Sud et k l'Ouest, 
les tGtes chauves de l'Anti-Liban se pressent comme les 
vagues d'une mer houleuse. Au fond brillent les trois som- 
mets argentes de l'Hermon. Je ne connais pas de site plus 
beau, ni plus d£sol6. On ne saurait imaginer un paysage 
mieux dessin6, plus harmonieux de lignes et d'efFets pour 
le plaisir des yeux; et pourtant on y ressent une impres- 



Digitized by 



Google 



288 COURSES ET ASCENSIONS. 

sion de tristesse, parce que l'homme en est absent, parce 
qu'on a autour de soi la spheres se, l'aridite et la desola- 
tion du desert. 

Le point culminant porte les ruines de la Goupole de la 
Victoire, Koubbet-en-Nasr. D'apr£s la 16gende et m6me la 
tradition fondle sur un passage de la Bible, Abraham aurait 
habite sur ce sommet, avant d'aller k Sichem et k Hebron. 
Mahomet y fut tellement charm£ de la vue de Damas> 
qu'il ne voulut pas entrer dans ce paradis terrestre etendu 
k ses pieds, de peur de se voir fermer celui du ciel. Car 
pour l'Arabe, El Gouta, nom magique de ce jardin, ren- 
ferme tout ce que la terre peut contenir de desirable et de 
beau. 

Ce r£cit est bien long; je ne puis pourtant le terminer 
sans parler de la merveille de la Syrie, des ruines de Baal- 
bek. Je laisse done les gorges du Barada et les tombeaux 
qu'on y rencontre. Je signale seulement au passage la 
ville de Zahleh, Mtie en amphitheatre k l'extremite orien- 
tate de la B6kaa, sur une colline que partage la chute d'un 
torrent. Son nom rappelle un glissement du sol qui la fit 
descendre d'un niveau sup^rieur. Elle est habitue par qua- 
torze mille Chretiens, Maronites, Syriaques et Grecs. Des 
vignobles l'entourent; des peupliers bordent la rivtere, et 
toute la campagne environnante pr£sente l'aspect d'une 
terre fertile et bien cultiv£e. 

Nous passons pr£s d'un edifice ruin£. Les Arabes ont 
£lev£ sur les d£combres une maison de derviches et une 
mosqutfe d'un bel efFet. « Lk, disent-ils, se trouve le 
tombeau de No6, dont l'arche toucha le sommet du Sahin. 
II habita la belle valine de la Coel6-Syrie, il y mourut et y 
fut enseveli. » 

Enfin, au milieu de la plaine qui se retrecit, ^ 1,170 m&t. 
d'altitude, voici Baalbek, entre le Liban et les premiers 
contreforts de l'Anti-Liban sur lesquels elle semble s'ap- 
puyer. Pr&s de la route, k dix minutes de la ville, un petit 



Digitized by 



Google 



LB LIBAN ET L ANTI-LIBAN. 289 

temple octogone, connu sous le nom de Koubbet-Douris, 
attire Tattention. II est fornix de huit belles colonnes de 
granit sur lesquelles on a pos6 sans intelligence une archi- 
trave ; un sarcophage debout sert de mihrab. Le tout pro- 
vient des ruines de Baalbek. 

Du sein d'un Hot de verdure Emerge Tacropole avec ses 
fibres colonnes surmontees de chapiteaux, et dScoupant au 
loin Tazur du ciel en bandes lumineuses. Derri&re, au Nord- 
Est, s'Stend la ville toute construite avec des debris de Tan- 
cien temple, devehu une carri&re. Elie peut avoir cinq 
mille Ames. 

A peine libre, je cours k l'acropole, inond£e des rayons 
dor6s du soleil couchant. Les cimes neigeuses du Liban et 
le plateau des cedres forment le fond du tableau, sur lequel 
se projettent les ruines; elles sont belles encore et les 
plus colossales qui soient au monde. Je ne saurais dire l'im- 
mense Amotion qui me saisit. Je m'approche avec une sorte 
de respect religieux de ces glorieux debris d'un &ge dont la 
grandeur reste pour nous une Snigme insoluble. Nous tra- 
versons un rideau de peupliers, puis un bras de la rivi&re 
tout encombrSe de blocs de marbre et de porphyre, et 
nous atteignons TentrSe des souterrains ; ils sont perces de 
chambres laterales qui ont servi de magasins au temps des 
guerres. lis sont r6unis par une galerie transversale. Les 
votites portent des traces descriptions latines et offrent le 
caract&re de l'6poque romaine ; mais la forme des mate- 
riaux indique qu'ils out appartenu k des monuments plus 
anciens. Un quadrige au galop pourrait circuler librement 
dans ces vastes couloirs, oil les cavaliers bedouins, arm§s 
de leurs longues lances, caracolent & l'aise. > 

Jadis, d'immenses propyl^es menaient k un vestibule qui 
existe encore. De R on passait dans la cour et Ton arrivait 
au Grand Temple, d6di6 & Jupiter et orn6 de colonnes. A 
droite du Grand Temple se trouve celui du Soleil, qu'on 
appelle Petit Temple et dont les dimensions <§galent au 

ANNUAIRB DB 1885. 19 



Digitized by 



Google 



290 COURSES ET ASCENSIONS. 

moms celles du temple de Jupiter Olympien k Ath&nes. 

Le Petit Temple a sa cella presque intacte ; elle est entour6e 
d'une galerie extGrieure de quarante-deux colonnes, dont 
dix-neuf encore debout sont couronnSes de leurs chapiteaux 
corinthiens. Quelques-unes sont inclines contre le mur 
comme un arbre qui n'a plus de racines, mais dont le.tronc 
reste sain et vigoureux. Elles ont plus de cinq metres de 
circonference et de quatorze metres d'616vation. 

Le portique 6tait orn6 de caissons fouill6s avec art; ils 
pr6sentent encore dans une partie demeur6e debout des 
hexagones, des rhombes et des triangles. Le portail est 
d'une richesse extraordinaire. Les jambages sont d'Snor- 
mes monolithes oil sont merveilleusement sculptes des 
pampres, des guirlandes, des gGnies. Le linteau est form6 
de trois pierres; celle du centre est descendue en 6cartant 
yiolemment les deux autres et repose sur une ma^onnerie 
qui nuit k l'effet et cache un aigle & aigrette tenant & son 
bee un caducSe. Le plafond du peristyle est enrichi de 
sculptures superbes. Parmi les debris gisant sur le sol, je 
remarque un buste de d6esse travails avec gotit, mais 
martelS et d6figur6 par le vandalisme des visiteurs. Je trouve 
aussi des fragments de verre color6, recouvert d'une mince 
couche transparente et irisSe, produite peut-6tre parleseul 
effet du temps. 

Du Grand Temple il ne reste que six colonnes. Victo- 
rieuses des si&cles, des hommes et des tremblements de 
terre, elles sont encore debout avec leurs chapiteaux et leur 
architrave surmontee d'une frise, de modillons et de 
denticules ; les stylobates sont bien conserves. Ges colonnes 
d'une pierre jaun&tre ont 19 metres de hauteur, 2 m ,20 de 
diamgtre, et se composent seulement de trois tambours si 
bienltes par des crochets de fer qu'on aper^oit k peine les 
lignes de jonction. 

1 Les six colonnes se dressent sur une plate-forme 61ev6e 
de 7 metres sur la plaine. On les aper^oit de fort loin. Au 



Digitized by 



Google 



LE LIBAlf ET L ANTMIBAN. 29.1 

lever et au coucher du soleil, comme au clair de la lune, 
elles produisent un effet saisissant et jettent.l l'oeil \e& 
teintes jaunes ou mates des marbres du Parthenon. Des 
aigles volent et se posent sur les corniches, les frappent du 
bee, et agitent leurs ailes, comme des omements animus de 
ces ruines prodigieuses. 

Un Turc, un barbare, Tadmour Pacha, a fait pratiquer k 
la base de toutes les colonnes du Grand et du Petit Temple 
des fourneaux de mine afin de les renverser et de recueillir 
le plomb qui scelle le fer. Une ceuvre analogue d>e vanda- 
lisme se poursuit encore; pendant que j'6tais k Baalbek, \e 
gouverneur faisait briser le fitt d'une colonne pour en 
employer les fragments k la maison qu'il faisait construire. 

Le mur d'enceinte de Tacropole forme un parallglo- 
gramme de 244 metres de long sur 121 metres de large. II 
prSsente k Tint^rieur une s6rie de chapelles destinies sans 
doute aux myst&res de Baal accomplis au grand jour. Elles 
sont d6cor6es de corniches, de frises et de niches d'un tra- 
vail achevG. On y remarque m&me cette profusion d'orne- 
ments qui est rind ice de la decadence du gotit chez les 
Grecs et les Romains. Les rinceaux et les dentelles de 
marbre courent de toutes parts sur les murailles et la 
pierre est 6cras6e de son propre luxe. 

Les murs sont faits de moellons Snormes, pos6s sans 
ciment les uns sur les autres. lis adherent si bien que les 
lignes de jonction ressemblent k de fines moulures. II est 
facile de distinguer trois Spoques dans ces constructions. 
La partie supSrieure terminGe en cr&ieaux date des Arabes, 
qui firent de Tacropole une forteresse avec les debris des 
anciens Edifices. lis ont en effet enclave dans les murs des 
Jron^dns de colonne et des chapiteaux qui eurent Svidem- 
ment une autre destination. 

La partie moyenne est romaine. Des inscriptions authen- 
tiques et des mSdailles nous, apprennent qu'elle fut l'oeu- 
vre d'Antonin le Pieux, et peut-6tre aussi deZ&iobie, reine 



Digitized by 



Google 



292 COURSES ET ASCENSIONS. 

de Palmyre et de Baalbek. Enfin, la partie interieure est 
phGnicienne. Elie se compose de blocs gigantesques, qui 
ont sur la face du Nord 9 m ,50 de long et 4 m ,50 de haut. 
Le mur occidental pr£sente ies trois plus grandes pierres 
de construction qui aient jamais 6t6 remuGes par la main 
des hommes. Elles forment ensemble une ligne longue de 
53 metres et haute de 4 m ,50. G'est k ces masses que le 
temple doit. son nom de Trilithon. Elles sont 61ev6es dans 
le mur k 6 metres du sol. On se demande de quels engins 
mScaniques les anciens ont pu se servir pour les mettre en 
place. Ainsi, k mesure que nous avan^ons dans la suite 
des &ges, les oeuvres de l'homme deyiennent moins gran- 
dioses et plus 6ph6m6res. Est-il bien vrai que l'humanitd 
soit en progr&s? Quel dementi les obdlisques, les sphinx 
et les pyramides de l'Egypte, de concert avec les mines 
prodigieuses de Baalbek, portent k notre orgueii ! 

Un autre bloc parfaitement Squarri et poli git dans la 
carri&re k un kilometre de Tacropole. Sa longueur est de 
21 metres, sa largeur de 5 m ,50 et sa hauteur de 4 m ,30. II 
pese 1,500,000 kilog. d'aprfcs les calcuis de M. de Sauicy. 
Pour l'6branler, il faudrait l'effort simultanS de quarante 
mille hommes. Deux autres blocs sont debout dans la 
mftme carrtere, d^jd. sSpares par le pic des mineurs, mais 
non encore taill£s. Quelle revolution soudaine est venue 
interrompre l'oeuvre v6ritablement gigantesque des archi- 
tectes anciens, qui reste comme un d£fi port6 k tous les 
architectes des kges suivants? 

On a beaucoup discute pour savoir k qui revient l'hon- 
neur d'avoir construit l'antique temple de Baal. Je ne pre- 
tends pas clore le d£bat; mais de solides raisons m'inclinent 
k croire qu'il fut l'oeuvre de Salomon. 

En effet, les murs inferieurs de Tacropole de Baalbek 
ont absolument le m&me caract&re dans le mode de con- 
struction, la taille et la juxtaposition des pierres que les 
assises encore visibles du temple de Salomon k Jerusalem. 



Digitized by 



Google 






I 



ha 



•a 



Digitized by 



Google 



r \ 



Digitized by 



Google 



LE LIBAN ET l'aNTI-LIBAN. 295 

Les Arabes, les Bedouins, les Syriens, toutes les tribus de 
TOrient, quelle que soit leur origine ou leur religion, les 
designent unanimement sous le nom de murailles de Salo- 
mon. Or, pour qui a visite la Syrie et remarque avec quelle 
exactitude rigoureuse les traditions sont conserves, ce 
detail n'est pas indifferent. A mes yeux, c'est m&me un argu- 
ment considerable. 

La Bible (chap, ix du IIP Litre des Hois) raconte que Sa- 
lomon fonda « Baalath et Palmyre dans la terre de la soli- 
tude ». Les commentateurs sont unanimes k reconnaltre 
Baalbek dans Baalath. Dans un autre passage, la Bible dit 
que Salomon « fit elever dans le Liban d'immenses Edifices, 
et qu'il construisit aux dieux de toutes ses femmes Stran- 
gles des temples pareiis k ceux de Moab et de Moloch ». 
Or, Tune des femmes preferees, nommement designee 
dans la Bible, etait la fille de Pharaon, de la cite On, mot 
qui en egyptien signifie « soleil », comme Baal en syriaque. 
On, appeiee par les Grecs Heiiopolis, etait alors la capitale 
de l'Egypte. Les Septante designent aussi Baalbek comme 
Heiiopolis, par le m6me mot On. II y a done une arialogie, 
une similitude de noms entre la ville syrienne et la ville 
egyptienne. De plus, les deux cites sont livrees au meme 
culte, le culte du Soleil. Salomon, ne pouvant elever sur la 
terre de Juda un temple k la divinity egyptienne, aurait fait 
present k la fille du Pharaon de cette magnifique plaine de 
la Bekaa, oh les effets du soleil, connu sous le nom de Baal, 
sont pr£cis£ment d'une intensity et d'une variety merveil- 
leuses. Le temple de Baalbek etait pour l'epouse etrangere 
comme un souvenir du culte de sa patrie et de ses aieux. 

Baalbek renferme d'autres antiquites dignes d'attention, 
que le manque d'espace ne me permet pas de signaler. Je 
ne puis cependant omettre le ftas-el-A'in.' G'est une source 
dont les eaux emplissent un bassin, Torment urte riviere de •• 
3 metres de largeursur 1 metre de profondeur et sont tri- 
butaires du Litani. " . 



Digitized by 



Google 



296} COURSES ET ASCENSIONS. 

. On Toit pres de la riviere les mines de deux mosqu£es. 
L'une fut jadis un temple de V6nus. J'allai seul par un 
sentier ombrag£ de sycomores visiter cette source. Des 
Bedouins nus se reposaient au soleil §ur le gazon ou 
jouaient dans I'eau. Un adolescent s'essayait h prendre, sur 
un tron^on de colonne debout au milieu du bassin, Tattitude 
de l'Apollon du Belv6d£re, et semblait fort surpris de ce 
que je n'applaudissais point k sa gymnastique. 
. J'ai quitte Baalbek avec le d£sir d'y retourner. L/Orient 
exerce sur moi un prestige enchanteur. Je ne puis songer k 
ces contr£es lointaines sans rSveiller en moi un monde de 
souvenirs agrSables, de sensations vives et de sentiments 
heureux. 

Les peuples qui les habitent ggmissent sous le joug abru- 
tis^ant de l'islamisme ; je souhaite que l'Europe et surtout 
la France contribuent k ieur affranchissement et rSpondent 
aux appels de nos fr&res par le cceur et le caract&re. 

Le temps n'est pas d'ailleurs dloign£ oil la future ligne 
du chemin de fer des Indes traversera la Syrie et les fertiles 
plaines &rros£es par TEuphrate et le Tigre, oil Ton songera 
k tirer parti des richesses d'un sol qui a jadis nourri les 
plus opulentes cites de la terre, oil de splendides villas 
s'61£veront sur les coteaux du Liban, oil les negotiants du 
Tonkin, de TAnnam et du Golfe Persique se rendront en vil- 
ldgiature sur ces montagnes fameuses par leurs c&dres et 
qui ne seront plus qu'& trois ou quatre jours de leurs comp- 
toirs ou de leurs plantations. 

Combien il importe & la France de prdvoir cette £ch6ance 
et de ne pas n£gliger les ardentes sympathies qui Tinvitent 
k etendre son influence sur ces regions privileges de la 
nature, mais qui portent actuellement les traces evidentes 
de la malediction divine! Leurs habitants ont en effet abuse 
de tous les dons. Mais, d'autre part, je comprends, sans les 
excuser, que, sous un pareil climat, en face de tels horizons 
et des merveilles de la nature et de Tart, les anciens aient 



Digitized by 



Google 



LE LIBAN ET LANT1-LIBAN. 297 

adore l'astre qui donne la vie aux plantes, la beaute aux 
montagnes, et joui sans regret des biens innombrables 
mis k leur portee. On ne subit pas impunement le soleil 
d'Orient. Ges phenomdnes du ciel, cette terre exuberante de 
jeunesse et de s6ve oh « coulaient le lait et le miel », ces 
fetes perpetuelles du regard et du sentiment, subjuguaient 
les generations primitives qui saiuaient en eux la Force 
fgcondante et la Lumi&re incr66e. Baal etait dieu, et Aschera, 
la V^nus des anciens jours, descendant comme un frisson 
des gorges du Liban, venait ranimer sur ses auteis les 
sources de la vie, glacdcs par les frimas. 

Pour nous, le soleil n'est qu'un organe de la Puissance 
cr§atrice de Tunivers ; nous reconnaissons une cause uni- 
que et premiere. Nous adorons dans les splendeurs du 
Liban le Dieu veritable qui tit de la nature un reflet de sa 
majeste, et dans les ruines de Baalbek nous reconnaissons 
les traces de sa bonte, qui donne h l'homme Intelligence 
et Tactivite pour comprendre et realiser le beau. 

P. Bauron, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Section de Lyon). 



Digitized by 



Google 



XIII 

A BORD DE « LtCLAIREUR » 

EN ESCADRE DE L'EXTRtiME-ORIENT 

(noyembue 1884 — octobre 1885) 



Vouloir faire de l'alpinisme en temps de blocus maritime 
n*est pas pr6cis6ment chose tr&s pratique, surtout quand 
on vit sur l'eau, k bord d'un navire qui est k la mer neuf 
jours sur dix sans aucune communication possible avec la 
terre. On a, il est vrai, la ressource de faire l'ascension de 
la pomme du grand m&t; mais, outre que cct exercice qui 
plait fort aux gabiers ne suffit pas k faire le bonheur de 
chacun, il manque un peu de vari6t6 et, pour ma part, 
j'avoue tr&s humblement n'avoir jamais tent6 d'atteindre 
une plus haute altitude que celle de la grande hune. 

D&s lors, on en est r6duit k contempler de loin les som- 
mets 61ev§s, vierges de tout pas europGen, vers lesquels on 
ne saurait tenter de marcher sans courir le risque de se faire 
couper le cou. G'est un vrai supplice de Tantale, d'autant 
plus dur que, par une ironieam&re, & rouler et tanguer sans 
mesure et sans cesse on en vient k souffrir parfois non du 
mal de montagne, mais de certain autre mal analogue qui 
n'Spargne m6me pas ses 6coeurements k la gent maritime. 

D&s lors, pour peu qu'on soit carapalteur 1 , on met un 

1. En argot maritime on appelle carapalteur celui qui ainie la 
marche; le terme est un tant soit pea ironique, car en general le marin 
n'est pas marcheur. 



Digitized by 



Google 



A BORD DE «l'6CLAIREURW. 29& 

empressement rageur k saisirla plus modeste occisioil qui 
se puisse presenter d'aller quelques instants fouler cet ado- 
rable plancher des vaches que ceux qui l'habitent toujours 
sont incapables d'appr6cier k sa juste valeur. Par contraste 
avec la monotone vie de bord concentre entre les parois 
Strokes du Mtiment, toujours la m6me, on n'Sprouve 
peut-6tre pas moins de joie d'avoir, un jour exceptionnel, 
ascendu 150 modestes metres, que d'avoir en d'autres temps 
vaincu quelque cime plus alti&re. On se contente m6me de 
quelque Hot perdu au large ; on escalade ses escarpements 
avec un plaisir enfantin, heureux, k un autre point de vue, 
si dans les taillis on parvient & d6couvrir, comme Robinson, 
deschoses bonnes k manger, petits oignons, carottes, choux, 
asperges, dont la saveur sauvage vient pour un instant att6- 
nuer les rigueurs d'un s6v6re Cap fayol, parage dans lequel 
on navigue toujours en temps de blocus, qu'il soit ou non 
pacifique. 

Ainsi ai-je fait. Du pont de YJtclaireur ou des humbles 
sommets au-dessus de Kelung, j'ai admirS avec envie cette 
terre de Formose, montueuse et verdoyante. II me reste 
le regret cuisant de n'avoir pu jeter sur elle qu'un coup 
d'ceil furtif, etje ladois signaler k Tin tr6pidit6 des alpinistes 
hardis; elle offrirait k leurs expeditions un merveilleux 
champ d'activitg. 



Si petite sur nos atlas europ£ens, Formose, en r6alit6, a 
pour ossature une chalne de montagnes mexplor^es ni 
moins 61ev6es ni moins longues que les- Pyrenees pro- 
prement elites* 

Comprise entre 22 a et 25°de -latitude Word et 117° 47' 
§t 14 9° 42' de longitude Est, -Formose* est orients d'unc 
Inaratoe gfo6ral& d* NorA-Esi *u Sud-Ouest; sa longueur 



Digitized by 



Google 



300 COURSES ET ASCENSIONS* 

est d'environ 400 kilom. et sa plus grande largeur de 100 
k 120. Ses sommets les plus hauts sont le mont Morris- 
son" dans la partie centrale (3,294 m6t.) et le mont Sylvia 
plug au Nord (3,600 mfct.). L'altitude moyenne de la chalne 
est probablement considerable; car, vu du large, le profli 
pr&ente une grande regularity dans ses indentations. Mais 
ces determinations rie sont dues qu'aux navigateurs; car 
jusqu'& ce jour nul Europ£en n'a franchi la ligne de falte 
et n'a m6me p£n£tr£ bien loin dans les forfcts £paisses qui 
couvrent les pentes de ces monts et qu'habite une race 
d'aborig&nes trds hostiles aux Ghihois conqu£rants, mais ne 
paraissant pas avoir une 6gale animosity vis-&-vis des Euro- 
p£ens. G'est \k un terrain vierge pour Talpiniste, vierge 
aussi pour le gGographe, Tanthropologiste ou le naturaliste. 
Par le groupe £merg6 des Pescadores et les bancs sous- 
marins de Formose, Tile se rattache intimement au conti- 
nent, dont la sGpare un bras de mer de faibie profondeur; 
elle appartient au plateau qui constitue, au-dessous du 
niveau de la mer, le soubassement du continent asiatique, 
et se trouve plac£e k son extreme bord. Son sol se sbul&ve 
lentement; les preuves en sont nombreuses, surtout sur la 
c6te Sud-Ouest dont les ports s'ensablent et se comblent. 
Que cet exhaussement atteigne un jour dans la suite des 
si&cles 80 metres et, tandis que le dessin du littoral oriental 
ne sera pas sensiblement modifte, k TOuest une vaste plaine 
s'£tendra jusqu'au continent; du dStroit de Formose, il 
ne restera plus que deux golfes etroits, Tun au Sud, l'autre 
au Nord. Formose est symGtrique en plus court, mais en 
plus haut, de la chathe appartenant aux monts Siniques, 
qui forme le littoral depuis Id riviere de Canton jusqu'au 
golfe de Hang-Tcheou; les versants abrupts sont tourn£s 
k TEst, et les deux regions se rattachent au massif gene- 
ral de la Chine par des hauteurs moins 61ev6es que les 
crates paralteles aux rivages. La forme du relief oriental 
de Formose rappelle le littoral du continent; mais,- par suite 



Digitized by 



Google 



A BOBD Dfi « L'feCLAIRBUH ». 301 

de la pente beaucoup plus., rapide,. on n'y trouve pas ce 
grand nombre de rades, de baies profondes, de fjords, d'iles 
et d'archipels; les mouillages sont rares sur cette c6te 
inhospitaltere que viennent battre sans entraves les grandes 
lames de l'Ocean Pacifique. En outre ces rivages se difffcren- 
cient de ceux du continent, en ee qu'ils ont conserve leur 
revetement de forfcts touffues jusqu'& la lisiere des flots, 
gr&ce k la sauvagerie des habitants que rien ne pousse au 
deboisement, gr&ce aussi au grand courant du Kouro-Sivo 
qui, venant de regions plus chaudes, entretient sur son pas- 
sage une temperature humide qui yivifie la vegetation; 
au contraire, un contre-courant froid suit la cdte de Chine, 
Formose servant ainsi de ligne de separation entre ces 
deux fleuves mar ins. Les equipages des b&timents de Fes- 
cadre, qui ont fait durant l'hiver de frequentes traversees 
entre Kelung et Sharp-Peak, k l'entree du Min, ont constate 
sans peine la difference de temperature de 8 k 10 degres 
qui existe entre ces points situ£s cependant k peu de chose 
pres sous la m£me latitude; nos hommes gelaient et se 
sechaient en Chine; ils se r£chauffaient, mais se mouil- 
laient k Formose. 



II 



Le Nord de Formose 1 , dont Toccupation a ete le but de 
nos operations dans Tile, appartient en majeure partie k la 
region montagneuse. Les traces d'une action volcanique 
jadis puissante y sont nombreuses. La question de savoir 
s'il existe encore k Formose queique volcan en activite 
n'est pas resolue d'une mantere certaine. Plusieurs des 
montagnes dites de Tamsui sont des crateres eteints, qui 



i. V.la carte de Patersson, North Formosa, Hong-Kong, 1882, repro- 
duce par la Soci&e" de geographic de Paris. 



Digitized by 



Google 



502 • ( OODBSl^ E*I ASCENSIONS. ' 

formehtau Nord de la ri^iftre improprement appetee de 
Kelung un massif bien distinct doat l'altitude moyenne 
varie entre entre 1,000 et 1,100 mfct. Le Ghowsoan (Pic du 
volcan) s'6l&ve k 1,196 mM. au-dessus du niveau de la mer; 
des vapeurs sulfureuses s'6chappent des flancs du etoe 
terminal k plus de 1,000 m&t. II y a dans la region six 
groupes de geysers, dont cinq autour du Ghowsoan ; en un 
point la rivtere a une temperature de 36° €. ; la plage 
prfes de Tamsui est form6e d'une masse de lave. Les trem- 
blements de terrey sont frequents. Gelui du 18 dScera- 
bre 1867 mit & sec la rade de Kelung ; la mer 6e retira cojn^- 
pldtement le matin et par des fonds de 9 it 10 jn&tres il ne 
resta plus d'eau ; le soir elle revint brusquement, noyant plu- 
sieurs Ghinois occupSs k ramasser le poisson laissS k d6cou- 
vert.Le m&me jour, rile Steep, unpeu plus mSridionale, fut, 
dit-on, momentanGment rattach6e k la grande terre; les 
villages de Kimpaoli et Patchina furent en partie renversGs 
et Tamsui fort 6prouv6. On a compte parfois jusqu'i vingt- 
sept secousses en une seule nuit; le 25 septembre 1881, un 
-trembtement violent fit pGrir plusieurs personnes; une 
lGgfcre secousse a 6t6 ressentie en Janvier 1885, pendant 
notre occupation. 

Au Sud de la rivi&re de Tamsui, les monts Tango sont 
habitus par les tribus tangos, en guerre perpGtuelle avec les 
bAcherons et squatters chinois. Ges montagnes sont cou- 
t vertes d'6paisses forfits oil se trouvent des arbres k bois de 
prix, le camphrier, le shaolam [Thuya formosana), le sasam 
i (esp6ce de palmier), le pung (Liquidambar formosana), le 
saticha (Camellia oleifera), le lama et le katang (indGtermi- 
n6s), le chfcne (Quercus ilex?), et une foule d'autres varies. 

Le cours d'eau principal de la region et de Tile enttere 

-est celui qui se jette dans la mer, en aval de Tamsui, par un 

petit estuaire formant un port compl&tement k Tabri des 

mauvais temps, mais dontl'entrGe est obstruSe par une mau- 

vaise barre changeante. II est form6 par la reunion de trois 



Digitized by 



Google 



A, BORO DC « L^CLAiaEUR ». ,303 

rivieres en Sventail qui viennent : Tune, le Takoham, du 
Sud-Ouest; l'autre, le Sintiam, du Sud-Est ; la troisidme, de 
l'Est od elle prend sa source dans le Sud-Est de Kelung. On 
a cru longtemps que par ce dernier cours d'eau il exista.it 
entre Kelung et Tamsui une communication ininterrom- 
pue 1 . Les collines qui sSparent les deux versants sont, ilest 
vrai, Stroites, mais elles ont de 100 k 200 metres de haut Le 
voyageur venant de Tamsui par la rivi&re quitte son sampan 
k Wangwang au-dessus des rapides, qu'il a pu franchir sans 
dSbarquer de son bateau soulevS A l'aide d'un bambou 
dans le sens de la longueur, par des coolies marchant dans 
l'eau. La, il prend une chaise k porteurs jusqu'a Kelung, 
II existe aussi une route de terre qui n'est qu'un petit 
chemin dallg a la chinoise. 

Ges trois rivi&res arrosent d'Stroites valines plantureuses, 
pittoresques et tr&s soigneusement cultivSes par la popu- 
lation chinoise. Dans la plaine form6e au confluent, autour 
de Banka, la ville la plus peupl&e et la plus riche de la region, 
croissent surtout la canne a sucre et le riz, tandis que les 
plantations de th6 s'Stagent sur les pentes des collines, Ces 
cultures sont favorisSes par le climat doux et humide de 
l'hiver, tr6s chaud de l'6t6. Les deux versants, n'Stant pas 
soumis aux m6mes influences, ne jouissent pas exactement 
du m6me climat. Kelung r£chauff6 par le Kouro-Sivo est 
plus chaud que Tamsui, mais aussi y pleut-il beaucoup 
plus par suite de Topposition directe de la cdte k la mous- 
son hivernale du Nord-Est. A Banka, dans l'intgrieur, il fait 
souvent beau quand le temps est mauvais sur la c6te; par 
contre^en 6t6, quand il fait sec, une ond6e journalise qui 
dure une demi-heure vient arroser les environs de Banka 

1. D'apres le dictionnaire de M. Vivien de Saint-Martin, cette riviere 
« se divise en deux branches dans sa partie inftrieure : Tune debou- 
chant au N.-E. forme le port de Kelung, l'autre au N.-O. celui de 
Tamsui ». II y a des cartes hydrographiques qui indiquent un canal 
entre les deux villes. Aussi un journal parisien a-t-il pu faire naviguer 
en pleine terre les canonnieres de notre escadre. 



Digitized by 



Google 



< 904 COURSES ET ASCENSIONS. 

pour le plus grand profit des arbres k th£. L'hiver dernier, 
pour notre malheur, a £t6exceptionnellementpluvieux; de 
m&me, le commencement de l'6t6; d'habitude mai et juin 
sont sees. Le meilleur mois pour les excursions dans le Nord 
de l'lle paralt 6tre octobre. Gette region est loin d'etre 
aussi malsaine pour les Europ6ens qu'on a bien voulu le 
dire ; il y a des Europgens qui habitent Kelung depuis huit et 
dix ans sans aucun inconvenient pour leur sant£ ; un Danois 
vit k Tamsui depuis dix-sept ans et un missionnaire canadien 
6vang61ise depuis quatorze ans au travers des foriHs les 
populations cbinoise et sauvage du pays. La, comme par- 
tout en Chine, le cholera existe k l'6tat end£mique, frap- 
pant sur les indigenes que leur salete expose k ses coups; 
mais, en temps ordinaire, rarement les Europ6ens sont at~ 
teints. 



Ill 



D£s TarrivSe, pour un navire qui vient du large, Taspect 
du pays est magnifique; les terres sont fornixes d'une 
grande quantity de mornes pittoresques, disposes en am- 
phitheatre de la mani&re la plus curieuse, en avant dun 
rideau de hautes montagnes bois£es. La stratification du 
terrain, dont les couches sont inclin£es d'environ 20 degr£s 
et les escarpements tourn£s au Nord-Est, produit une suite 
de sommets, de pics, de dents, qui semblent monter a Tas- 
saut les uns des autres, comme les vagues qui viennent 
deferler sur une large gr£ve. Cette formation est la m6me 
sur toute la c6te Nord-Est, de la pointe Foki a la pointe 
Samtiao. L^clat de la verdure et le luxe de la vegetation 
donnent a ces rivages un revfctement admirable, qui forme 
un contraste frappant avec la c6te de Chine d£nud£e, pel£e, 
comme galeuse. 

L'lle Kelung, Snorme c6ne noir, signale au loin Tentr£e 



Digitized by 



Google 



A BORD DE « l'£CLAIREUR». 305 

de la rade qui s'ouvre entre Tile Bush, plate-forme de grfcs 
couverte de quelques buissons, et la pointe Image, qui doit 
son nom aux roches sculptSes par la mer comrae deran- 
ges marionnettes. 

D'apr&s les observations des inggnieurs hydrographes de 
Tescadre, Kelung, ou du moins le fort La Galissonni&re, est 
situS par 25" 08'25" lat. Nord et 119° 25'15" long. Est. 

La meilleure vue d'ensemble qu'on puisse avoir de la 
rade s'obtient du sommet de Tile Palm (86 m&t.), d'oil on 
dgcouvre aussi une grande gtendue de c6te, de la pgninsule 
Masu k la T6te du Sphinx. Gette lie est situge h l'Est de la 
passe principale, & rentrge. 

Orientge d'une manigre ggngrale du Nord-Est au Sud- 
Ouest, la rade de Kelung est une sorte de fjord qui pgngtre. 
de prgs de 4 kilom. comme un coin dans Hntgrieur des 
terres. Gommuniquant avec la mer par la grande passe ou- 
verte au Nord et par la passe des Jonques k TEst, elle draine 
les eaux de plusieurs petites valines comprises entre des col- 
lines abruptes qui dgpassent sou vent 130 metres Elle a la 
forme d'un gros arbre au tronc noueux portant cinq bran- 
ches principales. Par la grande passe, la rade est accessible 
aux b&timents du plus fort tonnage, tandis que la passe 
des Jonques n'est praticable que pour des canonnigres. 

Gette rade, excellent abri pendant l'gtg, est dangereuse 
pendant Thiver par suite de son orientation qui Texpose 
directement aux larges lames de houle que soulgve sur son 
passage la tempgtueuse mousson du Nord-Est ; le fond est 
en outre mauvais. Nombreuses furentles tribulations de nos 
bfctiments fortement secougs et obliges, malgrg tout, de 
completer sans cesse leurs approvisionnements. L'£claireur> 
venant du Pacifique, le jour mgme de son arrivge apprit h 
ses dgpens quels en gtaient les dangers ; il gtait & peine 
mouillg, quand la chalne cassa; on mouilla une seconde 
ancre, la chalne cassa encore ; il fut alors obligg de sortir 
pour aller au larg« mettre ses ancres de veille en place. A 

ANNUAIRB DB 1885. 20 



Digitized by 



Google 



306 COURSES ET ASCENSIONS. 

peine 6tait-il dans la passe qu'un coup de mer lui enleva 
une de ses baleini&res. 

Les collines qui entourent la rade descendent presque 
jusqu'au bord de Teau, ne laissant, sauf sur les alluvions 
de Kelung et des valines, que de faibles espaces occupSs 
par de petits villages, des forts ou les habitations des quel- 
ques douaniers et traitants europSens 6tablis dans le pays 
avant notre occupation. Elles sont couvertes d'une v6g6ta- 
tion tropicale oft les bambous sont surtout abondants ; quel- 
ques foug&res arborescentes laissent parattre de loin en 
loin leur feuillage vert clair dans les founds plus sombres. 

La ville de Kelung est situ^e tout k fait au fond de la 
rade, bdtie sur les alluvions considerables des divers petits 
ruisseaux qui descendent des coteaux. 

Du mouillage des grands b&timents, on apergoit k peine 
un coin de la ville. Des constructions blanches k Teuro- 
pSenne s'616vent au pied des rochers k pic de la rive droite, 
en vue de la grande rade; ce sont les b&timents de la 
douane chinoise qui ont 6t6 occupSs par M. le colonel 
Duchesne, par la pharmacie et Th6pital principal. On 
debarquait un peu plus loin k l'extrGmite d'un petit appon- 
tement rudimentaire. Sur le terre-plein, devant l'h6pital, 
la musique venait jouer parfois. Tout aupr&s se trouvait un 
pare & charbon,malheureusement de quality inferieure; ce 
n'dtait gudre que du poussier; aussi en cet 6tat fut-il peu 
appr^cie des officiers m6caniciens de notre escadre. Plu- 
sieurs tas avaient 6t6 allumgs par les Chinois et n'ont cess6 
de brtiler ; d'autres avaient 6t6, paralt-il, arrosGs de pStrolc. 
Au deli commencent les habitations chinoises qui se 
continuaient en une longue et unique rue contournant les 
sinuosit£s de la haie. La premi&re moitte 6tait utilisge 
comme cantonnements ; le reste fut detruit par le feu. 
L'espace au bas des falaises devenant trop 6troit, les mai- 
sons disparaissent et le chemin dall6, k peine 61ev6 au-des* 
sus des hautes caux, ne longe plus que quelques fours & 



Digitized by 



Google 



A BORD DE « L'KCLAIREUR ». 307 

chaux et un cimeti&re chinois ou, au travers d'une v£g6ta- 
tion abondante, on apergoit serrSs les uns contre les autres 
de nombreux cercueils dont une couche de mortier a fait 
tous les frais de sepulture. Un peu plus loin, on f ran chit 
une porte dans un mur d'enceinte qui enferme un monti- 
cule escarp^ autour duquel sont groupies les baraques 
ou 6taient casernSes les troupes de la garnison impgriale 
et qui furent occupies pour l'infanterie 16g&re d'Afrique. 

Ge n'est qu'au-deUt d'un petit pont en pierre et en brique 
que commence la ville de Kelung proprement dite. Ge 
pont est jet6 sur l'arroyo de la valine principale, dite valtee 
des mines, comprise entre des hauteurs que d'un cdt6 nos 
troupes ont tenues tout Thiver (ligne dupointA au point B), 
en face de la position chinoise du Cirque k la Table, dont 
la prise au mois de mars nous a 6t6 si chaudement dispute. 

Sous un ciel aussi pluvieux, Tceuvre des eaux qui ravi- 
nent les tcrres en pente est considerable ; aussi le fond des 
valines est-il plat et facilement inondable, condition 6mi- 
nemment favorable aux rizi&res. La ville de Kelung est 
construite en grande partie sur des alluvions k peine sup6- 
rieures au niveau de la mer, qui en descendant laisse k 
decouvert une vaste Vendue de vase infecte. 

Les maisons de la ville, pour la plupart k rez-de-chaus- 
s6e seulement, sont construites en gr6s et briques. Les rues 
principales ont, suivant l'habitude formosane, un passage 
couvert de chaque c6t6, form6 par l'avancement du toit 
qui vient reposer soit sur des piliers, soit sur un mur 
perc6 de grandes ouvertures. La partie mgdiane entre ces 
sortes de verandas 6tait, au d6but de Inoccupation, dans 
un 6tat de malpropretS remarquable, parce que les Chi- 
nois, suivant leur usage, y jetaient toutes les ordures pos- 
sibles; elle servait de passage aux coolies porteurs de 
chaise, tandis que sous les galeries les boutiquiers 6ta- 
laient leurs denies et les marchands ambulants, leurs fruits 
et autres articles. On gvaluait la population au chiffre de 



Digitized by 



Google 



308 COURSES ET ASCENSIONS. 

8 k 10,000. Peu & peu, sous Tinfluence des menaces des 
mandarins, tous ces indigenes se retir&rent dans l'intG- 
rieur, nous abandonnant leurs p£nates ainsi qu'une multi- 
tude de ces chiens k t£te de loup dont les aboiements har- 
gneux accueillent si souvent le barbare stranger k la 
travers£e des villes chinoises. Le corps expgditionnaire se 
chargea de nettoyer k fond tous ces taudis ; tout ce qui ne 
fut pas nScessaire pour les cantonnements de la legion 
etrang&re fut d£moli ou brute. On se mit ainsi, en outre, 
k l'abri des surprises offensives des Celestes. Nous n'occu- 
pions la place que jusqu'dt Tarroyo de la valine dite de 
Tamsui; le reste 6tait abandonn£ aux depredations des 
maraudeurs ennemis, dou£s d'une audace inoui'e. 

Kelung n'offre aucun monument remarquable. A peine 
peut-on citer : l'habitation du g6n£ral chinois au centre du 
quartier militaire ; la grande pagode, qui a 6t6 tout k fait 
mutil£e, les angles de son toit ct ses dragons hideux en 
petites tuiles peintes et verniss£es ayant servi de cible & 
plus d'un troupier en qu&te d'amusement. Une mention 
sp£ciale est due au Yamen, que signalait de loin sa tour 
rectangulaire, non tant pour son architecture que parce 
qu'il £tait devenu le but habituel de promenade des ofG- 
ciers de Tescadre qui avaient Toccasion de descendre k 
terre; k la « pagode du capitaine Cramoisy », on trouvait 
toujours excellent accueil et nombreuse society sous la 
veranda carr£e qui s'avan^ait au milieu de la cour int£- 
rieure. Ge fut longtemps un poste avanc£ dont la situation 
pouvait devenir p£rilleuse ; aussi le capitaine commandant 
etait-il connu de Tennemi pour son 6nergie sans piti£, et il 
eut Thonneur de voir mettre sa t£te k un prix qui n'etait 
inferieur qu'& celui du vice-amiral commandant en chef. 

Souvent de \k on partait en bande pour visiter les divers 
forts. Les chemins, durant rhiver, d£fonc£s par la pluie, 
etaient ex£crables; on y enfongait dans la boue k croire 
parfois qu'on n'en pourrait plus sortir. Ghacun s'armait 



Digitized by 



Google 



A BORD DE « l/6CLAIREUR>>. 309 

(Tun long bambou de la dimension d'un alpenstock; la 
poche k revolver pouvait passer pour une gourde; nous 
avions ainsi & s'y mSprendre Taspect d'alpinistes du 
G. A. F. de la Section de Kelung (a fonder). 

Nous montons au point B qui domine la ville et d'oii 
Ton embrasse en un tour presque complet d'horizon la 
valine des mines, les lignes de la Table au Cirque, de la 
Dent au fort Cenfral et au mont Cltment, et aussi une tr&s 
belle vue sur la rade. 

Gette valine des mines n'est pas celle des mines princi- 
pals, qui se trouvent dans le Sud-Est sur un autre versant 
que celui de la rade de Kelung, vers Petao. Toutefois, 
toutes les collines de la region rec&lent plus ou moins de 
charbon, et notamment dans la valine qui est k nos pieds 
plusieurs petites exploitations sont k signaler. Le petit 
arroyo m6nag6 au milieu des rizteres permet k des bar- 
ques de venir prendre le minerai & proximity du lieu 
d'extraction. C'est sans doute la vue de cet arroyo, qui 
ressemble & un canal, qui a fait croire & l'existence d'une 
communication par eau avec Tamsui. Les proc6d6s chinois 
sont primitifs et l'exploitation superficielle. Les grandes 
mines n'ont 6t6 en notre pouvoir qu'en mars; mais, inon- 
d6es, elles gtaient inutilisables. 

En suivant la cr6te on se dirige vers le point A (altitude 
125 m&t.), oil se trouve une batterie importante en face du 
Cirque chinois qui se dresse & une distance de 1,800 m£t. 
de Tautre c6t6 de la valine, haut de 200 m&t. Gette appel- 
lation de Cirque est sans doute venue d'une Gchancrure 
d'une courbe r6guli&re que porte le profil du sommet, 
tandis que la Table a une tftte plate. Toutes ces pentes 
boisSes que d'ici nous dominons abritent sous leurs taillis 
un abondant gibier; autrefois, les faisans surtout y pullu- 
laient; aujourd'hui, ils sont devenus plus rares, presque 
dStruits par les indigenes all£ch£s par les nombreuses 
demandes des Strangers. 



Digitized by 



Google 



310 COURSES ET ASCENSIONS. 

Pour descendre du point A, on suivait souvent un joli 
sentier tr6s rapide, qui avait Tinconv^nient de sortir des 
lignes, mais qui passait sous bois au milieu des fourrrSs 
de bambous dont les longues tiges d&icates et flexibles se 
rejoignaient bien haut au-dessus de nos tfctes. Que de 
plantes, que de fleurs dans ce fouillis de verdure, sauvages 
et vigoureuses, qui font dans nos pays, 6tiol6es malgr6 
mille soins, Torgueil des horticulteurs et Tornement des 
salons 6l6gants . On aboutissait au-dessus du fort Villars, 
casemate, mais d'ancienne construction. 

Une autre course, un peu plus accidents comme terrain 
et aussi comme Amotion, 6tait celle des forts Leverger et 
Tamsui et du Nid (Taigle. Le chemin 6tait raide, mais joli, 
agr6ment6 d'une petite cascade et de quelques tas de 
charbon dans la verdure. Le fort Leverger 6tait situ6 sur 
le versant incline doucement vers ttnterieur, expos6 par 
suite au feu des Chinois ; mais \k comme partout ailleurs 
la pente rapide tournSe vers la rade n'avait pas permis de 
se mieux abriter. Aussi les balles des Mausers de l'ennemi 
venaient-elles souvent causer de d6sagr6ables surprises ; 
une fois c'6tait un baril de vin mis en perce dans la cham- 
bre des officiers ; une autre fois, une paire de bottes heu- 
reusement vides 6tait troupe de part en part ; et ainsi de 
suite pendant des semaines et des semaines. « Ici, quand 
il ne pleut pas de l'eau, il pleut des balles », nous dit un 
jour un des habitants du fort. De \k on apercevait k A ou 
500 metres, sur une multitude de sommets, de longues ban- 
deroles blanches Smergeant des founds de bambous qui 
masquaient les positions chinoises. 

Le Nid cTaigle 6tait plus pr&s encore et encore mieux 
expose k leur feu ; car face k la rade, la roche 6tait verticale. 
On y grimpait par une tranchee profonde, et soudain on 
voyait k 275 m&t. une Dent surmontSe de sa grande bande- 
role et h6riss6e de clayonnages en bambous, avec un petit 
trou noir qui souvent s'ouvrait pour donner passage k une 



Digitized by 



Google 





r^^s 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



A BORD DE « l/6CLAIREUR » . 311 

petite fum6e blanche. La balle sifflait tr&s pr&s toujours. 
Avant que le trou ne se ferme, vite, feu ; on ne pouvait 
riposter qu'ainsi. On atteignait enfin par une 6chelle tout 
& fait k ctecouvert le sommet couronnG par la cagna en 
planches qui servait d'abri aux occupants du fort. Ici, il 
6tait de la plus simple prudence de ne venir ni en casque 
blanc, ni en vGtements Manes ; il ne fall ait rien porter qui 
ptit servir de point de mire. Mais quelle vue splendide ! Au 
Nord, toute la rade et la pleine mer; des trois autres c6t6s 
un pays accidents, montagneux, partout verdoyant, avec 
de longues lignes de fortifications passag&res courant par 
monts et par vaux au travers de cette admirable nature. Au 
Sud, tout au fond d'une valine, un petit coin reluisait a la 
lumiere, la rivi&re de Tamsui, fruit d6fendu, et certes bien 
dSfendu par les Ghinois. 

Vers TOuest du fort Leverger, ongagnait une tour oil 6tait 
install^ un canon-revolver qui faisait merveille sur les tra- 
vailleurs occup^s aux terrassements de Fennemi; puis Fan- 
cien fort Tamsui, abandonnG, au point ou le chemin dall6 
de cette ville atteignait la crfcte et redescendait sur l'autre 
versant plants d'arbustes k th6. Nous suivions pour le re- 
tour vers Kelung cette voie qui, en quelques zigzags, nous 
ramenait au point de depart, le Yamen. 

La promenade la plus calme 6tait celle de File Palm. 
Encore, pendant longtemps, fallait-il y allerarmS ; car la nuit 
les maraudeurs chinois venaient y chercher des vivres, mal- 
gr6 la plus active surveillance. Une fois, ils vol&rent h deux 
pas de la direction du port un canot Berton, petite embar- 
cation en toile pour les torpilleurs, se partageant en deux 
et se pliant comme un portefeuille. Quelque temps aprds,les 
journaux de Hong-Kong dScrivirent ce trophSe que les Ghi- 
nois pr£tendaient avoir enlev6 aux Frangais dans un combat 
naval sur les petits lacs du cdt6 de Wangwang ! En fait de 
rodomontades, les Celestes sont uniques au monde. Aussi 
Famiral avait-il faitd£truire tous les sampans de File. Quel- 



Digitized by 



Google 



&l£ COURSES ET ASCENSIONS. 

ques-uns pourtant avaient 6chapp6 aux recherches ; nous 
en trouvAmes un jour quatre au fond d'une petite crique, 
que nous nous mtmes aussitdt en devoir de dStruire. Sous 
deux d'entre eux, renverses, on alluma de grands feux ; un 
troisi&me fut d£fonc6 k grands coups de moellons ; le der- 
nier fut d£marr6 pour 6tre bris6 par la marge montante. 

Sur la cdte de Tile Palm, les preuves du soulevement lent 
du sol sont nombreuses. Sur les plages, les rochers de co- 
raux d£passent de plus d'un mdtre le niveau des hautes 
mers ; la plupart des maisons du village de Shearle-hon sont 
construites avec des blocs de coraux. Un petit fjord, tr6s 
profond en son milieu et ferm6 par des plates-formes de 
gres a chaque extr^mite, s£pare Tile Palm de Mot Macedo- 
nian ; k l'entrSe du Nord-Est, cette plate-forme n'est couverte 
qu'a la mer tout a fait haute ; de chaque c6t6 la falaise est 
us6e bien au-dessus des pleines eaux et vers le large des 
rochers curieusement d6coup6s en fines aiguilles ont dti 
fctre ainsi fa^onnSs lorsqu'ils se trouvaient k un niveau plus 
bas. Des roches semblables se trouvent aussi a la pointe 
Image et entre les forts Villars etLa Galissonniere. Ce mou- 
vement du sol travaille done, avec les coraux et les allu- 
vions, au comblement de la rade de Kelung. 

L'tle Palm offrait quelques ressources aux tables des bk- 
timents. Les pores et les canards y abondaient, ainsi qu'une 
esp&ce de gallinacg particultere, paralt-il, au Nord de For- 
mose, et qui a la peau et la chair noires et les os recouverts 
d'un mince tegument, noir comme du charbon. Des jardins 
maralchers, fort bien cultiv^s, produisaient k profusion des 
choux, du c61eri, des patates. Souvent, on y trouvait du 
poisson. Un&iorme perroquet, qui avait un superbe bee bleu 
et les couleurs 6clatantes d'un ara, nous fit une fois un 
excellent manger. 

Presque tous les habitants de Tile, partaggs sans cesse 
entre la peur du Grand Couba (nom que les Ghinois don- 
naient a l'amiral Gourbet) et celle du mandarin, avaient 



Digitized by 



Google 



A BQRD DE « i/fcCLAIREUR ». 313 

6t6 enr616s comme coolies k raison de 20 k 25 sous par 
jour. Les enfants eux-m&mes servaient k rarrimage. des 
briquettes dans les pares k charbon ; « Kino, kino, — Vite, 
vite », leur disait-on, et ils se pressaient d'un air joyeux et 
tout dr61e avec cette petite queue encore courte qui comr 
men^ait k leur pendre derri&re la t£te. 

J'ai eu le tr6s vif regret de ne pouvoir visiter le mont 
Clement et le fort Central, et surtout les positions con- 
quises au mois de mars. 

A bord des b&timents de Fescadre, en croisi&re quelque 
part, on en 6tait arrivS k soupirer apr6s l'ordre de rallier 
Kelung. G'est que \k, outre la faculty de mettre pied k terre 
de temps k autre, on voyait arriver le paquebot k intervalles 
rSguliers. Gelui du Japon amenait des boeufs, du gibier, des 
legumes varies, et pour quelques jours on faisait bombance. 
Gelui de Hong-Kong apportait aussi des provisions, mais 
surtout le courrier et les nouvelles de France; durant quel- 
ques minutes, par la pens6e, on se retrouvait en famille au- 
prds des chers absents. Mais ensuitebrusquementonretom- 
bait dans la dure r£alit6. 

Tels sont tous les agr^ments de Kelung en temps de 
guerre. 

IV 

Les Ghinois avaient 61ev6 de sSrieuses fortifications pour 
la defense du port de Kelung. Au bord del'eau, ils avaient 
le fortLutin, le fortVillars, surtout le fortLaGalissonntere 1 , 
blinds et arm6 de pieces Krupp de gros calibre, dont le tir 
battait la grande passe et tous les mouillages en eau pro- 
fonde. II avait la forme d'un trapeze dont la petite base, 
face k la rade, 6tait seule casemate ; au milieu s'Stendait 
un grand bassin plein d'eau. 

1. Du nom de chacun des batiments charges de les de'truire, lors du 
bombardement. 



Digitized by 



Google 



314 COURSES ET ASCENSI0H8. 

En outre, toutes les crates dominant la rade furent cou- 
ronnGes de lignes de retranchements ; au point A, au mont 
Clement, aux forts Central, Tamsui, Leverger, au Nid daigle, 
nous n'avons eu qu'i am&iorer et retourner les fortifica- 
tions d£j& existantes.Malheureusement,nos succ&s du mois 
d'aotit 1884 ne purent pas, faute de monde, 6tre suivis d'une 
marche vigoureuse en avant. Notre inaction h Kelung, puis 
le malheureux 6chec de la tentative de d6barquement k 
Tamsui en octobre, enhardirent les Ghinois qui, peu h peu, 
se rapproch^rent des positions que nous leur avions prises, 
fortifiant des sommets que jusqu'alors ils n'avaient pas 
occupSs. Longtemps leurs maraudeurs vinrent piller jusque 
dans Kelung, sur le bord du canal des Jonques et dans Tile 
Palm. Autour de nous se forma un vaste demi-cercle de 
retranchements qui nous tint bloqu6s dans Kelung. 

G'est dans cette situation que nos troupes pass^rent Thi- 
ver, toujours sous la pluie, toujours dans la boue, l'amiral 
Gourbet toujours present sur rade avec le Bayard et des 
forces navales suffisantes pour soutenir notre corps d'oc- 
cupation et repousser, en cas d'attaque par mer, ces fameux 
croiseurs chinois qui ont dti si longtemps venir reprendre 
possession de Kelung. 

Le 6 Janvier, arriv&rent par le paquebot affr6t6 le Cho- 
lon, convoy^ par 16 croiseur le Nielly, les premiers renforts 
en infanterie 16g£re d'Afrique. Je garderai toujours le sou- 
venir de 1'entrGe en rade de ces deux b&timents; vers 5 h. 
du soir, le temps 6tait superbe, la mer calme; ils venaient 
lentement prendre leur mouillage; sur le pont du Chohn, 
on n'apercevait que des t&tes et des pantalons rouges en- 
tassGs. La musique des zephyrs se mit a jouer, puis en 
passant en poupe du Bayard leurs clairons sonn&rent au 
drapeau avec une limpidite de son et avec un 6clat qui, dans 
l'atmosph&re immobile, produisirent un effet saisissant. L'a- 
miral Gourbet, debout sur sa galerie, se dGcouvrit, et chacun 
de m6me; et j'en connais plus d'un qui & ce moment, et 



Digitized by 



Google 



A BORD DE « L'ECLAIRLTR ». 315 

certes sans s'en cacher, ne put retenir une larme de 
poignante Amotion. C'est que, dans ces pays 61oign6s, on 
Gprouve vivement la sensation d'etre Frangais, ettouthom- 
mage rendu au pavilion vous fait battre le coeur en souve- 
nir de la patrie lointaine; avec le Cholon nous arrivait 
directement du pays Tespoir de reprendre la lutte pour 
porter plus haut, plus loin, le beau drapeau aux trois cou- 
leurs de la France. 

Le 20 Janvier, le Canton mouilla sur rade avec les ren- 
forts de la legion Strang&re. Jusqu'au 25, le mauvais temps 
arrfeta tout mouvement de troupes. 

Faute de pouvoir enlever le Cirque de front, on voulut le 
prendre & revers ; c'etait la clef du cercle qui nous enfer- 
mait dans Kelung. A cet effet, le 25 Janvier, une colonne se 
dirigea au Sud-Est en contournant la valine des mines, le 
long de la ligne de falte, vers un sommet escarp^, la Table, 
d'od nous devions dominer le Cirque. Le soir m&me, nos 
(roupiers durent s'arrfcter & 600 m6t. du but dont les s6pa- 
rait un ravin profond ; le mauvais temps revint, et de nou- 
veau les operations furent suspendues. 

Le 5 f&vrier, l'amiral Gourbet partit avec une partie de 
l'escadre pour aller sur la c6te m&me de Chine & la ren- 
contre de la flotte chinoise. VEclaireur cut l'honneur d'etre 
du nombre. Quand il revint, le 19 fevrier, apr&s la destruc- 
tion de deux navires ennemis k Sheipoo , la situation 6tait 
toujours la m6me. 

Lorsqu'onput reprendre Toffensive au commencement de 
mars, la position de la Table etait fortement occupGe par 
les Ghinois. II fallut done etendre encore vers le Sud-Est le 
mouvement tournant commence plus d'un mois aupara- 
vant avec le Cirque pour objectif. Le 4 mars, l'attaque eut 
lieu par la valine de Petao, favoris6e par un tr&s beau temps 
qui se maintint pendant quelques jours. Le 8, au soir, 
toutes les positions chinoises, la Table, le Cirque, le fort 
Bambou, gtaient entre nos mains malgrg une opini&tre 



Digitized by 



Google 



316 COURSES ET ASCENSIONS. 

resistance. Ce soir-lk nos troupiers campfcrent & Wangwang, 
sur les bords de la rivi&re de Tamsui, et vers cette ville la 
route 6tait libre ; par malheur, faute de troupes fraiches et 
de moyens de transport, il fut impossible de poursuivre ce 
glorieux succ6s. Puis le temps redevint mauvais et nous ne 
pumes pas bouger. Mors eux, ils revinrent, et avec cette 
promptitude qui les caract&rise dans l'etablissement des 
fortifications passag^res, ils remu^rent tant et tant de terre 
qu'en peu de temps en face de nos positions extremes, le 
fort Bertin et le fort du Sud, de l'autre c6t6 de la valine se 
dress&rent des rangSes de retranchements vSritablement 
formidables. 

Puis vint r armistice, puis la paix et T6vacuation. Le 
21 juin, le drapeau fran^ais cessa de flotter sur la terre de 
Formose ; au moment ou il fut amene du m&t de l'habita- 
tion du colonel, le La Galissonniere le salua de vingt et un 
coups de canon; apr&s quoi, les b&timents appareilterent 
successivement. Viclaireur resta seul sur rade pour re- 
cueillir les tratnards, s'il y en avait. Le lendemain, quand 
nous partlmes, le temps 6tait radieux ; pas un nuage au 
ciel; l'eau etait d'une transparence extraordinaire; la ver- 
dure des collines donnait k ces rivages un aspect enchan- 
teur. Jamais cette terre n'avait plus splendidement m6rit6 
son nom de belle ;e\\e semblait se r&jouir dereveniraux 
mains de ses anciens maitres. Le triangle jaune au dragon 
imperial et de nombreux pavilions multicolores flottaient sur 
les crates. Et de fait, du passage d'une grande nation civi- 
lis£e que restait-il? Un cimeti&re plant6 de bien nom- 
breusescroix et une ville abandonee, d^truite, incendtee! 



Le blocus de la cdte de Formose s'Stendait k tous les 
ports et rades de Tile compris entre le cap Sud ou Nan- 



Digitized by 



Google 



A BORD DE « L'tiCLAIREUR ». 817 

Sha et la baie Sau-o, en passant par l'Ouest et le Nord; 
Uficlaireur, n'a participe qu'au blocus du Nord : Sau-o et 
Tamsui; c'etait le mauvais lot qui lui etait echu, parce que 
tout l'hiver la mousson du Nord-Est y soufflait eri temp&te, 
tandis qu'au Sud la mer etait tranquille et le temps beau. 

A Tamsui, les b&timents etaient mouilies pour ainsi 
dire en pleine mer, afin de rester hors de la portee des 
canons des forts chinois defendant l'entree de la riviere. 
Presque sans repit on tanguait et on roulait bord sur bord, 
trds souvent mis en travers par la violence des coiirants. 
Que de fois arrivait-il de plaindre de tout coeur les cama- 
rades qu'on savait embarquSs sur les malheureux navires 
voisins dont on voyait tantdt l'eperon entier emerge, tantdt 
tout unflancjusqu'&laquille, sans se douter qu'eux-mfcmes 
k ce moment eprouvaient pour vous le m6me sentiment de 
commiseration douloureuse 

Le i er Janvier, le temps fut tr£s beau; ce fut un 6v6ne- 
mentqui, pour Vficlaireur, sedoublad'un autre evenement, 
la prise de la premiere jonque. La chasse fut de courte 
duree ; que pouvait l'infortunee avec ses voiles en nattes 
pour echapper k la poursuite d'un navire k vapeur bon mar- 
cheur? Un coup de canon k poudre lui intima Tordre de 
s'arreter; trois coups de hotchkiss dans sa voilure lui firent 
comprendre dans une langue universellement admise d'a- 
voir k tout carguer; le revolver au poing, on la visita; elle 
ne portait que du coton, mais n'en fut pas moins declaree 
de bonne prise; les dix-neuf Chinois qui la montaient pas- 
sfcrent k notre bord. De m6me le lendemain, Yficlaireur 
partit en chasse ; une premiere jonque fut incendiee, une 
deuxteme prise k la remorque, tandis qu'une autre piar- 
venait k gagner la c6te ; leur chargement comprenait du 
the, des jujubes, des pots de pommes de terre confites, des 
barils de poisson sale, des paniers de vermicelle chinois, 
des manteaux doubles de fourrure, des ballots de chaus- 
sureg k semelles blanches et de ces papiers Bouddha argen- 



Digitized by 



Google 



318 COURSES ET ASCENSIONS. 

t6s ou dor£s que les habitants de 1' Empire du Milieu con- 
sument en quantity 6normes dans les brtile-pri&res de 
leurs pagodes, etc., etc. Gette jonque que nous ramen&mes 
au mouillage joua k Yltclaireur, la nuit suivante, un bien 
vilain tour. Le temps 6tait devenu tr6s mauvais; brusque- 
quement, k 1 h. du matin, entratn^e par quelque courant, 
elle vint se coller contre la muraille de tribord et enleva la 
baleintere suspendue aux porte-manteaux. Puis, faisant le 
tour par Tarri^re, elle vint k grands coups frapper k bk- 
bord et retourna une deuxi&me fois k tribord. Renongant k 
garder une prise aussi indiscipline, on coupa la remorque 
qui la retenait et elle partit en derive en emportant la 
baleini&re. A celle-ci, heureusement, on avait eu le temps 
de fixer un faux-bras solide, qui k force de haler dessus lui 
fit dans un coup de tangage piquer une.tfcte k la mer, d'oii 
en tournoyant elle put 6tre ramenSe jusqu'k YEclaireur, 
en assez mauvais 6tat, il est vrai ; mais Tessentiel £tait 
qu'elle ne fiH pas all6e k la c6te oil les Chinois Tauraient 
prise. 

Nous avions alors k bord une centaine de prisonniers, 
recueillis sur ces diverses jonques. On en choisit vingt- 
deux qui resterent sur YEclaireur jusqu'i la paix; lesautres 
alterent k Kelung pour y faire le metier bien dur de coolies 
du corps expgditionnaire. Les ndtres se firent rapidement 
k leur nouveau genre de vie, des qu'ils eurent acquis la per- 
suasion qu'on ne leur couperait pas le cou. On les employa 
notamment dans les soutes de la machine, ainsi qu'au 
balayage du pont. Mais il fallut d6s le premier jour, par 
mesure sanitaire, proc6der k leur nettoyage Snergique; le, 
Chinois est tr6s sale de corps et tr6s frileux; aussi les v6te- 
ments qu'il endosse au d6but de Thiver, il ne les retire qu'i 
l'6t6 suivant. De force, le capitaine d'armes les fit d6sha- 
biller; les matelots s'y mirent de bon coeur et, « astique et 
frotte », ils les savonn&rent et les d6crassdrent jusqu'au 
vif. Peu k peu, d'aflleurs, nos Chinois prirent des habitudes 



Digitized by 



Google 



A BORD DE «L'£CLA1REUR». 319 

de proprete etfinirent par se laver journellementsurle pont, 
comme le faisaicnt tous nos hommes. Ghacun regut de 
l'gquipage un nom plus ou moins humoristique. Plusieurs 
d'entre eux, et en particulier Ouski, surent bientdt assez de 
fran^ais pour nous servir d'interprStes avec les Ghinois des 
jonques que nous visitions. lis se pr6t&rent de bonne gr&cc, 
mais non sans se donner des airs dolents, &toutes les men- 
surations anthropologiques que le m6decin-major prit sur 
eux, persuades peut-6tre que nous leur prenions mesure 
pour quelque v&tement ou pour faire leur portrait. Tous 
dtaient marins de profession; il y en avait deux natifs du 
Nord de Formose ; les autres 6taient de Ghinchew, petit port 
auSud de Fou-Tcheou. Ghinchew et Fou-Tcheounesont s6- 
par6s que par une centaine de kilometres, etcependant telle 
est la diversity des dialectes que nos prisonniers ne com- 
prenaientpas un mot du chinoisde la capitale du Fu-Khien 
etrgpondaient « Moicomprends pas », sansseulement se dou- 
ter que notre pilote leur parlait la langue de leur pays 1 . On 
leur avait procure de leur tabac jaune pour bourrer le micro- 
scopique fourneau de leur pipe ; mais il leur manqu a tou jours 
de la soie pour completer et allonger leur queue ; plusieurs 
en furent rSduits k tresser de ficelle blanche ce qui leur res- 
tait de cheveux, afin de donner k cet appendice la dimen- 
sion con venable. Leurs v&tements sales furent remplacSs par 
un uniforme en lustrine bleue qu'ils confectionn^rent eux- 
m6mes; aussi le dimanche assistaient-ils en rang sur le 
pont k l'inspection du commandant qu'ils saluaient militai- 
rement k son passage. Quand on les rendit k la liberty k 
Makung, oh un mandarin devait venir les prendre, chacun 
d'eux emporta un sac bien complet, avec une gratification 
de 4 k 6 piastres, et quelques-uns leur photographic Les 
Ghinois ont-ils traitg de m6me nos prisonniers? 

1. M. Mitchell, pilote anglais dela riviere Min embarque sur Vticlai- 
reur, parlait le dialecte de Fou-Tcheou qu'il habitait depuis quinze 
ans. 



Digitized by 



Google 



320 COURSES ET ASCENSIONS. 

Sau-o est le seul mouillage de la c6te Est de Pormose et 
la seule bonne rade de toute rile ; quinze k vingt Mtiments 
d'un fort tonnage y trouveraient un abri stir contre les deux 
moussons. L'aspect du pays est ici encore plus enchanteur 
qu'ailleurs ; les collines de l'Ouest et du Sud disparaissent 
jusqu'& leur base sous un 6pais manteau de verdure, tandis 
qii'en arrtere elles s'61£vent de croupe en croupe, toujours 
bois6es, jusqu'&dehautes altitudes qui, par malheur, restent 
tr6s souvent voices par d'Snormes amoncellements de 
nuages.G'estqu'ici Ton est en pleine montagne. Lk s'arrfite 
la domination chinoise, en contact immgdiat avec les sau- 
vages autochtones et ne communiquant avec le reste de Tile 
qu'en contournant par le Nord la region non soumise et la 
chalne d£j&. haute de 1,000 k 1,200 m6t. Ce fut un vrai 
supplice de Tantale de passer dix jours k quelques centaines 
de metres de cet admirable pays sans pouvoir une seule 
minute en fouler le sol si pittoresque. 

La ville chinoise est situSe k une petite distance de la 
plage qui forme le fond Ouest de la baie, sur la rive gauche 
d'une petite rivi&re. Deux fortins palissadSs sur les collines 
la 3ominent pour la d6fendre contre les sauvages. Son nom 
paralt Gtre un mot malais signifiant cours d'eau ou eau 
douce. On sait d'ailleurs que la langue des aborigines con- 
tient de nombreux mots malais, ce qui est une des raisons 
en faveur de leur rattachement k cette branche des races 
humaines. 

Le petit village de Pak-hong-ho, au Nord de la baie, est ha- 
bits par des pGcheurs chinois; celui de Lam-hong-ho, au 
Sud, par des indigenes civilises qui ont adopte le costume 
des Celestes. L'interpr^te alia prSvenir les uns et les autres 
d'avoir k venir vendre k bord des provisions fralches. Geux 
de Lam-hong-ho vinrent le soir mfcme, mais aprds le coucher 
de la lune, pour n'&tre pas vus par le mandarin de Sau-o; 
ceux de Pak-hong-ho ne parurent pas. Pour les decider, il 
fallut un jour razzier to us les sampans qui p6chaient.au 



Digitized by 



Google 



A BORD DR « i/feCLAIREUR ». 321 

large et leur enlever quatre otages ainsi que tout ce qu'ils 
avaient d6j& pris dans les filets. Quelle dSbauche d'ichthyo- 
phagie ce jour-l&! Quelle abondance des poissons les plus 
varies, les plus multicolores et les plus exquis ! Au travers, 
on recueillit un beau requin-marteau qui fit les dGlices de 
nos prisonniers k face jaune. 

A partir de Sau-o, dans la direction du Sud, la c6te est 
formge par la montagne m&me, qui a sa base dans la mer, 
et s'61£ve jusqu'aux sommites couvertes de neige. Un 
navire peut longer la terre k une tr&s faible distance; & 
moins d'un mille on ne trouve pasle fond k 185 metres. Ges 
escarpements inhospitaliers et presque inconnus paraissent 
deserts; au Nord de Sau-o, jusqu^ Kelung, le pays est tout 
autre, tr6s peupl£ et cultivG sans interruption. 



VI 



Situ6 k une vingtaine de milles k l'Ouest de Formose, 
Tarchipel des Pescadores est form6 de vingt et un Hots 
habitus qui constituent le district de Pang-hu-ting, rat- 
tach6 k celui de Tai-wan-fu.Le tropique du Cancer le 
coupe en son milieu par le chenal Rover, k quatre milles 
au Sud de Port-Makung. 

Ces Hots forment des plateaux d'un profil tr&s net ; 
mais aucun n'a plus de 80 m&t. au-dessus du niveau de 
la mer. Les trois plus grands, Pong-hou, Fisher et Pehoe, se 
trouvent pr6s du centre du groupe et forment entre eux 
une rade excellente d'ou Ton p£n6tre dans une rade mieux 
abritGe encore, le Port-Makung, creusSe dans la partie 
m£ridionale de Pong-hou, avec une superficie de 875 hec- 
tares et une profondeur constante de 10 metres. 

A premiere vue, Taspect de ces lies est loin d'etre 
enchanteur : des lignes presque horizontales, des rochers 

AITOUAIRB DE 1885. 21 



Digitized by 



Google 



322 COURSES ET ASCENSIONS. 

brtilSs, des plages de sable dblouissant, pas un seul arbre 
au-dessus de ce sol qui paralt inhabitable, et cela en juin 
sous les rayons perpendiculaires du soleil. A terre, Tim- 
pression s'amSliore. Toute la superficie est soigneusement 
cultiv6e et couverte de champs de millet, de patates, de 
pistaches, d'un peu de mais. La terre est d'une belle cou- 
leur brune. De nombreux villages s'61&vent sur le bord de 
la mer autour de Port-Makung. Mais on ne dScouvre quel- 
ques arbres que dans les cours int£rieures des habitations; 
ce sont en g£n6ral des multipliants qui s'abritent derri&re 
les murs et ne d£passent pas la hauteur des toits; la vio- 
lence des vents rend sans doute leur croissance impossible 
en rase campagne. Des signes de soutevement du sol sont 
visibles en maints endroits sur les rochers qui entourent la 
rade ; le travail des coraux y est aussi tr6s actif. 

La population du groupe est 6valu6e au chiffre de 
8,000 habitants, pfceheurs pour la plupart. Les hommes 
paraissent plus grands et mieux b&tis que ne le sont g6n6- 
ralement les Chinois; ils portent le turban comme leurs 
compatriotes d'Amoy et de Swatow. Quant aux femmes, je 
ne saurais fournir le moindre renseignement personnel sur 
leur compte; car toutes, jeunes et vieilles, se dissimulaient 
prudemment k Tapproche de l'Stranger. 

Makung, le village principal, est situ6 au Nord de la rade 
sur la pente interieure du plateau qui vient en forme de 
cap r£tr£cir TentrSe du goulet; ce n'est qu'un bourg laid, 
sale et puant, que les projectiles de Tescadre ont engrande 
partie dSmoli et incendie. II y avait cependant plusieurs 
petites pagodes assez jolies, et quelques habitations de gens 
ais6s d£cor£es plus richement et avec plus de gotit qu'aucune 
de celles de Kelung. On avait installs l'hdpital dans ce qui 
6tait sans doute le Yamen ; il y avait \k plusieurs corps de 
logis sSparSs par une enfilade de cours intSrieures, au-des- 
sus de chacune desquelles deux multipliants faisaient un 
toit de verdure impenetrable aux rayons du soleil. 



Digitized by 



Google 



cu 2 



.2 *» 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



a bord de « l' Eclair eur ». 325 

Au-dessus de la ville, sur le sommet du plateau, Staient 
situgs les baraquements de la garnison chinoise, oil nos 
troupes s'instalterent. Lk aussi, tout pr6s, dans un champ 
de mai's, on plaga c6te k cdte ceux de nos soldats qui y 
sont restSs; plus tard on entoura le champ d'un mur 
61ev6, limite-frontiere de ce petit coin de terre franchise, et 
au milieu on fit 6difier, par les soins du g£nie, une colonne 
pyramidale « k la mSmoire de Tamiral Gourbet et des 
braves morts pour la France ». Sur le bord tournS vers le 
Port-Pong-hou, une batterie barbette, le fort Noir, d£fen- 
dait la plage, tandis qu'un peu au Sud-Est, k l'extrSmite de 
la pointe, s'Slevait le fort casemate, principale defense de 
la rade. En face, de Tautre cdt6 du goulet, le fort Dutch 
avait 6t6 sans doute 6difi6 sur Templacement de celui que 
construisirent les Hollandais pendant leur occupation de 
1622 k 1624. Aupres, on avait choisi un emplacement pour 
le cimettere des matelots de Tescadre ; 15. Vficlaireur a laissS 
trois des siens cnlev£s en quelques heures par Yalgide. En 
dehors de la passe, la batterie de rile Plate, en dedans, 
celle de Tile Observatoire (presqu'lle k mar£e basse) com- 
plgtaient le syst&me des defenses, avec une derntere non 
encore armSe, 61ev6e sur Tile Fisher. 

La population ne nous £tait pas hostile le moins du 
monde. A part Makung, aucun village ne fut dStruit ni 
pilte ; aussi les habitants, bient6t rassurSs, ne tard^rent pas 
k venir demander du travail comme coolies ou vendre des 
legumes, du poisson ou des boeufs : un boeuf de petite taille 
cotitait 4 piastres, soit environ 18 francs; unveau, 1 piastre 
et demie a 2 piastres. lis gtaient cependant un tant soit 
peu voleurs ; depuis quelque temps on s'apercevait de la 
disparition de sacs de farine dans les magasins; on finit 
par surprendre l'auteur du d61it. 11 fallait faire un exemple : 
sur l'ordre de l'amiral, le voleur fut fusilte. 

On se promenait volontiers, m6me seul et sans armes, 
tout autour de la rade; une seule chose arrGtait, la chaleur, 



Digitized by 



Google 



326 COURSES ET ASCENSIONS. 

dautant plus pSnible k supporter qu'elle 6tait extraordi- 
nairement humide. Les alouettes pullulaient pour la plus 
grande joie des nemrods de l'escadre. 

Un dimanche nous partlmes trois dans le youyou de 
Vficlaireur, nous dirigeant avec une bonne brise vers le 
fond de la rade. Nous vlmes dans une crique un petit vil- 
lage et tout au bord de l'eau une gentille pagode dont 
l'aspect propret nous attira. Paute de fond, le youyou 
s'£choua, et il fallut se mettre & l'eau jusqu'aux genoux ou 
bien se faire porter pour gagner la rive. Nous nous pr6sen- 
Umes ainsi k 1'entrSe de la pagode, oft toute la population 
m&le ne tarda pas k nous rejoindre et ou le bonze nous 
accueillit de son mieux en faisant tchine-tchine. G'6tait un 
vieillard & longue barbiche blanche ; il nous versa de l'eau sur 
les pieds avant de nous faire entrer, nous montra la statuette 
du Bouddha et, chose plus curieuse,de longues£pingles qua- 
drangulaires en fer, dont les veuves parfois se percent la 
peau du front ou du cou en venant pleurer devant la pagode. 
En revanche, nous leur montr^mes le mdcanisme d'un 
Lefaucheux ou d'une montre; Tun de nous croqua un mar- 
mot, l'autre photographia des groupes ; ce qui leur causa le 
plus d'6tonnement, qui se traduisit par une vive hilarity, ce 
futle pied k trois branches rentrantes de la chambre noire. 
Quelques joursplus tard nous revfnmes k la pagode par 
terre, et j'aflichai dans l'int£rieur une 6preuve de chaque 
cliche. La joie de tout le village fut alors k son comble, et 
je vis bientdt arriver l'un des notables qui me saisit la main 
et m'obligea de prendre trois poulets qu il 6tait M6 cher- 
cher ; pour dtre stir que c'£tait bien un cadeau, je lui ofFris 
une piastre, plus que la valeur, mais il ne voulut pas l'ac- 
cepter, et je dus repartir avec mes volatiles, le premier 
revenu que m'ait jamais rapports la photographie. 

En fait d'ascension, il y avait k faire celle du mont Ddme, 
haut de 80 m&t. environ, le point culminant de tout l'ar- 
chipel. De forme conique, il se dressait bien d6tach6 sur la 



Digitized by 



Google 






3 



fcc 

a 
o 

ou 



Digitized by 



Google 



o. 



Digitized by * 



Go 3gle 



A BORD DG « LtiCLAIREUR ». 329 

bande de terre Stroite qui forme le c6t6 Sud-Ouest de Port- 
Makung.De son sommet on jouissaitd'unevue tr6s Vendue 
sur Tile et ses voisines, et Ton dominait admirablement 
cette superbe rade qu'animaient alors quinze ou vingt bAti- 
ments de notre belle escadre. 

Cette rade etit dti rester franchise ; son abandon est k 
jamais regrettable. « L'Angleterre, en 1840, a eu tort de 
prendre Hong-Kong, disait un jour au contre-amiral Lespds 
levice-amiral Dowell, commandant en chef des forces navales 
anglaisesen Chine; elleaurait du prendre les Pescadores. » 
La position g£ographique de ces lies, k proximity mais 
en dehors de la c6te chinoise, est incomparable ; elles offrent 
auxnavires de tout tonnage un abri stir par tous les temps; 
Makung serait devenue une station navale de premier ordre 
avec d6pdt de charbon, magasins de materiel et de vivres 
et ateliers de reparation, installation qui nous a tant man- 
qu6 au cours des derni&res hostility, et nous a obliges k 
tant de condescendance vis-&-vis des intents britanniques, 
afin de nous manager la faculty d'utiliser les prScieuses res- 
sources de Hong-Kong. Les conditions de la guerre mari- 
time sont telles aujourd'hui qu'k moins d'etre rSduit h l'im- 
puissance sur mer, il faut avoir de loin en loin des rades 
oil les b&timents puissent, k Vabri, remplir leurs soutes k 
charbon. Dans ce but, l'Angleterre poss6de lelong de toutes 
les routes une s^rie depostes admirablement choisis qu'elle 
s'attache k completer sans cesse. Dans les mers de Chine, 
en face de Hong-Kong et de Port-Hamilton, qu'avons-nous? 
Rien. 



VII 



La France poss&de, il est vrai, sur la c6te du Tonkin une 
rade stire, la baie d' Along, avec son prolongement la baie 
de Hone-Gay. Mais elle est d£jk trop mSridionale pour pou- 



Digitized by 



Google 



330 COURSES ET ASCENSIONS. 

voir servir utilement h des operations militaires dans les 
mers de Chine septentrionales. Le detroit d'Hainan est dif- 
ficile, la route par le Sud de Tile est longue ; en outre, pen- 
dant six mois de Fannie la mousson est contraire. 

Situ6e k l'extremite Nord-Est du delta du fleuve Rouge, 
dont la separe la grande lie de la Gac-ba, la baie d'Along 
est accessible aux b&timents de tout tonnage, tandis que 
les navires d'un deplacement moyen peuvent seuls franchir 
la barre du fleuve et remonter jusqu'i Hai-Phong. 

Elle est d'un aspect strange et probablement unique. 
Une forSt d'enormes troncs rocheux surgit desflots, laissant 
entre eux des passages etroits et profonds ; au milieu est 
une clairi&re, la baie d'Along; il y a deux chenaux actuel- 
lement connus pour les grands b&timents ; pour des navires 
de faible tonnage, pour des torpilleurs, des jonques ou des 
sampans, il y a mille et mille passes. Ges rochers de teinte 
grise, couverts de vegetation partout ou un atome de terre 
vegetale a pu s'accrocher, affcctent des formes bizarres qui 
leur ont valu des noms descriptifs ; void l'Orange,la Jonque, 
le Bouddha, le Youyou; puis la Hache, le Bigorneau, le 
Bonnet phrygien, l'lndex, la Noix; ailleurs, il y a encore la 
Banane, la Palourde, l'Encrier, l'Eteignoir, etc. 

La clairi&re occupe une vaste superficie ; mais les fonds 
y sont tr&s inegaux. En son milieu, ils se reinvent jusqu T & 
n'fctre plus couverts h mer basse que d'une faible tranche 
d'eau, mettant ainsi comme une large barre au-devant de 
Tentr^e de la baie de Hone-Gay, barre qu'il faudra percer 
d'un chenal si Ton adopte le projet de faire de Hone-Gay un 
port militaire et commercial. 

A la base de ces fouillis de rochers presque toujours ver- 
ticauxde la rade d'Along, il a ete difficile de trouver un coin 
de terre pour un cimeti&re ; les petites plages qui existent 
au-dessus de la laisse de haute mer sont si etroites, que 
parfois au detour d'une roche on apergoit une croix, mais 
une seule, parce qu'il n'y avait place que pour un. Les som- 



Digitized by 



Google 



GO 

3 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



A BORD DE « i/lllCLAIREUIt ». 333 

mets inaccessibles sont couronnSs de bouquets d'ar£quiers, 
croissant \k k l'abri des convoitises des Annamites, qui 
recherchent avec avidit6 la noix de cet arbre pour la com- 
position de leur ignoble chique de betel. 

Ges rochers sontcreus£s de grottes tres nombreuses; plu- 
sieurs ontde vasteset imposantes dimensions avec de beaux 
stalactites, d'etranges cascades de carbonate de chaux, et 
une grande abondance de fossiles. Les unes ont leur entree 
au niveau de la mer; on y p£n£tre alors en sampan. D'au- 
tres ont leur ouverture plus ou moins haut et on n'y 
accede qu'en grimpant au travers des taillis de v6g£tation. 
La plus belle est situ£e dans le Sud-Ouest du mouillage; on 
y entre par une petite porte k une vingtaine de metres au- 
dessus du niveau de la mer; mais elle a en outre une vaste 
fen&tre arrrondissant son arc surbaiss£ au-dessus d'une 
grande dalle horizontale. De 1&, on jouit d'une vue char- 
mante : des murailles de verdure, des ar&tes vives de 
rochers, une nappe d'eau calme animee par le passage de 
quelque sampan et le chenal etroit conduisant au Nord, 
vers la rade, vers la cdte du Tonkin 16gerement bleut£e k 
I'horizon lointain. Au dedans, la grotte redescend rapide- 
ment aussi bas que la mer, sans doute ; son sol est crevasse, 
boursoufle ; sa temperature, agreable aupr£s de celle de 
I'exterieurjtoutau fond, presque k la voute, une petite lu- 
carne laisse filtrer un rayon de jour. 

A un autre point de vue la baie d'Along est interessante ; 
elle est un de ces rares points du globe ou la mer ne 
s'eieve et ne s'abaisse qu'une seule fois en un jour. 

Les cirques sont une autre curiosity ; dans les seuls para- 
ges actuellement hydrographies, il y en a plusieurs de 
dimensions diverses. Ge sont des enceintes formees de 
rochers k pic hauts de 60 k 80 met. ; on pen&tre k l'inte- 
rieur en embarcation par un tunnel au niveau de la mer. II 
y en a m&me probablement qui n'ont que des entries sous- 
marines. L'un des plus grands se trouve k proximity du 



Digitized by 



Google 



334 COURSES ET ASCENSIONS. 

moufllage. Le tunnel, haut de 2 m ,50 k 3 met., large de 6 ou 7, 
long de 25 k peu pr&s, s'est creus6 k la base d'une grande 
roche verticale qui ressemble k un menhir de taille gigan- 
tesque et de chaque c6t6 de laquelle la cr6te s'abaisse suf- 
lisamment pour la laisser bien isol£e et accroltre ainsi la 
similitude. En un point, cette cr&te n'cst m6me plus qu'& 
environ 5 met. au-dessus du niveau de l'eau, mais elle 
se rattache bien aux roches voisines et n'est pas form£e 
d'6boulis. De la votite du tunnel pendent des stalactites ro- 
gnoneux recouverts souvent de paquets d'hultres qui vi- 
vaient \k k une 6poque ou le sol plongeait plus profond£- 
ment dans l'eau. A HntSrieur, le cirque a la forme d'un 
fer k cheval. Partout oil les parois ne se dressent pas abso- 
lument verticales, une v£g6tation tres dense les recouvre. 
Nous eftmes quelque peine & nous frayer un chemin au 
travers, d'autant quk mesure qu'on s'61eve, le sol se d£- 
chiqu&te jusqu'i n'6tre plus forme que d'aiguilles d'une 
roche compacte, grise et sonore comme du m6tal. Du petit 
sommet que nous atteignlmes, on jouissait d'une tr&s belle 
vue sur la rade; ce rdsultatvalait certes la peine de secouer 
la lourde torpeur qui vous envahit dans les pays tropicaux 
et de braver la chaleur et la transpiration pour escalader 
ces rochers qui ne paraissent afFreux qu'iSt ceux qui ne 
veulent pas se donner la peine den d£couvrir les beautSs. 

Aupr6s de la Grande-Breche, sur la route d'Haiphong, il y 
a trois cirques dans un groupe de rochers tres rapproch£s; 
unseul, de forme ronde, a une enceinte enti&rement ferm£e 
et remarquable pour l'6galit6 de la crfcte qui 1'entoure ; on 
n'y acc&de que par un tunnel. 

A l'entr^e de la rade, Tile du Cirque n'est qu'un etroit 
anneau de rochers 6lev6s enserrant une nappe d'eau int£- 
rieure; son £loignement du mouillage en rend la visite dif- 
ficile. 

Tous ces coins et recoins, ces cachettes, ces mille de- 
tours font de cette cdte le meilleur nid de pirates qui se 



Digitized by 



Google 



A BORD DE « L'ECLAIREUR ». 335 

puisse imaginer. Leur donner la chasse dans un tel d^dale 
est une oeuvre difficile; il faut les surprendre au repos, 
sinon ils disparaissent derriere la premiere roche, et retrou- 
vez alors leur piste sur cette surface liquide qui ne con- 
serve que quelques instants la trace du sillage d'un bateau ! 
Quelques-uns de ccs pirates, qui se sont d£cid6s k r6gu- 
lariser leur conduite, vivent aujourd'hui aux environs du 
mouillage des b&timents et tirent leurs moyens d'existence 
d'un petit commerce de poisson frais et de bulbes de sikas 
qu'ils viennent vendre le long du bord. G'est une popula- 
tion tout k fait miserable, vivant toujours dans ses sam- 
pans de rien ou presque rien; avec une foule d'enfants 
malpropres, ils grouillent dans d'^troits espaces, s'abritant 
d'un c6t6 ou de l'autre d'un rocher suivant l'heure du jour 
ou la direction de la brise. N£anmoins, quand on vient de 
Chine, on revoit avccplaisir le type annamite, plus gracieux 
et plus sympathique que le type des Celestes. 

A. Salles, 

Aide-commissaire de la marine, 

Membre du Club Alpin Francais 

(Section de Paris). 



Digitized by 



Google 



XIII 



VOYAGE AUX VOLCANS DE JAVA 



Au commencement de juin 1884, je me trouvais &Bui- 
tenzorg. Ge petit Versailles de Java, dont le nom en hol- 
landais signifie Sans-Souci, est relte k Batavia par un 
chemin de fer (60 kilom.). On y respire, au pied des mon- 
tagnes, un air meilleur que dans la plaine margcageuse 
oil la capitale est construite. 

Je venais, en compagnie de MM. Breon et Korthals, de 
mener k bonne fin une expedition des plus interessantes, 
mais qui n'avait pas 6t6 sans fatigue; et, d'un commun 
accord, nous avions pris quelques jours d'un repos bien 
m6rit6. Gonfortabiement installs dans un h6tel lenu par 
un Frangais, M. Garreau, nous employions notre temps en 
promenades aux environs et surtout dans Tincomparable 
jardin qui entoure le palais, residence habituelle du gou- 
verneur g6n£ral des Indes N6erlandatees ; ce jardin bota- 
nique est, k mon avis, le plus beau du monde entier. 

Mes compagnons de voyage avaient accompli la mission 
qui leur avait 6t6 confine par le ministre de Instruction 
publique. Nous avions visite ensemble les points les plus 
remarquables des deux cdtes de Java et de Sumatra sur le 
d£troit de la Sonde, la plupart des lies qui y sont disper- 
ses et enfin, tout spScialement, le volcan Krakatau qui, 
neuf mois auparavant, avait tant fait parler delui. On sait 
que, le 27 aoftt 1883, une Eruption, la plus formidable 
de toutes ceiles dont 1'histoire ait garde le souvenir, avait 



Digitized by 



Google 



VOYAGE AUX VOLCANS DE JAVA. 337 

littefalement boulevers6 la contree environnante et coftte 
la vie k pr&s de 40,000 personnes. 

Assez longtemps nos regards avaient ete attristes par des 
scenes de ruine et demort; aussi c'est avecjoie que nous 
nous preparions k p6n6trer dans l'interieur de cette mer- 
veilleuse terre de Java, oh la puissante vitality de la nature 
equatoriale se revfcie k chaque pas dans toute sa splen- 
deur. 

Nous avions 1'intention de visiter d'abord la province de 
Preanger, qui passe pour la plus belle de Tile, et d'y faire, 
selon les circonstances, une ou plusieurs ascensions de 
volcans. De ce c6t6, nous n'avions que l'embarras du choix, 
car Java est la terre volcanique par excellence et, sur une 
superficie qui n'atteint m6me pas le quart de celle de la 
France, on ne compte pas moins de quarante-six volcans. 
Sur ce nombre, une vingtainesont plus ou moins en activity. 
Quant k ceuxqui sont r6putes eteints, il ne faut pas trop 
se fier aux apparences. L'experience a demontre que les 
plus terribles Eruptions ont 6t6 produites par des volcans qui, 
depuis un temps immemorial, n'avaient pas donn6 signe 
de vie ; une Apaisse vegetation les recouvrait de la base au 
sommet et on pensait n'avoir rien k craindre de leur voisi- 
nage : tel etait, d'ailleurs, le cas du Krakatau. 

Justement, le chemin de fer venait d'etre ouvertjusqu'& 
Bandong, capitale de la Residence, k 156kilom. auSud-Est 
de Buitenzorg. Le5juin, nous nous mettions en route, munis 
de passeports en rfcgle, car pour voyager dans l'interieur de 
Java il faut une permission speciale du Gouvemement des 
Indes. 

Au sortir de Buitenzorg, le paysage est de toute beaute. 
On a d'abord la vue du volcan Salak, puis de son voisin le 
Ghede. La voie s'eteve rapidement. Les plantations de the, 
de Cannes & sucre, de manioc, se succedent sans interrup- 
tion ; partoutla campagne est admirablement cultivee : c'est 
un veritable jardin. A la station de Soukaboumi, la voie 

ANXUAIRE DE 1885. 22 



Digitized by 



Google 



338 COURSES ET ASCENSIONS. 

attaint une altitude de 580 m6t. jiisqu'dt Tjandjour, oil se 
trouve le principal buffet de la ligne. 

II est midi : c'est Theure du troisi&me dejeuner que les 
Hollandais appellent rijsttafel, table de riz. Dans ce singu- 
lier repas, particulier aux colonies hollandaises, le pain est 
remplacd pardu riz cuital'eau, qua Ton arrose copieuse- 
ment d'une sauce jaune fortement pimentee: c'est le kari, 
bien connu de tous ceux qui ont voyage dans Textr&ne 
Orient. On y ajoute urie foule de mets h6t£roclites, d£coup6s 
en petits morceaux, viandes, volailles, poissons, ceufs, 16- 
gumes, etc., et toute la s6rie des condiments de la cuisine 
javanaise. Le tout, entassfi p61e-m61e sur une large assiette 
creuse, ne tarde pas k former une pyramide de taille respec- 
table, que chacun attaque vivement iTaide d'une cuillfcre. 
(Test, il faut le dire, le repas de resistance de la journ6e. 

Aprfcs Tjandjour, la voie ferr^e s'engage dans une contree 
montagneuse et d^serte, puis atteint, k une altitude de 
700 mfct., le fertile plateau de Bandong, oft nous arrivons k 
3 h. de raprfcs-midi ; nous avions quitte Buitenzorg k 8 h. 
du matin. Ici, grilce & T616vation du sol, la temperature 
est sensiblement plus fraiche : mon thermom&tre ne mar- 
que plus que 26 degr^s. 

Bandong m'a beaucoup plu. Comme toutes les villes 
javanaises, elle est cach^e sous de magnifiques ombrages 
et on ne Taper^oit que lorsqu'on est arrive. Elle ne res- 
semble en rien k nos citds europ^ennes. Les blancs porti- 
ques des maisons hollandaises tranchent sur la verdure ecla- 
tante des bananiers, des bambous, des cocotiers et de mille 
autres esp6ces d'arbres particuliers aux tropiques. De larges 
avenues, bord6es de superbes varingas (figuiefs deslndes), 
sont couples de ruelles proprement tenues oft, derridre 
une c!6ture de rotang, s'eifcvent les cases des indigenes. 
Sauf dans lequartier chinois, chaque maison a son jardia, 
ou plut6t la ville elle-mQme ii'est qu'un immense jardin. 
Aprds avoir 6tudi6 la carte et consults notre mattre d'U6- 



Digitized by 



Google 



VOYAGE AUX VOLCANS BE JAVA. 339 

tel, un ancien bottier allemand devenu aubergiste k Ban- 
dong, nous nous d£cidons k faire Tascension du volcan 
Tankouban-Prahou, dont le nom signifie en malais bateau 
renversd ; effectivement, le sommet, que Ton apergoit d'ici, k 
une distance d'une trentaine de kilometres, repr^sente assez 
bien la quille retournde d'un navire. 

Le lendemain, de bon matin, nous nous mettons en ref- 
lation avec un loueur indigene ; mais ce n'est pas sans de 
longs marchandages que nous parvenons k obtenir deux 
kahars, petites voitures du pays qui, moyennant i 4 florins 1 , 
nous conduiront jusqu'i Lembang, village situ6 au pied du 
volcan. Si j'entre dans ces details, c'est que je crois bon de 
dire qu'avec les Malais, il faut toujours d£battre les prix et 
m6me exiger un 6crit relatant les stipulations con venues. 
Si Ton se presse trop de conclure le marchg, et si Ton nd- 
glige les precautions que je viens d'indiquer, presque tou- 
jours votre homme trouvera un pr6texte pour vous man- 
quer de parole et r£clamer un prix plus 61ev6. 

La route, etroite mais bien entretenue, offre deravissants 
points de vue lorsqu'elle n'est pas encaiss£e dans les rizteres, 
comme il arrive trop souvent. La travers£e des villages est 
particulifcrementinteressantc. Je ne me lasse pas d'etudier 
cette population k la peau bistrde, ces gens demi-nus qui 
nous regardent passer, graves et silencieux. Que de tableaux 
de genre k prendre sur le vif ! Que de charmants paysages 
offrent k chaque pas ces petites cases propreltes, faites de 
rotins entrelac£s et couvertes de nattes tress6es, enfouies 
sous les touffes gigantesques des bambous ou sous le feuil- 
lage sombre des palmiers k sucre ! 

A Lembang, ou nous arrivons & 9 h., nous sommes A6}k 
k une altitude de 1 ,200 metres. (Test ici que cesse le chemin 
carrossable : il nous reste k escalader, soit k pied soit k 
eheval, un millier de metres. Nous avons un temps k 

-' 1 . Le florin hollandais vaut & peu pres 2 £r. 15 c. »• 



Digitized by 



Google 



340 COURSES ET ASCENSIONS. 

souhait : une petite pluie est tomb6e ce matin; elle a 
cessS, mais le ciel est rests couvert. Tout porte k croire que 
nous n'aurons pas k souflrir de Tardeur du soleil ; aussi 
nous nous d6cidons k faire la route enti&rement k pied. Le 
chef du village nous fournit deux jeunes gens pour porter 
nos provisions, queiques Handles de rechange et l'appareil 
photographique de M. Br6on. 

D'abord un petit chemin s'61£ve en pente assez douce 
au milieu des vergers et des champs de cafe, puis serpente 
k travers de superbes plantations de quinquina en piein 
rapport. Ala hauteur de 1,600 m&t., les cultures cessent; 
on s'engage dans la for6t vierge, sous les foug&res arbores- 
centes, entre deux murailles v6g<Hales que mille vari6t£s 
de lianes et de philodendrons rendent impenetrates. 
L'ascension devient plus p6nible, mais le sentier est bien 
IracA et, au moyen de zigzags fort raides, nous attei- 
gnons, trois heures aprds notre depart de Lembang, le 
point culminant de la montagne, k 2,072 mfct. au-dessus 
du niveau de la mer; puis nous redescendons un peu sur 
le versant oppose. 

Le caractere de la vSgdtation a change ; sur les bords du 
sentier, des framboisiers sauvages nous offrent leurs baies 
jaunes et savoureuses. L'horizon se dSgage ; par-dessus les 
sommitgs voisines, la vue plane au loin sur une vaste Ven- 
due, semblable k un oc£an parsem6 d'iles : c'est la plaine 
de Java qui, sous TSclatante lumi&re 6quatoriaie, nous 
apparatt couleur d'azur, comme les flots; et ces taches 
sombres, que Ton prendrait pour des ties, sont les bois 
6pais qui abritent les villages ! 

Gependant, nous entrons dans une forfet morte, tu6e, 
pour ainsi dire, par les Emanations sulfureusesqui s'6chap- 
pent du volcan. Seuls, queiques arbustes rabougris, au- 
p&le feuillage, croissent sous les grands arbres restSs de- 
bout, mais dApouilles de leur 6corce, v^ritables squelettes 
v6g£taux, Stendant vers le ciel leurs rameaux blanchis et 



Digitized by 



Google 



2 

8 






Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



YOYAGE AUX VOLCANS DE JAVA. 343 

dessech6s. Tout k coup, nous d6bouchons sur une ar6te 
6troite, taillSe k pic et sSparant deux cratfcres jumeaux, 
dont elle domine les profondeurs d'une hauteur de plus de 
150 metres. 

Spectacle strange et qui dgfie toute expression! Deux 
immenses entonnoirs, larges de plus de 1 kilom., sontl&, 
brants sous nos pieds. Le fond en est occupe par de per- 
fides marais, des flaques d'eau stagnante etde couleur lai- 
teuse. Le cratfcre de gauche paralt assez tranquille; quel- 
ques fumerolles s'6chappent sans bruit du fond de l'abtme. 
Dans celui de droite, au contraire, un ronflement terrible 
et continu accompagne remission de puissants jets de va- 
peur, qui font bouilionner les eaux du lac. 

Nous avons rencontre, au sommet du Tankouban-Pra- 
hou, un touriste allemand qui 6tait venu jusque-lH k che- 
val; raais je n'enviais nullement sa monture, surtout pour 
la descente, car, en plusieurs endroits, les pentes sont 
si rapides et le terrain argileux si glissant, que Ton a dA 
tailler des marches dans le sol. A 7 h. du soir, par un 
beau clair de lune, nous etions de retour k Th6tel, fort sa- 
tisfaits de la reussite de notre premifcre ascension. 

Le jour suivant, nous repartons en voiture pour un 
autre volcan, le Gounoun-Gountour. Nous n'avions pas 
Tintention d'en gravir le cdne, mais seulement d'en visiter 
la base. Cette seconde journSe a 6t6 fort interessante, mais 
aussi tr6s fatigante, plus peut-6tre que la premifcre. Nous 
ne sommes rentes k Bandong qu'k 10 h. du soir, ayant 
fait 100 kilom. dans de mauvais kahars. Pour la premiere 
partie du trajetnous avons suivi, pendant deux heures,la 
grande route de poste de Batavia k ChSribon, qui est excel- 
lente ; elle traverse de populeux villages et d'interminables 
rizi&res. La seconde partie est pittoresque, mais aussi 
tr&s difficile, par suite des pentes rapides qu'il s'agit d'es- 
calader, et du mauvais 6tat de la route. Aux descentes les 
plus raides, chaque kahar n6cessite 1'emploi suppl6men- 



Digitized by 



Google 



344 COURSES ET ASCENSIONS. 

taire de trois hommes : Tun d'eux, plac6 k la t6te des che- 
vaux, soutieni le timon de la voiture, tandis que les deux 
autres la retiennent par derrtere, k l'aide de cordes. 

Le village de L61es, point extreme de notre. course, est 
situ6 k la base du Gountour, au fond d v une splendide valine 
dominee par plusieurs pics volcaniques, aux lignes impo- 
santes ; d'enormes blocs, projetes p$r son terrible voisin, 
gisent sur le sol, au milieu des rizteres et des champs en 
culture. La derni&re Eruption du volcan remonte k un 
stecle environ; k cette 6poque, tout avait 6t6 dStruit dans 
un p6rim&tre de plusieurs lieues, mais, depuis bien des 
ann6es d6j&, la nature, aid£e ici par le travail de l'homme, 
a recouvr6 sa verdoyante parure. 

Le chef javanais du village porte le ,titre de bourg- 
mestre. Ge brave homme met & notre disposition son secre- 
taire, pour nous servir de guide dans une promenade que 
nous allons faire aux environs. A notre retour, nous trou- 
vons chez lui un rijsttafel bien pr6par6 et auquel nous fai- 
sons honneur. 

. IndSpendamment du paysage, presque toujours magni- 
fique, cette excursion m'a permis de voir une region hors 
de la grande route, k pres de 300 kilom. de Batavia, ou les 
indigenes ont conserve les anciennes coutumes. Le pays 
est extrGmement peupl£. Dejour comme de nuit(lalune 
nous Sclairait au retour), nous rencontrions sur le chemin 
une foule d'indig&nes, hommes, femmes et enfants; pres- 
que tous les hommes portaient Tarme nationale, le kriss, 
suspendu k la ceint'ure. La plupart de ces gens ne se con- 
tentaient pas de nous saluer humblement ; ils descendaient 
dans le foss£ et, dSposant leur fardeau k terre, s'agenouil- 
laient sur notre passage. Gette habitude, g£n£rale autre- 
fois, n'existe plus aujourd'hui que dans les contr6es recuses 
de l'interieur. 

Une autre observation que j'ai faite, e'est le grand 
nombre de personnes qui, k une heure d6jk avanc£e do la 



Digitized by 



Google 



VOYAGE AUX VOLCANS DE JAVA. 345 

nuit, circulaient sur les routes, ou bien 6taient rassem- 
bles dans les rues de leur village. Jai remarqu£ aussi le 
calme, la gravity extraordinaire de cette population par- 
lant peu et presque toujours k voix basse ; au milieu de 
foules parfois compactes, ou se trouvent un grand nombre 
de femmes et d'enfants, pas un cri, pas un £clat de voix : 
un silence presque complet. 

Le 8 juin, nous employons notre matinee k faire de la 
photographie dans ce luxuriant jardin, cette merveilleuse 
serre-chaude qui s'appelle la ville de Bandong. Quel para- 
dis pour un photographe ! Et puis aussi quels types curieux 
que tous ces gens qui se rendent au march6, coiffGs de 
grands chapeaux vernis, ayant la forme d'un bouclier; il y 
en a de touteslescouleurs: verts, jaunes, rouges; plusieurs 
m£me sont dor6s. Les hommes tiennent en equilibre sur 
leurs Spauies un long bambou qui supporle k chaque 
extremity de lourds fardeaux. Les femmes, values de sarongs 
multicolores,plient sous le poids d'6normes bottes de four- 
rage, ou bien de corbeilles rempliesde fruits ; de petits en- 
fants tous nus les suivent, 6galement charges d'objets bien 
lourds pour eux. La plupart des transports se font ici k 
dos d'homme. 

A 3 h. de l'aprfcs-midi, nous prenons le train pour Tjand- 
jour, ou nous passons la nuit, et, le lendemain, continuant 
notre voyage en voiture, nous montons par une route trts 
pittoresque au sanatorium de Sindanglaya, oti les Hollan- 
dais de Batavia viennent de temps en temps chercher, k 
une altitude de 1,070 mdt., un refuge contre les chaleurs 
accablantes de la plaine. La facile ascension du Tankou- 
ban-Prahou nous avait mis en gout; nous avions main te- 
nant Tintention de gravir le volcan Gh6d6, qui domine 
Buitenzorg d'une hauteur de 3,000 mfct., et dont l'impo- 
sante silhouette s'aperqoit de fort loin, en mer, avant 
d'arriver k Batavia. 

Le 10 juin, nous faisons, comme entrainement, une 



Digitized by 



Google 



346 * COURSES ET ASCENSIONS. 

-course de cinq heures,&pjed, sur les premieres pentes du 
Gh6d6, k la recherche d'une cascade que notre guide ri a ja- 
mais pu trouver. Au retour, il nous fait passer par un jardin 
d'acclimatation que le Gouvernement a <Habli k une altitude 
d'environ i,600 metres. On y cultive avec succds, sous 1'ceil 
d'un jardinier hollandais, des arbres et des plantes d'Europe 
ainsi que des regions temp6r6es de l'AmSriqueet de l'Aus- 
tralie. Gette simple promenade, faite pendant la forte cha- 
leur du jour, nous a rSellement fatigues; aussi prenons- 
nous la resolution de tenter de nuit l'ascension du Gh6d6. 

Le lendemain, k 9 h. du soir, nous nous mettons en 
route, accompagn6s de six Malais, k la fois guides, porteurs 
de torches, de bagages et de provisions. Le temps 6tait 
superbe;laluneelle-m6me s'6taitmise de la partie en nous 
versant sa douce lumi&re. 

D'abord nous marchons lentement, rSservant nos forces, 
car nous aurons k nous 61ever de 2,000 m&t. d'une seule 
traite et nous avons r6solu de faire toute la route k pied. 
Pendant les deux premieres heures, tout va bien ; il suffirait 
de bien peu de travaux pour rendre carrossable le chemin 
que nous suivons. 

A il h., notre altitude n'est encore que de 1,350 mdt. 
Gependant les dernifcres cultures sont d£pass£es ; nous p6n6- 
trons dans la forfct. C'est alorsquela sc&ne change. Le sen- 
tier, k peine tracg, traverse unaffreux mar£cage ; on ne sort 
d'un bourbier que pour retomber dans un autre. II nous 
faut franchir des torrents sur des troncs branlants, sur des 
amas de branchages qui tombent en pourriture. Sou vent 
un arbre 6norme, abattu, nous barre le passage; nous de- 
vons ramper par-dessous ou bien Tescalader pSniblement, 
k la lueur vacillante des torches. Parfois il nous faut mar- 
cher dans le lit m6me d'un ruisseau ; mais deji nos v6te- 
ments sont tremp6s, car dans ces forfcts vierges rhumidite 
suinte partout; les mousses et les foug^res sur lesquelles 
vous marchez sontcomme autant d'6ponges imbiWesd'eau, 



Digitized by 



Google 



VOYAGE AUX VOLCANS DE JAVA. 347 

et chaque feuille qui vous balaie la figure au passage forme 
goutti&re. A minuit, nous faisons une halte de dix minutes ; 
mon baromfctre aneroide n'indique encore que 1 ,700 metres. 
C'est alors que je me prends k regretter amfcrement la folie 
qui m'a pouss6 k m'embarquer dans une semblable aven- 
ture,et,je Tavoue k mahonte, j'ai esp£r6 un moment qu'il 
y aurait une reculade g£n6rale. 

Gependant, k mesure que nous montons, le sol devient 
moins spongieux, le terrain plus solide. Le murmure des 
ruisseaux est le seul bruit qui trouble le silence solennel 
de la forGt. Sous les grands arbres, Teffet produit par la 
rouge lueur des torches et la blanche lumi&re de la lune 
est rSellement merveilleux. Non Jamais je n'oublierai cette 
nuit teerique ! Je me dis que, pour jouir d'un pareil spec- 
tacle, il faut bien braver quelques fatigues. Gette pens6e 
me donne du courage. De temps k autre je consulte l'ai- 
guille de mon barom&tre ; mais, k mon gr6, elle est encore 
bien lente k se mouvoir. 

A 2 h. 30 min., par une altitude d'environ 2,000 m6t., 
nous rencontrons une source chaude. L'eau du ruisseau 
dans lequel nous marchons est k la temperature de 41 de- 
gr6s centigrades; son contact me rechauffe un instant les 
pieds, mais plus loin je retombe dans l'eau froide. L'ascen- 
sion devient de plus en plus raide ; le fracas des cascades se 
fait entendre partout, sur nos t6tes,sous nos pieds. L'6troit 
sehtier, que nous suivons k la file indienne, me semble 
bord6 de precipices, mal dissimul^s sous les feuillages 
dentel6s des grandes fougdres, les guirlandes des lianes 
moussues et les touffes monstrueuses des orchid6es. Tant 
que nous montons rGguli&rement, TidSe que chaque effort 
me rapproche du but me donne une certaine ardeur ; mais, 
trop souvent, il nous faut redescendre pour franchir quel- 
que ravin, et perdre ainsi le terrain que nous venons de 
gagner. 

A 4 h. du matin, halte d'une demi-heure. Nous sommes 



Digitized by 



Google 



348 COURSES ET ASCENSIONS. 

k la hauteur de 2,500 metres. L'humiditS pen^trante des 
regions inferieures a disparu; nos Malais parviennent k 
allumer du feu, nous prenons une tasse de caf6 chaud qui 
nous rSconforte, puis on se remet en route. II s'agit de ne 
pas manquer le lever du soleil, et nous avons encore plus 
de 500 m&t. k escalader. 

A ces hauteurs, le caract^re de la v6g6tation change 
complement : plus de foug^res arborescentes, plus d'or- 
chidees ; la for£t prend peu k peu un aspect europ6en. A 
mesure que Ton s'61eve, les arbres diminuent de grosseur; 
pr&s du sommet, ils font place k des arbustes sous lesquels 
nous devons nous glisser. Enfin, aux premieres lueurs du 
jour, nous atteignons Tar6te terminale : un cri d'admiration 
s'6chappe de nos poitrines. A 1,000 m&t. sous nos pieds, 
un oc6an de nuages sans limites nous d6robe la vue des 
plaines; prfcs de nous, le Pangerang et le cAne majestueux 
du Mandalawangi, d'une r6gularit6 parfaite, couvertde som- 
bres for&ts ; k divers points de l'horizon, d'autres volcans 
d'une coloration bleue, plus ou moins foncSe selon leur 61oi- 
gnement, Emergent comme autant d'iles d'un archipel fan- 
tastique. Bient6t le globe du SQleil apparait, couleur de feu, 
illuminant l'espace de ses rayons 6tincelants, et, peu &peu, 
le rideau de nuages, se dfichirant par places, laisse entre- 
voir tout en bas de grandes taches jaunes, mouchet^es 
de vert : ce sont les rizi&res et les villages de la plaine im- 
mense, que nous dominons d'une hauteur de 3,000 m&t. ! 

dependant, il faut nous arracher k ce magique spectacle. 
Nous descendons dans l'ancien crat^re et, apr&s avoir p6- 
niblement gravi le versant oppose sur des eboulis de ro- 
ches, nous nous trouvons enfin sur le bord d'un gouffre de 
forme circulaire, large d'environ 400 m&t. et d'une pro- 
fondeur 6gale: c'est le nouveau cratdre, encore en activity. 
Impossible de songerk tenter la descente, car les parois im- 
pr6gn£esde soufre sontpresque verticales, et, du fond de la 
chaudtere, s'^chappent continuellement d'6paisses vapeUrs. 



Digitized by 



Google 



VOYAGE AUX VO LOANS DE JAVA. 349 

Nous avons pass6 deux heures et demie au sommet du 
Ghdd£,o{i M.Breon a r£ussi k prendre plusieurs photogra- 
phies. 

La temperature qui, au moment de notre arriv£e,n f 6tait 
que de 12°, n'avait pas tard£& s'6iever rapidement. Aussi, 
vers 8 heures, nous songeons k battre en retraite, chassis 
par Tardeur du soleil qu'il eitt 6t6 imprudent de braver 
plus longtemps sans abri, et aussi par la faim, car nos pro- 
visions sont rest^es k 500 .mfct. plus bas, k Tendroit oti nos 
guides avaient allum6 du feu quatre heures auparavant. 

Apr&s avoir d6jeun6 et fait une courte sieste sous un abri 
improvise, nous nous remettons en route k 11 h. La des- 
cente m'a paru interminable, aussi fatigante que la montee, 
si ce n'est davantage, car il faut toujours se tenir sur ses 
gardes pour 6viter un accident. Cependant nous avons en- 
core pris quelques photographies, notamment aux environs 
de la source d'eau chaude oil, sous l'influence des vapeurs 
ti&des qui s'en gchappent constamment, les mousses et les 
plantes parasites ont pris un tel d£veloppement qu'elles 
donnent k la v6g6tation un caractfcre tout k fait extraordi- 
naire. A 5 h. du soir, nous 6tions de retour k l'h6tel de 
Sindanglaya : nous avions march6 pendant vingt heures 
cons£cutives,sans avoir pris en tout plus de deux heures de 
repos. 

Le lendemain de cette belle excursion, nous retournons 
en voiture k Buitenzorg. Le col de Pontiak (altitude 
1,482 mfct.) marque la fronti&re entre la Residence de 
PrSanger et celle de Batavia. De ce point, on d£couvre un 
merveilleux panorama sur la contr£e que nous venons de 
parcourir. 

Une demi-heure de promenade, par un charmant sentier 
sous bois, nous am&ne pr&s d'un petit lac romantique en 
pleine forftt vierge. Sa forme circulaire, ses rives escar- 
p£es figurant un gigantesque entonnoir, indiquent que ce 
lac occupe le fond d'un ancien crat&re. 



Digitized by 



Google 



350 COURSES ET ASCENSIONS* 

Du colde Pontiak, une descente de 30 kilom. nous con- 
duit k Buitenzorg par une route vraiment ravissante, 
sabl6e comrae une all6e de pare et serpentant k travers un 
pays magnifique. 

Le 15 juin, je m'embarquais avec M. Br6on pour Sama- 
rang, sur le Gouverneur generals Jacob, grand steamer tout 
neuf, appartenant k la Gompagnie de navigation k vapeur 
des Indes N6erlandaises. Notre intention 6tait de visiter les 
provinces centrales et orientales de Java, et aussi de tenter 
de nouvelles ascensions de volcans. Notre ami, M. Kort- 
hals,un peu6prouv6 paries fatigues des jours pr6c6dents, 
ne nous accompagne pas ; il a pr6ter6 s'installer k Buiten- 
zorg, oti il attendra notre retour. 

La travers6e directe de Batavia k Samarang (distance 
234 milles, soit 433 kilom.) pourrait ais6ment se faire en 
vingt-quatre heures, mais nous en mettrons trente, car le 
commandant a re<ju d'Europe Fordre de ne jamais d£passer 
la vitesse de 8 milles & l'heure. Si c f est par 6conomie que 
MM. les administrateurs ont pris cette singuli&re mesure, 
ils mesemblent avoir fait un mauvais calcul ; car les passa- 
gers sont nombreux et font honneur aux repas copieux qui, 
selon la coutume hollandaise , nous sont servis trois fois 
par jour, sans compter le cafedu matin, le bitterde l'apr^s- 
midi et le th6 du soir. II y aura un peu moins de charbon 
br&16, mais un rijsttafel de plus, voil& tout. 

D'ailleurs,&bord du Gouverneur general's Jacob, personne 
ne parait pressS d'arriver. On y mfcne une existence qui 
n'est pas sans charmes ; chacun s'y installe comme chez soi. 
Sur le pont, k l'abri d'une double toile, une vingtaine de 
larges fauteuils k bascule sont occupgs par des dames en 
kabaya (camisole blanche), les cheveux d6nou&s, les pitfds 
nus passes dans des babouches brodees, k talons dor6s. En 
guise dejupe, elles portent le sarong des femmes indigenes,; 
simple pifcee d'6toffe de fabrique javanaise, om6e de dessins 
bizarres et de couleurs 6clatantes. Cette liberty de tenuef 



Digitized by 



Google 



VOYAGE AUX VOLCANS DE JAVA. 351, 

existe aussi pour les hommes, mais k un moindre degr6 ; 
c'est-^-dire qu'il i'heure des repas ils font un bout de toi- 
lette, dont g6n6ralement ils se rel&chent bien vite pour 
venir, en d6shabill6, faire leur sieste sur le pont. 

Par ordre d'importance, Samarang est la troisteme ville 
de Java. Elle ne presente pas grand int6r6t; aussi, d&s 
le lendemain de notre arrivee nous prenions le chemin de 
fer pour Solo (108 kilom.). 

Solo, ou Sourakarta, est une ville populeuse, residence 
d'un fantdme d'empereur qui touche du gouvernement des 
Indes une pension de 125,000 francs par mois. Le peuple 
ici est javanais et non plus sundanais ou malais, comme 
dans les provinces de l'Ouest. Tous les hommes sont arm6s 
de grands kriss, quelquefois fort beaux, qu'ils portent par 
derrifcre, passes dans la ceinture. Quant aux femmes, elles 
ont la d6plaisante habitude de chiquer toute la journ^e 
une grosse boule de tabac qui leur sort k moiti6 de la 
bouche et ne contribue pas k les embellir. 

Djokjokarta (58 kilom. de Solo), oil nous nous rendons 
ensuite, est aussi la capitale d'une principaut6 soi-disant 
ind£pendante. Pr^sentes par le resident hollandais, nous 
avons 6t6 regus au kraton ou palais du sultan. A de certaines 
Spoques de l'ann£e, on y donne des fetes magnifiques, oil 
les strangers de passage sont invit6s ; malheureusement il 
n'y en avait pas alors. 

Les Hollandais, qui en r6alit6d6tiennent toute lapuissance, 
ont eu Thabilet6 de laisser au sultan comme k Tempereur 
le prestige ext6rieur de la domination. De plus, empereur 
et sultan sont flanquGs, chacun dans sa capitale, d'un 
autre prince, indSpendant comme eux, et naturellement 
leur rival; ce dernier touche un traitement dix fois moins 
61ev6, mais a le privilege d'entretenir une petite arm6e^ 
chose interdite aux premiers. Enfin, comme couronnement 
du syst^me politique au moyen duquel 30,000 Europ6ens 
gouvernent paisiblement 23 millions de Javanais^ une for^ 



Digitized by 



Google 



352 COURSES ET ASCENSIONS. 

teresse hollandaise occupe le centre de chaque ville, juste 
en face du palais des souverains indigenes. 

De nombreux restes de monuments bouddhistesetbrah- 
maniques existent dans les environs de Djokjokarta. Nous 
avons visits les plus int£ressants. Je n'cn ferai pas la des- 
cription; elle ne saurait trouver place dans le cadre de ce 
r6cit ; je me bornerai h mentionner le c&fcbre Boro-Bou- 
dour, ce colossal amoncellement de sculptures et de bas- 
reliefs fouill6s avec un art infini, que je n'h£site pas h 
classer comme une des merveilles du monde. 

Parmi les volcans des provinces centrales, le M6rapi at- 
tire particuli&remcnt l'attention par la noblesse et la regu- 
larity de ses formes. De Djokjokarta, comme de Solo, on 
aperQoit son imposante silhouette, dominant les rizi&res 
de la plaine d'une hauteur de 2,800 metres. On nous avait 
d6peint, h Batavia, son ascension comme extrGmement 
difficile et m6me impraticable & moins de d£penses con- 
siderables. Toutefois, encourages par de nouveaux rensei- 
gnements, nous rSsoUlmes de tenter Taventure, d'autant 
plus que, a ce moment m&me, le M£rapi faisait beaucoup 
parlerde lui.On racontait qu'une montagne,s'6tant form^e 
r£cemment h Tint^rieur de son cratfcre, l'avait comblepeu 
& peu ; que maintenant elle le d£passait et qu'une cata- 
strophe 6tait imminente. 

Le 24 juin, de bon matin, nous partons de Solo en voi- 
ture pour Boyolali (distance 28 kilom.; altitude 418 m<H.). 
Dans cette locality, Tassistant resident, prgvenu par d£- 
p£che du resident de Solo, nous offre un excellent dejeuner. 
De plus, il a fait preparer h notre intention deux chevaux de 
selle ; il nous donne un soldat pour nous accompagner et 
nous remet une lettre pour le chef indigene du village de 
S61o, ou nous devons passer la nuit. 

A midi, nous montons k cheval. D'abord le chemin, bien 
entretenu, s'616ve en pente douce- au milieu des champs 
cultiv£s. A la hauteur de 800 mfct., on atteint lfes premieres 



Digitized by 



Google 



3 

o 



1 



I 









AOTTOAIRE DR 1885. 



23 



Digitized by 



Google* 



Digitized by 



Google 



VOYAGE AUX VOLCANS DE JAVA. 355 

plantations de cafe. Le prScieux arbuste crolt h l'abri de 
grands arbres, m6nag6s tout expr&s pour que leur ombrage 
le protege contre les rayons trop ardents du soleil. Cbaque 
plant est tail16 de fagon que sa bauteur ne dgpasse pas 
2 metres. Plus loin, le chemin monte rapidement et descend 
parfois de m6me dans de profonds ravins, dont les parois 
escarpSes disparaissent sous une v6g6tation luxuriante. 
Souventnouschevauchons sur une ar6teetroite, entredeux 
larges crevasses b6antes. Le pays est trfcs joli et aussi tr6s 
peupl6. Enfin, apr6s une charmante promenade de quatre 
heures, nous arrivons au village de S61o, pr&s duquel se 
trouve une grande et confortable raaison de campagne 
appartenant au resident et que ce dernier a bien voulu 
mettre k notre disposition . 

Impossible de rgver une plus belle situation. Inhabita- 
tion est construite au sommet du col qui joint le Merapi k 
son puissant voisin, le Merbabou, dont le c6ne majestueux 
ne mesure pas moins de 3,116 m&L; devant la maison 
s'6tend un grand jardin oh, gr&ce k l'altitude du lieu, qui 
est de 1,585 m&t., prospfcrent les fleurs, les legumes et les 
arbres fruitiers de l'Europe, m616s k ceux des tropiques. 
Je prends un plaisir enfantin k cueillir des fraises, k exa- 
miner des pGchersetdes pruniers, charges klafois de fleurs 
roses et blanches etde petits fruits verts. 

La temperature est de 18 degr6s. Dans la soiree, nous 
nous donnons la satisfaction, bien rare k Java, de nous 
chauffer devant un bon feu. Le chef javanais est venu con- 
ferer avec nous pour organiser l'expSdition du lendemain. 
II s'appelle Djojohantjolo ; c'est un homme intelligent, ser- 
viable, etqui, parbonheur, parle un peu d'anglais, cequi 
nous permet de nous entendre. II nous montre tin curieux 
autographe qui lui a 6t6 donne par Tun des rares Euro- 
p6ens qui ont gravi le Merapi; cette ptece est signGe: 
« Ernest Griolet de Geer(Glub Alpin Suisse), S61o,le 2 aoftt 
1877. » M. Griolet, quoique sourd-muet de naissance, ala 



Digitized by 



Google 



356 COURSES ET ASCENSIONS. 

passion des voyages. En 1881, on m'avait sou vent pari 6 de 
lui en Sibfrrie; il avait traverse ce pays un anavantmoi, et 
maintenant je retrouvais la trace de son passage, bien loin 
de 1&, au pied d'un volcan de Java! 

Le 25 juin, nous partons au point du jour; nous avions 
demands quatre guides ou porteurs : il s'en pr£sente huit 
qui, tous, tiennent absolument k nous accompagner ; bien 
plus, des enfants viennent grossir notre cortege qui, au 
sortir du dernier village, ne s'61&ve pas k moins de treize 
personnes. Je remarque que les cases des indigenes sont 
plus grandes et mieux tenues ici que dans la plaine ; ce 
fait, qu'on a observe d'ailleurs dans tous les pays de mon- 
tagnes, est 6galement vrai pour Java. 

En quittant les lieux habitus, nous nous engageons au 
fond d'une profonde crevasse; nous suivons, pendant un 
quart d'heure, le lit d'un torrent dess£ch6, puis nous gra- 
vissons les premieres pentes, au milieu de maigres champs 
de mai's. A 1,850 mfet., toute culture cesse. Sur le Mgrapi, 
point de grandes foug&res arborescentes, point de forftts 
vierges, comme au Gh6d6; les flancs du volcan sont uni- 
quement couverts de broussailles et'de mimosas de petite 
taille. Nous commen^ons une montee que la raideur de la 
pente rend excessivement pgnible. Souvent nous sommes 
obliges, pour avancer, de nous cramponner aux branches 
des arbustes. Gependant nous nous Slevons assez rapide- 
ment, car, moins de trois heures aprds notre depart, nous 
avions atteint la limite de la v£g£tation, k 2,600 m&t. Nous 
cheminons alors sur une cr£te 16g&rement inclin£e, mais 
taill6een lame de couteau, au-dessus de deux pentes verti- 
gineuses.D'gpaisbrouillardsnous d£robentla vue du preci- 
pice; il fait froid; les nuages se condensent en ros^e gla- 
ciate sur nos vfttements. 

Ge passage scabreux aboutit k un plateau ou plut6t k 
une vaste depression, reste d'un ancien crat&re, oil nous 
faisons halte pour dejeuner. Encore une pente de cendres, 



Digitized by 



Google 



VOYAGB AUX VOLCANS DE JAVA. 357 

de lapilles et de pierres ponces fort difficile k escalader, 
car lc sol, form£ de matSriaux sans cohesion, c&de sous 
nos pas, et St 11 h. nous atteignons le bord m6me du 
cratfcre actuel,' k 2,866 mfct. au-dessus du niveau de la mer. 
Malheureusement nous ne pouvons rien voir. Les nuages, 
chassis par un vent violent, emplissent le gouffre inson- 
dable. Nous y jetons des pierres : le temps qu'elles mettent 
k tomber nous indique que sa profondeur est considerable. 
Dun autre c6t£, le point oh nous nous trouvons doit sur- 
plomber, car si nous frappons du pied le sol il rend un 
son cavemeux. Tout prfcsde nous, des fumerolles s'6chap- 
pent d'une petite crevasse. Je consulte mon thermomdtre : 
il marque 11 degr6s k Tombre et 39 au soleil. 

Enfin, apr&s une longue heure d'attente, nous sommes 
recompenses de notre patience par une Sclaircie qui nous 
permet de distinguer d'abord Torifice du crat&re, profon- 
d£ment d£coup£ en roches de formes fantastiques, suspen- 
dues au-dessus de l'abime ou leur chute paraitimminente. 
Nous nous approchons jusqu'd, la limite extreme et, plon- 
geant nos regards au fond du precipice, nous apercevons 
la base du cumulo-volcan central, amoncellement de blocs 
6normes portant des traces de soufre et de perchlorure de 
fer. D'innombrables fumerolles s'6chappent des interstices 
qui existent entre les blocs et remplissent le cratdre de 
vapeurs. Du sommet de cet amas pyramidal, qui nous pa- 
ralt d£passer de quelques metres le niveau du point que 
nous occupons, se dSgagent d'6paisses colonnes de fum£e. 
Toutefois nous ne percevons aucun bruit ; rien n'indique 
que le travail souterrain, qui tout r6cemment a forme la 
montagne que nous avons sous les yeux, se continue k 
Theure pr£sente : une tranquillity parfaite, un silence ab- 
solu, rdgne dans ces solitudes d6sol£es. 

A la descente, j'ai pu admirer k loisir l'incomparable pa- 
norama qui se d&roulaitsous mes pieds, depuis le col tour- 
mente od les profondes crevasses qui descendent du MSrapi 



Digitized by 



Google 



358 COURSES ET ASCENSIONS. 

viennent rejoindre celles du Merbabou, jusqu'au cdne glo- 
rieux du volcan Soumbing (3,336 m6t.), Smergeant des 
nuages k plus de 50 kilom. dans la direction de 1'Ouest. 

A 3 h. nous £lions de retour k la maison du resident, et 
le lendemain nous arrivions h Solo, juste k temps pour le 
rijsttafel de ThAtel Stier. Pour ma part, ayant eu l'impru- 
dence d'exposer pendant trois jours mes mains degan- 
t6es au soleil de Java, j'avais les doigts couleur de homard 
cuit, mais je n'en Staispas moins trds fier d'avoir vaincu le 
M6rapi. Peu de jours apr6s, j'eus la satisfaction de lire dans 
la Gazette de Samarang le r6cit de notre ascension ; on ajou- 
tait, en terminant, que M. Br<§on et moi nous 6tions les 
deux premiers Fran^ais qui l'eussent accomplie. 

Quatre jours plus tard, le 30 juin, je me trouvais, tou- 
jours en compagnie de M. Br6on, au sommet d'un autre 
volcan, leBromo, k 400 kilom. a l'Est duM&rapi. Voici quel 
a 6t6 notre itin6raire. 

De Solo k Sourabaya, grande ville commerQante et seconde 
capitale de Tile, 261 kilom. en chemin de fer. Le pays que 
Ton traverse est admirablement cultivS, principalement en 
riz et en canne k sucre. D'immenses Vendues de terre sont 
"pr6par6es pour la culture de la canne, avec autant de soin 
que pourrait l'6tre un jardin. De temps en temps, on aper- 
Qoit de grands biUiments sans caract&re, dominSs par une 
cheminge d'usine : ce sont des fabriques de sucre ; mais on 
ne voit rien ou presque rien des villes et des villages, tou- 
jours caches sous des boisepaisde cocotiers,debambous et 
d'arbres fruitiers. Aussi ce long trajet m'aurait-il paru un 
peu monotone, si je n'avais pas eu la ressource de reposer 
ma vue sur les grands volcans, le Lawou (3,236 mfct.), le 
Willis (2,168 mfct.) et bien d'autres encore, qui se succ6- 
daient k notre droite. 

De Sourabaya, continuant notre voyage dans la direction 
du Sud-Est, nous nous rendons k Pasourouan (63 kilom.), 
toujours en cbemin de fer. Nous prenons k la station une 



Digitized by 



Google 



VOYAGE AUX VOLCANS DE JAVA. 359 

voiture attel^e de quatre chevaux, qui en une heure et 
demie nous conduisent, par une belle route ombrag6e de 
gigantesques bambous, au village de Paserpan, oti nous 
trouvons des chevaux de selle. Enfln, quatre heures d'une 
agr6able chevauch6e, au milieu des plantations de cafe, nous 
amfcnentau sanatorium de Tosari, k 1,780 mfct. dans la 
montagne. Lk nous trouvons un excellent petit hdtel, tenu 
par une bonne dame hollandaise, qui parle le fran^ais 
comme sa langue maternelle ; elle a cela de commun avec 
la plupart de ses compatriotes. Pour nous autres Frangais, 
c'est un grand agr6ment de trouver presque partout, & Java, 
des gens qui, non seulement comprennent notre langue, 
mais encore la parlent couramment. 

Le climat de Tosari est id6al ; un printemps perpStuel 
rfcgne dans ces hautes regions ; de plus, on y jouit d'une vue 
magniflque. Au moment de notre arrivee, nous avons 6t6 
t6moins d'un splendide coucher de soleil sur le massif vol- 
canique de TArdjouno, dont la plus haute cime (3,333 mfct.) 
porte le nom de Vidodayan (s6jour des dieux). 

LeBromo est un des plus remarquables volcans, non seu- 
lement de Java, mais encore du monde entier. Sa base 
couvre une surface immense ; il s'616ve d'abord en pentes 
douces et r6gulteres, puis se redresse en terrasses succes- 
sives. Vu k distance, son sommet est moins conique que 
celui des autres volcans; sa hauteur varie, selon les divers 
points observes, de 2,100 k 2,500 m&t. Enfin son crat&re 
pr6sente cette particularity, qu'il se trouve k 300 m6t. au- 
dessous du point culminant. 

Months sur de bons petits chevaux javanais, nous avons 
quitte Tosari k 6 h. du matin. Un chemin muletier, par- 
faitcment entretenu, escalade les derniers contreforts de 
la montagne, en suivant le plus souvent d'Stroites aretes 
bordSes de pentes vertigineuses. Le paysage difffcre entifc- 
rement de tout ce que j'ai d6j& vu k Java. Des pins 61ev6s 
au sombre feuillage, de gigantesques cypres, s'Stagent sur 



Digitized by 



Google 



360 COURSES ET ASCENSIONS. 

la monlagne ou bien en couronnent les hauteurs. Partout 
le sol est cultivS; sur les declivites les plus accentu6es, 
qu'on croirait inaccessibles k l'homme, on voit des champs 
de mals, de choux, de pommes de terre. A l'altitude de 
2,200 mfct., on rencontre encore des villages; les cultures 
ne cessent qu'au del& de 2,300 metres. Et, sur les bords du 
sentier, quelle profusion de fleurs, qui, elles aussi, nous rap- 
pelaient TEurope : capucines, rayosotis et cent vari6tes 
d'oeillets, toutes plus eclatantes les unes que les autres! 

A 8 h., nous arrivons au bord de l'ancien cratere Moung- 
gal (2,378 mfct.), de beaucoup le plus vaste de tous ceux de 
Java. Qu'on s'imagine une immense excavation dessinee en 
ovale irregulier, longue de plus de 7 kilom., large de 5 et 
demi, profonde de 250 met.; tout autour, une ceinture de 
sommets plus ou moins elev6s ; au fond du gouffre, une 
surface parfaitement plane, sans arbres, en partie couverte 
d'herbesjaun&tresrc'estla Mer de sable, eAnsi appeieeparce 
que les cendres et les sables mouvants, soulev^s et dis- 
perses par les vents, ont forme, en de certains endroits, 
des sillons semblables aux vagues de la mer. Au centre de 
ce desert se dressent plusieurs pics coniques, aujourd'hui 
eteints, et enfin le Bromo, qui seul est encore en activite. 

Aprfcs avoir contemple k loisir ce spectacle extra- 
ordinaire, probablement unique au monde, nous op£rons 
la descente h pied, par prudence, car la pente est excessive- 
ment raide. Une d£gringolade de dix minutes nous am£ne 
au fond du crat&re, oil nos betes nous ont precedes, je ne 
sais comment, sous la conduite de nos guides. (Test un vrai 
tour de force et je ne crois pas que, chez nous, il existe un 
cheval capable de Taccomplir. Nous remontons en selle et, 
aprfcs une demi-heure de chemin , sous les rayons d'un 
soleil aveuglant, nous mettons pied k terre devant un petit 
hangar que je ne m'attendais certes pas h rencontrer dans 
ces solitudes d£sol£es. Nous sommes au pied du Batok, 
c6ne d'une regularity surprenante, couvert de broussailles 



Digitized by 



Google 



1 s 






it 

o o 

•3 a 

1 &• 

2 *: 
S3 



8* 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



VOYAGE AUX VOLCANS DE JAVA. 363 

de la base au sommet. En face de nous s'61&ve, k une hau- 
teur moindre que le Batok, un autre c6ne compl&tement 
dSpourvu de v6g6tation, form6 de cendres blanch&tres et 
couronnS d'un panache de fum6e : c'est le Bromo, dont 
nous entendions d6ja depuis quelque temps les sourds 
grondements. 

Du point oh nous sommes, son ascension n'est ni longue 
ni difficile. L'orifice du cratfcre n'est pas a plus de 200 mfct. 
au-dessus de la Mer de sable; de plus, a la base de 
Fescarpement final, on trouveune s£rie d'6chelles posees a 
plat sur les flancs du volcan et qui nous permettent den 
atteindre le sommet sans trop de fatigue. Enfin, sur la crGte 
m6me, on a dispose un petit observatoire rustique, muni de 
bancs ; de sorte que, tout en restant commodSment assis, 
vous pouvez plonger vos regards jusqu'au fond du cra- 
t&re. 

Nous y avons pass6 une heure entifcre. Je ne saurais 
mieux comparer le cratfcre du Bromo qu'& un immense en- 
tonnoir, ayant plus d'un kilometre de circonference et 
200 mfct. de profondeur. Sa forme est & peu prfcs rSguli&re ; 
ses parois int&rieures sont compos6es de couches ondul£es 
de sable et de d6bris volcaniques de diverses couleurs, gris 
rougeAtres ou noirs. Toutes ces stratifications convergent 
au fond de Tentonnoir vers une ouverture b£ante, large 
de quelques mfetres seulement et d'ou s'6chappent, avec un 
ronflement terrible et continu, d*6paisses colonnes de va- 
peurs. A plusieurs reprises, cette ouverture m'a paru 
changer de forme, tandis que ses profondeurs se coloraient 
en rouge sombre ; en mfcme temps, le grondement du vol- 
can augmentait d 'intensity, k tel point qu'on pouvait le 
comparer au fracas du tonnerre entendu a une faible dis- 
tance. 

Du Bromo, on apergoit, dans toute sa majesty, le roi des 
volcans de Java, le Semirou, dont le c6ne fumant, point 
culminant de Tile, s'61&ve a une hauteur de 3,672 metres. 



Digitized by 



Google 



364 COURSES ET ASCENSIONS. 

Pour terminer dignement notre visite aux volcans de Java, 
nous aurions dft en faire Tascension ; mais, pour cela, il 
fallait cinq jours entiers, et j'aurais manque le bateau qui 
devait m'emmener en Australie. 

En venant a Java, je ne croyais gu^re qu'il me serait pos- 
sible de faire de longues courses a pied et de gravir des 
volcans hauts de 2,500 h 3,000 metres. Je savais deja, par 
experience, que sous la zone torride TEurop^en perd fata- 
lement une partie de sa vigueur et de son activite, que 
de plus le soleil est toujours un ennemi redoutable, contre 
lequel il ne saurait s'entourer de trop de precautions. 
D'autre part on n'avait cess£, dans le pays, de me re pre- 
senter comme tr&s difficile toute ascension un peu longue. 
On voit cependant, par mon r£cit, qu'il ne faut pas trop 
s'eflrayer des ascensions de volcans dans les pays tro- 
picaux. Ge qui passe a Java pour une entreprise hasar- 
deuse et pleine de difficulty ne serait que jeu d'enfant, 
en Suisse, pour un alpiniste exerce. 

J'ajouterai aussi que le climat de Java vaut mieux que sa 
reputation. D£s qu'on a quitte la c6te, Tair devient meilleur ; 
quelques centaines de metres d'altitude amfcnent un chan- 
gement sensible, qui s'accentue de plus en plus a mesure 
qu'on s'eieve. Dans Tint6rieur, il existe une foule de points 
qui jouissent d'un climat tempore, et plusieurs fois, dans 
mes ascensions, j'ai ete fort content de me rechaufTer de- 
vant un bon feu. 

De Tosari, nous avons efTectue notre retour par une 
autre direction. D'abord, il a fallu remonter a l'altitude de 
2,150 met. sur le chemin du Bromo, afin de prendre Tern- 
branchement de Malang. Comment decrire, sans redites, 
cette merveilleuse descente de 40 kilometres, pendant la- 
quelle je suis reste constamment sous le cbarme de Tin- 
comparable nature de Java, encadree dans les sites les plus 
grandioses ! 



Digitized by 



Google 



COURSES ET ASCENSIONS. 365 

Aux cultures maratch&res succfede une foT^t, en partie 
d6frich£e pour une plantation naissante de quinquina. Sur 
un c6t6 de la route, des p£piniferes de jeunes plants sont 
abritees sous une toiture formie de bambous entrelac6s; 
de l'autre, la for6t vierge r&gne dans toute sa splendeur, 
avec ses profondeurs inexplorSes, ses precipices que Ton 
devine sous la puissante v£g£tation qui en dSrobe la vue. 
Plus bas, se d£roulent d'interminables plantations de caf6, 
ou toute la population des villages environnants, hommes, 
femmes et enfants, sont occup^s h la cueiliette de petits 
fruits assez semblables h la cerise, et dont la couleur plus 
ou moins rouge indique le degr£ de maturity. Ici, on laisse 
monter le caf&er k une hauteur de 5 ou 6 mfctres ; aussi 
1'emploi d'une Schelle est-il indispensable. La vue de tous 
ces gens qui s'avancent en ligne, charges de corbeilles, 
ces ganjons et ces filles qui rient et plaisantent entre eux, 
tout cela me rappelle nos vendanges bourguignonnes. 

Au-dessous de 700 metres, les plantations de caf6 dispa- 
raissent &leur tour. Nous entrons dans la region des rizteres 
et des bambous. Uneheure plus tard, une atmosphere plus 
ohaude, un air satur£ d'humiditS, nous avertissent que 
nous touchons k la plaine. 

A partir du village de Pakie, la route devicnt carros- 
sable. Nous renvoyons nos chevaux k Tosari, sous la con- 
duite d'un coolie. Bien que je sois fort mauvais cavalier, 
je suis rest£ ce jour-l& neuf heures en selle. Aguerri par 
nos courses pr6cedenles, je me suis abandonng complfete- 
ment k ma monture, et j'ai eu raison. Mon brave petit che- 
val n'a pas trahi ma confiance; dans les passages les plus 
scabreux, dans les descentes les plus rapides, sur un sol 
glissant ou jamais auparavant je n'aurais os6 me risquer, 
il n'a pas bronchi une fois. 

Le chef indigene de Pakie met k notre disposition un 
kahar couvert de dorures, mais bien incommode, car il 
estd6pourvu de sifcges. Deux heures aprfcs, nous nous re- 



Digitized by 



Google 



E 

* 

in 



Z 

o 

"3 

55 

60 

e 

2 






.f.:v;/ 



i 

3 

► 

s 



•I '."I 



wi) 



' f 



I'fi '. 

i| i : 



i; \ 




> 
I 



Digitized by 



Google 



VOYAGE AUX VOLCANS DB JAVA. 367 

posions de nos fatigues k l'hdtel de Bellevue, vaste et com- 
fortable 6tablissement, nouvellement construit k proximity 
de la station du chemin de fer. 

Malang est une des plus jolies villes de l'intlrieur et 
aussil'unedes plus salubres, grAce k son altitude qui est de 
450 metres. Dans ses environs existent de curieuses mines 
bouddhistes, que nous avons visiles. Chez les marchands 
chinois du bazar, nous avons fait emplette d'armes, d'6to£fes 
et de bijoux du pays, profitant de quelques bonnes occa- 
sions; puis nous sommes revenus, en chemin de fer 
(107 kilom.), k Sourabaya. 

Apr&s avoir consacr6 une journ6e k la visite de cette 
ville immense, oil vivent en bonne harmonie 300,000 Ma- 
lais, 35,000 Chinois et 4,000 Europeans, nous avons franc bi 
en train express (onze heures) la distance de 371 kilom. qui 
nous s6parait de Samarang. De 1&, je me suis rendu, tou- 
jours en chemin defer (72 kilom.), k Ambarawa, point stra- 
t6gique de la plus haute importance, oil les Hollandais ont 
elev£ un vaste systeme de fortifications, k une altitude de 
476 mfct., k la base du volcan Merbabou. 

Enfin, nous avons repris la nier pour rentrer k Batavia. 
De la rade de Samarang, on jouit d'un panorama trfcs 
complet sur la chalne volcaniquc qui court parallfclement 
k la c6te, dans le centre de Tile. Six volcans s'offrent k la 
fois k vos regards. Ce sont, en commengant par TOuest, 
le Djieng, le Sindoro, le Soumbing, l'Ounarang, le Merapi, 
et le Merbabou. Leurs nobles silhouettes se dessinent en 
bleu fonc6 sur Tazur du ciel. Le M6rapi seul est surmonti 
d'un panache de fum6e, parfaitement visible, malgrS la 
distance de 60 kilom. qui nous en s6pare k vol d'oiseau. Natu- 
rellement, c'est lui qui fixe le plus mon attention : je me 
rappelle, non sans une 16gfcre pointe d'orgueil, que, dix 
jours auparavant, j'ai foul6 du pied son sommet redou- 
table. 

Nous faisons escale k PSkalongan, &Tagal, k GhSribon. 



Digitized by 



Google 



368 COURSES ET ASCENSIONS. 

Successivement d'autres volcans nous apparaissent; d'a- 
bord le Slamat (fig. 3), puis le Tjerimai (fig. 2), tous deux 
hauts de plus de 3,000 metres. Je ne cite que les principaux. 
Notre steamer, le Compla, ne marche pas plus vite que 
le Gouverneur general's Jacob; il se garderait bien de filer 




Fig. 3. — Le volcan Slamat (3,427 met.)* vu de la rade de Chfribon, 
a 90 kilom. de distance. 



plus de 8 noeuds. Aussi mettrons-nous trois jours entiers 
pour faire la travers^e. 

Le 9 juillet, dans la matinee, je dSbarquais k Batavia. 
II en Stait grandement temps : le m6me jour, je prenais 
passage & bord du Roma, de la Gompagnie British India, 
qui entretient un service r6gulier entrc Londres et Bris- 
bane (Queensland) par le canal de Suez. 

MM. Brdon et Korthals allaient retourner sous peu en 
Europe. Pour moi, je n'avais encore accompli qu'une par- 
tie de la t&che que je m'6tais imposie : d£sormais seul, 
j'allais vogucr sur la mer des Moluques, traverser le d6- 
troit de Torres et gagner la lointaine Australie, qui devait 
6tre la seconde grande 6tape de mon voyage autour du 
monde. 

Edmond Cotteau, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Section de Paris). 



Digitized by 



Google 



SCIENCES ET ARTS 



A1TOUAIRE DB 1885. • U 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



Etude sur les chaines 



ET MASSIFS 



DU SYSTfiME DES ALPES 



L'6tude que nous publions dans VAnnuaire du Club Alpia 
Franeais est Scrite depuis plusieurs ann£e£. Elle fait parlie d un 
travail plus Gteudu qui comprend : en premier lieu, un apercu 
general des caracteres physiques et 6conomiques du systeme 
alpestre, et, en second Jieu, une description sommaire des 

froupes par chaines et massifs : cette description est la pr£sente 
tude. Le travail £tait lui-m6me destin^ a un ouvrage sur la geo- 
graphic de TEurope, dont Tauteur n'a encore compost que des 
fragments et qui, de longtemps peut-£tre, ne pourra £tre livr6 a 
la publicity. 

Nous nous sommes d£cide\ sur le conseil qui nous en a 6te 
donn£, a detacher ce fragment, pensant que le sujet iute>essait 
les alpinisles et que la classification que nous avions eHablie pour- 
rait rendre quelque service a l'enseignement de la g£ographie. 

II a eHe* fait de nombreux essais de classification du systeme 
alpestre. Les auteurs qui ont aborde* ce genre delude et qui ne 
se sont pas contends de copier leurs devanciers, different presaue 
tous non seulement par les details, mais meme par la maniere 
de determiner les grandes divisions du systeme. II n'y a pas 
lieu de s'etonner de cette divergence; car les Alpes occupent 
une Vendue tres vaste; elles sont le resultat de nombreux sou- 
lavements et mouvements du sol qui, s'etant produits a des 
6poques et dans des directions diverses, ont donn6 naissance a 
un ensemble tres complexe de massifs, de crates et de valines. 
La nature a fait son oeuvre sans souci de la peine que le classe- 
ment pourrait occasionner aux gSographes; ceux-ci, suivant le 
point de vue auquel iJs se sont places et selon qu'ils se pr£oc- 
cupaient plus particulieremenl du relief du sol, de la g6ologie, 
de Thydrographie, de l'orientation, de Taltitude ou de rhistoire, 
ont ete naturellement ported a prendre des conclusions diffe- 
rentes. 

Nous nous sommes beaucoup aide de leurs travaux, dont plu- 



Digitized by 



Google 



372 SCIENCES ET ARTS. 

sieurs, parmi lesquels nous citerons ceux <le MM. Mayr, Desor, 
Sleinhauser, Himly, Sonklar, Vincent de Haardt, Niox, sont 
excellenls dans leur genre, et nous avons essay6, en nous pla- 
gant au point de vue general de l'enseignement, d'etablir une 
classification ayant un caractere en quelque sorte eclectique. 

Nous avons employ^, autant que possible, pour designer les 
principales chaines, les noms en usage, lesquels ont, pour la 
plupart, une origine historique et ont lecu du temps une conse- 
cration que le geographe doit respecter; mais nous nous sommes 
applique a en determiner d'une maniere logique les limites, en 
prenant toujours pour ligne de demarcation les depressions, 
cols ou vallees, qui sont en general les traits de Torographie les 
plus importants. Nous les avons reunies, quand il y avait lieu, 
en groupes plus eHendus ou en regions montagneuses, et nous 
avons fait du systeme entier trois grandes divisions : Alpes Occi- 
dentales, Centrales et Orientales. D'autre part, nous avons sub- 
divis6 les chaines bu les groupes en massifs secondares, de ma- 
niere a faciliter des etudes de detail, et nous avons donne a ces 
massifs les noms des principales montagnes, des pays ou des 
passages qui les caracterisent. Nous nous sommes abstenu 
toutefois de penelrer nous-meme trop avant dans le detail des 
subdivisions; nous n'ignorons pas que les massifs secondares, 
tels que nous les avons defmis, peuvent, comme les chaines, 
Gtre scindSs encore pour la plupart en un certain nombre de 
sections, mais nous laissons a chacun le soin de le faire suivant 
le besoin qu'il en aura. Nous avons suivi partout la meme regie 
pour fixer les limites : tout en conside'rant a la fois la geologic 
et la topographie, nous avons tenu compte surtout de cette 
derniere, parce que c'est principalement le models du sol que le 
geographe doit exprimer par sa classification. 

Pour une region aussi vaste et aussi complex e que les Alpes, 
il nous paralt utile d'avoir un systeme de divisions et de subdi- 
visions qui conviennent a la fois a Tenseignement ellmentaire 
d'un instituteur dans son ecole etal'6lude detaill£e d'un alpiniste 
en excursion, et qui permette de passer de Tun a l'autre sans 
avoir a desapprendre ce qu'on avait appris. 11 suffit a Tenfant 
qui debute de savoir que les Alpes sont des montagnes; cet en- 
fant peut apprendre ensuite qu'il y a des Alpes Occidentals, des 
Alpes Centrales, des Alpes Orientales ; f 6leve, plus avanc£, 
connaltra les chaines ou les groupes de chaines et s'elevera 
peut-6tre ensuite, surtout pour la g6ographie de son pays natal, 
jusqu'a la notion des massifs secondaires et de leurs principaux 
sommets. Si Ton poursuit l'etude des Alpes d'apres la nifime 
classification, a quelque degre" qu'on soit parvenu, on n'aura 
qu'a ajouter des connaissances nouvelles aux connaissanc.es 
acquises, et on le fera aisement si cette classification consiste en 
une serie de divisions et de subdivisions d'ordre decroissant, 
s'adaptant en quelque sorte les unes dans les autres, comme 
fes coffrets d'une bolte 4 compartiments. Les sciences naturelles 
eHablissent ainsi leurs classifications. 

C'est principalement cette raison de methode qui nous a de- 
termine a publier ici ce travail. Mais nous ne pouvions avoir 



Digitized by 



Google 



LES CHA1NES ET MASSIFS DU SYST^ME DES ALPES. 373 

quelque con fiance dans la classification que nous avions esquiss£e, 
qu'autant que nous en aurions discute les limiles avec des topo- 
graphes experimentes, et concevoir quelque esp£rance de credit 
dans I'enseignement, qu'autant que des gSographes et des carto- 
grapbes autorises l'auraient adoptee de concert avec nous. M. le 
commandant Prudent, le savant et consciencieux auteur de 'la 
carte du d6pdt des fortifications au 500,000°, et M. Schrader, qui 
dirige avec talent la belle publication de 1' Atlas Vivien de Saint- 
Martin et qui, par ses beaux travaux de topographie dans les Py- 
renees espagnoles, a eu le mente de reveler en quelque sorte a la 
science un des grands systemes de montagnes de l'Europe, out 
bien voulu nous prater leur concours, discuter durant plusieurs 
stances la division par croupes et fixer avec nous leslimites telles 
qu'elles sont portees dans les trois tableaux recapitulatifs des 
Alpes Occidentales, (Centrales et Orientales. M. Prudent s'est 
mfime charge du dessin de la carte qui accompagne ce travail 
et qui est destinee amieux faire voir Tagencement des groupes et 
leurs limites. Nous prions MM. Prudent et Scbrader d'agrSer nos 
remerciements; ils ont 6te, comme nous, inspires par le desir 
de se rendre utiles a ceux qui aiment et a ceux qui etudient les 
Alpes, : nous souhaitons qu'ils Irouvent la recompense de leur 
peine dans Taccueil que nos collegues du Club Alpin feront a ce 
travail. 

Nous nous faisons aussi un plaisir d'adresser nos remercie- 
ments a M. le colonel Niox, qui nous a aide a revoir les princi- 
paux cols des Alpes franchises; a M. Durier et a M. Duhamel, pre- 
sident de la section de Tlsdre, auxquels nous avons communique 
les eprouves et qui nous out adresse' d'excellentes observations 
sur le Mont-Blanc, sur le massif du Pelvoux et sur Tensemble 
des Alpes franchises; a M. Martel, qui a revu les epreuves et que 
nous a sugge>6 de nombreuses et importantes corrections, surtout 
pour les Alpes Orientales et en particulier pour les Alpes Do- 
lomitiques; a M. Prudent, qui a eu la complaisance de relire aussi 
les epreuves et de contrdler les altitudes sur les cartes d'Etat- 
major. 

Les cotes d'altitude provienuent en general, pour la partie 
francaise, de la earte d Etat-major au 80,000 e et de reconnais- 
sances faites par des officiers d'Etat-major dans les passages 
des Alpes; pour les autres parties, elles provienuent de la carte 
d'filat-major ilalienne au 100,000° et des cartes suisses d'Etat- 
major au 100,000° et au 250,000f, de Ja carte de Tlnstitut mili- 
taire g6ograpbique d'Autriche au 75,000°; quelques cotes sont 
empruntees aux Clubs Alpins et aux guides. Sur Jes frontieres, 
nous donnons quelquefois l'altitude portee sur les cartes des 
deux fitats limitrophes; les differences qui se trouvent entre ces 
cotes mesure^s a l'aide de bases eloigners les unes des autres, 
loin d'inlirmer la valeur du resultat, nous paraissent, au con- 
traire, sauf quelques exceptions, attester la precision relative 
avec laquelle ces operations difficiles ont ete conduites. 



Digitized by 



Google 



374 SCIENCES ET ARTS. 

I 

ALPES OGGIDENTALES 

Le caracUre genei % al et les divisions du groupe. — Les Alpes 
occidentales s'etendent du col de Gadibone, au Sud-Est, 
jusqu'au col Ferret, au Nord-Est. 

Entre les Apennins et les Alpes la nature n'a pas nette- 
ment marque de separation. Gependant le col de Gadibone 
est situe dans la partie la plus resserree de la masse monta- 
gneuse et est la depression la plus basse de la crete qui 
domine le golfe de G£nes ; il se trouve dans une region od 
la formation granitique a peu d'epaisseur et peu de hau- 
teur, entre un massif de serpentine a l'Est, des crates de 
lias a l'Ouest et des terrains tertiaires au Nord ; en outre, 
il est traverse par le ckemin de fer de Savone a Mondovi. La 
ligne que suit ce chemin de fer peut done etre adoptee 
comme la limite des Alpes la plus commode et la plus ra- 
tionnelle. Nous comprenons cependant dans les Alpes 
Occidentales les hauteurs qui se prolongent au Nord de ce 
chemin entre la ligne de Goni & Turin, le Pd et la Bor- 
mida, parce que leur ligne de falte se rattache aux Alpes, 
telles que nous venons de les delimiter. 

La plaine de terrain quaternaire du Piemont et la val- 
lee, quaternaire aussi, du Rhdne bornent, la premifere k 
TEst, la seconde h l'Ouest et au Nord-Ouest 1 , les Alpes 
Occidentales. La principale ligne de partage des eaux de 
cette chalne a presque toujours ete, k cause de sa hauteur, 
une barriere entre les peuples et une limite politique; les 
cr§tes situees & TEst de cette ligne appartiennent h Tltalie, 

1. En realite, le Rh6ne passe dans une suite de cluses du terrain 
jurassique; le systeme montagneux du Jura se prolonge au Sud du 
fleuve et se prolonge par les massifs alpestres des Beauges, de la 
Grande-Chartreuse et du Vercors. 



Digitized by 



Google 



LES CHAINES ET MASSIFS DU SYST^ME DES ALPES. 375 

et les chalnes situSes k TOccident dependent, sauf excep- 
tion jpour la partie meridionale, du territoire frangais. 

Des trois groupes du systeme alpestre, les Alpes Occi- 
dentales sont le moins etendu, quoiqu'elles possedent le 
Mont-Blanc, qui en est le sommet le plus eleve. Elles ont, 
du lac de Geneve a la M£diterran£e, unejongueur en ligne 
droite d'environ 340 kilometres, et, de la plaine du Rh6ne 
k la plaine du P6, une largeur moyenne de 200 kilometres ; 
la cr^te de la principale ligne de partage des eaux me- 
sure, de la pointe d'Orny au col de Gadibone, environ 
490 kilometres. La superficie occupSe par les Alpes Occi- 
dentals est d'environ 60,000 kilometres carres. 

C'est aussi le groupe le moins complexe, malgre l'im- 
portance de ses massifs et la variete de ses aspects. II se 
compose d'une ligne principale de partage des eaux, pr6- 
sentant, k premiere vue, la courbure d'un arc de cercle 
oriente du Sud-Est au Nord, mais, en realite, sinueuse ou 
composee de plusieurs lignes bris6es. Gette ligne n'appa- 
ralt pas comme une crete continue, nettement determi- 
nes, au contraire, dans plusieurs de ses parties, elle est 
form6e par la reunion de hautes chaines iransversales dont 
Fomentation est du Sud-Ouest au Nord-Est et qui la 
coupent en paraissant Tetayer et la soutenir de leurs puis- 
sants contreforts. A YEst y ces contreforts, courts et hauts, 
sont disposes, ainsi que leurs etroites valiees, comme les 
rayons d'un cercle et s'avancent comme autant de caps 
sur la plaine du Piemont. A YOvest, le systeme alpestre 
se prolonge sur la Savoie, le Dauphine et la Provence par 
de plus longues chafnes dont la direction principale, ainsi 
que celle des vall6es qu'elles enserrent, est du Nord Nord- 
Est au Sud Sud-Ouest. 

Les roches primaires, protogyne, granit et schistes, me- 
lees de serpentine, se montrent a nu sur presque tous les 
contreforts pi&montais. Le trias s'etale en longues bandes 
sur la ligne de partage. Plus a VOuest, les roches primaires 



Digitized by 



Google 



376 SCIENCES ET ARTS. 

apparaissent en grandes masses et constituent la char- 
pente des chaines depuis le Mont-Blanc jusqu'auPelvoux 
les massifs de roches primaires sont flanquSs k l'Ouest par 
des montagnes calcaires de formation jurassique, cr6tac£e 
et m6me tertiaire. 

Les Alpes Occidentales prGsentent, k la premiere vue 
d'une carte, comme les Alpes Centrales et Orientates, un 
dgdale confus de sommets, de pentes et de valines ; ii faut 
quelque attention pour d6m61er ce chaos et pour y d6cou- 
vrir, k la lumi&re de la topographic de la geologie et de 
Thydrographie, un certain ordre. 

On remarque toutefois que ces Alpes servent de ddmar- 
cation entre les bassins de deux grands fleuves et que les 
torrents qui roulent dansleurs vailees se rendent, d'un cdt6 
au Rh6ne et k la M6diterran6e, de l'autre au Pd et a 
TAdriatique. On remarque en mfcme temps que la ligne de 
partage des eaux est, sinon sur la totality, du moins sur 
une partie de sa longueur, la cr6te la plus 61ev6e du mas- 
sif entier. 

On remarque aussi, comme un des traits les plus carac- 
tSristiques du systfcme des Alpes Occidentales, d'une part, 
de grandes coupures longitudinales parall&les aux crates 
principales, et, d'autre part, des coupures transversales 
moins importantes; les unes et les autres dScoupent les 
Alpes en massifs et facilitent les communications. (Test 
ainsi que la ligne principale de partage des eaux n'est pas le 
grand axe du soulfevement; car les crfttes les plus caracte- 
risSes s'allongent du Sud Sud-Ouest au Nord Nord-Est, pa- 
rall&lement aux longues depressions des vailees de la Mau- 
rienne, du Graisivaudan et de la Durance, et correspondent 
k la direction des valines du Rh6ne et de linn dans les 
Alpes Centrales. Le Mont-Blanc est un soul&vement de ter- 
rains primaires dont la chatne de Belledonne est la conti- 
nuation ; le massif de la Vanoise, en France, est en quelque 
sorte le pendant du massif du Grand-Pdradis en Italie; la 



Digitized by 



Google 



LES CHAINES ET MASSIFS DU SYSTEME DES ALPES. 377 

crGte du Galibier se prolonge au deli du mont Cenis 
jusque dans le Ptemont; le massif du Pelvouxest un centre 
de soulevement beaucoup plus 61ev6 et plus puissant que 
les Alpes Cottiennes, quoique situ6 & TOuest de la iigne de 
partage des eaux. Vers Textr^mite m^ridionale, les direc- 
tions changent. Du Viso au col de Tende, laxe principal 
du soulevement est orients du Nord-Ouest au Sud-Est; 
d'autre part, les hauteurs s'abaissent et de larges plateaux 
calcaires, coupes par des ravins, remplacent les crfctes 
aigues des parties septentrionale et centrale. 

II en est de m6me h l'Ouest, surtout dans le Dauphin^, 
oh les Grandes Alpes, fornixes de roches primaires, sont 
• bord6es d'une 6paisse ceinture d 1 Alpes calcaires, tandis 
que, sur le versant pi6montais, les crates de terrain pri- 
maire tombent presque partout directement sur la plaine. 
Les Alpes Occidentales, dont nous commengons la des- 
cription au Mont-Blanc, parce qu'il est le point culminant 
de tout le syst&me, se composent : h TEst, de quatre chaines 
ou massifs formant la principale ligne de partage des eaux; 
k TOuest, des chaines lalerales couvrant presque entiferement 
trois provinces franchises, la Savoie, le Dauphine, la Pro- 
vence, et divis^es en six sous-groupes , parce que dans 
chaque province on peut distinguer de Grandes et de 
Pelites Alpes. La plus grande coupure longitudinale y se- 
pare les Grandes Alpes des Petites. 

DIVISION DES ALPES OCCIDENTALES 



CHAINES DE LA LIGNE PRINCIPALE DE PARTAGE DES EAUX 

Chaines Limites. 

ou sous-groupes. 



I 



Au Nord-Ouest, vallee de Chamonix, col des 
Montets, Trieot; au Nord, Rhone; a 1'Est, 

(Dranse, col Ferret, val Ferret, val Veni, Laye 
Blanche; au Sud, col de la Seigne, col du 
Bonhomme ; a TOuest, val Montjoie, Arve. 



Digitized by 



Google 



378 



SCIENCES ET ARTS. 



C haloes 
on sou8-groupe8. 

II 
Alpbs Graib8. 



Ill 

Alpbs Cottibnnes. 



IV 

Alpbs Maritimes 

(comprenant 

les A I pes du Var et lesj 

Alpes Liguriennes). I 



Li mites. 

Au Nord, Mont-Blanc (col de la Seignc, Laye 
Blanche), Doire Baltee; a l'Est, plaine du 
Piemont; au Sud, Doire Ripaire, val de Suse, 
mont Cenis; a l'Ouest, Arc, mont Iseran, 
Isere, val des Glaciers (col de la Seigne). 

Au Nord, Alpes Graies (roont Cenis, val de 
Suse) ; a l'Est, plaine du Piemont ; au Sud, 
Stura (col de Larche, Ubayette), vallee 
de Barcelonnette ; a l'Ouest, Haute Du- 
rance, Guisanne, col du Galibier, Valloi- 
rette. 

Au Nord, Alpes Cottiennes (col de Larche, 
Stura) ; a l'Est, plaine du Piemont, Tanaro, 
chemin de fer de Ceva a Savone par le col de _ 
Cadibone (variants : ligne de Coni k Turin, 
Pd et Bormida); au Sud, Me*diterrane*e; a 
l'Ouest, Var, route de Puget-The*niers au Ver- 
don par le col deRouaine, Haut Verdon, col 
de la Foux (valine de Barcelonnette). 



B 



CHAINES LATERALIS DE L'OUEST 



© I 


Granobs Alpbs 


I 


DB 

Savoib. 


* 


VI 


Petitbs Alpbs 

DB 


\ 


Savoib. 




VII 


A 
If 


Grandbs Alpbs 

1 DU 

Dauphinb. 


j VIII 


•S 


| Petitbs Alpbs 




du 




, Dauphinb. 



A l'Est, Mont-Blanc, Alpes Graies, Alpes Cot- 
tiennes; au Sud, Arc; a l'Ouest, Isere, Arly, 
col de Me*geve; au Nord, Arve. 

A l'Est, Rh6ne (Valais), Mont-Blanc, Grandes 
Alpes de Savoie; au Sud, Isere, trouee de 
Cham be ry ; a l'Ouest, lac du Bourget, Rhone ; 
au Nord, lac de Geneve. 

A l'Est, Grandes Alpes de Savoie, Alpes Cot- 
tiennes ; au Sud, Durance ; a l'Ouest, Buech, 
col de la Croiz-Haute, Ebron, Drac, Isere. 

A l'Est, Petites Alpes de Savoie, Grandes 
Alpes du Dauphinb; au Sud, route de Serres 
a Nyons, Aygues; a l'Ouest et au Nord, 
vallee du Rh6ne jusqu'au canal de Savieres. 



Digitized by 



Google 



LES CHAINES ET MASSIFS DU SYSTEME DES ALPES. 379 



S 

I 



I 



IX 
Grandbs Alpes 

DE 

Provence. 



Pbtitbs Alpes 

de 

Provence. 



Au Nord, Grandes Alpes du Dauphin^, Alpes 
Cottiennes; a l'Est, Alpes Mari times; au 
Sud, Verdon jusqu'a Castellane, route de 
Castellane a Digne par la vallee de I'Asse, 
Bleone; a l'Ouest, Durance. 

A l'Est et au Nord, Alpes Maritimes, Grandes 
Alpes de Provence, Petitos Alpes du Dau- 
phin^; a l'Ouest, valine du Rhdne; au Sud, 
Mediterranee. 



CHAINES DU PIEMONT ET DU MONTFERRAT 



(Alpes du Piemont : rattachees aux chaines de la ligne priocipale) 
vj ( Au Sud, chemin de fer de Savone a Ceva et 

Montferrat J Mondovi ; a l'Ouest, chemin de fer de Moadovi 
' a Turin, au Nord, P6; a l'Est, Boi*mida. 



LES CHAINES DE LA LIGNE PRI NCI PALE 
DE PARTAGE DES EAUX 

I. Le Mont-Blanc. — Le massif du Mont-Blanc, orients du 
Nord-Est au Sud-Ouest, & peii pr&s comme les principales 
lignes du souldvement alpestre dans la partie occidentale 
de la chalnc, est isol6 dans sa grandeur majestueuse. Le 
BrSvent est un des points d'oti Ton en embrasse le mieux 
le panorama. Deux profondes valines le bordent : au Sud- 
Est, lc versant de Courmayeur, comprenant la Laye Blanche 
avec le val Veni, le val Fetret (l'altitude au point de jonc- 
tion des deux torrents du val Veni et du val Ferret, & 
Entries, est de 1,251 m6t.) avec le col Fernet (2,536 mSt.)', 

1. II j a deux cols Ferret : le Petit Ferret ou pas de Grapillon ou 
le Chantonnet (2,492 met. carte Suisse; 2,488 met. carte italieune) a 
l'Ouest, et le vrai col Ferret (2,536 met. carte Suisse ; 2,543 met. carte 
italienne). 



Digitized by 



Google 



380 SCIENCES ET ARTS. 

puis la Dranse dont le confluent est & r altitude d'environ 
450 m&t. ; au Nord, la valine du Rhdne; au Nord-Ouest, 
l'Arve, descendant la vallee de Chamonix dont l'altitude est 
de 2,204 k moins de 1,000 mdt. Au Nord, le col des Montets 
(1,445 met.), situ6 & l'extrfrnitg d'un contrefort du Mont- 
Blanc, YEau noire et la pittoresque fracture de roc connue 
des touristes sous le nom de gorge du Trient; k TOuest et 
au Sud, le val Montjoie, le col du Bonhomme (2,340 m6t.), 
le torrent des Glaciers et le col de la Selgne (2,532 m&t.) 
achfcvent d'envelopper le massif et font communiquer les 
deux principales valines ; ces cols, k l'exception de celui 
des Montets, ne sont accessibles qu'aux mulets. Vers 
l'extr£mit6 septentrionale du massif se trouve le col de 
Balme (2,204 m&t.) qui conduit, parall&lement k la route du 
col des Montets, de la valine de Chamonix au col de la Fo**- 
claz (1,523 m6t.) et, de 1&, dans la valine du Rh6ne; puis, 
& rextr£mit6 m£ridionale, le col des Fours (2,711 m£t.),qui 
conduit du col du Bonhomme au col de la Seigne. 

Le massif tout entier a une i£g&re courbure qui lui 
donne & peu pr£s la forme d'un croissant dont louverture 
est du c6t6 de Chamonix. C'est de ce cdt6 que les n£v6s et 
les glaciers ont le plus d etendue. La pente moyenne, du 
pont de Perrolataz (1,016 m6t.) au sommet du Mont-Blanc 
(4,810 m6t.) sur une distance de 8 kiiom. 4 en projection, 
est de m ,45par m£tre,tandis que, sur l'autre versant plus 
abrupt, eile est en moyenne de plus de m ,47 par m6tre, 
du sommet k Entries (1,285 mM.; 1,300 mfct. d'apr&s la 
carte d'Etat-major italienne), sur une distance dc 7 kilom. 8. 
Un homme ne pourrait pas, sur un si long parcours, mon- 
ter de pareilies pentes. On les a adoucies par des sentiers 
qui coupent la montagne en biseau ou en lacet; c'est ainsi 
que les guides comptent 7 lieues de pays pour aller de 
Chamonix aux Grands-Mulets, quoique la distance en 
ligne droite sur la carte ne soit que de 6 kilom. 4. 

Du d£bouch6 de la gorge du Trient sur la valine du 



Digitized by 



Google 



LES CHAINES ET MASSIFS DU SYSTfeME DES ALPES. 381 

Rhdne a u Nord, jusqu'au chalet de Chapiu, sur le torrent 
des Glaciers au Sud, ce massif mesure une longueur de 
55 kilometres et une largeur de 13 kilom. et demi de Cha- 
monix ft Entr&ves ; mais la grande crete, de la Pointed 'Omy 
(3,228 met. ; 3,278 met. carte suisse) au Mont-Tondu 
(3,196 met.), n'a que 37 kilom. en ligne droite et que 45 
en suivant farftte principale. 

I/arGte se compose d'une longue suite d'aiguilles dechi- 
quetees et aigues ou de crates de neige. On y remarque, 
depuis la pointe d'Orny, YAiguilledu Tbwr (3,537 met.; 3,531 
carte suisse), V Aiguille du Chardonnet (3,823 met.), Y Aiguille 
d* Argentine (SJQl met.)et ie Mont-Dolent (3,830 met.),i'Ai- 
guillede Triolet (S\$l 9 met.),l Aiguille de T^te/h? (3,745 met.), 
Y Aiguille de Leschaux (3,780 met.), les Grandes-Jorasses 
(4,206 met.), Y Aiguille du Geant (4,019 met.), les Aiguilles 
Marbrtes (3,514 met.), ie col du Geant, le Mont-M audit, 
(4,471 m^t.), flanque du Mont-Blanc du Tacul (4,249 met.); 
ensuite le Mont-Blanc (4,810 met.; 4,807, carte itaiienne)- 
puis, avec des hauteurs d£croissantes, le Ddme du Gouter 
(4,331 met.; 4,211 met., carte itaiienne), Y Aiguille de Bion- 
nassay (4,061 met.; 4,008- met., carte itaiienne), ie Ddme de 
Miage ou Mont-Blanc de Saint-Gervais (3,688 met.), Y Aiguille 
de Tre-la-Tete ou Petit Mont-Blanc (3,932 met.), V Aiguille 
du Glacier (3,834 met.), le Mont-Tondu jusqu'au col du 
Bonhomtne (2,340 met.), qui est un peu plus 61eve que le 
colde Balme. De r Aiguille d'Argentiere au Petit Mont-Blanc, . 
cette crete conserve & peu pres une altitude moyenne 
de 3,700 met. ; les cols qu on y rencontre sont des pas- 
sages difficiles, situes h une grande altitude au milieu des 
neiges, comme le col d'Argentiere (3,520 met.), d'un acces 
tres. p6nible, le col du Geant (3,362 met.), le col de Miage 
(J,376 met.) : de hardis pietons peuvent seuls s'y aventurer. 
Au Nord de la crete principale, s£paree d'elle par le 
glacier du Geant et la vallee Blanche^ est une crete tres 
haute, quoique secondaire, et tres escarp£e dont les ai- 



Digitized by 



Google 



382 SCIENCES ET ARTS. 

guilles, Aiguill&des Charmoz (3,442 m&t.), Aiguille deBlai- 
tiere (3,533 m&t), Aiguille du Plan (2,920 m6t.), Aiguille 
du Midi (3,843 m6t), se relient k V Aiguille de Saussure 
(3,845 m&t.) et au rocher des Urands-Mulets (3,050 m&t.) et 
dont les escarpements contribuent beaucoup k donner au 
paysage de Ghamonix son imposante grandeur. 

La crftte principale projette au Nord-Ouest d'autres con- 
treforts escarp^s que surmontent aussi d'imposantes 
aiguilles, telles que V Aiguille Verte (4,127 mdt.), flanquee 
de V Aiguille du Dru (3,813 m&t.), qui domine la Mer de 
Glace et le Pic du Tacul (3,438 mfct.), et qui sGparent les 
principaux glaciers. Les uns descendent dans la vallee de 
Ghamonix : glacier du Trient, glacier du Tour, glacier 
d Argentine, glacier de Talefre oix se trouve le Jardin, 
glacier de Leschaux, glacier du Geant ou du Tacul, ces trois 
derniers se r6unissant pour former le glacier des Bois dont 
la partie inferieure, d£sign£e sous le nom de Mer de Glace, 
diminue depuis une vingtaine d'annSes, glacier des Bos- 
sons, qui s'6tend, depuis quelques ann6es, k sa partie infe- 
rieure, glacier de Taconnaz, glacier de Bionnassay;\es autres 
descendent dans le val Montjoie : glacier de Miage Nord, 
glacier de Tre'-la-Tete ; ils portent les uns et les autres leurs 
eaux k l'Arve. Les glaciers du versant de Courmayeur, en 
gSndral moins longs et plus rapides, ne sont gu6re moins 
nombreux : glacier de la Laye Blanche, glacier de Miage 
Sud, qui part de V Aiguille Grise (3,263 m&t.), glacier du 
Brouillard et glacier du Fresnay qui descendent du Mont- 
Blanc de Courmayeur (4,756 m6L), glacier de la Brenva, 
doming par V Aiguille Blanche de Peuteret (4,108 m&t.; 
4,115 m&t., carte italienne), glacier des Grandes-J or asses, 
glacier de Frdboutzie, glacier du Triolet, glacier du Mont- 
Dolent. Un second glaciei* du Mont-Dolent et les glaciers de 
Laneuvaz et de Saleinoz sont sur le versant Suisse. 

C'est par les glaciers qu'on fait Tascension du Mont- 
Blanc ou la traversSe des grands cols. Au-dessus de 2,700 



Digitized by 



Google 



LES CHAINES ET MASSIFS DU SYSTEM E DES ALPES. 383 

k 2,800 metres, on ne rencontre plus que des glaciers, des 
n6v6s, c'est-&-dire des champs de neige congetee partout 
od la pente n'est pas trop rapide, et, qk et \k, quelques rocs 
qui Emergent, comme les Grands- Mule ts ou le Jardin. Ges 
neiges, que leur propre poids pousse lentement vers les 
glaciers, forment, dans les parties resserr^es entre des 
aretes rocheuses, des cascades de glace dont les crevasses 
multiples et les aiguilles rendent l'acc&s quelquefois dange- 
reux et, sur le bord des grands plateaux de n6v6s, des s6racs 
ou amoncellements de blocs d'un accfcs non moins difficile. 

Au milieu et au-dessus des sombres pics de roc et des 
blanches nappes de neige se dresse, k 4,810 metres au- 
dessus du niveau de la mer, le sommet du Mont-Blanc ou 
D6me qu'on devrait par reconnaissance nommer sommet 
de Saussure, nom donn£ k un piton plus septentrional et 
moins haut qui flanque k i'Ouest le Mont-Blanc du Tacul. 
Le D6me est une crfite de n6ve durci mesurant d'ordinaire 
environ 120 metres de longueur, arrondie en dos d'&ne et 
Stroite. 

La valine de Chamonix a 6t6 signage pour la premiere 
fois & inattention des voyageurs, en 1741, par deux Anglais, 
et le Mont-Blanc a 6t6, Tann6e suivante, ddsign6 dans le 
recit du Genevois Martel comme « la pointe qui passe pour 
la plus haute des Glaci&res et peut-£tre des Alpes ». La 
premiere ascension, faite par Jacques Balmat et Paccard, 
date de 1786; cclle de Saussure, conduit par Jacques 
Balmat, eut lieu I'annee suivante. 

II. Les Alpes Grates. — Les Alpes Graies tirent leur nom 
du Graius mons (Petit Saint-Bernard). Le mot latin, auquel 
on donne quelquefois pour Stymologie gradus (degr6), 
ou un mot suppose celtique a % aigh y signifierait cr&te 1 . 

1. M. d'Arbois de Jubainville, professeur de langue celtique au Col- 
lege de France, ne recommit pas comme 6*tant d'origine celtique le 
mot craighj non plus que les mots penn et ros (voir plus loin Alpes 
Pennines et Mont-Rose). 



Digitized by 



Google 



384 SCIENCES ET ARTS. 

Les Alpes Graies s'gtendent dans la direction du Nord 
Nord-Ouest au Sud Sud-Est, du col de la Seigne au col dit 
mont Cents, sur une longueur d'environ 60 kilom. en ligne 
droite et de 100 kilom. environ avec les sinuosites de la 
crfcte. Ge sont de tr6s hautes montagnes, couronnSes 
d'une longue suite de glaciers et de champs de neige, dont 
les sommets ont en g6n6ral plus de 3,000 metres et dont 
le col le plus d6prim§ est k 2,157 metres d'altitude. 

La chaine, quoique partout tres haute, est loin de pre- 
senter la m6me compacitS que le Mont-Blanc; elle ne fait 
pas partie de la grande ligne du soutevement granitique 
et elle est coup6e par plusieurs depressions; le terrain ju- 
rassique s'y mftle aux roches primaires. Les massifs qui se 
trouvent k I'Ouest et k l'Est de la ligne de partage la do- 
minent sur plusieurs points. 

1° Un premier massif, d'oti se d£tachent vers le Nord le 
Berio-Blanc (3,259 m£t.) et le Cramont (2,737 m&t.), d6j& 
connu sous ce nom dans l'antiquit£ et faisant face au Mont- 
Blanc, et dont la Lancebranlette (2,933 mfet.) est un des prin- 
cipaux sommets, sgpare le col de la Seigne du Petit Saint- 
Bernard (2,157 mfct.; k l'hospice 2,153, carte italienne), le 
Graim mons des anciens; la route carrossahle qui passe 
par ce col conduit de la valine de TIs6re (Tarentaise) dans 
celle de la Doire Balt6e (vai d'Aoste). Le Petit Saint-Ber- 
uard lui-m6me, de Prg Saint-Didier k Bourg Saint-Maurice, 
est une depression resultant d'une faille entre les schistes 
lustr6S et les grfcs anthracif&res. Les montagnards y ont 
tjracS une route de commerce tr6s suivie dans l'antiquite 
et au moyen kge ; G6sar et Charlemagne (774) ont franchi 
ce passage, qui a jou6 un r6ie important dans les guerres 
de Savoie. 

2° Au Sud des lacets nombreux de cette route, se trou- 
vent le Valezan, doming par le sommet de YAouille blanche 
(2,907 met.), c'est-&-dire « Taiguille blanche » ; puis le mas- 
sif plus considerable du Buitor, doiit le sommet principal 



Digitized by 



Google 



LES GHAINES ET MASSIFS DU SYST&ME DES ALPES. 385 

(3,486 mbt.) est en Italie et que recouvrent de vastes gla- 
ciers. Au Sud du coldu Mont (2,632 mfct.)est le massif dans 
lequel se trouve YOrmelune (3,283 m£t.) ou pointe d'Arche- 
boc et que dominent VAiguUle de la Grande-Sassiere 
(3,756 mfct.) et YInvergnan (3,608 mfet.), situS en Italie; il 
aboutitau massif de Djateleina(3 y 6Q6 mfct.), mot qui signifie 
peut-fttre « glte glac6 » et que Ton a transform^ & tort en 
« Sainte-H61£ne » (pointe de Bazel d'aprfcs la carte franchise 
d'Etat-major) et aux cols deRheme (3,063 mfct. et 3062 mfct.; 
3,120 m&t., carte italienne). Plus au Sud sont le glacier de 
la Galise, d'ou sort 1'Isfcre, et le massif od se trouvent la 
Cime d'Oin (3,514 mfct.) et la pointe du Bousson ou Aouille- 
Noire (3,366 mfct.), c'est-&-dire « Taiguille noire », et qui se 
prolonge & i'Occident jusqu'au col designe sous le nom 
de mont heran; ii a pour principal sommet la Levanna 
(3,640 mfct. h la pointe centrale; 3,619 m&t., carte ita- 
lienne, pour une autre pointe), nomm6e aussi les Trois- 
Becs h cause de ses trois pointes. Plus au Sud sont la 
Ciamarella (3,676 mfct.), le massif de la Bessanfese (Uja 
di Bessans) ou des Grandes-Pareis (3,617 mfct.), mot qui 
sign i fie les « grandes parois », la Pointe du Charbonnel 
(3,760 mfet.) et la Roche-Melon (3,548 mfct.; 3,537, carte ita- 
lienne), d'oii Ton embrasse le magnifique panorama du vai 
de Suse et des montagnes environnantes. Ce dernier mas- 
sif aboutit, par la Pointe de Ronce (3,618 m6t.), au Grand 
mont Cenis (2,091 m&t.) qui est le col le plus important 
des Alpes Occidentales. Ces montagnes constituent un en- 
semble que Ton peut designer sous le nom de groupe de 
la Ciamarella, un de ses sommets les plus remarquables. 
3°. Les Alpes Graies sont traversees par une crGte non 
moins importante, orientee du Sud-Ouest au Nord-Est, qui 
les coupe en forme de croix. La partie occidentale de cette 
crftte est la Vanoise qui appartient aux Alpes de Savoie 
(voir plus loin). La partie' orien tale, d^pendance des Alpes 
Graies, qui se dStache vers TEst sur le Ptemont, est le 

ANNUAIRB DB 1885. 25 



Digitized by 



Google 



386 SCIENCES ET ARTS. 

Grand-Paradis, limits au Nord par la Doire Balt6e etau Sud 
par rOrco. Elle est s6par6e de la ligne de partage par ie 
col de la Grande Croix de Nivolet (2,641 mfct.), et le val de 
Locana ou coule 1'Orco. EHe est, sur une longueur d'en- 
viron 70 kilom., en grande partie couverte de neiges perp6- 
tuelles et de grands glaciers {glaciei* de Grand-Croux, etc.). 

Le sommet du Grand-Paradis se dresse au milieu des 
n6v6s & 4,061 m&t. ; & I'extr6mit6 d'un contrefort septen- 
trional, la Grivola atteint 3,969 m&t. ; sur la crfcte princi- 
pale sont ie Grand Saint-Pierre (3,692 m&t.) et la Roise des 
Bancs (3,164 m6t.); au Nord, le mont Emilius (3,559 mfct.) 
et le Becco di Nona (3,142 mfct.) 

4 # et 5° Pius au Sud, la cr&te qui se dresse entre TOrco el 
la Stura atteint 1,971 m&t. k son extremite, au mont So- 
glio; celle qui est entre la Stura et la Doire Ripaire atteint 
2,302 met. au mont Civrari. 

On d^signe souvent sous le nom d'ALPEs du PiSmont les 
contreforts orientaux des Alpes Graies et des Alpes Got- 
tiennes qui appartiennent au versant italien ; ils s'avancent 
jusqu'k la piaine du Piemont. 

III. Les Alpes Cottiennes. — Entre le mont Cenis et le 
col de Larche, sur une longueur d'environ 92 kilom. du 
Nord au Sud et sur un dSveioppement de 160 kilom., la ligne 
de falte devient confuse, presque m£connaissabie sur quel- 
ques points. Les crates filent en g6n<§ral de TOuest k l'Est; 
les plus grandes 61§vations sont situSes principalement k 
TOuest de la ligne de partage des eaux, sur ie territoire fran- 
Qais. Les g^ographes ont cependant donn6 k cette partie de 
la principaie ligne de partage un nom particulier, celui 
d'ALPEs Cottiennes, en mSmoire du roi Gottius, qui r^gnait 
sur les hautes valines do la Doire Ripaire, du P6, de l'Arc 
et de la Durance au temps d'Auguste, et qui passe pour avoir 
perc6 la premiere route du mont Gen&vre. Le royaume 
de Gottius et ia province romafne des Alpes Cottiennes 
paraissent s'Gtre 6tendus au Sud par dei& le col de Larche. 



Digitized by 



Google 



LES CHAINES ET MASSIFS DU SYST^ME DES ALPES. 387 

La route actuelle du mont Gbius, reconstruite avec soin 
par Napoleon I or et defendue en France par le fort de 
l'Esseillon et en Italie par plusieurs forts considerables qui 
dorainent l'hospice et son plateau, a £16 longtemps la 
grande voie de communication entre la France et lltalie ; 
son point culminant est ft 2,091 metres. 

Sur la route du mont Genis, en Italie, s'embranche le col 
dit Petit mont Cenis (2,201 met.). Au delft, le colde la Roue 
(2,564 rti&t.), praticable aux mulets, frequents par ies con- 
ducteurs de bestiaux et conduisant de Modane ft Bardon- 
nSche, \emont(TAmbin (3,381 met.) etle Thabor (3,181 met. ; 
3,177 met., carte italienne) font partie d'une chalne qui, ft 
TOuest, se continue entre l'Arc et la Romanche jusqu'en 
Dauphine\ A peu pres ft £gale distance entre ces deux mon- 
tagnes, sous la Pointe de Frfy'us (2,944 met.), contrefort 
de V Aiguille de Scolette ou Pierre Menue (3,505 met.), et 
quelque peu ft TEst du col de Frtjm (2,551 met.), a 6t<§ 
perc6 le long Tunnel (12,233 met.) qui, de Fourneaux, 
pres de Modane, ft Bardonn&che, traverse les Alpes ft une 
hauteur de 1,202 met. ft Tentr^e, de 1,335 au sommet et 
de 1,271 ft la sortie. Par ce tunnel, commence en 1857 et 
inaugurg en 1871, passe le chemin de fer de France en 
Italie, qui, apr&s avoir franchi le seuil de Chamb6ry et tra- 
verse i'lsere en amont du Graisivaudan, remonte la Mau- 
rienne le long de TArc, puis, au delft du tunnel, descend 
la valine de la Doirc Ripaire. Ge tunnel a coflte 75 millions. 

Au Sud du Thabor, qui marque le sommet de Tangle des 
Alpes Gottiennes, la ligne de partage des eaux prend brus- 
quement la direction du Sud-Est et complete la ceinture de 
la haute valine de la Doire Ripaire et de ses premiers af- 
fluents. Elle se compose d'abord d'une cr£te qui n'atteint 
3,000 metres que sur deux ou trois cimes et qui renferme 
le col le moins eieve des Alpes Graies, Gottiennes et des Alpes 
Maritimes septentrionales, le col de I'Echelle (1,790 met.; 
1,771 met., carte italienne), qui debouche sur le village de 



Digitized by 



Google 



388 SCIENCES ET ARTS. 

Planpinet et par lequel on a projeti de construire un che- 
min de fer de Brianqon k Turin ; ce col n'est pas facilemenl 
praticable k Tentr^e du territoire italien ; le col de Thures 
(2,283m£t.)etceluides;4cfes(2,350m&t.)sontplusaccessibles. 

2° Au Sud et an pied mfcme du Chaberton (3,138 m&t. ; 
3,135 m&t., carte italienne), qui se dresse isoi£ sur le ter- 
ritoire italien, est un col tres important, le mont Genevrk 
(1,849 met. au village, 1,854 m&t. au pied de I'obelisque), 
le mons Matrona des anciens, au sommet duquel t>n ren- 
contre le village de Mont-Gen&vre ; la route, construite, 
peut-6tre, avons-nous dit, par le roi Cottius, suit la vallee 
de la Durance en France et celle de la Doire Ripaire en 
Italie; elle etait la plus frequentee dans l'antiquite et 
k l^poque ou les Espagnols poss6daient le Milanais : 
Charles VIII (1494), Frangois I" (1524), Louis XIII (1629) 
ont franchi les Alpes par cette route. 

Au Sud du col, la chaine se continue dans la direction 
du Sud-Est par des hauteurs de 2,100 4 3,310 mfct., 
(3,310 m6t. au Brie froid, la Pointe Rami&re des Italiens, 
3,302 m6t. au Cayron) et par des cols muletiers ayant une 
altitude de plus de 2,000 metres (colde Gimont, 2,200 m&t., 
col de Bousson, 2,160 m6t., colde Chabaud, 2,140 m6t.)et 
par d'autres cols moins accessibles, comme le col de la Mayt 
(2,800 met.) jusqu'au double col de Saint-Martin ou col 
d'Abrifes (2,663 mfct.), bon chemin de mulets. Plus au Sud 
sont le colLacroix (2,303 m&t. d'aprSs 1'Etat-major frangais; 
2,501 m&t. pour le col du Nord et 2,556 m&t. pour le col 
du Sud, d'apr^s la carte italienne), qui est aussi bon chemin 
de mulets fr6quent6, le col de la Traversette (2,995 ou 
2,950 mfct. ; 3,000 m6t. d'apr&s les reconnaissances des offi- 
ciers), ou se trouve un tunnel, long de 75 metres et large k 
peine de 2 metres, dit trou de la Traversette. Le trou de la 
Traversette, d6sign6 dans le pays sous le nom de Perlus de 
Viso, a 6t6 creus6, de 1478 & 1480, par ordre de Louis II, 
marquis de Saluces, pour gtablir une voie de commerce 



Digitized by 



Google 



LES CHAINES ET MASSIFS DU SYSTEMS DES ALPES. 389 

entre la valine de Queyras et la valine du P6 ; une partie 
deTartillerie de Charles VIII entra en Italie par ce tunnel. 
Le passage fut bouche en 1588 par le due de Savoie, qui 
s'etait rendu maitre du marquisat de Saluces, puis r£tabli 
en 1803; mais il n'est guere praticable qu'k partir du mois 
de juillet et des ^boulements Tont en partie obstrud. 

3° A partir du col Saint-Martin, la chatne se dirige vers 
le Sud jusqu'au Granero (3,170 met., carte italienne) et jus- 
(\xxk la grande pyramide du Viso (3,845 met. ; 3,843 met., 
carte italienne), formee de serpentine et situ£e tout cntiere 
sur le territoire itaiien; le sommet de ce mont, sans rival a, 
60 kilometres k la ronde, n'est, dans toutes les Alpes Occi- 
dentals, d£pass6 que par le massif du Pelvoux, par la 
Grander-Casse, par le Grand-Paradis et par le massif du 
Mont-Blanc. Par un temps clair, on Taper^oit de la pleine 
mer. Au Nord-Ouest du Viso estle col de Valante (2,810 met.), 
mauvais passage sans chemin trace. 

4° Du col de Valante au col de Tende, sur une longueur 
d'environ 100 kilometres avec un d6veloppement de 137 ki- 
lometres, la crete est formee en grande partie de terrain 
triasique, flanqu£ de roches primaires a. l'Est et liasiques 
k TOuest. Cette section ne possede aucun sommet attei- 
gnant 3,500 met. Le col Agnel (col Laniel d'apr&s Bourcet) 
ou d'Agnello (2,700 met. ; 2,744 met., carte italienne), sen- 
tier de mulets trace dans une etroite breche du roc et 
franchi par une partie de i'armee de Frangois I fr en 1515, 
par Berwick en 1702, et en 1743 par un corps d'armee 
qui envahit la France, le col de Saint-Vfran (2,900 met. ; 
2,844 met., carte italienne), qui a un bon chemin de mu- 
lets et au-dessous duquel est le village du m&me nom, 
situ£ k une altitude d'environ 2,010 met. et passant pour 
le plus eleve de TEurope, le col de Longet (2,672 met.), le 
col de Lautaret ou TAutaret (2,873 met.), le col de Maurin 
(2,654 met.), debouchent, ainsi que le col de Valante, sur 
Chateau-Dauphin, au pied du Viso. Ces passages sont g£- 



Digitized by 



Google 



390 SCIENCES ET ARTS. 

n£ralement assez difficiles ; comme la plupart des passages 
des Alpes Occidentales et comme Tensemble de ces mon- 
tagnes fornixes de roches primaires, ils ont des pentes 
beaucoup plus rapides sur le versant italien qu'en France. 
Du col de Saint-Martin au col de Saint- V^ran, ils servent 
de d6bouch6s au Queyras, qu'arrose le Guil ; le Queyras, 
qui communique plus faciiement avec 1'Italie qu'avec la 
France, est une valine profonde. isotee entre des montagnes 
nues et bien digne d'etre visitee. Sur la crfcte se dressent 
le Pic du Riouburent (3,340 m&t.), X Aiguille de Chambeyron 
(3,400 m&t.) et la Tite de Mosey ou mont Oranaye (3,1 10 mfct.; 
3,100 m&t., carte italienne). Au Sud de ce dernier som- 
met s'ouvre le col de Larche, dit aussi col de la Madeleine 
ou de l'Argenti&re (1,995 m6t., 1,996 m&t., carte italienne), 
que prit Francois I er pour dSboucher en Italie avec 72 ca- 
nons (1515), en tournant les positions des Suisses, et le 
prince Eugene pour envahir la France au xvin* si&cle; c'est 
le seul col par lequel on franchissait dans l'antiquilg cette 
partie de la chalne, et le seul par lequel des voitures 
puissent encore aujourd'hui la traverser. 

5° Entre la Durance et son affluent l'Ubaye sont deux 
chatnes que separe le Guil, en enserrant le Queyras, et 
qui se continuent de TOuest & TEst, de France en Italie, k 
travers la ligne de falte. La chalne situ6e au Nord du Guil 
se relie aux Alpes Graies et renferme le Pic de Rochebrune 
(3,324 mfct;), le col d'lzouard (2,388 mfct.), principale com- 
munication du Queyras avec la France, et la chalne de Fier- 
fande (2,913 mfct. au Pic de Beal Traversier). Dans la chatne 
situ^e au Sud du Guil, dont la crftte s^parait autrefois le 
Dauphin^ de la Provence et qui se rattache aux Alpes 
Cottiennes, est la pointe de la Font-Sancie (3,370 m&t.); 
cette derni&re chatne, dite massif du Parpaillon, se conti- 
nue jusqu'au confluent de I'Ubaye et de la Durance {colde 
Vars, 2,115 vnkt.,Picdu Grand Lombard ,2,996 m&t., Grand- 
Btrard, 3,048 m&t). 



Digitized by 



Google 



LES CHA1NES ET MASSIFS DU SYST&ME DES ALPES. 391 

6° et 7° Sur le versant italien, des chaines formant les 
contreforts de la ligne de partage s'allongent entre les 
6troites vallees ptemontaises. La grande chaIne db l'As- 
siette, courb^e en arc de cercle, pr6sente le colde Sestrieres 
(2,030 m&l.), oil passe la route du mont Gen&vre k Pignerol 
par le val Cluson, le col de VAssiette (2,472 rafct.), le col de 
Feneslre (2,741 mfct.), YOrsiera (2,878 m&t.), le mont Roc* 
ciavrt (2,778 mfct.), le mont Freidour (1,451 m£t.). Plus au 
Sud, le mont Albergian atteint 3,040 mfct., et son voisin; 
le Politzi, 3,081 mfct. Dans le contrefort qui se dgtache du 
Granero sont le Frioland (2,735 m&t.) et le mont Bracco 
(1,305 m&t.); prfes de l'Aiguille de Chambeyron, le Cher- 
sogno atteint 3,026 m&t. et le Pelvo l'Elva 3064 m&t. ; plus 
au Sud, Punta la Meja est un pic de 2,831 m&t., et le col 
voisin, col della Mulo, atteint 2,425 m&t. Ces chaines font 
partic des Alpes du Pi£mont. 

IV. Les Alpes Maritimes. — Les Alpes Maritimes s'Sten- 
dent du col de Larche au Nord jusqu'au col de Cadibone au 
Sud-Est. Elles forment un arc de cercle dont la corde a 
environ 100 kilom. de longueur et la cr&te montagneuse 
un dgveloppement de 180 kilometres. 

1° L'Enchastraye (2,956 mfct.), limite de trois 6v£ch6s 
jadis, aujourd'hui des dgpartements des Basses-Alpes, des 
Alpes-Maritimes et de l'ltalie, n'a que 2,956 mfct., mais 
constitue un noeud orographique important; le Tinibras 
(3,031 m6t.) est le sommet le plus 61ev6 de * % ette partie. A 
la Colla Lunga (2,510 m&t., 2,758 m&t. au pic Barbacand, 
tout voisin), la cr6te des Alpes cesse de servir de fronti&re 
entre la France et l'ltalie ; pres de 1&, en Italic, se trouvent 
le col de la Guercia (2,451 m&t.) ; puis le Matto (3,087 m£t.), 
la Rocca dell'Argentiera (3,300 m&t.), dernier grand sommet 
du Sud qu'ont fait connaltre les levers r^cents des Italiens, 
le Gelas (3,135 m&t.), le Clapier de Pagarin (3,046 m£t.). La 
Cime du Diable (2,687 m&t.), situSe au Sud du Clapier, est 
le principal sommet de la fronti&re franchise de ce c6t6. 



Digitized by 



Google 



392 SCIENCES ET ARTS. 

Si cette partie d£s Alpes Mari times n'a pas de tres hautes 
cimes t elle prSsente du moins une arfcte continue, dont 
les cols, sentiers de pistons, ont en moyenne une altitude 
de pr£s de 2,500 mM., sans presenter toutefois de grandes 
difficult^ (chemin de Colla Lung a, 2,573 met., col Sant' 
Anna, 2,318 mfct; col di Finestre, 2,288 m&t., etc.). Deux 
seulement descendent au-dessous de 2,000 met., le col de 
Larche, situ£ a la limite septentrionale de la chatne, et le 
col de Tende (1,873 ra&t.), dont la route est carrossable 
depufs la fin du xvm e siecle, et qui tous deux conduisent a 
Coni (Cuneo, en italien), Tun de Barcelonnetto en descen- 
dant la valine de la Stura, Tautre de Nice en remontant la 
valine de la Roya. 

* 2°DerEnchastraye, au delkdu Pasdela Mule (2,671 met.) 
et du col de Vermiellon (2,512 m&t.), se d6tache vers le Sud 
une longue chatne dans un des contreforts de laquelle 
sont, d'un c6t6 le mont Pelat (3,053 m&t.) et le col de la 
Foux ou de Valgebaye (2,250 m&t.), de Tautre le mont 
Mounter (2,818 m&t.). Dans la partie meridionale de ce 
massif se trouvent le Grand-Coyer (2,700 mfct.), la colle 
San Michele (1,506 m&t.), le collet de Rouaine (1,124 mM.), 
qui sert de limite aux Alpes de Provence. 

3° Plus a l'Est, d'autres contreforts descendent aussi vers 
le Sud : celui ou se trouve le Tournairet (2,085 mfct.) et 
ceux qui bordent la valine de la Roya et qui se terminent 
par le mont Agel (1,149 m£t.) k 1'Ouest et par la Tele (TAlpe 
(1,586 m£t.)&rEst. 

Ces trois premiers massifs forment le groupe des mon- 
Tagnes du Var. 

4° La partie Sud-Est des Alpes Maritimes forme une sec- 
tion particuli&re, celle des Alpes Liguriennes, qui s'6tend 
le long du golfe de G£nes, depuis le col de Tende jus- 
qu'au col de Cadibone, et qui domine la M6diterran6e de 
sa cr6te pittoresque, form6e de roches cr£tac6es, juras^ 
siques ou primaires, Le sommet le plus 61ev6, le Mongioie 



Digitized by 



Google 



LES GHA1NES ET MASSIFS DU SYST&ME DES ALPES. 393 

(2,631 m&t.), est voisin du col de Tende et n'est pas sur 
la ligne de partage des eaux; le mont Berirand (2,482 m&t) 
s'y trouve. Les Alpes Liguriennes s'abaissent bfeaucoup 
vers l'Est et les cols accessibles deviennent plus nom- 
breux : col de Nava (937 m&t.), col de San Bernardo 
(965 m&t.), col de Melogno. Quoique le mont Galero ait 
encore 1,711 m&t. et que le mont Settepani, situ6 k la 
source de la Bormida di Spigno, en ait 1,391, la ligne de 
falte s'abaisse en g6n6ral au-dessous de 1,000 m&t. Lk 
passent la route du col de Gadibone, dit aussi Pas d'Altare 
ou Pas de Carrare (495 m&t.) et le chemin de fer de Savone 
a Mondovi et Turin. Gette route monte plusieurs dos de 
terrain (793 mfct. au seuil de Montezemolo) avant d'at- 
teindre la valine du Tanaro. Bonaparte proflta de jcette de- 
pression, en 1796, pour tourner FarmSe austro-pi6mon<- 
taise qui lui faisait face au col de Tende ; il fit passer le 
gros de ses troupes par le col de Gadibone qui Conduit h 
Millesimo, pendant qu'une partie prenait, plus au Sud- 
Ouest, le col de Saint-Jacques (San Giacomo) ou d6bou- 
chait & Montenotte,derri£re le Monte San Giorgio (835 m&t.), 
premier sommet des Apennins. Gette partie des Alpes n'a 
gu&re, du c6t6 de Savone, que 20 kilometres d'epaisseur. 
Au Sud, la chalne plorige sur la M6diterran6e par des 
contre-forts courts et d6chir6s de ravins profonds, que 
la belle route de la Corniche traverse par une suite de 
ponts et au bas desquels passe, par uhe seriede tunnels, le 
chemin de fer de Nice k G&nes. 

B 

LES CHAiNES LATfcRALES DE L'OUEST 

Les Alpes de Savoie. — On dSsigne sous le nom d'ALPES 
de Savoie les massifs situ£s k l'Ouest du Mont Blanc et des 
Alpes Graies qui couvrent cette province tout enti&re 



Digitized by 



Google 



394 SCIENCES ET ARTS. 

jusqu'& TArc (Maurienne), h l'ls&re et k la trou6e de 
ChambSry ; on pourrait mfcme y comprendre le massif de 
la Grande-Chartreuse, qui n'appartient au Dauphin 6 que par 
sa partie m6ridionale. Nous les divisons en Grandes Alpes 
de Savoie et en Petites Alpes de Savoie que sSparent une 
partie du cours de Hsfcre, l'Arly, le col de M6g&ve et TArve. 

V. Les Grandes Alpes de Savoie se composent de plu- 
sieurs massifs. 

1° Entre l'Arve, Hsdre (Tarentaise) et l'Arly est un 
massif de roches primaires et jurassiques dans lequel se 
trouvent, k TOuest du Mont-Blanc, le Mont-Joli (2,527 m&t.) 
et les Aiguilles (2,487 m&t.); plus au Sud, Y Aiguille du 
Grand-Fond (2,889 mfct.), le Jtoignais (3,001 met.), le Crit 
du Bey (2,639 mfct.) et, au Sud-Ouest, le Mont de Mirantin 
(2,465 m&t.). 

2° Entre Tls&re sup6rieur et l'Arc, c'est-i-dire entre les 
valines dites Tarentaise et Mawienne, est une chatne com- 
post de roches primaires et de terrains s6dimentaires, 
ayant tout k fait le caract&re sauvage des Grandes Alpes. 
Un col (2,769 m£t.), accessible auzmulets etfr6quent6 par 
les touristes, qui r6unit les deux cours d'eau pr&s de leur 
source, la s£pare de la crGte des Alpes Graies; il est d6- 
sign6, comme beaucoup de cols (mont Genis, mont Ge- 
n&vre, etc.), sous le nom de mont : c'est le mont Ise- 
ran 1 . Cette chatne est flanquSe au Nord d'une double 
crGte escarpSe, termin6e par le mont Jouvet (2,563 m&t.) 
et par les glaciers du massif du Mont-Pourri dont le pic le 
plus septentrional est YA iguille Rouge (2,986 m&t.) et dont les 

i. Voir dans YAnnuaire du Club Alpin de 1874 l'interessant article 
du colonel Borson sup le mont Iseran. Le colonel Corabceuf a vise* de 
la plaine du Ptemont un sommet de 4,060 met. qui etait certainement 
le Grand-Para dis, pour ainsi dire inconnu a cette epoque, et qu'il 
nomma mont Iseran. Plus tard le 50,000 e sarde, deplacant la position 
calculee par Corabomf, crut devoir inscrire cette cote sur un des som- 
mets de la frontiere. Des alpinistes anglais, cherchant a gravir cette 
haute cime, ne la trouverent pas et signalerent rerreur. 



Digitized by 



Google 



LES CHAINES ET MASSIFS DU SYSTfiMB DES ALPES. 398 

plus Sieves sont le mont Thuria (3,788 m&t.) et le mont 
Bornier ou Aiguille du Midi (3,422 ra&t.). Un de ses som- 
mets, la montagne de Sainte-Foy, s'est en partie Reroute 
en 1877. 

3° La chaine principale, tr6s 61ev6e, 6tend sescimes dans 
la direction de TOuest, avec la Grande-Motte (3,663 m£t.), 
la Grande-Casse ou Pointe des Grands-Couloirs (3,861 m&t.), 
V Aiguille de Pe'clet (3,566 m6t.) qui est moins une aiguille 
qu'un plateau incline et couvert de neige. Les cols a l'Est 
ont plus de 2,300 rafct. et sont g6n£ralement praticables 
pour des pistons : le col de la Vanoise, 2,527 m&t., passage 
important en temps de guerre et accessible m6me a Tartil- 
lerie de montagnes. Gette chatne se prolonge jusqu'au con- 
fluent de l'Arc et de Tlsfcre par des chainons orients du 
Sud au Nord, s'61evant de 2,850 a 2,400 mfct. et renfer- 
mant : le col des Encombres (2,350 m&t.), le meilleur des 
trois passages conduisant de Saint-Michel a Moutiers, le 
Grand-Perron des Encombres (2,628 mfet.), le Cheval-Noir 
(2,834 m6t), le col de la Madeleine (1,984 m&t.), praticable 
aux mulets, le mont Bellachat (2,488 m&t.), le Grand-Arc 
(2,489 m&t.). Elle d6ploie sur ses flancs de vastes nappes de 
neige et des glaciers non moins nombreux que ceux des 
Alpes Graies elles-mSmes; le plus grand est le glacier de la 
Vanoise que termine.le. ZJdme de Chasseforit (3,597 m&t.) et 
que domine la Dent Parracke'e (3,712 mfct.). C'est ce glacier 
qui a fait donner le nom de massif de la Vanoise a cette 
chaine dont le massif du Grand-Paradis, en Italie, semble 
£tre la continuation. 

La Tarentaise, au Nord de la Vanoise, a 616, a Tipoque 
romaine, une cit6 (civitas Geutronum, Darentasia) et, au 
moyen age, un archev6ch6 qui, communiquant par le Petit 
Saint-Bernard avee le val d'Aoste, etendait jusque-la et 
jusque sur le Valais sa juridiction spirituelle ; c'est encore 
une route importante au point de vue strat6gique. 

Au Sud, la Maurienne, non moins profond6ment encais- 



Digitized by 



Google 



396 SCIENCES ET ARTS. 

s6e par ce massif, a kik un comte important; c'est par \h 
que passe la route du mont Genis. Montmglian, ville 
forte, prise par Francois I", par Henri IV et par Catinat, 
en defend Ventre; aujourd'hui, c'est par cette valine 
que le chemin de fer de Paris k Turin remonte jusqu'i 
Modane. 

VI. Sous le nom de Petites Alpes de Savoie sont com- 
prises certaines montagnes qui, par leur altitude et leur ca- 
ractfcre, appartienhent , non seulement aux Moyennes, 
mais aux Grandes Alpes : tel est, par exemple, le Buet. Mais 
l'ensemble est moins 61eve, il est d£tach6 des Grandes 
Alpes par la mattresse depression du syst£rae; les forma- 
tions, excepts dans le massif du Br6vent, sont jurassiques, 
critacees et m6me tertiaires; c'est pourquoi nous les clas- 
sons comme Alpes secondaires de la Savoie. 

1° En face du Mont-Blanc, s6par6 de lui par la valine de 
Ghamonix, se dresse comme une muraille le Brevent 
(2,526 met.), du sommet duquel on contemple dans toute 
sa grandeur le g6ant des Alpes. Le Buet (3,109 met.), enve- 
lopp6 de neiges, domine ce massif et peut 6tre consid6r6, 
avec les Tours-Sallieres, comme le point de jonction de 
quatre crfctes aux sommets escarp6s. 

L'une, la plus haute, s'allonge au Nord vers le Rh6ne et 
renferme la Dent du Midi (3,285 mgt.), plus 61ev£e que le 
Buet m6me, et les Tours-Sallieres (3,227 met.). 

La seconde, avec les Dents-Blanches (2,774 met.), le col 
de Cheserey (2,020 mfct.), les Corneltes de Bise (2,441 m&t.), 
l&Dentdu Villard (1 ,920 mfct.), lecolde Morgtn (1,411 met.), 
forme la barrifcre qui s6pare la France de la Suisse et 
dans laquelle se trouve, sur le territoire fran^ais, la Dent 
(TOche (2,225 met.), dominant le lac de Geneve. Ces deux 
premieres crates sont souvent designees sous le nom d 'Alpes 
du Valais, quoiqu'elles ne bordent qu'une petite partie 
du Valais ; elles servent de frontiere entre la France et la 
Suisse. 



Digitized by 



Google 



LES CHAINES ET MASSIFS DU SYST&ME DES ALPES. 397 

La troisi&me, qui n'est s<5par6e de la pr6c6dente qu6 
par le col de Coux (1,927 m&t.) et qu'on peut designer sous 
le nom de monts du Chablais, enveloppe tou9 les vallons oil 
coulent la Dranse et ses affluents ; elle poss&de de hauts 
sommets,/toc d'Enfer (2,240 m^L),montBillard{\^\ m&t.), 
et se termine en face de Gen&ve par les Voirons (1 ,486 m&t.). 

La quatri&me s'Stend entre le Giffre et FArve et ren- 
ferme le col d'Anterne (2,263 m&t.), connu des touristes, le 
Desei^dePlate^ykl^mhX^MPointeduColloney (2,692 m£t.), 
YAiguille de Varan ou Varens (2,488 m<H.), le Mdle 
(1,869 met.) qui domine la route de Geneve kChamonix; 
elle fait partie des monts du Faucigny. 

Ges quatre chatnes peuvent £tre designees par le nom 
g6n£ral de massif de la Dranse, parce que ce torrent 
reQoit la plus grande partie des eaux de cette region qui 
se d6versent dans le lac de Genfcve. 

2° Au Sud de FArve, entre le col de Megeve (1,121 m&t.), 
tr&s bonne route carrossable, et le col de la Buffaz 
(1,504 m&t.), sont deux crates; celle de FEst, dfeign6e 
sous le nom de chaine du Reposoir ou chaIne des Aravis, 
renferme le col des Aravis (1,498 mfct.); la Pointe-Percee 
(2,752 m&t.) et le mont Charvin (2,414 mfct.); la Pointe de 
Jallouvre (2,438 m&t.) et la ToumeKe (2,357 mfct.), qui do- 
mine le beau paysage du lac d'Annecy, appartiennent & la 
chaine de FOuest. Au deli est le Parmelan (1,835 m£t. k 
Tangle de la crfcte, 1,855 mfct. plus loin au point culmi- 
nant) ; puis, s6par6s par les plaines du Genevois, le massif 
des Bornes, situ6 entre FArve et le Fier, avec les Saleves 
(1,379 mfct. au Gi*and-Saleve) , dont la cr&le isotee est 
orientee, comme les autres, vers le Nord-Ouest et domine 
Geneve; plus & FOuest encore, le Vuache (1,111 mfct.), qui 
semble n'Gtre en r6alit6 qu'un contrefort du Jura, s£par6 
de son tronc par la cliise oil coule le Rhdne. 

3° Plus au Sud, entre deux depressions profondes rem- 
plies, Tune par le lac d'Annecy, Fautre par le lac dii Bour- 



Digitized by 



Google 



398 SCIENCES ET AKTS. 

get, et dont le seuil le plus 61ev6 (seuil de Faverges) n'est 
qu'& 505 mfct. (558 met. au village) dans la premiere et k 
309 dans la seconde (seuil de Chambiry), se trouve le massif 
calcaire des Beauges, entitlement isol6 des autres massifs 
et form6 de longues crates orientSes du Nord au Sud. La 
Pointe d'Arcalod (2,223 m£t.) et le Trelod (2,186 m&t.) sont 
les plus hauts sommets de ce massif; k Textr^mit^ du mont 
dc Nivolet, la Dent du Nivolet (1,558 met.), qui domine 
Chamb&ry, en est le plus renommS pour la beaute du 
panorama. Au Nord est le Semnoz (1,704 m£t.), d'ou Ton 
embrasse un beau panorama sur le lac d'Annecy. 

Les Alpes du Dauphine. — Sous le nom d 'Alpes du Dau- 
phin6 on d^signe la partie des Alpes qui s'etend, k l'Ouest 
des Alpes Cottiennes, de TArc et de la troupe de ChambSry 
au Nord jusqu'& la Durance, au Buech et k l'Ayguesau Sud; 
ces limites physiques ne correspondent pas exactementaux 
anciennes limites politiques de la Provence et de la Savoie. 
Ge n T est pas une chalne, mais une accumulation de chaines 
et de massifs diff£rant par leur direction, comme par 
leur constitution g£ologique. Nous les divisons, comme 
les Alpes de Savoie, en grandes Alpes du Dauphin£ et en 
petites Alpes du Dauphine, s£par6es par le Buech, le col 
de la Groix-Haute, l'Ebron, le Drac et Tls&re, c'est-&-dire 
par une partie de la grande depression des Alpes. 

VII. Entre l'Arc et la Romanche est une premiere chalne 
des grandes Alpes du DauphinG. Orient6e de l'Est k l'Ouest, 
elle continue la ligne du mont d'Ambin et du Thabor; un 
col de plus de 2,600 m&t. d'altitude, d'un acc&s peu fa- 
cile, le col de la Madeleine, l'unit k cette derni&re montagne. 
Elle se compose d'une s6rie de crates 6troites, escarpSes, 
presque partout infranchissables, orient^es du Sud au Nord 
et reli<§es dans leur partie mSridionale par une cr&te trans- 
versale dont les sommets ont en general plus de 3,000 met. 
(Grand-Galibier, 3,242 m&t., Trois-£v6ch4s, 3,120 met., Trois- 
Elliotts ou Aiguilles d'Arves, 3,514 m£t., Goleon, 3,429 m&t. 



Digitized by 



Google 



LES CUAINES ET MASSIFS DU SYST&MK DES ALPES. 399 

Les cols k l'Est ont environ 2,500 m6t. : col des Rochilles, 
(2,451 mfct.), mauvais passage de mulets, col de la Ponson- 
niere (2,550 mbt.) facilement praticable aux mulets en 6t6; 
ils sont moins 61ev6s k TOuest : coldu Goleon (2,970 m&t.), 
partant de la Grave, col d'Arves (1,754 raSt.), muni d'une 
bonne route muletifcre et conduisant de Saint-Jean deMau- 
rienne dans TOisans, col du Glandon (1,951 mfct.). Cepen- 
dant une route, praticable en 6t6 aux voitures, excepts dans 
les rapides lacets de Textr^mit6 septentrionale du c6t6 de 
la Maurienne, traverse le col du Galibier (2,658 mfct.), qui 
rejoin t au Lautaret la route de BrianQon k Grenoble. On 
dlsigne l'ensemble sous le nom de massif du Galibier. 

A TOuest de cette chaine, les Grandes-Rousses(3,473 mdt.), 
dont la crSte est perpendiculaire k celle du Galibier, con- 
stituent un massif 6pais, allong6 et enveloppe de glaciers. 

Parallfclement k la valine du Graisivaudan, baign£e par 
TIs£re, s'allongent deux autres crfctes granitiques qui sont 
orientSes comme le Mont-Blanc et qui, au point de vue 
g£ologique, en sont la continuation immediate : en pre- 
mier lieu, la cr6te dont le Puy-Gris (2,960 m6t.) est le plus 
haut sommet et qui se termine au Sud par la montagne, 
pierreuse et desotee, des Sept-Lacs ou Sept-Laux (2,184 m&t. 
au coldes Sept-Laux que dominele Rocher Blanc, 2,931 m6t.), 
ainsi nomm6e k cause d'unc s6rie de petits lacs situSs 
dans la gorge; en second lieu et imm£diatement auSud, 
celle qui, du nom de son principal pic (2,981 m&t.), est dite 
ciiaIne de Belledonne et qui, dominant la rive gauche de 
Hs&re, 61&ve ses sombres rochers et ses n6v6s Stincelants 
en face de Grenoble. 

3° La gorge profonde et pittoresque dans laquelle coule la 
Romanche s6pare ces premiers massifs d'un autre massif 
plus important encore. Non loin de la source de la Ro 
manche, cette gorge aboutit k un col, haut de 2,058 met. 
(altitude de Thospice d'apr&s Bourdaloue) : c'est le col du 
Lautaret, dos de terrain qui forme la jonction du massif du 



Digitized by 



Google 



400 SCIENCES ET ARTS. 

Galibier et du massif du Pelvoux et par lequel passe la 
grande route de Grenoble k Brian^on. 

De Tautre c6t6 du Lautaret, la gorge se continue, longue 
et 6troite, par la valine de la Guisanne, affluent de la Du- 
rance, et sSpare le massif du Galibier du massif du Pelvoux. 
La grande route de Grenoble k BrianQon suit cette longue 
gorge, franchit le Lautaret et passe par deux tunnels. 

Le massif du Pelvoux est une masse de granits et de 
schistes k peu prfcs circulaire, mesurant de 20 k 30 kilom. 
de diam&tre.La Romanche et la Guisanne au Nord, la Du- 
rance k l'Est, la S6veraisse au Sud, le Drac k TOuest enve- 
loppent le massif. Ses valines int6rieures, tr&s etroites et 
sauvages, sont presque partout k une altitude supSrieure 
k 1,000 metres. Ses crfctcs, etroites et escarpies, ont en- 
viron 3,500 mfct. enmoyenne et dgpassent m6me 4,100 mfct. 
sur un point; le Mont-Blanc et ses satellites dressent seuls 
leurs neiges et leurs pics k une plus grande hauteur dans 
les Alpes Occidentales. 

Le massif du Pelvoux se compose de plusieurs massifs 
secondaires : ceux du Mont de Lans et de la Meije au Nord, 
ceux de la Grande- Ruine, des ficrins, du Pelvoux, de Sfyu- 
ret-Foi % an k TEst, ceux des Bans, des Jlouies, de YOlan et 
de la Muzelle au Sud, du Plat de la Selle au centre. Les 
crates, trop abruptes pour que la neige s'y attache, sont 
flanquSes d'un immense cirque de glaciers (glade?* de Ta- 
buchel, glacier d'Arsine, glacier Blanc, glacier Noir, glacier 
du Sttt, glacier de la Pilatte, des fitangons, de la Selle, etc.) 
qui descendent jusqu'fc 2,000 mdt. et au-dessous; les uns 
se d6versent & TextSrieur et forment, entre autres, le splen- 
dide panorama du village de la Grave (route du Lautaret); 
un grand nombre se d^versent k Tinterieur et enveloppent 
une grande valine, nommSe, du nom du torrent principal, 
cirque du Veneon. La gigantesquc nappe du glatier du 
Mont de Lans, couvrant, sur plus de 6 kilometres de lon- 
gueur et 3 kilometres de largeur, la croupe 61ev6e d'en«* 



Digitized by 



Google 



LES CIIAINES ET MASSIFS DU SYST^ME DES ALPES. 401 

viron 3,200 mfct. qui domine la rive gauche de la Ro- 
manche, est unique en son genre dans les Alpes. Vu du 
Sud-Est, le massif du Pelvoux semble domine par le 
Pelvoux (3,954 m&t.) 1 , qui attire les regards parsa vaste 
croupe, parses grands glaciers et par sa double pyramide, 
dont une pointe a 6t6 gravie d'abord par le capitaine 
Durand en 1830 (lever de la carte d'Etat-major) etl'autre 
par M. Puiseux en 1848. Cependant, k 4 kilometres au 
Nord-Ouest du Pelvoux, de Tautre cdt6 du glacier Noir, 
la Barre des Ecrins ou Pointe des Arsines, la plus haute 
cime du massif, dresse au-dessus de lui k 4,103 m&t. d'al- 
titude, au milieu des glaciers, sa pyramide triangulaire dont 
les flancs sont en partic tapissgs de neige; au Nord du 
massif, la Meije (3,987 m6t. au pic occidental), c'est-i- 
dire l'Aiguillc du Midi, magnifique montagne qui domine 
presque k pic la route du Lautaret, et le Pic Lory 
(4,083 mdt.), point culminant du d^partement de Flsfcre, 
le dSpassent aussi ; au Sud, le PiccTOlan{3,$18 m&t., Pointe 
des May^s ou d'Aurant d'apr&s Bourcet) etY Aiguille d'Olan 
(3,383 m6L), sont doming par une sdrie de pics dont 
Taltitude atteint jusqu'a 3,880 m&t. nil Pic Gaspard. 

De ce massif dependent : k l'Est, la cr&te granitique 
que la Vallouise sSpare du Pelvoux et dont la Cime de la 
Condamine (2,936 mfet.) est le point culminant; au Sud, 
la crMe, ggalement granitique, de Bonvoisin (3,506 mfct.), 
des Bans (3,651 met.) et de Sirac (3,438 m&t.), & laquelle 
font suite les montagnes calcaires du Grand-Pinier 
(3,120 mfct.) et de la DubUe ou Diablde (2,910 met.), en- 
tourant la source du Drac; au Sud-Ouest, le massif du 
Ghampsaur avecle Chaillol (3,211 m6t. au point culminant, 
3,163 ma.au signal du Vieux-Chaillol, 3,120 m6t. auG6ne); 



1. Le Pic de la Pyramide, dont l'altitude est de 3 ,93 8 me Let dont la carte 
de rEtat-major doone la cote, est quelque peu doming par une cime voi- 
sine qui atteiot, d'apres M. Tuckelt, 3,954 metres. C'est celle a la- 
quelle le C. A. F. a donndlenom de Pointe Puiseux. 

ANNUAIRB DE 1885. 26* 



Digitized by 



Google 



402 SCIENCES CT ARTS. 

au Nord-Ouest, le contrefort granitique, puis calcaire, de 
Taillefer (2,861 m&t.), se rattachant k la chafoe de la 
Muzelle (3,459 m£t.), dont le col d'Ornon (1,535 m&t.) le s6- 
pare, s'etend jusqu'au confluent de la Romanche et du 
Drac avec des crates g6n£ralement tr&s escarp£es. 

Le massif du Pelvoux et ses contreforts sont la region 
la plus 61ev6e et la plus grandiose des Alpes franchises. 
UOisans, c'est-&-dire la region qui s'Stcnd au Nord et au 
Nord-Ouest de ce massif et dont la partie inferieure, apr&s 
avoir 6t6 un lac pendant un stecle, au moyen kge, est au- 
jourd'hui tr&s fertile, poss^de des vallees qui sont au 
nombre des plus encaiss6es des Alpes. 

4° Au Sud-Ouest du massif du Pelvoux, de Tautre c6t6 
du Drac, est le sombre massif du D&voluy, d'ou descendent, 
vers la Durance, les deux Buech, vers le Drac, la Soulouse 
et FEbron ; le plus haut sommet est la Tete de tAubiou 
ouObiou (2,793 m&t.); le centre est k peu pres k la mon- 
tagne d'Aurouze (2,712 m&t. au Pic de Bure). C'est peut- 
6tre4a partie la plus d6sol6e des Alpes. Autrefois, dit-on, 
elle 6tait couverte de for£ts ; mais les eaux Tont ravin^e 
et la ravinent encore : aujourd'hui elle ne prSsente sur 
presque tous ses flancs que des 6boulis de cailloux grisi- 
tres entre lesquels l'herbe mgme a peine k pousser : ce 
qui lui a valu son nom (devolvere). 

Le col Bayard ' (1,246 met.), oil passe la route de Gap k 
Grenoble, et le col de la Croix-Haute (1,176 m&t.), k l'Ouest 
duquel passe le chemin de fer (par 466 m&t. d' altitude) 
de Grenoble k Marseille apr&s avoir traverse des valines 
trfcs pittoresques, peuvent 6tre regard6s comme les limites 
orientale et occidentale du Devoluy. Au Sud s'6tend la plaine 
profond^ment ravin^e du Trteves. 

VIII. Les Petites Alpes du DaupuinG commencent k 
TOuest du col de la Croix-Haute. 

1° Au Nord-Ouest de la Croix-Haute est le mont Glandage 
ou Glandasse (2,025 m6t.), qui forme, avec le mont 



Digitized by 



Google 



LES CHA1NES ET MASSIFS DU SYSTEM E DES ALPES. 403 

(TAmbel (1,710 m&t.), la pointe m6ridionale du Ver- 
cors. Le Vercors est un massif bien different des pre- 
cedents', il appartient aux Alpes calcaires. Par sa consti- 
tution gSologique, comme par la direction de ses aretes 
de gr&s vert orient^es du Nord au Sud, il est pour ainsi 
dire la continuation du massif de la Grande-Chartreuse 
dont il n'est s£par£ que par le cours de ris&re 1 . La crGte 
or i en tale, la plus elev6e, dite monlagnes de I*ati$, atteint 
2,289m6t. iUa Grande-Moucherolle, 2,346 m£t. au Grand- Vey- 
mont et domine un vaste plateau bois6 qui a en moyenne 
1,500 met. d'aititudeet qui se termine au Bee de tfiehail- 
lon. C'est un calcaire n£ocomien, sillonn<§ de fissures pro- 
fondes et de ravins creus^s par les eaux. Le mont Aiguille 
(2,097 met.), tres renomme jadis, a longtemps m6rit£ son 
surnom de Pic inaccessible; il a cependant 6te gravi, une 
premiere fois en 1492 et souvent depuis 1834. La Vernai- 
son et la Bourne, petits affluents de l'Is6re, roulent leurs 
eaux k travers le Vercors dans des gorges d'une imposante 
beaute (la Bourne, etc.). 

Au Nord du Vercors etau Sud de la troupe de Chambfrt/, 
qui a 6te\ ainsi que le Graisivaudan, le fond d'un glacier 
et peut-Gtre Tancien lit du Rh6ne k une 6poque ou le 
fleuve n'avait pas encore trouvg une issue entre le 
Vuache et les contre-forts du Grand-Golombier, est le 
massif de la Grande-Ghartreuse, born£ h l'Est et au Sud 
par la valine de l'lsere. 11 appartenait partie h la Savoie 
et partie au Dauphin6. II est tr&s bois£, long de 30 kilom., 
et il a beaucoup de ressemblance avec les Beauges. II pr£- 
sente, du c6t6 de l'Est, une muraille calcaire, haute et 
abrupte, au pied de laquelle s'appuient des pentes d'Sbou- 
lement couvertes de p&turages et de bois, puis de cultures 
et de vignes ; au Nord, il se termine par le mont Granier 

1. En comprenant dans le massif du Vercors les montagnes du 
Roy anna is et de Lans qui en sont la continuation au Nord et qui 
s'etehdent jusqu'au Bee de l'fichaillon, au coude de l'lsere. 



Digitized by 



Google 



404 SCIENCES ET ARTS. 

(1,938 mdt.), dont le sommet, k pic au-dessus de ses 6bou 
lements, domine la plaine de Chamb6ry; au Sud, il des- 
cend sur Tls&re et sur Grenoble par les escarpements, 
couverls de fortifications, du mont Rachais; a l'Ouest, il 
s*abaisse plus (loucement par une suite de crates boisees. 
Au centre, sont des arfctes parall&les allongSes du Nord au 
Sud ; ses principaux sommets sontle Grand-Som (2,033 m<H.) 
qui se dresse au-dessus du monast&re de la Grande-Char- 
treuse, fond6 par saint Bruno dans un vallon solitaire, et 
Ckamechaude (2,087 met.). Le massif rappelle, comme les 
Beauges, le terrain jurassique dont il est en r£alit£ la 
suite; il s'y rattache directement par la longue crfcte du 
mont du Chat (1,497 m&t.), qui se termine au pied du Rh6ne 
et qui appartient en r6alit£ au Jura. 

Au Sud du Vercors, entre la Drdme et TAygues, est le 
massif du Diois, chaos de montagnes confus6ment entassees, 
denudes et sauvages pour la plupart, parmi lesquelles 
on remarque le singulier cirque de la foret de Saou* et 
/toche-Courbe (1,592 m&t.) au Nord; le mont de Bouternard 
(1,525 m&t. au Champ Rabi) a TEst; X&montagne deCouspeau 
au centre; Izmontagnedela Zance(l,340m&t.)auSud-Ouest. 
Le col de Cabre (1 ,180 m&t.) rSunit les valines de la Drdme et 
duBuech ; un tunnel, aujourd'hui en construction sous le col, 
fera communiquer en ligne directe la voie ferrSe de Brian- 
Qon avecla valine du Rh6ne presque kla hauteur de Valence. 

4° A TOuest de la Grande-Chartreuse et au Nord de l'ls&re 
sont deux massifs de terrain tertiaire : le premier, dit Tetres 
froides, renferme le lac de Paladru et est traverse par le chemin 
deferdeLyonaGrenoble ; ses crates atteignent 810 et 691 mfct.; 
le second, dit Plateau de Chambaran, s'£lfcvea 735 metres. 

Les Alpes de Provence. — Les Alpes de Provence s'Sten- 
dent entre les Alpes Maritimes a 1'Est, la plaine du Rh6ne 
& l'Ouest, la Durance, le Buech et l'Aygues au Nord, la 
M6diterran6e au Sud. Ce sont des montagnes de calcaire, 
de schiste et de gr&s vert, g6n6ralement nues et apres, 



Digitized by 



Google 



LES CHAINES ET MASSIFS DU SYSTKME DES ALPES. 405 

profond£ment ravin6es par les torrents, presentant sur 
leurs flancs de longs 6boulis de terre noiratre ou grise ou 
l'herbe ne tient pas. II s'y produit parfois des effondre- 
raents, comme celui qui a eu lieu, en 1878, au hameau de 
la Glappe, pr&s de Draguignan. Elles sont brtitees du soleil 
en 6t6, couvertes de neige en hiver. 

Elles peuvent se diviser, comme celles de la Savoie et 
du Dauphine, en Grandes Alpes de Provence et en Petites 
Alpes de Provence, s6par6es par le Verdon, l'Asse, la 
Blione, la Durance. Dans cette region, beaucoup de som- 
mets sans nom mSriteraient sans doute une 6tude et une 
designation particuliSre. 

IX. Le sommet des Trois-fivechts, situ6 a l'Ouest du col 
de la Foux (2,250 mfct.), s'61&ve a 2,823 m£t., a 2,927 
a la montagne de la Seche (signal Ouest des Trois-Ev6ch6s 
sur la carte d'Etat-raajor), et peut.Gtre consid6r6 comme 
le nceud qui unit les quatre principales chatnes des Grandes 
Alpes de Provence : celle du Nord, dite montagne de la 
Blanche (2,510 m6t.); celle de l'Ouest, ou le col de Maure, 
route de Digne a Embrun, a 1,349 mM. d'altitude; celle 
du Sud-EsU ou se trouvent le lac d 'Alios et le col des 
Champs (2,191 m&t.); celle du Sud-Ouest, que dominent 
la Tele des Brouisses (2,404 m6t.) et le Cheval-Blanc 
(2,323 m£t.), voisin du Pas de Claret (1,310 mfct.). 

X. 1° Les Petites Alpes de Provence, dont l'altitude est 
partout inferieure k 2,000 mfct., occupent un beaucoup 
plus vaste espace; elles ont, plus que les pr6c6dentes, l'as- 
pect aride qui caracterise les montagnes de la Provence. 

Le Vercors (Alpes du Dauphin^), situ6 sur le flanc occi- 
dental du soulerement alpestre, a ses aretes orientees du 
Nord au Sud ; les montagnes au Sud de l'Aygues, placGes 
sur le flanc meridional du m6me soul&vement et compo- 
ses ggalement de gr&s verts et de calcaires, ont leurs 
arfctes orientees de l'Est a TOuest. Au Nord, oil se trouve, 
entre autres sommets, le mont de la Ch&bre (1,354 m&t.), 



Digitized by 



Google 



406 SCIENCES ET ARTS. 

les lignes sont encore bris6es; mais au Sud, entre la Du- 
rance et le Rhdne, hors du Dauphin e et sur le territoire 
proven gal, trois lignes parall&les se dessinent nettement 
et semblent flanquer les Grandes Alpes de Provence, comme 
les formations jurassiques flanquent les Alpes de Savoie. 
D'abord, le mont Ventoux (1,912 m&t.) dresse au-dessus de 
la plaine du Rhdne sa cr&te visible depuis Montpellier, 
toute chauve, longue de 20 kilom., escarp^eau Nord, ravin£e 
au Sud par de nombreux lits de torrents, et, plus k l'Est, la 
montagne de Lure (1,827 m6t.) s'6tend jusqu'au bord de la 
Durance sur une longueur de plus de 25 kilom. En seconde 
ligne sont les moniagnes de Vaucluse, d'ou sort la fontaine 
de ce nom, et qui s ? 61&vent jusqu'k 1,242 m&t. vers la 
source de Dona; en troisi&me ligne, la montagne du Lebe- 
ron (l,125m6t. k l'Est et 720 mM. ^rOuestdeTAiguebrun), 
s'allongeant au Nord de la Durance sur une longueur de 
40 kilom., en partie reboisee aujourd'hui, soulev6e et arron- 
die en votite par le plissement des couches n£ocomiennes. 
Dans cette region 6taient les villages vaudois dont la po- 
pulation fut d6truite par ordre de Francois I er . 

2° Au Sud de l'Asse et du principal coude du Var, les 
chalnons, presque tous orients de l'Est k TOuest, semblent 
avoir 6t6 align6s par la compression du soul&vement al- 
pestre contre le massif cristallin et porphyrique des Maures 
et de FEst6rel. Le principal sommet, entre TAsse et le Ver- 
don, le Mourre de Chanter 9 a 1,931 m&t. ; le mont de Teilr 
Ion, kYEst du Verdon, a 1,894 metres. AuSud du Verdon, 
un chatnon de gr6s vert, compost en partie de plateaux 
calcaires, forme la limite entre le bassin du Rh6ne et 
les petits fleuves c6tiers;il a 1,778 m&t. au Cheiron, k 
TEst, pr&s du Var, 1,713 m&t. k la montagne de la Chens, 
ou Lachens, 1,130 m&t. seulement k la montagne de Beau- 
soleil y 1, 011 mfct. k\s. montagne de Sainte-Victoire, pr&sd'Aix, 
montagne ainsi nomm^e parce qu'une tradition place dans 
la plaine subjacente la victoire de Marius sur les Gimbres. 



Digitized by 



Google 



LE9 CHAINES ET MASSIFS DU SYST&ME DE ALPES. 407 

La ligne des hauteurs se continue par les tnonts de la Tre- 
varesse et par la petite chaine des Alpilles ou Alpines 
(492 m&t. au-dessus d'Eygui&res), remarquable par la 
blancbeur de ses rocs crevasses, non moins que sur la 
grotte des F6es, et faisant suite, entre la Durance et le 
Rhdne, k la montagne du L6beron. De ce systeme de hau- 
teurs font partie le mont Olympe (893 m&t.), le Pilon du 
Rot et la chaine de la Sainte-Baume (1,154 m&t.) qui, situSe 
k l'Est de Marseille, k l'origine des bassins de l'Huveaune 
et de l'Argens, doit son nom et sa c616brit6 k la 16gende 
de Sainte-Madeleine retiree dans une grotte, « baume », 
de la montagne. Au Sud de la Sainte-Baume est un massif 
qui se termine sur la c6te par le Coudon (702 m&t.) et par 
le Faron (580 m&t. au Grand-Bau), dominant Toulon de sa 
cr&te aride et k l'Ouest duquel est le passage, autrefois re- 
douts, des gorges (TOllioules. 

Tout autre est l'aspect des deux derni&res chaines cd- 
tidres, les montagnes des Maures et l'Esterel, qui doivent 
&tre comprises dans la description g^nerale des Alpes, 
quoiqu'elles aient un autre caractfcre et qu'elles consti- 
tuent des systemes distincts. 

3° Les montagnes des Maures, isol6es entre l'Argens, le 
Gapeau et la mer, sont de granit et de schiste ; elies n'ont 
gu&re que 4 k 500 met. d'altitude, quoique sur deux points 
elles approchent de 780 mfct. (779 m£t. k Notre-Dame des 
Anges et k la Sauvette); mais elles sont sauvages, bois^es, 
couvertes d'arbustes et d'arbres des climats chauds, pitto- 
resques, d6coup6es en baies profondes sur la mer; elles 
doivent leurs noms aux pirates sarrasins qui y resterent 
6tablis pendant pres d'un siecle. 

4° L'Est£rel, situS&l'Est entre leReyran etlaSiagne, n'a 
gu&re que 20 kilom.de longueur etn'atteintque616m6t. au 
moni Vinaigre, son plus haut sommet; mais c'est un mas- 
sif isol6, compost de roches porphyriques et cristaliines, 
se dressant en forme de murailles et de tours cr6nel£es> 



Digitized by 



Google 



408 SCIENCES ET ARTS. 

plus pittoresque encore que les montagnes des Maures, 
par6 de grandes foug&res arborescentes melees aux pins 
d'Alep et rappelant les paysages de I'Espagnemeridionale. 

C 

CHAINES DU PltiMONT ET DU MONTFERRAT 

Les chalnes qui s'avancent jusqu'a la plaine du Ptemont 
et qui sont designees, ainsi que nous l'avons dit, d'une 
mani&reg6n£rale, sous la denomination d'ALPESDuPiGMONT, 
sont si intimement liees avec la ligne principale de partage 
des eaux que nous les avons comprises dans la description 
des chaines de cette ligne ; nous y avons rattachS mgme le 
massif le plus important, le Grand- Par adh, comme faisant 
partie des Alpes Graies, et la longue chaine de I'Assiette, 
comme une dependance des Alpes Cottiennes. 

XI. Au nord du chemin de fer de Mondovi k Savone, entre 
la Bormida et le P6, sont deux massifs de terrain tertiaire, 
qui s'Gl&vent de plusieurs centaines de metres au-dessus de la 
plaine quatemaire et qui peuvent fctre considers plut6t 
comme une dependance des Alpes, telles que nous les avons 
definies, que des Apennins; mais elles forment un groupe 
distinct par leur situation topographique, comme par leur 
constitution g^ologique. 1° Au Sud, entre ^ Tanaro et le 
Belbo, les monts d'Alba atteignent 71 2 m&t. (Mont Boscasse) ; 
entre le Belbo et la Bormida, la crdte atteint au Sud 898 et 
805 m&t. ; les uns et les autres sont de vdritables contreforts 
des Alpes qui vont en s'abaissant vers le Nord. 2° Au Nord- 
Ouest du Tanaro sont les collines d'Asti (391 m&t. au Brie 
Torniola) et, au nord de ces collines, les hauteurs du 
Montferrat qui, orient^es de TOuest k l'Est, dominent le 
cours du P6 et atteignent leur plus grande altitude dans 
les collines de Supergo (716 m&t. au Brie della Maddalena f 
671 mdt. au Brie del Duca). Le chemin de fer de Turin & 
Alexandrie traverse cette region. 



Digitized by 



Google 



.LES CHAINES ET MASSIFS DU SYSTliME DES ALPES. ^ 409 
II 

ALPES CENTRALES 

Le car actere general et les divisions dugroupe. — Les Alpes 
Centrales ontpourliraiteoccidentalele va/<f Aoste, le col Fer- 
ret, le val Ferret et le lacLeman qu i les s£parent des Alpes Occi- 
dentals, la plaine de la Venoge qui les s£pare du Jura, la haute 
plaine de Suisse k rextr£mit6 Nord-Ouest de laquelle coule 
VAar; pour liraite septentrionale, la m£me plaine avec le 
Rhin et le lac de Constance f les terrains tertiaires et qua- 
ternaires qui recouvrent le plateau de Baviere; pour limite 
orientale, la vallee de Finn, le Wippthal ou coule la Sill, 
le Brenner, les vallees de I'Eisach et de I'Adige; pour limite 
m£ridionale, les terrains quaternaires de la plaine du P6. 

Les Alpes Centrales occupent une superficie d'environ 
75,000 kilom. carr£s et presentent un systfcme de chaines 
plus complexe que celui des Alpes Occidentales. Les roches 
primaires, protogyne, gneiss, micaschiste, granit, pliss£es 
et dechir6es par le refroidissement et la contraction de la 
crotite terrestre ou par des soulevements succcessifs, en 
constituent le noyau principal et se montrent k nu dans 
le fond des hautes valines comme sur les crfctes ; elles en- 
veloppent, particulifcrement dans TEngadine, quelques 
grands ilots de terrains triasiques et jurassiques et elles 
sont elles-mfcraes encadr£es, au Nord et au Sud, par des 
bourrelets montagneux de terrains jurassiques, cr£tac£s et 
tertiaires, qui atteignent sur certains points, tels quelacrGte 
occidentale des Alpes bernoises, une hauteur considerable. 

La longue et profonded£chirure form6e par les valUes du 
Rhdne superieur (Valais) et du Rhin suptrieur (Tavetsch et 
valine du Rhin), celle de YEngadine avec le val Bregaglia, 
qui font partiede la maltresse depression des Alpes, et celle 
dela Valteline et du Vintschgau marquent la direction ge- 
nerate de leurs grandes depressions etde leurs principales 



Digitized by 



Google 



410 SCIENCES ET ARTS. 

crates, orient£es de l'Ouest Sud-Ouest au Nord Nord-Est. 

La ligne de partage des caux du bassin de l'Adriatique 
ei des bassins de l'Europe centrale, qui suit l'argte des 
Alpes Pennines, des Alpes L6pontiennes, du massif du 
Suretta (Alpes des Grisons), des Grandes Alpes Rhgtiques 
(depuis la Maloia) marque moins nettement Tensemble de 
la disposition des groupes que la ligne de partage des eaux 
dans les Alpes Occidentals. Gette ligne a un dSveloppe- 
ment d'environ 600 kilometres. 

II semble plus convenable de cousid6rer comme lignes 
directrices du syst&me les grandes valines qui sont flan- 
qu£es de chaque cdte par une haute chaine, le Valais, 
encaiss6 entre les Alpes Pennines et les Alpes Bernoises que 
prolonge jusqu'au coude du Rhin la suite des Alpes Helv6- 
tiques, YEngadine entre les Alpes Rhitiques du Nord ou 
Alpes des Grisons et les Grandes Alpes Rhetiques. Ges deux 
dernteres chaines peuvent, malgre la diversity des roches 
qui constituent leur epiderme, 6tre regardSes comme fai- 
sant partie du noyau central du syst&me alpestre. 

Les grandes coupureslongitudinalescommuniquententro 
elles par des cols, le Valais et le Tavetsch (valine supdrieure du 
Rhin) par l&Furka et YOberalp, le val Bregaglia et la Haute- 
Engadine par la Maloia, la Valteline etle Vintschgau par le 
Stelvio, la Valteline et le Tirol italien par le col (TAprica 
et le Tonale, la valine du Rhin et celle deTInn dans le Tirol 
allemand par YArlberg; elles forment une suite de dSpres- 
sionsorientSesduSud-OuestauNord-EstoudeTOuestirEst. 

D'autre part, il y a une s£rie de longues coupures orien- 
t6es du Nord au Sud, dont les principales sont celle de la 
Reuss et du Tessin avec le Saint-Gothard pour col, celle du 
lac de Cdme, du val Saint-Jacques et du Rhin post6rieur avec 
le Splugen pour col, celle de l'Adige, de la Sill et de Finn avec 
le Brenner pour col, lequel,ainsi que nous l'avons dit, est la 
limite orientale du groupe. Ces coupures transversales sont 
les plus importantes dans l'histoire, parce que c'est par 



Digitized by 



Google 



LES GHAINRS ET MASSIFS DU SYST&ME DBS ALPES. 411 

elles que les migrations, les guerres et le commerce ont 
fait route entre l'Europe centrale et la p6ninsule Italique. 

De cette disposition generate il resulte, d'une part, que 
les Alpes Centrales n'ont pas fourni k la politique des li- 
mites aussi faciles a determiner que les Alpes Occiden- 
tales. Elles appartiennent k l'Empire allemand, k la Suisse, 
a l'Autriche, k l'ltalie. Entre les hommes de race italienne 
qui se sont avances vers le Nord en remontant les valines 
dont les eaux descendent vers l'Adriatique, et les hommes 
de race allemande qui ont chemine vers le Sud en remon- 
tant les vallees septentrionales et en poussant m£me, sur 
quelques points, par le Splugen par exemple et par le Bren- 
ner, jusque dans les valines m£ridionales, les populations 
romanches et franchises se sont trouvees resserrees dans 
l'Engadine, dans les valines duRhin superieur et dansle Va- 
lais, c'est-&-dire dans le noyau central du groupe alpestre. 

D'autre part, les stries longitudinales et transversales, 
en se croisant, decoupent le groupe en un grand nombre 
de massifs et en font une sorte d'6chiquier. 

La partie occidentale, k TOuest de la ligne du Splugen, 
forme en quelque sorte un premier sous-groupe que coupent 
la ligne du Saint-Gothard dans un sens, la ligne du Rhdne- 
Rhin dans l'autre et dans lequel sont opposSes les Alpes Pen- 
nines et les Alpes Bernoises k l'Ouest, les Alpes Lepontiennes 
et les Alpes des Qua tre-Can tons etdeGlaris&l'Est. Les Alpes 
Pennineset les Alpes Lepontiennes appartiennent k la cein- 
ture du bassin du P6 et & la ligne principale des Alpes 
Centrales. Les autres chalnes, situees au Nord, forment 
un ensemble designe sous le nom d' Alpes Helvtliques. 

Dans la partie orientale, k l'Est de la ligne du Splugen, 
un second sous-groupe, compose du noyau central des 
Alpes Rhtliques du Nord avec leurs appendices et des Alpes 
Rhttiques du Sud, est coupe en deux sections par le col de 
Reschen et flanque de chaines qui ont aussi une impor- 
tance considerable. 



Digitized by 



Google 



412 



SCIENCES ET ARTS. 



Les Alpes Centrales comprennent le$ chalnes de la ligne 
principale, ou, plus exactement, des principales lignes de 
partage des eaux entre les bassins du P6, du Rhdne, du 
Rhin et du Danube ; ces chatnes qui constituent le noyau 
central de cette partie des Alpes et qui sont au nombre de 
quatre, font partie des Alpes primaires, dites Alpes gra- 
nitiques ou Grandes Alpes; elles sont flanqu£es des Alpes 
lat^rales du Nord, formant six chatnes, dont une, les Alpes 
Bernoises, est une grande ligne de partage des eaux, et 
des Alpes lat6rales du Sud qui forment deux chatnes. 

DIVISION DES ALPES CENTRALES 



CHAINES DES PRINCIPALES LIGNES DE PARTAGE DES EAUX 



I 

Alpbs Penninbs. 

II 

Alpes Lepontiennes 
comprenant les Alpes 
du Tessin. 



A l'Ouest, Alpes Occidentales ; au Nord, Rh6ne ; 
a l'Est, route du Simplon, Toce, lac Majeur; 
au Sud, plaine du Piemont. 

A l'Ouest, Alpes Pennines; au Nord, Rh6ne, 
Furka, Oberalp, Rhin anterieur; a l'Est, 
route du Splugen, rive orientale du lac de 
C6me ; au Sud, plaine du Pd. 



/ 



& 

I 



s 



III 

Grandes alpes 

Rhbtiques 
comprenant le 
Grand massif 
du Bernina et le 
Grand massif de 
VOEtzthal (st<- 
pare*s par le col 
de Reschen). 

IV 

Alpes Rbetiqubs 

du Nord ou 

Alpes 
des Orisons. 



A l'Ouest, Alpes Lepontiennes (Mera) ; au Nord, 
val Bregaglia, Maloia, yallee de l'lnn ; a l'Est, 
cheminde fer du Brenner; au Sud, valine de 
l'Adige, route du SteWio et Adda. 



A l'Ouest, Alpes Lepontiennes (route du Splu- 
gen) et Rhin; au Nord, chemin de fer de 
l'Arlberg ; au Sud-Est, Grandes Alpes Rhb- 
tiques. 



Digitized by 



Google 



LES CHA1NES ET MASSIFS DU SYST&ME DES ALPES. 413 



B 



CBAINBS LATERALES DU NORD 






8. 
3 



Alpes Bbrnoises. 

VI 

Alpes dbs 

Quatre-Cantons. 



VII 
Alpes 

de 
Glaris. 

VIII 

Alpes 

d'Appbnzbll. 



IX 
Alpes Algaviennes. 



A l'Ouest, Alpes Occidentals, Venoge; au 
Nord-Ouest, lacs de Neuchatel et de Bienne ; 
au Nord-Est, Aar, Orimsel ; au Sud, Rh6ne. 

' A l'Ouest, Alpes Bernoises; au Nord, Aar; a 
l'Est, Reuss, lacs de Zug et de Lowerz, lac 
des Quatre-Cantons, Reuss; au Sud, Alpes 
Le'pontiennes (Furka). 

A l'Ouest, Alpes des Quatre-Cantons et Reuss; 
au Nord-Est, Limmat, lacs de Zurich et de 
Wallenstadt, seuil de Sargans ; a l'Est et au 
Sud, Rhin et Oberalp. 

/ Au Sud-Ouest, Alpes de Glaris, Aar; au 
j Nord et a l'Est, vallee du Rhin, lac de Con- 
( stance. 

/ A l'Ouest, vallee du Rhin; au Sud, chemin de 
\ fer de l'Arlberg, Inn; a TEst, Gurgel, col 

d'Ehrwald, Loisach; au Nord, plateau de 

Baviere. 



Alpes de Baviere 



A l'Ouest, Alpes Algaviennes; au Sud et a 
l'Est, Inn ; au Nord , plateau de Baviere. 



CHAINES LATERALES DU SUD 



XI 

Alpes du 
Bergamasqub. 

XII 
Alpes du Trentin 
comprenant le mas- 
sif de VOrtler et le 
massif de I' Ada- 
mello (se*pares par 
le Tonale). 



/ A l'Ouest, Alpes Lepontiennes (lac de C6me) ; 
| au Nord, Adda ; a l'Est, route du col d'Apri- 
( ca, Oglio, lac d'Iseo; au Sud, plaine du Pd. 



A l'Ouest et au Nord, Alpes du Bergamasque, 
Grandes Alpes Rhetiques, Oglio,col d'Aprica, 
Adda, Stelvio (vallee de l'Adige) ; a l'Est, 
Adige ; au Sud, plaine du Pd. 



Digitized by 



Google 



414 BCIENCES ET ARTS. 

A 
GHAINES DES PRINCIPALES LIGNES DE PART AGE DES EAUX 

I. Les Alpes Pennines. — Le col Ferret (2,536 m&t.), point 
culminant du val Ferret, qui s'etend sur le versant italien 
et sur le versant Suisse, et le col du Simplon (2,010 m&t.), 
que continuent, d'une part, en Suisse, la gorge de la Sal- 
tine, d'autre part, en Italie, la gorge de Gondo, le val de 
Vedro et le val d'Ossola,' marquent les limites occidentale 
et orientale de la chatne principale qui, sur une longueur 
de 140 kilom., porte le nom d'ALPEs Pennines. Ge nom, 
qui signifie peut-£tre sommet ou t£te dans la langue celti- 
que, s'appliquait au Grand Saint-Bernard, seule partie 
de cette region montagneuse qui int£ress&t les Romains, 
parce qu'elle 6tait un des passages conduisant d'ltalie en 
Gaule. Les Alpes Pennines sont, en outre, limitSes auNord 
par la valine du Rhdne, au Sud par la valine de la Doire 
BaltSe et la plaine du P6, h l'Est par la longue et Stroite 
valine de la Toce dont le val d'Ossola fait partie. 

C'est une £norme agglomeration de massifs dont les 
roches primaires forment les assises, une gigantesque bar- 
rifcre qu'aucune route carrossable ne traverse : entre la 
route du Petit Saint-Bernard et celle du Simplon, la crGte 
des Alpes n'est couple que par un chemin de mulets et 
par des sentiers de pistons. Une bande de terrains juras- 
siques dans laquelle la nature a prScisement taill£, d'un 
cdt£, le col du Petit Saint-Bernard, de Tautre, le col Fer- 
ret et le col du Grand Saint-Bernard, separent ce massif 
cristallin de celui du Mont-Blanc. La ligne de fatte est 
h6riss6e d'une longue suite de pyramides et d'aiguilles, 
hautes de 3,000 k 4,638 m&t., que separent d'immenses 
nappes de neige. Les contreforts qui dominent la valine 
d'Aoste et la plaine du P6 sont tr&s courts et ont des 



Digitized by 



Google 



LES CHAINES ET MASSIFS DU SYSTEMS DBS ALPES. 415 

pentes rapides; ceux du Nord se prolongent jusqu'au bord 
du Rhdne en rameaux plus allonges; leurs crdtes depas- 
sent 3,000 met. en moyenne, et sont couvertes en grande 
partie, comme la crete principale, de neiges et de gla- 
ciers. 

1° Entrele col F&vet et le Grand Saint-Bernard est un 
massif secondaire dont le mont Golliaz ou Pointe des An- 
groniettes (3,240 met.) est le point culminant et que cou- 
pent plusieurs cols (col du Bundarrey, 2,695 met., col de 
FenStre, 2,699 met.); la Grande-Rochhe ou Grande-Ross&re 
(3 , 326 met.) est dans le prolongement meridional de ce massif. 
Le Grand Saint-Bernard (2,472 met. &l'hospice; 2467 met., 
carte italienne), le mons Penninus, summits Pceninus ou 
mons Jovis des Romains, est un col frequente des mu- 
letiers et des touristes, au sommet duquel se trouve un 
hospice fonde, en 962, par saint Bernard de Menthon : 
c'est probablement aujourd'hui, avec l'auberge du Sentis 
(2,504 met.), Thabitation permanente la plus eiev6e des 
Alpes. L'hiver y est rude; le thermom&tre descend quel- 
quefois au-dessous de 30 degr£s et la temperature moyenne 
de Fannie n'est que de degre. Ge col est ceiebre surtout 
par la campagne de 1800 au debut de laquelle Bonaparte 
y fit passer le gros de son arm6e pour prendre & dos les 
Autrichiens concentres autour de Genes. Le val (TAoste, 
dans lequel il debouche sur le versant italien, est un pro- 
fond et long sillon, parcouru par la Doire Bailie, qui 
separe les Alpes Occidentales des Alpes Centrales, et qui, 
aboutissant a la fois au Grand et au Petit Saint-Bernard, a 
ete, depuis l'antiquite, la voie la plus suivie pour passer 
de la plaine du P6 dans le bassin du Rhdne ; Ch&tillon et 
le fort de Bard gardent les defiles de ce couloir interna- 
tional. Du Rhdne on gagne le Grand Saint-Bernard en 
remontant le val cTEntremont par une route qui est car- 
rossable jusqu'a la cantine de Proz, au del& du bourg de 
Saint-Pierre (1,633 met.), puis par un sentier de mulets qui 



Digitized by 



Google 



416 SCIENCES ET ARTS. 

monte jusqu'a. l'hospice et, de Thospice, descend le 
▼al du Saint-Bernard pour rejoindre &Saint-Remy la route 
d'Aoste. Lemmt Ve/arc(3,680 m&t., ou 3,747, carte italienne, 
auff;Ywd-Fi?7an,et 3,233 au /totZ-J^/a^etsurtout le Grand- 
Combin de Graffenkre (4,317 m&t.; 3,671 au Petit-Combin 
de Corbassiere) dou descendent de vastes glaciers, tels que 
le glacier de Corbassiere, le glacier du mont Durand, do- 
minent le passage et sont les points culminants du massif 
secondaire situ6 a l'Est de la route du Grand Saint-Ber- 
nard ; un second col de Fenetre {% J 86 mht.; 2,812 mfct., carte 
italienne), situe & l'Est des glaciers du Gombin, marque la 
limite du massif des Dranse du Valais ou massif du Grand 
Saint-Bernard, qu'enveloppent les branches de ce torrent. 

2° Le massif suivant, entre le val de Bagnes, ou coule 
la Dranse orientale, et le val d'Herens oil coule la Borgne, 
est un peu moins elevg.Cependant il n'atteint que 3,706 m&t. 
au Mont-Pleureur, le plus remarquable de ses sommets, 
3,871 au Mont-Blanc de Seilon, 3,879 k la Ruinette, 3,517 au 
Mont-Gett, 3,738 kTltveque, 3,644 au Grand-Collon, magni- 
fique pyramide. II prSsente une masse de pics, de neiges, 
de glaciers {glacier de Breney, glacier de Gietroz, glacier' 
d'Otemma ou Hautemma, glacier de I'Arolla) plus conside- 
rable que le massif des Dranse. Le versant septentrional 
se prolonge par trois longues et hautes crates dont deux 
s'etendent jusque sur la vall6e du Rh6ne (Pietre a voir, 
2,476 m&t. ; Bee de la Montau, 2,932 m&t.). Le versant me- 
ridional tombe en brusques escarpements sur la gorge 
profonde du Val Pelline avec lequel la Suisse ne commu- 
nique que par quelques cols d'un acc&s trds difficile. 

3° Le troisteme massif, entre la Borgne et la Vi&ge, est 
s6par6 du pr6c6dent par le col du Collon (3,130 m&t.), le- 
quel conduit du glacier de I'Arolla dans la Combe d'Ch % en 
et le Val Pelline. Le mont Gervin ou Matterhorn (4,482 m&t.), 
qui domine ce massif et lui donne son nom, dresse d'un 
seul jet sa gigantesque pyramide & plus de 2,000 m&t. au- 



Digitized by 



Google 



LBS CHAINES ET MAS8IFS DU SYSTKME DES ALPES. 417 

dcssus des glaciers qui en enveloppent la base. Cette py- 
ramide, form6e de gneiss, de micaschistes et de calcaires 
cristallins, est si escarp£e que la neige y tient k peine et que 
nul, avantTannde 1865, n'avait pu en escalader le sommet. 
A ses pieds sontles ^/aciers de Furggenetde Z'mutt ; al'Ouest, 
la Dent oVHerens ou mont Thabor (4,180 m£t.; 4,175 mfct. 
carte italienne), avec le col cTHerens (3,480 mfct.), un des 
plus 61ev6s des Alpes, qui s'ouvre au milieu des neiges per- 
pStuelles et qui sgpare le glacier de Ferpecle, d£bouchant 
dans la Borgne, des glaciers du Cervin, tributaires de la 
Vidge. Le Cervin tombe presque k pic au Sud sur le val 
Tournanche. A l'Oue.st, au-del& de la Dent d'H6rens, sont le 
colde Val Pelline (3,593 mfct.) et, plus loin, le col des Bou- 
quetins (3,418 mfct.) que la cr6te des Denis des Bouquetins 
(3,848 mfct.) s6pare du col du Gollon. A l'Est, le massif 
est limits par le Matterjoch ou col de Saint-Theodule 
(3,322 m&t.), qui passe sur la neige au pied m6me du Cervin 
pour descendre dans le val Tournanche. Au Sud, le massif 
se prolonge jusqu'au val d'Aoste par un long contrefort, 
couronnG de neiges jusque par del& le Chdteau des Dames 
(3,489 m&t.) et le Bee de Luseney (3,506 m&t.) et mesurant 
encore 3,067 m&t. au mont Faroma, qui borde k l'Est d'une 
longue muraille de syenite le Val Pelline. Au Nord s'6ten- 
dent trois puissants rameaux, tout charges de n6v6s et de 
glaciers; leur crdte atteint 4,364 mdt. k la Dent-Blanche, 
3,969 m6t. au Grand-Cornier, plus loin 4,512 met. au Weiss- 
horn, principal sommet d'un massif secondaire presque 
aussi important que le massif principal; &25 et k 30 kilom. 
au Nord du Cervin, les Bees de Bosson (3,160 m&t.), situes 
au Nord du Pas de Lona (2,750 m&t.) et le mont Bella-Tola, 
(3,090 mM.), s£par6s par la Navigenqe, dominent Sierre et 
le Valais. 

4° Entre la valine de Zermatt, od coule la Vtege, et la 
valine de Saas, est un quatri&me massif plus Sieve encore. 
Le col de Saint-Thdodulo le s6pare du pr6c6dent; au 

ANXUAIRB DB 1885. 27 



Digitized by 



Google 



418 SCIENCES ET ARTS. 

moyen &ge, les Italiens avaient construit au haut de ce 
col, pour en d£fendre le passage, important alors, quoique 
difficile, un petit fort dont on voit encore quelques ruines. 
(Test \k qu'est le rival du Mont-Blanc, le Mont-Rose. II est 
douteux que son nom soit un vieux mot celtique (roz, cap) ; 
peut-Mre, d'apr&s Topinion d'alpinistes de la valine d'Aoste, 
vient-il du mot reuse ourowe qui signifie glacier, ou, m&me, 
de la teinte qui colore parfois les grandes masses de neiges 
vues de la plaine du P6. Peu de massifs offrent un plus 
vaste horizon de neiges et de glaces; car il y a plus de 
25 kilom. de glaciers du valTournanche, k l'Ouest, au Monte 
Moro, k l'Est. Les glaciers de Findelen, de Grenz, de Gor- 
ner, etc., s'inclinent vers la valine de Zermatt; ceux de 
Verra, de Macugnaga, etc., sur les valines italiennes. Entre 
ces nappes blanches, se dresse la crfcte rocheuse et sombre 
du Mont-Rose, dont le sommet le plus 61ev6, gravi pour la 
premiere fois en 1855, a 6t6 nommS, en Thonneur du g6- 
n6ral Dufour, Dufour-Spitze, « Pointe Dufour » (4,638 mfct. ; 
4,635 m&t., carte italienne), et dont le massif s'6tend, sous 
diversesd6nominations,du^mMwn(4,171m6t.;4,166m^t., 
carte italienne) et du col de Saint-Th6odule & l'Ouest 
jusqu'au Monte Moro (2,988 m&t.) k l'Est. Les Jumeaux, 
« Zwillinge », Castor (4,230 m6t.) et Pollux (4,094 m6t.), 
sont au nombre de leurs sommets les plus remarquables. 
Les pentes m^ridionales (Lyskamm) et orientales du Mont- 
Rose descendent trfcs brusquement sur les valines italiennes. 
Trois longs rameaux courent au Sud entre ces valines, dites 
val Tournanche, val Challant ou d'Ayas, val Gressoney, et 
se terminent en pentes rapides sur la Doire Balt6e. Dans 
le rameau occidental, le mont Zerbion (2,721 m&t.) domine 
Ch&tillon au coude du val d'Aoste. A la naissance du ra- 
meau central est le Grauhaupt ou Testa Grigia (3,315 m&t.) 
et, k I'extr6mit6, le monte Flou du Foghel ou Becca Torc3 
3,032 mdt.), le mont Crabun (2,710 m&t.) et le fort deBard, 
cSlebre dans la campagne de 1800; le rameau oriental, 



Digitized by 



Google 



LES CBAINES ET MASSIFS DU SYST&ME DES ALPES. 419 

long de 35 kilom., compost de gneiss et de micaschistes , 
aiteint 3,320 m£t. au Corno Bianco voisin du Col di Val- 
dobbia (2,360 m&t.), 2,556 m&t. & la Cima di Bo, voisine du 
col du m£me nom (2,310 m&t.), et domine de son dernier 
sommet, la Colma di Monbarone (2,372 mfct.), la plaine 
divide et la ligne semi-circulaire des collines pierreuses 
qui formaient autrefois la moraine frontale du grand gla- 
cier de la vallee d'Aoste. A l'Est, les contreforts du Mont- 
Rose encaissent de leurs crates de gneiss (poinle Monte 
Vecchio, 2,790 m&t, Cima di Capessone, 2422 m&t., Eyehorn, 
2,162 m£t.) le fertile valAnzasca sur lequel on descend par 
le coldu Monte Moro (2,862 m&t., 2,988 au Monte Mora 
m6me), ancien cheminde mulets abandonne depuis la con- 
struction de la route du Siraplon, et par la passe de Mondelli 
(2,841 m&t.). Au Nord, depuis le col ardu dit Weissthor, 
« porte blanche », (3,612 mfct. au nouveau Weissthor, 
3,576 k Tancien), la cr6te des Mischabel (4,554 met. au 
Dom, 3,802 mfct. au Balenfim ou Balfrin), toute bordSe de 
glaciers {glacier d'Allalin, glacier de Fee, etc.), conserve 
une altitude presque £gale a celle de la masse principale 
et forme un massif secondaire, parallfcle k celui du Weiss- 
thor et non moins considerable. 

5° A TEst de la vallee de Saas, un cinquteme massif, 
plus 6troit, orients du Sud au Nord, corame tous les con- 
treforts du Valais, et en partie couvert de neiges perpS- 
tuelles, atteint 4,031 met. au Weissmies, 4,061 au Fletsch- 
horn et 2,743 au Faulhorn dont les pentes orientales bordent 
le passage du Simplon, limite des Alpes Pennines. 11 6tend 
& TEst jusqu'au val d'Ossola ses rameaux qui enveloppent 
le val ctAntrona et le val Bognanco. 

II. Les Alpes Lfyonliennes. — Le Simplon est une depres- 
sion ou la ligne de falte s'abaisse a 2,010 mfct. Napoleon, 
pour se manager une entree facile en Italie, y fit con- 
struire la belle route qui, partant de Brigue au bord du 
Rhdne, serpente sur le flanc du ravin escarp^ de laSaltine, 



Digitized by 



Google 



420 SCIENCES ET ARTS. 

passe, en arrivant k Thospice, dans la valine Stroite de la 
Krum, puis de la Diveria (gorge de Gondo et val de Vedro) y 
et la suit jusqu'^t la Toce ; de 1&, elle gagne Domo d'Ossola 
(278 m&t.), petite ville bitie dans une partie de la valine 
ou celle-ci, devenue spacieuse et riante, prend le nora de val 
d'Ossola. Ce passage, qui est g6n6ralement libre de neige en 
6t6, marque le commencement des Alpes LGpontiennes qui 
doivent leur nom k une peuplade de l*antiquit6. Les Alpes 
Pennines k TOuest, a l'Est la route du Splugen,de Reiche- 
nau sur le Rhin k la plaine du P6 par le col du Splugen, au 
Nord le Rhdne, la Furka, l'Oberalp et le Rhin anterieur, 
au Sud la plaine du P6 en d6terminent les limites. Cette 
chaine, longue d 'environ 200 kilom., moins haute que les 
Alpes Pennines, est loin de presenter d'aussi vastes ^ten- 
dues de neiges. La ligne de fatte, compos£e principalement 
de gneiss et de micaschistes auxquels se m&ent, dans les 
valines sup6rieures, des schistes de transition, a la forme 
d'un arc de cercle enveloppant le Tessin et ses affluents. 

1° Apr&s le monte Leone (3,565 m&t.) qui domine le Sim- 
plon, on rencontre successivement, en se dirigeant vers 
le Nord-Est, le Wasenhorn (3,270 mfct.), le Hullenhom 
(2,950 m&t.), le Helsenhorn (3,274 mfct.), un des beaux pa- 
noramas alpestres, au Sud-Est duquel se dresse le mont 
Cislella (2,877 mfct.); puis la passe Rilter ou col de Boc- 
carreccio (2,692 m&t.), le col de Kriegalp ou de la Gornera 
(2,580 met.), le col d'Albrun (2,410 mfct.), YOfenhom ou 
Punta d'Arbola (3,242 mfct.) et le Blindenhorn (3,382 m6t.). 
Au pied de ces deux derni&res montagnes sont de grands gla- 
ciers, glacier du Hohsand, g lacier de Gries; k rextr6mit6 sep- 
tentrionale de ce dernier est le col de Gries (2,460 mfct.) 
qui conduit de la valine du Rhdne dans la valine sup6rieure 
de la Toce (ou Toccia). La passe de Nufenen (2,440 mfct.) se 
dStache vers l'Est du sentier du Gries et conduit de la valine 
du Rhdne dans celle du Tessin. 

2° A l'Est de la passe de Nufenen et jusqu'au col du 



Digitized by 



Google 



LES CHAINES ET MASSIFS DU SYST&ME DES ALPES. 421 

Saint-Gothard s'6tend un petit massif de roches primaires, 
born6 au Sud par le val Bedretto od coule le Tessin sup£- 
rieur, au Nord par le Rh6ne sup^rieur, le col de la Furka, k 
l'Est par la Reuss; le Pizzo Rotondo (3,197 mfct.), tout en- 
veloppS de glaciers, le domine. 

Au pied de ce massif s'ouvre un des passages les plus 
importants des Alpes, le Saint- Goth ard, San Gottardo en 
italien, Sanct-Gothard en allemand (2,114 mfct. au sommet 
du col, au deli du lac de l'hospicc). D'ltalie on le gagne 
en remontant la valine du Tessin, val Leventina, dont Bel- 
linzona defend l'entr^e et dont la riche v£g£tation rappelle 
les paysages italiens; d'Airolo (1,179 mfct.), une belle 
route s'61fcve par une longue suite de zigzags sur le (lane 
de la montagne jusqu'au deli de l'hospice et de ses petits 
lacs, puis descend par Andermatt (1,444 m6t.) la vallee de 
la Reuss, plus froide et bien plus sauvage que celle du 
Tessin. A cette grande voie de communication, la plus fr6- 
quent6e entre l'ltalie et la Suisse, tant au moyen Age, 6po- 
que oil Ton avait construit k la descente le pont du Diable 
sur la Reuss et perc6 le trou d'Uri, que dans les temps mo- 
dernes, a 6t6 substitu6 un chemin de fer qui traverse le 
massif, k l'Est de la route, par un tunnellongde 14,912 m&t., 
de Goschenen k Airolo, par une altitude de plus de 1 ,150 m&t. 
Ce tunnel, creus6 de 1872 k 1880, a cotitS environ 60 mil- 
lions de francs; le chemin de fer, qui compte, en outre, 
prfcs de trente petits tunnels et qui a cotlt6 238 millions de 
francs, a 6t6 inaugurg en 1882. 

A TOrient du col est le Sasso di San Gottardo (2,738 mfct.) ; 
iePic Central (3,003 mfct.), d'oii le panorama des Alpes est 
splendide k voir par un beau temps, le Six Madun Badus 
(2,931 mfet.), le Pic Bias (2,023 m£t.), le Pic Rondadura 
(3,01 9 mfct .) s'interposent entre ce col et la passe du Lukmanier 
(1 ,91 7 mfct.), qui conduit du val Blegno et du val Leventina (en 
franchissant un second col, celui dell'Uomo, k 2,212 mfct.) 
dans le val Medels et k Disentis sur le Rhin ; le Lukmanier 



Digitized by 



Google 



422 SCIENCES ET ARTS. 

est une route carrossable (par le val Blegno) depuis 1878, 
comme l'6tait depuis longtemps le Saint-Gothard. 

L'ensemble des hauteurs qui s'dtendent de la passe de 
Niifenen au Lukmanier et qui forment le sommet de Tare 
des Alpes L6pontiennes doit 6tre d6sign& sous le nom de 
massif du Saint-Gothard.* G'est un des points principauxde 
rhydrographie de l'Europe centrale ; au Nord et k l'Est, la 
Reuss et le Rhin vont k la mer du Nord ; k l'Ouest, le Rh6ne 
coule vers TOccident ; au Sud, le Tessin descend dans le 
P6 ; k 70 kilometres plus loin vers le Sud-Est, Tlnn nais- 
sant porte ses eaux au Danube. La limite scptentrio- 
nale du massif est marquee par les deux cols, munis de 
routes carrossables, qui conduisent de la valine du Rh6ne 
dans la valine du Rhin en traversant la Reuss et, par con- 
sequent, la route du Saint-Gothard : la Furka (2,436 m&t.) 
qui r£unit le Haut Valais, ou valine superieure du Rhdne, 
h la Reuss, a Hospenthal, k la descente m6me de la route 
du Saint-Gothard, et YOberalp (4,052 m&t.) qui, partant d'An- 
dermatt, un peu plus bas que Hospenthal, r£unit la Reuss 
au Tavetsch ou vall£e superieure du Rhin. Ce croisement 
des routes qui met en communication quatre grandes val- 
ines, fait du Saint-Gothard un point strat£gique important; 
Lecourbe a su le mettre a profit dans la campagne de 1799. 
Le chemin de fer a consid£rablement accru cette importance. 

3° A l'Est du massif du Saint-Gothard, au dela du vat 
Medels que suit la route du Lukmanier, la chalne se relfcve 
dans le massif secondaire, entour£ de glaciers que domi- 
nent la Pointe Scopi (3,200 mfct.) et la Cima Camadra 
(3,175 mfet.), dominie par le Pic Medel (3,208 m£t.); ce 
massif est borne k TEst par la passe de Greina (2,360 m£t.), 
moins accessible que le Lukmanier et conduisant du val 
Somvix (vall£e du Rhin) dans le val Blegno. La chatne se 
rel&ve plus encore dans \& massif tout neigeux de 1'Adula, 
qui atleint 3,398 m£t. au Bheinwaldhorn, 3,393 au Gufer- 
horn et d'ou descendent de nombreux glaciers. De 1'Adula, 



Digitized by 



Google 



LES CHAINE9 ET MASSIFS DU SYSTIjIME DES ALPES. 423 

dont les pentes sont trfcs rapides, surtout sur les valines 
du Sud/jayonnent de longs rameaux, les uns vers le Nord 
ou le Nord-Est entre le Rhin ant£rieur et le Rhin post6- 
rieur (Pic 7ferri, 3,151 m6t., PicAul, 3,124 m&t., PicBeverin, 
3,000 m&t., etc.), les autres, s'Stendant vers le Sud, entre le 
valBlenioetle val Mesocco, j usque dans le voisinage deBel- 
linzona (Torrente alto, 2,948 m6t., Fil di Groven, 2,695 mM.). 

4° Le San Beimardino (2,063 mfct.), qui a 6t6 un passage 
fr6quent6, m6me du temps des Romains 1 et qui r6unit 
par une route carrossable le val Mesocco, d£bouchant sur 
le lac Majeur, et le Rheinwaldthal ou valine du Rhin post6- 
rieur, serpente au pied de l'Adula. Un massif, large de 
13 kilom. seulement, le Tambohorn (3,276 mfct.), mais dont 
la longue crfcte se prolonge au Sud, entre le val Mesocco 
et le val San Giacomo par le Pozzo del Quadro ou Corbet 
(3,025 ma.), le Pic Pombi(Z,91l mfct.) et le Pic de Cresenfi 
(2,578), jusque par del& le lac de Lugano, le sdpare d'un 
autre passage, le Splugen (2,117 m&t.), dont la route, 
presque parallele k la pr6c£dente, souvent suivie par les 
arm6es allemandes au moyen Age, fr6quent6e de tout 
temps paries marchands, conduit du bord oriental du lacde 
G6me par le val San Giacomo dans le Rheinwaldthal. Gette 
route rejoint, au village de Splugen, celle du Bernardino ; 
elle descend la vallee, qui, au de\k des gorges de Rofna, 
prend le nom de vallee de Schams, puis, apr&s le d6file dit 
Via Mala y celui deDomleschg. On avait projet6de construire 
un chemin de fer par ce passage. 

Du massif du Saint-Gothard au Splugen, les Alpes L6pon- 
tiennes servent de ligne de partage entre les eaux qui cou- 
lent vers l'Atlantique et celles qui descendent vers la 
M6diterran6e. 

5° Dans l'int6rieur de Tare de cercle que d6crit la chalne 
principale, les ramifications des Alpes L6pontiennes, orien- 

1. C est au xv« siecle que saint Bernard de Sienne y batit une cha- 
pel le ; le passage etait connu auparavant sous le nom de Vogelsberg. 



Digitized by 



Google 



424 SCIENCES ET ARTS. 

t6es de l'Ouest k l'Est et du Nord au Sud, couvrent le canton 
du Tessin, depuis la valtte de la Tosa (val Formazza, val 
d'Antigorio, val d'Ossola) jusqu'au val San Giacomo et au lac 
de Cdme, et forment une region particultere, compos^e de 
plusiejurs massifs et d6sign6e sous le nom d 'Alpes do Tessin. 
On pourraitles classer au nombre des chalnes latgrales du 
Sud, si elles n^taient envelopp6es par les Alpes Lgpon- 
tiennes et rattachges intimement k leur crgte sur deux 
points (passes San Giacomo et San Jorjo). Quoique les crates 
y soient en general moins hautes que celles de la chaine 
principale, surtout dans la valine centrale, vallee de la 
Maggia, cependant, au Nord-Ouest, le Basodino, couvert de 
neiges et s6pare du massif du Blindenhorn par la passe San 
Giacomo (2,308 mfct.), atteint 3,276 mfct. et se prblonge vers 
le Sud, en bordant le val d'Antigorio par le Pizzo Biela 
*(2,862 m6t.), le Sonnenhorn (2,788 met.),le Piodo di Crana 
(2,426 m6t.), le col de Santa Maria Maggiore (826 m&t. au 
village), la Cima delta Laurasca (2,492 m&t.). Au Nord-Est, 
\ePic Campo Teneca en a 3,075. Un grand nombre d'autres 
sommets ddpassent 2,000 mfct. (2,732 m&t. au mont Zuc- 
chero, 2,704 au Mezzogiorno, 2,446 au Madone). 

6° Le plus long rameau est celui de l'Est, qui fait suite 
au pic de Gresem k partir de l&passe de San Jorio ( 1 ,956 m&t.' 
II conslitue un massif distinct; on y trouve le mont Camo- 
ghe (2,226 mfct.), lePizzo Menone (2,247 m&t.), le monlTamaro 
(1,961 met.), plusieurs cols, entre autres le Monte Cenere 
(553 mfct.), par lequel passe le chemin de fer du Saint- 
Gothard, le mont Galbiga (1,707 mfct.) et le Monte Generoso 
(1,695 m6t.), entre les lacs Lugano et de G6me. Cette cr&te, 
qui, du pic Tambo k la plaine, mesure environ 75 kilom. 
et s6pare la route du San Bernardino de celle du Splugen, 
sert de limite entre la Suisse et l'ltalie. 

Les Alpes Rhetiques. — Les Alpes RhStiques commencent 
k l'Est de la route du Splugen. Le Rhin et l'Adda en mar- 
quent les limites septentrionale et m6ridionale; la haute 



Digitized by 



Google 



LBS CHA1NES ET MASSIFS DU SYSTEME DES ALPES. 425 

valine de l'Engadine les coupe en deux chatnes parall&les. 
Les Rh&tes, qui habitaient cette region dans l'antiquit6 
etdont les descendants, les Romanches, Toccupent encore, . 
ont donn6 leur nom a ce groupe de montagnes; l'Engadine 
6tait a peu prfcs le centre de leur territoire qui s'6tendait, 
ainsi que la province romaine de Rh6tie, sur la plus grande 
partie des Alpes Centrales ! . La chalne du Sud est celle des 
Grandes Alpes Rhetiques, ligne de partage des eaux de l'A- 
driatique et du Danube; Tautre chaine, dite Alpes Rh6ti- 
ques du nord ou Alpes des Grisons, s6pare le bassin du 
Danube de celui du Rhin. 

III. Les Grandes Alpes Rhetiques. — Les Grandes Alpes 
Rhetiques ou Alpes Rhetiques du Sud s'6tendent du val 
San Giacomo et de la vallee de la Mera (route du Spliigen), 
a TOuest, jusqu'au chemin de fer du Brennei* a l'Est, sur 
une longueur d'environ 200 kilom. Elles sont limit6es au 
Sud par la Valteline oil coule l'Adda, par le Stelvio, le val 
de Trafoi, le Vintschgau et la valine de TAdige ; au Nord, 
par le val Bregaglia (valine sup^rieure de la Mera), la 
Maloia, par 1'Engadine et la suite de la valine de l'lnn jus- 
qu'k Innsbruck. 

Ge n'est pas la partie la plus elev6e du massif alpestre, 
mais c'est assur6ment une des plus sauvages et des plus 
pittoresques. Elle est form6e principalement de roches 
primaires et de schistes amphiboliques au Sud et au Nord, 
de roches triasiques ou liasiques au centre, et compos6e 
de plusieurs massifs distincts, coupes en pentes abruptes, 
separes par des cols et par des valines profondes. Les prin- 
cipaux massifs sont ceux du Bernina, du Languard et du 
Sesvenna, qu'on peut r6unir sous le nom g£n6ral de Grand 
massif du Bernina, et ceux de TQEtzthal, du Stubai et du 
Pens thai, que nous r6unissons sous le nom de Gi % and massif 
de VOStzthal. 

1. La province romaine de RheHie s'eHendait des Alpes Lepontiemies 
au Danube. 



Digitized by 



Google 



426 SCIENCES ET ARTS. 

Le niveau des deux principals valines qui limitent les 
Grandes Alpes Rhetiques, au Sud et au Nord, est tr&s diffe- 
rent. Gelui de la Valteline est peu eieve (347 met. k Sondrio) ; 
celui de la Haute-Engadine, au contraire, est tr&s eieve 
(1,796 met. au lac de Sils, « Silser See », 1,794 met. au lac 
de Silvaplana, 1,856 met. au bourg de Sanct-Moritz, un des 
villages les plus eiev6s des Alpes) etfacilite l'acc&s des cols 
qui conduisent decette valine dans celle du Rhin. La Haute- 
Engadine aboutit, k son extremite occidentale, au passage 
de la Maloia (1,811 met.), Maloggia ou Maloja en italien, qui 
est un haut plateau plut6t qu'un col et qui, par une route, 
aujourd^hui carrossable, conduit en Italie, k Ghiavenna sur 
la route du Spliigen. 

1° La vallee inferieure de la Mera, que suit cette route du 
Spliigen, est dominie par le mont Spluga (2,950 met.), extre- 
mity Sud-Ouest du massif du Bernina. Get enorme massif a 
son point culminant dans le riz Bernina, qui dresse, au mi- 
lieu d'immenses champs de neiges et de glaces, sa tete 
de roc k une hauteur de 4,052 met. A peu de distance k 
1'Est se trouve le PizPalu (3,912 met.); au Sud, le massif 
s'avance jusqu'au-dessus de Sondrio par le Pic Verona 
(3,462 met.), par le Pico Scalino (3,330 met), par le mont 
Combolo (2,992 met.) et la Cima Vicima (2,812 met.), s6par£s 
par le val Fontana. Au Sud-Ouest, au deli de la passe de 
Muretto (2,557 met.) qui debouche de Sondrio sur la Ma- 
loia, il projette jusque vers le lac de G6me un massif, lout 
charge de glaciers, dans lequel le monte della Disgrazia, 
penible k gravir, atteint 3,675 met. (ou mdme 3,688 met.) 
et la cima del Largo domine un vaste cirque de glaciers 
avec une altitude de 3,402 met. ; ce massif se termine par 
le mont J)?*oso et le mont Spluga. La passe du Bernina 
(2,330 met.), pr5s de laquelle se trouvent trois petits lacs 
et dont la route, carrossable et tres frequentee, conduit de 
la Valteline dans l'Engadine par le val de Poschiavo, coupe 
le massif k l'Est du Bernina. 



Digitized by 



Google 



LES CHAINES ET MASSIFS DU SYSTEMS DES ALPES. 427 

2° Au Nord-Estdu Bernina, le massif du Lang lard, qui en 
est pour ainsi dire une d£pendance et qui, sans <Hre aussi 
important, est presque aussi sauvage, renferme le piz 
Languard (3,266 m6t.), dont l'acc&s est facile, malgrS sa 
forme aigue et d'ou la vue est trds Vendue, le Pizzo della 
Stretta (3,108 mfct.), le Pic Casana (3,072 m£t.), le Pic d'Esen 
ou Piz Quater Vals (3,157 m&t.) et le Piz del Diavel, « pic du 
Diable » (3,127 met.), qui, situSs au Nord dela ligne de par- 
tage des eaux,se dressent au-dessusde l'Engadine. Le Pizzo 
del Feiro (3,044 mfct.) d'une part, le PicMurtarol (3,177 mfct. 
ou 2,938 met.) et le Pic Umbrail (3,034 m&t.), d'autre part, 
qui ferment au Sud Thorizon de la valine de Miinster, sont 
des massifs secondares; le Pic Umbrail, qui domine la val- 
ine de Braulio sur la route du Spliigen, offre un vaste pano- 
rama & contempler. Plus au sud, la Cima San Colombano 
(3,030 mfct.), qui borde le val Tellina sup6rieur ou valine 
deSotto, le Corno di Campo (3,305 m&t.) et la crfcte dont le pic 
de Sena (3,078 mfct.) est le sommet principal et qui domine 
le val de Poschiavo, forment un autre massif secondaire. 

La Valteline (val Tellina), Stroite et longue valine dans 
laquelle l'Adda sup6rieur coule de TEst k TOuest, et le val 
de Venosta, Vintschgau en allemand, oil coule TAdige su- 
p6rieur, communiquent par une route pittoresque qui, 
partant de Bormio, franchit, en d£crivant de tr&s nombreux 
circuits, le col dit Stelvio ou Stilfserjoch (2,755 mfct.), 
presque toujours couvert d'une couche de neige, et descend 
par de longs circuits sur le vallon de Trafoi et TAdige. La 
route du Stelvio, la plus 61ev6e des Alpes, construite en 1820 
par les Autrichiens, gtait pour eux une communication 
militaire tr&s importante lorsqu'ils possedaient la Valteline 
et le Milanais, parce qu'elle permettait k une arm6e venant 
du Tirol de d6bouclier directement sur Milan en tournant 
les defenses dela Lombardie *. Le col de Bormio ou Wormser- 

i. La route la plus directs eut 4te celle de l'Engadine et de la Maloia; 
mais elle aurait du passer par le territoire neutre de la Suisse. 



Digitized by 



Google 



428 SCIENCES ET ARTS. 

jock, c'est-i-dire « passe de Worms » (2,512 m^t.), conduit 
du Stelvio & Santa Maria dans la valine de Miinster au 
d6bouch6 des passes d'Ofen et de Buffalora. 

3° Deux autres routes, s6par£es par un massif dont le 
Pic Pisoc (3,178 m6t.) et le pic Sesvenna (3,221 m&t.) sont 
les points culminants, conduisent du Yintschgau dans 
l'Engadine, Tune par la valine de Miinster et YOfenpass 
(2,148 m&t.), qui separe le massif du Languard de celui 
du Sesvanna et que la passe de Buffalora (2,354 m6t.) met 
en communication avec la source de l'Adda; Tautre, plus 
au nord, par la Reschen-Scheideck, « col de Reschen » 
(1,490 mfct.), dit aussi route de Nauders, qui continue en 
quelque sorte le Yintschgau et aboutit k Nauders, puis & 
Tlnn par la gorge de Finstermunz, sur la frontifcre de la 
Suisse et du Tirol. Linn k Finstermunz et l'Adige & Mais 
coulent & une altitude d'un peu moins de 1,000 mfct.; un 
seuil de 10 kilom. de long seulement entre Finstermunz et 
le lac de Reschen, tributaire de l'Adige, seuil qui n'atteint 
pas 1,500 m&t. d'altilude, separe ces deux valines que d'an- 
ciens glaciers ont creusSes et presque nivelSes jusqu'au 
centre m6me du massif alpestre. 

4° Al'Estde laprofonde coupure de la Reschen-Scheideck 
commence le grand massif de l'OEtzthal, dit CEzthaler 
Ferner, c'est-&-dire glaciers de la valine de l'OEtz ; c'est, par 
TStendue des neiges, le rival du Bernina; les glaciers, au 
nombrede229 (le plus grand, le Gepaa(sch,a 11 kilom. 3 de 
longueur), y couvrent une surface de 405 kilometres carr^s, 
tandis qu'ils n'en occupent que 282 dans le Mont-Blanc. 
Ge massif, form6 de gneiss et de micaschistes, s'6tend entre 
le Vintschgau, Tlnn et l'OEtz qui lui a donn<5 son nom, et il 
leur envoie I'eau de ses glaciers par des torrents coulant 
dans les Gtroites valines {Kaunserthal, Pitzlhal t CEtzthal y 
Matscherthal, etc.) qui dScoupent ses flancs. On compte dans 
l'OEtzthal plus de soixante sommets d6passant 3,300 m&t. ; 
ils sont entourds de nombreux glaciers et domin6s par la 



Digitized by 



Google 



LES CHA1NES ET MASSIFS DU SYST1&ME DBS ALPES. 429 

Wild Eiskugel, « le sauvage globe de glace », dite aussi 
Weisskugel (3,741 mfct.), et par la Wildspitze, « le pic sau- 
vage » (3,770 m&t.). Trois rameaux, enfermant deux vallons 
droits et sombres, se prolongent au Nord jusqu'a. Tlnn 
(3,351 mdt. au Glockthwm, 3,149 m&t. au Pfrodl Kopf, 
3,408 mfct. au Schwaben Kopf, 3,391 mfct. au Hohe Geige) 
et au Sud-Estparle Similaun (3,599 mfct.), la Schalfkogel 
(3,535 mfct), la Hoch Wildspitze (3,477 m£t.). 

5° De l'autre c6t6 de l'OEtzthal, qu'un col, le Timbl-Joch 
ou Tummel-Joch (2,480 mfct.), unit k la valine de l'Adige, 
est le massif du Stubai, « Stubaier Ferner », qui, dans sa 
partie m£ridionale, au Z uckerhutl,' j>r\ncipa\e cime du Wil- 
der Pfaff, atteint 3,500 ou 3,511 m£t. ; la Sonklar-Spitze 
(3,479 m&t.) et la Schrankogel (3,498 m&t.) atteignent pres- 
que cette hauteur. 

6° II se relie, par son extr^mite m£ridionale, au de\k du 
Jaufenpass (2,101 mdt.), au massif du Penstiial ou du Jarn- 
thal (2,731 mfct. au Hochwart, 2,781 au Hirzer, 2,507 au 
Villandersberg) qui s'Stend entre le Passeierthal et la valine 
de VEisach, d£bouchant sur l'Adige, la premiere k Meran, 
la seconde k Botzen. 

A l'Est des massifs du Stubai et du Pensthal, les crates 
des Alpes sont couples par le sillon le plus profond que la 
nature ait creuse depuis les Alpes Liguriennes jusqu'aux 
Tauern infterieurs. (Test le Brenner, dont l'altitude, au 
sommet du col, ne ddpasse pas 1,362 mfct. Au Nord, la Sill, 
apr&s avoir traverse le lac du Brenner, descend dans une 
gorge etroite, dite Wippthal y vers Finn qu'elle atteint k une 
altitude d'environ 570 m&t. ; au Sud, l'Eisach, qui prend sa 
source en face de la Sill, court se r£unir k TEtsch pour 
former l'Adige par une altitude d'environ 240 metres. Les 
Romains avaient profits de cette depression pour construire 
une de leurs routes; de tout temps ces valines ont 616 la 
principale voie de communication de TAutriche avec Tltalie 
et, durant le moyen &ge jusqu'au xiv e sifccle, la seule voie 



Digitized by 



Google 



430 SCIENCES ET ARTS. 

carrossable qui travers&t les Alpes. Aujourd'hui un chemin 
de fer, le second qui ait franchi la crGte des Alpes (construit 
de 1863 k 1867), suit le long d£fil6 de Botzen k Innsbruck et 
franchit le col, fcTaide de 22 tunnels 1 et de nombreux tra- 
vaux d'art. Le col du Brenner, k cause de son peu dera- 
tion, n'a pas 6t6 une barrifcre entre les deux grandes valines 
qu'il s£pare; car toutes deux, formantla suite d'un m6me 
d6fll6 alpestre, s'appellent Tirol et elles ont eu le plus sou- 
vent une destinde commune. Des invasions et des armies ont 
souvent pass6 par ce d6iil6. Joubert s'en est emparS en 1797 
et les Tiroliens sV sont 6nergiquement d6fendus en 1809. 
IV. Les Alpes des Grisons ou.Alpes Rhetiques du Nord. — 
Les Alpes Rhetiques du Nord ou Alpes des Grisons sont limi- 
t£esauSud par l'Engadine, qui les s6paredes Grandes Alpes 
Rhetiques ; k l'Ouest, par les Alpes L6pontiennes, dont les 
s£pare la route du Splugen, et par le Rhin ; au Nord, par le 
chemin de fer de TArlberg qui suit les vallees de Stanz et de 
Kloster et le Wallgau. G'est une chalne de massifs, les uns 
degranit, les autresde gneiss etde schistes divers, orients 
vers le Nord-Est et s6par6s par des cols qui conduisent de 
1'Engadine ou valine sup£rieure de l'lnn sur les bords du 
Rhin. Le Septimer-Pass (2,311 mfct.), mauvais sentier de 
mulets, et le Julier-pass (2,287 mfct.), route carrossable, 
montant en lacet un versant tout pierreux, debouchent 
toutes deux k Stalla dans TOberhalbstein s ; la passe de l'Al- 
bula (2,315 m&t.), route carrossable, franchit au sommet 
une plaine margcageuse entre la montagne granitique de 
Crasta Mora (2,937 mfct.) et la montagne calcaire d'Albula- 
hornouPizVeTtsch(3,$13mkt.);i&passedeSertig(2J62mbt.), 
sentier de mulets, conduit de la Haute-Engadine k Textr6- 
mit6 mgridionale de la valine de Davos par le val Thuors; 
la passe de la ScaleUa (2,619 m&t.) se dStache de la pr6- 

1. Le tunnel le plus long a 885 metres. 

2. Le Septiraer conduit aussi dans le val d'Avers, oil Ton rencontre 
des hameaux a une altitude de 2,050 metres. 



Digitized by 



Google 



LCS CHAINES ET MASSIFS DU SYST&ME DES ALPES. 431 

c^dente & l'Alpe Fontana et conduit, au Nord-Ouest, par 
le val Disckino k 1'origine de la valine de Davos ; la passe 
de Fluela (2,380 mfct.), resserrSe entre le Sckwa?*zkorn 
(3,150 m&t.) et le Weisshorn (3,088 met.) conduit de la 
Haute-Engadine dans le Prdttigau par la vall6e de Davos. 
Ces cols, surtout les deux premiers, communiquent non 
seulement avec l'Engadine, mais, par la Maloia, avec 
ritalie, et, quoiqu'ils ne soient pour laplupart que de mau- 
vais sentiers de mulets, ils ont 6t6 tr&s fr£quent6s par le 
commerce dans Tan tiquit6 et au moyen &ge. Les Alpes des 
Grisons, plus sauvages encore que les Grandes Alpes Rhe- 
tiques, sont, comme elles, habitues en grande partie par 
une population romanche. Les massifs atteignent sur plu- 
sieurs points une altitude de plus de 3,000 m&t. et la crfcte 
se maintient au-dessus de 2,000 metres. 

1° Le massif du pic Stella (3,406 m&t.) est bord6 par la 
route du Spliigen et la route du Julier; outre le Stella, 
situ6 k l'Est de la route du Spliigen et prolongeant sa crfcte 
au Nord, jusqu'au col de Madesimo (2,280 m&t.), et, & l'Est, 
par le Pic della Duana (3,133 m&t.) et par le Pic Lagrev 
(3,170 m&t.) qui domine la passe du Julier, se trouve le Pic 
Platta (3,386 m&t.), d'oii Toeil embrasse une tr&s belle vue, 
et au Nord, du cdt6 de la vallee du Rhin, le Surettahorn 
(3,025 m&t.), dominant le col de Spliigen, et le Pic Starlera 
ou Piz Grisch (3,048 m$t.). 

2° Le massif du piz Err (3,395 mfet.), sommet dont l'ascen- 
sion est difficile, est compost de roches primaires et s'6tend 
de la passe du Julier h celle de l'Albula ; il est flanqu6, au 
Sud, par la Cima da Flex (3,336 m&t.) et, au Nord, par le Pic 
d'Aela (3,330 m&t.), dontl'ascension est plus difficile encore . 

3° Le massif du piz Kesch (3,422 mfct.), qu'6gale pres- 
quele/Yz Vadredoxx Vadret (3,221 met.), est born6 par I'En- 
gadine, le val de Davos, les passes de l'Albula et de Fluela. 

Les versants orientaux de ces massifs descendent en 
pente tr&s rapide sur la Haute-Engadine quils bordent 



Digitized by 



Google 



432 SCIENCES ET ARTS. 

d'une muraille continue de rocs abrupts et qiTils domi- 
nent de leurs glaciers et de leurs neiges perpStuelles. Les 
pentes, du c6t6 du Rhin, sont un peu plus allongees et les 
crates sont s6par6es par des vallons. 

4° De ce dernier c6te est un massif situ 6 entre la vallie 
de Davos et la valine du Rhin, dont le point culminant est 
le Tiefenberg ou Erzhorn (2,985 m&t.) et dans lequel se 
trouvent, au Sud, le Lenzerhorn (2,909 mfct.), dominant la 
route du Julier, et, au Nord, la Weissfluk (2,823 m&t.) et, 
au-dessus de Goire, le Hochwang (2,535 m&t.), s£parant le 
valde Schanfigg et le Prattigau. 

5° Au Sud du Prattigau et au Nord de la Basse-Engadine, 
que relient la passe de Fluela et celle de Laret (1,627 mfct.) 
conduisant de Klosters h Davos, est une haute cr6te qui 
sert de fronti&re entre la Suisse et le Vorarlberg autri- 
chien ; elle se decompose en plusieurs massifs. Au centre, 
le piz Linard (3,416 m6t.) dont la pyramide se voit au loin 
et dont le splendide panorama paie le touriste des fatigues 
de Tascension, le Weisshorn (3,089 m&t.); plus au Nord, le 
pic Bum (3,327 ou 3,313 mfct.) et le Fluchthorn (3,396 mfct.) 
forment les aretes m6ridionales d'un immense champ de 
neige. Le col de la Silvretta^ qui remonte tout le glacier 
de la Silvretta, franchit la cr&te dans les neiges h 1'alti- 
tude de 3,026 metres et rejoint, h travers les glaciers, la 
passe de Fermont pour descendre par le val Tuoi sur 
Guarda dans I'Engadine 1 , a fait donner h cette region 
le nom de massif de la Silvretta (3,283 mfct. au Silvretta- 
Horn, 3,124 m£t. (?) au Gross- Litzner, 3,302 m6t. au Ver- 
stankla-Horn). A Test du pic Buin et de la passe de Fer- 
mont (2,806 m&t.) qui conduit de I'Engadine (Guarda) dans 
la valine de Montafon ou, par un autre col (2,046 mfct), 
dans celle de Stanz, et qui communique avec le col de la 

1. Plusieurs autres cols, accessibles aux pistons, entre la passe de 
Fluela et le col de la Silvretta, col de Vereina, etc., font communiquer 
le Prattigau et la Basse-Engadine. 



Digitized by 



Google 



LES CHAINES ET MASSIFS DU SYSTEM K DES ALPES. 433 

Silvretta, lacrfcle se prolonge, entre l'Engadine et la valine 
de Paznaun, par le Pic Vadred ou Pic Vesil (3,093 m6t. 
ou 3,104 m&t.), projetant vers l'Est le chalnon du Muttler 
(3,299 m£t.) et le Gribelekopf (2,932 mfct.), situ<§s k Tangle 
de lafronti&re Suisse, le Hexenkopf (3,033 m&t.) situ6 dans 
le Tirol, et par les cols de Futschol ou de Jamthal(%,l()A mfct.), 
de Fimber (2,605 m&t.) ; elle est flanquSe de nombreux petits 
glaciers. 

6° A TOuest du col de la Schlappina (2,464 m&t.) qui 
termine la Silvretta, entre l'6troite valine de la Landquart, 
dite Pr&ttigau, au Sud, et la verte vallee de Montafon au 
Nord, laquelle marque la limite de deux formations g6olo- 
giques et de trois Etats, la Suisse, le Liechtenstein et l'Au- 
triche, s allonge la cr6te du Rileticon ; elle atteint 2,848 mfct. 
(ou 2,820) au Madrishorn, 2,804 m£t. (ou 2,820) au Sulzfluh 
et 2,969 m&t. (ou 2,699) au Scesaplana d'ou Ton embrasse un 
panorama tr&s 6tendu sur la vallee du Rhin,la Suisse alle- 
mande et la Souabe, 2,160 m&t. (ou 2,150) k la Porte Suisse, 
« Schweiz&Hhor ». Au pied de cette chaine, les Frangais 
livrfcrent plusieurs combats en 1799 et en 1800. 

7° Au Nord de la vallee de Patzaun ou coule la Trisanna et 
de la valine de Montafon, que reunitle coldeZeinis, « Zeiner- 
jocb » (1,852 m6t.), est le massif triangulaire du Werwald 
ou de f Arlberg dans lequel on aper^oit encore quelques 
glaciers et qui a pour sommets principaux le Kahenberg 
(2,901 mfct.) au Nord, la Maderer-Spitz (2,766 mfct.) au Sud- 
Ouest, la KuQher-Spitz (3,129 m6t.), la Rifler-Spitz (3,169 
ou 3,228 m^t. au Grand- Riflei*, 3,011 au Petit-Rifle?- et 3,153 
au Blankahorn) k l'Est, au-dessus de la route de l'Arlberg. 

E. Levasseur, 

de l'lnstitut, 
Membre du Club Alpin Francais 
(Section de Paris). 

(La fin de cette etude sera publiee dans YAnnuaire de 1886.) 

ANNUA IRE DE 1885. 28 



Digitized by 



Google 



II 



APERQU SOMMAIRE 

DE L'OROGRAPHIE DES PYRMES 



Void plusieurs ann^es que j'hSsite k grouper dans une 
esquisse sommaire les traits principaux de Tarchitecture 
des Pyrenees. Gette hesitation a plusieurs causes : tout 
d'abord, le travail qu'exigeait et qu'exige encore T^tablis- 
sement de ma carte topographique des Pyrenees centrales ; le 
degr£ de rigueur toujours croissant que j'essaie de lui donner; 
enfin et surtout, les faits nouveaux qui se rdv&lent k moi 
chaque fois que j'arrive k serrer la verity de plus pr&s. En 
outre, la zone de moindre exactitude qui s'etend autour 
de la region ou j'ai pu determiner les formes du terrain 
recule chaque annee, mais ne fait que se d^placer sans dis- 
paraltre et s'dtend au contraire avec le pdrimgtre de mes 
lev^s. II en sera ainsi tant que les Pyrdn£es n'auront pas fait 
dans leur ensemble l'objet d'un rel&vement topographique. 
Or, ce travail d'ensemble me parait au-dessus des forces 
que je pourrais encore y consacrer, et je n'oserais engager 
personne & me suivre dans un labeur semblable. Mais, d'autre 
part, cette zone d'entourage, ou la topographie cesse et ou la 
g^ographie commence, coincide maintenantde tous les cdtds 
avec les regions etudtees par nos collogues MM. Wallon et 
de Saint-Saud, y p^ndtre depuis Jaca jusqu'ft la Seu d'Urgel, 
c'est-&-dire sur pr&s des trois quarts de la longueur des 
Pyrenees. Or, sur tout ce pourtour, les lev^s ont £t£ optfrds 
non point pr£cis6ment k Torographe, mais par une m£- 



Digitized by 



Google 



APERCU S0MMA1RE DE L'OROGRAPHIE DES PYR6n6eS. 435 

thode plus £l£mentaire, d£riv£e de l'emploi de l'orographe, 
et qui donne des relev^s circulaires disposes de m6me 
fa^on. Ges travaux peuvent done <Hre fondus les uns avec 
les auires, et notre infatigable collogue Prudent s'est charge 
de cette besogne. Aussi, en dehors de la partie ou le tra- 
vail de chacunestson oeuvre personnelle,confondons-nous, 
par une gradation insensible, les rdsultats de nos observa- 
tions, sans plus tenir compte du tien ou du mien; je puis 
done, sur presque tous les points, passer de ce que j'ai vu 5. 
ce que nous entrevoyons. Partout, les mfcmes faits se re- 
v&lent, lesmtoies formes se prolongent, les m^mes fractures 
se reproduisent jusqu'aux demises limites de la vision, 
c'est-&-dire sur plusieurs centaines de kilometres, des pics 
qui voient l'Ocdan a ceux qui dominent la Mediterrandc. 
Ajoutons & cela que, dans la region la plus voisine des 
plaines, & laquelle notre z£\6 collogue, le comte de Saint- 
Saud, a surtout consacr^ ses efforts, bien des fragments ont 
pris un aspect presque topographique, gr&ce au labeur 
acharng de notre ami Prudent, qui met en oeuvre les visdes, 
itin^raires, photographies que luirapporte M. de Saint-Saud. 
L&, encore, nous en voyons assez pour pouvoir rattacher 
d'ores et ddjii cette region k notre description sommaire. 
Les Pyrtfndes peuvent done Mre figures comme une bande 
de terrain dont le tiers central et tout le versant Nord sont 
topographiquement d^finis, dont les sept huiti&mes au 
moins sont mis en place au point de vue g^ographique, et 
dont les extr^mites seules, Navarre occidentale ou Gatalogne 
orientale,pr£sentent des lacunes sgrieuses. Dfcs maintenant, 
nous pouvons saisir le plan architectural de la chalne ; 
essayons de l'expliquer. 



Je le rappelle en commen^ant pour n'y plus revenir : la 
masse des Pyr£n£es est surtout au Sud de la ligne de partage ; 
le versant septentrional est moins une masse montagneuse 



Digitized by 



Google 



436 SCIENCES ET ARTS. 

qu'une longue ddclivitG. Sauf une exception (autour de 
Gavarnie) les Pyrenees se prolongent sur l'Espagne, tandis 
qu'elles descendant sur la France. Leur architecture est done 
plus d£velopp£e au Sud qu'au Nord, si leur profil est plus 
imposant du Nord que du Sud. Je me contente egalement 
de mentionner leur double aspect, europ^en en France, 
africain en Espagne. Dans les Pyrenees fran^aises, nous 
retrouvons le type alpestre, la montagne aigue, tranchante, 
fuyant en ravins vers la valine. Dans les Pyrenees espagnoles 
domine le type des pays plus arides, la montagne trapue, 
moins degrossie, moins eiegante,plus puissante,plus brutale , 
une orographic ou Ton discerne encore les grands blocs mal 
ciseles. De \k, une foule de differences, dont nous reparle- 
rons plus loin. J'en conserve simplement cette notion pre- 
miere : les Pyrenees espagnoles sont plus vastes et moins 
europeennes d'aspect que les Pyrenees francaises * . 

D'apr^s les anciennes descriptions des Pyrenees, l'en- 
semble de la chaine se comparerait assez exactement a une 
feuille de fougere ou & l'ar&te dorsale d'un poisson. De m6me 
que les feuilles et les folioles se ramifient k droite et k 
gauche de la tige de la fougere, de m6me on se reprdsentait 
les crdtes secondaires descendant au Nord et au Sud de la 
cr6te centrale, projetant &leur tour des chatnons de troisidme 
ordre, paralteles k la ligne de falte ; entre ces crdtes et ces 
chatnons s'ouvraient les valines, descendaient les glaciers, 
serpentaient les torrents. 

De la cr6te terminale, le voyageur devait s'attendre k 
voir les anHes transversales descendre par degr^s vers les 
plaines, avec une regularity « classique ». Les Pyrenees 
fournissaient ainsi le type parfait, ideal, de la chaine de 



1. II convieat d'aj outer que ce caractere est surtout remarquable 
dans le centre de la chaine, ou les plus hauts escarpements separent le 
plus les deux climats. La Navarre ou l'Aragon occidental ressemblent 
encore a la France, le Roussillon ressemble deja a l'Espagne. Mais dans 
le centre de la chaine, le contraste est saisissant. 



Digitized by 



Google 



APERQU SOMMAIRE DE L'OROGRAPHIE DES PYRENEES. 437 

montagnes. Belle simplicity, par malheur tout artificielle. 
6lisde Reclus, Tun des premiers de notre generation qui 
aientvoulu voir les Pyrenees, ajoutait h cette description un 
mot bien caracteristique, qui suffisait k la detruire de fond 
en comble. II en est ainsi du moins, disait-il, pour le versant 
fran^ais; mais sur le versant espagnol, « les sommets sem- 
blent semes au hasard tout autour de l'horizon ». « Au 
hasard », c'est-i-dire suivant un ordre encore invisible. 

En effet, aujourd'hui que nous pouvons comparer l'arcbi- 
tecture des deux versants, c'est le versant fran^ais, si bien 
ordonne dans ses profils verticaux, qui nous presente la 
moindre regularite en planimetrie, comme si ses grandes 
lignes avaient manque de place pour se developper, ou 
avaient en partie disparu; tandis que le versant espagnol, 
avec ses enormes masses ^parses, ou chaque massif ne forme 
qu'une seule montagne au formidable profil, offre, une fois 
etudie, des dispositions topographiques d'une regularity et 
d'une simplicity singuli^res. 

Loin d'etre formees d'une crfcte flanquee de chalnons trans- 
versaux, les Pyrenees nous apparaissent comme une longue 
suite de redressements, obliques h l'axe imaginaire de la 
chalne, avec lequel ils forment le plus souvent un angle 
assez aigu. On dirait que cette partie de l'ecorce terrestre, 
ridee par des pressions ltfgdrement obliques, s'est plissee, 
puis brisee, en formant un rdseau de longs fendillements, 
disposes generalement en losanges. Certaines regions, celle 
du Mont-Perdu par exemple, offrent des dispositions d'une 
regularity presque geometrique. D'autres sont moins bien 
marquees, mais il est cependant impossible de regarder le 
reseau dessine sur la carte par les valines et les massifs des 
Pyrenees centrales, sans fctre frappe de Vextrfcme nettete 
des mailles qui le composent. Ces mailles, generalement 
quadrangulaires , parfois aussi disposees en polygones 
varies, sont formees par des enfilades de depressions entre- 
croisees, semblables au tissu d'un large canevas, dessine 



Digitized by 



Google 



438 SCIENCES ET ARTS. 

en creux dans le bloc primitif. Chose remarquable, ces 
traits si profonds et si bien d^finis, ces losanges de valines 
traces comme au burin dans les entrailles de la masse pyrd- 
ndenne, ne correspondent aux valines actuelles que d'une 
faqon fort irrdguli&re. On dirait un bloc ddsagrdgd par un 
lacis de cassures. Ces cassures servent gdndralement de 
thalweg (de fil d'eau, pour parler frangais) aux pentes qui 
les dominent, mais elles paraissent inddpendantes de l'im- 
portance des valines ou de Tinclinaispn des montagnes. 
Elles traversent les blocs montagneux, les fragmentent, se 
retrouvent sur les flancs opposes, obliquent parfois pour 
reprendre ensuite leur direction premiere, se dddoublent, 
se rejoignent, s'entre-croisent sans se confondre, toujours 
divisant la masse en fragments polyddriques , dont les 
arfctes ou les faces ne cadrent gdndralement pas avec la 
direction de la ligne de separation des eaux. 

II y alii, pour ainsidire, une double disposition, un double 
plan. L'orographie va dans un sens, Thydrographie dans un 
autre. II suffit de jeter un coup d'ceil sur les fragments ddj& 
publics de ma carte des Pyrenees centrales pour s'en con- 
vaincre. L'eau s'dcoule presque partout entre des remparts 
transversaux ou obliques, les longeant parfois au pied, puis 
profitant de la premiere br&che pour s'dchapper. Lorsqu'on 
chemine au fond des valines, on est tentd de tout ramener & 
la pente de Veau ; en revanche, quand on observe de haut des 
regions Vendues, on ne voit plus qu'une masse concassee, 
brisde en fragments qui ontchevauchd les uns sur les autres. 

Ces fractures prdsentent un aspect bien different suivant 
le versant sur lequel on les observe. En France, Tincessante 
humiditd de l'atmosphere a tout usd. Toutes les formes 
descendent vers la plaine. Tout y est ddclive, flancs de mon- 
tagnes, ravins, crfctes, p&turages, et cette declivity nous 
donne les formes de c6nes ou de pyramides engrends ou 
juxtaposes, auxquelles nous sommes accoutumds et que 
nous avons fini par considdrer comme la forme naturelle 



Digitized by 



Google 



APERQU SOBIMAIRE DE L'OROGRAPHIE DES PYR&N&ES. 439 

des montagnes. Voil& Teffet du climat ocdanien, la topo- 
graphie d'origine atmospherique, la topographie d'usure, 
d'ablation, de demolition. En Espagne, du moins dans les 
Pyrdn£es centrales, les formes sont plus heurtees, les cas- 
sures plus vives, les angles plus nets, les pentes plus rap- 
prochees de Thorizontale ou de la verticale, les croupes plus 
larges, les contours plus rudimentaires, la nature comme 
ebauchee ; on a l'impression du primitif, comme devant un 
megatherium ou un piesiosaure. 

G'est qu'on se trouve en effet devant la forme primitive 
des montagnes, devant le travail m&me de surrection. Un 
climat moins brumeux,des pluies rares et fortes, un soleil 
presque coijtinu qui dess&che la pierre, evaporeTeau,de- 
truit le lichen, toutes ces influences ont conserve le rocher 
nu et les formes nettes. 

Une illusion bien explicable a d'abord fait croire le con- 
traire. Au premier aspect, les monts espagnols, surtout 
dans les regions calcaires, font penser k des remparts, ides 
bastions ; les mfcmes formes se prolongent souvent sur plu- 
sieurs lieues de longueur, sans autres variations que des 
pans demanteies, des creneaux erailies, des murailles 
ecrfctees. Pour des monuments humains, ces formes seraient 
la ruine, la decrepitude. On en a conclu que les montagnes 
espagnoles etaient les plus ruinees. Bien au contraire ! La 
ruine, c'est le pic des Alpes ou des Pyrenees franchises, 
effiie en pointe ou en crfcte par Vablation de toute la masse 
environnante ; c'est le flanc incline, decoupe en ravins; le 
contrefort isole, aigu, dernier temoin de toute une montagne 
disparue; c'est le mamelonnement gazonne, tellement re- 
maniequ'iln'a plus m^me forme de ruine. En un mot, la mon- 
tagne ruinee, ce n'est pas le bloc rugueuxeUpre des Pyrenees 
espagnoles, mais bien la montagne de type plus efface, dont 
le sommetest forme par Intersection de deux pentes. 

Chose etrange ! Parce que les chalnes les mieux etudiees 
se trouvent plongees dans l'atmosphere de TOcean,on aete 



Digitized by 



Google 



440 SCIENCES ET ARTS. 

amend k considerer leurs formes commeles plus normales, 
et k prendre pour la physionomie originale des montagnes 
ce qui etait pretisement Teffacement de cette physionomie. 

Pour nous resumer, les grandes lignes primitives, que 
nous retrouvons si magnifiques sur le versant espagnol, 
traversent d'une mfcme fracture toutes les formations geolo- 
giques, etdemeurent visibles k travers les formes de surface. 
Sur le versant fran^ais, ces grandes lignes ont ete obliterees 
par l'ablation, et ce qui a surtout frappe les observateurs c'est 
la topographie de surface, qui se modifie d'apr£s la couche 
d'affleurement, sculpte dans le sens de la moindre resis- 
tance, et varie surtout dans les formes superficielles. En 
France, nous voyons dominer la topographic secondaire; 
en Espagne, la topographie primaire. 

Si les lecteurs de cet article veulent bien comparer l'aspect 
de la feuille n° 5 de ma carte au 100,000 c avec celle d'une 
plaque fissuree provenant des magistrates experiences de 
M. Daubrde, ils remarqueront probablement de part et 
d'autre la disposition dont je viens de parler, et sur laquelle 
je n'insiste pas davantage pour le moment. 



Les traits primitifs des Pyrenees sont, ai-je dit, obliques 
k la direction generate de la chalne, du moins dans la partie 
centrale. Cette observation n'est pas absolument nouvelle. 
Elie de Beaumont, malgre l'obscurite qui regnait sur le 
versant principal, avait remarque apr£s Ramond que la 
crfcte n'etait pas continue. Tandis que la chalne dans son 
ensemble se dirige vers l'Est 9 degres Sud, il avait deter- 
mine la direction des deux tron^ons pyreneens k l'Est 
18 degres Sud. Si la chalne lui avait ete reveiee dans toute 
son epaisseur, il aurait vu que cette direction mfcme ne 
provenait point d'une ligne continue, mais d'une serie de 
tron^ons obliques, et que les plus longues fractures pyre- 
neennes se dirigeaient k l'Est 30 degres Sud, environ. Cette 



Digitized by 



Google 



APERgU SOMMAIRE DE L'OROGRAPHIE DES PYRENEES. 441 

direction est pr^cisement celle que Ramond avail indiqu^e 
d&s la fin du siecle dernier; il avait m£me, dans une page 
quelque peu confuse, pressenti la division des Pyrenees en 
chafnons successifs et obliques. Bien plus, par une intuition 
de g^nie, il avail devind, du fond des valines granitiques de 
Gavarnie, la suprdmatie que cette masse primitive devait 
prendreailleurs.il faut citer cette phrase remarquable, qui 
a, je crois, toujours passe inapergue, et dont le sensne m'a 
frappe qu'en ecrivant ces lignes : « Considerant deji la 
protuberance comme un chatnon parall&le & tous les autres, 
je nedoutai point qu'apr&s avoir porte le systeme tertiaire, 
elle ne lui echapp&t quelque part pour acquerir la supe- 
riority que chacun des chalnons conquiert & son tour. » 
(Voyage au Mont-Perdu, p. 200.) 

L'erreur de Ramond fut de chercher ce surgissement au 
Vignemale, vers le Nord-Ouest. Mais \k delate encore la puis- 
sance deson intuition. Groyantles Pyrenees plusdeveloppees 
au Nord qu'au Sud, il devait chercher le rel&vement des chal- 
nons dans le versantle plus developpe et pensait rencontrer 
au Nord-Ouest, versle Vignemale, ce que j'ai eu le bonheur 
de trouver au Pic d'Eriste,dansla direction diametralement 
opposee, mais sur le prolongement devine par Ramond. 

Les travaux grandioses d'Elie de Beaumont firent oublier 
les modestes traces et les braves indications de son prede- 
cesseur. Magnan, dans ses etudes peut-6tre un peu rapides 
sur les Pyrenees, attribuaitaux principales failles du versant 
fran^aisla direction de l'Est leg&rement infldchie au Sud, et 
supposait la m6me direction pour les failles espagnoles. 
Pour expliquer la situation des grands sommets au Sud de 
la crfcte hydrographique, il admettait une faille principale 
qui aurait correspondu au Mont-Perdu, aux Posets et h la 
Maladetta. Pure imagination ! Ramond avait raisonne plus 
juste, parce qu'il avait entrevu le versant espagnol. Quels 
que fussent du reste la hardiesse ou le genie des gdologues 
quietudiaient les Pyrenees, ils etaient condamnes k ne pas 



Digitized by 



Google 



442 SCIENCES ET ARTS. 

les comprendre tant qu'ils n'etudiaient que le versant Nord. 
Les accidents sur lesquels ils generalisaient n'etaient que 
des fragments d'accidents. Neuf fois sur dix les formes d'en- 
semble affectent, soit les deux versants, soit le plus consi- 
derable des deux, le versant Sud. 

Les quelques etudes geologiques faites re'cemment sur le 
versant espagnol l'ont bien prouve. Quelque informe que 
fut la topographic sur laquelle l'ingdnieur Lucas Mallada a 
orients sa Geologie de la province de Huesca, les diverses 
formations s'y alignent visiblement dans la direction oblique 
dont je viens de parler; j'en dirai autant des interessantes 
etudes de M. Garez dans la region sub-pyreneenne, et des 
observations que j'ai pu faire moi-meme dans la chalne 
centrale, sur le tiers k peu pres de la longueur des Pyre- 
nees *. Chose plus remarquable encore, lorsque la direc- 
tion des failles, des plissements ou des couches ne coincide 
pas sur les cartes geologiques avec l'orientation dont je 
viens de parler, il suffit de rectifier d'apres mes trace's le 
dessin des rivieres ou des montagnes pour que, presque 
partout, Vaffleurement montre une tendance k se pro- 
longer vers l'Est 30 degrds Sud. II en est dc mGme, ainsi 
que j'ai pu nYen rendre compte, pour les regions situees 
plus au Nord et & l'Est, en allant de Neouvielle vers les 
Monts-Maudits, et qui ne sc rattachaient jusqu'dt present a 
aucune direction d'ensemble; de m6me encore plus ft 
l'Ouest, sur la ligne qui joint le Pic du Midi d'Ossau ausou- 
bassement de Troumouse ; de m6me au Nord et k l'Est du 
val d'Aran. En somme, la transformation topographique des 

1 . J'ai rapportc de nos courses un assez grand oombre d'echantil- 
1oq8, a l'aide desquels j'ai pu dresser une esquisse g^ologique de la 
partie centrale de la chaine, qui n'avait ete e'tudie'o ni par Elie de 
Beaumont ni par aucun des geologues dont je viens de parler. M. Dau- 
bree a bien voulu revoir la classification que j'avais faite de ces 
e'chantillons ; je lui en exprime ici tous mes remerciements. C'est cette 
esquisse geologique, encore inedite, qui m'a fait discerner les particu- 
larity auxquelles je viens de faire allusion. 



Digitized by 



Google 



APERQU SOMMAIRE DE L'OROGRAPHIE DES PYRENEES. 443 

Pyrenees entralne leur transformation gdologique. Les Hots 
de mattere primitive r^pandus en trainees irrdguli&res sur 
les cartes ggologiques se coordonnent avec une regularity 
merveilleuse d&s qu'on les fait entrer dans la ddpendance 
du versant espagnol; mais h Tancien groupement se sub- 
stitue dfcs lors un groupement tout nouveau : au lieu de 
deux axes granitiques, je puis affirmer que j'en trouve au 
moins quatre, peut-6tre davaritage, tous plus inclines au 
Sud-Est que la ligne de falte. Les couches plus modern es 
suivent la m&me orientation. II est bien cntendu que tout 
ce qui a €i€ dit de la predominance des roches primitives 
sur le versant Nord provient simplement de ce qu'on ne 
connaissait pas le versant Sud, et n'a pas de raison d'etre. 

Les fractures, ploiements ou superpositions correspondant 
aux divers axesde roches primitives se prolongent indifK- 
remment h travers l'un ou l'autre versant, en recoupant la 
ligne de falte. En general, dans la partie centrale de la chalne, 
les principales affectent le versant Nord dans leur partie 
occidentale et le versant Sud dans leur partie orientate. 

La ligne de falte, croisant ces alignements sous un angle 
plus ou moins aigu, abandonne successivement chacun d'eux 
pour se reporter sur Talignement voisin. De m&me, chaque 
alignement, apr&s avoir atteint un summum d'6nergie, 
presque toujours en discordance avec la ligne de falte, fai- 
blit et c&de la place & Talignement suivant. 

Ces rejets successifs, desquels la cr£te recoit sa direction 
gdndrale apparente, paraissent guides par d'autres aligne- 
ments plus ou moins transversaux aux premiers, et dirig^s 
principalement du Sud-Ouest au Nord-Est, ou du Sud-Ouest 
quart Ouest au Nord-Est quart Est. L'ensemble de ces deux 
syst&mes et de quelques autres moins importants forme le 
r£seau de fractures dont j'ai d£j& parle; cest en zigzagant 
entre leurs mailles que la ligne de cr&te semble avoir pris 
sa direction moyenne, par une serie irrdguli&re de devia- 
tions alteirnantes. 



Digitized by 



Google 



444 SCIENCES ET ARTS. 

Ces deux ordres d'alignements, pour ne parler que des 
principaux, sont strictement lids Tun k l'autre, ainsi que le 
ddmontre la direction d'ensemble qui en rdsulte pour la 
crfcte. Aucun des deux ne cadrant avec rorientation des 
Pyrdndes mfcmes, il est encore difficile de dire auquel des 
deux appartient le rdle principal dans l'architecture de la 
chalne. L'un cadre assez exactement avec le syst&me du 
Thiiringerwald d'Elie de Beaumont ; l'autre avait dtd assi- 
mild par les gdologues pyrdndens au souldvement des Alpes 
principales. II va sans dire que ces deux denominations ne 
figurent ici quk titre d'dclaircissement, car, si la crfcte des 
Pyrenees participe de Tune et de l'autre orientation, per- 
sonne n'imagincra pour cela qu'elle ait dtd dirigde par Tac- 
tion combinde des montagnes de Thuringe et des Alpes. 

II est maintenant aisd de comprendre pourquoi la plu- 
part des grands sommets des Pyrdndes ne sont pas situds 
sur la ligne de falte. C'est que cette ligne de falte n'a qu'une 
valeur toute secondaire. Ddterminde aprds coup, par le 
travail de l'atmosphdre, dans l'enchevdtrement des blocs 
primitifs, il y avait plus de chances pour qu'elle se des- 
sin&t dans les principaux croisements, vers le milieu des 
rides paralleles. Au contraire, les plus grands amas, sui- 
vant les probabilitds, devaient se trouver sur le prolon- 
gement de ces rides, soit k une extrdmitd, soit k l'autre, 
mais prdfdrablement sur le versant le plusvaste et le moins 
remanid. 

G'est ainsi que le pic d'Ossau, le pic Long, le Ganigou 
dominent le versant francais, tandis que les Monts-d'Enfer, 
le Mont-Perdu, les Posets, les Monts-Maudits, les chalnons 
deMontarto, de Gomolos-Pales, de los Encantados, s'dldvent 
sur le versant espagnol. 

Les rdgions lacustres qui correspondent aux grands 
affleurements primitifs ont pris, de leur c6td, une disposi- 
tion et une importance nouvelles, en m6me temps que les 
Pyrdndes centrales dtaient mieux dtudides. Ainsi* les deux 



Digitized by 



Google 



APERQU S0MMA1RE DE i/OROGRAPUlE DES PYRtiNtiES. 445 

regions classiques du N^ouvielle et du Garlitte ont dte reje- 
tdes au second rang par la d^couverte de plusieurs centaines 
de lacs dans les massifs d'Eristd, des Posets, des Monts- 
Maudits, du Montarto, de Colom&s et des Encantados. Entre 
tous ces lacs, il en est un, le lac sup^rieur de Rieux ou de 
Rios, dont l'existence a etd r£v£lee en 1882 par le D r Jean- 
bernat. Singuli&re coincidence, ce dernier-ne des lacs pyr£- 
n£ens, mesur£ avec exactitude, s'est trofiv£ le plus vaste de 
tout le versant septentrional ! 



Consid^rd dans son ensemble, le systdme pyrdn^en his- 
pano-frangais occupe tout Tespace compris entre le golfe 
de Gascogne, la Garonne continue par le Lhers ou le canal 
du Midi, la M£diterran£e et le cours de l'Ebre. II est int£- 
ressant de remarquer que la direction des deux grands 
fleuves pyr£n6ens, oblique par rapport & la ligne de falte, 
est, au contraire, parallele aux accidents dont j'ai parle dans 
la premiere partie de cet article. Les deux depressions ou la 
Garonne et VEbre coulent en sens inverse paraissent limiter 
la zone oil s'est fait sentir Taction des forces qui ont sou- 
\e\6 la chalne 1 . 

On sait par quelle progression rdguli&re les Pyr^ndes 
s'£16vent de l'Ocean jusqu'au centre de la chalne, puis par 
quelle lente ddcroissance elles redescendent vers la M^diter- 
ran£e. Tout le monde a prdsente h la mdmoire la gradation 
des hauteurs de la chalne occidentale, depuis la Rhune 

fl 1. II serait premature 1 de chercher a determiner des aujourd'hui la 
direction et les points d'application de ces forces. Je me contente de 
faire remarquer que la disposition en chainons obliques et successifs 
dont je viens de parler nous eclaire sur deux points : 

1° Cette direction n'etait pas normale a la surface terrestre. 

2° Les impulsions ou les pressions ont ete plut6t dirigees du Sud au 
Nord dans la partie occidentale de la chaine, et du Nord au Sud dans 
la partie orientale. 



Digitized by 



Google 



446 SCIENCES ET ARTS. 

(900 m&t.) jusqu'au pic d'Aneto (3404 m£t.) t en passant par 
les pics d'Orhy, d'Anie, d'Ossau, de Balai'tous, de Vigne- 
male, par le Mont-Perdu et le pic des Posets, dont chacun 
surpasse son pr£d£cesseur. Ge qu'il est bon d'ajouter k cette 
nomenclature de cimes sans cesse croissantes, c'est qu'au 
Sud du Yal d'Aran, k l'Est des Monts-Maudits, des chalnons 
nouveaux, d£passant ou atteignant 3,000 m&t., ont 6t6 ren- 
tes par les travauxMe ces demises annees. Ges chalnons se 
conforment k la disposition, si g£n£rale dans les Pyrenees, 
qui rejette les plus hauts sommets hors de la ligne de sepa- 
ration des eaux. Les sierras de Gomolo-Forno, de Comolos- 
Pales, de los Encantados, s'£16vent sur le versant meri- 
dional. Entre les deux versants, formant un emp&tement des 
plus curieux, inconnu jusqu'St ces derniers temps, le massif 
de Piedraffita (2,758 m&t.) s'el&ve au point de jonction ou de 
separation, comme on voudra, des deux principales crates 
pyr£n£ennes. 

Entre le Val d'Aran et la Mediterran^e, les sommets de 
la fronti&re conservent g^ndralement, comme on le sait, une 
altitude d'environ 2,900 metres ; seul,le massif de la Pique 
d'Estats ou du Montcalm ddpasse 3,000 et m6me 3,100 m&t. 

On sait dgalement que les ports pyrdndens, c'est-&-dire 
les cols qui font communiquer les deux versants, sont rela- 
tivement plus £lev£s que ceux des Alpes, du moins dans la ( 
chaine centrale. Entre la vallde d'Ossau et celle d'Aran, 
aucun port ne s'abaisse au-dessous de 2,000 metres, et la 
plupart s'ouvrent entre 2,400 et 2,500 metres. Toutefois, 
si les ports aranais de Bdret et de la Bonai'gue s'ouvraient 
ailleurs qu'en Espagne, il est probable qu'ils seraient de- 
puis longtemps franchis par deux routes carrossables. A 
l'Est et k TOuest de ces valines, les ports sont parfois plus 
deprim^s et la chaine moins continue. 

L'Gpaisseur du systSme pyr£n6en, entre la ligne de falte 
et les plaines inf£rieures,n'avaitpas encore pu fctre £valuee 
avec exactitude en ce qui concerne le versant espagnol, faute 



Digitized by 



Google 



APERQU S0MMAIRK DE L'OROGRAPHIE DES PYRENEES. HI 

de documents suffisants. Ge que nous en savons aujourd'hui 
nous permet de tenter une Evaluation, et coniirme, comme 
nous le disions en commen^ant, que la masse monta- 
gneuse est beaucoup plus considerable au Sud qu'au Nord. 
Ainsi, par le travers de Lourdes, la crete n'est eioignee que 
de 35 kilometres environ des plaines francaises, tandis que 
les hauteurs se prolongentde 70 kilometres en Espagne. Au 
Sud de Saint-Girons, sur le point ou le versant frangais est 
le plus developpe, grilce au dedoublement qui entoure le 
Val d'Aran, il y a un peu moins de 50 kilometres de mon- 
tagnes au Nord de la crete, contre plus de 80 kilometres 
au Sud. Mais immediatement k l'Est d'Aran, le versant Nord 
se reduit k 40 kilometres, tandis que la pente opposde prend 
une largeur de 100 kilometres environ. Dans Tensemble, 
le versant meridional paralt recouvrir une etendue double 
de celle du versant septentrional ; et si nous prolongions 
les Pyrenees jusqu'aux rives memes de l'Ebre, en comptant 
parmi les montagnes pyrendennes tous les faibles mamelon- 
nements qui surgissent sur la rive gauche du fleuve, c'est h 
peu pres au triple de la surface du versant fran^ais qu'il 
faudrait e valuer celle du versant espagnol. 

De ces deux pentes opposees, le lecteur n'attend pas que 
je decrive la plus connue, la pente Nord. C'est principale- 
ment sur Torographie du versant Sud que je me propose de 
donner quelques details. 

Parmi les cours d'eau qui s'ecoulent sur ce versant, les 
principaux, tels que l'Aragon, le G&llego, l'Ara, le Ginca, 
1'^sera, les Nogueras, le Segre, le Fluvia, prennent leur 
source dans la crete meme. D'autres, tels que VAlcanadre, 
le Flumen, Vlsuela, le Vero, l'ls&bena, le Flamisell, le Llobre- 
gat, etc., naissent au milieu des chatnons secondaires ou 
sur les pentes exterieures. Les premiers seuls gardent toute 
Tannee une certaine importance, les autresse dessechent 
h peu pres durant la saison des chaleurs. 

Loin de descendre de la crete vers les plaines en s'orien- 



Digitized by 



Google 



448 SCIENCES ET ARTS. 

tant sur les grandes valines, les chalnons espagnols s'6che- 
lonnent k peu pr&s transversalement a ces valines, qui re- 
presented comme des montants d'echelle dont ces chalnons 
formeraient les barreaux lgg&rement obliques. G'est ainsi que 
les superbes murailles de la Partacua s'alignent entre l'Ara- 
gon et le G£llego ; le chalnon du Tendenera entre le G&llego 
et l'Ara; le MarborS, les Parets de Pin&de, doming par le 
Mont-Perdu, entre l'Ara et le Ginca; Suelza et les Posets 
entre le Ginca et l'Esera; les Monts-Maudits entre FEsera et 
la Noguera Ribagorzana, les Encantados au-dessus de la 
Noguera Pallaresa, etc. 

Ghacun de ces puissants massifs domine d'autres rangdes 
plus m£ridionales, souvent partagdes en lanidres par le tra- 
vail des cours d'eau, mais toujours reconnaissables k la 
concordance de leurs directions et de leurs assises. Les chal- 
nons appuySs au Sud k la Partacua sont les seuls ou cette 
disposition ne se soit pas clairement rdvetee ; il paralt toute- 
fois certain qu'elle y existe, puisque le chemin de Hecho k 
Jaca rencontre pr£cis£ment dans cette mfime direction les 
villages de Urdues, Aragues, Aisa et Boran, ainsi que les 
cols qui lui ouvrent un passage. Du reste, par del* la 
vaste vallde de l'Aragon, la Pena de Oroel et les mon- 
tagnes voisines rgpetent, dans leurs plis appuytfs les uns 
contre les autres, le mfime mouvement topographique. 

En tout cas, les ranges dress^es au Sud du Tendenera 
celles que domine le Mont-Perdu, les immenses deserts cal- 
caires du Gotiella, le rempart de l»Pena-Montanesa, les es- 
carpements du Gallinero et du Turbon au Sud des Monts- 
Maudits, les redressements de Merli et de Baccamorta au 
Sud du Turbon, se suivent, se r£p&tent, se substituent les 
uns aux autres, toujours allonges de valine principale k val- 
ine principale. Entre ces grands chalnons, les valines tribu- 
taires s'ouvrent, r^unies par des cols plus ou moins profonds, 
et permettent de voyager longitudinalement k la chalne. 
Mais, par suite de l'obliquit£ des rangdes, le voyageur qui 



Digitized by 



Google 



APERQU S0MMA1RE DE i/OROGRAPHIE DES PYR&N&ES. 449 

se dirige vers VEst d6vie incessamment au Sud, dans la 
direction des plaines, tandis que celui qui marche k l'Ouest 
ddvie vers le Nord et aboutit finalement a la fronttere. Avant 
que les cartes permissent de constater ce fait, la superbe 
eampagne du gdn^ral Delatre lors de la derni&re insur- 
rection carliste aurait pu en faire deviner Timportance. Ge 
g^ndral, ancien carabinero, guid£ par sa connaissance du 
terrain et poursuivant les corps de partisans de TEst & 
l'Ouest, les for^a tous, dans lespace de quelques jours, k se 
faire interner.en France, ou ils ^taient fatalement rejetds 
par la constante obliquity des valines. S'il les eutpoursuivis 
dans le sens oppose, il les aurait non moins fatalement 
amends dans les plaines de l'fibre, dont il s'agissait de les 
Eloigner. 

Jusqu'au m^ridien de la valine d'Andorre, la m6me di- 
rection se poursuit, toujours diversiftee, mais non inter- 
rompue, par le croisement en losanges dont j'ai parte plus 
haut. Mais d&s les premieres pentes de la Sierra de Cadi, 
l'orientation qui jusque-l& 6tait restde secondaire devient 
dominante, et les principaux accidents, au lieu d'aller de 
France en Espagne vers l'Est Sud-Est, se prolongent d'Es- 
pagne en France vers 1'EstNord-Est. G'estdans unde ces re- 
plisque s'ouvre le col de la Perche, celui qui entaillele plus 
largement la crfcte des Pyr6ndes. Mais de m6me que, plus 
k l'Ouest, l'orientation principale 6tait sans cesse m^lee 
d'orientations diff^rentes, de m6me ici la direction nouvelle 
ne r&gne pas seule, et nombre de valines, de montagnes, de 
plis de terrain continuent k s'orienter vers l'Est Sud-Est, 
jusqu'au voisinage de la Mdditerranee. 

Tel est, dans ses grands traits, r aspect nouveau du gon- 
flement pyr£n£en au voisinage de la crfcte. 

Ces grands chalnons, sur lesquels nous venons de jeter 
un rapide coup d'ceil, recouvriraient k peu pr6s en Espagne 
la mdrne surface que sur le versant fran^ais, s'ils descen _ 
daient directement au Sud sur les plaines. Mais tandis que, 

ANNCA1RE DE 1885. 29 



Digitized by 



Google 



450 SCIENCES ET ARTS. 

de la crfcte fronti&re, on voit la plaine de France bleuir au 
Nord, directement aupied de la chalne, la plaine espagnole 
n'apparalt au Sud que par dtroites 3chapp£es, par deli un 
double syst&me de hauteurs qui donnent au versant espa- 
gnol un caract&re special. 

Au pied de la vaste £paisseur des cimes centrales, k 50 ou 
60 kilometres de la fronti&re en moyenne, les mouvements 
du sol perdent rapidement de leur hauteur, et les Pyrdn£es 
se changent en un mamelonnement qui au premier aspect 
ne pr^sente que confusion. A peine peut-on y distinguer qk 
et \k quelque forme nettement de'tachge, quelque lit de 
rivtere reploy£ sur lui-m6me ou fuyant vers Vhorizon 
comme un ruban de lumi&re. Plus de sites pittoresques, 
sauf dans quelques replis d'un aspect sauvage, mais partout 
des croupes de terrain tertiaire, des plateaux ondulds, de- 
coup6s en cultures, des flancs marneux, souvent ravines et 
st^riles comme des fragments du Sahara. Qk et\k s'ouvrent des 
vallons cultiv^s sur peu d'dtendue, s^chelonnent quelques 
series de terrasses supportant des rang^es d'oliviers. L'en- 
semble est terne, monotone, mdlancolique, malgrd l'^clat 
du soleil, et contraste vivement avec la beautd de formes 
et de teintes qui caracterise les paysages de la grande 
chalne. Mais plus au Sud, apres 20 ou 30 kilom. de mame- 
lonnement, les Pyrenees se redressent une seconde fois, et 
une longue ceinture de sierras calcaircs s'dl&ve au-des- 
sus des plaines, de 300 k 500 met. plus haut que la zone 
mamelonnde. Au point de vue orographique, cette zone 
intermediate rappelle la disposition du Jorat ou du Tri&ves 
au pied des grandes Alpes , de m6me que ces sierras for- 
ment comme un veritable Jura, latdral aux Pyrenees, et 
correspondent sur le versant Sud aux chalnons du Plan- 
taurel sur le versant Nord; mais leur hauteur est plus 
grande, leur aspect autrement superbe et leur ddveloppe- 
ment bien plus considerable. 

Ce redressement continu,coupd d'etroiteset magnifiques 



Digitized by 



Google 



APERQU SOMMAIRE DE i/OROGRAPHIE DES PYRfrifiES. 451 

breehes par oil s'^chappent les rivieres, semble enfermer 
1'ensemble des Pyr£n£es espagnoles dans une enceinte, 
simple ou multiple, de murailles gigantesques. 

G'est au Tosal de Guara (2,080 mM.) que le systeme des 
sierras atteint la plus grande altitude. G'est k la triple Sierra de 
Monsech (1 , 7 1 2 m& t.) , couple en tron^ons par les deux Nogue- 
ras, qu'il pr^sente la plus grande fiertg de profils. On ne sau- 
rait imaginer un aspect plus grandiose que celui des sierras 
vues depuis le sommet du Gotiella, par-dessus la zone ma- 
melonn^e. De la confusion de formes ind^cises qui s'tftend au 
Sud etau Sud-Est surgissentplusieurs murailles par alleles, 
semblables k des vagues p£trifi£es ou k des constructions de 
grants. Tandis que leur couronnement d^coupe au soleil 
ses formes quadrangulaires, rouges ou dories, leur pied se 
relie aux ondulations voisines par de longues trainees d'£- 
boulis, semblables aux plis vaporeux d'une draperie r£gu- 
lterement suspendue. 

C'est dans cette region sub-pyr£n£enne que notre col- 
l&gue M. de Saint-Saud a surtout voyage. Si, du haut des 
grands observatoires de la chalne espagnole, j'ai pu discer- 
ner et reconnaltre jusqu'aux Sierras Fordonnance g£- 
n^rale du versant, c'est, en revanche, gr&ce aux indica- 
tions transmises par notre coll&gue k M. Prudent que ce 
dernier a pu, au prix d'un travail dont personne ne peut 
soupQonner l^tendue, relier g^ographiquement aux hautes 
montagnes la region tout aussi mal connue des montagnes 
inferieures et des Sierras. 

La chute des Sierras sur les plaines marque & peu de- 
ceptions prts la limite des Pyr£n£es vers le Sud. Si nous 
partons du m&ridien qui se dirige au Sud du fond du golfe 
de Gascogne, nous rencontrons au-dessus des plaines de 
VAragon la longue sierra dont les Pics de Santo-Domingo 
forment le point culminant (1529-1546 m6t.), puis, par delk 
le rio Gallego, la rang^e paraltele que domine le Puig- 
Ghilibro(1595mdt.). 



Digitized by 



Google 



452 SCIENCES ET ARTS. 

Ges deux ranges dominent les plaines de 750 m&t. envi- 
ron, et s'orientent exactement, comme les tron^ons de la 
grande chaine, & FEst 30 degr^s Sud. Le passage du Gal- 
lego entre les deux rang^es est marqu£ par les beaux ro- 
chers ou Mallos de Agiierro et de Riglos. A TEst de ces deux 
sierras et du Guatizalema, la Sierra de Guara s'dleve en 
recul vers le Nord, dominant les plaines de plus de 1 ,200 m&t. , 
puis vient le massif, d£coup£ en lanteres, dans lequel VAl- 
canadre et Tlsuela ont trace leur lit. C'est \k que s'ouvrent les 
singuliers Barrancos de Rodellar, dont M. Lequeutre a donne 
la description. Plus loin, le Vero, qui vient d'arroser la 
vaste conque du Sobrarbe, presque plane et largement cul- 
tiv£e, traverse le dernier rebord des Pyrenees par la cou- 
pure etonnante du Salto de Roland, haute de 450 m&t. en- 
viron. 

Jusqu'ici, la ligne de demarcation reste tr£s nette entre 
la montagne et la plaine. Plus loin au Sud-Est, il n'en est 
plus tout a fait de m6me. Au Nord de Barbastro, les Sierras 
sont confuses ou insuffisamment determines. Les seuls 
traits bien nets qui caracterisent cette region sont la cre- 
vasse profonde qui permet k VEsera de rejoindrele Ginca, et 
la sierra, peu elevee mais tr&s remarquable, du Castillo de 
Laguarres. D'autres traits, que l'orographe m'a fait discer- 
ner entre la Ginca et l'Esera et qui continueront la Sierra 
de Laguarres, n'ont pas encore ete examines d'assez pr&s 
pour que leur disposition topographique nous soil bien 
connue. Mais, plus loin au Sud-Est, toujoursse poursuivant 
d'aprds l'orientation dominante des replis pyr^ndens, c'est 
la Sierra de Montsech, flanqu£e de plusieurs autres sierras 
secondaires, qui termine au Sud le renflement pyr&ieen, et 
domine la plaine de 800 k 900 metres. Ici le trouble recom- 
mence. Nous voyons bien que les chalnons extremes vont 
se repliant vers le Nord-Est, comme la Sierra de Cadi qui 
les domine de loin vers le Nord, mais nganmoins c'est 
encore au Sud-Est que les principaux mouvements des 



Digitized by 



Google 



APERgU S0MMAIRE DE i/OROGRAPHlE DES PYRENEES. 453 

Pyr£n£es continuent & s'etendre sur la rive gauche de 
Vllbre, jusqu'& la Sierra de Montsech et au Montserrat de 
Barcelone. 

11 me parait inutile de continuer une description que les 
etudes des ann£es & venir pourront modifier dans les par- 
ties encore mal £tudi£es. 

Ge que j'ai dit jusqu'fc present suffit du reste & fixer dans 
ses grands traits la physionomie des Pyr£n£es. 

Geux de mes lecteurs qui m'auront suivi avec attention 
auront probablement remarqu£ qu'il n'est pour ainsi dire 
pas un seul point de cette esquisse qui cadre avec les an- 
ciennes descriptions des g^ographes. Me ferais-je illusion 
en pensant que cette transformation des Pyr^nges ne 
modifiera pas seulement Vid£e qu'on se faisait des mon- 
tagnes hispano-fran^aises, mais que la notion m&me des 
chatnes de montagnes et F^tude de la physique du globe en 
pourront recueillrr quelque fruit? 

Fr. Schrader, 

Membre de la Direction Centrale, 

Pr evident honoraire 

de la Section du Sud-Ouest. 



Digitized by 



Google 



Ill 



LES TYPES OROGRAPHIQUES 

La question de l'origine des montagnes int£resse les alpi- 
nistes autant que les ggologues ; c'est ce qui nous a inspire 
la pensSe de la traiter, en nous pla^ant successivement a 
differents points de vue, dans plusieurs articles auxquels 
YAnnuaire du Club Alpin a bien voulu donner l'hospitalit6 *. 

Dans ce travail, qui est la suite et le dSveloppement des 
etudes ant^rieures, nous voudrions reprendre cette question 
de la formation des montagnes en insistant sur la force 
d'expansion du nucleus, force qui constitue la cause essen- 
tielle, originelle des phSnomenes oroggniques; en m6me 
temps, nous voudrions montrer comment les conditions 
dans lesquelles s'est effectuGe 1' apparition des chalnes de 
montagnes sesont modifies pendant les temps gSologiques. 
Gette cause initiale est rest6e, quant a sa nature essentielle, 
toujours la mfcme; tout au plus a-t-elle pu perdre une 
partie de son £nergie primitive. Mais elle a varte dans ses 
modes de manifestation ; en d'autres termes, il y a eu plu- 
sieurs modes orogfaiques, correspondant a autant de types 
de chalnes de montagnes. C'est sur ces types orographiques 
que nous allons appeler l'attention des lecteurs de YAn- 
nuaire pour lesquels les questions de ggologie des montagnes 
ne sont pas d^pourvues d'int£r6t. 

1. Le Jura, annee 1875, p. 605. — Les chaines de montagnes, 
ann^e 1878, p. 463. — Esquisse d'une histoire giologique du Mont- 
Mane, annee 1880, p. 415. — De Sixt a Chamonix, annee 1882, p. 428. 
— Les deux theories oroginiques, annle 1884, p. 345. 



Digitized by 



Google 



LES TYPES OROGRAPHIQUES. 455 

ORIGINE DES MONTAGNES 
FORCE D'EXPANSION DU NUCLEUS 

Les deux theories orog£niques qui sont actuellement en 
presence (Annuaire de 1884) admettent egalement l'etat de 
liquefaction ign£e de la masse interne du globe. 

Pour Tune, cette masse interne se contracte plus rapide- 
ment que son enveloppe solide ; celle-ci, obligee de conti- 
nuer k s'adapter au corps qu'elle recouvre et dont le volume 
diminue progressivement, doit se plisser comme le ferait un 
vfctement trop ample ; d'oti la formation de saillies consti- 
tuant les chaines de montagnes. 

Pour l'autre, la chaleur qui r&gne dans les profondeurs 
de notre plan&te est sufQsante non seulement pour main- 
tenir le nucleus k l'etat fluide, mais aussi pour donner k ce 
nucleus une 6norme force d'expansion en le soumettant, en 
mfime temps, k une agitation constante. Gr&ce k cette agi- 
tation, il a pu, jusqu'k present, dechirer T£corce terrestre, 
la disloquer, la soulever tant6t sur un point, tantdt sur un 
autre, de* manure k produire, k la surface du globe, des 
protuberances qui sepr£sentent k nous sous forme de mon- 
tagnes, de chaines de montagnes et de massifs montagneux. 

Dans l'etude des ph£nom£nes orog&iiques, la notion de 
la fluidity interne du globe a done une importance capitale. 
Par quels arguments peut-on la justifier? 

Elle se trouve en relation etroite avec Tid6e qu'il est per- 
mis de se faire des transformations successives que notre 
plan&te a subies {Annuaire de 1884, p. 368). Elle est, en outre, 
fondle sur la forme de la terre, qui est pr£cisement celle 
que prendrait un corps ayant la m&me masse que notre 
plan&te et anim£e du m&me mouvement de rotation. On 
peut, enfin, invoquer en sa faveur Textrdme mobility de 
Tecorce terrestre, mobility attestee par Tobservation des 
ph£nom£nes de 1'epoque actuelle et par l'etude des nom- 



Digitized by 



Google 



456 SCIENCES ET ARTS. 

breuscs oscillations qui, pendant les temps geologiques, 
n'ont jamais laisse en repos l'enveloppc solide du globe. 

Ge dernier argument, qu'Elie de Beaumont se plaisait a 
invoquer, a une grande valeur. On pourrait, en effet, adres- 
ser h la theorie de la fluidity du globe l'objection suivante : 
la forme de notre planete prouve bien qu'elle a ete fluide 
k un certain moment de son Evolution siddrale, mais rien 
ne demontre que cette fluidity ait persists jusqu'& nos jours. 
La mobility de l'ecorce terrestre nous paraft fournir une rd- 
ponse k cette objection. 

Ajoutons enfin, comme dernier argument, que la theorie 
de la chaleur centrale peut, k la rigueur, 3tre consider 
comme un axiome dont la certitude se demontre par les 
deductions qu'on en tire. 

Mais, nous dira-t-on, la fluidity interne n'implique pas 
ntfcessairement l'existence d'une force d'expansion plus ou 
moins energique; il est permis de se representer la masse 
fluide interne comme etantjl I'etat statique et soumise k un 
repos absolu par suite de l'equilibre qui s'est etabli entre 
toutes les parties dont elle se compose. 

Pour repondre k cette nouvelle objection, nous ferons 
observer que les arguments servant de base & la theorie de 
la chaleur centrale n'ont pas une portee necessairement 
limitee. Rien n'autorise k restreindre l'intensite de la cause 
en vertu de laquelle une chaleur plus ou moins grande r^gne 
dans l'interieur du globe. Nous sommes, d£s lors, en droit 
de supposer k cette chaleur un degre assez eieve pour 
maintenir le nucleus k I'etat « liquide elastique ». (An- 
nuairede 1884, p. 370.) 

Pour mettre hors de doute l'existence, dans l'interieur 
du globe, d'un etat de choses en harmonie avec notre theo- 
rie orogenique, nous allons nous appuyer sur quelques 
considerations empruntees k ce que Ton sait actuellement 
sur la constitution physique du soleil. 

Notre theorie orogenique a pour point de depart un en- 



Digitized by 



Google 



LES TYPES OROGRAPHIQl'ES. 457 

semble de faits qui sont pour ainsi dire d'ordre cosmogo- 
nique k cause de T£poque tr&s £loign£e k laquelle ils se 
sont accomplis. En nous exprimant ainsi, nous faisons al- 
lusion aux deux ph£nomdnes qui ont eu pour r£sultats, Tun 
remmagasinement d'une puissante force d'expansion dans 
l'int£rieur du globe ; Vautre, la formation du magma grani- 
tique. 

L'etude de ces deux ph£nom£nes ram£ne notre pens£e 
vers Ttfpoque oh le globe £tait en voie de passer de l'etat 
de soleil k l'£tat de plan&te. Comment nous renseigner aussi 
exactement que possible sur la mani&re dont cette trans- 
formation s'est op£r£e et sur les £v£nements qui se sont 
accomplis k des dates aussi £loign£es? 11 nous sembleque 
des renseignements ii ce sujet pourraient nous Gtre foumis 
par l'observation de ce qui se passe actuellement dans le 
soleil et par l'id£e qu'il est rationnel de se faire des trans- 
formations qui seront apportees dans sa constitution phy- 
sique sous l'influence du refroidissement cosmogonique. 

D'apr&s l'opinion maintenant adoptee par la plupart des 
astronomes, le soleil constituerait une masse entitlement 
gazeuse ; il poss£derait une chaleur telle que, m£me k sa 
surface, le fer se trouverait k T6tat de gaz ou de vapeur. 

D'un autre cdt£, les divers ph£nom£nes, tels que les 
taches etles protuberances, les unes hydrog<5n£es, les autres 
metalliques, qui se manifestent sur la photosphere, nous 
disent assez que sa masse est soumise k une agitation 
excessive et incessante. 

« Le soleil n'est ni un continent, ni m£me un ocdan; 
c'est une nappe de flamme ou un nuage agit6 et sans un 
instant de repos Des mouvements d'une vitessede plusieurs 
milliers de milles par heure y sont la r&gle plut6t que 
l'exception. La photosphere n'est qu'une nappe de nuages 
lumineux parfaitement semblables aux nuages de notre 
propre atmosphere, avec cette exception que les gouttelettes 
d'eau dont se composent les nuages terrestres sont rem- 



Digitized by 



Google 



458 SCIENCES ET ARTS. 

placees sur lc soleil par des gouites de metal fondu, et que 
l'atmosph&re dans laquelle.elles flottent est la flarame dun 
feu ardent qui brule avec une intensity et une force incon- 
cevabjes. » (Young, le Soleil, p. 84.) 

L' agitation que nous constatons k la surface du soleil doit 
se manifester egalement dans toute sa masse interieure. II 
en est necessairement ainsi, puisque les ph£nom£nes quise 
produisent sur la photosphere, notamment les taches ou 
les protuberances, sont le resultat et la manifestation dic- 
tions qui s'accomplisscnt dans la masse interne de l'astre 
central. Telle est du moins l'opinion que Von est conduit k 
adopter, soit que, k Texemple de Secchi, on voie, dans les 
protuberances et les taches solaires, la consequence de phe- 
nom&nes eruptifs, soit que, en se conformant aux idees 
soutenues par M. Faye, on rattache leur origine k des mou- 
vements giratoires. N'est-il pas d'ailleurs naturel.de penser 
que, dans la masse solaire, d'autres causes d'agitation in- 
terviennent qui se derobent k notre examen, mais parmi 
lesquelles on peut compter les deflagrations produites par 
les reactions chimiques? 

La conclusion evidente, incontestable, des faits auxquels 
nous venons de faire allusion n'est-elle pas que le soleil 
possede une force d'expansion dont il serait difficile de se 
faire une idee? 

Un jour, prodigieusement eloigne mais certain, viendra 
oil le soleil passera k l'etat d'astre eteintet encroftte.Toute- 
fois sa masse interieure conservera pendant longtemps sa 
force d'expansion et restera soumise k une agitation pro- 
fonde. Gomme consequence de cette persistance dans l'an- 
cien etat de choses, ne devons-nous pas admettre que l'e- 
corce solaire subira le contre-coup des mouvements dont 
la masse interne du soleil continuera d'etre le siege? N'est- 
il pas permis de supposer que cette ecorce solaire sera pen- 
dant longtemps, m&me lorsqu'elle aura acquis une epais- 
seur considerable, soumise aux chocs, aux secousses et aux 



Digitized by 



Google 



LES TYPES OROGRAPHIQUES. 459 

dislocations dont le point de depart et la raison d'etre con- 
tinueront k se placer au-dessous d'elle? 

A Vorigine des temps cosmogoniques, la terre, elle aussi, 
formait une masse maintenue & Tetat gazeux sous l'influence 
d'une excessive chaleur; elle aussi possedait une force 
d'expansion considerable et *etait soumise & une agitation 
constante et generate. Que reste-t-il chez elle de sa consti- 
tution primitive? 

La terre est aujourd'hui ce que le soleil sera un jour. 
Elle a conserve, dans son nucleus, une partie de sa chaleur 
et de sa tension initiales. Sa masse interne, jadis si agitee, 
n'est pas encore entree dans sa periode de repos absolu. Et 
c'est cette agitation interieure, sans doute sur son d£clin, 
mais non completement calmee, c'est cette agitation, disons- 
nous, dont les derniers effets se manifestent k la surface 
du globe par les divers mouvements de l'ecorce terrestre et 
par la formation des montagnes. 



DIMINUTION PROGRESSIVE DE LA FORCE D EXPANSION 

DU NUCLEUS. 

LOCALISATION DES PH^NOM^NES OROGGNIQUES. 

LES TYPES OROGRAPHIQUES. 

La chaleur excessive qui r£gne dans les profondeurs du 
globe est une chaleur d'origine et, par consequent, une 
chaleur destinee k s'eteindre progressivement. Par conse- 
quent aussi, il entre dans la destinee des phenomenes oro- 
geniques de perdre peu k peu de leur importance jusqu'au 
jour oti ils auront completement cesse de fonctionner. 

Divers faits permettentde penserque Taction orogenique, 
du moms en Europe, a ete en se depla^anj, de l'Ouest vers 
FEst et du Nord vers le Sud. Elle semble avoir pris pour 
son dernier centre de manifestation la region mediterra- 
neenne et particulierement lltalie. Aussi ne serions-nous 



Digitized by 



Google 



460 SCIENCES ET ARTS. 

pas eioigne de penser que si de nOuvelles chaines de mon- 
tagnes doivent surgir dans un avenir plus ou moins lointain. 
c'ost on ploine region mediterran^onne qu'elles apparai- 
tront. 

Les Pyrenees n'ont pris lour relief definitif quk une 
epoque oh la chalne scandinave, les montagnes du centre 
de TAllemagne, les Vosges, les Ardennes, le massif breton, 
le Plateau central constituaient depuis longtemps des regions 
montagneuses et avaient dej&, k peu de chose pr&s, leur 
conflguration actuelle. Le dernier soutevement des Alpes 
est venu apres celui des Pyrenees et a precede eelui des 
Apennins, qui n'ont surgiquevers la fin de la periode pliocene. 

La difference considerable qui existe, sous le rapport de 
leur altitude, entre le terrain tertiaire marin du Nord de 
TEurope et celui de la partie Sud du m6me continent, est 
en relation avec ce deplacement de Taction orogenique. 
Tandis que, dans le bassin de Paris, le terrain Eocene no 
depasse pas Taltitude de 250 m*M., dans les Pyrenees il 
atteint au Mont-Perdu Taltitude de 3,351 met. Et tandis 
que, dans le m&me bassin de Paris, le terrain miocene ne 
s'ei&ve pas k plus de 150 met. au-dessus du niveau de la 
mer, il a ete porte, dans le Jura, k Taltitude de 1,200 met. 
(cr£t de Chalam), et, dans les Alpes, k celles de 1,408 met. 
(le Napf) et de 1,800 met. (Rigi). 

Comment interpreter les fails que nous venons de rap- 
peler? On pourrait admettre que Taction orogenique aban- 
donne certaines contr£es poury revenir plus tard, et qu'elle 
change successivement de centres de manifestation, comme 
pour faire sentir son influence, successivement et k plusieurs 
reprises, sur chacun des points de la surface du globe. 

Mais il est une autre interpretation qui nous paratt pre- 
ferable ; elle consiste k voir, dans le deplacement des phe- 
nom^nes orogeniques, une sorte de concentration compa- 
rable k celle d'un incendie qui, apr£s avoir envahi toute 
une forfct, s'eteint progressivement en persistant sur quel- 



Digitized by 



Google 



LES TYPES 0R0GRAPH1QUES. 461 

ques points qui se montrent de moins en moins nombreux 
jusqu'& l'extinction totale. 

Pendant les premiers temps geologiques, Taction orog6- 
nique fonctionnait indistinctement sur toute la surface de 
TEurope, dans sa partie mGridionale aussi bien que dans sa 
partie septentrionale. Mais, depuis lors, elle a tendu k se 
localiser de plus en plus et k .61ire domicile dans certaines 
contr£es destinies k devenir le theatre de ses dernteres et 
peut-Stre de ses plus tfnergiques manifestations. Gette con- 
centration serait Findice d'une. diminution lente dans la 
force d'expansion du nucleus. 

Fourtantcette force d'expansion a conserve presque toute 
son tfnergie pendant la longue sgrie des siecles geologiques. 
Ce qui a change, c'est, ainsi que nous l'avons dfryk dit (An- 
nuaire del 884, p.372),r6corceterrestredontr6paisseurs'est 
accrue et dont la structure s'est modifi^e dans une certaine 
mesure ; ce sont les roches £ruptives dont la nature et le 
mode d'apparition se sont modifies. Nous voudrions appr6- 
cier, k leur juste valeur, le caract&re de ces changements et 
rechercher ttnfluence qu'ils ont exerc6e sur les ph£nomenes 
que nous avons en vue. 

En tenant compte de ces diverses circonstances, on est 
conduit k partager les chalnes ou groupesde montagnes en 
trois types correspondant k autant de modes orog£niques. 

A . — Les chaines de premier type ou chaines a axe anticli- 
nal; 

B. — Les chaines du second type ou chaines d strates diver- 
sement inflechies; 

C. — Les chaines du troisieme type ou chatnes a plateaux. 
Nous allons nous occuper de chacun de ces trois types 

orographiques ; mais auparavant, afin de mieux appr£cier 
le r61e des roches 6ruptives dans les ph^nomenes orog£ni- 
ques t nous dirons quelques mots de leur origine, de leur 
nature et de leur ordre d'apparition k la surface du globe. 
On sait que les roches 6ruptives se divisent en deux grands 



Digitized by 



Google 



462 SCIENCES ET ARTS. 

groupes: 1° les roches plutoniques (granite, porphyre, etc.), 
(Sgalement designees sous les noms de roches hydrotherma- 
les parce que l'eau et la chaleur, ainsi que nous allons le 
rappeler sommairement, ont exerc£ une action concomi- 
tante dans leur formation ; 2° les roches volcaniques (tra- 
chyte, hasalte, lave, etc.), de nature exclusivement ign£e. 
Le rdle jo\i6 par les rochet plutoniques dans la forma- 
tion d'un grand nombre de chalnes de montagnes a 616 
tr&s important, tandis que celui des roches volcaniques & 
toujours 6t6 nul. Les roche? plutoniques, ense rapprochant 
de la surface du globe, ont exerc6 une action dynamique 
autour d'elles et ont agi m^caniquement sur les strates 
qu'elles rencontraient. Les roches volcaniques, au con- 
traire, n'ont pas soulevG ni derangd les strates, qu'elles se 
bornaient k envelopper et k recouvrir en s'6panchant au- 
dessus d'elles. 

Gette difference dans la maniere dont les roches pluto- 
niques et les roches volcaniques ont agi est due k ce que 
les premieres etaient, en penetrant dans l'ecorce terrestre, 
k l'etat p&teux ou subsolide, tandis que les autres poss£- 
daient une fluidity plus ou moins grande. 

Gette division des roches 6ruptives en deux groupes con- 
stitue un des elements sur lesquels est bas£e notre classifi- 
cation des types orog£niques. Les chalnes du premier type 
doivent leurs principaux caract&res k Tinfluence des roches 
plutoniques, tandis que les chalnes des deux autres types 
se sont constitutes en dehors de cette m&me influence. 

Montrons, k present, comment cette classification des 
roches 6ruptives et, par suite, des types orographiques est 
en relation etroite, d'abord avec les £v6nements accomplis 
k la fin des temps cosmogoniques, ensuite avec les d£pla- 
cements successifs de la pyrosph^re qui s'est 6loign£e de 
la surface du globe pendant que T6corce terrestre prenait 
une Spaisseur de plus en plus grande. 

On a compart l'£corce terrestre k une scorie, c'est-&-dire 



Digitized by 



Google 



LES TYPES OROGRAPHIQUES. 463 

k la croute qui se forme k la surface de certains corps en 
fusion lorsqu'ils se refroidissent et sont en voie de se soli- 
difier. Gette comparaison n'est exacte que dans une cer- 
tainemesure, ence sens que la partie p£riph6rique du globe, 
avant de passer k l'£tat solide pour constituer ainsi l'6corce 
terrestre primitive, s'est p6n6tr6e d'une certaine quantity 
d'eau, ce qui a d6termin<5 la formation d'une boue thermale 
ou magma granitique. Au del* se dSveloppait la partie de 
la masse interne du globe que l'eau n'avait pu atteindre. 

Pendant longtemps, la pyrosph&re s'est ainsi trouvtfe di- 
vis6e en deux zones superpostfes, une zone sup£rieure con- 
stitute par la partie du magma granitique non encore solidi- 
fi£e, et une zone inf&rieure, mise k l'abri du contact de l'eau 
et se composant de substances semblables aux laves des 
volcans actuels. 

Pendant longtemps aussi, les courants £ruptifs se sont 
aliment(5s dans la zone sup£rieure ou granitique. G'estalors 
et alors seulement que les chatnes du premier type se sont 
6difi£es. Mais k dater de l'6poque ou la pyrosph^re ou du 
moins sa partie en contact immediat avec l'Gcorce terrestre 
a cess6 d'etre de nature hydrothermale, les courants 6rup- 
tifs n'ont plus amen£ k la surface du globe que des roches 
volcaniques ; d6s lors les chatnes qui ont surgi k la surface 
du globe ont appartenu aux deux autres types. 

Le moment auquel ces changements se sont produits 
simultan£ment dans les ph£nom£nes 6ruptifs et orogdni- 
ques se place un peu avant la fin de la p^riode Eocene, 
c'est-&-dire vers l'epoque oh tous les ph6nom6nes d'ori- 
gine interne ont pris une activity nouvelle et ont chang6 
d'allure. D'ailleurs ces changements ne se sont pas op6r6s 
d'une mantere brusque; il y a eu dans l'intervalle une 
pSriode de transition que les limites de ce travail ne nous 
permettent pas de decrirei 



Digitized by 



Google 



464 SCIENCES ET ARTS. 

C1IAINES DU PREMIER TYPE 
OU C1IAINES A AXE ANTICLINAL 

Les chalnes du premier type sont les plus anciennes de 
toutes celles qui accidentent la surface de notre pla- 
n&te ; quelques-unes d'entre elles remontent aux premiers 
temps g^ologiques. La plupartet les plus nettcment carac- 
t£ris£es sont anterieures k la pdriode jurassique; elles se 
sont edifiees lorsque Tecorce terrestre, encore peu £paisse, 
se laissait facilement ddchirer paries forces souterraines et 
lorsque la zone superieure de la pyrosphdre ou zone gra- 
nitique, encore tr&s puissante, constituait un vaste reser- 
voir d'alimentation pour les courants tfruptifs. G'est avant 
la fin de la p£riode eocene que les circonstances ont cesse 
de rendre possible l'edification des chatnes du premier 
type. 

Dans Tensemble des phenomdnes qui ontdonne naissance 
k chaque chatne k axe anticlinal, il y a lieu de considerer 
deux actions bien difFerentes : 1° l'apparition d'une faille 
ou fracture se dirigeant le long d'une ligne droite ou bri- 
s^e; cette fracture traverse l'ecorce terrestre dans toute 
son epaisseur et fait fonction d'axe de souievement; c'est 
elle que la matiere eruptive a mise k profit pour arriver k 
la surface du globe ; 2° la projection de cette mature erup- 
tive qui, sous l'influence d'une impulsion partie des pro- 
fondeurs du globe, a p£netr£ k travers l'ecorce terrestre. 

Ces deux actions, bien distinctes par leur nature, ont pu 
Gtre tant6t successives, tant6t simultanees. En d'autres 
termes, la fracture, dans laquelle la mature Eruptive s'est 
engagee, pouvait, dans certains cas, exister depuis long- 
temps lorsque celle-ci s'est mise en mouvement, tandis 
que, dans d'autres cas, Taction dynamique qui poussait la 
matiere Eruptive a pu determiner en m6me temps la d£- 
chirure et la dislocation de l'ecorce terrestre. 



Digitized by 



Google 



LES TYPES 0R0GRAPH1QUES. 465 

Gomme nous l'avons d6jk dit, le caractere essentiel des 
montagnes du premier type resulte de la part importante 
que les roches plutoniques ont prise k leur edification. 
Essayons de nous rendre compte des diverses circonstances 
qui ont marque le trajet de ces roches k travers l'ecorce 
terrestre et leur arrivee sur le point oil une chalne de 
montagnes allait surgir. 

Nous ferons d'abord remarquer que Faction dynamique 
exercee par les roches plutoniques etait nulle tant qu'elles 
se mouvaient k une profondeur plus ou moins grande : elles 
rencontraient autour dalles une resistance insurmontable. 
Mais il n'en etait plus de m&me d£s qu'elles se rappro- 
chaient de la surface du globe ; elles surmontaient alors 
aisement F obstacle que les strates leur opposaient par leur 
propre poids. 

Comment les roches plutoniques ont-elles exerce leur 
action sur les strates superficielles? Les parties laterales, 
par rapport a chaque ligne de fracture ou de dislocation, 
ont obei h un mouvement de charni&re dirige du dedans 
en dehors relativement h Faxe de la chalne. Nous avons 
A6]k compare ce mouvement k celui que le soc de la char- 
rue determine contre les mottes de terre qu'elle rejette h 
droite et h gauche. Nous persistons h considerer cette 
comparaison comme repr£sentant exactement ce qui s'est 
passe. La matiere eruptive, qui s'insinue dans la fracture 
dessinant Faxe de la chalne, a agi comme le soc de la 
charrue. Elle ne se montre pas toujours, il est vrai, h la 
surface du sol, mais sa presence h une profondeur plus ou 
moins grande peut, dans tous les cas, 6tre soupgonnee. 
En se dirigeant le long d'une chalne de montagnes, on 
fmit ordinairement par trouver un ou plusieurs points ou 
elle apparait au jour. 

Une chalne du premier type offre une structure d'une 
certaine regularite. Elle possede divers axes que nous 
avons distingues sous les noms flaxes yiographique, de sou- 

ANKUAIRB DB 1885. 30 



Digitized by 



Google 



466 SCIENCES ET ARTS. 

levement, iruptif y stratigraphique, gfognostique et orogra- 
phique ou hypsomdtrique. Ces axes, susceptibles de se ra- 
mener quelquefois k un seul en se confondant, ont attirG d6j& 
notre attention. [Annuaire de 1875, p. 620 ; Annuaire Ae 1878, 
p. 474.) II est done inutile de nous en occuperde nouveau; 
nous nous bornerons k faire observer que ces axes se des- 
sinent fr^quemment avec beaucoup de netted. lis contri- 
buent k imprimer leur principal caract&re aux chalnes du 
premier type que, par suite de cette circonstance, nous 
ddsignons 6galementsous le nom de chainesaaxe anticlinal. 
Au premier type appartiennent les plus anciennes chalnes 
de montagnes, celles de la Bretagne, des Vosges m&ridio- 
nales, de la partie orientale des Pyr6n£es, de quelques par- 
ties du Plateau central, etc. 

Existe-t-il dans les Alpes des chalnes du premier type? 
Nous croyons pouvoir r6pondre k cette question par raffir- 
mative et considdrer comme appartenant k ce type les mas-r 
sifs cristallins, dont r ensemble forme en quelque sorte le 
noyau de la rdgion des Alpes. 

Un de ces massifs est celui qui a le Mont-Blanc pour point 
culminant; nous en avons d6japarl6 dans V Annuaire Aq 1880. 
11 fait partie d'un m&me bourrelet montagneux, comprenant, 
en outre, le groupe des Aiguilles-Rouges, la chalne de Bel- 
ledonne et les Grandes-Rousses. Ge bourrelet a tous les 
caract&res d'une chalne du premier type.llposs&de,notam- 
ment, un axe stratigraphique et de soul&vement qui, dans 
le massif du Mont-Blanc, passe par le BrSvent. Quant aux 
roches 6ruptives, agents imm£diats de l^dification de la 
chalne, elles n'apparaissent pas k la surface du sol ; mais 
elles doivent se trouver k une faible profondeur, et les filons 
granitiques de Valorsirie sont certainement un indice de 
leur existence. 

Seulement le bourrelet montagneux dont il est ici ques- 
tion, tout en conservant les caract&res inhSrents k une 
chalne du premier type, a subi, posterieurement k sa con- 



Digitized by 



Google 



LES TYPES OROGRAPHIQUES. 467 

stitution definitive, des dislocations etdes derangements qui 
ont rendu ces caract&res moins apparent s. 



GHAINES DU SECOND TYPE 
OU CHAINES A STRATES INFLtiCHIES ET RECOURB^ES 

Nous venons de montrer le rdle important jou£ par les 
roches eruptives dans redification des chatnes du premier 
type. Le ph£nom£ne orog£nique a 6t6 y dans une tr&s grande 
mesure, le r^sultat du ph6nom£ne 6ruptif ; Tun a ete accom- 
pagng de r autre. G'est k Intervention des roches eruptives 
que les chatnes du premier type doivent non seulement 
leur structure, mais aussi leur existence. 

Mais, vers la fin de la p£riode £oc£ne, les roches pluto- 
niques ont cess6 d'apparaltre k la surface du globe. D'un 
autre cdte, comme nous Tavons rappele, les roches volca- 
niques, qui avaient succ£d£ aux roches plutoniques, n'ont 
exerc£ sur les strates aucune action dynamique. Pourtant, 
depuis la fin de la p£riode 6oc£ne, plus d'une chalne de 
montagnes a surgi h la surface de notre plan&te.Qu'il nous 
sufflse de citer, comme ne remontant pas plus loin que la 
p&riode £oc£ne, les Pyrenees centrales, la majeure partie 
des Alpes calcaires, les Apennins. On remarque, en outre, 
que bien des chalnes de montagnes n'offrent ni la structure 
ni le mode de formation que nous venons de d£crire. 

Par consequent, idater d'une certaine 6poque, les actions 
orog£niques ont dti prendre un autre mode de manifesta- 
tion et op£rer dans d'autres conditions. (Test ce que nous 
allons constater en nous occupant des chatnes du second 
type. 

L/6corce terrestre, comme nous l'avons d£j& dit plusieurs 
fois (Annuaire de 1878, p. 467; Annuairede 1880, p. 431), 
est divisee en fragments prismatiques verticalement places 
les uns k c6t6 des autres. Sous l'impulsion des forces int6- 



Digitized by 



Google 



468 SCIENCES ET ARTS. 

rieures, ces fragments sont portSs & des niveaux diffSrents ; 
quelques autres, au contraire, ob&ssant k la pesanteur, 
s'affaissent; d'autres encore restent immobiles. Les frag- 
ments mis en saillie deviennent les montagnes, les autres 
correspondent aux valines. 

L'enveloppe solide du globe se compose de deux zones 
superposes, difF&rant entre elles par leur origine et leur 
structure. G'est surtout la zone inferieure ou hypog^nique 
qui se montre divis6e en fragments prismatiques ; tr&s sou- 
vent les failles ou fractures qui determinent cette division 
ne pGn&trent mtoie pas dans la zone sup^rieure ou 6pig6- 
nique. Gelle-ci est compos^e de parties planes ou strates 
empires les unes au-dessus des autres et que, pour un 
instant, nous considererons comme 6tant horizontals et 
parall^les entre elles; nous montrerons ensuite comment, 
dans certains cas, elles changent d'allure sous l'influence 
des actions orog^niques. 

La th£orie que nous adoptons pour expliquer la forma- 
tion des chatnes de montagnes appartenant au second type 
est bas6e sur Tid6e que l^corce terrestre est form6e, au 
moins dans sa partie inferieure, de fragments juxtaposes. 
Or, de tout temps, l'dcorce terrestre a poss£d£ cette struc- 
ture. D'oti vient que les chaines du second type ne se sont 
constitutes qu'apr£s celles du premier type, et pourquoi la 
cause que nous allons invoquer pour expliquer leur forma- 
tion n'a-t-elle agi, bien qu'existant depuis les 6poques les 
plus anciennes, qu'& une 6poque assez rGcente? 

A l^poque oil il ne s'£difiait que des chaines du premier 
type, l'impulsion qui, en venant d'une profondeur plus ou 
moins grande, £veillait Taction orog^nique, soulevait bien 
les fragments prismatiques de TGcorce terrestre, mais, en 
m&me temps, elle mettait necessairement en mouvement 
la mati&re pyrosph^rique. Les roches plutoniques, en arri- 
vant k la surface du globe, imprimaient en quelque sorte 
leur cachet aux chaines en voie de formation ;* elles leur 



Digitized by 



Google 



LES TYPES OROGRAPHIQUES. 469 

donnaient les caract&res distinctifs des chaines du premier 
type. Yoilk pourquoi les chatnes du second type n'ont pu 
s'Gdifier qu'apr^s l'enti&re solidification de la partie de la 
pyrosph&re ou s'alimentaient ces roches plutoniques. 

Pour se rendre compte des circonstances qui ont pr£sid£ 
k la formation d'une chaine du second type, il ne faut pas 
oublier qu'une des deux zones qui composent l'dcorce ter- 
restre possede une complete rigidity : c'est la zone infe- 
rieure; chacun de ses fragments ne peut ob£ir qu'k des 
mouvements verticaux, dirig£s de haut en bas ou de bas 
en haut. Mais la zone sup^rieure est, au contraire, dou6c 
d'une certaine souplesse ; elle peut se plisser et s'onduler 
comme le ferait une StofFe ou un corps flexible. 

A mesure que les fragments qu'elle recouvre seront por- 
t6s, en glissant les uns contre les autres, k des niveaux 
diff^rents, la zone supgrieure perdra son horizontals pri- 
mitive. Les strates qui la constituent, obligees de suivre 
les fragments sous-jacents dans leurs dGplacements et de 
s'adapter k eux, subiront les inflexions les plus varices. 
Elles se courberont de toutes les fa^ons, en votite au som- 
met des fragments ob&ssant k une impulsion ascendante, 
en fond de bateau dans les parties correspondant k des 
fragments en voie de s'affaisser. Elles se contracteront sur 
certains points, s'6tireront sur d'autres, et, lorsque leur 
limite d'6lasticit6 sera d6pass6e, elles 'gprouveront des 
dSchirures plus ou moins profondes. Quelquefois elles se 
dresseront jusqu'5. laverticale, se plisseront ou se renver- 
seront les unes sur les autres, de rnaniere k se superposer 
dans un ordre inverse & celui de leur anciennetS, de telle 
sorte que les plus r^centes se trouveront recouvertes par 
les plus anciennes. 

La place nous manque pour 6num6rer ici toutes les dis- 
positions susceptibles d'Mre prises par les strates lorsque 
Taction orog&iique aura produit tous ses effets. Nous pr6- 
ferons, afin de mieux dSpeindre les rdsultats du ph6no- 



Digitized by 



Google 



470 SCIENCES ET ARTS. 

m&ne orogSnique et les conditions dans lesquelles il se 
sera developpS, reprendre et completer une comparaison 
que nous avons d6j& faite, lorsque nous avons assimilg 
l'enveloppe solide du globe k une mosaique aux pieces 
non rabotees et non polies. (Annuaire de 1880, p. 431.) 

Afin de completer notre comparaison, nous supposerons 
que cette mosaique, repr^sentant la zone inferieure ou 
rigide de l'6corce terrestre, soit recouverte d'un 6pais 
tapis qui repr£sentera la zone sup£rieure ou flexible. Pen- 
dant que les pieces de la mosaique se d^placeront soit en 
s'abaissant, soit en s^levant, le tapis les suivra dans leurs 
mouvements et se moulera sur elles en prenant toutes 
sortes d'inflexions. 

Mais, pour rendre notre comparaison tout k fait exacte, 
nous admettrons encore que le tapis, bien que conservant 
sa souplesse, soit tout k la fois tr&s lourd et susceptible de 
se dSchirer avec facility. Ces deux conditions sont n6ces- 
saires pour expliquer certaines circonstances qui ont ac- 
compagnS la formation des chalnes du second type. Le 
tapis, tout en s'ondulant et en s'infl£chissant de diverses 
mani&res, restera, par suite de son propre poids, forte- 
ment adherent k la mosaique qui le supporte ; il n'existera 
presque aucun vide entre Tun et Tautre. D'un autre c<M6, 
dans le cas ou le tapis, oblige de suivre la mosaique sous- 
jacente dans tous ses dSplacements, serait trop fortement 
6tir6 et distendu, des dSchirures se produiront en lui, 
imitant les solutions de continuity que les strates, plus ou 
moins inflGchies et recourses, prSsentent sur les points 
ou leur limite d'6lasticit£ a £t6 d6pass6e. 

D'ailleurs, toutes les cbaines du second type sont loin 
de possSder la m&me structure et la m&me conflguration. 
Leur constitution g6n6rale depend surtout du nombre, des 
dimensions, de la forme et du mode d'arrangement des 
fragments dont TScorce terrestre se compose dans la partie 
correspondant k chaque massif constituS par des chalnes 



Digitized by 



Google 



LES TYPES OROGRAPHIQUES. 471 

du second type. Elle depend aussi des in£galit£s plus ou 
moins grandes qui existent dans les divers niveaux aux- 
quels les fragments bnt 6t6 portSs. Elle depend enfin de 
l'gpaisseur et de la disposition des masses stratifies que 
ces fragments ont dh soulever, disloquer et d6ranger de 
leur situation premiere. 

La structure des chalnes du second type est bien moins 
r£guli£re que celle des chaines du premier type. Cette 
moindre r6gularit6 r£sulte de l'absence d'une ligne pou- 
vantjouer le r61e d'axe anticlinal; du moins, lorsque cet 
axe existe, il se dessine avec moins de netted. En r6alit6, 
les montagnes du second type forment plut6t des groupes 
que des chaines proprement dites. 

La Savoie nous a fourni, dans le bourrelet montagneux 
qui se dgveloppe depuis le Mont-Blanc jusqu'aux Grandes- 
Rousses, un exemple de chalne du premier type. Cette 
contrSe nous montre aussi de nombreux exemples de 
chaines du second type; c'est en effet k ce second type 
qu'appartiennent toutes les montagnes de la contrSe com- 
prise entre le Mont-Blanc et le lac de Geneve. 

Ge que nous disons de la Savoie s'applique Sgalement 
aux Alpes calcaires et k tout le versant septentrional du 
massif alpin. Dans cette region, la plus accidence et la 
plus pittoresque de TEurope, les terrains ont 6t6 soumis k 
des plissements et k des contournements atteignant des 
proportions gigantesques. C'est en invoquant ces ph6no- 
m6nes grandioses que divers geologues ont cru devoir rat- 
tacher la formation des montagnes k des pressions tangen- 
tielles dues klamaniere dont s'op£rerait le refroidissement 
du globe. 



Digitized by 



Google 



472 SCIENCES ET ARTS. 

CflAINES DU TROISI&ME TYTE 
OU CUAINES A PLATEAUX 

Les chalnes du troisi&me type pr^sentent ordinairement 
des formes prismatiques ou tabulaires, toujours plus ou 
moins massives. Elles sont fr6quemment disposes en pla- 
teaux. (Test d'ailleurs k ce type qu'il faut rattacher les 
plateaux proprement dits, dont les bords, lorsqu'on les 
regarde de la plaine, prennent Taspect d'une chalne de 
montagnes. II en est ainsi pour le Jura si on le regarde de 
la plaine bressane. 

Elles se distinguent des chalnes du premier type parce 
que les roches Sruptives ne sont pas intervenues dans leur 
edification. Elles s'en distinguent encore parce qu'elles ne 
sont pas le r£sultat d'un mouvement de charni&re s'eflec- 
tuant des deux c6t£s d'un axe anticlinal. Elles se sont pro- 
duites k la suite dune impulsion verticale imprim£e aux 
fragments prismatiques dont le jeu forme une des bases 
de notre th£orie. Sous ce rapport, elles ressemblent aux 
chalnes du second type, mais elles en different par la ma- 
nure dont s'est op6r6 le mouvement auquel ces fragments 
ont ob£i. 

Supposons que ces fragments, au lieu de glisser les uns 
k cdt6 des autres pour aller se placer k divers niveaux, 
cedent k une mgme impulsion verticale en conservant 
exactement leur situation relative et en se maintenant k la 
mfone hauteur. Ou bien supposons, ce qui reviendra au 
m6me, que tous ces fragments n'en forment qu'un seul. 
La masse stratiftee qu'ils supporteront ne subira pas les 
inflexions, les contournements et toutes les deformations 
que l'on observe dans les strates des chalnes du second 
type. Elle restera k peu pr6s horizontale. 

L'horizontalite de la stratification est le caractere essen- 
tiel des chalnes du troisteme type. Lorsque les strates s'y 



Digitized by 



Google 



LES TYPES OROGRAPHIQUES. 473 

montrent plus ou moins inclines, cela tient k des cause? 
qui ont agi apr6s leur soul&vement. Parmi ces causes se 
trouvent les 16g6res oscillations du sol dues k Taction des 
forces interieures, les glissements de terrain et surtout les 
effondrements des cavitds produites par les Erosions souter- 
raines. D'autres fois, dans le voisinage des failles, quand 
elles existent, les strates sont relevees ou dessinent un pli 
monoclinal. Mais ce sont \k des accidents secondaires qui 
ne sauraient modifier Failure generate de la stratification. 

Aussitdt apr&s son soul&vement, la masse, portee k une 
certaine hauteur dans les conditions qui viennent d'etre 
indiqu£es, resterasoumise&rinfluence des agents d^rosion. 
Geux-ci, en creusant des sillons de plus en plus larges et de 
plus en plus profonds, d^couperont la masse primitive en 
blocs distincts, destines k devenir de petits plateaux ou de 
v^ritables montagnes parfaitement isolGes. 

Les agents atmosph£riques et les cours d'eau ont large- 
ment coop£r6 k l'edification des montagnes du troisi&me 
type, et Ton serait port£ k consid£rer celles-ci comme 6tant 
avant tout des montagnes d'6rosion. Maison renonce bient6t 
k cette id£e lorsqu'on ram&ne sa pensde vers les Pyrenees 
calcaires ou les Alpes dolomitiques; les montagnes, dans 
ces hautes regions, sont bien avant tout l'peuvre des forces 
intSrieures. 

L'action des cours d'eau et des ph£nom£nes d'Grosion a 
6t6, d'ailleurs, fortement favorisSe quelquefois paries failles, 
et, dans tous les cas, par les diaclases et les lignes de cli- 
vage. 

Les montagnes du troisteme type dependant d'un m&me 
groupe constituaient k Torigine une masse puissante et d'une 
certaine etendue, destin^e k se diviser en parties plus ou 
moins indgpendantes les unes par rapport aux autres. Mais 
ce travail de separation et, pour ainsi dire, d'individualisa- 
tion a pu fctre pouss£ plus ou moins loin. Dans les ph£no- 
m&nes qui president k la formation des montagnes du troi- 



Digitized by 



Google 



474 SCIENCES ET ARTS. 

si&me type, il y a plusieurs degrgs, depuis le plateau qui a 
conserve son integrality premiere jusqu'St celui qui a 6t6 
plus ou moins 6rod6 et d6chiquet6. 

Parmi les exemples de chalnes du troisi&me type que 
nous considSrerions volontiers comme classiques, nous men- 
tionnerons les plateaux du Colorado, le Larzac et les Gausses 
de l'Aveyron, les Alpes dolomitiques et surtout le massif 
du Mont-Perdu. 

En ce qui concerne les plateaux du Colorado, nous ren- 
verrons le lecteur au travail tr&s intSressant que M. Emm. de 
Margerie a ins£r6 dans YAnnuaire de 1882; il y verra Un 
t^moignage de r excessive Snergie que les agents d'Srosion 
sont susceptibles de prendre dans certains cas. 

Le Larzac et les Causses de l'Aveyron sont, en quelque 
sorte, un diminutif de ce que Von observe dans les plateaux 
du Colorado. 

Les Alpes du Tyrol italien appartiennent, pour la plupart, 
au troisi&me type orographique. Elles sont entterement 
dolomitiques. Dans cette region se montre au plus haut degr6 
Tinfluence que les dolomies exercent sur la configuration 
du sol ; on sait que ces roches, sous Taction des ph6no- 
m&nes atmosph6riques, prennent les formes les plus fan- 
tastiques et impriment au paysage un aspect tout particulier. 
Gertaines parties du Larzac sont £galement dolomitiques. 

Les montagnes dont Tensemble constitue le massif si 
pittoresque et si grandiose du Mont-Perdu sont calcaires ; 
aussi, bien qu'appar tenant au m&me type orographique que 
les Alpes dolomitiques, elles offrent aux regards du touriste 
des formes tout k fait difterentes. Les Pyr6n£es calcaires 
ont 6t6 tr&s bien d^crites dans divers volumes de YAn- 
nuaire par M. Franz Schrader. Exprimons le voeu que notre 
Eminent coll&gue continue des Gtudes si bien commences, 
et m&ne bient6t k bonne fin l'exploration de la partie du 
massif pyr6n£en la plus digne d'etre visitee par les alpi- 
nistes. L'Annuaire de 1884 est accompagng dedeuxsuperbes 



Digitized by 



Google 



LES TYPES OROGRAPHIQUES. 475 

aquarelles qui donnent une id6e exacte de l'aspect monu- 
mental que prennent ordinairement les montagnes du troi- 
si&me type : Tune reprSsente le grand canon du Colorado, 
1' autre, le cirque du Gotatuero,dans lesPyrSnSes espagnoles. 

Nous venons d'6num6rer les conditions essentielles pour 
qu'il y ait formation de montagnes du troisteme type. Di- 
verses circonstancesparaissentSgalement, sinonn£cessaires, 
du moins favorables h leur Edification. II est, en effet, digne 
de remarque que les roches (calcaires et dolomies), qui 
constituent les montagnes du troisidme type que nous venons 
de mentionner, se montrent en masses puissantes ; en outre, 
elles ont le terrain primitif (granite, porphyre, schistes cris- 
tallins) pour substratum. Les limites de ce travail ne nous 
permettent pas de rechercher la signification de ces deux 
faits. Bornons-nous k faire observer que l'Epaisseur des 
masses constitutives de ces montagnes a dti favoriser, en 
rendant les terrains plus rigides, le maintien de l'horizon- 
talitE de la stratification. 

Les montagnes du troisteme type, contrairement h ce que 
nous avons dit pour celles du second type, ont pu surgir k 
toutes les Spoques. II faut, en effet, voir en elles le rSsultat 
d'impulsions d'ensemble qui se sont produites dans des con- 
ditions telles que les roches plutoniques n'ont pas 6t6 n6- 
cessairement mises en mouvement. Mais l'horizontalite et 
la faible inclinaison de leurs strates se concilient difficile- 
ment avec la pensSedeleur attribuer, danslaplupart des cas, 
une grande anciennetS. Elles n'ont dA prendre une certaine 
importance qu'^i dater du moment ou ont exists des roches 
se prEsentant en bancs £pais, comme les dolomies infra- 
liasiques du Tyrol, les calcaires jurassiques des Gausses et 
les calcaires nummulitiques des Pyr6n6es. L'&ge de ces 
roches indique, d'ailleurs, F&ge des montagnes qu'elles con- 
stituent. 



Digitized by 



Google 



476 SCIENCES ET ARTS. 



FORMES OROGRAPHIQUES SECONDAIRES. 
SOUL&VEMENTS EN VOUTE. — MONTAGNES PRIMITIVES. 

L'id6e de la formation des chalnes et des groupes de 
montagnes, telle que nous venons de l'exposer sommaire- 
ment, est susceptible de modifications plus ou moinsgrandes. 
Les montagnes d'un m6me type, bien que presentant dans 
leur structure et leur mode de formation des traits g6n6- 
raux communs, se distinguent les unes des autres par divers 
caract&res. Gbacun des trois types orographiques peut offrir 
des formes secondaires que les limites de cet article ne 
nous permettent pas d'6num6rer. Nous nous bornerons k 
dire quelques mots des soul&vements en votite du Jura et 
des montagnes auxquelles on a Thabitude de donner l'£pi- 
th6te de « primitives ». 

Les soufevements en voute, tels toutefois qu'ils existent 
dans le Jura, sont des accidents orographiques 6difi£s dans 
des conditions sp£ciales, mais pouvant n^anmoins se ratta- 
cher aux types pr6c6demment demerits. II y a lieu de dis- 
tinguer deux sortes de souldvements en voAte different par 
leur mode de formation, leur structure, leur repartition 
g^ographique et l'£poque de leur apparition. 

Jusqu'& present nous avons admis que ces accidents oro- 
graphiques 6taient le rSsultat d'une impulsion verticale 
dirig^e de bas en haut et ayant imprime aux strates un mou- 
vement decharntere (Annuairede 1878, page 470). Ces acci- 
dents se rattachent done aux chaines du premier type. lis 
en difRrent par les deux caract&res suivants : la d^chirure 
de l'Ecorce terrestre, correspondant au souldvement en 
votite, ne s'est pas prolong£e jusqu'& la surface du solet la 
roche Eruptive, cause du ph£nom6ne, n'est pas arrivge jus- 
qu'au jour. Mais il n'est pas douteux que cette roche Erup- 
tive n'existe k une profondeur plus ou moins grande; si 
elle ne s'est pas rapprochGe davantage de la surface du 



Digitized by 



Google 



LES TYPES OROGRAPHIQUKS. 477 

globe, c'est parce que certains soul&vements en voAte da- 
tent de la fin de l'epoque eocene, c'est-i-dire du moment 
oil la pyrosph&re d'origine hydrothermale etait en ma- 
jeure partie solidifiee; le reservoir ou s'alimentaient lesro- 
ches plutoniques etait alors presque epuise. Par consequent, 
il faudrait voir, dans les soul&vements en voAte du Jura, 
la derni&re manifestation des phenomenes qui ont preside 
k Tapparition des chaines du premier type. 

La theorie que nous venons de rappeler est celle que 
nous adoptions lorsque nous n'admettions qu'un seul pro- 
cede employe par la nature pour redification des chaines 
de montagnes. Nous la considerons encore comme etant 
parfaitement applicable aux souievements en voCltedu Jura 
occidental et notamment k ceux des environs de Besan^on. 
Mais nous croyons devoir modifier notre premiere opinion 
en ce qui concerne les souievements en voute du Jura 
oriental. Ceux-ci joueraient, selon nous, par rapport aux 
chaines du second type, le r61e remplf paries souievements 
en voute du Jura occidental par rapport aux chaines du 
premier type. 

La plus grande analogie de structure et de configuration 
se constate entre les montagnes du Jura oriental et celles 
de la Savoie et du Dauphine ; seulement les premieres attei- 
gnent une moindre altitude et constituent des masses moins 
considerables. Mais les unes et les autres appartiennent k une 
m6me region orog£nique s£par£e en deux parties par la 
plaine helvetique et la valine du Rh6ne ; du c6te du Dau- 
phine, la continuity est m6me complete. 

Par consequent, les souievements en voute du Jura orien- 
tal et les montagnes de la Savoie ont la m^me origine. Les 
uns et les autres resultent du jeu des fragments de Fecorce 
terrestre qui ont ete portes k des hauteurs diverses en res- 
tant revetus de leur manteau de strates sedimentaires. Les 
differences qu'un examen attentif conduirait peut-etre k si- 
gnaler resulteraient des dimensions et de la situation rela- 



Digitized by 



Google 



478 SCIENCES ET ARTS. 

tive des fragments mis en mouvement. Ceux-ci 6taient 
moins larges dans le Jura oriental et places parall&lement 
entre eux ; c'est h cette circonstance que nous croyons pou- 
voir attribuer l'arrangement lin£aire des soul&vements en 
voAte dans cette partie du Jura et leur coordination par 
rapport h des axes plus ou moins apparents. 

En quoi les soul&vements en votite de la partie orientale 
du Jura se distinguent-ils de ceux de la partie occidentale? 
lis sont plus nettement dessin^s ; les strates y pr^sentent 
des courbures plus prononc£es, plus varices, plus irr6gu- 
lieres ; ils sont plus rapproch£sles uns des autres ; ils se mon- 
trent en faisceaux parall&les les uns aux autres. Oncon^oit 
comment leur rapprochement et leur situation relative ont 
fait naltre Tid6e de leur formation sous l'influence de pres- 
sions lat£rales. Enfin, tandis que, sur le bord occidental du 
Jura, les soul&vements en votite se sont 6difi6s pendant la 
pGriode 6oc£ne, ce n'est qu'apr&s la pgriode miocdne qu'ils 
ont surgi sur le bord oriental de ce massif. 

Les montagnes primitives sont exclusivement composes 
de granite et de roches diverses faisant partie de la zone 
primitive ou fondamentale de l'Scorce terrestre. Elles sont 
dSpourvues de tout indice de stratification et ordinaire- 
ment plus ou moins p£n£tr£es de roches £ruptives. Elles se 
rencontrent principalement dans les contr^es, telles que le 
Plateau central et la Scandinavie, qui (Haient 6merg6es pres- 
que d&s les premiers temps g£ologiques et qui, depuis, ont 
6t6 constamment maintenues au-dessus du niveau des mers. 

Comment les montagnes primitives sesont-elles6difi6es? 
Peut-on les rattacher h Tun des trois types que nous ve- 
nons d ? 6tudier?0u y a-t-il lieu d'admettre pour elles Texis- 
tence d'un type special? 

Nous pensons que les m&mes phSnomfcnes ont donng 
naissance aux montagnes primitives et k chacun des trois 
types orographiques. Mais lament essentiel pouvant nous 



Digitized by 



Google 



LES TYPES OROGRAPHIQUES. 479 

fairc connaltre (Tune mani&re precise le mode de forma- 
tion des montagnes primitives, c est-k-dire la stratiflcation, 
nous fait defaut. Ce sont, en effet, les strates qui, par leur 
allure et leurs diverses inflexions, permettent, pour ainsi 
dire, de se rendre compte de ce qui s'est pass6 et de pren- 
dre la nature sur le fait. 

II existe mfcme une relation entre Failure des strates 
dans une mdme chalne et le type auquel cette chalne appar- 
tient. Pourtant, cette relation n'est pas si Stroite que des 
strates offrant le mfcme caract&re ne puissent se rencontrer 
dans des chalnes de types difKrents et que des strates difte- 
rant par leur disposition ne puissent se montrer dans des 
chatnes du mdme type. Qu'il nous suffise de faire observer 
que les strates tendent k rester rectilignes et plus ou moins 
redressSes dans les chalnes du premier type, plus ou moins 
recourses et inftechies dans les chalnes du second type, 
et horizontales dans les chalnes du troisi&me type. 

On sait comment, k l'aide des fossiles, le g6ologue peut 
retrouver la trace de la plupart des changements qui se 
sont op£r£s jadis k la surface de notre plan&te. Les strates, 
par leurs inflexions, leur structure et leurs caract&res g6o- 
mStriques, racontent, elles aussi, Thistoire du globe. Elles 
nous permettent notamment d'assister k la formation des 
chatnes de montagnes et d'assigner k chacune d'elles son 
&ge relatif. 



REPARTITION DES TYPES OROGRAPHIQUES 
DANS LES MASSIFS MONTAGNEUX 

Presque tous les massifs montagneux de quelque im- 
portance, k l'exception pourtant des plus anciens, offrent 
des exemples des trois types orographiques. 

Dans les Alpes, la chalne de Belledonne et du Mont-Blanc 
appartient au premier type, tandis que toutes les chalnes 



Digitized by 



Google 



480 SCIENCES ET ARTS. 

du versant septentrional se rattachent au second type. 
Quant au troisteme type, les Alpes dolomitiques en fournis- 
sent des exemples classiques. 

Dans le massif pyr£n6en, les montagnes de la partie 
orientale (region du Ganigou et des Alberes) ont les carac- 
t&res des montagnes du premier type, tandis que celles des 
autres parties du massif appartiennent au second type. Les 
montagnes du troisieme type ont un reprSsentant classique 
dans le groupe du Mont-Perdu. 

Transportons-nous vers la partie m^ridionale du Plateau 
central. Nous y verrons, ench&ss£s au milieu des massifs 
de granite et des schistes anciens, constituant des mon- 
tagnes du premier type, les puissantes masses calcaires du 
Larzac et des Gausses appartenant au troisieme type. Plus 
au Sud, les terrains jurassique et cr6tac6 forment des mon- 
tagnes affectant les allures de celles qui se rattachent au 
second type. 

Si les montagnes de la partie Sud des Vosges ont les ca- 
ractdres du premier type, les montagnes de la partie Nord, 
constitutes par les gr&s permien, vosgien et triasique, nous 
paraissent se rapprocher beaucoup, par leur structure ge- 
nerate, du troisi&me type. 

Enfm, le Jura est, avant tout, un plateau et, & ce titre, il 
poss&de, au moins dans sa partie centrale (valine de la 
Loue, entre Ornans et Mouthiers), des exemples des mon- 
tagnes du troisieme type. Mais ce que nous venons de dire 
de ses soul&vements en votite permet de penser que les 
chaines du premier et du second type y ont des repr£sen- 
tants, les unes sur son bord occidental, les autres sur son 
bord oriental. 

Chaque massif montagneux rSsulte du groupement d'un 
nombre plus ou moins considerable de chaines distinctes 
par leur structure, leur direction et leur Age. La nature, 
pour edifier chacun d'eux, s'est mise k Toeuvre h plusieurs 
reprises. Mais, en reprenant son travail apr&s une p£riode 



Digitized by 



Google 



LBS TYPES OROGRAPHIQUES. 481 

de repos, elle apportait avec elle de nouveaux materiaux 
et les disposait en se conformant k un autre plan. Nous 
comparerions volontiers un massif montagneux k un edifice 
construit k des 6poques successives et dont les divers stages 
dififcreraient entre eux par le style employ^ dans leur 
construction. 

Al. VfeZIAN, 

Doyen de la FacuU des sciences de Besancon, 
Membra du Club Alpin Francais 
(Sections du Jura et du Mont-Blanc.) 



MtNUAIRE DB 1885. 31 



Digitized by 



Google 



IV 

VUES SUR LA QUESTION PASTORALE 

DANS LES ALPES 

CONFERENCE FAITE AU CERCLE DE LA SECTION 
DE CHAMBER! DU CLUB ALPIN FRANQAIS 

LB 18 DBCBMBRB 1885. 

Je me propose, Messieurs, cTexposer dans cet entretien les 
circonstances qui ont conduit r Administration des For6ts k 
s'occuper dans cette region d' ameliorations pastorales, de 
rechercher ensuite quel concours peuvent lui apporter dans 
cette oeuvre les menibres du Club Alpin. 

Les amines 1836, 1846, 1856 ont laisse en France de n6- 
fastes souvenirs ; k chacune de ces dates de terribles inon- 
dations sem&rent la destruction k travers les plus riches de 
nos grandes plaines et valines. Deux fois encore depuis, en 
1866 et 1875, suivant une loi de periodicity decennale pres- 
que mathematique, le mfcme ph6nom£ne se reproduisit. 

On chercha la cause du fleau et le rem&de. Le systeme des 
digues insubmersibles, la construction de grands barrages 
propres k retenir les eaux de crue dans des -lacs naturels ou 
artificiels, Tinfluence du reboisement et du gazonnement des 
montagnes furent tour k tour discutes et prdnes. 

Comme grand moyen, sinonde preservation complete, du 
moins d'attenuation considerable, le prix fut d£cern£ au 
reboisement et gazonnement des montagnes, et Ton tient 
maintenant pour d£montr£ que l'origine du mal git dans la 



Digitized by 



Google 



VUES SUR LA QUESTION PASTORALE DANS LES ALPES. 483 

denudation ou la degradation plus ou raoins complete de 
ces centaines do petits bassins secondaires et torrentiels qui 
alimentent nos grandes rivteres. 

En 1845, M. Surell, alors jeune ingSnieur k Embrun, avait 
fait ressortir dans un magnifique m^moire, le plus beau 
livre peut-fctre de literature alpine qui ait 6t6 6crit, la con- 
stitution du torrent alpestre, ses ravages, ses crues, les cir- 
constances qui le font naltre et celles qui Ytteignent, pour 
me servir de T expression consacrGe. 

Le torrent, ce n'est ni l'Arly, ni Tls^re, ni TArc, ni TAr- 
van ; les torrents, ce sont ces nombreux cours d'eau affluents 
des rivi&res que je viens de nommer et qui s'y prGcipitent 
de tous cdt£s grossis en un instant par des trombes, des 
orages, des sacs d'eau comme disent nos montagnards, qui 
cr&vent tout d'un coup dans le vaste entonnoir ou s'£pa- 
nouissent leurs innombrables ramifications. 

Le torrent coule dans des vallees tr6s courtes ; ses crues 
sont de peu de dur£e, ordinairement subites ; ses pentes va- 
rient tr&s vite, elles exc&dent 6 cent, par m6tre sur leur 
plus grande longueur, sans descendre jamais au-dessous de 
2 cent. ; il affouille dans la montagne, depose dans la valine 
et divague ensuite sur ses d£p6ts : telles sont ses propri6t£s 
caracteristiques. 

G'est en Savoie TArbonne, qui menace toujours Bourg- 
Saint-Maurice, qui a enterr6 l'antique Bergentrum, ou une 
croixsur le c6ne indique l'emplacement de Tancienne Sglise, 
et dStruisit, en 1676, 52 maisons du bourg actuel. C'est le 
Secheron, un jeune monstre de quinze ans k peine, auquel 
une coupe imprudente a donn£ le jour, en train de detruire 
la commune de Le Bois et qui d^terminerait Tinondation 
d'Aigueblanche si, comme on le redoute k chacune de ses 
crues, les 6boulements qu'il charrie venaient k barrer llsdre, 
fort etroite k son confluent ; le Morel, qui menace plusieurs 
routes nationales, vicinales ou rurales, les chefs-lieux de 
Grand-Coeur, de Saint-Laurent et TEtrat, toute une plaine 



Digitized by 



Google 



484 SCIENCES ET ARTS. 

elite de Belle-Combe ; e'est la Gruvaz sur Cevins ; e'est l'En- 
vers en Haute-Maurienne, qui en 1866 inonda un grand 
village, et, barrant l'Arcen m^me temps, forma un immense 
lac dont les eaux s'eieverent k 3 met. au-dessus du niveau 
actuel de la route nationale; e'est le Saint-Antoine, epou- 
vantail continuel pour les habitants de Modane; e'est le 
Pousset k Orelles, dont le bassin, presque enti&rement cul- 
tive au siecle dernier, n'est plus qu'un amas de decombres ; 
e'est la Grollaz, qui chaque annee emporte quelques par- 
celles du territoire de Beaune pour combler la valine : au ni- 
veau de la route nationale, ses dejections se sonteievees de 
5 met. 20 cent, depuis 1870; quand elle donne f elle ebranle 
les maisons des villages riverains, fend leurs magonneries ; 
et la nuit le choc des materiaux fait ressembler son cours k 
une tongue trainee de feu ; e'est le Saint-Martin et le Saint- 
Julien entre Saint-Michel et Saint-Jean, qui plusieurs fois 
ont coupe le chemin de fer ou interrompu le trafic, et cha- 
que annee emportent k l'Arc quelques-unes des plus pr6- 
cieuses vignes de la Maurienne; e'est le Merderel, natif des 
Albiez, dont le nom si energique, applique k plusieurs cours 
d'eau du mftme genre dans tousles departements des Alpes, 
exprime l'horreurjqu'ils inspirent aux populations; e'est le 
Bujean k la Ghambre, le Vorgeray k Randens, etc. 

Sans doute, la nature geologique du sol, son inconsistance 
et son alteration sous Taction des agents atmospheriques, 
circonstances independantes de notrevolontehumaine, pr6- 
parent le sol k devenir la proie des torrents ; mais ces ele- 
ments reunis ne seraient point parvenus k entamer le sol, k 
le ronger, si I'homme soit par imprevoyance, soit parbesoin 
n'avait pas detruit l'armure vegetale dont de longs siecles 
d'inhabitation avaient revfctu les flancs de nos montagnes. 

M. Surell, en s'appuyant sur des faits nombreux, visibles 
pourtous, etablit les aphorismes suivants: 

La presence d'une foret sur un sol empGche la formation 
des torrents'; 



Digitized by 



Google 



YUES SUR LA QUESTION PASTORALE DANS LES ALPES. 485 

La destruction d'une for&t livre le sol en proie aux tor- 
rents ; 

Et encore: 

Le developpement des forfcts provoque r extinction des 
torrents ; 

La chute des forfcts revivifie les torrents eteints. 

Ainsi fut mise en lumi&re la grande plaie des montagnes, 
leur deboisement. 

L'auteur de l'etude sur les torrents, appele k d'autres 
luttes, dut quitter trop t6t les Alpes; il construisit les che- 
mins de fer du Midi et devint directeur du reseau. Mais son 
ouvrage, couronne par TAcadSmie frangaise, contribua pour 
beau coup k reclosion de la loi d'essai de 1860 sur le reboi- 
sement. Et une fois la guerre legislativement dedaree aux 
torrents, les hommes de devouement, de z&le et de perse- 
verance ne manqu&rent point k Toeuvre. Gette guerre sera 
longue; heureusement, queiques revers essuyes au debut 
n'ont pas decourage les caracteres fortement trempes char- 
ges du commandement. Bien des fois, au temps des pre- 
miers combats, un torrent en apparence dompte envahit de 
nouveau un domaine que Ton croyait definitivementconquis, 
entrafnant et detruisant dans sa rebellion des ouvrages trop 
chetifs. Mais le memoire deM. Surell eut sa suite necessaire 
dans le livre d'un forestier, oh se trouve codifie Tart d'e- 
teindre les torrents, livre que les Allemands se sont em- 
presses de traduire, en mfcme temps qu'un ministre de 
I'empire austro-hongrois, et apr£s lui une nombreuse mis- 
sion venait etudier sur place la valine de Barcelonnette, le 
plus glorieux champ de bataille des reboiseurs depuis le 
commencement de la guerre aux torrents. 

Dans cet ouvrage, Messieurs, les regies applicables k la 
construction, k la forme, aux dimensions des barrages en 
ma^onnerie, des clayonnages en bois de tous genres et des 
fascinages, tous ouvrages destines k la correction des lits, 
k determiner par de vastes atterrissements leur exhausse- 



Digitized by 



Google 



486 SCIENCES ET ARTS. 

ment, F&argissement de leur section et des chutes appelees 
k annihiler la rapidity du cours des eaux, sont nettement 
formulas. Et les proc6d6s de culture qui garantissent la 
r£ussite des semis et des plantations jusqu'aux limites les 
plus 6lev6es nous sont maintenant parfaitement connus, 
grAce au m6me travail. Le reboisement, envisage comme 
moyen de defense et de protection, rSussira done et d6sor- 
mais, nous pouvons TafOrmer, pour chaque effort on comp- 
tera une victoire de plus. 

Mais, Messieurs, Tarbre ne d£passe pas en altitude une 
limite flxe sous un climat donn6. Au-dessus de la zone fores- 
ttere devra toujours rSgner le gazon. On laissera le gazon 
occuper Sgalemcnt les plateaux et les pentes douces oil les 
herbages constituent la ressource la plus pr£cieuse des 
populations alpines. 

Cinq ou six cent mille hectares de p&turages dans les 
Alpes franchises appartiennent aux communes et ne sont 
pour ainsi dire soumis k aucune surveillance ; ils pgriclitent 
partout, obliges de fournir toujours sans rien recevoir qui 
puisse rGparer les pertes qu'entratne une production conti- 
nue. Cependant, comme celle des bois, k un moindre degr£ 
seulement, sous le rapport hydrologique leur conservation 
et leur extension presentent un caract&re d'utilit£ g£ne- 
rale. 

Or, aujourdhui, e'est tant6t le mouton de Provence qui 
les dSvaste annuellement, introduit eh nombre excessif re- 
lativement k TStendue des p&turages, et tantdt e'est le 
mouton indigene conduit trop tdt dans les Alpes, avant que 
les fleurs se soient £panouies, que les graines aient germ£, 
avant m£me, souvent, que les racines des plantes se soient 
raffermies apr&s le dSlaiement du sol au printemps. 

AmSliorer cette immense superficie de 500,000 hectares 
communaux, quelle tAche! Quelle entreprise! On crSera 
sans doute de nouveaux fonctionnaires? Non, Messieurs, 
rassurez-vous ; cela ne sera pas n£cessaire. On a song6 k un 



Digitized by 



Google 



VUES SUR LA QUESTION PASTORALE DANS LES ALPES. 487 

levier plus puissant et moins coflteux que la coercition 
administrative : au sentiment qui pousse tout proprietaire 
k rechercher la satisfaction de son propre interfct. De la 
surexcitation de ce sentiment, de sa mise en mouvement, 
resulteront toutes les ameliorations desirables. 

La richesse r£elle d'un pays est fille bien plut6t du de- 
bouche que de la fertility du sol. Par consequent, une con- 
tree parvenue k decouvrir le produit qu'elle est le plus apte 
k obtenir economiquement et & ecouler aisement, a trouve 
la voie qui m^ne k la fortune et ouvre l'esprit aux idees de 
conservation et de progres. L'Angleterre offre la preuve la 
plus magnifique de cette verite. 

Longtemps le cultivateur anglais, comme ceux du conti- 
nent, ne travailla pas en vue du marche. II consommait ses 
denrees sur place et ne paraissait accessible & aucune idee 
d'echange. Mais vinrent les grands inventeurs, Arkwright et 
Watt, et avec eux les enormes progres qu'engendra Temploi 
de la vapeur. Des fourmilieres humaines riches et actives se 
developp&rent et les milliards de salaires dont disposaient 
ces masses de travailleurs exploitant tout un monde souter- 
rain, les Indes noires de l'Angleterre, vinrent s'offrir au cul- 
tivateur en echange de pain, de viande, de lait, de beurre, 
de fromage ; un immense debouche s'ouvrait a la culture 
anglaise. 

Alors tous les progrds s'accomplirent, chaque district se 
choisit une specialite. Le Weald se metamorphosa compie- 
tement grkce k une large infusion de capitaux venant de 
dehors. Les montagnes les plus ingrates du pays de Galles 
sont mises en valeur par un nombreux betail ; le Glocester 
trouve dans la fromagerie une source immense de riches- 
ses ; le Chester fonde egalement toute sa fortune sur Texploi- 
tation d'herbages & Taide des vaches k lait ; le Derby, pays 
tr£s haut, defavorable aux cereales, improductif par nature, 
devient une des plus heureuses contrees de l'Angleterre, 
une fois qu'on ne songe dans ces montagnes qu'k la produc- 



Digitized by 



Google 



488 SCIENCES ET ARTS. 

iion de bceufs et de laitage ; le comt6 d'Ayr, ancien pays de 
bruySres, se transforme en une sorte d'Arcadie et donne 
naissance k une race de vaches des plus charmantes et des 
plus parfaites qui existent. 

Des perspectives tout a fait semblables ne s'ouvrent pas 
pour nos montagnes alpines; la thSorie des d6bouch6s 
trouve nganmoins chez elles son application. On obtiendra 
dans la haute montagne le plus haut degr£ de prosp6rit£ 
possible en cessant de s'adonner, comme en Angleterre, k 
la culture de toutes les denies concdurant k l'entretien de 
la vie, mais en concentrant ses efforts sur celles seulement 
que le sol est le plus apte k fournir aux moindres frais, en 
plus grande quantity et de quality supgrieure. Ghaque 
region alpine doit rechercher en quelque sorte sa « voca- 
tion agricole », et harmoniser ses cultures avec cette situa- 
tion nouvelle cr66e par des chemins de fer et tant de routes 
qui pGn&trcnt dans les replis les plus reculSs des massifs 
montagneux, permettant ainsi Timportation des produits 
du dehors, Texportation des sp6cialit6s locales. 

Pas de doute, Messieurs, les c6r6ales sont peu faites 
pour les locality au-dessus de 1,000 m6t. ; elles ne le sont 
pas du tout pour celles qui dSpassent 1,500 m6t., oil nous 
les voyons cependant aujourd'hui encore dominer en sou- 
veraines mattresses, oil les terres rgclament trois labours 
annuels, oil souvent les champs lggers et inclines ne tardent 
pas k laisser percer la roche nue, si Ton ne remonte pas 
frgquemment les couches de terre v£g£tale k dos d'hommes 
et de mulets. L&, violant en quelque sorte les lois de la ' 
nature pour forcer la terre k une production qu'elle refuse, 
Thomme s&me en aout pour ne rGcolter Tann^e suivante 
qu'en septembre, faisant ainsi parcourir k ses c6r6ales une 
phase de plus d'une ann6e, qui 1' oblige naturellement k 
laisser la moilig du sol arable dans Timproductivit6. 

Combien seraient plus lucratives des plantes fourrag&res 
qui maintiendraient les terrains mouvants et, en procurant 



Digitized by 



Google 



VUES SUR LA QUESTION PASTORALE DANS LES ALPES. 489 

d'abondantes fumures, att&meraient les inconv£nients des 
autres cultures tout en les rendant plus productives ! 

11 faut done Stendre prairies et p&turages, cultures plus 
avantageuses dans nos montagnes que toute autre et qui 
r^clamcnt, cela se d6montre, quatre fois moins de salaires 
ou de bras. 

G'est du d£bouch6 qu'il faut attendre cette transfor- 
mation. 

Cherchons celui qui convient : ce n'est pas la production 
de la laine qui satisfera nos montagnards alpins. Depuis 
les traites de i860, depuis qu'& la Plata, dans l'Uruguay, 
au Gap, en Australie, des millions d'hectares nourrissent 
chaque ann6e presque sans frais des millions de moutons, 
depuis que le public consommateur prSfere, de son c6t6, 
aux laines fines d'Europe ces 6toffes 6paisses ou tissus de 
nouveautSs habilement fabriquSs par un outillage tr&s 
perfections avec les laines grossi&res du Nouveau Monde, 
on ne trouve plus dans la production de la laine le prix 
r6mun£rateur d'autrefois ; depuis vingt ans le prix a baissS 
de deux cinqui&mes au moins. 

Est-ce la viande qui r6pondra & nos desiderata? Tous les 
agronomes s'accordent & dire que, pour payer le foin k un 
prix avantageux, il faut que la viande soit vendue k 1 franc 
le kilog. de poids vif pris chez le cultivateur; or, les pays 
riches et industriels, les grandes villes dans leurs environs 
peuvent seules payer la viande & ce prix, et ce chiffre n'a 
jamais 6t6 atteint dans les valines tant soit peu 6cart6es 
de nos montagnes. 

Reste le lait. Eh bien, e'est le lait, transform^ en produits 
Schangeables, susceptibles d'une longue conservation et 
dont la valeur alibile dSpasse celle de tout autre comes- 
tible, capables de passer les mers et de trouver acheteurs 
dans les contrSes ou un soleil trop ardent ne permet pas 
Tentretien d'animaux laitiers ; e'est le lait ainsi travailte qui 
rSpondra aux conditions que nous recherchons. 



Digitized by 



Google 



490 SCIENCES ET ARTS. 

Seulement, pour que sa production soit lucrative, il faut 
appliquer k sa manipulation le principe dissociation; il 
faut des fruiti&res, locaux ou chaque jour de grandes 
masses de lait apportees par un grand nombre de produc- 
teurs sont travaill£es ensemble; r association substitue 
ainsi la speciality k la routine des fabricants ordinaires, des 
locaux approprtes k la cuisine des manages ruraux, et fait 
participer la plus petite quantite de lait verse au mfcme 
benefice proportionnel que la plus grande; elle engendre 
enfin l'esprit d'economie par Timportance des dividendes 
distribu£s au lieu de petites sommes qu'on se sent ports k 
gaspiller \k ou ce systeme n'est point adopts. 

Cette organisation a produit partout ou elle s'est implan- 
tee des resultats en quelque sorte merveilleux. 

Ignorant encore 1'efTet des fruitteres et cherchant k m'en 
instruire, je tombai, dans un premier voyage entrepris dans 
ce but, sur Nantua. Lk, j'en entendis parler avec un veri- 
table enthousiasme par le zeie secretaire du Cornice agri- 
cole de Tarrondissement. Permettez-moi de vous rapporter 
en quelques mots les souvenirs que j'emportai de ma 
visite : « Les fruitieres procurent peut-Gtre plus d'aisance 
a notre population, me dit M. Carrier, que les vignes aux 
pays vignobles. Autrefois, avant la creation de bonnes 
routes, des chemins de fer et Amelioration de la naviga- 
tion du RhAne, on s'occupait principalement de la produc- 
tion des grains; aujourd'hui, on n'y songe plus, on a con- 
verti le plus possible de champs en prairies artiflcielles, et 
Ton importe des bies. Les communes qui jadis vendaient 
200 voitures de foin au dehors en ach&tent 200 maintenant, 
leurs prairies artiflcielles en produisent encore 200, soit 
une difference de 6,000 quintaux metriques n£cessaires au 
betail que Ton entretient en plus. La vigne enrichit le pro- 
prietaire, mais appauvrit le sol ; la fruiti&re enrichit Tun 
et l'autre; le betail augmente considerablement, de la 
d'enormes quantites de fumier disponibles. On en repand 



Digitized by 



Google 



YUES SUR LA QUESTION PASTORALE DANS LES ALPES. 491 

jusqu'a, 100 m&t. cubes par hectare. On transforme les 
plus mauvais terrains & Taide d'engrais sem£s & profusion, 
on cultive k la fois grains et plantes fourrag&res, et les 
champs produisent de 25 & 30 hectolitres en g£n6ral; le 
rendement de 1 5 hectolitres est le moindre, tandis qu'il y a 
quarante ans le chiffre de 8 ou 10 hectolitres n'etait pas d£- 
pass£. En somme les fruitteres ont eu pour effet : 

« 1° L'introduction de Taisance chez le propri£taire ; 

« 2° L'am61ioration du sol ; 

« 3° Le perfectionnement du b£tail. 

« Onposs&de maintenantune race dontles sujets donnent 
20 h 25 litres apr&s le v£lage, et une moyenne de 15 litres 
pendant les six mois qui le suivent. Cos sujets rapportent 
jusqu'& 350 et m&me 400 francs par an. Depuis Vetablisse- 
ment des fruiti&res, on ne trouve plus de boeufs et de che- 
vaux que \k oil ils sont absolument n£cessaires pour op£rer 
de lourds transports, pour la vidange des bois. On consi- 
d&re que la vache rapporte trois fois autant que le boeuf 5, 
l'engrais, et six fois plus que l'llevage du cheval. Ces amelio- 
rations se sont accuses encore par une augmentation consi- 
derable de la valeur des granges (fermes ou m£tairies) ; celles 
qui, avant restitution des fruiti&res, ne valaient pas plus 
de 15,000 francs, se vendent aujourd'hui 60,000 francs. » 

Quelques lieues plus loin, je constatai qu'en m6me 
temps que la fabrication fromag&rc avait pris la forme de 
r association , Tindustrie domestique s'etait d6velopp£e 
rapidement. Elle y est venue remplir les loisirs que cr£e 
une vie pastorale bien entendue pendant Thiver, alors que 
le betail r£uni sous le toit de son maitre devient le seul 
objet des preoccupations de celui-ci. (Test sur la terre clas- 
sique des fruiti&res, sur les plateaux les plus 6lev6s de la 
chalne jurassienne que nous trouvons des exemples d'in- 
dustrie domestique des plus curieux qui soient au monde. 
A Septmoncel, endroit r£put£ par la production d'un des 
meilleurs fromages bleus, Inhabitant, au lieu de chercher 



Digitized by 



Google 



492 SCIENCES ET ARTS. 

dans Immigration une ressource contre la pauvretS du ter- 
ritoire qu'il habite et qui ne suffirait pas k le nourrir pen- 
dant le tiers de VannSe, s'est adonnG k la taille des pierres 
pr^cieuses. Ce travail occupe, dit-on, 3,000 personnes dans 
le village et ses environs, et y rapporte net 1,200,000 k 
1,300,000 francs. Et tout pr&s de 1&, autour des citds indus- 
trieuses de Morez et de Saint-Claude, plus de 10,000 ou- 
vriers campagnards travaillent artistement le bois, l'horlo- 
gerie, la lunetterie, etc. 

Et ne sont-ce pas \k, Messieurs, les progrds les plus 
souhaitables dans nos montagnes? 

Ne pouvons-nous pas esp£rer que stimulus par les b6n6- 
fices d'une Industrie laiti&re rationnelle, les populations 
alpines agrandiraient leurs herbages, utiliseraient dans la 
mesure du possible les belles eaux de leurs territoires 
pour les conduirc k travers tous les versants, renonceraient 
peut-(Hre k Immigration hivernale, triste coutume resultant 
de rinsuffisance des ressources de certaines locality ; les 
prairies trop 6lev6es pour £tre explores d'une facon 
lucrative redeviendraient p&turages ; enfin les communaux 
redeviendraient Tobjet d'exploitations semblables k celles 
que dirigent avec tant d'intelligence de nombreux proprte- 
taires Savoyards quand les alpages leur appartiennent. 

Heureuses et satisfaites, les communes rendraient aussi 
d'elles-mtoies k la forfct les pentes d£nud6es et presque 
improductives, d'ou les bois n'auraient jamais dfl dispa- 
raltre. 

Mais, Messieurs, pour Toeuvre pastorale, il faut trouver 
des capitaux, construire des b&timents de fabrication, des 
chalets, des canaux d'arrosage, des chemins d'alpage, dGfri- 
cher des terrains improductifs. 

Ce sont, croyons-nous, de petites soctetes financieres 
cr66es dans chaque commune qui ex6cuteraient le mieux 
ce programme. L'Etat peut allouer dSsormais des subven- 
tions pour ameliorations pastorales en vertu de la loi de 



Digitized by 



Google 



VUES SUR LA QUESTION PASTORALE DANS LES ALPES. 493 

1882 sur la restauration des montagnes, en raison de Tint6- 
rfct public qu'elles pr^sentent, de leur intime liaison avec le 
rStablissement des for&ts et des gazons sur les pentes 
d6grad6es. Ces soci£t6s compl&teraient les subventions par 
des prfcts k interfct mod6r6 aux syndicats d'irrigations, asso- 
ciations laiti&res, etc. 

Les soci6t6s financteres dont nous vous parlons sont 
nScessaires, Messieurs, car dans toutes les communes oft 
vous chercherez a d^velopper des ameliorations pastorales, 
voici certainement ce que Ton vous rSpondra : Vos id6es 
sont excellentes, mais, pour nous permettre de les appli- 
quer, il faut que vous nous procuriez des avances. Nous 
nous adresserons alors, dans la commune m&me appetee k 
profiter d'am£liorations pastorales, k un certain nombre 
d'hommes intelligents et assez capitalistes pour avancer 
des fonds k leurs compatriotes. Ge seront nos actionnaires. 
Nous en trouverons surtout dans les locality ou Immi- 
gration hivernale am^ne de fargent qu'on ne sait pas tou- 
jours employer de la fagon la .pi us utile. 

Quelle serait la base financi&re de ces soci£t6s? 

Les actions devraient 6tre accessibles aux petites bourses 
rurales et ne pas d£passer cent francs. 

Pendant quelque temps on peut esp^rer des subventions 
6gales k la moitie des capitaux n^cessaires. II en rSsulterait 
qu'en faisant payer aux emprunteurs 3 p. 100 seulement 
de la d£pense totale, on pourrait, en faisant de ces 3 p. 100 
deux parts, Tune de 2 fr. 50 p. 100, l'autre de fr. 50, 
r6mun£rer & 5 p. 100 la seconde moitie avanc6e par 
la society financi&re, et amortir & 1 p. 100 cette mdme 
moitie, ce qui libGrerait les emprunteurs en quarante ou 
cinquante ans. 

Maintenant, Messieurs, au-dessus de toutes ces petites 
soci6t6s financi&res que nous multiplierions autant que pos- 
sible, nous voudrions voir s'organiser un comit6 central par 
departement ou par arrondissement, que nous appellerions 



Digitized by 



Google 



494 SCIENCES ET ARTS. 

Societe ou Comite d'6conomie alpestre, et qui serait charge 
de diriger toutes les petites societes locales. 

Cette Societe d'economie alpestre devrait etre evidem- 
ment composee surtout d'amis de la montagne et de sa 
population, de membres du Club Alpin auxquels s f adjoin- 
draient nos meilleurs agronomes. 

Son rdle serait d'entreprendre et de diriger la propa- 
gande, d engager les communes a employer en ameliora- 
tions pastorales les fonds que quelques-unes d'entre elles 
recevront de la vente a l'Etat des terrains a reboiser qu'elles 
devront ceder en vertu de la loi de 1882. 

Son rdle serait, en un mot, de determiner un mouvement 
d'ensemble qui parviendra plus aisement a fonder un re- 
gime pastoral rationnel dans tout un departement, que des 
efforts isoies dans une seule commune. 

Elle aiderait aussi les associations protegees par elle & 
se procurer des debouches avantageux qu'elles ignoreraient 
longtemps si on ne dirigeait pas leurs premiers pas. 

Enfin, les subventions de l'Etat n'auront qu'un temps; 
justifiables pour imprimer un elan, determiner un progres 
donne, elles ne le seront plus une fois quun certain nombre 
d'exemples d'ameiiorations se trouveront realises. Mais une 
fois ces avantages temporaires supprimes, cette Societe res- 
terait et continuerait a stimuler par son initiative les loca- 
lites retardataires. Preteurs et emprunteurs s'entendraient 
sur un taux d'interfct de plus en plus reduit au fur et a me- 
sure que le succds des premieres entreprises demontrerait 
la securite du placement. 

J'avais eu Toccasion deja d'exposer ces idees dans ce pays, 
quand une brochure nous apprit, Tan dernier, qu'en Italie 
et en Allemagne des institutions analogues existaient et 
avaient re$u la consecration d'une experience deja iongue. 

Je vais, par quelques citations que j'emprunte a Tauteur 
de cette brochure, M. de Laveleye, professeur a TUniversite 
de Liege, vous edifier sur ce point : 



Digitized by 



Google 



VUES SUR LA QUESTION PASTORALE DANS LES ALPES. 495 

<( Les banques rurales du credit agricole sont etablies sur 
des bases trds semblables k celles des banques populaires. 
Tons les associes sont solidairement responsables, et en 
general, elles ne font des avances qu'aux societaires. Biles 
restreignent leurs operations k la commune oi elles sont 
etablies. G'est une grande garantie de securite, car ainsi la 
situation des emprunteurs est generalement bien connue. 
Aussi les pertes sont-elles insignifiantes. Elles ont traverse 
sans encombre les deux guerres de 1866 et 1870. Les presi- 
dents et les administrate Hrs ne touchent point d'hono- 
raires. Le caissier-teneur de livres est seul retribue. Toute 
l'administration se fait ainsi de lafaconlaplus^conomique. 

« Les services indirects rendus par ces banques locales 
sont considerables. Partout oil elles se sont etablies, elles ont 
mis fin k Tusure ; elles ont constitue des centres de progr&s 
economique. Sou vent il se forme dans le local mfcme de la 
banque, ou dans le voisinage, ce que les Allemands appel- 
ant un casino, c'est-&-dire un cercle, ou les membres se 
r£unissent pour causer, se distraire et s'instruire. A la tete 
du casino se trouvent le medecin, le notaire, le garde gene- 
ral ou mfcme parfois le cure. On s'y entretient regulierement 
des ameliorations k faire ; on signale les exemples de suc- 
c£s ; on discute les merites de tel ou tel procede ou de telle 
ou telle race d'animaux domestiques. On cite un livre ou 
un article d'un journal agricole qu'on examine. Frequem- 
ment, quelques cultivateurs s'entendent pour acheter en 
commun des engrais, des instruments aratoires ou un repro- 
ducteur. lis s'engagent solidairement pour emprunter k la 
banque la somme necessaire. La garantie est parfaite et le 
progr^s est realise. » 

Dans son voyage de dix jours en Italie, M. Leon Say n'a 
pas temoigne moins d'admiration pour Torganisation du 
credit rural italien. 

« Les choses que j'ai vues, dit-il, sont-elles de nature k 
etre transportees chez nous? J'en doute un peu. Mais ce qu'il 



Digitized by 



Google 



496 SCIENCES ET ARTS. 

faut retenir avec soin, ce sont les principes qui les ont fait 
nattre, Tinitiative, la decentralisation, le d^vouement aux 
int£r6ts des classes laborieuses. » 

Messieurs, nous ne partageons pas pour les pays alpes- 
tres le doute de Imminent homme d'Etat, car nous trou- 
vons qu'en aucune region le veritable esprit dissocia- 
tion et de solidarity n'est plus d£velopp6 que par ici. Ne 
savez-vous pas que dans tous nos villages, lorsqu'une mai- 
son a 6t6 detruite par un incendie, tous les habitants s'en- 
tendent pour fournir les journ£es nScessaires k sa recon- 
struction? En paiement, un bon repas tout simplement est 
offert par Tincendte k ses concitoyens. Gombien aussi, k des 
6poques d6j& anciennes, de mairies, de maisons d'Scole con- 
struites de la mfcme mani&re ! Ne connaissez-vous pas aussi 
des villages oil le champ de la veuve est cultivS k tour de 
rdle gratuitement par tous les habitants, en attendant que 
ses enfants remplacent le mari disparu? \oi\k encore de 
l'esprit d association ! En fin, que de syndicats pour l'irriga- 
tion des terres formes dans le pays soit au temps m£me des 
Sarrasins, soit plus tard sous les dauphins dans Tls^re et 
les Hautes-Alpes, sous les dues de Savoie dans notre 'd6par- 
tement, offrent la preuve la plus palpable de Texistence, k 
des Spoques d&jk anciennes, de Fesprit dissociation dans 
nos Alpes?Cet esprit dissociation est done d£velopp6 ; on 
le dirait m&me inherent au caract&re de nos populations, 
parce qu'il leur est nScessaire en presence des difficulty 
continuelles que la grande et s6v&re nature alpestre oppose 
sans cesse aux efforts de l'individu isol6. Et s'il sommeille 
aujourd'hui, eh bien ! r6veillons-le. 

Je me resume, Messieurs. Nous avons une loi nouvelle 
intitule Loi relative a la restauration et a la conservation 
des terrains en montagne, et qui contient deux titres: Tun 
concernant le reboisement, les mesures de restauration 
proprement dites ; l'autre, la conservation et l'amglioration 
des p&turages. 



Digitized by 



Google 



YUES SUR LA QUESTION PASTORALE DANS LES ALPES. 497 

Pour le reboisement, l'Etat est pourvu dcs amies ndces- 
saires pour aboutir. 

Pour le gazonncment, point ou peu de moyens coercitifs ; 
il faut procGder surtout par la persuasion, par des subven- 
tions, par des exemples. 

Mais dans cette oeuvre il faut de F argent, les subventions 
de l'Etat ne suffiront pas; quoique nos montagnes soient 
pauvres, nous en trouverons chez elles; il s'agit de cr£er 
une certaine agitation en faveur des associations pasto- 
rales de toute nature ; seulement, une fois ces associations 
organises ici et 1&, comme elles seront composes princi- 
palement de montagnards ayant besoin d'etre conseillGs et 
dirig£s, un Comity ou une Society centrale de direction sera 
nGcessaire. 

C'est pour cette organisation que je fais appel, Messieurs, 
k votre d^vouement. 

^initiation des membres du Comity sera facile, et je 
garantis qu'apr&s une course dans laquelle on se propose- 
rait l^tude sur place, k fond et dans tous ses details, de 
Tune de nos grandes communes pastorales de la Savoie, 
chacun so rendrait admirablement compte du but k pour- 
suivre et voudrait devenir un apdtre du progrds pastoral. 

C'Stait bien, Messieurs, k une pareille oeuvre que le prin- 
cipal fondateur de notre Soctete, Imminent et regrettS 
Ernest Cezanne, voulait associer les membres du Club, et 
c'etait par \k qu'il voulait surtout d6montrer Futility de 
notre existence. Vous le verrez en relisant le bel article 
qu'il a public dans notre premier Annuaire sous cc titre : la 
Question des montagnes, 

De mon c6t6, Messieurs, je suis absolument convaincu 
que le jour oil une faible partie de la somme de z&le, de 
d^vouement, de lumi&reset de patriotisme existante au sein 
de nos Sections de Savoie commencera k s'appliquer k la 
realisation du programme que j'ai esquissS, ce jour-lk nous 
pourrons annoncer une &re nouvelle pour les populations 

AKNUAIRB DB 1885. 32 



Digitized by 



Google 



498 SCIENCES ET ARTS. 

si int6ressantes de nos valines pauvres et recuses, &re qui 
ne se manifestera sans doute tout d'abord que par des suc- 
c&s fort modestes, mais dans laquelle on verra finalement 
s'accomplir les grands rgsultats qui rScompensent toujours 
la poursuite pers6v£rahte du bien public, d'un but logique 
ot rationnel. 

F. Briot, 

Inspecteur des forets, 
Membre du Club Alpiu Francais 
(Section de Chambe>y). 



Digitized by 



Google 



DU CHOIX DES OBSERVATOIRES 

DANS LES 

COURSES DE MONTAGNES 



II est des touristes qui, n'ayant que peu de temps h don- 
ner aux montagnes, ou n'aimant pas sojourner longtemps 
au milieu des m£mes sites, traversent k la h&te les pays 
qu'ils viennent voir, et brulent les Stapes, presses du besoin 
de Tinconnu, impatients du lendemain, h&tifs du retour, 
ou pousses par un programme trop charge. II en est 
d'autres, plus consciencieux, plus amoureux de la nature, 
et, je le crois, plus recompenses d'elle, qui, etablis au con- 
fluent de deux ou trois valines, en un point central qui 
r£unit les commodites de 1'existence en m&me temps que 
les avantages de la situation alpestre, fouillent toute une 
contr^e, avant d'entamer l'etude de la voisine, et croi- 
raient faire un p6ch6 de l&se-nature s'ils d6daignaient de 
visiter un seul des sites remarquables du pays. Sans vou- 
loir insister sur la preference qu'il convient d'accorder & 
Tun ou k Tautre de ces modes de voyager, il serait extrfc- 
mement utile pour tous les touristes de pouvoir distinguer 
a priori, dans chaque massif, un ou deux sommets maitres, 
belvederes d'ou Ton pourrait apercevoir compietement et 
exactement tout le pays environnant. Les premiers epar- 
gneraientla seule chose qui leur paraltchere, le temps, et 
verraient en un jour, d'un coup d'oeil g£n6ral, ce qu'ils 



Digitized by 



Google 



SOO SCIENCES ET ARTS. 

mettraient plusieurs joum£es h voirmoins bien en detail, 
ou ce que, plus probablement, ils ne verraient pas du tout. 
Les autres pourraient, comme dans une revue d'ensemble, 
saluer d'un seul regard le pays sillonnG par leurs expedi- 
tions, et couronner leur campagne par une course qui 
compl&terait et coordonnerait ses atn£es. 

C'est dans ce but que j'ai consign^ ici ces quelques 
lignes, sans autre pretention, d£coulant d'une simple 
observation de bon sens, terminSes par l'expos£ d'un pro- 
cede topograpbique, fort simple egalement. Je crois qu'il y 
a lieu de definir ce que c'est qu'un observatoire naturel 
de montagnes, d'en demontrer 1'utilite, autant pour les 
connaissances gSographiques du touriste que pour son 
agr£ment personnel, et en second lieu, de faciliter la tache 
de ceux qu'une pareille argumentation aurait convaincus, 
en determinant les conditions generates d'un bon obser- 
vatoire dans toutes les regions de montagnes, conditions 
qu'il serait facile d'appliquer a un cas particulier, et en 
reduisant ainsi la recherche du touriste a une question de 
cartographie sur le Guide et de topographie sur le terrain. 

Dans le projet de tout voyage, comme dans le choix de 
tout itin^raire, il faut bien se convaincre du principe que : 
voir et bien voir est tout le but d'une excursion, et que, 
par consequent, il faut faire attention a aller partout oil 
Ton voit, et a prendre le temps d f y bien voir. Quelques 
personnes traversent les valines en chemin de fer, les 
remontent en voiture, franchissent un grand col carros- 
sable et s'imaginent ensuite avoir visite les montagnes. II 
n'en est rien, et c'est pr6cis6ment le contraire qui est vrai. 
Elles ont visite la plaine, puisque, si haut qu'elles soient 
montees, elles ont toujours passe par le point le plus bos. 

Or, il est parfaitement faux de dire que de la plaine on 
voit la montagne, et surtout qu'on en a une idee exacte. II 
y a deux mani&res de voir la montagne depuis la plaine, 
et toutes deux sont defectueuses. Si la plaine est eioignee, 



Digitized by 



Google 



DU CHOIX DES OBSERVATOIRES EN MONTAGNE. 501 

la montagne paralt & 1'horizon aplatie, 6cras6e contre le 
bleu du ciel, comme une tapisserie contre un mur; l'en- 
chev6trement des cimes fait que les chalnons se con- 
fondent avec la chalne, que les chatnes se confondent entre 
elles; la perspective, l'altitude, dSgradees par l'Sloigne- 
ment, perdent leurs proportions pour Toeil du spectateur, 
qui n'est gu&re plus avancS, quand ila vu un tel panorama, 
que, lorsque dans sa chambre il aura vu une photographic 
ou une gravure. Tels sont cependant les effets, beaux 
peut-6tre, mais parfaitement inexacts, que donnent de la 
chalne des Alpes certains belv6d£res renommGs, comme le 
Rigi, Chaumont, le Weissenstein, etc., ou la facility des 
communications et le confortable inusit6 des hdtels m6ri- 
tent seuls l'enthousiasme de leurs admirateurs. 

Si, au contraire, la plaine est rapprochSe, les vSritables 
sommets se cachent derrtere les derni&res croupes, et tout 
le paysage se dessine au profit d'avant-monts, qui parais- 
sent gigantesques, et qui dirobent les pics rocheux et les 
deserts glacis. Ainsi, du premier point de vue, on voit tout 
mat, et du deuxi&me on voit pas grand' chose bien. 

Pour voir la monlagne, il faut la gravir. De la montagne 
alors on voit la plaine, ou, en tout cas, on peut en saisir 
toutes les directions. Le panorama se livre d6gag6 & Toeil 
de Tobservateur, qui comprend d&s lors Tagencement des 
chatnes, la liaison des sommets par les cols, et qui lit la na- 
ture k livre ouvert. Quiconque aurait voyage sur les crates 
n'aurait pas besoin de descendre en plaine pour connaltre 
le pays. II estdonc bien entendu que, pour saisirlamontagne, 
il faut quitter les grandes vall6es, remonter les vallons 
secondaires, les gorges Stroites, qui sont d6j& comme une 
demi-montagne, et oil Ton rencontre, au milieu d'Alpes 
presque sauvages, des hdtels simples, vSritables stations 
d'6t6, dont les neiges automnales chassent h la fois le tou- 
riste et l'hdtelier. 

Une fois 1&, sans parler du danger ni de la fatigue, il y a 



Digitized by 



Google 



502 SCIENCES ET ARTS. 

un choix k exercer quand il s'agit de determiner la mon- 
iagne k gravir. Gomme je le disais dans un r6cit publi6 
dans le Bulletin de la Section vosgienne du Club Alpin Fran- 
Qais, en avril 1885, toutes les montagnes sont bonnes pour 
exercer les jambes, mais toutes ne se valent pas pour 
exercer les yeux. Or, aujourd'hui que toutes les mon- 
tagnes europ£ennes, et particulterement les Alpes, ont 616 
fouiltees par d'ardents grimpeurs et sont connues dans tous 
leurs details, il n'est plus gu^re intdressant, ni pour le 
voyageur ni pour le public, de gravir Tun apr&s 1'autre 
tous les pics ranges autour d'une mGme valine, k moins 
que ces ascensions successives ne se fassent absolument 
que par amour-propre. II est naturel que le voyageur songe 
k gravir le pic maltre de chaque valine, celui dont l'ascen- 
sion rSsumera pour lui toutes celles qu'il n'a pu faire, et 
prdsentera tous les panoramas qu'il n'a pu voir. Or, ce pic 
maltre, ce lion que chaque valine possfcde, quand elle n f en 
a pas deux ou trois qui se disputent la preeminence, pour 
les uns, c'est le plus61ev£; pour les autres, c'est le plus 
difficile. Je ne crois pas que ce crit6rium puisse 6tre con- 
seillS k d'autres que ceux qui sont k la fois pouss£s par 
Toriginalite et Tamour de la gymnastique. Le pic qu'entre 
tous on doit gravir me parait 6tre celui du haut duquel on 
a le panorama, non seulement le plus complet, mais aussi 
et surtout le plus exact, de toute la partie montagneuse 
que Ton visite. Si je ne comprends pas que Ton gravisse 
un pic parce qu'il est dangereux et que d'autres s f y sont 
tu6s, je comprends que Ton gravisse un sommet tel que 
celui que je viens de deflnir, m6me s'il est difficile ou dan- 
gereux, parce que, alors, on aura k mettre en regard du 
pgril brave quelque chose de plus important qu'une ques- 
tion de vanite. Ce pic-belv6d6re serait th6oriquement le 
plus £lev£ s'il suffisait de voir loin pour voir grand et pour 
voir juste. Mais sur les plus hauts sommets le brouillard 
se localise volontiers, et fait que Ton n'a jamais une assu- 



Digitized by 



Google 



DU CUOIX DES QBSERVATOIRES EN MONTAGNE. 503 

ranee certaine de beau temps. Au delk d'une certaine dis- 
tance, k moins decirconstancesexceptionnelles,r£paisseur 
des couches d'air suffit pour rendre vague la perspective 
des objets. Les vapeurs terrestres et aSriennes viennent 
encombrer le paysage , et les horizons lointains viennent 
aux yeux par grands lambeaux indistincts. La grande alti- 
tude n'est done pas n£cessaire au belv6dfcre. Gependant, 
comme il faut que la perspective soit frappante, et comme 
Ton sait que l'allitude se juge mieux en profondeur qu'en 
hauteur, il importe que les pentes principales soient vues 
de haut, et que par consequent le sommet soit entre les 
sommets 61ev£s. 

Je ne conseillerai jamais d'ailleurs de prendre pour bel- 
vedere une cime ceiebre, ou k forme originate, parce que 
cette cime m^me manquerait au tableau; e'est ce qu'ont 
parfaitement exprime Whymper et ses compagnons k la 
premiere ascension du Cervin : «.Le panorama etait, disent- 
ils, le plus beau que nous eussions jamais vu; mais le 
Cervin y manquait. » Je ne conseillerai pas non plus un 
point culminant de la chaine, car l'oeil ne sait alors oil se 
poser : il n'a pas la perspective d'une altitude en hauteur; 
un terme de comparaison lui manque, et un panorama prive 
de sommets superieurs me paralt etre un panorama ou il 
manque quelque chose; — ni le point le plus central, car, 
ftit-il fort eieve, il ne Test generalement pas assez encore 
pour dominer d'assez haut les masses qui Tentourent et 
qui lui cachent les pentes eioign6es. 

A mon avis, le veritable belvedere se trouve aux abords 
de la position k examiner, assez pr£s, afin de saisir tous 
les details; assez loin, afin que la distance k chacun des 
points du panorama soit k peu pr&s la m£me. II ne manque 
pas, aupr&s des chatnes mattresses, de montagnes qui sc 
reinvent apr&s une depression aux abords de lachatne cen- 
trale, et qui forment un observatoire naturel des meilleurs. 
C'est cette position excentrique et isol£e qui a fait la repu- 



# 

Digitized by 



Google 



504 SCIENCES ET ARTS. 

tation de certains points de vue : la Bella Tola, -le pic do 
Rosa-Blanche, la Becca di Nona, etc. 

Lorsqu'au lieu d'une chalne enttere, on veut voir seule- 
ment une partic de chalne, l'ensemble d'une monlagne ou 
d'un glacier, on peut, sans inconvenient, se rapprocher 
davantage. Lorsqu'on veut connaitre les chatnes lat6- 
rales d'une valine, rien n'est meilleur que le pic qui se 
trouvc dans l'axe g6n6ral de cette valine : tels le Breithorn 
au fond de la valine de Saint-Nicolas, le petit Spannort au 
fond de l'Engelbergerthal, le Stellihom dans la valine de 
Saas, le mont Avril dans le val de Bagnes, etc. Qu'importent 
la difficult^ ou l'extrSme facility de ces ascensions, l'oubli 
dans lequelces sommets sont jusqu'iSi present rest6s?Ce n'est 
pas* pour la vaine gloriole d'un nom ronflant inscrit sur 
l'alpenstock que Ton doit venir aux montagnes; celui qui 
veut y trouver Toccasion d'endurcir son corps et d'61ever 
son Ame se contentera de ces sommets dont je viens d'in- 
diquer la situation generate, les uns faciles, les autres 
ardus, quelques-uns dangereux, mais tous donnant, apr&s 
un vigoureux exercice, la beauts de leurs incomparables pa- 
noramas. Ge ne sont done pas les plus hautes montagnes 
qui donnent les aspects les plus inlSressants, ce sont les 
mieux plac£es; et ce n'est pas d'aujourd'hui que cette idee 
semble adoptee g6n6ralement; seulement elle avait 6te 
6nonc6e sans demonstration k I'appui : « Pour jouir d'une 
belle vue, rien ne vaut, apr6s tout, une sommite de dix k 
douze mille pieds, pourvu qu'elle se trouve k une distance 
convenable des montagnes. L'effet des hautes cimes n'en est 
pas amoindri ; le sommet peut s'escalader sans trop de 
fatigues, et Ton peut consacrer beaucoup de temps k la 
contemplation. » (W. Mathews, Peaks, passes and glaciers.) 
Par consequent, en determinant th£oriquement le mieux 
plac6 des pics d'une valine, le voyageur s'evite parfois des 
dangers, toujours des m6comptes. 

II est certains cols qui jouissent du m6me avanlage: ce 



Digitized by 



Google 



DU CBOIX DES OBSERVATOIRES EN MONTAGNE. 505 

sont en g6n6ral les cols des fonds de valine : lorsque celles- 
ci sont rigidement droites, bien que le col soit toujours le 
point le plus bas des chalnes qui l'enferment, c'est du col 
que Ton a sur la plaine la vue la plus etendue, parce que 
c'est lui qui setrouve naturellement dans l'axe de la valine. 
Dans ce cas, on se trouve avoir moins d'altitude k gravir, et 
c'est un point k considerer pour les voyageurs peu alertes ; 
j'ajouterai cependant que, si belle que soit la vue sur un 
col, elle ne s'ouvre jamais que sur deux points cardinaux, 
et qu'k droite et k gauche les escarpements de la chatne, 
si faibles qu'ils soient, arrfctent le regard complement et 
k petite distance. 

Je viens de determiner quels sont les endroits d'ou Ton 
peut bien voir; il ne reste, pour finir, quk determiner le 
temps n6cessaire pour bien voir. II y a des valines — et 
elles sont nombreuses, car il suffit qu'elles se coudent k un 
angle un peu s6rieux — oh il n'est pas assez de l'ascension 
d'un pic, si bien choisi qu'il soit, pour avoir une idee 
exacte de tout le pays. Soit qu'un avant-mont important 
cache au sommet une partie de l'horizon, soil que la valine, 
en se courbant, se derobe aux regards, soit qu'il n'y ait ni 
dans la chatne, ni dans les contreforts, de sommets suffl- 
samment isotes, il arrive frequemment que deux ou trois 
belvederes s'imposent dans la valine, dont aucun n'est par- 
fait, mais tous trois n6cessaires k gravir, et dont pas un ne 
compense les deux autres. C'est & Tinspection de la forme 
de la valiee, et surtout des differentes cotes orographiques 
sur la carte, que le voyageur verra quelles parties de l'ho- 
rizon lui seront cachees du haut de son premier observa- 
toire ; c'est k Tinspeclion des mfcmes donn6es qu'il deter- 
minera le second point qui lui donnera un autre horizon 
sans lui rendre le premier. C'est k cela surtout que servira 
la carte, si elle est exacte et complete. II est bien entendu 
qu'il ne s'agit pas ici d'une etude approfondie, surtout si la 
carte est en hachures. Car il est souvent impossible, tou- 



Digitized by 



Google 



506 SCIENCES ET ARTS. 

jours difficile et incertain, de retrouver sur les hachures la 
trace des courbes de niveau. II suffit simplement d'em- 
ployer le moyen suivant, absolument m£canique et tou- 
jours immanquable. 

Lorsqu'un pic a 6t6 reconnu a Toeil pour offrir toutes 
les quality indispensables a un belv6dfcre ou observatoire 
naturel ; lorsqu'on a bien examine, sur la carte de la con- 
tree, les differents points qu'il importe de voir du haut de 
ce belvedere pour avoir une idee exacte de Torographie du 
pays, on mfcne du sommet par quatre directions quelconques, 
mais se coupantapeu prfcs a angle droit, quatre plans verti- 
caux dont Intersection avec le terrain forme le profil en 
ce plan donn6: pour determiner la direction deces plans 
on tache autant que possible de les faire passer par quel- 
ques-uns des points indispensables a voir du haut du belve- 
dere. Puis, 4 Taide des courbes de niveau et des cotes en 
chiffres, on construit les quatre profils. Si la carte est en 
hachures, comme celle de TEta^-major frangais, il faut se 
contenter des cotes en chiffres comme donn£es exactes; et 
il faut tracer au sentiment les accidents de terrain intermS- 
diaires, en se reglant d'aprfcs la teinte et l'6cartement des 
hachures. 

Ce proc6d£ est beaucoup moins inexact que Ton pour- 
rait se Timaginer. D'ailleurs, les cotes en chiffres sont assez 
nombreuses pour 6viter des erreurs grossi&res. Les cotes 
importantes n£glig6es sur les cartes se trouvent d'ordinaire 
dans les Guides. Et enfin, on peut, en attendant les nou- 
velles cartes au 50,000 e , ou les courbes sont r£tablies, con- 
suiter avec fruit les minutes des cartes cadastrales qui 
sont d£posees dans chaque commune, et dans lesquelles 
Torographie est prise par courbes. Hors de France, il existe 
partout des cartes en courbes. 

Un profil une fois 6tabli, on m&ne du sommet la tan- 
gente a la convexit6 du profil la plus rapprochSe et 
on continue cette tangente jusqu'a la rencontre avec le 



Digitized by 



Google 



DU C1I0IX DES OBSERVATOIRES EN MONTAGNE. 507 

sol. Tout ce qui est au-dessous de cette tangente est invi- 
sible depuis le haut du belvedere. Une grande partie de 
ce qui est au-dessus est au contraire visible. Pour avoir 
tous les points visibles, il faudrait mener des tangentes 
& toutes les convexites du profil, et considerer comme 
invisibles les points situ£s entre la ligne de sol, la tangente 
et la convexity correspondante. On pourrait ainsi, en r6p6- 
tant cette observation pour autant de profils que Ton vou- 
drait, etablir le panorama d'un pic sans y etre jamais 
monte; mais il suffit de mener des profils par les sommets 
importants h voir; on pourra loujours tirer des conse- 
quences par approximation pour le terrain avoisinant les 
plans choisis. 

C'est la methode la plus simple et la plus rapide pour 
determiner le choix d'un observatoire naturel ; le r£sultat 
obtenu indique de lui-meme, s'il y a lieu, la necessity de 
trouver deux observatoires qui se competent sans se 
repeter. 

Dans ce second cas, la partie de la valine oil se trouve 
le premier observatoire doit etre complement negligee 
pour le choix du second ; on doit, en le cherchant, operer 
dans son rayon comme pour une valine simple, isoiee, ne 
ngcessitant qu'un observatoire. 

Je crois ainsi avoir demontrG en ces quelques mots que 
la determination de Tobservatoire est v£ritablement une 
question th£orique dans l'itineraire : c'est du reste la seule. 
Un observatoire bien determine est aussi utile que rare 
peut-etre. Mais il faut bien se rappeler qu'aucune peine 
enduree dans le but de Tetablir le mieux possible n'est 
perdue, et que de \k dependent souvent la beaute, Tintel- 
ligence, Tagr6ment, et la securite d'un voyage. 

Albert de Pouvourville, 

Membre du Club Alpin Francais. 
(Section Vosgienne). 



Digitized by 



Google 



VI 
LES MOUVEMENTS 

DU GLACIER DES BOSSONS 

II y a une dizainc dann^es, alors que tous lesautres gla- 
ciers de la vallde de Ghamonix etaient en pleine retraite, le 
seul glacier des Bossons accusait ddji-i une tendance en sens 
contraire. « C'est qu'il a une bonne mere », nous disait 
quelqu'un du pays. Mais le glacier des Bois, aliments par 
Timmense bassin qui s'^tend de l'Aiguille-Verte au Mont- 
Blanc du Tacul, a « une bonne m6re » aussi, et, de tous les 
glaciers de Ghamonix, c'est celui justement dontlerecul est 
le plus sensible. La difference de superficie des n£v£s expli- 
querait, d'ailleurs, pourquoi un glacier est plus important 
qu'un autre, mais non pas pourquoi le premier avance pen- 
dant que l'autre recule. 

Depuis lors, M. Venance Payot a pris soin de noter 
chaque ann^e les mouvements de nos deux glaciers. II 
r^sulte de ses mesures que le glacier des Bois n'a cessd do 
perdre du terrain, tandis que le glacier des Bossons est d£- 
cid^ment en progrds. A l'heure actuelle, de pareilles diver- 
gences d'allure s'observent en plusieurs points de la chatnc 
des Alpes, mais elles sont particuli&rement frappantes lors- 
qu'on consid&re deux glaciers comme les n6tres, situ^s 
dans un mdme massif, sur le m&me versant, et de dimen- 
sions & peu pr&s £gales. 

II nous a sembl£ que des representations photographiques 
pourraient utilement concourir k la solution de ce pro- 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



Q- 
i 



3 



Digitized by 



Google 



Be,' 



a 



3 

lb 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



LBS MOUVEMENTS DU GLACIER DES BOSSONS. 513 

bleme. Elles ne sauraient sans doute fournir des donnees 
aussi exactes en leur genre que les mensurations effectuees 
sur le terrain. Mais, outre l'avantage de fixer pour l'avenir 
l'etat des lieux k une epoque determinee, elles expriment 
k la fois toutes les circonstances du phenom&ne, la longueur 
du glacier, son gonflement ou son aplatissement, son exten- 
sion late rale, la disposition de sa moraine frontale, et, ce 
qui k nos yeux est d'une importance capitale, sa situation 
entre les roches encaissantes. Pour atteindre notre but, 
nous ne pouvions mieux faire que de solliciter le concours 
de M. Joseph Tairraz, le devoue vice-president de la 
Section du Mont-Blanc, dont Thabilete comme photographe 
est bien connue. M. Joseph Tairraz, s'est mis k l'oeuvre, 
et, pour premier resultat de son travail qu'il a bien voulu 
nous promettre de poursuivre, il nous a envoys deux cli- 
ches du glacier des Bols pris Tun en octobre 1884, l'autre 
en octobre 1885, et deux cliches du glacier des Bossons aux 
mftmes dates. 

Les deux cliches du glacier des Bois ne presentent pas de 
differences sensibles. lis permettent done d'affirmer que le 
glacier est reste k peu pr&s stationnalre. II en est autrement 
pour les cliches du glacier des Bossons dont nous donnons 
la reproduction ci-contre. II suffit d'un coup d'oeil pour 
constater l'avancement considerable de ce glacier d'une 
annee & l'autre. Les difficulty du terrain, le manque d'un 
point de rep&re suffisamment precis ont emp£che sans 
doute M. Tairraz de poser l'appareil rigoureusement k la 
m6me place. Lors de la station de 1885 il s'est rapproche 
de quelques pas du rocher qui figure au premier plan, en 
m6me temps qu'il se portait un peu vers la droite. Mais, 
d'aprfcs les lois de la perspective, cette deviation laterale, 
qui n'a pas dft depasser l m ,50 k 2 metres, ne modifie pas 
sensiblement la position relative des objets quelque peu 
eioignes, tels que la ligne terminate du glacier. On pour- 
rait s'en assurer en verifiant avec quelle exactitude se 

ANNUAIRB DE 1885. 33 



Digitized by 



Google 



514 SCIENCES ET ARTS. 

superposent, non seulement la silhouette des montagnes, 
mais les deux bouquets de bois situ£s sur chaque rive du 
glacier. Ge contr61e fait, on s'apercevra que la partie termi- 
nale du glacier s'est consid£rablement accrue depuis 1884 
suivant les trois dimensions, en longueur, largeur et gpais- 
seur. Gette derni&re sera tr&s frappante si Ton observe que, 
dans l'image de 1885, le relief de la glace cache la pente de 
la moraine droite jusqu'ft la base du bouquet de bois. En 
m&me temps les ondulations sontplus puissantes et la region 
des sgracs paralt s'fctre reports vers le haut du glacier. II 
est surtout, & la base du glacier, une apparence caract£ris- 
tique sur laquelle il convient d'appeler Tattention. On voit, 
en effet, les mGmes pierres qui, en 1884, jonchent le sol b 
l'avant du glacier en dispersion irr^guli&re, former en 1885 
une bordure continue, mettant en Evidence la marche du 
glacier qui les a ramassdes sur son ichemin et les pousse en 
avant. 

Mais Ik ne s'arrfctent pas les remarques auxquelles donnent 
lieu les photographies de M. Tairraz. L'extr£mit6 du glacier 
des Bossons occupe un large vallon, d'horizon tr&s ouvert, 
ou il se trouve resserrd seulement par ses propres moraines 
en matdriaux incoh^rents que recouvrent par places des 
bouquets de bois, des broussailles et des herbes folles. Au 
contraire, la langue terminate du glacier des Bois, extrfcme- 
ment Stroite et inclin^e, est au fond d'une gorge inacces- 
sible, Strangle entre des parois de roche vive, polie par 
le frottement des anciennes glaces. Il s'ensuit que, au glacier 
des Bossons, le refroidissement cause par le rayonnement 
nocturne dans l'espace librement ouvert doit 6tre conside- 
rable, sans que le terrain environnant puisse refiechir vers 
lui, durant le jour, une quantite de chaleur equivalente, 
tandis que le glacier des Bois est place dans les conditions 
les plus favorables & une fusion h&tive. Encaisse entre des 
parois de roche polie, d'une part il est expose k une rever- 
beration intense, d'autre part son rayonnement propre est 



Digitized by 



Google 



I 



I 






Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



LES MOUYEMENTS DU GLACIER DES BOSSONS. 517 

reduit au minimum d'effet. Ajoutons que, par suite de son 
inclinaison, les rayons du soleil k son ddclin viennent le 
frapper presque normalement. D&s lors, le phenom&ne 
d'avancement ou de recul des glaciers n'etant que la resul- 
tante entre Tapport des glaces par le haut et la fusion k la 
partie inferieure, on s'explique la difference d'allures des 
deux glaciers. 

Mais il est permis peut-Mre de tirer de l'etude de nos pho- 
tographies une derni&re consequence. Nous avons raisonne 
comme si le glacier des Bois occupait tout le fond du cou- 
loir rocheux. II en a ete ainsi durant les annees precedentes. 
Actuellement le glacier s'est retire jusque versl'entree supe- 
rieure du couloir. D&s lors, il doit commencer & echapper 
aux effets de reverberation intense auxquels il etaitsoumis 
pendant cette traversee, et le moment est proche ou Tap- 
port des glaces compensera TefiFet de la fusion. Les photo- 
graphies de M. Tairraz viennent confirmer cette conjecture, 
en montrant que le glacier, sur le point de retrograder au 
del* du defile, est reste stationnaire de 4884 k 1885. D'un 
autre c6te, en raison de causes encore mal determinees 
mais dont la periodicite a ete constatee, Tapport des glaces 
augmentant sans doute pour ce glacier comme il augmente 
pour le glacier des Bossons, un mouvement en avant ne tar- 
dera pas & se dessiner. On doit s'attendre enfin & ce que ce 
mouvement soit tr&s lent pendant le passage du defile, et 
cela par les m&mes causes qui y ont rendu le mouvement 
en arriere trds rapide *. 

Charles Durier, 

Vice-president du Club Alpin Francais. 

1. 11 est vraisemblable que sous la pression des glaces supeneures, le 
glacier poussera assez rapidement une pointe dans le fond du defile. Ce 
que nous voulons dire, c'est qu'il mettra plus de temps a le remplir 
qu'il n'en a mis A s'en retirer. II y a trente ans, les glaces de*bor- 
daient en avalanches par-dessus la paroi de gauche. Cet obstacle franchi, 
l'avancement sera, au contra ire, plus rapide que n'a ete* le retrait. 



Digitized by 



Google 



VII 

RELEVfiS HYPSOMfiTRIQUES 

RESULTANT 

D'OBSERVATIONS FAITES AU BAROMETRE 

PAR DES MFMBRES DU CLUB ALP1N FRANC AIS 

ET CALCCLEES PAR LE COMMANDANT DU GENIE PRUDENT 

DE LA SECTION DE PARIS 

MEMBRE DE LA DIRECTION CENTRALE 



Avertissement. — Les altitudes ci-aprfes sont, le cas 6che*ant, 
rectiiicatives de celles contenues dans les articles correspondants 
de YAnnuaire. Elles sont, autant que possible, obtenues par 
intercalation entre des altitudes plus certaines, et de plus nous 
avons amgliore ce travail d'encadrement, en prenant pour 
chaque point les moyennes de toutes les altitudes mesur6es jus- 
qu'ici par les divers observateurs. Nous avons d'ailleurs continue 
a tenir compte, lorsqu'il a 616 possible de le faire, des erreurs 
individuelles de chaque instrument employ e", et nous avons rec- 
tifte" les observations d'apres la marche de la pression atmo- 
sphSrique, telle qu'elleresulte des observations textuelles relevees 
dans les divers observatoires m6t6orologiques fixes. 

Dans la liste qui suit, les altitudes qui ont servi de base pour 
^interpolation sont imprimees en cbiffres gras. En outre, pour 
simplifier l'6criture, nous avons adopts les abreviations ci-apres : 

3 obs. — Moyenne de trois observations. 

D. G. — D'apres le D6pdt de la Guerre. 

I. M. — D'apres Tlnstitut GSographique et Statistique de Madrid. 

C. F. — D'apres des etudes de chemin de fer. 

P. Ch. — D'apres les Ponts et ChaussSes. 

A. — Altitudes calculees au moyen de visees faites avec la 
regie a eel i metre du colonel Goulier, ou avec l'orographe Schrader, 
par MM. de Sainl-Saud ou Schrader. 



Digitized by 



Google 



RELEVfcS IIYPSOM&TRIQUKS. 519 

OBSERVATEURS 

Ga. — MM. le docteur Garrigou. 

Go. — Gourdon. 

Le. — Lequeutre, membre du Club Alpin Fran$ais, 

Sa. — De Saiut-Saud, id. id. 

Schr. — Schrader, id. id. 

Comte de Saint-Saud. — (Aragon et Catalogne.) — Ba- 
rom&tre holosterique de 7 cent, de Naudet. — Mai, juin 
etjuilletl885. 

I. — DE JACA A NAVAL 
(Da 17 aa 27 mai.) 

Jaca, ville 819 

Asieso, village 845 

Alto de Asieso 1219 A 

Pont sur 1' Aragon entre Jaca et Asieso. 755 

Cimetiere de Jaca 790 

Pont de la Botiguera snr le rio Oas. . 730 

Pont du barranco de A tares 710 

Couvent superieur de San Juan de la 

Pefia 1220 

Ermita de San Salvador (sierra de San 

JuaD) 1586 Cor. 

Alto deS u Teresia (sierra de San Juan). 1266 A 

Botaya, village ; le haut da cloche r. . . 990 

Bna, village, le presbytere 738 

Lage (Tosal de la sierra de) 908 A Sa. 

Torrent du barranco de Ena (passage 

du) 680 

Ermita de S ,m Isabel (sierra de Cen- 

tenero) 1020 

Tosal de S u Isabel (sierra de Cen- 

tenero) 1072 A Sa. 

Cr6te entre les rios de Centenero et de 

Ena 745 

Barranco de Bubal entre Eua et 6sia . 690 

6sia, village 740 

Auberge del Molinero, sur la grande 

route au pied de Bernues 917 I. M. 

Le rio Moro entre Bernues et Larrein. 810 

Ermita de San Alexandra 865 

Larrein (montagne de) 1818 A Sa. 

Le rio Moro dans la gorge de Larrein. 955 

Artaso, village 900 

Le torrent au Sud-Est de Artaso. . . . 885 
Partage des eaux entre les barrancos 

de Javierrelatre et du rio Moro. . . . 825 

Sieso, hameau ; casa Lorau 775 

Castillon (tozal de) 985 A Sa. 

Latre, village 705 



Digitized by 



Google 



A Sa. 



520 SCIENCES ET ARTS. 

Le pontde Caldearenas surle Gallego. 630 C. F. 

Le rio Guarga en bat de Lasieso. . . . 680 

Lasieso, hameau; porche de l'eglise. . 705 

Jabarella, village 725 

Castillo de Leres, hameau 710 3 obs. (Sa.) 

Lay ee, hameau 740 

Estallo (tosal de) 1*09 

Alto de San Vicente (sierra de San Sal- 
vador) l105 

Alto de Serue id. 1115 

Colde - »d. 1040 

Alto de Pallaron id. 1117 A Sa. 

Meson de Guarga 775 3 obs. (Sa.) 

Puente Guarga (pont) 730 4 obs. (Sa.) 

La Nave, hameau 755 4 obs. (Sa.) 

Jonction du Guarga et du torrent de 

Alaves 740 

Jonction du Guarga et du torrent de 

Grasa 755 

Castiello deJaca, hameau 970 

El Castellar (somraite) 1084 A Sa. 

Le Guarga au moulin de Villoba. . . . 780 

Lasaosa, hameau, altitude approxima- 
tive du clocher. ........... 830 

Petit col entre les barrancos de Ricado 

et de Solanilla 905 

Le torrent au pied et a l'Ouest de Aineto 

Aineto, village 970 2 obs. (Sa.) 

Traversee du barranco de la Redola. . 910 

Secorun, village 1070 4 obs. (Ca. Sa. 

La Guarta, id 1155 2 obs. (Sa.) 

Collada de las Coleras, partage des 

eaux de l'Aragon et du Cinca 1465 

Traversee de l'Alcanadre a 1 kilom. du 

col ci-de8sus 1*25 

Collada de San Juan Castillo 1270 

Ferine de — 1240 2 obs. (Sa.) 

Torrelluala de Lobico, hameau 1125 

Traversee de l'Isuela de Balced. . . . 1020 

Puimorcat, maisons du bas 1185 3 obs. (Sa.) 

Crapamote (station a la cms de la sierra 

de) 1302 A Sa. 

La Lecina, petit hameau 795 

Le rio Eua au bas dela Lecina 715 

Jonction des deux barrancos de Ena. . 685 
Buil (emplacement de l'ancienne tour 

sarrasine) 974 A Sa. 

Buil (casa la Lueza au village de San 

Martin de) 905 

Sarratillo, hameau, croix du chemin. . 870 

Guarra (tosal de la sierreta de) 1089 A Sa. 

Col de Arcusa appele cms del Cueilo 

Arcusa 800 

Ermita de San Hipolito 660 

Moulin de Villacampa de Mondod. . . . 565 
Jonction du barranco del Plan de Llumias 

avec le rio Usia en bas de Olson. . . 580 
Olson, bourg, casa Falteto, haut du 

bourg 705 



Digitized by 



Google 



RELEV6S hypsomGtriques. 524 

Ermita de San Benito dans la sierra de . . 

ce nom 1071- A Sa. 

Coll ad a et meson de la Sierra 920 

Naval, petite ville; la place 630 4 obs. (La. Sa.) 

Cruz de San Esteban 790 

Traversee da barranco de Arrazas. . . 735 
La Torreta (aoraraet de la sierra de 

Salinas) 954 A Sa. 

Col appele : cruzadeta deXolungo. . . 840 

Fontaine et lavoir de. Naval 600 

II. — DE NAVAL A VIELLA d'aRAN 
(Du 27 raai au 5 juin.) 

Maisons de la Sierra, hameau de Paul. 790 

Monte Robles, total 860 A Sa. 

Passage du barranco de Mipanas. . . . 650 

Ermitage de San Salvador de Abizanda. 765 environ. 

Abizanda, village, la place 650 

Passage du barranco de Escanilla. . . 560 

Ermita de Santiago 510 

Liguerre de Cinca; la casa firoto. ... 510 2 obs. (Sa.) 

Le rfo Cinca en bas de Lfguerre; bac. 455 2 obs. (Sa.) 
Fontaine dans le vallon du Nord de 

l'ermitage de San Vicente 880 

Passage du barranco au Sud-Est de San 

Vicente 835 

Passage du barranco de Rivallara en 

bas de Pano 790 

Pano, hameau , casa Nets 900 

Escucbais (tozal de los) 1099 A Sa. 

Arbues, hameau 875 

Un hameau de Perarrua 775 

Eglise et tour de San Cleinente, bord de 

la falsi se orientalo du rio fisera. . . 740 

Perarrua, village 565 

Besians, hameau, la place 575 

Santa Liestra, village, leraoulin. ... 579 
Torruella, altitude approximative du 

clocher -. . . . 985 

Abenozas-bajo, hameau 1080 2 obs. (Sa.) 

Abenozas-alto, id 1115 

Virgen de los Bafios, chape lie sur le 

sentier 1140 

Col del Raso de Merli 1240 

Llano de Merli, passage entre les 

vallees de Esdolomada et de Baca- 

morta 1120 

Merli, village, casa Turmo 12 10 

Station sur la sierra de Merli 1608 A Sa 

Puente Serraduy, hameau sur le rio Isa- 

bena 825 

Le torrent en bas de Serraduy 595 

Serraduy, village, la casa Aranuy. ... 945 
Jiguala, hameau de Serraduy, maison du 

p ba * 985 

Jiguala, id. , maison du 

h *«* 1055 



Digitized by 



Google 



522 SCIENCES ET ARTS. 

Coll de Ven 1255 

Coll del Pilaret de Soperun 13S3 

Aspera (tosal de) 1482 A Sa. 

Col de las Escaldas, sierra de Sir. . . 1515 

Fontaine de Canadella, — ... 1625 

La Morre de Abizuelo, — ... 1745 

Passage del Pilaret, — ... 1695 
Tosal on plus haut sommet, sierra de 

Sis, station 1786 A Sa. 

Col de Pallas, entre Soperuu et Betesa. 1515 

Maisons de Pallas 1190 

Betesa, village, porch e de l'eglise. . . 1170 2 obs. (Sa.) 
Le barranco de la Ainsola, en bas de 

Santorens 985 2 obs, (Sa.) 

Santorens, village, casa Pev 1050 2 obs. (8a.) 

La casa Olira sur le torrent del Molino 

en bas de Pallerol 915 

Pallerol, haraeau 930 

Sommet oriental de la sierra de las 

Cornasas de Aulet 1500 A Sa. 

Col dans les Cornasas 1410 

Sopeira, village; la casa Cierco, milieu 

de la grande rue 765 

El Puente de arriba ', pont sur la No- 

guera-Ribagorxana en bas du convent 

de la Baix 730 

Coll de Binyet et hameau de Llastarry. 1170 

Coll de Bojo 1350 

Sant Gervas, le plus haut sommet de la 

Sierra* 1882 A Sa. 

Coll et Ermita de Sant Koch 1465 2 obs. (Sa.) 

Alto de Tono 1615 

Coll de Tono 1470 

Borda de Viu de dalt, ferine dn haut. . 1420 
Coll de las bordas de Viu ou del Pilaret 

deSantRoch 1475 

Point* orientate du Monti berry 1708 A Sa. 

Viu de Llebata, village 1*90 

Le torrent appele du Barranco del con- 

vento del Pont de Suert, au moulin de 

Viu 1155. 

Montbny (ou M one buy), to&sal au par- 

tagedeseauxentre les deux Nogueras. 1688 A Sa. 

Coll del Parador de Sentis 1445 

Coll de Sas ou Sant Quiry 1515 3 obs. (Sa. Schr.) 

Manyanet, hameau, casa Cassal. . . . 1545 2 obs. (Sa.) 
Pont sur le rio Tollon en bas de Ma- 
nyanet 1350 

Tossalet de la Sol tad era 1805 

Pilaret del Pohet ou Pouet 2305 

Pich de Llena 2892 A Sa. 

Mesull, annexe de Manyanet 1410 

Sas 1380 2 obs. (Schr. Sa.) 

Le torrent en bas de Sas 1320 2 obs. (Schr. Sa.) 

i . Ce qui precede appartlenfa la province de Huesoa (Aragon) ; ce qui ra suivre appartenan 
a cello de Lerida (Catalognc), les nomt teront autant que possible orthographies a la 
catalane. _ 

2. Le signal ge*odeslque des Inglnieurs espagnols, qui n'a que 1,839 met., est a une deml- 
heure plus a l'Est (2 kil.). 



Digitized by 



Google 



RELEV&S HYPSOM&TRIQUES. 523 

Coll de Peranera 1485 2 obs.. (Schr. 8a.) 

Peranera. ,, . 1335 - — 

Le barranco de Peranera, en baa da Til- 
lage 1150 

Coll de Erill Castell 1545 

Esperan, haraeau 1480 

Station, dans la sierra de Gotarta. . . 1596 A Sa. 

Coll de Irg6, — ... 1580 

Irgo; village, le clocher 1410 

Pont sur la Noguera de Tor en baa de 

Llesp 955 

Llesp, village, place 1015 2 oba. (Sa. Schr.) 

Coll de Serreres 1365 

Vilaller, village, place 985 5 obs. (Ga. Har. Pa. Sa. Schr.) 

La Noguera de Barrabea en baa de 

Forcat 1010 

El Sal to; cascade de la Noguera : le 

haut 1155 

La Noguera en baa de Senet 1270 

Palanca de la rivera de Salancas.. . . 1430 
Pilaret de Sant Nicolau, entree sur le 

territoire aranais 1515 

Hospital de Viella 1625 5 obs. (Go. Har. Pa. Sa. Schr.) 

Fontaine del Pla de Laacuana 1950 

Col et petit lac de Toro 2270 

Port de Viella 2425 4 obs. (Go. Pa. Sa. Schr.) 

Le pilaret da chemin a la base Nord du 

port 2220 

Petit lac pres du chemin 2130 

El Pontet, pont sur le rio Negro. . . . 1655 
Borda (grande maison blanche) sur le 

chemin 1235 

Viella, bourg 976 C. F. 



III. — DE SENTEIN A USTOU 
PAR L'ARAN ET LE HAUT-PALLAS 1 

(Du 20 au 30 juillet.) 

Sentein, village (Ariege). . 760 D. G. 

Pont A la sortie de Sentein — . . 795 2 obs. (Sa. Schr.) 

Pont de bois sur le Lea — . . 849 3 obs. — 

Eylie — . . 930 2 obs. — 

Usine d' Eylie, haraeau — . . 960 — 

Pontde pierre au-dessus du confluent des 

torrents d'Uret et de Bentaillous. . . 1070 — — 

Pla et cabane d'Uret 1995 — 

Col d'Uret (frontiere), Catalogue. . . . 2647 D. G. 

Lac de Montolieu 2400 2 obs. (Sa. Schr.) 

Pont et cascade sur le rio Inyola. . . . 1900 — — 

Salardu, village, casa Espa 1268 C. F. 

A 150 metres en contre-haut de i'Estany 

Majo 2165 

Port de Ribereta 2510 

1. Du SO au 16 juillet, M. do Saint-Saud a eu pour collaborates M. V. Huot, 414ve de 
M. Schrader 



Digitized by 



Google 



524 SCIENCES ET ARTS. 

Premier lac it la base occidental du 

port de Ribereta (lac Noir) 2*63 

Confluent de la Noguera de Tor et du 

torrent Nord du Montarto 1835 

Lac le plus rapproche des bains de Bobi, 

lac de los Caballeros 1745 

Bohi, hameau 1310 8 obs. (Ga. Le. Sa. Schr). 

Tahull, hameau, casa Dominju 1560 5 obs. (Le. Sa. Schr.) 

Brmita de Sant Quirch 1650 

Tossal del Pinar de Bach (ou de Ubac) .8108 A Sa. Schr. 

Palanca de la Mola 1585 

Pich de Ginebrell 8769 A Sa. Schr. 

Lac inferieur del Peso 2445 

— superieur — -505 

Grand pic del Peso 8803 A Sa. Schr. 

Coil de Rus ou de Capdella 2611. 3 obs. (Le. Sa. Schr.) 

Jonction des torrents des vallons de Rus 

et de Fransi 1890 

Capdella, hameau, casa Gaspa .... 1464 6 obs. (Le. Sa. Schr.) 
Pont en bas de Capdella sur leTio Fla- 

missell 1495 

Tossal des Mortes 8468 A Sa. Schr. 

Coll de Triedo ou Trio 2150 3 obs. (Le. Sa. Schr.) 

Pont de LlabanenB 1575 — — 

Llesuy, village, place de l'eglise. . . . 1455 — — 
Torre, annexe de Llesuy, porche de 

l'eglise 1450 2 obs. (Sa. Schr.) 

Sorre, hameau 1110 — 

Pont a la jonction des rios de Llesuy et' 

d'Escas 890 

Rialp, bourg, place 736 C. F. 

Pont et auberge de Ulleri 770 3 (obs. Sa.) 

Confluent de la Pallaresa et du torrent 

de Montanarta 800 2 obs. (Sa. Schr.) 

Pont sur la Palleresa en aval de Llabor si . 808 

Pont au sortir de Llaborsi, en amont. . 810 C. F. 

Aydi, hostal 845 2 obs. (Sa.) 

Escalo, pont sur le torrent qui vient de 

Escart 870 C. F. 

La Guinguetta, hostal 930 3 obs. (Go. Sa. Schr.) 

Esterri de Aneu, village; la place. . . 971 C. F. 

Serra Plana (une sommite centrale). . 2210 

Coll superieur de Lie ret, ou Llueba. . 2025 
Lleret superieur, hameau; fontaine en 

haut du village 1480 P. Ch. 

Bordas de Bold is 1690 C. F. 

Font de curas de baix 1705 

Coll de Conques 2265 

Cap de Tudela 8816 A Sa. 

Coll de Tudela 2200 

Passage entre les vallons de Ginestarre 

et Boldis a une demi-heure du col de 

Tudela 1910 

Pont de Verito, sur la Noguera de Car- 

dos 1025 2 obs. (Go. Sa.) 

Tabescan, village, pont 1096 P. Ch. 

Borda infer ieure de Posi 1215 

Le chemin en bas de la Cabanasse . . 1265 

Bordas de Graus 1300 



Digitized by 



Google 



RELEVfcS HYPSOMETRIQUES. 525 

Bordas de Noarre ... 1550 2 obs. (Go. Sa.) 

Fontaine de la coste de Riberuig. . . 1830 

Estany del Port 1960 2 obs. (Go. Sa.) 

Port d'Ustou (frontiere de France).. .8138 D. G. 
Rencontre des deux senders en bas des 

escarpements da port 1635 

Prairie et cabane de Fonta a la base 

de la gorge da port 1575 

Saint- Lisier d'Ustou 702 D. G. 

M. Schrader. — (Catalogue.) — Baromdtres : holoste- 
rique de 7 cent, et altimdtrique de 7 cent, de Naudet. — 
Juillet 1885 '. 

De Castillon a Salardii (voir aussi M. de Saint-Saud, p. 523). 

Castillon (Ariege) 628 D. G. 

Eylie, hameau 930 2 obs. (Sa. Schr.) 

Cabane da Pla d'Uret 1995 — - 

Col d'Uret 2647 D. G. 

Salardii, village 1268 C. F. 

De Salardii a Esterrf. 

(Deja donne precederament.) 

D'Esterri au port de Salau. 

Esterri, village 971 C. F. 

Escalarre, hameau 1015 2 obs. (Schr.) 

Burgo, hameau, pont de bois 1300 — — 

Sierra de Campirme, station sur un 

sommet 2211 A Schr. 

Col superieur de Campirme 1975 

— inferieur — 1810 

Col entre Espot et Esterri 1066 2 obs. (Schr.) 

Espot, village, pont de bois 1307 12 obs. (Go. Sa. Schr.) 

Coll de la creu de Xoll 2284 A Schr. 

Seravillo, sommet 2411 A Schr. 

Cabane de bergers. . . .' 2155 

Passage du torrent de Gargalla. ... 2110 

Pich de Monseny 2881 I. M. et A Schr. 

Premier ressaut a la descente 2379 

Chapelle de S'-Cosroe et S'-Damian, sur 
le chemin de Esterri a Valencia. . . 1070 2 obs. (Sa. Schr.) 

I sab ar re, hameau 1095 — — 

Boren, hameau 1102 — — 

Isil, village 1192 C. F. 

Port de Salau 2062 D. G. 

Les observations barometriques recueillies par M. Schrader en 
aofit et septembre dans les montagnes de l'Artege et du Pallas 
seront publiees ult^rieurement. 

1. Dans l'excur»ion de juillet, M. Schrader a 4t4 accoinpagn6 de ie» 61Mes MM. Marius 
Chetneau et V. Huot, uuf du 30 mi 26 juillet, semaine pendant laquello M. Huot accom- 
pagnait M. de Saint-Saud. 



Digitized by 



Google 



Digiti 



zed by G00gk 



MISCELLANIES 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



MISCELLANIES 



A PROPOS OU PIOLET D'HENRY COROIER 

Le 7 juin 4877 une petite caravane, composed de deux guides 
et d'un voyageur, quittait a 2 h. du matin le hameau de la 
Berarde, ce centre alors fort peu frequents de l'alpinisme dans 
le haut Daupnin6. C'etait Henry Cordier avec ses fideles com- 
pagnons de courses, Andreas Maurer et Jakob Anderegg, trois 
vrais amis, tous trois d£c6d£s aujourd'hui I Us remontaient la 
vallee des fitancons dominie par les formidables a-pics de la 
Meije, qui deux mois plus tard allait etre enfin vaincue par un 
de nos collegues francais, apres avoir longtemps repousse les 
assauts repels des grimpeurs de toutes les nations. 

Le but de Cordier, ce jour-la, 6tait d'atteindre un des plus int£- 
ressants belvederes du massif du Pelvoux, le Plaret, dont le 
sommet, alors vierge de tous pas humains, s'eleve a 3,570 met. 
d'altitude. L'ascension ne presente aucune difficult^, tous ceux 
qui depuis cette epoque Font entreprise sont unanimes a le 
reconnaltre. 

Ail h. 30 min., Henry Cordier inscrivait sur son carnet de 
voyage la nouvelle conquele alpine qu'il venait de faire, puis 
apres une halte assez prolonged il donna le signal du retour. 

La descente du Pic proprement dit s'effectua aussi facile meat 
que la montSe. Quant au glacier qui s'eHend a la base du Plaret, 
remplissant le fond du grand cirque limits au Nord par la Gan- 
doliere el au Midi par le Roujet, son parcours est des plus com- 
modes, surtout a cette Epoque de l'ann£e on la neige recouvre 
la montagne d'un manteau encore assez 6 pais et permet ainsi 
de franchir direclement toutes les crevasses qu'elle obstrue. 

Naturellement la precaution habituelle de la corde reliant les 
voyageurs entre eux, quand ils traversent les glaciers, n'avait pas 
6te n£glig£e. . t • 

ANNUAIRB DE 1885. 34 



Digitized by 



Google 



530 MISCELLANIES. 

Le glacier du Plaret forme une sorte de grand plateau; son 
extr^mite" inferieure, tournSe a PEst, se perd brusquement sur 
une paroi de roches d'inclinaison moyenne que son passage a ma- 
melonn6es autrefois, alors que sa masse descendait 500 met. plus 
bas dans la vallee des Etancons, pour se joindre au grand glacier 
aujourd'hui retir6 jusqu'au pied menie du versant meridional de 
la Meije. Vers le centre de ces roches, la majeure partie des eaux 
provenani de la fonte du glacier forme en se r£unissant le 
bras principal du torrent de la Clause. 

En ce moment les neiges couvraient encore la plupart des 
rochers dont il s'agit, comblant en quelque sorte dY'iiormes rem- 
blais les depressions qui les s£parent et au fond desquelles glis- 
sent les 6coulemenls du glacier. C'est done sous ces neiges accu- 
mul&es, a travers lesquelles il se fraie un passage, que coule le 
torrent de la Clause. 

Sur un des rochers de la rive droite du torrent, la caravane 
s'arrfcte pour se r£conforter un peu avec le contenu des sacs. 
Mais auparavant les voyageurs se dStachent de la corde. M. Cor- 
dier, qui l'avait depuis pr6s de douze heures autour du corps, se 
plaignait qu'elle lui fit mal. D'ailleurs, il la juge desormais inutile 
et peut-<Hre a-t-il raison, a prendre les choses au sens strict. Pour- 
tant tel n'est pas notre avis. S'il fut reste" attache* a la corde jusqu'a- 
pres les neiges, U n'aurait pu, com me il l'a fait, parti r avail t ses gui- 
des, dans une direction qu'euxn'auraient certainement paschoisie. 

La corde n'est pas seulement une aide materielle dans les 
passages difflciles ou dangereux, c'est aussi un lien efficace qui 
maintient entre les voyageurs une union salutaire de determi- 
nations, de marche et d'allure, qui rassemble en un faisceau les 
connaissances, les aptitudes et l'expeYience de tous, qui empdche 
enfln les imprudences isolees de se produire. Aussi vaut-il tou- 
jours mieux en subir un peu plus longtemps l'entrave que de se 
soustraire pr6matur6ment a ses effets protecteurs. 

La collation terminer, Cordier, pendant que les guides replient 
la corde et bouclent leurs sacs, pietine de-ci de-la sur le roc 
pour se r6chauffer les pieds ; puis examinant, — lui myope a Tex- 
tr£me, ne portant cependant dans ses courses que les habi- 
tuelles lunettes a verres noircis ordinaires, destinies a proteger 
la vue contre l'6clatante reverberation des neiges, — examinant, 
disons-nous, la pente neigeuse qu'il faut suivre et la trou- 
varit moins raide a gauche que devant lui, il se met a descendre 
en e flee tu ant une de ces glissades a j arrets tendus et piolet 
enfonce en arriere que les alpinistes connaissent bien. 



Digitized by 



Google 



A PROPOS DU PIOLBT D'HBNRY CORDIER. 531 ^ 

Mais notre malheureux collogue s'est Planed sans voir que sa 
course aboutit dans le fonddu vallon a uue 16gere tache bruae, 
re>elant qu'en cet endroit la neige est presque completement 
rongge par un ressaut du torrent dont le courant est active* par 
une cascade qui se trouve en amont et une autre chute situ6e 
quelques metres plus bas, entralnant violemment les eaux sur la 
paroi du rocher sous une pente d'environ 60 degr£s. Actuelle* 
ment tout est cache* sous un manteau neigeux d'nne trompeuse 
6paisseur. L'undes guides, s'6tant apercu du depart de l'impru- 
dent excursionniste, avance de quelques pas et voit instantane- 
ment le danger. Mais il est trop tard: soit que ses cris d'aver- 
tissement ne soient pas entendus de Tinfortune voyageur, soit que 
ce dernier, ne d^couvrant rien de nature a l'inqui6ter, ne juge 
pas utile de tenir compte de ces appels, il continue sa descente 
et vient s'engouffrer avec la rapidity d'une fleche dans Touverture 
que son passage sur la tache brune vient de determiner. Deja 
les deux guides accourus sur les traces de Cprdier sont au bord 
du trou, profond de 3 a 4 met. ; Tun d'eux, attach6 et soutenu 
par son camarade, descend dans le gouffre au risque d'etre suf- 
foque' parle violent courant d'airfroid quiy regne; mais tousses 
efforts sont vains. Sesrecherches dans le lit du torrent, sous 1c tun- 
nel de neige ere use par le passage de l'eau, sont inutiles: il ne 
peut rien apercevoir, ses cris d£sespe>6s demeurent sans r£ponse. 

Les pauvres gens durent retourner seuls a La Bdrarde. Le len- 
demain, ils revinrent dirigeant une dizaine d'hommes de Saint- 
Ghristophe, a la tfite desquels se trouvaient les guides Gaspard 
et Roderon. 

Arrives sur le theatre de la catastrophe, ceux-ci creuserent 
dans la neige deux tranches de 4 met. de profondeur transver* 
salement au courant de la Clause et au-dessous de la cascade 
inferieure. Anderegg et Gaspard, qui travaillaient ensemble dans 
la tranchee la plus basse, apercurent alors le corps de Cordier 
etendu surle dos, les jambes a califourchon sur un roc qui 6mer- 
geaitdulitdu torrent. A 9heuresdumatin,il £ tail retire desatombe 
glaceV, le D r Balme et le juge de paixdu Bourg-d'Oisansconsta- 
taient qu'il n'6tait aucunement deTigure* et que l'asphyxie avait 
seule du determiner la mort. Les vfitements 6taient en bon 6tat, . 
rien n'avail 6t6 perdu de ce qu'il portait sur lui, sauf son chapeau. 

J'eHais accouru de Grenoble des la premiere nouvelle de l'af- 
freux malheur, et je remarquai que les mains de mon pauvre 
ami prfoentaient, celle de gauche des Icorchures profondes au . 
niveau de la ligne articulaire de la deuxieme et de la troisieme 



Digitized by 



Google 



532 MISCELLANIES. 

phalange des quaire doigts, celle de droite des ecorchures beau* 
coup plus graves encore, mais au niveau de la ligne articulaire 
formed par la reunion de la premiere et de la deuxieme pha- 
lange a tous les doigts. J 'acquis immediate men t la conviction 
que Cordier avait essaye* de register au courant du ruisseau, 
d'ailleurs peu profond, en s'aidant de son piolet. Le manche du 
piolet, retrouve presque a cAt6 du corps, prouvait que cet instru- 
ment avait 6t6 brise* violemment : il n'en restait qu'une longueur 
de 4 m ,H, y compris la pointe du bas; lapartie superieure, com- 
prenant le pic et le taillant, ne put etre retrouvSe. 

Cette triste relique pr£sentait une particularity Ires remar- 
quable; pendant les dix-huit heures que le baton etait reste" arre'te' 
dans le torrent par ses extremites entre deux rocbers, le courant 
enlefaisant tourner avec rapidite* avait poli la partie brisee a tel 
point qu'on pourrait crbire qu'il sort des mains d'un tourneur 
de profession (fig. 4 ci-contre). 

Depuis cette epoque, chaque fois que, pendant mes excursions 
dans les environs de La B&rarde, je passais pres du lieu de la 
catastrophe de 4877, dont le souvenir a 6te* consacr6 par le Club 
Alpin Francais, qui a fait sceller une croix en fer forge* contre 
le rocher dominant l'en droit ou a 6te retrouve le corps de notre 
regrets collegue, je ne pouvais m'empe'cher de passer quelques 
instants a rechercher la partie supe>ieure du piolet bris6. Aussi , 
lorsqu'en septembre 1884, ce debris fut decouvert dans le cdne 
de dejections de la Clause, par un berger des fitancons, ce fut 
avec satisfaction et reconnaissance que je le recus. Mais je fus 
positivement stup6fi6, en voyant ce fer de piolet (fig. 1), d'dtre 
oblige de con stater que c'Stait a un d£faut de construction de cet 
outil, si indispensable a l'alpiniste, que devait 6tre attribute la 
mort de Cordier, ainsi que Font reconnu tous les touristes, les 
ing^nieurs, et les taillandiers auxquels j'ai raontr^ cette triste 
6pave. Le drame est aujourd'hui facile a reconstiluer. 

Cordier, en tombant sur le lit du torrent apres sa chute a 
travers la couche de neige, s'6tait raccroche au rocher a l'aide 
de son piolet, dont le taillant avait pu s'engager dans quelque 
fissure. Le pauvre garcon 6tait alors sauve\ car ses guides s'e- 
taient, comme on Pa vu, pr£cipit£s a son secours, et la force peu 
commune dont etait dou6 notre ami ne permet pas de d outer 
qu'il eat pu pour le moins attend re quelques instants l'aide de 
ses guides dont il avait ete plus d'une fois a m6me d'apprecier 
la valeur. Mais le taillant du piolet, d'unacierde mauvaise quality, 
se tordail comme du pt6mb (cette torsion que Ton peut remar- 



Digitized by 



Google 



'* 



f 



Restea du piolet d'Henry Cordier, dessin de F. Prudent, d'apres nature. 



Digitized by 



Google 



534 MISCELLANIES. 

quer sur le dessin ci-contre (fig. 2) est de 19 degr£s sur le plan 
normal du taillant), et tout a coup le manche de frfine, quoique 
en tres bon bois et ayant 3 centimetres et demi de diametre, se 
rompit comme une baguette de verre par suite d'une vice d'em- 
manchement que nous allons signaler. L'infortune Cordier, 
s^pare de son ancre de salut, etait desormais perdu; il fut aussi- 
tAt entralne* par le courant et, en se cramponnant instinctivement 
au manche de son piolet quilui restait entre les mains, il eut la 
cbair des phalanges enlev£e par le frottement contre les parois 
rocheuses sur lesquelles glissa son corps, jusqu'a ce que le bloc 
sur lequel il fut retrouve l'arrfitat a une douzaine de metres du 
lieu de sa chute. 

Le piolet de Cordier etait d'un modele qui a et6 tres r£pandu 
pendant longtemps parmi nos collegues. La forme du pic et du 
taillant rappelle celle du piolet de l'Oberland figure dans Tin- 
teressant article de MM. Brouzet et Maire, intitule le Piolet, a la 
page 548 del 5 Armuaire de 1876 du Club AlpinFrancais.L'emman- 
chage est dans le genre de celui qui a ete adopte par l'Alpine Club, 
mais fort mal execute. Ainsi les frettes qui font corps avec la 
douille ont 13 centimetres et demi de longueur, 2 centime- 
tres et demi de largeur, et environ 3 millimetres d'gpaisseur; 
elles sont encastrees dans le bois du manche qui subit ainsi 
de profondes entaiHes; de plus, tout a fait a rextremile" inte- 
rieure des frettes se trouve la seule goupille les reliant entre 
elles, et a laquelle on a donne" 8 millimetres de diametre, ce 
qui ole 6videmment loute force de resistance a cette partie du 
manche qu'elle traverse et sur laquelle se trouvent concentres 
la plus grande partie des efforts devant fitre subis par le piolet ! 
Aussi est-ce juste a l'endroit ou la goupille traverse le manche 
que s'est bris6 le piolet du malheureux Cordier, ainsi que le 
prouve la disposition des fibres de bois encore fort bien con- 
serves, grace a la protection des frettes et de la goupille (fig. 3). 

Certes nous ne sommes pas de ceux qui preHendent engager 
les alpinistes a adopter des regies uniformes aussi bien pour 
leur costume que pour la maniere de marcher, ou celle de s'£- 
quiper. Chacun doit avant tout s'approprier ce que sa propre 
experience, bas£e e> idem men t souvent sur les avis d'autres per- 
sonnes,"lui a prouv6 lui mieux convenir. C'est ainsi que jeres- 
pecte la tendance encore frequente a parcourir les glaciers la 
tfite abritge sous un chapeau de paille, beaucoup de personnes 
pr6tendant que le feutre, cependant general ement adopts, est trop 
chaud. Je connais d'autre part de vaillants grimpeurs qui portent 



Digitized by 



Google 



A PROPOS DU PIOLfiT d'hENRY CORDIER. 535 

dans leurs courses toujours des chaussettes de coton, m6me 
de 0), et s en trouvent fort bien* alors que les chaussettes de 
laine, indispensables au plus grand nombre des marcheurs, 
leur estropient ve>itablement les pieds ! 

Mais si on doit s'incliner devant ces divergences d'adoption de 
costumes, il est au contraire urgent de signaler les deTauts de 
construction, souvent caches oupeu visibles, d'objets d'Squipement 
dont peut d£pendre la vie du voyageur. C'est surtout dans cette 
pensSe que nous avons cm devoir Scrire cet article. 

Rappelons en terminant que les piolets de 25 ou 30 francs (il 
en existe meine de plus chers) ne sont pas les meilleurs. Un 
piolet est un outil de fabrication en somme ordinaire que Ton 
peut avoir fort bon pour 10 ou 11 francs. M. Abel Lemercier, le 
pre>oyant vice-pr6sident fondateur du Club Alpin Francais, a fait 
gtablir un bon modele de piolet que Ton peut se procurer dans 
la valine de Salvan dans des conditions avantageuses. D'autre 
part, en Dauphine, il se fabrique depuis plusieurs annees un 
excellent type de piolet, dont le taillant et le pic sont faits 
avec du fer provenant d'anciens outils ayant fait leurs preuves, 
dont le metal a et6 fondu au bois et non a la bouille comme 
eel a a g6neralement lieu aujourd'hui ; Tarfite du taillant et la 
pointe du pic seules sont en acier. Enfin les frettes, longues de 
22 centimetres et larges de 12 millimetres, sont relives entre 
elles par deux goupilles dont la plus basse est a plus de 3 cen- 
timetres au-dessus de Pextrgmite' infferieure des frettes, ce qui 
permet de r6partir la resistance du manche en bois de frfine, 
dans sa par tie la plus faible (ou il a cependant encore 4 centi- 
metres d'epaisseur) sur une longueur de 20 centimetres. 

On parvient ainsi presque completement a n'avoir a craindre 
ni rupture du manche, ni torsion ou fracture de la pioche. 

Mais toutes ces precautions sont bien secondaires, alors que 
tant de nos collegues, affligSs de myopie comme notre regrette 
Henry Cordier, negligent de porter des lunettes dans leurs excur- 
sions, souvent pour s'6viter la peine d'essuyer la bu6e qui peut 
de temps en temps se former a la surface des verres! Une des 
conditions essentielles pour faire avec profit et sans danger les 
courses en montagne, n'est-elle pas d'avoir non seulement bon 
pied, mais aussi bon ceil ? 

H. D u HAM EL, 
Membre du Club Alpin Francais 
(Section de l'lsere) 
et de l'Alpine Club. 



Digitized by 



Google 



53f> MISCELLANIES. 



ASCENSION DE LAI6UILLE MtRIDIONUE D'ARVE (3,514 utr.) 

Les trois Aiguilles d'Arve sont les points les plus 61ev6s du 
massif appartenant a la fois au Dauphin6 et a la Savoie et situ6 
entre les valines de la Romanche et de l'Arc. L'Aiguille Men- 
dionale etant la plus elev6e des trois est done le point culminant 
du massif. 

Dans nos precedents voyages en Dauphin£, nous avions remar- 
qu6 les Aiguilles d'Arve et particulierement 1'Aiguille Meridionale, 
peut-6tre superieure aux deux autres par la hardiesse et la svel- 
tesse des formes. Nous l'avions admiree du col de la Lauze, du 
col de Ruillans, du refuge de l'Alpe, des plateaux de Paris, des 
diifcrents sommets des Grandes-Rousses, etc. De tous ces points 
et de bien d'autres, elle frappe le regard du touriste et attire 
invinciblement F attention. Aucune montagne, en Dauphine et en 
Savoie, ne me>ite mieux le nom d'Aiguille. C'est bien une 
aiguille.... pointue et ace>6e. Elle se dresse droite et fiere, et 
1'aspect farouche de la belle est de nature a refroidir les ardeurs 
et decourager les entreprises. N'importe! nous avions 6t£ s£duits 
et nous avions marque 1'Aiguillc Meridionale parmi les con quotes 
a tenter. Un projet semblable eut 6t6, il y a quelques ann6es 
seulement, taxe* de folie. A une 6poque encore peu gloignee de 
nous, ou un grand nombre d£ja de nos hautes cimes de I'Oisans 
avaient et£ gravies, les Aiguilles d'Arve passaient pour inacces- 
sibles. On en parlait tout bas et avec respect, ficoutez plut6t 
M. Whymper qui 6crit en 1871 dans les Scrambles : « Elles (les 
Aiguilles d'Arve) avaient ete* vues par nous, ainsi que par d'autres 
touristes, debien des points eloi^n^s, et elles avaient toujour* paru 
tres eievees et inaccessibles. » Et plus loin : « Les trois Aiguilles 
seront peut-6tre un jour escaiadees, mais je n'ai jamais vu 
aucune montagne qui parut plus inaccessible. » Plus pr6s de 
nous, en 4878, M. Goolidge 6crivait dans VAnnuaire du C. A. F. 
(p. 177) : « Quiconque a gravi quelque pic Sieve* du Dauphine* et 
de la Tarentaise a et£ 6tonne de voir se dresser devant lui celte 
belle chaine dont il soupennnait a peine l'existence ; il en a admire 
les aiguilles hardies et pittoresques et, s'il a demande quelques 
renseignements a ses guides sur une region d'appareuce si 
exceptionnellement curieuse, il en a obtenu pour toute reponse : 
ces aiguilles se nomment les Aiguilles d'Arve et passent pour 
inaccessibles. » 



Digitized by 



Google 



ASCENSION DE ^AIGUILLE MERIDIONALE DARVE. 537 

Inaccessibles 1 Ge n'elait la qu'une legende. Depuis que les 
lignes plus haut citees ont 6t6 ecrites, on a deux ou trois fois 
gravi chacune des Aiguilles Septeutrionale et Central e, dont Pas- 
cension est d'ailleurs tres difficile. Quant a 1'Aiguille Meri- 
dional e, elle a 6te* gravie pour la premiere fois le 22 juillet 4878 
par M. Coolidge, plus tard par M. Mathieu, de la Section Lyon- 
naise, et enfin en 1 884 par M. Prosper Rodet, Sgalement de la 
Section Lyonnaise. En tout, trois ascensions. Notre Aiguille nest 
done pas inaccessible ; elle se contente d'etre peu accessible. 

Mais nous allons en juger par nous-mdmes. Nous nous met- 
tons en route le 27 juillet 1885, et, a midi, nous prenons a 
Grenoble la diligence qui se rend a Briancon en traversant les 
sites verdoyants et coquets qui bordent la Romanche. A 6 b., 
halte chez M. Martin, a Phdtel de Milan, au Bourg-d'Oisans, ou 
nous dlnons avec l'in£vi table truite. II est vrai que nous ne 
faisons rien pour l'e>iter.... au contraire. A 7 h. nous repar- 
tons. Nous n'avons jamais, je crois, voyag6 en plus dangereuse 
compagnie que cette nuit-la. Pour v6hicule, un mauvais petit 
omnibus leste* seulement par les sacs, les piolets, et un estimable 
voyageur de commerce, ce qui est insufflsant eu 6gard au char- 
gement exterieur. Sur le siege ont pris place le cocher, le postil- 
ion et les deux proprielaires des sacs et des piolets susdits. En 
haut, sur I'impe>iale : 1,600 kilos de bagages! !! Aussica balance! 
<ja balance! L'omnibus, comme univrogne, oscille etfestonne au- 
dessus du gouffre de la Romanche. Quoi d'6tonnant? il emporte 
7 hectolitres de vin! Les futs ne sont pas assujettis*et menacent 
nos UHes. Le reste du chargement : des sacs d'oignons odorants 
qui, dans ces malheurs, nous tiraient encore des pleurs. C'est 
charmant! Excellente ecole d'ailleurs, pour nous familiariser 
avec les dangers de la vie alpestre, qui n'ont pas attendu, pour 
se prod u ire, que nous ayons quitte* la valine. 

A 11- h. il fait froid. Dulong descend dans Fint6rieur ou il 
engage, avec le voyageur de commerce, un colloque anime' qui a 
pour objet la montagne. Notre commis-voyageur est un amateur. 
11 a un alpenstock, qui ne le quitte pas plus que ses echanti lions. 
II parle ascensions, sinon avec experience, du moins avec sagacity 
et n'a rien de commun avec un de ses confreres que nous ren- 
contrames l'ann£e derniere. Celui-ci avait fait toutes les ascen- 
sions 'possibles... et bien d'autres. On vint a parler de la Meije; 
il l'avait 6galement gravie... naturellement. Gombien 6tiez-vous, 
demandames-nous? — Au moins quarante! ! ! Noussommes partis 
apres dejeuner, et le soir, a I'hotel, nous avons fterement dine\ 



Digitized by 



Google 



538 MISCELLANIES. 

11 n'y a rien de tel, voyez-vous, qu'une bonne promenade pour 
vous ouvrir l'app£tit... » 

La voiture roule ioujours. Yoici la Meije! eclair^e par la lune 
qui luit au-dessus d'elle. 

C'etait dans la nuit brune, 
Sur le clocher jauni, 

La lune 
Comme un point sur un t. 

Beau clocher, ma foi ! 

Enfin, nous sommes a la Grave, devant Fh6tel Juge, ou nous 
attend notre guide fimile Pic. Le lendemain nous lions connais- 
sance avec une caravane de touristes autrichiens et allemands 
voyageant sans guides. Ce sont MM. fimile et Otto Zsigmondy, de 
Vienne, Purtscheller, Kellerbauer, de Chemnitz, et Schultz,de Leip- 
zig. Trois de ces messieurs viennenl de faire, sans guides, la pre- 
miere ascension de la Meije par le versant Nord. Nous ies telici- 
tons avec toute la chalcur que merite un pareii exploit et leur 
souhaitons de remporter d'autres succ&s avec le m6me bonheur. 
H61as! nos voeux ne devaient pas 6tre exauc6s. A notre retour, 
nous lisions, dans le Nouvelliste de Lyon, la nouvelle de la mort 
de M. £mile Zsigmondy, precipite des rochers du sommet de la 
Meije sur le glacier des £tan$ons. MM. Zsigmondy et Schultz 
avaient voulu refaire l'ascension, mais par le versant Sud cette 
fois. Nous 6prouvanies, a la nouvelle de cette mort alTreuse, une 
douloureux emotion, nos compagnons d'un jour nous ayant 
laisse" le plus excellent souvenir. Que ces lignes leur soient un 
t£moignage de notre sympathie! 

Le 28, a 2 h. apr6s midi, nous partons avec fimile Pic 
comme guide et son fils Hippolyte comme porteur. C'est d'abord 
la route de Brian^on ; puis, au sortir du tunnel, nous tournons a 
gauche. Ce sont ensuite de rares cultures et bientot les pat u rages, 
que nous nequitterons plus jusqu'aux moraines du glacier Lom- 
bard. Paysage triste, mais d'une po£sie sauvage qui n'est pas 
sans charme. A droite se dressent ies trois £v£ch6s, tristes et 
noirs; a gauche, les derniers contreforts du Goleon; au fond, 
une sorte de crfite qui semble un col et qui n'est, en r6alit£, que 
le rebord d'un plateau superieur, forme du lit d'un aucien lac. 
Nous gravissons cette cifite et, aprfcs avoir d£bouch£ sur le pla- 
teau, nous tournons a gauche. La, le paysage, sans rien perdre 
de sa s6v6i it6, devient plus interessant. Voila le glacier Lombard, 



Digitized by 



Google 



ASCENSION DE l'aIGUILLE IfgRIDlONALE d'aRVE. 539 

le pic du Goleon, les Aiguilles de la Saassaz et enfln 1'Aiguille 
M6ridionale d'Arve, qui nous apparalt tout a coup dans toute sa 
beautl, £crasant tous les pics voisins par son altitude et ses 
formes 61anc6es. Nous pouvons deja mesurer notre ennemie'et 
nous convaincre que la lutte sera p6nible et la victoire difficile. 

Nous gravissons les moraines vieilles et nouvelles du glacier 
Lombard, moraines qui ressemblent a loutes les moraines, sauf 
toutefois qu'elles sont encore un peu plus de sag tables que les 
autres. Nous avons affaire tantdt a des rochers solides, mais 
s£pares par des interstices menacants, tantdt a des pierres rou- 
lantes qui nous rappellent nos excellents cailloux du Uh6ne, 
tant6t enfln a des ardoises en decomposition, qui fuient sous le 
pied comme la neige fralche. Enfln, nous attaquons le glacier 
Lombard, qu'Adolphe Joanne appelle quelque part le beau glacier 
Lombard ! Je ne puis elre de I'avis de notre regretle* president. Je 
n'ai jamais vu glacier plus sale et plus maussade : pas de s£racs 
ni de belles crevasses bleues, pas de pentes de neige immacul£e; 
mais, par contre, une glace dure recouverte do la poussiere 
noire des ardoises decomposers. Sortisdu glacier Lombard, nous 
montons une derniere moraine sur laquelle s'£leve le refuge 
Lombard. Nous y sommes a 7 h. Ce palais se compose d'un trou 
de rocher ferine d'une porte disjointe, le tout orne" d'une plaque 
d'assurances destinee a devenir legendaire. Cette plaque, sur 
cette porte a moitie demolie, nous fait reflet de l'eloile des 
braves sur la poitrine d'un invalide. Nous p£n£trons dans le 
refuge, mais il est occupe... par un pied de glace. Aussi cam- 
pons-nous a c616, adoss^s a un rocber et prot6g6s par des cou- 
vertures tendues en forme de toit. Notre campement est fort 
adroitement etabli par Pic et son flls, qui commencent, des ce 
moment, a nous prodiguer leurs bons offices et qui continueront 
ainsi tout le temps, toujours avec une inalterable complaisance. 
Pic est un guide babile et hardi, on le verra tout a l'neure, mais 
il est 6galement complaisant et serviable, et ses flls sont formes 
a son ecole. Apres le diner, nous nous coucbons; mais la roche 
est dure et il fait froid. En pareil cas on dort peu, on grelotte 
beaucoup et on admire les effets de June... mais sans enthou- 
siasme. Nous avons suivi la regie commune. 

Aussi n'est-il pas besoin a Pic de battre la diane, et a 5 b. 
nous sommes sur pied. En route ! Nous gravissons la derniere 
parti e des moraines et des £boulis, puis le col Lombard ob nous 
arrivons apres quelques minutes d'ascension. Ce col s'ouvre entre 
1'Aiguille Meridionale d'Arve et 1'Aiguille Septentrionale de la 



Digitized by 



Google 



540 MISCELLANIES. 

Saussaz. Son aspect est des plus curieux : il est entitlement 
fornix d'une sorte de poussiere noire, produit de la decomposi- 
tion des schisles ardoisiers. On est 6tonn6 de trouver cette pous- 
sjere a cAt^ de la pate compacte, d^nomm^e feldspath, je crois, 
qui forme le massif des Aiguilles d'Arve. Du col on a deja use 
fort belle vue sur les Aiguilles de la Saussaz, le pic da Goleon, 
son glacier superbe et im macule" qui fait conlraste avec le glacier 
Lombard, son voisin. Au fond, les Grandes-Rousses et le massif 
des Sepl-Laux; a droite, l'Aiguille M6ridionale d'Arve dont les 
pentes se rapprochent beaucoup de la verticale et semblent terri- 
blement unies. Mais nous ne nous aire* tons pas et, tournant a 
droite, nous attaquons le premier couloir. C'est la que commence 
a proprement parler Tasceusion. Ce premier couloir est peu 
incline et d'une ascension relativementfacile,quoiquedesagreable, 
le fond elant forme de mauvais 6boulis sans consistance. Un 
peu avant I'extr6mit6 du couloir, nous en quitlons le fond pour 
nous 61ever sur sa paroi droite jusqu'a une plate-forme d'eboulis 
sur laquelle nous dejeunons. II est environ six heures et demie. 
Apres dejeuner nou3 laissons notre bagage, ne gardant que deux 
gourdes et, dans nos poches, quelques provisions de bouche. 

Nous quittons la plate-forme et, continuant a nous diriger a 
droite, vers l'Est, nous attaquons la pente rocheu^e Sud qu'il 
faudra gravir en 6charpe pour gagner le grand couloir Sud-Est. 
Cette pente est tres inclinee et Ton peut dire qu'elle est dans le 
gout general de la montagne a laquelle elle appartient; mais elle 
est abondamment pourvue de saillies qui, d'ailleurs, ne sont pas 
tou jours bonnes et qu'il faut choisir avec soin et discernement. 
Ab! si nous pouvions laisser la nos piolets et utiliser les dix 
crampons donnas par la Nature to uj ours prGvoyante, il n'y aurait 
pas trop a se plaindre; mais tout a l'heure, dans le grand couloir, 
les piolets seront n6cessaires. 11 faut done les conserver, quelque 
g&nants qu'ils soient. Dans ces conditions, et, pour plus de s6cu- 
rite\ Dulong reclame, au bout (Tun moment, le secours de la 
corde que Du Gardin, confiant dans son jarret de montagnard, 
ne veut pas encore accepter. C'est la qu'on peut juger de la 
superiority du Bugisle sur le Bressan. 

Enfin nous voila a la base du grand couloir Sud-Est. Ce sera 
la partie sinon la plus difficile et la plus penlleuse, du moins la 
plus longue de l'ascension. Elle demandera une attention inces- 
sante et soutenue, le couloir ctant incline' a 75 degres et le fond 
elant form6 de glace vive. La tout le monde s' attar he a la corde 
qu'il n'est plus permis de d^daigner. Nous gravissons d'abord la 



Digitized by 



Google 



ASCENSION DE L'AIGUILLE mGRIDIONALE D ARVE. 541 

paroi laterale gauche du couloir jusqu'a un point ou Pic, jugeant 
les rochers impraticables, prend le fond du couloir. Une pre- 
miere marche est laill6e dans la glace. Au moment de s'y enga- 
ger, Dulong fait observer que le couloir est baut, qu'il va falloir 
tailler bien des pas, perdre bien du temps, et qu'il faudrait peut- 
£tre ne prendre le fond du couloir qu'a un point plus 61ev6, en 
tentant d'uliliser encore la paroi rocheuse, ce qui semble diffi- 
cile, mais pas absolument impraticable. Get avis est adopts a 
1' unanimity ! Nous nous glevons done encore sur les rochers, mais 
Pic juge bientOt que la descente du rocher sur la glace deviendra 
absolument impossible. 11 nous faut done battre en retraite et 
redescendre a un point situe" un pen plus haut que celui ou nous 
avions d'abord attaque la glace. Ce sont toujours quelques mi- 
nutes gagnges et quelques marches de moins a tailler. 

Pic se remet a Touvrage; son piolet fait rage, les marches se 
creusent et la caravane s'eleve lentement, la corde toujours bien 
tendue et la manoeuvre du rappel s'executant ponctuellement. 
Toutes les precautious sont prises pour 6viter les chutes de 
pierres. II est de bonne heure, il est vrai, et il ne fait pas chaud, 
aussi les canonnades ne sont-elles pas serieusement a craindre ; 
mais la roche des parois est si desagr£g£e qu'il sufflrait d'un 
fragment deHache par Tun de nous pour exposer a un danger 
s£rieux ceux qui viennent au-dessous. Enlin le couloir se r6tr6cit 
de telle sorte qu'il n'est plus besoin de tailler de pas et que nous 
grimpons, les mains et les genoux appuyes contre les parois 
lalerales, comme des ramoneurs dans une cheminSe. Nous 
sommes d'ailleurs au pays des ramoneurs et, dans un instant, 
en haut du couloir, nous allons contempler la Maurienne, a nos 
pieds, apres avoir ramona notre chemina du haut en bos. Nous 
achevons l'ascension du couloir avec les plus grandes precau- 
tions, les chutes possibles de pierres ne pouvant plus Gtre 6vit£es, 
et nous arrivons au sommet, sur la ligne de crfite, dans la petite 
coche qui separe 1' Aiguille Meridionale d'une petite Aiguille 
pointue s'eievant a l'Est de celle-ci. C'est la que nous laissons nos 
piolets. 

Celte coche, en forme de dos d'ane, est minuscule; deux 
homines peuvent a grand'peine y prendre place, et celui qui s'y 
mettrait a cheval aurait une jambe en Oisans et 1' autre en Mau- 
rienne, Tune pendant au-dessus du couloir etl'autre tlottant dans 
le vide au-dessus du vallon des Aiguilles d'Arve. Mais nous ne 
conseiilerons jamais cette facon de chevaucher a ceux qui peu ou 
prou sont sujets au vertige. Le vertige est d'ailleurs une impres- 



Digitized by 



Google 



543 MISCELLANIES.' 

sion dont il faudra, coateque coute, rester maitre jusqu'a la fin 
de l'ascension. 

De la coche dont je viens de parler la vue est fort belle sur la 
Maurienne et la Tarentaise : mais ce qui frappe tout d'abord et 
invinciblement le regard, c'est l'Aiguille Gent rale, j usque-la 
cached, qui tout d'un coup se dresse devant nous 61anc6e, mer- 
veilleuse, elle aussi terrible d'aspect. Quelle belle montagne ! et 
que les deux soeurs sont dignes Tune de 1'autre! Apres quelques 
instants de repos et d'admiration, il faut songer a ce qui nous 
reste a faire et nos regards se posent sur Pic, interrogateurs et 
anxieux. Continuer l'ascension, c'est bien; mais par on? Nous 
ne voyons que le couloir que nous venons de gravir, d'un c6t6, et 
l'ablme de 1'autre. Pour toute rSponse Pic s'engage bardiment a 
gauche sur un rocher qui surplombe l'ablme au-dessus de la 
peute Nord-Est de la montagne. Desce moment nous quittons la 
face Sud-Esl que nous avious gravie jusqu'ici, nous franchissons 
la coche qui forme la ligne de create, et c'est sur la face opposed, 
la face Nord-Est, que se continuera l'ascension. 

Pic est parvenu de 1'autre c616 du rocher. II s'arc-boute solide- 
ment (il lui faut peu de chose pour 6tre solide), tend la corde, et 
successivement nous op6rons cette difficile traversed qui restera 
toujours une des parlies les plus m£chantes de l'ascension. En 
effet les asp£rit6s sont rares, menues, difficiles a dScouvrir, et 
c'est grace a elles seulement que nous nous maintiendrons 61£- 
gamment suspendus au-dessus de l'ablme. Dans son re*cit de la 
premiere ascension, M. Coolidge parle de ce rocher et declare 
l'avoir franchi grace a de petites aspMUs ou fissures. Sous la 
plume d'un tel homme on sail ce que cela veut dire,etil faut que 
les asperite*s ou fissures soient terriblement petites pour qu'il les 
ait trouve*es tel les. 

Ce rocher franchi, nous sommes sur la pente Nord-Est, la plus 
inclined, la plus lisse, la plus effrayante qu'il nous ait et^ donn6 
de contempler. Et pourtant il faut s'y maintenir... et solidement, 
pour procexler a la manoeuvre dont nous allons parler. 

A ce moment, nous sommes tous quatre r£unis sur la plus im- 
port ante sail lie rocheuse qui soil aux alentours. C'est une sorte 
de corniche de quelques pieds de long,et large a peine comme la 
main. Un peu plus haut sont quelques petites aspe>it£s ou les 
doigts peuvent s'accrocher. Au-dessus de nous la pente se releve 
brusquement pour former une sorte de muraille de quelques 
metres de Jong, divis^e par une fissure, muraille qui, d'abord 
absolument verticale, s'incline ensuite quelque peu pour se ter- 



Digitized by 



Google 



ASCENSION DE l'aIGUILLE MERIDIONALE D'aRVE. 543 

miner par une petite plate-forme. C'est a cette plate-forme qu'il 
s'agit d'arriver. Pour l'atteindre, il faut, ou gravir la muraille 
elle-m£me ? ou, la contournant sur la droite, s'elever sur la 
pehte. Pic prendre cette derniere route et fera suivre la pre- 
miere aux touristes et au porteur. Nous dirons tout a l'heure 
pourquoi. 

- Nous sommes done tous cote a cdte sur la corniche dont j'ai 
parle plus haut. Pic nous d6tache de la corde, Tenroule en ban- 
douliere autour de lui, puis, contournant la muraille, gravit seul 
la pente terrible avec une habilete et une bardiesse admirables. 
Les moindres saillies, grosses com me le doigt, lui sont bonnes 
pour s'elever. A un moment elles font absolument deTaut; il 
appelle alors aupres de lui Hippolyte qui bravement rejoint son 
pere, lui prSte l'appui de son 6paule et lui permet d'atteindre 
ainsi une saillie qui n'6tait pas a la ported de sa main. Ah! le 
brave guide ! et quels instants 6mouvants! Detaches de la corde, 
livr£s a nous-m6mes et sSpares de Tablme par une etroite cor- 
niche, nous oublions ce que notre propre situation peut avoir 
d'inqutetant pour ne penser qu'a notre guide et aux dangers 
qu'il court. En fin il est parvenu a la plate-forme; nos cceurs 
battent moins vite, nos uerfs se dependent, l'anxietS disparalt et 
l'admiration seule reste. Bien souvent depuis nous nous sommes 
souvenus, pour les appliquer a Pic, des lignes que M. Whymper 
a emtes quelque part dans les Scrambles au sujet de Michel Croz : 
« S'il eut execute dans un cirque, devant des spectateurs, ce 
quMl venait d'executer devant nous, il eut 6te couvert d'applau- 
dissements. » 

Parvenu a la plate-forme, Pic de>onle la corde et laisse arriver 
Tune des extremites jusqu'a nous. II s'agit raaintenant d'escala- 
der la muraille.verticale 0C1 les sji il lies, d'ailleurs 6troites et rares, 
n'existcnt que dans la fissure mediane. Dulong s'attache le pre- 
mier. A peine est-il engage sur la muraille, la corde, placee trop 
a droite, Tecarte brusquement de la fissure et il reste suspendu ; 
puis, apres quelques efforts, parvient a la regagner et a saisir 
une saillie. Mais le brusque mouvement de la corde a fait tom- 
ber son chapeau, un superbe chapeau tyrolien qui, d'un seul 
bond, descend sur le petit glacier du vallon des Aiguilles d'Arve, 
a plusieurs centaines de metres au-dessous de nous. Ce detail 
donnera une idee de l'inclinaison de la pente Nord-Est. II faut 
remarquer en effet qu'un chapeau de feutre mou ou tout autre 
objet leger, contrairement a ce qui arrive pour les pierres, s'ar- 
rele ordiuairement sur une pente au premier obstacle. 



Digitized by 



Google 



544 MISCELLANIES. 

Revenu a la fissure, Dulong grlmpe comme il peut, utilisaut 
chaque saillie, puis, parvenu au point ou la muraille s'iucline, il 
se hisse jusqu'a la plate-forme par une s£rie de retablissements 
et d'efforts violents et, arrivant enfin ext£nu6, s'etend a plat 
ventre sur le rocher, les membres e*cart6s, pour prendre quelques 
secondes de repos. II se d6tache; et la corde, toujours tenue par 
Pic, retombe au pied de la muraille. Du Gardin d'abord, Hippo- 
lyte Pic ensuite, se livrent a la m£me gymnastique violente, mais, 
plus jeunes et plus agiles que leur compaguon, arrivent a la 
plate-forme un peu moins ext6nu£s que lui. 

On comprend que les dangers de ce terrible passage soient 
fort diminu6s par l'emploi de la corde solidement tenue par le 
guide assis sur la plate-forme; mais il n'en est pas tout a fait de 
ni6me des diffteulUs. II serait en effet souverainement imprudent 
de se confier sans reserve a la corde qui repose sur Tangle de la 
muraille, au point ou a la verticale succede l'inclinaison, et qui 
des lors pourrait se couper sous le poids d'un homme s'abandon- 
nant trop brusquement. II faut done se conduire comme s'il n'y 
avait pas de corde, utiliser toutes les sail lies, payer de sa per- 
sonne et travailler soi-m6me tout en profitant, dans la mesure 
voulue, de 1'aide que fournit la corde. On comprend egalement 
que si la rocbe n'etait pas, comme elle Test, partout solide entre 
la coche et la plate-forme, l'ascension serait absolument impos- 
sible et l'Aiguille Meridionale serait encore vierge de pas hu- 
mains. 

Parlant de ce passage dont nous venous de raconter l'ascen- 
sion, M. Coolidge (Annuaire de 1878, p. 181) s'exprime ainsi : * La 
le rocber ne surplombait plus, mais il 6tait si raide et si lisse 
que les mains ni les pieds n'y trouvaient aucun point d'appui. 
Aimer 6ta ses souliers (ce qu'il n' avait jamais fait auparavant 
avec moi) et s'efforca de grimper en ligne droite ; mais il se vit 
bientAt oblige de battre en retraite. Force nous fut done de 
revenir sur nos pas jusqu'a un point que nous avions remarque 
en montant sur le versant Nord-EsL La en effet s'ouvrait, dans 
la partie surplombante, a une certaine hauteur au-dessus de nos 
teles, une petite fente d'ou descendait une veritable cascade 
p^trifl^e. Ce ph£nomene naturel ne peut manquer d'attirer l'at- 
tention des touristes qui tenteront l'escalade. Aimer Ills, 6tant 
mont6 sur les £pau)es de son pere, atteignit la base de cette cas- 
cade, s'y accrocha tant bien que mat aux glacons les plus solides 
et parvint je ne sais comment a l'escalader jusqu'au sommet de 
la paroi surplombante. » 



Digitized by 



Google 



ASCENSION DE l'aIGUILLE M6RIDIONALE d'aRVE. 545 

On voit par ce qui precede que M. Coolidge et les deux Aimer, 
apres avoir vainement tente" de gravir la pente a droite, durent 
tous les trois escalader la muraille par la fissure queM. Coolidge 
compare, je ne sais pourquoi, a une cascade p6trifi6e, car, a 
notre avis, elle ne ressemble guere a une cascade quelconque. 
Pic avail done fait choix d'un autre mode d'ascension. S'elevant 
seul sur la peute qu' Aimer avait renonce* a gravir, il avait gagne* 
la plate-forme ou il nous avait hisses ensuite par la fente de la 
muraille. Pourquoi cette modification? parce que notre guide, 
ne pouvant, sans aide, grimper le mur de rocher, jugeait en 
m£me temps trop dangereux d'emprunter les 6paules de son fils 
en raison de l'insuffisance des points d'appui en cet endroit. II 
avait done, comme nous l'avons dit, gravi la pente, a droite, 
faisant, sans se dSchausser, ce que l'habile et intrgpide Aimer 
n'avait pu faire les pieds nus. 

C'est done a Pic et a Pic seul que nous devrons la rSussite de 
l'ascension. C'est grace a son habiletS et a son courage qu'il est 
parvenu a atteindre la plate-forme et a nous lancer la corde a 
l'aide de laquelie nous avons pu' gravir la muraille, seul point 
de la montagne qui fut, en cet endroit, vulnerable pour nous. 
Nous ne pouvions en effet songer a nous engager a droite, sur 
la pente, la ou des hommes comme M. Coolidge et les Aimer 
avaient du reculer. Nous ne pouvions pas non plus songer a 
utiliser la corde, sur cette pente, la chute de Tun de nous devant 
n6cessairement entralner la perte de toute la caravane. 

Nous voila done reunis sur la plate-forme ou nous trouvons 
les cordelettes abandonees a la descente par nos devanciers. 
Apres un instant de repos pendant lequel Dulong remplace son 
chapeau par son mouchoir de poche, nous continuons l'ascen- 
sion par une sorte de petit couloir ou crevasse large d'un pied 
et profond de deux, fort lisse et fort raide. Cette crevasse nous 
conduit a l'arfite culminante que nous suivons sur sa face Sud-Est, 
apres avoir frauchi a nouveau la ligne de crfite. Sur I'arGte, les 
rochers nous fournissent de nombreux points d'appui, mais il 
en est qui sont peu solides, ce qui n£cessite un choix judicieux. 
Nous apercevons, d'un c6te\ le col et le glacier Lombard a une 
profondeur vertigineuse, et, en nous penchant par-dessus l'ardte, 
nous voyons, de l'autre c6te\ le vallon des Aiguilles d'Arve. 
Aucun de nous, et c'est heureux, ne redoute le vertige. 

Quelques efforts encore et nous sommes au sommet! 11 est 
10 h. La vue de l'Aiguille Meridionale d'Arve est de toute beaute\ 
Autour de nous: l'Aiguille Centrale qui nous cache l'Aiguille 

ANNUAIRE DB 1885. 35 



Digitized by 



Google 



546 MISCELLANIES. 

Septentrionale, les Aiguilles de la Saussaz, le pic du Goleon, les 
trois fiveches, le Grand-Galibier. Au Nord : le massif du Mont- 
Blanc et celui de la Tarentaise. A l'Ouest: les Grandes-Rousses 
et les Sept-Laux. A l'Est: les Alpes pi6rnontaises et le Viso. Au 
Sud : les massifs superbes de la Meije et du Pelvoux. Peut-e'tre 
ce panorama est-il trop 6tendu et les principaux sommets qui 
le composent trop eloigner; n£anmoins, tel qu'il est, il est digne 
de la plus grande admiration. 

A peine avons-nous jet6 un premier coup d'oeil sur ces splen- 
deurs que Taiguillon de la fdim et de la soif se fait sentir, et 
nous prenons notre second dejeuner, realisant ainsi au supreme 
degre ce r6ve des bourgeois en qu6te d'apparlements : une salle 
a manger avec une belle vue. Puis, Testomac satisfait, nous admi- 
rons de nouveau, tout en reposant nos membres de Vagrtable 
gymnastique a laquelle nous les avons soumis et nos nerfs des 
douces Amotions que nous leur avons procurers. 

Entre il h. 30 min. et midi Tun de nous donne le signal du 
depart. Ce n'est pas tout que d'avoir monte", il faut ensuite 
descendre, ce qui n'est pas le plus facile... en lh6orie; car, en 
pratique, il faut tenir compte de l'entralnement de la montSe et 
de Thabitude acquise. Sur l'arSte il fait chaud, quoique nous 
soyons a plus de 3,500 met. Le soleil donne vigoureusement et 
Dulong n'a, pour protSger sa tfite contre les coups de soleil, 
gu'un petit mouchoir blanc en batiste. Pic insiste pour lui faire 
accepter son chape an. « Prenez-le. — Je n'en ferai rien. — Mais 
si; c'est de bon cceur, » etc. Apres quelques ceremonies, le 
chapeau est accepts et Pic se coiffe d'un large mouchoir a car- 
reaux qui, celui-la, n'est pas en batiste. Ce changement de coif- 
fure a d'ailleurs 6te" un 6v£nement proyidentiel, ainsi qu'on va le 
voir. 

Les deux touristes et le porteur ont successivement descendu 
la petite crevasse et ont pris place sur la plate-forme. Pic des- 
cend a son tour, mais la corde rencontre une pierre plus grosse 
que le poing qui, lanc6e comme un boulet, va frapper Dulong 
au front avant qu'il ail cu le temps de se baisser. Tous croient a 
un evSnement tragique. II n'en est rien, grace au chapeau de 
Pic, et notre compagnon en sera quitte pour une forte bosse au 
front. 11 vaut mieux d'ailleurs l'avoir la que dans le dos quand 
on est au sommet de 1* Aiguille Meridionale d'Arve. 

Apres la crevasse, c'est le tour de la muraille que Pic nous fait 
descendre successivement a I'aide de la corde, comme nous 
1'avions mont6e. Avant de descendre lui-m6me, notre guide, ne 



Digitized by 



Google 



ascension de l'aiguille mGridionale d'arve. 547 

voulant rien abandonner de notre belle corde de 30 met. en 
roanille, attache une solide cordelette a une saillie de rocher ou 
sont deja celles de nos devanciers. II introduit la corde entre les 
cordelettes et le rocher de maniere qu'elle puisse glisser libre- 
ment; s'attache a Tune des extr£mites et, tandis qu'il tient de 
la main droite l'autre partie de la corde, et de la main gauche 
les saillies du rocher, se laisse glisser jusqu'au bas de la muraille. 
C'est exactement le systeme de la corde a poulie usit£e dans les 
gymnases, sauf que c'est moins commode et plus 6mouvant. 

La caravan e franchit heureusement le rocher surplombant et 
arrive a la petite coche ou chacun reprend son piolet. Le grand 
couloir est descendu avec de plus minutieuses precautions encore 
qu'* la montee, s'ii est possible, les chutes de pierres 6tant plus 
it redouter que. le matin. La pente rocheuse est Sgalement des- 
cendue sans encombre ainsi que le dernier couloir. Nous sommes 
au col Lombard et quelques minutes apres au refuge ou nous 
dlnons. 11 est 6 h. A iO h. nous sommes a la Grave. 

Un mot sur nos guides. On a vu comment Pic se comporte a 
la montagne ; c'est un guide de premier ordre. Son fils Hippolyte 
a dix-neuf ans et en paralt seize. Malgre cette apparence juvenile, 
c'est un montagnard agile et brave qui deviendra un guide 
excellent et qui, en attendant, est un porteur parfait. 

L'ascension de l'Aiguille Meridionale d'Arve est-elle difficile 
et merite-t-elle sa m^chante reputation? Le recit qui vient d'etre 
fait, on rien n'est att£nu£, mais ou rien non plus n'est exagerg, 
r£pond, je crois, sufilsamment a la question. Mais ce que le r£cit 
ne peut pas bien rendre, c'est la sensation continuelle du vide, 
sensation propre, il est vrai, a toutes les grandes ascensions de 
rochers, mais plus marque'e encore a l'Aiguille Meridionale 
d'Arve, en raison de sa conformation particulierement verticale. 
Cette ascension est-elle plus ou moins difficile que celle de la 
Meije? (car c'est ainsi que deux de nos devanciers ont pose" la 
question, la Meije 6tant le type des ascensions difflciles). M. Coo- 
lidge (Annuaire de 1878, p. 182) 6crit : « La cascade petriflee 1 nous 
offrit d'aussi grandes difficultes que les plus mauvais pas de la 
Meije. » Notre collegue de la Section Lyonnaise, M. Mathieu, est 
alle plus loin encore dans ce sens et a ecrit sur le livre du refuge 
Lombard : « Mon impression sur cette terrible ascension peut se 
r6sumer par cette phrase : Je referais volontiers la Meije, mais 
jamais l'Aiguille Meridionale d'Arve. » 

1. Ce quo nous avons appele la muraille. 



Digitized by 



Google 



548 MISCELLANIES. 

Nous ne pouvons, quant a nous, donner une opinion qui nous 
soit personnels, n'ayant pas encore eu l'honneur de gravir la 
Meije. Mais, d'apres les rgcils que nous connaissons 1 , nous pen- 
sons que si la Meije ne pr&ente pas de difficulty 6gales ou tout 
au moins supeneures a celles que prSsente 1* Aiguille entre la 
coche et I'artte, ces difficult^ sont plus continues, durent plus 
iongtemps, ce qui rend peut-4tre Tascension de la premiere de 
ces montagnes plus redoutable. 

Quoi qu'il en soit, quand on a fait quelqu'une de ces grandes 
ascensions de rochers, on ne peut s'emp^cher de jeter un regard 
en arriere et on pense malgre' soi aux remits que les anciens 
alpinistes nous ont laisses de leurs ascensions de glaciers dont 
le Mont-Blanc est le type. Elles passaient autrefois pour difflciles, 
quoiqu'elles ne n6cessitent aucune gymnastique. II est vrai qu'a 
I'epoque dont nous parlons, les belles ascensions de rochers ver- 
ticaux 6taient considered comme impossibles et n'gtaient m6me 
pas tenses. Ce sont la les progres de l'alpinisme auxquels le 
Club Alpin n'a pas peu contribue\ Nos Soctetes alpines,tant fran- 
caises qu'eHrangeres, pourraient done a bon droit prendre pour 
devise : « Qud non ascendam? » 

Quand on parle des progres de l'alpinisme, il n'est que juste 
de dire un mot de l'Oisans, le massif francais par excellence, la 
grande et moderne ecole des ascensions de rochers. L'Oisans 
6 tail, il y a quelques ann6es, aussi ignore* que les rives du Congo 
superieur. Aujourd'hui encore, combien, en dehors des membres 
des Soctetes alpines, ont entendu parler de la Meije ou de la 
Barre des Ecrins? Pour la foule, pour la plupart des excursion- 
nistes meme, la montagne e'est la Suisse ou Chamonix; le resle 
n'existe pas. La Tarentaise avec ses belles forels et ses glaciers 
immenses; TOisans avec ses pentes de glace tourmentees et ses 
130 pics variant entre 3,000 et 4, \ 00 met., n'existent pas. Dans un 
article du Figaro, M. A. Del pit, apres beaucoup d'autres, se 
se plaint de la Suisse huilee, fris£e et peignle, qui n'est plus la 
Suisse hautaine et fiere, et regrette les glaciers vierges el les pics 
invioles. Que voulez-vous? La Suisse a ses lacs, ses forests, ses 
pelouses et ses jolis glaciers; elle a une grace et une beaute 
qui lui sont propres, mais elle n'a pas ce que vous lui demandez. 

1. Nous parlons de l'ascension par la face Sud,celle de la face Nord 
n'ayant et4 faite qu'une fois et n'ayant encore fait l'objet d'aucune 
relation. (La relation de M. Verne se trouve dans le present volume, 
p. 47. R<fd.) 



Digitized by 



Google 



LE BROUILLARD AU DOME DE CHASSEFOR&T. 549 

Si vous voulez trouver une Suisse hautaine et fiere, c'est dans 
nos frontieres qu'il ia faut chercher, et c'est en Oisans qu'il 
faut aller. Nul massif n'est plus Her et moins banal, et ses som- 
mets, d'un acces difficile, ne sont pas tout a fait invioles, mais 
peu s'en faut. Nous serions desoles, d'ailleurs, de vulgariser les 
Alpes dauphinoises et de donner a tous les Perrichons de l'avenir 
l'ictee d'aller voir un pays qu'ils ne comprendraient pas; puissent 
seulement ces lignes, si ce n'est trop de preemption, inspirer 
aux artistes et aux vrais alpinistes encore refractaires le d6sir 
de visiter cette region aux aspects sublimes et a la poesie forte 
et sauvage. Mais si vous tenez absolument a une verdure exa- 
geree, a des h6tels dores ou Ton paie fort cher, a des maltres 
d'b6tel en babit noir, a des montagnes ou Ton grimpe en chemin 
de fer; si, pour vous, le paysage est incomplet quand il n'est 
pas emaiUS de voiles verts et de lunettes bleues, de jupons mul- 
ticolores et d'alpenstocks avec des 16gendes, de galeries en bois 
et de tourniquets, allez ou vous voudrez, mais pas en Oisans : 
vous auriez des disillusions. 

M. DULONG DE IJOSNAY, H. Du GARDIN, 

Membres du Club Alpin Francais 
(Section de Lyon). 



LE BROUILLARD AU DOME DE CHASSEFORtT (3,597 met.) 

Sur le point de retourner dans l'Oisans pour la troisieme fois, 
nous cbercbions a varier notre entree en campagne. II fut decide" 
que nous debaterions par une pointe rapide dans la Vanoise et 
francbirions en col le Ddme de Chassefordt. Cette ascension a 
6te faite souvent. Quant a la descente sur Termignon par le gla- 
cier de l'Arpont, elle a 616 effectuSe beaucoup plus rare m en t; 
pourtant, le peu qu'en disent les Annuaires du Club suffit a prou- 
ver qu'elle est praticable, m&me pour des gens convaincus du prix 
de r existence et d&ireux de rentrer au logis sans avaries graves. 

Done, le 28 juin, au soir, nous arrivions a Pralognan ou M. Favre, 
proprietaire d'un hfltel confortable, recoit avec egards les voya- 
geurs hatifs qui lui annoncent que la saison s'ouvre pour les tou- 
ristes et pour les aubergistes. Apres un excellent diner, nous ga- 
gnons la chambre commune en dissertant sur les indications du 



Digitized by 



Google 



550 MISCELLANIES. 

baro metre. Pour le moment, la pluie tombe accompagnant en 
sourdine le roulement sod ore du torrent. 

Le lendemain matin, promenade dans les environs; a 2 h., 
depart pour le refuge des Nants que nous atteignons vers cinq 
heures et demie. Les deux Amiez, Joseph et son cousin Abel, sont 
avec nous ; solides, intelligents, experimented, ils possedent toutes 
les qualit6s requises, el il n'y a pas, alenlour, de sommet si ardu 
qu'ils n'aient escalade. Une seule chose leur manque ; ils ne savent 
pas faire la soupe! A 2,600 met., le soir, si Ton n a pas, pour se 
r6conforter, cet 616ment indispensable de tout diner al pest re, le 
moral devient triste et Testomac plaintif. Le potage absent est 
rempiace par du vin chaud, bouillant me 1 me; mais ce n'est 
plus c.a. Puis, eHendus sur la paille, les voyageurs cherchent 
le sommeil sans le trouver compielement, grace a des souris 
fameliques, a jeun depuis Tan dernier, qui se disputenl sous 
la table les bribes du repas et s'attaquent ensuite aux jambes 
des dormeurs. 

A i h. du matin, les guides commencent a s'agiter, entr\)u- 
vrent la porte, yont et viennent; ils parlent du temps qui ne 
s'annonce pas d'une facon certaine ; leur avis est de parlir quand 
m&me : en route, on verra. Le cafe* lestement avale, avant 2 h* 
la caravane s'ebraule. Un Eclair brille au loin, rayant les 
bandes noires qui s'Stendent a Thorizon ; de gros nuages 
courent, cachant et decouvrant tour a tour lalune dont la clarte* 
douteuse suffit, a peine a nous conduire. La premiere partie de 
la montee se fait dans des rochers places la expres pour dSgour- 
dir les muscles raidis par les planches du lit de camp. Puis on 
arrive a un vaste replat, sorte de col, au milieu duquel se trouve 
un petit lac. Un peu plus loin, le neve* commence; la corde est 
deroul6e et nous nous attachons. La pente, assez forte des le 
d6but, se redresse encore jusqu'a 50 degr6s. Mais une neige 
excellente, remplissant les crevasses, permet de monter en ligne 
droite. 

Soudain, une premiere rafale de vent nous balaie a la figure 
la poussiere neige use du glacier ; une autre lui succede aussitol. 
Aux deux tiers de la course, il serait bien dur de reculer : aussi 
personne n'y songe. La partie plane du glacier une fois atteinte, 
nous nous batons, car les nuages, chassis par le souffle du Sud- 
Est, grossissent et s'amoncellent avec une effrayante rapidity. 
L'un d'eux nous enveloppe un instant, s'eloigne ensuite et laisse 
entrevoir le but, vers lequel conduit une rampe assez douce; un 
second prend sa place, puis un troisieme. et nous sommes envi- 



Digitized by 



Google 



LE BROUILLARD AU DOME DE CUASSEFOR&T. 551 

ronnSs d'un brouillard Spais qu'aucune 6claircie ne viendra plus 
couper. La neige se met de la partie, au moment mdme, 7 b. 
du matin, ou nous foulons le sommet arrondi du D6me 
(3,597 met.). 

Inutile de dire que la vue ne s'eleud pas au dela d'une tren- 
taine de metres, ce qui raccourcit considerablement les jouis- 
sances panoramiques ; en fait de cimes lointaines, on n'aper^oit, 
et encore pas trds nettement, que le cairn de pierre renfer- 
mant I'eHui destin6 a recevoir le nom des ascensionnistes. Nous 
y glissons nos cartes, sans les annoter, sans m6me confier aux 
visiteurs futurs qu'il fait un temps atroce et que nos doigts sont 
a moitie gel6s. Et vite, nous dirigeant sur la face de la mon- 
tagne opposed a la montSe, nous commenc.ons la descente sur 
le glacier de TArpont. 

Vers la base du Ddme Emergent quelques pointes rocheuses 
per fide men t entour£es de glace vive, si bien qu'un des touristes 
glisse; il se rattrape a une pierre qui lui reste dans la main; son 
guide lui vient en aide; mais pendant un instant l'6quilibre est 
compromis. Les piolets arrfitent la cbute, avant que leurs compa- 
gnons, qui les precedent, aient pu s'en alarmer. Peu a peu la 
pente s'accentue plus que de raison. Les guides hesitent, se con- 
sultent : evidemment, ils ne sont pas certains de leur direction. 
11 faut dire que l'Arpont se divise en plusieurs branches, dontune 
seule estpraticable. Nous y sommes bien, mais encore faut-il suivre 
le milieu ; a gaucbe et a droite la descente est impossible. Tout a 
coup, Joseph Amiez, qui est en t£te, s'arrele : « Halte! crie-t-il, 
voila une crevasse ; je ne peux pas la sauter, elle est trop large; et 
puis je n'y vois plus clair. » En effet, a ses pieds, s'ouvre une fis- 
sure bSante dont la ligne bleue s'allonge dans la brume. Le vent 
fait rage ; le gr6sil nous aveugle et nous pique comme des milliers 
d' aiguilles. « 11 ne fait pas bon ici, hasarde quelqu'un; retour- 
nons a Chasseforfit; au moins nous saurons ou nous sommes. » 

Jamais, dans les assemblies parlemenlaires, proposition ne fut 
accueillie avec une pare i He unanimity. La caravane faisant aus- 
sitdt demi-tour sur place, remonte a Chasseforfit pour la seconde 
fois. La, reunion du conseil; les guides opinent qu'il vaut 
mieux revenir au refuge des Nants, qu'ils trouveront plutOt leur 
chemin de ce cdt6-la, sans compter Tavantage d'avoir le vent 
au dos.Nous reprenons done nos pas, ou, pour mieux dire, notre 
direction premiere ; car, de pas, il n'y en a plus, la tourmente 
les ayanl complelement efface*. Longer une corniche de neige 
qui surplombe le glacier a une grande hauteur, incliner ensuite 



Digitized by 



Google 



552 MISCELLANIES. 

• 

vers le Nord, marcher droit devant soi, voila la veritable com- 
binaison pour sortir d'embarras ; el c'est si facile, en apparence. 
Mais, surprise desagr£abJe! au bout d'une beure et demie, le 
glacier se termine brusquement par un couloir a pic qui n'est 
surement pas la route du matin. Ou sommes-nous? Personne 
n'en a jamais rieji su. « Vers le D6me de l'Arpont, dit Tun. — 
Non, pense I'autre, pres du Pelvoz. » Ces deux points 6tant dis- 
tants de 6 kilom., les opinions tGmoignent d'une certaine diver- 
gence et, en Tabsence de tout repere, la boussole ne donne que 
des indications extravagantes. 

Le3 glaciers de la Vanoise forment, a Taltitude de 3,300 met. 
environ, un immense plateau long de 4 lieues sur { lieue de 
largeur en moyenne, et peu mouvemente*, puisque le sommet 
principal n'a que 300 met. de hauteur en plus. Pour y entrer et 
en sortir, il n'y a guere, a notre connaissance, que trois pas- 
sages. Le premier demeurait introuvable; le second, du cdt6 du 
col de la Vanoise, etait fort loin, et c'eut 6te folie, dans le nuage 
opaque, de tenter de le decouvrir ; restait le troisieme, c'est-a- 
dire l'Arpont, que nous n'avions pas r£ussi d'abord, et, pour 
Tatteindre, il fallait forcGment retrouver Chasseforel. DepGchons- 
nous d'y revenir, pendant que nos traces sont encore visibles... 
peut-elre. Et melancoliquement, comme des gens qui voudraient 
bien 6tre ailleurs, nous cheminons a la file. Tout est blanc, le 
nev£ et le ciel ; pas une ombre, pas un rocher, pas un point bleu 
ne viennent rompre cette blancheur intense dont les yeux sou- 
tiennent avec peine l'6clat extraordinaire. Les alpinistes eux- 
m£mes sontblancs de la t6te aux pieds ; leurs cheveuxse henssent 
de gla^ons auxquels sesoudent les stalactites qui pendent autour 
de leurs chapeaux, et Abel Amiez, avec sa grande barbe gel6e, 
semble un fleuve mythologique des bassins de Versailles, au 
mois de Janvier. Le froid est vif, les piolets verglass£s glissent 
dans les mains engourdies; Tun de nous bat la semelle avec fre- 
netic Quelques jours apres, il pourra se convaincre que la pre- 
caution n 'etait point inutile. 

Tout d'abord, les pas se distinguent ais&nent, puis ils devien- 
nent moins nets, s'effacent peu a peu, et, enfin, plus rien! La 
neige et le vent les ont nivel6s. Joseph se dStache pour aller k 
la decouverte, il disparalt; ses compagnons le helent de crainte 
qu'il ne s'^gare. Bientdt il appelle, il a retrouv6 la piste et Ton 
repart lentement. A chaque instant il se baisse, creuse avec la 
main la neige fralche et molle pour chercher au-dessous les em- 
preintes plus dures que les chaussures ont imprimles. Plusieurs 



Digitized by 



Google 



LE BROUILLARD AU DOME DE CIIASSEFORGT. 553 

fois les traces perdues sont ainsi retrouv^es avec une sagacite 
merveflleuse. Tout a coup, a quatre pas, sur la gauche, une 
trainee lumineuse eclaire le n^ve. Qu'est-oe done? Enfln! e'est la 
corniche de Chassefor&t dont la cr£te blanche se dessine sur le 
brouillard et le vide. N'approchons pas davantage; lefil d'Ariane 
se briserait et nous tomberions avec lui dans I'abime. Pour la 
troisieme et derniere fois, le Ddme est gravi; nous respirons; 
ici, nous sommes chez nous. Pendant quatre longues heures, 
nous avons err6 presque a l'aventure. C'est assez; coute que 
coute, on descendra par l'Arpont. 

En attendant un moment plus propice, nous nous installons 
en Ire deux rochers et, philosophiquement, nous attaquons les pro- 
visions. Gen6ralement, pendant la halte du dejeuner, quand les 
gourdes circulent, les propos s'allument, les plaisanteries se 
croisent, c'est l'instant du repos et de la gaiete\ Nous n'oserions 
certifier que, ce jour-la, il en fut ainsi. Cependant une chaleur 
bienfaisante se repand sur nos visages. Serai t-ce un rayon con- 
solateur venu du ciel? Douce illusion! Le soleil ne luit que sur 
la figure des touristes qui, tous, guides compris, sont orn£s de 
superbes insolations; cinq mois apres, Tun d'eux en portait 
encore les etfets de'eoratifs. Oui, quatre coups de soleil dus uni- 
quement a l'intensitg de la lumiere, a l'6blouissante couleur de 
l'atmosphere ; quatre coups de soleil, au milieu du brouillard, 
sans que 1'astre ingrat ait daigng se montrer; ce qui prouve que 
les mots ne s'adaptent pas toujours exactement aux choses. 

Pourtant, la tourmente semble se lasser, la density des vapeurs 
diminue. Une 6claircie, aussit6t referm6e, a permis de deviner 
la courbe du glacier. Debout et en avant! Nous de>alons, sans 
souci d'une inclinaison de 45 degres, a la suite d'Abel Amiez qui 
a pris la tt>te et montre un entrain superbe. « Prends garde, lui 
dit son cousin, nous marchons sur des crevasses. — Qa va bien, 
afflrme-t-il, je reponds de tout », et Ton continue sans s'occuper 
de ces in Times details. Au milieu du neve se dresse un bloc noir 
qui d'habitude sert de jalon ; plus de doute, nous tenons le bon 
chemin. Bient6t d'autres rochers Emergent en grand nombre; il 
faut, tant6t les contourner avec precaution, tantot s'engager 
dans les couloirs qui les sSparent; pour ce dernier passage, la 
neige otfre un utile secours, car, a cette saisou peu avancec, elle 
s'etend assez bas dans la valine. Enfln, voici le gazon; nous 
n'avons mis qu'une heure et demie pour descendre un millier 
de metres et sortir de ces parages inhospitaliers. Nous serrons 
la main de nos braves guides qui, eux aussi, laissent percer une 



Digitized by 



Google 



554 MISCELLANIES. 

certaine satisfaction. Ce n'est pas leur faute apres tout si ce 
temps 6pouvantable les a desorientes ; un chamois ne s'y 
serait pas reconnu. Tous deux ont fait preuve d'une experience 
consommee ; en retrouvant notre piste avec l'habilete d'un Mohi- 
can, Joseph nousatir6s d'une situation equivoque; Abel amene* 
la descente d'une facon magistrate et, sans une fausse manoeuvre, 
sans y voir a quarante pas, a su se d^brouiller a travers le d6dale 
de rochers qui he>issent l'Arpont a sa base. 

Pour changer, la pluie tombant a verse transforme le sentier 
en torrent. Heureusement, un chalet se trouve juste a point $>our 
abriter les voyageurs ruisselants qui se grillent deMicieusement 
devant un grand feu de m£Leze, flambant et parfume\ A 5 h., 
ils entrent a Termignon. Depuisle depart, plus de quinze heures 
se sont 6coul6es, dont quatorze de marche effective et dix a la 
corde. Tout est bien qui fin it bien, pour beaucoup nous ne vou- 
drions pas avoir manque* Taventure. 

Le lendemain, a Modane, nous trouv&mes, fidele au rendez- 
vous, Pexcellent guide Jules Bouillet, de la Grave, qui nous avait 
deja accompagn6s Tan dernier. Notre campagne dans TOisans 
se fit sans incidents dignes d'etre signals aux lecteurs de YAn- 
nuaire, habitues a des rSgals de plus haut gout. L'interSt de ce 
r6cit (si tant est qu'il en ait) n'existe que par les circonstances 
exceptionnelles dans lesquelles le passage de Chasseforfit a ^te 
accompli. Sans le brouillard, nous n'aurions rien dit de cette 
course qui n'offre pas de difficulty se>ieuses. Nous la recom- 
mencerons Panned prochaine... mais nous n'en parlerons plus. 

M. Goug&, A. de Laclos, 

Membres du Club Alpin Francais 
(Section de Sa6ne-et-Loire). 



LES MONTAGUES DES MAURES 

Au commencement de Janvier 1885 je faisais Tascension du 
Coudon, ce rocher si remarquable par sa masse imposante et la 
hardiesse de ses formes. Du sommet, — que j'atteignis non sans 
quelque peine par la muraille mgridionale, — on saisit avec 
une nettete* parfaite Padmirable dessin du littoral; mais les 
Alpes paraissent indistinctes, comme une masse blanche, con- 



Digitized by 



Google 



LES MONTAGNES DES HAURES. 555 

fuse, que Ton voudrait voir davantage et degager des brumes 
du lointain. II me sembla qu'au contraire la chaine centrale des 
Maures, dont j'apercevais 30 kilom. plus au Nord les points 
principaux, devait ofifrir d'excellents observatoires pour contem- 
pler les Alpes et pour admirer le saisissant- contraste que font 
leurs neiges eternelles avec les tons chauds de la c6te m^diter- 
ranSenne. Tel fut le point de depart de mon excursion dans les 
Maures ; je chercbais simplement un belvedere et je ne soup- 
Qonnais pas que la magnificence du pays m'amenerait a explorer 
la cbalne entiere. 

Ce n'etait pas la, d'ailleurs, une bien grande bardiesse. Les 
Maures ne s'elevent, a leur point culminant, qu'k Taltitude tres 
modeste de 779 met. et n'offrent aucune des Amotions violentes 
dont Talpiniste est friand; mais elles rachetent leur humility 
par une foule de quality et un charme puissant qui s£duit tout 
d'abord. Elles sont Granges et s'ecartent des types connus de 
montagnes. Leurs forels immenses, leur vegetation semi-tropi- 
cale, qui est peut-£tre la plus riche de l'Europe, le climat afri- 
cain et les golfes magnifiques de leur littoral, leurs rocbes 
bizarres si cbaudement color£es, leur constitution geologique, 
les souvenirs historiques qui y sorit attaches, tout contribue k 
en faire une des parties les plus originales de la France. 

Cbacun sait qu'elles tirent leur nom de Toccupation sarra- 
sine, dont on retrouve de frequents vestiges. Mais bien long- 
temps avant Tinvasion des hordes mahom6tanes, elles avaient 
ele connues des Grecs et surtout des Romains qui, & defaut de 
monuments reconnaissables, ont laisse" a, plusieurs locality des 
noms dont Petymologie est transparente (Cavalaire, Heraclea- 
Gaccabaria; — Leoube, Olbia; — le cap des Issambres, Sam- 
bracitanum promontorium, etc.) 

Terrain essentiellement primitif, ile antique de la mer silu- 
rienne, les Maures ne se rattacbent nullement au systeme cal- 
caire des Alpes dont elles sont si voisines; elles ont au contraire 
des affinites tres saisissables avec les montagnes de la Corse. 
Leur constitution geologique se caracterise principalement par 
des granits, des schistes, des roches cristallines anciennes, des 
gneiss; et ce sol, parsem£ de quartz, de grenats, de serpentines, 
etincelle sous le soleil ardent du Midi. 

S6par6es des grands massifs calcaires par de larges depres- 
sions telles que les valines de TArgens, de l'Aille et du Gapeau, 
limitees au Sud et a l'Est par la mer, les Maures forment un 
petit monde k part, un systeme orographique parfaitement 



Digitized by 



Google 



556 MISCELLANIES. 

distinct et complet avec sa chalne principale, ses chalnons, son 
bassin fluvial et son appareil littoral. C'est a cet isolement 
qu'elles doivent d'etre si peu connues, d'avoir conserve in tacts 
leur cachet primitif, leurs sauvages splendeurs et leur origina- 
lity. La voie ferr6e s'en Scarte, une seule grande route tres peu 
frSquente'e les traverse, un seul port, Saint-Tropez, y donne 
acces par raer, et encore voit-il chaque jour decroltre son mou- 
vement commercial, de sorte que les touristes, suivant trop 
souvent le courant g&neral, passent dddaigneux a c6te de ce 
magnifique pays sans en soupconner les beaut£s. Je me sou- 
viendrai longtemps de la surprise que je causai aux habitants 
des Maures. La venue d'un monsieur porteur d'un sac et arme* 
d'un formidable baton semblait tout a fait extraordinaire a 
ces paisibles et industrieuses populations habitudes a ne voir 
d'autres voyageurs que des reprSsentants de commerce. Le 
nom de touriste 6tant inconnu, on me prit, je ne sais pourquoi, 
pour un agent electoral et on manifestait a mon egard une 
certaine m6flance. Mais, lorsque j'eus explique le but de mon 
voyage, lorsque j'eus dit que je venais pour admirer et faire 
connaltre ce beau pays, je recus de tous l'accueil le plus em- 
press6 et les marques d'une extreme obligeance. Mes insignes, 
que je portais avec intention tres ostensibleinent, 6veillant la 
curiosity de chacun, je m'efforcai d'expliquer le but de not re 
Club, et j'ai la conviction que si quelqu'un de nos collegues se 
pr£sente dans les Maures au nom du C. A. F., il trouvera par- 
tout la sympathique reception qui m'a toujours £te faite. 

Vues de la plage d'Hyeres, les Maures ne prSsentent qu'une 
s6rie r£guliere de mamelous mollement ondul^s. Au premier 
abord, leur aspect est assez monotone et ne devient s6duisant 
que lorsqu'elles se parent, au coucher du soleil, de cette inimi- 
table et po6tique teinte d'amSthyste qui les a fait surnommer 
« les Alpes bleues ». Mais si Ton p£netre dans leurs ombreuses 
valines, on est 6tonne* de voir surgir de puissants rochers que 
les replis de la montagne avaient jusqu'alors dissimules. Le 
fantastique caprice d'un architecte en delire semble avoir pre- 
side* a la d£coupure bizarre de ces masses rocheuses, qui tant6t 
oflfrent l'aspect large et imposant de citadelles, tantdt s'effilent 
en pointes si audacieuses qu'elles dSfient l'escalade. Leur coloris 
n'est pas moins reniarquable que leurs formes ; toutes ces mu- 
railles sont roses ou violates et strides de veines de quartz 
dont le scintillement eblouit. Lorsqu'on marche sur les sentiers 
solitaires de ces montagnes, on souleve un poudroiement d'or et 



Digitized by 



Google 



LES MONTAGNES DES MAURES. 557 

d'argent qui a fait croire autrefois qu'elles recelaient d'6normes 
quantity de meHaux pr6cieux. Quant a la v6g6tation, il fau- 
drait, pour la decrire, faire le catalogue de toutes les plantes 
meridionales. Les elements principaux en sont l'olivier, le cha- 
taignier noueux et gigantesque, le chfine-liege, le chene vert et 
le pin d'Alep, qui forment a eux seuls d'immenses forSts; enfin, 
sur la c6te, l'616gant pin parasol. Des arbustes touifus tels que 
le lentisque, I'arbousier, le myrte, le cyste, forment un maquis 
inextricable en tous points semblable a celui de la Corse. Ca et 
la, pres des lieux habites, s'61ance le stipe elev6 d'un palmier. 
Aux charmes d'un tel paysage vint s'ajouter, a l'6poque de 
mon voyage, un facteur nullement n£gligeable, l'eau, si rare en 
g£n6ral dans ces regions. D'abondantes pluies 6tant tombges 
peu avant, les torrents coulaient a pleins bords, les cascatelles 
babillaient, les rocbers suintaient des gouttes perl£es. 

Le 22 Janvier je quitte Hyeres. Le temps est froid, une legere 
coucbe de glace couvre les ruisseaux; mais, sous Taction du 
soleil levant, les plantes aromatiques dont la campagne est 
pleine exbalent leurs parfums dans Tair d'une admirable 
purete\ Le pont du Gapeau est bientdt francbi, la grande 
ferme de Beau-Champ est depass^e, et je pSnetre dans les 
Maures par un ombreux vallon qui s'ouvre entre le signal de 
Galoupet et celui de Loli. Un petit col et une courte descente 
me menent dans la vallee du Pansard, au point exact ou Tfitat- 
major place la chapelle de Notre-Dame des Maures, que d'ail- 
leurs mes efforts ne parviennent pas a dScouvrir. Je remonte la 
vallee par un cherain charretier en bon 6tat. A droite dominent 
les trois formidables bastions du rocher Contadou. Mais ce qui 
frappe surtout, c'est la solitude et le silence qui emplissent ces 
lieux. On ne rencontre &me qui vive ; les rares bastides devant 
lesquelles on passe sont hermeHiquement closes. Tout semble 
mort et abandonne\ La vie animale ne se manifeste que par la 
presence de quelques chiens tres bargneux et par les nom- 
breuses compagnies de perdrix rouges qui s'envolent tout pres 
du sentier. La vie vegetale, au contraire, est d'une exuberance 
splendide ; les chines-lieges ne sont plus, comme dans les Mau- 
rettes, ch6tifs et rabougris, leurs troncs Snormes et noueux 
projettent des branches vigoureuses; la masse sombre des pins 
Couronne les cre'tes; les croupes se henssent d'un impenetrable 
maquis, refuge inviole* d'un gibier abondant. Et cependant ce 
n'est ici que l'antichambre des Maures, et cela n'approche pas 
des merveilleuses forfits de la Sauvette ou de la Verne. A la Tru- 



Digitized by 



Google 



558 MISCELLANIES. 

chette, deux chemins : celui de gavche conduirait en une heure 
a Pierrefeu ; c'est celui de droite qui! Aral prendre pour aller a 
Collobrieres. La pente s'accentue, la forSt s*6paissit. Tout a coup 
Emergent d'un verdoyant massif deux rochers rouge&tres et 
menacants qui, encadrant majestueusement la. vallee, en font 
un defile* tres etroit et tres sauvage. Puis le sentier se jette 
brusquement a gauche, gravit une pente assez raide ou darde 
un soleil ardent, atteint enfin un col d'oti Ton aperc.oit soudain 
les crfites neigeuses de la Sauvette et de Notre-Dame des Anges. 
Le col franchi, la vie reparalt. La hache des bftcherons se fait 
entendre; des charrettes chargers de bois grincent aigrement 
dans les chemins ; sur un coteau tapisse* d'un maigre gazon se 
profile la brune silhouette d'un berger frileusement drape* dans 
son manteau et entoure* de ses moutons. Une rapide descente a 
travers des chines-lieges et des pins me mene sur la route qui 
suit le fond de la valine du R6al Collobrier et, une heure dix mi- 
nutes apres avoir passe" le col, j'entre a Collobrteres. 

Ge grand village esl d'un aspect agr6able. De vieilles maisons 
ventrues et pittoresques surplombent le torrent; parallelement 
a celui-ci court un boulevard neuf et plants d'arbres; la mairie 
occupe le fond d'une petite place £galement planted ; une Sglise 
moderne s'eleve au centre d'une autre place; enfin une tres 
ancienne £glise couronne le monticule autour duquel se sont 
groupees les maisons du village. 

Pour occuper les deux heures de jour qui me restaient, je me 
mis a gravir l'6peron schisteux sur TextremitG duquel on a con- 
struit la vieille 6glise et qui se detache de la paroi m£ridionale 
de la valine. Suivant un antique chemin de croix, j'atle ignis en 
quelques minutes une crele qui occupe le centre d'un vaste 
cirque de montagnes. J'etais bien cette fois au cceur meme des 
Maures, et admirablement plac6 pour saisir dans leur ensemble 
les traits distinctifs de ce pays original qui est comrae une Pro- 
vence a part au milieu de la Provence. Ge qui caracterise la Pro- 
vence, ce sont des colli nes arides, chauves, calcaires, aux tons 
crus, a l'6clat aveuglant, et disposees par le travail acharne* de 
Thomme en gradins qui soutiennent des champs d'oliviers ou 
des vignes. De Valence a Toulon et de Cannes a Menton, tout le 
pays ressemble a une succession d'im menses escaliers. Dans les 
Maures, rien de semblable, les affreux murs de pierres seches 
ont disparu, aucune ligne droite ne vient rompre l'harmonie du 
paysage. De la base au sommet des montagnes rien ne heurte 
le regard, rien n'entrave le libre de>eloppement des perspec- 



Digitized by 



Google 



LES MONTAGNES DES MAURES. 559 

tives. Les reliefs sont" puissants, mais les angles sont arrondis; 
le colons general est tres chaud, mais une exube>ante v6g6ta- 
tion attenue le trop vif 6clat du soleil provencal. Les pentes 
couvertes de forels n'ont point encore 6te" transformers par 
Fhomme; tout est priraitif, agreste, el doit a la nature seule son 
grandiose agencement. 

11 n'y a pas a craindre que cet 6tat de choses vienne a 6tre 
modified L'int^rfit des habitants est un sur garant de la conser- 
vation des for&ts, dont ils tirent un revenu plus considerable que 
de la culture des ce>6ales, de Tolivier ou de la vigne. S'ils sont 
presque tous ais6s, si leurs villages sont grands, populeux et 
propres, ils le doivent aux pins et surtout aux ch6nes-lieges. 
Sexploitation de ceux-ci occupe un grand nombre d'ouvriers, 
car un morceau de liege passe par bien des mains et subit bien 
des transformations avant de devenir bouchon. La premiere 
operation est la decortication ; puis la pre>ieuse ecorce est sou- 
mise au bain qui doit I'assouplir et a la compression qui doit 
Taplanir. Elle est ensuite decouple en Jamelles, que Ton divise 
elles-mfimes en cubes dont chacun fera un bouchon, au moyen 
d'une machine fort simple et inggnieuse. Le cube de liege est 
fix& sur un pivot ; l'ouvrier fait mouvoir un ressort qui met en 
mouvement le pivot, celui-ci s'approche en tournant d'un cou- 
peret tres effil^ et le bouchon se fait de lui-m&me. Un ouvrier 
habile peut ainsi faire cinq mille bouchons par jour; avant fin- 
vention de la machine il en faisait a peine cinq cents. 

L'exploitation des pins est beaucoup plus couteuse a cause du 
manque de cours d'eau flottables. On y a suppled par la con- 
struction d'une foule de chemins charretiers qui rendent tres 
facile Tacces de toutes ces montagnes. 

Le soir, tout en dtnant, je demandai a mon h6te s'il connais- 
sait quelque curiosity dans les environs. 11 repondit a ma de- 
mande par cette autre question : « Avez-vous vu Lambert? » Je 
crus a une plaisanterie d'un loustic arrier6, mais, comme il insis- 
tait, je lui dis enfin : « Qu'est-ce que Lambert? 

— Monsieur, c'est un precipice curieux qu'aucun voyageur, 
a ma connaissance, n'a jamais visits. Vous le trouverez facile- 
ment, car la bastide de Lambert, qui en est toute proche, est 
indiqu£e sur votre carte. » 

Le lendemain matin je partais pour le gouffre de Lambert, 
dont le nom provencal est « la laoure del desteo », ce qui signifle 
le schiste du precipice. II gelait ferme, Coilobrieres 6lait dans 
l'ombre et ce n'est que sur 1'arSte rocheuse deja gravie la veille 



Digitized by 



Google 



560 MISCELLANIES. 

que je trouvai les bienfaisants rayons du soleil. De la, le sentier 
se dirige au Sud-Est avec une pente tres mode>6e. 11 domine une 
belle vallee ires encaissee et tres tortueuse dont la brume trans- 
parente du matiu semblait doubler la sombre profoudeur. Une 
heure et demie de marche m'amena a un fort singulier pla- 
teau (alt. 500 met. environ). Uni et r£gulier com me une aire a 
battre le bl6, entoure* d'une ceinture elliptique et ininterrompue 
de collines, s'ouvrant seulement au Sud, il ressemble a d'im- 
menses arenes. C'est peut-6tre le bassin de quelque ancien lac. 
La mStairie de Lambert est sur celte plaine ou croissent les plus 
Snorraes chataigniers que j'aie jamais vus. Brusquement le ter- 
rain manque, un pan entier de la montagne s'est effondr6, un 
gouffre s'ouvre menacant, gigantesque entonnoir dont une seule 
et tres Stroite coupure interrompt la continuity. 11 peut avoir 
500 met. de diametre et 250 de profondeur. Le torrent s'y pr£ci- 
pite bruyamment. Les murailles sup6rieures sont tout a fait ver- 
ticales; plus bas, par une Erosion constante, el les s'ecroulent en 
cascades de pierres ou # des lames de scbistes se tiennent en 
6quilibre com me de forraidables s£racs. Au milieu de cet impo- 
sant chaos crott une v6g6tation enchev6tr6e, inextricable; des 
ronces, des lianes enserrent les blocs, des pins et des chdnes 
rabougris se cramponnent aux moindres anfractuosites. Je ne 
sais comment me vint Pidee baroque de descendre dans cet 
abime; je me mis de suite en devoir d'exScuter mon absurde 
projet. La muraille verticale fut francbie a Paide des arbris- 
seaux qui s'y accrochent et j'atteignis le talus d'eboulements. 
€eiui-ci, c£dant sous mon poids, se mit a glisser et m'entraina 
avec une rapidity toujours croissante. J'6tais sur le dos et tenais 
mon alpenstock horizontalement; c'est ce qui me sauva, car mon 
baton, se mettant en travers de deux rochers solides, m'ar- 
rfita net. Quelques minutes apres j'arrivais au bout de la des- 
cente, mais non au bout de mes peines. Je comptais bien sortir 
du precipice par la m6me voie que le torrent et je m'approchai 
de la brecbe, mais je constatai avec gpouvante qu'une infran- 
chissable cascade me barrait le chemin ! J'6tais bel et bien pri- 
sonnier et n'avais aucun secours a esp6rer. 11 fall ait me tirer de 
la avec mes propres forces. Je m'llancai d6sesp6r6ment contre 
la paroi Sud, et, 6treignant les blocs, luttant contre le scbiste 
croulant comme un nageur contre un courant, me suspendant 
aux racines, me frayant a coups de couteau un passage dans les 
broussailles, au bout d'une heure et demie de labeur acharne* je 
me laissai tomber baletant, £puis6, tout en sang, au sommet 



Digitized by 



Google 



LES MONTAGUES DES MAURES. 561 

de la demure muraille. En me retrouvant au grand soleil, sous 
le Jibre azur du ciel, j'6prouvai la sensation que procure le r£veil 
d'un affreux cauchemar. Je me mis a courir, el a 1 h. j'elais 
confortablement attable dans la salle a manger de mon hotel. 

De cette aventure il y a une moralite a tirer, c'est qu'en mon- 
tagne com me ailleurs trop de precipitation nuit. Plus tard, en 
eflfet, je reconnus qu'en allant quelques centaines de pas plus 
au Sud j'aurais pu trouver une voie sans danger, sinou sans dif- 
ficult^. Du reste il ny a absolument rien d'int^ressant a voir 
dans le gouffre de Lambert; les escarpements, si remarquables 
vus d'en haut, sont caches, lorsqu'on est au fond, par les eboulis 
et les broussailies. 

A 2 h. 30 min. je partis d'une rapide allure pour Notre-Dame 
des Anges. Inutile de dire que cette ascension est des plus faciles 
(une heure cinquante minutes de marche). Je trouvai le som- 
met, que surmonte une chapelle, recouvert d'une neige ires dure 
et gpaisse de plus de 20 centimetres. II faisait exlrdmement froid 
et Termitage 6tait fernie\ Malgr6 ce manque d'abri, je restai la- 
haut une grande demi-heure, tant le coup d'oeil etait beau et 
tant etait majeslueux le coucher du soleil qui, d'un c0t6, teignait 
lesneiges des Alpes du rose le plus delicat et, de I'autre, chan- 
geait en or fondu les flots de la rade d'Hyeres. Malheureusement 
la yue est masquee a l'Est par le ddme sombre de la Sauvette, 
qui partage avec Notre-Dame des Anges le privilege d'etre le 
point culminant des Maures (779 met.). II elait nuit depuis long- 
temps lorsque je rentrai a Collobrieres. 

Le 24 au matin, la montague couverle de givre o (Trait a perte 
de vue de blanches perspectives. L'air 6tait Ires sec et la route 
sonore. Cela avait le charme m£lancolique d'une matinee de 
novembre dans les Vosges. Ayant atteint le col qui fait com- 
muniquer les vallees de Collobrieres et de la Verne et laiss6 a 
gauche la nouvelle route de Grimaud, je descends a droite dans 
une gorge tres sinueuse et tres deserte ou regne un silence 
imposant. La forfit est profonde, solitaire, superbe ; Tair s'im- 
pregne de parfums. Je franchis deux fois le torrent, puis, au lieu 
de prendre le nouveau sentier de la Verne qui suit le fond de la 
vallee, je prelere I'ancien chemin qui escalade une c6te assez 
escarpee et, se ma in tenant ensuite a une altitude constante de 
450 met., cotoie et domine sans cesse la belie et large vallee de la 
Verne. Vers ii h. (deux heures vingt minutes de Collobrieres), 
a un detour du sentier, je me trouve en face d'un des plus ravis- 
sants paysages qu'on puisse imaginer. De l'eau courante partout, 

A^XUAIRE DB 1885. 36 



Digitized by 



Google 



562 MISCELLANIES. 

une v£g6tation d'une richesse inoute encadrant les ruines de la 
Chartreuse de la Verne dont les vieux murs disparaissent presqae 
sous la verdure des lierres ; au fond, le golfe de Saint-Tropez 
bleu et calme, et les Alpes dans leur immuable blancheur. 
Les batiments les moins delabrSs de 1'antique couvent out 6te 
transformed en ferme, habitee, pour le moment, par une vieille 
femme tres complaisante et un cbien beaucoup moins hospita- 
ller. Parmi les mines, le cloltre et la chapelle sont tres recon- 
naissables; des chambraules et des frontons en serpentine 
accusent Tart du ivn e siecle. Tout cela offre assez peu d'inteYGt, 
mais la vue dont on y jouit est admirable. 

La Chartreuse d£passee, le sender, suivant toutes les sinuosit£s 
de la montagne, serpente sous des chAlaigniers noueux, dif- 
formes, gigantesques, et enfin, par une longue et rocailleuse 
descente, rejoint le niveau du torrent. Ici la vallee est d'une 
ApretS et d'une desolation extremes; les squelettes noircis et 
tordus des pins se dressent tristement sur les coteaux, la terre 
est brune, le rocher calcine^ car l'incendie a passe par la et a 
deVore* des centaines d'hectares de forSt. D'ailleurs il fait chaud 
comme dans un four, ce qui rend un peu moins de'sagrlables 
les six traversers du torrent que je suis oblige* d'exeaiter avee 
de l'eau jusqu'aux genoux. Ces immersions consScutives nuisenl 
Inormgrnent a l'intlre't du paysage et je suis heureux, a 3 heu- 
res, de me trouver dans une region moins d6she>itee sous le 
rapport des ponts et chaussSes. E litre le hameau des Bacanets 
et celui de Conillier, je me jette a gauche et, m'Slevant sous les 
chdnes-lieges, francbis un col orients du Nord au Sud, ce qui est 
plus court que de descendre jusque dans la vallee de la Molle 
pour suivre ensuite la grande route. Du col on d6couvre le plan- 
tureux bassin de Cogolin, au milieu duquel r antique manoir des 
Grimaldi fait le plus pittoresque effet. Le fond du tableau est 
naturellement form£ par les Alpes, que Ton voit de partout et 
dont on ne se lasse jamais. A Cogolin je retrouve la route. Un 
court arrfct et je pars pour Saint-Tropez. La nuit tombe, fair se 
refroidit et je suis alFame, trois raisons pour presser le pas. J'ad- 
mire en passant le pin gigantesque qui est a l'entree du chateau 
de Bertaud, et a 6 h. 45 min. j'arrive a Saint-Tropez, apres une 
marche de plus de 40 kilometres. 

Le lendemain, comme d'habitude, le soleil se leva resplendis- 
sant. La mer 6tait unie comme un miroir, les villas qui bordent 
le golfe se d£tachaient toutes blanches sur des massifs ver- 
doyants. Le climat de ce coin privilege* de la France est trfcs 



Digitized by 



Google 



LES MONTAGNES DES MAURES. 563 

doux, le palmier y atteint une tres haute taille et les ruisseaux 
sont bofdSs de haies de lauriers-roses. A Saint-Tropez, lors- 
qu'on est monte" a la citadel I e d'oa Ton decouvre un fort beau 
panorama, lorsqu'on a vu ies maisons bariol£es du port, les 
grilles en fer ouvrag6 qui donnent a certaines rues un caractere 
tres espagnol, la porte en ch£ne curieusement travail^ d'une 
maison de la place de rHdtel-de-Ville, — on n'a plus qu'a s'em- 
barquer pour Saint-Raphael sur Tun des jolis petits vapeurs qui 
font le service deux fois par jour. A peine sortis du port, nous 
essuyames un violent coup de vent d'Est qui eut pour resultat 
immediat de nous faire prendre le large, afin d'eviter les dange- 
reux recifs des Issambres, et de faire tomber les passageres en 
pamoison v£h6mente. Nous approchions de l'Esterel; devant nous 
se dressaient le monumental cap Roux, les clochetons aigus et les 
d^coupures bizarres du Mont-Vinaigre. Au loin s'allongeait l'Spe- 
ron de la presqu'ile de la Garoupe. 

Qui n'a enlendu vanter Saint-Raphael, son doux climat, sa 
situation incomparable, ses jardins embaum6s? Qui ne s'est 
trouve" cruellement mystifte et dSsillusionne" en arrivant sur ces 
rivages, dont des admirateurs int6ress6s ont voulu faire une suc- 
cursaledu Paradis terrestre?C'est, eneffet, le pays le plus ven- 
til6, le plus poussie>eux, le plus monotone du littoral. Je u'eus 
garde de m'y attarder, et j'achevai ina journSe en visitant les 
celebres ruines romaines de Frejus. 

Le 26, le jour levant me trouva sur la grande route de Paris 
en Italie, au milieu de grasses campagnes encore tout embru- 
mees de vapeurs bleuatres. Mon but 6tait le Mont-Vinaigre, dont 
je distinguais les aiguilles porphyriques, decoupant des festons 
fantastiques sur le ciel pale. Ici j'arrive, non pas au point le plus 
61ev6 atteint dans mes courses, mais au point culminant de l'en- 
thousiasme. De Marseille a Vintimille, il n'est pas, je crois, un 
pic que je n'aie gravi, une contrSe curieuse que je n'aie visit6e, 
et je declare n'avoir jamais joui d'un spectacle aussi feerique 
que celui que Ton a du Mont-Vinaigre. Tout est oppositions dans 
cet Strange et captivant massif de l'Esterel, et la puissance des 
effets nalt de la variety des formes et des couleurs. Du sommet 
d£chiquet6 du Mont-Vinaigre, on do mine un monde de con- 
trastes violents. Le bleu intense de la mer on tranche vivement le 
porphyre d'un rouge sanglant, l'immensitS neigeuse des Alpes, 
les forfits toujours vertes et creusSes de profonds ravins, les es- 
carpements farouches et les fleches el ancles de la montagne, le. 
c