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Full text of "Correspondance tome 1"

^ 



ELISÉE RECLUS 



-*»' 




ME PREMIER 






Décembre 1850 — M*U 1870 



Avec un portrait d'après Devéria 



Schleicher Frères 



I 



Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France 



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CORRESPONDANCE 

D'ÉLISKU RECLUS 



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ELISÉE RECLUS 

i — 



CORftjESPONDANCE 



TOME PREMIER 



Décembre 1850 — /Mai 1870 



Avec un portrait d après Devéria 



PARIS 
LIBRAIRIE SCHLEICHER FRÈRES 

8, RUE MONSIEl'R-LE-PRINCE, 8 

1911 



i Tous droits réservés 



1,1 



! 



I 



CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 






0\PRÉFA£E 




\ /,, ..-'' v y " IlMt bon <!«« tout homme ayant 

chepché à vivre en se dirigeant soi- 
même ne meure point sans dire 
pourquoi il a vécu. » 
« On doit au public la vérité, mais il 
y â pudeur à lui faire des confi- 
dences. » 

Ces paroles d'Elisée Reclus nous ont servi de suide 
pour la publication que nous croyons devoir présenter 
aux lecteurs désireux de connaître sa vie. Nous avons 
pense que sa Correspondance, établie chronologique- 
ment et accompagnée de notes explicati.es, consti- 
tuerait une sorte d'Autobiographie vivante et person- 
nelle, ou sa nature, son caractère, ses actes, en un mot 
toute la conduite de sa vie, prendraient leur véritable 

D'autant plus qu'Elisée, ayant raconté la vie de son 
îrereEhe dans un opuscule paru après la mort de ce 
dernier, a donné dans cette brève notice des détails 
intéressants sur leur première jeunesse et leur ado- 
lescence, dont nous reproduirons tout ce qui appar- 
Corr. E. Reclus. — T. I. j 



> * 



2 CORRESPONDANCE O ELISEE RECM S 

tient en commun aux deux frères, aux deux ca- 
marades, devrions-nous dire. 

Venus au monde à moins de trois ans d'intervalle, 
Elie, le 11 juin 1827, Elisée, le 15 mars 1830, vivant 
dans les mêmes lieux, subissant les mêmes influences, 
chacun suivant sa nature, ils repèrent très attachés 
l'un à l'autre, demeurant ensemble et, même après 
leurs mariages respectifs, ne formant qu'une seule fa- 
mille. Ils avaient à peu près les mêmes opinions, 
atténuées chez Elie par plus de pessimisme, exaltées 
chez Elisée par un ardent enthousiasme ; jamais leur 
union absolue et leur confiance réciproque ne se démen- 
tirent. 

Et de même qu'ils furent inséparables dans la vie, 
on ne peut après leur mort mentionner l'un sans 
rappeler l'autre, et c'est pourquoi nous avons, en 
guise de préface, transcrit ces pages d'Elisée, qui 
éclairent d'un jour très vif la forte empreinte qu'ils 
reçurent de l'austère milieu où se développèrent ces 
fils du pasteur calviniste, milieu qu'ils subirent d'abord, 
contre lequel ils réagirent forcément, puis se révol- 
tèrent, mais milieu sain et d'une haute moralité, qui 
les trempa fortement pour les batailles de la vie ; car 
ils étaient hommes déjà, n'obéissant qu'à leur cons- 
cience à l'âge où beaucoup de jeunes gens n'ont pas 
encore d'individualité (1). 



(4) On mettra entre guillemets «» les emprunts lait* à la Vie 
d'Elie Peclus, 



l 



Mentionnons d'abord « le grand drame qui décida 
brusquement le sort des enfants et détermina toute 
leur vie ultérieure. Le pasteur Heelus était alors titu- 
laire d'une petite église, à Monlcaret, près de Sainte- 
Foy-la-Oande, dans la plantureuse vallée de la Dor- 
dogne ; el! même temps, malgré sa jeunesse, il avait été 
choisi par ses pairs comme président du Consistoire ; 
en outre, ses études classiques l'autorisaient à donner 
quelques leçons. Tous le considéraient fort, non seule- 
ment à cause de son mérite réel, mais surtout à cause 
de la position acquise, de ses relations de parenté, des 
hautes ambitions qu'on lui prêtait, et qu'il eût pu réa- 
liser, s'il l'avait voulu. Mais le pasteur Reclus n'était 
pas un homme ordinaire, se contentant de vivre selon 
le monde : il eut 1 étrange fantaisie de vouloir vivre 
selon sa conscience. 

Or cette conscience était alors fort tourmentée par 
les scrupules. Elle se demandait si un ardent apôtre 
de ce Christ « qui n'avait pas même une pierre où 
reposer sa tête » avait bien le droit de s'acheminer 
par un traitement vers le bien-être et la richesse : elle 
se demandait aussi s'il n'y avait pas eu crime d'infidé- 
lité à recevoir une place, un traitement de l'Etat, c'est- 
à-dire du pouvoir temporel, alors que toute mission 



I 



fjawr^wiw. 



1 



4 COHRKSPONDANCK d'ÉLISEE RECLUS 

doit venir d'en haut, c'est-à-dire de l'Eternel lui-même; 
enfin, la pauvre âme meurtrie se demandait si elle 
n'avait pas été coupable envers les hommes aussi bien 
qu'envers Dieu, puisqu'elle avait obéi à l'appel des 
notables de Montcaret, et non pas à celui des disciples 
ardents du Christ. Que faire en cette lutte continuelle 
de tout son être intime? Quelle décision prendre? Ses 
meilleurs amis lui conseillaient, naturellement, de 
suivre la conduite de tranquille égoïsme qu'ils n'eussent 
pas manqué de tenir eux-mêmes. Ils le traitaient affec- 
tueusement de fou, de visionnaire, même de criminel 
envers sa femme et ses enfants, mais ils n'apportaient 
pas le calme à la conscience torturée. 

Repoussé par les amis, le pasteur ne pouvait avoir 
d'autres conseils que de lui-même et des réponses obs-. 
cures de la prière ; mais, peu à peu, la conviction se fit 
en lui, et, un beau jour, on le vit grave, résolu, étouffant 
ses larmes, congédier ses fidèles, ses amis, ses parents, 
monter à cheval avec son fils Elie campé devant lui, 
et partir dans la direction du Midi, en compagnie d'un 
beau paysan de six pieds, le superbe Bessouat, venu 
pour lui apporter l'invitation des chrétiens d'Orthez 
et Castétarbes. Personne de la famille ou du cercle 
d'amis ne nous a raconté ce voyage de cinquante lieues 
de l'autre côté de la Garonne, à travers les campagnes, 
les vignobles, puis dans les sables, les marais, les 
bruyères, les landes ; le petit Elie n'eut de la longue 
expédition qu'un souvenir confus, résumé surtout dans 
la grande impression de se sentir chaudement enveloppé 
dans un manteau et de voir de haut les inégalités du 



»^j*i<m Mtmk ijmwmii i jiumuii**^»? ' 



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i 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 5 

chemin, les portes des cabanes. C'était vers la fin de 
Tannée 1831, et déjà le vent froid sifflait à travers les 
branches des pins. 

La communauté de « chrétiens » qui avait appelé 
le pasteur Reclus se composait presque uniquement 
de familles d'agriculteur?, dont quelques-unes assez 
fortunées et constituant une sorte d'aristocratie ter- 
rienne dans le district de Castétarbes, dépendance occi- 
dentale de la commune d'Orthez. Vers la lin de la Res- 
tauration, l'agitation religieuse s'était aussi répandue 
dans ce coin reculé de la France, où un propagandiste 
fort zélé, William Pyt, d'origine suisse, prêchait la libre 
autonomie des « églises o> formées par les groupes de 
convertis, en dehors de l'Etat ou des consistoires. Il fut 
expulsé comme étranger, quoique universellement 
estimé, mais le « possesseur de diplômes » qui le rem- 
plaça n'avait pas moins de zèle s'il avait plus de science, 
et les prêches, les réunions publiques et privées se suc- 
cédèrent dans tous le pays, attirant la foule des paysans, 
même les citadins d'Orthez. On se pressait autour du 
jeune évangéliste, alors entraîné par une éloquence 
fougueuse, et des résumés n^anuscrits de ses discours 
s'expédiaient de village en village. M me Reclus, admi- 
rablement zélée, mais d'une autre manière que son mari, 
avait ouvert une école où les enfants accouraient de 
plusieurs kilomètres à la ronde. 

À cette époque, la femme du pasteur, mère d'enfants 
qui se succédaient rapidement, l'institutrice, la ména- 
gère, la vaillante matrone qui disputait sou à sou la vie 
des siens contre l'âpre destinée, cette noble jeune dame 



i 



G CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

qui eût été si bien faite pour jouir de la belle existence 
d'un travail soutenu par le bien-être, n'avait pas même 
le temps de regarder, d'embrasser les enfants auxquels 
chacune de ses minutes était consacrée. Elle les voyait 
à peine et ils ne la connurent pas tout d'abord dans la 
profondeur intime de sa tetidre maternité. Quant au 
père, sa personnalité puissante dominait absolument 
chacun des siens, ses fidèles et tous ceux qui gravitaient 
autour de lui ; il était impossible de ne pas le voir 
devant soi comme un être à part, comme l'intermé- 
diaire naturel entre chacun des siens et ce monde formi* 
dable de l'au-delà où trône le Seigneur entouré de ses 
anges. Il représentait la divinité, impression première 
qui se transforma peu à peu en le ramenant à des pro- 
portions humaines, mais le laissa du moins aux yeux 
de ses enfants comme l'idéal de la Conscience 
inflexible. 

En arrivant en Béarn, la famille Reclus s'était logée 
temporairement à Orthez dans une grande maison de 
la rue Moncade qui monte vers es ruines du château 
de Gaston Phœbus ; puis la ruche se déplaça vers les 
campagnes de Castétarbes, où la plupart des « chré- 
tiens » vivaient en des maisons dispersées. D'abord 
les Reclus s'installèrent dans la maison Pouyanne, 
située à deux kilomètres environ à l'ouest d'Orthez, 
au sud de la grand'route. Cette demeure paraissait 
immense aux enfants : c'était un grand cube de maçon- 
nerie, d'ailleurs insignifiant, et célèbre seulement dans 
nos jeunes souvenirs parce qu'on y avait tué un serpent. 
Puis le pasteur fit choix d'une nouvelle demeure, la 



COIWRSPONDÀNCF, d'É1Js£b RECL1TS 7 

Grille, maisonnette bourgeoise, que distinguait en effet 
une grille d'aspect un peu ambitieux, séparant la route 
de la modeste allée d'accès. Cette maison devint fa- 
meuse dans la mémoire des enfants parce qu'Elie et sa 
grande sœur Suzi en avaient planté les pêchers et que 
chaque voyage sur le grand chemin permettait d'ad- 
mirer ces arbres à nouveau. Enfin, la troisième rési- 
dence de « loué dé Reclus » à Castétarbes, fut la maison 
Lacoustace, située plus loin d'Orthez et au sommet 
d'une terrasse en pente douce s'inclinant vers le formi- 
dable Gave. * 

Combien les quelques arbres croissant autour de la 
ferme étaient chers à la famille d'enfants et de marmots: 
le mûrier, dont les fruits nous barbouillaient la figure 
et nous transformaient en sauvages ; le chêne, dont les 
brindilles enguirlandaient les petites têtes ; le noyer, 
au majestueux branchage, où la fantaisie enfantine 
plaçait toutes les scènes pathétiques ou comiques des 
fables et de l'histoire qui avaient été, on ne sait com- 
ment, happées par notre cerveau toujours en quête. 
Dans ce feuillage apparaissaient les fées et les anges : 
tel héros s'appuyait sur le tronc ; un fugitif des contes 
se rendait invisible derrière ces rameaux, et là-haut, 
sur la plus haute branche, s'était imprudemment perché 
le compère Guillery « pour voir les chiens couri ». 
C'était là le domaine enchanté de la vie des enfants, 
le monde magique où tout ce qu'on avait entendu 
se recréait à nouveau en figuration personnelle. Ces 
arbres constituaient le vrai temple, bien autrement 
auguste que le temple de Baigts, où Ton allait deux 




*>aWi.i •*«*. » 



8 CORRESPONDANCE DÉLISÉE RECLUS 

fois tous les dimanches, et quelquefois plus souvent 
encore, par la longue route blanche. Les bancs en 
étaient fort durs, mais le plafond était peint en bleu, 
semé d'étoiles d'or ; on pouvait laisser sa pensée errer 
au loin vers les arbres, les prairies, les ruisseaux qu'en- 
toure le vrai ciel bleu ». 

Cependant, le petit Elisée n'avait pas été emmené 
en Béarn lors de l'exode à Orthez : il fut envoyé à | 

Laroche, petite ville de la Dordogne, où le grand'père ^ 

était percepteur. Quand on interrogeait Elisée sur cette 
période de son enfance, il racontait que ces braves gens 
ne relevaient pas, mais le laissaient courir, vagabonder, 
s'ébattre à sa guise : la grand'mère avait la main sèche j 

et n'épargnait pas les taloches, quand elle découvrait 
un trou aux culottes ou qu'un morceau de blouse s était 
accroché aux buissons. Le grand'père gifllait aussi, jurait 
au besoin, mais ils étaient humains. Quand l'enfant 
arriva à Castétarbes, à l'âge de huit ans et demi, et 
qu'on le punit, une première fois parce qu'il avait 
débauché son frère, en l'amenant voir le Gave à cinq 
cents mètres de distance, une seconde fois pour avoir 
traversé la route en allant à la découverte d'une car- -i 

rière éloignée de huit cents mètres, il fut profondément 
étonné, se demandant pourquoi, comment il avait eu 

tort. 

C'était donc un mal que de se promener, courir, ( 

jouer? Les moindres détails de cette escapade lui res- 
tèrent dans le souvenir et, 45 ans après (1885), il décri- 
vait encore les buissons qui bordaient le fosse rouge, 
la petite ligne d'eau reposant dans le fond. 




COBHE8PONDANCE d'ÉLISKK RECLUS 9 

« L'espace librement parcouru autour de la résidence 
était fort étroitement limité. Au nord, la frontière im- 
médiate était la grande route, séparant notre monde 
d'un bois où la fontaine de Saint-Boës distillait des 
eaux bitumeuses dans une mare fétide. Au sud, la bar- 
rière était une haie derrière laquelle on entendait l'eau 
grondante du Gave, et c'était déjà crime que de voir le 
flot luire en plaques d'argent entre les roches et les 
massifs df vergnes. Peut-être, il est vrai, ce crime fut- 
il commis plus d'une fois, mais toujours avec l'idée 
d'avoir tenté le Destin, le Diable et toutes les puis- 
sances mauvaises acharnées contre l'homme et spécia- 
lement contre les enfants, heureux de courir, de , 
s'ébattre, de tremper les doigts dans l'eau courante. » 

Après la liberté relative dont l'enfent avait joui à 
Laroche, ce séjour de Castétarbes lui fut une vie de 
tristesse et d'effroi, dont il ne parlait pas sans amer- 
tume, malgré le souvenir riant de quelques aventures, 
de bienheureuses visites chez des paysans, qui véné- 
raient le père et chérissaient les enfants, leur ou- 
vrant granges et greniers, leur offrant le meilleur des 
provisions et les fruits de la récolte. Ces visites se 
prolongeaient pendant plusieurs jours et furent pour 
les deux frères une sérieuse initiation à la vie des 

champs. 

« Mais la famille ne pouvait plus rester à la campa- 
pagne, les progrès de l'école fondée par M me Reclus 
exigeaient un milieu plus ample ; il fallut retourner à 
la ville, où, successivement, plusieurs grandes demeures 
avec jardins abritèrent les Reclus, Elic et sa sœur 



L 



10 CORRESPONDANCE DÉUKKE RECMTg 

aînée (1) avaient déjà quitté le Béarn et ne devaient 
plus revenir a Orthez qu'après une longue absence. Le 
père, désireux d'assurer à ses enfants une éducation 
où les études classiques fussent jalousement conduites 
et surveillées par l'esprit chrétien, avait résolu de con- 
fier les siens a la direction des « Frères Moraves », 
dont il lisait les brochures et qu'il aimait surtout parce 
que le comte de Zinzendorf, le zélé propagandiste herrn- 
hutien du xvm« siècle, lui semblait avoir le mieux 
suivi les traces de Jésus-Christ. Peut-être le pasteur du 
Bcarn, nu christianisme naïf, s'était-il quelque peu 
trompé sur le zèle dévorant de ces bons « Frères 
Moraves » qui, pour la plupart, sont de dociles sujets, 
la vie réglée d'avance par une écœurante ritournelle 
de pratiques enfantines et de mensonges convention- 
nels ; il ne savait pas non plus que le directeur des deux 
établissements de filles et de garçons était un bon* 
homme lâche, heureux d'aduler bassement ceux de ses 
élèves qu'il savait riches, et de bafouer avec le ricane- 
ment du pleutre ceux qu'il savait pauvres. 

Le cher père ignorait ces choses, mais ce fut pour ses 
fils un événement des plus heureux d'avoir été mis 
dans le collège des Moraves, car là se trouvaient les 
meilleurs éléments pour forger leur caractère* » 

Elisée n'y arriva qu'à l'âge de douze ans. Son père, 
ne pouvant l'accompagner comme il l'avait fait pour 
les aînés, l'envoya seul à la grâce de Dieu, et le petiot 
fit ainsi son premier voyage, ne connaissant naturelle- 

(1) Susi. 



<l 



CORRKKPONDANCF. d'ÉMSRR RRCI.Î'S H 

ment ni le maniement de l'argent, ni la langue du pays 
qu'il aurait à parcourir depuis Strasbourg ; mais il s'en 
tira à son honneur, et, malgré les exclamations atten- 
dries de ses sœurs, quand il leur narrait les incidents 
advenus, il ne convenait pas d'avoir accompli un acte 
de courage. Pourtant, comme il l'a dit, à propos d'Elie: 
« l'enfant savait que trois cents lieues de pays et des 
frontières de races séparaient des siens Neuwied, sa 
nouvelle demeure ; il savait aussi que la- barrière de 
séparation serait très effective, son exil très réel, dé- 
pourvu de consolation ; ses parents étaient pauvres, 
et les missives postales coûtaient alors trente-huit sous 
de port, somme trop élevée pour que la mère pût écrire 
plus d'une fois tous les deux mois, et fortifier l'enfant 
d'une bonne parole de tendresse. Le câble était coupé, 
il fallait se mettre résolument à la besogne, apprendre 
à penser dans une langue inconnue, s'adapter à des 
caractères tout différents de ceux auxquels il était 
habitué, respirer un autre air et en vivre pleinement. » 
Il est regrettable de ne pouvoir dire ici ce qu'étaient 
alors l'aspect et les traits de cet enfant au beau front 
légèrement bombé, aux cheveux abondants, au regard 
pénétrant et doux, à l'allure décidée, en dépit de sa 
taille qui resta peu élevée, à son grand regret. Une de 
ses sœurs se le rappelait âgé d'environ quinze ans, 
courant dans le jardin après les enfants, pour leur 
donner une « leçon d'énergie » et voir lequel d'entre 
eux serait plus vite essoufflé. Il l'atteignit la première 
et la laissa désespérée d'avoir baissé dans l'estime fra- 
ternelle par son peu d'endurance. 



■WW ■ i ■- 



12 COBBESPONDANCE D'ELISÉE BECLU8 

Arrivé à Neuwied, Elisée se mit donc résolument au 
travail. En peu de semaines, il apprit assez d'allemand 
pour assister aux classes. Il était doué d'une étonnante 
imag,nat,on qui n'avait d'égale que sa promptitude 
a s assimiler le sens des leçons dont lui et son frère 
poursuivaient les développements avant même que le 
professeur les eût déduits des principes. « H. saisis- 
saient le rythme, devinaient le sens des vers, s'es- 
saient a exprimer leur pensée sous une forme corn- 
préhensible, même correcte. La différence subtile du 

Z % f '?! aniqUe i et du m0t français correspondant leur 
fut révélée, et ils comprenaient autant et mieux que 

leurs condisciples allemands le fond même de la langue 
et en découvraient le mystère. En ce travail incessant 
amenant chaque jour sa précieuse découverte, ils 
furent puissamment aidés, quoique d'une manière 
inconsciente, par les camarades hollandais et anglais 
qui formaient la grande majorité des élèves et se ser- 
vaient entre eux de leurs idiomes respectifs. C'est ainsi 
qu ils apprirent à reconnaître dans chaque vocable 
dans chaque tournure de phrase, la nuance propre et 
les transitions de langue à langue. 

Les >unes gens de diverses nationalités avec les- 
quels ils avaient à travailler, à converser, à se bousculer 
chaque jour, leur rendirent un autre service inconscient, 
plus eminent encore ; ils précisèrent leur personnalité! 
A cette époque, trente ans ne s'étaient pas encore 
écoules depuis les guerres napoléoniennes, et les haines 
nationales persistaient avec une ténacité dont on ne 
peut se faire de nos jours aucune idée, même dans les 



51 



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I 



<:oiiaespo:si>4n<:k d'Elisée hbcluk 13 

pays ravagé» par la guerre franco-allemande. On les 
haïssait comme Français : « damned Frenchmen », 
« french frogs » ou « froggies », « die franzôsischen 
Schweinigel », tout cela agrémenté à l'occasion de 
taloches et de horions. Les camarades anglais don- 
naient des coups de poing, les camarades allemands 
des coups de pied et, vu qu'il s'agissait ici d'un cas de 
guerre, de cette lutte héréditaire, immortelle, qui sévit 
contre les Français, contre les Welches, on suivait les 
lois de la guerre, et tous s'unissaient contre eux, sous 
les yeux des professeurs enchantés, qui veillaient pour- 
tant à ce qu'il n'y eût pas de membre cassé. Puis à ces 
petits « Waterloo », — car c'est ainsi que s'appe- 
laient ces beaux exploits, — succédaient d'autres 
pratiques, héritées du moyen-âge ecclésiastique. On 
les mettait au « ban » du collège : interdiction de les 
regarder, de leur parler, de les voir, de savoir même 
qu'ils existaient. 

Ainsi alternaient la bataille et la mort officielle. 
Ce fut la période d'initiation, et cette dure épreuve 
stoïquement subie, ne manqua pas d'avoir ses avan- 
tages. Les victimes apprirent à souffrir sans se plaindre 
et même avec une sorte de joie ; car, après tout, le 
crime d'être né au bord de la Dordogne leur semblait 
plutôt une faveur du sort : en outre, recevoir les coups 
leur avait appris à les rendre et, grâce à leur bonne 
nature, à les rendre sans rancune. Peu à peu, les amitiés 
furent de plus en plus durables, puis les coups furent 
remplacés par des échanges de paroles, les conflits 
patriotiques par les discussions d'histoire. » 



MMMf" 



14 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

Très observateur et vibrant d'instinct à tout ce qui 
frappait son imagination, ce fut en Allemagne sans 
doute qu'Elisée prit conscience de la nature, initié par 
son grand frère, rêveur mélancolique, dont l'enthou- 
siasme était plutôt le reflet de ses lectures continuelles. 
Elie adorait la lune et aurait pris en pitié quiconque 
eût devant lui d'abord célébré le soleil, tandis qu'Elisée, 
subissant l'entraînement de ses impressions person- 
nelles, s'annonçait comme un fervent du Ciel et de la 
Terre, de toute manifestation de beauté parlant à son 
cœur et à ses sens. Lorsque, revenant en France, il tra- 
versa la Belgique, il eut, en quelque merveilleux 
paysage ou jardin, une inoubliable vision de fleurs, qui 
lui donna pour la première fois, .se rappelait-il, l'im- 
pression consciente de leur intense et vivente séduction. 
« La vallée du Rhin n'était pas alors ce qu'elle est 
devenue de nos jours : une longue rue d'usines fumantes 
et nauséabondes, où les amas de charbon, les produits 
industriels et les trains de marchandises sont inter- 
rompus seulement par les fortifications des camps 
retranchés, des statues de Guillaume I er et des ruines en 
carton-pierre. Encore « fleuve héroïque », par la li- 
berté de son cours plus que par les souvenirs de son 
histoire, car ce fut aussi une « rue des prêtres », le 
Rhin tour à tour enserré, bouillonnant et brusque 
entre' ses dalles d'ardoises, et largement épanoui, tran- 
quille et puissart entre ses rives basses d'alluvions, 
le Rhin était vraiment un être à part : non moins vivant 
que les Gaves pyrénéens, il paraissait moins effrayant 
peut-être, mais il semblait avoir la majesté d'un Dieu ; 






CORRESPONDANCE d'ÉLISKE JtECLUS 15 

• 

tous les traits du paysage environnant, collines et 
forêts, villes, monuments isolés, tout lui faisait cortège: 
c'est de lui que Ton sentait naître la vie pour tout ce 
qui se montrait dans le vaste horizon. Et loin du fleuve, 
que de sites charmants et discrets, que de ruines pitto- 
resques, abbayes et châteaux, que d'amples forêts de 
hêtres et de sapins, de fontaines et de ruisselets, — pa- 
noramas grandioses et gracieuses perspectives vague- 
ment entrevues, — que de merveilles, devenues à la 
fois dans le souvenir et l'imagination du jeune homme 
autant de cadres pour y placer les personnages de ses 
légendes et de ses rêves ! » 

Comme il avait suivi Elie en Allemagne, Elisée le 
rejoignit vers sa quatorzième année au collège pro- 
testant de Sainte-Foy, pour y préparer, d'ailleurs sans 
aucune espèce de zèle, les examens absolument néces- 
saires alors du baccalauréat qui ouvrait l'entrée des 
écoles supérieures. De ce séjour à Sainte-Foy, où ils se 
lièrent avec des jeunes gens dont l'un surtout, Edouard 
Grimard, resta leur ami, ils gardèrent un souvenir 
empreint d'une certaine amertume : externes du collège, 
ils habitaient chez des parents de leur mère, qui les 
traitaient sévèrement, surveillaient leurs allées et 
venues, ne leur accordaient pas en un mot la confiance 
qu'ils eussent rendue au centuple en tendresse et en 
vénération. Ces parents les aimaient peut-être, mais 
ne les respectaient pas comme le firent toujours leur 
père et leur mère, qu'inquiétait sans doute l'indépen- 
dance de conduite revendiquée par leurs enfants, mais 
qui reconnaissaient en eux des esprits fermes, des 



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devaient faire de lui ., d'EK^de lidT '" """**> 
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.ympathi. de* .enumenu et de. .dé~, ,1 P 

de la vérité «aient la eau.e de eette treq 

relative. _„#:,. de l'année 1849, 

Pendant U plu. grande parUe de ^^ 

Elie et .e. deux pnne,p«ux am« ^ 

et Eli.ée, véeurent à la «"»P»« n ^ m mètte8 d, 
<„,«„., d'où Von c = d. d e = ^ ^ ^ ^ 
hauteur et d une dirtance o t inM>CTÇa8 

M.ntauban. La Ç» » n ^„ „ coU in«, 1. rui»e.» 
dan. U grande plan». •*'**"* D>un c&t é,le pay. 
T..cou .erpente en un âpre «£ ■ M 

e,t sublime d'ampleur ; de 1 autre, - *»* > ,„ 

m ém. hoatUe par 1. ^"".^otoil. et de lune 
.natin. en.oleffl*, le. « £ ^ antement , „ù il. 
fanent du « Fort .«» ^ *-* ,„ , atCT . 

étudiaient à .ouhart, tri. _ »ouve V et p ro »dhon. 

,.,.. herbeu», OVen ^*%XT^« »'»«>• 
prenant d'innombrable, note.. Un joli u ^ 




Cobb. E. Rem vs. — T. I. 



71 



18 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



cias, d'après lequel la propriété était quelquefois dé- 
signée, longeait une partie de la route passant en che- 
min creux* Les troncs des arbres servaient à retenir 
les cordes des haAacs, où les amis restaient à lire et à 
converser des journées exquises. Plut-il jamais pendant 
cette délicieuse saison qui leur parut un long prin- 
temps ? 

La joie de vivre dans la nature poussa même les 
amis à un voyage qui, dans cette époque antérieure 
aux chemins de fer, était relativement lointain : un 
beau jour, après une brusque décision, ils partirent 
pour aller voir la Méditerranée, ne sachant jfcrop où ils 
l'aborderaient. La bonne chance les mena d'abord à 
Castres, qu'ils traversèrent sans voir la ville^etoù com- 
mença l'excursion pédestre à travers les Ccvennes. Les 
trois compagnons marchaient à l'aventure en remon- 
tant les vallées à travers les buis et les coudriers ; puis 
les voilà, déjà fatigués et silencieux, qui cheminent 
sûr les âpres cimes de la Montagne Noire et qui redes- 
cendent sur le versant du midi, comme emportés par 
la violence du mistral. Un dernier coup de vent les 
dépose dans la cour d'une auberge, au fond d'une vallée 
où tourbillonne la tempête. Le lendemain, ce sont 
d'autres scènes, et celles-ci les enchantent : c'est le 
soleil qui éclaire les roches nues, ce sont les pâtis 
d'herbes rares et parfumées, les petits villages en ruines 
blottis au bord des fontaines. Les grandes cités histo- 
riques se profilent en vigueur sur le ciel ; voici les vieilles 
tours, alors en ruine, de Carcassonne, les portes et les 
remparts de Narbonne, avec leurs sculptures et leurs | 

i 




CORRKflPOXDANCB d'ÉLISÉR RECLUS lf» 

inscriptions romaines. Mais la mer les attire : ils vont 
droit devant eux par-dessus la blanche colline de la 
Clape, où chaque fissure du sol donne naissance à un 
conifère nain, haut de quelques pouces, et du haut de 
la croupe aride, ils voient au loin la plaque luisante de 
la Méditerranée qui s'étend à l'infini. Les études théo- 
logiques de Montauban étaient bien oubliées. Cepen- 
dant, on revient vers elles, encore enivré de la splendeur 
des horizons. 

A vrai dire, le; professeurs de la Faculté, qui 
étaient de braves pens, n'étaient point trop à blâmer 
lorsqu'ils se plaignaient du sans-gêne de leurs élèves. 
Et pourtant, ils poussaient la mansuétude jusqu'à faire 
semblant de ne point leur en vouloir de cette fugue 
vers la mer et vers la liberté. Tout se serait passé 
en bonne cordialité et en paroles affectueuses, si les 
pasteurs n'avaient été saisis eux-mêmes dans l'en- 
grenage administratif, et si le mouvement politique 
n'avait alors fonctionné à toute vitesse dans le sens de 
la réaction. Le préfet désapprouvait l'attitude des 
jeunes gens incrimm Js, dont le costume même avait 
quelque chose de républicain et d'agressif. Des orateurs 
de Paris étaient venus et s'étaient fait entendre en des 
réunions privées où les étudiants avaient été invités. 
Qui sait? Des conspirations allaient sans doute éclore* 
et tel rapport du commissaire mentionnait à ce sujet 
des paroles fort graves prononcées par les coupables 
jeunes gens. N'était-ce pas un devoir social de procéder 
incontinent à l'ablation du dangereux abcès? C'est en 
effet l'opération à laquelle le doyen de la Faculté, 




■.**n-** m**-.- «_.. 



l 



.20 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

M. Montet, dut se résigner bien à contre-cœur. Il manda 
les trois jeunes gens, et, non sans chagrin, leur transmit 
officiellement le consilium abeundi... 

Toute protestation eût été inutile : la résolution 
d'Elie fut prise aussitôt. Peu attristé de quitter une 
ville dont l'atmosphère était fort bourgeoise, pauvre- 
ment intellectuelle, il décida d'aller continuer ses études 
dans l'université de Strasbourg, où il se sentait attiré 
par la renommée d'hommes tels que Reuss, l'admirable 
traducteur et commentateur des livres hébreux, tandis 
qu'Elisée, encore sous l'impression des merveilleux 
sites rhénans, retournait, cette fois comme professeur, 
à Neuwied, où il avait conservé de solides amitiés : il 
se sentait du reste plus d'aptitudes pour l'enseignement 
que pour l'état théologique. 

C'est de Neuwied qu'il écrivit la première lettre que 
nous possédions de .lui, n'ayant malheureusement pu 
retrouver les lettres antérieures adressées à ses parents 
et à ses sœurs. 




J 
i 



if 






A. M Reclus, pasteur à Orthez, Basses- Pyrénées. 






Cher père f chère mère, 

Je suis enfin arrivé chez les Frères Moraves, sain 
de corps, léger de bourse, plein d'espéranees. Quand 
même j'aurais été complètement écrasé de fatigue, 
j'aurais été subitement délassé par l'accueil si gracieux 
et si touchant que m'ont fait les Frères. Assis au milieu 
d'eux, près de la table de bienvenue, tutoyé par mes 
nouveaux amis comme par d'anciens compagnons, 
félicité cordialement par ces voix allemandes qui ex- 
priment si bien l'affection, j'étais tellement ébloui 
que je ne songeais point & les remercier de cet amour 
fraternel qu'ils manifestaient si bien par leurs voix, 
leurs regards, leurs serrements de mains. Soutenu par 
cette affection qui m'entoure, mon séjour dans la pen- 
sion sera un beau temps de halte entre mes années 
d'étude, et je pourrai peut-être d'autant mieux 
apprendre que j'aurai déjà enseigné le peu que je sais. 
Réjouissez-vous avec moi. 

Je ne sais pas encore trop de quelle manière je 



22 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

m'installerai. Pour le moment, je suis Lehrer (1) dans 
la seconde chambre, mais seulement pour tenir la place 
d'un frère qui n'est pas encore venu de Herrnhut. Je 
donne deux leçons de français par jour et tiens une 
heure d'études. Cependant toutes ces dispositions me 
paraissent ne pas fitre définitives et je suis à la merci 
'du premier coup de vent. Heureusement que ce coup de 
vent ne peut pas m 'emporter. 

Je n'ai pas voulu vous écrire avant d'être à Neu- 
wied où je ne suis que depuis hier soir. Le passeport 
qu'on m'avait donné à Sainte-Foy était comme nul 
et non avenu, de telle sorte que, sans la bienveillante 
protection de M. Schloessing, j'aurais dû revenir à 
Paris pour faire signer mes papiers ou bien encore passer 
la frontière comme les contrebandiers. Mais il m'a fallu 
rester jusqu'à mercredi matin à Strasbourg où j'ai eu 
le plaisir de voir mon frère et d'admiré? la cathédrale. 

Que Dieu vous bénisse et vous garde ! 

Votre fils bien aimé, 

Elisée. ♦ 

(1) Professeur. 



i 



A M. et M me Reclus à Orthez. 



Sans date. 1850. 



Chers parents, 



Sans votre dernière et bien aimée lettre, je 'serais 
encore à attendre des nouvelles de ma famille en gé- 
néral et de vous en particulier. Ni ma grand'mère, ni 
mon oncle, ni mes amis de Montauhan ne m'ont encore 
écrit, et, pourtant, je suis transporté dans un pays bien 
éloigné et dans une atmosphère bien différente. Ce 
serait bon pour moi de ne pas écrire, et je suis, vous le 
savez, peut-être pour excuser ma paresse, un adversaire 
déclaré des lettres, qui trompent peut-être plus qu'elles 
n'instruisent, parce que chacun juge avec une pensée 
différente des phrases plus que simples ; celui qui a 
écrit n'est pas là pour rectifier, et peu à peu son image 
se transforme dans l'esprit'de ceux qu'il aime, et quand 
il revient dans'laf maison paternelle, on se demande si 
c'est bien lui. Oui, bien des points*de mon individu qui 
commençaient à s'illuminer pour vous vont replonger 
dans l'ombre et, à la place de la réalité, vous dessinerez 



m*imi/imm*m>.v*mr.*-~** 



I 



24 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

peut* être bien des traits inexacts, bien des linéaments 
étrangers. En tout cas, si, par suite de l'éloignement, 
vous jugez mal mon esprit, vous ne jugerez point 
mal mon cœur, et vous saurez toujours que je vous 
aime, que je suis votre fils et votre fils bien ai- 
mant. 

Je vais donc vous parler de moi, entrer à mon égard 
dans les détails les plus minimes, non par égoïsme, 
mais par amour, car en cela je vous ferai plaisir. Je 
vous ai dit, je crois, que je remplissais un intérim dans ^ 

la seconde chambre laissée vacante pavle départ d'un 
Suisse, M. Borrel. J'ai rempli cet intérim pendant à peu 
près six semaines, et, depuis quelques jours seulement, 
je suis entré dans la quatrième chambre, qui, à propre- 
ment parler, m'a toujours été destinée. J'ai quitté la \ 
deuxième chambre à regret, car je m'étais déjà affec- 
tionné aux enfants et je m'entendais parfaitement avec 
mon co-professeur ; puis il est plus facile pour un jeune 
homme de connaître les jeunes gens et de les diriger 
que de conduire une troupe de petits enfants ; il faut 
redevenir enfant soi-même pour bien les connaître et 
les instruire, mais je suis loin d'en être là ; c'est ainsi 
qu'il est difficile à un jeune homme d'être simple et 
naturel : son être tout entier est encore dans la période 
d'élan ; il veut apprendre, il faut que son lendemain 
dépasse toujours les limites du jour précédent, il est 
dans la période d'action, et redescendre lui serait diffi- 
cile ; mais la plupart du temps, en apprenant, il oublie ; ' 
sa riche jeunesse lui fait oublier les impressions de son • 
enfance et il faut que l'âge aride vienne passer son 
niveau sur son âme inassouvie, il faut que ses forces 
exubérantes s'affaiblissent peu à peu pour qu'il se rat- 
tache à son passé presqu'évarçoui, pour qu'il rappelle 



i 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 25 

en lui les souvenirs presqu'éteints, pour que son être 
se modèle aussi peu à peu sur ces souvenirs. 11 serait 
beau le chrétien qui deviendrait homme mûr, tout en 
gardant la naïveté de l'enfance, a la fois doux et 
simple, généreux persécuteur de l'idéal, impatient des 
bornes qui l'enferment et, par-dessus tout, enfant de 

Dieu. 

Il n'y a plus guère dans l'Institut que des Anglais, 
et les Allemands qui s'y trouvent parsemés ne sont 
généralement que des paresseux, renvoyés des Gymna- 
siums ; aussi ne se distinguent-ils guère qufe par leur 
paresse et leur servilité ; les Anglais sont bien meilleurs 
sous ce rapport, car ils ne sont pas de cire, et leur vo- 
lonté pour être impressionnée doit être combattue 
par une autre volonté ; mais cette volonté dégénère le 
plus souvent en entêtement, et cet entêtement est déjà 
une faiblesse. Ce n'est pas à dire que, pour cela, ils aient 
beaucoup d'intelligence ; bien au contraire, pour tout 
ce qui est théorie, affaire d'intelligence pure ou d'ima- 
gination, ils sont complètement nuls, mais,pour la pra- 
tique, ce sont tous des machines plus ou moins bien 
perfectionnées. Le niveau des études a aussi com- 
plètement baissé, surtout pour le latin, et c'est tout 
au plus si on ose s'attaquer aux Commentaires de 
César. Mais en revanche, maintenant, le français s'ap- 
[ prend avec une espèce d'enthousiasme ; chaque pro- 

I fesseur presque donne une leçon de français et chaque 

& élève l'apprend ; un autre professeur français est aussi 

>? depuis quelque- temps dans l'Institut, c'est presque 

une colonie... Mais mon soleil et mes montagnes loin- 
taines et mon printemps et vous, le père Rhin et la 
forêt Thuringiènne ne pourront point me le rendre. Je 
suis obligé d'aller vous chercher dans mon passé, de me 



■nmwmi w»** 






26 CORRESPONDANCE D'ELISEE RECLUS 

bâtir dans ce lointain déjà nébuleux une cabane pleine 
d'ombre et de paix. 

Soyez, bénis, bénissez-moi. 

* 

Votre fils 

Elisée. 

Je t'enverrai, chère mère, un dessin, la prochaine 
fois. 



i 
J 



A M m « Reclus à Orthez. 



San* date. 1850. 



Chère mère. 

Tout est bien, je le trouve aussi, bien que tout ne 
soit pas pour le mieux dans le meilleur des inondes 
possibles ; mais « tant qu'il y aura sur la terre une 
aurore pour raconter les merveilles de Dieu, une mon- 
tagne pour témoigner sa gloire, une page sainte pour 
annoncer aux peuples la grandeur de son nom », tout 
est bien et tout cœur doit s'ouvrir sous le profond 
regard de Dieu. Du reste, à quoi bon chercher des 
défauts à ce jour d'aujourd'hui, si haï, si méprisé, si 
calomnié parmi les hommes, chrétiens et païens, blancs 
et noirs? Le lendemain apporte toujours un changement 
dans les circonstances, et ce changement lui-même est 
un bien, quand même il nous ferait déchoir extérieure- 
ment, carie malheur vaut mieux que l'ennui. C'est un 
bien pour nous que le monde passe devant nos yeux 
comme une fantasmagorie tantôt lugubre, tantôt 
risible, et que ses rapides images, aussitôt évanouies 
que formées, viennent nous annoncer le soleil qui ne 



—W >»* 






28 CORRESPONDANCE d'ÉLI-SEE RECLUS 

s 'éteint point, le Dieu qui reste immuable au milieu de 
l'espace et du temps. 

Aussi j'accepte avec joie ce séjour d'une année ^ 

dans une ville assez ennuyeuse, au milieu de gens moins, 
sympathiques que je ne l'avais cru d'abord. Trois mois 
sont déjà passés, rapides pour nous tous, trois mois 
qui nous ont rapprochés de ce ciel infini, si grand, et si 
beau que notre cœur se serre d'attente et qu'on fris- 
sonne de bonheur. Ces trois mois ont perdu leur ennui 
puisqu'ils ne sont plus, mais ils ont laissé avec nous 
leurs joies, leur amour, leur expérience ; même le mal 
qu'ils nous ont apporte se transforme par le souvenir ; 
tout est bien dans le passé quand ce passé n'est plus 
que le parvis de l'avenir ; toute route rocailleuse est 
douce quand au bout on aperçoit les vagues sauvages 
de la mer ou l'é her bleu des Pyrénées. 

Ainsi, chère mère, réjouis-toi avec ton fils, bien 
que,si la boîte de Pandore m'était ouverte,je choisirais, 
pour beaucoup de choses, plus que l'espérance, c'est-à- 
dire la réalité même. Peu importe après tout, car pour 
vivre et pour se développer, on n'a pas besoin de 
s'appuyer sur une amitié de tous les jours, on n'a pas 
besoin d'une espèce de camaraderie de lit avec ceux 
qu'on aime ; il suffit pour la conscience d'aimer, et, 
pour le bonheur, de posséder un de ces puissants 
amours qui ne reculent ni devant le temps ni devant 
l'espace. Je suis donc bien heureux, car je vous aime 
devant Dieu, et je sais que vous m'aimez encore bien 
plus que je ne vous aime. 

Je n'ai pas besoin de vous expliquer plus au long 
ma situation, vous :1a connaissez aussi bien que moi, 
mieux même, direz-vous, parce que vous la considérez 
avec des yeux différents des miens ; je vis ici comme 






CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 29 

n'y vivant pas, car peut-on vivre, là où Ton n'a pas 
placé son cœur? Entre les Frères et moi, règne une 
camaraderie délicieuse, un tutoiement perpétuel, un 
sans façon admirable, mais ce n'est qu'une simple 
forme et sous tout ce laisser-aller, il ne vit aucune 
amitié ; nos caractères et nos tendances ne se com- 
portent nullement ; vers Geller seul, je me sens em- 
porté par une confiance presqu'enfantine, et mon cœur 
s'émeut de joie quand je suis avec lui ; mais quant aux 
autres, je ne leur connais vraiment d'autre occupation 
que celles de parler des punitions, ou bien, dans les jours 
libres, d'aller se promener vers quelque auberge sur 
les bords du Rhin ; tout cela est fort bien, mais quand 
la vie est ainsi claquemurée, je ne vois pas pourquoi 
on claquemurerait également son esprit. Les Frères 
ne font plus des miracles comme au temps de Zinzen- 
dorf ; quand, dans une conversation, j'ai eu l'air 
de croire aux merveilles de la vie du fondateur de leur 
église, ils m'ont ri au nez. Leur foi participe aussi singu- 
lièrement de l'habitude, car le nom de Dieu n'est guère 
prononcé que dans l'église, à la bénédiction matinale, 
avant les repas, avant les leçons de religion. Si pour 
eux, je suis un hérétique, du moins mon hérésie m'est 
chère et profonde. L'église des Frères s'en va, s'il faut 
en croire l'apparence, s'il faut en croire Neuwied ; les 
vieux maîtres que nous avions autrefois et ces sœurs 
qui enseignent encore dans l'Institut des demoiselles 
me paraissent tout autres que les jeunes gens, mes 
collègues. — Du reste, je puis bien me dédommager 
largement dans cette belle contrée, dont tu pourras 
contempler vaguement et de loin la beauté quand je 
saurai dessiner à la fois le Rhin, les montagnes les 
arbres, les vieux châteaux et les lontains ; car tout est 



30 



CORRESPONDANCE D'ELISEE RECLUS 



ici, sauf le soleil, dont nous avons parfois la copie. 
Adieu, chère mère, songe à m'envoyer bientôt une 
sœur que je soignerai comme une mère, et qui me ren- 
drait Neuwied si doux, surtout si ce changement était 
utile pour elle... Ce dessin est celui du vieux château 
de Coberco, tout près d'ici, qui n'a rien de bien parti, 
eu lier. .*. 

Elisée Reclus. 



i 



A M. et M"» e Reclus, à Orthez, Basses-Pyrénées. 



Berlin, Sans date. 1851. 



Chers parents, 



Je suis dans une université allemande, à Berlin. 
D'abord, je pensais aller à Leipsig, ou bien à Halle ; 
mais là je n'aurais trouvé que peu de professeurs réelle- 
ment savants, peu de livres à ma disposition, peu de 
moyens de me tirer d'affaire. Du reste pour cela, j'ai 
demandé l'avis de M. Geller, et il m'a conseillé Berlin 
en première ligne. Leipsig surtout lui déplaisait et 
maintenant, en effet, je m'estime heureux de n'y avoir 
pas été. M. Geller m'a donné des lettres de recomman- 
dation pour M. Kleinschmidt, le pasteur des Frères 
Moraves ; et j'espère, avec le temps, pouvoir donner 
des leçons, mais ce n'est pas en huit jours qu'on peut 
trouver beaucoup d'élèves ; aussi j'ai demandé à mon 
oncle de m'envoyer de quoi vivre les premiers mois, car, 
en partant de l'Institut sans avoir enseigné pendant 
une année entière, j'ai perdu tout droit à une portion 






32 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

du traitement que M. Geller voulait bien me donner, 
et dont il m'a néanmoins accordé une partie pour le 
voyage, tout gratuitement. L'espace qui nous sépare 
s'est tant soit peu agrandi sur la carte, mais, en réa- 
lité, le chemin de fer et le bon Dieu aidant, en peu de 
jours la distance peut se franchir. De Paris à Berlin, 
les trains les plus lents ne mettent pas même deux 
jours, et j'espère bien que mon escarcelle s'emplira tôt 
ou tard. Alors je vous reverrai et vous saurez que je 
vous aime. 

Cela m'a fait une grande peine de quitter Neuwied, 
et je l'ai surtout éprouvé lorsque j'ai remarqué que 
j'étais plus aimé peut-être que je ne pensais. C'est au 
dernier moment que les cœurs se manifestent avec le 
plus de vie, et réellement nos adieux ont été touchants. j 

Il y avait aussi dans l'Institut quelques élèves auxquels 
je m'intéressais grandement et aux progrès desquels 
j'aurais désiré avoir plus longtemps part. Tous m'ont 
fait promettre de leur écrire, mais ces correspondances 
auront le sort des autres, se traîneront pendant quel* 
ques mois, puis enfin s'évanouiront. L'amour ne dimi- 
nuera pas pour cela, mais il se couvrira comme de 
poussière et attendra un souffle bienfaisant pour le faire 
reparaître. 

Mais somme toute, je crois qu'il vaut mieux vivre 
pour moi de la vie d'étudiant, car je n'avais pas le temps 
d'apprendre, et quand, pendant toute une journée, de- 
puis cinq heures du matin jusqu'à dix heures du soir, 
j'avais eu constamment ou bien à parler ou bien à sur- 
veiller, j'étais heureux de pouvoir causer loin des livres 
ou bien de m'enfoncer sous une pile de coussins. Et 
puis je n'aimais pas à voir mon temps divisé si exacte- 
ment et scrupuleusement en portions égales. Chaque 



CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 33 

heure qui sonnait semblait dire à la pensée qui se ma ni- 
festait en moi : « Tu n'iras pas plus loin. A une 
autre! «C'était là pour moi un grand ennui sur lequel 
pouvaient seuls me faire passer les doux rapports de 
sympathie qui m'unissaient à tel ou tel professeur, à 
tel ou tel élève. J'ai encore besoin de vivre de la vie 'de 
jeune homme et de ne pas endosser l'habit noir de 
l'homme mûr ; car celui dont la jeunesse s'use trop 
vite peut craindre de la voir reparaître un jour quand 
elle n'est plus de mise. 

Pour venir à Berlin, il nous a fallu traverser les 
contrées les plus tristes que je puisse m'imaginer. Que 
nos landes sont belles avec leurs bouquets de pins, leurs 
horizons lointains, la couleur chaude de leur sol et 
l'odeur embaumée de leurs bruyères. Mais ces landes 
ou les plantes, quand il y en a, ne s'élèvent pas plus 
haut que les mousses, la plupart du temps ne présentent 
a 1 œil qu un sable noirâtre, intercepté de distance 
en distance par de grandes flaques d'eau sale, où se 
réfléchit une brume fumeuse, pas d'horizon, pour ainsi 
dire, et puis deux grandes lignes de fer qui traversent 
Je tout sont d'un bien triste aspect ! Berlin aussi gît au 
milieu des sables, mais cependant il y a deux ou trois 
tertres qu on appelle ici des montagnes « Berge » et 
on a forcé la nature en y plantant des arbres qui 
qu en grogne. La ville est d'une régularité maussade et 
ennuyeuse ; on voit qu'elle est bâtie d'hier. La Sprée, 
qu on calomnie tant chez nous, vaut mieux que sa repu- 
tation : avant d'entrer à Berlin, elle est presqu'aussi 
large que le Rhin et a même une certaine profondeur, 
^e qu il y a de singulier, c'est que plus elle approche de 
son embouchure, plus elle rétrécit, plus aussi son 
courant s affaiblit ; sans doute qu'elle s'engloutit quel- 

Cor*. E. Reclus. — T. I. 3 



34 CORRESPONDANCE ©'ELISÉE RECLUS 

que part. Au reste, cette contrée est tellement saturée 
d'eau que quelques géologues la considèrent comme 
une espèce d'immense tle flottante. On ne peut voir cela 
sur les cartes, mais, à chaque instant, on est arrêté 
par un étang, par un marais, par un lac. Près de Pots- 
dam, la Havel se répand comme une mer. Singulier 
pays, qui a aussi ses beautés, mais pas éblouissantes. 
L'hiver est du reste, pour un hiver de steppe russe, 
d'une douceur inouïe : des vieillards ne se rappellent 
en avoir vu de semblables, ce qui n'empêche pas de 
geler un peu. Aimez-vous bien là-bas, tous ceux que 
j'aime, il en rejaillira d'autant plus sur moi. 

Adieu. Une autre fois des détails sur l'UnivenHé. 

Elis 6 e. 



A M. et M m « Reclus, à Orthez. 



Berlin, 11 février 1851, 



Chers bien aimés parents, 

Mon adresse, pour ne pas l'oublier, est : Behren- 
strasse, 64, 65, beim Herrn Schmidt ; 

Car tous les Allemands s'appellent Schmidt. Je 
me souviens très bien d'avoir rouvert l'une de mes 
lettres pour écrire à la hâte mon adresse sur la couver- 
ture ; mais il n'y a pas grand mal, car, à Berlin, la 
police est assez exacte pour que mon nom soit déjà 
inscrit sur le grand livre, accompagné de notes et 
d apostilles. 

Il est vrai qu'au commencement, j'ai eu des diffi- 
cultés avec la police, parce que l'ambassadeur prussien 
n a pas signé mon passe-port à Paris ; j'ai eu même 
1 honneur d'avoir trois fois le gendarme à recevoir dans 
ma chambre et j'ai eu à lui rendre nombre de visites. 
Enfin j ai été chez le recteur qui m> donné un petit 
billet de séjour pour une semaine ; cela a levé les diffi- 



30 CORRESPONDANCE I> ELISEE RECLUS 

cultes et, sans que M. Hengstenberg ait eu besoin de 
s'en mêler, j'ai été immatriculé, et maintenant si un 
constable veut m'emmener au corps de garde, je n'ai 
qu'à lui montrer ma carte d'étudiant et je puis m'en 
retourner, tandis que mon voisin va coucher au violon. 
Justice distributive ! 

Tu me demandes, chère mère, s'il y à un recteur 
de l'Université à Berlin. Il y en a un, je crois bien, et 
même quand on lui écrit, il ne faut pas oublier son titre 
de magnifique ce Magnifico Rectori Principi, r car les 
Allemands sont à cheval sur les titres, et gare à ceux 
qui les oublient. On reconnaît à l'instant que je suis 
Français quand j'appelle quelqu'un Monsieur, tout 
court. Je n'ai pas encore reçu la lettre de mon oncle 
dont tu me parlais, mais ce n'est pas étonnant puis- 
qu'elle passe par le canal universitaire. 

L'Université est un immense bâtiment sur la même 
place que l'Opéra, le Palais Royal, le Musée, le Dôme, 
l'Arsenal et autres splendeurs de Berlin. A la même 
heure, on y donne des cours de théologie, de sténo- 
graphie, de philosophie, de médecine, d'économie poli* 
tique, d'histoire, de chinois. Toutes les semaines, on 
arrive à un total de cent vingt professeurs qui ont crié 
sur tous les tons et joué sur toutes les cordes, les uns, 
bien rares, devant un auditoire de quatre à cinq cents 
étudiants, d'autres, plus modestes, devant deux audi- 
teurs, seulement. Il en est même qui se trouvent seuls 
dans leur salle de cours, se contentant d'accepter le 
traitement. 

Mais il n'est pas nécessaire qu'un étudiant en théo- 
logie suive les cours de théologie : cela dépend de lui ; 
on n'exige qu'une chose, c'est qu'il suive deux cours 
uu moins, cours de grec ou de chinois, peu importe, 






CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 37 

pourvu que fie soient des cours. Maintenant, s'il ne veut 
pas même suivre ces deux cours, peu importe encore, 
il n'a qu'à les payer et cela suffit. Mais heureusement, 
parmi cent vingt professeurs, on trouve encore qui 
écouter : entr'autres M. Mitsch, dans sa Dogmatique ; 
M. Ritter, dans sa Description de la terre ; Schmidt, 
l'Economie politique; Schultz, l'Histoire des Mala- 
dies ; Hergstemberg (1), et autres. La Théologie y est 
moins bien représentée que les autres sciences; ces 
Messieurs là déposent tout leur savoir dans de 
gros livres et puis nous donnent les reliefs avec une 
mine, avec des gestes, certes inconnus à Montauban. 
J'ai déjà trouvé, grâce aux Petites Affiches, deux 
élèves auxquels je donne séparément deux leçons par 
semaine à 25 sols le cachet : aussi je gagne déjà plus 
que ne me coûte le restaurant, modeste d'ailleurs, où 
je vais dîner. Je n'ai pas pu m'accorder avec une troi- 
sième personne qui voulait prendre des leçons d'italien ; 
au reste, cette troisième personne était une jeune demoi- 
selle. M. Hergstemberg m'a offert une place de précep- 
teur chez un comte, à condition que je ne fusse pas 
républicain ; je me suis incliné et j'ai refusé. — Un 
M. Montandon, secrétaire de l'ambassade turque, m'a 
offert le choix entre trois places dont l'une à Shaffhouse 
et deux autres en Thuringe : elles seront vacantes 
jusqu'à Pâques, mais j'espère bien n'en pas venir là. 

Votre fils 

Elisée. 

(1) J. Hergstemberg, 1802-1869, professeur de théologie à Ber- 
lin, chef et prototype de l'orthodoxie luthérienne pendant de 
longues années. 







A M** Reclus, à Orthez. 



Berlin. Sans date. 1851. 



Chère mère, 

Ce sera une grande joie pour moi de voui revoir, 
et un frisson de plaisir me parcourt les membres quand 
je pense à ces platanes que je verrai d'abord onduler 
au-dessus des maisons, puis au jardin et à ceux qui s'y 
promènent. Puissiez^vous n'avoir alors que bénédic* 
tions et actions de grâce à rendre à notre sujet, et 
puissiez-vous trouver que tout ce que Dieu veut est 
bien voulu, et qu'il peut incliner diversement les cœurs, 
comme deux fleuves qui, partis de la même montagne, 
vont aboutir à deux golfes différents de la même mer. 

Vous me demandez si j'ai besoin d'argent pour 
faire Je voyage ; je vous remercie, chers parents, j'aurai 
suffisamment pour aller jusqu'à vous. Le Seigneur m'a 
donné bien souvent plus que je n'avais besoin et lés 
jours de disette m'ont été utiles plus que tous les autres, 
mon corps surtout s'est fortifié et mon âme à été heu- 
reuse* Béni soit mon Dieu qui bénit toujours, qu'il 
donne ou qu'il retire ! 



■«M 



CORBESPONDANCK d'ÉLISÉE HECLrS 30 

Les cours sont terminés ici, mais je ne sais quand 
j M. d'Orlich viendra pour me relayer, aussi ne m'at- 

' tendez pas à époque fixe ; supposez que je vienne dans 

un ou deux mois et ne vous en tenez à aucune date 
i précise ; en tous cas, j'ai la ferme espérance de vous 

voir et de rester quelque temps avec vous. Ce que nous 
deviendrons plus tard esf l'affaire du bon Dieu et il ne 
permettra pas au mauvais ange de nous toucher, Quant à 
ce qui est du mariage,c'estlà une question bien délicate 
que nous pourrions traiter tout au long, mais je ne suis 
i nullement pressé ; je ne veux pas m'exciter moi-même 

j ! pour trouver femme, j'attendrai patiemment l'amour 

; ! sans vouloir le produire d'une manière galvanique* 

I l m Je quitterai Berlin presque avec regret, mais c'est 

>"| une ville pour laquelle j'ai trop d'affection pour ne pas 

| espérer d'y revenir tôt ou tard, les chemins de fer 

aidant. J'y ai été reçu avec affection et sympathie par 
j ceux mêmes qui ne me connaissaient pas; j'ai trouvé 

l des amis vrais là où j'espérais à peine trouver des con- 

v naissances et, moi-même, j'ai été en retard d'affection, 

ne pouvant croire qu'on m'aimât si vite avec sincérité. 
On ne veut pas croire à l'amour, on se refuse longtemps 
à reconnaître cette supériorité dans autrui, mais enfin 
il faut bien céder et admettre celui qui vous aime dans 
l'intimité de vos pensées. Je tiendrai aussi à revoir plus 
tard mon élève ; il est aujourd'hui tant soit peu vani- 
teux, en vrai noble allemand, et je voudrais savoir à 
quel point les circonstances et son oncle auront influé 
f sur lui. 

; Ma santé est excellente, chère mère. Qu'il en soit 

ainsi de la tienne ! 

i Ton fils 

Elisée Reclus. 



\iMÊÊmMi^mé^*^m^^^m^.^ 



On a vu qu'Elisée n'avait pu rester à Neuwied. Il 
avait vite perdu ses dernières^illusions sur le milieu des 
Frères Moraves. A Berlin, Elisée aurait eu les cou- 
dées franches, s'il s'était résigné, dans les commence- 
ments, à demander plus souvent des subsides à sa 
grand' mère et à son oncle qui gérait la modeste dot de 
M m « fteclus, car il ne voulait à aucun prix recourir à 
son père et à sa mère qu'il savait aussi pauvres que lui. 
Mais il manqua parfois de pain et fut obligé de vendre 
jusqu'à ses clefs. Une fois qu'une somme de 200 francs ? 

envoyée par sa mère ne lui était pas parvenue,il lui écri- 
vit qu'il voyait» dans la perte de cet argent une juste 
punition de son peu d'aptitude à se suffire personnelle, 
ment. Il vendit même ses souliers pour payer la coti- 
sation, cependant faible, de 15 francs, exigée pour la 
fréquentation des cours. Heureusement que sa bonne 
humeur, sa cordialité, son généreux caractère lui firent 
bientôt des amis, surtout parmi les ouvriers de Ber- * 

lin avec lesquels il causait volontiers et qu'il trou- 
vait intelligents et bons compagnons. Il eut aussi des 
élèves sympathiques, entr 'autres le fils d'un baron, 
très haut personnage, filleul du roi de Prusse. Parmi 
les professeurs dont il suivait les cours, se trouvait, on *j 

l'a vu, Ritter, l'illustre géographe, dont l'enseigne- 
ment eut une très grande influence sur tout l'avenir 
de son fervent élève. 



I 




m*mm 



ronnr.fipoNDANCF. d'klirke reclus \\ 

En somme, il était sur le point de se faire une position 
à Berlin, et il y serait retourné Tannée suivante si les 
événements ultérieurs ne l'en avaient empêché. 

Aux vacances de 1851, Elie ayant achevé ses études 
à Strasbourg convia Elisée à l'accompagner 'chez leurs 
parents à Orthez. 

« N'ayant ensemble qu'un peu plus d'une trentaine 
de francs, ils décidèrent de rentrer dans leur famille par 
un voyage pédestre, tracé obliquement à travers la 
France. C'était au commencement de septembre^ .Evi- 
demment ils ne pouvaient accomplir ce voyage qu'à 
la façon des chemineaux, se contentant de pain et 
couchant à la belle étoile ou dans quelque hutte aban- 
donnée. Des milliers de citoyens français ne se déplacent 
pas autrement, de Nice à Brest et de Bayonne à Dun- 
| kerque ; mais ce qui rendait la position des deux frères 

* plus gênante, c'est qu'ils avaient tout de même l'air de 

| « messieurs » et qu'en cette période d'agitations poli- 

j tiques, ils étaient véhémentement soupçonnés par les 

| gendarmes d'être de faux vagabonds ; à chaque ren- 

; contre de Pandore, il fallait déployer ses papiers univer- 

sitaires, que le personnage officiel lisait avec soupçon 
mais qui pourtant l'empêchaient de sévir. 

En outre, un troisième voyageur, d'éducation aris- 
tocratique, celui-là, un bel épagneul répondant au nom 
de Lisio, retardait notre marche en se plantant obsti- 
nément devant toutes les auberges de bonne apparence: 
plus d'une fois, il fallut nous arrêter pour lui faire 
tremper la soupe. Mais, loin des gendarmes et des auber- 
gistes, quelles promenades délicieuses à la fraîcheur 



\ 






"H 



42 CORBEKPONDANCE d'ÉLIRÉE RECLUS 



du mat; in ou à la tiédeur du soir, quels incidents im- 
prévus lorsqu'on décidait de traverser une rivière à la 
nage, portant les vêtements roulés sur la tête, en 
forme de turban, ou lorsqu'on abandonnait les chemins 
bal tu s ponr escalader directement les rochers, en con- 
tournant les villes : telle nuit passée dans la montagne, 
dans la plaine, sur un lit de fougères ou sur un tas 
d'herbes sèches, au bord d'une eau courante, ne fut 
jamais oubliée, et même les sommeils paisibles, inter- 
rompais par le vent ou la pluie, laissèrent d'agréables 
souvenirs, embellis de jeunesse et de gaieté. Enfin, 
après vingt et un jours de marche, nous arrivions à 
Montauban, où des amis nous ravitaillaient de force et, 
quelques jours après, nous étions à Orthez, auprès des 
parents. 

La famille se trouvait alors en un triste désarroi : 
une sœurette que tous s'accordaient à dire une enfant 
vraiment parfaite de beauté, de grâce et d'intelligence, 
la délicieuse petite Anna venait de mourir après une 
courte maladie. Puis à ce deuil intime vint s'en mêler 
un autre, plus profond encore pour la partie jeune de 
la famille, le deuil de la République. Sans doute, c'était 
là un événement inévitable : il eût été chimérique 
d'espérer que la France et, avec elle, l'Europe occiden- 
tale, pussent, de par la volonté de quelques minorités 
généreuses, maintenir une forme politique ayant pour 
idéal l'égalité, alors que, partout, la masse des nations, *\ 

assouplie à la servitude, clamait pour avoir un maître ; 
les Français notamment avaient encore à payer à 
l'Europe la cote de leurs victoires et conquêtes lia- 






CORRESPONDANCE d'ÉMSÉE RECLUS 43 

poléoniennes. Mais cette République vagissante de 
« Quarante-huit », qui avait succédé à tant d'espoirs, 
ne pouvait laisser après elle que de très amers regrets, 
et nul homme ne fut plus maudit que le Napoléon du 
Coup d'Etat, celui que les Châtiments ont flétri pour 
jamais. "~ 

La conduite des deux frères fut très ferme pendant 
la soirée où la petite ville d'Orthez frémit sous la sinistre 
nouvelle. Les notables républicains, les jeunes les plus 
ardents s'étaient réunis dans la chambre d'un repré- 
sentant du peuple devenu fameux par le tonnerre de 
sa. voix qui, pour le moment, ne faisait entendre qu'un 
souffle : « Restons bien tranquilles ! Ne bougeons pas, 
car tous, autour de nous, Bayonne, Pau, Mont-de- 
Marsan, Auch, Tarbes vont se soulever : la résistance 
est organisée ; attendons le mot d'ordre ; tout mouve- 
ment isolé troublerait l'harmonie de la Révolution ! » 
Elie n'eut pas de peine à bafouer ce raisonnement 
grotesque. Dictant les termes d'un appel aux répu- 
blicains, éloquent et net, il proposa d'aller aussitôt 
l'imprimer de gré ou de force et de battre ville et cam- 
pagne pour grouper à l'Hôtel de Ville toutes les forces 
de résistance. L'homme à la forte voix se tut, renfrogné, 
et ïa plupart des assistants gagnèrent la porte. Elie et 
ses amis restèrent, mais la « nuit porte conseil », et 
le lendemain matin à la première heure, ils se trouvè- 
vèrent seuls à 1' « attaque » de l'Hôtel de Ville. 

Le Coup d'Etat avait eu la victoire facile dans 
Orthez. Cependant le Gouvernement voulut se venger. 
Le maire reçut avis d'avoir à sévir contre tels et tels, 



R3lW«*WU<srtrN**i- 






\?i CORRESPONDANCE I>'ÉL1SÉE RECLUS 

parmi lesquels les frères Reclus, et le brave homme, 
fort marri de la commission, s'empressa d'avertir 
M me Reclus, l'éducatrice pour laquelle il professait la 
plus grande vénération. L'avertissement discret venait 
précisément à point pour hâter l'exécution du projet 
des jeunes gens, qui était d'aller s'établir en Angleterre 
pour y continuer leur apprentissage de la vie et leurs 
études sociologiques, La noble mère réussit encore à 
trouver cinq cents francs pour ses fils et ceux-ci, riches 
comme ils ne l'avaient jamais été, traversèrent commo- 
dément la France en diligence et chemin de fer, sans 
autre incident que de voir au Havre se fermer tran- 
quillement devant eux la porte d'un « cher frère en 
Christ », très riche négociant qui daignait bien échanger 
des correspondances évangéliques avec le pasteur 
Reclus, mais qui ne voulait pas se compromettre en 
recevant de jeunes républicains dans sa maison. Heu- 
reusement, les deux réprouvés trouvèrent un vieux 
capitaine de navire qui, sur leur- bonne mine, voulut 
bien leur donner l'attestation nécessaire de bonne 
conduite et mœurs et, par une froide nuit, neigeuse et 
boueuse, le 1 er janvier 1852, ils arrivèrent à Londres, 
où un compagnon révolutionnaire hongrois, rencontré 
sur le bateau, leur procura aussitôt une chambre garnie, 
en un quartier convenable. 

La lutte -commença, car c'était bien une lutte. 
Elisée n'était encore qu'un jeune homme avide de s'ins- 
truire. Elie qu'un philosophe, un théologien, et la théo- 
logie se vend toute faite en Angleterre : rares étaient 
ceux qui auraient vraiment apprécié son bagage de 



s 



COItltESPONDANCK d'ÉLISÉK HKCLIS 



45 



savoir, et pour arriver jusqu'à eux les seules choses 
indispensables manquaient : gants, habits à queue, 
chapeaux reluisants. On ne saurait s'imaginer à quel 
point l'Anglais d'alors, pris dans toute sa masse bour- 
geoise, professait de religion fervente à l'égard de ces 
attributs extérieurs de la civilisation* « En dehors de 
la mise coutumière, point de salut » : telle était la règle 
suprême à laquelle tout étranger devait se conformer; 
l'œil interrogateur de la maîtresse de maison surveillait 
avec rigueur le vêtement de chaque intrus, surtout 
lorsque celui-ci était originaire de France, ce « pays 
de la corruption et de la légèreté profane ». La répu- 
gnance de bon ton que l'Anglais respectable éprouvait 
contre l'immigré français était encore accrue du fait 
que ce Français, suivant toute probabilité, était un 
républicain, un socialiste, un contempteur de toutes 
lois divines et humaines. C'était l'époque où un Stuart 
Mill refusait de recevoir un Pierre Leroux (1), où le 
Times se vantait de la supériorité du procédé britan- 
nique envers les réfugiés sur les pratiques continentales : 
les laisser mourir de faim sous le mépris de tous, 
n'était-ce pas mieux que de les enfermer dans une 
prison d'où ils sortiraient un jour héros ou martyrs ? 
Et puis, il faut bien le dire, les exilés, volontaires ou 
non, étaient nombreux. Quelques-uns, déjà illustres 
par leurs travaux, bien vus dans leur patrie, riches ou 
correspondants de journaux, se tiraient d'affaire ; les 

(1) Dans la Grève de Samarez, Pierre Leroux raconte sa visite à 
rindia Office et la réception plus que glaciale que lui fit John Stuart 
Mill, son admira leur par correspondance* 



46 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

bons ouvriers pouvaient à la rigueur trouver de l'ou- 
vrage, s'embaucher chez un patron ; mais les inconnus, 
étudiants, professeurs, hommes de lettres en herbe, 
qui souvent ignoraient la langue et ne pouvaient pro- 
duire de recommandation, ceux-là pullulaient dans les 
rues de Londres et y connurent toutes les affres de la 
misère et de la faim. Ils se secouraient entre eux, par- 
tageaient leurs derniers sous, et c'est ainsi que les frères 
Reclus vinrent bien vite à bout de leurs maigres res- 
sources. Eux du moins trouvèrent quelques leçons : 
ils étaient fils de pasteur, ce qui, dans cette nation pro- 
testante, était alors de quelque importance, mais ils 
coudoyaient tant de besogneux, dont ils se sentaient 
solidaires, qu'ils souffrirent alors beaucoup plus qu'ils 
n'ont jamais consenti à l'avouer. Les rares lettres que 
nous possédons de cette époque ne le laissent que trop 
voir. 



X 



*v. 



À M. Richard Heath. 



26 Tichborne Street, Edgware Road. Sang date, 1852. 



Monsieur, 

M. le pasteur Martin, ayant eu la bonté de 
m'adresser votre lettre, je m'empresse d'y répondre 
et d'accepter vos offres bienveillantes. 

Si, de mon côté, je vous ,agrée, nous tâcherons 
d'étudier ensemble la littérature française, les étymo- 
logies de notre langue, ses rapports avec l'anglais, car, 
il me semble, vous êtes déjà fixé sous le rapport des 
règles et des principes. 

Veuillez me dire dans votre réponse à quelle heure 
vous désireriez que j'allasse vous visiter, et tâchez, je 
vous prie, de ne pas choisir une heure de la matinée, 
au moins jusqu'au 10 avril prochain. Sauf cette res- 
triction, vous pouvez disposer de mon temps à votre 
volonté. 

Quant au prix de l'heure, ce n'est qu'avec répu- 
gnance que j'en parle, car vous serez aussi bon juge que 
moi-même de mon zèle, de mon travail et de vos pro- 
grès. En tout cas, si le prix de 5 shillings le cachet ne 



p» .««... HMte 



./■ 



48 COHRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 

vous convenait point, dites-le franchement ; ce n'est 
pas à ce sujet que dispute s'élèvera jamais entre nous. 
J'aurais pu vous écrire en anglais, mais comme 
j'eusse fait quelques fautes, j'ai préféré vous écrire 
dans ma langue maternelle. 

Je vous salue, Monsieur,- avec respect. 

Elisée Reclus. 



A M. Richard Heath. 



26 tichborne Streot, Edgware Road, 2 mars 1852. 



Monsieur, 

Je suis très fâché de ne pas m'être trouvé à la 
maison pour recevoir votre lettre et votre visite ; si 
j avais connu les heures auxquelles vous êtes libre 
j aurais été vous voir pour vous épargner la longue 
course que vous avez faite. 

Mais, d'après votre lettre d'aujourd'hui, je suppose 
que c est des heures de la soirée que vous pouvez dis- 
poser, et c est au temps que vous avez indiqué vous- 
même, a sept heures et demie, que j'aurai le plaisir 
de vous visiter, lundi soir, 22. 

Je réitère encore une fois, Monsieur, l'assurance 
ae mon regret, et vous salue respectueusement. 

Elisée Reclus. 






33 






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A Elie Reclus, chez Lady 0. Sparrow, Bampton 

Park, Huntingdon. 



Londres, 2 mars 1852. 



Salut ô homme ! 



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Pendant ton absence, reçu lettre de la Ritzen- 
thalerienne, disant qu'elle est généreuse, qu'elle s'élève 
bien au dessus de ce bas monde où Ton parle encore 
d'argent, qu'elle est on ne peut plus satisfaite de ce que 
tu ne Ja paies pas et autres choses encore. Parlez-moi 
de ces créanciers ! 

Lettre de l'oncle qui ne contient pas une seule récri- 
mination, je dis pas une seule. 

Entendu Louis Blanc, Pierre Leroux, Lâcha m- 
baudie qui vaut mieux que ses vers, et autres. Louis 
Blanc est plus éloquent que je ne pensais. Petit homme, 
voix d'une plénitude merveilleuse, traits profondément 
accusés. Visage remarquable, nain, nullement joli 
comme je le pensais. Pierre Leroux, trois fois brave \\ 

homme, ne sachant trouver ses paroles, faisant des 
gestes risibles ; ayant réellement la chevelure dont le 
dotait Cham, la chevelure où venaient nicher les hiron- 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



51 



délies en revenant d'Afrique. Pour les entendre, dépensé 
mon dernier shelling. Avant-hier donné à une pauvre 
femme mon dernier half-penny. Vendu de vieux habits 
à un juif qui les a emportés, oubliant de me payer, ce 
que je n'ai pas su prévoir, moi le fameux. Pauvre 
comme feu Job, désirant ton retour. 

Reçu les 5 thalers de Hickel, sans quoi j'en serais 
réduit depuis une dizaine de jours à l'extrémité d'au- 
jourd hui. R. Mannering ne peut rien me prêter • sans 
que je le lui aie demandé, il a voulu emprunter 5 guinées 
à son père, mais tu comprends que non seulement le 
papa a refusé, mais encore qu'il m'a représenté comme 
un brigand: «Mon fils, prends garde surtout des 
hommes d esprit qui n'ont pas le sou ; ils sont encore 
plus dangereux que de simples misérables ! » Comme 
d ailleurs, Mannering donne tout ce qu'il gagne il « e 
peut rien me prêter. Ainsi soit-il ! ' 

Si je pouvais emprunter, mais ouiche ! il n'y a plus 
de juifs ! Reviens, car si je voulais vivre à crédit ici 
ma délicatesse me dirait d'y rester. Or, ne veux point' 

Mon Japon (1), raté de plus en plus, c'était mai 
commencé et plus malin que je ne supposais. Puis la 
chambre est si petite et tant d'autres misères. Il faudra 
je pense, à moins que tu sois riche et reviennes bientôt 
tater des grands moyens. Encore faut-il trouver ces 
grands moyens. 

Salut, prospère, pauvre diable, comment as-tu 
fait avec P.? 

Elisée. 

Ji) Sans doute, «„ premier essai de description géographique ou 
politique qui, pensons-noug, ne vit jamais le jour. 



iMÉHNff**.-'--*»** ■ 



I 



À Elie Reclus, chez Lady Sparrow, Huntingdon. 



8 mars 1852. 

Rien ne m'empêche de perdre mon temps à t'écrire, 
car mon feu s'est éteint, je grelotte, comment pour- 
rais- je faire quelque chose d'utile? 

D'abord, ô homme, as-tu pris racine là-bas? Si oui, 
je me réjouis, car ce sont des sous, ce sont des dessins, 
des cartes, des joies, des Australies diverses. Reste 
donc pregainger (1). 

Mais si non, quand reviendras-tu? Mes divers petits 
arrangements misérables, mes chicanes de haillons, 
mes batteries pouilleuses, tout cela ne demanderait 
pas mieux "que de savoir le jour et l'heure de ton arrivée 
en chair et en os. 

Je prévois d'ici que, là-dessus, tu n'en sais pas plus 
long que moi ; en tout cas, si je ne puis devenir Grocer 
ou Milliner ou bien honmonger (2), tâche de tomber 
comme une bombe le jour où je me mettrai poliment 
à la porte, parcourant les rues de Londres, à la 
recherche d'une position sociale. 

(1) Pourvoyeur en titre, 

(2) Epicier, mercier, quincaillier. 



ï 




CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 53 

Au reste, mes affaires vont bien. Je suis pauvre 
i, diable en conscience. Mannering est parvenu à em- 

i prunter une livre pour me le prêter ; tu vois que c'est 

un bon diable, et puis, si je ne voulais faire le grand 
seigneur, rien ne m'empêcherait de vivre à crédit dans 
la maison, je suppose. Mais le chiffre, le chiffre de ton 
retour ; je suis fort sur les chiffres, tu le sais assez pour 
me permettre des barbarismes. 



i 






■ * 



Je suis les cours homéopathiques et je m'aperçois 
que, de même que nous sommes les seuls swédenbor- 
giens de Londres, de même aussi nous en sommes les 
seuls homéopathes. L'opposition qui s'abaisse jusqu'à 
élire son pourfendeur Cavaignac me ferait croire que 
nous sommes aussi les seuls socialistes. Mais, comme tu 
le dis, Napoléon est à la tête de la conjuration des 
peuples et Lord Derby est un des boute-feux. A Man- 
chester, il a pondu 36 000 livres en un jour. Moi j'en 
aurais été incapable. 

Je te salue Homme de Cœur. 

Elisée. 




I 



A Elie Reclus, en Irlande. 



Sans date. 1852, Londres. 



Brave homme, 

Sur ces entrefaites moi avoir reçu 8 livres, 8 shel- 
lings de Lady Gosford, je ne sais si par suite de tes 
instructions ou non. En tout cas, cela vient à propos i 
bien que : 

Malgré les envieux, 

Eût vécu le rat goutteux. 

Ne ferai-je pas bien de t'envoyer 2 ou 3 pounds 
(livres st.) pour t'acheter des bottes et des culottes ? 

De plus, dois-je payer le tailleur ou D ? (le tailleur 
50 sh., D. 40),oubien veux-tu que j'envoie 100 francs 
à R. ? J'attends ta réponse. 

C'est bien. Continue, ô homme ! ça te fait 2 600 fr. - 
ou plus par an. Je ne m'oppose nullement à ce que, du 
coup, tu paies nos dettes et nous fasses vivre dans la 
joie. 

A nous deux, si tu restes où tu es, cela nous fait 
plus de 7000 francs par an. 




CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 55 

Quels aristocrates ! 
\ Si je puis, je vais tâcher de traduire quelque bou- 

quin : cela nous sera utile de toutes manières. 

Je pense que tu restes là-bas, car M. Haldane m'a 
dit hier que probablement tu t'étais décidé à rester. 

Oui, tu le dis, de grandes choses se préparent ; tout 
était jnal commencé, comme certains corps qui sont 
amorphes tant que la chaleur n'est pas suffisante, mais 
qui deviennent cristallins par quelques degrés de plus ; 
ainsi la vie d'amour et de liberté n'était pas assez 
puissante pour transformer la société jusqu'à aujour- 
d'hui ; mais les gouvernements font tabula rasa de tous 
nos rudiments tronqués, afin qu'ensuite nous puissions 
tout recommencer sur une nouvelle K échelle. 

Salut, homme qui vois. 

Elisée. 



► 



i 






A Elie Reclus. 



Londres, Sans date. 1852. 



Homme bien aimé. 

Je n'accompagne ni ne suis ma lettre, bien que ce 
voyage soit parfaitement arrangé, ce que je me garde 
de contredire. 

1° Me soucie peu de l'hospitalité des grands ; les 
voler, comme tu le sais, c'est autre chose. 

2° Donner des leçons aux petites nymphes, non 
tant par heure, mais tant par quarter, ce qui change 
totalement la question et m'oblige à donner conscien- 
cieusement tout le temps requis. 

3° De plus Mannering qui m'avait prêté une livre 
m'écrit parce qu'il est en détresse. Je lui avais parlé, 
d'une vieille qui peut-être pourrait me prêter deux 
livres à quatre shellings d'intérêt par mois, et il me prie 
de m'adresser pour lui à la vieille. Tu comprends que 
je lui porterai samedi les 2 livres que je destinais au 
tailleur strasbourgeois. Ecris-lui en échange une lettre 
charmante et parle-lui du mois prochain. En tout cas, 
tu auras jeté une pomme d'or dans la gueule de Cerbère. 
Tu vois donc que mes fonds, diminués de Ritzenthaler, 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 57 

de Mannering, des bottes nécessaires, d'indispensables 
breeches (i), d'un avis dans le Times, d'un Frédéric 
Lemaître, ne me laisseront pas à la tête d'un assez 
puissant capital pour aller entreprendre un voyage 
d'agrément. 

Puis, ami, Frédéric Lemaître m'a trop réjoui hier 
soir, pour que je n'aille pas l'entendre lundi. Viens 
plutôt avec moi ; je t'invite a me savoir très heureux 
lundi soir, à Saint-James-theater. Qu'en dis-tu? 

Avais-tu des motifs cachés et mystérieux pour 
m'inviter?... Me préparais-tu des bonheurs inimaginés? 
Mais ces bonheurs fie pourraient-ils prendre la route de 
Londres ou bien attendre encore un tantinet? 

Je t'enverrai ton fixatif par le Great Northern. 

Salut, ô homme, j'aimerais bien pourtant être avec 
toi, mais je préfère encore rester à Londres. 

Elisée. 
(1) Culottes. 



On le voit, Elie avait trouvé une occupation : il diri- 
geait, tantôt à Londres et tantôt en Irlande, l'éducation 
des enfants dans une famille de la noblesse ; puis, il 
eut pour élèves de jeunes bourgeois Irlandais, les 
Fairfield,avec lesquels il se lia intimement et qui firent 
le plus grand honneur à ses leçons, « l'aîné surtout, 
mort prématurément dans les Ind^s, dépassait de 
beaucoup la moyenne de sa génératipn par la noblesse 
du caractère et par la clarté de l'intelligence ». 

Elisée, auquel l'enseignement de la syntaxe et des 
règles pédagogiques répugnait extrêmement, se sentait 
alors attiré par l'agriculture, et c'est avec enthousiasme 
qu'il accepta d'aller en Irlande, dans le comté de Wic- 
klow, où des propriétaires, souvent absents de leurs 
terres (comme en ce temps-là la plupart des grands 
seigneurs du pays), lui avaient confié le soin d'étudier 
la réorganisation possible de leur domaine de Kippure. 
Nous avons entre les mains un cahier écrit par Elisée 
mi-partie en français, mi-partie en anglais, donnant 
l'état de lieux de cette propriété, d'une contenance 
de 82 hectares environ,cahiers où il énumérait tous les 
vices de l'exploitation en cours, ainsi que les amélio- 
rations qui s'imposaient, conformément aux progrès 
de la culture réalisés en d'autres pays. 







A Elle Reclus. 



Kippure Parle, Bleggington. Irlande. Sans date. 



Homme selon mon cœur, 

Tu dois savoir à l'heure qu'il est si Pfeiffner a 
réussi ; mais s'il échoue, il faut lui envoyer néanmoins 
l'argent et le faire venir de force à Dublin ; là, du moins, 
tu l'auras sous les yeux, et ta présence lui sera comme 
une vingtaine de médecins, jusqu'à ce que le travail 
et l'air de la campagne le restaurent complètement dans 
l'île d'Inisbofin. Ainsi, et moyennant finance, Pfeiffner 
ira à Lisbonne ou viendra former ici avec nous cette 
corde à trois cordons qui ne rompt pas si vite. 

Ecris au brave Pfeiffner une lettre toute d'espé- 
rance et d'avenir, c'est un homme tombé à la mer : il 
y a longtemps qu'il lutte avec les vagues ; s'il parvient 
à se sauver, ce sera un communiste pratique de plus. 

Quant aux C. je pense que ton envoi aura pu les 
faire attendre une ou deux semaines et peut-être que 
l'arrivée de Wesbter (1), pourra nous permettre de leur 
envoyer le restant. J'ai à peu près 10 shellings en argent, 

(1) Propriétaire du domaine de Kippure. 



HBfc***»*»»»»-» • 






60 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

mais, dans cette contrée sauvage, il n'y a de money- 
order office (1) ni près ni loin,et de plus je suis à demi 
nourri par les paysans du lieu : avec eux, il ne serait 
pas séant de nie déclarer insolvable. Ce que tu pourrais 
faire, ce serait de me rencontrer à un certain lieu et à 
une certaine heure sur la route de Dublin à Kippure ; 
je ferais les deux tiers du chemin et j'y viderais la 
moitié de ma fortune. Tu m'écriras ce que tu en penses 
et, s'il y a lieu, tu me fixeras lieu, jour «t heure... 

Tes lettres ont fait le tour du monde. Ecris- moi 
désormais par Blessington. 

Ici, tout va bien. J'ai fait une girouette, j'ai bêché, 
hersé, ratissé, semé et surtout j'ai porté des pierres. Ici 
l'agriculture en est à peu près à l'état où elle était au 
temps des anciens Celtes. 

Sur une propriété large comme un pays, il n'y a 
pas une seule charrue. Le sol ne se compose guère que 
de tourbe, et c'est à peine si l'on a fait quelques tenta- 
tives de drainage ; rien ne serait plus facile que 
d'amender les terres au moyen des masses immenses 
de sable charriées par la Liffey, mais personne n'y a 
encore réfléchi. - 

La contrée est sauvage et pittoresque ; de ma 
fenêtre, je vois le géant du lieu, le Mullagh-Cleevaun, 
que je désire gravir un de ces jours, et j'entends le bruit 
des cascades de la Liffey ; ses eaux sont noires comme 
de l'encre et se brisent contre les rochers en écume 
roussâtre ; dimanche dernier, j'ai remonté son cours 
jusqu'à l'endroit où elle disparaît sous la neige ; j'ai 
vu aussi les deux Lougdes Bray, et, pour les atteindre, 
j'ai dû marcher plusieurs lieues à l'aventure dans une 

(1) Bureau de poste pour envois d'argent. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉR RECLUS 



61 



neige où mes jambes s'engloutissaient parfois tout 
entières. Ce qui te fera juger de l'état du pays, c'est 
qu'il faut mettre les policemen en réquisition pour 
avoir tes lettres. 

Peut-être que lundi un homme passera chez toi pour 
prendre ma veste* Sera-t-elle prête? Glisse un mou- 
choir dans la poche de la veste ainsi que les autres 
choses que tu voudrais m'envoyer. 

Mande-moi une recette pour faire du fromage. Ici, 
on ne sait pas le faire, et il y a 34 têtes de bétail. Tu 
pourrais demander la recette à Miss Acton. 



A Elie Reclus. 



Kippure Parle, Blessington. San» date. 



Ami, 

Je te renvoie la lettre de X, car elle est assez pré- 
cieuse pour briller dans ta collection. Il faut que mon 
caractère ressemble encore beaucoup au sien, puisque 
la mesquinerie de sa conduite éveille en moi une cer- 
taine irritation ; si je ne lui ressemblais que par les 
rares qualités qu'il possède, je l'étudierais avec le 
même sang-froid et la même édification que Rubia 
tinctorium ou Apium petroselinum. Mais plus il fait 
manœuvrer devant nous ses articulations de pantin, 
plus j'apprends à connaître certains ressorts cachés 
de mes propres actions ; c'est un squelette sans muscles 
et sans peau, voilà pourquoi je suis vexé de le voir 
pirouetter, je me* reconnais en lui. Pauvre homme, il 
se plaint de ce que nous ne laissions pas crever Pfeiffner 
tranquillement, ou que,. tout au moins, la vie ne soit 
dispensée au pauvre diable par son charitable ministère. 
Pour rompre avec nous et nous classer parmi ces êtres 
mythiques, phénomènes d'ingratitude qui vivent à 



1 



CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 



fi3 



Figeac, département du Lot, il parle d'un esprit de 
discorde et s'accusa adroitement d'égoïsme pour nous 
accuser de pis encore. Il nous dit qu'il nous sera tou- 
jours reconnaissant, pour que cette phrase puisse l'ab- 
soudre à tout jamais, même de l'amitié s'il le faut. 

Il faut tirer Pfeiffner de ce mauvais pas, car je 
prévois que le projet Lisbonne s'est évaporé. 

J'ai envie de traduire un opuscule du professeur 
Way. Webster pourra m'y être utile. Il va me faire 
venir des vaches laitières de Quénon. Il m'a acheté de 
la rèche. 

Salut ami. 

Si je m'ennuie par trop ici sans livres, j'irai te 
pousser une visite un de ces jours, mais n'y compte pas. 

Salut encore. Tout va bien et très bien. Webster 
aimerait que Foumentèzc fût maître d'école à Kylemorc. 
Il lui donnerait une maisonnette et des champs à 
cultiver. Qu'en penses-tu? 



fettlhDMh.. 



A Elie Reclus. 



L 



Kippure. Sans date. 



u ÏÏSTiTK à quoije dois m ' en tmit - 

Le nouveau steward (régisseur) de céans ».t aa-\ 

a Dris le* ji11ii M . A' J ttIIUUS a lui-même. Son- amour 
J admire le plus dans la vi* n'o** • fi . • que 

(« TO « r ; raur5e) n : s ivûr;: e q ^t e i: xt:" e 

sujet, c'est de lWepter telle qu'elle es, ° D 

Salut frère. 

Si tu as des sous, souviens-toi qu'il m* ( a „> a 
80uhers; sinon i#> tâ«i,„„„' j ,™ u me fau * des 

«pediem) ' ' Chera ' de "■*• '*'/« (*">«ver un 



A Elie Heclus. 



En vi.it., ch« M. P.na.fc.u,,,, à c.pp.gwhi... S . M à , u 

S.ii?M* g rî it tJ eMeml>,era!t au * Egliiottes ou à 

«v^ut J Epâ "° n , (D ° rd0gne > " '" ^»» 
ZÙTt ,u„V. PP r e " Ce P ' US 8plendid * et si ■« ™*'a 
Zriîu* T «««"Pagne environnante ressemble 

s^eWit . ° . dU n ° rd de Ca PPagh, l'horizon 
s elargu et s aceroit et n'est limité que par lea mon 

„âut e „ t G ", "' ! 8pèCe5 de *»*»*» - Pe^Du 
Caeh.fl CO,lme de Cappa * h > °" P eat ™ » 1« fois 

sôlfe „u S S h. m ° ntag r- de Ki " afne y> Limerick «* 'a 
5. L fi T-. J a ' eu nn5i * ne '•«"«a"" d'avoir 

ZST que on 8 ° us les yeux P" f un i«» *■ 

En fait de renseignements statistiques, Canna.™ 
En fait de jolie» filles, cette partie de l'Irlande est 

émîmes 1 ,e5 r^r 8 ° nt r ° bu8tes « b ™ ' "* 
ler^J TT l « " C * deM e " rien aux h «»"»as sous 

ion T. .' ^ f ° rCe f de ,a beaute » eUe » »'«»* Pas ' 
non plus 1 a.r auss, naïf que dans le comté de Wicklow. 

et m°^ a ' " y6UX ** *"''"** savent »°»«™r 1 rire 
et mépriser. * 

Corr. E, Reclus, — . T. I. 5 



i 



Elisée Reclus. 
(1) mi idiotisme irlandais» au lieu de my. 



66 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

Notre jeune homme est franc, vif, paillard et super- 
ficiel jusqu'à l'absurde ; il n'a jamais su ce que c'était 
que penser, et, en vérité, il ne serait pas généreux de I 

le lui demander. En dînant, il m'a dit cette phrase ] 

mémorable : / delight in mi queen, in mi noblemen, in I 

mi (1) gentlemen (Je chéris ma Reine, mes Seigneurs, 
mes gentlemen) mais il me serait impossible de te 
donner une idée des gestes d'extase dont il accompa- j 

gnait cette tirade. Il aime Webster amazingly (éton- 
namment), ce qui m'explique parfaitement pourquoi 
Webster ne l'aime que tout juste. 

Du reste, la propriété est en désarroi, et le mécon- i 

tentement a pris des proportions effroyables. Salut. 



Nous ignorons si ce fut volontairement, ou contraint 
par les circonstances, qu'Elisée quitta l'Irlande et aban- 
donna l'œuvre si courageusement entreprise, pour 
passer en Amérique» Mais nous inclinons à croire qu'il, 
voulait au contraire ouvrir un champ plus vaste à ses 
projets agricoles en allant chercher quelque terre vierge 
à féconder par le travail, en une libre association avec 
son frère et quelques amis. Il voulait en même temps 
connaître le monde pour pouvoir le décrire. Cela du 
moins, nous le savons par la préface de sa première 
édition de La Terre que nous reproduisons ici en partie : 

Le livre qui paraît aujourd'hui (1 er novembre 1867), 
je l'ai commencé, il y a bientôt quinze années, non dans 
le silence du cabinet, mais dans la libre nature. C'était 
en Irlande; au sommet d'un tertre qui commande les 
rapides du Shannon, ses îlots tremblant sous la pression 
des eaux et le noir défilé d'arbres dans lequel le fleuve 
s'engouffre et disparaît après un brusque détour. 
Etendu sur l'herbe, à côté d'un débris de muraille qui 
fut autrefois un débris de château-fort et que les 
humbles plantes ont démoli pierre à pierre, je jouissais 
doucement de cette immense vie des choses, qui se ma- 
nifestait par le jeu de la lumière et des ombres, par le 
frémissement des arbres et le murmure de l'eau brisée 
contre les rocs. C'est là, dans ce site gracieux que naquit 
en moi l'idée de raconter les phénomènes de la Terre 



68 



CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 



et, sans tarder, je crayonnai le plan de mon ouvrage 
Les rayons obliques d'un soleil d'automne doraient ses 
premières pages et faisaient trembloter sur elles l'ombre 
bleuâtre d'un arbuste agité... » 

Mais, avant de se rendre à la Nouvelle Grenade où 
il rêvait de fonder une association fraternelle, Elisée 
séjourna près de deux ans aux Etats-Unis, qu'il n'attei- 
gnit pas sans difficultés matérielles, ayant dû, raconte 
la légende qu'il n'a jamais démentie, prendre passage 
sur un bateau à voiles et payer sa traversée par les 
services rendus à bord en qualité de cuisinier, occupa- 
tion pour laquelle il ne devait pas avoir d'aptitudes 
très prononcées. Débarqué à la Nouvelle- Orléans il 
vécut de métiers manuels jusqu'à ce que peut-être 
quelques lettres d'introduction ou d'heureuses ren- 
contres, entr'autres celle d'un boulanger de son pays 
lui eussent permis de trouver des élèves et de gagner 
quelqu'argent. Il fit des voyages, étudia la contrée dans 
ses traits physiques représentatifs, travaux qui furent 
utilisés plus tard dans ses articles pour la Revue des 
Deux-Mondes et autres journaux, et ensuite dans sa 
Géographie bniverselle. 

Bientôt Elisée fut demandé, non loin de la Nouvelle- 
Orléans, dans une famille de planteurs pour y instruire 
les enfants. 

C'est là surtout, moins de dix ans avant la terrible 
guerre de Sécession, qu'il put étudier ^ près la société 
esclavagiste, « voir les Noirs passant comme des om- 
bres à côté des citoyens, n'ayant aucun droit que le 



CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 69 

Blanc fût tenu de respecter, achetés et vendus comme 
des bêtes" de somme, privés de nom légal, placés hors 
de toute justice, hors de la société, hors de la famille, 
puisque leurs enfants appartenaient au maître » (1). 
Chez les parents de ses élèves, les mœurs n'étaient 
pas empreintes de cette férocité ; là, ainsi que chez 
nombre d'autres planteurs, on aimait et traitait avec 
bonté et familiarité certains de ces domestiques noirs 
qui, trop facilement, adoraient leurs tyrans et seraient 
parfois volontiers retournés à leur service après l'aboli- 
tion de l'esclavage ; mais le milieu ambiant, basé sur 
l'injustice, pesait à Elisée, qui ne trouva d'autre alter- 
native que de fuir peu avant l'instant cruel et difficile 
où lui, abolitionniste, aurait marché contre les hôtes 
qui lui avaient été bienveillants. 

C'est bien au séjour d'Elisée en Louisiane et à l'étude 
toute spéciale à laquelle il se livra des us et coutumes 
de 1' « Institution patriarcale » que l'on doit les fiers 
articles de revendication en faveur de la race opprimée, 
qu'il publia dans la Revue des Deux-Mondes à son 
retour en Europe, au moment de la guerre civile aux 
États-Unis, articles qui constituent une véhémente flé- 
trissure de l'esclavage, en même temps qu'une histoire 
approfondie de cette longue et douloureuse lutte (2). 

(1) John Brown, La Coopération, juillet, 14, 1867. Article d'Eli- 
sée Reclus. 

(2)^L'Esclavage aux Etats-Unis, Revue des Deux-Mondes, 15 dé- 
cembre 1859 et l»r janvier 1860. 

Deux années de la grande lutte américaih ; Bévue des Deux-Mondes, 
1 er août 1864 ; Histoire des Etats Américains, ibid. Annuaire, 
1864, etc., etc. 



I 



70 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

Ce fut pendant son séjour à la Nouvelle-Orléans, 
qu'il débuta dans sa future carrière d'écrivain en pu- 
bliant quelques articles dans des journaux de la lo- 
calité, dont le premier fut signé par son ami, le mé- 
decin de la Faye. 



I 




A Elié Reclus. 



San» date. 



Tu me crois sur le Great Western dansant sur les 
vagues de l'Atlantique. Point. Je suis encore à Liver- 
pool, et ce n'est qu'à présent même que j'ai cessé de 
battre le pavé pour me fourrer dans ma niche sur le 
John Howell en partance pour la Nouvelle-Orléans. 

Comme tu me le faisais pressentir, j'ai fait une 
niaiserie de m'engager à partir de Dublin, d'autant plus 
qu'au lieu d'aller à dn agent en chef, j'ai été m'adresser 
à un sub-sub-agent qui m'a honnêtement volé. Arrivé 
à Liverpool, démarches, marches et contremarches. 
Quand je me crois sûr du passage, je me présente au 
capitaine du Great Western. « Je ne veux point de 
Germain », dit le bourru. « Mais je ne suis point Ger- 
main », fais-je. « Si fait », répond le gros, et voilà. 
Du Great Western, je retombe dans le Wide World. 
Autre difficulté : le temps. De sorte que je suis à peu 
près forcé de partir par le John Howell, ce qui vaut 
peut-être mieux, toute réflexion faite. Du moins si je 
me noie, je me noierai dans l'eàu chaude, ce qui n'est 
pas une petite considération. Puis la grande chose, 
c'est de passer l'hiver à la Nouvelle-Orléans, je puis 



g mi m 



J 






__ — - — _ : I 

72 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

le passer au besoin à la blanche étoile ; à New- York, 
je le passerais peut-être chez lé sargent. 

Si jamais tu viens à Liverpool, je te recommande 
les News Rooms (cabinet de lecture) à un penny, Lord 
Nelson street, et la Bibliothèque publique, Duke street. 

Et maintenant, mon unique, je suis à toi. 

Elisée. 



À Elie Reclus. 






Sans date. Plantation Portier, près la Nouvelle-Orléans. 



Mon brave. 

Je ne pourrai t'envoyer de quibus que le 8 avril, 
et alors 10 £ seront bien le tout dont je pourrai disposer. 
Tu n'as pas besoin de m'envoyer d'habits, à moins qu'ils 
ne soient déjà commandés, car en fait de vêtements 
« canailles » en vue de la chaleur, j'en ai autant qu'il 
me faut et, à la Nouvelle-Grenade, je ne serai pas 
« would be gentleman » (1) en habit à la française, mais 
je serai un gentleman en cotonnade. Du reste, Cape 
était presque censé devoir me faire une redingote. 

Apporte livres sérieux : je ne te dis pas lesquels, 
tu sais comment je les aime et du reste no études 
seront communes quand nous serons, ensemble. 



Pélissier dit à qui veut l'entendre que tu es une 
barre de fer entourée de soie. 

Quant à moi, je m'ennuierais si je voulais bien me 
l'avouer à moi-même. La campagne est uniforme et 

(1) Un aspirant gentleman. 



i 



74 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

sans horizon comme la mer ; je suis seul dans uns grande 
maison ; deux fois par jour, je vais donner des leçons 
d'A B C à des enfants qui l'apprennent depuis quatre 
ans sans le savoir encore et je raccroche tous les livres 
possibles, entr'autres (écoute et frémis) les romans 
écrits par l'auteur de Waverley. 

Pendant que je t'écris, j'ai à côté de moi deux 
serpents à sonnettes et, bien qu'ils soient gentiment 
pelotonnés dans une botte, je me retourne de temps en 
temps pour voir s'ils né me grimpent pas sur les jambes 
comme à feu Zinzendorf de défunte mémoire. 

Salut, 

Elisée Reclus, 



1 



A Eli* Reclus. 



San» date. Plantation Fortier Care of Roman and Kenion, 



2 New Levée, Nouvelle-Orléans. 

Je me suis dérangé tout exprès pour venir chercher 
la lettre dans laquelle tu me donnais des détails sur de 
nouveaux amis que tu viens de faire, mais nix. Aussi 
ne manque pas de ravaler tous les renseignement» que 
ton épitre contenait et réexpectore-les moi par le pro- 
chain courrier. 



Quant à tes idées d'avenir américain, je te con- 
seille de rester provisoirement dans le Massachusetts 
où tu as plus de chances et où on saura mieux t'appré- 
cier ; arrive avec, une profusion de lettres et continue 
à y tâter du professorat jusqu'à ce que nous soyons 
en fonds pour organiser notre home. En Louisiane, il 
faut éprouver une difficulté à laquelle je ne m'attendais 
pas, c'est l'anglais : justement parce qu'on n'y parle 
la langue officielle que très mal, on exige de la part des 
professeurs la prononciation la plus irréprochable. En 
Angleterre, on admirait notre anglais, mais ici, il me 



76 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 



semble m'apercevoir qu'on n'est que médiocrement 
satisfait du mien. Reste donc dans le nord ; là au moins 
il y a une vie scientifique ; on pense à autre chose qu'à 
des tierçons et des boucauts. 

Mais si tu veux absolument venir en Louisiane, tu 
trouveras bien facilement une place. Il n'y a pas plus 
de huit jours qu'un médecin, M. delà Faye, brave Mar- 
tiniquais un peu braque, ruiné par la mise en liberté 
de ses huit cents nègres, et cependant assez courageux 
pour dire : Ils ont bien fait de me ruiner, m'offrait sa 
fille Blanche à instruire. Cela m'aurait donné mille fr. 
de plus, mais j'aurais acheté ces mille francs trop cher, 
sans compter l'indélicatesse qu'il y aurait eu à donner 
des leçons hors de chez M. Fortier. Si tu venais ici, 
M. de la Fays serait ton compère compagnon, ton ado- 
rateur. Il y a aussi un des plus grands collèges de la 
Louisiane où j'ai manqué être répétiteur de géologie, 
chimie, physique, etc. Nous aurions le privilège d'être 
à quelques milles, l'un de l'autre si tu y acceptais une 
place de professeur, mais le directeur a l'air d'un perru- 
quier et au fond n'est qu'un rustre. Je me méfie de lui. 
H y a quinze jours une place s'est trouvée vacante dans 
la maison du beau-frère de M. Fortier ; si tu avais été ' 
là, tu te serais fait donner la place et aurais gobergé 
4 000 francs d'appointements ; mais de semblables 
occasions peuvent se retrouver. Autre chose, si tu vas 
t'établir dans le Texas, le gouvernement te donnera 
200 acres de terrain, à condition pour toi de les cultiver 
et faire fructifier pendant cinq ans. Quand même tout ^ 

n irait pas bien en commençant, je pourrais te sustenter, 
vu les piastres qui me tombent sur la boule. 

L'ami Fortier m'a fait l'autre jour une proposition 
qui prouve son bon cœur et que je pourrai utiliser, je 



J 



-CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 77 

l'espère : « Si vous allez vous établir, dit-il, sur les 
bords de l'Amazone, je vous donnerai 125 piastres pour 
mon fils Michel et 400 pour mes autres enfants ; avec 
ce capital de- 3 000 francs, vous achèterez des territoires 
vagues dans un endroit que vous jugerez devoir être 
important lors de la colonisation future des bords de 
l'Amazone, et, comme de juste, la moitié de ces terres 
vous appartiendra. Du reste, je suis on ne peut mieux, 
on me traite avec autant de politesse qu'un hôte, avec 
autant d'affection qu'un membre de la famille. 

Tâche d'arriver avant la fin de l'année, car de 
décembre à janvier, j'aurai un mois de vacances que 
j'espère aller passer dans les montagnes du Mexique 
ou ailleurs. Et souviens-toi bien qu'il faut faire mentir 
les dires de toute la parentaille, il faut trouver le sou 
et procréer en fait d'enfants autre chose que des 
mendiants. 

N'oublie pas de me récrire la moelle de la lettre 
perdue... En fait de signes du temps, sache que toutes 
les sympathies de l'Amérique sont pour les Cosaques ; 
pas un démocrate n'oublie le tzar dans ses prières. 

Salut frère. 



A sa mère. 



Sans date. Chez M. Portier, Nouvelle-Orléans. 



Chère mère, 



^t d t:v^:it e 2T que tu entretien » 
«wî. qui rtgn r t s ..ai r pa^Ttrlr - e tr. 

donné toutes sorte, de raison, al i„*'u J " 
pour fempêcher d'avoir neÛr 4 Tj '° y< " 9 b P nnes 
jourd'huijenm. m .,,i " P . m0n su J et ! mais »»- 
je viens «i Vïï£^^^^.«^ °" 
travens du feu et i» »'.• . . . moladl « comme au 

d'éprouver „„ U r mn,' P " 8 ^ br< " é ' Garda - toi «en 
n'af réeuemeTpaTbe ucou™ ^^V" *' 
craint une issue fatale I « ï" i 3 ai amaiS 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



79 



exercice gymnastique ; ainsi, chère mère, tu n'as abso- 
lument qu'à te féliciter de ce que j'ai été malade 
puisque la fièvre jaune ne revient jamais à la charge et 
que maintenant je puis aller à la Nouvelle-Orléans à 
Vera-Cruz, de Vera-Cruz à Rio, et rester dans les foyers 
d infection morbide sans courir le moindre danger 

Je croyais bien devoir échapper à l'épidémie, car, 
avant 1 année dernière, jamais la fièvre jaune n'avait 
fait son apparition dans les campagnes, et tout le monde 
pensait que cette année se conformerait à la règle, mais 
il en a été autrement. Cependant la fièvre a sauté par 
dessus des paroisses entières sans y faire une seule 
victime, tandis qu'elle s'abattait sur quelques planta- 
tions isolées et y causait des malheurs. Je suis le dernier 
qui ait été malade et, deux ou trois jours après ma 
convalescence, nous avons eu la première gelée blanche 
qui détruit dune manière irrévocable tous les miasmes 
fiévreux. Inutile de te dire que j'ai été soigné avec 
autant d'affection que possible. Le médecin, qui, du 
reste, est le meilleur ami que j'aie en Louisiane, a passé 
trois nuits dans une chambre à côté >ie la mienne et 
M. Fortier m'inventait des besoins pour avoir le plaisir 
de les satisfaire. 

Je me trouve parfaitement égoïste de parler aussi 
longtemps d'une fièvre qui m'a fait à peine souffrir ; 
aussi n est-ce qu'à toi que je me permets de donner ces 
détails, parce que si j'étais à Orthez, je sais que tu les 
réclamerais de moi. Mais, je te prie, encore une fois, ne 
te figure pas que j'aie souffert le moins du monde ; je 
n ai jamais douté un seul instant de ma guérison. Du 
reste, la maladie est rarement dangereuse pour les 
Français ; dans l'épidémie de l'année dernière qui, pour 
les Irlandais et les Allemands rappelle les fameuses 



80 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

pestes du Moyen Age, un Français seulement sur vinet 
a été attaqué. 6 

Ta lettre m'a fait un grand plaisir; je suis heureux de 
savoir qu Onesime (1), dont il m'avait été impossible 
d avoir des nouvelles pendant trois ans, a fini brillam- 
ment ses études ; il paraît que, maintenant, il est assez 
irrésolu et ne sait de quel côté se tourner; mais qu'il 
étudie la médecine ou l'agriculture ou la mécanique 
je_ne pourrai que m'en réjouir, car, de toutes les ma- 
nières, il peut devenir un homme utile ; pour ma part, 
toutes mes sympathies se portent vers l'agriculture 
mais je ne suis pas assez égoïste pour vouloir entraîner 
mes. frères dans la voie que j'ai choisie. Je croyais, 
orsque , étais en Irlande, être décidément devenu 
laboureur, mais lorsque j'ai été détrompé et que j'ai cru 
devoir quitter l'Europe, j'ai dû courir au plus pressé, 
et c est pour cela que je suis redevenu précepteur : mais 
je n en continue pas moins mes études agricoles et 
quand mon élève, Michel Fortier, ira au collège et que 
mes autres élèves deviendront un peu trop grandettes 
pour que je reste ici, je serai fier et heureux de redevenir 
ce qu était mon grand-père. D'après ta lettre, il paraît 
que 1 oncle Reclus a été ulcéré de savoir que j'ai été 
portefaix ; quant à moi, c'est là un des souvenirs les 
plus agréables de ma vie aventureuse. Ne te figure pas 
que j aie souffert le moins du monde pour me décider 
a rouler des barils de porc ; bien loin de là : tout sim- 
plement quand ma dernière piastre a été dépensée, j'ai 
ete en gagner une par jour comme homme de peine je 
n avais pas assez de fausse honte pour me croire obligé 

(1) Onésime, le troisième des fils Reclus, deY,nu géographe 
comme son frère. 6"W8«*pne 



CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 81 

de souffrir la faim. Si j'avais été plus fort, j'aurais 
continué le métier plus longtemps, mais j'avoue 
que, quelquefois, les sacs de sel faisaient fléchir les 
reins. 

Tout à toi, 

Elisée Reclus. 



Conn. È. îlEcLts. — T. t. 



tehw*t»p» 



A sa mère. 



At Fortier's, Care of Roman and Kenîon, New Levée, N.-Orléans. 



Chère mère, 

J'ai été touché jusqu'au fond de l'âme de ta solli- 
citude : avant que je fusse malade, tu avais déjà de 
grandes anxiétés sur ma santé, et depuis que je suis 
guéri, tu redoutes des conséquences fâcheuses. Je puis 
te rassurer, chère mère, te dire que je jouis d'une santé 
remarquable. Grâce à mon manque de mémoire, j'ai 
déjà presque oublié mes quelques jours de maladie ; 
aussi j'espère que tu voudras bien me permettre de ne 
pas mettre à mon âge de gilet de flanelle. Mais penses-y 
donc, chère mère, j'ai vingt-cinq ans, et tous les matins 
je fais de l'hydrothérapie pratique en me lavant le corps 
tout entier. Qu'il me soit donc permis, bonne mère, de 
me bien porter sans flanelle sur la peau ; si j'avais de 
la flanelle, je me sentirais tellement vieux que je ne 
manquerais pas d'avoir bientôt des rhumatismes. 

Permets-moi de te dire que tu t'es singulièrement 
trompée en pensant que j'ai trouvé dans cette maison 
un père et une mère. Si l'expression de la reconnaissance 




COBftESPONOAItfCE D'ELISÉE RECLUS &$ 



que je leur dois pour 1m soin* qu'ils m'ont prodigués 
pendant ma maladie a pu te faire supposer que mes 
rapports avec M. Portier étaient ceux de fils à père, 
certes je t'ai complètement induite en erreur* Non, 
vraiment, et je ne sais pas si j'ai le droit ue dire que j'ai 
trouvé un ami dans eette famille. Bien que j'y sois 
depuis plus d'une année, je n'ai jamais cessé d'y être 
traité comme un étranger qu'on estime, qu'on affec- 
tionne même un peu, mais avec lequel on se tient sur 
la réserve parée que on ne le eonnaît pas encore et qu'on 
ne désire pas le connaître. Il n'y a pa# d'amitié possible 
là où il n'y a pas de confidence, or, entre nous, il n'y a 
jamais eu de confidences, tout au plus quelques petites 
indiscrétions. Avec ces messieurs, je vis sur le pied de 
la plus parfaite égalité, et M. Septimë chez lequel je 
demeure est pour moi ua bon camarade qui rît, plai- 
sante et raconte de* historiettes ; mais à table, il me 
traite toujours cérémonieusement comme un invité. 
Avec l'autre de ces Messieurs, j'en suis encore aux 
profonds coups de chapeau, au serrement de main 
officiel et au « j'espère que vous allez bien » sacramentel: 
si je restais vingt ans ici, ce serait toujours la même 
chose, car je. suis un étranger. Dans ces milieux créoles, 
l'esprit de famille est si puissant que l'on subit à regret 
tout contact avec les étrangers ; quand on est obligé 
de les admettre chez soi, on les admet comme un mal 
nécessaire et, par la cérémonieuse politesse qu'on a 
pour eux, on leur témoigne journellement qu'il faut 
bien se garder de se croire chez soi. Ah ! chère mère, 
combien tu te trompes en pensant que j'ai pu trouver 
ici une mère, (quand même je l'aurais cherchée) ; c'est 
à peine si je suis censé connaître M me Portier, avec 
laquelle pourtant je cause gravement et poliment pen- 



****»'■ ^. *>-<*• -r .-■-■•,.■■ ■*■,■<•*.»» •*.. 



I 



84 CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 

dant deux heures de la soirée ; quand elle va à sa maison 
de la ville et que, moi, je prends quelques jours de 
vacances, je ne crois pas que j'eusse le droit, d'après 
les convenances, d'aller la visiter. Ne crois pas que je 
veuille médire' 4<> personnes que j'aime sincèrement 
et qui m'aiment elles-mêmes autant qu'elles croient 
qu'il est convenable de le faire, j'ai voulu simplement 
t'expliquer quels sont les rapports que nous avons 
ensemble. 

Ainsi tu vois que je suis un peu seul et, pendant 
deux jours de la semaine sans, exception, je suis parfai- 
tement solitaire et ne parle à âme qui vive. Mes seuls 
amis sont sur la table, ce sont mes livres ; quand j'ai 
bien lu et écrivassé, je vais me promener le long du 
Mississipi et je regarde en silence ces eaux tranquilles 
qui vont se perdre dans le courant du golfe, et, dans leur 
long voyage à travers l'Atlantiquç, iront peut-être se 
briser sur les rochers de Biarritz. Je les suis de la pensée 
et je vais te visiter en imagination. 

Je t'enverrai mon portrait par la première accasion 
puisque tu y tiens, mais je n'ai pas changé. 

Soyez tous heureux. 

Elisée Reclus. 




A sa mère 



Chez MM. Fortier, Nouvelle-Orléans, 28 juin 1855. 



Chère mère, 

J'ai reçu ta lettre ce matin et f y réponds unique- 
ment pour te donner signe de vie, car tes peines me 
semblent trop profondes et trop invétérées pour qu'un 
souvenir de moi puisse aider à leur guérison, et, pour- 
tant, Dieu sait combien je serais heureux si je pouvais 
te consoler quelque peu. Beaucoup de. choses qui se 
sont passées ont amèrement contristé ton âme et tu 
semblés tout craindre de l'avenir. Je ne veux pas 
revenir sur le passé de peur d'émettre une opinion ou 
d'écrire un mot qui te blesse, et d'ailleurs à quoi bon 
revenir sur ce qui n'est plus et que force ni rage ne 
pourront jamais nous rendre. Je préfère, si tu as 
quelque confiance en mes paroles, essayer de te rassurer 
sur l'avenir. 

J'ignore encore si mon frère a l'intention arrêtée 
de venir en Amérique ; mais s'il vient, ce serait une 
chimère de votre part que de craindre la faim pour lui 
et sa famille. Ici on n'a pas besoin de talent, ni même 



HtfMM*SMtflt<*<iMr' 






86 CORBESPONDANCE d'ÉLISEF HECll-s 

de courage pour vivre à son aise. Il suffit pour cela d'un 
peu de bonne volonté, et certes personne " tl 
contester que mon frère soit un homme d'énerri" eî 
de t a l e „ t . Quand je ., , ]e .voSTSTy? 

géter,et que nous aurions même pu vivre à nôtréai^e 
nous n avons p., „,„„, d'amis, dans cette A»!! 
terre surchargée de population, où des milliers d"£! 
mu«e ura et d'institutrice, se disputent a™ acharne.' 
ment un dur morceau de pain, il me semble S 
ment impossible que nous ne sachions pas nous Se, 
d affaire dans cette Amérique où la terre «^11. î! 
cultivateur, où le travail appelle l'Ouvrier Pour m. 
part, s, mes opinions ne me faisaient pa considéreHa 
richesse comme un véritable crime, et q« e je ?» t a88e * 

h«Ûr îeTV" - 8 T *? ° eUX " ue i» '«» dansîe mal- 
heur, ,e me ferais fort de devenir riche dans l'esnacTde 

quelque» années. Heureusement que/par goû Zréfè™ 

v.v,e p«uvrement,et je sais que,sur e e suto EK?„ 

comme moi. H est très heureux s'elo» moTque Se e 

un y a pas de position sans autorité plu, ou 'j-, 
tyrannique, et certes il n'est pas douteux que lesT; 

aZl deT ^ ' e me "™ eat ea »-va7se "deu, 
auprès de tous ces grands hommes décorés H'»„I 

echarpe ou d'un titre. Il ne prendrait u„7™ '.■ 
pour 1. perdre ; et que f^ï^ZsZZ^ 
1 on peut à peine se retourner sans marcher sur les p eds 
de son vo,s.n, tant il y a foule? Pour ma part XtM 
que d aller encenser le veau d'or en France Z Jir 
ra» cent f„ if habiter queIque va] , ., ^^ 

n ayant qu un pagne pour me couvrir et que des bâ' 
nane, a manger. Quant à devenir pasteur un £„;,: 
Wl pourrait conseiller cette ahernarive ' ' 



a mon 




CORRESPONDANCE D*ÉLISÉE RECLUS 87 

frère : si je ne me trompe, ce jésuite s'est trouvé. 
Crois-moi, chère mère, la petite colonie que nous 
allons établir sera charmante et la famille de mon frère 
pourra y jouir du bonheur ; alors, <*uand tu sauras que 
tes craintes ne se sont pas réalisées, il ne restera qu'à 
oublier le passé qui t'a fait souffrir. 

... Je t'ai envoyé mon portrait. S'il ne t'arrive pas, 
je t en enverrai un second. Demande aussi à M. P s'il 
a reçu un baril de patates douces qu*e je lui avais envoyé, 
car M. Fortw m'a offert d'en envoyer un second si le 
premier n était pas arrivé à destination. 

Je suis en bonne santé, mais il y a toujours quelques 
petites maladies dans la famille de M. Fortier, c'est 
tantôt 1 un, tantôt l'autre qui se plaint. 

Adieu, chère mère. 

Elisée Reclus. 



mmtfm tfc t vm 



A Elie Reclus. 



San, date 1855. Ch« M. Fortier. NouvelMMéan.. 



Frère fratissime, 

Ma lettre n'est point argenteuse et je t'en ai déià 
donne les raisons. Je suis même jusqu'à un eerta „ 
point dans les dettes, puisque je n'ai pas eneore pavé 

New York erP ° 01 ' * 5 aVril? tâche d '»"« i<»qu'4 

New- York, moyennant les quelques sous que tu auras 

kïïÏÏtZT"^ ' d ' Un b ° rd * de r «»«~ A « ™ 

outTjm »t°e U t, m^lSivr rC' <"" ^^ 
u j » i ™> «wf> 1 arrive a ton secours avec unp 

bordée de piastres. Si je devais t'envoyer des matières 

argenteuses avant le 5 avril i« „» • maiieres 

mJtJn'.ii. Ii ' ,e n en aurais même pas 

matériellement le temps, car pour cela il me faudrait 

faire un voyage à la Nouvelle-Orléans,et je ne m'absente 

pas comme je le veux. Kéfa ! kéfa?...' Mais vol cTq Ue I 

je vais faire dans un mois, c'est-à-dire vers le 15 avrU* f 

mini aw7lu2 d ', * ^^ d ' 0rthe2 qui aVait si ■**"«- 
ment aide Elisée lors de son arrivée en Amérique. 



CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 89 

j'expédierai 10 ou 12 livres, c'est tout ce dont je pourrai 
disposer alors, soit pour te faire filer en Amérique si tu 
a'es pas encore parti, soit pour rembourser l'honnête 
homme qui t'aurait avancé la même somme. La lettre 
serait adressée à Lady F. et tu lui expliquerais le mea- 
ning (1) de la dite lettre si tu partais avant son arrivée. 

Darrigrand est censé devoir mourir de la poitrine. 
Il va partir pour l'Europe. 

Reçu une lettre mamanternelle. Résumé : mon 
fils, fils de mon cœur, mets des. gilets de flanelle. Du 
reste, elle est bien bonne : de-peur de me blesser et de 
réveiller entre nous des sentiments douloureux, elle 
s'abstient soigneusement de parler de la Bible, de 
conversion, de grâce d'en haut et autres choses pieuses, 
et certes j'ai été touché profondément de cette délica- 
tesse de mère, qui est en même temps un abandon de 
la cause du Très Haut. 

Je ne suis pas d'avis d'aller d'abord à Mexico. Il y a 
des passeports, de la police, des gendarmes, des ... (2), 
et Santa- Anna, autre Napoléon III, élu par la volonté 
du peuple. , 

Le Popocatepetl et l'Orizaba et le Perote et le 
plateau de l'Anahuac et les mines de Xihuatitlan et 
les magueys et les voleurs, tout cela est sans doute fort 
intéressant à voir, mais dans la Nouvelle-Grenade, nous 
trouverons une nature tout aussi belle que celle du 
Mexique et beaucoup plus imprévue. La Nouvelle- 
Grenade est un pays à découvrir : c'est le pays qui porte 
les destinées de l'Amérique méridionale, parce que 
c'est là que toutes les forces viennent s'accumuler et se 

(1) Sens. 

(2) Mot illisible. 



IJJMfM***»**» 






00 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

déverser à la fois dans deux mers, etc. Que dis-tu du 
plateau d'Ambato où les saisons sont superposées plus 
que partout ailleurs et où, d'un même coup d'œil, on 
peut embrasser les flots bleus du Pacifique et les tor- 
rents qui descendent vers l'Amazone... Là, point de 
passeports et de gendarmes, et, si je ne me trompe, de 
braves gens fort peu yankees. Autre raison concluante : 
de Nouvelle-Orléans à Vera-Cruz, 25 piastres ; de 
Nouvelle-Orléans à Chagres, 25 piastres ; de Chagres 
à Darien, supposons rien pour mieux nous entendre. 
De Darien à Bogota, pedibus, joie, tourteaux de maïs, 
aboiements à la lune et plaisirs pantagruele&ques... 
Mexico viendra plus tard. Qu'en dis-tu? 

Mannering n'a encore rien trouvé. Il ne voudrait 
pas d'un travail facile et par conséquent ne trouvera 
rien du tout. Il fait son éducation, qui e t un peu longue 
du reste. 

Ce que tu dis du vomito yankee est d'une justesse 
profonde. Dans ce vomito, on ne vomit pas se. en- 
trailles, on vomit son espr t, son cœur, on se vomit 
soi-même. Il ne reste plus de vous que quelque 
chose de flasque comme une outre vide qui aurait été 
ci-devant remplie de Val de Penas. De plus la maladie 
est chronique. 

Ainsi, frère de mon âme, 

Elisée. 



I 



À Elîe Reclus. 



San» date. De la plantation Fortier frère», ptH la X .-Orléans. 

Je t'envoie 24 livre» ; mais il m'a fallu près de 
quinze jours de négociations pour avoir la traite. Avec 
ces 24 livres, tâche de faire ce que tu pourras : payer 
quelque dette, quelques sou ; aux marmots, que sais-je ? 
Moi, je ne puis rien envoyer directement à la maison, 
de sorte que, s'il y a lieu, cela t'incombe de fait et de 
droit. Mon avis est que tu leur envoies quelque chose 
si possible ; puis, au bout de deux ou trois mois, je leur 
enverrai un crocodile empaillé et quelques autres sau- 
grenuités de ce genre qui feront à la maman autant de 
plaisir qu'une centaine d'écus... 

Tu juges bien les Etats-Unis, mais pas avec assez 
de sévérité. C'est une grande salle d'encan où tout se 
vend, les esclaves et le propriétaire par dessus le ma ché, 
les votes et l'honneur, la Bible et les consciences. Tout 
appartient au plus fort enchérisseur. Mais comme 
l'esprit doit avoir une pâture quelconque, ils le nour- 
rissent avec de la blague, et tout d'un coup leur esprit 
se trouve bien plus enrichi que celui des pauvres ignares 
qui se croient obligés d'apprendre pour savoir, puisqu il 
suffit de savoir le nom d'une chose pour en déblatérer. 






92 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



Souvent, je me suis demandé, stupéfait en face de cette 
Amérique si respectée abroad (au dehors), si peu res- 
pectable au dedans, où sont donc ces progrès néces- 
saires que chaque peuple doit accomplir dans son 
évolution. On dirait vraiment que tout se réduit à 
un développement dans l'espace, accompli par cette 
migration continuelle de l'Atlantique au Pacifique à 
un progrès dans le temps, puisque l'Américain entre 
dans la vie active au sortir de l'enfance, et à un pro. 
grès dans ce qui est vie végétative de l'homme, puis- 
que tous ont un morceau de pain sous la dent. Mais 
le grand progrès est presque totalement indépendant 
de leur volonté, ce progrès est forcé par suite des nou- 
veaux rapports de l'homme à la Terre et des races aux 
races ; car ces nouveaux rapports ont posé à l'huma- 
mte de nouvelles questions qu'il faut résoudre, bon 
gre, mal gré. Heureusement que chaque problème 
contient en soi-même sa propre solution, et certes 
ce ne sera pas la faute des Américains si le mé- 
lange des races s'opère, si nègre, Indien et blanc 
unissent par se ressembler au physique comme au moral 
et a se fondre dans une même nation. Ce serait une 
étude curieuse à faire que d'examiner jusqu'à quel 
point le nègre du sud est devenu créole et le nègre du 
nord yankee, de vérifier dans quelle proportion le 
planteur a pris les habitudes et le caractère des nègres 
desquels il a déjà pris le langage, combien de pas 
nègres et yankees ont faits pour s'acheminer vers cette 
nuance cuivrée qui est le type du visage américain. 
11 y a la un sujet d'études très intéressant pour no»s et 
que nous poursuivrons quand nous serons ensemble. 
Cependant, les Américains ont fait accomplir à 
1 humanité bien des progrès auxquels je ne réfléchissais 



CORRESPONDANCE D'ELISEE RECLUS 93 

pas, il n'y a qu'un instant. Dans cette époque de recons- 
truction sociale où nous sommes, il faut que la nature 
humaine soit explorée jusque dans ses bas fonds, et 
c'est ce que les Américains se chargent de faire pour 
certains vices avec un bonheur rare ; ils explorent le 
mensonge et l'impudence avec une indomptable énergie, 
ils transportent les montagnes à force de menteries, 
car, aujourd'hui que la foi est ébranlée, c'est à l'hypo- 
crisie d'accomplir des miracles. C'est merveille que de 
les entendre. Tous les Yankees sont des apôtres de la 
civilisation. Un ange de paix est enfermé dans chaque 
balle de coton ; une douce parole d'évangile est gravée 
sur chaque lame de bowie-knife, le goddam qu'ils ont 
sans cesse à la bouche, c'est le shibboleth des nations. 
Société, indépendance, civilisation, liberté, ne sont que 
des mots, mais, après tout, les mots ont une certaine 
valeur. Livré à lui seul, l'enfant, ainsi que tu me l'as 
fait toi-même observer, commence par les idées les plus 
vraies, et les plus philosophiques, il dessine d'abord le 
tronc, puis les branches, puis les feuilles ; mais l'homme 
qui instruit l'enfant commence par l'autre extrême, 
il s'attache à la forme, à l'apparence extérieure et se 
dirige du dehors au dedans ; il enseigne les noms et 
n'oublie que les choses, tandis que la nature enseigne 
les choses et n'oublie que les noms ; ainsi les deux édu- 
cations se complètent et se pénètrent. L'éducation des 
Américains ressemble à celle que nous donnent les 
* pédants de chez nous, ils savent le nom des choses ; ils 
parlent du fait brutal à la terre entière et, plus tard, 
nous viendrons montrer l'idée du fait : pour me servir 
d'une comparaison anglo-saxonne, ils mettent les verres 
sur la table en attendant que nous venions les rem- 
plir... eh 1 



mm** * ** *** «<wr..-,»ii — wm iiw Mn i wn 



94 CORRESPONDANCE d'ÊLISEE RECLUS 

Un fait qui t'intéressera sans doute, e'est que toute» 
es sympathies du peuple américain sont au serviee de 
la Russie tout le monde raffole de Nicolas ; les ministres 
du saint Evangile prient pour lui ; les femmes soupirent 
a son intention ; les hardis vont servir dans son armée. ' 
L est fameux que les signes du temps ! 
Salut ô homme. 
Dis à Herzen que c'est un brave. 

* 

Elises. 



A Elie Reclus. 



La Nouvelle-Origans. San» date. 

En cas que la première traite soit perdue, en voici 
une seconde qui la remplacera ; si celle-ci se perdait 
encore, j'en ai une troisième à ton service. Au moins 
au commencement d'octobre, j'espère avoir à t'en 
envoyer une autre de même valeur, et que diable, tu 
finiras bien par dire adieu aux... tracasseries de là- bas 
pour venir goûter de «elles d'ici, qui, du moins, ont le 
mérite d'être nouvelles. Enlève prestement la fille du 
garde national, car, après tout, il ne faut pas garder de 
ménagements avec l'oncle d'un portefaix, fais des 
adieux précipités à la misère, à la faim, aux pale- 
tots orasseux et troués, et viens chercher dans un 
changement d'horizon de nouvelles expériences et de 
nouvelles révélations. C'est réellement magique que ce 
changement de décoration intérieur, opéré par un 
changement de séjour : toutes les niées mortes que 
j'avais brûlées a petit feu au dedans de moi à Berlin 
et à Londres, je les portais toujours en moi, chaque 
objet me les rappelait. D, était un saint Paul, X.,bonnes 
gens, n'était antre qwe Jésus-Christ ; mats depuis que 
j'ai vu les "vagues dorées des tropiques, depuis que j'ai 



I 



-1 



Ob' correspondance d'élisée reclus 

vu les oiseaux-mouches voler au milieu des lataniers, 
j'ai fait un paquet de toutes les hardes du vieil homme 
et je les ai jetées dans le Mississipi. Le Gulf-stream les 
rapportera sur les côtes de l'Angleterre et tu les repê- 
cheras si tu as besoin de haillons de rechange. Tu éprou- 
veras la même chose : quand tu te promèneras dans les 
brouillards de Liverpool, entre les tonneaux d'huile 
de palme et les barils de farine, en attendant le départ 
d'un John Howell quelconque, alors tu cesseras d'être 
chrétien, et tu cesseras d'écraser l'infâme parce qu'il 
aura disparu. Peut-être aussi le climat américain est-il 
anti-mystique, et son influence est-elle pour beaucoup 
dans cet athéisme général de tout Yankee, depuis le 
Bostonnais jusqu'au Créole. C'est du reste ici que se 
pose la question ethnographique la plus intéressante 
du siècle, celle de la fusion des races. En France, c'est 
la fusion des classes et des principes ; ici, c'est la fusion 
des carabineurs ; en France, on rêve la fraternité des 
âmes ; ici, la fraternité des couleurs se prépare pre'sque 
uniquement par la force brutale de la gravitation ; mais 
quoi qu'il en soit, il y a parallélisme parfait entre les 
deux continents. Ici les données du problème sont si 
claires et si nombreuses que personne ne peut s'y 
méprendre ; tout le monde sait que les esclaves s'en 
vont à la dérive à la suite des dieux, des rois, des bour- 
reaux, des savants, des hommes, des femmes, de tout 
ce qui fut autrefois. 

D'abord, les propriétaires d'esclaves se défendent ; 
donc ils sont vaincus, puisque le principe de l'autorité, 
c'est d'être indiscutable, elle est, parce qu'elle est ; 
dès qu'elle invoque une raison,même celle du plus fort, 
elle se suicide. Le bon Dieu s'est foudroyé lui-même 
quand il a eu la malencontreuse idée d'apparaître sur 



[ ) 

f : 



CORHESPONDANCE 'd'ÉLISÉE RECLUS 



07 



le Sinaï, environné de tonnerres et d'éclair». J^ai vu 
tel maître refusant à son esclave le droit d'avoir une 
volonté et lui révéler ainsi les droits de 1 individualité 
humaine ; j'ai vu tel journal défendant l'arche sainte 
de l'esclavage parce que c'est un mal nécessaire, parce 
qu'il fait une chaleur de 100° en été, et parce que les 
nègres seuls savent buter les cannes. C'est beau de voir 
cette guerre acharnée de la presse, de la discussion, de 
la eauserie du jour, de la nuit, de tous les instants contre 
ce fantôme insaisissable de la liberté humaine ; pas un 
nègre, pas un blanc qui proteste à haute voix en faveur 
des droits de l'homme, pas une parole, pas une ligne 
n'affirme dans tout le sud que l'homme est le frère de 
l'homme, et, pourtant, tout journal, tout planteur, 
toute femme s'acharne sur le silence, écume et rugit 
sur ce rien, sur ce souffle qui vient on ne sait d ou, que 
personne n'a poussé et qui menace de balayer devant 
lui tout ce qui fut.Quant aux sophismes qu on emploie, 
je me dispense de les reproduire ; tu n'as qu à te rappe- 
ler les brochures de la rue de Poitiers pour te figurer 
les inepties des journaux de la rue du Camp. 

Pour ceux qui voient l'avenir, la question gît donc, 
comme dit Gaubert,dans le quand, le comment et le 
combien ; pour la solution de ce problème, voici des 
faits qui peuvent t'intéresser. 

D'abord, la proportion des nègres et des blancs se 
déplace constamment en faveur de ces derniers. Les mais 
craignent que les noirs s'émancipent là où ils sont plus 
nombreux que les blancs, tandis qu il ny ad espoir 
pour eux que là où ils sont en minorité. Quand ils sont 
nombreux, ils ont l'esprit du troupeau, et non pas celui 
de l'homme ; là où ils sont ^%u ? ^surent leur adver- 
saire de regard à regard, fauteurs *^s les blancs qu. 
Cork. E. Reclvs. -f-.-T- lj > ï • ' f 

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1 



98 COHUKSPONDANCtf D'ELISÉE RECLUS 

immigrent dans le pays font concurrence au noir pour 
les travaux servîtes et derrière les travailleurs irlandais 
arrive la puissante arrière-garde des machines. 

L'esclavage se réfugie de la ville dans les campagnes, 
car, ett ville, maîtres et esclaves sont chassés par la 
concurrence des ouvriers libres ; force leur est donc de 
s'enfuir. 

L'aristocratie territoriale de forme, les fortunes 
s'agglomèrent en peu de mains et, bientôt, les neuf- 
dixièmes des esclaves appartiendront aux grands sei- 
gneurs du coton, du sucre et du capital. Les Cana- 
diens,qui forment le prolétariat des blancs, sont peu à 
peu expulsé» de leurs petites propriétés ; ils vendent 
leurs esclaves l'un après l'autre et du jour au lendemain 
deviennent opposés d'intérêts à ceux qui les ont dépos- 
sédés. L'esclave, en changeant de demeure, crée un an- 
tagonisme irréconciliable entre les nombreux pauvres 
et les rares seigneurs. De jour en jour, l'esclave de- 
vient davantage un luxe. 

L' esclave cesse d'être propriété immobilière pour de- 
venir propriété mobilière, depuis que l'on commence 
à percer des routes et à construire des chemins de fer ; 
le mouvement, c'est déjà la liberté... etc. Du reste 
l'esclavage n'existe plus. Ceci n'est plus l'esclavage 
antique... A une autre fois. 

Et Gaufrés, et Hiokel (1), et tous ? parle. 

Je te serre la main. 

Elisée. 

(1) Amisd'Elie. 






À 




A Elie Reclus. 



22 juillet 1855. 

Je suis à la Nouvelle- Orléans pour quatre ou 
cinq heures. J'y suis venu pour venir et pour m'occuper 
des affaires de l'Homme (1). Je connais un bon diable 
de boulanger qui me vendait du pain pendant mon 
premier mois de misère. Il est socialiste et républicain 
depuis la gueule jusqu'à l'âme. Je l'ai chargé de trouver 
des, abonnés, et, comme de juste, je lui ai dit que je 
1 abqnnais. Ainsi donc, sans tarder d'un jour, si possible 
va de tes propres deniers souscrire à l'Homme pour 
Londès, Rue Dauphine, 159, Nouvelle-Orléans. Il a déjà 
trouvé un autre abonnement, et il se chargera lui-même 
de te 1 envoyer. Ainsi prépare-toi à payer des ports de 
lettres pour le service de la République démocratique 
et sociale. Je t'aurais envoyé par la même occasion 
4 livres pour solder l'abonnement, mais aucune banque 
n a voulu me donner une traite aussi minime. D'un 
autre côté , 'ignore le sort des deux premiers envois, 
1 un de 2, 1 autre de 6 livres. N'oublie donc pas de me 

J2AT* 1 , Er U r W r r , Ch r aple8 **■*"*■ <*• l'ancienne Ré- 
/orme) là SauU-Heher (île de Jersey) et à Londres, après l'expulsion 
des réfugiés politiques de l'Ile de Jersey. 



LlX"^/ 1 .»- »(.♦«».*•.*«**«•■•«.■»• 






100 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 



dire si tu as reçu ces deux traites et une autre de 24 liv. 
parce que si tu ne les as pas reçues, je pourrais peut-être 
encore te les faire parvenir. En tout cas, j'espère dans 
deux mois d'ici pouvoir t'envoyer un millier de francs. 
Sacré nom d'un chien ! que le journal l'Homme est 
loin de répondre à son titre ! Et à quand le branle-bas 
universel? 

« Et Hickel? Et tous les cinq cents diables? Ecris 
donc ! et un peu plus souvent que tu ne le fais ! Si tu 
savais combien je suis loin de toute science, de toute 
littérature ! chacune de tes lettres est une bouffée de 
ce monde étrange où l'on pense, où la vie ne ressemble 
pas absolument au cheval de manège tournant autour 
d'un même pieu toute sa vie. 



Salut, homme. 

Elisée. 







À Elie Reclus. 



Plantation Fortier, près de la Nouvelle-Orléans. Sans date. 1855. 

Que deviens-tu mon brave ? Depuis de longs mois, 
je n'en sais absolument rien. La dernière lettre que j'ai 
reçue de toi te laissait à Paris, auprès de l'ami Hickel, 
faisant de la photographie et du mysticisme. Depuis, 
une phrase d'une lettre de ma mère m'a fait supposer 
que tu étais retourné en Angleterre, mais cette suppo- 
sition ne me suffit pas. Où es-tu? A Paris, à Berlin, 
à Londres, à Genève, à New- York, je n'en sais absolu- 
ment rien et tant que je serai dans l'incertitude à ton 
sujet et à celui de Noémi (1), je le- serai au mien 
propre. Ne sachant nullement ce que tu fais, je ne 
sais moi-même que faire. Ecris donc, non pas une 
lettre, car la poste américaine fait métier de perdre les 
lettres, mais deux, trois, quatre, jusqu'à ce qu'enfin 
je sache par quel trou tu es passé. 

Mon genre de vie est toujours à peu près le même. 
Papa Fortier m'a prié de rester encore une année dans 
sa famille aux mêmes conditions que par le passé, et 
moi je n'ai accepté que sous la supposition qu'il ne me 

(1) Noémi, cousine des Reclus, qu'Elie devait bientôt épouser. 



102 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 






plairait pas de m'envoler un beau matin pour le 
Mexique ou la Nouvelle-Grenade. Si tu viens, il est bien 
entendu avec M. Fortier que je puis m'en aller quand 
je voudrai. Du reste, je suis toujours avec les parents 
un étranger qu'on estime, qu'on aime même un peu, 
mais je suis loin d'être un ami, on me traite avec la plus 
grande politesse, tout en ignorant ce que c'est que la 
cordialité : ils me croient un peu fou ou, comme ils 
le disent poliment, monomane. .Quant aux enfants, 
ils m'aiment beaucoup, et il ne m'est pas difficile de 
comprendre que les parents trouvent cette affection 
des enfants peu convenable, pour l'aînée de mes élèves 
surtout, jeune fille aux grands yeux qui entre dans sa 
quatorzième année. Tout ce qu'on me demande, c'est 
d'être en classe un dictionnaire ambulant et à table 
un bon diable ; par malheur je suis quelque chose de 
plus. Tout cela n'empêche pas qu'on serait assez vexé 
si je partais, parce qu'il serait assez difficile de me rem- 
placer. Voilà... voilà. Du reste pour te donner un 
insigftt (vue intérieure) dans le caractère des créoles, 
il me suffit de te dire que la Faye, le brave homme 
qui m'a sauvé de la gueule de la mort, est resté pen- 
dant six ans dans le pays sans faire un ami, et pour- 
tant c'est un homme chaud, dévoué, hardi, savant 
et excentrique, et tu sais que l'originalité fait pour 
le moins autant d'amis que d'ennemis ; mais, comme 
le brave la Faye n'appartient à aucune tribu créole, 
il lui serait aussi difficile de trouver un ami fju'il 
l'aurait été à Kedar Lahomer de devenir l'intime du u 

père Abraham, Ici on a encore l'esprit de classe qui ] 

est inférieur à celui de caste. 

Ecris pour que je sache de quel côté il faut que je 
me tourne. 






CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECl.rH 103 

Et Noémi? 

Quant à Mannering, 'û est un peu niais. Il veut à 
toute force avoir une genteel occupation, et il n'en 
trouve guère, il ne connaît pas le premier mot de la 
science des gueux et, en attendant une place, il passe 
son temps à dormir, à chiquer au tabac et à s'ennuyer, 
mais on ne s'ennuie pas gratis à la Nouvelle-Orléans. 
C'est ce qui t'explique pourquoi je n'ai pas d'argent... 

Au revoir, dan» ... mois? années? 

Ton brave Elisée. 



' \ '■ 



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I 



À Elio Kcclns. 



Sans date, campagne près Je la Nouvelle-Orléans. 



Homme, et toi femme, y 

C'est bien puisque vous le voulez, mais ce serait 
bien aussi si vous vouliez autre chose. Pour ma part, 
je suis très décidé, et, à moins qu'un coup de tonnerre 
m'écrase, d'ici au mois de mars, je me mets en route 
pour Santafé. Dans quelques jours même, je vais courir 
tous les hôtels et tous les bordels de la Nouvelle-Orléans 
pour y trouver un professeur qui consente à endosser le 
carcan et à manger des piastres à ma place. J'ai mes 
raisons pour filer. Ces raisons là sont folles, cela va sans 
dire, et c'est justement pour cela que je les aime, car 
elles sont bien à moi, et ce n'est pas dans la « Science 
du bonhomme Richard » que je les ai puisées. D'abord 
je suis las de manger et de boire, de dormir dans un lit 
et de frapper sur un gousset rempli, voire même de 
regarder l'heure sur une montre authentique (proh 
pudor !) J'ai besoin de crever quelque peu de faim, de 
dormir sur les cailloux et de vendre ma montre (sou- 
venir d'éternelle amitié) pour un morceau de singe 



— wn&M 



r.onnrcspoNDANcrc d'*ém*i':k nr.ci.rs lOfi 

hurleur. Certes tout cela me vaudrait mieux que de 
voler les nègres qui ont bien gagné par la sueur et le 
sang l'argent que je mets dans la poche ; de répercussion 
en répercussion, c'est bien moi qui tiens le fouet et cela 
ne m'agrée que fort peu. 

J'ai bien une autre raison... 

Ainsi donc la vertu et la morale, mais surtout 
l'horreur que j'ai pour l'esclavage et l'église et la cheva- 
lerie créole, tout cela m'engage à décamper au plus vite. 
« Que ferai-je là-bas? » demandes-tu toujours, chère 
et sage Noémi? Que le Dieu inventé jadis par Voltaire 
me garde de le savoir ! J'irai devant moi et je m'arrê- 
terai quand j'aurai vendu mon dernier bouton. Je regar- 
derai le manque de picaillons ou de maravédis comme 
une manifestation évidente de la prédilection céleste 
pour l'endroit où je me trouverai, et, c'est là que je 
tâcherai encore de violer la misère pour lui faire pro- 

* créer un morceau de pain, un peu de paille et des pale- 

tots. Je me ferai ou berger ou tondeur de chiens, ou 
peintre de bâtimerfts ou professeur d'obstétrique, pu 
bien même je me badigeonnerai la figure en noir pour 
tâter un peu de l'état de nègre. Tout m'est bon, pourvu 
que je marche. Mais dès que tu me diras, chère sœur : 

a « je viens ! » alors je vais m'arrêter dans quelque 

charmante vallée, au pied de l'Ande sourcilleuse, sur 

| les bords d'un fleuve qui descend en grondant vers 

l'Amazone ; je réclame de la Nouvelle Grenade mes 
dix hectares, et j'y construis une charmante cabane. 

L Viens, ce sera délicieux ; plus tard, lorsque trois ou 

\ quatre années de paradis t'auront fatiguée, il sera 

' temps de revoir le vieux pionde. 

Cependant quand même vous ne viendrez pas de 
sitôt (ce qu'à Dieu ne plaise !) j'ai bien quelques sem- 






106 CORRKSPONDANCF d'kMS6f RECLUS 

hlants de projets que la chance pourrait me faire réali- 
ser. Vous savez, ou plutôt vous ne savez pas que je suis 
enceint depuis longtemps d'un Mistouflet géographique 
que je veux mettre au monde tous forme de livre ; j'ai 
déjà suffisamment griffonné ; mais cela ne me suffit pas, 
je veux aussi voir les Andes pour jeter un peu de mon 
encre sur leur neige immaculée. Pour ce, je m'achète 
un mulet, mulet auquel déjà je cherche vainement un 
nom magnifique, je le charge d'une caisse remplie de 
fils, d'aiguilles et d'épingles, et je vais de montagne en 
montagne et de ville en ville les vendre aux hommes 
reconnaissants. Là-bas, on peut acheter cinquante 
livres de bananes pour trois aiguilles ; ajoutons-y géné- 
reusement sept aiguilles pour cinquante livres de ma- 
nioc et je vis avec une profusion toute sardanapalesque 
pour une aiguille par jour. N'est-ce pas, Noemi, que 
tous ces plans sont fort sages? 

Quant à Mannering, le pauvre ami est mort, mort 
misérablement de la fièvre jaune. Il m'a fait demander 
par le télégraphe pendant sa maladie, mais la dépêche 
a mis quinze jours pour faire quarante lieues. La vie 
du pauvre Johnny était manquée. Ce qui l'a tué mora- 
lement, c'est d'abord d'avoir été un brave homme sans 
avoir su se tailler une vie à soi à grands coups d'épée ; 
ce qui l'a tué physiquement, c'est d'avoir trop mangé 
de beefsteak. Pour ralentir le sang et la respiration, il 
serait bon, surtout ici, de vivre uniquement de fruits et 
de légumes, mais lui se précipitait avidement sur les 
chairs saignantes des tables américaines ; aussi dès que 
la mort l'a saisi, elle l'a brûlé comme une allumette 
chimique. Quand j'ai su la mort, j'ai frappé sur ma 
table, et j'ai crié « Mannering, viens ici, sacré nom 
d'un tonnerre ! » Mais l'évocation n'a rien fait, je n'ai 






j 




coftltESpONDÀNCE d'élisée reclus 107 

pas vu le moindre fantôme ; décidément, s'il y a des 
esprits, il faut avofcer qu'ils sont bien prudes ! À propos 
d'idées américaines, en voici deux qui sont bonnes : 
Fulton a donné à Haftis, le grand-prêtre des spiritua- 
listes, le plan d'une machine mâle et d'une machine 
femelle, lesquelles se livrent à des transports d'amour 
à toute vapeur et procréent 'de délicieuses petites ma- 
chinettes qui grandissent et pensent et se développent 
pour l'âge des amours. Ce n'est pas tout : Napoléon. 
Tuscaloosa, Jésus-Christ, Socrate et Toussaint-Lou- 
verture ont fondé un journal par actions, où ils célè- 
brent un peu les merveilles de l'Elysée, mais surtout 
le caoutchouc de Goodyear, le cirage de Bell et les 
seringues de Thomisson. C'est Napoléon qui est chargé 
de faire la réclame* Les Anglais disent : « Time is 
money. » Ceux-ci : « Humbug is money. » 

Le libraive Paya se chargera de la Revue, je lui 
parlerai. 

D'abonnés, je t'enverrai deux ou trois si même je 
les trouve. 

Je t'enverrai bientôt un article sur le Mississipi 
Il faudra que tu attendes plus longtemps avant que 
je t'envoie un article sur l'esclavage. 

Je t'enverrai des sous dans une quinzaine de jours. 
Pour cela, il faudra que j'aille en ville. 

Ecris-moi souvent. Tes lettres me renouvellent. 
Souviens-toi que je file à la fin du mois de mars et que 
tes lettres mettent souvent plus d'un mois à venir. 
Adresse tes lettres. Roman and Kenion, etc. 

Soyez et vivez. 

Elisée. 



»'vt)W**:*î , w*->»*.**i* r. *- V 



A sa mère. 



13 novembre 1855. 



Chère mère, 

A l'absence de lettres, je m'aperçois que je suis bien 
véritablement dans un autre monde ; mais une seule de 
tes bonnes et douces paroles suffit pour me faire oublier 
de longs mois d'attente ; cela me fait du bien de m'en- 
tendre appeler de temps en temps mon fils, moi qui, 
faute «J'amis, ai été obligé de me faire un petit monde 
à part de livres, de cartes, de pensées et de souvenirs. 
Tes lettres me font du bien : elles me reportent auprès 
de toi, là où j'ai laissé la meilleure part de moi-même, 
mon affection. Ecris-moi quelques fois, chère mèrj», 
pour remplir ma solitude. 

En tout cas, si tu veux que ta lettre me parvienne, 
tâche de me répondre au plus tard vers la fin du mois 
de janvier, car il est très probable que je vais quitter 
la famille de M. Fortier. Il y a longtemps déjà que ces 
messieurs connaissent mon intention de partir à la fin 
de la seconde année de mon séjour chez eux. Je crois 
qu'ils seraient très contents de me voir rester, mais 




COllRESPONDANCE 1> ELISEE HECLUS 1U» 

il ne leur sera certes pas difficile de trouver un pro- 
fesseur plus ferré que moi sur la règle des participes 
et plus enthousiaste des beautés de Noël et Chapsal. 
Il me semble que mon corps s'énerve et s affadit sous 
cette atmosphère lourde et moite, il me faut retrouver 
la vigueur et l'élasticité dans un pays de montagnes 
et de torrents. J'ai besoin de marcher, de voir de 
nouveaux pays, de contempler surtout ces Cordillères 
auxquelles je rêve depuis mon enfance et qui sont si 
près, de Vautre côté du golfe du Mexique. Tant que je 
n'aurai pas de famille, que je ne me serai pas acheté 
un petit lopin de terre pour m'enraciner dans le sol, 
ie crois que ce désir de marcher et de voir ne me laissera 
pas de repos. D'ailleurs voir la terre ; c'est pour moi 
l'étudier • la seule étude véritablement sérieuse que je 
fasse est celle de la géographie, et je crois qu'il vaut 
beaucoup mieux observer la nature chez elle que de se 
l'imaginer du fond de son cabinet. Aucune descrip- 
tion, aussi belle qu'elle soit, ne peut être vraie car elle 
ne peut reproduire la vie du paysage, la fuite de 1 eau, 
le frémissement des feuilles, le chant des oiseaux, le 
parfum des fleurs, les formes changeantes des nuages ; 
pour connaître, il faut voir. J'avais lu bien des phrases 
sur la mer des Tropiques, mais je ne 1 ai pas comprise 
tant que je n'ai pas vu de mes yeux ses îles vertes et 
ses traînées d'algues et ses longues processions de 
nautiles oses et ses grandes nappes de lumière phos- 
phorescente. Voilà pourquoi je veux voir les volcans 
de l'Amérique du Sud. Chère mère, qui sait? peut- 
être avant longtemps, je reviendrai t en parler 

Ne redoute pas lrf misère pour moi, une crainte pa- 
reille serait tout à fait chimérique Je saura» travailler 
dans le Sud comme j'ai su travailler dans le Nord et 



ta^TRfrtyAlfl*.»..,*'-.,. .,,.„., ,-. 



i 



HO CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

fai bien peu de besoins factices à satisfaire. Un végéta- 
rien comme moi fait un délicieux repas avec du manioc 
et des bananes, et, de cette manière, il peut vivre avec 
trois sous par jour. Il est même certaines parties du 
Haut Amazone où l'on peut acheter cinquante livres 
de bananes pour trois aiguilles. Aussi a-t-on beau être 
paresseux, ,1 est impossible d'y être pauvre. Quand 
même je serais tenté de me lancer dans quelque spécula- 
tion d agriculture ou de commerce, je crois que nulle 
part je ne pourrais mieux réussir que là. Peut-être 
essaierai-je de m'établir définitivement sur l'un des 
affluents grenadins ou péruviens, j'aurai peut-être le 
bonheur d attirer auprès de moi quelques paysans du 
vieux monde qui, là-bas, sont condamnés à une misère 
de tous les jours, tandis que, dans l'Amérique du Sud, 

nI-" r i* St . PreS ? Ue im Po 8 "We de n'être pas à leur aise! 
Déjà 1 émigration semble se détourner des Etats-Unis 

!l C «T m « nCe à ? déV f S6r SU ~ r ^^érique du Sud et, 
sous 1 influence de ce flot d'étrangers, les républiques « 
espagnoles progressent à vue d'œil en civilisation! en 
commerce, en industrie. Elles n'ont pas besoin de 

Kna^N ,T S ™ b0, l danCe de PoP^on, comme les 
KnowNothing{i) des Etats-Unis affectent de lecraindre 
pour leur pays, car la vallée de l'Amazone est assez ri- 
che et vaste pour faire vivre dans l'abondance et le 

la "erre! ™* ^^ dho,nine8 *»'* y * sur 

lenrr f r Cle i a - 8an8 , d0l ; tereCU de P uis ^ngtemps la 
lettre ou je lui parle de mes voyages sur le Sfissis- 

J WÏÏT ^ * APpe " ati0n ^^ PM lM N ^-^tes 



I 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS ill 

s ippi (1) et de ma visite à Chicago sur le lac Michigan. 
Je suis fort content de mon voyage. Ce Mississippi qui, 
à quatorze cents milles au dessus de son embouchure, est 
toujours aussi large et aussi profond qu'à son entrée 
dans la mer, qui ronge des îles entières dans l'espace 
de quelques mois, et engloutit à la fois plusieurs cen- 
taines d'arbres avec un bruit de tonnerre, ne peut que 
laisser dans l'esprit une profonde impression de puis- 
sance et de sublimité. 

Adieu, ma chère mère. Embrasse mes frères et mes 
sœurs pour moi. J'embrasse mon père que je suis bien 
reconnaissant de savoir en bonne santé... Mon succes- 
seur chez MM. Fortier est une charmante demoiselle 

de la Nouvelle Angleterre. 

Elisée. 

(1) Publiés par la Revue des Deux-Mondes des 15 juillet et 
1« août 1856 : Le Misaissipi et ses bords. 



Itte* ■. , *Y , ,v«.*'(Vrwil.-.*K»- ■■ 



On sait déjà qu'Elue», irrésistiblement attiré n.r 
es sues grandioses des Andes, avait choisi la CdoX 
comme prem.ère étape pour 8es projets ,-&<£?£ 
pensait pouvoir utili't.» l„- , agricoles : il 

«u'a avait .T- quelques eonnaissanees 

qu ,1 avait aequ.ses en regardant travailler les paysans 
de son pays et d'ailleurs, mettre à profit ses *% ,Z 
paruculières et sa petite expérienee" d' l an de pour 
enter une exploitation de produ'its tropicaux dansT 

ueT K V ' erg : ^ Ia SiCrrS Nevad «' » -Pérait v a 
cueillir bientôt son frère Elie accompagné H. 1. * ' 

emmequ'i, al.ait épouser, sa c.nsT N émi RelT 
mervX u a x VeC ^ " ™™P^™ iournaliére de 

«u pays. 1 eut-etre même en arriveraient-ils à «♦.• 
aussi quelques amis d'Europe et £„££>". ^ 
On verra ee qui advint de eette tentative par les 
leures retrouvées en assez grand nombre. LerWt en 
a ete pubhe dans la «„„„„ des Deux «„ J, V 
1- Me 1858, 1er février> 15 mars al"^'.,^ 
puis réédité par la Maison Hachette sL ce t£! 

ivz:: set* * —»- • ^t 



1 



À sa Mère, 



Riohacha, 19 février 1856. 



Très bonne mère, 

Je t'en supplie, ne te décourage pas de m'écrire, 
ne me fais pas trop longtemps at endre tes paroles 
d'affection maternelle qui me font tant de bien. Je 
crois que tes lettres m'arrivent régulièrement depuis 
que je suis connu à la poste, et, d'ailleurs, quand elles 
mettraien plusieurs mois à faire la navette entre 
Sainte-Marthe et Bogota, je ne les en recevrai pas 
moins. En tout cas, tu peux te dispenser d'écrire par 
l'entremise de M. Lagrange, car le communi ations 
entre la Guayra et Riohacha sont absolument nulles. 
C'est tout au plus si je pourrais espérer rece- 
voir de tes nouvelles tous les ans ou tous les dix- 
huit mois. La Guayra est virtuelement aux anti- 
podes. 

Tu redoutes pour moi le séjour de la Sierra Nevada 
et tu me fais à cet égard quelques observations. Peut. 

Coan, E. Reclus, — T. I. g 



114 ronnrspoNnAxcK d'éi.tsrk hfclur 

être que si tu étais ici, tu changerais de langage. Il est 
certainement plus agréablfe de respirer un air pur et 
la vapeur fraîche des torrents que les émanations sur- 
chauffées des marécages de la plaine. Ces belles mon- 
tagnes avec leurs puissantes assises de granit rose, 
leurs roches de micaschiste, si lisses et si brillantes que 
de loin on les prendrait pour de gigantesques plaques 
d'argent, leurs forêts riches en plantes de tous les 
climats, depuis celui du Spitzberg jusqu'à celui de la. 
Guyane, leurs glaciers bleus, verts ou roses selon le 
cours du soleil et le mouvement des nuages, toutes ces 
belles choses-là ne valent-elles pas la pauvre ville de 
Riohacha et sa plaine aride où ne poussent que des 
plantes à épines, cactus, acacias ou mimosas ? Et crois- 
tu que mon intelligence, avide de quelques bons livres, 
ne trouverait pas quelque aliment dans la contempla- 
tion de la nature, contemplation qui bientôt se trans- 
formerait en étude. Quant à la société, je t'assure que 
les Àruaques, ces Indiens encore enfants, qu'un rien 
étonne, qui poussent des cris d'admiration à la vue 
d'une allumette chimique, me plaisent mieux que les 
boutiquiers avides et les nègres ivrognes qui forment 
la population de Riohacha. Quant à mon associé, 
M. Chassaigne, ci-devant de Monlieu (Charente- Infé- 
rieure), il a, je dois l'avouer, quelques défauts du 
vieillard d'Horace, mais, quand il répète une his- 
toire pour la cent et unième fois, je puis m'en aller ; 
quand il me contredit, je puis me taire, quand il 
gronde ton cher fils, je puis écouter patiemment. Ses 
petits défauts que j'ai eu le tort de remarquer ne 
l'empêchent pas d'être probe, généreux, intelligent, 
bon ami. J'avoue que je serais très fâché de me 
séparer de lui, d'abord parce que je lui suis dé- 






. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEF RECLUS 115 

voué, ensuite parce que je désire vivement que no- 
tre plantation de la. Sierra soit une plantation sé- 
rieuse. 

Je" viens de t' exposer les raisons qui m'auraient 
fait ardemment souhaiter de demeurer à la Sierra 
Nevada ; malheureusement, d'autres raisons m'en ont 
empêché. Nous manquons de capital et les semences, 
pas plus à la Nouvelle-Grenade qu'en France, ne lèvent 
d'un jour à l'autre. J'ai vu qu'il fallait redescendre à 
Riohacha et recommencer à donner des leçons. Cette 
fois, j'ai plus d'élèves que pendant mon premier séjour 
et je gagnerai probablement assez pour vivre et fonder 
notre habitation. C'est le café qui nous semble offrir 
le plus d'avantage, car il croît admirablement dans la 
Sierra Nevada, et l'on a vu des caféiers, arbustes dont 
le^bois est pourtant très élastique et très fort, casser 
sous le poids des baies dont leurs branches étaient 
chargées. On ne cultive pas le cacao dans ce pays, et 
celui qui voudrait en entreprendre la culture devrait 
attendre cinq ou six ans avant de faire sa première 
récolte. Cependant il ne me sera peut-être pas impos- 
sible de t'envoyer une caisse de cacao, car, à douze 
lieues d'ici, il y a une forêt de cacaotiers sauvages que 
j'ai l'intention ds visiter et de piller.. 

Depuis longtemps sans doute, tu n'as reçu de mes 
nouvelles, mais cette fois, il ne faut pas accuser de 
négligence les courriers de la Nouvelle Grenade ou les 
vapeurs anglais. Mon séjour à la Sierra Nevada 
m'avait empêché d'écrire, car il n'y a pas de boîte aux 
lettres là-haut et, pour de&cendre à Riohacha, il faut 
franchir des marécages à gué, passer des nuits sur le 
sable de la plage, se faire laver par les vagues de la mer, 
et ce n'est qu'après huit jours d'un pareil voyage qu'on 



F*W*t!rf*r.»»- jkwm* i***»» - 



116 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

arrive à Riohacha, heureux quand on a pu conserver 
ses effets en bon état. Chère mère, j'attends de tes 
nouvelles avec impatience. Embrasse ceux que j'aime, 
surtout mon bon père. 

Ton fils 

Elisée, 



A Ëlie Reclus. 



Nouvelle-Grenade. Deuxième lettre, 5 mai 1856. 



Frère Elie, 



Je t'envoie la première lettre en même temps que 
celle-ci pour ne pas faire l'hypocrite avec toi et pour 
que tu puisses mieux juger les deux côtés de la question. 
Mais,aujourd'hui que je connais Sainte-Marthe à fond, 
je vois que ce serait une véritable trahison de te faire 
venir ici avec Noémi. Certainement, ce pays est le plus 
beau que j'aie encore vu sous la calotte du ciel, certai- 
nement il est facile de venir ici, et tu ne courrais aucun 
risque de mourir de faim si tu venais t'y établir, mais 
ce n'est pas tout que d'avoir des bananes et de contem- 
pler de belles montagnes, il faut encore avoir une cer- 
taine liberté d'action qu'il nous serait absolument im- 
possible de conquérir. 

Notre seule et unique ressource serait le jardi- 
nage et, certes, j'ai été singulièrement tenté de me 
reposer à l'ombre de mes bananiers et de ma vigne 



***** 



118 CORRESPOND ANCE d'ÉMSKE RECLUS 

quand on m'a offert pour une somme de 48 francs un 
charmant jardin situé entre un chemin et la rivière 
Manzanarez, ombragé do mangos et d'orangers. En 
effet, j'aurais pu t 'offrir, à toi qui es fatigué du travail 
aride des bureaux, quelques jours de paresse rêveuse 
et de farniente, mais en même temps, je t'aurais à peu 
près condamné à ne jamais faire un travail sérieux de 
ta vie, car une fois dans ce pays-ci, et une fois dans ton 
jardin, il te faudrait une chance merveilleuse et une 
indomptable énergie pour te dégager de nouveau. 
Actuellement, le commerce offre très peu de ressources 
a Sainte-Marthe, et, comme il est tout entier entre les 
mains de cinq ou six négociants du pays, leurs bureaux 
sont assiégés de postulants et d'aspirants à la postu- 
lance. Les nègres et les Indiens qui forment la plus 
grande partie de la population vivent généralement 
au jour le jour et le* quelques blancs aristocratiques 
qui font les affaires les font d'une manière bien tran- 
quille et posée. Que veux-tu? Sainte-Marthe est un 
Sainte-Foy néo-grenadin. Sous ce rapport, toutes les 
villes de la côte lui ressemblent. Il n'y a que Baranquilla 
ou le commerce ait un peu d'énergie, mais Baranquilla 
est dans une plaine sableuse et ce sont des juifs et des 
Américains qui ont la direction des affaires. A Bogota, 
je crois qu'il en est autrement, mais il faut plus d'ar- 
gent pour aller de Sainte-Marthe à Bogota que pour 
venir de France ici. Nous ne sommes pas assez riches 
pour nous y rendre... Noémi pourrait devenir modiste, 
avais-je dit, mais si elle demande plus de 3 francs pour 
la façon d'une robe de soie, il est sûr qu'elle ne trouvera 
pas de travail ; du reste, elle aurait à lutter contre une 
concurrence active. Reste autre chose, l'état de pro- 
fesseur. Mais ici tu te récries : Grâce, grâce ! Et, en effet, 



**&i 




COitHESPONUANCrc d'émskk ukcuvs HîJ 

puisque nous ne traînons plus le boulet, ne le rivons pas 
de nouveau à notre pied. Ainsi donc, malgré toute la 
peine que je me suis donnée, je ne trouve que le jardi- 
nage, qui peut en effet nous donner le pain de chaque 
jour mais non pas l'indépendance que nous cherchons. 
Pour gagner dix sous, il faudrait deux cents mangos, 
les charger sur le dos d'une bourrique et les faire porter 
au marché. Comment avec de* pareilles ventes pour- 
rions-nous espérer jamais de revoir l'Europe? Comment 
pourrions-nous acheter un seul livre, apprendre quoi 
que ce soit? Nous sommes hors du monde réel, et tu 
sais qu'il n'y a pas de travail plus fatigant et plus dou- 
loureux que celui de l'esprit qui se dévore lui-même 
en cherchant un travail qui lui échappe. Depuis la 
Havane, je n'ai pas encore lu un seul journal, et cepen- 
dant c'est une rare jouissance que de pouvoir tous les 
matins passer le monde en revue sur une feuille de 
papier... 

Cher et bon grand ami de mon cœur; lu sais com- 
bien j'aurais vivement désiré te procurer ici quelques 
années de repos, mais je ne puis cependant te tendre 
un guet-apens. J'espère que vous m'approuverez et 
que vous consentirez à vivre encore à Paris avec vos 
bons amis de là-bas ; je tâcherai moi-même d'aller 
partager ton collier, tâche de me trouver une place de 
n'importe quoi, de balayeur ou de marmiton. Ce qui 
me plairait le mieux serait le commerce à côté de toi. 
Je vais tâcher de partir aussitôt que possible. Si je 
n'ai pas l'argent nécessaire, ce qui, par Jupiter ! est 
fort à craindre, je reviendrai travailler au jardinage 
chez un Italien, qui me donnera le logement et la nour- 
riture en échange de mon travail. Si je reste, je vous 
écrirai ; si vous ne recevez pas de nouvelles de moi, c'est 



I 



120 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 



un signe que je suis en route. Ne dites rien à la pa- 

rente. 

Allons^ Elie, pardonnez- moi la déception involon- 
taire que je t'ai causée et sois content. Réserve-toi pour 
l'Egypte, Chypre, etc.' etc. 







A sa Mère. 



Riohacha, juin 1856. 



Mère bien aimée, 



Je me suis encore rapproché de toi d'environ cent 
cinquante kilomètres, et mes vœux ont à traverser une 
moins grande étendue pour arriver jusqu a toi. J ai 
peur que tu ne t'attristes de me voir continuer ces 
courses aventureuses, mais il faut me pardonner car 
ie n'ai cédé en venant ici qu'à l'ambition bien modeste 
de pouvoir gagner sans trop de peine la nourriture de 

chaque jour. ., 

A Sainte-Marthe, la vie est extrêmement facile et 
quelques sous par jour suffisent pour subvenir aux 
besoins bien simples et bien peu nombreux d un homme 
comme moi, mais ee bon marché de la vie rend presque 
impossible la vente des produits et fait de la paresse 
la première des voluptés. Un travail aride et la vente 
de quelques centaines de mangos et debananesm aurait 
à peine rapporté dix sous par jour, et j aurais ete oblige 
de vivre dans le plus complet isolement sans amis, sans 




122 i;ORHKSÏ>ONDANCK d'kMSKE RECLUS 

livres et sans journaux. D'ailleurs te le dirai-je? quand 
je me suis vu dans ce. jardin de bananiers qu'on s'offrait 
à me vendre pour la modique somme de 48 francs, 
quand j'ai vu le bourriquet qui était destiné à porter 
nies produits au marché, j'ai frémi jusqu'à la moelle 
des os à l'idée de m'enrégimenter dans la phalange hon- 
nête et modérée des propriétaires. Sans capitaux pour 
entreprendre de ces cultures industrielles, comme le 
sésame, l'arachide ou le coton, que l'on peut expédier 
sur les marchés d'Europe ou de l'Union, sans perspec- 
tive de pouvoir jamais trouver une occupation sérieuse 
dans cette ville furieusement endormie de Sainte- 
Marthe, j'ai pensé que me condamner à ne pas gagner 
un sou de longtemps, c'était aussi me condamner à 
ne pas te revoir de longtemps, et je me suis décidé à 
quitter la ville enchanteresse de Sainte-Marthe. 

Riohacha est loin d'être aussi belle, mais en re- 
vanche il y a beaucoup plus d'activité commerciale et 
la ville, au lieu de tomber en ruines comme Sainte- 
Marthe, s'agrandit presque à vue d'œil. Elle est située 
dans une grande plaine sablonneuse à l'embouchure 
de la jolie rivière de Calancala, et si ce n'était la 
Sierra Nevada qui dentelle au loin l'horizon de ses 
pics neigeux, la campagne parsemée d'acacias épineux, 
de cactus et de cierges en colonnes ne laisserait pas que 
d'avoir un aspect singulièrement triste ; mais n'y a-t-il 
pas la mer, la mer, dont j'entends en ce moment la 
mugissante respiration et qui me parle sans cesse des 
rocs pyrénéens sur lesquels elle s'est brisée? 

Riohacha est bien intéressante aussi à un autre 
titre, c'est la dernière ville que les Espagnols aient osé 
fonder sur les confins de la province encore sauvage 
des Goajiros. On peut même dire que c'est une ville 



*ml 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 123 

assiégée, comme jadis Sébastopol, car dès qu'on a mis 
le pied sur la rive droite du Calancala, on est entré sur 
le territoire Goagire, et il faut aussi peu compter sur la 
protection du gouvernement néogrenadin que sur celle 
du Ras Ali de Gondar. Les sauvages ont encore leurs 
mœurs, leur langage, leur religion et leurs caciques, et, 
malgré leur douceur naturelle, gardent toujours un 
sentiment d'aversion profonde envers les descendants 
de ces Espagnols qui commettaient sur les Indiens de 
si abominables horreurs. Maintenant encore les navires 
qui viennent prendre des chargements de cuirs ou de 
bestiaux sur la côte des Goajires boutent toujours la 
gueule de leurs canons sur la plage et tirent sur les 
groupes à la moindre alarme. 

Cependant, ces mêmes Indiens qui assiègent la 
ville, pour ainsi dire, l'approvisionnent aussi et, sans 
eux, il suffirait de quelques jours pour réduire Riohacha 
à la famine, ils apportent le bois de Brésil, le bois 
jaune, les cuirs, le dividivi pour le chargement des na- 
vires, le manioc, les plantains, les poissons, la viande, 
les poulets, les œufs, le bois, le charbon et jusqu'à l'eau 
pour l'approvisionnement journalier de la ville. Chaque 
matin, on les voit arriver, par longues caravanes, à 
travers la barre de Calacala, et je t'assure qu'il est 
impossible de ne pas être saisi d'admiration quand on 
les voit passer dans leur beauté fière et sauvage, l'arc 
à la main, et, sur leurs longs cheveux noirs, la couronne 
de feuillage ou les plumes de toucan. 

Mais j'oubliais de te dire ce que je fais ici. Pour 
remplir ma bourse qui se vide, chère mère, j'ai recom- 
mencé à courir le cachet, je donne des leçons d'anglais 
et de français à des jeunes gens blancs et mulâtres, car 
ici on ne fait point de distinction des couleurs, le maire 



I 



124 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

lui-même est un peu noir et le premier caballero de la 
ville Test tout à fait. Quand j'aurai ramassé quelques 
sous, j'ai l'intention d'acheter une petite propriété 
et d'y cultiver du sésame ou autre chose ; pour la 
somme de 40 francs, je puis savoir un kilomètre carré 
de terres d'une intarissable fécondité. 

Je t'embrasse, chère mère, écris- moi souvent, sou- 
vent, souvent. 

Elisée Reclus. 
(por el favor del Sr Chassaignê), 

Riohacha, Nouvelle-Grenade. Cette adresse suffit. 



.«t*frt( 



A. Elie Reclus. 



Mes amis, vous pouvez vous dispenser de me cher- 
cher un morceau de pain dans les rigoles de Pans, 
car je n'ai pas voulu partir ignominieusement tant 
qu'il me reste encore l'espoir de vous trouver un nid. 
Quand je n'aurai plus le sou, il sera temps de penser 
au retour. En attendant, je m'embusque dans tous les 
coins pour violer la destinée si elle a le malheur de 
passer près de moi. Seulement, je me suis hâte de 
quitter Sainte-Marthe, qui sommeille dans sa plaine 
enchantée comme la Belle au bois dormant, et de 
venir à Riohacha, où du moins l'on commence a 
s'étirer les bras. De plus, pour qu'on ne puisse pas 
dire de moi que je fais le dégoûté et attendre les évé- 
nements, je me suis remis à courir le cachet et a ensei- 
gner des participes français dans les oreilles crasseuses 
des paroissiens de Riohacha. Je suis persuadé qu on 
ne se trouve jamais bien d'expérimenter le circulus de 
Pierre Leroux sur son individu, et cependant je l ai 
fait pour voir si je ne gagnerais pas quelque argent à 
force de saleté. Le premier jour déjà, j'avais trouve 
une quinzaine d'élèves qui s'engageaient à me faire une 
somme fort ronde en échange de mon français, de mon 
anglo-saxon et de mon germain. Mais le lendemain, 
alors que ma niaise personne venait de se mettre une 
cravate propre, de balayer sa chambre et d'épousseter 



I 



126 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 



sa table pour faire honneur à Messieurs les élèves 
attendus, pas un seul galeux ne se présente. Les 
quinze élèves, qui devaient chacun par ricochet en 
amener quinze autres, avaient sans doute fait des 
réflexions pendant la nuit, et depuis je n'ai pu racoler 
que trois moutards qui, du moins, me serviront de 
flotteurs et m'empêcheront de m'enfoncer trop rapi- 
dement dans l'abime de la misère. En arrivant à Rio- 
hacha, j'avais cru me souvenir que Noemi savait jouer 
du piano, et tout aussitôt les coryphées de l'endroit 
me promettent pour elle de 15 à 25 élèves à 10 livres 
pas mois, c'est-à-dire à peu près 10.000 francs par 
an. Il est incontestable qu'elle aurait beaucoup plus 
de chance de réussite que moi, parce que le superflu 
est toujours mieux payé que l'utile, et cependant, je 
n ose pas encore vous dire : Venez, tonnerre ! venez! 
Ici les premières intentions sont toujours bonnes, mais 
on n'a jamais assez d'énergie pour les mettre à exécu- 
tion Il y a plusieurs mois que l'administration de 
Riohacha était en correspondance continuelle avec 
Bogota, New- York et Liverpopl, pour annoncer au 
monde entier qu'on allait y allumer un phare à tel jour 
et à telle heure. Le moment si impatiemment attendu 
arrive enfin, les muchachos dansent dans les rues, et les 
négociants se rassemblent à l'extrémité de la jetée pour 
contempler leur phare. Le lendemain, on oubliait de 
1 allumer. Tout est paresse ici. Le bien même comme 
le mal n'a d'autre cause que la peur du travail. Si le 
gouvernement conservateur d'aujourd'hui ne cherche 
pas à ressaisir énergiquement l'autorité, à construire 
des prisons et des casernes, c'est qu'il a peur de vouloir, 
il laisse chacun agir à sa guise pour s'éviter la peine dé 
faire un effort. La paresse universelle est ici quelque 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 127 

chose de fabuleux. Dans toutes mes promenades autour 
de Riohacha, qui est pourtant une ville de 5.000 
habitants, je n'ai vu qu'un seul lopin de terre cultivé 
(et comment?) Nulle part le terrain ne s'adapte mieux 
à la culture du cocotier : aussi, en regardant bien, j'en 
ai compté jusqu'à trois. II suffirait de quelques capitaux 
pour réaliser des sommes fabuleuses : tout ce que* Ton 
mange à Riohacha vient d'ailleurs, de dix, vingt, trente 
ou même cinquante lieues. Les noix de coco viennent 
de Carthagène,où on les paie exactement dix fois moins 
qu'on ne le fait ici. Un Français a ramassé une tren- 
taine de mille francs en cultivant des radis qu'il vendait 
un sou pièce. Le jardinage rapporte encore bien plus, 
si on le compare aux cultures industrielles : le consul 
français vient de faire semer cinq cent mille pieds de 
sésame sur un espace de dix hectares. Maintenant, il se 
croise les bras et il attend qu'au bout de six mois les 
sillons veuillent bien lui faire gagner 13.000 livres. Ainsi 
un hectare,qui coûte la somme de quinze sous et qu'on 
peut même se dispenser d'acheter, peut rapporter plus 
de 1.000 livres par an. Que ne somntes-nous des Pierre 
Bessouat! (1) Mon plan est tout tracé : finir de donner 
mon mois de leçons qui ne servira qu'à creuser le fond 
de ma bourse, déjà singulièrement légère, puis je vais 
à Valle Dupar, travailler chez un Français, brave 
homme, pour apprendre l'agriculture de ce pays, j'em- 
ploie mes économies à acheter des kilomètres carrés, 
et puis je fais des arachides, etc., pour le compte de la 
République universelle. Si je suis seul, eh bien ! j'ou- 
blierai tout ce que j'ai tenté d'apprendre 'jusqu'à au- 
jourd'hui et peut-être ma langue. Il me suffira d'avoir 

(1) Paysan de Castetarbes, 



128 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

en puissance une foule de choses qui doivent rester 
cachées au fond de mon être et que je ne pourrai plus 
me révéler à moi-même. Mais si tu viens, mon fils ! c'est 
le ciel. Dans tous les cas, si tu ne viens pas, il faut nous 
dire adieu pour longtemps, car j'ai brûlé mes vaisseaux, 
il me manque le viatique! Ainsi, frère, agis comme ton 
cœur te le conseillé... 

, Elisée. 






A sa Mère. 



Riohacha, 30 août 1856. 




Très chère mère, 

Il y a plus de six mois que je n'ai reçu de nouvelles 
d'Europe et que j'ignore complètement ce qui arrive 
à ceux dont l'existence me fait aimer la vie. Je suis 
affligé et presque effrayé de ce long sUence que rien ne 
m'assure devoir se rompre de sitôt. Il me semble presque 
que je suis mort, depuis que rien, pas même un écho, 
si ce n'est celui qui retentit au fond de mon cœur, ne me 
rappelle votre existence ; car l'absence, lorsqu une 
douce parole d'amour ne vient jamais en adoucir la 
peine, qu'est-elle, sinon une mort anticipée? Ecris-moi 
donc, bonne mère, et fais-moi parvenir l'adresse de 
Loïs (i) et d'Elie. Je suis assez triste dans un pays ou 
pourtant je pourrais être fort heureux, tu peux me 
rendre la joie et l'amour courageux du travail en 
m'écrivant une lettre rassurante. 

Je dois partir après demain pour la Sierra Nevada 

(1) Lois, l'aînée de se* sœur», au nombre de six. 
Cobr. E. Reclus. — T. I. 






130 



connEspoNDANCE d'élisée reclus 



I 



pour aller faire de moi un paysan montagnard. Je 
pourrais bien continuer à gagner honorablement ma 
vie a Kionacha, mais le professorat n'est pas ma voca- 
tion, surtout lorsque le. élèves apprennent peu, et, 
puisqu il s agit de vendre, je préfère vendre des bananes 
et des aracachas que des participes. Ma conscience 
me dira d une voix bien plus haute et bien plus claire 
que Je suis utile à mes semblables. D'ailleurs, tout est 
a faire en fait d agriculture, et ceux qui mettent du 
cœur a 1 ouvrage ne peuvent que réussir. 

Autour de Riohacha, il n'y a que deux ou trois mi- 
serables jardins, et les choses les plus nécessaires à la 
vie v ien nent de Sainte- Marthe, de Maracaybo ou des 
Htats-Unis. Cependant la Sierra Nevada est d'une in 
comparable fécondité et produit de* tout en abondance 
depuis les plantes de la zone torride jusqu'à celles dii 
cercle polaire, puisque tous les climats superposés ont 
attaché leur ceinture de végétation autour des flancs 
de ces montagnes. Mais que peuvent faire dans ce beau 
pays quelques centaines de timides Aruaques, presque 
abrutis par les exactions des prêtres et des trai ants 
espagnols? Une compagnie française demande la con- 
cession de a Sierra Nevada et s'engage à y jeter cin- 
quante mille colons, dans l'espace de cinq ans. Quel 
bonheur ce serait pour un pays où il n'y a pas encore 
une seule charrue, et où tous les travaux de l'agricul- 
ture, e labourage y compris, se font au moyen d'un 
sabre ! Quoi qu il en soit, l'avenir de ces belles mon- 
tagnes est aussi beau que celui de la Suisse, et je veux 
être 1 un des pionniers de cet avenir. 

Si j'ai attendu si longtemps à Riohacha, avant de 
partir pour la Sierra, c'est que j'attendais un compa- 
gnon. Je me suis associé avec M. Chassaigne, menuisier 






connrcspoNDANCF. d'ét.isçk np.CT.rs 131 

ci-devant de Monlieu ; c'est un excellent homme, un 
peu grondeur, très intelligent, et, depuis plus de trois 
mois que je le connais, je vis avec lui en parfaite har- 
monie de sentiments. J'apprends, en attendant, l'art 
de la menuiserie et, soit bonté d'âme, soit amour de la 
vérité, il veut bien louer mes mortaises et mes coups de 
rabot. Il est évident que M. Chassaigne sera beaucoup 
plus utile que moi dans l'association que nous allons 
former, mais ce serait aussi trop d'orgueil de ma part 
de vouloir être le premier en tout. Je puis bien me rési- 
gner pour cette fois, à être l'obligé ; d'ailleurs, je suis 
jeune encore et je me promets d'abattre plus d'un arbre 
à moi tout seul. 

Ainsi, chère mère, dans quelques jours, j'étendrai 
ma natte à l'ombre d'un ciner ou d'un fromager et 
j'aiderai à monter sur quatre pieux un misérable toit 
de latanier, pour nous mettre tant bien que mal à 
l'abri de la pluie. Si votre souvenir ne faisait ma peine, 
qu'il me serait doux d'aller m'établir ainsi dans la forêt 
vierge, près d'une cascade, en vue de la mer et de ses 
blancs navires, en vue des neiges roses qui nous regar- 
dent d'une hauteur de six mille mètres ! Mais tant que 
je n'aurai pas reçu de tes nouvelles, je me sentirai seul ! 
Ecris-moi donc pour que je puisse remplir de toi la 
forêt et les montagnes. Tous les quinze jours, je descen- 
drai à Riohacha pour savoir si ta lettre est arrivée. Mon 
adresse est tout simplement Riohacha Nouvelle Gre- 
nade, car ici il n'y a pas de distribution de lettres, et 
chacun est obligé d'aller les chercher. 

Que te dirai-je de plus, chère mère ? Te parlerai- je 
de moi. Tu le sais, je suis triste. L'histoire naturelle de 
ce pays? Il faudrait un livre. La politique? Je suis socia- 
liste ici comme ailleurs. Aujourd'hui même, on vote 



ii uwmw <i i" **~c».< — ■*«—»■-•■■■ 






132 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

dans la Nouvelle Grenade pour l'élection d'un nouveau 
Président. Les trois candidats sont Ospina, le jésuite, 
Mosquera, le soldat, et Murillo, l'homme de liberté. 
J'espère. 

Adieu, chère mère, toi et les tiens. 

Dis à mon oncle de vouloir bien envoyer pour moi 
60 francs à M. J. Dugerdil, professeur à Penay près 
Genève. Il se peut qu'il ne soit pas à Penay, mais ça ne 
fait rien, puisque c'est là que réside sa famille. J'avais 
contracté cette dette à Neuwied et je l'avais oubliée. 
Je suis heureux de me la rappeler. 

A toi, 

Elisée. 



À Elie Reclus. 



Riohacha, 3 octobre 1856. 



Amis, 

Je viens enfin de recevoir une lettre de vous, alors 
que j'avais déjà cessé d'espérer et de désespérer, et que 
je comptais sur une lubie de la destinée pour me donner 
de vos nouvelles. J'avais un peu la bonhomie de vous 
croire sur le « Venezuela », et j'avais l'honnête intention 
d'aller vous chercher à Sainte-Marthe, mais puisque 
vous êtes occupés à créer un néo-grenadin, il ne me 
reste qu'à vous supplier d'attendre jusqu'après votre 
traversée future avant d'en faire un second ; autrement 
de moutard en moutard, et d'année en année, je serais 
réduit à ne vous voir que par les yeux de la foi, de l'espé- 
rance et de la charité. 

Ici, nos affaires vont assez lentement, grâce à notre 
misère et aux temporisations du vieux Chassaigne ; 
nous avons laissé passer la saison des chaleurs, et les 
pluies augmenteront beaucoup les difficultés de notre 
voyage et les travaux d'installation. Quant à moi, la 
chose m'est d'autant plus indifférente qu'à votre 



WWI #, I W ■*<* 



134 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

arrivée nous sommes sûrs d'avoir au moins un poulailler 
pour vous faire coucher et des bananes pour vous 
nourrir. J'espère que Noémi est enchantée de cette 
perspective que je lui offre. 

Fatigue d'attendre le vieux Chassaigiie, j'ai pris 
les devants avec son fils pour aller reconnaître la Sierra 
et chercher d'avance la gorge où nous planterons nos 
premiers bananiers. J'ai trouvé un site charmant dont 
la beauté entrera pour beaucoup dans notre bonheur. 
Là se trouve tout ce que votre imagination se figure : 
vastes croupes herbeuses, blocs épars dans le lit des 
torrents, forêts immaculées gravissant jusqu'au som- 
met des hautes montagnes, paysages verts s'étendant 
jusqu'à la mer entre une avenue de pics,et puis tant de 
ces petites cachettes délicieuses perdues sous le feuillage 
au bord des* ruisseaux frais ! Que diable! voilà qui vaut 
bien les Batignolles ou même le pré des Catalaus ; il n'y 
manque encore que vous et nous, et le premier coup de 
pioche qui annonce la domination de l'homme. 

Cet endroit charmant s'appelle Caracasaca. Je 
suppose qu'il est élevé d'environ cinq mille pieds au 
dessus de la mer, de sorte qu'il nous faut renoncer à la 
culture de la vanille, de la cannelle et d'autres plantes 
de la zone torride ; mais nous n'en aurons pas moins 
des bananiers, des palmiers, la canne à sucre, le café, 
les aracachas et autres productions semi-tropicales. La 
canne à sucre surtout y donne des résultats merveilleux; 
cent cannes donnent, dit-on, seize litres de sucre ; or, 
comme les Indiens Aruaques, seuls planteurs qu'il y 
ait dans ces montagnes, n'expriment pas le quart du 
jus que contient la canne, on peut au moins compter 
sur une demi-livre de sucre par roseau, ce qui donne- 
rait un produit décuple de la Louisiane ou plus de 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 13o 

vingt-cinq tonne» de sucre par hectare. De plu», nous 
pourrions cultiver toutes le» plantes d'Europe. Voilà 
pourquoi le Chassaigne te recommande de nous apporter 
des graines de toute espèce de légumes, surtout de 
salade, de radis, de persil, de choux-fleurs. Quant à moi, 
je te demande une petite boussole pour nos promenades 
lointaines dans la sierre ; si tu apportes aussi un baro- 
mètre, ou bien un thermomètre, nous pourrons, a 1 aide 
d'une marmite, nous persuader que nous mesurons les 
hauteurs. Nos ami» nous croiront. 

Mon voyage de la Sierra comptera parmi mes 
voyages les plus baroques et les plus pittoresques. Dans 
une lagune, celle du Navire Brisé, notre honnête bour- 
rique s'enfonce dans la vase à trois ou quatre cents 
mètres du bord, et nous, pour la sauver, jetons sa 
charge à l'eau, quitte à ne pas la retrouver plus tard, 
et, remplis de la force du désespoir, nous la traînons 
jusqu'à bord, en la soulevant par la queue, par le ventre, 
par les pattes ou par les oreilles. Le lendemain, il faut 
trouver l'embouchure de l'Enea (1) en passant sur une 
barre étroite et longue, où la mer vient constamment 
déferler en fortes vagues, entre les crocodiles qui gisent 
lourdement dans l'eau limoneuse du fleuve et les re- 
quins, les tintoreras (2) et les raies électriques qui, du 
côté de la mer, forment un cordon sanitaire. C est ac- 
compagnés par ces messieurs qui daignent bien nous 
escorter que nous passons et repassons douze fois la 

(1) L'Enea, le fleuve le plus dangereux de la province, à cause de 
la rapidité du courant et surtout des animaux qui la peuplent. Voir 
Elisée Reclus, Voyage à Ut Sierra JVewnta, p. 269, Paris, librairie 

Hachette. 

(2) Tiatôreru, le terrible requiu paatouflier. 



I n** lu (f#*Wr , »'H^'*v 



! 



136 CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 

bouche de l'Enea pour transporter à l'autre bord bour- 
rique, effets et marchandises. Des marchandises? diras- 
tu ! Oui, je me suis fait assez vil pour cela. On nous 
avait dit que si l'on ne faisait pas d'échanges avec les 
Indiens Aruacos de la Sierre, on courait risque de 
mourir de faim. Et, pour ne pas mourir de faim, nous 
avons emporté de petites marchandises et de la morue 
aussi puante qu'il le faut pour plaire aux Indiens, 
fcdifie le beau-père, en lui disant quel honorable métier 
exerce son neveu, mais garde-toi bien de dire que j'ai 
donne la caisse de morue au premier venu et le reste à 
n importe qui, Représenté-moi plutôt, gravissant les 
montagnes avec un.gros sac sur le dos et détaillant des 
morceaux de vieille morue à des Indiens encore plus 
sales que moi. Le spectacle de ce jeune homme indocile, 
réduit a se faire vil brocanteur de morue, ne manquera 
pas de lui inspirer des paroles d'une haute sagesse. 

Un autre jour, cette fois en l'absence de la bour- 
rique qui nous avait demandé grâce, nous nous enfon- 
cions jusqu au cou dans l'eau pourrie d'un marais, à la 
recherche d un sentier imaginaire, puis nous traversions 
a la lueur des éclairs un gave de montagne dont le 
courant nous emportait de rocher en rocher ; puis une 
heure après, je revenais sur mes pas, courant à travers 
la neige et la pluie, le long du sentier débordé comme 
un ruisseau, bondissant et nu comme un satyre à la 
recherche d'une aimable petite chienne qui venait de 
se perdre. C'est là, pour la première fois, que M. le 
Tonnerre a daigné me prendre pour collaborateur • u 

n ayant pas sans doute son compte d'électricité, il a 7 

daigné s emparer de la mienne, et, tout en exécutant 
un mouvement de recul semblable à celui d'une arme 
a feu qu on décharge, j'ai eu la satisfaction de me dire 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 137 

qu'il entrait un peu de ma vie dans cet éclair qui me 
brûlait les yeux. Il faut vraiment que je sois bien petit 
et que vous soyez bien loin dé moi pour que ces bali- 
vernes m'amusent* J'avais l'intention, pour vous faire 
du premier pas pénétrer dans le vrai Nouveau Monde, 
d'aller avec vous par terre de Sainte-Marthe à Riohacha 
en traversant les forêts, les torrents et les défilés, nous 
nous serions ainsi familiarisés davantage avec la nature 
jeune et sauvage ; mais le jeune héritier vient nous 
dire d'être sages, et nous le serons, Noémi, ne crains 
rien. D'abord, la moitié du chemin peut se faire en 
chaloupe et, comme vous me promettez de partir dans 
un, deux, trois ou quatre mois, vous arriverez pendant 
la saison des sécheresses, alors que les marais n'existent 
plus et que les gaves ont tout au plus quelques gouttes 
d'eau* De tous ceux que je vois revenir de la sierre, 
aucun ne revient aussi maltraité que moi, et cela parce 
qu'aucun ne se met en tête de grimper sur les cocotiers 
pour abattre des noix, ou de chercher un sentier dans 
les marécages ou de perdre sa chaussure dans un torrent 
et d'aller pieds nus à travers les épines et les rochers. 
Certes le chemin de la Sierre est bien plus sûr que là 
rue de Rivoli et, cependant, tu ne crains point, Noémi, 
de t'aventurer dans cette rue dangereuse. 

Ainsi, je suppose que nous sommes déjà installés 
dans cette charmante et heu euse vallée de Caracasaca; 
il ne vous reste plus qu'à connaître vos commensaux. 
D'abord, c'est le vieux Chassaigne avec ses qualités et 
ses défauts de vieillard aimant à contredire, se disant 
très ignorant pour avoir le droit de vous assommer 
avec ce qu'il peut savoir, mais au fond vraiment bon 
et sincère. Il faut avoir la peau chatouilleuse comme je 
l'ai parfois pour ressentir les coups d'épingles ; quant 



m urw^ 



138 



CORRESPONDANCE D 'ELISÉE RECLUS 



I 



à vous, vous n'aurez qu'à jouir de ses bonnes qualités. 
En fait de matières argenteuses, il a toujours agi à mon 
égard avec une grande délicatesse. Puis vient sa fille, 
bonne, grosse et joufflue, inculte de toutes les manières, 
mais désireuse d'apprendre, un fils surnommé Chéri, 
garçon parfois fort maussade que son père envoie au 
diable cinquante fois par jour et dont l'existence m'in- 
quiète fort peu ; une ânesse, digne mère de famille, qui 
porte avec dignité les charges qu'on lui met sur le dos ; 
deux chiens galeux,une jolie poule,et quatre moroccons, 
charmantes petites tortues, chers animaux qui font ma 
joie. Quand tu seras ici, rien ne nous empêche, si nous 
le voulons, de former un jardin botanique, et zoolo- 
gique. J'oubliais de dire que nous aurons un petit mu- 
lâtre, Ramon Diaz, qui ressemble à Onésime enfant ; 
nous pensions aussi nous charger d'un gaminet, petit- 
fils de Dessalines et arrière petit-fils de Bernier, le mé- 
decin du Grand Mogol, mais de charmant qu'il était, 
l'enfant est devenu insupportable, presque tout d'un 
coup. Son intelligence, sa grâce et sa beauté, sont 
restées les mêmes, la seule différence consiste en un 
changement de tension morale. 

Il paraît que la Nouvelle Grenade va entrer dans 
sa période de réaction. Nous avons été battus aux élec- 
tions dernières : Ospina, le jésuite sans tâche, un petit 
homme à la tête penchée, au regard multiple, à la voix 
de cigale, un de ces Aarons visqueux qui font couler 
l'huile de la sainteté sur leur barbe et sur le bord de 
leurs vêtements, vient d'être élu pour quatre longues 
années. La rébellion du général Melo et la stupide tra- 
hison d'Obando, qui a bien voulu échanger sa popula- 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 130 

rite lamartinienne pour une abjection sans exemple, 
ont effrayé tous les gens de petite foi et leur ont fait 
craindre les excès de la licence en délire, et caeteri, 
et caetera, et patati et patata. Mosquera, le candidat 
Cavaignaqueux, et Murillo le candidat Girardiniste, 
l'homme du libre échange, de l'organisation communale 
et de l'abolition des peines infamantes de toute espèce, 
celui qui, en qualité de secrétaire d'Etat,a eu autrefois 
le bonheur de donner la liberté aux derniers esclaves, 
ont été laissés sur le carreau. Ains' a Nouvelle Grenade 
qui, sans le savoir, était la nation la plus libre du monde, 
est de nouveau lancée sur la pente dés révolutions. Dans 
toutes les républiques de l'Amérique du Sud, où il n'y 
a ni population, ni armée, ni voies de communications, 
ni institutions antiques, la force de résistance que les 
partis opposent l'un à l'autre est peu de chose et les 
gouvernements sautent et retombent comme de petits 
bonshommes de moelle de sureau sur un gâteau de 
résine. D'ailleurs, que peut Ospina dans un pays où il 
n'y a plus un soldat, où l'on a vendu le dernier baril de 
poudre et la dernière couleuvrine, où les églises tombent 
en ruines, où l'on peut toujours aller chercher la liberté 
des montagnes pour échapper à la compression des 
villes. Quoi qu'on fasse, il n'en est pas moins écrit dans 
les contours mêmes du continent que les destinées de 
l'Amérique s'élaborent dans la Nouvelle Grenade, 
cette république qui relie les deux Océans et regarde 
l'Amérique du nord ; c'est là que doit se sublimer 
l'idée hispano-américaine pour faire face à l'idée anglo- 
américaine. Vamos ! 

Je vais écrire à D., consul de Sainte-Marthe, pour sa- 
voir si le «Venezuela)) lui a porté les bouquins que vous 
avez eu la bonne, l'excellente idée de m'envoyer. Sache 



140 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

qu'un nommé Linden, botaniste, envoyé par le gouver- 
nement belge, a visité la Sierra "Nevada, il y a quelques 
années. Il a écrit un livre. Ce livre pourrait nous être 
utile. Informe-toi. 



Des nouvelles de Manuel, Manau et autres ci-de- 
vant amis ? Ecrivez sans crainte, j'espère que vos 
lettres ne s'égareront plus désormais, que je les recevrai 
sans faute. Ecrivez souvent, amis. 

Elisée. 



A sa Mère. 



Riohacha, 14 octobre 1856. 



Bonne et chère maman, 



J'ai éprouvé une joie bien vive quand, à mon retour 
de la Sierra Nevada, j'ai trouvé une charmante lettre 
qui m'attendait : c'était la première nouvelle d Europe 
depuis huit longs mois, et mon absence me semblait 
presque une mort anticipée. Toutes les lettres expédiées 
précédemment se sont perdues, mais que cela ne t em- 
pêche pas de me faire parvenir de tes nouvelles, car, 
maintenant, je suis connu à la poste de Sainte-Marthe 
et le consul français, qui est un brave jeune homme,m a 
promis de veiller sur mes intérêts. Ecris donc toujours . 
Chacune de tes lettres est un peu de sang nouveau dans 

mes artères. . ' .. »• l»a. 

Tu me demandes quelques détails sur Riohacha, 
pauvre petite ville qui ne mérite guère l'honneur que tu 
lui fais. C'est une capitale de province, c est vrai, et 
pourtant les maisons sont presque toutes en bois et, 
sauf dans les deux ou trois belles rues, les toits sont 
encore de pauvres toits de palmes. A l'exception de tw, 



I 



142 correspondance d'élisée reclus 

toutes les maisons ne se composent que d'un modeste 
rez-de-chaussée ; les vitres, les croisées sont inconnues, 
et les fenêtres, garnies de barreaux, donnent à la ville 
entière un air de prison. Il n'y a ni marché, ni halle, 
ni abattoir, ni fontaine, ni aucun édifice d'utilité 
publique ; les quatre mille habitants du lieu, presque 
tous noirs ou mulâtres, vivent dans l'ordure, la crasse 
et la puanteur. Riohacha jouit à tort selon moi d une 
grande réputation de salubrité : les marécages et les 
salines qui l'entourent ne peuvent qu'empoisonner 
son atmosphère et, d'après les renseignements que j'ai 
recueillis, il se trouve que la mortalité y est encore 
plus forte qu'à la Nouvelle-Orléans. Dans la Sierra, au 
contraire, la température est aussi bonne et aussi 
salubre que dans nos Alpes ou nos Pyrénées. 

Riohacha forme un petit monde à part, presque 
entièrement séparé du reste de l'univers ; par terre, il 
est difficile de voyager, car les voies de communication 
ne sont guères meilleures qu'elles ne l'étaient du temps 
de Colomb et d'Alfinger. Pour aller à Maracaybo, il 
faut choisir pour ami quelque brave Indien Goajira 
et se laisser guider par lui à travers les savanes et les 
marécages ; pour aller à Sainte-Marthe, il faut passer 
quinze embouchures de rivières et marcher à quatre 
pattçs pendant plus d'une heure dans un défilé rocail- 
leux appelé le défilé des Cordages. Le chemin de Valle 
Dupar ne vaut guère mieux ; toutes les marchandises 
se transportent fort mal à dos d'âne ou de mulet, et le 
sentier est parsemé des ossements des pauvres bêtes 
de somme qui sont mortes à la peine. Enfin, tu jugeras 
de 1 état des chemins aux environs de Riohacha si je 
te dis qu'il n'y a ici en tout qu'une voiture et deux 
charrettes. La voiture n'a jamais «ervi, un richard l'a 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE BECLUS 143 

achetée simplement comme un symbole de sa puissance* 
Tout le monde peut aller dans la cour du monsieur 
admirer cette merveille* 

La plaine de Riohacha est assez vaste, son horizon- 
talité presque parfaite. La nature sablonneuse du sol. 
les bancs de calcaire qui la traversent, les coquillages 
épars sur la surface prouvent d'une manière irrécu- 
sable que la mer y a séjourné longtemps, j'ai même 
des raisons de croire qu'autrefois la rivière Madeleine, 
avant le soulèvement de la Sierra Nevada, avait choisi 
pour embouchure l'estuaire qui est aujourd'hui la 
plaine de Riohacha. Vue de haut, cette plaine semble 
encore une mer, les arbres qui la recouvrent, acacias, 
mimosas, raquettes et cactus lui donnent une teinte 
verte, uniforme, qui ressemble à celle de l'Atlantique. 
Plusieurs rivières, descendues d'un rameau des Andes 
qu'on appelle Sierra Negra, traversent la plaine du sud 
au nord ; la plus considérable est celle qu'Onjésime a 
parfaitement raison de nommer Riohacha, mais les 
gens du pays, qui sont fort peu géographes, donnent 
à la partie supérieure de ce cours d'eau le nom de 
Rancheria et à son embouchure celui de Calacala. C'est 
une charmante petite rivière qui ressemblerait à la 
Dronne (1), si elle n'était peuplée d'alligators ; elle est 
toujours guéable, même dans la saison des pluies; 
cependant, si on avait dans ce pays-ci quelque esprit 
d'industrie, on pourrait l'utiliser pour le flottage des 
bois d'acajou. La bouche du Riohacha est la plus capri- 
cieuse que j'aie encore vue : elle change continuellement 
de place, tantôt elle passe dans la ville même, tantôt 

(1) Rivière que l'on aporçoit de Laroche-Chalais, Heu .de nais- 
sance de M m * Reclus. 



144 CORHESPONDANOIÎ d'ÉLISÉK RECLUS 

à une demi-lieue vers Test, elle oscille de droite à gauche 
et de gauche à droite selon les saisons. 

Le mouvement commercial de Riohacha est plus 
remarquable que pourrait le faire supposer l'aspect de 
la ville.La valeur des échanges est d'environ quatre mil- 
lions de francs et le port est visité annuellement par 
deux cent cinquante petits navires d'un port total de 
vingt mille tonneaux. L'exportation consiste presque 
uniquement en bois de Brésil, en bois jaune et en divi- 
divi, graisse noirâtre dont les teinturiers et les tanneurs 
se servent en Angleterre. Quant à l'agriculture, elle est 
complètement nulle. D'ici à cent lieues à la ronde, 
personne n'a vu de charrue et les savants seuls en ont 
entendu parler ; aux environs de Riohacha, il n'y a 
que quatre petits carrés de terre défrichés ; on les 
appelle roses, par ironie sans doute, car on y trouve à 
peine quelques pieds de manioc. 

Mais bientôt, je vais dire un adieu' définitif à cette 
triste ville où je ne me sens heureux que parce que je 
suis fermement résolu à l'être ; dans quelques jours, je 
repars pour la Sierra où j'ai été déjà choisir notre habi- 
tation future, et je ne manie plus que le sabre, qui est 
ici le seul instrument de labourage connu. 

Le chemin qu'il faut suivre pour aller d'ici à Dibulla, 
village situé au pied même de la Sierra Nevada, à 
quinze lieues de Riohacha, est très intéressant. Il se 
compose en entier de cordons littoraux ou langues 
étroites de terre formant des arcs de cercle parfaits de 
l promontoire à promontoire. Ces cordons littoraux ont 

en gênerai une largeur de quelques mètres seulement ; 
Us s avancent pourtant avec une régularité géométrique 
entre la haute mer et les vastes lagunes qui, jadis, fai- 
saient aussi partie de l'Océan, et maintenant s'assi- 



CORRESPONDANCE I> ELISEE RECLUS 145 

milent de plus en plus à la terre ferme. De distance en 
distance, le cordon littoral est interrompu par l'embou- 
chure de quelque rivière, mais il se continue sous forme 
de barre, et, pourvu qu'on suive sans hésiter la ligne 
des brisants, on trouve toujours le chemin sûr et forme. 
Dans la saison pluvieuse seulement, il peut y avoir 
quelque danger, alors que les marais inondés s'ouvrent 
des bouches provisoires dont la barre est irrégulière et 
incertaine. Quant à moi, j'ai trouvé ce chemin fort 
agréable, il reproduit en petit les rivages du golfe du 
Mexique, dont, à l'aide de quelques ponts, on pourrait 
faire le tour sur une étroite levée de sables et de galets. 
C'est d'un promontoire assez rapproché de Dibulla 
que l'on jouit de la vue la plus imposante du massif 
de la Sierra Nevada. Figure-toi les Pyrénées, chère 
mère, se dressant à l'horizon comme une accumulation 
de vagues énormes, augmente leur hauteur du double, 
pose-leur au sommet comme une immense citadelle de 
neiges, et déroule à leurs pieds la vaste mer avec ses 
oiseaux, ses nacelles, ses vagues et son écume, et tu 
verras la Sierra Nevada. Jette aussi sur la mer, visa vis 
de la Sierra, un promontoire de nuages long et pointu 
comme un fer de lance, nuages produits par les vapeurs 
de l'atmosphère qui se moulent sur la base des mon- 
tagnes. Quand un navire passe à travers ce promontoire 
de nuages, même à cinquante milles en pleine mer, il 
est assailli par des bandes de papillons blancs qui vo- 
lent au hasard comme des fleurs de neige. Je ne veux 
point te décrire la Sierra Nevada, car c'est une 
chaîne de montagnes encore presque inconnue, séjour 
de la fable et du mystère. Les cimes les plus élevées 
et le grand pic lui-même n'ont pas de noms et per- 
sonne dans le pays ne connaît ceux que Huinboldt 

Coiut. E. Reclus. — T. I. 10 



14lî <:oiuu:spoNi>ANt:K d'émske rkcmjs 

leur a imposés. Cependant le grand pic a été mesuré 
à plusieurs reprises par les navigateurs, il a six mille 
quatre mètres de haut. Aucune chaîne de montagnes 
n'est plus facile à explorer, car aucune n'a de structure 
géologique plus simple. Sa crcte est parfaitement paral- 
lèle à la mer et forme une quinzaine de vertèbres d'où 
descendent de chaque côté autant de chaînes transver-* 
sales, semblables aux côtes d'un corps humain. Quinze 
rivières prennent leur source de chaque côté de 
la crête et descendent chacune par sa vallée transver- 
sale, celles du nord à la mer, celles du sud au rio César, 
affluent de la Madeleine ; c'est dans la troisième vallée 
du côté nord, à l'extrémité orientale de la Sierra, que 
nous avons l'intention de fonder notre rancho. La 
première vallée est celle du rio Dibulla, la seconde, 
celle du rio Canas, la troisième, la nôtre, celle du rio 
1 Aricho, et c'est de là que je partirai pour faire mes 

tournées et mes expéditions dans les montagnes. 

Les habitants de la Sierra sont les Indiens Aruacos, 
pauvres enfants bien doux qui font une explosion de 
rire pour dire oui ou non et regardent tout avec 4a 
curiosité sans intelligence de l'oiseau. Ils sont hypo- 
crites comme tous les faibles, mais leur hypocrisie n'est 
point perfide, c'est l'hypocrisie de la sarigue qui fait la 
morte dès qu'on la touche, de peur d'être torturée ou 
mangée. On les dit originaires de la plaine ; la barbarie 
des Espagnols leur fit chercher un refuge dans ces 
montagnes d'un accès difficile aux envahisseurs. On 
voit bien, en effet, que les Aruacos ne sont pas un 
peuple montagnard, car ils n'ont ni force ni cou- 
rage. Les femmes n'ont pas non plus de grâce dans 
les attitudes ni de goût dans les vêtements ; elles 
portent leurs enfants dans des sacs suspendus à leur 



CORRESPONDANCE 1> KMSKK RECLUS 147 

tête par un cordon. Ces enfants ne pleurent jamais. 

Les maisons ressemblent à des ruches d'abeilles, 
chaque famille en a deux, celle du mari et celle de la 
femme. La femme ne s'enhardit jamais jusqu'à dépasser 
le seuil de la' case maritale : elle dépose à la porte la 
nourriture qu'elle vient de préparer et que le noble 
mari lui fait la grâce de vouloir bien manger ; la femme 
est l'esclave du mari et toute jeune fille pauvre qui ne 
trouve pas de maître, devient de droit l'esclave du riche 
le plus voisin. Le système social de l'Europe se retrouve 
ici, mais incomparablement plus simple et dégagé de 
toutes les complications qui le défigurent chez vous. 

Ils se disent chrétiens, mais ils ont encore leurs 
superstitions antiques. On dit qu'ils célèbjent des rites 
païens dans une grotte appelée Cansa marie. Le grand 
prêtre,ou Mamma,de San Miguel, qui me donnait l'hos- 
pitalitéj m'étonna un soir en se tournant vers les pics 
neigeux et en faisant avec ses doigts tantôt étendus 
vers le ciel, tantôt appliqués sur son front et sur sa 
bouche,une foule de signes mystérieux. Les noms chré- 
tiens des Aruacos ne leur servent que d'une manière 
, officielle j ordinairement ils se connaissent par des noms 
empruntés a la nature ou à quelque pratique supersti- 
tieuse. En ma qualité de légumiste, je passe chez les 
Aruacos pour un magicien... A plus tard d'autres détails. 

Je t'embrasse, chère mère. J'embrasse aussi du fond 
du cœur mon bon père auquel je ne pense jamais sans 
une profonde émotion. J'aimerais tant à lui écrire des 
w paroles douces à son cœur, mais je redoute de lui 

parler dans un langage qui n'est pas le sien. Chère 
mère, c'est toi que je charge de lui parler de mon amour 
de fils. Sois heureuse ! 

Ton fils, Elisée. 



wmtv*\mmi\\\ »*. *v -< 



À son Père. 



Rjohacha, novembre 1856. 



Très excellent père. 



Je reçois seulement aujourd'hui la lettre touchante 
que tu m'avais écrite dès la fin de l'anïiée dernière, et 
c'est avec une profonde reconnaissance, presque avec 
un sentiment d'humiliation que je l'ai lue et relue, pour 
la lire et la relire encore. Je me sens plus qu emu, en 
pensant que toi, mon père, t'abaisses au point de me 
remercier avec effusion parce que moi, ton fils, je me 
suis souvenu de toi. Vraiment, c'est une grande chose 
que l'amour d'un père tel que le mien. 

Mais as- tu donc pu croire pendant un seul instant 
que j'omettais d'écrire ton nom par suite d'un indigne 
oubli? Cependant je n'écrivais pas une ligne sans t avoir 
présent à l'esprit ; jamais je ne prononçais le nom de 
ma bonne mère sans me souvenir que j'avais un père 
aussi. Mes lettres étaient donc bien froides puisque, 
dans les expressions de mon amour ïihal, quelque 
chose ne te disait pas que je pensais à toi aussi bien 
qu'à ma mère ! C'était pourtant un sentiment de respect 



f.ORRESPONDANCF. D'iil.lSHF. RIïCLITS 140 

et de vénération qui me fermait la bouche, je n'osais 
pas t'adresser directement de peur que mon langage • 
trop mondain ne réveillât quelques-unes de tes souf. 
. frances et ne te rappelât douloureusement que tout 
n'est pas entre nous harmonie, paix et concorde. Ai-je 
tort, cher père, de te parler avec franchise? Il m a 
semblé que si je t'écrivais pour te parler de mille choses 
et de mille autres encore, ma loquacité sur de pareils 
sujets ne pourrait que faire remarquer mon silence sur 
les grandes questions qui seules intéressent vraiment 
l'homme, et voilà pourquoi j'ai préféré me taire complè- 
tement, pourquoi je romps aujourd'hui mon long silence 
avec amertume de cœur. Je parle, cher père, pour te 
témoigner tout mon amour de fils, mais c'est justement 
k parce que j'éprouve pour toi une si vive et si profonde 

affection qu'il m'est bien triste de ne pas te crier : 
Sois heureux, mon père, je sens, j'aspire et je prie 

comme toi ! ...» 

Telle est aussi,- je l'avoue, la grande raison qui m a 
empêché de revenir en France. Te revoir et t'embrasser 
serait une bien douce chose, et faire le tour du monde 
n'est rien pour aller jouir d'un moment semblable, mais 
dans ces premiers embrassements et dans tes premières 
paroles, n'y aurait-il pas quelque chose de triste et de 
poignant qu'aucun élan d'amour de ton fils pour toi ne 
pourrait alléger? Et puis ma présence ne serait-elle pas 
comme un remords vivant? mes paroles, mes actions, 
le souffle de ma vie morale seraient une souffrance pour 
toi. Non, il vaut mieux que je reste à part et que mon 
amour de fils ne soit pas sans cesse contrarié par la 
tristesse de te déplaire. . .. • 

Ai-je tort de te parler ainsi? Je ne sais, et je désire 
ardemment que ma mère et toi vous approuviez ma 



! 



150 CORRESPONDANCE d'ÈLISEE RECI.TTR 

franchise. IJ m'a semblé qu'après ta bonne lettre, c'eut 
été une véritable hypocrisie de ma part que de me 
renfermer plus longtemps dans mon triste silence. 

^ Je t'embrasse, oher père ; j'embrasse aussi ma mère. 
J'avais l'intention de lui raconter un voyage instructif 
que j'ai fait dans la Cordillère Orientale des Andes, 
mais, tant que je demeure sous le poids de ton émou- 
vante lettre, je ne puis avoir le cœur aux récits. Adieu ! 
Je crois que demain je partirai pour la Sierra Nevada 
en compagnie de M. Chassaigne. 

Ton fils, 

Elisée. 



A Elie Reclus, 



San Antonio, Sierra Nevada, l ei février 1857. 



Mes très chers, 

Cette fois, si vous ne recevez pas de mes nouvelles, 
ne vous en prenez pas aux courriers de la Nouvelle 
Grenade, mais à moi, plutôt au grand hasard. Il y avait 
plus d'un mois que je ne vous avais écrit lorsque je suis 
tombé malade d'une fièvre ou d'un chaud-mal quel- 
conque. Je n'étais pas alors à Riohacha, où j'aurais pu 
trouver du moins quelques demi-ressources pour me 
guérir, mais dans un misérable village appelé Dibulla 
où il n'y a guère autre chose que des vieilles femmes, 
des lépreux et de la vermine. Pendant près de deux 
mois, je suis resté étendu sur le sol dans une cabane 
délabrée, ayant pour compagnons les crapaud», les lé- 
zards, les salamandres, moustiques, maringoins, frappe 
d'abord et cancrelats. Pendant plusieurs jours, je n'ai 
fait que délirer et, comme de juste, toutes les vieilles 
femmes et tous les lépreux du lieu avaient déjà fait 
mon testament, et je me préparais à me tourher sur 
le flanc et à crover comme un chien en vous ocri- 



«■*■ 



152 CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 

vant le vixi suprême. Malgré tout, je n'ai pas perdu de 
vue un petit point lumineux qui m'annonçait un 
avenir et de longs jours, et mon bon courage, aidé d'un 
brave mulâtre de Curaçao qui se débattait pour me 
sauver la vie, m'ont enfin tiré d'affaire. Puis sont venues 
les rechutes, inévitables dans un village où il n'y a que 
des bananes à manger et quelquefois du chocolat à 
boire. Enfin, j'ai pu enfourcher une mule pour aller à la 
montagne où j'espérais que l'air pur et fort me rétabli- 
rait en quelques jours ; mais la mule était malade. A 
moitié chemin elle s'abat et manque me jeter du haut î 

en bas d'un précipice. Il faut bien alors que j'essaie de 
continuer la route à pied, mais bientôt les forces me 
manquent, je m'évanouis de fatigue,et mon compagnon 
n'a plus qu'à m'abandonner sous un mauvais toit de I 

feuilles, sans vivres,. mais avec les maringoins, la fièvre 
et la pluie. Après deux jours arrive une mule, et trois 
heures de cavalcade à travers une pluie battante me 
permettent enfin de venir cuver ma fièvre dans une 
hutte de San Antonio, j 

Vous pensez bien qu'il m'est parfaitement égal \ 

d'avoir été malade ou de ne pas l'avoir été et, au fond, j 

je ne suis pas fâché que le fatum m'ait condamné à 
étudier pratiquement la médecine et l'hygiène pen- 
dant deux mois. Mais à vrai dire, quand je pense à 
vous, ces maladies me font réfléchir. Vous n'êtes proba- i 

blement pas d'une constitution plus robuste que la 
mienne et, s'il vous arrivait comme à moi d'être atta- 
qués pendant les trois premières années d'acclimata- J 
tion de deux maladies dangereuses, l'un de vous pour- 
rait bien succomber. Autrefois, j'étais superstitieux et 
je me figurais que mes amis étaient invulnérables 
comme moi, mais, depuis la mort de Mannering et celle 



( 



CORRESPONDANCE d'ÊLISÉE RECLUS 153 

de votre cher ehfantelet, je suis loin d'avoir autant de 
foi en mon étoile. Permettez- moi d'être lâche pour vous, 
je ne le serais pas s'il s'agissait de faire une action vrai* 
ment utile. 

Cependant, ce n'est pas le danger de l'acclimatation 
qui a le plus contribué à modifier mes idées, c'est l'hési- 
tation de Marthe (1) et la patiente longanimité d'Elie. 
Rien n'est ptre-^ue d'attendre et d'attendre, d'être tou- 
jours sur le point de faire ce que l'on ne fera jamais. 
Bien malgré moi, je viens d'en faire l'expérience avec 
Chassaigne. Il y a bien huit mois, j'avais 100 livres ; il 
pouvait en obtenir à peu près autant de la vente de ses 
bois et de ses outils ; mais il a laissé gagner le temps, 
il a emprunté net 100 livres pour les manger en bananes 
conjointement avec moi, puis il s'est mis à flâner, à 
causer avec les imbéciles du quartier, à se livrer à des 
réflexions qu'il croyait profondes et à des commen- 
taires qu'il croyait lucides sur deux livres de d'Holbach 
et de Pierre Leroux que j'avais péchés quelque part. Et 
voilà : au lieu de commencer par faire à la Sierra une 
plantation sérieuse, nous avons laissé. courir et le temps 
et l'argent, nous sommes arrivés dans les montagnes 
sans le sou et j'ai été obligé d'emprunter 80 livres à un 
de mes amis. Et nous, mes très bons, qu'avons-nous 
obtenu avec nos désirs perpétuels de nous réunir, et nos 
hésitations, et notre patience, si ce n'est de rester 
séparés pendant de longues années? Vaut mieux la 
ferme résolution de rester chacun de son côté, toi à 
Paris, moi à Saint-Antonio et de travailler jusqu'à ce 
que la réunion soit^facile et réalisable. Je t'assure que 
c'est le vrai moyen de nous revoir plus tôt. D'ailleurs 

(1) Marthe-Elisabeth-Noémift femme d'Elie Reclus. 



MMMWMffwii 



154 CORRESPONDANCE d'ÉIJSÉE RECLUS 

l'argent est rare, les 1200 francs trouveront singulière- 
ment bien leur emploi dans entrer dans la poche de 
quelque capitaine ivrogne ; il vaudrait mieux m'en 
envoyer une partie pour payer mes dettes et planter 
du café. Pour le moment/ c'est à moi d'aller vous 
retrouver plutôt qu'à vous de venir dans la Nouvelle 
Grenade. Au besoin, je pourrais aller en France par 
sauts et par bonds ; mais ce qu'il y a de mieux à faire 
pour aujourd'hui, c'est de ne pas chercher à nous voir. 
L'hésitation de Marthe (1), et je crois que Marthe est 
aussi bien la vraie femme que Noémi, ne me laisse 
aucun doute à cet égard. Venir sans foi, c'est vouloir 
mourir de la fièvre jaune, du choléra, d'une maladie 
quelconque, de doute seulement. Continue à copier tes 
actes de la section du contentieux, et laisse» mof bêcher 
la terre et vendre de la morue pour des bananes ou des 
patates, car ici nous n'en sommes pas au virement de 
compte mais à l'échange primitif, à tout ce qu'il y a 
de plus barbare en fait de troc. Restez, mes très bons, 
Grimard, Hickel, d'autres : Paris et la science valent 
bien Elisée, la Nevada et peut-être la mort pour l'un 
de vous. Ce n'est pas te dire, chère Noémi, que tu ne 
verras jamais la Sierra Nevada. Si nous réussissons a 
demi dans notre plantation de café, si les communica- 
tions deviennent plus faciles, par suite de l'invention de 
quelque nouvelle hydroloeornotive, et que l'on puisse 
arriver au délicieux climat de la Sierra Nevada en tra- 
versant le climat tropical comme un ouragan, alors 
nous pourrons faire de Paris notre maison de ville et 
de la Sierra Nevada notre maison de campagne. Est-ce 

(1) Allusion a la Marthe de l'Evangile qui « h agitait et s'inquié- 
tait pour beaucoup de chose» », 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 155 

que toutes les forces de l'air et de l'eau, de la matière 
et de la science ne travaillent pas de concert pour 
nous rapprocher sur cette petite pelote terrestre? 

J'ai été sur le point de vous demander quelques 
sous pour aller en France, mais la raison qui m'aurait 
fait partir n'existe plus. Le vieux Chassaigne me bou- 
dait à propos de quelques niaiseries. Ordinairement, 
dans une association, les dissentiments sont causés par 
les femmes et, à défaut de femmes, par les moutards, 
c'est ce qui nous est arrivé. Le pauvre vieux était jaloux 
d'un mulâtre qui travaille avec nous et auquel je donne 
des legons de français : il a voulu l'expulser de l'associa- 
tion, mais quand il a vu que je ne m'y prêtais pas, il a 
parlé de rupture. Tu penses bien que j'ai accepté la 
chose très froidement et déjà je regardais la France, 
Quand le brave homme m'a vu si calme, il a changé de 
langage, il m'a supplié par tous les dieux de l'Olympe 
de vouloir bien rester et lui-même s'est mis à faire 
l'éloge de notre associé. Je suis resté parce que je me 
sens des devoirs envers Chassaigne, vieux, ennuyé, 
boudeur, et parce que l'association ne doit pas se briser 
par la faute d'un ci-devant socialiste. 

Elisée. 






A Elie Reclus. 






Riohacha, 18 février 1857. 

Je suis descendu de la Sierra tout exprès pour 
mettre cette lettre à la poste et, pour faire avec toutes 
les ressources de la civilisation grenadine les vingt 
lieues qui me séparent des montagnes, j'ai mis huit 
longues journées semées d'accidents tels que barques 
chavirées, nuits pluvieuses et passées en compagnie 
des moustiques sur le sable mouillé. Heureusement que 
la mer a beau être forte, on ne risque guère de se noyer, 
car les canots, tous creusés dans un tronc d'arbre plus 
ou moins gigantesque, suivent toujours la plage. En 
cas de malheur, on se jette à l'eau et on se fait balayer 
par les vagues sur la rive. Le pittoresque est sa- 
tisfait. Il ne reste plus qu'à trembler le froid et la 
fièvre. 

En arrivant, j'ai trouvé les deux caisses de livres 
que j'attendais vainement depuis quatre mois. Je les 
croyais perdus. Quel bien vous m'avez fait, mes. chers! 
Je mourais de faim et de soif. J'en étais à la troisième 
ou quatrième étude d'un livre d'Agassiz qui composait 
toute ma bibliothèque. J'avais commis la platitude 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 157 

d'emprunter et de lire d'Holbach, et je ne suis pas de 
ceux qui savent étudier la nature et l'inventer à la fois. 
Maintenant, je passe des heures d'un bonheur complet, 
et ce bonheur je vous le dois. Chaque bonne phrase, 
chaque sentiment généreux, me parle de vous. Déjà 
mes livres circulent et j'espère qu'avant longtemps, 
chacun en représentera dix. Quant à la photographie, 
bravo ! et je suis heureux que tu saches ce que tu n'au- 
rais jamais pu apprendre ici. 

Ce qui a causé le retard des livres c'est que F. n'est 
plus à Sainte- Marthe depuis deux ou trois ans. Son 
successeur est un certain M. de M., qui vient de me 
demander un rapport sur la Sierra Nevada. Quand 
vous aurez l'intention de m'envoyer quelque joie, des 
livres, des dessins ou même quelques vilains écus, il 
vaudra mieux vous adresser au correspondant du vice- 
consul de Riohacha, L., bourgeois qui n'est après tout 
qu'une poche à sous et, cependant, feint d'avoir de 
l'affection pour moi. Je vous enverrai l'adresse du cor- 
respondant. 

J'ai vu qu'il était bon de changer quelque peu mes 

plans : je vais rester à Riohacha pour donner de sales 

leçons de français. De cette manière, je pourrai envoyer 

la moitié de mes maigres profits à Ch., pour qu'il puisse 

faire marcher l'habitation. A la Sierra, je ne pouvais 

ni gagner de l'argent ni travailler, tandis que d'ici je 

pourrai.lui envoyer 100 francs par mois, ce qui est pour 

le moins suffisant... t <t . 

Je vous quitte, parce que je suis bête et que j ai 

toujours la fièvre : je suis comme une longue-vue dont 

les tubes sont fermés ; je n'y vois plus ; sans doute 

que mon intelligence s'est réfugiée quelque part 

dans les intestins, car j'y entends des bourdon- 




158 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

néments comme s'il s'agissait de l'expulsion d'un 
étranger. 

Salut, mes bons. 

Salut, Hickel, Grimard, et autres, die ganse Welt. 

Dis à Z. que je ne lui écris pas de peur que mes 
lettres ne tombent dans quelque souricière. 

Elisée. 



A Eli© Reclus. 



Rio hacha, 10 mars 1857. 



Amis, 

Je n*ai rien à vous dire, si ce n'est que le mal de 
tête est fort désagréable et que les bourgeois, y compris 
ma personne, sont des êtres fort insipides. Pour me 
rendre un peu d'amour au cœur et de force au jarret, 
ce n'est pas trop de nos longues nuits tropicales avec 
leurs belles étoiles et la splendeur tranquille de la mer 
qui les réfléchit. Encore est-ce d'une manière toute 
passive que je prends ces bains d'air, de lumière et de 
paix. Etendu sur le sol et le regard sur la Voie lactée, 
je sens tous mes souvenirs de la journée qui s'évaporent 
comme des miasmes impurs et, graduellement, mes 
pensées rêveuses se reportent vers les amis, vers les 
frères, vers le bien et la beauté. Pour vivre, je remplace 
l'activité franche et noble par une contemplation boud- 
dhique : ne pouvant donner, j'absorbe» 

Je crois vous avoir dit que j'allais m'engager par 
un ignoble oontrat à seringuer pendant une année de» 



I 



ii)0 CORRESPONDANCE d'ÉLISEË RECELS 

leçons quelconques à la jeunesse juive et chrétienne de 
Riohacha. Maintenant c'est une affaire bâclée, et ce 
qu'il y a de mieux dans l'histoire, c'est que le contrat 
n'engage que moi et que, dès les premiers jours, il s'est 
trouvé des récalcitrants qui ont refusé de payer. De 
plus, mon Juif a gardé les deux copies du contrat et 
m'a fait signer un reçu mirifique. Ma signature a des 
lettres d'au moins un demi pied de long. 

Malgré tout, je suis enchanté de la logique des 
choses : la première fois que, par un contrat, je fais acte 
d'épicier, voilà que les épiciers m'entourent comme 
l'un des leurs et me volent par fraternité pure. Plat 
individu que je suis ! Je ne veux pas faire de contrat 
de mariage alors qu'une simple formalité me donnerait 
peut-être l'amour et la joie pendant de longues années, 
et je m'engage à, être pédagogue. Voilà ma logique ; on 
éprouve parfois une joie amère à se renier soi-même 
et à se ranger dans la catégorie des imbéciles. On se 
dédouble alors et le moi peut mépriser le moi, c'est un 
phénomène maladif qui fait diversion à l'uniformité 
de la. vie. Puis l'expérience y gagne, et l'on peut étudier 
dans ses propres actes ce que c'est que la racaille. 

C'est une chose intéressante mais très corruptrice 
que de se voir dans sa nudité et de se connaître soi- 
même. On se voit souvent si vil et si bas, tellement 
soumis aux fluctuations des événements les plus vul- 
gaires, qu'on finit par en prendre son parti et par se 
soumettre naïvement à la fatalité. Il en est ainsi du 
moins pour les esprits faibles, qui ne savent pas géné- 
raliser, retrouver les principes dans les détails et l'infini 
sous rinfiniment petit. Je suis un de ceux-là et, par 
suite, l'état de solitude intellectuelle et morale dans 
laquelle je nie trouve et qui me force a retourner sur 






"- ' 101 



CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 

moi-même une grande partie de mes forces vives, est 
un malheur pour moi. Je suis devenu égoïste et goinfre, 
mon estomac trouvant qu'il lui manque quelque chose 
absorbe, absorbe sans cesse et ne fait que s'affadir 
davantage. Prends-le au moral comme au physique. 
J'aurais besoin d'une famille, de la vôtre par exemple' 
car l'indifférence commence à me pétrifier le cœur, il 
est bien rare qu'un enthousiasme quelconque se réveille 
en moi, et quand je donne mon cœur, je le donne telles 
ment en détail que je finirai* par ne plus savoir aimer... 
Ce que vous m'avez dit de cette atmosphère de 
corruption qui pèse aujourd'hui sur la France et de 
cette hiérarchie de voleurs qui ont tous la main dans 
la poche l'un de l'autre, ne m'effraie qu'à demi, parce 
que je n'en souffre pas et que, d'ici, je puis considérer 
la chose d'une manière un peu générale. Je comprends 
que, sous bien des rapports, la vie de Paris doit être 
triste, et moi-même j'en suis tout dégoûté par anticipa- 
tion, mais, vu de loin, le spectacle de cette corruption 
a quelque chose de grandiose et donne une magnifique 
réponse à la question de la concurrence, telle qu'elle a 
été posée en 1789. Tout s'universalise, et quand ces 
gigantesques compagnies, organisées pour le gaingner, 
se seront étendues sur la société tout entière, on saura 
du moins que c'est par l'union de tous que se font les 
grandes choses. C'est ce qui m'a frappé dans le rapport 
d'I. Pereire. Le langage du commerce devient celui de 
la plus haute philosophie. Laisse donc les scarabées 
rouler leurs crottes : ils purifient le sol de l'Egypte. 

Après quarante jours d'attente, j'ai reçu indirecte- 
ment des nouvelles du vieux Chassaigne et de notre 
plantation. Tout allait bien et nos aracachas, nos ma- 
langas et nos patates douces étaient magnifiques ; de 

Cork. E. Reclus. — T. I. 11 



162 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

plus, l'association s'était augmentée de deux poules. 
Peu à peu, même avec ce lambin de Chassaigne, la plan- 
tation va cesser d'être simplement un rêve et quand 
on aura tué la fièvre jaune ou qu'on saura voler à 
quatre cents mètres au-dessus d'elle, nous viendrons 
tous ensemble respirer l'air pur sous les vastes feuilles 
du bananier. 

Je continue à prendre des forces. Cependant, je ne 
puis encore ni courir, ni sauter, ni monter un escalier. 
Je ne pense pas sans frémir aux marches qu'il me faudra 
escalader quand j'aurai la joie d'aller vous embrasser. 
Les maux de tête sont plus rares et, quand j'aurai un 
lit pour me coucher, une chaise pour m'asseoir et quel- 
que chose de bon pour accompagner mon pain, je pense 
que la maladie disparaîtra tout à fait. Je commence à 
avoir besoin de ces aises de la vie qui m'avaient paru 
inutiles auparavant. Ne m'envoyez pas d'argent, mais 
j'implore vos livres et vos journaux usés. M. X. et C*e, 
Paris et le Havre, expédiera le tout à M. Laborde, vice- 
consul à Riohacha. Mes bons Grimard Hickel, Elie, 
Noémi, vivez heureux. 

Elisée. 



I 



A Elie Reclus. 



Riohacha, l« r juin 1857, 



Amis, Lina, Grimard, Elie, Noémi. 

Si j'avais quelques petits sous pour traverser le 
grand fossé dès aujourd'hui, j'irais à bord du navire 
le Dyson, qui se balance doucement dans la rade et, 
bientôt, j'aurais la joie de vous voir de mes yeux et de 
vous toucher comme saint Thomas de biblique mé- 
moire touchait son Christ. Mais je n'ai rien que des 
dettes. Et voilà pourquoi, dans mes longues, longues 
journées, je tâche de me persuader que Riohacha est 
un séjour délicieux, que le soleil est une belle chose 
et que je suis l'homme le plus heureux du monde de 
pouvoir absorber des rayons de chaleur par tous les 
pores, étendu sur le sable, comme un crocodile. Je suis 
souvent bien triste en pensant à vous, mes très bons, 
mes très grands, et je déplore que les années de jeunesse 
que je pourrais si bien employer à vous aimer se pas- 
sent dans une solitude égoïste. Mais l'inexorable bourse 
le veut ainsi : 300 francs nous séparent ; c'est connue 



i 



164 CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 

la muraille de diamant ou d'acier qu'élevaient les magi- 
ciens autour des princesses enchantées. 

Calculons : Je dois 360 francs au Caballero Bar- 
liza, pour ma sotte entreprise de la Sierra Nevada ; 
pour aller dans l'entrepont jusqu'à Liverpool, il me 
faudrait au moins 280 francs, total 600 francs. Or, mes 
élèves me rapportent juste de quoi vivre et j'ai calculé 
que, pour trouver l'argent nécessaire pour filer vers 
l'Europe, il me faudrait trimer six ans et, pendant cet 
intervalle, ne pas m'acheter même une paire de souliers. 
Mes élèves se sont fondus l'un après l'autre, et ma vieille 
garde ne se compose plus que de cinq imbéciles. Aussi 
ai-je été obligé d'écrire au sieur Chassaigneux qu'il n'y 
avait plus d'association possible parce qu'il n'y avait 
plus un sou à mettre en commun. 

En somme, mon association avec Chassaigne a été 
l'épisode le plus inepte de ma vie : justement parce que 
le dit vieux était bavard, faux, tracassier, acariâtre, 
j'ai cru qu'il y allait de mon honneur de tout supporter, 
et j'ai fait de la vertu aussi longtemps que j'ai eu du 
souffle dans les poumons. Je me suis dévoué au mal et 
je n'ai réussi qu'à me rendre impossible tout retour 
vers vous. Mais j'ai bon courage. Ne te figure pas, chère 
Noémi, que la tristesse me donne un hang-dog look, 
autrement dit l'air d'un chrétien. Non, j'ai la conscience 
de ne pas être tout à fait mort, et cette conscience 
suffit pour me remplir souvent d'une joie profonde. 
Mais je te disais auparavant que j'étais triste, c'est vrai, 
et pourtant je suis plus joyeux encore : les deux senti- 
ments se succèdent et parfois se mélangent tellement 
que je ne sais plus moi-même si je ressens de la joie ou 
de la peine. Quoi qu'il en soit, vous vivez, ils vivent, 
je vis moi-même, la terre roule dans l'espace, le soleil 



CORRESPONDANCE d'kLISEE RECLUS l05 

pirouette autour d' Alcyone, t'oxygène courtise l'hydro- 
gène, le phosphore coquette avec le soufre et les ondes 
de Péther se poursuivent amoureusement. Tout est 
mouvement et vie, et moi j'irais pleurer. Non, je veux 
garder pour vous un éclair dans mon œil et de l'énergie 
dans mon esprit. 

Revenons à la question des écus. Si vous m'envoyez 
300 francs, je pars et je remets le paiement de ma dette 
à plus tard : si Elie gagne les livres tournois en question, 
qu'il m'envoie des sommes par le correspondant du 
vice-consul de l'empire français dans la ville de Rio- 
hacha, et je vous arrive par bateau à vapeur, ce qui me 
plairait infiniment mieux que de courir des bordées 
pendant des mois entiers dans un triste navire à voiles. 
Sinon..- eh bien ! tout est pour le mieux dans le meilleur 
des mondes possibles. A propos, ma santé est à peu 
près revenue : jamais je ne me suis mieux porté pendant 
les sept mois qui viennent de s'écouler et ma rate qui 
avait pris un volume considérable a repris des dimen- 
sions légitimes. 

D'après votre lettre, il paraît que j'avais mal expliqué 
mes idées, les revoici : 

Il va sans dire que l'Amérique est belle, mais il y a 
aussi cinquante pour cent à parier que l'un de vous y 
mourrait ; or, tous les pays de la terre sont beaux. 
Pourquoi donc n'irions-nous pas habiter ensemble dans 
un de ces beaux pays où les chances de mort sont peu 
nombreuses ? Ainsi donc le plus simple est de laisser 
Elisée partir pour Paris, y prendre femme, ce qui lui 
fera un bien considérable, lui donner du papier à salir 
et de sales écus à gagner en compagnie de ses bien 
aimés, n'est-ce pas, Elie? Ce n'est pas que la boue de 
Paris me plaise, mais les Parisiens me plaisent, et ma 



l 



106 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

Noémi, et Grimard Aldébaran, et tant d'amis incon- 
nus, et ma charmante petite femme à laquelle je par- 
lerai tout doucement ce langage que je ne parle plus 
depuis que j'aimais Valentine et Esméralda. 
Adieu, vous tous les miens. 

Elisée. 






A Elie Reclus. 



Riohaoha, 1" juillet 1857. 



Hermanissimos, 

Je pars aujourd'hui, 1 er juillet, par le navire la 
Providence, fin voilier "tte Bordeaux, du port de cent 
soixante dix tonnes, à destination du Havre. 

J'espère être avec vous vers le 15 août. En fait de 
curiosités à vous apporter, je n'ai guère que ma propre 
personne, qui est grasse, ronde, riante et heureuse, 

Il # ya sans dire que la veille de mon départ, on s'est 
mis à m'apprécier avec ardeur; on devait nie faire des 
rentes, m'engraisser comme un bœuf. Merci. 

Je ne sais pas si Laborde a encore reçu tes i.050 fr., 
mais il a voulu me les avancer à toute force ; je le féli- 
cite de la bonne action et j'en profite. 

Je te salue et vais prendre à Calancala un de mes 
^ derniers bains, piquer une dernière tête. 

Qu'en arrivant au Havre, je trouve une lettre poste 
restante, m'indiquant ton adresse à Paris. 

Elisée. 



I 



A sa Mère, 



Sans date. Paris. 1857« 



Chère mère, 

• 

Ton fils Elisée est revenu pour te voir : je n'avais 
pas voulu t'avertir de mon départ de peur que tu n'at- 
tendisses la nouvelle de mon heureuse arrivée avec trop 
d'anxiété : chaque coup de vent qui aurait courbé les 
arbres de ton jardin, t'aurait semblé devoir faire aussi 
tomber mon navire. 

, La traversée a été assez heureuse, cependant nous 
avons eu quelques désagréments en entrant dans la 
Manche, et je me trouve un peu fatigué. 

J'ai appris avec plaisir que mon père est en 
Ecosse. Il reviendra bientôt, et j'aurai le plaisir de 
Taccompagncr pour aller t'embrasser. 
Ton fils aime 

Elisék. 



] 

t 






A sa Mère. 



Sans date. Paris. 



Chère mère, 

Je reçois ta lettre maintenant, et je réponds de 
suite pour te donner des explications de plusieurs choses 
qui te semblent étranges de ma part. J'eusse bien pré- 
féré répondre à tes questions de vive voix, car il est 
fâcheux que nos premières lettres échangées ne soient 
pas uniquement des lettres d'affection, mais il vaut 
mieux ne laisser jamais le moindre doute se glisser 

entre nous. 

Pour ce qui est de la Double (1), je n'ai pas reçu la 
lettre que tu m'as écrite à ce sujet, et je n'ai su que lors 
de mon arrivée à Paris la bonne proposition que me 
font mon oncle et ma grand'mère ; encore ce plana-t-il 
été effleuré, par ta lettre et par celle de Lois, d'une 
manière si vague que je ne sais nullement à quoi m'en 
tenir. Loin d'avoir de la répugnance pour un projet 
semblable, je le trouverais au contraire fort attrayant ; 

(1) Forêt du Périgord, avec clairières exploitables. 



170 CORRKSPONDANCF D*KLTSKE RECLUS 

puisque, déjà, j'ai tenté à plusieurs reprises de faire de 
l'agriculture d'une manière sérieuse, rien ne pourrait 
me sourire davantage que de réaliser le projet de toute 
,ma vie. Mais (il y a des mais), serais-je parfaitement 
libre de cultiver la terre uniquement comme je l'enten- 
drais, et qui me prêterait des capitaux pour faire des 
expériences que mon oncle et ma grand'mère appelle- 
raient certainement des folies? Le travail et l'industrie 
ne sont rien sans la liberté, et je comprends tout le 
premier que mon oncle y regarderait à deux fois avant 
de me laisser employer son capital d'une manière qui 
lui semblerait contraire à ses intérêts et aux miens. 
Voilà ce qui arriverait certainement, chère mère, et 
plutôt que de devenir simple métayer, et non pas culti- 
vateur indépendant, je préfère ajourner la réalisation 
de mon rêve. Il est encore autre chose : mon vœu, et 
mon vœu le plus ardent, a toujours été de vivre avec 
Elie, c'est surtout pour nous y préparer l'aisance et la 
liberté que j'étais parti pour l'Amérique et, quand j'ai 
reconnu l'impossibilité de trouver cette retraite à cause 
du climat, du manque de ressources et des maladies, 
je suis revenu. Maintenant que je suis avec mon frère, 
il me serait amèrement douloureux de ne pas rester avec 
lui ; il est devenu comme une partie de ma vie, et jamais 
je ne tenterai d'entreprise si la figure de mon frère ne 
se dessine au premier plan. 

« Je m'étonne que la fin de ma dernière lettre t'ait 
surprise. U est vrai : j'aime peu le métier de professeur 
quand il s'agit d'enseigner des alphabets absurdes et 
des jargons contre lesquels se révolte mon sens intellec- 
tuel, mais je suis heureux quand je parle de géologie, 
d'histoire, de sciences véritablement utiles ; l'idée que 
peut-être je pourrais devenir professeur de géographie, 



correspondance d'élisée reclus 171 

me remplit de joie. Je t'ai parle* aussi de journalisme : 
il y a journal et journal, il y a le Moniteur, la Patrie et 
autres feuilles stipendiées ; mais il y a aussi le Journal 
de Géographie, le Journal Asiatique, le Journal Statis- 
tique, et mon orgueil ne souffrirait nullement d'avoir à 
signer des articles sur le Mississipi ou sur la Sierra 
Nevada. C'est justement pour avoir accès dans de sem- 
blables journaux que je me suis fait présenter chez 
MM. d'Orbigny (1), Cordier (2), Alfred Maury (3) ; 
malheureusement ces messieurs étaient en voyage. Si, 
par impossible, je pouvais entrer à la rédaction d'un 
journal politique, je ne serais nullement humilié : 
j'aurais tout simplement des dangers à courir, puisqu'il 
est dangereux de dire la vérité. 

Reste le travail ingrat de l'employé, à supposer que 
je ne puisse devenir ni professeur de géographie ni sous- 
rédacteur d'une revue scientifique. Qu'y a-t-il donc de 
si vil à aligner des chiffres et à salir des paperasses? Ces 
chiffres et ces paperasses servent après tout, et de plus 

(1) et (2) Charles Dessalines d'Orbigny, 1806-1816, géologue 
français, écrivit avec Cordier, autre géologue, la « Description 
des roches composant l'écorce terrestre ». 

(3) Alfred Maury, né à Meaux en 1817, médecin, archéologue, 
linguiste. Son savoir était encyclopédique : on peut en juger par 
le titre d'un de ses ouvrages : Histoire des grandes forêts de la 
Gaule et de l'ancienne France ; précédée de recherches sur les forêts de 
l'Angleterre, de l'Allemagne et de l'Italie et de considérations sur les 
caractères des forêts de diverses parties du Globe. Bibliothécaire des 
Tuileries, professeur au Collège de France, membre de l'Académie 
des Inscriptions et Belles-Lettres, Maury fonda en collaboration avec 
d'autres savants la Société d'Ethnographie de Paris. Voir Notice 
nécrologique, par Elisée Reclus, Bulletin de la Société d'Ethno- 
graphie, 1892. 



172 COfcKÊSPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

ils ont l'avantage de ne pas trop occuper l'intelligence 
et à lui laisser du temps pour la réflexion et l'étude. 
Mon frère est bien certainement un homme de tête, et, 
cependant, les chiffres ne l'ont pas stupéfié. Il est vrai, 
le métier d'employé ne serait encore pour moi qu'un 
pis aller ; mais j'accepterais ce pis aller avec joie parce 
qu'il me permettra de rester avec mon frère, de me 
retrouver dans une atmosphère d'art, de science, de vie, 
qui m'a fait défaut pendant de si longues années. Du 
reste, ce n'est pas à^ moi qu'il appartient de faire fi d'un 
gagne-pain quelconque, moi qui ai été porteur, porte- 
faix, menuisier, marchand de morue, moi qui ai brigué 
d'un cordonnier l'honneur de devenir un de ses commis. 
Pourvu que je travaille et que mon travail soit utile, 
que m'importe ! 

Mais supposons qu'avec la meilleure volonté du 
monde, je ne réussisse pas à me gagner un pauvre sou 
dans ce grand Paris, je tâcherai de me retourner vers 
une autre ville où ma séparation d'Elie ne sera que 
temporaire. 

Je serais parti presque immédiatement pour Orthez, 
si je n'avais cru que mon père reviendrait d'Angle- 
terre au moins pour la fin du mois d'août ; nous atten- 
dons une de ses lettres ; s'il doit revenir immédiate- 
ment, j'aurai le bonheur de l'accompagner, mais, si 
sa lettre nous annonce la prolongation de son séjour 
en Angleterre, je partirai le jour même. 

Je t'embrasse, chère mère, ainsi que mes sœurs et 
frères. 

Encore une fois, reçois mon affection de fils. 

Elisée. 



i 



I MW llll — » — ■ 



A sa Mère. 



Paris. Sans date. 1857. 



Chère mère, 

Mon père est à Paris depuis deux jours et, s'il a le 
temps de faire toutes ses courses aujourd'hui, il partira 
demain pour Laroche Chalais.,. 

Je n'ai pas besoin de te dire que mon père est 
enchanté de son voyage et des amis qu'il a vus. Il est 
probable que son cœur est mieux rempli que sa bourse, 
cependant je ne sais pas officiellement quel a été le 
total de sa collecte (1). Mon père a toujours l'air très 
jeune, il ne porte pas le poids des années. 
fc Je ne sais encore rien de définitif au sujet des occu- 
pations que je vais entreprendre. 

M. Elie Broca regrette que je n'aie pas été ici lors 
de la rentrée des classes, afin de pouvoir entrer dans un 
lycée quelconque comme professeur ; cependant il m'a 
proposé dernièrement une place de répétiteur dans une 
maison particulière ; mais les avantages que Ton m'y 

(1) En favtMir d'un asile qu'il avait fondé à Orthez. 



174 cohhespondanoe d'élisée reclus 

faisait étaient trop médiocres, et M. Broca lui-même 
a parfaitement compris mon refus. Je préférerais en- 
core accepter la place de 1.200 francs, que m'offrait 
M. Fézandié (1). 

Je n'ai pas encore eu le temps d'aller visiter des 
membres de la Société de Géographie, mais j'espère 
voir M. Maury lundi prochain et je lui proposerai une 
traduction et mes opuscules. 

Un de mes amis, journaliste de la Nouvelle-Orléans, 
M. Tacou, m'a écrit pour me demander de rédiger 
pour son journal une correspondance politique, litté- 
raire, scientifique. Il me priait en même temps de fixer 
mes appointements comme correspondant régulier de 
l'Union. Je lui ai fixé la somme de 200 francs par mois 
et je pense qu'il acceptera. Déjà j'ai commencé à lui 
expédier par chaque steamer de Liverpool un résumé 
de la situation européenne. Dans deux mois d'ici, je 
saurai définitivement à quoi m'en tenir. 



.Te t'embrasse, chère mère. 
A toi. 

Elisée Reclus. 

(1) Fézandié, ancien camarade d'Elisée au collège de Sainte 
Fov. 



■4 



i 



J 



A Elie Reclus. 



# Orthez. Sans date. 1857. 



Mes bons. 



Si vous désirez que votre lettre me parvienne jeudi 
matin, car je vais partir ce jour-là pour Laroche et 
Paris, en passant par les dunes des Landes, vous feriez 
bien de m'écrire pour faire cesser mon anxiété à propos 
de X. 

Je ne me suis pas ennuyé pendant ces quinze jours 
que je viens de passer à Orthez; la vie est tout à fait 
originale dans la maison paternelle et, grâce aux sœurs 
et à M me P., j'ai pu parler quelquefois selon l'abondance 
du cœur. 

Tout s'en va à vau l'eau, dissidence, religion, 
morale, les livres circulent avec une complète liberté 
daiis la maison. Maman trouve une de ses filles lisunt 
M lle de Maupin et, sans se douter de rien, feuillette 
indifféremment ces pages. Une autre fait un cahier de 



i 



176 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

vers, et le premier morceau qu'elle y insère est celui 
d'Alfred de Musset : 

O Christ, je ne suis pas de ceux que la prière 
Dans ton temple muet amène à pas tremblants. 
Je ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire 
A genoux sur le sol baiser tes pieds sanglants ! 

La petite Ioana (1) se permet de faire des allusions dia- 
phanes à l'amour et aux amoureux, et je puis, en guise 
de chapitre du soir, lire sans impunité des phrases 
impies de Toussenel, adressées à l'être profondément 
immoral qu'on appelle Dieu ! 

Maman a vieilli, sa tête s'est rapetisser Elle est 
très bonne pour moi, très confiante. .. 

Quant aux autres membres de la famille, tu les 
connais : il te reste à admirer Pierre Bicaton, domes- 
tique idéal, comme mon .père seul peut en avoir. Loin 
de nous servirai nous patronne : au jour de Tan il envoie 
des cadeaux aux enfants ; en me voyant, il s'est jeté à 
mon cou et m'a tiré la barbe. Il travaille aussi peu que 
possible et gronde ceux qui ne font pas son ouvrage. 
Un jour, mon père, pour l'exhorter à l'ouvrage d'une 
manière délicate, prit un râteau pour nettoyer les allées 
du jardin. Sans peur et sans reproche, Bicaton va droit 
à mon père et l'encourage dans sa vertueuse occupation. 
« C'est bien, c'est très bien, monsieur Reclus; vous 
faites cela beaucoup mieux que moi, continuez. » Et il 
contemple mon père d'un air souriant et naïf. 

Les Orthéziens sont de mieux en mieux : ayant le 
Gave chez eux, ils s'en vont chercher de l'eau gpur 
leurs fontaines au monument du Général Foy^ aux 

(1) lo.ina, In pin* jeune s<vur «l'HHai'e. 




CORRESPONDANCE O ELISEE RECLUS 177 

sources du Caseloupoup. La population diminue rapide- 
ment : il n'y a plus que quatre mille huit cents habitants ; 
à Salies où il y a eu neuf mille habitants, il n'y en a plus 
que deux mille cinq cents. 

En 1855, il n'y avait pas une batteuse dans l'arron- 
dissement. Aujourd'hui, il y en a six, battant environ 
six mille hectolitres de froment. 

L'année prochaine, il y en aura douze. 
Je vous aime, 

Elisée. 



Coiui. E. Reclus. — T. I. 12 



A Elie Reclus. 



Sans date. 1857. 



Amis, 

Le voyage des Landes que j'ai fait avec Onésime 
a été l'un des plus instructifs de ma vie... J'ai vu les 
dunes dans toute leur magnificence, celle d'Aldos haute, 
puissante, inexorable, qui de sa masse de sables 
recouvre un port, une ville et des campagnes, celles de 
Mimizan, qui entourent la ville comme une falaise 
circulaire et n'ont pu être arrêtées qu'après avoir déjà 
enseveli nombre de maisons. 

Jamais non plus je n'ai vu la mer si belle qu'à la 
barre de l'Adour et à celle du vieux Boucau. Vue du 
haut d'une dune, la mer semblait un tournoiement du 
Niagara. Là, aussi loin que l'œil pouvait les atteindre, 
les vagues blanches se poussaient, se dressaient l'une 
contre l'autre et s'écroulaient par une succession de 
cataractes. A chaque nouvel écroulement des flots, un 
espace de plus de cent mètres de large se couvrait d'une 
eau blanche comme le lait, puis aussitôt la vague se 
ramenait sur elle-même et se redressait pour prendre 



~4 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 170 

un nouvel élan. Chaque coup de mer arrachait le sable 
du fond et nous avons vu deux vagues remplacer une 
dune assez profonde par une petite presqu'île d'un 
hectare de superficie. L'écume s'amoncelait sur les bords 
comme un champ de neige et le vent la faisait envoler 
par tourbillons blancs, de sorte qu'il était souvent diffi- 
cile de distinguer les vols des goélands et ceux des flo- 
cons. Puis c'étaient des fumées, des brouillards d'eau 
brisée qui éclataient, tourbillonnaient, s'évanouissaient 
dans le vent et se confondaient avec les nuages déchirés 
suspendus sur la mer. L'Adour s'avançait petit et tran- 
quille au devant de cette mer rugissante et l'on voyait 
son eau verte monter lentement de vague en vague au 
dessus de toutes les cataractes d'écume... C'était bel. 

L'ancienne embouchure de l'Adour devait être 
encore bien plus magnifique que l'embouchure actuelle: 
Large de deux kilomètres au moins, retenue par de 
hautes falaises de sable, elle était vraiment digne de 
donner passage à un grand fleuve. Louis de Foix nous 
a rendu un mauvais service en forçant l'Adour de se 
jeter dans la mer près de Bayonne. 

Ecrivez promptement... 

En souvenir de moi, aimez-vous bien tous tes trois. 
Salut, mes bons 

Elisée. 



A sa Mère. 



Paris. Sans date, peut-être février 1858» 



Chère mère, 

Nous n'avons pas le droit de nous plaindre de ton 
long silence, car nous aussi sommes restés bien long- 
temps sans te donner signe d'existence, mais notre vie 
est si calme et uniforme que les semaines s'écoulent 
pour nous avec autant de rapidité que les jours ; nos 
habitudes sont tout à fait bourgeoises, et c'est à peine 
si nous nous apercevons de la marche du temps. 

Aucun changement n'a encore eu lieu dans notre posi- 
tion. Je donne toujours des leçons chez M. Fézandié,mais 
je n'ai trouvé encore qu'une seule leçon particulière de 
géographie à donner par semaine. On me la paie 5 francs 
le cachet, de sorte que j'ai à la fois le plaisir de 
m'occuper de géographie et d'aider à faire bouillir la 
marmite. 

J'ai fini depuis longtemps le travail de géographie 
dont je t'avais parlé, et j'ai été le présenter à M. Malte- 
brun, secrétaire de la Société de Géographie. Celui-ci 
m'a fait inscrire sur Tordre du jour pour lire quelques 



.*m 



CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 181 

fragments de mon travail, et, quand M. de Silva, ambas- 
sadeur du Brésil à Londres, M, Varnhagen, ambassa- 
deur à Madrid, auront fini leur lecture, j'espère que 
mon tour viendra. Quand j'aurai les 60 francs néces- 
saires pour payer mon diplôme de membre, j'ai l'inten- 
tion d'entrer dans la société, et, grâce à l'appui de 
M. Maltebrun et de M. Maury, je suis à peu près sûr d'y 
entrer. Là, j'aurai l'avantage d'avoir à mon service 
une bibliothèque géographique admirablement fournie, 
de pouvoir consulter les cartes et les plans de tous les 
savants et de suivre d'aussi près que possible tous les 
mouvements de la science. Voilà, chère mère, mes rêves 
d'ambition : tu vois que c'est une ambition peu agres- 
sive. M. Maltebrun m'a aussi demandé un travail sur 
la Sierra Nevada de Sainte-Marthe, pour ses Annales 
de Géographie, et M. Hachette m'a dit que, dans huit 
ou dix mois, il serait assez disposé à publier le récit de 
mes voyages ; maintenant, il a trop d'affaires sur les 
bras pour s'occuper de cette publication. Pourvu que 
je ne me laisse pas dominer par la paresse, je crois que, 
tôt ou tard, je trouverai les moyens de gagner quelque 
chose en écrivant. Pour le moment, je donne ma prose, 
je ne la vends pas encore. 

Nous sommes très casaniers, tellement que je ne 
connais pas encore Paris, si ce n'est l'extrémité ouest, 
où nous habitons. Je n'ai pas encore été faire une seule 
course à la campagne, ni à Saint-Cloud, ni à Sèvres, ni 
à Saint-Denis, et, d'ailleurs, il fait si froid que lorsque 
je suis sorti j'ai hâte de venir nie chauffer les tibias 
devant un bon feu. 

Nous allons quitter notre délicieux logement : on 
nous a encore augmenté notre loyer ; nous payons main* 
tenant 600 francs de rente* 






i 



182 



CORRESPONDANCE »' ELISÉE PECLUS 



^J'espère qu'on n'a pas fait d'arrestation à Or. 
thez (1). Donne-nous des renseignements à cet égard 
je te prie. '• ' 

Nous t'embrassons, chère mère. Nous envoyons 
notre affection à notre père et à la famille. 
Ton fils' 

Elises. 

(1) Allusion aux tracasseries policières, consécutives à l'attentat 
4'Orsiai. 



, 



Les principales difficultés de l'installation d'Elisée 
à Paris étaient presque vaincues, grâce à ses infati- 
gables recherches, aux connaissances sérieuses qui firent 
accueillir ses premiers travaux comme une bonne au- 
baine, car rares étaient encore les voyageurs et géo- 
graphes voyant et jugeant de haut, présentant leurs 
observations dans la belle forme concise qu'il leur donna 
tout de suite, grâce aussi, il faut le dire, à sa cohabita- 
tion avec Elie, assuré du gagiie-pain par une modeste 
place dans le secrétariat du Crédit Mobilier. 

« Cette institution financière avait de très hautes 
prétentions. Les deux frères Isaac et Emile Péreire 
qui la dirigeaient, se considéraient comme les continua- 
teurs pratiques du socialisme saint-simonien ; ils vou- 
laient faite grand et réaliser cette union prônée du 
travail, du talent et du capital qui, d'après Saint- 
Simon, devait ramener à jamais l'harmonie parmi les 
hommes, prétentions qui n'eurent d'autre résultat que 
celui de grouper en un même établissement de Paris 
de vénérables épaves des écoles socialistes et des pen- 
seurs éminents, parmi lesquels les frères Reclus trou- 
vèrent des amis, peut-être même des collaborateurs 
pour des entreprises futures.,,. » 

Elisée pouvait donc se marier sans appréhensions du 
lendemain, et ce fut à Sainte-Foy qu'il alla chercher 
sa femme, jeune et belle mulâtresse, entrevue autrefois 



184 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

pendant ses années de collège et dont il avait gardé le 
souvenir. Elle était fille d'un négociant de Bordeaux 
et d'une Sénégalaise de la tribu des Peul, et avait été 
élevée en France par sa grand'mère. Ce mariage, tout 
à fait selon son cœur, car El.'sca ignorait les préjugés 
de races et les combattait par la parole et par l'exemple, 
ce mariage ne rompit pas l'union des deux frères, cjui 
se bornèrent à prendre un plus vaste appartement et 
continuèrent leur vie de famille, interrompue seulement 
par les fréquents voyages d'Elisée qui ne terminait pas 
un itinéraire sans l'avoir parcouru, ne décrivait pas un 
site qu'il n'eût préalablement visité. 



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A Elie Reclus. 



Sans date. Décembre 1858. 



Amis, 

Le mariage aura lieu lundi dans' la soirée, et mardi 
à cinq heures, nous filons. Attendez-nous jeudi soir. 
J'ai échappé au contrat. La scène a été excellente. On 
m'avait dit que le contrat était nécessaire pour régula- 
riser les ventes du Sénégal et, moi, je me résignais 
comme un mouton qu'on va tondre. On introduit G. 
qui me serre la main avec une gravité sereine et com- 
mence à expliquer la nature de l'acte à dresser. J'écoute 
avec attention l'honnête sire parlant de communauté 
par acquêts, de meubles et .mmeubles et nous exposant, 
avec une charmante précision, que le contrat de mariage 
n'a d'autre utilité que de sauvegarder les intérêts du 
mari contre la femme et les. intérêts de la femme contre 
le mari. Mais les ventes du Sénégal peuvent-elles se 
faire sans contrat? — Oui, l'acte de mariage en tiendra 
li eu , — Alors nous n'avons pas besoin de contrat? — 
Mais je vous ferai observer que le maire écrira en grosses 
lettres que les époux n'ont pas été fiancés. — Eh bien ! 



186 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

nous lui dirons de souligner ses grosses lettres 1 — Ah ! ne 
pas se fiancer, c'est bien grave ! Savez-vous que si vous 
faites un héritage, si on vous laisse 6.000 francs par 
exemple, vous en perdrez trois mille qui passeront à 
votre femme? Savez-vous cela? — Les perdre ce sera 
les gagner ! Je lui dirai de prendre les trois mille autres. 
— Ah vraiment l Et le pauvre homme était ahuri, 
consterné, il voyait le contrat s'envoler à grands coups 
d'aile. 

Le tuteur vient à son secours en faisant observer- 
que l'un de nous peut mourir et laisser l'autre dans 
la misère. — Alors nous faisons notre testament, dis-je 
et nous n'avons pas besoin de contrat ; je n'ai rien, mais 
je vais écrire sur une feuille de papier que je lègue tout 
à ma femme. En même temps, Clarisse s'écrie qu'elle ' 

va aussi écrire ses dernières volontés et léguer tout à 
son mari. Le tabellion n'y tient plus ; il se lève, bouche 
béante, cheveux hérissés, œil arrondi par la stupeur. 
Et moi je le raccompagne jusqu'à la porte en le félici- 
tant de son explication lumineuse. Quant au tuteur, 
il était enchanté et me serrait la main. Ah 1 vous êtes 
un bon jeune homme, et moi aussi, je suis un homme de 
la nature, un homme de la nature. Etc., etc. 



A sa Mère. 



Paris, 16 décembre 1858. 



Très chère mère, 

Clarisse et mol sommes arrivés à Paris depuis 
mercredi soir. Notre voyage a été parfaitement heureux 
et maintenant nous sommes très bien installés. 

D'ailleurs, tout va bien. On me fait espérer que, 
dans quinze jours, je pourrai entrer dans mon bureau 
de la maison Hachette : c'est à la fois un plaisir et la 
régularisation de mes travaux : c'est une cote. 

Nous allons tous bien. 

Je t'embrasse, chère mère. 

EueàE fUcius, 






A sa More. 






Sans date. 1859. 



Ma chère mère, 

Il s'est passé déjà de longs mois depuis que nous 
avons eu le bonheur de recevoir une lettre écrite de ta 
main et, n'ayant vu dans ces derniers temps personne 
qui pût nous renseigner sur votre compte, nous ignorons 
complètement ce qui se fait dans la maison paternelle. 
Vous êtes en bonne santé, votre silence même me le 
prouve, mais les mille petits incidents de la vie, les 
vo y a ges, les va-et-vient, les projets, les espérances, les 
regrets, les joies intimes, toutes les diverses péripéties 
de la barque de fa mille nous sont parfaitement inconnus. 
Une mer, plus profonde que l'Atlantique, coule entre 
nous, le silence. Souviens-toi, je te prie, chère mère, qu'il 
suffît de quelques mots écrits à la hâte pour jeter un 
pont sur cet abîme. 

Je t'envoie mon second article sur le Mississipi : 
pour le faire entrer dans la Revue des Deux-Mondes (1), 

(1) Premier article : Le Mississipi et ses bords, Etudes et souve- 
nirs (15 juillet 1859) ; 2 e article : Le Mississipi et ses bords (1 er août 
1859). 




ConilESPONDANCE u'ÉLISEE HECLUS 1 89 

j'ai supprimé beaucoup de détails trop scientifiques 
qui trouveront leur place dans d'autres recueil*, et j'ai 
ajouté de petits détails de mœurs. Le Directeur de la 
Revue m'a demandé d'autres articles que je tâcherai 
de lui donner. 

Je pars après-demain pour Brème, Hambourg, 
Kœnigsberg, Berlin, Dresde, la Suisse, le mont Blanc 
et le mont Iseran. Au retour je prendrai Clarisse à 
Sainte-Foy et j'irai visiter ma grand'mère. 

Nous allons très bien,.. Bébé Paul *(1), commence 
à produire des sons qui, sans être un langage compré- 
hensible pour nous, n'en sont pas moins pour l'enfant 
de véritables discours. 

Nous t'embrassons de cœur ainsi que mon père et 
mes sœurs. 

Elisée Reclus. 
(1) Le fils d'Elie. 






Aux Elie Reclus. 



Stettin. Sam date. Août 1859. Mardi soir. 

Depuis. Cologne, je suis absolument sans nouvelles 
de vous et de Clarisse, aussi suis-je parfois bien mélan- 
colique à votre sujet. Voir tous les jours des milliers et 
des milliers de figures indifférentes appartenant à des 
Juifs, à des Allemands, à des Polackes, à des Wendes, 
entendre jargonner dans tous les dialectes et dans tous 
les patois les plus laids du nord, et ne pas savoir si les 
visages de mes amis sont toujours joyeux et en bonne 
santé, si leur voix est toujours heureuse, avouez que 
cela est un peu dur, et ne m'en veuillez pas d'avoir 
quelque anxiété : le bébé avait un peu mal de gorge 
lors des dernières nouvelles que j'en ai reçues, a-t-il de 
nouveau retrouvé sa petite voix cristalline? Noémi 
a-t-elle aujourd'hui ses yeux brillants ou ses yeux sans 
flamme, des joues de névralgie? Elie a-t-il enfin son 
congé, et vous préparez-vous à prendre votre volée vers 
quelque plage bien soleilleuse? Evidemment, je trou- 
verai à Berlin, ci peut-être à Dresde, une lettre qui me 
renseignera parfaitement sur toutes ces choses. Une 
bonne partie de mon être ne vit plus et je ne puis en 



I 



CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 191 

aucune occasion jouir complètement tant que ma vie 
est ainsi scindée : une moitié court la prêtent aine, je ne 
sais où, du côté de Rugen, de Swinemunde, de Breslau, 
que sais-je? tandis que l'autre moitié est restée en 
France, mais, comme dans un rêve, attendant toujours 
le moment de son réveil. 

Dans tout notre voyage, nous (1) n'avons encore 
vu, sauf quelques petites fadaises intéressantes ici et là, 
qu'une chose véritablement belle : l'île de Rugen ; les 
rochers de Stubbenkammer ont de beaucoup dépassé 
mon attente. La forêt de hêtres de la déesse Hertha 
recouvre toute la partie orientale de l'île jusque sur le 
bord même de la falaise. Celle-ci est déchirée par des 
ravins et bordée par des talus d'éboulement où croissent 
des arbres magnifiques. Les pyramides ou les aiguilles 
de craie jaillissent donc d'une mer de verdure et se 
dressent jusqu'à une hauteur de plus de cent mètres. 
Au-dessous des rochers et des arbres qui en entourent 
la base, la mer se brise sur d'énormes rochers de granit 
portés en hiver par la débâcle des glaces. Quand nous 
avons vu ce promontoire, les vagues étaient furieuses 
et les arbres se tordaient sous le vent. 

Au point de vue géographique, les dunes de la mer 
du Nord, les grandes plaines marécageuses du Hanovre, 
les prairies inondées de l'embouchure de l'Oder ont bien 
leur intérêt, mais elles ne m'ont offert rien d'imprévu,* 
et sous le rapport de la beauté, la moindre colline des 
environs de Paris leur est supérieure. 

J'ai eu très souvent l'occasion de causer politique 
avec les gens du crû. Tous, presque sans exception, 

(1) Il voyageait avec un cousin, Ernest Ârdouin, médecin, mort 
très jeune d'une piqûre anatomique. 



r>£MMB*wMettw*-*- 






192 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

étaient franchement italiens, garibaldistes, anti-autri- 
chiens, et tous protestaient l'avoir été, avant et pendant 
aussi bien qu'après la guerre. La grande accusation 
qu'ils portent contre Bismarck est non pas d'avoir troublé 
le repos du grand Schnarcher (1), mais d'avoir trahi la 
cause italienne. Partout où je suis entré en conversa- 
tion, ce sentiment-là s'est manifesté avec une telle una- 
nimité que je n'ai pu m'empêcher de croire à sa sincé- 
rité. Les journaux sont tellement habitués à tirer leurs 
inepties des régions officielles, ils en sont venus à ignorer 
tellement le peuple qu'ils n'ont plus aucune idée du 
courant de l'opinion publique. Ils nous disaient que le 
nord de l'Allemagne se prononçait pour le saint empire 
Romain et l'asservissement de l'Italie, et ce nord de 
l'Allemag»' ne se composait que du prince régent et 
du parti des chevaliers. 

Bien que les Allemands du nord aient vu clair dans 
cette affaire de l'Italie, ce n'est pas une raison pour que 
j'espère le moins du monde un mouvement sérieux de 
leur part dans le sens de la liberté. Ils voient parfaite- 
ment ce qui est bien, mais ils ne le font pas ; pour eux 
l'Autriche et Napoléon sont l'hyène et le chacal ; la 
bureaucratie, une bande de vautours ; le Bundestag, 
le Zollverein, de vieilles chaînes baroques. Ils le voient 
et ils en rient, mais ils obéiront toujours, car ils aiment 
la servitude. Il y a tant de noblesse, tant de générosité, 
tant de biederhelt (2) à faire hommage à un roi idiot (3) 



(1) Ronfleur. 

(2) Loyauté.» 

(3) Le roi de Prusse, Fréd. Guill. IV, était notoirement atteint de 
maladie mentale. 



I 



CORRESPONDANCE d'Éï.ISKE RECLUS 193 

de son intelligence, de sa fortune, de son avenir ! Soyons 
d'autant plus fidèles que nous connaissons le faible 
de la royauté. C'est là le comble de la grandeur 
d'Ame ! 

Je vous embrasse, mes amis. 

Elisée. 



i 



Conn. E. Rfxlus. — T. 1. 13 






I 



Aux Elie Reclus. 



Berlin. Sans date. Août 1859. 



Mes excellents, 

Je désire vivement que ma lettre ne vous trouve 
pas à Paris et" qu'à l'heure où le facteur sonnera, vous 
soyez dans les flots de la Manche, occupés à faire des 
brassées. Si vous n'alliez pas prendre un peu de bon 
temps quelque part dans les forêts ou sur les falaises, 
vous me donneriez un vrai remords de voir tant de 
choses : il ne faut pas que je sois le seul à écarquiller 
les yeux, à ouvrir les poumons, à respirer et à jouir. 

Depuis ma dernière lettre, nous avons vu Furs- 
tenstein dans le Riesengebierge, Dresde et la Suisse 
saxonne, les amis Dugerdil et Armin Friih. Furstens- 
tein est un énorme chaudron creusé dans la montagne 
et semblable au cratère d'un volcan. Seulement ses 
parois sont de granit et revêtues d'arbres magnifiques. 
Les collines de la Suisse saxonne sont peut-être les plus 
curieuses que j'ai jamais vues ; je crois qu'elles tirent 
leur grandiose surtout de la comparaison qu'on établit 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 195 

forcément entre leurs tours, leurs citadelles, leurs bas- 
tions et les ouvrages de l'homme. C'est au pont de la 
Bastei que les superpositions de tours nous ont paru 
le plus gigantesque». C'est bien là cette Babel déme- 
surée dont parle Victor Hugo dans son feu du cieL, 
Nous avons gravi le Lilienstein, la colline la plus élevée 
de toute la contrée, puis nous avons monté sur la ter 
•rasse de la Bastei, et de là nous sommes redescendus 
par l'Ottenwalder Grund, étroite fissure entre deux 
parvis de quatre-vingts mètres de haut. Cette fissure 
est même en trois endroits complètement voûtée par 
des blocs retenus entre les deux murailles du roc ; des 
sapins se balancent sur le tout : c'est à peine si l'on 
aperçoit un petit lambeau carré du ciel, des goutte- 
lettes tombent de la voûte humide avec la régularité 
d'un balancier. 

Dugerdilest devenu plus gros, plus mou et, par suite 
de son long célibat compliqué de pédagogie, beaucoup 
plus occupé de sa propre personne. C'est toujours un 
Samson qu'une brebis pourrait tondre. Il a toujours 
une poigne à assommer un bœuf, une chevelure à tisser 
des cordages de navires,mais à quinze degrés de chaleur 
déjà, il devient poussif et change cinq fois de chemise 
par jour. À force de douceur, il a pris une voix flûtée et 
imperceptible à laquelle se mêle parfois, quand on 
l'excite, un rire sonore comme le bourdon d'une grosse 
cloche. Il ne sait plus rien penser, ni faire, ni vouloir. 
«Que faut-il faire, partir, rester, se marier, retourner en 
Suisse, se lancer dans la littérature, dessiner ? » II est 
pieux et sait qu'il a tort, il est monarchiste, mais il se 
croit républicain. Il a toute la faiblesse morale d'un 
Hercule ou d'un Samson, mais il n'a pas eu comme 
ceux-ci son Omphale ou sa Dalila. 






196 



» 



COnniïSPONDANCIÎ D ELISÉE RECLUS 






Armin m'a reçu avec enthousiasme: Ach\ du dites 
Haus,treue Seele(i),et il me tapait sur l'épaule, sur la 
cuisse, sur le ventre. Immédiatement, il a fallu kneipen 
gehen (2), car sans Kneipe, la manifestation, la tendresse 
d'un Allemand ont toujours quelque chose d'incomplet, 
rien n'est doux, à ce qu'il parait, comme de plonger son 
museau -dans une grande choppe et de faire déborder 
l'écume sur ses joues tout en regardant ein gemuthliches 
altes Haus wie den Elisée Reclus au s Paris (3). Plusieurs 
politiques de renom étaient attablés en même temps 
que nous et, comme de juste, il a fallu ricoiner les 
vieilles ricoines. Comme de juste aussi, on s'entendait 
pour mépriser les Français et pour s'honorer soi-même. 
Oui, disait triomphalement l'un d'eux, la différence 
entre les Français et nous, c'est que vous obéissez à un 
maître parvenu, tandis que nous, au moins, nous obéis- 
sons à des maîtres de vieille souche. C'est cela, ajoute 
ironiquement Armin vous n'avez qu'un simple baudet, 
mais les Allemands ont des baudets de race, anges- 
tammte Eseln. 

Cependant, il m'a semblé que tout n'était pas mort 
en Allemagne comme en France : il est certain qu'on s'y 
occupe encore beaucoup d'art et de sciences. Cela pro- 
vient sans doute de l'adaptation facile de l'Allemand à 
tous les milieux qui l'entourent. Là où le Français 
mourrait, il trouve encore de l'air vital, il végète assez 
bien dans le fumier. A ce peuple panthéiste, toute divi- 
nité est bonne : pourvu qu'il adore, que ce soit 
le roi Cliquot ou bien la Liberté, n'importe ! Ses 

(1) Ma vieille branche ,âme sincère. 

(2) Aller boire. 

(3) La bonne vieille branche de Parisien, Elisée. 




CORRESPONDANCE p'ÉLISEE RECLUS 197 

yeux se mouilleront toujours de larmes sincères. 

J'ai reçu aujourd'hui vos lettres. 

Voici mon itinéraire supposé à partir du 5 sep* 
tembre. 

5 Wurzbourg. 

6 Francfort, 

7 ;..? 

8 Strasbourg. 
Walsdhut. 

10 Berne. 

11 Interlaken...?? 

En tout cas, envoyez-y les lettres d'avance. Elles 
* peuvent m'attendre, tandis que je ne puis les at- 

tendre. 

Parlez-moi de Bébé. 

A vous, 

Elisée. 



Nri*!*:-*»-!*»-.. '■-■.■«•»■, 






A Elie Reclus. 






Gap, 29 septembre 1859. 

Depuis ma dernière lettre, mes pérégrinations ont 
ete nombreuses, si nombreuses que j'ai hâte de rentrer 
au bercail et de savourer notre amitié dans la paix et 
la tranquillité de notre vie intime. Vous savez sans 
doute que nous n'avons pas trouvé Hickel à Interlaken, 
et qu il n a pas eu le plaisir de nous faire les honneurs 
de ses montagnes. Aussi nos promenades se sont-elles 
bornées à l'ascension du Pila.te, du Faulhorn et de la 
Wengernalp. 

C'est beau ! Que puis-je dire de plus. Au-dessus 
des pâturages de la Wengernalp, dont on peut appré- 
cier déjà 1 énorme hauteur par le bleu vaporeux qui 
recouvre la vallée de Lauterbrunnen, se dressent les 
trois colosses (1), tout couverts de glaciers qui des- 
cendent en cataractes sur leurs flancs. Ils sont là si 
près qu'on croirait pouvoir les toucher de la main et 
cependant ils remplissent tout l'horizon, sortent des 
profondeurs de la terre et montent jusqu'au ciel. Ce 

(1) Jungfrau, Mœnch et Eiger. 



► 



Correspondance d'élisée reclus 199 

qui me frappe cependant dans les trois gigantesques 
sœurs, ce n'est pas tant la hardiesse de leurs cimes et 
de leurs rochers ni l'immense entassement de leurs 
glaces, mais c'est plutôt leur grâce impossible à décrire, 
leur merveilleuse coquetterie. Avec quel charme n'ont- 
elles pas jeté leurs draperies et leurs guirlandes de 
neiges, avec quelle suavité leurs rochers, hauts de 
cinq cents mètres, ne se soulèvent-ils pas hors de 
l'étendue blanche, pour faire briller leurs têtes roses à 
la lumière du soleil ! Le tout est animé d'un mouvement 
rythmique comme les flots de la mer : on s'attend 
presque à voir s'agiter de nouveau ces énormes vagues 
comme aux jours où elles roulaient sur la terre en 
fusion. De temps en temps, d'énormes blocs se dé- 
tachent du glacier, se brisent en bas sur les rochers 
et se transforment en un vaste nuage de poussière nei- 
geuse. Ce nuage est presque dissipé quand on entend 
tout à coup la formidable voix de l'avalanche, sem- 
blable à celle de la foudre, non seulement par les échos 
et par les roulements lointains mais aussi par les déchi- 
rements de l'air secs et stridents. En entendant cette 
voix, il est difficile de ne pas se dire que c'est la mon- 
tagne elle-même qui hurle et gronde ainsi. C'est bien 
beau. Ne me considérez-vous pas comme traître à 
l'aihitié de voir toutes ces choses, tandis que vous, mes 
bien aimés, restez à Paris? D'après la teneur de votre 
dernière lettre, je n'ose pas même être sûr que le rêve 
de la forêt de Sénart se soit réalisé. 

La mendicité des Bernois dépasse la limite du 
croyable. Derrière chaque rocher, au coin de chaque 
bois, des gaillards herculéens apparaissent tout à 
coup et, dans leur charabia trilingue, veulent s'imposer 
comme guides : on les prendrait plutôt pour des bandits. 



200 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

Devant chaque grand rocher, et certes il n'en manque 
pas en Suisse, est installé un montagnard à l'extrémité 
d'un immense cor, prolongé d'une grande table d'har- 
monie en bois. Dès que le voyageur paraît, il est assailli 
par tous les échos du rocher dont l'harmonie plaintive 
dit clairement : Donnez-moi dix sous ! Donnez-moi dix 
sous ! Puis des gamins s'accrochent à vos jambes, vous 
ferment et vous ouvrent des barrières, vous ôtent les 
touffes d'herbe de dessous les pas, traduisent le ranz 
des vaches, donnent des explications géologiques sur 
le soulèvement des montagnes ; si vous avez le mauvais 
goût dé ne pas payer leur exubérante servilité, ils se 
redressent et vous traitent de voyageur sans le sou. 
Encore n'ai-je parlé que de ceux qui prétendent rendre 
service pour service, mais combien de mendiants qui 
demandent purement et simplement ! Le premier que 
nous avons vu en Suisse était vraiment effroyable, et 
son image me poursuit encore. C'était un nabot à la 
tête énorme, sillonnée de grandes escarres, ses yeux 
ronds brillaient d'un éclat gras sous une forêt de sour- 
cils ; sa large bouche ricanait d'un rire féroce, ses 
vêtements massifs, et d'un brun sale comme sa peau, 
semblaient faire partie de son corps. Dès qu'il nous 
vit, il se précipita vers nous en grognant comme un 
tapir et tendit ses deux mains réunies en forme d'éçuelle, 
nous y laissâmes tomber notre sou avec frayeur. 
Je pense être le 24 à Sainte-Foy. 

La suite de mon histoire à nos réunions du coin du 
feu. 

Votre frère. 

Elisée. 




A sa Mère. 



Sainte-Foy, 30 septembre 1859. 



Ma très chère mère, 

Je suis revenu depuis quelques jours de mon très 
long voyage à travers l'Allemagne du nord, la Suisse, 
la Savoie et le midi de la France, J'ai vu beaucoup de 
pays qui m'ont vivement intéressé, entre autres, les 
côtes de la mer du Nord,Rugen et ses falaises, le Riesen- 
gebirge, la Suisse saxonne, le Thuringer-Wald, mais 
tous ces grands spectacles se sont pour ainsi dire éva-, 
nouis dans mon souvenir sous la splendeur des mon- 
tagnes de la Suisse. Je n'ai traversé l'Oberland qu'en 
courant, mais cependant j'ai eu le temps de gravir le 
Pilate et le Faulhorn, de passer le Brunig, de traverser 
le lac des Quatre Cantons, de voir Meyringen, le Rei- 
chenbach, le Giessbach, de nager dans le lac de Brienz, 
de me faire asperger par le brouillard du Staubbach 
et de gravir la Wengernalp. Certes j'ai plus vécu pen- 
dant une heure d'admiration devant les rochers et les 
neiges de la Jungfrau que pendant de longues semaines 
à Paris ou à Sainte-Foy. Je ne puis m'abandonner un 



«*m 



202 0O1UIESPONDANCE p'ÉLISEE RECLUS 

instant à mes pensées sans qu'elles me ramènent aus- 
sitôt vers ces beaux pâturages au-dessus desquels se 
dressent les trois colosses, le Mœnch, l'Eiger et la Jung- 
frau avec leurs pyramides de neige rougissant au soleil, 
leurs glaciers abrupts, leurs énormes parois aux saillies 
mouchetées de neiges et leurs avalanches dont le ton* 
nerre se prolonge en échos lointains.' Depuis que j'ai 
vu la Wengernalp, je n'ai plus qu'un vœu : la revoir 
avec des amis à mon bras. 

C'est à peine si j'ai vu le lac de Genève : un lourd 
brouillard pesait sur sa surface et me cachait la vue des 
montagnes de la Savoie. Ce n'est qu'à Genève même 
que le nuage de pluie s'est déchiré et que j'ai pu devi- 
ner la magnificence du paysage du lac et de ses bords. 
Heureusement que j'aurai sans doute plus d'une fois 
l'occasion de revoir la Suisse, car, désormais, je me sens 
attiré vers elle et ne négligerai aucune occasion d'y re- 
venu 1 . 

De Genève, je me suis dirigé vers Nîmes par le lac 
du Bourget, Chambéry, la Chartreuse, Grenoble, la Sa- 
lette, Gap, Sisteron, Aix, Roquefavour et Tarascon. 

Nous partirons après demain pour Bordeaux où 
nous avons à régler quelques affaires d'intérêt, affaires 
où je me sentirai bien novice, puis nous irons embras- 
ser notre grand-mère à la Roche et vers la fin de la se- 
maine nous espérons être de retour à Paris. 

Tout à toi, chère mère, j 

Ton Elisée. 



À sa Mère 



Paris, le 7 novembre 1859* 



Ma chère mère, 

J'ai su par Loïs que tu désirais une carte des Etats- 
Unis ; malheureusement je n'en possédais pas moi- 
même, et je n'ai pu t'envoyer qu'une petite carte insi- 
gnifiante. J'ai cru te faire plaisir en t'expédiant par la 
même occasion quelques doubles qui se trouvaient en 
ma possession. Si tu voulais d'autres cartes, adresse- 
toi à moi, et si je les ai, je tâcherai de te les faire parve- 
nir. 

Depuis mon retour de Laroche, où nous avons été 
très gracieusement reçus, j'ai fait un autre voyage très 
agréable malgré la pluie, la boue et le vent. J'ai visité 
Saint-Nazaire, les Sables d'Olonne. la Rochelle et je 
suis revenu par Poitiers... 

Nous allons bien ici. Notre bébé se développe en 
intelligence et en force, son gazouillis qui n'est pas en- 
core devenu langage nous réjouit le cœur^ il remplit la 
maison de mouvement et parfois de tapage. Nous l'ai- 



204 



CORRESPONDANCE D ELISEE RECLUS 



mons beaucoup, mais nous tâchons de ne pas le gâter, 
j'espère que nous y réussirons. 

Actuellement, mon frère et moi avons beau- 
coup de travail. Sans compter nqs griffonnages au bu- 
reau, nous avons encore à écrire pour la Revue Germa- 
nique^* Revue des Deux Mondes et le Journal des Voyages, 
nouveau recueil dont le premier numéro doit paraître 
très prochainement. J'espère donc que tu excuseras la 
brièveté de ma lettre. Si tu voulais me répondre, tu me 
rendrais bien heureux,- il y a plus de seize mois que 
j'attends. 

Embrasse bien notre père et reçois toi-même nos 
baisers. 

Ton fils, 

Elisée Reclus. 



A sa sœur Louise (1), en Irlande 



Paris, 1859. 



Ma très chère sœur, 



C'est ma plume que la communauté a choisie pour 
t'écrire quelques paroles d'affection. Chacun à notre 
tour, nous devons te dire que nous t'aimons, que nous te 
souhaitons bon espoir, courage et bon succès dans la 
guerre que tu as entreprise contre les traditions, contre 
les convenances, contre les mièvreries sentimentales 
pour devenir une fille de la liberté. Nous tous qui vou- 
lons être bons, nous sommes comme ces nageurs qui 
ramons contre le courant : il nous faut non seulement 
lutter contre l'eau qui nous entraîne, il faut aussi vaincre 
notre propre lassitude et nos défaillances. Tu es jeune, en- 
thousiaste, généreuse, avance donc le plus que tu pour- 
ras, afin que la bonté et l'amour de la vérité deviennent 
chez toi spontanés, que tu sois parfaite sans faire au- 

(1) Louise, sa quatrième sœur, alors institutrice en Irlande. 



I 



20fi CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

cun effort. Aucun de nous n'est autre qu'un milliar- 
dième de l'humanité tout entière ; notre action indi- 
viduelle sur cette énorme masse sera donc bien mi- 
nime et nous n'aurons fait progresser l'effrayante ma- 
chine que d'un cran d'une petitesse infinitésimale. Nous 
aurons d'autant plus la satisfaction-d'avoir fait notre 
devoir que nous l'aurons accompli par amour de la jus- 
tice et que la joie du triomphe y sera rarement pour 
quelque chose. La vraie générosité ne demande jamais 
de récompense. C'est en cela que nous différons des 
chrétiens qui font l'usure avec le bon Dieu et qui mettent 
dans une balance chacun de leurs actes et les joies du 
Paradis. S'il nous suffisait d'agir pour remuer le monde, 
la vanité pourrait nous porter à être bons, mais c'est 
la conscience de notre devoir, le sentiment de la jus- 
tice qui seuls doivent nous y pousser. Il est vrai que 
nous avons aussi la grande satisfaction de travailler 
de concert et de nous entr'aider par notre amour. 
Tous les progrès infinitésimaux que nous réalisons ici 
et là s'ajoutent l'un à l'autre, hâtent le progrès gé- 
néral et vont comme des gouttes d'eau grossir le grand 
fleuve. Fondons en nous-mêmes et autour de nous de 
petites républiques. Graduellement ces groupes isolés 
se rapprocheront comme des cristaux épars et for- 
meront la grande République. 

Tu as sans doute appris par des lettres d'Orthez ou 
de Poitiers comment vont les divers membres de la fa- 
mille. Onésime jouit d'une meilleure santé et il doit pro- 
chainement recommencer à travailler. 

Quant à notre petite communauté, elle a été plus 
ou moins grippée, enrhumée, enchiffrenée, attaquée de 
migraines et autres agréments de la vie. Bébc, grand 
tapageur, s'il en fut, commence à affirmer sa petite 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 



207 



personnalité par des grimaces, des cris d'orgueil, des 
gestes de Nabuchodonosor en herbe. Une chose nous 
chagrine : il est peureux. 

A toi, ma bonne sœur. 

Elisée Reclus* 



A sa Mère 



Sans date, 1860. 



Chère mère. 

Comme tu le sais sans doute, il y a environ une quin- 
zaine de jours que je suis en voyage avec Ernest Ar- 
douin à travers glaciers, forêts, monts et vaux. Jus- 
qu'ici le voyage s'est fait dune manière très heureuse, 
si ce n'est que nous avons été écorchés çà et là dans de 
mauvaises auberges ; nous ne sommes pas trop fati- 
gués ; nous portons le havre-sac sans murmurer et, le 
soir, quand nous arrivons dans quelque village de Sa- 
voie, de France ou de Piémont, nous faisons amplement 
honneur au macaroni, aux salades et aux pêches, et 
nous dormons d'un excellent sommeil. Quelquefois, 
quand mon compagnon est un peu fatigué, nous nous 
donnons rendez-vous dans quelque village où il se rend 
en voiture tandis que je m'y rends en passant à pied un 
col ou un sommet : c'est ainsi que j'ai fait seul l'ascen- 
sion de Roche-Melon et du Mont-Chaberton ; mais nous 
avons gravi ensemble le mont Thabor et les glaciers 



CORRESPONDANCE u'ÉLISÈE RECLUS 200 

de la Grave. Çrâce à la réverbération du soleil sur les 
neiges éblouissantes, nous y avons pris tous les deux un 
coup de soleil sur la figure et, pour ma part, c'est à 
peine si le lendemain je pouvais ouvrir les yeux ; main- 
tenant nous changeons de peau comme les . erpents, 
nous sabons, diraient, je crois, les Rochelais. 

J'aime beaucoup ce genre de vie : se lever avant 
jour ou bien lorsque les nuages commencent à rougir 
un peu ; marcher au milieu des forêts, des sentiers dans 
les herbes fraîches de rosée, s'arrêter sur le bord d'une 
fontaine sous les rochers pour manger son pain et son 
fromage, gravir à travers les pierres qui s'écroulent et 
vont bondir à plusieurs centaines de mètres plus bas, 
se souvenir qu'on a été nourri par une chèvre en escala- 
dant les rochers, monter sur un pic pour contempler un 
admirable horizon de montagnes, puis redescendre sur 
le gazon des pentes, quelquefois aussi sur les-chemins 
pierreux pour gagner son dîner à la sueur de son front, 
tout cela me plaît infiniment. De ma maladie plus de 
traces, je ne sens plus ni rate ni foie, et, depuis mon dé- 
part de Paris, je suis complètement guéri. Il nous 
manque des livres, mais notre havre-sac est déjà bien 
assez lourd sans emporter une bibliothèque avec nous. 
Aujourd'hui ou demain nous attendons Elie (1) qui a 
obtenu un congé de quinze jours. 

Je t'écris de Cézanne, village piémontais d'une sa- 

(1) Ce fut au coûts de ce voyage qu'arriva au frère aîné un 
fâcheux acccident. Il fit une chute dangereuse sur une pente 
du Glacier Noir, dans le massif du Pelvoux. Heureusement re- 
tenu par une saillie du roc, Elie fut relevé vivant. Sa main 
droite, cruellement meurtrie, resta paralysée pendant de longues 
années. 

Cohr. E. Reclos. — T. I. 1* 



mawww m - ' " ■*»■« 



I 



210 CORRESPONDANCE ft'ÉLISÉE RECLUS 

leté incomparable, situé dans une charmante position 
sur la route du Mont-Genèvre au pic du Mont-Chaber- 

ton (1). 

Je t'embrasse, chère mère, ainsi que mon père et 
vous tous que j'aime, 

Elisée. 

(1) Voir Tour du Monde, 1860, p. 402 : Excursions dans le Dau* 
phini, par Elisée Reclus. 



A Elie Reclus 



Figueras, 5 septembre 1861, 



Mes très chers, 

Me voici dans un cul-de-sac, assez embarrassé de 
ma petsofine, je redoute de m'aventurer à pied par lès 
chemins poudreux de l'Espagne (1) où Ton cuit dans 
son jus comme un poulet dans le rôtissôir et, pourtant, 
il n'y a ni diligence ni mules pour me rendre à Castel- 
follet où je voudrais aller : je serai forcé de faite un dé- 
tour ridicule par Gérone. N'importe, quel que soit mon 
embarras, dans une heure une décision quelconque 
m'aura tiré d'affaire. 

Je me suis séparé d'avec Goy (2) après avoir eu le plai- 
sir de voyager deux ou trois jours seulement en sa corn- 

(1) Voyage entrepris dans les Pyrénées françaises «t espagnoles, 
«fin de préparer le Guide Joannë, qui partit l'année Suivante. 

(2) Le pasteur et professeur Goy, de Sainte-Foy, qui voulait 
l'accompagner dans ce voyage, peut-être trop mouvementé pour 
des grimpeurs moins hardis qu'Elisée. 



212 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

pagnie. Le pauvre diable avait la nostalgie, aidée d'un 
violent mal d'estomac, aussi son voyage a-t-il été 
presque triste. Le souvenir du foyer l'empêchait de 
jouir de la beauté des montagnes, et les plus admirables 
spectacles, le puissant Canigou, les vagues paisibles de 
la Méditerranée, le ciel profond du midi ne servaient 
qu'à augmenter sa mélancolie. Avant de nous quitter, 
nous nous sommes baignés dans l'anse de Banyuls à 
l'heure même ' peut-être où vous nagiez dans celle de 
Saint- Jean de Luz, et nous nous sommes dit adieu avec 
émotion, lui revenant vers le foyer sacré, moi allant 
encore demander l'hospitalité sous des sites étrangers. 
La tristesse de Goy ne m'a pas gagné plus que sa 
maladie, et, cependant, il me tarde de revoir des vi- 
sages amis : ainsi toi, mon frère en la foi, bien que mon 
frère en la chair, toi ma Noémi chérie, plus que nia 
sœur, et le cher petit peureux (1) qui tremble devant 
les vagues et le marmot (2) qui sourit dans les bras 
de sa mère. Quant au désir profond qui me ramène 
vers Clarisse et Magali (3), je n'en dis rien : c'est 
inutile. 

En France, on me prenait tantôt pour un facteur 
de la poste aux lettres, tantôt pour un marchand de 
thériaque ou d'orviétan, tantôt pour un employé des 
télégraphes ; à Prades on a même été assez aimable 
pour affirmer que j'étais le jeune premier du théâtre 
de Perpignan. Ici les parements rouges de ma blouse 
me font prendre pour un déserteur : aussi les paysans 
m'accueillent-ils avec sympathie ; mais avant-hier un 
poste tout entier avait quitté le fort de Beïlegarde avec 

(t et ±) Paul et André; fils d'Elic. 
(3) Magali, iihc aînée d'Elisée. 



CORRESPONDANCE d'ÉMSKE RECLUS 



213 



armes et bagages. Les deux tiers des soldats, parlent de 
déserter, mais ils sont retenus par l'amour du foyer, le 
désir de servir les vieux parents et l'idolâtrie du coin de 
terre qu'ils recevront en héritage. 

Le vôtre, 

Elisée, 



"WWwy*""* -w>.« . --.. . 



À sa Mère 



Sans date. Paris. 1861. 



Ma très chère mère, 

J'éprouve un très grand plaisir à t'envoyer mon pre- 
mier ouvrage littéraire : c'est la reproduction de mes 
articles de la Reçue des Deux Mondes, considérablement 
modifiés et augmentés d'une soixantaine de pages (1). 
Je désire vivement que ce livre te plaise : tu sais com- 
bien ton suffrage m'est précieux. 

Bientôt je vais m'occuper d'un autre ouvrage plus 
considérable, un traité de géographie physique en plu- 
sieurs volumes avec planches et cartes. M. Hachette m'a 
promis de le publier et s'offre à passer un traité avec 
moi dès que je lui aurai fourni le plan de mon livre (2). 
Ce travail sera, je pense, l'œuvre sérieuse de ma vie : 
depuis dix ans j'amasse des matériaux et j'emploierai 
probablement plusieurs années à le rédiger. 

(1) Le voyage à la Sierra Nevada, Bibliothèque des Chemins de fer, 
23 mars. 

(2) La Terrre, parue en 186? T 



«McMWtMtf 









CORRESPONDANCE d'eMSEE RECLl'P 21') 

Dernièrement j'ai eu l'occasion de parler de la mer 
et de ses courants devant un assez nombreux auditoire 
duquel faisaient partie MM. Michelet, Carnot, Legouvé, 
J. Simon et Pelletan. Malheureusement, j'ai été beau- 
coup plus ittimidé que je ne m'y attendais et j'ai un 
peu pataugé : j'espère avoir l'occasion de prendre bien- 
tôt ma revanche. 

Tu sais par Onésime qu'il a trouvé de l'ouvrage à 
son arrivée. M. Joanne semble content de lui ; quant à 
M. Garnier, il en est ravi et il n'a pas tort, car Onésime 
a fait à ses cartes d'excellentes corrections et additions. 
Une seule chose pourrait nous faire regretter l'arrivée 
de notre frère : l'absence de nouvelles directes de ta part. 
Je t'en prie, ne nous enlève pas ce bonheur que tu avais 
la bonté de nous donner de temps en temps. 

Tu as reçu le portrait d'Elie sans doute. Nous avions 
l'intention de t'envoyer tous les nôtres par la même 
occasion ; mais l'état de notre bourse nous a empêchés 
de nous procurer ce plaisir. 

Toute la famille va bien. Paul commence à déchif- 
frer quelques lettres ; Magali fait ses dents et s'essaie 
à prononcer papa. La grossesse de Noémi ne la fatigue 

pas trop, 

A toi, chère mère et à mon père nos vœux les plus 

sincères. 

Elisée. 



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1 



'!W'.^r»:-/,»*> 



A sa Mère 



Sans date. Paris. 18f»2. 



Chère mère, 

Outre la lettre que nous avons reçue de toi, il y a 11 

nuit jours, nous avons reçu, encore par un tiers, d'ex- 
cellentes nouvelles sur votre santé et nous espérons 
que rien de fâcheux ne sera survenu dans l'intervalle • 
aux peines morales que nous avons la douleur de vous 
voir éprouver trop souvent, il est bon qu'il ne vienne 
pas se mêler de souffrances physiques ; s'il nous était 
permis de joindre notre part à la vôtre, il est certain 
que vous ne souffririez jamais. 

Notre petite vie continue à suivre son train bour- 
geois et tranquille. L'enfant est dans un florissant état 
de santé et les remèdes homœopathiques que lui donne 
M. Jahr ont jusqu à maintenant guéri les désagréments 
inévitables dans les premiers jours de la vie. L'enfant 
n a pas encore beaucoup de physionomie, il est encore 
assezjaid, mais sa figure se forme visiblement (1). Mon 

(1) Il s'agît de Jeannie, ia seconde fille d'Elisée. 




CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECM'S 217 

Guide des Pyrénées est à peu près terminé, et mainte- 
nant j'ai à faire la partie la plus ennuyeuse du travail ; 
c'est-à-dire à revoir le manuscrit, à corriger les épreuves 
par trois et quatre fois, à effacer, ajouter, retrancher. 
J'espère que j'aurai fini vers la fin du mois et que l'ou- 
vrage paraîtra vers le 15 juillet. J'aurai alors un peu de 
répit pour aller jouir de la belle verdure. Un petit 
voyage me fera certainement du bien : maintenant je 
suis tellement habitué au mouvement que je dépéris 
quand je reste au même endroit, le changement d'ho- 
rizon est devenu un besoin pour moi. 

Dernièrement j'ai lu devant les membres de la So 
ciété de Géographie un travail qui a paru faire plaisir, 
du moins le Président s'est cru obligé de m'adresser 
des félicitations. Je vais continuer à lire pendant quel- 
ques séances. Quand j'aurai 72 francs de reste, je me 
ferai admettre au nombre des membres afin de jouir 
de la magnifique bibliothèque et des superbes cartes de 
la Société. 

Il est très probable qu'Elie va passer du bureau du 
Contentieux dans celui des Chemins de fer autrichiens 
où il aura moins de fatigue, de meilleurs appointe- 
ments et un chef de bureau beaucoup plus agréable. Ce 
changement dans sa position aura probablement lieu 
au mois d'août, et mon frère pense qu'en même temps 
il pourra obtenir un congé pour aller faire un petit 
voyage avec moi. Il est certain que, par simple devoir 
d'hygiène, il faut quitter Paris au moins pendant un 
mois. 

Nous t'embrassons ainsi que notre père. Salut à toute 
la famille et aux amis. 

Elisée. 



n.tw. ynnX .. ■>+ f 



A M™ Elie Reclus 



Sans date. Saint-Tropez, samedi matin. 18fi2. 

Ma chère Noémi, 

I 

Nous sommes dans un village des plus immondes de ] 

aJ T A Ce l *î 'T ? 6 Un des W*^ *** Plus splen- 
dides des bords de la Méditerranée. Les rues à peine 
assez larges pour laisser passer deux hommes defront 
sont remphes par des détritus de fucus et de poissons • 
des passages qui servent aussi d'égoûts s'enfoncent sous 
de sombres arcades et quand on y pénètre on se de- 
mande avec effroi si l'on reverra la lumière. Mais la na- 
ture qu elle est belle en revanche 1 Des rochers, des 
montagnei lointaine, disposées sur plusieurs ^lans 

un" uTI \ P l US 6n P lu \ va P° reu *, ^ golfe uni comme 
un lac, des bateaux pêcheurs, des pins parasol qui se 
penchent au-dessus de l'eau, des ruines qu» se dressent 
sur les escarpements, toutes ces choses composent un 
délicieux paysage. Il ne manque qu'un peu de fumée 

sur l" VT i U **%** P ° Ur « ue ttoy8 P™*™> *tre 
sur les bords du golfe de Naples. Et partout sur ces 

bords enchantés nous retrouvons le même -spectacle. 



• CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 219 

Nous l'avons vu à Hyères, nous le verrons à Fréjus, 
à Cannes, à Menton. Et ne faut-il pas que je contemple 
toutes ces belles choses avec un remords au cœur, celui 
de ne pas vous avoir pour compagnons ? J'admire tou- 
jours avec une pointe de tristesse. Je ne sais pas admi- 
rer d'une manière complète de crainte de paraître trop 
égoïste. 

Nos plans de voyage se précisent un peu plus. Il 
est probable qu'une fois arrivés à Gênes, la société se 
dissoudra. Ardouin prendra son vol vers Florence, Milan 
et les lacs, tandis que, M m « Ermance (1) et moi, nous 
reviendrons par la Corniche et le col de Tende vers les 
vallées vaudoises. M me E. veut contempler les pays où 
ses ancêtres orft vu le jour. Là, je dois la' quitter pour re- 
venir par le mont Cenis, Elle partira plus tard se diri- 
geant vers Genève. 

J'attends une lettre de vous à Cannes : je l'y trou- 
verai, n'est-ce pas ? Pa riez - moi de la bonne vie jour- 
nalière de là- bas... Nous serrons la main aux amis. 
Ton frère, 

Elisée, 

(1 ) M«»« Ermance Trigant, amie des Grimard et, par ceux-ci, 
des Reclus, prisait fort les voyages et'se joignait souvent k Elisée 
et à ses amis en camarade très accommodante. 



A Mme Elie Reclus 



Nîmes, Sans date, samedi soir. 1862. 



Ma bonne Noémi, 

'Combien de fois j'eusse désiré t'écrire pour te par- 
ler de mon affection et te faire part de mes impressions 
diverses sur les mille choses que je voyais et que j'en' 
tendais ; mais, en premier lieu, j'ai été arrêté par l'idée 

reTtée^ Part" 8 ' *' J# ^^ ''" 8U *»• '*» étais 
restée a Paris, j avais déjà tant à te dire que je ne sa- 

vais par quel bout commencer. J'ai, dans les cahiers 
de ma mémoire, bien des faits, bien des historiettes à 
vous raconter mais le temps passe et de toutes ces con- 
versations idéales que j'ai tenues avec vous, de toutes 
ces causeries silencieuses que nous avons eues ensemble 
au milieu des neiges, sous les mélèzes et sur le bord des 
torrents, il ne restera sans doute que de bien faibles 
échos pour le jour du revoir. Toutes ces bonnes paroles, 
que j avais enfermées dans le bon trésor de mon cœu 
pour vous les répéter en vous embrassant, ne seront 
jamais prononcées ; elles seront perdues comme les ob- 
jets qu on serre précieusement dans un coffret et qu'on 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 221 

cache avec mystère ; ensuite on les cherche inutilement 
et on ne les retrouve plus. 

N'importe, chère sœur; vous accueillerez Elisée ta- 
citurne avec autant de tendresse et de joie que vous 
pourriez accueillir un Elisée bavard et, pour ma part, 
je n'aurai pas besoin d'avoir la parole aux lèvres pour 
vous témoigner mon affection et me sentir heureux au- 
près de vous. Déjà loin de Paris, je me sens si profon- 
dément ému en pensant à notre doux intérieur, je sa- 
voure tellement nos petites joies de famille et je souffre 
tant de tous nos chagrins communs... 

Ardouin vous a raconté la première partie de notre 
voyage, nos promenades à Nice, notre odyssée de la 
Corniche,, nos visites aux palais de Gênes. La vue de 
toutes ces belles choses nous a fait beaucoup de plaisir : 
j'ai singulièrement joui de me trouver en présence de 
toutes ces merveilles de l'ancien art italien, de tous ces 
palais à colonnades, de ces fresques, de ces tableaux 
qui émoignent d'un si haut degré de prospérité et de 
grandeur dans l'ancienne république génoise. Ce 
n'était point un peuple de laquais que celui qui pou- 
vait accumuler dans un si petit espace tant de grandes 
œuvre*. Mais ce qui me réjouissait partout et me per- 
mettait d'admirer tout à mon aise, c'est que je pensais 
parfaitement qu'une nouvelle ère de renaissance a 
commencé pour Gênes. Elle se relève, elle s'agite, son 
peuple se développe, les journaux et les livres se mon- 
trent partout ; les curés et les moines, qui formaient 
autrefois le dixième de la population, ne se montrent 
plus que ça et là et sous un aspect rechigné j un nouvel 
esprit, plus généreux que celui de l'ancienne république 
aristocratique commence à souffler. Les impressions 



222 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

de ceux qui visitaient Gênes et les antres villes de 
1 Italie devaient être bien différentes lorsque toutes ces 
cités étaient d'ignobles mendiantes ou de honteuses 
prostituées. Le contraste offert par l'ancienne grandeur 
et par la dégradation présente devait produire une sen- 
sation d'amertume et de tristesse. Maintenant il n'en 
est pas ainsi. La morte est ressuscitée et sa nouvelle 
vie vaudra mieux que la première. Si je visite jamais 
Home, je désire pouvoir le faire quand elle aussi sera 
libre et vivante ; je ne tiens pas à voir des ruines et des 
fumiers sur lesquels un ignoble cancéreux gratte se* 
ulcères avec les têts du pot de Saint- Pierre. 

J'ai vivement regretté de ne point voir d'amis po- 
rtiques à Gênes, A la poste, je n'ai point trouvé de 
lettres de Dall'Ongaro et déjà il était trop tard pour 
qu* je lui en demandasse. Je voyais donc des yeux 
brillants, j entendais çà et là des paroles énergiques • 
mais je devais passer à côté des braves gens comme un 
vulgaire étranger. Du moins en allant porter une sous- 
cription pour la Pologne aux bureaux du Moviemento 
ai-je eu la satisfaction de voir que ces bureaux étaient 
installes dans un des plus magnifiques palais de Gênes * 
Ça m a fait un sensible plaisir de voir mes amis aussi 
bien loges. 

Ne pouvant aller visiter les républicains amis, j'ai 
fait acte de superstition et j'ai rendu visite au Rocher 
de Quarto. C est au pied de ce rocher que les Mille se 
sont embarqués pour Marsala. Maintenant un petit 
obélisque en marbre s'élève sur ce rocher et de temps 
en temps les Génois viennent en pèlerinage s'installer 
sur les escarpements voisins pour faire des discours et 
chanter des hymnes à la liberté. J'ai regardé cette 
colonne et je me suis senti plus fief d'être républicain 



*-'- -'- - - *•<#'> 



CORRESPONDANCE D ELISEE KKCLIJK 22'j 

que je ne le suis d'être Français en regardant la colonne 
Vendôme. 

Tu sais que j'avais une lettre pour un vieux général 
géographe, qui demeure aux environs de Gênes, à Nervi. 
J'ai été le voir la veille de mon départ. C'est un bon 
vieux à cheveux blancs qui m'a reçu à bras ouverts, au 
nom de la science. Mais à peine les premières félicita- 
tions sont-elles échangées qu'il s'écrie : « Ah ça, aimez- 
vous les prêtres? — Non, je les abhorre! » Nouvelles 
félicitations, nouvelles embrassades. Puis il me demande 
des nouvelles de tous ses amis de Paris. « Celui-là aime- 
t-il les prêtres? Mangerait-il du curé? » Dans le cou- 
rant de la conversation, le brave vieillard me dit tout 
simplement : « J'ai donné mon unique fils à Garibaldi, 
et il est mort à la bataille de Vulturne. » Et la vieille 
mère, qui était présente, opina gravement de la tête. 
Elle aussi avait donné son fils. 

Un salut d'amour, chère sœur, j'aurais à te parler 
longuement encore ; mais je ne vois pas pourquoi je 
finirais et la lettre ne partirait pas. Salut donc à toi, 
aux amis, aux chers enfants. 

Ton Elisée. 






A Elie Reclus 






Londres. Sans date, septembre ou octobre 1862. 
Très chers amis, 

Tout va bien Le temps n'a cessé d'être aussi favo- 
rable qu ,1 peut l'être en Angleterre, et nous en .von. 
largement profité. Nous avons consa'eré le premier I„ûr 

oè un ZIT^T™ d ' instaU " i »'>. * quitter l'hôtel, 
ou un Français a ^apparence de mouehard nous écor- 

ang ai s ? tr T Patrl0te, * n ° US l0ger Chez une d «™ 
angla.se très prévenante et très aimable, à visiter les 

jard.ns zoologiques. Le dimanche nous allions à Kew 

T.™?.."? - eaU jP ectacle - Les P"W« de, bords de la 
Tam lse e aient d'un vert admirable ; malgré la saison 

leurrâmes". ™ louflus «™°' —re gardé toute, 
leurs feuilles. Les petites barques se croisaient sur la 
rivière, une vapeur bleuâtre étendait ,o„ voile transn.! 
rent sur tous les lointain,. Quant au jardin de KeTil 
était ce qu .1 est toujours, admirable, et nous en avons 
tous ,.„, a notre manière Hicke , et ' Mor . n (1) on »von. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 225 

sonné leur enthousiasme, Julie (1) et moi, nous avons été 
heureux tout simplement, M me Ermance a pu contempler 
une collection de fuchsias, de cystus, de mesaembryan- 
themum, de cactus, de cercus, aussi belle et plus belle 
que celles de M. Lebougre et du Palais de l'Industrie. 
Tout le monde a donc été satisfait. A ce, ajoutez que 
nous sommes bons compagnons, que nous savons nous 
attendre, nous retrouver aux rendez-vous indiqués, 
nous faire toutes les petites concessions nécessaires à 
l'intimité pendant le voyage. M me Ermance est toujours 
ce que vous savez, un bon compagnon... Julie est 
dans une jubilation vraiment outrecuidante : si bien que, 
hier, elle avait une envie féroce de se mettre au piano et 
de jouer un morceau de sa composition dans la salle 
d'hôtel où nous sommes descendus et devant tout 
un monde d'Anglais. Hickel est le plus facile des 
hommes, s'accommodant de tout, optimiste par raison 
autant que par conviction, donnant son bras avec 
plaisir ou dévouement, ce qui revient au même. Morin 
est le plus inquiet de la troupe : il prévoit, il redoute, 
il appréhende, il craint, et parfois, quand l'événement 
justifie ses prévisions, il établit la supériorité de son 
bon sens sur nos légèretés ; du reste, spirituel, aima* 
ble, dévoué, galant envers ces dames. 

Hier lundi, nous avons été au Palais de Cristal. 
Jamais nous ne l'avions vu si beau. La vue était admi- 
rable : du haut des terrasses et de la tour, on avait 
sous les yeux un vrai paysage de Claude Lorrain, vapo- 
reux, infini, plein de mouvement, de grâce et, ça et là, 
illuminé par des rayons égarés. La foule était grande, 
les fontaines jaillissaient ; malheureusement pour les 

(1) Belle-sœur d'Elisée, plus tard M m « Germain Casse. 
Conn. E. Reclus. — T. I. -15 



MU» -m*.-. 



22G CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

uns, heureusement pour Icb autres, Blondin se prome- 
nait aussi sur sa corde, portait des sacs, poussait des 
brouettes et faisait des tours de force indignes d'un 
homme. En provision de l'Exposition, on a considéra- 
blement rafistolé le Palais de Cristal depuis Tannée 
dernière : toutes les collections sont complétées, de 
nouvelles galeries sont ouvertes, on s'est mis en frais 
pour recevoir les étrangers. Le palais, ses jardins et 
l'ensemble du paysage représentaient assez bien une 
scène des Iles Fortunées, telles que peuvent les rêver 
les peintres. La soirée s'est terminée par une course 
comique à la recherche d'un dîner : pour l'atteindre, ' 
il nous a fallu monter en chemin de fer. Morin, torturé 
par la faim, offrait un spectacle lamentable à voir> 

Aujourd'hui l'Exposition. Une foule à étourdir, 
à ahurir, à abêtir. Tohu bohu de statues, de dentelles, I 

de bustes, d'assiettes, de terres, de cartes géographiques [ 

et de couteaux. Poussière dans les salles, odeur de 
l'huile et du charbon dans l'annexe des machines, par- 
fums de lard et de beurre rance dans les restaurants, 
rien n'y manquait. En outre, j'ai dû passer la moitié 
de la journée à raccrocher Morin qui se perdait toujours. 
Mais fce que nous avons vu de l'exposition est vraiment 
admirable. La France a certainement la palme du goût 
et l'Autriche celle de la science. Les innombrables 
cartes, les plans, les reliefs, les travaux d'anatomie, de 
physiologie, de géologie envoyés par les savants de 
Prague et de Vienne demanderaient de longues semaines 
d'étude, et c'est à peine si j'ai pu les voir en passant : 
je ne me faisais aucune idée d'un tel mouvement scien- - 
tifique en Autriche. A côté d'elle, les autres nations 
s'exposent à se faire juger comme tout à fait infécondes 
dans la grande œuvre du mouvement intellectuel. 



I 



CORHKSPONDANCK UÉLI8EK KECLUS 227 

Inutile de dire que nous sommes revenus fatigués, 
migraineux* Mes yeux se ferment malgré moi, ma plume 
ne demande qu'à écrire des bêtises et, pour l'empêcher 
de me compromettre, je suis obligé de l'arrêter. Mais 
auparavant, je vous envoie autant de baisers qu'il y a 
de feuilles à tous les rosiers. 

A vous tous, mes très chers. 

Elisée. 



wmm*mœ<v^-<^. 






• 

(( La banque du Crédit Mobilier parcourut dans sa 
carrière une courbe analogue à celle des autres banques : 
la capital n'y fut associé au travail que pour l'exploiter 
de son mieux. Elie saisit la première occasion pour s'en 
retirer et reprendre la liberté de ses mouvements. Une 
importante revue russe, le Miel devenu plus tard le 
Dielo, dirigée par Blagosvetlov, lui ayant ouvert ses 
pages, il put y écrire, aussi librement que le permettait 
le caviar de la censure russe, sur toutes les questions 
qui l'intéressaient : politique et sociologie contempo- 
raines, histoire, biographie, questions d'art et de 
science, mythologie même. 

Et ces très bonnes relations de très bonne amitié 
avec les collaborateurs du Dielo lui valurent un voyage 
très intéressant dans la Russie du nord, à Pétersbourg, 
à Moscou et Nijni-Novgorod, puis en Espagne pendant 
la période révolutionnaire. En 1870, il fut, comme cor- 
respondant du Dielo, compris dans l'armée des invités 
qui assistèrent à l'inauguration du canal de Suez. » 

De son côté, Elisée employait son activité à rédiger 
des Guides Joanne pour la maison Hachette, des articles 
pour la Reçue des Deux Mondes, le Tour du Monde, 
le Bulletin de la Société de Géographie et la Reçue Germa- 
nique, tout en voyageant fréquemment pour préparer 
ou achever ces travaux. 



COHRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 229 

Mais les frères Reclus avaient maintenant quatre 
enfants, Elie deux fils, Elisée deux filles, qu'ils dési- 
raient élever à la campagne. Un de leurs amis, Alfred 
Dumesnil, gendre de Michelet, chez lequel leur sœur 
Louise était institutrice, leur proposa d'aller demeurer 
avec lui et sa famille en une sorte d'association coopé- 
rative* Ils acceptèrent avec joie, et c'est ainsi qu'en 1863 
ils s'installèrent « dans la vieille et pittoresque maison 
de Vascœuil, dont la tourelle à sept pans domine un 
incomparable jardin, un étang, la rivière sinueuse ic 
Akrevon glissant bruyamment entre les fortes racines 
des hêtres et des aulnes, puis un vaste horizon de prai- 
ries jusqu'au village, et, par delà le village, sur les 
longues pentes des collines et la grande forêt sombre. 
C'est là qu'ils travaillaient, contemplant l'espace, respi- 
rant le parfum des fleurs qui montait du jardin. C'était 
une joie de besogner ainsi, mais les journées ne se pas- 
saient pas seulement en labeur, et que de fois, pendant 
les belles heures de soleil, on les voyait se promener 
dans les allées, s'arrêter souvent pour admirer 
les fleurs ou pour traiter avec une belle passion une 
question d'art ou de philosophie. Souvent des amis se 
joignaient à la conversation exquise des promeneurs, 
et l'on se sentait parfaitement heureux. Des jours aussi 
fortunés font oublier de longues amertumes ». 

Elisée et sa femme passaient aussi une partie de 
leurs vacances à Sainte- Foy, qu'habitaient les parents 
de Clarisse, 



MB#tw»«*»>-H»--.»*--.»*- .. 



i 



A Noémi Reclus. 



Vascœuil. Sans date. 1863. 



Ma chère sœur, 

Ta dernière lettre n'était pas de nature à nous 
encourager autant que la lettre précédente. Il ne s'agit 
point de nous séparer, de nous démembrer, comme tu 
le dis, mais au contraire de fortifier, de consolider notre 
famille en lui donnant un point d'appui qu'elle n'avait 
pas. Bien que nous n'ayons certainement pas à nous 
plaindre de la destinée, nous étions dans cesse exposés 
aux chances et aux aventures de cette vie de Paris où, 
coûte que coûte, il faut pour résister être dispos et bien 
portant. Maintenant, grâce à notre excellent ami 
Dumesnil, nous pourrons tenter de nous soustraire à 
ce grand imprévu de Paris pour doubler nos forces en 
nous associant et cela dans un lieu où nos enfants trou- 
veront à la fois sous nos yeux la santé physique et l'ins- 
truction. Provisoirement chacun pourra vaquer à ses 
affaires loin du home. L'un pourra s'occuper de son 
journal à Paris, l'autre de sa géographie dans les Alpes, 



j 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 231 

mais nous ne serons pas plus démembrés que nous ne le 
sommes aujourd'hui. C'est toujours vers le but commun 
que tendront nos efforts. En résumé, je crois que l'asso- 
ciation de Vascœuil constitue pour nous une force de 
plus. 

Quant aux détails de l'organisation, nous les discu- 
terons plus tard : d'ici à l'hiver, plusieurs mois riches 
d'événements ont encore à s'écouler et les avis de 
chacun de nous en seront peut-être modifiés... 

Bravo les ouvriers de Londres (1) ! Mais tous ces 
grands événements d'Europe prennent^une mauvaise 
tournure. Je vous embrasse. Un bon serrement de main 
à notre ami Talandier (2) et à Madame. 

Ton frère Elisée. 

(1) Une de» premières manifestations des ouvriers anglais, réu- 
nis pour protester contre les égorgements de la Pologne. Elles se re- 
nouvelèrent fréquemment, secondées par des ouvriers de toute natio- 
nalité et pour des causes générales très diverses. On y a vu le germe 
de l'Internationale. 

(2) Talandier (Alfred), ami des Reclus, proscrit sous l'Empire, 
député après la guerre. 



^^PM^HWHW(W^WWHW™^T^™fl^W^! 



-v 



A M«e Elie Reclus. 



Sainte-Foy. Sans date. 1863. 



Ma chère sœur, 

Nous recevons ta bonne lettre à l'instant et je vais 
tâcher d'y répondre avant que le courrier de deux heures 
parte pour Libourne ; mais gare aux visites, car depuis 
notre arrivée, les amis, les connaissances, les curieux 
se succèdent à notre porte. Nous parlons de vous avec 
les amis ; quant aux connaissances, on parle surtout de 
Jeannie : « K'ey blanco ! Mon Dieu ! ma chère ! » 
I Nous ayons été touchés de ce que tu dis de ce cher petit 

Paul, si résigné, si calme, si doux, si charmant dans sa 
tendresse. La lettre de Louise, les paroles d'Elie nous font 
d'autant plus regretter de n'avoir pu l'embrasser avant 
le départ, de n'avoir pu célébrer sa chère petite fête, de 
n'avoir pas entendu les cris et les trépignements de joie, 
les exclamations de bonheur à la vue du cheval et de la 
lanterne magique et du petit garçon qui fait* des 
saletés. Mais nous verrons, nous entendrons mieux que 
cela, n'est-ce pas? Nous danserons avec la chère mar- 
maille sur la plage de Saint-George, et nous jouerons à 






CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 233 

colin- maillard sur le sable ferme que l'eau de marée 
vient de quitter. Il faut rendre nos enfants heureux ; 
il faut que leur petite mémoire soit rempli^ d'images 
gracieuses où ils voient toujours dans une belle nature 
les êtres qui les aiment. 

Magali a passé une bonne nuit à Libourne. Le 
voyage de Libourne à Sainte-Foy n'a pas été trop fati- 
gant ; cependant l'extrême chaleur a peut-être aug- 
menté la fièvre. Aujourd'hui, Magali est assez bien... 
Notre médecin fait de la médecine expectante. Dans 
tous les cas, l'état de l'enfant est incomparablement 
meilleur qu'il n'était à Paris. 

Quant à Jeannie, il n'y a pas moyen de la voir, 
Mademoiselle est toujours en visite... 

La grand'mère de Clarisse est assez bien. Une des 
premières paroles par lesquelles elle m'a accueilli a été 
celle-ci : « Je suis vieille, mais je suis patriote » (1). Les 
nouvelles télégraphiques qui représentent la position 
des fédéraux comme très compromise l'attristent et 
l'empêchent de dormir. Je l'ai rassurée : elle est mainte- 
nant tout heureuse. 

A vous de cœur, votre frère aimé, 



N 



Elisée. 

(1) La grand'mère de M me Elisée était américaine. 



A M™ Elie Reclus. 



I 



Saint-Georges de Didonne, près Royan. Sans date. 1863. 



Très chère Noémi, 

Dumollet a fait un bon voyage ainsi que toute sa 
famille : les carrioles et les carrioleurs lui ont été pro- 
pices et les aubergistes seuls ont fait preuve d'une cer- 
taine âpreté, mais avant de partir, Dumollet savait déjà 
ce qu il fallait attendre de leur part. En vagon, nous 
avons rencontré diverses personnes qui ont fait tout 
leur possible pour nous rendre agréable le communisme 
force d un compartiment de seconde et, sauf le manque 
de sommeil, tout a été pour le mieux. A Rochefort, 
Clarisse était en si bon état que nous avons cru pouvoir 
continuer la route jusqu'à Royan. Malles et gens, nous 
sommes entrés ou plutôt nous nous sommes fait en- 
fourner dans un étroit coupé où nous avons haleté pen- 
dant quatre heures. Heureusement que, pour nous 
éviter le désespoir qui peut s'emparer des malheureux 
condamnés à la torture, nous nous étions solennelle- 
ment engagés d'avance à ne pas nous plaindre une seule 



,,«m 



1 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 235 

fois : il nous suffisait de nous jeter les uns aux autres 
des regards lamentables. Quant à Magali, elle dormait 
sur une litière de bras,de jambes, de paquets, de paniers. 
Au soleil couchant la vue était belle. Le fameux clocher 
de Marennes, dont M me Ermance est si fière, apparais. 
sait comme une longue ligne noire sur les nuages rouges 
de la mer. Quand la nuit s'est abaissée sur le ciel, les 
deux phares de Chassiron et de Cordouan se sont 
allumés, lançant de temps en temps leurs éclairs comme 
un œil qui s'ouvre et se referme. 

A Royan, personne ne nous attendait. Nous avons 
couru de porte en porte cherchant un logis : les duègnes 
faisaient leur apparition vêtues de manteaux de lit et 
portant des bougeoirs à la main et s'empressaient de 
nous expédier. Enfin une certaine M me D., au cou tordu, 
(au physique s^entend) — nous a reçus, uniquement 
pour nous faire plaisir ; elle nous a fait payer chèrement 
une chambre, uniquement pour nous faire plaisir, et, 
toujours pour nous faire plaisir, elle a insisté obséquieu- 
sement le lendemain pour nous décider à rester chez 

elle. 

...Les enfants Roberty sont contents et courent 
toute la journée sur la plage : c'est une joie de les voir 
rouler leurs brouettes, creuser des trous dans le sable, 
ramasser des coquillages. 

De la chambre d'où je vous écris maintenant, nous 
voyons toute l'embouchure de la Gironde jusqu'à la 
pointe de Grave. La mer est basse et les plages de sable, 
les rochers chargés d'algues s'étendent au loin, au 
pied des falaises, vers les barres de sable du fleuve : à 
travers les branches des tamarins, j'aperçois les en- 
fants qui creusent des trous dans le sable. Seule- 
ment la tribu des gens pieux envahit aussi la plage 



236 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

moisT^ à 1>air " PUF je ne 8ai8 ^ od eur de 

A vous nos très chers, amour et joie. Hâtez-vous 
d aller quelque part. Je n'aime, pas jouir quandle sZ 
que la joie n'est pas également chez vous J 

Elisée Reclus. 



A M"»« Elic Reclus. 



Nîmes. Sans date. 1864. 



Ma très chère Noémi, 

Tu as encore souffert, et cela pendant que nous 
prenions du bon temps. Vraiment c'est une chose triste 
de ne pouvoir, même entre frères, se réjouir ensemble. 
Pendant que tes pauvres muscles se tordaient sous ta 
peau et que ta pauvre tête oscillait sous la pression de 
la névralgie, nous étions peut-être occupés à admirer 
un beau coucher de soleil ou les arêtes pittoresques 
d'une montagne. Et pourtant nous ne sommes point 
des hommes sans cœur. Pardonne- moi, chère sœur, j'ai 
du moins cette consolation que le jour viendra où moi- 
même je serai malade et souffrant tandis que le monde 
des amis continuera d'être joyeux et plein de vie, et cela 
sans trahir leur amitié. Mais pourquoi te dis-je toutes 
ces choses? Maintenant sans doute, tu es guérie : l'orage 
a passé, tes yeux* ont repris leur clarté. Empresse-toi 
de me l'écrire soit à Cannes, soit à Nice. 

Quant à moi, je vais mieux : l'air du Midi, si doux 



238 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

à respirer, m'a fait du bien. Je n'ai qu'une chose à 
craindre, celle d'avoir à trop parler. Heureusement que 
Marie (1) n'a pas oublié de mettre au nombre des per- 
sonnes conviées à notre intention le célèbre M. Pen- 
chinat, avocat et parleur émérite,qui me permettra de 
rester bouche close. Je m'en félicite. 

L'appartement de ma sœur est simplement déli- 
cieux. De grandes chambres aux grandes fenêtres, aux 
plafonds élevés, aux moelleux tapis : d'un côté, la vue 
des promenades et du canal de la Fontaine ; de l'autre 
la Tour Magne et sa colline couverte de pins : des rossi- 
gnols dans les branches, de l'air, de la lumière en abon- 
dance, des livres, des gravures, de la musique : c'est 
vraiment très agréable. Avec cela la généreuse hospi- 
talité que tu connais. Grotz vient d'être nommé pas- 
teur titulaire : c'est important comme position. Au 
point de vue matériel, il est maintenant plus ras- 
suré. 

Depuis mon départ de Paris, je n'ai pas encore 
entendu un mot qui me- permît d'apprécier si nous 
sommes en république ou bien sous l'empire si la 
Pologne ou l'Amérique existent, le marasme semble 
universel. J'ai prêté l'oreille à toutes les conversations 
dans les cafés, dans les hôtels dans les wagons, mais je 
n'ai encore entendu parler que de vins, de gigots de 
mouton, de femmes, de bière et de propriétés. C'est 
triste de faire deux cents lieues pour n'entendre sur 
sa route que fadaises et balivernes. Ô grande na- 
tion ! 

A Sens, tout va bien. Jeannie va mieux, la mère se 
hasarde à la faire sortir, Magali est assez sage ; la dame 

(1) Marie, M m « Grotz, la seconde dts «but» d'Elisée. 



I 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 239 

anglaise fait bon ménage avec Clarisse et pousse la com- 
plaisance jusqu'à lui présenter des bouquets de violettes. 
Et vous, mes chers, je vous embrasse tendrement. 
Paul et André, je vous bise. 

Elisée. 




A Elie Reclus. 



I 



Fréjus, 12 septembre 1864. 



Mes chers amis, 



Me voici de retour de mon excursion dans les mon- 
tagnes des Maures. J'ai enfin vu la plage que, sans avoir 
jamais visitée, j'avais appelée « l'incomparable plage 
de Cavalaire », et de fait je n'en connais pas de plus 
belle pour la gracieuse rondeur, les énormes dimensions, 
1 amphithéâtre des montagnes environnantes. Elle n'a 
qu'un défaut à mes yeux : elle est trop grande, c'est un 
monde, il faudrait des heures pour la parcourir, pour 
notre petit usage personnel — à supposer que, devenus 
mutiles un jour, nous songions à nous retirer du monde 
Je préfère beaucoup nombre d'autres baies que j'ai visi- 
tées dans cette excursion, où plages, écueils, rochers, 
. falaises, dunes, forêt, colline sont compris dans un tout 
petit espace et vous font la retraite la plus charmante 
Nous y serions tout à fait chez nous, à supposer qu'ii 
nous fût possible de nous bâtir une baraque et de nous 
y cultiver un jardinet. 

Au bord d'une de ces baies, j'ai été obligé de faire 



CORRESPONOANCE d'kMSÉE RECLUS 24Ï 

là connaissance d'un douanier, mais d'un douanier 
brave homme qui a voulu absolument me faire boire la 
goutte. C'est un douanier fameux qui sait le latin : 
« Fugit, fugit irreparabile lempus » m'a-t-il dit d'un 
air sentencieux. Du reste dans son village « tout le 
monde est académicien ». Il est de plus honnête, a Si 
l'intérêt public demande la suppression de la douane, 
et bien tant pis pour moi; l'intérêt public avant tout ». 
En outre mon douanier est légumiste. Il a la viande en 
horreur et ne s'en trouve que mieux. C'est un de ces 
hommes longs/ maigres, tannés, un homme tout en cuir 
sur lequel la maladie ne peut avoir prise. 

Le mistral a commencé aujourd'hui. Il m'a soufflé 
de Fréjus à Saint- Raphaël. 

Soyez heureux, mes amis. 

Elisée. 



Corr, JS, Reclus, — T I 16 



i 



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I 



A M«»e Élie Reclus. 



Hyères. Sans date. 1864. 



Ma bien chère Noémi, 

Mon voyage est vraiment commencé puisqu'en 
mettant ma tête à la fenêtre, je vois des palmiers et des 
orangers, la mer bleue, des îles lointaines. Mais j'ai mal 
débuté au point de vue hygiénique. Les vingt-quatre 
heures de wagon poussiéreux, la chaleur du Midi, le 
melon de Valence et les raisins de Toulon ont de concert 
travaillé "mon estomac, et ce soir, au lieu de dîner, j'ai 
dû prudemment prendre du thé. J'espère que le som- 
meil de cette nuit me rafistolera tout à fait. 

J'ai rarement trouvé le Midi plus beau que mainte- 
nant. Certainement, les rochers sont blancs, mais, au 
pied des escarpements, les pentes sont verdoyantes, les 
plaines sont une mer de feuilles, les ruisseaux babillent 
partout. Il a dû pleuvoir longtemps, car la nature est 
ici d'une fraîcheur à laquelle je ne m'attendais point. 
J'ai pu faire de longues courses a pied le long de la mer 
et sur les routes blanches sans que mes yeux aient eu à 
en souffrir. Il est vrai que, s'il y a du soleil, il n'y a pas 



l 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 



243 



encore de vent. Si le mistral avait soufflé, je me serais 
enfermé. 

Ma visite aux Zurcher et Margollé (1) a été en partie 
infructueuse. Je n'ai point vu ces deux Messieurs, mais 
j'ai causé avec une des dames, que je pense être 
Mme Margollé, car dans son discours revenaient des 
phrases de livres, et je pensé que, des deux amis, c'est 
Margollé qui est le véritable auteur. Cette dame, grâce 
aux soins hygiéniques, à la gymnastique, aux prome- 
nades, au bon air, aux bains, a su garder ses huit en- 
fants en bonne santé, les sauver de graves maladies ; 
maintenant, la tribu pousse magnifique de force et de 
gaieté. Ah certainement ! quand les parents auront à la 
fois le bien-être, la science, la facilité de se déplacer, ils 
ne perdront jamais plus un des leurs. Ce crime indivi- 
duel ou social de voir périr ceux qu'on aime avant l'âge 
ne se renouvellera plus. 

A bientôt, chers amis. 

Elisée. 

(1) Zurcher et Margollé, deux Alsaciens, beaux-frères, écri- 
vaient en commun des ouvrages de science vulgarisatrice. 






r 






À Elie Reclus. 



Sans date. Catane. 1865» mars ou avril (1). 



Mon cher Elie, 

C'est maintenant, seulement, que j'apprends la 
reddition de Richmond, la capitulation de toute l'armée 
de Lee, et encore n'en suis- je pas bien sûr, et l'assas- 
sinat de Lincoln et de Sewward. Depuis, mon esprit 
reste pris comme dans un étau par un mélange de joie 
profonde et de stupeur. Mon premier mouvement a été 
de partir immédiatement pour me rapprocher de vous 
et causer de ces graves événements, pour en con- 
naître les détails et en prévoir les conséquences pour 
l'Amérique et pour l'Europe. 

La grande victoire, la victoire définitive, est rem- 
portée sans aucun doute et la mort de Lincoln ne peut 
que hâter le résultat. Evidemment les séparatistes 
hésitants, semi-honnêtes, ne voudront pas que leur 

(1) Voir sur ce voyage d'Elisée en Sicile la Remèdes Deux 
Mondes dû 15 juillet: L'Etna et l'Eruption de 1865 et Tour 
du Monde, n°» 335, 336, 337 et 338, 1866. ' 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 245 

cause soit liée à celle de l'assassin et feront leur soumis- 
sion. Jefferson Davis lui-même et tous les gens, officiels 
de la Confédération seront plus ou moins paralysés 
dans leur action et, quant aux esclavagistes logiques, 
à ceux pour lesquels la servitude du noir était chose 
sainte et le meurtre des libérateurs le plus grand des 
devoirs, ils se déconsidéreront et se perdront par leur 
adhésion même. Et puis, le double assassinat va donner 
au peuple du nord une énorme impulsion : à sa volonté 
déjà triomphante s'ajoutera une passion qui emportera 
tout devant elle. 

Certes, le brave. Lincoln ne pouvait souhaiter une 
mort plus glorieuse pour lui et à un moment plus conve- 
nable. L'œuvre à laquelle il s'était dévoué avec tant de 
persévérance et tant de simplicité de cœur est virtuel- 
lement achevée : la capitale de l'ennemi est prise, la 
seule force armée des séparatistes a cessé d'exister, le 
congrès rebelle est en fuite et court à travers les mon- 
tagnes, l'union est rétablie, le peuple américain est plus 
fort que jamais, l'esclavage est aboli, et c'est au lende- 
main de tous ces grands triomphes que Lincoln est 
frappé. Au point de vue épique, l'action ne pouvait se 
dérouler d'une, manière plus grandiose et plus simple. 

Sans aucun doute, la politique de Lincoln sera la 
règle de conduite de Johnson, mais le nouveau prési- 
dent aura-t-il la même prudence, la même moralité, la 
même énergie tranquille que son prédécesseur? J'en 
doute. Dans tous les cas, l'avènement de Johnson à la 
présidence augmente dans une très forte proportion les 
chances d'un conflit entre les Etats-Unis et l'Angleterre 
ou la France. Le peuple américain est irrité, et ce n'est 
pas seulement à l'intérieur qu'il cherche les complices 
de la rébellion. Il demandera de l'audace, une vigou- 




I 



246 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

reuse initiative républicaine à son président, et celui-ci 
ne demandera pas mieux que de céder à la pression 
populaire. 

Il me tarde bien d'être à Paris, pour connaître ton 
opinion sur tous ces événements. Les amis commencent* 
ils à voir que l'histoire du monde pivote maintenant 
sur les Etats-Unis? 

Je vous embrasse tous. Dis à Clarisse que je pars main* 
tenant pour l'intérieur de la Sicile, et que mes 
lettres pourraient fort bien éprouver de longs retards. 

.Elisée. 



i 

j 



a En dehors de sa correspondance avec le journal 
russe, Elie s'occupait tout spécialement de propagande 
et de pratique coopérative,dont il reconnaissait parfaite- 
ment le caractère transitoire mais qu'il croyait devoir 
puissamment aider à l'évolution sociale. Avec quelques 
amis, il s'était donné de tout cœur à la fondation d'une 
banque de « Crédit au Travail (1) », qui devait aider à 
la création de sociétés ouvrières, escompter le papier des 
associations, contribuer de toutes les manières à faci- 
liter les relations entre la bourgeoisie républicaine de 
bonne volonté et le monde des travailleurs. En même 
temps, il s'occupait directement de la propagande par 
la publication du journal l'Association (2), dont il était 
à la fois le directeur et le rédacteur principal. Il dépen- 
sait à cette œuvre le meilleur de sa vie, et pendant 
quelques années, il put espérer que le succès, pour- 
suivi avec tant d'ardeur, non pour lui, mais pour les 
autres, le seconderait enfin. » 

(1) Voir la brochure: Qu'est-ce que le Crédit au Travail? par 
J.-P. Bbluzb (ancien cabetiste). 

(2) L'Association fut fondée en novembre 1864, Elisée y collabora, 
ainsi qu'à la Coopération qui lui succéda, depuis le 9 nov. 1866 
Jusqu'en 1868. 




A M me Elie Reclus., 



Paris. Sans date. 1865. 



Ma très chère Noémi, 

Nous sommes ici depuis quarante-huit heures, et 
c'est à peine si nous avons pu nous reposer un peu : 
Clarisse s'occupe de ses mille arrangements de ménage 
et moi je vais voir les amis, je reçois les visites, je 
corrige les épreuves et parcours rapidement les jour- 
naux. 

Grimard est bien. Il a complètement terminé son 
livre ; mais les premiers exemplaires ne seront guère en 
vente avant une quinzaine, Macé devant faire une pré- 
face à l'ouvrage. Je crois que le succès en sera grand (1). 

Espérons qu'Elie aura recruté beaucoup d'adhé- 
rents pour le Crédit au Travail, car, pendant le mois de 
septembre, les souscriptions n'ont pas du tout marché. 
Six associés,c'est tout ce qu'aura produit le mois. Nous 
n'avons pas encore atteint les fameux cent mille francs. 

*• 
(1) Grimard s'occupait surtout d'histoire naturelle et a écrit, 
4*ntr 'autres, un manuel de Botanique, très apprécié. 



n 



t. 



s 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 249 

Cl. vient {d'apporter spontanément ses deux cents fr. 
Toutefois, si le capital souscrit ne s'accroît guère, 
les autres opérations prennent un grand développement; 
le mois de mai, on a fait pour soixante mille francs 
d'escompte. La société des Boulonnais achète des ma- 
chines à vapeur, la société des fondeurs, composée de 
quarante-cinq gars, fait des affaires magnifiques ; la 
société des modeleurs vient de se constituer ; nous cré- 
ditons une association de consommation au Havre. 



Elisée 






**r-~~~mm -w>». 



I 



A Mme E j ie Reclus# 



Paris, Sans date. 



Le factotum général au'Elie «wu «,. » 
s'il avait t*& i \m ", 4 ue eut eu a consulter 
s u avait été a Montauban est le docteur I m«* 

lln^T^u déVel ° Ppe ««"«dérablement ses affaire, 
«JZFi œanqUe ' Ies fonds •• "»"*»« courant» 

110 0»ï COn,mandi * ai ". -«-s n'avons guère que 

se fonde une J^SKt: ftT 

t7.„. T DOtre P atrona 8«- P«l»i les nouvelles as «êia! 
tiens, il en est une, celle des Tisseurs, qui eomote miîe 

ue m 80 C ^ S fra e n mb T "• î?" ,e '-P^' -useSCt d^à 
Plu. „T 2 n t" 1 -' d ° nC b ° n coura 8 e ! On ne parle 
qu"au 25 P J ° Urna! ' déja on a ^rdé ju.- 

t . 8 Garrido (1) a u„ enfant, le jeune Fernando, non bap. 



et très zélé coopérateur. 



4 



ç 



i n ii i i vnm i j m mm ii .p i »ni i .i . ■» .; ■ . ' -" - •m \"m ' \ ".yjj". 1 .,' '■' ", ." ; 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 251 

t 

Salut mes Tirés chers amis, serrez la main à ceux 
que nous aimons. 

: Je viens de recevoir une lettre d'un esclavagiste, 
me qualifiant de « digne successeur de Marat et de 
Robespierre ». 

Votre Elisée. 









A Mme Elie Reclus. 



Orthez, 15 juin 1865. 



Ma chère sœur, 



Je viens de traverser Bordeaux, où l'on est bien 
triste en ce moment, ma tante Dùcos passant par une 
crise de sa maladie des plus aiguës... P 

«*I. J * r !* PU fairC . aUCUne P r °P«gande. J'ai pour- 
chasse B. toute une journée sans pouvoir le dénicher 
J ai chargé F. de lui faire la morale. 

A Orthez, là veine n'est point encore épuisée. Notre 
sœur Joana nous procurera d'autres adhérents ; en 
outre, elle prendra des mesures pour attaquer Pau 
Figure-toi que l'affaire a été si chaudement menée par 
des am 18 de Navarremx, auxquels elle en avait parlé, 
qu on a eu 1 idée de recourir au moyen de publicité le 
plus bruyant. Le tambour de ville, suivi de tous les 
gamins en loques, a fait sur sa peau d'âne de magni- 
fiques effets de roulement à tous les coins des rues et 

l7Jt?Tï e 5 V1 "V <( Le Public est P' éve ™ q«« la 
Société du Crédit au Travail a été fondée à Paris, pour 

le bien des ouvners.Tout le monde est invité à y déposer 

«on argent. ,, Et rantanplan, rantanplan, rantanplan. 



4 



À 




CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 253 

Tout le mondé a admiré et personne n'a souscrit. Ainsi 
vont les choses humaines ! Néanmoins, l'histoire est 
bonne : il ne faut pas négliger de l'insérer dans les 
Annales du Crédit au Travail. 

Cette chère Joana, est une fille admirable, et, en 
me servant de ce mot, je ne dis pas encore d'elle/ tout le 
bien que j'en pense... 

Ma mère m'a revu avec un plaisir très sensible et 
reste avec moi aussi longtemps que le lui permettent 
ses leçons» Armand (1) pense revenir en France dans six 
mois. Maman ira le voir à Toulon, Ces vacances, elle va 
au Puy pour voir Lois, et surtout pour voyager. Les 
instincts du voyageur sont probablement beaucoup 
plus forts chez elle que chez tous ses enfants ; le plus 
grand malheur de sa vie est certainement d'avoir été 
confinée à Laroche, à Sainte-Foy, à Orthez. 

Mon père est gras, fleuri, jeune. Il vient de faire un 
voyage à Mazamet, qui lui a fait le plus grand bien. On 
dirait qu'il y a au moins quinze années de différence, 
entre ton père et lui (2). 

Il fait toujours mauvais temps. Si la pluie doit 
m'accompagner dans mon voyage des Landes (3), mes 
promenades ne seront pas toujours agréables. Le jeune 
G. Paraige viendra peut-être avec moi, mais je pense 
qu'il ne me suivra pas jusqu'au bout. 

Votre Elisée. 
Je ^ bise Paul et André. 

(1) Armand, le quatrième des frères Reclus. 

(2) Le père d'Elie et celui de sa femme étaient frères, et la tante. 
Ducos dont il est parlé au commencement de la lettre était leur sœur. 

(3) En vue d'une Etude sur Les Dune*. Bulletin de ta Société de 
Géographie de Paris, mars 1865. 






À filie Reclus 



Sans date. 1865. 



Mes chers amis, 

Quant à notre voyage avec Julie et Magali, sur le 
bord de la mer, nous n'avons encore rien décidé ... 
En réalité, nous ne pouvons songer à nous rendre soit 
à Arcachon, soit à Saint-Georges. A Arcachon, la vie 
est trop chère, le monde est trop frivole et trop en* 
nuyeux. D'ailleurs, la société de Saint-Georges a cette 
année changé un peu de caractère : elle est plus raide, 
plus compacte, plus solennelle... Ce qui me sourit le 
plus, en fait de villégiature, c'est le Boucau de Bayonne. 
Là, nous aurons pour Magali l'air des pins et l'air de la 
mer ; en outre nous aurons le magnifique spectacle de 
la barre de l'Adour et le voisinage de Bayonne où j'ai 
une bibliothèque, les journaux du consul américain et 
la propagande pour le Crédit. Tu nous enverras Paul, 
bien plus facilement encore qu'à Saint-Georges et tu 
penses bien que nous saurons le soigner et lui apprendre 
de bonnes choses. J'ose espérer que les dépenses ne 

seront pas plus fortes qu'ailleurs 

Elisée. 



n 



t 4 



41 



«I 




A M m « Elie Reclus. 



Sang date. Sainte-Foy. 1865. 



Ma très chère sœur, 

Le Boucau est un endroit très salubre, il y a bien 
des flaques d'eau derrière les dunes, comme à Saint- 
Georges, à Arcachon et sur tout le littoral, mais ces 
flaques d'eau sont entourées de grands pins qui arrêtent 
les miasmes, s'il y en a : ce sont plutôt de petits lacs 
que des marécages. 

Autant qu'il m'en souvient, le Boucau est bien plus 
rapproché de la mer que tu ne le supposes ; mais, dans 
tous les cas, ce n'est jamais à l'embouchure que j'irai 
baigner Paul, la mer y est généralement trop mauvaise, 
c'est dans l'estuaire de l'Adour, au fond de quelque 
crique de sable blanc, là où l'eau sera tranquille, que je 
le ferai gigoter dans l'eau : nous trouverons bien certai- 
nement un endroit de ce genre à moins d'un kilomètre 
de chez nous, quand même nous irions nous installer 
dans une petite maison des bois, aux environs du Vil- 
lage. A marée montante, l'eau de l'estuaire est au moins 
aussi salée que celle de Saint-Georges* 



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25G CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

Nous ne savons pas encore quand nous partirons, 
mais ce sera probablement quand Julie pourra li- 
cencier ses élèves vers le 15 août... Pour ma part, je 
crois qu'il est peu d'endroits en France où Paul pourrait 
voir et apprendre plus de choses : la mer, le fleuve, les 
marées, les brisants, les pins, les lacs, les grandes dunes, 
les Basques, les Espagnols, choses et gens laisseront, je 
l'espère, une impression durable dans son esprit. 

Magali nous semble assez bien, cependant la matité 
persiste. Nous sommes à peu près décidés à la laisser 
tout cet hiver à Sainte-Foy : ce sera un grand déchire- 
ment de cœur pour la mère et pour l'enfant, mais je 
crois qu'il faudra nous y résigner. 

L'excellent frère Paul (1) est ici. Quel être aimant et 
consciencieux. 

Nous vous embrassons de cœur et d'âme, vous, 
tous les bons habitants de Vascolium. 

Votre frère, Elisée. 
(1) Paul, le cinquième et dernier des frères Reclus. 



A M*« Elie Reclus. 



Le Boucau, 22 août 1865. 



Mardi matin. 



Chère sœur, 



Nous commençons à nous installer d'une manière 
agréable. Le Boucau est vraiment un endroit des plus 
charmants, à cause des arbres qui entourent chaque 
maison, des bouquets de platanes et de châtaigniers 
qui couvrent les premières collines et des grandes dunes 
en pignadas qui s'étendent vers la mer. La vue est idéale, 
moins grandiose que celle de Saint-Georges mais infini- 
ment plus douce et plus gracieuse. L'Adour, les collines 
si vertes de Bayonne et les montagnes bleues, tout cela 
forme un tableau devant lequel Dumesnil sera en per- 
pétuelle extase. 

Nous sommes descendus à l'hôtel chez M me Gras. 
La vieille femme, dont la maison est un bijou de pro- 
preté, ne nous écorche pas trop ; mais nous avons hâte 
de nous installer chez nous. Hier au soir, nous avons 
enfin trouvé un home : Cinq grandes chambres non 
meublées avec la jouissance de plusieurs autres et celle 

Cohb. E. Reclus. — T. I. 17 



•AN* (.:**« 






■'25S C(YRRËSP0ND~ANCÊ ~D*'ÊXÏ"8Ê'fi" RECLUS 

d'un jardin pour 60 francs par mois. Un tapissier de 
Bayonne nous fournit les lits et tout l'ameublement 
indispensable pour 136 francs, les deux mois ; ici nous 
aurons tout le linge nécessaire pour 20 francs par mois 
au plus. Ce qui fait que le loyer,tout compris, s'élèvera 
au plus à 150 francs par mois, c'est-à-dire à 75 francs 
pour notre groupe (1). C'est moins cher et infiniment 
mieux qu'à Saint-Georges. 

La santé générale est très bonne. Il en est qui 
eng aissent déjà visiblement. Paul est un peu piqué des 
moustiques. Les cousins proviennent de quelques petits 
marais voisins dont on sent parfois l'odeur de chez 
M me Gras ; mais la maison que nous avons louée est 
assez loin du rivage pour que les émanations n'arrivent 
jamais jusqu'à nous. 

Nous n'avons point encore pris de bains. La côte 
est à deux kilomètres et demi, environ. Un jardinier des 
nos amis s'offre à y conduire nos moutards tous les jours 
dans sa charrette à bœufs. Nous ferons marché. En 
tous cas, cette charrette nous coûtera moins cher que 
les baigneurs de Saint- Jean de Luz et de Guettary. Les 
Espagnols affluent dans ces trois endroits tellement que 
tout est hors de prix. 

A toi, ma sçeur... Tu viendras je pense avec Du- 

mesnil. 

(1) Sa sœur Louise et les deux fille* de Dumesnil devaient 
composer l'autre groupe. 



I 



A Elie Reclus. 



Sans date. Bordeaux, 1865. 



Mon frère, 

J'ai travaillé pour le Crédit au Travail... B. m'a 
promis d'envoyer sa souscription avant le 15, et 
m'a fait,en outre,cinq bulletins de souscription pour les 
faire remplir. Lavertujon m'a donné 100 francs, et m'a 
réitéré l'assurance que, dans un certain temps lors- 
qu'une certaine besogne serait faite, il se mettrait de 
tout cœur au service de notre œuvre. Guépin, le fils du 
grand Guépin de Nantes,m'a dit avec enthousiasme qu'il 
était des nôtres et doit à son retour me présenter à 
plusieurs de ses amis. B., ouvrier millionnaire, tout fier 
d'être le fils de ses œuvres, m'a écouté avec une grande 
complaisance, et c'est avec une certaine confiance que 
j'espère son concours et sa propagande. 

J'enverrai les sommes recueillies quelques jours 
avant le 15. 

Ton frère, Elisée. 






""1 



I 



A Elie Reclus. 



Sans data. Paris. 1866. 



Mon cher Elie, 

i 

Je t'ai envoyé une légende serbe : je te la recom- 
mande, c'est un ouvrage précieux. Plusieurs de nos 
collègues désireraient la lire. Hâte-toi si tu le peux, et 
renvoie le livre au plus tôt. 

Il y a quelques jours, Naquet me dit qu'on revenait 
à la charge pour me {aire entrer dans le comité de 
l'Encyclopédie Mottu. J'ai répondu ce que tu sais, en 
répétant que je rendrais officieusement tous les services 
possibles. On m'a pris au mot, et, hier, Mottu m'a prié 
de me rendre chez lui. Il voudrait me confier la géogra- 
phie. Je pourrai, je crois, lui rendre en effet des services, 
car ils doivent se faire une bien drôle d'idée de la géo- 
graphie : ils l'avaient intercalée entre l'épigraphie et 
l'héraldique ! Il me priait de faire une nomenclature 
des sujets qui demanderaient un article spécial. Cette 
nomenclature, je la ferai. Il va sans dire que je serai 
chargé ensuite de faire ou de confier à d'autres les 



.*#;• 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLtTS 201 

articles relatifs à ma partie. C'est du travail pour 
Onésime. 

Je me suis empressé, tu le penses bien, de regarder 
à la mythologie. C'était pris, j'ai vu le nom d'André 
Lefèvre. J'ai regardé à la démographie, j'ai lu le nom 
de Bertillon, puis à la statistique, personne ne s'en est 
encore chargé et je t'ai proposé : ton nom est accepté 
pour la statistique. Demain, je t'enverrai la nomen- 
clature de Bertillon pour que tu n'empiètes pas sur la 
sienne. Prix des articles : vingt-cinq centimes, la ligne 
de soixante-six lettres. C'est pour la page de cinquante 
lignes 12 francs 50. Relativement, c'est presque deux 
fois moins payé que Test le dictionnaire Joanne. 

La botanique est prise : Bertillon. A bientôt d'autres 
détails. 

Rien de neuf, politiquement. Reçu deux de tes 
correspondances californiennes ; mais j'aime autant ne 
pas te lès envoyer par la poste. Quant aux journaux 
que je t'expédie, tu vois que les langues de feu ne sont 
pas descendues sur les nouveaux rédacteurs. 

Votre frère bien aimé. 

Elisée. 

Pauline Grimard a signé le Manifeste du Droit des 
Femmes, manifeste que nous n'avons pas encore eu le 
temps de vous copier. 






s. 



A Elie Reclus, à Vascœuil. 



Sâiw date. Paris, fin octobre 1867. 



Mon cher Elie, 

Tu n'ignores pas combien les circonstances sont 
graves et dans quelle fièvre politique nous vivons. 
L'empire se suicide, et Garibaldi est peut-être à Rome. 
Préparons-nous aux grandes choses. 

1° Je reçois ce matin pour toi, une lettre des plus 
importantes et que je te prie de me laisser garder encore 
pendant douze heures. C'est une lettre de Gustave Vogt 
en date du 25 octobre, qui te propose d'être le directeur 
français du journal Us Etats-Unis d'Europe. 

Je la copie : « Dans la séance du 20 octobre, vous 
avez été proposé par un de vos amis pour la rédaction 
du journal les Etats-Unis d'Europe organe de la 
Ligue, et je suis chargé de vous demander quelles seront 
vos dispositions à cet égard. 

Ce que nous avons en vue, c'est un journal hebdoma- 
daire et, comme il faut espérer que nous aurons de 
nombreux collaborateurs, il me semble qu'il suffirait 




CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 2fi3 

d'avoir un seul rédacteur, surtout pour la partie fran- 
çaise. Pour l'allemand, je pense que nous trouverions 
facilement ici, sur place, ce qu'il nous faut. 

Je crois que la rédaction vous laisserait assez de 
temps libre pour d'autres occupations. Le traitement 
fixe que nous pourrions accorder dépend du nombre 
des actions qui seront souscrites, et nous n'en connais- 
sons pas encore le chiffre ; mais j'estime. que pour le 
traitement du rédacteur, on ne pourrait aller au delà de 
3.000 francs. Il me serait agréable de savoir si vous pour- 
riez vous rendre ici, avant le nouvel an, pour nous aider 
à rédiger les quatre numéros spécimen qui paraîtront 
en novembre et en décembre. 

On vous adressera le programme du journal, 
aussitôt qu'il sera imprimé. Les dispositions définitives 
concernant la rédaction, le mode de publication, etc., 
ne seront prises que dans une séance de la commission 
intérimaire qui doit avoir lieu le JB décembre. 

Je ne vous écris, Monsieur, qu'en mon nom per- 
sonnel, mais je n'hésite pas à vous dire que, pour le 
moment, je ne connais pas d'autre candidature qui me 
fût plus sympathique que la vôtre. Veuillez, après avoir 
consulté vos amis de Paris, me donner une réponse, et 
agréer l'assurance, etc. 

. Gustave Vogt. » 

Pour ma part, il va sans dire que je te conseille 
d'accepter préalablement, et sans hésitation. Je ferai 
ici à Paris toutes les démarches nécessaires et dès que 
l'affaire sera conclue, tu aviseras au départ. 

Si je garde la lettre aujourd'hui, c'est pour aller la 

montrer à Chassin ; avant-hier, il m'avait donné corn* 

r 



I 



264 CORRESPONDANCE D'ELISÉE RECLUS 

munication d'une lettre de Barni, par laquelle celui-ci 
lui annonçait avoir posé la candidature de Chassin à la 
rédaction du journal, au traitement de 4.000 francs 
par an. Il est donc indispensable que j'aille chez Chassin 
lui annoncer ta candidature afin que la franchise reste 
entière et qu il ne puisse y avoir de soupçons. Du reste' 
Chassin est trop occupé de sa Démocratie Européenne, 
pour songer beaucoup aux Etats Unis d'Europe. Je vais 
le voir, et je me hâterai de te dire quelle est son im- 
pression. "** "" 

Nous avons déjà échangé plusieurs lettres avec 
Berne au sujet d un programme à rédiger. Naquet in- 
sistait pour que le mot républicain fût inséré dans le 
programme et nous avons insisté avec lui. Peut-être à 

™, V a- " ,0Ur ° Ù le8 maS8es crieront le mot > il e«t de 
notre dignité que nous osions au moins le dire à demi- 



voix. 



En ce moment je reçois un billet assez mystérieux 
d Acollas qui m'a l'air de faire allusion à ta candidature 
et qui me donne rendez-vous pour demain. J'irai et te 
tiendrai au courant. En tout cas, il est inutile que tu 
vienne, ici : tu aurais l'air de te poser ; il vaut mieux 
attendre encore. Vu Dobrowolsky qui est un bien gentil 
jeune homme et qui a beaucoup plu à ces dames. 

* 

Ton frère, Elisée. 



\ 



I 




A Elie Reclus, à Vascœil 



Sans date. Paris, novembre 1867. 



Mon cher ami, 

Vu Chassin, auquel j'ai très bien fait de montrer 
la lettre de Vogt, car il s'attendait à ce qu'on lui fît la 
même proposition. D'ailleurs, lui n'accepterait à aucun 
prix d'être le rédacteur des Etats-Unis d'Europe pour 
la somme de 3.000 francs, vu que, dans une ville aile* 
mande, il ne trouverait pas à gagner sa vie par d'autres 
occupations, et, d'un autre côté, il ne veut point aban- 
donner la fondation de la Démocratie Européenne . (1) 
à laquelle il tient par dçssus tout. Il lui serait en effet 
absolument impossible de vouloir mener de front les 
deux entreprises. Tu n'as donc point en lui de rival, et 
j'en suis très heureux, car les petites jalous es sont une 
chose bien lamentable. Nous en avons fait la triste 
expérience à V Association. 

(1) La Démocratie, journal hebdomadaire de Ch.-L. Chassin. 
Plusieurs numéros-programmes avec de nombreuses lettres d'adhé- 
sion furent distribués à partir du 30 mars 1868. Le journal parut do 
1868 à 1870. 



■UMHNte*; 



^Wïl-lliw... 



266 CORRESPONDANCE D 'ELISÉE RECLUS 

Si tu n'as pas encore écrit à Vogt, dis-lui qu'avant 
d'accepter, tu désires que le terrain soit absolument 
déblayé de toute misérable question de personnalité, 
afin que tu puisses commencer ton travail en paix et 
t'occuper seulement de la chose publique. Demande-lui 
aussi des renseignements de l'ordre matériel : si la vie 
matérielle est bien chère, de quelle nature seraient les 
travaux que tu pourrais entreprendre en outre de la 
direction du journal ; quelles seraient tes chances 
d'occupation au cas où l'entreprise du journal succom- 
berait. Ce sont là, des renseignements indispensables/ 
Consulte Dumesnil à cet égard. 

Je verrai Naquet ce jour: il me donnera, je l'espère, 
tous les renseignements nécessaires sur les débats de 
Berne et sur leurs résultats pratiques ; je te les ferai 
parvenir demain. 

Ce soir, réunion de quelques amis pour aviser d'une 
manière générale aux événements et constater une fois 
de plus que nous sommes impuissants contre l'empire. 
A toi de cœur, 

Elisée. 

La composition de mon premier volume finit 
aujourd'hui (1), 

(2) La Terre, premier volume ; Continents, Hachette et C Ic f 1868, 



I 



..,«r< v :J 



A EHe Reclus. 



Sans dat€». Paria, 1867. 



Mon cher Elie, 

Il me semble que dans tes appréciations générales 
tu ne rends pas suffisamment justice aux Etats-Unis 
d'Europe et à la position qui t'y serait faite. Il n'est pas 
bien sûr que le gros de la bataille doive se transférer 
de sitôt en France, et que l'ère des discussions philoso- 
phiques sur la liberté fédéçative et républicaine doive 
finir par suite -de ce grand imbroglio d'Italie. Nous 
sommes trop portés à nous figurer que le grand jour est 
arrivé et cela même nous fait commettre des fautes qui 
le retardent. 

Toutes choses égales d'ailleurs, le journal de Berne 
me semble plus sûr que celui de Saint-Etienne. Celui-là, 
tu le dirigerais pendant quinze jours, car il est difficile 
de marcher sans broncher, au milieu des embûches. A 
Berne, au moins, tu aurais la liberté, et cette liberté 
triplerait tes forces. 

Quant aux conditions matérielles qui ne sont point 
à dédaigner, car elles sont une force aussi, Berne vaut 



I^BkNWI^*!' 




268 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

infiniment mieux, moitié d'un journal hebdomadaire 
devant te laisser plus de temps que tout un journal 
quotidien. Et le climat? Et l'éducation des enfants? 
Deux questions tout à fait capitales. Vu Couturier qui 
est enchanté à la pensée que tu pourrais devenir le 
directeur des Etats-Unis et qui te promet des comman- 
dites en masse. Vu O. qui te conjure d'accepter. 
Va, ne te mets pas trop sur la défensive, car ce journal 
de Saint-Etienne est encore dans le royaume des ombres. 
Celui de Berne peut devenir une réalité d'un jour à 
l'autre. 

La manifestation Manin était, hélas ! peu de chose. 
Tout l'état-major républicain était là, mais pas de 
soldats, des flots de bourgeois et bien peu d'ouvriers. l 

Quant aux sergents de ville, aux municipaux et aux 
mouchards, ils étaient innombrables. Dans un coin du 
cimetière brillaient les baïonnettes des soldats. 

Elisée. 



I 






A Elie Reclus, à VascœuiL 



Paris, novembre 1867. 



Mon cher Elie, 

Nous recevons à l'instant la bonne lettre de Noémi, 
à laquelle Clarisse répondra quand elle aura le temps. 
Une autre lettre nous arrive aussi de Berne, avec le 
timbre du 4 novembre. « Je suis toujours sans réponse 
de la part de votre frère ; veuillez lui rappeler ma lettre 
et le prier d'y répondre. Agréez, etc. G. Vogt. » Àvais- 
tu répondu avant le 2 novembre ? Dans ce cas, ta lettre 
se serait perdue et tu devrais t'empresser d'en envoyer 
une autre. De mon côté, j'écrirai également en donnant 
le résumé de ta réponse, d'après Noémi. 

Berne me sourit de plus en plus pour toi ; Saint- 
Etienne me semble de plus en plus difficile, sinon impos- 
sible Les chambres se rassembleront, je le veux bien ; 
on leur présentera un projet de loi, je le veux encore ; 
mais la nouvelle campagne de Rome à l'intérieur va 
commencer avec une violence inouïe et ce n'est pas à 
Saint- Etienne, si bien surveillée par les fureteurs de la 
Bibliothèque populaire, que tu aurais la chance de pou* 



I 



270 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

voir lutter avec succès : tu en aurais pour quinze jours, 
avant d'avoir perdu' ta feuille de chou» 

Si tu vas à Berne, il me semble que tu ferais bien de 
partir tout seul d'abord, afin de tâter le terrain. Noémi 
et les enfants suivraient quelque temps après. Tu irais 
au devant d'eux jusqu'à la frontière. 

Sois très prudent, très mesuré dans tes lettres. 
Actuellement, cela est indispensable. Colle et cacheté 
tes enveloppes. 

Elisée, 






A Elie Reclus, à Vascœuil. 



Sans date. Paris, novembre 1867. 

Vu Naquet revenu du Congrès (1). D'après ce qu'il 
me dit, voici comment l'affaire se présente. Trois per- 
sonnes ont été proposées pour la direction du journal : 
Chassin par Barni, Schmidt (2), du Confédéré, par je ne 
sais qui, toi par Bakounine, Naquet et G. Vogt. Celui 
qui aura probablement le plus de thance est sans doute 
celui qui sera sur les lieux. 

Dans cette affaire, ta conduite est toute tracée. 
Ton rôle doit être purement passif : tu dois te borner à 
des explications générales et à la question des. rensei- 
gnements de l'ordre matériel. 

Les événements actuels nous préoccupent beau- 
coup, car ce que nous ne savons pas est probablement 
bien plus important encore que ce que nous savons. 

Paris est évidemment très inquiet ; mais il n'a point 

(1) Naquet, revenu, non du Congrès, mais d'une réunion plénière 
du Comité Central de la Ligue de la Paix et de la Liberté, tenue à 
Berne, les 20 et 21 octobre 1867. 

(2) Schmidt, ancien rédacteur de La République du Peuple, 
de Colmar, proscrit de l'Empire, rédacteur du Confédéré, de Fri- 
bourg, organe radical. 









272 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

hélas ! la physionomie révolutionnaire. La province, 
dit-on, s'agite beaucoup plus. Dans une ville de sous- 
préfecture que je pourrais citer, le sous-préfet a telle- 
ment peur qu'au reçu des dépêches, il s'empresse de les 
envoyer chez un représentant du peuple, ancien monta- 
gnard, comme s'il reconnaissait en lui la véritable 
autorité officielle. 

A toi, Elisée. 

P«S. — Rien de nouveau, si ce n'est une lettre de 
Michel (1), proposant une nouvelle rédaction : « Insti- 
tutions fédératives républicaines, basées sur l'auto- 
nomie des provinces et des communes. » J'accepte. 
Ecris-nous pour nous mettre au courant. 

(1) Michel Bakounine. 



A Elie Reclus, à Vascœuil. 



Sans date. Paris. 1867. 



Mon cher ami, 

Prat vient de me proposer un travatt pour toi. 
Alphand lui demande de faire traduire un livre alle- 
mand^ intitulé LehrbuchderSchoenen Gartenkunetil), bei 
von Meyer C est un in-4 de 954 pages, contenant d'après 
mes évaluations 25 feuilles de la Revue des Deux 
Monde* : il est vrai que plusieurs gravures et tableaux 
synoptiques intercalés dans le texte rendraient le tra- 
vail un peu plus court qu'on ne le dirait à première vue 
Le style me semble assez facile et l'ouvrage lui-même 
très bien fait, et intéressant, même pour les «on 
amateurs de jardinage. 

Je n'ai point fixé de prix, puisqu'il s'agit d'un 
ouvrage de longue haleine. A 50 francs la feuille seule- 
ment, ce serait déjà 1200 francs, si Alphand consentait 
à payer cette somme. Il est vrai que tu pourrais peut- 
être en extraire un article pour la Revue Moderne, et 

(1) Manuel d'horticulture artistique. 

Corh. E. Reclus. — T.I. jg 






274 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

Prat proposerait à Rothschild de t'aeheter la traduction 
du livre. C'est une affaire à considérer mûrement. Prat 
doit revoir Alphand et je te donnerai immédiatement 
les renseignements obtenus. 

Du reste, c'est là, de même que V Introduction au 
Dictionnaire (1), un travail que tu pourrairfaire à Berne 
tout en dirigeant le journal. C'est encore pour moi une 
raison de désirer pour toi la position qui t'est offerte. 

J'ai écrit à Vogt, en lui demandant des bulletins de 
souscription pour les Etats-Unis d'Europe. 

J'ai donné ton portrait à M me Verdier, à Beluze, 
à Schmahl. Vu le jeune de Coutouly qui est venu se 
mettre à notre service pour toutes les œuvres de dévoue- 
ment. J'en ai été vivement touché. 

Mon livre est fini, mais non complètement tiré : 
du 15 au 20 , j'aurai des exemplaires. En attendant, 
je m'occupe de mon article sur le Brésil, 
Salue bien et embrasse tous les amis.,. 

Salut fraternel, 

Elisée. 

(1) Introduction au Dictionnaire des Communes de France % par 
Eue et Eusse Reclus, Hachette et Ç'*, août 1869* 



—jgaMM| 



J 







A Elie Reclus, A Vagcœuil. 



j ' 



Sam date. Paria, juin 1868 



Mon cher Elie, 



.Jw.J.1 " 1,eu , la . réuni<m où i. .«.solution de 1. 
société du ,„„ rna i a été prononce c>é . première 

assemblée farte sous l'empire de la nouvellHoi et 
jamais de 1. v,e je n'ai assisté à réunion pl„, bruyante 
Plus tumultueuse. L'inauguration de 1. nouveUe oî 

avait lair johment embarra.«é. Il ,'e.t levé une fofa 

îXu-f*" voix emrw!ou p* e «" »"* * 

La lutte était engagée entre Antide Martin et le 
groupe du Crédit au Travail d'un coté, etdelWre G 

ÛS d'être ' V*!?^ "•' «• «-t..eux.C.rx-d; 
furieux d être eymeés par 1. suppression du journal 

laTen't . ."V* l mi * ti °\*>»> i-™! nouveau"™. 

d'enouéteê, r T. " "" n0mmer «««""^ires 
d enquête et hqu.dateure, et, pour obtenir ce résultat, 

II. on, . P , ! El* 1 !*!' intritrUM l"'"' n ' aien * «""Ployée. 
IU ont aecu.é M. d'être réélu, il. lui ont reproché d'avoir 



276 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

soutenu le journal de son argent, ce qui était une ma- 
nière d'insulter à leur misère ; et, quant aux petits détails, 
ils ont même voulu m'empêcher de voter, sous prétexte 
qu'il ne valait pas la peine d'admettre de nouveaux 
commanditaires, alors qu'on s'occupait delà dissolution. 
Enfin, ils ont été battus par deux votes successifs, 33 
contre 28, puis 39 contre 24, et sont partis furieux. 

Ainsi donc, la Coopération est morte. La Coopéra- 
tion qui ressuscitera vaudra-t-elle grand chose (1) ? J'en 
doute pour ma part. 

La Ligue des Femmes, marche : demain réunion 
chez M me Champseix pour la rédaction définitive du 
programme (2). 

Bonne santé générale de la famille et des amis. 

Je ne sais si je t'ai dit qu'on me demande ma 
collaboration à l'Encyclopédie. 

A vous de cœur, bien tendrement. 

Elisée. 

(1) On voulut en effet la ressusciter par la création de La Ré- 
forme. Voir l'appel aux démocrates, signé Antide Martin, en faveur 
du nouveau journal de progrès politique et social, 4 juillet 1868. 

(2) Société de la Revendication des Droits de la Femme où figu- 
raient, entr'autres, les noms d'André Léo (M»« Champseix), Elle 
Reclus, Marthe-Noémi Reclus. 






A M»e Elie Reclus. 



Pari». Sans date. 1868. 



Je su,s de 1 av.. d'Elie : nous irons plutât rejoindre 
no, am.s à Buenos-Ayres qu'il, »e 'vielT^ 
.«trouver , m .„ aujourd'hui la traverse de fa 1 "™ 

Ûberté. * C ° mn,e e " X '« pUd sur —■ *«• <>« 

Je n'ai point reçu la lettre annoncée par Blahos 
Je mm heureux qu'Elie ait enfin le plaisir de pouvoir 
va»., son travail ; m .is «ya «W^p. £ C P »X 

u^bonT. ." T ' w Alphand m "» «• p™ • 

11 sera bon de lu. fa,re parvenir le commencement. 

Ne voua °. ZV Au ' 0Urd ; h » i ' J« ™»»te ch« H.tzel. 
Ne voUa-t-U p., que ce t étonnant personnage a chance 

wS o\%Td\ d Aga88iz et tomb « des nu " «-»<•!« 

foi, dh *n.. * """ " P ro P°«. de '* *"*»"£>. Cet « 
lois, il drt énergiquement : Oui I Oui ! Vite je lui fais 

payer bOO franc», au reçu du manuscrit de la traduction 

vUe e e » P be r . Ie réVi " "•' E !' e Re ° ,U9 - Con »» e a Whffi 
vue en besogne, , a. pr .s .„, moi d'agir sans vous con. 



278, CORRESPONDANCE Il'ÉLISEE RECLUS 

sulter. Il n'a pas voulu d'une signature de femme, parce 
que les noms féminins ne poussent pas assez à la vente. 
11 me demandait une préface : une préface de moi à un 
ouvrage d'Agassiz ! J'ai réussi à lui faire comprendre 
combien saugrenue était son idée. 

Autre chose encore. On pense que V Encyclopédie 
Pichat sera constituée vers le mois de février. On nous 
a demandé d'en cire (1). Je t'ai proposé pour la mytho- 
logie, à quatre sous la ligne : toutefois, avant de nous 
décider, j'ai dit que nous voudrions savoir quels sont 
nos collaborateurs, — Nous verrons. — On nous 
demande aussi de faire des cours libres pour des femmes 
et jeunes filles. Nous verrons. * 

Il y a beaucoup d'articles sur mon livre (2), me dit-on. 
Mais je ne puis vous les envoyer, ne les ayant point lus. 
D'ailleurs, je suis sceptique. Je sais bien que la maison 
Hachette sait pousser à la vente, à vous de cœur, à 
bientôt., . 

J'ai pour Elie, la collection de la Revue Libérale, 
de la Science Sociale. On lui demande des articles. 

Elisée, 

(1) La Géographie, article d'Elisée Reclus dans iAlnutnach d'Un- 
cxjclopidii^xérale, pour 1868, Pwis^ 

(2) La Terre. 



*J 



I 



A Elie Reclus. 



Mon bien cher Elie, 

. Mon intention arrêtée était de t'écrire un compte 
rendu des plus détaillés, sur le Congrès de Berne (1). 
J'en avais même rédigé trois pages, que j'ai perdues 
depuis ; mais impossible de continuer mon travail, car 
mon rôle de, spectateur étant, dès l'abord, devenu 
celui d'un acteur, je n'ai pu trouver le loisir nécessaire : 
séances de comité, séances de congrès, rédactions de 
projets et contre-rédactions se succédaient sans relâche 
et jusque bien avant dans la nuit ; ^ deux et trois heures, 
les conversations duraient encore. la fin de la semaine, 
j'étais exténué. Une nuit passée dans un wagon de troi- 
sièmes a été pour moi un repos des plus réparateurs. 
Je ne sais trop quelles sont les appréciations des 
journaux sur notre compte ; je pense qu'ils doivent 
nous arranger de la belle maniète, car tous les corres- 
pondants sans exception étaient du parti des adver- 
saires : Lemonnier (2) du Phare de la Loire et autres 

(1) Le second Congrès de la ligue de la Paix et de la Liberté, 
tenu à Berne 21-25 septembre 1868. 

(2) Lemonnier (Charles), ancien Saint-Simonien. 18064891. 



i 



280 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

journaux, Fribourg (1) des Débats} André Rousselle de 
je ne sais combien de feuilles de choux, Chaudey (2), Cas- 
telar(3), Henri Ferrier et divers autres. Quand je te re- 
verrai, je te raconterai tout dans le détail et tu verras que 
nous nous sommes assez vaillamment comportés. 

Dès la première séance du Comité, il était évident 
que les conflits éclateraient. Chaudey se pose en Jupiter, 
il saisit la foudre et la lance sur Bakounine qu'il déclare 
être un lassa 11 ien; puis emporté par la colère, il parle 
de Lassalle de manière à prouver qu'ihne sait pas même 
qui était le personnage (4). N'importe, la guerre était 
déclarée, et Lemonnier, Rousselle emboîtent le pas 
derrière le chef de file. 

Ces Messieurs, tu le comprends, étaient fort irrités 
contre les ouvriers de Bruxelles (5) : ils arrivaient tout 
furieux de Pari$ pour réagir contre l'Internationale et 
pour se poser énergiquement, bourgeois contre travail- 
leurs, politiques contre socialistes. Ils avaient même, 
ain<i qu'ils me l'ont dit dans une commission spéciale, 
un mandat impératif à remplir dan) ce sens, et ce man- 
dat, ils l'ont rempli. 

(1) Fribourg, délégué parisien de l'Internationale au Congrès de 
Genève en 1866. 

(2) Chaudey, ami et exécuteur testamentaire de Proudhon. 

(3) Castelar (Emilio), 1832-1899, romancier, orateur et homme 
politique espagnol. Délégué au Congrès. 

(4) Lassalle (Ferdinand), 1825-1864, homme politique allemand, 
fonda en 1863, l'Association générale des ouvriers allemands. 

(5) Ceux-ci avaient voté, au Congrès général de l'Internationale, 
tenu du 6 au 13 septembre 1868, une résolution portant que la Ligue 
de la Paix n'avait pas de raison d'être en présence de l'œuvre de 
V Internationale et invitaient cette société à se joindre à l'Interna- 
tionale et ses membres à se faire recevoir dans l'une ou l'autre sec- 
tion du parti. Voir Guillaume, Y Internationale, t. I, p. 67. 



1 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 281 

Quant à Bakounine et à nous, parmi lesquels se 
trouvait Richard (1) que tu connais, nous disions que 
le procédé du Congrès de Bruxelles était une imperti- 
nence, une gaminerie, mais qu'il était de notre dignité 
de ne pas ressentir l'affront et de lui ôter d'avance toute 
valeur en nous montrant plus énergiques et plus unis 
que lés délégués de Bruxelles pour l'affirmation de 
l'équité sociale. 

Le premier jour, il s'agissait de la question des 
armées permanentes. Nous étions tous d'accord sur 
celte question. Le rapporteur était un nommé Beust, 
allemand, réfugié à Zurich et devenu chef d institu- 
tion, c'est un homme qui me plaît beaucoup par l'inten- 
sité de la passion révolutionnaire. Tête étroite, yeux 
ardents, pensée toujours tendue vers le même but, 
parole brève et saccadée, tout en lui prouve que 
ses énergies vives se portent vers la République Le 
lendemain de son rapport, les nouvelles d'Espagne (2) 
arrivaient par le télégraphe, et il partait le jour même 
pour aller se joindre aux insurgés. 

Le rapport de Beust fut admis à l'unanimité, non 
sans incident. Il avait assez carrément exposé la théorie 
de l'assassinat politique. Juge de la terreur de Lemon- 
nier, d'André Rousselle. Ils se précipitent vers la tri- 
bune, ils supplient l'Assemblée de leur épargner un 
pareil vote. Rousselle déclare qu'il se séparera du Con- 
grès plutôt que de subir ce vote ; enfin, Fribourg, le 
fidèle allié des avocats français, lui que, par mégarde, 
Rousselle avait la veille qualifié de mouchard, vient au 

(4) Richard (Albert), délégué de Lyon. 

(2) Nouvelles de la révolution militaire qui amena la chuto et 
la fuite de la reine Isabelle. 



282 CORRESPONDANCE d'ÉUSÉeJrECLUS 

secours de son accusateur de la séance précédente ; il 
met les points sur les i, en déclarant qu'il s'agit de voter 
par oui ou par non sur cette question : Avons-nous le 
droit du poignard sur Bonaparte? Grande émotion. 
Sur les vives instances de Jollissaint (1), Beust consent 
enfin à retirer la phrase redoutable de son rapport. 
Lemonnier respire : Nouveau Spartacus, il ne s'armera 
point du poignard vengeur. 

Le lendemain, question sociale. La commission 
préparatoire, de laquelle je faisais partie, n'avait pu se 
mettre d'accord. Elle n'avait pas voulu adopter notre 
rédaction, dans laquelle nous posions comme idéal 
« l'égalisation des classes et des individus, » enten- 
dant par là, l'égalité du point de départ pour tous, afin 
que chacun suive sa carrière sans obstacle. 

Chaudey, rapporteur, prononça le premier discours 
de la séance. Jamais je ne lui ai entendu prononcer 
plus pauvre discours. Sentant que le sol lui manquait 
sous les pas, il faisait appel à toutes les ficelles oratoires 
afin de parler pour ne rien dire. Il a déblatéré sur l'expé- 
dition du Mexique, puis il nous„a « promenés sur les 
champs de Mentana. » Enfin, il a complètement pa- 
taugé, cherchant ses paroles, puis, entamant une dis. 
cussion juridique sur la « récusation des juges ». Bref, 
il a été déplorable,' et, pour ma part, j'éprouvais une 
véritable pitié pour lui. Pendant qu'il gesticulait éper- 
dûment,une caricature passant de main en main le repré- 
sentai fermant les yeux et télégraphiant des bras. Dès 
ce jour, Chaudey était un homme coulé, et Lemonnier 
ramassa le sceptre tombé des mains du pauvre avocat. 

(1) Jolissaint, Suisse, président du premier Congrès de la Paix 
et de la Liberté, tenu à Genève, 9-12 septembre 1867. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 283 

Après .cet absurde discours, auquel Bakounine 
répondit en quelques roots d'une rare puissance, et en 
exposant clairement que, pour lui et ses amis, il s'agis- 
sait avant tout du principe et que les moyens, propriété 
collective, abolition de l'hérédité, etc., etc*, restaient 
à l'étude, la situation était devenue des plus difficiles 
pour Lemonnier et ses amis. Chaudey les avait com* 
promis par le ridicule. Heureusement une diversion des 
Allemands vint à leur secours. Beust et Ladendorf, 
braves gens que j'estime de tout mon cœur, proposent 
un amendement qui tournait les difficultés et qui pvait 
à leurs yeux le principal, l'immense avantage d'être 
d'origine teutonique. Lemonnier s'y raccrocha en déses- 
péré, et, nous-mêmes, nous l'eussions accepté s'il avait 
consacré le principe égalitaire. Ladendorf voulut bien 
nous donner à cet égard einige erklaerende M otivir un gen 
oder motivirte Erklaerungen (1) » Mais ces explications 
ne nous suffirent pas. 

Le soir, le vote eut lieu par nationalités : Russie, 
Pologne, Italie, Amérique votèrent pour la proposition 
Bakounine. L'Amérique était représentée seulement 
par notre ami Osborne Ward, qui ne dérageait pas 
contre la « bourgeoisie ». Dans le parti opposé qui 
vota pour la proposition allemande, quatre nationalités 
étaient aussi représentées par des individus isolés : 
l'Espagne, Emilio Castelar, le Mexique, un touriste 
égaré dans l'enceinte, l'Angleterre, un teetotaïler y qui 
voulait constituer tous les Juifs de l'Europe en une 
grande société d'assurances contre la guerre, un jobard 
s'il en fut, enfin la Suède. Le représentant suédois, qui 
demandait aussi à voter au nom de la Norvège, du 

(1) Quelques notions explicatives ou explications des motifs. 



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284 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

Danemark et de la Finlande, est un pauvre fou qui n'a 
cessé de réjouir l'assemblée par ses motions fantas- 
tiques et qui n'a cessé de faire couler le Champagne 
comme l'eau pour amis et ennemis, pendant tout son 
séjour à Berne. Si Ton avait laissé de côté les nationa- 
lités représentées par "un seul individu, le Congrès ne 
prenait aucune décision et les adversaires se trouvaient 
renvoyés dos à dos. 

Cependant, il était évident que nous ne pourrions 
jamais faire bon ménage avec le parti Lemonnier. Toute " 
action commune est impossible entre gens ainsi divisés ; 
nous ne sommes pour eux que danger et ils ne sont pour 
nous que faiblesse. Bakouhine voulait se séparer aussi- 
sitôt après le résultat du vote, mais Rey (1), et moi, 
plus pacifiques, nous avons réussi à le faire rester jus.- 
qu'à la fin du Congrès et nous avons continué de prendre 
part aux délibérations. Seulement, sur chaque question 
nous avons accusé notre programme : n'ayant pas 
l'espoir de vaincre, nous voulions du moins être nets. 

Le troisième jour : question religieuse et fort beau 
discours de Wyrouboff (2), peut-être le meilleur de 
tout le Congrès, par sa précision, sa netteté, la vigueur 
de la pensée, la modération des paroles. Réponse d'un 
pasteur nationaliste de Berne, puis d'un piétiste neuchâ- 

(1) Aristide Rey, ainsi que les frères Reclus, Benoît Malon, etc., 
étaient membres du groupement secret qui se mouvait autour de 
Bakounine, sous la dénomination de Fraternité Internationale, et 
qui, en séance intime, délibéra sur la marche à suivre. C'est k cette 
occasion que fut fondée l'Alliance de la Démocratie socialiste. 

(2) Wyrouboff (Grégoire Nichoiaiewitch), né a Moscou en 1843, 
Disciple d'Auguste Comte, il dirigea La Revue Positiviste, avec Littré 
puis avec Charles Robin. En 1874, il fut nommé professeur d'his- 
toire des Sciences au Collège de France. 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 285 

telois, Fr. de Rougemont, qui tend sa tête pour qu'on 
Tabatte et qui réclame à grands cris la palme du mar- 
tyre. Rousselle prononce un discours matérialiste et, 
cependant, vote contre nous. « Aux voix ! Aux voix ! » 
Amendement Wyrouboff, 85 ; projet de la commission 
75, plus une cinquantaine d'abstentions. 

Quatrième jour : question fédéraliste. Tout le 
monde était d'accord sur le principe ; seulement pour 
ma part, je tenais à le préciser. Je démontrai, et je crois 
avec logique, qu'après avoir détruit la vieille patrie 
des chauvins, la province féodale, le département et 
l'arrondissement, machines à despotisme, le canton et 
la commune actuels, inventions des centralisateurs à 
outrance, il ne restait que l'individu et que c'est à lui 
de s'associer comme il l'entend. Voilà la justice idéale. 
Au lieu de communes et de provinces, je. proposai donc : 
associations de production et groupes formés par ces as- 
sociations (1). Je te fais grâce du discours : d'ailleurs il 
me semble qu'il a été bien ; à la fin, seulement, je n'ai 
pas été assez explicite. Après moi, vint Jaclard (2), qui, 
de sa voix calme et brève, prononça un réquisitoire 
formidable contre la bourgeoisie et termina son discours 
par des paroles violentes et malhabiles, fort mal accueil- 
lies d'ailleurs. Aussi Chaudey, en me répondant par des 
à peu près, chercha-t-il à me rendre responsable des 
paroles de Jaclard. Vote : 37 voix pour, 77 contre. 

Cinquième jour : Question de la Femme, que Sein- 
guerlet et Chaudey avaient essayé d'enterrer la veille, 

(1) On a remarqué que ce discours fut sans doute la première 
adhésion publique d'Elisée Reclus au principe de l'Anarchie. 

(2) Jaclard, blanquiste, nfembre de l'Alliance de la Démocratie 
Socialiste où sa participation ne fut que momentanée. 



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286 CORRESPONDANCE ©'ELISÉE RECLUS 

mais sans y réussir. Ils n'ont pas eu non plus le courage 
de voter contre les droits de la femme. Après trois dis- 
cours, ceux de M rae Gœgg, de M m » Barbet et celui d'un 
ancien jésuite défroqué, personnage fort amusant, on a 
passé au vote. Unanimité. Joukowski (1), Rey et moi, 
nous avions heureusement réussi la veille et le matin 
à détourner une dame russe de prononcer un discours 
sur l'abolition de la Famille. Cette dame russe, qui com- 
mence ses études médicales, est le vrai type de la nihi- 
liste ; malgré ses lunettes, elle a une figuré ravissante 
de grâce, de simplicité et de droiture. 

A la fin, nous déposons notre démission motivée, 
puis l'Américain Ward se précipite à la tribune pour en 
faire autant. Eytel nous conjure de rester. Bakounine 
et moi, nous répondons, et Chaudey déclare que nous 
avons mille fois raison. Entre Bakounine et Chaudey, 
il faut choisir. Du reste la courtoisie est grande de part 
et d'autre. Le soir nous allons au banquet. Bakounine 
raconte une historiette, Jean Zagorsky (2) fait passer une 
caricature des plus cocasses sur l'Egalisation des classes; 
à l'issue du banquet, Lemonnier vient me tendre la 
main que je ne crois pas devoir refuser. Rousselle, 
justement, a fait preuve du plus mauvais goût en por- 
tant un toast à la persévérance et en nous reprochant 
d'abandonner la cause. Note bien que la première 
menace de séparation est précisément tombée,, de la 
bouche de ce même Rousselle, dès la première séance. 

En résumé, d'après ce que m'ont dit Wyroubofl, 

jl) Joukowsky, Russe établi à Genève, militant do l'Internatio- 
nale, ami de Bakounine et des Reclus. 

(2) Zagorsky. Polonais, ami de Bakounine. Ses caricatures au 
Congrès furent réunies et publiées sous forme d'album. 



I 



CORRESPONDANCE D'ELISEE RECLUS 287 

Bakounine, Rey, le Congrès de Berne a été infiniment 
plus sérieux que le Congrès de Genève. Ce n'a point été 
"un tohu bohu, mais une bataille rangée, bataille dans 
laquelle nous avions, non l'avantage du nombre, mais 
celui d'avoir un plan et de ne pas nous livrer au hasard. 
En refusant de voter le principe de l'égalité, la majorité 
a fait les affaires de l'Internationale, qui triomphe main- 
tenant sur toute la ligne en s'écriant : « Voyez si nous 
avions raison de protester d'avance ! » Le Congrès s'est 
désormais condamné à n'être plus que le prête-nom 
d'un parti politique. Autant que j'ai pu en juger, Hauss- 
mann du Beobachter {1), homme habile s'il en fut, va se 
servir du Congrès de la Paix comme de point d'appui 
pour la Fédération de l'Allemagne du Sud. Il est très 
content que nous soyons partis et nous en a chaudement 
félicités. De cette manière, nous ne le gênerons pas en 
nous occupant de ces importunes questions sociales. 
Toutefois Beust et Ladendorf, nos amis, sont restés 
et surveillent encore le Congrès d'un œil jaloux. 

Si tu as besoin de quelques explications sur des 
questions de détail, je m'empresserai detelesenvoyer(2). 

A vous de cœur, 

Elisée. 



(1) Le Beobachter 9 journal démocratique de Stuttgart. 

(2) Nous lisons dans James Guillaume, L'Internationale, I, 
p. 75 et suiv. : 

« Le premier Congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté, tenu 
à Genève en 1867, n'ayant pas réussi à élaborer un programme avait 
confié ce soin à un Comité. 

« Il y eut pendant toute Tannée lutte au sein de ce comité entre 
le libéralisme et le radicalisme bourgeois de la majorité et les idées 
socialistes révolutionnaires de la minorité à laquelle appartenaient 



288 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

Elisée Reclus et Bakounine qui avaient été élus membres de ce 
comité. 

« Au Congrès de Berne, la lutte éclata au grand jour et aboutit 
à la résolution de la minorité de se séparer de la Ligue par la décla- 
ration suivante : 

« Considérant que la majorité des membres du Congrès de la 
Ligue de la Paix et de la Liberté s'est passionnément et explicite- 
ment prononcée contre l'égalisation économique et sociale des classes 
et des individus et que tout programme et toute action politique qui 
n'ont point pour but la réalisation de ce principe ne sauraient être 
acceptés par des démocrates socialistes, c'est-à-dire par des amis 
consciencieux et logiques de la paix et de la liberté, les soussignés 
croient de leur devoir de se séparer de la Ligue. » 

Au nombre des dix-huit signataires de cette déclaration, figurait 
Elisée Reclus. 



i 



A Elie ' Reclus, à Vascœuil. 



Paris, 11 octobre 1868. 



Mon cher Elie, 

J'ai fait ce matin, en compagnie de Rey, la connais* 
sance d'un excellent ouvrier, gérant. de la Revendica- 
tion de Puteaux, jeune homme plein d'enthousiasme, de 
dévouement, dé sincérité, de pureté, à l'esprit toujours 
ouvert, à la parole douce et pénétrante, bien qu'il soit 
malheureusement bègue. Dans quelques jours, il va se 
rendre en prison pour y faire les trois mois auxquels 
il a été condamné pour l'affaire de l'Internationale. 

L'histoire de cette société (1) est des plus curieuses. 
Le premier bureau, coipposé de Tolain, Chemalé et 
autres qui leur ressemblaient, voulait dissoudre la so- 
ciété après leur condamnation : exclus par la loi, ils ne 
voulaient pas avoiï de successeurs, parce qu'ils se 

(1) On verra sur cette Société, qui portait le nom de Bureau do 
Paris, les renseignements les plus circonstanciés dans le tome I er , 
p. 64, du précieux ouvrage de James Guillaume, L p Internationale r 
Documents et Souvenirs. Paris, Société Nouvelle de Librairie et 
d'Edition, 17, rue Cujas. 

Corr, E. Reclus. — T. I. 19 

Itefty»*^ — .. . — — ..-. -■-■■■- - --■ - -■ - - ■ - - ■ 



i 



290 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

défiaient de l'allure plus sincère, plus libre, plus révo- 
lutionnaire de ceux qui allaient les suivre. Et en effet, 
les nouveaux, parmi lesquels Malon, le revendicateur, 
se sont mis si énergiquement à la besogne que, pendant 
la grève de Genève, ils ont envoyé en Suisse sept ou huit 
fois plus d'argent que les travailleurs de Londres : ils 
ont laissé de côté le système de jalousies ^t de taquine- 
ries personnelles, et Malon, du moins, a fait alliance 
sincère avec le Crédit, Beluze, Davaud et tous nos amis. 
Devant le tribunal, sa défense a été aussi bien autre- 
ment énergique que celle de Tolain et des autres. Aus- 
sitôt après que l'appel sera repoussé, un troisième 
bureau surgira, puis un quatrième jusqu'à ce qu'il soit 
bien prouvé que les travailleurs sont aussi. bons répu- 
blicains que^ socialistes. J'ai été enchanté de faire la 
connaissance de Malon, lui a été content de faire la 
m'enne et d'apprendre par moi que tu n'étais pas « ce 
patriarche antisocialiste et anti-révolutionnaire » que 
lui avaient dépeint les gens de l'Internationale. Il 
te croyait mon père et t'en voulait aussi de m'avoir 
appelé Elisée par ressouvenir biblique. 

Albert (1) est sans cesse harcelé par la police. Peut- 
être pourrait-on l'expulser un de ces jours. On lui a 
demandé, parmi les griefs, s'il était vrai qu'il nous 
connût. 

Je n'ai guère lu les journaux et ne puis t'envoyer 
que le journal de Brisson, un peu lourd, ce me semble. 

La Ligue de la Paix (2) a été inaugurée par deux 

(1) Albert, ex-officier russe (Wladimir Ozerov),qui gagnait sa 
vie comme cordonnier, V Internationale, I, p. 150. 

(2) La ligue de la Paix, société fondée par Frédéric Passy, qui fit 
l'éloge de Napoléon III pour son amour de la Pafcç et blâma le Con- 
grès de Genève « républicain et anti-clérical *. 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 291 

discours où Boustrapa a été glorifié pour son amour de 
la paix et où le Congrès de Genève (1) était dénoncé à 
la pitié du monde intelligent et honnête. 

Dis à Jeanne (2), qu'une demoiselle de dix-sept ans, 
qu'on tentait vainement de décourager, vient d'obtenir 
l'autorisation de suivre les cours de dissection zoologique 
au Muséum. Une ligue se forme entre femmes pour la 
revendication de leurs droits sociaux, politiques, scien- 
tifiques. Enfin, toujours pour Jeanne, MM. Coudereau 
et Asseline recueillent des documents d'un livre où ils 
prouveront l'égalité de la femme au point de vue intel- 
lectuel et moral. 

Elisée. 

(1) Congrès international des Travailleurs, tenu à Genève le 
8 septembre 1866. Voir L'Internationale, t. I, p, 4. 

(2) Jeanne, fill* afnée de Dumesnil. 






A Elie Reclus, à Vascœuil. 



Sam date. Octobre 1868. 

Je ne sais . que te conseiller (1). Peut-être as-tu 
raison et, mieux que personne, tu peux dire : Voilà ce 
que je ferai. Cependant il ne faut pas te cacher que tu 
auras bien des obsacles à surmonter. En qualité 
d'étranger, sachant mal la langue, tu auras à triompher 
de l'aversion naturelle qu'éprouve l'Espagnol pour un 
homme d'outre-monts. En outre, ton action ne pouvant 
s'improviser en huit jours, tu te condamnes par cela 
même à rester longtemps en Espagne et,. si tu ne par- 
1 viens pas à retrouver Garrido, dont nous n'entendons 

pas souffler mot, tu pourras te trouver dans une position 
des plus difficiles. D'ailleurs, la réaction n'a-t-elle pas 
déjà commencé? Autant que j'ai compris les choses, 
« la glorieuse armée » continuera les « sublimes tra- 
ditions )> ; le beau Serrano et l'héroïque Prim sauront 
« maintenir l'ordre ». L'accueil fait par la junte à 
l'adresse présentée par les républicains français de 

(1) La révolution qui renversa du trône le gouvernement de la 
reine Isabelle venait d'éclater en Espagne. Elie, désirant voir de 
près les événements pour son journal et faire une certaine propa- 
gande républicaine, demandait Ta vis de non frère. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISSE RECLUS 293 

Madrid ne me semble pas des plus encourageants. Mais 
je te le répète, juge et agis. Si j'ai des doutes au sujet 
de l'importance de ton œuvre en Espagne, je n'en ai 
point relativement à l'œuvre qui nous incombe ici à 
Paris. Tu sais mieux que personne que la guerre sociale 
est en permanence et qu'une grande crise se prépare. 
A nous, à toi surtout, qui prévoyons la bataille, il 
revient de travailler d'avance à la victoire. Peut-être 
l'époque que nous traversons est-elle la plus grave de 
toutes celles où nous aurons une œuvre à faire. Que 
d'avertissements donnés au vieux corps social depuis 
les assemblées de Vienne, de Nuremberg, de Bruxelles, 
jusqu'à celles de Berne et de Berlin ! Ce sont là des cra- 
quements sourds, présageant une révolution bien autre- 
ment importante que la révolution d'Espagne. . 
\ Rien de neuf si ce n'est que Gambuzzi (2) est à Paris 
depuis deux jours. Si tu vas en Espagne, il sera un de 
tes mandants. 

Je te, je vous embrasse, 

Elisée. 

(2) Carlo Gambuzzi, Napolitain, ami de Bakounine. 



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À Elie Reclus. 



San» date. Octobre 1868. 



Mon cher ami, 

J'ai envoyé ta lettre à Michel (1), mais avant de 
recevoir une réponse, j'ai reçu avis que plusieurs ont 
l'intention d'aller en Espagne. Aristide (2) peut-être, 
et, peut-être aussi, notre ami Fanelli (3). Michel désirait 
beaucoup que j'y allasse, mais j'ai répondu un non 
bien catégorique. 

Aristide en partant voudrait être muni d'une adresse 
républicaine révolutionnaire, signée à la fois par le 
groupe de l'Internationale, par le groupe républicain 
rouge (Delescluze et autres), par le groupe des Libres 
Penseurs. Trouver le moyen de réunir ces trois groupes 
me semble bien difficile. Je verrai demain des gens de 
l'Internationale, aujourd'hui des Libres Penseurs et 

(1) Bakounine. 

(2) Aristide Rey. 

(3) Fanelli, un Italien, très lié avec Bakounine. 






COBRESPON&ÀNCK d'ÉLISEE RECLUS 295 

Germain (1) va tâter Delescluze (2). Il va sans dire que, 
si cette adresse est signée, je t'en enverrai un double. 
En tout cas, Aristide ne partirait pas s'il n'avait 
en main cette adresse « énergique et avec des signa- 
tures sérieuses ». 

On parlait de deux tnoip de séjour. Ci-.. 600 francs, 
car la vie est très chère à Madrid, et la famine la rend 
certainement plus chère. Plus 200 francs de voyage. 
Ci... 800 francs. Donc Aristide irait à ses frais, car, ici, 
nous ne pourrons pas lui procurer grand'chose. Quant 
à sacrifier son temps, il est plus en mesure de le faire 
que toi. 

Ne te semble-t-il pas que la Révolution se trans- 
forme rapidement en une Dictature militaire? J'en ai 
grand peur. Que les juntes locales se hâtent de créer 
bien des faits accomplis 1 car demain, il serait trop tard. 

Bonne santé parmi les nôtres... 

Je te serre fraternellement la main. 

Elisée. 

(1) Germain Casse, beau-frère d'Elisée. 

(2) Delescluze (Charles). Exilé par le gouvernement de Louis- 
Philippe, déporté sous celui de Napoléon, il rédigeait à Paris Le Ri- 
vcilen 1866, fut élu représentant de la Seine et membre de la 
Commune. Il dirigea la lutte contre l'armée régulière et se fit tuer 
sur les barricades. (Dict. Larousse). 



A Oscar Pesehel (1). 



Paris, 24 octobre 1868. 



Mon cher Monsieur, 

Je viens de terminer le deuxième volume de la 
Terre, que je me hâterai de vous faire expédier dès qu'il 
aura paru. Bientôt, je l'espère, je pourrai me mettre à 
1 œuvre pour faire une seconde édition corrigée, où 
vous reconnaîtrez sans peine l'effet des bons avis que 
vous m'avez donnés dans YAusland. 

Mais, depuis longtemps, j'ai un projet plus considé- 
rable, celui de rédiger une Géographie Générale. Cette 
œuvre, vous le savez, nous manque en France, car le 
Précis de Géographie de Malte-Brun, excellent pour 
l'époque où il a été rédigé, a singulièrement vieilli 
depuis cinquante ans, et les éditions revues qui ont été 
pub'iées récemment laissent beaucoup à désirer au 
point de vue de la méthode, de l'exactitude et de la 
largeur des idées. 

La Géographie que j'ai l'intention d'écrire, et pour 
(1) Oscar Pcschel, illustre géographe allemand. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 207 

laquelle j'amasse- des matériaux, aurait à peu près la 
longueur de dix volumes comme votre livre Geschichte 
der Erdkunde. Elle serait donc moins développée que 
plusieurs des grandes encyclopédies géographiques 
publiées en Allemagne ; mais elle aurait plus d'étendue 
que l'ouvrage de Malte-Brun et serait certainement 
assez longue pour donner en style clair et simple une 
description complète des diverses contrées, sans tomber 
dans l'infini des détails et dans le fastidieux des nomen- 
clatures. Ce qui, d'ailleurs, donnerait un caractère dis- 
tinctif à mon ouvrage et lui assurerait une place tout 
à fait à part au milieu des livres du même genre, qui 
ont paru jusqu'à maintenant en France et en Alle- 
magne,' c'est que chaque livraison renfermerait un cer- 
tain nombre de cartes spéciales, de plans, de figures, de 
profils, de coupes géographiques ou autres. L'ouvrage 
entier contiendrait deux ou trois milliers de ces cartes 
ou figures. Il y a là,je crois, un grand élément de succès. 
Pour cette œuvre considérable, à laquelle je serais 
très heureux de consacrer la plus grande part de ma vie, 
je m'adresserais naturellement aux MM. Hachette, qui 
m'ont rendu déjà le service immense d'éditer la Terre ; 
toutefois l'entreprise proposée est, je ne me le cache pas, 
de nature à faire longuement réfléchir un éditeur. Les 
chances de réussite seraient incomparablement plus 
- certaines si un éditeur anglais et un éditeur allemand 
consentaient à prendre leur part dans la publication 
de l'ouvrage et, de cette manière, obtenaient le double 
avantage de diminuer relativement les frais considé- 
rables de l'entreprise et d'accroître, de tripler même le 
nombre des lecteurs. Je ne doute pas que cette combi- 
naison, dût-elle n'aboutir que partiellement, et laisser 
aux MM. Hachette la plus grosse part des frais préa- 



Pfcîfcfw*^ 



298 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

labiés, permît à ces éditeurs d'accepter mon projet de 
Géographie Générale dans toute son étendue* 

La proposition que je vous soumets me semble 
être d'autant plus acceptable par une maison allemande 
que je serais très heureux de faire revoir par un de vos 
compatriotes toute la partie de mon ouvrage consacrée 
à l'Allemagne. Mais ce qui, dans cette combinaison, me 
tiendrait le plus à cœur, c'est que votre Geechichte der 
Erdkunde, complétée par vous jusqu'à nos jours, servît 
d'Introduction à la Géographie. Pour ma part, je n'ai 
pas besoin de vous exprimer combien je fierais heureux 
de me mettre pour ainsi dire sous votre ombre, car 
votre Histoire me semble être sans rivale, et vous, de 
votre côté, vous auriez l'avantage sérieux de pouvoir 
publier votre ouvrage à la fois en Allemagne, en France, 
en Angleterre, aux Etats-Unis, et cela, je n'en doute 
pas, avec toutes les cartes et les figures qu'il vousparaî- 
trait utile d'intercaler dans le texte. Quant au soin de 
la traduction, c'est à moi ou à l'un de mes amis que je 
vous prierais de le confier. 

Je vous demande, mon cher Monsieur, de vouloir 
bien me donner au plus tôt votre avis sur cette impor- 
tante question et de me dire si vous consentiriez à 
devenir pour ce projet mon intermédiaire auprès de la 
maison Gotta. 

Agréez, je vous prie, l'assurance de mon profond 
respect. 

Elisée Reclus. 

91, rue des Feuillantines, Paris. 






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A Alfred Dumesnil, à Vascœuil. 



Sans date. ftwis. 1868. 



Mon cher ami, 

Nous avons tenu hier notre séance relative à la 
situation du Crédit au Travail. Nous étions au nombre 
d'environ 550, et je crois que le même sentiment de 
bonne volonté mêlée de tristesse nous unissait tous, car 
il ne s'est pas fait entendre une seule récrimination et 
le plus grand ordre n'a cessé de prévaloir. 

Voici quel est l'état des affaires : 

Au mois d'août, tout va bien encore, mais les 
comptes courants diminuent d'une cinquantaine de 
mille francs. Le mois de septembre est fatal : on nous 
réclame 130.000 francs. Ce n'eût été qu'un embarras 
passager si le Crédit avait eu la libre disposition de tout 
son capital ; malheureusement, 350.000 francs sont 
immobilisés dans la Société des Fondeurs en fer. Il im- 
portait donc de dégager cet argent en tout ou en partie 
moyennant un emprunt fait sur cette créance. * 

C'est à la négociation de cet emprunt que M. Beluze 



300 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

a passé le mois d'octobre. Il n'y a pas réussi par une 
série de contre-temps, et pour éviter que la situation 
ne devienne désespérée, pour empêcher que la Spci&é 
ne se liquide, il a dû en venir au grand moyen d'avouer 
l'état des choses et de convoquer l'Assemblée. 
Le bilan est bon. 

L'actif est de 1.029.000 francs, duquel, en défalquant 
toutes les créances de toute espèce que l'état actuel des 
choses pourrait empêcher d'encaisser en leur temps, il 
reste encore 753400 frances parfaitement recouvrables. 
Le passif est de 652.000 francs. Reste 128.000 francs 
de commandite. 

L'important, c'est d'avoir du temps. L'Assemblée 
l'a compris. A l'unanimité des voix, elle a accepté les 
comptes, sauf revision par une commission d'enquête 
qui a été nommée séance tenante. Nul n'a demandé 
que la Société se mît en liquidation, tous les créanciers 
ont consenti à retarder leurs échéances de trois ou de 
six mois, enfin un grand nombre ont doublé leur com- 
mandite. En outre, on a accepté en principe l'idée d'un 
emprunt sur l'immeuble Brosse, et cet emprunt se fera 
probablement parce que les créanciers ont un intérêt 
direct à la prompte conclusion de cet emprunt. 

Voilà les tristes détails que f ai à vous donner. Pour 
ma part, je suis d'autant plus chagrin que je pense à la 
tristesse qu'en aura Elie. En outre, j'ai le malheur 
d'être, non pas le créancier, mais le débiteur de la So- 
ciété. Je n'aurai de repos qu'après l'avoir payée. 
A vous tous de cœur, 

Elisée. 






A Elie Reclus. 



Sans date. 1868. 



Cher Elie, 

Rey n'est pas encore parti. 

M me Champseix m'a écrit une fort bonne lettre. Il 
paraît que son roman fait scandale (1). « Tant pis », dit- 
elle, cela ne l'empêchera pas d'aller de l'avant. 

Hier, première réunion à la Redoute pour discuter 
la question de l'intérêt du capital, de la propriété. Cela 
promet de devenir chaud. Un des plus violents inter- 
rupteurs était P. R. J'étais obligé de le modérer. Nota 
bene qu'il se croit partisan de la propriété à outrance 
et sectateur de la rue de Poitiers. 

Des dames nihilistes russes sont venues nous 
demander de les piloter dans leurs recherches et leurs 

études. 

Rien de neuf, tout va - bien. 

Elisée. 

(1) Ce roman avait pour titre Un Mariage scandaleux, excellent 
ouvrage de M œ « Champseix.qui écrivait, «ous le pseudonyme d'André 




302 



* > 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 



Léo, nombre de romans, brochures, articles à tendances socialistes 
féministes. Après la Commune, elle épousa Benoist Malon et se mêla 
en Suisse et, plus tard en Italie, à l'ardente politique des journaux 
avancés. Elle était grande amie des Reclus et l'on verra de nouveau 
son nom dans la Correspondance. 



A Elie Reclus, en Espagne. 



'aris. Sans date. 1868. 



Mon bien cher frère, 

* * 

Tes nouvelles m'enchantent. Je ne puis pas t'en 
donner de pareilles, mais, ici comme là-bas, nous avons 
bon espoir pour l'avenir. Quel énorme pas en avant/si 
I Espagne devait proclamer la république fédérale, en 
dépit des Prim et des Olozags. 

Vous avez sans doute reçu la lettre dans laquelle 
je vous disais que le Siècle refusait provisoirement les 
services de Garrido. La Libené les refuse également 
parce qu'elle est primiste. Quant à l'Avenir National 
il fait dire à Rey d'envoyer une correspondance à l'essai 
et, si cette correspondance lui agrée, il l'imprimera. 
L est un renvoi aux calendes grecques. Pourquoi Rey 
n enverrait-il pas une correspondance hebdomadaire 
a la Démocratie? Ce serait toujours quelque chose en 
attendant mieux. 

Rien de nouveau dans la situation du Crédit La 
maison Walrass vient également de fe mer sa caisse. 



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304 CORRESPONDANCE d'ÉLISKE RECLUS 

Les orléanistes n'ont pas fourni de capitaux plus libé- 
ralement que les républicains. 

Grande grève des imprimeurs. Les éditeurs sont 

dans les transes. 

J'espère que Noémi nous viendra enfin vers le 

20 décembre. 

A vous de cœur, 

Elisée. 



A Elie Reclus. 



Paris. Sans date. 1868. 



Mon cher Elias, 

Merci de tes bonnes lettres qui nous font vivre en 
Espagne à tes côtés. Travaillez, travaillez et réussissez. 
Quand vous aurez besoin d'argent, écrivez-le, soit .à 
Genève, soit à Paris : il faudra bien que nous en trou- 
vions 

Ici, le vieux train-train. Darimon (1), ayant ose 
se présenter dans une réunion populaire, a été hué. 
On lui a demandé de montrer sa culotte ; on Ta renvoyé 
aux Tuileries. C'est une affaire bâclée. Il n'osera pas 
se montrer, je pense. 

Lemonnier (2), a écrit au Réveil au sujet du Congres 

(1) A. Darimon, ancien secrétaire de Proudhon et député de Pa- 
ris, accepta les avances de l'Empire après lui avoir fait une vive 
opposition et parut à la Cour en culottes courtes de cérémonie. 
Il fut dès lors'en butte à tous les sarcasmes de la presse et des Pari- 
siens (Dict. Larousse). 

(2) Voir Lemonnier, p. 183. 

Conn. E. Reclus. — T. I. i0 



306 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

de Berne. Je lui réponds aujourd'hui, je pense que 
Delescluze insérera ma lettre. 

La réunion dans laquelle Clamageran (1) a parlé 
a été des plus tempétueuses. Les clameurs l'ont inter- 
lompu. H a dû s'asseoir et c'est Langlois (2) qui est 
monté à la tribune, l'a pris par les épaules et lui a fait 
recommencer son discours. Du reste, il faut le dire, 
Clamageran n'a pas été orateur : il n'a point l'habileté 
de Horn. Celui-ci hurle maintenant qu'il est maté- 
rialiste afin de se faire applaudir. 

Mes amis, marchez, je vous serre la main. 

Elisée. 

(1) Clamageran, avocat à Paris, combattit 1« gouvernement im- 
périal. Adjoint à la mairie centrale en 1870, il donna sa démission en 
71, fut élu au Conseil Municipal en 76 et nommé ministre du ca- 
binet Brisson en 1885 (Diet. Larousse). 

. (2) Langlois, Jérôme-Amédée, né en 1819. Ayant adopté les idées 
de Proudhon, il donna sa démission d'enseigne de vaisseau en 1848, 
prit part à la journée du 13 juin 1849 et fut condamné à la trans- 
portation. Rentré en France, il se distingua lors de la guerre franco- 
allemande aux affaires* de la Gare aux bœufs, de Montretout et de 
Buzenval. Député de la Seine à l'Assemblée nationale, il vota avec 
l'extrême gauche. N'ayant pas été réélu en 1885, il obtint un poste 
aux finances (Dict. Larousse). 



.......iirtMëjf 



-~qr- 



A M^e Elie Reclus. 




Sans date. 29 novembre ou 6 décembre 1868. 



Ma bien chère sœur, 

Je ne saurais te dire si l'article d'Elie a paru dans 
le numéro d'hier de a Revue Politique. Quand je l'ai 
porté, il était déjà bien tard pour l'impression, quelques 
heures à peine avant la mise en page. Ce matin je n'ai 
pas reçu mon exemplaire. Cependant je ne crois pas 
que le numéro ait été saisi : il est probable qu'on aura 
envoyé l'exemplaire que j'attendais, à Malaga, poste 
restante. 

Je t'envoie a traduction exacte du discours pro- 
noncé par Elie à Sabadell. La voiei : 

« Le citoyen Elias Reclus, à la demande de son ami, 
Ruban Donaden, prit la parole en ces termes : 

« Catalans, je ne suis pas venu ici comme orateur, 
mais à titre de citoyen de la République Française, 
aussi bien que de la République Universelle. C'est à ce 
titre que je me trouve dans une réunion de frères poli- 
tiques, tous habitants de l'immense cité du Droit, tous 
concitoyens dans la Justice, la Liberté et le Progrès. 



308 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

« Je vous félicite de votre glorieuse Révolution : 
votre œuvre a été plus grande que vous-mêmes ne le 
r>ensez En faisant la Révolution, vous avez non seule- 
Lent mfs un terme aux iniquités d'une Isabelle vous 
avez aussi eu la gloire de préserver l'Europe d une 
conflagration que les despotes nous P^P^ent ; vous 
avez rendu impossible une guerre sanglante qui eût 
coûté au peuple travailleur deux cent ou quatre cent 

m ?Si h ;r e e'tablissez une République fédérale, vous 
travaillerez non seulement pour vous, mais aussi pour 
deux cent millions d'hommes, vous aurez acquis la 
gloire immense d'être les fondateurs de la République 

"fc^aîins, nous nous devons tous à la liberté à la 
ju tic" FaHes que la République Fédérale s'établisse 
en Espagne,et vous aurez contribué en même temps a 
la prospérité de votre pays et au progrès du monde 

entier 

« Vivent les Républicains espagnols » 
« A ce moment; l'assemblée répondit par d autres 
vivats enthousiastes pour la France repubheame 

« M. Ruban Donaden, se levant alor s et partent au 
nom des républicains espagnols, demanda a ses m s 
Garrido et Reclus de s'embrasser fraternellement pour 
temoiener ainsi de l'union sincère, cordiale de la France 
et de l'Espagne, fédérées un jour avec les autres nations 
des EtatsVnU 'd'Europe, et pour montrer aux tyrans 
oue les peuples s'entendent et que le jour de la reven- 
2£ on "es? proche. Impossible de déenr. , ïenthou- 
S iasme de l'assemblée à la vue de ces républicain., le 
Français et 1 Espagnol, dans les bras l'un de 1 autre » 
Merci ma cher' "sœur de détendre la bonne cause a 



l 



** 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 309 

Pons (1). Il est regrettable que, dès le premier jour, 
on n'ait pas pris part à la souscription Baudin. 

Magali est décidément inscrite parmi les élèves de 
l'Ecole professionnelle. Mais elle n'y est pas encore 
allée, parce qu'elle toussait un peu. Clarisse toussille 
aussi, ce qui m'ennuie beaucoup, sans pourtant m'in- 

quiéter. 

Aujourd'hui, grande réunion au Crédit au Travail. 
Naturellement, ceux qui n'ont rien fait pour la société 
pendant qu'elle était prospère, accablent Beluze (1), 
maintenant qu'il est tombé. Quel bonheur qu'Elie ne 
soit pas ici ! Un grand chagrin lui est ainsi évité. 

A toi et à vous de cœur. Quand aurons-nous le 

bonheur de te revoir? 

Elisée. 

(1) Charente-Inférieure. 

(2) Beluze, directeur du Crédit au Travail. 



A Elie Reclus en Espagne. 



Paris, Sans date, novembre 1868. 



Frater, 

Hier a eu lieu la séance décisive du Crédit au Tra- 
vail. La Commission demandait la liquidation et cela 
pour la raison que, d'ordinaire, les affaires commer- 
ciales qui se trouvent dans l'embarras en agissent ainsi. 
D'ailleurs, disaient les membres de la commission, s'il 
fallait réaliser l'immeuble Brosse, on n'en trouverait 
point 300 ou 350.000 francs, mais au plus 175.000. 
Jïavard, rapporteur de la Commission, s'est d'ailleurs 
exprimé en fort bons termes. Autant que j'ai pu le 
comprendre, Beluze était aussi d'avis qu'on liquidât. 
Cela ne m'étonne pas : quand on a eu à porter le poids 
qu'il a porté pendant cinq ans et à subir les angoisses 
qu'il a subies pendant trois mois, on a hâte d'en finir. 

Contrairement à la proposition de l'unanimité de 
la Commission, quelques membres de l'Assemblée, qui 
d'ailleurs était fort nombreuse et très bruyante, ont 
demandé que la société continuât d'exister, C'étaient 



n 



M 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 311 

Noirot, de Boucard, Kneip, Jacquinot, Verdure, etc. 

De gros mots ont été prononcés. Un ouvrier a lu un 

mémoire contre Beluze et Brosse, mais quand il s'est 

agi de voter, presque toutes les mains se sont levées 

pour demander que ia société ne périsse pas. Il a été 

décidé qu'on demanderait à tous les créanciers d'atten- 

tendre et de consentir à être payés par quinzièmes, le 

15 avril de chaque année jusqu'à extinction de la dette. 

En outre, on ferait un appel de fonds de 100.000 francs, 

en actions de 40 francs, souscrites conditionnelle- 

ment, c'est-à-dire que chacun ne serait tenu de verser 

les 400 francs que si la somme totale de 100.000 francs 

était intégralement souscrite. Je crois qu'il y a de fortes 

chances de trouver ce capital. Kneip, à côté de moi, 

avait déjà trouvé 1.500 francs, j'espère que je trouverai 

aussi quelque chose. Quant au^c banquiers, y compris 

la Banque de France, il paraît qu'ils sont très coulants 

et acceptent toutes nos conditions. Les créanciers non 

commanditaires sont peut-être plus gracieux que les 

commanditaires. Cependant on ne peut se plaindre de 

personne. 

Les réorganisateurs nommés par l'Assemblée sont 
Antide Martin, Rebierre, ami de Kneip, Corhut, Bernex, 
tailleur, et je ne sais qui encore, Noirot peut-être. Le 
nom de Horn a été prononcé. Aussitôt des cris de fu- 
reur se sont élevés de toutes parts : « Non, non, pas 
Horn ! » Il va sans dire que le personnage demandait 
la liquidation et disait en terminant : « Prenez mon 
ours ! » ...En août dernier, il avait si bien montré le 
danger de l'immobilisation du capital que les comptes 
courants ont pris peur. De là la fuite soudaine de notre 
encaisse. 

Du reste, Horn est depuis quelque temps l'un des 






312 CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 

hommes les plus bas tombés de Paris. Il a trop voulu 
boire à la coupe de la popularité : il a parlé, parlé et 
fatigué tout le monde. On se moque de lui, on le berne > 
on le bafoue ; le moindre élève dans l'art oratoire com- 
mence ses premières armes sur le i!os de l'ancien rabbin. 
Il y a trois mois, Horn était un député probable, main- 
tenant, c'est un sous-Darimon. 

Si tu trouves en Espagne des souscripteurs à des 
actions conditionnelles, ne les néglige pas, je te prie. 

Remis ton article à la Revue Politique (1). Le vendredi 
matin, c'est un peu tard. Tâche de me les envoyer ou 
de les envoyer à Challemel (2), de manière à ce qu'ils 
arrivent le jeudi. Fais-les avec soin, parce que la Revue 
est beaucoup lue. Ton second article était, me semble- 
t-il, de beaucoup le meilleur. Si tu as des renseignements 
précis sur Cuba, et des choses neuves à dire, ce serait là 
le sujet d'un bon travail. 

L'article de Rey, sur le Christianisme a paru dans 
le journal de Chassin. Dès que le second article aura 
paru, je demanderai les honoraires à Chassinus pour 
vous les envoyer. La Démocratie est un journal des plus 
pâles, l'un des plus insignifiants de Paris, mal imprimé, 
mal composé, mal écrit. C'est un four. Je n'ai pas encore 
vu l'Avenir National pour les correspondances de Rey. 
Je n'y compte pas beaucoup... 
À vous de cœur, mes frères. 

Elisée. 

(1) Peut-être le troisième d'une série d'articles sur l'Espagne, 
publiés par La Revue Politique et Littéraire. 

(2) Challemel Lacour, directeur de La Revue Politique et Litté- 
raire. 






A EUe Reclus, en Espagne. 



Sans date. 1868. 



Mon bien cher Elie, 

Je ne te cacherai pas que Noémi est fort abattue 
depuis qu'elle a reçu la lettre où tu lui dis de ne pas 
songer à un prochain retour. Je comprends sa tristesse 
et celle de Poulot, qui ne dit rien, mais qui, lui aussi, 
est assez affecté et baisse souvent la tête. 

Trois éditeurs de Paris pourraient seuls entre- 
prendre la publication de l'ouvrage de Garrido (1). 
Lacroix, Dentu et Lechevalier. Lacroix est hors de 
question, et je sais d'avance que Dentu refuserait. Je 
me suis donc rendu chez Lechevalier. Il a refusé d'abord 
catégoriquement, déclarant qu'il ne pourrait éditer un 
ouvrage condamné d'avance à n'avoir au plus que 
trois cents acheteurs. Cependant, le fils de Lechevalier 
étant arrivé, m'a prêté son appui, et l'affaire est encore 
en suspens. L'éditeur ne dit pas non, mais il demande 
le changement du titre en celui d'Espagne Révolution- 

(1) Fernando Garrido, auteur de Historia del reinado del VI- 
timo Borbon de Espana (1863), y donne, d'après Nettlau [Biblio- 
graphie de l'Anarchie, p. 137), quelques éclaircissements sur les ori- 
gines du mouvement ouvrier et de la propagande socialiste en Es- 
pagne. 



314 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

na i re , — ce ne sera pas difficile — et la condensation 
de l'ouvrage en un volume. Cela se pourra-t-il? En outre 
il demande des renseignements détaillés : nombre des 
pages, nombre des exemplaires tirés en Espagne (1) etc. 

La ligue des éditeurs contre les ouvriers imprimeurs 
n'a pas encore abouti. Les journaux et les « ouvrages 
de ville » représentent lés deux tiers de toutes les im- 
pressions de Paris^les éditeurs ne sont pas certains de 
réduire les ouvriers'de Paris en s'adréssant à la province 
ou à l'étranger : de là incertitude 

Je ne sais si je t'ai dit que je cesserai probablement 
d'écrire dans la Revue des Deux Mondes. Buloz voudrait 
me faire modifier mon article sur les Femmes en Amê-^ 
rique et je ne veux pas (2). Me voilà donc malgré moi 
lancé dans la Géographie pure, jusqu'à nouvel ordre 

du moins. 

Nous faisons réimprimer les statuts d' « Agis 
comme tu penses » (3). Pour 10 francs,1.500 exemplaires. 
A vous de cœur, mes bons amis, 

Elisée. 

Clarisse tousse toujours, et commence à ne pouvoir 
guère se tenir debout. 

(1) Cette traduction, nous assure t-on n'a jamais été publiée. Les 
ouvrages de Garrido étant très volumineux, on comprend l'hésita- 
tion des éditeurs, même en un moment d'intérêt considérable pour 

l'Espagne. 

(2) En effet, aucun article d'Elisée ne parut dans la Revue des 
Deux Mondes depuis l'Election Présidentielle de la Pfato(15 août 1868). 
Son premier article dans la Revue Politique et LiUiraire,Le Paraguay, 
est du 5 septembre 1868. 

(3) Agi» comme tu pentes : Société fondée par Aristide Rey, Usons- 
nous dans Nettlau (Vie de Bakounine, p. 426». Elle avait, croyons- 
nous, pour objet de sauvegarder à ses me' .nrcs l'enterrement civil 



A Eliè Reclus en Espagne. 



Fin 1868. 



Mon cher Elie, 

Nous avons été fort heureux de recevoir de tes 
nouvelles, car, depuis quinze jours, nous n'avions pas 
une ligne de toi. Noémi surtout était fort inquiète et 
nous a fait part de ses transes. Tâche de lui écrire plus 
fréquemment. Elle est toujours à Pons. 

Tu me dis que tu iras « probablement » à Malaga. 
Et cependant tu me dis de t'y envoyer 100 francs. Je 
le fais à tout hasard, mais n'oublie pas de m'écrire 
immédiatement, pour m'en accuser réception et pour 
me donner ta nouvelle adresse. Quant à moi, j'ai reçu 
les trois placards des discours prononcés à Barcelone 
et à Sabadell. Merci. 

Je suis de l'avis de Rey : c'est par l'audace révolu- 
tionnaire seulement, que le parti républicain peut 
triompher. S'il fait des transactions et des compromis, 
il est perdu. De toutes les manières, il est probable que 
les républicains seront battus ; qu'ils aient eu &u moins 



I 



I 



316 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

» 

le mérite d'avoir été francs dans le combat ! En un mot, 
je suis de l'avis des républicains grincheux que tu fais 
parler dans ton article de la Revue Politique. Le numéro 
du journal dans lequel cet article a paru a, d'ailleurs/ 
été saisi à cause de cinq ou six articles de Brisson, 
Challemel, Allain Targé, etc., tous consacrés au 2 
décembre. La souscription Baudin a singulièrement 
surexcité les esprits. Les correspondances de France 
publiées dans les journaux espagnols doivent vous en 
parler. Le discours de Gambetta a été étonnant. 

Qu'est-ce que ce Voyage de Croque notes en pays de 
Révolution? Est-ce ta correspondance russe ? Noémi ne 
m'en parle point et ne me dit pas qu'elle ait trans- 
mis le moindre travail de toi (1). 

Autre chose : Que sont devenues les Confessions 
d'un Pin Maritime? Faut-il que j'en parle à Hetzel? 

Je suis temporairement eh délicatesse avec Buloz 
pour mon article sur les Femmes en Amérique, article 
non encore inséré. 

Je vous serre les mains. Travaillez, travaillez, même 
sans espérance, et le moins possible de compromis. 

Vu Clemenceau. Idem tous les amis. Dumesnil est 
ici. Chaté (2), est marié. 

L'affaire du Crédit en est toujours au môme point. 

Elisée Reclus. 

(1) Il s'agissait, en effet, de la correspondance d'Elie avec son 
journal russe ; n'ayant pas toujours en voyage le temps de rédiger 
des articles, il avait imaginé ce titre fantaisiste à ses communica- 
tions. 

(1) Emile Chaté, jardinier à Saint-Mandé, novateur en horticul- 
ture et socialiste ardent, ami des Dumesnil et des Reclus. 



CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 317 

Tu me parles d'écrire à Fauvety (1) pour l'édition 
française de Croque notes, impossible : Fauvety n'a pas 
d'influence. Le chef est le père Loyson, qui n'a pas 
voulu de ton article sur le Mariage ni d'un article de 
Garcin sur la Terre, Je l'ai repris de son journal. 

(1) Fauvety, ancien phalanstéricn, ami des Reclus. 



À Elie Reclus, en Espagne. 






Sans date. Janvier 1868. 

En l'absence de Noémi, j'ai reçu et ouvert la lettre 
par laquelle tu nous annonces la bonne nouvelle de ton 
retour pour le 16 ou le 17 de ce mois-ci. Noémi t'atten- 
dait plus tôt et tu sai. probablement par une d? ses 
lettres qu'elle était à Bordeaux où l'avait appelée "a 
maladie, puis la mort de son père. 

Je n'ai point de dé ails à te donner sur ce qui s'est 
passé à Bordeaux, car Noémi ne nous a envoyé qu'un 
simple petit billet ; mais j'ai à te donne de Paris une 
assez triste nouvelle. Le pauvre Hickel a été renversé 
dans la rue par une forte attaque, qui, sans être un coup 
d'apoplexie caractérisé, n'en est pas moins fort grave : 
sa langue est très embarrassée et je ne comprends pas 
toujours ce qu'il veut dire. Du reste, le brave ami 
regarde son état avec la philosophie que tu lui connais : 
il irait mieux s'il n'avait autour de lui de ces persécu- 
teurs intimes qui lui parlent du salut de son âme. Il sera 
certainement bien heureux de te revoir. 

Pourquoi Garrido ou toi, à son défaut ne me 
répondez-vous pas au sujet de la traduction de son livre 
et au sujet de la correspondance offerte par la Presse 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 319 

Libre? Les lettres où je vous ai parlé de ce?deux affaires 
se sont-elles perdues? Je ne pense pas. Répondez-moi 
donc, à moins que tu ne rapportes la réponse toi-même 
de vive voix. 

Clarisse est bien fatiguée : son rhume ne l'a pas 
abandonnée et quelquefoi#*t^f mplique de fièvre ; elle 
m'a fort inquiété à diverses reprises, surtout depuis le 
départ de Noémi, car elle ne comprend pas qu'une 
malade doit se reposer, et elle ne cesse de vaquer à tous 
les petits travaux du ménage. Enfin le moment décisif 
approche. 

Rien de nouveau du Crédit, 

El ée. 






A sa sœur Louise, à Vascœuil. 



Sans date. Février 1868. 



Ma chère sœur, 

J'ai à ^annoncer une bonne nouvelle. La petite 
Anna vient de faire son apparition dans les brumes de 
Paris. Espérons qu'à ces brumes succéderont de beaux 
jours de soleil. Espérons que la vie de la nouvelle venue 
sera heureuse ! Jusqu'à présent, elle semble très bien 
disposée, elle a même été assez aimable pour ne pas 
faire souffrir sa mère en venant au monde. 
A vous de cœur, 

Elisée. 






■wwtftl 



À sa sœtir Louise, à Vascœuil. 



Paris. Sans date, férrier 1868, 

Certainement Elie est à Paris et, naturellement, je 
croyais que vous le saviez, ce qui m'a empêché de vous 
l'annoncer. D'ailleurs nous avons été un peu préoccupés 
et nous le sommes encore. Clarisse n'est pas entièrement 
guérie : elle tousse encore et n'en a pas fini avec ses 
haut-le cœur. Est-ce la raison pour laquelle la bébette 
refuse de prendre le sein? Nous ne savons. Quoi qu'il en 
soit, nous sommes obligés de nourrir l'enfant à la cuiller. 
Elle n'a pas encore mordu énergiquement à la vie et 
nous avons eu bien des inquiétudes. Aujourd'hui, elle 
va assez bien. Elle n'a qu'un moment de bonheur, tselui. 
où on la baigne. Alors, elle ouvreies yeux, presque tou- 
jours fermés, et prend quelques notions fugitives sur 
les choses d'alentour. 

Mon frère est allé chez Malespine pour vos commis* 
sions. Jusqu'à présent, la Presse Libre est restée un 
journal honnête, mais assez mal rédigé. Tout brave 
homme peut y écrire sans crainte et je vais me le per- 
mettre un de ces jours. Nous avons négligé de vous 
l'envoyer, parce que nous nous figurions que votre 
abonnement était régulièrement servi. 

Corr. E. Reclus. — T. I. 21 






I 



322 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

En hâte, mes amis. Merci de la bonne nouvelle que 
tu nous donnes : une visite prochaine» 
Ton frère 

Elisée. 

P. S. — A la Repue Politique, on a rendu l'article de 
l'ami Dumesnil à mon frère Elie, Je suppose que la 
raison vraie est l'antipathie deChallemel Lacour pour 
M. Quinet (1). 

(1) Pendant l'exil d'Edgar Quinet, son ami et ancien suppléant 
au Collège de France, Alfred Dumesnil, s'était chargé de procéder 
à la publication de ses Œuvres complètes. L'article refusé par la 
Revue Politique devait annoncer les Mémoires d'exil 9 écrits par 
M m « Quinet. 



Dix ans à peine s'étaient écoulés depuis le mariage 
d'Elisée. Sa femme lui avait donné deux enfants, dont 
l'aînée (on l'a vu par quelques passages des lettres), avait 
-une santé plutôt délicate» Mais le séjour à la campagne, 
de bons soins éclairés des médecins amis de la famille, 
la fortifièrent peu à peu. Au cours d'une troisième ma- 
ternité, M me Elisée contracta une maladie de poitrine, à 
.- la suite d'un refroidissement, qui dégénéra bientôt en/ 
phtisie galopante. Elle succomba le 22 février 1869, peu 
après avoir donné le jour à une petite fille, qu'emporta 
la même maladie... Ce fut un coup terrible auquel 
rien n'avait préparé Elisée. Sa femme jusqu'alors pa- 
raissait être, et était en effet, d'une robu te constitu- 
tion, mais', nétf au Sénégal, elle ne s'était sans doute 
qu'imparfaitement acclimatée à de froides latitudes. 
Le père craignit pour ses filles : il s'empressa de les 
emmener dans le Midi, et songea même à s'installer 
définitivement avec elles dans quelque station mari- 
time bien abritée. Ses recherches à cet effet font 
l'objet de quelques-unes des lettres qui suivent : il 
n y fait du reste que de rares allusions à ses chagrins 
qu'il concentrait en lui-même, dans le désarroi d'une 
intimité dont cet homme si aimant venait d'être subi- 
tement privé. 



A M™e Elie Reclus. 






Orthez, 24 mars 1869. 



Ma bien chère sœur, 

Je regrette beaucoup de ne pas avoir vu l'ami 
Dobrowolski, mais je n'ai reçu ta lettre qu'à Orthez, 
où je suis arrivé hier mardi. J'ai laissé les Nîmois dans 
la meilleure santé. Le vent froid descendant des neiges 
des Cévennes était toujours assez f ort/mais, au Quai de 
la Fontaine, oh ne s'en apercevait pas, et chaque jour 
Marie et Jeannie allaient passer plusieurs heures en 
promenade. Chère Marie, elle a pris son rôle de mère 
au sérieux. Elle est tendre, comme vous le savez, et ne 
gâte nullement l'enfant. 

A Montpellier, j'ai vu M. S. ainsi que ses trois en- 
fants qui sont vraiment une bien belle famille. Grande 
agitation pour les élections ; grand tumulte de conver- 
sations politiques. Le père S., qui est rageur, trouve 
que son fils est un modérantiste, et, tous les soirs après 
dîner,, il l'envoie à la guillotine, au grand amusement 
de la galerie. Les amis de Mijoul, m'ont adm rablement 
reçu. Si Elie voit Mijoul qu'il n'oublie pas de le re- 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 325 

mercier de ma part. Le directeur du journal démo- 
cratique de Montpellier sera probablement Eugène 
Véron. 

Magali me paraît être en bonne santé, elle ne tous- 
sille point et gambade à plaisir* C'est elle qui, mène le 
tapage à l'école (1) : d'ailleurs même et pépé sont de la 
plus grande tolérance à cet égard. Il va sans dire que 
la petite fille a recommencé de gasconner ; mais j'espère 
que ce n'est point là un vice irrémédiable. 

Si je vais réinstaller à Bayonne, ou dans toute 
autre yille du midi, il est probable que ma sœur Ioana 
m'accompagnera. Ce m'est un élément nouveau et très 
important dans la question. De cette manière, j'arra- 
cherais ma sœur à un milieu qui ne lui vaut rien, et les 
chances de mariage avec quelque brave homme aug- 
menteraient pour elle. En attendant, mes filles se déve- 
lopperaient d'une manière plus normale. Donnez-moi 
votre avis à cet égard. Ioana aimerait cette combi- 
naison ; ma mère la propose, mon père ne s'y opposera 
pas. Qu'en pense Paul.? 

À vous bien tendrement. Réponse prochaine. 

Votre Elisée. 

Et le portrait de Clarisse? 

(1) A l'Ecole de M m « Reclus, à Orthez. 



I 






A M»»»* Elie Reclus. 



Orthez, Sans date, printemps 1869. 



Ma bien chère sœur, 

Je me prépare à partir lundi pour Bayonne, avec 
notre Ioana et, s'il fait beau, avec la petite Magali. 
Toutefois, je dois le dire, on ne m'encourage pas à aller 
habiter Bayonne. M. Curie (1) pense que cette station 
est trop humide ; il en veut même beaucoup à Orthez, 
sous ce rapport,et me conseillerait plutôt Nice ou toute 
autre ville abritée du littoral m'diterranéen. Ma mère 
aussi, emportée surtout par son amour inné du lointain, 
préférerait voir Ioana à Nice que la savoir à Bayonne. 
J'ai écritrà Négrin pour avoir des renseignement , puis 
nous aviserons pendant l'été qui vient. 

Certainement, l'hiver que nous venons de passer à 
Orthez n'est pas encourageant. Il neigeait encore ce 
matin. 

Rien de particulier à vous dire. Ici les santés sont 
bonnes. 

Je vous embrasse bien tendrement. 

Elisée. 
(1) Médecin à Orthez, 



A M me Elie Reclus. 



Laroche, 1869. 



Ma bien chère Noémi, 



Je viens d'arriver à Laroche où se trouvent ma 
mère, mes sœurs et Onésime. Ma grand'mère est un peu 
enrhumée, et ma mère qui, elle-même était partie du 
Béarn à peine convalescente, est revenue pour la 
soigner. 

J'ai laissé ma sœur Ioana avec Magali en bonne 
santé et en tendre amitié. Le mysticisme chrétien ne 
mord nullement sur l'enfant, ni du reste sur aucun 
enfant. Trente années ont fait de singuliers change- 
ments dans le milieu. Mon père a été pour moi d'une 
tendresse exquise. Il ne m'a dit qu'une parole impli- 
quant son désir de nous voir changer de vie, et cette 
parole était si délicate, elle enveloppait si bien l'exhor- 
tation sous la tendresse que moi seul pouvais la com- 
prendre. « Adieu, mon cher fils, souviens-toi que per- 
sonne ne t'aime plus que moi. » Ma mère est aussi bien 
affectueuse ,: elle me suit de chambre en chambre. 

Bayonne ne saurait nous convenir. Il y a beaucoup 



328 



9 * 



I 



CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLVS 



de verit et trop d'humidité. Ce climat peut convenir à 
des valétudinaires vieux, qui Veulent respirer un air 
sédatif, mais les enfants ont besoin de sortir tous les 
jours ; à Bayonne ils ne sortiraient, qu'un jour sur trois 
pendant l'hiver. En outre, les fièvres paludéennes sont 
très fréquentes à cause des eaux* qui séjournent dans 
les fossés, et des débordements de l'Adour dans quel- 
ques espaces paludéens. Quant à la vie matérielle, elle 
serait possible. J'ai établi le compte des dépenses pour 
ma sœur Ioana, les deux enfants et moi : il ressort des 
calculs, que des amis m'ont fait par le détail que quatre 
mille francs suffiraient amplement. 

Restent donc le littoral méditerranéen et peut-être 
aussi les bords du lac de Genève. C'est à cela que nous 
allons penser cet été. 

A vous de cœur, 

Elisée. 






A. M"»e Elie Reclus. 



Bordeaux. Sans date, avril 1869. 



Ma bien chère Noémi, 

Bien malgré moi, je suis encore à Bordeaux, et 
peut-être même ne serai- je à Pons que dans la journée 
d'après demain... 

Lorsque j'ai quitté Laroche, ma grand 'mère était 
un peu enrhumée. Mais son état ne nous paraissait point 
grave et maman est repartie pour Orthez sans trop 
d'inquiétude. Grand'maman a insisté avec beaucoup 
de tendresse pour me faire revenir à Laroche pendant 
les vacances. Quant à ma mère, elle était ce que je ne 
l'avais jamais vue : gaie, enfantine avec ses enfants ; 
elle me suivait de chambre en chambre et me montrait 
une tendresse que je ne lui avais point connue. Que de 
temps on passe à se réprimer pour le plus grand malheur 
des uns et des autres. Ah sainte liberté 1 

A Bordeaux, je n'ai encore vu que la tante Reclus, 
plongée dans son mémoire contre le cardinal Donnet, 



330 CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 

et le brave Franz (1), toujours tel que vous l'avez 
connu. 

A toi. de cœur A 

Elisée. 

Si j'ai pu terminer mes affaires, nous partirons 
aujourd'hui pour Àrcachon et je montrerai aux enfants 
les belles dunes et les plages. Si le temps le permet, nous 
ferons aussi une petite excursion en bateau. 

Quant à Magali, le sort en est jeté. Elle reste à 
Orthez sous les bons soins de M. Curie. Lorsque le 
temps deviendra désagréable à Nîmes, Jeannie viendra 
la rejoindre, tels sont les plans, s'il m'est permis d'en 
faire. 

Reçu une lettre de Négrin, qui me donne sur la vie 
matérielle de Nice des renseignements encourageants. 

(1) Franz Sckrader. cousin des Reclus par sa grand 'mère. 



I 



A M me Elie Reclus. 



Sans date. Londres 1869. 



Ma bien chère Noémi, 

A l'heure qu'il est, tu dois avoir reçu des nouvelles 
de ton fils, de retour à Vascœuil. Je n'ai pu l'accompa- 
gner au delà de Redhill, parce que je devais me trouver 
le soir à Londres, à un dîner donné en l'honneur de 
Bradlaugh, mais j'ai mis les voyageurs dans le train, 
je me suis occupé de leurs bagages et j'ai eu la satisfac- 
tion en les voyant s'éloigner de constater que le temps 
était beau et que le vent était doux. J'espère qu'ils 
n'auront pas eu à souffrir du mal de mer, 

La fête des sêcularistes républicains (1) a été des 
plus intéressantes. Le dîner était succinct et mauvais, 
je dois l'avouer, mais la cordialité était grande et les 

(1) Libres-penseurs anglais groupés autour de Bradlaugh, et dont 
étaient Sir Charles Dilke, Hyndman, etc., en vue principalement 
d'une propagande républicaine» qui s'éteignit plus tard dans le 
«t loyalisme » ardent des admirateurs de Victoria et de la « plus 
grande Angleterre » Greatest England. 



I 



332 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

discours excellents. Talandier (1), qui ne s'attendait 
point à parler, a répondu à. Bradlaugh avec une élo- 
quente émotion qui a profondément remué rassemblée. 
Nous étions là cent vingt hommes et femmes, tous unis, 
libres penseurs, républicains, socialistes, et nous étions 
heureux de nous trouver ensemble. La veille, j'avais 
aussi vu le vieil Allsop (2), pour lequel j'éprouve une 
bien vive sympathie. 

-Elie ferait très bien de passer un de ces matins chez 
Hetzel et de lui demander, soit directement, soit par 
M. G. ou M. M,, où en est l'impression de mon bouquin (2). 
Pourquoi n'en ai-je pas reçu d'épreuves? Attend-on 
mon retour? Mon manuscrit est-il oublié dans quelque 
tiroir? Ça ne m'irait pas du tout. 

J'espère fortement que Louise et les Dumesnil vont 
passer l'hiver à Nice. 

A vous bien tendrement, * 

Elisée. 
Resalut tendre... 

(1) Alfred Talandier, ami des Reclus depuis l'exil qui suivit le 
Coup d'Etat napoléonien, plus jeune qu'eux et moins intransigeant. 
Fixé en Angleterre, il y resta longtemps professeur à l'Ecole Mili- 
taire de Sandhurst, et n'en revint qu'à l'époque de la guerre franco- 
allemande. 

Pendant la Commune, il chercha, sinon à concilier les « frères enne- 
mis » f du moins à pallier les horreurs de la répression versaillaise, et 
nommé député par les électeurs de Limoges, il ne quitta jamais les 
bancs de l'opposition. Il était spirituel, fort aimable, artiste plutôt 
qu'homme politique. 

(2) Thomas Allsop, radical anglais, lié avec Orsini. 

(3) Histoire d'un Ruisseau, 1 vol. in-12, Paris, Hetzel, 1869. 



i 



1 



A Elie Reclus. 



Sans date, Londres, septembre 1869. 



Mon cher Elie, 

J'achète le Public Opinion à partir du -1 er juillet. 
Je t'enverrai lundi prochain les deux premiers numéros, 
puis je les expédierai régulièrement et t'abonnerai avant 
mon départ. L'Angleterre change certainement, et à 
son avantage ; mais elle est toujours, excepté dans le 
monde ouvrier, bien indifférente et bien ignorante à 
\ Tégard des choses continentales. La Sunday League 

pour la violation systématique du dimanche prend des 
dimensions extraordinaires. L'aristocratie s?ra forcée 
de céder avant quelques années. L'autre jour, quinze 
mille violateurs, précédés de bandes de musiques, se 
sont rendus à Hastings pour y violer le sabbat en chan- 
tant, dansant, faisant des ricochets sur la mer, ramas- 
sant des coquillages et semant sur leur route des « anti- 
sabbatarian tracts ». — Assistée une séance de l'In- 
ternationale. Les Anglais sont plus communistes que 
je ne l'aurais cru. Pas un, parmi ces ouvriers, qui ne 



i& 



334 CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 

réclame la pationalisation de la terre, même celle des 
houillières, des mines. « Droit à l'existence, droit à la 
terre. » Telle est leur formule. Du reste, la nationalisa, 
tion des télégraphes, réclamée maintenant par Glads- 
tone, est interprétée par eux dans le sens communiste. 
Après les télégraphes viendront les chemins de fer, puis 
après la circulation, la production. D'abord ce qui est 
sous le sol, puis ce qui est dessus. A Baie (1), ils veulent 
représenter le communisme pur, non Seulement, parce 
qu'il est une nécessité sociale, mais parce que c'est 
1' « idéal. » J'étais fort étonné d'entendre parler ce 
langage. Du reste, ils considèrent le communisme 
comme d'invention anglaise. C'est pour eux le « na- 
tional policy » devenant une « international policy ». 
Les nouvelles de France m'intéressent fort. 

A toi, 

Ton frère 

Elisée. 

(1) Baie, c'est-à-dire au Congrès annuel de l'Internationale, tenu 
à Bâle en septembre 1869. 



I 



A sa sœur Louise, à Vascœuil. 



* Sans date. Paris 1869. 

Je suis doublement coupable, dois-tu penser : je 
n'ai point répondu à ta lettre, et je ne me suis point 
arrêté à Vascœuil. Excusons-nous d'abord relativement 
au premier grief. J'ai été rappelé inopinément pour 
affaires pressantes et je n'aurais pas voulu commettre 
le crime envers moi-même et envers vous de ne passer 
qu'un instan à Vascœuil pour me donner seulement 
le temps de vous embrasser. Quand j'irai vous voir, je 
veux pouvoir jouir de votre compagnie en loisir et tran- 
quillité d'esprit et de cœur. 

L'avenir est bien incertain pour moi. Cependant, 
voici comment, je le crois, pourront se présenter les 
choses. Vers le 15 septembre, je me rends à Nice pour 
guidifier. Je suis de retour vers le 15 octobre et prêt 
alors à vous piloter et à écrire avec vous V Histoire d'une 
Montagne sur le mont Agel, au milieu des bruyères et 
des cystes. 

A vous de cœur. 

Je vous embrasse tous. Dis à Jeanne que tous ses 
amis de Londres l'ont beaucoup regrettée. Elle ne sera 



] 



336 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

point oubliée en Angleterre. Elle a été bien aimable de 
m'écrire une lettre et, si je ne lui ai pas répondu, c'est 
que j'espérais être bientôt l'un des heureux hôtes de 
l'heureux Vascœuil. 

A vous tendrement, 

Elisée. 



I 



A Alfred Du mes ni], à Vascœuil 



Sans date. De Nice, dimanche soir, décembre 1869. 



Mon bien cher ami, 

Je crois avoir trouvé et désormais je ne cherche 
plus. J'ai trouvé une maison admirable comme position, 
bien habitée, et meilleur marché que je n'aursis osé 
l'espérer. Entrons en matière. 

Après avoir visité tous les quartiers de la ville, qui 
ont tous des avantages divers, mais où Ton a toujours 
à se plaindre de l'extrême poussière, je me suis retourné 
vers la campagne. J'ai parcouru divers vallons du voi- 
sinage de Nice et j'ai trouvé de splendides habitations 
ou d'affreuses bicoques. Pas de milieu et puis il y avait 
partout difficulté de communications. 

A la fin, j'ai pensé à Beaulieu qui est en communi- 
cation facile avec Nice et où tous les avantages maté- 
riels se trouvent réunis. Seulement j'espérais peu. Pas 
de chance, me disais- je : c'est trop beau pour nous. 

En effet, je marche d'abord d'échec en échec. 
Enfin, j'arrive à la villa Kolb dont une partie est à 
louer. Je me trouve en présence du propriétaire et, 
Corr. E. Reclus. — T. I. 22 



1 



338 CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 

d'emblée, nous nous plaisons tous les deux. Le susdit 
Kolb, est fils d'Allemand « mort au champ d'honneur » 
pendant les guerres de l'Empire ; il a lui-même navigué 
de mer en mer ; puis, ayant fait naufrage, s'est installé 
à Beaulieu pour y vivre et y mourir. Il vit seul dans sa 
grande villa avec un fils et une vieille bonne, et il serait 
enchanté de ne plus être tout à fait seul, car, dit-il, 
«j'aime les hommes », et puis il ajoute, sans pédan- 
tisme: « je suis philanthrope ou plutôt philanthrope, 
puisqu'il y a une h; oui, j'aime la philanthropicpAie. » 
— et moi je corrige doublement... /ne. Bref, le bonhomme 
m'a plu. Sa maison aussi, cela va sans dire. D'abord, 
la position en est unique, même aux environs de cette 
Nice si belle. 

Elle est située sur une petite arête, à une trentaine 
de mètres d'altitude ; d'un côté le golfe de Yillefranche, 
de l'autre le golfe d'Esa ou de Beaulieu et la grande 
mer, jusqu'à Bordighera, la ville des Palmiers ; au nord 
les grandes montagnes qui nous abritent des vents 
froids ; au sud, les collines du cap de Saint- Hospice 
qui portent le sémaphore et le phare ; autour de nous, 
les oliviers, les pins, les caroubiers dont les branchages 
ne sont pas assez entrecroisés pour nom empêcher de 
voir les deux mers. Le seul vent qui souille parfois d'une 
manière désagréable est celui de l'ouest, mais les enfants 
s'en moqueront en descendant de quelques pas sur le 
revers oriental de l'arête, et nous, nous fermerons les 
fenêtres ; du reste, le vent d'est est peu fréquent dans 
ces parages. Ensuite, jamais de poussière. 

M. Kolb nous louerait soit le premier étage — six 
chambres, — soit le deuxième étage — cinq chambres — , 
comme il nous plairait, et se prêterait ensuite à toutes 
les combinaisons qui pourraient nous satisfaire. Les 



CORRESPONDANCE d'ÉLISÉE RECLUS 339 

deux étages sont meublés, et M. Kolb y ajouterait 
encore tout ce qui peut manquer, descentes de lit, etc. 
Les placards sont nombreux ; du reste, voici le plan. 

Au dessus du deuxième étage, belvédère d'où la 
vue est absolument libre. 

En prenant cet étage, il faudrait nécessairement 
que ma sœur, Jeanne, Camille, Magali et Jeannie cou- 
chassent à elles cinq dans deux chambres. 

Dans le premier étage, l'ordonnance est analogue ; 
seulement les chambres sont au nombre de six, plus 
petites par conséquent et l'une d'elles, celle de l'angle, 
est inutilisée puisqu'elle sert de passage à l'escalier! 
La cuisine est au rez de chaussée. 
Le loyer de l'un ou l'autre appartement meublé, y 
compris l'usage, plus ou moins officieux, du reste, d'un 
bout de jardin, que vous choisirez vous-mêmes pour y 
planter à votre aise, et le libre parcours de toute la 
propriété, est de 1.200 francs, soit 100 francs par mois. 
Suivant l'habitude locale, le loyer est exigible à 
l'avance, toutefois, au lieu de demander deux sommes 
de six cents francs, dont la première en entrant, Mon- 
sieur Kolb accepterait le paiement par trimestres, soit 
300 francs en entrant ; et je crois bien qu'au besoin, il 
ferait des conditions encore meilleures. En outre, dus- 
sions-nous rester douze ans à Beaulieu, il s'engage à ne 
pas nous augmenter. 

Voilà, je crois fermement — avec le sentiment 
de ma responsabilité — que nous ferons bien d'ac- 
cepter. Répondez-moi, courrier par courrier à Nîmes 
poste restante, afin que je puisse écrire au bonhomme 
et lui dire si oui ou non nous devenons ses commensaux. 
Si la lettre m'arrive à Nîmes jeudi ou vendredi matin 
il sera encore temps. Si le temps ne vous permet pas 



340 CORRESPONDANCE D 'ELISÉE RECLUS 

d'écrire à Nîmes, adressez la lettre à Sens, chez 
M»e Renard. 

J'oubliais : 

Notre villa est à quatre minutes de la station de 
Beauheu, à douze minutes de celle de Vilfefranche, 
à sept kilomètres et à dix ou douze sous de la gare de 
Nice, à huit kilomètres de Monaco, à vingt-trois kilo- 
mètres de Menton. Nous sommes près de tout ce qui est 
beau. Nous travaillerons à notre aise et nous nous 
aimerons bien. 

A vous de coeur, 

Elisée Reclus. 



J 



A M«"> Elie Reclus. 






Sans date. Nice, lundi soir, printemps 1870. 



Ma bien chère sœur, 

Avant de partir, j'ai le plaisir de recevoir ta troi- 
sième lettre et je m'empresse d'y répondre pour te 
mettre au courant de mes allées et venues. J'ai fait ma 
pointe en Italie jusqu'à San Remo, je me suis baigné 
de nouveau dans l'air de Menton, de Bordighera, de 
Ventimiglia ; j'ai joui de toutes ces belles choses ; mal- 
heureusement ma jouissance était en même temps une 
douleur aiguë, à cause du sentiment de ma solitude. 

Mais, si vous donnez suite à mon idée de la maisom 
de Beaulieu, je crois que vous nous créerez, par cela 
même, un centre de ralliement, qui peut être pour nous 
a prolongation de la yie et du bonheur domestique, la 
santé des enfants. Nous pouvons nous fonder ici une 
demeure dans des conditions exceptionnelles de bien- 
être, de poésie, de salubrité. Voilà une maison qui est 
vraiment unique par sa position, et que nous pouvons 
avoir indéfiniment pour 1200 francs par an, meublée, 
et pour 600 francs, non meublée. Et c'est là, dans ce 



342 CORRESPONDANCE D ELISÉE RECLUS 

paradis, que peuvent pousser nos enfants, à deux pas 
des Alpes, à deux pas de l'Italie, dans la plus sau- 
vage nature et à la porte des villes les plus commer- 
çantes et les plus civilisées, Gênes, Marseille. Turin. Si 
je perds cette occasion, je ne m'en consolerai guère 
pour moi, et je ne m'en consolerai pas du tout pour 
Magali et pour le cher Elie ; il a besoin de repos sur le 
bord de la mer, (et le repos, il pourra toujours le trou- 
ver, moyennant 80 francs de voyage), quand nous 
aurons jeté la pierre du foyer. 

Aussi pressé- je les Dumesnil, certain que j'ai raison 
de les presser et que ma sœur, Jeanne, Camille, Du- 
mesnil auront lieu de s'en féliciter. S'ils ne venaient pas, 
par impossible, je m'adresserais aux Prat ou bien à 
Mme L'Herminez. Que sais- je ? Mais pour Elie, bien 
plus encore que pour moi, je tiens à Beaulieu. Quant & 
toi, je sais que le midi du Boucau ne t'a pas fait de bien ; 
mais le midi de Beaulieu, sous la brise douce et fraîche, 
entre deux golfes tranquilles, ne pourrait te faire du 
mal. Cela me semble impossible. 

J'ai oublié la question des approvisionnements. 
Nous avons sur place l'huile, quelques légumes et des 
fruits ; le poisson, la viande, le vin sont meilleur marché 
à Villefranche (15 minutes) qu'à Nice, parce qu'il n'y 
a pas d'octroi, et les gros légumes, haricots, pommes de 
terre, on les achète en gros. Tous ceux que j'ai vus, les 
Negrin, les Behm m'ont dit que je faisais une excellente 
affaire. Ils ajoutent seulement avec amabilité qu'ils 
regrettent de n'avoir pas plus souvent notre so- 
ciété. 

A bientôt. Je pars ce soir pour Cannes où je dois 
m'arrêter. Demain je vais à Solliès-Farlède, près 
d'Hyères ; le surlendemain, je suis à Marseille, puis je 



i 



r ■ 

CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 343 

cours à Nîmes, pour voir enfin si je puis avoir des nou- 
> velles de ma petite Jeannie, car Marie me tient encore 

rigueur, ce qui me désole ; puis j'ai pour étapes Lyon, 
Sens, Paris, Vascœuil. 

A vous, mes bons amis. 

Elisée. 



* 



1 



A M»ae Elie Reclus. 



I 



Sans date. Nimes, printemps 1870. 



Ma bien chère Noémi, 

**■ 

Ce n'est point à moi de donner des consolations sur 
la mort du pauvre Hickel. C'est un nouveau coup pour 
nous. Il faut le recevoir. La mort l'a frappé bien vite, 
et cela me fait d'autant plus de peine que, justement, 
pendant sa maladie, il semblait s'être attaché à l'exis- 
tence dont auparavant il faisait fi. 

Avant sa mort, a-t-i eu le temps de léguer à sa 
sœur ce qui lui appartenait? Et s'il n'en a pas eu le 
temps, son frère a-t-il du moins rempli ses intentions 
dans ce sens? ] 

La petite Jeannie est ici tout à fait à son aise, et 
ma sœur Marie commence à l'aimer beaucoup. Est-ce 
là un nouveau chagrin qu'elle se prépare, car il n'est 
pas probable que cette enfant reste sienne. Toutes nos 
joies sont des douleurs en perspective. 

Je viens de recevoir une lettre de Magali qui me 
parle de ses petites amies. Pour le moment, cela va bien, 
mais je n'en suis pas moins perplexe, car si le climat 



< 




CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 



345 



d'Orthez est excellent pour Magali, je n'ai pas pour cela 
le droit d'immobiliser ma sœur. Je ne voudrais à aucun 
prix être cause que la chère amie se momifiât dans cette 
triste ville. Comment faire? Je ne sais pas. En y pensant 
chaque jour et avec votre aide, je trouverai peut-être. 
J'ai lu le discours de Garrido. J'en suis bien content. 
Ce trait final : « Je suis prêt à répéter mes paroles pour 
l'honneur de l'Espagne», est d'une grande beauté. Ce 
qui me réjouit aussi, c'est qu'une voix, la sienne, ait 
osé, malgré Barcelone, Cadix, tous les intérêts des ports 
de mer et tout le chauvinisme espagnol, glorifier les 
insurgés de Cuba. 



À vous bien t 




il f ' A 



LISEE. 






L 



A M m * Elie Reclus. 



Sans date. Nîmes, printemps 1870. 



Ma bien chère Noémi, 

Je viens de recevoir ta lettre pressante, qui me fait 
craindre que la mienne se soit égarée. Je t'en avais écrit 
une, et il me semble bien qu'elle aurait dû te parvenir 
hier dans la matinée. Je t'y disais que tout allait bien. 
Jeannie est en assez bonne santé, toujours joyeuse, se 
souvenant toujours des bons amis de Paris, toujours 
prétendant à la main de Titis (1). Elle voudrait beau- 
coup me suivre à Paris, mais tout bien considéré, il 
vaudra mieux, je crois, qu'elle aille d'abord à Orthez 
rejoindre sa sœur, puis elles viendront toutes les deux 
en même temps dans le Nord, si elles doivent y venir. 

Il est probable que je ne resterai pas longtemps à 
Nîmes. Demain, je vais à Àigues-Mortes, malheureuse- 
ment l'affaire s'est mal emmanchée, et j'irai voir le 
Grau (2), en compagnie, je le crains. Je serai obligé de 

(1) Surnom d'André, second fils d'Elie. 

(2) Le Grau du Roi 9 près d'Aigues-Mortes. 



i 









CORRESPONDANCE d'ÉLISEE RECLUS 347 

m'isoler par la pensée. Peut-être partirai-je pour les 
Céyennes vendredi ou samedi : ce qui m'effraie, ce sont 
les neiges qui pèsent encore sur les hauts sommets ; pour 
ne pas geler dans la diligence, je crois que je ferai la 
plus grande partie de la traversée des montagnes à pied. 
À Moret, j'espère rencontrer les Mancel auxquels j'ai 
donné rendez-vous pour me faire, sous leur direction, 
une idée du pays. 

Reçu une bonne lettre de ma mère. 

Mon frère Armand (1) est en Chiné sur le Yangtse- 
kiang. 

À bientôt, de cœur 

Elisée. 



(1) Armand, le quatrième des frères Reclus, alors lieutenant 
de marine. 







k 



I 




TABLE DES MATIÈRES 



Préface t 

A M. Reclus, pasteur à Orthez (Basses-Pyrénées), décembre ï85o. 2 1 

A M. et M m « Reclus, à Orthez, i85o a3 

A M m# Reclus» à Orthez, i85o 27 

A M. et M me Reclus, à Orthez, i85i . . 3i 

A M. et M me Reclus, à Orthez, 1 1 février i85i 35 

A M" 6 Reclus, à Orthez, i85i 38 

A M. Richard Heath, i85a *7 

A M. Richard Heath, 2 mars i85a f . 49 

A Elie Reclus, chez Lady O. Sparrow, Bampton Park, Hun- 

tingdon, a mars 1802 5o 

A Elie Reclus, chez Lady Sparrow, Huntingdon, 8 mars i852 . 52 

A Elie Reclus, en Irlande, i85a 54 

A Elie Reclus, i852 56 

A Elie Reclus 69 

A Elie Reclus 6a 

A Elie Reclus ' 64 

A Elie Reclus • 65 

A Elie Reclus 7 1 

A Elie Reclus 7 3 

A Elie Reclus 7a 

A sa mère 7$ 



350 TABLE DES MATIÈRES 

A sa mère g a 

A sa mère, a8 juin i855 §5 

À Elle Reclus, i855 gg 

A Elie Reclus 

A Elie Reclus g 

A Elie Reclus, 22 juillet 1 855 qQ 

A Elie Reclus, i855 ...... 101 

A Elie Reclus io4 

A sa mère, i3 novembre i855 ïo g 

A sa mère, 19 février i856 n3 

A Elie Reclus, 5 mai 1 856 I17 

A sa mère, juin i8f)6 121 

A Elie Reclus .... .«c 

... 121 

A sa mère w-0% 

139 

A Elie Reclus, 3 octobre i856 # ,33 

A sa mère, i4 octobre i856 ...... iA% * 

A son père, novembre i856 ,/g 

A Elie Reclus, i cr février 1857 • ■ i5t 

A Elie Reclus, 1 8 février 1867 ,5- 

A Elie Reclus, 10 mars 1867 ,5 a 

A Elie Reclus, i« p juin 1807 * ] l63 

A Elie Reclus, i rr juillet 1857 \ \ f g. 

A sa mère, 1857 . ifi8 

A sa mère ...... a 

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A sa mère, 1857 « 

A Elie Reclus, 1867 ...,.! )L 

A Elie Reclus, 1857 1k 

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A Elie Reclus, décembre i858 l85 

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A sa mère, 1869 .«8 

Aux Elie Reclus, août i85o , . " 

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Aux Elie Reclus, août i85(j / 

A Elie Reclus, 29 septembre i85() fC g 

A sa mère, 3o septembre i85(j \ ' 

A sa mère, 7 novembre 1859 « 



TABLE DES MATIÈRES 351 

A sa sœur Louise, en Irlande, 1859 ao5 

A. sa mère ao g 

A Elie Reclus, 5 septembre 1861 an 

A. sa mère, 186 1 ai £ 

A. sa mère, 1862 ; 2I 6 

A M me Elie Reclus, 1862 ai 8 

A Mme Elie Reclus, 1862. aao 

A Elie Reclus, septembre ou octobre 1862 334 

A Noémi Reclus, i863 2 3o 

A M<" 6 Elie Reclus, i863 a 3 a 

A M m6 Elie Reclus, i863 2 3$ 

A M'»* Elie Reclus, 1864 2 3 7 

A Elie Reclus, 12 septembre 1864 240 

A M me Elie Reclus, 186/4 a £ a 

A Elie Reclus, mars ou avril i8(>5 3^4 

A M* 6 Elie Reclus, 1 865 .'.... 2$8 

A M m « Elie Reclus i865 a 5 

A M me Elio Reclus a5a 

A Elie Reclus, 1 865 2 bi 

A M me Elie Reclus, 1 865 355 

A M me Elie Reclus, 22 août i865 35- 

A Elie Reclus, i865 a 5g 

A Elie Reclus, 1866 a (Jo 

A Elie Reclus, à Vascœuil, fin octobre 1867 a (>3 

A Elie Reclus, à Vascœuil, novembre 1867 3fi5 

A Elie Reclus» 1867 a 6- 

A Elie Reclus, à Vascœuil, novembre 1867 a 6i) 

A Elie Reclus, à Vascœuil, novembre 1867 371 

A Elie Reclus, à Vascœuil, 1867 a -3 

A Elie Reclus, à Vascœuil, juin 1868 3^5 

A M we Elie Reclus, 1868. a ~ 

A Elie Reclus a *. Q 

A Elie Reclus, à Vascœuil, 11 octobre 1868 a 8g 

A Oscar Pcschcl, a $ octobre 1868 2 qi\ 

A Alfred Dumesnil, h Vascœuil, 1868 . a ,jg 

A Elie Reclus, 1868 3,/, 



352 TABLE DES MATIÈRES 

A EH© Reclus, en Espagne, i8<»8 3 o3 

A Elie Reclus, 1868 ..... 35 

A M"»« Elie Reclus, 39 novembre 1868 ....... ' * 3 - 

A Elie Reclus, en Espagne, novembre 1868 ....... 3,0 

A Elie Reclus, en Espagne 1868 !'..'!*.'. 3i3 

A Elie Reclus, en Espagne, 1868 3 f 5 

A Elie Reclus, en Espagne, janvier 1869 [ ' 3,3 

A sa sœur Louise, à Vascœuil, février 1869 .... . . . 3 ao 

A sa sœur Louise, à Vascœuil, février 1869 • • • ' 3a 1 

A M»« Elie Reclus, a/î mars 1860 . . . w 



A M">« Elie Reclus, 1869 3a 

A M«n« Elie Reclus, avril 1869 »*' 

A M-« Elie Reclus, 1860 . . a , 9 

A lilie Reclus, septembre 1869 333 

A sa sœur Louise, à Vascœuil, 1869 ."!".! 335 

A Alfred Dumesnil, à Vascœuil, décembre 1869 ..]..* 33 7 

A M-« Elie Reclus, printemps 1870 ......... 34, 

A M»« Elie Reclus, printeau»u.i87o v.t 

\* 3/^6 



A M»« Elie Reclus, pj*6t^ri,p* i jjjV 



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Saint-Amand (Cher). — Imprimerie BUSSIÊRE. 






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Librairie 

8, Rue Moniieur-le-Prioce, 8.— PARIS 



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BIBLIOTHÈQUE RATIONALISTE 



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ERNEST HAECKEL 

Les Enigmes de l'Univers 

Comment se posent les Énigmes de l'Uni;? 
•vers.— Développement de l'Univers. ~ Com- 
mencement et fin du monde. — Croyance 
et superstition. — Science et christianisme. 

— Ànathème du pape contre la science. 

— Fautes de la morale chrétienne. — Etat, 
Ecole et Eglise. — Solution des Enigmes 
de l'Univers. 

i vol, in-8 de 460 pages 
(50« mille en vente) . • . . 2- » 

Religion et Évolution 

Théorie cte la descendance et dogme de 
l'église. — Parenté de l'homme avec les 
singes et les familles 1 des vertébrés. — 
Lutte soulevée par la notion de l'âme* son 
immortalité et là conception de Dieu. — 
Laplace et le monisme. — Philosophie et 
doctrine de l'évolution. — Jésuites et natu- 
ralistes. — L'empereur et le pape» — 

— Darwin et Virchow. ■— La religion et 
l'idée d'évolution. 

1 vol. in-8 ; 

(18 e mille en ventef. ... « 1 50 

— r CHARLES DARWIN 

L'Origine des Espèces 

Variation des espèces à l'état domestique. 

— Variation à l'état de nature, -r- La lutte 
pour l'existence. — Concurrence universelle, 
■- La sélection naturelle ou la persistance 
du plus apte. — Loi de la variation. — 
Hypothèse de la descendance. ■-«•■ Objection 
à la théorie de ta sélection naturelle. — v 
Instinct. — Conclusions. 

1 yol. gr, in-8 de 6*2 pans 
(88* mille en vente). .... 2.50 

La descendance de l'homme 
et la sélection sexuelle 

L'homme procède d'une forme inférieure. 
- Preuves tirées de sa conformation cor- 
porelle. — Causes de suit attitude verticale. 

— Puissance mentale du singe. — Instru- 
ments et armes employés par les animaux, 

— Le sens moral. — Origine de la sociabi- 
lité, — Qualité des animaux, sociables. — 
Développement des facultés intellectuelles 
et morales. -*■ Antiquité de l'homme. — 
Formation des races. — L'homme descend 
du singe. 

| vol. gr. in-8 de XV1660 pages 

orné de 38 planches hors texte 

(îe^mifle en vente). .... 3 » 



- LOUIS BUCHNEB -^* 

Force et Matière ■ ^ / 

Immortalité de la matière. — Immor- 
talité de la force. — Infini de là jntUjèrè.. 

— Eternité du mouvement. — Universa- 
lité des lois de la nature — Périodes de créa- 
tion de la terre. — Cerveau et âme. .— tài' 
pensée est une fonction du cerveau. *— Le 
conscience. — Siège de l'âme. — Dieu créé 

Sar l'homme à son image. — Impossibilité 
u libre-arbitre. — La morale opposée tvîjk 
religion. 

1 vol. in-8 de de 390 pages 
(32« mille en vente). .... 2 » 

L'Homme selon la science \ 

Age de la pierre. — Loi du progrès. ~ 
Origine du langage. — L'idée de Dieu* 
n'est pas innée. — L'Etat. —Les peuples. 

— La Société. — Le capital. — Le travail et 
les travailleurs. —La révolution sociale. — 
La famille. —- L'éducation. — Crime et 
ignorance. — La femme. — Son droit poli* 
tique. — Le mariage. — La morale. — La " 
religion. — Religion et Science. — " La 
philosophie. — , Matérialisme et idéalisme. 

r vol. în-8 dç 446 pages avec 37 gra- 
vures sur bois. - 
(il- mille en vente). .... 2 » 

D.-F. STRAUSS 

L'Ancienne et la Nouvelle Foi 

Déistes et libres-penseurs. — Le rationa- 
lisme. — La vie de Jésus. — Le christia* ' 
nisme et l'humanité* — Le culte chrétien et < 
la conception actuelle du monde. ~ 
L'homme et la nature. — Prétendues ' X. 
preuves de l'existence de Dieu, — Religion 
et civilisation. — L'homme et l'univers. — 
Cosmogonie de Kant et de Laplacé. ~- u . 
Bases' dé là morale. — La morale et la ■'*. 
religion. 

1 vol. In-8 de 335 pages 

(10* mille en vente) . . . . 2 » 

T.-M./ HUXLEY 

Du Slofe ft l'Hornsnt 

Histoire naturelle âes singea anthropo- . 
morphes — Rapports anatomiouei entre 
l'homme et les animaux. — Etude sur 
quelques ossements humains fossiles. — 
La perpétuation des êtres vivants, — Trans- 
mission héréditaire et variation. - Le temps 
et la vie. 

1 vol. in-8 de 306 pages avec 40 fig. 
(Vient de paraître) 2 » 



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