. ..,..,
Éclipses des \
r>
ASTRONOMIQUES.
Observations des Eclipses des Satellites de Jupiter , corrigées.
DIFFÉRENCE DES MÉRIDIENS.
Le 3 complém.' 6 [ipsept. br * 1798], 3.' satellite..
Idem _. 1." satellite. .
Le 5 complémentaire [ 2 1 idem ] . . . . 1 ." satellite. .
Le 7 vendémiaire an 7 [28 idem ] . . 1 . er satellite. .
Le 2 1 [12 octobre] 1 . er satellite. .
Le 30 [21 idem ] 1 ." satellite. .
Le 2 brumaire [23 idem] 2. e satellite..
Le 1." frimaire [21 novembre] 1 ." satellite. .
Le 23 nivôse [12 janvier 179 9].... 3.° satellite..
Différence des méridiens par un milieu
OBSERVÉE.
57. 50.
56. o.
56. 4-
55- 58.
55. 40.
5 6\ 3.
j6. 55.
55. 50.
55- 57-
CORRECTION.
1. 47
o. 12
O. 12
O. I 2
O. I
o. 18
o. 39
o. 15
o. 3
CORRIGÉE.
1. 56. 3.
1. 55. 48.
1. 55- 53-
1. 55. 46.
I. 5$. 39.
1. 55. 4-5-
I. 56. 16.
I. 56. 5.
I. 55. 54.
1. 55. 54.
Le 2 floréal an 7 [21 avril 1799], j'ai observé au Kaire l'occultation de J^
du Scorpion par la Lune, l'immersion à i2 K 20' 4 1 "> temps vrai, et l'émersion à
i3 h 39' 28". J'ai trouvé, pour déterminer la conjonction vraie à Paris, des
observations correspondantes faites au , méridien de Greenwich, de la Lune,
de S du Scorpion, «t* de la Balance et d'Antarès ; j'en ai conclu l'ascension
droite de la Lune, de 238 50' i",J, et $a déclinaison de 22 1^0",^ australe.
D'après l'ascension droite de la Lune, conclue de l'ascension droite de et 2 de la
Balance et d'Antarès, qui ne diffère que de 2", j'ai corrigé de ~f- 6" l'ascension
droite apparente de J\ du Scorpion , qui donnoit 6" de moins pour l'ascension
droite de la Lune ; j'ai eu pour ascension droite apparente de £ du Scorpion ,
237 7' 24",6, et sa déclinaison 22 2! i2",8 australe : j'en ai conclu sa longitude
de 239 4-6' 13", et sa latitude i° 57' 26" australe; la longitude de la Lune
24 1° 16' /\j" ,6, et sa latitude i° 24' 4 Q ">4 australe ; l'erreur des tables — i4">7
en longitude, et — 31" en latitude. Les tables corrigées donnent la conjonction
vraie pour Paris à 1 i h 38' 49"» temps vrai. Avec la distance à la conjonction
apparente observée au Kaire 15' 43"» et la parallaxe de longitude 12' /$" , on
a la distance à la conjonction vraie, 2! 55" en degrés, et 4' 4:$" en temps : si
l'on retranche cette quantité du temps vrai de la seconde observation, 13 11 39'
28", on aura 13 34' 43 pour l'heure de la conjonction vraie au Kaire. Nous
avons trouvé, d'après les tables corrigées par les observations de Greenwich, la
conjonction vraie à Paris à 1 i h 38' 49" : la différence i h 55' 5 4" sera la différence
orientale des méridiens entre Paris et le Kaire.
Le 2 frimaire an 8 [23 novembre 1799], j'ai observé au Kaire l'occultation
de Vénus parla Lune, l'immersion du second bord de Vénus à i8 h 25' 45 "»4»
et l'émersion à i^ h 31' )6\j. J'ai trouvé l'observation correspondante dans la
Connoissance des temps de l'an 12 [ i8o4], faite à Gotha, où l'on a déduit le
temps vrai de la conjonction pour Paris à i8 h y' 52 ,",5. J'ai trouvé par les tables
1 É. M, B
6 OBSERVATIONS
le demi-diamètre de Vénus de 19", qui, réduites en temps à raison du mouvement
sur l'orbite apparente relative, donnent 41 ",7. La distance à la conjonction appa-
rente, pour le moment de la seconde observation, est de 16' 37", 2; et la diffé-
rence des parallaxes, de 35' 34" : j'en ai conclu la distance à la conjonction vraie
du second bord de Vénus, de 18' $6",8; en y ajoutant 19", demi-diamètre de
Vénus, on aura 19' 15", 8 pour la distance vraie à la conjonction du centre de
Vénus : ces 19' 1 5 ' , 8 réduites en temps à raison du mouvement vrai relatif,
donnent 32' 31". Si l'on retranche 4: l ">7 de l'heure de la sortie du second bord
de Vénus, 1 9 h 31' )6",y, on aura i9 h 31' 15" pour l'émersion du centre de
Vénus. La somme de 32' 31", distance en temps à la conjonction, et iy h 31'
15", temps vrai de la sortie du centre de Vénus, donnera la conjonction vraie
observée au Kaire à 20 h 3' 4.6". Mais à Paris on trouve, pour le temps vrai de la
conjonction, i8 h 7' 52",) : la différence i h 55' 53">5 sera la différence des méri-
diens entre Paris et le Kaire.
Nous aurons donc, pour fixer la position du Kaire, les trois résultats suivans :
Par les éclipses des satellites de Jupiter , longitude orientale du Kaire. i h 55' 5 4",o.
Par l'occultation de <Tdu Scorpion par la Lune 1. 55. 5^,0.
Par l'occultation de Vénus par la Lune 1 . 55. 53,5.
Par un milieu 1. 55. 53,8.
Nota. J'ai été secondé, dans toutes les observations qui suivent, par M. Corabœuf, ingénieur géographe,
dont le zèle et les connoissances acquises à l'Ecole polytechnique l'ont bientôt mis en état de se rendre utile
dans la partie astronomique et trigonométrique, nécessaire à un ingénieur pour construire et orienter des suites
de triangles, sur lesquelles s'appuient les travaux topographiques.
Détermination de plusieurs points de la basse Egypte.
En arrivant au Kaire , j'y ai trouvé M. Beauchamp , qui y étoit depuis
huit jours : il m'a remis sa montre marine n.° 29 , dont il pensoit ne devoir
plus faire usage.
Les observations du 15 brumaire au 3 frimaire an 7 [5-23 novembre 1798],
jour de mon départ du Kaire, ont donné pour retard en 24 heures du n.° 34
sur le temps moyen, 6' ,83 ; et pour le n.° 29, 3 ",63. Le n.° 34 étoit en retard,
sur le méridien du Kaire, de o h 7' 2 W ,4; et le n.° 29, de o h 6' 4:9" A '• on aura donc
en arrivant à Damiette (1), où nous avons eu le 9 [29 novembre] un beau ciel,
les résultats suivans :
Le 3 frimaire [23 novembre] , retard au Kaire, du n.° 34 o h 7' 2" A-
Retard pour six jours -+- o
Retard le 9 à Damiette o. 7
Les observations donnent o. o
Différence des méridiens o.
Le n.° 2 donne o.
(1) Damyât, LLo .
4i,o.
43,4.
4.0,o.
5, 6 or.
4,4-
ASTRONOMIQUES. 7
-^
Et par un 'milieu ° 2 5 ,©•
En degrés o° 31' ij",o.
Longitude du Kaire 2.8. 58. 30, o.
Longitude de Damiette, maison des Grecs catholiques 20. 20. 4s>°«
Le 10 [30 novembre], le cercle multiplicateur a donné, d'après 12 distances
apparentes méridiennes du Soleil au zénith, la hauteur méridienne vraie de
36 4 9 ' 22".
J'en ai conclu la latitude de 3 1 ° 25' 4">°-
Le 1 1 [ 1 . cr décembre] , par 1 2 distances méridiennes 31. î4- 5 S , °«
Le 1 4 [4 décembre] , par 1 6 distances méridiennes 31. 25. 2, o.
Par un milieu l'on aura 31. 25. 0,0.
Le 15 [5 décembre], à l'embouchure du Nil, nous avons observé près de la
batterie de Boghâféh (1), où nous avons trouvé pour différence des méridiens
avec Damiette, i4" orientales, ou 3' 30" de degré; j'en ai conclu la longitude
de la batterie, de 29 33' 15".
Le 16 [6 décembre], d'après 12 distances du Soleil au zénith, j'ai eu pour
latitude de la batterie 31 31' i4", une base mesurée, et des triangles qui lient
la batterie au minaret de Lesbéh (2) sur la rive droite du Nil, à la tour du
Boghâz (3) sur la rive gauche, et à celle du Boghâféh, sur le prolongement de la
rive droite à 7 à 800 mètres en mer; j'ai obtenu les résultats suivans :
Longitude de Lesbéh 29 32' 2o",o.
Latitude 31. 29. 8,0.
Longitude de la tour du Boghâz 29. 32. 7, o.
Latitude 31. 30. 7, o.
Longitude de la tour de Boghâféh 29. 33. 21,0.
Latitude ...» 31. 31. 4 1 > o.
Les observations faites à Damiette, du 1 5 au 23 [5-13 décembre], ont
donné 44">3 en nuit jours, ou j";j de retard par 24 heures, au n.° 34.
Le 1 8 [8 décembre], embarqués sur le lac Menzaléh (4) , les observations du 19 [9 décembre], faites à
la bouche de Dybéh (5), nous ont donné pour retard de la montre n.° 34 sur
le temps moyen . . » o 11' 5 û",o.
Le même jour, au méridien de Damiette o. 10. 4 2 , o.
_.„, T ( en temps o. 1. 12, o.
Différence des méridiens { . , . ., ,,
( en degrés o 18 o ,0.
Longitude de Damiette 29. 29. 45 > °-
Longitude de la bouche de Dybéh 29 J±j. 4 5 > °«
A midi , 1 4 distances méridiennes du Soleil au zénith ont donné pour
latitude 31. a 1 • 24,°*
(1) ôUj (4) *!>*•■•
(2) Êl-Eibéh, wj*Ji. (5) wi
(3) j^
O OBSERVATIONS
Le 20 [10 décembre], les observations faites à l'île Tannis (i) ont donné
pour retard du n.° 34, les résultats suivans :
Le 20 [ 1 o décembre] , retard du n.° 34 sur le temps moyen o h 1 2' 48" 5 o.
Le même jour , au méridien de Damiette o. 10. 48, o.
Différence des méridiens ......... | P S * ' * °' * ' 3°> °*
| en degrés o° 22' 3o",o.
Longitude de Damiette 29. 29. 4j, o.
Longitude de l'île Tannis 29. 52. 15 o.
A midi , 1 2 distances méridiennes du Soleil au zénith ont donné pour
latitude ... ..... 3 u l2 . 0,0.
Le 21 [11 décembre], parvenus à la bouche d'Omfarége (2), les hauteurs
absolues du Soleil nous ont donné les résultats suivans :
Retard du n.° 34 sur le temps moyen o 1 ' 13' 38",8.
Le même jour, au méridien de Damiette. . . , o. 10. 53, 3.
Différence des méridiens j en tem P s • • • -' °- *• 4i, 5.
( en degrés o° 4i' 2 2 ",o.
Réduction à ïa pointe d'Omfarége .+. Gt ? 2 0#
Différence réduite des méridiens . G . 4i . 54 o.
Longitude de Damiette 29. 29. A. 5 o.
Longitude de la bouche d'Omfarége 5 . 11. 39 o.
A midi, d'après 16 distances méridiennes du Soleil au zénith, j'ai eu pour
iatitude • 31, 8. 16,0,
Les observations du 23 [13 décembre] à Damiette ont donné le retard du
n.° 34 sur le temps moyen, de o h 1 \ 4", 5 : arrivés à Ssâlehhiyéh (3) , le 26 [ 1 6 dé-
cembre] à quatre heures du matin, les hauteurs absolues du Soleil, prises vers huit
heures, nous ont donné les résultats suivans:
Le 26 [16 décembre] , retard du n.° 34 sur le temps moyen o h 12' 2" o.
Le même jour, au méridien de Damiette o. 1 1. 20 g.
Différence des méridiens ......... | ^ ' ' " °* °- 4 1 , o.
( en degrés ° 10' 1 j",o.
Longitude de Damiette 29. 29. 4$ o.
Longitude de Ssâlehhiyéh ' 29. 4o. o o.
16 distances méridiennes du Soieil le 29 [19 décembre], et 16 le 30 [20
décembre] , ont donné pour latitude par un milieu 2 0# ^ 7< , 0-
Le 29 frimaire [19 décembre], j'ai observé l'occultation de Jupiter par la
Lune : l'immersion et l'émersion des deux bords de Jupiter ont donné pour
l'immersion du centre, 6 h 1 1' 13", et pour l'émersion, y h 30' {6" , temps vrai.
D'après les calculs du commencement de l'éclipsé, on trouve le mouvement
apparent sur l'orbite relative, de 3 1' 25", et la distance apparente à la conjonction,
4' 8"; la longitude de Jupiter, ^f 9' 43" ; la longitude apparente de la Lune,
(1) Tanys, ,jwJ>. (3) ^U
(2) Omm fâreg, *-Jà 1\ .
ASTRONOMIQUES. Q
46° }}' 38", et par les tables, ^.6° $6' 38"; l'erreur des tables, H- i' o"; et la pa-
rallaxe de longitude, 26' 44 "• En ajoutant la conjonction apparente \J± 8" à la
parallaxe de longitude 26' 44 " > on a 50' 4 2 " pour la distance en degrés à la con-
jonction vraie, qui, réduite en temps à raison du mouvement relatif vrai de la
Lune, donne i h 18' 10", distance à la conjonction vraie, et pour l'heure de la
conjonction, y h 29' 13", temps vrai à Ssâlehhiyéh. Je n'ai pu obtenir d' observation
correspondante faite en Europe, pour en conclure l'heure de la conjonction au
méridien de Paris, et en déduire la différence des méridiens.
Le i. er nivôse [21 décembre 1798], à huit heures du matin, les observations
des hauteurs absolues du Soleil ont donné pour retard du n.° 34 sur le temps
moyen, o h 1 i' 57"; le 30 frimaire [20 décembre], j'ai trouvé le même retard :
donc cette montre suivoit le temps moyen. Le même jour, nous partons pour
Belbeys (1), où nous arrivons le 2 [22 décembre]; nous établissons notre tente
en tête du camp près de l'état-major; et le 3 [23 décembre], les observations
des hauteurs du Soleil donnent les résultats suivans :
Le 3 [25 décembre], retard du n.° 34. sur le temps moyen o h 10' 1 i",o.
Le même jour, 011 a, au méridien de Ssâlehhiyéh o. 11. 57, o.
Différence occidentale des méridiens.) " °' I# ^ ' °*
( en degrés o° 2.6' 3o",o.
Longitude de Ssâlehhiyéh 20. 4o. o, o.
Correction déduite au retour au Kaire — o. 37, o.
Longitude de Belbeys 20. 12. 53,0.
Le 3, le j et le 6 [23, 25 et 26 décembre], les distances méridiennes
du Soleil au zénith ont donné la latitude 30. 24. 4o> o.
Le 9 [29 décembre], dans la vallée de Seba'h-byâr (2) ou des Sept-Puits, où
se trouvent les traces de l'ancien canal de Soueys, à-peu-près à 1600 mètres du
santon Abou-êl-Cheykh (3) , et à près d'une lieue du point où le canal se perd
dans le désert , j'ai trouvé , par des hauteurs absolues du Soleil , le retard du
n.° 34 sur le temps moyen, o h 1 1' 19", y : mais, d'après les observations faites à
Belbeys, du 3 au 10 [23-30 décembre], son retard a diminué par jour de
2 ",5 ; et le 7 [27 décembre], il retardoit de o h io' 6": on aura donc les résultats
suivans :
Le 7 [27 décembre], à Belbeys retard du n.° 3 4 sur le temps moyen. . . o h 10' 6",o.
Mouvement du 7 au [27 - 29 décembre] — o. 5,0.
Le 9 [29 décembre] , retard du n.° 34 sur le méridien de Belbeys. . . o. 10. 1,0.
Le même jour, les observations à Seba'h-byâr donnent o. 11. 19, 7.
Différence orientale des méridiens . . ) " °" ] • * ' 7-
I en degrés o° 19' 4°",o.
Réduction au santon — o. 32, o.
Longitude de Belbeys 29. 12. 53,0.
Longitude du santon Abou-êl-Cheykh 29. 32. 1,0.
(') u*~V (3) gùJ\j*\
(2) jU.j ksu^i,
• É. M, G
lO OBSERVATIONS
A midi, 10 distances méridiennes du Soleil au zénith ont donné pour
latitude 30 32' 2",o.
Réduction au santon . . — o. 52, o.
Latitude du santon 30. 31. i o, o.
De retour au Kaire, le 17 nivôse [6 janvier 1799], j'ai observé jusqu'au 24
[ 1 3 janvier] le mouvement des montres marines : j'ai eu pour mouvement de
la montre n.° 34, en 24 heures, — 4">6, et pour celle du n.° 29, -+- y", y.
Arrivé à Soueys (1) , le 30 nivôse [ 19 janvier] , j'ai obtenu, par des observations
continuées plusieurs jours, pour le mouvement du n.° 34, — 3 ",86, et pour le
n.° 29, -h 7",o; et par un milieu, — 4"> 2 pourlen. 34, tt-\-y" ,^^ pourlen. 29.
Retard du n.° 3,4 au méridien du Kaire , . . . 2 h 30' 50", o.
Mouvement pour 7 jours — o. 29, o.
Le 1 ."nivôse [2 1 décembre] , retard sur le méridien du Kaire 2. 30. 21,0.
Le même jour, on trouve à Soueys . 2. 35. 20, o.
Différence des méridiens o. 5 . 8,0.
Par le n.° 20 , on trouve o. 5 . 8, 6\
r, ■,• » ( en temps o. 5. 8,3.
Par un milieu 1 on aura , . { ■ , "
( en degrés i° 17 j",o orient. 6
Longitude du Kaire 28. 58. 30, o.
Longitude de Soueys 30. 15. 35,0.
Le 3 nivôse [23 décembre], j'ai conclu de 12 distances méridiennes du
Soleil au zénith, la latitude. 20. 58. 4-i» o.
Et le 6 [26 décembre], d'après 16 distances méridiennes 29. 58. 33, o.
Par un milieu 20. 58. 37,0.
Pendant notre séjour à Soueys, nous nous sommes occupés, avec les ingénieurs
des ponts et chaussées , à suivre les marées , pour fixer le point de départ du
nivellement de l'ancien canal , et connoître la différence de niveau des deux
mers. Nous avons trouvé l'établissement du port, le jour de la pleine Lune, de
i2 h 19'; la plus haute marée, de 19 décimètres ~, le 9 pluviôse [28 janvier],
vent sud assez fort; la Lune périgée \e 5 [24 janvier].
De retour au Kaire , j'ai pris, le 18 pluviôse [6 février], 18 distances méri-
diennes du Soleil au zénith , et j'en ai condu la latitude de la maison de
l'Institut, où j'ai fait toutes mes observations 30 e 2' 2 5",o.
Le 30 [ 1 8 février], par un pareil nombre d'observations 30. 2. 1 8, o.
Le 1 ." ventôse [ 19 février ] , par un même nombre 30. 2. 2 1 , o.
Par un milieu 30. 2. 21,0.
Observations astronomiques faites dans un voyage de la haute Egypte , pour fixer la
position de plusieurs points qui doivent déterminer la direction du cours du Nil, depuis
le Kaire jusqu'à Syene (2).
Les dernières observations faites au Kaire le 30 thermidor an 7 [17 août 1799]
ont donné, pour retard de la montre n.° 34 sur le temps moyen, o h y' 10"; et
(1) ^^ (2) Asouân, Lwî
ASTRONOMIQUES.
I ï
par une suite d'observations du 26 au 30 thermidor [13-17 août], j'ai obtenu
pour mouvement journalier de cette montre, sur le temps moyen, — i8",i<.
La montre n.° 29, au retour de Soueys, s'est arrêtée, sans pouvoir être remise
en mouvement.
Avec ces deux données, j'ai construit un tableau du retard, jour par jour,
de la montre n.° 34 sur le temps moyen, depuis le i. er fructidor [18 août];
ce tableau a dû subir des variations en raison de la différence de température,
en nous approchant du tropique : j'indiquerai les résultats d'après lesquels j'ai
été obligé de changer son mouvement diurne.
Tableau du retard de la Montre n.° 34 sur le Méridien du Kaire, et ensuite sur celui de Syène.
ë M-
3
4
5
6
! 7
i 8
! 9
10
1 1
12
J 3
»4
IS
16
17
18
20
2T
22
23
2 5
30.
19
20,
21,
22
23
c 24
27
28
2 9
3°
3 1
16.
RETARD
sur
LE MÉRTDIEN
du Kaire.
7- 28,5.
7. 46,7-
8, 5,0.
8. 23,2.
8. 41,5.
8. 59,7.
9. 18,0.
9. 36,2.
9- 54,5-
— 10. 12,7.
— 10. 31,0.
— 10. 49A
— 11. 7,5.
— h. 25-7-
— 11. 44>°-
— 12. 2,2.
— 12. 21,0.
— 12. 40,0.
— 12. 59,0.
— 13. 19,0.
— 13. 39,0.
— 14. 0,0.
— 14. 21,0.
— 14. 42,0.
— 15. 3,0.
à Syène.
— 23. 25,0.
18,2.
18,3
18,2
18,3
18,2
18,3
l8,2
18,3
18,2.
18,3
18,2
18,3
18,2
18,3
18,2
18,8.
19,0,
19,0,
20,0,
20,0,
21,0,
21,0.
21,0.
21,0.
21,0.
3-
« <■
S 5-
|6.
> 7-
1 1.
12.
13.
14.
'5-
16.
17-
18.
19.
20.
17
18
l 9
20
" 21
S 22
I 23
24
25
26
27
28
29
30,
I
2
3
4
5
6
S 9
B 10
de Syène.
-23. 46,0.
- 24. 7,0.
-24. 28,0.
- 24. 49s°-
-25. 10,0.
-25. 31,0,
-25. 52,0.
-2.6. 13,0.
-26. 31,0.
- 26. 50,0.
-27. 8,5.
- 27. 27,0.
-27. 45,5.
- 28. 4;ô.
-28. 22,5.
-28. 41,0.
-28. 59,5.
-29. 18,0.
-29. 36,5.
-29. 55,0.
-30. 15,5.
-30. 32,0.
-30. 50,5.
-31. 9,0.
-31. 27,4.
-31. 45.8-
-32. 4a.
22
1 2 3
S. 24
ï-
> 25
p 26
27
28
29
30
1
2
3
4.
5-
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S 8
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21
22
23
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25
26
27
28
29
30
3
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-32
-32
-32
"33
-33
-33
-34
-34
-34
-35
-35
-35
-35
-36
-36.
-36
-37
-37
■37
-38
■38
-38
-38
-39
41,0.
59>°-
17,0.
3 5,°-
53>°-
1 1,0.
29,0.
4-7. o.
j,o.
23,0.
4 i,o.
59,0.
17,0.
35:°-
53>°-
11,0.
29,0.
46,5-
4,0.
21,5-
39,0.
56,5-
14,0.
18,4.
18,0.
18,0.
18,0.
18,0.
18,0.
.18,0.
18,0.
18,0.
18,0.
18,0.
18,0.
18,0.
18,0.
18,0.
18,0.
18,0.
'7.5-
17,5-
17,5-
■7>5-
»7»5-
»7,5-
Dans ce tableau, je suis parti du méridien du Kaire pour toutes les détermi-
nations à faire jusqu'à Syène : ces points déterminés dévoient servir de vérifica-
tions à tous les nouveaux points que nous aurions à visiter en descendant le
Nil. Au retour de Syène, je suis parti du méridien de cette ville, conclu d'après
I 2 OBSERVATIONS
le méridien du Kaire, pour toutes les déterminations qui resteroient à faire.
Ce plan de travail me mettoit en état de m assurer de la marche de ma montre ,
et de connoître ses variations avec plus de précision.
Quoique ce tableau n'ait été dressé que d'après une suite d'observations faites
dans le cours du voyage , je l'ai placé en tête du journal des observations , puis-
qu'il doit offrir les données pour chaque résultat.
Le retard, jour par jour, de la montre sur le temps moyen, au méridien du
Kaire, du i. er au 25 fructidor [ 18 août-i 1 septembre] , ainsi que le retard sur
le méridien de Syène, depuis le 30 fructidor [ 16 septembre], ont pour époque
sept heures du matin , moment des observations pour déterminer le temps
moyen à chaque station, et en conclure la longitude.
Le temps vrai de chaque observation est le résultat de cinq angles conjugués
pris au cercle multiplicateur; le dixième delasommedonnoit la distance apparente
du Soleil au zénith. Les latitudes sont aussi le résultat de plusieurs angles con-
jugués , qui donnoient les distances méridiennes des bords alternativement supé-
rieur et inférieur du Soleil.
Nous avons mis à la voile le 3 fructidor an 7 [20 août 1799]; et le 5 [22 août],
à sept heures du matin, les observations faites à Beny-Soueyf (1) , rive gauche
du Nil, ont donné les résultats suivans :
Retard de la montre sur le temps moyen o h 8' i 8",4-
Le même jour, au méridien du Kaire , on a o. 8. 4 > , S •
Différence occidentale des méridiens.! ^ ' '
/ en degrés o° 5' i^",o.
Longitude du Kaire 28. 58. 30, o.
Longitude de Beny-Soueyf 28. 52. 4j 5 o»
A midi , d'après 8 distances méridiennes du Soleil au zénith , j'ai conclu
la latitude 20. 8. 28, o.
Le 7 fructidor [24 août], à Minyéh (2), rive gauche du Nil, les hauteurs abso-
lues du Soleil prises à sept heures du matin , ont donné les résultats suivans :
Retard de la montre sur le temps moyen o h 7' 26", p.
Le même jour, on a , au méridien du Kaire o. o. 24, 5.
Différence occidentale des méridiens. ' '''
( en degrés ...... o° 20' 2j",o.
Longitude du Kaire 28. 58. 30, o.
Longitude de Minyéh 28. 20. 5, o.
A midi , 1 2 distances méridiennes du Soleil au zénith ont donné pour
latitude 28. 5. 28, o.
Le 10 [27 août], à Syout (3), rive gauche du Nil, les hauteurs absolues du
Soleil ont donné les résultats suivans :
Retard de la montre sur le temps moyen o h 9' 5 o",4-
Le même jour, au méridien du Kaire, on a .0. 10. 12, 7.
(1) ti^ J^ (3) Lj^
(2) A^*.
Différence
ASTRONOMIQUES. I 2
Différence occidentale des méridiens.) " 3 >3*
( en degrés o° 3 1 o",o.
Longitude du Kaire 28. 58. 30, o.
Longitude du mouillage , 28. 55. 1 ) , o.
Réduction au grand Minaret — 1 . 24, o.
Longitude de Syout 28. 53. 47> o«
J'ai conclu de i4 distances méridiennes du Soleil au zénith, la latitude
du mouillage é 27. 11. 0,0.
Réduction au grand Minaret — o. 46, o.
Latitude de Syout 27. 10. 14, o.
Les observations du 10 au 12 [27-29 août] ont donné pour mouvement de la
montre en 24 heures, de — 17", 8.
Le i4 fructidor [31 août], à Girgéh (1), rive gauche du Nil, j'ai obtenu
des observations faites à sept heures du matin , les résultats suivans :
Retard de la montre sur le temps moyen o h 13' 5 2",q.
Le même jour , au méridien du Kaire , on a o. 11. 25,2.
Différence orientale des méridiens . . 1 " 2 ^'
( en degrés o° 36' 5i",o.
Longitude du Kaire 28. 58. 30, o.
Longitude de Girgéh 2p. 35. 21,0.
A midi , 1 4 distances méridiennes du Soleil au zénith ont donné pour
latitude , 26. 20. 3, o.
Le 16 [2 septembre], à Qéné (2), rive droite du Nil, les fiauteurs absolues
du Soleil ont donné :
Pour retard de la montre sur le temps moyen o k 17' 48"> 2 .
Au même instant , on a au- méridien du Kaire 0.12. 2, 2.
Différence orientale des méridiens ... ) ' , * ' *' ' *" ' °*
( en degrés 1° 26' 3o",o.
Longitude du Kaire 28. 58. 30, o.
Longitude de Qéné 30.25. 0,0.
A midi, i4 distances méridiennes du Soleil au zénith ont donné pour
latitude 26. 0. 36, o.
Les observations du 16 au 17 [2-3 septembre] ont donné le mouvement,
en 24 heures, de la montre sur le temps moyen, de — 19".
Le 21 fructidor [7 septembre], à Esné (3), ville et temple, rive gauche du
Nil, les hauteurs absolues du Soleil ont donné les résultats suivans:
Retard de la montre sur le temps moyen o h 18' 43"»3-
Au méridien du Kaire, ce retard est de o. 13. 30, o.
Différence orientale des méridiens . . } em ^ S ' \\ ■ ? '
( en degrés • »,. i° 16 4"»°-
(0 *^j* (3) UJ
(2) u
' É. M, D
î 4 r OBSERVATIONS
Longitude du Kaire 28° 58' 3o",o..
Longitude d'Esné 30. 14. 34, o.
J'ai conclu , d'après 1 6 distances méridiennes du Soleii au zénith , la
iatitude 2j. 17. 38,0.
On verra, au retour de Syène à Esné le 5 complémentaire [21 septembre],
que le mouvement de la montre a été, d'Esné à Syène, et de Syène à Esné,
de — 21 ".
Le 24 fructidor [10 septembre], à Syène, rive droite du Nil, j'ai trouvé,
d'après les observations de hauteurs absolues du Soleil, les résultats suivans :
Retard de la montre sur îe temps moyen o h 21' 16", $.
Au méridien du Kaire on trouve o: 1 4. 51,0.
Différence orientale des méridiens .. ] v '"/"•' ' • >> >•
( en degrés i° 36' iq",o.
Longitude du Kaire 28. 58. 30,0.
Longitude de Syène 30. 34. 4o, °-
Le même jour, à midi, j'ai conclu de 20 distances méridiennes du Soleil au
zénith , la latitude 24. 5 . 23,0.
On voit, d'après une période de la variation de l'obliquité de l'écliptique,
calculée par la formule de M. Laplace , que le tropique d'été passoit par Syène
l'an 3/J30 avant l'ère vulgaire; qu'il étoit parvenu à son maximum 7500 ans avant
l'ère vulgaire , se trouvant alors à 1 1 minutes de degré au nord de Syène : ainsi
la tradition du puits du solstice de Syène date de ces époques; et la latitude
de Syène a toujours dépendu de l'obliquité de l'écliptique , par une suite de
cette tradition, jusqu'au temps où des observations plus exactes aient fait con-
noître ce mouvement.
Le 25 fructidor [ 1 1 septembre], à l'île de Philas (1) , au-dessus de la cataracte
du Nil, les hauteurs absolues du Soleil ont donné les résultats suivans:
Retard de la montre sur le temps moyen o h 21' 27",2.
Le même jour , au méridien de Syène , on a o. 2 1 . 29, 4«
Différence occidentale des méridiens.! '
( en degrés o° o 3 3 ,0.
Longitude de Syène 30. 34. 49> o.
Longitude de l'île de Phihe 3°- 34- 16, o.
A midi, 16 distances méridiennes du Soleil au zénith ont donné pour
latitude .." 2 4- ï. 34,o.
Le 30 fructidor [16 septembre], de retour a Syène, j'ai trouvé le retard
de la montre sur le temps moyen o h 23' 3 2",8.
Le 24 [ 10 septembre] j'avois trouvé o. 21. 16, 3.
Mouvement pour six jours o. 2. 16, 6.
J'ai supprimé ces six jours du tableau, la montre à ïî\e de Philae se trouvant,
(1) Fyléh, Jvj.
ASTRONOMIQUES. I j
sous la tente , à une température de 4o degrés, qui avoit fait monter le retard de
la montre à 22 et 23 secondes sur le temps moyen.
J'ai eu souvent occasion, en montant dans la haute Egypte, d'observer au
thermomètre, depuis Thèbes jusqu'à l'île de Philse, la chaleur excessive des sables,
que j'ai constamment trouvée de 5 4 degrés, lorsque la température de l'air étoit,
à l'ombre, de 30 et 32 degrés. J'en ai conclu que la grande chaleur en Syrie,
indiquée sur les thermomètres, étoit celle des sables, et non de l'atmosphère ,
qui ne peut excéder celle d'Egypte.
Je me suis décidé à prendre le méridien de Syène pour point de départ en
descendant le Nil , pour déterminer tous les points intermédiaires intéressans
que nous aurions à visiter, et comparer les nouveaux résultats avec ceux déjà
conclus en partant du méridien du Kaire.
Les observations du 3 o fructidor [ 1 6 septembre] , à Syène , à quatre heures
du soir, donnent pour retard sur le temps moyen o h 23' 32",8.
Réduction à sept heures du matin. .'. — o. 7, 8.
Le 30 fructidor [1 6 septembre], retard à Syène, à sept heures du matin, o. 23. 25,8.
Le i. er complémentaire [ 17 septembre], sur les ruines du temple de Koum-
Ombos (1), rive droite du Nil, les hauteurs absolues du Soleil ont donné les
résultats suivans :
Retard de la montre sur le temps moyen o h 24' 3",o.
Le même jour, au méridien de Syène, on a. . . o. 23. 46, o.
„.~, . T ., , . ,. ( en temps o. o. 17, o.
Différence orientale des méridiens • • < T , ,,
l en degrés. o 4 20 ,0.
Longitude de Syène 30. 34. 4q 5 °«
Longitude de Koum-Ombos 30. 30. o, o.
A midi, 12 distances méridiennes du Soleil au zénith ont donné pour la
latitude ,. 24. 27. 17,9.
Le 2 complémentaire [ 18 septembre], àEdfoû (2), ville et temple, rive gauche
du Nil, les hauteurs absolues du Soleil ont donné les résultats suivans:
Retard de la montre sur le temps moyen o h 24' 2",o.
Le même jour, on a pour Syène o. 24. 7, o.
„ [ en temps o. o. 5,0.
Différence occidentale des méridiens. . 01»
| en degrés o 1 1 5 ,0.
Longitude de Syène 3°- 3'4'- 4o, °«
Longitude du temple d'Edfoû 30. 33. 34, °-
J'ai conclu, de 18 distances méridiennes du Soleil au zénith, la latitude. 24. 58. 43» °«
Le 5 complémentaire [ 2 1 septembre], à Esné, ville et temple, les hauteurs
absolues du Soleil ont donné:
(1) Koum omm bou , jj £1 />j£=* ( 2 ) [^1.
I 6 OBSERVATIONS
Retard de la montre sur ïe temps moyen o h 23' 5 o",o.
Le même jour, on a, au méridien de Syène o. 25. 10,0.
Différence occidentale des méridiens.) " ™ °" ! " 2 °' °"
I en degrés o° 20' o",o.
Longitude de Syène 30. 34. 4.0, o.
Longitude d'Esné 50. 14. 4o, o.
Le 2 1 fructidor [7 septembre] , j'ai trouvé 30. 14. 34, o.
Pour le mouvement de la montre, on a, le 2 1 fruct.° r [7 sept."]. o h 1 8' 43",3.
Le 5 complémentaire [21 septembre] o. 23. 50, o.
Différence H- 5. 67.
Si l'on retranche le mouvement du 20 au 30 fructidor
[6-16 septembre ] , . — 2 . 16 6.
On aura pour 8 jours -+- 2. 50,1 = 2 1 " en 24 heures.
Le 2 vendémiaire [24 septembre], à Louqsor (1) (ruines de Thèbes), sur
la rive droite du Nil , les hauteurs absolues du Soleil donnent les résultats
suivans :
Retard de la montre sur le temps moyen o h 25' 1 2^,3.
Le même jour, au méridien de Syène , on a o. 36. 13,0.
Différence occidentale des méridiens.! ^ " 1 ' ' ?'
I en degrés o" 15' 1 i",o.
Longitude de Syène. 30. 34. 4o> o.
Longitude de Louqsor 30. iq. 38, o.
A midi , 1 4 distances méridiennes du Soleii au zénith donnent pour la
latitude. . . , 2j, 41. 57,0.
Pour le mouvement de la montre, j'ai trouvé, par les observations du 2 et
du 3 [24 et 25 septembre], — 21 ",2.
Le 4 vendémiaire [26 septembre] , au palais de Karnak (2) (ruines de Thèbes) ,
rive droite du Nil, les hauteurs absolues du Soleii ont donné:
Retard de la montre sur le temps moyen o h 25*5 $",6.
Le même jour, au méridien de Syène o. 26. 55,0.
Différence occidentale des méridiens.! " - )7> '
j en degrés o° 1 4' 1 5",o.
Longitude de Syène 30. 34. 4o> °-
Longitude du palais de Karnak 30. 20. 34, o.
J'ai conclu à midi , de 1 4 distances méridiennes du Soleil au zénith ,
la latitude 25. ^z. 5 7, o.
Sur la rive gauche du Nil, nous avons trouvé plusieurs monumens à déter-
miner; j'ai eu recours à une suite de triangles, pour lier les monumens de la rive
gauche avec ceux de la rive droite. Je ne rapporterai ici que deux des principaux,
le palais de Memnon et Médinet-Abou (3); on trouvera les autres dans les
travaux des ingénieurs géographes.
(1) Êl-Ouqsor, j,j-ûJ'V! (3) Méâïnet-Tabou j ^L *JuOw».
(2) ciii^.
Longitude
ASTRONOMIQUES. \n
Longitude de Louqsor 30 19' 38",o.
Différence ouest avec le palais de Memnon — 1. 32, o.
Longitude du palais de Memnon 30. 1 8. 6, o.
Différence ouest avec Médinet-Abou — o. 34, o.
Longitude de Médinet-Abou 30. 17. 32,0.
Latitude de Louqsor 25 4i' 57",o.
Différence nord avec le palais de Memnon -+- 1 . 30, o.
Latitude du palais de Memnon 25. 43 • 27, o.
Différence sud avec Médinet-Abou — o. 29, o.
Latitude de Médinet-Abou , 2j. 4 2 - j8, o.
J'ai trouvé, d'après les observations du 2 et du 23 [24 septembre et 1 5 octobre],
espace de temps que nous avons employé aux recherches sur les ruines de
Thèbes , le mouvement de la montre sur le temps moyen , en 24 heures,
de— i8",5.
Le 28 vendémiaire [20 octobre], au temple de Denderah (1), rive gauche
du Nil, à l'ouest de Qéné, les hauteurs absolues du Soleil ont donné:
Retard de la montre sur le temps moyen o h 33' 1 4", 5
Le même jour, au méridien de Syène, on a o. 34. 11,0
Différence occidentale des méridiens.] * . ' ' ■ '
( en degrés 0° 1 4' 7",o
Longitude de Syène 30. 34. 4o, o
Longitude du temple de Denderah 30. 20. 4^, o
De la latitude de Qéné nous avons conclu, d'après des triangles orientés,
celle de Denderah 20. 8. 36, o.
Le 30 vendémiaire [22 octobre], à Hou (2), rive gauche du Nil , qui quitte à ce point sa direction
est et ouest pour prendre celle de nord-ouest , on a pour retard de la montre
sur le temps moyen o h 32'
Le même jour, au méridien de Syène , on a o. 34.
Différence occidentale des méridiens.] ,
( en degrés o° 33
Longitude de Syène 30. 34.
Longitude de Hoû 30.
Latitude supposée 26.
' 3 1 "
,5-
t« 47,
0,
■ l 5,
5-
' 5 2 '
,0,
- 4o,
0.
>• 57,
o.
. 20,
0,
Le i. er brumaire [23 octobre], à Girgéh , rive gauche du Nil, les hauteurs
absolues du Soleil ont donné les résultats suivans :
Retard de la montre sur le temps moyen o h 31
Le même jour , au méridien de Syène , on a ., o. 35
Différence occidentale des méridiens.]
( en degrés o° 50
Longitude de Syène 30. 34
Longitude de Girgéh 29. 35
Le 1 4 fructidor [ 3 1 août] , j'avois trouvé 29. 3 j
' 6'
,9
• 4,
7
• 57,
8
' 16'
5°
-■ 4 9 ,
O
• 33»
O
. 21,
(0 »joO>
(2}>
E. M,
OBSERVATIONS
' 9'
>3-
• 4o,
7-
• 3 1 *
7-
■' 5 5'
,o.
• 4 9 ,
o.
■ 54
o.
Le 3 brumaire [25 octobre], au temple de Qàou êl-Koubra (1), rive droite
du Nil, les hauteurs absolues du Soleil ont donné:
Retard de la montre sur le temps moyen , o h 30'
Le même jour, au méridien de Syène, on a o. 35.
Différence occidentale des méridiens. | ' ,
l en degrés i° 22
Longitude de Syène 30. 34.
Longitude de Qâou êï-Koubra . . . 29. 1 1 .
A midi , 1 2 distances méridiennes du Soleil au zénith ont donné pour
latitude 26. 53. 33,0.
Le 4 brumaire [26 octobre], à Syout, les hauteurs absolues du Soleil ont
donné :
Retard de la montre sur le temps moyen o h 29
Le même jour, au méridien de Syène , on a o. 35
Différence occidentale des méridiens.] *
( en degrés 1 4°
Longitude de Syène 30. 34
Longitude de Syout au mouillage 28. 54
Le 10 fructidor [27 août], onvavoit obtenu pour longitude 28. 5 5
Le 6 brumaire [28 août], sur les ruines d'Antinoé , bâtie par l'empereur
Adrien, rive droite du Nil, les hauteurs absolues du Soleil ont donné :
Retard de la montre sur le. temps moyen o h 28' '$6",y.
Le même jour, au méridien de Syène, on a o. 36. 35,0.
r^.rr, . , , , , . T . f eil temps O. <7 . < 8, Z.
Différence occidentale des méridiens. < .- ,
( en degrés i 59 3 5 ,0.
Longitude de Syène 30. 34. 4o> o.
Longitude d'Antinoé. 28. 35. i4> °-
A midi , 1 2 distances méridiennes du Soleil au zénith ont donné pour
latitude « 27, 48- 1 5, o.
Le 9 brumaire [31 octobre], à Minyéh , les hauteurs absolues du Soleil ont
donné les résultats suivans :
>' 16'
,6
• 58,
7
. 42,
1
>' 3 3'
,0
• 4q>
. 16,
. n,
Retard de la montre sur le temps moyen o h 20
Au méridien de Syène, on a pour le même instant o, 37
Différence occidentale des méridiens.
( en degrés 2
Longitude de Syène 30. 34
Longitude de Minyéh 28. 29
Le 7 fructidor [24 août ] , .011 a trouvé 28. 29
' 8'
Â
. 29,
. 20,
6
9'
,0
■ 49,
• 4°,
• h
Enfin, le 15 brumaire [6 novembre], de retour au Kaire, j'ai trouvé, d'après
les hauteurs absolues du Soleil :
(I) J^-JîjU'
ASTRONOMIQUES. IO
Retard de la montre sur le temps moyen o' 1 32' 45»",8.
Au méridien de Syène, à. la même époque o. 39. i4, o.
Différence occidentale des méridiens.] " ' '
( en degrés i° 30 3",o.
Longitude de Syène , 30. 34. 49> o.
Longitude du Kaire 28. 58. 4^> °-
Longitude du départ 28. 58. 30,0.
Différence . . . . o. o. 16,0.
On voit, d après ce résultat, le inouvement exact de la montre marine n.° 34
conservé, à une seconde près, en temps, pendant soixante et dix-sept jours de
voyage : ainsi les résultats que j'en ai obtenus dans le voyage de la haute Egypte,
sont très-approchés de la vérité.
Pour le mouvement de cette montre du 9 au 15 brumaire [31 octobre -6 no-
vembre], on a les données suivantes:
Lep [3 1 octobre], à Minyéh, la montre retarde sur le temps moyen ,de. o' 1 29' 8",4
Différence des méridiens de Minyéh au Kaire o. 1 . 57, o
Retard de la montre au Kaire o. 31. 5,4
Le 1 5 brumaire [6 novembre], j'ai trouvé o. 32. 4^> 8
Différence ou mouvement pour six jours o. 1 . 44, 4
Donc, mouvement en 24 heures o. o. 1 7, 5
Les triangles que j'ai construits autour du Kaire , pour fixer les différentes dis-
tances de plusieurs monticules sur lesquels le Gouvernement desiroit établir un
plan de défense, m'ont fourni des bases pour déterminer dans l'intérieur de la
ville un grand nombre de minarets reconnoissables par les dessins que nous en
prenions, et qui ont servi par la suite de canevas pour le plan de cette grande
ville. J'ai lié à ces triangles plusieurs points des environs , dans lesquels se trouve
la grande pyramide nord de Memphis (1), proche Gyzéh (2); j'en ai conclu sa
distance à la méridienne et à la perpendiculaire de l'Institut , ainsi que sa lon-
gitude et sa latitude :
Longitude de la grande pyramide 2 8° 52' 2",o.
Latitude 2p. 59. 5,0.
J'avois construit de même à Alexandrie une suite de triangles dont les différens
côtés pouvoient fournir des bases pour la topographie du plan de cette ville.
J'ai lié à cette suite de triangles la tour du Marabou et celle d'Abou-qyr (3) ;
et de leurs distances à la méridienne et à la perpendiculaire du Phare, j'ai conclu
leurs positions géographiques; savoir:
Longitude de la tour du Marabou.. 27 20/ 4i",°-
Latitude 3 ' • 9- 9> °-
Longitude de la tour d'Abou - qyr -7- 4-7- 1 > o.
Latitude 31- 19. 44; °-
(1) Menf, ti_^. (3) r *9'yî
(2) *_h*
20
OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES.
TABLE, par ordre alphabétique , de plusieurs points d'Egypte déterminés par
des observations astronomiques :
NOMS DES LIEUX.
Abou-êl-Cheykh (santon sur le canal de Soueys
Alexandrie ( au Phare)
-Antinoé (ruines d')
Belbeys (au camp)
Beny-Soueyf
Damiette. ,
Dercderah (temple) ....
Dybéh (bouche du lac Menzaléh) ,
Edfoû ( ville et temple ) ,
EBné (ville et temple).
Girgéh. . ,
Hoû .-,
lie de Phi'Iae (temple au-dessus des cataractes).
Kaire (le ) , maison de l'Institut
Karnak {ruines de Thèbes)
Koum - Ombos (temple ) ,
Lesbeh ,
Louqsor (ruines de Thèbes) .
Médinet-Abou (ruines de Thèbes)
Minyéh
Omfarége (bouche du lac Menzaléh)
Palais de Memnon ( ruines de Thèbes) ,
Pyramide nord de Memphis
Qâou êî-Koubra ( ville et temple) ,
Qéné
Rosette ( minaret nord)
Soueys ,
Ssâlehhiyéh ,
Syène
Syout
Tannis (île du lac Menzaléh)
Tour d'Abou-qyr ,
Tour des Janissaires (au Kaire)..
Tour de Boghâféh , ,
Tour du Boghâz
Tour du Marabou
LONGITUDE.
D.
29.
27.
28.
29.
28.
29.
30.
29.
30.
30.
29.
30.
30.
28.
30.
30.
29.
30.
30.
28.
30.
30.
28.
29.
30.
28.
30.
29.
30.
28.
29.
2 7-
28.
29.
29.
27-
S.
M,
32.
35. 30
35- »4
12. 53
52. 45
29. 45
20. 42,
47- 45
33- 44
14. 41
35- 27
o. 57
34. 16.
58. 30
19. 34
39
32. 20
19. 38
17. 32
29. 22,
11. 39
18. 6
52. 2
11. 54
25. o
8- 35
J 5- 35
40. o
34- 49
53- 20
52. 15
47- 1
59- 43
33. 21
32. 7
29. 41
LATITUDE.
D. M. S.
30. 31. 10,
31. 13. 5
27. 48. 15
30. 24. 49
2 9 . 8. 28
31. 25. o,
26. 8. 36.
31. 21. 24
24. 58- 43
25. 17. 38
26. 20. 3
26. 1 r, 20.
24. 1. 34.
30. 2. 21
25. 42. 57
24. 27. 17
31. 29. 8
25. 41. 57
25. 42. 58
28. 5. 28
31. 8. 16
25. 43. 27
29. 59. 5
26. 53. 33
26. 9. 36
31. 24. 34
29. 58. 37
30. 47. 30.
24. 5. 23
27. 10. 14
31. 12. o
31. 19. 44
30. 2. 8
31. 21. 41
31. 30. 7
31. 9. 9
FIN.
MÉMOIRE
SUR
LA COMMUNICATION DE LA MER DES INDES
A LA MÉDITERRANÉE,
PAR LA MER ROUGE ET L'ISTHME DE SOUEYS;
Par M. r J. M. LE PÈRE,
Ingénieur en chef, Inspecteur divisionnaire au Corps impérial des ponts
et chaussées, Membre de l'Institut d'Egypte.
INTRODUCTION.
ExAMEN des différentes Voies qu'a suivies le Commerce des Indes;
Avantages généraux et particuliers de celle de l'Egypte, par l'ancien
canal de communication de la Méditerranée à la mer Rouge.
.L'histoire des nations nous apprend que l'Inde est un des pays le plus anciennement
habités. La constitution particulière de son sol très - élevé , la richesse de ses
productions, la douceur de son climat, suffiroient pour le faire conjecturer;
mais les traditions les plus anciennes nous représentent les Indiens comme le
peuple dont la civilisation et les lumières remontent aux siècles les plus éloignés.
L'antiquité des arts et des manufactures de cette contrée est elle-même aussi bien
reconnue que leur supériorité. Ce sont tous ces avantages réunis qui ont du
appeler de bonne heure chez les Indiens les nations moins favorisées de la nature,
moins avancées dans leurs arts , et cependant aussi avides des jouissances du luxe
et des produits de l'industrie. II a donc existé de tout temps des relations commer-
ciales entre l'Inde et les pays situés sur les bords de la Méditerranée et ceux qui
occupent le nord de l'Europe.
Ces communications ont changé de direction, selon que les peuples qui se sont
adonnés à la navigation et au commerce ont changé eux-mêmes et se sont succédés
sur différens points du globe. En jetant un coup-d'œil rapide sur l'histoire des
variations qu'a subies le commerce des Indes , nous nous trouverons naturellement
conduits à distinguer les principales routes qu'il a tenues dans les différens siècles,
et nous apercevrons mieux, par la comparaison, les avantages de celle qui fait
l'objet de ce Mémoire.
É. M. F
22 MEMOIRE SUR LE CANAL
Nous voyons d'abord les Phéniciens , qui , déjà maîtres de la Méditerranée , fai-
soient des courses au-delà du détroit de Gibraltar, s'emparer de plusieurs ports sur
la mer Rouge ; aller chercher de là, dans l'Arabie et les Indes, de riches cargaisons;
ks transporter par terre, des bords de la mer Rouge, à Rhinocolure (i) sur la
Méditerranée; ensuite, les amener à Tyr (2), et les répandre chez les autres
nations.
Les rois de la Palestine , voisins de la Phénicie , notamment Salomon, qui fut le
plus riche et le plus puissant d'entre eux, se réunirent aux Phéniciens pour partager
le fruit de ces expéditions. Ils tenoient avec eux la même route pour commercer
en Arabie et sur les côtes orientales de l'Afrique , et jusque dans les Indes.
Les Egyptiens, auxquels leurs lois et la fertilité de leur pays inspiroient une
si grande aversion pour le commerce extérieur et la navigation lointaine , se réveil-
lèrent un moment de leur apathie, sous le règne de Sésostris.
Quand même on adopteroit les doutes qui ont été élevés , avec quelque fon-
dement, sur l'expédition de ce roi dans les Indes, on ne peut refuser de convenir,
au moins, que, sous ses deux successeurs Psammétichus et Nécos (3), le préjugé
national n'ait été surmonté (4) , et qu'on n'ait eu le projet d'activer particulièrement
les relations avec l'Arabie et les Indes ; car on travailla alors à la construction d'un
canal qui devoit communiquer de la mer Rouge au Nil, ouvrage qui fait l'objet de
nos recherches. On voit, d'après ces observations, que c'est toujours la même
voie, c'est-à-dire, celle de la mer Rouge et de l'Isthme de Soueys, que suivoit,
dans ces temps reculés , le commerce de l'Inde.
Vers la même époque , les Persans y prenoient aussi une part très - active ,
quoiqu'ils eussent pour la mer et les marins étrangers une forte antipathie, enfantée,
comme celle des Égyptiens , par des préjugés religieux : c'est elle qui les avoit
portés à fermer par des digues les embouchures du Tigre et de l'Euphrate.
Mais , en s'interdisant eux-mêmes ainsi l'entrée des Indes par le golfe Persique , ils
suivoient avec plus de constance et d'activité une autre route, plus longue, mais
plus sûre, pour y arriver: les marchandises étoient transportées, à dos de cha-
meau , des bords de l'Indus à ceux de l'Oxus , qu'elles descendoient jusqu'à la mer
Caspienne , d'où elles refîuoient vers le nord ou le midi , au moyen des rivières
navigables que reçoit cette mer. Ce fut pour assurer et agrandir ce commerce,
que Darius fils d'Hystaspe , cherchant à établir sa puissance dans les Indes,
étendit ses conquêtes sur les bords de la mer Caspienne, de l'Oxus et de l'Indus.
Il paroît qu'il eut , de plus , le dessein d'abréger le chemin que parcouroient les
marchands pour aller dans l'Inde, en leur faisant suivre dorénavant celui de la mer.
C'est sans doute dans cette vue qu'il fit faire cette fameuse reconnoissance des
pays voisins de l'Indus, par le satrape Scylax, auquel il donna le commandement
d'une flotte équipée sur la mer Rouge, et qu'il s'occupa du projet de canal déjà
entrepris par les rois d'Egypte dans l'Isthme de Soueys.
(1) V'ivo ko M&t., el-A'rych. I e projet d'une expédition maritime autour des côtes de
(2) Sour. l'Afrique, et il fit exécuter ce voyage par des marins qu'il
(3) De 83 à 140 de Rome, 600 ans environ avant J.C. tira de la Phénicie.
(4) Selon Hérodote (lib, II, Euterpe), Nécos conçut
DES DEUX MERS. 2 2
Deux siècles après (i), Alexandre, vainqueur des rois de Perse, les surpassa
encore par l'étendue de ses projets; il voulut faire affluer le commerce des Indes
au sein de ses vastes états par deux canaux principaux : par le golfe Persique, il
vouloit, d'abord, le répandre dans le continent de l'Asie, en lui faisant remonter
le Tigre et l'Euphrate, comme le prouvent cette belle expédition de Néarque sur
l'Indus et le golfe Persique , à laquelle il prit lui-même une grande part , et la dé-
molition qu'il fit faire des digues qui obstruoient les embouchures des deux fleuves ;
d'un autre côté, en construisant Alexandrie, qui devoit hériter du commerce et de
la splendeur de Tyr, que le conquérant venoit de détruire, il vouloit que les ri-
chesses de l'Inde , après avoir traversé le golfe Arabique et le territoire de l'Egypte,
arrivassent dans ce nouveau port de la Méditerranée , d'où elles auroient été ré-
pandues chez tous les peuples qui habitent les bords de cette mer. L'événement
confirma la sagesse de ses dispositions, et Alexandrie fut, depuis, le principal
entrepôt des marchandises de l'Inde.
Ptolémée I. er , fils de Lagus, en s'emparant d'une partie des conquêtes d'Alexandre,
s'appropria aussi ses projets d'établissemens commerciaux. Son successeur, Phila-
delphie, leur donna encore plus de suite et plus d'éclat : on lui attribue la gloire
d'avoir achevé l'entreprise du canal de Soueys, dont nous avons déjà parlé. Quelque
succès qu'elle ait eu, on sait que Philadelphie préféra ensuite une autre voie pour le
commerce; celle deCoptos (2), sur les bords du Nil, à Bérénice, sur la mer Rouge:
il fit même bâtir cette dernière ville, creuser des puits dans le désert, et construire
des mansions. On employoit douze jours à parcourir cette distance de 258 milles
Romains. Le commerce continua de suivre cette direction avec une grande acti-
vité , et combla l'Egypte de richesses , tant qu'elle forma un royaume indépendant ,
c'est-à-dire, pendant une période d'environ 250 ans (3).
Séleucus Nicanor, l'un des rivaux les plus puissans de Ptolémée dans les que-
relles que fit naître le partage de l'immense succession d'Alexandre , et auquel la
Syrie étoit échue , s'efforça , de son côté , d'attirer le commerce de l'Inde dans ses
états par l'une des voies que nous avons déjà indiquées , celle de l'Indus à l'Oxus
et la mer Caspienne. Pour rendre cette route plus continue , il forma le projet
d'unir, par un canal , la mer Caspienne avec le Pont-Euxin.
Sous ses successeurs, les voyages de l'Inde par le golfe Persique, le Tigre,
l'Euphrate et la Mésopotamie , se prolongèrent à travers les déserts jusqu'à
Palmyre (4) , ville dont l'origine remonte à Salomon , et dont la splendeur se
maintint au plus haut degré jusqu'à sa ruine par Aurélien (5).
Bientôt après ces succès des Ptolémées et des Séleucides (6) , Rome, maîtresse
(1) Vers l'an 418 de Rome, 332 ans avant J. C. Kaire [Masr-el-Qâhirahl , à dos de chameau, ou bien
(2) Qobt. elles viennent directement par le retour de la grande
(3) Après la ruine de Coptospar Dioclétien, on suivit, caravane de la Mekke [ Mehkeh ] '.
selon Abou-l-fedâ , une route plus courte , celle de (4) Tadmor.
Qoçeyr à Qous ; et le trajet du désert ne duroit que (5) Cette voie n'est qu'une extension de celle de I'in->
quatre jours : par la suite, les caravanes se dirigèrent térieur delà Perse, dont nous avons déjà fait mention,
vers Qené , comme elles font encore aujourd'hui; mais de même que celle d'Alep [Haleb] , qui figure de nos
la plus grande partie des marchandises est transportée jours parmi les principales échelles du Levant,
maintenant par mer de Geddah à Soueys, et de là au (6) L'an 706 de Rome, 44 a us avant J. C.
Ê. M.
F:
2/1 MÉMOIRE SUR LE CANAL
de la plus grande partie du monde-connu, s'empara de la Syrie, et ensuite de
l'Egypte , comme des derniers et des plus riches trésors qui s'offroient encore à sa
cupidité; c'eût été en troubler la jouissance que de déranger l'ordre qui s'étoit
depuis long-temps établi dans un commerce lointain, dont les produits, recherchés
avec empressement , apportèrent de si grandes richesses dans Rome , que le prix
des terres et des marchandises fut bientôt doublé.
Le commerce de l'Inde fut donc protégé , et les deux routes qu'il parcouroit
simultanément furent maintenues et assurées. Alexandrie, plus soumise que Palmyre
à ses nouveaux maîtres, fut plus heureuse, et continua, long-temps après la ruine de
sa rivale (i) , d'approvisionner l'ancienne capitale de l'empire du monde; et même,
après que Constantin en eut transféré le siège à Bysance (2) , Alexandrie conserva
avec cette dernière ville ses relations exclusives, jusqu'au temps de Justinien (3).
A cette époque, les Persans, qui, depuis trois siècles, avoient rétabli leur ancienne
puissance sur les ruines de l'empire des Parthes , renouvelèrent leurs entreprises de
commerce, par le golfe Persique, avec l'Inde, et les étendirent de l'intérieur de
leur pays dans le reste de l'Asie. L'activité de ce trafic s'augmenta tellement par
la suite , que les Persans en vinrent au point de chasser les Grecs de presque tous
les marchés de l'Inde, et que Constantinople dépendit entièrement d'eux, prin-
cipalement pour l'extraction de la soie, produit précieux que sa nouveauté faisoit
désirer avec plus d'ardeur.
La plupart des révolutions qui succédèrent n'ayant amené aucun changement
notable dans les directions qu'a suivies le commerce de l'Inde , nous passons
rapidement sur les longues querelles que cette rivalité d'industrie entretint cons-
tamment entre les empereurs Grecs et les monarques Persans , pour nous arrêter
à une époque plus marquante. Les Arabes, poussés par le double mobile du
fanatisme et de l'ambition , se jettent sur les débris de l'empire Grec; en un
instant ils sont maîtres de l'Egypte et de la Syrie. Le khalyf O'mar (4) fonde Bas-
sora (5) ; cette ville, en s'emparant du commerce de l'intérieur de l'Asie, devint à
son tour la rivale dAlexandrie. Constantinople fut alors réduite à tirer les pro-
ductions de l'Inde par l'Oxus , la mer Caspienne et le fleuve Cyrus , d'où l'on
parvenoit ensuite , en cinq jours de marche , au Phase , qui débouche dans la
mer Noire.
Deux cents ans après les conquêtes des Mahométans , on voit successivement
les Vénitiens , et les marchands de quelques autres villes d'Italie , s'introduire
dans les ports de l'Egypte et de la Syrie ; les Croisés s'emparer de ceux de Tyr
et de Constantinople; les Génois s'établir à Kâffah sur la mer Noire; la con-
fédération des villes anséatiques se former, et prolonger la chaîne de ce grand
commerce jusque dans les pays les plus reculés au nord de l'Europe. Mais toutes
ces nations ne firent que profiter, tour-à-tour, des principales issues que nous
l'avons vu suivre jusqu'ici; elles ne pouvoient alors en créer de nouvelles.
(1) En 274 de J. C. (4) O'mar ebn-el-Khettâb,
(2) En 330 de J. C. (5) El-Basrah, ville fondée en 636 de J. C.
(3) De 527 à 564 de J. C.
DES DEUX MERS. 2C
Enfin le siècle des découvertes les plus importantes pour l'humanité arriva (i).
La boussole fut inventée ; la navigation , dirigée par ce guide nouveau , devint
plus entreprenante, et le Cap de Bonne-Espérance fut doublé. Cette nouvelle
voie pour pénétrer dans l'Inde, quoique plus longue, fut bientôt parcourue avec
rapidité par les Portugais , les Hollandais , les Français , les Anglais , et fut pré-
férée à toutes les autres pour des causes particulières , que nous examinerons.
On voit , par l'exposé que nous venons de faire , qu'il n'y a réellement eu que
quatre routes bien distinctes , suivies par les différentes nations connues , pour
aboutir dans l'Inde.
La première consiste à naviguer sur une partie de l'Indus , à transporter ensuite
les marchandises par terre au bord de l'Oxus , d'où l'on parvient dans la mer Cas-
pienne : cette voie s'est étendue ensuite, pendant les beaux temps de Constanti-
nople, jusqu'au Pont-Euxin; alors on remontoit le fleuve Cyrus, qui se décharge
dans la mer Caspienne, et l'on transportoit par terre les marchandises sur les rives
du Phase, qui conduisoit dans la mer Noire (2).
La seconde est celle qui s'étend du golfe Persique, par le Tigre et l'Euphrate,
dans l'intérieur de la Perse-, et qui s'est ensuite prolongée par les déserts jusqu'à
Palmyre, et, de nos jours, jusqu'à Alep (3).
La troisième route est celle qui passe par le golfe Arabique et l'Egypte , et offre
plusieurs directions différentes sur ce territoire : l'une, en traversant l'Isthme, comme
faisoient les Phéniciens qui se rendoient d'Ailath (4) à Rhinocolure; l'autre, en
passant de la côte Arabique au Nil, comme de Bérénice à Coptos sous les Pto-
lémées, et, de nos jours, de Qoçeyr à Qené ; enfin une autre, et c'est la plus
courte, en allant du fond du golfe Arabique au bord du Nil. La distance directe
de Soueys au Kaire n'est pas de trente petites lieues : c'est cette étendue que les
anciens eurent naturellement le projet de traverser par eau, en y creusant un canal;
c'est celle que suivent de préférence actuellement les caravanes qui vont cher-
cher les marchandises à la Mekke ou à Soueys , pour les déposer au Kaire.
Enfin la dernière des quatre principales voies que nous avons distinguées, est
toute maritime ; c'est celle du Cap de Bonne-Espérance. Si elle est aujourd'hui la
plus fréquentée, plusieurs causes semblent y contribuer. Il est à remarquer, d'abord,
que les nations qui se livrent maintenant au commerce avec le plus d'activité ,
étoient repoussées par la méfiance et la haine qu'ont pour elles les peuples
Mahométans qui habitent le bord oriental de la Méditerranée ; ce n'est qu'avec
des difficultés infinies qu'on auroit pu en obtenir une protection particulière et
l'exclusion des nations rivales : cette bienveillance ne pourroit d'ailleurs conduire
(1) Epoque mémorable de la renaissance des lettres » Espérance, elle adopte une route plus directe, qui con-
en Italie, et des découvertes de la boussole, en 1300 de » siste à communiquer par le Volga dans la mer Cas-
J. C. ; de l'imprimerie, vers 1450 ; de l'Amérique, et du »pienne, où les marchandises de la Perse, du Mogol
Cap de Bonne-Espérance, en 1487. «et de l'Inde, sont apportées, comme on l'a dit précé-
(2) « Déjà la Russie , qui , comme les premières « demment. »
«puissances de l'Europe, a reconnu l'influence du corn- (3) Palmyre étoit à 60 milles des bords de l'Euphrate,
«merce sur la force, et la prospérité des empires, s'ef- et à 200 milles de la côte de la Méditerranée la plus
«force de faire pencher la balance en sa faveur. Trop voisine.
» élevée dans le Nord pour doubler le Cap de Bonne- . (4) Aylat.
^6 MÉMOIRE SUR LE CANAL
qu'à des résultats très-bornés , à cause de l'ignorance et de l'apathie des nations Mu-
sulmanes, qui ne fourniroient jamais assez abondamment aux demandes du peuple
favorisé, à moins qu'elles ne laissassent occuper tous leurs ports, gouverner, pour
ainsi dire, leur pays, ou au moins le diriger par une influence égale à la plus grande
autorité. On sait assez qu'un pareil abandon est incompatible avec le caractère défiant
de ces peuples et l'aversion que leur religion a vouée à la nôtre. Mais ces faveurs
mêmes, une fois accordées, ne pourroient être encore que très-précaires : la ja-
lousie et les intrigues des nations rivales viendroient , d'un instant à l'autre , les
arracher ou les disputer à celle qui les posséderoit; et le commerce, qui n'existe
que par la confiance, et dont les moindres alarmes dérangent le cours, n'en
conserveroit pas long-temps la paisible jouissance. Mais, en le supposant encore
à l'abri de tous ces dangers, une autre nation habitant les bords de l'Océan ou
de la Baltique, puissante en marins et en soldats, pourroit, après avoir doublé le
Cap de Bonne-Espérance , aller tarir la source de toutes ces richesses , en Réta-
blissant dans l'Inde. C'est ce revers qu'éprouvèrent les Vénitiens, qui étoient les
maîtres du commerce de ce pays par le port d'Alexandrie, lorsque les Portugais
s'établirent sur les côtes de Malabar, dès l'époque de leur découverte. II a dû
paroître plus naturel aux peuples du Nord de se lancer dans une vaste carrière
ouverte à tous également, et où chacun pouvoit à son gré développer ses moyens,
que de les soumettre aux caprices d'un souverain d'Asie; cette voie, plus continue,
plus uniforme , étoit aussi plus convenable à la position de ces peuples sur
l'Océan, position qui les portoit naturellement à faire le commerce entièrement
par mer.
Les peuples Mahométans qui habitent des pays plus voisins à-la-fois de l'Inde et
des bords de la Méditerranée, opprimés par des Gouvernemens barbares et étran-
gers à toute idée de perfectionnement et de civilisation , ont langui dans l'indo-
lence, qui en est l'effet ordinaire ; ils n'ont donc pu soutenir par eux-mêmes qu'une
foible concurrence , dans le commerce de l'Inde , avec l'industrieuse activité des
nations du Nord, qui d'ailleurs, devenues maîtresses des deux côtés de la pres-
qu'île Indienne , en dirigeoient à leur gré les exportations par la nouvelle route
qu'elles avoient adoptée. C'est encore ici une des principales raisons qui rendent la
voie du Cap de Bonne-Espérance plus fréquentée que les autres. Mais qu'on suppose
un Gouvernement d'Europe puissant et éclairé, dirigeant les opérations d'une
colonie laborieuse , solidement établie sur les bords orientaux de la Méditerranée,
où elle auroit de bons ports, des forces imposantes, la faculté de communiquer
avec la métropole. par la mer, et avec l'Inde par l'intérieur des terres : on sentira
alors que, n'ayant point, comme les peuples rivaux établis à la même latitude en
Europe , cet immense contour de l'Afrique à parcourir , cette colonie et sa
métropole doivent obtenir bientôt la traite exclusive des marchandises de l'Inde ;
communiquant, pour ainsi dire, par une chaîne non interrompue, avec leurs
établissemens dans ce dernier pays , elles n'éprouveroient pas les inconvéniens de
ce long trajet de mer, des maladies qu'il fait naître, des arméniens immenses qu'il
nécessite, et des stations intermédiaires qu'il oblige d'entretenir.
DES DEUX MERS. 27
Albuquerque n'avoit que trop apprécié tous ces avantages, lorsque, craignant
la concurrence des Vénitiens, qui étoient alliés des soudans et faisoient sous leur
protection le commerce exclusif de l'Egypte, il vouloit que le roi d'Ethiopie
détournât le cours du Nil dans la mer Rouge : projet aussi gigantesque que désas-
treux, qui eût rendu, par son exécution, l'Egypte inhabitable, mais qui prouve
combien sa cruelle politique attachoit d'importance à la possession de ce pays.
Nos ennemis eux-mêmes ont assez montré par leur conduite et leur persévérance
à attaquer l'Egypte, qu'ils en connoissoient aussi tout le prix : l'histoire de la guerre,
depuis le moment où les Français sont entrés dans le Levant, est une suite na-
turelle de cette opinion commune à toute l'Europe.
Ces événemens nous conduisent encore à remarquer que c'est principalement
en Egypte que cette colonie d'un peuple Européen, dont nous avons parlé, seroit
le plus convenablement placée , en supposant l'Isthme traversé par un canal.
Cette communication n'offre point, en effet, comme celle de la mer Noire ou
du golfe Persique , les lenteurs et les autres inconvéniens de tous ces longs trajets
dans f intérieur d'un vaste continent, tantôt par terre, tantôt sur des fleuves ou
sur des mers, pour parvenir de l'Inde au nord de l'Europe : elle exempte des frais
énormes qu'entraîne cette manière de faire les transports , à cause du nombre des
bras et des animaux qu'il faut employer, des chargemens et des déchargemens
fréquens des marchandises, et des longs séjours que les caravanes sont obligées
de faire. Cependant , si l'on reconnoît que les deux voies du commerce de l'Inde
par l'Egypte et par l'intérieur de la Perse se sont presque toujours maintenues , et
simultanément dans les différais siècles, il est constant qu'Alexandrie a toujours
surpassé les autres villes ses rivales, quoique le canal qui auroit dû être si favo-
rable à l'Egypte, ne paroisse point avoir été long-temps pratiqué.
Ces dernières ont toutes subi des variations; elles ont brillé successivement les
unes après la chute des autres : mais Alexandrie a constamment soutenu son éclat
depuis les Ptolémées jusqu'à la conquête des Mahométans, pendant une période
d'environ mille ans ; on l'a vue depuis se ranimer encore et développer un grand
commerce avec les Vénitiens. La découverte seule du Cap de Bonne -Espérance
l'a jetée, par les raisons que nous avons exposées, dans l'état de médiocrité où
nous la voyons aujourd'hui. Cependant, malgré ce désavantage, le commerce de
l'Inde par l'Egypte se soutient encore avec un reste de force , à côté même de
celui qui se fait maintenant par la mer Atlantique. En effet, la ville du Kaire
traitoit avant la guerre pour environ 150 millions d'affaires; et l'on sait que la
très -grande partie de ce commerce consistoit en objets apportés de Soueys et
de Geddah , et en argent ou marchandises d'Europe pour en faire l'échange , les
denrées propres au pays ne formant que la moindre partie de l'exportation.
Cette supériorité naturelle à l'Egypte seroit susceptible de s'accroître con-
sidérablement encore , si le Gouvernement Européen qui y établiroit une colonie,
exécutoit enfin ce projet de canal, dont l'utilité a généralement été reconnue,
et par les anciens maîtres de cette contrée , et par ceux qui s'en sont depuis em-
parés: toutes ces puissances, comme nous le verrons par la suite de ce Mémoire,
25 MEMOIRE SUR LE CANAL
se sont successivement occupées, avec plus ou moins de succès, de l'exécution
de cette belle entreprise.
Il est sans doute inutile de s'étendre sur les avantages d'un canal, en comparaison
d'une communication par terre, et d'observer que la partie de l'Isthme où celui-ci
fut projeté, étant, en Egypte même, la moindre distance de la mer Rouge au Nil,
le commerce des pèlerins de la Mekke, soit pour Damas (i) et l'intérieur de l'Asie,
soit pour le Kaire, Alexandrie et les côtes d'Afrique, et enfin celui des caravanes
de Qpçeyr à Qené, ne suivroient plus désormais qu'une même route. Un résultat
bien plus important encore, c'est que la voie de l'Egypte, qui est, comme on l'a
déjà dit, la plus courte des quatre principales que nous avons observées dans les diffé-
rent siècles, deviendrait, par ce moyen, aussi continue, aussi uniforme en quelque
sorte, pour les navigateurs, que celle du Cap de Bonne-Espérance, et en même
temps plus exclusive pour ceux qui en seroient les maîtres. Toutes les raisons qui ont
fait préférer cette dernière depuis trois centsans, s'évanouiroient donc entièrement,
en faveur des propriétaires de i'Égypte , auxquels on peut supposer d'ailleurs des
flottes et des ports sur la mer Rouge et en Arabie, la force nécessaire pour fonder
et maintenir des établissement dans l'Inde , si le besoin s'en faisoit sentir, et enfin
toutes les ressources que possèdent communément les principales puissances de
l'Europe.
Toutes ces considérations réunies en faveur de l'Egypte firent sans doute con-
cevoir au Gouvernement Français le projet d'y former des établissemens (2) ; nous
ne nous permettrons pas d'exposer les causes successives qui ont donné à cette
expédition toujours mémorable un caractère de conquête. A peine le général
Bonaparte étoit-il maître de l'Egypte , qu'il porta ses regards et ses pas vers
l'Isthme de Soueys, où exista l'ancienne communication des deux mers; et il est
probable que, par un séjour prolongé en Egypte, il auroit enfin exécuté la construc-
tion de ce canal fameux, dans laquelle ses prédécesseurs avoient échoué ou seulement
obtenu de foibles succès : il a prouvé du moins, par son empressement à en faire
lui-même la première reconnoissance, l'intérêt qu'excitoit en lui ce monument de
l'ancienne industrie; il en découvrit le premier les traces au milieu du désert, et,
dès ce moment, il nous chargea du travail qui fait l'objet de ce Mémoire.
Ce sont les restes de ce canal, encore existans, que nous avons retrouvés sur
presque toute sa longueur; c'est la possibilité de le rétablir, et de rendre continue
la communication, par eau, de la mer Rouge à Alexandrie, et même plus directe
vers Péluse (3) , que nous entreprenons de faire connoître.
Nous ne terminerons pas ce discours (4) sans observer expressément que les vues
(1) Demechq, « les assurer. En effet, que de chances favorables n'offrent
(2) « Quelle puissance autre que la France possède les « pas déjà à l'industrie Française, et au débit de ses manu-
u moyens de remplir toutes ces conditions! Son commerce » factures, la population, l'enfance des arts, et les besoins
» du Levant les lui a créés exclusivement depuis ses nou- » qui naissent du luxe des Orientaux ! »
« velles acquisitions. La splendeur de Marseille offrait, (3) U^mov, Tyneh.
53 avant la révolution , la preuve matérielle des succès qu'on (4) En renvoyant, pour de plus grands développe-
» devoit obtenir de la seule force des circonstances, quand mens, aux ouvrages bien connus de MM. Ameilhon et
» le Gouvernement, trop occupé peut-être des spéculations Robertson , nous indiquons au lecteur les sources où
«lointaines, prenoit d'ailleurs si peu de mesures pour se nous avons puisé.
politiques
DES DEUX MERS. 2Q
politiques exposées dans ce Mémoire ne doivent porter aucun ombrage à celui des
Gouvernemens qui croiroit y trouver des motifs d'inquiétude ; car on ne doit y
voir que l'expression des pensées qui durent naître pendant le cours de l'expé-
dition d'Egypte.
Le général Bonaparte nous ayant demandé, lors de son départ du Kaire, ce
qu'on pouvoit espérer du rétablissement du canal de Soueys, nous l'assurâmes
qu'il paroissoit facile de rouvrir ce canal, et même avec plus d'avantages qu'il
n'en présenta jamais. « Eh bien, nous dit-il, la chose est grande ! publiez un
» mémoire, et forcez le Gouvernement Turk à trouver, dans l'exécution de ce
» projet, et son intérêt et sa gloire (i). »
DIVISION DE L'OUVRAGE.
Ce Mémoire sera divisé comme la navigation elle-même qui en est l'objet,
et qui, considérée sous le point de vue le plus étendu, offre une communica-
tion ouverte entre la Méditerranée et l'Océan Indien, par l'Egypte et la mer
Rouge : il comprendra trois sections.
La première section traitera du canal de la mer Rouge au Nil, du
port de Soueys, et de la navigation de la mer Rouge.
La seconde traitera de la navigation des diverses branches du Nil qu'on
devra parcourir pour communiquer du canal de Soueys dans celui d'Alexandrie,
par les rivières ou canaux de Moueys,. de Fara'ounyeh, et par la branche de
Rosette.
La troisième donnera la description du canal d'Alexandrie, qui com-
plétera la navigation intérieure de Soueys à Alexandrie : elle traitera du réta-
blissement de ce canal , et sera terminée par un Mémoire sur les villes et ports,
d'Alexandrie.
Ayant à traiter, dans la première de ces trois sections, l'objet principal de
ce Mémoire, l'ancien canal des Rois, qui, du Nil à la mer Rouge, constituoit
la jonction des deux mers, nous lui donnerons tous les développemens dont
il est susceptible. Cette section contiendra cinq chapitres.
Dans le chapitre I. cr , nous ferons l'historique de nos reconnoissances et de
nos opérations ; nous en donnerons les résultats , qui constatent la différence de
niveau des deux mers.
(i) Ce Mémoire, rédigé à notre rétour d'Egypte, fut l'ouvrage de la Commission d'Egypte, dont la première
présenté, le 24 août 1803, au Premier Consul, qui en livraison n'a pu paroître qu'en 1808, nous avons dû
ordonna la publication. L'impression n'en a été dif- accéder au désir que nous ont exprimé, à ce sujet, nos
férée que parce que y devant naturellement se rattacher à collègues. ....
É. M. G
3O MÉMOIRE SÛR LE CANAL
Dans le chapitre II, les résultats que nous aurons exposés nous serviront à
faire connoître complètement l'état ancien et moderne du canal, celui du soi
qu'il traverse, et les causes les plus probables de la formation de l'Isthme de
Soueys.
Le chapitre III renfermera des vues générales sur le rétablissement du canal,
suivant le système de son ancienne navigation, du Nil à la mer Rouge, et de
Cette mer à la Méditerranée, au moyen d'une communication plus directe
qu'on ouvriroit dans l'Isthme qui sépare ces deux mers.
Dans le chapitre IV, nous donnerons la description du port de Soueys,
de sa rade , de ses aiguades , &c. ; nous y ajouterons quelques vues sur le réta-
blissement de ce port.
Le chapitre V traitera de la navigation de la mer Rouge ; il sera terminé par
le parallèle du trajet de France aux Indes par le grand Océan, avec le même
trajet par la Méditerranée , l'Egypte et la mer Rouge.
Enfin, après avoir successivement traité les sujets de ces trois sections, nous
rappellerons, dans un résumé, les principales questions qui font l'objet de ce
Mémoire, celui du rétablissement de l'ancienne voie du commerce des Indes.
APPENDICE.
L'appendice qui fait suite à ce Mémoire, dont nous avons dû resserrer les
matières, contiendra, comme objets complémentaires,
1 * L'exposé des mr différens points une végétation
abondante d'arbustes et de plantes grasses, dont se nourrissent les animaux du dé-
sert (i) ; à l'est, le sol s'élève en sens contraire, et les dunes s'y multiplient jusqu'au
pied des montagnes de la côte Arabique. En cet endroit de la fin des vestiges du
canal, nous comptions une distance de 21,656 mètres; et l'ordonnée ou cote
du nivellement, répondant à la 26. me station, donnoit déjà 1 j pieds 3 pouces
pour la pente du canal vers les lacs, et pour sa profondeur au-dessous de la
haute mer à Soueys. Nous reconnûmes, en considérant les cotes intermédiaires,
que le lit du canal et le sol de la plaine de Soueys étoient très-peu élevés au-dessus
de la mer (2) , et combien il seroit facile de la porter dans le bassin des lacs par
une simple rigole de quelques pieds de profondeur.
II est très-probable que l'affluence périodique des crues du Nil dans le bassin
des lacs amers, par l'Ouâdy, a dû former et entretenir un courant suivant la
direction du canal ; et cette assertion plausible explique ses petites inflexions ,
dont on ne voit pas d'ailleurs de motifs suffisans, ni dans l'état géologique du
sol , ni dans l'intention de diminuer le volume des déblais.
Nous avons fait, dans le lit du canal, des fouilles qui ont toutes présenté un
mélange de sable, d'argile et de gypse; nous avons noté les parties où les digues
sont le plus élevées , celles où le canal est plus ou moins profond , et les lacunes
où une laisse blanchâtre, due à la présence du gypse, constate sa continuité en
se rattachant aux débris plus ou moins sensibles des anciennes digues.
La largeur du canal, qui varie sensiblement, a dû être de 35 à 4o mètres à la
ligne d'eau [ 1 8 à 20 toises]. Sa profondeur varie davantage , le lit étant encaissé,
dans quelques endroits, de quatre à cinq mètres, y compris la hauteur des digues
et les dépôts des curemens annuels. Cette profondeur s'accroît jusqu'à sept à huit
mètres en s'éloignant du golfe, jusqu'à l'extrémité, où il présente les plus grandes
dimensions. Après avoir parcouru le terrain à la tête des lacs, nous poursuivîmes le
nivellement, en nous portant toujours vers les points que nous jugions les plus bas,
pour retrouver le canal, et nous continuâmes l'opération sur un nouveau déve-
loppement de 24,1 30 mètres. Les cotes s'étant toujours accrues jusqu'à la station
n.° 63 , qui portoit 179^4° 7' (3)» nous ne doutâmes plus que ce sol ne fût celui
des lacs : en effet, si la mer y étoit introduite, il se trouveroit déjà dans cet endroit
2a ds 4° de hauteur d'eau; et cette profondeur nous sembla devoir s'accroître encore.
En considérant les effets opérés à la surface du sol , nous reconnûmes qu'ils étoient
dus à l'assèchement des lacs, dont les eaux s'évaporèrent lentement, après que le
Nil eut cessé d'y affluer.
Le 16 [4 février], nous jugeâmes qu'il nous seroit impossible de continuer nos
(1) Ces arbustes sont des genêts , des tamaris, Yaca- si îa durée de l'écoulement n'étoit pas soumise au jusant
cla , et le mimosa Nilotica, qui donne la gomme Ara- qui s'y oppose.
bique. (3) Nos mires ou voyans étoient gradués en pieds de
(2) On ne parle que des marées de vive-eau; car celles France : cette adoption des anciennes mesures étoit moti-
que les tempêtes et les vents frais de l'est donnent acci- vée sur la nécessité d'être mieux compris par nos sapeurs,
dentellement, s'écouleroient naturellement dans les lacs, qui ne connoissoientpas la nomenclature métrique.
opérations
DES DEUX MERS. oy
opérations sans nous exposer à manquer d'eau : il nous falloit retourner à Soueys,
ou bien nous rendre dansi'Ouâdy-Tpumylât, où nous espérions trouver des guides;
cette dernière considération nous détermina pour la vallée des Toumylât > et nous
nous dirigeâmes sur le santon d'Abou-Nechâbeh,
Après avoir déterminé le site et le niveau de la dernière station par des piquets
de repère auxquels nous devions rattacher nos opérations ultérieures, nous nous
dirigeâmes sur un pic très-saillant de la montagne, qui court au N. O. dans la
partie correspondante au bassin des lacs.
Nous montâmes de plus de cent pieds avant d'atteindre le pied de la montagne ,
où nous prîmes la route frayée de Soueys vers l'Ouâdy. Nous observâmes, à demi-
distance , une laisse de débris de coquillages absolument semblable à celles de
la mer, et qui nous parut retracer, en ce point, le niveau des eaux, lorsque les lacs
étoient pleins.
Nous allions atteindre le pied de la montagne, quand nous aperçûmes sur
notre direction, à l'ouest, un convoi considérable escorté par un parti d'Arabes.
Nous avions été prévenus, en partant de Soueys, par le général Valentin, que
la tribu des Onetouât , forte de 150 chevaux, occupoit la partie du désert où
nous devions opérer, et que, peu de jours avant, elle lui avoit enlevé quelques
hommes et un convoi entre Ageroud et Soueys. Le mirage contribuoit à nous
faire paroître encore plus considérable ce convoi ; l'illusion diminuoit cependant
à mesure que nous en approchions (1).
Nous nous détachâmes avec quelques sapeurs , et nous nous trouvâmes en pré-
sence de plusieurs cavaliers Arabes qui étoient aussi venus en reconnoissance. Leur
manœuvre et leur contenance ne nous laissoient aucun doute sur leurs intentions;
mais la vue de notre escorte, qui nous rejoignoit avec nos bagages, les empêcha
de rien oser. Pendant qu'on s'observoit de part et d'autre , leur convoi filoit dans
les gorges. De notre côté, n'ayant aucun but d'expédition militaire, nous nous
abstînmes de rien entreprendre. Ces cavaliers, nous voyant réunis, et marcher
toujours vers eux , s'éloignèrent au galop : nous les perdîmes bientôt de vue.
Nous continuâmes notre route sur la direction présumée du santon d'Abou-
Nechâbeh; et n'espérant pas trouver d'eau avant le lendemain, nous accélérâmes
notre marche, en traversant une plaine immense et unie. Les dunes naissent seu-
lement aux approches de l'Ouâdy; et nous fûmes obligés, pendant une heure, d'en
(1) Le mirage (terme donné à un phénomène d'op- nous est arrivé, sur les bords marécageux du lac Men-
tique observé en mer) résulte ici de l'action du soleil zaleh, de nous engager dans des lagunes, en attribuant
sur le terrain, qui acquiert la température capable de au mirage la vue réelle de ces lagunes, et d'être obligés de
le produire : il devient d'autant plus sensible que le soleil les tourner pour changer de route.
est plus élevé sur l'horizon. Nous l'avons trouvé plus consi- L'effet du mirage est de voir les objets existans à l'ho-
dérable encore sur les lacs desséchés et sur les plaines rizon, non-seulement agrandis et mobiles, mais renversés,
recouvertes de cailloux, qui réfléchissent davantage les et tels qu'on les verroit dans une eau limpide qui existe-
rayons solaires. roit entre l'objet et le spectateur. II opéroit dans les
L'illusion produite par ce phénomène est si grande, lunettes de nos instrumens une ondulation des images,
que les voyageurs qui ne le connoissentpas, sont toujours occasionnée par le haut degré de raréfaction de l'air,
disposés à changer de route pour contourner des étendues M. Monge ayant donné l'explication de ce phéno-
d'eau qui leur semblent exister entre eux et le point de mène, nous ne pouvons que renvoyer au texte de la
l'horizon où ils se dirigent. Par une erreur contraire, il Notice de ce savant. (Décade Egyptienne, tome/,"')
É. M. H
30 MÉMOIRE SUR LE CANAL
franchir péniblement la partie qui est avant le santon d'Abou-Nechâbeh, où nous
arrivâmes le 17 [5 février], après dix heures de marche, à partir de la montagne (1).
Ce santon est placé au pied d'une dune blanche et fort élevée , qu'on aperçoit, à de
grandes distances, de tous les lieux environnans; nous montâmes à son sommet pour
observer ce nouveau site , et nous découvrîmes l'Ouâdy , dans lequel il existe
quantité de puits d'eau potable et propre à l'arrosement des terres mises en culture.
L'eau nous manquoit absolument, et nos chameaux n'avoient pas bu depuis six
jours que nous étions partis de Soueys : nous fîmes donc de l'eau;- et après un repos
nécessaire, pendant lequel nous prîmes divers renseignemens près des fe/lâ/i, nous
reconnûmes la nécessité de faire une recherche préalable des vestiges du canal
dans l'Ouâdy, pour n'avoir à vaincre dans les opérations subséquentes que les diffi-
cultés qui en étoient inséparables. Nous traversâmes la vallée, et nous trouvâmes,
sur la rive nord, de nouvelles traces, encore profondes, de l'ancien canal ; nous
les suivîmes pendant cinq heures jusqu'auprès d'A'bbâçeh (2) , situé à l'entrée de la
vallée : ce village occupe le centre d'une première digue transversale , qui avoit
sans doute pour objet de limiter l'expansion des crues dans la partie supérieure
de cette vallée et la plus susceptible de culture.
Au-dessus d'A'bbâçeh , on retrouve divers canaux d'irrigation. Celui qu'on
nomme Bahar-el-Bagâr et Bahar-el-Boneyh , devoit faire partie de l'ancien canal
dérivé de la branche Pélusiaque, près de Bubaste. Celui qu'on nomme Bahar-
Abon-Hâmed , semble appartenir au canal supérieur, dit Amnis Trajanus , et depuis,
Canal du Prince des Fidèles , dont la prise d'eau est près du vieux Kaire, Fostât ,
l'ancienne Babylone des Perses en Egypte. Ne pouvant pas en suivre toutes les
inflexions, à cause des nombreux fossés et des criques dont la plaine est sillonnée,
nous reprîmes à Belbeys la route du désert, et nous nous rendîmes au Kaire pour
y prendre de nouveaux moyens de continuer les nivellemens. Nous y arrivâmes
le 21 pluviôse [9 février 1799] : nous y trouvâmes le quartier général, qui partit
le lendemain pour suivre l'armée , qui marchoit sur la Syrie. Huit jours s'étoient
écoulés, et nous réclamions une nouvelle escorte; mais les circonstances, devenant
toujours plus difficiles, ne permirent pas de nous la fournir, et de nouveaux
incidens différèrent encore la reprise de nos opérations jusqu'au mois de vendé-
miaire an 8 [septembre 1799].
§. III.
II. e Opération de topographie et de nivellement.
C'étoit alors du général en chef Kléber que je devois réclamer les moyens
de reprendre cette opération; ses intentions répondirent à mon empressement, et
je me disposai à repartir. Le général Damas , chef de l'état-major général , qui
(1) Ce santon, où se trouve le tombeau d'un cheykh le lieu par des observations astronomiques. On aper-
Arabe, en grande vénération dans la contrée, avoit paru çoit cette dune de très-loin, quand elle est éclairée par
un objet stable et susceptible d'être déterminé dans la le soleil,
géographie; M. Nouet en avoit précédemment déterminé (2) A'bbâceh, ou A'bbâcyeh.
DESDEUXMERS. 1Q
partageoit les dispositions du général en chef, voulut bien ajouter encore à l'étendue
de ces moyens. Les ingénieurs qui m'avoient secondé dans le premier voyage, étoient
ou malades, ou en mission pour le service; et j'y suppléai par MM. Févre, Dubois,
Favier et Duchanoy.
Le 7 vendémiaire an 8 [29 septembre 1799], nous partîmes pour Belbeys, où
commandoit le général Reynier, auprès duquel nous devions trouver le complément
de notre escorte : ce général voulut bien combiner ses mouvemens militaires pour
couvrir et protéger les nôtres; il nous donna rendez-vous dans l'Ouâdy, et nous
partîmes du camp avec un bataillon de la 8^. e demi-brigade, commandé par
M. Lhuillier, qui facilita nos recherches avec beaucoup d'intérêt. Nous continuâmes
à relever le cours du canal depuis A'bbâçeh, et nous arrivâmes le 14 [6 octobre]
au Râs-el-Ouâdy, où nous avoit devancés le général Reynier. Je laissai à mes
coopérateurs le soin d'achever le plan jusqu'à Saba'h-byâr (1), où nous convînmes
de nous rejoindre le 15 [7 octobre] au soir; je me détachai avec le général pour
reconnoître la partie orientale de la vallée.
Nous poussâmes nos reconnoissances à dix lieues au-delà du santon Cheykh-
Henâdy : nous retrouvâmes jusqu'au Mouqfâr (2) des traces , souvent interrompues,
du canal; nous remarquâmes des ruines, dites el-Konm-Abou-Keycheyd, que nous
croyons appartenir au site d'Heroopolis , ainsi que nous le motiverons plus bas.
Les digues sont totalement effacées quelques cents toises après le Mouqfâr;
la vallée devient plus étroite à Saba'h-byâr; et l'on doute si le canal a existé dans
cette partie, que les sables n'ont pas encore totalement envahie. C'est un peu au-
delà de ce point que la crue de l'an 9 [1800] présenta un courant extrêmement
rapide.
Nos courses s'étendirent sur plusieurs points du désert ; nous parcourûmes les
lagunes que les Arabes appellent Kerhat , et qui prirent l'aspect d'un grand lac après
la crue dont nous venons de parler ; nous relevâmes les puits de Mourrâh et d'el-
Menâïf, dont la connoissance devenoit précieuse à la cavalerie, qui faisoit, dans
ces déserts, une guerre active aux Arabes. Enfin, après avoir fait dix-huit à vingt
lieues de courses, nous arrivâmes à Saba'h-byâr, où les ingénieurs terminoient leur
topographie; mais, ne trouvant pas dans ce site un point propre à établir un
repère fixe du nivellement, nous résol Cimes de remonter jusqu'au Mouqfâr, où le
canal offre encore un profil de grandes dimensions. Le général Reynier donna suite
à ses opérations militaires , et nous laissa une escorte avec quelques dromadaires ,
pour nous servir d'éclaireurs (3). .
Le Mouqfâr offre des ruines qui ont le caractère d'un établissement public (4) ,
qu'on pourroit considérer comme ayant servi de douane, ou de poste pour la
(1) Saba'h-byâr, les sept Puits. nous garantir des surprises des Arabes, attendu que,
(2) Mouqfâr , désert. Les Arabes et nos guides nous dans le cours des opérations, nous nous trouvions sou-
ayant toujours répondu Mouqfâr, toutes les fois que vent assez éloignés les uns des autres, et que les dunes,
nous leur demandions comment on appeloit ces lieux hautes et boisées dans cette partie, bornoient par-tout
situés au bord du canal où se trouvent des ruines, nous l'horizon. L'opération doit beaucoup, à cet égard, a la
avons d'abord considéré cette expression comme un nom bienveillance constante du commandant de l'intrépide
propre, et nous l'avons conservée dans notre topographie. corps des dromadaires, M. Cavalier.
(3) Ces éclaireurs nous devenoient nécessaires, pour (4) Voir ces ruines dans l'Atlas.
É. M.
40 MÉMOIRE SUR LE CANAL
sûreté de la navigation. Cet établissement, qui est sur la rive nord du canal, a pu
être considérable, à en juger par les décombres qui l'avoisinent. Nous y avons
trouvé plusieurs blocs de granit, dont un, que nous avons placé à l'angle N. E. du
bâtiment, nous a servi de repère dans le nivellement : la surface de ce bloc est,
de 8 pieds 2 pouces, supérieure au fond du canal. Du 16 au 20 [8-12 octobre],
nous prolongeâmes le nivellement en suivant la vallée par Saba'h-byâr ; nous trou-
vâmes sur cette direction , à son extrémité , un monticule portant à sa sommité
des ruines assez remarquables : elles consistent dans des débris épars de gros blocs
de grès et de granit polis, portant des moulures de corniche, qui ont dû appar-
tenir à une rotonde de 15 à 20 pieds de diamètre. Nous motiverons, dans nos
considérations sur la géographie ancienne de l'Isthme , l'application que nous
faisons de ces vestiges à un Serapeum.
En entrant dans le bassin des lacs amers , nous prîmes la direction présumée
du repère que nous avions établi le 16 pluviôse an 7 [4 février 1799], en
suspendant nos opérations. Parvenus dans les terres fangeuses et salines du
fond des lacs, nous résolûmes de remonter jusqu'au pied de la montagne, en
marchant sur le pic dont la position avoit été déjà déterminée dans la première
opération : arrivés à ce point, que nous trouvions plus élevé de 173 pieds que
le fond des lacs , nous pûmes plus facilement reprendre la direction du repère
auquel nous devions rattacher nos opérations. Nous étant, en effet, divisés et
rangés sur un front d'environ 1200 toises, nous nous portâmes vers la cunette
des lacs, étant convenus de signaler la découverte du repère par trois coups
de fusil : les ingénieurs du centre l'ayant signalée, et nous étant réunis pour
reconnoître les piquets de repère, nous les trouvâmes dans leurs positions res-
pectives , et même avec les traces encore sensibles de la chaîne de métrage qui
y aboutissoit. Nous y reprîmes le nivellement, en nous dirigeant vers le point
de départ de la montagne (89.° station) , où nous terminâmes cette seconde partie
du nivellement.
Il étoit bien important d'achever le jour même ; car l'eau manquoit déjà, et nous
n'eûmes que le temps d'arriver aux Byr-Soueys , pour étancher la soif de tout notre
monde, que la chaleur extrême, les difficultés qu'avoit présentées le passage du fond
marécageux des lacs, et une marche accélérée , avoient extrêmement fatigué (1).
Nous arrivâmes dans la nuit à Soueys. Nous nous proposions de retourner au Kaire
par la vallée de l'Égarement, dont nous n'avions encore reconnu que les extrémités;
mais, ayant été forcés de laisser une partie de notre escorte et de nos moyens à
Soueys, nous retournâmes directement au Kaire.
(1) Les fatigues de la veille n'avoient pas été moins trouvions en effet sur un des points de communication
pénibles : nous étions sur pied dès les deux heures du de la haute Egypte avec la Syrie, pays entre lesquels l'en-
matin, pour éviter la surprise d'un parti d'Arabes et nemi entretenoit des correspondances pendant quel'armée
de Mamelouksqui avoient campé près de nous. Nous nous Française étoit devant Saint-Jean-d'Acre [A'khah].
DES DEUX MERS. ^1
§. IV.
III. e Opération de topographie et de nivellement.
Il nous restoit encore à prolonger le nivellement jusqu'à la Méditerranée , pour
connoître les hauteurs respectives des deux mers , et ensuite à le rattacher au Nil ,
près du Kaire , pour trouver la pente que nous présumions exister entre ce point
de son cours et le fond du golfe , à Soueys. La connoissance de ces données
étoit l'objet d'un dernier voyage; et quoique les circonstances devinssent toujours'
plus difficiles, nous résolûmes de profiter du peu de temps que nous donnoit
encore l'ennemi , dont les mouvemens annonçoient qu'il devoit déboucher par
Qatyeh, où nous pouvions arriver sans avoir communiqué avec la garnison que
nous y avions.
Nous quittâmes le Kaire le 23 brumaire an 8 [ 1 4 novembre 1799]. De retour
à Belbeys, nous en partîmes avec une escorte qui fut portée à 1 30 hommes (de la
1 3. e demi-brigade) , y compris des sapeurs et cavaliers dromadaires; et quoique la
veille on eût détaché du camp quelques cents hommes pour secourir Soueys, que
l'on croyoit attaqué, cette circonstance augmentoit la crainte que nous avions
de ne pouvoir jamais terminer notre entreprise : mais, heureusement, nous n'éprou-
vâmes que des fatigues et des contre-temps.
Le retour récent de plusieurs ingénieurs au Kaire nous avoit permis de porter
à huit le nombre de ceux qui étoient nécessaires pour accélérer les opérations,
et d'en former deux brigades , dont l'une devoit descendre du Mouqfîr vers la
Méditerranée, et l'autre devoit remonter du même point par l'Ouâdy, Belbeys,
l'Abou-Menegy et le Nil, jusqu'au Meqyâs de Roudah (1) : nous nous séparâmes,
en conséquence de cette disposition, le 27 [18 novembre], au Mouqfâr; nous
nous portâmes, MM. Gratien Le Père, Saint-Genis, Chabrol et moi, vers la
Méditerranée, et nous confiâmes à MM. Févre , Devilliers , Alibert et Duchanoy,
le soin des opérations à faire de ce point jusqu'au Kaire.
Cependant nous étions déjà à cinq lieues dans le désert, au nord du Mouq-
fâr, et nous venions de camper le 29 [20 novembre] au soir, quand quelques
soldats qui s'étoient éloignés, accoururent en criant aux armes : nous vîmes, en
effet, un détachement de cavalerie qui se portoit avec rapidité sur notre bivouac ;
mais, sur le qui-vive, nous reconnûmes bientôt des Français. L'officier, à la tête
de 30 dragons, nous avoit cherchés tout le jour, et nous portoit, de la part du
général Lagrange , auquel le général en chef Kléber l'avoit adressé , l'ordre de
nous replier de suite sur Belbeys : il avoit plus facilement rencontré la veille, dans
l'Ouâdy, les ingénieurs qui opéroient en remontant vers le Kaire.
Après avoir établi des repères fixes du nivellement et un signal propre à la
reconnoissance de ce point du désert, nous partîmes pour Belbeys, où nous arri-
vâmes le 30 brumaire [21 novembre], en seize heures de marche forcée. Cette
marche rétrograde étoit en effet nécessaire ; car notre situation eût été difficile,
(1) Roudah, nom que l'on écrit encore Raovdha.h.
42 MÉMOIRE SUR LE CANAL
en partant de Qatyeh, où nous nous rendions en opérant, si l'ennemi, ayant
débarqué des troupes à Soueys , se fût dirigé sur l'Ouâdy. Mais, les mouvemens
mieux connus de l'ennemi s'étant bornés à une reconnoissance des forts d'el-A'rych
et de Qatyeh, nous résolûmes de retourner dans le désert, pour y reprendre le
cours de nos travaux.
Nous avions repris, le 8 frimaire [29 novembre], et prolongé notre opération;
le9[3o],nouscherchâmesenvain!e puits d'Abou-el-Rouq (1), où nous devions faire
de l'eau : le guide Arabe qui devoit nous y conduire, feignit de ne plus se recon-
noître ; nous avions des motifs de lui soupçonner l'intention de contrarier notre
marche, et de protéger des convois de sa tribu pour la Syrie. Ce contre-temps
nous força de suspendre encore nos opérations , et de nous rendre directement
aux Byr-el-Deouydâr , puits qui se trouvent sur la route basse de Sâlehyeh à
Qatyeh : nous y fîmes de l'eau ; et , après avoir reconnu les environs de ce nou-
veau site et les difficultés d'opérer dans les dunes sur la direction présumée de
Péluse, nous résolûmes de nous rejeter à l'ouest sur les bords du lac Menzaleh,
dont les terres basses présentoient moins d'obstacles pour le nivellement. Nous
opérâmes en effet moins péniblement jusqu'à la Méditerranée , sur une plaine
vaste, recouverte d'une croûte saline et humide, mais assez solide, et nous pûmes
alors donner de plus grandes portées à nos coups de niveau.
Ces dernières opérations fournissent un développement de 23,000 mètres depuis
les Byr-el-Deouydâr jusqu'à la mer. Le 1 1 frimaire [2 décembre], nous rattachâmes
ce nivellement aux plus hautes laisses de la mer, à l'embouchure Pélusiaque, au
pied de la batterie dite de Tyneh; c'étoit le cinquième jour de la lune, il étoit
onze heures dix minutes du matin, la marée (2) commençoit à monter, et le vent
soufïïoit du nord-ouest avec assez de force.
Après avoir visité la côte dans ces parages , nous nous rendîmes directement à
Qatyeh. Nous suivîmes les bords de la mer pendant une heure de marche vers
l'est , et nous reprîmes les sentiers frayés dans les dunes , à l'est ~ sud-est.
Ces dunes sont fort élevées; les sables en sont extrêmement blancs, fins et mou-
vans. Cette route est très-difficile pour l'artillerie : on y trouve des bas-fonds maré-
cageux et salins , avec quelques traces de végétation que des eaux plus ou moins
saumâtres y entretiennent. Plusieurs de ces lagunes nous ont paru être au-dessous
du niveau de la Méditerranée, qui en est peu distante.
Arrivés à Qatyeh (3) , après quatre heures et demie de marche de Tyneh, nous
trouvâmes près du général Destaing, qui y commandoit alors, de nouveaux moyens
en vivres et en escortes , pour achever nos opérations de Byr-el-Deouydâr jusqu'au
point du désert où , quatre jours auparavant , nous avions été forcés de les sus-
pendre. Le 15 frimaire [6 décembre], nous les terminâmes, après avoir parcouru
un nouveau développement de 42,42.0 mètres, de Byr-el-Deouydâr au point de
(1) Abou-el-Rouq étoit, dit Maqryzy, une petite ville; un à deux pieds dans tous les ports de la Méditerranée,
elle se trouvoit sur la route supérieure de Sâlehyeh à Elles ne sont pas plus fortes à Alexandrie.
Qatyeh. (3) Qatyeh n'étoit qu'un poste retranché dans le
(2) On sait que les plus fortes marées n'excèdent pas désert.
DESDEUXMERS. 4 2
repère cité ci-dessus. Nous nous rendîmes à Sâlehyeh, en longeant les lagunes
marécageuses du MenzaJeh, qui éprouvent les mouvemens de ce lac et l'in-
fluence des marées par les canaux du Qantarah (i), pont situé sur la route de
Sâlehyeh à Qatyeh.
Arrivés à Sâlehyeh , nous nous proposions de nous rendre à Faqouçah (2) , sur
l'ancienne branche Pélusiaque, que Strabon dit avoir été la prise d'eau du canal des
Rois : mais les eaux n'étoient pas suffisamment retirées , et nous dûmes ajourner
encore cette reconnoissance. Nous ne ferons pas mention de divers autres incidens
qui, n'étant d'aucun intérêt dans ces résultats, n'ont eu d'autre effet que de ra-
lentir notre marche, de fatiguer nos escortes, et, plus malheureusement encore,
d'afïïiger, dans nos rencontres, des familles dispersées d'Arabes, dont la fuite, qui
pouvoit n'être que l'effet de la peur ou de la prudence, excitoit nos gens à des
excursions qui compromettoient souvent notre propre sûreté.
En remontant au Kaire, et passant les Gouçour-Soultânyeh [les digues du Sul-
tan] , qui couvrent l'Ouâdy vers A'bbâçeh et Seneka, nous observâmes la diffé-
rence sensible des niveaux et l'élévation des terres à l'ouest, par rapport à celles
de la tête de l'Ouâdy, dont la pente s'accroît tellement, que, vers le santon d'Abou-
Nechâbeh, il s'y trouvoit , après la crue de l'an 9 [1800], plus de 20 pieds d'eau.
Il reste à rendre compte des opérations confiées aux ingénieurs de la seconde
brigade , pour la partie comprise entre le Mouqfâr et le Meqyâs de Roudah ,
dont le résultat devoit donner pour complément la pente du Nil depuis le Kaire
jusqu'à la Méditerranée.
Dans le rapport que me remit M. Févre , sur l'opération du nivellement
que je lui avois confiée, du Mouqfâr au Kaire, cet ingénieur dit : « Du 21 au
3> 26 brumaire [du 12 au 17 novembre], nous avons parcouru le terrain sur lequel
33 nous devions opérer; nous avons relevé les vestiges du canal entre A'bbâçeh
35 et Saba'h-byâr. Le 27 [18], nous nous séparâmes de l'ingénieur en chef, qui
53 nous laissa 4.0 hommes d'escorte et quelques dromadaires , en se portant vers
33 Péluse.
33 Nous avions à niveler depuis le Mouqfâr jusqu'au Kaire , sur vingt-deux lieues
33 d'étendue : le temps nécessaire à cette opération dépendoit de notre instru-
33 ment (le niveau d'eau) (3) , qui ne permettoit pas de grandes portées ; nous avions
33 seulement l'avantage de pouvoir constamment établir l'instrument au centre des
33 stations , et de nous affranchir des considérations de la différence du niveau
33 apparent au niveau vrai , et de la réfraction terrestre. Nous nous sommes servis
33 cependant du niveau à bulle d'air, de la 47 2 - e â ^ 4:7%- e station. Différens
33 obstacles ne nous ont pas permis de continuer le nivellement dans le lit du
33 canal ; nous avons plus souvent opéré sur les digues et au-delà.
33 Le 29 [20 novembre] , nous étions à trois lieues du point du départ, quand nous
(1) Qantarat el-Kha^neh , le pont du Trésor. à bulle d'air et à lunettes; mais ils furent pillés dans la
(2) Nous ne connoissons la position de Faqouçah que maison du général Caffarelli, lors de la révolte du Kaire,
d'après la reconnoissance qu'en a faite le général ainsi que beaucoup d'objets précieux, dont la privation
Reynier. a été plus vivement sentie dans les derniers temps de
(3) On avoit apporté de France de très -bons niveaux notre séjour en Egypte.
44 MÉMOIRE' SUR LE CANAL
» reçûmes, par un détachement de cavalerie, l'ordre de nous replier sur le camp de
» Belbeys :nous fîmes planter des piquets de repère, et nous partîmes pour Belbeys,
» où nous arrivâmes le lendemain. Le 4 frimaire [25 novembre], nous reprîmes
» nos opérations.
» Nous nous trouvions le 13 frimaire [4 décembre] au Nil, près de Beyçous,
» à la tête de l'Abou - Menegy, et le 14 [5] à Boulâq; nous dûmes remettre au
» 28 [19] pour rattacher nos résultats au Meqyâs sur le chapiteau de la colonne.
» Ces résultats sont exposés, avec les développemens nécessaires, dans les plans,
» le journal et l'itinéraire de nos opérations, remis à l'ingénieur en chef.»
$. v.
Reconnaissance de l'étendue de l'Inondation.
La crue de 1800, dont la hauteur a été de i4 coudées 17 doigts [24 Js 6° 2 1 ],
étoit très - favorable , par sa grande élévation, pour juger de sa portée dans
l'Ouâdy : les renseignemens qui me parvenoient sur les progrès des eaux, me déci-
dèrent à en constater les effets.
Le général en chef Menou, auquel j'avois soumis le résultat des opérations anté-
rieures, étoit aussi très- jaloux d'obtenir quelque preuve matérielle à l'appui de ce
résultat: il me donna, en conséquence, les moyens d'obtenir cette vérification; et
je retrouvai dans le général Lagrange,, chef de l'état-major général, auquel il
appartenoit d'organiser cette expédition, le même empressement à seconder toute
entreprise utile, quand il ne peut pas y concourir personnellement.
M. Gratien Le Père fit un premier voyage, et partit du Kaire le 4 vendémiaire
an 9 [26 septembre 1800], avec une escorte de 25 dromadaires. Ses instructions
portoient de suivre l'Ouâdy, du côté du nord, où se trouve l'ancien canal, d'y
faire des sondes et d'autres observations; mais, la digue qui établit la communica-
tion de Belbeys à Sâlehyeh ayant été rompue, il se vit obligé de suivre le côté
sud de la vallée.
Le 8 vendémiaire [30 septembre], les eaux n'étoient qu'aux puits du Râs-el
Ouâdy, et couloient lentement. Toute la vallée, depuis A'bbâçeh jusqu'à ces puits,
avoitl'aspect d'une mer; et les diverses tribus d'Arabes qui l'habitent et lacultivent,
s'étoient retirées sur ses bords. Pour ajouter à ces observations, cet ingénieur pro-
longea sa course dans le désert jusqu'à Soueys , et revint au Kaire.
Quinze jours s'étoient écoulés, et de nouveaux renseignemens sur les progrès des
eaux me décidèrent à les constater encore par moi-même. MM. Chabrol et Devil-
liers, qui m'avoient déjà secondé dans les opérations antérieures, m'accompagnèrent.
Nous partîmes du Kaire le i. er brumaire [23 octobre] avec une escorte de
dromadaires. Arrivés à la hauteur du Mouqfâr, nous passâmes à l'autre bord du
canal, où l'inondation étoit réduite à la largeur de son lit, pour constater par
un nivellement la hauteur de l'eau par rapport au repère de granit dont il a été
question. Ce point le plus resserré de la vallée, où il n'y avoit que trois à quatre
pieds
DES DEUX MERS. 4 5
pieds d'eau, étoit guéable pour les troupes qui effectuoient leurs mouvemens entre
le Kaire et Sâlehyeh ; ce qui augmentoit alors de plus d'un tiers le temps néces-
saire à ce trajet.
Nous avions bien prévu que cette crue extraordinaire rempliroit la partie culti-
vée de la vallée entre A'bbâçeh et le Râs-el-Ouâdy, ainsi que cela a lieu dans les
plus fortes crues; mais la digue transversale du Râs-el-Ouâdy nous sembloit suffisante
pour arrêter l'inondation. Cependant, soit que cette digue ait été rompue par la
force des eaux, soit que les Arabes l'aient ouverte pour reverser dans la partie
Lasse la surabondance de la crue, qui, à défaut d'écoulement vers le Nil, pouvoit
retarder de plusieurs mois la culture accoutumée de l'Ouâdy, l'inondation devint
générale, et se porta vers l'est avec rapidité jusqu'au santon (Cheykh-Henâdy) ,
qui n'est distant que de onze à douze lieues du fond du golfe Arabique.
Nous continuâmes notre course, et nous remarquâmes la grande vitesse des
eaux et la profondeur du lit qu'elles avoient creusé, entre Saba'h-byâr et Cheykh-
Henâdy ; partie qui nous avoit toujours paru présenter le plus d'obstacles au
rétablissement du canal , à cause du rapprochement des dunes. Nous résolûmes
alors de revenir après la retraite des eaux , pour juger de l'effet de leur courant ,
dont la vitesse extrême, qui devoit résulter d'une pente considérable, nous fit
soupçonner qu'elles pouvoient se porter vers le Râs-el-Moyeh ou dans les lacs
amers. La connoissance que nous avions acquise antérieurement de ces lieux,
sous leurs rapports géologiques , donnoit du poids à cette opinion : cependant ,
au moins à cette époque, les eaux étoient seulement répandues sur une étendue
de quelques lieues carrées; et, comme elles sembloient devoir s'élever encore,
nous restâmes persuadés qu'elles auront dû se répandre dans le bassin des lacs.
Satisfaits de ce que nous avions vu , nous nous portâmes vers les lacs amers , sur
de nouvelles directions, pour en mieux connoître la forme et l'étendue.
Nous cherchâmes aussi, mais en vain, sur leurs bords, les ruines d'un monu-
ment vues quelques mois avant par MM. Rozières , ingénieur des mines , et Devil-
liers, l'un de nos collègues, dans une course qu'ils firent de Soueys dans l'Isthme.
Ils avoient rapporté des fragmens de granit, dont la sculpture et les inscriptions
en caractères ciudiformes Persans sembloient rappeler les travaux de Darius pour
la confection du canal. Nous desirions retrouver ces ruines, dont l'étendue est
considérable, et en rattacher le site à notre topographie de l'Isthme; mais nos
recherches furent infructueuses : nous n'avons donc pu les placer sur notre carte
d'après ces données si peu précises. Enfin , après avoir parcouru les hauteurs
extrêmement arides et sablonneuses, à Test des vestiges du canal , entre les lacs et
le golfe, nous arrivâmes à Soueys le 7 au soir [29 octobre] (1). Nous employâmes
(1) Nous avions traversé de nombreux camps d'Arabes de ces camps : la fuite précipitée de ces Arabes, et des
de la tribu des grands Terrâbins, à laquelle on venoit soupçons plus fondés sur leurs démarches, nous déter-
d'accorder un asile, après sa fuite de Syrie. Le grand- minèrent à enlever un grand nombre de chameaux
vizir, qui ne pardonnoit pas à ces Arabes les services qui nous parurent destinés pour l'ennemi. Ces petits
qu'ils avoient rendus aux Français dans leur expédi- événemens , qui offraient toujours le spectacle d'une
tion , les avoit forcés à cette émigration. Nous jetâmes action militaire , s'opposoient à l'étendue de nos re-
souvent, et involontairement, la terreur dans plusieurs cherches, par la nécessité de ne pas trop nous séparer;
É. M. , l
4 6 MÉMOIRE SUR LE CANAL
les deux jours suivans à revoir encore la plage au nord du golfe; et nous observâmes,
sur la croupe d'un monticule (planche u) , des vestiges d'habitations : nous en ferons
une application raisonnée à l'ancienne Arsinoé, dans notre Essai sur la géographie
de l'Isthme. Nous fîmes un troisième voyage aux sources de Moïse, et d'autres
reconnoissances dans les environs du golfe, avec i'adjudant-général Tareyre, qui
commandoit alors à Soueys.
Nous pûmes enfin remonter au Kaire par la vallée de l'Egarement : mais nous
n'avions point de guide; et notre confiance reposoit sur M. Devilliers, qui avoit,
en nivôse an 8 [janvier 1 8oo] (i), déjà relevé la route et les défilés de cette grande
vallée, depuis le Nil jusqu'à la mer Rouge. Le secours de notre boussole ne suffisoit
pas pour retrouver divers puits où nous devions faire de l'eau, et nous dûmes aussi
les chercher assez long-temps : cependant nous partîmes de Soueys, et nous fîmes
halte aux sources dites el-Touâreq [les routes], près desquelles nous passâmes la
nuit. Le jour nous avoit encore permis de reconnoître, au sud de ces sources,
des vestiges analogues à ceux qui constituent l'aiguade de celles de Moïse :
actuellement encombrées par les sables , ces sources ne peuvent suffire à une forte
caravane; et l'eau, déjà saumâtre, en est encore moins potable, à cause des roseaux
et des végétaux qui s'y trouvent en décomposition. On y voit des mamelons qui
rappellent autant de sources d'où étoient dérivés de petits aqueducs en maçonnerie,
convergens sur un aqueduc principal qui aboutit à un monticule de décombres
au bord de la mer, où étoit la citerne de l'aiguade ; celle-ci devoit être d'un
accès facile pour les bâtimens, vu sa proximité du rivage, où la profondeur d'eau
est assez considérable.
La source d'el-Touâreq est à environ 50 toises du pied de la montagne escar-
pée, et à 300 toises du bord de la mer : à peu de distance , on voit un monticule
couvert de débris de poteries de terre demi-vitrifiées , et de scories qui indiquent
une fabrique de vases et de jarres à l'usage de la marine.
Le lendemain, nous entrâmes dans la vallée de l'Égarement. Connoissant l'in-
certitude des géographes sur la position de Clysma , que d'Anville place vers cette
source , nous nous portâmes au sud-ouest de la route , espérant y retrouver les
vestiges de cette ancienne ville ; mais nous ne vîmes sur cette plage rien qui pût
en rappeler l'existence. Le rivage y est couvert de coquillages très-variés dans leur
espèce, leur forme, leur volume, leurs couleurs et leur éclat.
A quatre lieues du bord de la mer, nous allâmes reconnoître dans la montagne,
au sud et à 600 toises environ de la route , des fosses disposées pour recueillir
et conserver les eaux pluviales, qui doivent y être très-abondantes en hiver, à
en juger par l'aspect riant de la verdure qu'y entretiennent les nombreux ravins
qui sortent de la montagne et se prolongent dans la plaine : ces fosses peuvent
car nous n'étions alors que trente hommes dans ces et elle occupoit cinq à six lieues d'étendue sur le côté
déserts. su d ^e l'Ouâdy.
La tribu des grands Terrâbins , riche en bestiaux , (i) M. Girard, ingénieur en chef, notre collègue, qui
possède encore 10 à 12,000 chameaux: elle est forte de étoit du voyage et qui en dirigeoit la marche, commu-
500 cavaliers et d'un plus grand nombre d'hommes montés niqua son rapport à l'Institut d'Egypte,
à dromadaire; sa population nous a paru considérable,
DES DEUX MERS. ^n
n'être que les sources indiquées dans les cartes sous le nom Beydâ, dû sans doute
à la blancheur du sol recouvert de sable , et qui a fait donner à cette partie de
la vallée celui à! Onâdy-Ramlyeh (i).
Nous nous arrêtâmes à l'entrée d'un défilé, où Fa plaine qui le précède offre
beaucoup de végétation (2). Nous entrâmes dans ce défilé; c'est un chemin bas,
de 50 à 60 pas de largeur, couvert, de sable, de gravier et de végétation, dont la
pente vers la mer Rouge, sur environ 3000 toises de développement, nous a paru
être de deux à trois pouces par toise : ce chemin est encaissé d'environ 300 pieds
dans le plateau qui domine la vallée ; ses deux bords ont une inclinaison de 4o à
50 degrés : des inflexions nombreuses offrent une correspondance si frappante
des rentrans aux sailians de ce défilé, qu'il semble avoir été taillé parla main des
hommes.
Après une heure de marche, nous débouchâmes dans la plaine supérieure, qui
présente un désordre imposant d'escarpemens, de ravins et d'affaissemens : la for-
mation de ce défilé nous paroît devoir être résultée d'un déchirement du plateau
par un affaissement, tel qu'en produisent communément les tremblemens de terre;
car on ne peut pas attribuer au ravinage des eaux pluviales et torrentielles l'ou-
verture de ce défilé. Nous remarquâmes des masses considérables , calcaires ,
entièrement composées de coquillages et de pétrifications marines mêlées de gypse
très-pur; et nous ne concevons un amas semblable de coquillages , qu'en supposant
qu'ils auront été successivement accumulés dans le fond d'un lac ou du lit d'un
bras de mer, dont l'étendue se sera toujours réduite et concentrée jusqu'à leur
entier dessèchement. Nous marchâmes fort tard ; et, comme nous avions perdu les
sentiers battus, nous n'eûmes long-temps d'autre guide que les étoiles, dans cette
vallée de trois à quatre lieues de largeur sur trente de longueur , du Nil à la mer
Rouge : cette vallée a donné lieu à des observations géologiques , dont les natu-
ralistes qui l'ont visitée exposeront l'intérêt. Nous nous sommes dirigés sur le Gray-
bown, pic dont la forme conique et saillante est très -remarquable, et dont le grès
rouge qui le compose reçoit de la lumière un grand éclat : c'est vers cet endroit
que se trouvent le point culminant de la vallée et un vaste plateau où les eaux de
pluie semblent se partager pour couler par les ravins, en sens contraire, vers la
mer Rouge et le bassin du Nil.
Le lendemain , nous cherchâmes long-temps les puits des Gandely : nous les
trouvâmes enfin ; mais ils étoient à sec. Ces puits consistent dans des fosses de
huit à dix pieds de profondeur; ils se trouvent dans un petit vallon très-boisé, et
dont la végétation, par sa vigueur, atteste que les eaux pluviales y séjournent
pendant une grande partie de l'année. On pense que ces puits ne tariroient pas ,
s'ils étoient plus profonds, moins exposés à l'ardeur du soleil, et si l'eau en étoit
retenue par des parois en maçonnerie: ils ne deviennent, au reste, nécessaires aux
(1) El-Ouâdy Ramlyeh, la vallée sablonneuse. essais de charbon propre à la fabrication de la poudre;
(2) Nous trouvâmes une espèce de bois dont le direc- nous coupâmes dix à douze quintaux de ce bois, que
teur des poudres et salpêtres, M. Champy, nous avoit nous transportâmes au Kaire, et dont on se servit avec
prié de lui rapporter quelques charges pour faire des succès.
É. M. Ï2
48 MÉMOIRE SUR LE CANAL
voyageurs commerçans , qu'autant que des circonstances obligent les caravanes à
éviter la route ordinaire des pèlerins [ Darb-el-Hâggy ] , et à suivre celle de la vallée
de l'Égarement, pour se rendre à Soueys; ils sont plus ordinairement utiles aux
Arabes, les petits Terrâbins qui occupent la vallée, et à ceux qui, devant éviter
les bords du Nil et le Kaire, se rendent de la haute Egypte en Syrie. C'étoit un
point de passage des Mamelouks de Mourâd-bey, pour leur communication avec
l'armée du vizir en Syrie.
En quittant les Gandely , nous traversâmes une plaine unie, sablonneuse, et
d'un aspect sauvage : après trois lieues de marche , nous gagnâmes le site des petits
Terrâbins, où de nombreux ravins, couverts déplantes qui fournissent un fourrage
abondant, présentent le contraste le plus piquant avec l'aridité du désert (i).
Toujours occupés de l'examen géologique et topographique de cette vallée, nous
franchîmes un nouveau défilé, moins profond cependant que le premier, et nous
arrivâmes à Baçâtyn, où notre présence causa des alarmes. Ces petits événemens
avoient quelquefois un effet fîcheux pour ces Arabes , trop souvent compromis
par la conduite de leurs cheykhs, qui, cédant toujours à leurs intérêts, servoient
également tous les partis. Nous manquions d'eau , n'ayant pu en faire aux Gan-
dely ; mais nous retrouvions le Nil , et sa riante vallée, dont l'aspect, en sortant
du désert , paroît toujours délicieux. Nous avions fait plus de cent lieues dans
cette dernière tournée , dont l'objet étoit si heureusement rempli ; nous rentrâmes
au Kaire le 11 brumaire [2 novembre 1800].
Cependant nous n'avions encore sur la topographie entre le Kaire etBelbeys,
que des reconnoissances imparfaites, mais qui avoient suffi pour le nivellement;
voulant donc lui donner le même degré d'exactitude , nous chargeâmes M. Devilliers
de ce complément du travail : cet ingénieur, auquel j'adjoignis M. Viard, élève,
commença ses opérations le 15 nivôse [5 janvier 1 801], et les termina le 30 [20].
Une autre course que nous ajournions au printemps , eût été extrêmement inté-
ressante, à cause de la retraite des eaux, qui ont dû laisser des repères précieux
de leur élévation dans tout le cours de l'Ouâdy et dans le cœur du désert ; mais les
événemens postérieurs nous ont privés de la satisfaction que de semblables résultats
dévoient nous donner.
Nous devons avouer que notre zèle eût été infructueux dans ces opérations
et toutes celles auxquelles le service a donné lieu pendant tout le cours de l'ex-
pédition (trente-neuf mois), sans la bienveillance qu'ont montrée constamment
MM. les officiers généraux, et sans la part qu'y ont prise les officiers des divers
détachemens chargés de protéger nos marches. Sous ce rapport, les travaux litté-
raires de la Commission des sciences et arts, ainsi que ceux des ingénieurs, appar-
tiennent aussi à l'armée d'Orient (2).
(1) La prise de quelques chameaux chargés de grains, à porter en Syrie des grains dont la vente leur assurait de
qu'on pouvoit croire destinés pour l'armée du vizir, fut un grands bénéfices; conduite dont ils pouvoient encore se
nouveau motif de soupçonner l'infidélité de ces Arabes, prévaloir, en cas d'événement, vis-à-vis du grand-vizir,
quoiqu'ils eussent traité des premiers avec les Français, (2) Quant aux opérations relatives au canal des deux
auxquels ils ont été souvent très-utiles pour les convois par mers, nous devons au général Reynier, plus particulière-
caravane : mais l'intérêt les avoit sans doute déterminés ment, la satisfaction de les avoir heureusement terminées j
DES DEUX MERS. 4ç
Ce fut au retour de mon dernier voyage dans l'Ouâdy, que j'adressai au
général Bonaparte, qui étoit alors en France, le rapport dont nous donnons
ici la transcription.
S. VI.
Rapport de l'Ingénieur en chef, Directeur général des Ponts et Chaussées ,
au PREMIER CONSUL de la République Française.
Au Kaire, le 15 Frimaire an 9 [6 Décembre 1800].
Citoyen Premier Consul,
«Témoin du vif intérêt que vous avez montré dans la reconnoissance des
» vestiges de l'ancien canal deSoueys, chargé par des instructions spéciales d'ajouter
» à cette première reconnoissance des résultats géométriques, et de vérifier par
» des nivellemens la possibilité de rétablir la communication des deux mers , j'ai
» constamment fait naître et saisi les occasions d'accroître mes recherches , et de
» remplir cette tâche importante que vous m'avez confiée.
» Les événemens qui se sont si rapidement succédés, ont rendu le travail long
» et pénible; mais les ingénieurs Gratien Le Père, Saint-Genis, Chabrol et Févre,
y> appelés à y concourir plus particulièrement, ainsi que MM. Favier, Dubois,
» Devilliers et Duchanoy, m'ont si bien secondé, que j'ai pu enfin le terminer.
» Je dois beaucoup encore au zèle éclairé des officiers généraux qui comman-
» doient dans cette partie de l'Egypte ; car ks mouvemens de l'ennemi nous
» ont aussi contrariés, en nous faisant quelquefois rétrograder, et suspendre nos
» opérations.
»A l'époque où l'évacuation étoit près de s'effectuer, j espérois , Citoyen
» Premier Consul, vous porter ce travail, que je croyois complet, quand la crue
» extraordinairement abondante de cette année vint encore y ajouter une preuve
» heureuse et matérielle de l'exactitude de nos résultats.
» J'ai vu, dans une reconnoissance récente, que le Nil s'est répandu dansl'Ouâdy
» [la vallée]; qu'il a franchi la limite ordinaire de sa portée, qui est de huit à neuf
» lieues au nord-est de Belbeys ; et qu'en ouvrant la digue qui fixe cette limite,
» il s'est répandu vers l'est jusqu'à l'extrémité de l'Ouâdy et près des ruines du
» Serapeum qu'on trouve au nord du bassin des lacs amers.
» Dans cette crue, qui étoit de deux coudées [3^ 4° ] plus forte que celle de
nous lui offrons ce témoignage de notre reconnoissance Nous ne prétendons pas distribuer ici des éloges qui
pour l'intérêt qu'il y a pris, et pour les secours que nous n'ajouteraient rien à d'autres titres plus glorieux , mais
avons trouvés dans la connoissance qu'il avoit acquise seulement payer un juste tribut de reconnoissance; et
de cette partie de l'Egypte , où il a plus constamment c'est dans cette vue seulement que nous citerons encore
commandé. Le général Reynier, qui, avant d'embrasser MM. les officiers généraux du génie, 'CaffareHi, Sanson
la carrière militaire dans la ligne, avoit acquis les con- et Bertrand, pour tous les services que nous en avons
noissances de notre profession, sembloit devoir apprécier reçus dans le cours entier de nos travaux et de nos
davantage encore l'intérêt de nos opérations. opérations.-
jO MÉMOIRE SUR LE CANAL
» l'an 8 [1799], le Nil a porté des eaux en très-grande abondance à douze lieues
33 de Soueys, et à quatre lieues seulement de la pointe nord du lac Menzaleh,
» au Râs-el-Moyeh, qu'on est obligé de doubler pour se rendre de Sâlehyeh à
» Qatyeh, quand la route directe est fermée par l'inondation.
33 La possibilité de verser à peu de frais les eaux de la mer Rouge dans les lacs
» amers, dont le sol, dans la partie centrale, est de plus de 50 pieds au-dessous
» de la haute mer, nous est également démontrée.
» La connoissance acquise des localités facilite aujourd'hui la lecture du texte
33 des auteurs anciens sur l'étendue, la direction et l'usage de ce canal , et sur les
» changemens opérés par les souverains qui en ont successivement tenté ou effectué
» le rétablissement : les derniers appartiennent aux Arabes, qui, par Tordre d'Omar,
» jetèrent le canal du Prince des Fidèles, ou de Trajan, dans l'ancien canal des Rois
33 vers A'bbâçeh , de manière à pouvoir naviguer du Kaire à Soueys , dont le trajet
33 pouvoit être de cinquante lieues. Le nivellement comporte cette étendue, et on
» l'a prolongé de quinze autres lieues jusqu'à la Méditerranée , près de l'ancienne
» Péiuse, pour connoître le niveau respectif des deux mers ; il a été rapporté à la
33 colonne du Meqyâs, qui donne la mesure des crues du Nil ; et enfin on l'a rat-
» taché, en nivelant, sur une ligne transversale de la vallée du Nil, à un repère
33 invariable, pris à l'angle nord-est du rocher sur lequel repose la grande pyramide.
33 Plus j'y ai réfléchi, Citoyen Premier Consul (et j'apprécie toutes les consé-
» quences d'une opinion hasardée) , plus je me suis convaincu que le rétablissement
33 du canal ne présente aucune difficulté majeure : au moyen d'écluses, ouvrages
33 d'invention moderne, on pourra profiter plus avantageusement des eaux du Nil
33 pendant toute la durée des crues, quel que soit le niveau variable de ces eaux
33 par rapport à celui de la mer Rouge , également variable par l'effet des marées ;
33 c'est dans cette considération que je vois les difficultés qui durent essentiellement
33 contribuer à l'abandon de cette navigation chez les anciens.
33 Je pense qu'une bonne administration doit garantir l'entretien du canal , qui
33 exigera des soins sur quelques points de son cours, à cause de sa proximité des
33 dunes, dont la formation est due à la mobilité des sables du désert. Il est encore
33 des considérations secondaires , dont l'analyse fera l'objet du mémoire que je
33 produirai à l'appui des plans et détails qui y sont relatifs ; mais c'est à Paris seule-
33 ment qu'il est possible de faire graver les cartes et d'obtenir le complément des
33 données nécessaires à une rédaction définitive.
33 Dans une spéculation politique et commerciale de cette importance, la dé-
33 pense qu'exigera le rétablissement du canal, semble être le dernier des obstacles;
3> car, dût-elle monter de 25 à 30 millions, quel intérêt ne doit-on pas se promettre
33 de ces avances, si elles ont pour objet le retour des richesses et du commerce
33 de l'Inde (1) par sa route primitive et naturelle!
33 Les frais d'entretien pourraient être encore avantageusement couverts par la
(1) Ces travaux n'exig«roient même aucun sacrifice et qui peuvent acquérir une valeur foncière de plus de
de la part du Gouvernement; car il suffiroit de concéder deux cents millions,
les terres susceptibles de culture dans la basse Egypte,
DES DEUX MERS. Ci
» mise en valeur de beaucoup de terres incultes dans l'Ouâdy, par les péages et
33 autres droits éventuels. Mais je crois, Citoyen Premier Consul, que le rétablis-
33 sèment du canal des deux mers est nécessairement soumis à l'état présent de la
33 navigation du golfe Arabique : cependant je ne doute pas que, d'une part, une
33 politique ombrageuse, et, de l'autre, l'impéritie des marins du pays , n'aient beau-
33 coup exagéré les dangers de cette navigation. C'est donc aux navigateurs instruits
33 à résoudre cette question préalable, après l'avoir considérée par rapport au temps
33 et à la durée des moussons, et aux difficultés de la navigation de ce golfe (i).
33 Le port de Soueys est d'ailleurs susceptible d'être amélioré , quel que soit
33 l'état d'abandon qu'il ait éprouvé , &c. &c. »
Signé Le Père.
S. VII.
Analyse des Opérations de topographie et de nivellement.
On a vu qu'avant de commencer le nivellement du canal, nous nous sommes
occupés, pendant les douze jours que nous avons passés à Soueys, d'une opération
préliminaire et essentielle à notre travail: il falloit, en effet, nous assurer du niveau
de la mer Rouge, auquel nous devions toujours comparer celui des différentes parties
du canal, pour bien juger ce qu'il avoit été autrefois, et ce qu'il pourroit être
encore un jour. Comme on n'avoit point d'observations de marées d'équinoxe,
c'étoit une circonstance favorable que de pouvoir observer les mouvemens de la
mer pendant une syzygie de la lune, qui se trouvoit alors dans son périgée; les vents
qui régnoient du sud, concouroient encore à porter la marée dans ie golfe: ainsi,
quoiqu'on ne fût pas encore à l'équinoxe, on avoit des motifs sufnsans pour consi-
dérer la marée du 5 pluviôse an 7 [24 janvier 1799] comme répondant au maxi-
mum de l'élévation de la mer Rouge, et juger de l'effet que cette mer auroit pu
produire si les anciens lui avoient ouvert une décharge à travers l'isthme qui la
sépare de la Méditerranée.
Le même jour, au moment où l'on observoit à Soueys l'établissement (2) de ce
port, on repéroit à la tête et dans le lit même du canal la laisse de haute mer; et
c'est de ce repère que nous sommes partis pour faire le nivellement (3).
Quoique l'art du nivellement ne demande que des connoissances élémentaires
de géométrie , il est toujours vrai qu'il exige encore dans ses applications une cer-
taine habitude , et sur-tout une attention sévère et continue , qui prévienne la
moindre distraction. Ceux qui ont fait des nivellemens de quelque importance,
ont du se convaincre qu'il est possible de commettre de ces erreurs qui ne
laissent souvent après elles aucune trace qui les décèle ; elles peuvent naître de
(1) On verra plus bas que cette question est résolue jours de nouvelle et de pleine lune, dans un port,
d'une manière avantageuse dans notre parallèle de la (3) C'est au-dessus du même point que l'on a sup-
navigation de France dans l'Inde par le Cap de Bonne- posé le plan horizontal de comparaison, auquel on a
Espérance et par la mer Rouge, faisant suite au périple rapporté toutes les cotes inscrites au plan; celle de ce
de cette mer. point de départ est de 150 pieds supérieure à la pleine
(a) Etablissement, heure du plein de la mer, les mer.
J 2 MÉMOIRE SUR LE CANAL
l'instrument , de l'observation , de la manœuvre des mires , de la lecture des résultats
sur ces mires , de leur inscription sur le registre , et enfin du calcul pour le rapport
des cotes au plan de comparaison : est-il une source d'erreurs aussi considérable
dans toutes les autres opérations qui exigent l'emploi des instrumens l Un doute
est un motif suffisant pour reprendre l'opération jusqu'à son origine; aussi plusieurs
fois n'avons-nous pas hésité de remonter à plus d'une lieue pour dissiper des doutes
de cette nature : ayant fait deux fois le nivellement du Mouqfâr à Saba'h-byâr ,
dont la distance est de 4o4o mètres, nous n'avons trouvé dans les deux résultats
qu'une différence d'un pouce et demi; différence qui, répartie sur les onze coups de
niveau entre ces deux points, donne seulement une ligne ■§• pour chacun deux.
Cet aveu fait assez voir combien nous avons dû mettre de soins pour nous
affranchir de toute espèce d'inquiétude , et pour acquérir dans nos résultats la con-
fiance que nous voulions nous-mêmes inspirer. Cette opération étoit longue et
pénible : néanmoins elle devoit être accélérée par diverses considérations; car les
ennemis faisoient de fréquentes excursions, et l'Isthme pouvoit devenir le théâtre
des premières actions : l'activité étoit encore nécessaire à cause de nos escortes,
qui, placées au cœur des déserts, y éprouvoient tous les besoins, et ne recevoient
que de mauvaise eau , que nous ne pouvions même leur distribuer qu'avec une
sévère économie.
L'importance et les difficultés d'une semblable opération, qui n'a pu être véri-
fiée par une seconde , nous font donc un devoir de rassembler sous un seul point
de vue toutes les circonstances qui peuvent en établir et attester la précision. Pour
remplir toutes ces conditions d'exactitude et de célérité, nous nous sommes
assujettis à une marche simple et constante. L'ingénieur attaché au niveau prenoit,
à chaque station , les résultats recueillis par deux autres ingénieurs qui dirigeoient le
maniement des mires d'avant et d'arrière , et tous trois se les communiquoient
respectivement à chaque coup de niveau.
L'ordre du registre étoit tel , qu'au moyen d'une addition ou d'une soustraction
on savoit, à chaque station, les hauteurs respectives du terrain pour chacun des
points sur lesquels on avoit opéré ; elles s'y trouvoient comparées à la haute mer
de vive-eau, repérée à l'embouchure du canal à Soueys. Enfin un quatrième ingé-
nieur relevoit au graphomètre tous les points de station , et formoit la topogra-
phie de la partie de l'Isthme qui devoit se rattacher aux lieux déjà déterminés par
les observations astronomiques du Kaire , de Belbeys, et des bouches du Men-
zaleh. Mais le succès de ce travail dépendoit encore de la bonté de l'instrument
que nous devions y employer.
L'avantage essentiel de celui dont nous nous sommes servis , c'est qu'il se vérifie
par lui-même à chaque opération, de sorte qu'il n'apporte aucune erreur dont,
pour ainsi dire , il n'avertisse en même temps : telle est l'utilité qui résulte du
système des deux lunettes de cet instrument. En effet, à chaque station, après
l'avoir posé entre les deux mires, la bulle étant de niveau et les deux lunettes croi-
sées en sens contraire , on fixoit avec l'une la mire d'avant , et avec l'autre celle
d'arrière; ensuite on retournoit le niveau; et il suffisoit qu'une des deux lunettes
rencontrât
DES DEUX MERS. O
rencontrât le même point de la mire que l'autre venoit de déterminer, pour que
l'instrument fût vérifié: s'il avoit éprouvé quelque dérangement, on le rectifioit.
Toutes ces conditions étant remplies, on étoit sûr du coup de niveau donné,
pourvu qu'il n'y eût pas de faute dans la manœuvre des mires , ou d'erreur dans la
lecture des cotes indiquées; aussi les avons-nous constamment suivies et observées
nous-mêmes : mais il failoit encore qu'elles eussent été vues bien nettement avec
les lunettes; et cette condition essentielle, jointe à l'impossibilité de bien s'entendre
à de grandes distances et de franchir les inégalités du terrain , devoit fixer la portée
de nos coups de niveau. Cette portée a communément été réduite entre 3 et 4oo '
mètres : plus loin, la vue étoit troublée par les fortes ondulations que faisoient
éprouver aux lignes de graduation de nos mires les vapeurs qui existent toujours
dans les parties basses de l'atmosphère ; et ce n'étoit que pendant les trois premières
et les deux dernières heures de la journée, que nous pouvions aisément nous
étendre jusqu'à 600 mètres de chaque côté. Enfin, d'après cet état de choses, nous
n'avons jamais pu niveler plus de deux à trois lieues par jour (1) ; et cette limite
de la portée de nos stations est la première et la principale cause des obstacles
physiques que nous avons rencontrés.
Une autre cause d'erreur qu'il importoit aussi d'éviter, c'étoit la réfraction;
phénomène si difficile à bien apprécier, lorsqu'on veut avoir égard aux variations
produites par les changemens de température et la différence des distances
où l'on observe : le moyen le plus simple et le plus sûr de remédier à ces incon-
véniens étoit de placer toujours le niveau à des distances égales des deux mires.
On verra, dans le registre du nivellement, que nous avons rigoureusement suivi
cette loi dans notre premier voyage , quoique les inflexions du canal et les acci-
dens du terrain , toujours assez sensibles à de grandes distances dans le désert le
plus uni , nous forçassent , ou à les resserrer considérablement après les avoir me-
surées, ou à poser et déplacer l'instrument à plusieurs reprises; ce qui apportoit
des lenteurs toujours pénibles dans des marches aussi difficiles.
Mais dans le second voyage , et sur-tout dans le troisième , où des incidens de
toute espèce nous ont fait craindre de ne pouvoir jamais achever notre entreprise,
nous avons été obligés d'abandonner assez souvent cette méthode infaillible, mais
trop lente, et nous nous sommes plus ordinairement arrêtés aux positions déter-
minées par le relief du terrain que nous devions franchir, pour ne pas trop multi-
plier les stations et pour leur donner plus de portée (2). Cependant nous n'avons
cédé à ces considérations qu'avec circonspection, n'admettant jamais des diffé-
rences de distances trop considérables : au-delà de 30 mètres, leur nombre est
de plus en plus rare; et quelquefois seulement elles ont surpassé 100 mètres.
(1) Les nivellemens portant un développement de 60 été affranchi des difficultés inséparables de l'état de guerre.
lieues, entre le Kaire , Péluse et Soueys, n'ont exigé que (2) Le nombre des stations où les coups de niveau
25 jours de travail effectif; mais les reconnoissances, les d'avant et d'arrière ont porté sur des distances inégales,
contretemps er les marches rétrogrades ont porté ce temps, est de 39, sur les 342 auxquelles a donné lieu le nivel-
pour six voyages, à plus de 100 jours. Nous desirions lement de Soueys à la Méditerranée, sur un dévelop-
faire la vérificaùon de cette grande opération, que nous pement de 180,852 mètres [92,790 toises], équiva-
aurions pu effectuer en un mois, dans un temps où l'on eût lens à 40 lieues fde 2283 toises.
É. M. K
;4
MÉMOIRE SUR LE CANAL
Ainsi, quelle que soit la différence de chaleur de ces climats par rapport au
nôtre, nous avons dû la regarder comme inappréciable dans celle de la réfraction,
en y appliquant, comme nous lavons fait, les corrections des tables dressées d'après
les expériences et observations faites en Europe. D'ailleurs , cette différence de
température est bien moins considérable dans la saison où nos opérations ont été
faites, l'hiver et l'automne des années 7 et 8 [ 1798-9].
Au retour de la dernière, nous avons voulu faire au Kaire des expériences
sur la réfraction, afin de la corriger d'après des observations particulières à cette
latitude ; mais la température s'est trouvée trop peu élevée , et les résultats que
nous avons obtenus, trop peu sensibles pour les préférer à ceux des tables que
nous avons adoptées.
Il faut encore considérer que les quantités que nous pouvons avoir négligées en
prenant ce parti, ne s'accumulent pas , mais, au contraire, qu'elles se compensent
d'elles-mêmes, puisque ces inégalités de distances avoient lieu tantôt en avant et
tantôt en arrière. Et en effet , après avoir calculé avec soin les différences du ni-
veau vrai au niveau apparent pour ces mêmes cas, et avoir combiné ces corrections
avec celles dont nous venons de parler, la dernière cote , celle de la mer Rou°-e,
que- nous avions déjà déterminée sans y avoir égard, n'a varié que de o d i° 9 1 . Ainsi,
en admettant que cette variation dût être de six pouces, c'est-à-dire, qu'il y ait eu
une erreur plus que triple dans la correction, faute d'avoir exprimé dans le calcul
toute l'intensité de la réfraction , ce maximum d'erreur est peu considérable pour
une opération si étendue; et c'est sans doute un résultat satisfaisant , que de pouvoir
garantir, à moins d'un demi-pied près, la différence du niveau des deux mers.
Enfin, la confiance que nous avons dans ce résultat, est motivée sur les pré-
cautions que nous avons prises dans le cours des opérations , sur le choix des
ingénieurs qui ont successivement opéré, et sur la justesse de l'instrument dont
nous nous sommes servis. Nous allons donner, dans le tableau suivant, l'extrait du
journal du nivellement pour les principaux points de l'Isthme, et passer à l'examen
de ces résultats.
Table des ordonnées comparatives du Nivellement des principaux points de
V Isthme , de Soueys et du Kaire à la Méditerranée (1).
I. re PARTIE... DE LA MER ROUGE À LA MÉDITERRANÉE.
INDICATIONS
NUMÉROS
ORDONNÉES
ZN MESURES
DISTANCES
LN MÈTRES.
DES PRINCIPAUX POINTS.
STATIONS.
ANCIENNES.
NOUVELLES.
DE SOUEYS.
INTERMÉDIAIRES . '
ds. 0. lig.
Marée de vive-eau . . . a Soueys . . .
O.
I5O. O. O.
48.726.
Basse mer de vive-eau . . à id.. . .
O.
155. 6. 0.
50.512.
Maison de la marine. . . à id... . .
i44. 3- 9-
i47- 9- 8 -
46.878.
48.013.
j
\ 2,270.
Naissance de l'ancien canal
I.
2,270.
1
1
(1) Voye\ le Journal du nivellement, à la suite de ce Mémoire (Appendice, j". /// ).
DES DEUX MERS.
55
INDICATIONS
DES PRINCIPAUX POINTS.
Report ci -contre.
Chemin des caravanes
Point de canal
Fin des vestiges du canal
Point de repère dans les lacs amers.
Pied de la montagne à pic
Point du bassin des lacs amers. . . .
Sol au Serapeum
Sol aux puits de Saba'h-byâr
Granit du Mouqfâr
Eau du lac à Râs-el-Moyeh
Pierre angulaire de By r-el-Deouydâr.
Sol au pied des ruines de Péluse. . .
Haute mer de vive-eau . . à Tyneh .
Basse mer de vive-eau . . . à id. . . .
NUMÉROS
6
21
26
63
80
IIO
J 57
'95
208
269
312
337
342
3^
ORDONNÉES EN MESURES
IJO.
IJO. I
165.
179.
3 1 -
204.
iji. 1
160. 1
J 57
179.
169. 1
176.
179.
180.
8. 11.
1. 6.
o.
7-
5-
2.
1. 4-
1. 8.
6.
5-
48.967.
5 1 .960.
53.680.
58.270.
10.298.
66.353.
49.3 57-
5 5- 2I 3-
5 1 . 1 66.
58.293.
55-'95-
57-3j4-
58.282.
58.634.
TOTAL des distances de Soueys à Tyneh, par la ligne du nivellement.
Méditerranée. . . Basse mer 'de vive-eau à Tyneh. .
Mer Rouge Haute mer de vive-eau à Soueys.
Mer Rouge supérieure à la Méditerranée ... de .
DISTANCES EN MFTRES.
DE SOUETS.
7,090.
20,406.
23,926.
48,056.
53,062.
62,022.
79, 39 2 -
9SM7-
99,387.
1 34,032.
160,^92.
178,372.
180,852.
1 50. o o
ds. o. iig.
30. 6. o
2,270.
4,820.
i3,3'6.
3,520.
24,1 30.
5.006.
8,960.
1 7,j7°-
'5,955-
4,040.
34,645-
26,760.
17,580.
2,480.
180,852.
5s. o. Iig.
180. 6. o 58,634.
48,726.
9,908.
II. e PARTIE DU MOUQ.FÀR AU MEQYAS DE L'ÎLE ROUDAH.
INDICATIONS DES PRINCIPAUX POINTS.
Granit du Mouqfâr
Lit du canal au pied du Mouqfâr
Douhâr-Abou-Zaryg , près de Kafr-Sâlehyeh . . . .
Canal près des ruines d'Abou-Keycheyd , au sud.
Digue transversale de l'Ouâ \y
Lit du canal au pied de ladite digue
Râs-el-Ouâdy , ou tête de la vallée
Byr-Râs-el-Ouâdy
Salsalahmout (hameau de)
Matardât ( hameau de )
El-Genehatreh ( hameau de ]
Tell-el-Kebyr ( vallée des Toumylât )
Rahourny ( village)
Sentah ( village )
Chemin de Belbeys à Qorayn
NUMÉROS
des
STATIONS.
391.
4.5-
485.
486.
500.
503.
510.
523.
530.
5 37-
561.
579-
595-
ORDONNÉES EN MESURES
2,
2.
1. 5.
2. 5.
ds. o.
157. 6.
165. IO.
169.
172.
170. 0. 5
1 80. 1. 1 1
179. o. 3,
ï 8 3. 2. 8
181. 1. 11
171. 8. 7
169. 11. 4
179. 8. 7
169. 6. 7
156. 9. 7
161. 3. 2
5 1.1 66
53.870
54-93 6
55 9 >8
55-^34
58.523
58.153
59.518
58.848
55.780
55.205
58.378
55.076,
50.934
52.385
E. M.
K z
I*
MEMOIRE SUR LE CANAL
Suite de la ii. e Partie.
INDICATIONS DES PRINCIPAUX POINTS.
Qantarat-el-Kharâyb , près de Belbeys
Eau du canal de l'Abou-Menegy , près de Zoâmel
EI-Menayr ( village ) . . .
Kereçân ( ruines de )
Kafr- Choubak
Mourgh, vis-a-vis de Chibyn .
Koum-el-Haouel , eau de l'Abou-Menegy
Eau du Nil , a l'entrée du canal de l'Abou-Menegy , à
Beyçous . . .
Bouîâq , ville près du Kaire
Sol de la grande route de Bouîâq à l'Ezbeqyeh. . ,
Rive droite du Nil, vis-à-vis la pointe nord de Roudah . . .
Sol de l'île de Roudah
Chapiteau de la colonne du Meqyâs
NUMÉROS
610.
6 5 i.
73 1 -
776.
788.
792.
804.
836.
889.
894.
901.
907.
914.
ORDONNÉES EN MESURES
ds. o.
167. 3. 4.
166. I. 7
'55- 7- 3
i44- 10. 8
145. 10. 1
ni. 6. 4
ij4- a- 7
156. 11.
i44. 4-
i4i- 8.
i46. o.
142. 3.
i4l 3-
54.338
53.966
50.546
47.065
47-375
50.197
50.095
50.979
46.896
46.033
47-43 5
,46.21 5
45.908
XVIII. coudée de la colonne du- Meqyâs de Roudah
XVI. idem idem sous le chapiteau
i6vendém. ro an 7 [7 oct. re 1798], crue de 1 7 coudées 1 o doigts . .
i. cr vendém. re an 8 [23 sept. 10 1799], crue de 16. .id. . .2 . .id. .
12 vendém." an 9 [4 oct. rc 1800], crue de 1 8 . .id. . . 3 . .id. .
Messidor des années 7 et 8 [juin et juillet 1 7Ç)()
et 1 800], étiage à 3 . Ad. . 10. .id. .
Première coudée à zéro de la colonne du Meqyâs .............
ds. o. lig,
139. II. I
i43- 3- »
i4o. 10. 9
i43- 1. 5
139. 8. 7
164. 2. 9
45-453-
46.535.
45.768.
46.490.
45.386.
53-348.
52.274.
RÉSULTAT.
Basse mer de la Méditerranée. .
Du Kaire a la Méditerranée . )
Inondation de 1 an 7 |_ 1 79 b J. . .
Pente du Nil dans l'inondation ...... de
ds. o. ii<
180. 6. o
i4o. 10. 9
39- 7- 3
Du Kaire à la Méditerranée . j
Basse mer de la Méditerranée. . .
Bas Nil ou étiage
Pente du Nil dans les basses eaux de
180. 6. o
164. 2. 9
16. 3. 3
Du Kaire à Soueys ....
Pente du Nil dans l'inondation de
( Basse mer de vive-eau à Soueys .
( Crue du Nil en l'an 7 [ 1 798 ]. .
155. 6. 9
i4o. 10. 9
i4- 7- 3
• - _ T _ . ( Basses eaux ou étiage du Nil. . .
De Soueys au Kaire ( TT , . ° xC
( Haute mer de vive- eau à Soueys.
Mer Rouge , supérieure aux basses eaux du Nil ... de. .
i64. 2.. 9
150. o. o
i4- 2. 9
58.633
45.768
12.865
58.633
53-348
5.285
50.512
45.768
4.744.
53-348.
48.726.
4.622.
DES DEUX MERS.
i7
m. e partie... Du Meqyâs de Roudah au Rocher taillé formant la première
assise (angle nord-est) de la grande Pyramide.
INDICATIONS DES PRINCIPAUX POINTS.
Chapiteau de la colonne du Meqyâs
Dessus de la poutre du puits du Meqyâs
Palier supérieur de l'escalier de Moïse
Palier à mi-hauteur dudit escalier
Palier sous la 28/ et dernière marche inférieure dudit escaiier .
Eau du NilauMeqyâsetàGyzeh, le 2 niv. an 8 [23 déc. rc i 799].
Rives supérieures du Nil à Cyzeh
Pontceau au village de Kouneyçeh
Eau d'un canal au village de Talbyeh
Eau d'un canal à la lisière du désert
Sol du désert près le Sphinx
Dessous du menton du Sphinx
Sol au pied de l'angle nord-est de la grande Pyramide
Rocher taillé en première assise , angle nord-est ... de
NUMÉROS
9l4.
id.
id.
id.
id.
id.
915.
020.
925.
931.
954.
id.
968.
id.
„ . T f Dessus du chapiteau de la colonne du Mecryâs . .
Pyramide nord. . . < „ T : .„ , . n;
{ Dessus du rocher taille en première assise
Rocher taillé , supérieur au chapiteau de la colonne du Meqyâs , de . .
ORDONNÉES EN MESURES
NCIENNES.
ds. o. lig
i4i. 3. 11
138. 8. 1
i4l 8.
149. 10.
163; 9.
1 54- 11.
142.. 8.
i4o. 7.
150. 9.
i47- 4-. 3
95. 1. 4
89. 10. 7
10. 4- 10
6. 10. 10
ds. o. lig.
i4l 3- lï
6. 10. 10
34. 5- 1
45-908.
45.052.
46.025.
48.692.
52.2 I? .
50.325.
46.362.
45-672.
48.981.
47.866.
3O.896.
29.1^8.
3-379-
2.243.
45-9° 8 -
2.243.
43.665.
§. VIII.
Examen des Résultats du Nivellement , rapportés aux crues du NU, sur le
Meqyâs de Roudah.
Pour mieux apprécier les rapports des résultats principaux du nivellement,
extraits du registre des opérations , nous avons fait un tableau (planche 14)
qui présente la correspondance et l'ordre respectif de ces résultats; ils y sont
considérés par rapport à la graduation de la colonne du Meqyâs , qui est expri-
mée en mètres, en pieds de France et en coudées. Nous y avons rapporté, i.° les
crues du Nil, dont les mouvemens journaliers ont été observés et consignés pen-
dant trois années consécutives; 2. les marées du golfe Arabique à Soueys; 3. celles
de la Méditerranée sur la côte de la baie de Faramâ, au nord des vestiges de
Péluse; 4-° le niveau respectif des différens points du sol de l'Isthme, tant sur la
direction de l'ancien canal, que sur celle qui en dérive, du Mouqfâr à la bouche
de Tyneh.
Or, ayant adopté dans ce tableau, pour plan général de comparaison, le niveau
de la crue de 1798, que nous avons admise comme terme de l'abondance, dans
le système actuel des irrigations, on voit,
J 8 MEMOIRE SUR LE CANAL
i .° Que la pente du Nil , depuis le Kaire jusqu'à la Méditerranée , est , aux termes
des bonnes crues, comme fut celle de l'an 7 [1799], de 39^ 7 3 1 , qui, répartis
sur un développement de 1 35,000 toises [ou 59 lieues et demie de 2273 toises],
'qu'offre le Nil depuis le Meqyâs jusqu'au boghâz de Rosette, donnent une pente
moyenne de neuf pouces par lieue;
2. Que la pente générale, réduite à 16 pieds 3 pouces dans les basses eaux,
ne donne plus que quatre pouces par lieue ;
3. Que le Nil, dans les hautes eaux, est supérieur à la haute mer, à Soueys,
de 9 ds i° 3 1 , et à la basse mer> de i4 ds 7 3' seulement;
4-° Que la différence de niveau entre les hautes marées à Soueys et les basses"
mers à Tyneh, est de 30 ds 6° ;
5. Que l'élévation des eaux à Bubaste, en admettant même celle qui dut être
plus considérable lorsque la branche Pélusiaque fermoit la partie orientale du
Delta et recevoit un plus grand volume d'eau, ne produit que trois à quatre pieds
de pente vers Soueys, et encore n'est-ce que pendant le moment de la basse mer
dans ce port : ce résultat démontre suffisamment le vice du canal des Rois , et la
nécessité, reconnue postérieurement par les Arabes, de remonter la prise d'eau;
ce qu'ils ont fait en la portant à Fostât , situé vis-à-vis de l'île Roudah ;
6.° Que les eaux repérées, le 4 brumaire an 9 [26 octobre 1 800], dans le canal
vis-à-vis duMouqfâr, offrent un terme moyen de la pente totale du Nil; résultat
satisfaisant, puisqu'il est dans le rapport des distances de ce site au Kaire et à la mer;
7. Que les eaux , d'après leur pente naturelle à la même époque , durent
s'élever de huit à neuf pieds sur le sol des puits de Saba'h-byâr, et se répandre
à l'est, dans la vallée, jusque vers Cheykh-Henâdy : tous ces terrains étoient en
effet sous les eaux en brumaire an 9 [octobre et novembre 1800]; elles cou-
vroient, au pourtour du Gebel-Krayeh (1) , une étendue de 2 à 3000 arpens;
8.° Que le bassin des lacs amers seroit susceptible de recevoir, dans quelques
parties, plus de 50 pieds de hauteur d'eau, soit que cette eau vienne du Nil, soit
qu'on la dérive du golfe Arabique ;
9. Que le canal, vers le golfe, auroit, dans l'état actuel des choses, à son
débouché dans les lacs, 12 à 15 pieds de hauteur d'eau de mer; quantité déjà
suffisante pour la navigation, si l'on vouloit la rétablir.
io.° On voit enfin par ce tableau, que, sous la même latitude, entre Soueys
et le Kaire, le Nil, en atteignant le milieu de sa crue, donne un niveau moyen
des plus hautes aux plus basses eaux de la mer Rouge.
On doit conclure de l'accroissement des cotes du nivellement dans tout le
cours de l'Ouâdy, que, si la mer n'avoit pas été retenue à Soueys, elle eut opéré
une submersion désastreuse ; et cette considération motive aussi la nécessité de
(1) Le Gebel-Krayeh est un plateau isolé, quiparoît fort de largeur : ses bords sont escarpés; quelques points seu-
considérable de loin par l'effet du mirage : la plaine basse Iement offrent des rampes rapides qui permettent d'y
et saline qui est au nord, s'appelle Deneb el-Temsâh monter. De son sommet on découvre le vaste horizon dix
[Queue du Crocodile]. désert: il semble être un reste du sol primitif dont les
Ce plateau est une roche calcaire de 4° à 50 pieds eaux ont successivement réduit l'étendue ; il étoit entouré
de hauteur, et de 350 toises de longueur, sur 60 à 80 d'eau après la crue de l'an 9 [1800].
DESDEUXMERS. rç
l'euripe dont parle Strabon, lequel avoit pour objet d'empêcher la marée de péné-
trer dans l'intérieur. Elle a pu motiver encore l'établissement d'une digue que l'on
dit avoir été faite par les Arabes, à l'issue du canal dans la mer, à Soueys, et dont
quelques vestiges semblent confirmer ce que la tradition nous en transmet.
Il est donc certain, d'après l'examen de ces résultats, que les eaux de la mer
Rouge sont susceptibles de couvrir les terres du Delta, et que les craintes de cette
submersion n'étoient que trop fondées chez les anciens, dans ces temps reculés
où le Delta et le lit même du Nil étoient incontestablement moins élevés.
Pour ne pas donner ici des développemens surabondans qui pourraient atténuer
l'intérêt des faits, nous laissons aux savans à expliquer particulièrement les causes
de la différence qui existe entre le niveau de la mer Rouge et celui de la Méditer-
ranée; différence dont il paroît qu'on ne doit plus douter d'après nos opérations,
qui confirment, à cet égard , l'assertion des anciens.
CHAPITRE IL
De l'Etat ancien du Canal. — De son État inodeme. — De sa Navigation
dans les temps anciens. — De son Rétablissement par les Musulmans. — Des
Causes de son dépérissement et de son abandon. — Examen géologique
de l'Isthme.
§. I. er
De l'Etat ancien du Canal.
L'ancien canal de la mer Rouge au Nil, dans son tracé primitif et sous sa
dénomination defossa Regnm [canal des Rois], étoit une dérivation de la branche
Pélusiaque, près de Bubaste, sous les Pharaons, les rois de Perse et les Ptolémées,
qui l'avoient fait faire. Nous ferons mention des modifications qu'y ont apportées
les Romains sous Adrien, et les Arabes sous O'mar, pour obvier aux inconvéniens
qu'avoit présentés cette première direction. Si nous considérons ses vestiges et le
sol qu'il traversoit, nous voyons qu'il devoit comporter quatre parties principales
et distinctes.
La première consistoit dans la dérivation de la branche Pélusiaque, depuis la
prise d'eau près de Bubaste jusqu'à l'entrée de l'Ouâdy : elle se dirigeoit à l'est,
et traversoit les terres cultivées, sur environ cinq lieues de développement.
La seconde occupoit tout le cours de l'Ouâdy, sur une direction prolongée à
l'est, vers le Serapeum, et sur une longueur de quinze lieues.
La troisième comprenoit la traversée des lacs amers, dont la direction fait
une inflexion au sud-est, sur huit à neuf lieues d'étendue.
La quatrième enfin achevoit la communication jusqu'au golfe Arabique, par
une nouvelle inflexion au sud, sur cinq lieues de longueur.
Il résultoit de ces différentes parties un développement total de 25 lieues de
ÔO MÉMOIRE SUR LE CANAL
canal et dé 33 lieues de navigation, y compris le trajet des lacs. Cette distance,
qui, d'après Hérodote, étoit de quatre journées de navigation, réduiroit la journée
à huit lieues; ce qui paroît peu considérable, et doit faire supposer que cette
navigation, où l'on employoit des trirèmes, se faisoit rarement à la voile, et
presque toujours à la rame , ou le plus souvent à la cordelle.
Sa largeur. . . Les historiens diffèrent beaucoup sur la largeur du canal : Héro-
dote dit qu'il étoit assez large pour recevoir deux trirèmes de front; Strabon dit
qu'il avoit cent coudées [environ 150 pieds]; Pline ne lui donne que 100 pieds.
Mais il est facile de concilier ces divers auteurs, en considérant que le canal,
qui traversoit des terrains hauts et bas de différente nature, ne pouvoit avoir
reçu et conservé un profil constant. Nous motiverons également l'admission
de ces variations dans notre projet, parce qu'elles sont inévitables dans les
différens biefs, soit pour les terres végétales, soit pour les sables mouvans ou
pour les terres salines et gypseuses du désert et comme il en existe dans les
vestiges du canal et des digues. Ainsi, ceux qui ont dit que ce canal avoit cent
coudées de largeur plus ou moins, ont pu dire vrai; mais il restoit à indiquer
sur quels points de son cours existoit la largeur qu'ils lui donnoient. On voit
seulement que , dans son minimum de largeur , il en avoit assez en effet pour
recevoir deux trirèmes de front.
Sa profondeur... Pline seul a déterminé, mais exagéré, la profondeur du canal ; car
il dit qu'elle étoit de 30 pieds: Strabon dit seulement qu'elle étoit suffisante pour des
navires d'un grand port. On donnoit alors le nom de pvftoÇo&ç à ceux qui pou-
vaient avoir 20 à 24 pieds de largeur; ce qui suppose un tirant d'eau de 10 à 12
pieds. Or, dans cette hypothèse, il ne pouvoit se trouver moins de 15 pieds d'eau
dans le canal; et cette quantité devoit être plus considérable dans l'Ouâdy, où-l'on
n'eut que des digues à élever , le fond de cette vallée étant naturellement plus bas
que ne devoit être celui du canal, qui, comme on l'a dit, n'exigeoit que 12 à 15
pieds d'eau : mais , cette profondeur n'étant pas nécessaire pour les bâtimens du
Nil, il est à croire que le canal avoit été creusé pour recevoir des navires pouvant
naviguer sur la mer, au moins avant les Arabes, qui paroissent ne l'avoir recreusé
que pour les besoins d'une petite navigation.
Sa pente. . . Aucun de ces historiens n'a dit quelle avoit été la pente du canal ; mais
nous avons déjà conclu de nos opérations , qu'elle a du être insuffisante et devenir le
principal obstacle à l'établissement régulier de la navigation. En effet , en admettant
même que les crues du Nil s'élevassent plus haut, dans ces temps-là, à Bubaste, la
branche Pélusiaque recevant alors un volume d'eau plus considérable , on voit
qu'en supposant cette pente de cinq à six pieds pour les crues les plus favorables,
la navigation devoit être de bien courte durée, à cause du décroissement rapide
du Nil ; ce qui ne répondoit pas au but qu'on s'étoit proposé, indépendamment
des difficultés occasionnées par les courans et les manœuvres de l'euripe (1).
Les digues dévoient encore différer dans leurs dimensions, puisqu'elles résuitoient
(1) Euripe , ou barrière, que Strabon dit avoir été placée au débouché du canal à Arsinoé, ou Cleopatris.
Voyez la note^, page yo.
des
DES DEUX MERS. 6î
des déblais, dont le volume varioit comme le terrain naturel: elles étoient aussi
plus distantes dans les sables mouvans , comme on le voit encore au nord d'Abou-
Keycheyd, où leurs vestiges sont espacés de 30 à 4o toises; et cet écartement
des digues étoit motivé sur ce que les sables, vu leur mobilité, prennent naturel-
lement un plus grand degré d'inclinaison dans leur talus.
s. n.
De l'Etat moderne du Canal,
Les vestiges qu'on retrouve de l'ancien canal, rappellent assez la division que
nous venons de faire des quatre parties dont il se composoit. Nous allons décrire
leur état présent, en suivant le même ordre , du Nil à la mer Rouge.
l.' e Partie. Tout le terrain entre l'ancienne prise d'eau, dans la Pélusiaque
à Bubaste, et A'bbâçeh, à l'entrée de i'Ouâdy, est en pleine culture ; c'est un sol
d'alluvions, que le Nil couvre annuellement dans sa crue, et dont le niveau cor-
respond sensiblement à celui du Delta , auquel il touche immédiatement. Il n'est
pas de terre plus facile à fouiller, et d'une consistance plus propre à la forma-
tion des digues; ce qui présente des avantages pour le rétablissement de cette
première partie du canal.
11. e Partie. Plus on considère la vallée des Toumylât (1) , qui n'offriroit pas
encore de solution de continuité sans la digue construite au-dessous du Râs-el-
Ouâdy, plus on est convaincu que le Nil a dû y couler autrefois. Ce n'a pu être, à
la vérité, qu'à une époque très-reculée, puisque les anciens, en remontant jusqu'à
Homère, citent la Pélusiaque comme étant la plus orientale de toutes les branches
du Nil; mais, quoique cette vallée débouche aussi vers Péluse, elle ne peut être
prise pour le lit de la Pélusiaque , dont l'existence au nord de Sâlehyeh est
suffisamment constatée. Sa longueur totale , depuis A'bbâçeh jusque vis-à-vis le
santon Cheykh-Henâdy, où elle débouche dans les lacs amers, est de 30,000
toises, ou 13 lieues environ.
Depuis son origine à A'bbâçeh jusqu'au Râs-el-Ouâdy, cette vallée, dont la
largeur varie de 1000 à 15 00 toises, contient plus de 15,000 arpens susceptibles
de culture. Après la crue considérable de l'an 9 [ 1800], il y avoit 15 , 20 et 25
pieds d'eau. On a vu, par la retraite des eaux, que les environs d' A'bbâçeh se
découvrent d'abord ; qu'ensuite le terrain voisin du Râs-el-Ouâdy se dessèche,
et qu'enfin les limites des eaux se resserrent successivement vers le pied de la
dune d'Abou-Nechâbeh. Cette déclivité du sol vers le sud-est de la vallée semble
être résultée d'un courant que les vents habituels du nord -ouest ont porté vers
cette rive opposée.
Depuis trente ans , les Arabes n'avoient pas vu de crue aussi considérable ; et
(1) Toumylât, nom de îa principale tribu d'Arabes qui occupe cette vallée.
É. M. L
62 MÉMOIRE SUR LE CANAL
ils estimoient ne pouvoir commencer ia culture avant l'été, au moins dans les
parties les plus basses. La profondeur de cette vallée paroît avoir été plus consi-
dérable encore, à en juger par les fosses ou puisards, dont la coupe verticale
offre des dépôts de limon à 1 5 pieds en contre-bas du sol environnant; et il peut
en exister encore à une plus grande profondeur.
Cette vallée a dû être aussi beaucoup plus large ; mais les dunes qui la bordent
au sud, empiètent constamment, et finiront par la combler totalement. Cette
considération a pu déterminer les anciens à établir le canal sur le bord opposé, où
le sol adjacent du désert est plus bas et moins sujet aux envahissemens des sables ; au
lieu que celui du sud, qui est supérieur de 20 à 30 pieds au fond de la vallée, se
termine par des dunes de 4o à 50 pieds de hauteur, qui forment, sur tout son
cours, une chaîne continue et assez régulière.
Le canal existe en effet au nord, sans interruption , sur 26,000 toises de
développement ; il est encore assez profond dans quelques parties : son curement
offre un travail d'autant plus facile jusqu'au Râs-el-Ouâdy , que son lit est supérieur
au sol de cette vallée, et que son comblement n'est dû qu'aux dépôts successifs
du limon du Nil. Les Arabes en cultivent le fond avec succès. Il se réunit, au
Râs-el-Oùâdy, avec un second canal dont on retrouve des vestiges assez étendus,
au sud, et au pied des dunes de la vallée. Ce dernier seroit-il le canal primitif,
ou n'auroit-il eu pour objet que l'irrigation et le dessèchement de la vallée i
Nous ne pouvons l'assurer.
A l'est du Râs-el-Ouâdy, la vallée se resserre; et le canal, qui n'est pas fort
éloigné des dunes, a presque disparu sous les sables, dont le mouvement vers le
nord est très-sensible. Quoique plus éloignées , sans doute , lors de l'établissement
du canal, ces dunes en ont insensiblement opéré le comblement, qui a dû s'accé-
lérer dès qu'on a cessé les travaux défensifs, de culture et d'irrigation, pour y
entretenir quelque végétation (1). Cette marche des dunes, due aux vents du sud,
seroit encore accélérée sans la réaction des vents du nord, qui ralentit leur ten-
dance à combler la vallée vers cette rive, où ces dunes, plus élevées, sont extrême-
ment mobiles : cette considération devient un motif pour éloigner le nouveau
canal de ce front redoutable , en employant , d'ailleurs , des moyens de défense
qu'on pourroit obtenir des plantations du genre de celles qui existent au sommet
de ces dunes (2).
(1) Ces travaux défensifs contre les sables et le mou- en chef Bremontier sur les dunes et sur les plantations
vement des dunes sont assez familiers sur nos côtes, qu'il a faites dans les landes de Bordeaux, de 5 à 6000
entre la Somme et l'Escaut; nous en avons long-temps arpens mis en valeur avec un succès inespéré : ces
dirigé de semblables, soit pour fixer les dunes, soit pour plantations en pins et mélèzes ont donné, en quinze
prévenir les irruptions de la mer et la rupture de ces années, des arbres de 18 à 2.0 pouces de circonférence,
barrières mobiles, soit enfin pour prévenir le comble- (2) Voya, Il existe un Mémoire de l'ingénieur en chef
ment des ports, et maintenir -les écoulemens qu'exigent Grandclas sur les dunes d'Ambleteuse : on y trouve la
l'agriculture et la salubrité des campagnes. C'est particu- nomenclature des plantes vivaces et annuelles propres
lièrement vis-à-vis Blanckenberg, à Test d'Ostende, que à la fixation des sables et des dunes. Ce mémoire avoit
ces travaux sont toujours indispensables, à cause des pour objet d'appeler les regards du Gouvernement sur le
inondations désastreuses qui en résulteraient dans Fin- dessèchement des marais de la Selaque , petite rivière
teneur, si la mer s'ouvroit un passage dans ces dunes. On dans la vallée de Marquise, dont les eaux, par leur
peut consulter, à cet égard, le Mémoire de l'ingénieur stagnation , enlevoient des terrains considérables à la
DES DEUX MERS. 6^
II existe, à 2000 toises à l'est du Râs-el-Ouâdy , une digue transversale d'environ
500 toises de longueur, qui rattache les deux bords de la vallée ; elle n'a pu être
établie qu'après l'abandon du canal, et pour empêcher les crues de se répandre,
en pure perte, dans cette partie inférieure de la vallée, moins susceptible de culture.
Cette digue a été rompue par la force des eaux en l'an 9 [ 1 800], comme on l'a
dit précédemment. Son talus, à l'ouest, est fortalongé; mais le talus opposé est iort
rapide : on y retrouve au pied l'ancien canal, dont les bords sont très -boisés; on le
suit sur 2000 toises, après lesquelles on le perd sur peu de distance ; il reparoît sur
4oo toises de longueur , et les digues y ont beaucoup d'élévation : il se dirige encore
sous les dunes, et on ne le retrouve qu'à 2000 toises, près d'Abou-Keycheyd,
d'où il redescend presque sans interruption jusqu'au-delà du Mouqfâr, sur plus de
3000 toises de développement. Dans cette dernière distance , la vallée est très-
étroite; mais le sol du désert est moins élevé, et les dunes y sont plus basses.
Les traces du canal ne sont plus sensibles jusqu'à 4ooo toises de distance (1),
où elles reparoissent sous de grandes dimensions, à la hauteur de Cheykh-
Henâdy. Dans cette dernière partie , la vallée est plus ouverte; le côté nord est
remarquable par un abaissement du sol et une végétation extrêmement abon-
dante, qui a l'aspect d'un bois taillis. On retrouve encore dans cette partie la déri-
vation d'un canal, dirigée au nord sur un monticule de décombres qui a pu être
le site d'une ancienne ville, que nous croyons devoir répondre à Thaubastum ,
comme nous le motiverons plus bas. Une des digues se prolonge à l'est dans le
désert , et semble séparer le bassin des lacs amers d'une plaine basse et saline qui
se dirige au nord vers le Râs-el-Moyeh [la tête des eaux]. Cette partie de la vallée,
depuis le Râs-el-Ouâdy jusqu'au Serapeum, offriroit encore plus de 5 à 6000 arpens
à la culture, indépendamment de beaucoup de terrains vagues propres au pâturage
des bestiaux des Arabes, et aux plantations dont le sol est susceptible.
On voit enfin que ces lieux furent long-temps habités : les vestiges multipliés
qu'on y retrouve, en sont la preuve matérielle et irrécusable. Nous en traiterons
plus bas, comme nous l'avons dit, dans la géographie ancienne de l'Isthme.
III. e Partie. Les lacs amers, lacus amari des Latins, Bahar-el-Temsâh [ou mer
du Crocodile] des Arabes, nommés aujourd'hui Choe'yb ou Bahar-ibn-Menegy
[mer de Ben-Menegy], ont de longueur, depuis le Serapeum jusqu'à la renaissance
du canal, 22,500 toises. Leur plus grande largeur, dans leur surface indéterminée,
est de 5 à 6000 toises; leur profondeur, qui varie, est plus considérable dans le
centre , où l'on pourroit trouver plus de dix brasses d'eau.
Le vaste bassin de ces lacs est actuellement desséché; il y existe seulement une
cunette remplie d'eau extrêmement salée et amère : elle est d'un accès très-difficile,
culture, et causoient annuellement des maladies funestes par faisceau en quinconce, sur ies dunes qu'on veut
auxhabitans du canton. Les travaux dirigés par M. Grand- fixer.
clas ont fait cesser tous les maux et répandu la vie où elle (1) II n'a peut-être jamais existé de digues dans cette
étoit constamment menacée. partie , où les eaux ont pu être répandues sur toute la
L'oya est le jonc naturel du sable; c'est un roseau : largeur de la vallée pour en inonder le soi et entre-
on l'arrache où il est moins nécessaire, et on le replante tenir de la végétation sur ses bords.
É. M. LZ
64
MEMOIRE SUR LE CANAL
à cause des boues molles et salines qui s'étendent assez loin sur ses bords, et que
nous eûmes beaucoup de peine à franchir dans le cours de nos opérations (i).
On y remarque un plateau salin, élevé de cinq à six pieds , et plus ou moins épais,
recouvrant un fond vaseux, et qui, percé sur quantité de points, laisse voir, à huit
et dix pieds de profondeur, de l'eau limpide et extrêmement amère : ces fosses, de
quelques pieds de diamètre, sont autant de précipices, mais moins dangereux,
puisqu'on peut les éviter, que ceux qui pourroient s'ouvrir fortuitement sous les
pas des voyageurs; les Arabes ne s'y hasardent pas sans nécessité. Dans des parties
supérieures , ce vaste plateau est rompu, et les débris dispersés offrent absolu-
ment le spectacle de la débâcle d'un fleuve qui auroit déposé des glaçons sur
une plage extrêmement aride. Sur quelques points, le sol est couvert de petits
monticules coniques et réguliers de cristaux, dont l'analyse a fourni des sels très-
variés (2).
En remontant , on trouve encore sur quelques points des débris de coquil-
lages , tels qu'en offrent communément les bords de la mer. Ces laisses , re-
trouvées au pourtour des lacs , en dessineroient les limites avec une grande
précision. Nous estimons qu'elles pourroient donner un développement de 14 à 1 5
lieues et peut-être davantage , à cause des lagunes qui résuiteroient , à l'est , des
inégalités du terrain.
IV. e Partie. Il paroît incontestable que les lacs amers ont fait partie du golfe
Arabique, et que l'isthme de cinq lieues qui les en sépare, en recevant de nouveaux
ensablemens , doit s'élever et combler de plus en plus l'ancien lit du canal. Des
parties un peu plus profondes, en forme de cunette, observées dans quelques
endroits du lit du canal, nous ont fait penser que les khalyfes, en le rétablissant,
ne l'ont pas recreusé sur toute sa largeur : et ce soupçon acquiert plus de vraisem-
blance, lorsque l'on considère le peu de temps qu'ils ont mis pour y établir la navi-
gation; car leMaqryzy dit, en parlant de l'activité des travaux, que l'année n'étoit
pas encore écoulée lorsque les vaisseaux purent y naviguer et porter à la Mekke
les vivres nécessaires que le khalyfe O'mar y attendoit avec l'impatience des besoins
qu'occasionnoit la disette en Arabie. Alkendy, qui renchérit sur cette activité,
dit que le canal fut creusé l'an 23 de l'hégyre, et terminé en six mois, de manière
que les vaisseaux y passèrent le septième. D'ailleurs , tous les auteurs s'accordent
à dire que le canal fut creusé en l'année de la mortalité, qui répond à l'an 18
de l'hégyre [640 de J. C.].
Pour communiquer des lacs amers au golfe Arabique , on avoit donc coupé
l'isthme secondaire qui s'étoit formé dans cet intervalle, et qui semble devoir
(1) Nous fumes obligés d'étendre des branchages et cristaux sont dus à l'évaporation et aux infiltrations lentes
nos outres vides à la surface du sol, d'user d'industrie des eaux de mer, et à la dessiccation du fond de cet an-
pour en faciliter l'accès et le passage à nos chevaux et cien lac ou bras de mer, dans lequel les décompositions
à nos chameaux, et de porter à bras la charge de ces animales et végétales des corps marins ont dû aussi donner
chameaux, qui, venant à s'abattre, n'auroient pu se re- lieu à des combinaisons variées. Nous avons vu, dans
lever qu'avec beaucoup de peine. quelques endroits, du muriate de soude qui nous a paru
(2) Ces sels neutres et mixtes sont du sulfate de chaux, très-pur. Les Arabes l'exploitent pour leur usage; ils en
quelque peu de natron, du muriate de soude, dont les portent encore en Egypte.
DESDEUXMERS. 6 C
s'accroître par la fluctuation de sables que les marées et les vents opèrent au fond
du golfe : or, si Ion admet que la mer communiquoit autrefois avec les lacs, et
que leur extrémité, près duSerapeum, et même au-delà, à été long-temps celle
du golfe même, il devient facile de résoudre bien des difficultés sur des faits
historiques et sur divers points de la géographie ancienne.
En effet, ce lac d'eau de mer n'a pu être séparé du golfe sans qu'il ait subsisté,
long-temps après, un courant dû aux marées et aux eaux pluviales, qui dévoient
affluer dans cette partie où le canal existe , et où la cunette tracée par la nature
aura été agrandie par l'art, pour remplir un plus grand objet, celui de la naviga-
tion : alors le prodige s'arToiblit par l'analyse de ce travail. Cependant l'ouverture
d'un canal de semblables dimensions , au cœur des déserts , même en admettant
cet état préexistant au travail des hommes , ne pouvoit être opérée que par les
Egyptiens, ce peuple de géans dans ses travaux publics.
On voit, d'après cet exposé de l'état physique présumé de cette plage, que les
Pharaons durent tenter le succès de cette grande entreprise de la jonction des
mers, avec beaucoup plus de confiance qu'on ne pourroit en avoir aujourd'hui,
si l'on ne trouvoit, dans la science hydraulique des modernes , des ressources que
n'avoient pas les anciens, et au moyen desquelles on pourra vaincre des diffi-
cultés qui durent leur paroître insurmontables à cause des variations du niveau
et des pentes dues aux marées du golfe et aux effets variables des crues du Nil.
Il a été, sans doute, une époque où l'Isthme, couvert de lagunes, recevoit
des eaux à-la-fois du Nil, de la mer Rouge et de la Méditerranée ; mais, d'une
part, les divers attérissemens , et, de l'autre, les desséchemens produits par l'éva-
poration, auront intercepté la communication des eaux et transformé en terre-
ferme un sol naturellement bas et marécageux
§. III.
Navigation du Canal dans les temps anciens.
On peut conclure de l'exposé qui précède , qu'à l'époque où les rois d'Egypte
conçurent le projet d'établir la communication des deux mers , l'état physique de
la contrée leur dictoit assez cette grande entreprise , sans qu'ils crussent peut-
être nécessaire d'en constater la possibilité, puisque le Nil portoit annuellement
des eaux dans le lac amer, et que probablement encore il devoit exister, comme
on vient de le dire , entre ce lac et le golfe , un courant qui a déterminé l'empla-
cement du canal ; cependant des historiens en ont mis en doute l'usage, et même
la confection. Plusieurs de ces autorités déposent en faveur de l'existence de la
navigation antérieurement aux Arabes ; d'autres la nient formellement , et citent
seulement les tentatives faites par les souverains pour opérer cette jonction,
sinon directe dans l'Isthme, au moins du Nil à la mer Rouge.
On est donc fondé à croire que le travail n'a pas été discontinué pour cause
dune impossibilité absolue qui eût été consignée dans l'histoire; les efforts des
66
MEMOIRE SUR LE CANAL
drfférens princes qui se sont succédés , attestent , au contraire , le désir qu'ils
avoient de vaincre des difficultés qui n'étoient pas en effet insurmontables. Nous
allons rapporter et comparer les passages qu'on trouve à cet égard dans les prin-
cipaux historiens.
Hérodote et Aristote nous diront ce qu'ont fait, tenté et obtenu les Pharaons
et les successeurs de Cambyse ; Diodore de Sicile, Strabon et Pline y ajouteront
les travaux des Ptolémées , successeurs d'Alexandre; les auteurs Arabes, et notam-
ment le Maqryzy , feront connoître les travaux des empereurs et ceux des khalyfes
pour le rétablissement du canal; enfin nous exposerons l'opinion et le vœu des
historiens, des géographes et des voyageurs modernes, sur le rétablissement de la
jonction de ces deux mers, opération dont les derniers sultans même paroissent
avoir reconnu l'importance et la possibilité.
Hérodote , dont l'autorité acquiert un nouveau poidspar de nouvelles vérifications
des faits qu'il expose; Hérodote, dont le voyage en Egypte étoit si près du temps
où Darius reprit ce grand travail, dit positivement que ce prince l'acheva (i).
Aristote, postérieur de plus d'un siècle, dit que les Pharaons et Darius, qui
s'étoient promis de grands avantages de la confection de ce canal , en avoient dis-
continué le travail , après avoir reconnu que la mer Rouge étoit plus haute que
les terres d'Egypte (2).
Diodore , en convenant que ce motif avoit déterminé Darius à abandonner
l'entreprise, prétend que Ptolémée-Philadelphe seul l'acheva (3).
Strabon, qui est du , même avis , ajoute que , de son temps , les marchands
d'Alexandrie trouvèrent une issue du Nil dans la mer Rouge, pour pénétrer dans
l'Inde (4).
Pline vient élever des doutes , car il ne convient pas que cette navigation
ait jamais été établie : il veut que le travail n'ait été achevé que jusqu'au lac amer,
et qu'il ait été suspendu à cause de la conviction qu'on avoit acquise de la trop
grande élévation de la mer Rouge : mais ensuite cet historien parle de la rivière
de Ptolémée, qui passe à Arsinoé (5) ; or ce ne pouvoit être assurément que
la rivière artificielle, ou le canal en question (6).
Enfin des auteurs anciens rapportent que Ménélas , après la ruine de Troie, étoit
entré en Ethiopie en traversant un canal creusé dans l'isthme qui sépare les deux mers.
Mais que peut -on raisonnablement conclure d'une telle discordance parmi
les auteurs Grecs et Latins sur la confection et l'usage du canal des Rois ! Il
est plus évident que le canal de Fostât , dont l'origine , au dire des Arabes ,
remonte au temps d'Abraham, a été recreusé par Adrien, qui lui fit donner
le nom de Trajanus amnis , parce que cet empereur aimoit à prendre le nom de
(1) Traduct. des textes des auteurs, App. j". IV, n." i. Çharandra qu'il donne au petit golfe où étoit Arsinoé,
(2) ■ Meteor. tit. I , cap. XIV. et celui d'sEant, qui, suivant le même auteur, étoit
(3) Appendice, j". IV, n." II, appliqué par les Arabes au golfe d'Heroopolis, ne sont
(4) Appendice, J. IV, 'n.° III. pas connus des géographes, non plus que ceux de beau-
(5) Pline ( liv, iv , chap, jj J distingue le fleuve de coup d'autres lieux qu'il place dans le voisinage du golfe.
Ptolémée, d'un autre canal qui ne fut point achevé, et {M. Gossellin, t. II, page 184.)
qui partoit de Daneon. Le nom de cette ville, celui de (6) Appendice, /, IV, n.' IV.
DES DEUX MERS. 67
Trajan, son prédécesseur, dont iï étoit le fils adoptif. Cependant rien ne prouve
qu'il ait eu , dans ce travail , l'intention de rouvrir la communication des deux
mers: peut-être n'avoit-il pour objet que les irrigations; et cette assertion acquiert
plus de vraisemblance, lorsque l'on considère que Ptoléméele géographe, qui écri-
voit du temps de Trajan et d'Adrien, ne fait aucune mention d'un canal du Nil à
la mer Rouge, mais seulement de celui du Kaire vers Belbeys et Heroopolis , ville
que nous ne croyons pas devoir placer au-delà du centre de l'Ouâdy. Les cartes
Théodosiennes (cartes de Peutinger) gardent le même silence ; mais, comme elles
ne font mention que des chemins de terre, elles ne sont ici d'aucun poids.
L'Itinéraire d'Antonin donne une route de terre sur le développement du
canal de Babylone à Clysma par Heliopolis, Scenœ veteranorum , Viens Judœorum ,
Thon, Heroopolis et Serapeum : or cette route, en longeant le canal, offre un déve-
loppement si grand par rapport aux routes plus directes de Babylone à Clysma
parle Darb-el-Hâggy ou par la vallée de l'Égarement, que la navigation, n'eût-
elle été même que momentanée, a pu seule en établir la fréquentation à cause des
établissemens inhérens au canal. En effet, quel motif auroit-on eu de faire 136
milles , quand la route la plus directe n'en comportoit pas 90 !
Jusqu'en 622 de notre ère, nous n'avons donc sur la navigation du canal aucun
fait bien positif, ou qui n'ait été le sujet d'une grande controverse ; mais les détails
historiques et circonstanciés qu'on trouve dans le Maqryzy et dans el-Makyn ,
doivent enfin lever tous les doutes sur son existence et sur sa durée. On voit, dans
ces auteurs Arabes, qu'un canal antérieurement dérivé du Nil, à Fostât, et abou-
tissant dans le canal des Rois, que le khalyfe O'mar venoit de recreuser, portoit
dans la mer Rouge : ce canal- auroit été navigable pendant plus d'un siècle (1).
Le canal, déjà fort encombré par l'insouciance des gouverneurs Arabes, plus dis-
posés peut-être alors à favoriser l'Egypte que la Mekke, parce qu'il n'étoit destiné
qu'à exporter les denrées du pays au détriment des Égyptiens , comme font ,
de nos jours, les beys à l'égard de Constantinople, fut enfin fermé du côté de
la mer, par l'ordre du khalyfe Abou-Ga'far-el-Mansour (2), dans l'intention de
couper les vivres à un rebelle de la Mekke qui vouloit s'ériger en souverain de
cette ville (3). Depuis plus de mille ans le canal est donc resté dans l'oubli; et
ce laps de temps n'étoit pas nécessaire pour en faire disparoître les traces sur
plusieurs points de son cours , car moins d'un siècle d'abandon a pu suffire pour
en opérer le comblement.
S. IV.
Projet du rétablissement du Canal par les Princes Musulmans.
Cependant le souvenir des avantages de ce canal , et des tentatives plus ou
moins heureuses des anciens souverains dans cette entreprise , réveilla l'insouciance
(i)De l'an 22 à Tan 150 de I'hégyre, ou 128 années Ouâdy, qui est évidemment un ouvrage d'art, a dû remplir
lunaires [de 644 à 767 de J. C. ]. cet objet.
(2) Nous pensons que la digue transversale du Râs-el- (3) Voyez Appendice, J. IV, n. 9 Vin.
68 MÉMOIRE SUR LE CANAL
des Turks dans les xvi. c et xvm* siècles. Selim , dit Scaliger, ayant subjugué
l'Egypte et fait mourir Toman-bey, dernier Soudan d'Egypte, se proposa de rouvrir
cet ancien canal. « Croira-t-on, dit d'Anville, que le Gouvernement Turk ait
x> pensé à rétablir la communication entre le Nil et la mer Rouge ! Le dernier
*> ambassadeur Turk Zayd-efFendi m'a dit avoir été envoyé en Egypte par le grand-
» seigneur pour examiner si la chose étoit praticable (i). » Le fameux Aly-bey (2)
avoit aussi témoigné le désir d'illustrer son usurpation par cette grande entreprise.
Depuis, M. de Tott, en parlant du projet qu'avoit conçu Mussttafa-sultan ,
a dit : ce Ce prince, dont l'esprit commençoit à s'éclairer, ma fait faire un travail
» sur cet objet important, dont il réservoit l'exécution à la paix. » Mais cette
disposition dut résulter de l'examen et d'un rapport favorable de la part des com-
missaires du sultan, sur la possibilité et les avantages de cette opération (3).
Enfin , si ce canal a été navigable sous le règne des khalyfes , époque où les
Arabes culti voient les sciences avec éclat, tandis que l'Europe étoit encore barbare;
51 les Turks même ont pensé à rétablir cette importante navigation , que ne doit-on
pas obtenir, sous l'autorité ou l'influence d'une puissance Européenne, de l'état de
perfection où la science hydraulique est portée de nos jours !
- §. v.
Des Causes du dépérissement et de l'abandon du Canal,
Les difficultés et les dangers de la navigation du golfe Arabique étoient géné-
ralement avoués par les anciens; mais, par cela même qu'ils étoient déjà connus
avant l'établissement du canal , on peut croire qu'on ne les considéroit pas comme
insurmontables : il est donc plus probable que ce sont les inconvéniens de sa
navigation qui ont déterminé Ptolémée à ne pas donner de suite à cette entre-
prise , à abandonner le port d'Arsinoé , dont il avoit voulu faire le centre du
commerce de l'empire, et à reprendre enfin la voie, par terre, de Coptos à
Bérénice, qu'il améliora dans les stations du désert. Mais, eii admettant, comme
le prétendent quelques auteurs, que le canal ait été navigable sous les Ptolémées,
sans que la navigation y ait jamais été régulièrement établie, et cette assertion
nous paroît très-plausible , il paroît qu'il se seroit trouvé comblé vers la fin de leur
dynastie , puisque Cléopatre songea à faire transporter ses vaisseaux par terre au
travers de l'Isthme.
Cette route de Coptos à Bérénice fut constamment fréquentée sous le règne
(1) Quoique les sultans aient formé le projet de rétablir (2) Aly-bey, qui, en 1768, s'étoit déclaré indépendant
cette communication, on est fondé à croire qu'après avoir de la Porte, arma des vaisseaux à Soueys : son projet
prévu toutes les conséquences de cette opération , ils étoit de s'emparer de la Mekke, de Geddah, pour rendre
auront craint de fournir aux nations Européennes, plus ce port l'entrepôt du commerce de l'Inde; mais ce projet,
habiles dans l'art de la navigation, un moyen de corn- ainsi que celui de recreuser le canal de Soueys, restèrent
mercer directement avec la Perse et l'Inde; et les premiers sans effet, après la mort de ce bey en 1773. ( Volney,
soudans ne manifestèrent que trop leur inquiétude à cet p. 104, 30.)
égard, lorsqu'ils virent les Portugais former des établisse- (3) Appendice, §, IV, «." VI>
mens dans l'Inde et y trafiquer avec un grand succès.
des
DES DEUX MERS. 6 G
des Ptolémées, pendant deux siècles et demi, et sous celui des Romains jusqu'à
Dioclétien , pendant une période égale. Les Arabes et les Indiens se dispen-
sèrent de remonter le golfe de Soueys , dont la navigation leur présentoit de_s
dangers, auxquels ils n'avoient pas besoin de s'exposer, puisque leurs courses et
leurs spéculations trouvoient un terme à Bérénice. Mais ce port fut aussi aban-
donné , et l'on y suppléa successivement par ceux de Myos-hormos et du vieux
Qpçeyr : ce dernier offroit un vaste et bon mouillage ; mais les attérissemens et
l'active végétation du corail (i) l'avoient tellement comblé , qu'il fallut se reporter
à deux lieues au sud , où se trouve le Qoçeyr moderne.
L'élévation delà mer Rouge, par rapport au sol de l'Egypte, étoit reconnue:
cependant elle n'auroit pas été un obstacle suffisant pour faire renoncer au canal ,
puisque, par le moyen d'une digue, on pouvoit empêcher la mer de pénétrer dans '
l'intérieur, à moins qu'on n'eût craint de ne pouvoir, en temps de guerre, en
prévenir la rupture; opération dont un ennemi ne calcule jamais les conséquences
que pour l'intérêt du moment, ainsi que l'ont fait les Anglais en coupant les
digues du canal d'Alexandrie', comme on le dira en parlant de ce canal.
Pline dit que cette mer étoit supérieure de trois coudées [environ cinq pieds]
aux terres de l'Egypte. Mais rien de plus vague que cette expression : car à quel
point du sol, dont la pente suit assez régulièrement celle du fleuve, attribuer cette
élévation de trois coudées ! à moins qu'il n'ait voulu parler des marées. Il seroit
possible, en effet, que les eaux du Nil qui n'auroient pas d'écoulement dans ce
golfe, pussent encore s'élever jusqu'au niveau de la basse mer à Soueys, leur pente
paroissant suffisante pour que, pendant la durée de la crue, les eaux arrivent dans
ce port à trois coudées en contre-bas des hautes mers.
Strabon traite de chimérique la crainte que l'on avoit que le sol de l'Egypte ne
fût inondé (2) par la mer Rouge, quoique les auteurs qui l'ont précédé , et notam-
ment Aristote , disent formellement que cette considération seule détermina
Sésostris et Darius à ne point terminer le canal.
Après avoir exposé ces diverses opinions, nous admettrons que la navigation de
ce canal a pu avoir lieu sous les Ptolémées , mais qu'elle a dû éprouver bien des
obstacles qui en ont amené l'abandon. Cet abandon a pu résulter du peu de durée de
la navigation, soumise à l'abondance des crues, qui, dans leurs variations annuelles,
dévoient être souvent insuffisantes pour fournir à la dépense d'eau nécessaire au
passage des bateaux par l'euripe, et réparer les pertes causées par les filtrations
et les évaporations ; du peu de pente qui existe entre le point de la prise d'eau et
celui de la basse mer à Soueys, pente qui pouvoit n'être, sur 33 lieues de lon-
gueur, que de quatre à cinq pieds dans les crues moyennes ; des curemens annuels
et des travaux d'entretien, dont l'exécution dispendieuse exigeoit une surveillance,
qu'il étoit difficile d'obtenir au milieu des déserts. Il a pu provenir encore des
(1) Le terme de végétation n'est ici qu'une expression à cause de sa forme d'arbrisseau que les Arabes appellent
figurée; car on sait que les coraux, comme les madré- le corail, chi'âb [ramifications].
pores, sont formés par les polypes. L'accroissement de ces (2) Un des commentateurs de Strabon défend cet
polypiers calcaires est tel, que les plages et les côtes de- auteur du reproche qu'on lui fait d'avoir soutenu cette
viennent inaccessibles à la navigation. C'est sans doute assertion. Voyei Appendice, §, IV, ri." 111.
E. M.
M
JO MÉMOIRE SUR LE CANAL
dégradations faites par les Arabes, aux intérêts desquels le canal étoit contraire,
en les privant des bénéfices des transports, dont, au moyen de leurs chameaux,
ils ont toujours été les agens exclusifs dans l'Egypte et dans la Syrie ; enfin , des
circonstances trop ordinaires de la guerre, dont l'Isthme a été long- temps le
théâtre, et notamment pendant les siècles qui ont précédé l'ère Chrétienne, sous
les Perses et sous les successeurs d'Alexandre (i).
Leskhalyfes , qui , sans doute, avoient conservé le souvenir de tant d'obstacles, les
ont fait disparoître, en partie, dans le rétablissement du canal , tant en remontant
la prise d'eau beaucoup au-dessus de celle qui étoit anciennement établie àBubaste,
qu'en ne donnant point d'écoulement dans le golfe aux eaux du Nil ; car, quoique ces
eaux traversassent les lacs amers , il paroît , d'après Strabon (2) , qu'elles n'étoient
pas sensiblement altérées. On voit encore à Soueys les vestiges des digues qui
arrêtoient leur décharge à la mer, et que les navires venoient, sans doute, accoster
pour faire aiguade dans le canal.
Mais, quelqu'avantageuses que fussent les nouvelles dispositions, il en résultait,
quant aux digues , la nécessité de faire rompre charge aux navires. D'ailleurs Soueys
ne pouvoit être qu'un lieu d'entrepôt , comme il le deviendroit encore , quoi-
qu'on puisse avoir dans l'emploi des écluses à sas une communication plus facile ;
car, si la fin de la mousson d'été [celle d'avril en octobre] est propre à porter
dans la mer des Indes, et coïncide avec la crue du Nil, seule époque favorable à
la navigation du golfe pour les bâtimens de mer, la mousson d'hiver, propre à
remonter la mer Rouge, tombe à faux, et nécessite l'entrepôt des marchandises,
ainsi que leur rechargement dans de nouveaux bâtimens : on seroit donc toujours
obligé de rompre charge à Soueys , comme à Alexandrie et à Damiette, et de n'em-
ployer sur le Nil et sur les canaux qui en dérivent, que des bâtimens propres à
cette navigation ; mais le passage n'en seroit pas moins ouvert aux bâtimens qui
pourroient sacrifier du temps à l'attente des vents et des circonstances favorables
pour se rendre directement de la Méditerranée dans l'Inde, et notamment pour
l'expédition des dépêches ; et l'on trouvera cet avantage essentiel dans le canal plus
direct qui seroit ouvert du bassin des lacs à la Méditerranée, vers Tyneh.
Quoique le canal ait été navigable pendant plus d'un siècle, nous ne doutons
pas que sa navigation n'éprouvât encore bien des difficultés ; mais elles doivent
disparoître par le système des biefs erdes écluses, ouvrages d'invention moderne,
et que les anciens, comme on l'a déjà dit, ne connoissoient pas. Il ne paroît pas
même qu'ils eussent, dans leurs langues, de mots qui répondissent à celui d 'écluse;
le terme euripe (3), que Strabon emploie quand il dit qu'on bouchoit ï euripe ,
(1) Ce canal devoit être en effet, pour un ennemi détruire. (M. Leblond , Mémoire sur les canaux de
venant de Syrie, une barrière difficile à franchir. C'est l'antiquité , 177 1. )
aussi ce que semble insinuer Diodore de Sicile, en (2) Strabon dit, en parlant de ces lacs, qu'ancien-
l'appelant transversarium munimentum : car , quoique nement les eaux y étoient amères, mais qu'elles avoient
la navigation cessât lors des basses eaux, ce canal de- changé de qualité par leur mélange avec celles du Nil,
voit conserver assez d'eau pour que le passage ne pût et que ces lacs abondoient en bons poissons et en oiseaux
s'effectuer qu'avec des bateaux ou des radeaux, dont les aquatiques qu'on n'y voyoit pas auparavant,
assaillans ne pouvoient être pourvus que très-difficile- (3) Le terme euripe [tvesmç], dans son acception
ment; et c'étoit un motif pour l'ennemi de chercher aie générale, et par l'application qu'on en a faite, semble
DES DEUX MERS, n\
feroft croire qu'on avoit un moyen, soit par quelques corps fïottans, soit par
des poutrelles , de fermer ce passage pour empêcher la marée de remonter dans
Je canal : cet euripe ne pouvoit pas différer beaucoup des pertuis qu'on retrouve
sur nos rivières , et qui retracent encore l'enfance de l'art.
§. VI.
Examen géologique et géographique de l'Isthme de Soueys.
Les philosophes ont créé des systèmes pour expliquer la formation des mon-
tagnes, des caps, des falaises, des détroits, des isthmes, des archipels, et enfin
de tout ce qui constitue la géographie physique du globe.
Quelques-uns les ont considérés comme des résultats nécessaires de principes
immuables et de causes premières : d'autres , au contraire , en ont attribué la for-
mation à des causes fortuites, qui ont dû changer l'ordre primitif de la nature, et
qui peuvent se reproduire indéfiniment ; ils ont puisé ces causes dans la catastrophe
terrible d'un déluge universel ou local, et peut-être périodique dans la nature,
d'autant plus admissible , qu'il n'a rien de surnaturel , que les ravages des eaux
sont écrits en caractères ineffaçables à la surface du globe, et que les traditions en
ont conservé chez toutes les nations le triste et inquiétant souvenir.
Un de ces philosophes ( i ) en a suffisamment établi l'existence ; il a fait un
tableau , aussi vrai qu affligeant, des effets physiques et moraux du déluge, qui a dû
changer la face primitive du globe , et occasionner un désordre si fatal au genre
humain : non-seulement l'opinion de ce philosophe est plausible, mais elle offre
un champ très-vaste de conjectures que la saine physique peut admettre.
II paroît constant que les eaux, par leur mouvement oscillatoire dans le bassin
des mers , par leur cours plus ou moins rapide dans le lit des torrens et des fleuves,
et enfin par leur passage successif à l'état de météores , ont été la cause organique
de l'état présent du globej elles ont, par leur tendance continuelle vers l'occident
et l'équateur, établi ces formes constantes angulaires de toutes les grandes terres
qui constituent les caps de la Nouvelle-Hollande, de la presqu'île de l'Inde, de
l'Afrique et de l'Amérique ; et elles ne cesseront d'opérer de nouveaux change-
mens à la surface du globe. On peut supposer qu'un flux prodigieux des eaux, des
pôles vers la zone équinoxiale, et dont on ne peut raisonnablement expliquer la
cause, a, dans sa course, submergé ou détruit les continens, tant que le sol n'aura
pas offert d'élévation et de résistance suffisantes. Ces points d'arrêt , en divisant
exprimer un canal ou bras de mer étroit, dans lequel les arrondi vers ïes extrémités, qui environnoit l'épine des
eaux éprouvent des courans alternatifs et des agitations cirques, et qui devoit toujours être rempli d'eau, par un
périodiques d'une nature toute particulière. L'euripe qui motif de religion. Cette forme étoit sans doute analogue
longe l'île de Négrepont [l'ancienne Eubée], présente à celle de l'euripe dont parle Strabon, et auquel son
plus particulièrement ces effets singuliers d'un flux et commentateur a donné , sans des motifs suffisans , la
reflux qui se renouvelle six et sept fois dans le jour. Son figure de nos sas modernes.
canal est si étroit sous la citadelle de Négrepont, que (i) Bouîlanger, ingénieur des ponts et chaussées, dans
les navires éprouvent beaucoup de peine à le franchir. l'ouvrage qui a pour titre, l'Antiquité dévoilée par ses
Ce nom a aussi été donné à l'espace rectangulaire, usages,
É. M. M *
7 2 MÉMOIRE SUR LE CANAL
ie courant , l'auront fait dévier de sa direction méridienne , d'où aura dû résulter
l'angle continental qui constitue ces grands promontoires. Cependant des reflux
vers les pôles auront aussi , par leur réaction , formé d'autres caps , dont les
courans secondaires ont, dans leurs résultantes, dirigé le saillant sur tous les
points du globe.
L'Isthme de Soueys a dû sa formation à des causes naturelles ou premières
ou fortuites; leur énoncé offriroit Ja série de ces hypothèses ingénieuses, mais trop
peu satisfaisantes et trop connues pour être répétées. Nous ajouterons seulement
qu'elle a pu résulter aussi des travaux inconsidérés des hommes , qui paroissent
avoir souvent tenté de faire communiquer des mers que la nature avoit rendues
indépendantes.
Des auteurs anciens ont pensé que le vaste bassin de la Méditerranée a fait
partie du continent, que l'ouverture du détroit de Gibraltar a été faite de main
d'homme ; et ils l'attribuent à Ésaii , ou l'Hercule Gaulois , qui l'auroit opérée
1900 ans environ avant l'ère Chrétienne. Ils prétendent que la mer du Nil , dont
l'étendue pouvoit égaler celle du Pont-Euxin seulement, devoit communiquer avec
la mer Rouge avant la formation de l'Isthme de Soueys, due aux vents impétueux
de l'est, qui ont comblé ce bras de mer avec les sables de l'Arabie; l'époque qu'ils
en assignent, est celle des submersions qui ont fait naître les détroits de Messine,
des Dardanelles , de Chypre , et formé l'Adriatique , la mer Egée , la mer de
Crimée, &c. Quoiqu'on ne puisse produire de preuve positive à cet égard, il est
au moins certain que cette partie de l'ancien continent a éprouvé de grandes
révolutions, et que les volcans ont dû encore y concourir (1).
Les Cnidiens entreprirent de couper leur isthme, pour se soustraire, en sépa-
rant leur péninsule du continent de l'Asie mineure, aux ravages qu'exerçoit, dans
l'Ionie, Harpagus, général de Cyrus roi de Perse; cet isthme n'avoit que cinq
stades de longueur.
Alexandre eut le projet de couper l'isthme du mont Mimas, qui joint la pénin-
sule au continent vis-à-vis de Chio; cet isthme avoit se_pt milles.
On connoît les travaux de Xerxès , lorsqu'il sépara le mont Athos du conti-
nent; les projets d'Alexandre, de Démétrius, de César, de Néron, pour couper
l'isthme de Corinthe; et tant d'autres tentatives de ce genre, qui ont rarement
produit d'heureux résultats, et dans lesquelles l'orgueil et le fol amour du mer-
veilleux ont souvent eu plus de part que la nécessité et l'utilité.
La formation du Bosphore, ou canal de Constantinople, n'est due peut-être
qu'à quelque tentative de ce genre. Diodore parle d'une submersion de l'île de
Samothrace, causée par l'irruption du Pont-Euxin dans la Propontide ; événement
funeste, qu'il supposoit antérieur à l'expédition des Argonautes, dont l'époque
remonte à 1263 avant l'ère Chrétienne.
, La Méditerranée a pu long-temps être séparée de l'Océan par l'isthme qui ,
dans cette hypothèse , joignoit le mont Atlas à celui de Calpé , où existe le
(1) II existe une carte de M. de la Borde qui retrace ces diverses catastrophes, et l'état géographique présumé
pour les temps antérieurs à nos annales.
DES DEUX MERS. J 3
détroit de Gebel-Taryq [Gibraltar] : cette mer alors communiquoit au golfe
Arabique ; elle pouvoit être supérieure à l'Océan, et de niveau avec la mer Rouge,
qui, peut-être, étoit elle-même moins élevée au fond du golfe, quand elle commu-
niquoit par Je détroit de Qplzoum.
Après la rupture naturelle ou factice de l'isthme que nous supposons avoir
préexisté au détroit de Gibraltar, la Méditerranée, en s'abaissant au niveau de
l'Océan, aura mis à sec tous les bords de son vaste bassin; et c'est à cette époque
qu'elle aura donné naissance à l'Isthme de Soueys et à la basse Egypte. En effet,
par l'hypothèse de l'abaissement de la Méditerranée on explique plus de faits que
par celle de l'irruption de l'Océan, qui auroit submergé une grande étendue de
pays dans le bassin actuel de la Méditerranée (1).
Les Ichthyophages conservoient la mémoire d'un flux considérable qui auroit
mis à sec le golfe de Soueys, que le reflux auroit couvert de nouveau (2). Ce flux
ne seroit-il pas celui dont les Israélites font mention l Suivant une tradition qui
s'étoit perpétuée chez les peuples de la Libye (3) , une partie de la région d'Ham-
mon et d'autres portions de leur pays avoient été sous les eaux de la mer. Deux
voyageurs modernes, MM. Brown et Hornemann, ont reconnu, dans la région
de l'oasis d'Hammon , des preuves incontestables du séjour des eaux ; ils y ont
remarqué des lacs salins , des plages couvertes de coquillages , et des lagunes encore
remplies d'eau de mer. A la vérité, ces faits ont pu résulter d'un déluge qui a sub-
mergé les plus hauts continens. Ératosthène avoit adopté l'opinion du physicien
Straton, que le pays d'Hammon a dû faire partie du domaine des mers.
La mer Noire, supérieure encore à la Méditerranée, aura, en se portant avec
rapidité par les Dardanelles, formé l'archipel Grec, dont les îles pouvoient dé-
pendre alors d'un vaste continent. Il existe, en effet, dans ce canal, un courant
très-rapide vers le sud, et tel, que, si les vents du nord soufflent avec force, les
vaisseaux peuvent difficilement s'y arrêter et le remonter sans le secours des vents
opposés à ce courant. Le Bosphore, la Propontide et les Dardanelles, dans une
suite de détroits , offrent à la navigation d'autres courans singuliers, dus, sans
doute, au gisement des côtes sur lesquelles les eaux sont refoulées et réfléchies dans
tous les sens.
Mais, en comparant le volume immense des eaux que jettent dans la mer Noire
les Palus-Méotides et tant de grands fleuves d'Europe et d'Asie, avec le volume
beaucoup moindre que le Bosphore rend à la Méditerranée, on a supposé l'exis-
tence de canaux souterrains pour l'écoulement de la mer Noire ; car il semble
difficile d'attribuer aux évaporations , qui ne peuvent pas être très-considérables
sous son atmosphère toujours nébuleuse, l'excédant des afflues de cette mer sur
(i)Onpeut voir d'après le nivellement général (Tableau reculée où le lit du Nil étoit moins élevé de la même
synoptique, Atlas, n." 14.), que le niveau de la Médi- quantité; et en admettant pour ces temps reculés une
terranée ne devrait encore s'élever que d'environ 16 pieds plus grande élévation de son niveau, la mer pouvoit re-
pour atteindre la limite de l'ancien golfe de Memphis, monter beaucoup plus haut dans le lit actuel et le bassin
près du Kaire : mais nous devons avouer qu'il n'est pas du Nil.
nécessaire de recourir à cet abaissement subit de son ni- (2) Hérodote, liv. Il , §. 11 ; traduction de M. Lar-
veau pour faire naître le Delta; car la mer pouvoit parvenir cher, note 34, tome II , page 184,
à cette même limite dans son niveau actuel, à l'époque (3) Strabon, liv, XV il.
7 4 MÉMOIRE SUR LE CANAL
sa dépense par le Bosphore. Cependant d'autres physiciens ont pensé qu'il n'étoit
pas nécessaire de supposer ces canaux souterrains , quoiqu'il puisse en exister ,
attendu que des calculs et des observations ont établi que l'évaporation seule est
capable d'absorber des afflues très-considérables , et que des expériences faites sur
des lacs éloignés du bassin des grandes mers ont confirmé cette assertion.
La même difficulté s'est présentée par rapport à la Méditerranée, qui reçoit des
eaux sur tous les points de sa circonférence (i); car, loin d'en rendre à l'Océan,
elle paraît ^n recevoir, au contraire, par le détroit de Gibraltar, dont les courans,
<jui portent presque toujours à l'est, semblent établir une pente générale de cette
mer, du détroit vers la Syrie, quoiqu'il existe un courant contraire qui longe les
côtes d'Espagne, et que des navigateurs croient plus considérable que le premier
qui règne vers le centre du détroit : mais cet effet pourroit résulter d'une plus grande
élévation des eaux sur les côtes d'Europe, due aux fleuves et aux autres versans
qui y sont plus considérables et plus nombreux que ceux de la côte d'Afrique ;
ce qui donne lieu à quantité de courans et de contre-courans dus aux vents, aux
crues périodiques des fleuves , et à d'autres causes variables , que les navigateurs
n'ont pas expliquées. Nous pensons que, sans cette affluence constante des eaux
de la mer Noire et de l'Océan dans la Méditerranée, dont l'étendue peut être
évaluée à 160 degrés carrés, les évaporations, qui absorbent une partie de
celle-ci, en feroient baisser le niveau, et qu'il en résulteroit à la longue une
diminution sensible de fond, si, d'un autre côté, les apports continuels d'alluvions
par les fleuves et les torrens, et ceux qui, par l'effet des vagues et des pluies,
tombent des côtes et des falaises dans son bassin, ne balançoient en quelque sorte
cet abaissement , en élevant le niveau du fluide en raison du volume immense de
ces alluvions. Les évaporations doivent être d'autant plus considérables sur cette
mer, que, sous cette latitude, le climat les opère avec plus d'activité, et que les
nuages qui en résultent , sont portés vers la zone torride et sur les dçserts brûlans
de l'Afrique , où ils vont alimenter les sources des grands fleuves qui débouchent
dans l'Océan : il paraît qu'au contraire ceux qui débouchent dans la mer Noire,
sont plus que suffisans pour y rétablir l'effet des évaporations, puisque, sans
changer de niveau , cette mer verse encore dans la Méditerranée.
Des physiciens (MM. Halley et Bergman) qui n'ont pas cru devoir attribuer
aux évaporations la perte des eaux qui tombent dans la Méditerranée , dont le
niveau ne varie pas sensiblement par l'effet des marées, se sont crus fondés à
admettre des sous-courans marins, qui portent dans l'Océan les eaux supérieures
de cette mer secondaire : des sous-courans de cette nature ont été, en effet, obser-
vés par des navigateurs; et leur existence a même été constatée dans la Baltique,
par une frégate qui en éprouva l'action contre le vent même.
Si, comme il n'est que trop possible encore, on jetoit la mer Rouge dans la
Méditerranée, en donnant aux eaux du golfe toute la vitesse due à leur élévation
(i) Parmi les rivières les plus considérables qui du Pont-Euxin par les Dardanelles, sont le Danube, le
débouchent dans la Méditerranée, on rappelle le Nil, le Niester, le Borysthène, le Don, &c.
Tibre, le Pô, le Rhône, l'Ebre; et celles qui y affluent
DES DEUX MERS. ne
au-dessus de cette mer, élévation que nous avons trouvée être de 30 pieds
6 pouces, il en résulteroit infailliblement la submersion de toutes les terres basses
ou plages de l'Egypte et de la Syrie.
Mais de ces considérations générales qui tiennent à la haute physique , passons
à l'examen des lieux dont la topographie se rattache à l'histoire du canal et à la
communication des deux mers.
* Les géographes ont tellement varié sur la grandeur de l'Isthme de Soueys, qu'il
est extrêmement difficile de les concilier; sa moindre longueur doit se mesurer
sur la direction , presque méridienne, de Soueys à Faramâ, près de l'ancienne
Péluse.
Les observations qu'a faites , pendant notre séjour commun à Soueys , M. Nouet,
astronome , que nous avons déjà cité , et la précision des instrumens dont il s'est
servi, paroissent devoir être pour nous un motif de préférer ses résultats à ceux
qu'ont obtenus les voyageurs modernes qui l'ont précédé, et qui n'ont souvent pu
opérer qu'avec mystère et précipitation.
Soueys , d'après les observations et les calculs de cet astronome , répond à la
latitude boréale de 29 58' 37".
La bouche de Tyneh a été fixée par rapport à celle d'Omm-fareg, dont la
position a été également déterminée ; et elle s'est trouvée vérifiée par notre topo-
graphie, qui a présenté, entre ces deux points extrêmes de l'Isthme, une précision
que nous ne pouvions pas même espérer.
D'après ces résultats , nous trouvons que la distance entre Soueys et le rivage au
nord de Faramâ, est de 120,000 mètres, égaux à 61,569 toises, ou 27 lieues
de 25 au degré, évalué, à cette latitude, à ^6,y^y toises: cette distance embrasse
i° $' o" et comporte o° 1' 23" sur le 29/ degré, le 30. e complet, et o° 3' 37" sur le
3i. e ; elle assigne pour latitude. à la bouche de Tyneh, 31 3' 37".
Cependant, comme les eaux du golfe remontent encore, par l'effet des marées,
à environ 2500 toises dans leurs laisses moyennes, au nord de Soueys , il enrésulte
que le minimum de distance qui constitue véritablement l'Isthme , se réduit à
59,000 toises, ou 26 lieues.
Abou-1-fedâ donne à cet espace qui sépare les deux mers, 70 milles (1) : or, le
mille Arabique étant évalué (par d'Anville) à 1000 toises de compte rond, et de
57,000 au degré, il en résulte un excédant de onze milles, qu'on ne peut admettre,
quand on supposeroit même que ces 70 milles répondent au développement du
canal projeté par A'mrou , qui vouloit le faire passer par l'endroit qu'on nomme
maintenant la Queue du Crocodile. Mais Abou-1-fedâ ne donne au mille Arabique
que 713 toises, puisque, dit-il, 500 stades sont égaux à 66 ~ milles Arabiques :
or les 70. milles Arabiques vaudroient 4°>9 l ° toises, et il en résulte encore une
différence de 9090 toises en moins sur la distance réelle que nous ont donnée
nos diverses opérations.
Hérodote, quidonnoit 1000 stades àl'Isthme, inclinoit, à la vérité, sa directrice
à l'est et vers le mont Casius , qui est encore plus au nord que le rivage , à la bouche
(1) Abou-I-fedâ et A'bd-el-Rachyd. Voyei Appendice, j\ IV, n." XII.
y 6 MÉMOIRE SUR LE CANAL
de Tyneh. Mais de quel stade Hérodote s'est-il servi dans cet énoncé! Si c'est
du petit stade Egyptien, qui, plus souvent employé par Aristote, étoit de 51
toises, les iooo stades sont insuffisans ; car ils ne donneroient que 5 1,000 toises:
cependant il a été une époque où l'Isthme pouvoit n'avoir que cette longueur ;
et ces 1000 stades seroient satisfaisans , s'ils dévoient répondre à la distance du
mont Casius à Heroon, ville que nous reportons à Abou-Keycheyd, où la mer
Rouge pouvoit remonter, à une époque qu'on ne peut assigner, en observant
qu'Hérodote donne cette distance pour la moindre longueur de l'Isthme.
On ne doit pas calculer sur des stades nautiques ou Persiques , qui , indiqués
quelquefois par Hérodote et Xénophon, sont de 85 toises 3 ds 7 j- (de 10, au
mille Persique), puisqu'ils fourniroient l'excédant de 85,597 sur notre résultat
de 59,000 toises. On doit encore moins supposer, avec Pline, qu'Hérodote
ait employé le stade Olympique de 95 toises, lequel produiroit plus de moitié en
sus de la distance trouvée. En effet, Pline répète que l'Isthme avoit 1 000 stades ; et
il suppose évidemment le stade de 95 toises, puisqu'il le fait égal à 1 25 m», r. (i).
Cet auteur, dans un autre passage, semble vouloir apporter plus de précision, en
réduisant sa première donnée à 920 stades ou 115 jvp. ; ce qui ne corrige pas
encore, à beaucoup près, son erreur.
Strabon ne compte que 900 stades, qui ne satisfont dans aucun cas, quelque
stade qu'on prenne pour module de cette mesure. On conçoit encore moins com-
ment Posidonius a pu donner 1500 stades à l'Isthme.
Ptolémée même donne deux degrés à l'espace compris entre Arsinoé et Péluse,
qu'il détermine, la première à 29 10', et l'autre à 3 i° io' de latitude : or ces deux
degrés représentent i4oo stades de 700 au degré (ceux d'Eratostbène de 8 i t0IS 4 ds
i° jj, ou 1 14,333 to * ses )> qui? ajoutés aux 1500 toises que donne la distance de
Péluse à la mer, produisent le double de ce qui existe (dans l'opinion admise que
Soueys répond à l'ancienne Arsinoé). Cependant Ptolémée, par une autre indi-
cation formelle, ne donne encore que 1000 stades à l'Isthme. •
Marin de Tyr, en ne comptant que 817 stades (de 700 au degré) de Péluse à
Heroopolis , qu'il supposoit au fond du golfe , près de Soueys , est l'auteur qui
auroit fourni le meilleur résultat, puisqu'il n'excède que de -^ celui que nous
avons obtenu.
Cependant Ebn-Khordadyeh , cité par le Maqryzy, donne un résultat qui est
encore plus satisfaisant; car il dit que l'on comptoit entre Faramâ et Qplzoum
25 parasanges, formant trois stations : or on sait que la parasange (employée par
Hérodote) vaut trois milles Arabiques, ou 2568 toises [5005,12 centimètres];
ce qui porte le mille Arabique à 856 toises (2) [1668,42 centimètres]; et les
25 parasanges, pour longueur totale, à 64,200 toises [ 125 128,16 cent.] -.résultat
qui diffère très-peu de celui que nous avons déduit de nos opérations confirmées
(1) Le pas Romain, ou brasse Romaine , égaloit 5 (2) On observe que cette évaluation de 856 toises au
pieds Romains, ou 4 ds 6° 5' (le pied Romain étant de mille Arabique rectifie la différence trouvée plus haut
io° io ! 1% de France) j ce qui porte le mille Romain à dans le alcul des 70 milles donnés par Abou-1-fedâ, puis-
756 toises. qu'ils donnent 59,920 toises pour la longueur de l'Isthme.
par
DES DEUX MERS. y J
par les observations astronomiques, et que nous avons porté à 120,000 mètres
pour la distance méridienne de Soueys à Tyneh.
Nous ne pousserons pas plus loin cette analyse, pour ne pas nous engager ici
dans une digression qui seroit déplacée ; mais , comme nous la jugeons nécessaire
pour fixer la connoissance des lieux et des faits historiques, nous renvoyons le
lecteur à la fin de ce Mémoire (1).
CHAPITRE III.
PROJET DU RÉTABLISSEMENT DU CANAL DES DEUX MERS.
Direction du nouveau Canal. — Indications de ses Biefs. — Avantages de
ce Projet. — Dérivation du Canal par l'Isthme, vers la Méditerranée.
* — Canal du Kaire , ou du Prince des Fidèles,
§. I."
Considérations sur la direction à donner au nouveau Canal.
On a vu, dans les auteurs anciens , que les difFérens princes qui ont tenté la jonction
des deux mers , n'ont eu recours au Nil, pour l'opérer, qu'après avoir reconnu' des
obstacles presque insurmontables dans l'extrême mobilité des sables que présente le
désert, sur la direction de Soueys à Péluse, entre le lac amer et celui du Menzaleh;
distance qu'il suffisoit de franchir pour établir la communication désirée. Mais il
existoit un moyen plus facile de remplir cet objet ; c'étoit l'établissement d'une
navigation intérieure. D'un autre côté, les Égyptiens ne vouloient pas déboucher
dans la Méditerranée, qu'ils qualifioient de mer orageuse, pour ne pas s'exposer
aux entreprises des Grecs, qu'ils paroissent avoir long-temps redoutées (2).
L'état présent des choses permettroit davantage l'ouverture directe et exclu-
sive de l'Isthme : mais d'autres considérations militent en faveur de l'ancienne
direction, préférable d'ailleurs; car, dans l'hypothèse de cette coupure de l'Isthme,
où former , sur la côte basse de Péluse , un port commode , qu'on ne pourroit
cependant pas se dispenser d'y établir (3) l
Il n'est que trop certain qu'on ne pourra que difficilement former un établisse-
ment permanent sur tout le front maritime du Delta, parce que cette côte est un
sol d'alluvions , qui s'exhausse et s'agrandit constamment par de nouveaux dépôts
de limon que le Nil y accumule dans ses crues, et que l'accès de cette plage sera
(0 Voyez l'Essai historique et critique sur la géographie (3) Abou-I-fedâ dit que A'mrou ben-el-A'ss se propo-
de l'Isthme de Soueys. . . . Appendice, J. IL soit de creuser cet Isthme dans un endroit qu'on nomme
(2) Les Égyptiens (dit Strabon, /. XVll) ne permet- maintenant la Queue de l'Éléphant; mais il en fut empê-
toient pas l'abord de l'Egypte aux étrangers, et surtout ché par O'mar, qui craignit que les pèlerins de la Mekke
aux Grecs, que la pauvreté de leur pays portoit à piller, et ne fussent pillés par les Grecs. Voyez l'Appendice, J. JV f
à chercher ailleurs ce que la nature leur refusoit chez eux. n° XII.
i. M. ' N
y S MÉMOIRE SUR LE CANAL
toujours dangereux ; les naufrages , qui n'y sont que trop fréquens, motivent assez
la crainte de ces attérages , non moins redoutables pour les navigateurs que les
boghâi ou bouches du Nil (i). II est de même certain que les ports d'Alexandrie et
la rade d'Abouqyr seroient bientôt comblés, s'ils étoient situés à l'est des bouches
du Nil soumises à l'action des vents régnans du N. O. : car si ce port, jadis si
magnifique, offre encore aujourd'hui quelques-uns de ses premiers avantages, il
en est bien moins redevable aux travaux de l'art sous l'influence d'un Gouverne-
ment insouciant, qu'au gisement et à la nature rocheuse de la côte.
La marche et les progrès des attérissemens formés sur la côte , vers Péluse , ont
été trop bien exposés par le général Andréossy dans son Mémoire sur le lac
Menzaleh, pour présenter dans d'autres termes ce qu'il a dit sur la formation
de ces attérissemens (2).
« Les troubles entraînés par le Nil sont déposés par-tout où la vitesse de l'eau
33 est ralentie ; ils engraissent le sol sur lequel ils séjournent ; ils forment des bancs
y> de sable, occasionnent des changemens dans la direction du cours du fleuve,
33 concourent à la formation des barres et à l'extension des plages. Les vents , dans
» les tourmentes, soulèvent les sables du fond de la mer, et les poussent sur les
» côtes ; dans le temps des basses eaux , lorsque les sables sont séchés , les vents
» s'en emparent de nouveau et les portent sur les plages : c'est ainsi que les plages
33 et les dunes s'élèvent , et que les parties couvertes de récifs se convertissent en
5> plages.
» Le courant littoral qui suit les côtes de la Méditerranée, de l'ouest à l'est,
55 se combine avec le cours des branches du Nil, et produit, en vertu de la dimi-
33 nution de vitesse, à gauche, entre les deux forces composantes, un attérissement
33 qui se prolonge en pointes plus ou moins aiguës, tandis que la plage à droite,
33 comprise entre la direction du cours de la rivière et la résultante , prend une
33 forme arrondie : ces deux formes sont constantes ; on les retrouve à i'embou-
33 chure de la branche de Damiette , à la bouche de Dybeh et à celle d'Omm-
33 fareg.
33 Les sables et les vases entraînés dans ce mouvement composé contribuent
33 à l'extension des plages , sur-tout de celle à droite , d'où naissent les caps que
33 Ton voit entre Damiette et Péluse, ainsi que les récifs et ce long talus qui se pro-
33 longent au-dessous des eaux, et qui éloignent de la côte les mouillages profonds.
33 La nature de ces mouillages est également subordonnée à la direction des sables
33 et du limon. La baie de Damiette, à l'ouest de l'embouchure du Nil, a un fond
33 dur de vase noire , tandis que le fond des rades de Boghâfeh et du cap Bouillot,
33 qui sont situés à l'est , est de vase molle , jaunâtre , sur laquelle les bâtimens
33 chassent quelquefois, mais sans danger, jusqu'à deux ou trois lieues.
33 L'analogie nous porte à croire que les plages qui lient le cap Bourlos et celui
33 du Boheyreh aux branches du Nil , ont dû leur formation aux mêmes causes ;
(1) Nous avons vu échouer sur la côte, pendant notre (2) Voyei le Mémoire sur le lac Menzaleh, dans la
séjour en Egypte, une frégate Anglaise, une frégate Turke, Décade Égyptienne, tome I. er , pag, 182-2/6, ou dans
un vaisseau de 74, et divers bâtimens de commerce. les Mémoires sur l'Egypte, tome I. ,r
DES DEUX MERS. HQ
y> enfin le courant littoral dans les mouvemens ordinaires , ou lorsqu'il est poussé
r> par les vents tenant de l'ouest, en remontant le golfe de Gaza, forme des
» remous qui ont concouru à combler les fonds du golfe vers Péluse , et qui
» continueront de faire prendre de l'extension à cette plage. »
La communication des deux mers au moyen du Nil devant encore recevoir la
direction la plus propre à établir une correspondance active entre les différentes
places de commerce de l'Egypte , nous pensons qu'il convient d'adopter sa direc-
tion primitive, celle du canal des Rois, partant du Nil près de Bubaste.
On voit, en effet, combien il sera facile, en débouchant de la Pélusiaque (i)
près d'Atryb, de se rendre au Kaire par le Nil, à Rosette ou à Alexandrie par
le canal de Fara'ounyeh, la branche de Rosette et le canal de Rahmânyeh, et
enfin à Damiette par la branche du Nil qui en porte le nom.
Si l'on adoptoit, au contraire, le canal supérieur des khalyfes, on seroit forcé
de remonter jusqu'au Kaire pour se rendre dans les villes qu'on vient de citer ;
et l'on sent assez combien cette condition entraîneroit de lenteurs et d'inconvé-
niens pour la navigation : cependant nous sommes loin de renoncer à ce canal ,
et nous exposerons plus bas la nécessité et les moyens de le rétablir, sous le rap-
port spécial des irrigations , sous celui d'une navigation secondaire , et de l'em-
ployer concurremment pour porter les eaux du Nil dans les biefs du nouveau
canal , et accélérer ainsi , à l'époque des crues , la reprise de sa navigation.
S. IL
Indications des Biefs du Canal.
D'après les considérations que nous venons d'exposer, nous proposons d'établir
quatre biefs, qui correspondront aux parties dont se composoit l'ancien canal des
Rois. (Vqye£. fa Carte hydrographique et le Tableau synoptique.)
I. er Bief. .... Le premier sera compris entre le canal de Moueys, à Bubaste,
et la digue de Seneka, au point où le canal du Kaire aboutira pour entrer dans
le second bief (2). Son cours sera de 19,490 mètres, ou 10,000 toises environ.
II sera creusé au niveau des basses eaux, et recevra toute la portée des crues,
dont le maximum sera, de 18 pieds ; ses digues seront élevées de quatre pieds au-
dessus des plus grandes eaux ; et pour effectuer le passage de ce bief où le niveau
des eaux sera variable , dans les biefs adjacens , il sera établi un sas à double jeu de
portes busquées (3) pour monter et descendre ainsi qu'il sera nécessaire, suivant
(1) Cette partie supérieure de ïa Pélusiaque n'exigeroit Moueys, près de Koum-haleyn. On abrégèrent ainsi le tra-
presque pas de travail pour la rendre navigable, son lit jet d'Atryb à Seneka, et Fon augmenteroit encore la
étant encore large et profond, et conservant beaucoup pente qui existe de Koum-haleyn à Bubaste; pente
d'eau dans le bas Nil. qu'on peut évaluer à cinq pieds, vu les sinuosités du
(2) On pourra juger convenable, après un examen plus Tera't-el-Moueys.
particulier des localités, de remonter ce point de par- (3) C'est-à-dire, deux portes d'èbe et deux portes de
tage à Bourdyn , et d'établir la navigation dans le Tera't- flot contre-busquées, au moyen desquelles on peut tou-
el-Moueys par le canal de Zanqaloun , et même par celui jours franchir le passage, quels que soient les niveaux des
de Chalchalamoun, qui a sa prise d'eau dans le canal de différens biefs.
E. M.
8o MÉMOIRE SUR LE CANAL
la crue ou le décroissement du Nil , soit dans le bief inférieur, soit dans le canal
du Kaire destiné à verser des eaux pour accélérer la navigation. On devra, d'après
un nouvel examen des localités , comprendre dans le tracé de ce bief les parties
des canaux actuels qui, par leur profondeur et leur direction, sont susceptibles
d'en faire partie ; ce moyen ne peut qu'apporter de la célérité et de l'économie
dans l'établissement de ce premier bief.
11/ Bief. .... Le second bief comprendra toute l'étendue de l'Ouâdy, entre
la digue de Seneka et le Serapeum , sur 72,500 mètres ou 37,200 toises environ
de développement. Le fond en sera établi au niveau des basses eaux, pour que ce
bief, mis à sec , puisse être facilement curé pendant le chômage annuel de la
navigation , ou seulement quand il le paroîtra nécessaire : sa plus grande hauteur
d'eau ne devra pas excéder 1 8 pieds ; il sera rempli au moyen du canal supérieur
du Kaire. La navigation n'y aura lieu qu'autant que le Nil aura cru de six pieds,
et elle cessera dès qu'il aura atteint le même terme dans son décroissement : il ré-
sultera de cette disposition sept à huit mois de navigation ; durée bien suffisante
pour les besoins du commerce , quelles que puissent être son importance et son
activité. Cette navigation aura lieu de thermidor en ventôse [d'août en mars].
Ce seroit en vain qu'on voudroit la prolonger, puisque celle du Nil est à-peu-
près réduite à ce terme.
Les eaux de ce bief, qui seront inférieures à celles du lac amer, tant que la crue
n'aura pas atteint son maximum de hauteur , nécessiteront l'établissement d'un sas
écluse, propre à effectuer la descente des bateaux du lac dans le bief: mais, au
point de contact des eaux douces du bief et de celles du lac, nécessairement alté-
rées par les sels que contient son bassin , et par quelques mélanges éventuels d'eau
de mer, on ajoutera une écluse de fuite (1) au sas de l'écluse de navigation
pour rejeter les eaux des bassinages dans les parties basses du désert, où elles
formeront des lagunes, dont l'existence, loin d'être nuisible, réduira l'étendue
de l'Isthme qui sépare à-la-fois les deux mers et les deux continens.
Ce bief sera facilement mis à sec , quand il sera nécessaire , au moyen des écluses
établies à ses extrémités, et de quelques vannes de décharge dans le centre, pour
répandre les eaux dans les parties les plus basses de l'Ouâdy, où elles seront utiles
pour la culture.
1IL C Bief. ... Le vaste bassin du lac amer formera le troisième bief sur une
longueur de 4o,ooo mètres, ou 20,520 toises environ : il sera d'abord rempli au
moyen du Nil; et les baisses successives dues aux bassinages, qui seront peu sen-
sibles, à raison de l'étendue de ce lac, seront annuellement réparées à l'époque
des crues. Le niveau des eaux y sera peu variable ; il sera entretenu à la hauteur
correspondante des basses eaux de la mer Rouge.
Pour ne laisser aucun obstacle à la navigation et prévenir le cas où le niveau
des eaux du lac seroit inférieur à celui du bief d'eau de mer (le 4« e bief), il sera
(1) Cette écluse de fuite pourra être disposée de manière question dans le §. IV de ce chapitre. Cet emplacement
à établir entre le lac amer et le canal débouchant dans la de la prise d'eau du canal dans le lac amer nous paroît le
Méditerranée, la communication directe dont il sera plus convenable.
DESDEUXMERS. 8l
établi à leur séparation un sas écluse à double jeu de portes busquées, pour donner
passage aux bateaux , quel que soit le niveau du lac par rapport à celui du bief
d'eau de mer, susceptible de varier par l'effet des marées. La profondeur du lac
sera par-tout suffisante pour la navigation ; il pourra s'y trouver, dans le centre,
plus de 50 pieds d'eau.
IV. e Bief. .... Le quatrième bief comprendra le canal à rétablir entre les lacs
et le golfe sur 21,439 mètres ou 1 1,000 toises de longueur; le fond de ce bief
devra être de 10 pieds au-dessous de la basse mer, dont le niveau établira la navi-
gation. Ce bief sera susceptible de recevoir, dans les plus grandes vives-eaux, un
supplément de six à sept pieds d'eau de mer, qui deviendra l'agent et l'aliment des
chasses nécessaires à l'approfondissement du chenal , entre le fond du golfe et la
rade de Soueys , pour y entretenir constamment deux à trois brasses d'eau en basse
mer. Pour opérer cet effet , il sera construit au débouché du canal , et indépen-
damment d'une écluse de chasse plus directe, vis-à-vis de Soueys, une écluse avec
doubles portes d'èbe et de flot; les portes d'èbe contiendront des portes tour-
nantes , propres aux chasses en question.
La nature du terrain qui constitue ces différens biefs, exige des modifications
majeures dans les profils à donner aux diverses sections du canal ; nous les avons
exprimées par les quatre profils auxquels elles peuvent essentiellement se réduire (r).
Les eaux de pluie qui affluent maintenant sur divers points du canal, pourront être
recueillies et versées dans des citernes pour former les aiguades de la navigation.
D'après ces dispositions, tous les ouvrages d'art se réduisent, 1 ,°à un sas écluse,
sur la route du Kaire à Sâlehyeh , dans lequel aboutira le canal supérieur du
Kaire à Seneka; 2. à un autre sas écluse, avec vanne de fuite, sur une des routes
du Kaire en Syrie par Qatyeh ; 3. à un sas écluse, au-dessous du lac amer, sur
la route du Kaire à la Mekke; 4-° enfin, à un dernier sas avec écluse de chasse,
sur la route de Soueys à Tor et au mont Sinaï.
On établira sur chacun de ces sas des ponts mobiles, nécessaires sur toutes ces
routes; des ouvrages militaires couvriront à-la-fois les écluses et les ponts, et
quelques postes intermédiaires en assureront la communication.
Il résultera de ce système une ligne continue de défense contre la Syrie, et
par suite l'éloignement des Arabes, qui, ne trouvant plus de gain dans les trans-
ports par caravanes, que les escortes qu'ils fournissent ne mettent pas toujours à
l'abri du pillage , seront forcés de rentrer dans l'intérieur , et d'y prendre l'exis-
tence paisible du cultivateur (2).
(1) Voyei les profils au plan général de Soueys, pi. n, désert, formés d'alluvions marines, convient au bief
— Le I." profil est applicable au premier bief, dont le sol d'eau de mer, dont le sol, de tuf calcaire et rocailleux, a
est formé d'alluvions et de terres végétales. — Le II. c profiI plus de consistance, et sur lequel les vents exercent
appartient à la partie supérieure du second bief, sur la moins d'action.
pente du désert, où il existe des vestiges continus de (2) II n'est pas nécessaire de chasser des déserts tous les
l'ancien canal, et dont le sol est formé des dépôts du Nil. Arabes pasteurs,; nous pensons qu'il suffit de réprimer leurs
— Le III. e profil, pour le voisinage des dunes et les fonds brigandages et de leur ôter les moyens de nuire. II est
de sable et de gravier, est applicable à la partie infé- certain que les déserts peuvent, sur beaucoup de points,
rieure du second bief, dont le sol a plus de mobilité. — nourrir une quantité considérable de bestiaux et de cha-
Le IV. C profil, propre aux sables salins et gypseux du meaux, dont l'usage et l'utilité sont incontestables.
8
MEMOIRE SUR LE CANAL
Quoique le rétablissement du canal soit proposé sous le rapport d'une navi-
gation intérieure et pour les bateaux du Nil , il sera susceptible cependant de
recevoir des bâtimens de mer de douze à quinze pieds de tirant d'eau, dans le
temps le plus favorable de la crue , mais pendant quelques mois seulement : les
écluses auront en conséquence une largeur convenable; les ponts seront mobiles,
et les sas disposés pour la plus grande économie des eaux.
s. m.
Avantages des dispositions de ce Projet,
Si le système des biefs est indispensable pour prolonger le séjour des eaux et
pour éviter la dépendance absolue des mouvemens du Nil et de la mer Rouge,
il assure encore un bien grand avantage, qu'on n'obtiendroit pas, même avec une
pente plus considérable , d'un canal établi sous le régime de rivière ; car on ne
peut se dissimuler que les eaux courantes et renouvelées du Nil auroient bien-
tôt obstrué le canal, et formé, >au fond du golfe, une barre comme celles qui cons-
tituent les boghâz dangereux de Rosette et de Damiette.
Hérodote, voulant prouver combien le Nil a mis de temps et d'action pour
combler l'ancien golfe de Memphis, dit: «Si donc le Nil pouvoit se détourner dans
» le golfe Arabique, qui empêcheroit qu'en 20,000 ans il ne vînt à bout de le
» combler par le limon qu'il roule sans cesse! Pour moi, je crois qu'il y réussi-
» mit en moins de 1 0,000 ans. »
Ces inconvéniens graves ne sont plus à craindre dans nos dispositions : carie
premier bief sera entretenu à sa profondeur par le courant du canal supérieur; le
second bief recevra du même canal, des eaux qui, avant d'y entrer, auront pu
déposer une partie de leurs troubles (1) ; le troisième bief, le lac amer, n'aura
que très-peu d'eau à recevoir annuellement du Nil; le quatrième enfin, le bief
d'eau de mer, conservera sa même eau, et celle du Nil aura cinq lieues de moins
à fournir pour compléter le système de cette navigation ; ce qui devra accélérer
d'autant le remplissage du bief de l'Ouâdy et le renouvellement des eaux supérieures
du lac, qui sera le terme de la portée du Nil.
Pour prévenir toute objection spécieuse, et détruire les doutes qu'on pour-
roit élever sur l'exactitude des opérations qui font la base de ce projet , et que
des circonstances difficiles n'ont pas permis de vérifier, nous rappellerons qu'ayant
acquis, dans les reconnoissances du mois de frimaire an 9 [décembre 1800], une
preuve matérielle de la portée du Nil jusqu'aux lacs amers , nous sommes fondés
à dire que la navigation du Nil à Soueys peut être établie sans danger pour le
sol de la basse Egypte, et durer aussi long-temps que celle du fleuve même,
quel que soit, comme nous l'avons dit, le niveau variable du Nil par rapport à
(i) Nous avons remarqué que les eaux, dans la crue qu'elles avaient déposé une grande partie de leurs troubles
considérable de l'an a [décembre 1800], avoient déjà dans les parties supérieures de l'Ouâdy.
acauis, vers Saba'h-byâr, beaucoup de limpidité, parce
DES DEUX MER S. 83
celui de la mer Rouge : enfin, pour en garantir la possibilité, il ne seroit plus né-
cessaire aujourd'hui de vérifier toutes nos opérations, puisqu'il suffiroit de prouver
la précision du nivellement pour la partie seulement comprise entre Soueys et les
lacs; mais les vestiges qu'on y retrouve du canal, la profondeur du sol, sensible
au premier aspect, et l'écoulement naturel du Nil dans les lacs, que nous avons
si positivement constaté , doivent lever toute espèce d'incertitude.
S. IV.
Dérivation du Canal par l'Isthme , vers la Méditerranée.
Dans ce projet du canal de Soueys , nous avons expressément motivé le choix
de l'ancienne direction par l'intérieur du' Delta, vers Alexandrie, sur les consi-
dérations commerciales particulières à l'Egypte , et sur ce que la côte, vers Péluse,
ne paraît pas permettre d'établissement maritime permanent ; néanmoins nous
croyons devoir reconnoître qu'abstraction faite de ces considérations , il seroit
encore facile (ce qui parut, au contraire, difficile et même dangereux avant l'in-
vention des écluses) d'ouvrir une communication directe entre le lac amer et le
Râs-el-Moyeh , prolongée sur le bord oriental du lac Menzaleh , jusqu'à la mer ,
vers Péluse. Nous n'avons pas nivelé positivement sur cette direction, du Sera-
peum au Râs-el-Moyeh; mais sur une ligne peu distante et parallèle, duMouqfîr à la
pointe du Menzaleh, où nous avons remarqué que le sol bas et salin, faisant suite
à l'Ouâdy, a dû être couvert par les eaux du Nil, et antérieurement par celles du
lac amer, dont il n'est séparé que par une levée faite de main d'homme : nous
croyons même qu'il n'y auroit que quelques parties de digues à construire jusqu'au
Râs-el-Moyeh, le désert s'élevant de toutes parts au-dessus de ce bas-fond; nous
pensons qu'un canal ouvert sur cette direction présenterait un avantage que
n'aurait pas le canal de l'intérieur. En effet, la navigation, qui pourroit y être
constante , ne seroit pas assujettie aux alternatives des crues et des décroissemens
du Nil; il seroit facile d'y entretenir une profondeur plus considérable que celle
du premier canal , au moyen d'un courant alimenté par l'immense réservoir des
lacs amers , d'où les eaux , par leur chute , pourroient acquérir une vitesse capable
de prévenir les dépôts de sable que les vents y porteraient du désert. On doit
bien observer que l'on n'aurait pas à craindre qu'il s'y formât de barre, comme
il en existe aux bouches de Damiette et de Rosette, parce que les eaux du lac
amer, qui alimenteraient les chasses, n'y déposeroient pas de limon, et que
l'énergie du courant, qu'on pourra resserrer entre deux jetées, devra entretenir
un chenal constamment ouvert et profond. Mais ce canal, en recevant son exé-
cution, seroit indépendant de celui de l'intérieur, qui rattache tout le commerce
de l'Egypte à un centre commun, et notamment à la ville du Kaire, où aboutissent
toutes les relations commerciales de l'Afrique.
Ce canal restant toujours navigable, on pourroit plus souvent profiter des
vents favorables à la sortie de la mer Rouge ; ce que ne permettent pas les crues
84 MÉMOIRE SUR LE CANAL
trop tardives du Nil , qui , comme on l'a déjà dit , ne coïncident pas assez avec
le temps moyen des moussons : il seroit enfin très-utile pour l'expédition des
ordres et des dépêches qui exigent le plus de célérité. J'ajouterai que , si je ne
voyois quelques difficultés à recreuser et à entretenir à la profondeur convenable
le chenal entre Soueys et sa rade, je proposerois d'établir, à l'usage des corvettes
et même des frégates, la communication directe des deux mers par l'Isthme; ce
qui deviendroit le complément de cette grande et importante opération.
§. v.
Canal du Kaire, ou du Prince des' Fidèles.
Nous fournissons, dans l'Appendice de ce Mémoire, des témoignages histo-
riques qui constatent que le canal du Kaire fut ouvert par un ancien roi d'Egypte ,
qu'il fut recreusé par un des Ptolémées , et par Trajan ou par Adrien; mais, sous
ce dernier prince, le canal paroît n'avoir eu d'autre objet que l'irrigation des cam-
pagnes , quoique cette opinion semble contredite par le Maqryzy, qui dit : «Adrien
» ayant fait recreuser le canal qui alloit à la mer de Qolzoum, les vaisseaux y pas-
33 soient encore dans les premiers temps de l'Islamisme. »
Dans un autre passage qui confirme cette assertion, cet historien fait dire à
A'mrou, qui écrivoit à O'mar : « Que veux-tu, prince des fidèles ? Je sais qu'avant
» l'Islamisme les vaisseaux amenoient chez nous des marchandises de l'Egypte :
33 depuis que nous avons fait la conquête de ce pays , cette communication
33 est interrompue , le canal est encombré, et les marchandises en ont abandonné
33 la navigation. Veux-tu que j'ordonne de le creuser, afin d'y faire passer des
33 vaisseaux chargés de provisions pour le Hegâzî je vais m'en occuper. Eh bien,
33 lui répondit O'mar, fais ce que tu dis. y>
Il paroîtroit donc que A'mrou fit rouvrir ce canal, et le fit déboucher dans
l'ancien canal des Rois , à l'entrée de l'Ouâdy ; qu'il fit aussi recreuser ce dernier
jusqu'à la mer de Qplzoum, d'où les vaisseaux purent se rendre dans le Hegâz,
le Yemen et l'Inde. Il resta navigable, suivant le Maqryzy, jusqu'à la mort de O'mar
ben-A'bd-el-A'zyz. Les gouverneurs de l'Egypte le desséchèrent , on cessa de s'en
servir, les sables l'encombrèrent; et la communication fut tellement coupée, qu'il
finissoit à la Queue du Crocodile, dans le canton du château de Qolzoum.
Suivant Ebn-el-Toueyr, il falloir cinq journées aux bateaux du Nil pour arriver
à Soueys, où ils prenoient en échange des marchandises d'Arabie.
Ce canal fut nommé d'abord Khalyg-el-Masr [canal d'Egypte, ou de Fostât],
puis Khalyg-el-Qâhirah [canal du Kaire], puis Khalyg-Emyr-el-Moumenyn [canal du
Prince des Fidèles], nom de O'mar ben-ei-Khettâb , qui le fit rétablir (i).
Le canal du Kaire a sa prise d'eau dans le bras oriental du Nil, vis-à-vis de
(i) Nous renvoyons à l'histoire romanesque et dé- et politique de l'Egypte. Voir la traduction de cet auteur,
taillée de ce canal, par le Maqryzy, historien estimé par M. Langlès , dans l'Appendice, f. IV , n.° IX.
parmi les écrivains Arabes pour sa Description physique
l'île
DES DEUX MERS. 8j
i'île de Roudah, entre le vieux et le nouveau Kairé, et sous l'aqueduc ou migry
qui porte des eaux à la citadelle; il traverse, avant d'entrer dans la ville, près
de Setti-zenab, un espace de 1800 mètres, et coule entre des monticules de
décombres (1). Le lit du canal, qui, à sa prise d'eau, reçoit 10 à 1*2 pieds d'eau
dans les crues, répond à la dixième coudée du Meqyâs, terme moyen entre les
plus basses et les plus hautes eaux du fleuve : à partir du pont Setti-zenab , il
traverse la ville, du midi au nord, sur un développement de 3500 mètres, en
sort près de la porte dite Bâb-el-Dars , coule entre des jardins et des décombres,
et se jette dans la plaine, à peu de distance du désert.
Une dérivation de ce canal près de la magnifique mosquée de Dâher-el-Beyberes,'
dont les Français ont fait un poste retranché, sous le nom de fort Sulkousky ,
court à l'ouest, jusqu'à la montagne sur laquelle a été construit et fortifié un
moulin, sous le nom de fort Camin; le canal fait une inflexion au sud, et remonte
dans la plaine, entre le Kaire et le Nil, jusqu'au Birket-el-Hassaryn, le dernier
des étangs auxquels cette dérivation fournit des eaux pendant la crue.
Ce canal offre beaucoup de sinuosités; dans l'intérieur de la ville, il est privé
de quais, et bordé de maisons peu solides, dont quelques-unes y occasionnent par
leur chute des encombremens ; il coule entre les murs de fondation de ces
maisons, dont la distance, d'un bord à l'autre, n'est communément que de 20 à
30 pieds; divers escaliers, des contre-forts et des encorbellemens y forment des
saillies qui en tourmentent extrêmement le cours ; vingt ponts étroits, bas, et
chargés de maisons , sont autant d'obstacles pour la navigation ; des égouts qui y
débouchent, en forment un cloaque pendant huit mois de l'année; des parties
basses et des contre-pentes y tiennent stagnantes des eaux que l'on est obligé de
faire écouler, afin de prévenir l'effet des évaporatioris, extrêmement nuisibles pour
ceux qui en habitent les bords. Quand ce canal est à sec , on peut traverser la
ville en le parcourant; c'est comme une rue basse qui la partage presque en deux
parties égales sur toute sa longueur.
Dans cet état de choses , on peut croire que ce canal n'a été navigable sous
les khalyfes, qui l'ont prolongé jusqu'à Soueys, que pour les bateaux du Nil, et
jamais pour des bâtimens à grande mature propres à la mer.
Dès le mois de vendémiaire an 7 [octobre 1798], le général Bonaparte, vou-
lant rendre ce canal alimentaire et navigable pour la ville ^du Kaire pendant toute
l'année , nous chargea de lui en présenter les moyens : il desiroit qu'on put faire
circuler des eaux autour de la ville, afin d'en vivifier les dehors, actuellement
déserts sur la moitié de son enceinte , et de les mettre à l'abri des Arabes , dont
les attaques fréquentes et imprévues ne comportent pas d'état de paix et de
sécurité.
L'ingénieur Duval , qui s'occupoit de ce travail, ayant péri, ainsi que l'ingé-
nieur Thévenot et l'adjoint Duperré, dans la révolte du Kaire, le 30 vendémiaire
[21 octobre 1798], nous chargeâmes M. Févre de reprendre et terminer les
(1) C'est à la prise d'eau de ce canal que se trouvoit le kiosk ou belvédère destiné à la coupure de la digue, dans
la fête annuelle du Nil.
É. M. °
S 6 MÉMOIRE SUR LE CANAL
opérations de ce projet; mais, après un examen des localités, nous reconnûmes
bientôt l'impossibilité de son exécution : cependant , pour entrer , autant qu'il
étoit possible , dans les vues du général en chef, nous proposâmes de faire une
dérivation du Nil au-dessus de Boulâq, aboutissant dans la place Ezbeqyeh, près
du quartier général et au centre des établissemens Français ; les eaux y auroient
été retenues après la crue, et entretenues à un niveau constant par des moyens
mécaniques et puissans. On retrouve les bases de ce projet dans les levées que
nous avons fait faire sur cette direction, et qui ont été fort utiles à l'armée
pendant deux campagnes, et notamment pendant le blocus du Kaire, en prairial
an 8 [mai 1800]: ces premiers travaux, dont on auroit, après leur confection,
saisi l'ensemble et senti l'utilité, étoient coordonnés au système général des com-
munications et de la défense du Kaire.
Ce canal, qui débouche dans l'Ouâdy près d'A'bbâçeh , présente beaucoup de
sinuosités, qui ont pu résulter, ou d'un courant naturel, préexistant à son état
navigable , ou de dispositions propres à conserver les eaux nécessaires aux irriga-
tions , et à prévenir un écoulement trop rapide dans les plaines basses de Bel-
beys ; car les crues y parviennent plutôt par la rivière de Moueys , que par le canal
de l'Abou-Menegy, dont la prise d'eau, près de Beyçous, à deux lieues au-dessous
du Kaire, est cependant plus élevée.
A la sortie du Kaire, ce canal passe par les villages de Saoueh, Ouahely,
Lemryeh, Mestourad (près et au nord-ouest des ruines d'He/iopo/is) , el-Menayl,
Seriâqous, Abou-Zâbel ; il remonte près et au sud de Tell-Yhoudyeh (l'ancienne
union , ville ruinée des Juifs), à el-Menayr, Zoâmel (où vient se réunir le
canal d'Abou-Menegy) , Choulyeh , Gyteh, Belbeys , Sebil , Ba'tyt; enfin, à
Seneka, aux environs d'A'bbâçeh : c'est près de là que passoit l'ancien canal
des Rois, que l'on reconnoît encore à ses belles dimensions.
Comme il est possible , au moyen d'écluses, de soutenir les eaux dans le canal du
Kaire pendant tout le temps de la crue , nous croyons convenable de le redresser
et de le réduire à cinq grandes directions , dont les points d'inflexion répondront
de Boulâq, à la Qpubbeh , à Heliopolis, à Tell-Yhoudyeh, à Belbeys, et à Se-
neka, où nous proposons d'établir un bassin de partage.
On obtiendra , par ce nouveau développement , une pente double de celle qui
existe par le cours actuel du Nil et du canal de Moueys, entre Bubaste et Boulâq;
et l'on voit assez combien cet accroissement de pente et de vitesse devra accélérer
dans le bief de l'Ouâdy le versement des eaux nécessaires à la navigation et aux
irrigations.
Les eaux, après avoir rempli ce double objet, continueront de couler dans
le bief de Bubaste et le canal de Moueys, dont elles entretiendront la pro-
fondeur, sans qu'il devienne indispensable de curer ces canaux. Cette dérivation
nécessitera, près du bassin de partage, un lit particulier, avec une écluse latérale
propre à effectuer l'écoulement de ces eaux.
DES DEUX MERS. 87
CHAPITRE IV.
DES VILLE ET PORT DE SOUEYS.
Description de Soueys. — Port. — Marées. — Vents régnans. — Chenal.
— Rade et Mouillage. — Aiguades. — Etablissemens maritimes. —
Industrie et Commerce. — Vues générales sur ce Port.
§. L cr
Description de Soueys (1).
Soueys» ville maritime de l'Egypte, est située à l'ouest, et à 2500 toises en-
viron (2) au sud du fond du golfe Arabique : sa position , d'après les observations
astronomiques de M. Nouet, répond en longitude à 30 15' 35"; sa latitude
boréale est de 29 5 8' 37"; sa distance duKaire, à l'ouest, pour i° 15' 54" de diffé-
rence de longitude, est de 27 lieues - (3) de 2283 toises, en ligne directe (4).
La plaine, au nord de Soueys, a trois ou quatre lieues d'étendue; le sol, de
roche calcaire, est recouvert, comme celui de la côte, de sable, de gravier, de
débris de coraux et de coquillages qu'y ont successivement portés les marées , les
eaux pluviales et les vents.
La ville de Soueys a succédé à celle de Qplzoum, dont les ruines existent à peu
de distance au nord : elle portoit, sous les Ptolémées , le nom d'Arsinoé ou de
Cleopatris ; et elle a pris, sous les Arabes, celui de Qpl^oum , comme on le voit
dans le Maqryzy et Ben-Ayâs, et, depuis , celui de Soueys. Nous ignorons i'éty-
mologie du mot Soueys. Les Arabes, qui ont donné ce nom à la ville actuelle,
n'auroient-ils pas considéré le canton de Qolzoum comme une oasis, mot qu'ils
prononcent Souyeh , et que les Européens auront rendu par Soueys (5) ! Cependant
divers auteurs Arabes, et notamment le géographe A'bd-el-Rachyd (en 1/^.12.),
distinguoient formellement Soueys de Qolzoum.
(1) Voye^h Carte hydrographique et le Plan de Soueys 13 6'o" à Alexandrie: d'où il résulte une diminution de
(n. os 10 et u ), 0° 18' o" pour les z° 40' 5" de différence en longitude de
(2) Cette distance dépend des marées, dont la hauteur ces deux villes.
opère des variations très-sensibles sur la plage extrême- (5) Le Maqryzy, en partant de l'oasis d'Hammon,
ment plate des environs de Soueys. s'exprime ainsi : « Santaryeh est aujourd'hui un très-petit
(3) La route par Darb-el-Hâggy peut, à cause de ses » canton qui se nomme Syouâh , et que les Arabes pro-
inflexions dans le désert, être portée à deux jours et demi » noncent Souyeh, »
ou trente heures effectives de marche; et l'heure, qui vavie Voye^, dans le Voyage de Hornemann, t, Il , -p. 343 *
en raison de la force des caravanes, peut être évaluée, la Dissertation de M. Langlès sur l'étymologie du mot
pour termes moyens , de 1 900 à 2000 toises. Nous avons syouâh : ce mot, dit ce savant orientaliste , trouveroit plus,
fait constamment jusqu'à 4800 mètres [2462'] à l'heure, convenablement son étymologie dans le mot Egyptien
en nous rendant de Soueys dans l'Ouâdy-Toumylât en ouahe , qui signifie un lieu habité dans le désert, et que
pluviôse an 7 [ février 1799 ] : mais cette marche étoit les Grecs ont hellénisé en en faisant oasis.
accélérée; et nos chameaux, au nombre de 2J seulement, Le canton de Soueys a pu être, en effet, considéré
n'avoient plus que moitié de leur charge. comme une oasis quand le Nil portoit, par le canal, des-
(4) On a trouvé pour la déclinaison del'aiguille aimantée eaux propres à y entretenir quelque végétation,
au méridien de Soueys, 12 48' o"; elle a été trouvée de
É. M. ° 2
88 MÉMOIRE SUR LE CANAL
Ces contradictions ont donné lieu à M. Gossellin de faire des recherches dont il
a conclu qu'il a dû exister deux villes de Qolzoum, et que la plus ancienne étoit
au pied de la montagne de ce nom (i). Quoique les traditions ne soient pas une
autorité suffisante, elles ont cependant de l'intérêt; et cet intérêt s'accroît quand
on y retrouve des probabilités et des faits. Un négociant de Soueys donna les
renseignemens que nous rapportons ici en substance (2) :
« Dans les premiers temps de l'ère Chrétienne, l'emplacement de Soueys n'étoit
33 occupé que par quelques Arabes qui vivoient de la pêche et de la contrebande.
» La ville de Qolzoum se trouvoit placée sur le monticule situé au nord de la
« ville , près du bord de la mer. Là , existoit un château-fort, dont on voit encore,
33 enfouie sous les décombres, une porte voûtée, appelée porte Consul: le port
33 se trouvoit au nord et au pied de la ville bâtie en amphithéâtre sur cette
33 éminence, dans une étendue circulaire, que l'on reconnoît encore quoique les
33 sables l'aient comblée.
33 Le canal qui communiquoit au Nil, venoit s'y décharger; l'eau doute se
33 trouvoit contenue par deux fortes digues qui la séparoient du port et de la mer.
33 L'eau du Nil , dans ce bassin formé au milieu de la mer , se trouvoit au-
33 dessus de son niveau dans les plus grandes marées ; les bâtimens qui venoient
33 du large, s'approchoient de la digue du port, et faisoient leur eau de l'autre
33 côté. On voit encore les restes de ces digues courant du N. N. E. au S. S. O.,
33 sur 5 ou 600 toises; une très -petite partie s'élève au-dessus des sables qui
33 les recouvrent. Ces digues laissoient une entrée dans le port, qui s'appeloit
33 Porte de la mer , et qu'on trouvoit en face de celle appelée Cherker (petit pays
33 dans les montagnes, à cinq lieues de Soueys) : cette porte doit se retrouver dans
33 un monticule de décombres, qui forme une île à marée haute. La porte occiden-
33 taie delà ville, qui s'appeloit Bâb-el-Masr , existoit où l'on voit encore une petite
33 mosquée sur le chemin de Byr-Soueys : alors les eaux du Nil fécondoient cette
33 contrée; quelques arbres arrêtoient l'œil, qui se perd aujourd'hui à l'horizon
33 des déserts; des jardins entouroient la ville , et le commerce la faisoit fleurir.
33 En face de la ville de Qolzoum, sur la côte d'Asie, on voit une éminence
33 où existoit la ville des Hébreux; elle rivalisoit avec celle des Egyptiens pour
33 le riche commerce des Indes. La concurrence étoit grande entre les deux
33 villes : la première avoit l'abondance des eaux et des productions de la terre ;
33 mais l'autre offroit un arsenal , des cales de radoub , et plus d'établissemens
33 utiles et commodes pour la navigation. A l'extrémité sud de la ville de
33 Qolzoum , partoit de la mer un canal qui venoit tourner la montagne jusqu'à
33 la porte de Masr. Les navires y entroient à marée haute, et venoient décharger
33 les marchandises devant leurs magasins. Mais le temps et les guerres ont tout
33 détruit ; il n'en reste que des vestiges à peine reconnoissables.
(1) Voyei Recherches sur la géographie des anciens, (2) Ces renseignemens avoient été recueillis et adres-
îome II , pages 181-186 , et les Notices de M. Langlès, ses au général en chef par le commissaire des guerres
rapportées dans les Traductions des textes, Appendice, M. Roland, qui nous les remit à Soueys même.
J. IV, n.' XI.
DES DEUX MERS. 8p
» Dans le temps que le Mahométisme menaçoit d'envahir le monde, les khalyfes ,
» ayant conquis l'Egypte, protégèrent les Arabes pères et enfans de Mahomet.
r> Ceux qui habitoient la plage de la côte actuelle, furent encouragés: mais les
« Chrétiens de la ville de la montagne, maltraités et humiliés, éprouvèrent mille
33 vexations; leur ville fut abandonnée. Soueys s'agrandit et présenta quelque
33 éclat; mais le commerce, sous le despotisme des soudans Mamelouks, perdit
33 toute son activité. La découverte du Cap de Bonne-Espérance (en i4°7) porta
33 le dernier coup à l'industrie: ce pays redevint ce qu'il avoit été, un désert; et
33 les richesses de l'Inde doublèrent le Cap de Bonne-Espérance.
33 Cependant Selim I. er , empereur des Turks, qui venoit (en i 5 17) de conquérir
33 l'Egypte, voulut rendre à Soueys quelques-uns des avantages dont il avoit joui :
33 il fit construire ou réparer le château d'Ageroud, et, peu d'années après, celui
33 de Byr-Soueys ; ce qui est constaté par une inscription Arabe qu'on peut lire
33 sur les murs au-dehors et à l'ouest de l'enceinte. Les eaux du Byr-Soueys
33 furent amenées à Soueys par un aqueduc dont on retrouve encore les traces.
33 Enfin il fit d'autres établissemens , et ranima l'espérance de l'industrie. 3>
Quelle que soit la source de ces renseignemens , qu'on les doive à l'histoire ou
à la tradition seulement, il est au moins certain qu'ils offrent une correspondance
intéressante et vraie avec la topographie des vestiges de l'ancienne ville de Qplzoum ,
que nous avons rapportés sur la carte de Soueys.
Nous avons encore tracé, par des lignes ponctuées, les dispositions générales
des nouveaux établissemens, dans ce qui est relatif au port, au bassin pour la
station des bateaux du Nil , à la retenue pour les chasses , formée de toute la
partie du fond du golfe au nord de Soueys, et enfin à ce qui concerne la marine et
le commerce. Quant à la défense, elle deviendroit aussi facile que peu dispendieuse,
car la place n'est pas commandée ; la seule hauteur , celle qui constitue les
ruines de Qolzoum, pouvant y être rattachée et servir à l'emplacement d'une
citadelle.
Les abords d'une digue transversale et de barrage du golfe, à Soueys, exigeroient
sur la côte d'Arabie une vaste place d'armes retranchée, destinée aux rassembie-
mens des caravanes , qui , par l'existence du canal , n'auroient plus que ce point
de passage au fond du golfe , et deux autres dans l'Isthme , pour l'entrée ou la
sortie de l'Egypte à l'orient.
Soueys, qu'on peut donc considérer comme répondant au site de Qolzoum, vu
leur extrême rapprochement , n'offre plus que l'aspect de la misère et de l'aban-
don (1). Son étendue et sa population ont encore été réduites par le séjour
des troupes qui l'ont successivement occupé ; et la reprise de cette place sur
les Anglais par les nôtres en floréal an 8 [mai 1800] a été l'occasion de nouvelles
destructions. Cependant les établissemens à l'usage de la marine , divers oqêls
et un grenier public, quoique très - dégradés , attestent encore l'opulence des
(1) Suivant Ebn-el-Toueyr, dit le Maqryzy, Soueys d'Occident abordoient à el-Faramâ, et faisoient transpor-
étoit une ville riche et bien peuplée. Ebn-Khordadyeh, ter leurs marchandises sur des bêtes de somme jusqu'à
cité par le Maqryzy, dit que les marchands de la mer Qolzoum. Voye^ Appendice, J. IV, n.° XI.
C?0 MÉMOIRE SUR LE CANAL
temps passés ; ils offrent même le caractère des bonnes constructions, qu'on
ne trouve que dans très -peu de villes de l'Egypte; enfin la position de cette
ville doit assurer qu'elle peut se relever encore par le retour du commerce.
§. IL
Port, et Heure du Port,
Le port de Soueys consiste dans la partie du chenal adjacente à la ville, dont
le front nord est d'environ 300 toises. Le chenal est un peu plus ouvert dans cette
partie : on y trouve de mauvais quais , au pied desquels les chaloupes mêmes ne
peuvent aborder à marée basse ; on a donc recours aux allèges pour débarquer
et rembarquer, au large et en rade, les cargaisons des gros bâtimens qui y sont
mouillés.
M Nouet, qui, pendant notre séjour à Soueys, coordonnoit ses opérations
avec les nôtres, a également déterminé l'heure ou ['établissement de ce port. En
voici le résultat :
Le 22 janvier, pleine lune , la mer a cessé de monter à o h 30' o"
Elle a commencé à descendre à t o. 38.0.
Elle est restée étale pendant , o. 8. o.
Ce qui donne pour le terme moyen de son plein o. 34. o.
La lune a passé au méridien, à 12. 15.0.
D'où l'-on conclut Rétablissement du port à . . . 1 1 ............ , 12. 1 o. c
§. I IL
Marées.
Il résulte de nos observations faites avec soin pendant dix jours consécutifs,
du i. er au 12 pluviôse an 7 [du 20 au 31 janvier 1799], que les marées moyennes
de vive-eau sont de 5 pieds 6 pouces. On ne doit point avoir égard à celle qui a
été observée le 10 pluviôse [29 janvier], jour du dernier quartier de la lune, qui a
été de six pieds, cette marée étant résultée d'un concours de causes favorables;
car la lune étoit dans son périgée le 7, et les vents, passés au sud-sud-ouest, souf-
floient avec assez de force. Nous avons aussi relevé et repéré une laisse de marée
supérieure de deux pieds à la plus haute citée ci-dessus, résultat accidentel ou pé-
riodique, et qui peut se reproduire aux équinoxes, quand les vents y concourent
par leur direction et leur durée.
On verra, dans le tableau qui suit, que la différence des marées des syzygies à
celles des quadratures, dans le fond du golfe à Soueys, se réduit à deux pieds; ce qui
donne 3 pieds 6 pouces pour le terme moyen des marées de morte-eau , résultat
plus considérable que celui qu'a obtenu M. Niebuhr en 1762 (Voyage d'Arabie).
Cet habile voyageur, qui a fourni des observations sur les marées de la mer
Rouge, a reconnu que le flux et le reflux s'y succèdent d'une manière assez
DES DEUX M ERS, OI
uniforme, à mesure qu'on s'éloigne de Bâb-el-Mandeb , et que le seul gisement des
côtes suffit pour établir des variations sensibles dans l'heure et la hauteur du flot
sur les différens points qui n'éprouvent pas l'influence directe des courans du large
de cette mer.
Nous donnons, dans le tableau qui suit, le résultat des observations des marées
à Soueys, pendant dix jours seulement.
JANVIER
JOURS
PASSAGE
TEMPS
DIFFÉRENCE
et Phases
de la Lune
^_
des hauteurs
VENTS.
OBSERVATIONS. '
1799.
de la Lune.
au méridien.
h au
te mer.
basse mer.
d'eau.
h m
h
m
h
m .
ds. po, li.
2 I-
14.
10.
50. j.
5-
30. m.
3. 9. 2.
N. O.
22.
15. P. L.
12. 15' j.
I I .
45-
ï-
55-
4. 7. 6.
S. E. foible.
* La marée du 2j janvier 1799, de
nuit.
!*•
15. n.
6.
45. s.
4. 8. 2.
id. calme.
5 J ' 6°, a été prise pour le terme moyen
des hautes mers de vive-eau. C'est à la
23.
16.
12.
34- j-
7-
15. m.
4. 6. 3.
Id. calme.
laisse de cette marée , repérée à l'em-
nuit.
. . .
12.
4i.n.
7-
25. s.
4. 10. 11.
id. calme.
bouchure du canal, que répond l'or-
donnée de 150 pieds sous le plan gé-
néral de comparaison. Elle est de <,*"
24.
1 7-
I.
5-J-
7-
25. m.
5- 4- 4-
id. calme.
25.
18.
I.
48.
7-
45-
5. 6. *
N. frais.
8° 3 1 inférieure à la tablette de la porte
26. „
19.
2.
10.
8.
5-
J. 3. .
N. fort.
de l'Arsenal de la marine , dont la
cote est 14%'" 3° 9'.
27.
20.
28.
21.
4-
28.-50.
10.
40.
5. 9. 3.
N. foibie.
nuit.
. . .
5. 10. 4.
S. S. O. fort.
29.
22. D.Q.
5-
22.
1 1.
25. j.
6. . 3..
S. O. fort.
Marée la plus forte.
30.
. 2 3-
6.
16.
I 2.
5-
5. . 5.
id. calme. •
3 1 -
24.
7-
•5«
5. 2. 1.
S. O. calme.
S..IV.
Vents rêgnans.
D'avril en octobre , les vents se tiennent assez constamment dans les rumbs du
nord et de l'ouest, et soufflent avec assez de force. Par cette mousson, il est moins
facile de remonter la mer Rouge, sur- tout vers le fond du golfe, où le lou-
voyage devient dangereux. Cette mousson d'été, propre à la sortie de la mer Rouge,
coïncide avec la crue du Nil, dont le terme est en septembre. Les vents sont va-
riables, mais plus souvent dans la partie du sud-est, de novembre en mars; c'est
par ces vents qu'ont toujours lieu les gros temps, les pluies et les tempêtes (i) :
cette mousson correspond au décroissement du Nil.
s. v.
Chenal.
Le chenal qui établit la communication de la rade avec le port , court au
sud-est; c'est un canal étroit de 50 à 60 toises de largeur, d'une lieue et quart
environ de longueur, dans lequel on trouve huit et dix pieds d'eau de basse mer : il
(1) Pline, Arrien et Bruce offrent quelques variantes elles sont rapportées dans notre description ou périple de
dans l'indication des mois propres au départ et au retour; la mer Rouge.
Q2 MEMOIRE SUR LE CANAL
pourroit être approfondi , son fond étant de sable vaseux , et ne pouvant offrir de
résistance aux chasses qu'on pourroit opérer au moyen des écluses projetées.
Sa direction varie assez fréquemment par l'effet des vents et des marées sur les
sables mobiles de son fond; ce qui exige de la part des pilotes une étude habi-
tuelle de ces variations. Le canal longe un grand banc de sable, qui découvre à
marée basse , même en morte-eau ; ce banc paroît s'être accru sensiblement
depuis vingt ans. Il conviendroit d'établir quelques balises pour en tracer le cours,
.et quelques amers sur la plage pour assurer le mouillage en rade.
§. VI.
Rade et Mouillage.
La rade de Soueys est vaste, ayant environ 2000 toises de rayon ; elle est éloignée
de la ville de ~ de lieue au sud; et, quoique réputée foraine, elle n'est ouverte
qu'aux vents du sud-ouest, qui y soufflent rarement : elle est fermée par des. récifs
dans la partie de l'ouest , et par un banc de sable à l'est. Il y existe des courans
de flot et de jusant , dont la plus grande vitesse n'excède pas trois nœuds à l'heure.
On y trouve quelques bancs de roche et de sable , sur lesquels il reste peu d'eau
à marée basse, et qui, n'étant pas assez bien connus des navigateurs, en rendent
les parages difficiles et dangereux. On trouve dans cette rade depuis trois jusqu'à
douze brasses d'eau de basse mer.
Le mouillage y est naturellement bon, le fond étant de sable fin, vaseux, et
recouvert de sable pur; au large , le sable y est mêlé de gravier.
On y mouille par six brasses d'eau; et l'on se trouve entre une pointe basse, en-
deçà de laquelle les petits bâtimens mouillent par quatre brasses, et un banc de
roche fort dangereux, distant d'environ dix encablures à l'ouest de cette pointe (1).
s. vu.
. Aiguades.
Un des principaux obstacles à de grands établissemens maritimes à Soueys ,
paroît avoir été la difficulté d'y réunir une quantité d'eau potable suffisante pour
les besoins de ses habitans et des nombreuses caravanes qui y passent.
Soueys est , en effet , absolument privé d'eau ; et ses réserves étoient , à notre
arrivée, de ^ h 6000 pieds cubes d'eau, répartis dans quelques citernes; quantité
qui n'auroit pas suffi à sa population pendant six mois : mais, afin de pourvoir
(1) Nous tenons ces divers renseignemens du contre- un traité favorable avec Ismael-bey , alors cheykh-el-
amiràl Gantheaume, qui nous les donna pendant notre beled du Kaire, et maître de l'Egypte,
séjour à Soueys. Cet officier général y étoit déjà venu par MM. Girard, ingénieur en chef, Devilliérs et Du-
la mer Rouge, dix ans avant notre expédition, en 1788, chanoy, nos collègues , profitant d'un séjour qu'ils ont
après le voyage de l'amiral Rosily, qui avoit été chargé fait à Soueys, ont relevé, dans cette rade,, une ligne de
par le Gouvernement de négocier auprès des beys en fa- sondes, dirigée vers la côte, au sud-ouest. Ces sondes sont
veur de la compagnie des Indes; négociation dont il résulta rapportées sur la grande carte de l'Egypte.
aux
DES DEUX MERS. 03
aux besoins journaliers , on recueille les eaux pluviales , et on achète des Arabes
celle qu'ils vont prendre, dans le désert, aux fontaines dont il va être parlé; cette
obligation établit une dépendance qui n'est pas sans inconvénient, comme on s'en
est convaincu dans plusieurs circonstances.
Cependant toutes ces sources et fontaines , les mares d'eau pluviale et les
divers puits d'eau saumâtre dont on peut disposer, suffiroient aux hommes et
aux animaux , si leur aménagement étoit bien ordonné : nous croyons même que
ces eaux recueillies et bien distribuées pourroient encore alimenter quelque
végétation, et faire disparoître l'aridité de ces tristes plages.
Ces eaux appartiennent aux sources de Moïse, d'Erqedey et de Nâba', sur
la côte d'Asie; aux puits d'Ageroud et de Byr-Soueys, dans le désert, au nord-
ouest de Soueys; aux ravines d'eau pluviale de Gisr et d'Ouatâl, à l'ouest et au
sud-ouest de cette ville ; et enfin à celles d'el-Touâreq , à l'entrée de la vallée de
l'Egarement, sur la côte d'Afrique.
Ey'onn-el-Moiiça . ... Le y pluviôse an y [26 janvier 1799], les ingénieurs
Gratien Le Père, Saint-Genis, Dubois, et moi, accompagnant le général Junot, le
contre-amiral Gantheaume et d'autres officiers, nous nous rendîmes par mer à des
sources d'eau vive , situées à trois lieues et demie , au sud-sud-est de Soueys , sur
la côte d'Arabie ; nous y fîmes les opérations tendant à constater le site et le niveau
respectif de ces sources, que les Arabes nomment Ey 'oun-el-Monça [les Sources
de Moïse] . ( Voyez la planche 13.)
Ces sources présentent, à la surface du désert, de petits tertres ou monticules
de forme conique , dont le centre , creux de quelques pieds , en est la bouche
ou le bassin. Quelques-unes ont leurs bords sablonneux et garnis naturellement de
gazon ; d'autres ont les leurs revêtus en maçonnerie. L'eau qui sourd des bouches de
ces monticules (1) , s'écoule à la surface par des rigoles naturelles, se répand sur la
plage , et y entretient une végétation d'arbustes et de palmiers dont l'aspect con-
traste agréablement avec le sol aride de la côte. Les abords de quelques-unes de
ces sources sont marécageux : l'eau a quelques degrés de chaleur (2). Quelques
autres sources n'ont pas d'écoulement, parce que l'eau s'y trouve naturellement
élevée au niveau des réservoirs qui les alimentent suivant l'abondance des pluies,
et qu'elle y est dans un état d'équilibre.
Les nivellemens de ces sources ont donné 34 pieds pour la différence de niveau
de la plus haute à la plus basse, déterminée à la surface d'eau de leur bassin; cette
élévation, jointe à celle qui constitue la pente du petit aqueduc qui, sur 1500
mètres de longueur, communique des sources à la citerne de l'aiguade, distante
de 128 mètres des bords de la mer, est de 53^ 4° au-dessus de la pleine mer,
que nous avons repérée dans cette partie du golfe.
Ces sources, actuellement au nombre de huit, pourroient être réunies de
(1) La forme de ces bouches représente parfaitement (2) Les sources ou fontaines de Moïse, deCorond'el,
celle des cratères : c'est l'action de l'eau assurgente qui de Faran et de Hammâm-Mouçâ, sur la côte, sont tièdes
la détermine dans ces sources, comme celle du feu dans et sulfureuses; la dernière est brûlante et vitriolique.
les volcans. y .
P
E. M.
p4 MÉMOIRE SUR LE CANAL
nouveau et conduites au rivage pour faciliter I'aiguade aux navires, en réparant
le petit aqueduc en maçonnerie, assez bien conservé, et la citerne dans laquelle il
aboutissoit sur le bord de la mer. Le général en chef, pour s'assurer par lui-même
de l'état de cet aqueduc, dont la direction est encore sensible sous les sables de
la plage, fit faire des fouilles à des distances très-rapprochées jusques à I'aiguade,
et reconnut qu'il étoit seulement encombré, et susceptible d'être réparé à peu de
frais. Ce site est représenté sur la planche 13. On y a inscrit les hauteurs respec-
tives des sources (1).
On ne peut pas douter, en considérant les décombres d'anciennes fabriques
et les vestiges de fondations d'aqueducs , de citernes , et d'une petite enceinte
fortifiée, qu'il n'ait existé autrefois dans cet endroit, ainsi que l'ont pensé diffé-
rens voyageurs, un grand établissement d'aiguade, qui peut appartenir au temps
où les Vénitiens faisoient le commerce des Indes par la mer Rouge.
Dans l'intention de rétablir et de protéger I'aiguade , sans disposer exclusive-
ment des autres sources, qui présentent un front de 1^00 mètres parallèle à
îa côte, nous proposâmes d'occuper par un fort le premier monticule du sud,
où étoit une source considérable qui s'est épuisée , et d'y rattacher celle adjacente
(n.° i. er ), dont l'eau est abondante et peu saumâtre : mais cet établissement,
quoique reconnu très-utile, fut toujours différé (2).
Erqedey . . . . Nous avons également visité la fontaine d'Erqedey, distante d'une
lieue et demie à l'est-sud-est de Soueys, en traversant le golfe, au ma'dyeh [passage]
au-dessus de la petite éminence dite de Qpl^pwn : située sur la côte d'Asie, elle.
est à environ une lieue du bord de la mer. Cette source conserve un niveau assez
constant, au rapport des Arabes; l'eau, qui en est légèrement saumâtre, est pré-
férée à celle des sources de Moïse ; elle fournit presque seule aux besoins de la
ville de Soueys , quand la mare d'Afrique est tarie.
Cette fontaine, qui se trouve au milieu du lit d'un torrent d'hiver, est encaissée
de 12 à 15 pieds au-dessous du sol environnant : on voit encore les traces d'un
aqueduc dirigé vers le bord de la mer, et qui a dû servir à y former une des
(1) Ces sources sont numérotées sur le plan, et cotées N.° VII. Source enceinte de maçonnerie, de 9 à 10
par rapport au niveau de la mer, qui en est distante de 1 628 pieds de diamètre, donnant peu d'eau , presque comblée
mètres; elles y sont désignées dans l'ordre suivant, le (28 ds 8° i 1 ).
point de haute mer étant o. o. o. N.° VIII. Source donnant très -peu d'eau, presque
N.° I. Petit tertre boisé, renfermant une source comblée ( i8 ds 4° 5 1 )-
profonde de 4 à 5 pieds; l'eau en est peu saumâtre, très- La cote de la haute mer étant de o d o° o 1 , les cotes
potable et abondante. La cote du niveau de ces eaux ci-portées donnent l'élévation de chacune des sources
est de J3 ds 3 1 i 1 au-dessus du niveau de la haute mer. désignées. Celle du dessus de l'aqueduc, à son entrée
N.° IL Source environnée de ruines et de parties dans I'aiguade, est de o d 4° I0 ' au-dessous du niveau de
marécageuses couvertes de végétation ; elle est la plus la haute mer.
abondante de toutes, La cote est de 34 ds 3 io 1 . Toutes ces sources réunies peuvent suffire, aux plus
N.° III. Source assez considérable, profonde de 4 à fortes caravanes qui fréquentent cette côte; on pense
5 pieds ; l'eau en est abondante et peu saumâtre: cette que, si elles étoient curées et bien entretenues, les eaux
source est environnée de ruines (a8 ds 5 6 1 ). y acquerraient encore une meilleure qualité.
N.° IV. Source peu considérable (20 ds 2 2 1 ). (2) M. Monge, qui accompagnoit le général en chef
N.° V. Source assez considérable, liée à l'aqueduc dans la première reconnoissance de ces sources, le
souterrain; eau peu saumâtre et très-potable (20 ds 6° 2 1 ). 8 nivôse an 7 [ 28 décembre 1798 ], a donné , dans
N.° VI. Source peu abondante près d'un puits; elle la Décade Egyptienne, tome I. er , une notice sur ces
est maçonnée et comblée (2Ô ds 5 6'). sources.
DES DEUX MERS, OC
aiguades de Soueys; il pourroit être rétabli à peu de irais, en le rattachant aux
nouveaux établissemens.
El-Naèa . ... La source dite el-Nâba, située à l'est de Soueys, est plus éloi-
gnée de la mer que celle d'Erqedey ; mais on la dit épuisée depuis vingt ans, et elle
ne donne que très-peu d'eau dans la saison des pluies. Elle n'a pas été reconnue.
Ageroud. . . . On trouve sur la route du Kaire à la Mekke et à Tor, à quatre
lieues nord - ouest de Soueys , le fort et le puits d'Ageroud : l'eau en est très-
saumâtre; mais la nécessité force d'en boire. Elle perd cependant de son amertume,
lorsqu'elle a été exposée au courant de l'air et au contact des rosées, dans de grands
bassins construits à cet effet, et que l'on remplit pour le passage des caravanes ; on
en porte à dos de chameau à Soueys pour l'usage des bestiaux. L'eau de ce puits,
qui a 240 pieds de profondeur, est élevée au moyen d'une machine à chapelet
ordinaire ; cette eau a été soumise à l'analyse chimique (1).
Byr- Soueys . ... A une lieue nord-ouest de Soueys, sur la route du Kaire, on
trouve, dans deux enceintes contiguè's et flanquées, les Byr- Soueys , ou puits de
Soueys. L'eau du puits qui est à l'orient, est moins saumâtre que celle du second
puits : cette eau aune odeur de foie de soufre, ou de gaz hydrogène sulfuré,
si forte, que les animaux mêmes répugnent à en boire; elle n'est qu'à quelques pieds
de la surface du terrain ; et elle pourroit être conduite à Soueys, si l'on rétablissoit
l'ancien aqueduc en maçonnerie , construit à cet effet , et dont il reste des vestiges
et des parties encore intactes : mais cet aqueduc n'étoit pas couvert, comme celui
des fontaines de Moïse ; ce qui devoit accélérer l'évaporation du gaz qu'elle con-
tient. On avoit moins à craindre , à la vérité , son encombrement par les sables ;
car on pouvoit y veiller soigneusement. C'est à ce puits qu'alloient tous les jours
s'abreuver les chevaux , les ânes et les chameaux que la garnison et les habitans
étoient tenus de garder à Soueys (2).
Moyeh-el-Gisr A une distance de 1 100 toises, à l'ouest de Soueys, on
trouve une mare , dite la mare d'Afrique, ou Moyeh-el-Gisr [eau de la digue ]. Elle
est le réceptacle des eaux pluviales qui affluent du désert par une ravine que l'on
a fermée par une petite digue en pierre, à un quart de lieue de la mer, où les
eaux se perdoient précédemment : ces eaux sont, très-douces ; elles doivent leur
qualité a la vitesse qu'elles ont, lors des pluies, dans le lit du ravin, et qui ne
permet pas la dissolution des sels dont ce sol abonde.
Ces eaux, soigneusement recueillies, servent à remplir les citernes, des jarres
et de grandes caisses calfatées comme celles qui constituent les citernes des vais-
seaux. On en use journellement jusqu'à ce qu'elles soient épuisées : les pluies ayant
été abondantes pendant l'hiver de l'an 7 [1799], la mare n'a été tarie qu'à la fin de
janvier. Nous avons également constaté la possibilité de conduire ces eaux a Soueys,
(1) Voye^ le résultat de cette analyse par M. Regnault, Pendant que nous opérions sur le canal, en janvier 1799,
Décade Egyptienne , tome I," , -page zyo, les Arabes surprirent et tuèrent douze hommes de la
(2) Les mouvemens journaliers de cette place sur Byr- légion Maltaise qui formoient l'escorte. Cet événement
Soueys et Ageroud ont exigé des escortes , à cause des détermina à fermer l'enceinte de Byr-Soueys et à y établir
Arabes que le passage fréquent des caravanes retenoit un poste.
dans ces parages ; souvent ces escortes ont été attaquées.
É. M. P *
Ç)6 MÉMOIRE SUR LE CANAL
par une rigole qui existe encore, et dont la pente totale, que nous avons trouvée de
Q ds io° io 1 , depuis un piquet de repère dans la mare, jusqu'à la laisse de la haute
mer du 22 janvier, à Soueys, donne onze pouces de pente pour cent toises.
Ouatai. . . . Nous avons été reconnoître dans la montagne dite Attaka, à f ouest-
sud-ouest et à trois lieues de Soueys, une gorge profonde et sinueuse, que les Arabes
nous ont désignée sous le nom de Ouatai [h fenêtre], dans laquelle des cailloux
roulés, quelques traces de végétation et des ravinages profonds annoncent que les
eaux doivent y être fort abondantes lors des pluies et des orages. A l'extrémité de
cette anfractuosité , qui peut, avoir 3 à 4oo toises de profondeur, un bassin na-
turel reçoit, à mi-hauteur, les eaux des montagnes à pic qui le' dominent, et les
répand dans la gorge qui débouche à la mer, par nombre de ravins rapides et
sinueux, dont les lits sont couverts de galets.
Nous avons exposé la possibilité de fermer par -un barrage l'entrée de cette
gorge dans la plaine , pour y retenir une très-grande quantité d'eau pluviale. Ce
sont les montagnes environnantes qui, élevées de 2 à 300 toises, rassemblent
les nuages qui y causent des pluies abondantes , et donnent lieu aux torrens qui
inondent la plaine de Soueys. Au tiers de l'élévation de ces montagnes, la roche
calcaire offre des couches plus régulières; elle se colore d'un très-beau rouge,
et forme, dans une couche supérieure, une espèce de marbre, dont le ciment
calcaire qui enveloppe des cailloux quartzeux, ne manque que d'une plus forte
agrégation pour en faire une très-belle brèche.
El-Touâreq . ... En tournant le golfe et longeant la côte occidentale de la
mer, on trouve, à neuf heures de marche de Soueys, et au pied de la montagne
Attaka, à l'entrée de la vallée de l'Egarement, des vestiges considérables qui sont
les indices d'un grand établissement analogue à celui des fontaines de Moïse; il
en a déjà été question dans notre reconnoissance de cette vallée : nous ajouterons
seulement que ces sources nous ont paru susceptibles de former une aiguade,
qu'il seroit facile de défendre dans ce site resserré, où la route pourroit être fermée
par des retranchemens de moins de 500 toises de développement, entre le pied de
la montagne escarpée et le rivage de la mer.
Cet exposé des sources qu'on trouve dans ces parages, doit assurer que l'industrie
peut en augmenter les produits par quelques dispositions faciles à prendre pour
les recueillir et les porter à Soueys.
§. VIII.
Etablis semens maritimes et Défense.
Les établissemens de la marine à Soueys, sans être considérables, paroissent
encore appartenir à un meilleur état de choses ; les magasins sont assez vastes , et
leur distribution est assez bien ordonnée ; le magasin de la marine , bâti dans le
genre des oqêls du pays propres au commerce, est un vaste bâtiment carré, avec
cour dans le centre et galerie au pourtour intérieur.
Des deux mers. 97
Il existe deux petites cales où. se font les constructions et les radoubs; les
Turks y construisoient autrefois de gros bâtimens [kayasses] de ^ à 600 ton-
neaux. Le peu d'eau qui se trouve dans le chenal, et le site de ces chantiers sur
le rivage à Soueys, exigent que l'on remorque au large, sans mâts, sans canons
et sans agrès , les gros bâtimens qui y ont été lancés ( 1 ) .
Le port ne permettant pas l'accès aux bâtimens de guerre , la défense du côté
de la mer étoit à-peu-près nulle ; elle consistoit dans quelques bouches à feu dont
on avoit armé la maison du gouverneur, qui, située à l'extrémité orientale de
la ville , étoit appelée le Château.
En arrivant à Soueys , du côté du désert , on trouve une porte de ville et de
mauvaises clôtures qui se rattachent à la mer, du côté du nord, et à l'enceinte,
du côté de l'ouest; mais rien de plus misérable que ces murs, qui ne sont pas
même à l'abri d'un coup de main de la part des Arabes, comme les habitans l'ont
éprouvé peu de temps avant notre arrivée en Egypte. Il a été fait depuis quel-
ques retranchemens qui peuvent au moins préserver la ville d'une surprise.
Il n'existe aucun fort pour défendre l'accès de la rade et protéger les bâtimens
qui y sont mouillés : mais le râs ou promontoire d'Attaka, situé à quatre lieues au
sud-sud-ouest, sur la côte d'Afrique, et formé de récifs, seroit susceptible de
recevoir des batteries, sous le feu desquelles les bâtimens seroient en sûreté ; elles
protégeraient encore l'entrée de la rade, que resserrent ce promontoire ainsi qu'un
banc de sable qui se rattache au rivage opposé, près des fontaines de Moïse, et
sur lequel on pourrait construire un autre môle pour y établir de l'artillerie.
§. IX.
Industrie et Commerce.
Soueys, dénué de tout , n'offre aucun genre d'industrie en fabriques ou
manufactures; les déserts qui l'environnent, ne fournissent que quelques arbustes
et broussailles propres au chauffage et à la cuisson de la brique et de la pierre à
chaux : on trouve encore dans les ravins d'eau pluviale quelques herbages propres
à la nourriture des bestiaux.
La pêche , considérée comme branche d'industrie , est nulle à Soueys : la
grande difficulté des transports fait que les Arabes ne s'y livrent point. Le poisson,
qui n'y est que de qualité médiocre, est peu abondant; mais on y pêche beaucoup
de coquillages et de coraux rouges et blancs.
(1) Les plus considérables de ces bâtimens sont aussi les patrons ont-ils l'habitude de mouiller pendant la nuit,
élevés qu'un vaisseau de guerre, quoiqu'ils ne soient pas pour ne pas s'exposer au large, et de naviguera la vue des
plus longs qu'une frégate. Les bois viennent de la Syrie, côtes hérissées d'écueils et de hauts-fonds. Ces vices de
par eau, jusques au Kaire, et sont portés par le désert, construction et Pimpéritie des marins, ajoute ce voyageur,
à dos de chameau , jusqu'à Soueys. ont encore contribué à accréditer davantage les dangers
Le major Cooke dit qu'il arrive des Indes à Soueys, de cette navigation; mais il se trouve sur la côte beau-
desbâtimensde 1200 tonneaux, mais que la construction coup de petites baies qui peuvent servir de refuge dans
en est foible et défectueuse; ce qui est cause que ces bâti- les gros temps,
mens peuvent difficilement résister à la grosse mer: aussi
<}8 MÉMOIRE SUR LE CANAL
Les constructions navales , qui durent y avoir beaucoup d'activité en différens
temps, et notamment à l'époque où les Vénitiens avoient des établissement de
commerce à Alexandrie et à Soueys , se réduisent aujourd'hui à faire quelques
zaïmes (i) : des chantiers de construction y seroient cependant d'un grand intérêt,
par l'importance qu'ils peuvent acquérir. A défaut d'une communication par eau,
on transporte aujourd'hui à dos de chameau , du Kaire à Soueys , tout ce qui est
nécessaire à la construction des vaisseaux , à leur grément et à leur armement ;
les mâtures , les ancres , les canons , et autres objets pesans.
Les affaires sont presque entièrement dans les mains des Grecs, qui n'en sont
souvent que les commissionnaires. Le commerce de la mer Rouge, entre Geddah
et Soueys, se fait au moyen de 30 à 4o zaïmes, bâtimens qui peuvent porter
2000 fardes de café, d'environ quatre quintaux l'une; ce qui répond à 4oo ton-
neaux. Cette navigation, qui avoit lieu autrefois par des kayasses, espèce de bâti-
mens du même port que nos vaisseaux de jo canons, tirant 20 pieds d'eau, ayant
200 hommes d'équipage , n'étoit pas moins lente et moins périlleuse : ces gros bâti-
mens, auxquels les Turks ont renoncé, partent communément d'Arabie en mars,
époque où commencent les vents variables qui obligent quelquefois à relâcher à
Qoçeyr: quand ils éprouvent des avaries, ce qui arrive fréquemment, on peut à
peine trouver dans les chantiers de Soueys les moyens de les réparer.
Les objets principaux du commerce d'exportation consistent en grains de
toute espèce, en fer, cuivre, étain et plomb, en étoffes, en draps d'Europe,
en productions propres à l'Egypte , telles que le riz, le lin, le natron, le sel ammo-
niac, le safranum, et pour le complément des achats en espèces métalliques, des
sequins , des taîarys et des piastres : tous ces objets, expédiés pour Geddah, la
Mekke et Mokhâ, acquittent les marchandises d'importation; celles de l'Inde,
qui consistent en mousselines et en épiceries; celles d'Arabie, qui consistent en
perles , gomme , parfums ; et enfin le café d'Yemen , qui fait la base des retours , mais
dont une plus grande partie échange plus directement à Qoçeyr les blés de la
haute Egypte. Toutes ces importations montoient encore, en 1790, à plus de
vingt millions ; ce qui étoit d'un très-grand rapport pour la douane de Soueys, vu
les droits excessifs, que la cupidité des gouverneurs avoit tellement accrus, qu'en
1783 (suivant M. de Volney) les droits sur le café égaloient presque le prix d'achat.
Cependant le commerce , malgré sa décadence , peut renaître encore avec éclat
sous l'influence d'un meilleur Gouvernement ; et le port de Soueys, quoique la
nature semble en accélérer la destruction, peut devenir encore le centre des plus
hautes spéculations commerciales (2).
(1) Ces bâtimens (^aimes) ne sont pas pontés; ils dation de M. Truguet, lieutenant de vaisseau, dirigée
sont sans artillerie, gréés avec des voiles et des cordages par M. de Choiseul, un traité avec les beys, qui fut con-
faits d'écorce de dattier. Ils ne font souvent qu'un voyage firme par la Porte, pour commercer par la mer Rouge et
par an. La lenteur extrême qui résulte de l'habitude où Soueys : elle fit un fonds de trois millions. Mais ce traité,
sont les patrons de mouiller tous les soirs pour passer la contraire à celui de la compagnie des Indes, qui em-
nuit à l'ancre , les expose à voir cesser les moussons avant brassoit toutes les voies de terre et de mer avec l'Inde, fit
leur arrivée , et à attendre quelquefois la mousson suivante naître les plus vives réclamations,
pour terminer leur trajet. Les Anglais ont senti de tout temps l'avantage de faire
(a) Une compagnie de Marseille obtint par la négo» passer unepartie de leur commerce des Indes par l'Egypte;
DES DEUX MERS. OO
s. x.
Vues générales sur le Port de Soueys.
Quoique le rétablissement du port de Soueys soit lié à celui de l'ancien canal,
ce port seroit cependant susceptible d'amélioration, indépendamment de toute
détermination à l'égard de la navigation intérieure. La mer étroite qui y conduit,
n'a besoin que d'être mieux connue pour devenir plus facile aux Européens : car
on sait assez ce que sont les marins du pays ; et dire qu'ils connoissent à peine
l'usage de la boussole , c'est donner la mesure de leur capacité. Les travaux d'amé-
lioration purement maritimes devraient consister ,
i.° Dans ce qui est relatif aux aiguades, sans lesquelles on n'obtiendrôit rien
que de précaire et d'insuffisant ;
2. Dans le balisage du chenal, et dans l'établissement de quelques amers sur
la plage et sur la côte pour déterminer le lieu du mouillage ;
3. Dans les travaux militaires qui doivent défendre l'accès de la rade et y
protéger les vaisseaux;
4-° Dans l'approfondissement du chenal ., au moyen des écluses de chasse que
les localités permettent d'établir, et dont les effets ne sont pas douteux, quoiqu'on
ne puisse compter que sur six pieds de hauteur d'eau dans les retenues, au temps des
syzygies. Ces travaux défensifs contre de nouvelles alluvions sont d'autant plus
indispensables, que les vents du sud-est (si redoutés pendant le khamsyn) opèrent
sur les sables une fluctuation qui tend sans cesse au comblement du golfe et à
l'agrandissement de l'isthme, que l'autre mer accroît simultanément. Si l'on n'op-
pose rien à ces effets de la nature, on peut prévoir que dans peu de siècles le
site de Soueys sera abandonné, et que les habitations seront transportées à l'extré-
mité du banc qui s'accroît constamment entre le port et la rade.
Les travaux subséquens auroient pour objet la restauration et l'agrandissement
des quais, dont les murs, portés plus au large, faciliteroient l'accès des bâtimens
pour y prendre leur chargement ; ces travaux auroient enfin leur complément dans
tout ce qui est relatif à l'administration de la marine, et aux établissemens du com-
merce qui en seroient la suite nécessaire.
ils dévoient s'affranchir encore de l'obligation où ils étoient destination ; ils étoient partis de Bombay îe 2.2. septembre
d'envoyer leurs marchandises des Indes à Geddah, et d'y . 1774, et ils arrivèrent à Soueys en février de l'année
payer une douane considérable au pacha de Geddah et au suivante. Cette expédition plus heureuse donna lieu
chérif de laMekke, indépendamment des 15 pour ~ exigés à de vives réclamations de la part du pacha et du chérif
par la douane de Soueys. La compagnie Anglaise fit né- de la Mekke, qui, voulant ramener les Anglais à Geddah,
gocier auprès des beys, pour obtenir la permission de faire obtinrent du grand-seigneur un firman par lequel il fut
arriver ses bâtimens jusqu'à Soueys. L'esprit d'indépen- défendu aux vaisseaux de cette nation d'arriver à Soueys;
danceet l'intérêt des beys assurèrent le succès de cette né- c'est ainsi qu'elle perdit la permission qu'elle avoit
gociation;elIe obtint, en effet, sa demande, et une réduc- obtenue des beys sans la participation de la Porte. Mais
tion de 8 pour % de douane, sauf un léger droit d'ancrage la compagnie des Indes n'avoit pas été long-temps sans
au bénéfice des commandans de Soueys. La compagnie voir L qu'en rouvrant cette ancienne route du commerce,
expédia du Bengale, en 1773, deux vaisseaux richement elle auroit à redouter la concurrence des étrangers, et,
chargés, pour l'Egypte et la Turquie; ils périrent dans le d'elle-même, elle sembla renoncer à un avantage qu'elle
détroit : mais deux nouveaux bâtimens parvinrent à leur craignoit de partager.
lOO MEMOIRE SUR LE CANAL
CHAPITRE V.
De la Mer Rouge. — Description des Ports , Rades et Stations de cette mer.
— De sa Navigation. — De son Commerce. — Parallèle de la 'Naviga-
tion de France dans les Indes par le grand Océan, avec celle qui se
faisoit par l'Egypte et la Mer Rouge.
§. I er
De la Mer Rouge,
La navigation de la mer Rouge doit avoir puissamment influé sur l'utilité,
plus ou moins grande, que les anciens ont pu retirer du canal de communica-
tion de cette mer au Nil et à la Méditerranée, par l'Isthme de Soueys : nous
avons renvoyé à un examen particulier cette question , essentiellement liée aux
causes de l'abandon et de la destruction de cet ancien canal ; nous allons
donc rechercher jusqu'à quel point la navigation de ce bras de mer a dû y
concourir.
Strabon , en parlant de la résolution que prit Ptolémée-Philadelphe , de trans-
férer à Bérénice le port où dévoient aborder les bâtimens qui venoient des mers
des Indes en Egypte , l'attribue à la difficulté de la navigation de la mer Rouge ,
principalement vers l'extrémité du golfe ; idque effècisse, qiwniam Rubrum mare diffi-
culté}' navigaretur _, prœsertim ex intïmo recessu ( dit son traducteur ) .
Arrien, qui a donné, dans son Périple de la mer Erythrée (i) , la description
de tous les ports, des rades, îles et stations de cette mer, ne parle pas des vents
et des courans qu'on y trouve ; on n'y lit que ces passages sur la navigation :
« La plupart des marchandises sont transportées d'Egypte à Coloé (2) , depuis le
» mois de janvier jusqu'au mois de septembre , c'est-à-dire , de Thybi jusqu'en
■y> Thoth (des mois Egyptiens) ; mais le temps le plus convenable et le plus favo-
^ rable au transport des marchandises d'Egypte, est vers le mois de septembre.»
Et dans un autre endroit : « Le temps favorable et le plus court pour la
*> navigation de cette mer, est au mois de septembre, que les Egyptiens appellent
?> Thoth (3). »
Pline dit , en parlant du retour des bâtimens des Indes en Egypte : « Les vais-
->■> seaux repartent des Indes durant le mois Egyptien Thybi, qui commence dans
(1) Le Périple de la mer Erythrée, écrit en grec par (3) PleraqueautemexALgypto in emporium illud [Colo'è)
Arrien, vers la fin du premier siècle de l'ère vulgaire, a été deferuntur à januario ad septembrem nsque , hoc est, à
traduit en latin, en 1683 , par N. Blancard, et imprimé à Thybi nsque ad Thoth. Verùm tempus maxime oppor-
Amsterdam, M. Gossellin dit (dans ses Recherches, t. II , tunum et idoneum hnjusmodi ex ALgypto deferendi est circa
p,jy6) que ce périple est faussement attribué à Arrien. mensem septembrem
(2) Coloé, lieu d'entrepôt de la mer Rouge au Nil. Tempus opportunum navigandi est mense septembri , quem
Voye^ plus bas, page /oj, l'article Dahalaq-el-Kebyr. Thoth appellant, atque etiam citiùs.
» notre
DES DEUX MERS. I O I
» notre mois de décembre ; ou du moins ils font voile avant le sixième jour du
» mois Égyptien Mechyr, c'est-à-dire, avant nos ides de janvier (1). »
M.Ameiihon, dans l'ouvrage qu'il a publié sur le commerce des Égyptiens (2),
cite l'observation de S. Jérôme, qui dit que, de son temps, cette mer étoit semée
de tant d'écueils et si remplie de difficultés de toute espèce , qu'on s'estimoit alors
très-heureux quand , après six mois de navigation , du débouché de l'océan Indien
on pouvoit enfin relâcher à Aylat (port au fond du bras oriental).
M. Niebuhr dit que les moussons diamétralement opposées, et qui soufflent
constamment de six mois en six mois sur cette mer, dévoient s'opposer à plus
d'un voyage par an , et cite, à l'appui de cette assertion, le passage de S. Jérôme
rapporté par M. Ameilhon (3).
M. Bruce, qui naviguoit dans cette mer en 1769, fait assez connoître par ses
relations, que, soumise à des moussons et à des courans, elle est remplie d'écueils,
et que la navigation, en est lente et difficile.
Voyons jusqu'à quel point s'étendent ces difficultés, par l'examen de la nature
des ports et du régime de cette mer (4).
Le golfe Arabique, sinus Arabicus , que les Européens appellent communément
mer Ronge , tire son nom, selon d'Anville et Niebuhr, de celui du royaume
d'Édoum, qui a existé vers la partie septentrionale de ce golfe; le mot hébreu DHX
[adonm ou edonm] signifie rouge, rubis , terre ou pierre rouge, d'où le nom de mare
Idumœum : cette étymologie paroît la plus vraisemblable de toutes celles que l'on
en a données. Cette mer est désignée dans l'Écriture sous le nom de Jam-Suph, ou
mer des Joncs (5). Les Grecs la nommoient golfe d'Heroopolis , du nom de la ville
située au fond du golfe , et mer Erythrée ou mer Rouge. Cette dernière dénomination,
qui lui étoit commune avec le golfe Persique et la mer des Indes, lui a sans doute
été donnée parce que le golfe Arabique ouvroit la route de l'océan Indien.
Les Arabes lui donnent aujourd'hui les noms de Bahar-el- Qolzpum , Bahar-
(1) Ex India renavigant mense ALgyptio Thybi inc'i- autres développemens importans qu'on peut puiser dans
piente , nostro decembri , aut utique Mechiris sEgyptii intra les ouvrages modernes de Dodwell , Hudson , Huet,
diem sextum, quod fit intra idus jamiarias nostras, Plin. et de MM. Robertson , William Vincent, et ie major
Hist. nat. lib. VI, cap. 26. Rennell, qui ont encore écrit sur ce sujet.
(2) Traité du commerce des Égyptiens, par M. Ameil- (5) Suph , ou Sufo , est te nom d'une herbe qui croît
hon, 1766, in-8." ,pagey8. abondamment dans les Indes, dans plusieurs lieux de
Félix cursus est si, post sex menses , supradictœ urbis l'Asie, et dans le fond de la mer Rouge : de la fleur de
Ailath portum teneant , à quo se incipit aperirç Oceanus. cette herbe on fait une couleur rouge, dont on se sert
(3) Moussons. Ce terme désigne, en général, les vents pour teindre les draps en Ethiopie et dans les Indes;
étésiens,qui, dans les mers des Indes orientales, soufflent cette fleur, qui ressemble à celle du safran , bouillie avec
régulièrement du nord-est pendant les six mois d'hiver, et du jus de limon, donne un beau rouge. On peut donc
du sud-ouest durant les six mois d'été. — Les vents été- penser que cette herbe a pu donner à la mer Rouge cette
siens, en Egypte, sont ceux qui, pendant l'été, soufflent qualification qui a été le sujet de fréquentes discussions,
du nord dans la mer Noire, dans l'Archipel, la Médi-- Voyez le Recueil des voyages, imprimé à Paris, en 1764..
terranée, la Mer Rouge, et dans toute l'Egypte jusqu'en Le nom de mer Rouge peut venir encore de la nature
Abyssinie, quand, dans l'océan Indien, ils soufflent, au des montagnes qui bordent les parties septentrionales du
contraire, du sud, pendant ce temps. golfe, et dont la rougeur, due au porphyre et au granit
Voyei le Voyage de Néarque, par M. William Vincent, dont elles sont composées, reflète, sur la mer qu'elles
traduit de l'Anglois par M. Billecocq. Paris, an VIII dominent, leur couleur rembrunie; ces montagnes offrent
[1800]. l'aspect de volcans éteints. Voyez M. Gossellin , tome II,
(4) Nous regrettons de ne pouvoir donner tous les p. yS-84.
É. M. Q
I 02
MEMOIRE SUR LE CANAL
Soueys , Bahar-el-Kabah , Bahar-Yànbo' , Bahar-Geddah , Bahar-Mekkah , Bahar-el-
Yemen, Bahar-Qpçeyr , &c. toutes dénominations que prend cette mer à différentes
latitudes.
La mer Rouge s'étend du sud-est au nord-ouest , depuis le détroit de Bâb-el-
Mandeb , situé sous les 1 2° 35' de latitude septentrionale, jusqu'à Soueys, par le
30. e degré de latitude, sur une longueur de 525 lieues environ, et 20 de lar-
geur moyenne (1) : resserrée et dominée à l'est par les montagnes d'Arabie, et
à l'ouest par celles de l'Egypte , elle est soumise à des moussons et à des marées
régulières. Le flot, qui porte cinq à six pieds d'eau à Soueys, n'en porte que deux
à Tor , et un pied au plus à Qpçeyr , variant ainsi du plus au moins dans les
autres ports , suivant la direction et la force des vents et des courans que déter-
minent des caps et le gisement des côtes.
M. Bruce , dans sa carte des moussons de cette mer , indique aux navigateurs
les vents de sud-est comme favorables pendant six mois , depuis novembre jusqu'à
la fin d'avril, pour se rendre du détroit, et même de la mer des Indes, dans les
ports et rades de ce golfe ; et les vents de nord-ouest, pendant les six autres mois,
de mai jusqu'en octobre, pour le départ de Soueys ou des autres ports vers le
détroit et la mer des Indes. Néanmoins ces vents périodiques pour le large du
golfe sont souvent contrariés par les diverses directions que leur font éprouver
les montagnes, les caps et les récifs, qui déterminent des courans très rapides que
les bâtimens ne peuvent pas toujours éviter.
La mer Rouge manque de grands ports : ses côtes, couvertes de récifs, d'îles ou
de bancs de sable, d'algues, de coraux et de madrépores, ne permettent pas aux
grands bâtimens de les approcher ; mais on y trouve un grand nombre de stations ,
de rades et de petits ports , où les bâtimens marchands peuvent mouiller. Nous
allons en donner une description rapide (2).
(1) Hérodote dit (Uv. Il, §.u): « De l'enfoncement
s> du golfe Arabique à la mer Rouge, appelée mer Ery-
» thrée , il faut quarante jours de navigation pour un
33 vaisseau à rames. »
Eratosthène, suivant Strabon (Uv. xvi), donne 13,500
stades [1,282,500 toises] à la longueur du golfe Ara-
bique. La carte moderne, dit M. Gossellin (Recherches
sur la navigation des anciens, tome II ,page 163), donne à
l'étendue de cette même mer, en ligne droite, de Soueys
jusqu'au cap méridional de Bâb-el-Mandeb , 20 degrés, à
l'échelle de latitude, valant 14,000 stades de 700 au degré
[1,330,006 toises]; ce qui donne 466 lieues marines de
2853 toises, et 554 lieues de 2400 toises; cequi approche
de la distance donnée par les dernières cartes de cette
mer, publiées par M. Rosily. On voit encore par ces ci-
tations, que la journée 'de navigation d'un vaisseau à
rames des anciens pouvoit être de 350 stades [33,250
toises], puisqu'il falloit quarante jours de navigation
d'un vaisseau à rames, selon la remarque d'Hérodote ,
pour se rendre du fond du golfe au détroit de cette
mer, dans l'océan Indien. La journée de navigation d'un
vaisseau à voiles des anciens étoit de 500 stades [47,250
toises], ou de 60 milles Romains [45,360 toises] , la journée
s'entendant de l'espace qui est entre le lever et le coucher
du soleil (Mémoires d'Egypte, par M. Dolomieu; Journal
dephysique, de 1793, tome XLII , page 196). La journée
d'un soleil à l'autre, ou de vingt-quatre heures, étoit de
1000 stades [95,000 toises], suivant Théophile, comme
le dit M. Gossellin (tome II , page 38 ).
(2) Voir, pour cette description des ports et stations
de cette mer, les deux cartes de d'Anville (Mémoire sur
l'Egypte , page 219 ) , celles de Niebuhr (Description de
l'Arabie, tome 11 , pag. 213 et 299 , et Voyage en Arabie,
page 20 j). On peut encore consulter le Voyage de Bruce,
tome I,"; les cartes de cette mer, publiées en 1800, par
M. Rosily, amiral Français; enfin la description du golfe
Arabique , par M. Gossellin , dans sa Géographie des
anciens, t. II et III.
DES DEUX MERS. IO^
§. IL
Description des Ports et Mouillages de la Mer Rouge.
Soueys.. . Le port de Soueys est situé vers l'extrémité du bras occidental du golfe
Arabique ; nous en avons donné la description particulière dans le chapitre précédent.
Tor . ..... Tor, sur la côte Arabique, n'a qu'une rade, dont l'entrée est étroite
et resserrée; elle est ouverte aux vents du sud et du sud-ouest; les vents de nord,
qui y sont le plus fréquens, en facilitent la sortie : c'est le point de relâche des
kayasses, bâtimens à voile latine, qui naviguent sur cette mer, de Geddah à Soueys.
Ces bâtimens, de sept à huit pieds de tirant d'eau, ne peuvent pas aborder à
Tor; ils mouillent toujours en rade. Tor a des aiguades dont les eaux, qui sont
saumâtres, sont recueillies sur le bord de la mer (1). '
Râs-el- Mohammed Le cap qui divise les deux bras du golfe , est nommé
Râs-el- Mohammed. L'entrée du bras occidental, qui avoit le nom particulier de
sinus Heroopolites , et qui porte aujourd'hui celui de Bahar - el- Qol^pum , Bahar-
Soueys, est très-resserrée par des îles et des récifs à fleur d'eau , qui la rendent
difficile. Le bras oriental, nommé par les anciens sinus Elanites , et aujourd'hui
Bahar-el-Ka bah , s'étend moins vers le nord que celui de Soueys': vers son extré-
mité, un ancien port, nommé Asiongaber dans l'Ecriture (2), et Bérénice par
les Grecs, étoit le lieu où les flottes de Salomon se rendoient, chargées des
richesses d'Ophir.
Moylah. . . Le port de Moylah, situé sur la côte Arabique, et désigné dans Pto-
lémée sous le nom de Phœnicum oppidum, peut encore recevoir de petits bâtimens.
Haourâ. . . Haourâ, désigné dans Strabon et dans le Périple de la mer Erythrée
par le nom de Aevxà ncfywi [Leucê corne] , Albus pagus dans la traduction Latine,
offre une anse semée d'îles , mais où de petits bâtimens trouvent un bon mouillage.
Al-Sharm.. . Al-Sharm , dit d'Anville, est un port vaste, capable de recevoir
2000 bâtimens, qui y sont tellement en sûreté, selon Niebuhr, qu'ils n'ont pas
besoin d'y jeter l'ancre : son entrée est resserrée entre deux falaises élevées. Ce
port est celui d'Yanbo', petite ville peu distante , sur la route des Pèlerins , qui
suit toute cette côte, depuis Aylat jusqu'à la Mekke. Al-Gyar, situé au sud et
à peu de distance d'Yanbo' , en est le second port.
Geddah. . . Geddah , le port de la Mekke , est situé sur une côte semée
d'écueils et de bas-fonds qui en. rendent l'abord difficile ; mais ces basses qui en
couvrent l'entrée, font la tranquillité du mouillage que l'on y trouve près de la
ville. C'est aujourd'hui un des ports les plus fréquentés de cette mer : il est distant
de deux journées de la Mekke (3).
(1) M. Rozières, ingénieur des mines, qui a visité ce ne font qu'un seul voyage par an, de Soueys à Geddah.
port dans le voyage qu'il a fait, avec M. Coutelle, au Ils partent de Soueys dans la saison où les vents sont au
mont Sinaï, nous a remis, à son retour au Kaire , une nord, et arrivent à Geddah en dix-sept ou vingt jours,
note qui confirme ce que nous rapportons sur ce mouillage. après avoir jeté l'ancre chaque soir , excepté dans le court
(2) Deutéronome, chap. il, v. 8; d'Anville, page 236, trajet de Râs-el-Mohammed à l'île Haçan. Pour le retour,
(3) Les meilleurs pilotes de cette mer, dit M. Niebuhr, il leur faut au moins deux mois, car ils ne naviguent pas
E. M.
Qz
104 MÉMOIRE SUR LE CANAL
Au sud, et en suivant la côte, on trouve d'autres petits ports, Badéo, Senura
et Gedan , indiqués, dans les cartes Françaises , Anglaises et Turkes , comme offrant
de bons mouillages , ainsi que Marza-Kour , Marza-Eran , Marza-Ibrahim , Marza-
el-Byr , Mugora et Ghezan.
Loheya. .-. Loheya, qui n'a point de port, a une rade étroite, que rendent diffi-
cile les courans et les bas-fonds qui s'y trouvent. Mozech ou Muza, situé au sud,
est cité , par l'auteur du Périple , comme ayant été fréquenté.
Mokhâ. . . Mokhâ n'est qu'un petit port, aujourd'hui très -fréquenté par les
bâtimens Anglais de la côte de Malabar; il est connu sur- tout par la grande
exportation que l'on y fait du café de l'Yemen, dans les ports de Qoçeyr et de
Soueys. Ce port a remplacé celui d'Aden, comme station intermédiaire dans la
navigation de l'Egypte aux Indes.
Ghela.. . Ghela, l'ancienne Ocelis, située près du détroit, a été, selon l'auteur
du Périple , un port très-fréquenté, où l'on pouvoit faire de l'eau. Pline (lib. vi ,
cap. 23) dit que c'est le lieu d'où il est le plus avantageux de partir pour la grande
navigation des Indes. Il offre encore aujourd'hui un bon mouillage.
Bâb-el-Mandeb . . . Le détroit de Bâb-el-Mandel ouMandeb, c'est-à-dire , porte
des mouchoirs ou du deuil, est le lieu le plus resserré de cette mer. Sa largeur est de
six à sept lieues. L'île Perim, qui le divise, y forme deux passages: l'un au nord,
vers la côte Arabique, a deux lieues de largeur, et 12 a 17 brasses d'eau: l'autre,
au sud, est de trois lieues de largeur , et l'on y trouve 20 à 30 brasses d'eau ; mais il
. est moins fréquenté que le premier, à cause de la force des courans qui s'y font
ressentir. L'île Perim [Mehun, dans les cartes de Rosily] est basse, et a, comme
le dit Bruce , un bon port, qui fait face à la côte d'Abyssinie. Au-delà du détroit ,
la violence des vents de sud-ouest y cause des courans très-rapides, et y rend la
mer extrêmement agitée.
Aden. . . Sur la côte Arabique, à l'entrée de l'océan Indien, on trouve Aden,
l'ancien Arabum vicus , que l'auteur du Périple dit avoir été l'entrepôt du com-
merce des Indes , comme Alexandrie le fut de celui de l'Egypte ; il offre un bon
mouillage, des eaux très-bonnes et en abondance : ce port doit servir de relâche,
comme sous les Grecs, les Romains et les Vénitiens, à tous les bâtimens qui entrent
dans le golfe, ou qui en sortent, pour attendre les vents favorables.
On vient de citer tous les ports et mouillages de la côte orientale du golfe , en
partant de Soueys; on va parcourir également ceux de la côte occidentale, en
partant du détroit.
On ne trouve aucun port sur la côte sud du détroit : selon Arrien, la force
de nuit; le reste de l'année, ces vaisseaux stationnent à naviguent toujours en longeant les côtes, au milieu des
Soueys ou à Geddah. Le trajet de Soueys à Geddah pa- récifs et des dangers qu'ils savent éviter, tandis que ceux-
roît toujours périlleux aux navigateurs Turks, parce qu'ils là, craignant de s'y engager, prennent toujours la pleine
sont obligés de tenir la pleine mer pour gagner l'Arabie. mer.
Si ces marins osoient se hasarder en pleine mer, ce tra- II arrive annuellement à Geddah, vers îa fin de mars,
jet, par le milieu du golfe, ne seroit sans doute pas plus cinq àsix vaisseaux de Surate etdu Bengale, dont les car-
périlleux que celui de Bâb-el-Mandeb à Geddah, où les gaisons sont estimées à sept ou huit millions. M. Niebuhr
vaisseaux Européens n'ont pas même besoin de pilotes ; a mis trente-quatre jours de navigation pour se rendre de
mais ils sont tellement ignorans dans la navigation, qu'ils Soueys à Loheya, dont îa distance est de plus de 420
prétendent être plus habiles que les Européens, en ce qu'ils lieues. (Voyage en Arabie, p. 2oj et 218.)
DES DEUX MERS. iOj
de la mer permet à peine aux barques d'en aborder les côtes. Les premiers mouil-
lages que l'on retrouve dans le golfe , sur la côte d'Abyssinie , sont Assab avec
une aiguade, Baiiul, situés sous la latitude approchée de Mokhâ, et Sarbo, désigné
par Juan de Castro dans son journal de navigation.
Dahalaq-el-Kebyr . . . L'ancienne île Or'ine, aujourd'hui Dahalaq (i), située sous
la latitude de Loheya, qui est sur la côte opposée, a un port qui peut recevoir de
grands vaisseaux; mais, ce port étant ouvert à tous les vents, la lame y est toujours
grosse. Cette île, la plus grande du golfe, couvre le port de Massuah ou Matzua,
dont l'anse, assez profonde, peut recevoir des vaisseaux de guerre; c'est le port qui
remplace l'ancienne Adulis , et par lequel on pénétroit, comme on le fait aujour-
d'hui, dans le royaume d'Abyssinie : il est distant de huit journées d'Axum,. capitale
de l'ancienne île de Méroé, située à la jonction de TAstaboras au Nil. Aduiis et
Coloé étoient les lieux d'entrepôt du commerce du Nil à la mer Rouge.
Chaback. . . Chaback, situé près et au sud de Souakem , a un bon port, dont
l'entrée est à Râs-Ahehaz.
Souakem. . . Souakem, selon les anciens géographes et les navigateurs modernes,
doit être regardé comme le port le plus sûr de la mer Rouge, quoique situé sur une
côte difficile et dangereuse; un canal assez étroit conduit au fond d'un golfe où se
trouve une île sur laquelle la ville est bâtie : d'Anville y rapporte l'ancienne Pto-
lemàis-Thêron , port alors très -fréquenté. Les bâtimens qui font le cabotage de
Souakem et de Massuah (2) à Geddah dans le fort de la mousson d'été , ont soin
de serrer la côte d'Abyssinie ou d'Habech, où ils trouvent un bon vent d'est
qui souffle ordinairement pendant la nuit, et un vent d'ouest qui souffle pendant le
jour, s'ils naviguent assez près de terre, ainsi que le permet la construction de leurs
bâtimens. (Bruce, tome I. cr ,page 233 .)
En remontant la côte, on trouve les baies de Dradath , Dorho, Fusha,
Arekea , Alaki ou Salaka, Bathus au cap Calmés; Minet- Beled- el-Habech , ou
port des Abyssins, situé dans l'enfoncement d'un golfe anciennement nommé
Sinus immiindus. Ce lieu, qui offre un assez bon mouillage , paroît convenir, dit
d'Anville , à la position de l'ancienne Bérénice ; mais cette rade , comme le rap-
portent "Strabon et Pline, est ouverte à tous les vents. Sa distance de Coptos, qui
est de douze journées , ne permettra que très-difficilement d'y former de nouveaux
établissemens qui tendroient à rouvrir cette ancienne route vers l'Egypte.
Qoçeyr . . . . Qpçeyr, port aujourd'hui le plus fréquenté par le commerce
de l'Egypte avec Yanbo', Geddah et Mokhâ , n'a qu'une rade , qui est ouverte
à tous les vents, mais dont le fond offre un bon mouillage; il ne s'y trouve
aucun établissement maritime qui puisse donner accès aux bâtimens et faciliter
le transport des marchandises (3).-
(1) L'île de Dahalaq-el-Kebyr a seize lieues de Ion- lieues au-delà sur la côte occidentale, à Arquiko, qui a
gueur; on y pêche des perles; elle est étroite, mais fort une forteresse pour en défendre l'aiguade. (Recueil des
peuplée. (Recueil des voyages, Paris, 1764-.) voyages, Paris, 1764..}
(2.) Entre l'île de Massuah [Matzua] et le continent (3) Nos collègues, MM. Girard, ingénieur en chef,
on trouve une bonne rade pour les gros bâtimens. L'île est et Dubois, qui ont visité ce port, pourront en donner
dépourvue d'eau; l'on est obligé d'en aller prendre à deux une description particulière.
lOÔ MÉMOIRE SUR LE CANAL
Myos-hormos , le Mûris statïo des Romains , situé à douze ou quinze lieues au
nord de Qpçeyr, fut anciennement très-fréquenté ; sa rade est couverte par trois
îles , qui y brisent et arrêtent la lame du large. II semble qu'on pourroit y rétablir
l'ancienne route vers Coptos , dont on retrouve les restes dans quelques-unes de
ses stations entre le Nil et la mer : ce port abandonné paroît plus avantageux
que Qoçeyr. C'est de ce port que partit la flotte d'^EJi us-Gai lus, forte de cent
vingt bâtimens, pour son expédition de l'Arabie heureuse. Le reste de la côte
n'offre plus de stations connues jusqu'à Soueys..
D'après cette description rapide de la mer Rouge , il paroît que les ports situés
sur la côte orientale sont de nature sablonneuse , peu profonds , couverts de
bancs de sable, de coraux, et d'un accès difficile, tandis que ceux qui sont situés
sur la côte occidentale, dégagés de bancs et de récifs, restent plus profonds: la
cause en est due aux vents violens de ce golfe, qui y occasionnent des courans
très-rapides; et qui portent vers la plage orientale les sables que la mer retire des
débris des montagnes de la côte occidentale (i).. On observera que tous les ports
de la mer Rouge manquent généralement des eaux douces nécessaires à la navi-
gation; mais on doit être assuré qu'il seroit toujours possible d'y ménager une
partie de celles qui se perdent dans cette mer.
§. III.
Navigation de la Mer Rouge.
Malgré le peu d'avantage que présentent à la navigation les ports et stations
de la mer Rouge, l'histoire atteste que Sésostris et les Pharaons ses successeurs,
Salomon et la reine de Saba, les Perses, Alexandre et les Ptolémées, les Romains,
et enfin les Turks, les Vénitiens et les Portugais, ont couvert cette mer de leurs
flottes guerrières et commerçantes.
La navigation de la mer Rouge a été véritablement le canal des richesses de
Tyr et d'Alexandrie. Les flottes de Salomon pénétroient jusqu'au fond du bras
oriental ; de nos jours , des flottilles pénètrent tous les ans à l'extrémité du bras
occidental : ces deux parties les plus resserrées et les plus difficiles du golfe ont
donc été et sont encore fréquentées:
Sous la domination des Arabes et des Turks, la marine des Egyptiens perdit
toute son activité ; telle étoit sa foiblesse sous Mahomet , que , dans la vue d'entre-
tenir le commerce par l'Arabie , ce législateur imposa à tous les sectateurs de l'Isla-
misme l'obligation religieuse du voyage de la Mekke. Ce long et pénible voyage,
(i) On remarque que cet effet est général pour îes de la mer et le lieu des ancrages changent tous les vingt
mers étroites: les côtes de France, dans la Manche, ans sur la côte orientale du goife de Soueys. Cette opéra-
n'offrent que des plages basses et sablonneuses, et seule- tion, qui est lente, mais que rien n'interrompt, comble
ment de petits ports , tandis que les côtes opposées [ celles les ports de cette côte, et laisse au milieu des terres , des
de l'Angleterre] sont peu susceptibles d'ensablemens, et ont villes dont les murs étoient baignés par les eaux du golfe:
des ports qui restent toujours assez profonds pour y rece- ainsi Elana , Modyana, Sambya et Mena, connues sous
voir, en tout temps, des bâtimens de toute grandeur. les noms modernes à'Aylat, de Madian , SYanbo' et de
C'est, dit M. Gossellin ( t. II , p. 238 et 239 ) , une Mersa, autrefois situées sur les bords de la mer, en sont
opinion constante parmi les pilotes Arabes, que le fond aujourd'hui plus ou moins éloignées.
DES DEUX MERS. IO7
qui se pratique encore aujourd'hui par terre, démontre assez 1 état d'abandon de la
navigation, et conséquemment du commerce de ia mer Rouge, à cette époque; cet
état, qui est toujours le même, a pour principales causes, la voie que prit le com-
merce des Indes par le Cap de Bonne-Espérance (1) , et le dépérissement des arts, des
sciences et de l'industrie, dans tous les pays qu'embrasse la domination des Turks.
Les Vénitiens, qui firent le commerce des Indes par la mer Rouge, y eurent
une marine très-florissante. Le journal du Comité Vénitien parle de la flotte de
Soliman II , qui , composée de quarante-une galères et de neuf gros vaisseaux ,
fut armée à Soueys en 1538. On y vit, en 1540, celle des Portugais, dont Juan
de Castro commandoit un vaisseau.
En 1769, les Anglais y avoient quelques bâtimens, comme le rapporte Bruce,
qui les rencontra dans son passage de Geddah à Massuah.
Il arrive annuellement de Geddah à Soueys une flottille marchande chargée de
café. M. de Volney, qui a vu arriver celle de 1783 , dit qu'elle étoit composée de
vingt-huit voiles, dont quatre vaisseaux percés à soixante canons. Enfin, pendant
que les Français occupèrent l'Egypte , nombre de bâtimens sont venus d'Yanbo'
et de Geddah à Soueys. Les Anglais y ont paru à diverses reprises , et en dernier
lieu avec des frégates et autres gros bâtimens de la compagnie des Indes (2).
Le vice-amiral Rosily , qui naviguoit sur cette mer en 1787 , et que nous avons
particulièrement consulté, est bien éloigné de croire que les dangers et les diffi-
cultés de la mer Rouge soient aussi considérables qu'on le pense communément.
En effet, ces dangers, enfantés seulement par l'ignorance des navigateurs anciens
et modernes, ont été accrédités par l'opinion ou plutôt par l'erreur générale. En
jetant les yeux sur la nouvelle carte de cette mer , on voit que la route tenue
par la frégate la Vénus, que cet officier général commandoit, embrasse la largeur
de cette mer dans tous les sens : on doit donc rester convaincu que tous les
bâtimens de commerce n'y trouveront pas des difficultés d'une autre nature que
celles qui sont communes à joutes les mers étroites. Les côtes seules offrent des
dangers : mais le nombre des bons mouillages y est si considérable, que les marins
du pays jettent l'ancre tous les soirs , parce qu'ils ne naviguent jamais de nuit ;
dans les gros temps, ils restent mouillés au même endroit quelquefois huit et quinze
jours , sans jamais oser gagner le large , ni profiter d'un vent qui seroit favorable
pour tout bâtiment Européen.
Les relations des voyageurs sont pleines de ces faits. On trouve dans celle
d'un officier Anglais, M. Rooke (3), des détails peu étendus, mais précis, sur la
navigation de la mer Rouge.
(1) Après la découverte du Cap de Bonne-Espérance juin 1801], les Anglais ont débarqué à Soueys et à
en 1497, les Portugais firent tous leurs efforts pour dé- Qoçeyr environ. 6000 hommes de troupes des Indes (des
truirele commerce et la navigation de la mer Rouge; ils Cipayes); ils perdirent deux gros bâtimens à l'entrée du
y eurent une flotte qui détruisit toute la marine marchande détroit.
des Turks et des Vénitiens, et celle même que Soliman II (3) Voyage de M. Rooke, officier Anglais , faisant
avoit fait construire à grands frais dans le port de partie de l'expédition contre le Cap de Bonne-Espérance,
Soueys, en 1538; ils y furent les maîtres jusqu'en 1540, en 1781.
époque où ils perdirent leur puissance dans les Indes. La flotte Anglaise ayant été battue par celle de M. de
(2) Aux mois de germinal et de prairial an 9 [ avril et Suffren, à la hauteur des îles du Cap Vert, et devancée
108 MÉMOIRE SURLECANAL
« La construction et la manœuvre des vaisseaux qui y naviguent , dit cet offi-
» cier, sont particulières à cette mer, ainsi qu'aux Arabes, qui font le cabotage de
33 Mokhâ, Geddah, Qoçeyr et Soueys. Le vent, premier mobile dans la marche
» des autres vaisseaux , est presque nul pour les bâtimens Arabes ; le calme leur
33 est plus avantageux : craignant autant un vent favorable qu'un vent contraire ,
33 ils restent à l'ancre en attendant le calme; ils lèvent l'ancre pour profiter de
» la brise; dès qu'elle devient un peu forte, ils regagnent les côtes environnées de
33 rochers et de bancs de sable, ne se croyant jamais plus en sûreté qu'au milieu de
33 ces dangers ; ils mouillent sur les deux heures après midi , car alors la brise
33 fraîchit ; ils jettent des ancres à proportion de sa force , jusqu'à cinq ou six ;
33 ils ont encore deux ou trois câbles pour s'amarrer sur les rochers ; la brise de
33 terre s'élève sur les deux heures du matin , et dure jusqu'à neuf et dix : sans ces
33 brises, îa navigation des Arabes seroit interminable. Ceux qui n'ont pas fait leur
33 traversée de Geddah à Soueys avant la fin de mai, risquent de ne pouvoir pas y
33 arriver de la mousson; car les vents de nord soufïïent alors si constamment,
33 qu'il est impossible que les vaisseaux manœuvrent contre le vent, et passent
33 l'étroit canal de Tor à Soueys. »
La navigation de Soueys à Geddah se fait, comme on l'a dit précédemment, par
des zaïmes , espèce de vaisseaux sans pont , du port de nos petits bâtimens mar-
chands , et assez forts pour ne pas craindre l'échouage. Ils ne font ordinairement le
voyage qu'une ou deux fois par an ; ce qui les rend préférables aux gros bâtimens
qu'ils ont remplacés. Si cette mer eut présenté des dangers réels ou seulement des
difficultés dans sa navigation , auroit-on vu la compagnie des Indes d'Angleterre
solliciter et obtenir de la Porte la défense d'y laisser pénétrer aucun vaisseau Euro-
péen ! Voici un extrait de ce que rapporte à ce sujet le même officier Anglais :
« Des Anglais faisant le commerce par fraude (c'étoit autant à leur avantage
3-> qu'au détriment de notre pays), plusieurs navires chargés dans l'Inde venoient
3^ à Soueys tous les ans, quoique le grand-seigneur en eût expressément défendu
33 l'entrée à tout vaisseau Chrétien ou étranger. C'est pour nous un grand mal ;
37 car nous n'avons pas de voie plus courte pour expédier nos dépèches.
33 Quand on sait que le chemin de Londres à Madras, par Soueys, a été fait
3> en soixante-trois jours, on est surpris de voir les Anglais négliger un si grand
33 avantage , quand ils peuvent se le procurer. Je ne crois cependant pas qu'il faille
33 en faire une route ordinaire pour les passagers , ni permettre même à aucun
33 vaisseau d'aller à Soueys, excepté aux bâtimens chargés de dépêches; car on
au Cap de Bonne- Espérance, l'amiral Français fit voile lieu de neuf à dix que dure ordinairement cette naviga-
pour les Indes. M. Rooke , affbibli par les fatigues d'un tion; il mit quarante-cinq jours de Geddah à Soueys,
voyage de deux cents jours de navigation, des côtes d'An- pour une distance de deux cent vingt lieues environ ,
gleterre à Morebat( situé sur les côtes de l'Arabie heureuse, dont le trajet, dit Niebuhr, n'est que de dix-sept à vingt
vers le golfe Persique), et dans lequel l'escadre Anglaise jours : sur ce nombre il en mit douze pour passer de l'île
perdit beaucoup d'hommes par les maladies, abandonna de Chedouan, située au Râs-el-Mohammed, à Soueys,
l'expédition à Morebat, et de ce port s'embarqua sur un pour une distance de cinquante-trois lieues. ( Lettre VIII,
bâtiment Arabe pour Mokhâ, où il arriva en quinze jours; datée de Soueys, du 25 avril 17S2, p. 80-98; et
traversée qui n'est communément, dit-il, que de dix jours: Lettre xi, p. 123-)
il en mit vingt-huit à se rendre de Mokhâ à Geddah, au
facili^eroit
DES DEUX MERS. I OQ
» faciliteroit alors une contrebande qui nuiroit au commerce de la compagnie des
» Indes et au revenu de l'Etat. »
II pourra paroître intéressant de lire ici un kartesc/ierif ou firman cité par cet
officier, dans lequel la Porte défend la navigation de la mer Rouge aux nations
Européennes, et particulièrement à la nation Anglaise (i).
On trouve dans les Mémoires de M. de Montigny, officier Français, qui navi-
guoit sur la mer Rouge en 1 776 , les détails suivans :
« La saison la plus propre pour se rendre de France dans l'Inde par la mer
» Rouge, est celle du printemps ; c'est le temps où les bâtimens de Marseille viennent
» ordinairement à Alexandrie , en dix , quinze et vingt jours au plus : on arrive
(1) Firman de la Porte Ottomane, qui défend l'entrée
de la mer Rouge aux Européens :
« Sa hautessele Grand-Seigneur ne veut plus qu'aucun
» vaisseau vienne à Soueys, ou bien y trafique de
=> Geddah , soit ouvertement , soit secrètement : la mer
33 de Soueys est consacrée au noble pèlerinage de la
3> Mekke; et quiconque favorisera le passage des vaisseaux
« Chrétiens , îe tolérera, ou ne s'y opposera pas de toutes
33 ses forces, est déclaré traître à sa religion, à son sou-
3> verain et à tous les Musulmans : i'audacieux qui bravera
» cette défense, sera puni dans ce monde et dans l'autre;
» car elle est autant importante pour les affaires de l'Etat
» que pour celles de la religion.
33 Jamais aucun vaisseau étranger, et sur-tout ceux des
35 enfans des ténèbres, n'a voient coutume de venir dans
35 la mer de Soueys; les Anglais n'avoient pas passé au-delà
33 de Geddah, jusqu'au temps d'Aly-bey. Alors un ou
» deux bâtimens Anglais vinrent à Soueys apporter audit
33 Aly-bey des présens de la part d'une personne inconnue;
33 ils dirent qu'ils venoient chercher une cargaison : d'après
33 cettepremièredémarche, les Anglais crurent qu'ils pour-
x roient en tout temps faire les mêmes choses ; ils sont
33 donc venus à Soueys , avec des bâtimens chargés des
33 marchandises de l'Inde.
33 Nous en avons été instruits; et regardant ce com-
3> merce comme aussi dangereux pour la police de notre
31 royaume que pour la religion, nous défendons expres-
33 sèment à tout vaisseau Chrétien de venir dorénavant
33a Soueys; nous en avons signifié notre volonté à leurs
33 ariibassadeurs,pour en faire part chacun à leur souverain
33 qui s'y est conformé. Ainsi quiconque enfreindra nos
33 défenses, sera emprisonné, ses effets seront confisqués,
33 et l'on traduira cette affaire à notre illustre Porte.
33 Des sages, des hommes profonds dans la connois-
sssance de l'histoire, et ceux qui savent tous les mal-
3> heurs qu'a produits l'obscure politique des Chrétiens ,
33 nous ont appris qu'ils voyagent par terre et par mer ,
33 qu'ils lèvent les plans des differens pays par où ils
33 passent , pour s'en rendre maîtres, comme ils l'ont fait
33 dans l'Inde et dans d'autres contrées.
33 Le chérif de la Mekke nous a aussi représenté que
33 ces Chrétiens , non contens de leur commerce de l'Inde,
33 ont tiré du café et d'autres marchandises de l'Yemen,
33 pour les transporter à Soueys; ce qui a fait beaucoup
33 de tort à notre port de Geddah.
3> En réfléchissant sur ces malheurs passés, notre royale
É. M.
33 indignation s'est enflammée, sur-tout lorsque nous avons
33 appris la conduite que ces Chrétiens tiennent dans
33 l'Inde. Pendant quelques années, ils entreprirent de
33 longs voyages, et s'annoncèrent pour des marchands
3) qui ne cherchoient ni à nuire ni à tromper. Les stupides
33 Indiens ne soupçonnèrent pas la fourberie, se laissèrent
33 abuser, etles Chrétiens ont fini par prendre leurs villes et
33 les réduire en esclavage. On sait, en outre, combien ils
33 haïssent les Musulmans, à cause de leur religion , et com-
33 bien ils sont fâchés de voir Jérusalem entre nos mains.
33 Nous ordonnons, par ce firman, que si un vaisseau
33 Chrétien , et particulièrement un vaisseau Anglais , vient
33 a Soueys, on mette le capitaine ainsi que tout féqui-
33 page dans les fers, puisqu'ils sont rebelles à nos ordres
33 et à ceux de leur prince, d'après la déclaration même
33 de leurs ambassadeurs; ils méritent donc d'être empri-
33 sonnés et d'avoir leurs effets confisqués. 33 (Extrait du
Voyage de IVI. Rooke.)
C'est en 1774 que les Anglais envoyèrent pour la
première fois des bâtimens de commerce, de Calcutta et
de Madras, dans les ports de la mer Rouge, jusqu'à
Soueys, à l'effet aussi de faire passer dans les ports de
l'Inde des dépêches assez fraîches pour n'avoir que quatre-
vingts à quatre-vingt-dix jours de date.
En 1777, le conseil de Calcutta fit passer, d'après lès
ordres de la cour de Londres, dans la mer Rouge, la
corvette îe Swallow , et en 1778, le Cormoran.
Le Swallow. protégea la marche de six bâtimens qui
arrivèrent au commencement de mars à Soueys, où ils
attendirent le commandant de Madras: ce commandant,
après soixante-six jours de navigation, et soixante-onze de
son départ de Londres, arriva à Madras sur cette corvette.
Le Cormoran, qui attendoit également à Soueys des
dépêches de Londres , arriva à Madras avec des lettres
de quatre-vingt-quinze jours de date.
En 1778, un vaisseau particulier arriva de Soueys à
Madras en cinquante-un jours de traversée ; un second
vaisseau parti de Soueys arriva au même port en qua-
rante-cinq jours, et y apporta des lettres de Londres, de
quatre-vingt-treize jours de date.
Les deux bâtimens Anglais cités dans le firman sont
ceux dont parloit M. Rooke, en 1779 (let. VIII ,.p. 97) ,
ainsi que M. de Volney (tome l. er , p. 206 ) , et dont la
caravane richement chargée de marchandises des Indes,
et composée d'officiers et négocians Anglais , fut entiè-
rement pillée par les Arabes.
R
I IO MÉMOIRE SUR LE CANAL
» alors à Soueys dans le temps où les vents du nord commencent à souffler ,
» vers les premiers jours de juin. »
La nation Européenne qui pourra jouir de la liberté du commerce par la mer
Rouge , doit avoir à Soueys des bâtimens qui lui appartiennent. En profitant des
moussons favorables, c'est-à-dire, des mois de mai, juin, juillet, août et septembre,
pour se rendre dans l'Inde, et de ceux de décembre, janvier, février et mars,
pour le retour, cette navigation seroit si prompte, que la France, par exemple,
pourroit envoyer des dépêches de Paris à Pondichéry dans l'espace de cent jours,
tandis qu'il faut au moins cinq mois, ou cent cinquante jours, pour les faire tenir
dans les ports de l'Inde par le Cap de Bonne-Espérance.
On voit que cette correspondance est du plus grand intérêt : mais elle ne
peut avoir lieu toute l'année, parce que les temps favorables à la sortie du détroit
de Bâb-êl-Mandeb cessent à la fin de septembre, et qu'alors on trouve au-dehors
des calmes et des courans qui portent les bâtimens sur la côte d'Afrique, d'où
ils ont peine à se relever, ainsi que des vents contraires, qui, venant les sur-
prendre, rendent cette navigation longue et difficile.
Les vaisseaux qui sont stationnés à Soueys , et qui y attendent les vents favo-
rables, doivent calculer sur ces époques. On part pour le Bengale, dès le mois
de mai au plus tard; pour la côte de Coromandel, dans le mois de juin, jusqu'à la
mi-juillet; pour la côte de Malabar et de Surate, en juillet et août; et enfin, pour
Bombay, de mai en septembre.
Quand les vaisseaux Européens sont partis de Soueys, il n'y reste plus que des
bâtimens Turks ou Arabes, qui attendent le temps du pèlerinage de la Mekke ,
pour s'en retourner à Geddah, Loheya ou Mokhâ. Il arrive souvent à ces bâti-
mens qui sont partis trop tard de Soueys ou de Geddah , d'être surpris en route
par les vents contraires , et forcés d'attendre pendant trente à quarante jours au
mouillage le retour de quelques vents favorables pour regagner le port d'où ils
étoient partis.
Si nous avons démontré que la voie de l'Egypte et de la mer Rouge est ,
pendant cinq mois de l'année, préférable à celle de la grande mer , pour l'arrivée
des dépêches d'Europe dans les Indes, nous pouvons assurer qu'elle l'est encore
en tout temps pour le commerce. L'opinion contraire existe assez généralement :
c'est pour la détruire qu'on donne ici le parallèle de la durée de la navigation aux
Indes par le Cap de Bonne-Espérance, avec celle du trajet par la Méditerranée
et la mer Rouge, abstraction faite de toutes difficultés politiques. On suppose la
liberté des mers , avec l'établissement d'une colonie Européenne en Egypte.
DES DEUX MERS.
§. I V.
I I I
Parallèle de la Navigation dans l'Inde par le grand Océan, avec celle
par la Méditerranée , l'Egypte et la Mer Rouge.
i .° Navigation par le grand Océan.
LIEUX de PASSAGE et de RELACHE.
Lorient, port de France
Ile du Cap Vert (à Saint- Yago).
La ligne
Ile de l'Ascension
Ile Sainte-Hélène
Cap de Bonne-Espérance
Iles de Bourbon et de France. . . .
Pondichéry
Totaux (i)..
MORD.
47°
45'
11"
14.
53-
4c
0.
0.
0.
0.
0.
0.
0.
0.
0.
0.
0.
0.
0.
0.
0.
I ï.
55-
4i
•
) ES
LIEUX.
SUD.
o°
0' 0"
O.
0. 0.
O.
0. 0.
7-
57- 0.
*5-
55. 0.
33-
55- '5-
20.
9. 45.
0.
0. 0.
•
DISTANCES en
DEGRÉS. LIEUES DE ROUTE.
O'
o.
o.
o.
o.
o.
12.7.
350.
1,450.
1,000.
I,IOO.
4,700.
DURÉE
EN JOURS.
O
20.
10.
40.
30.
30.
130.
i.° Navigation par la Méditerranée , l'Egypte et la Mer Rouge.
LIEUX de PASSAGE et de RELACHE.
Méditerranée.
Marseille
Alexandrie, P.d'Eg.(2).
Canal des deux mers. . .
Mer Rouée \ Soue y s > P°rt d'Egypte,
mer nouge.. . j Bâb _ d _ Mandeb
Océan Indien. Pondichéry
Totaux
LONGITUDE
ORIENTALE
de Paris.
LATITUDE
NORD.
3 2 0"
27. 35. 30.
30. 15. 35.
41. o. o.
77. 3r. 30.
43° 17' 49"
31. 13. 5.
DISTANCES en
LIEUES DE ROUTE.
o° o o"
23. o. o.
29. 58. 37.
O.
0.
0.
12. O. O.
l8.
0.
0.
II. 55. 41.
37-
0.
0.
o
600.
100.
o
600.
1,100.
2,400.
DURÉE
EN JOURS.
o
l 5-
10.
O
55-
95-
Différence des deux Navigations.
INDICATION DES TRAJETS DE NAVIGATION.
„ . (le grand Océan.
Trajets par. . A , °
( la mer Kouee. .
Rouge.
Différence en moins par la mer Rouge .
4,700.
2,400.
2,300.
DURÉE EN JOURS,
SANS RELACHE.
I3O.
95-
35-
AVEC RELACHE.
IJO.
lOJ.
4y.
On voit dans ce parallèle, que je trajet par l'Océan, supputé à 130 jours,
peut en exiger 150, à cause des relâches inévitables dans une aussi longue naviga-
tion : on peut donc l'évaluer à cinq mois; mais il pourroit être moindre pour un
(i) Ces distances en lieues de route sont calculées par (2) La frégate l'Egyptienne arriva de - Toulon à
rapport aux vents qu'on trouve dans le trajet; les résultats Alexandrie, le 4 pluviôse an 9 [24 janvier 1 801 ] ,
sont avoués par M.Deparcieux, capitaine de vaisseau de après dix jours de traversée,
la compagnie des Indes, qui connoît cette navigation.
É. M. R '
I 12 MEMOIRE SUR LE CANAL
navire qui, dans les mois de juin, juillet et août, feroit route par le canal de
Mozambique. Cette traversée de cinq mois est d'ailleurs assez ordinaire, comme
on le sait par les relations de quelques voyageurs.
Le trajet par l'Isthme de Soueys et la mer Rouge ne seroit que de trois mois
et demi : il pourroit être réduit à moins de trois mois, par un concours possible
de circonstances favorables pour les navires de commerce ; et cette traversée seroit
moindre encore pour ceux qui, prenant le cartal plus direct, de Soueys à Tyneh,
près de Péluse, et ne passant plus par Alexandrie et le Nil, ne seroient tenus à
aucune relâche. A la vérité, comme, dans tous les cas, on auroit à attendre les
moussons pour le retour, on n'obtiendroit pas un très-grand avantage sur la voie
de l'Océan, qui exige près d'une année pour l'aller et le retour; mais il ne faut pas
perdre de vue qu'en supposant celle de l'Egypte , on y a des établissemens d'en-
trepôt, et que, parcourant le golfe Arabique, le commerce y trouveroit des
moyens directs d'échange et des complémens de chargemens.
D'après les résultats de ce parallèle, on voit qu'il y auroit souvent, toutes
choses égales d'ailleurs , une économie de temps pour la navigation par la mer
Rouge; ce qui est déjà très-précieux : mais un plus grand avantage qu'on peut se
promettre du trajet par cette mer, c'est que les équipages seroient moins sujets
aux maladies qui les ravagent à la hauteur du Cap de Bonne-Espérance, et moins
long-temps éloignes des ressources que présentent les pays civilisés; on verroit
encore s'ouvrir de nouvelles sources de commerce et d'industrie avec l'Arabie
et l'Abyssinie, et avec toute la côte orientale de l'Afrique, qui, si connue des
anciens, et presque ignorée de nos jours, reprendroit une nouvelle existence.
On conclura de tout ce qui vient d'être dit sur les stations, les ports, les
courans et les moussons de la mer Rouge, que la navigation de cette mer, dont
les côtes désertes sont encore dépourvues de grands ports, sera moins avanta-
geuse, il est vrai, pour une marine militaire, mais le sera toujours beaucoup plus
qu'on ne le pense aujourd'hui , pour une marine commerçante.
La voie de Soueys dans l'Inde par la mer Rouge, tenue par les bâtimens du.
pays, est réellement longue, périlleuse et difficile; mais on a vu que cela ne tient
qu'à l'ignorance des navigateurs Arabes , à la mauvaise construction de leurs bâti-
mens , ainsi qu'aux entraves apportées par les beys et par la Porte , divisés d'in-
térêt. Les citations que nous avons faites des expéditions maritimes qui ont eu lieu
sur cette mer, et des navigateurs Européens qui l'ont fréquentée, ont levé tous
les doutes, toutes les craintes sur l'existence prétendue de ses dangers, et ont fait
connoître qu'elle peut devenir encore, comme elle l'a été, la voie la plus avan-
tageuse du commerce des Indes. C'est donc à la Porte, en cherchant à -s'élever à
la hauteur de la situation politique et commerciale des puissances de l'Europe,
à s'éclairer enfin sur ses véritables intérêts.
DES DEUX MERS. n
SECTION II.
De la Rivière dé Moueys. — Du Canal et de la Digue de Fardounyeh.
~r- Canal de Chybyn-el-Koum. — Des Branches du Nil. — Des
Boghâ^ ou Bouches de Damiette , de Rosette et de Bourlos. « — De
la Navigation du Nil. — Tableau des Bâtimens qui naviguent
sur le fleuve et sur les côtes maritimes de l'Egypte.
§• I. er
Du Terat-el-Moueys, ou Rivière de Moueys. .
J\ une lieue au nord des ruines d'Atryb, sur la rive droite de la branche de
Damiette , et près de Kafr-Moueys , se trouve l'origine du Tera't-el-Moueys : le
cours de cette rivière , qui débouche dans le iac Menzaleh , vers les ruines de San
ou Tanis, est très-sinueux; il est d'environ trente-cinq lieues, des ruines d'Atryb
à celles de Tanis. Tout porte à penser que le lit de cette rivière est celui des
anciennes branches Pélusiaque et Tanitique, dont la partie supérieure, d'Atryb
à Bubaste, appartient à la Pélusiaque , et la partie inférieure à l'ancienne branche
Tanitique : c'est dans cette opinion que nous donnons à la rivière de Moueys le
nom de branche Pélusio- Tanitique.
La première reconnoissance de ce canal fut faite, en frimaire an 7 [décembre
1798], par MM. Malus, officier du génie, et Févre, ingénieur des ponts et
chaussées; elle avoit pour objet principal de savoir si sa navigation pouvoit
ouvrir une communication plus directe entre le Kaire et Menzaleh, sans descendre
et passer à Damiette, Le rapport de ces ingénieurs fut très-favorable ; et M. Malus
le communiqua à l'Institut d'Egypte, dont il étoit membre (1). Cette belle
rivière est aussi navigable que le Nil; et cet avantage nous a déterminés à y fixer
le point de partage du canal de Soueys près de Bubaste, d'où l'on pourra, comme
on l'a déjà exposé, se diriger au sud, à l'ouest et au nord, vers le Kaire, Alexandrie
et Damiette.
Le barrage écluse que nous proposons d'établir au-dessous du bassin de
partage, près de Bubaste, devra suppléer avec avantage, par les raisons que nous
avons dites, à la digue que l'on construit annuellement au Kafr-Moueys, pour
prévenir une trop grande dépense d'eau de la branche de Damiette par le canal
de Moueys.
Si le lac Menzaleh étoit réduit à son minimum d'étendue par des digues qui
(1) Ce rapport est inséré dans le I. cr volume des Mémoires de l'Institut d'Egypte, imprimés au Kaire.
I I 4 MÉMOIRE SUR LE CANAL
en fixassent les limites , il deviendroit encore nécessaire de construire des
ouvrages pour empêcher les eaux salées du lac de refluer sur les terres environ-
nantes, dont les lagunes ne permettent pas la culture sur une grande étendue de
pays , au sud , pendant huit à neuf mois de l'année.
§. h.
Canal de Fara'ounyeh.
Le canal de Fara'ounyeh [Khalyg d- Fara'ounyeh, le canal des Pharaons] traverse
obliquement le haut Delta, du sud-est au nord-ouest : il prenoit autrefois, avant
l'établissement des digues au village de Fara'ounyeh, des eaux dans la branche de
Damiette ; il les reçoit aujourd'hui de la branche de Rosette , par son embouchure
à Nadir : c'est ce canal qui, passant à Menouf, chef-lieu de la province dé ce nom,
servira pour le passage de la rivière de Moueys dans la branche de Rosette, à moins
que, les choses ne prenant de l'extension par la suite , on ne préférât d'ouvrir un
autre canal plus direct sur Rahmânyeh, qui partageroit plus avantageusement le
Delta.
Ainsi que toutes les autres dérivations des deux branches du Nil , ce canal a
pu ne servir d'abord qu'aux irrigations : mais l'abondance des eaux qu'il a reçues
par deux grandes ouvertures à Fara'ounyeh , l'a considérablement agrandi ; et la
pente rapide qu'il a de Kafr-Fara'ounyeh à Nadir, en l'approfondissant et l'élar-
gissant encore, soutiroit une si grande masse d'eau de la branche de Damiette,
que les provinces de Charqyeh, de Qelyoubyeh, de Mansourah et de Damiette,
se ressentirent fortement de l'abaissement des eaux du fleuve. Cette diminution
devint telle, que les eaux de mer, ne trouvant plus, dans les basses eaux du Nil,
leur force d'équilibre vers Damiette, refluèrent jusqu'à Fareskour, et causèrent les
plus grands dommages. Les malheurs qu'éprouvèrent ces provinces, excitèrent les
plus vives réclamations auprès du Gouvernement des beys : elles furent successive-
ment écoutées ou rejetées, suivant les intérêts des divers gouvernans, et les sommes
ou les présens plus ou moins considérables qu'ils recevoient des parties intéressées.
La prise d'eau du canal fut enfin fermée à Fara'ounyeh par deux digues sur lesquelles
on construisit de petits ouvrages de défense, dont les beys confièrent la garde au
gouverneur de la province , qui y mettoit des troupes pendant tout le temps de
la crue du Nil. Bientôt la province de Menouf elle-même , celles de la Baheyreh,
de Rosette et d'Alexandrie , se plaignirent du manque d'eau que leur occasion-
noit la fermeture du canal par les digues de Fara'ounyeh. Il y avoit quatre ans
que cet état de choses existoit, lorsque les Français arrivèrent en Egypte; ces
dernières provinces, privées de l'abondance des eaux qu'elles recevoient avant
l'ouverture du canal de Fara'ounyeh, portèrent leurs réclamations à la décision
du général en chef.
Les provinces intéressées à la fermeture des digues de Fara'ounyeh vinrent
réclamer en opposition. Ces demandes, fondées sur des intérêts divers, mais
DES DEUX M ERS. IIj
importons, déterminèrent le général en chef à faire paroître à ce sujet, la veille
de son départ d'Egypte pour la France, l'ordre du jour suivant :
Ordre du jour, du quartier-général de Menouf , le 5 fructidor an 7 [22 août 1799].
« Il existoit, il y a plus de cinquante ans, une digue à Fara'ounyeh, qu'il étoit
» d'usage de couper au moment où le Nil diminuoit, et de fermer au moment où il
33 augmentoit; depuis, on a laissé librement passer les eaux par le canal de Menouf.
» Depuis quatre à cinq ans, au contraire, on a rétabli la digue à Fara'ounyeh,
» que l'on n'a plus coupée , et les eaux passoient entièrement dans la branche de
33 Damiette; ce qui a diminué l'inondation du Delta et de laBaheyreh,mais a con-
33 sidérablement augmenté celle des provinces de Charqyeh, Damiette, Mansourah
33 et Qelyoubyeh. Les commandans de ces provinces réuniront les gens les plus
33 instruits de leurs provinces, et se feront remettre des notes,
33 1 .° Sur la quantité de terrain qui. n'étoit pas arrosée , il y a cinq ou six ans ,
33 lorsque la digue de Fara'ounyeh n'existoit pas ;
33 2. Sur la quantité de terrain qui se trouve aujourd'hui inondée par l'établis-
33 sèment de la digue de Fara'ounyeh ;
33 3. Enfin, sur le tort que faisoit à leurs provinces l'usage plus ancien d'ouvrir
33 cette digue au moment où le Nil commençoit à baisser.
33 Les commandans des provinces de Menoufyeh, Baheyreh, Gharbyeh, Ro-
33 sette, et d'Alexandrie, se feront également remettre des notes,
33 1 .° Sur la quantité de terrain qui étoit inondée avant l'établissement de la
33 digue de Fara'ounyeh;
33 2. Sur celle devenue inutile par l'établissement de cette digue;
33 3. Enfin, sur le bien que produisoit dans ces provinces l'usage plus ancien
33 de couper cette digue au moment où le Nil commençoit à baisser.
33 Le commandant de la province de Menouf se fera remettre un état des
33 dépenses que l'on étoit d'usage de faire toutes les années pour couper et fermer
33 cette digue.
33 M. Le Père, ingénieur en chef, recueillera tous les renseignemens sur cette
33 importante question , afin d'en faire un rapport dans l'année : il fera aussi
33 observer avec le plus grand soin les autres canaux qui paroissent avoir une
33 tendance à porter les eaux de la branche de Damiette dans celle de Rosette.
33 Signé Alexandre BERTHIER, chef de V Etat-major général. »
En conséquence de cet ordre , je chargeai l'ingénieur Févre de se transporter
sur les lieux pour y prendre les renseignemens nécessaires ; il me remit à ce sujet
un mémoire détaillé : les généraux commandant les provinces m'adressèrent aussi
les renseignemens demandés par l'ordre du jour qui vient d'être cité; et, l'année
suivante, les ingénieurs Jollois et Dubois levèrent le plan du canal, en rirent le
nivellement, et me remirent leur travail commun.
Dans la crue du Nil de l'an 7, on trouva, le 12 fructidor [20 août 1799],
Il6 MÉMOIRE SUR LE CANAL
que les digues de Fara'ounyeh soutenoient une hauteur d'eau de 4,86 centimètres
(i4 ds ii° 6'] au-dessus des eaux, en aval des digues, fournies par la branche
de Rosette. L'année suivante, le 19 fructidor an 8 [6 septembre 1800], on
trouva que les mêmes digues soutenoient une hauteur d'eau de 6,46 centimètres
[ i9 ds 16 6 1 ] au-dessus des eaux, en aval des mêmes digues (1).
Dans la forte crue de l'an 9 [ septembre 1 800 ] , l'arrière - digue construite à
Menouf fut emportée par la force des eaux. Les habitans de Menouf et des
villages voisins avoient déterminé le commandant Français à construire cette
digue; elle avoit pour objet de former, de la partie supérieure du canal jusqu'à
Fara'ounyeh, un bief ou bassin, dans lequel les eaux fournies par les permis du
canal de Menouf eussent établi un niveau susceptible de porter des irrigations ,
par le canal d'Abousarah, sur les terres de plus de vingt villages, que le défaut
d'eau assez ordinaire réduit à ne pas faire de récolte.
Cette digue avoit encore l'avantage, en établissant, dans un bief intermédiaire,
un niveau moyen entre les eaux de la branche de Damiette et les eaux de la branche
de Rosette , de diminuer la pression des eaux supérieures à Fara'ounyeh, et
d'arrêter ainsi les filtrations qui ont lieu dans le haut Nil, au pied des digues,
et qui causent souvent des inquiétudes.
La contre-digue de Menouf fut construite en messidor an 8 [juillet 1800],
par les procédés ordinaires du pays , sous la surveillance du commandant Fran-
çais; mais, la berge du canal de Menouf, et le terre-plein qui le sépare du canal
de Fara'ounyeh, ayant été emportés par la crue considérable de l'an 9 [septembre
1800], immédiatement au-dessous de l'île qui sépare les deux anciennes prises
d'eau du canal de Fara'ounyeh , le niveau des eaux s'éleva dans ce canal au point
que la contre-digue de Menouf, dont le sommet trop bas avoit été fixé d'après
les considérations qu'on vient d'exposer, fut emportée par la force du courant et
totalement détruite.
L'abondance et la rapidité des eaux avoient tellement agrandi la partie supé-
rieure du canal de Menouf, et approfondi la brèche , que la navigation s'est
trouvée rétablie , de Nadir à la branche de Damiette. Cet événement causa de
vives inquiétudes, et il étoit très-urgent d'en prévenir les progrès : les digues de
Fara'ounyeh devenoient, en effet, sans objet. Nous nous proposions d'employer
les plus grands moyens pour refermer cette brèche par une nouvelle digue, sous
Contamil, sur le bord du fleuve, et de reporter la prise d'eau du canal de Menouf
beaucoup au-dessous, afin de prévenir un semblable événement qui pouvoit résulter
encore du trop grand rapprochement des canaux. Cet accident devoit faire craindre
que les provinces de Mansourah et de Damiette n'éprouvassent les mêmes cala-
mités qui les désolèrent pendant quelques années.
(1) Le nivellement donna pour pente des eaux dans cours. — On parlera ailleurs du trop grand nombre des
ïe haut Nil, à cette époque; savoir, de Kafr-Fara'ounyeh bouches du Nil, de la nécessité qu'il y a de fermer, en
à Menouf, 2,35 centimètres, sur un développement de partie, celles qui se jettent dans les lacs maritimes, et
20,000 mètres, et de Menouf à Nadir, 1,61 centimètres de déterminer, suivant l'état du Nil, l'écoulement des
de pente, sur une distance de 13,500 mètres, et une eaux de ce fleuve dans la mer.
pente totale de 3,96 centimètres, sur 33,500 mètres de
Ce
DES DEUX MERS. 117
Ce fut après avoir acquis tous les renseignemens nécessaires , et après avoir pris
par moi-même connoissance de l'état des choses sur les lieux, que j'adressai au
général en chef Menou (1) un projet d'arrêté, dont l'article i. er portoit : « Les
*> digues de Fara'ounyeh seront rétablies, et soigneusement gardées et entretenues
» jusqu'à ce qu'il soit possible de construire une écluse propre à établir le partage
» des eaux que réclame l'intérêt des provinces adjacentes au Delta. »
L'objet de cet arrêté étoit de consacrer le principe de la conservation des
digues, et de calmer les inquiétudes, par l'aveu public du projet de concilier
tous les intérêts , au moyen d'un partage possible et nécessaire des eaux à Fa-
ra'ounyeh. En effet , de simples vannes de décharge , et des déversoirs construits
dans la digue , sont encore les seuls moyens de satisfaire aux divers intérêts des
provinces de la basse Egypte. Mais, aujourd'hui que d'autres considérations portent
à rétablir la navigation du canal de Fara'ounyeh , pour faire partie de la commu-
nication des deux mers, on se détermine à reporter le barrage actuel près de
Menouf, en laissant ouvertes les deux prises d'eau de Fara'ounyeh: l'écluse à sas
que l'on y construira, aura le double avantage d'ailier la navigation à l'irrigation
de # toute la province de Menouf, et de ne donner à la branche occidentale que
le trop-plein de la branche orientale. Cette écluse , et la digue de barrage, sont
les seuls travaux d'art qu'il y auroit à faire dans le canal à Menouf.
II suffit de jeter les yeux sur le cours des deux grandes branches du fleuve,
pour sentir l'avantage que la navigation directe de Soueys à Alexandrie gagnera
en passant par le canal de Fara'ounyeh, au lieu de remonter jusqu'au Bam-
el-Baqarah [Ventre de la Vache], pour passer dans la branche de Rosette : les
bâtimens qui remontent le canal de Moueys et une partie de la branche de Da-
miette , jusqu'à Fara'ounyeh , n'auront , pour arriver à Nadir , situé sur l'autre
branche du Nil, qu'une distance de 33,500 mètres [ 17,188 toises] environ,
tandis que, pour arriver au même point, en doublant le Batn-el-Baqarah , ils
auroient 90,000 mètres; ce qui fait une différence de 56,500 mètres, ou environ
i4 lieues communes, qu'on a de moins à parcourir dans la navigation de Soueys
à Alexandrie.
Le radier de l'écluse de Menouf devra être établi à une hauteur convenable
pour avoir quatre à cinq pieds d'eau dans le bas Nil. Les digues et les portes bus-
quées auront de dix-huit à vingt pieds de hauteur d'eau à soutenir dans les plus
fortes crues. Cette écluse placée à Menouf réunira aussi à l'avantage d'assurer une
navigation constante , celui d'être aisément défendue sous les murs du chef-lieu
d'une des riches provinces de l'Egypte.
Enfin cet ouvrage ofFriroit encore une communication utile avec la partie la plus
haute du Delta; communication qui eût été indispensable, si l'on avoit réalisé le
projet d'y former des établissemens qui fussent devenus le point central de la co-
lonie. On conçoit, en effet, combien la position d'une ville au sommet du Delta
seroit avantageuse, considérée sous les rapports de la culture, du commerce, de la
(1) Ordre du jour du 5 fructidor an 8 [23 août 1800]. Celui du général BONAPARTE étoit du 5 fructidor an 7
[2.2 août 1799].
É. M. S
I I 8 MÉMOIRE SUR LE CANAL
navigation , et sur-tout de la défense , puisque le feu de cette place peut fermer à
volonté la communication des deux grandes branches du fleuve, et de toutes celles
qui en dérivent; mais cet établissement étoit une idée première, dont la paix seule
pouvoit réaliser l'exécution.
§. III.
Canal de Chybyn-el-Koum,
Ainsi que le canal de Fara'ounyeh, le canal de Chybyn-el-Koum arrose le Delta,
qu'il traverse du sud-est au nord-ouest ; il prend ses eaux dans la branche de Da-
miette, au village de Karamine, et débouche dans celle de Rosette, au village de
Farastaq. Malgré la tendance qu'ont les eaux de la branche occidentale à se jeter
dans la branche orientale, le canal de Chybyn-el-Koum est aujourd'hui moins
considérable que celui de Fara'dunyeh : néanmoins l'on pourra, pendant trois ou
quatre mois de l'année, profiter de la navigation du canal de Chybyn-el-Koum, et
gagner encore un ou deux jours sur celle du canal de Fara'ounyeh ; et comme
il sera indispensable, par la suite, de fermer par des digues éclusées toute com-
munication des canaux d'irrigation avec les deux grandes branches du Nil, il est
évident que , devant faire dans le canal de Chybyn-el-Koum des travaux analogues
à ceux du canal de Fara'ounyeh , on pourra concurremment établir la navigation
des deux mers parce canal, qui débouche à Farastaq, dans la branche de Rosette,
à une demi-journée au sud de Rahmânyeh.
§. IV.
Branches du Nil-
Le Nil, qui, depuis la dernière cataracte sous le tropique à Syène, n'a qu'un
seul lit jusqu'au-dessous des pyramides (car on ne peut considérer comme bras du
fleuve quelques canaux dérivés qui courent parallèlement entre le Nil et les mon-
tagnes qui longent son bassin), se divisoit, dit Hérodote (liv. il ,f.i/), en trois
branches, près de la ville de Cercasore, à-peu-près au point désigné aujourd'hui
sous le nom de Bam-el-Baqarah : la plus orientale passoit à Bubaste, et se rendoit
dans la mer à Péluse, dont elle prenoit le nom; la seconde, la plus occidentale, se
jetoit dans la mer près de Canope , qui lui donnoit aussi son nom ; la troisième
existoit entre ces deux points extrêmes de la base du Delta, et se jetoit dans la mer
vers un promontoire avancé; elle étoit connue sous le nom de branche S ébenny tique ,
qui partoit du sommet du Delta, qu'elle partageoit en deux. D'autres branches, mais
moins considérables, qui dérivoient de ces trois principales , étoient laSaïtique,
la Mendésienne , la Bolbitine et la Bucolique : ces deux dernières n'étoient pas
l'ouvrage de la nature, mais celui des hommes, qui les avoient creusées.
Le fleuve avoit donc sept branches du temps d'Hérodote, vers son embou-
chure dans la mer.
DES DEUX MER S. Iig
Le Nil a successivement occupé divers points de la vallée; son lit, dans l'étendue
de son cours , touche sur plusieurs points aux déserts de la mer Rouge et de la Libye,
et de nouveaux changemens peuvent se reproduire encore : mais, quels que soient
ceux que le fleuve ait éprouvés dans les temps éloignés, par rapport à ses bouches
maritimes, il est évident qu'il en a subi sensiblement depuis Strabon , qui écrivoit
plus de 450 ans après Hérodote. Ce géographe décrit ainsi l'ordre des bouches
du fleuve : i.° la bouche Canopique, où les bâtimens abordoient quand ils ne
pouvoient entrer dans les ports d'Alexandrie; 2. la bouche Bolbitinique; 3. la
Sébennytique ; 4° la Phatnitique , qui étoit la plus considérable après les deux
grandes qui formoient les côtés du Delta; 5. la Mendésienne ; 6.° la Tanitique;
y.° enfin la Pélusiaque.
Le fleuve avoit encore d'autres petites bouches, qui portoient le nom de
4eo W/x-ctm > ou fausses bouches; mais les anciens, par leur respect superstitieux
pour le nombre sept, n'ont parlé avec emphase que de ces sept bouches (1).
Entre les bouches Tanitique et Pélusiaque , il se trou voit, dit Strabon, des
lacs et des marais très-étendus, dans lesquels étoient situés beaucoup de bourgs.
Péluse, IIvAvcnov, dont le nom signifie marécageux , étoit entourée de marais et
d'abîmes; cette ville étoit située à vingt stades de la mer, et elle est aujourd'hui
également distante de la bouche de Tyneh : mais il n'en est pas de même vis-à-vis
de Damiette et de Bourlos , où d'anciens établissemens se trouvent aujourd'hui
sous les eaux de la mer.
Des sept anciennes bouches du fleuve , les deux principales , la Pélusiaque et la
Canopique, n'existent plus; en les comblant, les sables ont diminué l'étendue
cultivable du Delta : elles sont remplacées par les bouches de Damiette et de
Rosette, qui sont celles qu'Hérodote dit avoir été creusées de main d'homme.
On compte encore le même nombre de bouches ; en voici l'ordre , d'orient en
occident : i.° la bouche de Tyneh, 2. la bouche d'Omm-fareg, 3. celle de
Dybeh, 4-° la grande bouche de Damiette, 5. celle de Semenoud à Bourlos,
6.° la grande bouche de Rosette, 7. enfin la nouvelle bouche du lac d'Edkoâ.
Celle du Mâdyeh ne peut pas être comprise dans ce nombre , puisque ce lac ,
qui communique à la mer, ne reçoit pas constamment les eaux du fleuve. L'une
de ces deux dernières occupe l'emplacement de la bouche Canopique , dont les
traces sont perdues sous les eaux de ces lacs. On peut considérer ces bouches
comme répondant à peu-près à celles qui existoiént du temps d'Hérodote.
Les bouches du fleuve ne permettent pas l'entrée à des navires de plus de sept
pieds de tirant d'eau, dans le haut Nil. Celle de Rosette est la plus difficile, à
cause des bancs de sable qui la ferment. Celle de Bourlos, qui est plus profonde,
a l'avantage d'avoir un boghâz moins élevé, et aussi moins variable : il semble que
l'on pourroit tirer un plus grand parti de cette bouche pour pénétrer dans l'inté-
rieur. La branche de Damiette permettoit encore, au commencement du siècle
dernier, l'entrée à des bâtimens de huit à dix pieds de tirant d'eau ; mais elle se
(1) On peut consulter M. Court de Gébelin, dans son divers que les anciens ont désignés et consacrés par ce
Monde primitif, tome VIII, sur la recherche des objets ' nombre septénaire.
É. M. S a
120 MÉMOIRE SUR LE CANAL
comble sensiblement. Cet effet , comme on la dit précédemment , est dû à
l'ouverture du canal de Fara'ounyeh, qui a diminué considérablement le volume
des eaux que cette grande branche versoit à la mer : c'est pour conserver dans
cette branche le plus d'eau possible , qu'on a proposé d'établir une écluse dans
ce canal , à Menouf , à l'effet de ne dépenser que ce qu'il faut rigoureusement
pour la navigation et l'irrigation.
§. v.
Des Boghâ£.
On appelle boghâz, en Egypte, les passes étroites et périlleuses des bouches du
Nil à la mer. Ces bouches sont fermées par les sables que les flots de la mer,
agités par les vents du large et combattus par le courant des eaux du fleuve, y
déposent au point d'équilibre où ces forces viennent se briser.. Ces bancs de sable
varient suivant les saisons et l'action plus ou moins grande des vents , en sorte
que ceux qui forment la barre qu'on trouve ordinairement aux bouches du Nil ,
changent souvent de position , et rendent sans cesse nécessaires aux navigateurs
les soins d'un pilote , chargé de leur indiquer la passe ou le chenal des bouches
du fleuve ; mais cette surveillance continuelle d'un pilote n'est pas toujours suffi-
sante pour prévenir les accidens.
Boghâz de Damiette . ... Le boghâz de la branche orientale du Nil prend le
nom de boghâz de Damiette. On y trouve une profondeur d'eau assez constante
de sept à huit pieds dans le bas Nil, et de dix à douze dans le haut Nil; ce qui
rend l'entrée de cette bouche du fleuve plus facile et moins dangereuse que celle
de Rosette: aussi les djermes de Damiette sont -elles beaucoup plus fortes que
celles qui naviguent sur la branche de Rosette (i).
Les bâtimens de commerce qui viennent en Egypte par la branche de Da-
miette , chargent ou déchargent leurs marchandises en rade même , à une lieue
au nord du boghâz, au moyen d'allégés employées à ce transport. Les bâtimens
qui , après s'être allégés , sont surpris par les gros temps , peuvent entrer dans le
fleuve et mouiller à la hauteur de l'E'sbeh. C'est par la bouche de Damiette que
se fait le commerce de l'Egypte avec la Syrie, l'île de Chypre et l'Archipel.
La Porte envoyoit autrefois deux caravelles croiser sur les parages des rades de
Rosette et de Damiette, pour protéger le commerce et le défendre contre les
corsaires et les galères de Malte.
Damiette a une rade foraine, dont le mouillage est très-sur en été par la na-
ture de son fond: mais, en hiver, les bâtimens sont souvent forcés, quand ils sont
surpris par les gros temps, assez fréquens sur cette côte, de couper leur ancre en
y laissant une bouée, et de se réfugier en Chypre, pour attendre que le temps
leur permette de reprendre leur mouillage. Cette rade est située à deux lieues
(i) Voir le tableau (page jzj ) où ces sortes de bateaux sont décrits , quant à leur espèce et à leur usage.
DES DEUX MERS. 12 1
à l'est du cap Bouiiiot, qui, comme celui de Bourlos, contribue au calme de son
mouillage. Les marins du pays , qui. connoissent mieux la côte , vont mouiller
à quatre lieues à l'est du cap Bouiiiot, et reviennent sur rade après le mauvais
temps.
Le cap Bouiiiot est formé par le prolongement des terres de la rive droite du
Nil : ce banc, à partir du château, aujourd'hui envahi par les eaux de la mer,
s'étend sous l'eau jusqu'à une demi-lieue au large , et l'on n'y trouve que deux à
trois brasses d'eau au plus; il est assez reconnoissable par les brisans qui s'y forment
dans les gros temps. Pour gagner le mouillage, en partant de la rade de Damiette,
par neuf et dix brasses d'eau, on fait d'abord route à l'est; dans cette direction,
le fond diminue peu-à-peu jusqu'à quatre brasses, et augmente ensuite : dès qu'on
s'aperçoit de cette augmentation , le cap est doublé. On peut faire route ensuite
au sud-est jusqu'à cinq et six brasses; alors on met au sud-sud-est; et dès qu'on
aperçoit au sud le château du boghâz et une mosquée à deux minarets, à l'ouest
de Damiette, dont on ne voit plus que le haut des minarets, on peut jeter l'ancre.
Plus on s'avance vers le sud , plus le mouillage est tranquille ; mais on doit avoir
la précaution de mettre une ancre de toue , parce que le fond est de fange molle.
Les bâtimens du pays qui font le commerce de la Syrie , mouillent sur toute la
côte du lac Menzaleh.
Boghâi de Rosette. . . La bouche de la branche occidentale du Nil prend le nom
de boghâ^de Rosette : cette bouche, ainsi que celle de tous les grands fleuves qui
charient beaucoup d'ail uvions, est peu profonde, étroite, difficile, étant fermée
par un banc de sable qui n'y laisse que deux passes (i).
Ge banc, qui, dans la crue du fleuve, s'oppose directement au cours des eaux,
y cause une agitation et des brisans dont la violence en rend le passage extrê-
mement dangereux. II y arrive des accidens fréquens , malgré les soins des pilotes
eôtiers que le Gouvernement y entretient, et qu'on y trouve toujours lorsque
le temps le permet, pour indiquer les passes aux djermes et autres bâtimens. '
Ces passes varient sans cesse : tantôt c'est celle de l'est qui est fréquentée ;
tantôt, mais plus souvent, c'est celle de l'ouest. On n'y trouve, dans le bas Nil,
que quatre à cinq pieds d'eau , et sept à huit dans le temps de la crue : c'est
autant au courant qui s'établit au boghâz, qu'à la hauteur d'eau de la crue, qui
y est de deux pieds environ, que l'on doit cette profondeur.
Il arrive souvent aux djermes qui font le cabotage de Rosette à Alexandrie,
et qui tirent cinq à six pieds d'eau, de toucher au boghâz; mais, comme le fond
n'est qu'un sable fin et délié, la vitesse de ces djermes, dont la voilure latine
prend très -bien le vent, leur permet de filer, en labourant, pour ainsi dire, sur
ces sables.
Boghâz de Bourlos . ... Le boghâz du lac Bourlos a une profondeur d'eau assez
constante de neuf à dix pieds : mais la plage, trop exposée aux vents du nord
et de l'ouest, est peu accessible aux bâtimens étrangers; ceux du pays qui font le
(i) On trouvera les sondes de ces différentes bouches dans l'Atlas qui fait partie du travail général de la Commis-
sion d'Egypte.
122 MÉMOIRE SUR LE CANAL
cabotage, y trouvent cependant un bon mouillage à une lieue au nord de ce cap ,
ie plus saillant de la côte d'Egypte.
On compte encore six boghâz secondaires, celui d'Abouqyr dans le lacMâdyeh,
celui d'Edkoû, ceux de Dybeh , de Gemileh, d'Omm-fareg et de Tyneh , ces
quatre derniers appartenant au lac Menzaleh. Ces boghâz rappellent les embou-
chures d'anciennes branches <jui n existent plus; on peut les comparer aux graux
ou bouches des lacs maritimes sur les côtes du Languedoc.
§. VI.
De la Navigation du Nil.
La navigation du Nil dépend absolument des crues et du décroissement des
eaux, qui en déterminent la durée ; car elle cesse successivement pour les bateaux
d'après leur tirant d'eau, que nous avons indiqué dans le tableau suivant : ceux de
la haute Egypte sont généralement plus forts que ceux du Delta. .
On a vu que les djermes qui font le cabotage d'Alexandrie à Rosette et à
Damiette, ne remontent pas le fleuve au-delà de ces deux villes : d'autres bâti-
mens connus sous le nom de mâch , à voile latine, et du port de 60 tonneaux,
chargent et déchargent les marchandises dans ces villes, et les transportent au
Kaire et jusqu'aux limites de l'Egypte , vers la cataracte. Pendant les derniers
temps du décroissement du fleuve, c'est-à-dire, pendant quatre. à cinq mois de
l'année, depuis janvier jusqu'à la fin de juin , le Nil est peu navigable : les bancs
de sable y rendent fréquens les échouemens ; mais ils sont peu dangereux, à cause
de la nature de ces sables, qui sont presque mouvans.
Les vents favorables pour remonter le fleuve pendant cette saison sont égale-
ment rares ou foibles , de sorte que la navigation est presque nulle : on fait , à
défaut du vent, usage de la cordelle pour remonter le fleuve; cet usage y est très-
ancien.
.Dans le temps de la crue, le fleuve, qui coule à pleines rives et avec rapidité,
est bien facile à descendre par le courant seul , quoiqu'alors les vents du nord ,
qui soufflent constamment depuis juin jusqu'en septembre , soient absolument
contraires : mais ils sont aussi nécessaires que favorables ; car au moyen de ces
vents on peut souvent, en huit jours et moins, remonter le fleuve, dont le
cours, suivant son développement, est, du Kaire aux cataractes, de 185 lieues
(de 2500 toises). Le trajet de Rosette ou de Damiette au Kaire se fait souvent
en trente-six heures. Le fleuve a , vers cette époque , une profondeur suffisante
pour recevoir des caravelles , espèce de frégates ; ce qu'on a vu, en 1778, dans
la guerre des beys, dans laquelle Ismây'1-bey vint, de Damiette au Kaire, avec une
caravelle de 24 canons.
DES DEUX MERS.
I 2
3
Tableau des Bâùmens naviguant sur le NU, les Canaux, les Lacs , les Cotes maritimes de
l'Egypte , et sur la Mer Rouge (i).
NOMS DES BATIMENS en
français.
Merkeb
Felouka
Nousf-felouka. . .
Felouka-sougayar.
Grande kayasse.
Rayasse (3). . . .
Demi-kayasse ..
Petite kayasse..
Les plus petites.
Total. . .
50.
500.
1460.
MATURE
VOILURE.
2 mats.
Voile latine..,
id.
1 mât. àv. e la.'
TIRANT
DIMEN
d'eau.
LONGUEUR.
(ÎS. 0.
7. 8.
ds. 0.
54- 8.
7.
50. 6.
6.
47. 8.
4. 6.
37.
1. 6.
19.
ds. o.
.8. 3.
16. 6.
15. 4.
10. o
500.
200.
30.
200.
160.
1 00.
' 4°-
6.
MOIS
de
NAVIGATION.
5-
S-
7-
9-
12.
Kangeh-kebyr . . .
Nousf-kangeh . . .
Kangeh-sougayar.
. w /Kebyr-kayasse. . .
w INousf-kayasse. . .
Kayasse-sougayar.
Grande mâch (4).
Demi-mâch
Ka"je(5)
Grande kayasse . .
Demi-kayasse. . .
Petite kayasse. . .
Total
50.
50.
60.
600.
2560.
Voile latine. . .
2 mâts
1 mât à v. c lat.'
2 mâts ,
Idem.
1 mât à v. c la.
4. 6.
50. 6.
3. 10.
43. 9.
1. 6.
40. 6.
4.
48.
3. 2.
39.
1. 6.
1 9.
13. 9.
12. 6.
5. O
13. O
150
4o.
300,
I50,
3°
60.
30.
8.
60.
30.
6.
7-
10.
12.
8.
10 7.
12.
jChaityeh
Mahoun
Karavelle
o \Kayasse
Zaïme,
§ (Karavelle
Grandedjerme(é).
Petite djerme. .. .
Mahoun
Caravelle
Kayasse
Zaïme (7)
Caravelle (8)
3oà4o.
12 à 15.
3 mats .
10 a 12.
20.
[fardes (9),
160.
50.
4°o.
(1 ) Les données qui manquent dans ce tableau , ont été perdues
dans notre correspondance avec M. Le Roy, préfet maritime, qui
nous 'les avoit adressées.
(•2) Uardeb de grain varie de poids, dans les différentes villes
de l'Egypte; il est de 340 à 440 livres, poids de marc.
Le tirant d'eau des bâtimens, tant de la haute que de la basse
Egypte, est estimé à plein chargement.
(3) Sous le titre de kayasse , les habitans comprennent encore
les barques du port de 300 et de 400 ardebs : il n'a pas été pos-
sible de distinguer plus qu'on ne l'a fait dans ce tableau, les
différentes espèces de ces bâtimens. On nomme encore kayasse ,
tout bâtiment qui n'a pas de chambre.
(4) Les mâch sont des bâtimens du Nil , dont la voile latine,
d'une ampleur considérable, est fixée à des antennes de 80 à 90
pieds de longueur; ces antennes , fixées elles-mêmes au haut des
mâts , ne permettent que très-difficilement leurs manœuvres ,
en sorte que, dans les nombreuses bordées auxquelles obligent les
sinuosités du fleuve pour prendre le vent, les voiles se trouvent
appliquées contre les mâts , sans qu'on puisse les carguer ni les
amener : aussi, dans les rafales, voit-on fréquemment sur le Nil
chavirer quelques-uns de ces bâtimens.
(5) Kanje, espèce de canot ou chaloupe de forme très-fine, et
sans chambre.
(<5) Les djermes sont des bâtimens propres à Ja navigation des
côtes maritimes de l'Egypte , et servent au cabotage des villes '
d'Alexandrie, de Rosette et de Damiette. Leur forme longue de
50, 60 et 70 pieds, est très-effilée, et en rend la marche très-
vîte. Ces djermes ont deux et trois mâts avec de grandes voiles la-
tines , dont les antennes, fixées au haut de chaque mât, comme
dans les mâchs, ne peuvent amener; ce qui force les matelots à
y monter pour serrer les voiles. Ces bâtimens , de quatre à cinq
pieds de tirant d'eau, ne sont pas pontés : outre ce défaut, qui
expose les marchandises à être mouillées ou avariées dans les gros
temps et dans la saison des pluies , ils ont celui d'être sujets à cha-
virer par l'ampleur même des voiles.
(7) Les calmes, bâtimens de la mer Rouge, vont prendre à Mokhâ
les cafés et produits de l'Arabie; ils en rapportent à Soueys les
marchandises du Bengale, transportées par les Arabes Banians
ces bâtimens font deux voyages par an; ils sont mal .armés, et
ont ordinairement trente à quarante hommes d'équipage.
(8) Les caravelles (espèce de frégates Turkes, du port de 1200
tonneaux) sont armées de 40 à 60 canons; elles ont 200 hommes
d'équipage, et reçoivent, enoutre, 400 passagers qui fontle pèle-
rinage de la Mekke: ces bâtimens, remplacés aujourd'hui par les
zaïmes , ne faisoient qu'un seul voyage par an.
(9) La farde de café-mokhâ et des ports de l'Yemen pèse quatre
quintaux environ ; c'est une balle faite en feuilles de dattier.
x
124
MEMOIRE SUR LE CANAL
SECTION III.
CANAL D'ALEXANDRIE,
ou Dernière Partie du Canal des deux mers, du Nil à Alexandrie.
Avantages du Canal d' Alexandrie. — Description historique de ce
Canal. — Son Etat actuel. — De son Rétablissement. — Vues
générales sur les ports et villes d! Alexandrie. — Résumé général.
§. I. cr
Avantages du Canal d'Alexandrie.
JL A ville d'Alexandrie , malgré sa décadence , n'a pas cessé d'être considérée
comme une place importante , comme la clef de l'Egypte. Renfermée par les eaux
de la Méditerranée et par deux lacs d'eau salée qui en forment une presqu'île , elle
ne tient plus à cette province de l'empire Ottoman que par une bande étroite de
terre qui s'étend sur la côte au sud-ouest jusqu'à la tour des Arabes (i) ; privée
absolument d'eau douce , elle n'en reçoit que par un canal dérivé du Nil : son exis-
tence, qui en dépend, est aussi nécessaire à l'Egypte , que l'Egypte lui est nécessaire.
La conservation du canal qui conduit les eaux du fleuve dans cette ville , est de
la plus grande importance ; et cette importance est fondée sur les avantages que les
possesseurs de l'Egypte retireront toujours de ses deux ports et de sa rade, puisque,
sur une étendue de plus de soixante lieues de côtes, Alexandrie et Abouqyr (2) sont
les deux seuls points où les vaisseaux peuvent aborder facilement.
La première opération à faire en Egypte est donc le rétablissement de ce canal,
que les puissances alliées, les Anglais et les Turks , ont coupé , à l'effet, par le ver-
sement des eaux de la mer dans le bassin desséché de l'ancien lac Maréotis, de
resserrer les Français bloqués dans Alexandrie (3).
(1) Cette presqu'île a 3 6,000 toises de longueur environ,
depuis Abouqyr jusqu'à la tour des Arabes, où elle se
rattache au désert de Libye : sa plus grande largeur se
trouve immédiatement à l'est d'Alexandrie, où elle est
de 1800 toises ; elle n'est que de 4°° toises à la tour des
Arabes, et de 300 toises seulement à l'ancienne coupure ,
vers le centre de la rade d'Alexandrie.
(2) Abouqyr est un cap situé sur la côte au nord-est
d'Alexandrie: c'est à ce cap que se termine la côte rocail-
leuse et calcaire d'Alexandrie; au-delà, la côte d'Egypte,
jusqu'à el-A'rych , n'offre plus qu'une plage basse et sablon-
neuse. La rade, quoiqu'ouverte aux vents du nord et du
nord-est, assez fréquens et assez violens sur cette côte
est vaste et d'un bon mouillage; mais elle est peu tenable
en hiver. Cette rade est formée par une anse au fond de
laquelle on trouve deux communications des lacsd'Edkoû
et du Mâdyeh à la mer : c'est dans cette partie qu'a dû
exister l'ancienne bouche Canopique.
(3) Nous tenons d'un officier général de l'armée Anglaise,
que la coupure du canal fut agitée dans divers conseils de
guerre, depuis le i. er jusqu'au 24 germinal an [22 mars-
14 avril 1801], jour où l'avis des officiers de la marine
Anglaise, et principalement de l'amiral Keith, l'emporta
sur toute autre considération. Cette opération désastreuse,
L'ancienne
DES DEUX MERS. I2J
L'ancienne Alexandrie, privée naturellement d'eau douce, en recevoit par un
canal dérivé de la branche Canopique , près de Schedia. « Quand on sort ( dit
» Strabon, liv. XVI j), d'Alexandrie par la porte de Canope , on a, à sa droite, un
» canal qui communique au lac et conduit à la ville de Canope : par le lac
» on navigue dans le fleuve, à Canope et à Schedia; mais avant on passe à
£ Eleusine, bourg d'Alexandrie, situé sur le canal même de Canope: un peu au-
» delà d'Eieusine, est à droite un canal qui conduit à Schedia, éloignée de quatre
y> schcenes d'Alexandrie. »
D'après ce passage, d'Anville en conclut l'existence d'un canal qui, du fau-
bourg d'Alexandrie et du lac Maréotis, se rendoit à Canope, en suivant la côte.
En effet , on retrouve des vestiges bien sensibles d'un canal dans la partie de cet
Isthme comprise entre les derniers monticules de décombres , à l'est de la porte
de Rosette , et le sol élevé aux abords du Kasr-Kyassera , ainsi que sur les rives
actuelles du lac Mâdyeh, qui n'existoit pas alors; mais on sait d'ailleurs que le
canal qui amenoit les eaux du fleuve à Alexandrie , prenoit dans la bouche Cano-
pique, aux environs de Schedia, et longeoit le lac Maréotis, où il débouchoit,
dans l'emplacement actuel, sans doute, des lacs salins situés sous les hauteurs du
Kasr-Kyassera, et d'où, reprenant son cours, en tournant, au sud, le faubourg
d'Eieusine, il entroit dans Alexandrie. Les historiens ne disent rien sur cette com-
munication du canal de Schedia au lac Maréotis : mais on doit penser qu'elle
restoit libre et ouverte en tout temps à la navigation de ce lac, dont les eaux,
quoique dérivées du Nil par divers canaux, ne dévoient pas être également douces
pendant toute l'année, et dévoient même être plus ou moins saumâtres pendant
sept à huit mois (i).
L'ancien canal de Schedia doit avoir existé à-peu-près dans la partie du canal
actuel qui , des marais salins , s'étend jusqu'à Leloha et el-Nechou, villages
qui vient de submerger l'ancien bassin du Maréotis, est une On lit, dans* une petite brochure intitulée Situation
calamité pour la province delaBaheyreh, puisque les eaux de V Egypte, au r. er yendémiaire an 13, page 5 1 :
de mer en ont inondé une très-grande étendue, qui, depuis « Janib-effendi, nommé par la Porte grand trésorier de
quelques siècles , pouvoit être rendue à l'agriculture. Les » l'Egypte, est parvenu , à force d'argent et de travaux, à
Anglais, pour opérer la submersion du bassin du Maréotis, « fermer les coupures faites par les Anglais, et à rétablir le
avoient fait dans les digues du canal plusieurs brèches ou « canal dAlexandrîe : dans la grande inondation de 1 804,
coupures, qui laissèrent aux eaux de la mer un débouché « l'eau du Nil, dont cette ville avoit été privée depuis deux
d'environ trente toises. Après le 'départ des Français, le » années, en a de nouveau rempli les citernes. «
grand-seigneur envoya à Alexandrie quelques ingénieurs { 1 ) On sait que les eaux des differens canaux qui versent
Suédois, avec des ouvriers de choix, suivis de vingt navires dans les eaux salées des lacs maritimes de l'Egypte , tels
chargés de bois, de fer et d'autres matériaux pour refermer que ceux de Menzaleh, deBourlos, d'Edkoû, etc. conser-
ces brèches. Le pacha du Kaire avoit reçu l'ordre de leur vent, durant la crue du fleuve, leur douceur à travers ces
fournir 80 bourses par mois [ environ 70,000 fr. ] : on y lacs, et jusques au-delà de leur embouchure à la mer. Cet
travailla pendant quinze mois , mais sans succès; et le effet est plus remarquable' encore aux bouches des deux
canal resta dans le même état. Les habitans d'Alexandrie grandes branches de Damiette et de Rosette, qui, pendant
durent être extrêmement embarrassés de se pourvoir d'eau; l'inondation, portent des eaux douces jusqu'à plus d'un
mais on sait que, dans des circonstances semblables, les mille en mer, par une suite de la vitesse du fleuve, tandis
riches en envoient chercher par mer à Rosette, quand les que, dans le bas Nil, au contraire, les eaux de mer re-
pauvres se contentent des eaux saumâtres qu'on trouve au fluent dans ces mêmes bouches jusqu'à trois et quatre
dehors d'Alexandrie, et à lWge desquelles nos troupes et lieues, et que ces eaux altérées et saumâtres obligent les
l'armée Anglo-Turke ont été réduites dans le siège de habitans de Damiette et de Rosette, ainsi que les rive-
cette ville. On voit, dans les Commentaires de César, rains, d'user d'eau de citerne, ou d'en envoyer chercher à
que son armée fut réduite à la même nécessité. une ou deux lieues au-dessus dans le fleuve.
É. M, T
12^ MÉMOIRE SUR LE CANAL
situés vis-à-vis l'un de l'autre , et qui paroissent occuper l'emplacement de l'an-
cienne Schedia, éloignée, comme nous l'avons dit d'après Strabon , de quatre
schœnes d'Alexandrie (i). En effet, suivant les distances données plus bas, on
trouve que le développement du canal, depuis el-Nechou jusqu'à la tour saillante,
au sud de la porte de Rosette à Alexandrie, est de 25,220 mètres [ 1 2,939 toises].:
or le schœne, dit d'Anville, égale 3024 toises; il y avoit donc d'Alexandrie à
Schedia 12,096 toises, distance qui correspond assez à celle que donne la nou-
velle carte , si l'on a égard aux sinuosités du canal actuel , qui peuvent donner
la différence trouvée. Les hauteurs considérables de décombres sur lesquelles est
situé le village d'el-Nechou, indiquent dans cet endroit les restes d'une ancienne
ville. La largeur du canal dans cette partie, qui est de 100 à 250 mètres sur une
demi-lieue de longueur, atteste encore l'existence d'un vaste bassin, propre à rece-
voir un grand nombre de bâtimens; ce qui se rapporte parfaitement bien, d'ailleurs,
à la description que Strabon donne du commerce de cette ville.
Les Ptolémées apprécièrent de bonne heure les grands avantages qu'ils dévoient
retirer de la navigation du canal qui amenoit les eaux du fleuve à leur ville
naissante; et l'histoire nous apprend à quel degré de splendeur le commerce avoit
élevé cette ville sous le règne de ces princes. On doit penser que, sous les Ro-
mains et sous les empereurs de Constantinople, ce canal ne perdit rien de ces
avantages, puisque l'on voit, par quelques passages des écrits des patriarches et des
évèques d'Alexandrie, que la navigation étoit la même sous les princes Arabes :
elle cessa et reprit alternativement, suivant l'esprit de ces conquérans; néanmoins
les possesseurs de l'Egypte en ont généralement reconnu l'importance.
Dans les premiers mois de sa conquête, le général en chef Bonaparte le consi-
dé*oit comme le premier travail dont on dût s'occuper; le général Kléber, après
sa victoire d'Héiiopolis, en avoit arrêté l'exécution (2) ; et le général Menou en
avoit jugé de même que ses prédécesseurs. En effet , par ce canal de navigation
intérieure, les bâtimens de commerce ne sont pas forcés de passer le boghâz étroit
et périlleux de Rosette, pour gagner Alexandrie par mer, ni de s'exposer, en temps
de guerre , aux entreprises de l'ennemi ; par ce canal , les approvisionnerons
de vivres, les transports de marchandises, si lents et si dispendieux, deviennent
(1) Schedia ( Strabon, llv. XVll) étoit un bourg aussi (2) La veille même de sa mort, le général Kléber
considérable qu'une ville, ayant des établissemens de m'avoit communiqué ses vues sur le système des com-
marine et des navires dont les plus grands remontoient munications militaires et commerciales à établir en
dans la haute Egypte; il s'y trouvoit une douane, où Egypte; il desiroit particulièrement des routes sur le
l'on payoit un droit sur toutes les marchandises qui de- cours des deux principales branches du Nil , et de Da-
voient entrer dans Alexandrie, ou qui dévoient en sortir. miette à Rahmânyeh par le Delta. II me demanda
Cette ville paraît être la même que Chérée ou Chereu, la rédaction de ces projets, dont il avoit fixé les bases;
dont il est parlé dans S. Athanase et S. Grégoire de les ingénieurs furent en conséquence répartis dans les
Nazianze, et qui étoit la résidence d'un évêque dans les provinces pour procéder aux opérations préliminaires :
premiers siècles du christianisme en Egypte. mais le canal d'Alexandrie lui ayant paru l'objet le
On voit dans Procope, que le canal de Chérée, qui plus pressant, il en avoit arrêté l'exécution; le trésor
ne peut être que celui de Schedia , portoit de petits de l'armée , heureusement accru , lui en fournissoit
bâtimens appelés dïaremi (dont il semble que l'on a fait les moyens, et il avoit fixé provisoirement à 100,000
le mot djermes) du temps de cet historien, qui écrivoit francs par mois les fonds nécessaires à cette entreprise,
sous le règne de Justinien, vers le milieu du sixième siècle.
DESDEUXMERS. 127
sûrs et faciles : car, quelle que soit la voie que prennent les marchandises des
Indes arrivées en Egypte par les ports de la mer Rouge, c'est Alexandrie qui en
sera l'entrepôt général, et qui devra les distribuer à toute l'Europe. Cette navi-
gation doit encore augmenter l'activité du commerce , la population , l'étendue
d'une province abandonnée, et conséquemment les revenus publics. On peut
encore être assuré de rendre à Alexandrie tout son ancien éclat, en rétablissant
les communications du canal avec le lac Maréotis et la rade d'Abouqyr par le
Mâdyeh : les avantages dont l'armée Anglo-Turke a su profiter dans le dernier
siège d'Alexandrie, font connoître ceux qu'on peut en tirer dans tous les temps.
Ces considérations doivent donc déterminer l'adoption du canal d'Alexandrie
comme dernière partie navigable de la communication de la mer Rouge à la
Méditerranée.
Ce canal, considéré en conséquence sous tous les rapports d'utilité publique,
devra réunir aux avantages d'un canal-aqueduc, ceux de sa navigation, et enfin
ceux de l'irrigation des provinces adjacentes.
§. IL
Description historique du Canal d'Alexandrie,
L'histoire, qui manque de détails propres à faire connoître l'origine, la nature
des travaux, des réparations et de l'entretien de ce canal, dans son état ancien, en
fournit d'assez intéressans pour trouver place dans la description de son état
moderne sous les Arabes; nous les devons principalement à Maqryzy. Cet écrivain
s'étend beaucoup, dans sa Description géographique de l'Egypte, sur le canal
d'Alexandrie ; on y trouve les passages suivans ( i ) ;
«Le canal d'Alexandrie porte, dans la plupart des auteurs Arabes, le nom de
Canal de Cléopatre , parce qu'on l'attribue, sans doute, à la reine de ce nom. On y
voit encore que cette princesse fit revêtir en marbre ce canal , qu'elle fit conduire
jusque dans Alexandrie , où il n'entroit pas avant son règne. Quelques auteurs
le nomment improprement canal de Canope , sans doute parce qu'une dérivation
se term'inoit près de cette ville, ou qu'il prenoit dans la branche Canopique. Mais
on doit croire que le canal d'Alexandrie a existé sous un autre nom avant la
fondation de cette ville, qui, avant Alexandre, n'étoit qu'un bourg sous le nom
de Rhacotis ; seulement on l'agrandit , avec le temps , pour servir aux besoins
d'une grande population.
x Vers l'an 245 de l!hégyre [ 859-60 de J. C. ], suivant Maqryzy, Hharéts-
êbn-Meskyn, gouverneur de l'Egypte, fit réparer le canal d'Alexandrie. En 259
hég. [872-3J, Ahhmed-ben-Thoùloùn fit aussi recreuser ce canal , qui, soixante-dix
ans après, en 332 hég. [943-4]» ne portoit déjà plus l'eau du Nil dans le canton
(1) M. Langlès, membre de l'Institut, professeur des pïément à sa nouvelle édition des Voyages de Norden,
langues Orientales, et conservateur des manuscrits Orien- d'où nous avons tiré ces détails, des extraits intéressans
taux de la Bibliothèque impériale, a donné, dans un sup- des meilleurs auteurs Arabes.
É. M. T 2
I 2 ô MEMOIRES UR LE CANAL
d'Alexandrie ; l'eau s'arrêtant à une journée de la ville , les barques ne pouvoient
plus y naviguer , et les habitans étoient réduits à boire de l'eau de citerne.
» En 4o4 de l'hégire [i 014-15], le khalyfe èl-Hhâkem-Bàmr îl-lah , si fameux
par ses cruautés, employa une somme de 15,000 dynârs [225,000 livres environ]
pour faire curer ce canal dans toute son étendue. En 662 hég. [ 1 263-4] , êl-Meiik
êd-Dtâher-Béybérès chargea l'émyr (trésorier) A'Iy des réparations de ce canal:
l'embouchure en étoit tellement comblée par les sables, qu'Alexandrie manquoit
d'eau. On commença les travaux à êl-Teqtedy, où l'on bâtit une mosquée. Deux
ans après , l'émyr A'iem-êd-dyn Sandjar-êl-Mesroùry , qui en reprit la direction ,
contraignit indistinctement tout le monde, officiers et soldats, à travailler en
personne jusqu'à ce que le lit du canal fût débarrassé des sables qui l'encom-
broient, depuis êl-Teqtedy jusqu'à son embouchure : il se rendit ensuite à Omm-
dynâr (Bâr-byâr , suivant quelques manuscrits) , où l'on fit couler bas des radiers ,
sur lesquels on éleva des constructions en maçonnerie. Cependant, loin de cir :
culer pendant toute l'année dans ce canal, l'eau n'y séjournoit que deux mois
environ , et se retirait aussitôt : les Alexandrins furent réduits à ne boire que de
l'eau de citerne.
33 En 710 hég. [1 3 10], l'émyr Bedr-êd-dyn-Mektoùt, gouverneur d'Alexandrie.,
se rendit près du sulthân èl-Nâsser-Mohhammed ben-Qalâoùn, qui faisoit sa rési-
dence dans le château de la montagne , près du Kaire ; il représenta au souverain
les avantages qu'il y aurait à nettoyer le canal. Frappé de ces avantages, le sulthân
ordonna l'exécution des travaux proposés : en vingt jours, 4o, 000 ouvriers furent
rassemblés , et les travaux termines au mois de redjeb de la même année. Les habi-
tans de chaque canton furent chargés de creuser une certaine partie de ce canal ,
qui avoit en tout 16,000 qassabahs Hhâkemytes [31,61 1 toises] (1), dont 8000
[15,805 toises] depuis son embouchure dans le Nil jusqu'à Chembâr, et autant
depuis Chembâr jusqu'à Alexandrie. On éprouva dans le travail de grandes diffi-
cultés par les eaux, qui firent périr un grand nombre d'ouvriers. Enfin les bâti-
mens naviguèrent dans ce canal toute l'année, et les habitans d'Alexandrie ne
furent plus réduits à ne boire que de l'eau de citerne: en. peu de temps, plus de
100,000 feddans situés sur les bords du canal, et qui n'offraient, avant, que des
marais infects, furent peuplés et cultivés; plus de mille enclos ou. jardins furent
arrosés dans Alexandrie. La dépense de ce travail et des constructions s'éleva à
60,000 dynârs Messryeh , ou 900,000 livres de France, outre les matériaux que
l'on tira d'un ancien édifice situé hors d'Alexandrie, et sans y comprendre le plomb
des canaux souterrains qui conduisoient jusqu'à la mer, et que l'on avoit retrouvés
(1) Le qassabah Hhâkemyte, verge ou canne royale, par M. de Sacy, t. I,p. iâj, des Notices des manuscrits
est une mesure agraire, que l'on a trouvée de 3,99 centi- de la Bibliothèque impériale. On y lit que le feddan est
mètres de longueur [12 pieds 3 pouces 5 lignes]. Voye^ de 400 verges Hhâkemytes de longueur, sur une de lar-
l'Annuaire du Kaire pour l'an 9 [ 1 801 ] , page 48. geur, la verge ou canne royale étant de six dhiras et deux
M. Langlès, page ijj de ses Notes du tome III des tiers, à la mesure du commerce, qui est le pik-belady du
Voyages de Norden, évalue la canne Hhâkemyte à 8 cou- Kaire, valant 0,5775 dix millimètres [2i 4']- Cette
dées de 18 pouces chacune; ce qui fait juste 12 pieds. canne ou qassabah de 3,85 centimètres [1 i ds io° 3'] est
On retrouve cette mesure avec plus de précision encore la même que celle qui fut déterminée en Egypte, par
dans les traductions de quelques passages de Chems-el-dyn Selim, peu d'années après sa conquête, en 1517.
DESDEUXMERS. I2Q
en creusant le canal. C'est dans cet état florissant qu'Abou'1-fédâ, qui le vit au milieu
du quatorzième siècle , en fit une description si pompeuse : « Le canal qui conduit
» les eaux du Nil à Alexandrie, offre un aspect délicieux; des jardins et des vergers
*> plantés sur ses deux rives en embellissent le cours, &c. »
» L'eau ne cessa de circuler dans le canal pendant tout le cours de l'année , que
vers l'an 770 hég. [1368-9]; alors elle n'y entra plus qu'à la faveur de la crue
du Nil : le canal restoit à sec quand le Nil se retiroit; la plus grande partie des
jardins devint stérile, et tous les villages situés sur ses rives disparurent.
35 En 826 hég. [ 1 4 2 3 ] ? on tenta de recreuser le canal, qui étoit encombré en
partie; l'émyr Djerbâch âl-Kérymy rassembla 875 ouvriers, qui terminèrent les
travaux en quatre-vingt-dix jours : l'eau du Nil coula de nouveau jusqu'à Alexan-
drie, et les bâtimens y naviguèrent; ce qui causa une joie universelle, et d'autant
plus grande , que l'on ne fit contribuer à ce travail et aux dépenses que les villages
riverains et les propriétaires d'Alexandrie. Les sables ne tardèrent pas à encombrer
de nouveau le canal, au point que, dans le quinzième siècle, les bâtimens ne
pouvoient y passer que dans le temps de la crue. «
Belon, qui voyageoit en Egypte en 1550, dit avoir vu ce canal dans un très-
bon état : il paraît que, dans le commencement du dix-septième siècle, ce canal,
sujet par la nature de son sol à des réparations et à des entretiens annuels , a
toujours perdu de l'état florissant qu'il a eu sous quelques princes Ottomans.
On lit dans Chems-el-dyn, écrivain Arabe du milieu du dix-septième siècle,
qu'en 980 de l'hégire [ 1 573], Sinan-pacha, qui , sous Selimll, fit faire des travaux
assez considérables, des oqêls, des mosquées, des bains, des caravanserais , au
Kaire et à Boulâq, fit aussi réparer le canal d'Alexandrie.
Nous allons exposer l'état de dépérissement et d'abandon dans lequel les Français
l'ont trouvé en- '1-21 4 hég. [ 1799- 1800].
S. III-
' Etat actuel du Canal d'Alexandrie.
Le canal d'Alexandrie, qui, selon el-Edriçy (en 1 153), et suivant Abou-I-fedâ
(en 1383), prenoit les eaux du Nil vis-à-vis de Foueh (1), a son embouchure
actuelle à quelques lieues au sud, au village de Rahmânyeh , situé sur la rive gauche
de la branche de Rosette, sous la latitude approchée d'Alexandrie , et se rend dans
cette ville, où il porte les eaux du fleuve.
L'inspection du canal d'Alexandrie dépendoit du qâchef ou gouverneur de la
province de la Baheyreh. A l'arrivée des Français , l'ingénieur Bodart en fit les
premières reconnoissances : après la mort de cet ingénieur à Alexandrie , nous
(1) Foueh, ville assez considérable, située sur la rive cessé de l'être, depuis que l'embouchure du canal d'AIexan-
droite de la branche de Rosette, à une distance de 150,000 drie a été reportée à Rahmânyeh. Le canal ayant cesse
mètres, sud, de Rahmânyehj, et de 39,500, nord, de lui-même d'être navigable, Rosette a repris tout le cora-
Rosette,en suivant le cours du fleuve, a été l'entrepôt merce de Foueh, où l'on retrouve quelques restes de
des marchandises entre le Kaire et Alexandrie. Elle a constructions qui rappellent son ancien état.
I3O MEMOIRE SUR LE CANAL
confiâmes à MM. Lancret et Chabrol le soin d'achever les opérations nécessaires
à la rédaction d'un projet. Ces ingénieurs, ayant terminé le plan de ce canal,
dont le capitaine du génie Picot de Moras avoit déjà levé une partie , firent sur
ce travail un mémoire, qui fut imprimé au Kaire. Nous dirons ce qu'il importe le
plus de connoître de ce mémoire , auquel nous renvoyons pour de plus grands dé-
tails (1) : aces premiers renseignemens nous ajouterons ceux qu'ont depuis fournis
les ingénieurs Moline et Regnault, qui ont été chargés de l'entretien de ce canal.
C'est d'après toutes ces données et la connoissance que nous avons acquise des loca-
lités, et sur-tout d'après les derniers événemens de la guerre, ceux de la rupture du
canal et de l'inondation du lac Maréotis, que nous avons rédigé ce Mémoire.
Le cours extrêmement sinueux de ce canal fait. assez connoître qu'il a été formé,
à différentes époques, de diverses parties de canaux des villages par lesquels il passe.
On ne sait à quel temps reporter l'époque du comblement de la branche Cano-
pique; mais on voit, par le rapport d'el-Edriçy, que dès 1 153 cette branche étoit
déjà fermée , puisque le canal d'Alexandrie avoit son embouchure à Foueh.
On doit regarder comme l'ancien canal d'Alexandrie , ainsi que nous l'avons déjà
dit, la partie inférieure de son cours actuel, depuis Alexandrie jusqu'au village
d'ei-Nechou, et même jusqu'à 15,800 mètres [8106 toises] au-delà, à Birket,
village qui doit occuper un des points de l'ancienne branche Canopique : la partie
supérieure de Birket jusqu'à Rahmânyeh, est l'ouvrage des Arabes. Ce canal, qui
traverse les provinces de la Baheyreh et d'Alexandrie, est aujourd'hui dans un très-
mauvais état : à sa prise d'eau dans le Nil, et dans la première lieue de son cours, il
n'a qu'une largeur de cinq à six mètres ; ses digues forment une chaîne continue de
dépôts de terres provenant des curemens annuels du canal, et dont l'élévation nuit
à la navigation , en empêchant le vent de donner dans les voiles des barques. Au-
delà, des parties plus resserrées ou plus sinueuses retardent le cours des eaux, qui
trouvent encore des obstacles dans des contre -pentes de son lit. Dans d'autres
endroits, des digues basses que l'on aperçoit à peine, et très-distantes les unes des
autres, donnent au canal une largeur vague et indéterminée. Ailleurs, traversant
une plaine inférieure à*son lit , ses rives nues et désertes sont dominées çà et là par
des monticules de décombres d'anciennes habitations, témoins irrécusables de- la
dépopulation d'une province et d'un état florissant qui n'est plus ; l'aspect en est
plus affreux encore que celui des déserts, par les souvenirs qu'il rappelle. Plus loin,
le canal passe entre les deux lacs Mâdyeh et Maréotis , qui en baignent les digues
sur une grande étendue de son cours inférieur, et dont quelques parties foibles,
construites en terres légères et sablonneuses, ou en maçonnerie, menacent tou-
jours d'être entamées et emportées par les eaux de la mer. Enfin le canal
contourne, au sud, la ville d'Alexandrie, où, après avoir rempli les citernes par
les quatre aqueducs souterrains qui en dérivent, il entre dans l'enceinte de la
ville, et, sous la forme d'une aiguade, se perd à la mer, dans le port vieux, par
le dernier de ces aqueducs.
(1) Voyei Décade Egyptienne, tome II , pages 233-251 , ou Mémoires sur l'Egypte, tome II.
DES DEUX MERS.
3
Le nom des principaux villages par lesquels passe le canal , et les distances qu'il
parcourt de l'un à l'autre , sont :
INDICATIONS DU NOM DES VILLAGES.
i. rc Partie, de
z." Partie, de
3. e Partie, de
Rahmânyeh à Mahalïet-Dâoud
Mahallet-Dâoud. . à el-Minyeh (i)
el-Minyeh. à Samadis (2)
Samadis à Senhour
Senhour à Yâtes
Yâtes ; . à Aflâqah . . .
Aflâqah à Zaouyet-GhazaI (3) . . . .
Zaouyet-Ghazal. . à Qâbyl
Qâbyl à el-Qerouy
el-Qerouy à Birket-el-Gytâs. .......
Birket à el-Malefyeh
el-Malefyeh . ... à el-Keryoun
el-Keryoun à el-Nechou
el-Nechou à Kafr-Selim
Kafr-Selim à el-Beydah
Beydah à Tell-el-Genân .
TelI-el-Genân. . . à el-Bouçat
el-Bouçat au 4° pont (4)
4- e au 3/ pont (5)
3« e au 2. e pont
2. e au 1 ." pont
1." pont à l'enceinte d'Alexandrie..
Longueur totale du Canal d'Alexandrie.
DISTANCES
(1) Aunedistancede250 mètres àl'ouest de Kafr-Mahal-
let-Dâoud, on trouve les vestiges d'un beau canal qui
n'est séparé de celui d'Alexandrie que par la largeur de la
digue de sa rive droite : on pense que ces restes appar-
tiennent à l'ancienne branche Canopique , comme le
disent, dans leur Mémoire, MM. Lancret et Chabrol.
(2) Du village d'el-Minyeh, un canal de dérivation
longe le canal d'Alexandrie, et porte des eaux à Daman-
hour, petite ville qui occupe l'emplacement de l'ancienne
Hermopolis parva. (D'Anville, page 6p. )
(3) Un second canal de dérivation, qui prend des eaux
dans le grand canal près d'Aflâqah , porte les eaux du fleuve,
par un cours de 9000 mètres, à Damanhour.
(4) El - Bouçat est la partie du canal située à l'extré-
mité occidentale du lac Mâdyeh ; elle est ainsi nommée
par les Arabes , parce qu'il y croît beaucoup de joncs dont
on fait des nattes. II s'y trouve des parties de digues en
pierres, sur une longueur de 11,000 mètres, et dans
l'espace desquelles ont été faites les coupures du canal
par les Anglais.
(5) A partir des murs de l'enceinte d'Alexandrie, on
trouve, sur un développement de 7 5 30 mètres [3863 toises],
quatre ponts, les seuls du canal sur tout son cours. Le
premier et le dernier de ces ponts ont été démolis par
suite de la guerre. Ceux qui existent sont formés d'une
voûte en ogive surhaussée, pour la facilité de la naviga-
tion. Leur proximité atteste combien ont été cultivés et
habités les environs d'Alexandrie. Dans toute cette partie,
le lit du canal est inférieur au niveau de la mer et des eaux
du lac Maréotis; mais, au premier pont, on remarquoit
une contre-pente sensible, faite dans le dessein, sans
doute, de ne laisser perdre à la mer, par l'aiguade du port
vieux, que le superflu des eaux douces. Cette contre-pente
n'existe plus, par les travaux faits dans les derniers temps
pour la défense d'Alexandrie. Toute cette partie comprise
entre le premier pont et l'enceinte des Arabes, a été
creusée ; celle qui étoit souterraine a été mise à ciel ouvert.
Un nivellement antérieur a fait connoître que le niveau
de la mer étoit de 0,26 centimètres [9 pouces 7 lignesjplus
élevé que le dessus du radier de l'aqueduc souterrain , à son
entrée dans la ville. Ce nivellement fait partie d'un travail
intéressant et plus considérable, dont s'est occupé l'ingé-
nieur Paye , qui a été constamment chargé des travaux
hydrauliques à Alexandrie.
Ij2 MEMOIRE SUR LE CANAL
Le développement général du cours de ce canal est de 93,530 mètres [47,987
toises], faisant vingt lieues de 2400 toises, tandis que la distance directe entre ses
points extrêmes n'est que de 72,600 mètres [37,249 toises], ou quinze lieues et
demie ; ce qui donne un développement de quatre lieues et demie, en excédant de
la distance directe, produit par les sinuosités du canal
C'est ordinairement du 20 au 30 messidor [du 9 au 19 juillet], que la crue
du Nil se fait sentir à Rahmânyeh , tandis qu'elle a lieu au Kaire du 10 au 20
du même mois; ce n'est qu'environ un mois après, c'est-à-dire, du 20 au 30 ther-
midor [du 8 au 18 août], que ce fleuve, qui, à cette époque, a atteint, au
Meqyâs de Roudah, une hauteur de 5,20 à 5,52 centimètres [16 à 17 pieds]
de crue effective , en a déjà une de 2,60 à 2,92 centimètres [8 à 9 pieds environ],
à Rahmânyeh, quand l'eau commence à entrer dans le canal : ce n'est donc que
lorsque le Nii approche du terme de sa crue, que les eaux y parviennent. Les pre-
mières eaux suffisent à peine pour en abreuver les terres desséchées : car le lit du
canal, sillonné dans tout son cours de profondes gerçures, produites par la retraite
<les eaux et par l'exposition des terres , pendant plus de huit mois de l'année , à
l'action d'un soleil toujours brûlant , absorbe avec avidité les premières eaux qui
s'y répandent; ce qui contribue encore à en ralentir la vitesse.
La différence moyenne des basses eaux du fleuve à Rahmânyeh est de quatre
mètres [ i2 Js 3 9']. L'élévation du lit du canal, à son embouchure au-dessus des
basses eaux, est de 2,80 centimètres [8 Js 7 6 1 ]; d'où l'on voit que la hauteur d'eau,
dans l'inondation, y est de 1,20 centimètres [3^ 8° 4'], que l'on peut prendre pour
la profondeur moyenne des eaux du canal , pendant la durée de la navigation.
La pente du canal est donc peu considérable pour un développement de vingt
lieues. On voit, dans le Mémoire déjà cité des ingénieurs Lancret et Chabrol, que
toute sa pente existe presque entièrement dans les huit premières lieues de son cours ,
c'est-à-dire, jusqu'au village d'Aflâqah; sa pente est la même que celle du fleuve de
Rahmânyeh au boghâz de, Rosette. D'après le Mémoire général du nivellement des
deux mers, on sait que la pente du fleuve, depuis le Kaire jusqu'à la mer, est de
5,28 centimètres [16^3° o 1 ] dans le bas Nil, et de 12,86 centimètres [39^7° o']
dans le haut Nil, telle que l'a donnée la crue de l'an 7 [1798], prise pour terme
moyen. On en déduit la pente , de Rahmânyeh au boghâz de Rosette , à 1,30 cen-
timètres [4 ds o°o'] dans les basses eaux; ce qui, pour 67, 175 mètres [34,465 toises],
faisant quinze lieues de distance entre ces deux points du fleuve, donne une pente de
o ds 3 2' par lieue. Mais cette pente augmente avec la crue du fleuve : or on a dit
précédemment que la crue étoit de 1 2 ds 3 9 1 à Rahmânyeh , et la pente jusqu'au
boghâz, de 4 s o° o 1 ; on a donc pour pente effective et totale, en retranchant de
leur somme deux pieds, maximum de la crue au boghâz, i4 ds 3°9'[4>^5 centimètres]
de Rahmânyeh au boghâz , et conséquemment à Alexandrie. Quant à la différence
des hautes eaux à Rahmânyeh , et des basses eaux au boghâz de Rosette , on la trouve
de 5 , 2 o centimètres [ 1 6 ds o° 1 ' ], comme on peut s'en assurer par les calculs précédera.
Les observations faites sur le cours des eaux dans le canal, pendant les deux
années 7 et 8 [1799 et 1800], ont donné les résultats suivans :
i.° Le
DES DEUX MERS. 12 2
i.° Le 2 fructidor an 7 [ 19 août 1799], l'eau du Nil est parvenue dans ic
canal d'Alexandrie à Rahmânyeh; le 10 [27 août], elle étoit au village de Sen-
hour, le 18 [4 septembre] à Qâbyl, le 23 [9 septembre] à Birket, le 25
[1 1 septembre] à Beydah , le i. er jour complémentaire [ 17 septembre] à Bouçat,
le 5- e [21 septembre] au second pont; et les 4 et 5 vendémiaire an 8 [26 et 27 sep-
tembre 1799], les eaux couloient dans l'aiguade du port vieux. L'eau du fleuve,
dont la crue effective a été de 12 coudées 16 doigts [21^ i° 4'] au Meqyâs de
Roudah, a donc mis trente-six jours pour arriver de Rahmânyeh à Alexandrie.
2. L'eau du Nil est parvenue, dans le canal, à sa prise d'eau, le 22 thermidor
, an 8 [10 août 1800]; le 25 elle étoit àSenhour, le 2 fructidor à Qâbyl, le 10
à Alexandrie; et, deux jours après, les eaux couloient dans l'aiguade à la mer. Elles
n'ont donc mis, dans la crue surabondante de l'an 8 [1799], que dix jours pour
arriver à Alexandrie, cette crue extraordinaire ayant été de i4 coudées 17 doigts
[z^ s 6° 2 1 ] au Meqyâs de Roudah.
On voit par ces observations, que les eaux du Nil mettent, année commune,
vingt-cinq à trente jours pour parcourir vingt lieues. On profite de vingt à vingt-
cinq jours au plus, pendant lesquels la hauteur des eaux permet de naviguer , pour
transporteries marchandises et les objets d'approvisionnement de la ville d'Alexan-
drie. Cette courte durée de la navigation du canal est trop insuffisante, sans doute,
quand d'ailleurs la hauteur moyenne des eaux, que nous avons dit, plus haut, y
être de ^ 8° au plus, permet, à peine , aux plus foibles barques d'y naviguer. La
navigation, dans l'état actuel du canal, y est même si peu considérable , qu'il seroit
plus avantageux de l'interrompre absolument. En effet, il en coûte beaucoup tous
les ans pour introduire dans ce canal une centaine de petites barques qui ne peuvent
charger chacune plus de six ardebs de grains, et qui font tout au plus six voyages de
Rahmânyeh à Alexandrie; ce qui fait monter à 3,600 ardebs environ les transports
annuels par cette navigation : or cinq djermes qui passeront une seule fois le boghâz
de Rosette , en transporteront autant par mer. L'expérience a prouvé qu'une croi-
sière ennemie ne pouvoit interrompre absolument le passage aux djermes qui font
le cabotage de Rosette à Alexandrie ; d'où il suit que la navigation actuelle du
canal est peu avantageuse. On sera même convaincu qu'elle est nuisible , si l'on
considère les frais qu'elle occasionne, et la privation d'eau qu'elle cause à plusieurs
cantons : en effet , les besoins de l'armée nous ayant forcés , pendant la crue de
l'an 8 [1800], qui fut si avantageuse, à maintenir la navigation du canal pendant
quarante jours, plusieurs villages n'eurent que le quart de leurs terres arrosé.
C'est à l'abandon de la culture , à la dépopulation des villages , aux incursions
des Arabes, et, enfin, au mauvais gouvernement du pays, que l'on peut attribuer
la solitude des campagnes de la province de la Baheyreh , qui fut cependant une
des plus peuplées et des plus riches de l'Egypte.
Pendant le temps que les besoins d'Alexandrie demandent que les eaux du fleuve
lui arrivent directement sans être détournées, le qâchef ou lieutenant du bey,
qui a le commandement de la Baheyreh, se met en tournée et campe sur différens
points du canal/ pour s'opposer aux coupures et dérivations anticipées, et veiller
v
E. M.
134 MÉMOIRE SUR LE CANAL
au maintien et à la réparation des digues; sa police étoit si sévère à cet égard,
que l'infraction aux ordonnances étoit punie de mort. Le qâchef, à la tête de sa
cavalerie, en venoit quelquefois aux prises avec des partis d'Arabes ou as. fellah;
qui rompoient à main armée les digues des canaux de dérivation; voies de fait,
pour lesquelles des villages payoient souvent les Arabes.
Aussitôt que les puisards ou grands réservoirs et les citernes d'Alexandrie sont
remplis, le gouverneur en donne avis au qâchef de la Baheyreh, qui se rend par
le canal dans la ville; à sa réquisition, le qâdy, les cheykhs et ulémas assemblés lui
remettent un vase rempli de l'eau nouvelle , scellé et cacheté du sceau du divan , avec
le procès-verbal qui atteste que la ville est suffisamment approvisionnée ; cet offi-
cier, après en avoir fait l'envoi au cheykh-el-beled du Kaire, fait ensuite publier
dans sa province , que les villages peuvent ouvrir les digues de leurs canaux d'irri-
gation, et remplir leurs citernes (1) : ces saignées font bientôt baisser les eaux
du canal, qui reste à sec , en grande partie , près de neuf mois de l'année. On laisse
aux propriétaires riverains la permission de cultiver les parties du lit du canal qu'ils
veulent mettre en valeur.
Les réparations et curemens annuels se font par les habitans des villages rive-
rains , en proportion de l'étendue du territoire arrosé ; ces villages étoient au
nombre de trente environ : la dépense en étoit supportée par les propriétaires, et
les travaux étoient exécutés sous la surveillance des préposés du qâchef, qui en
avoit la direction générale. Ces travaux commençoient quelques jours avant le
temps ordinaire de la crue, vers les premiers jours de juin, et duroient trente
ou quarante jours. Le qâchef recevoit d'Alexandrie une rétribution annuelle assi-
gnée sur les douanes de cette ville (2).
Ces travaux étoient toujours assez mal exécutés: ils ne consistoient, du moins
depuis long-temps , que dans la fermeture des brèches faites annuellement dans
les digues pour les prises d'eau des canaux d'irrigation , et dans l'enlèvement de
quelques couches de limon et de sable que le fleuve et les vents y déposent, prin-
cipalement vers la partie supérieure du canal ; travaux trop superficiels et trop in-
suffisans, qui en ont amené, avec le temps, le comblement. Une foible partie des
fonds destinés à son entretien y étoit employée , et la plus forte restoit toujours
entre les mains des préposés , qui en remettoient encore une partie aux intendans
Qobtes. C'est ainsi que l'entretien annuel des canaux, qui sont, en Egypte, la
source de la fertilité et de la salubrité de ce pays, demeure abandonné à l'insou-
ciance et à la cupidité.
(1) Les villages ne peuvent cependant ouvrir leurs ca- les premières, et ainsi de suite en descendant le fleuve,
naux particuliers, que dans un ordre déterminé : les plus (2) Mourâd-bey avoit fait porter cette rétribution ,
éloignés de la prise d'eau générale ont le droit d'où- pour les deux années 1212 et 121 3 de I'hégyre [ 1797-8],
vrir les premiers, et ainsi de suite en remontant vers le à la somme de 18,000 piastres, de 4° médins [25,778 fr.]
fleuve. On conçoit aisément les motifs de ces réglemens, pour la première de ces années , et à celle de 22,500
qui sont communs à toute l'Egypte. Ceux qui concernent piastres [32,223 fr.] pour la seconde. Au moyen de ces
les digues transversales de la vallée du Nil , dans la sommes on auroit pu faire beaucoup de travaux, vu le
haute Egypte , prescrivent un ordre inverse: ce sont bas prix des journées d'ouvriers, et le travail gratuit qu'on
les digues de la partie supérieure de la vallée qui ouvrent pouvoit encore obtenir d'autorité.
DESDEUXMERS. I o j
§. IV.
Rétablissement du Canal d'Alexandrie,
Avant la nouvelle submersion du Maréotis , les travaux à faire au canal
d'Alexandrie sembloient devoir se borner au recreusement de son lit , au redres-
sement de ses parties les plus sinueuses et à l'établissement de quelques ponts , tous
ces travaux ayant pour objet de rendre ce canal navigable pendant quatre à cinq
mois seulement ; mais on reconnoît aisément que l'inondation du Maréotis doit
apporter quelques changemens à ces premières vues , et leur donner une plus
grande extension. C'est donc d'après ces considérations et l'importance du canal
d'Alexandrie , que nous proposons ces principales dispositions.
Le canal d'Alexandrie seroit rétabli de manière à y avoir une navigation sem-
blable à celle du canal de Soueys. A cet effet, le canal seroit creusé et élargi, les
digues en seroient rétablies, les sinuosités les plus fortes redressées, et les pentes
déterminées uniformément dans chacune de ses nouvelles parties. Le nouveau
cours seroit divisé en trois parties distinctes : les deux premières, navigables, for-
meroient deux biefs de pentes inégales, pour exister sous le régime, l'un de rivière,
et l'autre de canal ; la troisième ne seroit qu'un canal-aqueduc.
i.° La première partie navigable s'étendroit depuis Rahmânyeh jusqu'à Bir-
ket, suivant les distances des nouvelles directions, en passant par les villages de
Mahallet-Dâoud, Senhour , Yâtes, Aflâqah , Qabyl, el-Qerouy, et Birket-ei-
Gy tâs (i).
Cette première partie, de 42,050 mètres [21,574 toises], depuis Rahmânyeh
jusqu'à Birket, auroit une pente totale de 2,60 centimètres [8 ds o° o']; ce qui
donne une pente de quatre pouces et demi par mille toises. Le lit du canal, à
sa prise d'eau à Rahmânyeh, seroit déterminé par le radier du pont à y construire ;
le niveau de ce radier seroit établi à 0,65 centimètres [i ds o° o'] au-dessous des plus
basses eaux du fleuve à Rahmânyeh; cet étiage seroit pris d'après celui du fleuve
au Kaire, répondant à trois coudées dix doigts de la colonne du Meqyâs; la sec-
tion du canal, à sa prise d'eau, seroit établie invariablement au moyen d'un radier
et de deux bajoyers , afin de prévenir l'agrandissement du canal et une trop grande
déviation du courant principal. C'est pour n'avoir pas établi cette garantie dans
plusieurs canaux de dérivation, que quelques-uns se sont élargis considérablement,
et que leur dépense s'est accrue aux dépens des branches principales, comme il est
arrivé au canal de Fara'ounyeh , &c.
Cette première partie du canal, que nous appelons bief de Rahmânyeh , seroit ter-
minée par deux écluses à Birket, dont les radiers seroient établis à 2,60 centimètres
[8 ds o° o 1 ] au-dessous de celui du pont de Rahmânyeh, ou à 1,95 centimètres
(1) II seroit possible que, dans l'exécution, les localités avec l'ancien canal, qui, passant au pied des pyra-
apportassent quelques modifications : il conviendrait aussi mides , conduit des eaux de la province de Benysouef dans
de faire communiquer le canal d'Alexandrie, aux environs celle de la Baheyreh ; mais il faudrait encore que ces an-
de Damanhour, avec le canal de Châbourg, ou même ciens canaux fussent recreusés et parfaitement rétablis.
É. M. V 2
Ij6 MÉMOIRE SUR LE CANAL
[6 s o° o 1 ] au-dessous des eaux de mer, dans cette partie du lac Mâdyeh. La hau-
teur de leurs portes seroit déterminée de manière à soutenir 3,25 centimètres
[io ds o° o 1 ] d'eau dans le bas Nil, et 3,90 à 4,55 centimètres [ 1 2 à i4 ds ] dans le
haut Nil. L'établissement de ces deux écluses auroit cet avantage, de faire, par
celles du canal principal, des retenues propres à alimenter les eaux du bief infé-
rieur, et à y établir un courant pour le nettoyer et l'entretenir, et, par les écluses
du canal d'Abouqyr, de faire des chasses pour rendre le bief de Rahmânyeh à un
état momentané de rivière , en y laissant courir les eaux : cette dernière écluse
auroit encore l'avantage de donner une communication plus directe de ce point
dans la rade d'Abouqyr , par le lac Mâdyeh.
2. La seconde partie du canal navigable s'étendroit de Birket à Tell-el-Genân,
en passant par les villages de el-Keryoun , el-Nechou, Kafr-Selim, el-Beydah,
et Tell-el-Genân.
Le second bief, de 25,100 mètres [1 2,878 toises] de longueur, auroit une pente
totale et uniforme de 0,65 centimètres [z ds o° o F ] seulement ; ce qui donne deux
pouces environ par mille toises. Cette partie, que nous nommons canal ou bief
des lacs, seroit terminée par une écluse à deux passages, qui, prenant d'un bassin
commun , établiroit la communication du canal dans le Mâdyeh et dans le
Maréotis; le radier de cette écluse seroit fixé à 2,60 centimètres [8 ds o°o] au-dessous
des plus basses eaux de la mer ou des lacs, à Tell-el-Genân. D'après le profil
général des pentes, on auroit cette profondeur d'eau dans le bas Nil, et celle de
3,90 à 4>55 centimètres [12 a i4 ds ] pour le maximum des eaux de navigation
dans le haut Nil : on obtiendrait cette hauteur par les retenues des écluses «du
bassin des lacs.
On peut encore insister sur les grands avantages que présente cette communi-
cation d'Alexandrie avec les lacs; on a déjà vu, dans l'histoire de ce canal, l'utilité
dont elle a été par la navigation du Maréotis dans les ports d'Alexandrie : c'est
donc par imitation de l'état de ce lac chez les anciens, et d'après la submersion
récente de son bassin, que l'on a conçu le projet de rétablir le canal, et d'en
accroître encore les avantages par une communication plus directe , celle du
Mâdyeh avec la rade d'Abouqyr. Cette navigation peut donner un second port
à l'Egypte, sur les rives célèbres d'Abouqyr; mais, pour en conserver la rade,
on doit sur-tout éviter de rétablir l'ancienne branche Canopique.
3. La troisième partie du canal, qui ne seroit pas navigable, prendroit du
bassin des lacs , et se termineroit à Alexandrie , à la tour saillante , au sud de la
porte de Rosette : ce ne seroit qu'un canal-aqueduc , destiné seulement à la con-
duite des eaux potables dans cette ville. Ce canal reprendroit de Tell-el-Genân
à el-Bouçat, et se termineroit à Alexandrie.
Cette troisième et dernière partie, de 12,920 mètres [6629 toises], auroit une
pente totale de 0,65 centimètres [2 ds o° o 1 ], du bassin des lacs à Alexandrie ; ce qui
donne une pente de trois pouces sept lignes par mille toises : le reste du cours
du canal actuel seroit conservé pour servir aux irrigations des environs d'Alexandrie.
Le radier de la prise d'eau de l'aqueduc, dans le bassin écluse des lacs , seroit établi
DES DEUX MERS. py
à 2,60 centimètres [8 ds o° o l ] au-dessus des radiers des deux écluses de ce bassin,
c'est-à-dire, au niveau des eaux de mer; ce qui détermine celui du radier de ce
canal, à son entrée sous les murs de l'enceinte d'Alexandrie, à deux pieds au-
dessous des eaux de mer, dans les aiguades de ce port (1).
On voit, par ces dispositions générales, que la navigation du nouveau canal
d'Alexandrie se termineroit au bassin des lacs, à une distance de 6629 toises ou
trois petites lieues d'Alexandrie; de ce bassin, la navigation se feroit par les lacs
à Abouqyr et à Alexandrie. Le développement des parties du nouveau canal,
comparé à la longueur de son cours actuel, seroit,
Cours du canal actuel, de Rahmânyeh a Alexandrie 93,5 30 mètrcs -
Î Rahmânyeh à Birket /ij,o^o. )
Birket au bassin des lacs. .. . 25,100.) 80,070.
bassin des lacs à Alexandrie. 1 2,920. \
Différence en moins du nouveau Canal 13,460.
Travaux d'an ... On construiroit trois ponts sur le canal , le premier à
Rahmânyeh, le second à Damanhour, et le troisième à Qâbyl, indépendamment
de quatre autres , dont deux aux écluses de Birket , et deux à celles du bassin des
lacs. Les trois ponts sur le canal auraient chacun trois arches avec radiers , dont
une des deux latérales seroit occupée par un pont- tournant, destiné au service de
la navigation.
Les écluses de Birket et du bassin des lacs seroient défendues par des forts;
celles du bassin des lacs seroient renfermées dans un carré bastionné, dont les
quatre courtines seroient ouvertes, par le canal de navigation qui se divise en deux
branches en débouchant dans les lacs , et par le canal-aqueduc. Les demi-lunes des
courtines qui couvriroient les écluses, sous les rapports de défense , auraient encore
pourrabjet de les garantir contre les vagues, en servant de môles; car les eaux de
ces lacs participent de l'agitation de la mer.
La prise d'eau du canal-aqueduc dans le bassin des lacs seroit fermée par une
vanne ou par des poutrelles; l'eau du fleuve, qui seroit amenée au pied de la tour
saillante de l'enceinte, près de la porte de Rosette, circuleroit dans les fossés, que*
l'on fermerait par un batardeau écluse , d'une part , à la tour des Romains , dans
le port neuf, et, de l'autre, à la grande tour sur la mer, dans le port vieux : c'est à
ces débouchés que seroient établies les aiguades des deux ports.
Les diverses prises d'eau nécessaires aux irrigations des campagnes seroient
déterminées , quant à leur section et à la hauteur des seuils , d'après la mesure
des besoins des terres susceptibles de culture, et par des réglemens particuliers.
(1) L'établissement de la prise d'eau du canal-aqueduc, de baisser ce radier à deux pieds au-dessous des eaux de
fixé au niveau des eaux de mer, demandera un nouvel mer, à sa prise d'eau dans ie bassin, afin d'obtenir pen-
examen; l'on a trouvé quelques avantages à ne point dant le plus de temps possible un plus grand volume d'eau,
1 établir plus bas, par la crainte du mélange des eaux qui, après avoir fourni à l'approvisionnement de la ville,
douces et des eaux salées dansle bassin des lacs. L'aqueduc serviroit à vivifier les environs d'Alexandrie et toute la
auroit en effet une quantité d'eau suffisante sur son radier, presqu'île d'Abouqyr, par le rétablissement de l'ancien
si l'on y obtenoit, comme on doit l'espérer, une hauteur de canal de Canope.
quatre pieds: néanmoins il seroit peut-être plus avantageux
I38 MÉMOIRE SUR LE CANAL
§. v.
'Vues générales sur les ports et villes d'Alexandrie.
Les souvenirs que rappelle la ville d'Alexandrie, sont bientôt affoiûlis, quand,
parcourant letendue de ses ports et de son enceinte, on cherche, mais en vain,
les monumens de son ancienne splendeur et de sa puissance maritime. Malgré
cet état de dépérissement et d'abandpn, on retrouve toujours dans son port, le
seul des côtes de l'Egypte , les avantages qui déterminèrent le conquérant de l'Asie
à en faire la capitale de cette antique contrée. Quoique la rade et les ports
d'Alexandrie ne présentent aujourd'hui que peu de ressources à une marine mili-
taire, la superbe position de cette ville la rendra toujours la clef et le rempart
de l'Egypte, comme l'histoire rappellera toujours à l'Europe quelle fut, dans la
voie du commerce de l'Inde, le dépôt des richesses du monde.
Maître à peine de cette place, le général en chef Bonaparte ordonna, au
milieu de ses dispositions militaires, d'en lever le plan, et de reconnoître les passes
qui donnent accès dans la rade : ces passes furent immédiatement relevées et balisées;
des amers établis sur la côte, au sud , ajoutèrent aux moyens d'y arriver plus sûre-
ment de la rade et du large. Cependant, ces passes n'ayant pas présenté, au moins
dans les premiers momens , toute la sécurité désirable , nos vaisseaux de guerre
furent obligés de mouiller à quatre lieues, à l'est, dans la rade d'Abouqyr. Mais,
pour coordonner toutes les dispositions défensives, sous les rapports civils et mari-
times, il falloit le plan général de la rade, des deux ports, de l'enceinte fortifiée,
et des dehors, dont il convenoit d'occuper les hauteurs qui commandent la ville.
Le levé du plan d'Alexandrie et de ses environs devint donc l'objet des
premiers travaux des ingénieurs de l'armée, dont le concours étoit nécessaire pour
en accélérer la confection. En conséquence, les opérations de sondes, de topo-
graphie et de nivellement, furent effectuées simultanément. Les positions respec-
tives des principaux points , liés entre eux par une suite de triangles , ont été
rattachées à celle du Phare, déterminée par des observations astronomiques (1).
(1) Le plan d'Alexandrie (v. la planche 84) offre dans
tous ses détails une très-grande précision. J'en présentai la
première réduction à l'échelle de ^'— [ ' e i du plan-minute]
au général en chef et à l'Institut d'Egypte, avec une no-
tice qui fut imprimée au Kaire (Décade Egyptienne, t. II,
p. 169-74), le 21 vendémiaire an 7 [12 octobre 1798].
Le zèle des ingénieurs civils et militaires a triomphé,
dans ce travailles difficultés des lieux, des circonstances
et du climat. Dans le partage des opérations, essentiel-
lement basé sur les rapports respectifs de service de ces
divers corps d'ingénieurs, MM. les officiers dugénie sesont
chargés de l'enceinte des Arabes et des dehors delà place;
ils ont prolongé postérieurement leurs opérations jusques
à Abouqyr, à l'est, et jusqu'au Marabout, à l'ouest.
MM. les ingénieurs géographes ont fait la trigono-
métrie et la topographie de l'intérieur des deux villes,
et d'une partie des dehors , en constatant le relief des
hauteurs par des nivellemens.
Il restoit aux ingénieurs des ponts et chaussées les
deux ports, l'île du Phare, et tout le front de la mer;
travail auquel ils ont ajouté le plan des aqueducs et
canaux souterrains des deux villes, avec Pindication du
nombre et de la capacité des citernes et réservoirs de
l'ancienne Alexandrie.
Le plan-minute , remis au dépôt de la guerre, répond à
l'échelle métrique de 0,1 00 pour 100 mètres, ou de 7^5^-;
Le plan déposé en double aux ministères de la marine
et de l'intérieur, à celle de 0,025 P our I0 ° m j ou
Le plan qui fait partie de l'Atlas, sous le n.° 84, est
réduit à l'échelle de. . .0,010 pour ioo m , ou de — '— .
Enfin, un dernier, faisant partie de l'Atlas, est le
plan général des rades, côtes, ports, villes et environs
d'Alexandrie, réduit à. . .0,004 pour IO ° m > ou de 100 ' aoo .
Voyez ' a note sinvante '
Les officiers civils et militaires qui ont pris part à ce
DES DEUX MERS. ï t g
Alexandre construisit sa ville sur une partie nasse de la ligne de rochers qui
sépare , au sud de l'île du Phare, le lac Maréotis d'avec la mer : les principaux monu-
mens d'Alexandrie ont été élevés sut divers points de cette ligne, dont la largeur
paroît à-peu-près uniforme; ce qui la rend facile à. distinguer. On sent combien
il est intéressant pour la géologie d'en reconnoître le gisement et l'étendue, puis-
qu'elle forme, en quelque sorte, le sol primitif et les anciennes limites de la mer.
Ces rochers proéminens et les terrains environnans sont couverts de ruines; on
y retrouve encore les traces de différentes voies, d'un cirque, et d'autres grandes
constructions.
Les changemens que la ville et les environs d'Alexandrie ont éprouvés , sont dus
à des causes physiques encore agissantes. Les vents régnans portent constamment
du côté de l'est l'effort des vagues, qui rongent et détruisent les bancs calcaires sur
les bords de la mer; les sables provenant de cette destruction sont déposés vers
l'est et le sud-est , sur les différens points de la côte qui leur présentent un abri.
La même cause a détruit la pointe orientale de l'île de Pharos et l'ancien pro-
montoire de Lochias (le Pharillon) : elle a réduit le port neuf à l'état où il est
aujourd'hui; il est difficile d'y reconnoître tous les avantages que les anciens ont
vantés et dont ils nous ont laissé la description. L'île d'Antirrhode est rasée, et
maintenant cachée sous les eaux , ainsi qu'une partie de l'ancienne ville. Ces éta-
blissemens ont disparu à mesure que la mer a détruit le promontoire de Lochias,
à l'abri duquel ils existoient ; et c'est de leurs débris que s'est formé le grand
attérissement sur lequel la ville moderne est bâtie.
On ne doit pas considérer le plan d'Alexandrie et de son territoire comme
ayant servi seulement à l'étude des projets ; il doit faciliter encore des recherches
que n'ont pas été à portée de faire les voyageurs et les écrivains qui nous ont
précédés (ï). Nous allons donner, sur le rétablissement de la ville et des ports
d'Alexandrie, des vues générales, basées sur leur état ancien. Ces vues consiste-
roient dans ces principales dispositions.
On reporteroit les établissemens de la ville moderne dans l'enceinte dite des
Arabes, en reprenant tout le terrain qu'occupoit , à l'est , le quartier Bruchion de
l'ancienne ville ; on enleveroit , à cet effet , les monticules de décombres , pour en
déblayer entièrement l'enceinte : ces décombres seroient transportés dans le lac
Maréotis, et utilement employés à former des digues , pour resserrer les limites
de la navigation qu'il est important de lui conserver, et pour rendre à l'agricul-
ture l'étendue considérable des terrains récemment envahis par les eaux.
Ayant le plan souterrain de la ville , au moyen duquel on connoît l'empla-
cement des citernes, leur nombre, leur état et leur capacité, celui des aqueducs,
premier travail, sont MM. Nouet et Quesnot, astro- (ï) Dans un Mémoire particulier, qui devoit faire
nomes; Vinache, Legentiî et Tasquin, officiers du génie; partie de celui-ci, et qui paraîtra dans les livraisons sui-
Jomard, Corabeuf, Bertre, Bourgeois, Le Cesne et Du- vantes de l'ouvrage de la Commission, M. Gratien Le
lion, ingénieurs géographes ;Faye, Saint-Genis, Chabrol, Père a traité de l'état ancien et moderne d'Alexandrie.
Thevenot, ingénieurs des ponts et chaussées, que mon L'auteur y a joint le plan général des ports, de la rade,
collègue M. Girard et moi avons dirigés ; et MM. Barré , des villes et des environs d'Alexandrie, à l'échelle de
Vidal etGuien,officiersdemarine;BodartetDuvaI, ingé- 0,004 P°ur 100 mètres,
nieurs des ponts, pour les sondes de la rade et des ports.
I 4 O MÉMOIRE SUR LE CANAL
des grands réservoirs et -des égoiits , on rétabliroit les rues dans leurs directions
primitives , les plus propres à la salubrité.
On rouvriroit l'ancien canal de communication du lac Maréotis au port vieux,
dont la longueur, réduite à 300 toises, n'exige qu'un léger travail. Celui qui exis-
toit plus anciennement, vers le centre de la ville moderne, entre les deux ports,
seroit également rouvert pour faciliter, par le port neuf, la sortie des vaisseaux,
que les vents qui régnent assez constamment de la partie du nord-ouest , rendent
plus difficile par le port vieux.
On resserreroit l'entrée du port neuf par un môle sur les récifs de la partie de
l'est, pour en augmenter la défense au moyen des feux croisés des deux forts. On
porterait au large, dans l'intérieur du port neuf, de nouveaux quais, pour faciliter
l'approche des navires , et étendre l'espace propre aux établissemens du commerce
et de la marine. On fonderoit également dans le port vieux des quais d'abordage,
à claire-voie, pour laisser les sables apportés du large opérer l'exhaussement de
la plage, jusqu'à ce qu'on pût détruire la cause de ces alluvions par des travaux
défensifs au pourtour de l'île du Phare.
On construirait, dans les deux ports, des bassins propres aux aiguades, répon-
dant au débouché des fossés de la ville , où devront circuler les eaux douces déri-
vées du canal-aqueduc d'Alexandrie; et l'on reporterait , par un aqueduc , comme
cela étoit anciennement, des eaux douces dans l'île et le château du Phare.
On déterminerait les passes de la rade par des môles sur lesquels on établiroit
des batteries pour en défendre l'accès; leur construction seroit d'autant plus
facile , qu'il existe à proximité des carrières considérables , celles qui bordent , au
sud , le bassin de cette rade : on pourrait se promettre encore le creusement de
ces passes en détruisant les bancs de roches qui pourraient être accessibles à ce
genre de travail, et donner ainsi une entrée facile aux vaisseaux de guerre, qui
trouveroient dans la rade un asile assuré.
Enfin on fortifierait Alexandrie , qui redeviendroit la capitale de l'Egypte ; on en
défendrait les approches par un fort au Kasr-Kyassera à l'est, et par un autre à
l'ouest, sur un ancien canal de communication du lac Maréotis à la mer, vers le
centre de la rade : en rétablissant ce canal , on auroit une barrière et un poste
intermédiaires entre la ville et le Marabout , dans la partie la plus resserrée de
cette longue et étroite péninsule.
RÉSUMÉ GÉNÉRAL.
Les développemens que nous avons donnés dans le cours de ce Mémoire, dont
l'objet a fixé depuis long-temps les spéculations politiques de l'Europe ainsi que
les recherches des savans, ont pour but essentiel le rétablissement de l'ancien
canal des deux mers : pour motiver l'exécution de cette grande entreprise, nous
avons exposé et constaté,
1 .° Les avantages de la navigation par la mer Rouge, qui rappellerait le commerce
de l'Inde à sa route naturelle et primitive;
2. Les
DES DEUX MERS. i 4 i
2 .° Les preuves matérielles de la confection du canal des deux mers , déduites de
l'étendue des vestiges qu'on en retrouve encore au milieu des déserts de l'Isthme ;
3. Les témoignages historiques, qui ne permettent plus de douter que ce canal
n'ait été navigable, notamment sous le règne des princes Mahométans;
4-° La confiance due aux opérations, qui font connoître l'élévation de la mer
Rouge sur la Méditerranée , sans que cette élévation puisse être un obstacle au
rétablissement du canal des deux mers, et qu'on ait à craindre aujourd'hui la
submersion de la basse Egypte ;
<y.° La possibilité d'améliorer le port de Soueys et d'approfondir son chenal
jusqu'à la rade , dont le mouillage est susceptible de défense ;
6.° L'exagération des dangers de la mer Rouge , dont la navigation , qui ne diffère
pas de celle des autres mers pour les Européens , présente des avantages incon-
testables sur celle du grand Océan pour se rendre dans l'Inde ;
y.° L'état des diverses branches du Nil à franchir, depuis la tête du canal,
dans la Pélusiaque, jusqu'à Rahmânyeh, dans la branche de Rosette, et dont la
navigation établie feroit partie de celle du canal des deux mers ;
8.° La nécessité et les moyens de rouvrir le canal d'Alexandrie, qui, indépen-
damment des avantages qu'il offre à la navigation, rendra à la culture une pro-
vince envahie par les sables, et en partie submergée, et la protégera contre tous
les inconvéniens physiques qui en ont hâté la ruine et l'abandon ;
9. Les vues générales propres à rendre à la ville d'Alexandrie les avantages
dont elle a joui , dans les temps de sa splendeur et de sa célébrité ;
io.° Enfin, par un article que nous avons reporté dans {Appendice de ce
Mémoire (§. I), nous indiquons' la dépense générale du canal des deux mers,
et les moyens d'y pourvoir par la concession qu'on feroit à une compagnie, de
vastes terrains, susceptibles de la plus riche culture , et dont les valeurs lui garan-
tiraient un intérêt considérable de ses avances.
Mais, pour exécuter avec succès des travaux de cette importance, il faut à
l'Egypte un Gouvernement sage et éclairé; il lui faut un Gouvernement stable et
réparateur , celui que la France enfin a tenté de lui donner et qui étoit le but de
cette expédition mémorable.
Ge Mémoire, consigné dans l'ouvrage de la Commission, monument durable
de la gloire du chef auguste de l'expédition d'Egypte , sera pour notre âge et pour
la postérité un gage authentique des vues grandes et bienfaisantes qui, au milieu
même de ses conquêtes les plus rapides, ont toujours caractérisé le génie créateur
de Napoléon I. er
E. M.
ï 4 2 MÉMOIRE SUR LE CANAL
APPENDICE.
JLiA question principale que nous avons traitée dans le cours de ce Mémoire ,
celle du rétablissement du canal des deux mers , nous ayant conduits à consi-
dérer divers objets dont la discussion eût détourné l'attention du lecteur, nous
avons cru devoir en former un appendice. Ces objets sont ,
ï .° L'exposé des moyens généraux d'exécution , et l'aperçu de la dépense et
du temps nécessaires à la confection du canal des deux mers ;
2. Un essai historique et critique sur la géographie de l'isthme de Soueys;
3. Un extrait du registre général des opérations de nivellement;
4-° Les traductions des textes de divers auteurs cités dans ce Mémoire.
§. I. cr
EXPOSÉ
DES MOYENS GÉNÉRAUX D'EXÉCUTION
DU CANAL DES DEUX MERS.
I )v tous les moyens propres à garantir la confection d'une entreprise aussi im-
portante, celui d'en confier l'intérêt à une compagnie de commerce nous paroît
de la plus haute espérance , s'il n'est pas même infaillible. Ce mode d'exécution
présente une garantie qu'on ne peut généralement se promettre de l'inconstance
des gouvernemens ou des rivalités ministérielles , qui ont si souvent fait échouer
ou suspendre les entreprises les plus utiles , quoiqu'elles touchassent à leur fin.
On pourroit donc en faire l'objet d'une concession, dont les conditions, d'abord
très-avantageuses "aux actionnaires, pourroient être modifiées après un laps de
temps convenu.
Nous estimons qu'indépendamment des avances ou même de la quotité de
fonds que le Gouvernement devra donner à la compagnie pour cette opération, et
des avantages commerciaux qui feroient encore la base de cette spéculation, il
pourra lui concéder, à titre de propriété, i.° toute la vallée [l'Ouâdy], qui
comprend plus de 15,000 arpens susceptibles de culture, sauf à concentrer quel-
ques tribus d'Arabes qui y sont répandues , et auxquelles il suffiroit d'abandonner
une partie de l'espace qu'elles occupent (ces 15,000 arpens, évalués chacun
DES DEUX MERS. I 4 7
à 4oo livres seulement de valeur foncière, représentent un capital de six millions,
dont les intérêts annuels peuvent monter au dixième par la richesse des récoltes) ;
2. tous les bords du désert au nord et au sud de la vallée , sans autres limites que
celles que l'industrie de cette société pourroit y mettre (il s'y trouve des parties
boisées, dont l'exploitation mieux réglée fournirait du charbon, combustible rare
et cher en Egypte) (i); 3. la pèche du canal et des lacs (2); 4-° les péages aux
écluses pour la navigation, et aux ponts pour les caravanes. Au moyen de ces
diverses concessions, nous pensons que les actionnaires retireroient un très-haut
intérêt de leurs capitaux. Ces gages sont d'ailleurs de peu de valeur, si on les
compare à ceux que présente la vaste étendue des terres qu'on peut rendre à la
culture dans les provinces d'Alexandrie, de Rosette, de la Baheyreh , et dans
les provinces maritimes du Delta, et que nous avons évaluée à 200,000 arpens. Il
n'est pas enfin de spéculation moins hasardée , par la facilité du défrichement des
terres actuellement abandonnées , qui n'exigeront pas , comme en Europe , et
même en Amérique, des avances considérables pour les mettre en pleine valeur,
puisqu'il suffira d'y porter des eaux, dont elles ne sont privées que depuis qu'on a
cessé d'entretenir les canaux d'irrigation qui y répandoient autrefois l'abondance
et la vie. Cette navigation économisera encore les 500,000 francs que coûte
annuellement (3), comme le dit M. de Volney, l'escorte des Arabes Ouâîat et
Ayàidy, qui font les transports du Kaire à Soueys.
Aperçu de la Dépense gé?iérale des Travaux.
Nos opérations n'ayant donné que des résultats généraux , on reconnoît assez
qu'elles ne sont pas suffisantes pour servir à la rédaction des devis estimatifs sur les
dimensions particulières, l'ordre et la dépense de chaque partie de ce travail. II
faudroit un supplément de données qui fixassent, pour tous les points du canal où
le terrain varie , le relief et l'épaisseur des digues et la profondeur des déblais ; il
faudroit encore s'éclairer d'expériences locales sur l'extraction , le transport et la
main-d'œuvre des divers matériaux.
Cependant, ayant acquis des données comparatives dans nos' travaux exécutés
au Kaire et sur différens autres points de l'Egypte, nous pouvons , avec ces pre-
miers élémens, offrir des aperçus suffisans pour pouvoir entreprendre ce travail
avec confiance, si l'incertitude sur la dépense étoit le seul motif qui pût en faire
suspendre l'exécution.
Nous n'aurons pas égard, dans l'évaluation des dépenses, aux canaux d'arrosage,
aux digues , aux écluses et autres petits ouvrages éventuels que nécessiteront les
prises d'eau nécessaires à l'agriculture , attendu que ces dépenses restent à l'a
charge des campagnes. Les réquisitions légales qu'on pourroit exercer, seroient
encore en déduction des dépenses présumées dans l'aperçu qui suit :
(1) Nous pensons que des plants de pins et de mélèzes avant l'arrivée des Français, plus de 60,000 fr. par an;
réussiraient parfaitement d,ans ces lieux. celle des autres lacs devoit être aussi d'un grand, rapport.
(2) La pêche du lac Menzaleh rapportoit au fisc, (3) Voyage de M. de Volney, tome 1", page 199,
É. M. Xz
i44
MEMOIRE SUR LE CANAL
INDICATIONS DES PARTIES ET NATURES DE TRAVAUX.
DÉPENSE
PARTIELLE. TOTALE.
Canal de Soueys au Nil.
Travaux de terrassemens.
Le premier bief, de 10,000 toises de longueur, par sa section
moyenne, donne 225,000 toises cubes de terrassemens, qui, au prix
de 5 f , pour fouille , transport a trois relais réduits , épuisemens , frais
d'outils , de conduite , coûteront f 1 ) , ci
I,125,OOO f
; 1
1,600,000.
3,816,000.
4o,ooo.
1,287,000.
) 6,54i,ooo f
> 1,327,000.
Une première partie du second bief, de 1 6,000 toises de longueur,
déduction faite des travaux encore existans, vu le profil moyen des
vestiges, produira 320,000 toises cubes, qui, évaluées à ^ 0, coûte-
ront , ci
Une seconde partie du même bief, de 2 1,200 toises de développe-
ment , déduction faite des | pour ce qui existe des vestiges , produira
636,000 toises, qui, au prix de 6 f 0, eu égard à la nature sablonneuse
du sol, coûteront, ci
Pour curemens et déblais divers aux débouchés du canal dans les
lacs amers, une somme de
Pour recreusement du troisième bief d'eau de mer sur 1 1,000 toises
de développement , évalué aux j- du cube produit par le profil du
nouveau canal, 1 C)8,ooo. to ' s ,qui, à raison du transport sur les digues ,
évaluées à 6 f 50 l'une, coûteront, ci
1." Total
Canal dedérivation des lacs amers a la Méditerranée, sous l'ancienne
Péluse', à
7,868,000.
2,500,000.
2. c Total
Ouvrages d'art.
Barrage à la prise d'eau du canal dans la rivière de Moueys , pour
en régler la section et la dépense , ci
100,000.
350,000.
100,000.
4°o,ooo.
350,000.
450,000.
10,368,000.
Bassin de partage avec écluses et ponts , au confluent du canal du
Kaire '
Ponts sur le canal, au Râs-el-Ouâdy et au Mouqfâr
Ecluse double , déversoir et pont , près du Serapeum
Ecluse double et pont a l'entrée du bief d'eau de mer dans les lacs.
Ecluse de chasse et de navigation, bassin et pont, au débouché du
canal dans la mer Rouge , à Soueys
Total
1,750,000.
10,368,000.
(1) On n'a pas cru devoir défalquer les parties exis-
tantes de l'ancien canal , qui pourront rentrer dans les
nouvelles directions de ce bief, quoiqu'il doive en ré-
sulter une réduction dans la dépense.
Le prix de la toise cube d'excavation des terres peut
paroître un peu fort; les ouvriers du pays qui ont travaillé
au curement du canal d'Alexandrie, ont été payés à raison
de 80 parâts [2f. 85 c] le qassabah carré, sur un dhira
de profondeur. Or le qassabah est une mesure superfi-
cielle, qui répond à 4 toises carrées; le dhira est une
mesure linéaire de 21 pouces, employée dans l'arpentage
et la maçonnerie : d'où l'on voit que le qassabah cube
équivaut à | de toise cube, ce qui porte le prix de la toise
à 68 parâts [2f. 50 c.]: mais cette disposition ne comporte
que quelques relais de transports, et ne comprend pas les
achats d'outils et autres objets, dont les frais ont souvent
doublé le prix des travaux faits en Egypte.
DES DEUX MERS.
M;
INDICATIONS DES PARTIES ET NATURES DES TRAVAUX.
De l'autre part .
Digue de Seneka , sur la route de BeJbeys à Sâlehyeh
Ecluses de chute, à sas, et grand déversoir, à la prise d'eau du canal
de dérivation dans les lacs amers
Deux jetées et ouvrages accessoires, au débouché du canal, sous
Péluse .•••*•
■ Forts, têtes de ponts, établissemens militaires permanens sur tous
ces points et autres intermédiaires de la ligne
3. e Total.
Frais de campement , transports d'eau et de vivres pendant quatre
campagnes ,
Honoraires , frais de conduite et d'opérations
Indemnités de terrains .
Plantations et semis dans les dunes
Garde et police militaires
DÉPENSE du Canal de la mer Rouge au Nil et à la Méditerranée.
Canaux du Kaire et de Fara'ounïeh.
Canal du Kaire [de Trajan, ou du Prince des Fidèles]
Canaux de Fara'ounyeh et de Chybyn-el-Koum
Travaux divers sur le cours du Nil et à ses bouches dans la mer . .
Canal d'Alexandrie.
i.° Terrassemens.
La partie du canal de Rahmânyeh à Birket demandera un déblai
de 50,000 toises cubes, qui, au prix moyen de 5*0, coûteront. . . .
2.80,000 toises cubes de déblais, de Birket h TelI-eï-Genân , à 5 f o.
20,000 toises cubes de déblais , du bassin des lacs à Alexandrie , à 5 f o.
2.° Ouvrages d'art.
Construction de trois ponts à établir sur le bief de Rahmânyeh ,
évaluée à . . *
Construction de deux écluses à Birket, avec deux ponts-tournans ,
murs de quai, maisons d'éclusiers , corps-de- garde et autres établis-
semens .
Construction des écluses et du bassin des lacs, murs de quai et
autres établissemens ( 1 )
DÉPENSE
PARTIELLE.
1,750,000'
1 50,000.
1,200,000.
1,000,000.
1,500,000.
10,368,000
5,600,000.
Total.
1 5,068,000.
4-OOjOOO.
300,000.
300,000. } 1,300,000.
100,000.
200,000.
17,268,000.
4,500,000.
000,000. \ 5,932,000.
532,000.
2,500,000.
1,400,000.
100,000.
500,000.
800,000.
1,000,000.
6,300,000.
23,200,000.
(1) On ne comprend pas dans cet aperçu de dépense travaux devant être considérés comme accessoires au
la construction des ouvrages de défense de Birket et du canal principal de la communication du canal des deux
bassin des lacs, non plus que du canal d'Abouqyr, ces mers.
\A6
MEMOIRE SUR LE CANAL
INDICATIONS DES PARTIES ET NATURES DE TRAVAUX.
Ci-contre .
Établissemens de vannes , batardeaux , et de trois ponts dormans
sur le canal-aqueduc
Aqueducs ou conduites répondant aux aiguades et citernes dans la
ville dAIexandrie, et autres dépenses imprévues
Dépense du Canal dAIexandrie. . .
DÉPENSE
PARTIELLE.
6,300, ooo f .
60,000.
6, 800, 000.
Dépense GÉNÉRALE du Canal des deux mers ( 1 )
2,3,200,000
6,800,000.
30,000,000.
Évaluation du Temps nécessaire à l'exécution des Travaux.
Si l'on suppose qu'il existe en Egypte un Gouvernement solidement établi,
assez fort pour prévenir les crises toujours renaissantes qu'éprouve ce pays ; que
ce Gouvernement puisse offrir assez de confiance à la compagnie qui feroit l'en-
treprise de ce grand ouvrage , et qu'il veuille imprimer à l'exécution dés travaux
toute l'activité convenable, en y faisant concourir les habitans des campagnes dans
les rapports de la population et des intérêts locaux ; si l'on considère enfin que
Thiver, dont la rigueur suspend en Europe les travaux publics, est au contraire,
en Egypte, le temps le plus favorable à leur activité, on estimera que quatre
années suffiroient pour l'entière confection du canal. Mais il est aussi d'autres tra-
vaux gratuits, sur lesquels on peut compter de la part des fellah [les laboureurs
et les fermiers], d'après le zèle qu'ils ont manifesté toutes les fois que nous les
avons entretenus des projets relatifs aux irrigations.
Nous estimons encore que dix mille ouvriers convenablement répartis sur les
différens points du canal de Soueys, de ceux du Kaire et d'Alexandrie, devront
suffire à l'exécution des projets, et que la seule ville du Kaire pourroit les fournir,
à moins qu'on ne préférât de les prendre dans les provinces où ils seroient dispo-
nibles , en suppléant à cette levée par ces hommes oisifs qui encombrent la capi-
tale (2) , et que les^travaux de l'agriculture réclament impérieusement.
(1) On observe que cette somme de 30,000,000 fr., ports de Boulâq, de Soueys et d'Alexandrie, parce qu'on
et toutes celles dont elle se compose, seroient susceptibles les considère comme indépendans de ceux du canal,
de beaucoup de réduction, si l'on ne croyoit pas devoir (2) Le luxe des riches du pays consiste essentiellement
apporter dans les constructions un certain luxe d'appareil dans le nombre de leurs domestiques, dont le salaire est
et de solidité qu'exige l'importance de ce grand ouvrage; très-modique, et dont les services répondent au goût
mais on n'a pas compris dans cet aperçu les travaux des des maîtres pour ïe repos et la mollesse.
DES DEUX MERS.
147
§. II.
ESSAI HISTORIQUE ET CRITIQUE
SUR LA GÉOGRAPHIE
DE L'ISTHME DE SOUEYS.
Une position essentielle et première à rétablir, et à laquelle se rattache toute
la topographie de l'Isthme, est celle d'Heroon ou Heroopolis , sur laquelle tant
d'auteurs ont été et sont encore partagés : cependant, d'après nos données, nous
n'hésitons pas, si toutefois Heroopolis a été la même qu'Heroon, d'en reconnoître
et d'en fixer la position aux ruines d'Abou-Keycheyd , sur le bord du canal, vers le
centre de l'Ouâdy.
Pococke, pour trancher la difficulté , a imaginé de placer l'Heroon de l'antiquité
où les itinéraires l'exigent, et l'Heroopolis vers le golfe à Ageroud. Le docteur
Shaw a partagé la même opinion. Mais le site d' Ageroud ne présente aucune ruine,
et nous paroît trop élevé pour convenir à des établissemens autres que ceux d'une
mansion dont la position est déterminée par les eaux potables qui s'y trouvent ; et
encore ces eaux, qui n'y existent qu'à une très-grande profondeur, doivent faire
présumer que ce puits n'a été ouvert à grands frais que pour satisfaire aux besoins
d'une station qui répond à deux journées de l'ancienne Babylone , dans la route
d'Arsinoé.
Cependant Strabon dit positivement que la ville d'Heroopolis étoit située près
d'Arsinoé, à l'extrémité du golfe Arabique, distingué sous le nom de sinus Heroo-
polites , du côté qui regarde l'Egypte. Pline, qui exprime encore la chose avec pré-
cision, dit, en parlant de ce golfe, in quo Heroum oppidum est. Or, dans la position
actuelle de la mer, on seroit forcé de reporter le site d'Heroopolis vers Soueys;
mais d'autres considérations, et la connoissance des localités, vont jeter quelque
jour sur la difficulté qu'on trouve à faire concorder ces diverses opinions.
D'Anville, malgré l'autorité de Strabon, n'a pu se défendre cependant de placer
Heroon [Heroopolis] vers le lieu où nous croyons devoir en fixer la position. En
effet, cette détermination fournit le site respectif de tous les lieux environnans et
satisfait aux divers itinéraires : car, quoique ces anciens itinéraires (1) soient recon-
nus fautifs, en ce qu'ils offrent de fréquentes omissions et des contradictions évi-
dentes, ils n'en sont pas moins^des monumens publics, dont, dans beaucoup de cas ,
(1) L'Itinéraire d'Antônin paroît avoir existé du temps célèbre géographe aura sans doute mis ïa dernière main
de César. La carte dite de Peutinger , qui semble tenir à à des itinéraires incomplets et imparfaits qui existaient
l'Itinéraire par de nombreux rapprochemens, est ainsi ap- avant lui. Suivant d'autres opinions, cette carte appar-
pelée du nom de Conrad Peutinger , antiquaire, docteur tient au règne de Théodose-Ie-Grand (vers -l'an 393)'
d'Augsbourg , qui en étoit propriétaire. On attribue com- et c'est de là qu'on l'appelle Table Théodosienne. Dicuil-,
munément. cette carte, ainsi que l'Itinéraire d'Antônin, à auteur Hibernois, sous Charlemagne, dans son traité de
Ammien-Marcellin , qui vivoiî sous Julien, en 360. Ce Mensura crbis terne, a regardé Théodose I." comme
I 4 8 MÉMOIRE SUR LE CANAL '
l'autorité ne peut être méconnue; les fautes et les lacunes dont ces tableaux sont
susceptibles, sont d'ailleurs souvent faciles à découvrir; et quand la position d'un
lieu y est donnée par l'intersection de plusieurs communications, elle porte en
quelque sorte avec elle-même sa vérification. On doit sur-tout considérer, dans ces
itinéraires , la nomenclature et l'ordre de succession des lieux. D'ailleurs on ne
peut pas supposer que les Romains , qui avoient hérité des connoissances des
Grecs en Egypte, les eussent perdues absolument ; et par cela seul que ces itiné-
raires sont postérieurs à ceux des Grecs , ils semblent mériter plus de confiance.
La position d'Heroopolis étant invariablement fixée à Abou-Keycheyd, vers les
2 9° 4$' 50" de longitude, et 30 32 if de latitude, nous prouvons qu'elle satisfait,
i.° Au fait historique cité par Joseph (Antiq. liv. 11, c/iap. 4), qui porte que
le fils de Jacob allant au-devant de son père, qui venoit du pays de Chanaan et de
Bersabée [ou du puits du serment], le rencontra sur cette route à Heroopolis (1) :
or il est de la plus grande évidence, comme l'observe d'Anville (Mémoires, p. 122),
« que la route qui, des environs de Gaza, dont la position de Bersabée étoit peu
» distante, conduit en Egypte, laisse fort à l'écart de sa direction un lieu voisin
» de Soueys, et que la caravane de la Mekke trouve sur son passage en prenant une
» route très-différente de celle qui conduit de l'Egypte dans la Palestine » : or on
ne pense pas que Jacob eût trouvé plus convenable de traverser le désert entre
Bersabée et Soueys, que de suivre la route par Qatyeh, vers Heliopolis;
2. A l'authentique version des Septante, faite en Egypte sous les premiers Pto-
lémées, et dans laquelle on lit un passage non moins concluant : il y est dit que
Jacob envoya Juda au-devant de lui, pour rencontrer Joseph près d'Heroopolis,
auteur de l'arpentage de l'Empire. L'édition la plus ré- « ch. XLVI , v. 34.) Aussi ne ies reçut-on point dans Pin-
cente a été donnée en 1753, par François -Christ, de « térieur de l'Egypte; et il est si vrai qu'il n'existoit au-
Scheyb, et imprimée à Vienne, in-folio. « cune ville dans la terre de Gozen , que quand ces Hé-
Les éditions de Ptolémée sont nombreuses ettrès-fau- «breux s'y furent multipliés, les Egyptiens les forcèrent
tives: celle de Bertius (de 16 18 ) , quiparoît la plus corn- «d'en bâtir deux , Pithom et Ramessès. (Exod, cap, I,
plète, n'a pas cependant paru très-exacte à M. Gossellin ; »*, 11, ) »
elle réunit les itinéraires viables et maritimes des Romains. Mais Pithom, que, dans une version Qobte du texte
(1) M. Gossellin, dans sesRecherches sur la géographie Grec, on a traduit par Heroopolis, et Ramessès, étoient
ancienne (tome II, page 181), combat les motifs de donc dans la terre de Gessen ; et cette terre de Gessen
d'Anville, qui, malgré l'autorité des géographes anciens, ou de Ramessès est évidemment l'Ouâdy, qui, dans son
a cru devoir placer Heroopolis au milieu des terres, à plus étendue, et particulièrement vers les ruines d'Abou-
de douze lieues de l'extrémité du golfe Arabique. « Quant Key cheyd , n'offrait , comme aujourd'hui , que des terrains
«au passage de Joseph, dit ce savant, il ne peut mériter au- vagues, envahis parles sables, mais susceptibles de cette
» cune confiance : le texte Hébreu de la Bible ne fait point culture qui suffit à des peuples pasteurs.
«mention d'Heroopolis; il est dit seulement ( Gen, cap. Nous sommes donc autorisés à combattre les objections
» xlvi) que le fils de Jacob alla au-devant de son père de M. Gossellin, quoique cette version d'une autre ver-
3>et de ses frères, jusque dans la terre de Gozen ou Ges- sion, réplique ce savant, ne fasse pas autorité contre le
» sen, que le Pharaon avoit abandonnée à cette famille de texte Hébreu, qui ne parle pas d'Heroopolis.
«pasteurs, pour y vivre avec ses troupeaux. Cette terre Le général en chef, en l'an 9 [1800], accorda aux
« de Gozen, située vers le milieu de la largeur de l'Isthme grands Terrâbins, Arabes pasteurs, après leur fuite de
«de Suez, près des marais et des lacs que l'on trouve Syrie, un asile dans les mêmes lieux; la crue extraor-
33 encore, et qui répandent quelque fertilité dans leurs dinaire de cette année, qui avoit porté les eaux au-delà
» environs, ne pouvoit être alors que très -peu habitée. même de la vallée, leur permit de semer dans des endroits
« Si les Égyptiens avoient daigné former des établis- depuis long-temps, incultes , et d'y nourrir par-là plus
33 semens , s'ils avoient eu des villes ou seulement des abondamment leurs troupeaux.
«bourgades à la proximité de ces lieux, auroient-ils souf- Voir plus bas, page ijy, la note remise par M. Gos^.
«fert que des Arabes pasteurs, qu'ils avoient tous en sellin.
33 abomination , vinssent partager leur territoire î ( Gen,
dans
DES DEUX MERS. I 49
dans le pays de Ramessès ; et Ion sait positivement que le pays de Ramessès , qui
étoit le même que le pays de Gessen , où les frères du patriarche Joseph deman-
dèrent à s'établir, ne pouyoit être éloigné du nome d'Heliopolis , et que cette
considération, qui nous porte nécessairement dans les terres propres à la culture,
ne peut absolument convenir aux parages de Soueys , bien qu'il ait pu y exister
quelque végétation;
3. Aux ruines considérables d'Abou-Keycheyd, qui ont tout le caractère d'une
ville Égyptienne , et au centre desquelles il existe encore un monument Egyptien
très-remarquable (1) ;
4-° A l'Itinéraire d'Antonin, qui fournit une route de Babylone à Clysrna, dont
le développement et la direction nécessitent encore la position d'Heroopolis à
Abou-Keycheyd. Cette route est ainsi détaillée dans l'Itinéraire :
INDICATIONS DES LIEUX.
De
Babylone à Heliopolis
Heliopolis à Scense veteranorum.
Scense veteranorum. . à Vicus Judseorum . . ,
Vicus Judaeorum ... à Thou
Thou à Heroopolis
Heroopolis au Serapeum
Serapeum à Clysrna ,
Totaux.
DISTANCES.
MILLES ROMAINS (2).
XII.
I 2.
XVIII.
18.
XII.
12.
XII.
I 2.
XXIIII.
24.
XVIII.
18.
L.
50.
CXXXXVI.
i-46.
9,072.
13,608.
9,072.
0,072.
i8,i44.
13,608.
37,800.
1 10,376.
METRES.
17681. 66
26522. 4 9
1 768 1 . 66
1768 1. 66
353^3- 3 2
26522. 49
73 6 73- 55
21 5 126. 83
Or, si Heroopolis devoit répondre à l'emplacement de l'ancienne Arsinoé (3)
ou Soueys, comment retrouver les 68 milles que cet itinéraire donne pour la
distance d'Heroopolis à Clysrna, quand d'ailleurs la position intermédiaire du
Serapeum correspond si bien aux distances y désignées î
Ptolémée fait conclure qu Arsinoé (que l'on place généralement vers Soueys)
étoit de o° 4o' au sud d'Heroopolis. En effet, les ruines d'Abou-Keycheyd sont de
o° 35' au nord de Soueys; et la distance directe au nord-ouest de Soueys fournit
(1) Ce monument consiste dans un monolithe de granit
taillé en forme de fauteuil, sur lequel sont assis, à côté
l'un de l'autre, trois personnages Egyptiens, sans doute
de Tordre des prêtres , ainsi qu'on le jugera par le cos-
tume et les bonnets qu'ils portent. Ce monument est en-
core dans sa position verticale, et les figures regardent
l'orient ; elles étoient enterrées jusque sous l'estomac :
mais, ayant fait fouiller jusqu'au pied, nous avons été à
même de le voir en entier et de le mesurer. Le dossier
du fauteuil est particulièrement couvert d'hiéroglyphes,
dont il forme un tableau régulier et complet. On voit
encore dans ces vestiges beaucoup de blocs mutilés, de
grès et de granit, portant des hiéroglyphes, et tous les
débris semblables à ceux qu'on trouve à la surface des em-
placemens de villes détruites dans la basse Egypte. ( Voye^
le dessin qui en a été fait par M. Févre. )
É. M.
(2) Le mille Romain est évalué à 755* 4 cIs 8° 8 1 par
M. Rome de l'isle. On l'a calculé dans ces tableaux à
raison de 756 toises en compte rond. L'indication des
mètres en a été déduite.
(3) Nous avons déjà consenti à considérer le site de
Soueys comme pouvant répondre à celui d'Arsinoé;
cependant nous croyons que cette ancienne ville a pu
exister sur les hauteurs et les ruines qu'on retrouve à
l'extrémité du golfe (voye% planche II), et au pied
desquelles la mer remonte encore dans les grandes marées.
Nous avons même remarqué sur la plage une cunette
qui, se dirigeant vers les vestiges de l'ancien canal, au nord-
ouest, semble en retracer la tête primitive, que les Arabes
auront abandonnée en prolongeant le canal au sud vers
le port de Qolzoum, près de Soueys.
15©
MEMOIRE SUR LE CANAL
tes o° 4o' en mesure cfe degré. On avoue cependant que cette considération n'est
pas d'un grand poids , attendu les erreurs bien constatées des tables de Ptolémée.
Mais, si ion se reporte aux temps où le bassin des lacs amers participoit encore
aux marées du golfe , dont il faisoit partie , on verra qu'Heroopolis pouvoit être
réputée au fond du golfe Arabique; il ne peut même exister de doute à cet égard,
puisqu'il est prouvé par les nivellemens, que tout le cours de l'Ouâdy est encore
inférieur au niveau de la mer Rouge , et que des digues naturelles ou factices ont
pu seules empêcher les eaux de se répandre par cette vallée dans la basse Egypte ,
quand le Nil, par son décaissement, établit une contre-pente. Alors Strabon
auroit parlé pour des temps antérieurs; car, à l'époque où il écrivoit, les lacs
étoient déjà séparés du golfe, puisque Ptolémée-Philadelphe avoit achevé le canal
qui les rattachoit de nouveau à la mer , d'où le canal prit le nom de rivière de
Ptolémée : mais quoique Strabon soit allé en Egypte , il est possible qu'il se soit
trompé, et que Pline ait propagé son erreur.
M. le major Rennell, si profond et si judicieux dans ses discussions, n'a pu conci-
lier les auteurs : il a placé Heroopolis huit lieues seulement au nord-ouest de Soueys,
au-dessous du lac amer; et en faisant passer par Ageroud les vestiges du canal,
qui en sont distans de 9000 toises à l'est, ce géographe a commis une erreur.
Nous rétablirons encore la position de plusieurs villes anciennes qui ont pu
être également réputées voisines du golfe Arabique, pour confirmer avec évidence
les motifs de notre assertion sur celle d'Heroopolis.
Les ruines sont tellement multipliées dans la basse Egypte, qu'il est assez difficile
d'y rapporter le nom des villes auxquelles elles appartiennent, quand on sait d'ail-
leurs que d'autres villes s'y sont succédées sous différens noms : mais , pour ce qui
concerne les déserts, nous pensons que la situation des lieux de l'antiquité doit
se rétablir moins par les ruines que par les endroits où l'on trouve de l'eau. En effet,
Ageroud, Byr-Soueys, les sources de Moïse, &c. seront long-temps des points de
repère de la géographie ancienne dans cette partie du golfe Arabique ; car ils sont
moins sujets aux révolutions de Ja nature , que les cités ne le sont aux révolutions
politiques et aux ravages de la guerre.
Les positions d'Atryb , de Bubaste , de Phacusa et de Péluse , sont d'abord celles
qui intéressent par leur liaison avec la branche Pélusiaque, dont la dérivation vers
la mer Rouge a constitué le canal des Rois. Les tables de Ptolémée fournissent
les positions suivantes :
INDICATIONS DES LIEUX.
Positions de.
Atryb . .
Bubaste .
Phacusa .
Péluse. .
LONGITUDES.
ORIENTALES.
oV o' o"
63. 6. o.
63. 10. o.
63. 20. o.
DIFFÉRENCES.
i° 6' o"
o. 4- o.
o. 10. o.
LATITUDES
NORD.
DIFFÉRENCES.
30 30 O
30. 4°« °-
30. 50. O.
31. 10. O.
o 10 o
o. 10. o.
o. 20. o.
Pour faire connoître le peu de confiance que ces tables méritent , nous allons
DESDEUXMERS. I J I
rapporter les résultats dressés d'après notre topographie , et qui , sans être aussi
exacts que ceux qui ont été obtenus par les opérations astronomiques, peuvent
être admis rigoureusement dans ce nouvel examen.
INDICATIONS DES LIEUX.
Positions de.
Atryb . .
Bubaste.
Phacusa.
Péluse. .
LONGITUDES.
DIFFÉRENCES
X l'est.
25T ç 5 ' o"
' ; V 0-17' o'
20. 12. O. j
I o. 17. o.
20. 20. O. )
j o. 42. O.
30. II. O. J ^
LATITUDES.
DIFFÉRENCES
AU NORD.
30° 2%' 30"
30. 33. 30.
30. 4j. 4 5
( o. 17. 15.
3î. 3. G. } ■ }
O. 12. I J.
Si Ion compare, comme on ïe fait dans le tableau suivant, les colonnes des
différences entre elles, on aura la preuve des erreurs qui sont dans les tables de
Ptolémée, sans doute accrues par l'inexactitude des copistes (1).
Parallèle des Différences des Positions.
INDICATIONS DES LIEUX.
DIFFÉRENCES EN LONGITUDE
X l'est j'. d'après
TOLÉMÉE.
Positions de.
Atr y b - | i° & o"
Bubaste J
1 o. 4. o.
Phacusa S
Péluse ! °' IO< °-
o 17 o"
o. 17. o.
o. 42. o.
DIFFÉRENCES EN LATITUDE
• AU NORD, D'APRÈS
LÉMÉE.
o 10 o
o. 10. o.
O. 20. O.
o y o
o. 12,. 15.
o. 17. 15.
Les ruines auxquelles on doit rapporter le site de ces anciennes villes, conser-
vant encore le nom qui leur est propre , il ne peut exister de doute à leur égard.
Or, Atryb [Atrybis] se retrouve vers l'origine d'une branche du Nil , qui , vu
l'importance de cette ancienne ville , que le géographe Ammien-Marcellin mettoit
au rang des plus considérables de l'Egypte , porte le nom de branche Atrybitique.
Bubastis est aussi positivement déterminée, et répond au Tell-el-Basta , sur la
Pélusiaque ou Bubastique, un peu au-dessus de la prise d'eau du canal des Rois ;
c'est le Phi-Beseth de l'Ecriture , rendu par Bubastis dans les versions Grecque et
Latine : le nom Grec s'est conservé chez les Qpbtes sous celui de Basta (2).
Phacusa, qui étoit le chef- lieu d'un nome appelé Arabia , dans l'intervalle du
Sethroytès au nord, et du Bubastitès au midi, et dont la position est donnée par
(1) M. Gossellin a reconnu la source des erreurs des
tables de Ptolémée , dans la substitution faite avec
inexactitude des stades de 500 au degré, proposés par
Possidonius, et adoptés par l'école d'Alexandrie, à ceux
de 700 au degré, qui avoient antérieurement servi de
module aux navigateurs Grecs : l'opération étoit cepen-
dant fort simple, puisqu'elle se bornoit à soustraire |- du
nombre des stades donnés pour les distances prises dans
le sens des latitudes; et cette substitution n'ayant encore
É. M.
porté dans les cartes que sur les longitudes, il en est
résulté une configuration très-fautive des périmètres des
mers et des continens. M. Gossellin a rectifié ces cartes
dans sa Géographie des Grecs analysée (page 122) , en
y rétablissant les justes proportions que Ptolémée avoit
détruites par une substitution fautive.
(2) La Bubastis agria paroît avoir existé avant YOnion
des Juifs.
'Y 2
Ij2 MÉMOIRE SUR LE CANAL
une indication de Ptolémée , correspond parfaitement aux vestiges appelés Tell-
Faqous , qu'on retrouve sur la Pélusiaque. Mais c'est à tort que Strabon dit que
c'est à Phacusa qu'étoit la prise d'eau du canal des Rois ; car, si la pente du Nil
vers Soueys étoit déjà insuffisante à dix lieues au-dessus, près de Bubaste, il pou-
voit ne pas en exister du tout de Phacusa à la mer Rouge, et il est même probable
que la crue ne s'y élève pas au niveau de ses eaux de basse mer : mais Phacusa a pu
être un entrepôt du commerce de l'Inde sur la Pélusiaque, qu'on de voit remonter
pour entrer dans le canal des Rois ; et cette circonstance aura causé la méprise de
Strabon. D'ailleurs, on ne doit pas perdre de vue que Strabon.n'a souvent fait usage
que des itinéraires et de quelques positions qu'il regardoit comme invariablement
déterminées par les géographes anciens. On peut, donc apprécier les erreurs des
itinéraires, qui résultent des distances, dont quelques-unes ne comportent quelque-
fois que très-peu de réduction , quand d'autres peuvent en exiger jusqu'à un cin-
quième et plus, à cause des sinuosités des routes (i), sur-tout dans la basse Egypte,
où les lacs et les canaux occasionnent de fréquentes inflexions dans les communi-
cations; et quand les distances ont été données en temps [heures de marche],
les différences ont du varier suivant que les marches étoient faciles ou pénibles
dans des sables mouvans.
Le rétablissement du site de Péluse , qui fut long- temps le rempart et la clef de
l'ancienne Egypte [Sin robur Misraim, et Pelusuim robnr ^Egypti] ', ne comporte
aucune discussion; car le temps en a conservé les ruines, et la signification de son
nom se retrouve dans celui de Tyneh, à l'est et à l'embouchure de la Pélusiaque,
conformément aux indications de tous les auteurs. Péluse étoit , dit Strabon , à vingt
stades de la mer : on les retrouve en effet dans la distance actuelle de i ^ à 1 600 toises
de ses vestiges au rivage ; distance qui n'auroit pas changé depuis près de 2000 ans.
Nous donnerons encore un exemple des erreurs des tables de Ptolémée dans
la comparaison suivante , en nous bornant à ne considérer que les latitudes, que
l'Almageste établit ainsi :
INDICATIONS DES LIEUX.
LATITUDES.
DIFFÉRENCES.
[ Heroopolis .
Positions de / Arsinoé
30 0' 0"
2Q. IO. O.
28. 50. O.
o° 50' 0"
/ Clysma
Totaux
O. 20. O.
• ' '
I. 10. 0.
Or, si Heroopolis devoit être vers Soueys, Arsinoé, que l'on place générale-
ment vers ce port , et Clysma , seroient reculées au sud ; savoir :
(1) On reconnoîtroit bientôt l'impossibilité de faire les distances n'y soient exactement indiquées, mais parce
concorder les distances indiquées numériquement par les qu'elles ne constatent pas les sinuosités et les inflexions
itinéraires , si l'on vouloit, par exemple, construire la des différentes routes qui communiquent entre les mêmes
carte de la France d'après le livre des postes : non que villes.
DES DEUX MERS.
53
INDICATIONS DES LIEUX.
DISTANCES.
DEGRÉS.
TOISES.
LIEUES.
MILLES ROMAINS.
n . . t ) Arsinoé , de.
o° 50' 0"
0. 20. 0.
47,3 5 2 -
18,941.
21.
8.
LXIII.
XXV.
63.
2 5-
Positions de. . . {
i Clysma, de
Totaux
I. 10. 0.
66,203.
2Q.
LXXXVIII.
88.
II suffit de considérer ces résultats , pour en reconnoître l'inexactitude. Ne
pouvant donc pas compter sur les tables de Ptolémée, nous chercherons à réta-
blir et à compléter la géographie ancienne de l'Isthme de Soueys d'après les
indications textuelles des auteurs et les divers itinéraires; mais, en avouant combien
ont été faciles et fréquentes les. omissions qu'on peut attribuer à l'emploi des
chiffres Romains dans ces itinéraires, nous reconnoissons que souvent ces erreurs
se vérifient par les distances inverses des lieux du même itinéraire (1).
La route de Babylone à Clysma , de l'Itinéraire d'Antonin , déjà produite ,
fournit sept distances ou mansions dont la somme est de cxxxxvi milles Romains.
Cette route , qui paroît suivre le développement de l'ancien canal , offre toute
l'exactitude d'un itinéraire dans son ensemble et dans ses parties; car elle assigne
à chacune des stations la place qui paroît lui convenir encore par d'autres con-
sidérations.
En effet , de l'ancienne Babylone d'Egypte (2) , dont les vestiges existent au sud
du vieux Kaire, à Heliopolis, dont l'emplacement n'est pas moins connu, on
compte par l'itinéraire xn. m». , qui répondent à la distance qu'on retrouve entre
les ruines de ces deux villes.
La mansion qui suit donne xviii. m», pour arriver à Scenœ veteranomm , qui paroît
avoir été un poste de vétérans du temps des Romains ; distance que d'Anville a
corrigée et réduite (3) , pour la faire correspondre au Birket-el-Hâggy. Or cette
distance de xviii. jvp. coïncide avec el-Menayr, et rien ne s'oppose à cette
application (4).
Le Vicus Judœorum, qui suit la mansion précédente, doit, à raison de xn. ap.,
avoir été près de l'ancienne Pharbœthis (aujourd'hui Belbeys), et répondre à des
(1) L'édition Latine de l'Itinéraire Romain, particuliè-
rement, contient beaucoup de ces omissions, qui se vé-
rifient par l'édition de Bertius, .à laquelle nous avons
donné la préférence.
(2) On trouve encore au milieu des ruines de l'an-
cienne Babylone [Fostât] , aujourd'hui le vieux Kaire,
un vieux château appelé Kasr-ecli-Chamâ , ou Forte-
resse des Flambeaux, qui renfermoit un ancien pyrée,
queJacuti, cité par Golius [in Alferg. p. 152), appelle
Kobbat-Addohhan, ou Temple de la Fumée (d'Anville,
p. 112). II y existe, en effet, une rotonde composée de
six coIonnes,.de style Egyptien, dont l'exécution peut
remontera l'époque de la conquête de l'Egypte par Cam-
byse.
(3) D'Anville se vit autorisé à cette réduction, pour
retrouver les 180 stades qui, suivant Joseph, faisoient
la distance de Memphis à Onion, et qu'il évalue à vingt-
un ou vingt-deux milles : mais cette donnée est elle-même
inexacte; car elle doit être portée à trente-trois milles en
ligne directe.
(4) L'Itinéraire Romain présente de la variation sur la
distance d'Heliopolis à Scenœ veteranorum ; car on trouve
XVIII dans un endroit , et XIV seulement dans un autre:
mais, si ce n'est pas une erreur de copiste, on peut encore
expliquer cette variante , en admettant deux routes ;
l'une , plus directe , dans le bas Nil; et l'autre qui servoit
pendant l'inondation , et qui, d'Heliopolis, obligeoit de
tourner le Birket-el-Hâggy, qui offre un saillant consi-
dérable à l'est ; et ces variations existent en effet entre
Heliopolis et el-Menayr.
Ij4 MÉMOIRE SUR LE CANAL
ruines très-étendues qu on retrouve à une lieue au sud-est de Belbeys , le Viens Ju-
dœornm ne devant pas être pris pour le Castra Judœorum, situé dans un canton qui
dépendoit du nome d'Heliopolis, et où le pontife Onias, sous le règne de Phi-
iometor , éleva un temple dans lequel les Juifs pratiquèrent, pendant plus de trois
siècles, les cérémonies de leur culte. On sait que les Juifs, dont la population
s'étoit prodigieusement accrue, occupoient une grande partie de la province
Augustamnique. V union, ou Castra Judœorum, doit correspondre aux ruines dites
aujourd'hui Tell-el-Yhondy [la colline des Juifs] (i).
Après, vient Tohum ou Thon, qui, dans l'Itinéraire, est à xil M\ du Viens
Jndœorum ; il doit correspondre à A'bbâçeh. Mais Tohum, dans la Notice de
l'Empire, étoit un poste militaire ; et le site d'A'bbâçeh, qui, àf entrée de l'Ouâdy,
fermoit par une levée (la digue de Seneka, aujourd'hui Gisr-Soidtânyeh ou la
digue des Sultans) le seul point de passage pendant l'inondation de la route de
Péluse à Memphis , a toujours dû être considéré militairement.
Le nombre xxiv de la mansion suivante doit faire correspondre à Heroopolis
ou Pithom. C'est, en effet, la distance d'A'bbâçeh à Abou-Keycheyd, où nous
avons fixé la ville des Héros.
Les xvni. ap. qui suivent , portent encore aux ruines que nous avons admises
pour celles du Serapeum,.k la tête des lacs amers, au nord.
Enfin, les L. m\ de la dernière mansion peuvent rigoureusement porter, à-ia-
fois, à Soueys, en tournant au sud le lac amer, et plus directement aux fontaines
de Moïse , par le nord du même lac.
En effet , si Clysma doit correspondre à Soueys , les L. m. peuvent exister
par une route sinueuse, au sud du lac amer. Mais cette fixation, que nous
n'admettons pas , seroit légèrement fondée sur un rapport de signification que
Golius (2) a remarqué entre le Qplioum de la langue Arabe et le Clysma de la
langue Grecque : car l'un signifie ablution, lavage ; et l'autre désigne une submer-
sion , avec la tradition locale que c'est vers cet endroit que l'armée d'un Pharaon
a été engloutie sous les eaux du golfe (3).
Si, au contraire, Clysma doit avoir une position différente du site commun au
Patumos d'Hérodote , au Posidium, à Qplzoum, kArsinoé ou Cleopatris , auDaneon
de Pline, à Soueys, comme le dit positivement Ptolémée, qui le porte à une
latitude plus méridionale de o° 20' (détermination sans doute exagérée) , nous
serons disposés à faire correspondre Clysma aux fontaines de Moïse, et nous ap-
puierons cette opinion de l'autorité de la Table Théodosienne , qui, plaçant Arsi-
noé à l'ouest du golfe , et Clysma à l'autre bord , semble encore porter cette dernière
ville aux fontaines de Moïse, comme première station de la route du mont Sinaï.
Clysma, placé aux fontaines de Moïse, devoit être, comme il est indiqué par
le mol prœsidium, un poste militaire. Enfin, une route qui ne comporte pas autant
(1) A peu de distance et à l'ouest de T«II-eI-Yhoudy , de granit , qui se rattachent au Tell-el-Yhoudy par une
sur la lisière du désert., on remarque un site couvert de levée actuellement dégradée,
ruines, et occupé en partie par des Arabes .; on y ob- (2) In Alferg. p. i44-
serve des monticules assez considérables de grès noir et (3) Voyei le texte dans l'Appendice, §. IV, n.° xi.
DES DEUX MERS. I j C
de sinuosités au nord-nord-est du lac amer, fournit encore les L. jvp. de l'Itinéraire ,
du Serapeum à Clysma. Nous ajouterons que c'est plutôt aux fontaines de Moïse
qu'à Qplzoum, que les termes ablution et lavage, dont Golius s'est prévalu, trou-
veraient leur application, attendu qu'après le passage du bras de mer à Soueys ou
Qplzoum , les Israélites trouvèrent aux fontaines de Moïse les moyens de faire
leurs ablutions religieuses. Il seroit à désirer que l'on connut mieux la signification
du mot Grec Clysma; et si, comme on le suppose, c'est un terme générique, on
pourra admettre plusieurs Clysma : mais nous ne croyons dans aucun cas , qu'il
convienne de placer Clysma à l'entrée de la vallée de l'Egarement , comme l'ont
fait d'Anville, et plus récemment M. le major Rennell, en considération des o° 20'
au sud données par Ptolémée.
L'Itinéraire fournit une route du Serapeum à Péluse par Thaubastum , Sile et
Magdolum , de lx. jvp. En voici les points et les distances intermédiaires :
INDICATIONS DES LIEUX.
DISTANCES.
M IL LES R
VIII.
XXVIII.
XII.
XII.
M A 1 N S.
8.
28.
12.
1 2.
TOISES.
MÈTRES.
De
f Serapeum . . à Thaubastum
6,o48.
.21,168.
9,072.
9,072.
H787. 77 .
4l257. 20.
17681. 66.
17681. 66.
1 Thaubastum. à Sile
\ Sile a Mapfdolum
f
Mapfdolum. . à Péluse
V O
Totaux
LX.
60.
45,360.
88408. 29.
On est d'abord surpris de l'inflexion que présente cette communication, qui
porte tant à l'ouest et jusqu'à Sile ou Selœ [Sâlehyeh], quand la route au nord,
la plus directe , du Serapeum à Péluse, pouvoit n'être que de xxxxviii. jvp. Mais si
l'on considère que ces itinéraires étoient plus ordinairement assujettis aux étapes et
aux mouvemens des troupes , et que les lieux qui y sont désignés , étoient presque
tous des postes militaires, on ne sera plus surpris de ce détour; on le sera moins
encore, si l'on considère que cette route directe étoit plus difficile pour la marche,
à cause des sables mouvans et des lagunes qui l'interceptoient.
A une distance de vin. m\ environ au nord du Serapeum, se trouvent des ruines
qui nous paroissent convenir au site de Thaubastum : une conjecture d'Ortelius ,
qui dit à cet égard, circa paludes Arabiœ videtur ', est très-heureuse, et convient
à cette situation adjacente aux lagunes qui reçoivent un canal dérivé du Nil. En
effet , on retrouve encore une dérivation de plus d'un mille , et qui , partant du
grand canal, dirigée à l'est sur des ruines, à travers ces lagunes, offre encore de
grandes dimensions.
S. Jérôme, écrivant la vie de S. Hilarion, dit que ce solitaire, étant parti de Ba-
bylone, se rendit le troisième jour à un château nommé Thaubastum , oàDra-
contius, évêque d'Hermopolis , étoit exilé. Cette citation et la précédente sont
très-favorables ; et si d'Anville les a fait valoir pour motiver le placement de Thau-
bastum à A'bbâçeh, c'est qu'il ne pouvoit connoître toutes les convenances que le
ï j 6 MÉMOIRE SUR LE CANAL
site où nous reportons Thaubastum, présente plutôt que celui d'A'bbâçeh : car, si
cette position, dont on a dit, circapahides Arabiœ, devoit répondre à A'bbâçeh, on ne
pourroit pas dire sans inconséquence d'A'bbâçeh ce que d'Anviile cite d'un itinéraire
de la Palestine, que l'on trouve dans Sanut (i) , terra est fertilis , et villa abundat om-
nibus bonis; ce qui est encore aujourd'hui fondé par rapport au territoire d'A'bbâçeh.
La mansion suivante satisfait dans les xxviii. jvp. qui font répondre à Selœ ou
Sâlehyeh. Mais les xxiv. jvp. restans, pour la distance indiquée de Selœ à Péluse ,
par Magdolum , devroient être portés à xxxxiv. jvp. pour répondre à la vraie dis-
tance de ces deux villes ; sans pouvoir assigner cependant le site de Magdolum ,
quoiqu'il existe sur cette direction des ruines auxquelles nous pouvons le rap-
porter, et qu'on trouve à xii. jvp. environ de Péluse : mais la distance de Selœ à
Magdolum seroit alors de xxxn. jvp.
Une autre route du même itinéraire, de Péluse à Memphis, y est ainsi détaillée:
INDICATIONS DES LIEUX.
' Péluse à Daphnse
1 Daphnae à Tacasarta
/ Tacasarta à Thou
\Thou à Scense veteranorum .
[ Scense veteranorum . à Heliu
; Heliu . . à Memphis
Totaux.
DISTANCES.
MILLES ROMAINS.
TOISES.
XVI.
16.
I2,0(}6.
xvm.
18.
13,608.
XXIV.
24.
18,1 44-
XXVI.
26.
19,656.
XIV.
i4-
10,584.
XXIV.
*4
I8,l44.
CXXII.
1 22.
92,232.
2 3575- 54
26522. 49
353 6 3- 3 2
38329. 75
20628. 60
35363. 32
79703. 02
La première distance est évidemment fautive , et doit être portée à xxvr au
lieu de xvi, pour répondre à celle qui existe entre les vestiges bien connus de
Péluse et de Daphnœ.
Tacasarta, qui succède à xvm. jvp. au sud, doit se retrouver sur la frontière , où,
d'après la Notice de l'Empire, étoit un poste militaire sous le nom de Tacasiris ; il
répondroit à v. jvp. environ , dans le sud de Selœ.
Enfin, les xxiv. jvp. qui suivent, font retrouver Thou vers A'bbâçeh, où nous
l'avons déjà fait répondre dans la route inverse qui précède , de Babylone à
Clysma. La suite de l'itinéraire est commune à la route inverse, citée plus haut,
de Thou, par Heliopolis et Babylone, vers Memphis.
La plage de Soueys , et la vallée qui fait suite au golfe , vers le lac amer , nous étant
bien connues, nous croyons pouvoir indiquer aujourd'hui le lieu où les Israélites,
sous la conduite de Moïse, dans leur fuite d'Egypte, durent effectuer le passage
de la mer Rouge. Cette circonstance tend à confirmer l'opinion de quelques
savans, plus récemment émise par Niebuhr, que ce n'a pu être qu'au nord de
Soueys; mais sans préciser, comme lui, cet endroit qu'il dit être au Mâdyeh ,
près des ruines de Qplzoum , nous croyons que tout l'espace compris entre le
fond du golfe et le lac amer, qu'on pouvoit considérer comme un isthme
(1) Sanut écrivoit, en 1588, sur la géographie de l'Afrique (Liber secretorwn fidehum cruels, lib. III, cap. 12 ),
submergé
DES DEUX MERS. I j J
submergé avant l'ouverture du canal qui l'occupe, a pu offrir différens points de
passage, la mer devant, à cette époque, le couvrir entièrement.
D'ailleurs , en prenant les Israélites dans la terre de Ramessès , ou dans leur propre
canton du Viens Judœorum, et les suivant dans leur marche et dans leurs stations,
nous voyons que Moïse, qui connoissoit fort bien le désert et le phénomène des
marées, a dû suivre la route indiquée par les circonstances; car, pour ne pas dé-
celer l'intention de sa fuite et de sa sortie d'Egypte, en traversant la plage sub-
mergée, il de voit "s'abstenir de marcher au nord, et de tourner les lacs amers, qui
pouvoient encore se rattacher à l'Ouâdy-Toumylât par une suite de lagunes
marécageuses dues aux crues du Nil (i).
Je n'ai pas cru devoir traiter cette question sans consulter M. Gossellin, qui,
après avoir eu communication de cette partie de mon Mémoire , m'a remis la note
suivante, me laissant la liberté d'en disposer ainsi que je le jugerois convenable.
On y verra que, sans partager notre opinion, conforme à celle de d'Anville, ce
savant, qui reconnoît d'ailleurs la force de nos motifs déduits des itinéraires , per-
siste à préférer l'autorité des historiens et des géographes. Nous laissons au lecteur
à juger sur cette diversité d'opinions; nous nous sommes seulement permis de faire
quelques observations , qu'il nous paroît difficile de détruire.
« Tous les auteurs de l'antiquité qui ont parlé d'Heroopolis, dit M. Gossellin,
» s'accordent à placer cette ville sur le bord immédiat du golfe Arabique , à son
» extrémité septentrionale; on peut voir ce qu'avoient écrit à ce sujet Agatarchides,
» Artémidore,Strabon, Diodore de Sicile, Ptolémée , Agathémère , &c, et ce que
» j'en ai dit moi-même dans mes ouvrages.
« D'Anville a cru pouvoir récuser les témoignages de tous ces auteurs , d'après
y> un itinéraire Romain qui trace une route depuis Babylone d'Egypte jusqu'à
y? Clysma , en passant par Heroopolis. Voici cet itinéraire :
INDICATIONS DES LIEUX.
Babylonia à Heliu
Heliu à Scenae veteranorum.
Scenae veteranorum . à Vicus Judaeorum . . .
De { Vicus Judaeorum ... à Thou
Thou à Hero
Hero . à Sarapiu
Sarapiu à Clysma
DISTANCES.
MILLES ROMAINS.
XII.
XVIII.
XII.
XII.
XXIV.
XVIII.
L.
Totaux cxxxxvi.
78.
68.
146.(2)
9,072.
1 3,608.
0,072.
9,072.
18,144.
1 3,608.
37,800.
110,376.
17681. 66
26522. 4o
17681. 66
17681. 66
35363. 32
26522. 49
73673- 57
21 5 126. 85
(1) L'ingénieur Dubois, qui nous accompagnoit dans la plus généralement avouée, celle de 756 toises, quoique
notre première opération, a publié, sur cette matière, une M. Gossellin, dans ses Recherches sur les mesures itiné-
notice qui a été l'objet d'un rapport que M. Costaz, raires des anciens, pages 6j , 64 et 6j , l'estime à 760
notre collègue, a fait à l'Institut d'Egypte. toises £2.. On a négligé la différence qui résulte de ces
(2) Dans la traduction du mille Romain en toises et en estimations ; elle est de trop peu de valeur dans les dis-
metres, on a conservé à cette ancienne mesure la valeur tances indiquées.
É. M. Z ,
j*
MEMOIRE SUR LE CANAL
33 La totalité de ces mesures , depuis Babylone jusqu'à Ciysma , est de 1 46 milles
» Romains, qui, à raison de 75 par degré d'un grand cercle de la terre, repré-
33 sentent 48 lieues T , de 25 au degré.
» II existe deux routes pour se rendre du vieux Kaire, où étoit l'ancienne Ba-
33 bylone d'Egypte, sur les bords du golfe Arabique, en passant par Heliopolis;
33 d'Anville s'est trompé dans le choix de ces routes.
33 La première suit, dans sa plus grande longueur, les vestiges du canal qui
33 joignoit le Nil au golfe Arabique. Par cette route, la position d'Heroopolis,
3? distante de Babylone de 78 mille pas [26 lieues] , répondroit assez exac-
ts tement aux ruines d'Abou-Keycheyd ; et les 68 mille restans [22 lieues y] ne
33 porteroient que jusqu'au cap occidental du petit golfe de Suez, vis-à-vis des
33 fontaines de Moïse. • .
33 Cette opinion est celle qu'a suivie d'Anville: elle s'écarte, comme je l'ai dit,
33 du témoignage de tous les anciens, puisqu'il s'est vu forcé,
33 1 .° De mettre Heroopolis au milieu de l'Isthme de Suez, à plus de seize lieues
33 du golfe Arabique, quoiqu'il soit certain qu'Heroopolis étoit le port d'où par-
33 toient les vaisseaux destinés à parcourir le golfe ;
33 2. De supposer un peu plus de longueur à la seconde partie de l'itinéraire,
33 pour placer Ciysma à l'entrée de la vallée de l'Égarement.
33 Ciysma est la même ville que les Arabes ont appelée Qpl^piim. Ils recon-
33 noissent qu'il a existé deux Qpl^pnm : l'une, dont les ruines se retrouvent encore
33 au nord, près de Suez, étoit par conséquent à l'extrémité du golfe, tandis que
33 l'autre se trouvoit à un degré plus au midi que cette extrémité, comme Ptolémée
33 le dit positivement. La montagne au pied de laquelle cette seconde ville étoit
33 située, s'appelle encore Gebel-Qol^pnm , et c'est incontestablement la Ciysma
33 de l'itinéraire. La seconde route qui conduit de Babylone au golfe Arabique,
33 est beaucoup plus courte que la précédente ; elle a toujours dû être préférée ,
33 comme elle l'est encore aujourd'hui : on l'appelle , dans le pays, Darb-el-Hâggy
33 [ la route des Pèlerins] ; et c'est celle que décrit l'itinéraire.
33 Depuis le vieux Kaire, par Heliopolis, Birket-el-Hâggy et Ageroud, jusqu'à
33 Suez, près de laquelle je place Heroopolis , la route (1) est de 32 lieues, qui
33 représentent, à la vérité, 96 mille pas, au lieu de 78 mille que donne l'iti-'
33 néraire ; mais j'observe que les chiffres de cette route offrent des variantes, et
33 qu'il existe des manuscrits qui portent :
(1) Nous observons que, par cette direction, Scenœ nécessaire de passer par Heroopolis, comme celle-ci
veteranorum , Vicus Judceorinn , et Thou , auraient été l'exigerait, si le Serapeum étoit vers el-Touâreq, au
dans le désert; ce qu'on ne peut admettre d'après toutes débouché de la vallée de l'Égarement, à moins que ce
les considérations qu'on a déjà exposées. Serapeum ne soit différent de celui de l'autre itinéraire cite
Nous observons encore que par une route du même par M. Gossellin. [Note de l'auteur du Mémoire / LP. )
itinéraire, désignée du Serapeum à Péluse, il n'est pas
DES DEUX MERS.
59
INDICATIONS DES LIEUX.
iBabylonia à Heliu
Heliu à Scenae veteranorum.
c Scenae veteranorum. à Vicus Judaeorum. . .
IVicus Judasorum ... à Thou
Thou à Hero
Totaux.
DISTANCES.
MILLES ROMAINS.
XII.
12.
XXII.
22.
XXII.
22.
XII.
1 2.
XXIV.
2-4-
LXXXXII.
9 2 -
9,072.
.16,632.
16,632.
9,072.
18,144.
60,552.
MÈTRES.
17681. 66
32416. 37
32416. 37
17681. 66
35362. 32
135558. 38
33 Ce résultat de lxxxxii milles, ou trente ligues y, ne diffère donc que d'une
33 lieue j , sur une route qui n'est peut-être point tracée très-exactement sur la
33 carte que vous m'avez remise: d'ailleurs, cette petite différence est trop peu
33 sensible pour s'y arrêter. Quant aux variantes dont je fais usage, continue M. Gos-
33 sellin, comme elles sont citées dans l'édition de Wesseling r et que les chiffres des
33- anciens itinéraires ont besoin d'être justifiés et corrigés d'après les reconnois-
33 sances positives du terrain, je ne crois pas qu'on puisse faire difficulté d'ad-
33 mettre les distances que je présente.
33 II est donc certain que , d'après les mesures précédentes , Heroopolis pouvoit
33 se trouver sur les bords et à l'extrémité du golfe Arabique (1) ; et comme tous
35 les anciens la placent en cet endroit, il me paroît impossible de la transporter
» aux ruines d'Abou-Keycheyd.
33 En continuant la route indiquée par l'itinéraire, je trouve que les xvni mille
33 pas, ou six lieues, à prendre d'Heroopolis , placent le Serapeum à l'entrée de
33 la vallée de l'Egarement, et que les autres L mille pas, ou seize lieues T , con-
33 duisent au pied du mont Qplzoum, où étoit, comme je l'ai dit , l'ancienne
y> Clysma. t>
Nous avons dit précédemment que M. Gossellin nous avoit permis de placer
cette note à la suite de notre discussion; mais persister dans une opinion con-
traire à celle de ce savant, dont l'autorité est suffisamment établie pour ceux qui
connoissent ses recherches profondes en géographie , c'est donner la mesure des
doutes et des difficultés que présente l'étude de la géographie ancienne.
(1) Nous rappellerons notre opinion, que le lac amer
a dû anciennement faire partie de la mer Rouge; que,
formant alors le fond du golfe, il n'en a étç détaché que
par les attérissemens successifs qui ont formé l'isthme de
cinq lieues, que Philadelphe fit rouvrir pour y faire le ca-
nal dont nous avons retrouvé les vestiges ; et comme//e-
roon ( la même sans doute que Y Heroopolis des Grecs )
pouvoit être-réputée au fond du golfe, dans l'emplacement
d'Aboù-Keycheyd, près duquel la mer pouvoit encore
remonter par l'effet des marées, on n'aura pas cessé de répé-
ter, en parlant du golfe, in quo Heroum oppidum est;
expression qui devient la source d'une grande diversité
d'opinions sur la véritable, situation à' Heroopolis, Enfin
nous observons que le silence absolu d'Hérodote sur les
lacs amers, quand cet historien est entré dans quelques
détails sur la naissance et la direction du canal, vient
à l'appui de notre conjecture, que les lacs n'existoient
pas du temps des premiers Pharaons, et qu'ils faisoient
encore partie du golfe Arabique. [Note de l'auteur du
Mémoire, L?.)
E. M.
Z *
i 6o
MEMOIRE SUR LE CANAL
s. m.
EXTRAIT
Du Journal historique et géologique du Nivellement de l'Isthme
de Soueys, par le Canal des deux mers;
De Soueys sur la Mer Rougt , à Tyneh sur la Méditerranée , au Kaire ,
et aux Pyramides de Gy^eh.
STATIONS.
Total.
£
haute.
basse.
(î) Soueys,
mètres.
2,270.
580.
640.
800.
800.
800.
1,200.
800.
800.
1,076.
1,200.
8,696.
ORDONNÉES
DES LIEUX.
150. O. o.
155. 6. o.
144. 3. 9.
150
0,
0.
48. 726.
*47
9-
8.
48. 013.
147
5-
9-
47. 907.
149
2.
8.
48. 473-
147
11.
0.
48. 049.
149
1.
2.
48. 433.
150
8.
1 1.
48. 967.
150
9-
9-
48. 990.
'5 1
0.
8.
49. 069.
151
11.
6.
49- 3 6i -
152
1 1.
6.
49. 687.
8. 726.
50. î 12.
46. 878.
NOTES HISTORIQUES ET GÉOLOGIQUES.
I. re PARTIE.
De la Mer Rouge à la Méditerranée,
S- I."
KJ N a pris dans le nivellement de l'Isthme de Soueys ,
commencé le 12 pluviôse an 7 [31 janvier 1799], un P^ an
général de comparaison de cent cinquante pieds , supérieur à
la pleine mer du 5 pluviôse an 7 [24 janvier 1799], repérée
à la naissance des vestiges de l'ancien canal, par un piquet
planté au niveau de sa laisse, à une distance nord, du port de
Soueys, de 2,270 mètres, vers le fond du golfe. Toutes les
cotes ou ordonnées inscrites au présent journal sont rap-
portées à ce plan, et donnent les hauteurs respectives du sol
de l'Isthme, aux lieux désignés.
Voye^ la carte hydrographique de la basse Egypte (n.° 10),
le plan particulier du port de Soueys ( n.° 11), et les cartes
du grand Atlas dressé au dépôt de la guerre.
Report de la pleine mer, à la tête du canal, à 2,270
mètres du port de Soueys.
Les distances des stations sont exprimées en mètres,
comme ayant été prises avec des chaînes métriques.
Les résultats du nivellement sont exprimés en pieds de
France, parce que les règles des mires portoient cette divi-
sion des anciennes mesures; on les a traduits en mètres.
(1) Pour déterminer à Soueys la pleine mer du 5 pluviôse,
on l'a rapportée au plan supérieur de la tablette (degauche),
pratiquée dans le portail de la maison de la marine, face
nord, à Soueys. Cette tablette ayant été trouvée, de cinq
pieds huit pouces trois lignes , supérieure à cette marée ,
on a i44 ds 3° 9 l pour ordonnée de ce point de repère.
Entre les stations n. os 6 et 7, passe le chemin des cara-
vanes, du Kaire à la Mekke, par le château d'Ageroud.
DES DEUX MERS.
i3-
14.
16.
17.
18.
19.
20.
23.
24.
25.
26.
800.
800.
800.
800.
360.
880.
920.
1,200.
800.
800.
780.
340.
800.
21,656.
21,656,
ORDONNÉES
DES LIEUX.
154. 2. O.
155. 8. 2.
I55. 5. II.
155. I. O.
ïJS- 5- S-
ij6. 2. 3.
155. 4. 9.
156. 10. 8.
158. 1. 5
159. 8. 9.
159. 11.
6.
159. 8. 7.
157. 10. 7
'59- 7- 2.
161. 9. 1.
165. 3. o.
50. 079.
50. 571.
50. 510.
5°- 377-
50. 496.
50. 736.
50. 479.
50. 964.
51. 363.
51. 886.
51. 960,
51. 882.
51. 286.
51. 843.
5 2 - 545-
53. 680.
NOTES HISTORIQUES ET GÉOLOGIQUES.
On trouve, au commencement de la station n.° 11, des
vestiges de maçonnerie sur la digue ouest du canal. Le
relief des digues, qui , dès leur naissance (deîa i.' e à la 8. e
station), n'a pas progressivement plus de 1 , 2, 3 et 4 pieds
de hauteur, prend en cette partie 8 à 10 pieds; la surface
des digues, ainsi que celle du sol environnant, est couverte
de gypse ou sulfate de chaux.
A la station n.° 14 , la largeur du canal est de 40 mètres
mesurés, et la hauteur des digues de 4 à 5 mètres. Le sul-
fate de chaux est très-abondant à la surface des digues et
du désert.
A la station n.° 15 , on remarque, dans le canal et aux
environs, des traces d'une végétation assez abondante, pro-
duite par des eaux pluviales qu'y amènent des ravines de la
partie de Youest.
Dans l'intervalle de la station n.° 16, on trouve des ar-
brisseaux et une abondante végétation. La largeur du canal,
dans cette partie, est de 50 mètres mesurés; l'encaissement,
qui en est profond, est bordé de digues de 5 , 6 et 7 mètres
de hauteur, recouvertes de gypse et de cailloux. On a fait
une fouille de 5 pieds de profondeur dans le milieu du lit
du canal; on en a retiré un sable gras, argileux, salin et
très-humide.
Des ravines considérables d'eau pluviale affluent de l'ouest
dans le canal, dont la largeur se réduit, aux stations n. os 17,
18 et 19, à 24 mètres mesurés.
Dans les intervalles des stations n. os 20 et 21 , les digues
du canal sont presque entièrement effacées ; mais la végéta-
tion qu'on y trouve, en indique aisément les traces. On a
fait, au point de la station n.° 21, une fouille de 4a 5 pieds
de profondeur au milieu du lit du canal; on en a retiré du
gypse qui s'y trouve par bancs , et une terre glaise mêlée
d'un sable assez compacte et d'une humidité saline.
Dans les intervalles des stations n. os 23 , 24 et 25 , îa
végétation est très-abondante; les digues y conservent une
hauteur de 6, 8 et 10 pieds. Près et à l'est des digues,
on trouve des restes de constructions, et le désert y est
couvert de cailloux.
Au point extrême de la station n.° 26 , on trouve une
espèce d'îlot dans le milieu du canal, dont les traces sont
entièrement effacées; le canal débouche dans une partie
basse du désert, où le nivellement fait voir que la mer
Rouge porteroit 15 pieds de hauteur d'eau, si l'on en ré-
tablissoit la communication avec cette mer. C'est dans cet
endroit qu'a dû commencer le canal que Ptolémée II fit ou-
vrir des lacs amers au golfe Arabique , au fond duquel éto'it
bâtie la ville à'Arsinoé, ou Cleopatris.
C'est vers ce même point que, le 10 nivôse an 7 [30
décembre 1 798], Iegénéral en chef BONAPARTE, accompa-
gné de M. Monge, et des généraux Berthier, CaffareIIi,&c.
termina la première reconnoissance du canal, et d'où, à
la nuit, il se dirigea vers la caravane qui, de Soueys, se
rendoit à Belbeys. Voye^ le Courrier d'Egypte, n.° 24.
La longueur des vestiges du canal est de 21,656 mètres
6:
i 02
MEMOIRE SUR LE CANAL
STATIONS.
OHDONNÉES
DES LIEUX.
Report. .
35-
40.
45-
50.
55-
21,656.
2,300.
240.
2,7 S o.
600.
2,340.
600.
2,760.
420.
2,360.
800.
2,720.
400.
Total.
42,746.
165. 4. 3.
177. 1. 10.
180. 4. 4.
177. 1. 4.
180. 5. 4.
191. 10. 1.
53- 7i4.
57. 546.
58. 588.
57- 533-
58. 615.
62. 317.
NOTES HISTORIQUES ET GÉOLOGIQUES.
mesurés. L'extrémité nord se trouve à une distance de
23,926 mètres du port de Soueys.
s. 11.
Le désert, dans les intervalles des stations n.° 27 à 34,
n'offre qu'un sol aride, couvert de gravier, de petits co-
quillages et d'un sable ferme.
Dans la ligne n.° 35 , on trouve de la végétation et
quelques arbrisseaux.
Au point extrême de la ligne n.° 40, on trouve un banc
de grès jaunâtre, d'une espèce très-dure. Le sol n'est formé,
au nord, "que de cette espèce de grès. Nous dressâmes nos
tentes dans cet endroit, où nous passâmes la 3.° nuit, le
14 pluviôse an 7 [2 février 1799] : deux épais buissons
nous fournirent amplement, ainsi qu'à notre escorte, des
moyens de nous chauffer; car, bien que les journées soient
très-chaudes en Egypte, et sur-tout au sein des déserts,
les nuits y sont fraîches, humides, et même très-froides
en hiver. Cependant le plus grand degré de froid, observé
au thermomètre de Réaumur, n'a pas dépassé deux degrés
au-dessous du zéro de glace; ce qui n'a eu lieu, pendant
tout cet hiver, que de trois à cinq hetires du matin.
De ce point, M. Gratien Le Père, suivi d'un sapeur,
poussa une reconnoissance des lieux jusqu'à 5,000 pas au
nord-nord-est , pour y rechercher les traces du canal. II n'y
trouva qu'un sol d'un grès jaunâtre, rocailleux, et qui semble
avoir été travaillé par les eaux. S'étant aperçu que le sol s'éle-
voit de plus en plus, cet ingénieur revint nous rejoindre
dans la marche de nos opérations du 15 au matin.
Le désert, dans les lignes des stations n.° 41 à 46, sur
3,18b mètres, n'est formé que d'un sable mêlé de gravier
et de petits coquillages.
A l'extrémité de la station n.° 45, on trouve un épais
buisson , et un autre dans la ligne n.° 46 à 47-
La ligne nord-est sud-ouest (n.° 47 à 60), dirigée sur un
pic très-élevé de la montagne, comprend, dans une seule
direction, 8,020 mètres de longueur.
Dans lès intervalles des stations n.° 52 à 60 , suivant
une distance de 4*620 mètres, le désert offre un sol remar-
quable par de nombreuses cristallisations de sels de diffé-
rentes espèces. Ces cristaux;, qui se trouvent en relief sur
le terrain , présentent l'aspect d'un bois coupé à 2 et 3
pieds de terre; on s'y nréprend à une demi-lieue de dis-
tance. Ces sels contiennent peu de sel marin pur, du
natron en petite quantité, et du sulfate de chaux en abon-
dance.
La configuration particulière de ces masses salines in-
dique, d'une manière irrécusable, en cette partie du désert,
un long séjour des eaux de mer, que les filtrations et les
évaporations auront fait disparaître, après que les attérisse-
mens en auront interrompu la communication avec le golfe
Arabique. La surface de ce sol, inférieur de 40 à 50 pieds
à la mer Rouge, ne doit laisser aucun doute sur la position,
en cette partie, des lacs amers , que Strabon, Pline et
DES DEUX MERS.
6
STATIONS.
Report. .
60,
42,746.
800.
i 3 48o.
63.
2/ Tôt.
760.
45,786.
64.
240.
67.
Total.
240.
960.
ORDONNÉES
DES LIEUX.
181. IO. I.
179. 4. 7
174. 3.
152. 4. 4.
145. 9.
47,886.
59. 069.
270.
56. 610.
49. 493.
47. 363.
NOTES HISTORIQUES ET GÉOLOGIQUES.
d'autres historiens placent dans l'Isthme de Soueys, entre le
Nil et la mer Rouge.
Le désert, à 5 ou 600 mètres au nord as la ligne n.° 60 ,
est dominé par un banc très-étendu, courant au sud-ouest,
élevé de 6 à 8 pieds au-dessus du sol sablonneux et hu-
mide qui l'environne de toutes parts. Ce banc est un plateau
salin, épais', et recouvrant des cavités de 6, 8 à 12 pieds,
au fond desquelles on aperçoit, à travers des crevasses à
la surface, une eau limpide, que nous trouvâmes extrême-
ment salée et arrière. Ces plateaux salins, que l'on croit
d'espèce gypseuse, offrent le spectacle parfait de la débâcle
d'une rivière qui , couverte de glaçons brisés , les aurait
chariés et déposés sur une plage aride et sablonneuse:
le passage de ces lieux est très-dangereux. La nature et la
constitution de ce sol mériteraient un examen plus par-
ticulier, et l'œil exercé d'un chimiste.
Le 15 pluviôse an 7 [ 3 février 1799], le manque absolu
d'eau nous força d'abandonner l'opération. On planta trois
piquets de repère au point extrême de la station n.° 63 : le
lendemain 16, nous marchâmes sur Abou-Nechâbeh , où
nous n'arrivâmes que le 17, en dix heures de marche.
Abou-Nechâbeh, que la carte écrit Abou-el-Cheykh, est
un santon desservi par un cheikh Arabe, qui y vit avec sa
famille : il est situé sur le bord sud de la vallée des Toumy-
lât, près d'une dune de sable très-élevée et que l'on voit
de très-loin. De son sommet on aperçoit, au sud, la mon-
tagne à pic près de laquelle nous quittâmes l'opération du
nivellement, et qui en est distante de dix heures de marche.
La position de ce lieu a été déterminée, par l'astronome M.
Nouet, a29° 32' 1" de longitude, et à 30 3 1' 10" de latitude.
Cette première partie du nivellement (du n.° 1 a 63 ) ,
de 45,786 mètres de longueur, a été faite du 12 au 15 plu-
viôse an 7 [du 31 janvier au 3 février 1799], par les ingé-
nieurs Gratien Le Pire, Saint- Genis et Dubois , présent
l'ingénieur en chef Le Pire.
s. ni.
L'OPÉRATION du nivellement, abandonnée le 15 plu-
viôse an 7 [3 février 1799], a été reprise du 8 au 25 ven-
démiaire an 8 [du 30 septembre au 17 octobre 1799].
Cette partie, qui prend du point de repère dans le bassin
des lacs amers ( n.° 64) , jusqu'au Mouqfâr (n.°2o8), est de
51,331 mètres de longueur. L'opération a été faite du Mouq-
fâr au point de repère : mais , pour donner au journal du
nivellement une marche suivie, de la mer Rouge à la Mé-
diterranée, on a pris la contre-marche; ce qui, en rétablis-
sant dans ce journal un ordre que ne comportent pas les
difficultés des opérations dans le désert, ne change rien
à l'exactitude des calculs,
. Dans l'intervalle des stations n. os 67 et 68, on remarque,
à la surface du désert, les traces des rives du lac. Elles
sont aussi sensibles que les laisses ordinaires des rivages de
la mer, que l'on reconnoît à des amas de coquillages, de
\6i
MEMOIRE SUR LE CANAL
113.
119.
152.
*53-
J ?7-
3. c Tot.
159.
164.
171.
m-
190.
Total.
ORDONNÉ
DES LIEUX,
-
IEDS.
108.
2. 3.
87.
O. IO.
3 1 -
8. 5.
82.
2. 1.
177.
8. 4-
1,640.
306.
1,940.
120.
3,500.
400.
400.
2,000.
600.
14,190.
580. 156. 9. o
320. 150. 8. 6.
1,880..
400. 151. 11. 4.
179- 3- IO
204. 3. 2.
77,122.
660.
1,860.
800.
3,360.
620.
1,320.
240.
4,740.
260.
91,182.
152. 6. 7.
151. 11. 10.
161. 9. 6.
162. 7. 1.
167. 2. 1.
26
57
58
66
5°
48
49
143.
298.
693.
722.
250.
353-
918.
956.
357-
49. 554.
49. 371.
52. 556.
52. 815.
54. 304.
NOTES HISTORIQUES ET GÉOLOGIQUES,
gravier et de cailloux roulés. Le bassin des lacs amers a dû
former, en effet, un bras de mer dans cette partie de l'Isthme.
On doit remarquer que le nivellement en indique d'une ma-
nière assez précise le niveau, puisque les ordonnées des deux
stations entre lesquelles on retrouve ces laisses, doivent né-
cessairement donner, dans leur intervalle, celle de 150^ o°
o 1 , qui est l'ordonnée du niveau de la mer Rouge.
L'ordonnée 3 i ds 8° 5* ( n.° 89) appartient au pied de la
montagne à pic qui domine les lacs amers. Le pied de cette
montagne est donc élevé de 120 pieds environ au-dessus
de la mer Rouge. La distance de ce point aux rives du
lac, au nord (n. os 67 et 68 ), est de 4,046 mètres.
On retrouve, dans l'intervalle des stations n. os 1 12 et 113,
des sables mouvans et humides, qui environnent les bancs
salins dont le bassin des lacs est rempli : il est dangereux d'y
passer à cheval, à dromadaire ; les Arabes même évitent de les
passer à pied. Quelques-u ns de nos chameaux ont failli y périr.
Nous avons éprouvé les plus grandes difficultés dans ce passage.
L'ordonnée 204 ds 3 z [ ( n.° 119) appartient au point
le plus bas des lacs, dans la ligne du nivellement. On doit
voir que la mer Rouge'y aurait 54 pieds, et la Méditerranée
23 à 24 pieds de hauteur d'eau , si l'on venoit à y reporter les
eaux de ces mers.
Entre les stations n. os 152 et 153, on retrouve les limites
des lacs, dont l'étendue nord et sud, dans la ligne du ni-
vellement ( de la 68. c à la 153.° station ) , comprend 27,796
mètres. On y voit les laisses des eaux de mer, semblables
à celles observées et rapportées ( n. os 67 et 68 ).
Près de la station n.° 157, on trouve un tertre couvert de
fragmens de grès, de granit et autres pierres. On y re-
connoît très-bien les restes d'un édifice de forme circulaire:
le diamètre de ce monticule peut avoir de 140 à 150 toises.
Nous pensons que ces ruines appartiennent à un temple
de Sêrapis que quelques auteurs placent dans ces lieux,
et que nous avons désigné sous le nom de Serapeum, Une
espèce de vallée, dessinée par une petite chaîne de dunes
à la droite, se prolonge sur 2,000 mètres environ de lon-
gueur, dans une direction nord-ouest. Au-delà on retrouve
les vestiges du canal parfaitement marqués.
Les vestiges du canal offrent, dans une seule direction
sud-est, nord-ouest j de 5,000 mètres de longueur, un encais-
sement profond et des digues très-bien conservées. Les
vestiges s'étendent de la station n.° 159 à la station n.° 175 ;
ce qui comprend 6,200 mètres de longueur.
L'ordonnée 1 5 i ds 1 1° io 1 de la station n.° 164 appar-
tient à un lieu que les Arabes nomment Henâdy-el-Cheykh,
Toute cette partie du désert est très-boisée; les eaux de
l'inondation du Nil la couvraient le i. er frimaire an 9
[22 novembre 1800].
A la station n.° 171, on trouve une dérivation du ca-
nal, se dirigeant à l'est, vers un monticule de ruines qui en
est distant de 2,000 mètres environ.
A la station n.° 175 , les traces du canal sont perdues jus-
qu'à Saba'h-byâr, distant au nord-ouest de 6,700 mètres envi-
ron. Une chaîne de dunes à gauche semble dessiner l'ancienne
DES DEUX MERS.
*;
STATIONS.
ORDONNÉES
DES LIEUX.
Report. .
l 95-
205.
DISTANCES.
9î,l82.
1,495-
400.
1,040.
320.
1,140.
180.
169. 11. S.
164. 6. 9,
158. 1. 5
208.
760.
600.
157. 6. 2.
4- e Total. 97,1 17.
É. M.
55- VS-
53. 456.
ji. 363.
51. 166,
NOTES HISTORIQUES ET GÉOLOGIQUES.
direction du canal. L'inondation de l'an 9 [1800] a porté
dans cette partie, des eaux qui y formoient une rivière.
L'ordonnée 169'^ u° 8 1 (station n.° 195) appartient
à un lieu que les Arabes nomment Saba'h-byâr [ les sept
Puits]. On y trouve, en effet, quelques sources d'eau sau-
mâtre. Cette dénomination doit être très-ancienne ; ce
nombre septénaire le fait présumer.
On comprend sous le nom de vallée de Saba'h-byâr
toute la partie entre le Cheykh-Henâdy et la digue transver-
sale qui termine la vallée des Tovmylat. Cette vallée, extrê-
mement boisée, garantie au sud par une chaîne continue
de dunes plus ou moins élevées, offre beaucoup de traces
de culture sur les bords de l'ancien canal, dont la cunette
conserve ç_à et là des eanx de pluie pendant plusieurs mois
de l'année. Elle est très - fréquentée par quelques tribus
d'Arabes qui y font paître leurs bestiaux.
Il y avoit plus de trente ans que le Nil, dont l'inondation
de 1800 porta des eaux jusqu'au Cheykh-Henâdy, n'avoit
couvert cette vallée, qui est, à n'en pas douter, ia terre de
Gessen de la Genèse, et qu'un Pharaon, Ramessès, donna
à la tribu des Arabes pasteurs, dont Jacob étoit le \ ejieykh
[ou le chef].
La tribu des grands Terrâbins, Arabes de la Syrie, après
notre expédition en ce pays, obtint du général en chef
Kléber la permission d'habiter cette partie de l'Isthme.
L'ordonnée 157 e14 6° 2. 1 ( n.° 208 ) est prise sur un bloc
<îe granit, à l'angle nord est des ruines d'un bâtiment situé
sur le bord du canal, dont le fond a été trouvé, par une
opération particulière, de 8 Hs 4° o 1 plus bas; ce qui lui
assigne l'ordonnée de 1 6 5 ds 2 10 1 .
Les eaux de l'inondation y avoient,Ie 1." frimaire an 9
[22 novembre 1800], une hauteur dgmens de granit, de marbre, de verre , et quelques
restes de bâtisses en briques crues et cuites, on trouve
un monolithe de granit rouge, qui offre trois figures Egyp-
tiennes, un peu plus grandes que nature, assises les unes
413.
130.
171. 4. I.
55. '658.
à côté des autres , sur un grand et même fauteuil à dossier
élevé au - dessus de tête ; elles représentent une prêtresse
Egyptienne ayant à ses côtés deux prêtres , tous trois re-
vêtus des bonnets de leur ministère. Le dos ainsi que les
4.14,
130.
168. 0. 6.
55, 586.
côtés de ce fauteuil à bras sont couverts de caractères hiéro-
glyphiques. ( Voye^ la carte hydrographique, n.° 10,, et le
dessin de ce monolithe, donné par M. Févre. )
4I5.
130.
172. 2. 5.
55. 938.
Les ordonnées des stations n. os 413 et 414 sont prises sur
les traces de culture que l'on trouve entre les ruines et les
dunes au sud d'Abou-Keycheyd. Celle de la station n.° 41 5
s
■
est prise dans une partie du canal qui va se perdre dans Jes
dunes. On remarque toujours que la déclivité du sol aug-
mente de plus en plus.
1,129.
'
De la station n.°4i5 à celle n.° 425 , le nivellement suit
la chaîne continue des dunes élevées qui se prolongent
des ruines d'Abou-Keycheyd jusqu'à plus de deux lieues au
sud-ouest d'Abou-el-Cheykh (Abou-Nechâbeh) .
425.
130.
174. Q. 3.
5 6 - 529.
De la station n.° 425 à celle n.° 472» les traces du canal
sont perdues sous la chaîne des dunes, au pied de laquelle
on trouve seulement des traces d'une culture abandonnée.
3,250.
Toute la partie de l'Ouâdy depuis Saba'h-byâr jusques
au Mouqfâr et au Râs-el-Ouâdy , est extrêmement boisée.
Les arbres qu'on y trouve, sont le tamaris, V acacia, le
mimosa Nilotica, qui produit la gomme Arabique, &c.
451.
Ï30.
180. I. 7.
58. 514.
L'ordonnée n.° 451 répond à très-peu-près à celle de la
Méditerranée à Tyneh, n.° 342. Le sol se maintient, à un
ou deux pieds près, au même niveau, jusque vers le village
de Rahourny (station n.° 554), sur une longueur de
42,188 pas [32,450 mètres environ].
2,600.
L'inondation extraordinaire de l'an 9 [1800] a dû
jeter dans toute cette partie une hauteur de 20 à 25
pieds d'eau. Cette assertion est si vraie, que MM. Le Père
et Chabrol ont remarqué, dans leur dernière reconnoissance
1 Total.
16,808.
1 . . .
• ♦
DES DEUX MERS.
7
Report. .
472.
485.
3.' Tôt.
500.
503.
510.
5*3-
J4. c Tot.
i6 ; 8o8.
130.
4,600.
80.
5,612.
600.
950.
600.
3,600.
600.
7,100.
600.
41,280.
ORDONNÉES
DES LIEUX. "
*75-
170. o. 5
179. o. 3,
171. 8.. 7
56. 905.
55. 234.
58. ,53.
59- 5^.
55. 780.
NOTES HISTORIQUES ET GÉOLOGIQUES.
de ces lieux, que la ligne d'eau atteignent presque géné-
ralement la cime des palmiers de la vallée.
L'ordonnée n.° 472 appartient au sol d'un lieu nommé Te-
rebasseh-Yhoudy. De cette station à celle n.° 478 , le nivel-
lement suit la digue nord du canal. De nombreux et épais
buissons ont forcé de suivre cette ligne à quelques pas de
la digue.
De la station n.° 473 à celle n.° 648 , le nivellement a
été fait avec le niveau à bulle d'air. Cet espace comprend
76,634 pas [58,900 mètres environ].
L'ordonnée de la station n.° 485 est prise sur une coupure
d'une grande digue qui barre la vallée, et qui interrompt
le canal, dont les traces ne se retrouvent plus au sud de ce
barrage : cette digue, élevée de 25 à 30 pieds, faite sans
doute de main d'homme, a dû avoir pour but de retenir
les eaux d'inondation , quand elles couvrent la partie supé-
rieure de l'Ouâdy.
De la station n.° 486 à celle n.° 498, les traces du canal
sont perdues ; mais on trouve, en suivant la chaîne des
dunes, des puits dont les eaux sont potables, et des traces
d'une culture abandonnée.
Les ordonnées des stations n.° 500 à 504 sont prises dans
un lieu planté de palmiers , que les Arabes Toumylât ,
qui habitent et cultivent toute cette vallée, nomment Râs-
el-Ouâdy [tête de la vallée ]. Au milieu de cette partie, on
trouve un monticule sur lequel on remarque les restes d'une
enceinte en briques crues, et çà et là, des fragmens de grès,
de granit, et autres traces d'une petite ville abandonnée.
Ce monticule, élevé de 20 à 25 pieds, devoit former une île
dans le temps où cette vallée étoit inondée.
La station n.° 503 est prise dans le canal, près d'un puits
qui donne à cet endroit le nom de Byr- Râs-el- Ouâdy
[Puits de la tête de la vallée]. De cette station, le nivel-
lement va directement à Salsalahmout.
Salsalahmout , village, n.° 510. On retrouve au pied de
la colline qui forme, au nord, la vallée des Arabes Toumylât,
le canal, qui offre, en cette partie, de belles dimensions.
Les ordonnées intermédiaires répondent aux points les
plus bas de la vallée, inférieure au niveau de la Méditerranée
d'un à deux pieds, sur plus de 4,000 pas de longueur.
V Ouâdy -Toumylât, vallée habitée par les Arabes de
ce nom, s'étend depuis la digue transversale au sud d'Abou-
Keycheyd, jusqu'au village d'A'bbâçeh;ce qui comporte une
longueur de près de 14,000 toises, sur une largeur moyenne
de 1000 environ. Cette vallée, aussi susceptible de culture
que le Delta, est fermée, à A'bbâçeh, par une digue qui
empêche les. eaux , dans les inondations ordinaires , de la
couvrir annuellement : ce n'est que dans les inondations
extraordinaires qu'elle les reçoit par la submersion naturelle
de cette digue ; ce qui arrive tous les cinq à six ans. Un
grand nombre de puits, dont l'eau est assez abondante, et
bonne presque par - tout , quoique légèrement saumâtre ,
offre des moyens de suppléer aux canaux d'irrigation dont
cette vallée est privée.
Matardât (station n.° 523), situé sur les digues du canal,
ï 72
7
MEMOIRE SUR LE CANAL
STATION S.
Report. .
530.
536.
537-
561.
579-
595-
610.
624,
5. «Tôt.
651.
731-
732.
753-
6. e Tot.
776.
777-
Total.
41,280.
3,700.
600.
2,180.
400.
300.
10^030.
4oo.
6,800.
400.
8,300.
600.
2,360.
130.
1,676.
130.
ORDONNÉES
-DES LIEUX.
79,286.
14,460.
I3O.
ÎI,36o.
130.
I3O.
2,600.
130.
2,860.
169. II. 4,
176. 6. 5.
179. 8. 7.
111,086.
130.
130.
390.
111,736.
169. 6. 7.
156. 9. 7.
161. 3. 2.
167. 3. 4.
159. 6. 4.
166. 1. 7
I5Î- 7- 3
156. 2. 6
149. 9. 2,
144. 10. 8.
147. 9. 11.
55. 205.
57- 345-
58. 378.
55. 076.
50. 934-
52. 385.
54- 338.
53. 966.
50. 546.
50. 742.
48. 649.
47. 065..
NOTES HISTORIQUES ET GÉOLOGIQUES.
au pied du revers de la colline, côté nord dt la vallée. Ce
hameau se trouve à 2,000 mètres environ au nord du santon
Abou-el-Cheykh. De la station n.°523 à celle n.° 524,1e
nivellement suit la digue sud de l'ancien canal, qui va de
Salsalahmout à A'bbâçèh; ce qui comprend 6,080 pas.
El - Genehatreh , hameau situé sur les digues du canal,
côté nord de la vallée (station n.° 530).
Cherif-el-Toumylât ( n.° 536), hameau situé sur la digue
ducanal, près duquel on trouve, au sud, une hauteur de ruines
que les Arabes nomment Tell-el-Kebyr (station n.° 537). Tell
[colline] est un nom que les Arabes donnent, en général, à
toutes les hauteurs de décombres des anciennes villes.
De la station n.° 538 à celle n.° 554, le nivellement tra-
verse la vallée de Tell-el-Kebyr à Rahourny. On peut remar-
quer par les ordonnées, quoique non portées ici, que le ni-
veau de son sol est toujours inférieur à la Méditerranée.
Rahourny (station n.° 561 ) est un petit village situé sur la
lisière du désert , et au nord d'une forêt depalmiers, qui s'étend
jusqu'auprès de Belbeys, Ce village est à 3,000 mètres environ
au sud-ouest du village d' A'bbâçèh. A une distance de 200
mètres, à l'ouest, on trouve une hauteur de ruines d'une an-
cienne ville.
De la station n.° 555a celle n.° 597, sur une longueur de
16,900 pas [6,500 toises environ], le nivellement longe une
forêt depalmiers sur la lisière du désert.
Sentah , village sur la lisière du désert, à l'entrée de la
forêt depalmiers, au nord de Belbeys (station n.° 579).
L'ordonnée n.° 595 appartient au chemin, au sud de la
forêt , sur la route de Belbeys à Sâlehyeh par Qorrayn,
que la carte écrit Karaym,
Kantarat-el-Kharâyb , pont situé sur une dérivation du
canal de l'Abou-Menegy , qui conserve en cette partie de
belles digues avec revêtement en maçonnerie de briques
cuites. L'ordonnée de ce point appartient à la surface de
l'eau sous ce pont, lé jour de l'opération. De la station
n.° 61 1, le nivellement suit le canal de l'Abou - Menégy
jusqu'à el-Menayr (n.° 73 1 ).
Belbeys. L'ordonnée ( n.° 624) est prisesurla digue du canal
de l'Abou - Menegy , qui passe près et à X ouest de Belbeys.
Les digues du canal, dont les dimensions sont très-grandes,
sont revêtues en maçonnerie de briques rouges dans diverses
parties; on y remarque plusieurs pontceaux qui les traversent.
Zoamel, village, dont l'ordonnée {n.° 651) est prise à
la surface de l'eau du canal de l'Abou-Menegy.
L'ordonnée ( station n.° 731 ) est prise sur le bord d'un
puits près et au sud dn village à' el-Menayr. On peut re-
marquer par l'ordonnée, que c'est seulement aux environs
de ce village que le sol, dans toute la partie du cours
du nivellement, commence à se relever au-dessus du ni-
veau des «aux de la mer Rouge; et par l'ordonnée n.° 753,
que le sol redescend au niveau de cette mer.
L'ordonnée des stations n. os 776-781 est prise près de
Kereçân , le long des ruines considérables que les Arabes
nomment Tell-el-Yhoudy [Tell-Yhoudyeh , ou colline des
Juifs]. Le sol est couvert, en cet endroit, de monticules de
DES DEUX MERS.
73
STATIONS.
NUMEROS. DIS TAN
Rtport. .
7 8l.
792.
804.
836.
37-
7. c Tot.
889.
890.
893.
894.
895.
8.° Tôt.
901.
905.
910.
914.
I Total.
111,736.
130.
780.
130.
390.
130.
1,000.
130.
2,910.
130.
6,630.
124,096.
200.
400.
400.
550.
400.
400.
400.
126,846.
1,925.
400.
1,200.
400.
1,540.
80.
132,611.
É. M.
ORDONNÉES
DJiS LIEUX.
142. 6. I.
145. 10. I.
154. 6. 4.
154. 2. 7.
156. II. 3.
149. 3. o.
i44- 4- 5-
146. "r. 2.
147. 2. o.
144. 8. 5.
143- 3- 5-
141. 8. 6.
142. 2. ,8.
146. o. 4»
142. 5. 2.
130. 9. 2.
i4'- 3- "•
46. 292.
47
50,
5°
50
375
197
00 S
979
482,
47. 458.
47. 8oj.
47- 005.
46. 544.
46. 033.
46. 199.
47- 435-
46. 267.
41. 477'
45. '908.
NOTES HISTORIQUES ET GÉOLOGIQUES.
décombres de briques crues et autres débris de constructions
et de poterie. Ces ruines appartiennent sans doute à la ville
d'Oniorij que Ptolémée-Philometor donna pour asile au grand-
prêtre desJuifs,Onias, et dont il est parlé dans l'Ecriture.
Kafr-Choubak, village ( station n.° 788 ).
Mourgh, village ( station n,° 792 ). L'ordonnée est prise
à la surface des eaux du canal de I'Abou-Menegy.
Koum-el-Haouel.L'ordonnée est prise à la surface de l'eau
du canal de I'Abou-Menegy ( station n.° 804 ).
Beyçous j village situé à 600 mètres environ au nord de
la prise d'eau du canal de l'Abou - Menegy dans le Nil,
et à 9,000 mètres de Boulâq. On remarque, près de cette
embouchure, un pont en maçonnerie de brique sur le canal.
L'ordonnée 1 56 ds n°3' ( n.° 836) est celle de la surface
des eaux du Nil, le 13 frimaire an 8 [ 4 décembre 1799].
Boulâq ( station n.° 889), ville située sur le Nil, à Y ouest
du Kaire,peut être considérée comme le port et le faubourg
de cette capitale, dont elle n'est séparée que par une plaine
de 13 à 1400 mètres.
Le nivellement des stations n. os 889 - 914, qui a été fait
avec un niveau. à bulle d'air, passe dans la plaine à l'est de
Boulâq, et vient reprendre les bords du Nil, à celle n.° 901 ,
vis-à-vis la pointe nord de. l'île de Roudah.
L'ordonnée intermédiaire des stations n. os 894 et 895 est
prise sur la levée faite par les ingénieurs Français, sur 1,500 '
mètres de longueur, et qui communiquoit du quartier général
à l'extrémité sud de Boulâq; la station n.° 895 est prise au
sud de Boulâq , dont l'étendue nord et sud est de 2,7 50 pas.
La ligne du nivellement des stations n. os 902-914, sur
3,040 pas de longueur, suit la rive orientale de l'île de
Roudah, et se termine sur le chapiteau de la colonne du
Meqyâs.
Pente du Nil , du Meqyâs à Beyçous.
Le 13 frimaire an 8 [4 décembre 1799], Te Nil, mar-
quant 9 coudées 16 doigts à la colonne, donnoit pour
ordonnée à la hauteur des eaux de ce jour. . I53 ds 9 9'
L'ordonnée des eaux du Nil, prise à Bey-
çous (station n.° 83 6), a été trouvée, le même
jour, de 156. 11. 3,
3 ds jo 61
Différence donnant une pente de. . .
Cette différence de 3 ds i° 6 1 trouvée le 4 décembre 1799,
entre la pointe sud de l'île de Roudah et le village de
Beyçous, à la prise d'eau du canal de I'Abou-Menegy, sur
une longueur de 16,200 mètres [8,312 toises], suivant le
cours du fleuve, indique une pente de 4 à 5 pouces par
mille toises ; pente qui varie essentiellement comme l'état du
fleuve , mais qu'on peut lui assigner pour pente moyenne.
L'ordonnée 14 i ds 3 1 1 1 de la dernière station (n.°9r4)
est prise sur le chapiteau de la colonne du Meqyâs. Les
subdivisions en coudées de la colonne que nous avons me-
surée avec précision , ont servi à déterminer les ordonnées
de ses parties.
Bh
Iji
MEMOIRE SUR LE CANAL
STATIONS.
ORDONNÉES
-^ - -
DES LIEUX.
NOTES HISTORIQUES ET GÉOLOGIQUES.
NUMÉROS.
DISTANCES.
PIEDS.
MÈTRES.
Cette deuxième partie du nivellement , du Mouqfâr
(station n.° 343 ) au Meqyâs de l'île de Roudah (n.° 914) ,
de 132,61 1 pas [ 5 1,000 toises ] de longueur, a été faite par
les ingénieurs Févre, Devilliers , Duchanoy et Alibert.
Cette opération, commencée le 26 brumaire [17 no-
vembre], a été terminée le 15 frimaire an 8 [6 décembre
1799].
i43- 3- »•
46. 535.
Ordonnée de la XVI. c coudée de la colonne du Meqyâs.
154. 7. 9.
50. 235.
Id. . . des eaux du Nil au Meqyâs , le 23 frimaire
an 8 [14 décembre 1799].
169. ir. 1.
52. 274.
Id. . . de la l. rc coudée au point ^éro de la colonne.
Pente du Nil, du Meqyâs à la Méditerranée.
1 80. 6. 0.
58.633.
Ordonnée de la basse mer à Tyneh (station n.° 342).
164. 2. 9.
53. 348.
Id des basses eaux ou étiage du Nil, à 3 coudées
10 doigts [ 5 ds 8° 4 1 ] de la colonne.
Pente du Nil, du Meqyâs au boghâz de Damiette, sur
272,500 mètres [140,839 toises], distance mesurée sui-
vant le cours du Nil.
16. 3. 3.
5. 285.
180. 6. 0.
JS. 633.
Report de l'ordonnée de basse mer à Tyneh.
140. 10. 9.
45- 768.
Ordonnée de l'inondation de l'an 7 [septembre 1798],
à 17 coudées 10 doigts du point ^éro de la colonne au
Meqyâs.
39- 7- 3-
12. 865.
Pente du Nil dans les hautes eaux de l'inondation de
l'an 7 [1798].
III e PARTIE.
Nivellement de la vallée du Nil, du Meqyâs à ta
grande Pyramide de Gy^eh.
S. VI.
Cette dernière partie du nivellement reprend du Me-
qyâs situé à la pointe sud de l'île de Roudah, traverse la
vallée du Nil, et se termine à l'angle ou arête nord -est
de la grande pyramide de Gyzeh.
Ce nivellement doit servir à faire connoître, par la suite
des temps, les changemens du fleuve dans le terme de ses
crues, dans l'exhaussement de son lit, et dans celui de la
vallée, à la latitude des pyramides.
Les ordonnées sont rapportées au même plan horizontal,
pris pour point de comparaison dans le nivellement du sol
de l'Isthme.
Les distances sont exprimées en pas ordinaires , dont 65
donnent 50 mètres ou 25 toises environ.
9*A>
' '
141. 3- "•
45. 908.
Ordonnée sur le chapiteau de la colonne du Meqyâs.
143. 3. 1,
46. 535.
Id. . . de la XVI. C coudée de id.
169. 11. 1.
52. 274-
Id.. , de la I. r . c coudée inférieure au point %éro de id.
i
• • -1
DES DEUX MERS.
75
STATIONS.
915.
6.
9-
920.
•Tôt.
921.
2.
3-
4-
9 2 5-
2.° Tôt.
926.
7-
8.
9-
930.
93i-
3. e Tot.
2.
3-
4-
93?-
6.
7-
940.
4-
94?-
4.?ïot
946,
9-
950.
1.
2.
3-
954-
j. e Tot.
Pas ordinaires.
IOO,
800
800
800.
4,IOO
I0O.
800.
SOO.
7OO.
4oo.
6,900.
400.
600.
400.
660.
660.
644.
IO,20
IOO.
IOO.
IOO.
IOO.
IOO.
IOO.
IOO.
IOO.
IOO.
IOO.
IOO.
IOO.
IOO.
IOO.
11,664.
IOO.
IOO.
IOO.
IOO.
IOO
IOO.
IOO.
ICO.
IOO.
12,564.
£.■ M.
ORDONNÉES
DES LIEUX.
1 54- 7- 9
154. II. I,
142. 8. 8.
139. 10. 4.
140. 4. 10.
139. 10. 4.
140. 9. 6.
140. 7. 2.
142. 3. 6
142. 7. o
144. 1. 3
148. 1. 8
150. 9. 5
142. 3. 4
142. 1. o,
146. 4. 10
146. 1. 9
:43. 10. 8
147. 4. 3
140. 7. 8
142. 2. 11
139. 10. 10
139. 5. o
140. 5. 7
1 40. 1 1 . 5
141. O. J
140. 4. 5
142. o. 6
.41. 6. 5
1 40. 1 . 1 1
141. 3. 10
<4o. 3.
140. j. 4
f4i. 6
I I.
45
985.
! 39- 7
9-
42
439-
! 34- 7
7-
43
733-
128. 5
10.
41
737-
1 19. 6
5-
38
829.
1 12. 9
0.
36
625.
108. 5
10.
35
240.
!02. 2
1.
33
190.
95. I
4-
30
896.
50. 235.
50. 325.
46. 362.
45-432-
45. 608.
45- 432.
45- 735-
45- 6 7'-
46. 222.
46. 316.
46. 8n.
48. 221.
48. 981.
46. 190.
46. 154.
47- 557
47- 474
46. 741
47. 866,
45- 68î
46. 206
45- 446
45- 164
45. 628
45. 7%
45. 814
45- 597
46. 262,
46. 100,
45- 5 2 9
45. 906
45- 577
45. 622,
NOTES HISTORIQUES ET GÉOLOGIQUES.
Hauteur des eaux du Nil , le 22 fri ni aire an 8 [13 dé-
cembre 1 799 ]-
Hauteur des eaux du Nil, le 2 nivôse an 8 [ 23 dé-
cembre 1799].
Gyieh, Ordonnée des bords du Nil (n.° 915), prise à
l'extrémité sud de l'enceinte fortifiée de ce village.
Kouneyçeh. Ordonnée (n° 920), prise sur un ponteeau
en briques cuites, bâti sur le canal qui passe au pied de ce
village.
Talbyeh. Ordonnée (n.° 925), prise à la ligne d'eau
du canal qui passe près et à l'est de ce village.
On remarquera que les eaux de ce canal, qui sont su-
périeures de 4 pieds à celles du grand bras du Nil, à
Gyzeh (voyez l'ordonnée n.° 914), sont encore de 9 pouces
plus basses que celles de la mer Rouge (de haute mer).
Ordonnée ( n.° 931) des eaux d'un canal qui longe la
lisière du désert, à une distance de 10,264 P as des bords
du Nil (à Gyzeh), et à 2,300 du Sphinx.
La culture delà vallée cesse en cet endroit, où com-
mencent les sables de la chaîne calcaire de la Libye (sta-
tion n.° 932).
On voit que la partie cultivée de la vallée, de Gyzeh
aux pyramides, par les villages de Kouneyçeh et de Tal-
byeh, est de 10,264 pas [3,950 toises environ].
On trouve en cet endroit (n.° 945 ) des débris de pierres
calcaires et numismales dont les pyramides ont été cons-
truites. On y trouve encore des fragmens de grès, de granit
et de marbre.
Sol au pied du Sphinx (n.° 954)- On a déterminé par
une opération particulière l'ordonnée du dessous du menton
du Sphinx à 89^ io° 7" 1 . La distance des bords du Nil au
Sphinx est de 12,564 pas [4,833 toises environ].
Bb
7'
MEMOIRE SUR LE CANAL
STATIONS.
ORDONNÉES
DES LIEUX.
955-
960.
965.
60.
240,
40.
150.
100.
Pas. ..590.
53. o. 5.
16. 4. 3.
966.
967.
968.
id.
\,Pas . ..290.
13. 1. 3.
13. 4. o.
10, 4- I0 -
6. 10. 10.
4.1. 8. 2.
28. 942.
17. 228.
5. 312.
4. 257.
4. 33 1 -
3- 379-
2. 242.
13- 539-
NOTES HISTORIQUES ET GÉOLOGIQUES.
Sol (station n.° 965) à l'angle ou arête sud-est de la
grande pyramide, dont la distance aux bords du Nil (à
Gyzeh ) est de 13,154 P as -
Pietro délia Valle la porte à 12,000 pas. M. Grobert,
officier d'artillerie, de l'expédition d'Egypte, qui a écrit
sur les pyramides, indique cette même distance de 16,000
pas. Mais ces différences varient essentiellement, comme les
marches, que nulle route ne détermine assez dans la plaine
ou vallée, ainsi que dans toute l'Egypte en général.
Les trois ordonnées des stations n. os 966, 967 et 968,
sont prises le long de la base orientale de la plus grande et
la plus au nord des pyramides.
Sol à l'angle ou arête nord-est delà grande pyramide;
c'est ce point que l'astronome M. Nouet a pris pour dé-
terminer la hauteur de la pyramide.
Ordonnée du dessus du rocher taillé en première assise,
formant, à l'angle nord-est, la base de la pyramide.
Hauteur de l'arête supérieure de la plate -bande qui
couvre le couloir ou entrée de la grande pyramide, au-
dessus du rocher taillé en première assise, dont l'ordonnée
est 6 ds io° io' (station n.° 968).
D'après les recherches de MM. Le Père, architecte, et
Coutelle, chef de brigade, les points du rocher qui a
servi de base à la première assise inférieure du revêtement
en pierre calcaire' de la pyramide , ont été retrouvés aux
angles nord-est et nord-ouest. Le premier de ces points est
de 3 ds 6° o' inférieur au dessus du même rocher taillé en
première assise.
Cette troisième et dernière partie du nivellement a été
faite les 25 frimaire et 2 nivôse an 8 [16 et 23 décembre
1799]; savoir, de la vallée à la montagne Libyque ( avec
un niveau à bulle d'air ) , par les ingénieurs Gratien
Le Père, Saint-Genis et Chabrol, et de la lisière du désert
à la- pyramide, par les ingénieurs Fêvre et Jollois.
Fait et rédige , pour extrait conforme aux journaux parti-
culiers des ingénieurs des ponts et chaussées.
Paris, Avril 1802.
Gratien Le PÈRE.
DES DEUX MERS.
77
s. iv.
TRADUCTIONS
DES TEXTES DES AUTEURS ANCIENS ET MODERNES,
Sur le Canal de la Mer Rouge , au Nil et à la Méditerranée.
I. Hérodote (Euterpe, liv. nj. (i)
IN ÉCOS , fils de Psammitichus , entreprit le premier de creuser le canal qui conduit à la mer Erythrée ;
Darius le fit continuer. Ce canal a de longueur quatre journées de navigation, et assez de largeur pour
que deux trirèmes puissent y voguer de front. L'eau dont il est rempli vient du Nil, et y entre un
peu au-dessus de Bubastis : ce canal aboutit à la mer Erythrée, près de Patumos , ville d'Arabie.
On commença aie creuser dans cette partie de la plaine d'Egypte qui est du côté de l'Arabie. La
montagne qui s'étend vers Memphis , et dans laquelle sont les carrières, est au-dessus de cette plaine,
et lui est contiguë. Ce canal commence donc au pied de la montagne : il va d'abord, pendant un long
espace, d'occident en orient; il passe ensuite par les ouvertures de cette montagne, et se porte au midi
dans le goife d'Arabie.
Pour aller de la mer septentrionale a la mer australe, qu'on appelle aussi mer Erythrée, on prend
par le mont Casius, qui sépare l'Egypte de la Syrie : c'est le plus court. De cette montagne au golfe
Arabique, il n'y a que mille stades; mais le canal est d'autant plus long, qu'il fait plus de détours.
Sous le règne de Nécos, cent vingt mille hommes périrent en le creusant. Ce prince fit discontinuer
l'ouvrage, sur la réponse d'un oracle qui l'avertit qu'il travailloit pour le barbare, &c.
IL Diodore de Sicile (liv. i. er , §. i). (2)
On a fait un canal de communication qui va du goife Pélusiaque dans la mer Rouge. Nécos , fils
de Psammitichus, l'a commencé : Darius, roi de Perse, en continua le travail; mais il l'interrompit
ensuite, sur l'avis de quelques ingénieurs, qui lui dirent qu'en ouvrant les terres il inonderoit l'Egypte ,
qu'ils avoient trouvée plus basse que la mer Rouge.
Ptolémée II ne laissa pas d'achever l'entreprise ; mais il fit mettre dans l'endroit le plus favorable
du canal, des barrières ou des écluses très-ingénieusement construites, qu'on ouvre quand on veut
passer, et qu'on referme ensuite très-promptement. C'est pour cela que cette partie du canal qui se
jette à la mer, à l'endroit où est bâtie la ville d'Arsinoé, prend le nom de fleuve de Ptolémée.
III. Strabon (liv. xvii ).
On dit qu'il existe, au-dessus de Péluse en Arabie, quelques autres lacs et canaux , dans les mêmes
parties hors du Delta : vers l'un de ces lacs, se trouve la préfecture Séthréitique , une des dix que l'on
compte dans le Delta. Deux autres canaux se rendent dans ces lacs : l'un se jette dans la mer Rouge
ou golfe Arabique, à. Arsinoé, ville que quelques-uns appellent Cleopatris , et coule à travers ces
lacs , dont les eaux , qui étoient amères , sont devenues douces par la communication du fleuve au
canal. Aujourd'hui ces lacs produisent de bons poissons et abondent en oiseaux aquatiques.
Le canal à d'abord été creusé par Sésostris, avant la guerre de Troie. Quelques auteurs pensent qu'il
(1) Traduction de M. Larcher (Paris, 1802., in-8.') , t. Il, (2) Traduction de i'abbé Terrasson (Paris, 1737, in-12) ,
S. j;S, p. 132. li v . 1 /r / page 6 g 4
I78 MÉMOIRE SUR LE CANAL
Fut seulement commencé par Psammitichus fils, la mort l'ayant surpris; qu'ensuite Darius le conti-
nua, et que ce prince abandonna ce travail presque achevé , parce qu'on lui avoit persuadé , à tort, que
la mer Rouge étoit plus élevée que l'Egypte, et qu'en conséquence, si l'on venoit a couper l'Isthme, la
mer couvriroit ce pays. Les Ptolémées , qui le firent couper, firent construire un euripe [barrière fermée],
qui permettait une navigation facile du canal intérieur dans la mer, et de ia mer dans le canal. Quant
au niveau des eaux , on en a parlé dans les premiers commentaires.
Près d'Arsinoé on trouve la ville des Héros et celle de Cleopatris, à l'extrémité du golfe Arabique,
vers l'Egypte, ainsi que des ports, des habitations, et plusieurs canaux et des lacs qui leur sont
eontigus; on y trouve encore la ville de Phagroriopolis, dans la préfecture de ce nom. L'origine du
canal qui se jette dans la mer Rouge , est au bourg de Phacusa, auquel est adjacent celui de Philon :
le canal a cent coudées de largeur ; sa profondeur , celle qu'il faut aux plus grands bâtimens. Ces
lieux sont situés vers la tête du Delta, où est la ville de Bubaste, dans la préfecture de ce nom : au-
dessus est le canton d'Heliopolis , où est située la ville du Soleil, renfermée dans des digues élevées.
J. Paulmier, un des commentateurs de Strabon, dit que cette opinion et celle de Pline, qui suit cet
article, sont les mêmes : « car, ajoute encore Paulmier, si l'on n'eût pas trouvé la mer Rouge plus
33 élevée, on n'auroitpas eu lieu de craindre que l'eau du fleuve fût gâtée. En effet, les eaux des fleuves
33 qui coulent sur un terrain qui est plus bas, ne peuvent pas être gâtées, puisqu'elles sont plus éle-
33 vées, et qu'en se jetant dans la mer, elles en repoussent les eaux. Maïs si la mer Rouge eût coulé
33 par ce canal dans le Nil, il est bien évident que la mer auroit été plus élevée que le Nil. Au reste,
33 les paroles de Strabon ont pu induire en erreur quelques savans, qui ont pensé que cet écrivain avoit
33 compris lui-même qu'il étoit faux que les eaux de la mer Rouge fussent supérieures au sol de l'Egypte.
33 C'est ce qu'il semble, en effet, à la première lecture, que Strabon ait voulu dire : mais, en y réflé-
33 chissant bien, il paroît que l'on n'en doit pas tirer cette conséquence ; car il étoit faux, comme Strabon
33 le dit, qu'il fût impossible de creuser l'Isthme sans opérer l'inondation de l'Egypte, dont le sol est
33 plus bas; et c'est ce que prouve ce géographe, en ce que les Ptolémées obtinrent ce résultat. Mais
33 de quelle manière! dira-t-on : par le moyen d'un euripe fermé. Mais on n'auroit pas eu besoin d'un
33 euripe fermé, si la mer n'eût pas été plus élevée; l'Isthme pouvoit donc être creusé sans danger,
33 et le canal pouvoit jeter les eaux du Nil dans la mer Rouge, qui étoit plus basse. On ne devroit donc
33 pas s'en rapporter à Strabon , lui qui ne visita jamais ces lieux, comme on l'apprend clairement dans la
33 relation de son voyage en Egypte , si cet auteur avoit conçu la chose autrement , contre le sentiment
33 des ingénieurs à qui Darius confia ce travail , et qui , après avoir reconnu la nature de cette partie
33 de l'Egypte, et avoir pris exactement le niveau des eaux de la mer Rouge, furent contraints d'aban-
33 donner un travail utile et glorieux; car on ne connoissoit pas encore les machines des euripes fermés,
33 par le moyen desquels les bâtimens montent et descendent aisément d'un canal inférieur dans un
33 canal supérieur, et réciproquement. C'est une machine aujourd'hui très-connue : on peut en voir un
33 grand nombre dans la Belgique » (1).
ÏV. Pline (liy. vi , chap. 29).
Du Canal. . . Après le golfe Élanitique il y a un autre golfe que les Arabes appellent sEant, sur
lequel est située la ville des Héros.. . . On trouve ensuite le port de Daneon, d'où sort un canal
navigable qui conduit au Nil, en parcourant, de ce port jusque dans le Delta, l'espace de LXII. M*.
[62,000 pas, ou 4^5872 toises]; ce qui est la distance qu'il y a entre le fleuve et la mer Rouge.
Sésostris, le premier, en conçut anciennement le projet; Darius, roi des Perses, eut aussi le même
dessein; ensuite Ptolémée II fit creuser ce canal, en lui donnant cent pieds au moins de largeur, trente
de profondeur (2) , et XXXVII. M*. 10. [37,500 pas, ou 28,3 50 toises, ou quatorze petites lieues] de lon-
gueur, jusqu'aux sources amères, où l'on s'arrêta, par la crainte d'inonder le pays, la mer Rouge ayant été
(1) Vqyei la traduction Latine de Strabon, par G. Xylander, étant déjà exagéré pour le canal proprement dit; car On
avec des notes de Casaubon , édition Grecque et Latine d'Al- ne doit pas parler de la profondeur qu'on trouvoit dans fes
meloveen; Amsterdam, 1707 ; liv.XVll. (Traduction Française lacs amers, qui faisoient partie de la navigation du canal, de
des auteurs du Mémoire.) la mer Rouge au Nil.
(2) Quelques éditions marquent 4° pieds, le nombre de 30
DES DEUX M ERS. Ijû
trouvée, en cet endroit, supérieure de trois coudées au sol de l'Egypte. Quelques auteurs en donnent
une autre raison: suivant eux, l'on craignit de gâter, par cette communication, les eaux du Nil,
fleuve qui, seul, en Egypte, donne des eaux potables. G. L. P.
V. M. Le Beau (Histoire du Bas-Empire , t. XII, liv. lix , p. j.$o),
La côte de Farmâ n'étoit éloignée de la mer Rouge que de 70 milles [ 5 2,920 toises ]. Cet intervalle
étant une plaine très-unie, et peu élevée au-dessus du niveau des deux mers, Amrou forma le projet
de les joindre par un canal qu'il auroit rempli par les eaux du Nil; mais, Omar s'y étant opposé, dans
la crainte d'ouvrir aux vaisseaux Chrétiens l'entrée de l'Arabie, Amrou tourna ses vues d'un autre côté.
II y avoit un ancien canal, nommé Trajanus amnis, qu'Adrien avoit fait conduire, du Nil, près de Baby-
lone, jusqu'à Pharbœthus , aujourd'hui Belbeys ; il rencontroit en cet endroit un autre canal commencé
par Nécos, et continué par Darius fils d'Hystaspe, et qui alloit se décharger avec lui dans une lagune
d'eau salée, au sortir de laquelle Ptolémée-Philadeiphe avoit fait construire un large fossé qui condui-
soit les eaux jusqu'à la ville d'Arsinoé ou Cleopatris, à la pointe du golfe où est aujourd'hui Suez.
Tout ce canal, comblé par les sables, étoit devenu inutile du temps de la fameuse Cléopatre. Amrou
ne fut point arrêté par l'ancien préjugé, qui, supposant les eaux de la mer Rouge plus hautes que le
sol de l'Egypte, faisoit craindre de leur ouvrir un passage; il fit nettoyer ce canal, et le rendit navigable
pour transporter en Arabie les blés de l'Egypte; c'est ce qu'on nomme maintenant le Khalidy , qui
passe au travers du Kaire : mais il ne conduit que jusqu'à la lagune que l'on nomme le lac de Schéib
(dans la carte de d'Anville) ; le reste, jusqu'à la mer Rouge, est entièrement comblé, quoiqu'on en
distingue quelques vestiges.
VI. M. DE Tott (Mémoires sur les Turcs , parties m et iv).
Le sultan Mustapha traita avec un grand intérêt le projet de la jonction des deux mers par l'Isthme
de Suez 5 il .voulut même ajouter aux connoissances que j'avois à cet égard, celles des différens
commissaires qui avoient été en Egypte ; et l'on verra , dans la quatrième partie de ces Mémoires , que
si Mustapha avoit assez vécu pour entreprendre ce travail, il eût trouvé, dans le local , des facilités
qui l'auroient mis à même d'opérer la plus grande révolution dont la politique soit susceptible.. . ...
Ce sultan, dont l'esprit commençoit à s'éclairer, m'a fait faire un travail sur cet objet important, dont
il réservoit l'exécution à la paix.
Dans les différens travaux qui ont illustré l'ancienne Egypte, le canal de communication entre la mer
Rouge et la Méditerranée mériteroit la première place, si les efforts du génie en faveur de l'utilité pu-
blique étoient secondés par les générations destinées à en jouir, et si les fondemens du bien social
pouvoient acquérir la même solidité que les préjugés qui tendent à le détruire.
Voilà cependant l'abrégé de l'histoire, elle n'offre que ce tableau ; c'est celui de toutes les nations,
celui de tous les siècles. Sans ces continuelles destructions . . . , la position la plus heureuse auroit
dicté des lois immuables, et le canal de la mer Rouge eût été constamment la base du droit public
des nations.
Les opinions les moins fondées, mais qui prévalent presque toujours sur les observations les mieux
faites, ont établi assez généralement des doutes sur l'existence de ce canal; on en a nié jusqu'à la
possibilité: cependant Diodore de Sicile en atteste l'existence ;.et quoi qu'on puisse penser de cet
auteur, rien n'autorise à rejeter les faits dont il a été le témoin. Voici comme il s'explique dans son
Histoire universelle :
ce On a fait un canal, &c. » Voye^ plus haut, p. 177 , n.° II, le passage cité de cet auteur.
II est démontré par ce passage, que les écluses servoient encore du temps de Diodore de Sicile:
on retrouve aujourd'hui le radier sur lequel elles étoient établies ; et ce monument a été découvert
près de Suez, à l'entrée du canal, qui existe encore, et qu'un léger travail rendroit navigable sans y
employer d'écluses et sans menacer l'Egypte d'inondation. Rien ne peut en effet justifier la crainte des
ingénieurs de Darius, lors même que leurs nivellemens eussent été pris au .moment des plus hautes
marées. II n'est pas moins important d'observer que toute cette partie de l'Isthme offre le terrain le plus
favorable aux excavations , dans lé petit espace de douze lieues qui sépare le golfe Arabique des bras
du Nil, qui s'en rapproche, et se jette ensuite dans la Méditerranée à Tyneh.
l8o MÉMOIRE SUR LE CANAL
VII. Canal Je Trajan .... Extrait cTAlfergan , p. 151-6 (1).
Le fleuve Trajan, qui passoit à la Babylone d'Egypte, comme le dit en termes précis Ptolémée, est
le même que celui qui fut appelé le Canal du Prince des Fidèles, et qui coule le long de Fostât : car
O'mar, comme il est dit dans l'Histoire de la guerre d'Egypte, ordonna que ce canal, alors comblé par
les sables, fût rouvert, à l'effet de faire transporter des vivres à Médyne et à la Mekke, qui étoient
désolées par la famine.
Le traducteur d'AIfergan ajoute que Maqryzy dit, entre autres choses, dans ses Commentaires sur
l'Egypte :
« Le nom du prince qui, pour la seconde fois, fit creuser ce canal, est l'empereur Adrien, soit que
3j ce prince ait fait achever ce canal commencé sous les auspices de Trajan, soit qu'il en ait été seul
» l'auteur ou le restaurateur : ce qui paroît plus vraisemblable, si, en effet, Adrien a fait faire en Egypte
» de plus grands travaux que Trajan , et qu'il en ait pris le nom comme son fils adoptif ; ce que l'on
m apprend par diverses inscriptions et pierres gravées. Rien n'empêche donc que le canal de Trajan
» ne soit effectivement celui d'Adrien ; mais l'auteur Arabe ajoute que ce canal avoit été creusé pour
» la seconde fois, puisqu'il dit un peu plus haut qu'il avoit été fait d'abord par les anciens rois d'Egypte,
» du temps d'Abraham » (2). G. L. P.
VIII. Canal du Prince des Fidèles . . . Extrait de Schems-eddin (3).
Le canal du Kaire doit son origine à un ancien toi d'Egypte, nommé Tarsis ben Malla : ce fut
sous son règne qu'Abraham vint en Egypte. Ce canal venoit jusqu'à la ville de Kolzom , en passant
près de Sues, et les eaux du Nil se déchargeoient en ce lieu dans la mer salée. Les vaisseaux
chargés de grains descendoient par ce canal dans le golfe Arabique , jusqu'au port de Jamboa, où ils
déchargeoient leurs marchandises pour la Mecque et pour Médine. Omar fit nettoyer et recreuser
ce canal, et on le nomma, depuis ce temps, Khalidj-Emir-almoitmenin [Canal du Prince des Fidèles] (4)«-
Il demeura en cet état pendant cent cinquante ans, jusqu'au règne du khalife Abbasside Abou-djafar
almansor (en 1 59 de l'hégyre = 775 de J. C.) , qui fit fermer l'embouchure de ce canal dans la mer de
Kolzom ; il n'en resta que ce que l'on voit encore aujourd'hui : on lui donne maintenant les noms
de Khalidj hakémy , Khalid) allouloua, Khalidj almorakham, et plusieurs autres encore.
IX. Canal du Prince des Fidèles . . . Extrait dix- Maqryzy (5).
Ce canal est situé hors de la ville de Fosthâth, et passe à l'occident du Caire. Il a été creusé par
un ancien roi d'Egypte, pour Hadjâr [Agar], mère d'Ismay'I, lorsqu'elle demeuroit à la Mekke. Dans
la suite des temps , il fut creusé une seconde fois par un des rois Grecs qui régnèrent en Egypte
après la mort d'Alexandre.
Lorsque le Très-haut accorda l'islamisme aux hommes, et que A'mroù ben êl-A'ss fit la conquête de
(1) Alfergan, astronome et géographe Arabe, dont l'ouvrage le peuple nomme arousseh ou fiancées , et que l'on pare avec soin,
a été traduit en latin par J. Golius , et imprimé à Amsterdam en Le chapitre XX et dernier parle d'Alexandrie, de son origine,
1669 , in-f«, vivoit en 199 de l'hégyre [828 de J. C.]. Ce fut de ses révolutions, de son phare et autres monumens : on y
en 247 hég. [861 de J. C. ] qu'Alfergan fut chargé de faire les trouve répétées toutes les fables que les historiens Arabes ra-
réparations du Meqyâs, qu'il exécuta par ordre du khalyfe Mu- content de cette ville.
tawikel, successeur d'al-Mamoun. Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi,
(2) Thouthys [Thot] , le premier des Pharaons d'Egypte, tome l", page 26p. Traduction de M. de Sacy.
régnoit du temps d'Abraham, selon les Annales orientales. On lui Nota. On observe que l'orthographe des mots Arabes varie
attribue l'exécution de ce canal ( 2800 ans avant Jésus-Christ). dans les articles VII, VIII, IX, X, XI et XII. On a cru devoir
(3) Schems-eddin, auteur Arabe, qui vivoit en 1650, a écrit suivre celle des différens auteurs cités dans ces articles.
une Histoire détaillée de l'Egypte. Le passage cité est extrait de (4) Meçoudy observe que le premier khalyfe auquel on donna le
son chapitre XIV, sur les Ponts et Canaux. nom, pour la première fois, d ' Emyr-almoumenin , fut O'mar. On
Le chapitre XV traite du Nil et des antiquités de l'Egypte. voit que le canal qu'il fit recreuser, prit le surnom de ce khalyfe.
Le chapitre XVI traite des nilomètres ou meqyâs construits (5) Le Maqryzy, né au Kaire en 760 de l'hégyre environ
dans divers lieux de l'Egypte; mais il ne donne aucune des- [ 1359 de J. C], auteur Arabe le plus estimé par sa Géographie
cription de ces monumens. etson Histoire de l'Egypte, écrivoit en839 de l'hégyre [143 5-6 de
Le chapitre XIX, S. 15, contient seulement la description de fa J. C. ] Les extraits de ce géographe sont dus à M. Langlès.
cérémonie de la fête du Nil; on y parle des figures de terre que Voye-^ pages 15 , 19, 37, de sa traduction.
l'Egypte,
DES DEUX' MERS. • I 8 I
l'Egypte, Ce général, d'après l'ordre de O'mar ben âl-Khaththâb, prince des Fidèles, s'occupa de faire
recreuser le canal, dans l'année de la mortalité. II le conduisit jusqu'à la mer de Qolzoum , d'où les
vaisseaux se rendoient dans le Hhedjâz, l'Yémeh et l'Inde. On y passa jusqu'à l'époque où Mohham*-
med ben A'bdoûIIah hen Hhaçan ben êI~Hhocéïn ben A'Iy ben Aby-thâleb se révolta dans la ville
du Prophète (Médyne) contre Aboù-dja'far A'bdoûIIah ben Mohhammed âl-Manssoùr, alors khalyfe
de l'I'râq (i). Ce souverain écrivit à son lieutenant en Egypte, pour lui ordonner de combler le canal
de Qolzoum, afin que l'on ne s'en servît point pour transporter des provisions à Médyne. Cet ordre
fut exécuté., et toute communication interrompue avec la mer de Qolzoum ; les choses sont restées
dans l'état où nous les voyons maintenant.
Ce canal -se nommoit originairement le Canal de Messr, ou de Fosthâth / ' Khalydje^êl- QâhirakJ,
Quand le général Djaùher fonda la ville du Caire sur le bord oriental de ce canal, on le nomma Canal
du Caire. II fut aussi désigné sous le nom de Canal du Prince des Fidèles [Khalydje emyr êl-Mouminin] ,
c'est-à-dire, de O'mar hen âl-Khaththâb, qui le fit recreuser. Aujourd'hui le peuple le nomme le Canal
de Hhâkem [ êl-Khalydje êl-Hhâkémy], parce que, suivant une opinion vulgaire, mais mal fondée,
Hhâkem , dit-on , le fit recreuser : ce qui est de toute fausseté ; car ce canal existoit bien des années
avant Hhâkem bâmrîllah âboù A'Iy Manssoùr. On le nomme encore A? Canal des Perles [Khalydje'-
êl-LoùIoùah ].
X. Histoire du creusement du Canal.
Ebn-A'bdoÛl-Hhokm raconte, d'après A'bdoûIIah ben Ssâlehh, que l'on éprouva une disette
cruelle à Médyne , sous le khalyfat du Prince des Fidèles , O'mar hen âl-Khaththâb , dans l'année
de la mortalité [2). O'mar écrivit alors à A'mroù ben êl-A'ss, qui étoit en Egypte, et lui expédia un
ordre ainsi conçu :
« De la part du serviteur de Dieu, O'mar, Prince des Fidèles, à À.'mroù ben êl-A'ss, salut sur toi.
33 J'en jure par ma vie, ô A'mroù, tandis que toi et les tiens vous vivez dans l'abondance, vous ne
33 vous embarrassez point si moi et les miens nous périssons de besoin. Viens à notre secours, viens;
33 Dieu te le rendra. » Voici la réponse :
« Au serviteur de Dieu, O'mar, Prince des Fidèles, de la part de A'mroù ben êî-A'ss. Je vais à ton
3> secours, j'y vais; je t'expédie un convoi de bêtes de somme, dont la première sera déjà arrivée chez;
33 toi quand la dernière sera encore chez moi. Que le salut et la miséricorde de Dieu soient sur toi ! »
En effet, le convoi que A'mroù envoya, étoit si nombreux f que la première bête de somme étoit
déjà entrée dans Médyne avant que la dernière fût sortie de Messr ; et elles marchoient pourtant
à la suite l'une de l'autre. L'arrivée de ce convoi répandit l'abondance parmi les habitans ; chaque
maison de Médyne eut une bête de somme avec sa charge de comestibles , suivant la répartition
qui fut faite par A'bdoûl-Rahhman ebn A'oùf, êl-Zobéïr hen êl-A'oùâm , et Sa'd hen âby Oùqâs,
qui furent chargés par O'mar de faire cette distribution. On mangea les comestibles accommodés avec
la graisse des bêtes qui les avoient apportés ; leur cuir servit à faire des chaussures : chacun employa
comme il voulut les sacs qui contenoient les comestibles ; on en fit des vêtemens et autres objets
semblables : et voilà de quelle manière Dieu rendit l'abondance à la ville de son prophète. O'mar
ne manqua pas de lui en rendre les plus vives actions de grâces ; il écrivit ensuite à A'mroù de venir
Je trouver, et d'amener avec lui plusieurs habitans de l'Egypte. Ils s'empressèrent de se rendre aux
ordres du khalyfe.
ce A'mroù, lui dit-il, le Très -haut a livré l'Egypte aux Musulmans : ce pays abonde en biens et
» en comestibles de toute espèce; je veux profiter de l'occasion que Dieu me présente lui-même
33 de procurer l'abondance aux habitans des deux villes sacrées , et des vivres à tous les Musulmans.
33 II faut creuser un canal depuis le Nil jusqu'à la mer : il nous facilitera le transport des provisions
33 à la Mekke et à Médyne, qui seroit long et difficile si l'on n'employoit que des bêtes de somme;
33 et nos vues ne sero'ient jamais remplies. Concerte -toi donc avec ceux que tu as amenés , sur les
33 moyens d'exécuter ce projet. 33
(1) AI-Manssoùr , second khalyfe A'bâcyde, régnoit en 150 de sette à Médyne et dans tout îe Hhedjâz, l'an 18 de l'hégyre [639
i'hégyre [767 de J. C. ], Le canal auroit donc été navigable de l'ère vulgaire]. O'mar écrivit aux principales villes pour avoir
pendant cent cinquante années lunaires. du secours. Un nommé Aboù-O'béidah. expédia de la Syrie un
(2) Aboùlfédâ se contente de dire qu'il y eut une affreuse di- convoi de 4000 chameaux chargés de vivres , &c.
É. M. Cc
182 MÉMOIRE SUR LE CANAL
A'mroù ne perdit point de temps ; il communiqua l'idée de O'mar aux Egyptiens , qui en furent
désespérés. « Nous, craignons bien , dirent-ils, que ce ne soit un grand malheur pou» l'Egypte :
33 tâche donc d'exagérer aux yeux du Prince des Fidèles les difficultés de cette entreprise, et dis-lui
33 que cela ne se peut pas et ne sera pas ; car nous ne connoissons aucun moyen d'exécution. 3>
A'mroù alla donc reporter cette réponse à O'mar, qui se mit à rire dès qu'il l'aperçut, et s'écria:
« J'en jure par celui qui tient ma vie entre ses mains ; je t'ai bien observé , A'mroù , ainsi que tes com-
33 pagnons , quand tu leur as communiqué mes ordres pour creuser le canal : cela leur a déplu ; ils ont
33 dit : Une pareille opération pourrait causer le plus grand tort aux habitans de l'Egypte ; fais en sorte d'en
33 exagérer les difficultés aux yeux du Prince des Fidèles , et dis-lui que cela n'est point possible et ne sera
» pas, parce que nous n'avons aucun moyen d'exécution. 33
Frappé d'étonnement de ce que le khalyfe lui disoit, A'mroù s'écria : ce Par Dieu, tu dis vrai ,
33 Prince des Fidèles; la chose s'est passée comme tu viens de la raconter. » O'mar ajouta : « Occupe-
33 toi donc sérieusement d'exécuter mon projet, et avise aux moyens, de manière que l'année ne se
33 passe pas avant que tout soit terminé. 35
A'mroù s'en retourna , et rassembla autant d'ouvriers qu'il en avoit besoin. On creusa donc, dans
le voisinage de Fosthâth, un canal que l'on nomma Canal du Prince des Fiducies. II le conduisit depuis
le Nil jusqu'à la mer; et en effet, l'année n'étoit pas encore écoulée lorsque les vaisseaux purent
y naviguer, et porter les vivres nécessaires à la Mekke et à Médyne ; et tel fut le bienfait que Dieu
accorda aux deux villes sacrées. On s'en servit pour le transport des vivres , jusqu'après la mort
de O'mar ben A'bdoûl-A'zyz. Les gouverneurs d'Egypte le desséchèrent; on cessa de s'en servir, le
sable l'encombra; la communication fut tellement coupée, qu'il finissoit à la Queue du Crocodile,
dans le canton du château de Qolzoum.
On raconte que O'mar ben âl-Khaththâb dit à A'mroù, quand celui-ci vint le voir à son retour de
l'Egypte: ce A'mroù, les Arabes croient que je leur porte malheur; ils ont déjà manqué de tuer mon
33 cheval : tu sais ce qui lui est arrivé. De toutes mes provinces dont Dieu puisse se servir pour sou-
33 lager les habitans du Flhedjâz , celle sur laquelle j'espère le plus, c'est la tienne: fais en sorte
35 d'imaginer un moyen quelconque d'adoucir leur sort, jusqu'à ce que Dieu lui-même vienne à leur
33 secours. «
« Que veux-tu, Prince des Fidèles! lui répondit A'mroù; je sais qu'avant l'islamisme, des vaisseaux
33 amenoient chez nous des marchandises de l'Egypte. Depuis que nous avons fait la conquête de ce
33 pays, cette communication est interrompue; le canal est encombré, et lès marchands en ont aban-
33 donné la navigation. Veux-tu que j'ordonne de le faire creuser, afin d'y faire passer des vaisseaux
33 chargés de provisions pour le Hhedjâz! je vais m'en occuper. — Eh bien, répondit O'mar, fais ce
33 que tu dis. 35 En quittant le Prince des Fidèles , A'mroù alla trouver les grands de l'Egypte, qui étoient
des Qobtes ; ils se récrièrent en disant : ce Qu'as-tu proposé! Que Dieu bénisse l'émyr ! Comment!
33 tu tirerois toutes les provisions d'un pays qui t'appartient, pour les porter dans le Hhedjâz, de
33 manière que tu ruinerois l'Egypte! Fais donc en sorte d'exagérer les difficultés de cette entre-
prise. 3D En donnant à A'mroù son audience de congé , O'mar lui dit : ce Songe au canal , et n'oublie
33 pas de le faire creuser. — Mais il est comblé , répliqua A'mroù ; et il en coûteroit des sommes consi-
33 dérables pour le faire recreuser. — J'en jure par celui qui tient mon ame entre ses mains, s'écrie
33 O'mar, je ne te crois pas; car, en me quittant, tu as fait part de mon projet à des Egyptiens qui
33 t'en ont exagéré les difficultés, parce qu'il leur déplaît : mais je te punirai si tu ne creuses ce canal,
33 et que tu n'y fasses point circuler les vaisseaux. 33
ce Mais, Prince des Fidèles, reprit A'mroù , songe que si les habitans du Hhedjâz trouvent l'abon-
33 dance sous le climat salutaire de leur patrie , ils ne voudront plus faire la guerre. — Je changerai
33 cela en richesses que l'on portera par mer aux habitans de la Mekke et de Médyne. 33 A'mroù fit
donc creuser le canal, les vaisseaux y circulèrent, et il mourut.
O'mar ben âl-Khaththâb écrivit à A'mroù ben êl-A'ss une lettre ainsi conçue :
« Au rebelle fils du rebelle. Tandis que toi et tes compagnons vous vous engraissez , vous ne
33 vous inquiétez point si moi et les miens nous maigrissons. Donne-nous donc du secours; au se-
33 cours! — Je suis à toi, répondit A'mroù; je t'envoie un convoi de bêtes de somme, dont la première
33 sera chez toi quand la dernière ne sera pas encore partie : j'espère en outre trouver un moyen
53 de transport par mer. 33 Mais A'mroù ne tarda pas à se repentir d'avoir donné cette dernière idée,
DES DEUX MEUS. • 183
parce qu'on lui fit observer qu'il étoit possible de dévaster l'Egypte et de la transférer à Médyne.
Aussitôt il écrivit qu'il avoit réfléchi sur le transport par mer, et qu'il y trouvoit des difficultés insur-
montables. O'mar lui répondit : « J'ai reçu la lettre par laquelle tu cherches a éluder l'exécution du
33 projet contenu dans la précédente. J'en jure par le Tout -puissant, ou tu l'exécuteras, ou je te chas-
33 serai par les oreilles , et fen enverrai un qui l'exécutera. » A'mroù vit bien qu'il avoit désobéi a
O'mar, et il s'occupa à l'instant même du canal. O'mar lui enjoignit de ne pas négliger de lui envoyer
de tous les comestibles, des vêtemens, des lentilles, des ognons et des bestiaux; en un mot, de tout
ce qui se trouvoit en Egypte.
A'mroù confia la direction du canal a un Qobte, qui lui dit : « Veux-tu que je te conduise dans un
33 endroit où les vaisseaux pourront passer et se rendre à la Mekke et k Médyne ! décharge-moi de
» l'impôt, ainsi que toute ma famille. » A'mroù y consentit, et en écrivit à O'mar, qui l'approuva.
Âl-Qodha r i , en parlant de ce canal , dit que O'mar ben âl-Khaththâb ordonna à A'mroù ben êl-A'ss ,
en l'année de la mortalité, de creuser le canal que l'on nomme Canal du Prince des Fidèles, et qui
est dans la dépendance de.Fosthâth. Il le conduisit depuis le Nil jusqu'à Qolzoum. En moins d'un an
les vaisseaux y passèrent, et portèrent toutes les provisions que l'on desiroit, k Médyne et k la Mekke;
et ce fut un bienfait signalé que Dieu accorda aux habitans de ces deux villes sacrées : on le nomma
Canal du Prince des Fidèles.
Al-Kendy, dans son ouvrage Ald)end-âl-Moghréby , dit que ce canal fut creusé en l'an 23 de
l'hégyre [ 643-4 de J. C. ] (1), et terminé en six mois, de manière que le septième les vaisseaux y
passèrent et purent se rendre dans le Hhedjâz.
A'bdoûl-A'zyz ben Meroùân bâtit un pont sur ce canal, lorsqu'il étoit gouverneur de l'Egypte,
et l'on y navigua jusqu'au temps d'A'bdoûl-A'zyz. Les gouverneurs de l'Egypte négligèrent de l'en-
tretenir; on l'abandonna; les sables l'encombrèrent au point que la communication fut entièrement
coupée; et il se terminoit à la Queue du Crocodile, dans le canton des marais de Qolzoum.
Suivant Ebn Qadyr, ce fut Aboù-dja'far âl-Manssoùr qui fit combler le canal lorsque Mohhammed
ben A'bdoûllah ben-Hhaçan se révolta contre lui k Médyne ; il voulut lui couper les vivres , et ce
canal est resté comblé jusqu'à présent.
ÊI-Belâdery raconte ainsi cet événement (2) : « Mohhammed ben A'bdoûllah s'étant révolté contre
m Aboù-dja'far âl-Manssoùr, ce khalyfe fit aussitôt écrire en Egypte pour que l'on cessât d'envoyer
33 des provisions aux habitans des deux villes sacrées, parce qu'ils se laisseroient conduire avec
53 docilité, dès qu'on leur couperoit les vivres du côté de l'Egypte. 33
Ebn êl-Théoùyr , après avoir décrit la cavalcade du khalyfe , k l'occasion de l'ouverture du canal ,
ajoute que c'est ce- même canal que fit creuser A'mroù ben êl-A'ss, quand il étoit gouverneur de
l'Egypte, sous le khalyfat de O'mar : il commençoit k la mer d'eau douce [le Nil] de Fosthâth,
capitale de l'Egypte, et se terminoit à Qolzoum, sur les bords de la mer salée [la mer Rouge ]. Dans
îe temps de la crue du Nil, il falloit cinq journées aux bâtimens de ce fleuve pour apporter aux
habitans du Hhedjâz les provisions chargées en Egypte.
XL El-Qplioum .... Extrait de divers Auteurs Arabes.
Qolzoum étoit, dit Aboùlfédâ (3), une petite ville située sur le bord de la mer de l'Yémen, du
côté de l'Egypte ; c'est de cette ville que la mer a pris le nom de Qolzoum. Fara'oùn a été submergé
dans son voisinage; elle est située sur le bras occidental. La merde Qolzoum se prolonge du
nord au midi, et se termine par deux bras à son extrémité méridionale : l'un de ces bras est k
l'orient, J'autre à l'occident. Eïleh est bâtie sur le bras oriental, et Qolzoum sur le bras occidental.
Sur le cap qui s'avance dans la mer, entre Qolzoum et Eïleh, est situé le Thoùr [le mont Sinaï] :
il entre dans la mer du côté du midi. Entre Qolzoum et le Caire, on compte près de trois journées
[environ 25 lieues].
Le même géographe, en parlant de Qolzoum au commencement de son Traité des mers, dit
(1) Tous les auteurs, excepté celui-ci, dit le traducteur , s'ac- en 145 de l'hégyre [762 de J. C] suivant Êl-Makyn, et en
cordent à dire que ce canal fut creusé en l'année de la mortalité , 150 \_76j de J. C] , suivant Ben-Ayâs.
qui étoit la'i8. c de l'hégyre [639 de J. C.]. (3) Voir la traduction de cet auteur, par M. Lang!è<,
(2) Le comblement du canal fut effectué du côté de Qo!zoum, page jt.
E. M.
184
MÉMOIRE SUR LE CANAL
encore : « Qoîzoum est une petite ville située sur le rivage septentrional de cette mer» (la mer
de Qoîzoum ), vers 54° 15' o" ou 5 6° 30' o" de longitude, et 28 20' o" de latitude.
EI-QoIzoum, dit Ben-Ayâs (1), étoit une petite ville située sur le rivage de la mer de l'Yémen, à
l'extrémité de cette mer, du côté de l'Egypte; on la place au nombre des nomes de cette dernière
contrée, et la mer de Qoîzoum lui doit son nom. C'est dans son voisinage que Fara'oùn a été
englouti dans les flots. Entre cette ville et la capitale de l'Egypte, on compte trois journées de
marche; elle est maintenant ruinée, et l'emplacement qu'elle occupoit se nomme Sue^, vis-a-vis
de A'djeroùd. On ne voyoit pas dans la ville de Qoîzoum, d'arbres, d'eau, ni de champs cultivés;
on y apportoit de l'eau de très-loin : c'étoit l'entrepôt de l'Egypte et de la Syrie ; on y faisoit des car-
gaisons pour le Hhedjâz et l'Yémen. Entre Qoîzoum et Târân, il n'y a ni province, ni ville; c'est
une plantation de palmiers , où viennent se reposer des pêcheurs et autres de Târân et de Djebylân
jusqu'à Eïleh.
Suivant Ebn êl-Théoùyr, une grande partie de la ville de Qoîzoum subsistoit encore de son temps;
c'étoit un point de reconnoissance pour les voyageurs qui alloient de l'Egypte en Hhedjâz : c'étoit
autrefois un des ports de l'Egypte. ce J'ai vu, dit-il, dans les registres de dépense du château, quelque
» chose de relatif au traitement des employés; savoir, du gouverneur, du juge , du dâ'h [aumônier],
33 de la garnison cantonnée dans la ville pour la garder, des mosquées paroissiales, des chapelles : car
33 c'étoit une ville riche et bien peuplée. »
Suivant AI-Mecyhhy, à l'article des événemens de l'année 387 [ çpy de J. C] , sous le règne du Prince
des Fidèles ÈI-Hhâkem-bâmr-IIIab, au mois de ramadhân , ce khalyfe remit aux habitans de Qoîzoum
l'impôt qu'il percevoit sur les vaisseaux.
Ebn Khordadyeh assure que les marchands qui s'embarquoient sur la mer de l'occident, venoient
aborder à EI-Faramâ, et faisoient transporter leurs marchandises sur des bêtes de somme jusqu'à.
QoJzoum : ces deux villes sont éloignées de vingt-cinq farsangs l'une de l'autre. Ils s'embarquoient
ensuite à Qoîzoum pour se rendre à Djiddah, d'où ils passoient dans le Sind, dans l'Inde et à la
Chine. Pour aller de Qoîzoum à Eïleh, qui en est éloignée de six stations, on traverse la plaine
et le désert, après avoir fait une provision d'eau pour cette traversée. De Qoîzoum a la mer de
Roùm [la Méditerranée] , on compte trois stations.
M. Gossellin, observe M. Langlès, a parfaitement expliqué un passage de l'auteur, cité par
Gagnier, et que ce dernier, et même d'Anville, avoient regardé comme obscur, pour ne pas dire con-
tradictoire. Selon le Maqryzy, Suez étoit bâtie sur le lieu que Qoîzoum avoit occupé; et suivant Kal-
kachendy, Qoîzoum étoit placée au midi de Suez. <* Mais il est visible, dit M. Gossellin (2), que
33 ces auteurs parlent de deux villes différentes , et qu'il est question des deux Qoîzoum de Ben
33 êl-Ouardy : l'une, la moins ancienne, est celle dont les ruines existent près de Suez, et ont
33 été vues par M. Niebuhr; l'emplacement de l'autre nous est indiqué au pied d'une montagne qui
33 conserve encore le nom de Qpl^oum, et que sa distance d'Heroopolis met en position correspon-
33 dante avec la forteresse de Clysma de Ptolémée. 33
S'il m'est permis d'ajouter de nouvelles preuves, potirsuit le même orientaliste, à celles que
M. Gossellin a si bien développées pour démontrer l'existence de deux villes différentes, portant
toutes deux le nom de Qoîzoum, je citerai le témoignage formel du rédacteur anonyme d'une excel-
lente compilation géographique Arabe, dont on trouvera en note la traduction (3); j'observerai en
outre que Ben-Ayâs , qui écrivoit en 92 3 de l'hégyre [ 1 5 1 6 ] , dit , dans son Histoire du canal d'Egypte ,
que les vaisseaux abordoient à Suez. II paroît que, dès cette époque, les écrivains Arabes avoient subs-
titué le nom de Sue^ à celui de Qol^oum , quoique ce ne soit pas la même ville.
É/-Qa/âiem signifie malheur, oppression : c'est de ce mot qu'est dérivé, selon Maqryzy, le nom de
îa mer de Qoîzoum , parce qu'elle est resserrée entre deux montagnes ; et lorsque l'Egypte étoit
(1) Notices et Extraits cks manuscrits de la Bibliothèque im- (3) « II y avoit autrefois deux villes nommées Qpljoum , fort
périale, tome II, yag. jf-jt. «considérables, et qui ont été détruites depuis qu'elles ont
(2) Recherches sur la géographie des anciens, &c. tome II, » passé sous la domination des Arabes. »
■nages 18 $ et lS6,
DES DEUX M ERS. I 8j
elle-même renfermée entre deux mers, l'une étoit la mer de Qolzoum k l'est, l'autre la mer de Roùm au
nord. La mer de Qolzoum pénétroit alors dans l'intérieur de l'Egypte. Cette mer se nomme ainsi
dans le voisinage de l'Egypte, parce que sur son rivage occidental, à l'est de l'Egypte, il y avoit
une ville nommée Qolzoum, laquelle est maintenant ruinée.
QoItoutti, ville, suivant A'bd-el-Rachyd el-Bakouy (i), dépendante anciennement de l'Egypte, et
actuellement ruinée, sur le bord de la mer de Qolzoum , a laquelle elle donne son nom , étoit située au
pied de Gebel-Tour [montagne de Tor]. C'est de cette ville que partoit le canal que A'mroù fit creuser
jusques au Kaire, par l'ordre du khalyfe O'mar. Ce canal, destiné à transporter les grains de
l'Egypte k Yathrib el-Achraf, l'illustre Médyne , est actuellement comblé par les sables; on lui donne
le nom de Khalyg Etiiyr el-Moumenyn [Canal du Prince des Fidèles ].
Soueys [Souès], petit endroit sur le bord de la mer de Qolzoum, dans un terrain de pierres et
de roches; ce qui lui a fait donner le surnom d'el-Hagar [pierreux] : on y entretient un commerce
habituel avec Geddah , situé, dans l'Arabie.
XII. El-Faramâ.
Faramah, dit A'bd-el-Rachyd el-Bakouy, ville assez considérable, dont les Arabes sont les fondateurs,
est située un peu k l'orient de Péluse, près du mont Qasyoùn [Casius]; la langue de terre qui sépare
les deux mers, n'a en cet endroit que vingt-trois heures de chemin, et c'est Ik que A'mroù voulut la
couper pour effectuer la jonction des deux mers : cette ville est actuellement ruinée.
A EI-Faramâ, dit Aboùlfédâ (2), la mer Méditerranée est si voisine de la mer de Qolzoum [mer
Rouge], qu'elfes ne sont séparées que par un espace de soixante-dix milles : A'mroù ben êl-A'ss
se proposoit de creuser cet espace dans un endroit qu'on nomme maintenant la Queue de l'Élé-
phant; mais if en fut empêché par O'mar, qui craignit que les péferins de fa Mekke ne fussent pillés
par fes Grecs.
(1) A'bd-el-Rachyd, auteur Arabe, vivoiten8i5 de l'hégyrc (2) Aboùlfédâ, prince Syrien , historien et géographe Arabe ,
[ 1412 de J. C.]. Foy^Décade Égyptienne, tome I, er ,}>■ 276-93, vivoit de 753 à 794 de Phégyre [ 1 342-83 de J. C. j. Traduction
traduction de M. Marcel, directeur de l'Imprimerie impériale. de Maqryzy, par M. Langlès, page 27.
Page 121J, ligne 2 de la première colonne de la note, 150,000 mètres, lise^ 1 5,000 mètres.
86 MÉMOIRE SUR LE CANAL DES DEUX MERS.
TABLE.
INTRODUCTION. Examen des différentes voies qu'a suivies le commerce des Indes; avan-
tages généraux et particuliers de celle de l'Egypte, par l'ancien canal de communication de la
Méditerranée à la mer Rouge -. » '• Page 2 1 .
Division de l'ouvrage . . . 2.9.
SECTION I.* e De l'anciencanal de la mer Rouge au Nil. — De son rétablissement. — De
l'Isthme et du port de Soueys. — De la mer Rouge , et de sa navigation aux Indes, com-
parée avec celle du grand Océan. : 32.
Chapitre I." Précis historique des reconnaissances de l'ancien canal. — Opérations de topographie
et de nivellement — Rapport au Premier Consul. — Analyse des opérations. — Tables des ordon-
nées comparatives des principaux points de l'Isthme. . . iLicL
Chapitre II. De l'état ancien du canal. — De son état moderne. — De sa navigation dans les temps
•anciens. — De son rétablissement par les Musulmans. — Des causes de son dépérissement et de son
abandon. — Examen géologique de l'Isthme ■ 59.
Chapitre III. Projet du rétablissement du canal des deux mers. — Direction du nouveau canal. —
Indications de ses biefs. — Avantages de ce projet. — Dérivation du canal par l'Isthme, vers la
Adéditerranée. — Canal du Kaire , ou du Prince des Fiducies yy.
Chapitre IV. Des ville et port de Soueys. — Description de Soueys. — Port. — Marées, — Vents
régnans. Chenal. — Rade et mouillage. — Aiguades. — Etablissemens maritimes. — Industrie
et commerce. — Vues générales sur ce port ........ '87.
Chapitre V, De la mer Rouge. — Description des ports, rades et stations de cette mer. ; — De sa
navigation. — De son commerce. — Parallèle de la navigation de France dans les Indes par le grand
Océan, avec celle qui se fais oit par l'Egypte et -la mer Rouge. ... ; 106.
SECTION II. De la rivière de Moueys. — Du canal et de la digue de Fara'ounyeli.
— Canal de Chybyn-el-Koum. — Des branches du Nil. — Des boghâi ou bouches de
Damiette , de Rosette et de Bourlos. — De la navigation du Nil. — Tableau des bâti-
mens qui naviguent sur Je fleuve et sur les côtes maritimes de l Egypte . nj.
SECTION III. Canal d'Alexandrie-, ou dernière partie du canal des deux mers, du Nil
à Alexandrie. — Avantages du canal d' Alexandrie. — Description historique de ce canah
— Son état actuel. — De son rétablissement. — Vues générales sur les ports et villes
d'Alexandrie. . . . 124*
RÉSUMÉ GÉNÉRAL ...... . . Un.
APPENDICE *&•
§. I. er EXPOSÉ des moyens généraux d'exécution du canal des deux mers ibid.
$. II. Essai historique et critique sur la géographie de l'Isthme de Soueys „ .. \I\J.
§. III. EXTRAIT du Journal historique et géologique du nivellement de l'Isthme de Soueys, par le
canal des deux mers . . . . 1 00.
§. IV. Traductions des textes des auteurs anciens et modernes, sut le canal de la mer Rouge,
au Nil -et à la Méditerranée ...... i?7'
MÉMOIRE
SUR
LES ANCIENNES LIMITES
DE
LA MER ROUGE;
Par M. du BOIS-AYMÉ,
Membre de la Commission des sciences et des arts d'Egypte.
JL 'extrémité septentrionale de la mer Rouge est à six ou sept mille mètres
au nord de Soueys : au-delà est un vaste bassin qui se termine à environ soixante
mille mètres au nord de cette ville ; sa plus grande largeur est de douze à
quinze mille mètres, et il se rétrécit beaucoup vers le sud. [Voyez la carte.)
Ce bassin , que j'ai traversé plusieurs fois , indique par son aspect que la mer
y a séjourné : on y trouve des couches de sel marin, qui, dans quelques endroits,
forment des espèces de voûtes; le terrain résonnoit alors sous nos pas, et l'on
apercevoit à travers de petites crevasses, et à une profondeur de quatre à cinq
mètres, de l'eau, que nous reconnûmes avoir la même saveur que celle de la mer :
ailleurs c'est un terrain boueux et des flaques d'eau salée. Dans les lieux sablonneux,
si l'on creuse seulement de douze à quinze décimètres , on trouve de l'eau salée
au-dessous d'une couche d'argile et de vase. Le terrain est couvert de coquilles,
et il est très-inférieur à la mer Rouge (i) : il n'en est séparé que par un banc de
sable de quatre à cinq mille mètres de largeur , sur une hauteur qui excède rare-
ment un mètre au-dessus des eaux du golfe. Enfin l'on aperçoit , sur les collines
qui l'entourent , une ligne formée de débris de végétaux marins , parfaitement
semblable à la trace que la haute mer laisse sur le rivage ; et ce qui est très-
remarquable, c'est que cette ligne se trouve de niveau avec la marée haute du
golfe Arabique.
II me paroît donc évident que tout ce terrain a été couvert autrefois par les
eaux de la mer. Un banc de sable se sera formé un peu au-dessus de Soueys, vers
l'endroit le plus resserré de la mer; différentes causes l'auront accru insensiblement,
et il aura suffi d'une tempête pour l'élever au-dessus du niveau ordinaire des
eaux : les vents qui charrient les sables du désert , l'auront bientôt augmenté , et
(i) La différence est de douze à quinze mètres dans plusieurs endroits.
ï'8'8 MÉMOIRE SUR LES ANCIENNES LIMITES
l'extrémité nord de la mer Rouge aura formé un lac qui se sera depuis desséché par
Tévaporation (i).
II est difficile, et peut-être même impossible, de fixer l'époque précise de cet
événement ; mais il est certainement bien postérieur au règne d'Adrien : et si l'on
■a. cru reconnoître les vestiges d'un canal auprès de Soueys, ils ne peuvent appar-
tenir qu'à celui que firent ouvrir les khalyfes après qu'ils eurent soumis l'Egypte ;
car celui des anciens, celui dont parlent Hérodote, Strabon, Pline, &c. se ter-
minoit à l'extrémité nord du bassin que je viens de décrire.
Lorsque j'émis îe premier cette opinion sur les anciennes limites de la mer
Rouge dans un Mémoire que je lus à l'Institut d'Egypte (2) , elle fut assez géné-
ralement combattue par les ingénieurs qui avoient, ainsi que moi, coopéré au
nivellement de l'isthme de Soueys ; mais la plupart d'entre eux l'ont adoptée
depuis , et leur suffrage a changé pour moi en certitude ce que je n'avois d'abord
énoncé que comme une probabilité.
Aux preuves que j'ai déduites de la constitution physique de l'isthme de Soueys,
j'ajouterai le témoignage des historiens et des géographes les plus célèbres de
l'antiquité.
Hérodote rapporte (liv. il , chap. f$) que du mont Casius à la mer Erythrée
il y a mille stades, c'est-à-dire, cent mille mètres, en prenant l'évaluation très-
approximative de cent mètres par stade (3).
Le mont Casius étoit, selon Strabon (liv. xvi) , une montagne de sable avan-
cée dans la mer Méditerranée. L'Itinéraire d'Antonin le place à quarante milles
de Péluse, et c'est précisément à cette distance des ruines de Péluse que l'on
trouve une haute dune de sable qui s'avance dans la mer, où elle forme un petit
cap nommé Râs-el-Kaçaroun •; on ne peut pas douter que ce ne soit-là l'ancien
mont Casius : or , de ce point aux anciennes limites que la mer Rouge a eues ,
selon moi , on trouve cent mille mètres ; ce qui s'accorde parfaitement avec les
mille stades d'Hérodote.
On objectera peut-être qu'Hérodote dit ailleurs (liv. IV, cliap. 41 ) que de la
mer Méditerranée à la mer Erythrée il y a mille stades ou cent mille orgyies; que
cette évaluation du stade en orgyies fait voir qu'Hérodote vouloit parler du
stade Olympique , qui équivaloit à-peu-près à cent quatre-vingt-cinq mètres , et
non du stade astronomique de cent mèires, et qu'alors, au lieu de cent mille
mètres entre le mont Casius et le golfe Arabique , il y en avoit cent quatre-
vingt-cinq mille.
Mais cette dernière distance reculeroit de près de soixante mille mètres vers
le sud l'extrémité actuelle de la mer Rouge : cette mer se seroit donc depuis portée
au nord de toute cette quantité, tandis que l'aspect des lieux prouve au contraire
(1) Depuis l'expédition des Portugais dans la mer miracles rapportés par Moïse. Il a été imprime, avec
Rouge, sous la conduite de Castro, en 1 54 1 , la baie quelques changemens , dans le tome IV des Mémoires
de Soueys s'est ensablée considérablement; et l'on peut sur l'Egypte.
prédire que la mer sera encore reponssée vers le sud. (3) Cet accord de la longueur du petit stade avec
(2) Ce mémoire avoit pour titre : Du Passage de notre division décimale du quart du méridien terrestre,
la mer Rouge par les Israélites, et de quelques autres est une chose remarquable.
qu'elle
DE LA MER ROUGE. 18
9
qu'elle s'est retirée vers le sud, en abandonnant un vaste bassin ; qu'elle le remplirent
de nouveau, si l'on enlevoit seulement quatre à cinq mille mètres cubes de sable,
et qu'alors elle ne se trouveroit plus qu'à mille petits stades du mont Casius.
D'un autre côté , l'on est certain qu'Hérodote , dans sa description de l'Egypte ,
s'est toujours servi du petit stade. Est - il vraisemblable que cet historien ait
employé une autre mesure pour l'isthme seulement , lorsque la distance qui en
résulte se trouve autant en opposition avec les observations géologiques que
l'autre supposition y est conforme! II me semble qu'il n'est pas difficile de conce-
voir qu'Hérodote , après avoir donné, dans le second livre de son Histoire, mille
stades pour la largeur de l'isthme, a pu se tromper sur la nature du stade qu'il
avoit en vue dans ce premier moment, lorsque, venant à parler de nouveau de
cet isthme dans le iv. e livre , il ne fait en quelque sorte que répéter ce qu'il avoit
dit précédemment : il savoit que cette distance étoit de mille stades ; et c'est une
faute d'attention bien facile à commettre, qui lui aura fait égaler cette longueur
à cent mille orgyies. On sait qu'Hérodote a commis une erreur à-peu-près sem-
blable, en comparant la distance de Pise à Athènes avec celle d'Heliopolis à la
Méditerranée. Au reste, toutes ces explications deviennent inutiles, si l'on adopte
cette opinion, qui me paroît fondée, que le petit stade se divisoit, comme le
stade Olympique , en cent parties égales , qui prenoient aussi le nom à' orgyies. Le
témoignage d'Hérodote confirme donc ce que j'ai dit sur les anciennes limites
de la mer Rouge.
Pline nous apprend (liv. vi, chap. 2/) que le canal projeté par Sésostris pour
joindre le Nil à la mer Rouge avoit soixante-deux milles (1) de long, et que c'étoit
alors la plus courte distance entre le Nil et le golfe Arabique. Il paroît certain
que ce canal étoit dérivé du Nil un peu au-dessus de Bubaste (Hérodote, liv. 11,
chap. y 8) , où ce fleuve fait effectivement un coude vers l'est: or, de ce point à
l'extrémité du golfe, il y a maintenant en ligne droite quatre-vingt-dix milles,
tandis qu'en suivant les légères sinuosités de la vallée de Saba'h-byâr et s'arrêtant
aux anciennes limites de la mer Rouge, on retrouve les soixante-deux milles de
Pline.
Nous allons encore réunir quelques autres preuves.
La vallée de Saba'h-byâr, appelée Ouâdy par les Arabes, est vers le parallèle
boréal de 30 31' 10"; son origine est à deux myriamètres environ de Belbeys : sa
direction est de l'ouest à l'est. Le Nil, dans ses grandes crues, y pénètre quel-
quefois. Dans tous les temps, on y trouve de l'eau douce, en creusant de douze
à quinze décimètres. Le terrain est de même nature et a le même aspect que celui
de lEgypte : mais , comme il est couvert moins souvent par le Nil , la couche de
terre végétale déposée par ce fleuve a moins d'épaisseur ; elle n'a guère que trois
décimètres. Au-dessous est une argile légère, mêlée de sable. Le canal qui y con-
duit les eaux du Nil, est creusé dans une étendue d'environ un myriamètre et demi,
sur le revers du coteau qui borde la vallée au nord ; ce qui donne beaucoup de
facilité aux habitans pour la dérivation des eaux nécessaires à la culture : mais il se
(1) Le mille vaut 756 toises, ou i473 m -47-
É. M. Dd
I(pO MÉMOIRE SUR LES ANCIENNES LIMITES
passe quelquefois plusieurs années sans que le Nil parvienne à une assez grande
hauteur pour fournir de l'eau à ce canal, et l'on se sert alors des puits pour arro-
ser. A l'entrée de la vallée est le village d'A'bbâçeh , auprès duquel il y a un lac
que les Arabes nomment Birket el-Fergeh ou Birket el-Hâggy el- Qedim : ce dernier
nom, qui signifie ancien lac des Pèlerins , peut faire présumer que, dans les premiers
temps du pèlerinage de la Mekke , la grande caravane , qui passe actuellement par
Ageroud, suivoit la vallée de Saba'h-byâr pour contourner le fond du golfe , parce
qu'il s'étendoit alors bien plus au nord qu'aujourd'hui , ou parce que le banc de
sable qui avoit formé récemment un lac de la partie septentrionale de la mer,
n'offroit point encore un passage commode. A deux myriamètres d'A'bbâçeh, le
canal est interrompu ; c'est là que se termine l'Ouâdy-Toumyiât : ce nom lui vient
de la tribu des Arabes Tonmylât qui habitent cette contrée. La vallée de Saba'h-
byâr s'étend encore à deux myriamètres à l'est ; et c'est à-peu-près au milieu de
cette partie de la vallée que l'on trouve un vaste amas de décombres qui annonce
l'emplacement d'une ancienne ville ; les Arabes appellent ce lieu Abon-Keycheyd.
Au sommet d'un monticule formé de ces décombres , il existe un gros bloc de
granit, sur lequel sont sculptées en relief trois divinités Egyptiennes, qui repré-
sentent, je crois, Osiris, Isis et Horus ; elles sont de grandeur humaine et assises
à côté l'une de l'autre : le derrière du bloc et les autres parties planes sont couverts
d'hiéroglyphes. ( Voye^ le dessin qui a été recueilli par M. Févre , et qui se trouve
parmi les antiquités du Delta.) On trouve aussi sur les décombres un grand nombre
de fragmens de grès rouge siliceux , semblable à celui de la montagne rouge qui est
près du Kaire ; des hiéroglyphes sont sculptés sur la plupart d'entre eux.
Plusieurs considérations portent à croire que ces ruines ont appartenu à l'an-
cienne ville d'Heroopolis.
Flavius Josephe (liv. il , chap. 4) dit que Jacob étant parti de Bersabée, son
fils, ministre du Pharaon, vint au-devant de lui jusqu'à Heroopolis. Les Septante
ont interprété de la même manière le verset 28 du chapitre xlvi de la Genèse,
quoique dans le texte Hébreu il ne soit pas question d'Heroopolis , mais seule-
ment de la terre de Gessen. Cette version fut faite en Egypte environ un demi-
siècle après la conquête d'Alexandre : ainsi l'on doit ajouter quelque croyance
aux détails géographiques qu'elle contient. La ville d'Heroopolis, au temps des
Septante , étoit donc située dans la terre de Gessen , à l'endroit où la tradition
plaçoit la rencontre de Joseph avec sa famille : ainsi elle étoit sur le chemin qui
conduisoit de Bersabée, ou des environs de Gaza, à Memphis, c'est-à-dire, fort
éloignée de la position actuelle de la mer Rouge. Cependant le nom de golfe
Heroopolite que les anciens donnoient à cette extrémité de la mer Erythrée, prouve
qu'Heroopolis étoit sur ses bords (1) : Pline et Strabon le disent formellement; et
lorsque ce dernier parle de l'étendue de la mer Rouge, c'est toujours Heroopolis
qui en détermine l'extrémité nord.
(1) C'est ainsi que la ville de Qolzoum, qui existoit qu'elle porte actuellement; et les Arabes commencent
aux environs de Soueys, a donné à cette partie de la même déjà à la nommer Bahr el-Soneys,
mer le nom de Bahr el- Qolzoum [mer de Qolzoum],
DE LA MER ROUGE. loi
Cette apparente contradiction disparoît en supposant la mer remplissant le
bassin dont j'ai parlé ; et les ruines d'Abou-Keycheyd , se trouvant alors sur la
route de Memphis à Gaza, et peu éloignées du rivage de la mer, paroissent con-
venir à l'emplacement d'Heroopolis. D'Anville , qui ne connoissoit pas les ruines
d'Abou-Keycheyd, et qui ignoroit que la mer se fût autant reculée vers le sud,
a cependant placé Heroopolis vers le même point.
Heroopolis paroît être la ville qui est désignée dans la Bible sous le nom de
Plthom ; il existe une version Qobte du texte Grec , où l'on a traduit Heroopolis
par Plthom. Plusieurs savans, entraînés par l'analogie qu'ils ont trouvée entre Pithorn
et Patumos , ont pensé que ces deux noms désignoient aussi la même ville. Il est
certain que les Grecs altéroient considérablement les noms des pays étrangers , en
leur donnant presque toujours une terminaison Grecque. D'ailleurs Hérodote rap-
porte que le canal qui conduisoit les eaux du Nil à la mer Rouge , aboutissoit à
cette mer près de Patumos; et nous avons vu qu'Heroopolis étoit à peu de
distance des terres que la mer a abandonnées.
La ville de Clysma étoit sur la rive occidentale de la mer Rouge , et à soixante-
huit milles d'Heroopolis, suivant l'Itinéraire d'Antonin : cette distance nous con-
duit à l'entrée de la vallée de l'Égarement, c'est-à-dire, à un tiers de degré environ
au sud de Soueys, tandis que Ptolémée place Clysma à un degré au sud de l'ex-
trémité du golfe. Je sais bien qu'il ne faut pas s'attacher trop rigoureusement aux
déterminations géographiques de Ptolémée, qui, en réduisant des mesures itiné-
raires en degrés, n'a fait souvent qu'augmenter les erreurs et les rendre plus dan-
gereuses, en leur donnant une apparence d'exactitude astronomique; mais il est
impossible néanmoins d'admettre une erreur de quarante minutes entre des points
aussi voisins, et placés, pour ainsi dire, sous le même méridien : c'est pourtant la
faute qu'auroit faite Ptolémée, si la mer eût été autrefois contenue dans les limites
qu'elle a maintenant; au lieu que, si l'on admet que de son temps elle s'étendoit
au nord, de la quantité que j'ai précédemment déterminée, l'erreur n'est plus que
de douze à treize minutes, approximation assez grande dans une discussion de
cette nature.
Quant aux lacs amers, on auroit tort de croire qu'ils occupoient le bassin
qui est au nord de Soueys ; car, outre les preuves que j'ai apportées pour dé-
montrer que la mer les remplissoit autrefois, Pline dit positivement que le canal
dérivé du Nil avoit trente-sept milles et demi jusqu'aux lacs amers. Ce canal ayant,
d'après lés plus grandes probabilités, son origine au-dessus de Bubaste, on voit
que les lacs amers dévoient commencer un peu à l'ouest d'Heroopolis : il existe
en effet, entre ce point et l'ancienne extrémité du golfe, c'est-à-dire, sur une
étendue d'environ trois myriamètres, plusieurs lacs qui reçoivent les eaux du Nil
dans les grandes inondations.
On voit, par les différens passages que je viens de rapporter, que les auteurs
anciens confirment ce que le seul aspect des lieux m'avoit indiqué ; et il me semble
que cet accord forme une probabilité â égale à tout ce qu'en histoire on appelle
certitude.
t. m, • D d 2
I £) 2 MÉMOIRE SUR LES ANCIENNES LIMITES DE LA MER ROUGE.
La connoissance des anciennes limites de la mer Rouge servira nécessairement
à fixer, d'une manière plus précise qu'on n'avoit pu le faire jusqu'à ce jour, la
position des villes qui existoient autrefois sur les bords du golfe , et que les géo-
graphes modernes ont été forcés d'accumuler aux environs de Soueys , pendant
que l'on retrouve auprès du terrain que la mer a abandonné, les ruines de plusieurs
villes; et, ce qu'il est essentiel d'observer, elles sont toutes au-dessus du niveau
des plus hautes marées du golfe Arabique. Je citerai , par exemple , celle qui est à
l'extrémité nord du bassin : nous y avons trouvé plusieurs blocs de granit qui ont
appartenu à un bâtiment circulaire de quatre mètres de diamètre environ ; ce que
l'on reconnoît à la forme d'une moulure taillée sur une de ces pierres. On ren-
contre près de là un grand nombre de fragmens de granit , de grès et de pierre
calcaire , qui indiquent l'emplacement d'une ancienne ville ; et il me semble que
ce doit être celle de Cléopatris: elle étoit, selon Strabon (liv. xvn), dans la partie
la plus reculée du golfe Arabique ; et il dit dans le livre précédent , que le canal
dérivé du Nil aboutissoit à la mer auprès de cette ville. En suivant le côté occi-
dental du bassin , on rencontre encore , entre les ruines dont je viens de parler et
Soueys , les débris d'un ancien monument sur lequel étoient sculptés des carac-
tères Persépolitains.
MÉMOIRE
SUR
LA VILLE DE QOÇEYR ET SES ENVIRONS,
ET
SUR LES PEUPLES NOMADES
QUI HABITENT
CETTE PARTIE DE L'ANCIENNE TROGLODYTIQUE,
Par M. du BOIS-AYMÉ,
Membre de la Commission des sciences et des arts d'Egypte.
.La ville de Qoçeyr est située sur les bords de la mer Rouge, à 26 7' 51" de
latitude boréale, et à 31 44' l f de longitude; elle est bâtie près du rivage, sur
une plage sablonneuse : sa plus grande longueur est de deux cent cinquante
mètres , sur cent cinquante de largeur.
Les maisons sont basses, et construites assez généralement en briques crues.
Voici quelle en est la distribution la plus ordinaire : une grande cour; au-dessus
de la porte , un petit pavillon carré à un étage , terminé par une terrasse ; et au
rez-de-chaussée, une ou deux chambres étroites, adossées au mur de clôture.
La cour sert de magasin; ce qui est sans inconvénient dans un pays où il pleut
rarement.
Aucune maison n'est pourvue de citerne. L'eau dont les gens riches font usage ,
vient d'une fontaine appelée Derfâoueh , qui est à huit ou neuf lieues de la ville.
Cette eau est assez bonne ; elle se vend à Qoçeyr vingt à trente paras (1) l'outre,
du poids d'environ vingt kilogrammes. A quatre ou cinq lieues se trouve une autre
fontaine dont l'eau est moins bonne. Enfin, à peu de distance, au sud -ouest
de la ville, les Français avoient creusé un puits d'un mètre de profondeur dans
(1) Pârah , ou meydy [ medin ] , petite pièce de monnoie qui vaut environ neuf deniers.
ÏÇ>4 MÉMOIRE
le lit desséché d'un torrent : l'eau n'étoit point salée , mais fade et extrêmement
lourde ; ce qu'on doit attribuer à la quantité de sulfate de chaux qu'elle tient
en dissolution. Ce puits pouvoit , chaque jour , fournir de l'eau à six cents
hommes.
Les minarets des mosquées sont bien moins élevés qu'en Egypte ; ce qui donne
à Qpçeyr un aspect différent des villes Egyptiennes.
Le château est derrière la ville et la domine entièrement; il est construit sur un
plateau élevé de sulfate calcaire, recouvert de cailloux roulés, qui se réunit à une
suite de collines formées entièrement de cailloux roulés de différentes roches. Ces
collines terminent vers la mer la chaîne de hautes montagnes qui borde l'ho-
rizon à l'ouest.
Ce château consistoit , à l'époque de l'arrivée des Français , en un losange
flanqué de quatre tours ; ses murs avoient vingt-six à trente décimètres d'épais-
seur, bâtis en pierre calcaire. Il ne renfermoit que peu de logement, et un puits
entièrement creusé dans le gypse [sulfate de chaux], dont l'eau, extrêmement
lourde et saumâtre, pouvoit servir à peine pour les animaux. Hors du château
et à cent pas de la face sud-ouest, il y a une ancienne citerne revêtue en brique,
qui peut contenir quatre cent cinquante mètres cubes d'eau : elle est placée dans
un fond où viennent aboutir plusieurs ravins qui descendent des collines environ-
nantes ; de sorte que, dans la saison des pluies, elle se remplit naturellement. De
l'autre côté du fort, il y avoit une mosquée et plusieurs santons ou tombeaux,
que les Français ont démolis.
La ville n'est habitée que par des marchands d'Egypte et d'Arabie , qui s^en
vont lorsque leurs affaires sont terminées : ainsi elle n'a point d'habitans propre-
ment dits. Les cheykhs de la ville sont eux-mêmes des marchands d'Yambo', qui
ont affermé du gouvernement Egyptien une partie des droits de douane.
Les environs de Qoçeyr sont tout-à-fait déserts; et, à l'exception de quelques
coloquintes , encore fort rares , on n'aperçoit aucune espèce de végétation. Le
terrain est sablonneux; mais, en approchant de la mer, on trouve des couches
d'argile à quelques décimètres au-dessous du sable.
Le port est entièrement ouvert au vent d'est; il est abrité à l'ouest par le rivage,
et au nord par un banc de madrépores et de coraux , qui s'avance de deux cent
cinquante mètres dans la mer. Ce banc est coupé à pic, et les bâtimens viennent
s'y amarrer ; c'est en quelque sorte un quai naturel , que les polypes ont construit
en cet endroit : mais, à marée haute, il est recouvert d'environ trois décimètres
d'eau; et, à marée basse, sa surface est si raboteuse, que l'on n'y marche qu'avec
beaucoup de peine. Il est étonnant que les habitans n'aient pas songé à l'élever
un peu pour y construire leur ville ; les marchandises s'embarqueroient et se
débarqueroient alors facilement; tandis qu'actuellement, comme la mer diminue
de profondeur à mesure qu'on approche de la ville, on est obligé de les transporter
dans des canots, qui ne peuvent s'avancer à plus de huit ou dix mètres de la
plage, et il faut que des hommes se mettent dans l'eau pour prendre les ballots
sur leurs épaules.
SUR LA VILLE DE QOÇEYR. igf
Le fond est de sable et d'assez bonne tenue ; mais , comme la plupart des
bâtimens Arabes ont de mauvais câbles de lin ou même de palmier (i) , qui sont
Lien moins forts que ceux de chanvre, il arrive quelquefois dans le port des
accidens que n'éprouveroient point des bâtimens mieux gréés.
Le port forme à l'ouest une courbe concave , bordée de récifs de madrépores ,
et se termine à un banc de même nature , qui s'avance , à l'est , de près de cinq
cents mètres dans la mer. A mille mètres environ de ce rocher en suivant la
côte , on en rencontre un autre de douze cents mètres de long , également en
madrépores. Ces bancs sont couverts, à marée haute, par la mer; la plage, qui
a été fort basse jusque-là, commence à s'élever, et présente bientôt des collines
de cailloux roulés.
La position du port de Qpçeyr , à l'entrée de plusieurs vallées qui débouchent
en Egypte , a dû nécessairement le faire choisir de tout temps pour l'entrepôt du
commerce de la haute Egypte avec l'Arabie. L'Egypte y envoie actuellement
du blé, de la farine, des fèves, de l'orge, de l'huile et d'autres denrées; et
l'Arabie , du café , du poivre , des gommes , des mousselines et quelques étoffes
de l'Inde (2).
Durant mon séjour à Qpçeyr, depuis le commencement de prairial an y
jusqu'au milieu de thermidor [depuis le milieu de mai 1799 jusqu'au com-
mencement d'août], le vent a presque toujours été nord -nord -est, et il est
entré dans le port cinquante bâtimens : les plus gros, au nombre de neuf ou
dix, étoient de Geddah ; cinq ou six appartenoient aux Arabes de la côte;
le reste étoit d'Yambo'. Ces bâtimens ne sont point pontés : dans leurs
voyages, ils suivent constamment la côte; et lorsque le vent est trop fort, ils
s'abritent dans de petites anses : ils ne se tiennent en pleine mer que pour
la traverser.
On nomme ici la mer Rouge Bahr Mâlh ; à Soueys , on la nomme Bahr
el- Qolipum. La plus forte marée que j'aie observée à Qpçeyr , est de huit
décimètres , et elle n'est ordinairement que de cinq , tandis qu'à Soueys elle est
d'environ deux mètres.
On trouve le long de la côte une grande quantité d'épongés , de coraux , et de
coquilles nuancées des plus belles couleurs. Elle est aussi fort poissonneuse : j'en
puis donner une idée par la manière dont les soldats Français y faisoient la pêche;
ils ne se servoient ni d'hameçons ni de filets ; ils prenoient les poissons avec la
main , après les avoir tués à coups de sabre ou de bâton.
Cette côte est habitée par des tribus de pêcheurs; ils avoient sur le bord
de la mer , au nord du château , un camp , qu'ils abandonnèrent à notre
approche. Chaque petite cabane étoit couverte d'une écaille, de tortue. Ces
peuples ne vivent guère que de poissons ; ils les prennent avec des filets, ou
les harponnent à coups de lance ; ils en font sécher au soleil une grande quan-
tité, qu'ils viennent échanger à Qoçeyr contre quelques objets qui leur sont
(1) C'est avec le réseau filamenteux qui garnit la base (2) Voye^, pour de plus grands détails, ïe Mémoire sur
des feuilles du palmier, que l'on fabrique ces cordes. le commerce de la haute Egypte avec l'Arabie.
1^6 MÉMOIRE
nécessaires. Ces poissons secs servent à l'approvisionnement des bâtimens. N'est -il
pas remarquable de trouver dans les écrits des anciens (i), que la côte occiden-
tale de la mer Rouge étoit habitée par des peuples nomades et ichthyophages, et
qu'il existoit un peuple chélonophage (2), ou mangeur de tortues, qui en em-
ployait les écailles à couvrir ses cabanes! Ainsi donc ces foibles tribus ont
franchi les siècles avec leurs coutumes, leur indépendance, tandis que tant de
nations puissantes ont vu changer totalement leur gouvernement , leurs usages ,
et que d'autres n'existent même plus pour nous que dans les annales des histo-
riens. Mais l'étonnement que peuvent faire naître ces réflexions , doit cesser
bientôt: la misère, en effet, n'excite point l'envie; les pays fertiles verront de
nouveaux maîtres, et les sables du désert appartiendront encore aux derniers des-
cendans de ses premiers possesseurs.
II est encore un peuple qui , par sa ressemblance avec les anciens Troglo-
dytes, mérite que l'on entre ici dans quelques détails sur ses mœurs et ses usages;
ce sont les Abâbdeh , tribu nomade qui occupe les montagnes situées à l'orient
du Nil , au sud de la vallée de Qpçeyr, pays connu autrefois sous le nom de
Troglo dytique.
Cette tribu possède encore plusieurs villages sur la rive droite du Nil : les prin-
cipaux sont, Darâoueh, Cheykh-âmer et Roudesy.
Tous les marchands qui font le commerce de Qpçeyr, donnent aux Abâbdeh
vingt-trois medins par chameau chargé , et une petite mesure (3) de blé, de fèves ,
de farine ou d'orge , selon la charge du chameau. Ils prennent aussi en nature le
vingtième des moutons, chèvres, poules, et autres objets d'approvisionnement
de ce genre qui arrivent à Qpçeyr ; le camp qu'ils avoient aux environs de cette
ville, étoit destiné à empêcher toute espèce de fraude de la part des marchands.
Les Abâbdeh, moyennant cette rétribution, sont obligés de veiller à la sûreté
de la route, et d'escorter les caravanes ; mais ils ne répondent pas des acci-
dens , sur-tout de ceux qui peuvent résulter de la rencontre des Arabes Antouny,
qui s'étendent jusqu'aux déserts de l'isthme de Soueys, où on les nomme Houâ-
tât. Il existe depuis un temps immémorial une guerre continuelle entre ces deux
tribus.
A certaines époques , lorsque le h\é et les autres denrées données par les mar-
chands forment des amas considérables au milieu du camp , le nombre des
Abâbdeh augmente, et l'on procède au partage. Je n'ai pu prendre aucun rensei-
gnement certain sur la manière dont il se fait ; mais comme cette distribution
donne souvent lieu à des rixes, on peut présumer que la bonne foi n'y préside pas
toujours.
Les Abâbdeh ont fort peu de chevaux, et ils ne montent que des dromadaires (4.).
Cet animal ne diffère du chameau que par sa taille, qui est beaucoup plus svelte,
(1) Ptolémée, liv. IV ; Strabon, liv. XVI; Pausanias , Pline rapporte qu'on en trouvoit auprès du golfe Per-
liv. I ; Diodore de Sicile, liv. XX XI il ; Pline, liv. vi. sique.
(2) Diodore de Sicile place les Chélonophages dans (3) Un vingt-quatrième d'ardeb.
de petites îles voisines des côtes de l'Ethiopie , et (4) Le dromadaire des naturalistes.
et
SUR LA VILLE DE QOÇEYR. \ gj
et par sa légèreté à la course. Les selles dont ils se servent pour leurs dromadaires,
ne ressemblent point à celles qui sont en usage en Egypte ; elles sont formées
de différentes pièces de bois cousues ensemble avec des lanières de cuir. Elles
ne sont point rembourrées ; et cependant on s'y trouve fort commodément ,
parce que le bois est creusé de façon a présenter une surface concave qui em-
pêche que le corps ne porte sur un seul point : par-dessus , on étend assez ordi-
nairement une peau de mouton. Sur ces selles, on ne se tient point enfourché
comme à cheval, mais assis, les jambes en avant, posées ou croisées sur le cou du
dromadaire. s
Les Abâbdeh élèvent une quantité considérable de chameaux : ils en vendent,
ils en louent pour les caravanes; et c'est, je crois, la partie la plus considérable
de leurs revenus. Ils récoltent dans leurs montagnes une grande quantité de séné
et de gomme Arabique; ils y exploitent du natron, de l'alun, et quelques autres
substances minérales. Si l'on joint à cela quelques esclaves qu'ils amènent de
l'Abyssinie , l'on aura une idée des principaux objets que les Abâbdeh viennent
échanger dans les marchés de la haute Egypte contre les grains, les étoffes et les
ustensiles de différens genres dont ils ont besoin.
Les Abâbdeh sont Mahométans ; mais le pays qu'ils habitent, et la vie active
qu'ils mènent continuellement, les empêchent de suivre scrupuleusement tous les
préceptes de cette religion.
Ce peuple se glorifie d'être guerrier : lorsqu'on demande à un Abâbdeh, Qjii
es-tuf il répond , Soldat , avec l'accent de la fierté. Tous ceux à qui j'ai entendu
faire cette question, ont toujours répondu de même.
Les Abâbdeh prétendent pouvoir mettre deux mille hommes sous les armes :
cette évaluation est peut-être trop forte ; on doit au moins le soupçonner,
d'après le penchant qu'ont naturellement tous les hommes à exagérer les forces
de leur nation.
Leur manière de voyager leur permet de parcourir un pays désert très-étendu;
ils font jusqu'à cent lieues en quatre jours : chaque homme , monté sur un dro-
madaire, porte avec lui trois outres; elles sont attachées le long de la selle, l'une
pleine de fèves , l'autre d'eau, et la plus petite de farine. Équipés de la sorte , ils se
réunissent quelquefois, et vont à cent ou cent cinquante lieues à travers le désert,
attaquer une tribu avec laquelle ils sont en guerre, ou attendre le passage d'une
caravane qu'ils veulent piller.
Les Abâbdeh diffèrent entièrement , par leurs mœurs , leur langage , leur cos-
tume, leur constitution physique, des tribus Arabes qui, comme eux, occupent
les déserts qui environnent l'Egypte. Les Arabes sont blancs, se rasent la tête,
portent le turban, sont vêtus, ont des armes à feu, des lances de quatre à cinq
mètres , des sabres très-courbes , &c. Les Abâbdeh sont noirs ; mais leurs traits ont
beaucoup de ressemblance avec ceux des Européens. Ils ont les cheveux naturel-
lement bouclés , mais point laineux; ils les portent assez longs, et ne se couvrent
jamais la tête. Ils n'ont , pour tout vêtement , qu'un morceau de toile qu'ils attachent
au-dessus des hanches, et qui ne passe pas le milieu des cuisses.
É. M. Ee
1^8 MÉMOIRE
.Exposés presque nus à un soleil brûlant, c'est sans doute pour diminuer son
action et conserver la souplesse de leur peau, qu'ils s'enduisent tout le corps de
graisse; ils en mettent même une telle quantité sur leur tête, qu'avant qu'elle soit
entièrement fondue, on croiroit qu'ils se sont poudrés à la manière des Européens.
Les cheykhs seuls mettent quelquefois un turban et une chemise de toile, qui
leur sert en même temps de robe.
Ils n'ont point d'armes à feu : chaque homme est armé de deux lances de
seize à dix-huit décimètres de long, d'un sabre droit à deux tranchans, et d'un petit
couteau courbe attaché au bras gauche ; il a pour arme défensive un bouclier rond
en peau d'éléphant, de six à sept décimètres de diamètre.
Les Abâbdeh connoissent la langue Arabe ; mais ils en ont une autre qui leur est
propre. Ils descendent probablement des peuples errans qui possédoient autrefois
cette contrée, et dont les anciens écrivains nous ont conservé le souvenir (i). Les
Troglodytes, selon eux, portoient pour armes des boucliers de cuir arrondis et
des lances; ils étoient nus, à l'exception des cuisses et des reins; et la circoncision
étoit en usage chez eux. Enfin ils avoient une manière d'inhumer les morts qui
leur étoit particulière; on jetoit des pierres sur le cadavre jusqu'à ce qu'il en fût
entièrement couvert. Cette coutume est encore pratiquée aujourd'hui par les
Abâbdeh. En effet , on me fit remarquer dans la vallée de Qpçeyr plusieurs tas
de cailloux qui étoient les tombeaux de quelques Abâbdeh tués dans un combat.
A trois lieues de Qpçeyr, je vis encore au milieu de la route un monceau de
pierres; ces pierres recouvroient, m'a-t-on dit, le corps d'un riche marchand
assassiné par les Arabes.
Diodore de Sicile, qui écrivoit il y a dix-huit siècles, semble craindre que l'on
ne prenne pour des fables ce qu'il raconte des Troglodytes ; et nous venons de les
retrouver sur le même sol, avec le même costume, les mêmes armes, et la plupart
de leurs anciens usages. Il est singulier de pouvoir ainsi , après tant de siècles ,
attester la véracité d'un historien.
On ne voyoit aucune tente dans le camp que les Abâbdeh avoient auprès
de Qpçeyr. Pendant le jour, lorsque la chaleur est excessive, l'Abâbdeh pose à
terre la selle de son dromadaire; il dresse vis-à-vis, à une certaine distance, une
pierre d'égale hauteur; il pose sur ces deux supports son sabre et ses lances; par-
dessus, il étend une peau de mouton, et voilà sa maison construite : à la vérité,
elle n'a guère que quatre à cinq décimètres de haut, et il ne peut y être que
couché. D'autres se mettoient aussi à l'abri du soleil dans de petites grottes qu'ils
avoient creusées sur le penchant de la montagne. Je n'ai point vu de femmes
dans ce camp; et il est assez probable que, dans ceux où il s'en trouve, les
cabanes et les tentes sont un peu plus spacieuses que les abris dont je viens de
parler.
La curiosité m'a conduit souvent chez ces Abâbdeh , et j'y ai toujours été bien
reçu. J'étois le seul Français qui les voyois habituellement ; ils me regardèrent
(i) Strabon, liv. XVI ; Diodore de Sicile, liv. HT.
SUR LA VILLE DE QOÇEYR. IOO
bientôt comme un de leurs amis, et je fus plusieurs fois témoin de leurs amuse-
mens.
Leur danse n'a aucun rapport avec la danse lascive des Égyptiens ; elle est
toujours l'image des combats. Les danseurs sont armés de la lance ou de l'épée et
du bouclier, et ils exécutent, en s'attaquarit, plusieurs pas avec force et légèreté.
L'adresse consiste à défendre son bouclier; celui qui le laisse frapper, est vaincu.
Souvent un danseur s'élance vers un des spectateurs ; il lui pose la pointe de l'épée
sur la poitrine , en poussant un grand cri , auquel celui-ci doit répondre , Abâbdeh :
alors il s'en éloigne, et recommence à danser.
Leur musique n'a point la tristesse et la monotonie de celle des Égyptiens. Le
même homme est musicien et poëte : ses chants sont à la louange des braves , ou
à la gloire de sa tribu ; quelquefois aussi il est question d'amour. Assis autour de
lui , on l'écoute en silence : il chante en s'accompagnant d'une espèce de mando-
line; et l'on voit la gaieté, la terreur, la pitié ou la colère, se peindre tour-à-tour
sur la figure des spectateurs.
Les vallées que l'on peut suivre pour se rendre de Qoçeyr en Egypte , sont ,
si l'on en croit les Abâbdeh , au nombre de six ou sept. Celle que j'ai parcourue
deux fois , a environ quarante lieues de développement , depuis Qoçeyr jusqu'à
Byr-Anbâr.
On trouve d'abord, à deux lieues de Qoçeyr, le petit ruisseau de Lambâgeh (i) ;
l'eau en est très-limpide, mais lourde et d'un goût désagréable: les Arabes pré-
tendent qu'elle est très-malsaine, et ils ne s'en servent que pour leurs chameaux;
cependant j'en ai bu , ainsi que plusieurs Français , sans en avoir été incommodé.
Sur les bords de ce ruisseau , l'on voit quelques palmiers et un peu de ver-
dure; une multitude d'oiseaux, et sur-tout des pigeons sauvages, y ont fixé leurs
demeures; ils habitent le creux des rochers, et vivent des graines que perdent
les caravanes.
Dans un pays fertile, Lambâgeh ne seroit rien: mais, au milieu de la solitude
et de l'aridité des montagnes, un ruisseau, quelques arbres et quelques êtres vivans,
suffisent pour en faire un lieu enchanté; et cette expression ne paroîtra certaine-
ment pas exagérée à ceux qui s'y sont reposés en traversant ce désert. Malheureu-
sement le ruisseau se perd dans les sables, à peu de distance de sa source : dans la
saison des pluies seulement, il devient quelquefois un torrent considérable, qui se
jette dans. la mer auprès de Qoçeyr.
A quatorze lieues de cette petite oasis , on trouve les fontaines appelées
el-Adout : ce sont des trous creusés dans le sable sous des bancs inclinés de schiste.
A cinq quarts de lieue plus loin, on rencontre une fontaine semblable, nommée
cl-Ahmar. On aperçoit çà et là quelques acacias [mimosa Niiotica Lin.]. J'en ai
compté une vingtaine dans toute l'étendue de la vallée.
D'el - Ahmar à la Gytah (2) nous avons mis treize heures et demie ; c'est là
que se réunissent toutes les autres vallées. Les puits de la Gytah sont fort larges
( 1 ) Avant d'arriver à Lambâgeh , on aperçoit qui ont servi à la construction du château de Qoçeyr.
sur la droite les carrières d'où l'on a tiré les pierres ( 2 ) El Gytah.
É. M. E e 2
200 MÉMOIRE
et revêtus en briques ; une rampe permet aux animaux de descendre jusqu'à la
surface de l'eau , qui n'est qu'à un mètre du sol. On aperçoit auprès des puits
quelques restes de constructions anciennes et un petit caravanseray qui sert à
abriter les voyageurs.
Depuis Qoçeyr jusqu'à une lieue environ avant la Gytah , nous fûmes toujours
entre de hautes montagnes arides de pierre calcaire, de schiste, de brèche, de
granit, de grès (i) , &c. peu éloignées les unes des autres; il existe même quelques
défilés qui n'ont pas plus de douze à quinze mètres de large, et où des blocs de
rocher obstruent tellement la route, que deux chameaux chargés ont de la peine
à y passer de front : mais, à la Gytah, la vallée commence à devenir fort large, et
forme bientôt une vaste plaine de sable, qui se termine vers l'Egypte par une
chaîne de petites collines de sable et de cailloux roulés.
Quelques lieues après la Gytah , nous aperçûmes au loin le terrain cultivé.
Combien l'Egypte, que naguère je trouvois si triste, s'étoit embellie pour moi!
ces bois de palmiers, dont l'ombre presque insensible m'avoit tant de fois fait
regretter les forets de ma patrie , me paroissoient le séjour de la fraîcheur : et le
Nil ! pourrai-je peindre ce que j'éprouvai à sa vue, au sortir du désert que j'ha-
bitois depuis trois mois! Le khamsyn (2) soufïïoit alors par rafales brûlantes;
mais cette eau douce , objet de nos vœux , sembloit en diminuer les effets mal-
faisans. L'espérance d'un bien prochain diminuoit le mal présent; fatigués , altérés,
affamés, l'imagination nous donnoit déjà le repos, l'eau du Nil et les fruits. Nous
pressâmes nos dromadaires : depuis Qoçeyr, nous avions marché presque con-
tinuellement ; les plus longues haltes avoient été de deux heures : mais hommes
et dromadaires avoient oublié leurs fatigues , et nous arrivâmes promptement
à Byr-Anbâr.
Byr-Anbâr est un petit village qui se trouve sur la limite du désert et du ter-
rain cultivé; il est à environ cinq quarts de lieue au nord de l'ancienne ville de
Coptos, à une demi-lieue du Nil, et à huit ou neuf lieues de la Gytah. Ce village
appartient à la tribu Arabe des A^ayiy : on y trouve des puits dont l'eau est
fort bonne dans le temps des hautes eaux du Nil; mais , à l'époque des basses eaux,
elle a un goût désagréable d'hydrogène sulfuré , qui provient sans doute de la
malpropreté des puits.
De Byr-Anbâr à Qéné , petite ville située sur les bords du Nil , nous avons mis
quatre heures ; c'est le rendez-vous le plus ordinaire des caravanes qui font le com-
merce de Qoçeyr : ce fut le terme de mon voyage.
La vallée que je viens de décrire , est celle que fréquentent habituellement
les pèlerins de la Mekke et les marchands qui font le commerce de l'Arabie.
(1) Voye^, pour de plus grands détails minéralogiques, fournaise ardente. Une poussière extrêmement subtile et
le Mémoire de M. Roziere. brûlante est enlevée à une grande hauteur; elle obscurcit
(2) Khamsyn , vent brûlant , appelé, dans le désert, l'éclat du soleil, et donne à l'atmosphère une teinte livide
semoum [empoisonné ]. Les animaux qui s'y trouvent ex- de pourpre et de jaune : cette poussière pénètre à travers
posés, souffrent beaucoup , et quelquefois même meurent tous les vêtemens et dessèche la peau. Malheur à ceux
subitement : les bouffées de chaleur qu'on ressent par in- que ces trombes rencontrent dans le désert I
tervalles, peuvent se comparer à celles qui émanent d'une
SUR LA VILLE DE QOÇEYR. 201
MM. Bruce et Browne , voyageurs Anglais , en ont fait connoître deux autres ;
mais la plus remarquable de toutes est celle qu'a suivie M. Bachelu, officier
du génie. Elle est au nord de celle dont j'ai parlé ; on y trouve plusieurs monu-
mens anciens, distans les uns des autres d'environ quatre lieues : ce sont des
espèces de stations fortifiées , construites sur un plan uniforme ; elles consistent
encore en une grande cour carrée , fermée de hautes murailles flanquées de
tours. On retrouve dans l'intérieur quelques vestiges des logemens qui y exis-
toient autrefois. Au milieu de la cour est un puits très-large , avec une rampe
par laquelle les animaux pouvoient descendre pour s'abreuver. Ces puits sont
en partie comblés ; mais , en les creusant un peu , il est probable que l'on y trou-
veroit de l'eau.
Celle de ces stations que l'on rencontre d'abord en partant d'Egypte , est à
quatre lieues au-delà des puits de la Gytah , qui étoit certainement autrefois la
première station fortifiée de cette route. On en compte six ou sept jusqu'à
Qpçeyr : la dernière en est éloignée d'environ six lieues. Dans les endroits où la
vallée se divise en plusieurs branches , un cube de maçonnerie est placé dans celle
que l'on doit suivre. Vers le milieu du chemin , on s'élève par une pente assez
douce, et, après être arrivé au sommet de la montagne, on descend dans la vallée,
qui se prolonge ensuite , sans aucune autre interruption , jusqu'au ruisseau de
Lambâgeh, où elle rejoint celle que j'ai précédemment décrite.
Strabon parle d'une route qui alloit de Coptos à Myos-hormos , ville située
sur les bords de la mer Rouge, et dont le port étoit fort considérable. Strabon
ajoute (i) que cette route étoit très-fréquentée ; que, dans les premiers temps, on
emportoit l'eau nécessaire pour le voyage , et qu'on se dirigeoit en observant les
étoiles; mais qu'ensuite on avoit creusé des puits et fait des citernes pour conserver
l'eau des pluies. Ce chemin étoit de six ou sept journées de marche.
Dans plusieurs ouvrages on rapporte ce passage de Strabon, en l'appliquant
à la route de Coptos à Bérénice : on peut s'assurer, en lisant attentivement cet
ancien voyageur, que c'est celle de Coptos à Myos-hormos qu'il décrit dans
l'endroit cité.
D'Anville , qui a discuté parfaitement tout ce que les anciens écrivains rap-
portent sur la position de Myos-hormos , a cru devoir placer cette ville à vingt
lieues environ au nord de Qpçeyr , où il paroît certain qu'il existe un port très-
considérable.
En adoptant cette opinion, la vallée où l'on trouve des stations fortifiées,
pourroit être une partie de l'ancienne route dont parle Strabon; elle conduisoit
les caravanes à cinq ou six lieues de Qpçeyr, où l'on a trouvé la dernière station
(i) Avtt vov h Ko7t\oç y xj o M.voç op/uoç , ivJbyu/A&ï , yjï utimtur. Initio camelis vecti per noctem iter agebant , astra
jgavlcy itiç T07IV1Ç T6Tttç. lïçjiîpov juiv ù iwx.7d7WQpvv ta&>ç observantes, quemadmodum nautœ , et aquam secum por-
ta, ccçpa. /WotvIé? o! K#.[xvix{fx.-7mç2i, £ KctQoLmp o! 7i%îov%ç tabant : nunc terra in profundum effossâ aquarum copiam
udivov, HAfM^WTiç xs/1 vJùip ■ vvvi M Kj vtyiU no.™ oKiv cIkcloiv , parciverunt , etpluviis , quanquam raroz sint, cisternasfece-
opv^cu/Tiç -mKv /3a'0of ygl ck <rftf avçcplm , v^ï-mp avmv runt. Iter est sex septemve dierum, ( Strabonis Rerum geo-
azm,viù)v, IfMùç Jï^a^vàç Tn-mlwT^. H Jl' ôÂç é<d>ly t\ h graphicarumlibrixVII , cum versione GuIielmiXylandri;
l-fta. ifuipw. . Lvteûœ Parisïorum , typis regiis, 1620, in-fol; Iib. XVII,
Sed Coptus et Mûris- statio nunc excellunt, iisque omnes pag. 815.)
202 MÉMOIRE SUR LA VILLE DE QOÇEYR.
fortifiée; et là, changeant de direction, on se portoit vers le nord jusqu'à Myos-
hormos. En effet, s'il avoit existé à travers les montagnes une route à-peu-près
directe de Coptos à Myos-hormos, elle n'eût pas été de six à sept jours de
marche; car actuellement les caravanes ne mettent que trois jours et demi pour
aller de Qéné à Qpçeyr , et il n'en auroit fallu que quatre à cinq pour aller direc-
tement de Coptos à Myos-hormos.
Cette route, qui étoit restée inconnue jusqu'à l'époque de l'expédition des
Français en Egypte, présente un grand intérêt, en ce qu'elle servira nécessaire-
ment à déterminer d'une manière plus exacte qu'on n avoit pu le faire encore, les
ports de la mer Rouge que fréquentoient les anciens.
MÉMOIRE
SUR
L'ART DE FAIRE ÉCLORE LES POULETS
EN EGYPTE
PAR LE MOYEN DES FOURS;
Par MM.
ROZIERE, Ingénieur des mines,
et ROUYER, Pharmacien.
Sed inventum ut ova, in calido loco imposita paleis, igné
modico foverentur, homine versante pariter die ac nocte; e%
statuto die illinc erumpere foetus.
Plin. Hlst, nat.lih. x, cap. 55.
I.
Notice historique sur l'Incubation artificielle.
Il est peu de personnes qui n'aient entendu parler de l'art de faire -éclore à-Ia-
fois des milliers de poulets sans le secours de l'incubation naturelle, en substi-
tuant à la chaleur des poules une température à-peu-près semblable , produite
artificiellement dans des espèces de fours ou d'étuves. C'est une des pratiques les
plus singulières que l'on retrouve dans l'antiquité. Elle étoit devenue un art
important chez les anciens Egyptiens; et chez les modernes, c'est encore aujour-
d'hui le seul procédé employé pour se procurer des poulets. Indépendamment des
facilités qu'offre le climat pour faire réussir l'incubation artificielle , il est vraisem-
blable que ce qui a dû d'abord diriger les recherches des Egyptiens vers cette opéra-
tion , est le peu de succès des soins que l'on se donne chez eux pour faire couver
les oiseaux domestiques ; et Ton conçoit encore pourquoi elle a été imaginée
en Egypte plutôt qu'ailleurs, quand on songe combien les collèges des anciens
prêtres avoient soigneusement étudié tout ce qui avoit quelque rapport avec les
besoins de la vie, et combien ils attachoient d'importance à se procurer les alimens
2 04 MÉMOIRE SUR l'âRT
qu'ils jugeoient les plus salubres. Nous devons remarquer cependant que cet art
n'est pas tout-à-fait particulier à l'Egypte. Les Chinois, qu'on a voulu, à la vérité,
. faire instruire par une colonie d'Egyptiens , le pratiquent également et de temps
immémorial ; mais leurs fours et leurs procédés sont très-difFérens.
Les Romains avoient -aussi découvert le principe de l'incubation artificielle;
mais il est plus que douteux qu'ils l'aient jamais pratiquée en grand. Pline nous
apprend que des dames Romaines avoient quelquefois la patience de faire éclore
un œuf en le portant constamment dans leur sein, et qu'elles tiroient de là un
-augure sur le sexe des enfans dont elles étoient enceintes. Il décrit ailleurs, avec
sa concision ordinaire , le procédé des fours , mais sans indiquer le pays où il se
pratiquoit. Il est singulier que cet écrivain, si instruit d'ailleurs des usages de
l'Egypte , ait pu ignorer l'origine de celui-ci.
Diodore de Sicile, qui voyageoit dans cette contrée sous les derniers Ptolémées
fait mention de l'incubation artificielle comme d'un art depuis long-temps en
usage. À la manière dont il en parle , on peut juger que dès cette époque les
Egyptiens enveloppoient cette opération de beaucoup de mystère : aussi ce
passage n'a-t-il nullement été entendu par les traducteurs. L'abbé Terrasson fait
dire à Diodore (i) : « Au lieu de laisser couver les œufs par les oiseaux mêmes
» qui les ont pondus , ils ont la patience de les faire éclore en les échauffant
» dans leurs mains. » Cette circonstance forme un sens tout-à-fait absurde , mais
qui ne se trouve point dans le texte (2). L'expression %ei$\fpyÇiv1eç , employée par
Diodore , ne signifie point du tout qu'ils les échaufFoient dans leurs mains ; elle
offre un sens analogue à une expression fort juste employée par Pline dans le même
cas , homine versante. Il paroît par des passages de Diodore et de quelques autres
écrivains , que , dans ces temps reculés , ce n'étoit point spécialement les œufs de
poules , mais les œufs d'oies , que l'on soumettoit à ces procédés : la chair de
ces oiseaux étoit une de celles que préféroient les prêtres, pendant les époques
où il ne se manifestoit aucune maladie épidémique ; et voilà pourquoi l'on s'atta-
choit tant à les multiplier. Ces témoignages sont confirmés par les monumens
anciens , où l'on voit ces oiseaux figurés en mille endroits , sur-tout dans les bas-
reliefs qui représentent des offrandes faites aux divinités.
Mais , en admettant l'antiquité de l'incubation artificielle , doit-on croire que les
procédés fussent les mêmes autrefois qu'aujourd'hui ! C'est une question curieuse à
plusieurs égards , et qui reste encore à résoudre.
« Les prêtres , dit-on, attachés trop opiniâtrement aux anciennes observations
» recueillies sur la manière dont les œufs d'autruches et de crocodiles déposés
» dans le sable viennent à éclore , ne s'étoient pas même mis en peine de faire des
» recherches ultérieures (3). » On croit qu'ils s'étoient bornés à imaginer un pro-
cédé analogue; et il est généralement reçu parmi les personnes qui ont étudié les
(1) Liv. h", page 160. ( quod miriim est ) fœtus excludunt , et sic efficacitati na-
(2) Où yzp iimcLtyoi Sict <$tf opvfàw , «m' àv'}oi 7ra^J^^uç turali ingenio et arte nihil concédant. Diod. Sicul. Bibl.
ygipupyîsvliç v»7 mjviatt Kj çiA<myvix mç cpvonmç àvipyiiaç kx. hist. lib. I, p. 67. (Rhodom. 1504.)
>£mxi'nn>Acu,. (3) M. de Pauw , Recherches philosophiques sur les
Non enim aves incubare sinunt ; sed suis ipsi manibus Egyptiens, t. I. er , pag. 204.
usages
DE FAIRE ÉCLORE LES POULETS. 20j
usages de l'ancienne Egypte, qu'au lieu d'employer des fours échauffés par le feu,
ils enterroient les œufs dans le fumier, dont la chaleur naturelle suffisoit pour
les faire éclore. Le fait, s'il étoit vrai, seroit fort singulier, car la vapeur du
fumier est mortelle pour le germe des œufs ; et l'incubation opérée par ce moyen ,
loin d'être une invention plus simple, exige des précautions qu'il n'est pas naturel
d'imaginer de prime-abord : on sait assez dans quelle multitude de tentatives
cette singulière idée a entraîné Réaumur, qui s'étoit obstiné à vouloir faire éclore
des poulets dans le fumier, à l'imitation des prêtres Égyptiens. Ce physicien si
attentif et si ingénieux a consacré un volume à décrire les expériences infruc-
tueuses qu'il a d'abord faites; et il n'a obtenu quelque succès, qu'après être parvenu
à interdire très-exactement toute communication entre les œufs et la vapeur qui
s'exhale du fumier.
M. de Pauw , qui a relevé avec beaucoup de justesse plusieurs fausses opinions
sur les usages de l'ancienne Egypte, avoit cependant adopté celle-ci : ses raisons
méritent d'être examinées ; on saura par-là à quoi s'en tenir sur cette question.
« II y a lieu d'être surpris, dit ce critique (i), que les anciens prêtres de
35 l'Egypte , qui avoient d'ailleurs des connoissances assez étendues sur une infî-
s> nité de choses, aient manqué de sagacité en un point essentiel : ils n'avoient
» pas découvert la méthode des fours, et ne paroissoient pas même en avoir
t» soupçonné la possibilité, comme il est aisé de le démontrer.
» Aristote , le plus ancien auteur qui ait parlé de la manière de faire éclore
33 les œufs en Egypte, dit qu'on n'employoit que la chaleur du fumier. Antigone,
33 qui vivoit plusieurs siècles après Aristote, dit la même chose. Pline, qui écri-
33 voit après Antigone , dit la même chose, et a traduit, mot pour mot, les expres-
33 sions d'Aristote. Enfin l'empereur Adrien, qui avoit parcouru toute l'Egypte,
33 et examiné ses singularités avec attention, s'exprime en ces termes, dans sa
33 lettre à Servien , en parlant des Egyptiens .: Ils font éclore leurs poulets d'une
33 manière que faurois honte de vous conter [pudet dicere ] .
33 Tous ces témoignages réunis prouvent que la méthode des fours a été
33 inconnue dans ce pays jusqu'à l'an 133 de notre ère , et peut-être long-temps
33 encore après; car j'ignore quand et comment on est parvenu à la découvrir. 37
Ce témoignage d'Adrien est, comme on voit, très - insignifiant ; le reste
semble plus positif: mais, en examinant un passage de Pline négligé par M. de
Pauw, on verra que cet auteur dit précisément le contraire de ce qu'on établit ici
sur son autorité. Voyez Hist. nat. lib. x, cap. 55. «Les œufs étoient mis sur de
33 la paille dans une étuve dont la température ^toit entretenue à l'aide d'un feu
33 modéré , jusqu'au moment où les poulets venoient à éclore ; et pendant tout
33 ce temps un ouvrier s'occupoit nuit et jour à les retourner. 33 Voilà littérale-
ment ce que dit Pline, dont j'ai rapporté le texte en tête de ce Mémoire; c'est
la meilleure définition que l'on puisse donner, en si peu de mots, du procédé
usité encore aujourd'hui. L'expression igné modico écarte toute équivoque; et
(1) Recherches philosophiques sur les Egyptiens, tome 1," } page 202,
É. M. F f
206
MEMOIRE SUR L ART
la circonstance d'un ouvrier occupé jour et nuit à retourner les œufs, est un
trait qui peint parfaitement le travail en usage par le procédé des fours. Encore
bien que Pline ne marque point la source où il a puisé ces renseignemens , il
est impossible de croire qu'il ait décrit autre chose que ce qui se pratiquoit en
Egypte, puisque, de l'aveu même de M. de Pauw, de tous les peuples connus des
Romains , les Egyptiens sont les seuls chez lesquels l'incubation artificielle ait
été en usage.
Aristote (i) ne s'exprime pas, à beaucoup près, d'une manière aussi exacte; et
je conviens que ce philosophe a réellement cru , ainsi que ses compilateurs , que
le procédé consistoît à faire éclore les œufs par la chaleur qui se dégage natu-
rellement du fumier. La cause de cette méprise sera facile à saisir dès que l'on
connoîtra les détails de l'opération , puisque non-seulement les œufs sont posés dans
l'étuve sur un lit de paille ou de fumier, mais que le combustible qui sert à
entretenir la chaleur dont on a besoin, n'est encore lui-même que du fumier,
c'est-à-dire, de la fiente d'animaux mêlée d'un peu de paille hachée. Comme l'Egypte
est un pays dépourvu de bois, on y a fait usage, dans tous les temps, de ce
combustible, qui, d'ailleurs, ne donnant qu'une chaleur très-modérée et facile à
graduer , convient parfaitement pour l'opération dont il s'agit. Nous n'hésiterons
donc point à regarder comme un fait bien constant, que le procédé cÊ l'incu-
bation, tel qu'on le pratique aujourd'hui, a été en usage en Egypte, de toute
antiquité. Les cheykhs et les hommes les plus instruits du Kaire, d'accord avec
les auteurs Arabes des différens âges , nous apprennent qu'il n'a jamais cessé d'être
pratiqué, soit dans la haute soit dans la basse Egypte. Si un manuscrit du temps
deskhalyfes en restreint la pratique au seul village de Behermes dans le Delta (2),
c'est par une méprise qu'il est facile d'expliquer. Les Beherméens sont encore aujour-
d'hui très-renommés pour la conduite des fours à poulets; on les appelle, pour
ce travail, de plusieurs provinces (3). Mais c'est tout au plus l'industrie qui étoit
héréditaire chez eux ; les fours ont été de tout temps très-multipliés dans tout
ie pays. L'inexactitude des écrivains Arabes sur ces sortes de faits est telle, qu'on
ne peut guère douter qu'ils n'aient confondu ces deux circonstances.
II.
Description des Fours.
Chacun des établissemens destinés à faire éclore les poulets porte le nom de
ma mal farroug : il est composé d'un nombre de fours variable depuis quatre
jusqu'à trente; mais ces fours sont toujours rangés sur deux lignes parallèles,
entre lesquelles règne un corridor étroit. Le marnai, construit en briques cuites
(1) Historia animalium, Iib. VI, cap. 2. infidèles ; comme eux, ils savent faire éclore les œufs des
(2) Behermes, aujourd'hui Berenbâl, situé près de poules et de beaucoup d'autres oiseaux.
Foueh. On lit dans un manuscrit Arabe, communiqué (3) «Dans le Sa'yd, où ii y a moins de fours àpoulets
par le cheykh Ibrahym , lecteur de la grande mosquée «que dans la basse Egypte, ce sont les Chrétiens de Be-
du Kaire, que les Beherméens ont hérité de la science des « blâou qui sont en possession de les conduire. Ce village,
DE FAIRE E CLORE LES POULETS. 207
ou simplement séchées au soleil , est toujours, très-bien clos. Il a pour fenêtres
plusieurs petits trous circulaires percés dans la voûte du corridor, et pour porte
une espèce de guichet précédé de plusieurs petites chambres bien closes : voilà sa
disposition générale. Rien de plus simple que la construction des fours : ce sont
autant de petites cellules hautes d'environ trois mètres [neuf à dix pieds], à-peu-
près aussi longues , et larges de deux mètres et demi. Elles sont coupées en deux
étages, vers le milieu et quelquefois vers le tiers de leur hauteur, par un plancher
recouvert en briques, et:percé dans son milieu d'un trou assez grand pour qu'un
homme puisse passer d'un étage dans l'autre. Chaque petite chambre a sa porte sur
le corridor, à-peu-près de mêmes dimensions que le trou du plancher, et qui sert
à un pareil usage. D'autres ouvertures dans les cloisons latérales mettent en com-
munication tous les fours qui sont d'un même côté du corridor. Enfin la voûte qui
recouvre chaque four, est percée d'une ouverture étroite, pour laisser échapper la
fumée. Comme les chambres inférieures sont destinées à recevoir les œufs, le feu
se place sur le sol des chambres supérieures, où l'on a pratiqué, pour le recevoir,
deux petites tranchées peu profondes, et quelquefois quatre, près des parois. Un
rebord de deux pouces de saillie environne le trou du plancher, et garantit les
œufs de la chute des cendres et des matières enflammées (i).
L'une des pièces qui sont à l'entrée du mamal, sert de logement au principal
ouvrier et à son aide , qui ne s'éloignent jamais tant que dure l'opération. Une
autre est destinée à allumer le combustible, que l'on a grand soin de ne porter
dans les fours que quand il est à demi consumé , afin qu'il ne puisse donner aucune
vapeur malsaine. Ce combustible, nommé^, est composé de fiente de cha-
meau et de paille hachée, pétries en forme de mottes, et donne, comme je l'ai
déjà indiqué, une chaleur très-douce, qu'il est facile de graduer à volonté.
III.
Conduite de V Opération.
L'époque où l'on ouvre les marnai dans la haute Egypte, répond aux pre-
miers jours de février. On commence toujours plus tard dans le Delta, dont le
ciel est moins chaud. Comme l'incubation dure vingt-un jours , ce n'est que
vers le commencement de mars que les poulets sont éclos. L'expérience a prouvé
qu'à cette époque seulement la température convient assez aux poulets naissans,
pour qu'ils puissent exister sans des soins particuliers. Les chaleurs excessives
de l'été leur sont également nuisibles : aussi ne fait-on en général que trois
opérations successives , ou quatre au plus, dans chaque établissement.
» situé à quelques lieues au-dessous de Menfalout, aujour- «Esné, et presque par-tout; voilà ce que j'ai recueilli
«d'hui presque ruiné, étoit encore, il.yatrenteou quarante . «sur les lieux. Il n'est pas probable que les Chrétiens
«ans, une bourgade considérable qui en renfermoit une «de Beblâou aient appris leurs procédés de ceux de
«grande quantité. Depuis cette époque, les conducteurs «Behermes. » Note communiquée par M. Jomard.
. « des fours se sont dispersés dans l'Egypte supérieure, et (i) Voyez pi, I , fg. ir , 12, ij , de la Collection des
«se sont établis àGirgeh, à Farchout, à Bahgourah, à arts et métiers (E. M. vol. II), et pi. II ' , fig. 1 , 2. , 2.
É. M. F f 2
208 MÉMOIRE SUR L'ART
Nombre de voyageurs modernes ont décrit les procédés de l'incubation ; mais
ils se contredisent presque tous, parce qu'ils ont pris pour autant de règles inva-
riables chaque pratique particulière dont ils ont eu connoissance dans l'établisse-
ment qu'ils ont visité , faute d'avoir saisi quelles relations pouvoient avoir toutes
ces pratiques avec certaines circonstances sujettes à varier.
Chaque four sert à faire éclore trois à quatre mille œufs. La manière de les
distribuer dans les commencemens de l'opération, varie un peu. Au lieu de les
répartir par- tout uniformément, on laisse quelquefois certains fours tout-à-fait
vides. Il est inutile d'ajouter qu'on rejette avec soin tous les œufs qui n'ont point
été fécondés, ou qui sont gâtés, lesquels nuiroient beaucoup au succès de l'opé-
ration; ceux qu'on place dans les fours, ont été examinés auparavant par l'ouvrier,
puis enregistrés par l'écrivain chargé de l'administration de l'établissement, qui,
à la fin de l'opération , doit rendre à chaque particulier un nombre de poulets
proportionnel au nombre d'œufs que celui-ci a fourni.
Ces œufs forment, dans chaque four, plusieurs lits posés les uns sur les autres,
et dont le dernier repose sur une natte, des étoupes, ou de la paille sèche : les
émanations d'un fumier humide nuiroient beaucoup au succès de l'opération.
Le feu ne s'allume d'abord que dans environ un tiers des fours , choisis à des
intervalles à-peu-près égaux. Quatre à cinq jours après, on l'allume dans quelques-
uns de ceux qui restent, et quelques jours après dans d'autres, ayant soin, à
mesure qu'on allume de nouveaux fours , de laisser éteindre les premiers allumés :
nous expliquerons plus loin les motifs de cette pratique. Le feu se renouvelle trois
fois par jour, quelquefois quatre : on l'augmente un peu vers la nuit. Deux ou
trois fois par jour, l'ouvrier entre dans les chambres inférieures pour retourner les
œufs , les changer de place, et les éloigner tour-à-tour des endroits les plus échauf-
fés ; c'est-là son principal travail. Vers le huitième jour, il les examine tous à la
lueur d'une lampe, et sépare ceux qui n'ont pas été fécondés. (En disposant les
œufs, il a ménagé un vide.au milieu, dans lequel il se place en descendant par
le plancher de la chambre supérieure. )
Nous avons trouvé , sur plusieurs de ces points , beaucoup de variations.
Les unes sont purement arbitraires, il seroit fastidieux de s'y arrêter; les autres
tiennent aux différences de l'époque où se fait l'opération, et aux variations de la
température, quelquefois à l'exposition particulière du marnai, mais sur -tout au
nombre de fours très-difFérens qu'il renferme. Il suffira de présenter les choses
de manière à ce qu'on puisse juger de l'influence de ces diverses circonstances ,
en s'occupant seulement des conditions qui sont essentielles au succès de l'opé-
ration.
Première condition. II a été constaté par des observations thermométriques,
que la température habituelle des chambres où sont placés les œufs, est, à fort
peu de chose près, de 3 2° (thermomètre de Réaumur); ce qui est précisément
le degré de chaleur de l'incubation naturelle : les variations ne s'étendent que
de 31 à 33 ; mais elles sont bien plus considérables dans le corridor et dans
les chambres supérieures. La température est toujours moindre de 32 dans ce
DE FAIRE ECLORE LES POULETS. 200
premier endroit, et beaucoup plus élevée dans le second, pendant tout le temps
du moins que le feu y reste allumé , et même quelques jours seulement après qu'il
a été éteint.
Les Egyptiens ne connoissant pas le thermomètre , l'ouvrier y supplée par un
tact que l'extrême habitude a rendu très-sûr : voilà pourquoi les conducteurs de
fours , qui ne prennent jamais pour aides que leurs enfans ou leurs parens , ne
peuvent être supplantés dans cette branche d'industrie par les autres Egyptiens ,
et qu'elle reste comme un secret entre les mains d'un certain nombre de familles.
Il faut une très-longue pratique pour diriger un ma mal; mais , avec le secours du
thermomètre, la principale difficulté deviendroit à-peu-près nulle.
Seconde condition. Une autre condition regardée comme importante , est de
laisser éteindre le feu un peu avant la fin de l'opération , soit qu'on redoute pour
les poulets naissans quelques émanations du combustible, sur-tout l'acide carbo-
nique qui remplirait les chambres inférieures ; soit qu'on n'ait d'autre but que
d'étaler davantage les œufs, dont on distribue alors une partie dans les chambres
supérieures : il résulte de là qu'il est nécessaire d'échauffer assez la maçonnerie
des fours dans la première partie de l'opération, pour que la seule chaleur de
leurs parois puisse entretenir les œufs pendant le reste du temps à la température
de 3 2°.
C'est pour concilier cette condition avec la précédente, que l'ouvrier laisse
quelquefois certains fours vides, afin de pouvoir les échauffer à sa volonté en
commençant l'opération ; c'est aussi ce qui l'engage à ne pas allumer à-la-fois tous
les fours , à distribuer d'une manière uniforme ceux qu'il allume ensemble , à en
diminuer le nombre de plus en plus , à diminuer l'intensité et la durée du feu
dans ceux qu'il allume les derniers , afin que la température soit à-peu-près égale
dans tous , lorsqu'on vient à le cesser tout-à-fait.
Le feu éteint, on ne se hâte point de porter les œufs dans les chambres supé-
rieures; on attend plusieurs jours. Les voyageurs fixent ce délai, les uns à quatre
jours, les autres à six, les autres à huit : la vérité est qu'il n'y a rien de général,
sinon d'attendre que ces chambres, et sur-tout leur plancher, soient suffisamment ■
refroidis. Alors on bouche les ouvertures extérieures des fours, non pas com-
plètement d'abord, mais peu à peu, à mesure que la masse du bâtiment se refroidit,
et qu'il devient nécessaire d'y concentrer davantage la chaleur pour obtenir la
température de 32 .
Le nombre des œufs que peut contenir un ma'mal , ne se complète quelquefois
qu'à deux ou trois époques différentes; ce sont alors autant d'opérations distinctes
que l'on conduit ensemble : et les choses se continuent ainsi jusqu'à la fin de la
saison; ce qui entraîne, dans les procédés, de légères modifications.
Dès qu'un ma 'mal est ouvert, tous les habitans des environs y portent les œufs
qu'ils ont alors; et après l'opération, on leur rend environ cinquante poulets
pour chaque cent d'œufs : le reste appartient au propriétaire du ma'mal (1). On
(1) « Ce n'est pas toujours en nature que l'on paye les » l'embouchure du Bahr Youcef, j'ai visité un de ces éta-
« maîtres des fours. A Darout el-Cheryf, village situé à « blissemens, où l'on m'a rapporté que les fellah payoient
2iO MÉMOIRE SUR L'ART
compte ordinairement sur un cinquième d'œufs stériles. Assez souvent le nombre
n'en est que. d'un sixième; et il est rare qu'il excède un tiers, à moins qu'il n'y
ait de la faute de l'ouvrier : aussi l'oblige-t-on ordinairement à rendre un nombre
de poulets égal au moins aux deux tiers des œufs qu'il a reçus.
II n'est pas rare qu'il vienne à éclore quelques poulets dès le vingtième jour,
c'est-à-dire, un jour plutôt que par l'incubation naturelle. Dans l'espace de vingt-
quatre heures, on voit paroître jusqu'à soixante mille poulets dans un seul établis-
sement. On leur jette pour nourriture un peu de farine mêlée de pain émietté.
La plupart des relations rapportent qu'à cause de l'immense quantité de poulets
qu'on obtient alors dans les établissemens , on prend le parti de les vendre au
boisseau ou roba ', qui est le quart d'une certaine mesure de capacité. Cette
pratique singulière m'a été confirmée par plusieurs personnes qui m'ont assuré
l'avoir vue de leurs propres yeux. Il se trouve toujours, dans chaque mesure,
quelques poulets étouffés; mais cette méthode convient à l'indolence des Égyp-
tiens en cela qu'elle dispense d'établir des prix différens pour les poulets qu'ils
ont nourris pendant quelques jours, la même mesure en contenant alors un
moindre nombre. La seule chose que je puisse à cet égard donner comme
certaine, c'est que cette méthode n'est point d'un usage général : dans les établis-
semens que j'ai visités, on compte les poulets, on ne les mesure point. Le
cent de poulets nouvellement éclos se vend, prix moyen, quatre-vingts médins
[un peu moins de trois francs de notre monnoie].
On estime le nombre des ma 'mal de. toute l'Egypte à deux cents; Le P. Sicard
le porte à trois cent quatre-vingt-six, d'après les renseignemens de l'agha ou du
cheykh de Behermes ; mais ce nombre est beaucoup exagéré. Réaumur a évalué
la quantité annuelle de poulets qui naissent dans les fours.de l'Egypte, à plus de
quatre-vingt-douze millions. II y a plusieurs erreurs dans cette estimation. On ne
doit compter, pour terme moyen, que dix fours par chaque ma mal ; le nombre
des couvées d'un four ne sauroit être de plus de quatre par an : ce qui donne
annuellement quarante fois trois mille œufs pour chaque ma mal, ou cent vingt
mille ; et , en supposant les deux cents ma'mal en activité , le nombre total ne
peut être que de vingt-quatre millions.
ROZIERE.
Nota. Les observations générales qui précèdent sont sur-tout destinées à faire concevoir l'esprit
de la méthode des Egyptiens : dans celles qui vont suivre , on trouvera des détails circonstanciés , tirés
d'observations faites dans les fours du Kaire, et propres à éclaircir certaines difficultés de pratique. On'
a laissé subsister plusieurs répétitions , soit parce que les mêmes objets y sont envisagés sous un rapport
différent , soit parce qu'elles sont nécessaires à l'intelligence des autres détails.
v> un médinpour vingt ou trente œufs, suivant les années. observation que je dois à M. Jomard, j'observerai que ce
» Ceprofk,quoiqu'inférieur à celui qui provient de l'aban- mode de paiement ne peut convenir qu'aux plus grands
« don d'un tiers des ceufs, est encore fort considérable. Ces établissemens ; car, dans un ma'mal de huit à dix fours,
:» sortes de manufactures sont certainement les plus Iucra- il donneroit un produit bien inférieur aux dépenses cou-
» tives de toutes celles de l'Egypte. :» En rapportant cette rantes.
DE FAIRE ECLORE LES POULETS. 2 11
DESCRIPTION PARTICULIÈRE de plusieurs Fours à poulets observés au /{aire,
et des procédés que l'on y met en usage.
Les Égyptiens nomment marnai el-katakt ou el-farroug [fabrique à poulets]
le local qui contient les fours et les pièces particulières où l'on fait éclore les
œufs. Le bâtiment principal (i) est un carré plus ou moins long, dont l'intérieur
est coupé dans toute sa longueur par un corridor qui sépare deux rangées de
petites pièces , dont le nombre varie depuis deux jusqu'à douze de chaque côté.
Chaque pièce est à double étage. La pièce inférieure, qu'on peut nommer couvoir,
parce qu'elle contient les œufs pendant le temps de l'incubation , a environ huit
pieds de long sur six de large ; elle n'a qu'une petite porte , qui donne sur le cor-
ridor. La pièce supérieure, que je nommerai four, parce que sa voûte ressemble
à celle d'un four, et que c'est dans cette pièce que l'on place le feu, est à-peu-
près de la même grandeur que celle qui est au-dessous ; elle a aussi une porte
sur le corridor : on y remarque de plus une ouverture à sa voûte , qu'on ferme
et qu'on ouvre à volonté ; deux fenêtres latérales , toujours ouvertes , qui commu-
niquent avec les fours voisins ; enfin , au centre de son plancher, une assez grande
ouverture circulaire, autour de laquelle on a pratiqué une large rigole pour y
placer de la braise allumée, dont la chaleur se répand par l'ouverture ci -dessus
dans la pièce inférieure.
Avant d'arriver dans l'intérieur de ce bâtiment, on trouve trois ou quatre pièces
particulières , dont la première sert de logement à ceux qui sont chargés du service
des fours; dans la seconde, on convertit en braise ardente des mottes et autres
combustibles qui doivent servir à échauffer les fours ; Ja troisième est destinée à
recevoir les poussins , quelques heures après qu'ils sont éclos.
Les fours à poulets de l'Egypte ne sont en activité que pendant deux ou trois
mois de l'année. Dans le Say'd, c'est ordinairement vers la fin du mois de janvier
qu'on les ouvre ; au Kaire et dans le Delta, on ne commence que dans les premiers
jours du mois de mars.
A cette époque, le propriétaire de chaque établissement engage à son service
deux ou trois de ces hommes qui savent conduire les couvées. Tandis que les uns
s'occupent de la réparation du bâtiment où ils doivent opérer, les autres reçoivent
les œufs qu'on apporte des villages voisins; ils inscrivent la quantité des œufs
reçus, ainsi que le nom de ceux qui les confient, contractant par-là l'obligation
de rendre un certain nombre de poussins (2).
Lorsqu'on a amassé une quantité convenable d'œufs pour commencer une pre-
mière couvée , on procède de la manière suivante. On n'emploie jamais la totalité
des couvoirs pour la même couvée , mais seulement la moitié de ceux que con-
tient le bâtiment : s'il y en a six de chaque côté , on ne met d'abord des œufs que
(1) Ces bâtimens sont presque toujours placés dans (2) C'est ordinairement lés deux tiers du nombre des
des masures, et se trouvent généralement adossés contre œufs qui ont été confiés; Je reste appartient aux proprié-
des monticules de sables ou de décombres; ce qui a fait taires des fours.
dire à plusieurs voyageurs qu'ils sont enterrés.
2 ï 2 MEMOIRE SUR L ART
dans le premier, dans le troisième, dans le cinquième, dans le septième, dans le
neuvième et dans le onzième. On les place sur un lit de poussière et de paille
hachée; on en met jusqu'à trois l'un sur l'autre. Chacun des couvoirs peut en con-
tenir quatre à cinq mille , lorsqu'ils sont complètement garnis. Après avoir inscrit
sur chacun des couvoirs le jour où l'on a commencé l'opération , on apporte dans
les rigoles des six fours qui sont au-dessus , de la braise allumée , provenant des
diverses matières combustibles ainsi réduites , pour cet effet , dans une des chambres
dont il a été parlé. Quelques momens après , on ferme les ouvertures des voûtes ,
ensuite les portes des fours et des couvoirs : on laisse ainsi cette braise se consumer
lentement. On la renouvelle deux fois par jour, et autant pendant la nuit : on
répète cette opération pendant dix jours consécutifs , ayant le soin, à chaque fois,
d'ouvrir un instant les trous des voûtes et les portes des couvoirs, tant pour renou-
veler l'air de l'intérieur du bâtiment, que pour diminuer la première impression
de la chaleur, qui pourroit nuire aux œufs. Dans les intervalles, on visite les œufs
placés dans les couvoirs; on les retourne; on rapporte au second et au troisième
lit ceux qui étoient au premier. Ainsi, renouveler le feu quatre à cinq fois dans
les vingt-quatre heures, visiter et retourner les œufs une ou deux fois par jour,
c'est à quoi se borne le travail des dix premiers jours.
Le onzième jour, les travaux sont doublés : on dispose une seconde couvée
avec les œufs qu'on a eu soin d'amasser; on les place, avec les précautions
indiquées pour la précédente , dans les six autres couvoirs qui se trouvent entre
ceux de la première couvée : ce travail doit être terminé en moins de trois heures.
Lorsque les six autres couvoirs sont suffisamment pourvus, on apporte de suite
la braise allumée dans les rigoles des fours qui sont au-dessus; on continue
le feu pendant dix jours de suite, comme cela s'est fait pour la première
couvée , ayant à chaque fois la même précaution d'ouvrir un moment les trous
des voûtes et les portes des couvoirs : pendant ce temps , on a aussi pour les
œufs les mêmes soins qu'on a eus pour ceux de la première couvée^
Dès l'instant qu'on a placé du feu dans les fours de la seconde couvée, on
cesse d'en mettre dans ceux de la première , qui se trouvent suffisamment échauffés
par la chaleur des fours voisins. On ne cesse pas pour cela de s'occuper des œufs
de cette première couvée, qui exigent d'autant plus de soins, qu'ils approchent
de l'instant où il en doit sortir des poussins : on transporte une partie de ces'
œufs sur le plancher des fours, un jour après qu'on a retiré le feu. Les œufs de
cette couvée se trouvant alors moins entassés , on les retourne avec plus de
facilité; on les visite plusieurs fois par jour, pour en séparer ceux que l'on croit
gâtés.
Le vingtième jour, on commence déjà à trouver plusieurs poussins : le
vingt-unième jour, on en voit éclore un très-grand nombre. On facilite quel-
quefois la sortie de ceux qui ne peuvent briser entièrement leur coquille. On
conserve encore, un jour ou deux, le reste des œufs qui peuvent donner des
poussins tardifs. On place les plus foibles dans le corridor qui sépare les couvoirs ;
on porte les plus forts dans la chambre destinée à Jes recevoir, où ils ne restent
qu'environ
DE FAIRE ÉCLORE LES POULETS. 2 12
qu environ un jour. C'est dans ce lieu qu'on les prend pour les donner à ceux qui
ont fourni les œufs , ou bien pour les vendre.
Aussitôt que la première couvée est sortie , on s'occupe d'en préparer une
troisième : on place aussitôt des œufs dans les six couvoirs devenus libres ; on
répète pour cette troisième couvée ce qu'on a fait pour la première et pour la
seconde , pendant les dix premiers jours des travaux.
On fait également pour la deuxième couvée, pendant les dix derniers jours , ce qui
s'est pratiqué pour celle dont les poussins sont sortis des couvoirs, et ainsi de suite.
On continue cette manœuvre pour toutes les couvées qui se succèdent de dix
jours en dix jours, en procédant ainsi pendant l'espace de trois mois, temps ordi-
naire des couvées; on voit sortir, tous les dix à douze jours, de chacun des établis-
semens en activité, une couvée de plusieurs milliers de poussins. La perte des œufs,
pendant le temps des couvées, est peu considérable; elle se monte rarement au-delà
d'un sixième des œufs, et l'on ne voit jamais manquer une couvée entière.
Ces sortes d'établissemens sont très-multipliés en Egypte : on en compte un pour
douze à quinze villages, et souvent plusieurs dans une même ville. Le P. Sicard en
comptoit près de quatre cents, chacun d'eux faisant éclore, selon lui, deux cent
quarante mille poulets; ce qui faisoit près de cent millions de poulets que, de
son temps, l'on faisoit éclore, chaque année, en Egypte. On peut raisonnablement
réduire ce nombre à moins d'un tiers. Il y a encore environ deux cents fours à
poulets en activité dans toute l'Egypte, et chacun d'eux fait éclore à-peu-près cent
quarante mille poulets. Outre ceux-ci, dans quelques villages isolés, et principa-
lement dans plusieurs tribus Arabes , on laisse couver quelques poulets , quoique
ce dernier moyen, comme cela a dû être observé, ne soit ni certain, ni avantageux
en Egypte (i).
Les succès constans de ces opérations ne sont pas seulement dus à la bonté du
climat de l'Egypte, comme le pensent les détracteurs de la méthode des Égyp-
tiens; l'industrie particulière de ceux qui dirigent les couvées, y contribue beau-
coup plus. Une longue expérience leur fait connoître, en entrant dans les fours,
s'il faut renouveler le feu , ou attendre quelques momens de plus , et ils savent
obtenir la température qui convient aux diverses époques de l'incubation. Par
leurs procédés, 'ils produisent à-la-fois, et par le même moyen, difFérens degrés
de température en difFérens points du bâtiment où se trouvent les couvoirs et les
fours. Pendant la durée des couvées, j'ai constamment trouvé, dans plusieurs
fours à poulets du Kaire, une température presque toujours égale, et ne variant
(i) On a cru trouver l'origine de l'incubation artifi- ont dû chercher quelques moyens de remédier à ce défaut
cielle dans l'exemple des œufs d'autruche et de croco- de fécondité, et ont employé l'incubation artificielle pour
dile abandonnés dans le désert et sur le rivage du Nil, faire éclore en abondance les œufs des poules, et obtenir
et que la chaleur seule des sables fait éclore : mais, si l'on une plus grande quantité depoulets, dans lesquels ils trou-
fait attention que l'incubation des poules réussit rarement voient un aliment délicat et léger; ces mêmes prêtres,
en Egypte, et que, dans ïa saison brûlante où elles corn- voulant ensuite profiter de cette découverte, pour montrer
mencent à couver , elles abandonnent presque aussitôt que tout prospéroit sous leurs mains , en ont fait une
leurs œufs pour se livrer de nouveau à l'amour, on est science mystérieuse, et ne l'ont transmise que comme un
bien plus porté à croire que les prêtres de l'ancienne secret, qui, même aujourd'hui, n'est encore bien connu
•Egypte, qui avoieht des connoissances sur tous les arts, en Egypte que de quelques particuliers.
É. M. G S
2 1 4 MÉMOIRE SUR L'ART
jamais de plus de deux degrés , quoique différente dans chaque espèce de pièce : par
exemple, dans les couvoirs , pendant les dix premiers jours de l'incubation, la
température étoit ( selon le thermomètre de Réaumur ) de 32 à 33 degrés au-
dessus de o, et pendant les dix derniers jours, de 28, 29, 29 1; dans les fours,
à l'instant où l'on mettoit le feu, de 37, 38, 39 degrés, et quatre heures après,
^ e 3 2 > 33 * 33t- ( Voyez, les deux tableaux ci-après. )
Tableau des degrés de chaleur observés dans les Fours
X poulets de l'Egypte.
i. te Suite d' expériences faites au Kaire , dans un Four situé dans le quartier dit Setty-zenab.
Thermomètre de Réaumur, degrés au-dessus de o.
COUVOIRS.
FOURS.
..... .
AU
CHAMBRES
PENDANT
PENDANT
PENDANT
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CORRIDOR.
les dix
les dix
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les dix
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OBSERVATIONS.
premiers
derniers
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DEHORS.
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jours
de
l'incubation.
jours
de
l'incubation.
l'on met
le feu.
qu'on a placé
du feu.
jours ,
lorsqu'on
de feu.
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33 h
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jours de l'incubation ,
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apporter du feu dans les
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25.
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fours voisins , quoiqu'il
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3 2 - .
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2/ Suite d'expériences faites au Kaire , dans un Four à poulets situé dans le quartier dit
Bâb el Nasr.
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CHAMBRES
COUVOIRS.
FOURS.
PENDANT
PENDANT
PENDANT
DATES
DEHORS.
AVANCÉES.
CORRIDOR.
les dix
premiers
jours
de
l'incubation.
les dix
derniers
jours
de
l'incubation.
l'on met
le feu.
les dix
lorsqu'on
ne met plus
de feu.
OBSERVATIONS.
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22.
23.
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30.
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DE FAIRE ÉCLORE LES POULETS. 2Ij
Les Egyptiens n'excellent pas seulement dans l'art de faire éclore les œufs ,
ils savent aussi élever les poulets sans le secours des poules. Ce soin ne regarde
plus ceux qui dirigent les couvées; il est confié à quelques femmes dans les
maisons des particuliers. Elles n'en élèvent jamais plus de trois ou quatre cents à-
la-fois, et souvent beaucoup moins. Ce n'est qu'au bout de quinze ou vingt
jours, lorsque ceux-ci peuvent se passer des premiers soins, qu'elles vont en cher-
cher une nouvelle quantité dans les couvoirs.
Pendant le jour, on les laisse sur un terrain sec , exposé au soleil et couvert de
déblais. On leur donne pour nourriture, du blé, du riz et du millet concassés,
et de l'eau pour seule boisson. A l'approche de la nuit , on les ramène dans
l'intérieur des maisons , où on les tient enfermés dans des espèces de fours de
terre, afin de les mettre à l'abri des fraîcheurs de la nuit, et de les garantir de
la poursuite de différens animaux qui pourroient les détruire : ils exigent ces soins
particuliers pendant environ un mois ; après ce temps on les laisse courir avec
les poules.
Malgré l'opinion contraire de plusieurs voyageurs , la chair des poules et des
poulets ainsi élevés est tendre et succulente. Les Egyptiens s'en nourrissent avec
délices , et n'ont aucune préférence pour ceux qui proviennent de l'incubation
des poules. A la vérité, les poulets sont rarement gras (i); les poules sont petites,
et les œufs moins gros que la plupart de ceux des poules d'Europe : mais cela
vient plutôt de l'espèce ou de la variété particulière des poules de l'Egypte, que
des moyens employés pour les faire éclore.
Lorsque l'on examine tous les avantages que les Egyptiens retirent de leurs
fours à poulets , on regrette de ne point trouver cet art établi en Europe , et
principalement en France , où il seroit presque aussi praticable qu'en Egypte (2).
Avec quelques soins , il sera toujours facile de faire éclore des œufs par
(1) On n'engraisse jamais les poulets en Egypte; on les essais faits en Europe pour y pratiquer cet art, et
n'y chaponne pas les petits coqs. On y mange toute espèce sur-tout le découragement de ceux qui, à différentes
de volaille dans l'état naturel. époques, ont fait les plus grands efforts pour l'établir en
(2) Les voyageurs qui ont visité les fours à poulets de France. Réaumur étoit un de ceux qui réunissoient le
l'Egypte, et qui en ont vu sortir de nombreuses couvées, plus de moyens pour y réussir. Ses expériences étoient
ne doutent pas que cette méthode ne puisse également aussi ingénieuses que la méthode décrite dans son ou-
réussir dans tous les pays; mais personne ne s'est, appli- vrage est savante (voye^ l'Art de faire éclore les œufs,
que à bien examiner ces sortes d'établissemens, et à en par Réaumur): mais ceux qui lui avoient appris celle
recueillir exactement les procédés. Les voyageurs ne des Égyptiens, lui ont laissé ignorer beaucoup de détails
les ont jamais vus qu'une fois, et, le plus souvent, lors- qui pouvoient être utiles à ses recherches, et lui assurer
qu'ils n'étoient pas en activité : aussi la plupart n'ont re- des résultats plus avantageux.
cueilli que des renseignemens inexacts, insuffisans, et Pour bien connoître cet art, il falloit non-seulement
pris au hasard. examiner la construction du bâtiment principal, et la
Quelques voyageurs, tels que Wesling , Niebuhr et distribution des couvoirs et des fours particuliers, mais
Norden, ont assez bien décrit les fours qui servent à faire encore s'assurer de l'époque à laquelle on commence à
éclore les œufs. Ces trois auteurs, auxquels on peut réunir opérer, voir travailler chaque jour ceux qui sont chargés
Thévenot et le P. Sicard, rapportent aussi d'une manière de la direction des fours , connoître, à l'aide d'un ther-
assez conforme à la vérité, la méthode générale d'opérer; momètre , le degré de chaleur qu'ils y entretiennent pen-
mais, en parlant des détails qu'exige le soin des fours pen- dant le temps des couvées ; il falloit suivre à plusieurs
dant la durée des couvées, ils ont commis une quantité époques, et dans des fours différens, une seconde et une
d'erreurs qui leur sont communes avec beaucoup de troisième couvée. C'est à l'aide de ce plan d'observation
voyageurs. C'est à la plupart de ces erreurs qu'il seroit que je suis parvenu à recueillir ce que j'ai rapporté sur
permis d'attribuer aujourd'hui le peu de succès de tous les fours à poulets de l'Egypte.
É. M. G g 2
2 l6 MÉMOIRE SUR ÛRT DE FAIRE ÉCLORE LES POULETS.
l'incubation artificielle. L'éducation des poussins présente seule plus ou moins
de difficultés, selon le climat et la saison. Mais l'industrie des Européens ne
surmonte-t-elle pas tous les jours des difficultés semblables, en naturalisant dans
nos climats des plantes et des animaux étrangers !
Pour parvenir à faire éclore des œufs par l'incubation artificielle, et à élever
les poussins sans le secours des poules, il seroit, en quelque sorte, nécessaire
de se conformer à la méthode simple et industrieuse des Égyptiens : il faudroit
sur-tout renoncer à ces grands établissemens , où l'on espéroit faire éclore et
élever en même temps plusieurs milliers de poulets. ,-
ROUYER.
NOTICE
SUR
LES MÉDICAMENS USUELS
DES ÉGYPTIENS;
Par M. ROUYER,
Membre de la Commission des sciences et des arts d'Egypte.
JLes naturels de l'Egypte font usage d'un petit nombre de médicamens. Ils ne
reconnoissent que trois espèces de maladies : ils attribuent les unes à l'abondance
de la bile, les autres au froid subit, d'autres enfin à la grande chaleur. Ils n'ad-
mettent également que trois sortes de médicamens, les purgatifs,. les échauffons,
et les rafraîchissans , qui, divisés en trois classes correspondantes à celles des ma-
ladies, indiquent de suite l'usage de chacun d'eux.
Les Egyptiens n'emploient que des drogues simples. Les réduire en poudre, les
mêler avec du sucre, ou les incorporer dans du miel, sont les préparations ordi-
naires de toutes les substances médicinales qu'ils doivent prendre intérieurement.
Ils ont rarement recours aux médicamens plus composés. Leurs manuscrits phar-
maceutiques n'en indiquent presque aucun , quoiqu'on y trouve beaucoup de recettes
tirées des principaux auteurs Arabes, auxquels nous devons un grand nombre de
compositions officinales.
Leur science médicale ne conserve plus que quelques débris de celle des peuples
qui les ont précédés. En Egypte, il en est aujourd'hui des nombreux médicamens
des Arabes , comme des arts et des monumens anciens ; on n'y trouve plus que
des ruines à peine reconnoissables; le temps, l'ignorance et les préjugés les ont
également détruits. On n'y recueille plus l'opium Thébaïque (i) , autrefois si estimé,
et si vanté encore de nos jours dans beaucoup de pharmacies. Le suc d'acacia (2) ,
(1) Ahhmym rv>l , petite ville de la haute Egypte, est tans de cette province, et qu'on porte rarement jusqu'au
le seul endroit où quelques Chrétiens Qobtes retirent de Kaire.
la plante entière du pavot, [papaver somniferum , Linn.] (2) En Egypte,. on recueille encore avec soin les sili-
un extrait de peu de qualité, qui ne sert qu'aux habi- ques de l'acacia \mimosa JVilotica, Linn.], non pour en
2 I 8 NOTICE SUR LES MÉDICAMENS USUELS
dont les Égyptiens ont fait long-temps usage, qu'eux seuls préparoient pour l'Asie
et pour l'Europe, ne se trouve plus parmi leurs médicamens, ni dans le commerce.
Il en est de même de beaucoup d'autres substances très-usitées autrefois, et qu'ils
n'emploient plus dans leur pratique médicale.
Les Egyptiens , devenus apathiques et indolens , ont laissé perdre insensiblement
un grand nombre de leurs médicamens; et ils n'en conserveroient aucun, si le
commerce qu'ils font de ces sortes de substances (i) ne leur en rappeloit souvent
l'usage et les propriétés. La plupart de ces prosélytes de l'islamisme , persuadés que
tout est prédestiné, croient peu à l'efficacité des médicamens et aux autres moyens
curatifs. Lorsqu'ils ont rempli les préceptes qui leur ordonnent la propreté et la
sobriété, s'il leur survient une maladie, ils la regardent comme envoyée de Dieu;
ils la supportent avec courage et sans murmure : souvent même ils n'ont recours
aux médicamens que lorsque ceux-ci ne peuvent plus s'opposer aux progrès du mal.
Ces idées de fatalisme, dont presque tout le peuple est imbu, n'ont pas peu con-
tribué à faire rétrograder la science médicale, ou au moins à en arrêter les progrès,
dans ces mêmes contrées qui l'ont vue naître.
Les médicamens dont les Egyptiens ont conservé l'usage, sont presque tous
tirés des végétaux; ils emploient très-peu de substances minérales, et se servent
rarement de matières animales. Le plus communément, chacun connoît le remède
qui lui convient, et ne consulte de médecin que pour les maladies graves et pour
des cas extraordinaires. C'est toujours chez les marchands droguistes, qui sont très-
nombreux au Kaire et dans toutes les villes de l'Egypte , que les naturels du pays
vont chercher les médicamens dont ils ont besoin. Ils les préparent eux-mêmes,
à l'instant où ils doivent s'en servir. Ils emploient rarement l'infusion pour obtenir
les vertus des plantes médicinales ; ils préfèrent de les prendre entières , ayant une
espèce de dégoût pour tous les médicamens liquides. Le tamarin est presque le
seul médicament qu'ils prennent en infusion ; et c'est le plus souvent comme
liqueur rafraîchissante, ainsi que plusieurs autres sorbets (2) dont ils font un usage
plus particulier en santé. Dans les maladies , l'eau du Nil leur paroît préférable à
toutes les boissons composées.
^Leurs purgatifs sont ordinairement solides ; ils les préparent avec des pulpes de
tamarin, de casse ou de myrobolans, dans lesquelles ils font entrer des poudres de
racine de jalap, de feuilles de séné, des graines de ricin et des résines. Quelques-
uns se purgent en prenant une potion faite dans une coupe d'antimoine (3), où ils
laissent séjourner de l'eau acidulée de suc de citron.
tirer, comme autrefois, le suc d'acacia, mais pour les em- les drogues nécessaires pour assurer le service courant
ployer entières dans différens arts. des hôpitaux , et même pour plus d'une année d'a-
(1) II se fait en Egypte un commerce considérable vance.
de drogues simples, qui y sont apportées des Indes, de (2) Les Egyptiens préparent plusieurs espèces de sor-
l'intérieur de l'Afrique et de l'Asie, pour les envoyer bets, tels que ceux de réglisse, de caroube, de limon;
en Europe. Lorsque les médicamens apportés de France ils en font à la rose, à la violette, à la fleur d'orange,
pour le service des hôpitaux de l'armée furent tota- aux pistaches, aux amandes, et beaucoup d'autres avec
lement consommés , M. Boudet , membre de Tins- divers parfums agréables.
titut d'Egypte et pharmacien en chef de l'expédition, (3) J'ai trouvé au grand Kaire plusieurs de ces coupes
forma , au grand Kaire , une pharmacie centrale , dont je chez les particuliers aisés; elles viennent toutes de Cons-
fus chargé; je trouvai alors dans les magasins du pays tantinople, où l'on en fait un grand usage.
DES ÉGYPTIENS. 2 I O
Les habitans des campagnes font aussi usage d'un purgatif liquide qu'ils pré-
parent avec le fruit entier d'une coloquinte : après y avoir pratiqué une ouver-
ture, ils la remplissent de lait ou d'eau; ces liqueurs acquièrent en peu de temps
les propriétés de ce fruit. Les Egyptiens ont souvent recours aux purgatifs, et
choisissent les plus violens. La gomme-gutte, i'aloès, l'euphorbe, lascammonée,
le jalap, sont ceux auxquels ils donnent la préférence. Le séné, la casse, le tamarin
et les myrobolans seuls seroient insuffisans.
Les émétiques sont peu employés; les Musulmans ont une si grande aver-
sion pour le vomissement , qu'ils consentent difficilement à le provoquer. Leur
répugnance pour les lavemens est presque égale ; ils n'en font usage que dans
les cas les plus urgens : ils les composent d'huile , de lait , et de décoctions
animales.
Les préparations mercurielles, si multipliées dans la médecine de l'Europe,
sont presque toutes inconnues en Egypte. On y traite les maladies vénériennes
par les purgatifs et par les sudorifiques; ces derniers, en y joignant l'usage fréquent
des bains de vapeurs, sont employés avec succès. S'il arrive que la maladie y ré-
siste, on a recours aux purgatifs, qu'on réitère à fortes doses, pendant quinze,
vingt et quelquefois trente jours de suite, jusqu'à ce que le malade soit tout-à-fait
épuisé. Cet état d'affoiblissement est considéré comme un symptôme favorable
et indiquant une prochaine guérison. Dans toutes les espèces de gonorrhées , on
fait usage de rafraîchissans et d'astringens.
Les décoctions, dont les Egyptiens se servent rarement comme remèdes in-
ternes, sont souvent employées pour déterger les plaies et les ulcères, qu'ils pansent
ensuite avec des toiles sèches, préalablement préparées dans le produit de ces
décoctions.
Les collyres dont ils font usage sont très-nombreux, et tous sous forme sèche.
Ils se composent de poudres dessiccatives, de sels naturels ou factices, et de toiles
qui ont séjourné dans des liqueurs astringentes. Quelques-uns sont apportés au
Kaire tout préparés; ce sont des espèces de trochisques composés de sels métal-
liques, de substances terreuses et alcalines. Il y en a d'une multitude de formes,
et qui varient aussi par leur couleur. Ces compositions se font à la Mekke , où
les pèlerins les achètent pour les revendre à leur retour, ou en faire usage s'ils sont
surpris de l'ophthalmie pendant leur voyage.
Les Egyptiens attribuent à d'autres collyres la propriété merveilleuse de pré-
server de l'ophthalmie. Ces derniers , ne s'appliquant que très-légèrement sur les
paupières, ne m'ont paru avoir d'autre propriété que celle de les teindre en noir,
agrément qui plaît beaucoup aux naturels de l'Egypte. Je ne parlerai pas d'une
infinité de remèdes superstitieux dont ils préconisent les vertus, qu'ils emploient
souvent, et auxquels il seroit difficile de les faire renoncer : je dirai seulement
que là, comme ailleurs, on ne voit que les esprits foibles et les ignorans ajouter
foi à ces espèces de productions du fanatisme et du charlatanisme.
Les odontalgiques sont presque inconnus en Egypte. Sans le secours de
ces nombreux médicamens , devenus indispensables aux habitans de l'Europe ,
220 NOTICE SUR LES MÉDICAMENS USUELS
les Egyptiens conservent leurs dents très-blanches ; ce qui paroît être dû à l'ha-
bitude de se laver aux heures d'ablution et après les repas, à la qualité des fruits
qui font leur principale nourriture, et plus encore à l'eau du Nil, leur unique
boisson.
Outre les médicamens simples que les Égyptiens emploient dans les maladies ,
ils ont encore un nombre prodigieux de préparations qu'on pourroit regarder
comme médicinales, mais dont ils ne font usage que dans l'état de santé : les unes
sont propres à procurer une ivresse agréable et à exciter aux plaisirs; les autres ont
la propriété de donner beaucoup d'embonpoint; d'autres, enfin, sont destinées à
embellir la peau et toutes les parties du corps. On trouve parmi ces différentes
compositions un plus grand nombre de préparations chimiques et officinales que
parmi leurs médicamens.
i.° Les drogues et les compositions dont les habitans de l'Egypte se servent
dans l'intention de se procurer des jouissances réelles ou idéales , sont des opiats
connus dans le pays sous les noms de berch (i) , de dyâsmonk (2) , de bernâony (3) ,
et beaucoup d'autres semblables. Ces opiats sont composés d'ellébore , de feuilles
de chanvre, d'opium et de substances fortement aromatiques. C'est sur-tout avec
de l'opium et les feuilles de chanvre qu'ils possèdent le secret de préparer des com-
positions merveilleuses, propres à procurer, pendant le sommeil, diverses jouis-
sances imaginaires et telle espèce de rêve qu'on désire. Le mélange de l'ellébore
et des feuilles de chanvre cause une ivresse plus ou moins longue, quelquefois
dangereuse, mais ordinairement gaie et délicieuse. Toutes ces préparations, dont
les habitans des villes et des campagnes font une grande consommation, ne se
trouvent pas chez les droguistes, comme les médicamens simples; on les débite
dans des boutiques particulières, qui sont très-multipliées dans toutes les villes
de l'Egypte.
Ceux qui composent ces drogues se nomment Ma'goungy (4), du mot Arabe
magoun (5) , qui signifie électuaire , ou composition officinale. Les Qobtes et les
Juifs font presque seuls cette espèce de commerce ; ce qui porte à croire que
l'usage de ces opiats est très- ancien, et remonte à un temps antérieur à celui des
Arabes. Le philonium et la thériaque des Egyptiens' se trouvent aussi au nombre
de ces compositions, et ne se prennent également que dans l'état de santé. Les
riches, et généralement les personnes aisées, font un fréquent usage du philonium.
Cette substance m'a paru n'être autre chose que l'opium du commerce, purifié et
aromatisé. Ils le prennent à la dose de plusieurs grains ; ils le jugent propre à ré-
parer les forces, à dissiper la mélancolie, à donner de la confiance et du courage.
C'est aussi dans cette intention que les ouvriers et les pauvres font usage du berch
et du bernâony. Ces espèces de drogues exhilarantes sont pour les Orientaux ce
que les liqueurs fermentées sont pour les Européens.
La thériaque , qu'ils nomment touryâq el-kebyr (6) , est à-peu-près la même que
(0 tfji. (4) #4?**..
(2) dywLo. (5) j^-
(3 ) LSpJ! • ( 6 ) s®^ ' à k& •
celle
DES ÉGYPTIENS. 2 2 I
celle qui se trouve décrite dans nos pharmacopées , sous le nom de thériaque
d'Andromaque : elle n'en diffère que de quelques articles, et contient seulement des
excitans plus actifs. Prosper Alpin , qui a décrit les médicamens des Égyptiens, dit
que leur thériaque est la même que celle d'Andromaque , à laquelle ils ont fait
quelques changemen.s. Je serois plutôt porté à croire que la thériaque des Égyp-
tiens, telle qu'ils la préparent encore aujourd'hui, n'a point été altérée; qu'elle est
très-ancienne , et que c'est de cette composition qu'Andromaque a tiré sa thé-
riaque , devenue ensuite si célèbre, à laquelle il a eu soin d'ajouter quelques
substances, et de retrancher celles dont le trop grand usage eût été nuisible dans
tout autre climat que celui de l'Egypte.
Les Égyptiens font un grand secret de la composition de leur thériaque , dont
ils se croient les seuls possesseurs. Je ne suis parvenu qu'avec beaucoup de peine
à en obtenir la recette de celui qui la prépare : elle diffère peu de celle que Prosper
Alpin avoue lui-même n'avoir obtenue qu'avec beaucoup de difficulté, et qu'on
trouve à la suite -de ses Observations médicales sur l'Egypte.
Cette thériaque passe pour avoir de grandes vertus ; il s'en fait un commerce
considérable au Kaire , où on la prépare : on en porte à la Mekke , dans toute
l'Asie, à Constantinople et en Barbarie. Le cheykh des marchands d'opiats a
seul le droit de préparer la thériaque. On la renouvelle tous les ans : elle se fait
publiquement , en présence du médecin du pâchâ de Constantinople , résidant au
Kaire , du cheykh des droguistes, et des principaux de la ville (i). Lorsqu'elle est
confectionnée, on la dépose au Mârïstân (2) , édifice national , destiné à recevoir
les foux, les vieillards et les malades indigens. Le produit de la vente de ce médica-
ment est employé à l'entretien de cet établissement public. Le local où l'on prépare
la thériaque, m'a paru avoir servi autrefois de laboratoire où l'on confectionnoit
un plus grand nombre de médicamens. On y remarque encore plusieurs vaisseaux
semblables à ceux dont on se sert en Europe pour les grandes opérations de chimie
et de pharmacie, « Ces vaisseaux, disent les Égyptiens, ont servi à nos aïeux, qui
» préparoient des médicamens plus efficaces que ceux dont nous nous servons
» aujourd'hui. »
'2. Les nombreuses préparations dont les habitans de l'Egypte font usage dans
l'intention d'acquérir de l'embonpoint , sont principalement recherchées par les
riches et par les habitans aisés des villes : ils attachent un grand prix à ces sortes
de compositions, qui ont toutes pour base des substances mucilagineuses et fécu-
lentes, des fruits charnus, des semences huileuses, et quelquefois des matières
animales. Les femmes, pour lesquelles l'excès d'embonpoint est une perfection
de beauté , en font un grand usage. Les hommes y ont aussi recours : mais ils y
mêlent toujours des excitans et beaucoup d'autres drogues semblables , qu'ils
recherchent avec une extrême avidité ; tant l'influence du climat , et peut-être
aussi celle de leur éducation, les rend insatiables de voluptés et de jouissances. Ces
(0 C'est sans doute d'après cette coutume, très- l'Europe, comme on le voit encore en Italie, en Alle-
ancienne en Egypte, que la préparation de la thériaque magne, et au collège de pharmacie à Paris,
est ensuite devenue solennelle dans plusieurs contrées de (2) qU^U .
É. M. H h
2 22 NOTICE SUR LES MEDICAMENS USUELS
sortes de drogues se préparent comme les médicamens, et se prennent préféra-
blement dans les bains. II s'en fait une si grande consommation au Kaire et dans
toutes les villes de l'Egypte , que les substances qui entrent dans leur composi-
tion font la partie la plus considérable du commerce des droguistes du pays :
aussi leurs magasins en sont abondamment fournis ; et l'on peut dire , à ce sujet ,
qu'il leur arrive plus souvent de vendre des drogues capables de détériorer la santé
que des médicamens propres à la rétablir.
3. Les Égyptiens emploient une infinité de cosmétiques, qu'ils composent eux-
mêmes, et qu'ils n'obtiennent que par des procédés longs et pénibles; tandis qu'ils
évitent avec soin tous les procédés difficiles, quand ils préparent des médicamens.
Parmi leurs cosmétiques, on distingue ceux qui sont destinés à blanchir et à adoucir
la peau, à lui donner de la souplesse ou à la resserrer; ceux qui doivent faire croître
ou faire tomber les poils; enfin , ceux qui servent à teindre la peau , les cheveux et
la barbe. Ces compositions se font ordinairement avec des huiles douces, des
graisses de différens animaux, des résines odorantes, des savons alcalins et métal-
liques.
Les essences et les parfums sont très-estimés des Egyptiens. Leurs parfumeurs
préparent des eaux de plantes aromatiques et de différentes fleurs , des baumes ,
des huiles essentielles, des pommades, et plusieurs autres cosmétiques dont le sexe
fait usage pour la toilette. Ils composent aussi diverses sortes de pastilles odorifé-
rantes, qu'on brûle dans les mosquées, autour des tombeaux, dans les maisons des
riches, mais qui sont particulièrement destinées à parfumer les appartenons des
femmes.
L'embaumement, cet art religieux qui prit naissance en Egypte, qui y fut pra-
tiqué pendant une longue suite de siècles, y est aujourd'hui inconnu. Les Egyptiens
modernes, n'ayant pas conservé la coutume d'embaumer leurs morts, ont négligé
tout ce que la tradition auroit pu leur apprendre sur les embaumemens des an-
ciens. Lorsque je ferai l'histoire des momies que j'ai vues dans plusieurs endroits
de l'Egypte , j'indiquerai leur préparation présumée ; j'y ajouterai ce que les Égyp-
tiens croient savoir sur cet ancien usage, et ce qu'en rapportent plusieurs manus-
crits Arabes qui m'ont été communiqués par des cheykhs du Kaire.
Ces détails sur les médicamens usuels des Égyptiens diffèrent des récits des
voyageurs qui ont traité de la matière médicale de l'Egypte. Ils ont confondu les
médicamens des Européens qui restent momentanément en Egypte , avec ceux des
naturels du pays. La plupart n'ayant habité que le quartier des Francs , n'ayant vu
et fréquenté que les Chrétiens qui y demeurent, ont été induits en erreur, et ont
décrit les habitudes et la manière de vivre de ceux-ci pour celles des Mu-
sulmans.
On trouve, à la vérité, au Kaire (dans le quartier des Francs) , trois pharmacies
montées à-peu-près sur le pied de celles d'Europe. L'une est dirigée par des Grecs,
et les deux autres appartiennent à des Vénitiens qui habitent depuis long-temps en
Egypte. Ces trois pharmacies ne servent qu'aux Européens qui demeurent au Kaire
et aux Chrétiens de l'Asie qui y sont établis pour leur commerce : les Musulmans,
DES EGYPTIENS. 2 2 2
îes Qobtes, les Juifs nés dans le pays, n'y ont recours que lorsqu'ils consultent
des médecins étrangers , qui formulent comme en Europe , et les forcent de
s'adresser dans les pharmacies tenues par les Européens, qu'on désigne en Egypte
sous le nom de Francs.
C'est dans une de ces pharmacies que ForskaI a composé un catalogue intitulé
Materta medica ex offixinâ pharmaceuricâ Kahirœ descripta : c'est sans doute pour
cette raison qu'il a compris dans ce précis de matière médicale un grand nombre
de médicamens simples et composés dont l'usage est inconnu aux Égyptiens , et
qu'il en a omis quelques-uns qu'ils emploient journellement.
M'étant proposé de ne parler que des médicamens usuels des naturels de f Egypte,
pour ne pas répéter beaucoup de choses déjà dites par ceux qui ont écrit sur ce sujet,
j'ajouterai seulement à cette Notice une liste des principales drogues simples que
les Egyptiens emploient plus particulièrement.
t. M. H h ''
2 24
NOTICE SUR LES MEDICAMENS USUELS
CATALOGUE
Des Drogues simples dont les Égyptiens font habituellement usage comme mêdicamens, et de
celles qui entrent dans la composition des Electuaires vulgairement appelés Berch.
I . .A. BSINTHE ( grande ) , artemis'ia arborescens ,
Linn.; en arabe, ckébé(i). Réduite en poudre, on
la prend en substance dans l'hydropisie et dans les
fièvres intermittentes ; elle est regardée comme
spécifique contre les vers.
On ia cultive en Egypte.
2. ABSINTHE (petite) , artemisia Juddica ,\Ânn.;
en arabe, chié (2). Cette plante est employée dans
les mêmes cas que la précédente. On en brûle
dans toutes les habitations pour purifier et pour
renouveler i'air : les Egyptiens regardent cette fu-
migation comme le préservatif d'un grand nombre
de maladies. C'est à cette espèce de parfum , mê-
lée avec les bois d'aioès et de kafal , qu'il faut attri-
buer cette odeur particulière ■ qu'en Egypte on
trouve dans toutes les maisons , et principalement
dans celles des Musulmans; odeur qui est inhé-
rente aux appartemens , qui s'attache aux meubies
et même aux vêtemens.
Les Arabes apportent la petite absinthe du dé-
sert : il s'en fait une grande consommation en
Egypte.
7. AloÈS (bois) , excœcarîa agallocha , Linn. ;
en arabe, alou'ise (3). Ce bois est usité comme
parfum ; mêlé avec le tabac à fumer, il en cor-
rige fâcreté, et rend sa fumée moins désagréable.
II vient des Indes.
4- AloÈS (suc) , aloe perfoliata , Linn. ; en
arabe, sabbre - soccotri (4-)- Cette résine sert de
purgatif dans Jes maladies dartreuses et véné-
riennes ; elle entre aussi dans la composition de
plusieurs opiats toniques.
On l'apporte de l'Inde.
arabe, amber (5). Les Égyptiens regardent cette
substance comme aphrodisiaque ; ils la font entrer
dans les pilules et les opiats échauffans. L'ambre
est aussi très-recherché comme parfum.
. II vient des Indes.
6. Anacarde , anacardïum Occidentale , Linn. ;
en arabe, beladair (6). Les femmes mangent ce
fruit nutritif et échauffant. On le fait légèrement
rôtir, afin de le priver de son âcreté.
II est apporté en Egypte par le commerce de
l'Europe.
y. Anis VERTS, pimpinella anïsum , Linn.; en
arabe, ïansoune (7). On en donne aux enfans dans
les coliques, et aux femmes nouvellement accou-
chées , mais principalement à celles qui ne doi-
vent point allaiter leurs enfans.
On en récolte en Egypte.
8. Ass A-F(ETIDA ,feru/a assa-fœtida , Linn. ; en
arabe, antïte (8). Les femmes en font usage à l'ap-
proche des règles et des couches.
Cette résine vient de l'Asie.
O. Badiane , ïllicium anisatum , Linn. ; en
arabe, habb eloué (o). Cette semence est regardée
comme cordiale et aphrodisiaque. Les Egyptiens en
mettent dans le café : ils en font aussi un sorbet.
La badiane entre dans plusieurs electuaires.
On l'apporte de la Chine.
10. Baies de laurier, laurus nobïlis , Linn. ;
en arabe, habb el-gard (10). Elles entrent dans les
opiats narcotiques et enivrans.
Elles viennent d'Europe.
<. Ambre Gris, ambra ambrosiaca, Linn. ; en II. Baume de COPAHU, copdifera officinalis ,
( 1 ) Chybeh , fJ;^ii . Nota. On a conservé dans.Ie texte l'orthograplie des
noms recueillis par l'auteur, et l'on a tâché de les rectifier dans les notes.
(2) Chyheh, f^Jt .
(3) Aloueh, »Jf.
(4) S air, *Jy*>; soqotry , ,jj]o& M .
(5) A' nier, _j^/*e .
(6) BelâAer, jiX.
(7) Yânyçoun , q^w-oL).
(8) Hiltyt, o-^J^- •
(9) Habh helâoueh , isj^* <—S^-
(10) Hahb el-ghâr, jUJi t-Na* •
DES EGYPTIENS.
2 2
Linn.; en arabe, denn dinafe (i), On le donne inté-
rieurement aux enfans nouvellement circoncis. '
II vient des Indes.
12. Baume de la Mekke, amyris
mum , Linn.; en arabe, denn bellessane (2). Ce
baume, très -estimé des Egyptiens, est employé
comme cordial et vulnéraire, à la dose de quelques
gouttes dans le café.
II vient de l'Arabie : les pèlerins qui viennent
de la Mekke , l'apportent au Kaire.
1 3 • Benjoin , croton ben^oe , Linn. ; en arabe ,
djaoui (3). On en fait usage comme parfum et
comme cosmétique.
II vient des Indes.
l4- Bol d'Arménie; en arabe, tinn Armât,
tinn Roumi (4-). On s'en sert comme astringent
et antivénéneux; mêlé dans du suc de citron, ou
du vinaigre [ acide acéteux ] , on en couvre la
peau dans les affections dartreuses et dans toutes
les éruptions cutanées. II entre dans la grande thé-
riaque et dans plusieurs opiats.
On l'apporte des îles de l'Archipel et de Cons-
tantinople.
\K. Cachou, mimosa catechu , Linn.; en
arabe, cad Indi (5). Ce suc extractif entre dans plu-
sieurs poudres astringentes et stomachiques. On
le mâche seul pour corriger la mauvaise haleine.
II vient des Indes.
16. Camomille , anthémis nobilis , Linn.; en
arabe, babounic (6), Cette fleur, dont on fait
usage , est stomachique , fébrifuge et antispas-
modique.
On l'apporte d'Europe.
17. Camphre, laurus camphora, Linn.; en
arabe, cafourfy.Les Egyptiens l'emploient comme
tonique et aphrodisiaque. II entre dans plusieurs
électuaires comme échauffant.
II vient de l'Inde.
5
en arabe , kerfé (8). Elle est souvent employée
comme cordiale et aphrodisiaque ; on la donne
pour arrêter le vomissement. EHe entre dans la
grande thériaque , dans les électuaires échauffans
et dans le berch.
Elle vient des Indes.
Les Egyptiens estiment beaucoup f eau distillée
de cannelle; ils en font un grand usage; ils en
prennent dans le café; ils en mêlent avec plusieurs
sortes de sorbets.
On l'apporte au Kaire dans des flacons de verre.
II paroît qu'on la prépare dans quelques ports
de la mer des Indes.
Elle vient par la mer Rouge.
IC;. Cardamome, amomum cardamomum ,
Linn.; en arabe, habb bahanne (9). Ce fruit est
stimulant et échauffant. Les Egyptiens en mâchent
continuellement : ils en mettent dans le café ; ils
en font un sorbet qui se prend chaud, comme on
prend le punch en Europe. Le cardamome entre
dans plusieurs électuaires.
On l'apporte des Indes.
20. CascarillE, croton cascarilla , Linn.; en
arabe, kedré ambar (10). On emploie cette écorce
dans la fièvre opiniâtre et dans la dyssenterie. Sou-.
vent elle sert de parfum.
Elle vient de l'Amérique méridionale.
2 I . Casse , cassia fstula , Linn. ; en arabe ,
criar ïhambar (1 1). On fait avec ce fruit une con-
serve qui sert d'excipient à quelques poudres pur-
gatives. Quelquefois on la donne comme laxatif
aux femmes en couche.
On récolte une assez grande quantité de casse
dans la basse Egypte.
22. Cassia lignea, laurus cassia, Linn.; en
arabe, sclica (12), Ce bois est employé comme su-
dorifique et fébrifuge : on le donne dans la fièvre
à l'instant du frisson. II entre dans les électuaires
toniques et échauffans.
On l'apporte de l'Inde.
I o. Cannelle, laurus cinnamomum , Linn. ; 23. Centaurée (petite) , gentiana centaureum,
(1) Dchn dynâf, eib^i jjjbi.
(2) Dehnbeleçân, (jLjj ^sO,
(3) Gâouy, <_5jU. ,
(4) Tyn Armeny , J^,j] ^L ; tyn Roumy , ^j ( jd 3 .
(5) KâdyHtndy, (jo^^it^
(6) Bâbouneg , -fjjlj«
(7) Kâfour, j^V.
(8) Qerfeh, tbj.
(9) Habb hamâmâ, Ll?" <_>o. .
(10) Gedr a'nbary , ^jaàc jtX^. .
(11) Khyâr chenber , y*'^£i >U^ .
(.2) Slykhah, f.^L.
20
NOTICE SUR LES MEDICAMENS USUELS
Linn. ; en arabe , kantarioune (i), Cette plante
est regardée comme spécifique contre toutes les
fièvres. On la donne aussi dans les coliques ven-
teuses et dans les palpitations de cœur.
La petite centaurée est naturelle en Egypte.
24. Chanvre, cannabis sativa , Linn.; en
arabe , hachiche (2). Le chanvre , selon les Égyp-
tiens , est la plante par "excellence , non pour les
avantages qu'on en tire en Europe et dans beau-
coup d'autres pays, mais a cause des singulières
propriétés qu'ils lui attribuent. Celui qu'on cul-
tive en Egypte, est enivrant et narcotique. On se
sert des feuilles et des sommités de cette plante,
qu'il faut cueillir avant leur maturité : dans cet
état, on en fait une conserve qui sert à composer
îe berch , ie dyâsmouk, le bernâouy. Les feuilles de
chanvre réduites en poudre et incorporées dans
du miel, ou délayées dans de l'eau, font la base
du berch des pauvres. Ceux-ci s'enivrent encore
en fumant le chanvre seul, ou mêlé avec le tabac :
on en fait une grande consommation en Egypte,
où on ne ie cultive que pour cet usage.
Le chanvre d'Egypte est -il ie même que celui
d'Europe ! doit -il ses propriétés à la culture ou au
climat !
2 5 . Clous de girofle , caryop'hyllus aroma-
ticus , Linn. ; en arabe , coroumfel (3). Ce fruit est
usité comme stomachique et aphrodisiaque. II entre
dans les électuaires échauffans et dans plusieurs
sorbets. Les femmes en mâchent souvent, et quel-
ques-unes en font des colliers.
Le girofle est apporté de l'Inde,
26. Coloquinte, cucumis colocynthis , Linn. ;
en arabe , handal (4). On emploie la coloquinte
comme vermifuge et antisiphiiitique. Les habitans
des campagnes et les Arabes s'en servent comme
purgatif.
Elle vient en Egypte et en Arabie.
27. Curcuma , curcuma longa , Linn. ; en
arabe , courcoume^). La racine du curcuma est con-
sidérée comme spécifique contre la jaunisse. Elle
entre dans plusieurs électuaires toniques.
On l'apporte des Indes.
(î) Qantaryoun , QjjjJaÀS.
(2) Hachych, ( Ji^J^..
(3) Qaranfoul, Jjùjà'.
(4) Khantal, JJaÀi* .
(5) Kourkoum , Jij£=>'
(6) GtbelHtndy, <J0->-*> J-H>-
28. Djebbel-inde (6), semence très-fine,
jaunâtre, sans odeur et d'une saveur acre. EHe est
émétique à la dose de trente à trente -six grains.
Les Égyptiens , qui ne connoissent point l'usage
du tartrïte de potasse antïmomé , ni celui de i'ipé-
cacuanha , emploient quelquefois cette semence
•comme vomitif.
Elie est apportée de l'Inde : on ne la trouve pas
parmi les drogues dont on fait usage en Europe.
2p. Echar (7) , racine rougeâtre , de la gros-
seur du doigt, mucilagineuse et d'une saveur légè-
rement aromatique. Elle est souvent employée dans
la dyssenterie et dans les fleurs blanches : on la
mêle quelquefois avec les poudres purgatives ,
pour en corriger l'amertume et pour en diminuer
l'activité.
Cette racine vient de l'Inde : elle ne se trouve
pas dans les médicamens usités en Europe.
30. AÈCHE el-naune (8), racine charnue,
jaunâtre , découpée par quartiers , sans odeur ,
d'une saveur alcaline : on l'emploie dans les réten-
tions d'urine et dans l'hydropisie. Elle sert aussi
à divers usages domestiques : par exemple , les
Egyptiens l'emploient pour se laver les mains
avant et après les repas , et pour enlever des étoffes
les taches produites par des corps gras.
Cette racine est apportée de la Syrie : elle n'est
pas usitée en Europe.
31. Ellébore, helleborus nîger , Linn.; en
arabe, sour naham (9). Cette racine est regardée
comme propre à dissiper la mélancolie, à donner
du courage et de la confiance. Elle entre dans les
opiats enivrans, et particulièrement dans le berch.
On l'apporte d'Europe.
32. Euphorbe, euphorbia officinaîis, Linn. ; en
aTabe , forfîoune (10). Cette résine sert de purgatif
dans la jaunisse et dans les maladies vénériennes.
Elle vient de la Barbarie.
33. Gaiac , guaiacum officinale, Linn.; en
arabe, kachab élembié (11). Les râpures de ce bois
servent à calmer la douleur des dents et à forti-
fier les gencives.
(y) Échâr, ^Ut .
(8) A'ych êî-iwun , yJ\ Ju&.
{y) Sour-nahân , qLa JV»'
I 1 ") Farjyoun, yyjj> ■
{m) Khachal 'el-anhyâ, L-ajYi
DES ÉGYPTIENS.
227
II est apporté par les marchands d'Europe ,qui 4 1 - Gomme Arabique, mimosa Niloûca ,
le reçoivent d'Amérique. Linn. ; en arabe, sambr Arabi (8). Les Égyptiens en
font usage dans les affections de poitrine , dans la
34- GALANGA , maranta galanga , Linn. ; en diarrhée et dans la gonorrhée. Us l'emploient aussi
arabe, coulinganne (i). On emploie cette racine extérieurement dans l'ophthalmie.
comme stomachique et aphrodisiaque. Elle entre Elle vient de l'Arabie. Celle qu'on récolte en
dans plusieurs électuaires. Egypte et dans l'Ethiopie , est rouge , et ne sert que
Le galanga vient des Indes. dans les arts.
35» GALBANUM , bubon gai banum , Linn.; en
arabe , ganaouachak (2). Les femmes l'emploient en
fumigation dans les maladies hystériques et contre
les violens maux de tête.
Cette résine vient de l'Ethiopie.
4.2. Grenade, punica granatum , Linn.; en
arabe, roummanne (9). On fait usage de ce fruit
dans la fièvre et dans la dyssenterie. Son écorce
est employée extérieurement comme antiseptique.
Ce fruit est très-commun en Egypte.
36. Gentiane, gentiana lutea , Linn.; en 4$- Habbanil (10) , semence noirâtre, trian-
-arabe , gintianne (3). Cette racine est estimée to- gulaire, dure et presque cornée, grisâtre intérieu-
nique et fébrifuge. Elle fait la base de presque rement. Elle est hydragogue. Les nèores qui sont
toutes les poudres composées , dont les Égyptiens en Egypte , n'emploient que cette semence pour se
font usage dans plusieurs maladies. purger.
On l'apporte d'Europe. On l'apporte de l'Ethiopie.
37. Gingembre, amomum ^in^iber,~Lïnn.; en
arabe, ^insebié (4-). Cette racine est un des princi-
paux échauffans et aphrodisiaques usités. Le gin-
gembre entre dans la grande thériaque , dans le
berch et dans le bernâouy. ■ •
II vient des Indes orientales.
3 8- Gomme adragante , astragalus tragacan-
tha , Linn.; en arabe, ketlré béda (5). On donne
cette substance dans les empoisonnemens , dans la
rétention d'urine et dans la gonorrhée. On l'em-
ploie aussi extérieurement dans l'ophthalmie.
On l'apporte d'Europe.
39. GOMME GUTTE, cambogïa gutta , Linn. ; en
arabe , roub-raoune (6). Cette résine est employée
comme purgatif dans les maladies vénériennes.
Elle vient de la Perse et de l'Inde.
40. GOMME AMMONIAQUE , gummi résina ,
ammoniacum ; en arabe, calak (7). Les femmes en
prennent intérieurement comme emménagogUe.
Elle vient de la Barbarie.
( 1 ) Khoulingân , q L^,Li. . •
(2) Qanâouâcheq , ^iî^Us .
(3) Gtmyânâ, LiL^a. .
(4) Zengebyl, J^jù.j.
(5) Knyrâbcydâ, U.^ \^XÉ=, .
(C) Roubb râouend, oJjtj Z>j.
(7) Wn, ^ .
44- Habb el-hazis (11), cyperus escuhntus ,
Linn. ; racine ayant la forme de petits tubercules gri-
sâtres, charnus, d'une saveur douce et agréable.
Elle est pectorale et nutritive. Les femmes en
mangent dans l'intention d'acquérir de l'embon-
point.
La plante dont on tire cette racine , croît dans
la basse Egypte.
4 1 )- HennÉ (12), lausonia inermis, Linn. Les
naturels du pays se servent des feuilles de cet
arbrisseau , qui croît communément en Egypte ,
pour se teindre en rouge le dedans des mains , la
plante des pieds , les ongles , la barbe et les che-
veux. On retire aussi des fleurs une eau distillée ,
d'une odeur agréable. Les femmes l'estiment beau-
- coup , et en font usage pour laver et adoucir la
peau.
46. Hermodacte , iris tuberosa , Linn. ; en
arabe, camiré (13). Les fenfmes mangent cette ra-
cine dans l'intention d'acquérir beaucoup d'em-
bonpoint. On la fait légèrement rôtir pour lui
(8) Samg/i A'raly , <_5j.c ifc, .
(9) Roummân , /jLo..
(10) Halbclayl, JLÛif ^ .
(ir) Habbela'iyi, ^JJjJI <JL>. •
( 1 1) Hennâ , L3La. .
(13) Kliarhyrch, »_^* ,
2 2
y
NOTICE SUR LES MEDICAMENS USUELS
enlever son âcreté et la priver de sa vertu pur-
gative.
Les hermodactes viennent de la Syrie.
4:7- JUSQUIAME, hyoscyamus al bus , Linn. ; en
arabe, bir^ bing (i). On ne se sert que des se-
mences de cette plante. Elles sont narcotiques et
propres à donner des vertiges. Elles entrent dans
les opiats enivrans.
On en récolte en Egypte.
48. Kafal, amyrls kafal , ForskaI; en arabe,
Tiafal [■£], Ce bois est très-estimé comme parfum :
on en brûle dans les mosquées. On le mêle aussi
avec la petite absinthe pour parfumer les appar-
ternens.
II vient de l'Arabie.
4p. Labdanum , cistus Creticus , Linn.; en
arabe , laden (3). Cette résine , gluante et d'une
odeur agréable , est très-estimée des habitans de
l'Egypte. Ils en font des pastilles odoriférantes : ils
en portent souvent à la main pour respirer le par-
fum qu'elle exhale. Ils la regardent comme spéci-
fique contre la peste.
On l'apporte de Constantinople et des îles de
la Grèce.
50, Labemour (4) , racine grisâtre , coupée
par quartiers , ressemblante a la bryone , d'une sa-
veur acre et arrière. Elle est astringente et légè-
rement purgative. Les Egyptiens en font souvent
usage. Ils la prennent en substance , délayée dans
de l'eau ou incorporée dans du miel. Ils attribuent
à ce mélange les mêmes propriétés qu'à la thé-
riaque ; ce qui lui a fait donner le nom de thériaque
des pauvres. Cette racine n'est pas usitée en Eu-
rope.
Elle vient de la Syrie.
51. Mastic, plstacïa hntiscus , Linn.; en
arabe, mistlc (5). Les femmes mâchent cette ré-
sine pour se blanchir les dents et pour rendre leur
haleine agréable. Les Egyptiens font une grande
consommation de cette substance pour parfumer
les vases de terre destinés à rafraîchir l'eau qui
(1) Bifibeng, J^ Jjj.
(z) Qafal, J_W.
(3) Laden, iV.
(4) Labb el-mourr , j[] <_jj,
(-$) Mastikâ, UCL *.
{C) Mahhb, ovU?.
doit leur servir de boisson. La fumée qui résulte
de la combustion de cette résine , laisse , dans ces
vases perméables, une odeur très-agréable, qu'ils
conservent long-temps et qu'ils communiquent a
l'eau.
On apporte le mastic de Constantinople.
52. Mahaleb (6)., prunus mahakb, Linn. Cette
petite amande du noyau d'une cerise sauvage est
très-estimée des Égyptiens. Ils la regardent comme
un médicament précieux ; ils l'emploient dans un
grand nombre de maladies , comme béchique et
car mi natif.
On l'apporte d'Europe.
53. Mouate (7), racine blanchâtre, mucifa-
gineuse, charnue, et d'une odeur aromatique. Elle
est nutritive et aphrodisiaque. On la prend en
substance , ou l'on en fait un sorbet qui doit se
boire chaud.
Cette racine vient des Indes.
^4- Muscade, myrïstica moschata, Linn.; en
arabe, go^ el-tibe{%). Ce fruit s'emploie comme cor-
dial et aphrodisiaque; il entre dans plusieurs élec-
tuaires.
On l'apporte de l'Inde.
55. MYROBOLANS ,phyllanthus emblica , Linn. ;
en arabe , helileg, câblé , indéchiry (o). Les habitans
de l'Egypte font également usage des cinq espèces
de myrobolans qui se trouvent dans le commerce.
Ils en font entrer dans presque toutes leurs com-
positions médicinales.
On les apporte de l'Inde.
^ O. M yrrh E ; en arabe , mour ( 1 o) . Cette résine
est tonique et vulnéraire. Les femmes en font tou-
jours usage à la suite de leurs couches. Elle entre
dans plusieurs poudres propres à blanchir les
dents.
Elle vient de l'Ethiopie.
^ r 7. Nard Indien , andropogon nardus, Linn. ;
en arabe , sembêl Indi (11). Cette racine est
céphalique et stomachique. Elle . entre dans la
(7) Moghât , oU*.
(8) Goui cl-tyb , <_>aLjI jy^ •
(9) Halyteg, JwyU ; kâbly , Jjlf"; Bwdy sha'yry , <jt>. À* :
(10) Mourr , -a.
(11) Senloul Hendy, ^tVÀjfe J^À*,,
composition
DES EGYPTIENS.
2 2<J
composition de la grande thériaque et dans les les gens de guerre , dans l'espoir d'acquérir plus
opiats échauffans. de confiance, de la force et du courage.
Elle vient de l'Inde. L'opium qu'on prépare aujourd'hui en Egypte ,
est de mauvaise qualité et a vil prix : il ne sert
58. NÉNUPHAR , nymphœa alba , Linn. ; en qu'aux fellah (5) et aux Arabes. L'opium du com-
arabe, nouphar (1). Cette racine est employée dans merce est le plus estimé.
II vient de la Natolie et de l'Asie mineure.
62. Pistache, pistacia vera , Linn.; en arabe,
festouq (6). Ce fruit , agréable au goût , est re-
gardé comme nourrissant et aphrodisiaque.' On
en fait un sorbet que les femmes préparent elles-
mêmes.
Les pistaches viennent de la Syrie.
63- Poivre, piper nigrum , Linn.; en arabe,
maturité , sont cordiales et aphrodisiaques. Us les filfil (7). Outre son usage fréquent dans la prépa-
font entrer dans les électuaires échauffans et nar- ration des alimens , il entre dans la composition
cotiques. des opiats échauffans et aphrodisiaques.
On en récolte abondamment en Egypte. II vient de l'Inde.
F esquinancie , dans la fièvre maligne et dans la
gonorrhée. Les femmes en font, un sorbet qu'elles
prennent comme calmant et antiaphrodisiaque.
On l'apporte d'Europe.
ÇO. OGNON, allium cepa , Linn.; en arabe,
basai (2). Cette plante bulbeuse , qui fut long-
temps en vénération chez les Egyptiens , offre
aussi vin médicament très-recherché par les habi-
tans de ce pays. Ses semences , parvenues à leur
60. OLIBAN , juniperus lycïa, Linn. ; en arabe ,
lébanne (3). Cette substance résineuse est employée
comme astringente et détersive. On la donne dans
le crachement de sang, dans les fleurs blanches et
dans la gonorrhée.
On l'apporte de l'Arabie.
61. Opium , papaver somniferum , Linn.; en
arabe., afiounne (4)- Les Égyptiens font souvent
usage de l'opium, quoiqu'ils en abusent moins que
la plupart des habitans de l'Asie. Ils ne le consi-
dèrent pas comme médicament, mais comme une
substance propre à leur procurer , dans l'état de
santé , quelques instans de repos et d'ivresse. L'o-
pium le plus sec et le plus dur est celui dont ils
font choix , comme le plus résineux : ils l'aroma-
tisent avec le musc , avec les huiles essentielles de
cannelle et de girofle. C'est avec l'opium ainsi pré-
paré qu'ils composent divers opiats en.ivrans et
narcotiques , dont les riches font usage. Quelque-
fois l'opium se prend seul à la dose de trois ou
quatre grains , qu'on réitère , au besoin , plusieurs
fois dans le jour : c'est ainsi que les habitans pai-
sibles en usent dans l'intention de dissiper l'ennui
et la mélancolie , ou pour provoquer le repos ; et
64- Poivre d'Ethiopie , piper sEthiopicum ;
en arabe, cambé (8). Silique noirâtre, de la gros-
seur d'une plume d'oie , recourbée , contenant
depuis deux jusqu'à cinq petites fèves rougeâtres
et luisantes. Cette espèce de gousse est très-aro-
matique et d'une saveur acre et brûlante. Les
riches la préfèrent aux autres épices pour assai-
sonner leurs alimens. Les Mahaguines , qui pré-
parent le berch et les électuaires , regardent le
poivre d'Ethiopie comme la base de ces composi-
tions enivrantes.
On l'apporte de l'Ethiopie , et principalement
de Darfour et de Sennar. Cette espèce de poivre
est peu connue en Europe.
6$. Poivre de. la Jamaïque, myrtus pi-
menta, Linn.; en arabe, habb habachie (9). Ce fruit
entre comme échauffant dans le berch et dans plu-
sieurs opiats.
II vient des Indes.
66. Poivre LONG, piper longum , Linn. ; en
arabe, erck dahab (10). On attribue a ce fruit les
mêmes propriétés qu'aux trois précédens.
On l'apporte de l'Inde.
(1) Natif ar, j3J.
(3) Leb&n, U.
(4) Afyoun, q^J
(5) Fellah,
É. M.
(6) Fistouq , [oX«3 .
( 7 ) Felfel, ^ .
('8) Kenheh, x^£=â,
(9) Habb habachy, ^aA. c_sa. -
(10) E'rq dahab , <_>__&:> ^J°'
I i
2^0 NOTICE SUR LES MEDICAMENS USUELS
(yj. Rhubarbe , rheum palmatum , Linn, ; en rhumatismes et dans la goutte; mais il sert
arabe, raoune ' (i). Les Egyptiens estiment beau- munément de parfum,
coup là rhubarbe : ils l'emploient comme stoma- Ort l'apporte de l'Inde,
chique , astringente et vermifuge. C'est le seul mé-
dicament qu'on ose donner aux enfans , presque
toujours foibles et languissans durant les trois
ou quatre premières années de leur vie.
La rhubarbe vient de la Chine.
y4< Sassafras, laurus sassafras, Linn.; en
arabe , sassafra (8). Ce bois est quelquefois usité
dans les maladies vénériennes.
II est apporté en Egypte par les Européens.
68. Ricin, ricinus communïs, Linn.; en arabe,
habb charua (2). On se sert des semences de cette
plante , comme purgatif, dans la fièvre , dans l'hy-
dropisie et dans la gonorrhée.
On cultive le ricin en Egypte.
69. RlTÉ (3) , petit fruit triangulaire, charnu,
jaunâtre, d'une saveur alcaline. On en fait usage
dans la jaunisse et dans les rétentions d'urine.
Ce fruit , dont on ne se sert pas en Europe ,
vient des Indes.
yo. Safran, crocus sativus , Linn.; en arabe,
?afranne (4). On emploie le safran dans la colique",
dans le vomissement , et extérieurement dans
i'ophthalmie.
II vient d'Europe.
yi. Salsepareille , smïlax salsaparilla ,
Linn. ; en arabe, ceche-bé (j)'.'La salsepareille est
presque toujours employée dans les maladies véné-
riennes et dartreuses. Les Égyptiens la préfèrent
à tous les autres antisiphilitiques.
On l'apporte d'Europe. Celle qui vient de la'
Barbarie, est la plus estimée.
72. Sambr esnobar (6) , résine rougeâtre ,
assez semblable à ia myrrhe, d'une saveur amère,
mais peu odorante. On s'en sert pour arrêter l'hé-
morragie qui survient ordinairement à la suite de
la circoncision.
Cette résine, qu'on ne trouve pas parmi les
drogues usitées en Europe, est apportée au Kaire
par les caravanes qui viennent de l'Ethiopie.
73 • Santal , santalum album , Linn. ; en arabe '
sandal abiate (7). Ce bois n'est usité que dans les
(1) Râouend, OJjîj •
(2) Habb kharou' , ©«jà-oo» .
(3) Ryt'h 1 *— aJj •
(4) Zâ'fran , q jÀc |j .
(5) O'chbeh , uj&c .
(6) Samgi el-scnaouber, ->y*tj] ifiu.
yj. Schisme (q) , cass'ia absus , Linn. petite
semence noirâtre, aplatie, lisse et dure, sans sa-
veur, sans odeur. Réduite en poudre , on s'en sert
extérieurement dans l'ophthalmie.
Elle vient de l'Ethiopie.
y 6. SÉNÉ (feuilles et follicules), cass'ia serina,
Linn. ; en arabe , senna Saydy (10). Cette espèce,
qui est le séné à feuilles obtuses , se trouve com-
munément dans les magasins des droguistes de
l'Egypte. On l'emploie en substance comme pur-
gatif, contre les vers, dans les maladies vénériennes
et dans les maladies dartreuses. II croît dans le
désert qui entoure l'Egypte. II diffère du séné
à feuilles aiguës, cassia acutïfolia, Delile. Cette
seconde espèce , la plus estimée des Européens ,
croît sur les confins de l'Egypte , au-dessus deSyène.
Les Arabes de cette contrée vont le chercher
dans le désert , et l'apportent dans les entrepôts
de ceux qui ont affermé le commerce de ce médi-
cament précieux. II vient aussi de l'Ethiopie une
espèce de séné semblable à ce dernier. On les
mêle pour être portés en Europe.
77. SÉSAME , sesamum Orientale , Linn. ; en
arabe, semsem (i i). Lorsqu'on a retiré l'huile des
semences de sésame , on prépare , avec les gâ-
teaux nouvellement sortis de la presse , une pâte
que Ies r femmes mangent avec délices, la regar-
dant comme la substance la plus propre à donner
baucoup d'embonpoint.
On cultive le sésame en Egypte.
78. Squine , smïlax China, Linn. ; en arabe ,
kachab Chiné (12). Cette racine est recommandée
dans les maladies vénériennes invétérées.
Elle vient de la Chine.
(7) Sandal, Ji>/-»o; abyad , ^a/ol.
(8) Sâsâfrâs, j.fjiLL.
(.;) Tchichm, l&a, .
(10) Sinâ Saydy, (JiNaa^o U^,.
(11) Simsem , cusit .
(12) Khachab Syny, jJ-a.*
DES EGYPTIENS. 2 3 I
7<?: STORAX, styrax officinale, Linn. ; en arabe, dont l'une vient de l'Ethiopie, et l'autre des envi-
mïasalé ( 1 ). On l'emploie en fumigation pour rons de la Mekke. Le tamarin d'Ethiopie est en
calmer les violentes douleurs de tête et les. op- petits pains ronds , noirâtres , d'une saveur acide et
pressions de poitrine : on s'en sert aussi comme agréable : celui de l'Arabie est en masse enfermée
parfum. dans des paniers de feuilles de dattier ; il est rou-
II vient de la Syrie. geâtre et d'une saveur acerbe : il est moins estimé
que le premier. ■ , .
80. TAMARIN , tamar'mdus Indîca, Linn. ; en
arabe, tamar Indi (2). Les Egyptiens emploient 8l. ZÉDOAIRE, Kœmferia rotunda , Linn.; en
le tamarin comme rafraîchissant. Ils préparent, arabe, ■çaraoune (3). Cette racine est regardée
avec celui qui est nouveau, 'une conserve très- comme stomachique et aphrodisiaque. On la prend
agréable. en substance , incorporée dans du miel.
On trouve au Kaire deux espèces de tamarin , La zédoaire vient des Indes orientales.
Je pourrois parler de beaucoup d'autres substances médicinales, qu'on trouvera
décrites dans Prosper Alpin ,- ou indiquées dans la Matière médicale de Forskai :
mais aujourd'hui les naturels de l'Egypte ont rarement recours à cette grande va-
riété de médicamens. L'emploi superstitieux qu'ils font aussi de quelques drogues ,
n'offre pas assez d'intérêt pour qu'il soit nécessaire de les décrire en particulier.
Il seroit superflu d'entrer dans des détails au sujet des racines , des feuilles et
autres productions végétales , que l'on fait quelquefois brûler en présence des
malades pour en tirer des présages.
Les drogues de l'Asie , qui arrivent par la mer Rouge , et qui restent plus ou
moins long-temps déposées dans les magasins de Soueys et de Qpçeyr, sont géné-
ralement de très bonne qualité, telles que l'assa-fcetida, l'encens, la gomme Ara-
bique, le cachou, et les autres productions tirées des Indes. Plusieurs articles fournis
par le sol même de l'Egypte sont négligés , parce qu'on les recueille sans "précau-
tion. La gomme qui est produite par le mimosa Nilotica d'Egypte , ne peut servir
que dans les manufactures, et après avoir été nettoyée , tandis que celle d'Arabie,
qui est recueillie avec soin, est aussi plus recherchée. Les améliorations que
l'Egypte est susceptible de recevoir, s'appliquent à toutes- les branches d'art, de
commerce et d'industrie.
Le choix des espèces de médicamens retrace foibîement l'ancienne science des
Arabes. Les doses convenables et les circonstances appropriées pour les remèdes
sont ignorées. On verroit au Kaire et dans les autres villes un moins grand
nombre de malades réduits à un état incurable , sans l'abus de diverses drogues.
L'usage fréquent de l'opium et des électuaires enivrans , composés de chanvre et
d'aromates , affoiblit considérablement le corps , qui n'éprouve de calme qu'en
proportion de l'agitation qui est d'abord occasionnée par ces médicamens. Il est
assez ordinaire de rencontrer au Kaire , dans les rues habitées par les droguistes, un
(1) Maya'hsâyhh , «LU- *a*.* , (a) Tamar Hendy, jji^Àfb J*' . (3) Zernebeh, fJ,Jjj ,
É. M. ■ lïî
2J 2 NOTICE SUR LES MÉDICAMENS DES ÉGYPTIENS.
grand nombre de personnes qui achètent, sur l'avis des vendeurs, les drogues qu'ils
pensent pouvoir leur être salutaires. H y a des cheykhs qui veillent à ce qu'il ne
se débite pas de drogues détériorées. Plus un médicament est prompt et actif,
plus les Egyptiens le croient propre à produire la guérison du mal. Ils emploient
la coloquinte et la gomme gutte comme purgatifs , et la violence de ces remèdes
les expose à des vomissemens qu'ils redoutent, et à des douleurs intestinales diffi-
ciles à apaiser; tandis qu'ils ne font communément usage du séné que comme
laxatif, en le mêlant par petite quantité dans des infusions presque sans vertu et-
très-désagréables au goût.
Les bienfaits et les réglemens d'un Gouvernement éclairé ne manqueroient pas
de contribuer en Egypte à la conservation d'une population nombreuse : les secours
de la chirurgie et de la médecine , et les soins donnas à des malheureux, ont fait
respecter les Français, qui s'étoient occupés, pendant l'expédition, de former des
hôpitaux pour la classe indigente.
MÉMOIRE
SUR
LE SYSTÈME D'IMPOSITION TERRITORIALE
ET SUR L'ADMINISTRATION
DES PROVINCES DE L'EGYPTE,
DANS LES DERNIÈRES ANNÉES DU GOUVERNEMENT DES MAMLOUKS (
Par feu Michel-Ange LANCRET.
JLe gouvernement des Mamlouks (2) formera dans l'histoire un article si bizarre,
qu'il me semble intéressant d'en recueillir tous les traits, et d'en conserver avec
soin la mémoire, comme les naturalistes conservent, au milieu des belles pro-
ductions de la nature , ses écarts les plus singuliers.
Parmi les voyageurs modernes qui nous ont précédés en Egypte, aucun ne s'est
occupé du système de propriété et de l'administration des campagnes : ces objets ,
qu'il étoit difficile d'étudier à l'époque où ils visitoient ce pays, forment, dans tous
les Etats, une partie essentielle du gouvernement, et méritent d'être connus.
Le général CafFarelIi avoit réuni sur ce sujet un grand nombre de renseigne-
mens; il aimoit ce genre de considérations, et personne ne pouvoit saisir avec
plus de facilité que lui les détails de la législation et la chaîne qui les lie tous :
mais il a péri, et avec lui la plupart des connoissances qu'il avoit rassemblées.
Quelques notes que l'on a trouvées dans ses papiers , touchant cet objet , font
regretter qu'il n'ait pas complété son travail. Je suis loin d'espérer de pouvoir y
suppléer; mais j'essaierai du moins d'offrir des renseignemens utiles à ceux qui vou-
dront l'entreprendre.
Avant d'entrer en matière , je ferai quelques réflexions générales sur la difficulté
de remonter à l'origine de la plupart des usages consacrés en Egypte.
Parmi les nations qui ont été souvent subjuguées, il y en a peu qui puissent
compter autant de maîtres que la nation Egyptienne ; mais, en revanche , il n'en
est aucune qui , par l'ascendant de son caractère et de ses mœurs , ait remporté
(1) Lu à l'Institut d'Egypte , le i ." frimaire an 9 [ 22 novembre 1800]. Voy%, page 260, à la note.
(2) Sjk.
234 MEMOIRE
autant de triomphes sur ses propres vainqueurs , et qui ait offert à leurs innova-
tions une résistance plus forte et plus constante. Aussi retrouvons-nous encore
aujourd'hui quelques restes de ses antiques usages, de ses longues habitudes, qui
se sont conservés jusqu'à nous, au mépris des siècles, des religions et des conqué-
rans. J'en puis apporter plusieurs exemples.
Plusieurs habiles critiques ont révoqué en doute le culte des ognons attribué
aux Egyptiens; quelques-uns même l'ont nié totalement (1). On peut croire, en
effet , que les anciens voyageurs qui en ont parlé se soient trompés , et qu'ils
aient pris pour le culte de cette racine, les réjouissances qui en accompagnoient
la récolte, à-peu-près comme si l'on prenoit pour le culte des raisins ou des blés,
les fêtes champêtres qui ont ordinairement lieu en France après les vendanges et
les moissons.
A présent encore , les jours employés à tirer les ognons de la terre sont re-
gardés comme des fêtes, dans quelques parties de l'Egypte moderne. C'est à
Rahmànyeh (2) que j'en ai été témoin : son territoire est le seul de la province
de Bahyreh (3) , et même des provinces environnantes , où la culture des ognons
se fasse avec étendue; et ils jouissent d'une si grande réputation, qu'à la Mekke
même , les marchands de légumes prétendent vendre des ognons de jRahmânyeh.
C'est vers le commencement du mois de juin que les cultivateurs en font la
récolte; elle dure cinq jours, et ce sont cinq jours de fêtes. Les habitans des
villages environnans arrivent en grand nombre au lieu du travail : les uns viennent
y faire des provisions ; d'autres y apportent quelques marchandises , et principa-
lement des gâteaux, des dattes sèches et du chorbeh (4). J'ignore si, dans le
reste de l'Egypte , cette récolte est accompagnée des mêmes circonstances ; toute-
fois il me semble qu'on peut, sans forcer la vraisemblance, rapporter l'origine
de cette pratique à une pareille fête , anciennement plus importante et plus ré-
pandue, et que des voyageurs, trop enclins à voir en Egypte des choses extraor-
dinaires, auront prise pour un véritable culte.
Mais voici un fait plus remarquable, et dont l'origine est moins équivoque ; c'est
l'usage où sont les femmes Égyptiennes de quelques cantons de déchirer leurs
vêtemens et de se couvrir de poussière , lorsqu'elles veulent exprimer une grande
affliction (5). Or on sait que chez les Hébreux, dont les coutumes étoient tout-à-fait
Égyptiennes , c'étoient-là précisément les témoignages d'une extrême douleur.
Enfin les peintures qui sont dans les grottes d'Ekt/iyia et dans celles de la
vallée de Thèbes, nous ont fait connoître la parfaite ressemblance qui existe entre
certains meubles, certains arts du peuple ancien, et ceux, du peuple moderne;
la charrue , la roue inclinée du potier, la jarre de terre rouge et son support à
quatre pieds, sont aujourd'hui ce qu'ils étoient au temps de la splendeur de
Thèbes, et sans doute encore bien avant cette époque.
Ces rapprochemens , que l'on pourroit multiplier davantage, me paroissent
([) Entre autres, M. de Pauw. (4)*j>i.
(2) fcylpj. (5) Plusieurs personnes de la Commission des sciences
(2) «j..^. et arts ont été, ainsi que moi, témoins de cefaitàLouqsor.
sur l'administration de l'égypte. 235
suffisans pour faire croire que l'origine de plusieurs des coutumes et des institu-
tions actuelles remonte à des temps très^-reculés , et restera peut-être à jamais
inconnue. Mais une époque plus rapprochée donne une seconde origine à ces
institutions, c'est celle de Selym I. cr (i). Il est remarquable, en effet, que toutes
les recherches qu'on tente de faire sur l'origine des divers établissemens de l'Egypte,
ne remontent presque jamais au - delà de Selym , à qui la tradition populaire
attribue toutes les lois qui régissent actuellement l'Egypte. Cependant M. Fourier
a fait voir que Selym n'avoit fait aucune de ces lois, et que même il n'avoit pas
pu les faire; il a prouvé que tous les établissemens que l'on croit être de Selym,
sont de son successeur Sôlymân I. er (2) , et des pâchâs (3) qui gouvernoient
l'Egypte pour lui ; enfin il a expliqué ce qui avoit donné naissance à cette tradi-
tion populaire , en faisant voir que Solymân avoit toujours agi au nom de Selym
son père , dont les victoires avoient laissé de profonds souvenirs dans l'esprit du
peuple Égyptien.
M. Fourier, en continuant ses lectures sur les révolutions de l'Egypte et sur
les mœurs de ses diverses classes d'habitans , fera connoître ce qu'il a recueilli tou-
chant l'origine de l'administration des terres, confiée presque toute entière aux
soins des Qobtes; il donnera l'aperçu général de la condition des fellah (4) et
du système de propriété. Le but que je me propose , c'est de prendre cette partie
de son tableau, et de la développer avec tout le soin quelle exige. J'arrive donc
à l'exposition du système de propriété territoriale.
Je ne considérerai d'abord les Mamlouks que comme de simples propriétaires;
nous verrons ensuite les impositions qu'ils prélevoient comme gouvernans (5).
1 .° Des différentes manières dont les Terres sont possédées; des Titres de propriété,
et des Impositions principales.
Il y a en Egypte trois sortes de propriétaires de biens territoriaux : les fellah, ou
paysans ; les moulteiim (6) , ou seigneurs (7) ; enfin les mosquées , et les possesseurs
diOiiaqf^).
La plupart des fellah d'un village sont possesseurs de terres; ils en sont les véri-
tables propriétaires, dans ce sens qu'ils peuvent les donner ou les vendre à d'autres
fellah (9), et qu'ils les transmettent comme un héritage à leurs enfans. Cependant,
quelles que soient les mutations qu'elles éprouvent, elles demeurent à perpétuité
grevées d'une taxe; et celui à qui elle est payée, porte le nom de moulteiim, ou
(0 (fcL- (6) .jxL.
(2) (jlsyL. ( 7 ) £ e mGt d e tenancier, adopté par M. Silvestre de
(3) ^y • Sacy, est plus conforme au sens du mot Arabe.
(4) t ^. (8)^.
(5) Je dois prévenir que, mon intention étant de faire (9) Les fellah vendent très - rarement leurs terres,
cormoître l'état des choses tel qu'il étoit avant. l'arrivée parce qu'elles ont en général peu de valeur, attendu
des Français en Egypte, je supposerai, dans tout ce qui qu'un fellah qui a les moyens de cultiver, obtient des
va suivre, que les diverses lois et usages subsistent encore terres sans les acheter : cependant il est bien certain qu'ils
dans leur entier. ont j e ^ XQll ( j c j es ven( j re . ce j a n ' est pas sans exemple.
2 :> Ô MEMOIRE
seigneur. Il est effectivement ie maître de ces terres ? puisqu'il peut augmenter
ou diminuer les impositions qu'elles lui payent (i), puisqu'il peut les donner ou
les vendre à d'autres moultezim \, et qu'elles deviennent, après lui, le bien de ses
enfans ; et enfin, puisqu'il les réunit à son bien propre, si le fellah possesseur vient
à mourir sans héritiers : circonstance qui n'a pas lieu' pour les autres parties de
la propriété du fellah; car, dans le cas où il vient à mourir sans héritiers, sa mai-
son, ses meubles et ses troupeaux sont pris par le fisc, et non par le moultezim.
Lorsqu'un moultezim vient à mourir, ses enfans, pour avoir le droit d'hériter
de ses biens, doivent en obtenir l'agrément élu pâchâ : cet agrément s'obtient en
lui payant une taxe déterminée , regardée par les Turks comme une espèce de
rachat de la terre, qui, sans cela, retourneroit de droit au fisc.
Si un propriétaire meurt sans enfans et sans avoir testé , ses biens sont pris par
le fisc ; mais s'il a fait un testament, ce testament est exécuté, à la charge par les
légataires, quels qu'ils soient, de payer la taxe au pâchâ.
Je n'ai dit ici sur les héritages que ce qu'il étoit nécessaire d'en faire connoïtre
pour savoir à quels titres on acquiert la propriété. J'aurai occasion de revenir
sur le même objet,. en parlant des fonctions des effendy (2).
Lorsqu'un fellah se trouve être trop pauvre pour cultiver la totalité de ses
terres, il en engage une partie pour une certaine somme «l'argent , qui lui sert à
cultiver Ja portion qu'il a gardée. Cet engagement cesse, et sa terre lui est rendue,
aussitôt qu'il peut rembourser la somme qui lui a été donnée. On appelle cette
espèce d'hypothèque, kharoiiqah (3).
Le moultezim ne peut ôter au fellah la terre qu'il cultive, à moins qu'il ne soit
constaté que celui-ci ne peut la cultiver, et par conséquent payer les impôts; mais
le fellah conserve la faculté d'y rentrer, lorsqu'il a acquis les moyens de tenir ses
engagemens (4). Les fellali jouissent d'ailleurs de toute liberté sur le genre de
culture qu'ils veulent donner à leurs terres : ils peuvent les ensemencer en blé,
en riz, en doûra, selon qu'il leur plaît ; et pourvu qu'ils payent la taxe au moulte-
zim, celui-ci n'a rien à exiger d'eux.
La taxe que les terres des fellah doivent payer aux moultezim, est îe mal el-
hour (5) , ou droit libre. Elle est toujours plus forte que le myry (6), et c'est sur
elle ^ue cet impôt du grand -seigneur est prélevé. Ce qui reste après l'acquit-
tement de ce droit, appartient aux moulteiim , et porte le nom de fâyi (7), ou
profit.
Le myry a été établi par Selym, ou plutôt par son successeur, suivant l'obser-
vation que j'ai déjà faite. Il paroît que, lorsqu'après la conquête de l'Egypte par
les Turks, on voulut établir l'impôt territorial pour les sultans de Constantinople,
on trouva que les registres des contributions avoient été brûlés: il fallut alors
(1) Ces augmentations ne sont peut-être que des voïs; (4) Cela dépend beaucoup de la volonté particulière
mais ces vols sont exercés depuis si long-temps, que le du moultezim.
droit de les commettre n'est plus contesté. (5) j£\ JU.
(2) <_s^L (& ) tSj(j0t
(3) *^>° ' (7) j^U.
avoir
sur l'administration de l'égypte. 237
avoir recours aux connoissanees que les Ogâqlu tchâonchyeh (1) avoient sur cet
objet; et ce fut d'après cela que l'on répartit le myry, non pa.r feddân (2) de
terres, mais par villages : ensuite les mouiteçim partagèrent entre eux cette charge,
selon l'étendue de leurs possessions. C'est cette première répartition du myry sur
les villages, qui subsiste encore aujourd'hui; elle fut faite si inégalement, que,
pour cinquante medins de mal el-hour, le nombre correspondant du myry varie
depuis deux jusqu'à vingt medins.
Solymân établit aussi dans la haute Egyptj le myry en denrées, pour subvenir à
la nourriture de la milice des Ogâqlu, qu'il venoit de réorganiser.
J'aurois encore d'autres détails à donner sur la perception et l'emploi du myry;
mais ce n'est pas ici le lieu de les placer : il sera plus convenable de le faire
lorsque je parlerai de l'administration particulière qui a le myry pour objet.
Le mal el-hour est établi par un ancien usage du pays, que les sultans de
Constantinople ont laissé subsister, et qu'ils ont confirmé. Ce droit paroît être
le seul que les moidteiun devroient légitimement percevoir ; mais successivement
ils ont exigé, sous divers prétextes, une plus forte rétribution des cultivateurs,
et leur ont imposé deux nouveaux droits : le premier, qui ne paroît être bien
constaté que depuis environ cent ans, est le moudâffy, qui signifie sur-ajouté : le
second, qui n'étoit d'abord composé que des présens que les cultivateurs fai-
soient aux moulte^im, s'est successivement affermi et augmenté, au point d'être,
dans quelques, endroits, plus considérable que le fâyz; il n'est perçu régulièrement
que depuis cinquante ans environ; on le connoît sous le nom de barrâny (4) , qui
veut dire extraordinaire (5).
Au reste, ces deux impôts, ayant la même origine, sont généralement confon-
dus , et n'en forment qu'un seul , qui porte indifféremment , et suivant les pays ,
les noms de moudâf ou de barrâny.
C'est principalement au temps d'A'ly-bey (6) , que ces nouveaux impôts ont été
établis. Ce Mamlouk, ayant presque entièrement détruit le corps des Ogâqlu, dont
la plupart étoient grands propriétaires, s'empara des villages qu'ils possédoient, et
les distribua à ses partisans. Il augmenta beaucoup les charges desfellâli; et tous
les moulteiim qui avoient quelque crédit auprès de lui , l'imitèrent en exigeant
aussi des droits excédans. Depuis lui, la maison de Mohammed-bey (7), et en
dernier lieu Ibrâhym-bey (8) , donna encore de nouveaux accroissemens aux
revenus des moulteiim ; il n'y en a qu'un petit nombre qui , regardant ces impôts
comme injustes, ou n'ayant pas le pouvoir de les exiger, se soient contentés du
mal el-hour; à ces exceptions près , la cupidité des moulteiim , et sur-tout des
moidteiim Mamlouks , avoit atteint sa dernière limite.
Je viens de faire connoître la manière dont iesfellâli possèdent leurs terres, et
comment la propriété est partagée entre eux et les moulteiim; je vais actuellement
parler d'une autre partie de la propriété de ces derniers. Elle consiste dans des
(1) &>J*J3L.J. (4)4^- (7)4oo^*-
(2) otji. (j) Littéralement, étranger. (8) eU. çèljjl,
(3) ciU*. (6) c>L cJa. ""'" '
É. M. K k
2 2 MEMOIRE
terres qui leur appartiennent entièrement, et ne sont chargées d'aucune autre
imposition que le myry. Ces terres, qui constituent ïe bien propre des moultezim,
sont appelées ard el-ousyeh (i) , ou terres seigneuriales. Cette espèce de propriété
n'existe pas dans la haute Egypte, au-dessus de Minyeh (2); mais on peut dire,
en général , que , dans la basse Egypte , les terres d'ousyeh sont à-peu-près la
dixième partie des terres de fellah.
Les Turks , sans vouloir se donner la peine de remonter à l'origine de leur
système de propriété, ont cherché à l'expliquer de la manière la plus simple.
Plusieurs pensent que les moultezim sont les fermiers du grand - seigneur, que le
prix du bail est le myry, et que leur profit est composé, i.° du fâyz, et 2. du
revenu entier des terres d'ousyeh : par-là ils expliquent aussi la nécessité de payer au
grand-seigneur un droit de succession. Mais cette version n'est pas la vraie: voici
ce qui résulte de l'examen des registres des Qpbtes, ce que les cheykhs instruits
savent aussi, et qui servira de résumé à tout ce que je viens de dire. (
Le droit appelé mal el-hour est réparti sur la totalité des terres d'un village:
les fellah ont entre les mains une partie de ces terres, et payent au moultezim du
village le mal el-hour de leur portion ; l'autre partie est affermée ou cultivée par le
moultezim lui-même, et tout le produit lui en appartient : c'est sur la somme de ces
deux branches de revenus qu'il paye le myry imposé sur son village par le grand-
seigneur. Quant au barrâny, c'est un impôt moderne ajouté par les moultezim.
Les propriétaires formant la troisième sorte que j'ai distinguée, sont les pos-
sesseurs d'ouaqf et les mosquées.
Toutes les propriétés des mosquées leur ont été données à diverses époques ;
la plupart de ces dons ont été faits long-temps avant la conquête de Selym,
et dès les premiers temps de l'établissement de l'islamisme en Egypte. Lorsqu'on
institua le myry, les terres des mosquées n'y furent point assujetties, et restèrent
parfaitement libres , comme elles l'étoient auparavant , et comme elles le sont
encore aujourd'hui.
Les fondations pieuses portent en arabe le nom général d'ouaqf, qui signifie ce
qui doit être laissé , ce qui doit rester à perpétuité. Les donations de terres ont un
nom particulier, celui 'de riiqah (3) ou de miséricorde. Celles-ci ne peuvent
se faire avant d'en avoir reçu l'autorisation du pâchâ ; autorisation qui est rare-
ment refusée , parce que ces donations , et généralement tous les ouaqf ont tou-
jours des motifs pieux ou charitables. Les uns sont en faveur des deux villes saintes,
des hôpitaux, des collèges, &c. ; d'autres, pour faire réciter des prières sur les tom-
beaux à certains jours de la semaine; d'autres sont en faveur de certains esclaves
ou de certaines familles , même de la famille du fondateur de l'ouaqf.
C'est sur-tout pour soustraire les propriétés aux usurpations des Mamlouks, que
cette dernière sorte d'ouaqf a été mise en usage. Un propriétaire qui veut assurer
à ses successeurs une partie de son bien, en forme un ouaqf en leur faveur;
par-là ils ont encore un autre avantage , celui de ne pas payer au grand-seigneur
(1) t^Ji^J. («)_«**• ($)*—&■
SUR L ADMINISTRATION DE L EGYPTE. 22 Q
le droit de succession. On pourroit s'étonner, d'après cela , de ce que les pro-
priétaires ne forment pas des ouaqf de leurs possessions ; mais voici ce qui les
en empêche. Les ouaqf ne pouvant être vendus, ils s'ôteroient par-là, ainsi qu'à
leurs successeurs, la faculté de pouvoir jamais vendre leurs biens, dans le cas où
cela leur deviendroit nécessaire; d'ailleurs il est probable que le Gouvernement,
qui permet quelques ouaqf, ne voudroit pas que l'on transformât ainsi toutes les
propriétés. Aussi les moulteçim qui veulent faire de ces espèces de .donations ,
ont-ils le soin, afin que la permission leur en soit accordée, d'en assigner quelques
parties à des établissemens pieux, et d'offrir le surplus à la religion après l'extinc-
tion de leurs races.
Le plus communément, lorsqu'un mouîtezim forme un rizqah, il prend les terres
qu'il y affecte sur ses terres d'ousyeh , et rarement sur celles des fellah qui lui
payent tribut : mais , dans l'un ou l'autre cas , il renonce à toutes les taxes qu'il y
prélevoit, et les dégage aussi de l'impôt du myry, en se chargeant de prendre ce
qu'elles en payoient sur les revenus qui lui restent. Il arrive cependant , mais fort
rarement, que si le mouîtezim donne à une mosquée une grande partie de sou
bien, ou un village en entier, alors la mosquée devient mouîtezim et se trouve
chargée de payer le myry imposé sur les terres de ce village. Voilà le seul cas où les
terres des mosquées soient grevées de cet impôt dû au grand-seigneur. On peut
donc dire en général que les biens territoriaux des mosquées et des autres fonda-
tions pieuses sont libres de toute espèce de taxe. Plusieurs propriétaires de ces
fondations , afin d'être protégés par le pâchâ dans le recouvrement de leurs
revenus, lui payent un léger droit, appelé mal hemâyeh (1) , ou droit de pro-
tection.
Les mosquées ni les autres propriétaires d'ouaqfne peuvent les vendre, ainsi que
je l'ai dit ; mais ils peuvent en faire une sorte de cession , appelée el-meddeh el-
taouyleh (2) , c'est-à-dire , pour un long espace de temps : elle dure en effet quatre-
vingt-dix ans. Les propriétaires reçoivent, pour cette vente temporaire, une
certaine somme une fois payée , et un petit droit annuel , appelé egr (3) , qui sert,
en quelque sorte, à leur conserver le souvenir de leurs possessions. Si, après les
quatre-vingt-dix ans écoulés , la terre ou la maison ainsi vendue est dans le même
état qu'auparavant, le propriétaire a le droit de la reprendre; mais, si la terre a
été plantée d'arbres, ou si l'on a fait des embellissemens à la maison, le bien
reste à celui qui a fait les améliorations, pourvu toutefois qu'il continue de payer
le droit annuel au premier possesseur. S'il s'élève entre eux quelques contestations,
elles sont jugées par le qâdy (4).
Les mosquées ne peuvent disposer du produit d'une pareille vente que pour
racheter d'autres biens; encore cette espèce d'aliénation n'est-elle tolérée que pour
les propriétés qui sont en mauvais état. Cependant on convient que plusieurs
propriétaires d'ouaqf vendent souvent de la sorte des biens qui sont en pleine
valeur, et que ces ventes n'ont été imaginées que pour éviter la loi; car elles ne
(1) «l*. JU. (2) «JbjUI vl\. (3) ^î. (4) ocU.
É-. M. K k a
2/jO MÉMOIRE
sont mises en usage que pour les ouaqf, qui, d'après leur nom et leur institution,
ne devroient jamais être aliénés.
Chaque ouaqfa un nadir (i) ou administrateur, qui est presque toujours l'un des
descendans de celui qui a fait la fondation. Cet administrateur fait le recouvrement
des revenus, et les répartit conformément aux volontés du fondateur, volontés
qui sont consignées dans l'acte qui constitue l'ouaqf
Tous les ri^qah sont inscrits par un effendy spécialement chargé de cet objet.
Cet effendy ne fait pas partie de la corporation des effendy du myry, dont je
parlerai plus bas.
Avant de passer à un autre chapitre , je m'arrêterai un moment pour faire une
remarque qui me paroît utile.
On conçoit que, dans un système d'oppression comme celui qui existe en
Egypte depuis si long-temps , les divers propriétaires , maîtres chacun dans leur
arrondissement, ne se sont pas consultés pour établir des impôts semblables et
des usages uniformes dans toutes les parties de l'État : aussi existe-t-il plusieurs
différences, à cet égard, d'un canton à un autre. Cependant la plupart des cou-
tumes, quoique différentes, sont écrites, pour chaque village, dans des registres
fort anciens, d'après lesquels on se conduit, et dont on s'écarte plus ou moins,
selon les circonstances.
Dans le grand nombre de renseignemens que j'ai recueillis, j'ai choisi ce qu'il
y avoit de plus général , pour en former le système d'imposition et de propriété.
Je continuerai de la sorte pour ce qui va suivre , sans rejeter cependant les excep-
tions qui sont importantes et admises dans beaucoup de lieux ; et comme il y a
un assez grand nombre de ces exceptions dans la haute Egypte, j'en formerai un
article particulier.
2. De V Administration des Terres.
Dans tous les villages , les terres des fellah > ainsi que celles d'ousyeh , sont
divisées chacune en vingt -quatre parties appelées qirât (2) : ces vingt- quatre par-
ties appartiennent à un ou à plusieurs moultezim; il y en a quelquefois jusqu'à
vingt pour un seul village. Un moultezim possède toujours autant de qirât et
fractions de qirât de terres d'ousyeh que de qirât et fractions de qirât de terres
desfellâli; et cet usage est tellement établi , qu'un moultezim ne vend jamais une
portion de terre desfellâli, sans vendre en même temps une partie égale en qirât
de ses terres d'ousyeh.
Il est facile de trouver la raison de cet usage , et de voir comment les moultezim
et les. fellah sont également intéressés à le maintenir : voici comment je le conçois.
Les terres d'ousyeh étant celles dont le produit relatif est le plus considérable
pour le moultezim , tandis que la culture en est quelquefois onéreuse aux fellah,
puisqu'ils sont, dans quelques endroits, contraints de la faire par corvée, et les
sur l'administration de l'égypte. 241
terres des fellah étant, au contraire, celles dont la culture est la plus avantageuse
pour eux, on voit que si les moultezim sont intéressés à posséder le plus possible
de terres d'ousyeh, les fellah le sont autant à ne. leur en laisser posséder que la
moindre partie. II s'établit ainsi un équilibre qui maintient les droits de chacun.
Cependant cet équilibre seroit bientôt rompu, si les moultezim eux-mêmes n'étoient
intéressés à le maintenir dans les marchés et les contrats qu'ils passent entre eux.
En effet , si le vendeur ne désire donner que ses terres de fellah , l'acheteur ne
désire pareillement prendre que celles d'ousyeh ; et de cette diversité d'intérêts
résulte naturellement le parti moyen, celui de joindre toujours à un nombre de
qirât de terres d'ousyeh un nombre égal de qirât de terres des fellah.
On voit par ce que je viens d'exposer, qu'un moultezim ne doit jamais posséder
des terres d'ousyeh seulement , et en effet cela est sans exemple ; mais on trouve
quelques villages dont le territoire ne renferme aucune terre d'ousyeh.
Je reviens à l'administration des terres , et je vais parler successivement des
terres des fellah, de celles d'ousyeh, et de celles des mosquées.
Chaque moultezim choisit parmi les fellah qui possèdent les terres qui lui
payent tribut, un principal cultivateur, qui est le chef des autres, et porte le nom
de cheykh el-beled {f). Il arrive aussi que si les possessions d'un moultezim sont fort
étendues dans un même village , il les divise à son gré en plusieurs portions, et les
donne à commander à autant de cheykhs différens; en sorte qu'il y a des villages
qui, soit que leurs terres appartiennent à un ou à plusieurs moultezim, ont un très-
grand nombre de cheykhs. Le nombre moyen est huit ou dix ; mais il n'est pas rare
de le voir s'élever jusqu'à vingt et au-delà.
Le cheykh el-beled exerce la police sur les fellah qui cultivent la portion de terre
qu'il commande ; c'est à lui seul que le moultezim demande le produit de l'impo-
sition, et il lui laisse le soin de la recueillir des mains des divers fellah : en consé-
quence, il a le droit de les faire bâtonner, ou de les faire emprisonner dans la
maison de ïardel-oiisyeh (2) jusqu'à ce qu'ils se soient acquittés. Les cheykhs sont
d'autant plus intéressés à ne rien négliger pour faire payer les fellah , que si les
moultezim éprouvent des retards dans la perception de leurs revenus , ce sont les
cheykhs qu'ils en punissent.
Lorsqu'un cheykh el-beled vient à mourir, c'est ordinairement parmi ses enfans
que le moultezim lui choisit un successeur; il le fait cheykh, en lui donnant un
schâl et une béniche; et ce nouveau cheykh lui fait , en remercîment, un cadeau
appelé teqaddemeh (3), qui consiste en grains ou en argent, quelquefois même en
un cheval. Déplus, il y a des villages dont les cheykhs sont tenus de donner,
chaque année, à leurs moidte£im, un certain nombre de pataquès (4) ; dans d'autres
villages, ce don ne se fait que tous les trois ou quatre ans ; et dans d'autres enfin,
il n'est pas mis en usage.
Outre leurs cheykhs, les grands moidteiim , comme les heys et les principaux
(1) oJJf £p. (3) juojLï.
(2) Maison seigneuriale, celle où habitent les Mam- ' (4) La pataque est de quatre-vingt-dix medins, et
louks qui commandent le village. vingt-huit medins font un franc.
24^ MÉMOIRE
Mamlouks , ont un îiioubâclùr (i) ou intendant , qu'ils choisissent à leur gré parmi
les Qobtes. Sa principale fonction est de correspondre avec les serrâf [z) qui sont
dans son arrondissement , et de tenir compte des revenus à mesure que le recou-
vrement s'en fait; il est dépositaire du registre du myry, et de l'un des registres
du mal el-hour et du barrâny de chaque village. Il y a, en outre, deux autres
registres de ces deux derniers droits : l'un est entre les mains du serrâf; et l'autre ,
qui appartient aux cultivateurs , est déposé chez le châhïd (3).
Il n'y a communément qu'un seul serrâf par village; il est choisi par l'intendant
Qobte, et toujours Qobte lui-même. Il est chargé de percevoir les revenus et de
vérifier les espèces ; il est responsable de leurs valeurs : l'intendant lui sert de
caution, et paieroit à sa place, dans le cas où il viendroit à se trouver quelque
déficit dans la caisse.
L'intendant Qpbte a encore sous lui plusieurs écrivains . selon l'étendue de ses
occupations.
Lorsque le moultezim n'a pas d'intendant, c'est lui-même qui nomme ses serrâf.
Le châhid, ou témoin, est toujours l'un des fellah du village; il doit savoir
écrire et compter : il est, en quelque façon, l'homme des cultivateurs; c'est lui
qui veille à leurs intérêts. Il tient la liste des droits payés par les fellah dans le
cours de l'année, afin qu'ils soient comptés en déduction lors de l'acquittement
de l'impôt. Il n'y a qu'un châhid par village; il est choisi par tes fellah, et accepté
par les moultezim, ou seulement le plus puissant des moultezim.
Si quelques portions de terres n'ont pas été arrosées, le moultezim les fait mesu-
rer, afin de ne faire payer aux fellah qu'une imposition proportionnée à l'étendue
des terres qui peuvent être cultivées. Quelquefois il envoie pour cela un Qobte
messah (4), c'est-à-dire, arpenteur; mais le plus souvent c'est un des hommes
du village, employé pour diriger la culture des terres du moultezim, et nommé
khaonly (5) , qui fait l'arpentage, tandis que le serrâf écrit et calcule. Le cheykh
dont cette terre dépend , sert de témoin dans cette opération ; le qâymmaqâm (6)
y assiste aussi , lorsque la quantité de terre non arrosée se trouve être considérable.
Dans un village où il y a plusieurs moultezim et par conséquent plusieurs
khaouly , le plus instruit ou le plus puissant est chargé de la distinction des pro-
priétés particulières des cultivateurs , dans le cas où il vient à s'élever entre eux quel-
ques contestations à ce sujet. Ce khaouly ne sait le plus souvent ni lire ni écrire ,
et ses connoissances sont consignées dans sa mémoire seulement : aussi le fils
succède-t-il ordinairement à son père dans les fonctions d'arpenteur. Cependant,
s'il a fait à dessein quelque faux arpentage , les cheykhs le dénoncent au plus puis-
sant moultezim , et lui présentent en même temps un homme capable de le rem-
placer. Alors le moultezim destitue le premier, et nomme celui-ci khaouly du
village.
Les terres plantées de dattiers payent aux moultezim , dans certains pays, suivant
(1) j^U.. (4)^U«.
(2) o|>. (5) 3jHw.
(3) o^U . H n'y a pas de registre général du mal el-hour de l'Egypte. (6) * U« zl» .
SUR L'ADMINISTRATION DE L EGYPTE. 2/^
J étendue de la plantation; dans d'autres, l'impôt de ces terres est déterminé par
le nombre des dattiers.
Les usages que l'on suit pour l'administration des terres d'ousyeh , sont sujets à
un grand nombre de variations ; non-seulement ils sont différens d'un village à un
autre, mais ils varient encore au gré des moultezim. Voici pourtant ce qui a lieu
en général : ou le moultezim afferme sa terre, ou il la fait cultiver par desfe//â/i
qu'il paye, ou enfin il a dans quelques lieux le droit de la faire cultiver par corvées.
Dans le premier cas, le propriétaire afferme sa terre d'ousyeh au cheykh qui,
dans le même village , dirige la culture de ses autres terres. Toujours le prix du
bail est plus fort que la somme du mal el-hour et du barrâny que payent les terres
des fellah de ce village. Ce surplus va communément d'une à quatre pataquès par
feddân, selon la bonté des terres, ou suivant leur proximité des villes : ainsi celles
des environs de Boidaq (i) sont affermées à un taux encore plus élevé.
Dans le second cas, le moultezim. a, dans chacun de ses villages, deux hommes
principaux chargés de la culture et de la récolte de ses terres d'ousyeh : l'un est
khaouly, ou surveillant ; l'autre est oukyl (2) , ou procureur.
Le khaouly, de concert avec le cheykh, distribue la terre aux divers "fellah ,
selon leurs besoins ou leurs demandes. C'est lui, ou tout autre homme de con-
fiance, qui est dépositaire des fonds nécessaires au paiement àtsftllâh.
L'oukyl entre en fonctions lorsque le temps de la récolte est arrivé. Il tient
registre de la quantité de grains recueillis, et les fait déposer chez lui. Il est assisté du
cheykh, comme témoin. Les fellah reçoivent de quarante-cinq à soixante medins
par feddân pour la culture; et, pour la récolte, on leur donne par jour une gerbe
de blé ou d'orge, ce qui peut faire tout au plus un quatre-vingt-seizième à'ardeb (3).
Dans le troisième cas enfin , celui où le travail se fait par corvées , le khaouly
reste toujours distributeur des terres et surveillant de la culture. Les attributions
de l'oukyl restent aussi les mêmes que précédemment.
Toutes les fois que les terres ne sont pas affermées , les animaux nécessaires au
labourage , et les grains pour l'ensemencement, sont fournis par le moultezim. Les
animaux sont confiés aux soins d'un gardien appelé Aallaf(^). Dans les villages où
la culture de lard el-ousyeh se fait par corvées , les hommes qui viennent y tra-
vailler avec la charrue , reçoivent un salaire : ainsi c'est sur la classe la plus misé-
rable des fellah que cette charge appuie principalement.
Les fllâh sont contraints de curer les canaux particuliers; mais le moultezim
doit les payer suivant les prix accordés par l'usage. C'est encore le khaouly qui
surveille ce travail.
Les terres des mosquées, et généralement toutes celles appelées ri^qàfi, sont
administrées comme celles d'ousyeh ; c'est-à-dire que le nadir ou administrateur
les afferme , ou les fait cultiver par un khaouly et un oukyl. Les terres des
mosquées, m'a-t-on dit, ne sont jamais cultivées par corvées.
Je ne quitterai pas ce qui regarde l'administration des villages sans dire quelque
(')c^. WJ*Ç. (3)uijl (4)ci&\
^44 MÉMOIRE
chose de leurs diverses classes d'habitans , et sans parler de la manière dont la
police s'exerce parmi eux.
Indépendamment des cultivateurs subordonnés aux cheykhs, il y a encore, dans
les villages , des fellah qui ne possèdent point de terres , et qui sont employés
comme journaliers par ceux qui en possèdent : il arrive souvent que plusieurs
de ceux-ci deviennent journaliers dans les années où leurs terres n'ont point été
arrosées , et ils se rendent alors dans les villages où l'on peut leur offrir du travail.
Il n'y a pas de village un peu considérable où il n'y ait aussi quelques marchands
de comestibles et d'étoffes les plus communes, quelques fabricans de poteries gros-
sières , quelques ouvriers , comme des maçons , des marchands , &c.
Il y a dans chaque village un premier cheykh el-beled, qui est, à proprement
parler, le syndic du pays : c'est lui qui fait plus particulièrement les fonctions de
juge de paix , et devant qui les différens de quelque importance sont débattus.
Son autorité s'étend non-seulement sur les fellah cultivateurs, mais encore sur
tous les habitans de son village. Cette place n'est pas purement honorifique, elle
lui procure aussi plusieurs avantages pécuniaires : par exemple , si les .Mamlouks
viennent à faire la demande d'une certaine somme d'argent, ou de denrées, à un
village, le premier cheykh la fait fournir sans y rien faire entrer de son bien propre ;
et ce droit ne lui est pas contesté. Il est vrai que les Mamlouks ont le soin d'empê-
cher que les premiers cheykhs el-beled ne deviennent trop riches, en leur faisant,
de temps en temps, des avanies qui ne portent que sur eux. Néanmoins la place
du premier cheykh est presque toujours entre les mains du plus riche, et elle se
transmet ordinairement du père au fils. Il n'est pas sans exemple cependant de la
voir sortir de la famille où elle étoit, pour passer dans une autre, plus riche ou plus
estimée.
L'autorité dés cheykhs, et même celle du premier cheykh, est balancée, dans
quelques villages, par celle d'un cultivateur plus riche que les autres, et qui sait
se former un parti. Ce cultivateur se refuse quelquefois à payer les impositions,
et force le serrâf à fuir du village : celui-ci se retire chez son moultezim, qui prend
alors les moyens nécessaires pour obtenir ses revenus.
Le premier domestique du cheykh el-beled porte le nom de mechhed (i) : il est,
en quelque sorte , le concierge du village ; il connoît et indique la demeure de
chaque habitant aux étrangers qui arrivent ; il se charge de leur faire avoir les
choses dont ils peuvent avoir besoin, comme des provisions de bouche, des ani-
maux de transport, &c. Son droit constaté est de quelques centaines de medins
qui lui sont donnés par les moidte^im ; mais il augmente beaucoup ses bénéfices
par les cadeaux qu'il se fait accorder pour les services qu'il a rendus.
Voici la liste des rétributions accordées aUx diverses personnes employées à
l'administration des terres, et dont il a été question dans ce chapitre.
Le serrâf d'un village est payé par les cultivateurs : i.° il reçoit deux medins sur
quatre-vingt-dix qu'il perçoit; 2. ou il est nourri par les fellah, et la répartition
(1) t^-xt.
de
sur l'administration de l'égypte. 245
de cette charge est faite par les çheykhs, ou il reçoit à la fin de l'année une somme
fixe, déterminée par l'usage; 3. enfin il ne donne un reçu de quatre-vingt-dix
medins que quand il en a reçu quatre-vingt-quinze. Cette dernière rétribution
est au profit de l'intendant Qpbte, si le moultezim a un intendant; et, dans les
autres cas, elle est ordinairement moins forte (1).
Le cheykh d'un propriétaire reçoit, pour le paiement de ses soins, l'exemption
du barrâny sur une portion des terres qu'il cultive, portion qui est déterminée
dans chaque village ; de plus , le propriétaire lui donne depuis trois cents jusqu'à
mille parats de gratification : cette somme lui est accordée plutôt comme un
témoignage de satisfaction que comme un paiement; elle est nommée el-mesâha
meta el-mechâykh [dons pour les cheykhs].
Le châhid, ou témoin, est aussi exempt du barrâny sur une partie de ses terres,
et il reçoit des cultivateurs un léger paiement proportionné à la quantité d'impo-
sition payée par chacun d'eux , mais qui varie beaucoup suivant les divers villages.
Le mechhed reçoit du moultezim cent ou deux cents medins ; et cette paye est
appelée â'det el-mechhed (2) [usage pour le mechhed].
Les moultezim payent encore les deux droits suivans :
A'det el-sâqqâdâr el-onsyeh (3), usage pour le porteur d'eau de la maison seigneu-
riale, lorsqu'elle est habitée par le moultezim;
Et â'det el-khaddâmyn el-onsyeh (4) [usage pour les serviteurs attachés aux terres
de l'ousyeh]. Ces serviteurs sont, le khaouly, l'oukyl , le kallâf et les cultivateurs.
Le khaouly reçoit du moultezim, pour les soins qu'il donne à la culture des
terres de l'ousyeh et à l'entretien des canaux, i.° l'exemption du barrâny sur quel-
ques-uns de ses feddân de terre , et 2. le tiers de la gratification accordée au
cheykh. Les cultivateurs lui donnent aussi un quatre-vingt-seizième d'ardeb de
grain chacun, comme arpenteur du village.
L'oukyl est ordinairement payé en nature; sa rétribution annuelle est de quatre
à dix ardeb de grains.
Le kallâf, étant un simple domestique, est payé par le moultezim, suivant les
conditions particulières qu'ils ont faites entre eux. Enfin, dans les lieux où la cul-
ture des terres d'ousyeh se fait par corvées , les moultezim qui ne sont pas trop
injustes, accordent quelques petites quantités de grains aux cultivateurs les plus
pauvres.
3. De quelques Usages particuliers à la haute Egypte.
Il existe beaucoup de différences, ainsi que je l'ai dit, entre les usages du
Sa'yd (5) et ceux de l'Egypte inférieure. Ces différences tiennent en partie au
Sa'yd même , et au mode d'agriculture que son sol nécessite : mais on doit sur-tout
les attribuer à son éloignement de la capitale , et aux troubles continuels dont il
(1) On peut voir, dans le §. IV du Mém. de M. Girard moyens les Qobtes ont à leur disposition pour détourner
sur l'agriculture et le commerce de la haute Egypte, quels à leur profit une grande partie des revenus de l'Egypte.
(2) o*ti\ ïiU. (3) t^J\J&U\ ïiU. (4) **-jJI ayloi* oiU. (5) *-***«.
É. M. . L1
2 4.6 MÉMOIRE
a été le théâtre; car, depuis l'invasion des Arabes Haonârâ (i) jusqu'au moment
où le cheykh Hammam (2) devint leur chef, il paroît que le plus grand désordre
avoit régné dans toutes les parties de l'administration de cette contrée. Pendant
tout le temps que ce cheykh Hammam y fut puissant, il se fit beaucoup d'amélio-
rations dans l'agriculture, et l'administration en fut réglée avec justice; mais, après
sa mort, ce pays étant devenu l'asile des Mamlouks réfugiés, le trouble reparut de
toutes parts , et de nouveaux changemens s'ajoutèrent encore à ceux qui avoient
eu lieu précédemment , et dont une partie s'étoit conservée.
Quoi qu'il en soit des raisons qui ont pu modifier les usages du Sa'yd, je vais
exposer ici les principales différences qu'on y remarque, lorsqu'on les compare à
ceux de tout le reste de l'Egypte.
Dans toute la partie de la haute Egypte comprise depuis Girgeh (3) jusqu'aux
cataractes de Syène, les terres dépendantes de chaque village n'appartiennent pas
par portions distinctes aux divers fellah , comme dans l'Egypte inférieure : elles sont,
en quelque sorte , le bien commun de tous , et sont distribuées à chacun selon
ses moyens de culture; et comme le nombre des cultivateurs est presque toujours
trop petit pour la quantité de terres cultivables, un fellah, de quelque lieu qu'il
soit, peut participer à la distribution. On appelle ces terres b ' el-mesâhah (4) , terres
par la mesure.
Ce mode de propriété né cesse pas brusquement à Girgeh; il s'étend dans
toutes les provinces inférieures, où les propriétés distinctes sont aussi connues;
et plus on approche du Kaire, plus celles-ci sont en grand nombre. Ces terres,
dont les mêmes portions appartiennent toujours aux mêmes familles, sont nom-
mées atâr [<Ç] , ou terres marquées.
La province du Fayoum et la partie basse de celle d'Atjye/i (6) sont divisées
et administrées comme celles de l'Egypte inférieure , et payent aussi les mêmes
impôts;
Dans la basse Egypte, les cultivateurs ont lé droit de vendre leurs terres entre
eux. Dans la moyenne Egypte , \esfèl/â/i ne vendent jamais leurs terres atâr, ou
marquées , celles qui leur appartiennent par voie d'héritage ; on ignore s'ils en ont
le droit : mais , comme l'étendue des terres est trop grande pour le nombre des
cultivateurs, les ventes sont, par cela seul, impossibles.
L'impôt, dans la haute Egypte, est divisé en deux parties principales : le mal,
c'est le droit en argent; et le khargeh (7), c'est le tribut en nature. L'un et l'autre
sont payés aux moulte^im ; le premier sur Jes récoltes de doûra, le second sur
celles d'orge, de blé, &c. Il faut donc , chaque année, que l'étendue respective
de ces deux cultures soit mesurée , afin que , d'après la valeur fixe qu'elles ont
dans chaque village, mais qui varie d'un village à un autre, on puisse faire le
compte de ce que chaque cultivateur doit à son moultèzim.
On voit par -là que les revenus des moidte^im varient d'après la quantité de
terres arrosées, et aussi d'après l'espèce de culture qui a été adoptée : mais, quelles
(>)b f y- &)*?■>•• (5) jU\. (7)-j-.
(2) pl>. (4) a^UL. (6) xid»f.
sur l'administration de l'égypte. 247
que soient la quantité et la nature des impôts qu'ils ont recueillis, ils sont toujours
tenus de fournir les mêmes sommes de myry en nature et en argent ; en sorte
que s'ils ont reçu plus de monnoie que de denrées, ils sont obligés d'acheter des
grains pour payer leur myry.
Les moulteçim du Sa'yd sont propriétaires de la même manière que ceux de
tout le reste de l'Egypte, et aux mêmes conditions que j'ai fait connoître au
commencement de ce Mémoire (i).
Dans tous les villages du haut Sa'yd, et dans ceux de la moyenne Egypte, où
les terres appartiennent par indivis à tous les habitans, elles leur sont distribuées,
chaque année, parles cheykhs. Le messâh , ou arpenteur, en fait mesurer l'étendue
par son qassâb (2) , ou porteur de la mesure ; il en tient note , et fait connoître
d'avance à chaque cultivateur ce qu'il aura à payer. Cet arpenteur et son qassâb
reçoivent ensemble, des fellah, depuis six jusqu'à dix medins par feddân de terre
qu'ils ont mesuré. Le plus ordinairement le messâh est Qpbte ; il y en a cepen-
dant quelques-uns qui sont Musulmans. Il n'y a pas de châhid , ou témoin , dans
les villages dont les terres sont ainsi mesurées chaque année.
Les mouke^jm ont , dans presque tous les villages de la haute Egypte , un serrâf
pour percevoir le droit en argent, et un autre Qpbte, appelé tantôt onkyl , tantôt
amilfy, pour recevoir les revenus en nature.
II y a dans la haute Egypte plusieurs villages dont tous les habitans sont Qpbtes,
et alors les places de cheykh sont entre les mains des Qobtes : mais, dans ceux où
il y a à-la-fois des Chrétiens et des Musulmans , les places sont entre les mains
de ceux-ci.
J'ai négligé de faire entrer dans rémunération des diverses espèces de posses-
sions de la basse Egypte, celles qui sont appelées masmouheh (4) /parce qu'elles y
sont en trop petit nombre. Elles sont un peu plus répandues dans la haute Egypte,
et s'y nomment hatyteh. Ces possessions sont tantôt un revenu en argent ou en
nature sur un fonds de terre ; tantôt c'est le fonds de terre lui-même : dans tous les
cas, elles ne payent aucune sorte d'imposition. Les habitans du pays leur donnent
une origine qui me paroît assez naturelle ; ils disent que ce sont des vols faits par
des Arabes qui se sont établis par force dans divers villages-, que ces vols se sont
transmis par héritage, et que le temps les a maintenant légitimés. Ces biens, qui
ne sont jamais très-considérables, sont le plus souvent entre les mains des cheykhs
des villages.
Enfin, dans un grand nombre de villages du Fayoïun (5) , les impôts ne sont pas
estimés par la quantité de feddân de terre; mais le village doit en total payer une
certaine somme. Lorsqu'il y a une partie des terres qui n'a point été arrosée, les
fellah et les moulteçim font un arrangement à l'amiable ; et si les premiers se
trouvent lésés, ils se refusent à la culture et s'enfuient.
(1) Ceci n'est pas entièrement conforme aux conjec- qui n'avoit de durée que jusqu'à l'époque du rembour-
tures publiées dans le Mémoire sur l'agriculture et le corn- sèment ; il est constant cependant que, dans toute l'éten-
merce de la haute Egypte. On avoit pensé que la vente due de l'Egypte, les moulte^im font entre eux des ventes
d'un fonds de terre n'étoit qu'un engagement temporaire, absolues.
• (2) v l_^3\ (3)J*^- (4) *»j«*. (5)fp-
É. M. h ' *
248 MÉMOIRE
Il y a dans la basse Egypte quelques exemples de villages qui ont des portions
de terres qui se régissent ainsi; on appelle ces terres charoneh (1).
4-° Du Mal Kouchoufyeh {2), ou Droit des Kâchef (3).
Avant de faire connoître la nature de cet impôt , qui est perçu presque tout
entier au profit des commandans de province, il convient peut-être de dire
quelque chose de ces derniers.
Les beys ne gardent qu'une année le gouvernement d'une même province;
leurs principaux devoirs sont d'y maintenir la police, de vider les différens qui
peuvent s'élever de village à village, de défendre les cultivateurs contre les
Arabes , et de protéger les moulte^im dans le recouvrement de leurs revenus.
Un bey a quelquefois jusqu'à vingt kâchef : ce sont ses lieutenans ; ils agissent
d'après ses ordres. Le bey passe assez communément trois ou quatre mois dans
sa province , et en habite le chef-lieu : mais il lui importe de ne pas rester trop
long-temps absent de la capitale , de crainte d'être renversé par quelque intrigue
(1) Rjj-i. On trouve dans Hérodote (liv. Il, f./opj
un passage relatif au revenu territorial des rois d'E-
gypte, à la distribution des terres et à la diminution des
impositions dans certains cas. Je vais le rapporter ,
moins pour faire connoître ce qui se pratiquoit ancien-
nement, qu'à cause des traits de ressemblance qu'on y
trouvera avec ce que j'ai dit touchant les mêmes points
de l'administration actuelle, tant dans la haute que dans
la basse Egypte.
« Les prêtres me dirent encore que le roi Sésostris fit
«le partage des terres, assignant à chacun une partie égale
« et carrée, qu'on tiroit au sort, à la charge néanmoins de
5) lui payer tous les ans une certaine redevance, qui com-
«posoit son revenu. Si le fleuve enlevoit à quelqu'un une
« partie de sa portion, il alloit trouver le roi, et lui expo-
« soit ce qui étoit arrivé; ce prince envoyoit sur les lieux
« des arpenteurs pour voir de combien l'héritage étoit di-
j> minué, afin de ne faire payer la redevance qu'à propor-
tion du fonds qui restoit. Voilà, je crçis, ajoute Héro-
« dote, l'origine de la géométrie, qui a passé de ce pays
» en Grèce. «
II me semble d'abord qu'il faut substituer à cette phrase,
enlevoit une partie de sa portion , celle-ci , laissoit sans être
arrosée une partie de sa portion : car au temps de Sésostris,
comme aujourd'hui, sans doute, le fleuve n'enlevoit, dans
l'espace d'une année, qu'une trop petite portion de terre
pour que cela pût être un sujet de réclamation ; et il devoit
aussi, comme à présent, laisser parfois de grands terrains
sans arrosement.
Il me paraît ensuite qu'il ne faut pas entendre d'une
manière trop générale le partage égal des terres entre tous
les individus; car Hérodote dit lui-même ( j\ 141 et
168) que les gens de guerre avoient chacun douze aroures
de terre, ou environ cent toises en carré (*), exemptes
de toutes charges et redevances. On sait d'ailleurs, par
(*) Selon le calcul de d'Anville, qui suppose la coudée Égyptienne de
vingt pouces six lignes. Mais le côté de f'aroure ne s'élève pas à vingt-quatre
toises, et les dou.z.e aroures n'équivalent point à un carré qui auroit quatre-
Diodore de Sicile, que l'ordre sacerdotal possédoit aussi
des terres en propre. D'un autre côté, comment les mar-
chands, les artisans, auroient-ils pu avoir quelque part à
cette distribution! II me semble donc qu'elle ne doit être
entendue qu'entre les cultivateurs. Et si maintenant on
fait attention que la culture des terres qui environnoient
un village, ne pouvoit être raisonnablement confiée qu'à
ses propres habitans, on en conclura, i,° que les villages
possédoient une certaine quantité de terres, au moyen
d'une redevance qu'ils payoient au prince; 2° que les
terres d'un même village appartenoient par indivis à tous
ses habitans, à qui elles étoient distribuées chaque année
par parties égales et au moyen du sort.
Les villages possédoient donc autrefois des terres, à-
peu-près comme ceux de la haute Egypte en possèdent
encore aujourd'hui; seulement on a cessé de les répartir
entre les cultivateurs avec la même équité.
Si l'on rapproche du passage d'Hérodote, que je viens
de citer, celui de la Genèse, où Moïse, après avoir ra-
conté la manière dont Joseph s'y prit pour rendre Pharaon
maître de toutes les terres, ajoute (chap, XLVII , S>3 >
v, 26 ) : « Depuis ce temps-là jusqu'aujourd'hui , on paye au
« roi, dans toute l'Egypte, la cinquième partie du revenu
» des terres; et ceci est comme passé en loi, excepté la
« terre des prêtres , qui est demeurée exempte de cette
» sujétion; « et si l'on se rappelle l'opinion que les Egyp-
tiens modernes ont de la propriété territoriale, on verra
que depuis bien long-temps on est habitué à regarder les
possesseurs de terre, en Egypte, comme les fermiers du
souverain.
On peut encore remarquer dans ce passage de la Genèse,
que les terres de la religion sont, depuis bien des siècles,
exemptes de toute espèce d'imposition.
(2) t^àyiS jU.
(3)c>^.
vingt-trois toises de côté. D'Anville, et tous les savans avec lui, ont con-
fondu la coudée Hébraïque avec la coudée Egyptienne, ainsi que je le ferai
voir dans un Mémoire sur le système métrique des anciens Égyptiens. E. J.
sur l'administration de l'égypte. 240
qu'il n'auroit pu prévenir assez à temps. II a toujours quelques-uns de ses kâchef
qui parcourent sa province avec leurs Mamlouks; il y a aussi, dans beaucoup de
villages, un, deux ou trois qâymmaqâm, ou commandans de place. Ces qâymmaqâm
sont mamlouks ou serrâg (i) ; ils habitent dans la maison appelée ard el-onsyeh , ou
maison seigneuriale; leurs fonctions, dans le village où ils commandent, sont les
mêmes que celles du bey dans la province qu'il gouverne.
Outre la paye qui leur est accordée par les beys, ils forcent encore les fellah
à leur donner la plupart des denrées dont ils ont besoin.
Le khâinahdâr (2) ou trésorier du bey est un de ses Mamlouks; et en général,
les personnes qui occupent les diverses charges relatives aux finances de l'intérieur
de la maison d'un bey , occupent aussi les charges analogues touchant les finances
de la province.
Le mal kouchouryeh est pris en partie sur les moulteiim et en partie sur les fellah.
Voici les portions de cet impôt qui sont acquittées par les moulteiim.
Mâlel-gihât (3). Son produit est destiné au convoi de rafraîchissement qui est
envoyé chaque année au-devant de la caravane de la Mekke. Il est recueilli par
les commandans des provinces, et versé entre les mains du cheykh ei-beled du
Kaire , qui le remet à Xaslâm bâchy (4) chargé du soin d'en faire l'emploi. Le mal
el-gihât est payé par chacun des moulteiim, dans la proportion des qirât de terres
qu'ils possèdent : il en est de même des droits suivans.
Khedem el-a'skar (5) [paye des soldats]. Ce droit fut établi autrefois pour la solde
des Ogâqlu; mais les commandans des provinces se le sont approprié.
A'det aourâq chetaouy ou seyfy (6) [usage pour les lettres d'hiver et les lettres
d'été]. Ces lettres sont envoyées dans les divers villages, pour les prévenir que l'on
va bientôt percevoir l'imposition.
Voici maintenant les droits composant le mal kouchoufyeh , qui sont prélevés
sur les fellah.
Rafa el-maiâlem (7) [avanies remplacées]. Ce droit fut établi par Mohammed-
bey Aboudahab pour remplacer les avanies arbitraires. Il forma trois classes de
villages : la première paya deux cent dix pataquès; la seconde, cent cinquante; et la
troisième, quatre-vingts. L'établissement de cet impôt n'empêcha pas ks avanies
arbitraires d'avoir lieu comme auparavant.
Mal el-tahryr (8) [droit de libération]. Il fut établi par Ibrâhym-bey pour les
mêmes motifs que le précédent, et il devint, comme lui, un surcroît de taxe pour
les fellah. Ibrâhym forma trois classes de villages , à l'imitation de Mohammed : la
première dut cent cinquante pataquès; la seconde, cent; et la troisième, cinquante.
Matâlib hâkem el-ouylâyeh (9) [réquisitions du commandant de la province]. Ces
réquisitions sont toujours en nature, comme de l'orge, de la paille, &c. ; ou bien
elles sont pour la nourriture de la troupe qui accompagne le commandant quand
il voyage. Lorsque cette troupe est trop nombreuse , on tient compte aux villages
(0 er!>*. {% db.fùJ. ( 7 ) tlkif^.
(2) p ^U. • ( 5) ^Uf r o^. (8) _^Jî JL-
(3) olgl JL. (6) j^ L ^u> à \J oU. ( 9 ) vùU\ ^U oJUm.
2 j O MÉMOIRE
d'une partie des dépenses qu'ils sont obligés de faire. Cet impôt en nature n'est
pas déterminé.
Masârlf el-nâyeh el-lAiimeh (i). Ce sont les dépenses que font les cheykhs des
villages, lorsqu'ils donnent le koulfeh (2) ou. repas aux kâchefet aux autres Mamlouks
qui voyagent dans la province. Ces dépenses, qui, comme on le voit, ne peuvent
pas être fixées, sont réparties par les cheykhs entre les" fellah.'
Haqq el-taryq (3). C'est une paye pour les qaonâs (4) , ou même pour les Mam-
louks inférieurs qui sont envoyés pour porter des ordres dans un village. Le mon-
tant de cette paye est fixé par celui même qui envoie l'ordre.
Toutes les taxes précédentes forment, avec les avanies arbitraires, le mal kou-
choufyeh, ou droit des kâchef. Ce qu'il y a de fixe dans cet impôt, est enregistré
chez les moubâchir ou intendans Qobtes.
La somme des revenus du mal kouchoufyeh n'appartient pas entièrement aux
commandans des provinces. Outre le mal el-gihât, qui est destiné à la caravane
de la Mekke , ils sont encore tenus de payer le myry de leurs places ; ce myry
est de vingt, trente ou cinquante bourses (5) par province, selon leurs richesses.
Ils sont aussi dans l'usage de faire une fois chaque année des cadeaux au pâchâ,
à son kyâhyah (6), à son khâznahdâr, et enfin à toutes les principales personnes
de sa maison.
Pour donner une idée des exactions des Mamlouks envers les fellah , exac-
tions qui leur oient le peu de profit qu'ils feroient, s'ils ne payoient que les impôts
réguliers, je vais en faire' connoître deux principales et qui se répètent assez
souvent.
Les villages qui sont sur la lisière du désert, sont exposés à voir des Arabes s'em-
parer d'une partie de leurs terres pour les cultiver, du consentement du gouver-
neur de la province. Lorsque le temps de payer les impôts est venu, il arrive
quelquefois qu'ils s'y refusent ; et si les Mamlouks n'arrivent pas assez à temps
pour les y contraindre, on répartit sur les terres qui sont restées aux fellah une
partie de l'imposition qu'auroient dû payer les terres envahies.
J'ai dit plus haut que les moulte^im faisoient mesurer les terres non arrosées,
afin de diminuer proportionnellement les taxes : mais, toutes les fois que les Mam-
louks ou leurs intendans jugent que les cultivateurs peuvent payer tout l'impôt ,
ils ne leur accordent aucun dégrèvement.
Enfin la cupidité des Mamlouks ne trouve de bornes que lorsque les, fellah sont
réduits à l'impuissance de payer; et ces malheureux n'ont d'autre recours contre
ces oppressions que la fuite. Un fellah qui se trouve dans l'impossibilité de satisfaire
la cupidité de ses maîtres , quitte ses champs et sa maison ; suivi de sa femme et de
ses enfans, il va chercher dans un autre village quelques terres à cultiver et des
maîtres moins avides. •
Les vols des Mamlouks et des Qobtes ne sont pas les seuls que les cultivateurs
(i) *_*j^Jî *jbJ1 tjjLw. (4) (jLa.
(2) sjôf. (5) La bourse est de vingt-cinq mille înedins.
(3.) c>-^î J-- ( 6 ) «à«te-
sur l'administration de l Egypte. 25 1
aient à redouter : les Arabes viennent encore leur enlever leurs troupeaux et tout
ce que les premiers ont négligé de leur prendre.
Je vais placer ici une liste de droits prélevés sur le mal el-hour, et qui sont
presque tous pour les commandans des provinces , quoique dans l'origine ils aient
eu des destinations différentes, ainsi qu'on va le voir.
A'onâdeh tchâouych kâchef(i) [usage pour le tchâouch du kâchef]. Ce tchâouch
est celui qui conduit le kâchef dans les lieux où il veut aller : ainsi ce droit est
destiné à la milice des Ogâqlu.
Tesonyf mouqarrar (2). Ce droit est encore destiné pour les troupes.
A'det râs noubeh (3) [usage pour le ras noubeh].
A'det messaonâdeh (4) [usage pour le messaouâdeh]. Ces deux droits sont destinés
à certains Ogâqlu appelés râs noubeh et messaouâdeh , et dont les fonctions sont
de protéger le recouvrement du mal el-gihât.
A'det khedâm el-ramleh (5). C'est la paye de la troupe qui porte les sacs destinés
à être remplis de terre pour former des retranchemens.
A'det mesallem (6) [usage pour le mesallem]. Le mesallem est un des hommes
de la milice des Ogâqlu.
A'det liâzgy (7) [usage pour l'écrivain de la troupe].
A'det tebn el-soultânyeh (8) [usage pour la fourniture de la paille nécessaire à la
troupe du grand-seigneur].
A'det haouâlet el-haouâlât (9) [usage pour celui qui est envoyé dans un arron-
dissement de village pour y prendre les contributions].
A'det khafar el-mâl (10) [usage pour l'escorte nécessaire au transport du pro-
duit de l'imposition].
A'det gesr el-soultânyeh (11) [usage pour les digues des canaux qui sont à la
charge du grand-seigneur]. Le produit en est confié aux cheykhs principaux
chargés de diriger le travail : il en est de même des trois taxes suivantes.
A'det gourâfeh el-soultânyeh (12) [usage pour le paiement de ceux qui tra-
vaillent au curage des grands canaux avec le gourâfeh] (13).
A'det cheykh el-gourâfeh (i4) [usage pour le chef de ceux qui travaillent au moyen
du gourâfeh].
Soghâr el-gourâfeh (15) [usage pour les enfans qui travaillent avec le gourâfeh].
Ce droit n'est payé que par un très-petit nombre de villages.
(O'ti^^U oî^f. ( 5 ) «juyi [^ oiU. (9) bVlyMj* ï>U.
(2) jj.'Le ciJyuJ". (6) L^, oiLc. (IO) JUf JLi. ïiLc.
(3) vj^j oiU. (7) cjrjV ïiU. (h) ^LLLifj.^^ :^Lc.
(4) o^ siU. (8) ^IkUl jor ïiU. (12) «ftilkJLJ! «t^?. s.iU.
(13) Le gourâfeh est un instrument que l'on emploie avec des cordes au gourâfeh, le côté sans rebord étant
dans quelques lieux de l'Egypte pour cures les canaux. tourné vers les bœufs. Un homme monte alors sur cet
C'est un triangle équilatéral, fait en planches, et de huit instrument pour lui donner plus de.poids ; on fait avancer
décimètres de. côté environ ; iï a des rebords de deux dé- les bœufs : la terre entre dans le gourâfeh par le côté sans
cimètres de haut sur deux de ses côtés seulement. rebord; et lorsqu'il est rempli, on le conduit hors des
Lorsque l'on veut en faire usage, on commence par la- digues et on le vide.
bourer le fond du canal; ensuite on attelle deux bœufs (14) «L^ g* «SU 1 . (15) ù^Jà*. .
2 j 2 MÉMOIRE
Matamsyn el-gouçour (i) [usage pour les gardiens des digues].
Ce droit est destiné aux hommes qui travaillent à arranger les terres des
digues , et qui les gardent pendant la nuit.
Les cinq derniers droits que je viens de nommer, sont destinés aux travaux
des canaux qui sont à la charge du sultan , et ne sont payés que par les moid-
teiim qui ont besoin de ces canaux pour que leurs terres soient arrosées ; encore
il est fort rare qu'un même village soit chargé de ces cinq impôts à-la-fois.
A'det taqryr effendy el-ouylâyeh (2) [usage pour le qâdy de la province] (3).
A'det nâyb reybeh (4) [usage pour celui qui est chargé de la police des filles
publiques].
Peu de villages payent cette taxe, qui d'ailleurs n'est pas considérable.
Des dix-sept droits précédens , les uns sont établis depuis long-temps pour la
milice des Ogâqlu : d'autres sont des augmentations plus récentes exigées par la
milice elle-même; d'autres, comme celui qui est établi pour les enfans qui tra-
vaillent à curer les canaux au moyen du gourâfeh , paraissent avoir été originai-
rement des avanies que le temps aura consacrées comme des impôts légitimes.
Toutes les impositions pour les canaux, et une partie de celles pour la milice
des Ogâqlu, sont prélevées maintenant au profit des commandans de province ; ils
ne font quelques réparations qu'aux canaux qui sont d'une nécessité absolue : tel
est celui d'Alexandrie.
Chaque village ne paye pas toutes les taxes dont je viens de faire rénuméra-
tion; il y en a même qui sont usitées dans certaines contrées, et qui sont totale-
ment ignorées dans d'autres.
Le recouvrement de ces divers droits, et celui du mal kouchoufyeh payé par les
rAoûlteçîm , sont faits à différentes époques dans les villages mêmes. Les châhid
et les serrafen tiennent la note, afin de les déduire du mal el-hour, lorsque ks
moulteçim perçoivent cet impôt.
5. Du Myry et des Effendy.
La perception et l'emploi du myry sont confiés à une administration composée
de Musulmans appelés effendy, qui résident toujours au Kaire. Le premier effendy
est connu sous le nom de rouinâmgy (5) ; il est choisi parmi les effendy , et nommé
à vie par le grand-seigneur : il a la dignité de nousf-sangâq (6) ou demi-bey. Les
autres places d'effendy sont héréditaires et peuvent être vendues , pourvu toute-
fois que l'acheteur soit suffisamment instruit et reçoive l'agrément du rouznâmgy.
Les fonctions du rouznâmgy sont celles d'administrateur général et de rece-
veur : nul autre que lui ne perçoit les fonds provenant du myry ; ils sont versés
directement dans sa caisse. Le travail des autres effendy se borne à tenir les re-
gistres de toutes les mutations des propriétés et des emplois qui sont assujettis à
payer le myry, et à faire les comptes, soit de ce que chaque propriétaire doit
(1) jy>M <jy»*J**. (3) Les qâdy ou juges sont aussi appelés effendy, (j) j&jjj.
(2) «ôbjJï iSù^S^ rï.jà ï>l~e. (4) *^èj <^M o-iLc. (6) ^Li.w <J>,oJ .
en
sur l'administration de l'égypte. 2 j 3
en acquitter, soit des dépenses qui doivent être prises sur le produit de cet impôt.
Tout ceci va s'éclaircir par le dénombrement des effendy et par l'indication des
fonctions que chacun d'eux remplit.
Le roii^iâmgy. Je viens d'indiquer ses principales attributions. Il a sous ses
ordres immédiats quatre effendy nommés halfâ (i) , qui sont en quelque sorte ses
commis, et que l'on désigne ainsi : le premier, bâcli halfâ (2); le second, tâny
halfâ (3); le troisième, tâlet halfâ (4); et le quatrième, rabe halfâ (5).
Le bâch halfa est chargé de faire les comptes du myry qui doit être payé par
chacun des mouke^im qui possèdent des terres dans la province de Gyieh (6) , et
par le gouverneur de cette province : de plus, il est chargé de faire le même travail
pour le gouverneur et pour trois villages seulement de la province de Manfa-
loiu (7). Ces trois villages sont Beny râfa (8), Beny hoseyn el-achrâffy, eiHeyt belâ •
gheyt (10).
\1 effendy el- Char qy eh (1 1). Ses fonctions par rapport aux provinces de Charqyeh,
Mansourah (12), Qelyoub (13), Atfyeh et Bahyreh, sont les mêmes que celles du
bâch halfâ par rapport à celle de Gyzeh.
\1 effendy el-Gharbyeh (i4). Ses fonctions sont encore les mêmes que précédem-
ment, mais pour les deux provinces de Gharbyeh et de Menoufyeh.
\leffendy el-chaher. Les attributions de cet effendy sont de deux sortes : d'abord
il est chargé, dans toutes les provinces de la haute Egypte, des mêmes soins dont
sont chargés les trois effendy précédens dans leurs arrondissemens respectifs. Ces
provinces de la haute Egypte sont Bahnâseh (1 5) , Fayoum, Achmouneyn (16) ,
Manfalout, et Girgeh, qui comprend les Oasis. Ensuite il fait les comptes du
myry que doivent payer tous les fermiers et les douaniers de l'Egypte, tant ceux
des ports de mer que ceux des ports intérieurs, comme Boulaq et le vieux Kaire.
1] effendy el-ghalâl (17). C'est l'efFendy qui est chargé de faire les comptes de ce
que chaque moultezim de la haute Egypte doit acquitter de myry en denrées.
Outre ce travail , il tient aussi les comptes d'un droit en argent assez peu consi-
dérable, appelé mal moiidâf el-ghalâl > qui a été ajouté au myry en nature dans
quelques villages.
\leffendy masraf el-ghalâl [\%). Il est subordonné au précédent; les comptes pour
la distribution des grains provenant du myry lui sont confiés.
L 'effendy el-mohâsebeh (iq). Toutes les dépenses qui sont à la charge du grand-
seigneur, comme les blés qui sont envoyés chaque année aux deux villes saintes,
la réparation des canaux principaux, des ponts, des forts, &c. , toutes ces dépenses
ne se font qu'après qu'il en a arrêté les comptes.
V effendy el -y oumy eh. Sa place est l'une des principales; il est le chef de dix
autres effendy qui sont chargés de faire les comptes des dépenses suivantes : l'un
(0 liU- (6) «Hs^. (") *~£y&l l50-jj\. (16) cfcSj^î.
(2) UL. js-L . (7) kjliu*. (12) 6JJ ^*. (iyj'jJUtaoJjL
(3) liU. ^Li'. (8) ^jlh- (13)0^. (18) JJU\ tjj*** isoùl .
(4) UU. oJLi'. (9) <_j fj^iVÎ '<3v*-a- <>^. ( J 4) *^l>*W cji^î. (19) aa^LsJî (jo^if.
(5) UU £_jfy. ( I0 ) Lj>M & i^.U.. • (15) ^Uj.
É. M.
M m
2j4 MÉMOIRE
pour les hommes pauvres et impotens fkachedyj (i); un autre pour les veuves et les
orphelins [aytâm] (2) ; un troisième pour les aveugles de la mosquée el-A^hâr (3) ,
les grands cheykhs, &c [gaouâdy] (4) ; et enfin les sept autres pour les sept corps
de la milice des Ogâqlu.
^effendy el-moqâbdeh (5). Il est l'examinateur et le vérificateur de tous les
comptes de l'article précédent.
\1 effendy el-konrekgy (6). Il fait le compte de ce que chaque moultezim doit
payer pour les frais de transport des décombres du Kaire aux boghâz (7) de
Rosette et de Damiette. Cette taxe, qui est comprise dans la somme du myry, se
nomme mal hourekgy : elle est peu considérable , car elle ne s'élève pour toute
-l'Egypte qu'à vingt-huit bourses. ■
Les neuf effendy principaux que je viens de nommer, ont chacun, ainsi que le
rouznâmgy, quatre halfâ : l'effendy el-moqâbeleh , dont le travail est très-considé-
rable , en a cinq. Ces mêmes effendy , avec le rouznâmgy et son bâch halfâ, ont
chacun un kysehdâr (8) , ou porteur du sac qui contient les livres de comptes ; ils
sont considérés comme gardiens de ces livres; ils' savent écrire et sont comptés
parmi les effendy ç.
Le rouznâmgy a de plus avec lui quatre châkird (9) ou disciples , qui sont aussi
Compris parmi les effendy.
Ce ne sont pas encore là tous les membres de cette nombreuse administration :
ou y compte quatre koimâb khaiyneh (10), ou écrivains du trésor. Deux de ces
écrivains sont Turks, et supérieurs aux deux autres, qui sont de la nation Juive.
Autrefois ils étoient tous les quatre de cette dernière nation, et l'on raconte que
cela n'a changé que depuis que l'un des écrivains Juifs a abandonné sa religion
pour se faire Musulman : deux de ses fils lui ayant succédé, il s'est trouvé deux
écrivains Turks.
Deux des écrivains du pâchâ font partie de l'administration ; ils sont appelés
teikerehgy ' (1 1) , d'un mot Turk qui signifie écrivain des ordres. L'un écrit en langue
Turque; il est considéré comme le premier : l'autre écrit en arabe.
Enfin trois serrâf sont attachés à l'administration du myry; ils sont tous les trois
Juifs ; l'un d'eux est serrâf-bâchy ou premier serrâf; leurs fonctions sont de compter
l'argent et de vérifier les espèces.
Les koiutâb khaiynek et les serrâf sont sous les ordres immédiats du rouznâmgy,
mais payés, ainsi que tous les autres membres de l'administration, aux dépens du
myry. Ils peuvent prendre, pour les aider, autant d'écrivains et de serrâf qu'ils
en ont besoin; mais ceux-ci sont payés par eux, et non par le myry.
On distingue le myry en deux parties principales : Xtmâl chetaony , ou droit d'hi-
ver; et le mâlseyfy, ou droit d'été. Les revenus du premier sont pris sur les récoltes
(1) (jtxcil^s. (4) c5*Îjt*- des décombres est appelé hourekgy, parce que ce transport,
i 2 \ \j^j\ /<■} JjLitf . j^j] p qui a eu lieu autrefois, se faisoit avec des barques.
(3) ^UjVf. (7) i~- (10) ^Ji V l^.
(3) ïj*>j>i-
(6) jQjCJÎ (jo^î . Kourek est un mot Turk qui
ire rame. L'effendy chargé de l'impôt affecté au tran
veut
(8) Ji *«-£=». (ii) (j-SjSjJ'.
sport (9) ij,^=>Lii
sur l'administration de l'égypte. 25 c
de fèves, d'orge et de blé : ils sont les plus considérables et les premiers recueillis;
aussi sont-ils affectés aux dépenses intérieures, qui sont toujours les plus urgentes.
Les revenus du droit d'été , qui sont pris sur les rizières , sont plus tardifs et sont
affectés aux dépenses extérieures.
Les comptes des effendy et. les versemens du myry se font quatre fois dans
l'année , à trois mois de distance les uns des autres ; le premier a lieu vers le temps
où le Nil est à son plus haut point d'élévation. Les trois premiers paiemens sont
pris sur le droit d'hiver, et le quatrième sur le droit d'été. Voici comment se fait
le versement : l'effendy envoie à un moultezim ou à tout autre redevable , par un
domestique du dyvân (i), appelé tchâouch , la note du myry qu'il doit payer; le
moultezim se transporte avec ce tchâouch chez le rouznâmgy, qui, après avoir
perçu la somme, donne un reçu provisoire, d'après lequel l'effendy délivre un
reçu définitif.
Les effendy ont une manière de tenir et d'écrire leurs comptes qui leur est par-
ticulière , et qu'ils disent être aussi en usage parmi les effendy de Constantinople,
Leur écriture , qu'ils appellent kermah (2), paroît, au premier abord, ressembler
assez peu à celle des Arabes; elle n'en diffère cependant qu'en ce que les caractères
en sont beaucoup moins élevés , et plus étendus horizontalement. Cette manière
d'écrire permet de serrer beaucoup les iignes les unes contre les autres, et c'est-là
aussi tout ce que les effendy y trouvent d'avantageux; toutefois il n'y a qu'eux qui
puissent la lire facilement.
Les Qpbtes tiennent leurs comptes en écriture Arabe ordinaire , et écrivent les
sommes au-dessous des indications ; ce qui rend les sommes totales fort difficiles
à former. Les effendy, qui tiennent probablement leur méthode de Constantinople,
suivent la manière Européenne; ils écrivent les sommes dans la même ligne que
l'indication, en ayant soin de ranger toutes celles qui doivent être additionnées
ensemble , les unes au-dessous des autres. Ils paroissent fort satisfaits d'être en
possession de cette méthode; et dans tout autre pays que l'Egypte, on auroit lieu
d'être étonné de ne pas la voir adoptée généralement , sur-tout par des hommes
comme les Qobtes , dont le plus grand travail consiste à faire des additions :
mais en Egypte, où l'habitude prévaut par-dessus tout, cela n'a rien qui doive
surprendre.
Le rouznâmgy présente les comptes de toute son administration au pâchâ, au
defterdâr {$ ou chancelier, qui est toujours un bey (4), et au cheykh el-beled du
Kaire. Quand ils sont approuvés, on les envoie à Constantinople, écrits en langue
Turque kermah. Quelquefois aussi le grand-seigneur les fait vérifier par un aghâ,
qu'il dépêche à cet effet.
Lorsque toutes les dépenses qui doivent être légitimement prises sur le myry
sont prélevées , il reste environ douze mille bourses. Cette somme , appelée
khâineh ou trésor, forme le revenu du grand-seigneur, et lui est apportée par un
bey. C'est en l'année 1 173 de l'hégyre que le dernier envoi a eu lieu.
(0 tta 5 - (2) *,/.£=. (3) jî:>>o.
(4) Le dernier defterdâr a été Ayoub-bey le petit, qui a péri à la bataille des Pyramides.
É. M. Mma
56
MEMOIRE
Les dépenses publiques qui sont prises sur le myry, peuvent être divisées en
quatre parties principales :
i.° Gâmkyeh el-masr (i). Sous ce titre on comprend les pensions et les payes
accordées dans toute l'étendue de l'Egypte : telles sont , la paye des troupes, celle
des effendy, &c. les pensions des veuves, des orphelins, des aveugles de la grande
mosquée, des grands cheykhs, &c.
2. Masârif el-harameyn (2). Ce sont les dépenses qui se font pour les deux
villes saintes , la Mekke et Médine.
3. Masârif emyr hâggy (3). Sous cette dénomination l'on comprend non-
seulement ce qui est accordé à l'émyr hâggy, mais encore la paye des troupes qui
protègent la caravane , et les cadeaux qui se font à diverses tribus d'Arabes qui
sont sur la route , pour les engager à la respecter.
4-° Masârif el - sa' rah {/(). Ce qui signifie dépenses accidentelles , comme , par
exemple, le sucre ou le riz qui sont quelquefois demandés par le grand-seigneur,
les réparations des canaux, des forts, &c. On comprend encore dans cette qua-
trième division les donations faites à certaines mosquées ou à certains cheykhs ,
mais qui sont plutôt d'usage qu'obligées.
Ce qui reste après l'acquittement de toutes ces dépenses, forme, comme je
l'ai déjà dit, le revenu du grand-seigneur : mais les beys, depuis plusieurs années ,
savent arranger leurs comptes de manière qu'il ne lui revient rien du tout; et
comme ils disposent à leur gré du pâchâ, ils obtiennent de lui un firman pour
toutes leurs dépenses feintes ou réelles, en aorte qu'en apparence ils sont toujours
en règle vis-à-vis du grand-seigneur.
Voilà ce qu'il y a de général sur l'emploi du myry. en argent ; je viens au myry
en nature.
Il avoit été institué pour la nourriture des sept corps à'Ogâqlu, et il leur en est
effectivement distribué une partie; mais une foule d'établissemens pieux , les étu-
dians de diverses écoles, un grand nombre de familles, comme celles el-Sâdât (5),
el-Bekry (6) , &c. y ont des droits. Les effendy , le pâchâ, le qâdy a'skar (7) , &c.
participent aussi à la distribution du myry en. nature. Des dépenses d'un autre
genre, comme la nourriture des fabricans de poudre du Gouvernement, celle des
bœufs qui font mouvoir les machines qui donnent de l'eau à la citadelle, sont
encore prises sur le myry en nature. Enfin on peut évaluer à plus de cinquante
mille le nombre des individus qui participent à la distribution des denrées prove-
nant du myry de la haute Egypte.
Cette distribution est confiée à un ogâqlu du corps des Tchâouch; appelé émyn
el-chououn ; ce qui veut dire fidèle dépositaire. Il est chargé du soin de la percep-
tion, de l'emmagasinement au Kaire, et de la distribution. Les beys sont obligés de
le protéger lors du recouvrement et du transport, et ils se sont fait accorder
pour cela une quantité considérable d'orge et de blé.
(1) j.-*JÎaXU. (3) J^U^Î (_jjLw. (5) obUJL (7) jXL* <>U.
( 2 ) oy>^ c_jj^ . (4) 0/ ,suJf tjjL^. (6) ^sj£)\.
sur l'administration de l'égypte. 2^7
Je ne crois pas devoir entrer dans plus de détails sur la nature des dépenses
qui sont à la charge du myry, ni publier le tableau de toutes les personnes et de
tous les établissemens qui ont des droits aux pensions en argent et aux distributions
en nature : ce travail ne pourroit obtenir quelque intérêt, qu'autant qu'il seroit
joint à toutes les autres parties des finances de l'Egypte, afin de composer un
état complet des revenus et des dépenses de ce pays avant sa conquête par les
Français. D'ailleurs je mè suis moins proposé de parler, dans ce Mémoire, de l'im-
position en elle-même, que du système d'imposition; encore me suis-je borné au
système d'imposition territoriale.
J'ai dit que les effendy tiennent des registres exacts de toutes les mutations des
propriétés territoriales, afin de pouvoir faire chaque année le compte du myry
pour tous ceux qui y sont assujettis. Les effendy, ayant par-là une entière connois-
sance de toutes les propriétés, sont les hommes les plus propres à être employés
à l'administration de l'enregistrement : aussi c'est à eux qu elle est confiée.
Les mutations de propriétés peuvent être divisées en trois classes ; celles par
décès, celles par ventes absolues ou temporaires, et celles par donations.
Lorsqu'un moultezim est mort, ses enfans, ou ceux en faveur desquels il a testé,
font leur déclaration à l'efFendy dans le département duquel se trouve la succes-
sion. Celui-ci en avertit le pâchâ, afin qu'il donne son agrément aux héritiers;
agrément qu'il leur accorde toujours moyennant le droit appelé halonân (i) qu'ils
lui payent. Ce droit, qui n'est pas toujours bien déterminé, n'excède jamais trois
années de l'imposition appelée fâyz, qui est, comme nous l'avons vu, le revenu
net et légitime du moultezim. Les effendy délivrent ensuite aux héritiers un
certificat de déclaration ou enregistrement, appelé taqsyd (2), en vertu duquel ils
sont légitimes possesseurs ; les effendy reçoivent un pour cent du myry payé par
les terres.
Les sommes provenant du droit halouân sont reçues par un caissier du pâchâ :
c'est le kâtib el-mâl hoidl (3) , dont j'ai parlé au commencement de ce Mémoire.
Pour les mutations de terres par vente et par donation , il n'est rien accordé
au pâchâ lui-même; mais on paye à ses écrivains ■ vingt-huit medins par qirât de
terres achetées ou reçues , comme droit de confirmation. Les effendy enregistrent
ces mutations, et reçoivent un pour cent du prix de la vente pour les choses
vendues, et un pour cent du montant du myry, pour les- terres données. Pour
ces deux espèces de mutations , le qâdy donne un hoggeh (4) ou sentence légale ,
et perçoit deux pour cent.
►Les ouaqfde terre en faveur des familles sont regardés comme de simples dona-
tions et sujets aux mêmes formalités; ceux en faveur des lieux saints sont faits
par-devant le qâdy a'skar et enregistrés par les effendy. Les ventes de terres, de fellah
à fellah, et les kharonqah ._, sont du ressort des qâdy : enfin les successions, les
ventes de maisons et de meubles, ne regardent que les qâdy, qui perçoivent un
droit qu'ils règlent eux-mêmes avec équité d'après la richesse des cliens.
(') t)'>. (2) Ouyaïï. (3)j*J^V^- (4) *-?*•
2 j H MÉMOIRE
Lesfel/â/i font encore entre eux une autre espèce d'échange ; ils louent leurs
terres pour une année seulement : cet arrangement se conclut de gré à gré et sans
l'intervention du qâdy. En général, toutes les fois que les mou/te^im ou les fe//ââ
ont entre eux quelque confiance réciproque, ils terminent leurs affaires par-
devant témoins, sans appeler le qâdy ; ou bien ils ne lui demandent une sentence
que pour une foible partie des biens qu'ils viennent d'acquérir, afin de diminuer
les frais.
J'ai eu occasion de dire , au commencement de ce Mémoire , que les biens de
ceux qui meurent sans héritiers appartiennent au fisc. J'ajouterai ici que le droit
du fisc est connu sous le nom de heyi el-mâl [\)\ qu'il étoit autrefois destiné en
grande partie pour les pauvres, et qu'Ibrâhym-bey, qui l'a affermé, en donne
encore une portion , fort petite à la vérité , pour l'enterrement de ceux dont
les familles sont trop indigentes pour en faire les frais.
Les ejffèndy jouissent en Egypte de beaucoup de considération sous les rap-
ports de la probité, des mœurs et de l'instruction. La plupart parlent et écrivent
la langue Turque, outre celle de leur pays, qu'ils connoissent très-bien. Ils ont
tous une somme de richesses qui les place dans la classe des gens aisés ; et ceux
qui occupent les premières charges, sont regardés comme des hommes riches.
Outre les émolumens qui leur sont accordés pour chaque enregistrement, ils ont
une rétribution annuelle qui est prise sur le myry ; elle est de cent cinq bourses,
ou 93,750 francs, pour toute la corporation des effendy : la. répartition en est
faite entre eux , suivant l'importance de leurs charges respectives.
On a pensé que les Turks avoient laissé la gestion de leurs biens entre les mains
des Qpbtes , par l'espèce d'incapacité des Musulmans pour un pareil emploi : cela
n'est pas exact , et il suffit de l'administration du myry pour le démontrer. C'est
plutôt par la répugnance des Turks pour les innovations, et sur-tout par l'intérêt
que les Mamlouks avoient à conserver pour percepteurs des hommes qu'aucun
motif ne portoit à ménager le corps de la nation, qu'il faut expliquer pourquoi
les Qpbtes n'ont pas cessé d'administrer les propriétés particulières.
Je terminerai ce Mémoire par quelques remarques sur l'hérédité des emplois
publics, et même des métiers particuliers, chez les Egyptiens.
Il n'y a en Egypte aucune fonction publique qui doive , par son institution ,
être héréditaire, et cependant elles le sont presque toutes : cela tient au caractère
de cette singulière nation, chez laquelle tout semble tendre vers la constance et
l'uniformité. Peut-être le climat de l'Egypte, toujours si semblable à lui-même,
et dont les saisons se succèdent chaque année précisément aux mêmes époques
astronomiques, en présentant toujours la même série de phénomènes, doit être
regardé comme l'une des causes de cette disposition, et comme ayant donné sa
teinte d'uniformité au caractère des habitans : du moins ce caractère n'est pas
l'effet de leurs nouvelles institutions ; et tout ce que les anciens voyageurs nous
ont appris touchant l'humeur tranquille et presque apathique des Égyptiens de
SUR L ADMINISTRATION DE L EGYPTE. 2jp
ieur temps, nous le retrouvons dans celle des Egyptiens d'aujourd'hui. Ainsi ils
ont conservé leur peu de curiosité et leur éioignement pour les voyages; jamais
on ne les voit s'expatrier, tandis qu'il se rend chez eux un grand nombre
d'étrangers, et que beaucoup de Syriens et d'habitans de la côte septentrionale
de l'Afrique viennent s'y établir (i).
Remarquons encore , au sujet de la tranquillité du caractère des Egyptiens , que
toutes les révolutions arrivées dans leur pays, tous les changemens que leur gou-
vernement a éprouvés , sont dus à des étrangers , même dès les temps les plus
reculés dont l'histoire ait gardé le souvenir, et que le plus grand calme a régné
parmi eux tant qu'ils ont été gouvernés par des princes de leur nation.
Ce besoin de l'uniformité s'étoit tellement manifesté, qu'il avoit donné nais-
sance à de certaines lois ; car il est évident, par exemple, que celle qui divisoit
les Egyptiens en sept classes, dans lesquelles les enfans dévoient succéder à leurs
pères et pratiquer le même métier, lui doit. bien certainement son origine. Aujour-
d'hui les choses ne sont pas essentiellement différentes sur ce point : les divers
métiers forment dans chaque ville autant de corporations , qui ont un cheykh parti-
culier ; et il est rare que les enfans sortent de celle de leurs pères et n'embrassent
pas la même profession.
C'est par cet empire de l'habitude , par cette propension à laisser toutes choses
dans le même état, que les places de cheykh, de châhid, de khaouly, &c. que
j'ai dit être à la nomination des moulte^jm ou au choix des fellah, sont presque,
toujours héréditaires ; on ne trouve que rarement la nécessité de les faire sortir
des familles où elles sont , et jamais on ne le fait par pur caprice.
Mais cette puissance de l'habitude est encore plus marquée par rapport à la
place de premier cheykh el-beled d'un village. Le plus communément elle est
entre les mains du cheykh le plus riche, qui se trouve être aussi le plus estimé,
parce que , ne tenant son pouvoir que de la considération qu'il inspire , il lui
importe de bien vivre pour le conserver : aussi l'on voit rarement un premier
cheykh perdre son autorité ; et les fellah aiment mieux qu'elle soit confiée au
jeune fils du cheykh qu'ils révéroient, que de la voir passer en d'autres mains
qui peut-être seroient plus expertes.
II arrivoit cependant que les Mamlouks, toujours étrangers chez la nation qu'ils
gouvernoient , et dont ils fouloient aux pieds les usages quand ils en étoient con-
trariés, enlevoient arbitrairement cette place de premier cheykh à celui qui la
possédoit, pour la donner à quelques-unes de leurs créatures ou à quelques-uns
de leurs domestiques qu'ils vouloient récompenser.
Ceci me conduit à une dernière réflexion qui se présente naturellement : c'est
le peu de conformité qu'il y avoit entre le gouvernement essentiellement destruc-
teur des. Mamlouks et celui que le caractère des Egyptiens semble demander; c'est
la perpétuelle opposition qui existoit entre l'humeur de . ce peuple , telle que je
(i) II n'y a que les Alexandrins qui ne soient pas aussi parmi eux, et la nécessité de se livrer au commerce exté-
sédentaires : les relations plus souvent répétées qu'ils ont rieur, toutes ces causes ont nécessairement un peu modi.-
avec les autres peuples, la variété des nations qui habitent fié leur humeur.
2(5o MÉMOIRE SUR l/ADM INISTRATION DE L'EGYPTE.
viens de l'esquisser, et celle de ses maîtres inquiets et ambitieux. Quelle étrange
différence , en effet , entre ces Egyptiens craintifs , même pusillanimes et si faciles
à soumettre au joug, et ces Mamlouks entreprénans et guerriers, toujours rivaux
les uns des autres , ne connoissant aucun des liens du sang , redoutant ceux de
l'amitié, n'agissant absolument et directement que pour eux seuls , et dont toutes
les actions étoient arbitraires , capricieuses, et déterminées par lès circonstances
du moment (i) !
(i) II n'est peut-être pas inutile de dire ici que les et sur les notes qu'elles ont bien voulu me communiquer,
renseignemens d'après lesquels ce Mémoire a été rédigé, Quelques soins que j'aie mis à prendre ces renseigne-
m'ont été donnés, pour chaque partie, par les hommes mens, quelque nombreuses qu'aient été mes informa-
qui y sont réputés les plus versés, et que je n'ai rien écrit tions , je n'ose pas me flatter' d'avoir toujours rencontré
sans avoir toujours eu plusieurs réponses semblables sur la vérité; mais , s'il s'est glissé quelques inexactitudes dans
ia même question. J'ai consulté les qâdy , les effendy , ce Mémoire, le temps et de nouvelles informations me
les cheykhs les plus instruits du Kaire, les principaux les feront découvrir.
Qobtes, et sur-tout ceux dont Ja probité est la moins L'auteur de .cet écrit se proposoit de le revoir et d'y faire
suspectée. Les cheykhs, les serrâfàe village ont été inter- plusieurs additions ; mais les soins qu'il donnait à la di-
rogés; je n'ai pas non plus négligé de questionner \esfel-- reclion de l'ouvrage, et la fin prématurée qui l'a ravi à ses
lâh. J'ajouterai (ce qui n'est pas sans quelque importance) travaux, l'ayant empêché d'accomplir lui-même ce dessein,
que j'ai toujours eu de très-bons interprètes. Enfin j'ai l'on a fait imprimer son Mémoire, tel qu'il l'avoit lu à
eu occasion de vérifier les réponses que j'ai obtenues, l'Institut d'Egypte j le /."frimaire an p [22 novembre
auprès des personnes qui se sont occupées de ces objets, 1800], E. J.
MEMOIRE
SUR LE LAC MENZALEH,
d'après la reconnoissance faite en vendémiaire AN VII
[SEPTEMBRE ET OCTOBRE 17^0] (i);
Par M. le Général ANDRÉOSSY.
L'Egypte a été Je berceau des arts et des sciences. Leurs principes étoient
recueillis par les collèges des prêtres , ou consignés dans ces hiéroglyphes dont la
langue n'est plus connue. Les prêtres Egyptiens, occupés spécialement de l'observa-
tion du ciel, faisoient moins d'attention aux faits naturels qui se passoient sous leurs
yeux : aussi, Jorsqu'Hérodote fut à Memphis, il s'aperçut, en conversant avec les
prêtres, qu'ils ignoroient les causes des changemens qui avoient dû survenir dans la
partie inférieure de leur pays comprise depuis l'entrée de Ja plaine jusqu'à la mer.
Une circonstance remarquable , c'est qu'à l'époque où ce père de l'histoire
voyageoit en Egypte, on sortoit d'une longue guerre, pendant laquelle tout ce
qui tient à l'économie publique avoit été négligé ; l'entretien des canaux s'en étoit
conséquemment ressenti. Cette contrée gémissoit,en outre, sous un gouvernement
militaire pareil à celui des Mamlouks , et les parties voisines du désert étoient
infestées de brigands , comme elles le sont encore.
Hérodote trouva donc l'Egypte à-peu-près dans le même état où elle a été
depuis , et il ne put pas voir et recueillir un très-grand nombre de faits : ceux
que renferme son Euterpe, sont précieux; mais il nous laisse dans l'incertitude sur
beaucoup d'autres. Strabôn et Diodore de Sicile ont ajouté peu de chose aux
récits d'Hérodote. Abou-1-fedâ, en nous faisant connoître la géographie de son
temps, et les autres écrivains du treizième siècle, en proposant des conjectures,
n'ont fait qu'augmenter les doutes. D'ailleurs l'Egypte, tant de fois asservie, après
avoir changé de dominateurs, devoit aussi changer de langage; et les diverses
dénominations d'objets qui avoient subi des modifications, ou qui ne subsistoient
plus, ne tendoient qu'à jeter de la confusion dans les idées.
Les auteurs de nos jours n'ont pu que compulser les anciens écrivains et les
voyageurs modernes. Il étoit résulté de leurs recherches, principalement de celles
de d'Anville, des dissertations savantes, d'après lesquelles ce célèbre géographe
avoit construit ses cartes de l'Egypte ancienne et moderne, qui étoient les seules
détaillées qui existassent avant l'arrivée de l'armée dans ces contrées. On s'étoit
(i) Ce Mémoire a déjà été publié dans k Décade Egyptienne, imprimée au Kaire.
v' ** ' . Nn
E, M.
6l
MEMOIRE
aperçu d abord, par l'usage qu'on avoit fait de ces cartes, qu'elles contenoient
beaucoup d'erreurs; et il étoit difficile, malgré la profonde critique qu'a employée
d'Anville, que cela eût pu être autrement. Le séjour de l'armée en Egypte a donné
les moyens de rectifier le plus grand nombre de ces erreurs, de lever bien des
doutes , et de rétablir des faits tombés presque dans l'oubli par le laps de temps ,
et parce que la barbarie des gouvernemens avoit éloigné toute recherche.
Le général en chef m'ayant ordonné de faire la reconnoissance du lac Men-
zaleh, les bases de l'instruction qu'il m'avoit remise, et les secours en sujets intel-
ligens qu'on m'avoit procurés , m'avoient mis dans le cas de donner à mes opéra-
tions un peu plus d'étendue et de précision que n'en peuvent avoir ordinairement
les reconnoissances militaires (i). Je vais rendre compte de mes observations ;
je proposerai mes conjectures, je les appuierai des recherches qui se sont présen-
tées. En m'aidant , sur quelques faits de géographie physique , de l'autorité des
premiers écrivains , je ne les ai point adoptés exclusivement ; mais j'ai consulté
la nature, qui étoit plus ancienne que ces auteurs, et qui est, en même temps,
notre contemporaine.
s. i. cr
Ancienne Branche Tanîtïque retrouvée.
L'opinion des anciens . étoit que le Nil déchargeoit ses eaux dans la mer par
sept embouchures; il y avoit donc sept branches (2) , qui prenoient les eaux au
sortir des montagnes , et les conduisoient à ces sept ouvertures.
L'ordre dans lequel les anciens les connoissoient, étoit, en allant d'orient en
occident ,
1 .° La branche Pélusiaque ou Bubastique ;
2. La branche Tanitique ou Saïtique , qui porte aujourd'hui le nom à' Om?n-fareg;
3. La branche Mendésienne ou de Dybeh ;
4-° La branche Phatnitique, qui est celle de Damiette ;
5 .° La branche Sébennytique ou de Bourlos ;
6.° La branche Bolbitine ou de Rosette;
y.° La branche Canopique ou d'Abouqyr.
Ces branches existent-elles en entier ou en partie , et peut-on en retrouver
les traces ! C'est ce que nous allons examiner pour les trois premières , qui sont
comprises dans la reconnoissance que nous avons faite.
La branche Pélusiaque étoit navigable lorsqu'Alexandre pénétra en Egypte ;
(1) Depuis, la carte de ce lac a été levée avec beaucoup branches, les canaux qui, de la partie au-dessous de
de soin et le plus grand détail, par MM. Jacotin et le Memphis, se rendoient à la Méditerranée, et bouches,
Gentil. ( Voyei la carte topographique de l'Egypte.) les ouvertures de ces mêmes branches dans la mer. Cette
(2) Les poëtes ont appelé ces sept branches les bouches distinction est d'autant plus nécessaire, que quelques-unes
du Nil [o.ra] ; cette dénomination étoit due à Tidée de des branches primitives sont supprimées en totalité ou
grandeur qu'ils vouloient donner de ce fleuve. Mais, en en partie, et qu'on retrouve leurs bouches isolées, ou
traitant de la géographie physique de l'Egypte ,. nous bien formant les communications des différens lacs de
sommes forcés d'établir une distinction : nous appellerons l'Egypte avec la mer.
SUR LE LAC MENZALEH. 2 6
3
il fît remonter par ce canal sa flottille , qu'il avoit fait venir de Ghazah : mais
aujourd'hui cette branche est comblée. On en voit encore , devant Péluse, l'extré-
mité qui aboutissoit à la mer; elle est remplie de fange. J'avois été amené à indi-
quer que les traces de cette branche dévoient se trouver et elles se trouvent
réellement dans la province de Charqyeh, en se dirigeant vers Basta, ville ruinée,
anciennement connue sous le nom de Bubaste, et qu'on aperçoit à quelque dis-
tance à gauche de Belbeys, en allant vers la Syrie.
Il règne une obscurité impénétrable sur les branches Tanitique et Mendésienne ,
qui venoient après la Pélusiaque , et qui se trouvoient dans l'emplacement qu'oc-
cupe le lac Menzaleh , appelé autrefois lac Tennys.
Lorsque j'ai pénétré dans le lac Menzaleh , par la bouche de Dybeh , le
12 vendémiaire [4 octobre], j'ai été frappé de la largeur et de la profondeur
du canal qui est à droite , après avoir passé la bouche. J'ai commencé à soup-
çonner que ce pouvoit être l'extrémité de l'ancienne branche Mendésienne , et j'ai
cherché à en retrouver la direction par des sondes fréquentes. Les circonstances
de mon entrée dans le lac ne m'ont point permis d'achever ce travail.
Ce que je n'ai pu exécuter pour la branche Mendésienne , je crois l'avoir
fait pour la branche Tanitique, dont la bouche est celle d'Omm-fareg. En allant
de cette bouche à Samnah , on passe à droite des îles de Tounah et de Tennys,
et l'on pénètre dans le canal de Moueys. L'entrée de la bouche a beaucoup d'eau ,
et le fond est de vase noire. On mouille à droite des îles de Tennys et de
Tounah , par seize à vingt décimètres d'eau : la partie de gauche n'est praticable
que pour de très-petites djermes , et la ligne de la limite de la navigation du lac
Menzaleh ne passe pas loin de leur direction. Les îlots , les bas-fonds , qui se
rattachent au sud de ces îles , font soupçonner un continent submergé.
Le canal de Moueys , qui inonde la province de Charqyeh, pénètre dans- le lac
Menzaleh , au sud-ouest des îles de Mataryeh. Ce canal, depuis Samnah jusqu'au
lac , a depuis cinquante jusqu'à cent vingt mètres de largeur, et depuis trois jusqu'à
quatre mètres de profondeur ; il communique avec le Nil, et il verse dans le lac ,
pendant l'inondation, un volume d'eau considérable , qui pénètre assez loin sans
prendre de salure. Les rives de ce canal sont plates ; ce qui annonce qu'il n'appar-
tient point à des temps modernes , comme nous le verrons f. v.
Tous ces indices étoient plus que suffisans pour me faire soupçonner que le
canal de Moueys n'est autre chose qu'une partie de la branche Tanitique , qui se
prolongeoit jusqu'à la bouche d'Omm-fareg , et qui avoit sur sa rive droite les
villes de Samnah , de Tounah et de Tennys. Je fus confirmé dans mon idée ,
lorsque, dé retour, et en construisant , d'après les notes des opérations qui
avoient été faites , la carte du lac qui fut dressée alors , la direction du canal
de Moueys, les îles de Tounah et de Tennys, et la bouche d'Omm-fareg,
sont venues se ranger non sur une ligne droite, mais ont pris cette courbure
naturelle qu'affectent les cours d'eau.
J'indiquai de même que les traces de la branche Mendésienne, dont la bouche
est celle de Dybeh , dévoient se retrouver en se dirigeant vers le canal d'Achmoun.
Jb. M.
2Ô4
MEMOIRE
§. IL
Etat actuel du lac Menzaleh.
Le lac Menzaleh est compris entre deux grands golfes découpés chacun en
d'autres petits golfes, et une longue bande de terre basse et peu large, qui le
sépare de la mer. Les deux golfes, en se réunissant, rentrent sur eux-mêmes, et
forment la presqu'île de Menzaleh, à la pointe de laquelle se trouvent les îles
de Mataryeh, les seules du lac qui soient habitées. La plus grande dimension du
lac, dans la direction ouest-nord-ouest, est d'environ 83,850 mètres [43,000
toises]; elle s'étend de Damiette à Péluse : sa plus petite dimension, sur une
direction perpendiculaire à la première, en partant de Mataryeh, est de 17,000
mètres [8,722 toises].
Les îles de Mataryeh sont très populeuses. Les cahutes qui recèlent leurs
habitans, bâties de boue, ou partie en briques et partie de boue, couvrent entière-
ment leur surface. Dans l'île de Myt el-Mataryeh , les cahutes sont pêle-mêle avec
les tombeaux; elles paroissent plutôt des agglomérations de tanières que des habita-
tions d'hommes. La population de ces îles comprend, outre les femmes et les enfans,
onze cents hommes occupés à la pêche , et à la chasse des oiseaux aquatiques.
Ils sont sous l'autorité de quarante chefs; et ceux-ci dépendoient de Haçan-
Toubâr, qui avoit la pêche du lac Menzaleh sous la redevance qu'il faisoit aux
beys: il étoit en outre un des plus riches propriétaires de l'Egypte, et peut-être
le seul qui eût osé accumuler des biens-fonds aussi considérables que ceux qu'il
avoit. Sa famille étoit de Menzaleh ; elle comptoit quatre à cinq générations de
cheykhs. L'autorité de Haçan-Toubâr étoit très-considérable; elle étoit fondée sur
son crédit, ses richesses, une nombreuse parenté, la grande quantité de salariés
qui dépendoient de lui , et l'appui des Bédouins , auxquels il donnoit des terres
à cultiver, et dont il combloit les chefs de présens. Ces diverses populations
d'Arabes pouvoient se rendre dans le canal de Moueys par le canal de Sâlehyeh ,
qui en est dérivé, et de là déboucher dans le lac, pour se joindre aux habitans de
Menzaleh et de Mataryeh.
Ces derniers, avec de pareils voisins, et seuls propriétaires d'environ cinq à six
cents barques qui naviguent sur le lac Menzaleh, étoient les tyrans du lac et des pays
riverains. Leur commerce consiste en poisson frais, poisson salé, et boutargue. La
pêche du mulet, dont les œufs donnent la boutargue, se fait près de la bouche de
Dybeh : quarante à cinquante pêcheurs habitent pour lors, avec leurs familles, sous
des cabanes en nattes, aux pointes des îles qui avoisinent cette bouche.
Les pêcheurs du lac Menzaleh et les Bédouins des villages sont très- Cupides,
et profondément ignorans. Ils ne connoissent point la division du temps en heures,
ni, comme les Arabes du désert, par la mesure de leur ombre. Le lever, le cou-
cher du soleil , et le milieu du jour, sont les seules parties qu'ils distinguent dans
les vingt-quatre heures; et c'est en les supposant placés chez eux, et en rapportant
SUR LE LAC MENZALEH. 26 j
à ces divisions l'estime des distances , qu'on peut obtenir quelques renseignemens
sur la position des lieux de leurs cantons.
Menzaleh, qui a donné son nom au lac, est une ville peu considérable, en
partie ruinée, située sur la rive droite du canal d'Achmoun, à trois lieues de Ma-
taryeh , et six de Damiette ; sa population est à-peu-près de deux mille habitans :
on y trouve des manufactures d'étoffes de soie , et de toiles à voiles , qui four-
nissent à Mataryeh ; elle a des teintureries , et quelques autres fabriques de peu,
de conséquence.
On voit dans le lac Menzaleh des îles anciennement habitées , couvertes de
décombres : elles présentent un relief assez considérable au-dessus de l'eau ; ce qui
leur fait donner par les habitans le nom de montagnes (1). Nous ferons voir plus
bas que ces îles étoient des villes qui appartenoient à un continent qui a été
submergé.
Les îles de Tennys et de Tounah paraissent être les plus considérables. La
première a conservé son ancien nom; celle de Tounah a pris celui de Cheykh-A'bd-
allah, du nom d'un cheykh ou santon auquel on a élevé un tombeau dans cette île.
D'après l'observation de M. de Volney, les dénominations de cheykh, santon , fou ,
imbécllle, sont synonymes. Les santons, ces personnages qui fixent pendant leur vie
l'étonnement des peuples de l'Asie par la sombre extravagance de leurs actions,
ont après leur mort des tombeaux révérés , parce qu'ils excitent le zèle des fidèles ,
et que la piété y dépose quelques aumônes pour les pauvres. Nos chapelles, nos
oratoires isolés dans les campagnes ou sur les routes, avec leurs troncs, leurs
lampes solitaires , et les images tracées sur leurs murs par le pinceau de la supers-
tition, n'avoient-ils pas le même objet!
Les îles du lac Menzaleh , qu'on voit à fleur d'eau , sont incultes , stériles , et
l'on n'y trouve d'autres productions que des plantes marines. Quelques-unes ont
des tombeaux de santons, qui, sur cette surface unie, sont les seuls points de
repère que nous ayons pu trouver pour la construction de notre carte.
Les eaux du lac Menzaleh ont une saveur moins désagréable que celles de lamer.
Elles sont potables , pendant l'inondation du Nil, à une assez grande distance de
l'embouchure des canaux qui, tels que celui de Moueys, se déchargent dans le lac.
On les trouve légèrement saumâtres, ou d'un goût fade, sur les bords où pénètrent
les eaux qui découlent des rizières.
Les eaux du lac sont phosphoriques.
L'air du lac est très-sain : il y a plus de trente ans que les habitans de Mata-
ryeh n'ont point eu la peste dans leurs îles.
La profondeur générale du lac Menzaleh est d'un mètre : on trouve depuis deux
jusqu'à cinq mètres d'eau dans la direction des anciennes branches Tanitique et
Mendésienne.
Le fond du lac est d'argile mêlée de sable, aux embouchures; de boue noire,
dans les canaux de Dybeh ou d'Omm-fareg ; de vase , ou de vase mêlée de
(1) Ils disent la montagne de Tennys, la montagne de Tounah, la montagne de Samnah.
2 66 MÉMOIRE
coquillages, par- tout ailleurs : le fond, dans bien des endroits, est tapissé de
mousse.
Le lac Menzaîeh est très-poissonneux ; l'entrée des bouches est fréquentée par
des marsouins. Nous n'avons pas vu beaucoup d'oiseaux sur le lac, mais bien sur
la plage , le long de la mer , dans les parties que les eaux venoient d'abandonner.
On navigue sur le lac à la voile , à la rame , et à la perche ; le vent contraire
double ou triple le temps d'un trajet, selon que le vent est fort. On mouille
en s'amarrant à deux perches, qu'on enfonce très-aisément, l'une de l'avant et
l'autre de l'arrière.
Les bateaux pêcheurs du lac Menzaîeh ont à-peu-près la même forme que ceux
du Nil, c'est-à-dire que leur proue est plus élevée d'environ sept décimètres que
leur poupe. Dans la première , l'arrière trempe encore davantage dans l'eau ; ce
qui donne plus de facilité au pêcheur, debout sur le pont, d'assembler son filet,
de le jeter , et de le retirer. La quille est concave sur sa longueur , à cause de
l'échouage , assez fréquent dans un lac qui se trouve avoir autant de bas-fonds.
Lorsque les habitans de Mataryeh vont faire la pêche loin de leurs îles , ils
prennent de l'eau douce dans de grandes jarres qui sont amarrées au pied des
mâts de leurs djermes : chaque djerme a une de ces jarres.
Les pêcheurs de Mataryeh paroissent former une classe particulière. Comme ils
interdisoient la pêche du lac Menzaîeh à leurs voisins , ils avoient avec eux peu
de communication. Presque toujours nus , dans l'eau , et livrés à des travaux
pénibles , ils sont forts, vigoureux et déterminés. Avec de belles formes, ils ont
un air sauvage; leur peau brûlée par le soleil, leur barbe noire et dure, rendent
cet air plus sauvage encore. Lorsqu'ils se trouvent en présence de leurs ennemis ,
ils poussent mille cris barbares avec l'accent de la fureur ; ils frappent sur une sorte
de tambourin, sur le pont de leurs bateaux , et sur tout ce qui peut faire du bruit;
ils embouchent le buccin, et développent le fameux rouhh (i) dans la conque de
ce coquillage. « Si nous étions des miliciens, disoient les volontaires, ce vacarme
» nous feroit peur, et nous nous jetterions à l'eau. » Ainsi le soldat Français
conserve par-tout sa gaieté, et sauve par un bon mot l'ennui, ou l'idée du danger
des circonstances où il se trouve.
Le lac Menzaîeh ne communique avec la mer que par deux bouches prati-
cables, celles de Dybeh et d'Omm-fareg, qui sont les bouches Mendésienne et
Tanitique des anciens.
Entre ces deux bouches, il en existe une troisième, qui auroit communication
avec la mer sans une digue factice, formée de deux rangs de pieux, dont l'in-
tervalle est rempli de plantes marines entassées. On trouve une bouche semblable,
mais comblée, au-delà de celle d'Omra - fareg. Ces ouvertures étoient connues
des anciens, et Strabon les désigne par le nom de ^zvcùwfjLctTu. [psmdostomata] ,
fausses bouches.
La langue de terre qui sépare la mer d'aveG le lac, et qui s'étend depuis la
(i) Rouhh a'nny yâ kelb ! Retire-toi de moi, chien !
SUR LE LAC MENZALEH. 2 6 y
bouche Phatnitique, ou de Damiette, jusqu'à la bouche Pélusiaque , n'a, sur un
développement d'environ 92,000 mètres , que quatre interruptions. Cette langue,
assez large entre Damiette et Dybeh, entre Omm-fareg et Péluse, n'a que très-
peu de largeur entre Dybeh et Omm-fareg; elle est très-basse, sans culture, et,
comme les îles du lac, couverte en quelques endroits de plantes marines. La
plage n'est point riche en coquillages ; on n'y voit ni cailloux roulés ni d'autres
pierres, mais seulement quelques ponces que la mer y amène. Les coquillages les
plus communs sont les buccins et les bivalves de la petite espèce.
Chaque bouche est fermée, du côté de la mer, par une barre en portion de
cercle, dont les extrémités se rattachent à la côte, à l'endroit des récifs. Ces
barres diffèrent de celle qui se trouve à l'embouchure du Nil à Damiette, et qui
d'ailleurs a la même figure et la même position, en ce qu'elles n'ont point de
boghâz. Mais, comme le vent élève les eaux d'une passe de près de six décimètres,
et quelquefois plus, on peut franchir ces barres avec des embarcations d'un tirant
d'eau assez avantageux.
Pour que ces barres eussent des boghâz, il faudroit qu'il existât aux bouches
des courans considérables ; ceux qu'on y voit sont déterminés par une sorte de
balancement des eaux du lac et de celles de la mer pendant et après le solstice ,
comme nous allons le faire voir.
Durant le solstice d'été, le vent du nord-ouest pousse les eaux de la mer sur
une partie des côtes de l'Egypte, les y tient suspendues, et fait refluer les eaux
du lac Menzaleh sur les îles basses et sur ses bords ; le lac lui - même reçoit les
eaux de l'inondation qui lui sont fournies par les canaux qui y aboutissent : c'est
le moment de la plaine pour ce vaste bassin. Lorsque le vent du nord-ouest cesse ,
les eaux de la mer, en retombant par. leur poids , laissent à découvert une plage
d'environ deux cents mètres; l'inondation du Nil commence à baisser; les eaux
du lac se retirent de dessus la partie des îles qu'elles recouvroient , comme les
eaux de l'inondation abandonnent le sol de l'Egypte , et il se forme aux deux
bouches de Dybeh et d'Omm-fareg un courant du lac dans la mer, dont la vîtesse
est d'environ trois mille mètres à l'heure ; ce qui doit occasionner , au bout d'un
certain temps , une baisse sensible des eaux du lac.
L'Egypte demande donc à être considérée dans deux états : le premier , à
l'époque où les eaux de l'inondation couvrent le pays; le second , lorsque les
eaux sont entièrement écoulées.
§: m.
r
Etat actuel des Terres qui avoïsinent le lac Menzaleh.
Les contours du lac Menzaleh sont en partie stériles et en partie cultivés.
Depuis l'embouchure du Nil jusqu'à la bouche Pélusiaque, les langues de terre qui
régnent le long de la mer sont stériles; la plaine de Péluse et les bords. du lac,
en remontant vers la province de Charqyeh, sont un désert. Cette province est
2(58 MÉMOIRE
inondée par le canal de Moueys ; le même canal et celui d'Achmoun inondent
une partie du canton de Menzaleh. Le canton de Fareskour reçoit les eaux du
canal de ce nom. Les presqu'îles de Damiette et de Menzaleh sont couvertes de
belles rizières alimentées par des canaux d'irrigation qui ont dans leur voisinage
des canaux d'écoulement.
Le rapprochement des canaux d'Eusab el-Kache [Qassâh el-Qach] et de Douhâr-
Selameh, à une lieue au-dessus de Damiette, m'a donné la clef du système d'irriga-
tion suivi dans cette partie, et en même temps la facilité de connoître à-peu-près,
sans nivellement, la différence de hauteur des eaux du Nil et de celles du lac.
Le premier canal tire ses eaux du Nil , se dirige vers le lac, et n'a point de
communication avec lui : il est enfermé entre des déblais de terre, et fournit, au
moyen de coupures, des rigoles pour l'arrosement.
Le second communique avec le lac seulement ; il est plus bas que le canal d'Eu-
sab el-Kache [Qassâb el-Qach], sur le côté duquel- il vient aboutir, et dont il n'est
séparé que par une digue de peu d'épaisseur : ce canal est destiné à recevoir l'écou-
lement des eaux de ces rizières.
En rapportant la hauteur des eaux de ces deux canaux à la partie supérieure de
la digue qui les sépare, on a trouvé, le 15 vendémiaire [7 octobre], trente-cinq
centimètres pour la différence de hauteur des eaux du premier canal sur celles du
second: ce qui a donné, pour ce jour, l'élévation du Nil sur la partie correspon-
dante du lac Menzaleh ; car le rapport entre ces deux hauteurs doit varier suivant
les quantités dont baissent les eaux du Nil et celles du lac. On voit au-dessous de
Menzaleh deux canaux qui ont un pareil rapprochement, et il doit en exister de
semblables dans le golfe de Fareskour. Un nïlomenialomhre placé à chacun de ces
points donneroit journellement le rapport de ces variations. '
Le terrain pour les rizières est divisé en compartimens cernés de petites digues
dans lesquelles existent des coupures qu'on ouvre et qu'on ferme à volonté, pour
faire entrer les eaux et les laisser écouler.
Les champs pour ensemencer les terres, les carrés pour retirer le sel marin
par évaporation, sont disposés de la même manière. Dans ce dernier procédé,
l'eau subit seulement une première évaporation par son séjour dans un réservoir
séparé : quand elle est ainsi concentrée, on l'introduit dans les compartimens, où
elle se répand en surface, et conserve peu de profondeur. Les eaux mères se
rendent dans un réservoir plus bas.
Lorsqu'on veut semer, on commence par donner une première façon ; on inonde
ensuite le champ qu'on a préparé : au bout de vingt-quatre heures, et après que la
terre est bien humectée, plusieurs hommes y entrent, fouillent le terrain avec les
mains, l'égalisent, et jettent en dehors les, mottes trop dures. Cette opération
terminée , on fait écouler les eaux : peu de temps après on jette la semence ; et
au bout de quelques jours le champ se couvre de verdure. Nous avons observé
que la terre des déblais qui borde les canaux d'irrigation, est employée comme
engrais : on la place par tas dans les champs , avant de tracer les sillons , de la
même manière qu'on dispose les tas de fumier en Europe.
On
SUR LE LAC MENZALEH. l6ç)
On voit que, dans ce système, il existe un canal supérieur, pour les eaux qui
alimentent, et un canal inférieur, qui reçoit le déversement de ces mêmes eaux,
après qu'elles ont été employées.
Lorsqu'on ne peut pas se procurer ce niveau supérieur, on élève les eaux par
le moyen de roues à pots ou de roues à jantes creuses : ces dernières servent de
préférence, lorsque le niveau du canal alimentaire n'est pas trop bas.
Telle est la manière de cultiver les terres aux environs de Damiette et de Men-
zaleh. Ce dernier endroit possède près du lac, et dans la partie comprise entre
les deux branches dans lesquelles se divise le canal d'Achmoun, au-dessous de la
ville , deux marais salans, qui fournissent une grande quantité de sel , qu'on obtient
par les procédés ci-dessus, très-blanc, et cristallisé par couches de six à huit mil-
limètres d'épaisseur.
Une des branches du canal d'Achmoun se dirige vers el-Safrah : ses eaux servent
à alimenter les rizières, et à abreuver, pendant la durée de l'inondation, la popu-
lation des îles de Mataryeh et celle des villages voisins. Les habitans profitent de
ce moment favorable pour remplir les citernes publiques, qui sont de grands réser-
voirs à ciel ouvert, construits en maçonnerie, et revêtus, dans l'intérieur, d'un très-
bon ciment: on y introduit jusqu'à cinq mètres d'eau. Quand ce secours est épuisé,
on ouvre, dans la campagne, des puits d'environ trois mètres de profondeur, qui
deviennent très-abondans. Il n'est pas extraordinaire que l'eau afflue dans ces
citernes artificielles , creusées dans un terrain imbibé d'eau pendant quatre mois
de l'année, et dont les couches inférieures d'argile tenace sont imperméables.
§, IV.
Formation du lac Menzaleh.
D'après ce que nous avons dit sur l'ancienne direction des branches Tanitique
et Mendésienne, il paroît que ces branches traversoient, pour se rendre à la mer ,
le terrain que recouvre aujourd'hui le lac Menzaleh. Ce lac n'est donc point un
lac maritime, pareil à ceux que l'on voit sur les côtes des ci-devant Languedoc et
Roussillon; il n'a donc pas toujours existé : mais quelle a pu être la cause de sa for-
mation l c'est ce que nous allons tâcher d'expliquer.
Je dis d'abord que ce lac n'est point un lac maritime. La nature du fond du lac
Menzaleh, où l'on trouve par-tout la vase du Nil, et la profondeur de ses eaux, qui
est généralement d'un mètre, tandis qu'elle est beaucoup plus considérable dans
les directions présumées des branches Tanitique et Mendésienne, annoncent évi-
demment que le bassin du lac Menzaleh est un terrain d'alluvion formé par les
branches du Nil, et non par le mouvement des eaux de la mer.
Je dis, en second lieu, que ce lac n'a dû se former qtie par la rupture d'équi-
libre entre les eaux de la mer et les eaux des branches Tanitique et Mendésienne.
La branche Phatnitique ou de Damiette ayant été creusée de main d'homme,
au rapport d'Hérodote, ne devoit pas être, à beaucoup près, aussi considérable
É. M. °°
2yO MÉMOIRE
qu'on la voit aujourd'hui : il est probable que son volume s'est augmenté aux dé-
pens des branches Pélusiaque, Tanitique et Mendésienne, et au point que les deux
dernières , se trouvant appauvries , n'ont plus été en état de faire équilibre aux
eaux de la mer; et dès-lors ces eaux y ont pénétré. Elles ont dû avoir d'autant
moins de peine à le faire, que le vent de nord -ouest, qui est constant pendant
plusieurs mois de l'année sur les côtes d'Egypte, en élevant le niveau de la mer,
détermine, comme nous l'avons déjà fait voir, ses eaux à se porter sur les terres.
L'action de ce vent est si marquée aux environs de Damiette (et il doit en être de
même ailleurs) , que les plus gros arbres, tels que les sycomores, sont inclinés vers
le sud; leurs têtes, privées de branches du côté du nord, se trouvent dépouillées
et arrondies , comme si elles avoient été taillées aux ciseaux.
Deux faits modernes en Egypte viennent à l'appui de nos conjectures.
Au commencement du dernier siècle , les eaux de la mer se portèrent , par
irruption, sur la plage entre Rosette et Alexandrie , et elles y formoient des courans
violens (i). Lorsqu'à une époque plus rapprochée on a voulu rouvrir le canal
Fara'ounyeh [canal des Pharaons], les eaux du Nil se sont précipitées dans cette
nouvelle route, la branche de Damiette s'est trouvée diminuée, les eaux de la mer
ont pénétré bien avant dans cette branche ; et leurs ravages ont été si considé-
rables, qu'on s'est vu forcé de refermer bien vite l'entrée de ce canal, qu'on avoit
ouvert sans aucune précaution. Il est probable que le lac Bourlos s'est formé de la
même manière.
Quant aux déchiremens de terrains qui ont dû résulter de l'irruption des eaux
de la mer , et de leurs mouvemens dans le bassin qu'occupe le lac Menzaleh ,
la rupture des digues de la Meuse, en 142 i , n'a-t-elle point converti en une lagune
couverte d'îles stériles et de bas-fonds à travers lesquels on navigue maintenant,
une étendue immense de pays, qui renfermoit plus de cent villages et des terrains
propres à la culture l On sait que ce vaste marais porte le nom de Bies - Bos
[forêt de joncs].
L'augmentation de la branche de Damiette n'est pas la seule cause du dépéris-
sement des branches Tanitique, Pélusiaque et Mendésienne; la mauvaise admi-
nistration des eaux, et le manque d'entretien des canaux, y ont contribué , et la
disposition du terrain l'a favorisé.
Si l'on fait attention à l'isthme qui sépare la mer Rouge de la mer Méditerranée,
on verra que les monts Moqatam et Casius [Lougâ] sont les promontoires de cette
mer de sable; et l'arête presque insensible qui les unit, que l'œil n'aperçoit peut-
être pas en entier, mais qui n'en existe pas moins dans la nature , prononce la
séparation du golfe de Soueys d'avec celui de Ghazah. Ainsi, topographiquement
parlant, le Nil appartient plutôt à l'Afrique qu'à l'Asie (2).
Quoique la mauvaise administration des eaux, ait contribué à la suppression des
branches Pélusiaque, Tanitique et Mendésienne, les eaux du Nil n'ont pas moins
conservé leur tendance à se porter dans ces branches ; en sorte qu'il ne seroit pas
' (1) Voyei le Voyage de Paul Lucas au Levant, &c, (2) On sait qu'anciennement le Nil sép.aroit l'Afrique
tome II ,■ pages 19 et suiv. de l'Asie. Voye^ Pline.
SUR LE LAC MENZALEH. 2 7 1
impossible de- les rétablir. Une circonstance même, celle de l'élévation du fond
du Nil , qui a du produire une élévation dans la hauteur de ces eaux , rend cette
opinion plus probable. En rétablissant les deux branches. Tanitique et Mendé-
sienne, on parviendroit à dessécher le lac Menzaléh. Mais , afin de juger des
moyens qu'on pourroit employer pour cela , il est bon d'examiner de quelle ma-
nière le Delta a dû être formé : ces deux questions ont une connexion immédiate.
. §. V.'
Dessèchement du lac Menzaléh,
La propriété des digues , pour régler le cours d'une rivière , est de resserrer le
volume des eaux, et par conséquent d'augmenter leur hauteur; et, lorsque cette
rivière charie des troubles , la propriété de ces mêmes digues est d'élever le fond
du canal , parce que les eaux déposent dans un espace beaucoup moindre les
troubles qu'elles répandoient sur une surface plus étendue.
Avant que le Mincio et le Pô eussent été digues, les crues du Pô n'arrivoient pas
jusqu'à Mantoue (1) : maintenant elles refluent dans le lac inférieur. Depuis 1607,
elles ont élevé le fond de vingt- trois décimètres un tiers par les dépôts (2) ; et comme ,
dans les grandes inondations , les eaux du Pô viennent à la hauteur du lac supérieur,
et que la différence de niveau des deux lacs est de deux mètres, on voit que, depuis
que le Pô et le Mincio ont été renfermés entre des digues , le Pô s'élève à une hau-
teur de quarante-trois décimètres, à laquelle il ne parvenoit pas auparavant.
Il s'ensuit de là que, puisque les plaines basses qui avoisinent le cours de ce fleuve
n'ont point participé à ses alluvions, et n'ont pas reçu des alluvions étrangères , le
lit du Pô leur est resté supérieur; et ces campagnes desséchées par écoulement sont
menacées à chaque instant, pendant les crues du fleuve, d'une submersion totale,
par les ruptures des digues (3).
Il en est de même des campagnes que parcourent toutes les rivières diguées de
l'Italie. La Hollande, la Zélande, la Flandre maritime, ces delta formés par les
dépôts du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut, mais non par des alluvions subsé-
quentes, sont dans le même cas.
Je conclurai donc réciproquement que, lorsqu'une plaine basse > voisine de la mer,
et traversée par des rivières qui châtient des troubles , se trouve élevée à la hauteur des
plus fortes inondations , cette plaine a dû être formée par alluvion.
Maintenant appliquons au Nil ce que nous venons de dire du Pô : nous pou-
vons d'autant mieux établir la comparaison entre ces deux fleuves , qu'ils ont l'un et
l'autre un long cours, qu'ils charient des troubles, ont des crues périodiques, et
se rendent à la même mer.
(1) Bertazzolo, Del Sostegno di Govemolo , pag. 31. son beau Mémoire sur l'Egypte, publié en 1794- J £
(2) Abbate Mari, Mantovano, Idraulica pralica ra- suis très-flatté de m'être rencontré sur ce point avec cet
giotiata. habile naturaliste,. dont j'aurois désiré connoître plutôt
(3) M. Dolomieu a présenté des vues analogues dans le travail.
É. M. ° ° 2
2^72 , MÉMOIRE
Avant que le cours du Nil eût été réglé, ses eaux, au sortir des montagnes , se
répandoient, comme celles du Pô, sur une grande surface quelles inondoient pen-
dant toute l'année. Sésostris réunit les eaux du Nil dans des canaux au-dessous de
Memphis , les resserra entre des digues , et de cette manière forma plusieurs delta.
Mais si les anciens Égyptiens eussent interdit l'entrée des eaux du fleuve à ces
delta, non-seulement, à raison de la nature du climat, ils les auroient privés de
culture; mais, d'après les principes que nous avons énoncés, au lieu de voir le Nil
couler entre des Lords qu'il s'est formés, nous aurions un fleuve compris entre des
digues factices qui domineroient le sol de l'Egypte.
Concluons donc que les deha.de l'Egypte ont été formés par des alluvions favorisées
par les travaux des hommes.
Le Delta, trop limité entre les deux branches du Nil existantes , doit être censé
compris entre les montagnes qui fuient à l'ouest vers Alexandrie , et les collines
par où se termine le mont Moqatam. La disposition des anciennes branches, dont
la régularité indique le travail des hommes , annonce que c'étoit l'étendue dési-
gnée par la nature, que les anciens Égyptiens avoient attribuée au Delta.
D'après ce que nous venons de dire, le dessèchement du lac Menzaleh se
réduiroit,
i.° A reconnoître et à diguer l'ancienne direction des branches Tanitique et
Mendésienne ;
2. A introduire dans les delta partiels les eaux du Nil pendant la crue , pour
avoir des troubles; ce qui peut avoir lieu sans danger, parce qu'il se fait une
déperdition immense des eaux du Nil par la branche de Damiette et le canal
de Moueys; .
3. A faire des coupures fermées de vannes dans les parties de la plage entre les
branches qu'on voudroit rétablir ;
4-° Enfin à ouvrir ces vannes lorsque les eaux de la mer se retirent de dessus les
côtes, pour faire écouler les eaux du Nil après qu'elles auroient déposé leur limon.
Toutes ces opérations , quoique praticables , demanderoient à être faites avec
beaucoup d'art et bien de la prudence , pour ne pas appauvrir trop promptement
la branche de Damiette , dont il faudroit travailler de suite à resserrer le canal.
Hérodote est le premier qui ait avancé que le Delta est un don du fleuve. Cette
opinion a été contestée par des modernes. Fréret {Mémoires de l'Académie des ins-
criptions , iyi 2 ) > entraîné par l'esprit de système, est celui qui s'est le plus attaché
à la combattre : il a été jusqu'à douter que les troubles que le Nil charîe dans les
crues, pussent former des dépôts. Mais comment ont été comblés les canaux de
l'Egypte, si ce n'est par le limon du Nil ! et pourquoi les eaux qui se répandent
en surface, et qui par conséquent diminuent de vitesse, seroient-elles privées de
déposer leurs troubles, tandis que les eaux resserrées dans des canaux, et dont la
vitesse s'altère moins, jouiroient de cet avantage!
Hérodote est aussi le premier qui ait entrevu la raison de la formation des
sources, qui n'a été confirmée que dans le siècle dernier par les calculs de
Mariotte, et dont Descartes avoit donné une explication ingénieuse, mais peu
SUR LE LAC MENZALEH. 273
vraisemblable. Ainsi l'on ne doute plus de ce beau mécanisme de la circulation des
eaux de la mer vers les montagnes, et des montagnes vers la mer, déterminée par
ievaporation et par l'intermède des vents et des montagnes : on doit ajouter, et
par celui de températures opposées ; car je crois qu'on peut établir que , dans
une chaîne centrale et élevée , les nuages ne dépassent point la ligne du milieu des eaux
pendantes , parce que cette ligne sépare deux températures. Les cols sont les parties
accessibles et pénétrables de cette ligne; et pour n'être pas si élevés, ils n'en sont
pas moins placés au foyer des révolutions de l'atmosphère.
Le principe précédent, combiné avec l'explication des vents régnans pendant
le solstice, rend raison des pluies périodiques qui produisent les crues du Nil, et
après celles-ci les crues du Niger, fleuve qui coule sur le revers des montagnes
de l'Ethiopie.
• La manière dont nous avons envisagé l'explication de la formation du Delta ,
fait voir qu'en même temps que le Delta s'exhausse, le fond du Nil s'élève
également : mais quel est le rapport de ces deux accroissemens , et quelle est la
probabilité que, dans les moindres crues et dans les plus grandes, le Nil inonde
suffisamment et n'inonde pas trop \ C'est ce qu'il n'est pas aisé de déterminer.
Il est pourtant certain que , dans les crues ordinaires , les eaux de l'inondation
ne dominent pas à beaucoup près tout le sol de l'Egypte; et il paroît qu'il en étoit
de même dans des temps très-reculés.
Les anciens Égyptiens avoient senti dès long-temps qu'il falloit se rendre martre
des eaux du Nil, si l'on ne vouloit point s'exposer à avoir bien des portions de
terrain privées d'un des principes de la végétation. Les historiens prétendent qu'ils
creusèrent le lac Mœris. pour être le régulateur des inondations du Nil. L'eau qui
affluoit dans cet immense réservoir, et qu'on recevoit ou déversoit à volonté, au
moyen du canal de Yousef , suppléoit, dit-on, aux inondations trop foibles, et,
dans les crues, extraordinaires, délivroit Je sol de l'Egypte des eaux qui l'auroient
couvert trop long-temps : ce seroit peut-être l'idée la plus grande qu'on eût jamais
eue, et en même temps la mieux appropriée à la véritable prospérité d'un pays (1).
Le canal qui conduisoit les eaux du lac Mœris, ou plutôt du Nil, dans la haute
Egypte, au lac Maréotis, subsiste encore, mais dégradé vers la fin de son cours,;
la partie de la province de Bahyreh, voisine du désert, que ses eaux fertilisoient,
se trouve privée de culture.
§. VI.
Nature de la langue de terre qui sépare le lac Men^aleh de la mer.
D'après ce que nous avons dit dans ce Mémoire, on voit que la géologie de
la basse Egypte est soumise à des principes très-simples : les grandes marées, les
volcans, les tremblemens de terre, et ces orages violens dont les ravages sont
(1) On verra, dans le Mémoire sur la vallée dés lacs ce qu'on pense de ce lac, et du système primitif des
de Natroun , et dans les Observations sur le lac Mœris , eaux en Egypte.
2y4 MÉMOIRE
marqués comme des désastres, et dont on garde le souvenir, n étant point connus
en Egypte , les formes du terrain ont dû conserver les affections générales de la
matière, et les modifications de ces formes suivre l'action des élémens, toujours
uniforme dans ce pays , combinée avec les lois du mouvement et la résistance des
obstacles.
Les pluies qui tombent régulièrement toutes les années , pendant le solstice
d'été , sur les montagnes de l'Abyssinie , dépouillent ces sommités au profit de la
vallée du Nil et du Delta.
Les troubles entraînés par le Nil sont déposés par-tout où la vitesse de l'eau est
ralentie; ils élèvent le sol sur lequel les eaux séjournent; ils forment des bancs de
sable , occasionnent les changemens de direction du cours du fleuve , concourent
à la formation des barres et à l'extension des plages.
Les. vents, dans les tourmentes, soulèvent les sables du fond de la mer, et les
poussent sur les côtes. Dans le temps des basses eaux, lorsque les sables sont séchés,
•les vents s'en emparent de nouveau, et les portent sur les plages. C'est ainsi que
les plages et les dunes s'élèvent, et que les parties couvertes de récifs se conver-
tissent en plages.
Le courant littoral qui suit les côtes de la Méditerranée de l'ouest à l'est , se
combine avec le cours des branches du Nil, et produit, en vertu de la diminution
de vitesse, à gauche, entre les deux forces composantes, un attérissement qui se
prolonge en pointes plus ou moins aiguës, tandis que. la plage à droite, comprise
entre la direction du cours de la rivière et la résultante, prend une forme arrondie.
Ces deux formes sont constantes; on les retrouve à l'embouchure de la branche
de Damiette, à la bouche de Dybeh , et à celle d'Omm-fareg.
Les sables et les vases entraînés dans ce mouvement composé contribuent à
l'extension des plages, sur-tout de celle de droite, d'où naissent les caps que l'on
voit entre Damiette et Péluse, ainsi que les récifs et ce long talus qui se prolonge
au-dessous des eaux , et qui éloigne de la côte les mouillages profonds. La nature
de ces mouillages est également subordonnée à la direction des sables et du limon.
La baie de Damiette, à gauche de l'embouchure du Nil, a un fond dur de vase
noire , tandis que le fond des rades de Boghâfeh et du cap Bouau, qui sont situées
à' la droite, est de vase molle jaunâtre, sur laquelle les bâtimens chassent quelque-
fois, mais saris danger, jusqu'à deux ou trois lieues.
L'analogie nous porte à croire que les plages qui lient le lac Bourlos et celui
de Bahyreh aux branches du Nil, ont dû leur formation aux mêmes causes.
Enfin le courant littoral , dans les mouvemens ordinaires , ou lorsqu'il est poussé
par les vents tenant de l'ouest, en rencontrant le golfe de Ghazah, forme des
remous trop peu connus, trop peu étudiés > qui ont concouru à combler le fond
du golfe du côté de Péluse, et qui continueront de faire prendre de l'extension à
cette plage.
Maintenant, si l'on considère que, du Delta au sommet des montagnes de
l'Abyssinie, le Nil coule entre deux chaînes de montagnes qui sont calcaires jus-
qu'à Açouân, et granitiques dans la partie au-dessus, on aura à-peu-près ce qui
SUR LE LAC MENZALEH. 27 j
est relatif à la géologie de i'Égypte. Les collines qui bordent les déserts de la
Libye dans la partie de l'Egypte inférieure, paraissent être sablonneuses; elles sont
recouvertes de sables cjuartzeux : mais le noyau est de roche calcaire, comme on
en est convaincu lorsqu'on descend dans le puits des momies d'oiseaux au-dessus de
Saqqarah , qu'on entre dans les catacombes attenantes aux pyramides de Gyzeh , et
que i'on considère le sphinx, et le sol même sur lequel sont élevées les pyramides.
S. VII.
Notice sur quelques Villes qui ont des rapports avec le lac Men^aleh.
Le pays de l'Egypte que j'ai visité, présente presque par- tout l'aspect d'une
grande dépopulation. Les villes de ce canton, placées au débouché de la Syrie,
se trouvoient sur les pas des conquérans, et dévoient se ressentir de la présence
des armées d'invasion, composées pour la plupart de peuples barbares, dirigés par
des chefs intraitables, tels que Cambyse ou le farouche O'mar ; mais la principale
cause de leur entier dépérissement a sans doute été la suppression des branches
Pélusiaque, Tanitique et Mendésienne.
Ces branches avoient sur leurs bords , ou dans leur voisinage, des villes consi-
dérables, Tennys (1), Tounah, Samnah et Péluse, et d'autres moins importantes.
Les villes de Tennys et de Tounah , ruinées , sont maintenant au milieu des
eaux; et elles appartiennent, ainsi que nous l'avons dit, au lac Menzaleh. Comme
toutes les villes qu'atteignoit l'inondation, elles étoient placées sur des levées arti-
ficielles. La terre mêlée de décombres sur laquelle on marche à présent, est
entièrement inculte , et sa surface est saisie par une sorte de cristallisation , en
sorte que le terrain crie et cède sous les pieds , comme la neige qui commence à
geler ; ce qui rend ces îles très-pénibles à parcourir.
Tennys étoit une vaste cité; une enceinte de murailles, flanquée par des tours,
avec un fossé plein d'eau, faisoit sa défense. Elle ne présente aujourd'hui aucune
habitation. Des vestiges de bains , quelques ruines de souterrains voûtés avec art ,
dont les murs sont recouverts d'un ciment très-dur et très-bien conservé, les
fragmens d'une cuve rectangulaire de granit rouge ; tels sont les seuls monumens
que l'on distingue au milieu de débris immenses de briques, de porcelaines, de
poteries et de verreries de toute couleur. Les habitans des pays circon.voisins font
continuellement des fouilles dans cette île ; ils y recueillent des matériaux propres
à leurs habitations. C'est ainsi que se sont transportés les colonnes , les piédes-
taux , les chapiteaux et les autres monumens que l'on voit placés d'une manière si
barbare dans les mosquées et les principaux édifices , ou bien jetés dans les cons-
tructions ordinaires. Le seuil des casernes de Damiette est un fragment d'un très 1 -
bel obélisque à hiéroglyphes. Nous avons trouvé dans cette ville , aux côtés d'une
porte, deux piédestaux chargés d'inscriptions, l'une Grecque, l'autre Latine;
(1) Tennys, ville Romaine, bâtie sur les débris d'une ville Egyptienne, florissoit du temps d'Auguste.
276"
MEMOIRE
enfin , dans une mosquée , une colonne de marbre gris veiné , portant une ins-
cription Grecque un peu altérée.
Tounah étoit moins considérable que Tennys. Un heureux hasard nous a offert
dans la première , à la surface du terrain , un camée antique sur agate , de trente-
six sur vingt-neuf millimètres , représentant une tête d'homme ; le profil a beau-
coup de caractère: un œil perçant, un air froid, une lèvre dédaigneuse, et d'autres
indices, font penser qu'on a voulu faire la tête de cet Auguste qui sut résister
aux charmes de Cléopatre, et surmonter tous les obstacles qui le séparoient du
pouvoir.
Samnah (i) se trouve sur le bord du canal de Moueys. Il paroît que c'étoit une
ville immense; elle s'étendoit beaucoup le long du canal. On voit dans son inté-
rieur une espèce de forum ou place publique, de la forme d'un carré long, ayant
une grande entrée du côté du canal de Moueys , et des issues dans les parties laté-
rales. Le grand axe de ce forum est dans la direction de l'est à l'ouest : on aperçoit
sur ce grand axe plusieurs monumens détruits , et des obélisques brisés et renversés.
Quand on considère des débris aussi énormes , on a presque autant de droit de
s'étonner des efforts qu'il a fallu faire pour rompre ces obélisques près de leur base
et les renverser dans la poussière, que des moyens qu'on avoit dû mettre en usage
pour les élever. Le temps a respecté les hiéroglyphes d'un de ces obélisques : on
en a pris le dessin.
Samnah est maintenant l'entrepôt des dattes qu'on apporte de Sâlehyeh , et que
les pêcheurs du lac vont prendre en échange de poisson salé.
Péluse (2) est située à l'extrémité orientale du lac Menzaleh , entre la mer et les
dunes, au milieu d'une plaine rase, nue et stérile. L'extrémité de là branche Pélu-
siaque, réduite presque entièrement à un grand canal de fange, traverse cette
plaine en allant du lac à la mer. Le château de Tyneh , qui tombe en ruines , se
trouve au bord de ce canal , mais assez loin de la plage ; il paroît être du temps
de la conquête par Selym. Les ruines de Faramâ sont à l'est de Péluse , vers la mer.
Après avoir franchi la barre qui est à l'entrée de la bouche Pélusiaque, on trouve
assez de profondeur d'eau, dans une certaine étendue, pour y abriter une flottille
de petites djermes : c'est par ce point que les djermes du lac Menzaleh faisoient la
contrebande avec la Syrie.
Le chemin qui conduit de la bouche d'Omm-fareg à Qatyeh (3), passe à
l'ouest de Tyneh et à travers Péluse. Ce chemin est extrêmement boueux ; il
vaut mieux se rapprocher de la bouche Pélusiaque.
(1) Samnah [San] étoit l'ancienne Tanis ; elle prit » camp d'Alexandre; de là il fit défiler son infanterie vers
dans la traduction des Septante, faite en Egypte, îe » Péluse, et il s'embarqua sur le Nil avec une légère es-
nom de Tçoan [Zoom], d'où s'est formé San. (D'Anville,) « corte d'élite. » Qatyeh est, à raison de quelques puits
(2) Péluse vient du mot grec ILixhW , qui veut dire assez abondans qu'on y trouve, le seul campement que
boue : les Arabes lui ont conservé cette dénomination, les Macédoniens aient pu trouver, le septième jour après
en l'appelant Tyneh. leur départ de Ghazah ; et c'est aussi le point le plus rap-
(3) Qatyeh p;iroît être ce que Quinte-Curce, liv. IV, proche pour faire filer des troupes sur Péluse. La marche
chap. y , appelle le camp d'Alexandre. Voici le texte : je de Ghazah à Qatyeh, que les soldats d'Alexandre avoient
me sers de la traduction de Beauzée « Sept jours faite en sept jours, les soldats de Bonaparte l'ont faite
33 après son départ de Ghazah, il (Alexandre) arriva dans en six jours.
> cette contrée de l'Egypte qu'on appelle aujourd'hui le
Nous
SUR LE LAC MENZALEH. 27-7
Nous observerons, en passant, que l'élévation des dunes qui sont à l'orient de
Péluse, et qui se prolongent en remontant vers la province de Charqyeh, fait voir
que le canal de jonction du golfe Arabique à la Méditerranée ne pouvoit aboutir
qu'à la branche Pélusiaque , et à une assez grande distance de l'embouchure de
cette branche. Dès-lors ce canal étoit dérivé du Nil vers la mer Rouge; et la crainte
d'une irruption de cette mer vers la Méditerranée , que je crois peu fondée , et
dont on pouvoit d'ailleurs se défendre par des écluses, devient par-là beaucoup
moins probable.
On trouve sur la plaine de Péluse , en allant de la mer vers les dunes , et jus-
qu'à une petite distance de ces dernières, des coquillages d'abord répandus assez
abondamment , puis devenant plus rares ; le terrain est couvert en outre , dans
presque toute son étendue , d'une croûte saline : ainsi tout annonce que la mer
y reflue et y séjourne pendant une partie de l'année , vraisemblablement dans le
temps du solstice d'été. Le mirage est si considérable dans la plaine de Péluse,
que, demi -heure après le lever du soleil, les objets paroissoient défigurés au
point qu'on ne pouvoit plus les reconnoître (1).
Strabon dit que Péluse avoit vingt stades de circuit, et étoit à la même dis-
tance de la mer.
Le développement de l'enceinte murée qui existe à Péluse, a effectivement vingt
stades; mais la mer est quatre fois plus éloignée de Péluse qu'elle ne l'étoit du
temps de Strabon : en sorte qu'en faisant passer à soixante stades de Péluse une
ligne courbe qui vienne se raccorder au point le plus avancé de la plage, à gauche
de l'entrée du canal d'Omm-fareg, on aura l'étendue du terrain formé par les
dépôts qu'abandonne sur sa droite le courant littoral , qui longe ks côtes de la
Méditerranée dans la direction de l'ouest à l'est ; on fera disparoître ce long canal
d'Omm-fareg, qui est visiblement de formation nouvelle; et l'île de Tennys sera
rapprochée de deux lieues de la mer, ce qui fera coïncider davantage sa position
avec celle que les anciens auteurs lui avoient assignée.
Il n'y a pas la moindre trace de végétation sur la plaine où se trouve située
Péluse. On voit dans son enceinte un mamelon isolé, couronné d'arbustes; quel-
ques oiseaux sont les seuls, hôtes de ce bosquet et de la triste solitude qui le
renferme. Le voyageur étonné n'aperçoit d'ailleurs, où existoient une ville et
une population immense, que quelques colonnes couchées dans la poussière, et
de misérables décombres : il cherche en vain dans les environs les restes d'un
guerrier long-temps heureux, et qui dut céder enfin à la fortune de César; il ne
trouve que le souvenir de cet homme célèbre, victime du sort, de l'ingratitude
et du plus lâche assassinat.
Un monument sur ce rivage désert où sont ensevelis les restes de Pompée,
réveilleroit mille souvenirs (2). Il détermineroit en outre l'époque où les descendans
(1) Le phénomène du mirage avoit été remarqué des «offusque la lumière, et les campagnes ne paraissent
anciens. Voici ce que dit Quinte-Curce, liv. Vil , c. j: » autre chose qu'une vaste et profonde mer. »
« Dans les déserts de IaSogdiane l'ardeur du soleil, (2) On pourrait graver sur ce monument cette inscrip-
« pendant l'été , brûle les sables D'ailleurs , un brouil- tion très-simple :
«lard qui sort des entrailles trop ardentes de la terre, Bonaparte À LA MÉMOIRE de Pompée.
É. M. ' P P
278 MÉMOIRE SUR LE LAC MENZALEH.
de ces mêmes Français qui portèrent les derniers coups àPéluse (.1) , au sortir d'une
lutte immortelle contre l'Europe coalisée, après avoir franchi la Méditerranée, et
pénétré par Alexandrie, sont venus, au bout de six siècles, non comme des paladins
fanatiques, mais en guerriers amis des hommes et des arts, marquer l'autre extré-
mité de la base de l'Egypte, et les deux routes qui conduisent en Asie et dans
l'Inde; ils ont atteint le sol brûlant de la Nubie, et ils chercheront. à signaler
leur séjour dans ces contrées par un monument plus respectable encore , la civi-
lisation des peuples d'Orient.
(1) Les Croisés.
APPENDICE.
Voici, à-peu-près, la population des villes et des villages qui avoisinent le lac
Menzaleh. Je dis à-peu-près, parce qu'à raison du préjugé contre le dénombre-
ment il n'y a rien de déterminé à cet égard, et que les renseignemens qu'on
obtient sont extrêmement vagues.
Lezbeh 250.
Esbet et Keta (1) 150.
Esbet Inamora 150. -
Esbet Karnounyeh . 2.00. .
Damiette 1 8,000.
Tsenanieh 300.
Minyeh . . 150.
Chouara . 1,000.
Qassâb el-Qach 1 20.
At Alhouet 1 00.
Assakarie 1 00.
Rahhamyeh 1 5 o.
Menzaleh 8,000.
Canton de Menzaleh " 500.
Nasseimi . . 200.
Obon et Lam 100.
Mataryeh 3,000.
EI-Malakaimé . . . 80.
Total.., 32,550 habîtans.
(1) L'orthographe du nom de ce village et de la plupart des suivans n'a pu être corrigée, faute des renseignemens
nécessaires.
MÉMOIRE
SUR
LA VALLÉE DES LACS DE NATROUN
ET CELLE DU FLEUVE SANS EAU ?
d'après la reconnoissance faite les 4, 5, 6, 7 et 8 pluviôse
an vii [23, 24, 25, 26 et 27 janvier i 799 j (1);
Par M. le Général ANDRÉOSSY.
On ne connoît généralement de l'Egypte que la vallée qu'arrose le Nil. Des
considérations géologiques, les récits des historiens anciens et de quelques voya-
geurs modernes, portoient cependant à croire que les eaux du Nil avoient pénétré,
dans des temps très-reculés, au sein des déserts de la Libye, et qu'il y restoit des
traces de leur cours.
Si, comme le prétend Hérodote, les anciens rois d'Egypte s'attachèrent, par
des travaux puissans, à rejeter et à contenir le Nil dans le bassin actuel , c'est sans
doute un des ouvrages les plus considérables dont on ait gardé le souvenir.
La recherche de cette direction primitive du Nil devoit jeter du jour sur la
géographie physique de l'Egypte , sur les ouvrages qu'on avoit entrepris pour sa
fertilité, et indiquer la route à suivre pour réparer les désordres que le laps du
temps , la barbarie et l'ignorance ont produits sur un sol privé du bienfait des pluies ,
et qui, sans l'inondation et les arrosemens artificiels, seroit condamné à la stérilité.
Cet ancien lit du Nil est désigné par les géographes sous le nom de Bahr-belâ-înâ ,
ou le Fleuve sans eau , et il est connu des gens du pays sous celui de Bahr-el-
fârigh, ou le Fleuve vide. On savoit qu'il n'étoit pas éloigné des lacs de Natroun,
dont on a repris l'exploitation depuis une quinzaine d'années , et dont les pro-
duits, utiles dans plusieurs arts, sont très -recherchés en France. On savoit aussi
qu'il y avoit dans le voisinage quelques couvens de religieux Qpbtes fondés au
iv. e siècle, dans un temps où. le fanatisme de la vie monastique attiroit au milieu
des déserts, du fond de l'Occident, des hommes ardens ou pusillanimes, qui fai-
soient vœu de s'éloigner des autres hommes , et qui , par leurs besoins , étoient
obligés de s'en rapprocher, afin d'intéresser leur pitié ou leur crédulité.
On voit qu'il étoit curieux et utile , sous plusieurs rapports , de connoître la
partie de l'Egypte dont nous venons de parler. C'est pour apprécier tous les
(1) Ce Mémoire a déjà été publié dans la Décade Egyptienne, imprimée au Kaire.
É. M. .-' ■ - P P z
280 MÉMOIRE SUR LA VALLEE DES LACS DE NATROUN
avantages qu'en pouvoient retirer la géologie et les arts, que MM. Berthollet,
Fourier, et Redouté jeune (1) , ont été invités à s'y transporter, et que j'ai eu ordre,
en m'occupant de quelques vues militaires, de protéger leurs recherches dans un
pays exposé aux incursions des Arahes errans, qui viennent, tantôt de la haute
Egypte , tantôt des côtes de Barbarie, piller et assassiner, sur la lisière du désert, lé
paisible cultivateur, le malheureux fellah. Nous nous sommes réunis pour tâcher de
recueillir toutes les observations qui nous ont paru être de quelque utilité. Je vais
rendre compte des détails du voyage, et je laisse à M. Berthollet le soin de
présenter lui-même le résultat des expériences intéressantes qu'il a faites pour
connoître la nature d'une substance dont le produit sera d'une valeur bien plus
considérable, dès qu'il aura indiqué les véritables procédés de son exploitation.
§. L cr
De la Vallée des Lacs de Natroun.
Nous sommes partis de Terrâneh le 4 pluviôse [24 janvier], à deux heures du
matin; et, après quatorze heures de marche, nous avons aperçu la vallée où se
trouvent les lacs de Natroun.
Topographie. ^— La vallée du Nil et celle des lacs sont séparées par un vaste
plateau dont la surface est légèrement ondulée, et toujours parallèlement à la
mer. Ce plateau, qui se soutient à-peu-près au même niveau, peut avoir trente
milles de largeur. Le terrain, ferme et solide, est recouvert de graviers de diffé-
rentes grosseurs, de petits cailloux roulés, diversement colorés, et de quelques
cailloux agatisés. Les vents rasans de l'ouest ont poussé sur le revers des collines
qui bordent le Nil, et dans la vallée, presque tous les sables mouvans. La roche
calcaire se montre en quelques endroits à la surface du terrain. Du reste, on
n'aperçoit dans ce désert , qu'on diroit l'oubli de la nature , que trois ou quatre
espèces de plantes foibles , petites , sans vigueur , et extrêmement disséminées ,
telles que le nitraria épineux (2) et la jusquiame violette (3).
Il seroit bien difficile qu'aucun être vivant put trouver sa subsistance sur un
sol d'une pareille aridité : aussi nous n'y avons vu qu'une seule espèce d'insecte,
et elle n'y est pas commune ; c'est la mente obscure. L'épithète que porte cet
insecte, est bien analogue à l'état d'isolement dans lequel il vit au sein d'un tel
désert.
La direction de la route , en partant de Terrâneh , est d'abord de l'est à l'ouest.
Environ deux heures avant d'arriver à la vallée de Natroun, après avoir passé une
espèce de col très-bas qu'on appelle Ras el-Baqaràh ou la Tête de la Vache , la
direction se plie à-peu-près au nord-ouest-quart-ouest. On descend ; l'on trouve à
mi-côte, sur un mamelon, un Qasr , ou fort ruiné, dont l'enceinte carrée, flanquée
(1) Habile artiste pour le dessin des plantes, des M. Duchanoy , et M. Regnault, élève de M. Berthollet,
animaux , et principalement des poissons coloriés. ont été adjoints à la commission.
(2) Nitraria Schoberi, Lin. (3) Hyoscyamus datura , Fors.
ET CELLE DU FLEUVE SANS EAU. 2 8 I
de tours rondes à deux de ses angles, est bâtie avec des fragmens de natroun;
ce qui annonce que les pluies ne sont pas considérables dans cet endroit. On voit,
sur la pente opposée, le couvent à'el-Barâmons , ou couvent des Grecs ; à gauche,
à -peu -près à la rnème distance, le couvent des Syriens et celui d'Anbâ-Bichây,
placés dans le voisinage l'un de l'autre.
Nous avons lié par un triangle le Qasr, le couvent d'el-Barâmous, et celui des
Syriens. Ayant pris pour base la distance entre le Qasr et le couvent d'el-Barâ-
mous , que nous avons fait mesurer, et qui s'est trouvée de 7231 mètres trois
quarts, le calcul du triangle nous a donné 7430 mètres deux tiers pour la dis-
tance entre le Qasr et le couvent des Syriens, et 9258 mètres un quart pour
celle entre ce dernier couvent et celui d'el-Barâmous. La route pour se rendre d'un
de ces endroits à l'autre , est de sable mouvant, ferme parfois, avec quelques efflo-
rescences. On aperçoit çà et là quelques plantes ; on rencontre presque par-tout
du gypse et des bancs de roche calcaire, et l'on voit, entre le couvent d'el-Barâ-
mous et celui des Syriens, de la très -belle craie.
Géographie physique de la vallée. — La vallée de Natroun fait un angle d'envi-
ron 44° ouest avec le méridien magnétique. Les lacs, quant à leurs positions
respectives et à leurs longueurs, sont dans le même sens, qui est celui de la vallée.
Le P. Sicard marque leur bassin perpendiculaire à la direction de la vallée ; ce
qui est contraire à l'hydrographie en général. Le P. Sicard n'indique sur sa carte
qu'un grand lac, et il en existe six, trois au nord du Qasr et trois au sud. Les habi-
tans de* Terrâneh en comptent même sept ( voyez la carte topographique de
l'Egypte) : le lac n.° 4 a été effectivement séparé en deux par une digue actuel-
lement rompue. D'Anville , sur la foi de Strabon, marque deux lacs; mais il leur
donne la même position que le P. Sicard.
Les lacs de Natroun comprennent une étendue d'environ six lieues de longueur
sur six cents à huit cents mètres de largeur, d'un bord du bassin à l'autre ; ils sont
séparés par des sables arides. Les deux premiers , vers le sud , portent le nom de
Birket el-Daonârah , ou lacs des Couvens. Les lacs n. os 3,4? 5> 6 , ont des noms qui
ne présentent aucune signification particulière. Les Arabes Sammâlon (1) font la
contrebande de natroun au lac n.° 6, et le portent à Alexandrie.
On trouve de l'eau douce, plus ou moins potable, en creusant le long des lacs,
sur la pente du côté du Nil. Pendant trois mois de l'année, c'est-à-dire, pendant
les trois mois qui suivent le solstice d'été , l'eau coule abondamment à la surface
du terrain. Les eaux croissent jusqu'à la fin de décembre; elles décroissent ensuite,
et quelques-uns des lacs restent à sec.
L'état physique des lacs est essentiel à remarquer.
Les bords des lacs , à l'est , sont découpés en petits golfes où l'eau transsude et
se forme en fontaines , comme à la naissance des vallons ; elle s'échappe ensuite
en petits ruisseaux, qui se rendent dans le fond des bassins. La partie du terrain
(1) Les Sammâlou sont, comme les Arabes Geouâby , Abou-Demen. Cette tribu peut être composée de mille
dont nous parlerons plus bas , pasteurs et hospitaliers. Ils hommes, et avoir quarante chevaux,
ont trois chefs, dont le principal est le cheykh Solymân
2 02 MEMOIRE SUR LA VALLEE DES LACS DE NATROUN
supérieure aux sources occupe , au lac h.° 3 , que nous avons plus particulière-
ment observé , une largeur d'environ deux cent cinquante mètre , recouverte de
cristaux de sel, à travers lesquels s'élève, en assez grande quantité, cette espèce
de jonc plat dont on se sert pour les nattes communes. Le terrain occupé par les
sources a quatre-vingt-dix-huit mètres de largeur. Il règne ensuite, au bord du
lac, une lisière de natroun de trente-un mètres. Le lac a cent neuf mètres de lar-
geur, et cinq cent quatorze de longueur; sa plus grande profondeur est d'un demi-
mètre. Le fond du lac est de craie mêlée de sable. Les eaux de ce lac seulement
sont de couleur de sang.
Tel est l'état physique du lac n.° 3, du côté du Nil. Le bord opposé du bassin
du lac touche aux sables arides; il y croît très -peu de joncs , et il ne paroît pas
qu'il y arrive de l'eau douce. Les eaux qui alimentent les lacs, viennent- elles du
Nil, en pénétrant lentement cette masse de trente milles d'étendue qui sépare la
vallée du Nil d'avec celle des lacs, et suivant la combinaison des deux pentes vers
le nord et vers l'ouest ! ou bien, abandonnées à la résultante de ces deux pentes,
arrivent-elles de la tête de la vallée, qui, comme nous le verrons plus bas, doit
se rattacher à la vallée du Nil dans le Fayoumï La seconde opinion , quoique plus
naturelle, ne paroît pas admissible , parce qu'il est certain que les eaux qui affluent
dans les lacs sortent des pentes de la rive droite , qui les dominent. Il y a très peu
de sources sur la pente opposée , et celles qui existent se trouvent à une grande
profondeur. La première opinion est fondée sur ce que les hausses et les baisses
des eaux du lac sont régulières, et arrivent toutes les années, à une époque qui a
un rapport à-peu-près constant avec l'époque de l'inondation.
Analyse des eaux des lacs. — Les eaux des lacs contiennent des sels qui diffèrent ,
même dans les parties d'un même lac qui ont peu de communication entre elles;
c'est toujours du muriate de soude, du carbonate de soude, et un peu de sulfate
de soude : le carbonate de soude domine dans les uns, et le muriate de soude dans
ies autres.
Il paroît , d'après l'état physique du terrain , que le carbonate de soude est
entraîné dans ces lacs par l'eau des fontaines dont nous avons parlé , et par les
eaux de pluie : cela explique pourquoi les sels s'y trouvent dans des proportions si
variées.
Les eaux d'une partie du lac n.° 3 et celles du lac n.° 4 sont colorées en rouge
par une substance végéto-animale. Lorsqu'on fait évaporer ces eaux , le sel marin ,
qui cristallise le premier, retient cette couleur rouge, et acquiert l'odeur agréable
de la rose.
M. Berthollet pense que la formation de la soude est due à la décomposition
du sel marin opérée par le carbonate de chaux que l'on retrouve dans la terre
humide où se fait cette décomposition. La présence de l'humidité est absolument
nécessaire pour la décomposition du sel marin, et l'on a vu qu'elle ne manquoit pas.
Quant à la pierre calcaire, elle est en grande abondance entre le Nil et les lacs,
ainsi que dans la vallée, où elle se montre en roche, ou sous la forme de craie.
Exploitation du natroun. — L'exploitation des lacs de Natroun fait partie de la
ET CELLE DU FLEUVE SANS EAU. 283
ferme de Terrâneh, dont le canton (1) est compris dans les nouvelles limites de
la province de Gyzeh (2).
Le transport du natroun ne se fait que dans l'intervalle des semailles à la récolte.
Les caravanes s'assemblent à. Terrâneh. Chaque caravane est ordinairement de
cent cinquante chameaux et de cinq à six cents ânes. Elle part, avec son escorte,
au coucher du soleil, arrive au jour, brise et charge le natroun, et repart de suite.
La caravane, au retour, s'arrête à mi-chemin; elle fait du feu avec le crottin des
ânes et des chameaux du voyage précédent (3). Les hommes d'escorte et les con-
ducteurs boivent le café , fument la pipe , et se procurent un peu de pain en
délayant de la farine dans un plat de bois, et faisant cuire la pâte sur les charbons.
Le commandant de l'escorte place ses postes , pour se tenir en garde contre les
Arabes; le reste de la caravane dort quelques heures; on se remet en route , et l'on
est de retour à Terrâneh le matin du troisième jour.
On estime que chaque caravane transporte six cents qantâr de natroun de qua-
rante-huit oqâh (4).
Terrâneh est l'entrepôt du natroun. On l'embarque à ce village ; il est expédié
à Rosette, d'où on l'envoie à Alexandrie, et de là en Europe ; ou bien on le fait
remonter au Kaire , où il est vendu pour être employé à blanchir le lin et dans
la fabrication du verre (5).
On compte un dixième de déchet sur la matière, occasionné par les versemens
et la dessiccation.
Les fellah des six villages de Terrâneh payent leur myry en transport de natroun.
Lorsque, par la présence des Arabes, ou par d'autres circonstances, l'exploi-
tation du natroun souffre des contrariétés , les fellah payent onze paras (6) pour
chaque qantâr qu'ils auroient été tenus de transporter.
Le natroun se vend en Egypte une pataque de quatre-vingt-dix paras le qan-
târ de trente-six oqâh. L'acheteur paye le transport par eau. Le fermier fournit
la poudre et le plomb pour l'escorte des caravanes. Cette escorte consiste en
soixante hommes armés, qu'on appelle Basciat, et dont le fermier paye également
le salaire.
La ferme du natroun étoit une véritable gabelle. Les villages qui possédoient
des établissemens où l'on employoit cette matière, étoient obligés d'en acheter
tous les ans au fermier une quantité déterminée.
(i) Le canton de Terrâneh comprend six villages: (3) Le manque de combustibles détermine toujours
Abory'at, Kafr-Dâoud , Terrâneh, Lagmat , Hatagbé, les caravanes qui se succèdent dans le désert, à s'arrêter
Abou-Nechâbeh. aux campemens de celles qui les ont précédées.
- (2) Sous ies beys, îa province de Gyzeh étoit limitée (4) L'oqâh est de quatre cents drachmes, ou de deux
au nord par le Gesr el-Eçoued , ou Digue noire , qui la livres et demie, poids de marc.
séparait de la province de Bahyreh. Elle s'étend main- (5) On trouve au Kaire une autre espèce .de natroun,
tenant jusqu'au village d'Abou-l- Geroueh.- Le Gesr el- apportée par les Gellâb nègres de Darfour et de Sennar,
Eçoued traverse la plaine depuis les dunes, où il s'appuie, et qu'on emploie dans la préparation du tabac d'Egypte,
jusqu'au Nil. Cette digue a vers son extrémité, près du en le mêlant avec ce dernier pour lui donner du mon-
village d'Omm-dynâr, des ponts pour l'écoulement des tant.. M. Regnault a fait l'analyse de ce natroun; il a
eaux de l'inondation. Les eaux, retenues tout le temps trouvé qu'il contenoit plus de muriate de soude que la
qu'on veut parle Gesr el-Eçoued, rendent la plaine qu'elles plupart des échantillons que nous avons rapportes,
fertilisent du plus riche produit. '6) Vingt sous de France valent vingt-huit paras.
284 MÉMOIRE SUR LA VALLÉE DES LACS DE NATROUN
La difficulté de pénétrer à la vallée de Natroun avoit éloigné toutes les occa-
sions d'observer les lacs , en sorte que leur exploitation n'étoit dirigée sur aucune
règle. Les bords des lacs sont couverts , comme nous l'avons déjà dit , de masses
de cristaux auxquelles on ne touche point , et dont on pourroit cependant tirer
un grand parti ; car il y en a une immense quantité. On n'exploite dans ce moment
que le lac n.° 4- Les hommes entrent nus dans l'eau, brisent et arrachent le
natroun avec une pince de fer ronde , du poids d'environ soixante livres , formée
à un des bouts en champignon , et terminée de l'autre en pointe acérée ; ils ne
font aucune attention à celui qui est à la surface du terrain , et qu'on pourroit
enlever avec beaucoup moins de peine. C'est un spectacle assez bizarre de voir
ces Egyptiens noirs ou basanés sortir blancs de sel de cette opération.
Commerce du natroun. — La mise dans le commerce du natroun dépendoit
également d'analyses qu'on n'étoit point en état de faire, et d'une sorte d'activité
et de soins dont on ne se piquoit pas dans un pays où les gains de l'industrie étoient
en proie aux avanies des gouvernans. On laissoit subsister dans le natroun le
mélange de différens sels avec la soude , principalement celui du sel marin , d'où
il résultoit une augmentation de poids préjudiciable au transport. D'un autre côté,
les fabricans de Marseille se plaignoient qu'ils éprouvoient des pertes considé-
rables, en ce que les chaudières se détérioroient par les cuites. On commençoit à
regretter la soude d'Alicante ; et l'Egypte étoit au moment de perdre ce débou-
ché en Europe, lorsque la guerre survint, et rendit les communications plus dif-
ficiles.
C'est dans les années 1788, 1789 et 1790, que les négocians de Marseille, se
livrant à l'engouement d'une spéculation nouvelle , importèrent en France une
quantité considérable de natroun, dont une partie est restée dans leurs magasins.
L'exportation du natroun à l'étranger avoit lieu sur Venise , la France et l'An-
gleterre. Les demandes pour la France et l'Angleterre étoient à -peu -près les
mêmes ; Venise ne tiroit que le cinquième de ce qui étoit demandé par le com-
merce des deux autres pays.
M. Regnault s'occupe d'un objet bien essentiel, celui de séparer en grand la
soude contenue dans le natroun , afin de l'offrir au commerce dans son plus grand
état de pureté; ce qui, en augmentant de très -peu les frais d'exploitation, dou-
blera, avec les mêmes moyens, les produits et la valeur de la soude. Dans
quelques espèces de natroun , le sel marin se trouve compris entre deux couches
horizontales de soude, en sorte que le premier pourroit être en quelque sorte
détaché par une opération mécanique.
Le commerce du natroun, dans l'Egypte devenue colonie, dépendra donc de
deux considérations essentielles :
i.° De la libre exploitation des lacs. Cette exploitation sera favorisée par des
escortes, par des dispositions militaires, telles que le rétablissement du Qasr,
l'occupation des couvens Qpbtes, &c. et parce que les Arabes, mieux connus,
seront moins à craindre.
2. Du choix et de l'épuration du natroun. Les établissemens pour l'épuration
du
ET CELLE DU FLEUVE SANS EAU. 285
du natroun devront être faits dans les endroits les plus rapprochés des lacs, tels
que le Qasr et Terrâneh.
Productions des trois règnes dans la vallée. — Les lacs de Natroun possèdent sur
leurs bords des roseaux, des joncs plats en très-grande abondance, et d'autres
productions du règne végétal ; le vert de ces plantes contraste d'une manière
piquante avec la blancheur des cristaux de sel , et la couleur terne et grise des
graviers du désert.
On voit près des lacs, le roseau à tige élevée (1), la statice sans feuilles (2) , le
tamarisc de France (3) , l'armoise maritime (4) , le jonc épineux (5) , et la massette
à larges feuilles (6) : cette plante Européenne , qui croît en France dans les étangs ,
est une des plus abondantes au bord des lacs de Natroun. On y trouve le grémil
à feuilles étroites (7) , le lygophyllum à fleurs blanches (8) , la fagonia à feuilles
ternées (9), la saœda vera (10), espèce de soude, ainsi appelée attendu que les
Arabes la nomment souhed. On y voit aussi quelques palmiers qui s'élèvent peu ,
forment d'épais buissons, et ne portent point de fruit. Nous avons trouvé, un
peu au-delà du dernier lac, une vingtaine de palmiers hors de terre, réunis confu-
sément en un tas, et qu'on diroit avoir été arrachés et fracassés par un mouve-
ment violent.
Les diverses espèces d'animaux n'y sont pas très-nombreuses. On y voit, dans la
classe des insectes, la pimélie épineuse .(1 1), le carabe varié (12) , la fourmi ordi-
naire, une grosse fourmi à ailes, et une espèce de moustique dont la piqûre
occasionne des enflures considérables; dans la classe des testacées, le colimaçon
de la petite espèce; dans celle des quadrupèdes, le caméléon et les gazelles : ces
dernières se décèlent à l'empreinte de leurs petits pieds fourchus qu'elles laissent
sur le sable. Nous avons reconnu, parmi les oiseaux, la poule d'eau, le canard et
la sarcelle : ces oiseaux y sont en très-grand nombre, sur-tout au dernier lac, qui
est le moins fréquenté.
On ne trouve dans la vallée des lacs de Natroun aucun reste d'anciens monu-
mens. Nous n'avons vu, au-delà du quatrième lac, que l'emplacement d'une ver-
rerie , que nous avons reconnue à ses débris de fourneaux en briques , et à des frag-
mens de scories et de verre dans différens états. Le local où elle étoit située,
fournissoit abondamment les deux matières propres à la fabrication du verre , le
sable quartzeux et la soude ; et le bois pouvoit ne pas être aussi rare dans la vallée
qu'il y est aujourd'hui. Nous ne saurions à quelle époque rapporter un pareil éta-
blissement. Une médaille ou une pièce de monnoie que nous y avons trouvée,
auroit peut-être pu nous donner quelque indication ; mais elle étoit oxidée au
point qu'il n'a pas été possible d'y rien déchiffrer.
(1) Arundo maxima, F 'ors. {5) Juncus spinosus , Lin. (9) Fagonia scabra, Fors.
(2) Statice aphylla , F 'ors. (6) Typ ha Latifo lia , Lin. (10) Suceda vera, Fors. .
(3) Tarharix Gallica , Fors. (7) Lithospermum angustifolium ,Lin. (11) Pimelia muricata.
(4) Ar ternis ia marhima , Lin. (-8) Zygophyllum albuih , Lin, (12) Carabus variegatus.
E. M.
Qq
286 MÉMOIRE SUR LA VALLÉE DES LACS DE NATROUN
S. IL
Topographie de la vallée du Fleuve sans eau.
La vallée du Fleuve sans eau est à l'ouest de celle des lacs de Natroun : ces
vallées, contiguës l'une à l'autre, ne sont séparées que par une crête; il y a une
heure et demie de chemin des deux couvens à la vallée voisine.
La vallée du Fleuve sans eau est encombrée de sables, et son bassin a près de
trois lieues de développement dam bord à l'autre. On emploie quarante minutes
à descendre par une pente assez régulière dans le fond du bassin, au-dessus des
sables. Cette vallée est stérile, et il n'y paroît point dé sources. Nous y avons
trouvé beaucoup de bois pétrifies, et nombre de corps d'arbres entiers, dont quel-
ques-uns ont dix-huit pas de longueur. Les corps d'arbres et les fragmens qui se
sont montrés à notre vue, ne paroissent pas avoir été mis en œuvre (i). La plupart
de ces bois sont entièrement agatisés : d'autres semblent moins avancés dans leur
cristallisation; alors ils sont enveloppés d'une croûte très-épaisse, très-dure, et ce
qui formoit la matière du bois se sépare en feuillets. Nous avons également trouvé
dans ce bassin une vertèbre de gros poisson qui paroît minéralisée ; ce qui ajoute
une nouvelle probabilité à celle, comme, nous le verrons plus bas, que les eaux cou-
loient dans- cette vallée , et qu'elles contenoient des animaux qui y vivoient.
Outre les bois pétrifiés, on voit, principalement sur les pentes de la vallée, du
quartz roulé qui vient sûrement de très-loin , du silex et des pierres siliceuses , du
gypse, des cristallisations quartzeuses formées dans des cavités, espèces de géodes,
des fragmens de jaspe roulé, des fragmens de roche à base de pétrosilex verdâtre,
des jaspes dits cailloux d'Egypte, &c. La plupart de ces matières appartiennent
aux montagnes primitives de la haute Egypte. Ces matières n'ont pu être amenées
que par les eaux du Nil. Il y a donc eu anciennement une communication entre
le Nil et le Bahr-belâ-mâ, et par conséquent entre les deux vallées : il n'y a pas de
raison pour que cette dernière communication n'ait plus lieu; nous allons fonder
son existence sur d'autres considérations.
La direction de la vallée du Fleuve sans eau est la même que celle des lacs de
Natroun. L'opinion générale est qu'en remontant ces vallées on arrive dans le
Fayoum, et qu'en les descendant on laisse à droite la province de Maryout (2).
(1) Le P. Sicard ( Lettres édifiantes) assure qu'on (2) Maryout est à quatre lieues ouest d'Alexandrie,
trouve dans la vallée du Fleuve sans eau des mâts et des vers la mer. Un détachement de cavaliers - droma-
débris de navires pétrifiés: nous n'avons rien aperçu de daires peut s'y rendre en deux heures et demie. On
tout cela; il est vrai que nous n'avons vu qu'un endroit trouve à cet endroit trois puits profonds .et bien entre-
de la vallée. tenus, qui sont alimentés par les eaux de pluie. On
Granger, dans la relation de son voyage en Egypte, aperçoit, dans le voisinage quelques ruines, et des tom-
prétend que ce que l'on prend communément pour du beaux d'Arabes, ornés d'amulettes. (Ces amulettes sont
• bois pétrifié n'en est point. Les échantillons que nous des versets du Qorân, contenus dans de petits sachets de
avons rapportés, ont si bien le caractère de bois pétrifié, cuir suspendus par des fils au-dessus des tombeaux.; )
qu'ils ont paru tels, aux yeux les moins exercés ; et d'ha- Le territoire de Maryout touche aux collines par où se
biles naturalistes, qui les ont examinés avec soin, en ont terminent les monts Libyens. Le sol est un terrain d'allu-
porté le même jugement. vion, pareil au sol de l'Egypte; il doit par conséquent
ET CELLE DU FLEUVE SANS EAU. 287
C'est la route que suivent assez généralement les Arabes errans pour aller faire
leurs incursions vers la haute Egypte.
La direction de ces vallées fait présumer que leur point d'attache est à l'endroit
où se trouve indiqué le lac Mœris (1), et que leur débouché correspond au golfe
des Arabes.
La grandeur de la vallée du Fleuve sans eau, sa direction, et ce que les histo-
riens rapportent du lac Mœris , nous portent à croire que ce réservoir n'étoit
autre chose que la tête de cette vallée , qui avoit été diguée naturellement par les
sables ou par la main des hommes, en sorte que le lac Mœris auroit été formé, et
non point creusé. Cette opinion est d'autant plus probable, qu'en réfléchissant sur
la topographie du pays, on a bientôt lieu de se convaincre qu'un réservoir creusé
au-dessous du niveau du sol de l'Egypte rendroit les eaux qu'il recevroit inutiles
à ce sol; et nous avons fait voir que ces eaux, ainsi retenues, seroient plutôt
disposées à couler vers le Bahr-belâ-mâ que dans l'intérieur de la vallée du Nil.
Pour que ces eaux pussent être utiles à la partie inférieure de l'Egypte, il faudroit
au contraire que le bassin du lac , au lieu d'être creusé , fût formé par des digues
supérieures au terrain naturel, afin d'avoir, après l'inondation, un volume d'eau
supérieur au sol de l'Egypte. L'existence du lac Mœris et l'objet qu'on lui attribue
communément, deviennent donc fort douteux, et seront peut-être toujours un
problème.
Si nous osions hasarder une idée , nous dirions que l'étendue et le dévelop-
pement du bassin du Nil dans le Fayoum ne sont dus qu'à l'ouverture du Bahr-
belâ-mâ, qui se présente obliquement. Le P. Sicard, et, d'après lui, d'Anville ,
marquent le bassin de cette ancienne branche se dirigeant vers le lac Mœris ; mais
ils laissent le point d'attache vague et indéterminé , et ils donnent au lac Mœris
des proportions d'une grandeur démesurée par rapport à la largeur du Bahr-belâ-
mâ, Si l'opinion que nous venons de présenter n'est qu'une conjecture, il paroît
du moins résulter de la reconnoissance que nous avons faite, qu'il a existé de grands
cours d'eaux dans l'intérieur des déserts, et qu'il est très-probable que le Nil se
séparoit en plusieurs branches à la hauteur du lac Mœris ; que la branche actuelle,
comme nous l'avons observé ailleurs , couloit même en dedans du bassin , le long
des collines de la Libye , ainsi que le prouvent les témoignages des auteurs , et les
traces d'un berceau ou bas-fond considérable qui règne le long de ces collines, et
qui n'a pu être formé que par un grand courant. J'ai retrouvé ce berceau dans
toute l'étendue de la province de Gyzeh, sur un espace de trente lieues : il y a
sa formation aux eaux du Nil , qui y arrivoient autrefois. Zaousit, Ellauche , Derchê , Q_a.br el-Mara , Ellaouié, &c.
Lorsqu'il pleut, il croît quelques herbes à Maryout ; ce La ligne dont nous venons de parler, se lie aux lacs
qui fait que ïes Arabes, principalement les Geouâby , y de Natroun par Ellauche. ~D'Ellauche_, en traversant le
accourent avec leurs troupeaux. Les puits n'étant entre- plateau qui sépare les deux vallées , on se rend , dans
tenus que par la pluie, l'eau, dans les temps de sèche- une journée, vers l'extrémité nord des lacs, à deux
resse, s'y renouvelle lentement. monticules voisins , qu'on appelle les deux Mamelles.
Maryout est fréquenté par les Arabes , à cause de son (i) La reconnoissance de cette partie, que les cir-
voisinage d'Alexandrie, et parce que cet endroit se trouve constances ne nous ont pas permis de faire, est la clef
à l'extrémité de la ligne de puits qui avoisine le désert, de la géographie physique de l'Egypte,
en remontant la province deBahyreh. Cette ligne passe à
É. M. Qqz
288 MÉMOIRE SUR LA VALLÉE DES LACS DE NATROUN
apparence qu'il se prolonge plus avant en remontant, et peut-être jusqu'à l'origine
du canal de Yousef, c'est-à-dire, jusqu'au point où il est à croire que le Nil a été
détourné pour être porté sur la rive droite. C'est dans le fond de ce berceau que
coulent les eaux du Bahr-Yousef (i).
Ainsi, d'après les témoignages de l'ancienne histoire de la terre, qui sont écrits
à la surface du sol de l'Egypte , il paroît ,
i.° Que le Nil, et plus vraisemblablement une partie des eaux de ce fleuve,
couloit dans l'intérieur des déserts de la Libye par les vallées de Natroun et du
Fleuve sans eau ;
2. Que les eaux furent rejetées dans la vallée actuelle : on expliquera peut-être
par-là pourquoi , du temps d'Hérodote, les eaux de l'inondation s'élevoient à quinze
coudées, tandis que, du temps de Mœris, elles ne s'élevoient qu'à huit, et que, de
nos jours, elles ne vont qu'à dix-huit coudées;
3. Que le Nil, après cette opération, coula en entier le long des collines de
la Libye, et forma le berceau que l'on voit dans la basse Egypte, et dans une partie
de l'Egypte moyenne ;
4-° Que le Nil fut rejeté sur la rive droite, et que cette époque précéda immé-
diatement la disposition régulière des sept branches du Nil et la formation des
delta. (Voyez le Mémoire sur le lac Menzaleh.)
5. Les témoignages géologiques qui attestent les faits précédens, confirment en
outre ce que nous avons dit dans le même Mémoire , que les eaux du Nil ont une
tendance à se porter vers l'ouest; tendance indiquée en Egypte, comme elle l'est
dans un autre pays pour tout autre point , par la topographie générale du terrain.
Il s'ensuit de ce dernier principe , que le projet qu'avoit Albuquerque de frapper
l'Egypte de stérilité en détournant le cours du Nil, eût été plus praticable s'il eût
rejeté les eaux de ce fleuve dans les déserts de la Libye, plutôt que du côté de la
mer Rouge , comme il en avoit le projet.
La vallée du Fleuve sans eau n'est pas le point le plus éloigné, dans cette partie,
où l'on pénètre dans l'intérieur de l'Afrique : les habitans de Terrâneh vont couper
au-delà de cette vallée des joncs épineux , que la tribu des Arabes Geonâby leur
transporte dans les villages. On vend ces joncs à Menouf (2) , où ils sont em-
ployés à faire les nattes les plus fines. Pour se rendre de la vallée du Fleuve sans
eau à l'endroit où l'on coupe les joncs, on marche trois grandes journées, depuis
le lever du soleil jusqu'à son coucher, sans trouver de l'eau; il y en a à cette
distance.
(1) Ce canal, qui, dans la province de Gyzeh, porte C'est par la digue et le canal de Fara'ounyeh qu'on
d'abord le nom d'el-Leben , puis celui à' E lassera, reprend, peut établir une juste répartition des eaux, de manière
dans la province de Bahyreh , le nom de Bahr-Yousef que les provinces à l'est et à l'ouest du Delta jouissent
qu'il a dans la haute Egypte. des mêmes avantages. Une administration éclairée peut
(2) Menouf, dans le Delta, vis-à-vis de Terrâneh, à aisément remédier aux désordres que la cupidité et l'igno-
deux lieues de la branche de Rosette, et à quatre de celle rance de l'ancien Gouvernement avoient produits , en
de Damiette, sur le bord oriental du canal de Fara'ounyeh, favorisant les provinces de Mansourah et de Damiette
qui traverse obliquement la partie sud du Delta, depuis la aux dépens de la province de Bahyreh, qui, par le
branche de Damiette jusqu'à celle de Rosette. Ce canal manque d'eau , est réduite en très-grande partie à un
est fermé, du côté de la branche de Damiette, par la véritable désert.
digue dite de Fara'ounyeh.
ET CELLE DU FLEUVE SANS EAU. 2 8 O
Marche des sables. — Nous avons dit, au commencement de ce paragraphe, que
les sables encombroient la vallée du Fleuve sans eau. Il en est de ces sables
comme de ceux qui sont dans la vallée du Nil ; les vents les ont soulevés de
dessus les plateaux situés à l'ouest. La vallée de Natroun et celle du Fleuve sans
eau n'étant séparées que par une crête peu large , la première n'a presque point
participé à ces mouvemens de sables, quoique cette vallée ait à sa droite, ou à l'est,
ie vaste plateau qui la sépare du Nil. Ceci indique évidemment une certaine
marche des sables de l'ouest à l'est : leurs progrès ont été depuis long -temps assez
sensibles pour donner les plus vives inquiétudes sur le sort de la partie la plus
fertile de l'Egypte, celle qui longe la rive gauche du fleuve.
Sans sortir du cadre que nous nous sommes tracé, les dunes sur lesquelles
est situé le village de Beny-salâmeh, et qui enferme Atrys et Ouârdân [voyez la
carte topographique de l'Egypte) , sont dues au transport des sables de la Libye par
les vents tenant de l'ouest. Le terrain d'alluvion, formé par le limon du Nil, se
trouve au-dessous , et leur sert de base ; de très-beaux sycomores s'élèvent de cette
base, au sein de ces dunes arides. Les sables, dans cette partie et ailleurs, arrivent
au Nil, comme les cendres du Vésuve au bord de la mer : ils obstruent le chemin
le long du fleuve, et obligent le voyageur à franchir ce sol élevé et mouvant. Ceci,
et ce que nous avons dit dans le Mémoire sur le lac Menzaleh, amènent aux consi-
dérations suivantes.
L'action des gouvernemens, dont l'effet étoit en sens contraire du bien public;
la diminution de l'action des eaux du Nil , qui, par les suites d'une mauvaise
administration, ont appelé les eaux de la mer sur les parties basses et encore in-
formes de l'Egypte, et l'action constante des vents, qui ont poussé les sables des
déserts de l'ouest sur les terres cultivables , dans les canaux et dans le fleuve , sont
trois causes réunies depuis long-temps pour resserrer le territoire de l'Egypte et
altérer sa prospérité. Les deux premières causes peuvent être modifiées; mais aucun
effort humain n'est en état de s'opposer au progrès des sables. A défaut de moyens
naturels, la crédulité et l'ignorance ont invoqué la superstition; et nous lisons dans
des auteurs Arabes (i) que le sphinx qu'on voit auprès des grandes pyramides, est
un talisman pour arrêter les sables de la Libye, et les empêcher de pénétrer dans
la province de Gyzeh.
Nous croyons cependant pouvoir conclure , d'après ce que nous avons eu occa-
sion d'observer, que l'invasion des sables de la Libye touche à son terme , du moins
dans la basse Egypte : en effet, il n'existe que peu de sables mouvans sur le pla-
teau à l'ouest du Nil.
Ce plateau est de roche calcaire.
Presque tous les sables qu'on voit dans la vallée du Nil, sont quartzeux.
II ne reste donc aux vents que les sables qui peuvent provenir de la décompo-
sition de la pierre calcaire.
La vallée du Fleuve sans eau sert en outre de barrière aux sables qui , de l'intérieur
(i) Voyeile. géographe A'bd-el-Rachyd, qui écrivoit en 1403 de l'ère vulgaire.
2QO MÉMOIRE SUR LA. VALLÉE DES LACS DE NATROUN
de l'Afrique, marcheroient vers le Nil; cette vallée correspond aux provinces de
Gyzeh et de Bahyreh. La vallée du Fleuve sans eau est encombrée : mais il s'en
faut beaucoup que les sables s'élèvent à la hauteur des bords du bassin; alors
même ils seroient obligés de combler la vallée des lacs de Natroun, avant d'arriver
sur le plateau, d'où ils seroient portés dans la vallée du Nil.
L'action des vents sur les sables qui se trouvent dans cette dernière vallée, est,
sans contredit, la plus funeste. Ces sables sont remués, déplacés, et de proche
en proche ils arriveront jusqu'au fleuve, comme on le Voit déjà dans les endroits
où le bassin de l'Egypte est resserré.
Les vents n'ont pas fait tous les frais du rapprochement des sables vers le Nil ;
les eaux du fleuve, par leur tendance à se porter sur la rive gauche, et en corro-
dant ses bords, se sont elles-mêmes rapprochées des sables.
§. III.
• Des Couverts Qobtes,
LES.couvens Qobtes qui se trouvent dans la vallée de Natroun, ont été fondés
dans le iv. e siècle ; mais les monastères doivent avoir été rétablis plusieurs fois
depuis cette époque. Trois de ces monastères ont la forme d'un carré long, dont
le grand côté a depuis 98 mètres jusqu'à \f±%, et le petit côté, depuis 58 jusqu'à
68 ; ce qui donne une surface moyenne d'environ 7560 mètres carrés.
Les murs d'enceinte ont au moins treize mètres d'élévation, et deux mètres
et demi à trois mètres d'épaisseur à la base; ils sont en bonne maçonnerie et bien
entretenus. Il règne à la partie supérieure un trottoir d'un mètre de largeur. Le
mur, au-dessus du trottoir, a des meurtrières, les unes dans le mur même, les
autres inclinées et saillantes en dehors pour pouvoir se défendre contre les Arabes
à coups de pierres, car les institutions des moines leur prohibent l'usage des armes
à feu : les meurtrières saillantes ont des masques pour garantir la tête des coups,
de fusil.
Les couvens n'ont qu'une seule entrée , qui est basse et étroite; elle n'a pas plus
d'un mètre de hauteur, et de deux tiers de mètre de largeur. Une porte très-
épaisse la ferme en dedans; elle est contenue par un loquet dans le haut> par une
forte serrure en bois dans le milieu, et, vers le bas, par une traverse qui pénètre à
droite et à gauche dans la maçonnerie. Cette porte est recouverte en entier inté-
rieurement par de larges bandes de fer contenues par des clous à tête. L'entrée est
en outre fermée en quelque sorte hermétiquement en dehors par deux meules de
granit posées de champ. Ces meules ont de diamètre un peu moins que la hauteur
de l'entrée, et leur épaisseur permet qu'elles se logent à-la-fois, et de côté, dans
le cadre de la maçonnerie. La porte est défendue par une espèce de mâchicoulis.
Lorsqu'on veut se clore, un moine resté en dehors commence à rouler une des
meules avec une pince; il la cale et présente l'autre ; il se glisse ensuite en dedans,
et entraîne vers lui la seconde meule , qui se place naturellement à côté de la
ET CELLE DU FLEUVE SANS EAU. 2QI
première. Les deux meules logées, on ferme la porte. Le mâchicoulis découvre
ceux qui voudroient tenter de retirer les meules. .
La cloche du couvent est placée à côté du mâchicoulis. Une longue corde, faite
de filamens de dattier, y est attachée et pend jusqu'à terre. Les moines sont quel-
quefois réveillés pendant la nuit par le son de cette cloche ; mais , toujours défians,
même lorsqu'ils ont reconnu du haut de leurs murs qu'ils ont affaire à des gens
amis, ils ne se déterminent à leur ouvrir la porte pour les recevoir, que lorsqu'un
moine, suspendu à l'extrémité d'une corde, est descendu par le mâchicoulis., à
l'aide d'un moulinet , et est venu voir de plus près si l'on ne cherchoit pas à les
surprendre. Pendant qu'on ouvre et qu'on ferme la porte , un moine reste en sen-
tinelle au haut du mur , et observe s'il n'aperçoit point d'Arabes.
Chaque couvent a dans son intérieur une tour carrée, où l'on n'entre que par
un pont-levis de cinq mètres de longueur, et dont l'élévation est de six mètres et
demi au-dessus du sol. On lève le pont au moyen d'une corde ou d'une chaîne qui
passe à travers le mur, et qui s'enroule autour d'un moulinet ou treuil horizontal.
La tour est terminée par une plate-forme supérieure au mur d'enceinte.
Les trois couvens qui sont dans le voisinage des lacs , ont des puits creusés de
treize mètres , où il y a à-peu-près un mètre d'eau douce que l'on élève au moyen
de roues à pots. Les puits servent, dans chaque couvent, aux besoins du monastère,
et à arroser un petit jardin où croissent un peu de légumes, et où sont plantés quel-
ques arbres, tels que le dattier, l'olivier, le tamarisc, le henné et le sycomore. A
la fin de janvier, l'eau des purts est au maximum de son élévation ; elle baisse
en été, mais jamais les sources ne sont taries. Le couvent des Syriens possède
l'arbre miraculeux de S. Ephrem (r), qui a six mètres et demi de hauteur, sur trois
mètres de tour : c'est le tamarinier de l'Inde (2) , dont les moines Syriens se croient
seuls possesseurs. Cet arbre est fort rare dans la basse Egypte, mais très-commun
dans le Sa'yd.
Le quatrième couvent, qui porte le nom de couvent de S. Macaire , n'a qu'un
puits dont l'eau est salée; mais, à environ quatre cents mètres en dehors, on trouve
un puits bien entretenu (3), dont l'eau est très-bonne, et il y a une source sur la
pente opposée du vallon. Les deux couvens ont également dans leur voisinage une
source pareille.
• Les cellules des moines sont des réduits où le jour ne pénètre que par l'entrée,
qui a un peu plus d'un mètre de hauteur. Leurs meubles sont une natte; leurs
ustensiles, une jarre et un qolleh (4). Les églises, les chapelles, décorées d'images
(1) On raconte que, dans les premiers temps de la porte le nom d'arbre de S. Ephrem, ou d'arbre de l'obéis-
ferveur monastique , les moines du désert, déjà dé- sance.
goûtés de leur état, se plaignoient de ce qu'il ne croissoit (2) Tamarindus Indica , Lin.
aucune production dans leurs solitudes sablonneuses. ■ (3) Ce puits a cinq mètres de profondeur, un mètre
S. Ephrem, pour éprouver et réchauffer leur zèle, ordonna un tiers en carré, et il y a un peu moins d'un mètre d'eau,
à un de ses prosélytes de planter son bâton dans le sable, (4) On dit aussi et plus généralement bardâq ; ce der-
et lui annonça qu'il eh viendrait un arbre. Après quelques nier mot est Turk. Les 'qolleh sont, des vases faits d'une
instances , le jeune moine obéit. On dit que le miracle terre préparée et cuite de manière à permettre une légère
eut lieu, et que le bâton poussa des racines et des branches. transsudation; ils servent à contenir l'eau qu'on fait rafraî-
C'est le même arbre, sur pied depuis cette époque, qui chir en exposant ces vases à un courant d'air.
2Q2 MEMOIRE SUR LA VALLEE DES LACS DE NATROUN
grossièrement peintes, sont assez bien tenues ; hors de là, tout est en désordre,
mai-propre et dégoûtant. La pauvreté des moines ne leur permettant point de sus-
pendre dans les églises des ornemens de luxe, ils cherchent du moins à s'en procurer
l'imitation : ainsi, au lieu de lampes d'argent, ils ont des lampes en œufs d'au-
truche , qui font un assez joli effet.
Les religieux sont la plupart borgnes ou aveugles; ils ont un air hagard, triste et
inquiet. Ils vivent de quelques revenus , et principalement d'aumônes. Ils se nour-
rissent de fèves et de lentilles préparées à l'huile. Leur temps se passe en prières ;
l'encens brûle dans ces retraites entourées d'une mer de sables, et la croix domine
les coupoles les plus élevées. Il y a neuf moines au couvent d'el-Barâmous,
<lix-huit au couvent des Syriens, douze au couvent d'Anbâ-Bichây, et vingt
au quatrième couvent : le patriarche du Kaire entretient de sujets ces quatre
monastères.
Nous ignorons quelles peuvent être les jouissances de ces pieux cénobites; nous
Savons rien aperçu qui indiquât qu'ils s'occupent de culture d'esprit, ni du travail
des mains. Leurs livres ne sont que des manuscrits ascétiques sur parchemin ou
papier de coton , les uns en arabe , les autres en langue Qobte , ayant en marge la
traduction Arabe. Nous avons rapporté quelques-uns de ces derniers, qui paroissent
avoir six cents ans de date. Nous avons parcouru l'intérieur de ces monastères
dans le plus grand détail. Les religieux se sont prêtés avec complaisance à cette
visite , qui paroissoit les flatter; et, avant de sortir, nous avons accepté le pain de
la communion (i) , qu'ils nous ont offert.
Les religieux exercent envers les Arabes le devoir forcé de l'hospitalité , et ils
sont obligés d'être sans cesse sur leurs gardes : aussi , lorsqu'ils vont d'un hospice à
l'autre , ils ne voyagent que la nuit. Les Arabes , dans leurs courses , passent auprès
des couvens , et s'arrêtent pour manger et faire rafraîchir leurs chevaux. Les moines
leur donnent par-dessus le mur; car ils ne leur ouvrent jamais la porte. Une poulie
placée à un des angles de l'enceinte est destinée à descendre , par le moyen d'une
corde et d'une couffe, le pain, les légumes et l'orge qu'il est d'usage de leur four-
nir. Ils sont forcés d'en agir ainsi, pour n'être point exposés, lorsqu'ils sont ren-
contrés hors de leurs couvens, à se voir dépouillés et peut-être assassinés. Vivant
dans la crainte et dans l'oppression , ils supportent impatiemment les zélateurs de
la religion dominante; et tel est le funeste effet des préjugés, que la différence de
religion, ou même de secte, rend ennemis mortels, dans ces contrées, non-seu-
lement les disciples du Christ et de Mahomet, mais même, dans l'islamisme,
les hommes qui suivent des dogmes différens. On nous demandoit pieusement
dans ces saintes retraites : Qjiand tuera-t-on tous les Musulmans ! et ce n'est pas la
première question de ce genre que l'on ait faite depuis que nous sommes en
Egypte.
L'intérêt et la superstition rapprochent cependant quelquefois ces ennemis natu-
rels. II arrive dans certaines provinces que lorsqu'un Musulman veut établir un
(i) Le pain de la communion, faft de pâte sans levain, est rond, épais d'un doigt, grand comme la paume de
la main, et couvert en-dessus de caractères Arabes.
colombier,
ET CELLE DU FLEUVE SANS EAU. 2 02
colombier, il envoie un exprès aux couvens du désert avec le présent d'usage : les
bons moines reçoivent le présent , et donnent en retour un billet mystique , qui , mis
dans le colombier, doit, suivant la croyance ordinaire, faire peupler et prospérer
l'établissement.
s. iv.
Des Arabes Geouâby, et des Bédouins.
Les bords des lacs de Natroun sont fréquentés toutes les années par les
Geouâby (1), tribu d'Arabes pasteurs et hospitaliers qui y campent l'hiver avec
leurs troupeaux. Ils sont employés pendant ce temps au transport du natroun et des
joncs épineux: ils ont aussi celui des dattes, qu'ils vont chercher en caravanes à
Syouah , dans l'Oasis d'Ammon ; c'est une route de douze à quinze jours. Ces
Arabes vivent en marabou (2) , ou gens paisibles , errant çà et là pour trouver de
l'eau et des pâturages à leurs bestiaux. C'est la tribu qui a le plus conservé les usages
antiques; ils sont simplement pasteurs, et ne veulent point cultiver. Leurs mœurs
sont douces , et se ressentent de la vie qu'ils mènent. Us ne sont cependant point
exempts de l'orage des passions, sur-tout de celle de l'amour, qui, dans tous les
pays, et principalement chez les Orientaux, est si voisine de la jalousie; elle les
porte quelquefois aux excès les plus cruels (3).
Les vêtemens des Geouâby consistent en un îhram et un bernous , sorte dç
manteau qui ressemble à la chape dont on se sert dans l'église Romaine pour
officier; il est de laine blanche. Les étoffes de cette espèce, pour les vêtemens des
hommes et des femmes , se fabriquent en Barbarie ; on les achète au Kaire , mais
principalement à Alexandrie. Les femmes filent la laine des brebis, et font les
étoffes pour les tentes et les tapis communs.
La richesse des Geouâby, et en général des Arabes du désert, consiste en cha-
meaux et en troupeaux, tandis que celle des Arabes des villages est en gros bétail:
ces derniers ont peu de chameaux. Qui croiroit qu'au milieu des déserts l'aisance ,
comme chez les nations civilisées, établit des distinctions , et écarte de la nature!
Les mères Arabes n'allaitent pas toutes leurs enfans ; les femmes riches prennent
des nourrices.
Celles qui ne livrent point leurs enfans à des mercenaires , paraissent connoître
l'intérêt qu'inspire cet âge si tendre aux peuples policés. A l'attaque d'un camp
(1) Les Geouâby ont pour chefs Karamit-abou-Ghâleb, plein d'amour et de rage, ce forcené jura qu'il tueroit de
grand cheykh de la tribu, Hâggy-Yça-abou-A'ly, et Hâggy- sa propre main celui qui l'épouseroit, et il tint parole.
Tah-abou-Dihil. Cette tribu est composée d'environ deux Haouâd, ne pouvant supporter la vue du meurtrier de
mille hommes , et peut avoir soixante chevaux. son fils , s'étoit retiré dans la haute Egypte, et avoit en-
(2) Gens qui ne font point la guerre, qui ne prennent traîné, sans ie vouloir, plusieurs familles. Ce père infor-
les armes que pour se défendre, et encore est-ce rare- tuné , s'apercevant que sa démarche occasionnoit du
ment ; ils traitent presque toujours pour de l'argent. désordre dans la tribu , a préféré de dévorer son ressen-
(3) Haouâd, chef d'une nombreuse famille, vieillard timent plutôt que de nuire à l'intérêt commun, et il est
respectable, dépendant de Hâggy-Taha, a eu son fils retourné auprès de Hâggy-Taha; mais on le voit toujours
unique assassiné près de son épouse. Celle-ci avoit eu un triste, les yeux remplis de larmes, et il traîne une vie lan-
premier mari, qui l'a voit répudiée sur de vains prétextes : guissante.
É. M. R r
2 <J 4 MÉMOIRE SUR LA VALLEE DES LACS DE NATROUN
Arabe qui se laissa surprendre par nos troupes, les hommes montent à cheval et
fuient précipitamment vers le Nil ; les femmes restent seules abandonnées. Soit
instinct, soit réflexion, elles pensent se garantir de la fureur du soldat et ralentir
sa marche, en se couvrant, en quelque sorte, de leurs enfans, et elles vont les
placer en avant d'elles. Cet obstacle n'arrête point nos braves ; tout en courant ils
ramassent ces pauvres créatures , les portent et les déposent près de leurs mères ,
et continuent à poursuivre leurs ennemis.
Il est bien difficile que le désordre ne règne point dans un camp dont on s'est
emparé de vive force. On a vu pour lors des femmes Arabes , dans la crainte de
subir la loi du vainqueur, et pour lui inspirer du dégoût et de l'éloignement ,
avoir recours à un stratagème unique, celui de se barbouiller le visage avec de la
bouse de vache.
Les Arabes du désert portent le nom & Arabes Kheych, ou Arabes des tentes:
kheych veut dire canevas. On appelle les Arabes des villages, Arabes Heyt , ou Arabes
des murailles : ces derniers sont d'anciens Arabes errans, qui, s'étant rapprochés
des pays cultivés, ont d'abord demeuré sous des tentes, et se sont insensiblement
fabriqué des habitations, comme celles des fellah d'Egypte.
Il n'y a point de pacte qui lie les membres d'une tribu au chef. Ce dernier a pres-
que toujours une origine ancienne; on se plaît à la reconnoître : mais, pour se
maintenir à la tête de la tribu , il faut qu'il emploie la persuasion , l'adresse , la
souplesse, en un mot tout l'art d'un chef habile ; il a cependant le droit de traiter
de la paix , de la guerre , et de ce qui peut être avantageux à la tribu.
Dès qu'on a fait la paix avec une tribu, ou qu'on a traité avec elle, on revêt le
chef d'une pelisse ou d'un châle ; l'usage des présens est si bien établi , qu'on ne
croiroit pas l'accord cimenté sans cette distinction.
Les cheyhks Arabes négocient avec une sorte de dignité , ou plutôt de con-
trainte , comme tous les fourbes. Ce qu'ils appellent manger le pain et le sel avec
leurs nouveaux alliés, ce témoignage qu'on dit si respectable, n'est qu'une gri-
mace consacrée par l'usage. Les Arabes des deux rives du Nil ont prouvé qu'ils ne
faisoient aucun cas de la foi du serment; ils violent les conditions qu'ils ont faites,
suivant que la crainte ou l'intérêt les y porte.
Lorsque les Arabes vont se présenter à une personne qu'ils considèrent , ils
laissent leurs chevaux à une centaine de pas , et s'avancent ensuite à pied.
Les Arabes ne connoissent d'autres lois que celle du talion. Lorsqu'il n'existe
point de lois répressives, ni de magistrats pour les faire exécuter, le meurtre res-
teroit impuni si l'assassinat ne remplaçoit l'action de la force publique. Dès- lors
ce que nous regardons comme un crime ou une lâcheté , devient une vengeance
légitime, que les parens du mort poursuivent de génération en génération.
Les meurtres nourrissent des fermens de guerre de tribu à tribu, ou entre les
tribus et les villages; on dit alors qu'il y a du sang entre eux. Quelquefois, pour
racheter le sang et faire la paix , on est obligé de payer; mais c'est une honte. Ainsi
le foible ou le pusillanime devient doublement tributaire du plus fort.
Les villages qui se refusent à payer, sont pillés jusqu'à trois fois. De pareils
ET CELLE DU FLEUVE SANS EAU. 2 0j
brigandages frappent les campagnes de terreur, et font regarder les Arabes
comme un fléau des plus redoutables. Je demandois à un cheykh s'il avoit eu
cette année la peste dans son village : Nous avons eu , me répondit- il, la peste et
les Arabes.
La pédérastie paroît être un goût chéri des Arabes , comme il l'est de tous les
peuples d'Orient.
Les Arabes font cinq prières ; ils mangent avant midi et avant la cinquième
prière , c'est-à-dire , vers la fin du crépuscule. La nourriture de deux habitans de
village serviroit pour dix Arabes. Ils font peu de pain , et ils se servent , pour
moudre le grain, de moulins à bras garnis de petites meules de pierre. Ils mangent
des dattes , boivent peu d'eau , du lait de chameau de préférence , et dorment
environ six heures. L'usage de la viande leur est peu familier. Ils ne connoissent
point les repas somptueux : un mouton rôti, qu'on présente tout entier, après en
avoir coupé la tête, est le mets le plus distingué; et c'est celui que l'on sert lors-
qu'un cheykh Arabe arrive.
Les Arabes ne font attention à la mesure du temps qu'à cause de leurs heures
de prières.
Ils estiment le temps par la longueur de leur ombre.
. Ils mesurent leur ombre avec leurs pieds nus, qu'ils placent alternativement l'un
devant l'autre.
Ils ont pour règle fixe, que, vers le solstice d'été, le midi est à un pied de la
verticale ;
Qu'en hiver, à la même heure, l'ombre a neuf pieds de longueur; »
Qu'en été l'ombre qui répond au milieu de l'intervalle du midi au coucher du
soleil , a sept pieds en sus de l'ombre de midi.
Ces mesures se trouvent exactement conformes à la latitude de la contrée.
Ignorans et crédules, les Arabes sont persuadés que le traitement de la fièvre
et des autres maladies consiste à placer sous la tête du malade un billet contenant
quelques paroles mystiques écrites par un derviche; et le malade repose là-dessus,
plein de confiance dans cette recette, et plus encore dans la Providence.
Les femmes, au terme de leur grossesse, trouvent, dans les personnes de leur
sexe qui en font profession , des secours pour les aider dans l'enfantement.
On assure que les filles et les veuves Arabes qui deviennent enceintes, sont tuées
par leurs parens, si elles ne se détruisent elles-mêmes.
Les Arabes craignent beaucoup la petite vérole et la peste; les personnes qui
n'ont point eu ces maladies, s'empressent de s'éloigner de celles qui les ont. La
petite vérole laisse des marques considérables. Malgré les préjugés de religion, les
corps morts de la peste sont bridés avec le plus grand soin.
L'âge des enfans se rapporte à certaines époques : ainsi ceux de cette année da-
teront de l'entrée des Français en Egypte. Les Arabes ont une sorte de chronique
qui comprend environ dix ans. II n'y a point de registres publics : on écrit la date
de la naissance des enfans sur un chiffon de papier, sur une page du Qorân, et
celle des enfans des villages sur les portes ou sur les murs des maisons.
Ê. m. Rr2
2<j6 MÉMOIRE SUR LA VALLÉE DES LACS DE NATROUN
Le manque d'instrumens leur fait employer, dans les blessures des armes à feu,
une pratique singulière, dont l'intention, sinon l'effet, est de suppléer aux pinces
pour retirer les balles qui ne sont qu'engagées dans les chairs : cette pratique con-
siste à faire correspondre aux lèvres de la blessure celles d'une incision faite dans
la partie postérieure d'une grenouille, et à réunir ie tout par une bonne ligature;
les Arabes prétendent que cet appareil et les mouvemens convulsifs de l'animal
mourant attirent la balle en dehors,
Ils nettoient la plaie avec de l'huile ou du beurre , et ils la brûlent avec du
vert-de-gris pour l'empêcher de se fermer trop tôt. C'est dans les mêmes vues,
et afin de favoriser la suppuration , qu'ils mettent dans la plaie un petit caillou ;
ce qui est la même chose que le cautère qu'on emploie en Europe.
Les Arabes traînent sans cesse après eux la plus grande partie de ce qui fait leurs
richesses et leur approvisionnement. Dans les camps à demeure, ils tiennent leur
paille hachée et leur grain dans de grands creux pratiqués dans la terre. Le voisi-
nage de puits d'eau douce, de quelques lambeaux de terre d'un foible produit, ou
de lacs salés, dont l'exploitation donne un peu de gain, détermine le choix et rem-
placement de ces camps. Les Arabes ont en outre, à quatre ou cinq lieues de la
lisière des terres cultivées, des entrepôts fermés d'une enceinte crénelée , et, plus
avant dans le désert, des dépôts dans le sable, qui ne sont connus, à de cer-
tains indices, que de leurs propriétaires.
Les Geouâhy , pour se garantir du pillage des tribus errantes, sont obligés de
ies recevoir dans leurs camps, de nourrir les hommes, et de donner l'orge aux
chevaux. Les Arabes errans ne connoissent aucune espèce de lois. Ils avoientécé de
tout temps ennemis du dernier Gouvernement, qui étoit cependant parvenu, dans
quelques circonstances, à les comprimer. Il y a quelques mois que les filles des
Hennâdy (j) chantoient;
Vive le peuple qui a chassé Mourâd du Kaire !
Vive le peuple qui nous laisse voir les villages !
Vive le peuple qui nous fait manger des foutyr [z)l
Mais, depuis que, par des mesures, de vigueur, on a su réprimer leurs brigan-
dages, ils ont cessé de célébrer notre bienvenue» On doit se défier des Arabes
de même qu'on se défie des voleurs et des assassins : ils ne sont point à craindre
comme troupe armée , pour peu qu'on ait du monde à leur opposer , ou à faire
marcher contre eux; d'ailleurs, on a pénétré les déserts où ils se croyoîent inac-
cessibles, et ces sables arides ne sont plus étrangers aux Français.
Les Arabes sont armés dune pique (3) dont ils se servent avec adresse, et qu'ils
(1) Mouça-abou-A'Iy est le chef de la principale tribu (3) La pique est un fer carré, terminé en pointe acérée,
des Hennâdy. Ces tribus ont trois à quatre cents chevaux, et fixé à l'extrémité d'une hampe de quatre à cinq mètres
et neuf cents à mille avec ceux des tribus amies et alliées. de longueur. La pique pénètre moins que la lance, dont
Les Hennâdy sont des plus anciennes tribus de la Libye le fer est plat : mais les suites de sa blessure sont plus
qu'on connoisse en Egypte. cruelles; elles causent souvent le tétanos. Les Arabes de
(2) Sorte de gâteau feuilleté au beurre, qu'on mange la partie Est du Nil portent presque tous des piques ou des
avec du miel, et plus ordinairement avec de la mélasse. lances; ceux de la Libye ont des armes à feu.
ET CELLE DU FLEUVE SANS EAU. 2Ç)j
lancent avec dextérité. Ils manient également leurs chevaux avec habileté; mais ifs
ont une manière bien préjudiciable à la bonté du cheval , celle de les arrêter tout
court sur les jambes de derrière lorsqu'ils galopent : ils en ont d'ailleurs les soins
les plus grands et les mieux entendus. Les Arabes ne se présentent jamais en ligne ,
mais toujours en fourrageurs, et en poussant de grands cris, mêlés d'invectives;
leur genre de guerre est celui des troupes légères.
Les chevaux des Arabes sont très-vîtes, et ils les poussent à toute bride. En même
temps, et sans abandonner les rênes qu'ils tiennent de la main gauche, ils mettent
en joue leur ennemi. S'ils le tuent, ils le dépouillent, et quelquefois lui coupent
Ja tête, qu'ils portent en triomphe au bout de leur pique. Lorsqu'ils manquent
leur coup , ils reviennent sur leur ennemi par un demi-à-droite ou un demi-à-
gauche , ou bien ils cherchent à reprendre la supériorité en gagnant le haut du
terrain.
Les Arabes en général ne sont pas bien armés. Leurs armes à feu et leur poudre
s'ont très -mauvaises; les balles sont mal coulées. La poudre est grainée d'une
manière informe; le charbon y domine. Us la portent dans une poire à poudre en
bois , et les balles , séparément , dans un sac de peau. Il est rare qu'ils chargent
leurs fusils avec des cartouches.
Les Arabes qui confinent à l'Egypte étoient dans l'usage d'envoyer à Boulaq
des espions déguisés en fellah, qui examinoient l'espèce et la quantité de troupes
qui sortoient du Kaire pour marcher contre eux. Les espions alloient en rendre
compte. Aussitôt la tribu îevoit son camp; elle envoyoit bien avant dans le désert
les femmes, les enfans, et tout ce qu'elle avoit de plus précieux. Les Arabes mar-
choient pendant quelques jours pour fatiguer leurs ennemis : dans cet intervalle ,
les tribus alliées se réunissoient, et alors ils se décidoient à attaquer, ou bien à
recevoir le combat.
Les camps mettent des vedettes en observation sur les hauteurs; celles-ci placent
leur turban au haut de leur lance. Si le camp doit s'avancer, les vedettes marchent
du côté de leurs ennemis, ou de la proie qu'ils se proposent d'enlever; dans le cas
contraire, les vedettes retournent vers le camp.
Du moment où les Arabes craignent d'être attaqués, ils se séparent en plusieurs
petits camps, s'éclairent de très-loin, et tiennent les chameaux attachés près des
tentes , pour être plutôt prêts à fuir.
Lorsque les camps sont aux prises avec d'autres tribus, les filles se montrent à
la vue des combattans; elles jouent du tambourin, et font retentir l'air de chants
propres à exciter le courage : les blessés sont accueillis par les épouses, par les
maîtresses. Les femmes font grand cas de la valeur; et les tribus, en général , d'un
chef couvert de cicatrices : la valeur, soutien des empires, l'est aussi de ces misé-
rables hordes de voleurs.
Un combat où il périt vingt à vingt-cinq hommes, est regardé comme une
bataille sanglante, dont l'époque est consignée dans la chronique.
On doit, quand on marche pendant la nuit dans les déserts contre les Arabes,
se défier d'une erreur qui feroit soupçonner des camps où il n'y en a pas; c'est celle,
2<j8 MÉMOIRE SUR LA VALLÉE DES LACS DE NATRODN &C.
comme il arrive quelquefois à la mer, de prendre des étoiles à l'horizon pour
des feux.
La nature , qui a donné à l'homme la faculté de se reproduire , lui a imposé
l'obligation de chercher à subsister. L'Egypte a pour voisins quarante mille Arabes
qui , ne trouvant aucune ressource dans leurs sables arides , regardent le territoire
d'Egypte comme leur domaine, et, sous ce prétexte, y viennent exercer mille bri-
gandages. Les gouvernemens ont cherché dans tous Jes temps à les réprimer ;
mais ils n'y sont pas toujours parvenus. A travers ce conflit , le malheureux fellah
s'est trouvé froissé entre les agens du gouvernement qui ie pressuroient et le mo-
lestoient, et les Arabes qui le pilloient et i'assassinoient. Tel étoit le sort du
peuple d'Egypte; il est bien à désirer qu'un pareil sort puisse être amélioré.
Itinéraire de la reconnaissance des lacs de Natroun et du Fkuvt sans eau.
Distances parcourues, mesurées ou indiquées.
De Terrâneh au Qasr . .
Du Qasr au lac n.° 3
Du Qasr à l'extrémité sud des lacs
Du Qasr à l'extrémité nord
Du Qasr au couvent d'el-Barâmous „
Du Qasr au couvent des Syriens ..........
D u couvent d'el-Barâmous au couvent des Syriens
Distance du couvent des Syriens au couvent d'Anbâ-Bichây.
Du couvent des Syriens au couvent de Saint-Macaire
Du couvent d'el-Barâmous au Fleuve sans eau
Du couvent des Syriens au Fleuve sans eau
Du couvent de Saint-Macaire au Fleuve sans eau..... ..
Du couvent de S. Macaire à Ouârdân, par Beny-salâmeh. . .
628.
7*231.
7»43°-
0,258.
444-
OBSERVATIONS.
Pour les caravanes.
Par indication.
Par indication.
Direct. N. et S.
Par indication.
.. , f le 5 pluviôse [25 janvier], à l'extrémité nord des lacs.
JNous nous sommes portes, < '
| le 6, au couvent d el-Barâmous.
Le 7, nous avons traversé le Fleuve sans eau.
Angles que font quelques directions avec le nmidieii magnétique.
La direction du Qasr au couvent d'el-Barâmous, .. . . , 1 02 ,
du Qasr au couvent des Syriens . . 1 80.
La direction générale des lacs 44.
Le côté E. du couvent des Syriens 7.
La face d'entrée du couvent de Saint-Macaire, N. et S 10.
Les entrées des trois autres couvens regardent le nord.
MÉMOIRE
SUR
LES FINANCES DE L'EGYPTE,
Depuis sa conquête par le sultan SELYM I. er (i) , jusqu'à celle
du général en chef BON AP ARTE ;
Par M. le Comte ESTÈVE,
Trésorier général de la Couronne, Officier de la Légion d'honneur,
ex-Directeur général des revenus publics de l'Egypte.
INTRODUCTION.
v_> E Mémoire sera précédé d'un court exposé sur le gouvernement et les propriétés
de l'Egypte, parce qu'on ne sauroit suivre la marche des impôts, sans connoître
les institutions qui en sont la base ou la matière.
L'empereur Selym I." ébaucha un système d'administration et de gouverne-
ment particulier à l'Egypte ; mais sa mort , survenue peu de temps après sa con-
quête , l'empêcha de terminer cet ouvrage important. Solymân , son fils et son
successeur, l'ayant complété, c'est au règne de ce prince qu'il paroît appartenir ,
ainsi que le code entier des lois organiques sur l'Egypte. Tel est cependant l'effet
que produisent les victoires et les conquêtes : les peuples sont plus frappés de leur
éclat que des institutions administratives , qui influent bien davantage sur leur
manière d'être. Les Egyptiens d'aujourd'hui ne se souviennent que du sultan
Selym, et citent à peine le véritable auteur des lois qu'ils suivent.
DU GOUVERNEMENT.
Le chef du gouvernement en Egypte étoit un pâchâ dont le pouvoir , limité
par le grand et le petit dyvân , consistoit à présider ces assemblées , à sanc-
tionner leurs résolutions , et à donner les ordres nécessaires pour qu'elles fussent
exécutées (2). Son kiâhyâ et le defterdâr prenoient ses ordres avant les délibérations ,
et lui rendoient compte des décisions dont elles étoient suivies. Il résidoit dans la
(1) Selym réunit l'Egypte à son empire, l'an 923 de (2) Il assistoit aux dyvâns en se tenant derrière le
l'hégyre, 1 5 1 7 de notre ère. rideau d'une fenêtre qui donnoil sur le lieu de l'assemblée.
3OO MÉMOIRE SUR LES FINANCES
citadelle du Kaïre; ses fonctions expiroient au bout d'un an, à moins qu'un firman
du grand-seigneur n'en prorogeât l'exercice.
Les Orientaux donnent le nom de âyvân à toutes .les assemblées qui s'occupent
de gouvernement et d'administration. Solymân attribua au grand dyvân le droit
exclusif de statuer sur les affaires générales du pays, dont la direction ne fut pas
réservée à la Porte; il chargea le petit dyvân, ou le dyvân proprement dit, de
l'expédition des affaires courantes : toutes les parties de l'administration étoient de
son ressort, à l'exception de celles que leur importance faisoit traiter dans le grand
dyvân; il s'assembloit tous les jours dans le palais du pâchâ. Le kiâhyâ de cet
officier, le defterdâr, le rouznâmgy, un député de chacun des corps de l'armée,
le commandant et les principaux officiers de ceux de Metfaraqah et de Tchâou-
chyeh, siégeoient à ce conseil; ils étoient membres nés du grand dyvân, qui se
composoit en outre de l'émyrhâggy, du qâdy du Kaire, des principaux cheykhs
descendais de Mahomet, des quatre moufty ii'lemâ (1), et d'un grand nombre
iïogâqlu. Les ordres de la Porte s'adressoient au grand dyvân; mais ils étoient
reçus par le pâchâ, qui avoit seul le droit de convoquer cette assemblée.
Les troupes victorieuses que Selym laissa en Egypte , furent partagées en six
ogâq; on en forma un septième (2) avec les Mamlouks échappés à la ruine de
leur monarchie, qui promirent fidélité au sultan, et demandèrent à servir dans
ses armées. Ces bandes , favorisées par des concessions importantes , formèrent
à-la-fois la garnison et le peuple dominant en Egypte , s'y fixèrent par des mariages
qui transmirent leurs prérogatives à leurs descendans, de même que l'obligation
du service militaire auquel elles étoient assujetties. Chaque ogâq avoit un ou plu-,
sieurs effendy chargés de percevoir ses revenus, de payer sa solde, plus ou moins
forte suivant son arme et la nature de son service , et d'acquitter les dépenses
générales du corps. Les affaires de l'ogâq se traitoient dans un dyvân ou conseil
d'anciens, composé d'officiers et de quelques sous-officiers de tous les grades, qui
recevoit les comptes des effendy , disposoit des places inférieures, présentoit des
sujets au pâchâ pour occuper les plus élevées, quand son choix devoit être con-
firmé par ce magistrat. Les ogâqlu qui avoient entrée au dyvân , dévoient résider
au Kaire , et ne pouvoient exercer aucune charge qui les auroit éloignés du siège
de ce conseil : ils étoient décorés , ainsi que les autres officiers , d'un costume qui
varioit suivant leur grade. La force réunie des ogâq auroit dû produire une armée
de vingt mille hommes ; mais ce nombre, déterminé par le sultan Selym, fut rare-
ment complet. Quoique l'Egypte dût être leur station habituelle , ils n'étoient
pas dispensés de fournir des détachemens qui servoient passagèrement dans les
armées et dans les autres provinces de l'empire. L'ogâq des janissaires étoit le
premier en ligne pour marcher par-tout où le grand-seigneur jugeoit à propos de
(1) Chefs des quatre sectes orthodoxes de la commu- Gâmoulyân ,■
nion d'O'mar. ■ Tâfehgyân ;
(2) Les sept ogâq étoient désignés par les dénomi- Sarâksey;
nations suivantes: Mousthafcfçan , ou janissaires;
Metfaraqah ; A\abân.
Tchâouchyeh ;
l'employer;
DELEGYPTE. 3 O I
l'employer; l'aghâ qui en avoit le commandement, général de l'armée plutôt que
simple chef de corps, étendoit son autorité sur toute la milice.
Solymân créa vingt-quatre beys tableh khâneh (1) , parmi lesquels douze reçurent
des attributions spéciales et déterminées, tandis que les autres furent destinés à
remplir des missions extraordinaires , ou à relever ceux de leurs collègues dont les
fonctions expiroient après un an d'exercice.
Les douze premiers étoient,
Le kiâhyâ du pâchâ;
Les trois qapytâns beys , commandans des places de Soueys , Damiette et
Alexandrie ;
Le defterdâr;
L'émyr hâggy ;
L'émyr khazneh;
Les cinq gouverneurs des provinces de Girgeh, Bahyreh, Menoufyeh, Gliar-
byeh et Charqyeh.
Le kiâhyâ, le defterdâr et l'émyr hâggy, étoient les seuls beys qui entrassent
au dyvân.
La dignité de defterdâr rendoit dépositaire du registre des propriétés. Les titres
de possession conférés au nom du sultan n'étoient valables qu'après un visa de cet
officier, constatant leur inscription sur son livre.
L'émyr hâggy portoit à la Mekke et à Médine les présens qui y étoient envoyés
annuellement au nom du grand-seigneur, et protégeoit la caravane qui se joignoit
à lui pour arriver aux saints lieux avec sécurité.
L'émyr khazneh conduisoit par terre, à Constantinople, la portion des revenus
de l'Egypte qui devoit être versée dans le trésor du sultan.
Les provinces de Qelyoubyeh, Mansourah, Gyzeh et Fayoum, étoient gou-
vernées par des kâchef, dont l'autorité avoit la même étendue et la même durée
que celle des beys ; les actes des uns et des autres dévoient être munis du con-
sentement des tchourbâgy et autres ogâqlu qui formoient le dyvân particulier de la
province.
A l'exception du kiâhyâ et des commandans de Soueys , de Damiette et
d'Alexandrie, les autres beys étoient désignés par le dyvân, confirmés par le pâchâ
et par le grand-seigneur. Les premiers, envoyés par la Porte, perdoient le titre
de bey, quand le terme de leur mission les rappeloit à Constantinople : ceux-ci
le conservoient à perpétuité, parce que leur dignité étoit inamovible, quoique
leurs fonctions , hormis celles du bey defterdâr, changeassent toutes les années.
D'après une opinion généralement adoptée , on prenoit les beys dans l'ogâq de
Metfaraqah : ils cessoient d'appartenir à la milice , dès que le choix du dyvân les
avoit élevés à cette dignité.
(1) Tableh khâneh veut dire ayant droit d'avoir une à ses frais lui donnoient, à certaines heures du jour,
musique. En Turquie, ce droit est un des symboles du des concerts proportionnés au rang qu'il occupoit parmi
pouvoir. Le pâchâ du Kaire partageoit avec ses collègues, les pâchâs ; car ils faisoient connoître s'il étoit pâchâ à
dans les autres parties de l'empire, le droit d'avoir un deux ou à trois queues : les beys étoient traités comme
corps de musique à sa suite. Des musiciens entretenus les pâchâs à deux queues.
É. M. S s
3O2 MÉMOIRE SUR LES FINANCES
La Porte s'étoit réservé le soin de pourvoir au commandement et à la dé-
fense des ports et des places de Soueys, Damiette et Alexandrie, parce que ces
villes , situées de manière à ouvrir l'accès de l'Egypte , défendue sur le reste de
ses frontières par des déserts qui la séparent de peuples peu redoutables , préser-
vaient le pays de toute invasion dangereuse, en même temps qu'elles assuroient
plusieurs entrées aux troupes Ottomanes, en cas de révolte de la part de ses
habitans : leurs garnisons, renouvelées tous les ans, étoient envoyées de Constan-
tinople avec les trois gouverneurs qui en avoient le commandement. Quoique
ces officiers fussent au nombre des beys, ils n'appartenoient à l'Egypte que par le
séjour qu'ils y faisoient , et par les subsides qu'ils recevoient du trésor public pour
leur traitement et l'entretien de leurs troupes ; sous les autres rapports, ils étoient
étrangers au pâchâ et au dyvân du Kaire, et ne reconnoissoient que les ordres du
grand-seigneur.
La soumission et la tranquillité de l'Egypte justifièrent pendant deux siècles la
sagesse des vues de Selym et de Solymân. Au bout de cette période, le pâchâ du
Kaire, ayant osé se révolter, fut arrêté par le dyvân, et traduit à Constantinople,
où on le punit de mort. Cette preuve de fidélité valut à ce conseil le droit de
déposer les pâchâs. L'ambition d'Ibrâhym et de Rodouân , kiâhyâs des ogâq des
janissaires et des a^ab, ne tarda pas à menacer le pouvoir excessif que le dyvân
devoit à cette concession. Parvenus à se perpétuer dans les places annuelles dont ils
étoient pourvus, ils se servirent des ogâq pour dominer dans le dyvân, et de leurs
Mamlouks pour asservir les ogâq eux-mêmes. Jusqu'alors les Mamlouks , simples
esclaves achetés par les beys et les ogâqlu , ne formoient pas une milice parti-
culière ; on n'en avoit vu qu'un petit nombre qui , après avoir été admis dans les
ogâq , étoient parvenus aux premiers emplois. Ibrâhym et Rodouân éloignèrent
les Turks de toutes les places importantes , pour les distribuer à ces étrangers.
Les Mamlouks du premier étoient si nombreux et si puissans quand leur maître
mourut, qu'ils détruisirent le parti de Rodouân, et s'arrogèrent une sorte de sou-
veraineté, en déférant à leur nouveau chef le titre de cheykh el-èeled, ou de prince
du pays (1).
A'iy-bey, revêtu de cette dignité dix-sept ans après sa création (2), prétendit à
une indépendance absolue : ses talens et son audace la lui auroient peut-être
acquise, sans les intrigues qui le rendirent injuste envers Mohammed -bey, son
mamlouk; celui-ci, forcé de se déclarer son ennemi pour défendre sa vie, le com-
battit avec tant d'avantage, qu'il le réduisit à fuir du Kaire et à se réfugier en Syrie.
Le cheykh Dâher, qui commandoit à Acre, uni d'intérêts avec A'iy, à qui il avoit
donné l'exemple de la rébellion contre la Porte, lui fournit un asile et des secours ;
mais A'iy-bey , trop pressé de réparer sa disgrâce , ne rentra en Egypte que pour
périr des blessures qu'il reçut au combat de Sâlehyeh (3).
Son vainqueur gouvernoit à peine depuis trois années, que ses ressentimens
(1) II est important de ne pas confondre ces Mamlouks interrompue depuis la conquête de l'Egypte par Selym.
avec les Mamlouks plus anciens, connus dans l'histoire (2) En 11 80 de I'hégyre , 1767 -de notre ère,
sous le nom de Circassiens , dont l'existence politique étoit (3) En 1773.
DELEGYPTE. 3O3
particuliers contre le cheykh Dâher, et les ordres de la Porte, le déterminèrent
à envahir la Palestine. Il étoit maître de Jaffâ et d'Acre, quand une maladie con-
tagieuse termina sa carrière.
Mourâd et Ibrâhym beys, héritiers de son pouvoir, dominèrent sans contradic-
tion durant quelques années. Au bout de ce terme, Isma'yl- bey, ancien mamlouk
d'Ibrâhym kiâhyâ des janissaires, mécontent d'être éloigné de l'administration,
souleva contre eux un parti qui les contraignit de se retirer dans le Sa'yd. Isma'yl
les ayant poursuivis, Haçan-bey, chef des Mamlouks de la maison d'Aly, qui jus-
qu'alors avoit fait cause commune avec Isma'yl, passa du côté de ses adversaires,
à qui cette défection fit recouvrer tout ce qu'ils avoient perdu. Isma'yl , forcé de
fuir en Asie , eut recours à la Porte , qui le relégua à Brousse.' Mourâd et Ibrâhym
jouirent, après cette crise, d'une longue prospérité : ils en abusèrent pour éluder
les ordres du grand-seigneur, usurper ses revenus, et tyranniser les peuples.
Leur souverain, lassé d'une conduite peu différente d'une révolte, chargea le
qapytân pâchâ de les punir (1). Les deux beys n'attendirent pas son arrivée au
Kaire. Une partie de la haute Egypte étoit occupée par Isma'yl -bey, qui s'étoit
évadé de son exil, et par Haçan-bey, qui avoit rompu avec eux. Mourâd et
Ibrâhym, attaqués du côté du Kaire par les troupes du qapytân pâchâ, pris en
queue par les Mamlouks d'Isma'yl et de Haçan, résistèrent aux uns et aux autres.
Le qapytân pâchâ, rappelé à Constantinople pour aller combattre les Russes,
transigea avec ceux qu'il n'avoit pas encore pu soumettre, en leur abandonnant
la possession de plusieurs districts de la Thébaïde.
Isma'yl et Haçan beys, qu'il laissa maîtres du Kaire, du Delta et des provinces
limitrophes, se concilièrent la bienveillance de la Porte par une soumission dont
leurs prédécesseurs avoient perdu l'usage ; mais, au bout de quatre ans, une peste,
plus meurtrière que toutes celles dont on conserve le souvenir , fît périr la plus
grande partie des Mamlouks du Kaire, et Isma'yl lui-même. O'smân bey tobal, son
successeur, croyant avoir tout à craindre de Haçan bey, ne vit de salut pour les
siens que dans le rappel de Mourâd et d'Ibrâhym : le pâchâ favorisa leur rétablis-
sement, qui fut préparé avec tant d'adresse, que les Mamlouks de Haçan, pris au
dépourvu quand ces deux beys parurent aux portes du Kaire, se virent réduits à
fuir sans combat , et à chercher un asile dans le Sa'yd.
Mourâd et Ibrâhym, replacés à la tête du gouvernement, ne tardèrent pas à
renouveler les abus de pouvoir qui avoient signalé la première époque de leur
administration : ils sembloient avoir acquis le droit de braver leur souverain , d'op-
primer l'Egypte, et d'insulter à tous les peuples, quand le plus grand des héros mit
un terme à leur domination.
On connoît actuellement les causes qui, en défigurant le gouvernement dont
Selym et Solymân fondèrent l'existence, ont ramené les Mamlouks en Egypte.
Nous allons exposer les principes de propriété admis dans cette contrée.
(1) En 1786.
É. M. Ss2
J04 MÉMOIRE SUR LES FINANCES
DES PROPRIÉTÉS.
On distingue trois sortes de propriétés en Egypte :
La propriété des terres;
La propriété des charges ;
La propriété des droits sur l'industrie et les consommations/
Le sultan est réputé propriétaire universel; toutes les terres lui appartiennent :
mais, comme il en transfère la possession à des cessionnaires appelés moultezim, qui
peuvent les aliéner, qu'il s'interdit le droit de révoquer ses concessions, et qu'il est
rare qu'il en refuse la continuation aux héritiers de ceux qui en ont joui , cet ordre
de choses se concilie avec des avantages équivalens à ceux de la propriété. Les
felLâh , paysans cultivateurs, conservent la possession immédiate et héréditaire de
la plus grande partie des terres assignées aux moultezim; leurs obligations leur en
interdisent la vente et l'abandon. Lorsqu'ils meurent sans enfans et sans héritiers,
celles qu'ils possèdent sont à la disposition du moultezim , qui est obligé de les
donnera un autre paysan. Après la mort d'un moultezim également privé de suc-
cesseurs , sa terre revient au sultan , qui s'en dessaisit toujours pour la conférer à
un autre feudataire.
Toutes les terres sont divisées en terres d'œtar, d'ousyeh, de reçâq et d'atlaq.
Les fellah possèdent les atâr.
La propriété des ousyeli est dévolue aux moultezim.
Les reçâq sont des terrains affectés à des œuvres pieuses, libres et francs de
toute imposition, que Seiym trouva en Egypte , et dont il confirma les immunités,
en s'abstenant de les donner à des moulteiim. Les personnes désignées dans l'acte
de fondation continuent encore aujourd'hui à les administrer avec la même
indépendance.
Quelques terres, connues sous le nom â'atldq, jouissent des mêmes franchises,
et sont destinées à fournir des fourrages aux chevaux du pâchâ et des beys.
Selym greva plusieurs moultezim de rentes annuelles , qu'il assigna ou reconnut
appartenir à des particuliers , et aux établissemens publics ou pieux connus sous le
nom d'ouaqf; ses successeurs soumirent d'autres moultezim à des rétributions
pareilles ; enfin des moultezim en ont établi de nouvelles , et ont assujetti leurs
héritiers à la même charge. Ces redevances, qui forment de véritables propriétés,
puisque les moulteiim sont tenus de les payer à perpétuité , s'appellent reçaq en
argent; elles font ordinairement partie , ainsi que les reçâq en terres , des revenus
des ouaqf Leurs propriétaires ayant eu la faculté de les aliéner, elles s'acquittent
à ceux qui les ont acquises par achat /comme à ceux qui les ont recueillies par
droit de succession.
On distingue deux sortes & ouaqf : les ouaqf soultâny , c'est-à-dire, de fon-
dation impériale , et les ouaqf particuliers. Les premiers ne se composent que
de redevances en argent et en grains : le sultan, par qui elles sont établies, les
applique lui-même à leur destination. Les autres se forment non -seulement de
reçâq en terres et en argent ou en grains, mais encore de maisons, dlo'kel, de
DELEGYPTE. 3°5
jardins, &c. possédés en entier, soit par un établissement ou un service pieux, soit
par les descendans du fondateur, qui ne donne à sa propriété une destination reli-
gieuse qu'à défaut d'héritiers à l'infini. Cette disposition est très-usitée en Egypte,
parce qu'elle met sous la garantie de la religion les droits que le donateur transmet
à ses enfàns.
Les charges sont ou annuelles ou inamovibles. Le sultan a affecté à la dotation
des unes et des autres des concessions en terres et en droits de toute espèce. Ceux
qui sont pourvus des premières , n'ont qu'une simple jouissance qui se termine à
l'expiration de leurs fonctions. Les autres participent de la nature des propriétés,
en ce que l'investiture n'en est jamais refusée par le prince à celui à qui le posses-
seur les vend ou les résigne ; on voit communément celles-ci passer aux enfans ou
aux héritiers du fonctionnaire qui les a remplies.
La propriété des droits sur l'industrie et l'es consommations dérive de celle des
charges; elle consiste dans la jouissance pleine et entière des droits de cette nature
que Solymân créa en faveur des personnes en charge et autres, de manière à ce
qu'elles trouvassent dans leur perception un traitement proportionné au rang et
aux attributions de chacune d'elles.
Les maisons, les capitaux, le mobilier, forment des propriétés qui semblent
ignorées du Gouvernement; les Egyptiens en jouissent, les achètent, les vendent
et en héritent, sans entrer en compte avec le fisc.
306"
MEMOIRE SUR LES FINANCES
SECTION i:
Impositions publiques.
CHAPITRE PREMIER.
Impôts sur les Terres.
V^E ne fut qu'après beaucoup de travaux et de recherches que les Turks par-
vinrent à fixer les impôts de l'Egypte. Les archives du Gouvernement ayant été
brûlées par les Mamlouks, le sultan Selym tenta d'y suppléer par des renseigne-
mens qu'il puisa chez les agens de l'ancienne administration : il connut le produit
des impôts, en contraignant les officiers publics qui remettoient à chaque con-
tribuable la note de ce qu'il devoit payer, à livrer les registres de leurs opérations.
Cependant, les notions obtenues par cette mesure n'ayant pas fourni tous les
résultats qu'il vouloit connoître, il ordonna une division générale par provinces,
villes et villages : chaque territoire fut subdivisé tnfeddân. Il faut convenir néan-
moins que les travaux de ce cadastre ne furent point achevés, puisqu'il existe,
dans presque toutes les provinces, des propriétés et des villages entiers dont les
dimensions sont encore inconnues au Gouvernement.
§. I. er
Du Mal el-hour,
La totalité des impôts qui furent établis sur les terres, est comprise sous la
dénomination de mal el-hour [droit pur]. Son produit, perçu par le moultezim, est
affecté,
i.° Au paiement du myry,
2. A celui du kouchoufyeh ,
3. A celui du fâyz.
Le mouitezim paye le myry au sultan, le kouchoufyeh au bey ou kâchef gou-
verneur de la province ; le fâyz est son revenu net.
Nous donnerons l'état des sommes imposées sur les provinces de l'Egypte sous
ces trois différens titres , à l'époque de l'arrivée de l'armée Française. On verra
dans le compte de M. Estève les moyens qu'il a dû employer pour l'obtenir.
Voici celui du myry :
DE L EGYPTE.
3O7
DESIGNATION
des
PROVINCES.
MYRY
PROPREMENT
DIT.
Qené
Esné
Girgeh
Syout
Manfalout. . . ,
Minyeh
Beny-Soueyf. ,
Fayoum
Atfyeh
Gyzeh
Qelyoubyeh.. .
Charqyeh
Bahyreh
Mansourah. . . .
Gharbyeh
Menoufyeh.. . ,
Totaux
5"
5,443
2, I 9 I ;
8o6 ;
322
Vâv.
2,293
632.
4,331:
3,8 3 8 ;
5,012
9,499,
15,400.
12,403,
,121
,6oo,
,437
,051
,870
,130
,001
,021
,780
,773
434
,359
329
142
535
8,31 1,491.
KOUREKGY.
11,045.
1,050.
3.6,058.
28,643.
20,696.
23,736.
49,292.
2I,8l6.
6,035.
33,834.
30,274.
39,984.
42,689.
52,581.
125,1 12.
I 10,046.
632,891.
TEZAKER
TCHAOUCHYEH.
i,797
10,531
13,579
4,207
966
u
37,651
22,371
8,156
77,600,
62,034
'94,589
92,479
156,115
260,547
'230,886,
1,073,508.
TOTAL.
Observations.
1,061,963.
523,181.
5,493.°74-
2,223,901.
828,532.
345,866.
3>5 '7,944-
2,337,208.
646,971.
4,443,207.
3,93 ,742.
5,146,932.
11,279,497.
9,707,838.
15,786,194.
12,744,840.
Dans ces provinces,
qui composent la haute
Egypte, la plus grande'
partie de l'impôt s'ac-
quitte en nature ; on n'é-
nonce ici que ce qu'elles
payent en argent.
80,017,890.
Faisant
2.857,781' 1 5 S 8 d
OU 2,822,500 f 52 e .
Le myry est le tribut que s'est réservé le sultan : celui qu'il perçoit sur les terres
ne s'élevoit originairement qu'à 70,898,^98 médins; mais, les sultans Ahmed,
Mohammed et Moustafà l'ayant successivement augmenté de 7,412,893, il
est arrivé au total que nous avons énoncé. Sa répartition actuelle est la même
que celle qui fut faite par Selym ou Solymân. Soit vice dans le travail, soit dété-
rioration ou amélioration des terres, elle est très-vicieuse : dans la plupart des
provinces , on voit des territoires étendus et fertiles moins imposés que d'autres
qui n'ont pas les mêmes avantages.
La somme de 632,891 médins, mentionnée sous le titre de konrekgy , n'en-
troit pas autrefois dans le trésor public : elle faisoit néanmoins partie du mal el-
hour; un effendy la recevoit directement des moultezjm , et l'employoit au trans-
port et aux travaux nécessaires pour que les décombres du Kaire fussent conduits
aux embouchures du Nil et jetés dans la mer. Le rouznâmgy surveilloit la gestion
et recevoit les comptes de cet efTendy. Les gens en place ayant détourné l'emploi
de ce fonds depuis environ un siècle , la Porte ordonna qu'il seroit versé dans son
trésor : la cessation de la dépense à laquelle il devoit pourvoir, a produit, dans les
environs du Kaire, des collines factices d'où s'élèvent continuellement des exhalai-
sons et une poussière désagréables et malsaines.
Le tezâker tchâouchyeh fut établi par le sultan pour fournir un supplément de
paye aux membres de l'ogâq Tchâouchyeh , chargé d'assurer la levée du myry. Il
étoit perçu directement par les officiers de ce corps; mais, dans les derniers temps,
les moulteiim en ayant refusé le paiement , le pâchâ vint au secours de cet ogâq ,
devenu trop foible pour l'exiger, en ordonnant par un firman que ce droit seroit perçu
comme faisant partie du myry, et qu'il auroit la destination prescrite par le règlement.
300 MEMOIRE SUR LES FINANCES
Nous distinguerons le kouchoufyeh établi par Solymân, et faisant conséquemment
partie du mal el-hour , d'avec le nouveau kouchoufyeh survenu depuis ce prince.
L'état ci-après fera connoître le produit de. l'un et de l'autre.
DÉSIGNATION
ANCIEN KOUCHOUFYEH.
NOUVEAU KOUCHOUFYEH.
1
TOTAL
des
M A L
KHEDEM
RAF A'
el-mazjlem
FERDEH
OBSERVATIONS.
EL-
EL-
KOULFEH.
TOTAL
EL-
KOULFEH.
TOTAL.
GÉNÉRAL.
PROVINCES.
G1HÂT.
a'sk a r.
haqqel-byâtât.
TA H R Sf R.
'
Médins.
Médins.
Médins.
Médins.
Médins.
Médins.
Médins.
Médins.
Médins.
j Qené
Esné
"
"
. 125,664.
.25,664.
»
■ «
»
«
.25,664.
Dans ces pro-
"
"
954,267.
954,267.
11
"
125,000.
125,000.
1,079,267.
vinces, qui com-
Girgeh
S out
Man&Iout. . .
8,000.
281,887.
-
1,878,3.6.
850,975.
1 37,74s.
.1,878,316.
858,975.
4.9,635.
„
"
199,366.
63,650.
420,420.
199,366.
63,650.
420,420.
2,077,682. f ? osent h , ha " te
' , \Ég>pte , ^ plus
922,625. \ gran d e p art i e <j e
840,055. 1 l'impôt s'acquitte
Mmyeh.. . . .
| Beny-Soueyf.
Fayoum ....
Atfyeh
582,778.
966,822.
194,920.
4.5,033.
458,7*8<
822,941.
■37'34?'
9?7' 8 "-
2,248,491.
332,269.
95,1*4-
«'
2,101,9,8.
220,329.
2,101,9,8.
1,128,250.
3';>45 3-
3,099,729.
3,376,741.
647,722.
'ce qu'elles payent
en argent.
Gyzeh
322,157.
108,570.
41,625.
A7^3V-
259,600.
„
.,662,806.
.,922,406.
2,394,758.
Qelyoubyeh.
382,308.
2 35>345'
43.444-
6 6 r, 097,
627,365,
422,000.
„
1,049,365.
1,710,462.
Charqyeh. . .
647,802.
606,950.
93,367.
',348.' < 9 .
2,368,800.
1,061,770.
6 95'9J9-
4,126,529.
5,474,648.
Babyreh. . . .
604,262.
456,328.
499,100.
1,559,600.
2,. 40,925.
1,708,088.
«
3,8-49,013.
5,408,703.
Mansourah. ..
7 4'.SS 3 .
680,710.
34P.Ï73-
1,762,866.
2,635,025.
886,677.
874,624.
4,396,326.
6,159,192.
Gharbyeh. . .
1,475,487.
839,239.
82,938.
2,397,664.
4,506,320.
.,611,607.
1,650,074.
7,768,00..
10,165,665.
Meiioufyeh. .
Totaux.
742,982.
595,4.0.
209,306.
1,547,698.
2,5.3,430.
.,406,052.
930,401.
4,849,883.
6,397,581.
Faisant
2,781,446' 4-3',
6,951,288.
4>39 6 ,3<3-
6,217,313.
17,564,914.
16,274,839.
7,096,194.
8,944,547.
3*,3'J..j8o.
49,880,494.
.
ou 2,747,107' 36 e .
Le mal el-gihât indique une perception faite sur tous les villages de l'arrondis-
sement. Son produit , grevé de la plus grande partie des dépenses de l'islâmyeh ,
étoit mis par les mouhezim à la disposition des gouverneurs des provinces, qui
acquittoient ces dépenses et gardoient le reste à leur profit.
Le khedem el-a'skar étoit levé au profit des tchourbâgy et autres officiers et
soldats de la milice, et notamment des ogâq Tâfekgyân, Gâmoulyân et Sarâksey,
répandus dans les provinces pour servir de conseils et de surveillans aux beys ou
kâchef gouverneurs. Ils levoient directement cet impôt sur les mouhezim, d'après
une autorisation écrite du bey ou kâchef. Mohammed-bey ayant trouvé ce droit
augmenté, le ramena au taux fixé par Solymân.
Le koulfeh représente plusieurs. droits en nature et en argent, attribués parles
anciens réglemens aux gouverneurs et aux personnes de leur maison, et convertis en-
prestations pécuniaires payables par les mouhezim. Nous y avons compris un droit
connu sous le nom de haouâlet el-haouâlât , expressions Arabes qui désignent
l'indemnité revenant aux messagers dépêchés dans les villages pour prévenir les
contribuables du paiement qu'ils ont à faire du kouchoufyeh, parce que nous avons
reconnu que dans toutes les provinces de l'Egypte, à l'exception de celles de Ghar-
byeh et de Menoufyeh, on a confondu le haouâlet el-haouâlât avec le koulfeh.
Long-temps avant Mohammed-bey , les gouverneurs s etoient mis en posses-
sion d'augmenter arbitrairement les droits de kouchoufyeh. A l'époque où ce bey
gouverna l'Egypte , les mouhezim , hors d'état de supporter ces exactions tou-
jours croissantes, lui firent sentir la nécessité d'y mettre un terme. Mohammed
reconnut
de l'égypte. 3 °9
reconnut que si, d'un côté, il convenoit d'augmenter ces droits, il étoit, de l'autre,
souverainement injuste d'en abandonner l'évaluation à la cupidité des gouverneurs.
■Prenant le parti d'abolir tout ce qu'ils exigeoient indépendamment de l'ancien
koucboufyeh, il leur accorda le produit d'un nouvel impôt, qui reçut le nom de
rafa el-ma^âkm [délivrance de la tyrannie].
Haçan , qapytân pâchâ , qui tenta de remettre l'ordre en Egypte après les
troubles qui suivirent la mort de Mohammed-bey , voulut d'abord réduire les
impositions au taux fixé par les réglemens de Solymân: des réflexions ultérieures
l'ayant détourné de ce projet, il adopta les considérations qui avoient détermine
l'établissement du rafa' el-mazâlem, et se borna à remplacer cette dénomination
par celle de haqq el-byâtât [prix du séjour].
Les événemens qui suivirent son départ ayant rétabli la domination d'Ibrâhym
et de Mourâd beys , les gouverneurs des provinces surpassèrent leurs devanciers
en concussions et en rapines , de sorte qu'il fallut en venir à de nouvelles transac-
tions. Mourâd et Ibrâhym ajoutèrent aux droits existans celui de fer de h el-tahryr
[imposition fixe].
Ils convertirent ensuite le haqq el-taryq institué par Mohammed-bey pour sub-
venir aux frais de perception du rafa' el-mazâlem , le nouvel haqq el-taryq néces-
saire pour la levée du ferdeh el-tahryr, et finalement toutes les charges imposées
arbitrairement sur les villages depuis la mort de Mohammed-bey, en une redevance
unique, qu'ils désignèrent par le nom de koulfeh à cause de la conformité des droits
qui la composoient, avec ceux connus sous ce nom dans l'ancien kouchoufyeh.
L'état que nous allons produire indique la portion des impositions revenant aux
mouheiim , lorsque toutes les terres sont arrosées.
DÉSIGNATION
des
PROVINCES.
Qené
Esné
Girgeh
Syout
Manfalout. . . .
Minyeh
Beny-Soueyf. .
Fayoum :
Atfyeh
Gyzeh
Qelyoubyeh . . .
Charqyeh
Bahyreh
Mansourah. . . .
Gharbyeh
Menoufyeh. . . .
Totaux
E. M.
F AYZ.
3> OI 7, I 97-
i,946> 2 ^9-
IO >339>779-
1,821,988.
2,284,578.
2,487,132.
15,228,009.
5,426,310.
4,624,690.
8,543,167.
9,026,621.
12,368,726.
19,800,449.
21,616,660.
39,802,886.
21,824,046.
180,158,507.
AUGMENTATIONS.
Barrâny ancien.
Médins.
297,826.
4,543,499
3,270,» 57
579,266
1,039,170,
7'3>3 I 5
776,679
362,044
937,082,
589,428
3,232,796
J,55 2 >344
8,658,867
12,040,816
6,757,384
45>35°, 6 73
Barrâny
110,500
162,859
//
3,098,690
883,193
• l82,44l
710,963
5,5°3, I 5°
3,625,926
i,7i5>578
6,783,313
13,766,103
12,176,133
48,718,849.
TOTAL.
3>3 ; 5, 02 3
1,946,269
14,883,278
5,202,645
3,026,703
3,526,302,
19,040,014
7,086,182,
5,i 6 9> 1 75
10,191,212
15,119,199
19,227,448
23,068,371
37,058,840,
65,609,805
4o,757,563
274,228,029
OBSERVATIONS.
La perception du mal el-hour
ayant lieu dans le Sa'yd en ar-
gent ou en grains, suivant (e
genre de culture que les fel-
lah donnent aux terres , nous
avons dûadopter, pour pouvoir
) établir le produit du fâyz exi-
gible en argent, le montant des
recouvremens de cette nature,
qu'on opère ordinairement
dans ces provinces lorsque
toutes les terres sont arrosées.
faisant
9,793,85s 1 r i A
ou 9,672,946 f 24 e
Tt
310 MÉMOIRE SUR LES FINANCES
Le fâyz est h portion du mal el-hour attribuée par ie sultan aux moulte&m ;
il n'est pas invariable et rigoureusement exigible chaque année , comme le myry
et le kouchoufyeh. Les moultezim n'y ont aucun droit avant de s'être libérés
envers le sultan et les gouverneurs des provinces; et, comme en principe les
terres non arrosées ne devroient pas payer d'impôt , il s'ensuit qu'il est susceptible
d'augmentation ou de diminution , suivant le plus ou moins d'étendue des terres
arrosées qui acquittent le mal el-hour.
Les augmentations du fayz ont reçu la dénomination d'ancien et de nouveau
barrâny , moudâf 'qadym , moudâf 'mestegedd ': aucun titre formel n'indique leur établis-
sement. Les moultezim ont converti en droits rigoureusement exigibles , des présens
et des rétributions payés par les fellah pour un service accidentel ou d'après un
usage.
La perception de l'ancien barrâny remonte à une époque très-reculée ; elle est
regardée aujourd'hui comme aussi régulière que celle du mal el-hour primitif.
Le nouveau barrâny s'est introduit sous les beys Mamlouks, à la faveur des
mêmes prétextes qui avoient été employés pour lever l'ancien.
Aujourd'hui tous les droits formant l'ancien et le nouveau barrâny s'acquittent
en argent. Cet abonnement n'empêche pas que leur objet primitif ne soit encore
énoncé dans le rôle des impositions du village. On ne trouve pas le même détail
dans les diverses branches du nouveau kouchoufyeh, parce que, le Gouvernement
ayant obligé les moultezim , déjà grevés du paiement de l'ancien, à payer aux
commandans des provinces le rafa' el-mazâlem, le ferdeh el-tahryr et le nouveau
koulfeh , ceçte perception a pour titre une autorité que le village ne sauroit mé~
connoître : au contraire , les barrâny n'étant pas exigibles des fellah en vertu
d'un titre précis , il est nécessaire que le moultezim perpétue le souvenir de l'usage
qui fonde les redevances dont ils sont composés.
L'administration particulière d'un village donnoit lieu à des frais de perception
ayant pour objet les dépenses locales et le salaire des officiers institués par le sul-
tan dans chaque commune : ils n'entrent pas dans les états que nous avons fournis ,
parce que le collecteur, les appliquant directement à leur destination, en déduit
le montant des versemens qu'il fait au moultezim.
Nous produirons un rôle littéral des impositions levées sur un village, tel qu'il
étoit dressé par cet agent ; l'ordre du travail exige qu'il soit placé dans l'690
495
625
245
60
847
150
894
9 6
387
60
170,
3°
57^
31,020
1,422
202
200,
'5
100,
1 00,
2,308
8>3-5
5 I «59'
36M58.
MEMOIRE SUR LES FINANCES
Report.
Usage du serrâf percepteur. ,
Re^aq qui se payent en argent
Entretien pour les digues particulières du village.
Reste.. ...... -, . ......
Lesquels sont distribués par le moultezim, ainsi qu'il suit, selon les régie-
mens du sultan :
Au Sultan
pour le myry.
f Mal el-gihât 1 1,145.
AU GouV£RNEUR ( P° ur,, «"; îen Khedem el-a'skar 6,930.
( kouchoufyeh. | ^^ ( haouâlet el-haouâlât. 5 > 9.
'{ paille du sultan. . . 495.
Au Moultezim pour son fâyz ,
ei-
Anboutyn.
médins.
22,25
1,000
5,000
917
29,168
Baqlouleh.
ï,O0O,
«.,5*0
1 2,984
Minyet-
Hebeych.
médins.
18,856.
1,000,
1,500,
Somme pareille.
Barrâny ancien.
Achat de chameaux ;
Aehat de béliers
Moutons des hôtes
Achat de beurre fondu
Couchées du kâchef de la province
Couchées du qâymmaqâm d« la province
Premier présent au propriétaire moultezim
Second présent au même
Troisième présent au même
Haouâlet el-haouâlât , -.-. . . . .
Serviteurs du qâymmaqâm de la province ,
Barrâny nouveau.
Achat de beurre fondu
Achat de poulets
Usage du tchâouch huissier du moultezim
Usage du moultezim
Usage du haouâlet el-haouâlât ,
Présent au moultezim
Usage du kiâhyâ du moultezim ...
Usage du tesouyf mouqarrar
Dépenses sur les terres de Mohammed Gafâr
Usage du mesallem de la province
Roukbet el-touâfeh ,
Surplus pour ledit
Bœufs pour les digues ,
Moutons des moissons
Tchâouch de la province
Divers objets des dépenses locales reportés une seconde fois.
Kouchoufyeh nouveau.
Rafa' el-mazalem ou haqq el-byâtât . . .
Ferdeh el-tahryr
Nouveau koulfeh ,
8,800,
2,9
1,1
3,000
1,907,
1,07
5,500
5>5
29,000
2,400
200,
61,467.
2,187
600
•>333
24,000,
20,400
1,8
33°
4,280,
89
1,500.
165
900
3
70,793
17,825
6,800.
5,015
4,400,
1,460,
584
700
924
59'
2,750,
2,750,
14,500
1,200,
150
30,009
6,000.
3,000.
''743
10,743.
TOTAL
GÉNÉRAL.
51,591. 361,558
3,000.
8,000.1
917.} 63,508
63,508^
(>)
i,ooo.
',i3 2 -
II
;,5oo.
5,500.
1,000.
•2,40
64:
1,608.
400.
2,0l
16,500.
I 3,600.
IjlOlJ
37-399
4>5°°
3'3'5
19,815.
106,336.
19,089.
72,625.
: 9 8,o 5 o.
J,o 5 o,
22,000. I
7, 3 oo.|
2,920,1
6,700.1
3'9 6 3-/i56',a96,
1,663.
13,750.
i3,75 '
77,500.
6,000.
550.
56,096.
I 2,8oO.\
3-795
1,000.
3>4>3
40,500.
34,000
3,081.
330,
4,280.
89,
1,500
1,274,
900
300
109.
82,./
108,192
0S,I 9 2.
35,82 5 .
14,300.
10,073.
60,198
60,198. ■
Total des droits de ce village 622,536,
(1) Cette somme est le montant du mal el-hour. On voit s'élèvent à 21 f pour j; et nous avons reconnu qu'elles varioient
que les dépenses locales en sont déduites. Celles de ce village par-tout de 10 à 30 pour ;.
Nouvelle
DE L EGYPTE.
3 x 7
Nouvelle Distribution de cette somme. Medms.
Au SULTAN pour son myry 106,336.
_ f pour l'ancien kouchoufyeh 1 9,089. \ Q
Au Gouverneur \ r , 11.fi / ,„o 79' 2 °7-
( pour le nouveau kouchoutyeli - 60,190.)
f pour son fâyz. . . . .72,6*5.)
Au MOULTEZIM < pour l'ancien barrâny 1 56,096.)
( pour le nouveau barrâny 1 08,192.]
Somme pareille .(2) 622,536.
Dépenses locales et autres payées à qui de droit 63,508.
TOTAL général des droits payés par ce village 686,044.
L'exemple que nous venons de présenter, explique et confirme tout ce que nous
avons dit touchant l'établissement et la répartition de l'impôt. Les détails fournis
sur l'ancien et le nouveau barrâny prouvent évidemment que leur objet primitif
consistoit en fournitures et présens d'usage que le village faisoit au moultezim , et
le moultezim à ses supérieurs et à d'autres. Ces prestations ayant fini par être rigou-
reusement exigées, parce que, suivant un usage ayant force de loi en Egypte, il suffit
qu'une somme ait été perçue deux ou trois années de suite , pour qu'elle soit récla-
mée comme un droit indéfini , elles devinrent la matière d'un abonnement en
argent. L'ancien barrâny n'est autre chose que le premier abonnement de ce genre.
Quoiqu'il dût tenir lieu de tous les dons qui l'avoient précédé, il n'empêcha pas
les moultezim d'en obtenir de semblables. Le temps ayant sanctionné ce nouvel
usage, il fut également racheté par. un abonnement connu sous le nom de nouveau
barrâny. Aujourd'hui l'un et l'autre entrent dans le revenu net du moultezim, qui
les applique entièrement à son profit.
Outre le rôle que nous avons cité, qui réunit le mal el-hour primitif et les addi-
tions qui y ont été faites , on forme dans chaque village un état particulier pour
les dépenses accidentelles et d'usage. On y comprend toutes celles qui proviennent
d'une augmentation de salaire des officiers du village, des réparations des digues
et canaux non souhâny ; des rétributions ou présens usités envers le moultezim,
le bey, l'intendant ou une tribu d'Arabes , sans qu'il y soit question des demandes
extraordinaires faites par ceux-ci d'époque à époque.
II est aisé de voir que cet état étoit, pour ainsi dire, la pépinière des demandes
spécieuses et abusives qui augmentoient successivement les droits des moultezim
sur les fellah, et des gouverneurs sur les moultezim. L'ancien et le nouveau bar-
râny , le kouchoufyeh moderne , n'ont pas d'autre origine. Dans les derniers
temps , ils s'augmentoient par des moyens semblables ; de sorte que les droits
acquis par le moultezim préparoient un troisième barrâny , et ceux exigés par le
gouverneur auroient donné lieu à un autre kouchoufyeh.
Les demandes extraordinaires sont presque toujours facilitées par la connivence
des cheykhs, chargés de toutes les levées de fonds qui s'opèrent en l'absence du
(1) Non compris le fermage des ousyeh. montant de toutes les impositions écrites ou fixes. Voye^
(2) Cette somme réunit les différentes parties du mal les états pages 307, 308 et 309,
el-hour et les additions qui y ont été faites, et forme le
É. M. Vv
318 MÉMOIRE SUR LES FINANCES
serrâf. Il étoit de l'intérêt du moultezim de ménager ses paysans; un cheykh adroit
les détournoit de toutes les extrémités qui pouvoient lui devenir préjudiciables, et
les déterminoit souvent à payer, en leur exagérant les droits et l'autorité de celui
qui avoit fait la demande , et sur-tout en la leur présentant comme une somme
une fois payée, dont la perception ne se renouvelleroit plus. Cet esprit d'intrigue
et de dextérité ménageoit aux cheykhs plusieurs moyens de fortune. Sûrs d'un
présent de la part de celui à qui ils procuroient de l'argent, ils obtenoient la même
récompense du village, qui croyoit à leur zèle pour ses intérêts. On les accusoit
encore d'infidélité dans la répartition des dépenses de cette nature , en levant
sur chaque fellah une somme un peu plus forte que celle qu'il devoit payer.
Dans ce cas, le produit de leurs rapines devoit être partagé avec le châhed et le
serrâf, qui n'auroient pas manqué d'en instruire le moultezim, s'ils n'eussent pas
été intéressés à garder le silence. Toutes les fois qu'avec ou sans motifs le mcul-
tezim, ou un homme en place, envoie un porteur d'ordre dans un village, il faut
lui acquitter un haqq el-taryq proportionné à son rang : un qaouâs reçoit de deux
à dix pataquès; un serrâg, de quinze à trente; un gendy , de soixante à cent; un
kâchef, de deux cents à mille. Lorsque les Français évacuèrent la haute Egypte
pour marcher contre lesTurks et les Anglais, Mourâd-bey, qui prenoit possession
du pays abandonné, n'osoit pas y lever les contributions ordinaires; mais il mul-
tiplioit les missions sans objet réel, et exigeoit deux ou trois mille pataquès pour
chacun de ses courriers.
Le serrâf dresse , de concert avec les cheykhs et le châhed, le rôle des impo-
sitions écrites ou fixes. Il ouvre la perception dans le troisième mois de l'année
Qpbte (1). Chaque cheykh lui amène les fellah de sa dépendance, auxquels il
remet un bulletin qui porte leur nom, et qui énonce la taxe qu'ils doivent acquitter.
Les paiemens doivent s'effectuer par tiers, dans un ordre analogue à celui des
récoltes. Après le second, le serrâf, les cheykhs et le châhed se rassemblent de
nouveau pour préparer l'état des dépenses accidentelles et d'usage ; quand le
moultezim n'est pas dans sa terre , ils se rendent au Kaire pour le soumettre à son
approbation : c'est alors que la gestion du cheykh est soigneusement examinée, et
qu'on sépare celles de ces dépenses qui seront inscrites dans l'état , d'avec celles
dont l'inscription y sera omise , soit qu'on ait quelque motif pour ne pas les faire
paroître , soit afin qu'elles ne tirent point à conséquence , ainsi qu'on l'a promis
a.uxfellalî. Le moultezim signe rarement ce compte sans mettre le cheykh à "con-
tribution, pour prendre part à ses bénéfices, ou pour le punir de ses malversations.
S'il néglige ce moyen d'accroître ses revenus, en paroissant fermer les yeux sur la
conduite de son cheykh, la spoliation de celui-ci n'en est que différée : au bout
d'un terme plus ou moins éloigné, il finit par trouver l'occasion de lui enlever
en un jour le produit d'une gestion de plusieurs années.
En revenant au village, le serrâf joint au recouvrement du troisième tiers des
impositions fixes, celui des dépenses accidentelles et d'usage, dont l'état vient
d'être arrêté. Le nouveau bulletin qu'il remet au contribuable, n'est autre chose
(1) L'année Qobte commence à I'équinoxe d'automne.
DELÉGYPTE. jîC^
que l'extrait de la répartition des impositions fixes, auquel il ajoute sa quote-part
pour les dépenses accidentelles et d'usage. Il y inscrit successivement tous les
à-comptes payés par les fellah. Ces derniers, qui ont .disposé de leur récolte, et
qui voient cette perception considérablement augmentée , ne se libèrent qu'avec
beaucoup de peine et de répugnance : la bastonnade , la prison et les fers sont
employés pour les y contraindre.
A mesure que le recouvrement s'avance , le serrâf en expédie le produit au
moultezim, ou le remet au qâymmaqâm, suivant les ordres qu'il a reçus. Dans le
premier cas , il confie l'envoi à ses domestiques ou à ceux du moultezim ; mais il
exige qu'ils soient accompagnés par deux cheykhs, parce que, le village étant res-
ponsable du vol qui pourroit se commettre*en route, leur attestation serviroit au
moultezim pour prouver le délit, et obliger ses fellâli à payer une seconde fois.
Lorsque la totalité des contributions se trouve soldée, le serrâf tire une double
barre sur la partie du bulletin restée en blanc , devant le cheykh et le châhed.
L'usage a fait adopter cette espèce d'acquit, dont la validité n'a jamais été contestée.
En obtenant cette décharge , les fellah se livrent à une joie extrême , faite pour
prouver combien ils redoutent les mauvais traitemens auxquels ils sont exposés
quand ils demeurent en retard.
Le serrâf acquittoit les dépenses locales et les frais d'administration imputables
sur le mal el-hour, de même que les droits de l'ancien et du nouveau kouchoufyeh.
Il arrivoit fréquemment que les beys et les moultezim disposoient de leurs revenus
par des délégations en faveur de leurs créanciers : ces anticipations tournoient
au profit du serrâf, qui exigeoit des remises plus ou moins considérables, à pro-
portion de la célérité qu'il mettoit à en effectuer le paiement. L'usage l'autorisant
à recevoir deux ou trois médins de chaque contribuable, quand il lui remettoit le
bulletin de sa taxe, il en obtenoit une rétribution pareille toutes les fois qu'il
inscrivoit un à-compte; et comme ces sortes de paiemens étoient multipliés, ils
lui produisoient un bénéfice assez considérable. Enfin on comprenoit dans les
dépenses du village trois médins qui lui étoient comptés lorsqu'il délivroit le
chetbeh ou quittance finale. Le serrâf gagnoit encore sur les espèces qui lui
étoient remises en paiement , en ne les recevant qu'à un taux inférieur au cours
qu'elles avoient au Kaire. II profitoit de la détresse où il voyoit les fellah, et.
du bas prix des bestiaux dans le village où il étoit employé , pour spéculer sur
des achats de ce genre. Sa place mettant journellement des fonds à sa disposition,
il lui étoit facile d'en détourner l'usage pour faire des avances qui lui étoient
chèrement payées. Il avoit donc des moyens multipliés de porter ses émolumens
à des sommes considérables ; mais, comme la source en étoit connue par l'inten-
dant du moultezim, une bonne partie revenoit à ce dernier, qui , à son tour,
étoit mis à contribution par l'intendant général , et quelquefois même par son
moultezim.
L'impôt se payoit en médins : 90 médins forment une monnoie devenue
idéale, appelée pataque; mais, comme le moultezim, en recevant une pataque
ou 90 médins, ne les passe en compte qu'à raison de 85, il s'ensuit que le village
É. m. Vva
32O MÉMOIRE SUR LES FINANCES
paye 9000 médins pour n'en acquitter que 8500. A l'exception de la province
de Fayoum, la pataque étoit reçue par le serrâf à un taux inférieur à celui de 85
médins, variant de 80 à 85. Les serrâf, comptant toujours avec les moultezim
à raison de 85 médins par pataque, s'approprioient encore cette différence. La
pataque n'est autre chose que le talaris de l'ancien Empire Germanique. Dans les
temps d'Ibrâhym et de Rodouân kiâhyâs, elle valoit 85 médins. L'effet d'une altéra-
tion dans la fabrication de cette monnoie, ordonnée par A'iy-bey, porta sa valeur à
90 médins. Les moultezim, ne voulant pas souffrir d'une opération qui diminuoit le
prix intrinsèque dumédin, introduisirent l'usage que nous venons d'exposer. Depuis
A'Iy-bey, les mêmes altérations se sont multipliées au point que, de nos jours, un
talaris valoit de 1 55 à 160 médins; mais les moultezim , ayant trouvé des moyens de
se dédommager de cette dépréciation , n'ont rien changé dans ce mode de paiement.
Avant de clore sa recette , le serrâf s'occupe des terres de l'ousyeh , pour en
toucher le loyer si elles ont été affermées, et pour recevoir les comptes de l'oukyl
quand elles ont été exploitées pour le moultezim. Il termine ses opérations au
Kaire, où il rend compte à ce dernier, ou à son intendant, de toutes les parties
de sa gestion.
On a actuellement une idée précise de l'origine et de la nature des impôts levés
sur les terres. La routine pernicieuse qui fait que la Porte se refuse à tous les chan-
gemens, l'a détournée d'augmenter elle-même l'ancien kouchoufyeh et le fâyz
dans la proportion demandée par la différence des temps et de la valeur des
espèces. Les gouverneurs des provinces et les moultezim ont abusé de cette négli-
gence , en exigeant eux-mêmes ce qu'on ne leur accordoit pas. Il ne s'agit plus
que de savoir si l'équité justifie les nouveaux revenus qu'ils se sont attribués.
La comparaison des anciennes et des nouvelles impositions du village d'el-An-
boutyn servira à résoudre la question.
II payoit, a titre de mal el-hour primitif. 361,558 médias -
Pour l'ancien barrâny 15 6,096. ]
Pour le nouveau barrâny 108,102. > 324,486
Pour le kouchoufyeh nouveau , 60, 198. )
Ainsi les contribuables d'el-Anboutyn sont imposés aujourd'hui à. 686, o44
et payoient, sous les règnes de Selym et de Solymân '. 361,558.
Différence 324,486 m ' dins -
Nous allons examinerai la somme payée dans les années voisines de la con-
quête de l'Egypte par Selym, ne présente pas une valeur réelle supérieure à celle
qui se paye de nos jours.
Le cours du talaris, fixé par A'Iy-bey, en 1 185 de l'hégyre [1772.], à 90 mé-
dins, avoit été porté à ijo quand les Français arrivèrent en Egypte. Cette varia^
tion donne la mesure des altérations faites dans la valeur intrinsèque des médins
pendant vingt-sept ans : elle en suppose d'antérieures, qui seront supputées avec
une très-grande modération, si l'on estime que, sous Solymân, la pataque ou le
DELEGYPTE. pi
talaris n'auroit valu que 60 médins. Cette évaluation prouve que, 361,558 médins
payés durant son règne, représentant 903,895 médins actuels, le village d'ei-
Anboutyn, dont les impositions semblent, d'après son rôle, ne devoir s'élever
qu'à 686, o44 médins, paieroit 217,85 1 médins au-dessous de la valeur réelle des
impositions fixées par Solymân.
Ce rapprochement, fait dans tous les villages de l'Egypte, nous fourniroit un
résultat peu différent de celui que nous venons de présenter.
Si les charges qui pèsent sur les contribuables se réduisoient à celles dont nous
avons produit le rôle, la citation que nous avons faite de ces dernières prou-
veroit certainement qu'il ne manque que la sanction du sultan à la légitimité des
augmentations faites aux impositions écrites; mais, comme il ne comprend point
les dépenses dites accidentelles et d'usage, ni celles qui, étant levées militairement,
netoient pas même inscrites dans l'état séparé qu'on en dressoit dans chaque vil-
lage, et que, presque toutes les années, la tyrannie du bey, la cupidité du moul-
tezim, les besoins du Gouvernement et les rapines des Arabes , portoient ces
dernières à une somme aussi forte que celle qui forme le montant des imposi-
tions fixes , il sera facile de concilier ce que nous avons dit sur la modération
des impositions écrites , avec l'oppression et la misère qui accablent réellement
le cultivateur du sol le plus fécond de la terre.
Cependant, par une bizarrerie inexplicable, on voit lés fellah moins sensibles au
bonheur d'avoir un moultezim juste et modéré, quand il est foible et peu consi-
déré, qu'à l'avantage absurde d'avoir pour seigneur un homme puissant, quoique
le premier les traite équitablement, tandis que l'autre les rançonne sans pitié.
§. IV.
De V Egypte supérieure.
Dans l'Egypte supérieure , c'est-à-dire , dans les provinces de Qené , Esné ,
Girgeh, Syout, Manfalout, Minyeh, et le tiers de celle de Beny-Soueyf, l'admi-
nistration est modifiée par des dispositions analogues au système de possession
établi dans ces contrées.
Les atâr et les ousyeli varient toutes les années, parce que les moultezim et les
fellah possèdent les terres en commun.
Dès que la retraite des eaux permet l'ensemencement des terres , le messâh
Qpbte , désigné par le moultezim , arrive dans le village ; il mesure les terres
susceptibles de culture , en présence du moultezim ou de son lieutenant et des
officiers du lieu. Celles qu'il assigne aux fellah , deviennent les atâr de l'année,
et sont soumises à des droits équivalens à ceux perçus par les moultezim de la
basse Egypte; celles qu'il retient pour ces derniers, composent l'ousyeh. Il cons-
tate par un procès-verbal les dimensions et la qualité des unes et des autres,
et détermine la nature de l'impôt dont elles seront grevées. Cet ordre de partage
et de possession annuels a pour cause l'inégalité des inondations et la bizarrerie
322 MEMOIRE SUR LES FINANCES
de leurs effets , qui rendent quelquefois stérile un terrain qui étoit excellent , et
fécond celui qui ne vaîoit rien.
Le châhed et le khaouly aident le messâh dans ses opérations, et veillent à
ce qu elles soient impartiales et régulières. Le titre et les fonctions des autres offi-
ciers du village correspondent parfaitement à l'organisation municipale des com-
munes de la basse Egypte.
Quelque diversité que l'usage ait mise dans la dénomination de l'impôt terri-
torial perçu dans le Sa'yd, toutes ses branches appartiennent au mal ei-hour, ou
aux additions qu'on y a faites sous les noms de kouchoufyeh et de barrâny : ainsi les
droits de nabâry , baly, on-gre, chetaouy , bayâdy , dont il est composé, ne sont autre
chose que les désignations adoptées pour énoncer l'application de cet impôt à tel
ou tel genre de culture. On appelle nabâry la contribution des terres semées en
maïs et en herbages, quand elles ont été arrosées artificiellement, c'est-à-dire, à
i'aide des chadouf. Les mêmes productions donnent lieu au baly , lorsque l'inon-
dation a procuré les irrigations naturelles. Dans ce dernier cas, le cultivateur qui
fait quelquefois une seconde récolte, devient redevable delWgr^. Les terres semées
en blé, orge, fèves et autres grains, sont assujetties au droit de bayâdy, indé-
pendamment de celui de chetaouy qu'elles acquittent aussitôt que les grains com-
mencent à pousser.
Les fellah payent en argent le nabâry, le baly, l'ongre et le chetaouy : ils
acquittent le bayâdy en grains. On évalue aujourd'hui les denrées nécessaires pour
composer ce dernier droit aux quatre cinquièmes de la totalité de l'imposition ;
ce qui prouve que les productions de cette contrée consistent principalement en
grains.
Les sommes perçues à raison des terres semées en maïs et en herbages , et le
produit du chetaouy, composent le mal el-hour en argent : les recouvremens
du bayâdy forment le mal el-hour en nature (i). Les denrées avec lesquelles on
acquitte ce dernier, sont toujours réduites en ardebs d'orge, évalués dans une
proportion admise pour régler la valeur comparative de l'orge et des autres
grains : un ardeb de blé représente un ardeb et demi d'orge, et un ardeb et un quart
d'orge équivaut à un ardeb de fèves, lentilles, pois, &c.
Nous avons dit que le myry et le kouchoufyeh ne varioient jamais dans la basse
Egypte; il en est de même dans le Sa'yd > où, comme on vient de le voir, ces
droits sont perçus en argent et en grains. Les moidte^jm y sont tenus en outre de
les acquitter dans les valeurs fixées par les réglemens, de quelque manière que le
mal el-hour leur ait été payé par les fellah : ainsi, quoique ie genre de culture
des terres détermine dans la haute Egypte la nature de l'imposition dont ces
derniers sont redevables , il est très-indifférent pour le sultan et les gouverneurs
de province qu'elles soient semées en maïs et en herbages , ou en blé , fèves ,
orge, &c.
(i) Le mal ei-hour d'un feddân de terre de toute classe, feddân également de toute classe, semé en grains, est
semé en maïs ou en herbages, varie de ioo à 250 de 20 à 40 médins pour le chetaouy, et de 2 à 4 ardebs
médins pour le nabâry, le baly et l'ongre. Celui d'un de blé, mesure du Kaire, pour le bayâdy.
de l'égypte. 3 2 3
Le Qpbte percepteur, appelé serrâf dans la basse Egypte, prend le nom de
a mil dans le Sa'yd.
Le travail du meçâhah remplace le registre du châhed des villages de l'Egypte
inférieure , et sert de base à la répartition de l'impôt. La portion due en argent
est exigée avant les récoltes ; celle qu'on acquitte en nature se recouvre à mesure
qu'elles se font.
Les denrées doivent être portées dans un magasin situé sur les bords du fleuve ,
quelle que soit la distance des possessions des contribuables. On tolère que les
grains soient mêlés d'un sixième de corps étrangers , en terre , paille et autres subs-
tances : si les non-valeurs excédoient cette proportion , les fellah seroient tenus
de dédommager leurs moulte^im.
Les possessions des moulte^im de la haute Egypte comprennent plusieurs peu-
plades formant un seul arrondissement, dont l'importance est telle, que les sei-
gneurs qui n'habitent pas leurs terres sont obligés d'y entretenir un kâchef, de
qui dépendent les qâymmaqâm des communes subordonnées au village principal.
Quand le a mil se voit hors d'état de suffire au travail dont il est chargé, il dé-
lègue une partie de ses fonctions à des préposés appelés koubâd , dont il. reçoit
les perceptions et dont il règle les comptes, de sorte que leur gestion rentre tou-
jours dans la sienne.
Les fellah de la haute Egypte n'ont jamais été attachés à la glèbe comme
ceux de l'Egypte inférieure : le moultezim ne peut pas les contraindre à rester et
à travailler dans sa terre ; ce n'est que par un engagement volontaire , borné à l'in-
tervalle des semences à la récolte d'une année, qu'ils se rendent cultivateurs et
contribuables.
Avant la domination d'A'ly-bey, l'Arabe cheykh Hammam gouvernoit les pro-
vinces du Sa'yd au nom de la régence du Kaire. Les troupes Ottomanes n'y péné-
troient jamais ; il étoit même rare que les Turks parussent dans les villages dont
ils étoient moultezim. Tous ses soins tendoient à perpétuer une administration
qui préservoit son pays des vexations de l'étranger, en acquittant avec exactitude
le myry dû à la Porte, et en veillant à ce que les cheykhs des villages ne donnassent
aucun sujet de plainte à leurs seigneurs. La ruine de ce prince équitable rendit le
Sa'yd aux oppresseurs des autres parties de l'Egypte : cependant les impôts et les
concussions ne s'y sont pas accrus avec le même excès, soit à cause des ménagemens
qu'il a fallu garder avec des paysans maîtres d'appauvrir leur seigneur en aban-
donnant sa terre, soit, ce qui est plus vraisemblable, parce que, les contributions
en nature ayant toujours la même valeur, l'altération et la baisse progressive des
espèces n'en ont jamais justifié l'augmentation.
Les fellah de la haute Egypte sont exempts du rafa' el - mazâlem , du ferdeh
el-tahryr, et de la plupart des droits compris dans la dénomination du nouveau
barrâny.
La liberté dont ils jouissent, le temps que leur laisse une culture peu pénible,
dont les travaux sont suspendus durant six mois, depuis la récolte jusqu'à l'écou-
lement des eaux, leur permettent de se livrer à plusieurs genres d'industrie : ils
324 MÉMOIRE SUR LES FINANCES
fabriquent des toiles, de la poterie , des cordes, des nattes, &c. ; ils fournissent
beaucoup d'ouvriers et de domestiques au Kaire, et notamment des portiers à tous
les o'kel de cette capitale. Ils se rendent ordinairement dans leurs villages pendant
la saison des récoltes , et reviennent au Kaire après avoir pris part aux travaux
qu'elles occasionnent.
Les cheykhs doivent à leur éloignement du siège du gouvernement, à l'autorité
qu'ils avoient acquise sous l'administration du cheykh Hammam , des attributions
plus étendues que celles de leurs confrères établis dans la basse Egypte. Les moul-
te^im sont favorables au maintien de leurs prérogatives ; ils affranchissent des
augmentations survenues au mal el-hour les terres cultivées par les cheykhs, et
leur accordent d'autres avantages, parce qu'il est essentiel pour eux d'attacher à
leurs intérêts des hommes qui disposent de l'esprit de leurs paysans.
Le rôle littéral que nous allons présenter des impositions en argent et en na-
ture, du village de Tahtah, province de Syout, pendant l'an 1213, de l'hégyre,
y. e de la République [ 1798], expliquera et confirmera tout ce que nous venons
de dire touchant le mode d'administration et de perception particulier au Sa'yd.
RÔLE des Impositions du territoire de Tahtah, province de Syout, pendant
l'an 1213 de l'hégyre.
Kafr'
autres villages qui
en dépendent.
Tahtah , village principal.
EJ-Madmâr , el-A'tâmneh , el-Ouaqât , Koum el-A'rab , el-HelIeh , el-Sâhel ,
el-Koubeyçât , el-Haoumdyeh , el-Tâleyhât , Nezeh , Ferârah , Geheyneh ,
el-Qaryeh, eî-Khedar , Anbeis , Aoulâd-Isma'yl, el-Harâfcheh, Beny-A'mar,
Koum-Echkaou.
Feddâns supportant les Droits comme il suit :
Nabâry.
6. 19. ensemencés pour la première fois en indigo à 362 méd.
4
1,821
2.4
9. id seconde fois. ... id 181.
1 . id. en maïs et herbages '. 1 1 o.
12. id id..
110.
2,046. 17. (1)
Chetaouy.
7,601. 2.
942. 16. El-Madmâr s
371. 18. El-A'tâmneh /
62. 18. El-Ouaqat ) 3> 10 9- I2 ' à 22 m -i-
1,732. 08. El-HelIeh et el-Sâhel )
346. 14. Tahtah
î 50. 00. El-Koubeyçât
120. 00. El-Haoumdyeh
500. 00. El-Tâleyhât
420. 00. Nezeh ,
250. 00. Ferârah
1,400. 00. Geheyneh \ 4>49 ! - l A- à 22 m - ?•
1 (O, 00. El-Qaryeh
1 20. 00. El-Khedar
2,459-
79 2 -
211,315-
12,595.
99,938.
227,161.
168,736.
395> 8 97-
(1) Les fractions ont pour dénominateur le nombre 24.
Report
DE L EGYPTE.
32;
9,647. 19.
130. 8.
9,778. 03.
Report.
570. 00. Anbeis
250. 00. Aoulâd-Isma'yl
1 20. 00. El-Harâfcheh
135. 00. Beny-A'mar.
feddâns payant des droits en argent.
125. 00. de Koum el-A'rab, entièrement ruiné.
5. 08. anciennes déductions.
Médins.
395» 8 97-
TOTAL formant le mal el-hour primitif (1) 395,8
A DÉDUIRE
Dépenses locales et frais d'administration payés a qui de droit.
Bonification aux cheykhs pour les terres qu'ils ensemencent en nabâry, 54 feddâns 8.
à 1 10
Bonification aux mêmes, sur les terres qu'ils ensemencent en grains,
799 feddâns 2. à 22 | 17,680.
642. 6. à 22 5 14,290.
Aux menuisiers qui raccommodent les instrumens aratoires
A la mosquée d'Abou-Douneh à Tahtah, pour huile et nattes
Aux cheykhs Mohammed. . . .
A'bd-aiiah
Solymân el-Nassyry
O'mar
Mouçay A'bd el-Kerym.
A'bd el-Rahmân el-A'raby [l'Arabe]
Usage des cheykhs d'el-Saouâmah
Usage des cheykhs d'el-Helleh
Usage des cheykhs d'el-Madmâr •
Au cheykh Ibrâhym el- Agez
Aux gardiens du port où abordent les barques
Au cheykh Bekry el-Zouâqy
Aux enfans Ouheyleh •
Reste
Lesquels sont distribués par le moultezim, ainsi qu'il suit :
Au SULTAN pour le myry. 11 est dû 439,5 14 méd.; mais on ne porte ici que
parce que, le mal eI-hourn'étantquede343,76i , il ne reste pas
davantage après le paiement du kouchoufyeh qui suit. Dans
ce cas, il n'existe aucun fàyz, et le moultezim est tenu de
déduire des barrâny ce qu'il reste devoir pour solder le myry.
( Voyez ci-après, p.jziï.)
dépense de la province. . . 86,788. ]
5.977
31,970
44o
110
220,
IIO.
807,
500,
220
397
6,000
1,500,
1,700,
85
300
1,000
212,097.
Au Gouverneur, pour le kouchoufyeh;
Haqq el-taryq 6,000.
Koulfeh 38,876.
131,664.
Somme pareille 343,761.
MOUDÂF QADYM, Barrâny ancien.
Mal el-?neghârem , appelé 7/2*3/ el-chetaouy et mal el-seyjy.
du côté du nord 67,086.
du côté du midi.. 125,661.
Mal el-merây des prairies
Mal el-gourouf. .... des digues et haies
52,136.
343,761
192,747.
13,316.
1,966.
208,029.
(1) Ne perdez pas de vue que ce total varie chaque année , suivant la nature de l'ensemencement des terres.
É. M. X x
MEMOIRE SUR LES FINANCES
Report.
Médins.
343»76l.
Report du Moudâf qadym ,
Hamlet el-koubâd. . . droits des percepteurs , [serrâf]
Gharâmet el-ou'char. . impôt des aides
Anciens usages dus par el-Madmâr
Dîme sur les moulons •
Moutons des moissons
Droits sur les mesures
Droits du marché qui se tient les samedis à el-HelIeh
Divers droits
Du village de Nezeh
D'ibrâhym el-Dabyah
Koulfeh du moultezim, droits en nature convertis en argent
Usage de haouâlet el-haouâlât quatre bourses ,
Montant des bœufs dus d'après l'usage
Montant des droits du village de Koum el-A'rab, vu qu'il est ruiné .
Droits du marché de Tahtah
A déduire ce qui est bonifié ou payé a divers.
Le contingent de Koum-Echkaou, qui ne dépend plus de Tahtah, à la
charge du moultezim "^560.
Celui de Koum el-A'rab, qui est ruiné 905.
Celui de Koum-Echkaou , sur le haouâlet el-haouâlât 6,250.
Celui de Koum el-A'rab, qui est ruiné 2,803.
Celui de Koum-Echkaou, sur le montant des bœufs 1,277.
Celui de Koum el-A'rab . 425.
Bonification aux Arabes , 75,375.
Droits de divers sur l'usage de haouâlet el-haouâlât ...... 10,850.
Décharge ancienne 29,851.
Usage du qâymmaqâm de Tahtah 44>434- /
208,029.
j 0,4 12.
3,700.
5>4o5-
1,100.
210.
543-
2,500.
240.
4,400.
400.
20,478.
1 00,000.
20,440.
42,500.
85,000.
5°5>357-
*73>73°-
331,627.
MOUDÂF MESTEGEDD, Barrâny nouveau.
Droits de serdâryeh sur chaque feddân nabâry , 10 médins 19,897.
Sur les divers villages 382,474.
Présens au moultezim pour beurre, &c 303,065.
Somme imposée sur ces villages à titre de ferdeh 296,000.
A déduire ce qui est payé à divers.
Présens d'usage à divers 269,847. I
Kissoueh, présent d'habits aux grands cheykhs lorsqu'ils apportent le [
présent 100,000. j
Kissoueh aux petits cheykhs, idem 32,667. ]
Total des droits de ce village
1,001,436.
402,514.
i,922.
1,274,310.
Nouvelle Distribution de cette somme.
Au Sultan pour son myry
Au Gouverneur pour le kouchoufyeh
pour l'ancien barrâny 33' '627.
Au Moultezim. . . .
pour le nouveau barrâny.
5,922.
930,549.
A déduire ce qu'il a déboursé pour compléter le myry 227,417.
439,514.
131,664.
703,132.
SoMMEpareille..
1,274,310.
DE LEGYPTE.
327
Report i>274>3 10 -
Dépenses locales et autres payées à qui de droit.
52,136. 5
Sur le mal el-hour.
Sur l'ancien barrâny.., ij>io~- / 1 ^
Sur le nouveau barrâny A° 2 >5 ' 4-
ï?3>73°-
628,380.
TOTAL général des droits en argent payés par ce village 1,902,690.
Etat des Droits en grains dus par le même village.
Feddâns __ '
7,601. 2. soumis au chetaouy dans le compte en argent, et payant conséquemment le bayâdy.
A déduire,
70. 00. feddâns ensemencés par le moultezim pour ses bestiaux et ses chevaux.
48. 22. dont l'ensemencement a été brûlé dans une affaire entre les Français et
7,482. 4- restant à 2 ardebs ^ de blé par feddân
Augmentation du Jldâl el-hour.
298. 6. Rizqah des birket de Madmâr et el-Helleh.
50. Diminution ancienne.
es Mamlouks.
Ardebs de blé.
16,834. 21.
6.
50. 16.
248. 6. restant à 2 ardebs de blé l'un ^6. 1 2.
76. Rizqah' du birket el-Asedaryeh à 1 ard. 16 126. 16.
Diminution ancienne 76.
Sur les terres el-A'mrah et el-Gharah à Madmâr et à . ]
el-Ouaqât 445. 12. Y 442. 12.
Diminution ancienne 3. \
Sur le rizqah Khâmis à el-Helleh 113. 8.
33. 8. Manquant à el-Helleh, à 2 ardebs 66.16.
79 . Rizqah el-Kalâyeh à Gehey neh , à 1. 16 131. 16.
642. 6. j
TOTAL des ardebs, mesure du pays
Différence de la mesure pour obtenir celle du Kaire, de 80 pour £ d'augmentation .
Total général du mal el-hour, ardebs du Kaire, blé
A déduire les dépenses locales et les frais d'administration payés à qui de droit
Mesure du pays. Mesure du Kaire.
Bonification en faveur des cheykhs pour leurs droits.
c ' ' [fed. 1,44 1.8. par eux ensemencés, à 2 ardebs \ le fed. 3,243.
des divers villages 2,219. 13. 55
O'smân 7
O'mar Tâhâ 10
Mohammed el-Nassyry
Ahmed Abou-Saoud 20
Abou-Zeyd el-Nahâs 15
Aux cheykhs / Ahmed O'mar 10.
Abd el-Fatâhn Ibrâhym Hagary 50.
Meça'oud 30.
Mohammed el-Gâby 7.
Ghânem 10,
Mohammed 20.
EI-Faqyr 30.
Droits d'après l'ancien usage des chéryfs et des u'iemâ 807. 21 f.
Droits des matamsyn , ouvriers chargés du travail des digues.. . . 31.
Aux gardiens des digues 21.
Loyers des greniers 105.
1,301. 8.
18,136. 5.
14,508. 21.
32,645. 2.
12,020. 12 -j.
(1) On voit que ces dépenses s'élèvent à 49 pour f sur la portion des impositions de ce village, payable en argent.
É. M. X x z
328
MEMOIRE SUR LES FINANCES
Mesure du Kaire.
Report , . . Ardebs de blé. 12,020. 12 \.
Droits du qâymmaqâm de Tahtah. 84. 3.
A celui qui reçoit les grains dans les greniers 43. 2.
6,488. 1-5-i.j iï6 _,
Augmentation de la mesure du pays à celle du Kaire, de 80 pour £. 5,190. 18. j ' "' *' /
Reste Ardebs de blé 20,624. r 3 !•
Lesquels, à 1 ardeb 4- d'orge pour 1 ardeb de blé, font, valeur en orge 30,936. 20^.
qui sont distribués par le moultezim comme il suit :
Au SULTAN pour son myry 8,073.
Mesure du Kaire.
Au Gouverneur, pour frais de la province Grenailles. 4>5 20 - J 3-
Augmentation de mesure à 4 f pour §... . 188. 8 £,
Koulfeh pendant ses passages,
pour sa nourriture Blé. 60.
pour bourgoul, espèce de gruau. . . 8. V 4 QI g 21 h
pour lentilles 8.
pour la nourriture des chevaux. . . 100.
Différence pour les réduire en orge. . 34, [
176.I
34-1
Au Moultezim. . pour son fâyz. .'. 17,944. 22 |.
Quantité pareille 30,936. 20 \.
B.4.RRÂNY en faveur du Kâchef envoyé par le Moultezim pour gouverner le village
et ses dépendances.
Gerâyeh el - serdâryeh , droits pour sa nourriture et celle de ses chevaux pendant
vingt-sept nuits de séjour, ci .... 27
A déduire pour Koum-Echkaou,
qui ne dépend plus de ce vil-
lage 1 |.
Reste .25 \ divisées comme il suit :
5 \ par Tahtah , . \ Mesure du pays.
7. .par el-HelIeh I 25 |, à 19 ardebs | l'urie 486. 2.
13 . .par Geheyneh )
Droits sur les divers villages 750.
sur les mesureurs des greniers 30.
sur les rizqah ci-après :
rizqah el-Alekyeh. fed. 184. |
-,„. . t} .r , > 234, à 1 ardeb \ l'un 351.
rizqah el-Kaboueh ... 50. I J ^ 2 ''
1,617. 2 -
Augmentation pour différence de la mesure du pays à celle du Kaire, à 80 p. £. . . 1,293. 14.
Ardebs de blé 2,9 1 o. 1 6.
Lesquels, à 1 ardeb \ d'orge pour 1 ardeb de blé, font 4,366.
A déduire ce qui est payé à qui de droit.
Mesure du pays.
Le contingent de Koum eî-A'rab , village ruiné, sur la nourriture du
kâchef et de ses chevaux Blé. . . n. 10.
Bonification en faveur des cheykhs, à la charge du kâchef, appelée
don des cheykhs , n \ j . 8,
Bonification a divers du village d'Anbeis 81.
803. 18. [ 33,132. 20|.
DE LEGYPTE.
3 2 9
Report > 3 3 , 1 3 2. 20 i.
Augmentation pour la différence de la mesure du pays à celle du
Kaire , à 80 pour ~ 642. 22.
Total 1,44.6. 16.
Lesquels, à 1 ardeb { d'orge pour 1 ardeb de blé, font 2,170.
Total des-droits de ce village en orge. 33,132. 20^.
Nouvelle Distribution de cette quantité.
Au SULTAN pour son myry ardebs d'orge, mesure du Kaire. 8,073.
Au Gouverneur pour le kouchoufyeh 4>9 J 8- 21 -J.
Au MoULTEZIM pour le fâyz 17,944. 22 |.
Au KÂCHEF commandant le village, pour le barrâny 2,196.
Somme pareille 33,13a.. 20 \.
Dépenses locales et autres payées à qui de droit.
Sur le mal el-hour, blé, 12,020. 12 \. faisant grenailles. 18,030. 19 |. )
Sur le barrâny 2,170.
[ 20,200. I9 |(l).
Total général des grains payés par ce village .-• 53>333- l &-
Le myry en denrées de la haute Egypte s'élevoit à trois cent soixante-cinq
mille soixante-treize ardebs , ci
Faute de renseignemens suffisans, nous ne pouvons pas indiquer avec
précision le produit des autres branches de l'impôt ; si on l'établissoit d'après
la proportion qui existe entre le myry en argent, qui est de 12,15 8,467 mé-
dins , et le myry en denrées , nous porterions ,
Le kouchoufyeh ancien et nouveau, dont le montant en argent est de
0,270,602 médins , à
Le fâyz et ïes barrâny , qui s'élèvent en argent à 39,5 39, 1 8 5 médins, à. . .
Total, non compris les dépenses locales , qui, comme dans la basseEgypte,
sont déduites des comptes des villages, pour être appliquées directement a
leur destination
ARDEBS ,
aleur en orge ,
mesure du Kaire.
365,073.
278,361.
1,187,213.
1,830,6.4.7-
Cette quantité, réduite en ardebs de froment, mesure du Kaire, donne 1,220,431 ard '
qui, évalués à 10 liv. ou 280 méd. , prix moyen, de nos jours, de l'ardeb de blé, produisent
brut 12,204,3 10 iiv. tournois , ou 341,720,680 médins, faisant en francs 12,05 3,635/ 50 e .
En rapprochant cette somme des impositions en deniers perçues dans cette
contrée, dans laquelle la province de Beny-Soueyf n'est comprise que pour le
tiers, et celle d'Atfyeh pour le quart , parce que les deux tiers du territoire de
la première et les trois quarts de celui de la seconde appartiennent à la basse
Egypte, on trouve une valeur cinq fois plus considérable, qui prouveroit que notre
aperçu ne s'écarte pas de la vérité, puisque cette proportion est généralement
(1) Ce village est du nombre de ceux où les dépenses locales sont portées à des sommes aussi exorbitantes. On
voit qu'elles s'élevoient à 61 pour £.
33° MÉMOIRE SUR LES FINANCES
admise quand on compare l'impôt en nature de la haute Egypte avec son impôt
en argent.
L'état ci-après énonce l'emploi du myry en denrées. Celui du kouchoufyeh,
que nous ne pouvons pas produire, à cause de l'insuffisance de nos renseignemens,
s applique aux mêmes objets que les dépenses en argent, qui sont à la charge des
beys ou kâchef gouverneurs des provinces , et dont il sera question dans la suite
<le ce Mémoire.
Aux
Aux beys,