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Full text of "De la ville au moulin"

MARGUERITE AUDOUX 




DE 



LA 



VJLL 




Al 




MOULIN 



KOMAN 




PARIS 

r.IKLIOTHÈQUE-CH ARPENT 1ER 

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 
il, HUE DE GRENELLE, 11 

1926 





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asvisiJj yAJ/y^/iMfo'-J 




ftas) a ouutUk. l 4zUjJowq_ 



DE LA VILLE 



AU MOULIN 



El ÈNE FASQUELLE, éditeur, 11, rue de Grenelle, Paris (7«) 



DU MÊME AUTEUR 



Marie-Claire, roman. — Préface cTOctave Mirbeau. — 
Sfr raille 1 vol 



L'Atelier de Marie-Glaire, roman 1 vol 



IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 

100 exemplaires numérotes sur papier de Hollande 



L'ÉDITION ORIGINALE 

A ÉTÉ TIRÉE SUR VÉLIN BLANC MAT 

ET SOUS COUVERTURE ORANGE 



MARGUERITE AUDOUX 



DE LA VILLE 



AU MOULIN 



ROMAN 



PARIS 

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 

11, RUE DE GRENELLE, 11 



1926 

i8 droits réservés, 
Copyi t 1926, by Marguerite Aunoux. 



A la mémoire cTOgtave Miubkau 



En témoignage de ma reconnaissance 

et de mon profond respect. 



M. A. 



DE U VILLE AU MOULIN 



I 



Pour la seconde fois, j'ouvris les yeux sans 
reconnaître l'endroit où je me trouvais couchée. 

Où donc était notre chambre d'enfant, avec sa 
fenêtre grillagée, ses murs tapissés de papier à 
grosses fleurs, et sa cheminée tout encombrée de 
photographies? 

Ici c'était une longue salle aux murs blancs, 
où s'alignaient deux rangées de petits lits et où 
s'ouvraient de hautes et larges fenêtres laissant 
voir de grands carrés ô,e ciel bleu. 

J'abaissai de nouveau les paupières, espérant 
que tout cela disparaîtrait et que j'allais me retrou- 
ver chez mes parents, dans la pièce un peu sombre 
où étaient les lits de mes frères sœurs, et ms 
tous les coins, entassés pêle-mêle, des jouets de 
toutes sortes et de toute couleur. 

Pour m'assurer que j'étais bien éveillée, je 
cherchai à reconnaître les bruits. Il ne s'en fai- 
sait guère. Seul, un peu en arri moi, un 
homme pa dt à voix basse, e1 toute mon 
attention, il me fut impossible de distinguer la 



DE LA VILLE AU MOULIN 

m< idre de s paroles. Je comprenais pourtant, 
à la façon dont il appuyait sur les mots qu'il 
donnait des indications précises, et faisait des 
recommandations très importantes. 

Lorsqu'il se tut, une autre voix se fit entendre. 
Celle-là ! je la reconnus aussitôt quoiqu'elle fût 
plus assourdie encore. C'était mon cher papa qui 
parlait, et dans ma joie de le savoir là, je fis un 
brusque mouvement pour me tourner vers lui, 
mais au même instant, je ressentis dans la hanche 
une douleur qui m'arracha un cri aigu et m'obligea 
de rester immobile. 

La souffrance qui réveillait si brutalement mon 
corps réveillait avec la même brutalité ma mé- 
moire. Toute la clarté de la salle sembla entrer 
d'un coup dans mon cerveau pour mieux éclairer 
l'épouvantable scène qui avait eu lieu chez nous 
quelques heures plus tôt. Je revis mon père les 
deux poings levés, et ma mère dressée en face de 
lui comme la plus méchante des femmes. Je revis 
mon frère, le doux Firmin, pâle et comme pétrifié, 
tendant vers eux ses mains frêles. Je revis Angèle, 
ma sœur, agenouillée et demandant du secours à 
Dieu, et j'entendis les cris terrifiés de Nicole et 
Nicolas, les deux jumeaux. Puis je me revis moi- 
même lancée entre mes parents pour les séparer, 
et je crus sentir de nouveau le choc qui m'avait 
jetée à terre ainsi que le poids énorme de deux 
créatures en furie que ma chute avait entraînées 
et qui s'étaient abattues ensemble sur moi. 

De ce qui s'était passé ensuite je ne savais rien. 
Je me. souvenais seulement des cahots du fiacre qui 
m'avait amenée à l'hôpital, et de la question 



DE LA VILLE AU ULIN 

directe du i n au \ i( w cocher :"« ( fc \< 

voiti ' qui lui ur le coi pi ' » 

I .,. m nu Bcin, pi ohé à pr ent sur moi 

demandait : 
Souffre beaucoup, mon enfanl ? 

Je ne répondii .1 «oui le 

deux personnes qui cherchaient à s'élo p*er s; 
bruit. J'ét s sûre que c'étai fc mon | et mj 
mè] [ui s'en allai it ainsi, et malgré la doul r 
de ma hanche, je -\ ulus me dresser pour les appe- 
ler, mais le médecin appuya des deux mains sur 

ma poitrine, en disant : 

Il ne faut pas bouger, surtout. 
Penché sur moi, il me cachait une partie de la 
die, mais dans l'ouverture que formait l'un de 
ses bras, je voyais mes parents gagner la sortie. 

Oh! comme ils avaient l'air malheureux! Ma 
mère si légère d'habitude, marchait presque lour- 
dement, et mon père la suivait, tête basse, et son 
chapeau à la main comme à un enterrement. 

J'en ressentis un immense chagrin. Et tandis 
que le médecin continuait à s'informer de ma 
souffrance, des larmes se pressèrent en foule sous 
mes paupières, et malgré moi, jaillirent avec force. 
Les jours suivants, la douleur de mon corps 
devint si vive que je n'apportai d'attention à 
rien d'autre qu'à elle. La présence même de mes 
parents me laissait indifférente. Je souffrais. J< 
souffrais atrocement et sans répit, et mon immo- 
bilité parfaite n'avait pas un seul instant raison 
de cette souffrance. Pendant la nuit, je la sent s 
à travers une somnolence insupportable, et dont 
j'essayais de sortir par des soubr< :uts violen i s qui 



8 i , ELLE AU ? IN 

[mentaient mon mal. CV ait <:Iors l'affreux rêvi 
qui arrivait. Un homme, toujours le même, levait 

sur moi un marteau, et cherchait à me briser la 
hanche en la frappant à grands coups. L'infirmière 
effrayée des cris sourds que je poussais venait me 
parier en mettant sa main sur mon front, et je 
m'efforçais moi-même de chasser la somnolence et 
son rêve. 

Cet état dura une semaine qui me parut plus 
longue que tout mon temps déjà vécu. Puis, 
l'homme au marteau céda sa place à un tombereau 
plein de pierres dont une roue m'écrasait la hanche, 
mais de temps à autre, je réussissais, pour une mi- 
nute, à soulever le lourd tombereau, et cette mi- 
nute sans souffrance m'était plus précieuse que la 
clarté du soleil. 

L'apaisement se décida pourtant à venir. Mon 
mal qui continuait à veiller pendant la nuit s'en- 
dormait parfois durant le jour. Dans ces moments- 
là, il me venait un grand désir de remuer, car je 
pensais à la maison, où malgré mes quatorze ans 
seulement j'étais si nécessaire. 

Qui donc prenait soin des jumeaux en mon 
absence? Ce n'était pas ma mère occupée au dehors 
ainsi que mon père. Ni Angèle, qui préparait sa 
première communion. Pas davantage Firmin qui 
ne savait que jouer. Et je n'avais guère confiance 
en la femme de ménage, vieille et toujours lasse. 
Et puis, qui donc à part moi pouvait faire obéir 
l'espiègle Nicole et le turbulent Nicolas? Et mon 
imagination créait mille dangers auxquels les 
deux enfants ne pouvaient échapper. 

Ma mère essaya de me tranquilliser en m'assu- 



DE LA \ IL1 B Kl) * 

.ni allai! ! n à la mai on, et m< pè 
n :v i ii ■ lit ] dire : 

o m ainsi i peine. ] 

n'est indi ible Londe. 

Il, «n tt, mes parents an it bii t 

toute la petil fs nille. 

Non, itais pas indispen ble à la o 

et je dus oon air quoique j'< fupse peu 
mortifiée. 1 ; jumeaux avaient bonne mil 

ils irdaient un air si sage que je ï trouvais au- 
cune recommanda Lion à leur faire. 

C'est grand-mère qui nous avait élevés tandis 
que nos parents travaillaient. À sa mort, trois ans 
plus tôt, j'étais déjà grande et forte et ma mère 
avait décidé que je resterais à la garde des j umeaux, 
et qu'on m'adjoindrait une femme de ménage 
pour m' éviter les gros travaux. 

Ainsi, tout avait bien marché, nos parents très 
unis ne se plaisaient qu'auprès de nous. Notre 
père passait ses veillées à fabriquer des jouets 
pour les petits. Et pendant les vacances notre 
mère nous emmenait clans la petite maison qu'elle 
possédait, tout près de chez son frère, que nous 
appelions oncle meunier, et dont le moulin tour- 
nait sur une jolie rivière descendant à la Loire. 

Brusquement tout avait changé. Des discussions, 
î ds de véritables disputes s'étaient élevées entre 
nos parents et cela n'avait fait qu'au Lien 1er jus- 
qu'au jour où face à face, comme deux ennemie 
aveuglés de rage, ils avaient été si près de se frapper. 
Maintenant la paix paraissait faite entre eux, 
ils se parlai t avec douceur et tov * trace de 
rancune était effacée de leur visage. 



10 DE LA VILLE AU MOULIN 

Dès sa première visite Firmin tout joyeux s*i 
tait attardé auprès de mon lit, pour me dire : 

— A présent, chez nous, c'est comme autrefois. 
Firmin était certainement celui de nous qui 

avait le plus souffert de la désunion de nos pa- 
rents. Il les aimait l'un et l'autre d'un amour 
infini, et leurs disputes l'avaient souvent affecté 
au point de le rendre malade. Que de fois, le soir, 
tout grelottant de fièvre dans son lit, je l'avais vu 
se torturer l'esprit pour essayer de découvrir le 
motif de la désunion avec l'espoir d'y apporter 
remède. 

Une nuit, enfin, nous avions appris de quoi il 
s'agissait. Notre mère croyant tous ses enfants 
endormis pleurait sans contrainte dans la chambre 
voisine. Elle ne faisait pas de violents reproches 
comme d'habitude. Elle répétait seulement à tra- 
vers ses pleurs : 

— Pourquoi m'as-tu repris ton amour? 

Ses sanglots étaient si pressés et si déchirants 
que nous retenions notre souffle pour ne pas nous 
mettre à crier comme elle. 

Notre père, pris de pitié sans doute, avait dit 
des mots consolants, et peu à peu le silence était 
revenu. .Mais Firmin et moi n'avions nulle envie 
de dormir. Assis par terre, dans la ruelle étroite 
qui séparait nos deux lits, silencieux et remplis 
d'étonnement, nous réfléchissions aux paroles de 
douleur et de reproche. « Pourquoi m'as-tu repris 
ton amour? » L'amour! C'était donc une chose si 
nécessaire à la vie, que sa perte pouvait amener 
un pareil désespoir. Et le cœur tout gonflé de regret, 
en pensant que nous ne pouvions rendre à notre 



DE la VILLE m MOULIN 11 

mère ce bien si précieux, nous ('-lions pestes long- 
temps d la ruelle, g] i par le froid, et sfn 
l'un contre l'aul re comme deux coupabh 

Aujourd'hui, il fallait ci r pour toujours < 
vilains souvenirs. « A présent, chez non c'est 

imme autrefo Et je revoyais le mince visa 
de mon frère, tout épanoui de joie et 'le confianc 
en l'avenir. 

Firmin n'avait qu'un an de moins que moi, 
niais il i ùt si petit et si faible qu'on l'eût dit 
beaucoup plus jeune. Nous nous aimions profon- 
dément, et pour mon compte, j'aurais pu jurer 
que, de toute ma famille, c'était lui qui m'était le 
plus cher. 

Le travail des veillées nous rapprochait encore. 
Firmin m'apprenait le soir ce qu'on lui avait en- 
seigné pendant le jour, à l'école. Je retenais les 
leçons plus facilement que lui, et il m' arrivait 
d'être à mon tour son professeur. Je lui faisais 
surtout réciter ses fables qu'il ne parvenait pas à 
retenir malgré toute sa bonne volonté. Il lui fal- 
lait plus d'une semaine pour en apprendre une. 
Et encore! Gela ne l'empêchait pas d'être persuadé 
quïl la savait dès sa première lecture. 
Notre père s'en mêlait, parfois : 
— Voyons Firmin, et cette fable du labou- 
reur ? 

Je la sais, papa. 
Tout entière? 
Oui, papa. 
Alors, récite-nous la. 

Tout le monde faisait silence, et Firmin prenait 
je l'espace. Il se dandinait, sûr de lui, et lançait 



12 DE LA VILLE AU MOULIN 

d'une voix beaucoup plus haute qu'il n'était néces- 
saire : 

Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine, 
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins. 

Et Firmin s'arrêtait net. Il gardait la bouche 
ouverte comme pour laisser passer la suite, mais 
la suite ne venait pas. 

— Elle est là, disait-il, en montrant le bout de 
sa langue. Puis il rougissait, s'impatientait et frap- 
pait du pied : 

— Oh ! là, là, qu'est-ce qu'il a bien pu leur dire 
à ses enfants, ce laboureur. 

Notre père riait et renvoyait Firmin apprendre 
sa fable. li e se doutait pas que beaucoup de notre 
temps passait à cela. 

Il y avait aussi une punition de l'école que nous 
tions seuls à connaître, Firmin et moi. Cette pu- 
nition arrivait à peu près une fois par semaine, 
toujours pour le mên motif. 

— Qu'as-tu fait? lui demandais-je en le voyant 
rentrer en retard et tout penaud. 

Et lui, près de pleurer, répondait une fois de 
plus : 

— Je me suis encore promené à quatre pattes 
sous les bancs, et quand je me suis relevé, le pro- 
fesseur était encore assis à ma place. 

Angèle qui allait sur ses douze ans était placide 
et triste. Sa petite enfance avait été difficile, et 
grand-mère l'avait souvent menée à l'église, où 
elle faisait brûler des cierges à son intention. An- 
gèle en avait gardé le goût de la prière, et à la 






DE i ILLE AU MOULIN i 

m ndre i comme à la moindre j< e, ell 

li it • iel I | il- implorer ou r cier ' 

\ • n i ,■ 1 1 1 I m loiqu'elle f n 

po n< ï présent. * qu I nous arrivait, 
Firmin et moi de jouer avi juj lus 

les taire rire ju [u'à le r< idre malad elle s 
tenait à l'éca I rire ni se fâcher, 

Une fois pourtant, nous r ioj vw en 
( bail au cours d'une pou sole qui no bligeail 
Firn t moi, de garder la chambre. Pour évit 
la conta ion, nos parents avaient installa les ois 
m ut s à l'autre bout de l'appartement avec dé- 
fense d'entrer dans notre chambre. Nous n'étions 
pas très malades, et les journées nous semblaient 
longues ainsi éloig] ; de tous. Pour nous dis- 
traire, notre père nous apporta des romans d'aven- 
tures, et bientôt Firmin ne parla plus que par 
Brahmane et Vichnou. Je devins vite la belle Sita 
dont il était le respectueux serviteur. Coiffé d'un 
énor e turban fait d'une serviette éponge, il 
venait à tout instant prendre mes ordres. Il se 
tenait devant me les jambes ridiculement arquées, 
et les bras si drôlement appuyés sur la tête que 
y iatais de rire à chaque fois. De plus je ne pou- 
vais retenir le nom bizarre de ce serviteur hindou, 
et je l'appelais Gigotar. C'était alors des rires qui 
s'en fondaient dans tout l'appartement. Angèle 
se lassa de les entendre; malgré la défense de nos 
parents elle entr'oi rit soudain notre porte et 
nous dit l'air indigné : 

Vous n'avez pas honte de rire comme ça, 
quand le bon Dieu vous envoie des malad 9 pour 
vous punir d vos péchés? 



1 5 DE LA VILLE AU MOULIN 

Et, courbée vers nous, un pied en avant, et les 
yeux tout en éclairs, elle nous avait menacés d'af- 
freux châtiments venus du ciel, si nous avions l'au- 
dace de continuer à rire. 

La première surprise passée, le serviteur hin- 
dou s'était brusquement changé en chien de garde, 
aboyant furieusement contre l'intruse, et l'obli- 
geant à fuir. Puis la porte refermée, le chien avait 
aboyé avec la même fureur, par le trou de la ser- 
rure, autour de nos lits, contre la fenêtre, et même 
vers le plafond comme pour faire peur autant 
qu'à Angèle, aux maladies, aux péchés, et à tous 
les châtiments dont nous étions menacés. 

A me souvenir de ces instants, ma tranquillité 
s'affermissait. Je me revoyais déjà de retour à la 
maison où je retrouvais la gaieté si amusante de 
mon frère, les caresses des deux petits, et enfin 
toute la tendresse de mes parents avec leur bon 
accord revenu. 

Dans la joie de ce jour proche j'oubliais de 
rester immobile. Ah! non, il ne fallait pas bouger. 
Un chien hargneux s'était caché dans ma hanche, 
et au plus petit mouvement de ma part, il mor- 
dait et déchirait et sa colère était lente à s'apaiser. 

Je n'aurai pas la joie du retour à la maison. Et 
qui sait si je rentrerai jamais dans cet apparte- 
ment d'où je suis sortie un jour, blessée de telle 
sorte que je vais en porter la marque toute ma 
vie. Dans un instant, mon père et ma mère vien- 
dront me prendre pour me conduire au moulin 
de la Haie, chez oncle meunier, où je continuerai 
à vivre étendue, en attendant- ma complète gué- 






DE LA VIL1 ' \' KOI LIN 1 

on, A|> i des maini 1 1 des Bemaines de ouf- 
IV il va me falloir n di moi H« is, 

is essayer de marcher, môme a ic des béquill >s. 
Ainsi en a décidé le médecin de l'hôpital m 

d ;iiiumi de mon mal. 

\ mes parents an eua de suites de l •■" t, 

il a répondu d'un Ion i : 

— Boiteuse? Elle le sera certainement 

Lorsque nous arrivons dans la petite ga 'le i 
Haie i meunier s lance plutôt qu'il ne moni 

dans notre compartiment. Il a un air fâché qu 
je ne lui ai jamais vu. Et, sans embrasser sa 
sœur ni tendre la main à son beau-frère, il me 
soulève de la banquette et m'emporte jusqu'à la 
voiture longue et basse, dans laquelle je passerai 
dorénavant toutes mes journées. En traversant 
le village, j'éprouve une grande honte à être vue 
dans cette voiture d'infirme. La nuit, heureuse- 
ment, commence d'assombrir la campagne, et si 
beaucoup de portes sont ouvertes à cause de la 
douceur du printemps, il y a par contre très peu 
de gens dehors. 

Le trajet se fait en silence. Mes parents mar- 
chent de chaque côté de moi, et leur pas, et celui 
d'oncle meunier font à peine plus de bruit sur le 
gravier que les roues caoutchoutées de ma voi- 
ture. 

Le village dépassé, nous suivons la route qui des- 
cend à la rivière et la longe jusqu'au moulin. Tante 
Rude nous attend au bout du chemin. En appro- 
chant, je vois bien que c'est son mari qu'elle 
regarde et non pas nous. Elle se tient plus droite 

2 



L6 DE VILLE AU MOULIN 

et plus raide que jamais, et son visage me paraît 
plus autoritaire encore. Va-t-elle me gronder, de 
me faire rouler ainsi dans une voiture? Je me sou- 
viens qu'elle n'aime pas les malades. Cependant, 
elle se penche sur moi pour m'embrasser, mais 
c'est du bout d- vrres, on dirait môme avec dé- 
goût. Et sans un mot de bienvenue à mes parents, 
elle passe la barrière, et marche en avant comme 
si nous ne connaissions pas le chemin, et qu'elle 
fût venue seulement pour nous le montrer. 

A mon étonnement ce n'est pas chez elle qu'elle 
nous conduit. C'est chez Manine, la jeune "\ ive 
du garçon meunier, dont la maison est séparée di 
moulin par un grand verger, et une petite genê- 
tière. 

C'est là que je vais demeurer en attendant le 
moment où je pourrai marcher comme tout le 
monde. Tante Rude me l'apprend sans douceur, 
tandis que mon père et ma mère, avec des mots 
affectueux, et mille précautions m'installent dans 
un lit tout préparé. 

Mon installation finie, mes parents s'en vont au 
moulin avec tante Rude et oncle meunier. J'en- 
tends grincer derrière < c la claie du passage. Et 
Manine ferme la porte de la maison, par où entru 
un brouillard ! ino qui s'élève des prés d'alen- 
tour. 

Manine s'appelle M air ïne, comme tante Rude 
s'appelle Gertrude, mais ces deux noms trop dif- 
ficiles à prononcer pour les jumeaux ont été trans- 
formés ainsi par eux, et personne ne songe à les 
rétablir. 

Manine est une parente éloignée, devenue orphe- 



DE LA II I M • 

Une, cueillie ir oncle un r. Tant 

l'a tout d< ux tro k du mouli 

d< ch np.'., puis, ui1 

aquiôter de son oût, elle I mai au 

,n i un qui touchait à qui 

trou pai al d'ac rd 

li d et dès la première ta- 

ri a i m miMi i Qén qui a d 

s de e 3. 

Le gai ion meunier est mort d'un. a< ai au 

>urs de l'hiver, et Manine attend d'un y ? ■ 

l'aui la venue d'un nouvel enfant. 

J'ai un réel contentement à me retrouver près 
d'elle. A la lueur d'une lampe pendue au ] ifond, 
je la regarde aller et venir dans la maison, où elle 
répa le ( ordre que nous venons de faire. Sa 
grossesse alourdit un peu ses mouvements, et ses 
sabots claquent mollement sur les dali . De temps 
en temps elle fait semblant de gronder Clémence 
qui ne veut pas s'endormir. Puis, après avoir 
ranimé le feu et fait chauffer pour moi un bol de 
lait, elle approche une chaise et s'assied auprès 
de mon lit. 

Elle est elle-même si contente di ûr là 

qu'elle se met à parler librement de toute chose. 
Son veuvage ne Fa guère changée, sa voix seule- 
ment est devenue comme craintive, mais son 
visage tout en largeur reste doux et a* ux, et 
elle continue de sourire en parlant. 

Toujours nous avons été bonnes amies. 

A l'âge de six ans, alors que mes parents m'avaient 
confiée à i. e R pour une ; /, longue 

convalescence, c'est Manine qui s'était occupée 



LA VILLE AU MOULIN 

de moi. Elle m'emmenait partout oïi elle avait à 
faire, et il arrivait que nous passions des journées 
entières, aux champs, au jardin on à la rivière. 

Ce qui me plaisait le plus dans les travaux de 
Manine c'était de suivre les dindes et les pintades 
qui se cachaient dans les haies pour pondre, et 
dont il nous fallait chercher et découvrir les œufs. 

J'étais paresseuse le matin, et Manine me gron- 
dait souvent pour me faire lever, mais lorsqu'elle 
me disait : « Dépêche-toi, on va suivre une dinde », 
j'étais vite réveillée et vêtue. 

Il fallait beaucoup d'attention et beaucoup de 
patience pour suivre la dinde. Elle s'en allait au 
nid sans se presser, caquetant et picorant de-ci, 
de-là, s'écartant même de la haie comme si elle 
avait l'intention d'aller en sons inverse, et faisant 
mine de rentrer à la basse-cour dès qu'elle s'aper- 
cevait de notre présence. Après des tours et des 
détours elle se décidait enfin è longer la haie, tou- 
jours caquetant et picorant, comme si de rien 
n'était. Et brusquement, elle disparaissait sans 
que rien pût nous indiquer l'endroit où elle venait 
de se nicher. 

Manine en restait toujours stupéfaite. 

— Elle a fondu sous mes yeux, disait-elle. 

Elle s'asseyait sur l'herbe alors, tirait son tricot 
de sa poche et m'interdisait le moindre bruit. 

Du temps passait, au bout duquel Manine se 
levait pour explorer la haie. Elle ne trouvait pas 
toujours ce qu'elle cherchait, mais il lui arrivait 
aussi de découvrir trois ou quatre beaux œufs bien 
cachés sous des feuilles sèches. 

Il ne restait plus qu'à se rappeler l'endroit afin 



DE l.\ Vil ; MOULIN 1 

tller ran sr l non el i tuf, n i il : ii1 I n 
d< • de su pendre la dinde au nid, ' 
l'aba&donnail sur l'heure, et lout • dt à n t- 

meie 

Os urses du i me parai u- 

antes que je de*\ ins vite able i le 
.l'a\ ais remarqué que les pinti it 

les dindçs i ienl d caqueter lorsqu'elles appro- 
chaient de leur nid. Aussi, à ce mom tt-là, je 
lissimulais i mou mieux en redoublant d'atten- 
bi< et je voyais la dinde ou la pintade ail* ger le 
cou, s'aplatir, et s'avancer à grands pas raidei 
vers sa cachette. 

La première fois que je revins au moulin 
mon tablier plein d'œufs et que je racontai com- 
ment je m'y étais prise pour les avoir, oncle 1 u- 
nier rit de mon adresse, et dit : 

Les enfants comprennent bien mieux que 
nous la malice des bêtes. 

Ce soir, Manine et moi, nous nous plaisoûs au 
rappel de ces jours lointains, et la douceur que 
nous en ressentons, est comme un large écran qui 
nous cacl le jour présent et nous en fait oublier 
la tristesse. 

Mes parents n'ont pas voulu attendre à demain 
pour repartir. Tous deux m'ont dit avant de rega- 
gner. la gare. « 11 n'est pas prudent de laisser s 
enfants seuls à Paris. » 

Je n'ai pi essa; de les retenir, et je ne leur ai 
pas laissé voir le chagrin que mie causait leur dé- 
part précipité. Mais, lorsque le Iraiu qui les « - 

portait commença de rouler dans la campagne, j 



20 DE LA VILLE AU MOULIN 

tendis loi tement l'oreille à la dure vibration 

qu'il laissait derrière lui. 11 me semblait que mon 
père et ma mère tenaient le bout d'une chaîn 
solidement rivée à ma poitrine, et que c'était cette 
chaîne-là qui se tendait et vibrait si duremcn 
dans l'espace. 

La nuit passa, lente et sombre. Au dehors rien 
ne bougeait, et dans la maison, Manine et Clé- 
mence dormaient d'un sommeil qu'on eût dit sans 
souffle. Au milieu du foyer, la cendre bien relevée 
enveloppait les charbons rouges comme pour les 
étouffer sans retour, mais de loin en loin, une étin- 
celle vive s'en échappait. Elle restait fixe l'espace 
d'une seconde sur le fond noir de la cheminée. Et 
toujours je croyais voir une mystérieuse étoile 
brillant pour moi seulement, dans un ciel tout 
char d'orage. 

Les carreaux i imposte s'éclairaient du jour 
levant, lorsque le sommeil vint enfin me fermer 
les yeux. 



[] 



Le prinl mps va finir; plus rien n'est au repos 
dans la campagne, et déjà des deux côtés de la 
rivière les faucheurs couchent en longs and* ts 
r herbe fleurie des prés. Des femmes, des jeui 
filles et même des enfants munis de fourches et de 
râteaux secouent et retournent le foin sous le 
soleil, tandis que des hommes le chargent sur des 
charrettes qui l'emportent vers les granges du 
village ou vers les fermes avoisinantes. 

Par le sentier qui longe la maison et r< tonte à 
la route, je vois revenir, le soir, les faneurs, silen- 
cieux et traînant les pieds, las d'une interminable 
journée de travail et de chaleur. Quelques-uns 
s'arrêtent au seuil de notre porte pour s'enqt nv 
de ma santé, et toujours je ressens de l'hi dlia- 
ion à être vue couchée comme une paresseuse. 

A cause de la fenaison, Manine n'a gx e le 
i ips de s'occuper de la petite Reine, qu'elle a 
mise au monde le lendemain même de mon arri 
Le\ avec le jour, elle change en hâte les langes 
de l'enfant, approche le berceau de mon lit, et i 
va ce mt aider la e Rude au moulin, pon- 



22 DE LA VILLE AU MOULIN 

revenir plus vite encore aux heures de la tétée. 
Malgré la gentillesse du bébé qui commence à me 
sourire et me connaître, malgré la gaieté bruyante 
de Clémence, je m'ennuie de l'absence de Manine. 
Je m'ennuie même si fort qu'il m'arrive de des- 
cendre du lit sans tenir compte de la défense qui 
m'en est faite. Je le regrette vite, car dans ma 
hanche, le chien hargneux veille... 

Les après-midi me sont moins pénibles; bien 
installée dans ma longue voiture où il m'est pos- 
sible de m'adosser un peu, je couds des pièces 
de layette pour la petite Reine. Manine manque 
d'argent pour acheter de l'étoffe, aussi, je taille 
brassières et petites robes dans de vieux jupons 
de diverses couleurs que j'assemble démon mieux. 
Clémence qui est déjà coquette se moque de ces 
vêtements disparates et méprise sa petite sœur 
comme une poupée mal habillée. Sa poupée à elle 
est vêtue de dentelles fines et de satin rose, et elle 
ne supporterait pas qu'il en soit autrement. Son 
désir de belles robes pour elle-même n'est pas 
moins grand, et de plus, sa beaut- i venir lui cause 
un véritable souci. Elle m'en parle à tout propos 
et si je ris de son insistance, elle se fâche et pleure. 
Souvent, assise à côté de moi, elle se regarde dans 
un bout de miroir qu'elle traîne partout avec elle, 
et, du bout de l'ongle, avec une inlassable patience, 
elle enlève une à une les petites parcelles de peau 
sèche que le hâle a brunie et fait craqueler sur son 
visage. 

D'autres fois, attentive à ne pas froisser les den- 
telles et le satin de sa poupée, elle l'habille et la 
déshabille, sans un mot, interminablement. 



DE i VILI.il M MOI LIN : 

La pr< ence aine me fait moins I ute de 

puis que Mme derre \ nt pas ■ r aprèi midi 
moi. 
Madame Lapierre est une jeune femme iniirmi 
venue à la Haie quelques ann plu i ur le 

conseil de mes parenl qui l'ont connue à 

uai: i n'est pas i r<\s «Moi tée de la nÔ1 , et 
ï s idant de ses deux béquilles, elle réusi à 
faire le chemin, s ls trop de fatigue. Bile fc tou- 
jours ac mpagnée 'le son petit garçon, qu'elle 
appelle Jean, un bambin de sept ans, si parfaî 
de corps et de visage qu'il est difficile de lui com- 
parer un autre enfant. J'en suis un peu jalouse 
pour nos jumeaux, que je trouve cependant d'une 
beauté surprenante. 

Arrivée auprès de moi, Mme Lapierre jette ses 
béquilles à terre avec un geste de lassitude, comme 
si au lieu d'un soutien elles étaient pour elle un 
fardeau écrasant. Ce sont pourtant des béquilles 
bien tournées et faites d'un bois léger. Le petit 
Jean les ramasse et les pose en travers de ma voi- 
ture, et comme pour encourager sa mère à la pa- 
tience, il lui dit : 

Lorsque je serai grand, maman, je t'en achè- 
terai des tout en or. 

Ces visites de Mme Lapierre déplaisaient fort à 
tante Rude, qui m'a tout de suite avertie que J* en- 
fant était sans père et la mère sans mari. 

Je ne vois rien de répréhensible à cela, comme 
i L'air de le penser tante Rude, et la compagnie 
de Mme Lapierre me devient de jour en jour plus 
a. in bl e. 

Janine est sûrem< t de mon avis, car aussitôt 



24 DE LA VILLE AU MOULIN 

qu'elle aperçoit la mi e et l'enfant, elle pouss< 
ta voiture sons le gros no t qui ombrage une 
partie de la maison et elle apporte pour Mme La- 
pierre sa plus b î chaise de paille. 

One meunier fait bon vi ^e à la jeune fenv , 
mais tante Rude me demande souvent : 

Qu'est-ce qu'elle peut bien te raconter pen- 
dant toute une après-midi? 

Je serais bien en peine de le dire; nous n'avons 
pas de conversations suivies. C'est, entre nous, 1 
plupart du temps des propos se rapportant à Paris 
que nous regrettons toutes deux. C'est, pour elle 
des projets touchant l'avenir de son enfant, e1 
pour moi, l'espoir de voir arriver aux prochain 
vacances, les petits avec nos parents réconciliés 
jamais. C'est encore la lec re si intéressante des 
lettres de Firmin me tenant au courant de ce qui 
se passe chez nous, et des faits amusants qui arri 
vent journellement à l'école. Tout cela coupé de 
silences qui nous permettent de nous réjouir du 
babillage de Clémence et du petit Jean, du ga- 
zouillis infiniment léger de la petite Reine, du 
chant des oiseaux dans les branches du noyer, et 
nfin, des bruits de toutes sortes que font dans la 
campagne les hommes et les tes. 

Et puis, pour occuper nos silences, il y a aussi 
le coteau d'en face. Sur ce coteau il y a les blés et 
les avoines se couchant et se redre rit sous la 
brise, et tout semblables à de merveilleux tapis 
lorés. Il y a i chemins qu'on ne voit pas mais 
'ont on devine le tracé capricieux au passage d< 
harrettes. Il y a encore les troupeaux si paisibh 
et si lente à se mouvoir, qu'on peut croire q 



l LE AU MOI i 2 

! le c lui-môme li 1 1 dép] i. I m 

to , il y uliii à vent- Ce ni in 

forme ■■ Ion ir ou oom t. 

boujoui il al tire nol re ai ntion. J 
1 »s u n os, il d< si 

oeri ; il ve il de ir ! ita Ql Ij 

b de Lt l'él lue « 
De pf, on i »i1 que le haut du coi 

on le <lf\ ine tout fi uissanl de crainte devant 
espace d ouvert qu'il lui faut fra r pli 
vite. 

Par grand vont, le moulin a toute notre pil 
tant ses gestes désordonnés semblent appeler au 
secours. Mais lorsque par vent doux, il ouvr< 
toutes grandes ses ailes blanches au soleil, nous 
ne le perdons pas de vue, nous attendant toujours 
l le voir quitter la terre clans une envolée pleine 
d'orgueil. 

Vers la fin de juillet ma mère me prévint que 
les enfants passeraient leurs vacances à Paris. Il 
fallait éviter les grosses dépenses, disait-elle. Au 
surplus, elle espérait que les enfants se maintien- 
draient en bonne santé en allant jouer tout le jour 
au Jardin des plantes assez proche de chez nous. 

Ce fut pour moi une bien mauvaise nouvelle. 

Une lettre de Firmin arrivée peu après, m'en- 
leva une partie de ma peine en me faisant rire. Il 
disait : 

« J que m q t'a écrit, et je me doute 

jue tu es eni i de pleurnicher, parce que 

les filles, ça pleure tout le temps, même quand on 






DE LA VILLE AU MOULIN 

ne leur tire pas les cheveux. Tout de même, de 
penser que tu pleures là-bas toute seule, ça me 
donne envie de pleurer aussi; alors, pour n'y plus 
penser, je t'écris. Voilà! 

« J'ai d'abord à te dire que papa et maman 
sont toujours bien sages. S'ils na sont pas aussi 
gais qu'avant c'est parce que tu n'es pas avec 
nous, cela va de soi. Papa a repris ses sorties du 
soir comme au temps des disputes, mais c'est 
pour des travaux supplémentaires, afin de gagner 
plus d'argent. Maman m'a bien défendu de t'en 
parler, aussi, je le fais en cachette. 

« J'ai aussi à te dire que les jumeaux font bien 
enrager la nouvelle femme de ménage. Moi je 
trouve que c'est bien fait, parce qu'à midi elle 
nous donne à manger des choses qu'on n'aime pas. 
Elle prétend que c'est pour faire des économies à 
nos parents. Oui, je t'en fiche! qu'elle leur fait de 
économies. Sais-tu qu'hier Angèle l'a vue manger- 
un fromage tout entier à son dessert. Si c'est ça 
q elle appelle faire des économies à nos parents. 
De ton temps, il y en avait pour toute la famille 
d'un fromage. Et encore, bien souvent il en res- 
tait. C'est comme pour le chocolat. Au lieu de 
nous donner comme toi une grosse tablette au 
nùter, elle nous en donne une toute petite. Je ne 
sais pas où elle les prend ces petites tablettes, je 
n'en ai jamais vu de pareilles chez les marchands. 
Elle doit les faire faire sur mesure. Aussi, Angèle 
qui a toujours faim de chocolat, m'a promis de se 
plaindre à maman. Moi je n'oserais pas, tu le sais 

bien. 

« Je vais iore te confier un secret. Angèle a 



m i \ ii LE VU MOU] IN 

u onté uni joli pi re ô la Vier ifîn qu 
aous a< i rde la grâa d'aller passer nos 
u moulin. Je r< la pi re a elle toui li 
•s pour que ça i 
« A bienl ôl ma grande ; œur, 

< ! on FlRMIN. '< 

I n\ jolie prière d'An Je ne fut pas exauc <J 
la Vi< l'été passi ans apportu grande amé- 

lioratioi non < at. 

L'automne revenu avec ses pluies i obli e 
rester dans la maison et empêche ."Mme Lapier 
de venir auprès de moi. Aussi, certains jours, écra- 
sée par l'ennui, je reste des heures entières sans 
mouvement, les mains croisées sous ma tête. Je 
repousse même la petite Reine que Manine se plaît 
à mettre dans mes bras en disant : 
Tiens, Annette, prends ta fille. 
Un désir violent, lancinant même, de revoir les 
miens m'est devenu un mal plus sensible que celui 
de ma hanche. 11 me semble qu'en me privant de 
Firmin et des petits pendant les vacances on m'a 
privée d'une chose nécessaire à la vie, et que je ne 
tarderai pas à en mourir. 

Tante Rude qui ne peut supporter personne au 
repos m'apporte de la couture qu'elle retrouve 
souvent le soir telle qu'elle me l'a donnée le matin. 
C'est alors de sa part des reproches durs, et par- 
fois sur un ton si élevé qu'ils attirent oncle meu- 
nier. Devant lui je laisse couler mes larmes. En 
devine-t-il la cause? 11 me parle surtout de sa 
f ame n 1 isant : « Tu sais, elle n'est pas 
méchante, elle est seulement autoritaire. Ses pa- 



8 DE L VILLE AU MOULIN 

r its Font tellement gâtée! Et ce n'est pas sa 
faute si elle ne comprend rien aux enfants. » 

Je ne réponds pas à oncle meunier. Je crains 

le lui dire que si on a été trop bon pour tante 

Rude, en retour elle n'est guère douce aux autres. 

Les récoltes rentrées et la vendange faite, Ja- 
nine dut se résigner à prendre un nourrisson de 
Paris. Les parents — de gros commerçants — 
offraient un bon prix, à la condition que l'enfant 
soit nourri au sein. 

Il lui fallait bien gagner de quoi élever ses deux 
filles. La résignation lui fut pénible. Reine n'ayant 
pas six mois encore ne pouvait pas être sevrée. 11 
faudrait lui donner le biberon tandis que le petit 
étranger prendrait sa place. Et Manine qui doit 
rester deux jours absente vient de partir, trem- 
blante et affreusement tourmentée, quoique tani 
Rude lui eût assuré qu'elle saurait bien faire 

cepter le biberoi la petite Reine. 

Ainsi que je m'y attendais, à l'heure a (a tétée, 
tante Rude m'a laissé le soin de tenir sa promesse 
à Manine. Je ne voulus pas attendre le réveil 
complet de la mignonne pour approcher le biberon 
de sa bouche Elle le prit sans méfiance, mais à 
peine Veut-elle pressé qu'elle le repoussa et ren- 
voya en pluie toute la gorgée de lait. Il y eut dans 
ses yeux subitement ouverts un étonnement in- 
digné, et aussitôt elle se mit à crier comme jamais 
elle ne l'avait fait encore. 

Tout le jour elle cria et repoussa de ses petites 
mains l'horrible chose qu'on voulait l'< liger 
à mettre dans sa bouche. Lasse et ennuyée, 



i i au ; 2 

j" i de tir i moj i pour la fai nn 

n ; fi 

i ,e i, tante 1 il gron- 

l*( ml prit à n i, et m la de J - 

I i un i u'elli 

'il! , pui pli 

de n ille tira la [»oi ir elle pour ju q u 

li 

I \ ouli s'< tir, j'i 

ait; ni le moi ulier du berceau, 

■i les airs lents que j'imitais * Manine. Elle avait 
faim. S cris se I aient plus aigus à mesura 
qi soirée ançait, et peu à peu cela devint 

ne \ table crise nerveuse qui tordit tout son 
petit corps. Je pensai alors aux convulsions, et 
je suppliai Clémence d'aller chercher du secours 
au moulin. Mais Clémence accroupie sur le pied 
de mon lit refusa en pleurant, car si elle était 
effrayée par I ris de sa petite sœur, elle l'était 
bien d; mt< ; à Fiel de traverser le jardin 
dans l'obscurité. Tout ce que je pus lui promettre 
« en pour » ainsi qu'elle avait coutume de dire ne 
put la décider. Dans mon impuissance à me dépla- 
cer moi-même, je fus prise de désespoir et me mis 
à pleurer an L. Et tout à coup Clémence me dit : 
Puisque tu es g nde, pourquoi que tu ne 
lui donnes pa . téter comme maman? 

Je s ais que cela ne m'était pas possible, cepen- 

ant je pensais que le simulacre pourrait calmer 
l'entai Et, tout en regrettant de ne pas posséder 
la belle noisette brune qui terminait le sein de 

ianine, j^pproc. i la petite Heine ma poi- 
hine maigre e1 sans forme. 



i) DE LA VILLE AU MOULIN 

Elle se calma instantanémi t; mais, avec une 
adresse que je n'avais pas prévue, elle saisi i une 
mince partie de chair et l'aspira avec frénésie. 
C te succion me fit un mal atroce, on eût dit 
qu'on m'arrachait de fines lamelles de chair ayant 
leurs racines dans le fin fond du cœur. Pour échap- 
per à ce supplice, j'essayai de repousser la petite 
Reine. Mais si elle cessa tout de suite la succion, 
elle garda entre la langue et le palais ce qu'elle 
venait de prendre et le retint aussi fermement 
que si elle eût des dents. 

Elle resta ainsi à me regarder, et ses yeux gran- 
dement ouverts m'adressaient de tels reproches 
pour la supercherie que je me crus obligée de me 
défendre comme devant une grande personne : 

— C'est ta faute! pourquoi ne veux-tu pas du 
biberon? Et, tout en pleurs, autant de la pitié 
qu'elle m'inspirait que du mal qu'elle continuait 
à me faire, je lui présentai le lait qui avait gardé 
toute sa tiédeur à l'abri de mon oreiller : 

— Bois-le, ma Reine, puisque ta mère a em- 
porté le tien pour le donner au petit garçon. 

Elle eut une sorte de sanglot qui retroussa son 
petit nez, puis elle ouvrit la bouche, et, lentement, 
avec un dégoût visible, elle suça la grosse tétine 
de caoutchouc. Et lorsqu'elle eut vidé le biberon 
jusqu'à la dernière goutte, toute anxiété et souf- 
france oubliées, je l'embrassai longuement au front : 

— Tiens, ma gentille, voilà ta récompense. 
Elle soupira comme pour me faire savoir qu'elle 

avait quand même du chagrin, et elle s'endormit 
avant que j'eusse pris le temps de balancer le 
berceau. 



DE i .A VILLE U MOI I l % - 

CJrn ice prit le départ de sa m d*iun tu1 
mani . I ur sa petite sœur '-11' uta de 

a iii ;i terre en demandant ; 

Alo le petit garçon va boire toute 1 1 tét 
<le mai 

Oui. 

Et qu'est-ce qu il donnera, en pour, le petit 
garçon ? 

— De I ni. 

Elle passa les mains sur son tablier rapi< : 

Alors, maman pourra m'en acheter un neuf! 
Oui. 

Elle énuméra tous ses vêtements, jusqu'à ses 
souliers, et lorsque j'eus répondu oui pour chaque 
chose, elle se mit à rire et à sauter joyeusement 
par la chambre. 

Manine à son retour trouva la petite Reine 
tétant son biberon comme si elle n'avait jamais 
connu le sein de sa mère. Cependant, ce ne fut 
pas à tante Rude qu'elle adressa ses remerciements. 
Elle mit sur mon front un baiser tout pareil à celui 
que j'avais donné à sa fille la nuit d'avant, et la 
voix tout émue, elle me dit : 

Tu seras bénie dans tes enfants, Annette. 

Je n'eus pas à attendre si longtemps ma récom- 
pense; Manine l'apportait avec elle. Pendant son 
court séjour à Paris, elle avait trouvé le moyen 
de se rendre chez mes parents. Et d'eux, et des 
enfants, elle avait tant à me dire, que la journée 
passa tout entière avant qu'elle n'eût fini. 

Et si, dans les jours qui suivirent, je continuais 
à garder les mains croisées sous ma tête, ce n'était 
plus pour ressasser mon ennui, c'était pour ne 

3 



32 DE LA VILLE AU MOULIN 

pa ie disl i cette joie qui m'était venue et 

qui me faisait pleurer par instant presque aussi 
fort qu'une peine. 

Comme par miracle, les paroles de Manine 
m'avaient, transportée auprès des miens. Je vivais 
avec eux, je savais où les prendre à toute heure, 
et plus ri i. de ce qui se passait chez nous ne pou- 
vait m'être étranger maintenant. Le passé se 
reliait au présent et tous les souvenirs arrivaient 
à mon appel. Ils arrivaient en masse, se heurtant 
et voulant se montrer tous à la fois, mais j'y met- 
tais de l'ordre pour les faire durer. C'était à mes 
parents que je pensais tout d'abord. Combien 
ils avaient été indulgents et patients lorsque 
j'avais remplacé grand'mère dans le ménage. 
« Adieu 1 pauvre bouilloire! » disait en riant mon 
père, lorsque la bouilloire pleine d'eau m'échap- 
pait et tombait avec un fracas assourdissant sur 
le carrelage de la cuisine. Quand un plat m'échap- 
pait de menu c'était au tour de ma mère de dire : 
« Allons! en voilà encore un qui , sperse ». En 
avais-je fait se disperser des plats et des assiettes! 
Et les tasses dont j'avais supprii les anses. Et 
les casseroles bosselées de telle sorte qu'elles prê- 
taient à rire tant elles avaient l'air de faire des 
grimaces. Sans compter celles que j'avais dété- 
riorées par le fond en les laissant brûler sur le four- 
neau avec tout leur contenu. Je m'épouvantais 
alors de ces petits accidents comme de véritables 
catastrophes, mais au lieu de me gronder, mes 
parents m'excusaient et m'encourageaient à i\ e 
mieux. Ai i je reprenais confiance, et peu à peu, 
j'étais devenue adroite et attentive. 



I VILLE Al MOULIN 

a i irmin, je m'ai ; comi te auj 

d'un dii ni à • de la 

q i] la ()lu| lu 1 comi 

des i i. Il i it aA un n dé- 

les bruits < I t l'affaire* 

tno] mu!! ,i n ide uni i 

dii'i Dans i' 

illes pour ou r,et nis< 

mi -s pla ir à le voit' et à I 

l soir, sis à i liîourçhon suc u 
qu'il malmenait à en briser les quai pieds, il e 
it à bicyclette, i ait-il, à travers la cohue 
des voitures et des piétons, sonnant du relut, 
faisant jouer sa trompe, et se fâchant après les 
maladroits qui traversaient trop court devant son 
guidon. Et tout à coup, arrivant à une rue barrée 
où se tenait un agent de police, il s'était immobilisé 
sur sa chaise en me regardant et rougissant de tout 
le visage. Inquiète, j'avais demandé : « Tu t'es 
fait mal » Et lui, véritablement troublé, avait 
répondu : « Je n'ai pas de plaque à ma bicyclette, 
et j'ai peur que l'agent me demande mes papiers ». 

Et j'entendais encore le rire éclatant de nos 
parents, et je me souvenais du claquement joyeux 
des baisers répétés qu'ils avaient mis sur nos joues, 
ce soir-là, au moment du coucher. 

Oh! chers et doux souvenirs, comme vous étiez 
clairs et pr< s, et comme vous mettiez en fuite 
le temps et les soucis. Tante Rude pouvait se 
fâcher et ci -, le soleil pouvait bouder derrière 
ses m a pluie pouvait tomber à verse ou 

noy broi ird toute la . rien de 

b( sla ne *tait. Il y ut une 



DE LA MLLE AU MOULIN 

maison clans laquelle je pouvais entrer malgré 
fenêtres et portes closes, et où je trouvais tou- 
jours des êtres capables de répandre sur moi une 
grande chaleur et beaucoup de lumière. 

L'hiver passa emportant chaque jour avec lui 
un peu de mon mal. Et quand le printemps revint, 
le mauvais chien caché dans ma hanche avait 
enfin usé ses crocs. Les béquilles de Mme Lapierre 
me soutinrent pendant une semaine, puis ce fut 
une solide canne fabriquée par oncle meunier, et 
que j'abandonnais à toute minute, tant j'avais 
hâte de me déplacer par mes propres moyens. 

— Pas si vite! pas si vite! me répétait oncle 
meunier. 

Et pour moi il reprenait ce qu'il avait coutume 
de se dire à lui-même d'un ton moqueur : 

— Faites violence à vos passions. 

Dans ma précipitation de marcher sans soutien 
d'aucune sorte, il y avait surtout la hâte de savoir 
jusqu'à quel point j'étais infirme, car je n'avais 
pas oublié les paroles du médecin de l'hôpital, ni 
la sécheresse de sa voix qui était comme un blâme 
à l'adresse de mes parents : « Boiteuse, elle le ser 
certainement ». 

Boiteuse, je l'étais, certainement. Et pour ne 
pas sentir mon corps pencher à chaque pas, je 
m'efforçais de me tenir très droite, et de marcher 
sur l'extrême pointe de mon pied trop court. 

Oncle meunier qui avait tenu à m'accompagner 
dans ma promenade me dit tranquillement : 

— C'est dommage que tu sois si grande. Petite, 
cela passerait in, erçu.j 



I l,\ YJI.U \i |fl i 

L»> i!. ment ressenti cl m< inl i ûté 

dura que quelqui jours. I > boîl ne pou- 
vait pas mp ber de reprendre q t I 
n .•• nnoni chez nous la noi IL d< 
n i on a l'espoir que n \ lait 
me leler ur l'heure. 

I ,m réponse ne m'arriva qi après un l( r< 

« Sois patiente et preni )'< me disait 

ma mère. Elle parlait des examens seul es d'An- 
et de Firmin. Elle parlait d'une foule d< 
hoses que je savais déjà, mais de la date de i »n 
retour il n'était pas question dans sa lettre. 

Je devins maussade; l'impatience me prit et 
j i arrivai bientôt à dire que j'étais assez grande 
pour agir à ma guise, et que j'allais partir pour 
Paris sans attendre l'appel de mes parents. 

Oncle meunier n'alla pas contre ma volonté 
de départ, il me dit seulement : 

Tu n'es pas bien solide encore, et ton tra- 
vail de là-bas sera dur. 

Je me défendis : 

Solide, je le suis puisque je peux aider Manine 
aux travaux du ménage, et faire des promenades 
avec la petite Reine sur le bras. 

Oncle meunier ne fut pas embarrassé pour trou- 
vre d'autres empêchements à mon départ, mais 
j'eus réponse à tout. 

A la fin comme pour vaincre mon entêtement, 
il me dit : 

— Suis-je donc si méchant, que tu sois si pressée 
de me quitter? 

— A chant 1 Vous? Oh! 

Ce fut là ma seule réponse, car à toute heure je 



DE ILLE 1101 i 

retrouvais dans ses yeux la môme tendrei 
dans c de ma mère; et 4e môme sourire siu ses 
lèvres plus fortes. Et comme, pour le moment, 
j'apercevais dans son regard et dans son sourire 
une inquiétude qu'il cherchait à dissimuler, je 
l'assurai de mon affection et lui promis d'attendre 
encore. 

Tante Rude qui ne se souciait pas plus de ma 
peine que de ma joie, me chanta une autre chanson : 

— Cette année, tu pourrais remplacer Manine 
liez nous pour les foins et la moisson. 

Je la laissais dire pour ne pas l'entendre crier, 
car à cela j'avais une réponse précise. Les foins 
b la moisson n'étaient pas mon affaire. Je tenais 
surtout à remplacer la femme de ménage qui coû- 
tait si cher à mes parents, et soignait si mal les 
enfants. 

Au lieu de l'appel de ma mère ce fut une lettre 
de Firmin qui arriva. Il disait : 

« J'ai encore échoué à l'examen du c icat 
d'études. Je savais pourtant beaucoup de choses 
la veille, mais au bon moment j'avais oublié toul 
Angèle a réussi, avec félicitations, naturellement. 
Moi, je suis sûr que l'examen des filles est bien 
moins difficile que celui des garçons. 

« Enfin, nous sommes tous bien contents. 

« Maintenant, prépare-toi à une grande nouvelle, 
si grande, ma grande sœur, que Lu ne pourras pas 
y croire en une seule fois. La voici : 

« Maman me charge de te dire que nous arriverons 
tous au moulin, samedi de cette semaine, à là tom- 
bée de la nuit... » 

La nouvelle était en effet si grande qu'il me 



DE LA \ il.i ' MOI UN 

fallut i reprendre pli s f >our y 
t i i i jouir. 
Oncle i unier parut s trop bi rpr t 
(un: Rudi qui I" pai i ins 

• m' aider u net toi er et mol i re en ordri ao1 
pi • mai n qui t mito nne a\ d 

iîH'. 

Au lieu du imedi soir, il irri 

l'au Toute la nuit, j rosi 

ans tir, attentive au passage dos 1 as, m 

tnt debout dès que l'un d'eux s'arr» t on 

gare. Je n'ai b su dire pourquoi, à ce don r 

in, j'étais sortie de la maison pour courir au 

bout de Ui lin. 

Le ciel commençait à s'éclairer, et déjà on pou- 
vait compter les arbres qui bordaient la route. 
A cette heure, où tout faisait encore silence, j'en- 
tendis marcher au loin, et peu après je vis s'avan- 
cer le groupe sombre que formait toute ma famille 
réunie. 

Le cœur battant de joie, marchant sur l'herbe 
pour assourdir le br it in ulier de mon pas de 
boiteuse, j'allais à la rencontre de ce groupe. 
J'allais vite, mais lorsqu'on approchant je pus 
distinguer chacun des iens, une étrange faibles- 
n bl' a de m'a] . iiyer contre un arbre. 

Eux, dans le demi-jour, ne me reconnu j it p 
Les jumeaux m'apercevant s'écartèrent comme 
apeurés, et mes parents détournèrent la tête. 
Je voulais les appeler, je voulais leur fai te 

de n , mais j bais comme para] 

b brusquement Angèle et Firmin qui venaient 
les derniers se retournèrent et crj ut mon nom. 



38 



DE LA VILLE AU MOUM 



Ma mère fui un. vite qu'eux auprès de moi 

— C'était donc toi? me dit-elle. 

Mon père et les jumeaux s'approchèrent rapi- 
dement aussi. Et pendant quelques instants, il y 
eut entre nous autant de pleurs que de rires. 

Firmin qui n'avait pas grandi et se haussait 
pour nvembrasser s'excusa ainsi de ne pas m'avoir 
econnue du premier coup : 

— D'abord, il fait très noir sous ton arbre. Et 
puis tu es presque aussi grande que lui. 

Tous s'étonnèrent de me voir si grande, car 
maintenant je dépassais ma mère dont la taille 
était cependant élevée. 

Comme Firmin et Angèle m'entraînaient sur la 
route, mes parents s'arrêtèrent pour me regarder 
marcher. J'eus pitié de leur visage consterné, et, 
l'air enjoué, je répétais ce qu'avait dit oncle meu- 
nier : 

Gela se voit parce que je suis trop grande, 
si j ais petite cela ne se verrait pas du tout. 

La journée passa, rapide; mes parents de- 
vaient repartir le soir même, ne pouvant disaient- 
ils perdre une seule journée de travail. Tous deux 
avaient un air soucieux et sévère. Ils restaient 
à mes côtés de préférence, et s'ils avaient à se 
parler, ils le faisaient sans se regarder. 

Ils mirent au lit les jumeaux, las de grand air 
et de jeux, et après nous avoir tous embrassés très 
tendrement, ils reprirent le chemin de la gare 
accompagnés seulement d'oncle meunier. 

Après leur départ, je cessai bientôt d'écouter ce 
que me disaient Angèle et Firmin. Je suivais par 
la pensée nos parents remontant la route. Ils re- 



i LA VILLE AX) MOU! r 

p baient trop i< à mon ^ Et, sans réfl< dr 
qu'il) ent partis depuis un m i i t déjà, 

je i lançai à leur | uite, .1 irrivai i p p tard 
à la ions les vo >"<n! tent sur le quai 

el I;: porte en était ferm< .l<^ coui i h petil 
b rière de jortie et là, j'ap< n n père et ma 

mèr< t n peu à l'écart. Leur vise i me parut plus 
sévère encore, dur même et comme buté. 

meunier placé entre eux, le visage sévèr< i leur 

parlait des gestes fermes et pr , et il m 

seml rit l'entendre dire, en colère cet!': fois : 

« Faites violence à vos passions. » 

Tous trois s'immobilisèrent devant le tram qui 
arrivait, Mon père monta aussitôt dans la voitur. 
qui se trouvait devant lui, tandis que ma mère 
s'éloignait rapidement pour monter dans une 
autre voiture. 

Je dus reculer pour laisser s'ouvrir la petite 
barrière, je restai là sans bien savoir ce que je vou- 
lais, bousculée par les voyageurs descendant du 
train. 

Oncle meunier sursauta en m' apercevant : 
Tu vou s les voir encore, je parie? 

Et il eut un geste de la main comme pour faire 
arrêter le train déjà parti. 

Une peine qui me serrait la gorge me fit une voix 
de toute petite fille, lorsque je dis : 
Les voilà séparés! 

Oncle meunier s'indigna : 

— Ils te l'ont dit? 

Je ne pensais qu'à la séparation du wagon, mais 
devant le ricanement plein de mépris d'oncle 
meunier, j'eus l'intuition d'une séparation beau- 



DE LA \ ILLE AU MOULIN 

oup plus ave, et, retenant mes pleurs, je ré- 
pond 

— C'est à cause de cela qu'ils ont amen s 
enfants. 

Et sans un mot de plus, lourde du poids de 
ma faiblesse et de ma joie gâchée, je m'appuyai 
au bras d'oncle meunier qui m'entraîna lenl 
îent sur le chemin du retour. 
En m'attendant, Angèle et Firmin s'étaient 
udormis sur leur chaise. Oncle meunier les regarda 
puis il retrouva toute la douceur de sa voix pour 
me dire : 

— Fais coucher tes enfants, petite mère. 
Et tout bas, il ajouta : 

— Attends encore, avant de redouter l'avenir. 

L'avenir devint très vite redoutable, car à mes 
questions < ctes, ma mère fut bien forcée d 
m'apprendre l'abandon définitif du foyer par son 
mari, et la demande en divorce qu'elle formulait 
contre lui. Pendant le temps que durerait le pro- 
ès, elle allait nous laisser sous la surveillance 
de son frère. Et, autant qu'à Paris, disait-elle, elJ 
comptait sur moi pour la remplacer auprès de mes 
frères eL sœurs. 

D'accord avec oncle meunier, je décidai de 
laisser Ângèle et Firmin dans l'ignorance de ces 
choses. 

Ils étaient si heureux de pouvoir courir par 
les champs et les bois. Je les prévins seulement 
que nous allions rester longtemps au moulin, 
par mesure d'économie. 



IN 



jra ! coni meut de i ».te Rude j d< 
mandai à faire la moisson en rempl; mient d 
lanine. La petite somme que m'avaient laisg 
mes parents et qu'ils devaient renouveler chaque 
mois fut dépensée en moins de rien, et je me rendis 
ompte que si je ne gagnais pas moi-môme un peu 
d'argent j'allais être obligée de mesurer la nourri- 
ture aux enfants. 

Tante Rude me dit : « À quinze ans toutes les 
filles gagnent leur vie . 

Oncle meunier m'expliqua : 
— Lorsque vous étiez tous ensemble, le même 
toit vous abritait, la même lampe vous éclairait, 
le mên feu vous chauffait. Maintenant que la fa- 
mille est divisée, il faut pourvoir à trois feux, trois 
lampes et trois demeures. Et comment tes parents 
le pourraient-ils, eux qui avaient déjà tant de peine 
à joindre les deux bouts ? Tu comprends Annelt. » 
Je fis signe que oui, tandis qu'en moi-même je 
répondais : 

« Oui oncle meunier, je comprends très bien 
qu'il me faut non seulement gagner ma vie, mais 



42 DE LA VILLE AU MOULIN 

faire en sorte que les petits n'aient pas trop à souf- 
frir de la misère qui nous jette. » 

La moisson m'apporta une fatigue à laquelle 
j'étais loin de m'attendre. A être restée si long- 
temps immobile, mon corps avait perdu toute 
souplesse et il m'était difficile de rester courbée 
derrière le faucheur, pour mettre en javelles le 
blé qu'il fauchait par trois sillons à la fois. Inca- 
pable d'aller vite je me laissais distancer et le 
faucheur suivant me criait : 

Avance, avance, Annette, ou je vais te 
couper les jambes. 

Et, à tout instant, sa faux sifflait à mes talons. 

Arrivée au bout du champ de blé, au lieu de me 
redresser je m'aplatissais de tout mon long sur 
la terre chaude, et, le visage caché, prête à pleurer 
sous les moqueries des autres moissonneuses, 
rebutée par ce travail trop dur pour mes forces, 
je décidais de l'abandonner sur l'heure et de rester 
ainsi étendue jusqu'au soir. Puis l'instant de repos 
écoulé, entendant les hommes passer la pierre a 
aiguiser sur leur faux, je me levais d'un bond et 
reprenait ma place pour ramasser les épis, et cou- 
cher bien en rang les javelles du nouveau sillon. 

Manine, pleine de pitié, ne me laissait rien faire 
chez nous et m'obligeait à me mettre au lit en 
rentrant; mais j'étais trop lasse pour dormir, et je 
passais mes nuits à m'agiter en appelant le sommeil. 

Au jour levant, pour m' exhorter au courage, 
je me tapotais les joues en disant comme autrefois 
grand' mère : 

— Allons, Annette, lève-toi ma fille. 



M LA VILLE m MOULIN 

11 \ . . .ni d( m où H me fallait le rép< 

bien d foi in1 'I obéir. 

1 travail qui vinrent ensuite me farenl 
moins pénibli La battei même, sur l rj quel] 
j< lus ivsh»r «le loi Mrs heures à délier le irbe 
ne me Qt pi r à la vé"\ olte quoiqu'elle m'eû 

itourdie et rendue sourde pour pli 3 jours. 
El puis pour me payer «le ma peine, j'avais les 
jumeai bous deux 8e disputaient i caresses 
et les leurs m'étaient aussi douces que le repos. 
,\' encore la petite Reine que j aimais pn 

à l'égal des jumeaux depuis la nuit où nous avions 
souffert et pleuré ensemble. C'était maintenant 
une petite fille aux cheveux fins et aux yeux plein 
d'intelligence. Je la prenais sur mes genoux, et je 
chantais pour l'amuser. Elle m'écoutait sans que 
son regard se détachât du mien, remuant les doigts 
devant ma bouche comme pour saisir les mots ou 
les sons ; ou encore, elle mettait à hauteur de mon 
visage l'envers d'un de ses pieds, me montrant 
un talon soyeux et des orteils frais et roses et tout 
semblables à de petits fruits mûrissants. 

Et surtout, j'avais Firmin. Sa gaîté, son insou- 
ciance, éloignaient toute idée de fatigue ou de 

tristesse. 

La moisson était pour lui un jeu très amusant. 
Avec une faux, faite d'un bâton ou d'une plaque 
de tôle, il fauchait les cailloux et les mottes de 
terre de la cour, traînant derrière lui Clémence 
e1 Nicole et le disant fièrement : 

Faites comme ^Vnnette, suive/. L'homme à 
la faux. 

Actif ou au repos, il n'était jamais à court 



DE LA VILLE AU MOULIN 

d'imagination pour nous distraire. Lui cfui ne 

pouvait retenir deux lignes entières de ses leçons, 

débitait sans se tromper ni s'embrouiller jamais, 

les histoires les plus compliquées de son invention. 

Aujourd'hui parce que c'est dimanche et que 

ious sommes à nous reposer au bord de la rivière, 

i retient l'attention de Nicole et Nicolas en lançant 

au fil de l'eau de tout petits bouts de bois, qui 

grandiront en cours de route, dit-il, et devien- 

îronl les navires magnifiques auxquels il donne 

déjà des noms. Et soudain, au moment où on s'y 

attendait le moins, le voilà debout, tout en gestes 

et nous disant : 

— Dus que j'aurais fait fortune avec mes na- 
vires, nous aurons une belle maison à Paris. Nous 
aurons aussi une grande automobile, et notre 
chauffeur s'appellera Gaston. Puis, je ferai bâtir 
un vieux château sur la mer, et nous passerons 
l'été à nous baigner et à jouer à cache-cache dans 
les oubliettes. Seulement, nous n'aurons que du 

poisson à mai er. 

Ah! non, crie Ang< qui n'aime pi le 

poisson. 

Mais Firmin la rassx; 

— Sois tranquille, j'ai pensé à toi, nous avo 

un canot à vapeur. 

Et, la voix nette et forte, il commande : 

— Gaston, filez à la Rochelle, nous chercher des 

vivres. 

Et, tourné ^ rs l'aval de la rivière, la main en 
abat-jour pour mieux voir Gaston filer en pleine 
mer, il nous renseigne : 

Le maladroit! il a failli Co v une bàrqu 



s 



« 



i \ \ 11,1 At M< 

le | che. Bon, \oilà qu'il se < it waînl ir 

les i 8 o son •■. Entendez* 

Vous I Trou broum, Iroiini. Il fait 

peur aux j poii h ! voilà une te! 

Qu'il esl bête oe Gaston, il croit que t un 
iranix , et il veul â toute foi le dép 
p] if ! 1 a retourné le i mol , elli 

I et Gas1 i ave* .. 

Ki i lis <ji! bire n cha t- 

tion du malheur : Gj ton, et que les jumeaux 

devenus dos bal ies essayent de s'avaler l'un 

l'autre, Firmin s'écroule à bout de souffle, et 
le front en nage, comme chaque fois qu'il rac 
ou G mène un peu fort. 

Les vacances passées, tante Rude organisa 
notre vie. Les jumeaux allèrent à l'école. Angèle 
fut placée demoiselle de boutique chez le charcu- 
tier du village, et Firmin trop faible encore pour 
apprendre un métier retourna en classe comme par 
le passé. Quant à moi, je devenais en remplace- 
ment de Manine, la femme de journée du moulin où 
j'allais apprendre de tante Rude tout ce qu'il est 
nécessaire de savoir pour vivre à la campagne. 

Comme le temps était venu d'arracher le 
pommes de terre, je suivis l'homme à la bêche 
pour les ramasser ainsi que j'avais suivi l'homme 
à la faux pour ramasser le blé. 

A rencontre de ce que je redoutais, Firmin n 
montra auc pUgnance pour l'école du villi 

Il trou^ le qu'il apprenait mieux qu is. 

En ton il m'expliquait beaucoup plus < i- 






DE LA VILLE AU MOULIN 

renient les leçons, car il était redevenu mon pro- 
fesseur. Le soir, les jumeaux couchés et la porte 
verrouillée nous repassions nos devoirs à la Lueur 
du foyer pour économiser le pétrole de la lampe. 

La vieille horloge toute longue et presque 
invisible dans son coin était notre amie autant 
que le foyer. Elle nous avertissait du temps écoulé 
et nous empêchait de rire trop souvent. Elle 
était si vieille qu'elle ne pouvait plus sonner. Elle 
toussait à la place; mais sa toux, discrète et comme 
voilée, se faisait entendre au bon moment, sans 
jamais avancer ni retarder. 

Et Firmin qui oubliait toujours de compter, me 
demandait, sans que l'idée nous vint d'en rire : 

— Quelle heure qu'elle vient de tousser? 
Puis, les livres et les cahiers rangés, Firmin 

s'agenouillait pour une courte prière qu'il ter- 
minait ainsi : 

— Mon Dieu! Faites que mon père et ma mère 
soient toujours d'accord. 

Ces paroles me troublaient au point de me 
donner envie de pleurer; malgré cela, je gardais 
le secret sur la séparation de nos parents, tant 
j'avais l'espoir d'une réconciliation entre eux. 

Ce fut une lettre de ma mère qui vint détruire 
la belle confiance de Firmin. 

Dans cette lettre arrivée le jeudi comme à l'or- 
dinaire, Firmin, au lieu des trois feuillets écrits 
à chacun de nous en particulier n'avait trouvé 
qu'une seule page dans laquelle ma mère me priait 
de lui envoyer certain papier que je trouverais 
à la mairie du village et absolument nécessaire 
à son divorce qu'elle désirait voir aboutir le plus 



LA VII, I M' '1 i 47 

apidemcnl | îble. En mêm tnps, elle m 
(loimmi I adn de mon | it In rit 

qu'il n faudrail doréne ml lui réclami qn 

moi unie >mme toute pareille à m qu'ell 
nous enverrait elle-mêmi el dont nou avion 
besoin pour s ivre. 

1 !i!n raidi et blême, me remit le feuille 
paj . puis il eut un fort balancemenl et, ayant 

rue j pu le retenir, il ferma les y>'\\x ■ bomba 

sur la face. 

M leurs plus que mes soins le ra mèrenl 
Il dit, navré : 

— Le bonheur était revenu ci: nous, le voilà 

repari i. 

Et le front logé au creux de mon bras comme un 
de nos petits, il laissa longtemps aller son chagrin. 

Les jours suivants il cacha sa peine au fond de 
lui-même, mais sur son visage de jeune garçon, 
les rides se creusèrent, et dans ses yeux pourtant 
très noirs on apercevait des choses plus noires 
encore qui semblaient s'agiter et vouloir s'enfuir. 

Il me fallut bien alors dire la vérité à Angèle. 
Elle ne s'évanouit pas comme Firmin. Elle 
n coûta avec un rapide battement des paupières, 
puis elle tira son chapelet, s'agenouilla devant 
le lit des jumeaux et, les mains jointes à hauteur 
de son front, elle pria longtemps. 

Nos dimanches de pluie ou de grand froid se 
passaient chez Mme Lapicrre dont la maison 

ait grande et bien chauffée. Angèle qui s'ennuyait 
dans sa char' terie venait nous y rejoindre. Et 
dans la pièce carrelée, où les juin x, Clémence 
et le petit Jean pouvaient jouer à Taise, nous for- 

4 



DIS LA VILlil ! MOULIN 

niions une famille un peu uyanto mais trèi 

Mme Lapierre se trouvait assise sur un siège 
è aut dossier auquel était accrochées ses béquilles. 
Elle nous enseignait des jeux, nous apprenait 
des chansons ou nous lisait des histoires amusantes. 
L'heure de la quitter arrivait toujours trop tôt 
à noire gré. 

Certains jours de semaine m'apportaient en- 
core de bons moments. C'étaient les jours où oncle 
meunier m'emmenait couper des branches de 
coudrier destinées à faire 3 fourches de la pro- 
chaine fenaison. Le choix de ces branches nous pre- 
nait beaucoup de temps et nous entraînait sou- 
vent loin de la maison, mais au retour, les réponses 
que préparait oncle meunier, aux reproches prévus 
de tante Rude, me faisaient rire de si bon cœur 
que j'en oubliais ma charge et la longueur du 
chemin. 

C'était aussi de l'osi que nous allions couper 
pour en fabriquer de longs et larges paniers v- 
vant à tout sortes d'us •. Tante Rude n'ai- 
mait pas à prêter les siens et il me fallait 1 n 
a endre à faire ceux dont j "avais besoin. Je 
m'y prenais mal, l'osier sifflait et m'échappait 
des mains, t mes pan ts avaient des formes dont 
se moquait Manine elle-même. Là encore je re- 
trouvais l'.aide d'oncle meunier. Il venait en ca- 
chette me retrouver dans le fournil, car tante Rude 
le grondait à mon sujet : 

« Si tu lui fais tout, elle n'apprendra j am 5 rien. » 
L'osier s'assouplissait sans peine sous ses doigts, 
j'étais émerveillée de voir son panier fini alors 
ije le mien était seulement ébauché. 




i LA \ 11,1,1 i M LIN 40 

Un qu'il él it I i + <|" 

c danB il et q m enl lait 

la '01 ; ■ il ' 

Si voi ! rer i femi fi moi, 

je Dû 

.1' i ir m i rire, car j • ni': di p 

, i u\ ( Co dil n 

. 'uni >rte, i! ni' i ' ouïe du U ■ : 

.1" i là, b-il. 

,t t co moment Imite uv ft 

ji Bnt la porte, il lâ< a son ( t, la 

li a avant, battant des coudes et le c ps tout 

de travers, il courut vers la gueuh tu fonr, imi- 

!il, ■ ' i i, l'en ! ornent ridicule d'une poule 

ar Ici pour. 
Cette fois tante Rude rit au lieu de < ronder. 
Peut-être n'était-elie pas méchant' 1 ainsi que le 
sait souvent oncle meunier. Pour lui, il ne tenait 
j aais compte de ses colères qu'il calmait d'une 
aoquerie ou un mot drôle. Lorsque, semblai 

) bête enra; elle tour] il criant <s 

la n on, il la suivait et ma lt ses pas 

d'une i si comiq que j'avais bien de la 

peine à ne ; s rire. Il ail encore une autre 
manière d la fai dre. Il chantait un refr; i où 
il. était qi ion du diable rencontré au fond d'un 
bois, et tout de su reconnaissable : 

A ses pieds four us 
A son front cornu. 

son ir :ui ait, ci .; i \ ilu 

1 n<! , m. oncle meui embrouillait 



50 DE LA VILLE \U MOULIN 

les couplets de telle sorte, que tante Rude s'arrê- 
tait toujours de crier pour lui en faire la remarque. 

En février, j'appris à travailler la terre. Le 
jardin attenant à notre maison et abandonné de- 
puis la mort de grand'mère était devenu un fouillis 
d'herbes où toute la basse-cour du moulin cir- 
culait à l'aise. Oncle meunier y fit passer la charrue 
et, avec l'aide de Manine, j'en traçai les plates- 
bandes et y déposai les premières semences. 

Je prenais goût à ces travaux dont je ressentais 
ie moins en moins la fatigue. J'avais enfin cess< 
de grandir et ma maigreur commençait à dispa- 
raître. Firmin prenait la bêche aussi mais c'était 
pour semer des Heurs. Il en semait tout autour de 
la maison. Il en eût semé sur le seuil même si cela 
eut été possible. A mes taquineries, il répondait : 

— « Laisse-les seulement pousser, et tu verras 
si je ne vais pas les vendre à la ville! » 

Grâce aux conseils de Manine, notre maison se 
transformait peu à peu en petite ferme. J'eus 
bientôt une demi-douzaine de lapins, autant de 
poules et de canards, payés en journées de tra- 
vail au moulin. Et pour augmenter cette basse- 
cour si durement acquise, le hasard me fit don 
d'une couvée tout à fait inattendue. Une couvée 
magnifique, comme jamais tante Rude n'en avait 
eue, et qui la plongea clans un étonnement excessif. 

D'où venait cette couvée? A qui appartenait 
cette grosse poule blanche à la tête jaune comme 
de l'or que j'avais trouvée dans mon jardin, 
grattant mes salades de ses fortes pattes, et glous- 
sant éperduement au milieu de ses nombreux 



DE M VII, LE AU Moi UN M 

|ioussins'i' nie Rude et Manine accourues 
mon appel, ne la reconnurent pas pour leur bi« 
propre, el pa di ata j ru des habi- 

tai mu ; voisines. Seule, Clémence m il- l'.v. 
déjà la oour du moulin <<ù «'ll< se en- 

dait eouiiv les poules de tante Rude 'pu la chas- 
sait à grands coups de bec. Oncle meunier 1 

Au 1 ans, dit-il, si mes poules l'o 
il no paraît pas que mes coqs lui aient fait mauvais 
accueil. Et, tout en continuant de rire, il compta 
vingt-trois poussins, tous vigoureux, et s teintes 

les plus diverses. 

Au cours de la journée on fit des recher< es au 
village et dans les fermes avoisinantes, niais la 
poule n'appartenait à personne. Du reste, elle ne 
pouvait venir de bien loin avec sa couvée. Intri- 
guée, je cherchai son nid autour de chez nous, et 
je finis par le trouver, presque au faîte de la grande 
meule de blé qui s'appuyait à la grange. Aux 
pailles froissées, aux déchets de grains broyés, 
on voyait que la poule avait dû nourrir là ses 
poussins pendant plusieurs jours avant de les 
obliger à descendre à terre. 

Tante Rude ne voulait pas croire à un nid si 
haut, mais oncle meunier dit : 

— Elle l'aurait fait tout en haut du clocher 
s'il Pa it fallu. 

Manine vint à moi toute réjouie : 
Oh! Annette! quelle aubaine! 

Oui, c'était une aubaine. Et le soir, lorsque j'eus 
mis bien à l'abri la poule et ses poussins, je me 
crus pour le moins aussi riche qu'une grosse fer 
mière. 



52 DES LA VÏLLE AU MOULÏN 

Au moment on tout semblait prospérer autour < 
noi A] quitta la place de charcutière que 

Rude âVait choisie pour elle. Je vis son 
r p avec une réelle contrariété car elle ne 
poir m tre d'aucune utilité à la maison. 

Tan' Rude la gronda sans mesure. Oncli 
meunier la sermonna; rien n'y fit. Elle baissait 
la I sous les remontrances, et dès que nous 
étions seules, elle pleurait et suppliait : « Garde- 
moi, Ann> be ». 

Dans l'espoir qu'elle retournerait chez ses pa- 
trons qui ne dei landaient qu'à la reprendre 
je lui parlais de la misère qui nous attendait tous, 
si le ne travaillait pas pour son propre comj \ 
Elle ] ira plus fort en me disant : 

— Je me priverai de manger si tu le veux, 
mais garde-moi, je t'en prie. 

Firmin se joignit à elle, et les larmes i tous 
deux firent couler les miennes. Pourtant je i 
cédais pas encore; l'aA îir m'effrayait c s 

parents comme d'un commun acco , venaient 
de diminuer la somme d< t si mini nie qu'ils 
m'envoyaient. Et les jumeaux couraient pieds 
nus en dehors de l'école pour économiser leurs 
chaussures. Cependant à re 1er Angèle, la pili 
chassa bientôt mes craintes d'avenir. Ainsi que 
moi elle avait grandi trop vite, et ses quatorz 
ans paraissaient ne pas être assez forts pour 1 
soutenir. Elle marchait le buste fléchissant, et le 
corps si mal d'aplomb, que je craignais toujours 
de lui voir perdre l'équilibre. Je me souvins de 
ma propre faiblesse au temps de la dure moisson. 
Et, sans plus vouloir écouter I conseils rie 



\ VHJ AU Mm M 

P i réfléchir ce qui nr <* iver, 

<■ pleui de Fin ird \n ■« I 

n on. BUe devint vite uni n pde cha e • 
que je Pavais p u. Sans acti eune, <■" 

u iiuli i de aoi une pi' " 

rouage, n rit, el < ; •"• tnt c • que i 

Rud u! bien 01 ini i , Bile imait n- 
d l1 un p qui la I rail tout h jour i 

aupn d'une fenêtre ; m tra il ir les 

toux. 
Ma i sa repu ace pour les 1 lx des 

chai elle dut m'aider à faire les foins. Elle traî- 
nai!, plutôt qu'elle ne portait se instruments 
de 1 y» tout instant je l'enl Ldaie dire : 

V Marie, vous qui pouvez tout, fai a 

ma four Le soit moins lourde. 
Firmin n'était pas moins déprimé qu'Angèle. 
Le chagrin qu'il portait en lui et cachait à tous, 
lui ôtait avec le goût du jeu celui du boire et du 
manger. Il ne pouvait se faire à l'idée de savoir 
notre père hors de la maison. Il disait : 

Je vois toujours maman seule chez nous, et 
c'est comme si papa était mort. 

Et bou at, le soir, à mon retour des champs, 
je le rétro i ais, le regard fixe, et les bras ballants, 
à côté d'Angèle, accroupie et somnolente. . 

A travers son tourment, il eut pourtant un ins- 
tant de gaîté pour se moquer de tante Rude. Elle 
les supportait mal, Ang > et lui, à cause de leui 
indolence, et il ne faisait pas bon pour eux à se 
trouver sur son chemin. Un jour qu'elle sortait de 
Chez nous en fermant la porte avec un fracas qui 

e lit fait bi obier les murs, Firmin se pré* >. 



D3 1 \ MLLE ATI MOULIN 

* 

comme pour rouvrir derrière elle et se I icer 
à sa poursuit' i lis au lieu d'ouvrir, il resta la 
main sur le loq uet dans une pose pleine de menace, 
nous i ;ant : 

Vous croyez qu'elle est partie? Eh Lien! 
moi, je parie qu'elle est en train de nous tirer 
la langue derrière la porte. 

Et comme les jumeaux craintifs, se serraient 
davantage l'un contre l'autre, Firmin prit une 
pose plus menaçante encore pour les rassurer : 

N'ayez pas peur! elle n'osera pas venir la tirer 
devant moi. 

Manine qui se trouvait par hasard auprès de 
nous riait de tout son cœur, et j'en faisais autant, 
mais Angèle n'avait pas envie de rire, car c'était 
sur elle que venaient de tomber les plus lourds 
reproches. Elle dit en essuyant ses larmes : 

Pourquoi le bon Dieu l'a-t-il faite si mé- 
chante ? 

Et Firmin de répondre aussitôt : 

Si tu crois qu'elle a été facile à faire? 

Avec une précipitation qui lui chassait la salive 
aux coins de la bouche, il ajouta : 

Et puis, le diable la guettait, c'est pour cela 
que le bon Di< l'a envoyée chez nous sans prendre 
le temps de la fignoler. 

Angèle qui n'avait jamais rien compris à l'es- 
prit malicieux de son frère joignit les mains en 
grand sérieux : 

— Dieu bon! vou:; pouviez la faire plus tard 
puisque vous aviez devant vous l'éternité. 

J'< us de son avis, et je trouvais que tante 
Rude aurait aussi bien pu naître cent ans api 



ni: i,\ \ n,u: au Mi i.-i 






non m 1,'imii qui continu! i rii m Ht : 
Et < amenl aurait fail oncle o suni pour 

être beur si tante Rude n tait | i venu su 

la I erre en môme i empa que lui ? 

Et comme si tcle meunier approw ail nde~ 
ui i parole on enl endit sa rte voix ch a- 

ter dans le our : 

Le I tiable p.'u-l.ii en îuw 
El j fus fc»anspor1 é soudain 

Chez i iiii'ini: -e bien-aim 

l );ms une chambre du moulin. 

La faiblesse d'Angèle augmenta; l'idée i me 
du mouvement lui devint pénible et elle commença 
de passer ses journées dans une sorte de langueur 
qui la faisait pleurer et dormir dans tous les coins. 

Profondément inquiète et ne sachant que faire, 
j'appelai mes parents à mon aide. La réponse de 
chacun d'eux arriva en même temps. Mon père 
envoyait le prix d'une visite de médecin et ma 
mère une robe de cotonnade. Et tous deux s'en 
rapportaient à moi pour donner à Àngèle les soins 
dont elle avait besoin et la garder au moulin aussi 
longtemps que cela serait nécessaire. 

Au reçu de ces deux envois, une violente indi- 
gnation me souleva. « Ainsi, c'était là tout le se- 
cours que nous pouvions attendre de ceux qui 
nous avaient mis au monde, et dont le premier 
devoir était de nous protéger. » Dans ma colère je 
trouvais des mots désagréables que j'aurais voulu 
faire entendre à mes parents. « Et si je tombe ma- 
lade moi aussi, qui donc me soigner (es jumeaux, 
peut-èl !? Qu' avions-nous à voir dans leurs dis- 



DE LA VILLE AU MOULIN 

sen s, nous, les enfants? Parce qu'ils allaient 

e séparer pour toujours comptaient-ils nous aban- 
donner de môme? » 

Ce fut dans cet état de violence que je regardai 
on face la responsabilité qui m'incombait. Elle 
m ■ parut énorm* t bien au-dessus de mes forces : 
« Jamais, jan is, quoique je fasse, je ne pourrais 
empêcher la misère et la maladie d'entrer chez 
nous ». 

Et ces mots que je répétais à tout instant m'ac- 
cablèrent d'un tel découragement, que je cessai 
tout travail et restai comme Angèle, pleurant et 
somnolant dans les coins les plus obscurs de la 
maison. Tante Rude cria contre moi comme ell 
seule savait < 1er, et oncle meunier dont le visage 
gardait un air soucieux me disait : 

— Tu ne donnes pas bon exemple aux petits, 
tu sais, Annette. 

Ma vivacité naturelle ne me permit pas de rester 
longtemps dans cet état d (ourdissement, mais 
lorsque j'en sortis, ce fut pour tomber dans un 
autre travers. 

Après réflexion je décidai de quitter le moulin 
pour aller gagner ma vie ailleurs. De cette façon 
mes parents seraient bien obligés de s'occuper de 
leurs enfants. Ma mère reprendrait les jumeaux, 
Firmin irait vivre chez son père. Et puisqu'Angèle 
était malade, elle resterait à la garde de Manine 
jusqu'à sa guérison ainsi que je l'avais fait moi- 

Lême. 

Et cette décision bien arrêtée j'allai en faire 
part à oncle meunier occupé à réparer une vieille 
voiture sous le h gar* 



i LA UM ^ MO .IN 

11 sar m'iiii on puis il 

: 

Quel . Il WIIK'I,' ' 

Je m 1 la qu ri : 

oncle, j'ai i , ' 

ez bien 

Il v. moqu 01 ' mt d< . eu : 

i ans pe il Et Vo; z don< 
jiii joue • tir M 

Je le i ts coi , c ]<• ne royi 

nti i p oies et ce que je v 

lui dire. 

Lui aussi me r< lait; son vis perdit son 

èxpre ion moqueuse, et il eut un autre ton pour 
•îander en Le : 

Ce grand amour que tu a\ is pour chacun 
es tiens et qui emplissait ton cœur, est-il parti 

sans retou 

D'un seul coup j'aperçus le mal que la violence 

avait mis en moi : 

« Qu'était nue ma tendresse pour les ju- 

meau Où s'en était allée ma vive affection pour 
] l: 1 l'attachement tout fait i confiant 

lui me rendait si joyeuse auprès d'oncle meunier?)) 

A la place de ce grand amour dont il parlait, je 
ne re >uvais que sécheresse et dureté. 

Oncle meunier continuait à me regarder, et son 
regard si pénétrant et si indulgent tout à la foi 
fut soudain comme une douce pluie sur ma séche- 
resse et ma dureté. J'eus honte de ma révolte 
coni ion père et ma mère. J'eus plus honte en- 
core d'avoir pensé à disperser les enfants. Je dé- 
tournai les yeux pour i ma confui la 



i DE LA VILLE AU MOULIN 

douce pluie qui venait d'amollir mon cœur se mil, 
à couler goutte à goutte sur mes joues. 
Oncle meunier parla de nouveau : 

— Ne te laisse pas abattre par les difficultés, 
et surtout ne chasse pas l'amour de ton cœur. Avec 
de l'amour et du courage, on peut beaucoup. 

Il m'avait fait asseoir auprès de lui sur l'un des 
brancards de la vieille voiture, et selon son habi- 
tude il lissait doucement mes cheveux. 

Autour de nous, à cette heure de midi, les ca- 
nards et les poules cherchaient l'ombre. Oncle 
meunier attira mon attention sur la grosse poule 
blanche à tête jaune : 

— Tu la vois? Eh bien! si après quelques jours 
de couvée, elle avait abandonné son nid trop dif- 
ficile, tous ses œufs étaient perdus, tandis que... 

Et d'un geste large, il désignait les vingt-trois 
poussins, bien emplumés, hauts sur pattes, et 
presque aussi gros que leur mère, juchée à quelque 
distance comme pour les surveiller encore. 

Oui, je la voyais la brave couveuse. Elle était 
là, belle, forte, redressant sa tête magnifique, et 
tournant vers nous un petit œil noir tout brillant 
d'intelligence. Je me la représentais égarée dans 
la campagne, menacée de mort par les hommes, 
traquée par les chiens, battue par ses pareilles et 
faisant son nid aussi haut que possible afin de le 
mettre à l'abri des bêtes et des gens. Comment 
avait-elle pu sans aide amener à bien une si nom- 
breuse couvée? Où avait-elle pris la force de 
s'élancer chaque jour sur cette meule presque 
aussi liante qu'une maison? 

Pour les couveuses de tante Rude on bourroit 



m: i, 11,1 w- moi i i 



; t 



,1,. foin el de fou •• che des corbeilles fait 

i >n plaçait leur nid i bas, dans i pi 
bien cl ifin qui rien ru Int le dis! rail 8 ou l< 
lui, i haque matin on ! idait â quil te 

1, mr les mener prendre l'air el 

nue pâl parée spécial* nt pour elli ; pu 

la promenade e1 le repas i aim on les fa rit 
ni !• mille pr< lutions. Tout cela que 

la poulo amenât, le plus souvent, une diz ne d< 
pou; sur seize ou dix-huit œufs qu'on lui a lit 

confn 

Bn quittant le hangar, je m'arrêtais aupr d< 

l'intelligente pou In; j envie de lui parier, 

comme ; [uelqu'un. 

Et les jours suivants, courbée de nouveau der- 
rière l'homme à la faux, je me répétais les paroles 
d'oncle meunier. 

« Avec de l'amour et du courage on peut beau- 
coup. » 

Et malgré le soleil qui semblait vouloir fondre 
mes os, malgré les épis durs qui déchiraient mes 
paumes, et me griffaient au visage, ma pensée 
s'emplissait d'espoir et de projets qui arrangeaient 
toute chose. 



IV 



Le vingt-sept octobre de l'année 1908 fut une 

te que nous n'étions pas près d'oubli . 

Le matin de ce jour ait sombre et froid comme 
un matin de plein hiver. Firmin qui sortait pour 
aller au puits rouvrit pr ipitamment la porte en 
nous disant : 

Ecoutez-la! 

Par la porte ouverte la voix de tante Rude s'en- 
gouii i a en même temps qu'un vent glacé qui nous 
lit frissonner tous. Oh! comme elle cri ait fort 
tante Rude! Ses mots ne nous parvenai ut pas, 
mais il était facile de comprendre qu'elle imposait 
sa volonté et qu'elle entendait être obéie. La voix 
d'oncle meunier nous parvint à son tour. A ren- 
contre des autres fois elle é it nette et ferme. Et 
brusquement tout se tut. 

Comme nous étions encore aux écoutes, la ( 
du passage grinça, et presque aussitôt oncle meu- 
nier entra chez nous. Il vit que nous avions 
entendu la querelle et il nous dit tout tr; iquille- 
ment : 

( n'est rien mes enfants, je vi ls vous pré- 



i>r i \ \ 11,1,1: 1 n UN 
venir qi je I ii »t 1 

P0CC ion du. di de vos 

Il se tourna \ u pour 1 >u1 

Gértru pr< td qi t un tu- 

tilo, m; ai 1 lé de fs qi 

rem «1 <>P longtemps d 

Pour i' pas ."< m ! er le méci ; tt d< 
'mu il .• décidé au 1 Je r 

me, et à cause de cela il n ■ ait 
,11.111; i perd . 

Il repril bonm humeur : 

Hop! hop! fit-il. Viens m'aider à ail- la 

Blanche qui va nie conduire en un r a de i a 

à la ville où je pourrai prendre au passage i - 

press «1 Paris. 

La voiture légère fut vite tirée du hangar, et, 
tandis que tante Rude, rouge encore de sa colère, 
apportait en courant manteaux et couvertures, 
les jumeaux, joyeux comme s'ils allaient être du 
voyage, sautaient autour de nous en riant et 
criant comme de petits fous. 

Tout en prenant les rênes que je lui tendais, 
oncle mou se pencha comme pour me parler, 

mais ;s i i s'ouvrirent pas; seule rosse 

moustac se haussa et s'abaissa drôlement. Il se 
redressa, se cala sur le siège, me regarda encore 
comme s'il allait m'inviter à monter près de lui, 
puis il fit un geste avec son fouet pour écarter tout 
le monde et aussitôt la Blanche partit comme un 
Irait. 

Nous restions là tous à regarder filer la voiture, 
t lorsqu'elle eut disparu au versent, nous tâ- 
chions encore d'entendre son bruit sur la route. 



2 DE LA VILLE AU MOULIN 

Tante Rude se détourna la première pour nous 
dire : 

— Vous en avez apporté du tourment ici! heu- 
reusement que cela va finir! 

Firmin ne songeait pas à se moquer de la gri- 
mace qu'elle faisait en nous disant cela : 

— Nous allons retourner à Paris ? lui demanda-t-il. 
Elle répondit avec une sorte de contentement 

grognon : 

— Bien sûr! puisque les garçons iront vivre 
chez leur père et les filles chez leur mère. 

Et comme Firmin s'apprêtait à lui poser une 
titre question, elle lui tourna le dos en maugréant. 

Ce n'était pas la p lumière fois que tante Rude 
faisait ainsi le partage à notre endroit, et jus- 
qu'alors je n'y avais pas apporté grande atten- 
tion, mais aujourd'hui elle paraissait si sûre de ce 
qu'elle avançait que je ne doutais pas qu'elle ne 
fût parfaitement renseignée, et que c'était cela, 
justement, que notre oncle n'avait pas osé dire 
avant son départ. 

Et tante Rude retournée au moulin, et la porte 
de la maison refermée sur nous, j'allai m'asseoir 
dans le coin où nos parents aimaient à s'asseoir 
autrefois et où jamais plus je n'aurais la joie de 
les voir l'un à côté de l'autre. 

Firmin, pâle, et paraissant plus mince encore 
se mit à tourner dans la pièce. Il appuyait ses 
poings maigres sur sa poitrine comme pour y 
étouffer son immense chagrin. Et dans le souffle 
dur qu'il laissait échapper à tout instant, je devi- 
nais sa plainte habituelle : 

« Pourquoi se séparer, mon Dieu? » 



DE i.\ VILLE U MOULIN 6 

J'évitais de le i trder et, de toute mon énergie, 
je rôteni mes larmes; m. ;, tout au fond de moi- 
mi une vois <l pleui b comme si quoi- 
qu'un des miens eût été en danger di mort. 

Angèle agenouillée sur une chai basi nous 
confiait à la s ierge Marie : 

Sainte mère, protégez vos enfants. 

Pendant ce temps, Nicole et Nicolas vautrés, 

des pailles plein les mains, barraient Ja route à 
une douzaine de fourmis qui se dirigeaient obsti- 
nément vers le placard aux provisions. 

Cependant il ne fallait pas compter rester sans 
rien faire ce jour-là. Tante Rude m'avait indiqué 
mon travail la veille au soir ainsi qu'elle le faisait 
toujours. Il s'agissait pour aujourd'hui de passer 
au crible une certaine quantité de blé destiné à 
la mouture du lendemain. Angèle dont la santé 
s'améliorait voulut m'aider, et Firmin fît de même. 
Pour les jumeaux ce fut une fête de pouvoir courir 
d'un bout à l'autre du grenier. Nicole moins agile 
que Nicolas trébuchait contre les poutres, ou sau- 
tait au beau milieu d'un tas de grain qu'elle épar- 
pillait et duquel elle ne pouvait sortir sans l'aide 
de son frère, et c'était alors de tous deux des rires 
à n'en plus finir. 

Angèle apportait autant d'ardeur que moi- 
merne au travail, mais Firmin dont les forces sem- 
blaient épuisées remuait à peine son crible dans 

lequel ses larmes tombaient lourdes et pressées 
au point de mouiller le blé. 

Il ne put tenir longtemps et fut obligé de 
s'étendre sur le plancher. Dans la crainte que tante 
Rude ne lui fît des reproches si elle le surprenait 

5 



64 DE LA VILLE Ai HOULIN 

ainsi Angèle et moi précipitions nos mouvements 
pour terminer plus vite le travail et en commencer 
un autre au besoin. 

A remuer si durement mon corps ma pensée se 
fatiguait aussi, et les paroles de tante Rude bour- 
donnaient comme une mouche désagréable à mon 
oreille : 

« Les garçons iront vivre chez leur père et les 
filles chez leur mère ». Devant cette certitude, mes 
larmes comme celles de Firmin mouillaient le blé 
de mon crible, car je pensais aux jumeaux qu'on 
allait séparer alors qu'ils ne savaient pas encore 
vivre l'un sans l'autre. 

Depuis quelque temps déjà, des mots chuchotes 
autour de moi m'avaient appris que notre père 
attendait avec impatience le moment où il lui 
serait permis de fonder une autre famille et que, 
de son côté, notre mère ne cachait pas son inten- 
tion de prendre une autre mari. Sans doute, ainsi 
que notre père, elle ne serait pas longtemps sans 
fonder une nouvelle famille dans laquelle, tout 
autant que dans l'autre, nous serions comme des 
étrangers. Pour Firmin, Angèle et moi, le temps 
viendrait vite où nous pourrions à notre gré nous 
éloigner de ces deux foyers tout en continuant à 
garder une affection très vive à nos parents; mais 
les jumeaux?... 

Et pour eux je reprenais la question obsé- 
dante : 

« Comment fera-t-on pour les séparer? » 
Comme si j'espérais une réponse du dehors, je 
regardais souvent vers la lucarne du grenier, mais 
je ne lis au loin que le moulin à vent dont les 



l,\ VILLB Air MOULIN 

îles au repo imblaienl aujourd'hui, un grand 
pose .ni- l'horizon. 

A la bombée du jour, i.-m Rude levant le I t- 

I i m! trouve pei >nne û grond Bile e 
contenta de me rappeler peu at qu< 

demain étail jour de cuisson, e1 qu'il ne falli pan 
manquer dej>répi ir mon l< ain e d entas p di □ 
le i irni] le boia aé< aire au ehauffa du four. 

La nuit revint sans qu< Lotre oncle fût de ret< ir. 
Dehors il f ait froid, plus froid que le m t en- 
core; mais dans la pi ■ où les f ots flambaienl 
à présent, il faisait une chaleur douce qui endor- 
mait notre inquiétude. Nous étio là, tous les 
cinq, assis devant la grande cheminée comme au 
temps où nos parents venaient passer avec nous 
l<s derniers jours de vacances avant de nous rame- 
ner à Paris. 

Malgré notre tristesse il y avait une gaieté au- 
tour de nous. Dans sa boîte de chêne rire, le balan- 
cier de la vieille horloge semblait plus sonore que 
• le coutume. Sur le dressoir, les assiettes blanches 
se coloraient de rose et la grande armoire, comme 
pour nous paraître moins sombre, faisait briller 
ses ferrures et reflétait tout le foyer dans ses larges 
panneaux. 

Assise à la ph i de notre mère je regardais les 
chers très venus au monde apr< moi et avec les- 
quels j'avais un si >d désir de continuer à vivre. 
Firmin ne pleurait plus; il suivait des yeux les sam 
de la flamme et, les pincettes en main, il reforr it 
sans se la. r doux montagnes de braises qui 

s'écroulaient toujours par la base. Angèle, placide 
et blanôhe « urne nn lys, murmurait sa prière du 



66 DE LA VILLE AU MOULIN 

soir sur son beau chapelet de première commu- 
nion. Et les jumeaux, que l'approche du sommeil 
rendaient silencieux, se tenaient par la taille* et 
appuyaient l'une contre l'autre leur jolie tête 
blonde. Ils voulaient attendre comme nous le 
retour d'oncle meunier et ils refusaient d'aller au 
lit quoiqu'ils fussent très las. 

A l'heure habituelle de la préparation du levain 
je pris la lanterne et gagnai le fournil. 

Ainsi que cela m' arrivait toujours, dès que j'eus 
commencé d'entasser le bois, j'oubliais tous les 
soucis de la journée et ne pensai plus qu'à la cuis- 
son du lendemain. 

J'aimais faire ce travail qui exigeait toutes mes 
forces et réclamait toute mon attention. J'aimais 
chauffer le four malgré sa chaleur qui me cuisait 
le visage et sa fumée qui me faisait tousser. J'ai- 
mais voir lever la pâte dans les corbeilles rondes, 
et l'enfourner sur la grande pelle en bois. Et c'était 
toujours un amusement pour moi de voir que 
lorsque les pains étaient cuits, aucun d'eux ne se 
ressemblaient. Mais ce qui me plaisait surtout 
c'était de pétrir la pâte. Le levain préparé la veille, 
oncle meunier venait au petit jour verser dans le 
pétrin la farine nécessaire à la fournée. Une appré- 
hension que je n'aurais pas su préciser et que je 
ne pouvais vaincre me retenait chaque fois indé- 
cise et un peu craintive devant le levain et la 
masse de farine. « C'était cela qui allait faire le 
pain? Ce pain blanc, épais et rond, dont je coupais 
de si larges tartines aux jumeaux, à leur retour 
de l'école ». Puis, l'eau versée à son tour dans le 
pétrin, je me décidais enfin à mêler le tout. 



DE LA VII, I ; i MOI LIN 67 

Plie, ploc, faisait l'eau qui dansait et rejaillis* 
saitdetous< .Lafarinenei sait pas de bruit; 
elle Be défendait eulemenl contre ! u et conl 
moi, et, pour » de qous échapper, elle se 

i d s les coins ou bien elle sa iti '■• en l'air 

i B'envolait en un; Elle i ail peu 6 peu pour- 
tant comme elle prenait goût au jeu ; le tnéli 
s'opérail el bientôt la pâte blanche et mouvant* 

Wallon] tait d'un bout à l'autre du pétrin. 

C'était alors qu'elle me paraissait êti une chosi 
vivante et intelligente, et qu'il mi lait l'cn- 

tendre rire et dire : « A nous deux, Annette J u- 

b< ! » A ce moment toute fatigue disparaissait de 
mes épaules. Assez mil d'aplomb sur mes hanches i 
cause de mon infirmité, je me penchais cependant 
et me relevais sans effort. La pâte glissait de mes 
bras et retombait avec un bruit sourd et plein, 
elle se gonflait ou s'affaissait en se balançant de 
telle sorte que je craignais souvent de la voir sortir 
du pétrin. Parfois, comme pour me taquiner, elle 
fusait et m'envoyait en pleine figure une volée de 
gouttes épaisses qui me faisaient reculer brus- 
quement; mais comme, dans le même instant je 
m'apercevais qu'il m'était impossible de m'es- 
suyer le visage, je riais et replongeais mes bras 
dans la pâte qui s'épaississait de plus en plus. 
Quand enfin elle était devenue lourde et comme 
endormie, je la laissais et j'allais chercher les cor- 
beilles d'osier dans lesquelles je la déposais par 
morceaux. « Vois-tu, m'avait dit tante Rude, 
quand ta pâte est à point, tu la prends et l'en- 
roules à tes biN , connue ceci, et d'un seul coup 
tu la renverses dans la corbeille. » 



DE LA VILLE M MOULIN 

En rentrant du fournil je repris ma place au 

coin du feu où je retrouvai le même silence et la 
même attente. Oncle meunier tardait bien à reve- 
nir. Aucun de nous n'en faisait la remarque; mais, 
lorsque la vieille horloge eut toussé onze heures, 
tous les regards se portèrent sur son cadran pour 
s'assurer qu'elle ne se trompait pas. 

Un peu avant minuit, oncle meunier que nous 
n'avions pas entendu venir du dehors ouvrit enfin 
la porte en nous souhaitant le bonsoir. 

Tout l'inconnu qu'il rapportait de son voyage 
nous immobilisa et nous empêcha de lui répondre. 
Il eut le sourire qui faisait sa bouche si pareille à 
celle de notre mère, et il dit : 

Tout va bien; vous allez rester ici et vos 
parents viendront passer la journée de dimanche 
prochain avec vous. 

Il s'assit, prit les jumeaux sur ses genoux et s 
mit à les bercer lentement. 

^11 reprit, à l'adresse de Firmin qui restait le 
visage levé vers lui : 

* — Mais oui, tout va bien. 

Et, l'instant d'après, les jumeaux endormis 
contre sa poitrine, il parla plus bas : 

— C'est bien vrai que vous auriez dû vivre par 
moitié chez vos parents, mais il se trouve que ni 
l'un ni l'autre ne peuvent maintenant se charger 
de vous. 

Après le silence qui suivit oncle meunier nous 
fit connaître ses proji avenir : 

Pour les jumeaux et moi, rien ne serait changé, 
mais An- e allait sans retard apprendre un mé- 
tier et puisque Firmin était trop faible pour ira- 



DE LA Vil AU MOI i.i • 6 

aller aux champs il serait placé à la ville chez 
un marchand de chai lures, o ans grande fa1 e 
il pourrait immédiatement gaj ir a vie. 

1 long silence suh it encore, au bout duquel 
oncle meunier lôupira en r> ardan le feu. Puis, 
ime -i, . ; i datei ci oir, il du i a rit le père des 
jumeaux, il m'aida à les mettre ; it el ne s'en 
alla qu'après les avoir vus bien endormis cô1 
côte Den lui Angèlc s'agenouilla pour dire 
a\ ferveur : 

— Vierge Marie! accordez-moi d'aller à la ville 
apprendre le métier de lingère. 

Et aussitôt couchée, elle s'endorm pai ble- 
ment. 

Pas plus que moi Firmin ne pouvait s'endormir 
malgré l'heure avancée. Je l'entendais se tourner 
et se retourner sous ses couvertures. En plus de 
sa peine il avait l'appréhension du travail, d'un 
vail qui n'était pas de son goût. Comme Angèle 
il aurait voulu apprendre un métier, un métier 
qui lui aurait permis de fabriquer de ses propres 
mains un objet complet. Et voilà qu'il lui fau- 
drait gagner sa vie chez un marchand de chaus- 
sures. 

Sa voix me parvint tout à coup, éclatante et 
inattendue dans l'obscurité : 

— Dis, Annette, tu aimerais ça, toi, chausser 
les pieds des gens? 

Ainsi que nous l'avait annoncé oncle meunier, 
nos parents vinrent le dimanche suivant. Tous 
deux se parlaient, souriants et affectueux, comme 
si rien ne les séparait. 



70 DE LA VILLE AU MOULIN 

Firmin me souffla : 

Tu vois, ils restent amis, et ils ne nous aban- 
donnent pas. 

Cependant, à l'heure de la séparation, mon père 
en me retenant tout contre son cœur me dit : 

— Garde toujours les jumeaux auprès de toi. 

Et ma mère tout en pleurs, et qui semblait ne 
pouvoir se séparer des deux petits me dit à son 

tour : 

Aime-les bien, Annette, et veille sur eux 

comme une mère. 



V 



1 mis ma venue au moulin dans une voitur 
d'infirme six anu<< s ont passé. J'ai vingt ans; m 
santé est parfaite et bous les travaux des champ 
nu- sont familiers. 

Ma petite ferme n'a guère prospéré malgré mes 
soins constants, et nous vivons chichement, les 
jumeaux et moi, du seul produit de mon travail, 
mes parents ayant supprimé le peu d'aide qu'ils 
m'apportaient du jour où Angèle et Firmin furent 
placés à la ville. 

Par bonheur les jumeaux sont intelligents et 
forts. Contents aussi de voir approcher le moment 
où ils pourront gagner chacun leur vie. Nicole qui 
brode et coud avec application entre ses heures 
de classe, veut être lingère comme Angèle, et Ni- 
colas qui s'essaye à tailler la meule au moulin, 
compte bien devenir meunier comme notre oncle 
lont il aime le métier par dessus tout. Hier, en 
me montrant ses doigts où de petits éclats de silex 
s'étaient logés sous la peau, il m'a dit avec fierté : 

« Vois donc, Annette, j'ai déjà des mains de 
vieux meunier. » 



DE LA VILLE AU MOULIN 

Pour Àngèle tout va changer. Elle s'est fiancé* 
sans avertir ni consulter personne, et son mariag» 
doit avoir lieu le mois prochain, tout de suite après 
Pâques. 

Tante Rude crie bien haut que c'est folie de s< 
marier si jeune, et s'il ne tenait qu'à elle les fiancés 
seraient bien forcés d'attendre. Il est vrai qu'An- 
gèle n'a pas encore dix-huit ans, mais à voir son 
corps bien tourné, sa tenue modeste et son air 
sérieux, il ne semble pas qu'elle soit trop jeune 
pour entrer en ménage. Elle épouse un garçon du 
pays qui a comme elle l'air sérieux et qui aime 
aussi la prière et l'église. Tous deux ont hâte de 
s'unir, et, au contraire de tante Rude, oncle meu- 
nier leur donne raison et fait pour eu?: toutes les 
démarch capables de leur éviter un retard. 

Pour mon compte, ce mariage m'étonne gran- 
dement. Angèle m'a toujours paru fermée à toute 
tendresse, et j'étais persuadée que sa piété lui 
tenait lieu de tout. A ma question sur l'amour 
qu'elle porte à son fiancé elle a répondu : « Lors- 
qu'il est là, je ne désire plus rien ». 

Dans mon étonnement, il y aussi le souvenir d< 
la dispute entre nos parents. Angelo a-t-elle donc 
oublié cet affreux moment qui me laisse à moi la 
terreur du mariage. Je n'ose le lui demander car, 
ainsi qu'elle a gardé le secret de ses fiançailles, je 
garde, moi, le secret de cette terreur qui va en 
augmentant. 

Tante Rude dit que je trouverai difficilement à 
me marier parceque je suis boiteuse. Tant mieux! 
Cela me donne une sécurité. Autrement, je suis 
bien décidée à ne pas me laisser approcher par un 



DE LA VILLE AU MOULIN 

jeune homme au point di te d ir plus sn lors- 
qu'il P8 

Firmin est enchanté du nn d'Angèle, et 

pour y faite honneur, il parle i ich< ter . ; i crédit 
un vêtement de couleur claire et d< o li rsvernis. 

Lui au i a bien ch maintenant m 

une homme de baille moyenne, plus mince i il 
faudrait peul être, mais av un vi bien 

ouvert* plein d'énergie. Sa j pandi ai :l.ion pour 
nos parents n'a pas diminué; Il les excuse sans 
r et ne me permet pas le plus petit reprocl 
i leui ndroit. Pourtant ils ne sont jam revenus 
au moulin depuis le dimanche où ils m'ont confit 
les jumeaux, et nous ne connaissons rien de leur 
vie nouvelle. Nous savons seulement que notr» 
] s s'est remarié avec une jeune fille, et notre 
mère avec un comptable de la maison de soierie 
où elle est employée. Les lettres espacées et courtes 
que nous recevons d'eux, ont l'air d'avoir été 
écrites en hâte et comme forcées. Et s'ils s'in- 
quiètent peu de ce que nous devenons, ils ne 
parlent jamais d'eux-mêmes, ni de ceux qui les 
entourent. 

Par contre, i puis plus d'un au les lettr< s du 
comptable, mari de notre mère, sont fréquentes 
et très détaillées. Il a d'abord réclamé un prix de 
location pour la maison, le jardin et le pré, me rap- 
pelant que ces trois choses appartenaient à sa 
femme par droit d'héritage et qu'il était tout na- 
turel qu'elle en tirât profit. Ne recevant pas d'ar- 
gent il a réclamé de la volaille, des œufs ou des 
légumes, s'en rapportant à moi pour faire ces envois 
aussi régulie] que possible. 



74 DE LA VILLE W MOULIN 

Oncle meunier s'est chargé de répondre à ces 
demandes. Et sans leur opposer un refus, il a parlé 
des orages, de la sécheresse et des gelées. Il n'a pas 
oublié non plus la maladie des poules. Il riait en 
me faisant lire ses réponses au comptable : 

« Ménageons-le, ménageons-le, disait-il. » 

Et la main haut levée comme pour parer à une 
.menace, il ajoutait : 

« Nous ne voulons pais d'un second divorce. » 

Au début croyant ma mère d'accord avec sou 
mari dans ses exigences, j'avais été reprise conti 
elle de mes anciennes colères. Oncle meunier m< 
content et attristé m'avait grondée : 

« Ne juge pas ta mère. Sais-tu ce que tu ferais 
sa place? Crois-moi, si elle ne peut empêcher cela, 
elle doit être bien malheureuse. » 

Las des promesses jamais tenues, le comptable 
s'est fâché. Il m'a prévenue que, faute de lui payer 
un loyer régulier, il m'obligerait à quitter la mai- 
son, car il n'entendait pas laisser plus longtemps 
sans rapport la propriété de sa femme. 

A cette annonce, le front si uni d'oncle meunier 
s'est barré de rides. « Le mal s'aggrave » a-t-il dit. 
Et, l'air mi-fâché mi-rieur, il m'a menacée du 
doigt : 

« Il faudra finir par payer, Annette. » 
Je n'en doutais pas qu'il faudrait finir par payer 
mais je ne voyais pas comment j'y arriverais, 
même avec les économies secrètes d'oncle meunier 
qui passaient si facilement de sa poche dans la 
mienne quand il s'agissait de vêtir les jumeaux. 

Tante Rude aurait pu m'avancer un peu d'ar- 
gent. Oui, mais, l'argent de tante Rude n'appar- 



DE LA Vil An MOULIN 75 

tenail q '< tante Rude, <;t p. plua que le comp- 
table, elle n'étail dispo à lai m bien sans 
profit. 
( >ncle me un dut lire cela sur en a fr< t, car 

il ii dit : 

Tu ais (jii le dépen ros 1 ur remonter 
moulin qui bombait en ruine. 

Tout s*es1 arrangé enfin, grâce au mariagi l'Àn- 

le. Les jeunes époux vont habiter ici. Ils occu- 

p nt 1 partie <le la maison et en payeront la 

local ion entière. La maison n'est pas grande, il 
me faudra me contenter pour les jumeaux et moi 
de la pièce la plus petite et la moins claire, mais 
je suis trop heureuse de l'arrangement pour songer 
à me plaindre. 

Mes parents n'assisteront pas au mariage de 
leur fille. Pour ce grand jour, et pour faire pen- 
dant à la nombreuse famille du fiancé, il n'y aura 
auprès de nous, à part tante Rude et oncle meu- 
nier, qu'une jeune ouvrière amie d'Angèle, et 
Val ère Chatellier l'ami de Firmin. 

Je connais la jeune ouvrière qui suivra le cor- 
tège au bras de Firmin, mais je ne sais rien de 
Valère Chatellier qui sera mon compagnon de fête. 
Firmin que j'interroge, m'assure que son ami 
un garçon honnête, sérieux et plein de cœur. Et, 
d'affilée comme chaque fois qu'il raconte, il me 
donne ces détails : 

Valère Chatellier a vingt-six ans. Ses parents 
qui étaient fermiers l'ont mis de bonne heure au 

collège. Ils sont morts ruinés par une catastrophe, 



76 DE LA VILLE AU MOULIN 

et Va! ère qui n'avait encore que seize ans a du 
abandonner ses é1 ndes pour gagner sa vie. Depuis 
il a tenu pas mal d'emplois contre son goût, et 
maintenant il est premier commis dans mon ma- 
gasin de chaussures où il doit se plaire, puisqu'il y 
était déjà lors de mon arrivée. 

Et Firmin, après avoir repris haleine, se dépêche 
d'ajouter : 

— Je l'aime comme un frère, et quand tu le 
connaîtras tu l'aimeras aussi. 

r 

Manine à son grand regret ne partagera pas nos 
réjouissances. Elle a pris goût à élever des nour- 
rissons. Après le premier un autre a suivi, et voici 
qu'elle vient d'en prendre un troisième. 11 ne lui 
era pas possible d'abandonner sa maison, mêmt 
pour une heure. Elle m'a dit en riant : 

— Je chanterai des berceuses pendant que vous 
boirez le bon vin. 

Les berceuses qu'elle chante sont vieillottes ei 
louces, et font se moquer Clémence qui sait <le 
jolies berceuses à la mode. Moi-même, malgré mon 
goût pour les vieux airs, je trouve parfois Manine 
agaçante, surtout lorsqu'elle supprime les mots 
et ne laisse passer qu'un son nasillard entre ses 
lèvres, mais lorsqu'elle berce en chantant la très 
vieille chanson de Marthe et Marie, je l'écoute tou- 
jours avec le même plaisir. J'ai beau savoir qu'à 
la fin, Jésus triomphera, j'attends toujours de 
Magdeleine le refus de venir à lui quand il envoie 
Marthe à sa recherche : 

Allez Marthe 

Allez-y 

Et dites-lui... 



DE i I 11 [< ■' LTÎS 77 

Ce matin, jour du mar Firn i son ; 
son! eu plue tôt que je ne les al '< 

Ai i ocoup( i (I r la ohe lur lifl 

d< •■ entendis pa l'ap r de ii 

mai « i t ce ne fui qu u bruit de l rs- p ur 
le seuil qu i je t( un i la bête de leui ( , 

|i allure <!< • i, doni bras à 

\ Chi illier beaucoup plus grand que lui» 

I ii que i eu le temps de me Lever U s 

.mi îen1 en face de moi et Firmin di It : 

Vunette^ voici mon ami. 

Et il reculait comme pour I iser à Valère Cha- 
illier une plus grande place. 

.Je tendis la main au jeune homme avec un peu 
de e. Le regard clair qu'il attachait sur moi 

me faisait souvenir que j'étais boiteuse, et pour 
la pren fois, j'avais honte de le laisser voir. 11 
me fallut bien le montrer, mais j'en restais gêné 
au point de ne plus sa voir marcher à Taise. 

Cette journ d'avril n'a pas amené avec elle le 
beau temps. Un froid souffle par la campagne. 

Et à Tins Ht où nous prenons nos rangs pour 
aller à l'égli , une nuée menaçante nous fait levei 
le nez avec inquiétude. Tante Rude qui craint 
pour sa robe de soie, commande : 

— Rentrons. C'est une giboulée qui sera vite 
passée. 

La nuée iile en effet, comme pressée de porter 
ailleurs une partie des choses désagréabl Ile 

commence à déverser ici. Elle sème d'énormes 
flocons de n ; que le vent chasse et accroche 
c • des fleurs aux arbres à peine feuillus. 

Un oiseau qui ch itait sur une branche du 






78 DE LA VILLE AU MOULIN 

noyer, croyant à une miraculeuse pluie de duvet 
fin, s'est lancé après les flocons de neige. Il voleté 
sur place, lâchant celui-ci pour saisir celui-là, jus- 
qu'à ce que, tout alourdi et aveuglé, il ait enfin 
compris que ce beau duvet blanc n'était pas fait 
pour son nid. Retourné sur sa branche, il se secoue, 
hérisse ses plumes. Et comme honteux de sa bévue 
il cache vivement sa tête sous son aile. Tout le 
monde se moque de l'innocent. Les jumeaux l'in- 
terpellent comme s'ils s'adressaient à un gamin de 
leur âge, et Valère Chatellier qui rit de bon cœur 
me dit familièrement : 

— Il faut quelque chose de plus chaud pour- 
faire un nid. 

La giboulée passée, notre petit cortège se reforme 
et se met en marche. Oncle meunier remplace notre 
père au bras de la mariée. Il avance, raide et grave, 
avec un léger fléchissement de l'épaule, comme 
pour permettre à Angèle de s'appuyer davantage 
sur lui. Des gens groupés le saluent amicalement 
au passage, et des enfants courent devant lui en 
se tenant de travers pour lui sourire. Sa belle pres- 
tance et son bel habit noir n'arrivent cependant 
pas à dissimuler son caractère véritable. Les grosses 
boucles de ses cheveux ont l'air de se moquer de 
son chapeau haut de forme, et son dos est spiri- 
tuel comme un visage. 

C'est seulement pendant la traversée du village 
que je songe à regarder Angèle. Dans sa tobe de 
lainage blanc, elle me paraît soudain majestueuse 
comme une princesse. Où donc a-t-elle appris à 
marcher de cette façon lente et légère? Et qui lui 
a enseigné cette manière de porter haut la tête 



i LA VILLE i\ MOI LIN 

\ oc i .mi do ;■! Bile n ;i que faire du fléchis 

Lent d'épaule d mcle mei ier, el il bli 

qu'elli i la i ur li iid< p et qoii pour l 

Firmin ae la quil Le , I U 

il i tourné voi ûoi comme pom prend] 
i témoin que jamais mai tut plu i belle. 

A IVgli i , Angèb uille < ,! i lève 

dépla p d mi< 1 l ae >n admi ble mainl fj. J< 
la 1 1 le encore lorsque >nne la cl pour 

l'élévation. Courbée i ir son prie-Dieu, oudes 

icartani Bon voile comme deux ailes, elle obl< 
un grand ai ! en adoration devant l'É1 rrnel. 

Ui regret me vient de ne pas être euse co me 
elle. Et parce que tout le monde s'incline sous 
l'impérieux commandement de la clochette, je 
courbe aussi la tête devant le calice. 



Les beaux dimanches d'été ramènent main- 
tenant au moulin Firmin et Valère Chatellier. Ce 
sont des dimanches bruyants et mouvementés qui 
font la joie des jumeaux, de Clémence et de la 
petite Reine. Il y a les courses à travers champs, 
les promenades sur les routes et par les étroits 
sentiers. Et surtout, il y a le bois des grands chênes. 
G bois, silii! \ une heure de marche du moulin, 
est plein de frai' heur et d'ombre. Des ruisseaux 
ayant tracé eux-mêmes leur chemin s'y cachent 
et s'y rejoignent comme en se jouant. Et les clai- 
rières pleines d'herbe tendre, et les mous paisses 
qui s'; Jent sous les vieux arbres en font un en- 
droit où il serait bien difficile ne pas plaire. 

Firmin, comme un tout jeune garçon, monte 
aux branche*, saute les ruisseaux, et court avec 

e 






DE LA \ UJ AU MOtILl 



les enfants tandis que son ami marche ou se repo 

à nies côtés. 

Val ère Chatellier n'a rien de la gaieté mali- 
cieuse de Firmin. Le plus souvent, il paraît accablé 
de tristesse. Et même, lorsqu'il s'efforce à la gaieté, 
sa conversation a toujours une tournure grave. 
Certains jours, sa tristesse nous saisit, Firmin et 
moi, comme un froid subit. Assis tous trois sur 
un talus, ou sur quelque tronc d'arbre couché dans 
l'herbe, nous restons silencieux et sans envie de 
nous mêler au jeu des enfants. Firmin alors, cherche 
de la chaleur dans ses souvenirs. Il dit une fois de 
plus combien il me sait gré d'avoir remplacé notre 
mère auprès de lui. Toujours il s'étonne de ma 
précocité de fillette. « Comme tu as été patiente » 
répète-t-il. Et il raconte à ce sujet des faits dont 
je ne me souviens plus. Un fait que je n'ai pas 
oublié plus que lui c'est l'accident arrivé par sa 
faute au petit Nicolas. 

Il avait eu l'imprudence de mettre l'enfant de- 
bout sur une table pour lui apprendre à faire Gui- 
gnol, mais en reculant, Nicolas était toj >é de la 

table et resté sur le dos sans souffle ni mouvement. 
Épouvantée, j'avais s si l'enfant et l'avais porté 
en courant vers l'hôpital voisin. Firmin suivait 
croyant avoir tué son petit frère, et si défait lui 
même qu'il semblait prêt de mourir aussi. 

Heureusement, Nicolas n'était qu'évanoui, et 
après quelques soins le médecin tout content me 
l'avait remis dans les bras : 

— Tenez iademoiselle, voilà votre petit. 

Mais la p r et la joie nous avaient si fort mal- 
menés Firmin et moi que nous n'avions pu repartir 



im la v ilj au m\ 
bout d( luite, < i i qu'il fallu aoui don» aui 

des i. 

l'irniin h la mec it fldèlen at Ici 

moindres déte de i tnauv jour i isit à 
r Val» Chatelli en i ml 
Tu p« croire qi ol i our à J.i m a 

di plus rapidi Sur ce bouJevj I de 
l'hôpital, toi dent nos amis. Et j \i$, 

l fallail il- marcher Anu ►or k bod petit 

Eli inçait toute tasséi \i vieille <|ue je c >yais 
i menl su mère. 

Ch< ad-i el d'elle aussi nous avions I 

coup à dire. Pas plus que le son de sa voix, son 
soin n 1 . ùt effacé en nous. Gomme nous avions 
aimé les belles rides qui se réunissaient en fossettes 
au < ux de ses joues! Et celles qui s'entre-eroi- 
sai b sur son cou, et formaient de si jolis carreaux 
dans sa chair brune! Un jour que nous venions 
d'être durement grondés par tante Rude et que 
grand-mère nous consolait de son mieux, Firmin 
lui avait demandé pourquoi elle n'était pas la 
femme d'oncle meunier à la place de tante Rude. 
Ils auraient eu des enfants de notre âge avec les- 
quels nous aurions bien joué, disait-il, et personne 
ne nous aurait grondés. 

« Mais, avait répondu grand-mère, oncle meu- 
nier est mon fils, et un fils ne se marie pas avec sa 
mère. » 

Et Firmin, sur de lui avait riposté : 

« Pourquoi donc? une mère se marie bien avec 
un i e. 

Valère Ghatelliei ait rien à raconter de son 

eni'an< les soi enirs qu il gar<l de ses parents 






82 DE LA VILLE AU MOULIN 

étaient V graves et sans fraîcheur. Souvent après 
nos récits il nous disait avec un peu d'envie : 

— Comme vous êtes riches tous deux! 

Lorsque j'étais seule avec Val ère Chatellier, j 
me sentais parfaitement à Taise, et ne songeais pas 
à faire des remarques sur sa personne. Mais dès 
que Firmin s'approchait avec ses cheveux en 
révolte et son teint frais, les cheveux plats et le 
teint sans couleur de son ami me faisaient me 
moquer à part moi. Je n'aimais pas non plus sa 
îaçon de marcher, comparée à l'espèce de danse 
qui rendait Firmin si attrayant et si léger. 

Comme s'il m'eût devinée, Valère Chatellier 
semblait parfois pris de défiance à mon égard. Son 
teint maladif se colorait, et il lançait sur moi des 
regards si aigus que je sentais mon front s'ouvrir 
et toutes mes pensées s'envoler. 

Oncle meunier nous accompagnait rarement 
dans nos promenades, mais il ne manquait jamais 
de venir au devant de nous à la tombée du jour. 
Il aimait ces fins de dimanches où les routes s'en- 
combraient de gens avec lesquels il échangeait 
deux mots en passant. 11 aimait encore ramener 
sur son épaule la petite Reine qui babillait et 
chantait comme un oiseau perché. 

Après souper il revenait prendre le frais devant 
notre porte et il s'asseyait auprès de Valère Cha- 
tellier avec lequel il parlait d'affaires ou de poli- 
tique. Tante Rude se plaisait comme lui à ces soi- 
rées quoiqu'elle n'eût personne à morigéner. Elle 
trouvait juste tout ce que disait Valère Chatellier, 
et elle était comme intimidée par sa parole sûre 
et bien posée. 



DE i.\ \ M m 11 MOULIN 8 

l n faisail d< p I' >nver 
en racontant boutes orl d'histoii el urtout 
en nous indiquant <!••.; arbres dont les I» 
branches formaient «1rs silhou i humaines si 
pr qu'on ne pouvait s'empêcl le les i 

vivantes et de leur donner un nom. Selon Firmin, 
•était là des ; avisés qui avaient pri soin d< 

v cette I rniisfnnnal ion ;i\ anl de ttlOUr fc 

■ us invitait à fai de même, sous p tr< 

dangés en un*' chose que la lune n'éclairerait 

jamais. Ce jeu nous a m usait, chacun de nous te- 
nant à être une chose parfaitement visible après 
se mort. Seul oncle meunier ne voulut jamais choi- 
sir. 11 tenait avant tout à rester ce qu'il était, car, 
disait-il, de toute façon il serait changé en quel- 
que chose de beaucoup plus mal. 
Firmin le taquinait : 

Oh! oncle, même si vous deveniez un beau 
chêne? 

Non, non, pas même un beau chêne, les 
hommes m'abattraient un jour à grands coups 
de cognée. 

Bien sûr dit Firmin, mais en attendant vous 
auri des nids pleins vos branches, et mille oiseaux 
pour vous réjouir des chants les plus beaux. 

Rah! fit oncle meunier, j'aurais pour le 
moins autant de corbeaux qui viendraient me 
raconter de vilaines histoires. 

A rire et bavarder ainsi la nuit nous surprenait. 
Firmin et Valère Chatellier cherchaient à tâtons 
leur bicyclette, et c'était la séparation pour une 
semaine. 



H4 DE LA VILLE AU MOI UN 

Après une forte journée de fenaison, comme j< 
me reposais sur l'avancée du mur de la grange d'où 
l'on découvrait an loin la campagne ainsi qu'un 
large pan de ciel, oncle meunier vint s'asseoir i 
côté de moi pour fumer sa pipe. 

Je ne parlais pas, tout occupée à regarder deux 
gros nuages de forme étrange qui cherchaient à se 
joindre comme pour former une montagne plu 
étrange encore. Oncle meunier ne parlait pas non 
plus, et je m'aperçus bientôt qu'il ôtait et remet- 
tait sa pipe comme lorsqu'il avait une idée en tête. 

Autour de nous c'était presque le silence. Seule 
Manine mêlait sa voix harmonieuse et lente au 
vent doux qui se levait à J'approche du soir; un 
peu en arrière de nous elle endormait son nour- 
risson en chantant : 

Allez Marthe 

Allez-y 

Et dites-lui... 

Ine ièle soudain de l'absence des enfants, j l- 
lais me mettre à leur recherche quand oncle meu- 
nier me retint par ma robe : 

Attends un peu Annette! 
Et tout en cognant sa pipe contre une ra< te 
de genêt il me dit sans se presser : 

J'ai reçu pour toi une demande en mariage. 
Croyant à une plaisanterie je me mis à rire. 
Oucle meunier rit aussi, et me regardant ec 
malice, il reprit : 

Tu sais de qui, n'est-ce pas? 
Et tirant plus fort sur ma robe il m'obligea de 
me rasseoir x\ir les pierres rugueuses. 



m: i.\ Vil, i,i i\ ^i<" LIN 

Je ne quoi dan on j ra< fil nd 

qu'il parlail aent. Je i lai d< ei n 

peur du m u pr 

■ t r ■ n • cette de 

inde H ie h- p | 

(TU- i lieu. 

( )nclc meuni a i ourna fcout à fait ; 

! me dii tout lour ni : 

Quelle idéel ( pr< , 

et comme je sais que tu l'ai oi-im o< 

vois p d'empêchem tt.#. • 

Je lui coupai la parole : 

— Pas d'empêchement! Oh! si, il y en a un; i 
a a même un très grand, c'est que j'ai résolu 
d< ne jamais me marier, et je sais bien qu'aucra 
r. onnement ne me fera changer d'avis. 

Oncle meunier rentra son sourire. Il conq 
n i son tour que je parlais sérieusement, et il 
me «lit l'air étonné : 

Comment, Annette! Je crov. ou contraire 

que tu désirais ce n nage. Pourquc loin e refus? 

Pourquoi, oncle meunier! 

La violence qui étail i * moi et dont je n'étais j 3 

toujours maîtresse, me fit répondre d'un seul trait : 

À quoi bon se marier, n'ai-je pas le terrible 

exemple de mes parents? Ilss'adoraient,et pourtant 
leur amour a duré de longues années. Et par 
mon père a rencontré une autre femme on ût, 
au lieu de se détourner d'elle comme c'était son 
devoir il s'est détourné de son ménage et a 1 le 
s ats à l'abandon. 

Je frappai du poing sur la pien : 

Non, non, onde meunier, je ne me marierai 



DE LA VILLE AU MOULIN 

pas. J'aime tes enfants. Eli bien! je forai comme 
Manine, j'élèverai ceux des autres. Ainsi je q 
serai ) s inutile sur la terre; 

Oncle meunier qui avait baissé le front en 
l'écoutant le releva pour me dire : 

Tu es bien jeune encore pour prendre une 
pareille détermination; tu ne sais pas que nous 
portons en nous une force naturelle qui fait dévier 
à certain moment les plus sûres résolutions dans 
ce sens. 

Ce fut à mon tour de baisser le front. 

Je la connaissais cette force naturelle qui accou- 
plait les bêtes et que je devinais toute pareille 
chez les hommes. Moi-même, ne restais-je pas 
étrangement troublée par le souvenir d'un baiser 
qui me laissait plus de désir de le retrouver que 
de honte de l'avoir subi? 

Cela s'était passé un soir de cette dernière se- 
maine. Comme je me dirigeais dans l'obscurité 
vers le hangar pour y prendre du bois, deux mains 
m'avaient saisie aux épaules, et une bouche chaude 
et mouillée avait aspiré la mienne avec force. 

Pendant combien de temps étais-je restée 
soumise? trois secondes ou un quart d'heure? 
Je n'aurais pas su le dire. Par la porte restée 
cntr'ou verte, la voix haute et claire de Nicole 
avait demandé : 

— Tu m'appelles, Annette? 

Aussitôt la bouche et les mains s'étaient déta- 
chées de moi, et des pas avaient glissé vers le 
entier. Depuis, rien n'était venu me désigner 
celui qui m'avait ainsi surprise. Était-ce un garçon 

du village? Un employé du moulin ou un chemi- 



DE i \ VILLE M moi LIN I 

neau ? Sai douteje I ignorerai boujour i ot, 

je seul ais bien que celui là i • lorl h il, pj bout d 
uite de i pen e, E1 san chercher à di imuler 
le rouge qui envahissais mon \ je levai les 

i\ sur oncle meunier pour lui dire : 

— C'est vrai, il y a cela, mais a s tout, on 
n ! pas obligé de se laisser guider pur cela. C'est 
un ennemi de plus à combattre, voila tout. 

Le regard d'oncle meunier pesa longtemps su 
le mien, puis il toucha doucement mes cheveux : 

— Ma grande courageuse! fit-il. 

Et comme il paraissait avoir encore quelque 
chose à dire, je l'en empêchai en me levant et 
'hantant avec Martine : 

Magdeleine lui répond : 
Ah ! j 'y v ; i i s pa S , 
J'aime mieux aller à la danse et au combat 
Que d'entendre le sermon qui se dira. 

Je ne devais pas tarder à connaître le préten- 
dant à ma main. 

Le dimanche suivant, Firmin me prit à part 
et me dit Pair sérieux : 

J'aurais été bien content de te savoir la 
femme de Vâlère Chatellier, mais si tu as choisi 
ailleur tout est bien. 

Je restai sans réplique. Ce nom de Valère Cha- 
tellier tout à fait inattendu avait fait surgir à m 
ux la haute silhouette du jeune homme. Je 
pais son visage întellij 'il et triste. J'ent i- 
dais le son net e1 gn e de voix, e1 je ressentais 
our lui cette attirance qui me fai lt si souvent 
accepter boa i dans nos promenades, 



8 DE LA VILLE ATT MOULIN 

Non, je n'avais p choisi ailleurs, et je dus 
reprendre pour Firmin les raisons donn s à oncli 
meunier sur mon éloignement définitif du mai ;e. 

Firmin resta longtemps à réfléchir, puis il dit : 
Je ne sais si tu as tort ou raison d'agir ainsi; 
tu es ma grande sœur, et tu as toujours été si s c. 
Quant à moi je ferai comme Angèle, je me marierai 
le plus tôt possible. 

Après une pause, et comme pour se donner rai- 
son il reprit : 

— Pour un ménage qui se casse, il y en a mille 
qui durent. 

Devant mon silence, il haussa la voix et lança 
comme un défi : 

Crois bien que je saurai faire durer le mien, 
quoiqu'il arrive. 

Lorsque Valère Chatellier nous rejoignit, j'eus 
un moment de gêne intolérable. Il attachait sur 
moi ce regard aigu qui m'était si pénible à suppor- 
ter, et cette fois sous ce regard, il me sembla que 
ma poitrine s'ouvrait pour laisser voir tout ce 
que contenait mon cœur. 

Je me détournai visiblement, mais peu après 
sur la route pleine de soleil je l'observai à mon 
tour. 

11 m' apparaissait maintenant un autre homme. 
Au lieu de cette allure un peu sèche dont je m'étais 
si souvent moquée, son grand corps était aujour- 
d'hui toute souplesse et tout abandon. De plus, 
je remarquai en lui une violence qui faisait par 
instant sa voix inexprimablement basse. Et tout 
[ coup je vis sa bouche. 

J'en ressentis un grand trouble. Cette bouche 






IM i \ VILLE vu MOULIN 

je ta i Ji n aui ; su dire ô quoi, 

mai baie sûre è pi ni que q 

j' ii le bai r n béi . ^ ( 

•lli a\ ait I» m en pJi ; les teni 

cuir.' denl qu'il oubliait de les mordri 

elles ichap] ;i, I pli /•■ * et 

vides de I 

Oui, « i bien c te bouche-là qui avait sai: 
la mienne dans l'ombre. 

A partir de ce moment, je ne sus plus rire avec 
les en! . Uni lassitude inconnue ralentissait 
mes pas, et il fallut m'étendre à l'ombre aussi- 
tôt s notre arrivée au bois des grands chênes. 

Firmin et son ami n'étaient pas en train non 
plus. Ils firent une courte promenade et vinrent 
s'étendre sous le chêne que j'avais choisi. Les 
enfants à leur tour nous rejoignirent sur la mousse. 
Pri (e Firmin ils s'étaient vite lassés de courir 
sous bois. 

Le vieil arbre qui nous abritait tous était si 
haut et si touffu que le ciel ne s'y montrait qu< 
par toutes petites places, et que je croyais plutôt 
voir des morceaux de soie bleue tendus parmi les 
feuilles. 11 faisait réellement chaud. Des seaux 
passaient d'une branche à l'autre à t -s 1 
fl lies d'or que h ioleil allongeait jusqu'à nous. 
Et de loin en loin, un ramier qu'on ne voyait j 

fais entendre son doux roucoulement. Les i - 
f tormirenl un à un. E1 dans cette paix* 

et dans cette chaleur, je nie h ■ --mine eux 
lisser dans I lomi i!. 

) ,ll " fl ' •'""" e1 Valère Chatellier étaient 

idechaque ^r<\ oi.Jeraedr< ii unpeu bon- 



10 DE LA VILLE AU MOULIN 

beuse et m'informai des enfants qui avaient disparu. 
Ils sont là, me dit Firmin en les indiquant 
du doigt. Et il ajouta : 

Tu les avais oubliés, mauvaise mère, et sans 
nous le loup les aurait mangés. 

Valère Chatellier dont le regard ne me quittait 
pas, sourit à peine. Il se pencha vers moi et implora 
sourdement : 

Oh! Annette, si vous vouliez... 

Je ne trouvais rien à lui répondre. Je voyais sa 
bouche forte et fraîche, et un étrange désir me 
venait de la saisir à mon tour. Je me mis debout 
pour échapper à la tentation, et Firmin vint à 
mon secours en disant à son ami : 

— Ne la tourmente pas, va! 

Au cours de la journée je ne cessai de me tour- 
menter moi-même. Maintenant que je connaissais 
l'amour de Valère Chatellier, sa présence à mes 
côtés me semblait presque nécessaire, et je me 
sentais heureuse en pensant qu'il ne tenait qu'à 
moi qu'il fût toujours là. Je me représentais mes 
fiançailles avec le baiser permis. Je me représentais 
la joie de Firmin, le contentement d'oncle meunier, 
le jour où il me conduirait à l'église vêtue de blanc 
comme Angèle. Mais à l'idée du mariage accompli 
ce n'était plus la bouche de Valère Chatellier 
qui se présentait à mon esprit, ni la beauté cl 'An- 
gèle dans sa robe blanche. C'était la vision de deux 
très enragés de haine, et lancés l'un contre l'autre 
comme pour s'entre-tuer. 

A l'heure du départ, très tard, le soir, Firmin 
m'entraîna jusqu'à la barrière et me dit : 

Puisque tu ne veux pas épouser mon m ni, 



m: LA \ i i MOULIN 91 

le oomn un frère, et donne lui le n 
baiser qu'à moi. 

,!;• mis un be ir sur la joue de Val* I I >r 

et il me rendit le pareil, tri i lieu de n 

aller il retint ma bête qu'il appu a poitrine 

\iusi retenue j'entendais bal i re sou II 

battail clairement, à coups forts et réguii et 
c ait comme s il m'eût dit : « N'aie i rint 
J'entendais aussi une sorte «le grondement commi 
une colère qui cherchait à se faire jour dans I 
go e de Valère Chatellier. Pourtant son souffle 
sur mon front était doux comme une caresse, et 
la chaleur de sa main sur ma nuque me donnait 
l'envie de rester longtemps appuyée contre cette 
poitrine, tout à la fois grondante et rassurante. 

Je m'en éloignai cependant, mais j'en ressentis 
dans toute ma chair comme un immense regret. 
Ce soir-là, je compris que la force naturelle 

lont m'avait parlé oncle meunier était une force 
redoutable entre toutes, et que pour lutter contre 
elle et la vaincre il me faudrait un grand courage. 



VI 



Je m'aperçus bientôt que Val ère Chatellier 
occupait à lui seul toutes mes pensées. Comme 
un être visible pour moi seulement, il se tenait 
sans cesse à mes côtés, redisant des mots que je 
connaissais et appuyant ma tête sur une poitrine 
où battait un cœur et grondait une voix. Parfois 
je prenais peur de cette ombre et je la chassais, 
mais toujours elle revenait. Mes nuits ne tardèrent 
pas à devenir aussi agitées que mes jours. Je 
m'endormais avec l'être invisible aux autres. Je 
rêvais de lui, je m'éveillais avec lui, et un matin 
que je n'avais pas su éloigner à temps son baiser 
je me surpris à dire : 

Oh! comme je l'aime. 

Cette fois, ce fut ma voix qui me fit peur. Elle 
avait fait un bruit sourd et heurté comme eût 
pu le faire un gros oiseau enfermé dans une cage 
trop étroite. Pour essayer d'en rire, je voulus 
répéter ce que je venais de dire. Mais je compris 
que les mots étaient désormais inutiles, et que mon 
amour pour Valère Ch ollier était maint unt 
égal à celui qu'il avait pour moi. • 



DE LLE H !,!'• 

J i us atten 

Un l'amour, t la. ( ce d 

c< b d a> oir pn oi un être qui ru i <>us 

de rù et donl on i >quait la <reill< 
lit cela qui encerclait votre p ou La 

lai it ur rien d utr « ela eni qiri 

a H lai i Valèpe Chateilier sur ma boucl 
u que d'être pris pour un malhonn le irn- 

tassé honteusement de la maison. 
Et ce qui jusqu'alors n'avait été pour moi qu'un 
ennui mêlé de je ne savais quelle joie, devint brus- 
quent l une crainte pleine d'angoisse. 

« Est-ce que j'allais devenir capable de me jeter 
à i'imp viste sur la bouche de Valère Chatellier? » 
Une révolte toute faite de honte lit jaillir mes 
larmes. J'appuyais durement mes poings fermés 
sur mon cœur. 

Non, non, et non. Puisque je ne veux pas 
me marier, j'échapperai à l'amour. Je ne suis pas 
une petite tille, Dieu merci! J'ai vingt ans bien 
sonn ] plus, ne suis-je pas Annette Beaubois? 
Anm e Beaubois, qui a peiné pour élever les 
en de s parents. Annette Beaubois, qui a 

ses mu les en ramassant le blé derrière 

à la faux et en chargeant, coi ae un 

homj , des sacs de pommes de terre sur ses 

s. Annette Beaubois, oui, consciente de sa 
f J ;()I1 courag.- et qui se défondra contre 

1' >ur elle s'est défendu, ontre la 

b la rancune. 

tidi à vaincre, n'ai je pas P a ff< ion 

(1 J e I ' !i I ou 

'>> si mpiviiri! ,i oncle meunâ Hier encore 



94 DE LA VILLE AU MOULIN 

seul avec moi dans le fournil, n'a-t-il pas aussi 
appuyé ma tête contre sa poitrine, et posé sur ma 
nuque une main caressante? Et sa voix, au lieu 
de gronder n'était-elle pas pleine de vibrations 
harmonieuses tandis qu'il disait tout contre mon 
oreille : « Ma grande Annette! Ma courageus< 
lille ». Et pour finir, les doux baisers qu'il a pris 
l'habitude de mettre sur mes tempes comme pour 
les rafraîchir, ne valent-ils pas tous les baisers 
qui vous surprennent dans l'ombre et vous meur- 
trissent la bouche? 

Je repris confiance en moi-même, et d'un léger 
tapotement sur ma joue brûlante je m'encou- 
rageais : 

Allons Annette, hâte-toi d'aller reprendre 
ton travail au moulin où tu retrouveras le cher 
oncle dont la tendresse est si apaisante. 

Malgré le peu de temps dont je disposais entre 
mes occupations, je ne négligeais pas Mme La- 
pierre. J'aimais à la retrouver assise bien droite 
sur sa chaise à haut dossier, un ouvrage de broderie 
entre les mains et son aimable visage levé vers 
moi. Les années ne semblaient pas avoir passé sur 
elle tant elle gardait de jeunesse dans toute sa 
personne; l'affection maternelle qu'elle m'avait 
témoignée au début s'était changée en une amitié 
plus libre qui nous permettait de tout dire. Elle 
n'ignorait pas ma décision contre le mariage 
mais elle eut vite fait de découvrir ce que je tenais 
tant à cacher : 

— Vous l'aimez, Annette, et l'amour sera plus 
fort que vous. 

Ainsi que Firmin, elle parla de ménages restant 



m; i,\ \ 11,1,1; au MOULIN 95 

mu , in:,ijti 1 la mort. Selon elle, l'unour de Valère 

hatellier joint a mon acceptation des durea 

oho »l*' la vie, offrait boute garantie dans cette 

union, ri fil.' nin, suppliait de ne pas mettre 

<>! I.' à mon [>i'< <• bonheur pour des « untes 
d'avenir que 1 n ne faisait prévoir enl Valère 

et moi. 

Je n* me laissais pas convaincre, car dans le 

désarroi où se débattait ma pensée, ma vision du 
mariage s'enlaidissait encore. Ce n'était même 
plus la scène odieuse de mes parents que je voyais. 
C'était une sorte de bête possédant deux têtes 
haineuses dont l'une était faite d'un lourd marteau, 
et l'autre de pointes griffues. Et toujours ces 
deux effroyables têtes se balançaient face à face 
et se menaçaient. 

Gela, personne ne pouvait le deviner et je n'osais 
l'avouer à personne. Je sentais bien que j'étais 
victime de mon imagination, mais plus j'essayais 

I d'effacer la vision, plus elle devenait précise. 

i Alors, pour raffermir ma volonté qui fléchissait 

souvent, je m'efforçais de chanter une des ber- 
ceuses de Manine : 

Fille de la charité 

Vous irez 
Parmi les enfants trouvés. 

I 

Je devins malade. Une langueur m'enleva nies 
forces et me rendit le travail pénible. 

Tante Rude me regardait de travers et me repro- 
chait ma faiblesse : 

— Tu n'es pas belle avec tes airs de poule cou- 
veuse. 

,7 



DE LAtVILLË AU MOULIN 

Oncle tnètitrief ne prenait pas non plus au sérieux 
les palpitations de cœur qui me pâlissaient sou- 
lâiri et me faisaient presque défaillir. Dans ces 
moments-là il désignait du doigt mon cœur et m 
disait en riant :. 

— Prends garde qu'il ne soit pas d'accord avec 
toi contre le mariage. 

Pourtant, ce matin, comme je m'affaissais 
manquant de souffle, il est venu à mon secours 
et m'a demandé avec intérêt : 
Où as-tu mal ? 

Je ne savais pas; je souffrais de partout, et je 
répondis en essayant de rire : 

— Je crois que c'est dans l'âme que ça me fait 
mal. 

Oncle meunier ne rit pas comme je m'y atten- 
dais : 

Il se rapprocha en baissant la voix : 

— Pourquoi refuser le mariage? Valère Cha- 
tellier a une âme aussi, n'y as-tu pas songé? 

Non, je n'y avais pas songé, je ne songeais qu'à 
la bouche de Valère Chatellier, et de l'évoquer 
en ce moment me fut si désagréable, que je 
m'essuyai rudement les lèvres du revers de la main. 

— Ohl fit oncle meunier. 

Et il me quitta sans attendre ma réponse. 

Parce que ma faiblesse augmentait et que mon 
teint devenait jaune, oncle meunier lit venir le 
médecin. C'était le même qui avait soigné Angèle, 
et il me connaissait bien. Il ne nie trouva pas très 
malade; il dit seulement en écoutant mon cœur : 

— Gomme il est sourd ! 

Il ordonna tout de même une potion. Puis, tout 



DE i \ \ ll.i i\ tfOl Ll 

levant pour partir il dit à onc meuni : 
Il bto jeune iilli 



ur Manim 'in 

u i \ eilleui intuition Pat» du bo ur 

lu malheur de c x. qu'elle ime. A j 
lais- tidu compte de mon propre tou 

que <1 Ile m'avait dit : «Si au moins, je pouvais 

l'aider à sortir de < guêpier ». En ati 
pour alléger mon inui, elle m'abandonne ] qu 
la pelii" Reine. « Tu peux la garder, va, elle i 
loi au La ut qu'à moi. » 

Lorsque le cœur trop lourd, je m'éloigne de ia 
maison, j'entends aussitôt : 

Reine, cours vite rejoindre Annette. 
Et Reine que je ne sais pas renvoyer me prend 
la main et marche fièrement à mes c< s. Elle me 
pose mille questions auxquelles je suis bien obligé 
de i tondre, et qui mettent en fuite pour un mo- 
ment l'amour et ses exigences. 

Et puis, comment ne pas regarder Reine courir 
fc sauter sur le chemin. Elle est légère et brillante 
comme un matin d'avril. Et les oiseaux ne s'en- 
fuient pas à son approche. 

Cette petite fille si attentive à ce qui vit au- 
tour d'elle n'apporte cependant à Péeôlë aucune 
attem a. Sa maîtresse venue pour n plaindi 
nous a dit : 

— Sus yeux sont co me deux papillons bleus 
jui I de tous cotes. 

Ses débuts, surtout, ont les. Non seu- 

1 ment elle dé« I, i. i i . 'habeL mais encoi 
elle perdait co bamn il 1«; < taie qui lui servait 



98 DE LA VILLE ttJ Jim LIN 

à écrire sur L'ardoise. Clémence l'accusait <le la 
perdre exprès, par paresse pour ne plus avoir à 
écrire. Reine se défendait et pleurait : « Non, pas 
exprès ». Si, assurait Clémence, puisqu'elle l'em- 
porte au dehors au lieu de la laisser en classe 
comme tout le monde. 

Reine que j'interrogeai doucement m'avoua 
qu'elle emportait en effet sa craie, mais que c'était 
pour faire comme le petit Jésus qui la portait 
sur son épaule, en allant à l'école. 

J'essayais d'expliquer la différence. 

— Mais Reine, ce n'est pas sa craie qu'il portait 
sur son épaule, le petit Jésus, c'est sa croix. Une 
grande croix comme celle qui est sur la place de 
l'église, comprends-tu? 

Oui, dit Reine. Et après un instant de ré- 
flexion elle demanda : 

— Comment qu'il faisait pour écrire avec? 
Maintenant elle va sur ses sept ans, et si elle 

n'aime pas l'école, en revanche, elle aime les his- 
toires, et rien ne lui plaît plus que d'entendre 
chanter sa mère. Ses préférences vont aux chan- 
sons qui réclament de la pitié, et s'il arrive à 
Manine de s'arrêter au beau milieu d'un de ce 
airs tristes et lents qu'elle déroule comme incons- 
ciente, Reine ne lui laisse pas de paix qu'elle ne 
sache la suite. 

Le soir, avant d'aller se coucher, elle se plaît à 
grimper sur mes genoux. Elle niche sa tête au 
creux de mon épaule. Et là, son petit corps bien 
serré contre le mien, elle essaye de compter les 
étoiles que le bon Dieu, dit-elle, dépose dans ses 
prés pour les éclairer. 



hi; LA VII i ! \i Uni l.l 






voulu 8 la dét pomper : 

Non, I! ut-, il n'y a de pr< dans I i. 

Elle i I fciée : 

Si, il \ en a, je les \ m bien, moi. 
.I«« a'ose plus la contredire, car certain» <, 
vers les étoiles clairsem 3, la voûte d'un bl< 
léger étend à m< yeux comme un immen 
inj) de lin. 

Mon amour grandit. Malgré ma certitude de 
lo vaincre je m'en effraye souvent. 

Dans cette lutte de tous les in mis, je garde 
cependant un caractère égal. Seuls mes goûts 
sont changés. J'ai toujours aime les fleurs de 
couleur tendre, et voici que je leur préfère celles 
de teintes violentes. Les roses rouges très épa- 
nouies m'attirent et je ne sais plus les respirer 
sans les déchirer un peu avec les dents. Parfois il 
me semble que mon corps est habité par une étran- 
gère. Cette étrangère n'aime pas les enfants et je 
m'en éloigne, elle n'aime pas les fleurs simples 
et je les dédaigne, elle n'aime pas le sommeil pai- 
sible, et la nuit je rode comme un fantôme autour 
de la maison. 

Le dimanche l'étrangère n'est jamais là. et j 
suis en pleine possession de mon corps. Je cueille 
les fleurettes et je respire doucement les ro s, 
je joue avec les enfants sous les grands chênes. Et 
au retour de la promenade, le cœur attentif et 
léger, je marche en m'appuyant au bras de Valèi 
Chatellier. 

A l'heure de la s< nation, pendant l'échange 

du bail fraternel, je sens mou cœur redevenir 



100 DE LA VILLE ATT MOULIN 

wrd. Et tout en suivant des yeux deux silhouettes 

rui s'effacent beaucoup trop vite dans la nuit, 
je dis avec une grande pitié sur moi-même : 

— Pauvre Annette! Voilà ton bonheur qui 
s'en va. 



J'essayais de me rapprocher d'Angèle afin de 
prier comme elle. Quoique nous habitions la même 
maison, elle et son mari étaient aussi distants 
de moi que s'ils eussent habité un autre village. 
Leur vie était réglée heure par heure, et rien, 
ni personne ne pouvait les obliger à y changer 
quoi que ce soit. 

Firmin admirait leur entente et disait : 

Ces deux-là sont unis comme les doigts de 
lo rnain. 

Angèie n'avait aucun soupçon de ma peine. 
Elle crut seulement, que ne voulant pas me marier 
je cherchais une compensation dans la prière : 

— Parle h Dieu, il t'entendra, me dit-elle. 
Dieu ne m'entendit pas, sans doute parce que 

je ne sava pas lui parler. 

Je demandais alors à An le : 

— Comment faire pour avoir la foi? 

De ce ton placide qui lui était particulier ell 

répondit : 

— Cherche en ton âme et tu la découvriras. 
Ardemment je cherchai en mon âme, mais je 

n'y rencontrai que mon amour pour Valère Cha- 
tellier. 

Dans l'espoir que le recueillement me serait 
plus facile j'allais à la messe. C'était coin me un 
monde nouveau que je trouvais là, et je me sentai 






LA VIL Mi M K0UL1 



101 



dans la fraîcheur do i el la don 

il mis. Mais JG mVi' J. ai v la n 

tir trop longue ' laur de l'eu 
,1 ot J;» foi qui approcl 

il. uirfi'' ei tyée <■■ moi- ;. 

•tour au moulin, tan i qui je refoula 
i n amour pi : de trouble, An is 1 i m - 

de la sainte communion chantait de 
voix in ei sans tim] i : 

Mon coeur se tait ei mon âme est tranquille, 
I paix du ciel habite dans ces lieux. 



L'} t m'apporta un engourdissement que je 
is ] Ha gi ison. La compagnie presque cons- 
d'oncle î r, sa bonne humeur et sa ten- 

dre e ti jours en éveil me firent retrouver ma 

n paêmp temps que ma gaieté. 
Pour effacer les moments pénibles, j'avai 
aussi de loin en loin la compagnie du vieux poète, 
ainsi que l'appelait oncle meunier. C'était un 
h vieux chemineau qui ne s'arrêtait jamais plus 
i jour au moulin, mais qui laissait après lui 
des souvenirs si merveilleux que j'attendais sa 

comme une récompense à mon travail et à 

mon effort contre l'amour. 

Il plaisait à tous ici, et Manine disait de lui : 
« 11 a bien plus d'histoires que de pain dans sa 
besace. » 

C'était vrai, il savait des histoires sur les bêtes 
sur le tant . Il en savait sur la forêt ei sur 

h lac sur la pluie, le et le iL EJ1 sa voix 

qui j< ne pouvais comparer à aucune autre, i dt 



102 DE LA VILLE M MOULIN 

pour moi une musique étrange qui éclairait ma 
pensée et mettait mon cœur à l'aise. 

Trois années auparavant oncle meunier et moi 
avions ramassé le pauvre homme à moitié mort 
de froid et de faim, sur la route. Réchauffé et 
rassasié d'une bonne soupe, il avait refusé le li; 
que je lui offrais, et j'avais dû le conduire à la 
grange et lui laisser faire son trou au milieu du 
foin ainsi qu'il l'exigeait. 

Le lendemain, inquiets de sa faiblesse, nbufc 
étions retournés vers lui dès le matin. Cette simple 
intention l'avait touché comme un fait inimagi- 
nable. Jamais, au grand jamais, nous avait-! 
dit, personne n'avait eu pareil souci à son endroit 
Et, pris d'une reconnaissance infinie, ne sachant 
quoi nous offrir en retour il nous avait récité des vers 
composés la veille dans la neige et le vent glacé. 

Les mots disant boute la désolation du paysage 
d'hiver ne nous apprenaient rien. Nous savions 

qu'à cette époque de Tannée, 

Tout était au repos, lo vallon, la montagne, 
Les longs peupliers gris et les chênes touffus. 

Nous savions que, par les temps de neige, 

Des bandes d'oiseaux noirs passaient sur la campagne 
Et fuyaient en criant vers des lieux inconnus. 

Mais ce que nous entendions pour la première 
fois, c'était la voix extraordinaire du vieux che- 
mineau. Elle s'élevait comme d'un instrument 
vibrant de plusieurs cordes à la fois, et quoique 
nous fussions tout près de l'homme, sa voix nous 



in: LA vil. i ai? \ioniJN 



V 



pai I beaucoup moins sortir de lui-i 

que du I de foin, d< poutres de h ge, et d( 

sacs de blé étai autour de nous. 

Oncle meunier en ait n coi ti s i, et 
sitôt >rs, il m'avait dit : 
« Mazettel il sait chanter le vieux. » 
Le chemineau était reparti deux joins plua !, 
quitte à mourir de faim et de froid no peu plus 
loin, s'ennuyant déjà sous notre toit. A m- r 

mandations de prudence, il avait répondu en chan- 
tant : 

Je voudrais comme les uiseaux 
Mourir au fond des bois. 

Il revenait maintenant au hasard des jours. Et 
si pendant l'été, il aimait à dormir sur l'herbe, 
tout contre la barrière du pré, l'hiver, il était heu- 
reux de retrouver la grange et son foin. 

J'aimais à le voir arriver de la route. Il avan- 
çait à tout petits pas raides, et le bâton qui le sou- 
tenait était presque aussi courbé que lui. Ses che- 
veux tout pareils à des effilochures de vieille soie 
blanche descendaient jusque sur ses épaules, et 
sa barbe qui s'élargissait aux pommetl . lui cou- 
vrait pr- { ue tout le visage; mais dans ce visage 
où tout semblait flétri et passé, je décou \ vite 
les ;;x qui me faisaient penser à deux fleurettes 
fraîches poua 3 dans les broussailles d'une haie 

d'hiver. 

. P;,r ,me nui t de ce dernier automne, alors que 
je chi lais le sommeil hors de la maison, le vieux 
Memmeau m avail appelée : 

• a ' ,MI asseoir auprès de moi, jeune fille. » 



104 DE LA VILLE ATI MOULIN 

Et tout de suite il avait pris dans ses mains mes 
pieds nus, gla< 3 de rosée, afin de les réchauffer 
un peu. 

Au toucher de ces vieilles mains caressantes 

j'avais retenu mon secret qui voulait s'écha >per. 

Cet homme qui chantait toujours n'avait peut- 

ître jamais connu la souffrance d'amour, et ce 

• i ait pas lui qu'il fallait attrister de ma peine. 

Ado ïs tous deux à la barrière du pré nous 

ions restés longtemps silencieux. Et comm e r 
ompatir à ma tristesse, il avait enfin parlé de lui- 
même. 

« Lorsque je n'étais icore qu'un enfant, m 
m nouvellement remariée n'a rien fait pour me 
retenir auprès d'elle quand l'homme m'a jet 
dehors, comme une bête malfaisante, par une triste 
ournée de février. » 

Et sans me laisser le temps d'une parole de con- 
solation le vieux poète avait chanté : 

Alc> m'en allais sur les routes de France 

Le long des buj >ns noirs et des fosg boueux. 



Sa chanson avait dit d'abord toute la m- ance 
et l'hostilité des êtres contre ce garçon de douze 
ans seul sur les routes, puis la voix s'était étendue 
davantage pour dire la joie des nuits passées à la 
belle étoile, pour dire aussi cette joie nouvelle de 
tenir dans ses mains de vieillard, « deux pieds 
blancs, deux pieds de jeune fille ». Et au son de 
cette voix qui paraissait sortir tout à la fois du 
pré, de la rivière et des bois d'alentour, le sommeil 
était accouru et m'avait bercée jusqu'au malin. 



Vïl 



T pan cl s vents (h Jars arrivaient en tron 

et balayaient la campagne. La plui éj «'t 

rude frappait la terre, coulait en nappes sur 1 
penti utrainant au fossé le sable et les cailloux, 
lee brindilles et les feuilles mortes. Par instant, le 
vent, las de souffler si fort, se reposait mais Ja 
plu jamais lasse continuait à lustrer les branches, 
le toit des maisons, les épines des haies et l'herbe 
courte des prés. 

On eût di [ue le vent et la pluie tenaient à laver 

et à brosser tout ce qu'avait sali le vieil hiver afin 

que tout soit net et propre pour l'arrivée du do ; 

prin ups. Nous-mêmes, comme dans l'attente 

L'un hôte important, faisions nettes et propres nos 

Heures. Oncle meunier pai lit les murs au lait 

chaux, et tante Rude, M me et moi, mettions 

tous n< ». faine briller les meubles et lei 

ferrures. 

Tout se réveillait dans la campagne. Les jardins 
;omri! » à. 06 parer de \ er1 . et dans les ï 

inanl -, le 1 ment brebis et le meu te- 
MK'iit des vache innonçaient déjà do nombreuses 



o 



106 DE LA VILLE AU MOULIN 

naissances. Cette année ma basse-cour ne s'est 
augmentée que des volailles d 'Angèle. Ces nou- 
velles venues ne font pas très bon ménage avec les 
anciennes, ce qui me fait rire. Mais Angèle ne rit 
pas lorsqu'elle aperçoit une de ses poules saignante 
et déplumée. Cette créature apathique et silen- 
cieuse jusqu'alors est en passe de devenir une fer- 
mière de premier ordre. Ce fut chez elle une trans- 
formation rapide qui nous surprit tous. Du jour 
au lendemain, sans qu'elle en eût donné la raison, 
elle éloigna sa chaise de la fenêtre et supprima 
pour toujours couture et broderie. 

Comme pour rattraper le temps perdu, ses lon- 
gues jambes ne restent pas cinq minutes en repos, 
et ses pieds chaussés de sabots font plus de bruit 
dans la cour que les cris de toute la volaille en ba- 
taille. 

Ainsi que tante Rude, Angèle lient à ne faire 
tort à personne, mais de même, elle entend ne rien 
abandonner aux autres de ce qu'elle croit lui appar- 
tenir. Parce qu'elle occupe la plus grande partie 
de la maison, il lui a semblé juste de prendre la 
plus grande partie du jardin. Elle en a fait autant 
pour le pré, y marquant sa part, avec défense for- 
melle aux enfants d'y aller jouer. Tante Rude la 
complimente et lui donne des conseils sur l'élevage 
mais Angèle se moque de ces conseils; elle com- 
prend l'élevage d'une autre manière. 

Le printemps ne s'est pas fait attendre; il est 
arrivé clair et nu comme un petit enfant, et riant 
aux averses qui semblaient jouer à cache-cache 
avec lui. Très vite il s'est vêtu de toutes couleurs, 



hi; i.\ VILLE M MOULIN 107 

parfume ù toutes l< fleurs, cl , devenu n on 

tour pour un temps, il a cha \ giboulées et J es 

eléi blanches et i m i >v la monl agn< 

BUT la plaine et sur I C01 UX. 

Sur moi aussi il a régné on maître, courbant ma 
olonté à ses caprioes. Tout* • : forces que ,j 
uiscs pendant l'hiver viennent de s'enfuir ave 

cette lin de mai. Et hier, au moment du baiser fra- 
ternel, sans que je le veuille et sans que je puisse 
m'en empe ier mes deux mains se sont appuyées 
aux épaules de Val ère Chatellier, et ma bouche est 
allée au devant de la sienne. Il s'est dégagé avant 
que mes lèvres ne l'eussent touché, et une lourde 
honte me fit plier le buste. 

Aussitôt Firmin me prit le bras en disant d'une 
voix forte : 

— Mais tu l'aimes! 

J'osais regarder Valère Chatellier. Il fixait sur 
moi le regard aigu d'autrefois, et ses yeux parais- 
saient phosphorescents dans son visage devenu 
trop blanc. 

Firmin comme transporté répétait : 

Tu l'aimes! Annette, je te dis que tu l'aimes! 
Sans cela... 

Devant mon silence il me secoua tout frémis- 
sant : 

Sois donc franche, dis-le donc que tu l'aimes! 

Je ne pouvais pas le dire, et je fis oui de la tète, 
mais, oh! que j'étais lasse! 11 me fallait nv asseoir 
tout de suite. Et presque défaillante, je me laissai 
tomber sur l'herbe du chemin. 

Le silence fut notre ami pendant de longues mi- 
nutes. 



l>l<; LA VILLE i\ tf01 LIN 

Valère ( lhatellier, écroul mprès de moi, enfouis- 
ait son vi dans l'herbe tendre, et Firmin, la 

joue tout contre ma joue, respirait, profondément 
comme s'il espérait mettre ainsi dans sa poitrini 
un peu de ce bonheur qui passait. 

Ce fut lui qui ramena le bruit en disant à Valère : 
Allons, relève-toi, montre un peu ta face au 
toiles et dis-leur que tu es joyeux comme un 
pauvre homme qui vient de faire un héritage; 

Les étoiles étaient en effet si nombreuses qu'on 
eût dit qu'elles s'étaient groupées pour mieux nous 
voir. A leur clarté je cherchais la joie de Valère 
Chateilier sur ses traits, mais elle n'était encore 
que dans ses yeux qui brillaient étrangement. 

11 resta la face levée, puis tout doucement il se 
mit à rire. C'était sûrement ainsi qu'il riait lorsque, 
petit garçon, il recevait un jouet longtemps désiré. 

Je me sentais délivrée de toute souffrance et 
j'avais envie de rire aussi. 

Firmin subitement debout, la voix et les gestes 
vers tout ce qui nous entourait, montrait son ami 
et lançait avec éclat : 

( — Regardez-le; il était seul dans la vie, et voici 
qu'il a trouvé une compagne. 

Sa joie était grande à lui aussi, et tout en se mo- 
quant du rire muet de Valère, il sautait à une telle 
hauteur qu'il semblait vouloir atteindre les étoiles. 
Manquant de souffle il vint se reposer auprès de 
moi, et soudain, il dit : 

— Quelle chance! Vous serez mariés avant mon 
départ pour le régiment. 

A ce mot de mariage, je repoussai brutalement 
la main de Valère qui tenait la mienne. 



i»i: i u.i .1: MOULIN 1 

I la hideui I Le ■ | \< d 

or i lin cl ! 

lam 
Je n'ai paj 1 d deux 

leux-là dont je oup infini 

j'osai enfin parler du monstre. Je e leur m i 

bel qu'il m ppa] i ; les suppliai de q< 

p. : oblig f au 

II furent ef] s do mon exaltation, et pro- 
m ehercJ r un remède à ce mal, que ni l'un 
ni l'autre n'avait pu soupçonner. 

V l'instant de la séparation, ce ne fut pas un 
bai r fraternel que j'échangeai avec Valùre Cha- 
tellier mais ce fut un baiser sans fièvre et plein de 
résignation. 

Oecupi au jardin depuis la pointe du jour, et 
lass< léjà du poids de la bêche en cette chaude 
m binée de juin, j'allai m'asseoir auprès du vieux 
qui bordait un chemin semé d'orties et de bouts 
de ferraille. J ais là, tournant le dos au soleil, et 
les yeux à moitié clos sous la clarté trop vive lors- 
|u'une ombre lente passa sur moi. Croyant à l'ar- 
rivée de quelqu'un, je tournai la tête vers le ehe- 
ii II n'y avait personne, mais sur le mur un chat 
jaune ac s'avançait avec pn tution en me 

gardant. 11 s'arrêt. it en face de moi, el on 
regard méfiant et hardi, resta fixé sur le mien pen- 
dant quelques condes. Brusquement il s'enfuit 
ouplc, i iautaçt adroitej nt les pierres crou- 

lai mous* . Dans sa cour par bonds 

s, uro jaune et Mao ie brillait ou 

8 ' l ,r ° et il me sembla qu'il portait 



no DE LA \ II, U, VU MOI LIN 

un manteau splendide, qu'il ployait et déployait 

pour mon plaisir. 

Depuis mon aveu d'amour à Valero, tout ce qui 
ne m'est pas coutumier m'inquiète et me semble 
avoir une signification. Que me voulait ce chat 
vêtu comme un prêtre à la grand messe un jour 
de Pâques? 

Je me levai pour reprendre ma bêche. Et voici 
qu'il y eut tout à coup dans Pair comme une grande 
nouvelle. A cette heure où l'on ne sentait pas un 
souffle de vent, une petite feuille se mit à remuer 
devant moi. Aussitôt d'autres remuèrent, puis 
toutes, comme si de feuille en feuille on se passait 
la nouvelle. Dans la haie proche ce fut tout de suite 
comme un bruissement de rire. Ce bruissement j oyeux 
gagna les pommiers, les cerisiers et les pêchers, 
jusqu'au gros noyer dont les larges feuilles s'agi- 
tèrent et me firent penser à des mains battantes. 

Étonnée, je cherchais d'où pouvait bien venir 
le vent, lorsque le facteur que je n'avais pas en- 
tendu s'approcher me tendit une lettre par dessus 

la barrière. 

Je ne connaissais pas l'écriture de Valère Gha- 
tellier, et cependant je fus certaine que cette lettre 
venait de lui. Je l'ouvris avec crainte. Que pouvait- 
il avoir à me dire qui ne pût attendre jusqu'à de- 
main dimanche? Il disait : 

« Habiter ensemble dans ce pays sans être ma- 
riés il n'y faut pas songer, le feu prendrait de lui- 
même à notre maison et les arbres du verger ne 
voudraient plus donner de fruits. D'accord avec 
votre frère, voici ce que je vous propose : 

« Je quitterai ma place à l'automne, et cela sans 



LA Vil 1.1 AU MOIII. 



111 






re| pu le Firmin doit partir au giment à 
cette époqu .f«' chercherai un emploi dans un 
utrevilL > ù il \ < acile de me rejoindre, et 

aii aoufl pourrons vivre tranquilles dans notr 
amour et notre pauvreté... » 
Tout s'éclairait. L'idée de vivre aux i es de 

Val ère en dehors du mariage ne n it pas venue, 
et cette idée [n'indiquait à cette heure un cl a 
tellement facile que je m'y engageai au ilôt. Va- 
lère et moi. moi et Valère sans autre lien q noi 
profond amour, pour le temps qui nous restait 
vivre. La vision de haine n'avait rien à faire ici, et 
je compris bien que je n'avais plus à la redouter. 

Une joie immense me fit courir à travers le jar- 
din, mes mains se tendaient vers l'espace, mes 
doigts s'ouvraient comme les pétales d'une fleur 
épanouie, -et mon corps me semblait plus léger 
qu'une feuille sèche dans le vent. 

Autour de moi, tout le jardin brillait et bruis- 
sait. « Oh! vous le saviez petites feuilles, vous le 
saviez grands arbres qu'un bonheur venait à moi, 
et vous avez raison de vous réjouir car mainte- 
nant Annette Beaubois ne troublera plus votre som- 
meil en i îant la nuit à la recherche du sien propre. 

« Et toi aussi, beau chat, tusavais la nom et 

pour me l'apporter tu as mis ton manteau couleur 
de neige et de soleil. »- 

Pendant tout le jour il y eût dans ma tête connu, 
lebourdonnement d'u n essaim qui ne sait où se poser. 

Manine dont le doux regai me suivait, finit par 
chan ec malice : 



Ma I i répond 

h ' h dope, 



» 



1 \ VÎLLÈ AU MOI LIN 

Après le repas, tandis que les enfants mènent 
leur tapai dans la cour en attendant d'âlleï au 
li' je ne peux résister au d r de m'éloigner de la 
maison. A peine engagée dans le chemin, Manine 
m'appelle et demande : 

— Tu vas au village? 

J'indique le sens contraire : 
Non, sur la route. 

Elle se moque : 

Jusqu'au bois des grands chênes? 

Je fais non de la tête, en riant comme elle. 

Je n'ai aucune intention, je veux seulement être 
seule et marcher un peu pour apaiser cette joie qui 
me soulève de terre et me serre la gorge comme un 
n ais mal. Je vais à grands pas. 

Des bergers rentrant des champs me souhaitent 
Je bonsoir, et leurs chiens quittent le troupeau pour 
V p me flairer. 

Je vais, et les paroles de Manine sonnent à mes 
oreilles. « Jusqu'au bois des grands «.houes ? » De- 
ant moi, tou,t au bout de la côte, je l'aperçois ce 
bois des grands chênes. II [ le à son faîte les der- 
n îs lueurs du jour, mais le long ruban de roule 
qui y mène se perd et s'efface dans le soir qui 

s'avance. 

L'air est doux, la vigne est en fleurs, et toute la 
campagne sent la rose et le miel. 

« Jusqu'au bois des grands chênes » me souffle la 
voix moqueuse de Manine. Et brusquement je 
décide d'aller jusque là. Comme si cette décision 
aplanissait toute difficulté, ma gorge se desserre 
et une grand e îrénit é m'envahit. 

Près d'une maison du bord de la route, deux 



DR i \ \ ILLF /M dOl I.IN 



113 



igeiîiont ai ; chuchotent en ni 



lillfj 

\ nt r et, loi qi b y queli i- 

,ni i. . entends inl : 



I )ù vas-1 ii belle 
M 1 1 1 ants 
Mille enfants 

( >ù . i n belle boîl eui 
Mille enfants 
Charmants. 



Et tout en continuant nia roule, légère de cœur 
autant que de corj mêle ma voix à la leur pour 

• uxn ie coin t : 

Je \ u bois céleste 
Mille enfants 
Mille enfants 

Je vais au bois c ste 
Mille enfants 

Charmants. 

J'ai en\ chanter encore, de chanter à pleine 

voix, rien ! pour moi seule, mais la nuit qui 
s'étend pour le repos commande le silence. Lés 
p tes tilles se taisent et je fais comme elles, 

Les d ; 1 tiré ont BisparU du faîte îles 

arJ . Ui buée fine s'élève de la terre, et ce 
à un signal, les lumières du ciel apparaissent les 
unes api les autres. 

J< toujours à ands j s. Pour né pas trou- 

bler le sili <■ je marche sur l'accol I et, der- 

mes talons, je sons se rèdri r les herbes fou- 

i ell< cherchaient à reconnaître celle 
qui | à cette beure tardive. Dos soufiles doux 

iefrôl( vis <-i, .d oii iux de nuit rapides 



114 DE LA VILLE AU MOULIN 

et silencieux, passent et repassent au-dessus de 
moi comme pour faire bonne garde à ma solitude. 

Je ralentis en arrivant au grand bois. Il forme 
une masse épaisse, et cependant une clarté venue 
d'en haut se glisse entre les arbres et les montre 
chacun à leur place. Le bruissement des feuilles 
me rappelle celui du jardin : on dirait que les chênes 
se font part de ma venue et s'en réjouissent. Je 
leur parle tout bas : « Je vois bien, grands chênes, 
que vous savez la nouvelle; mais ce soir je ne veux 
pas me promener sous vos branches; je veux seu- 
lement me reposer auprès de vous comme auprès 
de vieux amis, puis je reprendrai le chemin de la 
maison en compagnie de la nuit qui se fait si belle 
et si douce pour fêter mon bonheur. » 

Soudain je cesse d'avancer. Un homme de haute 
taille est sorti du bois et s'en vient à ma rencontre. 
Tout de suite, et malgré l'obscurité je reconnais 
Valère. Il me rejoint sans hâte, essoufflé pourtant 
comme s'il venait de fournir une course éperdue. 
Et dans le bourdonnement intense qui m'emplit 

les oreilles, j'entends : 

— Depuis que je sais votre amour, Annette, je 
viens ici tous les soirs pour calmer le désordre de 

mon cœur. 

Le désordre de mon propre cœur est tel que tout 
mon corps s'affaiblit et que je m'appuie à Valère 
comme je m'appuierais à un arbre. 

Le silence s'étendit en moi comme autour de 
moi, puis sans force ni pensée, étroitement serrée 
contre Valère Chatellier, je franchis avec lui le 
fossé qui nous séparait du bois des grands chênes, 



VIII 






C'est aujourd'hui le dernier jour de septembre. 
C t aussi le dernier dimanche qui doit nous réunir 
tous au moulin. Firmin s'en va faire son temps dans 
une ville de la Marne, et Valère Chatellier s'est 
assuré un emploi à Bordeaux où je dois le rejoindre 
à la fm de la semaine. 

Tous trois nous sommes assis dans la maison 
avec la porte grande ouverte. Il fait beau comme 
en été. Manine berce et chante sous le gros noyer, 
et les enfants sont partis à la récolte des premières 
châtaignes. 

Nous nous taisons; tout a été dit entre nous et 
le moment d'agir est venu. 

A nos pieds un carré de soleil fait luire les dalles 
fraîchement lavées. Des fourmis s'en approchent 
et n'y trouvant rien à glaner se hâtent d'aller plus 
loin. A leur tour, des mouches en quête de chaleur 
viennent s'y poser confiantes. Elles n'y restent pas 
longtemps non plus, car une énorme guêpe les 
pourchasse et les emporte entre ses pattes. Deux 
léjà ont bé saisies, et lorsque la méchante revient 
ir la troisième fois, j'éloigne les mouches d'un 
léger coup «le !»■ tte. La guêpe irritée les cherche, 



116 DE LA VILLE AU MOULIN 

et se lance après son ombre qu'elle prend pour uni 
proie, et parce que son ombre lui échappe, elle 
tourne sur elle-même et bourdonne furieuseï ni. 

Etes-vous bien sûrs de ne rien regr< 
nous demande tout à coup Firmin. 

Valère chasse rudement la guêpe en répondant : 
L'heure est à l'espoir et s'il y a des r< e1 
ils viendront à leur temps. 

Firmin approche son visage du mien et me 
regarde dans les yeux : 

— Mais toi, toi, Annette Beaubois, as-tu Ion- 
gucment pensé à ceux que tu vas laisser derrjère toi ? 

Ainsi que Vaière Chatellicr je suis toute à l'es- 
poir; mon amour me paraît plus puissant que toui 
et la vie s'allonge devant moi si pleine de bonheur 

que le plus petit regret ne peut y trouver sa place. 
Firmin voit tout cela dans mes yeux lorsque j e dis : 

Avec les jumeaux j ai fini ma tâche ici. 

C'est vrai, lit-il . 
Et il se détourna pour ajouter : 

— Il s'agit maintenant de laisser vivre en |»ai 
Annette Beaubois. 

Il nous quitta pour aller courir la camp; 
voulant emporter à la serne, disait-il, un sou- 
venir frais de tout ce qu'il aimait dans le pays. 

Je restais seule avec Valère Chatellier dans le 
carré de soleil. Une grande douceur était sur moi 
nalgré les paroles inquiétantes de Firmin. 

A ceux que je vai laisser derrière moi je sius 
plus nécessaire. Les jumeaux ont déjà commencé 
le métier qu'ils ont choisi, et de plus, l'amour fra- 
ternel qui les unit les rend presque insensibi à 
toute autre affection. 



I.K i,\ i U MOUL 






1,1. i 



tl 






■ 'DU 'I 

que la pli él ! 

n . | pei ite ine m i dble. : 

Joue qui le it bien e'e cxpn 

me i urer : « Je fercg elle 1/ 
q I môme. » 

Mme Lapierre : tout he 1 ''^ n dé] '. 
I a droite sur 1 chaise à haut 

Ion tQt parlé de l'union des âm union qu< 

rien ne pouvait rompre et qui donnait le vrai bon- 
heur. 

En la quittant, comme je j is son seuil, elle 
lança vers moi d'une voix très .haute : 

Que le destin qui vous a uni vous garde! 

Reste encore oncle meunier. Jusqu'ici le courage 
m'a manqué pour lui dire la vérité. Un tourment 
secret m'avertit qu'à lui je suis encore nécessaire 
Ne suis-je pas sa fille? Sa très grande fille, comme 
il aime à le dire. Mais lui-même ne m'a-t-il pas 
conseillé le mariage avec Valère? 11 m'eût bien 
fallu alors me séparer de lui. 

Je n'ai pas non plus à regretter les visites de 
mon ami le chemineau. Il a fini de chanter, le vieux 
poète, et jamais plus je p.' entendrai sa voix faii 
des sons les plus purs qu'il semblait avoir recueill 
à toutes Les aubes et à tous le.^ répuscules. 

il n'est pas mort au fond des boi âelqn son désir. 

Il est mort sur le chemin selon qu'il a toujours vécu. 
An retour d'uni; promenade, par nue belle et 

chaude soirée, 1rs enfants font aperçu couché au 
bord d'un fos ■ Tout d'abord ils le crurent en- 

lormi, puis sou immobilité les effr; , et ils nous 
appelèrent. Il ai 1 dû s'étendre là pour se reposer 



lis DE LA \ ILLB AU MOULIN 

un moment et sa vie s'en était allée pendant son 
sommeil. Je restais auprès de lui avec Firmin et 
VaJère tandis que les enfants portaient la nouvelle 
au moulin. Tous trois nous le regardions sans pou- 
voir en détacher nos yeux. 

— Qu'il est beau! disait Firmin. 

Oui, il était beau le vieux poète, quoique étendu 
de travers et les membres à l'abandon; des insectes 
de toutes couleurs volaient autour de son visage 
et sur ses cheveux en broussailles, juste au bord 
de son front sillonné comme une terre fraîchement 
labourée, un grand papillon vint se poser un instant. 

La nuit nous surprit ainsi. A regarder le vieux 
chemineau couché parmi les herbes, je me souve- 
nais de la nuit passée en sa compagnie contre la bar- 
rière du pré. Je me souvenais de la chaleur de ses 
mains sur mes pieds nus et soudain il me sembla 
l'entendre chanter : 

Alors je m'en allais sur les routes de France 
Le long des buissons noirs et des fossés boueux. 



Et voici qu'à l'heure de sa mort, il était étendu 
le long d'un fossé où coulait une eau fraîche et lim- 
pide. A ses pieds un rayon de lune faisait briller 
la rosée sur les menthes sauvages, et tout au creux 
du buisson proche, des vers luisants luisaient 
comme de petites étoiles tombées dans les ronces. 

Maintenant il dort dans le cimetière du village 
et Manine lui porte des fleurs comme à un ami. 

A remuer ces souvenirs, ma tête avait fléchi. 
En la relevant, je rencontrai le regard inquiet de 
Val ère : 

Eh bien? fit-il. 













DE LA VIL! ai '.mi lin 



11 






Je répondis i ; hésiter : 

Je les emporterai ions dans mon cœur. 
Valère Chatellier se renv< a en arri b ses 
lèvres s'ouvrirent. 

Pour co dernier jour toute la famille voulu! 

a iomj ner les deux amis à la gare. Le train 
parti, tandis que tante Rude et les a itres disi nt 

leurs regrets de perdre deux aimables compa- 
gnons, j'écoutai cette résonnance des rails que je 
connaissais si bien. 

Mais ce soir, au lieu d'une chaîne grinçante, cela 
sonnait comme une cloche d'argent. Une claire 
et joyeuse cloche d'argent, nulle part attachée et 
sonnant à sa fantaisie. 

Deux jours plus tard Valère m'annonçait qu'il 
venait de louer pour nous une petite maison dans 
la banlieue de Bordeaux, et je décidai enfin de 
parler à oncle meunier. 

Sous prétexte d'une haie à réparer je l'entraînai 
assez loin du moulin. Comme nous passions auprès 
d'un puits, un gros lézard y grimpa, fit précipi- 
tamment le tour de la margelle et s'arrêta la tête 
en bas comme s'il regardait attentivement au fond. 

Oncle meunier s'y pencha derrière lui en disant : 

— Que voit-il ce lézard au fond du puits? 
Toute à mon idée je répondis sans réfléchir : 

— J I interroge le destin. 

OneU,' meunier se releva en riant : 

— Le destin qui est là-dedans est bien noir, fit-il. 
Ces mots m'impressionnèrent d< igréablement 

et je n'osais plus parler. Cependant il le fallait; je 

comprenais bien que si je ne parlais pas aujour- 
d'hui je ne pari rais pas davantage demain, et y 



120 : LA V1LL' M ffl u UN 

mi sentais incapable de quitter l< i plier idc on 
fille ingrate. Brusqu» -in- nt je commençais. San 
mens ment aucun, j'annonçais ma volonté de 
vivre avec Valère Chatellier en dehors du mariage, 
j'en donnais les raisons, et j'avouais l'accord fait 

ce sujet entre Valère, Firmin et moi. 

Oncle meunier m'écoutait en silence, je sentais 
son bras trembler sous le mien et j'entendais les 
contractions de sa gorge qui refusait de laisser pas- 
ser sa salive. 

Il dit enfin : 

— Tu abandonnerais les jumeaux? 
J'affirmai ma décision : 

Il faut que je parte oncle meunier. J'aime Valéry 

lus que les jumeaux, plus que Firmin, plus que 
moi même... 

Une pudeur m'empêchait de tout dire et je me 
tus, car il ne me venait plus que des mots inutiles. 
Lui aussi avait une pudeur qui l'empêchait de se 
renseigne? plus amplement. L'air embarrassé il 

disait : 

Au moins, tu n'es pas?... Dis-moi, est-ce que?... 

Je songeais que la vérité valait mieux que tout 
et pour lui épargner la question qu'il ne savait 
comment poser je répondis avec franchise : 
Oui, oncle meunier, je suis sa femme. 

Ce fut comme une catastrophe qui arrivait. 
Oncle meunier lâcha mon bras pour me faire face : 

— Sa femme I toi? sa femme! 
Et cet homme que j'avais toujours connu si 

doux leva le poing. Je ne reculai pas sous la me- 
nace. Quelque chose en moi se révoltait et gron- 
î ait, et je me sentis capable de lever le poing aussi. 









■ i; l,\ VILLE Al- Moi IJ 



I 






Oui i r.'iiiin-'. ai jo commis <m cri 
pnolo n m ht m lit pua > 

baisse m poing, : udemenl irre. 

il mi, un atpli ' ' | * , < ; rei : 
\nnrih"! ma grande Armel il i que j 

ais i pur»' et S) cour; 

Humili courl. le front. 

il m'attira et m'oblig< à p- 

pr de lui : 

Pardon Annelfo, pardon ma grau- fllle, 

ait-il. 

Et < ucement ii lissa mes cheveux. 

La voix plus ferme il reprit : 

— Je n'ai guère le droit de t'adresser des re- 
proches. 

Et rapidement, comme s'il se débarrassait d'un 
fai au pénible, il m'apprit que tante Rude et lui 
s'étaient unis bien avant leur mariage. Tante Rude, 
Ile de fermiers aisés n'avait pas manqué de pré- 
tendants plus riches et aussi bien tournés qu'oncle 
meunier, mais c'était lui qu'elle avait choisi, lui 
imposant son amour un soir comme Valère Cha- 
tellier m'avait impo le sien. Il rêvait alors d'un 
corn; *ne douce et faible, et le caractère autori- 
de tante Rude, son incompréhension dr 
êtres, l'avai ont de suite choqué comme une tare 
physique. Cependant, lorsqu'elle avait annoncé 
à fous 1 prochain mariage, il ne I' ii pas 

avou cou mant qu'il n ;hap i ai lus 

b amour que son cœur avait iiiii par accepter. 
L< qu'i] i isa de pari un mélange de honte 
et i Ldtion me fit dire : 

Dli! oncle, pourquoi sommes-nous faits ainsi.' 



DE LA VILLE AU MOULIN 

Il laissa passer un silence avant de répondre : 
C'est peut-être ainsi que c'est bien puisque 
nous ne pouvons faire autrement. 

Il se leva et tout en marchant il me rendait 

justice. 

— Crois-tu donc que je ne voyais pas la lutte 

que tu soutenais? Elle vaincra, me disais-je. Et 
j'étais fier comme si ce fût moi le vainqueur. 

Il mit sur mes tempes le tendre baiser auquel 
j'étais accoutumée, et il dit encore : 

A l'âge où les jeunes filles rêvent d'amour 
joli tu ne pensais, toi, qu'à travailler pour assurer 
l'existence des enfants des autres, et ainsi que tu 
as connu la peine des mères avant d'être femme, 
la passion t'a surprise avant l'amour. 

Il serra plus fort mon bras sous le sien : 
Aie confiance en ton amour Annette, Val ci 
a une âme toute pareille à la tienne. 

Le jour baissait à notre retour. En sor- 
tant d'un chemin creux, le soleil rouge et terne 
nous apparut comme une grosse boule venue 
d'en haut et qui roulait lentement au revers du 

coteau. 

Oncle meunier retrouva toute sa gaieté pour 
me dire : 

Tu vois, Annette, tout tombe, au ciel comme 
sur la terre. 

A partir de ce moment les rires ne s'arrêtèrent 
plus entre nous. Et derrière le moulin, alors que 
nous étions seuls encore, il m'arrêta : 

— Puisque tu pars, emporte au moins quelques 
conseils de ton vieil oncle. 

Et, la tête inclinée drôlement, les yeux clos et 



DE i \ VILLE ai W0UL1 

deua doi oollé i ' ; i : "ii iH.-z, il dit en 

sillanl 

N» 1 fais torl à per lonn .. Plan i méchanl 
Il rouvrit Loi i ( "ivuiiis ses yen . naoqueui : 

B1 urtout donne la main au> pet its enfants. 

Dans la cour du moulin tante Rude lit quelque 

pas à notre rencontre. Se doutail de la v ? 

Elle nul a sans raison son rire au nôtre. B1 cette 

fois je vis bien que c'était l'espèce «le bra i qui 
couvait toujours au fond de ses yeux qui lui fai- 
sait des prunelles si magnifiques. 

Le jour de mon départ un vent violent s'éleva 
dès le matin. Les arbres si calmes la veille se tor- 
daient et gémissaient comme s'ils craignaient d» 
mourir. Le gros noyer lui-même était balancé en 
tous sens. Ses branches, comme prises de peur, 
se détachaient de lui et sautaient en sifflant sur le 
toit de notre maison. 

Reine que le vent inquiétait presque autant que 
mon départ, vint prendre sa pose habituelle sur 
mes genoux. A la tenir ainsi une voix infiniment 
tendre chanta tout de suite en moi : 

« Reine, petite Reine, chère petite fille que j'ai 
vue naître, de qui j'ai entendu le premier cri de 
souffrance, et vu les beaux yeux s'ouvrir à la 
lumière du jour; Reine, petite Reine, qui as si cruel- 
lement meurtri mon sein de fillette en y cherchant. 
a vie, un soir, tu es là, sur mes genoux, et tu poses 
sur moi bon regard plus bleu que les papillons bleus 
l'août. Je t'aime, petite Reine, je t'aime d'un 
amour profond, et cependant je vais te quitter, et 

qui lit si je i e p< errai jamai ' » 



1)10 LA VILLE AU MOULIN 

Col de si Reine entendait parfai Minent celte 
hauson de mon cœur, elle demanda : 

— C'est pour gagner plus d'argent, que tu t'en 
vas d'ici? 

— Oui, petite Reine. 

Les papillons bleus quittèrent mon visage pour 
s'envoler au dehors : 

— Oh! regarde, Annette les hirondelles s'en 
vont aussi. 

C'était vrai, malgré le vent, les jolis oiseaux 
s'appelaient et se groupaient pour le départ. 

Les papillons bleus rentrèrent et se posèreni de 
nouveau sur mon visage tandis que Reine disait : 

— Les hirondelles reviendront. Et toi? 
Moi aussi. 
Quand ? 

Je ne sais pas petite Reine... 
Ah! tu vois! 

Les beaux cils battirent et les papillons bleus 
laissèrent échapper deux perles brillantes que je 
recueillis avec mes lèvi . 

— Elles sont trop belles pour les laisser perdre, 
dis-je en m'eiïorçant de sourire. 

me rit franchement et sa gaité refoula d'autres 
perles qui s'apprêtaient à suivre. 

Dans le même instant la vieille horloge ton a 
comme pour m'avertir que le temps de partir 
était venu. 

Je posai l'enfant à terre, et une demi-heure 
dus tard, Manine et oncle meunier, grimpés sur 
le marchepied du train, me donnaient chacun à 
leur tour, un solide et chaud baiser d'adieu. 



X 



Dans la garie de Bordeaux où déjà des lui 
brillaient de toutes parts, je cherchais des ye 
Valère C.li Hier parmi la foule. Je le cherchais 
trop loin, il était là tout près, et sa voix me fit 
rsauter. Je passais vivement mon bras sous le 
sien, et peu après tournant le dos à la ville, nous 
heminions le long du fleuve qui miroitait de 
place m place sous l'éclairage des quais. 

■tte arrivée de nuit dans ce pays inconnu me 

ausait un réel malaise. Ce fleuve dont j'entendais 

le glissement sourd à mus côtés me faisait penser 

à une bête sourno nous suivant dans l'on v. 

lt tout de suite je dis ma préférence pour la p 
ri\ qui i ssait tranquille entre les prés du 

moulin. 

e pour éloig r ce souvenir Valè Cha- 

bellier, ton! en marchant, pariait d'amour et de 

paix. Il disait sa joie de ma venue à son premier 

I. et au? sa confiance dans notre union 

te et lili les se n t à la nuit 

ii sVm i . :ui i enl oui soufflait ec foi 

uk'I.-ui'iiI .m clapd 3 -lu fleuve, ai cris des 






12G 



PR LA VILLE AU MOULIN 



bateliers sur la 



à d'autres bruits 



rive, a a autres nruits encore 
venant de la ville et que je ne pouvais préciser; 
mais bientôt, plus fortes que tous ces bruits, plus 
fortes que les mots d'amour de Valère, des voix 
chéries crièrent vers moi. Le vent les avait prises 
sur ses grandes ailes en passant par le moulin et 
maintenant il les dispersait à ma recherche. 

« Toi, Annette Beaubois, as-tu longuement 
songé à ceux que tu vas laisser derrière toi? » 

Dans mon cœur débordant d'amour pour un 
seul, il n'y avait pas de place aujourd'hui pour 
ceux-là. Pendant ce voyage de quelques heures 
seulement, et qui m'avait semblé plus long qu'une 
journée entière, aucun de ceux que j'avais laissés 
derrière moi n'étaient entrés dans ma pensée. 
Et voilà qu'ils se réunissaient et m'appelaient. 
Leur voix m'arrivait tantôt comme l'avertisse- 
ment d'un danger, et tantôt comme un appel 
au secours. Et soudain j'eus peur. J'eus peur 
des voix chéries, j'eus peur de la nuit et du vent, 
des clapotements du fleuve et de ce pays que je 
ne connaissais pas et, toute frissonnante je tournai 
la tête pour regarder derrière moi. 

Valère, avec de douces paroles m'obligeait 
d'avancer. Il m'entraînait, me serrant davantage 
contre lui. Et peu à peu, dans la chaleur de son 
corps si proche du mien, dans le soutien si ferme 
de son bras, je repris confiance et n'entendis 
plus que sa chanson d'amour. 

Nous voici devant notre maison. La porte en 
est ouverte et sur le seuil une très vieille femme 

3'efface pour nous laisser entrer; elle m'aide j 



m LA Vil LE W Moi i IN 127 

■ mon maiii et me conduit à la cuisine 
aste ei proj» pu le table esl m ! < où brûle 

un feu vif qui Lance de jo euses étin< les. Je 
a'en approche toute jo u au lafemmeme 

.lit aimablement : 

Ce n jt pas une n on riche, mais quand 
on n i pas trop difficile... 
Je n e les mains à la flamme et c st Valère 

[ui i ni eu riant : 

— Nous serions très mal à Taise dans une mai- 
on riche; nous avons des habitudes de pauvreté 
qui nous sont chères. 

Tout en disposant deux chaises devant la table, 
la femme s'adresse de nouveau à moi : 

Vous arrivez juste comme les hirondelles 
s'en vont. 

Quelque chose dans ma tête s'effare. « Les hiron- 
delles! Ah! oui, je les avais oubliées; elles par- 
taient du moulin ce tantôt, elles m'ont suivie, 
le ent aussi m'a suivie... » Mais la femme ajoute : 
Elles partiront demain matin à la première 
heure, elles savent bien que la tempête amène le 
froid. 

Je voudrais parler à mon tour, je voudrais sou- 
rire aimablement, mais il reste dans ma tête comme 
un grand vol d'hirondelles, et c'est en moi-même 
que je dis : « C'est vrai, leur voyage n'est pas ter- 
miné, il leur faut aller plus loin, beaucoup plus 
loin pour trouver de la chaleur; mais pour moi, 
la tempête peut amener du froid, beaucoup de 
froid, le feu est mon a i, il saura bien me protéger 
contre l'hiver qui s'annonce ». 

La vieille femme comme gênée de mon silence 

I 9 



128 " DE LA VILLE AU MOULIN 

donne encore quelques détails sur le climat d'i< 
et la main sur le loquet, elle nous souhaite le bon- 
soir et s'en va. 

Nous prolongeons notre repas. Valère dit s< 
espoirs d'avenir dans le travail, il est content 
de sa nouvelle place, et il parle ainsi de ses patrons : 

— Le mari et la femme s'entendent à merveille. 
Tous deux sont honnêtes et commerçants comme 
le commerce même. 

Il connaît déjà leur vie passée : 

— Très jeunes encore ayant les mêmes goûts, 
ils ont débuté comme marchands ambulants sur 
les foires et marchés de campagne. Puis l'idi 
leur est venue de monter une boutique dans une 
petite ville; la boutique a prospéré; ils l'ont ven- 
due pour en monter une autre ailleurs et ainsi de 
suite. Actifs et adroits, en une trentaine d'années 
ils ont réalisé une fortune. Mais s'ils ont aimé 
le travail ils aiment maintenant faire bonne chère, 
ils restent trop longtemps à table, les employés 
se moquent d'eux et le commerce périclite. 

Et Valère tout heureux ajoute : 

— Ma manière de faire leur plaît, et si je 
réussis à remettre d'aplomb cette maison qui 
tombe, mes appointements seront doublés et 
j'aurai des intérêts dans l'affaire. 

Comme nous avons prolongé le dîner nous pro- 
longeons la veillée. C'est vraiment aujourd'hui 
le jour de notre mariage. Nos deux chaises rappro- 
chées devant la cheminée, nous regardons vivre 
le feu. Il semble qu'il brille ce soir pour notre plai- 
sir et notre repos. Longtemps il déploie ses cou- 
leurs éclatantes, et las enfin de tant d'efforts, il 



DE LA VILLE AU MoULIN 12'» 

replie une à m flamm i, s'étend en braises 

(li »ute la larj du foy< et fcou 

ou menl <• ci i, s'endort. 

I >ure d'aller < ! pour nous aussi 

s nos su' Vali prend la lampe. 

D< joi svi b, durent, sY! tient, et notre 

ô ainsi que nous l'avions espéré reste faite 
d'amour, bonheur et de tranquillité. De plus 
m miracle s'est accompli, je ne suis plus boiteuse, 
a à ne; quelques lamelles de cuir pour hausser 
le talon de ma chaussure, une certaine façon de 
marcher sur la pointe du pied, et le balancement 
si désagréable s'est changé en une simple raideur 
du corps que peu de gens remarquent. 

C'est moi qui ai voulu cela, afin de passer ina- 
perçue au bras de Valère. Il a cédé pour ne pas 
me contrarier, car il n'attache aucune importance 
à mon infirmité : 

— Ce qui importe, a-t-il dit, c'est que ton cœur 
ne soit pas boiteux. 

Dans nos promenades par la ville, il nous 
arrive de nous quereller tout bas. Valère, oubliant 
que nous ne sommes pas seuls, se penche brus- 
quement vers moi pour un baiser; je le repousse, 
lui faisant honte de cette familiarité devant les gens, 
et surtout devant les enfants dont les yeux étonnés 
nous nt. Il rit de mes scrupules, et il me dit : 

« V comme c'est mal fait! Si je te battais 
les enfants auraient le droit de regarder. » 

Nous avons un chien. « Rapide ». C'est un grand 
chien noir et blanc qu'une maladie mystérieuse 



180 DE LA VILLE AU MOULIN 

jette parfois sur le dos, la gueule écumante. 
A cause de cette maladie, son ancien maître vou- 
lait le tuer. J'ai été assez adroite pour l'en empê- 
!ier et le lui enlever. Aussi, « Rapide » qui sait 
cela ne quitte pas notre maison et quand nous 
passons près de son ancienne demeure il marche 
collé à ma robe, la tête droite et l'échiné effacée. 
A la suite de ses crises, le pauvre chien reste 
triste tout le jour. Le plus souvent son mal est 
subit, mais d'autres fois, on dirait qu'il le sent 
Aenir. Il s'éloigne de nous alors, et pourtant, dans 
sa plainte il y a comme un appel à l'aide. La crise 
passée il revient vers nous en rampant, et son 
regard plein d'humilité implore miséricorde. Nous 
l'aimons comme un camarade. Il accompagne 
Valère à son magasin et le soir, sans jamais se 
tromper d'heure, il va au-devant de lui sur la 
route. 

Depuis plus d'un an que nous sommes ici, les 
longues lettres de Firmin et celles plus longues 
encore d'oncle meunier me relient au passé et 
m'enlèvent toute inquiétude au sujet de ceux que 
j'ai laissés derrière moi. Seules les lettres de Manine 
m'ont fait supposer qu'un souci la tourmentait. 
Aujourd'hui elle avoue enfin ce qui fait sa peine. 
Clémence ne veut plus rester au moulin. Devenue 
adroite à la couture, elle veut aller à Paris où elle 
compte trouver une place de mannequin dans une 
grande maison. Ainsi elle pourra satisfaire sa 
passion pour les belles robes tout en gagnant 
honnêtement sa vie, et si sa mère refuse de l'accom- 
pagner elle partira seule. Manine s'effraye de cetî 
volonté qui a toujours dominé la sienne. Elle pré- 



[VE LA VILL1 U MOI LIN 



;i 



voit (|i i lui Eaudra oéder encore. < «t pas 
qu'elle manque de confiance dans le savoir de 
Clémence ai dans son propre coui n is elli 

aint l'air vicié de la grande ville | ur 
qui reste délii Et puis, dit elle la b d< 

( llémence devient réellement Inquiél i 

Reine qui profite toujours des lettres i s 
mère pour me raconter ses petites peine et se 

jrandes joies, me charge cette fois, à l'occasion 
de Noël proche, de faire parvenir un bill >i 

adressé : 

A Monsieur père Noël 

rue du Petit Jésus 

au Ciel. 

Bien au milieu de la page de beau papier fin, 
elle a écrit : 

« Monsieur père Noël, avant, quand j'étais 
pas sage c'était pour de rire, mais depuis qu'An- 
nette est partie je suis sage pour de bon. Je vou 
demand< Paris pour les étrennes de Clémence, 
et moi je voudrais une poupée boiteuse, comme 
Annette. 

« Je vous remercie bien Monsieur père Noël. 

« ReIxNi;. » 



Sur du papier très ordinaire, et d'une ituri 
peu appliquée Reine me dit ensuite : 

« Ils sont drôles ici, ils croient que ma lettre 

au père Noël n'arrivera pas. Clémence se moque 

le moi, mais maman dit qu'autrefois c'était 



182 DE 1 VILLE AU MOULIN 

toujours toi qui envoyais les lettres de IN le et 
Nicolas parce que les enfants ne savent jamai 
bien l'adresse et que le père Noël ne demeure jamais 
au même endroit. Alors, j'ai mis une adresse 
comme ça, parce qu'il y a sûrement une rue du 
petit Jésus au ciel. Tu la changeras si tu veux 
l'adresse parce que moi j'en sais pas une autre. 

« Ta petite Reine. » 

J'ignore si Clémence aura Paris pour ses étrennes 
mais je sais bien que dans le soulier de ma petite 
Reine il y aura une belle poupée boiteuse. 



Grâce à Valère, le commerce de ses patrons va 
maintenant à souhait. Eux-mêmes repris d'activité, 
parlent de vendre une fois de plus leur maison pour 
en monter une autre. Par exemple, dans celle-là 
ils installeront définitivement leur vieillesse. Ils 
la veulent vaste et luxueuse, comme récompense 
à leur vie de travail et ils hésitent entre Paris 
et Nice, ces deux villes de luxe. 

N'ayant pas de famille, ils ont pris Valère en 
amiti et s'ils ne songent pas à en faire leur associe 
ils désirent en faire un chef sur lequel ils comptent 
se reposer en tout et pour tout. 

Valère ne veut pas habiter Paris; il y a fait 
son service militaire et il en garde une impre -ion 
de resserrement qu'il craint d'y retrouver et qui 
lui rendrait le séjour pénible. Au contraire il 
aime Nice qu'il connaît bien et qu'il me décrit. 
Il y place ses patrons au bon endroit : 

« Ces deux vieux vivront là comme des princes e 
pourront jouir de leur fortune si durement gagnée. >> 









DE i \ VI Aif !V fN t38 

Il n'oublie pa non plus pour nous la peti 
n on i de la vil] qi aotr< PW '"' fc 

p mblé par le bruit de s'- 1 

Au lieu de me r< r lui j'app ade 

angemçnt, 

Il ut i t réjouir, i it Vali DIOJ 

qui installer c< p ponu J'y 

tout' - ii intell bu verras, tu seras 

fière de moi. De plus, le contrat q vu mi [ier 
à mes >atrons n'est pas à djèda ner, je t'assure, 
je pourrai t'oiïrir quelques bijoux et des robes 
qui te feront belle parmi les plus belles. 

Je n'ai aucun - sir de bijoux, et les robes que 
je porte plaisent à Valère qui me trouve déjà 
belle parmi les belles, assurant que mon visage 
est comme une fleur, et mon corps de forme par- 
faite. 

Je m'efforce d'être joyeuse et de rire avec lui, 
car malgré tout ce qu'il peut me dire, mon 
appréhension persiste. Pourtant je reconnais 
que dans cette affaire Valère gagnera en quelques 
innées do quoi s'établir pour son propre compte 
alors qu'il aurait pu i ter toute sa vie commis 
chez les autres. D'où me vient donc ce tourment 
d'i air? « Rapide » seul connaît ces moments 
d 1 oisse qui vont jusqu'aux larmes. La bonne 
1 tient en face de moi, inquiet, pr aux 

1 pies ausi I il. Je lui prends la tête 

et rej 'de dap is yeux : 

— Vo ut , chiens, vous sa ez des choses 
que nous ignorons, I moi, toi, ce qui arrivera- 

Rapide se dresse, m che le visage, n chappe 
et saute de joie par la chambre. Et d< int sa 



134 



DE r LAWILLE AU MOULIN 



gaîté je rembarre la sotte créature que 
— Allons, Annette Beaubois, tu es 
avec tes craintes. 



je suis : 
ridicule 



C'est à Nice que sera monté le nouveau maga- 
sin de chaussures, et Valère est parti ce matin 
pour en choisir l'emplacement. 

J'ai fait bonne figure à ce départ, mais l'heure 
d'après, je n'ai pu m'empêcher d'adresser une 
lettre qui arrivera sans doute à Nice en même 
temps que le voyageur. Qu'ai -je dit dans cette 
lettre? Je ne le sais plus. Je crains d'avoir troublé 
la joie de Valère et je me repens d'avoir écrit 
comme d'une mauvaise action. Pour faire cesser 
ce tourment, je sors de la maison. 

Viens! Rapide! allons nous promener! 
Nous sommes en février, il fait froid et il n'y a 
personne dehors. Après avoir couru un bon mo- 
ment sur la route, Rapide s'engage dans un sentier 
de vignes et je m'y engage à sa suite. 

La dernière fois que je suis passée par ici, les 
vignes dénudées étalaient et emmêlaient leurs 
sarments et cela faisait au sol comme un rugueux 
tapis de cordes brunes. Aujourd'hui il n'y a pas 
de tapis, les vignes sont taillées et les ceps noirs 
et tordus sortent de la terre d'un gris sale. Une tris- 
tesse me prend à les regarder. Il me semble mar- 
cher dans l'allée d'un cimetière où les morts 
chercheraient à s'échapper de leur fosse. La plu- 
part de ces ceps ont l'air de bras décharnés se 
dressant vers le ciel. Il y en a qui paraissent vous 
menacer de leur poing noueux, tandis que d'autres 
avancent deux doigts écartés comme pour vous 



I VVIl.U. M! MOULIN 11 

faire lea corn ave aalioe. Certains ont réussi 
à sortir leur ooude de ti el oude est si pointu 
qu'on devine qu'il deviendra vite cro tu. Quel 
ques-uns, oomme las d'attendre, font r s 
sur eux-mêmes, mais beaucoup ont un doigt 

recourbé qui vous fait signe. 

Je crains qui; ma robe ne s'accroche ceux-ci, 
et d'une caresse je roi ions mon chien qui veut s'en 
approcher : 

N'y va pas, Rapide, ils te garderaient. 

Le chemin aboutit à un petit étang que ]<• ne 
reconnais pas davantage. Malgré ses bords d'un 
vert tendre il me fait penser à une bête aux aguets 
derrière les roseaux. L'eau m'inquiète, elle est 
noire, immobile et comme huileuse. Un globule 
monte lentement du fond et reste là comme un 
œil vitreux. D'autres suivent avec la même lenteui 
et bientôt la surface, ce n'est plus que de gros 
yeux sans couleur qui me regardent. Puis quelque 
chose bouge et glisse dans les roseaux et, comme 
l'instant d'avant, je retiens Rapide qui veut 
s'élancer : 

— N'y vas pas, mon bon chien! 

Et prise de peur entre cet étang et les vignes, 
tenant fortement mon chien au collier, je reprends 
aussi vite que possible le chemin de la maison. 

J'ai une surprise en y arrivant. Une lettre d 
Valère est. là. Je comprends que tout comme moi 
il n'a pas pu s'empêcher d'écrire aussitôt après 
son départ, et j'en ressans un extrême contente- 
ment. Sa lettre dit : « J'avais i'air bien tranquille 
en te quittant mais jo ne l'étais guère. C'est la 
première fois que je me sépara de toi, et je ne peux 



1 DE LA VILLE AU MOULIN 

pas dire l'étrange malaise que j'en garde. Mon 
Anneti je sens bien que si je te perdais je serais 
perdu aussi. Le bonheur que tu me donnes je le 
cache, et seuls les sages peuvent en voir l'éclat 
dans mes yeux. 

« Je fais mon cœur large et doux, afin que tu 
puisses t'y reposer à l'aise. » 

« Ton Valère. » 

Je m'assieds et mes larmes coulent, mais Ra- 
pide sait bien que ce sont-là des larmes pour rire, 
il les lèche et il saute, il lèche la lettre et bondit 
joyeusement au dehors où il aboie le nez au vent, 
comme pour remercier celui qui est loin et qu'il 
aime de tout son cœur de chien fidèle. 



La maison de commerce d'ici est vendue, et 
le beau magasin de Nice ouvrira ses portes dès 
que les menuisiers et les peintres en seront sortis. 
En attendant, Valère a décidé que nous pas- 
serions cette dernière quinzaine d'août au bord 
de la mer, sur une petite plage de la Vendée. 

Firmin vient d'arriver pour profiter de nos 
vacances, et aussi, dit-il, pour nous confier son 
secret d'amour. C'est la première fois que nous le 
voyons vêtu en militaire. Jusqu'alors il a partagé 
ses permissions entre son père et sa mère. 

Il n'a guère changé; son corps est resté mince 
et droit et la caserne ne lui a rien pris de sa gaîté 
moqueuse. Il tourne sur lui-même comme une tou- 
pie bien lancée pour nous faire admirer son cos- 
tume de sergent : 

Voyez comme je suis beau! 



DE LA VII. i E vioi un 137 

Noi •■ lui '■'■ " ,( ' li floua H 

heureu i ne i Lvoir le dire de ces deux pen s 
p. oble. 

P mu c.'iimic, Firmin, après a >ir visit< 
i maison et tenu un discours an cbi< , s'est 

in] longuement de noti courante. Il a 

ou irt les bras pour nous dire : 

Comme votre bonheur est gra l ! 

Et Valère, en ouvrant les bras aussi a répondu: 
C'est que nous l'avons fait à notre taille. 

Il riait et se moquait en disant cela, mais ses 
yeux avaient un étrange éclat dans son visage 
blême. 

Le soir, dans le jardin éclairé seulement par 
les lumières du ciel, Firmin, tout à coup, nous a 
dit avec un léger tremblement dans la voix : 
Elle est brune, et elle s'appelle Rose. 

Cette jeune fille s'est fiancée à lui sans condi- 
tions, mais le grand-père qui l'a élevée est un vieux 
militaire qui n'accordera pas facilement sa petite 
fille à un jeune homme qui ne serait pas dans 
l'armée. Et Rose qui aime et respecte son grand- 
père n'ira pas contre sa volonté. Aussi elle presse 
Firmin de rengager afin d'aplanir entre eux tout 
obstacle. 

Et Firmin reprend sa chanson : 

Ses cheveux sont noirs comme la nuit, et ses 
joue ^ont roses comme son nom. 

A peine arrivé au régiment il l'a lit remarquée 
se promenant au b s de son g nd-père dans le 
square de la ville. De beaux sous-lieutenants la 
suivaient ou la croisaient sans qu'elle eût Pair de 
s'en apercevoir. EL Firmin tout étonné de sa 



138 DE LA . [LLB AU MOULIN 

chance, ne s'étonne pas moins de son audace : 

— Croiriez-vous que moi, tout frais bleu et 
petit pioupiou d'un sou, j'ai attiré son attention 

a la regardant au point de la faire rougir? 
Valère n'approuve pas le rengagement : 

— Ne te presse pas de prendre une décision; j< 
te garde une place dans ma maison de Nice. 

Mais cela presse au contraire, car la libération 
de Firmin approche, et quoiqu'il n'ait aucun goûl 
pour le métier militaire, je vois bien qu'il pense 
à ce rengagement comme à la seule possibilité 
de se rapprocher de celle qu'il aime. 

Sur la plage, nous restons tranquilles et sages 
comme des enfants surpris d'une trop grande 
récompense. Tous trois nous aimons la mer et 
nous ne nous lassons pas de la contempler. Il y a 
des soirs où l'on jurerait qu'un bateau chargé 
d'oranges vient de faire naufrage sur la côte, 
tant le flot semble rouler des milliers et des milliers 
de ce fruit. D'autres fois ce sont des étoffes moi- 
rées aux couleurs splendides que la mer étale à 
perte de vue. Firmin regrette de ne pas pouvoir les 
saisir pour les offrir à sa fiancée, et Valère regarde 
avec envie les tapis de soie bleue qui remontent 
lu fond et s'en vont en se balançant vers on ne 

sait quel palais de fée. 

A la fin de la première semaine nous décidons 
de longer la côte. Arrivés à un petit port d'embar- 
quement, nous nous approchons d'un bateau 
de touristes en partance. Sur le pont, des marins 
s'activent, prêts à démarrer. 

— Deux heures de traversée, et je vous ra- 
mène demain, nous dit en riant le capitaine. 



DE LA VILLE kV MOULU 1 

Un r er qui rit. aussi, nous invite : 

\ , donc, le mer est douce. 
Valère les yeus brillants de d^ r, se tourne vers 

tous : 
— On emBarque? 
Et Firmin et moi de répondri isemble : 

— On embarque. 

Nous passons et voilà le bateau parti. Nous m 
• I; 1 mandons pas même où il nous mène. Deux 
heures de traversée et je vous ramène demain. 
Et, tout confiants nous gagnons l'arrière du bateau. 

La mer n'est pas si douce que l'a dit le gros 
touriste, et son balancement indispose un peu Fir- 
min. Mais Valère n'est nullement indisposé, il 
semble un autre homme sur ce bateau. Son teint 
s'est coloré, ses traits toujours un peu resserrés 
se sont ouverts. Il va et vient, d'aplomb sur le 
pont comme si il y avait toujours marché, et les 
mouvements de la houle le transportent de joie. 
Il joue avec les enfants; il se porte au secours des 
gens qui perdent l'équilibre. Il est fort, il est 
brave et s'il lui arrive de recevoir un paquet 
d'eau qui l'inonde, il rit à la mer comme à un 
>artenaire malin. 

Firmin, le regard fixé au large me dit tout à coup : 

— Pour mon amour, je braverai tout. 

Il rapproche sa tête de la mienne et comme s'il 

parlait d'une fatalité sur notre famille il baisse 
le ton : 

— Vois-tu, nous autres, les Beaubois, l'amour 
nous est nécessaire autant que l'air et la lumière. 
Je sens que j'airne cette jeune fille pour la vie, 
comme toi In aimes VaK-re, comme notre mère 



14» 



DE LA VILLE AU MOULIN 



aimait notre père, comme oncle meunier aime 
tante Rude, et même comme Angèle aime son 
mari, car tu peux être sûre que pour lui, elle eût 
abandonné la prière et l'église. 

Tout en écoutnat Firmin, je continue à regarder 
Val ère. Son exubérance m'étonne et m'effraie; je 
me demande s'il n'est pas fait pour autre chose 
que le magasin de chaussures, et la crainte me 
vient qu'il n'aime le danger. Mais ma pensée ne 
s'y arrête pas. Firmin a raison et je sens bien que 
quoi que fasse Valère, où qu'il aille, s'il le veut, 
je serai toujours à ses côtés. 



X 



Nous habitons à trois kilomètres de Nice un 
longue et vieille maison qui regarde la mer et que 
nous partageons avec deux autres ménages, un 
jeune et un vieux. 

Ma voisine jeune est vive, petite et très co- 
quette. Elle est courageuse aussi; levée en même 
temps que son mari elle chante en faisant sa toi- 
lette, puis, reluisante et pomponnée comme pour 
une fête, elle file aux provisions, revient avec la 
même hâte et s'installe devant une table où elle 
découpe des morceaux de soie qui lui servent 
à confectionner des fleurs. Son mari, presque 
aussi jeune qu'elle, est vendeur dans une parfu- 
merie de Nice. Il sympathise avec Valère, et tons 
deux se rendent ensemble à leur travail. 

Le vieux ménage occupe le logement le plus 
éloigné de nous; le mari est cordonnier et la 
femme piqueuse <ie bottines; tous deux rillent 

ibur le m- a de Val* , et c'est sur leur indi- 

îon que nous soj aes venus habiter ici, en 

attendant de l er nue petite maison où nous 

-ourrons de." mrer seuls. 



1' 



DE LA VILLE AU MOULIN 






Avec notre logement de plain-pied nous possé- 
dons, attenant au grenier et bizarrement construit 
une sorte de réduit que nous appelons la Tour. Ce 
réduit, nous l'avons aménagé avec l'espoir que 
Firmin viendrait y passer de temps en temps une 
de ses permissions. 

Car Firmin s'est rengagé pour trois ans malgré 
son peu de goût pour le métier militaire, et déjà 
il est reçu dans la maison du vieux soldat comme 
fiancé de la jolie Rose. 

Nos parents se sont montrés très satisfaits de 
ce rengagement, et le comptable m'a écrit au bas 
d'une lettre de ma mère. « Ainsi votre frère aura 
sa vie orientée, et il ne risquera pas d'être à charge 
aux autres ». 

Je monte souvent dans la Tour, d'où l'on a vue 
autant sur la route que sur la mer. J'en ai orné les 
murs des photographies de toute la famille, et 
celle de Firmin qui semble me sourire me fait croire 
parfois que mon frère est là en réalité. 

Auprès de mes courageuses voisines, j'ai tout de 
suite pris honte de mon oisiveté, et à leur grand 
contentement, j'ai entrepris la culture de leur 
part de jardin en même temps que la mienne. 
Dans ce grand jardin, planté d'oliviers,- de ci- 
tronniers et d'orangers, on ne sait pas bien où 
commencent et finissent les parts, personne du 
reste ne s'en soucie. Il s'agit seulement de ne pas 
toucher aux arbres dont la récolte n'est pas notre 
bien, tous les fruits appartenant à notre logeuse, la 
Crapaude, ainsi que l'a dénommée ma jeune voi- 
sine. Cette logeuse est une petite vieille qu'on 
rencontre souvent accroupie auprès d'un tas de 


















DE LA v LE \" MOULIN 141 

pierre et comme 81 vi tnenta sont couleur <l< 
terre, il arrivé que l'on pass< ■ d'elle sans s- 
douter d sa pr enc Elle l> ite une sorte <le 

rem un vieux puits, quoiqu'il y ait 

encore as i d« place po elli m on. Sa 

mise est eiïtouréi une haie d pines s< es, 

e1 pe lonne de nous n'a droit à l'eau de son puits. 

Je ) plais ici, pas autant qu'à Bordeaux 
ce ûdant; ] it-être parce qu'il me manque Ra- 
pide; le bon chien est mort dans une crise peu 
le jours avant notre arrivée ici. 

Ce soir Valère n'est pas rentré en même temps 
que le voisin. Je l'attends, assise sur le rebord 
de la fenêtre. A peu de distance de moi il y a un 
amandier en fleurs; pendant le jour il a l'air d'un 
bouquet blanc que la terre offre au soleil, mais 
maintenant, sous la douce lumière de la lune, on 
croirait qu'il s'est enveloppé d'un voile pour dormir. 
Il doit être tard, car tous les bruits d'alentour 
ont cessé depuis longtemps. Il n'y a que la Cra- 
paud e qui remue je ne sais quelles pierres dans sa 
cabane et les grenouilles du bassin qui mènent 
leur chant continu et sonore. Au loin, tout éclai- 
rage est mort; il ne reste, au bas du jardin, que 
trois lumières espacées qui font comme trois veil- 
leuses à travers les arbres. 

Comme il tarde, ce soir, Valère! Ses patrons 
l'auront encore retenu à dîner. Je n'aime pas le 
savoir si tard en ville; il rapporte de ces soirées 
une gaité qui ne me paraît pas toujours de bon aloi. 
Pourtant sa tendresse n'en est pas diminuée ces 
jours-là; il semble au contraire avoir une plus 
grande joie à me retrouver; ses bras me retiennent 

10 



144 DE LA VTLLl- AU MOULIN 

plus longtemps coirl lui, i >aiser a plus de 

violon neore. 

Deux i s x'h nent de sonner à la p 

J t-ce m aie ou est-ce deux heun Je 

me 1 pour aller m'en as rcr. La nuit t 

douce et je ne sais depuis combien de tem y 
suis assise à regarder la mer. 

Il y a très peu d'étoiles dans le ciel, mais la 
lune, haute et ronde, est éclatante comme ui 
soleil le nt. Elle se reflète dans l'eau où elle 
forme de larges cercles brillants, et où elle trace 
un chemin clair comme pour permettre aux 
habitants du fond de se diriger vers la terre. 
Parfois elle disparaît derrière un nuage sans qui 
la mer cesse d'être éclairée; je crois voir alors, 
montant du fond des flots, une dame en robe 
sombre tenant une lampe à la main, mais avant 
que la dame n'ait atteint la surface, le nuage 
s'éloigne et la lune reparaît. 

Un bruit venant de la route attire sou< in 
mon attention. C'est la bicyclette de Val ère; 
j'en reconnais le son. Encore une minute et 
voici. Il s'excuse de rentrer si tard et me gronde 
d'être restée à l'attendre. Il est plus nerveux 
que d'habitude encore; au lieu de pen ? i 
repos, il parle; il parle de son magasin dont la 
clientèle augmente jour en jour. Quel dom- 
mage qu'il n'ait pas d'argent! c te maison de 
commerce qui est son œuvre et dont il a le droit 
d'être fier, ses patrons ne demandent qi lui 

céder. Si! avait de l'argent, il ! acl tout 

de suite, avec toutes les charges qu'elle comporte, 
car dans quelques années tous les frais en seront 






DE LA Vil am MOULIN U 

OU 

Jnsti i onl fc 

i» plus ; mi 

fil. 

il b e . 

V 

p i M* . 

iur • u du 

ii. Je i s qui il rec 

yen chis, aux g n 

i rire - 'i rets i i- 

vrel Et. ] , demain, c im ies 

lanch jusqu'ici ont toujours été î jours 

no tmour, 
Qi anent. 3 t, ten- 

nt, j ne \ .; v le re 



■ 



Noi dimanche s'e magnifique. Lq cil 

t i , mer est e et i 3 so 

i fai à 1 qi je dr< taJ 

1" la fenêtre ouver . 1 i- 

fl a : "! 1 min de 1 qu 

!• 1 bleue i ■ v < e J 

1 tal< au pied • imi 

joli tau fleuri 

I ■ 1 L< \ bl< 

1< mi« il « ■ un di ■ ani 1 1 

coqui ■ i [J «M : 

— I ons m\ du \ peuil et d< s 

per< s. 



14G DE LA VILLE AU MOULIN 

Je fais la grimace : 

Pouah! i s œufs frais sont' bien plus appé- 
tissants. 

11 essaye de sourire et i >rend : 

Nous avons bu des vins si vieux qu'il fallait 
les tenir longtemps sur la langue pour en connaitr 
le goût. Il repousse le vin que je lui verse et ré- 
clame de Peau. 

Il y goû à peine et Joigne en disant : 

— Quand on a goûté liqueurs fortes, l'eau 
la plus pure vous semble méprisable. 

11 bâille, se cule i a table et continue h 
conversation de la veillé : " 

— Si le magasin était à moi, tu y trônerais 
comme une reine, et de jolies vendeuses mettraient 
des coussins sous tes pieds. 

Je ris : 

Et ainsi, je serais comme une bête de luxe 
qu'on met à l'engrais dans le plus beau pâturage. 
Il rit avec moi, sa main cherche la mienne et sa 
voix devient basse : 

— Pardonne Annette, mais vois-tu après ces 
agapes, j'ai un tel désir de richesse que je prends 
peur de moi-même. 

Je retiens sa main : 



— Ne reste pas auprès de tes patrons, rentre 
au logis ton travail fini, c'est moi qui suis ton 
amie et cela jusqu'à la fin, quelque mal qu'il 
t' arrive en route. 

Je le sais, dit-il. 

Et ses yeux pâles reprennent de la vivacité. 

Sous l'amandier fleuri un mendiant s'arrête et 
regarde notre table. Je lui tends un verre de vin 



DE LA VILL1 I MO! U U 

\. h M m km .m de pain, Il boit le vin d'un trait 
e1 m.'i le pain dan a pi pui i le ard mau- 

\ il j Ile en s'en allant : 

Pourquoi qu'ils onl bout ceu ' t, et moi 
rien ' 

Valère date de i 

Jl nous cir.it riche le bonhomme. 

Je ne ris pas comme lui; inquiète ouda n je 
réponds gravemenl : 

Il a raison, nous le sommes. 
A l'heure de la promenade, pour être >labl< 

au c Let à la mer, je mets la robe bleue que Valère 
a choisie pour moi, parce qu'elle est de la même 
ouleur que me yeux et qu'elle fait loir mes 
ueveux blonds. 
Iî le remarque, et tout son visage s'illumine; 
il tourne autour de moi, efface un bouffant, redresse 
un pli. Et, toute sa 1 i dresse revenue, il m'entoure 
de ses bras et dit avec ferveur : 

— Je voudrais vi\re seul avec toi dans une 
forêt perdue. 

Dans le logement d'à côté ma jeune voisine 
chantonne en se faisant belle. Et, cou une son 
mari la presse pour la promen.nie, elle lance à 
pleine voix : 

Il faut i • «h- plaire à tous. 
Pour que ton mari soii jaloux. 
Et pour bien conserver tes droil 
Le faire enrager quelque!"» 

Valère qui ne con unissait pas la chanson s'étonne 
et, rit aux éclats; il en oul>Iie ses désirs de richesse, 
et, à son tour il me presse de partir; il a hâte d'être 



148 DE LA VILl. VU MOULIN 

d l'air bleu, ë1 je vois qu'il a nais une crav 
bleue. 
Nous sortons de la maison et g; 

«urani le Lit chemin qui horde la mer. 
Devant nous tout est bleu, immuablemenl n. 

bra ers le rideaux de la fenêtre je vois q- 

ers ma >rte un < liple [uejerecon our 

les patrons de Valère. Je n'ai pas grand e 

s reconnaître sans jamais les avoir vus au - 
ravj tt; Valère me les a si souvent dépeints. Je 
leur trouve l effet l'air < raves gens, sar: 
iinesse coi! sans mer* icel , mais tout ri 

m< un peu vulgaires. Et je pense : 

« Valère, avec sa belle intelligence, ne sera jamais 
la du es deux-là malgré leurs bons dîners. » 

Par pi ; malice, je les laisse frapper deux foi 
avant d'ouvrir. L'homine demande : 

— C'est vous mademo Bile Amietl 

Ànn itte BeauboN, oui, monsieur. 
Il fait un pas en avant : 

— Nous venons vous pari -t. 
Je barre le uil et dexh le à mon tour : 

Voulez-vous m revoi i nom s'il vous ph ? 
Il fait e nu p n avant comme pou 

■ malgré moi et il reprend a ic mrance : 

— Nous sommes les patrons de M. Cha Hier, 
et c'est de lui que nous venons vous parler. 

Je m'efface et le couple entre sans cesser de se 
tenir par le bras. Je leur avance des chaises et je 
reste debout un peu inquiète. L'homme dit tout 
de suite : 

M. Cliatellier est un garçon capable et non 



DE LA VILLE AU MOULIN 140 

décidé de r ■■ i affaire*, mais 

»ur ila li faut ; il < t, ( • 'I n'en ; < pas 

tout. \] nous i la ru Q 

il I ! f 

qi i le plu 

iin i h \t ] qui ute : 

Voi hi< >U8 

(1 etite somme pour vivre en atten- 

ant. 

Je ne ressens aucune notion de ces paroles 
mantes; on dirait qu'elles ne s'adressent 
i et c'est avec calme que je demande : 
Bst-c Vî. Chatellier qui vous envoie me 

1 

— Non, dit l'homme, il n'en sait rien, nous vou- 



on irrang d'abord l'affaire avec vous. 
Je me dirige vers la porte, et, tout en l'ouvrant, 
1 d • le m< te calme : 

C'est très bien, mais je préfère arranger 
d I Paiîa vec M. Chatellier. C'est lui 

qu portera i >onse. 

L omme et la f \mv se lèvent et en vont 

■ me s'ils venaient do réussir une ma- 
nii Je I rde s'< *ner s< nant 

par le 1 ts et je pense encore : 

« I i merci I V e vaut mieux que cela. » 
Et sans perdr ma confiance un seul instant 
e lai >asser les h< i-es qui emmènent lente- 

jour. 

v mot de fronce 

coim qu'uj ( 10S( 

d'ui ersée, 

k\ ni ouvertes sur ses dents 



150 DE LA VILLE AU MOULIN ' 

blanches il n'en finit pas de rire. Calmé enfin il 
dit en balançant sa chaise : 

La femme riche qu'ils ont sous la main, 
ma grande Annette, je la connais, va : c'est 
Bambou. 

Bambou? 

Oui, Bambou; c'est une jeune et joyeuse 
créature qui aime à faire endêver les hommes; 
mais la masse de billets bleus qu'elle pourrait 
avancer pour l'achat du magasin paraît certai- 
nement une bonne affaire à mes patrons. 
Il rit encore et reprend : 

Ces braves gens sont incapables do juger 
Bambou; ils la croient simplement une écervelée 
que je mettrais à la raison en même temps qu'à 
la caisse du magasin; mais je t'assure que cette 
folle n'a aucune envie de lier son sort au mien, et, 
pour une fois, mes patrons se sont engagés là dans 
une mauvaise affaire. 

Maintenant que c'est Valère qui parle de cela 
j'en ressens de la tristesse et je questionne : 

Cette Bambou, elle faisait partie du dîner 

de samedi dernier? 

Oui, elle en faisait partie, comme elle fait 
partie de tous les dîners, de tous les soupers et de 
toutes les fêtes. 

Il rit. il rit, comme amusé d'une bonne farce. 
Je voudrais rire avec lui, mais une lourdeur 
abaisse mes paupières et une griffe m'entre dans 
la gorge; cependant je réussis à dire : 

Elle est peut-être lasse de tant de fêtes, et 
elle voudrait peut-être mener une vie plus calme 
auprès d'un seul. 



DE LA VILLE Ai! M< l5i 

Valère arrête le balancement de a chai : 

Oh! ma grande An ttel ma tr< ; pur 

Innettel bu ne peux p avoir < qu fc Bambou. 

Bambou, c'est la joie e1 le tourm t des hommes, 

et celui-là ait bien coupable qui pi tdi t 

pour lui . il toute cette joie et tout e tourment. 

il recommence à se balancer : 

Sais-tu ce qu'elle a imagin Elle fait »if< 
à ceux qui l'aiment qu'elle va être ; les uni 

pleurent de contentement et veulent l'épouser, et 
c'est alors qu'elle s'en sépare. Quant à ceux qui 
ne demandent qu'à rompre, elle les poursuit ef 
les menace, et cela l'amuse follement. 

Et comme si cela amusait de même fol 1 en nt 
Valère, il rit longuement. 

Puis, il revient à la démarche de ses patrons : 
Ils sont bêtes! Ils ne savent pas qu'Annette 
Beaubois est justement pour moi la riche affaire. 

Il m'attire tendrement à lui en ajoutant : 

Celle-là sur qui je peux appuyer ma pensée 
pour la rendre plus claire, et ma joie pour la 
rendre plus vive. 

Je voudrais rendre à Valère sa douce caresse, 
je voudrais l'assurer de ma foi en l'avenir, mais 
en cet instant je revois l'étang aux yeux immo- 
biles et vitreux. Je revois les coulées luisantes où 
quelque chose d'invisible bouge entre les roseaux. 
Un frisson de peur et de dégoût me fait nv appuyer 
davantage contre Valère, mais au lieu des mots 
de douceur qu'il attend, je répète tout haut, 
comme en rêve, les mots d'adi<'u de Mme Lapierre, 
« Que le destin qui nous a unis nous garde, a 



XI 



Notr Jeu été notr r] er jou 

de fête. Chaque samedi maint iant ramène Val r 
ivre et les dimanches se passent pour lui à dormir 
jusqu'au soir, et pour moi à m'ennuyer au logis. 

J'ai toujours eu une grande répugnance pou 
les hommes ivres. Lorsque j'étais enfant, ils 
réapparaissaient comme des bêtes malpropres et 
malfaisan- je les fuy; 3 avec une i : >ur qui 

faisait rire autour de moi. Valère qui sait cela, 
s'applique à dissimuler son ivresse, il m'affirme 
que son état est caus<'' par la fatigue d'une compta- 
bilité difi ile qui le retient tard au rm «sin 
chaque fin de semaine. 

Je ne le contredis pas, j'évite seulement de 1 
regarder. 

Aujourd'hui, c'est encore dimanche, et ce matin, 
au petit jour. Valère est rentré tellement ivre 
qu'il a manqué la porte et trébuché sur le seuil. 
Cependant il s'est redressé avant que ses genoux 
n'eussent toi ié terre et il a refusé la main que 
je lui tendais. Et, le corps droit, le regard fixe et les 



DE LA VILLE Mr Mm i | 

hraa en balancier il dirij ir ; la « imbre i 

► i : té t o u t h i ■ i ■ ■ f i 

'I j : du soi 

Je li ferai plus d re 

iiiiroi fois. A quoi bon! l'ivi /. lui n'i 

un \ ice, c in acciden du : di: 

qn n l'a • ne ] . ! qu'il en a hoi I e mi 

uro ''il me il l1 que <• t p< irru 

ii mal i qui ne h isse pas d- 

Valère, eri ce moment, subit une sorte < ans- 
orm ion que ie a la plénitude de sa 

[u'il acqui l", avec ses trent 
t, qu'est- donc alors qui « 
ro ses oreilles autrefois minces et transpa- 

rent* Ses longu mains se transforment pareil- 
le tent et les paumes en deviennent charnues et 
•olorées. N'est-ce pas aussi l'assurance de son 
Ire e commerciale qui enlève toute timidit* 
■i< on sage et fait de ses yeux pâles c eux 
I brill uev tes qui s'a lUyeiit 

i foi ment sur les i ls qu'il i . Tout 

uigmente en Valère Chatellier, sa ^ ix basse 
devient itante et son pas sonne dans la maison 

■ celui d'i aître. Va-i-il perdre ce je ne 

esapei sonjri< prit 

va- lotir ir en môme ten 3 qiie son corps? 

Contre mon espoir, Valère ne s'est pas 1 eillé 
iour le r as du >ir. Je lui iarl is obi 

ase t cou lui pass. sùnlin mouillé 

sur li il m'a éloignée d ui nain brutale, 

: 

« liai moi tra quille, je veux dormir. » 



DE LA VILLE AU MOULIN 

J'ai refermé la porte de la chambre et suis 
mon e dans la tour, en disant : 

« Dors, Valère, dors aussi longtemps que cela 
te sera nécessaire, tu peux même prendre ma part 
de sommeil, car je sens bien que je n'en aurai pas 
besoin cette nuit. Je n'ai pas besoin de nourriture 
aon plus, et, quoique je n'aie pris aucun aliment 
de toute cette journée, mon estomac est plus 
lourd que s'il était chargé de pierres. 

Pour me sentir moins seule j'ouvre la petite 
fenêtre carrée, et je m'y accoude. C'est ici que je 
passe mes veillées du samedi; je reste là des heures 
i. souhaiter le retour de Valère, et à guetter sa 
silhouette vacillante sur le court chemin qui nous 
sépare de la station des tramways. Aujourd'hui, 
je n'ai personne à guetter sur le chemin, et dans 
le jour finissant, je regarde ce coin de jardin enserré 
entre la cabane de la Crapaude et un mur qui 
borde la route. Dans cet enclos, à part un citron- 
nier complètement couché, et malgré cela chargé 
le fruits, il n'y a que des pierres; des pierres de 
toutes formes et de toutes tailles, entassées 
ou séparées mais auprès desquelles nulle herbe 
ne pousse. Juste au-dessous de moi trois pierres 
hautes e1 de formes inquiétantes sont groupées; 
larges et solides à la base, elles s'amenuisent et 
s'effilent jusqu'à devenir pointues comme des 
fuseaux. D'où viennent ces pierres trouées d'usure 
et rongées de rouille? et qui les a groupées ainsi? 

Soudain je cesse de me pencher car l'idée me 
vient que si je tombais sur elles, je ne reverrais 
pius la lumière du soleil. 

A cette heure, le ciel est tout voilé de brume, 




i ! \ \ n.u: att MOI LIN 1 

et ta mer bn an! cachi u mm 

eoiivcr! inv m loin, UH6 I'»' ban< di 

erre s'avance dan l'eau, Suc ce1 an< ■, 

un palais v ient di cli irer et brille comm 
\ ille en1 i< re. Bxii ah a I soi 

Je i trie souvii as l'a oir vu. I 
peul i ; re la demeu de la « me en ro 

[ui se pron flots : d lum 

Justement la lune qui a < je :: ,,; 

le la montagne o, vo d< bn aussi 

et la mer pour la regarder veni roulève par en- 
droit sa couverture grise. 

Cette veillée d'avril est chaude comme une 
veillée d'été au moulin. Et voici que ma pensée 
s'en va vers ceux que j'ai laissés derrière moi. 
C'est la mer que je regarde, mais c'est le moulin 
que je vois ; je le vois distinctement, avec sa rivière 
aux rangées de saules se penchant tout tordus sur 
la rive; je vois ses prés, i baies et son jardin pota- 
ger; je vois même ses grands arbres avec ses per- 
sonnages mystérieux juchés au faîte et se balan- 
çant mollement dans le vent frai Je vois encore 
la maison et son large foyer, la cour tout encom- 
brée de paille et de fumier où les enfants menaient 
un bruit assourdis i!.< les soirées du dimanche 

étaient si joyeufi et si douces. Je voudrais avoir 
le regret de ce temps-là, mais le n et ne vient 
pas à mon appel; il sait bien que la tristesse qui me 
vient de Valère m'est plus précieuse qi la gaîté 
du temps passé. J'éloigne ces souvenirs qui sont 
pour moi comme des choses mortes, et du fond 
du cœur je dis aux chers délaissés : 

— Jumeaux charmants, douce Manine, jolie 



1 : LA VU.u i HOULIN 

petit t vo oncle i r do la ten- 

sse in Ni: ate m'a ds< 

jamais, de vous toi ne .< est venue la i rindri 
peine, et, cep end ce soir je vous r our 

celui qiu vient de me repousser durement qui 
] ut rester, sans pensée, ni rôve, étendu toi t un 
jour comme une hèle trop gavée. 

Les heures passent, une cloche les compte < 
petits sons grêles et d'autres cloches les r it. 

Aux douze coups de minuit, là-bas, sur la e 

bande de terre, le palais s teint d'un s il ci p; 
comme il s'est allumé, et plus rien n'est le 

a sa place. 

En bas, sous la fenêtre, un trottinement ai re 
mon attention. On dirait le pas d un petil mimai 
craintif. C'est la Crapaude qui r e autour de son 
enclos; elle soulevé des pierres et les repli e sans 
►ruit, et chaque fois elle a l'air d me 

lampe. ( est peut-êt] [ui vienl i so. 

sur le palais brillant. Ùile disj me 

sans que je l'aie vue renl r i ns sa t >ane. 

Tout sem doj r i nt ; ton moi. 

Du grand jardin mon un bruit se le à une 

forte re piration. J chei ; d'où cela peut venir, 
et je vois que la lun< ou lé à terre l'ombre des 
orangers, des citronniers des iers. C'est s is 

doute ainsi que les arbres se jposent, et st 
eux que j'< tends respii ■. J ate. ce souille 
court qui revient à intervalles réguliers... 

Oui, c'e ie jardin qui t, il dorl t u- 
•iément, la lune au-dei pour le con- 

templer et la mer bail | our ne pas ie réveiller. 
Le jour paraît eniin, ramenant avec lui ma part 



DH LA Vil, i MO N 1 

il, i /ni | j ? 

. loun 

le 

" • lu 

1,1 )OUJ' t, 

! bour e do 

101 *.l at voud; 

pr< un ; biaise ; 

cner< i qui Lt pas T d 

roches; j< rou> afin, et, me tournant vers 
1 dis sur ton habituel : 

Ce lon< ommeii dû te reposer des fatigues 
de la semaine? 

11 ne j ond pas à cela et demande : 
Quel jour sommes-nous? 
a qu tion menait rire : 

Lundi. 

Il la tête comme pour réfléchir et ses 

oreiile c ourlets goni s deviennent encore plus 



rouge. 



Il i nd au bout d'un moment : 

J'ai dormi comme une brute, et tu as dû 
t'ennip 

Non, j me suis o< ipée. 

H se m l * et mange de bon a if 

en d tire montre, et, tout « a mettan 

: s : ure, il dit core : 

; — C'est que j'étais réel nent las; lu ; q es 
bien rendu compl n'est-ce 

Je fais oui, de la i lulement, car il y a dans 



158 DE LA VILLE AU MOULIN 

sa voix une moquerie qui me blesse. Me croit-il 
vraiment si sotte? 

Au moment du départ il vient à moi pour 

n'embrasser comme à l'ordinaire. La moquerie 

de sa voix a passé dans ses yeux qui sourient 

malicieusement de ma confiance. J'évite son baiser, 

et je ne sais ce qui me pousse à lui dire : 

Tu sais si je t'aime, Valère, mais j'ai un tel 
dégoût des ivrognes que je me sens capable de 
me séparer de toi sans regret, si tu dois le devenir. 

Les yeux de Valère changent d'expression, les 
couleurs de son visage disparaissent, et sa voix 
si moqueuse l'instant d'avant, se fait singulière- 
ment sourde pour me dire ; 

Prends garde, Annette! ne dis pas de ces 
mots qui vous blessent comme des pierres et qu'on 
ne peut plus oublier. 

Son émotion est si forte que la sueur lui perle 
au front. 

J'ai regret de ma méchanceté, et, ne trouvant 
rien à dire, je pose mes deux mains sur ses épaules. 
Aussitôt nos regards se croisent et se fouillent. 
Il semble que nos âmes soient là, face à face, 
tremblantes de doute et de crainte. Cela dure, dure, 
puis un souffle rude s'échappe de nos poitrines et, 
soudain, lancés l'un vers l'autre avec la même 
violence, nous restons unis comme deux êtres 
qui n'auraient qu'une seule bouche pour respirer. 

Dans notre part de jardin, en plus des orangers 
et des citronniers, il y a un énorme cactus et un 
très gros et très vieil olivier. 

Le cactus a poussé à l'écart,, dans un endroit 



DE LA VILLE AU MOUMN 18 

où nulle omluv ne peut l'atteindre, et son pied 

st entouré de j.'to i pierr comme pour empê- 

de V- ji |u ;i lui l'herbe et I fleurs qu 

poussent tout alentour. Cette pi faite de 

lai >s mains pleines de piquants me fait un peu 

ieur. Ch nur e1 vigoureuse elle me f p iser 

i une l e étrange que quelqu'un nourrirait en 

cachette avec de la viande fraîche. 

Je me moque de moi-même quand tte idée 
ne vient, car l'herbe haute n'est foulée de nulle 
oart dans le voisinage, et jamais encore je n'ai 
aperçu la Crapaude de ce côté. Il y a quelques jours, 
comme le cactus paraissait avoir soif sous le soleil, 
je m'en suis approchée malgré ma répugnance 
afin de verser un peu d'eau à son pied. Mais, 
à la première pierre que je voulus déplacer, une 
vipère s'est dressée. Elle n'a pas cherché à me 
mordre, elle s'est seulement enroulée rapidement 
sur la pierre que je venais de toucher, et, la tête 
haute, elle m'a regardée avec des yeux si haineux, 
que j'en ai ressenti un frémissement par tout 
le corps. J'ai remporté mon arrosoir, marchant 
de biais, afin de ne pas perdre de vue la vipère et 
son cactus aux mains méchantes. 



Ma jeune voisine n'a pas cru à la vipère. « Tout 
au plus, une couleuvre » m'a-t-elle dit en riant; 
mais elle craint les pierres du cactus car elle sait 
que le mari de la Crapaude y a trouvé la mort, 
un jour que, pris de vin, il s'y était endormi en 
plein midi. 

« Par les jours d'été, m'a-t-elle dit, ces pierres 

sont plus chaudes que si elles sortaient de l'enfer. » 

Le vieil olivier étend ses fortes branches sur 



160 DE LA VILLE AU MOULIN 

une pelouse épaisse et verte; il a un tronc rugueux 
et plus déchi que l'habit d'un mendiant. On ne 
s pas comment il I ient à la terre car ses racines 
bossues et tordues paraissent être toutes dehors. 

Ces racines, presque aussi grosses que s arbres 
ordinaires, forment entre elles des cavernes pro- 
fondes où logent des rats, des loirs et beaucoup de 
bêtes rampantes. 

Lorsque je suis lasse de sarcler et d'arroser, je 
viens me reposer auprès du vieil arbre comme 
auprès d'un ami paisible et sage; son ombre 
fraîche efface le feu de mes joues et le ; ruissement 
continu de son feuillage est comme une musique 
très douce qui détend mes membres et apaise 
les durs battements de mon cœur. 

Mon immobilité engage les habitants de l'olivier 
à sortir de leurs cavernes. Certains, en m'aperce- 
vant, bondissent et disparaissent au loin, mais 
j'y ai des amis. C'est d'abord une fine couleuvre 
qui s'avance avec une extrême lenteur en agitant 
sa langue fourchue comme pour me montrer 
qu'elle possède une arme. C'est ensuite un beau 
lézard mordoré dont la gorge palpite de craint 
et qui a l'air d'implorer la permission de s'étendre 
au soleil ; et enfin, une petite salamandre, à peine 
longue d'un doigt, et qui avance prudemment 
à la façon des chats. Ces petites bêtes choisissent 
un endroit où le soleil passe à travers les branches, 
et d'où il leur sera facile de rentrer chez elles en 
cas de danger. Le danger pour l'instant, c'est moi, 
et au moindre de mes mouvements les trois fré- 
missent et s'apprêtent à fuir. Je leur parle alors 
sans remuer, et leur confiance renaît. 



!>B»LA VILLE AU MOULIN iM 

11 m' arrive de reBter le bien coucher 

du soleil, r maintenant, < ch soir que 

Valère citre pai minuit, p bon -, 

toujoui s i 1 < ■ bornai un hom 

blé d b. Plu f' j urj m s» 

I i moi ave< in1 m ité. On di h qu'il 

quelque ohose à me uader et qu'il n sai 

oon ienl s'y prendre. S'aperçoit-il qxn suis 

pâlie et ci rimée? A-t-il remarqua ces malais 
subits qui me font rejeter la nourriture que j'ai 

•endant prise de bon appétit? Ces malaises, j 
es accepte sans me plaindre car ils me donneni 
l'espoir d'une grossesse, mais je n'ose en parler 
Valère; si j'allais me tromper! Un médecin que 
j'ai consulté à ce sujet n'a rien pu 1 m' affirmer, et 
il m'a conseilla d'attendre. Ce médecin déjà vieux 
m'a dit : 

« Si c'est une grossesse, le petit vous le fera 
savoir de lui-même, et vous ne vous y tromperez 
pas lorsqu'il fera toc toc à la cloison. » 

Ce matin, samedi, Valère est venu à moi : 

Écoute, ■ Annette, demain et lundi, c'est_la 
Pentecôte, le magasin sera fermé, et si tu le veux 
ces deux jours-là seront pour nous, deux jours de 
grande fête. 

Comment ne le voudrais-je pas? Je dis toute 
ma joie, et Val qui paraît débarrassé brusque- 
ment de tout souci, me serre dans ses bras en 
recommandant : 

— Prép nous un lin dîner. Ce soir, je serai 
ici de bonne ure. 

Il rit, m'embrasse encore et part en courant. 



162 DE LA VILLE AU MOULIN 

La fête est d< i commencée pour moi. Aujour- 
d'hui je n'irai pas m'étendre sous l'olivier; je 
eux que la maison soit plus reluisante encore. 
Bien à l'aise sous mon grand tablier, je commence 

frotter et à nettoyer même ce qui n'en a pas 
besoin. La tour n'en sera pas exempte quoiqu 
je sache qu'il n'y viendra personne. Il faut que tout 
soit clair et brille devant mes yeux, comme tout 
est clair et brille au-dedans de moi-même. La 
joie a ouvert dans mon cerveau, comme une grande 
fenêtre par où est entré un rayon mystérieux 
qui demeure, et m'éclaire sur mon état de gros- 
sesse. Oui, je le sais, j'en suis sûre maintenant, je 
porte en moi un enfant. Qu'importe qu'il n'ait 
pas encore fait toc toc à la cloison, je le vois aussi 
sûrement que s'il était déjà né, et d'en apprendre 
la nouvelle à Valère sera pour moi le plus bel 
instant de ces deux jours de fête. 

J'ai préparé le fin dîner; la table est mise à sa 
place habituelle, devant l'amandier dont les fleurs 
se sont changés en fruits d'un vert doux. Nous 
pourrons dîner dans la lumière du couchant, celte 
lumière de couleur si tendre ici qu'on croit voir 
le bleu de la mer flotter dans l'air en voiles légers. 

La gaîté de mes jeunes voisins accompagne ma 
gaîté. Ils sont à table, fenêtre et porte ouvertes et 
j'entends ce qu'ils disent. Tout comme nous, ils 
se proposent de passer agréablement la Pentecôte; 
le mari parle de faire un petit voyage et la jeune 
femme rit et bat des mains... 

Le jour baisse, la lumière du couchant n'éclaire 
plus la table. Tant pisl Quoiqu'il ne fasse pas nuii 



M; LA VILL1 AU MOULIN i 

encore, j'allume la lampe afin que la table reste 

Tilhni c pour l'arriv< de Valère. 

In pas pn lé approche. Au Ji<'u de V; re 
c it un téli raphiste qui s au seuil. Ma 

pensée m'échappe et s'en va vers le moulin, vers 
I min, vers m parents. Non, le I gramme ne 
\i i. pas de si loin; il vient d» Vice. Valère est 
foret' de s'a!>senter pour une affaire sérieuse et im- 

irévue; il espère pouvoir revenir lundi, en tout cas, 
il m'écrira de l'endroit où il se rend, et le papier 
porte en bas : « Que mon amour t'apporte le 
bonheur et le repos ». 

Un découragement intense m'enlève mes forces 
et ine jette sur un siège; la clarté de la lampe me 
blesse comme une injure en pleine face et je ressens 
un besoin immédiat d'obscurité. Il faut que tout 
soit noir autour de moi, noir comme l'ombre qui 
vient d'envelopper mon cœur. Il ne faut pas non 
plus que rien du dehors ne vienne adoucir cette 
ombre, rien, pas même la voix de ma jeune voisine, 
pas même la pipe du vieux cordonnier qui fume 
accoté à un arbre du jardin. Je ferme les volets, 
je souffle la lampe et, affaissée sur mon siège, je 
reste sans pleurs ni pensées. 

Voici encore des pas devant la maison, des pas 
hésitants, de quelqu'un qui chercherait la porte, 

ou de quelqu'un qui serait ivre. Oppressée, j - 

P 

Non, ce n'est pas Valère. Un poing frappe au 
volet et une voix appelle : 

— Annette! Annette! 

Cette voix je la reconnais, et mon émotion 

trop forte m'empêche de bouger. 



164 




ILLE AU MOULIN 



n 



frappe plus durement, et la voix crie 




■Le j.)oin 
plus fort : 

— Annettel Ouvre, c'est ton Firrnin. 

J'atteins enfin la porte, et, l'instant d'après, sur 
le seuil obscur, deux êtres s'enlacent et ne peuvent 
plus se séparer. 

La lampe rallumée, Firmin, devantma surprise 
de le voir en habit civil, m'apprend que le grand- 
père de sa fiancée est mort et qu'il vient d'accom- 
pagner la jeune fille à Marseille chez une parenl 
où elle doit passer le temps de son deuil. 

Tout cela dit précipitamment, Firmin s'étonne 
de l'absence de Val ère et de la table si bien garnie. 
Je lui montre le télégramme, et il comprend d'où 
vient la tristesse de mon visage. Je la refoule cette 
tristesse, je l'oublie même auprès de mon frère 
chéri, et c'est de bon cœur que peu après je par- 
tage avec lui le fin dîner que j'avais préparé pour 
Val ère. 

Firmin qui a quatre jours de permission ne 
pourra en passer que deux ici, à cause de la lon- 
gueur du voyage, mais ce sera, comme l'a dit 
Valère, deux jours de grande fête. 

Le lendemain nous trouve joyeux et reposés, 
et nous nous promenons par la ville; je mène Fir- 
min devant le magasin de chaussures dont les 
rideaux de fer, à demi-baisses, laissent voir l'arran- 
gement plein de goût des vitrines. Nous revenons 
chez nous par le sentier du bord de la mer où ne 
passe personne. Je montre à Firmin le cactus in- 
quiétant, et je le retiens longtemps auprès de 
mes amis, le vieil olivier et ses trois bestioles. 
Rentrés dans la maison, toutes fenêtres ouvertes 










i K VILLE AU MOT IN 16 

•i;i l, n<> oui de ao1 re 1 1 ad\ ne 

<l 'il uiv 1 1 m ' r . dieu . 

i tour nous prol< U illée; as: 

dei le petil lit d( ; tre plus à 

nous r Ion pa il y a quelq 

mais i! y a surtout d< Von ehaa- 

o tous retrouvons j nos 

chanson.- enfantines, , co me Fi i continu' 

[ romp ci une autre! •>, cela us 

nu nous fait rire autant que qu; I i us 

. ions petit». 

Soudain, au milieu de nos rires, je ressens i e- 
ment deux chocs intérieurs qui me laissent san 
souffle et me font presque défaillir. J'ai peur, j'ai 
peur comme si dans cette pièce où je suis sûre 
d'être seul avec Firmin, un voleur caché dénonçait 
imprudemment sa présence. J'ai si peur que je 
tends les mains vers mon frère comme pour du 
secours. Puis, je comprends d'où viennent les 
chocs et, à Firmin qui s'inquiète, je crie : 

C'est lui, c'est l'enfant, il vient de frapper 
pour m' avertir. 

A grand souffle je ramène mes forces et dans 
l'exaltation de mes nerfs ébranlés, je fais part 
de ma grossesse à Firmin en même temps que je 
lui avoue les graves soucis que me cause Valère. 

Firmin qui se montre enchanté de mon état 
refuse de prendre au sérieux mes craintes au sujet 
de Valère. Il parle de son ami avec chaleur : 

Si tu savais, Annette, comme il a été bon 
pour moi! J'étais un mauvais employé, ne sachant 
même pas compter. Le soir, au lieu d'aller au 
café conn les autres jeunes gens, il m'emmenait 



1 66 DE LA VILLE AU MOULIN 

dans sa chambre, et, avec une patience plus 
grande que la tienne encore, il me faisait faire 
des chiffres et corrigeait mon orthographe. Et 
je n'étais pas content. Je me rebiffais contre lui, 
récriminant sans cesse, sans que jamais un mot 
désagréable de lui ne me parvint. 

Et Firmin, tout vibrant de persuasion, me 
recommande : 

— Sois patiente l Aie confiance. Un homme 
comme Valère peut trébucher, il ne peut pas tomber. 

Il reprend avec l'accent de gaminerie qui lui 
est familier : 

— Tiens ! dès son retour, dis-lui seulement que tu 



vas être mère, et tu verras comme tout va changer. 

Sur le quai de la gare, tandis que nous attendons 
le train qui doit emmener Firmin, un autre train 
arrive d'où descendent les patrons de Valère. Je les 
indique à Firmin qui a l'espoir d'apercevoir Va- 
lère auprès d'eux, mais Valère n'est pas là. Ses 
patrons m'ont remarqué aussi, et ils s'avancent 
vers nous comme pour s'assurer que c'est bien moi. 
Firmin qui les regarde venir me dit entre ses dents : 
J'ai grande envie de leur faire un pied-de-nez. 

Il ne fait pas de pied-de-nez, mais il fait face 
au couple avec une réelle effronterie. 

Je ne dois pas leur paraître moins effrontée, 
car en les regardant je pense : 

— Oui, c'est mon frère. C'est mon frère bien 
aimé, et celui-là, vous ne pourrez pas me le prendre. 

Us passent gênés, et ils se retournent juste au 
moment où, nous moquant de leur air penaud, 
nous rions comme deux enfants heureux. 



X I [ 



Plusieurs jours se sont écoulés depuis la Pente- 
ote et Valère n'est pas encore de retour auprès 
de moi. 

J'ai repris mon attente dans la tour, mais ce 
oir, lasse de guetter, je me suis installée à la pe- 
tite table de Firmin pour écrire à ceux qui sont 
loin. J'ai tant de choses à leur dire. Cependant 
mon oreille ne perd aucun bruit du dehors. 

Jusqu'à une heure avancée les automobiles 
passent sur la route. Et tout à coup j'entends 
l'une d'elles ralentir et s'arrêter à quelques mètres 
de notre maison. Tout de suite debout, et penchée 
à la fenêtre, je vois le chauffeur sauter de son siège 
et prendre à bras le corps un homme qu'il fait 
sortir de la voiture. Cet homme c'est Valère. 
je le devine plus que je ne le vois. Un grand froid 
me pénètre; Valère est blessé peut-être? non, il 
repousse le chauffeur et veut remonter; mais une 
femme s'encadre dans la portière et dit d'une voix 
pointue : 

— Jetez-le devant sa porte. 

Les deux hommes luttent. Le chauffeur n'est 









168 ' DE LA VILLE AU MOULIN 

pas le plus fort, et à certains grognements de 
Val ère je comprends qu'il est ivre, comme jamai 
il ne l'a été jusqu'alors. 

Le temps d'accourir, et je le retrouve par terre, 
accroché des deux mains au marchepied de l'au- 
tomobile. La femme, penchée sur lui, le frappe d< 
ses poings secs comme des petits maillets, afin d< 
lui faire lâcher prise. Elle est si acharnée à fraj r 
qu'elle ne m'a pas entendu venir; je la regarde, 
lans la lueur des phares, son visage mince et tout 
convulsé* me fait penser à une chèvre furieuse. 
Sans un mot, sans efforts, je la soulève et la jette 
sur les coussins de sa voiture, puis je m'adresse 
au chauffeur : 

Aidez-moi à le conduire chez nous. 

Valère, au son de ma voix, se lève de lui-mêi 
et se laisse guider sans résistance jusqu'à son 
fauteuil d'osier. Il a une face d'un rouge violet 
qui m'épouvante, et sa respiration est une sorte 
de ronflement qui se heurte à quelque chose de dur 
au fond de sa gorge. 

En s'en allant, le chauffeur me dit : 

Mouillez-lui le visage, et faites-lui boire du 

café. 

Je me hâte de suivre ce conseil, et peu à peu 
Valère devient moins rouge et sa respiration moins 
dure. 11 suit du regard tous mes mouvements; 
sait-il que c'est moi qui lui donne ces soins? Oui, 
sans doute, car de ses yeux qui n'ont pas perdu 
toute intelligence, deux grosses larmes viennent 
de couler. 

J'ai pitié. Une pitié qui me fait l'embrasser 

tendrement au front 









DE LA VILLE AU MOULIN 16 

Api oui ! il n (- peut i <: pas h . S'il 

,. ( qnll ;\ de la peine, une p< qu'il 

peut j i dire t 
No ; -je j I.-' pour i nin et te consoler 

quoiqu'il arrii : } 
.le m'e aouille devant lui; je joins ses i une 
u\ miennes, et, comi pour obéir à Firmin je 

ùis : 

— T ois plus triste, Valère, nous allons oir 

un enfant. 

Au lieu 'le la douceur que j'attendais, * st un 
emportement terrible qui le dresse : 

C'est un affreux mensonge. Tu veux me tour- 
menter encore, car tu es méchante, méchante 
comme une mauvaise bête, entends-tu? 

Il prend la tasse à moitié pleine et crie plus fort : 

— A ta santé Bambou. 

11 vide la tasse d'un trait et se penche sur moi 
pour un baiser, mais je recule, et il roule à terre. 
Il se relève et me poursuit, mais ce n'est pas moi 
qu'il poursuit, c'est Bambou, et l'idée qu'il peut 
m'atteindre en me donnant ce nom me fait honte. 

Je n'ai pas grand mal à lui échapper, ce n'est 
qu'en s'appuyant aux meubles qu'il peut se tenir 
debout. Il appelle, il exige que Bambou vienne 
à lui, et, dans les phrases osées et dans les injures 
qu'il lui jette, je comprends qu'il s'étonne de la 
voir fuir. 

Il s'écroule enfin, et ronfle. 

Horrifiée, «ugnée, je m'éloigne de cet être 
qui fut toute ma joie et tout mon amour. 

Il fait grand jour lorsque je m'éveille et me 
retrouve tout habillée sur mon lit. Val ère, vêtu 






170 * t>E LA VlLLË AU MOULIN 

d'effets propres est debout devant moi. Il est gl; é, 
son teint est verdâtre et son front plissé montre 
les efforts qu'il fait pour rappeler ses souvenirs. 
Je saute du lit : 

— Viens, Valère, je vais préparer une boisson 
chaude. 

Il me suit docilement et quelques minutes 
après nous sommes attablés en face l'un de l'autre. 

Comme si la première gorgée de liquide chaud 
lui rendait l'usage de la parole, Valère me de- 
mande : 

— Pourquoi dormais-tu habillée? 

J'ai bien envie de lui poser la même question, 
cependant je réponds que le sachant couché sur 
le parquet je n'avais aucun goût pour dormir 
à l'aise dans un lit. 

Il boit une nouvelle gorgée, et il ordonne l'air 
fâché : 

— Je veux savoir où tu as passé la nuit. 

Je crains qu'il ne soit encore ivre, et pour ne 
pas l'exaspérer, je dis avec bonne humeur : 

— Sur notre lit, dans notre chambre. 

Il hausse les épaules, puis, comme poussé par 
une violence dont il n'est pas le maître, il s'em- 
porte : 

— Ce n'est pas vrai, vous êtes toutes des men- 
teuses. 

Et la voix soudainement basse, il ajoute avec 

un mépris indicible : 

Au fond, tiens! tu ne vaux pas mieux que 
Bambou. Et encore! elle, au moins, ne fait pas 
mystère. de ses frasques, tandis que toi... 

Je ne peux croire qu'il pense cela. Les derniers 






DE i \ VILLE Ml MOI f .1 V 171 

tots surtout ont été di1 ur un bon si amer que j 
devine à travers eux une ide souffrance. 
J'étends la main pour un geste affectui x, mais 
eux de Valère deviennenl dui et il I 
ir arrêter mon élan : 
La vérité, c'est qu'on t'a vue p la vi\l< n 
.m de d'.un jeune homme, et que ce jeun 

omme a passé ici deux nuits en mou al 
e donc le nier. 

Je comprends son erreur, et le détrompe : 
Je ne le nie pas, ce jeune homme, c'est Fir- 
min. 
Firmin? 

Valère reste immobile, tout son visage s'apaise 
tandis qu'il répète : 

— Firmin. C'est Firmin. 

J'attends un mot d'excuse, mais je n'ai pas 
vaincu, car Valère s'assombrit de nouveau : 

— Ah! oui, Firmin, vous vous entendez si bien 
nus deux qu'il ne manquera pas de dire comme 

toi si je Tinterroge. 

C'est à mon tour de hausser les épaules; je n'at- 
tache du reste aucune importance à cet ace Je 
jalousie; la preuve de ce que j'avance est si facil 
t faire. Je guette seulement la minute où il me ser 
possible de parler avec amour de ma grossesse. 

Valère s'est renversé sur le dossier de sa chaise. 
Il songe, les yeux fermés, une expression de dégoût 
aux lèvres. 

J'ai peine à les reconnaître ces lèvres : elles sont 
sèches et craquelées, sans couleur ni fraîcheur. 

Encouragée par le silence, j'implore : 

'— Valère, veux-tu m'écouter? 



172 DE LA VILLE AU MOULIN 

Il répond sans bouger : 
Je t'écoute. 

Penche-toi un peu vers moi; ce que j'ai à 
dire est grave et je ne peux pas le dire devant des 
yeux fermés. 

Il ouvre ses yeux qu'il laisse errer au plafond. 
Ma gorge se serre, j'hésite et je finis par dire exac 
tement comme la veille : 

Ne sois plus triste, nous allons avoir un enfant. 
Il referme les yeux et ricane : 

Comme l'autre; ça vous amuse de mentir. 
Profondément blessée je dis : 

Laisse à l'autre ses mensonges, Annette 
Beaubois dit toujours la vérité. 

Il se met à siffler sans quitter sa pose renversée. 
Je veux lui raconter la venue de Firmin et, pour 
l'obliger à un peu d'attention, je le touche au bras. 
Il se lève vivement alors, et recule l'air effrayé en 
disant : 

Est-ce que tu vas me frapper, toi aussi? 
Je suis moi-même si effrayée de ce que je vois 
sur son visage que je me place devant lui et de- 
mande : 

Me reconnais-tu au moins? 
Il me regarde des pieds à la tête, insolemment : 
Oui, je te reconnais, tu es Annette Beaubois, 
la grande, la pure, la fière Annette Beaubois. 

Le ton est aussi insolent que l'allure, mais je 
ne veux penser qu'au conseil de Firmin et, avec 
l'espoir que tout cela va changer, je reprends dou- 
cement : 

Je t'en prie! ne te moque pas, je t'assure que 
je vais être mère. 



DE LA VIU \.U MOULIN M 

\\ i me le do i continue à ricaner. 

I [ne m»' fail d tirer ardpmmenl la fin 

oui iin, très loin d'ici 

m ntenda dire d un 

l'on bonheur e >arti, Annette, il v& falloi 

p ai i. 

Valère se retourne, et s'approch de moi ave 

a vis e pi l dé colère, il s'approche si près que 
tends les mains comme une barrière devant ma 
rossesse tandis qu'il crie à m'étourdir : 

Tu es libre Annette Beaubois. C'est toi qui 
"a pas voulu du mariage, et je ne prétends pas te 
retenir ici contre ton gré. 

Les mains toujours en avant, je ressens plu- 
sieurs chocs contre la cloison de ma chair, et c'est 
omme si mon petit me demandait de ne pas le 
séparer de son père. Ces chocs m'apportent un ma- 
laise qui me fait fléchir et chercher un point d'ap- 
pn . Vlais dans le même instant, parce que Valère se 
hâte de mettre son pardessus et son chapeau pour 
sortir, une colère inattendue gronde en moi. 

C'est lui qui va s'en aller d'ici pour n'y plus reve- 
nir peut-être? Cette idée m'est insupportable. Je 
veux pas qu'il parte ainsi. Il faut qu'il sache 
la vérité malgré lui. Aussi, à peine a-t-il passé la 
porte qu'une force me lance à sa suite. Je le saisis 
par le Lias, le ramène dans la maison, et m'adosse 
■ la porte fermée. 

Ma colère est sans éclat; elle fait seulement 
trembler ma voix de façon exagérée lorsque je dis : 

— Tu n'es pas ivre Valère, regarde-moi en face 
tu verras que je ne mérite ni ton mépris ni tes 
injures. 



17', DE LA VILLE AU MOULIN 

Comme un enfant obéissant, il lève les yeux et 

!•- rde au visage. 
Oh! le regard de bête traquée de cet homme! 
Où sont les yeux que j'aime? 

Ma colère s'enfuit. Et de toute ma tendresse et 
de tout mon espoir j'affirme : 

— Je n'ai pas menti. Je vais être mère. Je viens 
encore de sentir battre le cœur de notre enfant. 
Firmin le sait, il te le dira... 

Valère m'arrête d'un geste suppliant : 

— Ne mêle pas Firmin à ce mensonge. 

Son grand corps se plie, et ses traits se tirent 
infiniment tandis qu'il ajoute : 

— J'ai mérité que tu te venges de moi en cher- 



chant un autre amour, mais, inventer une gros- 
sesse, comme Bambou! Oh! Annette, comment 
peux-tu être devenue aussi menteuse! 

Je n'ai plus la force de me défendre. Il me vient 
seulement un grand désir de mourir. Comme à un 
appel pressant, trois moyens se présentent ensemble 
à mon esprit : la fenêtre de la tour avec ses pierres 
pointues, le cactus aux pierres brûlantes et sa hai- 
neuse vipère. Je veux aller vers les trois d'un seul 
élan, et comme je dégage la porte, Valère l'ouvre 
et la referme sur lui. 

Je ne sais alors ce qui se passe; la pièce me paraît 
pleine de brouillard et il se fait autour de moi un 
bruit singulier. On dirait une grande quantité de 
choses brisées qui s'entrechoquent. Ma tête est 
lourde et ma faiblesse m'oblige à tendre les mains 
vers la table, sur laquelle je me courbe, et m'ap- 
puie de tout mon poids. Puis le brouillard se dis- 
sipe, le bruit de choses cassées s'éloigne, et je me 



DE LA Vïl t l ï) 

redi . J'entends d< voix v du d< 

l'est ma j eune voisine et son mari qui se i nt 

•mi uell il t on coura pour leur journée ■ 
ail. 
I »iin, i vois à la adule qu il n'y a inq 
oinutes que Val< • esl parti. ! >en mt 5 il m 
►omble que depuis ce départ des heuri et dei 
beur ont passé. J'ai froid. Une doul ir lanci- 
nante me traverse la tête d'une tempeàl 

Je voudrais m iseoir, je voudrais m'étendre sur 
mon lit, mais cela me parait si difficile que j'y 
énonce, et c'est debout que le souvenir de toute 
chose me revient. 

Longtemps je reste à réfléchir. Je n'ai plus envie 
de mourir. Et c'est avec une volonté bien arrêtée 
cette fois, que je dis tout haut : 

— Il faut partir d'ici, Annette Beaubois. Il faut 
partir aujourd'hui même. 

Je crains pour mon enfant. Des moments comme 
celui que je viens de passer peuvent lui être nui- 
sibles. Qui sait si le mal n'est pas déjà fait? Je ne 
l'exposerai pas davantage. Lorsqu'il aura vu le 
jour, j'aurai plus de force pour le défendre et faire 
valoir ses droits auprès de son père. 

Ce soir, la fenêtre de la tour restera fermée, la 
mer pourra danser sous la lune, et la Crapaude 
fouiller sous les pierres, Annette Beaubois ne guet- 
tera pas sur la route la silhouette de Valère Cha- 
tellier. 

Le temps de mettre un peu de linge dans une 

alise. Quelques mots d'explication placés bien 
en vue sur la table et me voici dans le tramway qui 
s'en va vers la gare de Nice. 

12 



176 DE LA VTLLE AU MOULIN 

Maintenant que j'ai pris m q bilL : j>our>Paris, 
maintenant que je sais mon départ certain, mon 
< œur s'emplit de ressen iment contre Valère* Il 
faut qu'il me voie passer a^ c cette valise à la main. 
11 faut qu'il sache tout de suite que je me sépare 
de lui. Et si, à mon tour, je peux le faire souffrir 
un peu, il me semble que je partirai avec moins de 
regret. 

Mêlée à d'autres passantes, je m'arrête devant 
le beau magasin. Valère est là, justement. Il incline. 

haute taille devant deux jeunes femmes qui lui 
parlent avec volubilité. Il leur sourit aimablement 
mais je vois qu'il fait effort pour cela. Ses yeux 
sont inattentifs, et son teint a la pâleur maladive 

d'autrefois. 

Toute ma rancune fond à la tristesse de ce visage. 
Et, au contraire de l'instant d'avant, je crains 
d'être aperçue. Je m'efface et m'éloigne, et c'est 
avec un amour plein de pitié que je dis à celui que 

j'abandonne : 

e Passe encore cette journée dans l'ignorance de 
de mon départ. Cette nuit, si tu le peux, va dormir 
hors de ta maison afin de retarder la mauvaise nou- 
va le, car ton amour pour moi n'est qu'égaré, et 
par ze que ton âme est toute pareille à la mienne, 
la 30viiïrance ne te sera pas épargnée plus qu'à 

moi. » 



XIII 



Le train roule et ma pens< ne peut se détac r 

Resserrée clans un coin du -s 

clos pour ne pas mêler le cher visage 1 ^te 
x es indifférents qui m'entourent, je souffre 

de ce départ comme d'un mal cuisant. Par instant 
je ne sais plus si je fais bien de partir, et aux arrêt 
des gares j'ai besoin de toute ma volonté pour ne 
•as sauter du train et retourner à Nice. Pour faire 
esser cette irrésolution qui me torture, j vais 
appuyer contre la vitre du couloir. Je cherche 
des eux les orangers, maïs dans la campagne, il 
n'y a plus que des ifs et des oliviers. Les ifs, qu'on 
aperçoit de place en place, vont par bandes, vêtus 
de noir, ce aie des gens de village s'en allant à un 
enterrement, ou par deux seulement, un grand e 
un petit, comme un père conduisant son liis par 
la main. 

Les oliviers tordus chacun à sa manière couvrent 
des champs entiers. Certains ont F air d re à 
genoux soutenant une corbeille sur leur tête, t 
d'autres ont deux jambes cagneuses au lieu d'un 
tronc. Ee.aucouo sont courbés vers la terre comme 






178 DE LA VILLE AU MOULIN 

«les vieillards et de très jeunes sont déjà infirmes. 
Ceux qui longent la voie, du chemin de fer sont 
plus difformes encore et semblent vouloir fuir à 
lotre passage. Ceux-là savent peut-être que j'aban- 
lonne le très vieux qui m'était si accueillant dans 
le grand jardin et c'est peut-être de moi qu'ils se 
détournent. Lorsque la nuit se fait et que plus rien 
n'est visible au dehors, je reprends mon coin où 
je retrouve l'irnage triste de Valère. Et soudain 
j'aperçois toutes les difficultés que je vais rencon- 
trer pendant mon séjour à Paris, mais je ne veux 
pas y penser. Je suis forte, et bien décidée à faire 
n'importe quel travail pour gagner ma vie. J'écart» 
aussi le souvenir de Valère pour ne plus penser 
qu'à mon enfant. Il ne cesse de frapper à la cloison 
aujourd'hui. « Oui, cher mignon, j'entends, ne 
crains rien, je ne me séparerai pas de toi. » 

Ce fut chez mon père que j'allai tout d'abord. 
Après une aussi longue séparation, j'eus de la peine 
à le reconnaître. Qu'avait-il fait de l'épaisse che- 
velure blonde qui accompagnait son teint clair et 
son air avenant? C'était maintenant un monsieur 
chauve, maigre et à l'air ennuyé. Et je vis bien que 
ma présence lui était plus pénible qu'agréable. 

Auprès de ma mère, je trouvai plus de chaleur, 
et nos larmes se mêlèrent. Elle regrettait le passé : 
C'est ton père qui m'a délaissée, me dit-elle. 

Et toute confuse elle ajouta : 

— Et moi j'étais trop jeune pour rester sans 
amour. Elle gardait son sourire câlin, et ce sourire 
suffisait à lui seul pour éloigner d'elle toute vieil- 
lesse. 



hl'. LA VILLE AU MOULIN 17 

Ain i qu'à mon père, je lui laissai croii 

itaia à Paris pour quelques heun sulement. 

i quoi bon leu* dire la vérité" ni m ni l'aul m 
»ouv\ aienl r q poui moi ci, il était bien inutile 'le 

l oubler, 

Firmin ourut à la nouvelle, 'I d'abord il 

voulait partir pour Nie tantilétaita leramener 

v mai lorsqu'il cr»rinu», l'exi Bam- 

bou et les (ici ails (le la dernier* ne, il 8e <on 

tenta <i pire longuement à son ami. 

Après plus d'une semaine, je n'avais pas encore 
trou à me placer. Je n'en < 'ou vais j in trop 
grand ennui. A marcher par les rues, je r< ou vais 
mon Paris, mon cher Paris avec son bruit assour- 
dissant et sa lumière tamisée par la pous re 
comme par un abat-jour d'un gris léger. Je retrou- 
vais les moineaux familiers cherchant leur nour- 
riture sur la chaussée et attendant pour s'enfuir 
l'avertissement du conducteur de tramway ,- et je 
prenais plaisir à voir que ces conducteurs avertis- 
saient avec le même soin les oiseaux, les gens et les 
chiens. 

Je finis par trouver une place de laveuse dans 
une buanderie d'hôpital. En y entrant il me sembla 
que j'entrais dans un nuage tant la buée était 
épaisse. Un homme me poussa devant un grand 
bassin de pierre et me dit : 

Mettez-vous là, et faites comme les autres. 

A travers la buée j'aperçus des femmes reti- 
rant du bassin plein d'eau des pièces de linge 
qu'elles mettaient par paquets sur des tréteaux et 
je fis de même. 

Ce travail de la buanderie est dur et désagréable, 



180 DE LA VILLE AU MOULIN 

l'eau vous inonde les pieds à tout moment, et il I it 
faire bien attention de ne is glisser sur I i d 

âr, m'a dit une laveuse, on s'y casse facilement 
les jambes. 

Et puis il y a le linge sale qu'il me faut trier et 
mettre en tas séparés. Ce linge a une odeur dou- 
ceâtre qui me soulève le cœur. Là encore je fais 
comme les autres, mais parfois mon dégoût est tel 
qu'il m'est impossible de prendre la moindre nour- 
riture. De plus ma fatigue est énorme, mes nuits 
se passent en mauvais sommeil et, au matin, mon 
corps est si raide que je me demande avec inquif' 
tude s'il pourra se plier au bord du bassin. 

Parmi mes compagnes de travail il y a la mu 
Françoise. C'est une très vieille femme, coura- 
geuse, et toujours de bonne humeur. Rien ne la 
rebute ni la répugne. Elle porte à pleins bras les 
plus lourds paquets, et à l'heure du goûter, il lui 
arrive de poser son pain sur un tas de linge sale. 

Il y a aussi Mlle Lucas. Celle-là n'a pas comme 
les autres un air de pauvreté; les effets qu'elle 
porte sont bien faits et en tissus de bonne qualité. 
Elle est silencieuse et d'une pâleur si extraordi- 
naire qu'on pourrait croire qu'elle vient de sortir 
de sa tombe à l'instant. Elle a une trentaine d'an- 
nées, ses larges yeux sont d'un noir mat et son 
regard est triste et inquiétant. Les autres la pren- 
nent en pitié parce que chaque fois qu'une cloche 
sonne quelque part elle dit : 

— Entendez-vous la cloche du cimetière? 

Depuis qu'elle s'est aperçue de ma grossesse, 
elle me fait mille recommandations au sujet de la 
nourriture à prendre; elle compose mes menus de 



Di A VÏLIiB AU MOULIN 



1*1 



chaq et eUe 5 -P«to une telle atte. 

au'elle en oupl ll " ,; " ""'"' 

lil je* <r >— '-7 'V 

1. pas 1 t "'I' 1 

v ,.« ons, 

mirah <d - 

„ m je mena» 1 d. 

qu .ches.bru: ' ' 

l a dè nt comme du bon pain ] ; m, • re de 
I anti iennent pas on. 

I omacetà taines heur< d- 

la journée j'ai i'aim. 

Oncle meunier ne s'étonne pas de me savoir à 
Paris; il croit que j'y suis momentanément avec 
Valère pour les affaires de la maison de Nice. Ma- 
rine paraît le croire aussi, mais ses lettres contien- 
nent toujours des phrases qui ressemblent a des 

q Tvèc n Firmin j'ai retrouvé des dimanches de 
fêtes. Sa ville de garnison, peu éloignée de Pans. 
h permet de faire l'aller et le retour dans la même 
journée. Nous aimons à revoir les endroits ou s est 
passée notre enfance et nous faisons de longues 
stations au Jardin des plantes. 

J'évite de passer auprès des carnassiers; leur 
vue me cause un malaise long à se dissiper; j ai 
pitié de ces bêtes à l'affût de tout ce qui remue et 
de tout ce qui vole et toujours prêtes à bondir pour 
une proie possible. Firmin qui connaît mes pré- 
férences dit en riant : « Fuyons les bêtes qui guet- 






182 DE LA VTLLB AU MOULIN 

tent, allons voir celles qui broutent. » Lui-même 
préf< i les bêtes inoffensives, mais il se plaît sur- 
bout auprès des fleurs qui lui rappellent le nom de 
fiancée. Assis près de moi, à l'ombre d'un mar- 
ronnier, il me parle longuement de son mariage qui 
doit avoir lieu au printemps prochain. Et comme 
il n'a plus à tenir compte de la volonté du grand- 
père de Rose, il compte bien quitter l'armée à la 
tin de son rengagement. Je m'inquiète de son ave- 
dr. Il n'est pas adroit au commerce comme Va- 
lère, et sorti de la caserne, il lui faudra bien re- 
prendre sa vie de petit commis dont il n'était guère 
satisfait. 

Mais Firmin se fâche : « Pas un jour de plus je 
ne resterai à la caserne, tu m'entends? » Il rit sou- 
dain et se moque : 

— On n'y manque de rien cependant. 

Il passe les mains à rebrousse poil sur son vête- 
ment : 

— Vois comme je suis vêtu de drap fin. Clé- 
mence n'en exigerait pas de plus beau pour son 

manteau des dimanches. 

Dans ce jardin où des groupes d'enfants nous 
entourent, nous nous plaisons à parler de la venue 
prochaine du mien. Firmin ne reçoit pas de ré- 
ponses aux lettres affectueuses qu'il ne cesse 
d'écrire à son ami. Malgré cela il est certain que 
Valère ne me tiendra pas rigueur de mon éloigne- 
ment lorsqu'il verra son fils beau et bien portant. 
Il sait, par un camarade dont les parents demeu- 
rent à Nice, que le magasin de chaussures est de 
mieux en mieux achalandé. Il espère que Valère 
est maintenant assagi et sobre, et sur cet espoir 



I \ VILLE) AU Moi ; 






il bâti! pour moi des joies doue t durables. 

Je ne >is | ttant que ! rmin ;< la . 

i-\ enue de Valî n\ iaais je ae p<;u.\ en cher rua 
p.:, e 'li' s'en aller à tout m< it la vieilli 

i\ de la Crapaude. Et parf i m sir d'y 

toun isl si ; ind qui me sens capable de 
tout bravt pour cela. 

Court h bord du bs □ ou sur le Vingt 
j'ai rappi un à un les souvi * ",; Qq 
oes trois années qui viennent de passer. Un à w 

lussi, les r rets sont venus; ils se sont groupés 
dans mon cœur et l'ont empli d'une a 
insupportable. J'ai cédé sous leur poids et e suii 
accablée de reproches : « Sotte Annette Beaubois! 
il fallait vaincre ta répugnance du vin et en endre 
le goût au contraire, ainsi Valère Chatellier n'au- 
rait pas eu à feindre, et c'est avec toi qu'il se serait 
enivré et non avec Bambou. S'enivrer n'est rien, 
c'est un vice qui ne fait tort à personne, et lors- 
qu'on aime un être par dessus tout, mieux vaut 
partager son abjection que de s'en séparer. » 

Pour me donner raison, j'avais l'exemple de 
mes voisins de palier, un vieux ménage d'ivrognes 
habitant la même chambre depuis plus de vingt 
ans. Ces deux là ne possédaient que leur bonne 
entente; la fête commençait pour eux le samedi 
soir et durait toute la journée du dimanche. Il fal- 
lait entendre la voix toute fléchissante de tendresse 
de l'homme, lorsque rapportant une nouvelle pro- 
vision de vin et incapable de retrouver sa porte il 
appelait : « Caroline! Caroline! » Il fallait entendre 
aussi le pas trébuchant et les bégayements de 
Caroline s'empressant au secours de son mari. Ce 



18', DE LA VILLE AU MOULTN 

couple était la risée des autres locataires. Qu'im- 
portait! cps deux ivrognes étaient sourds et aveu- 
gles aux moqueries ot vivaient heur- s l'un >rès 

le l'autre. Pourquoi n'en serait-il pas de môme 
pour nous. 

Brusquement ma détermination fut prise; j'al- 
lais tout de suite commencer à boire du vin et, d^ 
l'alcool et, ma répugnance vaincue, j'irais retrou- 
ver Valère qui ne pourrait plus douter de ma gros- 
sesse devenue parfaitement visible. Mais comme 
je me mettais à la recherche d'une bouteille, mon 
enfant a frappé à la cloison. Il frappait à petits 
coups répétés comme pour me dire de prendre 
garde, et aussitôt j'ai revu les gestes stupides et 
maladroits du vieux ménage, j'ai revu les yeux 
éteints et comme noyés de Caroline, ces yeux qui ne 
s'animaient que le samedi soir lorsqu'elle surveillait 
comme des jumeaux chéris les deux litres de vin 
qu'elle rapportait dans son panier. J'ai entendu 
le rire mêlé du mari et de la femme, ce rire sans 
profondeur ni joie et qui me faisait toujours pen- 
ser au gargouillis d'eau sale de la buanderie. 

De mes deux mains bien appuyées j'ai apais< 

l'enfant : 

— Cher petit! C'est toi qui es sage, et tu peux 
être tranquille, jamais ta mère ne se rendra pareille 
à ces gens-là. 



X I \ 









] sage-femmo haussa le petit dans la lumière 

lit : ,,. 

— C'est un beau garçon, mais grand Dieu qu il 

est m ,Te. 

Et sévèrement elle me demanda : 

— Vous n'avez donc pas mangé à votre faim 
pendant votre grossesse? 

C'était vrai, je n'avais pas toujours mangé à ma 
faim, et la pensée que mon enfant était maigre par 
ma faute me fut si pénible que je ne pus retenir 

mes larmes. 
. La sage-femme s'adoucit : 

— Allons, ne vous tracassez pas, vous allez y 
remédier ici, et. tournée comme vous l'êtes, vous 
ne manquerez pas de lait pour nourrir ce petit 

homme-là. 

Oh! non, il ne fallait pas que je manque de lait! 
Je n'avais pas manqué de courage pour élever les 
enfants de mes parents, pourquoi manquerais-je 
de lait pour nourrir le mien? 

I «l'aperçus très vite que je n'aurais aucun 
souci de ce côté-là et ma joie fut grande. Cette joie 



i DE LA VIU,E AU MOULT \ 

diminuait cependant lorsqi je regardais téter 
mon petit. Il tétait goulûment, mais après quel- 
ques go] ses, il semblait étouffer, et rejetait d'un 
seul coup tout le lait qu'il venait de prendre. 

Dans cette salle d'hôpital où nous étions une 
quinzaine de jeunes mères, l'infirmière ne pouvait 
s'attarder longtemps auprès de chaque berceau. 
Elle me dit sans s'inquiéter : 

— Beaucoup de nouveau-nés rejettent le lait. 

Je remarquai bientôt que les autres nouveau- 
nés s'endormaient après chaque tétée, tandis que 
le mien pleurait presque sans arrêt. Ma voisine de 
iit qui en était à son troisième enfant me dit tout 
bas : 

— Il pleure la faim, votre petit, donnez-lui à 
téter en cachette. 

Je parvins à suivre ce conseil. L'enfant ne gar- 
dait pas mieux le lait mais il arrêtait un peu son 
cri plaintif. Après quelques jours, tous les autres 
bébés avaient augmenté de poids alors que le mien 
pesait moins qu'à sa naissance. 

La sage-femme eut vers moi un regard soup- 
çonneux : 

— Qu'est-ce que vous faites donc, vous, avec 
votre enfant, vous faite semblant de lui donner à 
téter? 

Ce n'était pas ce reproche-là que j'attendais et 
je n'y fus pas sensible. 

Elle reprit, mécontente et s'adressant à l'infir- 
mière : 

— Surveillez cela, n'est-ce pas! 

Je ne sais si l'infirmière tint compte de cet ordre 
mais à partir de ce moment, je surveillai attenti- 



DM LA VILLE ATJ MOULIN 1 

vement chaque tétée de mon enfant, et très vif 
i iquis la certitude q i rien ou presque i n i 
ce qu'il ] b n bait dans son estom; . Non 

.•ni, 'm, ut il ri il l« l.'ni. mais tandis i ill , 
le lait lui échappait et coulait en deux fines rigole 
aux coins de sa petite bouche! Au lorsque la 
sage-femme entra de nouveau dans la salit je i .- 

pelai : 

- Madame! mon petit .1 quelque cho dans h 
' r ge qui le gêne pour- téter. 

Elle ne me laissa pas dire autre ch< rit 

l'enfant qu'elle mit adroitement à mon sein. Et, 
comme il le prenait goulûment, selon son habitude, 
olle haussa les épaules et voulut s'éloigner. 

Je la saisis par le bras : 

— Attendez! 

Mon accent avait été si impérieux qu'il me sur- 
prit et me fît rougir. Cependant je continuais à 
tenir si serré le bras de la sage-femme qu'il lui 

fallut bien attendre et constater que je disais vrai. 

Des médecins vinrent examiner l'enfant; l'un 
d'eux qui l'avait emporté et gardé un long moment, 
me le rendit en me conseillant de l'allaiter aussi 
souvent que possible. 

Il y eut des chuchotements autour de moi. Les 
autres jeunes mères me regardaient avec pitié, et 
comme je prêtais attention à leur moindre propos, 
j'entendis : 

— Pardi! c'est un enfant qui a trop pâti dans 
le sein de sa mère. 

Ces mots m' arrivèrent comme un soufflet en 
plein visage. Trop pâti! 

Ainsi en m'éloignant de Valère j'avais sauvé 



188 DE LA VILLE AU MOULTN 

mon enfant d'un mal pour le jeter dans un aui 
Était-ce ionc parce qn j'avais eu faim moi-n 
que mon petit ne pouvait plus s* alimenter main- 
tenant ? 

La sage-femme d'un ton bourru, m'assura du 
contraire : 

— Vous n'y êtes pour rien, l'enfant a une mal- 
formation de l'estomac. 

Disait-elle la vérité? 

Je ne pouvais oublier sa remarque sur la mai- 
greur du nouveau-né. 

Mon remords vint augmenter un malaise que 
j'éprouvais depuis mon accouchement et dont je 
ne parlais pas. C'était comme un ralentissement 
du cœur qui me faisait craindre de m'évanouir à 
tout moment. C'était surtout des nausées qui me 
donnaient la répugnance de toute nourriture. Je 
luttais contre cela, je ne voulais pas être malade, 
je voulais manger pour avoir du lait. Il me fallait 
beaucoup de lait afin que mon petit put eu 
prendre à tout instant sans risquer d'en manquer 
jamais. 

Ma volonté ne put tenir contre le mal qui pro- 
gressait, et bientôt une forte fièvre vint m'enlever 
en même temps que le remords le souvenir du lieu 
où je me trouvais. Pourtant, dans cet espèce d'ou- 
bli, la crainte de perdre mon lait persiste, car mal- 
gré la barre de fer qui me défonce le crâne, malgr 
les milliers de guêpes enragées qui bourdonnent 
à mes oreilles, j'entends mon petit pleurer la faim. 
J'entends aussi ce que disent les médecins : « Si 
l'enfant peut résister quelques mois on pourra 
tenter une opération. Dommage que la mère ait 



DH LA VILI AU MOULIN 189 

cette i mvaise fièvi accomplirait peut 

Je t) quand il est quatre heures du 

tin. U onne quelque part et je vois 

h • as clairement que je I ids. C'est 

moi qu »uii d inoées dans l'espace 

et qui se iui mt en se rencontrant. A q ttre 

m i i je prends corn mon xt. 

J ■ iaii que je ai très cas , j< b que je suis 

l une cii; ibre a nf. iont 

l : i seulement lorsque l'infirmière 

il', sur Le bei au avec un biberon. Je le voi. 
bibi i. C si une toute petite fiole qui n b 
,a a demi-pleine. Je voudrais parier i ;ette infir- 
mière, m elle s'éloigne toujours avant que j'ai 
réussi à fixer les mots qui tournoient dans ma i e. 
L'autre nuit, après son départ, une grande force 
m ist venue; je me suis levée, et, avec des précau- 
tions infinies, j'ai pris mon petit et l'ai couche à coté 
de 11101,11 s'est apaise tout de suite sous mes caresses. 

Oii ! chères menottes, plus douces et plus soyeuses 
à mes i res que les plus uouces et les plus soyeuses 
des Heurs. Et \ ous neaux yeux, qui parliez si claire- 
ment aux miens qu'il n'était pas besoin de paroles 
pour vous comprendre. Je souriais à mon enfant. 
Ma pensée lui parlait de ma guenson proche, et d 
m" écoutait, .via pensée lui annonçait mille choses 
à venir, et il me regardait. Longtemps il m'a écoutée 
et regardée, puis, sous mes baisers, ses lines pau- 
pières se soni, fermées et il s est endormi. 

L'infirmière nous a surpris ainsi, elle a levé les 
i>ras avec épouvante : 
Uni malheureuse 1 






M R LA VILLE AU MOULIN 

Et doucement, très doucement, elle a remis l'en- 
fant dans son berceau. 

Chaque nuit, maintenant, j'ai mon petit au long 
de moi pendant un moment. L'infirmière me le 
donne d'elle-même : 

Tenez, pauvre femme, gardez-le là pendant 
que je vais le faire boire. 

Et tandis que le biberon se vide goutte à goutte 
entre les petites lèvres avides, je lisse un front 
tiède et doux, pins grand à lui seul que tout le reste 
du visage. 

Mais voici ma fièvre qui revient. Elle revient 
ournoisement et se glisse d'abord en léger frisson 
autour de mes épaules, puis elle s'enhardit, gagne 
les flancs et enveloppe tout mon corps d'une cou- 
verture de glace; je sais que cette couverture de 
glace deviendra tout à l'heure un brasier dont les 
charbons ardents se poseront au creux de mes 
mains et sur ma tête, et qu'ils auront tôt fait de 
consumer ce qui me reste de forces et de pensée. 

Ce matin, à l'appel des quatre boules d'or, ma 
fièvre s'est enfuie comme à l'ordinaire; je me suis 
dressée en réclamant mon petit, mais l'infirmière 
m'a dit : 

— Voyez ! il dort, et cela lui arrive si rarement 
qu'il vaut mieux ne pas le réveiller. 

Et tout en s'asseyant auprès du berceau, elle 
mit négligemment le biberon dans la poche de son 
tablier. 

Ce sommeil de mon enfant me donne un grand 
calme. Ce calme paraît s'étendre aux choses, car 
de près comme de loin on n'entend aucun bruit. 






i \ VILLE M moi I : i 

nfant dort, il Si tble qi la teiT< 

util it t'ait sileni 

I i, je i et m";idosse à mon 

iller; je vais m ix, je le s< i, quoique je sois 

au | i l. de mal upport la veilleus* 
| u pli idqu plus loi ■ cependant qu'uj 

.,,,, ir de lu" Uni i ado e j'essay de réflé 
Me pensée a de suite, et je rn'cfïorc 

i dirij . Depuis c< \bv temps suis-j 

malade? El : nin, sait-il seulenii tquejesuia 

\ fouiller dans le passé, je me lasse vite; les 
.mis et les visages que je cherche à évoquer, 
l'échappent et se changent en couleurs mouvant 
! mêlées, les murs mêmes de la pièce ainsi que la 
veilleuse se mêlent à ces couleurs et prennent des 
formes qui s'effacent et renaissent. La seule chose 
que je continue à voir distinctement c'est le ber- 
ceau. Tout auprès l'infirmière s'est endormie; le 
dos bien appuyé et les jambes allongées, elle incline 
la tête tantôt à droite tantôt à gauche. Est-ce 
elle qui ronfle si fort? Non, ce sont les guêpes, je 
les croyais toutes parties, il en restait sans doute, 
et voici qu'elles recommencent à bourdonner. 
Pourvu qu'elles n'éveillent pas l'enfant. Pourvu 
aussi que ma fièvre reste longtemps absente. 

Oh! cette lièvre, elle n'est pas lasse de moi en- 
core. On dirait même qu'elle est jalouse de voir 
mon petit auprès de moi. Hier, tandis que je le 
regardais boire, au lieu de venir en sournoise, elle 
a montré brusquement sa face dure et colorée, puis, 
à pleine bouche, elle a soufflé sur moi son haleine 
chaude, et tout de suite elle m'a ntrainée dans nu 
endroil dont j'ai peur de garder le souvenir. 

13 



; ! \ VIL! [01 

! u bouJ d'o al em • de he r, 

mais ai pu les compter, les lêp s font 

tro de bruit. tuis j'ai la certitude que qi l- 

qu'un est eut as la pi ■; pourtant je ne vois 

j joni et l'infirmière dort toujours auprès du 

ber< iu. Qu'est-ce donc, alors que cette ombre qui 
rôde le Ion des murs? Et voila qu'à tant regarder, 
je vois deux ailes se mouvoir, deux grandes ailes 
blanches qui s'élèvent lentement, d'autres les sui- 
vent, et les voici devenues si nombreuses que la 
chambre ne peut plus les contenir. Grandes ou- 
vertes, elles planent, s'entrecroisent, se heurtent 
et se gênent. Mon lit, à leur exemple, se soulève 
des quatre pieds et se balance dans le vide. 

Tout autour de moi, le frottement trop serré des 
plumes devient une sorte de plainte. Une plainte 
douce, tremblotante et fine comme la plainte d'un 
tout petit oiseau tombé du nid. 

Mais pourquoi- l'infirmière n'ouvre-t-elle pas la 
fenêtre ? 

Ah! si, elle l'ouvre enfin et voilà les ailes par- 
ties. Deux sont restées, les deux premières que je 
n'ai pas perdues de vue un seul instant. Elles 
s'abaissent, se posent sur mon lit et le ramènent à 
terre. Je m'enfonce sous leurs plumes claires, j'y 
suis bien et je voudrais pouvoir y dormir, mais 
chaque fois que je ferme les yeux un doigt dur 
frappe sur mes paupières, et une voix forte crie 
dans mon oreille : 

— Éveillez-vous! éveillez-vous! 

J'obéis, et me voici sur une route qui mène au 
moulin. Cette route est longue et si droite que j'en 
vois l'extrémité disparaître à l'horizon. Je marche 



I,\ VI M I VU M0U1 1 

\ tte car mon pel it m ittend pour > 1 < 

pleure) mais j< suis trop loin en< pour I a- 
fcendre. h i deu s tl i ^lol i de « 

plein la.i1 il lourds qu'il me [ b les souteni 

dans mi doua m i 

l'on; i ooup une ' de poitrini 

iule <■!. nid .1 pire en me Ji 

I uni i ur iu'; ce qui 

la fait rire, et me voî e jusqi le inture, 

;r\ ec un corps plat < i i bransparei i >m uni 

i femi est au jusqu'à la. ceinture oiaii 

sur sa rine laite de planches niai jointes, e\h 
>rte deux globes de cristal que je reconnais. Jfc 
m'élance pour les lui reprendre. Elle m'échappe 
court p la route, et j'ai beau avancer, la dis- 
tance entre elle et moi reste la même. Je la supplie 
alors de me rendre le lait. Sans ce lait mon enfant 
m pourra pas vivre. La femme continue d'avancer 
sans vouloir m'entendre; elle est bientôt forcée de 
de s'arrêter, car devant elle la route est finie et le 
fossé qui la coupe est si large que nul être humain 
ne pourrait le franchir. 

Je la rejoins enfin, mais avant que j'aie pu lui 
reprendre les globes, elle les arrache de sa poitrine 
et les brise sur les pierres. Et le lait coule en deux 
ruisseaux blancs jusqu'au fossé plein de vase. 

Mon désespoir est si grand, que je m'éveille réel- 
lement. Je reconnais la chambre où je retrouve le 

: berceau et l'infirmière. Mais la vision a été trop 
•5orte et, pendant un instant, j'hésite entre le rêve 
et la réalité. Et brusquement une épouvante me 

I traverse. Est-ce que je vais mourir? Ce lait perdu 
^ans retour, cette femme faite de planches et insen- 



194 DE LA \ ILLB AU MOULIN 

sible comme la mort, n'est-ce pas un avertisse- 
ment? Oui, je vais mourir, je vais mourir tout de 
suite, je le sens aux battements désordonnés de 
mon cœur, mais je ne veux pas mourir sans avoir 
revu encore une fois mon petit. Il me faut emporter 
à jamais le souvenir de son fin visage. Et je cri 
vers l'infirmière : 

Donnez-le moi! 

Elle sursaute, se met debout devant le berceau 
et refuse de me donner l'enfant. 

J'insiste, j'ordonne même avec violence, car je 
n'ai pas le temps de supplier. Et comme elle con- 
tinue de refuser je recette mes couvertures pour 
sortir du lit. 

Elle me calme d'un geste, et m'apporte enfin 
mon petit. 

Pour mieux le voir, je le couche au creux de mon 
bras. Comme il est blanc! aussi blanc que le lait 
répandu sur la route. La petite bouche ouverte 
comme pour téter est immobile, les grands yeux 
sont pareils à deux diamants bleus enchâssés dans 
des cils dorés. Ils me regardent ces yeux, mais ainsi 
que la bouche ils restent immobiles. 

J'étends la main pour toucher le beau front lisse, 
et au lieu de la douce chaleur habituelle, je le trouve 
froid et dur comme une pierre. 

Et soudain je comprends mon rêve. 

Ce n'est pas pour moi que la route est finie. 

J'ai encore le temps de voir l'infirmière m'en- 
iever le petit corps et tout disparaît. 






XV 



Manine a au désir de Clémence. En dé- 

; cembre dernier, peu après ma sortie de l'hôpital, 
I elle est arrivée ici avec ses deux filles et tout son 

mobilier. Elle a choisi, à mon intention, un ioge- 
! ment ayant une pièce indépendante, et nous vivons 

comme autrefois, très près Tune de l'autre tout 

en étant chacune chez soi. 
i Firmin vient toujours le dimanche mais cel 

ne durera pas longtemps : le deuil de sa fiancée 
: prend fin et les deux jeunes gens préparent déjà 

leur mariage. 

Dans ce petit logement où Manine mecombl 
; d'attentions, entre Reine si affectueuse et Firmin 
parlant si gaiment de son bonheur prochain, il 
m'arrive d'oublier que le malheur s'est approche 
de moi jusqu'à l'extrême. 

L'autre jour, dans la poche de mon manteau 
j'ai retrouvé deux grains de genièvre que Valère 
y avait mis pendant une de nos promenades. Je 
ies ai jetés au vent, sans regret ni rancune. La 
peine qui m'est venue de l'enfant a défait mon 
amour pour le père. Lorsque je pense à Valère 



i DE LA ' tLLE UN 

Ch il me semble l'avoir connu daj 

> qui n'est ] celle-ci. De lui, je n'aper< 
plus i (I* binct. C'< no ombre qui re\ 
de tr loin et qui .s'en retourne encore plus 1< i. 

Après la mort de mon enfant, Firmin craignant 
pour ma propre vie avait tout raconté à oncle meu- 
nier qui s'était rendu auprès de Val ère avec la 
certitude d'une réconciliation immédiate. Il était 
si étonné de cette séparation! 

Qu'avait dit Valèrc en apprenant à son tour 
la vérité? Rien de bon à mon sujet sans doute; 
autrement, le cher oncle n'eût pas hésité à me le 
rapporter. Il n'avait su que pleurer sur mon sort 
en me disant : 

« Valère était ivre quand il est venu à mon appel 
mais en me quittant il était certainement plus 
ivre de chagrin que de vin. » 

Oncle meunier s'est trompé; Valère Chatellier 
n'était ivre que de vin, car, depuis ce jour, per- 
sonne parmi nous ne sait rien de lui. 

Reine s'ennuie à Paris. Tout l'hiver elle a 
regretté la neige du moulin, cette neige éblouis- 
sante que rien ne venait ternir et qu'elle retrouvait 
le matin posée au creux des branches par petits 
bouquets comme des fleurs mystérieusement 

écloses pendant la nuit. 

Maintenant que nous sommes au printemps, 
elle regrette la basse-cour où chaque volaille 
avait son nom. Elle regrette le pré sur lequel elle 
pouvait se rouler dans l'herbe haute, mais sur- 
tout, elle regrette les haies fleuries qui se trou- 
vaient sur le chemin de l'école. 



I i la font 

Oh! \miHI i\ di 

de Pari 

On n. i ( '«( " l,n - 

e d uin qu'elle envi b 

,u\ bout i iit€ i !'• i lui 

do ■ le t>< ir qi a Poi 

U m ipli la ville lui able la p] ; gra> 

njusi du monde et '-II'' ne i " r] 

poui pas de c« lies qui poi nt i 

tout temps des robes magn {ues. En s 

de La i"; 1 , elle n'aperçoit au< jo 

que Manino a consenti une gro. pen our 

assurer cette joie, Clémence a un autre désir qui lui 
apporte les mêmes regrets et les mêmes tourmei . 
Son amour de la toilette s'étend à sa sœur. 
A travers la porte de la chambre des deux jeunes 

filles on entend : 

Reine, il faut demander à maman de t' ache- 
ter un autre chapeau. 

Pourquoi en acheter un autre? Le mien rne 

riffe bien et il n'est pas fané. 
— Espèce de sotte! il te coiffait bien quand il 
ait à la mode. Maintenant il t'enlaidit. Gomment 

ne le vois-tu pas? 

Clémence n'aime pas non plus que Reine porte 
des souliers de forme nple où le pied est à Taise. 
« C'était bon au moulin, mais ici il faut mettre 
tes pieds à la forme des souliers ». 

Et Reine se laisse martyriser les pieds pour ne 
pas déplaire à sa sœur. Sa jolie démarche en est 
toute changée et la souffrance qu'elle endure lui 
ô l'envie de courir et de sauter. 



i DE LA VILLE AU MOULIN 

11 y a encore les desserts fins que Clémence 
rapporte et qui sont restés longtemps à l'étalage 
des boutiques où les choses se vendent à des prix 
élevés. Ces jours-ci, elle a rapporté une pomme 
Calville, toute ridée et pleine de poussière au 
creux des côtes. Reine s'est inclinée avec respect 
devant la pomme et, les yeux tout rayonnants de 
malice, elle a dit : 

— Oh! qu'elle est vieille! 

Clémence a bougonné : « Bien sûr elle n'est pas 
cueillie de ce matin; par contre elle sort de l'ave- 
nue de l'Opéra ». 

— « Ça ne la rajeunit pas » fit Reine, en sautant 
à cloche-pied autour de la table. Et, à la fin du 
repas, tandis que Clémence pelait délicatement 
sa pomme poussiéreuse et ridée, Reine croquait 
à pleines dents une des pommes rouges et bril- 
lantes conservées au grenier du moulin et qui nous 
étaient arrivées la veille. 

Des disputes commencent à s'élever entre les 
deux sœurs dont les goûts diffèrent de plus en plus. 
Reine, au besoin, mangerait sa soupe dans le cou- 
vercle de la soupière alors qu'à Clémence il fau- 
drait des couverts d'argent et des assiettes à filets 
dorés. Mais c'est surtout le dimanche, que s'affir- 
ment les exigences et la mauvaise humeur de 
Clémence. Tout lui paraît insupportable dans la 
maison. Manine et Reine lui épargnent cependant 
tous les travaux du ménage et la traitent en belle 
demoiselle. Lasse de récriminer, elle s'installe à la 
meilleure place avec des bouts de soie et de velours 
dont elle faut des chapeaux qu'elle défait et redé- 
fait rageusement, ne les trouvant jamais à son goût. 






i | \ VIL I AU MOULIN i 

Manie a perdu patience : 

M.- sois dono gaie un peu; profite de \ 
ji nesse; vois, il fait beau, va te promener av< 
ttette i. Reine. 

Cl i, plus mécontente que jamais, a ré- 

pondu que sa robe el son ohapi i n'étaient plus à 

la demi* »de et qu'elle n'avait pas envie de s» 

faire mo< r d'elle en allant l^s montrer par la 

ville. 

Excédée Manine a élevé la voix : 

Tu te rends malheureuse pour d niaiseries. 

Des niaiseries? 
Ce fut une vraie colère qui mit Clémence debout. 

en face de sa mère : 

Des niaiseries? La toilette d'une jeune fille 
Et Clémence hors d'elle-même, bégayant 
presque, cria : 

— Toutes mes camarades sont mieux habillées 
que moi. Toutes ont une vie facile alors que tu me 
fais une vie si pauvre que j'en ai honte. 

Ce reproche était trop loin de la vérité pour qu< 
Manine le prît au sérieux. Elle se moqua : 

— Pas si pauvre, puisque te voilà riche de tes 
dix-huit ans. 

Et Clémence, au lieu de rire comme nous, s'assit 
en disant avee une profonde amertume : 

— Pour ce que cela me sert d'avoir dix-huit ans. 

C'est à mon tour d'être abandonnée de ceux 
que j'aime. Manine et ses filles sont au moulin 
pour la durée d'août et Firmin s'est marié le mois 
dernier. 

L'absence de Reine ravive durement mes regrets. 



ni; i m iimi i.i 

Son (in visa itait comme un in >ir ou je vo\ 

un i bre lin visage, e1 dans ses beaux yeux y 

] rouvais d'à s beaux yeux que je ne re^ rai 

jan >. 

Quel mal étrange a donc laissé « moi le rej ird 
bleu de mon enfant? Hors lui, rien ne m'attire 
ni ne retient ma pensée. Ce beau regard bleu je 
le cherche dans l'ombre comme dans la lumière. 
Chez les riches comme chez les pauvres. Au visage 
des enfants comme à celui des vieillards. Dans la 
rue aucun passant n'échappe à mon propre regard. 
Il y a des yeux pleins de sûreté qui s'en vont vers 
un endroit parfaitement connu (feux. A ceux-! 
j'ai envie de crier : 

« Emmenez-moi où vous allez! » Aux autres, 
à ceux qui errent et s'égarent, j'ai envie de dire : 

« Venez avec moi, nous chercherons ensemble. » 

Ce soir, étendue sur mon lit, sans courage, même 
pour préparer mon repas, je pense à ce mal qui 
me ronge et dont je ne voudrais cependant pas 
guérir. Oh! non, il ne faut pas que le petit visage 
de souffrance s'échappe de ma mémoire. Je vou- 
drais seulement dormir: dormir pour me reposer 
un peu; mais le sommeil me fuit, mes rêves doivent 

lui faire peur. 

Le regret que j'ai de mon enfant s'augmente 
de ma certitude de n'en plus avoir jamais. 

« Un nouvel amour » m'a soufflé Manine. 

Non, qu'apporterais-je à un autre homme? 
Désormais il me faudra vivre seule. 

Et voici qu'à penser à cela je me souviens d'un 
arbre que j'ai vu l'été dernier à l'entrée d'un parc. 
Il portait par le milieu du tronc une blessure large 



ï I \ VILLE M / 201 

►fonde dans laquelle on avait mis des briqm 
!u ciment. Il rit grand et d it, et il i sndai 
loin s branches verte >uffu< on pour 

xi- ni pe lant que le i Lalheur ne I dt 
touch ; mais, si on s'arrêtait près lui, ( 
h .ni le rouge des briqui à travers le ciment 
lé et la i ut penser è m plaie vive 
q rien ne pourrai! gi rir. 
Je n'ai pas tant d'orgueil. Bt surtout M 
i;,n ne ont-elles pas cod un dou: 

sur ma blessure. Je resterai auprès d'eJ si 

longtemps que cela me sera po^ ble. Et, qui sait? 
Peut-être ne nous séparerons-nous jamais. Quoique 
séparées en ce moment ni l'une ni 1 ître 
m'oublient. Reine me promet beaucoup d'his- 
toires à son retour, une par jour, me dit-elle. 

Chère petite fille! J'aime à me rappeler sa ve ie 
ici. Très faible encore, j'attendais les voyageuses, 
enfouie dans le mauvais fauteuil de ma chambre 
d'hôtel. Je tins ferme sous le regard apitoyé de 
Manine, mais lorsque Reine posa sur moi ses deux 
papillons bleus, je fus prise d'un chagrin qui m'en- 
leva toute retenue. Reine ne demanda pas la cause 
de ce chagrin. Elle s'assit légèrement sur mes 
genoux et dit en essuyant mes larmes : 

Je ne peux pas les boire, il y en a trop. 

Il m'avait bien fallu lui sourire. 

Tandis que j'évoque cet instant, un glissement 
me fait regarder vers la porte. J'at tonus, croyant 
que quelqu'un va frapper, mais il n'en est rien. 
Et comme je cherche la cause de ce bruit, j'aper- 
çois à terre quelque chose de blanc. C'est une lettre 
qui vient d'entrer par surprise, et tout de suite 






202 DE LA VILLE AU MOULIN 

reconnais l'éciiure de Valère Chatellier. Sans 
hâte et presque sans émotion j'ouvre l'enveloppe 
et je lis : 

« S'il te reste pour moi un peu de pitié, Annette, 
viens à mon secours. Je suis comme une barque 
sans gouvernail dans la tempête, et depuis des 
mois je me débats dans l'horreur de moi-même 
sans parvenir à retrouver la bonne voie. Aujour- 
d'hui j'ai toute ma raison et je souffre. Je souffre 
sans courage ni dignité, et je t'appelle comme 
dans une nuit mauvaise, on appelle la douce clarté 
du matin. Demain je viendrai frapper à ta porte, 
si elle ne s'ouvre pas pour moi, je retournerai sans 
doute à ma fange. » « Valère. » 

J'ouvris ma porte à Valère le lendemain et je fus 
épouvantée du désordre de ses traits. Je crus qu'il 
était ivre encore et je m'éloignai de lui avec répu- 
gnance. Il le vit et resta sur le seuil. Non, il n'était 
pas ivre; il gardait seulement cet air abject et sour- 
nois des ivrognes. Il dit : 

Annette, veux-tu m' aider à redevenir un 

homme? 

Sa voix aussi changée que ses traits augmenta 
ma répugnance et je continuai à le regarder sans 

répondre. 

Il eut un geste du désespoir et dit encore ; 

— Firmin ne m'a pas repoussé, lui. 

Au nom de Firmin une tendresse chanta dan 
mon cœur et je répondis enfin : 

Moi non plus je ne te repousse pas, mais j'ai 
peine à supporter la vue de l'être dégradé que tu 
es devenu. 



, L.À VILLE AH W l.ll 

Je l'attirai devant la glace : 

_ \ s ce que tu as tait de Vj tellierl 

Il r rda ses yeux clignotants, sa lèvi • h 

boutée tte flétri qui s'< it sur son visag* 

Il n se détoi : 

Quelle houle! 

1 bu il resta longl aps sans rien 

dire. 

Puis ce tut le pénible aveu de sou *tenc 
depuis plus d'un an. Tout d'abord me croyant 

lieuse et infidèle, fâché contre moi autant qu 
outre lui-même, il s'était lancé à fond dans 1 
tourbillon des affaires et des plaisirs. Cependant, 
il n'avait pas abandonné notre logis. Là seul» 
ment il se sentait en sûreté et pouvait se reposer 
de ses nuits de fête. Souvent même : par les mati- 
nées chaudes, il s'étendait pour dormir sous 
l'olivier où l'ombre était si douce. Et cela jusqu'au 
jour où la jeune voisine arrêtée près de lui avait 
dit à son mari : « Si tu crois que c'est appétissant 
un homme dans cet état. Annette a bien fait de 

partir avec son Firmin ». 

Ces paroles l'avaient complètement réveillé 
et tout de suite il avait pensé : « Firmin, toujours 
Firmin. S'il était vrai pourtant que Firmin fût- 
venu? » 

Lorsque ses patrons lui avaient parlé de ma 

rencontre avec un jeune homme à la mine délurée 
et à la tenue peu convenable, il les avait crus sur 
parole. Il avait cru aussi la vieille piqueuse de 
bottines qui assurait que ce même jeune homme 
était resté deux jours à rire et à chanter dans la 
maison. Mais cette jeune femme qui venait de 



DE LA Vîl m ULIN 

parler avait retenu In nom du visiteur se 

douter qi ! était un pareût. Cotait ell< sait 

M'ai. Ci it elle qu'il fallait croire. Subitement 
di out, A s'était approché de la gentil! 

brune | ur l'interroger, mais elle lui avait tourn 
le dos avec mépris. Rentré chez lui avec l'intention 
d" riiv tout de suite à Firmin il n'en avait cepen- 
dant rien fait. Comment avouer à son ami que 
chacune de ses lettres avait < jetée au feu sans 
être ouverte? 

Et comme les jours passaient le bissant indécis, 
oncle meunier était arrivé avec la mauvaise nou- 
velle. Alors, fou de regret, pensant que tout étaii 
perdu, il avait cherché l'oubli de ses torts dans 
l'ivresse quotidienne. Puis, ces jours derniers, 
au reçu d'une lettre dans laquelle Firmin parlait 
de son mariage accompli et de son espoir d'être 
heureux malgré tout, il avait tout quitté sur 
l'heure pour revoir cet ami si indulgent et si fidèle. 

Et maintenant Val ère parlait de liquider ses 
affaires de Nice pour venir s'installer à Paris où il 
se sentirait protégé par Firmin et moi, les seuls 
qui l'avaient aimé et dont il n'aurait jamais dû 
se séparer. Je n'avais aucun désir d'une nouvelle 
visite de Valère, cependant lorsqu'il partit, je 
lui tendis la main : 

Au revoir, Valère Chatellier. 
• A peine s'il toucha le bout de mes doigts, mais 
dans les yeux mornes et décolorés qu'il leva 
sur moi, une toute petite clarté trembla. 

Il pleut, il fait soleil. La pluie est douce, le 
soleil est doux, et les vitres de ma fenêtre se sont 






( LA VILL1 ' i ' 2 i 

nsformée i d chapelets de dia/mmis qui s'< t- 
.(. et roui la es brai brillante 

C octobî I I lin t le l 

meni de M an i ne est n • u br eual 

( mi •' il que ' îne «•! ont ri 

u moulin bous les son mira qi y avaient 

i ni i qu'il ne leur m plus i poi 

>urei Clément i nu me, au li le 

bou mi i bui ries chaj i \ qui 

t1 d »ur et de I ius ibil 
Reine m 7 a i en j rand s« une letti 

(ronclc inouni qui est pour moi comme un livre 

res. Cette lettre dans laquelle le cher oncJ 

a mis tout son cœur contient des conseils qui me 

ont précieux et me font longuement réfléchi] 

Il dit : « Tout vaut, il s'agit seulement de mettre 
les cho s à leur place », Il dit encore : « La vie 

une gravité que beaucoup n'aperçoivent pas ». 

Au sujet de Valère il parle ainsi : « Il faut que 
tu saches ce qu'il fait à Nice. En restant dans 
l'ignorance de ceux que nous aimons nous les 
aidons à faire leur malheur et le nôtre. Si Valère 
avait su la vérité, songe à ce qui serait au lieu 
de ce qui est. Ne l'abandonne pas afin de le sauver 
si cela est possible car en le sauvant tu te sau- 
as toi-même. » 

Il ajoute entre les lignes déjà pleines : 

« Quelque route que tu prennes dorénavant, 
elle sera dure. A toi de l'aplanir en ôtant les pierres 
une par une. Et surtout, ma grande fille, n'oublie 
jamais que le bonheur est en nous et que nous le 
faisons et défaisons à volonté. » 

Le soir, à la veillée, tandis que Manine se repose 



DB LA VILLE AU MOULIN 



chaise basse on se balançant comme au 
fins des nourrissons, je relis très lentement 
Ia 7ettre d'oncle meunier. Reine en face de moi, 
sous la même lampe, fait ses devoirs de classe. 
Ses papillons bleus bougent et se posent plus 
souvent sur moi que sur la page d'écriture. A la 



lin elle me dit : 

— Maman, c'est quand elle chante que je la 

trouve belle, mais toi c'est quand tu lis. 



XVI 



i# Noui voici en juillet 1914. Je mis i ; de 
min dans la jolie maison où a femme est né 

>ù elle a vécu heureuse auprès de son grand-père, 

t où le temps présent apporte au jeune ménage 

me somme considérable de bonheur. 

Cette jolie maison, accotée à d'autres maisons, 
cache aux passants le jardin potager, un carré 
de vigne et un petit bois. 

Firmin, qui m'a fait venir ici pour me reposer 
<i<'s fatigues de la buanderie, s'amuse de me voir 
occupée du matin au soir dans le potager, le petit 
bois et le carré de vigne. Il sait que cette activité 
en plein air est, pour moi, le vrai repos et quand 
la caserne le laisse libre il m'aide à porter les arro- 
soirs. Tandis que je soigne les légumes, Rose 
soigne les fleurs. Firmin, par amour pour sa femme 
a surtout planté des rosiers roses. Ces rosiers 
s accrochent à la grille d'entrée, grimpent le Ion* 
•les fenêtres, s'enroulent en berceaux et montrent 
tout autour de la maison, leurs touffes roses et 
parfumées. Quant aux autres fleurs, Firmin les a 
plantées sans souci de leur espèce ni de la place 
qui leur était réservée autrefois. Il en a mis dans - 



14 



DE LA VILLl M! Moi ' ' ; 

les moindri oins. Il eu a mis dans des endroits 
p preux où il semblait que rien ne dût pousser 
jamais. Il en a mis tant et tant devant la maison 
qu'elles ont envahi sentiers et 1 'ouse et s'étendent 
jusqu'à la route comme un magnifique parterre 
de toutes couleurs. 

Dans cette maison tout entourée de fleurs, les 
jeunes époux font des projets d'avenir. Encore 
quelques mois et Firmin sera libéré. Sa femme 
possède une somme suffisante pour monter un 
petit commerce, mais si Valère Chatellier s'ins- 
talle à Paris dès l'automne, ainsi qu'il le promet, 
Firmin sera trop heureux de s'associer avec lui. 
La jolie maison de Rose deviendrait alors un lieu 
de repos pour vacances et jours de fête. 

A mes doutes sur l'installation de Valère à Paris, 
Firmin a répliqué qu'il ne fallait jamais fouiller 
dans le passé; que les lettres de son ami étaient 
maintenant très suivies et pleines de bon sens, 
et que, s'il n'était pas de retour déjà, c'est qu'il 
avait à Nice des affaires qu'il ne pouvait aban- 
donner sans risquer d'en perdre le bénéfice. Et, 
comme pour excuser plus encore Valère, il s'est 

moqué un peu : 

— Écoute, Annette, il faut du temps aussi pour 

se guérir du bon vin. 

Afin de ne rien perdre de ma joie du moment, 
j'évite de fouiller dans le passé, ainsi que le con- 
seille Firmin. Et, si le passé s'ennuyant de moi 
tente de me rejoindre au jardin, au bois ou à la 
vigne, je rentre vite à la maison où deux voix 
amies font une musique sonore et joyeuse qui 
intimide la tristesse et l'empêche d'entrer. 






m; LA VU U M'>i i,i 20 

R< iril M iitant m i ' o 

■Ile est ai tuei i d'un< qui 

pern difficili à Pi ni d r 
dani 

Tou1 i." I rire, mâme les brui de ; 
Luchotent à la <•• i que Firmin i rap- 

porte un peu iiujiii» I Kilo Se moque l \ ■ 

l de Bon mai b fc du i ;t, elle 

i eB ■■ le pli dur qu'il a au front depuis 
'"' "' ie. Mai pli no s'eff. pas, il se 
civu. au contraire, et Fin rin qui se trouve 
retenu plus que d'habitude à la casi ae n lus 

le temps de m'aider à porter les arrosoirs. Hier, 
on inqut ide avait augmenté encore. Et ce 
matin, à l'heure où nous ne l'attendions pas, voici 
qu'il nous arrive pâle à faire peur et tremblant 
comme un criminel en nous disant : 

— C'est la mobilisation! 

Ni Rose ni moi ne savons exactement en quoi 
consiste la mobilisation pourtant nous nous 
mettons à trembler comme si Firmin nous annon- 
çait la pire des catastrophes. Lui ne se remet pas. 
Il cherche des yeux un siège, il cherche les mots 
qu'il veut dire. Et, la voix raffermie enfin : 

— Si c'est la guerre, mon régiment va partir 
en couverture et je ne serai peut-être plus ici 
demain... 

. Comme je ne comprends rien à ce régiment qui 
peut partir en couv bure, je demande des expli- 
cations. 

Firmin me les donne en quelqir mots, ces 
explications; mais la guerre qu'il redoute me 
parait une chose si incertaine que je suis tentée 




i<> DE i M m m MOI s I I 

de rire et me moqi notre frayeur mutuelli 

Je n'en fais rien parce que Firmin a un visag 
qui me rappelle le visage flétri de mon père. 
Cette fois Rose ne songe pas à rire; elle regard 
itensément son mari et lui demande : 

Que sais-tu au juste? dis-nous la vérité. 
Firmin la regarde à son tour en répondant : 
Seulement ce que je viens de vous dire, j'ai 
tort de vous effrayer. Demain apportera la déli- 
vrance peut-être. 

Il ajouta presque aussitôt : 

— Ou une peine insupportable. 

Il faut qu'il retourne à la caserne tout de suite. 
Il est venu en coup de vent, préférant nous 
apprendre lui-même la nouvelle. Il peut faire 
faute là-bas, car il n'est pas le seul à s'être échappé 
ainsi. Il dit en nous quittant : 

— Nous sommes tous comme des- fous. 

Le lendemain n'apporte aucune précision; mal- 
gré cela Firmin sait que son régiment doit partir 
d'un instant à l'autre, et il nous prie de faire les 
emplettes nécessaires à ce déplacement. 

Au lieu de la délivrance que nous espérions, 
c'est la peine insupportable qui arrive. Firmin 
en nous l'apprenant n'est pas troublé comme la 
première fois. Il est pâle, d'une pâleur de colère, 
dirait-on, mais rien n'est défait dans son visage. 

Sa femme, prête à sortir pour aller aux pro- 
visions, est prise d'un tremblement nerveux qui 
déplace le son de sa voix fraîche. On croirait 
qu'elle va pleurer, mais elle ne pleure pas; elle 
s'efforce de sourire et dit avec un joli mouvement 
de la tête : 



m: i.\ VILLE ut MOI LIN 

Soyons crâne! Je suis fil] fc f< j d< ol- 
dj i ons ci 

Et, de fait, avec la haute c< de cuir qui 

retient l< plis de sa ro légère, av m coquet 
ohapeau que Firmiu a mis de travers en la serrant 
dans bras, elle passi la porte ayant l'air d'un 
jeune lill» 1 pieuse et mutine courant à quelqu 
partie de pi ii' de son âge, 

Incapable de rester dans la mai se j'entraîne 
Firmin au jardin; mais il y fait trop chaud et 
nous ançons jusqu'au petit bois. Tandis que 
ous en faisons le tour, la cloche d'une église se 
met à sonner, puis une autre, puis d'autres, au 
loin. 

— C'est le tocsin, me dit Firmin. 

Le tocsin? Il me semble bien que j'entends ce 
mot pour la première fois; pourtant, je pense à la 
mort et j'ai peur. Firmin aussi a peur. La fermeté 
de son visage s'efface. Il me prend par la main 
et m'entraîne vers un banc de pierre tout en 
disant : 

Le tocsin, c'est la voix qui sème la terreur 
et réveille le courage. C'est l'appel au secours pour 
la défense contre le malheur. Si tu as si peur, 
Annette, c'est que tu as déjà compris son langage. 

Nous nous asseyons et Firmin reprend vite et 
sans arrêt selon sa manière : 

— Aujourd'hui, le tocsin appelle aux armes 
contre les voleurs qui s'avancent en bandes innom- 
brables et armés jusqu'aux dents. Ces voleurs, 
pour prendre gros comme le poing de ce que nous 
possédons, n'hésiteront pas à en détruire gros 

omme des montagnes. Ils brûleront nos vignes, 



DE LA vu ! E MOULIN 

i bois, r. m :ms. Ils dèl liront d illes 
sans souci de leurs habitants. Ce sera l'égorgé 
aient de créatures innocentes. Co s* a la foli 
lâchée sur des êtres sages jusqu'alors, sur c< c 
de la défense comme sur ceux de ittaque, ca 
la guerre transforme en bêles féroces les bon 
tout comme les méchants. 

Il serre ma main comme pour me rassurer; 
cependant il dit encore : 

Oui, il faut avoir peur. Avec le grand-père 
de Rose je me suis instruit sur la guerre et j'en 
connais toutes les horreurs. 

En même temps que la voix de Firmin j'écoute 
celle du tocsin. Cette voix forte, dure, tenace, 
frappe l'air comme des coups de marteau et 
commande bien plus la défense qu'elle n'appelle 
au secours. Elle frappe le haut des arbres qui nous 
abritent et tombe sur nos têtes, les martelant sans 
pitié. J'entends ses reproches : 

Allons les Beaubois, que faites-vous là? 
tranquilles à l'ombre au lieu d.e courir aux voleurs 
qui menacent votre bien. 

Je veux me lever pour obéir, mais Firmin me 
retient : 

Tout à l'heure! dit-il. 

Et son geste paraît s'adresser plus encore au 

tocsin qu'à moi. 

Je songe que ce soir ou demain mon frère ira 
au-devant de la bataille et un regret me fait dire : 
Si tu n'avais pas rengagé, Firmin! 
Il hausse une épaule et répond : 

La guerre m'aurait pris tout de même, 
comme elle prendra tous ceux de mon âge. 



DE ' VILLE AU H \S 218 

11 réfléchit un in itanl t1 d ajoul 

Et oins, juste, on doit toujoi ■ fa 

voleurs. 
Il nae re ird< il je vois qu'il n'a pli . S< 

yeux e il élaj brillent d'un lat 

dinai II est sûn i de ceux qui i r* 

h .1 toute le de la s . Aujourd'hui 

i lui qui est l< uni IV moi la petit 

sœur. Je l'écoul me sen : i lui obéir 

h tout el pour tout. 

Le tocsin cjei ' enfin et qo ts nous levons du 

c pour nous couder à Ja palissade qui horde 
un min allant à travers champs. Je ne trouve 

rien à dire. Je suis comme étourdie par Je silence 
ubit des cloches. Je regarde les vignes qui peuvent 
Ire saccagées, lu ville qui peut être détruite, et, au 
loin, les petites maisons où chaque famille vit sa part 
de bonheur et que les voleurs brûleront peut-être. 
Un bruit de pas me fait regarder plus près. C'est 
m vieux vigneron qui s'avance, un panier à la 
main et une pioche sur l'épaule. Le tocsin l'a 
chassé de sa vigne sans doute, et il en revient 
comme à regret. Il s'arrête, repart et s'arrête 
encore. La tête inclinée sur la poitrine, il semble 
écouter une voix qui parle à lui seul. Lui-même 
parle d'une voix étouffée. Arrêté à quelque dis- 
tance de nous, il dit : 

Us prendront un village, et puis un autre 
village et encore un village. 

Firmin et moi avons le même sursaut de révolte : 
— Oh! 

Le vieux nous aperçoit alors, il se redresse et 
s'éloi d'un pas ferme. 



214 DE LA VILLE AU MOULIN 

Au tournant proche, ses gros souliers sonnent 
sur le pavé, et je crois entendre le pas cadenc* 
d'une troupe de voleurs ayant déjà pris un village 
et s'en allant prendre un autre village. 

Le soir-même, sans désespoir ni récrimination, 
Firmin nous fit ses adieux, nous entourant de 
ses bras et mettant presque autant de baisers sur 
mes joues que sur les lèvres fraîches de sa femme. 
Puis nous joignant toutes deux, épaule contre 
épaule il nous a dit : 

Aimez-vous, aimez-vous, mes deux chéries. 

Moins d'une heure après, le régiment passait 
devant notre maison. Par bonheur, Firmin se 
trouvait de notre côté. Serrés l'une contre l'autre 
dans l'ouverture de la grille nous le regardions 
venir. Ses yeux plus larges et plus brillants encore 
allaient de l'une à l'autre comme avaient fait 
ses lèvres, et je compris que ses yeux disaient 
comme ses lèvres : « Aimez-vous, aimez-vous, mes 
deux chéries ». 

Quand il fut passé, Rose arracha d'un coup 
sec une touffe de fleurs au rosier qui pendait sur 
nos têtes et chaque fois que Firmin se retournait 
elle levait très haut les roses qui s'effeuillaient 
un peu. Un jeune sergent tendit la main, et Rose 
lui donna les fleurs juste au moment où Firmin 
se retournait encore. Il acquiesça de la tête, et les 
deux hommes se sourirent. 

Trois jours plus tard, un parent de Rose arrivant 
des Ardennes nous remit une lettre que Firmin 

venait de lui confier. 

« Partez, nous disait Firmin, pour l'amour de 
moi, partez! Allez à Paris attendre les nouvelles. » 



DE LA VILLE AU MOI LIN 

— ] rtez, nous dit à son tour le par il de I 
partez par n'importe quel mo N'avoz-vous 

pi de bicyclettes? 

\1 ,iut in ir car Roi ne voulait pas quitl 
sa i on el moi je voulais pas abandonn 
la femmede mon ire, R< la enfin en voyant 

le p affolé d'une multitude de gens. Et bien 

tôt il y .-ni deus cycli is de plus sur la route. 

A Po aous trouvons le I mont vide, Depuis 
une qumzaine, Manine e au moulin avec ses 
tilles qui avaient grand besoin air pur. 

Sous ma porte je ramasse un papier plié en deux 
et comme une fois déjà je reconnais l'écriture de 
Valère. Il a tracé au crayon : 

« Je trouve ta porte fermée, Annette, et je pars 
à la guerre. Tu ne sais pas ce que c'est que partir 
à la guerre sans avoir revu le visage de celle qui 
fut autant votre sœur que votre femme, celle-là 
qu'on a si cruellement offensée et cependant jamais 
cessé de chérir. Demain je serai un instrument de 
mort parmi d'autres instruments de mort. Sau- 
rai -je seulement frapper l'ennemi? Et comment 
ferai -je pour défendre ma propre vie? 

« Je voudrais te serrer longuement, étroitement 
sur mon cœur et recevoir de toi le baiser d'adieu 
et de pardon. « Valère. » 

Mes oreilles bourdonnèrent comme à un nouveau 
tocsin et le désir me vint de courir châtier les vo- 
leurs armés. Dans ce départ pour la guerre je 
n'avais pensé qu'à Firmin, et voici que Valère 
y allait de même. Peut-être en ce moment, faisait-il 



DE i \ VILLE ATI M0UL1 

-i as im le « min qui m it ameni 

il être él dit-il dans l'un de ces régimem s cou- 
v f «It 1 poussière et se hâtant, rencontré sur ia 
r< ? Peut-être encore m' avait-il vue et reconm 
au passage sans oser me parler? 

Le baiser d'adieu et de pardon, je le lui aurais 
donné sans honte devant tous ses camarades. Je 
le lui aur; s donné devant le monde entier. 

A Rose qui me regardait, consternée, je criai 
presque : 

— Oncle meunier a raison. En restant dans 
l'ignorance de ceux que nous aimons, nous les 
aidons à faire leur malheur et le nôtre. Ce baiser 
d'adieu et de pardon sera mon regret tant que 
durera l'absence de Valère. Et si Valère devait ne 
pas revenir de la guerre ce regret deviendrait 

mon remords. 

À la fin d'août seulement, une lettre de Firmin 
nous arrive. Il nous supplie d'aller l'attendre au 
moulin. C'est là qu'il compte venir nous chercher 
dans un mois ou deux. Ainsi, il pourra voir en 
une seule fois toute sa famille. Sa lettre n'est pas 

triste; il dit : 

« Mettons-nous bien dans la tête qu'en guise 
de pain blanc, nous avons sur la planche quelques 
bonnes semaines de souffrance. » 

Au moulin tous les hommes sont partis. Il ne 
reste que Nicolas qui a dix-sept ans et oncle 
meunier qui en a cinquante. A eux deux, ils 
font le travail de six et ne se plaignent pas. Oncle 
meunier dit à tous : 

« On a toujours le temps de pleurer; il faut agir 
d'abord, » 



DE I. VILLE •' MOULIN 217 

Tante Ru n m plus m plaint pi il i 
iil : bon de pieu ioher autour d 
\n quiète | '".s de la gui te 

Ile entre garçon le village : 
Qu il; ■ se batti 'dit elle. 
Gomme je lui | rie «lu départ possible de son 
elle répond l'i tranquille : 
Ha ne l'ont bn bon i régi- 

Lonl . pourquoi me l< i prendrai b-ils mi tn1 

Manine est comme assomm -, et Reine est 
cuse. Dans son doux visa de fillel 



5 



ux papillons bleus bougeuf peini 
A l'inverse de Manine et Reine, Clémence est 
libérante et active. Elle va aux nouvelles dans 
le village, elle part à la recherche des journa 
Elle court au-devant des régiments qui passent 
offrant des fleurs aux soldats qui s'étonnent de 
sa beauté et lui en font compliment. Reine l'accom- 
pagne avec des fruits, mais si les soldats acceptent 
volontiers les fruits de Reine, tous tendent la main 
vers Clémence et ses fleurs. De ne savoir auquel 
répondre Clémence en paraît plus jolie encore 
sous le grand chapeau qui ombrage son teint 
soigné. Et, parce qu'un jeune officier a nus un 
baiser sur la fleur reçue, elle vient de rentrer en 
fredonnant : 

Partons, partons belle, 
Allons à la guerre 
Allons bien vite 
Allons. 

Jean Lapierre et Nicole, fiancés depuis le prin- 

temps d ancent 1 >oque fixée pour leur mariage. 



218 DE LA VILi M MOULIN 

Ce maria: va se faire sans fête ni robe blanche, 
et Firmin ne pourra y assister. 

Mme Lapierre, toujours assise sur sa chaise 
haut dossier, se réjouit du bonheur de son fils et 
s'épouvante de la menace de son prochain départ. 

L'hiver touche à sa fin et la guerre s'est ins- 
tallée chez nous comme si elle comptait y demeurer 
toujours. Rappelée d'urgence à la buanderie où 
je faisais faute au linge des blessés, oncle meunier 
m'a vue repartir avec un réel dépit. Je ne l'ai 
pas quitté avec moins de regret ayant retrouvé 
pendant quelques semaines auprès de lui toute 
la confiante intimité d'autrefois. Dans nos con- 
versations affectueuses, il me parlait souvent de 
Valère, qu'il jugeait être une victime autant que 
moi-même. Il m'encourageait à ne pas chasser 
délibérément son souvenir. Il disait : « A garder 
de la cendre chaude au foyer, il faut peu de choses 

pour allumer le feu. » 

Pour l'instant, dans ce tourbillon de misère 
et de crainte, Valère Chatellier ne tient pas plus 
de place dans mon souvenir que certains visages 
désolés aperçus au hasard d'une rencontre et 
s'imposant à moi sans raison. 

Rose m'a suivie à Paris avec l'espoir d'aller 
faire ses couches dans sa jolie maison; mais c'est 
dans ma propre chambre qu'elle a mis au monde 

son petit Raymond. 

Manine et ses filles ne sont pas restées au moulin 
non plus. L'ouvrage n'y manquait pas pour elles 
cependant. Mais, lorsque les régiments eurent 
cessé de passer sur la route, Clémence fut pris 




DE i..\ VILLE AD AH» 1 ' IN 2*9 

un ennui bel qu'il fallut I mi • Par 

\,,, r imen i p ;sent en< i sur le bou 

<l ci ) n'offre pas de fleurs, mais elJ 

ofii l iuté tout enti . Montée sur un ban 
od int les autreB jeunes filles accouru 

elle semble une fleur rare, pou.' 
;i: [leur endroil afin d'< itéraient vue 

de tous. 

Elle ne s'ennuie p i moins qu'au moulin e 
dès que mère lui fait une remontrance elle 
aace de ne plus rentrer à la maison. Elle veut 
ivre à sa guise et non à la nôtre, dit-elle. Par 
loraent, on aperçoit en elle comme une folie. 
Elle parle pendant tout un jour d'un aviateur 
ii renom qui ne demande qu'à l'épouser. Le len- 
demain elle dit la même chose d'un lieutenant, 
d'un capitaine et même d'un général. Et, sans 
souci de celles qui pleurent ou craignent, elle chante 
son refrain de guerre, d'amour et de splendeur! 

Elle était si belle 
Qu'on la croyait reine 
Du beau régiment. 

Le linge que je lave à la buanderie n'a plus cette 
odeur douceâtre qui m'écœurait; il a une odeur de 
sang qui me prend à la gorge et me fait tousser. 
Le travail presse. A tout instant on entend la voix 

du contremaître : 
« Dépêchez-vous! dépêchez-vous! les blessés 

manquent de linge. » 

Courbées sous les paquets secs ou mouillés qu'il 

nous faut transporter d'un endroit à l'autre nous 

Minons comme des bêtes de somme surchargées. 



DE LA VILLE AU MOULIN 

Person ne se plaint, chacune de nous ay. t 

un fils, un frère ou un mari dans la bal 

Mlle Lucas, si faible pourtant, peine comme i 
rcs, mais ce n'est plus à la clocl du cim 
quelle tend l'oreille. Elle s'immobilise brusque- 
ment et ses mots souvent inaehev lonnent 
de l'épouvante. Hier, plus pâle, et le regard plu 
inquiétant que jamais, elle nous a dit : 

« Prenez garde! Il va venir une bête étrange 
qui couvrira la ville et broiera tous les os. » 

La mère Françoise continue de poser son pain 
du goûter n'importe où, et derrière le contre- 
maître elle répète : 

« Dépêchons-nous! dépêchons-nous! les blessés 
manquent de linge. » 



XVII 



Anm e!Annette!j: ne veux pas mourir. 

Depuis plus de trois ans que dure la guerre, 
c'est presque toujours ainsi que Firmin commence 
ses lettres. Il est persuadé qu'en affirmant sa 
volonté de vivre en dépit de tout, il échappera 
au monstre qui supprime chaque jour tant de vies 
jeunes et nécessaires. 

Il a aussi une manière de m 'indiquer les endroits 
du front où il se trouve, et je m'y trompe rare- 
ment. « Ainsi, dit-il, ta pensée peut rôder dans les 
parages et me protéger. » 

Sa lettre d'aujourd'hui, affectueuse et gaie, 
me renseigne une fois de plus : 

« Je suis près d'une rivière que je ne te nom- 
merai pas, grande curieuse, et tu es libre de croire 
que cette rivière est un fleuve; mais ne va pas 
t'imaginer que ce fleuve peut me noyer. Te sou- 
viens-tu de ce voyage que nous avons fait avec 
nos parents pour aller voir des dames qui habi- 
taient dans une vallée très encaissée? Moi, je me 
souviens très bien des deux jeunes collègues de 
notre père qui voyageaient par hasard avec nous. 



Di i \ \ ILLB AU MOULIN 

Fous ix s'empressaient auprès de toi, I 
nant pour une vraie jeune fille tellement tu étais 
déjà grande. Pendant un arrêt, ils sont allés boire 
au buffet de la gare. Et, ils t'ont rapporté chacu 
un morceau de sucre mouillé d'alcool, l'un de kirsch 
et l'autre de cognac. Et toi, fine gueule, tu trou- 
vais cela si bon que tu suçais les morceaux de 
sucre l'un après l'autre sans seulement penser 
à m'en offrir. Les jeunes gens s'amusaient fort 
de tes gestes de gamine. Et quand notre père leur 
eut affirmé que tu n'avais que treize ans, ils ont 
dit tous deux à la fois : « Je vous la retiens pour 
femme, M. Beaubois ». Ah! comme nos parents 
riaient et comme nous étions heureux alors... » 

Jusqu'à la prochaine lettre de Firmin, ma pen- 
sée va rôder vers la Meuse où la bataille fait rage. 

De Valère Chatelher je ne sais rien; aucun de 
nous ne connaît le numéro de son régiment et 
les recherches entreprises à Nice par oncle meu- 
nier n'ont pas abouti. 

Au début, Firmin s'est étonné du silence de 
son ami; mais depuis longtemps il n'en parle plus 

et je fais comme lui. 

L'autre matin, comme je longeais le boulevard 
pour aller à mon travail, un soldat qui marchait 
près de moi se mit à courir en appelant : « Valère! 
Eh! Valère ». Celui qu'on appelait se retourna; 
c'était un tout jeune soldat n'ayant rien de com- 
mun avec l'autre Valère, et je ne pouvais m'y 
tromper. Pourquoi donc alors, le banc qui n'était 
pas à trois mètres de moi, me fut-il si pénible à 
atteindre? 

Je n'avais guère le loisir de m'attarder sur ce 



[) R LA VILLE AI i 






une grandi faiblesse m'y retint. Mon 
œur ce it sourdement et prenait une telle 
dans ' poitrine, i'à la (in je me moquai 
de lui et lo moi ai : 

Qifaa-tu t'agil Valère est loin, 

puis, i .11 donc oublié ^| ne tu d l'aimes plus 
A la buanderie oe souvenir ne de me tour- 

enter; mais, rentrée chez Manine, il s'effaça très 
ite. 

C'est que, chez Manine, il y a mainf iant troi 
nfants. Rose vient de donner une petite sœur à 
Raymond. Et Nicole nous est arrivée ces jours 
derniers avec un gros garçon qu'elle appelle 
M- Jean, et qui a deux ans passés. 

Jean Lapierre est aviateur, et rien n'a pu rete- 
nir Nicole au moulin dès qu'elle a su que son mari 
était au Bourget. Il vient assez souvent ici. 
A peine s'il prend le temps de nous dire bonjour. 
Il embrasse sa femme et son enfant avec une sorte 
de frénésie et il repart aussi vite qu'il est venu. 

Clémence n'est plus auprès de nous. Un jour, 

i qu'elle savait me trouver seule à la maison, elle 

> entra et jeta sa cle 1 sur la table comme une chose 

désormais inutile; et, sans répondre à mes ques- 

! tions, elle ouvrit l'armoire, mit à son bras deux 

minces bracelets d'or, dont l'un appartenait à 

i Reine, et fit glisser au creux de sa main toutes les 

écettes d'argent qui étaient au fond de la boite. 

L'armoire refermée, elle se regarda dans la glace, 

le côté, de dos et de face, consolida son chapeau, 

regarda encore, et, les yeux audacieux et 

presque menaçants elle sortit en tirant violem- 

15 






1)1 ,A VILLE AU MOr i : 1 

tm t la porte derrière elle. Mais tout n it pa^ 
ni. Dans sa précipitation, elle avait laisse» prendre 
un peu de son mant< u dans la jointure de la 
porte. Elle tira dessus et donna du poing contre le 
bois, mais la porte tenait bon. Et avant que j'aie 
pu Touvrir, l'étoffe se déchirait et Clémence des- 
cendait l'escalier en courant. Je compris qu'elle 
partait pour toujours et, sortie à mon tour, 
j'appelai : 

— Clémence! 

Ma voix sonna étrangement dans la cage de 
l'escalier. Il y eut un arrêt dans la descente. Alors, 
comme si toute la peine de Manine était en moi 
je dis plus bas, avec un accent de prière : 

— Clémence! reviens. 

Une réponse incompréhensible me parvint et 
la descente reprit. J'écoutai décroître et se perdre 
le pas vif. Et, comme je me retournais pour rentrer, 
j'aperçus, collé au chambranle, le bout d'étoffe 
que la porte gardait comme un bon chien garde 
entre ses dents un morceau de l'habit du voleur. 

Pour Manine, la nouvelle n'a pas été aussi ter- 
rible que je le craignais. Attristée elle a dit : « Clé- 
mence en fait à sa tête, nous la reverrons bientôt. » 

Nous n'avons pas revu Clémence. Maintenant 
Manine pleure. Et, pour le cas où sa fille viendrait 
à rentrer de nuit, elle laisse une petite lampe allu- 
mée sur le palier. 

Reine, de son côté, commence à donner du souci 
à sa mère. Elle veut à toute force être infirmière 
militaire. Elle n'est pas bien grande encore et si 
frêle qu'il semble qu'un coup de vent n'aurait 
pas de peine à l'emporter. 



DE LA \ [LL] i MOI LIN 

Maniiii- espère la fair< i hangar d'id< mais pot 
ne ] ; trop la contrarier elle lui promet < i- 

loigner lea bl dès qu'elle aura leize ans. 

n attei ni Reine luit d< ours d'infirmière, et 
-1 utour <li i nous, elle donne des soii roits. 

1 soir, elle Ni Je > ou Ja peUi 

de Rose un cli itanfy comme autrefois s 

: 

Fille oharitô 

Vous irez 

Parmi les soldats blessés. 

Pour Nicolas qui est au front depuis une quin- 

aine, ma pensée rôde aussi, mais je ne sais où 

la diriger. Malgré sa promesse d'écrire chaque 

jour, je n'ai. reçu qu'une seule lettre dans laquelle 

il disait : 

« J'arrive aux tranchées. Je voudrais, comme 

Firmin, te raconter des choses gaies mais je ne 

peux pas. La campagne de par ici est comme un 

grand cimetière. En place de fermes et de moulins 

il y a des croix, des croix, des croix. Il viendra 

peut-être un temps où je pourrai te rappeler des 

histoires gaies de mon enfance, mais aujourd'hui 

je me souviens seulement que tu m'empêchais de 

me battre avec les gamins de mon âge. Je m 

rappelle bien que tu me recommandais de parer 

les coups sans jamais les rendre. A présent on me 

lit que, pour bien me défendre, il me faut tuer 

l'ennemi avant qu'il n'ait le temps de me tuer 

lui-même. A toi, Annette, je le dis. Je suis bien 

écidé à me défendre et à rendre des coups à celui 
qui m'en donnera, mais vois-tu, je sens bien que 
je ne pourrai jamais tuer... » 



DE LA VII ' E AU MOUI I S 

Nicole ne s'inquiète pas trop du silence de son 
frère jumeau. « J'ai tant prié pour qu'il ne meure 
pas » dit-elle. Elle est pieuse, presque autant 
qu'Angèle. A l'intention de Nicolas, elle s'age- 
nouille dans le coin de ma fenôtre où l'on entend 
un bruit semblable à un tonnerre souterrain. 
Elle est persuadée que c'est le bruit de la bataille 
qu'elle entend-là. Il lui semble être agenouillée 
sur la tranchée même et qu'ainsi elle peut y im- 
plorer plus sûrement la miséricorde divine. 

L'autre soir, le bruit souterrain a cessé brus- 
quement tandis qu'elle priait; mais, au lieu de 
s'en réjouir, elle s'est relevée toute pâle en disant : 



« Ce silence-là, c'est comme un signe de mort. 



» 



11 ne passe plus de régiments sur le boulevard. 
On voit seulement passer des groupes de jeunes 
civils encadrés par des militaires. Le groupe d'au- 
jourd'hui chante : « Mourir pour la patrie ». Il y a si 
longtemps qu'on n'a pas entendu chanter dans la 
rue que des femmes se mettent aux fenêtres. 

Autrefois, ce chant guerrier ne retenait pas plus 
mon attention que les berceuses accoutumées de 
Manine. Mais, à voir ces jeunes gens, fiers, souples, 
si bien faits pour vivre dans leur patrie et s'en 
allant en chantant mourir pour elle, je pense que 
Nicolas avait raison de dire, en apercevant un 
vieillard tout tordu : « Il en a de la chance cet 
homme-là d'être vieux et infirme. » 

« Aimez-vous, aimez-vous, mes deux chéries. » 
Et voici que la discorde s'est glissée entre nous. 
Rose a pris goût au métier militaire. On dirait 






DE LA V IL] I AU MO I IN 227 

m qu'elle prend goûl à la guerre depuis qu 
m i i es1 o is-lieuienant. Elle fait des projets 
our i enfants. Son fila sera offic r et sa fille 
n'épousera qu'un officier. I donne au p t 

Raymond des fi la et dea Bibres comme jouets 
et lui montre la manière de s'en sr. iv contr 
l'ennemi. Paro< quej isaye de détourner l'enfant 
de ces jouets elle me reproche d'avoir un caractè 

cariâtre et contrariant. Elle a dû se plaindre à son 
mari, car voici qu'il m'adresse une lettre sèche 

dans laquelle il parle avec aigreur de la mauvaise 

entente de sa sœur et de sa femme. Sans un mot 

iueux pour l'une ni pour l'autre, il termine 
ainsi : 

« II faudra bien que vous vous mettiez d'accord; 
du reste j'arriverai bientôt et je donnerai des 
ordres. » 

Des ordres l J'en reste stupéfaite; puis je dis 
comme si mon frère était devant moi : 
Des ordres de toi, Firmin? 
Révoltée, je lance la lettre à travers la pièce : 

— Des ordres! il nous les donnera ba onnette 
au canon peut-être? 

Devant le petit Raymond qui me regarde apeuré 
j'entrevois soudain la frêle silhouette de mon 
frère nous menaçant d'un fusil, et je me mets à 
rire. 

Je prends dans son berceau la petite fille qui 
s'est réveillée au bruit et je dis à la mère : 

— Restons unies. Rose, sinon gare à Firmin. 

Comme moi, Rose se met à rire. Et, sans doute 

par crainte de Firmin, la discorde n'osera plus 
s'approcher de nous. 



228 DE I VILLE M 'MOI i IN 

La prédiction d Mlle Lucas se réalise. Pen< al 
li nuit, une bête étrange couvre la ville et broie 
les os. Mlle Lucas a < ) une des premi< imes. 

Sortie de chez elle pour gagner l'abri voisin, h 
bête l'a atteinte et a déchiqueté son maigre corps. 

Le deuil de guerre vient d'entrer chez nous avec 
la mort de Nicolas. C'est tante Rude qui nous 
apprend le malheur. Elle écrit : « Ton oncle pleure 
tellement qu'il en est ridicule ». Elle joint à sa 
lettre celle d'un sergent qui s'excuse d'avoir 
tardé à nous prévenir. Mais, blessé lui-même par 
l'obus qui a tué Nicolas, il n'a pu s'acquitter plus 
tôt de ce devoir. Nicolas a été tué le lendemain 
même de son arrivée aux tranchées. Et le sergent 
ajoute : « Ce petit gars était trop jeune pour faire 
la guerre. Il est mort du bruit plutôt que de l'obus, 
car il n'avait pas de blessure. » 

Si tante Rude nous voyait pleurer Nicole et 
moi, elle dirait certainement que nous sommes 
ridicules. 

Firmin est venu et n'a pas donné d'ordres. 
A peine entré, il est resté en contemplation devant 
sa petite fille qu'il ne connaissait pas. 

La mort de Nicolas ne l'a pas fait pleurer. Il 
a vu mourir tant et tant de jeunes hommes qu'il 
ne sait plus si mourir est un plus grand mal 
que vivre. Depuis sa dernière permission il me 
paraît vieilli de plus de dix ans. Il est maigre et 
déprimé; et lui, qui entre seulement dans sa vingt- 
neuvième année, a des cheveux blancs aux tempes 
comme un homme de quarante-cinq ans. Il est las, 



[Lï >UUN 22 

plui 

ur I: ii. aine, son fils sur 

mon et sa fille dans son bras, il n< d1 m p< 
dire sa joie. I il seul* ent de I lis, 

''■ malchai les ads ent, 

h et tuent. Firmin s'< de nôtres. 

i>; Il voudrait non;, voir au i m- 

lin, \ I\ -, qui a ii peur affi avion 

eui iers, il cou [lie vivemé d'aller retrouver 
ime Lapierre. Mais il sourit en >nnant ce conseil 

sa jeune sœur car il sait bien qu'elle supportera 
out plutôt que de se séparer de Jean Lapierre. 
între deux bombes qui éclatent dans le voisinage 

me souffle à l'oreille : « Que veux-fu? C'est un 
Beaubois. » 

De Valère nous ne savons toujours rien, et Fir- 
min m'a dit, comme avec un peu d'envie : 

« Les disparus laissent au moins l'espoir de les 
revoir. » 

A la fin de sa permission j'ai accompagné Fir- 
min à la gare de l'Est. Il s'est étonné du salut 
respectueux d'un soldat, puis il s'est moqué : 
« Ah! oui! c'est vrai, je suis un bel officier ». Tout 
de suite rembruni, il a murmuré : « Et cela peut 
durer, durer, durer... » 

Devant l'espèce de désespérance qui s'étendait 
sur son visage, j'ai levé un doigt pour rappeler 
sa confiance en lui-même : 

— Souviens-toi Firmin, tu ne dois pas mourir. 
L'air distrait, il m'a regardée en répondant ; 

— Tu crois? 



30 DE LA VILLE AU MOULIN 

Dans la petite salle à manger de Manine il fait 
froid en ce mois de mars 1918. Groupées autour 
du poêle dans lequel nous brûlons du charbon, 
plein le creux de la main, ainsi que le dit Nicole, 
nous tâchons de réchauffer le plus possible les 
enfants avant de les coucher. Rose qui vient 
d'endormir sa petite fille, veut maintenant désha- 
biller son fils : 

Allons Raymond, viens au lit, mon mignon. 

Raymond recule et regimbe. 

— Non, je ne veux pas aller au lit, parce que 
tu vas encore me battre pour m'emmener à 1 
cave. 

La voix de Rose s'amollit : 

Mon chéri! viens te coucher; si les méchants 
avions passent je t'éveillerai tout doucement, 
je te le promets : 

Oui, tu dis toujours ça et puis tu me bats 
tant que tu peux. 

Cette fois, le petit Raymond peut avoir confiance 
dans les dires de sa mère, car nous avons renoncé 
à la cave. La quantité de vêtements chauds qu'il 
fallait y transporter! La descente dans l'escalier 
obscur avec les petits endormis ou apeurés! La 
courageuse Manine devenant d'une faiblesse in- 
croyable à l'annonce des avions et Reine qu'il 
me fallait porter à moitié sous peine de la voir 
s'évanouir au milieu des étages! Et encore l'un 
dos enfants de la voisine n'était-il pas mort d'une 
pneumonie contractée à la cave? De plus, une 
maison ne s'était-elle pas écroulée ensevelissant 
ceux qui étaient au fond? Quoique Ton fasse, 
où que l'on aille, on était quand même en dang 



DE LA VU M MOULIN 

Raymond cède enfin aux trei '- ; s pro- 
messes de sa iim ; m pein< Qt-il de s i- 
dormir que les sirènes »ncent la veni de ! 

be et] -. Leun \ oix aiguî et graves toui à la 
f< at en lami ritati s de di •• et d 

il ipoir : 

C liez-vous, cachez-vous! crient ces voi 
de malheur h d'épouvante; descendez au plus 

fond de la terre CJ a menace est dans l'air. 

Cachez-vous, eacl s-vous, car, | îr mieux 

ous tromper la bête a pris la forme d'un oiseau: 

mais cet oiseau porte sous ses ailes des œufs pleins 

de feu qui vont tomber sur vos maisons et les 

briser comme verre. 

Pour mieux se faire entendre les sirènes se sont 
posées sur les plus hauts toits, jusque sur les tours 
de Notre-Dame. Elles crient, elles hurlent à perte 
de voix, mais toujours elles disent : 

Cachez-vous, cachez-vous. Éveillez les en- 
fants, sortez les nouveau-nés de leur berceau, 
cachez-les dans la poussière et l'humidité des 
caves, de crainte que la bête méchante ne vienne 
à broyer et disperser leurs membres délicats... 

Nicole affolée tourne avec son enfant serré 

contre elle. Ses yeux se dirigent avec une rapidité 

incroyable dans tous les coins de la pièce. Elle 

e précipite vers la cuisine et en revient aivec le 

même affolement : 

Oh! dit-elle, si je pouvais le remettre dans 

mon ventre! 

Et elle serre si fort le gros Ni-Jean qu'il se ré- 

eille et se met à crier de peur. 
Nicole se ressaisit alors, s'assied et I ihe de faire 



2 DE 1 VILLE H ;: | 

e sa voix 1 petit qui ne la n-con 

Il pleure si fort que je remonte la flamme du gaz 
toujours baissée par économie. Mais j'entends, 
il boulevard : 

Éteignez! éteignez! 

Je rebaisse le gaz, je ferme les épaix rideaux, 
et malgré cela j'entends encore : 
— Éteignez! éteignez! 

Je ne veux pas éteindre car, autant que Reine, 
j'ai peur dans l'obscurité et je sais qu'à la lumière 
les visages conservent du courage et de la fierté. 
Mais qu'a donc cette petite flamme de gaz à briller 
ainsi II semble que la pièce soit éclairée comme 
en plein jour. Tout reflète la lumière : les cuivres 
des meubles, la glace de la cheminée, les cadre 
pendus aux murs et même le verrou de la porte 
qui brille comme un phare. Ne sachant que faire 
pour affaiblir cette clarté, j'ôte moii tablier et 
l'enroule autour de l'abat-jour. 

Les voix de malheur se taisent et le gros Ni-Jean 
cesse enfin de pleurer. Nicole se tient si courbée 
qu'on n'aperçoit plus de son enfant que deux petits 
pieds qui se croisent et se décroisent nerveusement. 
Manine et Reine, mal assises sur la même chaise, 
se tiennent fortement enlacées. Et Rose couvre 
de son corps le berceau de sa petite fille. 

A mon tour je sors Raymond de son lit et le 
tiens sur mes genoux enveloppé dans sa couverture. 

Au dehors, à présent, il se fait un silence comme 
si toute la ville était déjà morte. Nous attendons 
la bête qui va une fois de plus couvrir la ville et 
broyer des os. Une sorte de froissement dans l'air 
nous met aux écoutes. Et, presque aussitôt, nous 






ni', la VILLE ' MOI 

entendons I ol olaquetant et ronflant dei 

. i ;.. nt. comme un cal >~ 

I l(li ne poui ail prévoir et qu'auc i 

orami peut empêcher. I ymond s'agite ï 

leur approche; je i tfl son p< i cœur bondir 
oua i main. Je touche joues « nbi- 

bement froides et je d< ut i ■ : 

Tu as peur ' 
i s beaux : confianl de Raymond me 

jgardent et sa jolie tête remue pour dire non. 
La bête étrange passe et chacune de nous fris- 
sonne et se penche davantage sur son enfant... 

Peu à peu, des bruits familiers recommencent 
sur le boulevard. Une fenêtre s'ouvre, un pas 
traîne. Soudain, c'est la Berloque avec toute son 
allégresse. Aussitôt Raymond m'échappe et. mal- 
gré le froid, à moitié nu, il lève les bras, écarte les 
jambes, se balance et se disloque comme un pan- 
tin. Cela fait rire le gros Ni-Jean qui s'échappe 
à son tour des bras de sa mère pour remuer ses 
petons boulots, imitant maladroitement les pieds 
agiles de Raymond et tombant coup sur coup 
sur le derrière. Reine, prise elle-même d'une joie 
délirante, fait claquer ses doigts comme des casta- 
gnettes et rit, rit sans mesure. 

Les mamans, craignant le froid, veulent recou- 
per les petits; mais Raymond déclare qu'il n'a 
pas fini de danser et le gros Ni-Jean crie qu'il veut 

sauter encore. 

Au loin, la Berloque continue de lancer ses 
notes joyeuses. Malgré le bruit d'ici tout le monde 
l'entend, et c'est comme si elle disait à tous : 

— Dansez, petites souris, Raminagrobis est 






. 



2 DE LA VILLE AU MOU! I * 

parti. Il reviendra demain peut-être, mais ce soir 
il a tant mordu et griffé qu il n'a plus jriffes 
pour vous déchirer les chairs ni de dents pour vous 
broyer les os. Et Reine qui comprend tous les 
langages chante avec la Berloque : 

Dansons, dansons petites souris 
Raminagrobis est parti. 

Les petites souris ne dansèrent pas longtemps 
par la suite. Jean Lapierre fut tué; et, quelques 
jours plus tard, oncle meunier mourait après une 
journée de travail au-dessus de ses forces. 

Dans le même temps, une bête énorme appelée 
Bertha, plus féroce encore que les oiseaux de feu, 
broya les os de jour comme de nuit. Et, comme 
pour augmenter cette épouvante, les lettres si 
suivies de Firmin cessèrent brusquement de nous 
parvenir... 

Dans le logement de Manine, il y a maintenant 
une douleur haute et dure qui nous empêche de 
nous rappeler que Firmin a été en vie, qu'il a été 
gai, tendre, faible et plein de courage. 

Parce que Firmin est mort, tout est noir, tout 

est mort. 



XVII I 



Joli mois de Mai 

Joli mois des filles 
Des filles et des garçons, 
Des garçons et des filles. 

Dans le jardin de la maison aux rosiers roses, 
c'est Rose qui chante ainsi en faisant la ronde 
avec Raymond et la petite fille. Elle est heureuse 
de se retrouver ici où les enfants peuvent jouer 
et courir à l'aise et où un nouveau bonheur se 

prépare pour elle. 

Depuis que nous tâchons de rendre habitable 

ce qui reste de la jolie maison, nous avons chaque 

jour la visite d'un jeune capitaine qui fut l'ami 

de Firmin au temps où tous deux étaient sergents. 

Celui-là même qui a tendu la main et reçu les roses 

en partant pour la guerre. Ce jeune capitaine 

semble avoir reporté sur Raymond et sa petite 

sœur toute l'amitié qu'il avait pour leur père. Il 

les entoure de prévenances et partage leurs jeux. 

Et pour que Rose ait, comme autrefois, le plus beau 

jardin du pays, il a semé des graines de toutes 

sortes et planté des fleurs de toutes couleurs. 



DE LA VILLE AD MOULIN 

De bous les rosiers roses qu'avait plantés Firmin 
trois seulement ont résisté aux miser du temps, 
mais ces trois-Jà montrent qu'ils sont de force 
à supporter tous les malheurs. N'ayant pas él 
taillés ni guidés pendant ces quatre dernières 
années, ils se sont étendus à leur fantaisie, en 
largeur comme en hauteur, se rejoignant ainsi 
que des amis qui se reconnaissent et se soutiennent 
pour mieux lutter contre l'adversité. Il semble 
qu'à eux trois ils aient voulu remplacer toutes les 
autres fleurs disparues. Et, pour entrer dans la 
maison, il nous faut nous courber sous leurs guir- 
landes et repousser leurs bouquets roses qui 
barrent le seuil, cachent la porte et aveuglent 
les fenêtres. 

Aujourd'hui Rose a quitté le deuil. Ce deuil 
qu'elle a porté le temps voulu comme une marque 
nécessaire et visible de son chagrin. Mais en môme 
temps qu'elle a ôté sa robe noire on dirait qu'elle 
a ôté la raideur qui figeait les traits de son visage 
redevenu presque aussi rose que son nom. Dans 
sa robe claire qui lui couvre à peine les jambes, 
elle ne semble pas être la mère des deux petits 
qu'elle fait tourner et sauter si joyeusement. 
Comme marque de son chagrin il ne lui reste 
qu'un léger pli aux paupières et un son grave dans 
la voix. Elle a tellement pleuré son mari, elle l'a 
tellement supplié de venir la prendre pour l'emme- 
ner là où il est ! 

Sous ce clair soleil de mai 1919 les souvenirs 
de mort s'effacent pour moi aussi et il m'est im- 
possible d'imaginer Firmin sans vie; mais, dans 






. 



DE LA VILL1 I MEOI UN 

■lie m m qui Fut la rois m manque 

pour l'entendre, je relis rtaines lettres qu 
je port< mr n omn s reliques. La voix d 
irmin me parai 1 r du p api « lie s'élève 

n i at ou iis$< n ( Idehce el tou- 

jours j'y retrouve ' ; r 1 blement de ten- 
dr< ie qui Burprenait et i onfîanc our 

n« an1 on dirait que la Firmin se m- 

celle du jeune cap qui fcoun* avec Ros 

et les petits en chantant galment : 

Joli mois de Mai 
Joli mois dos filles... 

Mon séjour ici s'achève. Demain je serai 
Paris où je retrouverai vide une fois encore le 
logement de Manine. Reine est malade et, pour 
la guérir, sa mère l'a conduite à la montagne où 

Pair est pur. 

Nicole dont la santé donne les même inquiétudes 
est allée les rejoindre entraînant avec elle Mme La- 
pierre qui m'écrit : « A vous Annette qui gardez 
un espoir, je prête ma maison. Cette maison que 
je ne quitte pas sans regrets, dans laquelle j'ai élevé 
mon fils avec amour et où j'aurais tant aimé le 
voir vivre. » 

Dans le logement de Manine, qui était comme 
une auberge où chacun allait et venait à sa guise, 
le silence s'est fait. Un silence lourd et plein 
d'ombre malgré le bruit de la rue et la lumière du 
soleil passant à travers les fenêtres fermées. Dans 
ce logement où tant de voix ont gémi et imploré, 
je fais mes pas légers comme si je craignais d'éveil- 









{ DE LA VILLE AU MOULIN 

1er l'écho des douleurs passées. Le soir, en ren 
rant de la buanderie, je m'assieds à ma place 
habituelle et, aussitôt, ceux qui sont partis à 
jamais se groupent dans mon souvenir. C'est 
toujours le visage de Nicolas qui m'apparaît le 
premier, un visage de tout jeune homme, si étonné 
d'être obligé de s'en aller mourir loin du moulin. 
C'est ensuite le regard d'oncle meunier qui me dit 
clairement : « Valère peut revenir ». 

Je ne crois pas au retour de Valère. La guerre 
Unie, me souvenant « qu'on a toujours le temps de 
pleurer et qu'il faut agir d'abord » j'ai entrepris 
à Nice des recherches qui n'ont pas plus abouti 
que celles d'oncle meunier pendant la guerre. 
« Valère est perdu, perdu pour toujours, r 

C'est cela que je me répète sans cesse. Mais 
Firmin avait raison lorsqu'il disait que les disparus 
laissent au moins l'espoir de les revoir. Cet espoir 
je le garde sans vouloir me l'avouer à moi-même. 
La nuit, je m'éveille en sursaut, croyant entendre 
un pas monter l'escalier et s'approcher de ma porte. 

Toujours j'y regarde sous cette porte. Hier, 
apercevant quelque chose de blanc je me suis 
baissée espérant que c'était une lettre. J'avais bien 
vu pourtant que ce n'était qu'un tout petit bout 
de chiffon. 

« Valère est perdu. >> 

Malgré cela, de loin comme de près, tous les 
hommes de haute taille retiennent mon attention. 
Môme ce vieillard malade que je vois passer depuis 
quelque temps au bras d'une jeune femme qui 
le soutient. 

Valère, dans sa vieillesse, aura certainement 



DR LA VII Al ,l< i N" 

ces cheveux gris, ces épaules voùi s et cet aban- 
don de bout le corps. 

Il me semble que j'aimerais mieux savoir la 
vérité sur Valère; sa tnorl m'apporterait-elle une 

peine plus grande que celle qui m'est venue de 
aotre Béparal ion ? 

Aujourd'hui dimanche, h ive et tout- mes 
êes tendues vers 'ea chers absents, je rencontre 
de nouveau le clair r ird d'oncle meunier m< 

disant : « Valère peut revenir. » 

Comme si j'avais entendu réellement ce mots 
j'ouvre la fenêtre. C'est de la clarté, c'est de la 
haleur qui entre et tout mon corps se réchauffe 
au soleil comme autrefois à une caresse de Valèr' 
Chatellier. Ce n'est pas assez d'une fenêtre, j'ouvre 
les trois qui donnent sur le boulevard. 

« Oh! si Valère revient, qu'il puisse voir au 

moins que tout n'est pas mort dans le logement 

de Manine. » 
Tandis que les pièces s'emplissent d'air et de 

lumière je regarde au dehors, à droite et à gauche, 
mais Valère n'est pas là. Les arbres sont d'un vert 
magnifique et dans le ciel bleu les hirondelles 
jouent et crient. Les passants ne se hâtent pas 
comme les jours de semaine, mais aucun d'eux 
ne songe à regarder les fenêtres de Manine. Seul, 
le grand vieillard tourne la tête par ici tout en 
marchant. On dirait même qu'il ralentit son pas 
déjà si lent. 

Je m'intéresse de plus en plus à ce vieillard 

malade. Je voudrais connaître son nom et savoir 

de quoi il souffre. 11 est vêtu de grosse laine malgré 

a chaleur et, dans son vêtement trop large son 

*6 



m: i \ VIL u MOULIN 

bras | tuche par fc inerte. Il va U nue alors qu il 

est engoncé dans un cacho-i qui lui couvr 
presque tout le visa: . Peut-être, ainsi que Valère 
Chatellier, a-t-il été un homme droit, souple, à 
l'allure aisée et au col bien i gagé. Je le suis des 
yeux. Et, parce qu'il a le même repliement du 
genou que Valère, mon cœur se dérange et fait 
du bruit. 



En mettant de l'ordre dans la cham] e de 
Reine, j'ai trouvé dans une boîte la photographie 
d'un jeune homme que je ne connais pas. Long- 
temps j'ai tenu dans mes mains cette image au 
front plat, à la bouche ferme et aux yeux craintifs 
et fiers tout à la fois. Au verso, Reine, de sa fine 
écriture a mis une date, une date récente et qui ne 
répond à rien de ce que je sais. ; 

J'ai tiré de ma poche la lettre reçue le matin 
même, avec l'espoir d'y trouver une indication. 

Du haut de sa montagne Reine m'écrit : 

■ 

« Notre maison d'ici est semblable à notre mai- 
son du moulin. Elle a aussi une chambre aban- 
donnée dont la fenêtre s'ouvre sur le jardin et la 
porte sur trois marches de pierre qui regardent 
la rivière et le pré. Tout comme au moulin, par 
les nuits de lune, les lupeaux (1) viennent chanter 
sur les marches. Cette nuit, ne pouvant dormir, 
je suis allée les voir. Ils étaient nombreux, et tous 
le nez en l'air flf taient leur note fine à la lune. 
Ma présence ne les a pas dérangés. On aurait 

(1) Petits crapauds- 






DE I I Vf '•' £01 Ll VA 

dit qu'ils étaient endorm i et chi le 

sa> ow. 

«Je voudrais pour le reste d< i vie demeun 
ans la. chambre abandon] ■ du moulin. J'y 
irai un joui- toute vêtue de blanc. ( serait 
par dr de haute lun< bil y aui >asbesoi 
d'allumer les (lambeaux, ir l< pierre 

les lupeaux vieri raient souffler i i leur fl te 
b, par la i • ouverte, le t apporterai 

mi le parl'ii des tilleuls en fleurs, Mes pensées 
lors s'envoleraient une à une et j'entrerais dou- 
ement dans le sommeil. » 

La lettre de Reine se termine sur deux lignes 

biffées au point de ne pouvoir en lire m seul* 

phrase. 

Je la replie lentement et la remets dans ma 

poche : 

« Reine, petite fille de dix-sept ans, l'amour 

serait -il venu à toi déjà? » 






XIX 



En cette fin d'août je n'ai plus l'espoir dont 
parlait Mme Lapierre. Pourtant je sais mainte- 
nant que Val ère est vivant. 

Ce vieillard chancelant qui passait sous les 
arbres d'en face au bras d'une jeune femme atten- 
tive et maternelle, ce vieillard qui ralentissait 
encore sa marche pour regarder les fenêtres de 
Manine, c'est Valère Chatellier. Lentement je 
l'ai vu redresser sa haute taille et assurer ses pas 
comme s'il se dégageait chaque jour un peu de 
cette enveloppe de vieillesse qui le recouvrait 
et le courbait. Son bras gauche paraît toujours 
inerte et son cache-nez se croise toujours très haut 
sur son visage, mais tout cela n'arrive pas à dissi- 
muler son allure d'homme jeune, l'allure de Valère 
Chatellier ayant retrouvé sa force et sa santé. 

Adroitement, je me suis mise sur son chemin 
afin de m'assurer de la forme de son visage comme 
j'étais sûre de la forme de son corps. Et, dans le 
mouvement de surprise qu'il eut en m'apercevant, 
j'ai reconnu ses yeux, ses yeux d'autrefois, intelli- 



DE LA VIL1 AU MOULIN 

et tendn Mai aussitôt, i] a h la ; 

s'est éloi té. 
Je suis r> à la môme place et la j- ne femm 

n trd , l'air étonné. 

Depu ce jour, de même qu'un mauvais - en 

ail oaohé dans ma hanche de fiil< e un petit 
animal osi. venu se lo| 'i plus profond < non 
t'Mir. Je le vois et je l< tens; il l blanc et il ne 
• i de frémir i ; trembler comme s'il avait peur 
i froid; et boujoui il creus' plus avant comme 
il espérait trouver un endroit chaud où il pour- 
rait se blottir pour longtemps. « Mais tu peux 
fouiller avec tes fines griffes, petit animal tout 
Jane. Il ne fait plus chaud dans mon cœur. Et 
lorsque tu auras pénétré au fond même de ma vie, 
tu continueras de frémir et trembler, tout comme 
ces peupliers qui frémissent parfois sans qu'on 
sache d'où vient le vent. » 

En perdant l'espoir j'ai perdu le goût de vivre 
Mon cerveau est comme engourdi et je ne sais 
même plus si mon corps est sensible. Cependant 
je ne suis pas malade et ce que je prends pour la 
menace d'un mal mystérieux n'est que l'effroi 
de ma solitude présente et à venir. 

Je n'ouvre plus les fenêtres de Manine; je reste 
enfermée sans pensées, même pour appeler à moi 
le souvenir de mes chéris et, s'il m'arrive de ren- 
contrer comme un reproche le clair regard d'onch 
meunier, je ne sais que lui dire : 

« Laissez-moi venir auprès de vous. Parce que 
je suis sans amour je n'ai plus de courage. » 

Au sortir de la buanderie, je fais un détour 
pour longer la Seine. Elle glisse, silencieuse et noire, 



DE i VILLE AU IN 

luisante j ir endroits, pleine de mystère, 'irant 
comme un long repos et effrayante comme un 
langer de mort. En la regardant je songe à un 
corps roulé par elle. J'imagine ce corps se heurtant 
à tous les ponts, tournoyant dans tous les remous. 
Et, qui sait? frôlant d'autres corps demeurés 
au fond et les entraînant à la surface. 

Toute frissonnante de dégoût je m'éloigne de 
Peau sombre. 

Ah! si la Seine avait une eau claire comme la 
rivière du moulin. Une eau qui ne cache pas les 
cailloux et qui coule parmi des herbes qu'elle 
plie mollement!... 

A la buanderie, la mère Françoise, remise d'un 
grave maladie et toute joyeuse de son retour, 
nous a dit : 

J'avais déjà un pied dans la tombe, mais 
je l'ai retiré. 

Elle est seule aussi, et si vieille! Elle fait un 
travail bien au-dessus de ses forces et je n'aperçois 
rien qui puisse égayer son existence. 

Je lui demande ses raisons d'aimer la vie : 

Elle rit, heureuse de faire rire les autres, en 
répondant : 

Qu'elle est jeune cette Annette Beaubois! 
C'est bien simple. Si je vis, le soleil me chauffe, 
le froid me pique et la pluie me mouille. Si je 
meurs, je ne sens plus rien et tout est gris. 

Je ris avec les autres. Et, au cours de la journée, 
chaque fois que l'eau du bassin me gicle à la 
figure ou m'inonde les pieds, je me dis tout bas : 

« Si je meurs je ne sens plus rien et tout est 
gris. )> 



DB i \ ILLB AU MO' UN - 

Pour bâcher de retrouver mou courage, 
( | ( ,, iiier pasi tout un dimanche au oulin, 

,1 | , on de M e La ne. Le * 

, à pei le'trois heures de chen le fi i 
ar i, j | preri train et je prendrai 1 

«I nier pour le retour. 

, ,, défaut de Nicole et du gros Ni-Jean, 

rrais lea deux enfanta d'Ang< que je ne 

conn * j 3. 
« Ohl revoir les I de Rrmin ou ceux d 

Nicolas dans les mignons s isagefl des doux petits! » 

A mon arrivée, le soleil du fr s matin travers 
le toutes parts le brouillard léger qui couvre 
la campagne. J'évite de passer par le village et j 
m'engage dans la venelle qui longe le jardin de 
Mme Lapierre. Ce jardin qui va être le mien tout 
le jour et dans lequel je pourrai cueillir des fruits 
tout à mon aise. Je m'appuie à la palissade où 
grimpent les plantes les plus diverses et où des 
fleurs délicates et fines se cachent entre les pieux. 
Des abeilles mal réveillées cherchent les ronces 
et trébuchent sue les mûres noires et pleines de 

sucre. 
Tout à côté de moi, sur l'un des pieux un papillon 

jaune étend ses ailes au soleil pour en faire sécher 
la rosée qui l'alourdit. Après plusieurs essais il 
s'envole enfin dans le jardin où il va se poser sur 
un arbre à fruits. Je le reconnais cet arbre : c'est 
un pêcher; celui-là même qu'il fallait toujours 
étayer; les étais lui manquent cette année et ses 
branches privées de soutien plient sous le poids 
des fruits et touchent terre. 

Rien n'est changé dans le jardin. Voici Le bassin 






24G DE LA VILLE AU MOULIN 

dans lequel Nicole est tombée un jour, entraînant 
Nicolas et Jean Lapierre. Voici le berceau de 
chèvrefeuille où les enfants restaient si sages 
pendant les heures de grande chaleur ; et l'escar- 
polette, sur laquelle Clémence se balançait fière- 
ment debout, se moquant toujours de Reine qui 
s'y asseyait peureusement. 

La maison avec ses volets clos a l'air de bouder 
derrière la rangée de pommiers et de hauts ceri- 
siers. 

Je m'attarde dans la venelle où le soleil pénètre 
en plein et éclaire les moindres fleurettes. Avec 
la chaleur, les abeilles ont retrouvé toute leur 
vigueur, et dans le roncier, elles s'activent, tour- 
nent et bruissent. 

Un homme, venant du village, s'avance dans 
le chemin. Il me reconnaît, mais il est obligé 
de se nommer pour que je le reconnaisse lui-même 
tant les années de guerre l'ont marqué de vieil- 
lesse. Il ne s'étonne pas de me voir là. Il semble 
que rien ne pourra l'étonner désormais et il s'in- 
forme de ma santé du jour comme s'il m'avait 

déjà rencontrée la veille. 

Il me parle des travaux de la campagne car 
il se souvient que je m'y entendais parfaitement 
autrefois. Il me parle de tante Rude qui a vendu 
le moulin pour s'en aller vivre auprès de sa très 
vieille mère. Il me parle de mes frères dont le 
nom est inscrit en lettres d'or sur une haute co- 
lonne blanche comme sur un trône de gloire, 
parmi d'autres noms tout en or. Et tout à coup 

il dit : 

— Le camarade de Firmin a échappé, lui; 



DE LA VU AU MOULIN W) 

il est venu i< i ces jours derniers. Je l'ai rencontré 
sur ce i chemin avec une jolie dame et je l'ai 

ii i reconnu malgré son bras en D 18 et s 
figure ble se. 
OUI comme le pe minimal blane s'agite et 
use dans mon cœur. Mais déjà l'homme ajoute : 

— Il croyait trouver le meunier, et que i il a su 
qu'il était dt'fiinl aussi, il s'est appuyé à cette 
palissade et il a pleuré comme un enfant. 

Je voudrais interroger cet homme qui est heu- 
reux de causer. Je voudrais connaître les blessures 
dont il parle et que je n'ai pas aperçues. Je vou- 
drais surtout savoir si la jolie dame est la compagne 
que Val ère a choisie pour toujours. Mais lorsque 
je peux enfin desserrer les dents, au lieu de toutes 
ces questions, je demande : 

Où sont donc les oiseaux? Je n'en vois pas 
un seul sur le chemin. 

L'homme me regarde comme si je lui parlais 
soudain une langue étrangère, puis il comprend 
et répond avec indifférence : 

— Oh ! ils sont tous dans la vigne à piquer le raisin. 
Il s'éloigne sur ces mots, et je reste sans plus 

savoir ce que je suis venue faire ici. Puis, l'espoir, 
que je croyais parti pour toujours revient et chasse 
de mon cœur le petit animal tout blanc. « Cette 
jeune femme qui accompagne Valère n'est peut- 

tre que la marraine de guerre compatissante et 
douce du blessé? Valère, infirme, venait peut-être 

emander l'appui d'oncle meunier pour revenir 
auprès de moi? » 
Mon espoir grandit : 
« A défaut d'oncle meunier, Valère a certaine- 



48 DE LA VU ( E .U MOULIN 

mont vu Angèle et Angèle a sûrenu fc quelqu 
chose à me dire. » 

Rapidement je quitte la venelle et me dirig 
vers le moulin. 

Non, Angèle n'a pas vu Valère, je le comprends 
à son étonneraient de ma venue et à sa ci ite d 
me voir séjourner chez elle. Mais je sais qu'à Paris 
je retrouverai facilement Valère et c'est sans au- 
cune tristesse que je dis à Angèle : 

— Je souffrais d'être seule et je venais cher- 
cher un peu d'affection auprès de toi. 

Elle s'assied sans m'inviter à en faire autant et 
c'est, pendant un long moment, comme si nous 
étions devenues muettes toutes les deux. 
C'est elle qui parle la première : 

Tu vois, nous ne trouvons rien à nous dire 
J'en conviens avec elle et pour éviter un nou- 
veau silence, je désigne la porte du fond par où 
nous arrivent des voix enfantines : 

Laisse-moi embrasser tes enfants. 

Elle se lève. 

Écoute, Annette, je ne veux pas que les 
enfants te connaissent, tu as un air que je n'aim 
pas et que je n'ai jamais vu à personne. 

Elle paraît si inquiète que je ris en f; lisant mine 
de sortir. 

— C'est cela, dit : elle, il vaut mieux t'en aller. 
Je sors sans l'embrasser et sans trouver un seul 

mot à lui dire. Après quelques pas, je me retourne 
pour un geste d'adieu, mais elle ne répond pas à 
ce geste. Elle reste sur la porte, droite et digne, 
comme pour bien me montrer qu'elle tient à s'assu- 
rer de mon départ. 



DB I \ Aff BI0UL1 24 

Pour ne pas inquiéter ge c 

gardienne du logis, je m'en vais i itte foia par la 
>ute. \n i les as du villa i pourront eertifi 

que i ai né le pour le i pain midi. 

I côté, la h ison de Mme Lapierre a un 

persienne détachée par le vent et cela lui fait 
omme un œil à i mi ouvert qui guette mon 

an e. 

Je lui parle en m'approchant : 

Je ne passerai pas la journée a-\ ■ vous, 
maison de Mme Lapierre, ei je ne cueillerai pas 
un seul fruit de votre jardin. 

Je consolide de mon mieux la persienne et je 
m'y adosse pour contempler un moment J moulin 

et tout ce qui l'entoure. 

Les champs ont presque tous la couleur du 
chaume, mais les vignes sont claires comme du 
raisin mûr et l'on dirait qu'elles répandent de la 
lumière autour d'elle. Dans les champs et dans les 
vignes j'aperçois des points blancs qui bougent. 
Ce sont des dos de paysans, des dos faits à l'ardeur 
du soleil comme à la brume du soir et du matin. 

Si je le voulais, je pourrais reprendre ma place 
parmi ces paysans, mais qui donc m'attendrait 
au retour dans la maison? 

Je ne m'attarde pas ici comme dans la venelle. 

Des groupes d'enfants vêtus de leurs beaux 
habits s'en vont joyeux vers le village. 

Là-bas, sur une route qui descend à la plaine 
les arbres ont l'air d'aller deux par deux. 

Dans le logement de Manine, je retrouve le 
silence, mais un silence sans lourdeur ni ombre. 



250 DE LA VILLE AU MOULIN 

Ma bête est comme emplie par les paroles du 
paysan : « Je l'ai bien reconnu malgré son bras 
en moins et sa figure blessée ». 

Sa ligure blessée? Ce cache-nez si large est-il 
donc un rideau servant à dissimuler la blessure 
Valère blessé au visage, défiguré peut-être, n'ose 
pas se montrer à moi. 

Devant cette idée qui m'obsède, tous les autres 
souvenirs s'effacent. Je n'aperçois plus les papil- 
lons bleus de Reine, ni le regard pénétrant d'oncle 
meunier. Et, même dans le fin visage de mon en- 
fant, les rayonnantes prunelles si précieusement 
enchâssées pâlissent et s'éteignent. 

Lasse de mon voyage trop précipité, je m'assieds 
auprès de la fenêtre et je guette sous les arbres 
l'arrivée de Valère. Dès qu'il apparaîtra, j'irai 
à sa rencontre. Je le supplierai de venir dans le lo- 
gement de Manine. Et là, de mes deux mains, je 
déferai le cache-nez et découvrirai la chère figure 

blessée. 

Je guette sans oser bouger, même pour prendre 
la nourriture que mon estomac réclame. Mais 
bientôt, épuisée de fatigue, de faim et d'attente 
je m'endors et je rêve. 

Appuyée contre une haute fenêtre, dans une 
ville bâtie au pied d'une montagne, je vois passer 
des gens qui fuient en criant éperdument : « Fa- 
mine, famine! » Certains ne crient pas, mais leur 
bouche reste affreusement ouverte comme s'ils 
ne pouvaient plus la refermer à force d'avoir crû 
Pourtant des troupeaux de bœufs descendent 
de la montagne et viennent d'eux-mêmes se placer 
sous le couteau du boucher qui les dépèce au mi- 



DE LA VILLE AU MOI LIN 251 

lieu de la rue. Mais les gens ne voient ri< ; ils 
passent, la bouche tordue, 'riant toujours : << Fa- 
nu m\ famine' » Comi eux je i pprête à fuir 
car la crainte de mourir de faim me vient aussi, 
lo< un lioimiir me prend la main et m'en- 
tra fur : 

a Venez, je connais un pays ou il n'y a pas ci 

faminr. » 

Le chemin qu*il me fail prendre monte, monte 
et, tout de suite, je reconn i la côte qui mène au 
calvaire et que j'ai tant de fois parcourue déjà. 
Je refuse d'aller plus loin, mais l'homme me tire 
par la main! 

« Venez, venez, vous ne connaissez pas l'autre 
versant. » 

Je me laisse entraîner de nouveau; le chemin 
se resserre, la côte s'accentue et un vent violent 
me souffle à la face. Puis, sous mes pieds, c'est 
un escalier de pierre tout branlant; je monte len- 
tement, péniblement, les marches étroites et 
hautes. Encore une sur laquelle il me faut me 
hisser des coudes et des genoux, et me voici enfin 
debout au faîte du calvaire me retenant à la croix 
pour ne pas être rejetée en arrière par le vent 
furieux. Mais, tout aussitôt, j'aperçois l'autre 
I versant. 

I II est fait d'une plaine sans fin, toute couverte 
1 de fleurs et de blé, et si brillante sous le soleil 
i que j'en suis éblouie. 

Éveillée par un brusque balancement de mon 

j corps, je reste dans le ravissement de cette minute 

de sommeil. Puis, comme si je me préparais à 

î descendre le versant fait de fleurs et de blé, ie 



2 DE I \ VILLE M MOUI IN 

quitte ma chaise. Je ne ressens plus ni faim ni 
fati et je m'entends dire : 

Ma peine est âpaiséi 

Le jour baisse, le soleil a l'air d'aller se coucher 
tranquillement, et la fumée d'une haute cheminée 
s'incline vers lui comme pour lui dire adieu. 

La paix qui était ce matin sur la campagne 
semble être venue ici avec le soir. Au Sud, le ciel 
est couleur de chaume, tandis qu'à l'Ouest il est 
clair comme la vigne. Et soudain je me revois 
adossée à la maison de Mme Lapierre. Je revois 
le moulin où. j'ai si durement peiné derrière 
l'homme à la faux et derrière l'homme à la bêche. 
Je revois les moissonneurs frotter la semelle de 
leurs souliers avant d'entrer dans la maison pour 
la soupe du soir. 

A cette heure toutes les bêtes sont rentrées, et 
les porcs, gorgés de lait caillé, grognent doucement. 
C'est l'heure où les champs sont devenus silen- 
cieux et où la charrue reste seule au bord du 
chemin. 

Le jour baisse de plus en plus, et voici qu'une 
chauve-souris commence à tournoyer; elle vole 
comme les papillons en soulevant ses ailes l'une 
après l'autre et elle s'abaisse avec une telle brus- 
querie que je crains toujours de la voir tomber. 
Je me penche pour mieux la voir et, dans le même 
instant, j'aperçois Valère et la jeune femme tra- 
versant le boulevard comme pour venir ici. Valère 
avance, le front bas, mais la jeune femme, la tête 
haut levée, me regarde et me sourit. Tous deux 
pénètrent dans le couloir de la maison et, l'ins- 
tant d'après, j'entends leurs pas dans l'escalier 



DE LA VILLE VU MOULIN 2 

Mon cœur tremble alors et me secoue si fort 
que mes dents s il r hoquent. 

Je n'attends pas que l'on frappe à d 

ur Touvrir toute grande. 

Valère s'arrête sur le iîl, comme une foi 
déjà. De sa BeuJé main il écarte le c he-nez et j 
vois enfin son I i joues sont couturées 

de cicatrici gro ;, le n z est déformé, le 

enton pr< [u< ibsent; mais, parmi ces ravages, 
la bouche forte et saine est à sa place. Le front 
intact aussi et marqué d'intelligence sous les 
cheveux gris. Et c'est dans J yeux pâles qui sont 
fixés sur moi que je retrouve toute la tendresse 
de Valère Chatellier. 

De cette voix basse et pleine qu> je n'ai pas 
oubliée il dit : 

Tout n'est pas perdu, Annette; nous sommes 
jeunes encore et si tu le voulais nous pourrions 
reconstruire notre foyer et fonder une famille. 

Fonder une famille! 

Oh! oui, je le voulais, je le voulais de toute mon 
âme et de toute ma chair, et comme je ne trouvais 
pas de mots pour le dire, j'attirai Valère dans la 
clarté du couchant et je posai comme autrefois 
mes mains sur ses épaules afin qu'il vît bien que 
mon amour pour lui était aussi pur et aussi fort 
qu'au premier jour. 



FIN 




B — Sî.27 — Lib.-Imp. réun., 7, rue St-Benoît, Paris. — 4U26. 






1 



* 



Elirait do Catalogue de la BIBLI0THÈQUE-CHARPEKT1ER 

EUGtNE FASQUEUE, ÉDITEUR, 11, nui DE ohirilli 



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