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Full text of "Correspondance tome 3"

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ELISÉE RECLUS 



Correspondance 



TOME III ET DERNIER 

. .. -•/ 
Septembre 1880 - Juillet 1905 



Avec un portrait et un autographe 



Alfred Costes 






■ K I W I l^ ——■ 



CORRESPONDANCE 

D'ELISÉE RECLUS 



v. ■. ■ 



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ELISÉE RECLUS KN 1900 



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ELISÉE RECLUS 



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ny.i) 



TO#f&irr$QiéflÈME ET DERNIER 



Septembre 1889 - Juillet 1905 



et compléments aux deux premiers volumes 



Avec un portrait et un autographe 



PARIS 
ALFRED COSTES. ÉDITEUR 

8, HUE MONSIEUU-LE-PKINCK. 8 



1<Kfi 



Il 



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CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 



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COMPLÉMENTS AUX DEUX PREMIERS VOLUMES 



A M me Reclus, à Orthez. 



Berlin..., avril 1851. 



Chère mère, 

Il faut que je me sois bien mal expliqué dans mes 
lettres précédentes pour que tu aies pu y voir que ma 
résolution est de devenir pasteur ; j'ai bien parlé 
d'études à continuer, de sciences à égratigner, mais ce 
n'est pas, chère mère, pour me vouer au saint minis- 
tère. Cette année d'intervalle dans mes études a mis un 
terme à toutes mes hésitations et je suis fermement 
décidé à ne suivre, dans cette conjoncture comme dans 
toutes les autres, que le cri de ma conscience. Je ne 
puis concevoir comment des professeurs assemblés, 
comment des fidèles même pourraient me conférer le 
droit de prêcher l'Evangile, et je n'accepterai jamais 
aucune espèce de consécration quelle qu'elle soit, car 
je n'y vois autre chose qu'un papisme déguisé et inco- 

Corr. E. Reclus. — T. III. i 



i 






2 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

hérent. Pour moi, qui accepte la théorie de la liberté 
en tout et pour tout, comment pourrais-je admettre 4 

la domination de l'homme dans un cœur qui n'appar- ! 

tient qu'à Dieu seul ? Comment d'autres pécheurs 
auraient-ils le droit de délier ma langue et d'appro- 
cher la braise de mes lèvres ? Que l'homme pénétré 
d'amour et de foi aille dans les carrefours pour mener 
au festin splendide ceux qui vivent dans la boue et 
dans le mal, qu'il monte sur les toits pour crier que le 
royaume de Dieu est proche, qu'il ne laisse passer 
personne sans lui parler de Celui qui nous a aimés le < 

premier, qu'il prie avec ses frères quand son cœur lui 
dit de le faire, tout cela est beau, et le bon Dieu bénira , 

certainement celui qui le confesse envers et contre ^ 

tous, en temps et hors de temps. Mais prendre d'abord 
un brevet de capacité chrétienne, puis demander un i 

passeport d'amour et de foi soit aux professeurs, soit 
au consistoire, soit à l'église même, sous peine d'être 
contrebandier dans le domaine des cœurs, voilà qui me i 

répugne par dessus tout et voilà ce que Dieu me don- 
nera certainement la force de ne pas faire. J'avais '« 
longtemps bercé dans mon esprit le désir d'être pas- ; 
teur, la seule vue d'une chaire me faisait palpiter, et 
* j'ai été rarement plus heureux que ce jour où j'ai prê- 
ché à Montauban devant deux professeurs, mon frère 
et des bancs vides ; mais comme, après tout, la vie du 
pasteur ne doit pas s'enfermer entre les quatre planches 
de la chaire et comme il y a d'autres formalités à rem- 
plir que celle de sermonner les fidèles à temps égaux, T 
j'ai résisté à tous mes petits désirs d'amour-propre et * 
c'est pour cela que je dis maintenant : a Je ne veux* 
ni ne peux, ni ne dois être pasteur. » 

Ne voyez pas là, chers pp.rents, l'effet du doute ; si 



i 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 3 

je doutais, je me bornerais à hésiter ; c'est, au con- 
traire, par suite de croyances positives et absolues 
que je me décide. Je crois que le jour est venu dans 
lequel doivent être abaissés tous ceux qui s'érigent 
au-dessus des autres en maîtres et en prophètes : le 
meilleur moyen d'évangéliser, ce n'est pas aujourd'hui 
de se cuirasser de diplômes et de monter sur des tabou- 
rets brevetés, mais c'est d'ouvrir tout simplement et 
tout bonnement son cœur devant ses amis, Grec chez 
les Grecs, paysan chez les paysans, païen chez les 
païens à la manière de saint Paul qui, de l'autel du 
Dieu inconnu, ramenait les Athéniens au Dieu que nous 
connaissons. On se méfie naturellement de celui qui 
: tâche de faire tout rouler autour de son métier, et l'état 

de pasteur a beau être vécu et senti, il n'en est pas 
moins comme une machine fonctionnant avec régula- 
rité et quand l'enthousiasme manque, il faut que le 
devoir et des mots vides d'amour y suppléent. Un temps 
viendra où chaque homme sera son propre roi et son 
propre pasteur, où chacun offrira l'encens à Dieu dans 
le propre temple de son corps et de son âme. Alors 
Dieu seul s'élèvera au-dessus de nous et nous conduira. 
Entre les hommes il n'y aura plus que des rapports 
d'influence et d'amour ; chacun parlera à son frère 
des idées qui agitent sa tête, des sentiments qui tra- 
versent son cœur ; ces idées et ces sentiments pourront 
germer en un chacun, sans avoir revêtu un caractère 
d'officialité et sans avoir été brevetés par un homme 
p ou par une réunion d'hommes, par un consistoire ou 

par un troupeau. Il n*y aura plus d'homme qui gou- 
i verne ou conduise d'autres hommes, mais chacun agira 

j sur son voisin et prêchera la vérité qu'il sent et qu'il 

croit. Mais comment amener cet avenir si nous ne le 

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î 

4 CORRESPONDANCE d'ÉLISÊE RECLUS 

réalisons pas en nous-mêmes, si, non contents de rejeter 
tout roi et tout pasteur, nous ne protestons pas contre <1 

toute idée intérieure qui nous dirait de devenir nous- 
mêmes ce que nous blâmons. A Dieu ne plaise que je 
veuille en rien porter ma main plus haut que je ne 
dois et que je blâme mon père ! Il a agi avec Dieu : que 
Dieu le bénisse ; mais moi aussi, en refusant le minis- 
tère, j'agis avec Dieu : qu'il me bénisse encore ! Nous 
faisons des choses opposées, mais j'atteste Dieu que 
nous faisons bien tous deux. ... j 

Ne croyez pas, je le répète, que je sois agité par des 
doutes quelconques et qu'une certaine droiture de ma 
faiblesse me porte à refuser d'être pasteur. Non, car 
le bonheur ne saurait s'unir aux doutes, et mainte- 
nant, je suis heureux, je suis heureux bien que six 
cents heures (1) nous séparent, heureux, bien que 
j'entende médire de mes frères, de mes amis, de ma 
patrie, heureux, bien que je n'entende pas les doux 
sons de ma langue, bien que je vive pauvrement dans 
une ville riche et luxueuse, bien que 1 ami manque à 
mon amour. Je sais en qui j'ai cru. Je connais Dieu 
qui m'aime comme un père aim,e son enfant ; il me 
soutient à tous les pas et je reconnais la tendre pres- 
sion de sa main, et quand je pèche, c'est lui-même qui 
me le dit, et c'est lui qui me donne sans cesse 1 amour 
que je lui rends. Il m'aime et il me rend témoignage 
qu'un jour nous nous retrouverons là où l'on ne pleure 
point. Oh ! si vous vouliez me tendre, vous, mon père 
et ma mère, une main de fraternité chrétienne, sans 
restriction, sans tristesse, sans réticence ! Si vous vou- 
liez, malgré ce qui est pour vous l'évidence, croire à 

(1) E. R. pensait-il déjà en allemand ? heure de marche = lieue. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS •> 

mon égard do cette foi qui transporte les montagnes ! 
Ah ! quand les inondes périraient, je sais que mon 
Rédempteur est vivant et je le verrai au dernier jour ! 
Que l'Eternel vou« bénisse de ses bénédictions éter- 
nelles ! 

Tu me fais d'autres questions, ma mère. Faut-il que 
j'y réponde ? Le commencement de ma lettre ne 
jette-t-il pas comme un voile sur tout ce qui peut 
suivre ? Le Seigneur nous ait en sa main ! Tu me 
demandes si j'espère vous voir avant deux, trois ans. 
Oui, j'espère, et je ne mets pas d'aussi longues bar- 
rières que vous à mes désirs : cent francs me suf- 
raient, d'ailleurs, pour aller jusqu'à Orthez. 

Quant à de nouveaux détails sur l'Université, il me 
serait difficile de t'en donner. Tout y est parfaitement 
libre ; on peut assister aux cours ou non ; on peut y 
rester cinquante ans ou quinze jours. On peut se faire 
examiner ou non. Il suffit de payer 72 francs par se- 
mestre et, pour cette somme, on a le droit d'insulter 
la police et de ne pas payer ses dettes, passé un certain 

délai. 

Tu me demandes quels sont mes élèves et si je les 
morigène. Tu vas en juger : Ce sont deux officiers, 
dont l'un, juif, -est décoré du nom de Jonas, un méde- 
cin, un propriétaire, le rédacteur d'un journal démo- 
cratique et une comtesse entre deux âges, amie per- 
sonnelle de l'impératrice de Russie. Tu vois que je ne 
puis pas morigéner. 

s Adieu. Soyez bénis. 

' Elisée Reclus. 

N.-B. — J'ai reçu les chemises en question, il y a 
six mois. J'en remercie vivement Marie. 



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VOYAGE DANS LES ALPES (1860) 



Il y eut deux excursions dans les Alpes, en 1860 t 
pour rétablissement du guide Joanne. Dans la pre- 
mière, Elisée fut accompagné par E. Ardouin (voir 
page 208, volume I er ), et Elie vint se joindre à eux 
au bout de quelques jours. Dans la seconde, celle dont 
parlent les neuf lettres qui suivent, Elie et Elisée par- 
tirent ensemble, et Broca (Paul B,, chirurgien, né à 
Sainte-Foy-la-Grande, cousin des Reclus), les rejoi- 
gnit. C'est durant une ascension de ce voyage — et non 
dans la première excursion — les deux frères étant 
seuls avec un guide, qu'Elie se blessa à la main droite ; 
pendant une vingtaine d'années, il dut « tenir sa plume 
comme un poignard », ou à peu près. 



A M mes Elisée et Noémi Reclus. 

Sans date (1860). 
Chères nos femmes, 

Arrivés à l'heure chez les Mancel (1) qui nous atten- 
daient et avaient été quatre fois à la gare dans la 

(1) Habitant Sons. 



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CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 7 

journée. Bon lit, bons souvenirs, bons baisers et ser- 
rements de mains, bonds des chiens qui reconnaissent 
des amis de leur maître et père, promenades déli- 
cieuses sur les bords de l'Yonne et de la Vanne, fruits 
excellents, air voluptueux, rien de toutes ces bonnes 
choses ne nous a manqué. Aussi nous a-t-il été impos- 
sible de partir à 10 heures du matin, nous n'avons pas 
même osé le proposer et nous préférons partir ce soir 
à 5 heures par un convoi qui nous transportera à Lyon 
en nous trimballant pendant toute la nuit. De cette 
manière nous nous dispenserons d'aller coucher à 
l'hôtel de l'Union, hôtel d'aristocrates. Quels bons 
amis que ces Mancel ! Figurez-vous que si nous avions 
eu le bon esprit d'insister, il y a quinze jours auprès 
de M. Mancel pour lui faire faire le voyage des Alpes, 
il nous eût certainement accompagnés. Si même il a 
terminé lundi une affaire importante, il viendra nous 
rejoindre à la Grave ou à Briançon. En tout cas, il nous 
a donné sa parole d'honneur que l'année prochaine il 
nous accompagnerait aux Pyrénées, et les dames Man- 
cel comptent un peu pouvoir s'installer avec nous dans 
un village des montagnes. Si M. Mancel vient avec 
nous, ce sera pour vous une raison de plus d'être 
pleines de confiance, nous serons avec un homme grave, 
ayant 40 ans bien sonnés. 

Chères femmes, notre voyage, vous le voyez, com- 
mence sous de très heureux auspices. Votre veuvage 
vous a-t-il semblé supportable ? Comment s'est passée 
cette première nuit ? Les larmes ont-elles coulé en trop 
grande abondance ? Les enfants ont-ils bien dormi ; 
la colique de Magali a-t-elle cédé devant la sollicitude 
des deux bonnes mamans ? Nous avons laissé avec 
vous tout notre amour, avons-nous laissé un peu de 



WM J W mm HHV*^- Vvmh* . -™. 



8 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

notre force ? Reportez sur vous-mêmes cette énergie 
que nous vous laissons et soyez joyeuses parce qu'il est 
bon de l'être et que, par un magnétisme secret, votre 
tristesse nous empêcherait de jouir de notre voyage 
et nous ferait regretter notre départ. Soyez heureuses, 
nous ne pouvons être heureux que par vous. 

Les vôtres. 

Eue, Elisée. 



A M*es Elie et Elisée Reclus. 

1860. 
Chères amies, 

Nous avons différé notre réponse afin de passer au 
bureau de la poste, ouvert seulement à 8 heures du 
matin, et, en effet, nous avons trouvé votre bonne 
lettre, délicieuse par les nouvelles rassurantes qu'elle 
contient sur Magali et sur vous-mêmes. C'est bien, 
chères amies, continuez à rester courageuses, que Tune 
fortifie l'autre, que le lait de Clarisse coule toujours 
pur et sain, que Magali profite à vue d'oeil en absor- 
bant sa douce nourriture (1) et que bébé Paul, en 
voyant la maisonnée triste, ne regrette pas « papa 
pati », 

(1) Magali, née le 12 juin 1860, 




Uv 




CORRESPONDANCE D.'ÉLISÉE RECLUS 9 

Depuis la lettre que nous vous avons écrite de Saint- 
Pierre d'Entremont, nous avons fait deux passages 
de montagnes très intéressants, mais assez fatigants, 
surtout pour Broca, qui se comporte très bien, mais 
dont les pieds commencent à être en confiture. Les 
premiers jours, nous avons gravi une montagne cal- 
caire aux escarpements à pic, et, plus d'une fois, nous 
avons été obligés de nous accrocher aux racines, aux 
touffes d'herbe et aux protubérances de3 rochers pour 
nous hisser dans des espèces de couloirs où les ava- 
lanches passent plus souvent que les hommes. Le se* 
cond jour, nous avons dû franchir l'arête granitique 
qui sépare la vallée de l'Isère de celle de l'Arc : la 
montée était moins pénible et plus intéressante. Au 
sommet, dans les cirques pierreux creusés au pied du 
col, nous avons traversé de vastes champs de neige 
assez éblouissants pour que nous fussions obligés de 
regarder les havresacs les uns des autres. Au bord des 
neiges croissent des fleurs d'une intensité de couleur 
merveilleuse, augmentée encore par le contraste avec 
les neiges : ce sont des gentianes et des rhododendrons, 
des myosotis, des campanules, des véroniques et des 
pensées 

Arrivés dans la vallée, nous espérions pouvoir 
prendre le train du chemin de fer jusqu'à Saint-Jean 
de Maurienne ; mais le pont avait été récemment 
emporté par les eaux ; un bateau ne pourrait se lancer 
au milieu des tourbillons de l'Arc : il nous fallut donc 
contempler tristement la station qui s'élevait à quel- 
ques centaines de mètres, de l'autre côté, et remonter 
le cours de l'Arc, dont les eaux toujours mugissantes 
répercutent leur voix dans les montagnes par un 
éternel écho : on croirait entendre un roulement de 



10 CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 

tonnerre incessant. Enfin, après un bain fortifiant, 
dans les eaux glacées de l'Arc, nous sommes arrivés à 
Saint-Jean où nous avons trouvé bon souper, bon lit 
et ce matin excellente lettre. Nous partons mainte* 
nant pour la Grave, où nous trouverons, je pense, 
mêmes jouissances et même joie. 

Vos hommes, 

Elie, Elisée. 



A M*e* Elie et Elisée Reclus. 



Sans date (1860). 

Mes bien aimées, 

Malgré notre entêtement connu, nos plans ne sont 
pas immuables et, quand nous sommes forcés de les 
modifier, nous tâchons de le faire dans le sens qui vous 
est le plus agréable. Aussi répufsement rapide de notre 
bourse commune nous ayant prouvé que le voyage de 
Gênes était impossible, aussi bien pour Elie que pour 
moi, nous avons changé nos plans et, tandis que je me 
dirigerai vers Nice, Elie, au lieu d'aller à marches for- 
cées vers Gênes, la superbe, courra bien plus rapide* 
ment encore avec toute la vitesse de la vapeur vers sa 
femme bien aimée Nos courses de montagnes les 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 11 

plus intéressantes sont terminées et, en outre, Elie 
s'est fait un assez grand mal à la main en tombant 
sur un tas de pierres, en sorte qu'il en a assez des mon- 
tagnes pour le moment et tourne les yeux vers le $weet 

home Cependant, n'attendez pas Elie aussitôt après 

la réception de cette lettre, car le permis de circulation 
ne pourra lui être envoyé avant cinq à six jours et Elie 
sera condamné a faire pendant ce temps de petites 
promenades aux environs de Guillestre ou de Briançon. 
Nous jouissons, depuis quelques jours, d'une tem- 
pérature délicieuse. Il ne pleut plus, les nuages se dé- 
chirent en brouillards, qui s'enroulent comme des fu- 
mées autour des sommets des montagnes et par mo- 
ments nous voilent le soleil, le vent souffle à peine 
assez pour mouvoir le feuillage des trembles et le seul 
bruit que nous entendions sans cesse est le fracas des 
torrents. Les montagnes de la Vallouise ne sont pas 
noires et nues comme celles de la Maurienne qu'Elie 
vous a décrites ; elles ont des formes gracieuses et 
arrondies, des sapins en chargent toutes les cimes de 
leur noire végétation, des champs entourés d'arbres 
fruitiers en bariolent les flancs ; de tous les côtés, on 
entrevoit des cascades apparaissant et disparaissant au 
milieu de la verdure : notre petite maisonnette, la plus 
propre du village, est ombragée de noyers et de ceri- 
siers, et de petits canaux d'irrigation, aux eaux 
blanches comme le lait, murmurent dans le jardin. 
Quel charmant endroit à habiter quelque temps si Ton 
était avec vous. Ah ! vraiment, on n'a de jouissance 

qu'ensemble î C'est vous qui êtes notre vie, qui, 

seules, nous rendez la terre agréable en attendant 
l'avènement de la Liberté* Rien de ce que nous voyons 
n'est beau que parce que nous espérons vous en faire 



12 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

part ; toute jouissance nous serait un poison si nous ne 
pouvions vous y convier mentalement 

Après-demain nous aurons le bonheur de trouver 
des lettres de vous à Guillestre. Ecrivez aussitôt à Elie 
{Cette, poste restante) et à Elisée, Coni (Cuneo), 
Royaume Italien, poste restante. Vous avez le temps 
d'y écrire plusieurs lettres. 

Un doux revoir, nos amies. Embrassez bien tendre- 
ment Lina Grimard. 

Elie, Elisée. 



A M»e» Elie et Elisée Reclus. 



Sans date, 1860. Château-Dauphin, lundi soir. 



Bien chers amies, 

J'ai perdu un jour, mais vous ne m'en voudrez sûre- 
ment pas de ce retard, car il est dû à ma prudence. 
Hier, je voulais arriver à Château-Dauphin par le col 
de Valanti qui passe au pied même du Mont Viso, mais 
il m'a été impossible de trouver un guide. J'aurais bien 
pu, et mon instinct me disait de le faire, marcher droit 
à ce col que je voyais s'ouvrir largement devant moi. 
mais le grand éboulis de pierres, les vastes champs de 
neige qui remplissent l'échancrure du col, l'absence de 



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CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 13 

tout sentier et surtout les brouillards que je voyais 
s'élever processionnellement sur les flancs du Mont 
Viso, me firent hésiter. J'assemblai mentalement mon 
conseil de famille et d'amis, je demand^ai l'avis de Cla- 
risse et celui de Noémi, celui de la sage Lina, du grave 
Edouard et du prudent Hickel. Ces voix furent una- 
nimes : il fallut rebrousser chemin et se diriger sur un 
col où il y avait du moins un sentier. En effet, j'obli- 
quai à gauche pour gravir, au nord du Viso, le col de 
la Traverse'tte. Le temps était splendide. Sur la France 
il n'y avait pas un seul nuage, un vent très fort qui 
s'engouffrait dans la vallée me poussait devant lui et 
me soulevait jusqu'à travers les pierres et les neiges. 
Je me réjouissais déjà de la vue magnifique que, du 
haut du col, j'aurais sur les vallées et la plaine de 
l'Italie. Quand j'arrivai sur le col, je me trouvai tout 
à coup comme dans la fumée d'une fournaise. Un 
brouillard chaud et lourd enveloppait montagnes et 
plaines. La massé pesante, arrêtée par le vent qui ve- 
nait du côté de la France, tourbillonnait au-dessus de 
ma tête en légers flocons qui s'évanouissaient lente- 
ment dans l'air. C'était dans cette fournaise ouverte à 
mes pieds qu'il fallait descendre. Heureusement que 
le sentier était bien tracé, et toutes les fois qu'il y avait 
doute dans mon esprit sur la bonne direction à suivre, 
je m'asseyais sur quelque bloc et, fidèle à ma résolu- 
tion de prudence extrême, j'attendais qu'une déchi- 
rure du brouillard me permît d'entrevoir plus bas les 
contours du sentier. Ainsi je suis descendu à Pian 
Melzè, puis au bord du Pô, là où Elie et moi avions évo- 
qué le dieu des fleuves, et enfin à Crissolo, où l'hôtesse 

(1) Lina et Edouard, époux Grimard, 



14 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

m'a parfaitement reconnu et m'a demandé des nou- 
velles de mon frère. Aujourd'hui, pourvu d'un guide 
excellent, malgré la pluie et le brouillard, traversé le 
col de San Chiaffredo, qui passe aussi à côté du Mont 
Viso au-dessus des escarpements tournés vers l'Est, 
et je suis arrivé à Château- Dauphin sans encombre! 

Vous voyez que votre ami est prudent 

Enfin, j'en ai fini avec les cols de 3.000 mètres de 
hauteur. Maintenant je n'aurai plus à gravir que des 
élévations beaucoup plus modestes et j'en suis content 

pour vous, car cela vous rassure sans doute 

Le vôtre. 



A Elie, à M^es Elie et Elisée Reclus. 

Sans date (18&0). 
Saint- Véran, samedi matin. 

Chers amis, 

Je suppose qu'Elie et Noémi sont déjà réunis à 
Sainte-Foy : c'est donc à vous tous que je m'adresse- 
Ce soir, je serai à l'hospice du col Agnet, et les jours 
suivants, j'errerai dans les vais italiens : val Maira, 
val Grana, que sais-je ? et il sera parfaitement inutile 
que je vous écrive des lettres qui ne vous arriveraient 
que dans quinze jours, si même elles arrivaient. 



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CORRESPONDANCE d' ELISÉE RECLUS 15 

J'ai quitté aujourd'hui Broca définitivement. Il ne 
pouvait plus me suivre : son pied ne guérissait pas et, 
pour le passage des cols, il était souvent obligé de des- 
cendre de mulet et de franchir à pied les escarpements 
les plus raides, ce qui le faisait beaucoup souffrir. Aussi 
lui ai-je conseillé de prendre un itinéraire plus com- 
mode que le mien et pour lui bien plus intéressant. 
"Il ira par le] Queyras dans les vallées vaudoises 
Visitera] Turin, se rendra par le chemin de fer à Gênes, 
puis de Gènes, par le bord de la mer, à la Spezzia, 
reviendra à Coni par Asti et descendra sur Menton 
par le col de Tende ; de Menton à Nice, il verra la plus 
belle partie de la Corniche. Puis à son retour en France, 
il passera à Hyères, Marseille, Roquefavour, Nîmes, le 
Pont du Gard, Aiguës-Mortes. Vous voyez que je lui 
ai tracé l'itinéraire le plus convenable et le plus agréable, 
J'espère qu'il s'en trouvera très bien et moi aussi. 

Je suis à Saint- Véran dans un nid de méthodistes. 
L'aubergiste, M me Tine, a dû chercher pendant une 
heure, dans tout le village, avant de pouvoir trouver 
du pain blanc et deux œufs... Mais, dès mon arrivée, 
elle a mis devant moi nombre de traités religieux et 
YEvangéliste (journal du méthodisme français). Dans 
ce journal, j'ai appris plusieurs choses intéressantes, 
entre autres que la secte compte en France 1.600 adhé- 
rents ayant à eux seuls 150 lieux de culte et 96 pas- 
teurs, évidemment soudoyés par l'or d'Albion. Saint- 
Véran compte à lui seul pîus de la vingtième partie des 
méthodistes français. Certainement le séjour dans ce 
village — le plus haut perché de France, puisqu'il est 
à plus de 6.000 pieds de hauteur — porte à la contem- 
plation mystique. Quand on voit tant de plaines à ses 
pieds et qu'on est si rapproché du dôme azuré, on doit 






#*iflfflH^-'-'-»-;*<^*»^-^ ..^- 









16 CORRESPONDANCE D'ELISEE RECLUS 

X,™ n ÎT pris - d 'T verti f d,infini et se sentir > *™» 

D eu, du moins divin Pendant les neuf longs mois 
d [hiver, on peut] suffisamment rouler dans sa tête 
des idées de perfection angélique. 

Ici le système des fruitières est en pleine activité, et 
c est à la femme de l'aubergiste qu'on en doit l'intro- 
duction. M. Tine, l'aubergiste et le pasteur méthodiste 
du heu, est en même temps l'homme le plus riche du 

ZTlvJ ' ",* mané aVCC Une SCrVante 8ans <°«™ 
qui avait su faire prospérer l'industrie. des fruitières 

dans plusieurs communes avoisinantes. Aussitôt après 

son mariage, elle a organisé ici de nouvelles fruitières. 

députe entre les associés. C'est une brave femme bien 
naïve et très dévouée 

Au revoir mes tendres amis, Clarisse et Noémi, Julie 
et grand-mère ' 

Votre 

Elisée. 



A Mme, Elie et EIigée RecIug 

Vinadio, mercredi soir. (Sans date, 1860). 
Mes très chères amies, 



0„iV ? > mnîenC ? ^T 6 à deVenir mélancolique. 
Quand j arrive le soir dans quelque bourgade et que 



« 

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■3 



CORRE.POMDANCE d'ÉMSEE RECLUS 17 

J 2»7v < "" J m V hambre solitai " et sordide, je re- 
grette bien de. chose, Le, chaîne, de montagne, se 

der.ul.nt cme après cime, le. une, blanche, de nèf- 
le, autre, verte, de mélèze,, ma i» aucune ne me ran-' 
proche de v.u, , partout où je vai,, je ,ui, toujW, un 
étranger, un homme qu'on peut écouter avec plail 
auquel on rend volontiers de petit, service, mais un 
homme qu'on n'aime pas. ' Un 

Ce qui me rend le plus triste parfois, ce n'en pa, 
tant 1 éloignement que l'incertitude dais laquelle îe 
,u., à votre égard. Je n'ai pa, encore reçu de v.,n«u 
velle, depuis l'époque de la grande confection des 
robe, et des chapeaux. Etes-vous allées à Po°t"er. ? 
Magah et vous-même, avez-v.u, bien supporté le 
voyage ? Aucun incident fâcheux „'e,t-il ,Tve nu ' 
Elle a-t-il b.en opéré son retour. N'a-t-il pas été ina„ié« 

c e e n r,r», e r„i 80n pa5seport ? car fl ' »- oS» 

certains gendarmes soupçonneux peuvent avoir des 
yeux d e , ynx . Sa main érit . e)le £ « <£ 

que,t.ons que ,e me pose constamment et auxauel es 
je ne repond, pa, toujours avec confiance. A mesure 

augmem?;; 711 ?■ T^T^ ^ m °» im P"'-" 
augmente et j ai déjà eu la précaution de paver ma 

^\z:rz?:i doit m '^ on - - >•" 

Quand le temps est mauvais, qu'il pleut, «rêle ou 
vente, ,, ne me plains pa8 : „ me ^ P «• Ç». ou 

me P nTé,. e hr° mpen , ati0, l: V ° US dev « «« "en chauT 
ment établi, sou, les arbre, de la promenade à Sainte 

Foy ou ,ur le pré de Saint-Philippe. Et nui, JïTZ 

~ t^: tr ump *' a tZ «» ^^^ 

que je m ingénie. Je suis encore un homme utile et ma 
tn,te„e est u» peu dissipée. Mai, quand la tempér«u r e 

Corr. E. Reclus. — ■ T. III, 



18 correspondance: d'élisée reclus 

est délicieuse comme aujourd'hui, quand le soleil 
dore la cime des montagnes et que je suis voluptueuse- 
ment étendu dans les hautes herbes sur le bord du 
torrent, alors surtout je sens ma solitude complète» 
Ce soir, pour ajouter le ridicule à ma triste position de 
voyageur solitaire, il m'est arrivé ce qui arrive à tous 
ceux qui se promènent dans le voisinage des forts ou 
citadelles. Deux carabiniers, cachés derrière une rave- 
Iine, demi-lune ou contrescarpe — j'ignore — m'ont 
vu écrivant ou dessinant : de là, poursuite, attroupe- 
ment, injonction majestueuse de délivrer le passeport... 
A revoir, bien aimés. 
Votre 



Elisée. ^] 



A M mes Elie et Elisée Reclus. 



Coni, vendredi soir. (Sans date 1860). 






Depuis que j'ai reçu ta lettre, chère Clarisse, c'est- ^ 

à-dire depuis une demi-heure, je me suis permis d'ad- i 

mirer ce délicieux pays et de faire des plans de coloni- * 

sation. Figurez-vous une ville bâtie sur une terrasse 
à la rencontre de deux fleuves, entourée de prome- 
nades, de jardins et de vergers. A ses pieds, des eaux 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



19 



bleues, une plaine toute d'or et d'émeraude, tant les 
champs de blé sont jaunes et tant les mûriers et les 
prairies sont verts : d'un côté, les Alpes aux pics 
bleuâtres ; de l'autre, les Apennins aux cimes rondes, 
couvertes de châtaigniers, et, vers l'autre extrémité 
de l'horizon, formant l'immense triangle de la plaine, 
la ligne vaporeuse des montagnes d'Asti* L'air volup- 
tueux a cependant quelque chose de plus frais et de 
plus élastique que celui des molles plaines du Midi : on 
sent qu'il vient de passer sur les neiges. Ce matin, j'ai 
été voir le val Pesio, le plus délicieux nid d'amoureux 
qu'on puis je rêver. Ah ! quand l'Italie sera-t-elle libre, 
— et nous aussi ! 

Mardi dernier, cent volontaires sont partis de Coni 
pour aljer rejoindre Garibajdi. Les jeunes gens quittent 
la maison maternelle, les collégiens s'évadent du col- 
lège, les bambins de quatorze ans vont faire l'école 
buissonnière en Sicile. On ne voit plus dans les rues 
d'autres jeunes gens que les bersaglieri. Quant aux 
prêtres, ils sont matés : ils se disent tous libéraux et 
en public plaignent le pauvre papa Pio Nono. Hier, 
j'ai vu de bons types de prêtres italiens, mais je n'étais 
pas en veine de les décrire. A plus tard. 

Ainsi, de mardi à jeudi, écrivez à Digne, de jeudi à 
vendredi à Aix, plus tard à Montauban. 



A vous, le vôtre, 



Elisée. 



I M MW .UHW 






20 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A M me ' Elie et Elisée Reclus. 



Nice, 12 ou 13 août 1860. 



* 



Enfin le cap des Tempêtes est passé et vous savez 
ce qui est arrivé. Je redoutais beaucoup, chère Noémi, 
le moment de ta réunion avec Elie, mais il est peut-être 
heureux qu'avec ton esprit de divination ordinaire, tu 
aies souffert d'avance : le coup a été moins fort qu'il , 

ne l'eût été si tu t'étais laissée constamment bercer 
par de douces pensées. Cet accident, la plus doulou^- 
reuse épreuve que nous ayons eue dans notre commu- 
nauté depuis que j'en fais partie, cessera graduelle- 
ment, avec les progrès de la convalescence, d'être le 
sujet continuel de nos préoccupations, et le jour vien- 
dra où il ne sera plus pour nous une réalité, mais seu- 
lement un affreux cauchemar, une chose de la nuit. 
Comment Paul a-t-il accueilli son père ? A-t-il remarqué 
le changement qui s'était opéré ? Y a-t-il eu dans sa 
tendresse un mélange d'étonnement douloureux, au 
bien avait-il déjà commencé à oublier ? 

J'ai trouvé vos deux lettres à Nice, et mon cœur a 
été soulagé d'un bien grand poids quand j'ai su que 

le voyage avait été relativement assez heureux 

J'ai éprouvé un véritable regret en passant la fron- 
tière pour rentrer en France. Dans ces quatre ou cinq 
jours de visite, je m'étais si bien fait à la belle Italie, 
à son air si pur, à ses eaux courantes, à son horizon de 
montagnes et surtout à sa liberté, à son enthousiasme 




CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 21 

révolutionnaire. De la seule ville de Coni, ville grande 
comme Périgueux, il est parti, les mardi, mercredi et 
jeudi de la semaine dernière, 164 jeunes gens ou gar- 
çons, dont au moins plus de la moitié partaient avec 
le consentement et les vœux de leur mère. Les jeunes 
rustres occupés à faire sécher de la bouse de vache 
parlent avec le même enthousiasme de la libération de 
la Sicile que les habitants des villes, lecteurs de jour- 
naux : tous ceux qui sont capables de porter un fusil 
se réjouissent à la pensée qu'ils le porteront l'année 
prochaine et qu'ils joueront sur les champs de bataille 
de la Vénétie le jeu de dés qui décidera de leur mort 
ou de leur vie, de l'esclavage de l'Italie ou de la régé- 
nération du monde. Je me rappellerai toujours avec 
émotion la dernière soirée que j'ai passée en Italie : 
j'étais sur le siège d'une voiture à côté du cocher. 
Celui-ci, emporté par son patriotisme, avait oublié ses 
chevaux et ses rênes : debout sur le siège il me décla- 
mait, avec une merveilleuse éloquence, le discours de 
Victor Hugo sur la descente en Sicile, sur le droit et 
la force. Depuis le commencemeent jusqu'à la fin du 
discours, il s'était approprié phrases et pensées. Je pré- 
fère mon cocher aux gondoliers de Venise qui réci- 
taient, dit-on, les vers du Tasse. La délivrance de la 
Sicile me semble un fait plus important que la déli- 
vrance de Jérusalem. 

Le lendemain matin, quand je partais des bains de 
Valdieri pour passer le col de la frontière, le roi Emma- 
nuel en partait aussi, se dirigeant sur Turin. Son dé- 
part ne ressemblait guère aux voyages de Badingue. 
Avec sa figure de gros pilier de café provençal, son 
chapeau à la Garibaldi tout bosselé, son mauvais pa- 
letot gris, il n'a aucunement l'air de viser au majes- 



t mrw,mrtr*m*.-*i -■.-.«> ■--■ ■ 



22 CORRESPONDANCE I^ÉLISÉE RECLUS 

tueux : il a dans sa voiture le plus cocasse esta fier qu'on 
puisse imaginer : un individu qui n'est que bottes par 
en bas, moustaches par en haut. Avec cela, un certain 
air de Polichinelle. On se demande, en voyant cet 
étrange personnage, où il faut l'accrocher à la mu- 
raille, par ses crocs de moustache ou par ses éperons. 
Devant la voiture royale, roulait une espèce de char- 
rette, dans laquelle on avait emballé, attaché, ficelé, 
par des bouts de corde, des lanières de cuir, des chiffons, 
un tas de paquets qui semblaient vieilles hardes : deux 
espèces de Bohémiens, fumant des brûle-gueule, étaient 
juchés sur ces loques : on eût dit un équipage imaginé 
par Callot ; d'un côté, des chasseurs de chamois assez 
dépenaillés faisaient un dernier salut k leur gros ami, 
le royal chasseur ; de l'autre côté, une dizaine d'inva- 
lides de San Martino, venus aux bains pour guérir 
leurs blessures, agitaient leurs képis et leurs chapeaux. 
Aucun déploiement militaire : pas le moindre cent 
gardes ou dix gardes. J'avoue, à ma honte peut-être, 
qu'en voyant passer cet excommunié du pape, cet 
ennemi de l'Autriche, ce trahi de Villafranca, ce gros 
chasseur d'hommes dont le nom est devenu le mot 
d'ordre de toute l'Italie, j'ai cru devoir à l'Italie elle- 
même de bourdonner aussi mon Evviva. L'homme 
n'est pas grand'chose, mais les Italiens en ont fait un 
principe. Par esprit de corps révolutionnaire, j'ai fait 
comme eux. 

Dans la première vallée annexée où je suis descendu, 
tout le monde est crétin : ordinairement, les femmes 
seules jouissent du privilège des goitres ; mais, dans la 
vallée de la Vésubia, les hommes ont aussi l'avantage 
de posséder ce gracieux appendice. Il m'est arrivé de 
rencontrer plus de cinquante personnes, sans oser 



i 






CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 23 

parler à une seule, tant ces gens-là m'inspiraient d'hor- 
reur. Ce sont là les citoyens qui ont voté avec tant 
d'enthousiasme pour l'annexion à la France. J'ai vu 
de ces crétins dont la figure ressemblait à un bout de 
chandelle de suif tout charbonneux. Salut, ô mes 
concitoyens ! Quant aux paysans sensés, ils sont, je 
crois, assez contents de l'annexion, parce que mainte* 
nant ils sont sûrs de vendre leurs fromages ; ils n'ont 
plus de droits à payer pour les porter en France. Telle 
est la raison principale — sans compter l'habileté de 
M. Piétri — de la presque unanimité du vote. 

Cependant, ils sont bien mécontents des gendarmes 
et il y a de quoi. Ces Messieurs, débarquant dans un 
pays où on ne parle pas leur noble langue française, 
font du zèle pour tuer le temps. Ils font des procès- 
verbaux à tout le monde et à propos de tout. Les 
Nizzards en sont tout ahuris et regrettent beaucoup 
les honnêtes carabiniers d'il y a six mois. Intenter des 
procès-verbaux est devenu un métier et, récemment, 
un chevalier d'industrie, enhardi par l'exemple de 
tous les agents nouveau-venus, s'est donné le titre de 
commissaire impérial et a parcouru toutes les cam- 
pagnes, se faisant accompagner par les gendarmes, 
héberger par les maires et punissant les contraventions 
par de fortes amendes à son profit. Il a exercé ce mé- 
tier pendant plus d'un mois avant que les bons crétins 
de la vallée aient reconnu qu'ils étaient dupés par un 
faux commissaire. 

Vous concevez que ces gendarmes m'ennuient fort, 
d'autant plus que mon passeport est celui d'Elie. 
Quand je rencontre ces messieurs, il se passe toujours 
une bonne scène de comédie : « Vous êtes voyageur, 
Monsieur. — Oui, Monsieur. — Et vous avez sans 



mu*- k»-*'»- 



I 



24 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

doute un passeport ? — Oui, Monsieur. — Montrez-le 
moi, s'il vous plaît. » Je tends mon chiffon, tout en 
ayant soin de monter sur une pierre pour dominer le 
gendarme de toute ma hauteur. Le gendarme lit 
consciencieusement la paperasse et arrive enfin au 
signalement : « Un mètre 73, mais vous n'avez pas 
cette taille. — Quand on m'a donné mon passeport, 
j'étais par hasard monté sur une marche d'estrade — 
Yeux châtains, et vos yeux sont bleus ! — Il fait si 
noir à la Préfecture de police : on n'a pas bien vu. — 
Enfin, dit le gendarme, heureux de faire un coupable, 
où donc est votre cicatrice au front ? » Alors, je me 
découvre majestueusement, et, d'un geste, j'indique 
ma petite cicatrice. Le gendarme est atterré. Mon 
identité est prouvée, je suis incontestablement mon 
frère. Voilà l'utilité des passeports. Cependant, vous 
comprenez que ces scènes de comédie sont, pour moi, 
très ennuyeuses. 

J'approche de la fin de mon voyage. Maintenant je 
n'irai plus guère qu'en voiture et en wagon. Déjà, 
j'ai l'audace de me payer des voitures particulières, 
car, à aucun prix, je ne veux marcher à pied sur les 
grandes routes. 

A vous tous, tous mes amis, mes nombreux amis, 

Votre 

Elisée. 



1 



I 

i 




CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 25 



A M me Clarisse Reclus. 



Béziers, dimanche soir. (Sans date 1860). 

Une foule immense encombre les rues et les places. 
Il y a quelques instants, lorsque je suis arrivé, tout 
était désert et silencieux, mais à la tombée de la nuit, 
les rues se sont animées tout à coup et des groupes 
innombrables sont comme sortis de tous les pavés. 
' Pour employer utilement mes loisirs, je me suis mêlé 
{ à la cohue des promeneurs et j'ai glané ça et là quel- 
ques études de mœurs et de caractères. Je suivais de 
,) préférence les couples amoureux : je cherchais à dé- 
mêler dans les regards et les sourires ce qu'il y avait de 
vrai et ce qui était faux, l'amour sincère et l'impos- 
ture Cependant, je ne suivais pas seulement ceux 

qui marchaient deux à deux je m'arrêtais aussi 

devant les bébés et nourrissons. J'en ai rencontré qui 
avaient, comme Magali, ce petit regard étonné d'une 
spuris effarouchée, d'autres m'ont semblé avoir une 
lointaine ressemblance avec Paul. Hier, j'ai fait plu- 
sieurs lieues, de Gréaulx à Aix, à côté d'une dame dont 
le petit bébé qu'elle tenait dans ses bras était né le 
même jour et à la même heure que Magali ; j'ai essayé 
en contemplant ce petit bébé, de me faire une idée du 
petit être chéri qui déjà est restée éloignée de son père 
pendant la moitié de son commencement de vie. Il est 
vrai, me diras-tu fièrement, que je ne puis être d'au- 
cune utilité pour l'éducation actuelle de cette enfant. 



•***■»-? H>'h* ■•«Ulr. 



26 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

Je n'ai pas ce magnétisme souverain de la mère ; je 
ne suis que simple spectateur du mélange qui s'opère 
entre vos deux vies, la tienne et la sienne. 

As-tu lu et médité, chère amie, la proclamation de 
Garibaldi aux femmes siciliennes ? Si tu ne l'as pas 
encore fait, procure-toi à tout prix cette proclamation, 
lis-la, apprends-la par cœur, imprègne-t-en, fais-la 
pénétrer jusqu'au fond de ton âme. C'est en agissant 
sur les femmes qu'on fait une génération de héros ou 
d'idiots, qu'on modifie la société à son gré pour le 
bien ou pour le mal. Car ce sont les femmes, les créa- 
trices qui modèlent les enfants, qui leur donnent le 
sang et la vie. Lis, relis l'histoire de la Cairoli et, qu'en 
buvant ton lait, Magali boive en même temps l'hé- 
roïsme et l'amour des grandes choses. D'après moi, 
cette proclamation de Garibaldi peut être pour l'édu- 
cation de Magali chose plus importante que toutes les 
soupes et les biscottes du monde. Je ne puis lire ou 
relire ces paroles sans que les larmes me gagnent. A ce 
propos, avez-vous des nouvelles de Kergomard. (1) Il 
serait peut-être encore temps de m'écrire une dernière 
lettre à Montauban pour me faire savoir s'il a eu la 
chance de combattre ou de vaincre sans blessure. 

Demain je me retrouverai en pays de pataches et de 
carrioles : aussi ne t'écrirai-je pas de ces régions où le 
service de la poste se fait sans doute assez mal ; j'at- 
tendrai de me retrouver sur une ligne de chemin de 
fer, à Montauban, où vos bonnes lettres m'attendent... 

Elisée. 

(1) Jules Kergomard, futur cousin des Reclus par son ma- 
riage avec M»« Pauline Reclus, avait rejoint les « Mille » de 
Garibaldi. 




s 



VOYAGE DANS LES PYRÉNÉES (1861) 

A M«»e Clarisse Reclus. 

Toulouse. 
Très aimée Clarisse, 

Le voyage a très bien commencé, s'il est permis de 
parler ainsi lorsqu'on vient de quitter sa femme tant 
chérie ! Assis dans le coupé de la carriole, aspirant l'air 
frais du soir, voyant se succéder les près, les bois, les 
champs, gravissant les collines, descendant au fond 
des vallées, j'aurais pu me croire heureux si je n'avais 
encore sous les yeux ce tableau de ma Clarisse tenant 
sa Magali dans ses bras et tournant vers moi son beau 
regard terni par les larmes. Ce tableau, je le vois en- 
core, je vois aussi sa sœur (1) bien-aimée et sa toque à 
l'aigrette blanche et son petit voile coquet et son char- 
mant visage. Que de fois je reverrai pendant mes 
longues journées de voyage se dresser devant moi le 
groupe de vos trois aimables figures ! 

Nous avons joui de. la température la plus favo- 
rable. A Duras, nous avons passé notre soirée sur la 
terrasse du château regardant le coucher du soleil et 

(1) M»« Julie Briand, plus tard M»« Casse. 



I 



WÊtÊmmm^^m^m»n^ >&■*** 



28 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

la belle vallée du Dropt avec ses vignes, ses bois, ses 
peupliers- Le lendemain, nous étions déjà en route à 
5 heures du matin. Douze heures à peine s'étaient écou- 
lées depuis que je t'avais quittée, mais ces douze heures 
me semblaient si longues que je préférais déjà penser 
aux joies du retour que me reporter à celles des der- 
nières heures passées à côté l'un de l'autre 

A Montauban, j'ai revu d'anciennes amies qui m'ont 
questionné avec beaucoup d'insistance et d'intérêt sur 
toi, Magali, le cher Elie. Manau n'était pas chez lui. 
Peut-être lors de mon second voyage à Montauban, 
serai-je plus heureux. 

Nous sommes arrivés à Toulouse de très bonne 
heure et nous avons eu le temps d'explorer le Musée 
qui est vraiment curieux et peut-être le plus beau de 
France pour certaines antiquités romaines. Au sortir 
du Musée, nous avons flâné sur les bords de la Garonne, 
regardant les nageurs, les bateliers, les pêcheurs à la 
ligne, puis contemplant le magnifique horizon des îlots 
boisés des Pyrénées bleuâtres. C'était une de ces soi- 
rées qu'on regrette bien de passer seul 

Demain matin, nous partons pour Saint-Gaudens et 
Montrejeau. Ne crains pas pour notre vie animale : à 
Toulouse, nous avons eu l'audace de nous installer 
dans l'hôtel le plus confortable et croirais-tu qu'on 
nous a servi un dîner somptueux avec premier et 
deuxième services, avec glaces et dessert. J'en étais 
humilié, et je le suis encore, cependant nous avons une 
excuse toute prête pour justifier notre manque de ver- 
gogne démocratique : Toulouse est renommée pour ses 
puces et ses punaises. En choisissant l'hôtel de la plus 
superbe apparence, nous espérions pouvoir échapper à 
ce fléau des voyageurs ; mais hélas ! pendant que je 



<» 



i 




CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 29 

t'écris, je sens les maudits insectes me grimper aux 
jambes, de temps en temps je quitte la plume pour me 
gratter avec frénésie et parfois il me semble apercevoir 
quelques points noirs mobiles sur mes draps blancs. 
Aussi la fiole et le soufflet d'insecticide vont faire leur 
œuvre. A moi, sylphes ailés qui dormiez autrefois dans 
le calice des marguerites et que le magicien Vicat a 
cachetés dans ses fioles, de même que Salomon scellait 
les génies dans ses urnes sacrées, accourez à moi. 
mettez en fuite la hideuse cavalerie des puces et la 
non moins horrible infanterie des punaises. 
A toi, aux amis et à la justice ! 

Elisée. 

Jusqu'au 10, Bagnères-de-Bigorre (poste restante). 



! 



A M me Clarisse Elisée Reclus, à Sainte-Foy-la-Grande. 




Tarascon, jeudi soir. (Sans date,) 

Très grande amie, 

Je continue à me diriger à marches forcées vers Goy 
qui s'enfuit avec la plus grande célérité. Arrivé à Ta- 
rascon, il m'écrit de- l'y attraper, puis il s'échappe et 
va m'attendre ailleurs. Nous allons jouer ainsi aux 
quatre coins dans les montagnes ; mais je mettrai tant 
de bonne volonté dans ma poursuite que j'espère bien 



ifïi*- : ;*vsftft**#*tt.**.-'< 



I 



30 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉR RECLUS 

ne pouvoir manquer le brave homme : c'est un si grand 
bonheur d'avoir un ami au milieu de ces formidable» 
montagnes, que je serais vraiment coupable de négliger < 

tous les moyens possibles pour retrouver le compagnon I 

en perspective. Aujourd'hui, j'ai mis tant de zèle dans ' 

ma course que je n'ai pas eu le temps de manger plus 
d une fois, et encore pendant qu'on donnait de l'avoine 
à mon mulet. Maintenant, en me couchant, je me fais 
faire un peu de thé. 

J'ai vu beaucoup de belles choses depuis ma dernière 
lettre, mais je les ai vues si vite que je n'ai pas encore . 
eu le temps de les classer dans ma tête. C'est à peine 
voir que de voir si rapidement et comme à vol d'oiseau : 
les tableaux trop pressés ne peuvent tenir à la fois dans 
les cases du souvenir ; ils finissent par se mêler et s'ef- <V 

facer les uns des autres. Combien, au contraire, on se 
rappelle facilement les paysages qu'on a contemplés 
lentement, longuement, en compagnie d'une personne 
aimée. Quand on revoit ces paysages, chaque pierre, 

chaque arbre vous parle d'un moment chéri Dans 

ce chemin creux, nous nous sommes arrêtés pour causer I 
avec un brave homme ; sur ce promontoire, nous nous 
sommes assis pour suivre le vol des nuages et celui des • 
oiseaux. Alors chaque souvenir est à la fois un sou- 
venir de 1 esprit et du cœur f 

Salut, ma chérie, je t'embrasse. ' j \ 

Ton ' j 

ELISÉE. 

Je me souviens aussi des amis. Continue à écrire à 
Ferpignan jusqu'au 3 septembre, puis à Pamiers 

(Anege). 



L 




CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 31 



A M«»e Clarisse Elisée Reclus. 



Los Escaldas, dimanche matin. 



J'ai enfin retrouvé le fugitif, dormant dans une 
auberge, au fond d'une gorge que visitent les aigles, 
les isards et les contrebandiers. Nous avons été bien 
heureux de nous voir, mais après les premières effu- 
sions de l'amitié, nous avons bien vite pensé aux 
absentes : en chœur, nous avons répété qu'il est triste 
de voyager en se séparant de la meilleure partie de 
soi-même, que le logis familial a des charmes à nul 
autre pareil et qu'un séjour en famille dans quelque 
frais vallon des Pyrénées serait le comble du bonheur. 

Pour rattraper Goy, j'ai fait une assez longue course 
de laquelle je suis sorti à mon honneur. J'ai marché» 
marché toute la journée, me donnant seulement vingt 
minutes de répit pour manger un morceau de pain et 
de fromage ; puis parvenus dans un endroit où le 
guide s'est trouvé au bout de son latin, nous nous 
sommes dirigés vers quelques granges : nous avons 
demandé des indications pour continuer notre route 
et des allumettes pour faire du feu si nous nous trou- 
vions obligés de coucher sous un rocher. Mais nous 
avons eu de la chance de ne pas nous écarter un seul 
instant de la direction à suivre, et une heure après la 
tombée de la nuit, nous frappions enfin à' la porte de 
l'auberge où dormait Goy. Le guide qui avait porté 



\ W HÊ &x ^M&w&n&<»4H?<.*«sv!>* * - 



32 CORRESPONDANCE d' ELISÉE RECLUS 

mon havresac et les provisions pendant toute la jour- 
née, était rendu, n'en pouvait plus. X 

Le lendemain, Goy et moi, nous avons pris notre 
temps. Partis à 10 heures, nous avons flâné au travers 
des pâturages le long des ruisseaux gazouilleurs sous 
l'ombrage des aulnes et des trembles. Goy m'a fait 
admirer de charmantes fleurs, je me suis plongé dans 
l'eau pure du ruisseau sous la puissante chute d'une 
cascade ; puis, toujours flânant, nous sommes arrivés 
au coucher du soleil, dans le plus charmant logis qui 
se puisse rêver. La maison est entourée d'arbres, pla- 
tanes, frênes, sycomores à nos pieds s'étend un 
immense amphithéâtre de vallons boisés ; plus loin, 
c'est une plaine, large, vaste, fertile, dominée par de i 

grandes montagnes aux contours onduleux : ce sont T, 

les sommets d'Espagne, que le soleil éclaire le soir et le 
matin de ses plus tendres regards. Longtemps, accoudés 
à la fenêtre, nous avons laissé nos regards errer sur 
l'immense horizon, nous l'avons vu s'effacer ligne 
après ligne dans l'obscurité de la nuit et quand tout 
le paysage a été voilé par les ténèbres, quand la vallée 
ne nous portait plus que par le bruissement de ses 
eaux courantes et, le frémissement de son feuillage, 
alors nous avons tourné le regard vers les étoiles et 
vers l'azur profond et, à voix basse, nous avons parlé 
des joies de la famille. L'heure du sommeil est venue 
et j'ai fait des rêves délicieux. 

Elisée. 




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CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 33 



A M m « Clarisse Elisée Reclus, à Sainte-Foy-la-Grande. 



Perpignan, 4 septembre (1861). 

Très chère amie, 

J'ai reçu tes deux lettres et en même temps celle 
d'Elie. Avec quelle joie, je ne saurais le dire, mais tu 
sauras le penser. Votre petite histoire de chaque jour, 
malgré son peu de diversité et la rareté des incidents 
m'intéresse bien plus que ne le feraient de longs récits. 
Je vous suis dans vos courses, à Mézières, aux Petities, 
au Touron, je vois la petite Magali marchant triom- 
phalement à travers les ronces et les pierres, pour faire 
honneur à son père qui chemine au milieu des rochers 
des montagnes. Quel charmant intérieur vous me faites : 
il n'y manque vraiment qu'un seul individu, et j'ai 
l'arrogance naïve de dire que cet individu, c'est moi. 
Vers Je 15, ainsi qu'il est convenu, cet individu va 
demander à son tour sa part de ce bonheur dômes- 
tique : l'accueillerez- vous avec joie ? 
, Goy va bientôt revenir sur ses pas, attiré par l'ai- 
mant de sa famille. Nous ne devons passer ensemble 
que cette journée qui se terminera par une excursion 
en tartane sur les eaux bleues de la Méditerranée et 
par des plongeons dans la crique de Banyuls. Le temps 
est beau, quelques nuages seulement pèsent sur les 
hautes cimes des Pyrénées lointaines ; un soleil d'or 
fait vibrer ses rayons sur la mer tranquille : c'est vrai- 

Cohh. E. Reclus. — T. III. 3 






34 CORRESPONDANCE D KLISÉE RECLUS 

ment une joie de vivre par un pareil jour. Que serait-ce 
donc si nous n'étions de pauvres célibataires traînant 
en tout pays leur demi-existence ? 

Hier, après nous être séparés pendant trois jours, 
Goy et moi nous nous sommes rencontrés au pied du 
Canigou, Cette montagne, que j'avais vue autrefois 
de plus loin, nous a vivement impressionnés par sa 
magnifique grandeur : c'est peut-être la plus belle 
cime des Pyrénées. Complètement isolée et ne se ratta- 
chant à la grande chaîne que par des arêtes secon- 
daires, elle trône majestueusement sur l'immense 
étendue. A ses pieds s'étend la plaine brûlée, poussié- 
reuse, parsemée d'arbres grisâtres, puis viennent quel- 
ques croupes herbeuses qui servent de piédestal au 
géant : il s'appuie sur d'énormes remparts comme un 
chêne ancré sur d'énormes racines ; sa masse coupée 
de ravins bleuâtres se redresse de terrasse en terrasse 
et se termine enfin par une triple pointe perdue dans 
les vapeurs du lointain. D'énormes nuages s'enroulent 
comme des fumées au-dessus de la cime et semblent 
vouloir continuer jusque dans le ciel l'immense édifice 
de la montagne. 

Demain après avoir dit adieu à mon excellent et 
bien affectionné compagnon de voyage, je pense entrer 
en Espagne où je cheminerai, soit en chariot, soit à 
pied, soit à mulet, vers la République d'Andorre où 
j'ai déjà pénétré par une autre extrémité. Si le temps 
est propice, je tâcherai de gravir la haute montagne 
du Montcalm, puis me confiant aux diligences et aux 
convois de chemins de fer, je me dirigerai vers vous. 
Mais, avant de jouir du bonheur de te revoir, rappelle- 
toi que j'aurai celui de trouver tes lettres à Pamiers 
(Ariège). 



► 



CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 35 

...Donne à tous mes amis un énergique serrement 
de main. 

Ton 

Elisée. 

Comme je vais en Espagne maintenant, ne compte 
sur aucune lettre de moi pendant plusieurs jours (1). 



A M me Elisée Reclus, à Sainte-Fov-la-Grande. 



Barèges, vendredi soir. Sans date. 

Ceci seulement pour donner signe de vie. J'ai beau- 
coup marché/ j'ai beaucoup vu : glaciers, champs de 
neige, pics, vallons pierreux, vallées fertiles, forêts de 
hêtres et de sapins, mes yeux en sont encore fatigués. 
Mes pieds le sont aussi et j'attends avec impatience 
de pouvoir me reposer vingt-quatre heures à Bagnères- 
de-Bigorre. Je ne te raconterai probablement jamais 
tout mon voyage ; je ne te décrirai pas tous les beaux 
spectacles que j'ai admirés ; mais sache bien, chère 
amie, que j'ai associé ton souvenir à tout ce que j'ai 
vu de grand. Du haut de la montagne, quand nous 
voyions le brouillard remplir la vallée, semblable à un 
ciel renversé, je me disais : Oh ! pourquoi Clarisse n'est- 

(1) Entre cette lettre et la suivante s'intercale celle du 5 sep- 
tembre 1861, p. 211, vol. I. 



■«^■■ rtiM MW wW ' -'■ ■>.-*.j-4*r*t**«*-u 



36 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

elle pas à mes côtés ? Devant la cascade de Séculéjo, 
dont l'énorme masse tombe de mille pieds de haut dans 
un lac d'un admirable bleu, je me disais aussi : Oh ! 
que n'ai-je pas une main amie à presser dans la mienne. 
Au bord du lac glacé qu'entourent des champs de neige 
crevassés, j'étais triste de Voir tout seul, et quand 
nous sommes arrivés au pied du pic Posets et que nous 
avons vu se dresser jusqu'au ciel son immense cirque 
de pâturages, je me suis encore demandé : Pourquoi 
donc suis-je seul ? Parfois cependant, je l'avoue, il 
m'arrive de me féliciter sournoisement de ton absence : 
c'est lorsque je traverse un champ de neige, ou que je 
saute de pierre en pierre ou chemine le long d'un pâtu- 
rage. Tu sais que j'évite avec le soin marital toute 
espèce de danger ; mais tes yeux non accoutumés au 
spectacle des montagnes pourraient voir un péril là 
où il n'existe pas. C'est alors que je me dis : « Quelle 
chance que la bonne Clarisse ne me voie pas avec une 
longue vue de 100 lieues ! » D'ailleurs, j'ai déjà fait la 
course la plus difficile de tout le voyage : cela doit être 
pour toi un sujet de joie. 

En revanche, quelque chose m'inquiète. Je tombe 
vraiment en lambeaux. Mes souliers sont ignoblement 
éculés, mes culottes sont trouées d'une manière hon- 
teuse, mon paletot râpé d'une façon déshonorante, si 
bien que je n'ose plus lever les yeux sur une dame et 
qu'à table je m'assieds gauchement comme un pauvre 
honteux. Juge de l'effet que produit mon apparition 
au milieu de tous ces élégants qui pullulent dans les 
villes de bains. Par pudeur, il faut que je me rafistole, 
je ne veux pas te faire honte. 

Et maintenant, chère amie, permets, à ton ami fati- 
gué de s'enfuir dans le pays des rêves. Il est tard et, 



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CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 37 

depuis quatre jours je ne me suis arrêté que pour le 
sommeil et les repas. 

Ton 

Elisée. 



A M me Clarisse Elisée Reclus. 



Pauillac, samedi soir, (Sans date.) 

...S'il m'avait été possible de t'écrire hier, je l'eusse 
fait ; mais j'étais dans un désert, au delà des bornes 
du monde civilisé, dans une solitude où la poste aux 
lettres n'existe pas encore, où l'encre est un liquide 
inconnu. 

Pour y arriver, j'ai même failli avoir une aventure... 
Dans l'après-midi, j'avais traversé en barque l'étang 
d'Hourtin qui est une petite mer avec ses tempêtes et 
ses brisants, puis j'avais été visiter les deux phares 
qu'on achève de construire entre la mer et l'étang. Je 
m'attardai dans cette visite et quand je partis, il ne 
me restait plus que deux heures de jour. Je calculai 
qu'il me fallait à peu près ce temps pour atteindre un 
poste de douanes établi dans un vallon des dunes à 
une petite distance de la côte. Je partis en marchant 
d'un bon pas. Lorsque je pensai avoir suivi la plage 
de la mer jusqu'à la hauteur du poste, je gravis la 
dune qui s'élevait au bord de l'Océan et j'essayai de 



!(W«iSXf..i-«'*i v»,.,. 



38 correspondance d'élisée reclus 

fouiller l'horizon, mais à travers le crépuscule qui 
s'épaississait sans cesse, je ne pus distinguer ni cabane 
ni maison. Croyant n'avoir pas encore marché pendant 
assez longtemps, je me mis en route à travers les sables 
que les vagues venaient mouiller en déferlant, puis de 
temps en temps, je montais, comme le petit Poucet* 
sur les dunes les plus escarpées afin d'apercevoir 
quelque lumière. Point de lumière à l'horizon, dans l'es- 
pace pas le moindre bruit. Enfin je compris que de- 
puis longtemps j'avais dû dépasser le poste de douanes. 
Sachant qu'en suivant la plage, il m'aurait fallu mar- 
cher toute la nuit avant de trouver une cabane et crai- 
gnant d'ailleurs de tomber dans quelque blouse de 
sable mouvant, je quittai la mer et, guidé par la dou- 
teuse clarté des étoiles, je m'engageai dans le laby- 
rinthe des dunes. Que va dire Clarisse, pensais-je ? 
Rempli de cette préoccupation, je marchais soigneu- 
sement en tâchant de bien poser mes pieds sur le sable 
et d'éviter les chardons, les plantes épineuses, les 
branches de pin pointues. 

D'abord je marchai directement vers Test que m'in- 
diquait une brillante étoile, mais lorsque je fus entré 
dans la grande forêt de pins, je découvris un large sen- 
tier que je suivis dans l'espérance qu'il me mènerait 
peut-être à une cabane. J'étais fatigué de marcher 
dans le sable mouvant et si je n'avais été soutenu par 
ta pensée toujours présente, je me serais tout simple- 
ment couché sur un lit de fougères, garanti de la rosée 
par le feuillage des pins. Mais je marchais toujours. 
Tout à coup il me* sembla avoir entendu siffler et, dans 
le lointain, je distinguai une voix humaine. Je crie, 
personne ne répond, mais je marche résolument dans 
la direction que m'avait donnée la voix. De temps en 



! 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 39 

temps je m'arrête et le chant me guide toujours. Enfin 
j'arrive dans une clairière et me trouve devant une 
cabane. Un chien hurle, je frappe à la porte, un homme 
ouvre et je trouve enfin un souper et un gîte. Le gîte, 
c'était le carreau pour matelas, un sac de maïs pour 
oreiller et une toison remplie de puces pour couver- 
ture. Mais j'étais à l'abri... 

A bientôt la suite de mes voyages qu'il me sera plus 
doux de te raconter. 

Elisée. 



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VOYAGE EN SICILE (1865) 

(Voir Revue des Deux-Mondes, 1 cr juillet 1 865 : VEtna et V Eruption 
de 1865, et le Tour du Monde, les numéros 335, 336, 337 et 338, 
en 1866. 



À M me Clarisse Reclus. 

Florence, le 12 avril 1865. 
Ma chère Clarisse, 

J'ai reçu ta première lettre et je t'en remercie du 
fond du cœur. 

Je quitte aujourd'hui même % Florence, la charmante 
ville, et je pars pour Messine par le plus beau temps 
du monde et sur l'un des meilleurs bateaux à vapeur 
de la Méditerranée. Les conditions de confortable, 
espérons-le, ne laisseront rien à désirer, et, sauf le néz 
rouge qui flamboie de plus en plus, je compte bien que 
mon être physique restera dans un état satisfaisant. 
Je suis tout heureux à la pensée de continuer mon 
voyage... La nouvelle étape que je fais me rapprochera 
d'autant de tous ceux que j'aime. 

Cette ville de Florence est véritablement séductrice. 
Non seulement elle enchante, mais elle amollit aussi, 
c'est, du moins, l'impression qu'elle produit sur ma 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 41 

personne. Les collines qui l'entourent ont des formes 
si gracieuses, l'Arno se replie dans la plaine avec des 
contours si aimables, les courbes des ponts sont si char- 
mantes, les palais, les beffrois, les campaniles, les 
dômes sont de formes si belles qu'on regarde avec 
volupté tout autour de soi : on se laisse pénétrer dou- 
cement par la vue de toutes ces belles choses, on 
devient une de ces statues qui peuplent les rues et qui 
se dressent en de nobles attitudes dans toutes les 
niches et sous toutes les arcades. Aussi le Florentin 
est bien mou, j'ai eu le temps de le voir par moi-même 
et tout le monde Ta répété. Le Florentin est artiste 
par nature, mais s'il ne l'est pas d'une manière active 
i pour produire, il l'est d'une manière passive et se con- 

I tente de jouir de l'existence. Il a une peur instinctive 

de la mort, qui tourne au risible et qui est tout à fait 
odieuse sous certains côtés. Tout le monde s'éloigne 
du mort. Les enfants abandonnent avec frayeur les 
cadavres de leurs parents, les mères s'enfuient quand 
h leurs enfants viennent d'expirer. On enterre les morts 

la nuit et presque nus, exactement comme on le faisait 
à l'époque de la fameuse peste du temps de Machiavel. 
Mais si le Florentin abhorre la mort, il aime d'autant 
plus la vie : il est gai, aimable, gracieux, plein de 
charme sans la moindre morgue, d'une politesse infinie 
et cependant naturelle, d'une grande bienveillance 
superficielle ; mais il déteste le travail et la lecture : 
tout effort lui fait peur. Florence, la future capitale 
de l'Italie, publie à peine deux ou trois journaux des 
plus médiocres ; pour cette grande population de 
140.000 habitants, il n'y a qu'un seul relieur. 
(La suite de cette lettre manque). 



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42 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A M m « Clarisse Reclus. 

Mussinr, dimanche 16 avril 1865. 
Ma très chère femme, 

Enfin ! je suis à Messine depuis dix minutes, après 
un voyage des plus faciles, mais des plus longs. Le 
bateau des Messageries qui me portait avec ma for-, 
tune n'a pas mis moins de 60 heures pour accomplir le 
trajet entre Livourne et Messine, et comme nous 
sommes arrivés trop tard dans la nuit pour descendre 
à terre, j'ai dû rester encore six ou sept heures de plus 
à bord. Avant d'appartenir à la Compagnie des Mes- 
sageries, le Delta était un navire anglais et faisait le 
commerce du coton à travers la croisière fédérale. Je 
ne comprends pas que cette gabarre ait pu échapper à 
la capture. Décidément le blocus était mal fait. Les 
officiers du Delta qualifient eux-mêmes leur bateau de 
charrette. ^ -v )^M^vf^ 

Du reste, je me serais parfaitement arrangé de cette 
longue traversée, si je n'avais été pressé de t'écrire... 
A bord du vapeur, il y avait pas mal de gens qui m'in- 
téressaient. Il y avait un mulâtre de la Martinique, 
marié à une Marseillaise, il était obligé de l'abandonner 
pour deux ans et d'aller en Chine et au Japon. Le pauvre 
diable soupirait en pensant à sa femme et à sa famille ; 
mais ce qui le vexait peut-être tout autant, c'était 
d'avoir laissé sa malle sur un autre bateau et de ne 
pouvoir se présenter à nos yeux sous un aspect plus 



4 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 43 

élégant. Un autre compagnon de voyage était un lieu- 
tenant hongrois, camarade de Kergomard dans l'ex- 
pédition de Garibaldi. Il me racontait avec éloquence 
toutes ses aventures, tous ses malheurs et les pensées de 
suicide qui l'avaient souvent assailli : la tendresse de 
ses amis, les prévenances de quelques hommes de 
cœur, l'espoir de la liberté future sont les seules choses 
qui l'aient rattaché à la vie. Quant aux officiers du 
bâtiment, ce sont tous des Marseillais au langage le 
plus grasseyant et le plus odorant, mais ils avaient au 
moins leur franc parler et je pouvais me permettre de 
tout leur dire. Le capitaine ne défendait que très fai- 
blement le principe d'autorité et les autres le battaient 
vigoureusement en brèche. Le mécanicien, jeune 
homme des plus intelligents, connaît ses Châtiments 
bien mieux que moi, car il en récite sans broncher des 
morceaux entiers. 

Je ne te parle pas du voyage en lui-même... La mer 
était à peine ridée, nous voguions comme sur un lac. 
Nous avons successivement contemplé toutes ces îles 
et ces côtes merveilleuses de l'Italie : Elbe, Piombino, 
Monte-Christo, la Corse, le beau promontoire isolé de 
Monte Argentaro, le mont de Circé, Ponza et son 
archipel, Ischia, puis les îles Lipari et le détroit de 
Messine. Nous avons longé~la base du Stromboli. Le 
monstre fumait, mais il ne tonnait pas. Ramenée par une 
légère brise qui soufflait dans les hauteurs, la vapeur 
du volcan entourait le cône d'un léger brouillard, 
éclairé obliquement par le soleil ; mais, à travers ce 
voile léger, on distinguait les longues coulées de laves, 
les talus d'éboulement et tous les détails de la puis- 
sante architecture du volcan. Je n'ai jamais vu plus 
de force et de grâce combinées dans un seul tableau. 



44 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

Au loin l'Etna fumait aussi et formait de grands nuages 
passant au-dessus du cône. 

A vous tous de cœur. 

Elisée. 



A Mme Clarisse Reclus. 

Aci-Reale. 

Ma très chère Clarisse, 

Aci-Reale où je me trouve maintenant est une ville 
située sur un énorme banc de lave sorti jadis de l'Etna. 
C'est ici que je dois commencer mon voyage pédestre. 
Je n'en suis pas fâché, car en voiture on respire trop 
de poussière et puis ma malle me coûte sans cesse des 
pourboires. La mendicité est ici une profession sociale, 
c'est même la profession par excellence : pour recevoir 
cinq sous, tout le monde est cocher, portefaix, donneur 
d'indications et de renseignements ; tout le monde dit 
un ave ou un pater et fait descendre sur vous la béné- 
diction du ciel. Et les moines mendiants ne sont point 
mendiants que de nom : au contraire, ce sont les plus 
ignobles de tous les loqueteux. L'un de ces représen- 
tants du Christ, rejetant la cagoule en arrière par 
forme de politesse, courait à toutes jambes à côté de 
la voiture en m'offrant un crucifix en bois. Du reste 
qui dit mendicité dit catholicisme : j'entends sans cessé 
le son des cloches, je ne vois que crucifix, je n'entends 
que des exclamations saintes. Tout est décoré de 
figures de vierges et de martyrs, les maisons, les fon- 



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CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 45 

taines, tout jusqu'aux charrettes. Les églises soiàt 
innombrables : il y en a plus de cinquante à Messine, 
sans compter les chapelles, les oratoires, les cou- 
vents, etc., etc. Quant à la vie politique, elle me semble 
à peu près nulle. Je cherche vainement les journaux 
dans les cafés, j'écoute vainement dans l'espoir d'en- 
tendre parler de l'Italie, de Garibaldi, du pape. Je ne 
sais si mes premières observations me trompent, mais 
il me semble qu'à part la haine si naturelle de l'op- 
presseur étranger, le Sicilien du peuple n'a absolument 
aucun sentiment politique. 

A bientôt une autre lettre. Je vais longer le rivage 
et contempler l'Etna. Hier, il était superbe et terrible 
à voir. La colonne de vapeur qui sortait de la gueule 
du cratère avait un énorme diamètre et se tordait 
aussitôt en un nuage immense. Les neiges du sommet 
sont fondues par la chaleur. La nuit, le cratère du Fru- 
mento, d'où coule le torrent de lave, ressemble à la 
bouche d'une grande fournaise. J'ai entendu le bruit 
d'une explosion semblable à un coup de canon. 

À vous, mes amis, et toi, ma chère Clarisse. 

Votre 

Elisée. 



A M me Clarisse Reclus. 

Linguaglossa (avril 1865). 

Aujourd'hui, c'est le premier jour de pluie depuis 
mon départ de Paris. Je profite de ce temps pou 



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46 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



mettre mes écritures au courant et pour t'écrire. Au 
lieu de me plaindre du mauvais temps, j'aurais donc 
plutôt lieu de m'en féliciter. 

Au reste, le voyage continue sans encombre. Ce qui 
m'agace le plus, ce ne sont pas les puces, je m'en dé- 
barrasse à l'aide de l'insecticide, ce sont les gendarmes, 
ces êtres fourmillent, on les voit se promener par deux 
à l' entrée et à la sortie de tous les villages. Jamais ils 
ne manquent de me demander mon passeport, les uns 
avec politesse comme pour s'excuser d'accomplir une 
corvée, les autres avec brutalité, comme si leur pre- 
mier devoir dans ce monde était d'être bourru. Avant- 
hier, pendant que je t'écrivais un petit billet au crayon, 
deux de ces carabiniers sont entrés dans ma chambre 
et m'ont fait les demandes d'usage. Ils se sont retirés 
poliment, mais, une demi-heure après, je les ai vus 
revenir avec leur capitaine, personnage bourru qui se 
pose aussitôt en juge d'instruction. Je lui présente 
mon passeport, mais, avec une grossièreté de soudard, 
il commence un interrogatoire en règle. Je lui réponds 
que ma personnalité est suffisamment constatée par 
mon passeport et que je n'ajouterai pas un mot. Il me 
somme de dire mon nom, que probablement il ne savait 
pas lire. Je lui réponds que je ne le dirai pas. « Eh bien ! 
je vous mettrai dedans. » — « Mettez-m'y. Seulement 
je me plaindrai de votre brutalité au grand juge Orsini, 
président de la grande cour de Catane. » En effet, un 
monsieur que j'ai rencontré à Florence m'a donné une 
lettre pour le personnage dont le nom, invoqué à temps, 
me tirait d'embarras. Le capitaine, interloqué, répond 
qu'il n'a pas peur du grand juge, puis me laissant sous 
la garde des simples gendarmes, il va chercher le com- 
missaire de police et le commandant de place. Celui-ci 












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♦ J 






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CORRESPONDANCE d'ÉUSÉE RECLUS 47 

se présente en me tendant la main et me parle en 
homme du monde. Je puis m'entretenir facilement avec 
lui, à la grande vexation du capitaine auquel j'échap- 
pais après l'avoir bravé. En prenant congé, le com- 
mandant de place me dit : « Excusez-nous, mais il ne 
faut pas oublier que c'est à l'école de la France que 
nous avons appris l'art de la police. » 

Hier, nouvelle aventure : je venais d'arriver à Ran- 
dazzo, fatigué, ahuri par une journée de marche à tra- 
vers les blocs de lave et je m'étais immédiatement 
mis au lit. Tout à coup je fus réveillé par des coups 
violents frappés sur la porte. Elle cède, et je vois 
entrer gendarmes, commissaire de police et toute une 
séquelle. En tête était le signore subdelegato qui vient 
« en ami » me demander mon passeport et se faire 
expliquer comment un étranger, un Français, pouvait 
s'égarer dans cet affreux trou de Randazzo. 

Ce soir, sans doute, j'aurai à subir une nouvelle 
visite domiciliaire, et cela jusqu'à ce que j'arrive dans 
une grande ville. C'est là, actuellement, un des incon- 
vénients d'un voyage pédestre en Sicile. Du reste, 
ceux qui souffrent le plus de cette police acariâtre, ce 
sont les Siciliens eux-mêmes. Il y a beaucoup à dire 
sur les événements politiques qui ont fait entrer la 
Sicile dans la grande unité italienne. Le fait est que 
l'avènement de Victor-Emmanuel ne représente pour 
le peuple sicilien que la conscription, le doublement des 
impôts, l'établissement des octrois autour des plus 
petits villages et l'omniprésence ennuyeuse et fati- 
gante de la police 

Elisée, 



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48 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A M me Clarisse Reclus. 



Aci-Rcalc. lundi soir [24 avril 1865]. 



Ma très chère femme, 

Me voici de retour à Aci-Reale après avoir terminé 
toutes mes courses de l'Etna. Maintenant mes seuls 
dangers seront probablement d'avaler de la poussière, 
d'être mordu par les puces et de rencontrer des gen- j 

darmes piémontais, engeance pire encore que leurs % 

congénères de la France. Cependant, depuis le jour où 
je t'ai porté plainte, je n'ai pas été ennuyé par eux. 
Avant-hier, j'avais pour commensal un carabinier qui 
a été fort poli ; hier, j'avais un commissaire de police 
pour camarade de chambrée, et ce camarade s'est cru 
obligé de me faire politesse sur politesse. Aller en Sicile 
pour avoir de tels compagnons : il en valait bien la 
peine, direz-vous. Hier, j'ai vu l'éruption du Monte 
Frumento. Ce que j'ai vu n'est que peu de chose, 
comparé aux phénomènes des premiers jours de l'érup- 
tion ; mais toutes mes prévisions n'en ont pas moins 
été dépassées. Vraiment on ne peut s'empêcher de fré- 
mir quand on entend ce cliquetis métallique des blocs 
de lave qu'entraîne la masse fluide, rouge comme le fer 
dans la fournaise ; on ose à peine marcher sur le sol 
dont toutes les fissures laissent échapper la vapeur et 
la fumée. Mais c'est devant les cônes d'éruption sur- 
tout qu|on se sent accablé d'une espèce d'horreur 



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CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 49 

admirative. Les monstres ne cessent de mugir pendant 
les jours de tempête, mais au fracas du brisant, se 
mêlent je ne sais quels sifflements plus terribles en- 
core : les vapeurs blanches, jaunes, rougeâtres, viola- 
cées se pressent au sortir des cratères et par des jets 
puissants s'élancent à des centaines de mètres pour se 
changer en nuages ; de temps en temps une détona- 
tion qui fait trembler le sol s'ajoute au fracas de l'im- 
mense forge : une nuée de cendres est lancée en l'air 
et retombe au loin, des pierres de diverses grosseurs 
décrivent leurs courbes comme des bombes et des bou- 
lets. Les cônes eux-mêmes sont formés uniquement de 
tous les débris projetés hors de la fissure volcanique 
et ils n'ont pas moins de cent mètres de hauteur à une 
distance considérable des côtes. Des pins sont enterrés 
jusqu'à l'ombelle dans les cendres, d'autres ont été 
cassés à la moitié du tronc par la chute des pierres. 
Partout le sable, encore chaud, fume comme le cratère. 
On passe en courant pour ne pas se brûler les souliers 
et le pied avec. Des vapeurs sulfureuses s'échappent 
de toutes les cendres. Le ravage a été grand : plus de 
130.000 arbres ont été brisés, engloutis ou brûlés. 

Il va sans dire, ma chère Clarisse, que je me suis 
approché des monstres avec tout le respect possible. 
Je me rends le témoignage de n'avoir point commis 
d'imprudence : d'ailleurs, pour te dire la vérité, je 
n'en avais point d'envie. Cette furie, cette rage de la 
Bonne Terre m'épouvantaient. Je contemplais avec 
un saisissement mêlé d'une certaine peur. 

A Aci-Reale, j'ai trouvé un homme charmant qui 
m'a fait mille politesses et qui voulait absolument me 
faire nommer illico membre de l'Académie d'Aci- j 
Reale. J'ai eu toutes les peines du monde à ledétour- 
Corr. E. Reclus. — T. III. 4 



*Mjfcv.-. 



"1 



1 



50 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

ner de cette idée. Mais le grand, l'inestimable service 
qu'il m'a rendu, a été de me mener dans un cercle 
littéraire où j'ai enfin vu un journal et où j'ai appris 
la nouvelle depuis si longtemps attendue de la chute 
de Richmond. Enfin ! Réjouissons-nous, L'aube appa- 
raît. 

Je vous embrasse tous, vous savez avec quel amour. 

Votre 

Elisée. 

J'ai vu le châtaignier des Cent chevaux, et, dans 
une lettre prochaine, j'en ferai la description à 
Edouard (1). 






A M me Clarisse Reclus. 



Catane, mercredi soir [26 avril 1865]. 

Ma chère Clarisse, 

Je me trouve de nouveau en pays civilisé, et la 
preuve, c'est que je tiens en mes mains tes deux lettres, 
celle que tu m'avais adressée à Florence et qu'on a eu 
la bonté de me faire suivre et celle qui devait me 

trouver à Catane Je les ai portées pour les lire, 

aux bords d'un ruisseau d'une exquise limpidité dont * 

(1) Edouard Grimard, p. 246, 1 er volume. 



/ 



.À 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 51 

les anciens Grecs avaient fait un dieu Dis à ma 

petite Magali ; dis au cher bambino Paul que leurs 
lettres m'ont fait beaucoup de bien et beaucoup de 
plaisir. Dis-leur aussi que je tâcherai de leur répondre 
le plus tôt possible, mais de la manière la plus com- 
plète en allant les presser dans mes bras. 

Je viens de m'octroyer deux jours de répit dans cette 
charmante ville de Catane. Quelle ville bien faite pour 
les flâneurs ! De larges rues, des jardins, le bord de la 
mer, la vue des collines verdoyantes de F Etna qui fume, 
des cafés tout grands ouverts, des palais dont tout le 
rez-de-chaussée n'est que colonnades, et puis toujours 
une musique plus ou moins agréable, depuis celle des 
cloches jusqu'à celle des pifferari. Et, dans cette bonne 
ville de paresseux, j'ai eu la naïveté de vouloir tra- 
vailler. J'allais faire des visites à midi la sieste ; à 
deux heures, la sieste ; à quatre heures, la sieste ; ceux 
qui ne dormaient pas étaient sans doute à vaguer sur 
le bord de la mer, ou bien à boire des sorbets dans les 
cafés, car il m'est arrivé de parcourir de grandes mai- 
sons de bas en haut sans trouver âme qui vive. D'ailleurs 
toutes les portes sont grandes ouvertes : entre qui veut, 
s'installe qui veut. La bibliothèque publique était 
aussi ouverte à tout venant, sans que personne se 
donnât la peine de la garder. Je m'y suis carrément 
installé, j'ai choisi les ouvrages dont j'avais besoin et 
j'ai lu pendant longtemps sans que le moindre Cata- 
nais vînt me déranger dans mon étude silencieuse. 

Mon nez, puisque tu as l'amitié de t'en informer, 
n'est guère plus rouge qu'à Florence. J'allais m'acheter 
un chapeau de paille, lorsque Teleki Sandor, compa- 
gnon d'armes de Garibaldi, sortit de la boutique, rouge 
comme un homard : on venait de lui faire payer 



.'«*»**'* ~-:.r.,v*" i ■*■■*. --■«■.' 



I 



52 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

trente francs un tout petit chapeau, très simple, pour 
le petit-fils de Garibaldi. Florence devenant capitale, 
il est convenu qu'on doit y faire payer tous les objets 
trois fois leur valeur. 

Demain, je compte partir pour Syracuse, puis je 
reviens à Catane (1). Je vais visiter des mines de 
soufre, je me rends en voiture à Girgenti, puis en sui- 
vant la côte à Palerme, où, si les dieux me sont pro- 
pices, je trouverai une lettre de toi. 

Je vous aime tous et d'un cœur sincère. 



I 



A M me Clarisse Reclus 



Termini, dimanche soir, 7 mai 1865. 

J'ai quitté les délices de Palerme. Je n'ai plus ma 
chambrette propre et mon lit blanc et ma belle salle à 
manger aux grandes dalles dr marbre et aux guéridons 
chargés de journaux ; non, j<3 campe dans un corridor 
exposé à tous les vents ; je n'ose regarder mon lit de 
camp, tant il me fait frémir d'avance à la pensée des 
puces qui doivent l'habiter ! enfin, je respire à pleins 
poumons toute espèce d'odeurs qui ne sont pas préci- 
sément celles des orangers et des citronniers voisins. 
C'est une odeur mélangée de celle des ordures, de } 

l'huile, du macaroni et du fromage : à ce micmac 

(1) Voir lettre à Elie Reclus, écrite de Catane en 1865, p. 244, 
vol. I er . 



M 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 53 

s'ajoutent les parfums des écuries et des étables voi- 
sines. Tu vois que j'en ai pour mon argent. 

Cependant Termini est un endroit charmant, et, 
comme site, je n'en connais aucun, dans toute la Sicile, 
qui me semble aussi beau. Un rocher blanc qui s'al- 
longe dans la mer porte les ruines d'une ancienne for- 
teresse que les Garibaldiens ont démolie en 1860 ; la 
ville, jadis menacée par ces murailles inoffensives, 
aujourd'hui descend en amphithéâtre jusqu'aux bords 
d'une plage semi-circulaire au delà de laquelle s'ar- 
rondissent encore d'autres anses, limitées à l'est par 
les hardis promontoires de Cefalù ; une montagne 
superbe, rayée jusqu'à mi-hauteur de ravines rou- 
geâtres et s'appuyant sur de douces pentes couvertes 
d'oliviers, se dresse au sud de la ville et domine tout 
le paysage ; des îles se montrent au loin, les embar- 
cations de pêche glissent comme des insectes sur la 
mer bleue. Je n'ai pas vu Naples, mais je doute que 
son beau golfe et ses rivages soient plus charmants 
que ceux de Termini. Si les puces me laissent dormir 
pendant la première moitié de la nuit et que je ne sois 
pas trop fatigué au réveil, j'espère bien pouvoir gravir 
la montagne de Termini : ce n'est pas un Vésuve, il est 
vrai ; mais un petit nuage flottant sur le sommet 
pourra très bien figurer la colonne volcanique de fumée. 

Termini a encore un autre avantage à mes yeux. 

C'est ma première étape de retour C'est à peine si 

depuis Palerme, j'ai fait une trentaine de kilomètres, 
mais ce court trajet prend une certaine importance à 
mes yeux, c'est que maintenant je me dirige vers le 
square des Batignolles. 

Le temps continue d'être admirable, l'air tiède est 
rafraîchi par la brise, l'eau de la mer se soulève en 



WhmiàmrsmBMPtm******* 



54 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

petites ondes écumant à peine sur le rivage, la tempé- 
rature est toujours égale, les nuages ne paraissent dans 
le ciel que pour y introduire un peu de diversité pitto- 
resque..... 

J'ai fait à l'hôtel de Palerme connaissance d'un jeune 
valétudinaire, et je me suis empressé de l'enrôler parmi 
les abonnés de l'Association. Il m'a payé les cinq francs 
et veut être abonné à partir du premier numéro.' Son 
adresse est la suivante : Edmond Fehr, fils, à Saint- 
Gall (Suisse). 

Je t'embrasse. Soyez tous heureux. Dis aux enfants 
que je les aime. 

Elisée. 



A M m e Clarisse Reclus. 



Santo-Stefano, mardi soir, 9 mai 1865. 



Ma chère Clarisse, 

Je viens de faire 36 kilomètres à dos de mulet, sur 
un bât de bois qui me sciait la colonne vertébrale par 
extrémité inférieure. C'était une journée de sirocco, 
les nuages étaient bas et cachaient de leur brume tous 
les promontoires. La chaleur du soleil, tamisée par 
tous ces nuages blancs tombait d'aplomb sur tous les 
cailloux de la plage où cheminait péniblement le pauvre 
mulet. Je dois avouer qu'il faisait chaud, je dois 




i 



f 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 55 

avouer aussi que je suis très fatigué et, si mon premier 
et mon plus doux devoir n'était pas d'écrire à ma 
femme, je m'empresserais d'aller dormir et de me con- 
fier à la miséricorde des puces et des punaises de 
Santo-Stefano. 

J'espérais me rendre à Milazzo par le bateau à va- 
peur. Mais je n'ai pas eu cette chance. Aujourd'hui 
le bateau suivait un autre itinéraire, et me voici obligé 
pour accomplir un voyage qui m'aurait demandé 
quelques heures, d'aller de village en village à dos de 
mulet. Si je n'avais pas de bagages tout serait pour le 
mieux, j'irais à pied, je me ferais trimballer dans les 
charrettes et sur les ânes des paysans ; mais j'ai le 
malheur d'être trop riche et ma valise, sinon ma ma- 
jesté, me retient souvent au rivage. Enfin, si j'en crois 
ma carte, j'arriverai demain en pays plus civilisé, et 
je pourrai continuer plus rapidement et plus agréable- 
ment ma route vers Milazzo et Messine. 

J'espère que ma prochaine lettre pourra te dire : 

« Je quitte la Sicile tel jour. » Adieu, ma chère amie, 
je t'embrasse, et vous embrasse tous. Pardonne-moi si 
je te quitte déjà, mais il faut que je me lèye demain au 
point du jour. 

Dis à Elie de faire parvenir à Gustave Jourdan le 
billet suivant : 

Mon cher ami, il est possible ^ue je revienne par le 
Simplon, dans ce cas, malgré la triste apparence de 
mes vêtements qui ont fait connaissance avec toutes 
les misères siciliennes, j'oserai peut-être me présenter 
à vos ingénieurs pour leur demander des renseigne- 
ments. Ayez donc l'obligeance, je vous en prie, de me 
faire envoyer une ou deux lettres, d'introduction : 
j'arriverai par le côté italien. Si vous pouvez me rendre 






I 



56 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

ce service, je vous prierais d'envoyer ces lettres à Flo- 
rence, aux bons soins de M. Domangé, 14, PIac% du 
Dôme. 

A vous de cœur. 

Elisée Reclus. 



A M me Clarisse Reclus. 



Milazzo, vendredi soir, 12 mai 1865. 



Je puis dire que mon voyage est terminé, car je n'ai 
plus qu'à franchir la petite distance qui me sépare de 
Messine, puis à prendre le bateau à vapeur pour me 
rendre à Livourne, soit directement, soit en touchant 
Naples. Quand tu recevras cette lettre t'annonçant 
mon prochain départ de la Sicile, il est probable que je 
serai déjà à Florence, et là, grâce à la vapeur et à ma 
bonne volonté de rentrer au plus tôt, je ne serai pas 
loin de Paris et des miens tant aimés. Je pensais rester 
en Sicile un mois entier et je n'y serai resté que vingt- 
huit jours : il est vrai que mes finances ont baissé plus 
rapidement que je ne l'aurais cru : la raison en est à la 
difficulté des voies de communication et à l'innom- 
brable quantité d'impôts indirects qu'il faut payer 
sous forme de « pourboire » de « bonne main », de 
« compliments » ou d'aumônes pures et simples. Il n'est 
pas étonnant que le peuple italien, esclave depuis tant 
de siècles, soit devenu mendiant. Jusque dans les 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 57 

églises, jusque sur le pont des bateaux à vapeur, on 
est assiégé de mendiants. Il est vrai qu'il y a aussi de 
bien grandes, de bien profondes misères dans ce pays. 
Avant que le capital accumulé sous forme de maisons, 
de meubles, de linge, de confort de toute espèce, soit 
en Sicile seulement le quart de ce qu'il est en France, 
il se passera sans doute encore bien des années* Des 
enfants de huit, dix ans se promènent complètement 
nus ; bien des femmes, même jeunes, sont vêtues de 
telle sorte qu'un pagne autour des reins serait beau- 
coup plus décent. Et les tanières que tout ce monde 
habite ! C'est vraiment horrible ! Ah ! quand vien- 
dra-t-elle, l'ère de l'égalité, de la fraternité ! En théorie, 
je suis le frère de tous ces mendiants que je rencontre ; 
mais sans parler des joies de la famille, de la science, 
de la liberté morale qui me sont échues, j'ai du pain, et 
ces gens-là n'en ont pas toujours. 

Exceptons-en toutefois les frères mendiants. On les 
rencontre partout avec leurs sandales, leur capuche, 
leur crasse et leur besace remplie. Ils sont gais, gaillards 
et marchent superbement comme gens ne doutant de 
rien. Le matin de très bonne heure, ils vont au marché 
pour aller choisir ce qu'il y a de mieux, ensuite ils font 
une tournée chez leurs bons amis, les boulangers, les 
bouchers, les marchands de friture. Sentent-ils le be- 
soin de faire un voyage ? ils avisent le premier cocher 
venu et demandent une place dans sa voiture, ou bien 
ils montent en croupe derrière un muletier, ou bien 
encore ils s'embarquent à bord d'un navire en par- 
tance : ils n'ont que l'embarras du choix. Du reste, on 
dit qu'ils ont la conscience de marmotter religieuse- 
ment les prières qu'ils promettent en échange des vic- 
tuailles qu'on leur donne. Moi, sceptique, je disais à 



ililittiaotwitowiu ■ 



58 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

un brave homme d'aubergiste : « Mais, ces moines 
mendiants n'ont donc jamais rien à faire ?» — « Rien 
à faire ! Mais ce sont eux qui prient pour moi, pour 
vous, pour le monde entier ! » J'eus la bouche close. 
En dépit de toutes ces prières, les bons moines aiment 
beaucoup les gravelures et les obscénités, non pas en 
cachette comme nos jésuites français, mais en public» 
J'en juge du moins par ceux que j'ai vus, 
(La fin manque). 



Année 1869 
A Pierre Faure, Sainte-Foy-la-Grande. 

Sans date (juin 1869). 

Mon bien cher frère, 



Il n'est que trop certain, l'homme est généralement 
tellement faible et le milieu dans lequel il vit est telle- 
ment corrupteur que la plupart des accusations por- 
tées contre les hommes politiques sont trop souvent 
en partie justifiées. Ainsi, il est bien vrai, d'après les 
propres mémoires de d' Alton-Shée, que cet homme a eu 
pour ami des compagnons de plaisir ; il est bien vrai 
que Raspail a, entre autres défauts, celui d'être avare 
et méfiant ; il est vrai que Rochefort, âgé de 20 ans, 
a fait un sonnet à la Vierge, tout comme moi à l'âge 
de 16 ans, j'ai traduit une ode allemande adressée à 
Dieu le Père ; il est également vrai que Victor Hugo 
est éperdu d'orgueil ; il est certain que les jeunes gens 
de son clan étaient des réactionnaires en 1848. De 
même, on peut dire de Jules Favre qu'il a défendu bien 
des causes, bonnes et mauvaises, qu'il s'est fait nommer 
de l'Académie, qu'il a fait exiler Louis Blanc, qu'il a 
voté toutes les lois répressives. On peut dire de Thiers 
qu'il a fait embastiller Paris, qu'il a préparé un coup 



iIMMWmuww» 



I 



60 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECUIS 

d'Etat avant celui du 2 décembre, qu'il a garnie sa f n , 
tune d'une manière scandaleuse Enfin nï °JZ 
ZT K, à f Gami «-P"fr*s sa conduite en^ui» U etI â 
déplorable faute des 45 centimes? Quel que "oh 
I nomme pour lean^l ^« ,^+ -i x«« 4 ue soit 

poss,ble et ne pas repousser tous les noms parée ou'ils 
ont San s eJtCePti0n qilel tache P"° e <£ * 

saurai?";' y™" Une «•<*•*.*.» nationale f„e 

devoir es, don! "^"T" 4 - D <™ «« conditions, le 
oeyoïr est donc, pour chacun de nous de choisir celui 

1 nous sem ,W« le meilleur ou le moins mauvais 
4umement. étudions d'abord leur vîp t..,V.K„„ 

ue xa pensée. Dans les circonstances actuelles (1) 

.. £.. Z'n, r«ï iTfT "'^"'P^ '« '"-'ta. t.."' 
R „. , . " " ts • 43 - m - v »««n«» : 34.308. J. Favre • 12 ORS . 
Roçhefor. : 10.033 ; C« n ,a gre . : 7. 437 ; S.v,„ , ^D^f/ 

^TZZ^ 6 -' i0i "' F ^ '"' *■ P« '••«« contre 
La septième circonscription comprenait le quartier latin A ,„„ 

Claude B J.rd p ™«««u»», «ujourd'kui 1. 77 de 1. ,„ e 



1 




I 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS .61 

j'ai commencé par comparer Rochefort et Cantagrel et 
je me suis dit : Cantagrel vaut mieux. Paul, de son 
côté, se décidait en faveur de Rochefort ; puis quand 
celui-ci est resté seul en qualité de candidat radical, 
nous avons reporté nos voix sur lui. Avons-nous tort 
de le croire moins dupe de l'Empire que ne l'est Jules 
Favre ? Est-il plus irréconciliable ? Oui. Est-il moins 
engagé par son passé ? Oui. A-t-il montré plus d'au- 
dace ? Oui. A-t-il fait fusiller les socialistes ? Non. 
A-t-il trempé dans l'expédition de Rome ? Non. A-t-il 
fulminé contre les matérialistes ? Non. Crois-tu donc, 
mon cher frère, que nous nous décidions par bou- 
tades ? Toujours, dans toutes les circonstances, nous 
avons été avec ceux qui sont à l'avant-garde, et si tu 
avais été ici, si tu avais pris part au mouvement, je te 
jure que ta voix n'aurait 'pas été rejoindre celle de Sa- 
vart. En effet, le pauvre Jules Favre a eu, de même 
que Garnier-Pagès, cette profonde humiliation de 
subir les voix du candidat officiel. C'est là ce que 
démontrent à l'envi les journaux du gouvernement : 
c'est là ce que prouve le dénombrement des votes par 
sections. Ce n'est donc point, ainsi que tu le dis, l'ad- 
mirable bon sens du peuple de Paris qui a fait justice 
de Raspail, de Rochefort, d'Althon-Shée. Ce qui est 
vrai, c'est que les partis se sont groupés suivant leurs 
affinités. Le triomphe de Ferry n'empêche pas que dans 
la circonscription voisine il n'existe 12.000 électeurs 
cléricaux. De même, Thiers, Garnier-Pagès Jules Favre 
n'ont pas supprimé, en entrant dans la Chambre, les 
35.000 voix révolutionnaires données à leurs concur- 
rents. D'ailleurs, ne l'oublie pas : la lutte était partout 
entre les « conciliâmes » et les « irréconciliables ». Les 
uns croient que l'on peut amadouer le loup et lui limer 



RA^ *(MWll' WVt vV«*ïr»i «**-» ..rtdfcsms» -.- , 



~! 



62 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

les dents. Les autres n'ont point de ces illusions. Nous 
sommes de ceux-là Crois-le, mon cher ami, et, du reste, 
ne le sais-tu pas déjà ? Ceux qui ont le plus de résolu- 
tion le plus d amour du progrès et de la justice, ceux 
que le gouvernement déteste le plus, ce sont les zéla- 
teurs qui ont voté pour Rochefort, pour Raspail, pour 
d Alton-Shee. Parmi les têtes qui ont été cassées ces 
derniers jours, il n'en est sans doute pas une seule qui 
n appartienne à un partisan de Rochefort : c'est nous 
qui avons le privilège d'être détestés, emprisonnés, 
malmenés de toutes les façons. Pourquoi, si ce n'est 
parce que nous sommes les plus redoutables ? 
A toi, ton frère, 



Elisée. 



A Pierre Faure, à Sainte-Foy-la-Grande. 

Sans date (1£69). 

Mon cher frère, 

Pour ma part, je suis grand partisan des réunions 
publiques. Quelques mots grossiers prononcés par des 

nZr?,? 8 é , ducation ' des Phases incorrectes, des 
paro es folles, des cris passionnés ne m'épouvantent 
point, et je suis heureux de les entendre, car ce qui se 

STd^Ï 1CS CS r tS d0lt 6n *"* le V- tempos! 
sible. D ailleurs, ,1 va sans dire que la majorité des 

orateurs se respectent, et respectent leur public, et 



i 



J 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE- BECLUS 63 

quelques-uns d'entre eux ont l'éloquence qui part du 
cœur ou celle qui ressort de la solide discussion des 
faits. Quant aux auditeurs, je les admire : ils veulent 
apprendre à tout prix. Pressés les uns contre les autres, 
respirant une atmosphère de sueur et de poussière, ils 
sont là pendant des heures dans l'espoir d'entendre 
une parole de justice et de liberté, faibles compensa- 
tions pour les misères de chaque jour. 

La grande question, tu le comprends, est celle du 
pain, autrement dit de la propriété. Quel que soit le 
sujet traité en apparence, c'est de cela qu'il s'agit. 
Réjouissons-nous en. Il faudrait être aveugle pour ne 
pas voir que de grands changements sociaux se pré- 
parent, et il n*est jamais trop tôt pour s'y préparer. 
Est-ce à l'amiable que les patrons et les salariés, les 
bourgeois et les ouvriers consentiront à la liquidation 
sociale ? Hélas ! nous sommes trop barbares pour que 
pareil espoir soit permis. C'est donc à la guerre qu'il 
faut s'attendre, et comme en juin 1848, c'est par des 
discours et des cris que l'on prélude au combat. Nous 
hurlons dans nos boucliers pour nous faire, les uns et 
les autres, plus terribles que nous ne sommes. 

On nous dit que nombre de bourgeois semi-libéraux, 
s^mi-conservateurs, qui se seraient fort bien accom- 
modés d'une sorte de république constitutionnelle, 
sont effrayés par quelques gros mots de la Redoute et 
âe remettent à monter la garde auprès du trône et de 
l'autel menacés. Cela est certain. Est-ce que ce chan- 
gement de front retardera l'avènement de la répu- 
blique ? Peut-être. Mais nous nous devons à nous- 
mêmes d'être patients et de savoir attendre la répu- 
blique de peur qu'elle ne soit un simple changement 
de décor dans l'appareil gouvernemental. Que le capi- 



MHMKfcu- 



64 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

taliste, le. juif, roi de l'époque, reste maître de la France 
par l'entremise d'un empereur, d'un roi, ou d'un gou- 
vernement provisoire, que l'on s'appelle Monsieur ou 
citoyen, que les inscriptions changent sur les mu- 
railles et que les orphéonistes nous soufflent tel ou tel 
air patriotique dans leurs cornets à piston, peu nous 
importe. Le but de la Révolution prochaine est d'as- 
surer l'égalité, de supprimer le privilège de la vie ma- 
térielle et de la vie intellectuelle pour en faire un droit 
appartenant à tout homme, de faire cesser le terrible 
antagonisme entre patrons et salariés, entre bour- 
geois, ouvriers et paysans, qui paralyse les forces de 
la Société. Après avoir si longtemps vécu pour la 
guerre, il faut vivre pour la paix et la fraternité. Est-ce 
à dire, cela, que la prochaine révolution, même si elle 
doit tarder, nous apportera cette égalité tant rêvée ? 
Hélas, non, mais travaillant pour nos enfants, nous 
ferons encore un pas en avant dans les ruines, et peut- 
être dans le sang. 

] Ton frère, 

Elisée. 



{ 









Année 1871 



A Pierre Faure, Sainte-Foy la Grande. 

20 juin 1871. 

Mon cher frère, 

...Si la caisse de vin que tu as eu l'amitié de m'en- 
voyer arrive, ne doute pas que nous lui fassions hon- 
neur Parmi ceux qui boiront à ta santé et à celle de 
tous les hommes de cœur, il en est que tu serais heu- 
reux de compter parmi tes meilleurs amis, et que la 
communauté dans le malheur m'a permis d'apprécier 
comme ils le méritent. Plus j'ai l'expérience dis 
hommes et des choses, et plus je vois que les meilleurs 
sont ceux que ni la trop grande misère, d'un côté, ni la 
fortune ou le pouvoir, de l'autre, n'ont encore enUmé 
Pour rester bon dans l'extrême infortune ou dans une 
Positon supérieure à celle de la moyenne des hommes, 
il faut avoir un fond inépuisable de bonté, il faut être 
vraiment incorruptible. Ceux-là sont les vrais héros • 
mais des siècles entiers s'écoulent sans que l'histoire 
puisse en citer un seul. 

Ton frère, 

Elisée Reclus. 



! 



Corr. E. Reglus. — T. III, 

iMUtate"*- ■■■■■■- - ..„......-- — 



66 CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 



A Pierre Faure, Sainte-Foy-la-Grande. 

1er juillet 1871. 

Mon bon ami, mon frère, 

...Je n'ai encore aucun renseignement à te donner 
sur mon sort. Les jours se suivent et se ressemblent, 
mais je n'ai pas à me plaindre, car ils sont replis par le 
travail d'étude et d'enseignement, aussi bien que par 
la jouissance d'une fraternité avec quelques amis. 
J'espère que de la prison de Quélern dateront pour 
moi des amitiés durables. 

Ma femme me donne fréquemment de ses nouvelles ; 
elle va bien et les fillettes sont sages. De ce côté-là, je 
l'espère, tout ira bien. Courage, mes amis ! Même dans 
1 l'infortune, gardons une sorte de joie sans laquelle il 

n'y a pas d'action possible. 

Dis à Grimard qu'il me serait difficile de faire de la 
botanique dans notre cour. La flore n'y est guère plus 
riche que sur la place Vendôme. Cependant il faut y 
admirer des racines d'ajoncs qui ne veulent pas périr. 
Branches et tiges sont rabotées jusqu'au sol, mais au- 
dessous de la dure argile, la plante continue son travail 
d'élaboration chimique. 

A toi, ton frère, 

Elisée. 



CORRESPONDANCE d'ÉUSEE RECLUS 



67 



A Pierre Faure, Sainte-Foy-la-Grande. 



19 juillet 1871. 



Mon cher frère, 



Merci de ta bonne lettre. Elle m'a trouvé en prison, 
et ta réponse prochaine, je n'en doute pas, m'y trou- 
vera encore. L'interrogatoire commencé il v a trois 
semaines environ, n'est terminé que pour le cinquième 
d entre nous, et peut-être n'est-ce encore là qu'une 
formalité provisoire. Quoi qu'il en soit, j'accepte la 
destinée comme elle me vient ; j'essaie d'extraire, 
même de la vie de prison, la part de bonheur qui peut 
s'y trouver. Si je me plaignaîs, je ne rendrais pas justice 
a vos bonnes lettres qui viennent me réjouir et me for- 
tifier. 

Je te remercie beaucoup de m'avoir donné ton opi- 
nion sur les affaires actuelles. Cette opinion m'a très 
vivement intéressé et presque en tous points est à peu 
près conforme à la mienne. Il importe surtout que 
vous tous, hommes qui faites l'opinion dans vos cam- 
pagnes, vous n'obéissiez jamais à un engouement quel- 
conque pour un homme, — quels que soient d'ailleurs 
ses talents. Quand on pense qu'il est si difficile de 
rester bon, et qu'il faut tant veiller sur soi-même, il 
est étrange qu'à de certains moments des millions et 
des millions d'hommes se précipitent comme vers un 
sauveur autour d'un homme, entouré pourtant de plus 



*W *!*■!• *•...>* »*■-'•' 



I 



68 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

de tentations que tous les autres. Mais enfin, c'est là 
l'histoire : nous avançons, de chute en chute, comme 
le paysan qui tombe de son âne, tantôt à droite, tantôt 
à gauche, et qui finit pourtant par arriver au marché, 
La nouvelle que tu me donnes au sujet du Progrès 
des Communes m'a rendu tout joyeux. C'est bien, ne 
laissez pas se rouiller vos armes ! 

Ton frère. 

Elisée Reclus* 



■MNfte' 



ANNÉE 1889 

Destinataire inconnu (1). 

Clarens (septembre 1889 ?) 
Mon cher ami, 

Je t'adresse un de mes amis de cœur, si peu nom* 
breux, mais si doux à aimer, un sauvage digne de vivre 
dans l'harmonie future que nous rêvons et qui se fera ! 
J'en jure par les jeunes ! Cet ami s'appelle Jou- 
kovsky (2) (en français Des-hannetons). Comme nous, 
il vole dans l'Utopie qui est la seule réalité. 

Ton ami, 

Elisée. 



(1) Nadar, probablement. Cette lettre ne fut pas remise, car 
elle se trouvait dans les papiers d'Elisée. 

(2) Nicolas Joukovsky (voir note, page 463, volume II), né 
en 1833, mort en 1895. Participa à l'insurrection polonaise dans 
les rangs des révoltés. Ami intime de Bakounine, il fonda avec lui 
et d'autres compatriotes un journal russe : La Cause du Peuple. 



i 



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70 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A M. Joukovsky (Genève). 

Sans date (1889). 

Mon excellent et cher hanneton (1), le meilleur de 
ceux qui aient jamais bourdonné dans 1 We 

Je suis désolé d'avoir à laisser ce soir ma vieille 

aïïfeu ^r C ^ iteuse - CUpée à COrri S er des éprend 
au heu d aller te serrer la main et me réjouir avec to 
et les anus. Je suis désolé, et n'ai d'autre moyen de me 
coller qu'en t'aimant davantage : je n'y faillie 



Membre de langue de la Paix et de la Liberté, il signa, au congrès 
qu elle .nt à Berne, avec Reclus, Bakounine, vVirouboff et JaZd 
«ne motl on sur « l'égalisation des classes et des individus ,, p^T 
sition q ui fut repoussée. Joukovsky vint à Genève et s'aE à 
1 In ternanonale qu i, du reste, n'avait pas, à cette époque, le ca! 
ractere anarchiste qu'elle prit dans la suite 

vètlTXl J °T Ul " mk i y VCUt Wen n ° US ré P éter un ™* *• -n 
père a Elisée : « La révolution est une chevalerie. » On peut ajouter 

d^dair t0UJ ° Ur8 '" "*■" *"■«» *** ~«~ ^ 

(1) Max Nettlau raconte que Joukowsky répliquait à cette 
appellation par celle de Zéphyrin : car de même qle le éph", 

lente d! X ' 1S ' " ^^ M C&U8e P° int de P^urbatJ vL 
Jo2>vt .' CertamS révoIutio »» a -es, comme Elisée dwL 

Joukovsky, iri8 i 8 tent davantage sur l'harmonie à établir entoe 

! J2rz que sur la iutte probabic ** I**"— r-2s 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 71 

O.tiLkWïî* '* fête * Qui re P résent era les sauvages 
Ostiak et Bashkir dans cette assemblée de Parisien! ? 
ion ami bourdonnant avec toi de concert. 

Elisée. 



I 



A M. et Mme Zibelin-Wilmerding. 



Clarens, 16 octobre 1889. 



Mes chers amis, 



Mauvaises nouvelles vous nous donnez. J e ne man- 

s"l n a ê S m P e aS f H ?"" *" GenèVe ^ alIeP à *** 
hL" T • * accom P a g«er ma femme, qui aura 
besoin de moi pour malles et voitures 

II me paraît difficile de bien établir ie bilan des deux 

ctt \ ::îr u A e î Ma ; sei,,e ' comparées v ™ * **«£ 

L est à vous, Zibehn, de vous rendre compte des avan- 
tage, et des désavantages respectifs au £L*Tv„. 
du métier : je me bornerai donc à comparer les deux 

i^r * de vue p ™> ~ * & 



Marseille 

Ville en soi : Plus grande 
et plus grandiose, plus 
animée, plus vivante de 
la vie des nations. 



Bordeaux 
Plus aimable. 






NMMwtftfMMVo 



o.<MtWIMH>liM»wat'' 



72 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

Porte de l'Espagne. 



Porte de l'Orient et sur- 
tout de l'Algérie. 

Climat : Plus extrême, plus 
violent, plus dangereux. 

Soleil et mistral. 

Moins salubre, même à la 
campagne, à cause de la 
poussière et des vents. 
Eau excellente. 

Nature : Plus belle : c'est 
la Grèce. 

Gens : Plus grossiers, plus 
raseurs, mais braves 
gens au fond. 

Vie plus intense, plus ori- 
ginale. 



Plus égal, plus doux. 

Pluie. 

D'une salubrité parfaite 

sur les terres sableuses 

des alentours. 



Très belle, dans les Landes 
et sur la mer. 

Plus polis, plus aimables, 
plus gentils « Méfiez- 
vous ! » 

Vie plus artistique. Ecoles 
meilleures. 



Reste la grosse question des amitiés. Où les amis 
seront-ils plus rapprochés de vous ? 

Elisée Reclus. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



73 



A M»i« de Gérando (t). 

Clarens, 17 octobre 1889. 

Ma bien chère demoiselle et amie, 

Je compte incessamment partir pour Paris afin d'y 
terminer mon volume de cette année (2) et de revoir 
les parties de l'Exposition qu'il m'est indispensable de 
visiter pour mon travail. Vous savez qu'en faisant 
cette visite je me rappellerai les bonnes heures d'amitié 
que ma favorable destinée m'a permis d'y goûter. 
Qu'il est doux de vivre quand on a des amis ! 

Dans nos conversations trop rapides, nous nous 
sommes demandé si le moment serait venu pour un de 
nos amis (3), depuis longtemps éloigné, de reprendre 
le chemin de la Suisse. Je ne le crois pas. À la suite des 
conflits avec l'Allemagne, le gouvernement helvé- 
tique, épuisé par les fières paroles répondues à Bis- 
marck, a trouvé prudent d'aller au devant de tous ses 
désirs. Il désirait qu'on renvoyât les socialistes alle- 
mands, on l'a fait. Il exigeait qu'on instituât pour eux 
une législation de rigueur et on n'y a pas manqué. 

(1) Voir note, page 135, volume IL Àntonine de Gérando mou- 
rut le 6 avril 1914, après avoir vu fermer, par le Gouvernement, 
son école libre et laïque. 

(2) V Amérique boréale, XV e volume de la Géographie univer- 
selle. 

(3) Il s'agissait de Rogeard. 



pi*a*,hîw«' ■■**'•'• »*■«>■*«»'■ ■ '*.«wj«ïs»tov 



74 CORRESPONDANCE d'ÊLISEE RECLUS 

Un procureur général, autrement dit un ministre de 
la police politique, a été nommé et on a donné aux 
anciennes lois une interprétation nouvelle. Désormais 
les publications par la presse, qui déplaisent, sont 
déférées aux Cours d'assises, et, quant aux suspects, 
rien de plus facile que de s'en défaire : on exige leurs 
papiers de toute nature, passeports, actes de baptême, 
de mariage et autres documents avant de leur délivrer 
un permis de séjour... Il est facile à un étranger de tra- 
versera Suisse, car on n'exige aucun passeport à l'en- 
tree, mais, dès que l'on séjourne, on tombe sous la 
surveillance immédiate de la police. Pour expulser les 
ouvriers réfugiés russes qui, naturellement, n'ont pas 
leurs papi ers en règle, on n'a eu qu'à leur demander 
poliment de fournir leurs documents justificatifs et, 
comme ils n ont pu le faire, on leur a exprimé tout le 
chagrin qu on avait de les renvoyer du territoire. Ils 
ont du partir, qui pour la France, qui pour l'Angle- 
terre, qui pour l'Amérique. Que voulez-vous ? Le gou- 
vernement a fabriqué de nouvelles armes toutes 
neuves : il est naturel qu'il veuille s'en servir. Ainsi le 
veut la nature humaine encore bien enfantine. 

J ai quelque espoir de voir votre frère à Paris : je ne 
sais quel écho m'a dit qu'il y était actuellement en 
visite. 

Je vous serre cordialement les mains et vous prie 
de me rappeler au bon souvenir des amis. 

Votre dévoué, 

Elisée Reclus. 



I 



1 



CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 



7f> 



À Richard Heath. 



Paris, 8 novembre 1889. 



Mon bien cher ami, 



Je n'ai pas encore les livres, mais je suis sur la piste. 
Le gouvernement français, dans sa haute sollicitude 
pour le bonheur de ses administrés, étudie les deux 
ouvrages de Butler depuis huit jours, afin de ne pas 
laisser passer des principes d'une morale subversive. 
J'aurais donc le caractère mal fait si je n'étais pas 
reconnaissant envers les pouvoirs établis, de la façon 
dont ils comprennent leur devoir et nos libertés. 



Bien affectueusement. 



Elisée Reclus. 



'tjgi!0n^tnWto*^v*t*Mt#iiito>*-'*m*t**<it.-v 



Année 1890 



A Albert Zibelin. 



Sans date. (30 janvier 1890). 
Mon cher Zibelin, 

Mon voyage d'Alger à Tarzout menace de devenir 
aussi long que l'a été celui de Paris à Marseille. Me 
voici (30 janvier) retenu dans une petite ville par le 
retard de ma malle. Je ne m'en plains que par le 
manque de nouvelles de tous les braves gens que j'aime 
car autrement je me trouverais fort bien ici, avec livres 
et papiers, avec mes pensées, mes souvenirs et mon 
espoir ; le temps est incomparablement doux et vivant 
le chant des oiseaux, le parfum des fleurs entrent par 
ma fenêtre largement ouverte. C'est ici qu'il ferait bon 

être heureux et de comprendre son bonheur ! 

Malgré les derniers froids, malgré la boue, mai- 
gre 1, , huissiers de toute couleur et de toute race 
maigre les juges, l'Algérie a l'air d'être dans une assez 
bonne phase de travail et de contentement. Les juges ! 
Hier soir je dînais tranquillement en lisant le roman 
de Jack, lorsque la salle du restaurant a été envahie 
par quatre individus de la basoche ou magistraille 



I 



I 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 77 

évidemment quatre hauts personnages (de céans). Ils 
Ils s'assoient deux par deux à des tables éloignées et 
parlent à voix haute comme des gens qui ne craignent 
aucune indiscrétion. L'un est juge de paix et traite les 
trois autres de canailles : c'est l'honnête homme ou à 
peu près. Les autres ricanent en s'entendant appeler 
« voleurs ». Ils se vantent même. L'un d'eux raconte 
comment il se fait 3.000 francs d'économies avec 
2.800 francs de traitement, comment lorsqu'il était 
employé au tribunal, il vendait les pièces à conviction ! 
Je savais ce qu'est la magistraille, mais je ne le savais 
pas encore assez ! En face de la maison d'où je vous 
écris, j'aperçois les murailles grises de la prison avec 
leurs étroits jours de souffrance. Que de malheureux 

volés, mangés, dévorés par les (1) et les juges, 

souffrent derrière ces murs ! 

Bien affectueusement à vous tous. 

Elisée Reclus. 



A Antoine Perrare. 

Ténès, 14 février 90. 

Mon brave ami, 

Vous avez raison, je ne ferai point les conférences (2). 
Telles que je les concevais, elles n'auraient pas été 

(1) Mot illisible. 

(2) Les conférences que lui avait demandées l'Université de 
Genève. 



78 CORRESPONDANCE d'ÊLISÉE RECLUS 

combinées de manière à préparer le grand coup de la 
fin ; non chacune aurait été pénétrée des idées qui 
nous guident : c'est donc avec un certain regret que 
J abandonne mon exposé géographique, mais je le 
reprendrai sans doute quelque jour, lorsque j'aurai 
plus de temps à y consacrer. 

Si je vous donne raison quant au principe et renonce 
absolument aux conférences de l'université de Genève 
je n accueille pas votre proposition de répondre par un 
refus éclatant et motivé. Je n'ai pas le droit de le faire 
puisque j ai hésité : ce serait me donner des gants que 
je n ai pas le droit de porter. Non, j'ai été convié avec 
politesse et sans publicité ; je refuserai avec politesse 
et sans publicité. Tant qu'on ne m'a pas avoué les mo- 
tifs secrets de la proposition qui m'a été faite, je ne 
suis pas censé les connaître. Que chacun de nous agisse 
suivant sa nature : je ne dois pas me forcer à jouer un 
autre personnage que le mien. 

En tout cas, merci de votre bonne et cordiale lettre • 
elle me prouve surabondamment que j'avais raison de 
vous demander votre avis. 

L'argent sera-t-il renvoyé à Malatesta par le gou- 
vernement italien ? Ce serait par trop cocasse ! 

Bien cordialement à vous et à la bourgeoise 



Elisée Reclus. 







CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 79 



A Jacques Gross (1). 

Clarens, 8 avril 1890. 

Mon brave ami, 

Non, je ne savais pas que nos amis devaient faire 
paraître un journal anarchiste. J'en suis enchanté et les 
félicite de tout cœur. Ils ont l'argent, bravo ! mais ils 
n'ont pas un groupe d'écrivains suffisant. Ont-ils au 
moins des traducteurs ? Car la presse étrangère alle- 
mande et anglaise peut leur fournir tous les articles 
dont ils ont besoin, et qu'importe l'origine de notre 
prose, pourvu qu'elle soit bonne ! 

Vous ne me demandez pas d'argent, et j'en suis 
enchanté, car ma bourse est à sec ; mais vous me de- 
mandez de la copie, et j'en suis marri, car je suis 
accablé d'ouvrage. Mon avis est qu'il vaut mieux finir 
ce qu'on a commencé que de s'atteler à de nouvelles 
besognes. Je m'occupe maintenant à revoir ma bro- 
chure Evolution et Révolution, que je voudrais mettre 
au courant, étayer de pensées et d'arguments, élever 
& la hauteur de nos idées qui ont marché. Si je réussis â 
faire ce travail à ma convenance, je pourrai l'imprimer 
en feuilletons dans Y Avant- Garde (2). Cela convïendra- 
t-il aux camarades ? 

(1) Voir note, vol. II, p. 392. 

(2) Ce projet de fonder V Avant- Garde ne fut pas réalisé. Entre 
la Critique sociale 1888 et l'Avenir de 1893, il n'y eut pas d'autre 
journal anarchiste dans la Suisse romande. 



■IMKMK' -*«• ■««•*■« n 



80 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A propos, vous avez tort de blâmer X..., les éléments 
nous manquent pour juger de la puissance de sacrifice 
d un chacun. Me condamnerez-vous aussi parce que 
je n'irai pas faire ma conférence à Genève pour ré- 
pondre à des bonshommes que je n'ai pas entendus ? 
A mon avis, tout ce qui n'est pas spontané, naturel, est 
mauvais. 

J'ai donné votre Guyau à un ami d'Algérie. Ne soyez 
donc pas étonné de recevoir un de ces jours un exem- 
plaire neuf. 

Bien cordialement, 

Elisée Reclus. 



A son gendre Paul Régnier. 

Clarens, 6 mai 1890. 

Mon ami et fils, 

Tu connais sans doute les nouvelles de Paris (1), 
mais je les résume comme si tu ne les connaissais pas : 

(1) Les nouvelles de Paris... C'est le 1" mai 1890 qu'on célébra 
pour la première fois d'une manière vraiment consciente, cette' 
fête internationale des ouvriers. Dans l'espoir d'enrayer le mou- 
vement anarchiste qui commençait à se dessiner nettement, le 
gouvernement avait pris le parti de sévir. On visait surtout les 
étudiants, et, parmi eux, quelques propagandistes étrangers. 
Francesco Saverio Merlino était du nombre. Avocat italien, corn- 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 81 

1° Paul (1) n'a pas été arrêté. Athalin (2) s'est borné 
à le citer a à sa barre », et à l'interroger, mais avec le 
désir secret, semble-t-il, de le mettre hors de cause ; 

2° Grave (3) n'a été aucunement inquiété. Nul profil 
de sergot ne s'est montré dans sa mansarde ; 

3° Cabot (4) a été relâché et compose déjà le nu- 
méro prochain de La Révolte ; 

4° Les papiers saisis ont été rendus, mais on nous 
a bel et bien saisi notre presse, qualifiée « clandestine » 
pour les besoins de la cause ; 

5° Les anarchistes étrangers, militants ou non, 
paieront pour les indigènes. Ce brave Merlino, qui vient 
d'écrire un article intéressant dans la Revue Scienti- 
fique, sera certainement frappé. L'opinion publique 
bourgeoise approuvera ; 

6° Ladite opinion eût également approuvé l'inau- 
guration d'un règne de la terreur contre les ouvriers, 
anarchistes ou non. Constans pourra se vanter de sa 
modération : il se servira de la vieille comparaison : 
« main de fer, gant de velours. » 

Quoi qu'il en soit, le 1 er mai a été une grande date 

muniste-anarchiste, auteur de Socialisme et Monopolisme, de 
V Italie telle qu'elle est, etc., il fut arrêté avec quelques autres pour 
distribution de brochures aux soldats, et condamné par contu- 
mace, car il réussit à s'évader. On fit des perquisitions à l'impri- 
merie de La Révolte et plusieurs rédacteurs lurent incriminés» 
On ne sait par suite de quelle manœuvre politique et policière, 
on arrêta aussi quelques réactionnaires, entre autres le marquis 
de Mores. 

(1) Paul Reclus, fils d'Elie. 

(2) Laurent Athalin, juge d'instruction. 

(3) Jean Grave, administrateur de La Révolte. 

(4) Cabot, typographe à La Révolte. 

Corr. E. Reclus — T. III. 6 



M.WW-ftti-'Sï'iWM^.'V.-V* ■■ «^■■WW.tSWk"»»- 



I 



82 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

historique. Pour la première fois, il y a eu solidarité 
consciente entre tous les internationaux du monde, et 
d instinct, tous les bourgeois ont tremblé. 
Bien affectueusement, 

Elisée. 



A Auguste Rouveyrolles, à Ganges (1). 

Clarens, 9 juillet 1890. 

Mon cher compagnon, 

Chacun de nous a son caractère, ses instincts natu- 
rels son tempérament ; et, par conséquent, la conduite 
de tous les jours doit varier chez les individus. 

Pourvu que cette conduite soit toujours raisonnée et 
sincère, et que, chez les anarchistes, elle soit inspirée 
par la compréhension de la liberté personnelle et de la 
sohdarité entre camarades, il n'y a rien à dire 

nnfn^r Une S* '* Fai8 ce <* ue veux ' Au «i' a'ni-je 
point de conseil à vous donner. A chacun de faire 

ce qu'il trouve bien. Un tel a raison ; tel autre a rà'? 
•on. Lela dépend des caractères. 

L'individu dont les mains sont liées n'agit pas de la 
même manière que celui dont les maiaa sont libres. 
J admire le gaillard qui n'a jamais courbé l'échiné, qui 

(1) Cette lettre a paru dans le Mercure de France. I« X. 1913. ' 



correspondance d'élisée reclus 83 

a toujours dit sa façon de penser à haute voix, qui a 
toujours la main levée pour frapper et dont la vie se 
passe en prison. 

J'admire aussi l'homme inébranlable qui ne parle 
jamais hors de propos, qui pèse ses paroles pour leur 
donner toute leur valeur et qui les prononce seulement 
quand il en espère un bon effet pour la propagande, 
l'homme qui attend son jour pour combattre à bon 
escient, mais dont rien au monde ne peut faire changer 
la force d'âme. 

Que chacun agisse conformément à sa nature, et que 
de la diversité des efforts naisse l'action commune. 
Pas de mot d'ordre. Que chacun soit à lui-même son 
propre conseiller. 

Travaillez de votre côté, nous travaillerons du nôtre 
et l'œuvre finira bien par aboutir. 

Je vous prie, cher compagnon, de transmettre à vos 
amis révolutionnaires les bonnes salutations d'un 
«camarade. 

Elisée Reclus. 



A Nadar, Arcachon. 

Nanterre, 19 route de Cherbourg, 28 novembre 1890. 

Mon excellent ami, 

Ma sœur est, je crois, maintenant à Arcachon. à la 
villa des Sablines. Tu te rappelles son nom, Joana 



i .Wnrm*ÊW> *••*■ »v. 



84 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

Bouny, et tu la connais comme une femme qui souffre 
avec ceux qui souffrent et qui fait croire à la justice, 
à la force, à la bonté. Elle portera à ta femme mon 
baiser bien affectueux. 

Tu me demandes comment je vais. Si je n'étais tenu 
d'être courageux et fort, je te dirais que je vais mal. 

Ma fille Jeanne a perdu son enfant le plus jeune, 
son petit dernier à chevelure blonde, celui que nous 
aimions par dessus tout. La mère lui avait donné le 
nom de René. Pourquoi ? Voyait-elle en lui comme 
une apparition du vaillant homme qu'elle avait perdu 
et qui surgissait de la tombe pour revivre avec elle 
sous une autre forme ? Peut-être. Mais René nous, a 
quittés comme avait fait le père, celui-ci dans tourt 
l'éclat de sa force et de sa beauté, celui-là dans sa grâce 
merveilleuse. 

Je me sens abattu comme un bœuf qui a reçu le coup 
de maillet, mais je me relève, mon ami. En souvenir 
de la souffrance, je me dois à tous ceux qui souffrent 
et j'espère qu'ils n'auront pas à me reprocher d'avoir 
failli. 

Bien affectueusement à toi, à vous. 

Elisée. 



Année 1891 



A M me Auguste de Gérando (1), 



Tarzout, par Tcnès (Algérie). 
5 février 1891. 

Ma chère et vénérée dame, 

Je souffre avec vous de toutes les atrocités que nous 
•commettons, nous, pauvres hommes, contre d'autres 
hommes, nos frères, Indiens, blancs ou nègres ; car, 
malheureusement, les crimes qui vous soulèvent le 
cœur d'une si juste indignation ne se commettent pas 
seulement en Amérique. Nous en avons aussi notre 
large part dans ces terres d'Algérie qui m'entourent, 
et partout où les hommes sont venus en conquérants. 
Que de tribus, jadis heureuses, ont été détruites, que 
de peuples entiers ont été massacrés, que de sang, que 
d'horreurs dans notre histoire à tous 1 II est tant de 
coupables que, pour ainsi dire, la responsabilité de ces 
infamies ne pèse sur aucune tête. Pas plus que le gé- 
néral Millo, ou tout autre homme de guerre ou mar- 

(1) M me de Gérando, mère d'Attila et Antoninc de Gérando. 



86 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

chand de phrases, le président des Etats-Unis ne mérite 
votre télégramme. Il appartient à un immense méca- 
nisme gouvernemental et fonctionne comme la bielle 
d'un engin entraîné par un mouvement fatal ; il est 
au-dessous même de l'injure. L'origine du mal est plu» 
lointaine et profonde que toutes ces petites volontés 
humaines : elle est dans notre conception même du 
droit» dans notre morale, ou plutôt dans notre « immo- 
rale » publique. N'a-t-on pas divisé l'humanité en races, 
dites supérieures et dites inférieures ? Et ne s'est-on 
pas accoutumé à considérer l'oppression comme légi- 
time quand elle est exercée par le fort ? Ne voit-on 
pas dans la force primant le droit le premier de tous 
les droits ! 

Et cependant j'espère et je vous convie à espérer 
avec moi. Sans doute les Indiens périront par milliers 
et les massacres se succéderont comme se sont succédés 
ceux de tant de peuples dont nous sommes les héritiers. 
Mais ils ne périront point complètement et il restera 
d'eux autre chose que des exemples superbes d'endu- 
rance, de fière résignation, de magnanimité. Leur sang 
est, plus qu'on ne croit, mêlé à celui des populations 
américaines, leur génie survit à l'ancienne indépen- 
dance, et nombre d'entre eux sont entrés déjà dans la 
voie du progrès purement humain par la recherche 
désintéressée de la justice et de la vérité. Hier nous 
étions des ennemis, demain nous serons des frères. 

Je vous prie d'agréer pour vous et les vôtres mes. 
salutations respectueuses et cordiales, 

Elisée Reclus. 






1 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 87 



A Lilly Zibelin-Wilmerding. 

Tarzout, 16 février 1891. 

Ma chère dame et amie, 

C'est avec ravissement que je parcours les forêts 

de pins, que j'entends le ruissellement du torrent sur 
les pierres et le grondement de la mer sur les rochers, 
et pourtant je songe déjà à quitter tout cela, et les 
belles journées de ciel bleu et les claires nuits étoilées 
et tout ce large et puissant travail de défrichement, de 
plantations et de culture. Je me plais beaucoup ici et 
il me semble que tout le monde devrait s'y plaire. Je 
ne parle pas des bons amis que je trouve ici : je n'aime 
pas moins ceux du nord que ceux du sud. 

Bien affectueusement à vous tous. 

Elisée Reclus. 



A Henri Roorda, Lausanne. 

Paris, 16-111-91, à l'arrivée d'Alger. 
Mon cher ami, 

Oui, vous m'aviez écrit une bonne, une affectueuse 
lettre, qui m'avait vivement touché et que j'ai cons- 



«MMf.fivimkt «mmu ft-fc'-ww»».»! - 






88 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



tamment portée sur moi parce que des paroles d'ami 
font du bien. Je n'aurais certainement pas manqué d'y 
répondre, mais la vie est courte, et la pensée précède 
de longtemps la réalisation. 

Je suis tout à fait de votre avis relativement à l'in- 
conscience de la réaction. Psychologiquement, il est 
certain que la plupart des hommes se font une morale 
à l'usage de leur intérêt. Le prêtre en est d'ordinaire 
un remarquable exemple : il répand les charités et les 
conseils, il verse l'huile de douceur ; au nom d'un Dieu 
d'amour, dont il est le représentant sur la terre, il se 
fait amour, mais son Dieu est aussi le Dieu « fort et 
jaloux » et, à son tour, il peut, au nom de son maître, 
nourrir toutes les passions de violence, de haine et dte 
fureur. De même, nous avons des « juges intègres » et 
même des Javert, des agents de police que nous 
sommes tenus de respecter. Tout cela est vrai et, dans 
mainte occasion, des hommes qui proclament nos 
idées, mais dont le caractère et la conduite ne sont pas 
à la hauteur de leurs paroles, nous forcent à reporter 
un regard de respect sur des adversaires loyaux et 
nobles. 

Cependant, Kropotkine dans la Morale anarchiste, et 
nous tous dans notre propagande, nous avons le droit 
d aller au fond des choses et de dire au prêtre, au juge, 
au policier intègres : « Votre intégrité n'est qu'une du* 
pêne ! Vous vous croyez bons et honnêtes, mais vous 
ne 1 êtes pas ; votre intérêt personnel, votre ambition, 
votre esprit de corps vous commandent votre morale ; 
vous vous trompez vous-mêmes inconsciemment, et 
nous arrachons les voiles. Vous êtes les « sépulcres 
blanchis » dont parle l'Evangile. « Faux bon homme », 
tu n'es qu'un méchant, honnête riche, tu n'es qu'un 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 89 

voleur ! Sans doute, tous les gens que nous interpellons 
ainsi se sentiront indignés et d'abord ne voudront plus 
discuter avec des gens comme nous, brutaux et de 
mauvaise compagnie, mais nos paroles vivantes n'en 
continueront pas moins de vivre en eux, et tout à 
coup, ils se diront avec surprise que nous avons rai* 
son ! ils découvriront le crime déguisé ; ils cesseront de 
croire en leur morale, ils n'auront plus la loi ! C'est là 
le progrès définitif : le vicaire de Dieu est bien près de 
ne plus croire en Dieu ; le défenseur de la justice s'est 
déjà trouvé impliqué en tant d'intrigues et de scéléra- 
tesses qu'il ne croit plus en la justice ; le militaire 
auquel on n'a jamais fait tirer que sur ses concitoyens, 
commence à savoir ce qu'il faut penser de la patrie. 
À nous de hâter par notre logique des choses, brutale- 
ment proclamée, la misère de la foi béate, innocente 
en apparence, complètement perverse au fond. À nous 
de forcer les gens pseudo-honnêtes à choisir * entre 
l'honnêteté vraie et la pure canaillerie, la scélératesse 
calculatrice. 

À tous les points de vue, je partage votre manière 
de voir au sujet de la pudeur. La part de « nature » qui 
se retrouve dans ce sentiment est si minime qu'on est 
assez embarrassé pour en discerner la véritable origine. 
À mon avis, les débuts du vêtement ont été multiples. 
De même que le coq s'est orné d'une crête rouge et de 
belles plumes, de même le mâle, parmi les hommes, a 
cherché de toutes les manières à décorer ses organes 
par plumes, fines étoffes et broderies. La femme, de 
son côté, a voulu plaire et doubler le prix de la victoire 
par les obstacles et les refus ; puis sont venus les pro- 
priétaires qui ont mis une barrière entre leurs femmes 
de capture et le public. À maints égards, le vêtement a 



M^^WlffiTitWP\T^ 



90 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

la même origine que les ceintures de sûreté et les hor- 
ribles pratiques d'infibulation. Puis, en vertu de la loi 
psycHologique dont nous parlions plus haut et qui 
accommode la morale aux intérêts et aux passions, est 
née la pudeur, morale de la coquetterie et de la prise 
de possession sexuelle. 

Eh bien, pour la pudeur comme pour tout autre 
sentiment de moralité pervertie, il faut dire la vérité, 
au risque de scandaliser les personnes modestes et ver- 
tueuses chez lesquelles les idées fausses se sont con- 
fondues inextricablement avec la dignité du caractère 
et de la conduite. Les vêtements doivent tomber : la 
nécessité nous oblige de montrer ce que nous avons en 
nous de plus vivant et de plus beau, les yeux et le sou- 
rire, la dignité doit nous faire aussi montrer l'ensemble 
de notre corps sans niaise pruderie. 

La morale d'abord. Il est certain que la prétendue 
morale des religieuses, qui consiste à supprimer son 
corps, à n'avoir plus d'organes, a pour conséquence de 
tendre incessamment la pensée vers ces choses « que 
Ton doit cacher » : c'est une hantise, une folie, c'est la 
lubricité féroce, la perversion de tous les sens ; c'est 
le mensonge, l'hypocrisie. Les actes normaux de- 
viennent des actes vicieux ; la source de la vie en est 
corrompue et, de génération en génération, le monde 
en est perverti. 

Et l'Hygiène ! Tous ces vêtements, nids à microbes, 
qui nous séparent de l'air pur et de la lumière, qui nous 
rendent infirmes et mal équilibrés, qui pâlissent notre 
chair et la couvrent d'ulcères, qui rendent l'amant 
dégoûtant pour l'amante et qui, parfois, stérilisent la 
femme ou la condamnent à enfanter des avortons ! 

Enfin l'Art ! Comment comprendre la beauté, alor* 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 91 

que les courbes naturelles sont remplacées par des 
lignes de boutons, par des jupes et des corsages, alors 
que les modes peuvent déplacer les formes, les reporter 
du ventre aux épaules, faire tout mentir et tout faus- 
ser ? Comment élever sa pensée devant un bronze qui 
figure un homme en habit noir ? Si le culte du nu ne 
s'était maintenu chez les artistes, malgré les prêtres, 
malgré la pudeur, je crois fermement que l'humanité 
aurait tellement déchu dans le conventionnel et dans 
le faux qu'elle aurait fini par périr. En continuant le 
Moyen-Age, elle serait rentrée dans la mort ! Certai- 
nement, dans la grande révolution de la logique, du 
bon sens et de la nature, la destruction du vêtement 
a sa part. Drapez-vous contre le froid tant que vous 
voudrez, mais, si vous avez la moindre compréhension 
de l'art et de la beauté, ne vous habillez pas, ne cachez 
pas votre corps et que la draperie s'harmonise avec 
lui! 

Bien cordialement à vous et aux amis. 

P.-S. L'auteur de Richesse et Misère n'a jamais dit 
son nom. S'il y a des observations et des corrections à 
faire, veuillez me les transmettre, je compte les utiliser 
un jour. Ma brochure Evolution et Révolution doit 
paraître incessamment. 



52 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A M Ile de Gérando. 



Nanterre, 2 avril 1891. 

Ma bien chère demoiselle et amie, 

Vous m'avez écrit une lettre lorsque je me trouvais 
sous le poids d'un bien lourd chagrin (1). J'ai attendu 
pour vous répondre, car ma tristesse était bien grande 
alors, et je n'avais pas assez de liberté d'esprit pour 
rester dans la vraie mesure, celle où la douleur person- 
nelle ne cache pas les douleurs d'autrui. Mais je n'en 
reste pas moins dans un état de surprise amère, de 
révolte contre ce fait brutal, contre nature, de la mort 
des jeunes. Est-ce l'effet d'une violation de l'hygiène ? 
La cause est-elle persotnelle, est-elle collective ? Je 
ne sais, mais, en pareil cas, il y a crime. Quel est le 
♦coupable ? L'individu, la société ? Quoi qu'il en soit, 
ma colère est juste* car il est inique que des enfants 
meurent avant d'avoir vécu, avant d'avoir tenu les 
promesses que faisaient leur intelligence et leur amour. 

Mais cette question se lie à tant d'autres questions. 
Si la mort est inique, la maladie l'est aussi, le mal l'est 
aussi sous toutes ses formes et voilà le problème social 
qui se dresse dans toute son ampleur ! Chacun de nous 
<est bien peu de chose pour combattre ces milliards et 
milliards de microbes qui rampent et qui tuent, mais 

(1) Lors de la mort de son petit- fils, René Cuisinier. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



9$ 



enfin aucun de nous n'est tout à fait impuissant. Tant 
qu'il nous reste un peu de vie nous pouvons agir dan* 
le sens de la vie. # 

Je vous envoie, ma chère dame, l'expression de toute 
ma sympathie dans la lutte si énergique que vous, une 
vaillante s'il en fut, avez entreprise pour élargir les 
esprits et hausser les cœurs. C'est une de mes grandes- 
joies de penser que dans votre esprit vous m'avez asso- 
cié à ceux qui vous soutiennent de leur volonté. 

Bien affectueusement et respectueusement. 

Elisée Reclus. 




A M me Elisée Reclus. 

Fleuve Saint-Laurent, 9 juillet 1891. 

Ma chère femme, 

Nous ne sommes point arrivés, mais voici deux jour» 
que nous naviguons sur le golfe et le fleuve, et nous 
comptons recevoir bientôt la visite d'un bateau-pilote 
qui viendra prendre nos lettres. L'arrivée à Québec 
se fera probablement demain dans la journée. Le temps 
est beau depuis que nous avons traversé 1 Océan ; 
pendant les six jours de passage, l'air était gris, le 
temps froid, la mer désagréable. Cependant je ne me 
suis pas trop mal tiré d'affaire. M. Cuisinier (1) n a 

(1) M. Cuisinier, compagnon de voyage d'Elisée, était le beau- 
père de sa fille Jeannie, M«« Léon Cuisinier. 



*94 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

pas souffert, mais à la condition de ne pas bouger de 
ion lit. Un pauvre enfant de dix ans est mort du mal 
de mer. « Un enfant d'entrepont » ! disaient mes nobles 
commensaux des premières, avec le ton dédaigneux 
qu'il convient. 

Nous avons eu la grande chance de rencontrer sur 
notre route d'admirables montagnes de glace, édifices, 
palais et tours qui descendaient lentement vers le sud, 
éclairés par les reflets du soir. La nuit, les amas de 
glace étaient si rapprochés qu'il a fallu arrêter le na- 
vire pendant cinq heures, de crainte de nous heurter 
contre ces roches de cristal ! Autre chance ! Une ba- 
leine vient de se montrer à une encablure du navire. 
Le léger brouillard en colonne Ta révélée et, bientôt 
après, l'énorme masse resplendissant au soleil comme 
de l'argent avec des reflets bleuâtres, s'est lentement 
soulevée, puis a plongé obliquement, laissant pendant 
une seconde sa nageoire caudale vibrer au-dessus du 
courant. 

A demain Québec et vos lettres. 

Bien affectueusement à vous tous. 

Elisée. 



A M. de Gérando. 
Sèvres, 26/ rue des Fontaines, 19 novembre 1891. 
Mon bien cher ami, 

Je viens de recevoir et votre lettre et le double por- 
trait charmant. Je vous en remercie de tout cœur, 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 95 

heureux d'avoir sous les yeux ces deux gracieux visages 
et en moi la pensée d'un ami. 

Mon récent voyage aux Etats-Unis m'a vivement 
intéressé : on s'y trouve lancé comme par une force de 
projection puissante, comme par la bouche d'un ca- 
non : vers le mal ? On ne sait pas, tant on perd le 
souffle et la pensée dans cette marche vertigineuse I 
On a peur à la fois et grand espoir. 

Je vous remercie, mon ami, d'avoir lu ma bro- 
chure (1) avec soin. J'ai tenu surtout à bien éclairer 
un point d'histoire : la fatalité de réaction à laquelle 
tout gouvernement est soumis. « L'Etat fait toujours 
machine en arrière ». Pour ce principe, je n'ai plus de 
doutes. Sur d'autres questions secondaires, il me 
semble que je n'ai peut-être pas vu les choses avec la 
même clarté. 

Bien affectueusement à vous, à votre mère et à votre 
sœur, si elle est avec vous. Reprenez force et santé et 
soyez toujours aussi heureux que vous êtes bon. Je 
vous prie de me rappeler au bon souvenir de votre 
femme et, de loin, j'embrasse votre fils. 

Votre ami dévoué, 

Elisée Reclus. 

(1) Nous ne connaissons pas de brochure d'Elisée à cette date, 
à moins qu'il ne s'agisse d'une des nombreuses éditions d'Evolu- 
tion et Révolution. 



■*». ■ 



ye co 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 



A Jean Grave. 

Sèvres, 29 novembre 1891. 
Mon cher ami, 



Je comprends votre émoi à propos de 1 article « Vol 
et Travail » (1), mais je ne le partage pas, car cet 
article est de ceux qui font penser et je ne suis pas fâché 
d'entendre des raisonnements qui permettent de 
creuser une question plus avant. Il n'est pas mauvais 
qu'une voix nous rappelle à nous, moralistes et morah- 

(1) Grave était à Sainte-Pélagie. En son absence, Paul Reclus 
administrait La Révolte. C'était l'époque des « reprise, indivi- 
duelles », de « l'estampage » et du « sabotage ». Dans le N° 9 (C m- 
quième année, du 21 au 27. novembre 1891), Paul Reclus inséra 
un article écrit par lui-même (à cette époque, aucun article du 
journal n'était signé). En voici la thèse: 

, Dans notre société actuelle, le vol et le travail ne sdnt pas 
« d'essence différente. Je m'élève contre cette prétention qu U y 
« a un honnête moyen de gagner sa vie, le travail ; et un ma hon- 
« nête, le vol ou l'estampage... » et la conclusion . « L activité 
« de la vie que nous rêvons est également éloignée de ce qu on 
« nomme aujourd'hui le travail, et de ce qu'on nomme le vol : 
« on prendra sans demander et ce ne sera pas le vol, on emploiera 
« ses facultés et son activité et cela ne sera pas le travail. * 

Grave se plaignit à Elisée de la publication de «et article En 
même temps qu'il répondit par la lettre ci-dessus, Eh,é > écrivit 
tin entrefilet qui parut dans le numéro suivant de La R*oUe. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 97 

sateurs, que nous aussi nous vivons de vol et de rapine 
et que, personnellement, nous avons à nous nettoyer 
tous. Je prends ces observations, non comme une insulte, 
mais comme une leçon à méditer. Dans la société 
d'injustice, de caprice où nous vivons, nous sommes, 
malgré nous, solidaires de tout le mal qui se fait. 
A nous de tenter l'assainissement par la Révolution : 
il n'y a pas d'autre voie. 

Bien cordialement. 

Elisée Reclus. 



« Les lecteurs de La Récolte n'ont pu se tromper sur 
La conclusion définitive à laquelle nous conduisent les 
discussions relatives à Y « estampage ». Sans doute, il 
est vrai que dans cette société inique où tout repose 
sur l'inégalité et l'accaparement, où l'argent seul 
donne le pain, nous sommes tous, sans exception, 
obligés de vivre en plein vol, suivant les conditions 
mêmes que nous fait l'existence. Comme des loups fu- 
rieux, nous nous disputons la pitance journalière aux 
dépens des p.us faibles ; chaque morceau de pain que 
nous mangeons est arraché à d'autres pauvres et porte 
quelque tache de sang. Cela est vrai, et nous remer- 
cions l'auteur de Travail et Vol de nous l'avoir répété. 
Mais c'est en dehors de cet affreux état social que nous 
orientons notre vie, et tout en comprenant, en expli- 
quant même les misères et les hontes auxquelles tel 
ou tel individu peut être entraîné, nous cherchons, avant 
tout, à abréger cette période hideuse de gâchis et de 
corruption qui précède l'avènement d'une société har- 
monique. Plus nous ferons de sacrifices personnels 
pour notre cause, plus nous sauronariirspicer de con- 

Cprr. E. Reclus, — T. III. /\^ x r , 7 



98 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



fiance aux camarades par notre affection mutuelle y 
plus nous serons fiers en face de nos ennemis, plus le 
four de nctre affranchissement sera proche. Nous 
n'avons que faire des mesquines roueries dans les- 
quelles se complaisent les esclaves révoltés. Ce qu il 
nous faut, c'est l'énergie hautaine des principes, la 
vaillance de l'attitude, la noblesse de la vie. 

Dans le prochain numéro, l'un de nous tâchera d éta- 
blir encore une fois notre pensée à cet égard aussi nette- 
ment que possible. » 

Dan» la lettre d'envoi à Grave, il y avait quelques lignes : 

« Pierre a écrit dans le même sens que vous, pro- 
mettant un article pour le prochain numéro. J'ai écrit 
ces quelques mots dont j'envoie le double à Paul, pour 
amener la transition : « Patience et longueur de temps... 

Salut cordial, 

Elisée Reclus. 

En effet, le numéro 11 (du 5 au 11 décembre 18M) contient un 
«rticle : « Encore la Morale », écrit par Pierre Kropotkine. 



A M 118 de Gérando. 



Sèvres, 12 décembre {1891 ?) 

Ma vaillante et très chère amie, 

Comment vous ne saviez rien de moi ? C'est une- 
façon de parler. Car je sais tout de vous. Je ne connais 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 99 

pas les petits faits de chaque jour, mais la vie elle- 
même, je la connais. Je connais votre incessant labeur 
toujours dirigé vers le mieux, je sais votre vaillance, 
votre droiture, votre sincérité et ce charme infini qui 
provient de ce que le cœur a toujours été bon et l'âme 
toujours pure. Vous n'aimez pas les éloges, aussi 
n'est-ce point un éloge de vous dire simplement qu'en 
regardant vers l'idéal, je lui donne naturellement une 
forme concrète composée des traits de tous ceux que 
j'aime et que j'admire. Eh bien ! mon idéal a de vos 
traits } je vous retrouve toujours à côté des meilleurs, 
dans ma vie supérieure, dans ma vraie vie de lutteur 
pour la justice. N'est-ce pas vous qui m'avez appris 
ce mot à'arany szabadsz'ag (la liberté d'Or), dans 
lequel, vous mettiez tant de cœur et que je voudrais 
répéter quand je mourrai (1). 

Vous le voyea, ma chère camarade et amie, je n'ai 
pas besoin de vous écrire pour vivre de votre vie. 

Serrez la main au compagnon de lutte dont vous me 
parlez. Comme vous, qu'il élève son cœur au-dessus 
des petites misères de la vie. 

Votre ami. 

Elisée Reclus. 

(1} Ce souhait fut sat'tfait; voir EpU»gne, page 327. 



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100 CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 



A Ch. Perron. 

Serres, 26, Quai de» Fontaines, 28 décembre 1891, 
Mon cher ami, 



Je viens de jeter les yeux sur les cadres que vous 

m'avez envoyés pour représenter les divisions de l'Atlas 

projeté (1). 

Le format n° 1-1/1000000 6 , 1.800 planches, me paraît 

de dimensions trop peu maniables. 

Le format n° 2, — 4 degrés en latitude, me paraît 
plus convenable, mais le nombre des cartes est plus 

grand. . 

Toutefois le plan ne serait pas, il me semble, de faire 
d'emblée tout l'atlas. Il faudrait se borner aux feuilles 
des contrées ayant déjà leur relief parfaitement connu 
par cartes détaillées. Pour l'ensemble de la Terre, 

(1) La création d'un atlas isométrique de la Terre fut une des 
préoccupations constantes d'Elisée Reclus. Voir notamment, 
Bulletin de la Société neuchâteloise de Géographie, tome IX, 1896- 
1897, page 1 59 : « D'un Atlas à échelle uniforme proposé par Georges 
Guyou et Elisée Reclus. ». 11 s'agit, dans cet exposé, d'un atlas 
à l'échelle du dix-millionième. 

Depuis le début du siècle, différents pays se sont mis d'accord 
pour publier une carte internationale au millionième, et se sont 
partagé la besogne. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 101 

c'est-à-dire l'Atlas général, le volume de 54 planches 
suffirait. 

Mais l'entreprise en elle-même, où en est-elle de 
votre côté ? Pour ma part, je n'ai pas eu le temps d'y 
réfléchir beaucoup ! mais ayant lu la proposition de 
Penck, qui me semble avoir été faite honnêtement et 
dans un esprit purement scientifique, j'aurais honte et 
mauvaise conscience d'agir ou de tenter une action 
quelconque sans l'avoir averti et lui avoir proposé et 
demandé notre association réciproque. Les avantages 
seraient grands : 1° c'est un vrai géographe et une 
force ; 2° il est Allemand et, par notre alliance, nous 
sortirions de cette abominable et honteuse impasse de 
« science française et science allemande » qui nous donne 
mal au cœur ; 3° nous agirions en honnête franchise. 

Sans doute nous aurions des ennuis et des difficultés, 
peut-être insurmontables ; mais si je procédais autre- 
ment, je constate à beaucoup d'indices, que j'aurais 
ici des difficultés bien plus grandes encore. Je n'insiste 
pas sur ces indices, car nous aurons encore l'occasion 
de traiter ces questions. 

Bien cordialement à vous et aux vôtres. 

Elisée Reclus. 



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Dam»-.- 



ANNÉE 1892 



A M me Dumesnil, Vascœuii. 

Sans date, février 1892. Chartres. 

Ma &œur, mon amie, 

Ta vois que mon voyage a été retardé, mais je suis 
en route* Mon itinéraire est fixé jusqu'à Àrcachon, où 

je compte rester jusqu'au 24 février, puis je file 

vers Madrid et tâche de faire ma besogne le plus près* 
tement possible. J'espère bien pouvoir éviter le désa- 
grément d'y rester une quinzaine. 

Et après ? Tu sais ou tu ne sais pas que M Ue Régnier 
avait manifesté l'intention d'aller à Tarzout et je lui 
avais prr posé de l'accompagner ; mais sur ces entre* 
faites 'ost produit l'incident que tu connais (1). 

Fuir ! tu le sais, fut mon premier cri. Mais ce n'est 
pas tout de fuir, il faut aussi que la fuite soit justifiée, 
Après la lettre de Maunoir (2), arrive une lettre offi- 



(1) La médaille d'or delà Société de Géographie. 

(2) Maunoir, géographe, né en Toscane (1830), mort à Paris 
(1901). 11 servit dans la cavalerie, puis entra dans les bureaux à la 
suite d'un accident. Depuis 1867, il fut secrétaire général de la 



COHBESPONDANCE d'ÉLISÉE BKCXU8 103 

«ielle indiquant le jour de la crucifixion, encore fort 
éloigné, le 22 avril. 

Que faire ? N'ayant pas renvoyé précédemment la 
petite médaille, il m'est absolument interdit de ren- 
voyer la grande : je n'ai absolument aucun droit d'ou- 
trager des personnes qui se conduisent galamment 
envers moi. 

Je me suis donc rendu vers mon voisin Duveyrier 
que j'aime, dont les idées sans doute doivent différer 
beaucoup des miennes, mais qui a la bonté, cette force 
qui plane au-dessus de tous les dissentiments humains* 
Duveyrier (1), qui était au nombre des coupables mé~ 
dailleurs, m'a parlé en ami, et son discours revient à 
ceci: a Nous avons voulu être justes en versle géographe, 
et, sans en avoir l'air, nous payer, nous, conservateurs, 
le plaisir délicat de sympathiser avec l'anarchiste. 
Ne serait-ce pas de votre part une véritable injustice 
-de nous offenser ? » 

Au fond, je pense comme lui. Ma vanité, mon amour- 
propre pourront souffrir de cette absurde séance ; mais 
puisqu'il me paraît utile de m'y soumettre, acceptons- 
en simplement le ridicule. Seulement je serai bien 

Société de Géographie de Paris, rédigeant en collaboration avec 
Duveyrier, V Annuaire de la Société de Géographie, dont ils pu- 
blièrent trois volumes. Elisée l'estimait hautement et Je savait 
son ami, 

(1) Henry Duveyrier, 1849-1892. Explora surtout le Sahara 
algérien et tunisien. Il séjourna chez les Touaregs du Nord et 
ramena même plusieurs de leurs chefs à Paris. Sa collaboration 
au Bulletin de la Société de Géographie fut très importante, ainsi 
que sa rédaction à Y Annuaire. Elisée l'aimait pour son noble carac- 
tère et se réjouissait d'être son voisin à Sèvres. 



feS*wn* 



104 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

reconnaissant à tous les amis qui s'abstiendront de 
venir me plaindre, ou se « payer ma fiole ». 

Adoncques si je rentre à Paris pour le 22 avril, 
M"« Régnier, qui doit partir pour le 9 du même mois 
ne peut être accompagnée par M. Reclus. Je me trouve 
donc libre, malgré moi, de faire le voyage plus tôt, et 
si mon travail marche bien en Espagne, j'irai peut-être 
à Tarzout en quittant Madrid. 

Bonnes embrassades. 

Elisée. 



A ses collègues de la Société de Géographie, qui avaient 
décerné la grande médaille d'or à Elisée Reclus 
pour l'ensemble de ses œuvres géographiques et, en 
particulier, pour sa Nouvelle Géographie Universelle 
(lettre lue en séance du 19 février 1892). 

Messieurs et chers collègues de la Société de 
Géographie, 

L'honneur qu'il vous plait de me conférer pour une 
œuvre inachevée et bien imparfaite, me rend tout 
confus. Quand je relis les noms de ceux auxquels vous 
associez le mien, je me demande comment des livres 
dont la valeur diminue d'année en année par suite de 
l'accroissement rapide de nos connaissances et des 
transformations incessantes de la société, peuvent être 



CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 105- 

mis en balance avec les explorations de ces hommes, 
les grands découvreurs, dont les conquêtes pacifiques, 
point de départ de toutes les recherches faites après 
eux, grandissent de siècle en siècle dans la mémoire 
des hommes. Ils vivent à jamais dans l'histoire des 
progrès humains et c'est par eux que je reçois un lustre 

éphémère. 

Mais je dois m'incliner devant votre décision et l'ac- 
cepter en toute gratitude. Je me sens, dans cette occa- 
sion, le représentant des collaborateurs désormais 
nombreux qui, dans notre société, dans nos écoles et 
autour d'elles, travaillent comme moi, les uns avec 
plus de science, les autres avec plus de méthode, et 
tous avec le même dévouement au grand œuvre de la 
connaissance de la Terre et des Hommes. Comment les 
récompenser tous ? Parmi tous ces hommes de cons- 
cience, vous avez choisi l'un de ceux qui ont eu la joie 
d'être à la tâche depuis le plus grand nombre d'an- 
nées et qui, probablement, devra la terminer bientôt. 

Je vous renouvelle, Messieurs, l'expression de ma 
reconnaissance et de mon zèle ardent dans l'œuvre 

commune. 

Elisée Reclus. 



A Nadar. 

Valladolid, 4 mars 1892. 



Mon ami, 



J'arrive sans encombre et en très bonne santé dans- 
la ville des auto-da-fé. Sans doute, on doit encore y 



I 



.^■: + - ■ 



106 CORREBPONDATKCE d'ÉLISÉE RECLUS 

H>tir le balai, mais on n'y brûle plus les hommes. C'est 
un progrès, quoi qu'en ait pensé le fanatique puissant 
•et bon dont tu étais l'ami et dont tu t'es fait l'Hagio- 
graphe (1). Je persiste à croire que le monde marche, 
— E pur si muove ! — et je vous aime bien. 

Tendrement à vous, 

Elisée Reglus. 



À L. Dumesnil, à Vascœuil. 



Tarzout, lundi, date inconnue (iic) l (mars 1892,) 

Ma bien chère sœur, 

Espérons que le temps n'est pas éloigné où la satis- 
faction d'être élu maire, c'est-à-dire le « majeur », lte 
très grand, le premier parmi ses concitoyens, sera tou- 
jours accueillie, comme l'accueille Alfred (2), avec la 
même satisfaction que la perspective d'être roué de 
coups- Quelle chance, quelle joie que d'être utile, 
mais quelle corvée que d'être astreint à une attitude 
de bonté officielle, compliquée de courbettes, de pape* 
rasseries et de fréquentations de gendarmes ! C'est 



(1) Louis Veuillot. 

(2) Alfred Dumesnil venait d'être nommé maire de la commune 
«le Vascœuil. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 107 

alors qu'il est bon d'avoir l'Ame haute et de savoir se 
résigner en attendant qu'on se révolte. 

Ici les santés sont bonnes, et je pars demain, heu- 
reux de voir que tout marche si bien. La pluie a même 
eu la gentillesse, depuis trois jours, de venir humecter 
les plantes qui pâtissaient déjà d'un trop long premier 
été. Les champs, qui commençaient à jaunir déjà 
comme pour une moisson manquée, redeviennent ver- 
doyants, et les agriculteurs regardent le temps gris en 
se félicitant et en se serrant les mains. Je compte rester 
quelques jours à Alger, mais il est probable que dans 
une semaine je ne serai pas éloigné de Paris, heureux 
<le serrer les mains amies. 

Bien tendrement, 

Elisée* 



A Henri Roorda van Eysinga, à Lausanne. 

Tarrout, par Te- nés (Algérie), 25-111-92. 

Mon cher ami, 

# Avant de répondre à vos questions, il importerait de 
connaître l'origine des faits qui vous ont ému (1). La 
foule des concierges, des propriétaires et des policiers 
a bien vite fait de crier aux anarchistes, et les journaux 

(1) Voir plus loin, lettres du 7 et du 28 juin 1892. 






108 



» * 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 



ont bien vite répété le cri. Tout cela est fort excusable 
chez des gens qui ne pensent pas, mais pour ceux qui 
pensent, c'est tout autre chose. Ni vous ni moi ne con- 
naissons les auteurs de ces faits et nous savons seule- 
ment qu'ils ne peuvent pas nous profiter, tandis qu'ils 
profitent admirablement à la police, à ses chefs, et 
notamment à celui que toute presse qualifie d'homme 
indispensable. Est-ce une raison pour dire que le fait 
vient de ces gens ! Non, puisque nous n'avons point de 
preuves, mais on n'a point de preuve non plus contre 
les groupes anarchistes. 

Cependant, supposons, pour faire plaisir à nos accu- 
sateurs, supposons que ces explosions sont bien le fait 
de gens se disant « anarchistes ». Comment cela pour- 
rait-il nous étonner ? Il est facile de prendre un nom, 
surtout quand ce nom implique la détestation de l'ordre 
social qui règne et nous écrase. Tant d'injustices, d'in- 
famies, de cruautés individuelles et collectives s'ac- 
complissent journellement, qu'on ne saurait s'étonner 
de voir incessamment germer toute une moisson de 
haines... et la haine est toujours aveugle. J'ai manqué 
périr d'un coup de hache, il y a quarante ans, parce 
que j'étais vêtu comme un jeune bourgeois. Le nom 
d' « anarchiste » n'était pas encore inventé dans le sens 
actuel, mais, aujourd'hui, on n'eût pas manqué de 
qualifier ainsi mon quasi- meurtrier. Eh bien ! pour- 
rais-je me plaindre si je mourais frappé par un malheu- 
reux, croyant férir ainsi un de ses oppresseurs ? Non, 
certes, partout où se sème la haine se récolte la fureur. 
Mais si vos questions se rapportent à des anarchistes 
conscients, à des anarchistes qui pèsent leurs paroles 
et leurs actes, qui se sentent responsables de leur con- 
duite envers l'humanité tout entière, il va sans dire 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



109 



que les fantaisies explosives ne sauraient leur être 
imputées. Des fusées qui partent au hasard pour dé* 
molir des escaliers ne sont pas des arguments, ce ne 
sont pas même des armes employées à bon escient, 
puisqu'elles peuvent fonctionner à rebours contre le 
pauvre et non contre le riche) contre l'esclave et non 
contre le maître. Pourquoi m'interroger puisque votre 
propre conscience a déjà répondu ? Ni pour vous, ni 
pour moi, ni pour aucun anarchiste s'étant élevé à la 
compréhension de la dignité humaine et du respect 
d'autrui comme un autre soi-même, il n'est bon de 
haïr à l'aventure et de combattre en se cachant. Faisons 
notre propagande simplement : les coups de bombes 
n'empêcheront point qu'on nous écoute. 



Bien affectueusement. 



Elisée Reclus. 



A Jacques Gross. 



Sans date. 1892, 



Malheureusement, je suis un mauvais comptable. 
Je croyais vous avoir envoyé le livre de Pierre (1) et, 
plein de cette illusion, je me suis débarrassé de tout 
mon stock ; je n'ai plus même d'exemplaire à moi. 
Achetez-en un chez un libraire ou bien faites-en venir 



(1) La Conquête du pain de P. Kropotkine. 



&****>■* 



HO CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

un exemplaire, ou bien encore attendez que je sois de 
retour à Paris dans un mois. A en juger par quelques 
articles de journaux et par des lettres particulières, le 
livre creuserait son sillon. 

Et votre œuvre, mon cher ami ? Je ne vous en tien- 
drai jamais quitte, jamais ! Il faut vous retenir au 
rivage par une branche, par une paille, si vous voulez, 
mais il ne faut pas vous laisser aller à la dérive. Vous 
êtes responsable de la vie morale d'un homme, la vôtre. 
Qu'elle ne se perde pas ! Réfléchissez et agissez en 
conséquence, je vous en prie. 

Votre dévoué, 

Elisée Reclus. 



A Henri Roorda van Eysinga 

Gap, 9-IV-92. 
Mon ami, 

Reçu votre deuxième lettre. Vous devez être main- 
tenant tout à fait- en paix avec vous-même et vous 
rendre compte en toute netteté de votre devoir per- 
sonnel. A un certain point de vue, neu* avons même à 
nous féliciter que des événements extérieurs viennent 
ainsi nous forcer & des examens de conscience. Au reste, 
il ne s'agit point ici de ces affaires de détail, dans les- 
quelles se mêlent, en des proportions inconnues et 
impossibles à connaître, les instincts ou les idées anar* 




CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 111 

chistes, la vanité, la bêtise et les manœuvres de police ; 
mais il s'agit seulement de nous-mêmes, des principes 
qui doivent diriger nos actions et des moyens que nous 
avons à employer. Les principes, nous sommes d'ac- 
cord : développer de plus en plus l'initiative et la force 
personnelles ; aller de plus en plus à la solidarité so- 
ciale, au respect et à l'accord mutuels, à la collabora* 
tion fraternelle. Quant aux moyens, ne doivent-ils pas 
être une propagande, comme nos idées et comme notre 
vie tout entière ? Ne doivent-ils pas porter la lumière 
avec eux, faire resplendir notre cause comme une révé- 
lation même de la justice ? Celui qui a fait le sacrifice 
de sa vie comme Kilbaltchich (1) ou comme Pe- 
rovskaya (1), trouvera amplement les moyens de mou- 
rir bellement, ainsi que me le disait, il y a quelques 
années, mon bon et cber camarade Martin (2), aujour- 
d'hui captif dans la prison de Gap. Et la passion de la 
propagande dévouée ne doit point empêcher la mé- 
thode et la science, la sûreté mathématique de l'exé- 
cution. Il faut savoir, comme un ingénieur, calculer les 
forces d'attaque et de résistance, les effets rapprochés et 
les suites lointaines. 

(1) Kibaltchieh et Sophie Perovskaya, exécutés en 1881 peur 
participation au complot contre la vie d'Alexandre II. 

(2) On a vu (note à la lettre du 24 janvier 1884), que Pierre 
Martin avait été condamné en même temps que Kropotkine, à 
quatre ans de prison. Le 12 août 1890, la Cour d'assises de l'Isère 
le condamnait de nauveau à cinq ans de prison pour avoir pris 
part, le 1«* mai» à la manifestation des anarchistes de Tienne. 
Elisée, qui l'estimait et l'aimait profondément, était venu le voir 
à la prison de Gap. Cest à Pierre Martin, non nommé, qu'est dédiée 
la préface d'Elisée à La Conçu** ** P»* 1 da K*°*°**™* (1898)> 
^Pierre Martin mourut à Paris en 1915. 



HLttu*»»^ 



112 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

M'est avis que, dans ces dernières affaires, le hasard 
«et la passion ont eu un plus grand rôle que la science 
et le dévouement ; mais la société affolée, représentée 
par les magistrats et les législateurs, est en train de 
-commettre bêtises sur bêtises qui lui auront bientôt 
fait perdre les avantages fournis par les bombistes. 

Je serai probablement à Genève lundi et mardi. Si, 
par chance, vous y allez ces jours-là, j'aurai la joie de 
vous voir et de causer avec vous. 

Bien affectueusement. 

Elisée Reclus, 



A Lilly Zibelin-Wilmerding. 



Sèvres, 26, rue des Fontaines, 19 avril 1892. 



En effet, j'ai eu la joie de voir et d'embrasser notre 
ami Martin. Il a été fort heureux de me voir et ses 
bonnes fortes paroles retentissent en moi. Depuis les 
affaires des bombes, le cercle de fer s'est rétréci autour 
de lui, et il ne reçoit guère de lettres, mais les livres ne 
sont pas arrêtés au passage. 

A Genève, grande joie de revoir M me Jouk, la bonne 
et la noble, et le vieil ami Jouk et tant d'autres. En mon 
honneur, des camarades se sont réunis et j'ai eu la joie 
de les voir, jadis adversaires, défiants, obliques, se 
rencontrer en vrais amis à une table commune. Ici le 



~*m 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 113 

mouvement des esprits m'étonne : jusqu'au Figa, , qui, 
dans un jour d'effarement, publie des premier-Paris 
anarchistes. Notre livre de La Conquête (1) en est à sa 
deuxième édition ; il en sera promptement à la troi- 
sième. Ce matin, je me suis entendu avec l'éditeur pour 
la publication des Œuvres choisies de Bakounine (2). 

Bien tendrement à vous tous, mes amis. Je maintiens 
qu'on ne pense pas quelquefois à ses amis, mais qu'on 
y pense toujours. Ils font partie de notre substance 
intime. 

Elisée Reclus. 



A M** Dumesnil. 

23 avril 1892. Sèvres. 
Ma sœur, 

Faire de la « terreur » sans terroriser est le comble de 
la folie ; aussi toutes les poursuites ^ui se font au hasard 
n'ont-elles d'autres résultats 4 ue de plaider en notre 
faveur : les bêtises d'autrui nous font regagner, et 
bien au delà, ce que nous avaient fait perdre les nôtres. 

(1) La Conquête du pain, par Pierre Kropotkine. Préface 
d'Elisée Reclus, Paris, Tresse et Stock, 1892. 

(2) Six volumes chez Stock, le dernier en 1912. En 1872 et 
1880, Elisée avait donné dang Le Travailleur de Genève et, plus 
tard, en brochure, des fragments inédits d Œuvres de Bakounine : 
« La Commune de Paris », et « Dieu et l'Etat ». 

Corr. E. Reclus. — T. III. g 



i 



114 CORRESPONDANCE d'ÉLÏSÉE RECLUS 

Il me semble vraiment que le désir d'apprendre et de 
savoir devient général : il perce même dans ces jour* 
naux infects dont la seule mission est de plaider pour 
la caisse patronale! Tout en ayant réussi jusqu'à main» 
tenant à éviter les intervues, j'ai eu la joie d'avoir à 
parler souvent avec des gens passionnés de vérité. 

Hélas ! mon désir d'aller à Vascœuil est un « désir 
pieux », mais rien ne me fait prévoir sa réalisation pro* 
chaine. Il y a ici trop de choses à faire. 



Bien tendrement à toi 

Elisée. 



A Nadar, à Arcachon. 

Sèvres, 27 avril 1892. 

Mon ami, 

Quelle joie de vous embrasser en même temps : ma 
sœur excellente et toi, mon bon ami. En entrant dans 
votre chère maison, cette lettre n'y trouvera que des 
gens aimés et bons. 

Grave, condamné à quarante jours de prison, pour 
non paiement d'amende, ne fera que vingt jours, en 
qualité de non patenté, à moins que d'ici là, suivant le 
précieux désir des journaux troublés dans leurs études 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 115 

pornographiques, un tribunal militaire, présidé par 
Gallifet, ne fusille tous les prisonniers. 

Actuellement, notre ami a tout ce qu'il lui faut en 
prison et nous avons payé notre journal (1) jusqu'au 
1 er mai. Trouverons-nous d'autres subsides plus tard ? 
Je ne sais, nous vivons au jour le jour, heureux et 
confiants, écoutant le grand souffle de la révolution 
qui s'avance. 

À vous, 

Elisée. 



Réponse d'Elisée Reçus à M. le Président de la Société 
de Géographie qui, en Assemblée générale du 
6 mai 1892, lui décerna la grande médaille. 

Je remercie M. le Président de la Société de Géogra- 
phie du jugement qu'il vient de porter sur mon œuvre 
encore inachevée, et je me borne à dire que si j'avais 
eu moi aussi à la juger en me plaçant à un point de 
vue tout à fait objectif j'aurais eu bien des réserves à 
faire. Mais je n'ai qu'à m'incliner en vous remerciant 
du grand honneur que vous m'avez fait et que, par la 
pensée, je partage avec tous les collaborateurs bien- 
veillants qui m'ont aidé de leurs conseils, de leurs ren- 
seignements et, mieux encore, de leurs corrections. Ici 
même, plusieurs d'entre vous ont droit à ce témoignage 
de ma gratitude ; mais je dois me rappeler surtout ceux 

(1) La Révolte. 



'.'Ifcn *"> - »t+ , Hv...-v*w<w*«i*w»— * 






116 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



qui ne sont plus là pour entendre mes remerciements. 
Ma pensée se reporte sur Emile Templier, sans lequel 
mon œuvre n'aurait point vu le jour et qui ne fut pas 
seulement mon éditeur, mais aussi mon ami ; vers 
Emile Desjardins qifi consentit, pendant de longues 
années, à relire mes épreuves, à les annoter et qui me 
fournit des renseignements précieux sur les Gaules, la 
Germanie, l'Italie, les Provinces Danubiennes ; vers 
Léon Metchnikov, mon compagnon de toutes les 
heures : plus que mon ami, mon frère dans le travail ; 
enfin le géographe si noble, si affectueux, si pur que 
nous avons eu la douleur de perdre ces derniers jours (1), 
Avec son exquise bonté, avec la conscience que vous 
lui connaissiez, il avait bien voulu lire et contrôler tout 
un volume de ma géographie. C'est en m'adressant à 
vous, Messieurs, que je lui présente, que je présente à 
tous les morts, l'hommage que je leur dois. 

Elisée Reclus. 



A M. J. Gross. 



Àrs en Ré, 10-V-92. 



Mon cher ami, 



I 



J'ai un plan en tête : Atteindre les paysans par la 
chanson. Ils aiment la chanson, ils la comprennent, ils 



(1) Henri Duveyrier. 



CORRESPONDANCE D'ELISEE RECLUS 117 

s;en pénètrent... et se fichent des brochures didac- 
tiques. Je voudrais faire un recueil d'ycelles chanson- 
nettes avec musique et dessins, mais il faut qu'elles 
soient toutes bonnes, en bon style. Si vous pouvez 
m aider à en dénicher, vous me ferez plaisir. 

écrirez tCndr6S ****** * Galleani & < * uand vous Iui 
Mon ami Pierre Martin sortira bientôt de prison, et 
il lui faudra travailler pour vivre. Quelles sont les 
probabilités ? Trouvera-t-il un asile en Suisse ? à 
Délie ? à Boncourt ? Quel travail pourrait-on lui 
trouver ? etc. etc. Vous savez quel homme c'est, et 
combien il est digne qu'on se mette en quatre pour lui. 

Bien cordialement. 

Elisée Reclus. 



A Lilly Zibelin-Wilmerding. 

Sèvres, 7-VI-92. 

Ma sœur et camarade, 

Je ne vous ai pas répondu pendant ces deux ou trois 
semaines, mais j'ai toujours votre image présente et 
vous lavez senti. Je ne vous demande donc point 

(1) Luigi Galleani, ami de Gross, anarchiste italien, expulsé de 
Suisse en 1891, se trouvait alors dans les environs de Gênes. Voir 
notes, lettres du 6 avril 1900 et du 19 mai 1903. 



I 



HW$tfiW»W- 



118 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

pardon, puisque je vous donne plus qu'une lettre, mon 

amitié fervente. 

Cependant, si amis que nous soyons, nous pouvons 
ne pas être d'accord. Certes, j'admire le haut caractère 
de Ravachol, tel qu'il s'est révélé même à travers les 
débats de police. Il va sans dire aussi que je considère 
toute révolte contre l'oppression comme un acte bon 
et juste. « Contre l'iniquité la revendication est éter- 
nelle. » Mais dire que « les moyens violents sont les 
seuls réellement sérieux », oh non, autant dire que la 
colère est le plus sérieux des raisonnements ! Elle a 
sa raison d'être, elle a son jour et son heure, mais la 
lente pénétration de la pensée par la parole et par 
l'affection a une tout autre puissance. Par définition 
même, la violence impulsive ne voit que le but ; elle 
se précipite à la justice par l'injustice ; elle voit 
« rouge », c'est-à-dire que l'œil a perdu sa clarté. Ceci 
n'empêche nullement que le personnage de Ravachol, 
tel que je le vois et que se le représentera la légende, ne 
soit une très grande figure. 



Bien affectueusement à vous, à Albert et à vos en- 
fants. 

Elisée. 



I 



^ 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 119 



A Henri Roorda van Eysinga. 

Juin 1892. 

Merci, mon très cher ami, de me donner ce doux nom 
et que je vous rends de si grand cœur ! Je connais, en 
effet, le D r F., mais, pas plus que vous, je n'ai senti la 
joie de vivre et de penser accrue par sa présence. 
C'était le collaborateur d'un journal dont les autres 
rédacteurs l'ont toujours tenu en grande suspicion. 
Quant à moi, je n'ai eu que de bons rapports avec lui. 
Indépendamment du mérite qu'il peut avoir ou ne pas 
avoir comme homme, sa boutade au sujet des Vaudois 
s'explique : il est certain que le milieu favorise ou 
retarde l'éclosion de l'idée ! or, le protestantisme, la 
bonne graisse, le vin blanc et les discours après boire 
ne constituent pas un bon milieu. Ajoutez-y le rétré- 
cissement de l'horizon, la. perte journalière d'une ou 
deux heures de soleil et vous expliquez bien des choses. 
Ce qui n'empêche que les Vaudois soient nos frères et 
que notre cause soit la leur. 

Je suis tout à fait de votre avis : 

1° Ne jugeons point, non pas, comme le dit la Bible 
« afin que nous ne soyons point jugés », mais parce 
que nous ne connaissons pas les mobiles et que nous 
pouvons nous tromper du tout au tout ; 

2° Ne moralisons point. Parce que nous n'avons 
aucun droit de nous substituer ainsi aux autres et de 
nous donner en exemple. A chacun de suivre son évo- 
lution propre 1 



120 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

3° Ne prédisons pas, tant que nous n'aurons pas 
les données suffisantes pour savoir, pour voir d'avance ; 
4° Ne nous ingérons point à organiser avant que 
l'organisme naisse de soi-même. N'épanouissons pas 
la fleur de force : elle s'ouvrira bien d'elle-même si la 
vie la pénètre- 
Bien cordialement à vous et mes salutations respec- 
tueuses aux vôtres. 

Elisée Reclus. 



Au journal Sempre Avanti de Livourne (1). 

Sèvres, 28 juin 1892. 
Cher ami, 

Je ne suis pas responsable des racontars des jour* 
naux qui s'inspirent des caprices de la foule ou de la 
passion du moment. 

Mais si vous lisiez La Révolte, où j'écris à l'occasion 
et dont je partage les idées, vous auriez vu que, loin 
de jeter l'anathème à Ravachol, j'admire au contraire 
son courage, sa bonté, sa grandeur d'âme, la généro- 
sité avec laquelle il pardonne à ses ennemis, voire à 
ses dénonciateurs. Je connais peu d'hommes le sur* 
passant en noblesse 

(1) Lettre retraduite en français d'après la version italienne. 



v> 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 121 

^ Je réserve une question à élucider : Est-il nécessaire 
d'être son propre justicier, sans se laisser arrêter par 
des considérations telles que le sentiment de la soli- 
darité humaine, par exemple ? Je n'en reste pas moins 
convaincu que Ravachol est un héros d'une magna- 
nimité peu commune. 

Mon opinion, du reste, importe peu, celle des jour- 
naux pas davantage. 

Etudiez vous-même la question, faites-vous une 
opinion sincère et raisonnée : ce sera la vraie. 

Agréez mes salutations. 

Elisée Reclus. 



Lettre retrouvée telle quelle dans les papiers d'Elisée, 
sans le nom du destinataire (1). 

Adresse temporaire : Vascœuil (Eure). 

Adresse ordinaire : 26, Quai des Fontaines, Sèvres. 

18 juillet 1892. 
Monsieur, 

Excusez-moi de vous répondre en quelques paroles 
très brèves. La vie est courte, et il est inutile de l'abré- 
ger encore en faisant de longues phrases. Ceux qui 

(1) Cette lettre a paru.dans le Mercure de France, le l« r X, 1913. 



I 



flfcftrifrWifc-.M,-. 



122 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



1 



cherchent simplement la vérité n'ont que faire des 
circonlocutions. 

Oui, je suis anarchiste et les épithètes de « fou » et 
de « détraqué » que mes opinions m'attirent, ne me 
chagrinent point. Ceux qui ont fait « un pacte avec 
la mort » n'ont pas à s'inquiéter de traits inoffensifs. 

Qu'est l'anarchie ? « La vie sans maîtres », pour la 
société aussi bien que pour l'individu, l'accord social, 
provenant non de l'autorité et de l'obéissance, de la 
loi et de ses sanctions pénales, mais de l'association 
libre des individus et des groupes, conformément aux 
besoins et aux intérêts de tous et de chacun. Celui qui 
commande se déprave, celui qui obéit se rapetisse. 
Des deux côtés, comme tyran ou comme esclave, 
comme préposé ou comme subordonné, l'homme 
s'amoindrit. La morale qui naît de la conception 
actuelle de l'Etat, de la hiérarchie sociale, est forcé- 
ment corrompue. « La crainte de Dieu est le commen- 
cement de la sagesse », nous ont enseigné les religions, 
elle est le commencement de toute servitude et de 
toute dépravation, nous dit Fhistoire. 

Voilà pour la morale. Et quant au progrès, lut con- 
naissez-vous d'autre origine que la compréhension et 
l'initiative personnelles ? Toutes les écoles du monde 
ne font pas un inventeur ! Celui qui se borne à répéter 
les paroles du maître ne saura jamais rien* C'est en 
chacun, dans son for intérieur, dans sa conscience et 
dans sa volonté que se trouve le ressort de la destinée. 
Pour agir il faut vouloir personnellement, pour faire 
de grandes œuvres il faut associer des forces. Toutes 
les armées disciplinées d'un Napoléon ne valent pas» 
dans l'histoire du monde, autant que le mot d'un 
Darwin, fruit d'une vie de travail et de pensée. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 123 

Certes, si vous voulez « réussir dans le monde », ne 
soyez point anarchiste. Obéissez gentiment, vous arri- 
verez peut-être à commander un jour. Vous aurez des 
valets, et des pleutres viendront vous dire que vout 
êtes beau et que vous avez du talent. Mais si vous 
tenez, avant tout, à savoir la vérité et à régler votre 
vie d'après elle, pensez pour vous-même, passez 
les ordres reçus, les conventions et les formules tradi- 
tionnelles, les lois faites pour protéger le riche et pour 
émasculer le pauvre, soyez votre propre professeur et 
votre maître, et peut-être qu'on vous appellera « fou », 
« détraqué », mais au moins votre vie sera bien vôtre 
et vous aurez la joie parfaite de connaître des égaux et 
des amis. 

Elisée Reclus. 



A Paul Baudouin. 

Sèvres, 26 juillet 1892. 

Mon cher ami, 

En vous quittant, j'ai continué de penser à vos 
fresques et je continue la conversation par lettre. 

De même que les quatre panneaux (1) doivent repré- 
senter une scène historique continue, de même qu'ils 
doivent aussi se développer en une sorte de rythme 

(1) Pour la Bibliothèque de Rouan. 



I 



124 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

au point de vue artistique, de même il paraît néces- 
saire que chacun d'eux montre sous une forme saisis- 
sante et originale une idée analogue, celle de l'inven* 
tion et de la révélation, A cet égard, votre premier 
panneau est admirable : le monde nouveau de la pensée 
et de l'art se révèle à vos primitifs, qui ne connaissent 
encore que la satisfaction de l'instinct. 

Le troisième, le quatrième panneau sont également, 
dans votre pensée, l'opposition de deux ères nouvelles, 
celle du livre et celle de la toute puissance humaine. 

Mais le deuxième ne rappelle pas une époque de 
création dans l'histoire de l'humanité. Une inscription 
lapidaire romaine ne peut rappeler que la conquête, 
c'est-à-dire une période d'extermination et de recul. 
Et puis, que sont les inscriptions romaines connues : 
des édits, des lois menaçantes, des phrases de conven- 
tion, des mensonges funéraires ? Autre chose : Votre 
pensée écrite ne rappellerait-elle pas un peu trop la 
pierre gravée du premier panneau ? Cette ressemblance 
même ne serait-elle pas un indice, instinctivement 
compris par le spectateur, que la période représentée 
n'a rien de créateur ? 

Quant à la période de civilisation gauloise précédant 
la conquête romaine, vous n'avez pour vous guider 
que de vagues et très douteuses hypothèses. 

Ne pourriez-vous pas hardiment vous replacer en 
pleine histoire en nous montrant la création et la révé- 
lation de l'écriture phénicienne, — même de la nôtre ? 
j Les indigènes du bord de la Seine, non plus nus, mais 
déjà vêtus, armés à la gauloise, avec leurs instruments 
de l'âge du bronze, s'entretiennent avec des marins 
venus de Phénicie. L'un d'eux est un savant : il déroule 
un papyrus, — le papyrus demandé, — et se fait 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 125 

dicter par les Gaulois le nom de Rotomac, qu'il écrit 
en caractères puniques* N'est-ce pas à la fois la décou- 
verte de l'écriture, attribuée à ses véritables auteurs 
et sa révélation à nos ancêtres de la Gaule séqua- 
nienne ? 

Bien affectueusement. 

Elisée Reclus. 



A M. Graux, administrateur-inspecteur au Conseil 
d'Administration de l'Université Libre de Bruxelles. 



Ars en Ré, 1 er août 1892. 

Monsieur, 

Je vous prie de vouloir bien transmettre à Mes- 
sieurs les Membres du Conseil de l'Université Libre 
de Bruxelles l'expression de ma reconnaissance pour 
le grand honneur qu'ils viennent de me conférer en 
me nommant agrégé à la Faculté des Sciences. 

Si ces Messieurs n'y voient aucune objection, mon 
désir serait de commencer mon cours de géographie 
comparée dans les premières semaines de l'année 1894, 
après achèvement de l'ouvrage qui m'a permis de 
recueillir les renseignements nécessaires. 

Je vous prie, Monsieur, d'agréer l'assurance de mes 
sentiments respectueux. 

Elisée Reclus, 

26, rue des Fontaines, Sèvres. 



126 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A Henri Roorda van Eysinga. 

Ars en Ré, 10 septembre 1892. 
Mon bien cher ami, 

Me voici bien en retard pour vous répondre, mais 
vous êtes de ceux avec lesquels je suis. Une lettre pré- 
cise les sentiments dans la forme, mais c'est tout, elle 
n'y ajoute rien. 

Il est certain que notre vie, la vôtre comme la 
mienne, la mienne comme la vôtre, présente de singu- 
lières contradictions entre les principes et la conduite, 
ou du moins en présenterait-elle si Tune des conditions 
de la vie normale n'était pas la vie elle-même. Nous 
constatons ce que la justice nous demanderait de faire 
dans une société où pourrait s'exercer la justice, mais 
nous n'accomplissons qu'une partie infinitésimale de 
ce que nous savons être notre action normale. A cela 
vos camarades ricanent : « un peu plus, un peu moins », 
disent-ils, et ils se contentent de ne rien faire, de bou- 
loter au jour le jour. 

Certes, nous faisons bien peu, tout en comprenant 
beaucoup, mais du moins nous orientons notre vie. 
Ce n'est pas tant l'acte en lui-même, c'est la tendance 
qui importe. Sous peine de lapidation ou du moins 
d'incarcération immédiate, nous ne pouvons agir con^ 
formément à notre compréhension des choses ; mais, 
en tenant compte de nos devoirs envers autrui, tels 
les vôtres envers votre mère et vos sœurs, nous voyons 






CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 127 

ce qu'il est possible de faire dans la lutte de chaque 
jour. Evidemment, chacun de nous usera d'une ma- 
nière différente de sa jugeotte personnelle. L'un ira 
jusqu'à la pauvreté, l'autre jusqu'à la prison, l'autre 
encore jusqu'au martyre, mais tous agiront dans le 
même sens : ils s'attelleront à la chaîne de diamant qui 
entraîne les mondes. 

Celui qui ne veut pas ne fera jamais rien, celui qui 
veut fera toujours un peu plus, et le peu qu'il fera 
l'aidera à faire davantage. 

Bien cordialement à vous, mon ami. 

Elisée Reclus. 



A M me Dumesnil, Vascœuil. 

Niort, 23 septembre 1892. 
Mon amie et sœur, 

Je vais fort bien et me balade, revenant à Paris par 

courtes étapes et compte arriver après-demain dans 

la journée. 

La crise que j'ai eue ne s'est pas renouvelée (1), mais 
je pâlis à la pensée des atteintes de ce mal, car la souf- 
france est bien vive, une des plus vives que me rap- 

(1) Elisée venait d'avoir, à Vascœuil, une nouvelle crise de 
l'angine de poitrine nui devait remporter. 



■UtoteiiM* 






128 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

pelle ma mémoire d'homme. Mais était-ce une névralgie 
intercostale ou une angine de poitrine ? Je n'en sais 
rien. Enfin, tout est pour le mieux, et j'ai encore le 
plaisir de voir, d'entendre, de travailler, de penser... 
et d aimer, ce qui vaut mieux que tout. 

Bien tendrement. 

Elisée. 

Tu liras le numéro des Entretiens. Il y a là deux 
pages d'Elie, exquises. 



A Lilly Zibelin-Wilmerding (1).. 

Sèvres, 15 octobre 1892. 

Ma chère amie et camarade, 



Quant à 1 ouvrage de Mackay (2), je l'ai lu et le 
trouve assez mauvais. Il pose ses personnages et leurs 
doctrines avec une bonne foi que je crois entière, mais, 
vers la fin, ,1 saute par dessus de graves difficultés. 

Ht quelle est sa conclusion ? C'est qu'il faut réussir 

Wa^^^rmV" 6 C6tte leMre a PafU dan8 ,e "•— * 
(2) Les Anarchistes, par John Henry Mackay. 



CORRESPONDANCE D'ELISEE RECLUS 129 

quand même, non pas en suivant une voie considérée 
comme droite par l'anarchiste, mais en prenant le 
chemin ordinaire du gain et de la fraude. Carrard 
réussit, il s'enrichit parce qu'il terrorise et carotte ses 
éditeurs. Vraiment il n'est pas besoin d'être anarchiste 
pour en arriver là. Encore faut-il, dans ce cas, être 
parmi les privilégiés. Si les éditeurs n'avaient pas 
besoin de lui, il resterait le dernier des derniers parmi 
les miséreux. Tout le livre avec sa v discussion et sa 
philosophie repose donc sur une simple chance. Ce 
n est pas un ouvrage de principe. 

Votre bonne dame spiritiste et occultiste ne m'étonne 
nullement. Notre vie est beaucoup plus collective 
qu individuelle, et des états particuliers de l'individu 
le transforment en phonographe conscient ou incons- 
cient de la vie collective. Ce que l'un de nous sait, les 
autres le savent peu ou prou, et les médiums, c'est-à- 
dire les gens très impressionnables à la vie collective, 
le savent tout à fait. Dans une réunion, si un seul indi- 
vidu sait le chinois ou l'hébreu, le médium aura des 
chances de savoir aussi cette langue. Si vous avez ana- 
lysé votre propre vie, celle de vos amis, le médium pro- 
fitera, dans une large mesure, de cette analyse : il sera 
vous et pensera vos pensées, sentira vos affections. 
Nous nous vivons les uns les autres. Mais là s'arrête 
la puissance du médium, il ne vit plus par delà : il 
attend que la science soit faite pour la savoir aussi, il 
ne la prophétise pas. Evidemment que, dans cet ordre 
de choses, bien des faits sont de nature à nous étonner, 
mais le moteur de tout, c'est la recherche personnelle. 
De toutes ces forces de l'individu qui crée, naîtra la 
puissance collective de la société. 

Nou3 en causerons quand nous nous verrons. Mais 

Corh. E. Reclus. — T. Ili. g 






130 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

en attendant, restez persuadée que la vie saine se rend 
maladive en proportion de l'incertain, du vague, du 
flottant qu'elle mêle aux certitudes. 

Votre ami et camarade dévoué, 

Elisée Reclus. 



i 



A Henri Roorda van Eysinga. 



Je serais très heureux de voir votre compagnon Paul 
Busset. Son mot : « Ce qu'il y a de meilleur au monde, 
c'est la bonté », me touche fort. Soyons anarchistes 
par raisonnement, par volonté, par caractère, mais 
soyons-le surtout par la bonté. Etre bien soi-même 
pour se donner, voilà l'idéal. 

Merci de votre lettre. Je suis très heureux dé m' en- 
tretenir avec vous et si je réponds brièvement, je sens 
avec intensité ce que je vous dis. 

Si le cœur vous en dit, écrivez, mais n'écrivez que 
de la surabondance du cœur. Pas un mot qui soit litté- 
raire pour l'être, que chacune de vos paroles soit d'une 
sincérité parfaite. En outre, si je puis hasarder un 
conseil, ne brûlez pas vos vaisseaux au point de vue 
du gagne-pain. Si vous avez de quoi vivoter comme 
professeur, restez professeur et ne devenez pas « homme 
de lettres ». Je ne dis pas cela par pusillanimité, je le 
dis en me plaçant au point de vue de la liberté, de la 
pureté de votre pensée. Un « gendelettre » écrit parce 



*m 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 131 

qu'il faut écrire, la plume est son outil ; à la fin il doit 
travailler comme le menuisier de son rabot ; il lui faut 
travailler, travailler de son instrument, même quand il 
n'a pas le cœur à l'ouvrage : il cesse d'être sincère. 

Oui, écrivez pour nos journaux et nos brochures 
anarchistes* Vous pourrez nous être fort utile. Ah ! si 
un jour, vous pouviez nous donner un drame, quand 
vous connaîtrez la vie, non pas seulement du dehors, 
mais aussi du dedans ! 

Quant au roman, faites-le dès que vous l'aurez senti 
et vécu ; d'avance, je sais qu'il sera bon. 

A vous de cœur. Je vous prie de me rappeler au bon 
souvenir des vôtres. 

Elisée Reclus. 



A Henri Roorda van Eysinga. 



U-Xl-92. 

Votre Kœrner (1) me paraît avoir dit une absurdité. 
Que signifie son idée de s'en tenir à un genre d'argu- 
ments pour convaincre les indécis ? Mais il n'y a pas 
un argument, il y en a mille, il y en a autant que de 

(1) Wilhehn Kœrner, né à Anhalt (Allemagne), étudiai;! socia- 
liste, sinon anarchiste. Après le» troubles du 1 er mat 1891, îl fut 
impliqué dans le grand procès de Borne, expulsé d'Italie et plus 
tard, de France ; il est mort à Genève, jeune encore. 



132 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

grains de sable sur le bord de la mer. Tout est argu- 
ment pour le convaincu. Il y a l'histoire, il y a la lo- 
gique, il y a le sentiment, il y a lo vie et ses phénomènes 
sans fin. Ce que Ton dit de « Vénus tout entière à sa 
proie attachée », on le dit de toute pensée dominante, 
de toute passion, de tout ensemble de volontés, de 
désirs. 

Je suis bien cordialement avec vous. Ayez l'amitié 
de me rappeler à votre mère et à votre sœur. 

Elisée Reclus. 



A Paul Régnier. 

Sèvres, 1 er décembre 1892. 

Mon excellent ami, 

J'ai reçu de toi un Petit Colon renfermant des 
appréciations sur une prétendue lettre de moi. Ton 
point d'interrogation était dans le vrai. Je n'ai point 

I écrit cette lettre. Les gens de Carmaux et tous les 

autres opprimés, quels qu'ils soient, ont droit à se 
venger tant que justice ne sera pas faite, et ce n'est pas 
à moi, qui mange frais ou chaud à ma fantaisie, et qui 
couche dans un bon lit, de leur faire de la morale édul- 
corée à la Jules Simon. Naturellement, j'ai démenti 
cette lettre, qui a dû être payée 5 ou 10 francs à 



■."tïïW 



I 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 133 

quelque estampeur, mais les journaux qui s'étaient 
donné la peine de faire des articulets comme le Petit 
Colon, n'ont pas vu l'utilité d'insérer le démenti. Et 
d'ailleurs, à quoi bon ? Ça ne changera rien au cours 
des choses. Cependant le Morning Post a cru devoir 
me faire interroger spécialement et j'ai cru devoir 
répondre. Je t'envoie ladite intervue, où, naturelle- 
ment, on me prête dans la conversation différentes 
choses que je n'ai pas dites. 

Salut cordial, bien affectueux à tous. 

Elisée* 



ANNÉE 1893 

A Ch. Perron. 

Sèvres, 5 janvier 1893. 



^ Vous trouvez qu'il manque un cheveu à la mariée f 
Comment ? vous prévoyez la révolution anarchiste, et 
vous vous plaignez qu'elle ne soit pas ceci et cela ! Ce 
sera déjà beaucoup que nous fassions un pas en avant, 
et je voudrais bien être sûr comme vous que nous 
sommes en l'an I de la révolution. 

Salut cordial. 

Elisée Reclus. 



A M m e Dumesnil. 

Livourne, 2 février 1893. 
Le procès (de Florence (1)) est terminé et tout s'est 

(1) Procès d'anarchistes italiens où l'on incriminait surtout, à 
la charge des inculpés, la traduction de la brochure d'Elisée : 
Evolution et Révolution (Evohizione et Mvoluzione, n° 5), Biblioleca 
del Sempre Avanti, Firenze, 1892. Elisée était cité comme témoin. 



..«til 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 135 

passé d'une manière inespérée. Tout semblait pro- 
mettre une condamnation sévère ; des ordres, dit-on, 
étaient arrivés du ministère, le président choisi était 
un réactionnaire avéré, un vieux d'une politesse froide, 
aux lèvres pincées, au nez en tranchant de couteau. 
L'avocat général insistait pour une peine double de 
celle qu'avait demandée son prédécesseur. Mais les 
huissiers, lecteurs ou juges — je ne sais quels sont 
leurs titres — ont commencé par bafouiller misérable- 
ment dans leur exposé. Puis, le camarade le plus 
inculpé, le traducteur de ma brochure, a parlé admira- 
blement avec une grande simplicité et beaucoup de 
force contenue. Quant à moi, je me suis vu refuser la 
parole, mais l'avocat Ferri, avec lequel je m'étais entre- 
tenu préalablement, a parlé pour moi avec une singu- 
lière éloquence. Il est vrai que, malgré tout, son dis- 
cours n'était qu'un plaidoyer et portait la peine du 
péché originel qui pèse sur toutes les paroles d avocat, 
mais, étant donné que nos camarades avaient pris un 
avocat, ils ne pouvaient prendre un défenseur plus 
sympathique et d'une parole plus généreuse. A un 
moment donné, quand il a parlé du jour où la forme 
de la propriété changerait, où elle deviendrait la pro- 
priété de tous, l'auditoire a été enlevé d'enthousiasme, 
jusqu'aux huissiers qui s'agitaient joyeusement sur 
leurs chaises en prévision de ces grands jours de 

l'ftvciiir» 

L'opinion publique a-t-elle agi ? En tout cas, l'ac- 
quittement général est prononcé, et nous sortons du 
prétoire entourés de toute une armée de policiers de 
bas étage, jeunes gens qui doivent gagner bien misé- 
rablement leur vie. f . 

Le temps était mauvais, il pleuvait. Je n ai point 



KM*>*m^... 



136 



C0BHE8I.OKBANCB u'àuitn BKCl „, 



-"otr t„r m ° P t n •e point me taii *™ •*. '!»». 

y dormir douze he e u " P " e c ;e„T an r r:f à J 'M tel £» 
les musées, j'ai reV u ]„ „, T ' ,e n «• P as vu 
façades des' palais Td ^ oTAl^ T '" 
"joderne à la cathédrale, mai on V. m'! Une ,a * ade 
C est une œuvre de ehic, «L1.K ' Sa " 8 foi ' 
"»» c'est plat, c'est fro d. c'est i" m"" 1 marbres ' 
sert qu'à rehausser les beauté ™ P " sable > «* cela ne 
gance du campanile de GhZ " mwv «"««« élé- 
Paraft presque sévère et ™„ ' " ,'' Par le «""traste, 
de ses proportion! " ,B mal S ré la «'««e infinie 

bA s^tanir pour Bastia - La »« «« 

-eoués. C'est uJ^.^'Z^^ "°" '""» 
Bien tendrement, ma sœur, 

Elisée. 



A Mme Dumesnil. 



Ténès, 20 février 1893. 



Ma 



sœur et amie, chérie bien tendr 



ement, 



*£™™:%iïzz d de a : oir é ° rit à La *-*« •- 

Tout en me réjoui saTt L î . pr f venus de Florence, 
ejouissant de ce résultat, dû certainement 



1 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 137 

à la pression évidente du sentiment public, je ne puis 
m'empêcher d'éprouver une certaine honte, car enfin, 
nous étions défendus par un avocat, ce qui est d'un 
mauvais exemple. 

Tu feras bien de débuter pour vos relations avec le 
docteur Bonnejoy en l'invitant à venir voir votre 
vallée, votre vieille tour, vos ruisseaux et vos fleurs. 
Vous le comprendrez mieux. J'ai lu son livre en route 
et, tout en reconnaissant que le bouquin est plein d'en- 
fantillages, de naïvetés, de citations dépourvues de 
critique, et qu'il ignore absolument la question des 
questions, j'ai trouvé que la thèse elle-même était 
prouvée d'une manière inattaquable, et j'en ai profité 
pour vivre en strict végétarien. Je m'en trouve fort 
bien, quoique ma cacochymie subsiste encore. 

Bien tendrement à vous. J'envoie à Alfred un article 
très intéressant sur l'horticulture américaine, mais je 
veux le faire lire d'abord à Paul. 

Elisée. 



* A Lilly Zibelin-Wilmerding. 

Sèvres, 21 avril 1893. 

Ma bien chère amie, 

Ce que vous me racontez ne m'étonne point, et je 
suis tout disposé à le croire. Depuis que les idées de 
matière et d'esprit ont perdu le sens qu'elles avaient 



■fcftlPfitM 



i 



138 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

autrefois, depuis que Ton considère la pensée comme 
une résultante de toute organisation, et que Ton a 
constaté l'emboîtement des individualités, de la cellule 
à l'organe, de l'organe à l'homme, de l'homme à l'hu- 
manité, les phénomènes dont vous parlez n'ont rien 
que de très naturel. 

Ainsi que le démontre la photographie, chaque mou- 
vement, chaque acte de la vie laisse ses images à l'in- 
fini, et de même que certaines préparations chimiques 
et certaines conditions physiques ont pu nous révéler 
ces images, de même un certain état physique et men- 
tal permet de se remémorer ces mille et millions d'im- 
pressions qui s'échappent à l'infini de chacun de nous* 
Tous ces mouvements continuent de vibrer. On a pu 
vous rappeler votre ancien moi et l'ancien moi de vos 
amis, puisque les impressions en durent encore. On a 
pu vous décrire une personne que vous ne connaissiez 
pas, mais que connaissait un homme dont la vie se 
mêle à la vôtre. La partie consciente de votre vie n'est 
rien, pour ainsi dire, en comparaison de la partie 
inconsciente, représentée dans ce cas particulier par 
les transmissions incessantes de ce que chacun de nous 
sent sourdement par un fonctionnement naturel de sa 
vie. 

Ainsi les faits que vous me racontez n'ont rien qui 
doive étonner, mais tout cela n'est qu'un écho, un 
« Nachklang », et le tout consiste à les mettre exacte- 
ment à leur plan véritable, à ne pas construire une reli- 
gion, à ne pas substituer ces vibrations affaiblies d'un 
temps qui n'est plus à l'action constante et voulue 
entreprise dans le présent. 

Je craignais vraiment que ces phénomènes de se- 
conde vue n'eussent pris chez vous une importance 



CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 139 

exagérée et maladive. Cependant votre lettre me ras- 
sure on peu. Pas complètement toutefois, car votre 
écriture a changé, et je n'ai pas compris dans quel sens 
s'est faite l'évolution. 

Bien affectueusement. 

Elisée Reclus. 



A Jean Grave. 

21 mai 1893. 
Mon cher ami, 

Je viens de finir votre livre (1) et toujours en y pre- 
nant le même plaisir. Sauf quelques critiques de détail, 
je n'en ai qu'une à faire et celle-ci, vous la voyez 
d'avance, car nous avons eu souvent l'occasion de dis- 
cuter ce problème et jamais nous n'avons été d'accord. 

« Comme quoi les moyens découlent des principes », 
tel est le titre de votre chapitre XVII, et, cependant, 
p. 226, vous réprouvez l'axiome des jésuites : « La fin 
justifie les moyens. » Il me semble qu'il y a là une 
contradiction. Les moyens sont des instruments, des 
outils. De même que les bras peuvent servir indiffé- 
remment au bien ou au mal, de même les moyens 

(1) La Société mourante et l'Anarchie, reproduction et extension 
de la brochure de Jean Grave, La Société au lendemain de la Ré- 
volution, Paris, 1882. 



140 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

peuvent contribuer au progrès et au régrès. Leur va- 
leur logique et morale découle des principes. Le cama- 
rade qui ment pour sauver un ami fait bien de mentir. 
Le révolutionnaire qui opère la reprise pour la faire 
servir au besoin de ses amis, peut tranquillement et 
sans remords se laisser qualifier de voleur ; l'homme 
qui tue en défendant la cause des faibles est un meur- 
trier pour le bon motif. Oui « la fin justifie les moyens ! ,, 
et ce qui fait horreur chez les gens auxquels vous faites 
allusion et qui se disent anarchistes pour être de 
simples jouisseurs, c'est que chez eux le prétexte jus- 
tifie les moyens ! Telle est la cause de l'aversion que 
nous avons pour eux. 

Salut cordial. 

Elisée Reclus. 



A Paul Régnier. 

Porto Martinho Prado, 12 juillet 1893. 

Mon ami très cher, 

Me voici au milieu des plantations immenses de la 
région des cafés, dans l'Etat de Sâo Paulo. Pour qui 
travaille et persévère, cette région est autre que l'Al- 
gérie quoique je préfère bien votre pays d'âpre lutte 
et de travail difficile. Juge de la différence : la propriété 
sur laquelle je me trouve a 60.000 hectares, toute en 



. «WfflMNJ 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 141 

cultures, en savanes, en forêt ; pas un mètre de sur- 
face qui ne soit utilisable. L'espace en culture est d'en- 
viron 2.000 hectares, dont une moitié en caféiers. Ré- 
sultat financier pour 100.000 pieds en rapport et 
900.000 pieds en attente : Tannée dernière, 100.000 fr. 
de dépense, 250.000 francs de recette ; cette année, 
qui est mauvaise, 100.000 francs de dépense, 100.000 fr. 
de recette. Outre les dépenses de la caféterie, il y a 
celle des savanes que Ton essaie de transformer en 
terrain de culture au moyen de charrues à vapeur. Les 
autruches se promènent au milieu des locomobiles. 

Hier, nous avons visité une autre propriété, très 
luxueusement montée par un gentilhomme fastueux, 
haut de deux mètres et plus majestueux encore qu'il 
n'est grand. Production moyenne de 300 à 1.000 tonnes 
de café. Dépenses, 500.000 francs ; recettes, 700.000 fr. 
Je continue de préférer Tarzout : recettes et dépenses 
kif-kif, mais la vie, la lutte et les beaux horizons. 

Mon compagnon dans ce voyage, est un Algérien 
de Constantine, un polytechnicien démissionnaire de 
l'armée, qui vient chercher le placement de ses cent 
mille francs dans une caféterie de Sâo Paulo, après 
avoir fui lâchement devant les sauterelles. 

Le bateau qui nous a menés était plein d'ingénieurs, 
et il paraît qu'il en est ainsi à chaque voyage. Les 
camarades de Centrale étaient nombreux, le plus âgé, 
M...., est un Anglais qui a reçu un coup de sabre sur la 
tête au Coup d'Etat de 1851 et qui, expédié le lendemain 
pour l'exil avec quatre- vingt camarades étrangers, a dû 
finir ses études à Vienne : il est concessionnaire du port 
de Bahia et cherche à se faire passer pour un grand 
coquin, mais c'est un très brave homme. Il a épousé 
une Normande, d'Evreux, je crois, qui est vive, forte. 



WHêêw m *»-.>- 



i 



142 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

intelligente, résolue, une maîtresse femme* Nous avons 
fait sa connaissance avec grand plaisir et, pendant 
que je voyage dans l'intérieur, Ermance a le grand 
avantage de jouir de sa compagnie dans l'hôtel de 
campagne où nous sommes descendus près de Rio. 

Un autre Central cherche des diamants sur les bords 
du Jequitinhonha ; un autre recueille de l'or sur les 
bords d'une rivière bolivienne ; un autre encore 
construit un chemin de fer près d'ici, dans l'Etat de 
Parana... Un autre, un autre, etc. Avant longtemps 
tous ces pays seront une seconde Europe pour le tra- 
vail. 

Le climat de ces plateaux est incomparable. Pas de 
fièvre- L'année dernière, sur cette propriété, la mor- 
talité a été de 2 sur 700 habitants : un vieillard et un 
mordu par un serpent ; et cependant ces 700 individus 
«ont presque tous des acclimatés, Italiens, Portugais, 
Danois, Juifs russes. 

Je t'embrasse bien affectueusement, toi, Magali et 
les enfants très chers. 

Elisée. 



A Paul Régnier. 
5 août 1893. Entre Pernambuco et Dakar, 

Mon ami et fils très cher, 
Nous voici depuis huit jours en route, ayant assez 



«*m 



I 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 143 

mal débuté pour cette première moitié du voyage : la 
mer était dure, le vent âpre, et hier, jour du passage 
sous l'équateur, nous avons eu presque froid. Aujour- 
d'hui les flots et le vent nous sont aimables et j'en 
profite pour écrire quelques mots de la conversation 
que j'entretiens toujours avec toi. 

Je t'ai fait envoyer de Rio un épi de maïs pipoca, 
que je crois — après affirmation de botanistes compé- 
tents, — être le pop-corn dont ton frère t'avait parlé 
et que tu m'avais demandé de t' envoyer. Prévoyant 
que cet épi ne t' arrivera pas à cause de la législation 
sur le phylloxéra, j'en ai gardé d'autres épis que je 
t'apporterai ou t'enverrai suivant le procédé sûr que 
tu m'indiqueras. Que d'autres choses tu aurais pu 
trouver dans cet incomparable Brésil pour tes tenta- 
tives d'acclimatement ! mais la richesse sans bornes 
fait qu'on n'y essaie de rien développer : rares sont 
ceux qui travaillent ; on ne fait que savater. La der- 
nière propriété que j'ai vue, dans l'Etat de Minas 
Geraës, comprend 300 hectares, presque tous de terre 
excellente. En mains depuis cinq ans, elle n'offre en 
culture qu'un lopin évalué par moi à 15 mètres de 
côté. Avec cela un canal d'arrosage de 6 kilomètres de 
long et de 600 chevaux de force ! Il est vrai qu'on 
s'occupe seulement de recueillir l'or de cette pro- 
priété. Bénéfice annuel : 200.000 francs. Débours an- 
nuel : idem, idem. 

Tu sais que j'étais revenu un peu écœuré de ces 
immenses cafétérias de Saint- Paul, où l'on n'a qu'à se 
baisser pour ramasser de l'argent, obtenu, comme en 
tant d'autres endroits, par le travail des autres. Mais 
il y a tant, tant à faire dans ce pays que j'userai cer- 
tainement de mon crédit, s'il y a lieu, pour envoyer 



144 CORRESPONDANCE D'ELISEE RECLUS 

là-bas des travailleurs et des gens à idées, si l'occasion 
s'en présente, et il n'y a rien d'impossible à cela. 

Ton ami, 

Elisée. 



A Henri Roorda van Eysinga. 

Paris, 13 décembre 1893. 

Mon bien cher ami, 

En me traçant une ligne rectrice de pensées, de mo- 
rale et de conduite, je me suis toujours dit : Sois toi- 
même ; défends ta personnalité envers et contre tous ; 
que ta main soit levée contre celui qui attente à ta 
liberté et à ta dignité. 

Sois bon puisque les autres t'aident à vivre ; sois 
juste puisqu'ils sont d'autres toi-même. Sois toujours 
plein d'un esprit de justice parfaite envers tous ; res- 
pecte qui que ce soit dans la pleine mesure de la liberté. 
Ne juge ou n'interviens que lors d'un attentat contre 
toi, ton frère ou tes frères. 

Dans l'exercice de ton activité, connais tes forces, 
dose-les, vois de quelle façon tu peux le mieux les 
mettre en œuvre pour le bien commun. Si tu agis sur- 
tout par la force de pensée, fais penser les autres ! si 
tu vaux par la bonté, la tendresse, fais aimer les 
autres ; si tu es un homme d'action, agis avec les autres 
ou pour les autres. 



I 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 145 

Mais partout où il y a injustice, il y a revendication • 
Mterna vmdicalio ! Vous vous rappelez sans doute le 
beau cri de Proudhon, parlant du prêtre qui viendrait 
baptiser son enfant : « Je tuerais le prêtre. » L'eût-il 
fait ? Peu importe ! il suffit qu'il ait eu le droit de le 
faire. 

De même, tout opprimé, tout malheureux, tout 
homme privé de soleil et d'air, de liberté ou d'étude, 
tout être lésé dans son existence et dans son droit, tous 
ont droit à lever la main contre l'oppresseur. Un très 
petit nombre le fait, parce que la bonté, la svmpathie 
humaine, l'esprit de solidarité l'empêchent," mais le 
droit strict n'en susbiste pas moins. Bien plus, le 
malheureux de par la faute d'autrui a droit contre moi, 
qui suis un heureux, et d'avance, je dirai • « C'est 
bien fait ! » 

Voilà comment je vois les choses d'une manière 
générale, sans m'occuper des cas particuliers. 
Bien cordialement à vous, 

Elisée Reclus. 



A M"«e Dumesnil. 

Paris, 17 décembre 1893. 

Ma sœur, 

Je n'irai ni chez Nadar ni à Vascœuil. Dans ce mo> 
ment où police journalistique et police politique 

!**,„_... CoRR - E - r e«-us. — T. III. 10 



146 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

s'acharnent contre nous, inventent chaque jour quelque 
nouvelle histoire, il est indispensable que je reste ici. 
Je me reposerai quand même dt mon travail, mais 
pas dans les bois. Plus tard, sans doute. Es wird doch 
Frilhling werden ! (1) 

Bien affectueusement à vous. 

Elisée. 



A Richard Heath (2). 

Adress.e prochaine : Bourg-la-Reine, 9, rue du 
Chemin de Fer. 

19 décembre 1893. 
Mon ami, 

Vous connaissez la légende hindoue. Un jour, 
Bouddha, frère de tous les êtres qui vivent, rencontra 
un tigre mangeur d'hommes, et il se laissa manger. 

Je comprends cet apologue. Mais les Bouddhistes ne 
nous racontent pas si, voyant un jour un tigre se pré- 
cipiter sur un enfant pour le dévorer, il laissa faire 
aussi. Pour moi, je crois que ce jour-là, Bouddha tua 
le tigre. 

Tout est là. L'homme qui aime ses semblables a-t-il 

(1) Le printemps renaîtra ! 

(2) Celte lettre a paru dans !e Mercure de France, le 1 er X, 1913. 



I 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 147 

le droit de jugement personnel pour savoir quand il 
emploiera la violence pour défendre son semblable ? 

Tolstoï dit « jamais». Il dit : « Laisse le tigre manger 
l'enfant. » 

Les anarchistes disent : « Je n'ai pas à pénétrer dans 
les arcanes de ta conscience. Fais ce que veux. » 

a Si tu ne crois pas à la défense des faibles par les 
forts qui font les lois, à toi de juger comment tu défen- 
dras ces faibles. » 

Je parle au vieil historien des anabaptistes. Croit-il 
qu'ils pouvaient et devaient compter sur les lois de 
mansuétude que les princes et les prélats faisaient pour 
les pauvres de corps et d'esprit ? 

Eh bien ! la situation n'est-elle pas la même ? 

Quant à moi, je me couperais la langue plutôt que 
de hurler avec les loups quand ils sont en chasse. 

Cordialement, 

Elisée Reclus. 



A Richard Heath. 



Bourg-la-Reine, banlieue de Paris, 9, rue du Chemin de 
Fer, 25 décembre 1893. 



Mon cher ami, 



Quant à la question discutée entre nous, je n'ai plus 
rien à dire, et nos arguments ne se heurtent pas comme 



♦^*** •«'*■■— *i «**-*■ .-. 



148 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

des lances sur le bouclier. Je me bornerai à dire que 
tout homme bon, envahi par l'amour, doit mettre sa 
force, même sa force physique, au service de la bonté, 
que la défense personnelle et que la défense collective 
sont légitimes et que la théorie de la « résignation » me 
paraît anti-humaine ; 

Que, personnellement, quels que soient mes juge- 
ments sur tel ou tel acte ou tel ou tel individu, je ne 
mêlerai jamais ma voix aux cris de haine d'hommes 
qui mettent armées, police, magistrature, prêtres et 
lois en branle pour le maintien de leurs privilèges ; 

Que, malgré les horreurs de la guerre sociale, je suis 
pour les anabaptistes, les Jacques, les vaincus et les 
opprimés de tout nom, de toute nation, de tout temps ; 

Que, tranquille au milieu de l'agitation du siècle, je 
tiens à continuer mon étude de la vérité, ma recherche 
de la justice et ma propagande sereine de la solidarité 
humaine. 

Je vous embrasse bien cordialement. 

Elisée Reclus. 



A ses enfants d'Algérie. 

Sans date (fin 93). 

Je finis ma journée, mes enfants, en vous envoyant 
quelques mots d'affection. J'ai fait le dernier paraphe 
au dernier des dix-neuf volumes de ma géographie, et 



.^^fe 



M 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 149 

je n'ai plus maintenant qu'à corriger des épreuves, à 
mettre en ordre les index des tables, des résumés, puis 
j'aurai à faire d'autres travaux qui me tiennent encore 
plus à cœur, à corriger des brochures, à en creuser plus 
profondément le sens, à préparer les notes de mon 
volume de conclusions, à étudier les ouvrages parallèles 
à celui que je rêve. Il faudra aussi que je m'occupe de 
la « vile matière », et que j'aille voir mon éditeur pour 
savoir si j'ai de quoi manger ou si désormais je ne suis 
qu'un pauvre sans le sou. Cela me tourmenterait très 
peu, je l'avoue, si je n'avais pas aussi à me préoccuper 
de ma chère smala. Du reste, je crois que tout ira bien, 
même de ce côté. 

Je ne puis encore penser au départ pour l'Algérie, 
car une société d'étudiants socialistes m'a demandé de 
lui faire une conférence sur l'anarchie et, naturelle- 
ment, je dois me rendre à leurs désirs. Or, cette confé- 
rence ne peut avoir lieu, je crois, que dans le courant 
de janvier. 

Bien tendrement à vous, 

Elisée. 



i 



Jfjjyrç-j''"*. 



ANNÉE 1894. 



A Paul Régnier. 

2 janvier 1894. 
Mon bien cher ami, 

Les nouvelles du commencement de l'année ont mal 
débuté pour nous, comme tu le sais par les journaux. 
Mais jusqu'à maintenant, nous ne nous en portons pas 
plus mal. C'est à Elie,père de Paul, que se sont adressés 
les principaux honneurs. On lui a dépêché Clément, le 
vieux recors de l'Empire, sûr qu'on était d'avoir en 
lui le brutal par excellence. Il n'y a pas manqué. Na- 
turellement, on a pris à Elie des notes sur le Coq, la 
Poule et le Poussin, des considérations sur Dionysos 
et les Euménides, puis on l'a mené au dépôt où on l'a 
laissé, dans la cellule n° 12, en compagnie d'une tasse 
de lait et d'une Bible allemande. Il ne s'est point laissé 
interroger , cependant, après trois ou quatre heures 
de séjour en ce bel endroit, une dépêche l'a déclaré 
libre. Chez moi, la perquisition a duré plus longtemps. 
Turellement, on a laissé mes brochures anarchistes, 
mes collections du Révolté et de La Récolte et pris de 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 151 

vieilles cartes de visite, de vieilles lettres, autographes 
de savants et autres, des notes sur la Commune, La 
cuisine a été soigneusement explorée, surtout les cas- 
seroles. Puis, les gens s'en sont allés sans faire usage 
de leur mandat d'amener discrétionnaire (1). 

Tout cela me force à rester ici. Il faut que je sois 
présent au cas où l'on ferait un procès à « l'association 
de malfaiteurs », dont je suis le chef désigné, disent les 
journaux policiers. 

En attendant, ma santé boulotte. Je suis à dêmi- 



(1) Voici comment Elisée raconte l'incident dans la biographie 
qu'il écrivit sur son frère : 

« Les Reclus étaient très mal vus par la police. On les surveillait 
étroitement, comme tous les anciens ennemis de l'empire, et, lorsque 
les bombes anarchistes semèrent l'épouvante dans Paris, l'occa- 
sion parut bonne pour venger les anciennes injures. Le fils aîné 
d'Elie fut recherché comme inventeur présumé de machines infer- 
nales, mais il échappa fort heureusement, ce qui rendit la police 
d'autant plus haineuse pour le père. Le 1 er janvier 1894, lorsque 
un ministre dont le nom est oublié, jugea bon de faire un « cadeau 
de nouvel an » aux honnêtes gens de Paris et du monde, Elie fut 
compris dans la fournée des suspects et mené à la Conciergerie 
entre deux argousins. Le directeur de la prison s'étant empressé 
de venir s'excuser de son mieux auprès du prisonnier et lui offrir 
tous les trésors littéraires de sa bibliothèque locale, Elie lui de- 
manda la Bible Vulgate. — « Mais nous n'avons malheureusement 
pas ce livre. » — « Je le regrette pour un établissement comme le 
vôtre, qui représente le principe d'autorité* Je m'empresserai de 
vous envoyer cette Bible quand je n'aurai plus l'honneur de vivre 
sous votre toit. » Mais Elie n'eut pas le temps de regretter ses 
livres et manuscrits. Le soir même il était relâché : les « honnêtes 
gens » de Paris avaient pourtant trouvé que le ministre était allé 
trop loin. » (Biographie d'Elie Reclus, par son frère Emséu). 



!i£*v-* 






152 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

bronchiteux, à demi-dispos. Cependant je ne sors 
point 

Bien affectueusement, 

Elisée. 



A M. Graux, administrateur-inspecteur au Conseil 
d'Administration de l'Université Libre de Bruxelles. 



Paris, 5 janvier 18%. 
Monsieur, 

Je lis dans les journaux belges et français, et dans 
quelques-uns avec des commentaires désobligeants, 
que mon cours de Géographie comparée a été retardé 
d'un semestre, par décision du Conseil d'administra- 
tion de l'Université Libre. 

J'ignore si cette nouvelle est exacte. Je suis en droit 
d'en douter aussi longtemps que je n'aurai pas reçu 
de vous un avis officiel annonçant qu'après m'avoir 
invité à faire le cours, vous me condamnez à le différer. 
J'espère aussi, Monsieur, que si cette décision a été 
prise, vous aurez l'obligeance de me dire quels en sont 
les considérants. 

Vous jugerez certainement qu'il m'importe de savoir 
si le retard de mes conférences a été décidé pour des 
motifs qui indiquent un blâme contre moi ou pour, des 
raisons absolument étrangères à ma personne. Ma 



1 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 153 

dignité, qui est celle d'un de vos collègues, doit vous 
tenir à cœur. 

Elisée Reclus, 

Professeur à l'Université Libre de Bruxelles. 



A Ch. Perron. 



Bourg-la-Reine, 9, rue du Chemin de Fer, 6 janvier 1894. 

Mon ami, 

Il est possible, il est même probable que vous m'avez 
écrit, mais ma correspondance ayant été saisie à la 
poste pendant trois ou quatre jours, vous serez exposé 
à me répéter ce que vous m'aviez déjà dit. C'est donc 
avec une certaine ironie que la pensée se reporte sur la 
« démocratie qui coule à pleins bords » et sur ces 
« innombrables libertés dont nous jouissons ». 

Mais ceci ne doit point troubler la sérénité de notre 
vie ni la régularité de notre travail. Suivons notre 
route accoutumée sans nous laisser troubler par la 
misère et les souffrances. 

Maintenant je m'occupe surtout des corrections de 
mes livres et les exemplaires à corrections sont cons- 
tamment sous mes yeux. Tôt ou tard, l'œuvre sera à j 
refondre et toutes les améliorations que je fais me seront 
fort utiles au moment de la réimpression. Mais il est 
une partie de la besogne que vous avez déjà faite et 



I 



154 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

que je vous prierai de me faire parvonir dès qu'il vous 
sera possible • ce sont les indications de cartes à cor- 
riger d'après des documents nouveaux. Des heures 
nombreuses ont été employées à cette œuvre. Il serait 
très fâcheux que ce travail important fût à recom- 
mencer. 

Vous avez sans doute appris par les journaux ce qui 
m'arrive en Belgique. Je pourrais m'en sentir offensé ; 
mais j'ai pris le parti de trouver cela très drôle, et ça 
Test en effet ! Je puis dire que j'ai eu ma bonne dose 
d'expériences dans la vie. 

Bien cordialement et bien affectueusement à vous. 

Elisée Reclus. 



À M. le Président du Cercle Universitaire de Bruxelles. 



Monsieur le Président, 



ÎA-I 



Je reçois votre lettre du 10 janvier par laquelle vous 
m'annoncez que le Cercle Universitaire de Bruxelles 
me propose de. reprendre le cours de Géographie com- 
parée qui m'avait été demandé précédemment par le 
Conseil d'administration de l'Université Libre de 
Bruxelles. 

Je pense qu'il est toujours bon de dire simplement 
ce qu'on croit être la vérité et je serais doublement 
heureux de faire ce cours si parmi les auditeurs je 
comptais ces jeunes dont je me sentais déjà l'ami. 






CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 155 

Si, vers l'époque proposée par l'Université, il vous 
convient d'entendre mes conférences géographiques, 
je suis tout à votre disposition. Préparez ces cours 
libres et, au jour indiqué, je serai là, reconnaissant et 
désireux de bien faire. 

Veuillez agréer, etc. 

Elisée Reclus, 
Agrégé de l'Université Libre de Bruxelles. 



i 




A M. Graux, administrateur-inspecteur au Conseil 
d'Administration de l'Université Libre de Bruxelles. 



Bourg-la-Reine, 13 janvier 1894. 
Monsieur, 

Les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de 
m'écrire au nom du Conseil d'administration de l'Uni- 
versité me sont bien parvenues, avant-hier au soir 
celle du 10, et seulement hier la lettre antérieure du 6. 
Grâce à ces documents officiels, j'apprends, après 
douze jours d'attente, que mon cours de géographie 
comparée est. ajourné indéfiniment. 

La possibilité de manifestations tumultueuses vous 
a paru plus à redouter pour notre Université, me dites- 
vous, que le retrait de vos invitations réitérées à l'ex- 
pression libre de ma parole. Je ne me plains nullement 



* 156 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

et me borne à vous faire remarquer que mon attitude 
de professeur, cherchant modestement et sincèrement 
la vérité, eût suffi, sans aucun doute, pour arrêter les 
manifestations, et que si, par impossible, il n'en eût 
pas été ainsi, je n'eusse pas manqué de me retirer pour 
cause d'insuffisance. 

Quoique vous n'ayez pas cru devoir m'appeler de- 
vant votre Conseil, vous me dites que votre décision 
n'implique aucun blâme contre ma personne. J'en suis 
fort heureux et vous en donne acte, mais il semble que 
l'opinion publique en juge autrement ; moi-même, me 
plaçant à un point de vue tout objectif, je crois qu'un 
professeur invité par deux fois à faire son cours, puis 
renvoyé sommairement après des semaines de labeur 
préparatoire et sans même avoir comparu, a certaine- 
ment reçu une cruelle offense. 

J'ose dire toutefois que mon âme est assez haute 
pour ne pas se sentir atteinte. Je n'en reste pas moins 
justement fier d'avoir reçu précédemment vos suf- 
frages et fais des vœux ardents pour la prospérité et la 
liberté de l'Université « libre ». 

Veuillez agréer, Monsieur l'Administrateur, mes sa- 
lutations très empressées. 

Elisée Reclus, 
agrégé de l'Université de Bruxelles. 



i»-MM 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 157 

A sa fille, Magali Régnier. 

Bourg-la-Reine, 10 janvier 1894. 

Ma chère fille,* 

Vous avez appris par les journaux les affaires du 
cours de Bruxelles. Les choses se sont bien passées 
comme on les raconte. Pendant deux années, on me 
relance pour me dire : « Faites donc votre cours ; soyez 
donc assez aimable pour nous faire l'honneur de ! » 
puis, quand j'écris : <c je suis prêt » on me répond : 
« Ah ! mais non ! votre cours est ajourné indéfini- 
ment ! » De là, colère des étudiants, adresses et tout 
ce qui s'ensuit. Le grave de l'affaire, c'est qu'au milieu 
de tout ce brouhaha réclamant ma présence au poste 
de combat, il n'y a pas moyen de songer à Tarzout. 
Hélas ! mes amis, restons bons et fermes. 

Elisée. 



A un Rédacteur du Figaro. 

Monsieur, 

On me communique l'article du Figaro, date in- 
connue, où vous parlez de moi avec une bienveillance 
dont je suis fort touché. Quelques erreurs de fait se 
sont glissées dans votre petit exposé, mais je ne les 



158 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

relèverai point, pour ne pas vous entretenir du haïs- 
sable moi. Je tiens seulement à relever une question 
toute générale que vous avez tranchée d'un mot : 
« J'aurais dû, dites-vous, en qualité de savant, ne pas 
m'occuper de politique. » Et pourquoi, je vous prie ? 
Si nous prenons la politique dans son sens le plus élevé, 
qui est le souci du bien public, pourquoi le savant 
devrait-il se l'interdire ? Et, d'ailleurs, où commence 
le savant ? À quel moment de son existence faut-il 
qu'il se dise : « Me voici classé, spécialisons-nous sous 
peine de manquer au devoir ? » Combien de savants 
pourrais-je vous citer qui se sont « occupés de poli- 
tique », sans que leurs contemporains les aient blâ- 
més ! Ou bien, faut-il approuver ceux qui ont réussi 
en conquérant le pouvoir ou les honneurs, et blâmer 
ceux qui sont allés en prison ou en exil ? Evidemment, 
ce n'est pas là votre pensée. 

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sen- 
timents de gratitude/ 

Elisée Reclus. 



Réponse d'Elisée Reclus à l'adresse envoyée par Iqs 
assistants au meeting de protestation contre la 
suppression de son cours. 

bourg-la-Reinc, 29 janvier 1894. 

Monsieur Paul Janson, 

J'ai l'honneur de vous accuser réception de la lettre 
du 22 janvier par laquelle vous me donnez communi- 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 159 

cation de l'adresse, si bienveillante pour moi, votée 
par le meeting présidé par vous, le 20 janvier dernier. 

Connaissant l'injustice des partis, je n'ai point été 
ému de l'affront contre lequel vous avez protesté ; 
mais j^e suis touché jusqu'au fond du cœur par 
vos témoignages de solidarité, et je réponds à votre 
invitation : « Je suis tout à la science, tout à mes com- 
pagnons d'étude, tout à la mission d'enseignement qui 
me sera confiée par vous. »* 

Je vous prie d'agréer pour vous et les autres défen- 
seurs de la liberté de penser, l'expression de mes senti- 
ments respectueux. 

Elisée Reclus, 

professeur agrégé à l'Université de Bruxelles. 



A M. Joukovsky, à Genève. 



Bruxelles, 4-1 11-94, 38, rue de la Croix, Ixelles. 

Mon excellent ami, que j'ai toujours trouvé à côté 
de moi dans les moments difficiles, je te retrouve en- 
core, et je t'assure que, pendant ces derniers mois, j'ai 
eu ma petite part de misères et, par conséquent, le 
bonheur de pouvoir lutter, certain d'être un champion 
de la bonne cause. Si tu avais été là, tu m'aurais aidé, 
ou plutôt, tu étais là, et tu m'as aidé : je savais que 
j'étais soutenu par le cœur, la poussée sympathique de 



160 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

tous les camarades, et cela me ragaillardissait, me 
renouvelait sans cesse. 

La grande difficulté provenait de ce qu'il fallait en 
même temps pousser les deux affaires de Paris et de 
Bruxelles, faire face des deux côtés et avec la même 
énergie. A Paris, je m'attendais chaque jour à être 
arrêté, et je sais, par des gens de la « haute », complète- 
ment en mesure de connaître le fin du fin, que l'arres- 
tation était imminente. C'était une question de jours, 
mais le procès de Grave et la plaidoirie de Saint- Auban 
ont définitivement éclairci la situation pour moi et je 
puis de nouveau circuler dans Paris, libre comme pin- 
son dans une charmille. Mais je sais qu'il y reste des 
chasseurs à l'affût et des poseurs de collets. 

A Bruxelles, il me fallait en même temps lutter contre 
le Conseil d'administration de l'Université, à armes 
courtoises ou discourtoises suivant l'occasion, et main- 
tenir ma dignité de géographe quoiqu'anarchiste et 
d'anarchiste quoique géographe. En outre, il fallait 
préparer mes cours, encourager mes amis à l'action, 
m'en tenir inébranlablement à cette date du 2 mars, 
qui avait été fixée envers ou malgré l'Université. 

Puis la maladie s'en est mêlée. J'ai passé toute la 
journée du 2 mars au lit, grelottant la fièvre. Ma 
femme, le médecin doutaient que je pusse me lever. 
Mais « il fallait », et cela m'a guéri. Je me suis levé à 
sept heures et, à huit heures, je me faisais écraser à la 
porte de la salle. Tout de même, je n'ai pas été complè- 
tement aplati et il est resté un petit morceau de moi 
pour parler au nom de tout ce que je sentais être notre 
cause, quoique je n'eusse à parler que de « géogra- 
phie », mais tout est dans tout à qui y met son âme. 

La fin manque. 



.»M 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 161 

A M. le Rédacteur en chef de La Réforme, à Bruxelles. 

Mars 1894. 
Monsieur, 

Je lis dans votre numéro du 19 mars que des ga- 
zettes de Paris demandent avec insistance mon empri- 
sonnement. Permettez-moi de leur faire savoir par 
votre entremise que si un mandat d'arrêt est lancé 
contre moi, je ne me prévaudrai point de ce que des 
occupations sérieuses m'ont appelé en Belgique. Aban- 
donnant aussitôt mon travail, j'irai me présenter 
devant les juges, non pour donner satisfaction aux 
aboyeurs de lettres, mais par un sentiment personnel 
de mon devoir et par respect de mes convictions. Ce 
n'est pas que la prison m'attire, mais en prison même 
je puis finir dignement une vie que je sais honorable. 

Veuillez agréer l'expression de mes sentiments res- 
pectueux. 

Elisée Reclus. ! 



A Charles Perron. 

17 avril 1894, Ixelles. 

Mon cher ami, 

Je dois aller prochainement visiter le directeur de la 
Cartographie militaire de la Belgique, et j'aurai Toc- 

Corr. E. Reclus. — T. III. 11 



162 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

casion de lui parler de vos projets si intéressants pour 
la reproduction de cartes d'après des reliefs construits 
à l'échelle vraie avec fidélité topographique et la cour- 
bure exacte. Plus je travaille et plus je m'aperçois 
qu'on a tort, absolument tort, de faire de fausses 
représentations par cartes planes, copiées d'autres 
cartes planes sur lesquelles on ajoute le dessin du relief 
par divers procédés plus ou moins ingénieux, plus ou 
moins fantaisistes. Nous-mêmes qui nous occupons 
plus ou moins de géographie, nous sommes toujours 
trompés par les fausses représentations graphiques, 
quoique nous sachions en théorie la forme vraie de la 
courbure et du relief. A plus, forte raison ceux qui ne 
savent pas encore et qui apprennent avec confiance, 
sont-ils exposés à se faire les plus fausses idées de la 
géographie. Ils n'ont jamais dans l'esprit que des pro- 
portions inexactes. Ah ! que de cartes à détruire, y 
compris les miennes ! 

Bien cordialement à vous et aux vôtres, 

Elisée Reclus. 



A M. le Directeur de YEclair, à Paris. 
Bruxelles, Ixelles, 38, rue de la Croix, 2 mai 1894. 

M. le Directeur de YEclair (pour M. Paul Foucher, 
rédacteur de YEclair). 



CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 163 

Monsieur, 

On m'envoie de Paris YEclair du 28 avril, renfer- 
mant un article dans lequel vous reproduisez une lettre 
que vous dites avoir été adressée par moi « avec trop 
d'empressement » au Travail, de Liège. Je puis vous 
dire, de mon côté, que vous avez été trop pressé d'ac- 
cueillir comme authentique un document qui m'avait 
déjà été attribué à propos des affaires Ravachol et 
Vaillant, et que j'avais démenti. Je ne connais point 
le faussaire qui s'est servi de mon nom, mais je vous 
prie de m'aider, par la publicité de votre journal, à 
repousser toute responsabilité d'un factum dans lequel, 
du reste, aucun ami n'aura reconnu ni mes idées ni 
mon style. 

Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations empres- 
sées. 

Elisée Reclus. 



A Henri Roorda van Eysinga. 

Ixelles, 5 mai 1894. 
Mon cher ami, 

Je vous ai renvoyé hier votre manuscrit avec les 
annotations que vous m'avez permis de faire. 

Autant qu'il est possible d'en juger par les indica- 



IHtes**»* 



164 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

tions de votre plan, vous auriez à vous tenir en garde 
contre quelques dangers. D'abord, vous avez à craindre 
que votre roman devienne une simple autobiographie, 
forme de littérature qui a son intérêt et sa valeur 
comme toutes les autres, mais qui exige des qualités 
tout à fait supérieures, puisqu'il y manque le facile 
entraînement que donne la fantaisie. La précision, la 
psychologie doivent en être parfaites ; la discussion 
doit en être serrée et la solution élégante comme s'il 
s'agissait d'un problème de géométrie ; mais en même 
temps il faut passionner le lecteur pour le héros et 
l'envelopper de toutes les merveilles du style. 

Je ne saurais trop vous recommander de faire appel 
à la sympathie de tous ceux qui sentent. « Contre ce 
qui est » appelle la réplique « pour ce qui n'est pas ». 
Tout jeune homme doit fermer le livre en se disant : 
« Je veux être un révolté ; allons-y gaiement ». Par 
conséquent ses actes de révolte doivent entraîner 
l'enthousiasme. Je ne nie pas que tout homme lésé 
ait le droit de lever la main contre la société mauvaise. 
Il n'y a pas de doute à cet égard, mais pareille révolte 
n'a que la valeur d'un fait divers. Pour que la révolte 
m'intéresse, il faut qu'elle ait un caractère mondial, 
dirai-je, qu'elle soit faite pour le bonheur du genre 

humain. 

Bien cordialement à vous. Je vous prie de saluer de 

ma part votre sœur et votre mère. 

Elisée Reclus. 



.■.«•.-;■*! 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 165 



A Henri Roorda van Eysinga. 



Ixelles, 7 mai 1894. 



Mon cher ami. 



Oui, « la révolte de la vie contre tout ce qui s'op- 
pose à son développement ». Mais la révolte pour son 
propre compte, tout en étant juste, légitime, conforme 
à la loi de nature et à l'idéal des choses, ne passionne 
pas la collectivité. « Débrouille-toi, mon bonhomme », 
dit-on à chaque révolté qui ne combat que pour lui- 
même. Les vrais, ceux que l'on aime, ceux qui nous 
passionnent, sont les champions de l'humanité souf- 
frante. Sans doute, toutes les souffrances doivent être 
décrites, d'abord les personnelles, puis les collectives, 
puis les universelles. Il y a gradation, mais l'explosion 
est finale. Elle ne se produit logiquement qu'à la fin. 

Je n'ai plus d'exemplaire de ma première leçon et 
ne puis donc vous en envoyer. 

Cordialement à vous et aux vôtres. 

Elisée Reclus, 






166 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 



A M. Roorda van Eysinga. 

12-V-94. 
Mon cher ami, 

Je réponds maintenant à votre lettre du 7 mai, des 
occupations pressantes m'ayant empêohé de vous 
écrire plus tôt. 

D'hygiène intellectuelle pour enrichir votre style, je 
n'en connais d'autre que celle d'enrichir votre vie : 
c'est l'affaire de l'expérience et de l'étude. Ça viendra 
peu à peu puisque vous le voulez. D'ordinaire, les 
ambitions se réalisent. Celui qui veut assécher son 
style y réussit ; de même celui qui veut l'étoffer et le 
capitonner. L'important est que tous ces changements 
répondent à des acquisitions réelles et sérieuses. Chez 
vous ce sera le cas. 

Le roman autobiographique me paraît être une des 
hautes et belles formes de l'art, mais il est évident 
que l'auteur est beaucoup moins libre pour le choix 
des milieux, des incidents et des personnages. La mé- 
thode doit être beaucoup plus sévère et, pour que l'in- 
térêt ne faiblisse pas, il faut que l'analyse psycholo- 
gique devienne tout à fait passionnante. 

Quelle que soit l'origine du héros, il n'y a rien à dire, 
si ce n'est qu'il faut nous intéresser à lui. Le milieu 
que vous connaissez le mieux sera certainement le 



■.**m 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



167 



mieux décrit. Comme toujours le bon précepte est le 
nôtre : <c Fais ce que veux ». 

Bien cordialement à vous et aux vôtres. 

Elisée Reclus. 



À M me Magali Régnier. 



Knocke, juillet 1894. 



Ma bien chère fillette Magali, 



En wagon, j'ai lu un roman, ce qui n'est pas cou- 
tume : Fromont jeune et Rider aîné. Plus d'une fois 
pendant ma lecture, j'ai été ému. Mainte situation y 
est d'une vérité poignante et l'émotion de l'écrivain 
est sincère. Je me suis dit que nous ne sommes pas 
toujours justes à l'égard des écrivains, de même que 
nous ne le sommes pas non plus à l'égard de qui que 
ce soit. Nous leur reprochons leurs défauts, mais il 
s'agit, avant tout, d'apprécier leurs qualités : c'est 
par là qu'il faut toujours commencer. Ainsi, tout en 
reconnaissant qu'il est facile de dépiauter Daudet en 
lui reprochant les à peu près et les incohérences dans 
le dessin des caractères puissants, les mièvreries dans 
e croquis des personnages fugitifs, le manque évident 



*',*"Wks ■■■«■■>. 



168 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

d'une boussole dans la direction de son oeuvre, parfois 
aussi des imitations non douteuses de Dickens, je lui 
suis très reconnaissant de l'émotion qu'il m'a fait res- 
sentir parce qu'il la sentait lui-même. 

Bien tendrement à toi et à vous. 

Elisée. 



A Henri Roorda van Eysinga. 

Knocke (Flandre occidentale), 17-VII-94. 

Mon cher ami, 

Il est convenu que les professeurs étrangers seront 
payés. Combien ? On ne sait pas encore. Mais le prin- 
cipe est admis. Avec 70.000 francs on ne va pas loin, 
mais c'est encore en les dépensant avec largesse qu'on 
a le plus de chance de les faire profiter. Je dis ceci en 
me plaçant au point de vue contemporain, qui nous 
oblige de prononcer « cette sale mote » argent. 

Ainsi, en admettant qu'il vous soit possible scienti- 
fiquement de faire un cours de « sciences mathéma- 
tiques et physiques », préparez-vous à le faire, et l'on 
avisera pour la question du budget. D'ailleurs, il y 
aura, si je ne me trompe, une certaine rémunération 
venant des élèves. Il serait peut-être possible de don- 
ner des cours de ceci ou de cela en des collèges. Le 
marché professionnel de Bruxelles est évidemment 
beaucoup moins encombré que celui de Lausanne. 



A 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 169 

Que vous dirai-je sur notre Ecole Libre, qui n'existe 
pas encore ? Vous savez d'avance que tous les éléments 
qui s'y trouveront sont loin d'être excellents. Où l'in- 
trigue et l'ambition et la vanité ne vont-elles pas se 
fourrer ? Là aussi il y aura des avocats et des poseurs 
et des sots, et des gens qui savent par méthode et non 
par ardeur enthousiaste. Mais il y aura aussi d'excel- 
lents éléments, et ceux-ci vous les fortifierez de votre 

présence. 

Ici je ne suis point tracassé pour mes opinions. Pen- 
dant trois semaines environ, j'ai été si ostensiblement 
surveillé et filé que c'en était risible et que c'était, je 
crois, une manière polie de me faire comprendre que 
toute cette surveillance était pour la frime, la simple 
exécution d'une consigne. Maintenant on me laisse 
tranquille. Mais des amis m'ont fait savoir qu'un 
voyage en France serait une dangereuse bravade. Je 
me promène donc au bord des flots en pensant aux 
amis et en étudiant l'histoire. 

Bien cordialement, 

Elisée Reclus. 




A Henri Roorda van Eysinga. 

Knocke-sur-Mer (Flandre occidentale), 23 juillet 1895. 

Mon cher ami, 

Vous avez dû recevoir une première lettre adressée j 

à la Bardoulaz. Je me hâte de vous en écrire une se- ( 



I 



170 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

conde puisque vous vous sentez un peu seul. Moi aussi 
je suis seul en ce moment. Je reste dans ma petite 
chambre d'auberge, dans ce petit bourg maritime de 
Knocke, tandis que ma femme est partie pour aller 
faire sa tournée de famille en France. La prudence me 
conseille de rester ici. 

Ainsi je réponds pratiquement à la question que 
vous posez. Quand on a la conscience de sa force et de 
sa valeur, on ne les emploie pas au hasard ni pour des 
vétilles : on les utilise pour faire de grandes choses. La 
vie est un échiquier sur lequel il faut savoir poser ses 
pions. De la sagacité, de l'audace, de la puissance de 
calcul dépend la victoire. Et puis, mon ami, il ne faut 
pas oublier que la revendication de votre personne 
étant accomplie déjà, l'œuvre capitale ne consiste pas 
à s'affirmer, mais à persuader, à se donner des com- 
pagnons nouveaux, à changer peu à peu le monde par 
une nouvelle morale, un nouvel état social. Je com- 
prends qu'un homme las de la vie aille gueuler sur une 
place publique au milieu d'ennemis ; mais vous n'êtes 
pas las de la vie et vous n'avez pas le droit de l'être, 
puisque vous êtes plein de force et que vos camarades 
ont droit à l'emploi utile de cette énergie. Vivez donc 
une vie qui soit un enseignement de toutes les minutes 
et que chacune de vos paroles, chacun de vos actes 
exerce son maximum d'action. 

La jeune femme qui veut penser librement « tout en 
étant peu instruite », sait-elle l'anglais ? Je vous de- 
mande cela parce que les meilleurs ouvrages parais- 
sent en Angleterre, si je ne me trompe. 

A priori^ je ne commencerais pas l'ensemble des 
lectures par Taine et Guyau. Taine est un pessimiste, 
et sa méthode, si détaillée qu'elle soit, néglige toujours 



*Â 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 171 

les détails essentiels à la synthèse définitive. Taine 
n'est pas avec nous et son influence ne peut servir 
notre cause. Quant à Guyau, il est trop fort, trop haut, 
trop beau pour qu'on puisse débuter par la lecture de 
ses œuvres. Elle doit être un couronnement et non un 
début. 

Que pensez- vous des ouvrages d'histoire naturelle : 

Brehm (Thierleben) ou l'édition française ; 

Franklin, Animaux ; 

Espinas ; 

Romanes ; 

H. Fabre ; 

Houzeau, Etude de la Nature ; 

Vogt (Thierstaaten), etc. 

Voyages : Jacquemont, Humboldt, Darwin, Wallace, 
Bâtes, Monnier, Agassiz ? 

Histoire : Grote, Histoire de la Grèce ; 

Michelet, Histoire romaine. Moyen-âge ; 

Quinet, Révolutions d y Italie ; 

Burckhardt, Civilisation en Italie ; 

Draper, Histoire du développement intellectuel ? 

Bien cordialement à vous. 

Elisée Reclus. 



BfcMtatt*ji 



172 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 



A Jean Grave 



Bruxelles, 22, rue Villain-Quatorze, 6 octobre 1894. 

Mon cher ami, 

En effet, on s'occupe de fonder à Bruxelles une nou- 
velle Université, entièrement libre d'attache avec 
l'Etat et avec les partis politiques. L'idée de cette nou- 
velle fondation s'est fait jour au commencement de 
Tannée, lors des conflits dont vous avez certainement 
entendu parler, et six mois ont suffi pour nous donner 
un très beau local universitaire, pour organiser com- 
plètement les deux facultés de droit et de philosophie, 
pour préparer largement celles des sciences et de mé- 
decine, enfin pour grouper une soixantaine de profes- 
seurs dont la plupart donnent gratuitement leur colla- 
boration. 

Tout cela est de nature à nous encourager beaucoup. 
Cependant, il ne faudrait pas s'en exagérer l'impor- 
tance, car on ne peut modifier le programme des exa- 
mens, le système des diplômes, et le personnel des étu- 
diants se composera toujours de jeunes gens qui se 
savent privilégiés et auxquels leurs examens donneront 
d'injustes avantages dans la bataille de la vie. Aussi, 
malgré le bt îu cri de guerre de la nouvelle Université : 
<r Faisons des Hommes ! » elle aussi contribuera dans 
une certaine mesure à faire des exploiteurs. Pour ma 
part, je compte beaucoup plus sur une autre partie 



I 



«4 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 173 

de renseignement, représentée par Y Institut des 
Hautes Etudes et par les cours de l'Extension Univer- 
sitaire qui s'adresseront au grand public et dont l'au- 
ditoire ne fera ni bacheliers ni docteurs. Peut-être là, 
le frémissement de la pensée ira-t-il de l'âme à l'âme 
et, vous le savez, nous n'avons d'autre souci que d'être 
bons et d'aider nos frères à le devenir. 
Bien affectueusement à vous, 

Elisée Reclus. * 



A Jacques Gross. 

22, rue Villain -Quatorze, 7-X-94. 

Mon cher ami, 

J'ai bien reçu votre lettre et j'en ai fait l'usage que 
vous m'avez indiqué. 

La vie de notre camarade Louis (1), décrite par vous, 
m'a profondément touché : la grande sympathie que 
je ressentais pour lui s'en est accrue, s'il est possible, 
et je serais très désireux de pouvoir apporter dans sa 
noble vie quelque doux rayon d'amitié. Je vous dirai 
peut-être un jour quand j'aurai la joie de vous serrer 
la main, pour quelle raison je vous ai fait ce question- 
naire au sujet de notre excellent ami. 

(1) Galleani. 



i 



■RSÈPi'". 



s 



174 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

Je lui ai envoyé aujourd'hui le premier numéro du 
journal La Nouvelle Université, qui l'intéressera pro- 
bablement : si on laisse passer La Société Nouvelle, à 
plus forte raison cette feuille anodine. 

Actuellement, je suis d'une grande pauvreté et oe 
puis même acheter de livres ; mais si la chance tourne, 
je ne manquerai pas d'envoyer des livres à notre ami. 

Bien affectueusement. 

Elisée Reclus. 



A Lilly Zibelin-Wilmerding. 

Sans date, [octobre 1894 ?] 

Merci de votre lettre, ma chère amie. J'ignore les 
-circonstances qui ont changé vos plans, mais a priori 
j'imagine qu'un événement favorable empêche cette 
longue séparation, précédemment annoncée* 

Vous me demandez des nouvelles de Grave. Il va 
bien. On s'est relâché des féroces persécutions que 
journalistes et policiers mettaient à le poursuivre ainsi 
que ses camarades. Il peut lire et travailler à Clairvaux, 
où il est convenablement traité et cause librement 
avec ses camarades. Je lui écris quelquefois et il a le 
droit de répondre. 
I J'ai bien reçu Mes Paradis de Richepin et l'ai lu 

] avec ma sœur, M me Dumesnil, qui est venue passer 
l'hiver avec nous et nous aider dans nos travaux» 
Incessamment cet ouvrage vous sera renvoyé. 



;**»»«**"**■' 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 175 

Certes, j'ai lu avec attention les vers que vous me 
signalez et certains passages m'ont transporté de joie 
par leur ample sonorité. J'admire beaucoup en Riche- 
pin l'instinct populaire et la passion de justice. Je 
savoure aussi la magnificence picturale de ses des- 
criptions et de ses chants d'amour, d'orgueil ou de 
joie. Mais l'homme est double. Il ne peut suivre un 
raisonnement sans le renverser aussitôt. Dans cette 
pièce, n'est-ce pas au nom de la justice, qu'il parle 
contre la justice au nom de l'égalité contre l'égalité, 
au nom du peuple pour un maître ? Et puis après 
avoir « bucciné » la marche triomphale, « dût-il, en 
y soufflant ce souffle de rafale, y cracher tout le sang 
de ses poumons crevés !...» il nous donne en mourant 
cette foi qu'il n'a plus. La foi en Bonaparte, la foi 
en Boulanger? Mais ces maîtres ne se font-ils aimer 
que par « les volontés complices », n'ont-ils pas 
aussi des codes Napoléon et des conseils de guerre ? 
Cette « Ile d'Or » n'est point celle de l'Anarchie, 
puisque des héros de Waterloo y ont leur place. 
La fin manque. 



A M me Dumesnil, à Paris. 

Sans date, (1894.) 
Mon amie, 

Hier, j'ai rencontré, dans la rue, Verhaeren, qui va 
bientôt commencer son cours, alternant avec celui 



Btetfi* 



176 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

d'Elie. je crois qu'il sera fort intéressant à en juger par 
le résumé qui vient d'être publié. 

Le Comité de l'Extension de Tournai a demandé un 
cours à Elie : ce serait, m'a-t-on dit, un comité de doc- 
trinaires, mais, pour se renouveler, sans doute, ils 
n'ont fait appel qu'à des gens avancés ou révolution- 
naires. 

Il y a toujours quelque bruit dans Landerneau. 
L'autre jour, c'était à la Ligue de l'Enseignement. Les 
doctrinaires y régnant ont procédé à l'exclusion com- 
plète et définitive de tout ce qui s'y trouvait encore 
d'éléments disparates plus ou moins colorés en rouge : 
les Hector Denis et autres. Ils en feront tant que toute 
éducation libre deviendra forcément populaire et que 
bourgeoisie signifiera « obscurantisme » sans phrases. 

Braucoup d'autres mêmes incidents qui n'ont d'in- 
térêt que pour les gens sur place et qui, de loin, se 
perdent en des teintes plates. 

Bien tendrement, 

Elisée* 



■>«« 



Année 1895 



A Henri Roorda van Eysinga, 



Bruxelles, 30 janvier 1895. 

Mon ami (Lettre commencée il y a deux 
jours), 

Oui, proposez à notre ami Brouez vos Miettes 
d'anarchie. Je pense qu'elles seront encore de taille à 
nous alimenter. Et puis, il n'est pas mauvais que vous 
soyez en relation avec notre petit auditoire de Bruxelles* 
Quant à cet auditoire, vous savez que nous sommes 
toujours pauvres parmi les pauvres, et que tous les pro- 
fesseurs vivent encore gaiement « à l'œil » de leur dé- 
vouement à la cause. Par conséquent, il faudra, quand 
vous viendrez ici, vous arranger pour trouver des 
leçons payantes dans quelque établissement scolaire. 
Il sera bon de vous y prendre quelque temps d'avance. 

Vous avez bien interprété mon sentiment : C'est à 
vous de créer des hommes là où ils ne sont pas encore ; 
c'est à vous de les faire surgir, il y a partout des élé- 
ments de renouveau. Je lis un proverbe japonais : 
« Tu ne trouves aucun homme sincère ? Sois-le toi- 
même et tous autour de toi deviendront sincères ». 
C'est beaucoup dire, mais dans cette parole, il y a un 
fond de vérité. 

Corr. E. Reclus. — T. III. 12 






178 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

Le journal L'Université Nouvelle a parti régulière- 
ment. Le dernier numéro, à mon avis, était plus que 
mauvais, exécrable. Tout n'est pas excellent chez nous, 
loin de là : mais cela ne nous empêche pas de collaborer 
avec zèle pour toutes les choses sur lesquelles nous 
sommes d'accord. 

Il est vrai que je prépare un ouvrage de géographie 
sociale, L'Homme, en quatre volumes. J'en ai même 
écrit la première page, ce qui est beaucoup, et le plan 
est soumis à un éditeur anglais. Je tâche d'y exposer 
la vérité, par conséquent d'y appuyer fortement nos 
théories philosophiques et sociales. 

Autre chose : des amis commencent une publication 
régulière : La Pensée libre à travers les âges, soit une 
bibliothèque des ouvrages et extraits d'ouvrages à 
recommander à tout homme sincère (1). 

Je connais Bernard Lazare : il n'a pu venir à 
Bruxelles, car il vit de ses articles, et l'Institut des 
Hautes Etudes ne lui eût offert que du travail et des 
fatigues. C'est un homme d'une très grande bonté et 
très généreux, mais, dans ses critiques, il me paraît 
trop îaudatif ou trop vitupératif. 

Bien cordialement à vous. Je vous prie de me rap- 
peler au bon souvenir de votre mère et de vos sœurs. 

Elisée Reclus. 



(1) La Bibliothèque des Temps nouveaux, de Bruxelles. Son 
premier opuscule fut la brochure intitulée : Aux Anarchistes qui 
s'ignorent, par Charles Aibfht, 189G. 



,*■< 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 179 



A M me Dumesnil. 



Sans date [1895, 3 février]. Dans le train, dimanche 
matin. 



Tu peux te féliciter de ne m'avoir pas entendu hier 
soir. Je pense que ma conférence a été la moins inté- 
ressante de toutes celles que j'ai données jusqu'à 
maintenant. Ce n'est pas que j'aie bafouillé — du moins 
extérieurement, — mais le sujet ne parlait pas à 
l'homme, à sa passion, à l'idéal : il s'agissait simple- 
ment du climat, de la flore, de la faune du Japon, et 
ma compétence n'était pas suffisante pour animer tout 
cela, pour donner à cette nature le charme du vécu ; 
mais peut-être est-il bon, pour rester sincère avec ses 
auditeurs, de se montrer sous tous ses aspects, même 
l'aspect ennuyeux. 

Il fait froid, mais pas assez pour nous donner froid : 
le besoin ne s'est pas fait sentir d'aller en première ; 
les chaufferettes des troisièmes valent celles des autres 
compartiments et les populos s'entrechaufîent mieux 
que les rigides et frigides personnages de la haute. 

Merci des nouvelles du Midi. Ici les santés sont 
bonnes ; à Londres aussi. T'ai-je dit que j'ai reçu de 
mon éditeur de là-bas un projet de traité qui serait 
très avantageux pour moi ? Mais ce n'est pas tout de 
traiter pour un livre : il faut le faire, et pour cela, je 



&XW 



I 



180 CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 

compte beaucoup sur toi. Ensemble nous ferons les 
recherches. 

Bien tendrement, 

Elisée. 



A M me Dumesnil. 



Sans date. Londres [11 février 1895]. 



Hier, je suis allé voir Alfred Russell Wallace, qui 
demeure dans le Dorset, et je suis bien heureux d'avoir 
vu cet homme rayonnant de puissance morale et de 
bonté. En voilà un qui fait bon marché de ses tra- 
vaux : il ne pense qu'à une chose : « La Terre au 
Paysan. » J'en ai oublié de payer ma place, et, quand 
je suis arrivé à Londres, j'ai vainement cherché mon 
billet que j'avais oublié d'y mettre. 

Ici aussi, j'ai vu des amis. Que de braves gens il y 
a sur la Terre! Que notre vie se passe à associer ces 
forces ! 

Si mon travail se fait comme je le désire, je partirai 
lundi pour Bruxelles. 

Bitn tendrement, 

Elisée. 



*m 



CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 



181 



A M"e Clara Kœttlitz (1), à Bruxelles. (2) 



Bruxelles, le 12 avril 1895. 



Ma gracieuse et respectée demoiselle, 



En fait de livres, je vous dirai, ma chère demoiselle, 
qu'il n'importe guère de les étudier pour y trouver des 
arguments dans la discussion. C'est là le petit, le tout 
petit côté de la question. Ce qui importe, c'est d'ap- 
prendre à fond, de fortifier ses convictions par de fortes 
études, de se créer un idéal bien complet, embrassant 
l'ensemble de la vie et de vivre conformément à cet 
idéal dans toute la mesure de ses forces adaptées aux 
possibilités ambiantes. Etudiez, apprenez et ne parlez 
jamais des choses sérieuses qu'avec des personnes 
d'une parfaite sincérité. Il faut avoir assez de fierté 
pour ne pas prodiguer en des conversations légères le 
trésor de ses convictions. Du reste, si vous observez 
ceux qui discutent, sans prendre part au débat, vous 
remarquerez facilement que la sincérité parfaite est 
rare dans ce genre de tournois et que, d'habitude, les 
interlocuteurs cherchent à entraîner leur adversaire 



(1) M»e Clara Kôttlitz, aujourd'hui M m « Jacques Mesnil, alors 
jeune auditrice des Conférences d'Elisée. 

(2) Cette lettre a paiu dans le Mercure de France, le 1 er X, 1913. 



182 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

dans une question secondaire, dans une petite difficulté 
de détail. Ils peuvent ainsi se procurer un triomphe 
apparent qui ne signifie rien, mais dont le résultat est 
absolument contraire à la vérité. Aussi voii* ferez bien 
de vous méfier de ces joutes oratoires. Ce qu'il faut, 
c'est assurer ses convictions et vivre suivant sa foi : 
de cette manière vous ferez la meilleure de toutes les 
propagandes. 

Les jeunes, — et vous en êtes heureusement, 
ayant devant vous tout un long avenir de bonheur et 
de bonté, — les jeunes s'imaginent volontiers que les 
choses peuvent changer rapidement par de brusques 
révolutions. Non, les transformations se font avec 
lenteur, et, par conséquent, il faut y travailler avec 
d'autant plus de conscience, de patience et de dévoue- 
ment. Dans la hâte d'une révolution immédiate, on 
s'expose par réaction à désespérer, quand on constate 
l'empire des préjugés absurdes et l'action des passions 
mauvaises. Mais l'anarchiste conscient ne désespère 
point : il voit le développement des lois de l'histoire 
et les changements graduels de la société, et s'il ne 
peut agir sur l'ensemble du monde que d'une manière 
infinitésimale, du moins peut-il agir sur soi-même, tra- 
vailler à se dégager personnellement de toutes les idées 
préconçues ou imposées, et grouper peu à peu autour 
de soi des amis vivant et agissant de la même façon. 
C'est de proche en proche, par petites sociétés aimantes 
et intelligentes, que se constituera la grande société 
fraternelle. 

Vous êtes arrêtée vous-même dans la compréhension 
de l'idéal anarchiste par une question scabreuse, celle 
de la « famille ». Je comprends d'autant plus votre 
hésitation que le livre qui vous est tombé sous la main 






CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 183 

était vraiment de nature à vous offenser. Le langage 
grossier est toujours inspiré par des idées grossières. 
Or, en traitant ces questions, il faut toujours le faire 
avec un respect parfait de la délicatesse féminine, avec 
un sentiment que j'appellerai religieux, tant il faut 
avoir souci de la pudeur humaine. C'est peut-être une 
raison pour laquelle on a si peu écrit sur ce sujet, car il 
demande une pureté absolue de langage et de pensée. 
La question réduite à ses éléments essentiels est 
celle-ci : la famille normale, spontanée, doit reposer 
uniquement sur l'affection, sur les affinités libres : tout 
ce qui dans la famille provient de la puissance des 
préjugés, de l'intervention des lois ou des intérêts de 
fortune doit disparaître comme essentiellement cor- 
rupteur. Ici, comme en toute autre chose, la liberté et 
l'élan naturel sont les éléments de vie. 

Vous avez l'extrême amabilité de me demander mon 
portrait. Dès que j'aurai un exemplaire de ma « vieille 
barbe », je serai très fier de savoir que vous me faites 
le grand honneur de l'accepter. 

Votre vieil et respectueux ami, 

Elisée Reclus. 



A M*e Dumesnil. 

Sans date, 5 juin 1895. Paris. 
Ma sœur, 

Aujourd'hui, sorti en voiture avec Jeannie. La santé 



aWffrtv**- 



! 



I 



184 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

revient. Si tout continue à bien marcher, nous partirons 

samedi. 

Reçu mon traité Ecrit à Desclozières une lettre 

dont je t'envoie le brouillon : 



Bien affectueusement ton frère, 



* 



A M. Desclozières, Maison Hachette, Paris. 



1, rue Vauqueliu, 5 juin 1895. 



Mon cher Monsieur, 

Il vous souvient, sans doute, que vous avez accepté 
de publier mon ouvrage en préparation : L'Homme, 
Géographie sociale, mais à la condition seulement que 
mes conclusions ne seraient pas de nature à offenser 
les lecteurs habituels des ouvrages publiés par votre 

maison. 

Cette décision ne me permettant pas de travailler 
avec sécurité à la continuation de ce que j'appelle la 
fin de ma « Trilogie », je me réservai d'obtenir la ré- 
ponse ferme d'un autre éditeur. Cet autre éditeur, je 
ne songeai pas un instant que ce pût être un Français, 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 185 

par un sentiment naturel de respect pour mes hôtes 
de quarante années, et je m'adressai, sans hâte 
d'ailleurs, à des maisons de Londres. Une première 
tentative échoua par suite d'un malentendu, une 
deuxième a réussi, et, depuis quelques mois déjà, le 
traité était en préparation. Je dois le signer aujour- 
d'hui. 

Mais avant de le faire, je crois devoir vous en aviser : 
les clauses de l'accord donnant à l'éditeur Arnold le 
droit de primauté pour la publication en anglais de 
l'ouvrage et lui réservant, en outre, pour une édition 
française éventuelle, le marché des pays de langue 

anglaise. . .. 

Si je n'étais un peu souffrant, je serais aile vous dire 
ces choses de vive voix et vous serrer la main avant 
de partir pour la Belgique. Je n'ai fait que toucher 
barre. 

Bien cordialement à vous, 

Elisée Reclus. 



A Henri Roorda van Eysinga. 

1er juillet 1895. 

Mon ami, 

Je vois d'ici la situation et ne puis que vous crier : 
« Gardez devant vous, du fond obscur de votre cer- 
veau, un point lumineux ». Tous les jours, si pénibles 



r-»j*i(i«,»* 1 .*«-i«.™-™i.i 



186 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

que soient les leçons, si longues que soient les répéti- 
tions, gardez une heure pour le travail personnel. Il 
faut, à tout prix, entretenir le feu sacré. Sinon le pessi- 
misme est là, et la mort. 

Ce que vous dites de notre Université est très juste. 
En somme, c'est une olla podrida. Mais dans cette mar- 
mite se mêlent d'assez bonnes choses pour qu'il vaille 
encore mieux être là qu'ailleurs. 

Avocats, Ecole de Droit, hélas ! Mais il ne faut pas 
exagérer. Il y a ici des centaines de jeunes gens qui 
ont fait leurs études, mais qui n'exercent point. C'est 
parmi eux que se sont recrutés en grande partie les 
professeurs, qui renoncent d'avance à tout traitement, 
et, par cela même, font preuve d'un certain esprit de 
sacrifice. En outre, les hommes vraiment dévoués sans 
lesquels l'Université n'aurait pas vu le joui, Picard, 
de Greef, Dejongh. sont des avocats, et, naturellement, 
les amis de la basoche sont venus autour d'eux. Enfin 
l'Ecole de Droit étant la première que l'on ait pu orga- 
niser, les abeilles se sont empressées autour de leur 
rayon de miel. A nous de lutter pour que du chaos 
primitif sorte vraiment l'amour de la science. 

Vous ne vous découragez pas, c'est tout ce qu'il 
faut. Sans doute notre Université est une institution 
comme une autre — donc mauvaise — mais pour le 
moment, elle représente la lutte. Nous y entrons anar- 
chiquement et personnellement pour prendre part au 
combat, et nous sortirons demain. 

Je vous envoie une deuxième brochure que nous 

avons publiée ici. 

En fait de nouvelles Revues, je vous recom- 
mande le Magazine International de Bazalgette, dont 



i 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 187 

le numéro 2 était superbe, riche en beaux articles 
pensés. 

De cœur avec vous et avec les vôtres, 

Elisée Reclus. 



A M m « Dumesnil, à Vascœuil. 



A la campagne, chez Cobdcn-Sanderson. Dimanche, 
pluie et brouillard [juillet 1895]. 



Ma sœurette, 

Ta ta ta ! Tu me dis trop de bien de ton cher frère. 
Si jamais il meurt dans un hôpital d'aliénés, atteint 
de mégalomanie, la faute en sera à sa sœur Louise qui 
l'aura fait se gober. Par exemple, il lui est bien difficile 
de se gober aujourd'hui qu'il travaille à ses confé- 
rences sur l'anarchie, cherchant des mots anglais, se 
demandant comment il doit les prononcer, écrivant 
des périodes à la française, absolument étrangères au 
génie anglais. Eh ! quand j'entends parler M. San- 
derson si correctement, si purement, avec tant d'élé- 
gance, comme je trouve beau son langage et comme 
je voudrais l'égaler ! 

C'est un beau spectacle que de voir les trois habi- 
tants de la maison de Londres où j'ai reçu l'hospitalité : 
Paul, l'Allemand Kampffmeyer et le Géorgien Tcher- 
kesof, tous les trois rivalisant de gaieté, de bonté, de 






188 CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 

douceur, de serviabilité, de sérieux dans la compré- 
hension des choses de la vie. En cette maisonnette 
réside la perfection. 

Hier, entre deux trains, sur le quai d'un chemin de 
fer, j'ai fait la connaissance d'une demoiselle italienne, 
ayant fait ses études de peinture à Bruxelles, chez 
M. Blanc-Garin. C'est une nature généreuse, prime- 
sautière, irréfléchie, mais parfaitement bonne. Il pa- 
raît qu'à Knocke la police avait quelque velléité de 
l'expulser comme anarchiste, mais elle n'avait pas 
conscience de l'être. J'espère que depuis hier, elle 
l'aura. 

Le mystère de mon chapeau m'est révélé. Que de 
fois m'étais-je dit : « C'est étonnant, je croyais mon 
feutre sale, crasseux, très peu décoratif, mais par quel 
miracle s'est-il nettoyé soudain et puis-je le mettre 
avec orgueil sur mon chef déplumé » ? Tout s'ex- 
plique (par un échange fortuit). 

Je vous embrasse bien tendrement, 

Elisée. 



A M me Elisée Reclus. 

Edimbourg, le 16 août 1895. 

Ma chère femme, 

Dans quelques minutes, je vais faire ma deuxième 
conférence. La première s'est très bien passée devant 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 



189 



un public sympathique, composé de gens qui me pa- 
raissent savoir véritablement le français. Ma qua- 
trième conférence doit se faire en anglais et devant un 
public composé en majorité d'ouvriers anarchistes. Ce 
sera l'expérience difficile de la campagne. 

L'organisation de la Société universitaire fondée par 
M. Geddes (1) est du plus haut intérêt. Je ne te la 
décris pas. Ce serait trop long, mais je prends tous les 
renseignements nécessaires afin qu'Elie puisse faire un 
article détaillé sur la question. En tout cas, la partie 
d'Edimbourg que nous habitons se trouve déjà singu- 
lièrement transformée au point de vue matériel. 

Un abbé venu de France, de l'Université Libre de 
Paris, est ma compagnie ordinaire. Il voudrait bien se 
faire anarchiste, mais il n'ose pas {2\ 

Voici quels sont mes projets, ce qui pourra guider 
tes lettres. Ici jusqu'au jeudi 22, jour de ma dernière 
conférence à Edimbourg ; vendredi 23, à Glasgow, où 
je dois faire une cinquième conférence ; dimanche 25 
à Londres, et départ pour la Belgique le 26 ou le 27. 

Bien cordialement à vous tous, 

Elisée. 



(1) Patrick Geddes, professeur de botanique à l'Université de 
Dundee, puis professeur d'économie politique à l'Université de 
Bombay. Voir pour son activité à Edimbourg : Renouveau d'une 
Cité, Société Nouvelle, juin 1896. 

(2) Probablement l'abbé Félix Klein. 



I 



190 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A M me Dumesnil, Paris. 

Sans date, octobre 1895. 
Ma sœur, 

J'ai corrigé ce matin les épreuves de mon article 
Evolution of Cities (1) et l'ai envoyé à l'imprimerie en 
bon. 

Hier, toute la journée, treize heures, — longue partie 
de l'existence, — a été employée aux débats de l'Ex- 
tension Universitaire. Beaucoup de pose, de grands 
effets d'éloquence, des personnalités qui se mettent à 
l'avant-plan, mais aussi, chez beaucoup, de la sincé- 
rité, de la simplicité, un ardent désir de justice sociale 
et d'égalité- Les invités anglais, mon co-géographe Ma- 
kinder et un nommé Parkyn ont été fort intéressants, 
le premier surtout, et, dans l'ensemble, tout a bien 
marché. 

Il va sans dire que les débats ont été interrompus par 
deux repas, celui de midi et celui du soir. Les toasts 
du soir ont été nombreux et, pour la plupart, fort bien 
tournés. Quel art infini, mais bien mignard, frisant le 
mensonge et l'impudence, que celui des compliments 
et de la gastronomie oratoire ! Néanmoins, cela nous a 
amusés. Elie riait de tout son cœur. 

Il est probable que de cette réunion sortira un petit 
progrès de l'internationalisme ; un échange de leçons 

(1) Article publié, fin 1895, dans The Contemporary Review. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 191 

et de professeurs entre Belgique, Hollande, Angle- 
terre. Je crois, ou plutôt je crains, qu'on ne me de- 
mande d'aller bientôt à Londres pour le compte de 
l'Extension : il ne faut pas que je me laisse aller sur la 
pente et que je me dépense en paroles. 

Elie accepte de faire des correspondances non stric- 
tement mythologiques à la Nacion. En répondant à 
l'éditeur, je lui propose d'envoyer les correspondances 
sous notre double responsabilité, me réservant, au 
besoin, de contribuer pour ma part au travail fra- 
ternel. 

Bien affectueusement, 

Elisée 



A M. Georges Renard. 

27-12-95. 
Monsieur, 

J'ai reçu, il y a quelques jours, votre brochure — 
Socialisme libertaire et Anarchie (1) — dont je recon- 
nais bien volontiers le langage courtois et modéré. 

Plusieurs de vos critiques me semblent justes ; 
cependant vous seriez probablement étonné si vos 
arguments m'avaient du coup convaincu de mon 
erreur. 

(1) Paris. Librairie Stock. 



BHBBttbwaw-^ 






192 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

D'abord, je constate que par son nom même l'anar- 
chiste-communiste ou, si Ton veut, l'anarchiste-socia- 
liste ou bien l'anarchiste-collectiviste, comme disent 
nos frères les Espagnols, voit dans l'homme un être 
social non moins qu'un individu. Les seuls anarchistes 
qui ne pourraient en dire autant sont les anarchistes- 
individualistes qui disent : « Moi seul et c'est assez ». 
Vous savez qu'ils sont très rares et qu'il n'y a entre 
eux et nous d'autre ressemblance que celle du nom. 

Je constate, en outre, en étudiant la vie, en scrutant 
le fonctionnement naturel de tous nos groupes anar- 
chistes, que dans nos organisations spontanées nous 
pratiquons fort bien la coordination des forces. Et, de 
plus, cette coordination des forces, loin de nous laisser 
l'impression que nous avons amoindri notre liberté, 
nous donne la joyeuse exaltation de l'avoir centu- 
plée : nous nous sentons devenus une individualité 
supérieure ayant une force collective infiniment plus 
grande que ne pouvait l'être notre petite force per- 
sonnelle infinitésimale. Je me sens un avec le timonnier 
du navire, avec le chauffeur, avec le mécanicien, avec 
le sondeur, avec celui qui, par les cartes, connaît le 
chenal, avec les marins qui le sondèrent, avec les 
constructeurs du navire et les géomètres qui en ont 
rendu la construction possible. Si quelque malotru 
vient par des menaces troubler cet ordre merveilleux 
d'un groupement libre, je me sens profondément ré- 
volté, car cet ordre, cette menace, diminuent ma liberté 
qui s'était si grandement, si noblement épanouie en 
moi dans la joie de l'œuvre commune. 

En un mot, l'organisation est toujours défectueuse, 
régressive, en proportion des outrecuidances indivi- 
duelles et des violences autoritaires qu'elle renferme ; 



i 



■»&». 



à 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 193 

toujours belle et bonne en proportion du libre accord 
qui l'anime. 

Mais je n'insiste pas. J'aurais mauvaise grâce à con- 
tinuer la discussion, puisque vous « voulez bien prévoir 
un temps où la moralité sera assez haute et assez forte 
pour que la loi cesse d'être nécessaire comme moyen 
d'imposer le respect du droit égal d'autrui ». Eh bien ! 
je crois pouvoir dire en toute modestie que je me sens 
vivre déjà dans cette ère nouvelle et que toute loi 
menaçante m'est une insulte. C'est avec horreur que 
je lis sur telle muraille, dans tel parc de la « libre » 
Helvétie : a Six francs d'amende ; la moitié pour le 
délateur ! » 

Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations cordiales. 

Elisée Reclus. 



Corb. E. Reclus. — T. III. 13 



«!■•(-. .. 



ANNÉE 1896 



A M. Félix (1), professeur à l'Université Nouvelle 

de Bruxelles. 

Février 1896. 
Monsieur, 

Je réponds tardivement à votre lettre du 8 courant. 
La cause en est aux travaux parfois excessifs auxquels 
je dois essayer de suffire. 

Il est difficile d'arriver à une entente bien nette 
des choses tant qu'on reste dans les généralités : c'est 
à la pratique surtout que se constatent les différences. 
Pour moi, je vois un abîme entre deux sociétés ; si 
minimes qu'elles soient, embryonnaires, si vous vou- 
lez, dont Tune s'est constituée librement entre hommes 
de bonne volonté, discutant leurs intérêts communs, 
tandis que l'autre admet l'existence de maîtres inamo- 
vibles ou temporaires auxquels il est nécessaire d'obéir. 
Dans le premier cas, il y a réelle organisation, groupe- 
ment spontané, attractif et constamment mobile sui- 
vant les changements des individus et des choses. Dans 
le second cas, il n*y a que juxtaposition forcée, com- 
battue par des tentatives continuelles de dislocation 

(1) Le docteur Jules Félix, médecin qui soigna Elie et Elisée 
Reclus, avec un grand dévouement. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 195 

des parties. La première société, celle qui est libre de 

Pete et ï'aut J t *??* ï ** Iiberté > re8te <***»- 
pete, et 1 autre, tenue à la cohésion par ses règlement* 

se compose d'éléments centrifuges re g ie ™nts. 

« Les institutions qui ne tirent pas leur origine de 
1 accord des citoyens » ne peuvent garantir UUbtrtè 
car elle s ne peuvent avoir d'autre origine que la vo-' 
lonte avisante d'un maître et la bassesse ou Inin- 
telligence des sujets. 

Mais nous pourrions discuter ainsi longtemps Res- 
tons-ea à nos études en toute sincérité, !t trTaiUons 

îsirr à ,Wre qui — *-* b — 

Veuillez agréer mes salutations cordiales, 

Elisée Reclus. 



A Lilly Zibelin-Wilmerding (1). 

Septembre (1896 ?) 
Mon amie et camarade, 

dpe, "" t0UChant aUX <1»»«™ de pria- 

x W C.U. lettre . paru dan, u M„ mr < d, F„„«, le ,«e 



^"•■♦n.-. 



196 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

La question en soi doit être la même au Japon 

et dans le canton de Genève. 

A mon avis comme au vôtre, je pense, l'union nor- 
male doit être tellement « libre », spontanée, inter- 
personnelle que nul ne devrait en connaître. C'est 
affaire entre les participants. En outre, ces formes 
d'union varient naturellement suivant les individus, 
leurs passions, leurs convenances. Une minute, un jour, 
un mois, à l'essai, au caprice, à la durée, à l'alternance, 
à perpétuité, ceci ne regarde personne : chaque être 
humain, chaque couple d'êtres humains doit nous être 
sacré dans son désir, à la seule condition que la volonté 
des conjoints soit absolument d'accord. A cet égard, 
je ne fais point de différence entre le monde animal et 
cet autre monde, également animal, qui est l'humanité. 

Mais si je me garde bien de juger les individus, je 
puis constater qu'il y a des formes d'union plus ou 
moins élevées. Evidemment, la forme supérieure est 
celle qui comprend à la fois la passion mutuelle, la fer- 
vente amitié, l'estime parfaite et la constance d'amour 
provenant de la transformation continue, du renou- 
vellement de l'un par l'autre jusqu'à la fin de la vie. 
Cette union, atteinte par un si petit nombre d'indi- 
vidus, n'est-elle pas l'idéal, et la première explosion 
d'amour ne la contient-elle pas en germe ? Si la pro- 
messe instinctive qui se fait entre les amants ne se 
réalise pas — et que de chances pour qu'il en soit 
ainsi ! — c'est l'unité de la vie qui se brise. 

Sommes-nous d'accord, ma bien chère camarade ? 
Je le désire vivement, car l'avenir dès enfants dépend 
de l'idéal d'existence que se font les devanciers. 
Bien affectueusement, 

Elisée Reclus. 



. <»mI 



ANNÉE 1897 



A un Rédacteur de La Vie Naturelle, lettre publiée 
dans le numéro de décembre 1911. 



Ixclles (Belgique), 6 février 1897. 



Mon cher camarade, 

En toute chose il faut agir conformément à son ins- 
tinct quand on est encore dans la période de l'instinct, 
à son raisonnement quand on a réfléchi sur les pro- 
blèmes sociaux. Vous croyez devoir simplifier votre 
vie : c'est bien. Essayez de le faire dans la mesure du 
possible, et pour ma part j'ai souvent passé la nuit 
dans- les forêts et sur les plages ; souvent je me suis 
contenté de pain et d'eau, et, si la morale officielle ne 
me faisait craindre la prison, je ne serais nullement 
effrayé, en principe, de vivre en complète nudité. C'est 
à vous de savoir jusqu'où il vous convient d'aller dans 
cette voie. Mais, d'autre part, il pourra convenir à la 
majorité d'entre nous de développer indéfiniment la 
puissance de l'homme par les machines, et d'augmenter 



i 



Bfctefc- 



198 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

ainsi en proportion toujours croissante les ressources 
que possède l'humanité. 

Quoique vous fassiez appel au cadastre, il s'en faut 
de beaucoup qu'un hectare ou un hectare et demi 
suffise à l'homme primitif, chasseur, éleveur de bétail, 
ou même agriculteur : cette petite étendue de terrain 
ne suffit qu'à la condition d'être complétée par le ma- 
chinisme, charrue, herse, moissonneuse, batteuse, loco- 
motive pour le transport, navire en cas de disette 
locale, etc., etc. Faudrait-il nous priver de ces engins 
et revenir aux incertitudes d'autrefois, alors que cent, 
mille hectares d'où le gibier s'était enfui, ne suffisaient 
pas à une seule famille de Peaux-Rouges ? Je n'ajoute 
qu'un mot : vous me parlez d' « anarchistes quelque 
peu désabusés ». Je dois vous dire, cher camarade, que 
je ne comprends pas cette situation d'esprit. L'anar- 
chiste ne peut, à aucun prix et dans aucune circons- 
tance, croire à la vertu de l'autorité ou à l'utilité de 
l'injustice ; il ne peut échapper à la logique de ses 
idées, quelles que soient d'ailleurs leurs chances immé- 
diates de réalisation, suivant l'ancienne parole : « Rien 
ne peut prévaloir contre la vérité ». 

Très cordialement à vous, 

Elisée Reclus. 



i 



CORRESPONDANCE d'ÉJLIKÉE RECLUS 199 



A Jean Grave. 

13 mars 1«97. 



Bien répondu aux étudiants anarchistes, trop grands 
seigneurs en fait d'idées pour s'occuper des Arméniens, 
des Cubains ou des. Grecs. Que diable 1 On souffre avec 
ceux qui souffrent ! on lutte avec ceux qui luttent ! 



Cordialement, 

Elisée Reclus. 



A Nadar, à Marseille. 

Menton, 23 mars 1897. 
Mon ami. 

Hier, dans la nuit, j'ai passé près de toi et je ne t'ai 
pasBerré la main. Tu sais pourquoi, mon ami, et cepen- 
dant je jne demande si ce pourquoi est possible. H 
semble ai naturel que les vieux s'en aillent et que les 
jeunes restent. Déjà tant d'autres sont partis avant 
moi et qui auraient dû attendre I 

J'ai devant les yeux le cher portrait de ma fille 
bien aimée, mais la fille elle-même n'est plus là. Ou 



200 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

plutôt son corps est là pour quelques heures, mais je 
n'ose plus le regarder, de peur que la mort ait déjà 
décomposé les traits. 

Mon ami, je te serre la main et pense à tous ceux 
que j'aime et vénère. Ils ne sont pas légion, puisse leur 
nombre grandir ! 

Tendrement à vous, 

Elisée. 



A B. P. Van der Voo. (1) 

Avril 1897. 
Mon cher camarade, 

Relativement à M., je n'ai qu'une chose à dire, c'est 
que la parole d'Ànacharsis est toujours vraie et qu'au 
lieu de s'adresser à la France, il eût pu s'adresser à 
tous les hommes : « Guéris-toi des Individus ». M. étant 
un homme instruit, un homme qui a écrit, un homme 
qui a souffert pour la cause, on donne plus d'impor- 
tance à ses paroles qu'à celles de tout compagnon venu, 
et, cependant, par le fait de sa notoriété, de sa situa- 
tion en vue, des sollicitations dont il est l'objet, il est 
obligé à donner des opinions moins sûres que celles de 

(1) B, P. Van der Voo, savant botaniste, traducteur en hol- 
landais de divers ouvrages d'Elie et d'Elisée Reclus et corres- 
pondant de la Société Nouvelle* 



1 



'<H*tfflH 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 201 

compagnons inconnus. J'en dirais autant de l'opi- 
nion d'X. et de la mienne propre. Par cela seul que les 
événements nous ont placés quelque peu en dehors de 
la foule, on accorde injustement à nos dires une valeur 
spéciale et ceci me parait un passe-droit. Avoir plus 
étudié que d'autres n'est pas une raison spéciale. 

Mais, pour en venir à la question du vote, je dirai de 
cet acte ce que je dis de tous les autres, c'est qu'il est 
indifférent en soi et doit être étudié dans ses mobiles 
et ses rapports avec les circonstances et les hommes. 
En telle Ou telle circonstance, la conscience de celui-ci 
ou de celui-là, parmi les anarchistes, peut le justifier, 
même l'approuver ; mais je ne crois pas que ces cir- 
constances spéciales puissent se présenter souvent. Ce 
qui est certain, c'est que dans toutes les élections aux- 
quelles il m'a été donné d'assister, j'ai vu que les élec- 
teurs se passionnent à contresens, j'ai vu que les élus 
se corrompent facilement par le privilège qu'on leur 
confère, par les mille sollicitations au mal qui les 
entourent aussitôt. J'ai vu aussi que l'homme est tris- 
tement enclin à remplacer la réalité par des figures : 
un candidat lui tient lieu de pensée ; un drapeau lui 
semble être une volonté, un acte même. Et pourtant 
ce n'est qu'une illusion pure qui détourne toujours de 
l'action. Oui. je répète volontiers cette parole que 
vous avez citée : « Voter, c'est s'avilir ». 

Bien cordialement, 

Elisée Reclus. 



202 CORRESPONDANCE d'ÉXISEE RECLUS 



A Attila de Gérando. 



Bruxelles, 13 septembre 1897. 



Mon bien cher ami, 

C'est très aimable et fraternel à vous de m'avoir 
envoyé ces très belles photographies, dont l'une doit 
être remise à mon frère Elie. Nul tableau ne pouvait 
me plaire davantage, d'abord au point de vue réel, 
précis,^ parce qu'il vous représente, vous et les vôtres, 
dans l'attitude la plus douce et la plus aimable, mais 
surtout parce qu'il symbolise votre noble vie, qui est 
d'aimer, d'enseigner, d'évoquer, de susciter la vie. 

Merci d'avance de vos visites futures, — prochaines, 
espértons-le, — J'aurai peut-être alors mon œuvre du 
Globe Terrestre en pleine activité, et j'aurai à vous 
demander conseil et collaboration. Dès maintenant, je 
compte très sérieusement sur vous. 

Bien affectueusement à vous et aux vôtres, 

Elisée Reclus. 



«•rti 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 203 



A Henri Roorda van Eysinga. 

4 novembre 1897. 

Mon cher ami, 

.....Remontons à l'idée-mère de l'éducation : dans la 
vie du primitif où le repos complet succède au travail 
intense, absorbant, de la chasse ou de tout autre labeur 
acharné, l'enfant ne peut apprendre que par l'imita- 
tion et l'initiative personnelle : il. est entièrement livré 
à lui-même. L'éducation n'existe pas encore. 

Mais avec le loisir, l'éducation commence. Celui qui 
sait.enseigne à celui qui ne sait pas l'art d'utiliser tout 
ce qu il possède en lui pour bien voir, bien comprendre 
et bien agir. L'éducateur, celui qui extrait de l'enfant 
la compréhension des choses et la puissance de volonté, 
ne peut évidemment pas, à moins d'avoir déjà l'imbé- 
cillité de nos maîtres d'école, agir en dehors de la vo- 
lonté de l'enfant, mais il est libre aussi, et normalement 
les deux initiatives ont à s'entr'aider. L'enfant veut 
savoir, l'éducateur veut enseigner, c'est-à-dire mon- 
trer à l'enfant que, sachant déjà d'une manière incons- 
ciente, il n'a qu'à se rendre compte des choses pour 
savoir consciemment. 

D'autre part, la méthode dans le travail est de capi- 
tale importance. Je n'augurerai rien de bon d'études 
faites au hasard du caprice, de même que je considère 



204 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

comme perdue d'avance une instruction par trop itiné- 
rante, toujours en route de Pétersbourg à Lausanne 
et de Lausanne à Paris. Le professeur doit avoir grand 
souci d'un travail méthodique chez les enfants, tout 
en ayant l'esprit assez libre, assez prompt, pour aborder 
toutes les questions amenées par les circonstances. Il 
ne doit pas y avoir de règles, seulement une ligne de 
conduite s'adaptant toujours aux mille phénomènes 
de la vie ambiante. 

^ Et si l'enfant n'a pas l'enthousiasme de l'étude, 
c'est que le professeur n'a pas l'enthousiasme de l'édu- 
cation. 

Bien affectueusement, 

Elisée Reclus. 






ANNÉE 1898 



A Pierre Kropotkine. 

Sans date, 1898. 
* 
Mon ami et frère, 

Sur ta recommandation, Page, de Y Atlantic Monthly. 
m'avait demandé un article sur Y Extrême-Orient. 
Deux mois s'étant écoulés entre ta recommandation 
et sa lettre, je n'étais plus en mesure de lui fournir cet 
article. Je lui écrivis dans ce sens, et, s'il m'en sou- 
vient bien, je m'empressai de t'en avertir et t'envoyai 
même sa lettre, au cas où il te conviendrait de reprendre 
Ja question pour toi-même et de la traiter dans Y Atlan- 
tic. 

Maintenant Page m'écrit pour revenir à la charge et 
me propose de lui envoyer l'article en question pour 
le mois d'août ou de septembre. Voilà qui change la 
situation. Ayant six mois devant moi, j'aurais, je 
crois, le temps de tirer un court article de longues 
études préalables. 

Mais, dans ce cas, je ne voudrais à aucun prix me 
substituer à toi, si tu avais quelque idée de faire ce 
travail. Veuille m'en écrire, et, si l'espace est libre 



Nmip^ 






206 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

devant moi, envoie-moi la lettre de Page, dans laquelle 
il mentionnait, je crois, la longueur de l'article tel qu'il 
le comprend. 

J'ai lu le résumé de la situation des Mécaniciens, 
inséré dans Les Temps nouveaux. Evidemment, il se 
fera une double évolution dans la masse ouvrière : les 
uns chercheront l'échappatoire de la politique, les 
autres sauront remonter aux causes profondes de la 
défaite. 

Bien affectueusement, 

Elisée Reclus, 



A Henry Van de Velde. 

Bruxelles, le 23 avril 1898. 

Mon cher ami, 

Je viens de lire votre noble brochure sur William 
Morris et je tiens à vous dire combien elle m'a inté- 
ressé. Si vous en avez un grand nombre d'exemplaires, 
ne manquez pas d'en donner à toutes les sociétés 
ouvrières de langue française et à toutes les biblio- 
thèques publiques importantes. 

Une de vos appréciations me paraît dépasser un peu 
la mesure. Donner un rôle « unique » à Morris, n'est-ce 
pas trop ? Chez les Florentins et autres républicains 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 207 

des grandes époques de ferveur artistique et révolu- 
tionnaire, chez les Huguenots qui moururent sur le 
bûcher, moins comme Huguenots que comme libres- 
penseurs et révoltés, chez les ouvriers du moyen-âge, 
n'avons-nous pas eu des Morris, dont la poésie nous 
reste peut-être inconnue, mais n'en était pas moins 

réelle ? 

A ce propos, je dois vous dire combien je suis heu- 
reux de votre protestation contre la redite absurde qui 
attribue l'art ogival à la foi. II y a contradiction absolue 
entre l'homme qui s'abandonne et l'artiste qui se 
retrouve et s'exalte joyeusement. La Réforme, c'est- 
à-dire le retour strict vers la foi, fut la destruction de 
l'art. Les cathédrales sont belles parce que les archi- 
tectes, ouvriers et peintres avaient fui l'abominable 
dogme dans la joie de la beauté. 

Bien affectueusement à vous, 

Elisée Reclus. 




'te»*.».'. ...*«-.. 



ANNÉE 1899 



A Jacques Gross. 



Sans date [probablement 21 mars 1899J. 



Mon cher ami, 

Nous allons imprimer maintenant le beau travail de 
Tcherkesof qui a paru dans les Temps nouveaux (1). 
Comment voulez-vous que Grave proteste contre le 
Journal du Peuple ? Protester contre une masse d'eau, 
un peu lac, un peu mare, un peu égout, qui s'échappe 
par une écluse ruinée ? Il en sort du bien et du mal, 
et nous, faisons comme le nègre : « Continuons ! » 

Bien cordialement, 

Elisée Reclus. 

(1) W. Tcherkesof, Précurseurs de L'Internationale. Biblio- 
thèque des Temps Nouveaux de Bruxelles, n° 16, 1899, 




CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 209 

A Emile Patesson (1), à Bruxelles. 

Paris, le 26 mars 1899. 

Mon cher Monsieur Patesson, 
Je suis fort touché de la lettre que vous m'avez 

;:iVe\ da P ^ u 23 et que je trouve a «' hui à ™» 

J'ai parfaite confiance en vous. Toujours l'œuvre 
doit être considérée comme votre œuvre,- et quels que 
soient les inconvénients d'avoir à recommencer un 

™ h! C^ aVanCé f ià V Si V ° US CT °y ez > à unanimité, 
que la besogne peut être beaucoup mieux faite et faire 

Plus d honneur à l'ensemble de l'Institut, c'est-à-dire 
à vous, n hésitez pas. Prenez l'habitude de ne jamais 
rien livrer qui ne soit excellent. J 

Il en résultera un certain retard, mais cet inconvé- 

ïïSûî i ™ p moindre que ne ie serait - ^ 

Très cordialement à vous. 

(1) M Emile Patesson, directeur de l'Institut Cartographique 
de Bruxelles, a joué près d'Elisée Reclus, dans les dix deSs 
années de sa™, le même rôle que M. Charles Perron dTs le 
période précédente. Devenu son ami, il le soutint par son travTu 
mtelhgent dans les circonstances les plus pénibles 

naHlrer 1 ^" 118 * M ' PateSSOn et d ' Eli °« «*«" été presque jour- 
nal,*™, la correspondance ne quitte guère le terrain'desVvaux 

Corr. E. Reclus. — T TH. 



I 



210 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

Je compte être de retour à Bruxelles le 31 mars» 
jour de règlement. 

Votre dévoué, 

Elisée Reclus. 



A Nadar. 



18 avril 1899. 
Mon ami très cher, 

Oui. nous avons du chagrin et beaucoup de chagrin 
depuis que notre brave frère le notaire (1) nous a 
quittés, laissant les siens dans l'embarras d'affaires 
multiples et compliquées. 

Autrement tout va bien. Ici nos santés sont bonnes 
et nous travaillons gaiement. 

Que le sort de notre Université ne t'inquiète pas 
trop ! Ce n'était pas tout à fait l'œuvre que nous 
avions rêvée ; elle faisait un peu concurrence aux 
autres universités pour la fabrication des diplômes, 
et de plus, on voulait en faire une machine politique. 
« C'est ce qui l'a tuée », mais la petite braise qui avait 
allumé le feu de paille brûle encore et allumera bien 
d'autres incendies. 

Quant à mon petit Institut spécial, il prospère et 

(1) Edouard Bouny. 



L 



COHRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 211 

n'a pas perdu un seul de ses élèves. .....Je t'envoie 

notre programme. 

Et mon Globe ? Eh ! mon ami, s'il ne se fait pas 
sous mon nom, il se fera sous d'autres noms, plus 
grand, plus beau. Nos fils et nos petits- fils travaille- 
ront mieux que nous. 

Bien affectueusement à vous trois. Quand irai-je 
vous voir, je ne sais, mais j'irai vous voir. 

Ton 

Elisée. 



A Jean Grave. 

20-VI-99. 
Mon cher ami, 

Cette expression de « feu central » est commode pour 
désigner d'une manière générale la haute température 
des couches profondes, qui s'accroît, comme vous le 
savez, immédiatement au-dessous de la surface dans 
les proportions d'un degré par trentaine de mètres. Le 
point le plus profond creusé par l'homme, celui de 
Parachovitz, en Silésie, a 2.004 mètres et près de 
400 mesures de chaleur qu'on y a faites donnent 
comme moyenne du. degré géothermique une épaisseur 
de 34 m ,14. Voilà tout ce que nous donne l'observation : 
pas davantage. Nous savons .qu'à 2.000 mètres, la tem- 
pérature du sol dépasse de 60 degrés celle de la sur- 
face et c'est tout. Nous ne pouvons pas en conclure 



212 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉB RECLUS 



que la proportion se maintient jusqu'au centre de la , 
Terre, pas plus que l'accroissement de chaleur de la 
surface de l'épiderme à un millimètre sous la peau ne 
nous permettrait de dire que le corps humain a aussi 
un feu central. Vous pouvez lire sur ce sujet l'ouvrage 
d'Emmanuel Liau, L'Espace céleste et la Nature tro- 
picale, qui se trouve dans toutes les bibliothèques. 

Quant aux volcans, qui nous fournissent un moyen 
d'observation indirecte, ils communiquent certaine- 
ment avec des espaces profonds où la température est 
suffisante pour fondre le fer, soit d'au moins 1.050 de- 
grés. Mais la disposition même des volcans alignés au 
bord des eaux, nous porte à croire que les phénomènes 
qui s'y produisent sont d'ordre essentiellement chi- 
mique. La décomposition de l'eau marine ou de l'eau 
salée des grands lacs, telle est la cause principale de 
l'activité des volcans. Voir à ce sujet les travaux clas- 
siques de Fouqué, résumés, par exemple, dans la Revue 
des Deux-Mondes du 1<* août 1866 : « Les volcans 
paraissent être déterminés par des conditions locales : 
ce sont des pustules en communication avec des 
masses liquides se transformant en vapeur sous une 
énorme pression. » C'est encore pour la commodité du 
langage que l'on applique à cet état le mot de « feu 
central ». 

Bien cordialement, 

Elisée Reclus. 

Vous avez dû recevoir la brochure de Tcherkesof. 
Nous publierons incessamment une nouvelle brochure. 
Avez-vous des conseils à nous donner pour les sui- 
vantes ? 



ik&iêM 



CORRESPONDANCE d' ELISÉE RECLUS 213 



A Pierre Kropotkine. 

Bruxelles, 28 août 1899. 

Mon ami, 

L'adoption du titre Memoirs of a Revolutionnist 
semble décidée. Tu sais que ce titre ne répond pas à 
Tidée de l'auteur, mais à celle des éditeurs. C'est ton 
histoire que veulent ces messieurs, tandis que tu as 
voulu faire de l'histoire à propos de ta personne. Et s'ils 
cherchent un titre un peu sensationnel, qui ne leur 
donne pas l'air de reculer, pourquoi pas Memoirs of an 
Anarchist ? 

Bien affectueusement à toi et à vous, 

Elisée. 
Pas de nouvelles à donner. 



A Pierre Kropotkine, 

7 décembre 1899, 
Mon bien cher ami, 

Reçu ton livre (1) dont je me garderai bien d'arra- 

(1) Memoirs of a Revolutionist, Londres, 1899 ; en français» 
Autour d'une vie, Paris, Stock, 1902. 



i 



214 CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 

cher les deux portraits qui me resteront toujours pré- 
cieux comme le livre lui-même. 

Reçu aussi le manuscrit de ta Préface (1) dont je 
ferai commencer l'impression pour notre Institut, dès 
que tu m'auras envoyé les articles dont il faut traduire 
les extraits pour compléter la préface. Une fois que le 
travail sera en train, je veux qu'on puisse le mener 
très vivement. Dès aujourd'hui, je vais m'en occuper 
pour que rien ne puisse nous arrêter après le « l&chez 
tout ». 

Une lettre de Paul m'a dit qu'à Edimbourg, l'esprit 
n'est pas aussi mauvais que te semble en ce moment 
être celui de Londres (2). D'après lui, personne n'ose, 
là-bas, justifier la guerre, mais personne non plus n'ose 
en accuser les auteurs. Veulerie universelle ! Et si 
vous en êtes là, où en sommes-nous tous, Européens et 
Chinois ? 

Mais il reste des hommes, des Ajax sur leurs rochers, 
dominant les vagues et bravant les dieux. 

Bien tendrement, mon ami, 

Elisée 



(1) Orographie de la Sibérie. 

(2) Au sujet de la guerre du Transvaak 



■*aWB 




CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 215 



A Jean Grave. 



Bruxelles, 25 décembre 1899. 

Mon cher ami, 

J'avais à vous remettre l'extrait de la Freiheit, ci- 
inclus. 

Récemment, vous avez inséré un article qui nous 
parlait de la lutte contre le cléricalisme, contre le 
christianisme, comme d'importance secondaire dans la 
grande bataille économique. N'y a-t-il pas là une erreur 
de jugement ? Historiquement, la terreur de l'In- 
connu, origine de la Religion, me parait avoir précédé 
le régime de la propriété privée. Si l'homme a tant de 
peine à se révolter contre l'Injustice, c'est qu'il se sent 
toujours dominé par le mystère. 

Bien cordialement, 

Elisée Reclus. 



Htatefe< 






Année 1900 



A Nadar. 

18 février 1900. 

Mon excellent, 

Je viens de recevoir ton bouquin, intitulé modeste* 
ment : Quand fêtais ! Comme si tu n'es pas toujours, 
toujours étudiant, toujours photographe, toujours 
l'homme de vitalité puissante et de cœur débordant, 
toujours mon charmant et tendre ami et frère aîné, 
car tu es mon aîné. 

Par Elie, je connais les nouvelles de chez toi, de ta 
Bonne (1), et des autres tiens de Marseille. A moi de 
te renseigner sur mon compte. Mon « viscère car- 
diaque », pour ne pas dire mon cœur, a folichonne, 
battu la mesure hors de tout propos, m'empêchant de 
respirer et de travailler ; mais, obligé à la prudence, 
je crois me rafistoler un peu. 

Ce qui est plus grave, c'est que mon désir de pro- 
curer de l'ouvrage à beaucoup de camarades m'a 
entraîné dans les affaires ; je suis devenu fondateur 
d'une société pour la construction et la publication 
de cartes ! Bref, j'ai été volé, volé et maintenant ma 

(1) Nadar n'appelait M me Nadar que la Bonne, la toute Bonne. 



*m 



CORRESPONDANCE D'ELISEE RECLUS 



217 



société, sans avoir fait faillite, sans avoir fait un sou 
de dette, n'en est pas moins obligée de sommeiller, 
d'arrêter tout travail, et j'aurais eu de graves ennuis 
si des amis ne m'avaient prêté leur appui légal pour 
éviter les chausse-trapes. 

Voilà mon histoire extérieure et apparente pour le 
moment. La véritable histoire intime, c'est que j'aime 
bien mes bons amis et vis avec eux en pensée dans un 
idéal de justice et de bonté. 



A toi et à vous, 



Eliséi 



A M. Karl Heath (1). 

27, rue du Lac. Bruxelles, 31 mars 1900. 
Mon cher ami, 

^ J'ai appris que votre père était un peu malade (2). 
C'est la raison qui me détermine à vous écrire, car je 
désire vivement que vous nous teniez au courant de 
vos santés respectives. 

Par la même occasion j'ai à vous parler de moi. Vous 
me dites avoir lu dans les journaux anglais un résumé 
de ce que j'ai dit à Anvers dans une Conférence. Or, 

(1) Lettre publiée en partie dans le Mercure de France, lel«X 
1913. 

(2) Richard Heath, né en 1831, mourut en 1912. 



mm- 



218 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

j'ai eu l'occasion de lire un de ces résumés, et il me prête 
un langage tellement tranchant, des assertions telle- 
ment violentes que je tiens à me justifier auprès de 
vous. En réalité, je me suis borné à traiter la question 
au point de vue strictement historique, tout en me 
rappelant bien ce fait, que c'est probablement en 
Angleterre qu'il y a le plus d'êtres humains sincères, 
consciencieux, probes et dévoués- Et c'est avec eux 
que je continue de toute la force de mon bon vouloir 
le bon combat contre toute injustice, quelle que soit 
la belle estampille dont on la décore : « Patrie, frater- 
nité, justice », sont des mots, reste à savoir ce que sont 

les choses. 

J'ai à régler un ancien compte avec vous. Dans le 
temps, vous m'avez écrit que vous êtes absolument 
opposé à l'emploi de la force et que, par conséquent, 
vous êtes en désaccord avec moi, puisque, pour ma 
part, loin d'être « tolstoïsant » (1), je crois à l'usage 
éventuel de la force. Voici dans quelle mesure, mon 
ami : celle de la défense du faible. Je vois un chat que 
l'on torture, un enfant que l'on bat, une femme que 
l'on maltraite, et si je suis assez fort pour l'empêcher, 
je l'empêcherai : je le dois à tous les faibles afin que 
désormais ils soient respectés. Mais, m'objecterez- 
vous : — « 7/ force is to be admitted as a means of abo~ 
lishing force, who is to décide when it is to be used ? » (2) 
— Qui ? — Moi, évidemment, puisque je suis un être 
conscient et raisonnable. C'est à moi, dans ma con- 

(1) M.Karl Heath écrit à propos de ce passage, qu'à ce point, 
de vue il n'est pas non plus « tolstoïsant ». 

(2) « Si la force est admise comme moyen de supprimer la force 
<jui en décidera l'emploi ? » 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



219 



duite, de savoir maintenant exactement où s'arrête la 
défense au point de vue de la solidarité humaine et où 
commencerait la vengeance. C'est là que je dois m'ar- 
rêter. C'est là que commencerait la réaction. Mais être 
le plus fort et se servir de sa force pour faire parler 
l'amour, telle est la conduite normale de l'anarchiste. 
Lorsque Ardjouna, ayant vaincu son ennemi, lui dit de 
se redresser avec ces paroles : « Va et fais le bien », je 
sens que, lui aussi, a fait le bien, et je désire l'imiter. 



De tout cœur avec vous, 



Elisée Reclus. 



A Luigi Galleani. 



27, rue du Lac, Bruxelles, 6 avril 1900. 



Mon bien cher ami, 

Enfin I (1) Maintenant, ayez cette « prudence du 
serpent » dont nous parle la Bible. Ayez surtout la 

(1 ) Galleani avait réussi à rompre le c domicilio coatto » et à 
passer en Tunisie, puis en Egypte. En 1901, il se rendit en An- 
gleterre et en Amérique en 1902. On verra par les lettres de cette 
époque qu'infatigable dans sa courageuse propagande qu'il n'a 
cessé de poursuivre depuis (1924), il n'a point échappé aux persé- 
cutions de toute sorte dans ces soi-disant asiles de la Liberté. 



220 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

santé, l'excellente santé qui donne la force au muscle, 
la netteté au regard, la vigueur à la pensée. 

Quant à votre journal et à votre Revue future, je 
vous rappelle ce que vous savez aussi bien que moi 
sur la loi de la moindre résistance. C'est près de soi, 
autour de soi qu'il faut travailler. Je puis avoir plus 
d'action à Bruxelles et à Paris qu'en Egypte. Je ne 
puis être en collaboration que moralement avec vous. 
Cependant si j'avais des articles déjà prêts sur telle 
ou telle question, je penserais à votre Revue. Mon 
frère m'a dit avoir une conférence à votre disposition, 
vous savez qu'il s'occupe surtout de mythologie et de 
l'histoire des Religions. 

Je connais un peu le secrétaire de la Société de Géo- 
graphie du Caire, un brave Italien qui ne serait pas 
fâché de nous comprendre sans compromettre ses rela- 
tions et ambitions. Il s'appelle Frédéric Bonola et, de 
plus, a le titre de bey. Vous pourriez, au besoin, vous 
recommander de mon nom auprès de lui. Peut-être, 
pourriez-vous, grâce à lui et à Schweinfurt, prendre 
part à quelque expédition géographique. 

Actuellement, mes affaires sont loin d'être brillantes 
à Bruxelles. Je suis même fortement endetté. Il me 
semble donc qu'il y aurait imprudence pour vous à 
venir dans nos parages, surtout si votre « pain doit être 
partagé ». 

Bien affectueusement, 

Elisée. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 221 



A Nadaf. 

(Sur feuille télégraphique, enveloppe timbrée 24 avril 1900). 
Mon excellent, 

Me trouvant au moment de mon départ, je prends 
le papier et la plume qui se présentent. Tout d'abord, 
je m'excuse de n'être point allé à l'Exposition, mais le 
temps m'a fait défaut. Ce sera pour une autre fois. Si 
je n'ai pas vu l'intérieur, du moins, de la Seine, ai-je 
contemplé le défilé prodigieux des constructions et 
palais. Il y a là un ensemble vraiment étourdissant de 
science et de labeur. Jamais pareille chose ne se vit 
sur Terre, et malgré les blagues des journaux, le mo- 
ment n'est pas venu de parler de décadence, soit des 
Gaules, soit du monde. 
• 

Naturellement, je n'ai pas reçu le paquet. Par 
acquit de conscience, envoie-moi le récépissé d'expé- 
dition. L'employé qui est un fin, m'a dit ce mot épique : 
« Oui. les paquets qui sont adressés à notre bureau 
arrivent quelquefois ; même ils arrivent assez souvent, 
je dois le dire ; mais ce n'est pas la règle. Vous le com- 
prendrez aisément ! il y a tant d'employés ! » 

Bien affectueusement. Ton ami et jeune frère 
« Jeune ! » 

Elisée. 



222 CORRESPONDANCE d'ÉLISÊE RECLUS 

A Pierre Kropotkine. 

7 mai 1900. 

Mon ami. 

Il me semble que le sous-titre proposé par toi • 
Essai sur l'Intégration du Travail, ou simplement 
L Intégration du Travail serait, non pas indispensable 
mais très utile (1). ' 

Comme ton article sur le Congrès des Socialistes de 
Pans était simple, et juste et vrai, et combien il serait 
attristant si nous devions y chercher la conclusion 
logique de cent années d'élaboration sociale ! C'est, 
du moins, une conclusion, puisque le principe de la 
hiérarchie, de la subordination des pouvoirs, infectait 
tout le socialisme. Quel grand patatras nous pronos- 
tique cette majectueuse unité du parti ouvrier ! 
; Renseigne-moi au sujet du livre que tu fais pour 
Mackinder. Moi aussi je suis chargé d'en rédiger un 
mais la correspondance à ce sujet est si rare que je me 
demande si le projet est bien sérieux. 

A quelle date les manuscrits doivent-ils être livrés ? 
Comment et quand sont-ils payés ? etc.. Dis-moi tout 
ce que tu en sais. 

Bien affectueusement à toi et à vous. 

Elisée. 

(1) Ouvrage intitulé en anglais : Fields, Factorisa andWork- 
shops (Londres, Sonnenschein, 1901). Traduction française, chez 
fatock, en 1910 : Champs, Usines et Ateliers, ou l'Industrie combinée 
avec V Agriculture et le Travail intellectuel avec le Travail manuel. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 223 

MM. Arcangelo Ghisleri (1) et Pirro Maggi. 

Bruxelles, le 25-V-1900. 

Vous m'avez fait le grand honneur de vous occuper 
de moi dans la brochure intitulée Un Geografo Con- 
temporaneo et vous avez ajouté à votre bonne grâce 
une dédicace d'anniversaire à l'occasion de» 
soixante-dix années d'âge. 

Vous faisiez des vœux pour ma bonne santé, mais il 
s est trouve précisément qu'une maladie de cœur m'a 
force, pour un certain temps, sinon d'abandonner, du 
moins d'effleurer à peine mon travail : de par ordre 
au médecin les correspondances se sont accumulées et 
même ne m ont pas toujours été remises. Je ne suis 
donc peut-être pas aussi coupable que je pourrais le 
paraître à vos yeux. Veuillez m'excuser : c'est deîout 
mon cœur que je m'associe à vous dans la recherche 
des faits géographiques et des lois historiques qui en 
découlent. ^ 

Je prends surtout à souci ce que vous dites en citant 
Giuseppe Ferrari (2), qui n'est pas un « 6ublié », loin de 

m.'i * T n f V S ' , Fen j ari GSt> aU contrair *> «n des hommes 
qui restent le plus dans la pensée de ceux qui ont eu le 

(1) M Archangelo Ghisleri, secrétaire général de l'Association 
Aationale italienne des Sociétés de Libre Pensée. 

(2) Giuseppc Ferrari, philosophe et démocraie fédéraliste ita- 
œn, ami de Proudhon, mort en 1 879, autenr do La Morte de G. Vieo 

^Modane, 1837), et de Y Histoire des Bévolutions d Italie, 1838 etc 






224 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

bonheur de le lire en tout ou en partie : nul n'a eu plus 
d'ampleur dans la compréhension de l'histoire. En pen- 
sant à G. B. Vico, il aurait pu surtout aussi bien pen- 
ser à lui-même en se disant qu'un génie, sans peuple 
qui le comprenne, n'est qu'une force sans but ; mais le 
peuple se compose aussi bien de ceux qui se succèdent 
dans le temps que des hommes qui se juxtaposent, 
dans l'espace. Ferrari aura son peuple un jour et sa 
force atteindra le but. Rien de ce que nous faisons ne 
se perd, quoique parfois le silence de la mort semble 
planer sur ce qui vivra. 

Je vous remercie avec effusion de vos encourage- 
ments. En travaillant ce soir, je penserai à vous. C'est 
vous, Messieurs, qui m'aurez donné la force de penser 
et d'écrire. En même temps, je me rappellerai cette 
chère ville de Lugano, où j'eus de nobles amis et où je 
contemplai la nature dans sa beauté divine. 

Veuillez agréer l'expression de mes sentiments res- 
pectueux. 

Elisée Reclus. 



A Paul Régnier. 



7 juillet 1900. 



Mon excellent fils et ami, 



Oui, je crois fermement que les jeunes font bien 
d'attendre et de conquérir par le travail et l'étude le 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 225 

StKr. - ir "„"••,"■";' «'■•■« «... 

8 gw et cela durera longtemps. En outre i'ai h 

Bien affectueusement, 

Elisée. 

(1) La Société des Cartes et Travaux -/««. in- 
clus avait été fondée à BrJrfU. e eo * ra P»»ques Elisée Re- 
Elisée s'était engâ^fseul 2, " ,?"' "" gr ° Upe de financie ". 
la liquidation do^^ZT^L* "» W I ™«- 

devoir rembourser les slnTs dépe» ées * ÏÏST ï* ^ * 
en cours. repensées et a solder les travaux 



Cohh. E. Reclus. — T III I 

"'• 15 ] 



226 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 



A Luigi Galleani. 



Bruxelles, 15 juillet 1900. 



Mon bien cher ami, 

A votre trinité affectueuse, mon très excellent salut ! 
Puissiez- vous être toujours heureux, mes amis, et 
puisse l'enfant devenir une vraie femme, exquise, 
droite et pure comme son père ! 

Comme vous, mon cher ami, j'ai eu des ennuis 
financiers, auxquels se sont joints, depuis le commen- 
cement de l'hiver, des ennuis de santé. Pour le mo- 
ment les choses vont un peu mieux, et, si je vous en 
parle, c'est uniquement pour vous renseigner sur 
l'état des choses et nullement pour me plaindre. Je suis 
parmi les très heureux, puisque j'ai des amis et des 
livres, qui sont aussi des amis. 

Vous me dites n'avoir pu vous servir de la lettre que 
je vous avais donnée pour M. Fr. Bonola, parce qu'elle 
avait été rédigée par moi d'une manière inconsidérée. 
Je vous en envoie une nouvelle. 

Bien cordialement, 

Elisée. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 227 



A Paul Régnier. 



21 juillet 1000. 



Mon cher fils et ami, 



Je trouve que X. a joliment raison de s'orienter 
vers les travaux de l'agriculture. La littérature, le 
parlotage ne sont pas des métiers. Il faut, pour écrire, 
parler de quelque chose ; donc on doit commencer par 
savoir, et pour savoir il est indispensable d'observer, 
d'expérimenter, d'agir. Quant aux journalistes, aux 
politiciens et autres gens qui, par le fait de leur dé- 
classement ou de leur prétention, se mettent à dis- 
courir de toutes ces choses, ces individus, à commen- 
cer par les plus fameux, sont la plaie par excellence, le 
fléau des fléaux, car, par milliers, les mieux doués et 
les plus pressés se lancent à leur suite ; parfois on dirait 
que le monde appartient aux phraseurs. Je suis donc 
très heureux que X* cherche à connaître la terre : au 
moins quand il en parlera, il parlera de la grande Isis 
après en avoir soulevé le voile. 

Oui, mon excellent et très cher ami et fils, je suis 
toujours à Tarzout, même n'y étant point. Quoique 
absent, compte-moi toujours parmi les px^ésents. Ma 
place est là. 

Bien affectueusement, 

Elisée. 



m&* 



228 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A Nadar. 

8 septembre 1900. 
Mon très grand ami, 

J'ai reçu les deux livres envoyés par toi et qui ne 
manqueront pas de m'intéresser ; mais ceci est un dé- 
tail. Le fait capital, c'est qu'ils me sont envoyés par 
toi et que j'y retrouve partiellement ta pensée. En 
lisant chaque phrase, je ferai la distinction nécessaire : 
« Ceci pourrait être de lui. Cela est certainement de lui. 
Mais pas ce troisième passage qui est médiocre, mau- 
vais ou sans portée »• 

Justement, j'ai à m'occuper des rapports des anar- 
chistes avec l'Eglise (1), à l'occasion d'un congrès que 
l'on doit prochainement tenir à Paris (2). Tu avais 
donc flairé avec un instinct divinatoire que ces deux 
bouquins me seraient utiles ! voilà de bonne télépathie. 

Mais de quel front, dis, ô homme, oses-tu me repro- 
cher de ne pas avoir visité Marseille cette année, alors 
que tu es venu toi-même à Paris sans me le dire et que. 
pendant des semaines, tu as fait des cachoteries avec 
des amis ! Est-ce parce que tu gîtais chez les Frères 
Saint-Jean de Dieu ? Quatre mots qui sonnent bien 
mal ! Tu as été malade chez eux : quel triomphe pour 

(1) Voir L'Anarchie et l'Eglise, par Elisée Reclus et Georges 
Guyou, brochure publiée par Les Temps nouveaux, Paris, 1901. 

(2) Congrès International anarchiste, tenu à Paris en septembre 

1900. 



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CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 



229 



eux si jamais tu claques entre leurs mains ! Ce jour-là 
sera un jour de grande joie devant le trône de Dieu, et 
tu seras décoré d'un scapulaire posthume. 

Bien affectueusement à toi et aux très Bonnes qui 
sont la joie et l'orgueil de ta demeure, 

Elisée. 



A Jean Grave. 



Ars-en-Ré, pour quelques jours, 17-IX-1900. 



Mon cher ami, 



Les gros ouvrages sur la Formation des Mondes ne 
sont pas tellement nombreux qu'il soit difficile de les 
citer. Que votre camarade prenne le dernier bouquin 
de M m * Royer ou celui de Faye (1), et il y trouvera 
dans le cours de l'exposition et de la discussion tous 
les titres des livres qu'il lui sera nécessaire d'étudier 
depuis Newton et Laplace. 

Ma santé ? Couçi couça. Pourvu que je ne bouge 
pas ou que je me meuve doucement et d'une façon 
rythmée, ça va bien. Sinon, je me sens à l'article de la 

(1) Faye, Théories cosmogoniques des Anciens et des Modernes 
(1884-85). 



230 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



crevaison. Le bruit, le tapage, l'émotion me réduisent 
à néant. Mais qu'importe ! Tant d'autres se portent 
bien. 



Cordialement, 



Elisée Reclus. 



ANNÉE 1901 



A Pierre Kropotkine. 



Bruxelles, 8 janvier 1901. 



Mon ami, 



J'ai donné le bon à tirer du deuxième paquet 
d'épreuves, jusqu'à la page 36 (1). En marchant peti- 
tement comme nous le faisons, nous ne pouvons guère 
espérer de finir avant Tannée. Si nous sommes lents, 
arrivons du moins à notre satisfaction commune. 

Ton croquis des trois dépressions est fort intéres- 
sant : nous ne manquerons pas de l'ajouter à la fin du 
volume et tes remarques seront insérées dans le texte. 
Par une lettre de Paul, je vois que tu me proposes de 
m'entendre avec Penck pour dessiner et graver à deux 
ta carte de l'Asie et diminuer ainsi les frais. En théorie, 
tu as raison ; en fait, je doute que la chose soit prati- 
cable, car j'ai eu l'occasion de faire diverses communica- 
tions à Penck, qui n'a jamais répondu. Je ne suis donc 
nullement pressé de compliquer la situation en vue 
d'économies qui, probablement, ne se feraient pas. 

(1) Orographie de la Sibérie. 



232 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

Quant au mariage, aux relations de l'homme et de 
la femme, aux formes et au régime de la famille, je suis 
beaucoup moins frappé du phénomène des ressem- 
blances que de celui des dissemblances. Chez l'homme, 
il y a diversité d'origines et diversité de milieux : il y 
aura diversité de mariages. Par delà les primitifs, chez 
les animaux, nos véritables ancêtres, je vois les formes 
d'union les plus diverses ; chez les primitifs dont nous 
parlent l'histoire et la préhistoire, de même que chez 
nos frères actuels des pays barbares, je constate aussi 
des divergences qui vont jusqu'à l'opposition absolue, 
et, du reste, à mon avis, il doit en être ainsi : car il y a 
deux faits originaires, diamétralement opposés : 

1° La force brutale de l'homme en rut : origine du 
patriarcat ; 

2° L'attachement naturel de l'enfant à la mère qui 
l'allaite : origine du matriarcat. 

Le conflit de ces deux forces composantes nous don- 
nera les résultantes les plus inégales, suivant les lieux 
et les évolutions. Ainsi que nous le dit Mahâ Bhârata, 
nous aurons sept formes de mariage, absolument diffé- 
rentes, ayant également leur raison d'être, également 
agréables aux dieux. 

Le matriarcat pur de Bachofen et de Giraud-Teulon 
est une machine de civilisation très savante, qui a dû 
certainement exister, mais que je crois avoir été très 
rare, dont on ne distingue çà et là que des indices et 
des traces. Chez les tribus inférieures, la promiscuité 
sans règle ou la promiscuité réglée, suivant les jours et 
les individus, est un fait beaucoup plus fréquent. 

Même là où le matriarcat prévaut en principe, il se 
peut très bien que le patriarcat l'emporte en réalité. 
Je cite en exemple notre Béarn, où théoriquement la 



j 



CORRESPONDANCE o'ÉLISÉE RECLUS 233 

« fille de la maison » est cheffesse et souveraine, mais 
où le mari cogne, et mange seul des plats que lui ap- 
porte la femme. 

Les sociétés où dominait la cueillette, où la femme 
se livrait à une agriculture rudimentaire, gardant les 
enfants autour d'elle, tandis que les hommes faits 
allaient à la viandée, me paraissent avoir été les so- 
ciétés où le matriarcat eut le plus de chances de se 
développer. Chez les sociétés de pasteurs, au contraire, 
le patriarcat fut triomphant : l'homme, le bras armé 
du bâton, était toujours là, et les enfants le suivaient, 
rôdant avec lui autour du bétail. 

Etc., etc. 

Bien affectueusement, 

Elisée. 



A Richard Heath. 

Bruxelles, 1 er mars 1901. 

Mon très cher ami, 

Tout d'abord, je vous dis combien nous sommes 
heureux d'apprendre que notre chère Maggie vous est 
revenue en bonne santé et que tout le reste de la 
famille est en état prospère. Il faut de la force pour 
soutenir la bataille de la vie, souvent si pénible. 

Certainement nous savons que chez vous, en An- 



234 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

gleterre, des milliers et des milliers de cœurs généreux 
souffrent amèrement des injustices et des atrocités 
commises là-bas contre des frères malheureux, de 
même que chez nous, moins nombreux peut-être, des 
hommes ayant le sentiment de la solidarité protestent 
contre les expéditions de massacre et de pillage orga- 
nisées en tant de contrées lointaines. Nous tous qui 
constatons ces abominables pratiques et qui en sai- 
gnons notre sang le plus pur, restons intimement unis 
pour donner plus de force à notre résistance. Tâchons 
bien, comme vous le dites, de nous grouper en une 
vraie nation, un organisme bien vivant, constituant 
comme un seul individu, de nature idéale et assez forte 
pour atteindre quand même le bel âge millénaire. 

Mais quand je rejette les yeux sur moi-même et sur 
tous les autres hommes, je m'aperçois que nous appar- 
tenons bien aussi à cette société mauvaise qui se laisse 
entraîner par ses faiblesses et ses passions à toutes ces 
abominations de la guerre, du massacre et du pillage. 
Sans y réfléchir suffisamment, ne me suis-je pas enlisé 
récemment dans une société financière où des malpro- 
pretés ont été commises au point que mon nom a été 
menacé d'être sali ? Et parmi les gens que le sort a 
menés en Chine, en Afrique, n'en est-il pas beaucoup 
qui, avant de se trouver dans l'enchaînement fatal des 
circonstances, étaient sinon désireux de faire le bien, 
du moins désireux de ne pas faire le mal ? Et mainte- 
nant ils sont descendus jusqu'au fond du gouffre ! Ne 
sommes-nous pas aussi coupables avec eux ? Ne par- 
tageons-nous pas quelque peu leur crime ? La prédica- 
tion de notre vie a-t-elle l'éloquence qu'elle devrait 
avoir ? 

Je n'ose point les condamner, si laids que soient 



I 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 235 

leurs actes, car moi-même je sens qu'une goutte de ce 
sang-là m'éclabousse. Je ne puis laver mes mains 
comme Pilate. 

Bien affectueusement à vous» 

Elisée Reclus. 



A Van der Voo. 

4-VM9M. 

Mon cher ami, 

Je n'ai jamais prononcé ni écrit les paroles que me 
prête Félix Dubois dans son Péril anarchiste. J'ai 
d'ailleurs eu l'occasion de les démentir formellement 
dans une lettre adressée au Temps. En outre, je suis 
choqué de me voir attribuer des phrases écrites en un 
si mauvais style. 

Vous me rendrez service en les démentant. 

Cordialement, 

Elisée Reclus. 



236 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A Nadar. 



Samedi, 14 septembre 1901. 



Voilà qui est bien, mon très ami, de nous donner des 
nouvelles tiennes pour en avoir des nôtres. 

En voici : 

Mon frère Elie et sa femme sont chez des amis aux 
bords de la Meuse, et jouissent de la vie, philosophent 
et digèrent. Ils comptent revenir bientôt à Bruxelles. 

Quant à moi, je vais, je viens, aujourd'hui à Bruxelles 
dans mon Institut Géographique où je dessine et fais 
dessiner des cartes, demain chez des amis dans une 
forêt de mélèzes, après-demain je ne sais où. 

De toutes parts on se prépare aux quartiers d'hiver. 
La maison sera pleine dans quelques jours des reve- 
nants de l'île de Ré, de Sainte-Foy en Gironde, de 
Viarmes-en-Vexin, de Vascœuil en Normandie. On brû- 
lera beaucoup de charbon et on se plaindra du froid, 
en pensant aux braves amis qui sont là-bas, là-bas t 
faisant espalier sur les pentes du Thorrenc. 

Je comprends que les poissons volants te gênent là 
où ils n'ont que faire, mais ne te semble-t-il pas qu'à 
une période moralement dévoyée comme la nôtre 
convienne un tantinet de folie ? Ce serait trop beau de 
voir de sages aviateurs planant sur un monde de fous. 

Moi aussi, je suis quelque peu fou,* puisque je me 
suis bêtement laissé entraîner en des affaires où j'ai 
perdu, non mes quelques sous, puisque je n'ai rien, 



^flwBI 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 237 

mais les sous de mes amis. Ne me plains pas et dis-moi 
que je suis une rude bête. 

Bien affectueusement à toi et aux tiens, 

Elisée. 



A Ch. Perron. 
Institut Géographique, Bruxelles. 

5 novembre 1901. 

Mon cher ami, 

En effet, je m'étais laissé engluer dans les affaires 
comme un étourneau. Et je dois me trouver encore un 
grand chançard de ne pas avoir été dévalisé plus à fond 
et poussé à la faillite- Actuellement j'ai la chance 
d'avoir l'un des principaux avocats de la Belgique — 
le bâtonnier de l'Ordre — qui me donne l'appui de 
son talent et de sa parole pro amicitia. Son nom seul 
est une force pour moi. 

Il me fait espérer que ma délivrance me viendra 
bientôt. En attendant, nous travaillons, et j'espère 
bien pouvoir vous envoyer mon premier relief avant la 
fin de l'année. 

Cordialement à vous, 

Elisée Reclus. 



i 



238 



CORRESPONDANCE d'ÉUSÉE RECLUS 



I 



A la Rédaction de la « Huelga General » à Barcelone (1). 

Bruxelles, 4 décembre 1901. 

Chers camarades, 

Nous avons en général l'habitude d'exagérer aussi 
bien notre force que notre faiblesse : ainsi, pendant les 
époques révolutionnaires, il nous semble que le moindre 
de nos actes doive avoir des conséquences incalcu- 
lables et, en revanche, dans certains moments de ma- 
rasme, toute notre vie, bien que consacrée entièrement 
au travail, nous paraît inféconde et inutile, et nous 
nous croyons même emportés par un vent de réaction. 

Que faut-il donc faire pour nous maintenir en état 
de vigueur intellectuelle, d'activité morale et de foi 
dans le bon combat ? 

Vous vous adressez à moi parce que vous comptez 
sur mon expérience des hommes et des choses. Eh 
bien, en ma qualité de vieillard, je m'adresse aux 
jeunes et leur dis : 

Point de querelles ni de personnalités. Ecoutez les 
arguments contraires après avoir exposé les vôtres • 
sachez vous taire et réfléchir ; n'essayez pas d'avoir 
raison au détriment de votre sincérité. 

Etudiez avec discernement et persévérance. L'en- 

(1) Lettre écrite à l'occasionne l'ouverture d'un Congrès anar- 
chiste ; puis publiée par // Pensiero du 16 juin 1907, et par le 

If éveil de Genève du 7 janvier 19flT 



't*wPJB» 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 239 

thousiasme et le dévouement, même jusqu'à la mort, 
ne sont pas l'unique moyen de servir sa cause. Il est 
facile de donner sa vie, pas toujours facile de nous 
conduire, en sorte que notre vie serve d'enseignement. 
Le révolutionnaire conscient n'est pas seulement un 
homme de sentiment, il est aussi un homme de raison 
dont tous les efforts en vue de plus de justice et de 
solidarité s'appuient sur des connaissances exactes et 
synthétiques d'histoire, de sociologie, de biologie, qui 
peut, pour ainsi dire, incorporer ses idées personnelles 
dans l'ensemble générique des sciences humaines et 
affronter la lutte, soutenu par l'immense force qu'il 
puisera dans ces connaissances. 

Evitez les spécialisations ; n'appartenez ni aux pa- 
tries ni aux partis, ne soyez ni Russe, ni Polonais, ni 
Slave ; soyez des hommes avides de vérité, dégagés de 
toute pensée d'intérêt, et toute idée de spéculation 
vis-à-vis de Chinois, Africains ou Européens : le pa- 
triote en arrive à détester l'étranger, à perdre le senti- 
ment de justice qui illuminait son premier enthou- 
siasme. 

Ni patron, ni chef, ni apôtre au langage considéré 
comme parole d'Evangile ; fuyez les idoles et ne cher- 
chez que la seule vérité dans les discours de l'ami le 
plus cher, du plus savant professeur. Si, l'ayant 
entendu, vous conservez quelque doute, descendez dans 
votre conscience et recommencez l'examen pour juger 
en dernier ressort. 

Donc repousser toute autorité, mais s'astreindre au 
respect profond d'une conviction sincère, vivre sa 
propre vie, mais reconnaître à chacun l'entière liberté 
de vivre la sienne. 

Si vous vous lances dans la mêlée pour vous sacrifier 



240 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

en défendant les humiliés et les offensés, c'est bien, 
compagnons, affrontez noblement la mort. Si vous 
préférez le lent et patient' labeur en vue d'un meilleur 
avenir, c'est mieux encore, faites-en l'objectif de cha- 
cun des instants d'une vie généreuse. Mais si vous choi- 
sissez de rester pauvres parmi les pauvres, en complète 
solidarité avec ceux qui souffrent, que votre existence 
s'irradie en lumière bienfaisante, en parfait exemple, 
en f'icond enseignement ! 

Salut, camarades. 

Elisée Reclus, 



A M me Clara Mesnil, à Florence. 



Bruxelles, 22 décembre 1901. 

Ma bien chère amie, 

J'ai été fort touché de votre bonne lettre d'invita- 
tion. Certes, je serais bien heureux de me trouver 
auprès de vous, en cette pure atmosphère d'amitié, 
d'étude, de liberté, de beauté, et je sais combien j'y 
gagnerais en force et en joie ; mais je ne puis prévoir 
que jamais cette chance me soit offerte. Ma vie s'est 
arrangée de telle sorte, — peut-être un peu par ma 
faute, — que j'ai le devoir moral de rester pendant 
presque toute Tannée avec mes collaborateurs de Tins* 






CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 241 

titut Géographique et que je ne puis guère utiliser mes 
vacances autrement que par des recherches à Paris, 
Londres ou Berlin. Si je me trouvais libre, vraiment 
libre pendant quelques semaines, j'en profiterais aus- 
sitôt pour aller auprès de ma fille Magali, en Algérie, 
en un lieu qui m'est aussi très cher et où la vie me serait 
infiniment douce, à l'ombre pailletée de lumière des 
grands oliviers et en vue de la mer déferlant en blanches 
fusées sur les cailloux. Mais l'espérance de voir ce bon 
Tarzout fuit devant moi ! 

Je ne vous entretiendrai pas de notre existence à 
Bruxelles. Vous en connaissez les impressions et les 
incidents sans que j'aie à vous les dire. Quant à moi, 
je me trouve heureux partout où j'ai des amis et le 
travail. Ma sœur et mes enfants aident à me faire la 
vie très douce et j'en suis tendrement ému. 

Merci encore, ma très chère amie, de votre lettre 
affectueuse. Je vous embrasse ainsi que votre cher 
Jacques et votre vaillant Lorenzo. 

Elisée Reclus. 



Corr. E. Reclus. — T. III. 16 



I 



ANNÉE 1902 



À Nadar 



29 janvier 1902. 

Je reçois ta carte, mais de nouvelles point. 

Ta santé ? La tienne en la personne de M me Nadar ? 
Celle de M me Germaine ? 

Tes affaires ? La vente ou la non-vente de ton éta- 
blissement ? 

Tes impressions générales sur le monde de Mar- 
seille en particulier et sur le vaste monde en général ? 
Etc., etc. 

Pour te donner le bon exemple, je vais te renseigner 
sur mes faits et gestes, acta et gesta : 

1° Je suis allé à Berlin pour présenter mon invention 
géographique — le disque globulaire — aux bons- 
hommes de là-bas. J'ai été fort bien accueilli ; j'ai dé- 
pensé mes deux cent cinquante francs pour le voyage 
et l'on m'a donné en échange le grain de mil de la 
flatterie et des encouragements ; 

2° Je..* je... je... Mais pourquoi toujours parler de 
ce « je », qui n'est point haïssable^ puisqu'il t'aime ? 
Parlons de mes petits-enfants qui sont bons, intelli- 
gents et forts en dévouement et bon sens. Je ne parle 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 243 

pas de la force physique, car ma petite Magali est un 
peu anémique. Peut-être aussi l'autre fillette Anna. 
Louis est à Liège, étudiant à l'Ecole des Mines, avec 
son copain François Bouny. 

Et dans mon Institut Géographique, je vois des gens 
qui apprennent. Les livres et les cartes que j'y amasse 
ne sont point inutiles. 

Et maintenant, à la besogne ! A ta santé, mon vieux 
camarade. 

Elisée. 



A Pierre Kropotkine. 

Bruxelles, 11 février 1902. 
Mon ami, 

Tu viens de m'envoyer un document fort intéressant. 
Je t'en remercie. Mais outre le sens géographique, ces 
pages ont-elles une autre signification symbolique ? 
Me disent-elles que tu es guéri, parfaitement guéri, 
rabiboché et travaillant de nouveau avec gaieté ? 

J'ai deux questions à te faire, outre celles qui se 
rapportent à toi et à vos santés : 

1° Où en sont les perspectives de ton Mémoire sur 
l'Orographie sibéro-mongolienne ? Tu sais que six 
feuilles tirées dorment dans mon tiroir en attendant le 
reste ; 






1 



244 CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 

2° Que signifie au juste la série des livres géogra- 
phiques de Mackinder ? Le bonhomme annonce mon 
bouquin comme le numéro 2 de la série, mais jamais je 
n'ai pu obtenir de lui une lettre précise et détaillée, 
me disant exactement ce que j'aurais à faire et répon- 
dant au questionnaire que je lui avais envoyé tout 
d'abord. Seulement tous les ans, un de ces billets laco- 
niques : « Are you ready ? » 

Or, je ne suis pas « ready » du tout, quoique le tra- 
vail, tel que je l'ai compris, puisse marcher rondement 
si l'on me donne des dates, des chiffres, des renseigne- 
ments définitifs. 

Dis-moi ce que tu as nettement compris pour la 
partie du travail qui te revient. 

Bien affectueusement, 

Elisée. 

Ici les santés sont bonnes, si ce n'est que je suis très 
« cardiaque » en temps de neige. 



A M me Régnier. 



19 juillet 1902. 



Ma très chère et très excellente fille Magali, 

J'ai été bien heureux de revoir ta chère écriture, qui 
nous manquait depuis longtemps, mais que nous rêver- 



:i'.WHWH 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 245 

rons très souvent, je l'espère, quand notre chère Jean- 
nette ne sera plus là pour nous donner de tes nouvelles. 

Tu me questionnes au sujet de ma santé. Je puis te 
rassurer, ma chère fille. Evidemment la bonne saison 
d'été me convient. Si je prends les précautions néces- 
saires pour rythmer et modérer les mouvements, tout 
va bien. Je prends peu à peu l'habitude de m'accom- 
moder à mon état, et, grâce à cette prudence qui m'est 
devenue naturelle, je passe des journées entières sans 
avoir à souffrir aucunement ; je pourrais m'imaginer 
que je suis encore jeune et valide. D'ailleurs, j'ai bien 
la figure d'un homme en santé. 

Tu me parles de repos. Je t'assure que je n'en ai 
nulle envie. Le travail me plaît fort, et, comme je n'en 
abuse point, je serais désolé d'avoir à l'interrompre. 
D'ailleurs, mes occupations sont variées et les unes me 
reposent des autres : l'après-midi je passe toujours 
deux ou trois heures à mon Institut géographique où 
je dois causer avec celui-ci et celui-là et, somme toute, 
me croiser les bras ; puis il y a les promenades obligées, 
et généralement le soir je me dispense de lire ou d'écrire, 
de peur de fatiguer mes yeux. 

Mes affaires de finance sont moins embarrassées qu'il 
y a deux ans. J'ai presque fini de payer les grosses 
dettes et en même temps j'ai pu subvenir à la conti- 
nuation du travail des cartes. Les résultats obtenus 
sont bons et nous avons tout lieu d'espérer que l'on 
nous avancera bientôt l'argent nécessaire pour opérer 
en grand. Je n'ai plus de nuits blanches à passer dans 
l'inquiétude et je dors à mon aise. Tu vois donc que tu 
peux être rassurée à mon sujet. 






246 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 



Nous attendons, dans quelques jours, Paul d'Ecosse 
que j'ai besoin de consulter pour mes travaux de cartes. 
Son père est toujours solide, mais sa mère est obligée 
de se ménager beaucoup. 

Je vous embrasse bien affectueusement, ma chère 
fille aînée, ainsi que Paul et les enfants, et ma pensée 
se reporte vers tout le cher Tarzout. 

Très tendrement. 

Ton père, 

Elisée. 



A M°»e Dumesnil. 

Saint-Claude (Jura), 22 août 1902. 
Ma sœur, 

Mais non, autant qu'il m'en souvient. la grotte de 
Combarelles n'est pas près de Chancelade, mais dans 
le canton des Eysies. Je souhaite toute bonne chance 
d études et de joies à ces jeunes intrépides (1). 

Je vis à près de 1.000 mètres, changeant souvent de 
place, respirant un air d'une légèreté qui m'étonne et 
m enchante toujours. Mais les villes sont tristement 
placées, en des trous, en des gorges où s'amassent les 

(1) Son petit-fils, Louis Cuisinier, et son neveu, François Bouny. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 247 

eaux d'égout de la contrée. Néanmoins, j'aime Saint- 
Claude, où j'ai fait trois courtes visites. L'esprit d'asso- 
ciation s'y développe d'une manière vraiment remar- 
quable. La ville étant pleine de travailleurs étrangers 
occupés dans les usines de toute espèce, il s'est trouvé 
qu à un moment donné quatre-vingts bonshommes 
sont restés sans logement. Aussitôt, ils se réunissent 
sur la place publique, fondent une coopérative pour la 
construction d'un nouveau quartier avec jardinets et 
se font concéder par la ville un beau terrain communal. 
En attendant, ils vivent à l'hôtel tant bien que mal. 
Je ne désespère pas de voir un jour tous ces groupes 
artificiels de villes et de villages se constituer en asso- 
ciations naturelles pour la gérance de tous les intérêts. 
L intelligence aidant, il n'y aura qu'à laisser faire. 

Je suis vraiment étonné des progrès matériels de la 
contrée. Autour de Saint-Claude, pas un village, si 
haut perché qu'il soit, qui n'ait la lumière électrique 
— à 5 francs par bec et par mois — dans toutes ses 
maisonnettes. Sur les grandes routes de la montagne 
pas de jour où l'on ne voie passer au moins une dizaine 
d automobiles, de toutes formes et de toutes forces, les 
unes gravissant les rampes avec une rapidité d'éclair, 
les autres haletant péniblement, ahanant et gémis- 
sant. Il en est qui reluisent de cuivre et de nickel et 
qui sont pleines de belles dames à côté du gros homme 
traditionnel avec sa casquette à visière. Il y a aussi des 
automobiles aménagées en magasins qui s'arrêtent 
devant les portes pour offrir leurs marchandises aux 
montagnards. Il me semble même avoir vu deux che- 
mineaux qui se prélassaient dans une vieille guimbarde 
sale et crottée, étendant leur mépris sur peuples et 
rois. 






248 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

Bien affectueusement. Mes amitiés et félicitations 
au fresquiste (1). 

Elisée, 



A Nadar. 



Bruxelles, 27 septembre 1902. 

Mon très cher et vaillant camarade, 

Voilà qui est bien! Faire cesser le long silence! Me 
parler de toi, d'elle, de vous tous, me demander de nos 
nouvelles, rompre mystiquement le pain de l'amitié, 
me dire que tu nous aimes. Tu vois bien que j'ai raison 
d'être optimiste. Un sourire, un regard, un geste 
d'affection, cela est plus pour moi et pèse davantage 
que toutes les misères de ce bas monde. Les haines sont 
négatives et ne comptent pas. L'amour est positif : il 
n'y a que lui, triomphant dans l'immense univers ! 

Commençons la série des nouvelles en parlant de 
mon frère Elie, le bon et doux philosophe. Il est tou- 
jours à nos côtés, — 39, rue Victor Greyson, Ixelles , — 
et continue ses annotations et classements, ses rédac- 
tions et corrections. Mais sa femme est réellement 
vieille, fatiguée, très sourde et mélancolique, regar- 
dant la nature et les hommes à travers un voile. 

(1 ) Paul Baudouin. 



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CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 249 

Paul, leur fils, est venu d'Ecosse les voir récemment, 
et a passé près d'un mois auprès d'eux. C'est toujours 
le héros triomphant d'intelligence et de clarté sereine, 
de vie bonne et généreuse. Si mes affaires, que tu sais 
être en mauvais état, se rétablissent bientôt, ce que 
j'espère, je compte appeler Paul auprès de moi pour 
qu'il m'aide, m'agrandisse, devienne mon meilleur 
moi-même et un ample continuateur de mon œuvre. 

Àdoncques, « si mes affaires se rétablissent » je trou- 
verai moyen sans ordonnance du docteur, d'aller dans 
la blonde Marseille serrer la main amie qui se tend vers 
moi. Tu vois donc quel immense intérêt j'ai à recons- 
tituer ma petite société d'une façon normale (1). J'au- 
rai ma récompense au bout, jouir de ton hospitalité. 

Je t'embrasse tendrement et salue tous les êtres de 
ta chère maison. 

Ton ami, 

Elisée. 



A Richard Heath (2), 

26, rue Villain -Quatorze, Bruxelles, 12 novembre 1902. 

Mon bien cher et respecté compagnon, 

J'ai attendu la lettre de M. Monod que vous m'aviez 
annoncée, mais il ne m'a point écrit. D'ailleurs, je sais 

(1) Voir lettre à P. Régnier, 7 juillet 1902. 

(2) Cette lettre a paru dans le Mercure de France, le 1 er X. 1 91 3. 



pBBtafcff»" 



250 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 



quelle est l'œuvre entreprise par lui et ses amis, car je 
reçois V Avant-Garde de votre ami Roth et Y Ere Nou- 
velle d'Armand et Marie Kugel. Certes, j'apprécie 
beaucoup leur zèle, leur esprit de solidarité, leur 
vaillance et l'admirable sincérité de leur langage, et 
vous savez par les nombreuses discussions que j'ai eues 
avec vous, quel est le seul point qui nous divise. Je 
leur reproche de donner un corps sans réalité histo- 
rique à notre bel idéal : il n'a jamais vécu, c'est à nous 
de le faire vivre. L'état d'harmonie ne se trouve pas 
derrière nous, c'est l'œuvre de l'avenir que nous suscite- 
rons par notre amour, notre persévérance, notre dé- 
vouement. 

A ce propos, j'ai eu récemment le bonheur de voir 
en Hollande, le pays d'origine de votre mère, un com- 
mencement de société harmonique qui m'a doucement 
ému. C'est par mon neveu de Peebles, que s'est faite 
la connaissance. Sa femme et ses enfants ayant passé 
un mois de vacances dans les landes de Blaricum, près 
d'Amsterdam, il a eu l'occasion d'aller visiter les colo- 
nies de l'endroit, et, par contrecoup, mon frère Elie, 
puis moi, nous avons eu à partager la même joie. 

Je n'ai pas vu l'un des centres qui ont été le mieux 
étudiés par les sociologues, la colonie de Bussum, fondée 
par un ancien pasteur protestant, van Eeden, je n'ai 
vu que les groupes de Blaricum (lj, et encore pendant 
quelques heures seulement. Mais quels braves gens ! 
Avec quelle vaillance ils s'adonnent à leur travail ! 

(1) Voir la brochure (en hollandais), d' Henriette Hendrix, 
Une Semaine dans la Colonie de la Fraternité internationale à Iila- 
ncum (Amsterdam, 1901), et celle de FnÉDÉmc van Eeden 
Free work ai Walden (Bussum), London, 1906. ' 



CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 



251 



Avec quelle noblesse de langage, ils discuten! le? ques- 
tions de morale et d'humanité ! Combien on se sent 
heureux dans leur bonne compagnie ! J'en ai gardé 
Tune des émotions durables de ma vie. Je me suis 
trouvé vraiment avec mes frères et vos frères, dans 
notre grande famille. Ils sont au nombre de ces hommes 
avec lesquels vous sentiriez le lien d'unité et de solida- 
rité dont vous me parlez. Et qui plus est, cette soli- 
darité n'est pas seulement morale, elle est intellec- 
tuelle aussi. Quelques différences de mots, de noms 
propres : combien cela est peu de chose quand on se 
sent porté dans le même ciel et que Ton plante sa bêche 
dans le même sillon ! Chaque jour étant un jour de 
lutte avec soi-même, il nous est impossible de prédire 
quel sera le résultat définitif de ces embryons de so- 
ciétés nouvelles. Ces hommes sont-ils « nés de nou- 
veau » ? pour me servir de votre langage. Je le crois, 
j'ai confiance. Et s'ils ne sont pas nés de nouveau, leur 
zèle d'aujourd'hui, leur désir ardent de justice influera 
certainement sur la naissance prochaine de ceux qui 
accompliront leur œuvre. Du moins auront-ils tra- 
vaillé comme vous le faites, vous qui semblez être seul 
et qui, cependant, avez autour de vous l'église im- 
mense de tous les hommes de bonne volonté. Moi aussi, 
je suis loin de vous, très loin, et les circonstances de la 
vie qui m'ont roulé comme un caillou poussé par la 
vague, ont feit de moi, en apparence, un étranger, 
mais je me sens tendrement à vos côtés, dans le même 
élan de sentiment et d'action. De tous ces désirs, de 
toutes ces volontés sortira l'action, et de toutes ces 
cellules éparses naîtra, non pas le Surhomme, mais 
l'Homme, l'Humanité heureuse. 

Je vous prie, mon ami, de témoigner mon affection 



252 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



à tous les vôtres. Ici, nos santés sont bonnes. Mon 
frère en quittant la maison où je demeure maintenant, 
est allé s établir près d'ici, rue Victor Greyson. 

Très affectueusement. 

Elisée Reclus. 



A Thomaz de Fonseca, séminariste à Coïmbre. 



Bruxelles, 28-XI-1902. 



Mon cher camarade, 



I 



Et maintenant, mon cher ami, parlons de vous. Vous 
allez être curé ! Vous allez, vous, ami du peuple, fana- 
tique de la justice et de l'égalité, vous allez entrer 
dans 1 armée de nos ennemis, dans la coalition de ceux 
qui maudissent « l'arbre de la science » et qui glori- 
fient encore les inquisitions, les bourreaux de tous les 
hommes de liberté qui pensaient et qui aimaient. 
IS est-ce pas folie de vous livrer d'avance à ces faux 
frères qu, vous écorcheront vif ? Vous êtes un homme 
du peuple, restez avec les hommes du peuple, com- 
battez à leurs côtés, camarade sans titre et sans insigne, 
en égal et en libre à côté des égaux et des libres 



De tout cœur avec vous, 



Elisée Reclus. 



Année 1903 



M. Emile Patesson, à Bruxelles. 

Londres, le 2 avril 1903. 
Mon cher ami, 

La conférence d'hier a parfaitement réussi. La salle 
était plus que pleine et toute la géographie intellec- 
• tuelle d'Angleterre y était représentée. Même les pro- 
fesseurs des universités d'Oxford, de Cambridge, de 
Manchester étaient venus. Suivant l'habitude, le speech 
du conférencier a été suivi par ceux des personnes com- 
pétentes de l'assemblée, qui furent Mackinder, le pro- 
fesseur d'Oxford, Ravenstein, le géographe de Londres, 
Kropotkine, mon ami Sanderson et d'autres encore. 
Mackinder était d'avis qu'une approbation simple- 
ment admirative n'était pas ce qu'il nous fallait, qu'il 
était indispensable d'exiger des gouvernements, pour 
1 éducation géographique et l'achat de globes, « de très 
fortes, de très considérables sommes annuelles », etc. 
Quant au relief, fort admiré, tous les orateurs ont été 
d'avis qu'une certaine exagération était permise. La- 
quelle ? Kropotkine seul a tenté de l'ériger en loi. Je 
n'ai eu pour ce côté de la question, qu'un seul discou- 
reur qui fût absolument de mon avis, le professeur de 
Cambridge. Dans une conversation particulière, Mac- 



I 



254 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

kinder et Herbertson ont été d'avis que six ou huit 
disques représentant toute la Terre et formant série, 
au prix total de cinq livres, auraient un débit énorme 
dans toutes les écoles anglaises. 

Enfin, un journaliste désire beaucoup savoir, — 
patriotisme, nationalisme, — de quelle province votre 
père est originaire, s'il est Anglais, ou Gallois, ou Ecos- 
sais. Il vous écrira. 

L'affaire est arrangée avec l'éditeur Arnold. Il dési- 
rerait avoir un devis approximatif des cartes : nombre 
et prix des quatre types de cartes, avant le mois de 
juillet. Nous nous en occuperons dès mon retour. 

Cordialement à vous, 

Elisée Reclus. 

P. S. — Dans les collections de la Société de Géo- 
graphie, il y a, muni du brevet 7213, une carte impri- 
mée sur métal et reproduite à la diable, représentant 
le bassin de la Tamise. 



A Luigi Galleani. 

26, rue VillainQuatorze, Bruxelles, 19 mai 1903. 

Mon bien cher camarade et ami, 

Tous mes vœux pour ta liberté, pour ta santé, ta 
prospérité et le bien-être des tiens ! Ne fais pas trop 






CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



255 



d'imprudences et ne te confie pas trop au talent de 
ton avocat. Ce n'est pas sans inquiétude que je te vois 
si rapproché de tes persécuteurs. Tu m'annonces par 
ta lettre du 30 avril, le programme de ton nouveau 
journal dont le titre (1) est très significatif, mais ce 
programme, je ne l'ai pas reçu. Il me suffit de savoir 
que tu le rédigeras pour être parfaitement fixé sur le 
sens et la valeur de ta publication. Seulement tu seras 
peut-être un peu trop confiant, si tu prends au sérieux 
la phrase que je vois dans ta lettre : « Le passé qui se 
raidit dans ses derniers efforts ». Les révolutionnaires 
mêmes ne sont-ils pas bourgeois dans l'âme ? 

Je ne puis te donner l'adresse précise de Domela 
Nieuwenhuis. Mais il suffira, je pense, de mettre sur la 
lettre Hilversum, près d'Amsterdam. C'est là qu'il 
demeure. 

Mes occupations sont nombreuses et très absor- 
bantes. Tu as peut-être eu tort .de me demander un 
articulet pour ton journal. D'abord, je n'aurai pas le 
temps de le rédiger aussi sérieusement que je le vou- 
drais, et puis c'est autant de pris sur mes autres tra- 
vaux pour lesquels je n'ai pas trop de tous mes ins- 
tants. Le journal et le livre s'entr'aident, mais pour le 
travailleur, ce sont parfois des ennemis. 

Bien cordialement à toi et aux tiens, 

Elisée. 



(1) Cronaca Sovversiva (Barre Vermont, Etats-Unis), dont le 
premier numéro parut le 6 juin 1903, et qui paraît actuellemet 
en Italie (1924). 



* 



256 correspondance: d'élisée reclus 



A M. A. Naquet. 

Bruxelles, mai 1903. 
Mon cher Naquet, 

C'est très gentil à vous de m'avoir envoyé votre 
livre (1) avec cette inscription : « à mon vieil ami... » 

Mais je vous demande la permission de vous signaler 
une erreur. Je n'ai nullement « marié mes filles en 
substituant la consécration paternelle à la consécra- 
tion sociale ». J'ai tout simplement pris note de la 
volonté de mes deux filles lorsqu'il leur a convenu de 
s'unir librement. Si j'ai consenti à leur parler, dans une 
réunion d'amis, de la signification de leur acte, c'est 
qu'elles m'avaient demandé ce témoignage d'affection 
j paternelle (2). Quelques années après, lorsqu'une de 

mes filles eut vu mourir, dans sa belle jeunesse, son 
premier ami et son compagnon, et qu'elle s'unit à nou- 
veau, elle se borna à m'annoncer son choix, sans me 
demander une autorisation que je n'avais aucun droit 
de lui donner ou de lui refuser. Je crois que tout être 
humain ayant conscience de soi-même doit agir en 
vertu de sa propre volonté, sous sa pure responsabilité 
personnelle. 



(1) L'Anarchie et le Collectivisme. 

(2) L'allocution du père à ses filles et à ses gendres, ainsi que la 
présente lettre, ont été reproduites dans l'Opuscule d'EriE Re- 
clus, Le Mariage tel qu'il fut et tel qu'il est, Mons, Imprimerie gé- 
ft érale, 1907, 34 rue de Malplaquet. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 257 

A l'occasion, s'il vous arrive de mentionner encore 
l'union de mes filles, rendez-moi justice. Approbation 
cordiale et heureuse n'est point synonyme de consé- 
cration. 

Très affectueusement à vous, 

Elisée Reclus. 



L 



A Richard Heath. 

2 juin 1903. 
Mon cher ami, 

Il y a bien longtemps que vous m'avez écrit et bien 
longtemps que je vous dois une réponse. Mais la vie 
est courte, pleine, bondée d'occupations urgentes, et 
généralement j'arrive à la fin de ma journée sans avoir 
pu terminer la besogne que je m'étais fixée le matin. 
Alors je vais me reposer, me promettant d'être plus 
expéditif le lendemain et de trouver les minutes néces- 
saires pour écrire aux amis. Vaine espérance : les mi- 
nutes et les heures sont toujours trop courtes et les 
pensées prennent trop de temps à élaborer. 

Mais aujourd'hui les astres m'ont été favorables. J'ai 
été plus preste que d'habitude dans mon travail, et je 
puis vous envoyer une bonne parole de cordiale affec- 
tion. 

Les diverses péripéties des colonies communistes 

Corr. E. Reclus. — T. III. 17 



258 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

nous ont beaucoup intéressés pendant ces dernières 
semaines. La mésaventure des associés de Blaricum (1) 
nous a chagrinés, mais, pour ma part, je suis de ceux 
qui déplorent que les camarades ne se soient pas dé- 
fendus. On facilite singulièrement le mal quand on le 
laisse faire sans protestation, et, à mon avis, on se 
trouve ainsi trahir sa cause, abandonner les faibles à 
la violence des forts. Or, il faut résister au mal sans 
haïr les méchants, même en les aimant, mais, ne fût-ce 
que par amour pour eux, il faut défendre contre leurs 
entreprises la cause de tous les humbles. 

La petite colonie des environs d'Anvers marche peti- 
tement, mais elle progresse, et, quoique en plein pays 
catholique d'un ardent cléricalisme, ne paraît pas avoir 
à souffrir de la malveillance des paysans. Une autre 
colonie, « le Milieu libre » (2) dont s'occupe votre ami 
Armand, de YEre Nouvelle, paraît être en pleine voie 
de prospérité. Les associés s'aiment entre eux, quoi- 
qu'appartenant à des groupes différents, communistes, 
anarchistes et communistes chrétiens. La besogne y 
est fort active, suffisante déjà pour constituer un em- 
bryon de société, avec agriculture, industrie, com- 
merce, enseignement. La population ambiante, peu 
catholique, indifférente, regarde avec intérêt la nou- 
velle expérience sociale. Pourtant, je n'espère pas que 
la colonie réussisse définitivement, car un pareil milieu 
a contre lui l'immense outillage de l'Etat ennemi, mais 

(1) La mésaventure des associés de Blaricum: On venait d'ap- 
prendre que les paysans d'un village voisin s'étaient livrés à un 
véritable pillage de la colonie, brûlant les bâtiments, incendiant 
les récoltes et forçant les malheureux dépossédés à quitter le pays. 

(2) Le Milieu libre, à Vaux, près Château-Thierry (Aisne). 



CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 259 

de pareils essais ont toujours une grande importance 
pour élever le niveau de la moralité ambiante. J'irai, 
je l'espère, serrer la main à ces apôtres. 

Vous me demandez ce que je pense de la théorie des 
oscillations en histoire. C'est, au fond, l'idée des corsi 
et ricorsi de Vico. L'idée est juste, mais partiellement. 
Il y a des mouvements de va-et-vient, de systole et de 
diastole, mais tous ces mouvements ne sont que secon- 
daires et des courants généraux emportent le tout 
comme un vent de tempête entraînant avec lui tout 
le système des vagues et des cieux. Somme toute, s'il 
y a un grand recul depuis les révolutions du milieu du 
xix e siècle, il y a eu également un étonnant progrès 
général, provenant du mouvement socialiste qui s'est 
précisé dans les esprits, tout en se prostituant dans la 
politique. Travaillons ! travaillons ! aucune parole sin- 
cère ne sera perdue. 

Je vous embrasse bien affectueusement, mon ami, et 
me rappelle au bon souvenir des vôtres. 

Votre ami dévoué, 

Elisée Reclus. 



A Thomaz de Fonseca, à Coïmbre. 

25-VM903. 
Mon cher ami, 

Voilà qui est agir ! C'est bien ! N'avoir sur son front 
la marque d'aucun maître, garder sa pensée libre, sa 






260 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

volonté intacte, ne rendre compte de sa conduite qu'à 
sa conscience et consacrer sa vie à la recherche de la 
vérité, voilà ton œuvre désormais. 

Tu m'accueillerais volontiers en Portugal. Je n'irai 
point, mon ami, car je suis vieux, fatigué, et il est 
peut-être bon que je consacre au travail commencé 
les années qui me restent. 



Très cordialement, ami, 



Elisée Reclus. 



A M me Dumesnil. 



Montagnes du Jura, 7 août 1903. 



I 



Il me semble, ma très chère sœur, que tu as toi- 
même résumé la conduite qu'il convient de tenir 
envers ceux que l'on aime toujours sans les estimer 
fort, et avec lesquels toute explication est inutile parce 
que tous les mots du monde ne sont qu'un vain ver- 
biage à côté de la conduite elle-même : « Etre conve- 
nables, et même cordiaux, quand nous nous rencon- 
trons sans en chercher l'occasion ». Mon exemple ne 
signifie rien dans l'occurrence, puisque les mille choses 
de la vie peuvent changer de mille manières les 
allures d'un jour, mais je rencontrerais volontiers les 
personnes au devant desquelles je n'irais point : c'est 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



261 



le destin qui me remplace, et ma volonté n'entre pour 

rien dans son rôle. . 

.La montagne convient à mon vieil organisme. 
C'est à mille mètres à peu près que je perche, errant 
sur les pâturages et dans les forêts à deux ou trois 
cents mètres plus haut. Le premier jour, je respirais à 
peine, à chaque dixième pas je m'arrêtais pour prendre 
souffle -, maintenant je bondis comme un cabri. 

C'est ici près de la frontière suisse. In jour je suis 
descendu jusque dans la basse et chaude plaine, à 
Yverdon. Je reste encore en admiration des transfor- 
mations industrielles étonnantes qui se sont accomplies 
sur le versant suisse : des chemins partout s élevant 
en lacets sur les pentes pour l'aménagement des forêts, 
et plus haut pour l'exploitation commerciale des beaux 
sites, des prises d'eau à chaque suintement de source ; 
chaque torrent de vallée capté de la montagne a la 
plaine par des murailles, des réservoirs, des écluses et 
contr'écluses, des moulins en succession avec prises 
d'électricité ; un ronflement continuel de roues, par- 
tout des Italiens qui creusent et qui maçonnent, cons- 
truisent des ponts et forent des galeries, puis des cha- 
lets, des demoiselles bien attifées, des messieurs qui 
ont étudié et qui lisent la Gazette de Lausanne. Lst-ce 
que tout ça c'est du progrés ? Je me plais à le croire. 
Série de jours pluvieux : courtes promenades pen- 
dant les éclaircies. Puis série de beaux jours : longues 
promenades sur les monts. Avant-hier, vue incompa- 
* rable de la plaine suisse avec la chaîne, ou plutôt tout 
le front des Alpes depuis le massif de 1» ■*«*&»« 1™" 
qu'à la Dent de Mordes et des Dents du Midi au Mont- 

Poînt de nouvelles des nôtres, nid'Elie, ni de Ma- 



262 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE R ECLUS 

Fll« édit ? P angl8iS ronchonne à propos des cartes 
Elles son trop nombreuses, elles coûteront trop cher •' 
la traductrice ne ui convient m,* R M * i P . ? 

accompagnent inévitab^Cte^'s affaireT " Ui 
Bien tendrement à vous, mes sœurs aimées. 



Elise 



ee. 



A Richard Heath. 

Des monts du Jura, 14 août 1903. 

Mon bien cher ami, 

de v m^: r d da 9 „:r s.%- -<^~ 

visité» à itf»., A ii • perdu, m annonce une 

fonnage a vraiment un noble car^tè» ,t ïï' ^ 
beaucoup, apprendre, ^co^ZZT™" 

KiW"* eu rid " d < - >*- 

Je n ai pas eu l'occasion de voir le livre de M. W. Mo- 



l 



CORRESPONDANCE d'ÉLÏSEE RECLUS 263 

nod (1), La Fin d'un Christianisme, et, par conséquent 
je n'ai pas vu les citations de la lettre que je lui avais 
écrite. Peu importe d'ailleurs, car je m'aperçois que, 
suivant la tendance naturelle de son esprit, on donne 
à chaque phrase, à chaque mot, un sens différent, 
quoique avec une sincérité parfaite. 

Ainsi, en parlant de l'idéal que nous trouvons en 
nous-mêmes, je n'ai point parlé de « human nature as 
we find it in ourselves », mais « of the nobler form of self 
gratification, namely gratifyng ourselves in the gê- 
nerai good (2) ». Tout ce que nous apprenons et com- 
prenons, tout ce que nous réalisons dans notre pensée 
de justice et dans notre désir d'amour, tout ce qui étend 
notre puissance d'action pour la bonté, tout cela cons- 
titue notre idéal. Il n'est pas un grand exemple, pas un 
enseignement, pas une parole utile dont nous n'ayons 
cherché à faire notre profit intellectuel et moral. En 
réalité, je ne vois pas quelle est la différence entre a qus 
et moi. Par vos impressions et vos interprétations, 
vous avez trouvé votre idéal dans le Sermon sur la 
Montagne, compris par vous d'une certaine façon. Je 
n'ai point trouvé ce que je cherchais au même lieu que 
vous, ou plutôt il n'est pas un texte qui m'ait complè- 
tement satisfait, pas un homme historique ou légen- 
daire, qui m'ait paru être l'homme parfait, l'Idéal. 
Mais cet Idéal que vous avez fixé ou que vous croyez 
avoir fixé définitivement sur un canevas historique, 
n'est-ce pas le même que celui dont je n'ai pas encore 

(1.) Socialiste chrétien, pasteur à Rouen. 

(2) « De la nature humaine tcMe qu'elle existe en chacun de 
nous », mais « d'une forme plus parfaite de satisfaction person- 
nelle, celle de notre satisfaction trouvée dans le bien-être général ». 



■te»*» 



264 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

rencontré l'image? Vraiment, je crois que nous 
sommes tout à fait des frères en bonne volonté, quoique 
chacun de nous travaille, -« turbine»» dirai-je, dans le 
bel argot populaire, - en une région de l'espace 
quelque peu différente. Votre domaine est certaine- 
ment plus éthique, le mien plus scientifique. Mais nos 
deux voies convergent au même but. 

En ce moment, mon neveu Paul est auprès de ses 
parents a Bruxelles. Il leur donne certainement beau- 
coup de joie et de force. Mon frère continue de travailler 
avec une acuité intellectuelle vraiment surprenante 
Ma sœur est en France auprès d'une autre sœur... Quant 
a moi, je suis venu respirer l'air des montagnes qui m'a 
toujours fait beaucoup de bien. 4 

Très cordialement et affectueusement à vous et aux 
vôtres, 

Elisée Reclus. 



A Nadar. 



Septembre 1903. 



Mon très bon, mon excellent ami et compagnon, 



Me voici bien en retard pour ma réponse ! En 
tu connaître la raison ? J'attendais la visite de notre 



veux- 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 265 

jeune Paul, le Guyou (1) que tu connais et que tu 
aimes, et je désirais qu'il te répondît à ma place pour 
unir ainsi en une seule expression de tendresse nos 
deux affections pour toi. 

Mais une nouvelle idée se présente. Tu me de- 
mandes si, lors d'un voyage éventuel de ta personne à 
Paris, je pourrais t'y rencontrer. Mais peut-être bien, 
et, qui plus est, flanqué de notre ami. Toutefois il sera 
nécessaire que tu nous avises scrupuleusement de la 
durée de ton séjour, car pour moi, la période d'octobre 
est la plus chargée. C'est alors que s'ouvrent les cours 
de l'Université Nouvelle et que commencent mes 
« causeries » avec les étudiants ; c'est alors que je ren- 
contrerai mes compagnons de travail et que j'aurai — 
à mon grand dam — l'ennui de liquider une société 
financière dans laquelle, moi le naïf et la bête, je m'étais 
laissé niaisement entraîner. Ne manque donc pas de 
me faire savoir exactement ton adresse future, la date 
du jour d'arrivée, la durée de ton bain de parisianisme, 
afin que nous puissions calculer le moment où nous te 
saisirons bien. 

J'aurai à te montrer, par la même occasion, mes 
cartes et reliefs, — travaux que j'ose qualifier de vrai- 
ment beaux — et qui m'ont rapporté jusqu'à mainte- 
nant, beaucoup d'éloges, beaucoup de dettes et la 
misère. Peut-être ton génie, qui s'est manifesté sur- 
tout pour tirer les autres de leurs embarras, s'exer- 
cera-t-il aussi en ma faveur. 

Tu dois être de retour dans « la blonde Marseille », 
où la vie ordinaire gravitant autour de ta chère femme, 
a recommencé. Je te vois d'ici et me réjouis de t'en- 

(1) Georges Guyou, pseudonyme de Paul Reclus. 






266 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

tendre, sûr que chacune de tes paroles est aussi bonne 
que spirituelle. Je serre bien cordialement la main à 
tous ceux qui sont avec toi et je t'embrasse tendre- 
ment. 



Ton ami, 



Elisée. 



A M»e de Gérando. 



Bruxelles, 8-XJI-1903. 



Ma bien chère dame et amie, 

C'est une faible consolation de pouvoir vous écrire 
alors que j'aurais pu avoir l'espérance de vous serrer 
la main et de causer avec vous de tant de choses qui 
nous intéressent et qui sont dignes d'être étudiées.. 

Votre école d'abord, cette œuvre à laquelle vous avez 
donné tant d'efforts, une si grande part de votre vie et 
dont on vous chassera peut-être un jour en récompense 
de votre labeur et de votre dévouement. Ce serait 
d'ailleurs si naturel, étant donné « le grand combat du 
jour et de la nuit » qui tourbillonne sans cesse autour 
de nous. Cependant vous avez déjà triomphé de tant 
de mauvais vouloirs pendant votre vie de luttes que 
nous avons le droit d'attendre encore la faveur du 
destin, aidé de votre énergique volonté. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 267 

Et votre pays ? Les nouvelles que nous lisons dans 
les journaux et les revues ne sont pas toujours compré- 
hensibles, et quand même nous les comprendrions à 
peu près, elles ne nous présentent encore que la surface 
des choses : les grands changements se produisent dans 
les profondeurs ; c'est la masse de la nation qui se 
transforme par de lentes évolutions, dont elle-même 
n'a pas le secret, mais que les historiens devinent et 
sentent de haut, A cet égard, que de secrets curieux 
pourraient nous révéler votre conversation ! 

Et les choses du vaste monde ? Notre longue que- 
relle au sujet du patriotisme et de l'humanité dure- 
rait-elle encore ou bien sommes-nous réconciliés sim- 
plement dans l'amour fervent de la justice qui s'ap- 
plique à tout ce qui vit, à l'immensité des êtres ? J'ai 
soif de témoigner mon sentiment fraternel au nègre, 
au Chin.ois, à l'animal qui vient à moi et me regarde* 
Mais hélas ! cette vie d'affection et de bon vouloir est 
constamment interrompue par des luttes contre frères 
de sang et de langue, contre ceux auxquels devraient 
nous rattacher tant de souvenirs et de devoirs com- 
muns. 

Vous, du moins, vous avez été toujours une étoile 
pour moi. Quel bonheur de reposer sa pensée sur des 
êtres que l'on sait parfaits, et dans lesquels on voit 
comme l'idéal réalisé de l'humanité future. 

Très affectueusement, 

Elisée Reclus* 



ANNÉE 1904 



A M™ Clara Mesnil. 



Ma 



Bruxelles, 5 janvier 1904. 



chère et jeunette amie et camarade, 



Nous venons de passer par de pénibles journées. 
Après avoir traîné pendant une semaine ou deux, s'être 
senti incapable de travailler, presque de penser, mon 
frère Elie a présenté des phénomènes d'empoisonne- 
ment très graves, ses jambes lui ont refusé tout ser- 
vice et les médecins ont trouvé l'indication d'une 
embolie dans son bras gauche. Mon cher ami et com- 
pagnon dans la route de la vie paraissait condamné. 
Mais soudain l'embolie a disparu, la tête s'est dégagée, 
les fonctions ont repris d'une façon normale, seulement 
la paralysie des jambes persiste. Toutefois les médecins 
nous rassurent. Mon frère, une fois débarrassé du poi- 
son de l'influenza, reprendra la nouvelle jeunesse que 
1 on peut avoir à l'âge de soixante-seize ans. 

Ainsi, félicitez-nous, ma chère amie,comme nous vous 
félicitons de la guérison de votre Jacques. Jouissez en 
pleine conscience de votre bonheur et de votre éternel 



>; 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 



269 



printemps ! J'y participe par la pensée malgré notre 
hiver. Chaque jour est une lutte, mais qu'importe si 
cette lutte se termine par une victoire, si chaque jour 
l'organisme réussit à s'adapter au milieu, même à en 
tirer profit. La vie est bonne puisqu'on apprend, puis- 
qu'on se renouvelle et surtout puisqu'on aime. Je suis 
très heureux d'arrêter de temps en temps ma pensée 
sur tous ceux que j'aime. Il est même inutile que j'y 
pense d'une manière consciente : ils sont là, ils m'éclai* 
rent et me réjouissent, ils illuminent mon être comme 
un phare qui éclaire tout l'horizon. Il n'est pas même 
de nouvelle politique, pas de fait nouveau en géogra- 
phie, en histoire, en science générale qui ne prenne un 
haut intérêt pour moi, parce que les amis sont là et que 
ma joie sera leur joie. L'affection est un éternel par- 
tage. 

Ainsi que vous l'a dit ma sœur, j'ai fini mon bou- 
quin, mais puisqu'il est fini, il faut le recommencer, 
c'est-à-dire le corriger, le compléter, le bousculer, pré- 
voir la critique des amis et se conformer à leur avis. 
C'est le travail que je fais en ce moment, sans espérer 
d'avoir dans tout ce fatras de 4.500 pages un seul 
paragraphe d'un style aussi ferme, aussi clair, aussi 
nettement objectif que celui dont vous m'avez envoyé 
un extrait (1) ; mais peut-être y sentirez-vous quand 
vous me lirez, un peu plus de tendresse humaine, et 
cela n'est pas non plus à dédaigner. 

Je suis heureux que votre enfant ne soit plus seul, 
ou plutôt que sa société ne soit plus la même. Je con- 
nais bien. la racaille paysanne dont vous parlez, j'en ai 
souffert comme vous et je sTaûs qu'en moyenne, elle ne 



(1 ) C'était un passage de Machiavel. 



270 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

vaut pas beaucoup mieux que la racaille bourgeoise 
dans laquelle les circonstances nous obligent à vivre. 
N'importe, nous aimons individuellement chacun de 
ces vauriens, puisque notre marche à l'idéal, notre 
pratique de ce qui est juste et beau les aide indirecte- 
ment. Nous changeons l'atmosphère autour d'eux, nous 
construisons un autre monde où, eux aussi, trouveront 
place. Il y a de l'espace devant eux comme devant 
nous et ils évolueront aussi. 

Je crois que votre frère E. s'est trompé lorsqu'il vous 
répondit que « chez nos camarades, la question de 
l'union libre a peu d'importance ». Au contraire, l'opi- 
nion est désormais fixée et l'importance capitale de la 
liberté complète, absolue de la femme en face du mas- 
culin est reconnue chez tous les anarchistes qui ne sont 
pas de simples vociférateurs. Je puis dire qu'à mon avis 
la révolution est accomplie, le mariage officiel a vir- 
tuellement vécu. Il ne reste plus qu'à déblayer la voie. 

Je suis en retard avec votre amie, Marie D. Un globe 
que je dois lui présenter avec de nouvelles adaptations 
pédagogiques n'est pas encore prêt et j'en suis marri. 

Bien tendrement à vous, bien affectueusement aux 
deux autres personnes de la trinité d'Arcetri. Lorsque 
vous aurez une photographie plus claire de votre ma- 
noir, envoyez-la moi afin que je vous suive mieux du 
regard, dans les allées, sous les oliviers et les cyprès. 

Vot e ami, 

Elisée Reclus* 



vtfmtâi 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 271 



A Emile Royer. 



Bruxelles, le 3 février 1904. 

Mon cher Monsieur et ami, 

Vous avez l'obligeance de me demander des nou- 
velles de ma famille. Hélas ! Mon frère Elie est bien 
malade. Voici cinq semaines que se fait la lutte entre 
la vie et la mort. La paralysie s'est emparée du corps 
jusqu'au diaphragme. Nous n'osons guère garder l'es- 
poir et cependant, nous nous cramponnons à l'idée 
qu'il ne mourra point. 

Actuellement, je fais copier les dix derniers cha- . 
pitres de ma Géographie Sociale, que m'a demandés 
M. Desclozières pour savoir si la maison Hachette peut 
se permettre de publier mes énormités. Déjà la pre- 
mière page leur paraîtra bien scabreuse. 

Bien cordialement à vous, 

Elisée Reclus. 



te*.*. 



272 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A Nadar. 



11 février 1904, jeudi, 4 heures. 



Mon très excellent ami, toi et les chers tiens, 

Notre très cher Elie s'est doucement endormi. De- 
puis quelques jours il le désirait : « Assez ! assez ! » 
disait-il à son fils. Non pas qu'il souffrît, nous a-t-il 
semblé, mais il comprenait l'inutilité de la lutte, et 
dans la logique de son intelligence toujours claire, il 
demandait que la vaine résistance eût un terme. 

Et maintenant le corps rigide est étendu sur le lit 
de la chambre voisine. A portée de ma main, voici les 
beaux livres qu'il n'ouvrira plus, les manuscrits si bien 
ordonnés, si merveilleusement emplis, tout ce monde 
de pensées originales et de choses bien dites ; et, sur 
les murs, sur les étagères, dans les cartons, ces milliers 
et milliers de gravures et de notes dont chacune a vécu 
par lui et qui revivent un peu pour nous puisque cha- 
cune nous envoie son reflet. 

Mais, toi aussi, tu connais Elie et tu l'aimes. Il con- 
tinue de vivre en nous, et nous sommes morts en lui. 

Je t'aime bien, mon très cher ami. et j'aime les tiens, 

Elisée. 



,***i 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 273 



A Alfred Gietzen, à Boston. 



Sans date (février 1904). 



Mon cher ami, 



Vous avez peut-être appris, depuis le jour où vous 
m'avez écrit votre carte du 19, que mon frère s'est 
doucement éteint après six semaines de la maladie 
qui l'avait envahi. Heureusement, il n'a pas souffert, 
et je n'ai pas besoin de vous dire que la dernière pé- 
riode de sa vie a été aussi calme, aussi belle, aussi 
simple que toute son existence antérieure. Il me reste 
à continuer son œuvre en proportion de mes forces ; 
le bon vouloir ne me manque point. 

Autrement, mon ami, nous allons bien. Parlez-moi 
de vos amis de là-bas. Ici l'évolution des idées se fait 
certainement, mais avec lenteur et par des poussées 
profondes qui nous échappent, mais dont les résultats 
n'en seront que d'autant plus saisissants. 

Mais voici que cette horrible guerre vient encore 
jeter les hommes hors de leur évolution normale. 

Bien à vous, 

Elisée Reclus. 



Çorr. E. Reglus. — T. III. 18 



274 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A Nadar. 



28 février 1904. 



Mon très cher et très excellent, 

Oui, mon ami, je tâcherai de t'aller voir ; j'irai pen- 
ser, sentir, aimer avec toi tout ce qui est bon et beau. 
Encore une bonne petite étincelle jaillira de notre 
contact. 

C'est une grosse affaire de me déplacer par ce temps 
froid et gris, mais j'essaierai. Une lettre prochaine te 
dira quand je partirai pour aller me chauffer quelques 
jours auprès des amis qui m'invitent. 

Ton vieux copain, 

Elisée. 



A Mme Magali Régnier. 



3 mars 1904. 



Je viens de lire une lettre que tu écris à Ermance et 
dans laquelle tu te plains que pendant la longue et 
angoissante maladie de mon frère, on ne t'ait pas écrit. 
Cela est vrai et j'avoue aussi que cela est très m*! : 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 275 

cependant tu dois te l'expliquer. Nos occupations se 
trouvaient doublées par la nécessité de nous rencon- 
trer tous les jours dans la maison du malade et de nous 
occuper des choses urgentes créées par cette maladie 
même, tout en continuant de faire nos besognes res- 
pectives, de marcher droit, sans faiblesse, comme la 
noble vie l'exige. 

Maintenant nous voici rentrés dans le courant ordi- 
naire de l'existence, avec notre Elie en moins, quoique 
cependant il soit toujours présent pour beaucoup 
d'entre nous, dont il était le conseiller, le camarade, 
l'ami, l'associé de parole et de pensée. Je suis un de 
ceux qu'il n'a point quittés, car il n'est pas une idée, 
une observation, un fait que je ne lui rapporte mentale- 
ment, dès que mon esprit en a été frappé. Quoi qu'il 
en soit, nous revenons chacun au travail coutumier et 
rien ne doit être plus pressé pour moi que de t'écrire* 
ma chère fille, puisque tu me le demandes. 

Infirme, presque momifiée physiquement, Noémie 
est cependant en une situation moins pénible que nous 
pouvions le craindre. Elle ne se répand point en plaintes 
sans portée et raisonne très sagement et sobrement sur 
tout ce qui l'entoure, donnant aux personnes de la 
maison aussi peu d'embarras que possible et s'occupant 
de son mieux à classer les documents laissés par 
Elie 

Quant à moi, je vais bien quoique fort poussif ; je 
n'ai que des précautions à prendre, marcher à petits 
pas, m'arrêter de temps en temps, respirer à fond, me 
moquer de moi-même pour que les passants ne me 
prennent pas en pitié. D'ailleurs, tout ce brave monde 
qui m' entoure est si gentil pour moi que c'est une vraie 
chance d'être malade. J'ai d'ailleurs beaucoup à tra* 



L 



tWinr- 



276 CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 

vailler, et les travaux que je fais me plaisent chacun en 
son genre. Enfin, je dois ajouter à mon labeur ordi- 
naire des recherches dans les papiers d'Elie pour 
arriver à reconstituer sa biographie. Ses amis les 
meilleurs ignorent certains détails de sa vie très inté- 
ressants, et ce sera leur rendre un service que de bien 
établir la succession des faits de la vie de notre ami. 
Bien tendrement à toi et à tous. 

Ton père, 

Elisée. 



A M me Clara Mesnil. 



Bruxelles, juillet 23 1904. 

Ma très chère camarade et amie, 

Ne me soupçonnez donc jamais. Croyez définitive- 
ment à la constance absolue en amitié. Ne vous éton- 
nez pas quand on vous parle de ces agates qui, malgré 
toutes les évolutions du monde, gardent encore, depuis 
les temps géologiques, la goutte d'eau qu'y déposa la 
mer. 

« Mais, protestez-vous, pourquoi ne vous ai-je pas 
envoyé de travail ? » Sans doute parce que je ne tra- 
vaillais pas moi-même. Quand le moteur ne fonctionne 
plus dans une usine, toutes les machines et machi- 






CORRESPONDANCE d'ÉLISÉR RECLUS 



277 



nettes s'arrêtent, le silence se fait dans la bruyante 
fabrique. Et puis, en cherchant au-dedans de moi- 
même, il se peut que j'éprouve une sorte de ; gêne à 
l'idée de vous faire copier une œuvre incomplète, ina- 
chevée, dont il est évident que je ne puis être satisfait. 

Après avoir lu votre lettre, j'ai eu l'esprit traverse 
d'une idée qui me paraît bonne. Au lieu d être ma co- 
piste, pourquoi ne seriez-vous pas ma collaboratrice ? 
Je vais vous envoyer toute la partie de l'Index 
tive à l'Italie : vous y verrez en résumé quels sont les 
faits, quelles sont les considérations qui me seront 
utiles et vous recueillerez des notes, au hasard ou mieux 
au choix de vos lectures. Puis, de saison en saison, ou 
d'année en année, vous m'enverrez ces notes. Quen 
pensez-vous ? L'idée est-elle pratique ? Il me semble 
qu'elle aurait, en tout cas, un double avantage, celui 
de vous instruire vous-même avec une certaine mé- 
thode et celui de me documenter. 

...Le « mépris des hommes », je ne 1 ai jamais eu, 
même quand l'excès de jeune virilité m avait empli 
d'outrecuidance. L'ivresse causée par les mille lec- 
tures et impressions entremêlées ma fait souvent 
déraisonner, même elle a pu me démoraliser en appa- 
rence, mais en apparence seulement : les oscillations 
diverses me ramenaient toujours au centre de gravite 
qui était « la violente amour » des hommes. Quant a 
mes premières pages de YHUtoire d'une Montage je 
me demande si, au fond, elles n'ont pas un défaut, le 
manque de sincérité. Autant qu'il m en souvient, j étais 
alors eh prison et, de plus, je sentais autour de moi le 
mur épais, presque impénétrable de la haine, de 1 aver- 
sion du monde entier contre la Commune et les Com- 
munards. Peut-être que je me suis raidi et que ce 



278 COBRESPOMDANCK D 'ÉLlSi, , EclDS 

mouvement a combattu ma véritable nature C'-t u 
ce que vous ave, ,enti avec votre sub"l ZtiZ dî 

WesT 8 ÏÏT*? d< me 1,aVOi ' ** ™X« 
toutes mes félicitations au suiet d. pu M i" 

« naturienne » que vous donnez à EZLhuÏÏZSF* 

nTsirqû'e,:-^: jw^:.^^ : 

votre manière d'à».'. :., . • v0,r d01m <». mai» 

laisser t^t^S^LT??*'™". U b ° nne ! « le 
tout en vous ,L ta„t de £" " ^ * S ° n id * al »• 



m «r.*"7'" v ' J ""*' U18 ' mais < ï ue J e r etrou 
ent afin d'aDDrendtv» ^»o, — !_:„ .. , 

le savoir. 



ment afin d'apprendre, i^A^VtT"' "*"* 



Votre dévoué camarade et 



ami 



} 



Elisée Reclus. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 279 

A M me Magali Régnier. 

Bruxelles, 19 août 1904. 

Tu m'écrivais, il y a une vingtaine de jours, alors que 
tu te trouvais auprès de ta fille Madeleine et de ta 
petite fillette, mais tu te préparais à partir prochaine- 
ment pour Alger, où tout n'allait pas pour le mieux. 
Depuis que cette lettre m'est parvenue, je n'ai reçu 
aucune nouvelle et j'en conclus que maintenant tout 
est en bonne voie d'évolution. 

Quant à moi, je vais certainement beaucoup mieux, 
bien que les promenades dépassant 500 mètres me 
soient encore interdites et que j'aie à régler mon tra- 
vail par de nombreux repos. Cette dernière nécessité 
est d'autant plus pénible que j'aurais actuellement de- 
vant moi un amas énorme de besogne, vu la signature 
du traité pour la publication de mon ouvrage sur 
Y Homme. Enfin, je bûcherai de mon mieux avec toute 
la prudence voulue et Paul m'aidera vaillamment. 
C'est lui déjà qui a pris toute la charge des premières 
discussions d'affaires et les a mises en bonne voie. 

J'attends aujourd'hui un ami d'Amérique et je 
compte retourner demain à Thourout, où l'ombre des 
grands arbres alternant avec les gazons dorés par le 
soleil, m'a rendu la santé, et, je l'espère, l'affermira. 

Bien affectueusement à toi, ma chère fille, et à vous 
tous de la maison du Bon Accueil. 

Ton père aimant, 

Elisée. 






280 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A Nadar. 

Amiens, en voyage, 3 septembre 1904. 
Mon excellent ami, 

Tu vois que je vais superbement puisque je me per- 

c^ou r Ïh, eXCUr810nS 6t VOyageS * Je me Suis encontre 

de J Zt > Tu™ " neVeU Paul et SOn fiIs ™ë™ 
de Lille, et, de là, nous sommes allés voir le Musée 

ou nous avons eu la joie de voir la si douce et si bonne 

, « Figure de cire » et diverses autres œuvres que nous 

avons comprises et aimées. Puis nous avons cheS 

sous les grands arbres, plus beaux encore que les tX 

et les pierres des peintres et des sculpteurs. 

1 u vois par le premier mot de ma lettre, Amiens 

ve^e : ud ne et m d a *? ^ * P ° USSe ~ ^^ 
vers le sud et demain je compte aller jusqu'à Viarmes 

pour y voir mes chères fillettes, Magali et Anna CW 

te d ire que si mon ami Nadar et sa chère femme et 

roTelZ^ P° UVaient à Pa " S ' jC c -t-uerairma 
en llZZe PanS P ° Ur V ° US V ° ip 6t V0US Yasser 

A toi et à vous bien affectueusement, 

Elisée. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 281 



A M me Clara Mesnil. 

Vascœuil, 6-IX 1904. 

Ma très gentille et très bonne camarade et 
amie, 

Vous me demandez sans doute comment se porte 
mon individu physique* Je commence donc par m'exé- 
cuter : je me porte assez bien pour voyager de gare en 
gare, de ville en ville, étudiant les vieux monuments, 
les vieilles rues, même les gravures et tableaux derf 
musées. Le tout sans grand accroc, quoique avec une 
certaine angoisse à la traversée des gares bruyantes et 
malodorantes. 

Non, je ne suis pas en désaccord avec vous au sujet 
d'un métier que Lorenzo pourrait apprendre. Ce que 
je dis, c'est que par une gymnastique appropriée, 
qu'enseignerait un véritable artiste, le jeune homme 
aurait le plus grand intérêt à apprendre toute la série 
des mouvements pratiqués et praticables, tout le 
rythme du corps et des mains dans toutes les occupa- 
tions possibles ; cela se retrouverait au besoin dans les 
occasions où il importe d'être « débrouillard »,et la santé 
du corps et de l'esprit s'en trouveraient fort bien. Mais 
la pratique d'un métier, quel qu'il soit, doit être poussée 
aussi loin que possible vers la perfection, afin que 
l'artisan devienne artiste. Soyons d'accord et surtout 
soyez d'accord avec lui. 

Vous me demandez si je connais les mémoires de 



tlfeM»»*^ 



282 



CORRESPONDANCE ©'ELISÉE RECLUS 



Benvenuto Cellini. Je les connais seulement par les 
extraits qu'en donnent Taine et d'autres auteurs qui 
parlent de la Renaissance et de l'Italie. Le temps me 
manque pour parfaire mon éducation, mais vous m'ai- 
derez un peu, et déjà, dans votre dernière lettre, vous 
m'avez raconté beaucoup de jolies choses. 
^ Quantaux petites appréciations psychologiques dont 
j ai été l'objet, je suis sûr qu'elles m'auraient été fort 
utiles : il y a toujours moyen de se corriger de quelque 
travers. Cependant je tiens à me montrer devant vous 
tel que je suis,ou du moins que je me figure être. Vous 
êtes assez mon amie et je vous estime assez pour vous 
autoriser à me questionner sur ma vie tout entière, 
sur ma personne intime, sur les mille incidents de ma 
carrière, sur mes torts, lorsque j'en ai eu, sur les défauts 
de mon caractère, sur mes luttes avec moi-même. -Il 
est probable, il est certain, que le tableau de ma per- 
sonne tracé par autopsie différera notablement de 
celui que vous a peint votre sagace interlocuteur. Vous 
en jugerez en toute amitié, mais aussi, je vous en prie, 
en tout désir de précision dans votre étude scientifique. 
Peu importe d'ailleurs le jugement de ceux qui, pour 
une raison ou pour une autre, se laissent entraîner par 
une passion de malveillance ! Je n'ai point à m'en 
préoccuper :' il suffira que je ne prenne pas trop au 
sérieux les manifestations d'amitié ! 

Saluez bien votre Jacques et recevez l'expression de 
ma franche et droite cordialité d'ami. Soyez tou- 
jours ma très chère camarade et ne craignez pas d'être 
sévère, s'il y a lieu. 

Elisée Reclus. 



v"* vftfflMIkrii 



Bfcftu.- 



CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLOS 283 



A M Ue de Gérando. 



Vascœuil, 15 septembre 1904. 



Ma très chère sœur et amie, 

En arrivant ici, je lis une lettre de vous que ma sœur 
Louise m'a communiquée, et je me sens tout heureux 
de pouvoir lui arracher la plume des mains pour vous 
écrire à sa place et vous témoigner notre commune 

affection. 

Lors de la mort d'Elie, vous m'avez écrit des paroles 
affectueuses qui m'ont profondément ému et qui 
m'émeuvent toujours. J'ai été heureux de me rappro- 
cher de tous les miens au moment où celui que je 
m'étais habitué à voir comme un autre moi-même 
venait de nous quitter. Il est si naturel, si normal de 
mourir que je ne m'étonnais pas de voir disparaître 
mon frère, mais j'étais étonné de ne pas être mort, de 
ne pas m'être endormi en même temps que lui. Je me 
demandais même si je ne me trompais point, si je 
n'étais pas, des deux, celui qui venait de s'éteindre. 
Puis, sans trop savoir comment, je me suis trouvé moi- 
même en un fort triste état de santé et les crises sont 
devenues si fortes, si pénibles, si fréquentes, que la 
mort prochaine me semblait probable, même dési- 
rable. Maintenant, je vais beaucoup mieux : je n'ai 
plus de crises, à peine de l'oppression, et, si les prome- 
nades me restent interdites, je puis du moins parcourir 
les allées des parcs et des jardins. J'ai la grande joie de 



284 CORRESPONDANCE ©'ELISEE RECLUS 

pouvoir lire et travailler, de penser à tous les grands 
problèmes de la vie contemporaine et de jouir du grand 
bonheur d aimer la nature, les hommes, le. amis très 

Mais que sont nos petites personnalités en compa- 
raison des révolutions immenses qui se préparent et 
dans lesquelles nous pouvons déjà deviner bien des 
malheurs inévitables ? Les armées, les flottes, les con- 
quérants, les oppresseurs n'ont pas encore dit leur der- 
nier mot : la bassesse humaine est toujours prête à se 
prosterner devant le crime. Et chacun de nous voit 
d avance en son propre pays se profiler les scènes dou- 
loureuses de 1 avenir. 

Continuons de lutter toujours et quand même, mon 
amie vaillante. Que de fois vous nous avez servi 
d exemple ; nous regardons toujours vers vous comme 
vers un idéal réalisé. 

Votre ami et frère dévoué, 

Elisée Reclus. 



A M. Roth, pasteur à Orthez. (1) 



Bruxelles, sans date, 1904. 



Je lis votre journal (2) avec émotion : la sincérité, 
la droiture, 1 humanité profonde de vos paroles me 

(1 ) Cette lettre a paru dans le Mercure de France, le 1« X , 1913. 
(2) L Avant- Garde. 



• 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 285 

touchent au fond du cœur. Je me sens uni avec vous» 
mais par delà les dogmes, les professions de foi, les 
formes religieuses et toutes les conventions établies. 
De près, il serait impossible de nous entendre, car nous 
avons des conceptions de l'histoire toutes différentes et 
les mots n'ont pas le même sens pour chacun de nous. 
Certainement le christianisme comporte encore chez 
vous la foi en des personnes divines, la croyance à un 
dogme défini, l'acceptation d'une morale révélée, 
toutes choses qui me semblent contredites par la 
longue expérience humaine et par la raison. Il nous 
serait donc impossible de trouver un terrain commun 
pour la discussion à laquelle vous me conviez. N'im- 
porte ! Nous avons les uns et les autres l'ardent désir 
de vivre pour être utiles à tous nos frères ; nous com- 
prenons également qu'il ne peut y avoir de joie pour 
un seul si tous les hommes ne sont pas heureux, et 
qu'une seule plainte gémissant dans l'infini de l'es- 
pace, suffirait pour attrister à jamais tous les élus. 

Socialiste libertaire ou, pour être plus net, anarchiste 
communiste, je dois à maints égards, me semble-t-il, 
me rapprocher du chrétien de l'Evangile. Ainsi je ne 
dois appeler personne « maître » et me dire maître de 
personne ; je dois chercher à vivre en des conditions 
d'égalité avec tous, Juif ou Grec, propriétaire ou 
esclave, millionnaire ou mendiant, sans faire acception 
des supériorités prétendues et des infériorités présu- 
mées ; je dois me conformer à la vieille maxime pré- 
chrétienne, de ne pas faire aux autres ce qui me déplai- 
rait pour moi-même et de leur faire ce qui me plairait 
de leur part ; si je revendique le droit de la défense 
personnelle et de la défense collective, du moins je 
saurai m'interdire toute idée de vengeance telle que la 



feu 



286 



CORRESPONDANCE D'ELISEE RECLUS 



pratiquaient les primitifs, et nulle haine ne poindra 
dans mon cœur, puisqu'elle atteindrait des malheu- 
reux qu'ont frappé déjà l'atavisme ou le milieu ; enfin 
toujours comme le chrétien fidèle à son nom, j'aimerai 
d abord le frère que je vois « avant de chérir ou d'adorer 
des êtres inconnus que je ne vois point ». 

A mon avis, le principe de l'équivalence des forces 
prévaut dans le monde moral comme dans le monde 
physique. Vous aimez ce qui vous semble divin de 
toute la force de votre instinct et de votre désir ; j'aime 
également de toute l'énergie de mon intelligence et de 
toute la ferveur religieuse de ma volonté tout ce que 
1 expérience, l'observation et le raisonnement me disent 
appartenir à la vie solidaire. Nos œuvres sont donc 
égales l'une à l'autre, quoique les étiquettes en diffèrent 
absolument. 

Il est vrai, je réponds par un non absolu à la forme 
de vos questions : Non, il ne peut y avoir d'accord 
entre chrétiens et anarchistes, parce que toute confu- 
sion des langues amène la confusion des idées. Mais 
vous, chrétien, poursuivez votre mission en cons- 
cience ; nous, anarchistes, nous savons que tout l'amour 
sincère éprouvé par vous pour vos frères non chré- 
tiens, hâtera le jour de la grande fédération dans la- 
quelle, dépassant toutes les Eglises, entreront tous les 
hommes de bonne volonté, fussent-ils athées comme le 
Bouddha. 

E. R. 



•em 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 287 



A M, Neno Vasco, Sao Paolo, Brésil. 

Adresse ordinaire, 26, rue Villain -Quatorze, Bruxelles, 20-IX-1904* 

Mon cher camarade, 

Naturellement j'ai à vous remercier tout d'abord 
d'avoir commencé la traduction de mon bouquin sans 
m'en demander l'autorisation (1). Un livre de cette 
nature appartient à tous et surtout à ceux dont il 
exprime la pensée et les vœux. 

Quant à l'éditeur, je n'ai pas à me préoccuper de ses 
intérêts : en pareille matière il n'y a aucune solidarité 
entre nous. 

Je vous serais reconnaissant de m'envoyer un exem- 
plaire de votre traduction. 

Cordialement, 

Elisée Reclus. 



(1) Traduction portugaise de L'Evolution, la Révolution et 
V Idéal anarchique, Paris, 1897, San Paolo, Brésil, en 1904, £Vo- 
luz âoRcvoluzao e Idéal anarquista (Bibliotheea Sociologica, IV, 
143 p., 1905.) 



fc**< 






288 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A M me Dejongh. 



Mercredi (5 octobre 1904). 



Ma chère dame et amie, 

Nous avons parlé hier du vieux donjon de Vascœuil, 
Permettez-moi de vous en offrir une photographie. 

J'ai trouvé un autre tout petit argument contre la 
théorie de Schliemann. Le nom de Hissarlik, qui est 
celui de la cité découverte par lui, signifie « Petit Châ- 
teau ». Or, les traditions populaires sont fort tenaces : 
le nom turc a probablement succédé à d'autres appella- 
tions ayant le même sens en grec et en dardanien. Et si 
le « Petit Château » se trouvait en cet endroit du pays 
troyen, où donc était le « grand » ? D'après moi, 
comme d'après les géographes classiques, il devait se 
trouver au sud-ouest de la plaine, près des fontaines 
froides de la source thermale que décrit Homère. 

La terrasse de Hissarlik n'occupe, en tout, que 
79 hectares. Elle m'a semblé bien plus petite encore. 

Votre tout dévoué, 

Elisée Reclus. 



1 



CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 



289 



HVhMf*».. 



A M me Clara Mesnil. 



5-X-19C4. 



Ma très chère camarade, 

On me dit que vous êtes encore à Calamecca ; en 
tout cas, ma lettre vous suivra. Je viens de rentrer à 
Bruxelles, bon ami avec ma maladie, qui me torturait 
autrefois et que je gouverne maintenant, tout en lui 
obéissant en toute diplomatie. Je dois cette très grande 
amélioration de mon état à l'air pur que j'ai respiré et 
aux excellents soins que j'ai reçus. 

Dès qu'il vous conviendra, mon amie, mettez-moi 
sur la sellette de l'accusé et formulez les questions de 
votre interrogatoire. Je vous répondrai comme je me 
réponds à moi-même, non seulement en parfaite fran- 
chise, mais avec une juste sévérité. Sans me croire le 
moins du monde un être coupable, — car personne ne 
Test, — je sais que je suis très éloigné de m'ètre tou- 
jours maintenu dans le bel équilibre moral que j'am- 
bitionne ; très souvent, j'ai été fort au-dessous de mon 
idéal, et soit par emballement, soit par faiblesse, soit 
par vanité, et, en tout cas, par manque de bonne coor- 
dination intellectuelle et morale, j'en suis arrivé à me 
mépriser quelque peu. Votre bonne amitié vous em- 
pêchera d'en arriver à ce sentiment pour moi, mais 
vous auriez tort de ne pas m'étudier dans mes actes 
d'une manière tout à fait objective, car j'évolue moi 

Corr. E. Reclus. — ■ T. III. i9 



290 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

« 

aussi, je change tous les jours, et ce que j'étais hier, je 
ne le suis plus aujourd'hui. Grâce à l'appui, à la solida- 
rité de ceux que j'aime et estime, grâce à l'impulsion 
primitive et aux poussées latérales, je suis aujourd'hui 
autre que je n'étais hier, et je pourrai profiter du juge- 
ment que vous portez sur votre ami de naguère pour 
devenir meilleur et plus digne d'être apprécié par vous. 
Vous m'aiderez à changer. 

Vous avez la bonne idée de m'inviter auprès de vous 
cet hiver. Mais cette bonne idée ne peut se réaliser. 
En effet, ma besogne, qui consistera à surveiller deux 
publications hebdomadaires, l'une à Paris, l'autre en 
Angleterre, m'oblige à une attention très soutenue, et 
je devrai me tenir au plus près du vent, autrement dit, 
ne quitter mon cabinet de travail que contraint et 
forcé. Si je dois quitter la ville je tâcherai de prendre 
pour domicile une maisonnette voisine de la forêt et 
près d'une station de tram ou de train. Enfin, si le 
destin m'oblige à fuir vers le midi, le service postal 
journalier m'imposera le midi français, près de Mar- 
seille, où se trouvent des livres, ou près de Montpellier, 
où ma fille Magali fera ses études de botanique. L'Italie 
reste donc en dehors des possibilités, à moins de grand 
imprévu, mais je n'en reste pas moins plein de grati- 
tude envers vous, mes amis, vous et Jacques qui, au 
besoin, tâcheriez de combiner vos convenances avec 
les miennes. J'en remercie Jacques bien affectueuse- 
ment. 

De tout cœur avec vous, 

Elisée Reclus. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 291 



À M me Clara Mesnil. 



25-X-1904. 



Ma très excellente et très chère camarade, 

Notre bonne Magali est en route pour Montpellier. 
Nous avons déjà reçu deux cartes postales, Tune de 
Mons, l'autre de Paris, nous annonçant que les deux 
étapes ont été heureusement franchies. Certes, un 
voyage de Bruxelles à Montpellier par chemin de fer 
et voitures n'a rien d'extraordinaire et Magali est la 
prudence et la sagesse mêmes ; néanmoins, nous la 
suivons par la pensée avec une grande sollicitude. 

Mais pourquoi, me dites-vous, ne l'avez-vous pas 
accompagnée ? Pourquoi restez-vous dans ces bru- 
meux pays du Nord, au voisinage des éternels frimas ? 
Pourquoi ? Bruxelles est devenu mon centre pivotai, 
c'est ici qu'est le siège de mon travail, ici que sont les 
livres, les documents, les associés pour la besogne 
commune, et je tiens le travail pour plus précieux que 
la santé et la vie ; d'ailleurs la santé et la vie ne sont- 
elles pas, jusqu'à un certain point, fonction du tra- 
vail : je vis parce que j'agis, et dans le sens même des 
instincts, des tendances, des habitudes que je suis 
naturellement porté, — en vertu de la décevante 
Maya, — à considérer comme des devoirs. Je me cram- 
ponne à Bruxelles et ne le quitterai que pour des 
fugues rapides à Paris ou à Londres, nécessitées par la 



292 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

besogne ou pour de courtes promenades de repos et 
de rien faire. Me voici donc devenu simple cloporte. 

J'ai été fort touché, mon amie, des paroles que vous 
me dites au sujet d'une histoire qu'on vous aurait 
racontée et qui aurait laissé dans votre âme un cer- 
tain trouble momentané. Très confiante et pleine 
d'affection, vous avez repoussé toute demande, même 
fraternelle, comme indigne de vous et de moi, mais 
n'en restez pas moins absolument sûre que ma con- 
fiance en vous est absolue et que vous avez tous les 
droits d'amie sincère sur l'âme de votre ami. Je vous 
ferais volontiers tout exposé complet de telle ou telle 
part de ma vie, si je savais sur quel fait ou quelle série 
de faits devrait s'appliquer cette confession. Vous avez 
une si noble affection pour moi que je serais criminel 
de vouloir par quelque atténuation de vérité, par 
quelque lâche justification, m'auréoler quelque peu. 
Non, j'ai eu, j'ai encore mes défauts et mes faiblesses, 
mais j'ai aussi mes amitiés sincères, mes hauts désirs, 
mon idéal intérieur ; je travaille toujours à la sculpture 
de l'effigie du héros que je rêve et qui est mon meilleur 
moi. Je puis donc, sans la modestie que vous me repro- 
chez, savoir que je suis, sinon toujours, du moins sou- 
vent, et virtuellement, en principe, le camarade qui 
peut vous regarder en face, sans craindre d'avoir à 
demander votre pardon ou votre oubli. 

Vous faites allusion dans votre lettre à un demi-récit 
que je vous fis, il y a quelques années, à la sortie d'une 
conférence. Je vous dis que les paysages les plus mer- 
veilleux, les sites les plus ravissants ne sont pourtant 
que des lieux d'amertume et de tristesse si l'on est seul 
à en jouir, si l'on n'a pas d'ami auquel on puisse serrer 
la main, dont on puisse partager la vie, avec lequel 



1 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 293 

l'œuvre de travail dans un admirable milieu puisse 
commencer. Peut-être même que je parlai d'une joie 
plus grande encore, celle de se sentir absolument un 
avec une autre soi-même. Lorsque je fondis en larmes 
sur un vieux mur de forteresse ruinée, au sommet d'un 
promontoire que battait le flot de la mer et d'où je 
voyais un cirque gracieux de vallées remonter vers un 
amphithéâtre de monts neigeux, je me trouvais seul, 
seul, depuis un mois, promenant de cap en cap, de 
mer en mer, ma passion de me développer en tout sens 
par la vue, l'ouïe, la compréhension des choses et la 
puissance d'aimer. J'avais alors vingt-six ans révolus, 
et je venais d'aborder depuis quelques jours les côtes 
de la Colombie : la ville de Santa-Marta, à demi-cachée 
par des manguiers, se montrait vaguement au bord 
d'une crique : je n'avais point d'amis et je sentais 
vaguement que mes exigences étaient trop hautes 
pour que mon idéal pût se réaliser. D'autant plus grande, 
d'autant plus glorieuse était la nature environnante, 
d'autant plus criante, d'autant plus amère était l'in- 
justice du sort qui ne m'avait pas donné d'ami. 



A W le de Gérando. 

Bruxelles, 22 novembre 1904. 
Ma très chère sœur et amie, 

Mais ce qui m'a rendu le plus heureux dans la lec- 






294 CORRESPONDANCE o'ÉLISÉE RECLUS 

ture de votre lettre, c'est que vous allez un peu mieux. 
Naturellement, vous en avez aussitôt profité pour 
reprendre votre travail. Je le comprends, car, dans la 
vie d'idéal que vous avez poursuivie, travailler fut 
toujours partager, donner votre savoir en même temps 
que votre dévouement joyeux. Vous avez toujours 
vécu pour autrui et vous y trouverez toujours votre 
bonheur. 

Quelle belle existence sera celle des hommes quand 
l'éducation intégrale, physique, morale, intellectuelle 
en aura fait des frères vaillants et forts, travaillant 
pour le bien de tous ! Sans doute, je vois les horreurs 
du temps présent, les guerres, les bassesses, les déla- 
tions, mais dans l'ensemble, je crois voir une véritable 
orientation vers la justice. Est-ce à mon tempérament 
optimiste que je dois cette façon de voir ? Il me semble 
que les études historiques me donnent raison. 

Il nous serait utile de pouvoir discuter ces questions 
en quelque bonne et longue conversation, mais il fau- 
drait d'abord écarter la question spéciale du patrio- 
tisme qui nous divisait quelque peu. 

Je vous envoie l'expression de mes sentiments très 
affectueux. 



Elisée Reclus. 



<. 



\ 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 295 



A Henri Fuss. 



Sans date, 1904. 



Mon cher camarade, 

Vous avez eu l'obligeance de me remettre, il y a 
quelques jours, un exemplaire du premier numéro de 
votre journal, que, malheureusement, j'ai égaré de- 
puis, en sorte qu'en vous parlant de ce journal, je ne 
pourrai faire appel qu'au souvenir. 

Cependant, vous me permettrez peut-être de vous 
dire mes impressions, tout en me gardant bien de for- 
muler des conseils. Vous et vos camarades vous suivez 
votre voie et vous auriez grand tort de cheminer ser- 
vilement sur les sentiers battus par vos devanciers. 
Je ne parle donc qu'en simple critique... et aussi en ami 
sincère. 

Tout d'abord je suis frappé par ce fait que vous 
n'appliquez point le titre de votre journal. Evidem- 
ment, vous désirez que vos revendications deviennent 
u..< réalisation. Mais quelles sont-elles ou plutôt quel 
est l'ensemble de vos revendications ? Car vous appar- 
tenez à une génération héritière de toutes les révolu- 
tions passées et vous pouvez vous approprier toutes 
les revendications pour lesquelles nous avons lutté* 
Etes-vous républicains ? Sans doute, mais il faut le 
dire. Etes-vous libres de pensée et, par conséquent, 
dégagés de tout dogme religieux ? Evidemment, 



296 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

mais vous avez à proclamer votre révolte contre toute 
autorité, à marcher résolument contre tous ceux qui 
enténèbrent la vie. Vous êtes également socialistes, 
mais j'ai vainement cherché les mots de « reprise du 
capital », de « destruction de la propriété privée ». En 
un mot, il semble que vous acceptiez au fond la so- 
ciété telle qu'elle est et que vous vous borniez à hausser 
le libéralisme d'un simple cran. 

Autre chose : Le journal semble, par mainte phrase 
des articles, s'adresser spécialement à des étudiants 
comme classe distincte, comme une sorte d'aristocratie 
intellectuelle. Hélas ! en tant que caste, la gent estu- 
diantine reste, par cela même, inférieure à la foule 
des travailleurs, car celle-ci combat pour tous, et non 
pas pour une simple classe. Tout privilégié ne doit 
avoir qu'une ambition : abdiquer son privilège. 

Enfin, parmi les desiderata du journal, il est une 
chose qui m'a vraiment stupéfait ; celle qui est rela- 
tive au cours de thérapeutique pour jeunes gens ! Ainsi 
en prononçant le mot par excellence « Amour », en par- 
lant de ce qui pourrait être, pour des individus mora- 
lement et physiquement sains, l'extase même du 
bonheur, des jeunes gens se disant « utopistes » de jus- 
tice, de bonté, de noblesse, ne trouvent pas d'autres 
conclusions pour venger leurs sœurs, les pauvres pros- 
tituées, et pour les relever à la dignité de femmes et 
de compagnes ! J'en ai été navré : de pareils articles ne 
peuvent faire aucun bien. 

Je sais pourtant que vous et nombre de vos cama- 
rades êtes emplis des intentions les plus nobles. Vous 
saurez les réaliser certainement, mais ne vous pressez 
pas d'imprimer des journaux, n'eussent-ils que trois 
pages, comme le vôtre. Que chacune de vos paroles 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 297 

apporte avec elle la force donnée par une volonté 
consciente ! 

Votre dévoué camarade, 

Elisée Reclus. 



A M me Clara MesniL 



Bruxelles, 24 novembre 1904. 

Ma très bonne et charmante camarade et 
amie, 

Je remercie bien Jacques de m'avoir envoyé les 
deux exemplaires de son Mariage Libre, traduit par 
Federn, et autant que je puis en juger excellemment 

traduit. 

En pensant à nous, ce que vous ne manquez pas de 
faire en toute affection et tendresse, vous frissonnez 
de froid. En effet, nous avons déjà eu l'occasion de 
grelotter ; peut-être ai-je déjà eu la chance de m'être 
débattu contre la tourmente la plus agressive de l'hi- 
ver : la neige et le vent nous arrivaient en rafales tour- 
noyantes ; mon manteau formait voile et tâchait de 
me renverser, mais je me défendais vaillamment, avec 
la ferme volonté de parcourir mes 80 mètres jusqu'à 









298 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

l'aubette (1) ; j'ai fini par triompher ; « j'ai sauvé ma 
face » et, sagement, j'ai pris la résolution d'être plus 
prudent à l'avenir. 

Quoiqu'il en soit, je me cramponne à Bruxelles, 
comme je vous le disais, et bien m'en prend, car mes 
braves éditeurs de Paris ne manqueraient pas de laisser 
dériver tout à vau l'eau si je n'étais là pour les talon- 
ner, leur poser des questions, exiger des réponses, leur 
fixer des dates. Pour diriger mon navire, il faut que 
j'aie la main sur la barre. Je sais bien qu'un jeune 
vaillant se trouve à côté de moi, prêt à me remplacer 
s'il le faut, mais à lui aussi j'ai à donner l'exempte 
aussi longtemps que faire se pourra. En attendant, 
j'ai à me dire heureux d'avoir en Paul un compagnon 
si affectueux, si honnête, si droit et si merveilleuse- 
ment harmonique avec ma propre nature ! Et ma 
chère Louise : Combien le sort nous fait bien vibrer 
ensemble ! 

Je pourrais parler aussi des amis qui ne sont pas 
auprès de moi, de la bonne Magali que vous aimez, 
vous aussi, et de vous, ma très bonne camarade, qui 
embrassez superbement la vie dans votre joie et votre 
force. Combien je suis heureux de penser que votre 
fils, fier et beau, aimera comme vous, puissamment, 
la vie ; grâce à votre enseignement et le plus souvent 
grâce à votre respect de son initiative, il sera peut-être 
aussi noble que fort. 

(1) La pente est assez dure qui conduit de la maison qu'habi- 
tait Elisée Reclus au bureau du tramway, à l'aubette, dit-on à 
Bruxelles. Dès lors, Elisée dut se résoudre à faire ses courtes en 
voiture. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 299 

Ici je me rencontre avec quelques jeunes gens, mais 
les points de contact sont rares et quelquefois pénibles. 
J'éprouve plus que de la gêne à la lecture de leur 
journal : c'est hésitant, c'est flou, sans force, et pour- 
tant pédantesque ; en outre, il y a toujours un article 
de malpropretés, comme si l'amour n'était pas chose 
divine, étincelante et pure comme une déesse montant 
des flots. Cela m'attriste, mais peut-être ces jeunes 
gens se purifieront-ils dans leur épreuve de l'existence. 

Je vous salue en toute affectueuse cordialité, 

Elisée Reclus, 



A M. Henri Fuss. 



J'ai reçu votre bonne lettre, admirable de simplicité, 
de résolution et de modestie, ainsi que l'exemplaire 
d'Utopie dont vous avez souligné des passages. Je n'ai 
plus rien à dire, mon ami : la fleur est dans la feuille, 
la moisson est dons le grain. Si par évolution, d'un 
mouvement continu et conscient, vous suivez la voie 
préindiquée par les phrases que vous crayonnez, votre 
journal sera ce que vous désirez qu'il soit, et vos pa- 
roles seront notre joie, notre force, notre vaillant 
espoir. 

Je vous serre très affectueusement la main, 

Elisée Reclus. 






ANNÉE 1905 



A Pierre Kropotkine. 

Paris, 123, Boulevard Montparnasse, (de passage) 

Lundi, 6 février 1905. 

Mon excellent ami et frère, 

J'ai reçu ta lettre, ta bonne lettre, m'annonçant le 
commencement de ta convalescence, au moment où 
j'allais monter en voiture pour venir à Paris, où m'api 
pelaient les camarades pour parler de la Russie et de 
la Révolution, Hélas ! je devrais leur parler en paroles 
de feu et je n'ai qu'un souffle asthmatique à leur 
donner. Cependant j'y mettrai toute mon âme. 

C'est bien le cas de répéter : « La Révolution est en 
marche ». 

Bien tendrement, 

Elisée. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 301 



À P. Kropotkine. 



15 février 1905. 



Mon très cher ami, 

1° J'ai de bonnes nouvelles de toi et les nouvelles 
de moi ne sont pas mauvaises. Cependant je dois te 
dire qu'à Paris je n'ai pu faire mon discours ; empoigné 
par la joie de me trouver dans le Paris révolutionnaire, 
j'ai dû me rasseoir après avoir parlé cinq minutes : mon 
cœur était pincé (1). 

2° Où aller dans le Midi ? Le Lavandou, près 
d'Hyères, est un endroit véritablement délicieux et tu 
y trouverais une charmante colonie de peintres : Cross 
et C le . Dans les environs de Nice, n'as-tu pas Tes 
Œlsnitz, les Kowalewsky et tant d'autres qui t'ac- 
cueilleraient comme le meilleur et le plus chéri des 
hommes, dans leurs propriétés de Saint- Jean, de Beau* 
lieu et autres lieux divins ? 

Je ne conseille point l'Espagne. Il pourrait t'y arri- 
ver malheur. 

A Tanger, la vie est fort chère et tu courrais risque 

(1) Le discours fut lu par un camarade. L'année suivante, après 
la mort d'Elisée, le journal belge, La Terre, organe hebdomadaire 
du Socialisme rationnel et de la Ligue pour la Nationalisation du 
sol, rue de Malplaquet, 34, Mons, publia ce discours dans son nu- 
méro 26 (du 24 juin au 1" juillet 1906). 



302 CORRESPONDANCE d'ÉLISEK RBCLUS 

d'être considéré comme un hôte très dangereux. Je te 
conseille Alger auprès des miens, ou Tunis, ou Carthage 
auprès de nos amis. Ecris-nous sans retard si nous 
devons écrire des lettres préliminaires à ton arrivée. 

Depuis les événements de Russie, notre âme est là- 
bas. Nous y vivons tout plein d'espoir. 

Ton ami, frère et camarade, 

Elisée. 



Discours lu à Paris en février 1905. 



Des jours de deuil profond sont en même temps des 
jours de haut espoir. Parmi vous, enfants de Paris, la 
ville des Révolutions, il est certainement des vieillards 
qui vous rappelent la fin lugubre delà Commune, cette 
dernière et plus terrible semaine de la terrible année. 
11 y a bien longtemps de cela, plus d'un tiers de siècle, 
mais vous entendez encore le bruit sec des mitrailleuses, 
dont chacune brisait des têtes, déchirait des poitrines 
— trente mille têtes, trente mille poitrines — ; vous 
voyez encore de longs filets de sang, le plus généreux 
sang de France, rougissant l'eau trouble de la Seine. 
Ne semblait-il pas alors aux plus confiants que l'ère 
des révolutions de Paris était close, et close à jamais ? 
Ne devait-on pas traiter de chimériques et de fous 
ceux qui s'imaginaient encore que la pensée et la vo- 
lonté, la ferveur du bien public, le noble élan pour la 
justice pourraient renaître de cette société décapitée ? 



I 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 303 

Et pourtant ces esprits entêtés de chimères étaient 
bien ceux qui vivaient en plein dans la vérité. Oui, les 
jours de carnage furent aussi les jours de renouveau. 
N'est-ce pas à partir de la Commune que toutes les 
réactions, liguées et pourtant impuissantes, ont re- 
connu la nécessité de concéder à la Société l'emploi 
d'un mot, qui en soi ne signifie absolument rien — 
République — mais qui n'en renferme pas moins un 
symbole essentiel de ce que deviendra la société future. 
Il est bien convenu désormais que les peuples ne dé- 
pendent plus de la « grâce de Dieu ». A partir de ce 
jour, ils ont été virtuellement séparés de l'Eglise, et 
l'Etat lui-même se trouve sans appui. Il était censé 
descendu d'en haut, imposé par une volonté divine, 
absolue, intangible, et voilà que c'est tout uniment une 
invention humaine, une machine mal agencée que nous 
avions fabriquée nous-mêmes et que nous pouvons 
maintenant démantibuler, jeter dans quelque musée 
des horreurs. 

Même phénomène dans cette ville de Pierre-le- 
Grand, la cité impériale, sans tache aucune de passé 
révolutionnaire. Là nous venons de voir des milliers 
de suppliants qui s'avançaient vers le personnage qu'ils 
appelaient g leur Père ». Ils étaient prêts à se prosterner 
et à lever leurs bras comme devant un dieu ! Vous 
savez comment ils ont été reçus. Un membre de ce 
clan que le prêtre Gapone appelle une « portée de vi- 
pères » accueillit ces faméliques à coups de fusils et de 
mitrailleuses, puis à côté des cadavres d'ouvriers 
d'autres salves couchèrent des femmes, des bourgeois, 
des groupes de ces intellectuels qu'abhorrent les igno- 
rants d'en haut, puis des enfants qui jouaient au cer- 
ceau. 









304 CORRESPONDANCE d'eLISEE RECLUS 

Certes on ne peut imaginer de spectacle- plus hor- 
rible, et cependant là aussi, dans cette lugubre jonchée 
sanglante, nous voyons surgir l'image du Vengeur. 
Qu'on le reconnaisse ou non, Pétersbourg est devenu, 
comme Paris, une cité révolutionnaire, et toutes les 
autres villes russes sont entraînées dans le mouvement. 
La vieille Russie n'est plus qu' « un vase brisé », tel que 
l'a décrit le poète académicien. Sans doute on essaiera 
de cacher la fêlure par de savants enduits, et les bons 
prêteurs pleins de sollicitude pour le sort de leurs mil- 
lions, les journalistes de commande et les diplomates 
de métier, enfin les gouvernements « amis et alliés » ne 
manqueront pas de vanter l'intégrité de la vaisselle 
brisée, n'importe ! nous voyons la cassure, et l'histoire 
nous montre déjà l'Empire gisant en misérables tes- 
sons. La Russie de demain ne ressemblera point à celle 
d'hier : les populations opprimées savent maintenant 
que le ci-devant Batouchka, le maître lointain, inconnu, 
mystérieux, qu'ils appelaient le « Petit Père », n'est plus 
qu'un maître, un tchinovkik, comme les autres ; la 
clarté s'est faite dans leur esprit, et la Révolution 
future se prépare dans le secret de leur pensée. 

Le grand problème qui se présente devant l'histoire 
est relatif à l'ampleur que prendra cette révolution, 
car si les événements qui se succèdent de contrée en 
contrée et de siècle en siècle, se ressemblent par le mou- 
vement, par le rythme, par le sens profond de leur 
allure, ils diffèrent beaucoup par le détail et par l'im- 
portance qu'ils prennent dans le souvenir des hommes. 
La Révolution moscovite sera certainement l'une de 
celles qui prendront rang, comme la Révolution fran- 
çaise, parmi les grandes époques de l'humanité. Mais 
cette fois il ne s'agira plus seulement de l'entrée du 




L 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 305 

Tiers-Etat dans le corps de la nation ; le monde des 
ouvriers revendique sa part de liberté, comme les 
intellectuels, ainsi nommés, de la bourgeoisie, et c'est 
même à lui spécialement qu'est due l'initiative de 
l'émancipation. Les paysans aussi entreront dans la 
grande évolution, car la cause première de l'instabilité 
de toute la nation russe provient du servage et de l'in- 
juste répartition des terres. La Russie sera donc 
remuée dans son ensemble jusque dans sa dernière 
cabane. 

Mais une question, autre que celle des classes, s'agi- 
tera forcément, celle des peuples de langues différentes, 
de consciences nationales distinctes. Ce que l'on appelle 
la Russie est un immense domaine de conquêtes où 
sont parquées des nationalités asservies : les Polonais 
et Lithuaniens y sont retenus de force à côté des Mosco- 
vites ; Ehstes et Livoniens y sont tenus sous la domi- 
nation d'une bourgeoisie allemande, elle-même bruta- 
lisée par des fonctionnaires russes ; puis la vaste union 
des Petits Russiens y gère péniblement sa vie, privée 
du droit de donner à sa langue son libre développement 
littéraire. Ailleurs ce sont les Finlandais que l'on enré- 
gimente dans le grand troupeau, grossi déjà de tant 
d'autres groupes touraniens, Bachkirs et Vogules, 
Mechetcheriakes, Mordvines et Tchérémisses. Des Kal- 
mouks bouddhistes, des Tartares mahométans entre- 
mêlent leurs communautés à celles des Européens 
orthodoxes et slaves. A tout ce mélange de races, de 
religions et de langues, vient se mêler l'élément juif, 
six millions d'hommes enfermés en des enclaves, des 
ghettos urbains dont la porte ne s'ouvre que moyen- 
nant finance. Enfin par delà le Caucase, ce sont des 
Géorgiens, auxquels les empereurs de Russie avaient, 

Corr. E. Reclus. — T. III. 20 






306 CORRESPONDANCE d'ÉLISSE RECLUS 

comme aux Finlandais, affirmé par ferment le respect 
absolu de leur indépendance, et les Arméniens, égale- 
ment munis de belles promesses que Ton a toujours 
violées, de même qu'on a pillé leurs temples et leurs 
demeures, et finalement renvoyés hors des frontières 
pour les faire égorger par les soldats turcs. Plus loin, 
dans la profonde Asie, continue le défilé des peuples 
conquis, Turkmènes, Kirghises, Dzungares, Buriates, 
Mongols, sans compter les peuples sauvages, et tous, 
tous attendent la liberté que doit leur donner la Révo- 
lution, 

Et pour ces milliers et ces millions d'hommes, nous 
attendons de nos frères russes qu'au jour de leur propre 
émancipation, ils aident aussi à la libération de tous 
ces vaincus et opprimés, et qu'un lien fédéral les unisse, 
assurant à chaque personne humaine, de quelque race 
qu'elle soit, la plénitude absolue de sa liberté. La Révo- 
lution française proclama théoriquement le « droit de 
l'homme » ; nous demandons à la Révolution slave 
d'en faire une réalité vivante ; nous lui prophétisons la 
joie d'accomplir la plus grande chose de l'histoire, la 
conciliation des races en fédération d'équité. Bien 
plus, c'est aussi la Russie qui, après les honteux agisse- 
ments de l'Empire dans l'Extrême-Orient, aura la mis- 
sion d'unir le monde blanc et le monde jaune, de ré- 
soudre l'antinomie de l'Europe et de l'Asie qui durait 
depuis l'époque des Darius et des Alexandre. C'est de 
la Russie, actuellement l'ennemie officielle du Japon, 
que nous attendons la pénétration naturelle de ces 
nations que l'isolement séculaire semblait avoir à 
jamais désunies. Les savants nous disent que l'Aïno, le 
paysan originaire de la terre japonaise, est le frère des 
moujiks russes. Eh bien ! les deux paysans de l'Orient 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 307 

et de l'Occident reconstitueront cordialement la grande 
famille d'autrefois ! 

Vous comprenez, mes amis, combien ces vastes 
perspectives doivent nous passionner et nous encou- 
rager à vivre. La cause de la Révolution russe est celle 
de la Révolution universelle. Jamais œuvre n'eut un 
caractère plus amplement international ; jamais évé- 
nement d'importance mondiale ne se déroula dans un 
aussi vaste domaine. Tandis qu'en tous les pays du 
monde se constituent des partis strictement nationaux 
qui voudraient élever des murailles de garnisons, de 
douanes, de prohibitions, de préjugés et de haines 
autour de leur étroite patrie, voici la promesse d'une 
révolution nationale qui, par la force des choses, évo- 
luera dans le sens de « la mondialité », c'est-à-dire 
d'une liberté réelle qui ne sera plus la prérogative de 
quelques .blancs, jnais le droit de tous les hommes, 
qu'ils soient blancs, jaunes ou même noirs, qu'ils soient 
Arbi ou Roumi, qu'ils appartiennent même à la caté- 
gorie des « ennemis héréditaires », comme les Anglais 
ou les Allemands. Et quand nous parlons de liberté 
réelle, il s'agit de celle qui assure le pain, et par consé- 
quent la fierté, la gaieté, la hardiesse que donne une 
bonne digestion. Rappelez-vous ce chant de nos vieux 
révolutionnaires : « Que faut-il aux républicains ? Du 
pain, et puis du plomb ; du plomb pour se venger et du 
pain pour nos frères ! » 

Et comment obtenir ce droit, comment conquérir ce 
pain ? Il va sans dire, mes amis, que les bénisseurs 
nous attendent ici. Ce droit, ce pain, mais les parle- 
mentaires nous les donneront à coups d'amendements, 
de votes, de scrutins publics et secrets ! Ne savez-vous 
pas qu'on prépare la construction d'un magnifique 






308 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 






Palais de la Paix universelle et éternelle ? Oui, vous 
le savez amplement, et vous n'ignorez pas quel est le 
fondateur de ce palais mirifique, le tzar, pour ne pas 
le nommer, et quel est le milliardaire, Carnegie, qui 
fournira les fonds pour les granits et marbres, pour les 
bois précieux, les soies et les velours des chambres où 
paraderont les pacificateurs du monde. Mais leurs 
noms ne nous éblouissent pas. D'avance nous pouvons 
prédire ce qui sortira de ce temple de la paix. Des 
traités entre gouvernements pour assurer l'ordre, pour 
rendre la servitude douce aux opprimés et le manque 
de pain agréable aux faméliques. 

Encore un édifice qu'il serait inutile de bâtir parce 
qu'il sera démoli. Ce qui se passera, l'histoire récente 
nous l'enseigne victorieusement. L'Internationale nais- 
sante nous a dit que « l'émancipation des Travailleurs 
se fera par les travailleurs eux-mêmes ». L'émancipa- 
tion des peuples se fera par l'action révolutionnaire des 
peuples enfin débarrassés de leurs Bergers. Les événe- 
ments qui se passent actuellement en Russie nous aide- 
ront à le comprendre. Les ouvriers qui souffrent ne 
processumneront plus en suppliants vers le Palais 
d Hiver. 

Elisée Reclus. 






CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 309 



A M»« Clara Mesnil. 



Bruxelles, 23 février 1905. 



Au moment où j'allais, ma très chère et très char- 
mante amie, vous écrire à Naples, j'ai appris qu'il serait 
plus sûr de vous écrire à ia Castellina. J*ai du chagrin 
d'avoir laissé passer la pér ode de votre séjour à Naples 
sans vous donner un témoignage de mon amitié fra- 
ternelle. C'est mal, c'est crès mal, j'en ai des remords 
et je vous demande très humblement de vouloir me 
pardonner. 

Vous me direz un jour quelle fut votre petite phase 
d'évolution au milieu de l'incomparable- tableau du 
golfe de Naples si merveilleusement rythmé. Quant k 
moi, je cherche en vain quels peuvent avoir été mes 
changements moraux et ceux de ma pensée, mais il me 
semble que je suis à peu pies identique au bonhomme 
que vous connaissez et que vous avez la bonne grâce 
d'aimer. J'en suis toujours ^avi, car la joie de l'affec- 
tion reçue et donnée dépasse infiniment chez moi 
toutes les autres joies, même celle d'apprendre un fait 
nouveau, de voir apparaître» en lumière et de classer 
dans la série qui lui convient, tel ou tel phénomène de 
la grande vie des choses. 

Mais je n'ai pas vécu seulement dans le passé de 
l'histoire, j'ai frémi, moi aussi, cellule infinitésimale, 
de la grande vibration de vie qui anime aujourd'hui 
toute l'humanité, le grand corps de la Terre. Ce gran- 



310 CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 

diose drame de la Russie qui s'avance à genoux vers 
son Empereur, puis qui se redresse, fait sauter ses 
conseillers et se prépare à le faire sauter lui-même, cette 
alliance de toutes les classes et de tous les peup es de 

aanT^aWr "^T ï"\°? to 8implicité Veilleuse 
dans 1 abandon individuel de l'existence, cette belle 

fot l*2t d r ,e dévou r ent ' et p™ *+». --» 

fond, dans les neiges et les brumes de la Mandchourie 

::i e . u »or r ée8 qui sW ™ * - *— « «"* 

Bien tendrement a vous, ma chère camarade un 

baiser HT "l ""* * JaCqUM et de "'«»««<>"* 
oaisers à mon ami Lorenzo. 

Elisée Reclus. 



A M. Neno Vasco, à Sao Paulo, Brésil. 

Bruxelles, 26, rue Vil lain -Quatorze, 3-III-1905. 
Mon cher camarade, 

t.nn ai * b - en reÇU leS deUX exem P lai «* de votre traduc- 

Im? n2 C V ° US ^ remerCie ' P ° Ur en 8 ratificr ^elque 
ami portugais, s'il en passe par ici. 

,„?"; Serait difficil€ de ™«* donner des conseils au 
sujet de votre revue VAurora; pour me risquer à vous 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 311 

donner des avis motivés, il me faudrait connaître votre 
public, vos ressources, le milieu dans son entier* Je ne 
puis que vous encourager de tout cœur. 

Vous me demandez un articulet. Or, ce soir, je viens 
de terminer une besogne pressée et je puis en profiter 
pour vous envoyer la page inédite que vous me de- 
mandez. Mais comme la question est très importante, 
je me réserve de la traiter avec plus de développe- 
ments, dans quelque autre revue, et finalement, dans 
mon propre bouquin. 

À vous très cordialement, 

Elisée Reclus. 



A Nadar. 
De la part de ton très aimant Elisée. 

21 mars 190o 



Je relève d'une petite maladie, mais n'y fais pas 
attention puisque je recommence à prendre vie et 
santé pour t'imiter, je l'espère. 

Par ces présentes, je te recommande intimement et 
affectueusement mon ami et camarade dévoué, Tcher- 
kesof, qui est en sa personne le résumé vivant et actif 
de la Transcaucasie, Géorgiens, Arméniens, Cauca- 
siens et Tartares. Personne n'a travaillé autant que 
lui pour la cause de la liberté et de l'égalité dans ce 



i 



I 



312 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

monde lointain. Aide-le, mon ami, et que ton vieux 
sang révolutionnaire bouillonne de nouveau ! 

Voici ce que je te demande : Tu l'inviteras un soir où 
il te sera facile de le présenter à M me Ménard Dorian, 
qui est si vraiment noble, si puissante par le rayonne- 
ment de son intelligence et de son vouloir, aussi bien 
je le crois que par la puissance de son action, et ce 
soir-là, mon ami Tcherkesof vous racontera l'histoire 
récente de sa patrie. 

De toute affection et de tout haut vouloir. 

Ton 

Elisée. 

Demain ou ces jours-ci, tu recevras la visite de mon 
ami, et tu combineras ton invitation. 



A Pierre Kropotkine. 

22 mars 1905. 
Mon ami, 

Je sais par Varlaam (1) que tu es à Saint- Léo nards 
et que tu iras bientôt à Bournemouth, mais je n'ai 
qu'une adresse précise, celle de Bromley. 

Voici ce que je demande : 

(1) Tcherkesof. 






CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 313 

Des renseignements sur Potanin, suffisants pour 
faire un article ou articulet. A-t-il été relâché et com- 
ment, dans quel état ? Où trouverai-je un résumé de 
ses travaux ? 

Bien affectueusement, 

Elisée. 

Je relève de grippe. 



A M m « Clara Mesnil. 

25 mars 1905. 

Ma délicieuse amie et camarade, 

J'arrive bien en retard pour vous remercier de vos 
fleurs des champs cueillies dans la campagne par la 
mère et l'enfant, par les deux êtres joyeux qui dans 
la nature doivent être si beaux, mêlant leurs cris et 
leurs rires, associant rythmiquement leurs attitudes, 
d'autant plus splendides à voir que le bonheur les 
transfigure par delà les sensations ordinaires de la vie. 
Je vois tout cela par l'imagination et l'affection et je 

m'en réjouis. 

Si je ne vous ai pas écrit, c'est que la grippe m'avait 
fortement agrippé, m' attaquant surtout par divers 
points sensibles, mais me laissant absolument à l'aise 
du côté du cœur. Cela dure depuis une douzaine de 
jours ; maintenant j'en suis à la période de convales- 



i 



314 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

cence, qui comporte encore une grande fatigue. Peut- 
être vous avouerai-je que j'ai eu des moments de per- 
versité pendant lesquels je me demandais si le chemin 
parcouru vers la mort n'était pas déjà autant de fait 
dans la voie de l'Inévitable, mais je me suis bientôt 
dégagé de ce vilain côté utilitaire de la question, et me 
voici mordant de nouveau à la bonne pomme de la 
vie. Les deux puissantes attractions qui me rattachent 
fortement à l'existence, vous les connaissez, sont 
d'abord l'affection, la tendresse, la joie d'aimer, le 
bonheur d'avoir des amis et de leur faire sentir qu'on 
les aime, qu'on ne leur demande rien que de se laisser 
aimer, et que toute preuve d'affection est un ravisse- 
ment gratuit. Puis vient l'étude de l'histoire, la joie de 
voir l'enchaînement des choses. Sans doute que dans 
cette étude il y a une forte part d'imagination. La 
décevante Maïa nous guide là aussi vers bien des pistes 
fausses, mais c'est encore une grande joie de recon- 
naître ses erreurs. 

Quant à mon bouquin, il ne me donne aucun plai- 
sir : pour qu'il m'intéressât, il faudrait que je me sen- 
tisse vivre avec le prote, avec les compositeurs, avec 
les correcteurs, que chaque jour amenât son petit 
conflit, sa petite discussion ; mais le travail se fait 
industriellement, pour ainsi dire, je n'y suis pour rien. 
Comme les Florentins de la belle époque, je devrais 
tailler moi-même les caractères qui serviraient à l'im- 
pression de mon livre. 

Mes bonnes amitiés à Jacques. J'embrasse bien ten- 
drement Lorenzo et suis votre fidèle ami, 

Elisée Reclus. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 315 



A M, Sébastien Voirol. 



26, rue Villain-Quatorzè, 5-IV-1905. 



Mon cher Monsieur et Collègue, 

Naturellement, j'éprouve la plus vive sympathie 
pour votre œuvre (1) et je serais désireux de vous aider. 
Toutefois, je me demande si votre projet est d'une pré- 
cision suffisante : 

Ou bien vous vous adressez aux gouvernements, ou 
bien vous vous adressez à la masse du peuple, consi- 
dérée comme indépendante de ses Etats et de ses 
frontières. Si vous vous adressez aux gouvernements, 
vous les reconnaissez par cela même avec toutes les 
causes d'iniquité, d'oppression, de dissensions et de 
guerres qui proviennent de leur existence même, vous 
vous acharnez à construire ce palais de La Haye qui 
ne peut être qu'une nouvelle tour de Babel ; si vous 
vous adressez à la foule des travailleurs de toute na- 
tion et de toute langue, il ne faut point oublier que la 
guerre civile est à l'origine de toutes les guerres étran- 
gères. On se bat en Mandchourie ; on s'est battu dans 
les Vosges ; on se battra sur tous les points de l'Eu- 
rope et du monde, parce que chaque atelier, 
chaque usine est déjà un lieu de dispute et de combat. 
Etre pacifiste dans le vrai sens du mot, c'est établir 

(lî Nous ignorons de quoi il s'agissait. 



316 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

la paix dans le champ du travail de la seule manière 
possible, parla suppression du patronat et par la main- 
mise du travailleur sur tous les éléments du travail. 

Alors nous pourrons nous dispenser de jeter les fon- 
dations du palais de La Haye. 

Veuillez agréer, Monsieur et cher collègue, l'expres- 
sion de mes sentiments très cordiaux. 

Elisée Reclus. 



A M»e Clara Mesnil. 



Bruxelles, 10 avril 1905. 

« Distinguons ! » ma très excellente amie et cama- 
rade, cher représentant de la jeunesse et de la force, 
« distinguons » comme les jésuites. Les entraînements 
contre-nature de la maladie sont nécessairement en 
lutte avec la vie normale. Sans doute, il faut éliminer 
ces amas de microbes impurs que le poison dépose 
dans l'organisme, mais il ne faut pas les ignorer, et 
surtout ne pas prétendre qu'on ne les hébergea point. 
Hélas ! je l'avoue ; j'ai connu plus d'une fois le microbe 
de la mélancolie, sans pour cela lui laisser la maîtrise. 
Mais ai-je eu tort de vous le dire ? Non, mon amie, 
parce que vous êtes de ces vrais avec lesquels je suis 
sincère. 

Maintenant cela va mieux : à mesure que j'expulse 
la bile, mes yeux se font plus clairs et un printemps 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 317 

intérieur, plus riant, se marie au printemps extérieur 
des feuilles vertes et des bourgeons. Je crois même que 
j'aurai assez de force, de santé, de vive allure pour 
aller dans les clairières des forêts. 

Ma sœur très chère, Louise, part pour la Panne cette 
. semaine avec Anna ; et diverses amies, je le crois, se 
grouperont autour d'elles. La très chère Magali, tou- 
jours si heureuse de son travail, au milieu des fleurs 
avec des amies, nous entretient de son futur voyage 
aux Baléares avec tous les studieux de Montpellier, 
de Banyuls, de Barcelone. Une amie, qui l'invitait à 
sa villa de Florence, se décide à l'accompagner à Ma- 
jorque. 

Quant à son frère Louis, il a fait un voyage d'esca* 
lade vraiment impossible à travers les avalanches et 
les gouffres des Alpes. J'éprouve une terreur rétros- 
pective à la lecture de son récit. 

Je travaille à mon livre sans suite, et par conséquent 
sans plaisir : l'auteur, l'éditeur, l'imprimeur, les dessi- 
nateurs, les correcteurs ne se connaissent pas : l'œuvre 
est sans unité, je lui deviens presque hostile. 

Bien tendrement à vous, bien affectueusement à ce 
beau jeune homme qui est né de vous et qui deviendra 
quelqu'un, et mes bonnes amitiés à Jacques, qui, lui 
du moins, a le bonheur de vivre intimement avec son 
œuvre. 

Votre ami très vieux, qui s'imagine être jeune, et 
qui Test quand il cause avec les jeunes paresseux et 
loufoques. 

Elisée Reclus. 






318 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



A Luigi Galleani. 



15 mai 1905. 



Mon bien cher camarade et frère, 

Merci de ton bon souvenir, écrit de ta main* signé 
de ton nom. 

Je n'ai pas à te raconter autant d'épisodes que toi. 
Ma vie n'est guère mouvementée : elle se passe surtout 
à lutter contre les maladies et les infirmités de l'âge, 
mais ce sont là des détails auxquels je n'ai pas à m'ar- 
rêter, puisque j'ai les compagnons à aimer, les œuvres 
à continuer, ou même à entreprendre, et le grand cours 
de l'histoire contemporaine et future à contempler. 
Les nouvelles que tu me donnes, celles que m'appor- 
tent d'autres camarades me font aimer la vie... quand 
même. 

Et la Russie. Quel grandiose commencement de la 

fin ! . ' 

J'ai prié mon excellente sœur Louise de s'occuper 
de tes demandes. C'est elle qui doit te procurer une 
photographie de notre excellent Elie, qui a laissé une 
si profonde trace dans la vie de ceux qui l'ont connu ; 
c'est elle aussi qui copiera pour ton journal des extraits 
d'un manuscrit de mon frère sur la Commune. Quant 
à moi, j'ai bien quelque part des « impressions person- 
nelles » relatives à cette grande époque, mais je n'ai 
pas eu la main assez heureuse pour les retrouver, et je 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 319 

n'ai pas actuellement le temps nécessaire pour me 
mettre à une rédaction nouvelle. 

Notre chère Magali est étudiante à Montpellier, où 
elle s'occupe spécialement de botanique, en compagnie 
d'amis excellents. Elle nous donne toute satisfaction. 
Les autres enfants vont bien. Par une de mes petites- 
filles je suis déjà bisaïeul. Je n'ai donc point passé 
inutilement sur la terre. 

Ton ami bien dévoué. 

Présente mes bons hommages à ta chère femme 
avec tous mes vœux pour sa guérison rapide. 

Elisée. 



A M me Clara Mesnil. 

20-V-1905. 

Ma très jeune et très vaillante amie, 

C'est un charme, un bonheur, un rajeunissement de 
recevoir une lettre de vous. Je me suis trouvé, je me 
trouve encore dans l'enchantement. Vous me parlez 
du printemps, mais vous êtes le printemps lui-ipêine, 
avec ses fleurs nouvelles, qui flottent dans l'air comme 
de la neige tardive, ses feuilles timides qui n'ont pas 
encore la force de verdoyer, ses vapeurs dont on ne 
sait si elles sont brouillard ou brume, ses frissons d'hiver 



320 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

et ses caresses d'été. Comme vous avez été gentille de 
me convoquer en apparition dans ce délicieux milieu 
de la Castellina. Il me faudrait peu d'imagination 
pour croire que la chose est vraie et que je vivais, en 
effet, au milieu de vous, dans la joie de voir et la dou- 
ceur de sentir. Certes, comme vous, je veux pleinement 
jouir de l'imaginaire, car cet imaginaire est bien 
réel, c'est mon affection pour vous et le charme de 
votre amitié. Allez, ne vous plaignez donc point d'avoir 
trop de jeunesse. Puisque vous avez des ailes, volez 
amplement dans l'espace. 

Et maintenant, ô mon amie, je me remets au tra- 
vail : des lettres, des corrections d'épreuves, des courses 
d'affaires, tout cela me met fort en retard et souvent 
je n'ai plus le souffle. Penser aux amis me rend la joie 
et la santé. 

Très affectueusement. 

Votre vieux camarade, 

Elisée Reclus. 



A Lilly Zibelin Wilmerding. 

Thourout, 29-V-1905. 

Je suis très heureux de recevoir votre lettre. D'abord 
parce qu ? elle me vient de vous et me fait présumer que 
vous êtes en santé et en joie, puis parce qu'elle m'en- 



l 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



321 



courage à la besogne. Parfois je me juge très sévère- 
ment et me qualifie a" « idiot ». Gr*ce à vous, il y a 
quelque compensation. 

Ainsi que vous m'y invitez, je serais très heureux 
de revoir Genève, ou plutôt les amis qui se trouvent d 
Genève, car la ville très remarquable, très historique, 
je le sais, me répugne à certains égards : c'est toujours 
la ville de Calvin. Mais comment aller vous voir : je 
guis enchaîné à mon travail, enchaîné à mes habitudes, 
et les voyages me sont pénibles, certaines gares me 
paraissent môme dangereuses. Je connaissais autrefois 
les joies du mouvement, je connais maintenant le con- 
fort de l'ankylose. La plupart du temps les paraly- 
tiques le sont parce qu'ils le veulent bien. 

Bien affectueusement à vous, aux vôtres, à tous, 

Elisée Reclus. 



S 



En réponse à M. Grandjouan, qui demandait une 
contribution à un numéro de « L'assiette au beurre » 
contre l'alliance russe. 

Thourout, 30, V, 05. 



Hommes libres, quel que soit notre lieu natal, nous 
n'avons pas à nous plaindre des agissements de nos 
ennemis. Ils font ce qu'ils veulent, pour leur avantage 



Corh. E. Rkctus. — T. III. 



21 



322 CORRESPONDANCE d'ÉLISÊE RECLUS 

particulier, et nous n'avons qu'une façon de Jeur ré- 
pondre, faire sans eux et contre eux ce que nous savons 
être utile pour le bien commun. Le gouvernement de 
la République, sur l'ordre des banquiers et des mili- 
taires, a conclu l'alliance dite « russe » avec la horde 
des grands-ducs, groupés autour du bon « Petit- Père », 
et c'est ainsi que la nation française a été allégée de 
quelques milliards et que la foule s'est enivrée d'une 
frénésie stupide. Les victimes auraient mauvaise grâce 
à protester : elles ont bu l' eau-de-vie des fêtes. A nous, 
révolutionnaires de l'Occident, de nous allier à notre 
tour avec vous, très chers et très généreux révolution- 
naires slaves, caucasiens, sibériens. Sachons agir de 
concert pour libérer la grande patrie, qui s'étend jus- 
qu'aux limites du monde, partout où il y a des maîtres 

et des opprimés. 

Elisée Reclus. 



A un inconnu (1). 



Bruxelles, sans date. 



...Sans doute, vous me considérerez comme un être 
religieux, car vous savez que j'ai la notion du devoir 
et que toute mon ambition est de la pratiquer ; mais 
la religion» telle que tous la comprennent, peut-elle 

(1) Cette lettre aparu dans le Mereure de France, lel er X, 1913. 



rj— i, i . l * ii 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 323 

exister pour ceux qui comptent précisément au nombre 
de leurs devoirs de vivre sans Dieu, d'expulser de leur 
vie comme un débris impur tout ce qui reste de la 
fausse éducation et des hallucinations enfantines ? Je 
tâche de veiller sur chacun de mes pas et d'interroger 
ma conscience sur chacune de mes actions. Après la 
satisfaction d'avoir pris le droit sentier, la plus grande 
pour moi est d'être approuvé par les êtres que je res- 
pecte et que j'aime. Je sens le lien de solidarité qui 
m'unit à eux, et par eux à tout ce qui vit et qui souffre. 
Si je travaille à m'appartenir, c'est pour me donner, et 
si je tiens à être fort, c'est pour me dévouer pleine- 
ment ; ayant tout reçu des autres, je tiens à leur rendre 
tout. Mais la cité de ma conscience me suffit, et je ne 
veux pas chercher en dehors dans le monde inconnu. 
Il me plaît de vivre, comme dit l'apôtre, « sans Dieu 
et sans espérance au monde ». Tout effort que j'em- 
ploierais à sonder l'insondable, à comprendre l'incom- 
préhensible, serait une perte d ! intelligence ; tout espoir 
en une vie future, tout vague désir de récompense 
serait une perte de vertu. Je m'en tiens au vieux pro- 
verbe français : a Fais ce que dois, advienne que 
pourra ». Voilà une morale qui me paraît convenir à 
des hommes : le devoir quand même et, s'il le faut, 
l'infortune pour récompense. 

Elisée Reclus. 



324 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 






A M. Paul Gsell, en réponse à l'enquête sur « La Mo- 
rale sans Dieu ». Lettre publiée dans la Revue du 
1 er décembre 1905 : 



Non, il n'est ni ne sera possible de fonder une morale 
populaire uniquement sur la raison. 

Un cadre ne peut nous donner un tableau ; la rai- 
son la plus sagace accompagnée de toutes les bonnes 
« raisons » du monde, ne nous enseignera point l'art 
de nous conduire ; il faut à la mise en train de notre 
morale toutes les forces de l'être vivant. — Et parmi 
ces forces, se trouvent précisément celles de l'amour, 
de l'enthousiasme, qui se mêlaient diversement à la 
religion de nos ancêtres. Ces forces étaient mal em- 
ployées, puisqu'elles se perdaient à l'adoration de 
l'inconnu ou même du mauvais. Mais elles n'en restent 
pas moins excellentes en soi, et l'évolution qui s'opère 
ne pourra consister qu'à les déplacer vers un but nou-' 
veau. 

Les hommes qui n'égarent plus leurs croyances vers 
les mystères de l'au-delà n'auront plus qu'à reporter 
leurs énergies vers la terre, pour aimer avec joie les 
choses de la vie, dont la science nous démontre, enfin, 
« la présence réelle ». Le bien public, autrement dit le 
bonheur de tous les hommes, nos frères, deviendra 
naturellement l'objet spécial de notre existence renou- 
velée. Nous aurons ainsi notre religion, qui, désormais, 
ne sera point en désaccord avec la raison, et cette reli- 
gion, qui d'ailleurs n'est point nouvelle et fut pratiquée 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



325 



de tout temps par les meilleurs, comporte tout ce que 
les religions anciennes avaient contenu de bon. — Gar- 
dons-nous bien de laisser à nos adversaires, les « hommes 
noirs », la moindre part de supériorité dans tout le 



domaine humain. 



EPILOGUE 



Lettre de Paul Reclus à Pierre Kropotkine. 



Ixelles, le 6 juillet 1905. 



Mon bien cher ami, 

Je ne veux pas que la journée se passe sans que je 
t'écrive un mot, si incomplet soit-il. 

Il y a trois semaines que notre ami s'est mis à dé- 
cliner rapidement et que les crises se sont répétées 
plus fréquemment. Avant cela, nous pensions qu'avec 
des hauts et des bas, cela pourrait encore durer long- 
temps. Dans ces derniers temps notre position était 
bien difficile : les visites de gens indifférents provo- 
quaient chez lui des crises — par répulsion, dirai-je — ; 
mais les visites d'amis l'émotionnaient encore plus et 
le plongeaient presque régulièrement en des crises 
douloureuses. Je l'ai vu pour la dernière fois, il y a huit 
jours... 

Samedi, devant son frère Paul, devant sa sœur 
Louise, il a recommandé que personne ne suive son 
convoi, pas même les siens, parce que tous les autres 
amis voudraient en faire autant. « Paul seul me con- 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 



327 



duira au cimetière ». Et voilà comment ce matin, à 
8 heures, j'ai assisté, absolument seul, à l'inhumation 
de notre ami (1). Il y avait peu de curieux ; il était de 
trop bonne heure, et le désir d'Elisée a pu être observé 
à la lettre et en son esprit. 

Ses derniers instants de bonheur ont été, lundi, 
quelques heures avant sa mort, d'entendre la lecture 
des dépêches de Russie... (2) Son dernier travail fini 
a été la préface de L'Homme et la Terre .pour l'édition 
russe, mais jusqu'à samedi, il a pu dicter quelques 
notes pour son ouvrage. 



Fraternellement, 



(1) Au cimetière d'Ixelles. 

(2) La révolte des marins du « 









I 



v t 



TABLE (fes/MAfflÈ^ 



Psgss 
A sa mère, Zéline Trigant-Reclus, à Orthez. — De Berlin, 

avril 1851 1 

Voyage dans les Alpes (1860) 

A Noémi et Clarisse Reclus 6 

A Noémi et Clarisse Reclus. — 1860 8 

Aux mêmes 10 

Aux mêmes. — De Château-Dauphin, lundi soir 12 

A Elie, à Noémi et Clarisse Reclus. — De Saint- Véran, 

samedi matin 1^ 

A Noémi et Clarisse Reclus. — De Vinadio, mercredi soir. 16 

Aux mêmes. — De Coni, vendredi soir 18 

Aux mêmes. — De Nice, 12 ou 13 août 1860 20 

A Clarisse Reclus. — De Béziers, dimanche soir 25 

Voyage dans les Pyrénées (1861) 

A Clarisse Reclus. — De Toulouse. 27 

A la même, à Sainte-Foy-la-Grande. — De Tarascon, jeudi 

soir 29 

A la même. — • De Los Escaldas, dimanche matin 31 

A la même, à Sainte-Foy-la-Grande. — De Perpignan, 

4 septembre 33 

A la même, même adresse. — - De Barèges, vendredi soir. . 35 

A la même. — » De Pauillac, samedi soir 37 

Voyage en Sicile (1865) 

A Clarisse Reclus, — De Florence, le 12 avril 1865 40 

A la même. — ■ De Messine, dimanche 16 avril 1865 42 






330 TABLE DES MATIERES 

A la même. ~ D'Aci-Realc * 44 

A la même. — De Linguaglossa 45 

A la même. — D'Aci-Reale, lundi soir 48 

A la même. — De Catane, mercredi soir . . . . 50 

A la même. — De Termini, dimanche soir, 7 mai 1865. ... 52 

A la même. — De Santo-Stefano 54 

A la même. — De Milazzo, vendredi soir, 12 mai 1865. ... 56 

Années 1869 a 1871 

A Pierre Faure, à Sainte-Foy-Ia-Grande. ; 51) 

Au même, même adresse 62 

Au même. — 20 juin 1 871 , 65 

Au même. — 1 er juillet 1871 66 

Au même. — 19 juillet 1871 67 

Année 1889 

A un destinataire inconnu 69 

A Nicolas Joukovsky .......; 70 

A Albert et Lilly Zibelin-Wilmerding. — * Clarens, 16 oc- 
tobre 1889 71 

A Antonine de Gérando. — ■ De Clarens, 17 octobre 1889. 73 

A Richard Heath. — De Paris, 8 novembre 1889 75 

Année 1800 

A Albert Zibelin 76 

A Antoine Perrare. — De Ténès, 14 février 1890. 77 

A Jacques Gross. — De Glarens, 8 avril 1890. . . . i 79 

A son gendre Paul Régnier. — Dé Clarens, 6 mai 1890. . 80 
A Auguste Rouveyrolles, à Gange. — De Clarens, 9 juillet 

1 890 82 

A Nadar. — De Nan terre, 28 novembre 1890 83 

Année 1891 

A M me Auguste de Gérando. — De Tarzout, 5 février 1891. 85 

A Lilly Zibelin-Wilmerding. — De Tarzout, 16 février 1891. 87 

A Henri Roorda van Eysinga. — De Paris, 16 mars 1891. 87 



l 



TABLE DES MATIÈRES 331 

A Antonine de Gérando. — De Nan terre, 2 avril 1891 92 

A Ermance Reclus. — Du fleuve Saint-Laurent, 9 juillet 

1891 . 93 

A Attila de Gérando. — De Sèvres, 19 novembre 1891 . . . 94 

A Jean Grave. — De Sèvres, 29 novembre 1891 96 

A Antonine de Gérando. — De Sèvres, 12 décemhre 98 

A Charles Perron. — De Sèvres, 28 décembre 1891 ..... . 100 

Année 1892 

A Louise Dumesnil, à Vascœuil. — • De Chartres. . / 102 

A ses collègues de la Société de Géographie 104 

A Nadar. — De Valladolid, 4 mars 1892 105 

A Louise Dumesnil, à Vascœuil. — > De Târzout, lundi 106 

A Henri Roorda van Eysinga, à Lausanne* — De Tarzout, 

25 mars 1892. . . . ; ; 107 

A Jacques Gross 109 

A Henri Roorda van Eysinga. — • De Gap, 9 avril 1892. . . 110 

A Lilly Zibelin-Wilmerding. — De Sèvres, 19 avril 1892.. 112 

A Louise Dumesnil. — De Sèvres, 23 avril 1892 113 

A Nadar; à Arcachon. — De Sèvres, 27 avril 1892 114 

A M. le Président de la Société de Géographie 115 

A Jacques Gross. — ' D'Ars-en-Ré, 10 mai 1892 116 

A Lilly Zibelin-Wilmerding. — De Sèvres, 7 juin 1892. . .. 117 

A Henri Roorda van Eysinga, Juin 1892 119 

Au journal Sempre Avanti de Livourne. — ■ De Sèvres, 

28 juin 1892 ., 120 

A un inconnu. — De Vascœuil, 18 juillet 1892. 121 

A Paul Baudouin. — De Sèvres, 26 juillet 1892 ; . 123 

A M. Graux, administrateur-inspecteur de l'Université 

Libre de Bruxelles. — D'Ars-en-Ré, 1 er août 1892 . > 125 

A Henri Roorda van Eysinga. — D'Ars-en-Ré,' 10 sep- 
tembre 1892 , ..... . .-. . 126 

A Louise Dumesnil, à Vascœuil. — - De Niort, 23 sep- 
tembre 1892 : . ,..;... 127 

A Lilly Zibelin-Wilmerding. — De Sèvres, 15 octobre 1892. 128 

A Henri Roorda vari Eysinga .....;....!...'... : . . 130 

Au même. 11 novembre 1892 ........;...:...;..... 131 

A son gendre,' Paul Régnier/ — De Sèvres, 1 er décembre 

1 892 .............; ;......;..;... 132 



332 



TABLE DES MATIERES 



Année 1893 



A Charles Perron, — De Sèvres, 5 janvier 1893 134 

A Louise Dumesnil, — De Livourne, 2 février 1893 134 

A la même. — De Ténès, 20 février 1893 136 

A Lilly Zibelin-Wilmerding. — De Sèvres, 21 avril 1893. 137 

A Jean Grave. — 21 mai 1893 139 

A son gendre Paul Régnier. — De Porto-Martinho-Prado, 

12 juillet 1893 140 

Au même. — D'entre Pernarabuco et Dakar, 5 août 1893. 142 
A Henri Roorda van Eysinga. — De Paris, 13 décembre 

1893 144 

A Louise Dumesnil. — De Paris,17 décembre 1893 145 

A Richard Heath. — 19 décembre 1893 146 

Au même. — De Bourg-la-Reine, 25 décembre 1893 147 

A ses enfants d'Algérie 148 

Année 1894 

A son gendre Paul Régnier. — 2 janvier 1894. 150 

A M. Graux, administrateur-inspecteur de l'Université 

Libre de Bruxelles. — De Paris, 5 janvier 1894 152 

A Charles Perron. — De Bourg-la-Reine, 6 janvier 1804. 153 

A M. le Président du Cercle Universitaire de Bruxelles... 154 
A M, Graux, administrateur-inspecteur de l'Université 

Libre de Bruxelles. — De Bourg-la-Reine, 13 janvier 1894. 155 
A sa fille Magali Régnier. — De Bourg-la-Reine, 16 jan- 
vier 1894 157 

A un rédacteur du Figaro 158 

A Paul Janson. — De Bourg-la-Reine, 29 janvier 1894.. 159 
A Nicolas JoukovBky, à Genève. — De Bruxelles, 4 mars 

1894 161 

A M. le Rédacteur en chef de la Réforme, à Bruxelles. — 

Mars 1894 161 

A Charles Perron. — Ixelles, 17 avril 1894 161 

A M. le Diercteur de L'Eclair, à Paris. — D'Ixelles, 2 mai 

1894 162 

A Henri Roorda van Eysinga. — D'Ixelles, 5 mai 1894.. 163 

Au même. — D'Ixelles, 7 mai 1894 165 

Au même. — 12 mai 1894 ; 166 



TABLE DES MATIERES 333 

A sa fille Magali Régnier.— De Knocke, juillet 1894 167 

A Henri Roorda van Eysinga. — De Knocke, 17 juillet 

1894 168 

Au même. — De Knocke, 23 juillet 1894 169 

A Jean Grave. — D'Ixclles, 6 octobre 1894 172 

A Jacques Gross. — » D'Ixelles, 7 octobre 1894 173 

A Lilly Zibelin-Wilmerding 174 

A Louise Dumesnil, à Paris 175 

Année 1895 

A Henri Roorda van Eysinga. — De Bruxelles, 30 janvier 

1895 '.. . . 177 

A Louise Dumesnil 1 79 

A la même. — De Londres 1 80 

A Clara Koettlitz, à Bruxelles. — • De Bruxelles, 12 avril 

1895 181 

A Louise Dumesnil. — De Paris 183 

A M. Desclozières, Paris. — De Paris, 5 juin 1895 184 

A Henri Roorda van Eysinga. — 1 er juillet 1895 185 

A Louise Dumesnil, à Vascœuil. — D'Angleterre 1 87 

A Ermance Reclus. — D'Edimbourg, 16 août 1895 188 

A Louise Dumesnil, à Paris 190 

A Georges Renard. — 27 décembre 1895 191 

Année 1896 

A Jules Félix, à Bruxelles. — Février 1896 194 

A Lilly Zibelin-Wilmerding. — Septembre 1896 195 

Année 1897 

A un Rédacteur de La Vie naturelle. — D'Ixelles, 6 fé- 
vrier 1896 197 

A Jean Grave. — 13 mars 1897 199 

A Nadar. à Marseille. — De Menton, 23 mars 1 897 199 

A Bastien Van der Voo. — Avril 1897 200 

A Attila de Gérando. — De Bruxelles, 13 septembre 1897. 202 

A Henri Roorda van Eysinga. — 4 noembre 1897 203 



334 TABLE DES MATIÈRES 



Année 1898 

A Pierre Kropotkine 205 

A Henri Van de Velde. — De Bruxelles, 23 avril 1898. .. . 206 

Année 1899 

A Jacques Gross 208 

A Emile Patesson, à Bruxelles. — De Paris, 26 mars 1899. 209 

A Nadar. — 18 avril 1899 210 

A Jean Grave. — 20 juin 1899 211 

A Pierre Kropotkine. — De Bruxelles, 28 août 1899 213 

Au même. — 7 décembre 1899 213 

A Jean Grave. — De Bruxelles, 25 décembre 1899 215 

Année 1900 

A Nadar. — 18 février 1900 217 

A Karl Heath. — De Bruxelles, 31 mars 1900 219 

A Luigi Galleani. — De Bruxelles, 6 avril 1900 221 

A Nadar. — 24 avril 1900 221 

A Pierre Kropotkine. — 7 mai 1900 222 

A MM. Arcangelo Ghisleri et Pirro Maggi. — De Bruxelles, 

25 mai 1900 223 

A son gendre Paul Régnier. — 7 juillet 1900 224 

A Luigi Galleani. — De Bruxelles, 15 juillet 1900 226 

A son gendre Paul Régnier. — 21 juillet 1900 227 

A Nadar. — 8 septembre 1900 228 

A Jean Grave.— D'Ars-en-Ré, 17 septembre 1900 229 

Année 1901 

A Pierre Kropotkine. — De Bruxelles, 8 janvier 1901 231 

A Bichard Heath. — 1 er mars 1901 233 

A Bastien Van der Voo. — 4 juin 1901 235 

A Nadar. — 14 septembre 1901 236 

A Charles Perron. — De Bruxelles, 5 novembre 1901 237 

A la Rédaction de La Huelga General, à Barcelone. — • De 

Bruxelles, 4 décembre 1901 238 

A Clara Mesnil, à Florence. — De Bruxelles, 22 décembre 

1901 240 



«. nmw 



,.,-, -*«*,— *f . 



TABLE DES MATIERES 335 

Année 1902 

A Nadar. — 29 janvier 1902 242 

A Pierre Kropotkine. — De Bruxelles, 11 février 1902.. 243 

A sa fille Magali Régnier. — 12 juillet 1902 244 

A Louise Dumesnil. — ■ De Saint-Claude, 22 août 1902.. 246 

A Nadar. — De Bruxelles, 27 septembre 1902 248 

. Richard Heath. — De Bruxelles, 12 novembre 1902 . . 249 
A Thomaz de Fonseca, à Coïmbre. — De Bruxelles, 28 no- 
vembre 1902 252 

Année 1903 

A Emile Patesson. à Bruxelles. — De Londres, 2 avril 1903. 253 

A Luigi Galleani. — De Bruxelles, 19 mai 1903 254 

A Alfred Naquet. — De Bruxelles, mai 1903 256 

A Richard Heath. — 2 juin 1903 257 

A Thomaz de Fonseca, à Coïmbre. — 25 juin 1903 259 

A Louise Dumesnil. — > Des montagnes du Jura, 7 août 

1903 260 

A Richard Heath. — Des monts du Jura, 14 août 1903- . 262 

A Nadar. — Septembre 1903 264 

A Antonine de Gérando. — De Bruxelles, 8 décembre 1902. 266 

Année 1904 

A Clara MesniL — De Bruxelles, 5 janvier 1904 268 

A Emile Royer. — De Bruxelles, 3 février 1904 271 

A Nadar. — 11 février 1904 272 

A Alfred Gietzen, à Boston 273 

A Nadar. — 28 février 1904 274 

A sa fille Magali Régnier. — 3 mars 1904 . . 274 

A Clara MesniL — De Bruxelles, 23 juillet 1904 276 

A sa fille Magali Régnier. — De Bruxelles, 19 août 1904. . 279 

A Nadar. — D'Amiens, 3 septembre 1904 280 

A Clara MesniL — De Vascœuil, 6 septembre 1904 281 

A Antonine de Gérando. — De Vascuœil, 15 septembre 

1904 283 

A M. Roth, à Orthez. — De Bruxelles 284 

A Neno Vasco, à Sao-Paolo. — De Bruxelles, 20 septembre 



336 TABLE DES MATIERES 

1*04.... 28? 

A Thérèse Dejongh. — 5 octobre 1904 288 

A Clara Mesnil. — 5 octobre 1904 289 

A la même. — 25- octobre 1904 ] 291 

A Antonine de Gérando. — De Bruxelles, 22 novembre 1904 293 

A Henri Fuss «95 

A Clara Mesnil. — De Bruxelles, 24 novembre 1904. . . . . 297 

A Henri Fuss joo 

Année 1905 

A Pierre Kropotkine. — De Paris, 5 février 1905 300 

Au même. — 15 février 1905 301 

Discours lu à Paris v.n février 1905 302 

A Clara Mesnil. — De Bruxelles, 23 février 1905. . . . . . . . . 309 

A Neno Vasco, à Sao-Paolo. — De Bruxelles, 3 mars 1905. 310 

A Nadar. — 21 mars 1905 .' 311 

A Pierre Kropotkine. — 28 mars 1905 312 

A Clara Mesnil. -— 25 mars 1905 313 

A Sébastion Voirol. — De Bruxelles, 5 avril 1905. . . . . . ! . 315 

A Clara Mesnil. — De Bruxelles, 10 avril 1905 31 6 

A Luigi Galleani. — 15 mai 1905 31 g 

A Clara Mesnil. — 20 mai 1905 319 

A Lilly Zibelin-Wilmerding. — De Thourout, 29 mai 1905 '. 320 

A Grandjouan. — De Thourout, 30 mai 1905 321 

A un destinataire inconnu «oo 

A Paul Gsell ...".'.'.'.' .'.'.'.'.'.'.*.'.' .' 324 

A Pierre Kropotkine. — Epilogue. .*%-r. .T.rv, 325 



INDEX DES NOMJ^ITÉÊ , "% 

DAHS LIS TROIS VOtlflïfcS / / / # ^ 






Ackerman Mme, II, 332/ 
Bakounine, II V 1 64- 168. 
Baudouin Paul, III, ia3. 
Bouny Mme Joanna, née Reclus, 

II. So. 

Buurmans Victor, II, 5g, 70, 98, 
107, 139, 196, 303. 

Gattelin P, II, 37. 

Gladel Léon et Mme, II, 33 1. 

Cuisinier, sa fille Jeannie, née 
Reclus, II, 35o, 474» 48 1, 49a. 

Daumont M.» II, 219. 

Dejongh Mme Thérèse, III, 288. 

Desclosière, III, 184. 

Dumesnil Mme Louise, née Reclus, 
Alfred Dumesnil ; Gens de Vas- 
cœuil ; Habitants du Manoir, I, 
305, 299, 3ao, 32i, 335, 337. • 
IL 14,21,29, 32,34,36, 39,42, 
44» 46, 48, 5o, 67, 6i, 65, 66, 
77, 82, 84, 94, m, 125, i45, 
162, 173, i 7 5, 179, 193, 306, 
312, 3i6, 34a, 377, 3o8, 4oo, 
409, 4ï2, 4ao, 477, 485, 497. 

III, 102,106, n3,i 27, i34* t36, 
i45, 176, 179, 180, i83 t 187, 
190, 246, 260. 

Faure, Mme Zéline, née Reclus, 
et Pierre Faure, II, 4, 10. 
III, 5g, 63, 65, 66, 67. 

Félix, Docteur Jules, III, 194. 

Corr. E. Reclus — T. III 



Fonseca Thomas de, III, 262, 259. 

Fuss Henri, IH, 295, 299. 

GalleaniJLuigi, III, 21g, 226,254, 
3i8. 

Gérando Mlle Antonine de U, 210, 
232, 234, 237, 25o, 261 , 293, 
367, 3 7 3, 4o3, 423, 446. 
ni, 73» 9 a » 98, a66, 283, 2 9 3, 

Gérando Attila de, IL i33, i3 7f 
i3g, 142, 148, i55, i5g, 163, 
177* *8o, 183, i84, 187, 101, 
33g, 307, 344, 36o, 4oi. 
in, g4, 303 

Gérando Mme Auguste de, III, 85. 

Ghisleri, M» Arcangdo, HI, 333. 

Gietten Alfred, III, 373. 

Grandjouan, III, 33o. 

Graux M., administrateur-inspec- 
teur de l'Université Libre de 
Bruxelles, III, i35, i53, i55. 

Grave Jean, II, 364* 

III,96 v i3g, 173,199,211,315, 
33g. 

Grimard Lina et Edouard. I, i63. 

Gross Jacques, II y 3gs, 4 10, 4i6, 
4i8, 4*7» 4 3a - 
III» 79. i°g, u6, 173, 308. 

Gsell, IÛ, 3s4. 

Heath Richard et son fils Cari, I, 
47» 49. 

22 



L™. 



338 



INDEX DBS NOMS CITÉS 



IL 86, aa i, a4a, 346, 24g, 25 1 
a56, 378, 4i3, 317, 333, 33o, 
334, 343, 358, 36a, 4o6, 4i3, 
4aa, 4a5, 4a8, 43o, 434, 437. 
III, 75» i46, 147, 217, a33,a4g, 
367. 

Jknson, Paul, IIX f i58» 362. 

Joukovskv Nicolas, III, 70, i5g. 

Koettliti Mlle, voir Mesnil. 

Kropotkine Pierre» II, 268, 3n, 
3ao, 3a8. 

III,ao5,ai3 f aaa. a3i,|a43, 3oo, 
3oi, 3ia, 3a6. 

Mesnil Mme Clara, née Koettlitz, 
III, 181. a4o, a68, a8i, 38g, 
agi. 207, 3op, 3i3, 3i6, 3ig. 

Nadar, II, 3 9 16, io4, i54, i85, 
igo, aa5, a44t a63, 3o5, 3io, 



III, 83, io5»ii4,igg, r aio, ai6. 

331, 338, 236, 243, s48, 364, 

273, 374, 376, 380, 33 1. 
Naquet Alfred, III, s56. 
Oswald Eugène, II, gs. 
Normand Charles, II, ai 6. 
Patesson Emile, III. aog, 353. 
Perrare Antoine, III, 77, 
Perron Charles. II, 4i7, 433. 

III, 100, i34, i53, 161, 337. 
Peschel Oscar, I 9 3g6. 
Reclus 9 son pare Jean ; ses parents 

I,ai, 33, 3i, 35, i48. 
Reclus, sa mère, née Zéline Trigant 

I, 37, 38, 78, 83,85, 108, n3, 
131, 13g, i4i, 168, 160. 173, 
180, 187, 188, 201, 300, 206, 
3l4, 316. 

II, go, 138. 

III, i. 

Reclus, Mme Elisée, sa femme 
Clarisse, née Briand ; Mmes Elie 
et Elisée, III, 6, 8, 10, 13, 14. 
16, 18, 30, 35, 37, 3g, 3i, 33, 
35, 37, 4o, 4a, 44, 45, 48, 5o, 
53, 54, 56. 



Reclus, sa fille Magali, v, Régnier, 

Reclus, sa fille Jeannie, voir Cui- 
sinier. 

Reclus, Mme Elisée, sa femme 
Fanny, née Lherminei, II, 6, g, 
is, 4o, 53, 55, 58, 73. 

Reclus, Mme Elisée, sa femme 
Ermance née Gonini, veuve 
Trigant Beaumont. II, 383, 
383, 386, 388, 3QO, 3 9 5, 3g 7 , 
aog, 3o3, 346, 348, 352, 46g, 
48 1, 486, 488. 
III, g3, 188. 

Reclus, son frère Elie ; Elie et 
Noémi, I, 5o, 53, 54» 56, 5g, 
63, 64, 65, 71, 73, 75, 88, 01, 
g5, gg, 101, 104, 117, i35, i33, 
i5t, i56, i5g, i63, 167, 175, 
178, i85, igo, ig4, ig8, su, 
aa4, a4o, 344, a54, 35g, 360, 
363, 365, 367, 36g, 371, 373, 
275, 37g, 38g, dgs, 3 9 6, 3oi, 
3o3, 3o5, 3io, 3i3, 3i5, 3i8, 
333. 

II, 18, g6, 100,101,106,110, 
113, i33 f 134» i3i, i33, i46, 
ig4, 2o4> 3i3, 334» asg, 371, 
373, 374. 

Reclus, Mme Elie, sa belle-sœur 
Noémi, née Reclus, I, 218, 220, 
s3o, 33a, 234, a37, a4a, a48, 
35o, 35s, 355, 357, 377, 307, 
3si, 3a6, 337, 3sg, 33i, 34i, 
344, 346. 

II, 30, 7g, 10g, i4g. i5o, i53, 
173, 38o, voir aussi Mme 
Clarisse. 

Reclus Paul, fils des précédents, 
II, 63, 337. 

Reclus, son frère Onésime, II, 167. 

Reclus, sa sœur Louise, voir Du- 
mesnil. 

Reclus, sa sœur Joanna, voir 
Bouny. 

Régnier, son gendre Paul, sa fille 



1 



IN 



DBX DBS NOMS CITÉS 



339 



Magali, Gras de Taraout ; tes 
Enfants d'Algérie II, 356, 36a, 
371, 38a, 385, 38 7 , 38o, 436, 
448, 4Ô7> 47^. 47»» 478» 484. 
4fto 9 4g5. 

III, 80, i33, i4o, i4a, i48, i5o, 
167, 167* m4, «9» 944» 374» 

3 79- 
Renard, II, 43g. 

III, 191 • 
Rigot, juge, II, 366. 
Roordavan Eysinga, Henri, III, 

87, 107, 110, 119, ia6, i3o, 

i3i, i44, i63, i65, 166, 168, 

169, 177, i85, 3o3. 
Rouveyrolles Auguste, III, 8a. 
Rover Emile, III, 371. 
Roth, III, a84. 
Seymour Henry. II, 337. 
Van der Voo, Bastien III, aoo, 

a35. 
Van de Velde, III, ao6. 
Vasco Neno, III, 387, 3 10. 
Voirai Sébastien, III, 3i5. 



Wilmerding, Zibelin, Mme Lilly, 
III, 71, 76, 87, lia, 117, 
138, 137, 174» iq5, 330. 

III, 96- 
La Huelga gênerai, III, a38. 
La Lutte SociaU, II, 396, 
La Réforme, III, 161 « 
La Vie naturelle, III, 197. 
VEelair voir III, 16a 
Le Figaro, III, 157. 
Le RivolU 9 II, 364. 
Sempre Avanii, III, 130. 
The AnarehUt, voir Seymour. 
Cercle Universitaire, III, i54. 
Destinataire inconnu, III, 69. 371, 

333, 

Discours, III, 3oa. 

Groupe de proscrits» II, 309. 

Société de Géographie, III, io4, 

n5. 
Texte du jugement du conseil de 

guerre, IL 75. 
Traversées de l'Atlantique, notes 

de voyages, II, 45o, 498. 



ERRATA 



SAINT-AMAND (CHEfl). IMPRIMERIE BUSSlÈRE. 



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Volume I. — Page 1 13, lire : 19 février 1867. ' il 

» Page 19 a, a u lieu de : Bismarck» lire : Bonaparte. \ l 

» Page 260, la lettre est de 1868. j 
» Page 3 18, lire : Janvier 1869. 

Volume III. — Page i3 % 4" ligne, au lieu de : demanderai, lire : 

demandai . 



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