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Full text of "Grousset_Histoire_de_l_Asie_tome_3"

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RENÉ GROUSSET 



HISTOIRE 
DE L'ASIE 



III 

LE MONDE MONGOL 
LE JAPON 

LES EMPIRES MONGOLS 

LA PERSEr L'INDE ET LA CHINE MODERNES 

HISTOIRE DU JAPON 




PARIS 
ILiSS ÊIDITIOSQ-S O. CZ^éS Sa C» 

IICMXXII 



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HISTOIRE DE L'ASIE 

III 

LE MONDE MONGOL 



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RENÉ QROUSSET 



fflSTOIRE DE L'ASIE 



III 



LE MONDE MONGOL 



Les Empires Mongols 

L'Iran, l'Inde et la Chine 
depuis la période mongole 

Le Japon 




PARIS 
Les Éditions G. Grès & C*^ 

Si, rue Haulc feuille, 21 
1922 



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Copyright by les Éditions G. Crè& *£ C" 1922 



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SOMMAIRE 

/ 



Chapitre Premier 



LES EMPIRES MONGOLS. DE TCHINKKIZ-KHAN 
A ÏIMOUR-LENK 

§ L — TchinkkiZ'Khan, le Conquérant du Monde 

l-es peuples de TAsie Centrale. — Le inonde turcomongcl au 
XII* siècle. — Premières luttes de Tchinkkiz-Khon, Formation 
de la nation mongole. — Tchinkkiz-Khan empereur. Le Pan- 
touranisme. — Guerre de Tchinkkiz-Khan contre le Roi d'Or, 

— Chute de l'Empire Kara-Kliiteï. Conquête de la Kachgarie 
par Tchinkkiz-Khan. — Destruction de l'Empire Kharezmien 
par Tchinkkiz-Khan. — Conquête de l'Iran Oriental par 
Tchinkkiz-Khan. — Caractère de Tchmkkiz-Kiian. Son génie 
et son œuvre. — Tchinkkiz-Khan et Yélou-Tchoutsaï. 

§ 2. — Les trois premiers successeurs de Tchinkkiz-Khan. 

Régence de Toulouï. Premier partage de l'Empire Gengiskhanide. 

— Règne d'Ogodaï. Influence do Yélou-Tchoutsaï. — Conquête 
du Royaume Kin par les Mongols. — Aventures de Djélaleddin 
Mangberdi. — Conquête de la Perse et de rAnatx>lie par les 
Mongols. — Conquête de la Russie par les Mongols. Invasion 
de la Pologne et de la Hongrie. — Régence de Tourakina et 
règne de Gouyouk. — Chute de la Maison d'Ogodaï. — 
Règne de Meungké. Sa politique. — Meungké et le monde 
chrétien. Missions de Rubruquis et du roi Héthoum. — Expé- 
ditions de Houlagou en Perse et de Koubilaï en Chine. 

§ 3. — L'Empire Mongol de Chine. 

Koubilaï, khan suprême. L'Empire Mongol devient un empire chi- 
nois. — Conquête de la Chine méridionale par Koubilaï. — Cau- 
ses de la défaite des Soung. Koubilaï empereur de Chine. — 
Expéditions des Mongols en Ijido-Chine, à Java et au Japon, 



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11 * SOMMAIRE 

Lutte de Koubilaï contre Kaïdou. — Puissance de Koubilaï. — 
F^olitique intérieure de Koubilaï. Relèvement de la Qiine, — 
Politique religieuse do Koubilaï. Le Bouddhisme et le Nestoria- 
nisme. — Koubilaï et Marco Polo. ■— Le Catholicisme en Chine 
sous la dynastie mongole. — L'œuvre de Koubilaï. 

§ 4. — Le Khanat viongol du Turkestan, 

Rôle historique du Khanat de Djagataî. — Evolution intérieure du 
Khanat de Djagataî. Triomphe de l'Islam au Turkestan, 

§ 5. Le Royaume mongol de Perse. 

Etablissement de Houlagou en Perse. La Croisade mongole. Evolu- 
tion ultérieure du Ivhanat de Perse : Lutte de l'élément mon- 
gol et de l'influence musulmane. — Triomphe de ITslam dans 
le Khanat de Perse. — L'Iran entre la chute des Gengiskhani- 
des et l'invasion de Timour-I.enk. 

§ 6. — Timour-Lenk 

Timour roi de Transoxiane. Conquête de l'Iran. — Campagnes de 
Timour eh Russie et dans l'Inde. — Guerre de Timour contre 
TEmpire Ottoman. Angora. — Les successeurs de Timour. 
La civilisation timouride. 

§ 7. — L'Empire Mongol et le rapprochement, 
des anciennes civilisations. 

Conséquences mondiales de la conquête mongole. — Le Khanat 
mongol de Perse et le commerce du Levant. — Le commerce 
de l'Inde au xrv° siècle. — Les rouies de commerce à travers 
la Russie mongole : Caffa, — Activité économique de la Chine 
à l'époque de Marco Polo. — Le commerce du Levant à l'épo- 
que timouride. — Résultats commerciaux de la conquête mon- 
gole. — L'art persan à l'époque mongole : L'architecture. — 
L'art persan à l'époque mongole : La miniature et la cérami- 
que. — L'art chinois à l'époque mongole. Tchao Mong-fou. 



CHAPrrRE II 
LA PERSE AUX TEMPS MODERNES. 

§ 1. — VEpoque Séfdvide. 

Affranchissement de la race iranienne. — Chah Abbas : Apogée 
de la Perse. — La civilisation fversane à l'époque séfévide. — 
La splendeur d'Ispahan. — La miniature persane. 



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SOMMAIRE m 



§ 2. — Nadir Chah. 

L'invasion afghane. Nadir-chah. -— Etablissement de la domina- 
tion kadjare. Le Babisme. — La Perse des roses et des ruines. 



CHAPrrRE ni 
LINDE MUSULMANE. LES GRANDS MOGOLS 

§ L — Les Conquérants de l'Inde. . 

Influence de l'Iran sur les destinées .de l'Inde. — Un paladin mu- 
sulman : Mahmoud le Ghaznévide. — Le fondateur de l'Em- 
pire des Indes : Mohammed de Ghor. — L'Empire Indo-Mu- 
suhnaïi aux xin* et xiv* siècles. Les mamelouks turoo-afghans. 

— Démembrement de l'Empire Indo-Afghan. 

§ 2. — UEmpire Mogol des Indes, 

Baber. — Fondation de l'Empire Mogol des Indes. — Aventures 
d'Houmayoun. — Règne d'Akbar. — Administration d'Akbar. 

— La pensée d'Akbar. — D'Akbar à Aurengzeb. — Règne 
d'Aurengzeb. — La civilisation de l'Inde mogole. — L'art 
indo-musulman. L'architecture. — L'art indo-musulman. La 
miniaturet 

g 3 —La réaction hindoue, 

Ixi reconquête hindoue. Les Mahrattes. — La pensée hindoue aux 
temps modernes. Le Brahma Samadj. — L'Inde étemelle. 



CHAprrRE IV 
LA CHINE AUX TEMPS MODERNES. 

§ 1. — U époque des Ming. 

Révolte de la Chine contre les Mongols. — L'Empereur Hong Wou. 
— Expulsion des Mongols. — Politique intérieure de l'empe- 
reur Hong Wou. — L'empereur Yong Lo. — L'œuvre de l'em- 
pereur Yong Lo. — La d5niastie des Ming après Yong Lo. — 
Politique religieuse des Ming. — Le Catholicisme à la .cour 



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IV 



SOMMâiR£ 



des Ming. — Jugement sur les Ming. — La littérature sons 
les Ming. — L*art des Ming. La peinture, — L*art des Ming. 
La céramique. 

I 2< — Les derniers Tartares^ 

Le Tibet et l'Eglise Lamaïque. Rêfonne de Tsong-Kapa. — Oms- 
titution de la tb(k)crûtie Ubétaiae, Le Dalaï-lama, — Rôle de 
TEglise Tibétaine dans la politique de rExtrêmé-Orient, — 
Révolte des Mandchous contre les Ming. — La drame de 
J6<ti, Conquête de la Chine du Nord par les Mandchous. — 
Conquête de la Qiine Méridionale par les Mandchous. Con- 
version des derniers Ming au Catholicisme ; l^empereur Cons- 
tantin, --Un empire maritime chinois, Koxinga et le myatime 
de Fomiose 

S S. — La Chine s(ms la dynû'Slk mandchoue. 

Politique des premiers empereurs mandchous. R6gence d*Ama- 
Wang, Règnes de Chun Tchi et do Kang-Hi. —Révolte de Won* 
San-koueï, — Le monde mongol au xvn* siècle. Les Eieutîies. 
— Guerres de Kang-Hi contre les Eleulhes. — Jugement sur 
le règne de Kang'lli. — Règne de Femporeiir Voung-Tchingp — 
L'empereur Ki en-Uiung. — Conquête de TUi et de la Kach- 
garie par KiemLoung.— Polilique de Kien-Loung au Tibet, — 
Les Chinois au Népal et en Rinnanie. — Rôle historique de 
la dynastie mandchoue. Fin de la p<!^»rio(]e continentale de 
rhistoire de la Chine, — L*art sous la dynastie mandchoue. 



Chapube V 



LE JAPON 

I 1. — Im Terre des dien:e. 

L'archipel japonais. — Les races du Japon, I^ Shintoïsme. — 
Fondation de TEmpire japonaLs, — Intnidurtion du Rond* 
dhisme au Japon. — Gouvenicnient des Foujiwara, — L*art 
japonais aux épo<]Uf^ de Nara et de Heïan : ï->a ;sculplui'e, — 
La peinture japonaise. Les Primitifs. — La vie de csour et la 
littérature aux époques de Nara et de Helian. 

§ 2. — l^s épopées japonaise s au Mmjen Age. 

La féodolité et la chevalerie au Japon- — Rivalité des Taira et 
des Mina moto, — Bictature de Kivomon, — Gouvernement de 



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SOMArAJRE 




^'^''P^^delaiienaissar^e. 



La peinture et l'i^J'i.'^'^*"'^ * ^ép^ie di^T^l^^""""' <*«« 

et la Ciselure" nTp.^^''"^^- ~ HirShT "■ T ^^^yon«^a. 

• *• "~ 1^ «cueille. 






japonaise ?!',V^,'« Révolution iaDon«i 

^ Restauration. J^P^^^'^e. - La Révolution 



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NOTE 

SUR LA CHDTE DE LA PUISSANCE MAHRATTE 



Dans Je dernier quart du xvni* siècle, les Mahralles semblaient 
appelés à l'hégémonie du monde indien (i). Leur Confédération, 
présidée héréditairement par les Pechwas de Pouna, dominait ou 
contrôlait toute Tlnde Centrale. Les Pechwas sur la côte du Kon- 
kan, le Bhonsla au Bérar, le Ilolkar et le Sindhia au Malwa, le 
Guikowar au Goudjerate étaient assez puissants pour faire la loi 
aux autres princes indigènes et barrer la roule h la conqucle bri- 
tannique. Comment expliquer que, moins de vingt ans après, la 
force mahratte ait été brisée sans retour ? 

C'est que les Mahraltcs ne comprenaient plus la néccssilé de 
s'unir. Tant que l'autorité du Pechwa avait été respectée, leur 
puissance n avait cessé de croître. Au temps des grands Pechwas, 
Baladji P' (171ÏÎ-1720), Badji-Rao P' (1720-17/40) et Baladji H 
(1740-1 761), le lien confédéral était assez fort pour obliger les 
chefs mahrattes à se concerter, (^clle situation leur avait permis, 
sous Badji-Rao, de conquérir le Malwa, le Bérar et le Goudjerate, 
et sous Baladji II d'opposer à l'invasion afghane un front uni- 
que (bataille de Panipat, 1761). Mais après la mort de Baladji II, 
l'autorité des Pechwas, ruinée par une succession de minorités, 
disparut entièrement. Le Grand Sindhia, Madhava Rao, roi d'Oud- 
jein et de Gwalior (1761-1794) qui assuma à leur place la direc- 
tion des affaires mahrattes, ne rencontra qu'hostilité de la part 
des autres princes confédérés. Dans le moment même où il se 
faisait donner par la Cour de Delhi une délégation impériale sur 
toutes les terres mogoles, il se heurtait à la jalousie du roi d'In- 
dore, Toukadji Holkar, qui lui déclara la guerre (bataille do 
Lakhairi, 1792) et du régent de Pouna, Nana Farnavis, qui le 
fit assassiner (1794). Le successeur de Madhava, le Sindhia Daou- 
let Rao (1794- 1826) et le successeur de Toukadji Holkar, Jaswant 
Rao (i 797-1 811), se firent une guerre sans merci au cours de 
laquelle Indore, capitale des Holkar et Oudjeïn, capitale des 
Sindhia furent tour à tour saccagées (1801). Le Gouvernement 

(1) Cf. supra, p. 25L 

T. IFI. 



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I I NOTE 

dd Pounft ayant pris parti pour le Sîndliia, le Holkar marcha sur 
Pouna et mit le Pechwa en fuite (1802). Ce fut alors que ce der- 
nier alla se jeter dans les bras des Anglais dont il implora la 
|>iY*lc( lion. 

I/Ja\aï;ion britannique ne réussit même pas à faire Tunion des 
kiTcp% mahrattes. Le Holkar laissa, sans intervenir, les Anglais 
iVra^er le Sindhia et l'allié de celui-ci Ragodji Bhonsla, roi du 
Wrnr (îiSo3). Le Sindhia une fois hors de cause, le Holkar affronta 
sonl i'tirmée britannique et fut à son tour accablé sous le nombre 

thi pfitt donc dire avec un historien indien que « la Confédé- 
ral ion .Mahratte n'a pas été vaincue : elle s'est délibérément 

suicidée }). 



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CHAPITRE PREMIER 

LES EMPIRES MONGOLS 
DE TGHINKKIZ KHAN A TIMOUR LENK 

§ I. — TCHINKKIZ'KHAN, LE CONQUERANT DU MONDE 

Les Peuples de l'Asie centrale. 

De la Mer Caspienne à la Muraille de Chine, l'Asie Cen- 
trale est une région de steppes et de déserts, au climat exces- 
sif, privée de pluies et balayée par le souffle du bourane, le • 
Vent Noir tueur d'hommes et de troupeaux. Au centre de 
cette région s'étend le plateau desséché du Gobi, la mer des 
sables sans limite. Quelques fleuves intérieurs, avant de se 
perdre dans les solitudes, donnent naissance à des oasis 
comme celles du Tarim, du Boulounghir et du Barkoul. La 
zone désertique est enclose dans un immense dcmi-cerclc 
montagneux (Monts Tian-chan, Altaï, Khangaï et Yablono- 
voï), dont le versant intérieur se revêt, à la saison humide, de 
la végétation des steppes. C'est d'abord, au pied des Monts 
Khangaï et Yablonovoï, la prairie mongole, la Terre des 
Herbes couverte à perte de vue de graminées vivaces, hau- 
tes parfois de 3 mètres, que coupent de place en place des 
fourrés d'arbustes rabougris. Ces stcppe3 mongoles, arro- 
sées par la Sélinga et l'Orkhon qui se jettent dans le Lac 
Baïkal, et par l'Onon et le Kéroulène, affluents de l'Amour, 
sont séparées par toute l'étendue du Gobi du bassin du 
Fleuve Jaune et des fertiles plaines chinoises. Plus à l'Ouest, 

LES EMPIRES MONGOLS 1 



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2 LES EMPIRES MONGOLS 

aux pentes de T Altaï, du Tarbagataï et de TAlataou, le même 
paysage continue avec les pâturages de Tlrtych Noir, ceux 
de rili tributaire du lac Balkach et ceux de la rivière Tchou 
qui sort de TIssik-Koul et va disparaître dans les sables, au 
milieu de la Steppe de la Faim. Cette contrée forme la tran- 
sition entre le pays mongol et le pays turc. Au Sud de 
rili, Tamphi théâtre dessiné par les Monts Tian-chan, le 
Pamir et le Kouen-lun, enserre les bassins du Youldouz et 
du Tarim qui fertilisent les oasis du Turkcstan Oriental, 
avant de se perdre dans les dépressions du Bagratch-koul et 
du Lobnor. Le revers extérieur des Tian-chan donne nais- 
sance au Syr et à TAmou Daria, l'Iaxartes et TOxus de la géo- 
graphie ancienne, qui se fraient à travers les sables de la 
Sogdiane un chemin vers la Mer d*Aral. Les deux versants 
des Tian-chan et les rives du Syr et de TAmou Dana sont 
par excellence la steppe turque, le Pays des Herbes, étendant 
jusqu'aux horizons la monotonie de ses plaines gazonnées 
que coupent seuls, le long des cours d'eau, des rideaux de 
saules, de peupliers et de tamaris. Plus à TOuest, recommen- 
cent les sables de la dépression aralo-caspienne qui se dérou- 
lent jusqu'aux premières falaises du plateau d'Iran. 

Sleçpes et déserts, toute l'Asie Centrale est le pays des 
nomades. Les steppes ont obligé l'homme à rester éleveur de 
troupeaux et à suivre son bétail de pâturage en pâturage. Et 
comme les pâturages sont souvent séparés par d'immenses 
étendues désertiques, les peuples de la steppe centrale, — 
Mongols et Turcs — ont été de tout temps des nomades en 
perpétuelle migration. Nulle vie plus dure que la leur : Au 
Turkestan et en Mongolie, les étés sont aussi torrides qu'au 
Sahara, les hivers aussi rigoureux qu'en Finlande. Pour 
résister à un tel milieu, il a fallu que les Turco-Mongols, — 
les Touraniens comme on les a appelés — fussent d'une 
trempe singulière. Aussi bien les conditions terribles de leur 
existence matérielle, du fait même qu'ils surent en triom- 
pher, finirent par leur conférer une endurance à toute 
épreuve : Ces coureurs d'immensités sur un sol âpre, sous 
un ciel implacable, furent vraiment la race de fer de Van- 
cien monde. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 3 

Les mêmes conditions d'existence ont imposé aux Turcs 
et aux Mongols un type commun. Les Turcs sont les Toura- 
niens de TOuest ; les Mongols, les Touraniens de TEst. Vingt 
fois au cours des siècles, les grandes migrations historiques 
ont alssocié les uns et les autres dans les mêmes entreprises, 
et si, à la longue, leurs dialectes ont fini par se différencier 
profondément, ils gardent encore de lointaines affinités lin- 
guistiques que viennent confirmer toutes les traditions rela- 
tives à leur origine commune (i). Turcs et Mongols, dans 
leurs légendes nationales, se disent sortis de la même race, 
fils du Loup Gris et de la Biche de Lumière, les animaux- 
totems de la steppe. Et en dépit de différences secondaires, ils 
ont bien un même air de famille. Ce sont les mêmes visages 
osseux, aux pommettes saillantes ; les mêmes têtes rondes 
«ur un cou épais, avec des cheveux noirs et lisses et une 
barbe clairsemée ; le même teint bis où luisent des yeux 
noirs fendus en amande ; les mêmes corps trapus et ramas- 
sés avec les jambes arquées par Tusage perpétua du cheval. 
Transportant leurs youiles d*osier et de feutre d'une extré- 
mité à Tautre de la steppe centrale, toujours en selle pour 
guider leurs troupeaux à la recherche de nouveaux pâtu- 
rages, pour forcer à la course l'antilope et le koulane ou 
pour tenter quelque fructueuse razzia au pays des agricul- 



(1) « La îatigiL© mongole, dit M. Blochel, appartient à la famille ouralo- 
4ilt(iïque, qui comprend en outre les dialectes turcs, le mandchou, les 
dialectes finnois et samoyède. Le lien qui unit ces différents dialectes 
est bien moins net que celui qui existe entre les langues sémitiques ou 
indo-européennes. Mais cela tient uniquement à ce fait que nous ne 
possédons pour aucune des divisions de la famille ouralo-altaïque de 
dialectes anciens qui jouent vis-à-vis de ces langues le rôle que joue 
le laiin vis-à-vis des langues romanes par exemple. La linguistique du 
groupe ouralo-altaïque est aujourd'hui ce que serait la linguistique de 
la famille indo-européenne si l'on ne connaissait que des dialectes aussi 
déformés que le goudjerati et l'anglais, sans posséder d'une part le 
sanscrit, de l'autre le gothique. » (Blochet, article Mongolie. Grande Ency- 
clopédie.) « Le mongol n'est pas plus loia du turc que le grec moderne 
ne Test de l'anglais, ou le mahratti du portugais, ou le français du 
persan. Et cependant, ces langues ont, à n'en pa£ douter une origine 
commune, mais nous ne pouvons l'établir que parce que nous connais- 
sons le sanscrit et les langues indo-europeénnes anciennes qui nous four- 
nissent tous les maillons d'une chaîne qui, sans ce secours, serait im- 
possible à renouer d. (Blochet, Les Inscriplions turques de iOrkhon, 
page 43, Revue Archéologique, 1898). 



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4 LES EMPIRES MONGOLS 

leurs sédentaires, — tels étaient apparus les Turco-Mongols à 
l'aube de Thistoire, tels ils étaient encore à la fin du 
XII* siècle (i). 

Comme elles avaient façonné leur type et leurs mœurs, 
les conditions d'habitat des Mongols et des Turcs dictèrent 
leur rôle historique. Ces cavaliers nomades possédaient un 
des territoires les plus déshérités du globe. Mais ils tou- 
chaient aux plus riches et aux plus brillantes civilisations 
du vieux continent. Juchés sur leurs étriers et des hauts pla- 
teaux désertiques où errait leur course, ils apercevaient à 
leurs pieds les capitales de TOrient. Tandis qu'ils cher- 
chaient misérablement leur vie dans leurs solitudes glacées, 
ils ne pouvaient pas, de cet observatoire central, de ce Toit 
du Monde qui va du Pamir au Khingan, ne pas découvrir el 
convoiter la Chine qui s'ouvrait à eux par les défilés de 
Jéhol, de Ta-tong et du Kan-sou ; l'Iran que leur livraient 
les cols du Terek Davane et du Kyzil-Art ; l'Inde même où 
les guidaient toutes les passes du Pamir. Comme « l'aigle aux 
yeux noirs, prince du ciel mongol » qui découvre en s'enlo- 
vant tout l'horizon des steppes, les soldats de Tchinkkiz 
Khan, de Timour Lenk el de Baber apercevaient, des hautes 
terres de l'Asie Centrale, toutes les plaines de l'Asie Mari- 
time avec leurs campagnes opulentes, leurs civilisations 
millénaires, leurs foules désarmées et leurs trésors. De 
toute la ruée de leurs escadrons ils s'élancèrent un jour sur 
l'Asie fertile, eux les fils de l'Asie inféconde, et alors, de 
Pékin à Bagdad, de Moscou à Delhi, VEpopée Mongole com- 
mença (2). 



(1) Suf la psychologie ethnique des peuples lurco-mongols consulter : 
L. Cahun, Introduction à Vhisloire de VAsie. Turcs et Mongols, des ori- 
gines à 1405. P. 1896. — G. E. Hubbard. The daij of the Crescent, Gtimpses 
oi old Turkey, Canîbridge, 1921. 

(2) Cf. D'Ohsson, Histoire des Mongols, La Haye, 1834. — Howorlh, 
History o( the Mongols, Londres, 1876. — L. Cahun, Introduction 
à ihistoire de VAsie, P., 1896. — J. Curlin, The Mongols, Boston, 1908. 

— E. Blochet, Article « Mongolie », Grande Encyclopédie. - E. Blochet, 
Introduction à VHistoire des Mongols de Rashid ed din, Londres, 1910. 

— E. Blochet, édition de Rashid ed din, Histoire des Mongols, 1914 el sq.. 

— Bouillane de Lacoste, Au pays sacré des anciens Turcs et des Mon- 
gols, P. 1911. 



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HISTOIRE DE L ASIE 



Le monde Torco-Mongol 
an XII« siècle. 

A la fin du xii* siècle, la Chine était toujoure partagée en 
deux Etats rivaux. La Chine Septentrionale appartenait aux 
Mandchous ou Niutchis, dont les chefs, connus sous le nom 
de Kin ou Rois d'Or régnaient à Pékin et à Caï-fong. La 
Chine Méridionale formait l'Empire national chinois des 
Soung, qui, depuis 1127 avait sa capitale sur la côte du 
Tché-kiang, à Hang-tchéou que les Chinois appelaient Ling- 
ngan et les Occidentaux Quinsay (i). Sur les frontières occi- 
dentales de ces deux Etato, la horde tibétaine des Hia ou 
Tangoutes avait fondé une principauté pillarde aux sources 
du Hoang-ho, dans la région du Koukou-nor, le Kan-sou 
et TAlachan. 

Les tribus mandchoues, mongoles et turques se parta- 
geaient l'Asie Septentrionale et l'Asie Centrale. Sur la rive 
droite de l'Argoun, affluent de l'Amour, nomadisaient les 
Tatars et les Koungrud, les premiers de race mandchoue 
comme les Kin, les seconds métis de Mandchous et de Mon- 
gols, les uns et les autres comptant parmi les plus sauvages 
des peuples de ces régions ; au demeurant, voués à un rôle 
politique insignifiant, bien que, par une étrange bizarrerie 
du sort, le nom des Tatars ou Tartares ait servi depuis aux 
Occidentaux pour désigner l'ensemble des nations toun- 
niennes. Entre le Kéroulène et TOnon habitait le clan mon- 
gol des Bordjiguèncs, destiné avec Tchinkkiz Khan à une 
si prodigieuse fortune. Sur l'Ingoda, entre l'Onon et le Baï- 
kal s'échelonnaient quatre tribus de même race, les Taidjikoty 
les Djouïrad, les Arlad et les Djélaïr — ces derniers plus ou 
moins mâtinés de Turcs. Le long de la rive orientale du 
Baîkal vivaient les Mergued, Mongols mêlés de Mandchous 
et en partie nestorîens. Sur la rive occideaitale du Baîkal, 

(1) Le Royaume des Kin comprenait le Pe-lchi-li, le Chan-si, le Chan- 
toung, presque tout le Ho-nan et le Chen-si. L*Empire des Soung, com- 
prenait le Tché-kiang, le Ngan-hoeî, le Hou-pé, le Hou-nan, le Sé- 
tchouen, le Koueî-tchéou, le Kouang-si, le Kouang-toung. le Fo-kien et 
le Kiang-si. 



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6 LES EMPIRES MONGOLS 

entre T Angara, Tlénisseï et le lac Keussogol, étaient établis 
les Oîrad, peuple de pure race mongole, plus connu par la 
suite sous le nom d'Eleuthes. 

Au Sud du Baïkal, depuis les monts Kenteï jusqu'à la Mu- 
raille de Chine, du côté du Chansi, s'étendait le royaume diîs 
Turcs Kéraït qui englobait la vallée de la Toula (province 
actuelle d'Ourga) et les oasis du Gobi Oriental (aujourd'hui 
royaume du Toukhétou-khan). Du commencement du 
xi' siècle à la fin du xn*, les Kéraït furent le peuple le plus 
puissant de la Mongolie. La plupart des tribus voisines leur 
reconnaissaient une sorte d'hégémonie. Ils se distinguaient 
des autres Mongols, restés païens, par leur religion : En 
1007, leur roi et tout leur peuple (environ 200.000 âmes) 
avaient été baptisés par Tévêque nestorien de Merv (t). Leur 
conversion, connue plus tard en Europe par les récits des 
voyageurs italiens, y excita un intérêt prodigieux. Le roi 
des Kéraït, ce mystérieux prince chrétien qui régnait sur 
un peuple « tartare », aux confins de la terre, devint sous 
la plume des chroniqueurs latins, une sorte de pontife-roi, 
« le Prêtre-Jean » (2), dont on ne savait au juste où situer les 
Etats, mais dont l'aide était toujours vaguement escomptée 
par les organisateurs de Croisades (3). Sans doute, y avait-il là, 
un souvenir de la grande expédition conduite jusqu'à Kach- 
gar, en io46, par les Kéraït, expédition qui fut sur le point 
d'aboutir à l'invasion de l'Empire Arabe. — Les Turcs Naï- 
vianes, frères-ennemis des Kéraït, étaient nestoriens comme 
eux. Ils habitaient entre le haut Orkhon et le Grand Altaï, 
dans la région des Monts Tannou 01a et Khangaï, autour 
dos lacs Oubsa-nor et Kara-oussou-nor (province actuelle de 
Kobdo. La ville de KaraBoroum était située à la frontière des 
territoires kéraile et naïmane. 

Au Sud-Ouest des Naïmancs vivaient les Turcs Oîgour. 

(1) Plusieurs chefs kéraîl portèrent depuis lors des noms chrétiens, 
comme Margouz (Marcus), Kourdjakouz (Cyriacus) cl Djakambou (Ja- 
cobus). 

(2) Cf. Howorth, The Kirais and Priester John, Journal of the royal 
Astatic Society 1880, t XXI, 30M31. 

(3) I! est cependant possible que le « Prêtre Jean » n'ait pas été le roi 
des Kéraït, mais le roi des Ongout (Cordier, Hist. de la Chine] H, S77). 



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HISTOIRE DE L ASIE 7 

Nous avons déjà parlé de ce peuple remarquable, un mo- 
ment converti au Manichéisme, partagé plus tard entre le 
Bouddhisme et le Nestorianisme et qui arvait emprunté aux 
missionnaires nestoricns son alphabet, dérivé de l'alphabet 
syriaque. Les Oïgour jouaient toujours un rôle considérable 
à la tète de la civilisation turco-mongole, mais leur action 
politique, au xii* siècle, était depuis longtemps terminée. 
Après avoir, au ix* siècle, dominé toute la Mongolie, ils 
étaient désormais réduits à leur propre territoire, c'est-à- 
dire aux oasis de Hami, Barkoul, Bichbalik (Goutchen), 
Tourfan, Karachar et Koutcha. Au Sud des Oïgour, sur le 
cours inférieur du Tarim entre Almalik (Kouldja) et le Lob- 
nor, habitaient les Karluk, également bien déchus de leur 
ancienne puissance politique. Les Oïgour et les Karluk, deve- 
nus les vassaux des Kara-Khitaï, gravitaient datns l'orbite de 
cette puissante nation. 

L'Empire des Kara-Khitaï avait été fondé en 1124 par le 
prince khitaï Yélou Taché, chassé de Chine par l'invasion 
niutchi (i). Yélou Taché, reconnu comme Gourkhan ou 
Empereur par toutes les tribus du Turkestan Oriental et Occi- 
dental, établit le siège de sa puissance à Belghassoun ou Ba- 
lagassoun, sur la rivière Tchou, dans la région de l'Issik 
Koul et du lac Balkach (Sémiretchîé actuel). Sa domination 
directe s'étendit sur les vallées de l'Ili et du Tarim, avec, 
pour villes principales, Ili, Tokmak, Talas, Euzkend, Kach- 
gar, Yarkand et Khotan. Il eut pour vassaux, à l'Est, les 
Oïgour et les Karluk, à l'Ouest les émirs de Samarkande et 
de Boukhara et les chahs du Kharezm. Ses successeurs main- 
tinrent l'Empire Kara-Khitaï a un haut degré de puissance 
jusqu'au dernier d'entre eux, le gourkhan Yélou Tchélou- 
kou (1169-1213), qui laissa le chah du Kharezm se révolter 
et lui enlever la Transoxiane (1207). Le Syr Daria marqua 
alors la frontière entre l'Empire Kara-Khitaï et l'Empire 
Kharezmien, 

Ainsi malgré l'émiettement des tribus turco-mongoles,deux 



(1) €f. Howorth, The Kara-Khitaï, Journ. of Roy. As. Soc. i>ew. ser. 
t. VIII, 262-290. 



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ô LES EMPIRES MONGOLS 

grandes dominations se partageaient Thégémonie des step- 
pes : Le Royaume des Kéraït à TEst, VEmpire Kara-Khitaî à 
rOuest. Lee chefs de ces deux dominations, le Prêtre Jean et 
le Gourkhan étaient les deux principaux personnages de 
TAsie Centrale. 

C'étaient là des Turco- Mongols restés fidèles aux mœurs 
de leur race et qui, comme elle, regardaient plutôt vers la 
civilisation chinoise que vers le monde méditerranéen. Au 
contraire, les tribus établies dans le Turkestan Occidental s y 
étaient rapidement converties à la religion musulmane ainsi 
qu*à la culture iranienne. Les Ghaznévides au x® siècle, les 
Seldjoucides au xi*, étaient devenus de véritables princes 
persans, défenseurs de Tlslam et représentants temporels du 
Khalifat. Leur héritage était passé au xii* siècle à vme autre 
maison turque, celle des chahs de Khareim. Le chah de 
Kharezm Mohammed (1199-1220), ayant enlevé la Tran- 
soxianc aux Kara-Khitaï et l'Afghanistan aux Ghourides et 
imposé sa suzeraineté aux petites dynasties musulmanes de 
rirak-Adjémi, du Fars et de TAzerbaidjan, se trouvait maî- 
tre do riran tout entier. Se défendant péniblement contre 
ce redoutable voisin, un petit Etat pontifical abbasside se 
maintenait à Bagdad. Les autres souverains musulmans 
étaient engagés dans des luttes lointaines contre les Infi- 
dèles. Les Turcs SeJdjoucides d'Iconium guerroyaient en 
Asie Mineure contre THellénismc, les Eyoubites d'E^pte 
reconquéraient pied à pied la Syrie sur les Latins, et dans 
l'Inde les Turcs Ghaznévides auxquels allaient succéder les 
Afghans Ghourides, menaient la guerre sainte contre l'Hin- 
douisme radjpoute. 

Telle était la situation de l'Asie à la fin du xn* siècle, lors- 
que, sous une yourte mongole, dans la prairie, au bord de 
rOnon et du Kéroulène, naquit Témoudjine qui devait s'ap- 
peler un jour le Tchinkkiz Khan et devenir le Conquérant 
du Monde (1162). 



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HISTOIRE DE L ASIE 9 

Premières lattes 

de Tchinkkiz Khan. 

Formation de la nation mongole. 

Témoudjine n*était pas un aventurier « fils de son sabre » 
comme la steppe en a tarit produits. C'était Théritier d'une 
longue lignée de chefs, très fiers de leur race et qui préten- 
daient descendre directement du Loup Gris eït de la Biche de 
Lumière, aïeux mythiques des peuples turco-mongols. Car 
chez ces chefs de Kordes, si pauvres que quelques troupesaux 
constituaient toute leur richesse, on tenait avec un soin 
jaloux à Tancienneté des généalogies. 

Les ancêtres immédiats de Témoudjine appartenaient à la 
famille des Bordjiguènes qui groupait sous sa suzeraineté 
une vingtaine de clans dans la prairie de TOrkhon, de 
rOnon et du Kéroulène, entre les nations plus puissantes des 
Naïmanes, des Kéraït et des Tatares. Les Bordjiguènes 
étaient d'ailleurs clients, sinon vassaux, des Kéraït, de con- 
cert avec lesquels ils guerroyèrent durant tout le xii* siècle 
contre le royaume Kin ou mandchou de la Chine du Nord. 
Yésougeï Béhadour ou le Vaillant, père de Témoudjine, 
accompagna lui aussi le roi des Kéraït dans une expédition 
contre les Kin. 

A la mort de Yésougeï, les tribus confédérées qui recon- 
naissaient l'autorité des Bordjiguènes, firent défection. Le 
fils de Yésougeï, le jeune Témoudjine, rallia ses derniers 
fidèles, fit appel au sentiment de l'honneur militaire, si fort 
chez ces reîtres turco-mongols, et obtint par sa précoce 
sagesse, le retour de deux tribus — les Arlad et les Koun- 
grad — , dans la confédération. Les autres tribus, celles des 
Taïdjikot et des Djouïrad, persistant dans leur défection, il 
les attaqua avec 18.000 hommes et écrasa leurs 3o.ooo guer- 
riers sur les bords de l'Ingoda (1188). Les vaincus furent 
jetés vivants dans des chaudières bouillantes : Le futur 
Tchinkkiz Khan inaugurait déjà contre ses voisins le régime 
du Yassak, de la discipline mongole, le régime de la terreur 
méthodique, que ses lieutenants devaient étendre à la moi- 
tié de l'univers. 



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lO LES EMPIRES MONGOLS 

Comme son père, Témoudjine fut longtemps lej client du 
puissant chef des Kéraït, Togroul, plus connu sous «on dou- 
ble titre chinois et turc de Ouang-khan (le roi-khan). Le 
jeune chef bordjiguène et le vieux roi kéraït s'unirent étroi- 
tement pour imposer en commun leur domination aux 
autres tribus turco-mongoles. Ensemble, ils battirent suc- 
cessivement plusieurs d entre elles, notamment celles des 
Mergued et des Naïmanes (1198-1200). Les clans menaces, 
s'apercevant du périt, formèrent alors une ligue où entrèrent 
les Djouïrad, les Talars et les Koungrad et dont le roi des 
Djouïrad, Djamouka fut le chef. Mais Témoudjine et le 
Ouang-khan tinrent tête aux coalisés et les battirent en 
détail. Désespérant de vaincre les deux alliés, Djamouka 
résolut de les désunir. II se présenta en fugitif chez le Ouang- 
khan, le conjurant de le préserver de la vengeance de Té- 
moudjine. Selon la règle de Thonneur turc, le souverain 
kéraït ne put faire autrement que d'accepter le suppliant à 
son foyer. Une fois dans la place. Djamouka fit son œuvre : 
au bout de quelques mob, il avait acquis une telle influence 
sur l'esprit de son hôte que celui-ci, rompant Tancienne 
alliance, déclarait la guerre à Témoudjine. 

La rupture avec les Kéraït marque une nouvelle phase 
dans la vie de, Témoudjine. Jusque-là, il avait marché en 
étroite union avec eux, traitant le Ouang-khan comme son 
père et son suzerain, tant à cause de Tâge de celui-ci que de 
Tantique hégémonie de la nation kéraït. Même lorsque l'at- 
titude du Ouang-khan eut rendu la brouille inévitable, il 
semble que Témoudjine n'ait pas envisagé sans regret une 
guerre contre les vieux alliés de sa famille. Du moins affec- 
ta»t-il de tout mettreven œuvre pour qu'aucun des torts ne 
fût de son côté. Ceci fait, il mena la lutte avec vigueur et, 
dans une grande bataille près d'Ourga, entre la Toula et le 
Kéroulène, détruisit Tarmée ennemie. Le Ouang-khan périt 
dans sa fuite. Après avoir correctement déploré la perte de 
son ancien allié, Témoudjine annexa le pays kéraït (i2o3). 

Voyant s'évanouir ses espérances, Djamouka, l'irréduc- 
tible adversaire de Témoudjine, chercha ailleurs de nouveaux 
ennemis à son rival. Il se retira chez les Naïmanes et réussit 



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HISTOIHE 1>B LASIE II 

à eirtraÎDer dans la lutte leur roi ou « tayang », le vieux 
Baîbouka et le fil« de ce prince, le bouillant Gouchloug. 
Tous les vaincus des guerres précédentes, — Djouïrad, 
Oïrad, Mergued, Tatars — formèrent avec les Naïmanes une 
grande coalition pour écraser Témoudjîne. Une fois de plus, 
ccJui-ci les prévint. Il se jeta sur les Naïmanes et détruisît 
leur armée à la bataille de TAltaï-sou, dans la région de 
Kobdo. Le Tayang fut tué. Son fils, Gouchloug prit la 
fuite vers le Balkach. Les autres coalisés furent accablés 
isolément et certains d entre eux, comme les Tatars de l'Ar- 
goun, entièrement exterminés. Témoudjine annexa alors le 
pays naïmane comme il avait annexé le pays kéraït. Les Naï- 
manes furent si bien soumis qu'il fixa sa résidence parmi 
eux, à Karakoroum, sur le haut Orkhon (i). 

Tchinkkiz Khan Empereur. 
Le Pantouranisme. 

En 1206, Témoudjine ayant fait le rassemblement des 
terres turco-mongoles, maître de tout le pays entre le Hoang- 
ho et rirtych, entre le Royaume Kin de la Chine Septeîi- 
trionale et l'Empire Kara-Khitaï du Turkestan, résolut de 
restaurer le trône dos empereurs Tou-kioue de jadis — 
le trône de cet 11-khan Mokan et de ce Dobo-khan qui, au 
VI* siècle, avaient régné sur la moitié de l'Asie. 

Le choix de Karakoroum comme capitale annonçait déjà 
ce grand dessein. Karakoroum n'était pas seulement le cen- 
tre naturel de la Mongolie, la ville frontière du pays kéraït 
et du pays naïmane. C'était aussi, c'était surtout l'ancienne 
capitale des grands-khans turcs du vi" siècle, des grands- 
khans oïgour du VIII* siècle, la ville impériale par excellence. 
C'est près de Karakoroum, à Kocho-Tsaïdam, que se trou- 
vaient les inscriptions des khans Keul Tékine et Mékilien, 
vénérables monuments littéraires qui commencent comme 
une épopée et renferment les lettres de noblesse des nations 



(1) Cf. Gaubil, éd. Cordicr, Situation de Ho-lin en Tartarie, Toung pao, 
1893, p. 33. 



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12 LES EMPIRES MONGOLS 

turco-mongole« (i). Mais pour un acte aussi important que 
la restauration de TEmpire Turco-Mongpl, le héros bordji- 
guène voulut avoir la consécration de ses peuples. Il réunit 
à Deligoun Bouldak, aux sources de TOrkhon, un kouriltaî 
ou champ de mai, où figurèrent toutes les tribus soumises. 
C'est là que Témoudjine fut proclamé Tchinkkiz Khan^ c'est- 
à-dire Empcîreur Inflexible, ce qui correspond au titre byzan- 
tin et russe d'Autocrator. Par cette élection solennelle, le 
fils de Yésougeï devenait ÏEmpereur de tous les Turcs et de 
tous les Mongols, le maître absolu de tout ce qui monte à 
cheval, dort sous une tente et paît ses troupeaux dans Tim- 
mense steppe asiatique entre la Mer Caspienne et la Mer du 
Japon. Armé de ce titre, il entreprit aussitôt de faire valoir 
les droits que sa nouvelle dignité lui conférait, les droits his- 
toriques des grands-khans d'autrefois sur toutes les tribus 
congénères répandues par le vaste monde, — que ces tribus 
continuassent à mener la vie nomade dans la prairie natale, 
ou qu*à Pékin, à Ispahan et à Iconium, elles eussent fait 
asseoir leurs chefs sur les trônes d'or des Empires millé- 
naires. 

Ce que TEmpereur Inflexible allait imposer aux gens de 
la steppe et par eux au monde, c'était le Yassak, la consigne 
militaire, la discipline de caserne propre aux reitres turcs. 
Bordjiguènes, Kéraït et Naïmanes, Oïrad, Arlad, Barlass et 
Djélaïr, tous, les vainqueurs et les vaincus, le Yassak juré 
par eux au Kouriltaî de 1206 les fondit en une seule nation : 
la nation mongole. Ainsi, les recrues de toute provenance 
ne forment, une fois soumis au règlement militaire, qu'un 
môme régiment sous un même drapeau. Un régiment for- 
midable venait de se constituer là-haut, dans les maigres 
pacages des Monts Khangaï, et, du Pe-tchi-li au Bosphore, 
du Golfe Persique au Gange, tous les trônes du vieux monde 
allaient s'écrouler devant lui. 

Au lendemain môme de celte consécration solennelle, les 
ennemis personnels de Tchinkkiz Khan firent un effort déses- 

(1) Cf. Blochet, Les inscriptions turques de VOrkhon^ Ucvue archéolo- 
gique, 189S. ~ Bouillane de Lacoste, Au pays sacré des anciens Turcs et 
des Mongols, p. 55 (P. 1911). 



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HISTOIRE DE l'aSIE i3 

péré pour s'opposer à sa fortune. Gouchloug et Bouyourouk, 
le fils et le frère du dernier roi des Naïmano^, Djamouka, 
rirréductible adversaire du Conquérant, et Toukta, roi des 
Mergued, reconstituèrent leurs bandes dans la région du 
Lac Balkach pour tenter de nouveau la fortune des armes. 
Tchinkkiz Khan les atteignit dans le Tarbagataï, tua Bouyou- 
rouk et força les autres coalisés à prendre la fuite. Avec la 
ténacité de leur race, ils se reformèrent encore une fois, 
vinrent offrir la bataille sur la rivière Irail, près de Tchou- 
goutchak et furent écrasés. Gouchloug, grâce à la vitesse 
de son cheval, réussit à s'enfuir en Kachgarie. Mais Toukta, 
poursuivi par les coureurs mongols, fut rejoint et tué sur 
les bords de Tlrtych. Rejoint de même et fait pri- 
sonnier, Djamouka eut les articulations tranchées au cime- 
terre. — La Mongolie toute entière était cette fois bien sou- 
mise, et le peuple mongol, unifié. 

Guerre de Tchinkkiz Khan 
contre le Roi d'Or. 

^ peine Tchinkkiz Khan eut-il fait l'unité de son peuple 
qu'il le conduisit à l'assaut des Empires voisins. Il com- 
mença par s'occuper des affaires chinoises. Ses débuts, sur 
ce nouveau théâtre ne manquèrent pas d'habileté. Sur la 
frontière occidentale de la Chine, -s'étendait un Etat brigand, 
celui des Tangoutes, le « Royaume de Hia », comme on l'ap- 
pelait. Les Tangoutes, peuple d'origine tibétaine établi au 
Koukounor, daps l'Alachan et au Kan-sou, interceptaient 
les pistes de caravanes entre la Chine et l'Asie Centrale. En 
1207, Tchinkkiz Khan, se posant en défenseur des Empires 
réguliers contre ce peuple de bandits, envahit le pays tan- 
goute et 1q mit à feu et à sang. Le Roi d'Or de Pékin et le 
Fils du Ciel de Hang-tchéou, ne pouvaient qu'applaudir à 
cette opération de police. En réalité, la porte des deux Chines 
se trouvait ainsi ouverte aux Mongols. 

Ce n'était là qu'une opération préalable. Tchinkkiz Khan 
avait désormais des ambitions plus hautes. liCS Tangoutes, 
une fois domptés, il attaqua le royaume Kin de la Chine 



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l4 LES EMPIRES MONGOLS 

Septentrionale ou Royaume d'Or. Aussi bien ne pouvait^il y 
avoir à la fois un Empereur dQ tous les Turco-Mongols à 
Karakoroum et un roi mandchou à Pékin. L'un des deux 
devait disparaître. 

En 1209, donc, Tchinkkiz Khan, profitant d'un change- 
mont de règne dans la monarchie voisine, déclara la guerre 
au Roi d'Or, .loignant comme toujours l'habileté politique à 
la force dos armes, il forma contre les Kin une vaste coa- 
lition où entrèrent toutes leurs anciennes victimes, tous les 
vaincus des dernières guerres, d'abord les Khitaï qui, à 
l'approche des Mongols, se révoltèrent contre le Roi d'Or 
au Liao-toung, puis les Chinois de l'Empire Soung qui, 
prenant les Kin à revers par le Sud,, firent une démons- 
tration contre la province de Ho-nan. Quant à lui, il attaqua 
les Kin au siège même de leur puissance, au Pe-tcht-li. En 
121 1, il envahit cette province à la tête de la grande armée 
mongole et en commença la conquête méthodique. Ce fut 
une guerre longue et difficile, car les Kin, un moment acci- 
blés sous le nombre, ne tardèrent pas à se ressaisir et se 
défendirent vaillamment. La plupart des places-fprtes furent 
plusieurs fois prises, perdues, reprises. Mais les stratèges 
mongols, sans se laisser émouvoir par aucun échec, reve- 
naient sans cesse à la charge avec une ténacité terrible. Pen- 
dant cinq ans Tchinkkiz Khan et ses quatre fils parcoururent 
en tous sens le Pe-tchi-li et le Chan-si, rasant les villes, brû- 
lant les récoltes, faisant partout le désert. Assiégé dans 
Pékin, le Roi d'Or Outoubou finit par se décourager. F*n 
i!xi5, à la faveur d'une trêve, il quitta: la place et transporta 
sa capitale à Caï-fong, au Ho-nan, de l'autre côté du Fleuve 
Jaune. Quelques mois après son départ, le général mongol 
Samouka prit Pékin (juin 12 15). 

Tchinkkiz Khan, à ce moment, fut rappelé en Mongolie 
par les affaires de l'Asie Centrale. Il laissa à la tête de 
l'armée de Chine son lieutenant, Moukouli, le plus métho- 
dique, le plus sagace de ces stratèges mongols dont l'habileté 
manœuvrière allait détruire comme en se jouant toutes les 
forces militaires du vieux monde. En 1217, Moukouli acheva 
la conquête du Pe-tchi-li, du Chan-toung et du Ghan-si 



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HISTOIRE DE L ASIE 10 

(prise de Tsi-nan et de Taï-yuan). 11 entreprit ensuite la con- 
quête du Chen-si et, après de savantes passes d'armçs, s'em- 
para du chef -lieu de cette province, l'antique cité de Si-ngan, 
la vieille métropole chinoise. La situation des Kin devenait 
tragique. Ecrasés au Nord sous Tavalanche mongole, pres- 
sés au Sud par les Soung, il ne leur restait de leur ancien 
royaume que la province de Ho-nan, où ils se virent bien- 
tôt étroitement bloqués. Le Roi d'Or, Outoubou, mourut 
désespéré dans le pressentiment de la catastrophe prochaine 

(l223). 

Tchinkkiz Khan n'avait assisté personnellement qu'aux 
premières actions de cette guerre. L'œuvre une fois en 
bonnes mains, il s'était consacré ailleurs à des tâches plus 
urgentes. Remarquons à ce propos qu'il ne poussa person- 
nellement à fond, ni la conquête de l'Extrême-Orient, ni 
celle de la Perse, ni celle de llnde. ou de la Russie : il 
savait qu'une fois la race turco-mongole unifiée par son 
Yassak, tous ces vieux Empires historiques, si souvent con- 
quis au cours des siècles par les aïeux de sa race, le seraient 
encore par ses lieutenants ou ses pe4its-fils. La besogne prin- 
cipale pour lui, besogne ingrate, mais qui était à la base de 
tout le reste, c'était le rassemblement des nations turco-mon- 
goles dans la même caserne, sous la même consigne, avec 
menace de destruction totale pour leis dissidents. Le reste 
viendrait par surcroît. A cette œuvre utile mais sans éclat, 
Tchinkkiz Khan, le moins « glorieux » des conquérants qui 
ait existé, sacrifia sans hésitation les brillants et retentis- 
sants coups d'épée à férir au pays des Rois d'Or. Il laissait 
à ses jeunes capitaines l'enivrement des triomphes inouïs 
aux portes des capitales du monde, sous Caï-fong ou sous 
Ispahan. Lui, il prenait laborieusement quelque campe- 
ment de nomades dans la steppe glacée, et détruisait quel- 
ques hordes de maraudeurs. « Mes descendants, disait-il un 
jour, se vêtiront d'étoffes brodées d'or, -gfc nourriront de 
mets exquis, monteront de superbes coursiers, presseront 
dans leurs bras les plus belles femmes, et ils ne songeront 
pas à qui ils devront tous ces plaisirs. » C'est ainsi qu'en 
1216, il abandonna la conquête de la Chine opulente et 



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l6 LES EMPIRES MONGOLS 

féerique pour aller sounDettre quelques maigres oasis à 
rOuest du Gobi. 



CSinte de l'Empire Kara-Khital. 

Gonqnôte de la Kachgarie 

par Tchinkkis Khan. 

L'implacable ennemi de Tchinkkiz Khan, Gouchloug. le 
dernier des princes naïmanes, s'était, après le désastre de 
son peuple ci de sa famille, réfugié en Kachgarie, chez les 
Kara-Khitaï. ^Le Gourkhan ou Empereur des Kara-Khitaï, le 
vieux Yélou Tchéloukou Taccueillit avec honneur et lui 
donna sa fille en mariage. Mais le nouveau venu ne tarda pas 
à tout bouleverser dans les Etats de son beau-père. Tout 
d'abord, il brouilla ce prince avec les Mongols. Puis, pressé 
de recueillir sa succession, il s'entendit contre lui avec le 
chah du Kharezm, Mohammed. Tandis que Mohammed 
envahissait l'Empire Kara-Khitaï par le Sud en Trau- 
soxianc, Gouchloug, levant le masque, marcha au Nord sur 
Belghassoun, capitale du Gourkhan. Encerclé entre ces 
deux ennemis, Yélou Tchéloukou fut vaincu et fait prison- 
nier. Gouchloug le détrôna et se proclama Gourkhan à sd 
place. Dans le partage de l'Empire Kara-Khitaï, il prit pour 
lui la Kachgarie et la région du Tchou, en laissant la Tran- 
soxianc à son allié, le Chah de Kharezm (ma). 

Peut-i^tre Tchinkkiz Khan n'eut-il pas relancé son ennemi 
dans son nouveau domaine, si celui-ci n'avait commis la 
folie de le provoquer une fois de plus. A peine maître de 
l'Empire Kara-Khitaï, Gouchloug n'eut rien de plus pressé 
que de persécuter tous ceux qu'ils soupçonnait de nourrir 
dcfi sympathies pour Tchinkkiz Khan. C'est ainsi qu'il mo- 
lesta les Oïgour de Bichbalik (Goutchen), les Karluk de l'Ili, 
les Turcs chrétiens d'Almalik (Kouldja), et qu'à Kachgar il 
crucifia un évêque nestorien. Le résultat de ses violences 
fut que toutes ses victimes implorèrent l'aide des Mongols. 

A la nouvelle de ces événements, Tchinkkiz Khan rappela 
de la Corée, qu'ils venaient de conquérir, deux de ses meil- 
leurs lieutenants, Djebé et Souboutaï. L'armée mongole 



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HISTOIKE DE L ASIE I7 

rallia au passage les Oïgour, les Karluk et les gens d'Al- 
naalik. De plus, à son approche, les Kara-Khitaï se soule- 
vèrent contre Gouchloug, acclamant avec enthousiasme 
l'Empereur Inflexible qui venait venger leur Gourkhan 
indignement trahi et qui avait chassé de Pékin les Kin usur- 
pateurs. Abandonné de tous, Gouchloug fut vaincu par 
Djebé sur les bords de la rivière; Tchou, dans la région de 
Tokmak. Il chercha à se réfugier en Perse, fut rejoint par 
la cavalerie mongole dans les monWgnes du Badakchan et 
massacré (12 17). Djébé fut accueilli en libérateur à Kachgar, 
à Yarkand, à Khotan, et dans tout le Turkestan Oriental, où 
il rétablit la liberté du culte nestorien persécuté par Gouch- 
loug. Llli et la Kachgarie furent annexés à l'Empire Mon- 
gol : TEmpereur Inflexible régnait maintenant de la Corée 
au Pamir. Il était maître du vieux pays turc comme ^u pays 
mongol. L*unité turco-mongole, la grande pensée de sa 
politique, était réalisée. 

Les Turcs nationaux une fois ralliés à sa bannière, Tchink- 
kiz Khan s'occupa des Turcs musulmans. 

Destruction 

de TEmpire Kharesmien 

par Tchiokkiz Khan. 

Mohammed, chah du Kharezm (i) et maître de ITran, 
n'était pas un fou malfaisant comme Gouchloug. C'était un 
potentat oriental plein de gloire, de chevalerie, de mollesse 
et de fatalisme musulman, fastueux comme un prince de 
miniature persane, fantasque comme un héros des Mille et 
une nuitSt — bref l'opposé même de Tchinkkiz Khan. L'un, 
le Mongol de la prairie ne se piquait que d'un bon sens 
solide et froid. L'autre, le Turc iranisé, était tout en qualités 

(1) Je rappelle que le Kharezm ou Khwarezm est le Kbanat actuel de 
Khiva, au sud de la mer d'Aral, à l'embouchure de l'Amou-Darya. L*an- 
ciemie capitale du Kharezm était Ourgendj, ville située un peu au nord 
de Khiva, sur la rive gauche du bas Amou-Darya. L'Empire Kharezmien 
comprenait en 1219 la Transoxiane (Sogdiane ou Boukharie), la Bacli-iane. 
l'Afghanistan, le Khorassan, le Mazendéran, l'Irak Adjémi, le Kirman, le 
Fars et TAzerbaidjan. 

LES EMPIRES MONGOLS 2 



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l8 LES EMPIRES MONGOLS 

brillantes, en dehors magnifîqucs. Le premier incarnait 
vraiment le type de sa race restée fruste et positive au fond 
de la steppe natale. Le second était le modèle de tous ces 
princes venus du Touran pour régner en terre iranienne. 
Turcs déracinés, dénationalisés par llslam, sans être deve- 
nus pour cela des Persans véritables. 

L'Empereur Mongol avait restauré l'Empire des tchen-yu 
de jadis. De la Corée à la Caspienne, le monde touranîen 
n'avait qu'un seul maître. Or, le chah de Kharezm qui, aux 
yeux des Iraniens, était le tout-puissant Roi des Rois de 
Perse, n'était pour les gens de la steppe qu'un petit sei- 
gneur kankli, c'est-à-dire un baron turc, absolument sem- 
blable à tous los chefs de bandes déjà vassaux de TchinkkÎE 
Khan. Comme eux, il devait donc rendre hommage au Khan 
de tous les Mongols et de tous les Turcs. Formaliste comme 
toujours, Tchinkkiz Khan pria Mohammed de rentrer dans 
le giron de l'unité turque. Mohammed perdit la tète. Il était 
devenu trop Persan et trop Musulman pour obéir aux ordnîs 
de celui que tout l'Islam appelait déjà le Réprouvé. Mais 
l'hérédité turque qui sommeillait en lui, lui faisait obscuré- 
ment sentir que c'était folie, quand le peuple turco-mongol 
•avait fait son unité, là-haut, dans l'inépuisable réservoir 
d'hommes de la steppe, de vouloir, à lui tout seul, résister 
à la Consigne ancestrale avec ses « Tadjiks » amollis (i). Et 
alors il prenait peur, et, son fatalisme musulman aidant, il 
se disait que, forcément il serait écrasé par l'Empereur 
Inflexible, et qu'il n'y avait pas de résistance à faire, Mora- 
lement, on ne résiste pas, quand on est Turc, à l'Empereur 
légitime du Pan-Touranisme. Matériellement, quand on est 
un Turc iranisé, on sait par expérience héréditaire l'impos- 
sibilité de tenir tête aux hordes faméliques de la steppe. 
Mohammed le disait à ses Persans, les décourageait d'avance. 
Et pourtant ce fut lui, qui, par sa maladresse, provoqua 
la rupture. 

Si Tchinkkiz Khan tenait à un principe, c'était à la liberté 
des routes de commerce à travers l'Asie. Comme les Grands- 
Ci) « Tadjiks », nom sous lequel les Turcs désignent les Iraniens. 



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HtSTOIRE DE l'aSIE IQ 

Khans Tou-kîoue du vi** siècle, ce barbare de génie compre- 
nait l'importance du trafic transcontinental, de la « Route de 
la Soie « entre la Chine et TOccident. « Après avoir soumis 
les peuples nomades de la 'Tartane, il avait pourvu à la sûreté 
des voyageurs dans ces contré» jusqu'alors infestées de 
brigands, et des gardes avaient été placés à cet effet le long 
des roules » (i). C'est pour cela qu'il avait détruit l'Etat bri- 
gand des Tangoutes, au Kan-sou. Ce fut pour cela aussi 
qu'il demanda au Chah de Kharezm de garantir la liberté 
des caravanes allant de Chine vers la Méditerranée. Moham- 
med répondit en laissant piller un convoi mongol près d'Ot- 
rar, sur le Syr Daria. Ce fut la guerre. 

Aucune des campagnes mongoles ne fut aussi impeccable 
de conception et d'exécution que celle de Tchinkklz Khan 
contre l'Empire Kharezmien en 12 19. Le chah de Kharezm, 
s'attendant à une attaque par le Nord, avait mis en état de 
défense la ligne du Syr-daria, lorsqu'une avant-garde mon- 
gole, commandée par Djébé, pénétra en Ferghana par la 
route de la Kachgarie : la ligne du Syr Daria était tournée, 
l'armée kharezmienne prise de flanc. Affolé, le chah de Kha- 
rezm porta toutes se^ forces de ce côté, dégarnissant les pla- 
ces du Nord pour défendre le Ferghana. Alors la grande 
armée mongole, qui avait opéré sa concentration dans la 
région du Balkach, prononça l'attaque en masse prévue sur 
le front Nord, contre la ligne du Syr Daria. Avec elle 
s'avançaient les Oïgour (2), les Karluk, les gens d'Almalik, 
tous les Turcs bouddhistes ou nestoriens du Gobi, heureux 
de tirer enfin vengeance de leurs frères renégats, les Turcs 
musulmans de Transoxiane. Tchinkkiz Khan avait ainsi 
réuni jusqu'à i5o.ooo hommes qu'il divisa en trois armées 
pour franchir le Syr Daria et envahir la Transoxiane. Il 
confia la première armée à son fils aîné Djoudji, la deuxième 
à ses fils cadets 4) jagataï et Ogodaï et prit, avec son plus 



(1) eu D'Ohsson, Histoire des Mongols, I. 204. 

(2) On sait que Tchinkkiz Khan eut toujours une prédilection pour les 
Oïgour, peuple turc de religion nestorienne et bouddhique et de culture 
syriaque, qui lui fournil se» ieUrés les phjs fidèles, se» secrétaires et les 
fonctionnaires de sa chancellerie. 



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!£0 LES EMPIRES MONGOLS 

jeune fils, Toulouï, le commandement de la troisième. Con- 
formément au plan arrêté, Djoudji s'empara de la forteresse 
de Djç^d qui défendait le cours inférieur du fleuve, Ogodaï 
et Djagataï prirent Otrar, sur le cours moyen, et Tchinkkiz 
Khan marcha directement sur la capitale de la Transoxiane, 
la grande ville de Boukhara, qui, terrifiée par la soudaineté 
de l'attaque, lui ouvrit ses portes (1220). 

L'entrée de Tchinkkiz Khan dans Boukhara, le boulevard 
de rislamisme ejn Transoxiane, marque une date mémorable 
dans l'histoire de l'Asie. 

Le conquérant mongol pénétra dans la Grande Mosquée 
à cheval, sabre au poing et casque en tête. 11 monta en chaire 
et annonça aux Croyants qu'il était le fléau d'Allah envoyé 
pour châtier leurs crimes. Sur son ordre, les docteurs de 
la loi durent apporter à manger à ses chevaux dans les 
caisses à Corans. Les Boukhariens furent vendus comme du 
bétail et leur ville incendiée. Puis ce fut le tour de Samar- 
kande dont la garnison se rendit sans combattre, ce qui 
n'empêcha pas Iqs vainqueuns de la massacrer tout entière, 
au nombre de 3o.ooo hommes. Le Kharezm propre (pays 
de Khiva) donna plus de mal aux Mongols. La capitale 
kha'rezmienne, Oudgendj, fut prise après un siège pénible 
par le fils aîné de Tchinkkiz Khan, Djoudji, qui fit égorger 
toute la population. 

Tandis que son empire s'écroulait, le chah Mohamm?d 
de Kharezm, perdant la tête, avait fui de Samarkande à 
Balkh, puis à Nichapour, puis à Kazvin, cherchant toujours 
plus loin un asile contre ses ennemis. Tchinkkiz Khan, qui 
avait installé son quartier général près de Samarkande, char- 
gea ses deux meilleurs généraux, Djébé et Souboutaï (i), 
avec 25.000 cavaliers, de rejoindre le fugitif et de le rame- 
ner, mort ou vif. Ce fut une course épique. Les deux capi- 
taines mongols passèrent l'Oxus, entrèrent au Khorassan, 
prirent au galop Balkh et Thoûs, battirent l'Irak Adjémi à la 
recherche de Mohammed et retrouvèrent enfin sa trace à 



(1) Cf. Abel Rémusal, Notice biographique sur Souboutaï, in : Nou- 
veaux Mélanges Asiatiques II, 05. 



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HISTOIRE DE L ASIE 31 

Roï, près de la ville actuelle de Téhéran. Là ils apprirent 
que le prince détrôné avait pris la direction du Nord. Sans 
se donner le temps de déseller leurs chevaux, ils franchirent 
le Démavend et traversèrent la forêt de Mazendéran ; ils 
atteignaient la Mer Caspienne lorsqu'ils virent une barque 
s'éloigner du rivage. C'était Mohammed qui s'enfuyait sur 
la rive opposée. Ils allaient l'y rdancer lorsque la mort le 
leur déroba : Mohammed avait expiré d'épuisement et de 
douleur en abordant à l'ilôt d'Abeskoun, près de l'embou- 
chure du Gourgen (1221). 

Leur consigne exécutAî, Djébé et Souboutaï continuèrent 
au nord de l'Iran leur fantastique raid. Ils enlevèrent une 
à une les citadelles de l'Irak- Adjémi et de l'Azerbaidjan, der- 
niers débris de l'Empire Kharczmien : Rcï, Kazvin, Ilama- 
dan, Tauris, détruisant les villes qui résistaient, rançon- 
nant les autres. De Tauris ils remontèrent vers le Caucase- 
Les Géorgiens qui voulurent s'opposer à leur passage, fu- 
rent écrasés par Souboutaï dans la plaine de Khounan : ec 
fut le Crécy et l'Azincourt de la brillante chevalerie géor- 
gienne. Les vainqueurs franchirent ensuite^ le pas de Der- 
bend et se dirigèrent vers le nord. Les plaines de la Russie 
Méridionale étaient alors occupées par des Turcs nomades, 
restés sauvages et païens, les Alains sur le Térek, et les Cii- 
inans entre la Volga et le Danube, Djébé et Souboutaï sou- 
mirent ce5 hordes au passage non sans pousser une pointe 
en Crimée où ils saccagèrent la colonie génoise de Solda j a- 
Cependant les Cumans avaient imploré contre les envahis- 
seurs l'aide des Russes. Toute la noblesse russe prit les ar- 
mes et vint charger dans la plaine de la Kalka les vétérans 
de Djébé et de Souboutaï. Battre ces Slaves indisciplinés 
ne fut qu'un jeu pour les tacticiens mongols (1224). Mais les 
deux lieutenants de Tchinkkiz Khan n'avaient pas mission 
de conquérir la Russie. Leur consigne était seulement de 
ramener à l'unité turco-mongole tout ce qui en Europe 
comme en Asie était turc ou finno-ougrien. Dans ce but, ils 
négligèrent les Russes vaincus pour aller subjuguer les 
Bulgares de la Kama, les Ogouz de l'Oural et les Turcs Kan- 
khli du Tourgaï. Puis, par l'Ili et le Tarbagataï, ils rentré- 



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1^2 LES EMPIRES MONGOLS 

rent au pays mongol. Cet immense raid autour de la Cas- 
pienne avait duré deux ans (i). 

Conqaôte de Tlran Oriental 
par Tchinkkiz Khan. 

Tandis que ses lieutenants soumettaient la Perse et la 
Russie, Tchinkkiz Khan poursuivait la conquête méthodi- 
que de riran Oriental. Il n'existe peut-être pas au monde 
de forteresses naturelles plus difficiles à prendre que les ci- 
tadelles de la Bactriane et de l'Afghanistan. La fortune 
d'Alexandre le Grand avait jadis failli s*y briser. Mais la 
ténacité de TEmpereur Inflexible eut raison de toutes les 
résistances : Un jour, à Bamian, il dut monter à l'assaut 
têle nue pour encourager ses troup)es. La terreur mongole 
fit le reste, et de fait aucun pays, à aucune époque, ne su- 
bit une destruction pareille. Les florissantes cités de la Bac- 
triana et du Khorassan qui, au temps d'Aviccnne et de Fir- 
dousi, avaient été le centre de la civilisation persane, dis- 
parurent de la carte. Les habitants de Balkh s'étaient sou- 
mis ; néanmoins Tchinkkiz Khan décida de les supprimer 
tous <( parce que leur conservation aurait entraîné le main- 
lien d'une garnison trop importante >». Les malheureux re- 
çurent l'ordre de se lier les mains entre eux, pour être plus 
commodément abattus. A l'assaut de Bamian, un des petits 
fils de Tchinkkiz Khan fut tué. L'Empereur Inflexible apprit 
la nouvelle au père au milieu d'un festin et lui défendit de 
verser des larmes ; l'orgie continua, mais le lendemain la 
cité coupable disparaissait. Pour consoler la mère du défunt, 
on lui livra les habitants : elle les fit tous égorger devant 
SCS yeux, ordonnant d'ouvrir le ventre aux femmes enceintes 
et de tuer jusqu'aux animaux. Tels, sur les ruines des vieil- 
les civilisations, dans un fracas de capitales qui s'écrou- 
laient, ces formidables Mongols, avec leurs passions éàé- 
mentaîres, leurs instincts primitifs et la brutalité de leurs 

(1) Les conquêtes de Djébé et de Souboutal en Russie Méridionale 
formèrent par la suite un fîef mongol particulier, le Khanal de Kiplehak 
que Tchinkkiz Khan donna en apanage à son fils atné, Djoudji. 



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H18T(HBB DE l'aSIE ui 

appétits, refaisaient un monde à leur mesure, invincibles, 
encore agrandis par Tépouvante universelle et déjà presque 
fabuleux (i). 

Tandis que Tchinkkiz Khan soumettait la Bactriane, son 
plus jeune fils, Toulouï opérait au Khorassan. Les capita- 
les de cette riche province, Merv, Nichapour, Hérat furent 
prises et détruites. Parto^it la population mâle fut métho-. 
diquement exterminée. A Nichapour où les habitants avaient 
eu le malheur de tuer un général mongol « on égorgea jus- 
qu'aux chiens et aux chats et de crainte de simulation, on 
coupa la tête aux cadavres déjà en putréfaction (1221). » 

Entre Merv et Thoûs, Toulouï fit raser le monument d'Ha- 
roun cl Rachid, le plus grand khalife arabe du Moyen Age. 
Destruction symbolique : La tourmente mongole anéantis- 
<ait Fœuvre de six siècles dlslam. Comme un énorme ca- 
taclysme cosmique, elle bouleversait jusqu'en ses entrailles 
ce vieux sol de Tlran Oriental qui avait porté jadis la bril- 
lante civilisation persane des Samanides, des Ghaznévides et 
des SeWjoucides, cette terre par excellence du classisisme 
oriental, où Avicenne avait enseigné la sagesse, où Firdousi 
avait chanté la gloire et Omar Khayam la beauté. Tout ce 
qui pouvait échapper à la destruction par une fuite éper- 
due, s'exila au loin sur les routes de l'Inde et de l'Asie Occi- 
dentale. C'ejst alors qu'un petit chef turc appartenant à la 
tribu kankli, Erthogroul le Pourfendeur, s enfuit de Merv et 
gagna l'Ouest où il ne se crut en sécurité qu'une fois par- 
venu à Erzeroum, à l'abri du massif annénien. Encore n'ar- 
rêta-t-il pas là son exode. 11 reprit bientôt sa marche pour 
ne fixer ses tentes qu'à l'Ouest du plateau d'Asie Mineure, en 
Phrygie, où il jeta les bases de l'Empire Ottoman. 

Pour prendre les imprenables cités de l'Est Iranien, les 
Mongols avaient trouvé une méthode qui ne leur coûtait 
presque rien : l'emploi des prisonniers. Ils traînaient après 
eux tout un peuple de captifs qu'ils forçaient à se battre en 
première ligne contre leurs propres compatriotes. A coups 
de piques et de flèches on poussait ces captifs au pied des 

(1) Cf. D'Ohsson, op. cit., I, 295. 



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24 * LES EMPIRES MONGOLS 

remparts, on leur faisait faire le service des catapultes, lan- 
cer les béliers contre les murailles et se relayer dans un con- 
tinuel assaut. De la sorte, quand les Mongols donnaient 
Tassant final, leurs troupes étaient encorc intactes, tandis 
que les assiégés se trouvaient déjà épuisés. Puis, quand on 
quittait le pays pour quelque nouvelle campagne, comme 
ces captitfs eussent pmbarrassé l'armée pendant les mar- 
ches, on les massacrait tous. Ces scènes de boucherie, mé- 
thodiquement conçues, exécutées de sang-froid, se dérou- 
laient dans un ordre impeccable, comme la guerre dont elles 
étaient le dénouement. Les troupeaux humains étaient con- 
duits à Tabattoir ainsi qu'à une revue, et répartis, suivant 
les indications de scribes affairés, entre les divers régiments 
chargés de leur exécution. Après un an de ce système, l'Iran 
Oriental était à peu près vide d'hommes, et le sol nu comme 
après quelque cataclysme géologique. L'Islam terrifié créa 
bientôt une légende dont on retrouve la trace dans les récits 
contemporains : Les Mongols n'étaient pas des mortels 
mais des démons envoyés par l'Enfer, invulnérable^ autant 
qu'impitoyables. De fait, l'apparition de ces envahisseurs 
inconnus, la soudaineté de leur irruption, leur invincibilité, 
les boucheries colossales qu'ils organisaient, devaient pro- 
duire sur les malheureuses populations de l'Est Iranien l'im- 
pression décrite par le romancier de la Guerre des Mondes : 
c'était vraiment l'arrivéq des habitants d'une autre planète, 
ayant juré l'extermination du genre humain et possédant 
les moyens propres à réaliser cet effroyable projet. 

Un homme cependant échappait à la prostration géné- 
rale : c'était le fils du Chah Mohammed de Kharezm, Djc- 
laleddin Mangberdi. un de ces Musulmans chevaleresques 
comme l'époque de Saladin en a tant produits. Après la 
perte de la Transoxiane, l'héritier sans terre de l'Empire 
Kharezmien avait trouvé un refuge dans les citadelles de 
l'Afghanistan Oriental, à Ghazna et à Caboul qui, du vivant 
de son père, constituaient son fief propre. En 1221, il tenta 
un retour offensif, battit un corps mongol à Pervane, el 
reparut à Nichapour, s« déclarant le champion de la civilisa- 
tion persane contre le Touranien maudit A son appel, le 



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HISTOIRE DE l'aSIE 25 

nationalisme iranien 6e réveilla, les habitants du Khorassan 
et de la Bactriane chassèrent leurs gouverneurs mongols et 
Djelaleddin se trouva en quelques semaines maître de l'Iran 
Oriental. 

Tchinkkiz Khan, croyant en avoir fini avec les affaires 
kharezmicnnesi était remonté vers le nord. A la nouvelle de 
la révolte, il revint sur ses pas. Aucun de ses ennemis n'osa 
l'attendre. Djelaleddin prit la fuite vers le Caboul, poursuivi 
par la cavalerie mongole qui l'atteignit enfin sur les bords 
de l'Indus. Sous une grêle de traits, il lança son cheval dans 
le fleuve, fut assez heureux pour aborder sur l'autre rive et 
alla demander l'hospitalité au sultan de Delhi. Un détache- 
ment mongol lancé sur ses traces, passa l'Indus derrière 
lui et dévasta le Pendjab. Mais l'Inde était un monde nou- 
veau. Fort sagement l'Empereur Inflexible refusa de s'y 
laisser entraîner, réservant sans doute à ses successeurs la 
conquête de ce pays. 

Les cités afghanes qui s'étaient associées à l'équipée de 
Djelaleddin, payèrent pour lui. Afin d'éviter le retour de 
semblables révoltes, Tchinkkiz Khan extermina radicalement 
la population. A Ghazna et à Hérat notamment plus d'un 
million d'êtres humains furent égorgés. 

Ayant anéanti pour un demi-siècle l'Islamisme dans l'Esl- 
Iranien, Tchinkkiz Khan éprouva la curiosité de connaître 
cette religion. On la lui exposa. Il ne la trouva pas plus 
mauvaise qu'une autre, mais déclara fort inutile le pèleri- 
nage de La Mecque « attendu que le monde entier est la 
maison de Dieu et que les prières lui parviennent partout ». 
Voulant rentrer^en Mongolie, il se trouva embarrassé de la 
multitude de prisonniers qu'il traînait après lui. En cam- 
pagne on les poussait à coups de piques à l'assaut des pla- 
ças fortes. Qu'en faire maintenant ? Les maigres oasis mon- 
goles ne pourraient les nourrir. On leur fit préparer d'énor- 
mes quantités de riz pour le passage de l'armée à travers les 
Tian-chan, après quoi on les égorgea tous au pied des mon- 
tagnes. 

Tchinkkiz Khan et la grande armée mongole rentrèrent 
alors au pays natal. Sur l'Imil, le Conquérant du Monde 



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26 LES EMPIRES MONGOLS 

rencontra 6es deux petlte-fils préférés, Koubilaï et Houla- 
gou, fils de Toulouï, qui étaient venus l'attendre. 11 se dé- 
lassa de ses travaux dans la société de ces deux enfants dont 
il surveillait attentivement les progrès et auxquels il donna 
pour mentors des lettrés oïgour. Koubilaï surtout lui plai- 
sait pour son précoce génie. « Faites bien attention aux pa- 
roles du petit Koubilaï, répétait-il, elles sont pleines de sa- 
gesse. » Là encore le grand connaisseur d'hommes qu'était 
l'Empereur Inflexible avait vu juste : « Le petit KoubilaX » 
devait un jour reprendre son œuvre abandonnée et la mener 
à bien. 

En rentrant en Mongolie, et de même qu'il avait envoyé 
son fils aîné, Djoudji, régner à Saraï sur la Volga avec pleins 
pouvoirs sur le monde russe, l'Empereur Inflexible installa 
son deuxième fils, Djagataï, à Almalik (Kouldja) sur l'ili 
avec autorité sur le Turkestan Oriental, la Transoxiane, et 
aussi, à cette époque, sur l'Iran Oriental. Le troisième fils 
de l'Empereur, Ogodaï, reçut un apanage sur l'Imil et le 
quatrième Toulouï, fut chargé, selon la coutume héréditaire, 
de la garde du foyer, à Karakoroum, en Mongolie. 

— La dernière campagne de Tchinkkiz Khan se déroula 
sur les frontières de la Chine, théâtre de ses premiers ex- 
ploits. Elle fut dirigée contre les Tangoutes du pays de Hia, 
au Kan-sou, pillards incorrigibles qui avaient recommencé 
à détrousser les caravanes mongoles. Contre eux comme 
contre les Musulmans de TEst-Iranion, Tchinkkiz Khan pro- 
céda par exterminations en masse. Il mourut le i8 août 1227, 
tandis qu'il assiégeait Ning-hia, la dernière citadelle tan- 
goute. Avant d'expirer, il demanda que toute la population 
de la ville fut immolée sur sa tombe. Ainsi fut-il fait. Le 
Conquérant du Monde eut pour funérailles regorgement de 
tout un peuple. Le grand justicier disparu, le Yassak, la 
Consigne mongole, inflexible comme lui, continuait. 



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HISTOIKE DE L ASIE 'J-] 

Caractère de Tchinkkis Khan. 
Son génie ec son orayre. 

Nous n'avons dissimulé aucun des côtés monstrueux du 
caractère de Tchinkkiz Khan, ni son indifférence en face 
des plus colossales boucheries, ni celte cruauté inconsciente 
— presque innocente à force d*insensibiliié — , qui lui fit 
ordonner Textermination méthodique de millions d'hom- 
mes. Cependant, quand on veut juger son œuvre, il faut 
se défier des appréciations émises à son sujet par les histo- 
riens musulmans : Pour eux, il est resté le « Maxidil », le 
« Réprouvé », une sorte d'Antéchrist toléré par Allah pour 
le châtiment du monde. Jugement assez naturel si on se 
place au point de vue musulman. L'Islam, aux prises avec 
les Croisés sur sa façade méditerranéenne, se voyait en 
même temps du côté de l'Asie Centrale, menacé de submer- 
sion par l'avalanche mongole. Pris entre les Croisés et los 
Mongols, sa situation devenait terrible. Dans les armées de 
Tchinkkiz Khan il ne rencontrait que des ennemis, — païens 
comme les Bordjiguènes, nestoriens comme les Kéraït, les 
Naïmanes et les Almalikis, bouddhistes comme les Oïgour 
et les Khitaï, tous apportant dans leur lutte contre l'Islam 
leur haine d' « Infidèles » et leur brutalité de « barbares ». 
Les premiers écrivains occidentaux firent leur ce jugement 
des Arabes et de nos jours encore l'invasion mongole passo 
pour le pire déchaînement de la barbarie, quelque chose 
comme l'irruption de cannibales en pleine civilisation. 

Eh réalité Tchinkkiz Khan n'était pas le monstre assoiffé 
de sang, Têtre sat^nique que les Musulmans ont représenté, 
(Timour Lenk fut infiniment plus cruel que lui, parce que 
plus civilisé). C'était simplement un Mongol positif qui 
savait ce qu'il voulait : — briser toute résistance en Asie 
Centrale, paralyser les Turcs d'Islam, les Tangoutes et les 
Mandchous par la terreur — ^ et qui employait pour cela les 
moyens connus de son temps. N'oublions pas d'ailleurs, 
que presque tous les adversaires qu'il eut à combattre — 
Tatars, Naïmanes, Kin, Tangoutes, Kara-Khitaï ou Kharez- 
miens — étaient des hommes de même race que lui, des 



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a s LES EMPIRES MONGOLS 

Turcs ou des Mandchous. Or, à quelle époque la vie humaine 
a-l-elle compté pour les Mandchous et pour les Turcs? Et 
en dehors des peuples touraniens, Tchinkkiz Khan ne com- 
battit guère que les Afghans, dont la conduite partout où 
ils l'emportaient» était exactement semblable à la sienne. Par 
la suite, lorsque les Mongols curent à faire à des nations 
civilisées, aux Chinois du Sud, aux Arméniens, aux Latins, 
ils adoptèrent une attitude toute différente et en quelques 
années, se haussèrent au niveau de leurs voisins. Mais avec 
les Mandchous, les Turcs, les Tangoutes et les Afghans, 
Tchinkkiz Khan employait la seule méthode de guerre que 
pussent comprendre des Afghans, des Tangoutes, des Turcs 
et des Mandchous, — la terreur. Sans être d'un tempéra- 
mcait plus cruel que celui des hommes de sa race, sans pré- 
senter, même dans ses exécutions collectives, aucun carac- 
tère de perversité néronîenne, (nul tempérament ne fut 
mieux équilibré que le sien),- il érigea la terreur en sys- 
tème de gouvernement parce que depuis des siècles les hor- 
des touraniennes qu'il rencontrait sur sa route, ne compre- 
naient pas d'autre argument. L'Islam qui fut sa principale 
victime, ne s'était-îl pas, lui aussi, imposé jadis par les mê- 
mes méthodes ? Ces Turcs, ces Afghans qu'il exterminait, 
n'employaient-ils pas comme lui l'extermination pour con- 
vertir à la foi musulmane le monde chrétien et le monde 
hindou ? Jugeons les victimes de l'Empereur Inflexible par 
ceux de ses ennemis qui ont pu se mettre à l'abri de ses 
atteintes. Or ces derniers sont Erthogroul, l'ancêtre des 
Osmanlis et Altamsh le sultan de Delhi, — l'un le fondateur 
du régime Ottoman, l'autre l'ancêtre des Taghlak et des Au- 
rengzeb. Jamais vaincus n'ont moins mérité la compas- 
sion. 

Une autre erreur, quand on veut juger Tchinkkiz Khan^ 
est ce que j'appellerais l'erreur romantique, celle qui consiste 
à voir en lui le type du chef de hordes en migration, se dépla- 
çant « ainsi qu'une force qui va », et broyant aveuglément les 
peuples sur son passage. Ce portrait qui est peut-être celui 
d'Attila, n'est nullement celui de Tchinkkiz Khan. Aucun 
chef de peuple ne fut plus conscient de ce qu'il voulait et de 



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HISTOIRE DE L ASIE 20 

ce qu'il faisait, moins romantique, plus prudent. Un énorme 
bon sens pratique, un jugement sûr constituaient le meilleur 
de son génie. Ses troupes si manœuvrières, son état-major 
de tacticiens impeccables, ses beaux escadrons si parfaite- 
ment disciplinés et encadrés, représentaient tout le contraire 
d'une horde en déplacement. Tout dans la conquête mongole 
était méthodique, ordonné. Si Souboutaï et Djébé ont 
vaincu l'Europe, si Moukouli et Bayan ont vaincu la Chine, 
ce n'est pas sous le poids du nombre, c'est au contraire avec 
des armées relativement faibles, par la supériorité de leurs 
conceptions stratégiques. Le Yassak, la consigne de caserne, 
imposait à ces opérations immenses qui comportaient des 
marches de Pékin à Tauris, de Kachgar à Moscou, une pru- 
dence stricte, une sûreté de calculs qui n'ont rien de com- 
mun avec les grandes migrations des peuples primitifs. Au 
reste si la conception romantique de la conquête mongoltî 
est si souvent admise, c'est que les Mongols eux-mêmes ont 
eu grand soin de la propager : Dès leurs premiers succès ils 
s'efforcèrent de faire pénétrer cette manière de voir. Lors- 
qu'ils attaquaient une ville, ils déguisaient leurs prison- 
niers en soldats mongols pour donner à l'ennemi l'impres- 
sion d'une avalanche humaine et décourager chez les assié- 
gés toute velléité de résistance. Tchinkkiz Khan haranguant 
les Boukhariens, se présentait à eux comme une force fatale, 
envoyée par Allah pour le châtiment de leurs crimes : Dans 
les deux cas, mise en scène et calcul de politique qui a réussi 
son effet au point que nous en sommes encore les dupes. 

A côté de ces divers jugements, déformés par la terreur 
ou par la haine, il faut rapporter ceux de Marco Polo et de 
Joinville (i), témoins désintéressés et bien placés pour ju- 
ger Tchinkkiz Khan : « Il mourut, dont ce fut grand dom- 
mage, car il était prudhomme et sage » dit le premier. « Il 
procura paix », dit le second. Jugement paradoxal si l'on 
songe aux guerres perpétuelles de l'Empereur Inflexible, 
exact si l'on pense au résultat de ces guerres. De fait, ce 
Barbare de génie employa la barbarie à mettre les Bar- 

(1) Le Livre de Marco PolOy édition Pauthier, I, 183. 



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3o LES EMPIRES MONGOLS 

bares à la raison. Alors qu'Attila, à qui on le compare 
bien à tort, ne fit que ravager les vieilles civilisations, 
Tchinkkiz Khan détruisit uniquement les éternels ennemis 
des races civilisées et supprima seulement les obstacles qui 
s'élevaient entre elles. Et ce ne fut pas l'œuvre du hasard. 
Toute sa conduite témoigne qu'il établit une distinction 
très nette entre les peuples qui lui paraissaient servir la 
cause de la culture — , Oïgour comme Tatakous, Chinois 
comme Yélou Tchoutsaï, Musulmans comme Mahmoud Yel- 
vadj — et ceux qui n'étaient que des peuples de proie et des 
peuples pillards comme les Mandchous, les Tangoutes, les 
Kharezmiens et les Afghans. Ce terrible justicier eut pour 
ennemis tous les ennemis des civilisations chinoise, persane 
et chrétienne. Ses premières négociations avec Mohammed 
de Kharezm attestent qu'il était à cet égard paifaitement 
conscient de son but : ce qu'il voulait, c'était rouvrir la 
grande ix)ule de caravanes entre la Chine et l'Occident, obs- 
truée depuis la fin de l'époque Tang par les Tibétains, 
les Tangoutes et lès Musulmans. C'était faire cesser toute 
guerre de religion en Asie Centrale, imposer silence au fa- 
natisme et au prosélytisme musulmans, établir sur toutes 
l(*s routes de l'Asio la sécurité d'un Yassak unique, inflexi- 
ble, indiscuté, remettre en communication la Chine et l'Iran^ 
la Chine et l'Occident, servir d'arbitre et d'intermédiaire su- 
périeur entre les deux moitiés du monde. A cet égard, 
comme dit Joinville, « il procura paix aux peuples », — 
une paix qui dura près de deux siècles, au prix de guer- 
res qui n'avaient pas duré vingt ans. Et que ce desmi-barbare 
— qui ignorait l'écriture et n'avait de civilisation que les 
rudiments appris de ses lettres oïgour, — que ce chef de 
pâtres nomades ait eu une conception aussi grandiose, 
c'est là précisément, plus encore que dans ses conquêtes, 
que s'atteste son génie. Le Conquérant du Monde en fui 
avant tout le rénovateur. « Par le fer et par le feu » il rou- 
vrit les anciennes routes mondiales par où devait s'avancer 
l'avenir. 

Enfin, il y avait chez Tchinkkiz Khan à côté de sentiments 
barbares et terribles, des sentiments incontestablement éle- 



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HISTOraE DE l'aSIE 3i 

vés et nobles par lesquels le Maudit des écrivains musul- 
mans reprend place dans rhumanité. Les faibles qu'il avait 
une fois pris sous sa protection, il les défendait jusqu'au 
bout et les suivait dans la vie avec une fidélité inébranlable. 
Tous les opprimées, tous les vaincus des anciennes guerres, 
les Oïgour, les Khitaï, n'eurent pas de protecteur plus loyal 
que lui — comme plus tard les malheureux Arméniens n'eu- 
rent pas de protecteurs plus sûre que ses petits-fils. Au 
Liaotoung, le prince Khitaï Yélou Liouko, son vassal de 
la première heure, était mort pendant la guerre de Kharezm, 
ne laissant qu'une veuve et des fils en bas âge. A son retour 
en Mongolie, Tchinkkiz Khan accueillit avec la plus grande 
bonté cette femme et coe orphelins. Il leur témoigna les at- 
tentions les plus affectueuses, les plus paternelles. Dans 
toutes les circonstances analogues on remarquait chez ce 
Tartare velu de peaux de bêtes, chez cet exterminateur de 
peuples, une majesté naturelle, une haute courtoisie, une 
iîeur de noblesse qui ont étonné les Chinois eux-mêmes. 11 
était gentilhomme et roi dans l'âme. Puis il savait écouter : 
Barbare, fils de barbares, il avait un goût inné pour la ci- 
vilisation. Inflexible à la tête d'une armée, il acceptait daiw 
son conseil d'être contredit par ses lettrés nestoriens, oïgour 
ou chinois et souvent il se rangeait à leur avis : L'influence 
acquise sur lui par Yélou Tchoutsaï est toute à l'honneur 
du monarque et de son conseiller. 

Tchinkkiz Khan 
et Tèlou Tchou-tsal. 

Yélou Tchou-tsaï appartenait à la race khitaï, race remar- 
quable qui, entre toutes les races tartarcs, s'assimila le plus 
complètement la culture céleste (i). Et sa carrière aventu- 
reuse n'est pas sans présenter quelque analogie avec celle 
d'un autre seigneur khitaï, le grand Yélou Taché, qui, 
d'académicien chinois devenu Gourkhan de l'Asie Centrale, 



(1) Cf. A. Rcmusal, Vie de Yéliu Thsouisah Nouveaux Mélanges Asia- 
tiques, H, ùi. 



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3 7 LES EMPIRES MONGOLS 

avait su, lui aussi, s'adapter élégamment aux révolutions 
de son siècle. 

Fait prisonnier par les Mongols à la prise de Pékin, Yélou 
Tchou-tsaï fut amené devant Tchînkkiz Khan à qui il plut 
par sa haute stature, sa barbe superbe et aussi par la sa- 
gesse et la prudence de ses propos. Le souverain mongol 
rattacha comme conseiller à sa personne e;t bientôt, ne pou- 
vant plus se passer de lui, le fit suivre dans toutes ses cam- 
pagnes. Yélou Tchou-tsaï entreprit aussitôt de faire Tédu- 
cation chinoise du Conquérant du Monde. Rôle souvent in- 
grat. Car du fait de ses fonctions officielles à la Cour de 
Tchinkkiz Khan, il était contraint d'assister impassible, de 
participer même à la destruction de Tunivers. Que Ton 
s'imagine l'état d'esprit de ce lettré délicat qui goûtait tout 
ce que la vieille civilisation chinoise avait créé de plus ex- 
quis dans tous les domaines, et qui se trouvait le specta- 
teur, presque le complice de ces colossales boucheries, le 
suprême témoin de cette fin d'un monde. Aucune situation 
plus tragique n'a été vécue. Loyalement dévoué d'ailleurs 
à ses maîtres mongols, et devenu Tincarnation même de la 
politique gengiskhanide, il suivait l'armée du massacre avec 
quelques manuscrits en poche, et, tandis que flambaient 
les capitales et croulaient les empires, il se consolait 
en lisant les auteius. Après la curée, à l'heure où les autres 
officiers de l'Empereur Inflexible se goi^eaient d'or et d'al- 
cool, il fouillait dans les décombres, afin d'y sauver quel- 
ques malheureux ou d'y découvrir quelques maînuscrits 
rares. Une de ses préoccupations était la recherche des dro- 
gues médicinales pour combattre les épidémies nées de ces 
charniers gigantesques. 

En apparence impassible au milieu des pires atrocités, il 
ne pouvait toutefois dissimuler entièrement son émotion 
quand il demandait la grâce d'une ville ou d'une province 
condamnées. « Tu vas encore pleut^r pour le peuple ? » lui 
disait un jour son ami, le prince Ogodaï, fils de Tchinkkiz 
Khan. Dès que la première furie mongole fut passée, Yélou 
Tchou-tsaï amena doucement, discrètement, ses terribles 
élèves à la civilisation. Son intervention prudente et judi- 



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UISTOIBE DE l'aSIE 33 

cieuse empêcha souvent des folies ou des crimes irrépara- 
bles. « Tartare d*origine et devenu Chinois par la culture 
de son esprit, il fut, dit Rérausat, Tintermédiaire naturel 
entre la race des opprima et celle des oppresseurs. » Avec 
les Mongols, il ne pouvait plaider directement la cause de 
rhumanité : Il n'eût pas été entendu. Il s'eftorça de leur 
prouver que la clémence était dans leur intérêt, que l'hu- 
manité était encore la meilleure politique. En jquoi il tou- 
chait juste, car la barbarie des Mongols était surtout faite 
d'ignorance. 

Après la conquête de la Chine au Nord du Hoang- 
ho, en 1225, un général mongol fit observer à Tchinkkiz 
Khan que ses nouveaux sujets chinois ne lui étaient 
d'aucune utilité « attendu qu'ils étaient inaptes au métier 
des armes » et qu'en conséquence il vaudrait rnieiix 
exterminer toute la population — près de dix millions 
d'hommes — afin de tirer au moins parti du sol qui serait 
converti en pâturage pour la cavalerie. L'Empereur Inflexi- 
ble allait se ranger à cet avis quand Yélou Tchou-tsaï se 
récria : « Il démontra, aux Mongols qui ne s'en doutaient 
point, les avantages qu'on pourrait retirer de contrées fer- 
tiles et de sujets industrieux; il exposa qu'en prélevant des 
impôts sur les teri-es et des droits sur les marchandises, il 
pourrait être perçu par an 500 mille onces d'argent, 80.000 
pièces de soie et 4oo.ooo sacs de grains (i). » Tchinkkiz 
Khan qui, quelques minutes auparavant, était sur le point 
d'envoyer partout l'ordre du massacre, suivit ce nouvel 
avis : D'un mot Yélou Tchou-tsaï avait prévenu l'exécution 
d'effroyables u Vêpres Chinoises » et empêché la Chine du 
Nord d'être transformée en un nouveau Gobi. 

Si du pire bouleversement qu'ait connu l'histoire est sorti 
un des régimes les plus intelligents et les plus tolérants qui 
aient été, si le Maudit et le Réprouvé eut pour successeur h 
la troisième génération le Koubilaï tant admiré de Marco 
Polo, c'est sans doute à Yélou Tchou-tsaï qu'on le dut. Cs 
grand homme fut à la fois un honnête homme et un homme 

(1) D'Ohsson, I, 371. 

LES EMPIRES MONGOLS 3 



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34 LES EMPIRES MONGOLS 

habile (i). Tchinkkiz Khan avait commenoé la conquête du 
monde ; Yélou-Tchou-tsaï en entreprit l'organisation. Son 
influence, déjà considérable du vivant de TEmpereur lu- 
flexible, allait devenir prépondérante sur les successeurs de 
ce prince. 



§ 2. — LES TROIS PREMIERS SUCCESSEURS 
DE TCHINKKIZ KHAN- 



Régence de Touloiil 
(1227-1229) 

Premier partage de Tempire 
gengiskhanide. 

Le Conquérani du Monde une fois disparu, qu'allait deve- 
nir la conquête ? Yélou Tchou-tsaï qui représentait auprès 
de Tchinkkiz Khan Tesprit administratif chinois, n'avait pu 
l'empêcher de procéder au lotissement de son domaine en- 
tre ses quatre fils, selon la coutume de ses aïeux. Seulement 
les aïeux de Témoudjine n'avaient eu à se partager que quel- 
ques cantons de mauvaise terre au fond de la steppe mon- 
gole. Et maintenant c'était à l'Asie entière, conquis» ou à 
conquérir, qu'il fallait appliquer ce système de primitifs. 

Conformément à la coutume mongole, le patrimoine hé- 
réditaire, la prairie de TOrkhon, de l'Onon et du Kérou- 
lène, le vieux pays mongol, fut donné, avec la régence pro- 
visoire, au plus jeune fils de llnflexible, au prince Tou- 
louï. Toulouï s'installa à Karakoroum, la capitale impériale, 
avec les trois conseillers de son père : Yélou Tchou-tsaï le 
Khitaï, Tatakous l'Oïgour, et Mahmoud Yelvadj le Musul- 
man, représentants des trois partis qui commençaient 
à se disputer la direction des affaires, le parti chinois, le 
parti vieux-turc (ou vieux mongol), et le parti islamique. 

(1) Cf. Dévéria, Notes dépigraphie mongole-chinoise, J. A. 1896, II, 122 



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HISTOIRE DE l'aSIE 35 

Soldat intrépide, ne rôvant que conquêtes, mais adminiB- 
trateur parfaitement nul et ivrogne invétéré, Toulouï fut un 
instrument docile entrer les mains de ses trois conseillers et 
pîurticulièrement de Yélou Tchou-tsaï. 

L'aîné des enfants de Tchinkkiz Khan, Djoudji, était mort 
avant son père, en son campement de Saraï sur la Volga ; 
le fils de Djoudji, Batou le Débonnaire, lui succéda dans le 
gouvernement du Kiptchak — , la « prairie » d'Europe, où 
nomadisaient les tribus turques et finnoises, venues autre- 
fois du réservoir d'hommes asiatique : Cumans de la Russie 
Méridionale, Bulgares de la Kama, Bachkirs de TOural (qui 
se rattachaient à la race magyare), Kankhli du Tourgaï, Khir- 
gizes de la Sibérie Occidentale. Cet immense royauma mon- 
gol-russe allait de l'Ukraine à la Mer d'Aral et tenait sous 
la terreur les principautés slaves du Nord et de l'Ouest. Maî- 
tre d'aussi vastes possessions, Baiou aurait pu jouer un rôle 
considérable dans l'Empire, sans une tare héréditaire qui 
annihilait d'avance tous ses efforts : Djoudji, son père, était 
soupçonné de n'être pas le fils de Tchinkkiz Khan, mais 
d'être né d'un commerce illégitime entre la femme de l'Em- 
pereur Inflexible et un chef lartare. Cette circonstance ex- 
plique le rôle subalterne où fut toujours maintenue la bran- 
che aînée de la famille gcngiskhanide. 

On a vu que Tchinkkiz Khan avait installé son deuxième 
fils, Djagataï, à Almalik (Kouldja) sur l'Ili, avec le gouver- 
nement de l'ancien empire Kara-Khitaï. Djagataï possédait 
donc le Turkestan Oriental, avec Hami, Barkoul, Bichbalik 
(Goutchen), Tourfan, Karachar, Koutcha, Almalik, Tokmak, 
Kachgar, Yarkand et Khotan — ; et le Turkestan Occiden- 
tal, c'est-à-dire la Transoxiane (Signak, Otrar, Bénakct, 
Tachkend, Samarkande et Boukhara), le Ferghana (Khod- 
jend), le Badakchan et la Bactriane (Termed, Balkh, Bamian, 
Pervane. Talékan et Koundouz) : c'était, des deux côtés des 
Monts Tian-chan, le vieux pays turc, le Turkestan ; le Yds- 
sak mongol s'y heurtait à l'influence dissolvante de l'Islam, 
établi depuis le viii* siècle en Transoxiane, depuis le x* siè- 
cle en Kachgarie ; c'est pourquoi sans doute» Tchinkkiz 
Khan avait donné cette région à Djagataï, justicier incor- 



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36 LES EMPIRES MONGOLS 

ruptible, incapable de transiger avec le Yassak et particulift- 
rement mal disposé pour tout ce qui était musulman. 

Enfin le troisième fils de Tchinkkiz Khan, le prince Ogo- 
dalétail un gros Mongol, lourdeaud, bonnasse et ivrogne. 11 
avait reçu en fief la région du Tarbagataï et de Tlmil, la 
moins importante des provinces mongoles. Or, il fallait 
choisir un Empereur, un Khan suprême, Yélou Tchou-tsaï, 
l'habile ministre qui rêvait de faire^ de l'Empire Mongol un 
Empire Chinois, pensa que ce prince bienveillant et bon- 
homme serait plus docile que tout autre gengiskhanide à 
son influence civilisatrice : Batou était impossible à cause du 
doute qui planait sur sa naissance. Djagataï était trop 
redouté, trop peu maniable, trop méticuleux observateur 
du Yassak, trop h vieux-Mongol ». Toulouï n'avait aucune 
valeur personnelle et demandait le premier qu'on le déchar- 
geât de la régence. A l'instigation de Yélou Tchou-lsaï, un 
kouriltaï ou assemblée générale des princes mongols se réu- 
nit en 1229 sur les bords du Kéroulène et proclama Ogodaï 
empereur. 

Règne dOgodal (1229-1241): 
Influence de Télou Tchou-tsal. 

1^ règne d'Ogodaï fut dominé tout entier par rinfluenc<* 
de Yélou Tchou-lsaï. Revêtu de l'effrayant pouvoir de l'Em- 
pereur Inflexible, Ogodaï restait le prince jovial et clément 
qu'il avait toujours été, ne profitant de sa toute-puissance 
que pour boire et s'amuser à sa guise. Au reste les aflaiivs de 
1 Etat mongol marchaient toutes seules, par la seule force du 
Yassak, et aussi grâce à l'habileté de Yélou Tchou-tsaï sur 
qui Ogodaï se déchargeait des responsabilités de l'Etal. 
Yélou Tchou-tsaï avait déjà conçu le plan, que Koubilaï 
devait mener à bien, de capter, de détourner et d'utiliser au 
profit de la civilisation chinoise V énorme force mongole. 
Sous le couvert d'Ogodaï, il commença à appliquer ce 
plan. C'était un curieux spectacle que celui de ces deux hom- 
mes si dissemblables de culture et de tempérament, Ogodaï, 
tout à ses beuveries, Yélou Tchou-tsaï, tout à ses livres, le 



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HISTOIRE DE l'aSIE 87 

lettré flattant et morigénant Tivrogne, l'ivrogne docile à 
6on lettré. Au barbare épais qu'était Ogodaï, Yélou Tchou-tsaï 
vantait le confucianisme et le mandarinat, les beautés d'une 
société polie, la gloire du cérémonial, la religion chinoise de 
l'étiquette. Poiu* lui permettre d'appliquer ses idées, Ogodaï 
le nomma ministre des Finances et gouverneur des provinces 
chinoises de l'Empire (i). Dans ces importantes fonctions, 
Yélou Tchou-tsaï donna pleinement sa mesure. Il dota l'Em- 
pire Mongol des organismes indispensables à tout Etat digne 
de ce nom. Tchinkkiz Khan avait déjà créé l'ébauche d'une 
chancellerie impériale. Yélou Tchou-tsaï donna à cette insti- 
tution le développement nécessité par l'immense étendue de 
l'Empire, en organisant des bureaux chinois, tibétains, tan- 
goutcs, oïgour et persans. 11 unifia le sceau de l'Etat, Ht 
créer un service de postes impériales, partagea les provinces 
chinoises, jusque-là considérées comme un terrain vagu»î 
de chasse et de pillage, en départements régulièrement admi- 
nistrés. Il commença à opérer la fusion entre les vainqueurs 
et les vaincus, et dans ce but, il ouvrit à Pékin et Ping-yang 
des écoles pour l'éducation confucéenne des jeunes nobles 
mongols ; inversement, il attira dans l'administration mon- 
gole les Chinois ralliés et fit créer par Ogodaï comme par 
un Fils du Ciel authentique, des mandarins et des docteurs. 
Il créa même au profit de ce souverain à demi-barbare un 
budget fixe, que beaucoup de souverains chrétiens lui eus- 
sent envié : Ogodaï fut surpris et ravi quand son ministre 
lui présenta chaque année des ressources régulières, établies 
conformément à ses prévisions, u L'Empire, disait-il à Ogo- 
daï, a été conquis à cheval, mais il ne peut t^.tre gouverné k 
cheval. » C'est à Yélou Tchou-tsaï que la vieille Chine bureau- 
cratique et centralisée, dut do ne pas être partagée en oulous 
de guerre. A l'Empire militaire de Tchinkkiz Khan, il subs- 
titua peu à peu l'Empire administratif, sachant bien qu'à ce 
régime, la Chine conquise conquerrait bientôt son sauvage 
vainqueur. 



(1) En roèmc temps que Yélou-Tchoiilî»aT, Ogodaï eut pour ministre le 
lettré oïgour Tchingkaî, qui était neslorien. ^ v 



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38 LES EMPIRES MONGOLS 

/ 

Naiurelkment, toutes ces innovations qui ne tendaient à 
rien moins qu'à faire de l'Empirç Mongol un Empire Chi- 
nois, n'étaient pas sans indisposer les vétérans de Tchinkkiz 
Khan. Nombre d'entre eux se plaignaient hautement de ce 
maudit Chinois qui voulait les frustrer de leur butin et 
lésait la race impériale au profit des vaincus. Si bien qu'un 
' jour, ils surprirent la bonne foi d'Ogodaï et obtinrent l'ar- 
restation du favori, qui fut mis aux fers. Mais le lende- 
main Ogodaï, pris de remords, allait se jeter dans les bras 
de son ministre, plus puissant que jamais. 

Comme Ta fait remarquer M. Blochet, Tépoque de cet 
Empereur insignifiant qui, maîti-e de la moitié de la Chine, 
des quatre cinquièmes de l'Empire Russe et de Tlran, assista 
inerte à son propre règne, eut une importance exception- 
nelle. Le règne d*Ogodaï marqua « un compromis » entre 
le parti chinois cpii voulait faire rentrer l'Empire Mongol 
dans le cadre historique de l'Empire des Han et des Tang 
— H l'Empire administratif » — , et le parti turc qui rêvait 
la conquête du monde — « l'Empire à cheval » — . Ogodaï 
renonça à la vie nomade et chargea des artistes chinois de 
lui construire un palais à Karakoroum. « Il résida surtout, 
dit M. Blochet, dans sa capitale de TOurdou-balik, datis ses 
campements de l'Ormektou et de TOngkin, prenant la >àe 
du bon côté, s'amusant le plus possible (i). » 

Mais tous ces compromis n'étaient pas une solution. De cet 
immense Empire qui ne connaissait de loi que la discipline 
de caserne, qu'allait-on faire ? Un jour ou l'autre, il faudrait 
se décider, choisir un culte et une culture, s'adapter à une 
des vieilles civilisations historiques des vaincus. Les Mongols 
chinoises, les Khitaï et les Kin ralliés pensaient que le Bord- 
jiguène n'avait qu'à se proclamer l'héritier des Han et des 
Tang ; que le trône chinois légitimerait la conquête mili- 
taire du monde, la consacrerait en droit. Et tous les Boud- 
dhistes de Karakoroum de penser ainsi. Au contraire, les 
Nestoriens, — nombreux parmi les Kéraït, les Naïmanes, 
les Oïgour et les Karluk — , et les Musulmans qui habitaient 

(1) Cf. Blochet, Introduction à Vhiêtoire des MongoU, p. 157-160. 



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HISTOIRB DE l'aSIB 3g 

l'ancien Empire Kara Khitaï, regardaient les uns vers l*fe- 
lam, les autres vers la Chrétienté. Les Musulmans rêvaient 
d'un Empire Mongol rentrant dans le cadre du Khalifat, 
d'un Grand-Khan dervenu l'héritier de Mahomet. Car ce 
monde mongol, plein de forces élémentaires et de formes 
mal ébauchées, attendait une direction. C'était un chaos de 
possibilités — tel un univers aux premières époques géolo- 
giques renfermant en son limon les mille combinaisons de 
l'arenir. 

On pouvait faire du Bordjiguène un Fils du Ciel à la chi- 
noise, selon le rite bouddhique ou confucéen : Ce qu'à la 
Cour d'Ogodaî avaient déjà conçu Yélou Tchou-tsaï et ses 
émules, c'était l'Empire de Koubilaï et de la Dynastie Youen. 
On pouvait faire du Grand-Khan le chevalier d'Allah, — 
Timour Lenk réalisa ce dessein — , ou même, chose inouïe, 
un Khalife musulman comme Sélim et Soliman le Magni* 
fique. Et ce que voulaient les amis de Mahmoud Yelvadj, 
c'était bien l'Empire de Timour Lenk, ou mieux l'Empire 
Ottoman unissant la souveraineté turque à la papauté arabe. 
. D'un Khan touranien cm i)ouvait faire aussi un tsar ortho- 
doxe, — ce fut la formule des Bulgares du Danube — , ou 
lui donner, comme les Magyars, la couronne catholique de 
Saint-Etienne. Dans cet ordre d'idées, ce que souhaitaient les 
Turcs nestoriens d'Almalik ou ceux du pays kéraïte, c'était le 
rêve de Saint-Louis, de Rubruquis, de Plan Carpin : le 
Khan chrétien « le Prêtre Jean ». Ce fut le système de Hou- 
lagou, d'Argoun et d'Abaga : les Mongols alliés aux Croisés, 
prenant l'Islam à revers, l'étouffant dans un étau entre Tau- 
ris et Saint-Jean d'Acre. 

Et tout cela était également réalisable. Il y avait les élé- 
ments de tout cela dans la Grande Armée gengiskhanide. 
Dans cette armée, Nestoriens, Musulmans et Bouddhistes se 
rendaient obscurément compte que le Bordjiguène était le 
maître de l'Asie et que de sa décision dépendait la destinée 
politique^ et religieuse de l'univers. Le Mongol allait-il faire 
l'Asie bouddhiste, ou musulmane, ou nestorienne, et don- 
ner la main à la vieille Chine, ou à l'Islam, ou à'I'Europe? 
Tandis que dans ses campements de l'Orkhon le bonnasse 



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4o LES EMPIRES MONGOLS 

Ogodaï vidait ses tonnes d'alcool, l'avenir des « Fib de 
Han (i) » était entre ses mains. Entre ses mains, le sort de 
là Chrétienté et celui de l'Islam. A cette même époque, en 
effet, se livrait en Syrie, la lutte suprême entre l'Orient Latin 
et les sultans d'Egypte. De quel côté les Conquérants du 
Monde allaient-ils jeter le poids de leurs escadrons ? Us 
pouvaient à leur gré, ces guerriers invincibles, dicter d'un 
mot la solution des Croisades, bouleverser les données millé- 
naires de la Question d'Orient, changer pour toujours la 
face de l'Ancien Continent... Jamais autant d'avenir n'a 
tenu en suspens dans une période historique aussi brève. 

Il convient d'ajouter que, Bouddhistes, Musulmans ou 
Chrétiens, les Mongols avaient une façon à eux, de témoi- 
gner leur attachement à leurs coreligionnaires étrangers. 
Pour les Bouddhistes, établir un Empire Bouddhique, c'était 
mettre le^ siège impérial à Pékin, donc conquérir ce qui res- 
tait de Chine autonome, pousser à fond la lutte contre les 
Soung, contre la Corée, contre le Japon, contre le Tibet, con- 
tre l'Annam. Pour les gens du Chériat, faire de l'Empire 
Mongol un grand Etat musulman à la manière seldjoucide, 
c'était soumettre toutes les terres d'Islam, porter la guerre 
jusqu'à Bagdad, Alep et Damas. Quant aux Latins de Saint- 
Jean d'Acre, le très dévot chrétien Kitboka devait leur 
apprendre avant peu ce qu'il en coûtait de regimber contre 
le Yassak, De sorte qu'en ces amis passionnés qui leur arri- 
vaient au galop de la steppe centrale. Chinois, Arabes et 
Francs ne pouvaient voir que le pire fléau. Saint Louis dcfvait 
s'entretenir avec les chrétiens mongols si^r le ton de mé- 
fiance apeuréo qu'inspiraient à tous les Francs les terribles 
« Tartarins ». Les Musulmans d'Irak allaient recevoir les 
gens de Houlagou sur des piques. Quant aux Soung de Hang- 
Ichéou, ils étaient édifiés d'avance sur ce qu'ils avaient à 
attendre des Mongols chinoises de Yélou Tchou-tsaï. 

Il était clair, en effet, que plus on conquerrait de pro- 
vinces chinoises, ou musulmanes, ou chrétiennes, plus 
l'Empire Gengiskhanide aurait de chances d'être un jour 

(1) Nom que se donnent, comroo on le sait, les Chinois. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 4| 

chinois ou musulman ou chrétien. Et voilà comment le 
pays des Tang fut couvert de ruines par les Bouddhistes qui 
voulaient la capitale mongole à Pékin et le siège de l'Empire 
universel en Chine, en Mongolie et au Tibet — ; comment la 
terreur tartare fut déchaînée sur la Chrétienté par les Turcs 
nestoriens, de rite syriaque, sortis des évêchés de Merv et 
d'Almalik et qui rêvaient cependant une grande croisade 
jaune contre le Khalifat — ; comment enQn le sac de Bag- 
dad fut inconsciemment provoqué par les Turcs musulmans 
qui voulaient mettre l'Empire à Samarkande ou à Tauris et 
convertir les Bordjiguènes comme jadis les Ghazné vides ou 
les Seldjoucidcs. 

Très vite, d'ailleurs, il y eut accord tacite. Chaque parti 
tira de son côté. Le parti chinois de Yélou Tchou-tsaï pour- 
suivit la conquête de la Chine, tandis que les Nestoriens et 
les Musulmans faisaient décider une expédition en Perse. 

Conquôte du Royaume Kin 
par les Mongols. 

Durant le règne de Tchinkkiz Khan, les Mongols avaient, 
comme on l'a vu, enlevé aux Kin le Pe-tchi-li, le Chan- 
loung, le Chan-si et les trois quarts de la province de Chen- 
sî. A l'avènement du Roi d'Or, Ninkiassou (1224), le domaine 
des Kin était réduit à la province du Ho-nan. Il est vrai que 
le Ho-nan, couvert au Nord par le Fleuve Jaune, au Nord- 
Ouest par les forteresses jumelles de Tong-koan et de Po- 
tchéou (i), à l'Ouest et au Sud par la chaîne des Tsinling- 
chan ou Montagnes Bleues, constituait un camp retranché 
difficile à réduire. Au reste, les Kin, braves comme tous les 
Mandchous, exaspérés par leurs revers et sachant qu'ils 
n'avaient aucun quartier à espérer, étaient résolus à se défen- 
dre jusqu'au dernier homme. 

Pour briser la résistance de l'adversaire, les stratèges mon- 

(1) Tong-Koan est situé au grand coude du Fleuve Jaun^, à l'extrémité 
orientale du Chen-si. Po-lchéou (autrefois Ho-tchong) est situé en face 
de Tong-koan, sur la rive opposée du Fleuve Jaune, dans l'angle sud- 
ouest du Chan-si. 



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43 



LES EMPIRES MONGOLS 



fois résolun^Jil de rc^noercler. Tandis que le Grand-Khan 
Ogodaï avec \v gros de rarrnt'e mongole allaquait les Kin 
par le Nord, sur k ligne du Hoang-lio, en prenant la forlc- 
i^essc de Po-lchéou qui défendait le passage du fleuve, le 
prince Touluuï ri'çnt mîssîon de tourner le Ho-nan par le 
Sud-ÇuesL Ave^ 3o.ooo cavaliers d'élite, Tonlouï partit de 
ta région de Si-ngan, au Chen-si, traveraa malgré des diffi- 
cultés leiTibleâ les gorges des Monts Tsin-Unp; et app:n-iii à 
riinproviste parmi les arrière-gard^ des Kin, au Sud du Ho- 
nan. De là, il n.*ni(>nla lei-s le Nord de la province patir 
donner la main à Ogodaï qui, ayant forcé la ligne du lloan^- 
ho, de'^cendait à sa rencontre, Pris enlre le^ deux armws 
mongak^, eneeix'lés, se sentant i>erdus, les Kin se défen- 
dirent en désespérés» lis furent écrasés sous le nombre et 
leur dernière année $e fit massacrer plutôt que de se ren* 
dre. Ci'pendant leur rni Ninkias^ou tenait encfjKT. dans Ciù- 
fang, sa ca|»ilal(i. Le général mongol Suubautaï, chargé du 
blocus de Caï-fong, réduisit les assiégés à une telle famine 
qu'ils PU vinrent a se nourrir de chair lin m ai ne. Nînlvîa«sou 
goîtit alors de la ville pour aller Iriiter la foHune en rase 
campagne. Après son départ, les habitante capitulèrent 
(ri33). Quant à lui, il se jeta dans la petite place de Jou- 
nîng, nii il se trouva de nouveau assiégé. Lorsi|u*il vit les 
Mtingols sur la brèche, il mit le feu à son palais et se pendit 
au milieu des llanimt^s. Il ny avait plus de Roi d'Or, plus de 
Royaume Kin ; trente la Chine du Nord appartenait aux Mon- 
gols (11^34)* La soumis*ïinn de la Coré(% dont la dynastie fut 
obligée d*acot^pter le pwtcctomt mongol, compléta œ grand 
triomphe. 

A pleine le^ Mongofs eurent-ils conquis sur les Kin \n 
Chine du ]\oi%i qu'ils entrènnt en eontlit avec l'Empire Chi- 
nois du Sud (1), Ce furent les Chinois eux-nienies qui pro- 
voquèrent la nipiure. Pendant toute la durw de la guerixî 
entre les Mongols et les Kin, ils avaient aidé les premiers 
contre les seconds, dans lespoir d obtenir pour eux-nièmeis 
une p«iriie des déjxiuilles du lloi d^Or, Après la Dn di^ma- 

(li Appelé Empire des Soung, du nom de la dynâslie regnaDle. 



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B18TOIRB DE l'aSIB M 

tique de oelui-ci, ib réclamèreffii la possession du Ho-nan 
et, sur le refus des Mongols, essayèrent de s'en emparer. Ce 
fut la guerre (i235). 

De la part de la dynastie des Soung, une telle provocation 
était un véritable suicide. Alors que toutes les races mili- 
taires du vieux monde avaient Tune après l'autre succombé 
sous les coups des Mongols, c'était folie de croire que le peu- 
ple chinois, désaccoutumé depuis longtemps du métier des 
armes, pourrait leur résister. Le châtiment ne se fît pas 
attendre. Trois arméqs mongoles envahirent la Chine Méri- 
dionale ; la première entra au Se-tchouen et prit Tching-tou, 
chef-lieu de cette province ; la deuxième descendit au Hou- 
pé et la troisième attaqua les places du Yang-tsé inférieur. — 
Nous verrons la suite de cette guerre sous le règne des suc- 
cesseurs d'Ogodaï. 

Ayentnres 
de Djélaleddin Hangberdi. 

Conquête de la Perse 
et de rAoatolie par les Mongols. 

En Iran comme en Chine, une expédition s'imposait. De- 
puis la mort de Tchinkkiz Khan, la domination mongole 
avait, de ce côté, reculé devant un retour offensif du prince 
kharezmien Djélaleddin Mangberdî (i). 

On a vu qu'après la ruine de sa maison, Djélaleddin, l'hé- 
ritier sans terre des Chahs de Kharezm, s'était réfugié dans 
l'Inde (i23i). Le sultan de Delhi, Altamsh, raccucillit et lui 
donna sa fille en mariage, mais le prince exilé ne put se tenir 
longtemps tranquille. Il prit les armes contre son beau- 
père, qui l'expulsa (1228). Djélaleddin se décida alors à ren- 
trer en Perse. La grande armée mongole s'était éloignée. 
Engagés en Chine dans une guerre longue et difficile, les 
Mongols ne prêtaient plus qu'une attention distraite aux 



(1) Cf. El-Ncsawi, trad. Houdas, Vie de Djelàî ed-Din MankobirU, P^ 
1891. 



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à 



/|4 LES EMPIRES MONGOLS 

affaires de llran. L'heure semblait propice pour tenter une 
restauration kharezmienne. 

Le retour de Djéiaieddin, miraculeusement sauvé de la 
tempête mongole, excita dans toute la Perse un enthou- 
siasme prodigieux. Les Atabeks turcs du Kirman, du Fars 
et de rirak Adjémi qui trouvaient en lui un splendide chef 
de guerre, les bourgeois iraniens de Kirman, de Chirac, d'is- 
pahan, de Hamadan et de Reï pour qui ce beau chevalier à 
demi persan était presque un compatriote, Tacclamèrent fol- 
lement. Il était revenu le prince chevaleresque dont tout 
rOrient avait admiré la vaillance et pleuré les malheurs I 
Il allait effacer les traces de Tinvasion mongole, rendre à 
riran, à llslam leur splendeur passée 1 II mit sa cour à Ispa- 
han, au cœur de la Perse, et déjà l'opinion persane, avec 
sa mobilité coutumière, s'imaginait que cette restauration 
était définitive, que la tourmente était finie, que les esca- 
drons mongols ne reviendraient plus... 

Djélaleddin, qui ne pouvait partager ces illusions, aurait 
dû profiter du répit qui lui était laissé pour mettre l'Iran en 
état de défense. Mais chez ce Turc extraordinaire, le souverain 
disparaissait devant l'aventurier. Au liou de se préparer au 
retour inévitable des Mongols, il entreprit une folle série 
d'équipées contre tous ses voisins. Il guerroya d*abord con- 
tre le Khalife de Bagdad (i2a5), puis il enleva l' Azerbaïdjan 
à un Atabek local ci y transporta sa résidence. De là, il alla 
faire la guerre aux Géorgiens et piller Tiflis (i9,vi6). Il prit 
ensuite parti dans les querelles qui divisaient en Syrie les 
sultans éyoubites et entreprit d'enlever à l'un d'eux la place 
forte de Khélat. Il faisait figure de chevalier errant de l'Is- 
lam, prome;nant son humeur fantasque dans tout l'Orient, 
charmant d'abord 1^ populations par sa générosité et sa 
bravoure et les lassant ensuite par son activité brouillonne. 
A la fin, les deux plus puissants souverains musulmans, 
Aschraf, sultan éyoubite de Damas et Kaïkobad, sultan seld- 
joucide d'Iconium, se liguèrent contre lui et le vainquirent 
à Erzindjian. Il battait en retraite sur Tauris quand il apprit 
l'arrivée des Mongob. 

Tandis que le dernier des princes kharezmiens vivait ce 



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HISTOIRE DE l'aSIB 4& 

prodigieux roman de cape et d*épéc, le Grand-Khan Ogodaî 
avait envoyé en Perse pour en finir avec lui, 20.000 vétérans 
d'élite sous les ordres de Tchourmaghoun Noïan. Quand 
cette armée, peu nombreuse, mais précédée de Teffroi qui 
s*attachait au nom mongol, arriva en Irak Adjémi, Djéla- 
leddin proposa aux autres souverains musulmans, Seldjou- 
cides et Eyoubites, de s'unir à lui pour arrêter l'invasion. 
Mais ces princes qu'il avait tous inquiétés, refusèrent. Il se 
trouva seul en face des Mongols, perdit la tête et, au lieu de 
se défendre dans Tauris, prit la fuite, au hasard, vers l'Ar- 
ran, puis vers le Diarbékir, suivi à la piste par les cavaliers 
ennemis qui avaient mission de rapporter sa tête. Comme il 
se cachait dans un village du Kurdistan, un montagnard l'as- 
sassina sans le reconnaître (i23i). 

Les Mongols, délivrés de leur insaisissable adversaire, sac- 
cagèrent à loisir l'Azerbaidjan, la Grande Arménie, le Kur- 
distan, le Diarbékir et la Mésopotamie septentrionale. « Si 
grand était l'effroi de tous les cœurs qu'un seul cavalier 
mongol entra dans un village très peuplé du Kurdistan et se 
mit à en tuer les habitants les uns après les autres sans que 
pei'sonne osât se défendre. Un Mongol, n'ayant aucune arme 
et voulant tuer un individu qu'il avait fait prisonnier, lui 
ordonna de se coucher à terre, alla chercher son^ sabre et 
revint sans que le malheureux eût osé bouger. » Une autre 
fois, en Mésopotamie, un cavalier mongol isolé, ayant ren- 
contré un groupe de Musulmans, leur enjoignit de se lier 
entre eux pour être décapités. L'un d'eux proposa aux 
autres de se jeter sur leur agresseur et de le massacrer. 
<c Nous avons trop peur, répondirent-ils » — et ils atten- 
dirent la mort (i). 

Aucune armée organisée, chrétienne ou musulmane, ne 
résistait aux Mongols. De l'Azerbaidjan, ils remontèrent en 
Géorgie. La chevalerie géorgienne fut taillée en pièces. Les 
forteresses de la montagne, Ani, Kars, Tillis, succombèrent 
en quelques mois et la reine de Géorgie, Rouzoudan, dut 
s'enfuir sur la côte de la Mer Noire, tandis que son pays 

(1) D'Ohsson, III, 70. 



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46 



IXB EMPlItES MONGOLS 



* était Iransfomié en prutectniat mongol (ti3i<^) (i). Ix puis- 
sant royaurna ^eldjoucide d'Ânalalie ou Sultanat dlconium 
ne tarda giièii* à subir le nïfnie sort. En 12 43, \v général 
mongol Baidjou (ou Bartchou)» placé par le GiandKlian 
à la lél^ de l'armée de Per^e, détniisil h la balaUlr d'Ak- 
chéher ou Akschar» près d'Erandjian, rarniée du 8uU«in 
seldjoucidc Kaikhosrau IL Gg fut la fin de rindépendancc 
de§ Seidjoucides, lA*ê Mangols prirent Si vas, Kaiisarînh d 
atteignirenl Iconium où s'élail réfugié Kaikhosrau* Le vaincu 
ne sauva son Irc'int! qu'en se reconnaissant le sujet du Grand- 
Khan. L'Asie Mineure turque de\int ainsi une dépendance 
(?e LEmpii^ MongoL S4*ul de Ums \es princes de cette région, 
rhabile roi d Arménie (■>), Héthoum l""^ sut &e concilier 
ramitié des envahisseurs. Il se rendit auprès du général 
mongol Baidjou, conclut avec lui une alhance étroite et 
réussit à faire des lléaux de l'Asie les protecteurs de son 
royaume (3) 

Conquête de la Rnssie 
par les Mongols. 

IiL^asîoa de la Pologne 
et de la Hongrie. 

Tandis qu*Ogodaï commençait la conquête de la Chine 
Méiidionale et que ses lieutenants enlevaient la IVrsc aux 
derniej^ KhaiT^zmiens, les autres princes gcngiskhanidcî» 
conduisaient a travers TEumpe Orientale une formidable 
cx]>édition qui subjuguait la Hussie, la Pologne, la Hongrie 
et n menait les Mongols aux port-e^ de Vienne (i238-ia/|i). 

Le chef nominal de cette expédition fut le Khan de Kipl- 
chak» Batou, placé par le Graiid-Khan Ogtxlaï à la telc des 



(1) En 1257t les Mongols parL'igiircnl la Géorgie entre le fils *îc Roy- 
lotidnn, David Nsiria* qui t^iii rîm^reUiif, et k neveu fk cciti* reiiie, 
David Lâcha qui eut le Kartbii (piiys de Tiflis), Cetl« divisioa se perpé- 
tua jusqu'aLj XIX* siècle* 

(2) U fi*agU du Royaume de Petite Arménie» c*csï-à-dire de la CiHeie, 

(3) Cf, Dulaurïcrt Les MongoU d'après les hUiori^m arménien^i, J. A, 
1838, I, m. 



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HISTOIRE DB L*A»E li'] 

forces mongoles : aussi bien Batou était-il le plus direc- 
tement intéressé dans cette affaire, puisqu'il s'agissait en 
l'espèce d'accroître jusqu'à la Vistule et à la Theiss son patri- 
moine de la Volga. Avec Batou prirent part à cette campagne 
les représentants de toutes les branches de la famille» gengis- 
khanide : Gouyouk, fils et Kaïdou, petit-fils d'Ogodaï, 
Meungké, fils de Toulouï, Bouri et Baïdar, fils de Djagataï. 
Le chef réel des opérations était le vieux stratège mongol 
Souboutaï, qu'Ogodaï avait donné ccmime mentor à Batou, 
et qui, après avoir dans sa jeunesse conquis la Chine du 
Nord et la Perse, venait sur se? vieux jours soumettre l'Eu- 
rope. 

Batou disposait d'environ ii>o.ooo à i5o.ooo cavaliers, 
venus de tous les points de l'Asie Septentrionale, depuis la 
Corée jusqu'à la Volga, depuis le Baïkal jusqu'à l'Amou- 
Daria, — masse énorme poui l'époque et que Souboiitaï 
allait faire manœuvrer avec une impeccable science. La 
concentration de cette armée, s'opéra sur la Volga inférieure, 
à la fin de l'année i236. La campagne s'ouvrit par la sou- 
mission de ce qui restait de Bachkirs, de Bulgares et de Cu- 
mans (i) entre les Monts Oural et la Grimée (1287). Ce fut 
ensuite le tour des principautés russes. Avec leur légèreté de 
Slaves et leurs incurables divisions, les princes russes firent 
le jeu des envahisseurs. Leur défaite de la Kalka, ea 1224, 
ne leur avait été d'aucun enseignement. Ils affrontèrent sépa- 
rément Souboutaï qui les détruisit les uns après les autres. 
Le prince de Riazan fut vaincu et tué à la bataille, de 
Kolomna sur la rivière Oka et le prince de Souzdalie à la 
bataille de la Sita (4 mars i238). Les Mongols incendièrent 
Biazan, Vladimir, Souzdal, Tver et Moscou. L'éloignement 
sauva Novgorod, mais il s'en fallut de bien ])cu que les esca- 
drons partis de Chine n'atteignissent les bords de la Bal- 
tique. Les Mongols se rabattirent sur l'Ukraine où ils détrui- 
sirent Kiev (i24o). Pour plus de deux siècles (i 288-1 /i8i) la 
Russie était ployéesous le joug mongol. 

(1) Sur la soumission des Çumans, voir Pelliot, A propos de$ Comana^ 
J. A. avril-juin 1920, p. 1^. Pour }a bibliographie des expéditions moli- 
goles en Europe, cf. in(ra p. 159. 



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48 LES EMPIRES MONGOLS 

Après avoir subjugué la Russie, les Mongols divisèrent 
leurs forces pour attaquer la Pologne et la Hongrie. Baïdar 
et Kaïdou envahirent la Pologne, tandis que Batou et Sou- 
boutaï envahissaient la Hongrie. 

Du côté de la Pologne, les Mongols prirent Lublîn, San- 
domir, et écrasèrent rarmée polonaise à la bataille de Szy- 
dlow le i8 mars la^i. Baïdar et Kaïdou entrèrent dans Cra- 
covie en flammes, passèrent TOder à Ratibor et pénétrèrent 
dans la Silésie, province qui formait alors un duché polo- 
nais autonome. Le duc Henri de Silésie se porta à leur ren- 
contre avec les barons allemands voisins et les Chevaliers 
Teutoniques. La bataille se livra près de Liegnitz sur la Katz- 
bach le 9 avril i24i. Ce fut pour les Polonais et les Teuto- 
niques un effroyable désastre. Baïdar et Kaïdou entrèrent à 
Breslau, saccagèrent la Basse Silésie et poussèrent leurs 
ravages jusqu'aux confins du Brandebourg et de la Saxe. Ils 
descendirent ensuite en Moravie et allèrent sur la Theiss opé- 
rer leur jonction avec les autres commandants d*armées 
mongoles qui convergeaient tous de l'Ukraine vers la plaine 
hongroise : Sheïbane qui arrivait par la Wolhynie, Batou et 
Souboutaï par la Galicic Orientale, Kadane et Bouri par la 
Moldavie et la Transylvanie. Souboutaï présida avec une maî- 
trise supérieure au regroupement de ces différentes armées. 
Dès qu'il eut sous la main un effectif suffisant, il livra 
bataille aux Hongrois. Le lieu de la rencontre fut la lande 
de Mohi, sur les bords du Sajo, près de Miskolcz (11 avril 
i2/|i). Toute la chevalerie hongroise resta sur le terrain. 
Batou et Souboutaï prirent Pcst, passèrent le Danube sur la 
glace à la Noël de 1241, et enlevèrent d'assaut Gran, au grand 
coude du fleuve. I^ roi de Hongrie, Bêla IV prit la fuite dans 
la direction de l'Adriatique. Kadane, lancé à sa poursuite, 
poussa un raid de cavalerie vers la côte dalmate : les cava- 
liers venus de Chine pénétrèrent en Autriche jusqu'aux 
portes de Vienne, en Vénétie jusqu'à Udine et atteignirent 
en Dalmatie Spalato et Raguse. Pendant près d'un an, la 
Hongrie ne fut qu'une province mongole. 

Les Mongols procédèrent en Hongrie tout autrement qu'en 
Moscovie ou en Pologne. C'est que le peuple hongrois appar- 



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HISTOIRE DE l'aSIE 49 

tenait à la famille des raceâ ouralo-altaïques et, de ce fait, 
d'après le teetament de Tchinkkiz Khan, pouvait être admis 
de droit dan« le sein de la grande nation turco-mongole. Il 
s'en fallut de bien peu que la Hongrie ne subit alors le sort 
de la Russie méridicmale, quelle ne formât un nouvel 
oulous, un apanage de guerre, pour quelque prince gengis- 
khanide (i). 

Batou était aux portes de Vienne, en Autriche (2), quand 
il apprit que là-bas, dans la steppe, à Karakoroum, le Grand- 
Khan Ogodaï venait de mourir. Cette mort changea le cours 
de rhistoire. Elle arrêta les Mongols dans leur marche vers 
l'Occident et sauva le monde germanique d'une catastrophe 
sans nom. Les intrigues de la succession impériale rappe- 
lèient les chefs de l'armée en Asie. Souboutaï et Batou 
renoncèrent à leur projet d'invasion en Allemagne : Asper- 
nabantur Teutoniam expugnare. Ils évacuèrent en bon 
ordre la Hongrie et rentrèrent au Kiptchak. 

Régence de Tourakina 
(1241-1246) 

et règne de Goayoak 
(1246-1248) 

A Karakoroum, autour de la succession impériale, toutes 
les intrigues se nouaient. La veuve du Khan défunt, l'éner- 
gique Tourakina manœuvrait pour maintenir le sceptre 
dans la maison d*Ogodaï et, parmi les Ogodaïdes, au prince 
Gouyouk. De l'héritier de Djoudji, de ce Batou dont on avait 
fait un Khan de Kiptchak, c'est-à-dire le maître de l'Europe, 
il était moins question que jamais : Batou était impopu- 
laire. Dans sa rancune contre Tourakina, il s'eilorça de retar- 
der la réunion du kouriltaï, où, inévitablement, la vieille 

(1) Remarquons que la terre hongroise semblait destinée par toute 
son histoire à devenir touranienne. Avant de tomber au pouvoir des 
Mongols, elle avait déjà été occupée par les Huns, puis par les Avares, 
les Bulgares et les Magyars, tous peuples venus de la steppe asiatique. 
Plus tard elle subit pendant près de deux siècles la domination otto- 
mane. Cf. Cahun, Introduction à Vhistoire de VAsie, p. 376. 

(2) A. Klosterneuburg. 

LES EMPIRES MONGOLS 4 



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/i/ioloun fera IL couronnix Gouyotik* Tourakitia ne sVn éiniil 
[Kfini* Pendant cinq annin^s à Kaiakoroum; vlh gûiiverii*t 
rEmiiifx\ En in 16, jugt'îint le terrain suffisamment prépaie 
pour rékction de snn (ils, rlk' coiiV(X|iia un koiirslLaï Kur U*s 
hotds du Lac Geuka, on Mongolie. Balou, toujours oppoeé à 
la régenlc, se contenta dVnvoyer à sa place son vassal, le 
grand'duc de Russie laraslav, En revanche, les maisons 
d'Ogodai, de Djagaliiï et de Toulom vinrent an grand oot»- 
picl. Et tous les vassaux de rimmcnse Empire arrivèrent h 
leur kiur : k- gmnd-dnc de Russie, déjà nientioniK^; David V, 
roi de Géorgie ; Kilid|-\rslan IV, sultan d'iconium ; vingt 
aulrea encoi^. Getix qui ne putvnt faire le voyage eux- 
mêmes ^ firent reprtwnter ; le roi d'Arménie, lïcthoum 1*', 
par son piopre frère, le curméhible Seiiipad ; les \(abck d*i 
Kirman, du Fai^ et de Moiss«iul, par dej serviteurs charj^ de 
présents. Même tes ennemis naturels des MongtiU, comme 
le Khalife de Bagdad, ef le Grand-Maître des Assassins du 
Mazendéran jugèrent prudent d'envoyer des ambassadeurs 
au kouriltaï, 

11 n est pns ju"?(ju*îuj Pape Innocent IV qui n'ait été repré- 
senté : L'année inécédente» Innocent avail envoyé deux nii»^- 
sions chez k^ Mongnk : l'une, conduite par ïv dominicain 
Anselme de Lom hardie, se rendit en Perse, auprès de Baid- 
joil qui commandait Parmée mongole de oe pa\^ ; Pauln* 
qui CïOcnpnMiîiit les deux fi^ncîseains Pi^n Ctirpin et Benoît 
de* Pologne, de^'^il alIcT daaîi la Russie Méridionale trouver 
Bïdou, khan de kipîchak. Plan Carpin, parti de Lyon le 
i6 avril i^V's travei^i rAlk*iuagne, la Pologne, nu il acheta 
des fourrutvs destinées au khan, puis la Mr^se<nie cpù il 
fut TOçu par le grand-duc régnant ^ et atteignit enlin la 
(lourde Batmii à Saraï, sur la basse Volga, Batou invita l^lan 
l^irpin i se rendre en Mongolie. L'intrépide franciseain fran- 
chit donc la Volga et l'Oural et, par Otrur sur le Syr Daria, 
lili et PImil (î), panînt à Karaktinïum a temps pour assis* 
1er au kvunilaï. Il put y coudoyer les représc*ntauls de tous 



(1) Plan Carpîm revini tn Europe par lu même îlinérafre. Il était de 
reloiir k Avïgtiuii en rJi7. 



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HISTOIRE DE L*ASIE 5l 

les cultes et de toutes les sectes, depuis les mollahs Sunnites 
de Transoxiane, et les Ismaéliens de Perse» jusqu'aux lamas 
tibétains et aux bonzes chinois, sans compter les popes rus- 
ses et les prêtres nestoriens d'Almalik : Une bourgade de 
bois, perdue là-haut dans la steppe mongole, entre TAltaï 
sauvage et le Gobi inhospitalier, était devenue la capitale du 
vieux monde... 

Devant cette foule innombrable, venue des quatre coins 
de l'Asie, le kourillaX se déroula avec la pompe barbare en 
usage dans ce genre d'assemblées. Comme il était prévu, la 
régente Tourakina y fît nommer Empereur le fîls qu'elle 
avait eu d*Ogodaï, le prince Gouyouk (1246). 

Le nouveau maître du monde ne ressemblait guère à son 
prédécesseur. Loin de prendre modèle sur le débonnaire 
Ogodaï, c'est son grand-aïeul, c'est Tchinkkiz Khan lui- 
même qu'il entendait continuer. Aussi bien retrouvait-on 
chez Gouyouk quelque chose de la rigueur et aussi de la 
majesté de l'Empereur Inflexible. Scrupuleux observateur 
du Yassaky de la discipline héréditaire, il faisait sur ce cha- 
pitre, trembler jusqu'à son ent(Hirage. C'est qu'il avait la 
conception la^lus haute de ce que devait être aux mains des 
Gengiskhanides, l'Empire du Monde. Ce Mongol du xm* siè- 
cle professait sur la monarchie universelle les mêmes prin- 
cipes que plus tard Charles-Quint. N'avait-il pas fait gra- 
ver sur son sceau, cette devise : « Dieu au ciel et sur la 
terre Gouyouk, Khan par la puissance de Dieu et Empereur 
de tous les hommes ! n 

Au point de vue religieux, Gouyouk était comme tout le 
parti vieux-mongol, particulièrement favorable au Nestoria- 
nisme. Sa mère Tourakina était nestorienne. Lui-même prit 
pour ministres deux nestoriens, Tchîngkaï (i) et Koudak ou 
Kadak, — ce dernier étant son ancien précepteur. Plan Car- 
pin atteste que les prêtres nestoriens oâébraient chaque 
jour la messe dans la tente de Gouyouk. On prêtait même 
à ce prince l'intention de recevoir le baptême. Allégation 

(1) Sur Tchingkaï, cf. Pelliol, Chrétiens d'Asie Centrale et d'Extrême- 
Orient, Toung pao, 1914, p. «28. 



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0!2 LES EMPIRES MONGOLS 

évideramemt exagérée, car il témoignait une faveur ana- 
logue aux Bouddhistes et avait toujours auprès de lui deux 
lamas tibétains, Namo et Ouatotehi. Cependant, il convient 
de remarquer que les sympathies de Gouyouk pour les Chré- 
tiens se traduisirent dans sa politique extérieure. Il accueil- 
lit notamment avec égards le connétable Sempad envoyé par 
le roi d'Arménie Héthoum I" et lui octroya, pour les mon- 
trer à Baidjou, général qui commandait Tarmée mongole de 
Perse, des lettres-patentes en faveur de l'Eglise arménienne. 

L'accord conclu avec ses vassaux arméniens, — accord 
dirigé de toute évidence contre les Musulmans de Syrie — , 
prouve que Gouyouk ne perdait pas de vue la conquête du 
monde. Mais avant qu'il ait rien pu entreprendre de ce côté, 
une tâche plus pressante semble avoir retenu son attention : 
l'unification intérieuce de l'Empire Mongol. « Tout en res- 
tant, dit M. Blochet, fidèle au Testament de Tchinkkiz Khan 
qui enjoignait à ses successeurs de poursuivre la conquête 
de l'Asie et de l'Europe, Gouyouk allait inaugurer une nou- 
velle politique de rassemblement de l'Empire morcelé entre 
les princes des quatre oulons (i). » C^c monarque clairvoyant, 
semblci, en effet, avoir deviné un fait qui devait échapper à 
tous ses successeurs, comme il avait échappé à son prédéces- 
seur Ogodaï et à Tchinkkiz Khan lui-même : C'c?st que ce 
dernier, en créant pour ses quatre fils, dans le sein de son 
Empire, quatre grands fiefs ou oulous héréditaires, avait 
préparé à plus ou moins longue échéance, la disparition de 
ce même Empire et son partage en quatre royaumes mon- 
gols indépendants. Bien décidé à maintenir dans son inté- 
grité l'Empire de son aïeul, Gouyouk résolut pour cela de 
faire cesser l'espèce d'autonomie dont commençaient à jouir 
les chefs des oulous mongols. Il s'en prit naturellement 
d'abord au prince Batou, khan de Kiptchak (Russie mon- 
gole) qui s'était montré l'ennemi constant de sa maison. 
Ayant rassemblé une puissante armée, Gouyouk se mit donc 
en marche pour aller reprendre à Batou son apanage. Il 
était arrivé à sept journées de Bichbalik (Goutchen), lors- 

(1) Blochel, Introduction à lliisloire des \fongols^ p. 16t. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 53 

qu'il mourut subitement Sa mort mit fin à sa tentative de 
centralisation — qui ne fut reprise par personne — et im- 
prima une direction nouvelle à Thistoire du peuple mon- 
goh 

Camte de la Maison d'Ogodal. 

A la mort de Gouyouk, le peuplq mongol était eucore 
indécis sur la route où il s'engagerait. Trois solutions étaient 
possibles : « L'Empereur à Karakoroum» dans la Maison 
d'Ogodaï, TEmpire qu'on gouverne à cheval ; l'Empire à 
Boukhara ou à Almalik, avec un Yelvadj pour ministre, 
un grand pontifei musulman à Boukhara, un patriarche ne«- 
torien à Almalik pour assesseurs ; TEmpire en Chine, tenant 
les autres pour vassaux avec le pape bouddhiste à 
Lhassa (i). » Ogodaï, soixs l'influence de Yélou Tchou-tsai 
avait, à la fin de «a vie, incliné vers la dernière solution, la 
solution chinoise. Gouyouk était revenu à la première, celle 
du parti vieux-mongol. S'il avait vécu, il est probable que 
TEmpire Mongol, au lieu de se dénationaliser, fût demeure 
fidèle au Yassak de Tchinkkiz Khan, en demandant ses élé- 
ments de culture seulement aux nestoriens turcs et aux let- 
trés oïgour et, par leur intermédiaire, aux Occidentaux. 
Mais Gouyouk mourut au bout de quelques mois de règne, et 
le sort du monde fut remis en question. 

Gouyouk une fois disparu, sa veuve, Ogoul Gaïmich, prit 
selon Tusage la régence à Karakoroum. Elle comptait assu- 
rer le trône à un des neveux de Gouyouk, au prince Shiré- 
meun, petit-fils et héritier légitime d'Ogodaï. Mais à côté 
d'elle, une autre princesse mongole, plus adroite et plus in- 
telligente quelle, la chrétienne Serkouténi (2), veuve de 
Toulouï, avait formé le projet de faire passer l'Empire dans 
sa maison. Les quatre fils que Serkouténi avait eus de Tou- 

(1) Cahun, Introduction à VHistoire de VAsie, p. 339. 

(2) Serkouténi était flIlc de Djakambou, frère du Ouang khan Togroul, 
dernier roi des Kéraîl. C'était donc la nièce authentique du fameux 
Prêtre Jeun. Elle fut enterrée dans l'église do la Croix, à Kantchéou, au 
Kansou. 



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À 



5/| LES EMPIRES MONGOLS 

louï, — Meungké (ou Mangou), Koubilaï, Houlagou et Arik- 
Boka — , étaient au point de vue intellectuel les plus remar- 
quables des princes gengiskhanides. Serkouténi manœuvra 
habilement pour assurer la couronne à Taîné, Meungké. 
Pour cela elle n'eut qu'à exploiter le mécontentement que 
la politique centralisatrice de Gouyouk avait produit chez 
les chefs des autres maisons gengiskhanides. Cotte politique 
qui, on Ta vu, ne tendait à rien moins qu'à dépouiller oeux- 
Qi de leurs apanages, avait ruiné auprès d'eux la popularité 
dont jouissait auparavant la maison d'Ogodaï. Le plus mé- 
content était naturellement le khan de Kiptchak, Batou, que 
Gouyouk avait voulu dépouiller le premier. Sauvé d'une 
catastrophe par la mort subite de Gouyouk, Batou donna 
libre cours à son ressentiment en se mettant à la tête du 
parti opposé aux Ogodaïdes. Son manque de talent et la 
naissance illégitime de son père, ne lui permettaient pas de 
briguer le trône pour lui-même. 11 s'entendit donc avec 
la princesse Serkouténi et porta son choix sur Meungké qui, 
depuis leur expédition commune en Russie en 1287, était 
devenu son ami personnel. Serkouténi avait pour elle son 
génie politique, sa popularité, l'appui des Turcs nestoriens 
et aussi du parti chinois. Batou avait une des meilleures ar- 
mées mongoles. Aussi l'affaire fut-elle rapidement enlevée. 
Tandis qu'à Karakoroum la régente Ogoul Gaïmich se gri- 
sait de sa toute-puissance, Batou s'avança vers l'Asie Cen- 
trale à la têtQ de ses troupes et convoqua les princes mon- 
gols à un kouriltaX qui se réunit en i25i près des monts 
Alataou, au Nord de l'Ili. Ogoul Gaïmich y fut mandée 
ainsi que les représentants de la Maison d'Ogodaï, Shiré- 
meun et Kaïdou, mais sachant bien qu'ils y seraient en état 
d'infériorité aucun d'eux n'osa s'y rendre. En leur absence, 
Batou et Serkouténi firent proclamer Meun,^%ké empereur. 

Meungké et Batou se rendirent ensuite avec leur armée à 
Karakoroum où ils réunirent un second kouriltaï qui con- 
firma les décisions du précédent. Meungké, reconnu par tous 
comme khan suprême, s'avança triomphalement jusqu'à 
la prairie du Kéroulène où Tchinkkiz Khan avait vu le 
jour (laSi). 



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mSTOIRB DE LA81B 55 

La lignée d'Ogodaï. ne se laissa pas frustrer sans lutte par 
celle de TouloUl. Kaïdou ci la princesse Ogoul Gaïmich orga> 
nisèreni un complot pour assassiner Meongké et proclamer 
à sa place Shiremoun. Mais leurs projets furent découverts 
ei Meungké se livra contre eux à une répression terrible. 11 
fit noyer Ogoul Gaïmich, « femme plus vile qu'une 
chienne » , disait-il quelque temps après au moine Rubru- 
quis. I^ prétendant, Shirémeun, qui n'avait joué dans tout 
ctf drame qu'un rôle assez effacé, fut exilé à Bichbalik (i), 
puis noyé lui aussi pour plus de sûreté. On n'osa faire périr 
Kaïdou que protégeait le souvenir de ses exploits en 
Allemagne et en Hongrie. On lui laissa même un lief à Al- 
malik (2) dans la province de Tlli, — maigre compensa- 
tion pour qui perdait lempire du monde. Jamais la mai- 
son d'Ogodaï, malgré ses efforts désespérés, malgré les ta- 
lents et rindomptable énergie de Kaïdou, ne se releva de 
cette chute. 

Règoe de Heangké 
11251-1257) 

Sa politique. 

La chute de la Maison d'Ogodaï et l'avènement ou, comme 
on l'a dit, l'usurpation de la Maison de Toulouï, représentée 
par Meungké, eurent les conséquences les plus graves poiu* 
révolution postérieure de l'Empire Mongol. « L'usurpation 
de la famille de Toulouï, écrit M. Blochet. eut pour résultat 
de dénationaliser l'Empire, et de substituer à la lignée des 
chefs Bordjiguènes une dynastie de Fils du Ciel. Meungké 
fut le dernier grand-khan mongol. Son frère Koubilaï qui 
régna après lui, fut un Empereur purement chinois (3). » 

Il convient d'ailleurs dlinsister sur ce fait, que l'évolu- 
tion dont il s'agit, précipitée à dessein par les succoesseurs 
de Meungké, fut à peine ébauchée par ce prince. Si, conmie 

(I) Goutchen, dans la région du lac Barkoul. 

C?) Almalik est la ville acluelle de Koiddja. 

(3) Blochet, Introduction à VhisUnre des MongoUf p. 176. 



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d8 



LES EMPIRES MO:SGOtS 



le dit M, Bloc^hol, Meuiigké fut le d< riiirr des Mongols, il 
n'en nista pas moins un Mongol aussi authentique, aussi 
pur de tout alliage que Gouyouk el Tchinkkiz Khan eux- 
mêmes. Pour lui comme pour eux» le Yassak héréditaire 
constituait la base de TEtat. Inflexible comme eux, il éri- 
geait la sévérité en système de gouvernement. Son rigorisme 
financier, sa rudesse de justicier rappelaient son prédéces- 
seur immédiat el son aïeul. Mais pare^; que sm lumièrt*s 
étaient supérieures à celles de Tchinkkiz Khan et de 
Gouyouk, parce que son intelligence plus vaste ou mieux 
avertie aperceivait des horizons qu'ils n*avaient point soup- 
çonnés> il conmiença à apparaîti^ dans le monde comme le 
chef d'une grande puissance civilisé4^. 

Avant lui, dit M. Blochel, en dehors des grands raid^ 
poui-suivis d'une seule traite, d'un bout à Tautre de l'Asie, 
M la vie des khans mongols se passait à aller de leur yourte 
d'hiver à leur campement d'été, sous leur tente de feutre 
noir j>. Menn^ké le premier montia du goiit pour les choses 
de l'esprit. Il lit rédiger, à l'usage des buiTaux de Kamko- 
roum un vocabulaire persan, oïgour, tangoutc et chinois ci 
manda en Mongolie des savants iraniens* Tout compte fait, 
ce fut le plus grand des souverains mongols, ^i S*îl n*avait 
pas une culture comparable à celle de Koubilaï, qui s'était 
fait initier par le lelti*é chinois Yao4chou et qui senloura 
de Chinois distingués» Meungké n'avait pas, comme son 
frèn', abdiqué le caractèiK; de sa race. — Si Koubilaï, k* 
Grand-Khan de Marco Polo, fut un souverain plus imposant 
et plus impérial que Meungké, c'est qu'il fut soutenu dans 
son rôle par la majesté de Fils du Ciel et qu'il trouva en 
Chine tme civilisation millénaire qu'il n'eut qu'à adopter 
pour devenir le successeur légitime des dynasties chinoU 
seai, a (i). 

Ni Meungké ni ses frères Koubilaï et Houlugou ne tenaient 
leurs talents de leur père Toulouî, soudaixl ivrogne et db 
peu de sens. Leur génie politique, comme leur trône, ils le 
devaient h leur mère, Serkouténî, la nestorienne. Cette 

{1} D*aprè^ JE. Blocht^t, ùp, cir., p* 164, 



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HISTOIRE DE l'aSIB 57 

adroite princesse avait su s'attacher les chefs de tous les par- 
tie mongols. Les Nestoriens, naturellement, lui étaient tous 
dévoués et leurs évoques la soutemaient de toute leur in- 
fluence. Mais elle s'était attiré aussi par ses fréquentes li- 
béralités la reconnaissance des lamas bouddhistes et des 
mollahs musulmans. Elle transmit à ses fils ses principes de 
sagesse politique et de haute tolérance religieuse. A son 
exemple, Meungké s'entoura à la fois de prêtres nesto- 
riens (i), de lamas bouddhistes, de Taoïstes et de 
Musulmans, en tenant la balance égale entre les différents 
clergés. « Toutes ces religions, disait-il à Rubruquis, sont 
comme les cinq doigts d'une même main. » Sans vouloir 
se prononcer entre elles, il s'intéressait à leurs controver- 
ses. En 1254, il assista à une conférence contradictoire entre 
le lama bouddhiste Namo et le prêtre taoïste Li Tché-tchang. 
En 1256 un concile bouddhique se réunit à sa cour, à la Sira- 
Ordo, au Sud de Karakoroum. Meungké re^t les Pères du 
Concile et les harangua. Modifiant en cette circonstance les 
t4*rmes de la comparaison dont il s'était servi avec Rubru- 
quis, il laissa deviner de quel côté allaient ses préférences : 
(t La doctrine bouddhique, dit-il, est semblable à la paume 
de la main. Les autres religions en sont comme les cinq 
doigts (2) ». En i258 une nouvelle conférence religieuse se 
réunit à Chang-tou sous la protection de Koubilaï, frère de 
Meungké. Les bouddhistes, présidés par Namo et Pagspa, y 
triomphèrent des Taoibtes, à la grande satisfaction de Kou- 
bilaï qui était déjà acquis à la doctrine de Çakyamouni (3). 
Si Meungké favorisait également toutes les religions, il 
entendait les utiliser toutes à ses fins politiques. Dans ce 
but, il imposa à chacune d'elles un chef de son choix. C'est 
ainsi qu'en i25i il donna pour métropolitains aux Bouddhis- 
tes chinois le bonze Kaï Youen (ou Haï Yuen) et aux Taofe- 

(1) Le principal ministre de Meungké était un nestorien, le kéraïle Bol- 
gai. Cf. Pelliol, Chrétiens d'Asie Centrale et d'Extrême-Orient (Toung 
pao, 1914, p. 629). 

(2) Chavannes, Inscriptions et pièces de chancellerie chinoises de 
l'époque mongole, Toung pao, série II, vol. V, 1904, p. 383. 

(3) Bazin, Recherches sur,., les ordres religieux chinois, Journal Asia- 
tique, 1856, II, 138. 



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58 IJÎ8 EMPIRES MONGOLS 

les le prèlre Li Tché-tchang. U créa même en i35a pour 
toute TEglise bouddhique une sorte de papauté dont le pre- 
mier titulaire fut le lama tibétain Namo. Enfln^ il chargea le 
musuLooan Masoud Yelvadj, fils de Mahmoud Yelvadj» de 
gouverner les populations islamisées de la Transoxiane : 
Aveo leur sens inné de Tordre et de la diâcipline, les Mon- 
gols enrégimentaient jusqu'à la religiçn. 

Meungké et le monde 

chrétien : 

Hissions de Rubmquis 

et du roi Héthoum. 

Sous le règne de Meungké, les relations ccMumencërent 
à devenir plus fréquentes entre les Mongols et les Occiden- 
taux. La mission de Plan Carpin à Karakoroum, sous le rè- 
gne de Gouyouk, avait ouveai les voies (1345-12/17). Durant 
la Croisade de Saint Louis, un nestorien qui se disait en- 
voyé par 1q commandant de Farmée mongole de Perse, vint 
trouver le roi de France à Nicosie, en Chypre. Saint Louis 
dépêcha aussitôt en Mongolie trois dominicains, frère André 
de Long jumeau, Jean de Carcassonne et Guillaume qui quit- 
tèrent Nicosie le 27 janvier 12^8 et parvinrent au commen- 
cement de Tannée suivante à Karakoroum où ils reçurent un 
bon accue»! de la régente Ogoul Gaîmich. André de 
Longjumeau revint en Palestine en i25r ot y rendit compte 
de sa mission à Saint Louis. Deux ans après. Saint Louis 
envoya en Mongolie un nouvel ambassadeur, le cordelier 
Riibruquis (i). 

Rubruquis, parti de Constantînople le 7 mai 1253, fît vcrile 
vers la Crimée et se rendit de là à Saraï sur la Volga, rési- 
dence du Khan de Kiptchak, Batou. II trouva les Mongols 
parfaitement informés des choses de l'Europe : Rubruquis 
ayant parlé de l'Empereur d'Allemagne comme du prt>- 
micr souverain de la Chrétienté, un des officiers de Sartak, 

(1) Cf. Rubrouck, Récit du voyage de Rubrouck, trad. Backer, P. 1877 
(et Reeueii de voyages et mémoire» de la Soeiélé de Géographie de 
Paris, 1839). 



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HISTOIRE DE l'aSIE 69 

fils de Bafou, lui fit remarquer que le premier rôle était 
maintenant passé au Roi de France. Ce Sartak était un pro- 
tecteur du Christianisme : on le disait même baptisé. Batou 
questionna son hôte sur la Croisade de Saint Louis ; c*est 
ju8tia[nent parce qu*il comprenait la valeur d'une alliance 
avec le Roî de France qu'il envoya Rubruquis à la cour de 
Meungké. L'intrépide cordelier franchit TOural, passa par 
Talas, Belghassoun, Tokmak, les villes dlli et dlmil, et 
parvint enfin à Karakoroum, où il fut reçu par Meungké, le 
4 janvier i254. Meungké, personnellement bien disposé 
pour les Chrétiens, traita Rubruquis avec honneur. Il le con- 
via à une conférence contradictoire avec les lamas bouddhis- 
tes et les prêtres musulmans, et se montra fort sympathique 
a sa prédication. Mais le Grand-Khan était moins tolérant sur 
le terrain politique. Il chargea Rubruquis d'aller réclamer 
de sa part la soiunission du Roi de France et des autres chefs 
de la Chrétienté. Rubruquis passa cinq mois auprès de lui, 
à Karakoroum, au milieu de la cour la plus cosmopolite 
qu'on pût rêver : Il y avait là les ambassadeurs du khalife 
de Bagdad, des princes indiens, des princes russes, du ba- 
sileus de Nicée. Rubruquis y trouva même un orfèvre pari- 
sien, nommé Guillaume Boucher, une Lorraine, Pâquette de 
Metz, et un évêque normand, natif des environs de Rouen. 
L'envoyé de Saint Louis quitta la Mongolie en juillet i25^i, 
porteur d'une lettre de Meungké pour son maître, écrite en 
caractères oïgour. Il rentra par le Kiptchak à Saint-Jean- 
d'Acre où il arriva le i5 août 1^55. 

A peine Rubruquis était-il parti qu une autre ambassade 
chrétienne arrivait auprès de Meungké, celle du Roi d'Armé- 
nie Héthoiun l*'. En 1 253, Héthoum s'était rendu à Kars, au- 
près de Baidjou, cœnmandant de l'armée mongole de Perse. 
De là, par le pas de Derbend, il alla à Saraï sur les bords 
de la Volga où résidaient le Khan de Kiptchak, Batou, et son 
fils Sartak. Ces deux princes lui firent le meilleur accueil 
et lui donnèrent escorte pour aller à Karakoroum auprès de 
Meungké (i254) (i). Héthoum se reconnut vassal de Meungké 

(1) Cf. Dulaurier, Les Moagols d après les historiens arméniens. J. A. 
185S, I, 463. 



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à 



6o LES EMPIRES MONGOLS 

et conclut avec lui une alliance perpétuelle. Il resta cin- 
quante jours à Karakoroum, et durant tout ce temps, il ne 
dut pas manquer d'entretenir le Grand-Khan de leur lutte 
commune contre les Musulmans. Lorsqu'il rentra chez lui,, 
il rapportait des lettres patentes en faveur des chrétiens de 
la Grande Arménie et surtout la promesse d'une intervention 
prochaine des Mongols contre Tlslam (i255). Cette promesse 
ne fut pas vaine. Quelques mois après, l'expédition annoncée 
se mettait en marche pour la Perse. 

Expéditions de Houlagou 

en Perse 
et de Konbilal en Chine. 

Depuis la chute de Djélaleddin Mangberdi, les Mongol» 
n'avaient pris aucune décision au sujet de la Perse. Ce grand 
pays n'avait d'autre gouvernement que celui des généraux 
envoyés de Karakoroum pour telle ou telle opération limi- 
tée et changés sans cesse suivant le caprice du Grand4(han. 
11 était temps que cette anarchie prit fin et qu'un régime sta- 
ble fût organisé. D'autre part si les Mongols avaient con- 
quis l'Iran proprement dit, les « Assassins », cette dange- 
reuse secte d'anarchistes musulmans, restaient toujours puii^ 
sants au Mazendéran, le Khalife Abbasside conservait Bag- 
dad et l'Irak Arabi, et les Mamelouks de Syrie interceptaîeatit 
les communications entre l'Asie Centrale et TOrient Latin : 
Une expédition s'imposait. Meungké en chargea son, 
deuxième frère, Houlagou, avec mission d'achever la con- 
quête de la Perse, de détruire les Assassins et le Khalifat et 
dQ donner la main aux Croisés et aux Arméniens du côté de 
la Syrie. Cette expédition atteignit tous ses objectifs. Ainsi 
que nous le verrons plus loin, Houlagou extermina les 
Assassins en 1257 et prit Bagdad le 12 février 1268. Le khali- 
fat abbasside une fois supprimé, il fonda en Perse une 
dynastie mongole particulière qui, conformément aux plans 
de Meungké, fut pendant toute la fin du xni' siècle, l'alliée 
de la Chrétienté contre les Musulmans. 

Le parti turc-nestorien, le parti kéraït et naïmane avait 



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HISTOIRE DE L*ASIE 6l 

satisfaction. Restait à contenter le pai^i bouddhiste et chi- 
nois qui tendait à faire entrer TEmpire Mongol dans le ca- 
dre de l'ancien Empire des Han et des Tang. Ce parti avait 
pour chef le deuxième frère du Grand-Khan Meungké, le 
prince Koubilaï, dont le rôve était déjà de devenir un Saint 
Empereur Fils du Ciel. Afin de réaliser ses desseins, Kou- 
bilaï se fit donner la mission d'achever la conquête de la 
Chine. 

Depuis la mort d'Ogodaï, la guerre entreprise par les Mon- 
gols contre la dynastie chinoise des Soung traînait en lon- 
gueur. Toutes les tentatives des Mongols contre la ligne du 
Yang-tsé-kiang qui couvrait la frontière septentrionale de 
TEmpire Soung, avaient échoué. Koubilaï entreprit de tour- 
ner cet empire par le Sud-Ouest. En i253, il passa du Se- 
tchouen au Yun-nan, pays habité par des populations non 
chinoises, do race thaï ou sijamoise, et qui formait depuis le 
vu* siècle de notre ère un royaume indépendant, le Royaume 
de Tali (i). Koubilaï conquit ce royaume et chargea même 
Ouriang Kadaî, un de ses lieutenants, de faire une incursion 
au Tonkin (1257) (2). De retour du Tonkin, Ouriang Kadaï 
remonta à travers la Chine Méridionale, par le Kiang-si et le 
Hou-nan. Il vint assiéger dans cette dernière province Tim- 
portanle place de Tchang-cha, tandis que Koubilaï, remon- 
tant comme lui vers le Nord, mettait le siège devant la grosse 
agglomération de Ou-tchang, dans le Ilou-pé, sur la rive 
droite du Yang-tsé. Ainsi la ligne du Fleuve Bleu était en- 
tièrement tournée et les Chinois avaient la surprise de re- 
trouver sur la frontière de Tlndo-Chine les terribles cavalien» 
de Gobi. Telle était la situation lorsque Koubilaï apprit la 
mort de son frère, le Grand-Khan Meungké (1257). 

La mort de Meungké marqua la fin de Tunité mongole. 
« L'Empire du Monde » avait vécu. Il faut suivre désormais 
séparément Thistoire des quatre grands Etats nés du démem- 
brement de TEmpire Gengiskhanide : Empire Mongol de 

(1) Connu auparavant sous le nom de Royaume de Nan-tchao. 

(2) Ouriang-Kadal vainquit les Annamites et entra à Hanoi, mais les 
épidémies l'obligèrent peu après à évacuer le Tonkin. 



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62 LES EMPIRES MONGOLS 

Chine, Khanat de Djagataï ou du Turkestan, Royaume Mon- 
gol de Perse, Khanat de Kiptchak ou Russie mongole (i). 



§ 3. — V EMPIRE MONGOL DE CHINE 



KoubilaX Khan svprème. 

L'Empire Mongol 

devient un Empire chinois. 

En mourant, Meungké — que ses préventions contre Kou- 
bilaï n'avaient point abandonné — , avait désigné comme 
successeur son plus jeune frère, Arik-Boka, alors gouver- 
neur de la Mongolie. Mais Koubilaï, sûr des sentiments de 
son armée, réunit hâtivement à Changtou, près de Dolon- 
nor, à la frontière de la Mongolie et du Pe-tchi-li (a), un 
kouriltaï de circonstance, pour s y faire nommer Empereur. 
A coup sûr cette assemblée n'avait aucun titre pour pren- 
dre une te-Ue décision. D'abord elle n'était guère composée 
que des officiers et des soldats de Koubilaï, de cette armée 
de Chine qui constituait sans doute la principale des ar- 
mées gengiskhanides, mais qui ne pouvait néanmoins pré- 
tendre à représenter le peuple mongol tout entier. Puis, con- 
trairement à l'usage, aucun des chefs des autres oulous 
gengiskhanides n'avait été convoqué — , ni le Khan de Kipt- 
chak Béréké, successeur de Batou, ni le Khan djagataïde 
du Turkestan, ni même Houlagou, Khan de Perse et frère de 
Koubilaï. En revanche, on remarquait dans les rangs des 
serviteurs de Koubilaï appelés à se prononcer, un grand 
nombre de Chinois ralliés, dont la présence était un scaur 

(1) L'histoire du Khanat de Kiptchak relevant plutôt do l'histoire de la 
Russie que de rfaisioire asiatique, nous n'avons pas cru nécessaire de lui 
consacrer un paragraphe spécial. — Cf. Howorlh, op. cit. T. II et J. Cur- 
tin, The Mongols in Russia, L. 1908. 

(2) La ville de Changtou, que les empereurs mongols de Chine choisi- 
rent depuis comme résidence d'été, était située en face de la vilie actudle 
de Dolon-nor, sur l'autre rive du L^Kiang4K>. 



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siSTomB DE l'asib 63 

dalc pour le rieux parti mongol. Koubilaï^ passant outre, à 
ces vices de forme, ne s en fil pas moins proclamer Khan 
soprême par les assistants, suivant les rites en usage chez les 
Menais. Mais en même temps, dans une intention politi- 
que très nette, il se fit aussi reconnaître Empereur de Chine, 
suivant les rites chinois : Ainsi Charkmagne, héritier par 
élection des rois barbares en Gaule et en Germanie, s'était 
trouvé par son couronnement à Rome l'héritier des anciens 
Césars, 

Le kouriltaï de Changtou, — un des événements les plus 
importants de l'histoire universelle — , changea les destinées 
de l'Extrême-Orient, u L'Empereïur de tous les Mongols et de 
tous les Turcs, écrit Cahun, fut élu à huis clos par un con- 
clave de mandarins chinois et de bureaucrates oïgours : dès 
lors Koubilaî n'était plus qu'un empereur de Chine,- comme 
l'avaient été avant lui les Khitaï et les Kin (i) )>. Ce qui ac- 
crut l'importance de l'événement, ce fut la politique adop- 
tée aussitôt par Koubilaî, lorsqu'à son élection comme sou- 
verain mongol, celui-ci ajouta son élévation au trône des 
empereurs de Chine, — réunissant ainsi dans sa seule per- 
sonne deux personnages aussi opposés que le « Grand- 
Khan » tartare et le <c Fils du Ciel ». De ces deux personna- 
ges, l'un devait nécessairement s'effacer devant l'autre, et 
il était naturel, par la force de la civilisation millénaire, que 
ce fût le Khaji tartare. <c Jamais, écrit à ce propos M« Blo- 
chet, le Conquérant du Monde n'aurait pensé que la souve- 
raineté de l'Empire Chinois et celle de l'Empire Mongol 
seraient un jour réunies entre les mains d'un Empereur 
chinois qui renoncerait aux traditions nationales de sa race 
pour adopter les coutumes et ks rites des souverains de 
Pékin et de Hang-tchéou (ti). » C'était vraiment, comme on 
l'a dit, « l'escamotage de l'Empire du Monde au profit des 
Chinois u. 

Pour comprendre les causes profondes de cette dénatio- 
nalisation de l'Empire Mongol, il faut songer au prestige que 

(1) Cahun, Introduction à Vhistoire de VAsie, p. 396. 

(2) Blochet, iniroduttkm à Vkitêoire des Mtmgoiê, p. 177. 



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éà 



1,E8 BMPIBES M0?f601B 



k Chine, malgré sa défaile. exerçait sur les peuples du 
<Jobi. te Us restaient, dit M. Biochel (i)^ confondus devant 
la puissance de l'immense empire qui s'était rassemble len- 
tement, maiâ sous rinilucnce d'une inéluctablei fatalité ^i. 
Koubilaj n'ignorait point qu'en droit confucianîste un Khan 
lurc ou tuongoi, eut-il conquis le monde, n est rien à c6ti 
d*un Fils du Ciel, En bon lettré chinois qu'il était devenu, 
il se disait que Karakoroum. la bourgade de baraques et de 
courtes perdiji^ dans la stt^pe, ne pouvait rester indéfini- 
ment la capitale de l'Asie ; aussi établit-il sa résidence dans 
la ville des Rois d'Or, la grande Daidou^ qu'il appcia Khan- 
bal ik ï< la Ville du Khan a et qui est notre Pékin* Il compre- 
nait que la euh lire chinoise était trop harmonieuse et trop 
parfaite pour être subordonnée a une législation de soudards. 
11 assouplit donc, il humanisa le Yassak, le système brutal tl 
simpliste, de Tchinkkiz Khan et de Meungké. Il n'eut plus 
d*autœ dessein, dit Blochet, que n de fonder une dynasttu 
d'Empereurs chinois, qui, reprenant les traditions des Han 
et des Tang, étendît son influence jusqa*aux limites du 
monde *>, Eu un mol. il voulut meltre la Force Mongole 
au sennce de la eiviUsfiliùn chinoise. 

Les Mongols intransigeants, les vétérans reâtés fidèles au 
Yassak de TEmpercur Inflexible, se révoltèrent contre un 
tel scandale. Ils se rallièrent au jeune frèi-e de Koubilaï, le 
prince Arik-Boka qui élait resté a Karakoroum, dans la 
prairie natale* Ce fut la réaction de Télément nomade, du 
inilieii tartare contre la^ menacx? d*assimilâtion chinoise. 
Toute la Mongolie reciinnut Arik-Boka. Le chef de ta mai- 
son d*Ogodai\ Kaïdou, qui régnait au Tarbagataï, et le 
chef de la maison de Djagataï, Algou qui régnait sur le 
Turkestan Oriental et la Transoxiane, se prononcèrent €g«- 
Irmcnt pour lui, Kouhilaï essaya vainement d'arracher Ka- 
rakoroum a son rival, mais sa diplomatie réussit où ses ar- 
mes avaient échoué. H détacha de la coalition adverse le 
Khan du Turke^tan, Algou. Pris entre Algou et Koubîlaï, 
Arik-Boka fut vaincu et fortsé de se rendre (126^), Koubilaï 

(ti Cf. Blach^U hitrùducHQn à ihiêtoire des Mongols^ 184, 187, 



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HISTOIRE DE l'aSIB 65 

lui pardonna mais le retint jusqu'à sa mort dans une cap- 
tivité dorée. 

Gonquôte 

de la Chine Méridionale 

par Konbilal. 

Débarraseé des compétitions qui lui avaient été suscitées 
dans sa propre famille, Koubilaï put reprendre la conquête 
de la Chine Méridionale. Il disposait des meilleurs hommes 
de guerre de son siècle. Or il ne lui fallut pas moins de vingt 
ans pour mener cette tâche à bien (1260-1280). Dans cette 
énorme ruche humaine de la Chine du Sud, qu'il dut prendre 
alvéole par alvéole, la conquête de chaque grande ville 
était comme une nouvelle guerre qui exigeait parfois des 
années : Le siège des cités jumelles de Siang-yang et de 
Fang-tching, au Hou-pé, se prolongea de 1268 à 1274. Ce- 
pendant Koubilaï avait fait venir tout exprès de Perse et de 
Syrie les ingénieurs musulmans les plus réputés. Il disposait 
en outre de machines de siège perfectionnées, notamment de 
mangonneaux très puissante construitâ à son usage par les 
voyageurs vénitiens Nicolo et Mafûo Polo (i). Ce ne fut 
qu'après la prise des deux vaillantes cités que les 
Mongols purent aborder la ligne du Yang-tsé-kiang. 
Sous la conduite de doux illustres stratèges, Bayan 
et Artchou, ils traversèrent le fleuve et enlevèrent 
toutes les places qui bordent ses rives depuis Ou- 
tchang jusqu'à Nankin. Cependant au Sud de Yang-tsé, ils 
se trouvaient dans un pays coupé de lacs et de canaux où les 
jonques ennemies, ravitaillant les places assiégées, causaient 
un mal infini à l'armée d'invasion. Alors eux aussi se firent 
marins. Ils équipèrent sur le lac Toung-ting une flotille qui 
détruisit celle des Chinois et permit à Artchou de soumet- 
tre la riche province du Hou-nan. Le Yang-tsé moyen une 
fois soumis, toutes les forces mongoles convergèrent vers la 



(1) Marco Polo a laissé un récit 1res vivant du siège (Je Siang-yang 
qu'il appelle Saianfu. {Edition Pauthier, II, 470-476). 

LES EMPIRES MONGOLS & 



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€6 LES BMPIRES MONGOLS 

capitale chinoiâe» la grande ville de Ilang-tchéou, au fond 
du golfe de même nom, dans la province de Tché-kiang. A 
leur approche, la panique s'empara de la cour chinoise. Le 
trône des Soung se trouvant occupé par un enfant, le pou- 
voir était entre les mains de Tlmpératrice-mère qui exer- 
çait les fonctions de régente. Jugeant la résistance inutile, 
cette princesse fit ouvrir les portes de la ville. Le général 
mongol Bayan occupa Hang-tchéou sans coup férir (1276). 
Formaliste comme tous les vétérans de Tchînkkîz Khan, il 
se fit remettre par la régente une transmission de pouvoirs 
en règle, scellée du grand sceau des Soung et enjoignant 
à tous leurs sujets d'obéir désormais aux Mongols. Il expédia 
ensuite la princesse et son fils à Koubîlaï. L'héritier de dix- 
huit Saints Empereurs Fils du Ciel vînt <( battre du front » 
devant le conquérant tartare et lui céda tous ses droits à 
l'Empire. Avec sa magnanimité coutumière, Koubilaï as- 
sura d'ailleurs à la régente et à l'ex-Empereur un train de 
vie princier (i). 

Tout n'était pas fini cependant. Restait à réduire la région 
cantonaîse oîi les derniers patriotes chinois résistaient en- 
core. Ils avaient à leur tête un des princes Soung, nommé 
Toan Tsong qui avait échappé à la capitulation de Hang- 
tchéou. Mais la ville de Fou-tchéou fut prise par les Mongols 
en 1277, Canton succomba l'année suivante et Toan Tsong 
mourut de désespoir quelques mois après. II ne restait plus, 
de la race des Soung, qu'un enfant, que ses derniers fidèles 
conduisirent à bord de la flotte chinoise, mouillée au large 
de la baie de Canton. Toute la fortune de la dynastie était 
réfugiée sur cette flotte, lorsque l'escadre mongole vint 
offrir la bataille. Les Chinois furent vaincus. Ce fut pour 
eux le désastre suprême. Lorsque tout fut perdu, le minis- 
tre des Soung prenant dans ses bras l'enfant impérial, se 
jeta avec lui dans les flots. Toute la Chine était mon- 
gole (1279). 



{ly Cf. Marco Polo, éd. Paulhier, p. 460. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 67 



Causes de la défaite des Soung« 
Koubilal empereur de Chine. 

Quelques années après, Marco Polo, méditant 6ur les cau< 
ses de cette catastrophe, s'étonnait que les Soung n'eussent 
pas mieux profité des avantages du terrain. L'écrivain véni- 
tien remarquait combien le pays du Bas Yang-tsé, véritable 
Mésopotamie chinoise, était facile à défendre. « Toutes les 
cités sont environnées d'eau, moult large et profonde. Si 
que. ces gens eussent été gens d'armes, jamais ne les eussent 
perdues, car en toutes leurs cités on entre par un pont. » 
Marco Polo ajoute : (( Si ceux de la contrée de Manzy (i j 
fussent gens d'armes, ils conquerraient le monde. Mais ils 
ne sont point gens d'armes, mais sont marchands moult 
soubtits en tous métieFs. Il y a aussi moult de philosophes 
et de mires (médecins)... Et le Roi de Manzy (2) était puis- 
sant de trésors et de gens et de terres. Mais sachez que toute 
leur préoccupation était les femmes, et proprement le roi 
plus que tous, si qu'il n'avait d'autre souci que les femmos ^ 
de faire charité aux pauvres gens (3) ». Ce sont, résumées 
en quelques mots, toutes les causes de la débâcle chinoise. 
Chez le peuple, pressé dans les fourmilières humaines du 
Yang-tsé et du Si-kiang, d'étonnantes aptitudes au com- 
merce, aux travaux les plus délicats qui exigent des doigts 
déliés et souples, une politesse charmante, une patience in- 
lassable dans le labeur, mais aucun esprit de guerre. Chctz 
les mandarins, élevés à l'école de Sséma Kouang et de Tchou 
Hi, la culture la plus exquise, les raffinements intellectuels 
les plus délicieux, mais l'horreur du métier des armes. A la 
Cour, un luxe amollissant, une corruption élégante qui dévi- 
rilisait la dynastie et faisait trop souvent tomber le sceptre 
en quenouille. Enfin, depuis Wang Ngan-chi et l'intro- 
duction des idées socialistes, un sentimentalisme dange- 

(1) Nom quç les Occidentaux donnaient à la Chine Méridionale, comme 
Us appelaient Cathay la Chine du Nord. 

(2) L'Empereur Soung. 

(8) Marco Polo, p. 453 et 483. 



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68 LES EMPIRES MONGOLS 

reux, des préoccupations humanitaires assurémeat irèa, no- 
bles, mais qui désarmaient le pouvoir à l'heure d& Tai^a* 

Le caractère pacifique des grands et du peuple explique 
la facilité avec laquelle la fourmilière chinoise se fit à ses 
nouveaux maîtres. Le changement de régime fut aussi lar* 
gement aidé par l'esprit politique des chefs mongol^. Lors 
de la capitulation de Hang-tchéoii, Bayan se hâta de distri- 
bua des grains aux populations éprouvées et défendit sous 
peine de mort toute violence à ses* soldats. On lui avait ré- 
servé deux princesses Soung : il les congédia respectueuse- 
ment — Ces hommes de guerre mongols sont bien curieux. 
Contre les populations de leur race, répandues dans FAsie 
Centrale et dans la Chine du Nord, contre les Musuimanâ de 
TAsie Antérieure, ils employèrent l'extermination en masse, 
massacrant les vaincus par centaines de mille, méthodique- 
ment, parce qu'ils voulaient s'en débarrasser une fois pour 
toutes. Et dans leur guerre avec la vieille nation civilisée 
de la Chine Méridionale, ils faisaient preuve d'uae modéra- 
tion, d'une humanité, d'une tolérance et dune courtoisie 
•sans égales. C'est que la Chine, pour ces races de l'Altaï, 
restait l'antique mère de toute civilisation, la vénérable 
alVule qui avait drossé et instruit leurs ancêtres. Et ce n'était 
pas sans une certaine crainte supei-stitieuse qu'ils osaient 
porter la main sur elle. 

La conquête de l'Empire Soung par Koubilaï eut en Asie 
un retentissement prodigieux, parce que &était la première 
fois dans Vhistoire que la Chine tout entière était soumise 
par un conquérant étranger. Les autres conquérants tar- 
tares, Huns, Tobas, Khitaï ou Niutchi, n avaient occupé que 
la Chine du Nord. Depuis quinze siècles, la Chine Méridio- 
nale restait inviolée, toutes les vagues d'invasion tartares 
s'étant arrêtées jusqu'alors à la barrière du Yang-tsé. Les 
envahisseurs précédents avaient toujours dû compter avec 
ces riches provinces du Sud où s'était maintenu un Etat in- 
digène qui les avait tous vu passer et leur avait survécu à 
tous, — comme Byzance survivait aux éphémères tribus 
barbares qui l'assaillaient tour à tour. Koubilaï fut le pre- 
mier conquérant de la Chine et non plus de quelques pro- 



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HI8TOIBE DE L*A8IE 69 

Tinces chinoises. II fut comme effrayé lui-même de l'am- 
pleur de son triomphe. Il partagea la crainte des vaincus 
que, dans cette grande catastrophe, la civilisation ne pérît 
toute entière, et, dans la conscience de son immense res- 
ponsabilité historique, pour que la culture chinoise ne dis- 
parût pas avec TEmpire millénaire, il se fît Chinois (i). 
Pékin remplaça Karakoroum comme capitale ; le Khan Kou- 
bilaï devint TEmpereur-Chi Tsou et sa dynastie, prit rang 
à la suite des dynasties chinoises, sous le nom de dynastie 
des Youen (2). 

Expéditions des Mongols 

en Indo-Chine 

à Java et au Japon. 

Une fois affermi sur le trône de Chine, Koubilaï s'occupa 
d'obtenir rhonunage des anciens satellites de FEmpire du 
Milieu, et tout d'abord des quatre royaumes qui se parta- 
geaient l'Indo-Chine : TAnnam, le Tchampa, le Cambodge 
et la Birmanie. Il commença par le Tchampa, puissant 
royaume d'affinités malaises et de culture indienne qui oc- 
cupait la côte orientale de l'Indo-Chine, depuis le Cap Boung- 
quioua jusqu'au Cap Saint-Jacques (3). En 1281, le roi de 
Tchampa, intimidé, accepta le protectorat mongol. Toute- 
fois» au bout de quelques mois les Tchams so soulevèrent et 
chassèrent les résidents impériaux. Le général mongol Sa- 
gatou débarqua alors au Tchampa avec une petite armée et 
occupa la capitale tchame, Chaban, dans la province de 
Binh-dinh (i283). Mais il ne put venir à bout de la résistance 
des habitants et, devant les épidémies qui décimaient ses 
troupes, se décida à évacuer le pays (4). 

Cet échec était dû en partie à l'attitude des Annamites qui 
avaient refusé le passage à l'armée mongole. Aussi la nou- 
velle expédition que Koubilaï envoya en Indo-Chine fut- 

(1) Cf. Blochel, Introduction à Vhistoire des Mongols, 186-187. 

(2) Cf. Bazin, Le siècle des Youen, J. A. 1850-1852. 

(3) Cf. Marco Polo, Edil. Pauthier, p. 555. 

(4) Cf. G. Maspéro, Histoire du Champa, Toung pao, 1911, 462. 



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70 LES EMPIRES MONGOLS 

elle dirigée tout d'abord contre TAnnam. Tandis que le 
prinee mongol Togl^an descendait de Chine au Tonkîn par 
la route de Lang-son et occupait Hanoï, Sagatou qui s'étail 
embarqué à Canton avec une autre armée, prit terre sur la 
côte du Nghé*an d'où il remonta rens le Nord pour opérer «a 
jonction avec son collègue (i285). Mais cette fois encore le 
climat et le milieu annamite furent plus forts que les stra- 
tègea mongols. Décimée par les épidémies, harcelée dans 
les rixlères du Delta tonkinois par les bandes indigènes, 
Tarmée de Toghan fut battue et dut rentrer en Chine. Les 
Annamites se retournèrent avec toutes leurs forces contre 
Sagatou qui fut cerné, vaincu et tué. Koubilaï ne voulut pas 
rester sur cet échec. En 1287, il renvoya au Toïikin avec 
une nouvelle armée le prince Toghan qui réoccupa Hanoï, 
mais qui, cette fois encx^re, fut ensuite défait par les Anna- 
mites et contraint à une retraite précipitée. Tel était cepen- 
dant le prestige de TEnipire Mongol que, tout victorieux 
qu'ils fussent, les Tchams et les Annamites n'osèrent demeu- 
rer en lutte avec lui. Le roi d'Annam spontanément se re- 
connut vassal de Koubilaï en 1288 et le roi de Tchampa en 
fit autant quelques années après. 

En Birmanie, les Mongols s'étaient emparés dès 1277 du 
défilé de Bhamo qui leur ouvrit la vallée de l'Iraouaddy, 
En 1287, ils descendirent la vallée de ce fleuve jusqu^à Pa- 
gan, la capitale birmane, qu'ils pillèrent. Pour mettre un 
terme à leurs ravages le roi de Birmanie se reconnut vassal 
de TEmpire en 1297 (i). Il n'est pas jusqu'au Cambodge 
qui, malgré son éloignement, n'ait subi le prestige mon- 
gol. En 1296, l'Empereur Timour, successeur de Koubilaï, 
envoya dans ce pays une ambassade conduite par Tchéou 
Ta-kouan (2) : les Khmers reconnurent à leur tour la suze- 
raineté impériale. 

I/lnsulindc, comme l'Indo-Chînc semblait à Koubilaï une 
dépendance naturelle de l'Empire Chinois. En 1293, il en- 
Ci ) Cf. Ed. Huber, La {in de la dynastie de Pagan, B. E. F. E. 
1909, 633-680. 

(2) Cf. Tchéou Ta-kouan, Mémoire sur les coutumes du Cambodge, 
Irad. P<^ol, B. E. F. E. G., 1908, 123. 



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HISTOIRE DE L ASIE 7I 

voya dans l'archipel malais une escadre >quî débarqua un 
corps expéditionnaire à Java. Mais après des succès de début, 
les troupes mongoles furent repoussées par le radjah de 
Madjapahit et durent se rembarquer (i). 

Koubilaï ne fut pas plus heureux au Japon. En 1:^74, il 
envoya dans ce pays une ambassade pour réclamer Thom- 
mage des habitants. Ayant essuyé un refus, il fit partir pour 
le Japon une escadre de 45o navires, tant chinois que co- 
réens, transportant 25.000 guerriers. Les Mongols débar- 
quèrent sur le golfe de Hakata, dans Tile de Kiousiou et 
s'efforcèrent d'iitteindre la ville de Dazaifou qui défendait 
Taccès de Tintérienr. Mais les gens de Kiousiou tinrent as- 
sez longtemps devant cette place, pour permettre aux ren- 
forts de tout l'Archipel d*accourir. Les envahisseurs, devant 
la supériorité numérique croissante de l'adversaire, durent 
se rembarquer. Koubilaï jura de venger cet échec. Il fit équi- 
per dans tous les ports de Chine et de Corée une flotte de 
3.5oo navires, la plus considérable qu'aient vue les mers de 
rExtrêmc-Orient. Cette armada cingla vers le Japon en 1281. 
Elle transportait un corps expéditionnaire d'environ 100.000 
hommes, qui débarquèrent à Kiousiou, en partie dans la baie 
de Hakata, en partie dans les îlots de Takoushima et de 
Hirado. Mais depuis l'alerte de 1274, les Japonais avaient 
fortifié cette région. Tous les efforts des généraux mongols se 
brisèrent contre les lignes de défense qui longeaient la côte. 
Pour comble de malheur un effroyable typhon détruisit 
presque toute la flotte mongole le i5 août 1281. L'armée 
mongole, coupée de ses bases, fut cernée et détruite (2). 

L'Empereur tout puissant qui commandait en maître aux 
trois quarts de l'Asie, dut renoncer à soumettre l'archipel 
malais et l'archipel japonais. Irrésistibles sur terre, les Mon- 
gols éprouvaient une répugnance invincible pour ces expé- 
ditions maritimes où ils étaient réduits à employer leurs su- 
jets chinois et coréens qui se battaient mal ou les trahis- 
saient. D'ailleurs le Japon et Java étaient à cette époque 

(1) Cf. Gonnaud, Java, 188, et Maspéro, Toung pao, 1911, 47S. 

(2) Cf. Murdoch el Yamagata, History ol Japon, I, 491-532. 



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73 



LES EBit^JEBS MONGOLS 



Irop îsoltb, trop lointain» pour que Téchec qu'y avaiont subi 
lee anuées mongoles put ternir la gloire de Koubilaï. 

Lutte de Koubîla! coDtre Kaldou. 

Bien autrement sérieuses que la question japonaise étaient 
pour Koubiloï les affaires de Mongolie. Les expéditions en- 
voyées au Japon ou à Java ne représentaient pour lui que 
des guerres de niagnitîccncc. En Mongolie au contraire, 
c'était son trône même qu'il défendait. Là, il rcQconlrail 
un rival redoutable : le petil-fils du Grand Khan Ogodaï» ce 
Kaïdou qu'on avait dérisoî rement indemnise de la perle df 
rCmpire du Monde par la cession d*un fief au Tarbagataït 
dans lïï Dzoungarie actuelle. Kaïdou ne se. résignait pï*s à 
la déchéance de sa madson. Sa haine suscitait partout di^ en- 
nemis k Koubilaï et 60n génie inquiet ourdissait sans cesse 
de nouvelles coalitions. Les vrais Mongols préféraient cp 
loup de h j^teppe an nouvciïu Fils du Ciel en qui ils ne recon- 
niijssiiicnt plus le sang des Bardjiguèncjs. De son campe- 
ment du Tarbagattu*. Kaïdmi guettait roccasion de se tailler 
un royaume au dét liment des branches plus heureuses de la 
famille gengiskhanide. Il connnença par attaquer ses cou- 
einsp les Khans du Turke^tan, issus de Djagataï. Il les vain- 
quit, leur enleva rili et la Kachgarie, ne leur laissant» — et 
encore h titre de (îef, — que la Transoxiane. Se trouvant 
ainsi maître de la moitié de rAsic Centrale, il commença 
Id giierm contre Koubilaï, En 1275, il fit prisonnier un fils 
de ce prince et s*avant;a jusqu7i Karakoroum, en Mongolie. 
Repoussé une première fois, il revint à Tatlaque en 1-187, 
taudis qu'un de ses enmplîr^?Si le prince Nayan qui di'sceîi- 
dait d'un frère de Tchînkkiz. Khan^ pr-enait les arme^ au 
Liao-toung, dans la Mandchuurie Méridionale* La situation 
était fort grave pour Knubilaï, car si sts deux adversairefi 
opéraient leur jonctinn, la Mongolie lui échappait. Mais il 
vainquit et tua Nayan sur 1rs bords an Lîao-Iio, tandis que 
Bcs lieutenants rejetaient Kaïdou au Turkestan OrîcnlaL 

11 était réservé au succe^cur de Koubilaït à T Empereur 
Timour (139/1*1307), d>n finir avec Kaïdou. En i3ot, le pré- 



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m 



HISTOIRE DB l'aSIB 7 3 

tendant ogodaïde, ayant une fois de plus envahi la Mon- 
£[olie, fut vaincu par les Impériaux près de Karakoroum 
et périt dans sa retraite. Son fils essaya de continuer son 
œuvre. Mais le Khan djagataïde dii Turkestan, Doua, que 
Kaïdou avait réduit à une étroite sujétion et qu'il obligeait 
même à le suivre dans toutes ses campagnes, profita de la 
mort de ce prince pour s'affranchir. Il fît hommage à l'Em- 
pereur Timour et s'entendit avec lui pour tenir tête aux 
Ogodaïdes. Quelques années après, le fils de Kaïdou ayant 
voulu recommencer la lutte, l'héritier de Doua le força à 
aller se livrer à la cour de Pékin. 

Le pays mongol resta donc à la maison de Koubilaï, mais 
cette dynastie, devenue trop complètement chinoise, se sen- 
tit toujours à la merci d'un coup de main des nomades. 
C'est ce qui explique qu'elle se soit plus tard si mal gardée 
contre la réaction des Célestes : Toute la politique dos Gen- 
giskhanides chinoises de Pékin était dirigée contre leurs 
cousins restés gueux. 

Puissance de Eoobilal. 

Cependant si Koubilaï était devenu en Chine un véritable 
Fils du Ciel, il n'entendait, comme souverain mongol, 
abdiquer aucun de ses droits à l'Empire du Monde. Comme 
Khan suprême, il avait droit à l'hommage des autres mo- 
narques de la famille gengiskhanide. Il ne cessa de réclamer 
cet hommage aux Ogodaïdes et aux Djagataïdes qui se dis- 
putaient le Turkestan. Quant à la Perse où régnait son frère 
Houlagou, c'était simplement aux yeux de Koubilaï, « un 
gouvernement militaire dont les gouverneurs devaient recu- 
ler les frontières impériales en absorbant la Syrie, l'Egypte 
et Byzance ». Les Khans de Perso, Houlagou, puis Abaga 
n'étaient pour lui que des grands princes chinois. « Les Em- 
pereurs de Pékin ne considérèrent jamais, même au temps 
<Je Gazan, d'Oldjaïlou et d'Abou-Saïd, les princes de Perse 
^ue comme des gouverneurs d'un rang élevé (i). » En 1290, 

^ (1) Blochel, IntroducUon à Vhisloire des Mongols, p. 224. 



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74 LBS EMPIRES MONGOLS 

le petit-fib de Houlagou, le Khan Argoun, reçut de Koubilaî 
avec un protocole d'investiture, des titres de noblesse chi- 
noise. Mêmes rapports entre le petitrfiis de Koubilaî, Timour- 
Khan, et Oldjaïtou, successeur d'Argoun. Ce fut là un régime 
analogue i celui de la concardia frairum, qui, à Tépoque 
carolingienne, permettait de maintenir la fiction de l'unité 
impériale. 1) y eut d'ailleurs, entre Empereurs de Chine et 
Khans de Perse, de fréquents échanges de forces. Il arriva 
à Koubilaî d'envoyer à Houlagou des divisions entières pour 
ses guerres d*lran. Et Houlagou, de son côté, après la prise 
de Bagdad, fit parvenir à Pékin la moitié des tréscMns du 
Khalife, 

Possesseur de tout rExtrêmc-Oricnt, sauf le Japon, suze- 
rain de drcrit des « oulous » de Djagataï, de Houlagou et 
du Kîptchak, c'est-à-dire du Turkestan, de la Perse et de la 
Kussie, Koubilaî avait réalisé intégralement le .programme 
territorial de son aïeul Tchinkkiz Khan. « Ce fut, dît Marca 
Polo, le plus puissant homme et de g-ens et rie terres et de 
trésors qui oncques fût au monde, du temps d'Adam jusques 
aujourd'hui (i). » 

Politique intérieure de Koubilaî. 
Relèvement de la Chine. 

Maîtres de la Chine, les premiers Bordjîguènes n'euasent 
pas manqué de la découper en fiefs de guerre. Koubilaî se 
contenta de créer pour sa famille quelques grands apanages 
dans les dépendances de l'Empire, au Kansou et au Yun-nan. 

En Chine, il conserva soigneusement et même renforça 
de tout son pouvoir la centralisation millénaire. En quelques 
années d'administration sage et prudente, il effaça les traces 
d'un siècle de guerre. Son règne fut véritablement un règne 
réparateur et les Chinois eux-mêmes reconnaissent que peu 
de leurs souverains nationaux firent autant pour leur pays 
que ce descendant des farouches eabreurs mongols. Un de 
ses premiers actes après la destruction de l'Empire Soung,. 

(1) Marco Polo, éd. Pauthier, p.* 235. 



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HISTOIBE DE L ASIB 7Î> 

fui de faire rechercher part(xit les lettrés, le8 médecine 
et les artistes qui se cachaient par peur de ses soldats. Il les 
rassura, les couvrit de sa protection et les pria de continuer 
leurs travaux (1276). Beaucoup de mandarins avaient aban- 
donné leurs fonctions plutôt que de servir Tenvahisseur. Tl 
mit tout en œuvre, sauf la violence, pour obtenir leur rallie- 
ment à sa dynastie. Après avoir conquis le sol, il voulut con- 
quérir les esprits. Sa plus grande gloire ne fut pas d'avœr 
soumis la Chine, mais de l'avoir pacifiée (1). 

La question des communications, si importante pour le 
i^avitaillement et Tadministration de l'immense Empire, fut 
1 objet de toute la sollicitude de Koubilaï. Il fit remettre en 
état les routes impériales trop négligées durant la période 
de guerre ; il les fit ombrager d'une double rangée d'arbres, 
et y fit élever de distance en distance des hôtelleries et 
des caravansérails. Trois cent mille chevaux répartis entre 
les divers relais de l'Empire, furent affectés au service des 
postes. 

Pékin, la ville que Koubilaï, avait choisie comme capi- 
tale, parce qu'elle se trouvait à la frontière de la Chine et 
de la Mongolie, était située dans une région trop pauvre 
pour nourrir son énorme population. Pour la ravitaille^, 
Koubila'i fit rem^trc en état et achever le Grand Canal Im- 
périal, qui allait de l'embouchure du Yang-lsé à celle du Peï- 
ho. Par cette immense voie navigable de i.3oo kilomètres, 
le riz du Ngan-hoeï, du Kiang-sou et du Tché-kiang put être 
transporté directement au Pc-tchi-li. Au témoignage de 
Marco Polo, il arrivait ainsi chaque année à Pékin pour plus 
de 3 millions de mesures de riz (2). 

Une des principales préoccupations de Koubilaï fut le relè- 
vement de l'agriculture chinoise et la lutte contre la famine. 
Par son ordre, des inspecteurs impériaux, sortes de missi 
dominici mongols, allèrent chaque année s'enquérir à tra- 
vers tout TEmpire, de l'état des récoltes et de la situation 

(1) Sur la civilisation chinoise à l'époque mongole, consulter : Bazin, 
Le siècle des Yotien, S. A., 1850-1852. — Bazin, Le théâtre ekinoia,.. 
sous les empereurs mongols^ P. 186X 

(2) Le Livre de Marco Polo, èditfon Pauthier, p» 346. 



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76 LBS EMPIRES MONGOLS 

alimentaire des populations. Dans les bonnes années, Texci- 
dent des récoltes était acheté par l'Etat et emmagasiné dans 
les greniers publics. Dans les années de disette» ces greniers 
étaient ouVerts et les grains distribués au peuple, soit à vil 
prix, soit gratuitement. On procédait de même quand la 
spéculation faisait monter le prix des céréales : les stocks de 
l'Etat, jetés en masse sur le marché, provoquaient une baisse 
immédiate des cours (i). En outre les inspectem's impé- 
riaux avaient ordre, en cas de mauvaise récolte, d'accorder 
aux populations éprouvées, une remise partielle ou totale 
des impôts (2), de leur faire avancer des grains pour les 
semailles, de leur procurer des instruments aratoires et du 
bétail. Grâce à Koubilaï, la fourmilière chinoise, pendant de 
longues années, ne connut plus les hideuses famines qui 
Tont ravagée si souvent. 

L'assistance publique fut réorganisée dans un esprit qui 
témoigne à la fois des qualités d'homme d!Etat de Koubilaï 
et des sentiments humanitaires que le Bouddhisme avait su 
lui inspirer. Un édit de 1260, ordonna aux vice-rois el aux 
mandarins de subvenir aux besoins des lettrés âgés, des 
orphelins, des personnes abandonnées ou sans asile, des 
malades et des infirmes. Un autre édit, en 1271, institua des 
maisons d'assistance pour toutes ces catégories. Koubilaï 
créa en outre dans les principales villes des pharmacies et 
des dispensaires gratuits. Les familles les plus nécessiteuses 
furent logées dans des quartiers spéciaux où il leur était 
fait, à époques régulières, des distributions de riz et de mil- 
let. Enfin, Koubilaï fit personnellement preuve d'une cha- 
rité digne de la religion bouddhique qu'il professait. Pen- 
dant toute l'année, il faisait distribuer de la nourriture à 
tous les pauvres qui se présentaient à la porte de son palais : 
le nombre des personnes qui vivaient ainsi de sa libéralité 
s'élevait par jour à plus de So.ooo (3). 

Par toutes ces mesures, le conquérant mongol reprenait à 
son compte ce qu'il y avait de réalisable dans les doctrines 

(1) Le Livre de Marco Polo^ édition Paulhier, p. 345. 

(2) Le Livre de Marco PolOy édition Paulhier, p. 331. 

(3) Le Livre de Marco Polo, édition Paulhier, p. 346. 



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HISTOIRE DE L ASIE 77 

de Wang Ngan-chi, et des socialistes chinois du xi* siècle. Là 
encore, il se montrait le fidèle continuateur des Empereurs 
Soung dont il occupait la place. Il reprit également leur 
politique en matière financière. En montant sur le trône de 
Chine, Koubilaï trouva dans ce pays l'usage du papier-mon- 
naie, ou tchao. Les Soung avaient déjà fait de nombreuses 
émissions de billets de banque. Koubilaï, avec son sens pra- 
tique, ne fut pas long à comprendre tous les avantages du 
système fiduciaire. Il le généralisa, lui donna une extension 
inconnue jusqu'alors et en fit la base de sa politique. Marco 
Polo qui appelle plaisamment les billets de banque la véri- 
table pierre philosophale, fut émerveillé de leur diffusion 
dans TEmpire Mongol : « Et vous dis que chacun les prend 
volontiers, aussi bien que s'ils fussent de fin or (i). » C'est en 
1260, que les Mongols, firent leurs premières émissions de 
billets. En 1264, ils publièrent une série d'édits établissant 
la valeur officielle des diverses marchandises en papier-mon- 
naie. C'était une véritable loi du maximum destinée à em- 
pêcher l'avilissement des billets. Dos bureaux de trésorerie 
furent institués dans les provinces ; les habitants durent y 
apporter leur numéraire et reçurent des billets en échange : 
Après la loi du maximum, c'était le cours forcé. 

Dans toutes ces mesures, Koubilaï suivait l'inspiration de 
son habile ministre des Finances, le persan Seyd Edjell, 
qui lui assura longtemps un budget prospère. Seyd Edjell, 
d'ailleurs, eut soin de ne pas dépasser, dans l'émission du 
papier-monnaie, les capacités financières de l'Empire. Mais 
après la mort de ce personnage, en 1270, les imprudences 
commencèrent. Les deux successeurs de Seyd Edjell, le Mu- 
sulman Ahmed et l'Oïgour Sanga se préoccupèrent moins 
des intérêts de leur maître que de leur fortune personnelle : 
Le premier, convaincu de malversations, fut massacré à 
l'instigation du prince impérial ; le second procura d'abord 
de nouvelles ressources à l'Empire en établissant le mono- 
pole de l'alcool et en opérant une conversion générîile des 

(1) Le Livre de Marco Polo, édil. Pauthier, p. 325. Sur la politique (InaD- 
cière des Mongols et l'emploi du tchao, Cf. les notes de Pauthier, ibid. 
p. 319-323. 



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7S 



LES EMPIUES MOKGOLS 



monnaies ; mats il commît, lui aussi, tant de malvcrsalions 
que Koubilaï le fit exéeuler. Snrloul Ahmed cl Sanga mul- 
liplièrenl par millions les émi:5Sjions de billcla âê banqtie, 
sans se préoccuper de îa couveilure en numéraire. On arriva 
ainsi, pour le règne de Katibihiï au cbilïir, fantastique pour 
ré|}oquc, de 1.87^, '107,175 francs de billets de banque, Naiu- 
rellement It^s billcls, aussi inconsidêremcnl nndliplitjs, ne 
tardf>(?nt pa® h à^avilir, Api*s la mort de Koubilaïi en iSoJ, 
il fallut renoncer h enrayer la baisse des émissions précé- 
dcnles cl fabriquer de nouveaux ai^sîgnals, garantis ù litre 
fixe, mais qui m déprécièrent à leur tour. 

Au reste, les impnidences riuancière^ de Koubilaï ne lui 
furent point parliculicres. La plupart des autî^es prioeeâ 
mongols commirent les mêmes fautes. En Pense, oii ik vou- 
lui^nt l'épandre le Ichao cbinois, ils provo<]uèrent, sous le 
règne de Kaïkhatou, une véritable cala3?iti'i>pbe financière. 
On ne peut nier quVn Chine mi' me, rinstnbilifé du Ichao^ 
la spéculation qui en r^ulta, le^ ruines qui suivirent cl lu 
proU^i^t talion gi'nérîdc conU-c le coui's fotw, n^airnt été pour 
nno: part dans riinpopularité des dririicii? Emfu^rrnrs mon- 
gols. 

Mais si rapplication défectueuse du syst&me aboutit fina- 
lement à la banqueroute, l'idée qui présida à son adoption, 
était profondément juste et fait le plus grand honneur i 
Koubilaï» A l'heurt? où l'Europe ne connaissait que le métal, 
la création d'un papier-TUonnaîe unique, rirctilant d'un l>oul 
à Tautre de TAsie, de Pékin a Bagdad, de Trébizonde à (Tan- 
ton, était une conception de génie qui, plus prudenrment 
appliquée, pouvait donner au com merci' ini prodigieux 
esdor. 

Politique religieuse de Koubilaï. 

Le Bouddhisme 

et le Neatorianiame. 

La politique nligieuse de Koubilaï témoigne de la même 
hauteur de vues. Ce prince était personnellement acquis au 
Bouddhisme, et le seul reproche que Irouvent ù lui admsser 



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- -^ 



HISTOUUS DE LASIE 79 

les historiens chinois, est d'aToir placé Çakyamounl au-dee- 
SU8 de Cionfucius (i). Prince impérial, il avait réuni à Chang- 
lou, en 1258, une conférence contradictoire où les Boud- 
dhistes, ses protégés, triomphèrent des Taoïstes (2). Empe- 
reur, il reçut en grande pompe les reliques du Bouddhji, que 
lui envoya le radjah de Ceylan (3). Mais les sympathies de 
Koubilaï pour le Bouddhisme, étaient d*accord avec son inté- 
rêt politique. L'Eglise bouddhique jouait en Extrême-Orient 
le même rôle que TEglise musulmane en Transoxiane : 
C'était la puissance permanente qui voyait passer les éphé- 
mères dominations temporelles. Le monachismc tibétain, 
notamment, représentait une des plus grandes forces mo- 
rales de Tépoque. Koubilaï sut mettre cette force à son ser- 
vice. 11 fut Tami personnel du célèbre lama tibétain Pagspa 
(ou Passépa) supérieur du couvent de Sakya qui fut un des 
collaborateurs les plus dévoués de la politique mongole. En 
1261, il nomma Pagspa « Roi de la Loi » et lui conféra la 
puissance spirituelle et temporelle sur le Tibet En retour, 
Pagspa donna à la fortune des Gengiskhanides la consé- 
cration religieuse qui leur manquait. Cette conception d'une 
sorte de papauté bouddhique, mise au service de la politique 
impériale et assurant au Grand-Khan Tobéissance de tous 
les bouddhistes de TExtrême-Orient, montre l'ampleur de 
vues de Koubilaï. Toutes proportions gardées, il semble que 
Koubilaï ait eu la notion d'une sorte de Concordat à la ma- 
nière napoléonienne, d'une alliance du trône et de l'autel, 
étant bien entendu que l'autd serait ici le serviteur du trône. 
Les dissensions intérieures de l'Eglise lamaïque qui ne fut 
vraiment organisée qu'un siècle plus tard, par Tsong Kapa, 
ne permirent pas à cette conception grandiose de se réaliser 
entièrement, mais il nous reste de la tentative de Koubilaï 
un témoignage précieux et qui montre bien la pensée de ce 
prince : l'alphabet de Pagspa. Afin d'uniiler sous l'égide du 
^ Bouddhisme les races si diverses de son empire, de leur 

(1) ce. Quataremère, dans son édition de Hachid eddin, p. IS9. 

(2) Chavannes, fnseriptionê et pièces de chancellerie chinoises à Vépo- 
que mongole, Toung paot 1904, p. 38S et sq. 

0) CL Le Uore de Marco Polo, p. 599 



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8o LES EMPIBES MONGOLS 

fournir les éléments d'une culture commune, Koubilaï pria 
Pagspa de composer un alphabet synthétique et simplifié, 
valable pour les Chinois comme pour les Oïgour, pour les 
Tibétains comme pour les Mongols (i). Tout ce qui porte 
l'empreinte de Koubilaï, témoigne des mêmes vues larges 
et profondes (2). 

Les préférences de Koubilaï pour le Bouddhisme ne l'em- 
pêchaient nullement de témoigner au christianisme une 
sympathie qui ne se démentit jamais. A l'époque des gran- 
des solennités chrétiennes, il se faisait présenter par les prê- 
tres nestorîens attachés à son ordou les Evangiles qu'il en- 
censait et baisait pieusement. Lors du premier voyage des 
Polo, il leur demanda de lui rapporter de l'huile de la lampe 
du Saint Sépulcre. Un autre trait montre sa sympathie pour 
les Chrétiens. Le prince Nayan qui s'était révolté contre lui 
et avait été vaincu, était nestorien. Les Musulmans, assez 
nombreux à la Cour mongole, tiraient argument de cette 
révolte pour essayer de compromettre la religion chrétienne 
auprès de Koubilaï, ajoutant que la Croix avait bien peu de 
vertu puisqu'elle n'avait pu faire triompher Nayan. Koubi- 
laï leur interdit de tenir un tel langage. « La Croix, leur dit- 
il, ne pouvait sauver un prince félon et c'est en l'abandon- 
nant qu'elle a prouvé son excellence. » Jamais fondateur 
d'empire ne fut plus libéral en matière religieuse : « Les 
Chrétiens, disait-il, révèrent Jésus, les Musulmans Maho- 
met, les Juifs Moïse et les Bouddhistes Çakyamouni. Ne sa- 
chant lequel est le plus grand dans le Ciel, je les vénènî 
tous quatre. » C'était de la bonne politique mongole. Les 
Latins et les Musulmans qui depuis des siècles poursuivaient 
la Guerre Sainte, ne comprenaient rien à ce tolérantisme bon 



(1) Cf. Pauthier, Mémoire sur Valphabet de Passépa, J. A. 1862, I, 5-47. 

(2) La politique bouddhiste de Koubilaï fut maintenue par ses suc- 
cesseurs. L'influence d€s moines s'accrut encore sous l'hénticr immédiat 
de Koubilaï, Timour. Les empereurs mongols qui suivirent, exagérèrent 
cette politique jusqu'à exciter les mécontentements de l'opinion chinoise. 
Le crédit dont les lamas tibétains jouirent auprès de ces princes, provo- 
qua une vive opposition de la part des lettrés, notamment de l'Académie 
des Han-Iin, restée Adèle au Confucianisme indigène. Cette opposition dea 
milieux lettrés âi la politique religieuse de la dynastie régnante fut une 
des causes qui amenèrent la révoile nationale contre les Mongol». 



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HISTOIRE DE l'aSIB 8i 

enfant des Mongols. Rien de plus savoureux que ces remar- 
ques du Frère Ricold de Montecroix dans le récit qu'il nous 
a laissé de ses voyages : « En manière de créance, ils (les 
Mongols) diffèrent de toutes les autres nations du monde, 
car ils ne se vantent point d'avoir loi baillée par Dieu,* 
comme les autres nations mentent, mais croient enf Dieu, et 
ce, bien lénument et bien simplement, par ne sais quel mou- 
vement de Nature, que Nature leur montre, que sur toutes 
choses du monde, est une chose souveraine qui est Dieu. » 

Ce Dieu des bons Turcs, beaucoup de Mongols lui par- 
laient encore au xni* siècle en langage syriaque et suivant 
le rituel neslorien (i). Les Nestoriens étaient particulière- 
ment nombreux au Turkestan Oriental. Ils avaient .un mé- 
tropolitain à Âlmalik, un évêché à Tokmak, et Marco Polo 
signale leurs églises à Kachgar, à Touen-houang, à Sou- 
tchéou, à Kan-tchéou, à Si-ning, à Ning-hia, au pays On- 
gout (Tanduc). Expulsé de la Chine du Nord en 845, le Ncs- 
torianisme y rentra avec les Mongols. « En 1276, dit Cahun, 
le patriarche nestorien de Bagdadérigea à Pékin un Arche- 
vêché, et en 1280 il en fit le siège métropolitain de la Chine. » 
Bien mieux : la conquête de TEmpire des Soung par Koubi- 
laï propagea le nestorianisme dans les provinces de la Chine 
Méridionale où il n'avait encore jamais pénétré. Koubilaï 
ayant en 1278 donné le gouvernement de Tchin-kiang dans 
le Kiang-«ou, à un nestorien nommé Mar Sargis (Serge), ce 
personnage se hâta d'y faire bâtir deux chapelles. Peu après 
un riche marchand nommé Abraham éleva trois églises nes- 
toriennes à Yang-tchéou, à l'embouchure du Yang-tsé (2).. 
Comme l'Eglise nestorienne, au xiii* siècle, tendait par suite 
des Croisades à se rapprocher de Rome, ses succès en Chine 
facilitèrent les relations entre l'Extrême-Orient et l'Occident. 
En 1274 des nestoriens mongols envoyés par le khan de 
Perse Abaga, assistèrent au Concile de Lyon. En 1281 un 
prêtre oïgour, Mar Jaballaha 111, originaire^ du Pe-tchi-li, 

(1) Cf. C. E. Bonin, Noies sur les anciennes chrétientés nestoriennes 
de VAsie Centrale, Journal Asiatique, 1900, I, 584. 

(2) Cf. Pelliol, Chrétiens d'Asie Centrale et d Extrême-Orient, Toung 
pao, 1914, page 640. 

LES EMPIRES MONGOLS 6 



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Ssr 



JXS EMl'IBES MOÎVGOLS 



fui nommé patriarche ne^torien de Bagdad ii) ; en i!>87 ce* 
palriarche envoya à Hoitw* son vicaire, Rabbaii Çuunia, qui 
était conimo lui un digour de Chine, et qui prépara avec k* 
jiapc la réunion de l'Eglise Kc^tiiriemie à T Egalise Ro- 
maine (5). Enfin Koubilaï Uu~menie tut poiu* conseiller le 
chrétien syrien Iça ou Eaya, appelé par \m Chinois Ngai-si»j, 
qui BQmhh avoir exercé une înlluencii considérable sur 
lui ^3). 

Médecin, astronome rt polyglotte' comme la plupart de sc.^ 
coréligionnaîreB, Iça avait déjà servi sous tiouyouk, lors- 
qu'en 1263 Koubilaï le nomma directeur du bureau asirono- 
mique. Très itn faveur auprès du maître, Iça ne profita de 
son crédit que pour faire le bien ^ — En 1276 , il f^auYo 
le général Boyan, victime d'une aceusation injuste, (Vmi 
sur les ï'cprésentîi lions tir* c** personnage que Koubilaï re- 
nonça eV se^ grandes chnsisets à travri-s la campagne cuUivée, 
qui causaient faut de préjudicti aux paysan?^. Iça mil Kou* 
btïaï en garde contre le péril musulman, péril redoutable 
pour l'Etat mongol comme le prouva l'exemple di*s khaiiat^ 
de Perac et de Turke,<?t<in que llslam Huit par d«>naUonali$er. 
Oc fut en grande partie à Tinstigalion d'iça que KoubilîiJ 
ptomulgua redit de 1*^71) pour réfi'éner la propagande mu- 
sulniane en Chiniv. Lorsque Koubilnï envoya le Tclieng- 
stang ïkiloil en anibaï^^adr au kban de Perst* Argoun. il eut 
soin d ad joindre le chiélien Iça à celte ambassade, dans le 
but de combatln^ (iHlamisation de Tlran (t^HVi. A ëort 
retour de Perse, Iça fut nommé ComuUî^saiiT îun>crial pour 
le culte chrétien (iTigi). puis membre de l*Aeadémie dtm 
Han-lin et enfin ministre d'Etat (1^97), Il mourut en i5i5, 
en laissant einq fils qui ivmplirent comme lui des emplois 
éfevé* h la Cï>ur mun»f4de : Elyas, qui fid. Cnmmissaife du 
culte chrétien* Denha, membre dû P Académie dea Jlan-lin, 
iça, George® mandarin du Scnrice des Monnaies, et Luc. 

t 
ri) Chabol, Histoire tir Mar Juhàliûha f//, initriardiV' défi IK'tstonens, 

r2) ibid., pngé m. 

(3> et. DèvéHa, Note^ tVéfii^raphic mongùle-chmoiêe^ iourtial AsinN- 



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HISTOIRE DE l'aSIB 83 

membre du Bureau impérial de bienfaisance. — Ajoutons 
enfin que Koubilaï compta dans sa garde particulière 3o.ooo 
Alains chrétiens venus du Caucase à l'époque de Meungké. 
Ces soldats Alains dont le quartier général était à Pékin, en- 
voyèrent en i336 une lettre de soumission au Pape Be- 
noît XII (i). 

En résumé, Koubilaï fut également tolérant pour tous les 
cultes. Pereonnellement acquis au Bouddhisme, il n'en 
montra pas mmns une réelle inclination pour le Confucia^ 
nisme et le Christianisme. Il ne semble avoir conçu quelque 
défiance qu'à l'égard du Taoïsme^ dont les extravagance6 
choquaient son robuste bon sens, et de l'Islam, où sa clair- 
voyance d'homme d'Etat devinait un péril pour l'unité et 
4a nationalité mongoles. 

Koubilaï et Marco Polo. 

En même temps qu'elle amenait un réveil du Nestoria- 
nisme indigène, la conquête mongole provoqua l'introduc- 
tion du Catholicisme en Chine : L'époque de Koubilaï et 
de 6es fils est celle des grands voyageure latins, commer- 
çants comme les Polo ou missionnaires comme Jean de 
Montcorvin et Odoric do Pordenone. 

— En i25o, deux commerçants vénitiens, Maffio et Nic- 
colo Polo (2), se rendirent à Constantinople pour y faire le 
commerce des bijoux. Quatre^ ans après, l'idée leur vint 
d'aller tenter fortune dans le monde mongol. Ils visitè- 
rent d'abord le Khanat de Kiptchak, c'est-à-dire la Bussic 
méridionale. Le khan de Kiptchak, Béréké, résidait à Saraï, 
sur la basse Volga. Les Polo se rendirent auprès de lui, lui 
vendirent leur fonds de bijouterie et restèrent un an à sa 
cour. Ils allèrent ensuite par la route du Kharezm, à Bou- 
khara, dans les Etats de Borak, khan djagataïde du Turkes- 

(1) Dévéria, ibid,, p. 421. 

(2) Sur les voyages des Polo, cf. Le Livre de Marco Polo, édition Pau- 
thier, 1866 ; H. Cordier, Le Centenaire de Marco Polo y 1896 (renferme 
une excellente bibliographie), Yule, The book of ser Marco Polo, 3' édi- 
tion, revue par Henri Cordier, Londres 1903. — 11. Cordier, Ser Marco 
Polo : noies and addenda, Londres 192Q. 



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04 LES EMPIRER MOISOOLS 

lan. !Is rt^stêrnit trois ans à Botikhara et y apprirenl les* 
divers dialectes turco-niongoU. \oulant revenir §ur leur* 
paSi ils en fuient empêchas par la guerre que se f^isaienl 
le^ khans de Kiplehak et de Perse, Béréké et Houlagou, Les 
deux Vénitiens se décidèrent alors a suivre une ambas- 
sade de llaulagou qui se rendait en Chine, auprès de Kou* 
bilaï i r,*62). Ils passèrent avec celte ambassade par la Kaeh* 
garie, la Marche de Toiien-houangt et alteignirent Pékin, 
oii résidait la Coun Koubilaï leur Ol le meilleur accueil, les 
intertiogea sur la sîluation politique et militaire des diffé- 
rent Klals de T Europe, et les chargea d'aller cherelier pour 
lui en Occident des ouvriers, des savants et des missionnai- 
res. Il leur déclara en prenant congé d'eux que si le Pape 
u voulait envoyer jusqu'à cent honinie^ de la foi chrétienne, 
et qui susisent de tous la^ sept arU, et qui sussent montrât 
par force de raisons comment la loi du Christ était la meil* 
leure, lui, le Grand-Khan ci tout son peuple deviendraient 
chrétiens >u Comme preuve de ses sympathies^ chrétienne-St 
Koubilaî priait le^ Polo de lui rapporter de l'huile de la 
lampe du Saint-Sépulcre (t), 

I^s Polo quittèrent la Chine en ia66. Ils arrivèrent à SainU 
Jean-d'Acre. en avril 1^69, et se rendirent h Rome pour rejii- 
plir la mission dont Koubilaî les avait chargée. Mais le Pape 
venait de mourir, le Conclave traînait en longueur et les 
Polo ne purent se remettre en mute qu'en 1271. aussitôt 
après la nomination de Grégoire X. Encore cebii-cî n'eut* 
il pas le lem[^ de leur adjoindre los e4?nt missionnaires 
réclamés par Koubilaî. II leur donna seulement des lettres 
patentes pour ce prince, 

Dan^ ce nouveau voyage Niccolo Polo amenait avec lui son 
lis, le jeune Marco qui devait laisser une immortelle relation 
de son séjour en rîitrêmc-Orient- Les trois Vénitiens parti- 
rent de Lajazzo, port de la PeiiLe Arménie sur le golfe 
d'Alexandrelte en déci^rnba^ î^.'jî. Par Si vas et ta Grande 
Arménie, ils gagnèrent le royaume mongol de Perse* La 
roule habituelle de riran en Chine par la Transoxîane &c 

^1^ et Le Licre de Mûreo Pclo^ êdilion Paulbîer, p. 10. 



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'-'-~- 



HISTOIRE DE L*ASIE 85 

trouvant fermée par suite de la guerre de Kaïdou contre 
Koubilaï et Houlagou, les trois Vénitiens descendirent vers 
le Golfe Persique, par Yezd, Kirman et Ormuz dans 
la pensée ^ de s'embarquer sur TOcéan Indien à des- 
tination de la Chine (i). A Ormuz, ils se ravisèrent et 
rejmontèrent à travers le Kirman vers le Khorassan. Ils 
traversèrent cette dernière province de l'Ouest à TEst, 
par Nichapour, Thoûs et Balkh (Baloc), en évitant la Tran- 
soxiane. Ils parvinrent ainsi, aux montagnes du Badakchan 
(pays de Talékan). Remontant les hautes vallées du Badak^ 
chan, ils franchirent les Pamirs par le défilé du Wakhan, 
et redescendirent dans la vallée du Tarim. Ils traversèrent 
Kachgar (Cascar), Yarkand {Oarcan), Khotan (Cotan), le 
Lobnor et atteignirent l'ancien royaume tangoute à Touen- 
houang ou Sa-tchéou (que Marco Polo appelle Saciou), Ils 
visitèrent Sou-tchéou au Kan-sou (Suctur), Ning-hia (Egri- 
gaïa), longèrent la rive gauche du Fleuve Jaune et parvin- 
rent à travers la Marche des Ongout (pays de Tanduc) à la 
résidence d'été de Koubilaï, Chang-tou, que Marco Polo 
nomme Cyandu (mai 1275). Koubilaï célébra le retour de ses 
amis vénitiens par une grande fête ; il reçut de leurs mains 
la lettre du Pape et les amena avec lui à Pékin ou Khan-balik, 
que Marco Polo appelle Cambaluc. Leur voyage, de Lajazzo 
à Pékin, avait duré trois ans et demi. 

Koubilaï prit le jeune Marco Polo en amitié. II le fit entrer 
dans l'administration mongole et le chargea à diverses 
reprises de missions de confiance. C'est ainsi que le célèbre 
Vénitien, revêtu d'un caractère officiel, put visiter la plu- 
part des dix-huit provinces avec une facilité dont peu de 
voyageurs occidentaux ont bénéficié depuis lors. Vers 1280 

(1) L'ilinérairo de Marco Polo entre Sivas et Ormuz est encore suj«t 
à controverses. Pour Yule, Marco Polo descendit le Tigre par Mardin, 
Mossoul, Bagdad et, à Bassorah, spr le Golfe Persique, s'embarqua 
pour Ormuz ; il débarqua à Ormuz et remonta à travers le Kirman vers 
le Khorassan, d'où il gagna les Pamirs (Yule. The hook of ser Marco 
Polo, réédition Cordier, 1903, I, 19). Pour le major Sykes (Persia, 
p. 262), les Polo traversèrent la Perse en diagonale par Tauris, Sul- 
tanieb, Kacban, Yezd et Ormuz où ils avaient l'intention de s'embarquer 
pour l'Inde et la Chine, mais à la suite de quelque difficulté inconnue, 
ils renoncèrent à ce dessein et remontèrent d'Ormuz vers le Khorassan. 



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86 LBS EMPIRES MONGOLS 

notamment, il visita le Chen-si, le Se-lchouen et le Yun- 
nan. Au Chen-ai, où il fut Thôte du vice-roi Mangala, Marco 
Polo admira l'antique cité de Si-ngan-fou (qu'il appelle 
Quengianfu) . Dans la province du Se-tchouen (le Sardansu)^ 
il visita Tching-tou qu'il apelle Sindifu ou Sindafore. Au 
Yun-nan (pays de Caraïan) il visita Yun-nan-fou (Yocby). 
Du Yun-nan, Marco Polo alla en Birmanie, avec l'expédition 
que Koubilaï avait envoyée contre ce pays (i283). Koubilaï 
fut si content de ses services qu'il le nomma préfet de Yang- 
tchéou (Yanguy), ville du Kiang-sou située au Nord de l'es- 
tuaire du Fleuve Bleu. Marco Polo conserva ce poste pendant 
trois ans. Sans doute coUabora-t-il alors à l'achèvement du 
Grand Canal Impérial, dont il nous a parlé et qui allait de 
Yang-tchéou à Pékin. De cette grande ville commerçante, 
il se trouva admirablement placé pour étudier la vie éco- 
nomique des autres marchés de la Chine Méridionale qu'il 
nous décrit longuement et dont nous reparlerons plus loin • 
Ngan-king (Nangin), Hang-tchéou {Qiiinsay), Fou-tchéou 
{Fuguy), Tsiouen-tchéou (Zayton ou Çayton), etc. Il nous 
dit lui-même qu'il fut chargé plusieurs fois par Koubilaï de 
l'inspection des douanes et gabelles de Hang-tchéou (i). * 

D'après les détails que donne Marco Polo, on voit qu'il 
fut chargé par Koubilaï de plusieurs missions diplomati- 
ques (2). Pauthier suppose qu'il accompagna en 1277 l'am- 
bassade mongole qui allait en Annam et vei"s 1280 celle qui 
se rendit au Tchampa (3).' Marco Polo fut aussi chargé d'une 
négociation dans l'Inde, auprès des radjahs de Ceylan et de 
Malabar, négociation distincte de celle qu'il conduisît plus 
tard lors de son retour en Europe. C'est alors et non à son 
retour que Marco Polo dut faire un pèlerinage au tombeau 
supposé de l'apôtre Saint Thomas, à Mélîapour (4), qu'il 
visita le grand marché de Golam, au Travancore et qu'il 

(1) Cf. Pauthier, Le Livre de Marco Polo, 468 et 513. 

(2) Ibid., p. 023, VIII-XVII el 587. 

(3) Yule (The book ol Marco Polo, lî, 271) et G. Maspéro (Toung Pao^ 
19U, 476) placent ie voyage de Marco Polo au Tchampa, non en 1280, 
mais en 1!^. 

(4) EdUion Pauthier, p. 623. 



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fUSTOIRB DE l'aSIB 87 

séjourna à Ceylan où il se fit expliquer les principes du^ Boud- 
dhisme. Rien de plus curieux, d'ailleurs, que le» pages que 
Marco Polo, après ses voyages à Ceylan, dicta sur le fonda- 
teur du Bouddhisme qull appelle Sagramouni Borcam, 
Après avoir raconté la naissance princière du Bouddha et sa 
vocation, inspirée par la vue de la souffrance universelle, 
l'écrivain vénitien ajoute : « Une nuit, privément, se partit 
du palais et s'en alla aux grandes montagnes moult desvoia- 
blea. Et illec demeura moult honnestement et moult menant 
âpre vie, et fît moult grandes abstinences, si comme il eut 
été chrétien. Car, s'il leût été, il fût devenu un grand saint, 
avec N.-S. -Jésus-Christ, à la bonne vie et honnoste qu'il 
mena (i).. » 11 est intéressant de constater avec quelle fidé- 
lité Marco Polo reproduit ici le texte des Evangiles bouddhi- 
ques, avec quelle sympathie intelligente il accueille la 
grande religion indienne. Dans son admiration pour celle- 
ci il va presque jusqu'à l'annexer au Christianisme. Inverse- 
ment, les moines bouddhistes, auxquels les missionnaires 
franciscains du xiv* siècle exposaient le Sermon sur la Mon- 
tagne, n'y voyaient aucune différence avec les Soutras de 
Çakyamouni : « Ils sont, disait de ces moines Frère Ricold 
de Mont Croix, ils sont moult sage gent et à leur église moult 
religieux, de bel port et simple manière et honnestes mœurs 
tant qu'à la vue du dehors... Ils se disent frères aux Chré- 
tiens et disent qu'ils sont de la loi et de la secte des Chré- 
tiens, et pourtant ne savent rien de Jésus-Christ. » 

En quittant la Chine au commencement de 1292, Marco 
Polo reçut de Koubilaï une mission diplomatique de la plus 
haute importance. I.c khan mongol de Perse, Argoun, avait 
demandé à son cousin Koubilaï la main d'une princesse im- 
périale. Koubilaï lui envoya la jeune khatoun Kogatra 
« moult belle dame et avcinante », et chargea Marco Polo de 
la conduire en Perse. Koubilaï donna en môme temps à son 
Vénitien des lettres pour le Pape, les Rois de France, d'Angle- 
terre et de Castille. La guerre entre Koubilaï et Kaïdou ne per- 
mettant pas aux Polo et à la princesse Kogatra de faire routo 

(1) Marco Polo, p. 588. 



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88 LES EMPIRES MONGOLS 

à travers le Turkestan, ils prirent la voie de mer. Ils s'embar- 
quèrent à Tsiouen-tchéou (Zayton) ; furent retenus cinq mois à 
Sumatra par le mousson (1292), firent une autre escale à Cey- 
lan, puis remontèrent la côte de Malabar en passant par Colam 
ou Quilon au Travancore, Ely et Tana près de Bombay ; ils 
traversèrent la Mer d'Oman, et abordèrent à Ormuz d'où ils 
montèrent en Perse par Kirman, Yezd et Kachan. Quand ils 
arrivèrent, le khan Argoun était mort. Son frère Kaïkhatou 
lui avait succédé à Tauris comme khan de Perse, tandis 
que son fils Gazan recevait le gouvernement du Khorassaii. 
Lei3 Polo allèrent d'abord trouver Gazan et lui remirent la 
princesse Kogatra, qu'il épousa. Puis ils se rendirent à Tau- 
ris, auprès de Kaïkhatou, et y séjournèrent neuf mois. Ils 
traversèrent ensuite l'Arménie, de Tauris à Trébizonde, d'où 
ils s'embarquèrent pour Constantinople et Venise. Ils étaient 
de retour à Venise en 1295, api'ès une absence de vingt-qua- 
tre ans. 

Le voyage des Polo ne représentei pas une tentative isolée. 
Dans les dernières années du xiif siècle et dans les premières 
années du xiv", plusieurs autres marchands vénitiens ou 
génois firent le voyage de Chine. En 1291, l'un d'eux, nomi- 
mé Petro de Lucalongo partit de Tauris pour la Chine à tra- 
vers l'Océan Indien. Il s'établit à Pékin où il dut sans doute 
faire fortune puisqu'en i3o5 nous le voyons faire figure de 
protecteur de la communauté franciscaine fondée par Jean 
de Montcorvin à qui il fit don d'un terrain situé tout près 
du palais impérial. Une vingtaine d'années api-ès, un Génois, 
Andalo de Savignone se rendit également en Chine où il 
acquit la confiance du Grand-Khan. Savignone revint en 
Occident comme ambassadeur mongol, puis il repartit pour 
la Chine en i338 par la route de Tana (i). 

Le Catholicisme en Chine 
sous la dynastie mongole. 

A côté des hardis voyageurs qui, comme les Polo et leure 

(1) Heyd, trad. Furcy Raynaud, Histoire du commerce du LeoanL 
II, 218. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 89 

émules se rendaient en Extrême-Orient dans un but com- 
mercial, la Papauté se préoccupa, dès que TEmpire Mongol 
fut devenu un Etat régulier, d'organiser des missions reli- 
gieuses pour le convertir. 

Eri 1289, le pape Nicolas V qui venait d'apprendre par 
Kabban Çauma lexistence de nombreuses chrétientés indi- 
gènes dans TEmpire Mongol, envoya en Extrême-Orient le 
franciscain Jean de Montcorvin (i) avec des lettres pour le 
khan de Perse Argoun et pour le Grand-Khan Koubilaï. 
Montcorvin se rendit d'abord en Perse. Il s'arrêta à Tauris 
pour remettre à Argoun les brefs du Pape. 11 quitta Tau- 
ris en 1291, puis se rendit aux Indes où il séjourna treize 
mois en compagnie du dominicain Nicolas de Pistoia et 
d'un marchand italien nommé Petro de Lucalongo. Le Tra- 
vancore et le Carnate renfermaient une Eglise nestorienne 
assez prospère qui prétendait se rattacher à l'apôtre Saint- 
Thomas. Montcorvin prêcha le Catholicisme à ces nestoriens, 
notamment à Méliapour où l'on montrait le tombeau de 
Saint Thomas. 11 perdit dans cette ville son compagnon 
d'apostolat, le dominicain Nicolas de Pistoia. 11 s'embarqua 
ensuite pour la Chine et, par les Mers de la Sonde, arriva 
eoifîn Mans cette terre de Cathay, but de sa mission. Il fut 
reçu à Pékin par le Grand-Khan Timour, petit-nis et suc- 
cesseur de Koubilaï, qui lui fit le meilleur accueil. Jean de 
Montcorvin jouit bientôt d'une situation exceptionnelle à la 
Cour de Timour, qui, comme Koubilaï, aimait à s'entourer 
de prêtres de tous les cultes. Odoric de Pordenone écrit à ce 
sujet : « Nous avons un frère mineur évêque en l'hostel de 
l'Empereur, qui donne la bénédiction au Grand-Caan quand 
il doit chevaucher... L'évêque lui donne sa bénédiction et 
l'Empereur baise la croix moult dévotement (2). » Une 
église catholique s'éleva à Pékin. Le Nouveau Testament 
fut traduit en mongol et un exemplaire en fut offert au 
Grand-Khan. Un puissant seigneur mongol, le prince des 

(1) Jean de Montconvin (1247-1333). 

(2) Cf. Les voyages en Asie du bienheureux Odoric de Pordenone, édi- 
tion Henri Cordier (1891), page 375. 



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90 LES EMPIBB8 MONGOLS 

Ongout qui était n^torien, reçut le baptême catholique sous 
le nom de Geoiiges (i) ; son fils fut baptisé sous le nom de 
Jean, en l'honneur de Montcorvin. La prédication de Monl- 
corvin, assurée de la bienveillance de la Cour mongole, rem- 
porta les plus briUantâ succès. En i3o4i il y avait eu à Pékin 
ô.ooo baptêmes et Montcorvin avait enseigné à ïoo jeunes 
gens « les éléments des lettres grecques et latines », ainsi que 
le chant grégorien que TEmpercur se plaisait beaucoup à 
entendre. En i3o5, Montcorvin construisit à Pékin, tout près 
du palais impérial, une nouvelle église catholique, due à 
la libéralité du marchand italien Petro de Lucalongo qui 
Tavait accompagné depuis Tauris. En 1807, ^^ Pape Clé- 
ment V récompensa le zèle de Montcorvin en le nommant 
archevêque de Chine. La même année, Clément V lui envoya 
trois Frères Mineurs comme évêqucs suffragants : André de 
Pérouse, Gérard et Pcrégrino, qui arrivèrent à Pékin en 
i3o8. En i3i2. Clément V envoya encore à Montcorvin trois 
autres euffragants : Thomas, Jérôme cl Pierre de Florence. 
Ces missionnaires furent répartis aux quatre coins de Tim- 
mense Empire Mongol : Jérôme fut nommé évêque de Cri- 
mée avec juridiction sur le khanat de Kiplchak (iSao), Gé- 
rard fut évêque de Tsiouen-tchéou ou Zayton, au Fo-kien, 
où une riche Arménienne lui donna les fonds nécessaires 
pour construire une cathédrale ; à sa mort, en i3i3, il fut 
remplacé par Pérégrino, à qui succédèrent André de Pé- 
rouse (i322), puis Pierre de Florence. Telle était la faveur 
dont jouissaient ces missionnaires auprès du gçuvernement 
mongol, qu'en i326 nous voyons le Grand-Khan accorder 
une pension de cent florins d'or à Tévêquc de Tsiouen- 
tchéou, André de Pérouse qui, grâce aux libéralités impé- 
riales, construisit près de celte ville un couvent pour vingt- 
deux religieux. « Vers i3i4, il y avait en Chine cinquante 
couvents dé Frères Mineurs, qui possédaient même un vica- 
riat à Arabalik, au-delà de la Grande Muraille. » 

(1) La tribu turque des Ongout, établie dans la Mongolie méridionale, 
au nord de la grande boucle du Hoang-ho, professait le neslorianisme 
comme les Kéraït et les Naïmanes. Le prmce Georges mourut en 1288 Cf. 
Pelliot, Chrétiens d'Asie Centrale et d'Extrême-Orient, Toung pao WH, 
p. 633. 



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H18T01BE DE L ASIE gi 

Le Royaume Mongol de Perse et Tlnde Méridionale qui 
étaient comme les avenues de TEmpire de Koubilaï, ne 
furent pas négligés par les missionnaires catholiques. En 
i3o4, les dominicains envoyés en Perse s entendirent avec le 
patriarche nestorien de Bagdad Mar Jaballaha III, qui écri- 
vit au pape Benoît XI une lettre d'amitié. En iSia, le 
pape Jean XXII créa pour la Perse un archevêché à Sulta- 
nieh. Le prc\mier titulaire de ce poste fut le dominicain 
François de Pérouse, qui eût six suflragants : Gérard de 
Calvi, BartHélémy de Podio, Bernardin de Plaisance, Ber- 
nard Moretti, Barthélémy Abaliatti et Guillaume Adam. Ce 
dernier remplaça François de Pérouse comme archevêque de 
Sultanieh en i323. Une mission franciscaine, composée de 
Thomas de Tolentino, Jacquies de Padoue, Pierre de Sienne 
et Démétrius de Tiflis, fut détachée de la mission de Perse 
pour aller évangéliser Tlnde. Ces quatre missionnaires s'éta- 
blirent parmi les communautés nestoriennes ou thomistes de 
la côte du Konkan. Ils furent martyrisés par les Musulmans 
à Tana, près de Bombay, lo i*' avril 182 1. Le dominicain Jour- 
dain de Sévérac qui avait fait partie de la mission de Perse, 
fut alors mis à la tête de la mission de l'Inde avec le titre 
d'évêque de Colurabum, c'est-à-dire de Colam ou Quilon au 
Travancore où se trouvait une nombreuse population nesto- 
rienne (i). De Tauris à Pékin par l'Inde Méridionale et les 
ports chinois s'étendait donc un chapelet ininterrompu de 
mifisions catholiques, qui mettaient rOcci<j[ent en contact 
direct avec l'Extrême-Orient. La relation d'Odoric de Porde- 
none (2) témoigne de ce grand mouvement religieux qui 
faillit convertir l'Asie dans les premières années du 
xiv* siècle. 

Odoric de Pordenone était un Frère Mineur d'Udine, en 
Vénétie. Chargé d'une mission en Extrême-Orient, il quitta 
Padoue en i3i8 et passa par Constantinople d'où il s'em- 
barqua pour Trâ[)izonde. De Trébizonde il gagna Erzéroum, 
Tauris, Sultanieh, Kachan et Yezd, prêchant en chemin aux 

(1) Cf. Balme, Jourdain de Sévérac, Lyon 1886. 

(2) Cf. Les Voyages en Asie du bienheureux Odoric de Pordenone^ 
édition Henri Cordi<îr, P. 1891. 



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g2 LES EMPIRES MONGOLS 

communautés nestoricnnes de la Perse. Il atteignit ainsi 
Ormuz sur le Golfe Peraique où il s'embarqua pour le port 
de Tana dans Tlnde. Il recueilUt à Tana les reliques des 
quatre franciscains martyrisés quelques mois auparavant et 
se rencontra avec Tévêque de Colam, Jourdain de Sévérac 
qu'il aida dans ses travaux apostoliques. Après avoir vénéré 
à Méliapour dans lo Camatc, le tombeau de Tapôtre Thomas- 
et visita Ceylan, il s'embarqua pour la Chine. Il fît escale à 
Java et au Tchampa et aborda enfin à Tesculan ou Sincalari, 
c'est-à-dire à Canton. Il visita le grand port de Cartan qui 
c^t le Zayton de Marco Polo, le Tsioucn-tchéou moderne, où il 
vit les deux couvents de franciscains fondés par Gérard, 
Pérégrino et André de Pérouse. 

A Cdscûe ou Cartusaïe, qui est le Quinsay de Marco Polo, 
c'ost-è-dire Ilang-lchéou, il fut l'hôte d'un riche indi- 
gène converti par les franciscains, car les chrétiens 
étaient nombreux dans ce port cosmopolite « grand deux 
fois comme Rome » : « Des chrétiens et marchands étran- 
gers, écrit Odoric, y en a tant que... ce me semble 
une des plus grandes merveilles du monde comment 
tant de gens peuvent être gouvernés ensemble. » Odoric se 
rendit ensuite à Icmbouchure du Yang-tsé, dans une ville 
qu'il appelle Jamathay ou Jansu, la Yanguy de Marco Polo, 
notre Yang-tchéou, « en laquelle cité, y a une maison et 
couvent de nos Frères Mineurs ; et si y a plusieurs autres 
églises et religieux, mais ceux-ci sont nestoriens ». De Yang- 
tchéou, Odoric se l'cndit par le Grand Canal à Pékin où il 
fut l'hôte de l'archevêque Jean de Montcorvin. Il séjourna 
trois ans à Pékin et rentra en Europe par le Se-tchouen et le 
Tibet qu'il appelle pays de Riboth. C'est même le premier 
Européen qui ait visité la mystérieuse Lhassa qu'il nomme 
Gota. Il donne notamment une indication très exacte sur 
l'organisation théocratique tibétaine : « En cette cité, 
demeure ÏAbassy, c'est-à-dire leur pape en leur langage. Il 
est chef de tous les ydolâtres et donne les bénéfices du pay» 
h ses gens (i). » 

Odoric rentra en Europe en i33o après avoir renouvelé^ 

(1) Odoric, édition Cordier, p. 450. 



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HISTOIRE DE l'aSIE gS 

à soixante ans d'intervalle, l'exlraordinaii'c voyage d explo- 
ration de Marco Polo. 

Jean de Monlcorvin mourut à Pékin peu après le départ 
d'Odoric pour l'Europe , en i333. Il eut pour successeur, 
comme archevêque de Pékin un franciscain français, nom- 
mé Nicolas qui avait été professeur de l'Université de Paris 
et qui se rendit en Chine avec vingt-six de ses frères. En 
i336, un de ces franciscains, nommé André, revint de Pékin 
à Rome avec une lettre du Grand-Khan Toghan Timour 
pour le Pape Benoît XII. En i338, Benoit XII envoya dans 
l'Empire Mongol deux missions. L'une, composée des fran- 
ciscains Richard de Bourgogne, François d'Alexandrie, Pas- 
cal de Vittoria et Raymond Ruffi passa par Saraï et Ourgendj 
et s'établit au Turkestan Oriental, dans la Vallée de l'Ili : 
Richard de Bourgogne, nommé évêque d'Ili-balik (aujour- 
d'hui Iliskoié, dans le Semirétchié), étendit sa prédicalijn 
sur les Oïgour et les Karluk nestoriens de cette région. L'au- 
tre mission composée des franciscains Jean de Marignola ou 
Jean de Florence, Nicolas Bonnet, Nicolas de Molano et Gré- 
goire de Hongrie, se rendit à Pékin. Le 19 août i342, Jean 
de Marignola, fut reçu en audience par l'Empereur Toghan 
Timour et lui remit de la part du pape un coursier dont le 
souverain mongol fut si fier qu'il le fit peindre pai^ le meil- 
leur peintre de la Cour. En 1370, le pape Urbain V envoya 
comme archevêque à Pékin Guillaume de Prato, professeur 
de l'Université de Paris ; l'année suivante, un légat ponti- 
fical, Françesco Catalano de Podio, partit aussi pour la 
Chine. 

Les missions catholiques établies dans l'Empire Mongol 
prospérèrent jusqu'au jour où cet Empire succomba devant 
les réactions indigènes, musulmanes au Turkestan, chinoises 
en Extrême-Orient. La communauté franciscaine de l'Ili fut 
détruite par les Musulmans en i3/j2 (i). En Chine, Tavè- 

(1) Richard de Bourgogne, Pascal de ViUoria et Raymond Ruffi 
furent martyrisés à Almalik en 1339. L'année suivante, Jean de Mari- 
gnola rétablit Téglise de cette ville. Mais, après son départ pour Pékin 
en 1342, la mission d'Almalik fut définitivement détruite par les Musul- 
mans. 



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94 LBS EMPIHE8 MONGOLS 

nement de la dynastie des Ming amena la proscription du 
catholicisme. Le cinquième évêque de Tsiouen-tchéou, Jac- 
ques de Florence, fut martyrisé en 1862, et le légat pontiiical 
Francesco de Podio en 1372. Ainsi, le sort du catholicisme 
en Chine fut associé au sort de la dynastie mongole : 11 
apparut, prospéra et disparut avec elle. 

L'œuvre de Eoubilal. 

Si le succès des missiofis catholiques montre combien la 
conquête mongole avait été favorable à la pénétration des 
idées et des hommes d'Occident dans TExtrômo-Asie, la pro- 
digieuse aventure de Marco Polo atteste d une façon particu- 
lière le génie de Koubilaï. Le monarque qui n'hésitait pas 
, à nommer un voyageur vénitien préfet d'une grande ville 
chinoise, puis inspecteur de plusieurs provinces, avait un 
Persan comme ministre des finances, un mandarin chinois 
comme conseiller intime, un lama tibétain comme dii'ccteur 
de conscience, des ingénieurs oïgour et syriens, des géné- 
raux turcs et tangoutes. Les commerçants italiens et arabes 
circulaient d'un bout à l'autre de son immense Empire. La 
terreur tartare, mise au service de la civilisation dans son 
acception la plus haute et la plus générale — de la civili- 
sation chrétienne commei de la civilisation chinoise, — fai- 
sait régner partout une sécurité profonde, inconnue jus- 
qu'alors. Les plus nobles croyances himiaines, christianisme, 
bouddhisme, sagesse confucéenne, pouvaient se répandre 
librement et concurrcment dans les âmes. Le Chinois enten- 
dait le Sermon sur la Montagne, le Vénitien écoulait les Sou- 
tras de Çakyamouni et les préceptes de Gonfucius. Et tout 
cela était réglé, voulu par la ferme raison du monarque. La 
force mongole au service du commerce mondial et de la 
plus haute sagesse humaine, Tchînkkiz Khan et sa terrible 
épée devenus les gardiens de la paix asiatique : voilà l'œuvre, 
de Koubilaï. Le « Grand Sire )>, comme l'appelle Marco Polo, 
réalisa vraiment l'idéal de sa race : il fut par lé caractère 
international de son génie et de son œuvre, comme par Tim- 



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HISTOIRE DB l'aSIB ^5 

mensiié .de 6on Empire, l'Empereur du Monde, le monarque 
universel, obscurément entrevu par ses aïeux (i). 



§ 4. — LE KHANAT MONGOL DU TURKESTAN 



Rôle historiqne du Ehanat 
de Ojagatal. 

I^e partage de l'Empire Mongol, qui avait paru fait au 
hasard, comme les partages carolingiens, s'était, an contraire 
modelé sur les cadres historiques. Il y eut sous le sceptre des 
princes gengiskbanides, un Empire Chinois, un Khanat de 
Turkestan, un Sultanat de Perse, et des Tzarats russes. 

De ces Etats, le moins menacé, sinon le plus paisible, était 
celui de Djagatcâ, deuxième fib de Tchinkkiz Khan. Dja- 
gataï avait reçu en fief le vieux pays turc que les Monts 
Tianchan divisent en deux parties : Le Turkestan Oriental, 
c'est-à-dire les oa&is du Barkoul, leis vallées du Youldouz et. 
de rili, et la Kachgarie ou vallée du Tarim ; et le Turkestan 
Occidental, c'est-à-dire le Ferghana et la Sogdiane ou Tran- 
soxiane. Au point de vue historique, le domaine de Djagataï 
représentait l'ancien Empire Kara-Khitaï (lli et Tarim), plu& 
la partie de l'ancien Empire Kharezmien située au Nord de 
rOxus (Otrar, Khodjend, Samarkande, Boukhara et 
Balkh (2). Là pas de réactions nationales à craindre, comme 
en Chine et en Russie, — de réactions ethniques tout au 
moins : la population, entièrement turque, ne risquait pas 
de se révolUîr. Ce qui était à prévoir, c'était une réaction 

(1) Une si colossale fortune ii« tourna pas la lôlc à Koubilaï. « Les 
rhinois onl sur lui une anecdote significative : Lorsque son palais de 
Kfeanbalik fui achevé, il fit seiner dans une cour les graines des steppes, 
€t, montrant à ses enfants cette minuscule prairie, caïUivc entre les 
murailles : « Souvenez-vous d-c vos ancêtres ; gardez co pré, c'est l'herbe 
de modestie )\ (Cahun, op. ciL, 386). 

(2) iLa ville de Balkh est située au sud de l'Oxus. De ce côté, par 
le Badakchan, le Khanat de Djagataï empiétait sur l'Iran. Il possédait 
<?n terre ir'hniennc Balkh et Bamian, c'est-à-dire l'ancienne Baclriane. 



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gC LES EMPIRES MONGOLS 

religieuse. Sur ce sol, profondément islamisé, il était iné- 
vitable que l'esprit musulman transformât les souverains 
mongols jusqu'à leur faire oublier le Conquérant du Monde 
et son œuvre. 

Entre les khanats mongols de Chine, de Perse et de Rus- 
sie, le Khanat de Djagataï constituait, selon la remarque de 
M. Blochet, une sorte d'« Empire du Milieu ». Par là même, 
son rôle historique était diminué. Il n'y avait pour lui 
d'agrandissement possible, ni vers l'Est où il touchait du 
côté du Lobnor et du Boulounghir à l'Empire Mongol de 
Chine ; — ni au Sud où il se heurtait sur l'Amou Darya au 
Khanat de Perse, — ni à l'Ouest où il rencontrait sur la Mer 
d'Aral le Khanat de Kiptchak. Il lui manquait un terrain 
de guerre et de chasse, des dépendances extérieures à con- 
quérir. Aucune possibilité d'expansion ne s'offrait à lui, 
tandis que les khans de Chine avaient l'Indo-Chinc, le Tibet, 
la Corée, le Japon et Tlnsulinde à soumettre ; — que les 
khans de Kiptchak pouvaient s'étendre encore en Russie et 
reprendre la chevauchée de Batou à travers l'Europe Cen- 
trale ; — et que les khans de Perse avaient dans leur pro- 
gramme la conquête de la Syrie et de l'Egypte, voire de 
la Romanie. 

Il est vrai que du côté de la Perse, la Maison de Djagataï 
avait éprouvé une profonde déception. Jusqu'en i256, l'Iran 
tout entier lui avait paru réservé. Mais lorsque le Grand- 
Khan Meungké eut fait de cette région un khanat distinct 
pour son frère Houlagou, toute ambition fut interdite de ce 
côté aux Djagataïdes. Loin de relever d'eux, le khanat de 
Perse devint, grâce aux liens de la parenté, « comme une 
dépendance politique de l'Empire Chinois ». Une seule issue 
restait aux Djagataïdes : l'Inde, à laquelle ils touchaient par 
le Badakchan et le Caboul. Et nous verrons, en effet, qu'ils 
tentèrent à plusieurs reprises la conquête de l'Inde, conquête 
que leurs successeurs, les Timourides, devaient réaliser un 
jour. Mais à part ce débouché, le khanat de Djagataï était 
condamné à vivre replié sur lui-même, enserré dans ses 
étroites limites, sans dérivatif extérieur. 

C'était la première fois dans l'histoire que le peuple turc se 



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HISTOIRE DE L ASIE 97 

trouvait ainsi encagé. Le supposer capable de se faire à un 
tel emprisonnement, c'était ignorer sa turbulence naturelle, 
son besoin d'action, son tempérament belliqueux. Il fallait, 
dès lors, que le khanat de Djagataï fût déchiré par d'inces- 
santes guerres civiles, — ce qui ne manqua pas d'arriver — , 
ou qu'il se jetât sur les autres royaumes mongols pour se 
frayer une issue en passant sur leur corps, — ce qui arriva 
également. Car ici encore, la tradition historique, le passé 
des races furent plus forts que la volonté des hommes. Vai- 
nement, les Mongols avaient placé leurs chefs sur les trônes 
du Turkestan et de la Perse. Ces chefs devinrent des Turcs 
et des Iraniens et les premiers recommencèrent périodique- 
ment contre les seconds les grandes invasions historiques, 
jusqu'au jour où l'héritier des Djagataïdes, Timour Lenk^ 
réussit à soumettre l'Iran. 

En résumé, les Turcs de Djagataï n'avaient d'autre alter- 
native que de se battre entre eux ou de conquérir la Chine ou 
Ilran. Ils se battirent entre eux pendant deux siècles, échouè- 
rent dans toutes leurs tentatives contre la Chine, mais réus- 
sirent enfin à subjuguer l'Iran (i). 

Evolution intérieure du Qianat 
de Djagataï : 

Triomphe de Tlslain au 
Turkestan. 

L'histoire, le passé du sol et l'influence du milieu sont 
plus forts que la volonté des hommes. Il n'y avait pas, parmi 
les princes gengiskhanides, de plus sévère observateur du 
Yassak, de prince plus « vieux-mongol », plus hostile à l'Is- 
lamisme que le fondateur et le héros éponymc du khanat 
de Turkestan, Djagataï. Or trente ans ne s'étaient pas écou- 
lés depuis sa mort que ses descendants étaient devenus des 
Musulmans fanatiques. Ce n'était pas impunément qu'ils 
régnaient sur ces oasis de Transoxiane et du Tarim, les ccn- 

(1) Cf. Khondémir, Irad. Dcfréraery, Histoire des khans mongols du 
Turkestan et de la Transoxiane^ J. A., 1852, I, 58 et 216. 

LES EMPIRES MONGOLS 7 



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gS LES KMPIBES MONGOLS 

très muâulmans les plus actifs de FÂsic Centrale, sur Kach- 
gar, dévote à tous ks khodjas» sur la sainte Samarkande (i). 
Il est yrai que les Etats des Djagataïdes renfermaieDt aussi, 
du côté du Nord, à Almalik (Kouldja) et à Bichbalik (Goût- 
chen), un élément oïgour resté bouddhiste et nestorien, qui 
lutta de tout son pouvoir contre l'islamisation de la dynastie. 
Mais dès i252, le dernier roi oïgour fut mis à mort à Tine- 
tigation des Musulmans et l'influence des Transoxianais 
devint prépondérante. Le khan Borak (1266-1270) sixième 
successeur de Djagataï se Ri lui-mémo. Musulman sous le 
nom de Gaïas-eddin. Une réaction bouddhique, appuyée sur 
l'élémeat oïgour, sembla l'emporter pendant les deux règnes 
suivants, mais à partir du xiv'' siècle, le triomphe de Tlslam 
fut complet. 

Au point de vue extérieur, l'histoire de la Maison de Dja- 
gataï, faillit être brusquement interrompue dans le dernier 
quart du xui* siècle par l'usurpation de Kaïdou. Ainsi qu'on 
l'a vu plus haut, ce prince gengiskhanide, représentant de 
la Maison d'Ogodaï et dont le fief était situé au Tarbagataî 
et en Dzoungarie, attaqua cl vainquit en ia66 le khan de 
Djagataï, Borak. Il enleva à Borak l'Ili et la Kachgarie et le 
réduisit à la Transoxiane. Los successeurs de Borak ne furent 
que les humbles vassaux de Kaïdou qui les nommait ou les 
détrônait à son gré et les forçait à le suivre dans toutes 
^es expéditions contre la dynastie mongole de Chine. Enfin, 
Kaïdou étant mort, en i3oi, le khan Djagataïde, Doua, 
chassa du Turkestan Oriental le fils de ce prince et recouvra 
ainsi l'intégrité de son patrimoine héréditaire. La Maison de- 
Djagataï que Kaïdou avait si longtemps annihilée, recom- 
mença alors à faire figure en Asie Centrale. Elle en profita 
pour ee consacrer à un projet qui semble lui avoir tenu à 
cœur : la conquête de l'Inde. A trois reprises, en 1297» i3o6 
et 1827, les Vus de Doua, Koutlouk Khodja, Kébek et Tcr- 
méchirine cnvaliirent le Pendjab, dévastèrent le payB 
de Lahorc et parvinrent jusqu'aux portos de Delhi ; maiâ 



(1) €£. Kousnielsov, La lulle des cicilisations' et des lahgués en Asie 
Centrale, P. 1912. 



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HISTOIRE DB L ASIE 99 

chaque fois, ils furent repoussés par les sultans musulmans, 
de race afghane ou turque, qui régnaient sur ce paye. 

En i3i8, le khanat des Djagataïdes se divisa. Une branche 
de celte famille régna au Turkestan Oriental (Kachgarie et 
tli), l'autre en Transoxiane. Si les princes de la première 
branche surent maintenir leur autorité, ceux de Transoxianc 
laissèrent tout le pouvoir passer à la noblesse turque de la 
région. Au milieu du xiv® siècle, les derniers d*cntre eux 
n'étaient plus que de simples figurants, que le chef, de la 
noblesse transoxianaisc, le tout puissant vizir Kazgane, cou- 
ronnait ou renversait à son gré. A la mort de Kazgane, le 
khan du Turkestan Oriental, Touglouk, envahit la Tran- 
soxiane et la réunit à ses Etats, rétablissant ainsi Tintégrîté 
de l'ancien domaine des Djagataïdes (i36o). Mais un sei- 
gneur transoxianais ncwnmé Timour Lenk, qui avait épousé 
la petite-fille de Kazgane, reprit le rôle joué par ce dernier. 
Il se fit le champion de Tindépcndance de la Transoxiane et 
leva rétendard de la révolte contre la Maison de Djagataï, — r 
révolte des Turcs contre les Mongols, révolte des Musul- 
mans piétistes de Samarkande contre les khans encore à 
demi « païens » d'Almalik et de Kachgar (i365). 



LE ROYAUME MONGOL DE PERSE 



Établissement de Houlagou 
en Perse. La Croisade mongole. 

En 1256, le, Grand-Khan Meungké chargea son frère Hou- 
lagou du gouvernement de la Perse et de la direction de la 
guerre contre le monde islamique. Depuis un quart de 
siècle, la Perse était soumise aux Mongols. Mais l'Islam y con- 
servait encore deux citadelles inviolées, TEtat pontifical 
abbasside à Bagdad et les possessions des Ismaéliens ou 
Assassins au Mazendéran. Eln outre, de Tautre côté de TEut 
phrate, en Syrie et en Egypte, TEmpire des Mamelouks avait 



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TOO LES EMPIRES MONGOLS 

échappé à la conquête mongole. La consigne donnée par 
Meungké à Houlagou comportait la destruction de ces der- 
nières citadelles musulmanes et la soumission de la Syrie 
jusqu'à la frontière d'Egypte (i). 

Ainsi définie, l'expédition de Houlagou revêtit dès le début 
un très curieux caractère national et religieux : Fils de la 
chrétienne Serkouténi, époux de la chrétienne Dokouz-kha- 
toun, Houlagou conduisit les Turcs nesloriens de l'Asie Cen- 
trafle, — Kéraït, Naïmanes et Oïgour, — à une véritable 
Croisade Jaune contre l'Islamisme. 

Au moment où cet orage se formait contre elle, la société 
musulmane était au dernier degré de la décadence. Dans le 
chaos où elle se débattait depuis la chute de l'Empire Kha- 
rezmien, deux grandes puissances morales subsistaient. 
C'étaient, comme on l'a dit plus haut, le khalifat abbasside 
à Bagdad et la secte des Assassins à Alamout. Le pape et 
l'anarchiste restaient seuls debout en ce crépuscule d'Islam. 

Houlagou s'attaqua d'aboixi aux Assassins. Ces redoutables 
fanatiques qui, depuis un siècle et demi, faisaient trembler 
l'Orient, possédaient dans les montagnes du Mazendéran 
plusieurs forteresses inaccessibles dont la principale, Ala- 
mout, au Sud de Recht, sentait de résidence au Grand-Maî- 
tre de la secte. Tous ceux, sultans ou khalifes, musulmans ou 
infidèles, qui s'étaient attaqués à eux, avaient péri, mysté- 
rieusement frappés. Pour en finir avec la secte, Houlagou 
retrouva les méthodes de destruction radicale de l'Empereur 
Inflexible. A la terreur anarchiste, il répondit par l'exé- 
cution militaire, impitoyable, totale. Alamout, Mcïmoundiz 
et toutes les forteresses du Mazendéran furent prises et rasées 
et leurs défenseurs égorgés. Le grand maître tomba aux 
mains des vainqueurs et fut mis à mort. Jamais au cours de 
leurs campagnes, les rudes justiciers mongols n'accompli- 
rent œuvre de police plus utile. La destruction par Tchink- 
kiz Khan de l'Etat brigand des Tangoutes et la destruction 
par Houlagou de la Secte des Assassins furent d'inappré- 

(1) Sur le khanal mongol de Perse, consulter D'Ohsson, Histoire des 
Mongols, [. IV. — Quairemère, Iraduclion de Rachid-cddin, Histoire de^ 
Mongols de Perse (P. 1836). — Howorlh, History oi ihe Mongols, l. III. 



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HISTOIRE DE L ASIE 



lOI 



ciablee scrviceâ rendus là à la civilisation chinoise, ici à la 
civilieation iranienne. 

L'Iran une fois débarrassé de cette plaie, Houlagou mar- 
cha sur Bagdad. Le siège des khalifes était en ce temps-là 
occupé par un pontife de décadence, épicurien et lettré, nul- 
lement fait pour ce siècle de cataclysmes, Tabbasside Mosta- 
çim. En vain essaya-t-il d'arrêter par des négociations la 
marche de Tenvahisseur. Les Mongols étaient résolus à en 
finir avec cette orgueilleuse et souple Papauté arabe qui, des 
Bouides aux Seldjouk, avait survécu à tous, ses oppresseurs 
d'un jour. Ils donnèrent l'assaut à Bagdad et s'en emparè- 
rent le 5 février i258. Le pillage et le massacre des habitants 
durèrent une semaine, et coûtèrent la vie à 800.000 Musul- 
mans. Le khalife Mostaçim n'échappa point au sort, de ses 
sujets. Ce que nul n'avait osé, ni au x* siècle Moizz eddaulah 
Bouyeh, le champion intransigeant du Chiitisme, ni au 
XI* siècle le farouche sabreur turc Togroul beg, le i>etit-0l6 
de Tchinkkiz Khan n'hésita pas à l'accomplir. Après avoir 
obligé le khalife à livrer le secret de ses trésors, il le fit fou- 
ler au pied des chevaux. Pour comprendre la terreur dont 
un tel sacrilège emplit le monde musulman, il faut s'imagi- 
ner l'effet qu'aurait produit dans la chrétienté, au xvi' siècle, 
une invasion de Janissaires venant égorger le Pape dans 
Rome. Les contemporains avaient l'impression, justifiée, 
d'assister à la fin d'un monde (i). 

Seule la colonie chrétienne de Chaldée trouva grâce aux 
yeux des Mongols. Au moment de la prise de Bagdad, les 
chrétiens des différents rites se renfermèrent dans l'église 
nostorienne. Non seulement ils ne furent pas inquiétés, mais 
Houlagou les combla de bienfaits et donna même au patriar- 
che nestorien Makika un des palais du khalife (2). A la lu- 
mière de cet événement l'expédition mongole de i258 prend 
toute sa signification. C'était bien la Croisade jaune dont 
rêvaient depuis un siècle les Occidentaux quand ils son- 
geaient au Prêtre-Jean, — une Croisade auprès de laquelle, 

(1;-Cf. RachW-eddin, Irad. O^alreraère, -op. cit., p. 299 el sq. 

(2) Cf. Cahun, ïnlroduçtion à Vhistoire de VAsie, p. 393. * 



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|02 LES EMPIRES MQNCOLS 

avouons-le, celles d'un Philippe-Auguste ou d'un Frédéric II 
faisaient assez piètre figure.... 

Après la prise de Bagdad, Houlagou alla établir sa cour 
en Azerbaïdjan, à Maragha et à Tauris, villes qui restèrent 
las capitales de ses successeurs. Toute la Perse était soumiee. 
La chute de Bagdad, suivie de l'annexion de Mossoul (1262) 
assurait r<d)éiâsance de la Mésopotamie. Et en Anatolie, 
les sultans seldjoucides d'Iconium et de Sivas n'étaient que 
les très humbles vassaux du conquérant mongol. Quant au 
roi d'Arménie (i), Héthoum P% c'était pour Houlagou non 
seulement un vassal, mais un ami. Les Arméniens qui 
voyaient avec raison dans les Mongols des vengeurs el des 
protecteurs, se montrèrent jusqu'à la fin les serviteurs les 
plus fidèles de la dynastie fondée par Houlagou. 

Maître de la Peree^ héritier des Sassanides, des Abbassi- 
des et des Setdjoucides de jadis, Houlagou apportait sur le 
tJTÔne des Rois des Rom et des Khalifes la politique religieuse 
de sa race : Pour la première et la dernièi-e fois dans l'his- 
toire, l'Empire d'Iran fut gouverné par une dynastie sinon 
chrétienne, du moins très favorable au christianisme. 

Le peuple mongol, on Ta vu, se partageait entre deux cul- 
tes : le bouddhisme et le christianisme nestorien. Houlagou 
lui-même était bouddhiste, mais dans son entourage im- 
médiat, le Nostorianismc était ouveitemcnt professé par son 
épouse, la sage princesse Dokouf-khatmm (2), par «on gé- 
néral Kitboka et par son chancelier Bolgaï. Comme Houla- 
gou ne rencontrait en Iran aucun disciple de Çakyamouni, 
ses sympathies pour le Bouddhisme ne trouvèrent pas à 
s'employer. Au contraire, la Perse et particulièrement la 
Chaldée et l'Assyrie ixînfermaient une nombreuse popula- 
tion nestorienne qtd s'y était établie sous les Sassanides et 
avait su s'y maintenir malgré la conquête musulmane. Ge fut 
sur cet élément nestorien ainsi que sur les communautés 

(1) Il s'agit de la Petite Arménie ou Cilicic. 

(2) Dokouz Khaloun -était fille d'Ikou, fils du Ouang khan Togroul, 
dernier roi des Kéraïtes. Celait donc la petite fille authentique du célè- 
bre Prêtre itan. Cf. Rachid-eddin, Histoire des Mongols de Pêne, éd. 
(Juatremère, p. 95. 



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HISTOIBE DE l'aSIB IOS 

arméniennes du pays de Van et de TAzerbaidjan que e'ap- 
puya la politique mongole. Lès chrétiens indigènes reçurent 
une plaœ prépondérante dans TEmpire. C'est ce que cons- 
tate, non sans amertume, le chroniqueur musulman Rachîd- 
cddin : « La princesse Dokouz-khatoun, née dans le chrifi- 
tianisme qiie professe la nation kéraïte, protégeait constam- 
ment ses coreligionnaires* Par égard pour elle, Houlagoa 
fftTortsait les chrétiens, qui, profitant de cette époque de 
prospérité, bâtirent des églises dans toutes les provinces de 
«a domination. A l'entrée de Vordou de Dokouz-khatoun, 
il y avait toujours une église dans laquelle retentissait le son 
des cloches. » Dans un sentiment opposé, les écrivains, armé- 
niens (i) célèbrent Houlagou et I>okouz-khatoun « comme 
un nouveau Constantin et une nouvelle Hélène espoir et 
repos des chrétiens, flambeaux et protecteurs de la Reli- 
gion >». Que Ton slmagine, en effet, la joie de ces pauvres 
gens, opprin>és par douze siècles de tyrannie perse ou mu- 
stthnane, et appelés tout à coup à la première place dans les 
conseils des nouveaux maîtres du monde ! Les khans mon- 
gols de Perse n'eurent pas de plus fidèles serviteurs. Aussi 
bien dans ce monde islamique où les Gengiskhanides étaient 
l'objet d'une haine universelle, l'élément chrétien indigène, 
rélément arménien et l'élément juif étaient les seuls points 
d'appui de leur pouvoir. D'ailleurs, la politique étrangère 
de Houlagou le poussait encore à resserrer son alliance avec 
les Chrétiens pour en finir avec les derniers débris du monde 
musulman. 

Après la destruction du Khalifat Abbasside, la mission de 
Houlagou n'était pas terminée. Pour en finir avec les empi- 
res musulmans, il lui fallait encore chasser de Syrie et 
d'Egypte les sultans mamelouks. En 1269 son général, le 
naîmane chrétien Kitboka, envahit donc la Syrie, enleva aux 
Mamelouks Alep et Damas et les refoula jusqu'en Egypte. 
Cette fois la ruine de l'Islam parut consommée. Alep et Da- 
mas, les deux citadelles de la Syrie musulmane, les cités in- 



(1) Un des confidents de Dokouz Khaloun était le catholicos arménien 
Vartan. 



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I04 LES EMPIRES MONGOLS 

violées dont aucune croisade latine n'avait pu forcer les por- 
tes, succombaient sous les coupé des chrétiens mongols. L'in-> 
vasion de Kitboka apparaissait vraiment comme une aide 
inespérée envoyée du fond de l'Asie au secours de la chré- 
tienté. 

Dans le duel séculaire de la Croix et du Croissant, voici 
que rénorme monde jaune se levait en faveur de la Croix. 
C'est ainsi que le comprenaient les chrétiens de Damas qui 
accueillirent les Mongols en libérateurs. C'est ainsi que l'en- 
tendait Kitboka lui-même, puisqu'après la prise de la ville, 
il s'empressa de convertir en églises chrétiennes les mos- 
quées (i). Et n'est-ce pas ce qu'auraient dû comprendre à 
leur tour les Latins de Syrie, eux que la réaction musul- 
mane était en train de rejeter à la mer ? L'arrivée de l'ar- 
mée mongole constituait pour eux une chance inespérée. 
Grâce à cette formidable diversion, ils pouvaient se ressai- 
sir, donner la main aux nouveaux arrivants, étouffer l'Is- 
lam entre Tauris et Saint-Jean-d'Acre. Mais les Arméniens 
seuls eurent en temps utile, la claire vision de ces choses. Les 
Latins, abusés par la terrible réputation des Mongols, n*osè- 
rent s'associer à eux. L'heure du destin passa. L'Islam qui 
s'était cru perdu, ne voyant pas venir le coup final, réagit, 
Une nouvelle armée de Mamelouks sortit d'Egypte sous le 
commandement du célèbre Bibars et reparut en Palestine. 
Le 3 septembre 1260, Bibars vainquit et tua à la bataille 
d'Aïndjalout le général mongol Kitboka. A la suite de leur 
victoire, les Mamelouks réoccupèrent Damas, Alep et toute la 
Syrie. La grande croisade nestoriennc, la croisade venue de 
Karakoroum pour reprendre la Terre Sainte aux Musulmans, 
avait échoué. L'Euphrate resta la frontière occidentale du 
Khanat Mongol de Perse. 

La bataille d'Aïndjalout eut une influence décisive sûr 
l'évolution ultérieure du Levant. Elle marqua l'arrêt de la 
conquête mongole. La vague d'invasion qui, partie de l'Al- 
taï, avait submergé la Chine, l'Asie Centrale et l'Iran, vint 
mourir au pied des collines de Judée. Ce fut, trente-tfois 

(1) Cf. D'Ohsson, op, cit., III, 324. 



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HISTOIRE DE l'aSIE Io5 

ans après la mort de Tchinkkiz Khan, le pmmier échec, mais 
réchec définitif de son œuvre. L'Islam, réduit un momeot à 
l'Egypte et à la Syrie, n'allait pas tarder à prendre partout 
sa revanche. Sa victoire militaire fut complétée par un grand 
triomphe moral : les khans mongols de la Russie méridio- 
nale et du Turkestan (Kiptchak et Djagataï) se convertirent 
à l'Islamisme. Pris entre eux et l'Empire des Mamelouks, le 
khanat mongol de Perse se trouva encerclé. 

Sur toutes leurs frontières, — sur l'Oxus, au Caucase, sur 
l'Euphrate, — les khans de Perse retrouvèrent désormais 
rislam, leur ennemi. Chaque fois qu'ils voulurent, à l'exem- 
ple d'Houlagou, tenter la conquête de la Syrie, ils s'expo- 
sèrent à de redoutables diversions exécutées à l'autre extré- 
mité de leur empire par leurs cousins islamisés du Kiptchak 
et du Djagataï. Cette situation ne tarda pas à les paralyser 
jusqu'au jour où, cédant à l'attraction du milieu, plus forte 
que la volonté des hommes, eux aussi se firent musulmans. 

Evolution ultérieure du Khanat 
de Perse. 

Lutte de l'élément mongol et de 
rinfluence musulmane. 

Le successeur d'Houlagou fut son fils aîné Âbaga (i265- 
1281). A l'exemple de son père, Abaga ne se considéra toute 
sa vie que comme le représentant en Perse du Grand-Khan 
Koubilaï (i). <c Abaga, dit Marco Polo, voulut que Cobila 
Can, l'empereur son oncle, le confirmât en sa seignorie, et 
Cobila Can fit ce moult volontiers. » Abaga suivit aussi la 
môme politique religieuse qu'Houlagou. Personnellement 
bouddhiste, il se montra très favorable au Christianisme. 
11 épousa une chrétienne, la despina Marie, fille de l'empe- 
reur Michel Paléologue. Enfin il subventionna le patriarche» 
nestorien Mar Denha et fut l'ami de deux autres prélats 
nestoriens, Mar Jaballaha et Piabban Çauina, dont il con- 

Û) Cf. Rachid-eddin. Irad. Qualremèrc, p. 13. 



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Io6 LES EMPIRES MOTtGOLS 

vient de rappeler la biographie, car clic éclaire d'un Jour 
curieux l'hiâtoire du Ghristianismc mongol. 

Mar Jaballaha, de son nom de baptême Marcos, était un 
neslorien oïgour, né près de Pékin en 1245. Son ami Rabban 
Çauma, n€«torien et oïgour comme lui, était originaire de 
la %dUe même de Pékin, Ayant reçu les ordres au Pc-tchî-!i, 
tous deux quittèrent la Chine pour accomplir le pèlerinage 
de Jérusalem. Arrivœ en Perse, ils furent reçus à Maragha 
par le patriarche Mar Denha qui nomma Mar Jaballaha mé- 
tropolite de Chine aveo Rabban Çauma comme visiteur. Ils 
furent ensuite présentés à Aba^a qui leur fit le meilleur 
accueil (1280). Sur jces entrefaites Mar Denha mourut. Les 
évêques nestoricns, comprenant l'intérêt d'avoir un Mongol 
commie patriarche, élevèrejnt le nouveau métropolite de 
Chine au siège pontifical, sous le nom de Mar Jaballaha III 
(19.81)). Abaga qui n'avait peut-être pas été étranger à cette 
élection, témoigna sa satisfaction en accordant au nouveau 
patriarche une pension annuelle de /jo.ooo dinars (i). 

A l'extérieur, Abaga eut à lutter contre son cousin, le 
khan du Turkestan, Borak. Cette lutte affecta un double 
caractère. C'était d'une part une guerre religieuse, Borak 
s'étant converti au Mahométisme et Abaga étant resté boud- 
dhiste. C'était d'autre part, continuant entre princes gen- 
giskhanides, le duol millénaire de l'Iran et du Touran. A la 
manière des chefs turcs de jadis, Borak passa IXhcus et en- 
vahit le Khorassan. Et comme les Rois des Rois iraniens du 
temps passé, Abaga le rejeta en Transoxiane. Ainsi, un demi- 
siècle après la mort de l'Empereur Inflexible, ses petits-fils, 
devenus les uns des khans turcomans, les autres des chahs 
do Perse, recommençaient Thistoire. 

Les Mamelouks ayant attaqué le royaume d'Arménie, Etal 
vassal de la Perse, Abaga, à la demande des Arméniens en- 
voya une expédition de représailles en Syrie. Son armée 

(1) Cf. Rubans Duval. Le palriarche Mar Jaballaha II et les princes 
mongols de VAzerbaiâjan, Journal Asiatique, 1889, I, 313. — Chabot, 
Vie du patriarche Mar Jaballaha lll et du moine Rabban Çauma^ suivie 
de : Notes sur les relations du roi Argoun avec VOecidcnt, Revue de 
l'Orient Latin I, 567-610, II, 73-142, 234^4, 566-630 (1S95). 



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HISTOIRE DE L ASIE IO7 

s'empara d*abord d'Alep et de Hamalh, mais elle fut ensuite 
vaincue à Homs par le sultan d'Egypte Kélaoun et dut re- 
penser l'Euphrate (1281). 

Abaga eut pour successeur son frère Takoudar (1281- 
1-28/0. Ce prince rompit avec la politique traditionnelle de 
sa maison. Il «e convertit ait Mahométisme sous le nom 
d'Ahmed et jeta en prison le patriarche nestoricn Jaballaha. 
Une politique si contraire au yassak, excita contre lui la 
colère des Vieux-Mongols. « Il mettait tout son entende- 
ment, dit Marco Polo, à faire convertir les Tartares à la loi 
de Mahomet. Son neveu, Argoun le fit savoir à Koubilaï. 
Quand Koubilaï entendit cela, il lui manda d'avoir à cesser 
ou qull irait contre lui ». Ahmed ne cessa point. Alore, 
bouddhistes ou nestoriens, tous les vrais Mongols se révol- 
lèrent et le remplacèrent par Argoun. 

Nommé par une réaction mongole anti-musulmane, Ar- 
goun (1284-1291), reprit la politique dlloulagou. Comme 
son aïeul, il fut dans les mcillcfurs termes avec l'Empereur 
Koubilaï qui lui envoya un diplôme d'investiture (i). Com- 
me lui encore, il favorisa les bouddhistes et les nestoriens et 
tint à l'écart les musulmans. Il fut secondé dans cette tâche 
par son ministre, le juif Saad eddaulah, politique remar- 
quable qui s'efforça de faire de la Perse mongole un Etat 
centralisé à la manière de TEmpire, Ghinofe. 

En politique étrangère, Argoun s'en tint à rallianoc tra- 
ditionnelle de sa maison avec l'Europe chrétienne. Il fut 
encouragé dans cette politique par son épouse, Ourouk-kha- 
toun, princesse kéraïle qui se trouvait l'arrière petite-fille 
du Prêtre-Jean. Comme toutes les princesses de sa famille, 
Ourouk-khatoun était nestorienne et se faisait toujours sui- 
vre de son chapelain qui célébrait chaque matin la messe 
devant sa tente. Sur les conseils de sa femme et du patriar- 
che Mar Jaballaha III, Argoun chercha à provoquer contre 
les Mamelouks une Croisade générale des Puissances lati- 
nes. En IÎÎ87, il envoya dans ce but en Europe le eoadju- 
teur de Mar Jaballaha, le moine Rabban Çauma. 

(1) Cf. Raschid-cddin, éd. Qualrcmère, p. 77, noie 95, 



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«o8 LES EMPIRES MONGOLS 

Rabban Çauma e'embarqua sur la Mer Noire et fit d'abord 
un eéjour à Constantinople où il fut reçu par le basileus 
Andronic II ; puis il se rendit à Rome où, par suite du décès 
du pape Honorius IV, il ne put voir que les cardinaux. Il 
passa ensuite en France en traversant Gênes dont le gouver- 
nement, très intéressé à l'amitié des Mongols, lui fit le meil- 
leur accueil. A Paris il vit Philippe le Bel et lui remit de 
la part d'Argoun une lettre écrite en caractère» oïgour qui 
est encore déposée aux Archives Nationales (t). Dans oetlo 
lettre Argoun proposait au roi de France une expédition 
commune en Syrie : les Français devaient débarquer à Acre 
et les Mongols se trouver devant Damas au mois de janvier 
1290. Rabban Çauma alla ensuite en Guyenne faire les mê- 
mes propositions au roi d'Angleterre Edouard P'. Au retour 
il repassa par Rome où il vit le pape Nicolas IV, qui venait 
d'être élu par le conclave. Après avoir remis au pape des 
lettres d'Argoun et de Mar Jaballaha, il assista ailx céré- 
monies de la Semaine Sainte au Vatican et pour prouver 
quo le malentendu entre catholiques et nestoriens était 
oublié, il reçut la communion des mains du Souverain Pon- 
tife. Nicolas remit à Rabban Çauma dos lettres pour Argoun 
et un bref confirmant Mar Jaballaha dans sa dignité de 
patriarche (1288). Lorsque Rabban Çauma rentra en Perse, 
Argoun célébra une grande fête en son honneur. La faveur 
des chrétiens fut alors à son comble à la cour du khan. Dans 
les cérémonies officielles, Argoun faisait asseoir Mar Jabal- 
laha à ses côtés. Il fit élever une église près de sa résidence 
et en nomma chapelain Rabban Çauma. En 1290, Argoun 
et Ourouk-khatoun firent même baptiser leur troisième fils, 
— le futur Oldjaïtou, — sous le nom de Nicolas en l'hon- 
neur du pape Nicolas IV (2). 

Mais si grâce à l'action combinée du Patriarcal nestorien 
et de la Papauté, la conversion des Mongols de Perse faisait 
de sérieux progrès, la négociation entre Argoun et les rois 
chrétiens pour la reconquête de la Terre Sainte n'avançait 



(1) Cf. Chabot, Vie de Mar Jaballaha ///, p. 220. 

(2) Chabot, Vie de Mar Jaballaha, p. 95. 



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HISTOIRE DE L ASIE lOJ 

pa^s. La faute n'en incombait point au prhice mongol mais 
à la politique égoîDsta de Philippe le Bel qui promettait tou- 
jours de se croiser, avec la volonté bien arrêtée de n'en rien 
faire. Argoun ne se découragea pas. En 1289 41 envoya 
encore en ambassade à Paris et à Londres le voyageur génois 
Bu^carel de Gisolf. « Quand nous aurons pris la ville de 
Jérusalem, nous te la donnerons », mandait solennellement 
l'héritier de Tchinkkiz Khan au petit-fils de Saint Louis.' Mais* 
Argoun refusait de partir seul en guerre sur de simples pro- 
messes. Ne connaissant que trop Tinconsistance de certains 
projets de croisade, il exigeait une coopération effective 
s'excrçant suivant un plan arrêté d'avance et qui écrasât les 
Musulmans entre Tarmée latine et Tarmée • mongole. En 
1290 il envoya encore auprès du Pape Nicolas IV, pour ar- 
rêter un programme ferme, un nestorien mongol nommé 
Tchagan. Le khan de Perse offrait d'être sous les murs de 
Damas en février 1291 et d y attendre le roi de France qui 
débarquerait à Saint-Jean-d'Acre. Offre inestimable, — car 
derrière la Perse, alors à demi-chrétienno, on devinait le 
grand Empire Mongol et la Chine de Koubilaï. Toute cette 
force colossale s'offrait pour ressusciter l'œuvre des anciens 
Croisés. Elle s'offrit vainement. A l'exception de la Papauté, 
l'Europe, une fois de plus, ne comprit pas. L'heure du des- 
tin passa et ne se retrouva plus. 

Triomphe de l'Islain dans le 
Khanat de Perse. 

Déjà dans le Khanat de Perse, l'influence musulmane com- 
mençait à devenir prépondérante. Lorsque Argoun fut à 
l'agonie, les seigneurs musulmans massacrèrent le ministre 
juif Saad eddaulah, qui les avait si longtemps tenus en res- 
pect. Les deux premiers successeurs d'Argoun, les khans 
Kaïkhatou (1291) et Baïdou (1295) restèrent cependant 
fidèles à la politique bouddhiste-ncstorienne de leur maître. 
Mais en 1295 le chef du parti musulman, l'émir Naurouz 
réussit à faire donner le trône à un prince mongol converti 
au Mahométisme, le khan Gazan. 



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IIO LES EMPIRES MONGOLS 

Gazan (i295-i3ô/i), porté au trône par les Musulmans, fui 
leur prisonnier. A l'instigation de Naurouz, une violente per- 
sécution se déchaîna contre tout ce qui était chrétien, juif 
ou bouddhiste. Les communautés nestorienncs de Bagdad, 
Moesoul, Tauris et Maragha furent en partie détruites. Les 
Chrétiens se réfugièrent dans la citadelle d'Arbèles où, ils 
furent assiégés par les Kurdes, l^e patriarche Mar Jabal- 
laha III, malgré son âge et son origine mongole, faillît être 
martyrisé. Cependant Gazan finit par s'affranchir de la tu- 
telle de ses coreligionnaires. Il se brouilla avec Naurouz 
et se rapprocha de Jaballaha, à qui il rendit sa place à la 
cour. Bien que lui-même musulman, îl fit en 1299 une expé- 
dition contre les Mamelouks. L'armée mongole, que i-allia 
^u passage le roi d'Arménie Héthoum II, prit Alep, Hamath, 
et écrasa les Mamelouks à la bataille de Homs. Elle s'empara 
même de Damas et pénétra jusqu'à la fix>ntière d'Egypte. 
Mais Gazan, satisfait de ces victoires, ramena ensuite son 
armée en Perse, de sorte que les Mamelouks réoccupèrent la 
Syrie sans coup férir. En i3o3 il envoya cependant une nou- 
velle expédition dans ce pays, mais cette fois les Mongols 
furent moins heureux. Vaincus à Margnes-isuffar, ils dui-ent 
repasser l'Euphrate. • 

Le khan Oldjaïtou (i3o/i-i3i6), frère et successeur de 
Gazan, chercha comme lui, à établir un compromis enire 
les influences qui se disputaient le pays. Au milieu d'une 
cour toute musulmane et bien que devenu lui-même si par- 
faitement persan qu'il s'était fait chiite, il s'appliqua à 
rester en politique étrangère un prince mongol. Fidèle au 
Yassak, il s'efforça de resserrer les liens d'amitié qui l'unis- 
saient à ses cousins, les Grayid^-Khans de Chine. L'unité 
mongole, en effet, subsistait toujours en théorie, sous le ré- 
gime de la concordia fratrum. Mais depuis que les Mongols 
du Turkestan, puis ceux de Russie, puis ceux de Perse 
étaient devenus musulmans tandis que ceux de Chine res- 
taient bouddhistes, cette unité n'était plus qu'une fiction. 
De leur éducation mongole, les khans de Perse gardaient 
cependant, malgré tout, un esprit de tolérance religieuse 
qui étonne en terre d'Islam. Sous le règne d'Oldjaïtou, le 



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Hl&TOlBE BB I. ASIE III 

dominicain Ricold de Monlecroix put venir prêcher à Bag- 
dard ; en i3i8, le pape Jean XXII Domnia archevêque de Sul- 
tanieh et évêque de Maragha deux autres dominicain». Fran- 
co de Pérouse et Barthélémy de Bologne, dont l'apostolat 
ne fut point inquiété. Oldjaïlou lui-même resta en rela- 
tions diplomatiques avec la Chrétienté. En i3a5 il envoya 
à Philippe le Bel et à Edouard I" deux ambassadeurs, Tou- 
man et Mamlakh pour promettre, en eas de reprise des 
Croisades, son concours effectif et même Tappui de l'Empe- 
reur de Chine. 

A regard de l'Eglise nestoriçnne, Tattitude d'Oldjaïtou 
fut assez indécise. On a vu que dans son enfance il avait 
été baptisé par le patriarche nestorien Mar Jaballaha III. Une 
fois sur le trône il sembla rougir de ses sympathies chré- 
tiennes et n'osa les manifester qu'à la dérobée. En i3io, les 
Kurdes ayant organisé le massacre de la chrétienté d'Ar- 
bèles, en Assyrie, il laissa sans intervenir les bourreaux ac- 
complir leur œuvre. Mar Jaballaha III, revenu de son rêve, 
mourut découragé en 1317. 

Après une vie d'efforts inutiles, tous les bons serviteurs 
du régime mongol, le chrétien Mar Jaballaha, comme le 
juif Saad eddaulah, étaient pris de la même lassitude. Le 
triomphe de l'Islam dénationalisait le Khanat de Perse. De- 
venu un Sultanat mongol comme les autres, — avec des 
difficultés intérieures inconnues des autres empires musul- 
mans, — l'ancien « oulous » d'Houlagou, infidèle à sa mis- 
sion historique, n'avait plus qu'à disparaître. 

Le milieu, le cadre géographique et historique, la civili- 
sation six fois st'rulaire avaient été plus forts que la volonté 
des hommes. Les plus farouches conquérants de l'histoire 
durent céder devant la teiiace résistance du milieu. Les 
petits-fils de l'Empereur Inflexible, de celui qui avait été 
pour les Musulmans l'Antéchrist et le Maudit, devinrent, — 
ironie des lendemains — de très dévots sultans orthodoxes. 
El l'histoire de l'Iran reprit son cours comme si le Conqué- 
rant du Monde n'avait jamais existé... 



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I J 3 LES EMPIRES MONGOLS 



L'Iran entre la chute des 

Gengiskhanides et l'invasion 

de Timour Lenk. 

Le Yassak mongol était le seul lien de cohésion interne 
qui maintenait debout le Khanat de Perse. Le jour où il 
succomba devant la réaction musulmane, Tunité de la Perse 
mongole disparut. Comme les grandes maisons seigneu- 
riales avaient été los premières à embrasser l'Islamisme, le 
triomphe de cette religion fut le triomphe de la féodalité. 

Sous le règne du khan Abou Saïd (i3i8-i334), — der- 
nier descendant d*HouIagou qui ait conservé quelque au- 
torité, — un seigneur mongol nommé Djouban acquit une 
influence prépondérante dans TEtat. Après la mort d'Abou- 
Saïd, la maison de Djouban se rendit maîtresse de TAzer- 
baidjan qui était la province royale par excellence, car elle 
renfermait les capitale de la Perse mongole, Tauris, Maragha 
et Sultanieh. La dynastie « Djoubanienne » conserva cette 
province de i337 à i355. Pendant ce temps un autre sei- 
gneur mongol, Hassan Bozorg, s'était fait reconnaître roi 
à Bagdad et en Irak Arabi.* Les descendants d'Hassan Bo- 
zorg, connus sous le nom d'Ilkhaniens Djélaïrides, restèrent 
maîtres de Bagdad de x337 à i385. En i356 ils réunirent à 
leurs possessions celles des Djoubaniens, c'est-à-dire l'Azer- 
baidjan. 

Tandis que Tauris et Bagdad tombaient au pouvoir de 
petites dynasties mongoles, des dynasties iraniennes s'éta- 
blirent au Khorassan et dans le Fars. Au Khorassan orien- 
tal, une famille afghane, de rite sunnite, originaire du 
pays de Ghor, celle des Kert, s'était, vers le milieu du xm* 
siècle, établie à Hérat. Habiles et souples, les Kert surent 
se concilier la faveur de la dynastie mongole dont ils se 
montrèrent longtemps les vassaux dévoués et qui les main- 
tint de père en fils dans la jouissance de leur fief. Lorsque 
les guerres civiles commencèrent à déchirer le Khanat de 
Perse, les Kert louvoyèrent avec adresse entre les diverses 
factions mongoles, les appuyant ou les trahissant tour à tour 



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HISTOIRE DE L ASIE 



Il3 



suivant Fintérêt du moment. Souvent assiégés par les 
forces royales dans leur citadelle de Hérat, ils réussirent 
chaque fois à maintenir leur autonomie, de sorte que lorsque 
la dynastie de Houlagou disparut, ils se trouvèrent sans 
effort, maîtres du Khorassan Oriental (i334-i38o). Leur 
chef, l'habile Hussein Kert (i332-i37o) fut un moment lun 
des personnages les plus influents de l'Asie Centrale (i). 
Quant au Khorassan Occidental (pays de Thoûs et de Ni- 
chapour), il tomba vers la même époque au pouvoir d*une 
autre dynastie iraniene, chiite celle-là, celle des Sarbéda- 
riens (i334-i38i). 

Une troisième maison iranienne, celle des Modhafféri- 
des (2) acquit Chiraz en i353, Ispahan en i357, et régna 
jusqu'en i393 sur le Fars et le Sud-Ouest de l'Irak Adjéml. 
Parmi tous les princes que nous venons d'énumérer, les 
Modhafférides furent les représentants par excellence de la 
nation persane (3). Leur règne, bref intermède entre le«3 
deux invasions mongoles, procura au Fars quelques années 
d'indépendance politique et de renaissance littéraire : c'est 
l'époque de Hafiz. 

Hafiz, un des plus grands poètes qu'ait produits la Perse, 
« l'Anacréon de l'Islam », naquit à Chiraz et y passa presque 
toute sa vie. Pour a sa chère Chiraz », il méprisa les trésors 
de Golconde que lui offrait un sultan indien. Il consacra une 
de ses plus belles élégies à pleurer la mort du Modhaftéride 
Mobarek. Chah Shadjia, fils et successeur de Mobarek, était 
d'autant plus capable de goûter les vers du grand homme 
qu'il était lui-même poète. Mais une rivalité amoureuse les 
brouilla : Hafiz fut auprès d'une jeune beauté de Chiraz 
le rival heureux de Shadjia, et à la suite de ce désaccord il 
dut un moment quitter Chiraz pour Yezd. 11 réserva ses 
louanges au neveu de Chah-Shadjia, le vaillant Mansour- 

(1). Cf. Barbier de Meynard, Extrait de la chronique persane de Hérat 
de Mouyin eddin Mohammed, J. A. 1861, I, 439-457 cl 473-522, et : 
Howorlh, Hislory 0/ the Mongols, Hl, 739. 

(2) Fondée par Mobarek el Modhaffer (1319), et Chah Shadjia (1358). 

(3) €f. Defrémery, Mémoire sur la destruction de la dynastie des Mo- 
dhallérides, J. A., 1844, II, 93 et 1845, I, 435. — Defrémery, Coup d'œil 
sur la vie et les écrits de HafiZy J. A. 1858, 1, 407. 

LES EMPIRES MONGOLS S 



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ît% 



l,E9 EMPIKE3 M0?tlîOLS 



chah qui de\mi içiiir Itle a Tîmour. Loi^quc Timour sVnj- 
para lie Chiraz, ïïnîh fut tinîné devant lui. On ar ensuit hr 
poète d'avoir inmi rjue pour k- grain de beauté qui paruil l«i 
jnu*î dé «a bien-airnée, il donnerait Boukhfiro rt J^arnnr 
kuiulc, ks capituler dcî Timour. ^r Ou*ii3-tu îi dire pour lu 
défense ? j^ demanda le coriquéranL — *i Que ce ?ont di^ 
lilH'ndiiéi de ce genre qui m'ont i^ndu au^si pauvre que jt* 
le Hui^ »♦, ri^ponrlîl le poèd-, Tiinoar, désarmé, le fit relA- 
cber (i^H-j), tlâriz ntourut deux aius après, h iÀûv^r.. Son 
tombeau* situé dans un des plus beaux paroi de la i^ille» vs\ 
devenu un lieu de pèlerinage pour tou& !e^ Ictlpé^ de 
riran. 

Ainîsi, un sîècte après le passage des^ Gengiskhiinidej». la 
civilisation persane rejjrrenait son cours, Sur les terrasseî^ 
d'Upahan et de Chirtii, de^ princes iraniens écoutaient d<H 
vcrâ ipit pour l'hurnionie de la forme et Télégance de b 
pensée k cédaiont de bien pmi aux pliH beaux vers de S;\di. 
Di* nouveau î'irîii! tiiompliait do Truiran, I-a eftocpiele mon- 
gole éiail effacée. Le Yassak niungol était aboli. Cent trenle 
ans aprc^ la mort de Tchinkkîz Khan, Tiinour Lenk qui pré* 
tendit continuer son œuvre, ne fit en Malilé que iT'coni- 
niencer Ic^ conquéruntâ turos du haut Mo)f*n Age, los Cha2- 
névîdcâ et las Setdjoucides de jadis, aventuriers épiques el 
fondateurs de royaumes épbéuièi^'s au pays d*is Mille et 
Une Nuits... 



§ 6. — TiMOVR LEi\iK 



Timour roi de Transomane* 
Gaaqaéte de Tliaii. 

Tîmour Kein^guï>n, dont um» ble,i^«l'e de gueiTc devail 
faii-e Tlrnmtr l.eti}:, — Tîm^nr l<^ BoîieuK, — était tt* de^sceu 
dant d*ime des pluti nobles mai§on^ turques de TrarBOJtîane. 
Célitil en tnéme temfis, par aes conviction* pi:n*sonnelie^, 
UTî des cliefs du parti miisidnian orthodoxe, Rt^pn^cnlant 



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BWTOIKB Bfl L*ASfE Il5 

du natfonatisme turc et de la foi musulmane, il se troura, à 
ce double titre, le champion naturel de Tindépendanoe tran- 
eoxianaise conlre les khans de la famille de Djagataï, mon- 
gols de race et musulmans fort tièdes en religion. A la vé- 
rité la branche transoxianaise de la dj^nagftie djagataïde avait 
été depuis longtemps entièrement annihilée par la féodalité 
locale. Mais la branche orientale de oettg même dynastie» 
celle qui régnait sur TIH et en Kacbgarie, avait conservé 
toule sa puissance. En i36o, son représentant, le Khan de 
Kachgar Koutlouk-Khodja envahit la Transoxianc et y fil 
reconnaître son autorité. Pour combattre cette restauration 
gengiskhanide; Tîïnour s unit au chef d*une autre noble 
maison turque, à Témir Hussein, fils du célèbre vizir Kaz- 
gane. A eux deux, ils chassèrent les Djagataïdes de la Tran- 
soxianc et les rejetèrent en Kacbgarie (i363). Mais une fois 
victorieux, Timour et Hussein ne tardèrent pas à «e brouiller. 
Timour défit son rival, l'obligea à demander grâce, affecta 
alors de se réconcilier avec lui, lui persuada de partir en 
pèlerinage à La Mecque, — et le fit assassiner en cours de 
route (i365). / 

L'expulsion des Djagataïdes et la disparition de HujBseïn 
lainaient Timour maître de la Transotxiane. 11 se fit pro- 
diamcr roi de ce pays, mit sa capitale à Samarkande et an- 
nonça l'avènement d'un, régime nouveau : Il substitua défi- 
nitivement le Chériai au Yassdk ou plutôt il les identifia 
officiellement et déclara vouloir fonder la conquête mon- 
gole sur la foi coranique : u J'établirai l'édifice de ma puis- 
sance sur l'Islamisme », proclamait-il lui-même. De fait ii 
eut trois ambitions : faire de sa chère Transoxiane le centre 
et la merveille de l'Asie; imposer l'orthodoxie musulmane 
à toute la terre ; et recommencer, à la tête des Turcs Tran- 
soxianais, la grande conquête mongole qui somnolait depuis 
la mort de Tchinkkiz Khan. Etre an Tchinkkiz Khan nui- 
sulman, tel fut *on rêve. Ce rêve, il le poursuivit avec un 
singulier mélange de fanatisme et d'hypocrisie, de bravoure 
chevaleresque et de cruauté. Terrible et séduisant, amateur 
de culture persane et livrant les cités iraniennes à la fureur 
de ses hordes, épris du luxe fastueux de^ vieilles races de 1*0- 



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1 l6 LES EMPIRES MONGOLS 

rient et affectant à ses heures rascétisme d'un marabout, il 
passa dans le décor merveilleux de la Perse et de Tlnde mé 
diévales, aux confins de deux époques et de trois ou quatre 
civilisations, sans qu'on puisse discerner s'il fut le dernier 
dés Mongols Gengiskhranides, la réincarnation des anciens 
compagnons de Mahomet, ou le premier des Persans mo- 
dernes. Il ne nous attire pas seulement par le roman de cape 
et d'épée que fut toute sa vie, mais aussi par l'étrangeté de 
sa physionomie, dont les traits complexes et même contra- 
dictoires sont déjà ceux d'un homme de la Renaissance. 

Un des premiers soins de Timour- fut de mettre la Tran- 
soxiane à l'abri des invasions venues de l'Asie centrale. Pour 
en finir avec cette menace, il ne dirigea pas moins de cinq 
expéditions contre les Djagataïdcs, sur l'Ili et en Kachgarie. 
Au cours d'une de ces campagnes, il détruisit l'église d'Al- 
malik (Kouldja), dernier témoin du nestorianisme turc, 
jadis si prospère en ces régions. Dans l'Orient tout entier, 
de Tôurfan à Andrinople, Turc devint dès lors synonyme de 
Musulman. 

A l'ouest de la Transoxiane, le Kharezm, — pays actuel 
de Khiva, — formait depuis la chute de l'Empire Mongol, 
i:n royaume particulier. En 1878, Timour annexa ce pays 
et rasa sa capitale, Ourgendj Aussitôt après, il entreprit 
la conquête de la Perse. 

La Perse, on l'a vu, se trouvait partagée entre quatre 
dynasties locales : les Kert à Hérat, les Sarbédariens au 
Khorassan, les Djélaïridas en Azerbaïdjan et à Bagdad, et 
les Modhafférides à Ispahan et à Chiraz. Comme ces dif- 
férentes dynasties étaient en lutte les unes avec les autres, 
Timour n'eut aucune peine à les abattre séparément. En 
i38i, il prit Hérat et détrôna les Kert ; puis il prit de même 
Thoûs et déposséda les Sarbédariens: De là, il passa dans 
la Perse Occidentale, enleva aux Djélaïrides Tauris et l'Azer- 
boidjan (i), les relança jusqu'à Bagdad et les en chassa 

(1) De l'Azerbaidjan, Timour pénétra en Géorgie. Il prit Tiflis et fil 
prisonnier le roi Bagrat V, mais ne put jamais venir à bout de la 
résistance des montagnards Géorgiens conduits par George VU, fils do 
Bagrat. 



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HISTOIRE DE L ASIE II 7 

(i385). Enfin, il enleva aux Modhafférides, Ispahan et Chi- 
rdz (i386). Les habijlanbs d'Ispahan s'étant révoltés contre 
lui, il prit la ville d'assaut et éleva le long des murailles 
une ceinture de pyramides formées de 70.000 têtes humaines 
(1387). Malgré ces supplices, la nation persane ne se rési- 
gnait pas au joug. A peine le conquérant était-il parti que 
le prince modhafféride Mansour rentra à Chiraz, à Ispahan 
et appela le peuple aux armes contre les Transoxianais. 
Ceux-ci revinrent en iSgS. Avec un héroïsme désespéré, 
Mansour se porta à leur rencontre avec 5. 000 cavaliers 
d'élite. Il parvint jusqu'à la personne de Timour et faillit le 
luer. Mais accablé sous le nombre, il fut vaincu et périt 
dans sa fuite. C'était le dernier champion de l'indépendance 
iranienne qui disparaissait. Toute la Perse appartenait au roi 
de Transoxiane... 

Timour avait traité les populations persanes avec une 
férocité inouïe. Il assouvissait en cela la haine tradition- 
nelle du Turc pour l'Iranien. Cependant, par la force des 
choses, i! fit dans l'histoire figure de roi d'Iran. La force tur- 
co-mongole que Koubilaï avait mise au service des droits his- 
toriques de la Chine en Asie, Timour, consciemment ou non, 
la mit au sei"vice de la tradition iranienne. En abolissant le 
Yassak, qui avait fait de Pékin la capitale du monde, du 
Turkestan, de la Russie et de la Perse des vice-royautés 
chinoises, en identifiant l'Islamisme et la nation turque, il 
refit de l'Iran, comme au siècle dos Abbassides, le centre 
politique du continent. C'est de l'Iran que partit Timour 
pour conquérir au Nord la Russie, à l'Est l'Hindoustan, à 
l'Ouest la Turquie Ottomane. 

Campagnes de Timour 
en Russie et dans llnde. 

La première intervention de Timour en dehors de l'Iran 
fut dirigée du côté de la Russie Mongole, (i) 

(1) Cf. Howorth, Hislory ol the Mongols, tome II, 225-259. Sur le khanat 
mongol de Russie, con&uller cet ouvrage, et aussi J. Curlin, The Mon- 
goles in Russia, L. 1908. — Sur l'influence mongole dans révolution du 
peuple russe, cf. Victor Bérard, VEmpire russe et le Tzarisme, P. 1905. 



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»)8 LI6 EMPUIES MONCOLS 

i>39 quati^ euîous gengiskhanides, la Russie Mongole ou 
Khaaai de Kiptchak avait eu la destinée la moins glorieuse. 
En ae eonvertiseaiiit au Mahoiuétisme, le deuxième khan dre 
Kipicbak Béréké <ia&6-E265) avait engagé sou royauHie dans 
une voie sans issue. La nature voulait (|ue le» Etats gen- 
giskhanides s'adaptassent de plus en plus étroitement aux 
cadres historiques où ils s'étaient établis. La <c Mongolie 
d'Europe » eût dû devenir orthodoxe ou jutvq comme* TEm- 
pine de Koubilaï était devenu bouddhiste et le Royaudftie 
de Djagataï, musulman. Entre Russes et M<mgols la fusion 
eût été déJinitive ; Saraï, Kazan ou Astrakan aurait joué le 
rôle de Moscou, et le Tzaiisaie eût été créé directement par 
les Gei^iskhanidcs (i). 

La conveTsioti de Béréké rendit impossible cette évoish- 
tion. Le Khanat de Kiptchak resta de la sorte en retand 
ffur ies autres Etats mongols. Tandis que le khanat de 
Koubilaï devenait un Empii-c Chinois, celui de Djagataï un 
sultanat turc et celui dHoulagou un Empire Persan, le Kha- 
nat de Kiptchak, que llslam arrêtait sur la voie de !*européa- 
BÎsation, resta une simple horde et tomba dans l'anarchie. 
En 1375, il se partagea entre deux prinoes gengiskhaïudes, 
Ourouss, khan de la Horde Blanche (région de TOural) et 
Toktamich, khan de Crimée, qui se disputèrent le pouvoir 
les armes à la main. Vaincu par son rival, Toktamich se réfu- 
gia auprès de Timour. Celui-ci lui prêta une armée grâce 
à laquelle Toktamich se rétablit sur le trône (1376). 

Une fois restauré, Toktamich se retourna contre Timour. 
11 s'indignait, lui, descendant de l'Empereur Inflexible, de 
rester le client d'un simple gentilhomme turc. Il se déclara 
donc, contre cet usurpateur, le vengeur des Djagataïdes exi- 
lés, le défenseur de la légitimité gcng^skhauide et de la 
race mongole. En 1887, il franchit le Caucase et piRa Tauris. 
Repoussé de ce côté, il alla attaquer la Transoxiane par l'Ou- 
ral. Mais Timour se lança à sa poursuite et le rejeta en Sibé- 

\l) Ln &chI kbaa de Kiplchais, Ouzbck (XSliî-iai^:, oui la notion de 
celle politique, t^cau-lrèi'e du firiacc de Mo&cou, geiulre de VErofiaaow 
dt>dûat, en ^'xceUenhcâ relations avec le pape, il iro rapprocha fien«îbte- 
meni de la Chrctiealé^ 



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HfSTOIRB DB L iiSIB II9 

rie (iSgi). La lutte ayant recommencé en lîgô, Timour 
pénétra en Russie et saccag^ea tes capitales du Kiptchak, 
Astrakan et Saraï. Il ne se retira qu'api^ès avoir placé sur le 
trône du Kiptchak un prince à sa dévotion (i). 

Après la Russie, Timour s'occupa de llnde. — L'Inde 
avait, comme le Japon, échappé à la conquéle mongole. 
Comme le Japon, elle est en marge de TEurasie, sa ceinture 
de montagnes lui conférant un véritable caractère dlnsula- 
rité. Mais du jour où les Mongols se furent acclimatés eh Iran, 
il était inévitable qu'ils retrouvassent sur les tracas des Ghaz- 
névides et des Ghouridcs de jadis, la route des invasions 
millénaires. Pendant toute la première moitié du xiv* siècle, 
les Djagataïdcs de Transoxiane avaient frappé aux porte» du 
Pendjab et la conquête de l'Inde était un projet que Timour 
trouva dans leur héritage. 

Timour quitta Samaiiiande en mars 1398, descendit la val- 
lée du Caboul et passa l'Indus à Attock, d*où, à travers les 
plaines du Pendjab, il marcha sur Delhi. Celte ville était la 
capitale de l'Empire indo-musulman, alors gouverné par le 
sultan Mahmoud III, de ia dynastie afghane des Taghlak. 
Mahmoud se porta à la rencontre des envahisseurs avec une 
immense armée» composée surtout de Mameiouks afghans et 
de chevaliers radjpoutes. Le choc eut lieu à Panipat sur la 
Djoumna, le 17 décembre iSqS. Ce fut une de ces journées 
comme Issos et Arbèles, où le génie d'un homme dissipe 
comme un mirage les multitudes de l'Orient. Au restc^ la 
brillante chevalerie indo-afghane ne pouvait se mesurci* 
avec les rudes compagnons de Timoiur, reîlnes turcs aguer- 
ris dans vingt batailles, survivants des vieilles guerres dja- 
gataïdeSy fanatisés par la présence du héros qu'ils avaient 
suivi de Samarkande à Bagdad, de Chiraz aux portes de 
Moscou. L'armée de Mahmoud fut écrasée, lui-même s'en- 
fuit au Goudjerale, tandis que Timour faisait son entrée dans 
Delhi. 

L'expédition de Timour dans Tlnde fut une expédition 
(1) Cf. Rambaud, Histoire de Russie, p. 178. 



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I20 LES EMPIRES MONGOLS 

de pillage et de magnificence. Il montra la voie à ses succes- 
seurs, mais ne chercha pas à organiser lui-même sa conquête. 
Lorsqu'il eut suffisamment pillé les richesses du Doab et du 
Pendjab, il reprit le chemin de Samarkande, rapportant 
avec une gloire incomparable, un butin prodigieux : Les 
conquérants de l'Inde ont toujours exercé un singulier pres- 
tige sur l'imagination iranienne ; or, nul roi d'Iran, depuis 
Iskander auquel il aimait à se comparer, n'avait accompli 
de ce côté d'aussi fabuleux exploits que l'émir Tîmour. 

Guerre de Timonr contre 
l'Empire Ottoman. — Angora. 

Tandis que Timour était dans l'Inde, une redoutable coa- 
lition s'était formée contre lui dans le Levant. Avec l'appui 
des Mamelouks d'Egypte, l'héritier des princes djélaïrides de 
Bagdad avait repris cette ville aux lieutenants du roi de 
Transoxiane. En même temps le sultan ottoman Bayézid, 
dont l'Empire englobait presque toute la péninsule des Bal- 
kans et l'Anatolie, avait chassé de la région d'Erzindjian, en 
Arménie, un des plus fidèles vassaux de Timour. 

Timour commença par châtier les Mamelouks. En i4oi, il 
envahit leurs possessions de Syrie, les vainquit à Alep, à 
Damas, et s'empara de ces deux villes. De là, il marcha sur 
Bagdad, reprit la grande cité aux Djélaïrides et massacra la 
population. Comme monument de sa vengeance, il fit élever 
sur les ruines de Bagdad 120 pyramides formées de 90.000 
têtes huraaincNS, maçonnées dans du mortier. Au milieu de 
co charnier, il n'épargna que les artistes, les poètes et les 
gens de lettres, auxquels il fournit des chevaux pour gagner 
les universités voisines. Il respecta de même les collèges, les 
bibliothèques et les hôpitaux, — curieux mélange de culture 
et de barbarie qui peint bien Timour. Puis il s'occupa des 
Ottomans. 

Les Ottomans étaient les adversaires les plus sérieux 
qu'eût rencontrés Timour. Leur sultan, Bayézid, était, lui 
aussi, un des plus redoutables hommes de guerre de son 
siècle. Il avait soumis et annexé les autres émirats turcs de 



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HISTOIRE DE L ASIE I2t 

l'Anatolie, subjugué les royaumes slaves des Balkans et 
écrasé à Nicopolis les forces de la dernière Croisade. Les 
deux adversaires s^observèrent longtemps, rassemblant 
toutes leurs ressources pour une lutte qu'ils devinaient sans 
nierçi. Les préliminaires du choc décisif montrèrent l'achar- 
nement des antagonistes : Ayant pris la ville ottomane de 
Sivas, en Cappadoce, Timour y fit égorger le fils de Bayé- 
zid, massacra loo.ooo personnes et en enterra vivantes 
4.000 (i4oo). 

Aussi bien, de Bayézid et de Timour, Tun ou l'autre était 
de trop en Asie. Tous deux appartenaient à la même race, 
tous deux professaient la même religion. La conquête otto- 
mane et la conquête timouride étaient sorties des mêmes 
remous de peuples et obéissaient aux. mômes lois : Des deux 
côtés, c'était la force turque qui, mise au service de l'Islam, 
recommençait à la fois la guerre sainte des anciens khalifes 
et la guerre nationale des Gengiskhanides. Mais comme un 
tel programme ne comportait pas deux exécutants^ il fallait 
qu'un des conquérants turcs disparut devant l'autre. Deux 
Turquîes, en effet, allaient se mesurer, celle du pasié et celle 
de l'avenir, la vieille Turquie, primitive, celle de la Tran- 
soxiane et des Tian-chan, — et la nouvelle Turquie, la 
Turquie Extérieure, créée par les Seldjoucides sur le pla- 
teau d'Anatolie et portée par les Ottomans jusqu'en Europe. 
Le premier de ces royaumes turcs remontait aux Tou-kioue 
Occidentaux du vi® siècle. Le second, constitué en pleine 
Romanie, datait de quatre cents ans à peine. Et cette diffé- 
rence d'origine dictait toute l'attitude des deux antagonistes. 
Pur Transoxianais, Timour n'avait que dédains pour le 
sultan osmanli dans lequel il ne voyait qu'un turc dénatio- 
nalisé, abâtardi par le milieu byzantino-arabe, un aventurfer 
mâtiné de Levantin, presque un Infidèle, — en tout cas un 
dissident de la grande unité turco-mongole que lui, Timour, 
représentant et héritier de Tchinkkiz Khan, avait mission de 
rétablir sur terre. 

De son côté, malgré ses retentissantes victoires sur le 
monde chrétien, Bayézid n'était pas sans inquiétude à la 
pensée d'affronter avec ses Turcs européanisés les Turcs sau- 



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122 LES EMPIRES MCMVGOLS 

Tages de la steppe. ÏI connaissait par les récits de «es aïeux 
la terreur profonde qu'inspiraient aux tribus des Marches 
de Chine ou d'Iran, les réservoirs d'hommes de TAsie Cen- 
traie. Car c'était bien l'Asie farouche, celle des déserte et des 
hauts plateaux qui déversait sur les métis byzantins d'Os- 
man SCS hordes toujours à demi-nomades. Or, chaque foâ:^ 
que les Nouvelles Turquios, fondées au cours des sièclos en 
Iran ou en Auatolie, s'étaient heurtées à larrière-ban toina- ^ 
nien, demeuré au pays natal, elles s'étaient effondrées : Tel 
avait été le sort des Ghaznévides dépossédés par les Seldjou- 
cides, puis des Seldjoucides détruits par les Kharczmienis, des 
Kharezmiens écrasés parles Gengiskhanides, enlîn dc« héritiers 
des Gengiskhanides en Iran dépossédés par ks soldais de 
Timour. Cette destruction systématique des sultanats turcs 
de l'Asie Antérieure sous les coups de nouvelles hordes sor- 
ties de l'Asie Centrale, seïiiblait une des lois de l'histoire. 
Et deiTière lui, dans les rangs mêmes de son armée, Bayézîd 
sentait que les Turcs d'Anatolie, gens d'Aïdin, de Mentéché, 
de Saroukhan ou de Karaman, dont il avait dépossédé les 
, émirs, sympathisaient en secret avec le roî de Transoxiane, 
représenté comme leur vengeur. Les vieux souvenirs de race 
parlaient plus foii que le loyalisme osmanli : Bayézid, le 
basileas musulman, le maître du Roum anatolien et de la 
Ronianie balkanique, était-il autre chose, en droit turco- 
mongol, que le chef d'une petite tribu dissidente, simple 
l>.orde ogouze ou kankhlie, désormais mise en demeure de 
rallier le gros de la nation turque ? Le véritable sultan turc, 
ce n'était pas lui, c'était l'émir transoxianais auquel obéis- 
saient tous les Turcomans et la moitié des Mongols, au 
vieux Touran originel. Et voilà pourquoi en pleine bataille 
d'Angora, dans cette journée du 9.0 juillet i/|02 qui décida 
du sort de l'Orient, les contingents anatoliens passèrent à 
Timour, dont ils assurèrent le triomphe sur l'armée otto- 
mane. La supériorité numérique — 3oo.ooo Transoxianais 
contre 120.000 Ottomans — fit le reste. Les vassaux de Bayé- 
zîd une fois en fuite ou passés à l'ennemi, tout le poids de 
la bataille retomba sur ses propres soldats qui furent écra- 
sés. Bayézid, le fléau de la Chrétienté, l'orgueilleux vain- 



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HISIXMBE DE l'aSIB 123 

queur de Nîcopolis, tomba aux mains de son ennemi et mou- 
Tul de désespoir dans sa prison. Sur les lieux de ea victoire, 
Timoar éleva la plus formidable de ces pyramides de tA?tos 
humaines dont il jalonnait sa marche à travers l'Asie. 

Après la victoire d'Angora, Timour, arbitre «uprême des 
hommes de sa race, rétablit dane leurs possessions toutes les 
petites dynasties turques d'Anatolie opprinaées par la tribu 
ottomane. Les émirs de Saroukhan, d'Aïdin, de Kermian, 
de Kaetamouni, de Karaman, furent restaurés par ses soins. 
il reçut rhommage de l'Empereur grec Jean VU et entra 
même en rapports d'amitié avec les princes de l'Occident 
(ambassades de Mohammed Hadji et de Clavijo). La Chré- 
tienté félicitait avec raison Thomme dont l'intervention 
l'avait sauvée de la menace ottomane, car le Musulman fana- 
tique qu'était Timour, s'était fait sans le savoir le vengeur 
de Nicopolis (i). 

Après s'être avancé jusque sur les bords de la Mer Egée et 
de la Marmara (il enleva Brousse aux Ottomans et Smyrne 
aux Chevaliers de Rhodes), Timour reprit le chemin de 
Samarkande, sa capitale. Son Empire allait maintenant du 
Gange au Bosphore. Dans l'Asie entière, il n'y avait plus 
qu'une puissance capable de lui tenir tête : l'Empire Chi- 
nois (2). 

La Chine venait de traverser une révolution d'où elle sor- 
tait fortifiée et rajeunie. Les Empereurs mongols de la race 
de Koubilaï avaient été renversés par la dynastie nationale 
des Ming. Or, les nouveaux Fils du Ciel, à peine installés à 
la place des Gengiskhanidcs, revendiquèrent intégralement 
rhérît^e de ceux-ci, réclamant en particulier à Timour 
l'hommage que les maisons de Djagataï et d'Houlagou ren- 
daient jadis à celle de Koubilaï. Timour, absorbé par ses 
luttes en Iran, céda tout d'abord. Il envoya à la Cour de 
Chine dos ambassades munies de prolocoles qui purent pas- 
ser pour des témoignages de vassalité. Mais, après ses con- 
quêtes en Orient, lorsqu'il se posa en héritier de Tchinkkîz 

(1) Ddaville-Lcroux, La- France en Orient aii xiv' sUclCy P. 1886. 

(2) CL Blochct, Introduction à fhUtoire des Mongol»^ 243. 



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Ï24 LES EMPIRES MONGOLS 

Khan on Asie, cette subordination, quelque théorique quVlb.* 
fût, lui pesa. Il concentrait son armée sur le Syr Daria pour 
marcher contre la Chine, quand la mort le surprit au milieu 
de ses préparatifs (ïl\of\). 

Les successeurs de Timour. 
La ciTilisation Timouride. 

De son vivant, Timour avait partagé son Empire entre ses. 
nombreux fils et petits-fils. Après le^ luttes inévitables 
entre ces trop nombreux héritiers, deux grands Etals prin- 
cipaux demeurèrent. Miranchah, le troisième fils du con- 
quérant, et les fils de Miranchah, Abou-bekr et Mohammed 
Omar, eurent la Perse Occidentale avec Tauris et Bagdad. 
Le quatrième fils de Timour, Chah Rokh, eut le KhorassaU' 
auquel il joignit peu a^rès la Transoxiane. 

I/Etat timouride de la Perse Occidentale ne dura que peu 
d'années. Miranchah et ses deux fils usèrent leurs forces à 
se combattre les uns les autrcïs. Los anciens ennemis de Ti- 
mour profitèrent de cette situation pour reparaître en Iran. 
Les Djélaïrides recouvrèrent Bagdad, et une horde turco- 
mane que Timour avait jadis chassée de TArménie, la Horde 
du Mouton Noir rentra dans cette province. En i4o8, comme 
Miranchah et ses fils continuaient à se faire la guerre, la 
Horde du Mouton Noir envahit TAzerbaidjan et les vainquit 
à Serdéroud, près de Tauris. Miranchah périt dans sa déroute 
et l'Azerbaidjan tomba aux mains des chefs du Mouton Noir. 
Deux ans apVès, ceux-ci enlevèrent Bagdad aux Djélaïrides- 
et se trouvèrent ainsi maîtres de la partie occidentale de 
Tancien Empii-e de Timour. ' 

La branche orientale de la famille Timouride régna beau- 
coup plus longtemps. Son plus brillant représentant, Chah 
Rokh gouverna pendant près d*un demi-siècle (1^09-1446'^ 
la province du Khorass^n, où il avait établi sa capitale à 
Hérat (i). Ayant enlevé la Transoxiane à un de ses neveux, 

(1) Cf. Quatremère, Mémoires historiques sur la vie du sultan Sekaft 
Rokh, J. A. 1836, 192, cl : IMotice sur le Matla Assaadein, in : Notices et 
extraits des Manuscrits de la Biblioth. Nat., t. XIV, année 1844, 1-54 



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HISTOIRE DE L ASIE 120 

il y envoya régner son propre fils, Oloug-Beg. Enfin, il 
enleva à un autre de ses neveux l'Irak Adjémi et le Fars, 
avec les villes dlspahan et de Chiraz.Il réunit ainsi sous 
sa domination tout Tlran Oriental. Il attaqua alors la Horde 
du Mouton Noir qui avait ravi aux Timourides de la bran- 
che aînée la Perse Occidentale (i). Au cours de cette expédi- 
tion, il entra à Tauris, réoccupa T Azerbaïdjan, et poursui- 
vit les guerriers du Mouton Noir jusque dans les montagnes 
de l'Arménie. Mais en dépit des victoires répétées qu'il rem- 
porta sur eux, il ne put les détruire et dut finalement leur 
laisser à titre de fief T Arménie, T Azerbaïdjan et Bagdad. 

Gomme son père Timour, Chah Rokh fut en relations 
d'ambassades avec la Cour de Chine. Ces relations avaient 
un but commercial. Il s'agissait pour lui comme pour les 
Chinois d'assurer la sécurité des caravanes qui transpor- 
taient en Perse les marchandises chinoises, — principale- 
ment les soieries et la céramique. « Je veux, écrivait à Chah 
Rokh l'Empereur de Chine Yong Lo, que les marchands ail- 
lent et viennent entre nos deux Empires et que ces voyages 
ne cessent plus (2). » Ce fut sans doute dans ce but que Chah 
Rokh envoya une expédition à Kachgar, tandis que les Chi- 
nois s'avançaient jusqu'à Hami. 

Sous le gouvernement intelligent et libéral de Chah Rokh 
et d'Oloug Beg, le Khorassan et la Transoxiane parvinrent 5 
un degré de prospérité inouï. Les conquêtes de Timour 
avaient créé en faveur de ces pays des conditions particu- 
lièrement propices. Les antiques métropoles iraniennes, — 
Tauris, Bagdad, Ispahan, Chiraz — , se trouvant ruinées 
par deux siècles d'invasions tarlares, le centre de la culture 
persane devait forcément se déplacer vers les cités tran- 
soxianaises qu'avait protégées au milieu du bouleversement 
général l'épée des héros timourides. Seules les guerres inces- 
santes du règne de Timour avaient empêché la Transoxiane 
de tirer tout le profit possible d'une telle situation. Mais 
après la mort du Conquérant, dans la longue paix intérieure 

(1) Cf. F. Nève, Exposé des guerres de Tamerlan et de Schah BoUh 
aans VAsie Occidentale, Mémoires de l'Acad. Roy. de Belgique, 1801. 
Ç2/ Cf. Blochel, Introduction, p. 244. 



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I 26 LBS EMPIKES MONGOLS 

qui marqua le règne de Chah RcHeh et d'Oloug Beg, la Trau- 
eoxiane et le Khorassan purent enfin recueillir les avantagea 
de la conquête timouride. Hérat, résidence de Chah Rakh, 
Samarkande, résidence d'Oloug Beg, devinrent alors vrai- 
ment les capitales de l'Asie. Aussi bien tout semblait» à cette 
date, les désiglSer pour un tel rôle. Situées à la commune 
frontière de llran et du Touran, les deux villes devaient 
naturellement s^imposer à l'attention de ces Timouridcs qui 
étaient à la fois les derniers des khans turco-mongols et les 
premiers des chahs de Perse. Enfin, depuis le dernier quart 
du xui° siècle, la civilisation persane faisait des emprunts 
chaque jour plus larges à la civilisation chinoise : les grands 
marchés de la Traiisoxianc. et du Khorassan où venaicni 
aboutir, les caravanes de Chine après la traversée de l'Asie 
Centrale, acquirent de ce fait une importance nouvelle. 

Ce fut sous l'influence de ces divers facteurs que se déve- 
loppa à Hérat et à Samarkande, dans la première moitié du 
xv" siècle, l'admirable mouvement artistique^ et littéraire 
qu'on a appelé la Renaissance Timouride. Ce mouvement 
que Chah Rokh et Oloug. Beg favorisèrent de toutes leurs 
fcM^ces, présenta comme leur royauté un double caractère. 
Il y eut là d'une part, une renaissance de; la civilisation per 
sane, renaissance qui se propagea ensuite du Khorassan vers 
l'Iran Occidental pour s'épanouir à Ispahan, au xvu* siècle, 
dans le classicisme du Chah Abbas. Et il y eut d'autre part, 
création d'une littérature originale, la lUiérutare turqae-djêr 
gâtai qui fut la littérature; nationale des descendants de 
Timour et dont un des plus illustres représentants 
devait justement être un prince timouride, Baber, le 
futur conquérant de l'Inde. Cette littérature trancoxi»- 
naisc qui se forma à la cour des princes timouridea de 
Hérat at de Samarkande, ne cessa d'ailkMirs de s'inspirer des 
modèles du Moyen Age persan ; mais en employant cobuhq 
moyen d'expression le vieux parler des Turcs de Djagataï, 
elle contribua à fixer et à assouplir ce dialecte dont die fit, 
en quelques années, luie des langues littéraires les plus 
nobles de TOrient. 

Chah Rokh eut pour successeur son fils aîné Oloug Beg 



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BISTOCRB DE L'aSIE IVtJ 

qui gouTemait déjà la Transoxianc comme vice-roi. Pen- 
dant les longues aimées de celle, rice-royaoté (1/109-1/1A7) et 
la durée beaucoup plus couiie de son règne (i447-i4/i9)r 
Oloug Beg se montra im des Mécènes les plus brillants de 
U renaissance timouride. Grand amateur d'art persan et de 
littérature persane, il n'était pas moins épris d'esthétique 
chinoise. Il fit venir de Chine et remonter pièce par pièce à 
Samarkande une de ces tours de porcelaine qui étaient le 
triomphe de l'art des Ming. Il fit vraiment de Samarkande ce 
que rêvait Timon r, le centre de la civilisation musulmane. 
D'esprit très ouvert, il s'intéressait notamment à Tastrono- 
mie. Il construisit ù Samarkande un observatoire célèbre et 
fit établir des tables astronomique» qui servent depuis dans 
tout le monde musulman. Son humanité ne le cédait pas à 
son intelligence. Ce petit-fils de Timour l'Egorgeur, fut 
un des princes les plus débonnaires de l'histoire. Malheu- 
reusement» il poussa la bonté jusqu'à la faiblesse et laissa 
tomber en ruines l'héritage de son père et de son aïeul. Il 
fut mal récompensé de sa grandeur d'âme : en 1/1/19, son 
propre fila le chassa du trône et le fit périr. 

L'Empire Timouride, — ou ce qui en subsistait — , tomba 
alors dans l'anarchie. Tandis que les descendants de Timour 
se disputaient l'Iran Oriental, la Horde du Mouton Noir, déjà 
maîtresse de l'Azerbaidjan et de Bagdad, ajouta à ses pos- 
sessions l'Irak Adjémi. Quand cette horde disparut, en 1^67, 
ce ne fut pas sous les coups des Timourides, mais d'une 
autre horde turcomane, celle du Mouton Blanc, qui s'ap- 
propria toutes ses provinces. Un dernier Timouride éner- 
gique, le sultan Abou Saïd, qui régna au Khorassan et en 
Transoxiane de i/i5iî à 1467, voulut recouvrer le terrain 
I>crdu (i). 11 s'avança jusqu'en Azerbaïdjan, mais il fut 
vaincu et tué par les guerriers du Mouton Blanc dans la 
plaine du Karabagh. Cette bataille assura au chef du Mou- 
ton Blanc, Ouzoun Hassan, la pf>8seiSsion de toute la Perse 
Occidentale (Azerbaïdjan, Bagdad, Irak Adjémi et Fars). 

(1) Cf. Barbier de Moynard, Hxtrait de la Chronique persûne de fférat 
par Mouyin eddin Motiéumnedy J. A. 1882, II, 304. 



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128 LES EMPIRES MONGOLS 

Les Timourides ne conservaient plus que le Khorassan et 
la Transoxîane. Ils s'y perpétuèrent pendant près d'un demi- 
siècle encore. L'un d'entre eux, Husseïn-i-Baïkhara qui 
régna sur le Khorassan, avec Hérat pour capitale, de ii68 à 
i5o5, fut un des Mécènes les plus éclairés de l'Orient. Sous 
son gouvernement humain et libéral, le Khorassan redevint, 
comme sous Chah Rokh, le centre le plus brillant de la civi- 
lisation musulmane (i). 

HuiSseïn-i-Baïkhara eut pour ministre le grand Ali Chîr 
qui fut en même temps son confident et son ami (2). Ali 
Chîr (i4/|0-i5oo) est le type du gentilhomme transoxianais 
de l'époque timouridc, affiné par trois siècles de culture ira- 
nienne et devenu lettré comme un compatriote de Sâdi, sans 
cesser d'être magnifique comme un grand seigneur turc. 
Historien, moraliste et poète, il fut par ses poésies turques, 
un des créateurs de cette belle littérature turque-djagataï que 
•devait illustrer après lui son admirateur, le Grand-Mogol 
Baber. Et en même temps par ses poésies persanes, il ne 
fut pas indigne de rivaliser avec Djami. Méconnu par Abou- 
Saïd, il s'était retiré à Samarkande, lorsque Husseïn-i-Bai- 
khara, dont il avait été le condisciple, devint roi du Khoras- 
san. Le nouveau monarque pria aussitôt son cousin 
Ahmed Mirza, roi de Transoxiane, de lui envoyer Ali Chîr. 
Ali Chîr profita de sa faveur pour attirer à Hérat le^ plus 
grands hommes de son siècle. Il protégea los jx^ntros Béh- 
zadé et Chah Mouzzaffcr et les* écrivains persans Mirkhond 
(i/jSS-i/igS) et Khondémir (-i-iOv^o). 11 donna à Mirkhond 
un logement près de son palais, dans un des collèges qu'il 
avait fait construire. C'est là que le célèbœ chroniqueur 
composa son histoire universelle, si précieuse pour l'étude 
des diverses dynasties de la Perse musulmane. Ali Chîr 
avait réuni à Hérat une importante bibliothèque. Il en confia 
la direction au fils de Mirkhond, Khondémir, auteur lui aussi 

(1) Cf. Khondémir, Vie du Sultan ï!usseîn-i-Balkhara, traduct. Ferlé, 
P: 1898. 

(2) Cf. Belin, Notice sur Mir Ali Chîr \evaii, Journal Asiatique, 1861, 
I, p. 173 — et : Caractères, maximes et pensées de Mir Ali Chtr Nevaii^ 
Journal Asiatique, 1866, I, 523, et II, 126. — L. Bouvat, L& débat des 
deux langues de Mir Ali Chir Névaii, Journal Asiatique, 1902, I, 367. 



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HISTOIRE DE L'aSIE I29 

d'un résumé de l'histoire universelle» et d'une biographie 
des hommes illustres. Ali Chîr fut également le protecteur 
du poète persan Djami, avec lequel il échangea une abon- 
dante correspondance en vers. A la mort de Djami, toute 
la ville de Hérat prit le deuil. Husseïn-i-Baïkhara 
porta lui même le cercueil du poète ; Ali Chîr composa 
son oraison funèbre et lui éleva un magnifique mau- 
solée. — Ajoutons qu'Ali Chîr couvrit Hérat de monu- 
ments et de fondations aux noms charmants et pittoresques : 
le Collège de la Pureté, le Couvent de la Purifi- 
cation, THôpital de la Santé, les Bains de la Propreté, les 
Jardins d'Ali Chîr, l'Hôtel d'Ali Chîr ou Hôtel de l'Intimité, 
le Mausolée d'Ali Chîr, avec la Mosquée de la Sainteté, atte- 
nante, etc. 

Hu»seïn-i-Baïkhara était lui-même un lettré distingué. Il 
connaissait à fond la poésie persane et arabe et ses odes 
n'étaient pas loin d'égaler celles d'Ali Chîr. Il avait réuni 
autour de lui les meilleurs peintres du monde musulman. 
Sa cour fut quelque chose comme celle des premiers Médi- 
cis, « cour de raffinés et de beaux esprits où le sultan et ses 
émirs charmaient leurs loisirs dans leurs Trianons de porce- 
laine de Chine, à rimer des mesnévis mystiques, où tout le 
monde était affolé de belles peintures (i). » 

L'histoire des derniers Timourides ne rappelle en rien 
celle des derniers descendants de Tchînkkiz Khan, autres 
héritiers malheureux d'une illustre maison. Leur race n'était 
pas abâtardie. Leur prestige restait intact, à cause de la 
grande ombre de Timour, et aussi parce que la plupart de ses 
descendants gardaient au milieu de leurs revers de brillantes 
qualités de paladins qui s'imposaient à la vaillance turque 
et séduisaient l'imagination persane. Réduits à quelques châ- 
teaux, forcés à la fin, comme Baber, de mener une vie d'aven- 
turiers, ils faisaient encore figure de princes de légende et 
semblaient toujours se mouvoir dans un décor d'épopée. Ils 
avaient perdu l'Empire de l'Asie, mais il leur restait la 
gloire. 

(1) Blochet, Les écoles de miniature en Perse, Revue Archéologique, 
tome II, p. 137 (1906). 

LES EMPIRES MONGOLS 



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l3o LES EMPIRES MONGOLS 

Kn ï5o3, le dernier de ces princes, Babcr, fut chassé de la 
Transoxiane par un seigneur mongol nommé Mohammed 
Sheibani qui était, lui aussi, de noble lignée, car il descen- 
dait directement d'un des fils de Djoudi, fils de Tchinkkiz 
Khan. Baber emportant avec lui ses rêves d'épopée, ses 
dmtis à l'Empire du monde et son génie militaire, se réfugia 
au Caboul, d'où il partit à la conquête de l'Inde, tandis que 
Shcjbani fondait en Transoxiane une nouvelle maison 
royale (i). 



S 7. — VEMPIRE MONGOL ET LE KAPPROCHEMENT 
DES ANCIENNES CIVILISATIONS 



Conséquences mondiales 
de la conquête mongole. 

L'unification de l'Asie par les Mongols bouleversa les 
donnt'cs du commerce mondial <2). L'Asie entière devenue 
un immense Empire, régie par un Ydssak sévère, soumise à 
fies princes attentifs qui veillaient jalousement à la sécurité 
des grandes routes transcontinentales, — ce fut là pour le 
commerce du Moyen Age un fait aussi important que la dé- 
couverte de l'Amérique pour les hommes de la Renaissance. 
Ijc séjour de Plan Carpin et de Rubruquis à Karakoroum, le 
tH^jour de Marco Polo et d'Odoric de Pordenone à Pékin, 
ôijui valurent pour les contemporains de Saint Louis, à la 
Mcoaverte de VAsie. Les grandes maisons de commerce de 
Venise et de Gênes entrèrent en relations directes avec la 
i^crse, l'Asie Centrale et la Chine, pays où, jusque-là, aucun 

(ï) ilL Varahèry, Gcachichle, Uokharas oder TransoàaneftSy SUtUgordy 
1872. — Skrine and Denison-Ross, The hearl ol Asie, hisiary ol Russian 
Tiithtnixin and Central Asitm Khanats, Londres 1S99. -— Czaplicka, The 
Ttirks of Central Asia, ils hislonj and présent day, Oxford 1918. — Nalîv- 
Idni?, Irad. Dozon, Histoire du Uhanal de Khokand, P. 1889. 

(2) Cf. Heyd, Ilisloirc du Commerce du Levant au Moyen Age, Irad. 
Purcy Haynaud, n, 64-253. 



)L 



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HISTOIRB DB l'aSIB i3i 

Européen n'avait pénétré. Llran et rExtrême-Orient, 
rExtrême-Orient et l'Europe se connurent et s'apprécièrent. 
Pour la première fois, les barrières de montagnes, de déserts, 
— et de préjugés — qui séparaient les vieilles civilisations, 
se trouvèrent abaissées, et la notion d'une humanité totale, 
sup&îeure aux divisions de culte et de culture, commença à 
se faire jour. 

Le Ehanat Mongol 4® Perse 
et le commerce du Levant. 

La Perse mongole fut le premier pays appelé à bénéficier 
de cette révolution. Le rôle historique de la Perse est de ser- 
vir d'intermédiaire entre l'Europe, l'Iode et l'Extrême- 
Orient. Ce rôle, elle ne le remplit jamais plus complètement 
qu'à l'époque mongole. Sous la dynastie houlagide, elle rede- 
vint comme à la grande époque abbasside, le principal mar- 
ché de l'Asie Antérieure, et comme à l'époque hellénistique 
le vestibule de l'Extrême-Orient pour les Occid^itaux. 

La capitale commerciale comme la capitale politique de 
la Perse mongole était Tauris. Cette ville avait repris le rôle 
joué à l'époque aU>a6side par la ville de Bagdad. De même 
qu'autrefois Bagdad, elle était le ceptre de toutes les pistes 
de caravanes qui apportaient dans le Levant les richesses de 
l'Extrême-Orient et de l'Inde. Tauris communiquait avec 
l'Asie Centrale et l'Extrême-Orient par la route de caravanes, 
encore fréquentée de nos jours, qui passe par le Ferghana, 
Merv, Reï et Kazvin. Elle communiquait avec le Golfe Per- 
sique par trois pistes : la première, partie de Bassorah, 
remontait la vallée du Tigre jusqu'à Bagdad, et franchissait 
ensuite les défilés du Kurdistan pour aboutir à Maragha, au 
bord du lac d'Ourmiah ; la deuxième partie de Siraf, sur la 
côte du Kirman, gravissait les montagnes du Fars et le pla- 
teau de llrak-Adjémi par Chiraz, Ispahan, Kachan et Koum; 
la troisième, partie d'Ormuz, rejoignait la précédente à Ka- 
chan. La fondation de la ville insulaire d'Ormuz en i33o, 
doubla l'importance de cette dernière voie. 

Les Mongols, adininislrateurs remarquables dès que leurs 



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l32 



LES EMPmSS M0?fG01.S 



conqtiêles se fuient slabilbées, organisèrenl ôévèreineat la 
police de œa roules. Us y établirent un eystèmc de poslaa 
dont la régutanté excitait ladmiration des voyageurs occi- 
dentaux. Le khan Argoun se signala par les sagc^ mc^ui^^s 
qu*îl prit en ce se m. Après lui, le khan Gazan renforça Ips 
lois pour la protection des caravanes, a Gazan rendît le^ 
ptïsies de garde et les habitants des villages silufe sur la 
route responsables des vola cotnmia. A côté de chaque pt»st4?, 
il fit drosser une colonne in^liquant Icffcclif du poste et le 
tarif de la taxe réglementaire, >» 

firâce 5 cet excellent système routlej' qui faisait de Tau- 
rh le point terminuis d un immense réseau de caravanes 
rayonnant sur rEitrême-Orient, Tltide et TAsîe Centrale, Im 
grande cité persane recevail tous les produits prtcîe.ux 
dont les voyageurs italtena ou arabes nous ont laissé lY^nu* 
mération émerveillée : épiées de Tlnsulinde, perler, saphirs 
cl rubis de Geylan et du Malabar, diamants de Vijayanagar 
et de Golconde, énieraud*^ et cornalines de Cambayc, châles 
du Gaehemire, tapis du Turkestan, lapis lazuH du fîadak- 
chan. turquoises de Nichapour, satins, mousselines, brocart* 
et colonnades de Merv, de ThuftSi de Chouster et de Mossoul» 
essences de Chirac et dlspahan, armures damasquinées de 
Géorgie et de Syrie, etc. Ajouter, h toutes ce-s marchandises 
importées, Icë produits de rindmtrie locale : soieries, bro- 
carts d*or, tapis de luxe, -^ et vous comprendrejî l'iidmi- 
ration qu'excitait la vue de cet énorme b.ï/.ar chez les voya- 
geurs occidentaux : a Thom, dit Odorîc de Pordenone, ml 
la meilleure cité qui soit au monde pour les marchaiidiiies. 
Elle vaut plus à son Empereur qu'au roi de France ne vaut 
tout son royaume (t). n 

Tau ris communiquait avec le monde chrétien par deuJt 
routes. La première, qui traversait les montagnes de la 
Grande Arménie, passait par Khoï, Manazgherd, Erzéroum 
et id^ouUssait à Trébizonde sur la Mer Noire, ville qui était à 
celte époque le siège d*un Etat grec indépendant et un des 

(1) Odùric (fe i^réenone^ édition Cordier. p. 20. Cf. MûtGO Polo, éél- 
iton Pauthier , p tî 



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HISTOIRE DE l'aSIE i3S 

principaux marchés du commerce génois. La seconde route^ 
qui traversait les montagnes du Kurdistan et le Taurus, pas- 
sait soit par Erzéroum et Sivas, soit par Van et Diarbékir» 
et aboutissait sur le Golfe d'Alexandrette, dans le Royaume 
de Petite Arménie, à Lajazzo, port fréquenté par tous les 
commerçants chrétiens du xin* siècle, tant Vénitiens ou Gé- 
nois que Marseillais ou Catalans. 

Par Laja2zo et par Trébizondc, les marchands italiens 
affluaient sur le marché de Tauris. Lorsque Marco Polo visita 
cette place en 1294, il y vit le commerce d'exportation au 
pouvoir de» Génois. Une compagnie génoise avait mis la 
main sur la navigation de la Caspienne. La situation privilé- 
giée des Génois dans ces régions s'explique par les avantages 
que leur donnaient d'une part leurs colonies de Crimée, 
d'autre part leiurs traités de commerce avec les Grecs de 
Trébizonde. Au commencement du xiv* siècle, les Vénitiens 
entreprirent de concurrencer les Génois sur le marché de 
Tauris. En 1820, ils signèrent avec le khan Abou-Saïd un 
traité de commerce qui leur accorda toutes facilités pour 
voyager en Perse, y trafiquer librement et qui les exempta 
de tout impôt autre que le paiement des droits de douane. 
« Tout chef de district fut tenu, sur simple réquisition du 
consul de Venise, à fournir aide et main-forte aux sujets 
vénitiens ou à leurs caravanes. Il fut stipulé que ni les cour- 
riers ni les caravaniers vénitiens ne pourraient être arrêtés 
par les autorités locales. Les voyageurs vénitiens purent 
requérir les gardiens des routes royales de leur fournir une 
escorte suffisante. » Un consul vénitien fut accrédité à Tau- 
ris (i324) et en i328 un des membres du gouvernement de 
la République, Marco Comaro, vint en tournée d'inspection, 
visiter les établissements de ses compatriotes dans cette 
ville 

L'ouverture du marché persan présentait un intérêt capi- 
tal pour les Occidentaux. Jusque-là, en effet, les commer- 
çants européens étaient obligés de s'adresser aux sultans 
d'Egypte pour obtenir le^ marchandises des Indes. Depuis 
la chute du Royaume de Jérusalem, Alexandrie avait le mo- 
nopole des épices. Se sachant indispensable, l'intermédiaire 



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l34 LEâ EMPIRE*^ MONGOLS 

égyptien abusait de sa situation pour exploiter cyniquement 
les acheteurs occidentaux. Après être passées par la douane 
égyptienne, les marchandises indiennes arrivaient en Europe 
majorées du 3oo % de leur prix normal. Mais l'Europe qui, 
pondant les Croisades, avait pris l'habitude de ces mar- 
chandises, ne pouvait plus s en passer. Les négociants de 
Venise et de Gênes acceptaient non seulement de payer les 
droits de douane écrasants que leur extorquaient les Mame- 
louks, mais encore de subir les avanies et les mauvais trai- 
tements que ces Musulmans fanatiques leur infligeaient. 

Les khans mongols de Perse, ennemis personnels des 
sultans mamelouks, comprirent très nellcment le parti qu'ils 
pouvaient tirer de cette situation. Ils cherchèrent à ruiner 
l'Egypte en détournant d'Alexandrie vers Tauris le com- 
merce du Levant. Autant en Egypte les droits de douane 
étaient élevés, autant en Perse le gouvernement mongol les 
abaissa. Les Mamelouks molestaient les Occidentaux : Les 
Mongols les protégèrent systématiquement. L'intérieur de 
l'Egypte était interdit aux marchands chrétiens, sévèrement 
porqués dans leure fondachi d'Alexandrie ou de Damiette : 
Toutes les routes de la Perse leur furent ouvertes et Marco 
Polo put parcourir librement les cités mystérieuses du Kir- 
man, du Khorassan et de l'Irak-Adjémi. Avec une clair- 
voyance admirable, les khans de la maison de Houlagou, 
retrouvant sans le savoir la pensée d'Alexandre le Grand, 
voulurent faire do la Perse la principale route commerciale 
entre la Méditerranée et l'Inde. Le khan Argoun proposa for- 
mellement à Guillaume Ade, évoque catholique de Sultanieh, 
de créer un grand port sur le Golfe Pereique et de détourner 
vers ce point tout le commerce de l'Inde. Il songea même à 
lancer sur la Mer d'Oman une flotte qui, postée à Aden, 
aurait interdit la Mer Rouge aux navires venant de l'Inde et 
les aurait contraints à prendre la directic>n du Golfe Tant 
(juc dura la dynastie mongole, la Perse redevint ce qu elle 
avait été à l'époque hellénistique : « le vestibule des Indes n. 



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HISTOIRE DE l'aSIB i35 



Le commeroe de l'Inde 
an XIV* siècle. 

L'Inde, à Tépoque gengiskhanide, restait toujours la terre 
fabuleuse» riche en produits de luxe, en trésors sans prix. 
Les ports du pays mahratte Cambayc, Rarotchi et Tana, au 
Nord de Bombay, étaient les plus grands marchés du monde 
pour les cotonnades, les filés et les écharpes de luxe. Plus au 
Sud, les ports du Malabar et du Travancorc comme Calicut 
et Colam (Quîlon) exportaient le poivre, le gingembre, ta 
cannelle, et en général toutes les épi ces dont les hommes du 
Moyen Age faisaient une si prodigieuse consommation, et 
aussi le cardamome, l'indigo, les diamants et les pierreries 
de toute sorte. Le bon frère Odoric de Pordenonc, émer- 
veillé de tant de richesses, a consacré tout un chapitre à 
décrire « comment le poivre croist et naist au Manibar (i) ». 
L'Inde méridionale était en outre le grand entrepôt des pro- 
duits de rExtrême-Orient, C'est à Calicut et à Coulam que 
les Arabes et les Occidentaux allaient chercher les marchan- 
dises de llnsulinde, épiées fines, girofle, noix muscade, 
aloès, gomme laque, camphre, bois de santal. En outre, 
rinde Méridionale recevait directement les produits de la 
Chine : Les Empereurs mongols établirent des relations sui- 
vies entre les ports du Fo-kien et ceux du Carnatc. Koubilaï 
passa à ce sujet dé véritables traités de commerce avec les 
radjahs du Carnate et du Travancore. Pendant toute la durée 
de la domination mongole en Chine, les jonques chinoises 
apportèrent régulièrement à Cavéripatam, à Coil, a Colam 
et à Ceylan, les ballots de soie brute, les soieries multico- 
lores, les satins, les cendeds et les brocarts d'or ; en échange, 
elles rapportaient en Chine les épiées dont les Chinois fai- 
saient unq consommation plus considérable encore que les 
Européens. Marco Polo a laissé un tableau très précis de 
cette activité : « Il y a en ce royaume (de Malabar) grande 
quantité de poivre et de gingembre et de cannelle et de tur- 
bat et de noix (nmscade). Et on y fait moult fins bougrans 

(1) Odoric de Pordenonc^ édition Cordier, p. 09. 



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l36 LES EMPIBES MONGOLS 

et beaux. Les nefs qui y viennent du Levant leur apportent 
airain et rapportent draps d'or et soie et draps de soie et or 
et argent, girofles et autres espèces subtiles. » Et en bon 
Vénitien Marco Polo s extasie sur « Tépicerie grosse qui vient 
de ce pays et va au Manzy (Chine Méridionale) et en Occi- 
dent )). A Colam notamment « les marchands du Manzy, du 
lievant et d'Arabie viennent à toutes nefs et marchandises et' 
y font moult grands gains ». Marco Polo ajoute d'ailleurs 
que la majeure partie de ce traGc se faisait entre Plnde et 
la Chine par les détroits de la Sonde, le commerce entre 
riode et le Levant par Aden et Alexandrie étant notablement 
inférieur : « Ce n'est pas dix navires qui vont de l'Inde au 
Levant pour cent qui vont au Manzy. » 

Après rindc, le plus grand marché des épiccs était l'Insu- 
linde. Marco Polo écrit de Java : « Cette île est de trop grande 
richesse. Ils ont poivre noir, noix muguctte, garingal, cu- 
bèbcs, girofle et toutes autres épioes. En cette île y a bien 
grande quantité de navires et de marchands qui y achètent 
ei y amènent grandes marchandises dont ils rapportent 
grand gain et profit... Les marchands de Zayton, au Manzy 
(Tsiouen-tchéou, en Chine) en tiraient un grand avoir (i). » 

Dès que les khans mongols de Perse eurent ouvert à tra- 
vers leurs Etats une route directe pour aller aux Indes et en 
Malaisie, voyageurs et négociants occidentaux s'élancèrent 
vers ces terres interdites à leurs aïeux. Elle devenait enfin 
accessible, cette mystérieuse contrée sur laquelle couraient 
alors tant de légendes et dont les Mamelouks d'Egypte dé- 
fendaient si jalousement les avenues! Là encore Gênes arriva 
la première. En i3i5, des agents de la banque génoise dos 
Vivaldi allèrent par la voie Tauris-Ormuz, faire aux Indes un 
voyage d'études. Cinq ans après, des comptoirs génois étaient 
établis à Cambaye, à Tana et sur la côte de Malabar. Au 
Malabar les Italiens eurent la surprise de trouver dans la 
population indigène des coreligionnaires inattendus : les 
chrétiens nazaréens ou thomistes, ainsi nommés parce que 
leurs ancêtres auraient été convertis par l'apôtre Saînt-Tho- 

(1) Marco Polo^ p. 561. 



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HI8T0IBE DE l'aSIE 187 

mas. Ces Nazaréens furent pour les voyageurs italiens des 
auxiliaires précieux. Les récits que firent sur leur compte 
les explorateurs du xiv* siècle, engagèrent la Papauté h 
s'occuper de cette Eglise lointaine. En 1829, le Pape 
Jean XXII créa à Coulam un évêché dont le premier titulaire 
fut le dominicain Jourdain de Sévérac (i33o) à qui succéda, à 
son retour de Chine, le récollet Jean de Marignola (i348). 
En i324 Odoric de Pordenone, lors de son voyage en Chine, 
visita la chrétienté de Coulam qu'il trouva particulièrement 
florissante. 

Les voyages des agents italiens dans Tlnde continuèrent 
jusqu'à la veille de la conquête portugaise. Vers ifiho, le 
Vénitien Niccola de Conti visita le Malabar. En i483 un autre 
Vénitien, Bonajuto Albani, et le Milanais Benedetto de Nove 
traversèrent la Perse, s'embarquèrent à Ormuz et abordèrent 
à Cambaye, sur la côte du Konkan. 

On peut donc affirmer que la conquête de la Perse par 
les Mongols ouvrit au commerce européen la route conti- 
nentale des Indes. Cette route ne se referma de nouveau qu'a 
la chute de la domination gengiskhanide, lors de la restau- 
ration de rhégémonie musulmane en Iran. 

Les routes de commerce à travers 
la Rassie mongole.— Gaffa. 

De même que la conquête mongole en Iran ouvrit aux 
Occidentaux la route continentale de VInde, la conquête 
mongole en Russie leur ouvrit la route continentale de la 
Chine. 

A. la fin du xra" siècle, Meungké, khan du Kiptchak ou de 
la Russie mongole, autorisa les Génois à établir une colonie 
à Caffa sur la côte de Crimée, et les Vénitiens à en établir 
une autre tout près de là à Soldaja. En i3o8, un nouveau 
khan de Kiptchak, Toktaï, chassa les Génois de Caffa, mais 
son successeur Ouzbek leur permit de revenir et il les au- 
torisa même, eux et les Vénitiens, à fonder de nouveaux 
comptoirs à Tana (Azof) et à Bosphoro (Kertch). Les colonies 
génoises de Crimée prirent alors un essor considérable. Le 



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l38 LES EMPmES MONGOLS 

gouvernement génois plaça à leur tête en i3i4 une adminis- 
tration spéciale, VOfficium Gazariœ (i) ou Bureau de Crimée 
qui, d'Italie, fut chargé de diriger les consuls de la Répu- 
blique à Gaffa et à Tana. 

Ce que les Génois venaient chercher en Crimée, c'étaient 
d'abord les produits de la Russie Méridionale, \q poisson 
salé de la Mer d*Azof, les blés de la Terre Noire, les four- 
rures et les cuirs de la Volga. Celaient surtout les soieries et 
les épiccs de ITxtremc-Orient. Les soieries de Chine arri- 
vaient à Gaffa et à Tana, par la grande route des caravanes 
qui partait de Toucnhouang, au Kansou, passait par Hami» 
Bichbalik (2), Almalik (3) sur Illi, Olrar en Transoxiane, 
Ourgcndj (/i) au Kharezm, Saraï et Astrakan sur la Volga 
et aboutissait enfin à la Mer d'Azof près de l'embouchure 
du Don. Quant aux marchandises de llnde et de Tlnsulinde, 
notamment aux épices qui en ce temps-là s'achetaient à 
poids d'or, elles parvenaient à Caffa et à Tana par deux pis- 
tes de caravanes différentes : la première de ces pistes par- 
tait de Péchawer, remontait la vallée ,du Caboul, descendait 
le cours de TAmou-Darya jusqu'à Ourgendj, puis longeait 
la rive septentrionale de la Mer Caspienne jusqu'à Astrakan 
et gagnait de là la Mer d'Azof . La seconde piste partait d'Or- 
muz sur le Golfe Porsique, traversait le plateau de l'Iran du 
Sud au Nord par Kirman et Astrabad, et gagnait ensuite 
Ourgcndj où elle se confondait avec la précédente. 

Un fait montre l'importance de la Crimée pour la récep- 
tion des marchandises indiennes et chinoises : En i3/i3, le 
khan de Kiptchak, Djanibek, s'étant brouille avec les Ita- 
liens, s'empara de Tana et investit Caffa ; aussitôt le prix de 
la soie et des épiccs doubla en Italie. Le marché rie se réta- 
blit que lorsque le khan, s'étant réconcilié avec Venise et 
avec Gênes, leur rouvrit les routes de commerce de l'Asie 
Centrale. Les deux Républiques se hâtèrent de réparer le 

(1) Au Moyen Age, la Crimée était appelée Gazarie, du nom des Kho- 
zares qui l'avaient possédée peodant plusieurs siècles. 

(2) GoutchcB. 

(3) Kouldja. 

(4) Près de Khiva. 

I 



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HISTOIRB DE l'aSIE iSq 

lemps perdu. Venise doubla ses comptoirs de Tana. Quant 
aux Génois de Gaffa, ils profitèrent de la décadence duKhanat 
mongol de Kiptchak pour s'agrandir en Grimée. En i365, 
ils occupèrent, malgré Topposition du khan Mamaï, les villes 
de Soldaja et de Balaclava. 

Les revers pour la colonie génoise de Grimée commen- 
cèrent à la fin du xrv* siècle, quand Tinfluence proprement 
mongole fît place à Tinfluencc turque. En 1895 le conqué- 
rant transoxianais Timour Lcnk, au cours de son expédition 
en Russie, saccagea Tana et, ce qui fut plus grave, Saraï 
et Astrakan. Ces trois villes étaient les grands marchés des 
pelleteries du Nord et le terminus des caravanes chinoises. 
Comme Timour Lenk détruisit aussi Ourgendj et Almalik 
qui étaient les principales étapes de ces caravanes, le com- 
merce transcontinental entre la Chine et la Russie fut in- 
terrompu pour cinq siècles. Entre le monde jaune et TOcci- 
dcnt, rislam turc, ce grand obstacle au progrès humain, 
éleva de nouveau sa barrière. 

Les colonies italiennes de^ Crimée ne firent dès lors que 
végéter. En i/iio, le khan Poulad-beg chassa les Vénitiens de 
Tana. Gênes résista plus longtemps. Elle acquit même un 
nouveau comptoir, Matréga, sur la côte du Caucase, d'où 
elle expédiait aux Mamelouks d'Egypte les esclaves circas- 
siens parmi lesquels ceux-ci se recrutaient. Mais la prise de 
Constantinople par les Ottomans embouteilla la colonie gé- 
noise de Grimée. En 1/175 une flotte ottomane fit capituler 
Gaffa et Soldaja. La Mer Noire devint un lac turc san^ com- 
merce et sans vie. 

Activité économique de la Chioe 
à Tépoque de Marco Polo. 

Par la route maritime des Indes comme par la route conti- 
nentale de la Crimée et du Turkeslan, lès marchands occi- 
dentaux cherchaient tous à atteindre le même but : l'Empire 
Mongol de Chine, ce Cathay 1 1 ce Manzy^ jadis fabuleux et 
dont les récits de Marco Polo. d'Andalo de Savighone et de 
Petro de Lucalongo faisaient une réalité. De fait, la Chine, 



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l4o LES EMPIRES MONGOLS 

au commencement du xiv*' siècle, jouissait d'une prospérité 
incomparable. Les Grand<s-Khans gengiskhanides y ayant 
fixé leur résidence, c'était finalement au profit de ce pays 
que les Mongole avaient conquis le monde. C'était là que les 
descendants des farouches sabreurs mongols avaient entassé 
les dépouilles de l'univers. Et chaque année, de Tauris à 
Séoul, de Moscou à Hanoï, le tribut de l'univers continuait 
à y affluer. Alors et alors seulement, entre une Russie, une 
Transoxianc et une Perse vassales, une Corée, un Tibet et un 
Annam vassaux, la Chine fut véritablement comme le vou- 
laient SCS historiens et ses poètes, VEmpire du MilieUy le 
centre politique et commercial de l'Asie. La réouverture des 
anciennes routes transcontinentales, fermées depuis la fin de 
la période hellénistique et rendues au commerce par l'uni- 
fication mongole, permit à l'industrieuse population chinoise 
de tirer tous les bénéfices économiques de cette incompa- 
rable situation politique. Voyageurs occidentaux comme 
Marco Polo et Odoric de Pordenone ou voyageurs arabes 
comme Ibn Balouta, tous restaient confondus d'étonnement 
devant la prodigieuse activité agricole, industrielle et com- 
merciale de la fourmilière chinoise sous le gouvernement 
intelligent des khans Mongols. 

Il est certain qu'au point de vue économique, la Chine 
bénéficiait à l'époque mongole d'une avance considérable sur 
les autres pays civilisés. En plein xni** siècle, Marco Polo 
constata que presque toute la Chine du Nord exploitait les 
minc^ de charbon, « manière de pierres noires qui se cachent 
dans les montagnes, par veines, et qui brûlent comme bû- 
ches, si qu'elles sont si bonnes que par le Cathay on ne brûle 
autre chose ». L'utilisation des voies fluviales comme routes 
de commerce n'émerveilla pas moins Marco Polo. Il remar- 
qua, notamment l'importance du Yang-tsé-kiang, qu'il ap- 
pellait le Qaian, véritable artère commerciale de la Chine, 
dont il a admirablement compris le rôle : « Il va par ce 
fleuve plus de navires et plus de riches marchandises et de 
richesses qu'il n'en va par tous les fleuves de la Chrétienté. 
Car sachez qu'il passe bien en amont de ce fleuve chaque 
année 200.000 nefs, sans compter celles qui retournent. >» 



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HISTOIRE DE L*ASIB l4l 

Le Grand Canal Impérial, de Yang-tchéou à Pékin, ou, com- 
me disait Marco Polo, dé Yanguy à Cambaluc, rendait aussi 
cTimmenses services, car il mettait les rizières du Kiang-nan 
en communication avec les grosses agglomérations du 
Pe-tchi-li. « Et là (au Kiang-nan) se recueille grande quan- 
tité de blé et de riz, qui se portent à la cité de Cambaluc, et 
kï Grand Sire a fait telles voies par eau que les grandes nefs 
chargées peuvent aller de Cucuy (Koua-tchéou de Kiang- 
nan) jusqu'à la grande cité de Cambaluc, » 

Pour diriger cet énorme commerce intérieur, comme pour 
trafiquer avec l'Inde et Tlnsulinde, il s'était fondé a 
Yang-tchéou, à Hang-tchéou et à Tsiouen-tchéou, de 
puissantes guildes marchandes qui par leur richesse, leur 
cohésion et leur esprit d'initiative, pouvaient rivaliser avec* 
les opulents Métiers des Flandres et les Arts orgueilleux de 
Florence. Marco Polo, bon juge en la matière, parlant des 
guildes de Hang-tchéou (Quinsay), écrit : « Il y avait tant 
de marchands et si riches, qui faisaient tant de marchan- 
dises et si grands, qu'il n'est homme qui sut dire la quantité 
qu'il y en a. Et sachez que les maistres de méticre qui 
étaient chefs de maisons ni leurs femmes ne touchaient 
rien de leurs mains, mais demeuraient si nettement et si 
richement que s'ils fussent rois. Et leurs dames sont aussi 
moult déliée et angélique chose. » L'emploi général du 
papier-monnaie ou tchao, valable dans tous les Etats du 
Grand-Khan, c'est-à-dire dans la moitié de l'Asie, facilitait les 
transactions commerciales et permettait à ces guildes d'en- 
treprendre d'immenses opérations dont l'ampleur et la har- 
diesse étonnèrent Marco Polo. Vingt ans plus tard, celui-ci 
évoquait encore les nefs revenant de l'Inde chargées d'épices, 
poivre, gingembre et cannelle, les jonques descendant le 
Vang-tsé ou remontant le Grand Canal avec leurs cargaisons 
de riz, les boutiques de Hang-tchéou et de Tsiouen-tchéou 
débordant de marchandises précieuses de toute sorte : soie 
grège, soie damassée, camocans et brocarts d'or, samis ou 
soieries lourdes de luxe, tartaires ou vêtements de soie dé- 
corés de dessins, cendals ou taffetas de soie, satins ou tissus 
de Zaylon, etc. Sous la précision commerciale des chiffres, 



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l42 LES EMPIRES MONGOLS 

on sent, à la vue de toutes ces richesses, 1 ame vénitienne de 
Marco Polo soulevée d'un véritable lyrisme. II dresse la carte 
économique de la Chine avec le même enthousiasme que 
Froissart décrivant une bataille ou Commines une belle né- 
gociation. Et le bon Odoric de Pordcnone, pourtant si dét-i- 
ché des choses du siècle, n'est pas loin de oe sentir saisi 
de la même admiration gourmande, devant toute cette opu- 
lence et tout ce luxe. 

Voici, d'abord Cambaluc ou Pékin, la capitale du Grand- 
Khan, et un des principaux marchés de la soie : « Il n'est 
pas jour que, de soie seulement n'y entre mille charretées 
de quoi maints draps d'or et de soie se travaillent. » Puis 
Si-ngan-fou, que Marco Polo appelle Quengianfu^ « cité de 
grant marchandise et de grants arts; les gens y ont soie à 
moult grande abondance» dont ils travaillent draps de soie et 
or, de plusieurs manières ». Au Sc-tchouen, Tching-tou ou 
Sindifou était le grand marché du Sud-Ouest, <( les gens y 
font de moult beaux cendals ». Mais c'est sur les côtes de la 
Chine Centrale et de la Chine Méridionale au Kiang-nan, 
au Tche-kiang, au Fo-kien, que se trouvaient les plus grosses 
agglomérations commerciales. <c A Nangin (Ngan-king) il y 
a grande abondance de soie, car ils font draps d'or et de 
soie de toute manière, moult beaux; et il y a aussi grand 
marché de blé. » A Yanguy ou Yang-tchéou, dont Marco Polo 
fut gouverneur, était le principal marché de riz pour toute 
la région du Bas-Yang-tsé. A Sou-tchéou ou Sigay « les 
gens ont grant planté de soie dont ils font draps d'or et 
autres ; et vivent de métiers et marchandises ». Au Tché- 
kiangse trouvait Hang-tchéou, l'ancienne capitale desSoung, 
restée une des plus grandes places de commerce de l'Asie. 
Odoric de Pordenone qui rap[>elle Casaïe ou Caiasaïe, écrit 
que c'est <( la plus grande cité qui soit au monde », la cité la 
plus cosmopolite aussi : « Des chrétiens et marchands étran- 
gers y a tant que ce me semble une des plus grandes mer- 
veilles du monde comment tant de gens puissent être gou- 
vernés ensemble. » Marco Polo qui connaît Hang-tchéou 
sous le nom de Quinsay, parle avec admiration de l'indus- 
trie et du commerce de cette ville : «^ A Quinsay, on fait 



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HISTOIRE DE l'aSIE l43 

moult grand planté de eucre, si qu'en tout le reste du monde 
on n'en fait tant qu'en cette contrée ; et de ôoie dont il y a 
abondance, que c'est merveille... De cette cité, part un fleuve 
grand qui va jusqu'au port de Ganfu (le Kan-fou des géogra- 
phes arabes), et y a moult grand navire qui vient et va en 
Inde el autres pays étrangei^, portant et rapportant mar- 
chandises en mainte manière. )) 

Enfin, le Fo-tîen possédait les deux grands ports de Fou- 
tchéou, que Marco Polo appelle Fuguy, et de Tsiouen-tchéou 
qu'il appelle Zayton ou Çayion. Par leur richesse et 
leur luxe, les marchands de Fugay inspirèrent au voyageur 
vénitien une admiration voisine de la jalousie : « Et ont 
gingembre et ont gaingal que c'est outre mesure. Et on 
fait à cette cité grand quantité de sucre. Et si on fait grand 
marchandises de perles et pierres précieuses. Car plusieurs 
nefs de l'Inde y viennent qui y amènent moult de chères 
marchandises. » Mais le plus grand emporium de l'Etrême- 
Orient était encore Zayion, c'est-à-dire Tsiouen-tchéou, « le 
port de Zayton, dit Marco Polo, où les nefs d'Inde viennent 
qui amènent les épiceries et autres chères marchandises. 
C'est le port où tous les marchants du Manzy, arrivent. Si 
que pour ce, y vient grand quantité de marcliandiscs et dp 
pierres précieuses et de perles, que c'est une merveilleuse 
chose, et de ce port se portent en la contrée de Manzy, Et 
vous dis que pour une nef (navire) de poivre qui va en 
Alexandrie ou autre port pour porter en terre de Chrétiens, 
en vient en ce port de Zayton cent et plus. Et sachez que 
près de cette cité de Zayton, est une autre cité qui a nom 
Tiunguy (Tekhoua) où on fait moult de porcelaines qui sont 
moult belles (i). » Ces renseignements sont confirmés par 
les voyageurs arabes comme Ibn Batouta (2) qui vante en 
outre les industries de Zayton : <( Le port de Zeïtoûn, dit-il, 
est un des plus vastes du monde ; je me trompe, c'est le 

(1) D'après le lexlc de Marco Polo, édition Paulhler, p. 529. — - Cf. 
Ucyd, Histoire du Commerce du Levant, trad. Furcy Raynaud, II, 247. 

(2) Ibn Baloula visita Zayton en 1345. Il y vit une nombreuse colonie 
de négociants venus de tous les points de la Perse, notamment de 
Tauris, d'ArdéWl, d'Ispahan et de Kazvin,. 



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LES EMPIRES MOî^COLS 



f'ius vaste de tous les ports. J'y ai \u eriviiijn cent jonque^ 
4c grande dimension. Quant aux petites, elles éiaicni innora- 
brablee.., Zeïloun cal une ville grande, superbe où Ion 
fabrique les étoffes danîassées de velours, ainei que celles de 
salin, qui sont appelées de son nom zetloumyyafi. i* Odorîc de 
Fordenonc qui déerit Tsiouen-tehéou sous le nom de Carian. 
nous en parle aussi comme d'un poii de premier ordn?. 
Quant à la villo de Canton, Marco Polo ne nous en dit rien, 
mais Odoric qui y débarqua à son arrivée de IMndep la men- 
tionne sousje nom de Tesculan ou Sincalan^ comme une des 
[klutï grandes vllleâ ehinolâos, u plus grande que la elle de 
Venise Iroia fois »* 

Le marché chinois s'était ouvert aux Occidentaux dans la 
seconde moitié du xni* siècle grâce uniquement à la con 
quêiG mongole, C*csl la conquête mongole qui avait ouvert 
j Bubruquîs et aux frères Polo la roule de TAsie Centrale 
par la Crimée et le Turk<^lan; c e^t elle qui ouvrît aux mê- 
mes Polo et plus tard à Montcorvin et à Odoric de Pordenone 
la route des Indes par le Khanat de Perse. La réaction musul* 
mane au Kiptchak et en Perse, dans la seconde moitié du 
xiv" siècle, obstnia de nouveau simultanément cm deux 
ruute^. Une fois de plus rExtr^me-Orient se trouva séparé 
lie PEuropc par toute la barrière de rislam. Et à la même 
heure, par la révolution de ï.16o. la Chine rompit à son 
tour avec Pétranger et se referma pour phisieurs siècles. 

Le comnierce du Levant 
à l'époque ti mou ride. 

L^s conquêtes de Timour bouleversèrent les conditions 
du commerce de PO rient. Par la destruction de Saraï sur 
la Volga, d Ourgendj sur rAmou-Dar\'a et d'AImalik (Koul J- 
ja) sur Plli, Timour ferma la grande route qui allait de 
Crimée et de Transoxiane en Chine. Par le pillage des 
grandes villes du Golfe Persîque, Bagdad et Chiraz, il arrêta 
le commerce maritime des Indes. Mais en raème temfiis, il 
ouvrît de nouvelles routes terrestres, entre PInde et l'Iran 



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■an 



HISTOIRE DE l'ASIE i45 

Oriental. Et il assura à la Transoxiane une prospérité com- 
merciale inouïe. 

De même gue Tauris sous Houlagou avait remplacé Bag- 
dad, Samarkande sous Timour remplaça Tauris. « Timour, 
dit Cahun, aimait le luxe, les arts, la grande vie. » Dans 
sa chère Transoxiane, le terrible conquérant était tout aux 
arts de la paix. Il y encouragea la sériculture, la culture 
du coton, du chanvre et du lin, couvrit le pays de canaux, 
créa des papeteries, jeta des ponts sur TAmou Darya. Il dé- 
pouilla la Syrie, la Perse et Flnde pour embellir Samarkande 
sa capitale. Il peupla cette ville de tisserands, d'armuriers 
et de verriers enlevés à Chiraz et à Damas. Il y établit aussi 
une colonie de céramistes chinois. Samarkande fut enrichie 
d'une multitude de mosquées, de jardins, de bains, d'hô- 
pitaux. Toutes les denrées précieuses, tous les trésors de 
rOrient s'accumulèrent dans ses bazars. A la suite de l'ex- 
pédition de Timour dans l'Inde, un service régulier de cara- 
vanes fut établi par la route du Caboul entre Delhi et la 
Transoxiane. 

La constitution du grand Empire Timouride depuis le 
Bosphore jusqu'au Gange aurait pu donner un essor in- 
connu au commerce des Indes. Malheureusement l'anarchie 
qui suivit la mort de Timour coupa de nouveau les pistes 
des caravanes iraniennes. Il fallut l'avènement de la Dynas- 
tie Séfévidc pour que la Perse redevînt ce qu'elle avait été 
sous les Gengiskhanides, le vestibule des Indes. Encore la 
tentative des Séfévides en ce sens devait-elle échouer parce 
que l'établissement deè Ottomans en Crimée, à Constanti- 
nople, en Egypte et à Bagdad fermait à la fois toutes les 
vieilles routes continentales ou maritimes vers l'Asie Cen- 
trale et l'Inde. 

Mais déjà la nécessité de trouver à tout prix une nouvelle 
route des Indes avait amené les Portugais à tenter la circum- 
navigation de l'Afrique (i). 

(1) Cf. Henri Cordier, La Découcerle du Cap de Bonne Espérance ; les 
Portugais dans l'Océan Indien, in : Histoire générale de la Chine, III, 
96 et sq. — Slephens, Albuquerque, Oxford 1892. — Wbiteway, Rise ol 
the portugese power in India, Westminster 1899. — Dames, Porlugese 
and Turks in Indian Océan, Journ. R. Asiatic Society, janvier 1921. 

LES EMPIiaS MONGOLS 10 



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I&6 LBS EMPIRES M0NGOI.S 

Résultats commerciaux 
de la conquête mongole. 

En résumé, l'établissement de la domination mongole en 
Chine, au Turkeslan, en P^'se et en Russie, eut pour con- 
séquence de roavrir les routes du commerce transconii' 
nenîal entre VOcciden( el\la Chine, les voies du commerce 
mûrilime entre VOccidenf^ei ilnde\ A cct-égaYd, la oçnquêlc 
mongole eut, au Moyen Age, les mêmes résultats que là con- 
quête macédonienne à Tépoque alcxandrinoc. ^Tcjiinkkiz 
Khan, le chef vêtu de peaux de betes, né «ous une ycHJrte 
de rOnon, cul la môme influence sur le progrès de la civili- 
sation universelle que Télève d*Aristotc. Certes, les Mongols 
étaient loin d'avoir la même culture que les Macédoniens du 
n^ siècle. Mais parce qu'ils courbèrent toute TAsio sous un 
ct)mmandemcnt unique, parce qu'ils se préoccupèrent avant 
tout de favoriser les relations commerciales d'un bout h 
Tautre du continent, leur domination amena la même révo- 
lution économique que jadis l'établissement des Gix>cs en 
Iran et au Pendjab. Et quand ils tombèrent devant la réac- 
tion des éléments indigènes, — élément chinois et élément 
musulman — , les grandes routes commerciales qu'ils avaient 
rouvertes, se refermèix*nt, les barrières qui séparaient 1<^$ 
anciennes civilisations furent redressées. 

L'Art Persan à l'époque mongole. 
L'Architecture. 

Les relations commerciales créées par les Mongols, cessè- 
rent sans laisser d'autres souvenirs que les récils, devenus 
presque fabuleux, d'Odoric de Pordenone et de Marco Polo. 
Mais les rapports artistiques que les Mongols avaient oontri- 
bué à établir, demeurèrent acquis. Dans le domaine de l'art, 
— et ce fut là le résultat durable de la conquête mongole, — 
lo monde iranien ne s'affranchit jamais plus des influences 
chinoises, ni le monde chinois des influences persanes. 

La domination mongole provoqua le rapprochement des 
doux plus anciennes civilisations de l'Asie. KHe qui, finale- 



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HI8TOmE DE l'a8IB i47 

ment, demeura de l'épopée geogiâkhanidc, ce fui la péné- 
iration réciproque de la culture iranienne et de la culture 
de rExtrèm&Orient. La Perse et la Chine se connurent et 
«'apprécièrent. Chacune enrichit son trésor millénaire d'em- 
prunts faits à sa voisine. Les rapports étroits qui aTaient 
existé entre les frères Toulouïdes, Koubilaï et Houlagou, 
continuèrent sous l^irs successeurs. Tauris fut une dépen- 
dance de Pékin et jusqu'à Chah Rokh les souverains de la 
Perse se considérèrent un peu comme des vifte-rois chinois. 

L'influence de la Chine sur l'art persan fut prépondé- 
rante dans la dernière moitié du xni* siècle. Sur les princes 
Mongols habitués depuis des siècles à regarder vers Pékin, la 
Perse ne pouvait, malgré son art exquis, exercer le même 
prestige que la Chine originelle. Houlagou installa à Ma- 
ragha ^ à Tauris des ateliers de céramistes chinois qui ac- 
commodèrent à son goût les traditions locales. « La rêverie 
a mongole, dit M. Al. Gayet, veut des horizons riants et 
« l^urcux. Pour se conformer à ce sentiment, la mosquée 
a persane devient une véritable construction chinoise. Les 
<: dômes ont des courbures de pagodes. La faïence envahit 
« les surfaces... C'est avec les Gengiskhanides qu'elle com- 
(( mencQ à occuper la première place. Les céramistes tartares 
(( adoptent le bleu lapis alternant avec, le bleu tiu*quoise. 
« C'est alors que s'opère l'évolution dont le résultat est de 
<( substituer le carreau de faïence à la brique vernissée, en- 
» gagée dans l'épaisseur du mur. A qui reporter l'initiative 
K de ce mouvement? Aux Mongols sans aucun doute. La 
c{ décoration ainsi obtenue acquiert une suprême finesse. 
K Par contre la fragilité de ce panneau plaqué le met en 
fi ccmstant péril. » (i) 

Cette influence d'ailleurs, n'enleva à l'art persan rien 
de son originalité traditionnelle. En architecture la grande 
école abbasside-seldjoucide continua son évolution dont le 
tf-rmc devait être l'art classique du Chah Abbas. Les prin- 
cipaux monuments de cette période sont : Le tombeau d^ la 
fille d'Houlagou à Maragha, qui rappelle la forme des tentes 

(1) Aîb. Gayct, LVlr/ Persan. (Crès édit.). 



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l48 LES EMPIRES MONGOLS 

mongoles (1260); La tombe d'Oldjaïlou à Sulianieh, <( un 
des premiers exemples, dit Saladin, de la décoration céra- 
mique appliquée en grand » (i3o4) ; — La mosquée Djouma 
de Véramine (i322-i4i2) dont la pureté de lignes et la ri- 
chesse décorative annoncent déjà la grande école Séfévide, 

Sous Timour et Chah Rokh, Samarkandc et Hérat devin- 
rent de véritables musées. Samarkande eut son avenue 
de la Porte des Turquoises, ses kiosques ornés de fresques 
représentant fes prouesses de Timour, ses bains construits 
par Oloug beg, ses villas en porcelaine de Chine, sa cha- 
pelle de VEcho, etc. Hérat eut son Palais du Trône, son 
Palais de Cristal, son jardin de Zobéide, son palais d'Ali- 
Chir. Ce qui nous reste des monuments timouridës de 
Samarkande e^t d'un art exquis. La mosquée ChaJi Sindeh 
construite en 1892 est revêtue toute entière d'un décor de 
briques d'émail rose et de mosaïque de faïence de toutes cou- 
leurs. « Il semble, dit M. Saladin, qu'on ait tendu de grands 
tapis sur les murs. » De fait c'est à ses admirables motifs 
de tapisserie que la Perse timouride empruntait le décor de 
ses faïences. La mosquée funéraire de Touchouk Bika, sœur 
de Timour, à Samarkande (1371), présente une architecture 
d'une belle simplicité classique avec une décoration poly- 
chrome en terre cuite d'une éblouissante richesse. <( Il est 
singulier de voir à quel point se sont fondues les deux in- 
fluences extrême-orientale et persane dans le tracé des or- 
nements et la répartition des couleurs. » Quant au célèbre 
Gour-Emir de Samarkande, ou mosquée funéraire de Timour 
(ii4o5), il est coiffé d'un de ces dômes en forme bulbeuse où 
excellait la virtuosité des architectes mongols (i). 

Si tous les monuments houlagides et timourides emprun; 
tent à la tapisserie la décoration de leurs mosaïques de 
faïence, c'est donc le fait des Mongols. Chez le Mongol 
nomade tout le luxe consistait dans l'application de bro- 
deries et de tentures sur les parois de la tente. TJne fois de- 
venu sédentaire, il demanda à ses palais et à ses mosquées 



(1) Cf. Blochet, Les Inscriptions de Samarkand. Le Gour Emir (Revue 
Archéologique», 1897, I, 07.) 



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HISTOIRE DE l'aSIE 1^9 

de lui donner, par les applications de céramique, une im- 
pression analogue. Djihan Chah de la dynastie turcomane 
du Mouton Noir (1437-1467) continua à cet égard les tra- 
ditions des Timourides. La Mosquée Bleue, qu'il éleva à 
Tauris, donne aux yeux la même fête de couleurs, somp- 
tueuse et douce, que les plus précieux tapis de Ghiraz ou 
d'Ardébil. 

L'Art persan à l'époque mongole. 
La miniature et la céramique. 

L'influence chinoise est particulièrement sensible dans la 
peinture persane de l'époque mongole. 

Le sentiment de la nature chez les miniaturistes persans 
provient en grande partie de l'influence exercée sur eux par 
la peinture chinoise bouddhique. Sur la ' portée de cette 
action, les plus éminents orientalistes sont d'accord. « Les 
premiers livres illustrés, dit M. Migeon, apparaissent en 
Perse avec la dynastie des Mongols. L'influence chinoise est 
nettement marquée dans tous les livres à miniatures de cette 
époque, et on peut se demander qui les exécutèrent — des 
artistes persans éduqués dans les écoles chinoises, ou des 
artistes chinois attirés en Perse. On constate une analogie 
d'esprit, de style et de caractère entre les miniatures persanes 
et certaines peintures chinoises ou japonaises, plus particu- 
lièrement celles de la vieille Ecole japonaise aristocratique 
de Tosa et ses beaux makimonos. » Et M. A. Gayet dit de 
même au sujet des miniatures persanes de l'époque qui 
pous occupe : « Composition, compréhension du dessin, de 
la perspective, de la lumière, de la couleur, des lointains, 
sont Celles des Chinois. Si l'on tient compte des rapports de 
la Chine avec la Perse sous les Gengiskhanides, on se trouve 
amené à croire que les Chinois furent, en peinture, les maî- 
tres des Persans, de même qu'en architecture et en céra- 
mique. » Il suffit, pour se convaincre de la vérité de ces con- 
clusions, de parcourir à la Bibliothèque Nationale (i) les mi 

(1) Supplémcnl persan, n* 1.113. 



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l5o LES EMPIRES MONGOLS 

nîatures de la Chronique de Réchid eddin qui datent du 
ligne d'Oldjaïtou, et celles de la splcndide Apocalypse de 
Mahomet (i) qui fut exécutée à Hérat «ous le règne de Chah 
Kokh. Dans ce dernier ouvrage, surtout, le mélange des 
influences s'accuse nettement : Dans un irréel décor d'Ex- 
trême-Orient, aux nuages en forme de tchi ou de dragon, 
la vierge Al-borak et des anges aux visages poupins, aux 
yeux en amande forment le cortège du Prophète, délicate 
figure aristocratique, à la barbe soignée, à l'attitude réser- 
vée — , et c'est en quelque jardin de l'Asie Centrale, la ren- 
contre d'un jeune seigneur persan avec un groupe d'enfants 
chinois (2). 

La fusion des influences persanes et chinoises aboutit, à 
l'époque Timouride, dans les écoles de peinture de la Tran- 
soxiane et du Khorassan, à un art véritablement exquis (3), 
Le milieu était favorable à un tel épanouissement. « L'épo- 
que timouride, dit Migeon, fut une époqufe de libre expan- 
sion artistique, où, dans les villes comme Hérat et Samar- 
kande, tout devait concourir à l'éclat d'un moment unique 
dans les fastes de l'Orient. » Lo farouche Timour lui-même 
lisait à ses heures les vers de Hâik et de Nizami et faisait, en 
dépit du Coran, exécuter son portrait et le portrait des siens : 
dès qu'il s'agissait d'art, ce n'était plus un guerrier turc, 
c'était im grand seigneur persan et si l'on veut comprendre 
son rôle dans l'histoire de la civilisation, c'est comme roi de 
Perse qu'il faut l'envisager. Après lui, tous ses descendants, 
les plus insignifiants comme les plus belliqueux, eurent à 
cœur de protéger les peintres et les poètes. L'Ecole de minia- 
ture qui fleurit à leur Cour, à Hérat et à Samarkande et qui 
continua, après leur chute, à prospérer en Transoxiane sous 
le sceptre de leurs successeurs Sheïbanides, fut une des plus 
remarquables du monde musulman. Le développement de 
cette école va de l'avènement de Timour en i365 à la mort 

(1) Supplément iurc, n' 190. 

(2) Cf. Cl. Huart, Les calligraphes et les miniaturistes de VOrient mu- 
sulman, p. 330 (Paris, IDOS) et Blochet, Les écoles de miniature e» Perse 
(Revue Archéologique, II, 1905, p. 134.) 

(3) Cf. Blochel, Les écoles de miniature en Perse, Revue Archéologi- 
que, t. II, année 1905, p. 130 et sq. 



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HISTOiBE DB L ASIE Ii>I 

Panni les 

chefs-d'œuvre qu'elle nous a laissés, citons après M. le Mar- 
quis de Treesan (i) quelques merveilles : Vn Leïîah ci Medj- 
noun, de la collection H. Vever, art du Turkestan, du milieu 
du xv*^ siècle — ; un Couple d'amoureux de la Collection 
Vevcr, art Iransoxianais de la fin du xv*' siècle ; — une Reine 
diadémée tenant une coupe d'or, par Mehmcd Mourad 
Semerghandi, collection Vever, art transoxianaî» du xvi® siè- 
cle ; — le portrait de Moitrod, fik d*Akbar, par Bayoud, col- 
lection Cartier, école de Boukhara, xvi* siècle^ Et parmi les 
peintures de manuscrite de la Bibliothèque Nationale repro- 
duites par M. Blochet (2), que de merveilles encore, dues 
aux artistes inconnus du khorassan timouride ou . de. la 
Transoxiane sheïbanidc ! Que de génies anonymes comme 
cet artiste de Hérat, qui, après avoir travaillé pour le Timou- 
ride IIusseïn-i-Baïkhara, enlumina pour le Sheïbanide Koudj- 
koundji les œuvres du grand humaniste turc Mir Ali Ghir 
Névaii (vers 1527) ! (3). Mentionnons seulement, parmi 
les chefs-d'œuvre des chefs-d œuvre : Le cheik de Sanaan 
adressant un discours à une jeune femme (/i), — la Chasse 
de Bahram Gor et de sa favorite {b) , — Bahram Gor dans son 
harem (6), — Khosroès Anoschirvan à cheval dans son jar- 
din, par le pdntre Mahmoud (7), — le Sultan Sandjar ren- 
dant justice à une vieille femme, peinture de Mahmoud, 
datée de i545 (8), — le Sultan Malck-es-Saleh squs un dais 
dans un jardin (9), etc. 

Avec les dernières de ces œuvres, nous arrivons à l'Ecole 
Séfévide. C'est à Hérat. sous le règne du Timouride Husscïn- 

(1) De Trcssan, La peinture en Orienl et en Extréme-O rient, in : UÀrt 
et les Artistes, octobre 1913, p. 41-44. 

(2) Blochel, Peintures de manuscrits arabes, persans ei turcs de 
'la Bibliothèque Nationale, Paris 1911. 

(3) DIochet, Les écoles de miniature en Perse, Revue archéologi- 
que, t. n, p. 135 et 140 (1905). 

(4) Blochel, Peintures de manuscrils..., planche 15. 

(5) Blochel, pi. 16. 

(6) Blochel, pi. 17. 

(7) Blochel, pi. 20. 

(8) Blochel, pi. 22. 

(9) Blochet, pi. 27. 



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l5a I-£S EMPIItES MONGOLS 

i-Bajkhara {ihO-'U^oj) que débtila le gnmt! Behzadt^ qui fut 
par la suite le iMjiiitre attitré de Chah Ismaïl et l'un de^ fon- 
dateurs de 1* Ecole persane Séfévide. A Tart élégant et nobIi% 
mais encore trop sec de 1 époque lioiouride, il ne manquait 
qu'un peu d'abandon pour devenir partait. C'est c^l aban- 
don et celt^ graev voluptueuse que devaient lui donner les 
maîtres Séfévide^i, et alons commença l'i^poque classique de 
la miniature persane, la grande époque du Chah Abbas, 

Plun encore que rarchiteclurc et la |M>inture, les arts mi 
neurs de la Perse mongole subin?nt rinOuence chîiîoîse. Hou- 
lagoUi on l'a m, avait atlîré chez lui dos équipes entières de* 
eéramîstes chinois. Ces immîgnW continuèrent en Perse à 
pioduire des œuvres aux décors si parfailcment chinois* 
qu'on les a cru impoitée^ de TExtrème-Oricnt : Ne sont-oe 
paSj eu effet, des œuvrer chînuiîïes que ces faïences et ces 
jjorcelaines blanches, cependant fabriquées à Tauris ou :i 
Marsgha, mais qui aont décoréeé avec le dragon de Fô, avec 
le phénix Fong-hoang, avec K* ftCcher de longévité boud- 
dhique, avec les feuilles de nénuphar dc^ Soung ? Sous les 
Timouridés, la céramique persaïïe continua a s'inspirer de la 
Chine. Oloug Beg fit même élever à Samarkande une tour 
de porcelaine dont lous les morceaux venaient de Chine. 

Mt-mes observations pour la tapisserie. Dans la fabrication 
des tapis persans d époque houlagîde ou limoaride, des 
délai k d'ornementation chinoise apparaissent mus cesse au 
milieu de scènes purement persanes : le nuage chinois en 
forme de ichi, le fong-hoang, le faisan doré, le dragon 
céleste se mêlent dans les rei>résenlations de chasses ou le^ 
combaU d'animaux, aux espèces cl aux décors de 1*1 ran, 

Linilucnce chinoise dans ces domaines devait f^lro si 
durable que longtemps après la chute des Mongols et des 
Timoundes, an ^vf î^iècle, le Chah Abbas devait appeler eu 
Perse de ne n; . ÎÎ^-h c* lonicâ de céramistes et de tisserands chi- 

lîOÎS. 



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■«^Ék 



HISTOIRE DE l'aSIE iSi 

!■* Art chinois à Tôpoque mongole. 
Tchao Hong-fou. 

Inveonsement, la Chine des Youen (i) se pénétra d'in- 
fluences iraniennes (i26o-i368). Nombreux étaient à la 
Cour de Koubilaï les gens de la Perse, du Khorassan et de 
Transoxiane. « Ce fut alors, dit M. Paléologue, quiejes bron- 
ziers chinois et bientôt les céramistes, commencèrent de don- 
ner à leurs vases certaines formes ovales, des évidements de 
goulot, des renflements de col, des évasements de bords, des 
courbes d'anses, des panses sphériques ou lenticulaires, des 
couvercles piriformes, que ni Fart ancien ni Tart boud- 
dhique n'avaient connus. En même temps apparurent dans 
le décor des motifs plus cursifs, des arabesques plus variées, 
des rinceaux d'une élégance plus allongée, — le style des 
bordures devint plus gavant, on vit figurer dans l'ornemen- 
tation des palmes, des pampres, des tulipes et des iris. » Ce 
caractère persan se retrouve en certaines aiguières de l'Epo- 
que Youen, dans les surahés, brûle-parfums et gourdes 
plates de la même époque. Le verre émaillé fut introduit 
en Chine par les Persans. Ce sont encore des Persans qui on! 
fait connaître aux Youen le procédé byzantin des émaux cloi- 
sonnés (fin du xni* s.). En céramique^ le bleu de cobalt avait 
été importé en Chine par les Arabes dès le x* siècle. Au xiif 
arriva de Perse le procédé de la peinture de cobalt sur porce- 
laine crue, procédé déjà usité pour le décor des faïences per- 
sanes. 

Réagissant contre le confucianisme des Soung, religion 
nationaliste d'une Chine repliée sur elle-même, les Youen 
favorisèrent le Bouddhisme, religion universelle, qui conve- 
nait au maître de tout l'Extrême-Orient. Koubilaï, on l'a vu, 
fit de son ami Pagspa, un pape tibétain. De cette renais- 
sance bouddhique la peinture se ressentit heureusement et 
le célèbre Yen Hoéï (1280) traduisit dans ses tableaux le 
regain de ferveur religieuse. 

Au point de vue de la technique, les Mongols pouvaient 

(1) Rappelons que Youen est le nom chinois de la Dynastie mongole 
issue de Koubilaï. 



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l54 LES EMPIRES MONGOLS 

mal goûter la monochromie savante et rirapressionnîsmc 
délicat de TEcole de peinture chinoise du Sud. Le style chi- 
nois du Nord, avec son dessin vigoureux, sa facturo 
robuste, son coloris brutal, leur plaisait d'avantage ; ils 1«* 
firent triompher. <( Le tempérament de la Chine du Nord, 
positif, puîissant, domine alors sur la rêverie é^rdue du 
tempérament du Sud... La peinture des Youen prend des 
caractères nouveaux, plus accessibles à la mentalité euro- 
péenne* parce qu'ils sont plus simples et plus directs... Les 
vieux maîtres des Tang revinrent en faveur. L'enluminure 
violente, la couleur séparée du dessin, prêtaient à des œuvres 
appuyées et vigoureuses, telles qu'elles pouvaient plaire a 
d'incultes baibares. Mais les rechercher de Tâge Soung 
n'avaient pas été inutiles. Lorsque, sous ces influences, on 
revint à la couleur, on profita de ce que la pratique du mo- 
nochrome avait apx^ris au peintre (i). » 

Le plus grand artiste de Tépoque mongole fut Tchao 
Mong-fou, paysagiste et animalier (i25/j-i322) (2). Appa- 
renté à la famille impériale des Soung, Tchao Mong-fou 
s'était, au moment de la conquête mongole, retiré dans la 
solitude. Mais en 1286, il se rallia au gouvernement de Kou- 
bilaï, et devint membre des Ilan-lin et peintre officiel de la 
Cour. 

On peut apprécier le talent de Tchao Mong-fou paysa- 
giste par les peintures sur soie du British Muséum ou par 
celles que Tlmpératrice Tseu Ili a offertes au Musée Gui- 
met (3). M. Bushell décrit ainsi un des paysages du British : 
a Un lac. Dans un coin, une île avec un pavillon à terrasse 
vers lequel se dirige un bateau portant deis visiteurs. On 
aperçoit dans un autre bateau des pêcheurs tirant leur fijet. 
Los montagnes dans le lointain. Les collines revêtues de 
pins au premier plan ; un bouquet de saules en face d elles, 
et des roseaux, qui, le long de la rive, ondulent sous le vent, 

. (1) R. Pctrucci, Les peintres chinois, p. 87. 

(2) Cf. R. Pctrirêci, Tchao Mong-lou. Revue de TArl Ancien cl Moderne, 
10 sep. 1913, p. 171. 

(3) Tchang Yi-lchou el Hackin, La peinture chinoise au Miisée Ghi- 
mel, pi. II. 



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HISTOIRE DE L ASIE ibD 

\ 

forment un ensemble pkin d'agrément et de noblesse (i). » 
Mais c'est surtout comme animalier que Tchao Mong-fou, 
à l'exemple des grands maîlres de Tépoque Tang, mérite de 
retenir notre attentiop. Nul ne l'a dépassé ccwmmc peintre 
de chevaux. Nos collections européennes renferment plu- 
sieurs de ses compositions en ce genre, dont chacune est un 
chef-d'œuvre. Le Musée Guimet, notamment, possède de 
lui une peinture sur étoffe représentant quatre chevaux au 
vert., dont l'un se roule sur l'herbe en un mouvement admi- 
rable de naturel (2). La Colleclîon Pctrucci possède cfe même 
de l'chao Mong-fou ou de son école, des « chevaux pais- 
sant )) et un « cavalier lavant les jambes de son cheval » (3) 
et la Collection Henri Rivière, un « cavalier sanglant son 
cheval w, et une « halte de chevaux et de voyageurs », d'une 
vigueur inimitable (4). Dans cette manière solide et large, 
Tceuvre la plus puissante du maître chinois est sans doute le 
Cheval échappé de la collection A. Kahn : « Un cavalier 
vient d'être désarçonné. Il s'est relevé à peine et, son fouet 
maintenu par une courroie autour du poignet, il court avec 
cette démarche lourde et gauche des Mongols, auxquels les 
Jambes, arquées par l'ifâagc presque constant du cheval, 
donnent une allure particulière. Quant au cheval, il s'élance, 
sa longe traînant sur le sol, dans un élan irrésistible, dans 
une allure violente et têtue, exprimée avec un sens vraiment 
profond du caractère de l'animal. Un camarade du cavalier 
désarçonné s'est lancé à la poursuite de l'animal rétif ; il a 
rendu toutes les rênes à sa monture en plein galop, et il 
tient cette longue perche munie d'un nœud coulant au 
moyen de laquelle les Mongols domptent leurs cour- 
siers (5). » 

Comme on le voit par ces lignes, les œuvres de Tchao 



(1) Bashcll, op. cit., pi. 232. Sur les rouleaux de Tchao Mong-fou au 
Bntish Muséum, cf. Binyoo, Toung pao 1905, p. 657. 

(2) Tchang Yi-lchou «t Hackln, op. cit., pi. VII. 

(3) Petrucci, Revue de lAri Ancien et Moderne, article cité p. 184. 
(4j Petrucci, ibid., p. 180 et 183. 

(5) Chavannes et Petrucci, La peinture Chinoise au Musée Cernuschiy 
Ars Asialica, I, 1914, planche XX et p. 38. 



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lb6 LES EMPIRES MONGOLS 

Mong-fou et de son école, indépendamment de leur valeur,, 
nous intéressent comme documents historiques sur une des 
périodes les plus passionnantes de Thistoire. Cet artiste fut 
le contemporain de la grande épopée mongole et ce sont les 
héros de cette épopée qu'il a fait revivre devant nos yeux. 
« Tchao Mong-fou, dit R. Petrucci, a représenté, parmi ses 
palefreniers ou ses soldats montés, les diverses races que la 
vague mongole avait fait déferler sur la Chine. Tantôt ce 
sont des Chinois du Nord, la tête enfermée dans un serre- 
lete d'étoffe, le pantalon bouclé au-dessous du genou ; tantôt 
des Tatars, .des Mongols au bonnet de fourrure, des Musul- 
mans du Turkestan, au type sémitique, au turban blanc, 
aux lourdes boucles d'oreille... Nomades, chasseurs, grands 
seigneurs et palefreniers, Tchao Mong-fou les a tous évo- 
qués à tour de rôle ; à tous il à su donner leur caractère 
propre et jusqu'à l'expression individuelle qui jaillit de leur 
geste ou de leur physionomie. De même, il a peint le petit 
cheval tatar des plaines mongoles comme les belles bêtes de 
TAncicnne Transoxiane qui venaient en tribut à travers le 
Khotan jusqu'à la Cour de Chine (i). » 

La collection Bushell possède un superbe portrcdt de chas 
sear tangoute par Tchao Yong, fils et disciple de Tchaa 
Mong-fou : ce C'est, dit M. Bushell, le portrait pris sur le 
vif, d'un guerrier dont les compagnons envahissaient alors 
la Russie et la Hongrie. Le poney noir au trot est marqué 
d'une étoile blanche au front. Ses quatre pieds blancs, sa 
petite tête alerte, son long corps souple et sa queue nouée 
en font un beau représentant de la vigoureuse race mongole. 
Quant au cavalier, vêtu de fourrures, avec sa petite toque 
fourrée et couronnée d'une aigrette de plumes de faucon^ 
avec SCS grosses boucles d'oreille, on pourrait encore aujour- 
d'hui le rencontrer sur les frontières septentrionales du 
Tibet. Assis droit sur sa selle, pressant les flancs de son che- 
val de ses bottes de cuir munies d'éperons, serrant vigou- 
reusement de ses deux mains les rênes auxquelles sont atta- 
chés los pieds du cerf qu'il vient de tuer à la chasse, il porte 

(1) Cf. Petrucci, Rei\ de VArt Ancien et Moderne, article cité, p. 181. 



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HISTOmS DE l'aSIE l^'] 

sur le bras gauche son petit arc et un carquois plein de 
flèches, tandis qu'un faisan pend derrière lui près de sa selle 
en peau de léopard (i). » 

Ce chasseur, de taille médiocre, aux cheveux noirs, à la 
peau jaunâtre, à la face plate, aux pommettes larges, c'est 
parce qu'il était venu, au trot de son petit cheval ébouriffé, 
que les deux plus vieilles civilisations de l'Asie, la Perse et 
la Chine, s'étaient connues et pénéti^es ; que de nouvelles 
formes d'art étaient apparues ; que d'immenses voies com- 
merciales s'étaient ouvertes ; que toutes les religions, toutes 
les races, toutes les cultures, s'étaient mêlées et avaient coha- 
bité en paix pendant un siècle sur ces antiques terres 
d'Asie. Maintenant il retoujmait dans la steppe, rêver du 
passé au fond de sa yourte inconnnue, après avoir gouverné 
les trois quarts de l'ancien monde et créé la plus vaste et 
aussi la plus tolérante, la plus intelligente domination qui 
ait été... Il retournait au pays natal, le chasseur nomade, et 
derrière lui la Perse et la Chine s'organisaient pour de nou- 
velles destinées. 



1) BushcU, VÀrt Chinois, traduction d'Ardenne de Tizac, planche 233, 
pages 313 et 333. La colleètion Doucet possède dans le môme style un 
Cavalier mongol rentrant de la chasse, qui semble de Tchao Mong-foii 
lui-môme. Cf. Pclnicci, R. A, A. E. A#., art. cit. p. 179-181 et : Chavannes 
et Pelrucci, La Peinture chinoise au Musée Cernuschi, « Ars Asialica », 
I, 1914, p. 39 cl pi. XXI. 



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GÉNÉALOGIE DES GBNGISKHANiDBS 



Tghinkkiz-Khan 

(trand Kban des Mongols 

de 1206 à 1227. 



Djoumii 

f 



Batou 

Khaa 

de Kiptchak 

(Russie fiLon- 

gole)1227-t25a 



1 

Bkrékê 

Khan 

de Kiptchak 

f25e-1265. 



Khaor Mongols de Russie. 



DjAGATaï 

Khan 

du Tarkestan 
1247-1252. 

Kbans 

MoogqUi 

du Turkestan. 



GOUYODK 

Grand Khan 

des Mongols 

1246-1248. 



i 

Ogodaï 

Grand Khan 

des Mongols 

1229-1241. 



1 
Kabiii 

l 
Kaï&ou 

Prince de rili, 
prétendant 
à l'Empiro. 
1264-1301. 



\ 

TOOLOVÏ 

BêgtBt 

de rKoipirt 

mongol 

1227-lSSf^ 



K0UTCH»U 
I 

ShiiUmeuii 



TCHAPAR 



Meungkk 
Grand Kban 
doB Mongola 

1251-1257. 



KOUBILAI 

Grand Khan 
des Mongols 
et empereur 

de Chin(> 

1267-1294. 
1 ' 

TCHINOHI.V 

I 
TiMOUR 

Grand Khan 
des Mongols 
et empereur 

de Chine. 

1294-1307. 

Kiupereura Mongols 
de Chine 
1307-1370. 



^ I 

HOULAGOU 

Khan de Perso 
1256-1265. 



Abaga 

Khan de Perse 

1265-1281. 



Argoun 

Khan do Perse 

1284-1291. 

I 



I 



Khan de Perse 
. 1295-13M. 



Takoudar 

Ahmed 

Khan de Perse 

1281-1284. 



Kaïkhatou 

Khan de Perse 

1291-1295. 



\ 

Abikboka 
Prince de 
Earakoroum 
prétendant 
à l'Empire 
1257-1264. 



TarakaV 

I 

Bkïùov 

Khan do Perse 

1295. 



Oldjaïtov 

Khan de Perse 

1304-1316. 

î 

. AbOV-SAî;!)' 

Khan de Perse 
1316-1336. 



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ELEMENTS DK BIBLIOGRAPHIE DU CHAPITRE PREMIER 



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bot, Histoire de Mar Jaballah 111, patriarche nestorien, Paris 
1895. — A. Rémuflat, Mémoire sur les relations des Mongols 
avec les rois de France^ (Mélanges Asiatiques). — Douillane 
de Lacoste, Au pays sacré des anciens Turcs et des Mongols, 
P. 1911. 



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CHAPITRE II 

LA PERSE AUX TEMPS MODERNES 

§ I. — UEPOQUE SEFEVIDE 



Affranchissement 
de la i^ce iranienne. 

Après la disparition des Timourides, la Perse tomba dans 
Fanarchie. Deux hordes turcomanes, celle du Mouton Noir 
et celle du Mouton Blanc, se disputèrent le pays. La seconde 
Gnit par remporter et son chef, Ouzoun Hassan, s'étant 
rendu maître de TAzerbaidjan, de Tlrak Adjémi, de l'Irak 
Arabi et du Fars, fit un moment figure de roi de Perse 

(1467-1478). 

Ces hordes constituaient Tarrière-garde de la grande inva- 
sion turco-mongole qui, pendant quatre siècles, avait occupé 
riran. Durant ces quatre siècles, toutes les tribus de la 
sieppe, Turcs Ghaznévides, Turcs Seldjoucides et Turcs Kha- 
rezmiens, Mongols du Gobi et de Transoxiane, avaient placé 
leurs chefs sur le trône des Rois des Rois. Mais la race per- 
sane, forcée de subir le joug de son ennemi héréditaire^ 
n*avait pas abdiqué. Le maître pouvait être Turc, les nomades 
du Touran pouvaient camper à demeure aux portes des villes 
persanes, — dans les villes mêmes, le Tadjik, l'Iranien 
sédentaire continuait son labeur traditionnel; iljenait le 
bazar et les bureaux, il avait le commerce et les métiers ; 
c'eet lui qui cultivait le champ et le jardin ; les fonctions 
publiques lui étaient réservées, même eous des maîtres turcs, 
car il était seul capable de les remplir. Il était l'élément utile 
d'une société où le Turc n'était qu'un parasite. Sa natio- 

LB8 EMPIRES MONGOLS * Il 



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l62 LA PERSE AUX TEMPS MODERNES 

nalité n*avaH pu être entamée, car il conservait sa langue et 
sa religion. La langue persane, ce parler élégant et harmo- 
nieux qu'on a appelé le florentin de l'Asie, avait résisté à la 
concurrence dç l'arabe. A plus forte raison lésista-t-elle à 
la concurrence du turc, Tidiome le plus pauvre de l'Orient. 
Quant à la religion de la Perse, c'était toujours la confession 
chiite, sorte de protestantisme musulman qui, s'opposant 
aux doctrines orthodoxes proférées par les Arabes et les 
Turcs, était' un des plus sûrs remparts de la nationalité ira- 
nienne. 

C'est du milieu oii la ferveur chiite était la plus intense, 
de la secte des Soufis, que partit, au milieu du xv"* siècle, le 
mouvement d'indépendance nationale. Le promoteur de ce 
mouvement, Djouneïd, était un soufi d'Ardébil en Azer- 
baidjan, d'où le nom, donné plus tard à «a maison, de dynas- 
tie des Soufis ou des Séfévides. Sa réputation de sainteté lui 
permit, en pleine domination turcomane, de ee créer une 
petite principauté autour de sa ville natale. La horde turco- 
mane du Mouton Blanc qui possédait la Perse Occidentale, 
ayant essayé d'arrêter le mouvement séfévide, Chah IsmaïK 
petit-fils de Djouneïd, coi^imença la guerre de l'indépen- 
dance. En seize années de lutte ininterrompue, il enleva aux 
guerriers du Mouton Blanc, Tauris et TAzerbaidjan (i5oo), 
l'Irak Adjémi (i5o2), Bagdad et le Fars (f5o8), tua leurs 
chefs et détruisit leur horde. 

La Perse Occidentale était délivrée. Restait à reconquérir 
l'Iran Oriental sur les Turcs de Transoxiane. Une puissance 
nouvelle s'élevait alors parmi ces derniers. Dans les pre- 
mières années du xvi" siècle, un chef turco-mongol, Moham- 
med Sheïbanî, qui se rattachait à la famille gengiâkhanide, 
s'était rendu maître de Boukhara et de Samarkande, en chas- 
sant le roi timouride de Transoxiane, Baber, le futur con- 
quérant de l'Inde. En i5o5, Sheïbani enlerva de même le 
Khorassan au fila de IIuaseïn-i-Baïkhara, dernier roi timou* 
ride de cette province. Les Sheïbanidcis avaient donc obtenu 
tout l'héritage Timouride, lorsque Chah Ismaïl kur déclara 
la guerre. En i5io, il vainquit et tua Mohammed SheîbaBi 
dans une grande bataille pi-èa de Merv. Celte victoire donna 



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HISTOIRE DE l'àSIE x63 

à la jeune dynastie séfé\ide Hérat, Balkh et tout le Kho- 
rassan. 

•La réunion de l'Iran Oriental au domaine séfévide mar- 
qpie une date capitale dans Thistoire de FÂsicPour la pre- 
mière fois depuis des sièclesy l'antique Bactriane et TArie 
faisaient retour aux Iraniens. L'Empire des. anciens Rois des 
Rois Sassanides se trouvait reconstitué. A l'exemple des . 
Sapor et des Khoeroès» Chah Ismaïl passa TOxâs pour alLei 
combattre les Turcs chez eux. De i5io à i5i5, il occupa en 
plein Turkestan le Khanat de Khiva. Les orgueilleux chefs de 
hordes qui étaient assiâ sur le trône de Tchinkkiz Khan et de 
Timour, durent se résigner à voir le « Tadjik » méprisé, 
recouvrer son ancienne hégémonie. Apirès neui siècles d'in- 
terruption, l'histoire de l'Iran rcparcnaii son eours (i). 

Cependant, depuis la chute des Grands Rois Sassanides, 
un fait nouveau s'était produit, conséquence des vastes 
remous de peuples du Moyen Age. Une partie de la race 
turque, traversant l'Iran de l'Est à l'Ouest, était allée se 
fixer en Anatolie d'où elle s'était élancée à la conquête des 
Balkans. Par celte migration, une des plus importantes de 
l'histoire, l'ancien équilibre des races avait été bouleversé. 
Entre les khanats turcomans en Transoxiane et TEmpirc 
Ottoman en Asie Mineure, la nouvelle dynastie iranienne 
allait se trouver encerclée. L'Aryanisme formait désormais 
un îlol au milieu du monde touranien. Devant une telle 
situation, les Séfévîdes se retranchèrent dans leur protes- 
tantisme chiite comme dans une forteresse. Chiite devenant 
synonyme d'iranien, ils dressèrent jalousement contre l'or- 
thodoxie turque leur foi nationale. La quei-elle de races 
dégénéra tout à fait en une guerre de religion lorsqu'én i5i7 
le sultan ottoman Sélim P' se fut déclaré khalife, c'est-à-dire 
pape de l'Eglise sunnite. La guerre sainte contre l'hérésie 
persane fit dès lors partie des devoirs du sultan au mênK^ 
titre que la guerre contre les « Roumis ». Le cheik-ul-islant 
rendit même un fetwa, déclarant qu'il y avait plus de mérite 
à tuer on seul chiite que soixante-dix chrétiens. Sélim P' 

(1) Cf. Sykes, Uistonj o/ Per$ia, II, 240 dt sq. 



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i64 ul perse aux temps modernes 

appUq[ua ce fetwa en ordonnant une Saint-Barthélémy de 
Chiites. Ixîî duel do l'Ottoman et du Séfévide commençait - 
Il devait durer autant que la nouvelle dynastie persane. 

L'Empire Ottoman était alors à son apogée. Il e'étendait 
des portes de Vienne au Caucase, de la Crimée au Soudan. 
L'armée turque, dotée d'une artillerie très moderne, était une 
des meilleures de l'Europe. La jeune dynastie persane n'était 
pas de taille à tenir tête à un aussi formidable adversaire. 
Chaque fois qu'elle eut à subir l'assaut de toutes les forces 
ottomanes, elle perdit du terrain. Mais l'Empire Ottoman, 
obligé à mener vingt guerres en Europe, ne pouvait prêter 
aux affaires d'Iran qu'une attention intermittente. Les Per- 
sans profitaient de ces accalmies. Dès que l'armée ottomane 
était rappelée sur les champs de bataille de Valachie, de Hon- 
grie ou de Moréc, ils reprenaient en détail ce qu'ils avaient 
perdu d'un seul coup. C'est rétcrncUc histoire do leurs cam- 
pagnes. Le danger pour la Perse, c'est que, dès qu'elle se 
trouvait aux prises avec les Ottomans dans les montagnes de 
l'Arménie, sur les terra'sses do l'AzerbaidJan ou dans la 
plaine de Bagdad, les Turcomans de Boukh^a, la prenant à 
revers du côté de l'Asie Centrale, venaient piller la province 
de Ilérat et le Khorassan. Le règne du deuxième roi de la 
dynastie séfévide, Chc\h Thamasp (i523-i576), se passa à 
mener cette épuisante guerre sur deux fronts. A force 
d'énergie, Thamasp parvint à repousser toutes les invasions 
des khans de Boukhara au Khorassan, mais sur sa frontière 
occidentale il dut, par le traité d'Amasia de i555, abandon- 
ner à la Porte les vilayets de Mossoul et de Bagdad. Cette 
vieille terre de Mésopotamie que les rois de Perse considé- 
raient comme le jardin de leur Empire, ne fut pour les sul- 
tans de Stamboul qu'une colonie lointaine, une terre d'exil. 
Le pays qui avait vu la splendeur de Babylone et la féerie 
abbasside, le pays d'Ilaroun-al-Rachid et des Mille et Une 
Nuits, l'incurie ottomane en, fît un désert... (i). 

L'avantage des Ottomans s'accentua à la faveur des révo- 
lutions de palais qui suivirent en Perse la mort de Chah 

(1) Cf. Cl. Huarl, Histoire de Bagdad dans les Temps Modernes, P. mi. 



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HISTOIRE DE l'aSIE i65 

Thamaep. Ils enlevèrent à la Perse la suzeraineté de la Géor- 
gie, envahirent TAzerbaîdjan et en i585, entrèrent à Tau- 
ris. Le trône de Perse était occupé par un pauvre vieillard 
aveugle, dernier fils de Chah Thamasp, le chah Mohammed 
Khodabendeh (i 577-1 586). Le fils aîné de Mohammed, le 
vaillant Hamzé Mirza, rétablit un moment la fortune de sa 
patrie et délivra Tauris, mais ôon assassinat, en i586, per- 
mit aux Ottomans de recouvrer cette ville et tout TAzerbaid- 
jan. 

Chah Abbas. Apogée de la Perse. 

Après la mort de Hamzé Mirza, tout l'espoir de la nation 
persane se reporta sur son frère cadet, Abbas, couronné roi 
de Perse à Kazvin (i) en i586. La situation du nouveau mo- 
narque était terrible. A TOuest les Ottomans occupaient la 
Géorgie, l'Arménie, l'Azerbaidjan et Bagdad. A l'Est, le khan 
de Boukhara avait envahi le Khorassan ot pris Hérat, Mé- 
ched et Nichapour. En ce péril, le Chah Abbas fit la part du 
feu. Pour avoir les main$ libres au Khorassan, il reconnut 
aux Ottomans la possession de toutes les provinces qu'ils 
occupaient (traité de Conslantinople dé iSgo). Il put ainsi 
consacrer toutes ses forces à la lutte contre les gens de Bou- 
khara, les vainquit devant Hérat, leur enleva cette ville, 
Balkh, tout le Khorassan, et les rejeta de l'autre côté 
de TAmou-daria (1597). Telle fut retendue de cette vic- 
toire qu'elle entraîna une révolution à Boukhara où la 
dynastie sheïbanide fut renversée par une autre maison tur- 
que (1599V 

Débarrassé des Turcs de Transoxianc, Chah Abbas se 
retourna contre ceux de Constantinoplc. La terrible révolte 
des Firaris qui bouleversa les provinces asiatiques de l'Em- 
pire Ottoman pendant les premières années du xvii* siècle, 
permit au monarque séfévido de prendre une éclatante 
revanche. Il chassa les Ottomans de l'Azerbaidjan, leur reprit 

(I) La première capitale de la dynastie séfévide avait été Taiiris. Cette 
ville étant trop exposée aux invasions ottomanes, Chah Thamasp avait 
transporté sa cour à Kazvm, en Irak Adjémi. 



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l66 LA PERSE AUX TEMPS MODERNES 

los forteresse» de rAmiénie (\^au, Erivan, Kars) et replaça 
les Etats géorgiens <i) sous sa suzeraineté (ï6o/0. En lôaS, 
il compléta cette série de victoires en reconquérant Bag- 
dad, 

En plus des Turcs Transoxianais et des Ottomans, deux 
l)euple8, à ravèTiem«nl de Chah Abbas, empiétaient sur le 
domaine iranien : Les Mongols de Tlnde qui possédaient 
dans l'Afghanistan Oriental la forteresse de Kandahar, et les 
Portugais qui, depuis i5i5, étaient établis dans Tîle d'Or- 
muz, devenue une des bases de leur empire maritime. En 
j6?2, Chah Abbas enleva Kandahar aux Mongols et Ormuz 
aux Portugais. Pour remplacer Oi-muz comme entrepôt du 
commerce des Indes, il fonda le port de Bender Abbas sur 
le Golfe Persique. 

Ayant restauré TEmpire dlran, Chah Abbas s'attacha à le 
rénover, h le moderniser, à l'européaniser. Grâce à lui, la 
Perse reprit conscience de son âme aryenne et, par-dessus le 
fossé de rislam, se rapprocha de ses frères d'Occident. Avec 
Alexandre le Grand, l'Europe était venue au-devant de la* 
Perse et on sait que le Macédonien avait trouvé les habi- 
tants de ce pays 'si proches de ses propices compatriotes, 
qu'après les avoir superficiellement hellénisés, il s'était ira- 
nisé lui-même. Avec Chah Abbas, ce fut la Perse qui alla au- 
devant de l'Europe. Il y avait dix siècles que les Aryens de 
la Médie et du Fars subissaient l'influence exclusive des races 
asiatiques, des Sémites ou des Jaunes. A ce contact, ils ris- 
quaient finalement de dégénérer. Chah Abbas les ramena 
au sentiment de leur vocation historique, — non, certes, 
qu'il ait pu pressentir la communauté d'origine des races 
indo-européennes, mais parce que, prince musulman, il eut 
le génie de demander à l'Europe ses méthodes, son outillage, 
ses idées. 

Ce fut à l'Europe que s'adressa Abbas pour réformer tout 
d'abord son armée. Ce qui avait fait la supériorité des Otto- 
mans sur la Perso à l'époque de Sc'lim P' et de Soliman le 

(1) Royaumo de Karihli, aulour de Tifli.-i, et Hoyaume de Kakclh, autour 
de Signakh et de Télav. 



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HISTOntS DB l'aUE 167 

Magnifique, c'est qu'ils possédaient une infanterie et une 
artillerie modernes, alors que l'Iran, à peine délivré des hor- 
des mongoles, restait arl*iéré et asiatique* I^ Chah Abbas 
renversa la situation. 

A rheurc mâmc oii Tincurie ottcnnane laissait se rouiller 
l^instrument de guerre des premiers sultans, le monarque 
iranien se forgea une armée nouvelle. Après avoir licencié 
et décimé le corps des Kourichy ou Janissaires persans qui, 
par leur indiscipline, constituaient un des fléaux du pays, il 
prit à son service des instructeurs anglais qui lui donnèrent 
une armée régulière de 60.000 hommes, exercée à Teuro- 
péenne, et fondirent pour lui 5oo pièces de canon. Il voulut 
connaître les derniers progrès de la guerre de sièges, telle 
qu'on la pratiquait sur les champs de bataille d'Allemagne 
et des Pays-Bas. Enfîn, lorsque la Perse fut devenue, sous 
son impulsion, la première puissance militaire de l'Orient, 
le Chah Abbas chercha à la faire entrer dans le concert des 
grands Etats d'Eurqpe. 

En 1697, deux gentilhommes anglais, Antony et Robert 
Sherley, avec une suite de 26 cavaliers, étaient venus trouver 
Chali Abbas à Kazvin et l'avaient initié à la politique euro- 
péenne. — Chah Abbas entra immédiatement dans leurs 
vues et en 1600, il envoya Antony Sherley en mission auprès 
dos Puissances chréliennos en le chargeant de négocier avec 
elles une coalition contre les Turcs. Dans l'esprit d'Abbas, il 
ne s'agissait de rien moins que de trancher la Question 
d'Orient par le partage de l'Empire Ottoman entre la Perse 
et la Chrétienté — , projet grandiose, qui donne la mesure 
du génie de son auteur. Chah Abbas, se souvenant des 
Croisades, conviait à cette œuvre le Saint-Siège auquel il 
témoignait une estime particulière comme au plus constant 
adversaire des Turcs. Et en mên>e temps, devançant l'his- 
toire, il faisait appel aux héritiers éventuels de l'Empire 
Ottoman, à l'Autriche, à l'Angleterre, à la Russie. Les prin- 
cipales Puissances européennes d'alors, — l'Angleterre, la 
Hollande, l'Espagne, la Russie, — lui envoyèrent des am- 
bassades. D'autre part, il était en relations d'amitié avec le 
Grand Mogol de I>elhi cl le sultan de Golconde. Sa poli- 



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iflS LA PER8E AUX TEMP3 MODERNES 

tique, dépassant Thorizon de son pays et presque de son 
temps, était déjà une politique mondiale. 

La foi coranique, — cette barrière formidable qui a arrêté 
jusqu'ici l'évolution des sociétés musulmanes, — pouvait 
faire obstacle à la rénovation de l'Iran. Mais Chah Abbas sut 
imposer silence au fanatisme de ses coreligionnaires. 11 
toléra la prédication des missionnaires catholiques, et cher- 
cha à utiliser leur influence pour rallier à son gouverne- 
ment les deux peuples chrétiens vassaux de son Empire, les 
Géorgiens et les Arméniens. Il accorda à ces derniers une 
situation privilégiée dans ses Etats. Alors que tant de sou- 
verains musulmans, à l'exemple des sultans de Turquie, 
traitaient les malheureux Arméniens comme une race infé- 
rieure. Chah Abas les considéra comme un des éléments 
essentiels de la grandeur persane. Les Géorgiens dans l'ar- 
mée, les Arméniens dans le commerce furent les plus sûre 
auxiliaires de sa dynastie. 

Fidèle à cette politique. Chah Abbas établit dans les gran- 
des villes de Perse de nombreuses colonies arméniennes qui 
avaient cherché auprès de lui un refuge contre la domination 
turque. Ce fut une immigration continue qui appauvrît la 
Turquie et qui enrichit d'autant la Perse. Dans le Versailles 
iranien, à Achraf, en Mazendéran, Chah Abbas établit 3.ooo 
de ces Arméniens. Et à Ispahan même, dans la ville qu'il 
avait choisie pour capitale, il créa tout un quartier armé- 
nien, le faubourg de Djoulfa, ainsi nommé parce qu'on y 
avait transporté la population de Djoulfa près de Nakitché- 
van (1606). La nouvelle Djoulfa contribua puissamment à 
l'essor économique de la Perse. Les Arméniens en firent le 
grand bazar du Levant, l'entrepôt du trafic entre l'Inde et la 
Méditerranée (1). La création du port de Bender-Abbas» réta- 
blissement d'une route de caravanes entre Bender-Abbas et 
Djoulfa, leur permirent de pou^r leurs entreprises jus- 
qu'au Goudjerate et au Malabar, au Bengale, à Java et en 
Chine. Ils multiplièrent leurs comptoirs le long de la côte 
pcrsique jusqu'à Surate et à Bombay où ils entrèrent au 

(!) Cf. E. Aubin, La Perse daujourdhui, p. 290. 



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mSTOIBE DE l'asie i6g 

service des compagnies de commerce européennes. D*un 
autre côté, ils allaient, par Tauris, Diarbékir, Alep et Mer- 
sina, ou par Tauris, Erzeroum et Trébîzonde, donner la 
main aux commerçants vénitiens et français qui fréquen< 
taient les Echelles du Levant. « Ils étaient, dit Victor Bé- 
rard (i), les premières piles du pont que la civilisation euro- 
péenne doit jeter par-dessus la sauvagerie turque, kurde et 
bédouine, vers la Perse des artistes et des poètes, ou, plus 
loin, vers les civilisations de la Chine et de l'Inde. Ils réta- 
blirent les communications entre les emporium de la Petite- 
Arménie, Mersina et Alexandrette, et les bazars de la Perse, 
Tauris, Téhéran, Ispahan. Au delà de la Perse, leurs cara- 
vanes arrivaient aux passes de l'Afghanistan» aux portes du 
Turkostan Chinois. Ainsi du Golfe de Chypre au Golfe du 
Petchili, ce cheminement de fourmis industrieuses entrepre- 
nait de percer toute l'Asie. » Grâce à la politique éclairée de 
(ihah Abbas, la Perse devint la tête et l'entrepôt de tout ce 
commerce. A Djoulfa s'accumulèrent les diamants, les per- 
les, les cotonnades et les épices de l'Inde, les soieries de 
l'Extrême-Orient, les tapis et les pelleteries de l'Asie Central'^ 
et aussi les draps de Hollande et d'Angleterre, la quincail- 
lerie de Nuremberg, les glaces et les dentelles de Venise. 
L'Iran, jadis sî pauvre, s'enrichit prodigieusement. Les 
Arméniens, qui étaient les principaux artisans de cette pros- 
périté, reçurent de Chah Abbas un traitement de faveur. 
Dans cette société musulmane, si hiérarchisée, ils eurent la 
permission de s'habiller comme les Persans eux-mêmes, de 
porter des vêtements luxueux, de chevaucher des montures 
harnachées d'or et d'argent. Plusieurs autres privilèges, 
réservés jusqu'alors à la race iranienne, leur furent éten- 
dus, A Djoulfa, la communauté arménienne put s'organiser 
en petite république autonome sous la direction de son 
kélanter national. Elle construisit une riche cathédrale, 
Véglise Saint-Sauveur, qui fut décorée de curieuses fresques 
où l'influence vénitienne se combinait avec les traditions 
de la peinture persane. 

(1) Cf. Victor Bérard, Le Sultan, Vlslam ei les Puissances, p. 348, et : 
La politique du Sultan, p. 124. 



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170 I.A PERSE AUX TEMPS AfODERNBS 

Sous ce règne réparateur, la Perse 6e couvrit de mcis- 
quées, de caravansérails, de coUègee et d'hôpitaux. La bour- 
geoisie iranienne, découragée pendant tant de siècles par las 
périodiques invasions turques, reprit le goût du travail. Le 
Tadjih, enfin prot^é contre les ravages dos nomades, «* 
. remit à cultiver 6on jardin. Chah Abbas ordonna de grands 
travaux pour amener à Ispahan Veau du Zendeh Roud. It 
perça à travers la forêt du Mazendéran une Route Royale 
longue de cent lieues. Une police «évère assura la sécurité 
des cavaranes entre Tauris et Ispahan, entre Ispahan ci 
Bender Abbas. La population dlspahan atteignit 5oo.ooo 
âmes (i). Le choix de cette capitale indiquait le génie poli- 
tique du Chah Abbas. Par sa position centrale, à mi-chcmiû 
de r Azerbaïdjan, du Khorassan el du Fars, à Fabri des inva- 
sions transoxianaises et turques, elle était toute dépigiiée 
pour devenir la métropole du Royaume. Chah Abbas ragran- 
dit, la repeupla et l'embellit de monuments magnifiques qui 
^nt immortalisé son règne. 

Les trois premiers successeurs de Chah Abbas, Chah Séfi 
(1629-1642), Abbas II (i6'i2-i666) et Chah Suleiman (1666- 
169/i) maintinrent la Perse à un haut degré de puissance. 
Sans doute, ils ne purent conserver toutes les conquêtes du 
grand souverain ; une nouvelle guerre avec les Ottomans 
aboutit au traité de Constant! nople de 1689 qui laissait à la 
Porsc Erivan et TArménic orientale, mais attribuait Bagdad 
aux Ottomans. Sans doute aussi Séfi et Abbas II furent-îk 
des despotes orientaux, vicieux et féroces, dont les cruautés 
décimèrent leur propre famille et firent trembler les cour- 
tisans. Mais leurs vices et leurs crimes ne les empochèrent 
pas de poursuivre fidèlement en politique la tradition de 
Chah Abbas. Les voyageurs français, Tavernier et Chardin, 
qui furent admis dans Tintimité de ces princes, attestent leur 
goût pour la civilisation européenne. La cour de Perse res- 
tait une des plus brillantes du siècle. Son amitié était 
recherchée par les Grandes Puissnces. L'Empire Ottoman qui 
était encore assez fort pour assiéger Vienne, inquiétait lou- 

(1) Ispahan n'a plus, de nos jours, que TO.OÔO habitants. 



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HISTOIRE DE L ASIE I7I 

jours la Chrétienle Or, comme la Russie nai^ait à peine, 
c'était la Perse qui partageait avec la Pologne la mUsion de 
faire contre-poids aux Turcs. Elle jouait auprès 3e TEu- 
rope du ^vif siècle, un rôle analogue, à celui qui derait 
échoir au' Japon à la fin du xix* siècle. C'était la Grande 
Puissance asiatique que ses progrès dans la cÎYÎlisalion et 
son aptitude à â européaniser avaient fai^ admettre dans le 
concert des Etats d'Occident. La mode suivît la politique. 
Le goût pour les choses persanes fut dans la France du 
xvui'' siècle ce que devait être dans colle du xix* siècle Icn- 
goucment pour le Japon. C'est en Perse que du temps de 
Montesquieu nos écrivains allaient chercher la note d'exo- 
tisme demandée phis tard à l'Extrême-Orient (i). 

La Civilisation persane 

à l'Epoque Séfôvide : 

La splendeur d'Ispahan. 

Le triomphe de l'Aryanisme en Perse, qui caractérisa la 
domination séfévide, se traduisit par l'épanouissement d'un 
art admirable : c'est l'époque du classicisme persan. 

Dans l'ensemble de l'art musulman, l'art persan se dis- 
tingue à première vue. « L'art de la Perse Royale, dit 
M. Victor Bérard, fut toujours un composite de tous les arts 
du monde. L'exubérance hindoue, la minutie chinoise, la 
rudesse turque et mongole, la fantaisie arabe s'y combinent 
harmonieusement. Mais sous la splendeur de ses vêlements 
asiatiques, cet art garde une allure aryenne. » M. Albert 
Gayet, traitant le même sujet, a mis en lumière le^ diffé- 
rences profondes qui séparent l'architecture persane des 
autres architectures de l'Islam : La mosquée arabe s'inspire 
du monothéisme transcendant et tout abstrait do l'Islam sémî- 
lique ; c'est un poème fliéologique respirant un sentiment 

(1) Gf. Tavernicr, Les six voyarjes de J.-B. Tavernier en Turquie^ en 
P<rse et aux Iodes, P. 1876, réédition abrégée, P. 1882. — Chardin, 
Voyages en Perse, édition Langlès, P. 1810. — Raphaê] du Mans, L'eslai 
de la Perse en 1660, édil. Schcfer, P. 1890. — Thév^not, Retalion d*un 
voyage en Europe, Asie et Afrique P. 1689. 



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172 lA PBRSC AUX TBMPS MODEK.YE8 

religieux intense. La Perse, au contraire, n'a pas eu d'art reli- 
gieux. Son génie heureux, qui est celui d'Omar Khayam el 
de Hâfiz, est en oppoeîtion directe avec le sombre génie de 
Mahomet. Le tempérament iranien, resté européen en pleine 
Asie, préfère au vertige asiatique une sagesse modérée, tem- 
pérée, humaine : « L'esprit persan recherche la rêverie douce 
et sereine, les lignes calmes, les cadres harmonieux qui l'en- 
ferment terre à terre dans un coin d'Eden. Dans les mosquées 
arabes, le croyant se sent enveloppé de l'ombre de Tinfim, 
de l'immuable. Dans la mosquée persane, aucune sensation 
grave ne s'impose à lui. Il y trouve un asile discret, une 
halte fraîche placée sur la route de sa vie... Les formes de 
la mosquée persane n'ont rien qui porte l'âme à la contem- 
plation et à Textase. On peut à volonté transporter cette 
architecture dans un palais, dans un pavillon de plaisance, 
dans la demeure d'une favorite. Non, la Perse n'a pas eu 
d'art religieux. L'atavisme de ses ancêtres a survécu à tra- 
vers l'Islam. Elle a eu de beaux palais consacrés au culte, — 
des mosquées jamais. Une seule sensation y palpite, l'amour 
du bien-être, de la vie oisive et facile (i). » 

Les porches des mosquées persanes s'ouvrent sans mys- 
tère sur un paysage d'eaux vives, de hautes roses et de 
cyprès. Une polychromie d'une douceur charmante, le jeu 
de la marqueterie de faïence, une floraison amusante de mé- 
daillons à guirlandes de roses, de jacinthes, d'anémones, 
de tulipes et d'oeillets, le goût des proportions modérées, un 
souci d'élégance et d'harmonie primant toute autre préoc- 
cupation, font de la mosquée séfévide une véritable fête pour 
les yeux. Toute cette polychromie de faïence, « gamme chan- 
tante de valeurs harmonieuses », où dominent les bleus tur- 
quoise et les tons liliacés, se fond, sous le bleu chaud des 
ciels d'Iran, en tonalités amorties d'une séduction inimi- 
table. 

Le tombeau de Cheikh Séfi, à Ardébil, le premier en date 
des monuments séfévidcs, montre déjà toutes les tendances 
de Tari postérieur : affinement aristocratique des lignes, 

(l) A. Gayet, L'Art Persan (Crès, ed }. 



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HISTOIKB DE L'aSIB 173 

richesse excessive du décor, finesse exquise maïs trop subUIe 
des détails, et ce je ne sais quoi de mièvre et de précieux 
qui se retrouve dans les poèmes d'Enwéri. Mais c'est Ispa- 
han qui donne l'idée la plus juste de la Renaissance per- 
sane. L'embellissement d'Ispahan fut exécuté sur un plan 
d'ensemble, d'après les ordres du Chah Abbas. La vieille 
ville fut détruite ou rendue méconnaissable. Une cité nou- 
velle surfait de terre, comme Versailles au geste du Grand- 
Roi. Avec ses parcs et ses parterres, ses mille pavillons, son 
avenue monumentale, le Tcharbag, bordée de *palais, de 
kiosques et de bassins, l'Ispahan séfévide formait «< un tout 
harmonieux comme un ghazal de Sâdi ». Les voyageurs fran- 
çais qui, comme Chardin, ont visité ces merveilles à l'épo- 
que de leur splendeur, nous en ont laissé une description 
enthousiaste. La Porte Ali-Kapou, ou porte de porphyre vert, 
la grande Place de Meïdan avec son immense portique cir- 
culaire, le palais des Séfévides, la Mosquée Impériale, ou 
Mesdjid'i-Chah, construite en 1612, tous ces monuments, 
pour ne citer que les plus célèbres, paraissaient à nos com- 
patriotes, dignes de se mesurer avec les chefs-d'œuvre de la 
Renaissance italienne. Tous, ils disaient la gloire du Chah 
Abbas et portaient l'empreinte unique de son génie (1). Au 
pavillon de TchéheUSoutoun, des fresques aujourd'hui per- 
dues, représentaient les victoires du souverain sur les Tran- 
soxianais et les Ottomans, et c'était là comme un dernier 
chapitre du Chah Nameh. 

A l'exemple de nos rois du xvi* et du xvn** siècles, Chah 
Abbas eut à cAté de sa résidence officielle, des pavillons de 
chasse et des séjours de plaisance, situés dans les sites les 
plus pittoresques du pays. Il construisit dans les forçats du 
Mazendéran le Trianon iranien, la folie d*Achraf, destinée 
aux dames de son harem. Le palais d'Achraf s'élève dans un 
parc délicieux planté de cyprès, d'orangers, de buis arbo- 
rescents, de lauriers roses et de roses d'Ispahan. Le plan des 
constructions rappelle curieusement le palais sassanide de 
Kasr-i-Chirin, et ce rapprochement inattendu entre l'époque 

(1) Le collège de Hussein qui complète la série des grands monuments 
dlspahan, date de la fin de l'époque seféyide (1710). 



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•7i 



LA PBBSE AUX TfiMFS 340DEE»Eg 



de Kliosroèfi et Ti^poque séfévtde nionire h quel point le gctue 
de riran a Iriomplié des siècles. 

En une page d'une pui^ance d'evocatian étonnante. Lotî a 
re^ssiiscïlé pour nous lu splendeur dl^pahan et d'Achraf 
au temps des Séft^vîdes : *< A Fcpoquc, dit-H, où reëpk^ndi^ 
sait chez noua lâ Cour du Rai -Soleil, la Cour des Chahs dr 
Perne était sa seule rivale en uiag ni licence* Ispahan prfe 
detre investie ptu- les Byrbares de TEst, altergnil Tapog^r 
de son luxe, de ses rarfinements de partïn?, el le Tcharbag 
éfait iin rendez- vous d'élégances telles que Vcrsail^»s mèint 
n 6ïi dut i^oïnl CTonnaîlre. Atix heiiiv:^ ch parade^ les belle* 
voilées envahissaient les balcons des palais pour rrgn ' 
le^ seigneurs caracoler sur les dalles blanches, entre Im i ' r 
haic^ de rosiers arbcresoents i|id lougealent rii\ envie. Les 
chevaux fiers, aux harnais dorés, dcYnient galopi-r avec ce^ 
atliludes précieuses, ces courbures excessÎTcs du col que Ici 
Persans de nos jours s*cludicnt encore h leur donner. Et le^ 
cavaliers à fine taille |*ortaienl, très serrées, très cnllanîes. 
leurs robes de cachemire ou de bmcarl d*or, aur leifiqnetlé* 
descendaient leurs longues barbes teintes ; ils avaieiU des 
baguca, des bracelets, des aigrettes à leurs hautes coitlures. 
ils otincclaient de pierreries ; les fresques et les minialurr'^ 
imcicnncs noue ont transmis le délai! de leurs modes un peu 
décadentes qui cadraient bien avec le décor du temps, avec 
l'ornementation exquise et frète du palais, avec rélemelle 
transparence de lair et la profusion des fleurs (i), j» 

La miniature persane. 

Les peintres persans de lTpoc|Uc Séfévide procèdent pour 
la plupart de la grande école timouride de fiera t. Mais ils se 
distinguent de celle-cî par des caractiîres très parliculiprs — * 
plus de souplesse de facture, un charme plus voluptueux dt 
Fexpression, et aussi plus de préciosité et de mîèvrene. Ils » 
font remarquer par rélégance l'affinée des altitude, « ils exa- 
gèrent les mouvements onduteux des jeunes page^ d'un 

(î) Loll, Vers Ivpûhun, mge 217. 



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.± ^-s=^ 



mSTOIBB DB l'ASIE 176 

sexe douteux qui portent du vin de Chiraz dans des flacons 
d*or ciselé » (i). Les scènes de batailles, où les miniaturisies 
timourides et sheïbanides avaient excellé, sont en général 
traitées d une manière naédiocre et toute convcptionnelle par 
les miniaturistes séfévides En revanche, ceux-ci sont ini- 
mitables dans les scènes d'amour ou de genre et dans les 
portraits. « Certains portraits de jeunes femmes, à demi- 
voilées et drapées dans de longues robes de velours broché, 
de pages, de docteurs soufis en prières» sont traités avec une 
telle science et une si grande habileté, qu'il serait presque 
impossible de faire mieux avec les conventions de TOrient 
Musulman (s). » Enfin,, les miniaturistes séfévides furent des 
colorist(!s exquis, passés maîtres dans Tart des demi-tein- 
tes, a Lorsqu'il s'est agi de faire dire au clair-obscur la séré- 
nité ou la mélancolie de la nature, ils ont surpassé l'Ecole 
Chinoise 

Tantôt 6OUJ8 des ciels nuageux, leurs pa)j[sagea a'étendenl 
indéfiniment blafards et tristes. Tantôt, c'est un ciel pur 
mais pâle, avec un horizon verdâtre ou liliacé oh le crépus 
cule met des lueurs jaunes, délicieusement adoucies et fou 
dues. Ailleurs, c'est l'incendie d'un soleil couchant avec de^ 
rouges et des violets intenses, perçant à travers les arbres, 
dont le vert sombre, presque noir, ne fait que mieux ressor- 
tir le flamboiement des tons cuivrés (3). » 

Le plus célèbre des miniaturistes persans fut Behzadc 
(+ i533 ou i534) (/i). Cet artiste naquit à Hérat au Khoras 
San. 11 passa sa jeunesse à la Cour du dernier roi timouride 
de ce pays, Husseïn-i-Baïkhara, dont il nous a laissé de 
charmants portraits (Une réception chez le sultan Husseîn-i- 
BaVîhara et Hasseïn-i Baîkarck se promenant dans son palais) , 

(ï) Blochet, Les écoles de miniature en Perse, Revue Arehéologiquef 
t. II, année 1905, p. 142. 

(2) Blochet. ibid., p. 145. 

(3) Alb. Gay©l, VArl Persan^ p. 274 (Crds éd.). 

(4) a. F. R, Marlin^ Les admaUires de Behzad, Municb, 1912. — F. R. 
Martin, The miniature painting and pointers o/ Persia^ India and Turkey, 
trom 8 (h. lo 18 Ih. century, Londres, 1912. — Arméniae Sakîsian, Les 
minitituFisies persans Behzad et Rassim A/i, Gktzette des Beaux- Art^, 
oclobrc 19?«, p. 215. 



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4 



176 



Uk PEBSE AUX TEMPS MOBEllNES 



du sûppl, turc, n"" 993 de la Bibliollicquc Nationale (i). Beh- 
zadé df^viat par la suite, le peintre favori du roi de Perse 
Chah Ismaïl (2). Quand Chah Ismaïl fut vaincu par les Tuixs 
h Tchaldiran (i5i/i), la prcraîèrc personne dont il s'cnquîl 
aprè^ le désastre, fut Belizadé. Cet attachement du monarque 
iranien a son artiste préfère sVxplique par le génie vraiment 
national de celuî-ci* L'œuvre de Behzadé exprime ausai fidèle- 
ment que œllc de SSdl tous les caractères de Tânne pereane* 
ConiuK! celle de Sâdi, elle dégage un charme étrange, fait de 
finesse un peu mièvre, do sensualité voilé£* et de tristesse 
douce. Un sentiment tendre et délicat de la nature anime 
cette peinture cssentîellemcnl aristocratique, Rchzadé %'OÎt 
d^ailleurs la nature à travers la poésie classique de son paye. 
i^ 11 k peint, dit M. Gayet, avec une sorte de piété mystique 
empruntée aux contes de Sâdi et dUafiz. Il la voit à travers 
1^ strophes dos poètes, H lui prête la délicatcsêc de leurs 
rimes attendiies et les émotions de leurs rêveries courant 
au Iiasard par les sentiers ombreux, >» Il aime,,, n la mélan- 
colie des lueurs crépusculaires, la langueur du jour amorti, 
rdtrant à travers les lourdes tentures et se perdant dans la 
pénombre ; la tristesse des vallées encaissées dans de grandes 
roches nues aux teintes sombres ; des arbres dénudés décou- 
pant leurs branches mortes sur le cttl, ou des cyprès noirs 
se dressant au milieu des prés jaunis >► (.^). 

Dans ces paysages de rêve, Bchzadé se plaît à situer le* 
héros de Thistoirc et de la légende persanes, Bahram Gôr et 
se© amis (/i), Khosrau 4?t Shirin, Medjnoun et Le J la h (5), 

(1} Miniatures reprofhiites dans Cl, Huarl» L^s caliigraph^s rf te$ 
mimutnt'Lstes de t Orient Musulman, Van^, )90S. pîaaches 236 et 1?88, - 
Cf. F. U, Martin, Les miftiùtures de Behzadé, j*. 8L — ^fa^lcau ai Vever, 
La miniature persane (BibHQihéque d'Art et d'Archit^ùgieh Pâm, 1013, 
planche 137. 

(2; Cil a h Ismaïl avait un goûi très vif pour la peintiir€. En m^mc 
temps i|iic Bch)£adt, i\ protégea U' miiiialiiriste Ouslad thrssein do K a/vin. 

(3) A. €ayeu L*Art persan, p, 278-284), Créa éd. 

(4j M. F. R. Miirlin attribue It Bahzadé pJaslDure miniatures d tm 
tnanuscrii de Ni/ami du MclropaJilan Musetim de Now-Vork, représcfl- 
tftDt Dahram Gàr et une des dames des Sepl-CUmaiSi Bahram Gùr â la 
ehu&te uu Hon, otc« 

(5) QuQlqiics-ijae<?. dea mrmâturcs las plus authentiques de Bchzacté, ' 
ies sextiles iothentiqucH, dil M. Artnéniac Sijkij^ran, — rcpréëcnlenl les 
combats de la tribu de Mcdjnouii ca»ti-e ta trïbu de Ldlûh, itlui^trant 



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H^STOIBE DE L ASIE I77 

Yousoùf et Loulikaha, tous les amants chantés par Omar 
Khayam. Il peignit aussi les princes de .son temps comme 
Hu8seïn-i-Baïkhara (i) et Chah Ismaïl, quelquefois en s'ins- 
pirant de Tart italien, comme pour le Prince turc lisant, de 
la Collection Doucet, que Ton a cru être la copie d'une pein- 
ture de Gentile Bellini (2). Scènes de légende ou portraits 
contemporains, les œuvres de Behzadé sont une admirable 
évocation de la société persane du xvi*' siècle. C'est cette 
société avec ses passe-temps raffinés et ses plaisirs élégants 
que le pinceau du maître iranien ressuscite devant nos yeux. 
Voyez l'admirable Fête sur la Terrasse, de la Bibliothèque 
Khédivale du Caire (3). C'est un songe de Schéhérazade dans 
un décor des Mille et Une Nuits : <( Ce qu'on ne peut ren- 
dre, dit M. Gayet, c'est la poésie nocturne du paysage, les 
clartée mourantes se glissant à travers le vert sombre des 
arbres, la fraîcheur des fleurs blanches, lilas et roses, des 
lauriers, des jacinthes et des anémones, l'ombre mystérieuse 
sur la terrasse du harem, le vague des formes aperçues dans 
l'ébrasement de sa porte qui, à demi- repoussée, laisse filtrer 
au dehors la lumière dont il est éclairée... » 

On considère généralement Behzadé comme ayant été le 
maître de trois autres miniaturistes séfévides : Sultan 
Mohammed, Chah Kouli et Aga Mirek de Tauris. De ce der- 
nier, — qui florissait vers i53o et se rattachait à l'Ecole de 
Hérat — , la Collection Goloubew possède quelques minia- 
tures charmantes, notâ^tnment des scènes d'amoureux, ori- 
ginaux authentiques ou copies de l'époque (4). Citons 



un manuscrit du British Muséum, add. 25.900 (Arméniac S'akisian, Les 
miniaturistes persans Behzadé et Rassim Ali, Gazette des Beaux Arts, 
octobre 1920, p. 220.) 

(1) Cf. Marteau et Vever, La miniature persane, planche 137, portrait 
équeslre de Husscïn-i-Baïkhara. M. Sakisian doute qu'il s'agisse là d'un 
Behzadé authentique. 

(2) Attribution contestée par M. Sakisian. Cf. Marteau et Véver, La 
miniature persane^ planche IX. 

(3) Attribuée à Behzadé par M. Gayet, An persan, p. 280. Altribulion 
combattue par M. Sakisian. 

(4) De Tressan, La peinture en Orient et en Extrême-Orient, p. 46^7 
(L'Art et les Artistes, octobre 1913). 

LES EMPIRES UONGOLS 12 



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178 LA PERSE AUX TEMPS MODEBNES 

encore parmi les artistes séfévidcs Ua&sim Ali et Mir Nakkach 
dlspahan. Rassim Ali (1), mort dans les premières années 
du XVI* siècle, a peint dans un manuscrit de Nizami, aujour- 
d'hui au Brilish Muséum, plusieurs miniatures que Ton 
avait d*abord attribuées par erreur à Behzadé (2). Quant à Mir 
Nakkach, il fut Tarlistc favori de Chah Thamasp, qui le 
nomma directeur du Musée impérial. 

Soiis le règne de Chah Abbas, Mani, un Indien établi à 
Chiraz, porta à son apogée la peinture séfévîde. La minutie 
de détails de ses miniatures, la légèreté et les transparences 
lumineuses de son coloris, font songer à Fra Angélico ou à 
Benozzo Gozzoli. « Son œuvre, dit M. Gayet, décèle un tem- 
pérament délicat, sensible à la poésie pénétrante que déga- 
gent les verdures automnales, l'ensanglantement des soleils 
couchants, les brumes pâles flottant au creux des montagnes 
et Tassombrissement des ciels chargés de nuages noirs. » 
Les sujets de Mani, scènes de roman ou scènes de la vie de 
cour, sont les mêmes que ceux de Behzadé. Parmi les œuvi^es 
que lui attribue M. Gayet (3), Ja Bibliothèque Khédivale du 
Caire possède un Adam et Eve, vêtus de costumes persans 
cl qui sont de beaux seigneurs de la Cour de Chah Abbas, 
et des Jeunes filles jouant à Vescarpolette au milieu d'une 
prairie, miniature charmante qui évoque cette rencontre 
inattendue : uno scène de Watleau dans un paysage préra- 
phaélite. 

A côté de Behzadé, de Mani, et de leurs disciples, que d'ar- 
tistes inconnus nous ont laissé des merveilles 1 Notre Biblio- ' 
Ihèque Nationale possède dans son fonds de manuscrits per- I 
sans, quelques-uns de ces chefs-d'œuvre, qui ont été mis en ' 

(1) Cf. A. S'akisian, Les minialuristes persans Behzadé et Rassim Alu ' 
art. cit. • I 

(2) Ces ininiaturcsi représentent Alexandre et les sept Sages; — Huil 

jeunes feinm<?s prenant leurs ébats dans un bassin, au son d'une harpe, l 

tandis qu'un jeune homme les regarde furtivement ; — Medjnoun amou- ' 
reux étendu au bord d*une rivière, au milieu d-c bètes apprivoisées ; — 

Medjnoun, parmi des animaux sauvages, converse avec un derviche, , 

au bord d^m ruisseau ; — Medjnoun à cheval combat im dragon, etc. ' 

(3) Gayet, VArt persan, p. 291 et 295. Ajoutons que l'attribution de ces ^ 
miniatures à >lani est fortement contestée. Cf. CI. Huart, Les caUigra- 

phes et les miniaturistes dans i Orient musulman, p. 335. Paris 190S. 



I 



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' HISTOIRE DE L ASIE 179 

lumière par les savantes recherches de M. Blochet (i) — , 
discrètes miniatures anonymes qui cachent parfois dans leur 
exiguïté matérielle et sous la médiocrité de leurs moyens 
d'exécution, une science de la composition et une sûreté de 
dessin dignes des plus grands maîtres. Ce sont comme 
chez Mani et Behzadé, des scènes de la vie de cour et de 
harem : Voici le Sultan Sandjar (issis devant sa tente ; un 
échanson présente au sultan uiie coupe de fruits ; Mahsatti 
joue de la lyre devant lui ; devant Mahsatti est assis un bel 
adolescent au regard énigmalique et fier qui rappelle les 
adolescents de Botticelli (2). Voici Le fils du roi Chah Djihan 
faisant jeter à Veau son mignon infidèle^ scène dramatique 
dont le mouvement ne rompt pas la belle ordonnance (3). 
Voici l'épisode classique du roi Khosroès Paroiz surprenant, 
au milieu d'une partie de chasse, la belle Shirin en train de 
se baigner, — idylle charmante, placée dans un paysage 
de rêve et qui nous attire par un contraste délicieux entre 
l'érotismc de la conception et la naïveté dos moyeœ : une 
scène de Boucher rendue par Benozzo Gozzoli (4) — ; voici 
une autre idylle : Dans un kiosque, Nizami embrassant une 
jeune fille ; au premier plan, un jardin où, près d'un frais 
ruisseau, se tiennent quatre jeunes beautés (5) ; et dans le 
même goût, Bahram Gor s'entretenant avec une jeune 
femme (6) : le roi et sa favorite sont au centre de la compo- 
sition, sous une coupole verte ; autour d'eux s'étend un jar- 
din où passent les dames du harem. Rien n'égale la fraîcheur 
de ces idylles poétiques ou princières où s'est complue l'ima- 
gination des peintres séfévides. Il y a là une élégance souve- 
raine qui ne se peut comparer qu'à celle de nos derniers 
Trianons, une sensualité avouée, toute proche de notre paga- 
nisme et une adorable naïveté d'expression qui n'a de gau- 



(1) Blochet, Peintures des manuscrits arabes, persans et turcs ie la 
Bibliothèque Nationale, Paris 1911. 

(2) Blochcl, Peintures..., planche 28. 

(3) Blochel, ibid., planche 29. 

(4) Blochel, op. dt^ planche 39. 

(5) Blochet, ibid., planche 41. 
aS) Bîocjiet, ibid., planche 42. 



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l8o LA PERSE AUX TEMPS MODERNES* 

chérie que ce qu'il faut pour nous émouvoir davantage. 
' Toutes ces œuvres trahissent les affinités complexes de 
rame persane. Malgré leur exotisme apparent, elles gardent 
un air de lointaine parenté avec Tart de TEurope. On y 
ixîirouve aussi des survivances de Tart indo-sassanide des 
fresques d'Adjanta. On y retrouve enfin, comme dans l'art 
timouride, Tinfluence de la peinture chinoise : L'Ecole chi- 
noise des Ming a directement inspiré Behzadé. Le vélin même 
qu'employaient les miniaturistes persans, provenait de 
Chine. 

L'influence de la Chine est encore plus sensible dans la 
céramique séfévide. Les faïences lustrées de l'époque du Chah 
Abbas sont décorées du phénix jong-hoan^ ou du pécher 
en fleurs qui sont des motifs exclusivement chinois. Nous 
savons d'ailleurs que le Chah Abbas attira à sa Cour toute 
une colonie de céramistes chinois. « Une énorme impor- 
tation, dit M. Migeon, se fit alors en Perse des porcelaines 
d*Extrême*Orient, et des ateliers se fondèrent en Iran pour 
fabriquer de la porcelaine. » 

Selon la remarque de M. Blochet, la Perse, bien mieux 
que la Chine, mérite le nom d'Empire du Milieu. C'est en 
effet le lieu de rencontre des influences venues de toutes les 
extrémités du continent. L'Art Persan du Chah Abbas a été 
à l'école de l'Extrême-Orient et de Venise, sans cesser pour 
. cela d'être un art persan. Comme la France du xvif siècle .a 
fait, avec des éléments antiques, italiens et espagnols, œuvre 
originale, la Perse de la Renaissance, avec les données des 
vieilles civilisations orientales, a créé un classicisme nou- 
veau. 

^ 2, — NADIR-CHAH 



L'invasion afghane. Nadir-Chah. 

La nation iranienne- avait survécu à la conquête musul- 
mane. Mais l'Islam qui n'avait pu la détruire, l'avait scin- 
dée en deux moitiés ennemies : la Perse qui avait embraaeé 



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HISTOIRE DB L*ASIE l8l 

le Protestantisme chiite, et l'Afghanistan qui s'était pro- 
noncé pour l'Orthodoxie sunnite. Cette différence de religion 
accentua l'opposition naturelle entre le Persan, citadin 
policé, agriculteur, commerçant et artiste, et l'Afghan, resté 
fruste et à demi-barbare au coeur de ses montagnes (i). 

Depuis la conquête de leur pays par Chah Abbas, les 
Afghans étaient sujets de la Perse. Malheureusement, les 
gouverneurs persans ne surent pas ménager les suscepti- 
bilit>és de ces farouches highlandere et, en les traitant comme 
des vaincus, les poussèrent à la révolte. En 1710, une des 
principales tribus afghanes, celle des Ghiljis (2), qui habi- 
tait le pays de Kandahar, se souleva et massacra les garni- 
sons persanes. Tous les efforts des Persans pour recouvrer 
Kandahar échouèrent et les Afghans, éclairés sur la faiblesse 
réelle de leurs anciens maîtres, résolurent de passer à l'offen- 
sive. En 1732, le chef des Ghiljis, Mir Mahmoud envahit 
la Perse, vainquit l'armée royale à Goulnabad et entra à 
Ispahan (,23 octobre 1722). Il se fit proclamer roi de Perse 
dans cette ville, où il inaugura son règne par un effroyable 
massacre, tandis que l'héritier du Irône séfévide, Thamasp II, 
s'enfuyait au Mazendéran. Jugeant que l'heure du partage 
de la Perse avait sonné, les Empires voisins voulurent avoir 
leur lot de ses dépouilles. Les Ottomans occupèrent l'Azer- 
baidjan et la partie occidentale de l'Irak Adjémi, et les 
Russes, franchissant le Caucase, envahirent les provinces au 
Sud de la Caspienne. La ruine de la Perse parut d'autant plus 
irrémédiable que ses vainqueurs s'entendaient entre eux : 
Les Afghans et les Ottomans que la communauté de la foi 
sunnite rapprochait, se garantirent mutuellement leurs con- 
quêtes. Le chef afghan Aschraf , cousin et successeur de Mir 
Mahmoud s'engagea à extirper l'hérésie chiite, et fit faire la 
prière au nom du sultan de Constantinople, dans la grande 
mosquée d'Ispahan. En retour, les Ottomans le reconnurent 
comme roi de Perse. C'est alors qu'apparut Nadir- Chah. 

(1) Cf. Malleson, History 0/ Alghanistan, Londres 1878. 

(2) Les deux principales tribus afghanes étaient celle des Ghiljis, dans 
la région de Kandahar, et celle des Abdallis, dans le pays de Uérat 
et de Caboul. 



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iSs 



LA PEBBE VtX TBMPS MODERNES 



l/avenlui'Ier qui de voit, par la siiile, illusircr lu nom de 
Nyjlir-Chah était un de^ nombreux eoiidotlieri lurcoiiiaos 
qui remplissaient les ami^^s dm ix>is de Pcnie. ** Fils et petil* 
fils de son sabre vï, jI avait été lour à lour pàlpe, brigand et 
chef de bande, avant de devenir \c favori «le Thamasp II, 
hériUer ôan^ trône de la dyn*istie séfévidc. Dans une cour 
désciTiparik^ errant sur les chemins de Vcx'd, ce capitaine 
énergique* joua le tuIq d'un sauveur. A^ant reconstîtm' Vnr- 
mé€ royale, il écrasa h'^ \fgbaDs en deux batailles décisiviss, 
i Dîuiii»^an près de TVli«Maiv, et à MourLrha kouré prrs d'is- 
paban, cl ritmena Thania?^p II en trioiiiphe dans celle dcr- 
iiicVc ville (i^So). 11 reprit encore aux Afglïaris le Kbnrassan 
et la province de Ilerat ri les rejela daub leurs niuntagiies. 
Puis il attaqua les OltiJuiaus* les cbassa de rirak-Adjéniî ei 
de FAierbaidjan et leur eide\a Erivan, Kars et les fprlert^sses 
du Caucase, Il força enfin le sultan a signer le traité de 
Coiistannnoplc du 17 octobre 1736 qui rendit à la Perse, 
en plus de ses anciennes provinces» l*Arnn5nie Orientale et le 
protectorat de la Géorgie (0- 

IJbéraleur du terrîtotre national, vainqueur du Turc et 
de l'Afghan, assuré du dévournient de Tarmée, Nadir-Chah 
était le vî^ri table maître de la Perse. Le i*^ février 1736, il 
déposa la dynastie séfévide dont rineapacité avait failli me- 
ner le pays aux abîmes, et se fit proclamer roi dans la plaine 
de Mogan. Tout de suite, il justifia son élévation par df 
nouvelloe vieloirt^. Rendant aux Afghans la terrible visite 
que ceux-ci avair^it faîte à la Pei^e quinze ans auparavant, il 
envabil leui^ montagnes, prit Tun après Tautre leurs niJ^ 
d'aigles, — Kandahar, Gliazna, Caboul — , et ramena toutes 
leurs tribus soi^ le joug (1757}- La conquête de rAfghaniâ- 
inn lui ouvrait la route de llnde, Nadir-Cbab, donï la prodi- 
gieuse carrière rappelait celle d'un autre aventurier turc 
de génie » Timour Lenk, subit comme ce dernier, rattractioii 
de \n fpite indienne. En 1739, il descendit la vallée du Ca- 
boul, pasisa r Indus, prit Lahore, el, avec sch /io.ooo soldats, 

ili Cf. Syke*. Htëhry of Persia^ It, 339 ot : MorLimer Durnnd, Nadir 
Chah, K, 1008. 



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HISTOIRE DE L*ASIE l83 

écrasa, à Kamal, près des champs historiques de Panîpat, les 
r>oo.ooo hommes du Grand Mogol Mohammed. II fil à 
Delhi une entrée triomphale et vit l'Inde à ses pieds. Après 
avoir pillé le Doab, il rendit son trône à Mohammed et ren- 
tra en Iran chargé de butin et de gloire. 

Pour égaler les exploits de Chah Abbas et compléter la 
revanche persane, il ne restait plus à Nadir-Chah qu*à por- 
ter ses armes au Turkestaii. C'est ce qu'il fit en 17^0. Il vint 
assiéger Boukhara, força le khan de cette ville à recevoir de 
lui sa couronne et à payer tribut. Puis il attaqua le khan de 
Khi va, le tua et le remplaça par un prince vassal. 

Nadir-Chah ne se contenta pas de i-estaurer par son génie 
militaire l'Empire de Chah Abbas. Comme lui, il chercha 
à européaniser la Perse, à la Jaire entrer dans le concert des 
Grandes Puissances. Un moment il parut destiné à réaliser 
en Iran la même œuvre que Pierre le Grand en Russie, à 
faire d'un vieil Empire asiatique une jeune nation occiden- 
lale. Que lui manqua-t-il donc pour réaliser la même œuvir 
que le fondateur de la Russie moderne ? Il lui manqua d'ap- 
partenir à une dynastie reconnue, d'avoir un passé derrière 
lui. Le « fils de 6on sabre » resta sur le |trône un brillant 
aventurier, assez fort pour s'imposer lui-même, pas assez 
pour imposer sa dynastie. Il fut le dernier des Rois des 
Rois paniraniens. Après son assassinat, la Perse retomba 
dans l'anarchie et, pour reprendre Timagt du Chah-nameh 
« l'histoire fut vide, le trône n'appartint à personne, et des 
siècles passèrent durant lesquels ou eût dit qu'il n'y avait 
plus de rois en Iran ». 

Etablissement 

delà dominatioa kadjare. 

Le Babisme. 

La mort de Nadir-chah fut suivie de l'effondrement de 
son Empire (17/17). Ses héritiei^ ne conservèrent que le Kho- 
rassan, avec Méched pour capitale (17/47-1796). Les Afghans 
recouvrèrent leur indépendance et leur chef Ahmed le Dou- 
rahi (1747-1779) renouvela dans l'Inde les exploits de Nadîr- 



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l84 LÀ PERSE AUX TEMPS MODERNES 

Chah et de Tiniour. Quant à la Perse Occidentale, elle fut 
partagée entre la dynastie nationale des Zend qui eut le 
Fars et rirak Adjémi, et la horde turcomane des Kadjars qui 
s'était rendue maîtresse du Mazendéran. La Perse allait mou- 
rir. Mais elle mourut en beauté. Khourram, le chef des Zend, 
vint jeter sur son agonie un deinier rayon de gloire. Vaillant 
comme un héros du Chah-namch, il fut le dernier repré- 
sentant de cette lignée de paladins qui, depuis Taube de 
l'histoire, avaient mené le bon combat de llran contre le 
Touran. Reconnu dans le Fars, la province persane par 
excellence, il entreprit de reconquérir sur les tribus turco- 
manes la région du Nord, et de fait, en vingt-neuf ans de 
guerres incessanfes, il réussit à leur arracher Ispahan et 
rirak Adjémi, puis Tâuris et TAzerbaidjan (1750-1779). En 
même temps, il embellisait Chîraz sa- capitale et y élevait 
entre autres un monument à la mémoire des deux plus 
grands poètes de la Perse, Hafiz et Sâdi. Mais ce dernier sur- 
saut du nationalisme iranien ne dura pas. Après la mort de 
Khourram, les Turcs Kadjars rcprirent le cours de leurs con- 
quêtes. En 1795, ils enlevèrent aux Zend Ispahan et Chiraz, 
où ils célébrèrent leur entrée par un abominable massacre ;. 
Tannée suivante, ils dépouillèrent le fils de Nadir-Chah de sa 
principauté du Khorassan. Leur chef Aga Mohammed put 
alors placer sur sa tête la couronne des Rois des Rois. 

Ainsi l'Empiré d'Iran, après une brillante renaissance de 
deux siècles retombait au pouvoir d'une horde turque. Ce 
fut un désastre pour la civilisation. « Routes, monuments, 
science, armée, administration, tout ce que la Perse indo- 
européenne des Séfévides, la Perse artiste et industrieuse de 
Chiraz et d'Ispahan avait créé pour l'admiration des Occi- 
dentaux, tout, dit Victor Bérard, a croulé sous les Turcs de 
Téhéran, et la Turquie ottomane elle-même est moins misé- 
rable.. )) L'Iran ne fut plus pour la horde turcomane instal* 
lée sur ses ruines qu'une ferme à exploiter, comme les Bal- 
kans pour les Osmanlis. 

Cependant l'âme persane n'était pas morte. Au milieu du 
XIX* siècle, en plein régime kadjar, la conscience nationale 



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HISTOIRE DE l'aSIE 1&5 

de riran se réveilla sous Taction d'une curieuse doctrine, à 
la fois mystique cl sociale : le Babisme (i). 

Ali Mohammed, le Bab, est une des plus hautes figure* 
morales de TOrient. Né à Ghiraz en i8i3, il fut élevé dans 
ce milieu aryen du Fars qui n'avait jamais accepté qu'à con- 
tre-cœur la domination des hordes turcomanes. Il emprunta 
au vieux fonds chiite l'ascétisme ardent des sectateurs d'Ali 
et la tendresse universelle des poètes mystiques de la Perse 
médiévale. Q.uand il commença son apostolat à Ghiraz, en 
i84o, ce n'était encore qu'un des nombreux prédicateurs 
libres plus ou moins rattachés à la secte panthéiste des 
Cheikhites (2). Il dépassa bientôt en audace ses maîtres eux- 
mêmes. Ce qu'il prêchait, c'était « la doctrine rafraîchissante, 
qui rouvrirait les sources de la Charité », l'amour de tous 
les êtres, la tolérance, l'abolition des pratiques rituelles, le 
libre examen, l'hérésie généreuse. Il rappelait par moment 
Savonarole et par moment Saint François d'Assise. On 
retrouve dans son système l'extase hindoue, la suavité om- 
brienne et quelques théories sociologiques qui rejoignent les 
conceptions les plus hardies de l'Europe moderne. Il finit par 
entreprendre une lutte sans merci contre toutee les ortho- 
doxics dogmatiques, contre toutes les iniquités sociales. Il 
alla jusqu'à admettre l'égalité des sexes et entreprit le relè- 
vement de la femme orientale, si n^lîgée par l'Islamisme. 
Le dépositaire le plus fidèle de sa pensée fut une jeune fille 
de Kazvin, Tahiré. âme admirable de pureté et de noblesse. 
(( La morale du Bab, dit Darmesteter, est une révolution. 
C'est la morale de l'Occident. Elle supprime les impuretés 
légales, cette grande barrière de sépai'ation cjntre l'Islan et 
le monde chrétien. Elle supprime la polygamie. Elle recons- 
titue la famille et relève l'homme en élevant la femme à son 
niveau. Si la Perse peut être régénérée, c'est par le Babisme 
qu'elle le sera. » 

(1) Cf. Mirza Kazem beg, Bab et les Babis, ou le soulèvement poll^ 
Hque et religieux en Perse, de 1845 à 1853, Journal Asiatique, 1866, I, 329, 
01 H, 196. — C. Huart, La religion dà Bab, P. 1889. — Nicolas, Ali 
Mohammed dit le Bab, P. 1905. 

(2) Cf. Nicolas, Essai sur le Cheikhisme, P. 1910. 



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l86 LA PERSE AUX TEMPS MODERNES 

La prédication du Bab ne larda pas à exciler contre lui 
la haine du clergé. Il fut arrêté à Bender-Bouchir en i84i 
et traduit devant les oulémas de Chiraz. L'influence des 
Cheikhites le sauva pour cette fois, mais il' dut quitter Chira/ 
et resta depuis lors dans une demi-captivité, sous un régime 
de surveillance d'ailleurs assez peu sévère. 11 passa trois ans 
à Ispahan (184A-18/17), puis se rendit à Tauris en avril i8/|8. 
A ce moment, ses disciples étaient assez nombreux pour 
organiser une tentative de révolution en Perse. 

Le Bab n'était qu'un doux mystique. Mais il- se trouvait 
parmi ses fidèles des hommes d'action, des agitateurs bien 
décidés à faire passer ses idées du domaine spéculatif, dans 
le domaine politique. De ce nombre étaient Mollah Hussein 
Bouchroui et Hadji Mohammed Ali, véritables types d<* 
révolutionnaires suivant nos conceptions européennes. A 
l'automne de i848, ces deux personnages appelèrent les 
Babis aux armes et levèrent l'étendard de la révolte conln* 
le gouvernement kadjar dans la province de Mazendéran. D?, 
décembre i848 à fin août 18/19, ^^^ ixîpoussèrent toutes Ici 
troupes envoyées contre eux. 

Le Bab no prit aucune part personnelle à la révolte de ses 
disciples. 11 n'en fut pas moins arrêté de nouveau et tra- 
duit devant un tribunal ecclésiastique qui le condamna à 
mort 11 accueillit cette sentence sans proférer une plainte et 
fut fusillé à Tauris le 19 juillet 18/19. Tahiré, arrêtée peu 
après, fut étranglée dans sa prison en i85*î. 

La haute ligure du Bab clôt vingt siècles d'histoire ira- 
nienne. L'aventure de ce prophète oriental qui, ignorant 
tout de l'Europe, arriva par la seule force de sa méditation 
à tirer de l'Islam une doctrine opposée à l'Islam et en har- 
monie avec la pensée européenne, — cette aventure singu- 
lière et passionnante atteste une fois de plus la persistance 
de l'âme persane à travers le Mahométisme ainsi que la 
parenté qui, malgré des siècles de séparation, unit le génie 
de la Perse au génie européen (i). 

(1) De nos jours, un disciple du Bab, Beha-cddaula, morl à Sainl-Jean- 
d'Acr.-î en 1892, a achevé de donner au Babisme un caractère universel 



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HISTOIRE DE l'aSIE 187 

Xia Perse des roses et des mines. 

La destinée de la Perse est mélancolique. Ce pays res- 
semble de nos jours à ce que fut rilalie du xviif siècle, terre 
de ruines où les plus grands souvenirs du passé dormaient 
à Tabandon. Les roses d'Aschraf recouvrent de leur jonchée 
les débris des pavillons déserts. Palais, mosquées, écolôs, 
croulent de toutes parts, et le pâtre nomade, comme jadis 
fiur le Forum Romain, promène ses troupeaux près des 
colonnes tombées de Persépolis et de Suse. Une immense 
détresse plane sur ce pays qui fut jadis le luxe et le sourire 
de rOrient. Une population appauvrie, clairsemée y vit dans 
l'oisiveté et l'impuissance. Là où jadis se pressaient les mul- 
titudes de l'Asie, les armées des Grands Rois, la Cour la plus 
opulente qui ait existé, il n'y a plus rien que la solitude et 
le silence. « Les roses d'Ispahan dans leur gaine de 
mousse », les roses de Chîraz sous les noirs cyprès, reçoivent 
toujours la visite de bulbul, le rossignol amoureux de leur 
corolle. Mais Sâdi n'est plus là pour chanter leur sensualité 
douce, et nul Mâni, nul Behzadé pour peindre les belles cap- 
tives qui venaient sur des terrasses de clair de lune, respirer 
leur parfum. Tout croule et tout meurt. Comme la Cam- 
pagne Romaine était jadis retournée à la friche et au marais 
sous le vent de la mal'aria, les oasis de l'Iran reculent peu à 
peu devant le sable du désert que l'industrie des hommes 
n'arrête plus. C'est la lente agonie des civilisations sur une 
terre qui, elle aussi, semble mourir. 

Pourtant, à cette Perse, si pauvre et si misérable, il reste 
quelque chose, ce qui restait dans sa détresse à l'Italie du 
xviii* siècle. 11 lui reste le souvenir persistant du passé, la 
fierté de tant de gloire, une fierté invincible qu'aucune mi- 
sère, aucune turpitude ne sauraient abattre. Dans sa pouille- 
rîe, l'Iranien reste comme jadis l'homme du Transtévère, un 
seigneur plein de noblesse, de finesse et d'élégance. Sa race, 
croisée par vingt mésalliances, opprimée par vingt envahis- 
en faisant de cette secte la synthèse de toutes ]es grandes religions 
orientales. Cf. Hippolyle Dreyfus, Essai sur le Béhaîsme, Paris, Leroux 
1909. 



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l88 LA PERSE AUX TEMPS MODERNES 

scurs, demeure malgré tout, raristocralie do l'Orient, C^est 
sa langue qu'on parle dans les Cours musulmanes, à Stam- 
boul, au Caire, dans Tlnde, comme la langue la plus belle 
et la plus harmonieuse. C'est sa littérature qu'on enseigne 
dans tout le monde d'Islam, comme la littérature classique. 
Ses poètes sont traduits dans toutes les langues de l'Europe, 
la mode, en Occident, subit encore l'influence de ses artistes, 
et c'est de tout cela qde la Perse d'aujourd'hui garde la fierté 
et la noblaçse. Morcelée, appauvrie, dépeuplée, il lui reste le 
sentiment de sa grandeur et la dignité de ses souvenirs, — il 
lui reste son âme. 



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ELEMENTS DE BIBLIOGRAPHIE DU CHAPITRE II 



HISTOIRE 



Malcolm, Histoire de la Perse, P. 1821. — Markham, Général 
sketch o{ the history of Persia, L. 1874. — J. Darmesteter, 
£oup (Tœil svr Vhistoire de ta Perse, P. 1885. — Curzon, Per- 
sia, L. 1892. — Boni, Geschichte Irans in islamitischer Zsit, 
Strasbourg, 1896-1904. — - \V. Jackson, Persia, past and pre- 
sent, New-York 1906. — Sykes, History of Persia, L II (p. 240), 
L. 1917. — Mcdleson, History oi Afghanistan, L. 1878. — Vam- 
béry, Geschichte Bokharas, Stutt^ard 1872. — Skrine and 
Denison Ross, The heart of Asia, L. 1899. — Brosset, Histoire 
de la Géorgie, Petersb. 1895-1900. — Isarloff et Kakhanoff, His- 
toire de la Géorgie, Tiflis 1900. -- Woytinski, La démocratie 
géorgienne^ P. 1921. — Q. Huart, La religion du Bah, P. 1889. 

— Nicolas, Seyged Ali Mohammed, dit le Bab, P. 1905. — 
E. Aubin, La Perse d'aniourd'hui, P. 1908. — V. Bérard, Les 
révolutions de la Perse, P. 1910. ~ Cl. Huart, Histoire de 
Bagdad dans les temps modernes, P. 1901. — Hom, Geschichte 
der persischen Litteratur, Leipzig 1901. — Hermcuin Ethe, 
Neupersische Litteratur, Strasbourg 1906. — Qaud Field, Per- 
sian Literatur, L. 1912. — l^zzi, Manuele de Uteratura per- 
siana. Milan J887. — Pizzi, Storia delta pocsia persiona, Turin 
1894. 

l'art persan 

A. Gayet, UArt persan, P. 1895. — Blochet, Les écoles de minia- 
ture en Perse, Rev. Archéol. II, 121-148 (1905). — Cl. Huart, 
Les calligraphes et les miniaturistes dans VOrient musulman, 
P. 1908. — Blochet, Peintures de tnanuscrits persans, arabes 
et turcs de la Bibliothèque Nationale, P. 1911. — F.-R. Mar- 
tin, Miniature painling and painters in Persia, India and 
Turkey, L. 1912. — Marteau et Vever, La miniature persane, 
P. 1913. — Hopf, Les anciens tapis de Perse, Munich 1913. — 
Loti, Vers Ispahan, P. s. d. — Claude Anet, Les ros^s d'is- 
pahan, P. 1907. — Princesse Bibesco, Les huit Paradis^ p. 1908. 

— W. Jackson, From Constantinople to the home of Omar 
Khayyam, N.-Y. 1911. — L.-C. Watelin, La Perse immobile, 
P. 1921. 



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CHAPITRE III 

L'INDE MUSULMANE : 
LES GRANDS MOGOLS 

§ I. — LES eO^QUERANTS DE UINDE 



Influence de l'Iran 
snr les destinées de l'Inde. 

Deux grands faits dominent Thisloire de l'Inde. D'une 
part, rinde est un continent distincT, en marge de l'Asie, 
auquel sa barrière de montagnes confère une sorte d'insu- 
larité ; grâce à cet isolement relatif, des civilisations d'une 
originalité puissante, — presque une humanité particu- 
lière — , ont pu longtemps s'y développer à l'écart des 
grands courants de l'histoire générale. D'autre part, le demi- 
cercle montagneux qui protège l'Inde, est coupé au Nord- 
Ouest par le pas de Khaïber et le défilé de Bolan, qui la font 
communiquer avec le monde extérieur : Ce sont autant 
d'isthmes qui relient le continent de Brahma aux terres ira- 
niennes. Par ces « portes afghanes », il s'est établi du pla- 
teau ii^anien à la plaine indo-gangétique, un de ces grands 
courants historiques qui poussent les races montagnardes 
vere les terres de soleil et de vie facile. A trois reprises, l'Inde 
se trouva ainsi rattachée à l'Iran au point d'en paraître une 
simple dépendanc4» : p'abord à l'aube de l'histoire, quand 
les Indo-Iraniens descendirent du Caboul au Pays des Sepi 
Rivières. Puis aux premiers siècles avant notre ère, quand 
l'Hellénisme, établi en Bactriane, gagna le Gandhara et la 



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xgs LiNDB musulmane: les grands mogols 

région de Lahore. Enfin, au Moyen Age, quand la civili- 
sation arabo-persane pénétra avec les conquérants turco- 
afghans» puis avec les conquérants mongols au Pendjab et 
au Doab, d'où elle rayonna sur la péninsule entière. Durant 
cette dernière période qui va du xi* siècle au xviif siècle, 
l'immense région qui couvre quatre millions de kilomèti-es 
carrés, qui nourrit trois centfi millions d'habitants et qui a 
élaboré les conceptions les plus originales de Thumanité 
pensante, ne fut, à bien des égards, qu'une annexe du monde 
iranien. 

L'Inde subit donc le contre-coup des révolutions de l'Asie 
Cei^trale, — maie elle n'en subit souvent qu'un contre-coup 
éloigné. A plusieurs reprises, quand les grands tumultes 
humains qui se propageaient à travers l'Asie, parvinrent aux 
fiontières de l'Inde, il y avait quelque temps déjà qu'en Iran 
même ils étaient apaisés ou endigués. Il en fut ainsi de l'in- 
vasion turque : quand les Ghaznévides s'installèrent à 
demeure au Pendjab, ils venaient d'être expulsés de l'Afgha- 
nistan. Quand les Ghourides et leurs successeurs, les Mame- 
louks turco-afghans du xiv* siècle conquirent l'Empire des 
Indes, ils avaient perdu pied dans l'Est-Iranien. Il en fut de 
même pour l'Invasion Mongole : Tant qu'elle couvrit la 
Clhine, la Perse et la Russie, le monde indien réussit à s'en 
préserver. Et ce fut, au moment où le-s Mongols avaient 
perdu et la Chine et la Russie et la Perse, que les derniers 
d'entre eux allèrent chercher asile dans l'Inde où une pro- 
digieuse fortune leur était réservée. 

C'est qu'à chaque fois l'Himalaya, l'Hindou-Kouch et les 
Monts Souleïman, opposaient aux premières vagues de l'in- 
vasion leur barrière de glaciers, de pics et de crêtes qui 
décourageaient d'abord les agresseurs. Mais bientôt l'attrac- 
tion de l'Inde était la plus forte. Ses richesses légendaires, 
la fécondité de son sol, la magnificence tropicale de sa végé- 
tation, le luxe inouï de ses radjahs, }fs trésors de ses tem- 
ples, finissaient par attrouper à ses portes tous les aventu- 
riers du monde turc, tous les sabreurs sans emploi du monde 
mongol. Et un jour, ce peuple de soudards qu'affolaient des 



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HISTOIRE DE l'aSIE IQS 

rêves d'or, de sang et de luxure, forçait les portes du Caboul 
et descendait en masse l'éternel chemin des invasions (i). 

Un paladin musulman. 
Mahmoud le Ghaznôvide. 

Vers Tan 962, un condottiere turc, nommé Alp-Tékine, 
fonda un royaume à Ghazna, en Afghanistan. Il avait long- 
temps guerroyé au service des Samanîdes, rois iraniens du 
Khorassan et de la Transoxiane. S'étant brouillé avec eux, il 
résolut de s'établir pour son propre compte, et c'est alors 
qu'il choisit Ghazna comme résidence. 

Comme tant de villes afghanes, Ghazna est une forte- 
resse naturelle, rendue plus imprenable encore par d'épais- 
ses murailles de terre, des tours massives, un large fossé 
circulaire, et une citadelle intérieure qui domine un paysage 
farouche : Partout des plateaux steppiques alternativement 
glacés et torrîdes, et, à l'horizon, une série de chaînes 
abruptes, rameaux détachés du Pamir ; à l'Est, le Séfid Koh 
« le Mont Blanc » des Asiatiques ; au Nord-Ouost, le Koh-f- 
Baba « le Père des Montagnes » ; au Nord l'Hindou-Kouch 
c( le Tueur d*Indiens » ; au Sud le massif neigeux où l'Ar- 
goundab prend sa source. Paysage d'une grandeur sauvage 
et morne, qui a inspiré le dicton musulman : « Allah I 
qu'avais-tu besoin de créer l'enfer? N'avais-tu pas déjà créé 
Ghazna ? » 

I-.es compagnons qui suivirent Alp-Tékine dans ce nid 
d'aigle, étaient des sabreurs de la steppe, gens du Balkach et 
de l'Aral, vétérans des vieilles guerres transoxianaises. Avec 
eux le successeur d'Alp-Tékine, Sévuk-Tékîne (976-997), 
acheva la conquête de l'Afghanistan. Il soumit Caboul qui, 
à ï.goo mètres d'altitude garde les cols de THindou-Kouch, 
Kandahar a la citadelle d'Alexandre », et la steppe maré- 

{!) Ouvrages d'ensemble sur l'Indo musulmane : EUiott et Dawson, 
liistory ol India, Londres 1867-1877. — Stanley Lane Poole, Medieoal 
India^ Londres, 1903. — La Mazelière, Essai sur Véoolulion de la civili- 
sation indienne, P. 1903. — Ferishta, Hislory ol the rise ol the Moham- 
medan power, Irad. anglaise de J. Briggs, Londres, 1829. — Ferishta, 
Hislory of Dekan, traduction anglaise de J. Scott, Londres, 1794. 

LES ElfPXRES MONGOLS 13 



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194 l'inde musulmane r lbs gratsds mogols 

<;ageuse du ba^Hilmcnd et du Lac Hamoun, connue eous 
le nom de Seïstan. C'étaient de paurres terres, les plus 
âpres et les plus déshéritées de TOricnt, mais elles nourris- 
saient une race de montagnards indompiablcs, les Afghans, 
que leur humeur aventureuse et leurs instincts pillajxls ren- 
daient redoutables à tous leurs voisins. Si les Afghans appar- 
tenaient comme les Persans à la famille iranienne, c'étaient 
des Iraniens restés libpos, car nul conquérant n'avait pu leui* 
imposer un joug durable. En outre, tandis que les Persans 
avaient embrassé l'hérésie chiite, les Afghans étaient restés 
fidUes à rislamisme sunnite, qui était aussi la confession des 
Turcs. Cette conformité de croyances contribua à rapprocher 
les Turcs des Afghans. Ce qui les rapprocha davantage en- 
ciore, ce fut la similitude de leurs goûts et de leurs mœurs. 
Les Turcs, grands amateurs de prouesses militaires, associè- 
rent vite les guerriers afghans à leur fortune. Turcs et 
Afghans ne formèrent bientôt qu'un seul peuple, ou plutôt 
qu'une seule armée, — l'Armée Ghaznévide, — unie pour 
le pillage et la conquête et ne vivant que de conquête et de 
pillage. En 997, Sévuk Tékine, ayant sauvé les Samanides 
d'une révolte féodale, obtint d'eux la lieutcnanoe du Khoras- 
san. Mais ce n'est pas de ce côté qu'allaient ses convoitises ; 
c'était l'Inde qui le tentait... 

Les incursions des Ghaznévidcs au Pendjab finirent par 
provoquer une riposte des indigènes. En 979, le radjah de 
Lahore, Djeypal, suivi des radjahs de Delhi, d'Adjmir, de 
Kanaudje et de Kalindjar, marcha sur l'Afghanistan pour 
tirer vengeance des Ghaznévides. Cette brillante féodalité 
indienne, avec ses 100.000 cavaliers et ses éléphants de 
guerre, rencontra l'armée de Sévuk Tékine à Lamghan entre 
Péchavcr et Kaboul, et fut taillée en pièces. Il était établi 
que la folle bravoure de^ Radjpoutes ne pouvait tenir de- 
vant la discipline turque. 

Le fils de Sévuk Tékine, Mahmoud, le grand Ghaznévîde, 
entreprit la conquête de l'Inde (997-1030). En ioo5 il sou- 
mit le Moultan. En 1009, ^^ nouveau radjah de Lahore, 
Anangpal, forma contre lui une grande coalition où entrè- 
rent les radjahs de Delhi, d'Adjmir, de Kanaudje, de Gwa- 



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HISTOIHE DE L ASIE IQO 

« 

libr, de Kalindjar et d'Oudjeïn. C'était la levée en masse du 
monde brahmanique contre l'envahisseur muâulman. De- 
vant la supériorité numérique de Tadversaire, Mahmoud se 
retrancha dans la plaine de Bhatindah. Les Indiens donnè- 
rent Tassant à son camp, maie ils attaquèrent sans ordre et 
leurs éléphants, ayant été mis en fuite, jetèrent la confusion 
dans leurs rangs. Mahmoud en profita pour exécuter une 
charge qui décida de la victoire. 

La journée de Bhatindah livra l'Inde septentrionale aux 
Ghaznévides. Le pillage du temple de Nagarkot dan» le 
Nord-E^t du Pendjab, valut à Mahmoud un butin fabuleux. 
D'interminables défilés de caravanes commencèrent à trans- 
porter là-haut, vers le repaire de Ghazna et les nids d'aigle 
afghans, les richesses millénaires des radjahs et des brah- 
manes. Toutes les fastueuses dynasties de l'Inde gangétique 
commencèrent à trembler pour Iqut trône. En ioi4» Mah- 
moud inaugura la conquête du Doab en pillant Thaneswar, 
Delhi, Mirât et Mathoura. En 1019, il chassa le radjah de 
Kanaudje et le remplaça par un prince vassal. Eu 1021, il 
conquit le Cachemii^e. Son règne se passa ainsi en chevau- 
chées prodigieuses d'un bout à Vautre de la plaine indo- 
gangétique. Il apparaissait tantôt dans la paix des vallées 
cachemiriennes, tantôt aux lisières des jungles de l'Oude, 
tantôt au pied des Mont Vindhya. Sa présence frappait les 
indigènes de terreur, mais quand il avait disparu, en route 
vers quelque aventure lointaine, la rébellion relevait la tête. 
En 1024, les radjahs indiens tentèrent un soulèvement géné- 
ral qui procura au héros ghaznévide l'occasion de nouveaux 
triomphes. 11 rentra en vainqueur dans Lahore et détrôna le 
radjah de cette ville, Soukpal, fils d'Anangpal. Cette foi«, 
Mahmoud annexa définitivement tout le Pendjab. Recon- 
naissons-là un des événements les plus considérables de 
l'histoire de l'Asie \ L'Islam après plusieurs expéditions de 
pillage dans l'Inde, annonçait l'intention d'y fonder un éta- 
blissement durable. Le Pendjab, qui avait éié jadis la pre- 
mière étape des Aryas descendus de Bactriane^ fut aussi la 
première possession indienne des Turco-Afghans. Du Pend- 
jab, Mahmoud dirigea ses dernières campagnes, razzias pé- 



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ig6 l'inde musulmane ; les grands mogols 

riodiques ou guerres de magnificence, jusqu'au cœur de 
rinde brahmanique. En 1024, il attaqua Kalindjar et Gwa- 
lior, — Kalindjar, la ville imprenable, Gwalior, u le Gibral- 
tar indien », dont la ciladelle aux tours polychromes, assise 
à cent mètres de hauteur sur un rocher farouche, domine au 
loin les plaines de la Djoumna et du Sindhu. I^s radjahs de 
ces deux villes, effrayés de son approche, se reconnurent 
tributaires. En 1026, le Ghaznévide envahit la côte de Goud- 
jeratc et la presqu'île de Kathiavar, où il détruisit le sanc- 
tuaire sivaïte de Somnath. Dans cette terre de Tancien Su- 
rashtra, la plus païenne de toute l'Inde, le pillage des tem- 
ples fournît aux Musulmans un buîin fabuleux. 

Mahmoud de Ghazna est un des types les plus représenta- 
tifs de sa race et do son temps. Ce fut le modèle accompli du 
paladin turc doublé d'un musulman pieux. Ce type, TOrienl 
Ta reproduit depuis lors à des milliers d'exemplaires. Mais 
outre que Mahmoud en fut une des premières incarnations 
(la religion du Prophète n'avait pas rencontré jusque-là de 
pires adversaires que les Turcs), les circonstances et le mi- 
lieu où il évolua lui permirent de développer librement son 
génie naturel. Ixï Ghaznévide fut en effet le héros d'une 
aventure singulière qu'on ne peut comparer qu'à celle des 
Conquistadors espagnols du xvi® siècle — : Comme eux ; il 
découvrit un nouveau monde. Il pénétra le premier au pays 
de la Fable, el-Dorado qui, depuis des siècles hantait Tima- 
gination des foules musulmanes. En de fantastiques che- 
vauchées, il s'enfonça toujours plus avant au cœur de cette 
Inde des grandes palmes qui devait paraître aux cavaliers 
de la steppe comme une planète différente .Et là, au bord des 
fleuves sacrés où s'abreuvait une humanité nouvelle, il vit 
s'ouvrir devant lui les palais mystcrieux et les cités inter- 
dites. Il vit fuir les escadrons éblouissants des cavaliers radj- 
poutes, les éléphants caparaçonnés d'or et de diamants des 
radjahs et des ranies, et, dans les pagodes de Siva et de 
Vichnou, il arracha aux brahmanes stupéfaits tous les trésors 
de Golconde. Il passa ainsi dans un décor de féerie, pareil 
à un héros de légende. Comme les Cortez et les Pizarre de 
l'Epopée Castillane, il étendit la Foi en remplissant ses 



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HISTOIRE DE L ASIE I97 

coffres. En fidèle Croyant il abattait de sa masse d'armes 
l'idole eiyaïte de Somnath. En bon condottiere turc, il en 
recueillait l'or et les pierres précieuses. Il inaugura une vaste 
Croisade musulmane qui se poursuivit jusqu'au xviif siècle, 
et qui, comme toute Croisade, fut un curieux mélange d'es- 
prit de foi et d'esprit de lucre. Sa haute stature domine huit 
siècles d'épopée. Car l'aventure dont il fut le premier héros 
ne prit fin qu'à l'aube des temps modernes, lorsque le sol 
brahmanique, depuis l'Himalaya jusqu'à la Côte de Coro- 
mandel, reconnut le nom d'Allah et obéit à des padischahs 
turco-mongols. 

Mahmoud, d'ailleurs, était loin d'être un barbare. Rare- 
ment vit-on mécène iranien plus fastueux que le Turc Ghaz- 
névide. Ce n'était pas seulement le conquérant de l'Inde, 
c'était le plus grand seigneur de l'Iran. Il régnait depuis sa 
jeunesse sur l'Afghanistan et le Khorassan. A la fin de sa vie 
il occupa en outre la majeure partie de l'Irak Adjémî avec 
Reï et Ispahan, dont il dépouilla les princes Bouides (1029). 
Maître d'Ispahan, de Nichapour, de Thoûs et de Hérat, il 
prit au sérieux son rôle de monarque iranicoi. C'est à sa 
cour que fleurit la première Renaissance Persane. Grâce à 
lui, grâce à la protection éclairée de son sage ministre Maï- 
mandi, Ghazna se remplit de mosquées, d'écoles et de biblio- 
thèques. Pour quelques années, cette lointaine bourgade 
afghane devint la capitale intellectuelle de l'Islam. Mah- 
moud et Maïmandi y attirèrent le philosophe Farabi (à dé- 
faut d'Avicenne qui déclina leurs offres), le géographe 
Birouni, les poètes persans Ounsouri, Farroukhli, Asjoudi 
et surtout le grand Firdousi, l'Homère de la Perse (qSS-iojo). 
C'est à l'invitation même de Mahmoud que Firdousi com- 
posa le Chah Nameh, ou Livre des Rois qui est l'épopée de 
l'ancien Iran. Mahmoud fit réunir pour cela tous les textes 
pehlvis qui avaient échappé au vandalisme arabe. Il com- 
bla d'honneurs le poète et lui promit une piocc d'or par <iis- 
tique. Par la suite, il est vrai, Mahmoud, circonvenu par les 
rivaux de Firdousi, ne fit compter au poète que des pièces 
d'argent. Celui-ci froissé dans son amour-propre, distribua 
l'argent à ses esclaves et s'enfuit de Ghazna après avoir, dans 



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igS l'inde musulmane ; les grands mOg'ols 

é 

le Chah NameJi, remplacé J'éloge de Mahmoud par une 
cruelle satire. Il gagna Bagdad où le Khalife, après Tavoir 
magnifiquement accueilli, n'osa le retenir de crainte de dé- 
plaire à Mahmoud. Firdousi se réfugia alors à Chiraz, la 
vieille cité persane, chère au coeur de tous les poètes. Cepen- 
dant Mahmoud n'avait pas tardé à découvrir l'indignité des 
rivaux du grand homme. Comprenant son erreur, il envoya 
partout des coureurs pour le rappeler. Mais ceux-ci arri- 
vèrent trop tard : Firdousi venait de rendre le dernier soupir. 

Le Khalife de Bagdad, Kadir-hillah. dont la conquête de 
rinde doublait robédicncc, décerna à Mahmoud le Ghazne- 
vide les titres de Sultan et de Protecteur de la Foi, L'Islam 
avait raison de cé!ébix>r le héros ghaznévide : C'était l'Alexan- 
dre du monde musulman. Comme « Iî*kander » et cette fois 
f)Our toujours, Mahmoud avait jeté le monde indien dans le 
courant de la politique méditerranéenne. 

Le fils de Mahmoud, Masoud le Ghaznévide (io3o-io/|o) 
continua dans l'Inde l'œuvre paternelle. En io35 ses lieute- 
nants envahirent TOude et entrèrent à Bénarès. Mais en Iran, 
les Turcs Seldjoucides lui enlevèrent le Khorassan (lOvSp). Ses 
successeurs, repoussés de ce côté, délaissèrent de plus en 
[)lus le séjour de Ghazna pour les palais de Lahore. Ils ne 
tardèrent pas à devenir de simples radjahs musulmans, in- 
dolents et efféminés. Leur décadence favorisa l'essor d'une 
nouvelle dynastie musulmane, sortie comme eux des mon- 
tagnes de l'Afghanistan et dont le^ exploits surpassèrent, à 
deux sièclos d'intei'valle, ceux des conquérants ghazné- 
vides. 

Le Fondateur 

de l'Empire des Indes : 

Mohammed de Ghor. 

Dans la montagneuse région de Ghor, entre Ghazna et 
Ilérat, se dressait une des plus inaccessibles forteresses de 
TAfghanislan, Fîrozkoh, le Château de la Victoire. I^es sei- 
gneurs de Fîrozkoh, les Ghourides comme on les appelait. 
Afghans de pure race, avaient dû subir la domination de 



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HISTOIRE DE 1 ASIE I^ 

Mahmoud le GhaznDiévide. Au milieu du xii" siècle, ile se ré- 
voltèrent contre les successeurs de ce prince, reccmvrèrenl 
leur indépendance et finirent par se rendre maîtres de 
Okazna et de l'Afghanistan tout entier. Une fois sur le trône 
de Ghazna, le même rêve les prit qui avait jadis banté 
Mahmoud, — la conquête de l'Inde. En 1179, leur chef 
Mohammed de Gfaor recommença sur les routes du Pendjab 
l'épopée ghaznévide (i). 

Mohammed de Ghor préluda à laconquêtc de l'Inde en dé- 
trônant en II 86 los derniers sultans ghaznévîdes de Lahore. * 
Puis il s'attaqua au monde hindou. Llslam, jusqu'alors 
n'avait pas, en dépit de quelques razzias sans lendemain, 
dépassé le bassin de l'Indus. Mohammed de Ghor entama le 
bassin du Gange qui est llnde véritable. Les princes hin- 
dous de cette région se trouvaient divisés par la guerre qui 
mettait aux prises le radjah de Delhi, Prithwi Radjah, et 
celui de Kanaudje, Djay Chandra! Cette division des forces 
indigènes, permit à Mohammed de les accabler isolément. 
En II 93, il dispersa à Thaneswar les 3oo.ooo cavaliers et les 
3.000 éléphants do guerre de Prithwi Radjah, victoire déci- 
sive qui assura pour cinq siècles le triomphe de Mahomet 
sur Brahma et la domination musulmane dans la région 
gangétique. Mohammed occupa Delhi, Mirât, Agra^ mais au 
lieu d'inféoder ces villes à un prince indigène, il les annexa 
directement. L'année suivante, il attaqua Djay Chandra, le 
vainquit à Etawah, et annexa le royaume de Kanaudje (11 9/1). 
Son lieutenant, le mamelouk turc Aïbck acheva son œuvre. 
En 1194, Aïbck conquit Bénaiès et l'Oude, en 1196 il rertdit 
tributaire le radjah de Gwalior, au Malwa ; en 1197 il an- 
nexa le Goudj^rate, et en 1202 il détrôna le radjah deKalind- 
jar et annexa le Boundclkhand. Enfin un des compagnons 
d'Aïbek, l'afghan Bakhtiyar Ghîlji, conquît sur la dernière 
dynastie bouddhiste du Magadha le Béhar et le Bengale et 
fonda dans ce pays une dynastie musulmane particulière 
(1202I. 



(IJ Cf. Mirkhond, Histoire des SuUans Ghourides, trad. Oefréioery, 
J. A., ÎSI4 r, ^8 et II, 283. 



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200 L INDE MUSULMANE .' LES GBANDS MOGOLS 

— Mohammed de Ghôr est un des personnages les plus 
importants de l'histoire orientale. S'il ne posséda pas le pres- 
tige chevaleresque et quasi fabuleux de Mahmoud le Ghaz- 
névide> il fit œuvre plus durable. Mahmoud avait été le héros 
d'une aventure merveilleuse mais sans lendemain. Moham- 
med de Ghor fut le fondateur de l'Empire musulman de 
Delhi, c'est-à-dire d'un vaste Etat organisé qui sous des 
dynasties diverses — Turco-Afghans, Taghlak, Séyids, Lodis, 
Timourides — , persista jusqu'à la conquête britannique. Il 
^arriva à cet Etat, quand il obéit à des princes faibles, de se 
morceler, de laisser les principautés vassales afficher une 
véritable indépendance. Mais chaque fois que des princes 
énergiques reparurent à Delhi, ils se réclamèrent de la 
grande tradition de Mohammed de Ghor et firent rentrer les 
dynasties locales dans l'obéissance. Car Mohammed de Ghor, 
— et ce fut son œuvre fondamentale — , avait créé dans 
l'Inde une tradition impériale, un droit impérial musulman. 
Il avait distingué dans ce but, et désigné comme siège de 
l'Empire qu'il fonda la ville de Delhi, que sa position cen- 
trale appelle en effet à dominer à la fois la plaine indo-gan- 
gétique et le Dékan. Un tel choix était tout un programme. 
Les Ghaznévides, dans leur cour de Lahore, n'avaient été 
que de simples rois du Pendjab. Les Ghourides et leurs suc- 
cesseurs Taghlak, Séyids et Tîmourideis, furent vraiment 
Empereurs des Indes. 

L'Empire indo-musulman 

anx XIII' et XIV* siècles : 

Les Mamelouks turco-afghans. 

Les Ghourides fondèrent l'empire musulman de l'Inde 
ave-c Delhi pour capitale et la région indo-gangétique pour 
domaine immédiat. Mais ils ne surent pas établir dans ce 
pays un régime régulier, créer une dynastie durable. Ils 
restèrent à l'état de condotte, ils furent toujours « une ar- 
mée qui possédait un pays » et qui ne se maintenait au- 
dessus des populations indigènes que parce qu'elle se renou- 
velait sans cesse grâce à l'annvée de nouvelles recrues acho- 



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Histoire de l'asie 201 

tées 8ur loue les marchés à eôclaves du monde lurc. Ces 
esclaves turcs, les Mamelouks, arrivaient vile aux plus hauts 
grades de Tarmée ghouride et, s'ils élaicnl vaillants et auda- 
cieux, parvenaient jusqu'au trône. Plus d'un parmi les suc- 
cesseurs de Mohammed de Ghor, à commencer par son héri- 
tier immédiat Aïbek, fut un ancien mamelouk, d'où le nom 
de sultans-esclaves qu'on leur donna. Ces soudards couron- 
nés nous apparaissent tous avec la même physionomie. Tels 
qu'on vit leurs pareils au Caire, couvrant l'Egypte de mos- 
quées merveilleuses, tels ils se montrèrent à Delhi, sabreurs 
farouches et Mécènes généniux, cherchant à jouir de leur 
fortune le plus somptueusement possible. Le premier d'entre 
eux, Aïbek (i) (1206-12 10), donna l'exemple de cette tradi- 
tion. C'est lui qui fit construire à Delhi deux des plus beaux 
monuments de cette ville, la Mosquée Djami Mesjid et le 
minaret du Koutb-minar, cl commencer à Adjmir la grande 
mosquée qui porte son nom. 

Naturellement les fils d'Aïbek, comme ceux de Moham- 
med de Ghor, ne régnèrent pas. Ils furent détrônés par un 
autre mamelouk turc, nommé Altamsh (1211-1236). Al- 
lemâh ramena la discipline-dans cet Empire indo-musulman 
qui, fondé par une poignée de Conquistadors, était menacé 
de dissolution à chaque révolution de caserne, c'est-à-dire à 
chaque changement de règne II compléta la conquête de 
l'Inde septentrionale en enlevant aux Hindous le Malwa 
(prise de Gwalior en i233). Enfin il sut par sa prudence 
écarter de l'Inde la menace d'une invasion mongole. C'était 
l'époque où les Mongols de Tchinkkiz Khan, après avoir con- 
quis l'Iran Oriental et détruit l'Empire Kharezmien, s'avan- 
çaient jusqu'aux frontières de l'Inde. Le péril était d'autant 
plus grave que le prince kharezmien Delaleddin Mangberdi, 
fuyant devant eux, s'était réfugié auprès d'Altamsh qu'il 
cherchait à entraîner dans sa querelle. Mais Altamsh sut à 
la fois repousser les Mongols dont les avant-gardes avaient 

(1) Mamelouk de Mohammed de Ghor, nommé Gouverneur de Delhi 
par ce prince, lui succéda comme sultan de Tlnde. Sous son règne, les 
Ghourides perdirent leur pays d'origine, Ghor et l'Afghanistan, que leur 
enlevèrent les Chahs de I^harezm, bientôt remplacés par les Mongols. 



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202 L INDE MUSULMANE ; LES GIIANDS MOGOLS 

pénétré au Pendjab, et faire partir Djélaleddin qui s'était 
mis à conspirer contre lui. 

Après la mort d'Aitamah, les Mongols firent une nouvelle 
invasion au Pendjab. Un mamelouk turc nommé Balban, 
qfu^Allamsh avait élevé aux plus hauts grades de Tarmée, 
les força à repasser Tlndus. En récompense de ses services, 
Balban fut porté sur le trône qu*il occupa de 1266 à 1287. 

En 1290, à la suite d*une révolution de caserne, TEmpire 
de rindc musulmane passa des Mamelouks turcs à la maison 
afghane des Ghiljis. Alaeddin, le deuxièine sultan de cette 
maison (1296-13 16) s'était déjà signalé comme prince héri- 
tier par une expédition dans l'Inde Centrale, qui doubla 
lëlendue des possessions musulmanes. Au cours de cette 
campagne, il rendit tributaire le radjah de Bhilsa, dans la 
province de Bhopal, franchit les Monts Vindhya, la Ner- 
boudda, et envahit le puissant Royaume de Maharashtra ou 
Empire Mahratte, dans la province actuelle de Bombay. Il 
surprit la capitale du pays, Dévagiri (aujourd'hui Daula- 
tabad) et força le radjah des Mahrattes à céder le Bérar et à 
payer tribut (1294)^ 

Une fois sur le trône, Alaeddin eut d'abord à faire face 
à de nouvelles invasions mongoles. En 1297, cent mille Mon- 
gols de Transoxiane, conduits par un prince gengkishanidc 
de la Maison de Djagataï, descendirent au Pendjab. Alaed- 
din les tailla en pièces près de Lahore et les força à repasser 
rindus. Ils revinrent en i3o5 et s'avancèrent jusqu'à Delhi, 
mais ils furent de nouveau vaincus et laissèrent en se reti- 
rant un grand nombre de prisonniers qu'Alaeddin fît fou- 
ler aux pieds de ses éléphants. — Alaeddin n'attendit pa^ 
que la menace mongole fut définitivement écartée pour re- 
I>rendre l'exécution de son projet favori : la conquête de 
l'Inde Centrale. En 1299 il déposséda le dernier radjah de 
Goudjerate. En i3o3, il s'attaqua à la puissante confédéra- 
tion radjpoute et à son chef héréditaire, le raha de Tchi- 
tor (i). Après une résistance héroïque la ville de Tchitor fut 
prise, mais le rana s(î réfugia dans les Monts Aravalli où il 

(1> Cf. Th. Pavio, La légende de Padmani, reine de Tchitor^ J. A. 
1S56, I^ 5 



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HISTOERE DE L*ASIE 2o3 

résista avec tant d'opiniâtreté qu'Alacddin finît par lui ren- 
dre ses Etats, sous condition de Thommagc. Enfin en i3o8, 
le sultan chargea son lieutenant, Mélik Kafour de conquérir 
le Dékan. Kafour envahit le Maharashtra et pilla Dévagiri 
pour punir le radjah des Mafirattes qui avait négligé de 
payer son tribut. Puis il envahit le Télingana, prit d'assaut 
Warangal, capitale de ce pays et força le radjah télougou 
à livrer ses trésore (iSog). L'année suivante il attaqua le 
royaume de Dorasmeudra ou de Maïssore et y pilla la grande 
ville d'Halébid (i3io). De là il poussa jusqu'au Camate où 
il rançonna Tandjore et Madoura, et ne s'arrêta qu'au Cap 
Comorin (i3ii). En retournant à Delhi il tua le radjah des 
Mahrattes qui venait de se révolter et annexa le Maharash- 
tra (l3l2). 

L'expédition de Kafour marque une date importante dans 
rhistoire de l'Asie. C'était la première fois que des conqué- 
rants venus du monde méditerranéen soumettaient le Dékan. 
Alexandre et les Gréco-Bact riens s'étaient contentés de la 
conquête du Pendjab que Mahmoud de Ghazna n'avait 
guère dépassé. Mohammed de Ghor qui avait poussé plus 
avant, n'avait pas été plus loin que la région indo-gangéti- 
que. L'expédition de Kafour marque le moment où le monde 
dravidien entra dans le courant de l'histoire générale. 

En i32i, la dynastie afghanedes Ghiljisfut remplacéesur 
le trône de Delhi par la dynastie tuiT[ue des Taghlak. Le 
deuxième prince de cette maison, Mohammed Taghlak Ci325- 
i35i) fut un potentat fastueux, épris de poésie persane et 
d'art néo-djaïna, un grand bâtisseur devant Allah, mais aussi 
un tyran fantasque et féroce, qui conduisit son Empire à la 
ruine. Trouvant que depuis la' conquête du Dékan, Delhi 
n'était plus une ville assez centrale, il voulut transporter sa 
résidence à Dévagiri au Maharashtra. En même temps, il 
s'efforça d'islamiser de force les masses indiennes, faisant 
de Dévagiri Daulatabad, de Warangal Sultanpour, déportant 
des populations entières et persécutant les brahmanes. Sa 
tyrannie finit par provoquer le soulèvement général des in- 
digènes et la révolte de ses propres lieutenants. Ces derniers 
se rendirent indépendants dans leurs gouvernements respec- 



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à 



204 L INDE MUSULMANE ; LES GRANDS MOGOL8 

tifs, de sorte qu'en quelques années des Etats musulmans 
particuliers se fondèrent sur tous les points de l'Indu, au 
Dekan, au Bengale, dans TOude, au Mahva et au Goudjerate. 
L'Empire des sultans de Delhi ne dépassa plus le Doab et le 
Pendjab (i). Encore, dans' ce domaine restreint, fut-il 
ébranlé par une catastrophe inattendue : Tinvasion de 
Timour. 

Llnde, ayant, comme le Japon, échappé à la conqucLc 
gengiskhanide, se croyait à l'abri des révolutions du Con- 
tinent. Comme le Japon, elle semblait en marge de l'Eurasie, 
la barrière de l'Himalaya et de l'Hindou-Kouch lui confé- 
rant un véritable caractère d'insularité. Mais, du jour où les 
Mongols furent acclimatés dans l'Iran Oriental et la Traii- 
soxiane, il devenait inévitable qu'à la longue ils retrouvas- 
sent sur les traces des Ghaznévides et des Ghourides, la 
route des invasions millénaires. C'est ce qui arriva dans les 
dernières années du.xiv* siècle, lorsque le roi de Transoxiane 
Timour Lenk eut reconstitué l'Empire Mongol en soumettant 
l'Afghanistan, la Perse et la Mésopotamie. 11 était tout na- 
turel que le nouveau maître de Samarkande, de Hérat et de 
Balkh vit dans l'Etat musulman de Delhi une dépendance 
historique de son Empire. Qu'étaient les sultans qui se suc- 
cédaient à Delhi sinon d'anciens seigneurs du pays afghan 
ou du pays turc, c'est-à-dire les vassaux naturels de celui 
qui se proclamait khan de tous les Turcs et roi de tous les 
Iraniens ? Ce fut pour faire rentrer dans robéissanc<^ ces 
clients indociles que Timour résolut d'aller les chercher jus- 
qu'à Delhi. En iSgS, ainsi qu'il a été raconté plus haut, il 
pénétra donc au Pendjab et marcha sur Delhi. Il écrasa 5 
Panipat l'armée du sultan Mahmoud III, entra à Delhi et se 
fit proclamer Empereur des Indes dans la grande mosquée 
de la ville. Cependant il ne fît rien pour détrôner effective- 
ment la dynasti-e régnante. Après avoir pillé le Doab, il re- 
gagna riran et ne revint plus, — mai? il avait montré la 
voie à ses descendants. 



ili Les dynasties qui succédèrent aux Taghlak -ur le trône de Delhi, 
furcîn? relier «Jo^- Séyids (M14-lîr»P cl des Afghans Lodis (1*51-1525). 



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HISTOIRE DE L ASIE 20r> 

Démembrement 
de l'Empire indo-a^han. 

L'invasion de Timour acheva de ruiner le prestige des 
sultanis de Delhi. Jusqu'à la fin du xv® siècle, l'Empire de 
Delhi ne fut plus qu'un sultanat du Doab, dépourvu de 
toute autorité sur les cinq autres Etats musulmans qui 
s'étaient constitués dans ses dépouilles, au Bengale, àDjaoun- 
pour, au Malwa, au Goudjerate et au Dékan. 

Le royaume musulman de Bengale, fondé en 1202 par le 
mamelouk afghan Bakhtiyar Ghilji sur les ruines de l'an- 
cien royaume bouddhiste de Magadha, se maintint sous des 
dynasties afghane, turque, abyssine et de nouveau afghane, 
jusqu'au milieu du xvi* siècle. — Le sultanat de Djaoun- 
pour (1394-1477) fondé au moment de l'invasion de Timour 
par un vizir du sultan Mahmoud III, possédait l'Oude et la 
province de Bénarès. Les sultans de Djaounpour enrichi- 
rf nt leur capitale de monuments magnifiques comme la 
Mosquée Atala (i4o8), la Porte de Rubis ou Lai Darwaza et la 
Mosquée Cathédrale ou Djami Mesjid (i45o). En 1/177 ils 
furent vaincus par les sultans de Delhi, et leurs Etats firent 
retour au Domaine impérial — . Le Royaume musulman 
du Malwa (capitale Mandou) fut fondé en i4oi par le gou- 
verneur afghan de cette province, qui profila de l'invasion 
de Timour pour se rendre indépendant 11 fut annexé en 
i534 par le sultan du Goudjerate. — Le royaume musulman 
de Goudjerate (capitale Ahmedabad), fut égçilemcnt fondé 
par le gouverneur de la province, à qui l'invasion de Timour 
fournit l'occasion de secouer le joug impérial. Comme on 
vient de le voir, les Chahs du Goudjerate annexèrent en i53/i 
le royaume de Malwa. Dans le premier quart du xvi* siècle, 
ils eurent à lutter contre les navigateurs portugais qui, ayant 
effectué la circumnavigation de l'Afrique, essayaient de 
s'établir sur les côtes du Konkan. Lee chahs de Goudjerate 
unirent leur flotte à celle des Ottomans pour interdire aux 
nouveaux venus l'accès de la Mer d'Oman, mais ils furent 
vaincus par l'escadre de Francesco d'Almeida (i5o8) et 11c 
purent empêcher les Portugais de l'établir h Diu (ifuS) (i). 

(1) Dames, Portugese and Turks in Indien Océan, J. R. A. S., jaiiv. 1921 



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2o6 j/liNDE MUSULMANE *. LES GRANDS MOGOLS 

Le royaume musulhian du Dékan, fondé en 13/17 P^'' 
la dynastie afghane des Bahmanides, était le plus considéra- 
ble des Etats sortis du démembrement de l'Empire Ghou- 
ride (i). Cet Etat, qui eut pour capitale Koulbarga près 
d'Haïrférabad, comprenait les posse^ssions actuelles du 
Nizam, le Bérar et presque tout le pays mahrattc. Sur ce pla- 
teau du Dékan, plus salubrc et plus tempéré que la plaine 
indo-gangétique, les aventuriers afghans que le hasard des 
guerres féodales avait conduits jusque-là, se trouvaient 
moins dépaysés que dans le Nord et s'adaptaient très vite. 
C'est' ainsi qu'un sultanat iranien put s'établir et prospérer 
en plein milieu dravidien, dans une partie de Tlnde consi- 
dérée jusque-là comme barbare. D'autre part, au contraire 
des princes musulmans de la région indo-gangétique qui, 
ayant complètement subjugué les royaumes indigènes, 
étaient réduits à s'entre-déchirer, les sultans bahmanides 
avaient devant eux un large terrain de guerre sainte, — et de 
pillage. En effet, malgré l'étendue de leurs domaines, les 
Bahmanides étaient loin de posséder le Dékan tout entier. 
Deux grands Etats hindous subsistaient à côté deux, le 
royaume de Warangal en pays télougou, et le royaume de 
Vijayanagar qui englobait TExtrôme-Sud du Dékan, c'est-i\- 
dire les districts du Pennar, le Maïssorc et le Camate, de- 
puis Kurnoul jusqu'au Cap Comorin. L'existence du sulta- 
nat bahmanide ne fut qu'une longue (( Croisade musul- 
mane «contre ces deux royaumes «païens». En 1 424 le bah- 
manide Ahmed P' prit et détruisit Warangal. Les Bahmani- 
des furent moins heureux contre l'autre royaume indigène. 
A diverses reprises ils défirent les radjahs de Vijayanagar, 
pillèrent leiu* territoire et vinrent assiéger leur capitale, 
mais sans jamais obtenir un résultat décisif. Tout le xv* siè* 
cle se passa dans ces luttes qui prenaient parfois un tour 
romanesque, comme lorsque le radjah de Vijayanagar vou- 
lut en i4o5 enlever au bahmanide Firoz une jeune Hindoue 
qu'il aimait. 

L'Empire Bahmanide atteignit son apogée sous le règne de 

il) Cf. Giibblc, Ilistonj 0/ Deccm, Londres, 180*3, p. H. 



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HISTOIRE DE L ASIE 207 

Mohammed il (i463-i482), grâce au grand ministre Mah- 
nK)ud Gawan qui enleva Goa au radjah de Vijayanagar, la 
oôie des Gircare au radjah d'Orissa et étendit les possessions 
de son maître du Golfe de Bengale à la Mer d'Oman. 

Après la moi^ de Mohammed II, TEmpire Bahmanide fut 
étouffé sous le développement de la féodalité. Les cinq prin- 
cipaux seigneurs de la cour du dernier sultan se partagèrent 
ses provinces, et furent les fondateurs d'autant de dynasties 
locales dont voici l'énumération : i** Dynastie des Barid- 
chahs à Bidar (1/190-1657) ; 2*" Dynastie des Imad-chahs au 
Bérar (1 484-1 672) ; 3** Dynastie des Nizam-chahs à Ahmed- 
nagar (1496-1600) ; 4** Dynastie des Koutb-chahs à Golconde 
(15 12-1687) ; 5** Dynastie des Adil-chahs à Bidjapour (1489- 
1686). Les fondateurs de ces cinq maisons royales apparte- 
naient à toutes les races d'aventuriers du Levant. Les rois de 
Bidar étaient d'origine géorgienne, ceux du Bérar et d'Ah- 
mednagar étaient des Hindous convertis au Mahométisme ; 
ceux de Golconde étaient de souche persane. Quant au fonda- 
teur du Royaume de Bidjapour, Yousouf-Adil, c'était un fils 
cadet du sultan de Turquie Mourad 11, qu'une suite de péri- 
péties extraordinaires avait conduit du sérail de Constanti- 
nople au fond di| Dékan. Avant de venir chercher fortune 
dans l'Inde, Yousouf/Adil avait passé la moitié de sa vie en 
Perse. Aussi, une fois devenu roi de Bidjapour, travailla-t- 
il à introduire au Dékan les idées persanes, notamment la 
confession chiite, qu'il déclara religion d'Etat. 11 acclimata 
aussi à Bidjapour la littérature persane et l'art persan dont 
il était un amateur passionné (i). Son fils Ismaïl continua sa 
politique et reçut en grande pompe à Bidjapour en 1619 une 
ambassade du chah de Perse. 

L'histoire des cinq royaumes musulmans du Dékan au 
XVI® siècle est celle de leurs guerres et de leurs combinaisons 
diplomatiques, guerres aussi stériles, combinaisons aussi 
instables et aussi enchevêtrées que celles des Etats italiens du 
Quattrocento. Chacun d'eux tour à four aspira à l'hégémo- 

(1) Cf. Tnylor and Fergusson, Architecture al Beejapoor, L. 18C6. — 
Gousens, Guide Lo Bijapur, Calcutta, 1907. — Cousens, Beejapwr, the capi- 
tal of the Adil Chahs, Pouna, 1908. 



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:?ôS 



LfNUE MUSULMANB : LES GEAISBS MOGOÎ.S 



nie t*i trouva devant lui la coalition des quatre autres. L*nu» 
guerres, d'ailkurs. se ressemblent toulest limitées à des mar- 
ches et des contre-marches autour des naêmcs places-fron- 
tières . pmcs, perdues» reprisi^s vingt fois. Cependant, ces 
lutter entre Muâulmans n'étaient pas sans profiter tu 
royaume hindou de Vijayanagar, Au milieu du :^\i" siècle le 
radjah da Vijayanagar devint l*asaoeié dm princes musul- 
maus ses voisins, Tarbitre de îeur^ quereUes, attisant leurs 
discordes, passant d'uo parti à 1 auln\ se faisant payer de 
toutes mainâ et aidant de son mieux tous ces ennemie de 
Brahma à s*entre-déçhircr (i). Il fit tant qu*îl ouvrît le^ yeux 
aux Musulmans. Comme, sous préîjexte d'aider le roi de Bid- 
japour, il avait saccagé les terres du roi d'Ahmednagar, ces 
deux princes se réconcilièrent et s'unirent contre lui aux rots 
de Bidar et de Golconde. Celle coalition des quatre rois mu- 
sulmans du Dékan eut raison du puissant Etat hindou r 
Les quatre rois vainquirent et tuèrent le radjah de Vijayatta- 
gar à la grande bataille de Talikot et détruisirent Vijayana- 
gar de fond en eomblt* (r^Grî). 

Ainsi la tf Croisade musulmane » commencée au Pendjab 
par Mahmoud de Cliazna aux environs de FAn Mille, s ache- 
vait a la fin du xvf siècle sur la fronlièrç de Malbsore, Le 
Croissant bnllait des neiges de rilimalaya aux rivages du 
Carnate. 



I ?. — i: KM Pi RE MOGOL DES INDES 



Baber* 

La uioindfft révolution de palais en fran peut a%'OÎr te 
plus loin Lai ne-3 répercussions dans l'Inde. Les posse^eurs (le 
la passe de Bamian et du Col de Khaïber, les maigres rois 
des montagnes qui dominent Im hautes vallées de TH^ri- 

(1) CL Gribbte. Uùtûjy of OeUm, p. tl5 et sg. — R. Scwti, A (or- 
*iùUen empire t Viiayiintîgaf\ Londrcâ I90Û, — H ai g, T/te Nizam Shahi v^î 



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HISTOIRE DE L ASIE 209 

roud, de TArgoundab et du Caboul, ont eu sauvent plus 
d'influence sur les destinées de Tlnde que tous les potentats 
du Malwa et du Dékan. A tous les tournants de Thistoire de 
rinde, on aperçoit l'intervention décisive de llran. Ce fut 
comme Roi de Perse, héritier des Achéménides, qu'Alexan- 
dre de Macédoine conquit le Pendjab. Le grand Ghaznévide 
qui commença le rassemblement de la terre indienne, était 
roi de llran presque entier et faisait composer le Chah- 
nameh à sa cour. Mohammed de Ghor, le fondateur de 
TEmpirc des Indes, était un pur Iranien, descendu de ces 
nids d'aigle afghans où la race aryenne se conservait plus 
intacte qu'ailleurs. Timour Lenk, l'initiateur de la renais- 
sance turco-persane et le restaurateur de l'unité de l'Iran, 
suivit à son tour dans l'Inde les traces des padischahs de 
jadis. Et comme Timour, son pelit-Qls Baber, qui se prépa- 
rait à profiter des désordres de la Cour de Delhi pour inter- 
venir dans l'Inde, était un de ces Turcs de Transoxiane, déjà 
si pix)fondément iranisés que les Européens avaient quelque 
peine à les distinguer des Persans (i). Du Ghaznévide à 
Timour, de Timour à Nadir Chah, n'est-ce pas à ces Néo- 
Persans quelle vieil Iran doit d'avoir, après chaque catas- 
trophe, recouvré son rayonnement extérieur ? C'est, grâce 
à eux qu'à vingt reprises il put intervenir dans l'Inde, car 
les Turcs partout où ils pénétrèrent, à Delhi aussi bien qu'à 
Stamboul, portèrent avec eux la culture persane, — leur 
humanisme à eux — , comme nos Francs apportaient par- 
tout la culture latine. 

Baber, d'ailleurs, n'était pas un Turc quelconque. Ce che- 
valier errant qui n'avait pour lui que sa bonne épée et sa 
petite principauté du Caboul, se trouvait le dépositaire du 
plus magnifique héritage moral qui fût en Orient. C'était 
l'héritier du grand nom de Timour, et, derrière Timour, il 
pouvait se réclamer de Tchinkkiz Khan le Conquérant du 
Monde. Le père de Baber, Omar Cheikh, roi du Ferghana, 

(1) Cf. Mémoires de Baber, traduction Pavet de Courleille, P. 1871. — 
J. Darmesteter, La grande inscription de Qandahar, J. A., 1890, I, 213. 
~ Stanley Lane Poole, Babar, Oxford 1899. — R. WiUiams, An empire 
builder.,.^ Babur, Londres 1918. 

LES EMPIRES MONGOLS 14 



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210 L INDE MUSULMANE : LES GRANDS MOGOLS 

était l*arrière-petit-fîls de Miranchah, troi&ièine fils de 
Tîmour. Sa mère, la princesse Koutlouk-Nigar, était la der- 
nière descendante des Gongîskhanides du Djagataï. Or, aux 
yeux de tous les Turcs, de tous les Mongols, même de tous 
les Ii^nieos répandus par le monde, Tépopée gengiskha- 
nido et l'aventure timouride qui en était l'épilogue, res- 
taient prodigieuses, inoubliables, toujoura présentes aux 
imaginations. 11 n'était khan, émir, sultan ou chef de 
horde, qui ne voulût se rattacher à la légitimité gengis- 
khanide ou timouride. C'était la base de toute souveraineté, 
le fondement même du dix)it turc. De l'Empereur Inflexible 
et de rémir Timour dérivait toute autorité légitime en Asie. 
I.oui^ héritiers avaient pu, au hasard des révolutions, per- 
dre momentanémeJit leur trône. Ils n'en représentaient pas 
moins la plus haute puissance morale du monde touranien, 
et le dernier d^entre eux, Baber, se trouvait ainsi auréole 
dès sa naissance d un pi'estige qu'accrurent encore ses 
aventures extraordinaii^os, sa vaillance et ses malheui«. 

En 149I, à la mort de son père, Baber avait reçu en héri- 
tage le Ferghana, auquel il ajouta en i'i97 le royaume de 
Transoxiane, mais en i5oi, il fut vaincu par un autre prince 
mongol (i) et perdit tout. Devenu chevalier en^nt, il était 
allé se tailler un nouveau ixjyaume dans le pays qui, depuis 
quatre siècles, était le ivndcz-vous de tous les aventuriers 
sans emphDÎ, en Afghanistan. Il s'empara de Caboul en i5oA, 
de Kandahar en 1607, ^^ commença dès lors à s'intéresser 
aux affaires indiennes. 

A l'heure où il allait ainsi découvrir sa destinée, Baber 
était un cavalier accompli, selon l'idéal de la renaissance 
persane. De ses origines turco-mongoles, il gardait une bra- 
voure tenace, un esprit méthodique que ne décourageait 
aucune déconvenue. Mais depuis longtemps, 'la rudesse du 
tempéi*ament turc était adoucie dans sa famille par Tam- 
biance iranienne. Baber lui-même, tel que ses portraits 
nous le représentent, ressemblait moins aii Conquérant du 

(I) Mohammed Slioïbani, fondiUeur de la dysaslie sheïbanlde «le Bou- 
khara. 



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mSTOIAE DE LiVSIE 211 

Monde qu*à quelque seigneur d'Ispahan ou de Chiraz, déli* 
cate figure pei^sane au pur ovale, au noble profil, à la barbe 
soignée, aux grands yeux méditatifs, à l'élégance aristocra- 
tique. On dirait un des hôtes du Louvre, d'après F. Glouet, 
Et c'est bien à nos seigneurs français du temps des seconds 
Valois que semble s'apparenter Baber, — chevalier de haut 
lignage^ épris de littérature et d'art, soucieux de toutes les 
formes de l'humanisme, à la fois dilettante, aventurier 
dans l'àme et homme d'Etat consommé. Comme tel de nos 
« gentils chevaliers » du xvi' siècle, il a écrit ou dicté se& 
Wcmoire«,qui nous permettent déporter sur lui unjugemenl 
raisonné. <( L'accent de ce livre, dit Renan, a quelque chose 
de vrai et de sincère, et quand on songe que celui qui nous 
fait sa confession sur ce ton naturel, est le fondateur d'un 
des plus grands Empirer du monde, on ne quitte plus le 
livre, car on y saisit la révélation de l'état d'âme de ces 
granàs dynastes tartares qui remplirent l'histoire de l'Asie 
depuis le Moyen Age jusqu'aux Temps Modernes... Un 
grand bon sens, quelque chose d'intelligent et de doux, une 
activité infatigable, nul fanatisme, une réelle indifférehco 
pour rislani (sauf certains retours de dévotion), un esprit 
libre, fin, jut^te, dégagé, ouvert, tel qu'on n'en trouve pas 
un seul chez les vrais conquérants musulmans, — tel fut 
ce descendant de Tamerlan et de Gengiskhan. 11 inau- 
gura dignement la série des princes philosophes qui jetè- 
rent un si. vif éclat sur le trône des Mongols de l'Inde aux 
xvi'' et xvn° siècles (i), » Poète en même temps, il gardait 
jusque dans les palais de l'Inde, la nostalgie des paysages 
du Ferghana, de,s prairies où avait rêvé sa jeunesse, a Les 
violettes, écrivait-il, sont charmantes en Ferghana ; le prin- 
temps y est délicieux ; ce ne sont que tulipes et que roses. » 
— Ailleurs, il nous confie son idéal, et c'est celui des 
poètes persans dont il était nourri, d'Omar Khayam ou de 
Ilafiz : « Lombri' des arbres, un recueil de vers, du vin, 
ton chant dans le désert — , et voilà le désert changé en 
paradis !» — « Douce est la venue du nouvel an, doux le 

(1) Renan, /. A. 1872, II, 40. 



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212^ l'iNDE musulmane : LES GRANDS MOGOLS 

jus du raisin, mais combien plus douce la voix de Tamour I 
Baber, saisis tous les plaisirs de la vie, la vie fuit pour ne 
plus revenir ! » 

Mais ce poète se trouvait roi de Ghazna et de Ghor, capi- 
taine d'une des meilleures compagnies de reîtres de son 
temps. Les Turcs Transoxianais qui l'avaient suivi dans 
son exil, les Afghans qui s'étaient ralliés à ses étendards, 
brûlaient de chercher gloire et fortune dans cette Inde mu- 
sulmane oîi trônes et trésors appartenaient depuis trois siè- 
cles aux Mamelouks les plus audacieux, où des esclaves 
devenaient chaque jour sultans pour avoir assassiné leurs 
maîtres, où tout était à prendre ou à vendre. Baber lui- 
môme ne pouvait rester sourd à la voix du passé. Son nou- 
veau royaume afghan, c'était la citadelle d'où tous les héros 
d'épopée étaient partis à la conquête de l'Inde : C'était du 
château de Ghazna que le grand Mahmoud et Mojiam- 
med de Ghor étaient descendus cueillir les trônes du Pend- 
jab et du Doab. Au reste, en s'engageant. sur les routes de 
l'Inde, Baber n'y retrouvait-il pas les traces de son aïeul 
Timour, qui allaient le conduire aux champs historiques de 
Panipat ? 



Fondation 
de TEmpire Mogol des Indes. 

L'occasion qu'attendait Baber pour intervenir dans les 
affaires indiennes, se présenta en i52/i. I^ sultan de Delhi, 
Ibrahim II, de la dynastie des Afghans Lodis, s'étant 
bi'ouillé avec son oncle Alam, celui-ci vint au Caboul 
demander l'appui de Baber. Baber s'empressa d'embrasser 
la cause du fugitif et, sous prétexte de le rétablir dans «es 
droits, envahit le Pendjab (novembre i525). Il n'avait avec 
lui que iS.ooo hommes, mais c'étaient des soldats de race, 
vétérans des vieilles guerres transoxianaises, appuyés en 
outre par une excellente artillerie. Le sultan Ibrahim II 
s'avança à sa rencontre avec loo.obo hommes et i.ooo élé- 
phants de guerre La bataille se livra dans la plaine de 



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HISTOIRE DE l'aSIE 2i3 

Panipat, le 21 avril i526. Pour briser le choc des éléphants 
ennemis, Baber avait fait disposer devant son armée une 
barrière formée de chariots enchaînés, avec des canons 
dans les intervalles. Cette tactique réussit. Les canons de 
Baber, manœuvres selon les principes des grands artilleurs 
ottomans dti xvi® siècle, jetèrent l'épouvante dans les rangs 
ennemis. Ibrahim II périt avec 26.000 des siens et le reste 
se dispersa. Exploitant aussitôt sa victoire, Baber courut 
s'emparer de Delhi où il se fit proclamer Empereur des 
Indes (padischah) dans la Grande Mosquée. Son fils, Hou- 
mayoun, lancé en avant-garde, occupa Agra, la seconde 
capitale de TEmpii^, ainsi que les autres villes du Doab. 

Mais rinde n'était pas conquise parce qu'un fantôme de 
souverain avait été abattu au Doab. Restait à dompter les 
princes radjpoutes de Tlnde Centrale et les derniers 
Afghans du Gange oriental, — et c'est alors que commença 
pour Baber la véritable guerre. Le plus puissant des princes 
radjpoutes était Rana Sangha, rana ou roi de Tchitor, au 
Méwar. Comprenant que l'établissement des Timourides 
dans rinde compromettait l'indépendance de sa race, Rana 
Sangha appela aux armes les autres princes radjpoutes, les 
b radjahs de Marwar (Djodhpour), d'Amber, d'Adjmir, de 
Gwalior et de Tchandéri. Le frère même du défunt sultan 
Ibrahim II, Mahmoud Lodi oublia la vieille haino, entre 
Afghans et Radjpoutes pour s'unir au rana contre l'ennemi 
commun. Rana Sangha eut ainsi jusqu'à 100.000 guerriers, 
la plus belle cavalerie de l'Orient. A leur tête, il marcha sur 
Agra où Baber venait de s'établir. Il rencontra celui-ci à 
7 milles d'Agra, dans la plaine de Kanwaha, près du lieu où 
s'éleva plus tard Fatehpour Sikri (16 mars 1627). Comme 
à Panipat, l'artillerie de Baber lui assura la victoire. Rana 
Sangha mourut de chagrin. Baber acheva de briser les 
forces de la Confédération en allant enlever la forteresse 
de Tchandéri à un autre prince radjpoutc, le vaillant Mé- 
dini Rao. Quand la place fut sur le point de tomber, les 
derniers défenseurs, accomplissant le sacrifice national du 
djauhar, massacrèrent leurs femmes, leurs enfants et s'en- 



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31 4 L INDE MUSULMANE : LES GBANBS MOGOLS 

tr 'égorgèrent. Les Mongols ne trouvèrent à Tchandéri 
que des cadavres (iSaS). 

Les Radjpoutes étaient hors de combat. Baber se retourna 
contre le chef afghan Mahmoud Lodi, toujours maître de 
rOudc. Il le chassa de cette province et le força à fuir au 
Bengale. Le roi de Bengale, afghan conune Mahmoud, em- 
brassa sa cause. Mais Baber vainquit ce nouvel adversain? 
sur la Gogra et le força à reconnaître sa suzeraineté (iB^g). 
En cinq ans de guerre et en deux batailles décisives, 
Baber avait fondé l'Empire Mongol des Indes ; cet Empire, 
il lavait marqué de son empreinte personnelle, il en avait 
fixé pour deux siècles les caractères distinctifs. En effet, 
TEmpire de Baber et de ses succosseurs qui semblait îY cer- 
tains égards la continuation du vieil Empire Afghan. Ghou- 
ride, présentait en réalité un caractère entièrement nou- 
veau. 

Ce qui avait manqué jusque-là au sultanat de Delhi, 
c*était une base dynastique. Il existait bien depuis Moham- 
med de Ghor un Empire de l'Inde musulmane, mais 
comme cet Empire avait été fondé par une association 
d'aventuriers sans famille et sans pajssé, il i^estait toujours ù 
la merci de nouveaux aventuriers plus audacieux. Les 
familles de Mamelouks se disputaient le trône de Delhi sans^ 
autre ordre de succession que le droit de l'assassin à rem- 
placer sa victime. L'époque des « rois esclaves » comme on a 
appelé les mamelouks ghoiurides, est pleine de ces drames 
sanglants qui enlevaient toute stabilité politique à llndc 
musulmane. Ces incessantes révolutions de sérail et de 
caserne, empêchaient qu'il se créât dans llnde un droit 
musulman respecté et une notion claire de l'Etat. 

L'avènement de Baber au trône des Indes, fit cesser cette 
anarchie. Timourîdo authentique et se réclamant par delà 
Timour des Grands-Khans gengiskhanides, il introduisit 
dans l'Inde un principe de droit et de légitimité : la légiti- 
mité mongole,le droit impérial timouride. Il fit valoir pour 
llnde les titres à la domination universelle qu'il tenait de 
son aïeul Timour et du prédécesseur de Timour, de Tchink- 
kiz Khan lui-même. Ce vieux droit mongol translorma 



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HISTOIRE DE L ASIE 210 

Tanarchique sultanat ghouride en un Empire héréditaire vi 
unitaire, en un Etat centralisé. Au Heu d une succession 
arbitraire de sultans mamelouks recrutés sur tous les mar- 
chés à esclaves de TAsie, on eut la dynastie la plus authen- 
tique de rOricnt. Et le respect de cotte légitimité s'établit 
si bien, il se créa si bien dans l'Inde un droit mongol 
comme daiw l'Occident barbare il s'était créé, un droit 
romain, que plus tard» loi^ue les Anglais conquirent 
rinde, leur premier soin fut de faire sanctionner leurs 
acquisitions par le Timouride régnant, et que plus tard 
encore, quand les soldats Indous se mutinèrent contre l'An- 
gleterre, ils voulurent, malgré la différence de culte et 
pour légitimer leur révolte, mettre à leur tête le dernier 
Empereur timouride. 

C'est à ce titre, du point de vue du droit historique, que 
l'Empire fondé dans l'Inde par Baber, — bien que Turc 
par la race de la dynastie régnante et Persan par la civili- 
sation — , put être légitimement considéré comme un 
Empire Mongol (i). 

Aventures d'Houmayoun. 

Baber mourut en loSo, laissant la couronne à son fils 
aîné, Houmayoun (2). Dos son avènement, Iloumayoun dut 
marcher contre le prétendant afghan Mahmoud Lodi qui 
avait repris les armes dans l'Oudc. Il le défit à la bataille de 
Lucknow (i53i), mais un, autre seigneur indo-afghan, 
Shere-khan, « le Tueur de Tigres », continua la lutte. Eta- 
bli dans la forteresse de Tchunar, qui commande la pro- 
vince de Bénarès, Shere-khan défia tous les assauts d'Hou- 
mayoun. Celui-ci abandonna le siège de la place pour aller 
à l'autre extrémité de l'Empire, combattre un nouvel adver- 
saire, Béhadour-chah, roi musulman du Goudjerate et du 
Malwa. Il aurait fallu qu'IIoumayoun fut partout présent h 
la fois. Tandis qu'il se laissait entraîner au cœur du Goud- 

(1) Cf. Slanlcy Lane Pooîe, Ilist^ory 0/ ihe Mojhuh Emperors, Lon- 
dres, 1892. 
(25 Erskine, Baher and Uumayun^ Londro-, 1854. 



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ii6 l'inde musulmane : les grands mogols 

jerate, Shere-khan avait détrôné le roi de Bengale et, maî- 
tre de celte province, du Béhar et de VOude, était devenu 
pour la jeune dynastie timourlde un rival redoutable. A la 
nouvelle de ces événements, Houmayoun revint en toute 
hâte dans TOude et chassa Shere-khan jusqu'au fond du 
Bengale. Mais les vétérans de Baber, montagnards iraniens 
ou Turcs des hauts plateaux, ne purent supporter long- 
temps le climat bengali. Dès qu'Houmayoun fut rentré au 
Doab, Shere-khan réoccupa sur ses traces toutes les places 
du Béhar et de TOude. Houmayoun vint lui offrir la bataille 
à Buxar, sur le Gange, à TEst de Bénarès, et fut vaincu 
(juin i535). En i54o, il affronta de nouveau Shere-khan à 
Kanaudje et subit un nouveau désastre. Il perdit sa der- 
nière armée, son artillerie, ses trésors et dut évacuer préci- 
pitamment Delhi, puis le sol de l'Inde. Suivi de quelques 
fidèles, il regagna les montagnes de l'Afghanistan d'oti son 
père, treize ans auparavant, était parti à la conquête des 
Indes. Shere-khan occupa sans difficulté Agra et Delhi où 
il fut proclamé sultan. L'Empire Indo-Afghan se trouva 
restauré, comme si l'expédition de Baber n'avait jamais eu 
lieu. 

Houmayoun, hier padischah des Indes, aujourd'hui che- 
valier errant, travei^a alors les aventures les plus extraor- 
dinaires. Il avait cru trouver un refuge en Afghanistan, 
mais ce pays était tombé au pouvoir de ses frères qui l'en 
firent partir. Il se rendit alors en Perse où le Chah l'accueil- 
lit avec honneur et lui prêta même une petite armée. Il 
entreprit ensuite d'arracher l'Afghanistan à ses frères et y 
parvint après cinq ans d'efforts (prise de Kandahar en iS-^iT» 
et de Caboul en i55o). Au cours de cette lutte, il traversa 
des heures atroces, comme au siège de Caboul où son jeune 
fils Akbar étant tombé aux mains des ennemis, ceux-ci 
curent la barbarie d'exposer l'enfant sur la muraille, au 
milieu des projectiles. Cependant Houmayoun touchait ou 
terme de ses épreuveô. Dans l'Inde, son vainqueur, Shere- 
khan était mort après quelques années de règne (i54o- 
i545). Les héritiers de ce prince se disputèrent ses pro- 
vinces, de sorte qu'en i555, l'Empire Indo-Afghan se 
trouva partagé entre trois prétendants. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 217 

De son observatoire de Kandahar, Houmayoun comprit 
que rheure de la revanche avait spnné. Il descendit au 
Pendjab avec i5.ooo cavaliers et marcha sur le Doab. Le 
principal héritier de Shere-khan, Sikander-chah, le maî- 
tre afghan de Delhi, se porta à sa rencontre avec 80.000 
hommes et plusieurs centaines d'éléphants. La bataillé se 
livra à Sîrhind, sur la route de Lahore à Delhi, en juin 
1555. Malgré leur énorme supériorité numérique, les 
Afghans furent taillés en pièces. Houmayoun rentra en 
vainqueur dans ses capitales de Delhi et d*Agra qu'il n'avait 
pas revues depuis treize ans. Il mourut l'année suivante et 
fut enterré dans le tombeau qu'il s'était fait construire h 
Delhi et qui est une des merveilles de l'Orient (i556). 

Règne d'Akbar. 

L'héritage qu'IIoumayoun laissait à son fils Akbar ne 
dépassait pas le Pendjab et le Doab. Akbar n'avait aloi-s 
que quatorze ans. Mais son génie précoce et l'expérience 
de son ministre Bairam surent faire face à tous les 
périls (i). 

Les Afghans n'étaient nullement résignés à leur défaite. 
Ils étaient toujours maîtres de TOude, du Béhar et du Ben- 
gale, et leur nouveau chef, Mohammed Adil avait comme 
général un personnage d'un génie extraordinaire, l'Indien 
Hémou. En i556, Hémou réussit à reprendre Delhi, reje- 
tant Akbar au Pendjab. Akbar et son ministre Bairam 
n'avaient avec eux que 20.000 hommes, tandis qu'Hémôu 
disposait de 100.000 cavaliei^ et de 5oo éléphants. Ils 
ruèrent néanmoins avec leur petite troupe, affronter l'im- 
mense armée ennemie. La rencontre eut lieu dans la plaine 
de Panipat, déjà illustrée par tant de batailles. Peut-être, 
eût-elle mal tourné pour les Mongols, mais Hémou fut tué 
au plus fort de la mêlée, et sa mort entraîna la fuite des 
siens. 

(1) Cf. De Noer, L'empereur Akbar, Irad. Bonet Maury, P, 1883-1887. — 
Malleson, Akbar and the rise ol the Moghul Empire, Oxford, 1890. — 
Vincent Smith, Akbar, Oxford 1917. — Garbe, Kaiser Akbar, Tubin- 
gue 1909. — Carra de Vaux, Les penseurs de Vlslam, I, 67, 318. 



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2l8 L*INDE MUSULMANE : LES GRANDS MOGOLS 

La victoire de Panipat rendit à Akbar, Delhi et le Doab ; 
une nouvelle campagne contre d'autres chefs afghans lui 
donna TOude et le Béhar ; enfin parmi ces chefs afghans, 
celui qui régnait au Bengale se ix^connut spontanément son 
vassal, de sorte que TEmpire Timouride embrassa, à des 
titres divers, toute la plaine indo-gangéliquc. Mais pour 
consen^er la possession incontcstt* de cette vaste région, 
une œuvre difficile restait encore u accomplir : la soumis- 
sion du Radjpoutana. 

Les fiers princes radjpoutes et leur splendidc chcvaleri<^ 
représentaient la race la plus militaire du monde hin- 
dou (i). Les dynasties musulmanes qui s'étaient succédé sm* 
le trône de Delhi avaient parfois réussi à les vaincre, jamais 
à les réduire ni à se les concilier. Or, un Empire dont la 
capitale est à Delhi ou à Agra, ne peut sans . renoncer à 
toute sécurité, rester en butte à l'hostilité permanente du 
Radjpoutana. Akbar qui se sentait animé d'une grande sym- 
pathie personnelle pour cette noble race, résolut non seu- 
lement de soumettre les Radjpoutes, mais de les rallier à 
son gouvernement. 

La conquête dos citadelles du Radjpoutana fut une œuvre 
longue et difficile. Akbar s'empara de Gwalîor en i558 et 
d'Adjmir en i56o. En 1567, il attaqua le rana de Mewar, 
Ouday Singh, chef héréditaii"e de la Confédération Radj- 
poute. A l'approche de l'armée impériale, Ouday Singh se 
retira dans les Monts Aravalli en confiant la défense de Tchi- 
tor, sa capitale, à 8.000 guerriers d'élite commandés par 
l'héroïque Djay Mal (1567). Akbar en personne dirigea le 
siège de Tchitor, et ce fut lui qui, d'un coup d'arquebuse, 
tua Djay MaJ. Les assiégés, privés de leur chef, résolurent 
d'accomplir le sacrifice national du djauhar. Ils poignar- 
dèrent leurs femmes et leurs enfants, jetèrent les corps 
pantelants dans un bûcher, puis se rangèrent en armes 
autour de ce bûcher, ouvrirent les portes de la ville et atten- 
dirent l'ennemi,.. Pour épargner des vies humaines, Akbar 
fit charger ces désespérés par 3oo éléphants de guerre qui 

;i) Cf. Seesodia, The Ua'iput, a lighiing race, L. 1915. 



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de ««*^ ^ 
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220 l'INDE musulmane *. LES GRANDS MOGOLS 

ses sujets musulmans de lieutenants plus fidèles que les 
radjahs d'Amber (i"), Bihari Mal, son fils Baghwan Das 
(+1592) et son petit-fils Radjah Man Singh ( + i6i5). Man 
Singh qui était le frère de lait d'Akbar, fut son ami le 
plus intime. Todar Mal, un autre de ces Radjpoutes rallies 
(+1590) devint le bras 'droit d'Akbar, qui le nomma mi- 
nistre des Finances (1577) et gouverneur du Bengale (1580) 
et qui pleura sa mort comme celle d'un fils. — Pour mettre 
fin à l'hostilité des deux races, Akbar favorisa de tout son 
pouvoir les mariages entre Mongols et Radjpoutes. Comme 
Alexandre le Grand épousant Roxane, il donna lui-même 

I exemple des unions entre vainqueurs et vaincus, en pre- 
nant pour femme la fille de Bihari Mal, sœur de Baghwan 
Das (i56i). Son fils, Djahanguir épousa de même la petite- 
fille du radjah de Marwar (Djodhpour). D'autres unions 
entre les princes timourides et les dynasties d'Adjmir et de 
Bikanir complétèrent cette grande oeuvre. On a pu dire 
avec raison que durant le règne d'Akbar et de ses deux pre- 
miers successeurs, l'Empire Mongol de l'Inde fut un Em- 
pire Mongol-Radjpoutc : C'est ce qui fit sa force et sa 
solidité. 

Fort de l'alliance intime de ses « Mongols >> et des Radj- 
poutes, Akbar put en finir avec les derniers Etats musul- 
mans autonomes de l'Inde septentrionale. En 1673, il fit 
prisonnier le Chah du Goudjerate et annexa son royaume. 

II annexa de même le Bengale en t58o, le Cachemire en 
1586 et le Sînd en 1592. Puis il s'occupa du Dékan. 

A Tavènement d'Akbar, le Dékan était toujours partagé 
entre les cinq royaumes musulmans du Bérar, d'Ahmed- 
nagar, de Bidar, de Bidjapour et de Golconde. Le nambre 
de ces Etats fut réduit à quatre en 1672, à la suite de la con- 
quête du Bérar par le roi d'Ahmednagar. Le royaume 
d'Ahmednagar venait donc de doubler l'étendue de son ter- 
ritoire, lorsque Akbar en entreprit la conquête (iBgS). Mais 
ce royaume avait pour lors à sa tête une héroïne extraordi- 

H) Dynastie acluellc de Djeypour. 



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raSTOIRE DE LASIE 221 

naîre, la sultane CHanda, « la Dame blanche du Dékan », 
qui, dirigeant elle-même la défense de sa capitale, repoussa 
tous les assauts de Tennemi (1596). Tant que vécut l'intré- 
pide sultane, les Mongols durent ajourner leurs projets. Ils 
revinreot aussitôt après sa mort, prirent Ahmednagar et 
annexèrent le pays (1600). Pour éviter un sort pareil, les 
trois autres royaumes du Dékan, Bidar, Bidjapour et Çol- 
conde, se hâtèrent de reconnaître la suzeraineté de TEm- 
pire. 

Administration d'Akbar. 

Akbar qui n'avait reçu de son père qu'un royaume limité 
au Pendjab et au Doab, transforma ce royaume en un 
immense empire englobant directement la plaine indo-gan- 
gétique, la Nord du Dékan et exerçant sa suzeraineté sur le 
Dékan méridional : Il fut ainsi le véritable créateur de 
l'Empire des Indes. Mais sa gloire à cet égard fut double, 
car, cet Empire, un des plus vastes que le monde ait con- 
nus, Akbar ne le fonda pas seulement par les armes mais 
par les lois. Son œuvre d'administrateur vaut son œuvre 
de conquérant. 

Le régime qu'Akbar avait trouvé dans Tlnde musulmane, 
celui des reîtres turco-afghans, était terriblement, sim- 
pliste. C'était le régime du cimeterre, le brutal système des 
Rois-esclaves : Aucune stabilité gouvernementale. En haut 
le caprice du sultan, en bas, la révolte perpétuelle des 
khans et des émirs. Dès son avènement, Akbar renonça à 
ces habitudes. Il remplaça le stupide régime turc par une 
organisation régulière d'inspiration persane et mongole. Il 
s'inspira des grands administrateurs iraniens du Moyen 
Age ainsi que du Yassak intelligent et raisonné des Gengi^- 
khanides. Et avec ces éléments, il lit de la contrée la plus 
hétérogène qui soit, d'une (( expression géographique », 
un Etat moderne. A cet égard son œuvre s'égale à celle 
d'un Richelieu, d'un Louis XIV ou d'un Pierre le Grand. 
De la turbulente féodalité afghane et radjpoule il fît une 
noblesse de Cour : Ainsi Louis XIV transformant par le» 



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:>:>:> L INDE MUSULMANE ! LES GRANDS MOGOLS 

séjour de Vei-sailles les plus redoutables maisons féodales 
en dociK\s instruments de règne. A Delhi comme à Ver- 
sailles, rabaissement, la domestication de la féodalité 
furent obtenus sans que les intéreisscs pussent se plaindre, 
tant le maître apportait de courtoisie dans ses rappoijs avec 
eux. Pour la première fois sur ce vieux sol de Tlnde où 
le;s seigneuries poussaient aussi inextricables que les essences 
de la jungle, TEtat Central s'imposa sans conteste. L'admi- 
liistration mongole constitua en effet un Etat véritable, au 
sens européen du mot. Elle eut son premier ministre {wa- 
L'il), son ministre des Finances (vizir), son généralissime 
(khan khanan), son ministre de la Cour (bakhshi), son 
garde des sceaux (sadr), ses dix-huit vice-rois ou soubha- 
dars, sa classe de <« fermiei^ généraux » et de <f partisans » 
ou zcinindars. Les titres existaient déjà sous les Afghans, mais 
ce furent les Mongols qui régularisèrent les fonctions 
et les utilisèrent au mieux des intérêts d<.* l'Etal. Dans cette 
armée de fonctionnaires, les cadres étaient fournis par les 
Pei'sans, seuls capables par leur éducation et leurs aptitudes 
naturelles de s'élever jusqu'à la notion moderne de l'Etat. 
Les Persans aux affaires, les Turcs et les Radjpoates aas 
armées, le génie d'Akbar sut mettre chacun à sa place et 
ainsi fut construite dans ses rouages les plus délicats la 
formidable armature de l'Etat mongol. Le ministre des 
Finances d'Akbar, le grand radjpoute Todar Mal put met- 
tre sur pied un budget annuel de deux milliards. L'impôt 
foncier seul produisit 5oo millions. L'armée permanente 
compta i4o.ooo hommes, chiffres colossaux pour l'époque 
et qui, stupéfiaient les contemporains de Henri IV et. de 
Louis XIV (i). 

En brisant la toute-puissance des gouverneui's et de la 
noblesse musulmane, Akbar entra en rapports directs avec 
la masse indigène. Elle était avant lui effroyablement mal- 
heureuse. (( Si le receveur du Divan, dit un auteur musul- 
man, prétend cracher dans la bouche des Hindous, qu'ils 
ouvrent la bouche. Ch»s hiuiiiliations doivent marquer l'in- 

(li Cf. W. Irviiie. The armtj of Indian Moifhiils, L. 1003. 



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HISTOIRE DE L'aSIË 223 

fériorité de l'Iiifidèle, exalter l'Islam et rabaisser toutes les 
fausses religions. Allah lui-même nous commande de mé- 
priser les Infidèles. Il dit de ne pas les craindre», pourvu 
que vous les teniez eous vos pieds. Traiter les Hindous avec 
mépris, est un devoir religieux. Le Prophète a recommandé 
de les piller, de les tuer ou d en faire des esclaves. Ils accep- 
teront rislam, ou ils périront, ou ils seront réduits en sei*~ 
vitude et on confisquera leurs biens, w Akbar renonça à ces 
monstrueuses formules. Il protégea de tout son pouvoir 
l'élément indigène. « Il rendit aux Hindous tous les droits 
que leur avait fait perdre la conquête, et il défendit même 
de réduire en esclavage les femmes et les enfants des 
rebelles. » Les receveurs du fisc reçurent l'ordre de con- 
sentir des remises de taxes ou même des avances à l'agri- 
culture indigène chaque fois que le besoin s'en ferait sentir. 
Un effort sérieux fut fait pour combattre les hideuses 
famines qui, dans les années de sécheresse, sont un des 
fléaux de l'Inde. Tant que vécut Akbar la centralisation 
mongole s'exerça en faveur du paysan hindou, si pressuré 
avant et après son règne. Sans doute, la population rurale 
resta serve de la couronne sur les terres de l'Etat, serve des 
inànsabdars sur les fiefs nobles, — mansabdars et zémin- 
dars continuant à exercer sur elles des pouvoirs discrétion- 
naires. Mais les mansabdars étaient déplacés à volonté, les 
concessions de djaguirs demeuraient toujours révocables et 
Akbar avait ainsi les moyens de coercition nécessaires pour 
assurer partout sa protection aux raias. — La sympathie 
qu' Akbar témoignait à l'élément indigène, ne l'empêcha 
d'ailleurs nullement de combattre certaines pratiques inhu- 
maines du brahmanisme comme celle qui condamnait au 
bûcher ou au veuvage éternel des veuves de dix ans. II 
interdit formellement les mariages précoces, si funestes à 
la race iïidienne. Aucun Hindou ne put marier ses fils 
avant i6 ans ci ses filles avant i3 ans. 

Ajoutons enfin, parmi les bienfaits de Fadministratiorr 
créée par Akbar, qu'elle favorisa la diffusion d'une langue 
commune à tous les peuples de l'Inde. Le besoin d'une telle 
langue se faisait grandement sentir. Sans compter les dia- 



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2!Si4 ï7lNDE MIjSU1-WA>X ; LË3 GBA.NBS ÎIOGOLS 

lecle^ pracrits employés par les indigènes. Irois langxiiîs 
étaient en usage chez les MiLSulmans de Tlnde : le ixïK 
oriental, langue des preniiei^ Tiniourides; l'arabe, langue 
sacrée du Coran rt le persan, langue de la Cour et des chan- 
celleries* Quand l'Inde fut unifiée par Akbar, il rallul» pour 
la comniodîté de radminîslralion impeiiale, rréer un véhi 
culc linguifitîque plus général que les divers dialectes aoU' 
rieurs. Ce fut Vhindùustanî, que Ton appella aussi Vourdou, 
ou langue du Palais mongol. Ce dialecte qui ne ee^a A^ 
prendre de rexicnston au détriment des autrcîs, vsi parlé 
aujnurcriiui par ccnl millions d'hommes de toute race et d^ 
tout culte (i). A ce point de vue comme à tant d'autres, l'ad* 
ministralion d*Akbar et de ses (successeurs contribua i rap- 
proclier le génie des races et prépnra rnnîté matérieik* cl 
morale de tlnde, 

La pensée d'Akbar. 

Quelle qu'ail été la valeur militaire et adminislratiie 
d^Akbar, elle fut presque éclipsée par «^a valeur philoso 
phi que. CheiÊ lui comme chez Marc-AurMe, rhonune fui 
plus grand encore, que TEmpcreur, 

Akbar avait été élevé dans l'orthodoxie musulmane, dam 
le Sunnismef qtii était le rite de la famille Timoiiride. Mais 
sa pensée ne tarda pas à s'affranchir de la tyrannie du dogmo 
pour s'élancer librement è la recherche de la vérité, ï^àm 
cette voie, il se heurta à Topposition du clergé orthodoxe, 
i\ la puissante corporation des oiilénms qui con:^tituaieoï 
un Etat dans l'Etat, d'autant plus re«peelés ici que la \k 
des Musulmans de Flnde était une perp/'luellc guerre saiuk 
contre les païens. Akbar entreprit une lutte sans merci eon 
lie la toute-puissance de cette classe saccrdolale. Il vxlh les 
plus fanatiques des oulémas el força les autres à reconnaîtri' 
sa suprématie, même en matière religieuse. C*étail obaÎ!?str 
il' pouvoir Ihéocnilique d^^viiiit !** pouvoir civil et, comtïH* 

1.1,1 *_ L Gnrein de Tâ&sy, !li<îoirc df itt li^trraturf Uitidouc et htn'if*^- 
Utnic, 2* éd. P. 188(1, — t-u lani^ue et h HUtraîure kmdottsîûme^^ p t^^ 
1H7B. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 22^ 

ce dernier était au service des idées libérales, affranchir du 
coup la pensée musulmane. Akbar réserva ses faveurs au 
Chiisme persan qui est un peu le protestantisme de Tlslam. 
Il fit remplacer dans les écoles Tétude de l'arabe, langue 
spcrée de TOrthodoxie sunnite, par l'étude du persan, lan- 
gue de la majorité des Chiites. Dans le Chiisme même tou- 
tes ses sympathies allèrent au Soufisme qui représente la 
conception la plus avancée, la plus libérale du Mahomé- 
tisme. « Le Soufisme est à la fois l'insurrection de la libre 
pensée contre le joùg du dogme, et l'aspiration profonde de 
l'homme à une connaissance qui dépasse les bornes de l'ex- 
périence. C'est l'instinct métaphysique toujours vivace, 
jamais assouvi (i). » 

De la Perse et du Dékan les plus illustres docteurs chiites 
affluèrent à la Cour d'Akbar. L'un d'eux Fathoullah de Chi- 
raz, Iranien établi dans le Royaume de Bidjapour, devint 
le conseiller religieux d'Akbar. 

Un autre docteur chiite, Mobarek (i5o5-i593), qui pous- 
sait le libéralisme jusqu'à mettre en douté l'autorité du 
Coran, eut une influence plus grande encore : ses deux fîk, 
le poète Aboul Faïz (1647-1 695) et le philosophe Aboul Fazl 
(i55i-i6o2), fervents souQs l'un et l'autre, exercèrent une 
action décisive sur la pensée d'Akbar. Par eux, Akbar fut. 
initié aux plus hautes spéculations de ce qu'on peut appeler 
la libre-pensée persane. Aboul Fazl, notamment, repré- 
sentait toutes les tendances de ce grand lïiouvement et sur 
certains points, le dépassait de beaucoup : «^Oh 1 s'écriait- 
il un jour, voir les sages de la Mongolie et les ermites dn 
Liban, les lamas du Tibet, les religieux portugais, et les 
prêtres des Parsis, savants dans le Zend-Avesta I,,. Mon 
Dieu, dans tous les temples, je vois des hommes qui te cher- 
chent. Dans toutes les langues j'entends des hommes ^qui 
t'implorent. Le polythéisme ? Toi. Et l'Islam ? Toi... Toute 
religion dit : Tu es un et tu n'as pas d'égal. Est-ce une 
mosquée ? La foule te murmure des prières. Est-ce une 
église chrétienne ? Les cloches sonnent en ton honneur. Un 

(1) De Noer, L'Empereur Akbar^ traduction Bonet Maury, I, 309. 

LES EMPIRES MONGOLS 15 



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2a6 l'inde musulmane : les grands mogols 

jour je visite Tégliee, un autre jour la mofiquée» mais de 
temple en temple je ne cherche que Toi !... Tes élus n'ont 
rien de commun avec Thérésie ni avec l'orthodoxie, car 
aucune d'elles ne pénètre jusque dans le sanctuaire de la 
vérité. Je laisse Thérésie à l'hérétique, la religion à l'ortho- 
doxe et, semblable au marchand d'encens, mon âme 
recueille le parfum de chaque feuille de rode. » Jamais eti 
aucun temps, l'âme humaine ne s'est élevée d'un vol plufi 
pur, pour atteindre, par delà les religions positives, la Reli- 
gion étemelle, la conception idéale du Divin. C'est l'im- 
mortel honneur des doctrines chiites de s'être haussées à ce 
niveau, d'avoir retrouvé, par delà la barrière de l'incompré- 
hension des races, l'athmosphère sereine du Sermon sur la 
Montagne. 

A de telles altitudes, Abkar ne conservait presque plus 
aucun contact avec les dogmes islamiques. Il n'admettait 
plus l'éternité de l'Enfer qui lui semblait contraire à la mi- 
séricorde infinie de* Dieu, mais pensait que les âmes des 
damnés doivent pouvoir se racheter dans le cycle des réin- 
carnations, car il avait emprunté au brahmanisme, en la 
moralisant d'ailleurs, la croyance à la métempsycose. Bien 
que très sobre lui-même, il autorisait malgré le Coran, 
l'usage du vin. Malgré le Coran, il mangeait du porc. En 
revanche, il est vrai, il respectait le précepte brahmanique 
qui interdit d'immoler le bœuf, mais sans doute rendait-il 
à cette défense sa signification originelle, U*ès noble en un 
payis où le bœuf est plus particulièrement le compa- 
gnon inséparable de l'agriculteur. « L'Empereur, gémit le 
dévot Badaoni, pei-met tout ce que l'Islam défend 1 » Il fit 
plus, il nia le caractère divin du Coran et les miracles de 
Mahomet. Il enleva au Mahométisme son privilège de reli- 
gion d'Etat. En iSyS, il publia un édit de tolérance qui, 
par la noblesse de son inspiration et sa haute valeur poli- 
tique, ne peut être comparé qu'à notre Edit de Nantes. Par 
cet acte solennel, Âkbar autorisa et invita tous les Hindous 
qui, sous les précédents gouvernements, avaient été con- 
vertis de force au Mahométisme, à revenir librement à leur 
ancienne foi. C'étaient, appliqués à l'Inde, les mêmes prin- 



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HISTOIKE DE L ASIE v227 

cipes que notre Henri IV, à cinq ans de là, allait faire triom- 
pher en France — , la liberté de conscience et la pacification 
religieuse. « Akbar, dit le comte de Nocr, n'a pas été dépassé 
comme créateur du vrai sentiment de Thumanité (i). x» 

Akbar, d'ailleurs, n'éprouvait pas à Fégard du brahma- 
xwsme rhorreur instinctr\^e des autres Musulmans pour tout 
ce qui était « païen ». Il avait compris que sous ce paga- 
nisme populaire se cachaient une doctrine ésotérique d'une 
haute valeur spéculative, un panthéisme philosophique 
puissant. Il fit traduire dans ses deux tangues favorites, le 
persan et l'hindoustani, les grandes œuvres du Brahma- 
nisme, les Védas, le Ramayana, le Mahabarata et les divers 
systèmes de la philosophie indienne. Il passait de longues 
heures, la nuit, sur les terrasses de son palais, à se faire 
expliquer les doctrines de la Trimourti par le ^ Brahmane 
Dêbi, une des lumières de llnde. La doctrine du Dieu im- 
manent, -chère aux Soufis, avait d'ailleurs préparé Akbar 
à comprendre la majesté grandiose du panthéisme rédan- 
tiste. Et les Brahmanes, de leur côté, se ralliaient sans 
effort à son système où ils retrouvaient tous les éléments de 
leurs croyances. Dans son harem, il acceptait de célébrer 
avec ses femmes radjpoulos, le sacrifice védique du Sôma et 
laissait tracer sur son front le cordon brahmanique. Le 
Bouddhisme exerça aussi une influence indéniable sur l'évo- 
lution de la pensée d'Akbar. Peut-être même est-ce à cette 
doctrine qu'allaient ses secrètes préférences. Il fit construire 
à Fatehpour un vihara pour les çramanas de son entourage 
et l'on sait que des Bouddhistes chinois travaillèrent à la 
décoration de ses palais. Ce fut sans doute au Bouddhisme 
qu'il emprunta ses principes de haute tolérance, sa charité 
envers tous les êtres, ses doctrines végétarienne». « Plût à 
Dieu, disait-il un jour, que mon corj^ ffit assez grand pour 
i-assasier tous les hommes ! Ils ne feraient plus souffrir 
aucun animal f » Akbar parle ici le même langage que 
jadis Açoka, et certes, ce n'e^t pas une des moindres sur- 
prises de Vhistoirc que, sur ce vieux sol de l'Inde qui scm- 

(I) De Noer, L'Empereur Akbar, I, 297. 



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228 l'iNDE musulmane : LES GRANDS MOGOLS 

ble la patrie même de la spéculation philosophique, TEm- 
pereur bouddhiste du m* siècle avant notre ère et TEmpe- 
reur musulman du xvi* siècle après J.-C, aient, malgré 
Tabîme du temps et des civilisations, retrouvé les mêmes 
principes étemels. Si Ton ajoute à ces deux grands nonis, 
celui d'un autre Empereur, né en Occident celui-là, — « le 
divin Marc-Aurèle » — , on aura évoqué tout ce que Thunaa- 
nité a produit de plus élevé. Açoka, Marc-Aurèle, Akbar — 
quel triptyque de toute sagesse véritable ! 

Açoka et Marc-Aurèle avaient ignoré le Christianisme. 
Akbar le connut et Faîma. Les Jésuites portugais avaient 
fondé un couvent à Goa. En i58o, Akbar les invita à lui 
envoyer des missionnaires pour Tinstruire de leur religion. 
Les Jésuites obéirent avec joie. Ils reçurent un apparte- 
ment au palais impérial d'Agra. Ils présentèrent à l'Empe- 
reur un exemplaire des Evangiles que celui-ci fit traduire 
en persan pour son usage. Akbar fut si frappé de la beauté 
du Christianisme qu'il confia aux Jésuites l'éducation de 
son fils Mourad. Les Jésuites reçurent l'autorisation de fon- 
der des églises à Cambaye, à Agra, à Lahore. A Cambaye, 
notamment, ils baptisèrent de nombreux indigènes. A Agra, 
Akbar se rendait parfois à leur chapelle et y priait à 
genoux. 

Il ne faudrait pas se tromper sur la signification des 
diverses manifestations religieuses d'Akbar, y voir je ne 
sais quel dilettantisme archéologique analogue, par exem- 
ple, à la curiosité qui animait, au n*^ siècle de notre ère, 
l'Empereur romain Hadrien. La curiosité intellectuelle 
d'Akbar était d'une autre nature que celle du fils adoptif de 
Trajan. Aucune âme ne fut plus profondément religieuse 
que la sienne, plus altérée de vérité ; aucune ne ressentît 
davantage l'inquiétude métaphysique latente au cœur de 
l'homme. Quand Akbar passait ses nuits à interroger le^ 
soufis persans, les Brahmanes hindous, les religieux portu- 
gais, les prêtres parsis ou bouddhistes, ce n'était point là 
passe-temps d'esthète ou d'érudit. Toute sa vie, sa grande * 
âme aspira comme celle de Goethe mourant, à « plus de 
lumière ». A défaut de système qui le satisfit entièrement^ 



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nifiTOIBE DE L ASIE 229 

il rechercha dans un syncrétisme très large le maximum 
de vérité. Dans ce but, il eût voulu fondre en une synthèse 
supérieure, les différentes religions. Croyant à Timmanence 
de Dieu dans le monde, il estimait en effet que chaque reli- 
gion contient une parcelle et traduit un des aspects du 
Divin. Dans cette pensée, ^1 essaya de réunir de véritables 
« congrès des religions ». Enfin il crut avoir trouvé le ter- 
rain propre à la réconciliation de tous les cultes, — et c'est 
ici que se place l'épisode le, plus curieux de son évolutioi 
philosophique, car ce terrain n'était autre, à bien des égards, 
que le vieux parsisme iranien. 

Quelque profond<*s que fussent sur Âkbar les influences 
de l'Inde ou de l'Occident, celle de la Perse restait la plus 
forte. Ses premiers maîtres comme Aboul Fazl avaient été 
des Persans chiites, des soufis. Mais la doctrine chiite et le 
soufisme n'étaient eux-mêmes qu'une adaptation de la pen- 
sée iranienne à l'Islam. Par delà cette adaptation, Akbar fit 
remonter la Renaissanec Persane jusqu'à ses origines, jus- 
qu'au vieux Parsisme oublié, et même jusqu'au fonds pri- 
mitif aryen, commun au Parsisme et au Védisme. Là encore 
le conquérant mongol se montra un prince de la Renais- 
sance, plus proche qu'on ne croit des princes italiens du 
xvi*" siècle. De même que les humanistes de Rome et de Flo- 
rence, après avoir fait des vers latins sur le Christ et la 
Vierge, en arrivaient à adorer directement les dieux de 
rOlynipc, de même Akbar après avoir longtemps écouté les 
«oufis, finit par découvrir derrière neuf siècles d'Islam, le 
naturalisme indo-européen. Il fit venir du Goudjerate et du 
Fars des prêtres parsis, dont le célèbre Ardjir qui lui en- 
«^eigna VAvesia. Il adopta le calendrier et les fêtes des Par 
sis. Il fit élever et csntrelenîr selon les rites, des pyrées maz 
déens, et reçut à sa cour même, avec des cérémonies ma- 
gnifiques, le Feu sacré transmis de génération en généra- 
tion depuis les pâtres indo-iraniens. Surtout il emprunta 
autant au Parsisme qu'à l'Hindouisme le culte nouveau 
qu'il inaugura en l'honneur du Soleil. L'astre en qui les 
Hindous révèrent le Sourya védique n'est-il pas pour les Par- 
sis le symbole même d'Ormuzd ? Chaque matin, Akbar, du 



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23o l'inde musulmane : les grands mogols 

haut des terrasses de son palais, saluait des cent appella- 
tions sanscrites le char divin. « A peine Sa Majesté avait- 
elle fini de réciter les cent un noms du Grand Astre, et 
paraissait-elle eur le balcon, que la foule d'Hindous et de 
Musulmans se jetait face contre terre. Des brahmanes don- 
naient une autre liste des cent un noms appliqués au Soleil. 
Et ils appelaient TEmpcreur une incarnation du soleil sem- 
blable à Rama et à Krichna I » - 

Le fameux Millenium, la création d'une religion impé- 
riale, ne fut pas autre chose, à bien des égards, qu'un re- 
tour au Pareisme et au Védismc, à un parsismc et à un 
védisme syncrétiques, enrichis de charité bouddhique, de 
mysticisme chiite et de simplicité musulmane. « Dieu était 
la Beauté, Dieu était la Bonté. Lumière supérieur, il avait 
le soleil pour symbole. Le nouveau culte différait peu du 
culte parsi. Honneurs rendus au Feu Sacré. Honneurs ren- 
dus au Grand Astre. A Tannée lunaire des Musulmans 
Akbar substitua une ère nouvelle qui commençait à son 
règne, et déclara qu'il était le Mahdi attendu par les Mil- 
lénaires (i) ». — H était le' Mahdi du monde indo-iranien. 

1 Avec les humanistes du xvf siècle, la Renaissance Occiden-. 

1 talo avait retrouvé, par delà les dogmes chrétiens, le natu- 

ralisme hellénique, l'âme païenne. Par une évolution ana- 
logue, la Renaissance iranienne, commencée avec les poètes 
soufis du Moyen Age, continuée sous les Timourides et les 
Séfévides, finit, sous Akbar, par rejeter le dogme musul- 
man. Elle découvrit l'antique poésie naturaliste des pâtres 
indo-iraniens, le culte solaire, si simple et si grandiose, du 
Parsisme, l'extase panthéiste de l'Inde brahm^afiiquci, la 
pitié universelle du Bouddha. La pensée d'Akbar, c'est l'âme 
indo-iranienne qui, se réveillant du sommeil de l'Islam, re- 
prend conscience d'elle-même. 

On pourrait s'étonner qu'un rôle aussi considérable dans 
l'évolution de la pensée indo-iranienne soit échu précisé- 
ment à un prince « mongol ». Mais il faut se souvenîi* que 

(1) La Mazclière, Essai sur VévoluHon de la cicilisalion indienne (Pion, 
édit.). 



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HISTOIRE DE L*A.SIE 23 1 

l'Empire Mongol de l'Inde n'avait de mongol que son nom, 
ses caractères juridiques, ses fondements historiques. Les 
Tîmourides étaient des Tuf es Transoxianais, — de ces 
Turcs qui, depuis des siècles avaient accepté la civilisation 
persane. En s'établissant dans Tlnde, avec Baber, les Ti- 
mourides oublièrent très vite le milieu turc dont ils se trou- 
vaient séparés pour toujours. Au contraire, ils apportèrent 
avec eux et ne cessèrent de s'assimiler davantage la civili- 
sation persane. La civilisation persane de Vint la véritable 
culture de cette dynastie déracinée. Quand les Grands-Mo- 
gols — comme on appelait les descendants de Baber, — vou- 
laient se rattacher au pays de leurs origines, ce n'est plus 
au Turkestan, c'est à la Perse qu'ils songeaient. Leur mi- 
gration de la Transoxiane dans l'Inde les avait dénationali- 
sés, mais pour faire d'eux des Persans bien plutôt que des 
Indiens. Le premier d'entre eux, Baber, était encore un 
pur Transoxianais ; les Mémoires qu'il nous a laissés sont un 
des livres classiques de la littérature turque^-djagataï. Hou- 
mayoun était déjà devenu à moitié p>ersan durant son exil 
à la cour de Chah Thamasp ; il avait même promis à celui- 
ci de se convertir au Chiisme. L'évolution fut achevée avec 
son fils. Akbar, en effet, avait adopté jusqu'aux théories les 
plus ésotériques du Soufisme. Il ne comprenait même plus 
la langue turque et dut se faire traduire en persan les Mé- 
moires de son aïeul. Le persan et l'hindoustani étaient les 
deux seules langues de sa cour. Si l'on veut bien compren- 
dre le caractère d' Akbar, c'est du point de vue indo-persan 
qu'il faut le considérer. (Jn aura donné la meilleure défini- 
tion de son génie, quand on aura dit qu'il fut le plus grand 
penseur et le plus grand homme de la Renaissance Persane. 

D' Akbar à Aurengzeb. 

Akbar eut pour successeur son fils Sélim qui prit en mon- 
tant sur le trône le nom de Djahanguir, « le Conquérant 
du Monde » (1605-1627). Le nouveau monarque abandonna 
le Chiisme et toutes les tentatives de rMorme religieuse de 
son père pour revenir à l'Orthodoxie musulmane. Cepen- 



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232 l'iNDE musulmane : LES GRANDS MOGOLS 

dant sa cour ne différa guère de celle d'Akbar. Elle fut tout 
aussi persane, peut-être même davantage par suite du recul 
des influences hindoues. La mode était d'ailleurs aux 
réminiscences achéménides et sassanides : les deux pre- 
miers fils de Djahanguir- s'appelèrent Khosrau (Khosroès; 
et Parviz ; un de ses petits-fils se nomma Dara (Darius) . 

Le règne de Djahanguir fut marqué au Dékan par un 
recul de l'autorité imj>ériale. Un aventurier musuluian 
nommé Mélik Amber restaura le royaume d'Ahmednagar, 
conquis quelques années auparavant par Akbar. S'il ne 
réussit pas à reprendre la ville même d'Ahmednagar, il 
s'établit dans les forteresses voisines, Daulatabad et Au- 
rengabad, d'où il repoussa jusqu'à sa mort toutes les atta- 
ques des Mongols (1607-1626). A l'intérieur le règne du ûU 
d'Akbar fut dominé par l'influence de l'impératrice Nour 
Mahal. Cette femme, aussi intrigante que belle, exerçait 
sur l'osprit du faible Djahanguir une autorité absolue. La 
faveur dont elle jouissait poussa à la révolte le fils même de 
l'Empereur, le prince Khourram, et son meilleur général, 
Mahabet-khan. Ce dernier fit prisonnier Djahanguir au pas- 
sage du Djhélam en 1626, mais Nour Mahal réussit par son 
courage et son adresse à délivrer le captif. Djahanguir étant 
mort un an après cette tragédie, le prince Khourram monta 
sur le trône sous le nom de Chah Djahan « le Roi du 
Monde » (1627-1659). Oubliant ses griefs contre la famille 
de l'impératrice Nour Mahal, le nouveau padischah épousa 
la nièce de cotte princesse, la belle Moumtaz Mahal pour 
laquelle il fil construire le célèbi^e mausolée du Tadj-Mahal. 

Chah Djahan reprit la conquête du Dékan, négligée pen- 
dant le règne précédent. En i636, le prince Aurengzeb, troi- 
sième fils de l'Empereur, annexa définitivement l'ancien 
royaume d'Ahmednagar (prise de Daulatabad sur le fils de 
Mélik Amber). En i65o Aurengzeb se fit donner la vîcc- 
royauté du Dékan, avec le dessein de soumettre les trois 
autres sultanats du pays : Golconde, Bidar et Bidjapour. 
Il attaqua Golconde par surprise et cette ville était sur le 
point de succomber quand un ordre de la cour impériale 
le força a lâcher prise (i655). Aurengzeb se rabattit sur 



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HISTOIRE DE l'aSIE 235 

Bidar qu'il enleva, et sur Bidjapour quïl assiégeait, quand, 
là aussi, un exprès du gouvernement de Delhi lyi interdit 
de continuer la lutte (i656). 

L'inspirateur des ordres envoyés à Aurengzeb était sou 
frère aîné, Dara, qui, tout puissant auprès du vieux Chah 
Djahan, se posait en co-empereur. Dara était chéri de son 
père et de ses sujets pour ses brillantes qualités, sa piété fi- 
liale, son amour du peuple, l'intérêt qu'il portait à l'élément 
indigène et qui était conforme aux enseignements du grand 
Akbar ; mais il était emporté, téméraire, et aussi léger 
qu' Aurengzeb était dissimulé et réfléchi. Aurengzeb n'eut 
aucuQC peine à réunir contre Dara ses deux autres frères 
Shoudja. gouverneur du Bengale et Mourad, gouverneur 
du Goudjerate, — et la guerre civile commença (i). 

Shoudja marcha le premier sur Delhi, mais il fut battu 
par Ifrs Impériaux et rejeté au Bengale. Aurengzeb et Mou- 
rad furent plus heureux. Ils vainquirent Dara à Fatehgarh 
et vinrent assiéger leur père dans Agra. La ville pouvait 
résister longtemps. Mais Aurengzeb sut persuader au vieil 
Empereur de se rendre. Quand il le tint à sa merci, il le relé- 
gua dans un appartement du palais qui devint une vérita- 
ble prison (i65S). Puis Aurengzeb se débarrassa par une au- 
tre trahison de son frère et allié Mourad ; il le fit arrêter, 
juger, condamner à mort, et fut encore assez hypocrite 
pour verser des larmes en apprenant son supplice. Il fit de 
même exécuter son frère aîné, Dara, qui avait été fait pri- 
sonnier après sa défaite. Il eut même la cruauté d'envoyer 
la tête de Dara au malheureux Chah Djahan dans sa prison 
(1659). Enfin il chassa du Bengale son dernier frère, 
Shoudja, qui trouva une mort obscure sur les côtes de Bir- 
manie (1660). 

Les trois frères d'Aurengzeb étaient morts. 11 tenait son 
père en captivité. Le trône lui appartenait. 



(1) €f. Jadunalh Sakar, History o/ Aurengzeb, T. I, Reign ol Shah 
Jahan. 



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l 



2ÔLI l'iNDE musulmane I LES GRANDS MOGOLS 

Règne d'Aurengzeb. 

Durant son long règne (1659-1707), Aurengzeb poursui- 
vit avec ténacité un but grandiose. Il voulut que l'Empire 
Mongol n'eût d'auti-e^ frontières que les frontières mêmes 
de l'Inde (i). A son avènement deux sultanats autonomes 
subsistaient encore au Dékan, les Royaumes de Bidjapour et 
de Golcondc, tandis qu'à côté d'eux commençait à s'élever 
une nouvelle puissance indigène, celle des Mahrattes. De 
ces différents adversaires, les Mahrattes n'étaient pas les 
moiits rt*df niables Représentants de la réaction hindoue, 
ils avaient voué une haine farouche aux Mongols. Un des 
chefs mahrattes, Sivadji Bhonsla (3). « le Rat des monta- 
gnes» eut même l'audace de venir piller la caravane de La 
Mecque au moment où elle allait s'embarquer à Surate. Au- 
rengzeb envoya contre lui une année si considérable que Si- 
vadji lit d'abord sa soumission (i 665). Mais traité avec hau- 
teur à la cour de Delhi, le hardi partisan reprit la campagne 
dans la montagneuse région de Pouna, où il avait établi 
sa résidence, et jusqu'à sa mort survenue en 1680, il tint 
en échec toutes les forces envoyées contre, lui. Telle était la 
situation au Dékan lorsqu' Aurengzeb prit en i685 le com- 
mandement d'une grande expédition destinée à briser tou- 
tes les résistances de ce côté. De. fait, tout plia devant lui. 
11 s'empara de Bidjapour en 1686, de Golconde en 1687, 
et annexa ces deux royaumes. Enfin il captura le chef mah- 
ratte Sambadji, fils de Sivadji, et le fit périr dans las sup- 
plices (1689). 

Du côté de l'Indo-Chine, Aurengzeb soumit TAssam 
(1660) et TArakhan (1666). 

Jamais la puissance de la dynastie mongole n'avait paru 
aussi formidable. L'Empire allait du Caboul à l'Araklian, 
de rilimalaya au Carnate. Son budget était devenu colos- 
sal. L'impôt foncier, qui était de 5oo millions soiîs Akbar, 
dépassait maintenant un milliard. Les autres impôts rap- 



(1) Cf. Slanlcy Lanc Poolc, Aurengzeb, Oxford, 

(2) Cf. Rawlinson, Siwaji, the Mahralta, Oxford, 1915. — Jadunath 
Sakar, Shiwaji thc Mahrotta. fiis lile and limes, Calcutta 1920. 



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HISTOIRE DE L ASIE 



23^ 



portaient également plus d'un milliard. Mais déjà apparais- 
saient les symptômes de décadence. L'abus de la réquisi- 
tion et de la corvée entravait de plus en plus Tessor dt^ 
Tagriculture indigène, base de toute la richesse de l'Etat. 
L'effroyable fiscalité d'Aurengzeb ruinait le^ campagnes. El 
l'abandon de la politique religieuse d'Akbar vint ajouter ;s 
ces causes de malaise la guerre civile. 

Malgré d'incessantes guerres sur ses frontières, l'im- 
mense Empire était tranquille à l'intérieur, quand le pro- 
sélytisme musulman d'Aurengzeb accula les Hindous à la 
révolte. Dans son fanatisme pour l'orthodoxie sunnite, il 
ordonna de convertir en mosquées les temples brahmani 
ques les plus vénérés de Bénarès et de Malhoura. Il rem- 
plaça dans les administrations les fonctionnaires hindous 
par des Mu55ulnians. Il établit un impôt spécial sur les hin- 
douistes. Quand la foule se présenta en suppliante devant 
son palais pour demander la révocation de ces mesures 
odieuses, il la fit charger par ses éléphants. Il ne fit mémo 
pas d'exception en faveur des fidèles Radjpoutes. 

Les Radjpoutes, retenus par leur loyauté au serment mili- 
taire,, rongeaient leur frein. Une dernière provocation leva 
leurs scrupules : Aurengzeb fit arrêter la veuve et les en- 
fants d'un de leurs principaux chefs, le radjah de Djodh- 
pour. OjasAvant Singh. mort au service de l'Empire. Cet 
attentat jeta les Radjpoutes en pleine révolte. Presque tous 
leurs princes, notamment les rois de Djodhpour et d'Odey- 
pour, rompirent le lien de vassalité. Aurengzeb envahit 
aloi« le Radjpoutana, et mit le pays à feu et à sang, brûlant 
les villes, profanant les temples, emmenant les habitants en 
esclavage. Il ne parvint pas à briser la résistance des Radj- 
poutes qui, réfugiés dans leurs déserts et leurs montagnes, 
bravèrent ses fureurs. De guerre lasse, il signa un traité di- 
paix avec le rana d'Odeypour, président de la Confédéra- 
tion Radjpoute. Mais le charme était rompu. Les résultati^ 
de la politique d'Akbar, qui durant un siècle avaient assuir 
la force de l'Empire, étaient annihilés. Des plus fidèles sou- 
tiens de sa mais4in, le fanatisme d'Aurengzeb avait fait d'ir- 
réconciliables ennemis. 



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236 l'inde musulmane : les grands mogols 

Dans tous les domaines la politique d'Aurengzeb fut 
aussi funeste. Tandis qu'au point de vue territorial il dou- 
blait TEmpire d'Akbar, il en sapait les fondements histori- 
ques. Il augmentait retendue et il ruinait les bases de TEtat 
Timouride. Cet Etat, tel que l'avaient constitué Baber, Hou- 
mayoun et Akbar, reposait essentiellement sur la collabo- 
ration de l'élément musulman et de l'élément indigène. Par 
son sectarisme, par son étroitesse d'esprit, Aurengzeb ren- 
dit cette collaboration impossible. Et malheureusement 
pour lui, il mit au service de son intolérance une volonté 
de fer. Sans doute, avant lui, Mahmoud le Ghaznévide et 
Timour avaient déjà prêché l'Islam par le pal et le cime- 
terre. Mais chez le Ghaznévide, grand détrousseur de tem- 
ples et briseur d'idoles, il y avait toute la fougue du tempé- 
rament turc avec de belles violences de retire médiéval. 
Chez Timour, si bigot à ses heures, si isasuiste en matière 
canonique, on retrouvait un héroïsme de cape et d'épée, à 
la manière castillane, qui excusait bien des mômeries. Rien 
de tel chez Aurengzeb. A le voir couvrir de motifs pieux 
ses plus odieuses vengeances, on le prendrait simplement 
pour un hypocrite. Mais on ne lui connaît pas de faiblesse 
humaine. Il jeûne, il se mortifie, il vit comme un moine, 
reprit tendu, la conscience en éveil pour éviter le péché ; 
à chaque instant il se demande avec angoisse s'il sera sauvé. 
Et avec cela une cruauté atroce, à froid. En somme, un de?^ 
plus sinistres représentants de Torlhodoxie coranique. 

Le troisième successeur du grand Akbar se dresse ainsi 
en opposition absolue avec son aïeul. Autant le monarque 
de la Renaissance avait été libéral, généreux et magnifique, 
autant le souverain du xvii® siècle finissant fut fanatique et 
sombre. Akbar ressemblait à notre Henri IV. Aurengzeb 
évoque les plus inquiétantes figures de l'histoire euro- 
péenne. Par sa fourberie invétérée, son goût des guet-apens 
et des trahisons, il rappelle Louis XI. Par la gravité perpé- 
tuelle de son maintien, son humeur triéte, son souci de dé- 
cence et de dignité, par ses perpétuelles citations picusef, 
ses bourreaux et sej? supplices, c'est le Philippe II de TE^- 
curial. Et c est aussi Louis XIV, — le Louis XIV finissant de 



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HISTOIRE DE l'aSIE .^3 7 

la Révocation et du règne des dévots, — par son inlolérancf. 
sa religion d'Etat et seô dragonnades^ par son absolutisTîir 
dévorant, son effroyable fiscalité, son amour de la bâtis -t* 
et de la guerre. Comme le Roi-Soleil son contemporain, il 
porta à son apogée, au début de son long règne, la grandeiu 
de son empire, puis il dépassa la mesure, épuisa le pays ' l 
ruina TEtat. Tant qu'il vécut, Ténorme machine adminis- 
trative et militaire de TEtat Mongol, Tadmirable instrument 
créé par Akbar, continua à fonctionner. Mais en voulant i u 
doubler le rendement, il en faussa tous les rouages et coin 
promit l'avenir. Après lui, la machine s'enraya et il lai^-a 
à ses successeurs une tâche impossible. Ce fut le dernli i 
des grands Empereurs Mongols. 

La civilisation de l'Inde Hogole. 

La civilisation de l'Inde musulmane fut une civilisatioM 
éminement composite. Eléments arabes, persans, turc-^, 
mongols, chinois, hindous,* bouddhistes et djaïns concoii 
rurent à sa formation. Mais ce fut l'élément persan qui 
domina. Durant tout le Moyen Age, la Renaissance et les 
Temps Modernes, le persan, langue de Cour et langue di 
plomatique, joua dans l'Inde le même rôle que l'italien <?n 
France au xvi** siècle et que le français en Europe au 
xviii® siècle. Firdousi a composé le Chah Nameh à la cour 
du premier conquérant de l'Inda Sâdi a séjourné à Delln 
et, avec la rose d'Ispahan, chanté « la fleur du soleil, hi 
rose de Lahor ». Durant huit siècles la culture persane' 
s'identifia si bien à la domination islamique que la plainr 
indo-gangétique devint une dépendance intellectuelle lI 
morale de l'Iran. Mahmoud de Ghazna, Mohammed ilo 
Ghor, Timour, Baber, introduisirent partout avec eux ceth/ 
vieille civilisation iranienne qui trouvait dans la conque l^ 
musulmane un merveilleux agent de propagation. 

La Cour du Doab devint toute persane. Poètes et roman- 
ciers persans faisaient fureur sous les Taghlak comme sons 
les Lodis, et jamais bulbul amoureux de la rose ne fui 
chanté en ghazals plus harmonieux que dans les jardin- 



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238 L*1NDE MUSULMANE : LES GRANDS MOGOLS 

de Lahore, ou sur les terrasses de Delhi et d*Agra. Le plus 
célèbre des poètes indo-musulmans, Emir Khosrau d-e 
Delhi (i253-i325), imita Nizami et Sâdi, leurs chants 
d'amour et leurs poèmes mystiques. Il traita tous les thè- 
mes favoris du classicisme perean : la gloire et les mal- 
heurs de Khosrau et de Shirin, la passion de Maghnoun et 
de la belle Leîla, les aventures de Bahvam Gor le vieux che- 
valier sassanide, le Miroir d'Alexandre le Grand (qui était 
lui aussi depuis longtemps naturalisé iranien). Le poète 
Hassan de Delhi (+ i326) imita Hâfiz et Omar Khayam 
dans de légères chansons bachiques qui ont la grâce et la 
fraîcheur d'Anacréon. L'influence persane tempéra ainsi 
dans l'Inde la rigueur de l'Islam. « Malgré Mahomet on bu- 
vait du vin, on mâchait du hachich, on faisait des vers au 
rossignol, aux roses, à la lune (i) ». 

Malgré toute sa somptuosité, l'Inde des radjahs ne pou- 
vait faire oublier aux conquérants venus du Nord-Ouest le 
charme plus discret de la Perse élégante, amoureuse et che- 
valeresque. D'ailleurs les maîtres musulmans superposés à 
la masse indienne, restèrent toujours à l'étal d'aristocratie 
oisive et guerrière. Or aucune littérature ne convient mieux 
que la littérature persane au rôle de passe-temps de cercles 
aristocratiques. Tout dans cette littérature distinguée, mais 
mièvre, sentimentale et conventionnelle, contribue à en 
faire une littérature de cour. C'est ce qui explique que dans 
le monde musulman non arabe la langue et la littérature 
persanes soient encore aujourd'hui la langue de la, diplo7 
matie et la littérature des cours. Il était donc tout naturel 
que l'influence des beaux esprits de Chiraz et d'Ispahan fut 
prépondérante à Delhi. 

Quand les Timourides s'établirent dans l'Inde, ils étaient 
déjà iranisés. Voyez \vs portraits de Babcr, d'Houmayoun, 
de Chah Djahan et d'Aurengzeb, délicates ligures persanes 
à l'ovale parfait, au noble profil, h la barbe soignée, aux 
grands yeux orientaux, à l'élégance aristocratique et qui 
rappelle nos Clouet. Ce sont des soigneurs dl>ipahan et de 

(1) La Mazelière, Essai sur l'évolution de la cicilisation indienne (Pion). 



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HISTOmS DB L'aSIE 289 

Ghiraz. A s'en tenir à la culture générale, à la mentalité, 
à tout ce qui définit une civilisation, l'Empire Mongol de 
llndc, comme l'Empire de Timour qu'il continuait, fut un 
empire persan. 

Rien, on l'a vu, ne ressembla moins à l'arrivée d'une 
horde des steppes que la marche de Baber vers l'Indus. En 
mettant le pied sur le sol de llnde, ce grand seigneur exilé 
gardait la nostalgie des paysages d'Iran : « Les violettes, 
écrivait-il, sont charmantes en Ferghana. I^ printemps y 
est délicieux. Ce ne sont que tulipes et que roses. » Nous 
avons cité de lui ces maxin\es qui rappellent l'épicurisme 
délicat d'Omai' Khayam : « L'ombre des arbres, un recueil 
de vers, du vin, ton chant dans le désert, — et voilà le dé- 
sert changé en paradis... Douce est la venue du nouvel an, 
doux le jus du raisin, mais combien plus douce la voix de 
l'amour. Baber, saisit les plaisirs da la vie : la vie fuit pour 
ne plus revenir. » 

11 faut citer des Mémoires de Baber (i) cette page admi- 
rable où il décrit son arrivée sur le lac Abistada,, creusé 
dans un cirque alpestre entre Caboul et Kandahar : « L'eau 
semblait toucher le ciel. On y voyait les collines et 1^ mon- 
tagnes lointaines renversées comme dans un mirage, tan- 
dis que les collines et les montagnes plus proches, on les 
aurait cru suspendues entre ciel et terre. De temps en 
temps, nous apercevions entre l'eau et le ciel quelque chose 
de rouge qui rappelait la ligne rosée du matin. Cela parais- 
sait, disparaissait, reparassait. Enfin, en nous approchant, 
nous découvrîmes d'immenses troupeaux d'oies sauvages, 
non pas dix mille, non pas vingt mille, mais des multitu- 
des vraiment innombrables. Avec les oies, d'autres oiseaux 
de toute sorte s'étaient établis sur les bords du lac et avaient 
déposé leurs œufs dans tous les trous. » 

L'Islamisme arabe, desséché par ses horizons de sable 
brûlant et le flambloiement de son implacable azur, n'a 
pas eu le sentiment de la nature. Ce sentiment est apparu 
avec une intensité surprenante chez les vieux Mongols, 

(1) Mémoires de Baber, traduction Pavet de Courl«ille. 



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2^0 l'inDE musulmane : LES GRANDS MOGOLS 

grands coureurs d'immensités par la steppe sans limite, 
sous le ciel changeant, sur le tapis des graminées vivaœs. 
Nul plus qu'eux n'a pleinement joui de ces visions d'espace, 
en chevauchant durant des^ mois et des années sur les toits 
du monde, au-dessus des « grands pays muets » étendus 
à leurs pieds. Ce sentiment, affiné chez eux par lès leçons 
de la tendresse bouddhique et de l'esthétique chinoise, se 
combina, quand ils se fixèrent en Transoxiane, avec le goûl 
aristocratique des Persans pour les hautes roses, les gazons 
sous le clair de lune, les cyprès nocturnes où chante le ros- 
signol, les eaux jaillissantes en des bassins de marbre : 
On eut aloi^ des écrivains de la trempe de Baber. Et ce^ 
Mongols de Transoxiane, affinés par un siècle de Renais- 
sance Timouride, découvrirent brusquement l'Inde des 
grandes palmes, la féerie de la nature tropicale, la vie fas- 
tueuse des radjahs. Il y eut là une rencontre d'influences 
unique dans l'histoire de l'art. 

L'époque timouride fut l'âge d'or de l'Inde musulmane. 
La Cour d'Akbar produisit toute une pléiade d'écrivains 
qui employèrent le persan comme leur langue maternelle. 
Citons au premier rang les historiens Badaoni et Aboul 
Fazl — ce dernier auteur d'une Histoire d'Akbar, VAkbar 
nameh, destinée à éterniser la mémoire du grand Empe- 
reur. Aboul Faizi, frère de Fazl, fut un des poètes les plus 
féconds de son siècle. Lui aussi écrivit en persan. Mais^ 
comme tous les amis d'Akbar, il s'intéressait aussi à la lit- 
térature sanscrite et ce fut lui qui, par ses traductions per- 
sanes, initia Akbar ù la philosophie hindoue. Citons encore 
les poètes Ourfi de Chiraz, Khwadja Hussein, Houzni d'Is- 
pahan, Kaçim-i-Kahi, qui venus de Perse ou nés dans l'Hîn- 
doustan illustrèrent l'époque des Grands Mogols. 

Avec les Mongols, l'influence persane limitée jusque-là 
aux élites musulmanes, pénétra dans la masse indigène. 
Les écrivains de cette époque qui continuèrent à se servir 
des dialectes locaux dérivés du pracrit, ou ceux d'entre 
eux qui firent usage de la nouvelle langue hindousianie, 
s'inspirèrent, eux aussi, des classiques de l'Iran. Ce furent 
les maîtres persans Djami, Nizami, Hafiz que cherchèrent 



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HISTOIRE DE L'aSIE 2^1 

à imiter las poètes hindoustanis Wali, Saouda (+ 1780), 
Mîr, Hatim (H- 1791), Sôz, Hassan (+ 1786). Ainsi, grâce 
aux Grands Mogols, Thumanisme d'Ispahan et de Chiraz, 
était en train de conqiiérir l'Inde entière, comme, grâce aux 
Ottomans, il avait conquis la Romanie : sa sphère d'in- 
fluence allait de Delhi à Stamboul. 

L'art indo-musulman. 
L'architecture. 

Dans le domaine de l'art, il faut distinguer entre la pé- ^ 
liode turco-afghane (xiii"-xv* siècles) et la période timouride 
(xvi*-xviii*). 

En s'établissant dans l'Inde, les premiers sultans Ghou- 
rides se contentèrent d'adapter à leurs besoins rarchitec- 
ture djaïna. Ils ajoutèrent au style djaïna l'arc aigu, em- 
prunté aux Arabes, et remplacèrent le grouillement des figu- 
res par l'ornementation géométrique. A part ces modifica- 
tions nécessitées par le culte musulman, ils conservè- 
rent les dispositions générales des temples indigènes. Il 
, n'y a que quelques détails extérieurs qui soient persans 
dans les mosquées d'Adjmir et def)clhi, construites sous 
Aïbek (1206), Altamsh (12 10) et Alaeddin (1295). Ce sont 
des monuments djaïnas à peine transformé?. « A Adjmir. 
devant l'ensemble général, de tradition djaïna avec ses 
coupoles sur plan octogonal, l'architecte a plaqué une sorte 
de décor de style tout différent, composé de sept portails 
en arcs aigus ou dentelés, dont l'arche centrale domine les 
autres » (i). A la Mosquée da Koutb, à Delhi, due h Aïbek 
« on remarque également une sorte d'écran ogival placé 
devant les nefs djaïnas ». Mais tout l'intérieur est djaïna, 
et rappelle la foret de piliers sculptés du Mont-Abou. En 
général, la décoration djaïna a été mise à contribution pour 
tous les détails du Koutb minar. Le tombeau d*Altamsh, qui 
date de i235, présente « une ornementation d'une abon- 
dance confuse, bien étrangère au génie musulman ». La 

(1) D'après Saladin, Manuel d'Art Musulman^ I, 553. 

LES EMPIRES MONGOLS 16 



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2^2 l'iNDE musulmane ' LES GRANDS MOGOLS 

lourdeur et la surcharge hindoues y sévissent san« oontre- 
p€id«. 

Jusque-là on a l'impression que la puissante somptuo- 
sité de lart indien comme la splendeur de la nature tro- 
picale s'est imposée presque impérativement aux con- 
quérants du Nord. Devant Taccablement de tant de richesse, 
ceux-ci ont d'abord cédé. Ils n'ont réagi que plus tard, à 
partir du xiv' siècle, en repiTnant conscience de leur idéal 
propre, qui comme celui de tous les hommes de le^ir rac«\ 
était l'idéal arabo-persan. La Porte d'AIaeddin h Delhi est 
déjà plus pure, plus iranienne. Avec la Dynastie des Tagh- 
lak, la surcharge hindoue s'ordonne. Sans renier ses ori- 
gines djaïnas, l'art devient plus sobre et plus sévère. Cette 
simplification progressive aboutit sous les Timourides à la 
fusion harmonieuse de l'art djaïna et de l'art persan et à 
la naissance d'un art nouveau, véritablement original et 
claissique. 

La conquête de Baber amena dans l'Inde une nouvelle 
vague d'influences persanes. « Avec les Grands Mogols, dit 
M, Saladin, l'influence persane se dessine nettement. Le 
style des monuments qu'ils ont laissés se rattache si étroite- 
ment à l'architecture musulmane de la Perse, qu'on pour- 
rait le considérer comme une variété de l'Ecole Persane. 
Au XVI* siècle, la Perse a joué, relativement à l'Art hindou 
le même rôle que l'Italie de la Renaissance \is-à-vis de la 
France. L'art persan a été pour l'Inde une sorte de thème 
sur lequel ont bn)dé les artistes du pays avec leurs idées 
particulières et en se sen ant de procédés différents de ceux 
des Persans, — ce (jui «e comprend si l'on se rappelle qu a 
la Cour de Tiniour-lenk la culture artistique et littéraire 
était presque exclusivement persane. D'un autre côté, la 
vallée de l'Indus était à moitié persane de religion et de 
nationalité. » 

Mais le sol de l'Inde n'offrait pas aux ai"chitectes les mê- 
mes matériaux que le sol iranien. Ce qui distingue dès 
l'abord des monuments analogue» de l'Iran les œuvres de 
rarchitcclure iiido-persane, c'est le remplacement des revê- 
tements de faïence par le marbre et la pierre dure. Les 



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HISTOIBB DE l'aSIE 2^3 

palais mongols acquirent de ce fait un caractère singulièirc- 
rnent plus imposant et surtout de tout autres garanties cle 
durée. Tandis que les mosquées d'ispahan tombent en rui- 
ner, le Tadj Mahal dresse pour Téternité la sj^endeur de son 
maiiïre blanc sous le dôme du ciel bleu. 

Le style de Baber et d'Houmayoun garde Télégance sobre 
et forte de Tlran. Telle, la tombe toute pecsane d'Uou- 
raayoun, à Delhi (i55/i). Akbar réalisa dans le domaine de 
Tart comme dans celui de la pensée la fusion de la tradi- 
tion hindoue et de la tradition iranienne. Cette double in- 
fluence s'accuse dans les monuments de Fathépour Sikri, 
ville qoe le grand Empereur construisit près d'Agra. Le 
plan du sanctuaire de la Grande Mosquée de Fnihépour est 
le méiDe que celui de la Mosquée Djouma dlspahan qui lui 
a serri de modèle. La Porte Triomphale de Fathéponr, en 
oiarbre blanc et rouge, est aussi d'une pureté classique pro- 
prement persane : en remplaçant le marbre par un revête- 
ment de faïence émailléc, on se croirait à Ispahan ; toute- 
fois, les coupoles qui surnïontent le monument ti^ahis- 
sent l'iniluence djaïna. Les traditions indiennes et iranien- 
nes sont harmonieusement fondues dans le PcUais de la Sul- 
tane turque et le Diwam-i-am. Même combinaison d'élé- 
ments dans la Grande Mosquée d'Agra qui date également 
du règne d'Akbar. L'édifice, charmant par la gamme du 
grès rouge, de la pierre rose et du marbre blanc, est sur- 
monté de coupoles djaïnas qui rappellent curieusement le 
Mont-Abou. Enfin, le Mausolée d'Akbar à Sékoundra, avec 
ses terrasses superposées de pierre rouge et de naarbre blanc, 
ses balustrades, ses kiosques, ses pyramides d'édifices, 
semble une adaptation de l'art bouddhique à un plan mu- 
sulman. 

Du règne de Djahanguir datent le Tombeau dltimad- 
eddaulUy à Agra et la Mosquée de Lahore, La Mosquée de 
Lahore est entièrement persane. Elle présente même une 
ornementation en mosaïque de faïence, ce qui est la carac- 
téristique de l'art d'Ispahan. Dans le Tombeau d'Itimad- 
eddaula (1619-1622) « le mélange de Tarchitecture persane 
et Je l'architecture hindoue est si complet que oe petit ma- 



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2^4 l'iNDE MUStJLMANE : LES GRANDS MOGOLS 

nument donne l'impression d'un style original et iné- 
dit (i) ». 

Le règne de Chah Djahan vit s'élever les chefs-d'œu\Te 
de l'art indo-musulman (1627-1639) : la Mosquée de Vizir 
Kkan à Lahore commencée en i63/i ; le Palais des Empe- 
reurs Mogols à Delhi commencé en i638 par Chah Djahan 
et renfermant la célèbre Salle d'audience ou Dewami Khâs, 
dont la délicieuse décoration polychrome est une fête des 
yeux (2) ; la Grande Mosquée d'Agra et la Grande Mosquée 
de Delhi {Djami Mesjid) commencées en i644 ; cnGn la Mos- 
quée de la Perle ou Moutti Mesjid, à Agra (i648). 

La Mosquée de la Perle est une des plus célèbres de l'Inde 
Pour y accéder on travei-se d'abord une grande tour car- 
rée où se trouve le bassin d'ablutions, puis une galerie à 
arcades qui 'se poursuit sur trois côtés. Sur le quatrième 
côté, en face de l'entrée, la Mosquée se dresse avec un im- 
mense vestibule porté par une forêt de colonnes ouvragées 
que domine le dôme élancé dans le ciel bleu. <( Ce petit 
monde de marbre blanc apparaît, dit Jacquemonl, comme 
une oasis de paix dans le tumulte de îa vie. Du monde exté- 
rieur on ne voit que la tête touffue d'un^bel arbre que le 
hasard a planté en face de la porte. De son tumulte, de ses 
agitations, on n'aperçoit que le mouvement léger du feuil- 
lage de cet arbre, où jouent ensemble la brise et le soleil. 
C'est une scène de paix, de sérénité douce dont la coquet- 
terie éclatante ou aimable des autres édifices d'Agra ne peut 
donner une idée. On peut être ébloui par eux, mais on aime 
la Perle des Mosquées. » 

Plus fameux encore que la Mosquée de la Perle est le 
Tadj'Mahnl d'Agra, le chef-d'œuvre de l'art indo-persan. Le 
Tudj fui construit en i63o par l'Empereur Chah Djahan 
\nmr servir de mausolée à sa favorite Moumtaz Mahal. Cette 
princesse était morte dans la fleur de sa beauté en donnant 
le jour à une fille. Sur son lit de mort, elle fit jurer à son 
époux d'Liitacher son souvenir à la construction d'un ma- 
il) Saliitlin. Manuel d'Art Musulman, 1, 570. 

{*2ï l^r SI. Carr, Archœoîogy and monumenlal remainfi ol Delhi, 
Calcutta 1876. — Fanshavve, Delhi, past and présent, L. 1002. 




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HISTOIRE DE l'aSIE 2,'j5 

nument iramortel. Chah Djahan tint sa promesse et ékva 
le Tadj, a mausolée de marbre d'une blancheur éblcmiâ- 
santé à Textérieur, merveilleusement sculpté, ciselé à jour 
et incrusté à Tintérieur de mosaïques de porphyre, d*agiïte, 
de cornaline et de lapis-lazuli d'un fini prodigieux. Le 
dôme gracieux du Tadj, ses minarets élancés, ses treilhjgt^e 
de marbre fins comme une dentelle, s'élèvent au niiJiou 
d'un vaste jardin où d'innombrables jets d'eau jailli.ssi-nt 
dans des avenues de cyprès et sous des massifs d'orangei^ j>. 
C'est dans ce paysage de rêve que dort son dernier sommeil 
la jeune impératrice musulmane arrachée à vingt ;iji^ à 
l'amour du maître du monde. 

Du Doab, l'influence persane pénétra au Dékan avtjc les 
Adil-Chahs de Bidjapour. Citons comme preuve de c-eth- 
influence la Grande Mosquée de Bidjapour, commenci'^^ m^us 
le roi Ali P' en 1057; le Mausolée du roi Ibrahim tenniiu* 
en 1620 ; le Mehtouri Mahab, dû au même Ibrahim ; \v Pa- 
lais des Sept Etages, élevé par le roi Mohammed, et le luiuu 
eolée de ce prince. Tous ces édifices sont plus persan^ en- 
core que ceux du Pendjab et du Doab, ce qui n'y jii'n 
d'étonnant si nous nous rappelons les relations des cours tic 
Bidjapour et d'Ispafhan (i). 

L'art indo-musulman. 
La miniature. 

Baber attira dans l'Inde toute une pléiade de miniaturis- 
tes et d'enlumineurs persans. Sous l'influence de ce^ maî- 
tres, il se forma à la génération suivante une école de fieîii* 
ture proprement indienne, qui moins gênée que celle*; de 
la Perse par les prescriptions coraniques, se spécialisa drins 
le portrait. Une curieuse preuve du souci de la resi^fTu- 
blance chez les artistes indiens de l'âge mongol, non* mt 
fournie par une miniature de la Bibliothèque Nationale 
représentant Timour Lenk au milieu de ses soldats ; l'œuvre 

(1) Cf. Fergussoo, Architectural illustrations o{ Beejapour, L Ju'b, 

1859. — et : Architecture 0/ Bee^apour, 1866. 



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I 



a46 l'inde musulmane : les grands mo(30ls 

date du xvii* s. et les soldats «ont figurés en costume de cette 
époque; mais pour Timour, Tartiste a pris soin de se réfé- 
rer aux portraits antérieurs du Conquérant : le type phy- 
sique et le costume sont nettement d'un Turc Transoxianais 
du XIV" s. (i). Cette école a produit des chefs-d'œuvre. Citons 
au même titre un portrait d'Empereur mo.giol da xvii* siè- 
cle, assis sur son trône, le faucon au poing et qui se trouve 
aujourd'hui à la Collection Bing (2), « portrait si peu 
appuyé, si sobre et en même temps d'une si Gne psycho- 
logie qu'il semble fait avec rien » — , et qu'on peut ainsi lui 
appliquer les termes mêmes dont se sert S. Reinach pour 
caractériser nos plus beaux Clouet. Même remarque pour le 
portrait de ShaXsta-khan recevant ses officiers, dans un 
manuscrit persan de la Bibliothèque Nationale (3) ; là aussi 
nous avons l'impression d'un portrait véritable, où la res- 
semblance, obtenue par des moyens très discrets, s'associe 
à une suprême élégance de lignes : art à la fois très sim- 
ple et très sûr, plein de finesse et de sobriété et qu'on ne 
peut, encore une fois, mieux comparer qu'à l'art de nos 
Clouet. 

Car c'est bien l'art de la renaissance franco-italienne que, 
par une étrange rencontre, évoque à nos yeux surpris, l'art 
indo-persan du xvn* siècle. Voyez à la Collection Demotte la 
scène du Sultan faisant fouetter un coupable ou à la Col- 
lection Marteau le portrait d'un derviche et de son servi- 
teur (4) : ces deux œuvres pourraient, avec de légères trans- 
positions, devenir des scènes de la vie des saints signées de 
Ghirlandajo ou de Filippino Lippi. Dans le portrait de Dja- 
hanguir embrassant sa favorite, par Hassan Ali et Abdallah 
(Collection Demotte) (5), c'est encore l'art de Ghirlandajo, 

(1) Blochel, Peintures de manuscrits arabes, persans et turcs de la 
Bibliothèque Nationale, planche 48 (1911). 

(2) Reproduit par Migeon, Manuel d'Art musulman, II, 47 (Auguste 
Picard, éd.). 

(3) Blochet, Peintures de manuscrits... de la Bibliothèque Nationale, 
planche 52. 

(4) Reproduit par De Tre?san, La peinture en Orient et en Extrême- 
Orient, in : L'Art et les Artistes, octobre 1913, p. 55. 

(5) Reproduit par De Trcssan, La peinture en Orient, etc., p. 56. 



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HISTOIRE DE l'aSIB 2^7 

des Lippi ou de Bcnozzo Gozzoli qu*évoqueraienl le char- 
mant fond de paysage et la richesse naïve des costumes, si 
Tatmosphère voluptueuse qui baigne toute la scène ne nous 
prévenait que nous sommes sous le ciel de l'Inde. 

L*art des miniaturistes indo-musulmans, en eifet, est infi- 
niment voluptueux et sensuel, mais dans ses transports les 
plus ardents, cette sensualité reste d'une élégance exquise, 
comme celle qui se dégage d'un ghazal de SâdL Qu'il nous 
raconte la vie de cour dans les jardins de Delhi ou les 
aventures des amants célèbres, ce sont toujours les mêmes 
passe-temps aristocratiques, les mêmes idylles princièrcs 
qu'il déroule à nos yeux. Voici KhosraUj fils de Djahanguir, 
présidant une fête persane, parmi ses servantes, ses musi- 
ciennes et ses danseuses (i). Voici Azam, fils d^Aurengzeb, 
le gerfaut au poing, partant à la chasse aux flamants, avec 
ses fauconniers et ses valets de chiens (a). Voici une dame 
indienne, rêvant sur une terrasse, au milieu de ses ser- 
vantes qui lui font de la musique ou lui préparent des 
rafraîchissements (3). Voici l'épisode de Khosroès surpre- 
nant, au milieu d'une partie de chasse la belle Shirin et 
fîes femmes qui se baignent en cueillant des fleurs d'eau (/i). 
Ailleurs, un Empereur rao'îol, de la fin du xyu"* siècle, se 
divertissant dans une prairie avec des musiciennes et do 
jolies femmes (5) ; — un prince indien sur une terrasse 
avec sa favorite et ses musiciennes (6) ; — un autre prince 
indien et sa favorite, voyageant à cheval, la nuit : la lune, 
h demi-voilée, n*éclaii*e qu'une partie du paysage ; des mas 
sîfs entiers de forêts i^îstcnt plongés dans l'ombre ; toute la 
scène, qui pourrait représenter un enlèvement, est d'une 
beauté romantique (7). Ce chef-d'œuvre est signé Faïz 
Allah. Voici une autre scène d'idylle : Zulcikha, au mî- 

(1) DIochet, Peintures de mcLnuseriis arabes, persans et turcs de la 
Bibliothèque NationalCy planche 50. 

(2) Blochet, op. cit. planche 51. 

(3) Blochel, planche 53. 

(4) B\ochct, planche 54 

(5) Blochel, planche 55. 

(6) Blochct, pUnche 57. 

(7) Blochel, planche 59. 



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2^i8 l'inde musulmane : les grands mogols 

lieu de ses femmes aperçoit Joseph et en tombe amou- 
reuse (i) ; cette scène, d'une fraîcheur naïve, a pour arriciY*- 
plan un parc entrevu au-dessus des murs du harem et qui 
est traité dans la manière des paysages de fond de l'Ange- 
lico ou de Filippo Lippi. Et voici, enfin, un Empereur mo- 
gol, assis avec sa favorite sous un dais, près d'un jet d'eau ; 
il fume le hokka ; au premier plan, des jeunes femmes; 
pour rafraîchir Tatmosphère, pulvérisent de Teau ; et dans 
cette miniature exiguë, c'est, ressuscitée sous nos yeux, toute 
la vie élégante et voluptueuse des palais de Delhi et d'Agra, 
quand le maître du monde, en ix*spirant une rose, écoutait, 
durant les nuits d'été, sur les balcons de la Djoumna, ses 
Persanes aux beaux yeux chanter les strophes d'Hâfiz et 
de Sâdi (2). 



§ 3. ~ LA REACTION HINDOUE 



La reconquête hindoue 
Les Hahrattes . 

La mort d'Aurengzeb fut suivie à brève échéance du dé- 
niembronjent de son Empire (3). Les gouverneurs de pro- 
vinces se rendirent indépendants du pouvoir central, ne 
laissant aux successeurs d'Aurengzeb que le Doab, avec Delhi 
et Agra. C'est ainsi que se fondèrent les royaumes musul- 
mans du Bengale (1707), de l'Oude (1724) et d'Haïdériabad 
(1724). 

A côté de ces Etats musulmans, héritiers naturels de l'Em- 
pire Mongol, apparurent des Etats indigènes qui étaient 
l'exprcôsion de la grande réaction hindoue contre la domi- 
nation musulmane. Ce furent les Etats Sikhs et surtout les 
Etats Mahrattes. 



(1) Blochet, pi. 62. 

(2) Blochet, pL 63. 

(3) Cf. Keene, Fall of ihe Moghiil Empire, L. 1887. — Ov\on, The (ail 
ot the Moghul Empire, L. 1912 



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HISTOIRE DE l'aSIE 2 '19 

La secte des Sikhs, qui se constitua au Pendjab au xv* siè- 
cle, était une sorte d'hérésie brahmanique (i). Le fonda- 
leur de la confession des Sikhs, Nanak (i^ôg-iSSg), était un 
disciple du réformateur hindou Kabir. Il chercha à épuçer 
le brahmanisme en le débarrassant du polythéisme, de 
l'îdôlatrie, du préjugé des castes, et à le rapprocher de l'Is- 
lamisme sttr le terrain de l'unité divine. Il fut le premier 
gourou ou pontife des Sikhs. Cruellement persécutés par 
Aurengzeb, les Sikhs résistèrent à toutes les répressions. 
En vain, les Mongols martyrisèrent le dernier gourou, Go- 
vind (1708), puis son disciple Banda (1716). Après un demi- 
siècle de luttes incessantes, les Sikhs finirent par s'emparer 
de Lahore et de tout le Pendjab (176/»). 

Pour le brahmanisme orthodoxe, les Sikhs n'étaient que 
des hérétiques. La conquête mahrattc au contraire, affecta 
entièrement le caractère d'une violente réaction hindoue 
contre les cinq siècles de domination musulmane (2). 

Les Mahrattes, on l'a vu, étaient une forte race monta- 
gnarde, d'origine dravidienne, mais de langue et de culture 
aryennes, établie dans les Chats Occidentales (résidence 
actuelle de Bombay). Après avoir au haut Moyen Age, à 
l'époque des glorieuses dynasties Chaloukyas, étendu leui 
hégémonie sur une bonne partie du Dékan, ils avaient dû 
subir pendant près de quatre siècles (1310-1670) le joug 
des envahisseurs musulmans. Sous le règne d'Aurengzeb, 
deux vaillants guerriers mahrattes Sivadji Bhonsla (1669- 
1680) et son fils Sambudji (1680-1689) avaient appelé leurs 
compatriotes à la guerre de libération. Après la mort d'Au- 
rengzeb, Sahoudji, fils de Sambudji, réussit à faire recon- 
naître par la Cour mongole l'indépendance de son peuple 
et fut couronné roi des Mahrattes à Satara (1708). 

Après ce grand succès, la dynastie fondée par Sahoudjî 
tomba en décadence. Ses princes, dans leur capitale do 

(1) Cf. Cunningham, Hislory 0/ ihe Sikhs, éd. Garret, Londres, 1918. — 
Lopcl Griffin, Ranjit Singh, Oxford, 1898. — D. Field, The religion 0/ 
Ihe Sikhs, L. 1914. 

(2) €f. Grand Duff. History 0/ the Mahrallas, nouvelle éd., Londres» 
1912. 



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À 



200 l/iNDE MUSULMANE : LES GRANDS MOGOLS 

Satara, ne fui'cnt que des rois fainéants, q»ii laissèrent le 
pouvoir passer à leurs maires du palais ou pechioes. Les 
pechwas formèrent feux aussi une dynastie héréditaire, 
do^t la résidence fut h Pouna près de Bombay, dynastie qui 
gouverna le peuple mahratte pendant près d un siècle (171 2- 
1795). Sous le deuxième pcchwa Badji Rao P' (1720-1740'^. 
les Mahrattes enlevèrent aux Musulmans le Bérar, le Malwa 
et le Goudjerafce. Ces provinces furent partagées entre 
quatre grandes maisons mahrattes, celles des Holkar, des 
Sindhia, dc« Bhonsla et des Guikowar. Les Ilolkar eurent 
le Malwa Méridional, avec Indore pour capitale (173S) : les 
Sindhia eurent le Malwa Septentional, avec pour capitales 
Oudjeïn et Gwalior (1738) ; les Bhonsla eurent le Bérar et 
le Nagpour (173^), et les Guikowar une partie du Goudje- 
raic, autour de Baroda, leiur résidence (173?.). 

Ces quatre dynasties mahrattes reconnaissaient la suze- 
raineté du Pechwa de Pouna. Leur réunion formait la Con- 
fédération Mahratte. Le lien qui les unissait entre elles et 
au pechwa était, en temps normal, si lâche, qu'à plusieurr^ 
reprises, elles nliésitèrent pas à se faire la guerre. Cepen- 
dant, lorsqu'il s'agissait de tenir tète à l'Islam, tous les 
Mahrattes se retrouvaient unis. C'est ce qui sfrriva notam- 
ment en 1760 lorsque l'émir d'Afghanistan, Ahmed le Dou- 
rani, envahit l'Inde et s'empara de Delhi. I^e pechwa Ba- 
ladji II estima avec raison que l'établissement à Delhi d'une 
nouvelle maison afghane, c'était l'aventure des Ghazné- 
vides, des Ghourides et de Baber qui recommençait, l'Islaw 
retrouvant une vigueur nouvelle et capable d'un retour 
offensif. Il appela donc aux armes le Sindhia, le Holkar et 
le Guikowar : Le monde brahmanique se levait contre le 
nouveau Baber. Mais comme au temps de Baber, l'Islam, 
une fois encore, — la dernière — , l'emporta. Le Dourani 
écrasa l'armée mahratte à Panipat le 7 janvier 1761. 

La bataille de Panipat retarda la conquête mahratte ; elle 
ne l'enraya point. Le Dourani rentra en Afghanistan sans 
avoir poussé à fond la restauration musulmane et lésa Mah- 
rattes recommencèrent bientôt leur marche en avant. Tou- 
tefois, le premier rôle dans cette grande œuvre n'appartint 



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HISTOIRE DE LASIE 25 1 

plus désormais aux pechwas de Pouna mais à la dynastie 
des Sindhia. 

Le Sindhia Madhava Rao, quatrième roi de Gwalior et 
d'Oudjeïn (i 761-1794) fut assurément une des plus 
curiefuses figures de l'histoire indienne (i). C'est un des 
rares princes asiatiques qui, à la veille de la conquête euro- 
péenne, aient compris la nécessité de s'européaniser pour 
se défendre. Il prit à son service des officiers européens 
comme le Savoisien de Boigne, les Français Perron et Bour- 
quien, l'Ecossais Sangster, qui lui donnèrent une armée 
moderne avec une bonne artillerie. Il fut bientôt de taille 
à reprendre dans l'Inde du Nord la place laissée vacante par 
l'effondrement des Mongols. Ou plutôt, joignant un génie 
politique exceptionnel à la puissance militaire, au lieu de 
détruire l'Empire Mongol, il préféra le capter et l'utiliser 
à ses fins. En 1771, il entra à Delhi, en chassa les clans 
afghans qui occupaient la ville depuis l'invasion du Dou- 
rani, et restaura l'Empereur mongol Alam II. En 1785, il 
revint à Delhi, à l'appel même d'Alam, châtia les ennemis 
de ce prince et se déclara le chevalier de l'Empire. En 
retour, le petit-fils d'Aurengzeb sanctionna officiellement 
l'hégémonie mahratte. Des lettres scellées du grand-sceau 
dos Timourides nommèrent le Pechwa de Pouna vioe-régent 
de l'Empire et le Sindhia généralissime de toutes les forces 
mongoles. En exécution de cet acte, l'armée du Sindhia 
— la belle armée du comte de Boigne — s'établit à demeure 
dans les capitales mongoles, à Delhi, à Agra, à Mirât, pla- 
çant l'Empire et l'Empereur sous la protection de ses canons 
et de ses baïonnettes : Sans lutte et par une sorte de testa- 
ment officiel, l'Empire Mongol constituait les Mahrattes 
ses représentants et ses héritiers. 

Ainsi à la veille de la conquête britannique, la réaction 
indigène l'emportait partout, partout l'Islam était en recul. 
Après des siècles d'une Inde afghane, turque et mongole, 
l'heure de l'Inde aux Hindous était revenue. 



(1) Cf. H. G. Keene, Madhava Rao Sindhia, and the hindu reconquesi 
o( Jndia, Oxford 1891. — Keene. Hindusian iinàer the (ree lances, 1770- 
1820, L. 1907. 



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252 l'iNDE musulmane : LES GRANDS MOGOLS 



La pensée hindoue 

aux temps modernes. 

Le Brahma Samadj 

et l'Arya Samadj. 

La Renaissance hindoue depuis le milieu du xvra* siè- 
cle, ne se traduisit pas seulement dans le domaine politique 
par la conquête mahratte. Elle se manifesta aussi avec un 
éclat incomparable dans le domaine de la spéculation philo- 
sophique et religieuse. Au contact des religions étrangères, 
christianisme et Islam, le brahmanisme chercha à se défi- 
nir, à se réformer et à parfaire son évolution : Quatre 
grands noms dominent Thistoire de ce mouvement, ceux 
de Narayana, de Rama Krichna, de Rama Mohan Raï et dd 
Keshab Chandra Scn. 

Narayana (1780-1829) fonda dans la région d*Ahme- 
dabad, une secte vichnouite à tendances monothéistes : 
pour lui, toutes les divinités du Panthéon hindou n'étaient 
que des émanations de Krichna conçu comme le dieu uni- 
que. Par là, Narayana ménageait une transition entre le 
polythéisme indigène et le monothéisme musulman. Il ee 
rapprochait en même temps du bouddhisme en interdisant 
de tuer aucun être vivant, et aussi de TEvangile en deman- 
dant avant tout pour la divinité Thommage d'une vie pure. 

Rama Krichna (i833-i886), autre réformateur vichnouite, 
chercha à ramener THindouisme dans les voies du boud- 
dhisme primitif. Toute sa doctrine fut une doctrine de 
charité universelle, de pitié, de pardon, au point qu'elle 
transformait la féroce Kâli des Sîvaïtes en une déesse de 
miséricorde analogue à la Kwannon des bouddhistes japo- 
nais. 

Ram Mohan Raï (1774-1833) était un Brahmane vich- 
nouite originaire du Bengale. L'éclectisme de ses études 
explique celui de sa pensée. Tour à tour, il suivit l'enseigne- 
ment des docteurs musulmans de Patna qui lui inspirèrent 
leur horreur de Tidôlatrie, visita les lamas du Tibet et étu- 
dia longuement la théologie chrétienne. Avec tous ces élé- 



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HISTOIRE DE l'aSIE *" 253 

monts greffés sur le vieux fonds indigène, il forma une 
doctrine nouvelle, le Bmhma-Samadj , qui est, en effet, une 
puissante synthèse de THindouisme, du Christianisme et 
de rislam. Rompant franchement avec le polythéisme,, le 
Brahma-Samadj reconnaît Brahma comme dieu unique, 
en lui conférant le caractère transcendant d'Allah et de 
Jéhovah, Il admet sur le même pied comme prophètes de 
ce dieu Moïse, Krichna et Jésus, coniiiie Livres Sainte les 
Védas, la Bible et le Coran. Dans le domaine social, il pro- 
clame régalité des castes et tend à l'égalité des sexes (i). Le 
principal disciple de Ram Mohan Raï fut le Bengali Kes- 
hab Chandra Sen (i838-i884), qui rapprocha encore le 
Brahma-Samadj du Christianisme. Aved encoK plus de net- 
teté que son maître, K^hab proclama Texislence d*un Dieu 
unique, créateur du monde et distinct de ce monde, Tim- 
mortalité de l'âme, la nécessité d'un culte « en esprit et en 
vérité », la sublimité de l'enseignement de Jésus, la frater- 
nité des hommes... 

Enfin, un autre réformatc^ur, Dayananda Sarasvati (i82.i- 
i883), fonda en 1877 au Pendjab une nouvelle secte, celle 
de VArya-Samadj, analogue au Brahma-Samadj, et qui s'ap- 
puie, elle aussi, sur les Védas, en les interprétant dans 
un sens moderniste. 

Ainsi la source du fleuve hindou qu'on avait pu croire 
tarie, jaillissait du vieux sol brahmanique, plus abondante 
que jamais. En vain, le soleil de l'Islam avait, de sa 
flamme brûlante, voulu dessécher le fleuve. L'Islam som- 
brait lentement et le fleuve continuait sa marche. Même 
ce dernier s'était grossi do tous les obstacles qu'on avait 
cherché à lui opposer. Eléments chrétiens ou musulmans, 
bouddhiques ou djaïns, il les entraînait tous dans son cours, 
seulement renforcé et renouvelé de leur apport, et cher- 
chant avec eux sa voie vers l'océan éternel (2). 

(1) Cf. Bonet-Maury, Le Congrès des religions^ 1895, p. 112. 

(2) Cf. Mozoumdar, The (ailh and progreas of Brahmo, Samaj, Calcutta 
1882 et : Life and leachings ol Keshub Cli%nder Sen, 1888. — Lillingslon, 
The Brahmo Samaj and Arya Samaj in their bearimf upon Christianity, 
L. 1901. — Lajpat Raï, TRe Arya Samaj, L. 1915. ~ Farguhar, Modem 
religions movement in India, New York 1915. 



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254 l'inde musulmane : les grand mogols 



L'Inde éteraelle. 

La domination mahratte et la domination mongole, celle 
des Afghans et celle des Radjpoutes, celle des Yuetchi et celle 
des Grecs ne sont qu'an instant dans Thistoire de Tlnde. Les 
révolutions politiques ont passé, les ejivahisseurs se sont 
succédé sur son sol, sans la réveiller de son rêve profond. 
L'Hellénisme et Tlslara n ont été pour elle qu'un épisode» 
un des songes passagers qui, dans le tourbillon des millénai- 
res, passent devant rame immuable de Brahma'. Ainsi, dans 
la foret tropicale, la poussée des essences et la force des sè- 
ves recouvrent invinciblement, au bout d'un siècle ou d'un 
jour, la trace des habitations hunffeines. L'âme de l'Inde 
est comme ses forêts. Elle a paru, à certaines heures, céder 
devant les conquérants venus du Nord ; des clairières hellé- 
niques ou peiTsanes ont été pratiquées dans sa profondeur. 
Puis rilindouismc a repris possession de son domaine et 
tout a été comme si aucun changement n'était survenu. 

Les révolutions les plus retentissantes, les ccKiquêles les 
plus prodigieuses n'ont laissé qu'un souvenir confus dans 
la mémoire des masses indigènes. Celles-ci savent les mille 
noms de Sourya et les dix mille appellations de Baghavat, 
mais elles connaissent à peine rexislence d'Alexandre, du 
Ghaznévide, de Raber et d'Aurengzeb. Chose curieuse, ce- 
pendant : ce pays qui n a jamais eu de sentiment national 
a, mieux que tout autre, préservé ses nationalités. Il n'a ja- 
mais offert qu'une insignifiante résistance politique aux en- 
treprises de l'étranger et pourtant il a survécu à des domi- 
nations étrangères qui ont duré des siècles. C'est que les 
étrangers qui, a vingt reprises, ont soumis son sol, de l'Hi- 
malaya à Ceylan, n'ont jamais pu pénétrer jusqu'à son 
âme. L'àine indienne, les plus formidables conquérants qui 
ont bouleversé le pays Tont à peine effleurée. Beaucoup ont 
vécu à côté d'Telle sans même soupçonner son existence. 
Alexandre, qui a transformé l'Orient, n'a eu dans l'Inde 
qu'une influence insignifiante, l/art grec qui s'y est imposé, 
s'y est transformé au gré du génie indigène, au point de 



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UISXCMRE DE L ASIE 20'*> 

devenir mécoonaissable. L*Islam, la plus puissante force de 
nivellement de TAsie, Tlslam qui de l'Afrique romaine a fait 
le Mo^fhreb, qui de Byzance a fait Stairiiboul, a finalement 
échoué dans sa tentative d'assimiler l'Inde. Aurengzeb, le 
dernier padischah, qui avait entrepris cette tâche impossible, 
mouiiit à la peine. De nos jours, TAnglcterre, infiniment 
mieux avisée, n'a mémo pas songé à pareille œuvre : sous 
son gouvernement qui s'abstient scrupuleusement de toute 
immixtion dans les croyances indigènes, la reconquête hin- 
doue et la décadence de l'Islam ont lentement continué. 

Les âges ont passé en vain. Bénarès est aujourd'hui ce 
qu'elle était au temps du Ramayana. Le Bouddhisme lui- 
même a disparu du sol au bout de quelques siècles. Etrange 
terre pour laquelle les gestes des hommes, la gloire des con- 
quérants, la fondation et la chute des empires ne sont 
qu'une agitation vaine. Quel rêve profond la herce donc de- 
puis tant de siècles, quel mystère fascinant la retient dans 
la contemplation de « l'âme intérieure », pour qu'elle ou- 
blie à ce point le tumulte du dehors et tout ce qui fait la vie 
des autres contrées ? Elle présente ce spectacle unique que 
l'on peut suivre point par point toute l'évolution de sa pen- 
sée et qu'elle a des lacunes de plusieurs siècles dans l'histoire 
de sa vie politique. Ses rois, ses empereurs, elle les a oubliés. 
Ses dynasties flottent dans une chronologie Indécise qui va- 
rie de plusieurs centaines d'années au gré des orientalistes. 
Mais elle a consente le souvenir de tous les systèmes philo- 
sophiques élaborés depuis les premiers aïeux de nos races. 
Elle approfondit encore des formules métaphysiques qui 
datent des Védas, et, h vrai dire, l'histoire de sa pensée est 
toute son histoire (i). 

Cette persistance d'une civilisation unique est d'un prix 
infini. Quand môme l'Orient tout entier perdrait dans la 
vulgarité moderne son génie et sa noblesse, l'Inde reste- 
rait elle-même (2). Son antique sagesse continueiiiit à don- 
Ci) Cf. discours de Prolab Chounder Mozoumdar au Congrès de Chi- 
cago, in : Bonel-Mauiy, Le Congrès des religions (1895), p. 80. 

(2) Sur l'unité profonde de la nation ei de l'âme indiennes, consulter 
Rhadakumud Mookerji, Fundamenîal unity ol India, L. 1912. 



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256 l'inde musulmane : les grand mogols 

ner aux hommes l'angoisse métaphysique indispensable à 
leur cœur. C'est qu'à l'écart de tant de tumulte, elle a gardé 
le sens du Divin, et qu'elle voit toujours luire en son âme 
les étoiles mystérieuses qui lui apparurent dans la nuit des 
âges, quand l'Europe naissait à peine, il y a mille et mille 
ans. 



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ELEMENTS DE BIBLIOGRAPHIE DU CHAPITRE III 



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tion de la civilisation indienne, Paris 1903. — Férishta, His- 
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glaise de J. Briggs, Londres 1829. — Férishta, History o[ 
Dékan, trad. John Scott, Londres 1794. — Defrémery, Histoire 
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moires, traduction Pavet de Courteille^ Paris 1871. — Stanley 
Lane Poole, Baber, Oxford 1899. — Erskine, Baber and Hu- 
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, 1899. 



LIS EMPIRES MONGOLS 17 



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CHAPITRE IV 

LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

§ r. UEPOQUE DES ÎÀING 



RéTolte de la Gldiie 
contre lee Mongols. 

1^ conquête de la Chine par les Mongok était à peine 
achevée au commencement du xiv^ siècle. Cinquante ans 
après, des soulèyements contre le régime mongol éclatèrent 
dans presque toutes les provinces. Mais lee révoltés de la 
Chine Méridionale eurent seuls assez d'énergie pour faire 
triompher leur cau«e. 

Depuis dix siècles, des Tobas.aux Bordjiguènes, la Chine 
du Nord avait subi tant de fois la domination tartare qu'<i 
la longue son caractère s'en était trouvé modifié. Les provin- 
ces du Centre et du Sud, au contraire, n'avaient connu le 
joug étranger qu'avec Koubilaï ; les souvenirs des Soung y 
étaient tout récents ; le patriotisme chinois y restait vivace. 
Peuplées dans r\ntiquité d'aborigènes non chinois, elles 
étaient devenues au Moyen Age la Chine véritable, — Chine 
chinoise opposée à la Chine tartare, Chine commerçante et 
démocratique opposée à la Chine féodale et militaire du 
Nord ; Chine intellectuelle enfin, celle des grands artistes, 
ds grands lettrés, des sectes et des associations innombra- 
bles, qui supportait mal l'absolutisme de Pékin. Le contraste 
entre le Caihay et le Manzi, entrevu par Marco Polo, n'avait 
fait que s'accentuer depuis lors. Au milieu du xrv* siècle les 
grosses agglomérations du Yang-tsé moyen , les ports du Tché- 



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26o LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

kiang, du Fo-kien et du Kouang-toung vivaient d'une vie 
provinciale intense que n'avait pu affaiblir la centralisation 
mongole. C'est dans ces ruches humaines du Fleuve Bleu et 
de la région cantonaise, que, plus d'un siècle après sa mort, 
le "Conquérant du Monde connut sa première défaite : C'est 
de là que partit le mouvement révolutionnaire qui bouta les 
Mongols hors du Royaume Fleuri. 

La révolte contre les Mongols éclata. en i352 dans toutes 
les provinces du Yang-tsé et de la région cantonaisc. Elle 
a^ecta d'abord un caractère sporadique. Réprimée sur un 
point, elle reparaissait sur un autre. Ce qui prouve bien 
qu'elle répondait à un mouvement profond des masses po- 
pulaires, c'est que pendant longtemps elle ne fut pas orga- 
nisée. Les chefs révoltés. — tels l'aventurier Tching Yéou- 
léang au Hou-pé, et le corsaire Fang Koué-tchin au Tché- 
kiang, — ne cherchaient nullement à coordonner leurs efforls. 
Quand ils avaient réussi à chasser les Mongols d'une pro- 
vince, ils se la disputaient les armes à la main. A la vérité 
tous ces libérateurs du sol national se conduisaient en pil- 
lard3 féroces. C'étaient autant de capitaines d'écorcheurs à la 
tête de « Grandes Compagnies » analogues à celles qui, vers 
la même époque, désolaient la France. Vers i36o toute la 
Chine au Sud du Yang-tsé était délivrée des Mongols, mais 
restait en proie à une affreuse anarchie. La situation chan- 
gea lorsque, parmi tant d/aventuriers sans lendemain, il s'en 
trouva un qui, à ses talents militaires, joignît une politiqpic 
suivie et le souci du bien public. 

L'homme qui devait disciplinjCr et faire triompher le 
mouvement révolutionnaire, s'appelait Tchou Youcn-tchang, 
mais comme il devait être connu par la suite sous le nom 
de règne de Hong Wou, c'est sous ce nom que nous le dési- 
gnerons désormais (i). C'était le fils d'un pauvre laboureur 
du Ngan-hoeï. Son père, pour assurer sa carrière et ménager 
6es forces, — car l'enfant était d'une intelligence remarqua- 
ble, et d'une constitution délicate, — l'avait fait entrer 
comme novice dans un couvent de bonzes. Mais le jeune 

(1^ Cf. Abel Rémusal, Nouveaux Afélanges Asiatiques, II, 4 20. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 26f 

ixioine ne manifestait qu'un goût médiocre pour la vie reli- 
gieuse. S'il garda de son passage chez les bouddhistes une 
grande douceur de mœurs, de^ sentiments d'humanité et 
de modération rares, il n'avait rien d'un contemplatif. In- 
génieux, adroit, à la fois remuant et sage, sa qualité maî- 
tresse était l'esprit politique. L'exemple des grands aven- 
turiers de cette époque lui enseignait comment, de manant, 
on devient grand seigneur. Un jour, n'y tenant plus, il jeta 
son froc aux orties et alla rejoindre les insurgés. Sa répu- 
tation de capitaine fut bientôt établie. Il eut son armée à 
lui, formée comme celles de ses rivaux de Jacques et de spa- 
dassins, mais que les paysans considéraient d'un meilleur 
œil parce qu'il interdisait le pillage. Cette politique, hii- 
maine et adroite, porta ses fruits. En i356, Hong Wou en- 
leva aux Mongols Nankin et les autres villes du Yang-tsé in- 
férieur. Il fit de Nankin sa capitale et y constitua un gouver* 
nement régulier que les populations, fatiguées de la guerœ 
civile, accueillirent avec joie. Toutefois, avant de mener ît 
bien la reconquête chinoise, Hong Wou eut à triompher des 
différents chefs de bandes qui, étaient comme lui candidats 
à l'Empire. En i363, il vainquit le plus redoutable d'entœ 
eux, Tching Yéou-léang et s'empara de ses possessions (Hou- 
pé, Hou-nan 'et Kiang-^i). En 1867, il enleva à d'autres 
aventuriers le Kiang-sou et le Tché-kiang, puis le Fo-kien et 
la région cantonaise. Maître de presque toute la Chine Méri- 
dionale, il put alors entreprendre la conquête de la Chin^.^ 
du Nord sur les Mongols. 



L'Empereur Hong Wou. 
Expulsion des Mongols. 

On s'est demandé pourquoi la dynastie Mongole étaif 
restée inactive devant la perte de ses provinces. C'est qu'a 
ce moment même son attention était détournée des affaires 
chinoises par un grave péril qui la menaçait du côté du 
Nord : Les tribus de la Mongolie, avaient profité des embar- 
ras dé leurs cousins de Pékin pour essayer de conquérir lu 



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262 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

Pe-tchi-li (i36o). Elles furent repouesées, mais celte attaque 
rappela les meilleurs contingents impériaux vers la Grande 
Muraille, i Thcure où ils eussent été indispensables siu* le 
Yang-tsé. Prise entre la menace d'une nouvelle invasion de 
nomades et la révolte chinoise, la dynastie de Koubilaï se 
tiouva paralysée. 

Ces événements et les rivalités de personnes dont la Cour 
de Pékin était le théâtre, profitèrent aux Chinois. En i368, 
le meilleur lieutenant de Hong Wou, le vaillant Sou Ta 
commença la reconquête de la Chine du Nord en enlevant 
aux Mongols le Chan-toung et le Ho-nan (prise de Caï-fong 
et de Ho-nan-fou). Les Chinois pénétrèrent ensuite au Pe- 
Ichi-li. Vainqueur de® Mongols à Toung-tchéou, dans la ban- 
lieue Est de Pékin, Jlong Wou fit dans la grande cité une 
entrée triomphale (i368). Le dernier empereur mongol, 
Toghan Tiraour, s'enfuit à la lisière du Gobi, où il mourut 
de désespoir. Hong Wou se proclama Empereur à Pékin, en 
donnant à sa dynastie le nom de Dynastie des Ming ou dy- 
nastie de la Lumière (i). Cependant Nankin resta pour quel- 
ques années encore la capitale de l'Empire. 

La dernière armée mongole était campée à Taï-yuan, au 
Chan-si. Le général chinois Sou Ta la mit en fuite et d^i- 
vra la province (i368). En 1369, Sou Ta occupa de même 
Si-ngan et le Chen^i. Les Mongols chassés de Chine, allè- 
i-eni se retrancher dans la Marche-frontière du Kan-sou. Ac- 
culés sur ce dernier lambeau de terre chinoise, les descen- 
dants de Tchinkkiz Khan s'y cramponnaient désespérément, 
sentant que, le Kan^sou une fois perdu, c'en serait fini de 
1 épopée mongole, ce serait la steppe, la fin du rêve, la Chine 
refermée pour toujours derrière eux... Mais leur résistance 
fut brisée par Sou Ta au Kan-sou comme au Pe-tchi4i, cl 
leurs derniers escadrons disparurent à travers les sables, 
vers la steppe originelle, du côté de Karakoroum et du 
Grand Nord tartare (1370). 

En dix ans, le fondateur de la dynastie des Ming avait 

(U Sur la Dynastie des Ming, consulfer Mailla, HisU)ire générale de la 
Ctiine, tome? X ot Xf a 779-1780). — Kicn-loung, traduction Dclamarre, 
Histoire de la dtjnastie des Ming^ P. 1S65. 



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HISTOIRB DE I.*ASIB ^63 

délivré et unifié te Sud de la Chine et chassé des- provincee 
s^ytent]^a|fia)e5 te Tartare qui d^Hiis quatre sièdee y séjow- 
nait à demeure. Le& terribles Mongols, les. guerriete qui> 
de la Corée à Bagdad, de Vienne i Hanoï, avai^ii conquis 
le Monde, fuyaient devant le fils d'un pauvre laboureur chi> 
nois... 

Hong Wou compléta la reconstitution c^e Tunité chinoise 
en soumettant le Se-tcho«en oik un aventurier avait fondé 
une principauté autonome(i372). Quelques années plu» tard 
il annexa le Yun-nan où phisîeurs princes mongols avaient 
trouvé asile parmi les populations Thaï de la région (i38i>. 

Les Mongols une fois chassés de Chine, Hong Wou alla 
les relancer chez eux, non pour conquérir leurs steppes, 
maïs pour prévenir toute expédition de revanche de leur 
part. En 1372 il envoya une armée en Mongolie sous les or- 
dres de Sou Ta. Ce général atteignit Karakoroum, mais su- 
bît un échec sur la Toula et dut battre en retraite. En i38S 
une autre colonne chinoise, commandée par Fou Yéou-t^ 
cAtra de nouveau à Karakoroum, pouisoivit les Mongols 
jusque sur le Kéroulène ei les tailla en pièees sur les bords 
an Lac Booyour ou Bouïr-nor. Enfin, en tSgo, les €3iinoii 
enlevèrent aux Mongols et occupèrent Toasis de Hami (i). 



Politique intérieure 
de TEmpereur Hong Won. 

Hong Wott est le type par (excellence du héros chinois, 
aussi grand dans la paix que dans la guerre. La reconquête 
du sol national sur les Mongols ne fut en effet qu'une par- 
tie de son oeuvre. Cette reconquête une fofo accomplie, hi 
tâehe principale du libérateur fut la restauration de Tan- 
cîcnne société chinoise, de sa morale traditionnelle, de son 
idéal humain et mesuré, de sa culture pleine d'expérience, 
de fout l'édifice du confucianisme millénaire. 



<I> Cf. Imbâult Hiiart, Le pm^ de Hami^ p, 36. Voir aussi Ed. Biot, 
Mémoire sur les colonies militaires... des Chinois^ J. A., 1890, I^ 5i0. 



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264 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

Nul n'était plus désigné que Hong Wou pour une telle 
mission. Habile et prudent, humain et modeste, il était 
resté sur le trône ce qu'il était dans la chaumière paternelle. 
Son premier voyage après son couronnement, fut pour son 
village natal. Il visita les vieillards qu'avait connus son en- 
fance, puis alla s'agenouiller sur la tombe des pauvres la- 
boureurs qui lui avaient donné le jour. Il voulut que son 
héritier, loin de rougir de ses origines, en tirât un titre de 
gloire. C'est que l'agriculture est la base de la société chi- 
noise et le grand homme qui voulait restaurer la société, 
devait d'abord remettre l'agriculture en honneur. Dans ses 
entretiens avec son successeur, il lui prêchait avant tout 
l'amour de la glèbe. Une fois sur le trône, son premier acte 
fut d'accomplir la cérémonie du labourage, rite millénaire 
qui faisait du Fils du Ciel le premier agriculteur de son em- 
pire. De même l'impératrice son épouse fit un sacrifice so- 
lennel au Génie des mûriers pour obtenir la prospérité des 
vers à soie. 

Hong Wou renoua en toutes choses la chaîne de la tradi- 
tion chinoise interrompue par les Mongols. Il rétablit le 
mandarinat dans tous ses privilèges, non sans l'avoir sérieu- 
sement réformé. Le système des examens pour la nomina- 
tion des mandarins, fut refondu. Les mandarins de toute 
classe furent astreints à des enquêtes fréquentes sur les be- 
soins du peuple. L'Académie des Han-lin, dépositaire de la 
sagesse confucéenne, fut tirée de l'oubli où les Mongols 
l'avaient laissé végéter (i385). Hong Wou donna à cette il- 
lustre compagnie des palais à Nankin et à Pékin et rassor 
cia étroitement à son œuvre. En i4o4, l'empereur Yong Lo, 
fils de Hong Wou, fit même des Han-lin une sorte de con- 
seil d'Etat, chargé d'un mandat législatif. Dès 1397, Hong 
Wou refondit le Code et publia une compilation de lois 
qui peut être comparée pour l'importance à l'œuvre de Jus- 
tinien. On lui attribue un manuel de morale qui fut publié 
en 1587 (i). Il établit dans tout l'Empire des écoles publi- 



(1) Cf. Les firctndes instructions de VEmpereur Hong Wou, Irad. Cha- 
vanncs, B. E. F E. 0., 1903, p. 549. 



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HISTOIRE DE l'aSIE ^ 265 

ques pour la jeunesse, et des institutions charitables pour 
les vieillards et les orphelins. Il combla de bienfaits les fa- 
milles des soldats tués pendant la guerre de Tindépendancc. 
Il fit rechercher avec le plus grand soin tous les livres qui 
avaient été dispersés durant la période des troubles et fonda 
dans les principales villes des bibliothèques ouvertes à tous 
les lettrés. Il combattit par une série d'édits somptuaires. 
le luxe extravagant des derniers Mongols. Les innombrables 
concubines que les empereurs mongols entretenaient à Pé- 
kin, furent renvoyées dans leurs familles, les eunuques du 
Palais furent réduits à des fonctions subalternes. Enfin, 
Hong Wou voulut associer le peuple au gouvernement en 
chargeant les chefs de famille d'élire les magistrats com- 
munaux, ce qui était un véritable essai d'organisation mu- 
nicipale. 

Il convient de remarquer avec quelle énergie J'empereur 
Hong Wou combattit Tinfluence exagérée du clergé boud- 
dhique. Bien qu'ancien bonze lui-même, il adopta une poli- 
tique religieuse nettement confucéenne (i). Il interdit no- 
tamment aux femmes d'entrer dans des monastères boud- 
dhiques avant l'âge de quarante ans (•>). Pour témoigner 
que la tradition confucéenne reprenait en tout, le nouveau 
monarque fit solennellement restaurer les tombes des an- 
ciens empereurs de la Dynastie Soung. 



L'Empereur Tong Lo. 

L'empereur Hong Wou avait, en mourant, désigné pour 
son successeur un de ses petits-fils, Kien Wen (iSgS). Mais 

(1) Son œuvre en ce sens fut poursuivie après sa mort par son fils, l'em- 
pereur Yong Lo. En 1415, celui-ci chargea deux membres de l'Académie des 
Han-Iin de composer pour les écoles un commentaire général sur les 
classiques, d'après les principes de Tchou Hi, le grand philosophe du néo- 
confucianisme. 

(2) Cet édil fut complété en 1408 par l'Empereur Yong Lo,qui étendit aux 
hommes l'interdiction d'entrer en religion avant quarante ans. Yong Lo 
iaîcisa d'office 1.800 religieux qui n'avaient pas atteint cet âge. — Le 
Taoïsme, dont les extravagances étaient encore plus redoutables pour 
l'Etat que le cléricalisme bouddhique, fut également l'objet d'une surveil- 



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566 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

en i/io3 Kicn Wen, prince faible et inexpériinenté, fut dé- 
trôné et remplacé par son oncle, Yong Lo, fils cadet de TEm- 
pereur Hong Wou. C'était une usurpation, maïs qui répon- 
dait aux nécessités du moment. La Chine, encore en pleine 
lutte contre les Mongols, avait besoin d'avoir à sa tête, non 
un jeune homme timide, mais un vrai chef de guerre. A 
cet égard l'élévation de Yong Lo fut des plus heureuses. lie 
nouveau monarque passa les vingt ans de son règne (i4o5- 
i/i2/i) à cheval dans les sables du Gobi ou les neiges de la 
frontière sibérienne. Avec lui, la Chine allait inaugurer une 
politique entièrement nouvelle. Malgré plusieurs expédi- 
tions préventives en Mongolie, Hong Wou n'avait voulu que 
restaurer l'indépendance chinoise. Yong Lo entendit rétablir 
en Asie le Grand Empire des lian et des Tang. 

Dès son avènement, Yong Lo affirma l'orientation de sa 
politique en portant sa capitale de Nankin à Pékin (i4ioj. 
C'était la première fois que la nation chinoise reconnais- 
sait la qualité de métropole à la cité tartare du Pe-tchi-li. 
Jusque-là, en effet, Pékin avait été seulement la Ville du 
Khan, Kkanbalik, la résidence favorite du maître étranger. 
Comme souvenirs historiques, elle n'avait que ceux des 
Turcs Khitaï, des Mandchous Niutchi, ou des Mongols. Par 
ses affinités tartares, par sa proximité de la steppe, par son 
climat, c'était une cité presque extérieure à la Chine, une 
ville frontière. Le Pe-tchi-li tout entier, tant que la Chine 
s'était appartenue, n'avait été considéré que comme une 
Marche. Le siège de l'Etat chinois avait été tour à tour 
au Chen-si et au Ifo-nan, au Kiang-«ou et au Tché-kîang — 
jamais au Pe-lchi-li. Les capitales historiques de l'Empire 
étaient Si-ngan, Honan-fou, Caï-fong, Hang-tchéou et Nan- 
kin. Le choix de Pékin comme métropole est une des consé- 
quences de l'occupation étrangère. Hong Wou, le premier 
Ming, était dans la tradition chinoise quand il mettait sa 
résidence à Nankin, ville moins vulnérable et plus centrale* 
Yong Lo, au contraire, en transportant sa cour dans l'an- 

lanco sévère de la part des premiers Ming. Ilong-Wou supprima une partie 
d^s honneurs traditionnelïemonl accordés à la Papauté Taoïste (Cf. 
Imhault-Huarf, J. À., 38^i II, 452). 



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HISTOIRE DE l'aSIE * 267 

cicnnc Khan-balik, entendait s'apiproprier les résultats de 
la politique mongole et revendiquer pour la dynastie des 
Ming l'héritage total de Tchinkkiz Khan. 

Une telle politique comportait rétablissement de la suze- 
raineté chinoise sur les. Mongols. Ce fut là la grande pensée 
du règne de Yong Lo. Dans ce but il s'efforça de briser 
Tunîté de la nation mongole, profitant des querelles entre 
tribus, attisant avec soin ces querelles, cherchant à oppo- 
ser les Mongols Occidentaux aux Mongols Orientaux. Les 
Mongols Orientaux, — ceux de TOrkhon, de la Toula, de 
rOnori et du Kéroulène, les Kalka de nos jours, — étaient 
les anciens compagnons de Tchinkkiz Khan ; tant qu'avait 
duré l'épopée gengiskhanide, ils avaient exercé sur le reste 
de la nation mongole une hégémonie incontestée. Mais de>- 
puis la « perte de face » qu'avait été pour eux leur expul- 
sion de la Chine, ils ne cessaient de décliner. Les Mongols 
Occidentaux ou Eleuthes, jadis leurs sujets, commençaient 
à aspirer à la première place. Les quatre tribus eleuthes, les 
Dourbet, sur le haut Irtych, les Tourgoutcs au Tarbagataï, 
les Kochots autour d'Ouroumtsi et les Tchôros ou Eleuthes 
propres dans la vallée de ITli, étaient de taille et d'humeur 
à disputer le trône aux Mongols Orientaux. 

Yong Lo, profitant de ces dispositions, essaya de faire 
transférer la dignité de Grand-Khan de la dynastie gengis- 
khanide à celle dos princes Tourgoutes (i4o3) (i). Mais le 
prestige de l'Empereur Inflexible était encore trop considé- 
rable en Mongolie. Les Gengiskhanidcs conservèrent leur 
primauté, et Yong Lo, n'ayant pas réussi à les faire dé- 
trôner par leurs propres sujets, se décida à leur déclarer 
la guerre. Il entra en Mongolie avec GoO.ooo hommes, et 
les écrasa sur les bords do l'Onon, dans les lieux mêmes oîi 
Tchinkkiz Khan avait été nommé Empereur (i4i2). La dy- 
nastie gengiskhanide faillit succomber à ce désastre. Les 
Eleuthes se révoltèrent contre elle et se reconnurent vassaux 
de la Chine (i/|i5). Les Gengiskhanidcs furent écartés du 
pouvoir suprême qui fut disputé entre les chefs des Eleuthes, 

(1) Cf. HowotOi, Histomj ol ihe Mongols, I, 352. 



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268 lA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

des Tourgoutes et des Kochols (i4i5-i425). Ce furent les Ko- 
chols qui remportèrent, d'ailleurs sans profit immédiat 
pour la politique chinoise, car une fois au pouvoir, leur chef, 
Adaï, recommença la lutte contre TEnipire, Yong Lo fit alors 
en Mongolie une nouvelle expédition, au cours de laquelle 
il pénétra jusqu'au Dalaï-nor (i425). Il mourut de fatigue au 
retour de cette campagne, mais ses successeurs bénéficièrent 
de ses efforts. L'alliance qu'il avait conclue avec le roi des 
Elcuthes porta ses fruits : les Eleuthes ^assacrèrent en i434 
le Grand-Khan Adaï et firent périr de même en i452 le chef 
de la maison gengiskhanide. La politique de Yong Lo avait 
donc réussi. En dressant les Eleuthes contre les Gengiskha- 
nides, il avait brisé cette redoutable unité mongole dont 
la constitution, au commencement du xni* siècle, avait été 
si fatale au peuple chinois. 

L'Empereur Yong Lo poursuivit en Indo Chine la même 
politique impérialiste qu'en Mongolie. En 1^07, il profila 
des révolutions dont l'Annam était le théâtre, pour envoyer 
dans ce pays une armée, qui s'empara de tout^ les places 
fortes, — Hanoï, Taydo, Hué — et fit prisonnier le souve- 
rain régnant (i). L'Annam fut réduit en province chinoise. 
Dans le même temps, Yong Lo envoya dans l'Océan Indien 
une escadre, qui visita Java, Malacca, les côtes du Siam el 
rîle de Ceylan (i4o5-i4io) (2). 



L'œuvre 
de l'Empereur Ton g Lo. 

L'Empereur Yong Lo acheva l'œuvre de son père, mais 
il la dépassa sur de nombreux points. Si Hong Wou rendit à 
la Chine son indépendance, Yong Lo posa les bases de l'im- 
périalisme chinois en Asie. Après Hong Wou, malgré quel- 



(1) Cf. Tome II, p. 391. 

(2) Cf. Sylvain Lévi, Ceylan et les Chinois, J. A. 1900, I, 429, el Grocne- 
veldl, Notes on the Malay Archipelago, p. 41. Le roi de Ceylan, Vijaya 
Bahou IV, ayant insulté les envoyés chinois, la flotte chinoise Tallaqua 
et débarqua une force expéditionnaire qui le fil prisonnier (1408). 



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HISTOIRE DE l'aSIE 26 1) 

ques razzias de représailles en Mongolie, on pouvait estimer 
que les Ming, satisfaits d'avoir libéré le sol de leur pays, al- 
laient, comme jadis les Soung du x* siècle, se cantonner 
dans une politique purement chinoise, fermée aux bruits 
du dehors. La ville de Nankin, choisie comme capitale, sem- 
blait devoir recommencer Hang-tchéou. En ce cas, le nou- 
vel Empire chinois serait resté un Etat sudiste où l'influence 
des populations du Kiang-sou et du Tché-kiang fût demeu- 
rée prépondérante. Yong Lo rompit avec tout ce passé. 
Aussi le contraste fut-il complet entre son prédécesseur et 
lui. 

Hong Wou avait été un aventurier heureux, très habile 
et très modéré au milieu des extraordinaires péripéties de 
son existence. Se souvenant des jours de misère, il avait 
toujours paru se défier un peu de sa prodigieuse fortune, 
Yong Lo, au contraire, partant d'une situation déjà acquise, 
tira du succès toutes ses conséquences. Ce ne furent pas les 
Soung qu'il prétendit continuer, mais les grands conqué- 
rants de jadis, les Ilan de Loyang et les glorieux Tang du 
vu" siècle ; — ou mieux encore, les Gengiskhanides eux- 
mêmes. Héritier du trône de Koubilaï, ayant mis sa capi- 
tale à « Khanbalik », au seuil du pays tartare, il entendit 
faire valoir, en faveur de la Chine nouvelle, les droits à 
l'Empire du monde, des derniers Gengiskhanides. Loin d'ef- 
facer d'un trait les cent années de la domination mongole, 
il s'en appropria les résultats. Il eut, comme les petits-fils 
de Tchinkkiz Khan, une politique panasiatique. Les droits 
de Koubilaï sur la Corée, la Mandchourie, la Mongolie, le 
Tibet et l'Indo-Chine, voiresur la Transoxiane des Timourides, 
il les réclama tous et presque tous les « réalisa ». Il est as- 
surément la figure la plus remarquable 'de la Dynastie des 
Ming. Les Mongols avaient unifié la Chine du Nord et la 
Chine du Sud, — ou, comme disait Marco Polo, le Cathai 
et le Manzi — refait l'unité des Dix-Huit Provinces et 
rendu à la nation chinoise l'Empire de l'Asie. Yong Lo se 
garda de refuser de leurs mains ce double présent. Héritier 
des Soung en Chine, prince exclusivement chinois au point 
de vue du nationalisme indigène, il se présenta à l'extérieur 



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270 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

comme rhéritier des ^oubilaïdes. Ce Saint-Empereur se 
posa en Grand-Khan iartare. Selon cette politique, TEmpire 
mongol-chinois de Koubilaï devait devenir un Empire sine- 
mongol : Lea termes étaient renversés, mais Pékin restait 
la capitale de TAsie. 



La dynastie des Hing 
après Tong Lo 

La forte personnalité de l'Empereur Yong Lo avait arra- 
ché la nation chinoise à ses habitudes séculaires. Ce mo- 
narque belliqueux, encore animé par la fièvre des guerres de 
l'indépendance, avait entraîné ses sujets à des expéditions 
lointaines qui répugnaient à leur tempérament. Les règnes 
suivants furent marqués par un retour à la politique d'im- 
mobilité. 

La nation chinoise, au xv* siècle, était lasse des grandes 
aventures. Elle aspirait au repos. Si elle avait trouvé dans 
sa haine de l'oppression tartare l'énergie nécessaire à sa dé- 
livrance, elle ne souhaitait pas de s'étendre au dehors. Une 
fois débarrassée de ses maîtres gengiskhanides, elle n'eut 
qu'un désir : oublier le cauchejnar des époques de servitude 
et de» barbarie, effacer jusqu'au souvenir des cinq derniers 
siècles, long Moyen Age pendant lequel elle avait dû subir le 
joug de toutes les hordes du Nord et de l'Ouest, Turcs Khi- 
taï, Tangoutes de Hia, Mandchous Niutchi et Mongols Bord- 
jiguènes. L'âme chinoise, qui n'avait connu l'étranger que 
sous la forme de grossiers barbares, s'isola dès lors dans la 
tour d'ivoire de sa culture millénaire, à l'écart des peu- 
plades inférieui-es qui l'avaient pendant si longtemps envahie 
et brutalisée. Elle ne prétendit plus les assimiler ou les con- 
quérir : elle voulut désormais les ignorer. Heureuse de la 
douceur de ses mœurs, du charme de ses souvenirs, elle 
vécut pour elle-même, sur le riche ti^ésor aocuniulé par ses 
artistes et ses sages. 

Il y avait déjà dans la société confucianiste une tendance 
instinctive à se replier sur elle-même, à donner une impor- 



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HISTOIRE DE L ASIE 27 I 

tance exagérée à la sagesse archaïque , ù rérùdition. Le sou- 
venir cuisant de l'invasion et de roccupation tartares ac- 
centua cette teuidance. De cette époque datent plueieurs 
traits de Tâme chinoise, Tallure un peu désuète de toute 
sa culture, le caractère vieillot de ses institutions. Pour 
mieux revenir, par delà la tourmente médiévale, à sa glo- 
rieuse antiquité, la Chine s'immobilisa. La crainte des\ bou- 
leversements qui l'avaient fait tant souffrir, la joie de sa 
culture retrouvée, la conscience de son indiscutable supé- 
riorité sur les nations environ'nantes la poussèrent à rester 
en marge du continent pour mieux goûter la douceur de 
vivre ; L'Epoque des Ming fut l'époque de la grande cris- 
tallisation de la société chinoise. 

L'abandon de la grande politique de l'Empereur Yong Lo 
se traduisit par le recul de l'influence chinoise en Indo- 
Chine et en Mongolie. En Indo-Chine, les Annamites se ré- 
voltèrent, chassèrent les Chinois de Hanoï et repoussèrent 
les armées envoyées contre eux. De guerre lasse, la Cour 
impériale se décida à reconnaître leur indépendance (1437). 

En Mongolie, la puissance des Eleuthes ne cessait de croî- 
tre. La Chine qui les avait d'abord soutenus pour les oppo- 
ser aux Mongols Orientaux, finit par s'inquiéter lorsqu'elle 
les vit s'étendre du Tarbagataï à la Grande Muraille. En 
1449, teur khan Yésoun demanda la main d'une infante 
chinoise et, ne l'ayant point obtenue, vint ravager la fron- 
tière du Pe-tchi-li. L'Empereur Ying Tsong marcha contre 
lui avec une armée de 5oo.ooo hommes. Mais l'incapacité 
d'un eunuque nommé Wang Tchin, dont Ying Tsong avait 
fait son premier ministre, provoqua un désastre. L'armée 
impériale, qui s'était avancée sans eau et sans vivres dans 
une région déserte, fut cernée et détruite par les Eleuthes 
au Nord-Ouest du Pe-tchi-lî, dans la steppe de Tou-mou, 
près de Siouen-hoa (i). Cent mille Chinois restèrent sur le 
champ de bataille. L'Empereur Ying Tsong fut fait prison- 
nier et conduit, en Mongolie. 

(1) La localité d^ Tou-moa se trouve dans le nord-ouesl du Pe-tchUi, à 
Vcsl de Pao-ngaa ei au sud-est de Siouen-hoa, à l'extérieur de la Graade 
Muraille. 



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272 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

Les Eleuthes, dont la victoire dépassait les espérances, vin- 
rent camper sous les murailles de Pékin. Mais la Chine 
administrative et policée, n'avait rien d'une horde que la 
perte de son chef décapite. Le prince King Ti, frère du mo- 
narque prisonnier, fut simplement proclamé Empereur à 
sa place, et lorsque les Eleuthes se présentèrent, ils trou- 
vèrent les forteresses en état de défense. Toutes leurs tenta- 
tives pour s'emparer de Pékin et des cités voisines 
échouèrent ; le chantage auquel ils se livrèrent pour obtenir 
une grosse rançon contre la liberté de Ying Tsong échoua 
également, si bien qu'ils se résignèrent à relâcher d'eux- 
mêmes leur captif. Peut-être espéraient-ils, en mettant en 
présence deux empereurs, provoquer une guerre civile. En 
ce cas, leur espoir fut déçu. De retour à Pékin, Ying Tsong 
refusa de remonter sur le trône et King Ti resta paisible 
I)Ossesseur du pouvoir suprême. 

En résumé, le désastre de i^g n'eut pas pour la Chine les 
conséquences qu'on eût pu redouter. L'intégrité de l'Empire 
ne fut pas atteinte, mais cette expérience rendit les Chinois 
encore plus prudents. Jusqu'à la fin de la dynastie des Ming, 
ils se gardèrent soigneusement de toute intervention dans 
les affaires mongoles. Toute leur activité de ce côté se borna 
dans le dernier quart du xv* siècle à défendre l'oasis de 
Hami — leur dernier poste du côté de l'Ouest — contre les 
sultans musulmans de Tourfan, de la race des khans djaga- 
taïdes de Kachgarie (i). Après bien des alternatives de succès 
et de revers, Hami resta à la Chine. 

Cependant, quelque résolue que fut la Chine à se garder 
de toute provocation envers les Mongols, il n'était pas en 
son pouvoir d'éviter le contre-coup des révolutions inces- 
santes dont la Mongolie était alors le théâtre. Au commence- 
ment du XVI** siècle, une restauration gengiskhanide se pro- 
duisit dans ce pays. Le prince gengiskhanide Dayan vain- 
quit les Eleuthes et refit pour quelques années (i470-i5iH) 
l'unité de la nation mongole. Après sa mort, ses possessions 

(1) Cf Imbaull Huarl, U pays de Hami, p. 38 et 59. - Dabry df 
Ihiersant, Le Mahomélisme en Chine, I, 260. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 278 

furent partagées entre ses fils ; l*un de ceux-ci, Al tan-khan, 
qui avait reçu dans sa succession la horde des Ordos Tou- 
med, le long de la Grande Muraille, entre TAlachan et le 
Dolon-nor, se montra pour TEmpire un formidable adver- 
saire. De i53i à i55o, ce barbare ne cessa de venir périodi- 
quement ravager les campagnes chinoises. C'est ainsi qu'en 
i542 il dévasta le Ghan-si jusqu'à Taï-yuan ,et qu'en i5/iA 
il vint incendier les faubourgs de Pékin. Les Ghinois ne 
mirent fin à ses dévastations qu'en 1571, en lui accordant 
un traité de commerce avantageux. 

Les Mongols, c'étaient pour la Ghine les ennemis de tou- 
jours. Mais voici que surgissait sur les côtes de l'Empire un 
nouvel adversaire, jeune, hardi, insaisissable, presque invin- 
cible : le Japon. Une nuée d'aventuriers et de corsaires, sor- 
tis de tous les ports de l'archipel nippon, commençait à 
infester les mers de Ghine. En i523, une flottille japonaise 
brûla Ning-po, au Tché-kiang. En i552, les Japonais remon- 
tèrent l'estuaire du Fleuve Bleu, pillant les opulentes villes 
de ses deux rives. En i555, ils vinrent assiéger Nankin 1 1 
s'emparèrent du port de Ghao-tchéou, dans la baie de Swa- 
tow. En i563, ils s'établirent sur les côtes du Fo-kien et il 
fallut une armée pour les rejeter à la mer. Ges pirates japo- 
nais n'étaient que les avant-coureurs de l'invasion pro- 
chaine. Les affaires de Corée allaient mettre la Ghine en pré- 
sence non plus de partisans isolés, mais de toutes les fore* * 
de l'Etat nippon. 

I^ royaume de Gorée s'était reconnu vassal de la dynastl* 
dos Ming. Or, depuis l'antiquité, le Japon revendiquait un 
droit de suzeraineté sur la péninsule. En 1690, le célèbre 
Hidéyoshi, qui gouvernait le Japon en dictateur, somma la 
roi de Gorée d'avoir à reconnaître les prétentions nipponnes^. 
L^ Goréens refusèrent. Ge fut la rupture. En 1692, i3o.ooo 
Japonais débarquèrent à Fousan, à l'extrémité Sud-Est de la 
Gorée, marchèrent sur Séoul, la capitale coréenne, Toccu- 
pèrent, et s'avancèrent jusqu'à Hpieng-yang, dans la direc- 
tion du Liao-tpung. A la demande des Goréens, l'Empereur 
de Ghine Wan Li envoya dans la péninsule une puissante 
armée qui, — grâce à sa supériorité numérique sur un 

LES EMPIRES MONGOLS. 18 



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27^ LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

adversaire éloigné de «es bases — , força les Japonais à éva- 
cuer Hpieng-yang, Séoul, et à battre en retraite eur Fousan 
(iSgS). Des négociations s'ouvrirent alors entre Chinois et 
Japonais. Elle« ne purent aboutir, car les Chinois traitaient 
toujours le Japon en pays vassal, ce que celui-ci ne pouvait 
admettre. Les hostilités reprirent en 1597. Une nouvelle 
année japonaise diH>arqua à Fousan, mais les Chinois 
envoyèrent à temps des renforts aux Coréens. Devant la 
supériorité écrasante de Tadvereaire, les ^ Japonais ne purent 
cette fois parvenir jusqu'à Séoul. Us furent arrêtés à mi- 
ch^nin de cette ville et rejetés sur la côte d'Oukan et de 
Fousan, où la lutte dégénéra en guerre de sièges jusqu'au 
jour où les guerres civiles du Japon amenèrent le rembar- 
quement de l'armée japonaise (lôgS). Cette « première 
manche » entre la Chine et le Japon se termina donc par la 
victoire des Chinois. De iSgS à 1895, la Corée resta placée 
sous la suzeraineté du Céleste Empire. 

Comme le Japon, la Chine commençait alors à essaimer 
sur les terres voisines. L'émigration chinoise, à Tépoque des 
Ming, se portait principalement sur l'Insulinde. Au moment 
de la fondation de Batavia, il y avait à Java environ cent 
mille Chinois qui étaient maîtres du commerce de l'île. On 
en comptait vers la même époque une vingtaine de mille 
aux Philippines. Les Espagnols qui s'emparèrent de l'île do 
Luçon en 1569, se défirent de ces rivaux par un massacre 
général. Ils se fermèrent ainsi les ports chinois. Les Portu- 
gais, plus politiques, surent se concilier les autorités chi- 
noises. Aussi obtinrent-ils de l'Empereur Wan Li, en. 1.557, 
un établissement dans nie de Macao, à Tentréo de la baie de 
Canton (i). Cet événement faillit avoir des conséquences 
d'une incalculable portée : Avexî les Portugais arrivèrent les 
Pères Jésuites, qui furent un moment sur le point de con- 
vertir l'Empire Chinois au Christianisme. 



(\) Cf. Cordier, V arrivée des Portugais en Chine, Toung pao, 1911, 
p. 482. 



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HISTOIRS DE l'aSIS 375 



Politique religieuse des Hing. 

La société chinoise à l'époque des Ming suivit le grand 
mouvement d'idées qui avait commencé à Tépoque des 
Soung : réaction contre le Bouddhisme, renaissance «onfu- 
oéenne. La restauration de Tiiidépendance nationale après 
un siècle de domination étrangère devait encore acoentuer 
oe mouvement en renforçant dans le peuple chinois le culte 
du passé, la Adéiité aux souvenirs nationaux. Chaque fois que 
l'âmo chinoise a voulu revenir à ses traditions, ce retour Ta 
ramenée à Confucius. Puis les bonzes s'étaient discrédités 
en devenant les agents du gouvernement mongol. I^es Em- 
pereurs mongols, en faisant du Bouddhisme une sorte de 
religion d'Etat, accrurent son impopularité dans la masse 
chinoise. Culte des maîtres étrangers, il fut entraîné dans 
leur chute. Sans doute, par un hasard fortuit, le fondateur 
de la dynastie nationale se trouva être un ancien moine 
bouddhiste ; et chez plusieurs de sas descendants, on vit 
reparaître par intervalles d'étranges crises de mysticisme 
qu'on pourrait bien attribuer à l'hérédité. Mais oo furent là 
des tendances individuelles qui, bien loin d'entraîner 
l'adhésion du peuple, excitèrent presque toujours sa répro- 
bation. Si l'Empereur Yong Lo fut considéré comme un 
grand prince, ce ne fut pas seulement pour ses conquêtes, 
mais aussi parce qu'il interdit de se faire bonze avant qua- 
.rante ans et laïcisa 1.800 religieux qui n'avaient pas atteint 
cet âge. Si l'Empereur Tching Hoa, malgré ses succès dans ^ 
le Gobi, chez les Miaotsé et en Indo-Chine, laissa le souvenir 
d'un prinoe médiocre, c'est qu'il subit Tinfluonce des bonzes. 
Si l'Empereur Houng Tché passa pour un excellent mo- 
narque, c'est moins pour sa victoire contre les Musulmans 
de Tourfan que parce qu'il se rallia au parti des lettrés. 

U est curieux de remarquer à quel point l'anticléricalisme, 
au sens strict du mot, la haine contre le monachisme boud- 
dhique, sont restés vivaces dans l'âme chinoise. Les congré- 
gations bouddhiques, de tendances mystiques, de caractère 
international (leurs chefs résidaient au Tibet), étaient le 



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276 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

cauchemar des lettrés chinois, tous positivistes et nationa- 
listes. A l'époque des Ming, toute lardasse des mandarins 
était ralliée à un corps de doctrine uniforme, tiré des prér 
ceptes confucéens : c'était une morale pratique entière- 
ment dépourvue de tendances métaphysiques, et fondée sur 
le culte de la famille, sur le respect de la tradition patriar- 
cale et nationale. Pour les adeptes d'une telle doctrine, tout 
était choquant chez les bouddhistes : leur apologie du céli- 
bat, leur abus du surnaturel, leurs origines étrangères, leur 
tendance à subordonner le pouvoir politique au pouvoir reli- 
gieux. 



Le catholicisme 
à la Cour des Ming. ^ 

Ces dispositions expliquent — quelque contradictoire que 
paraisse ce fait — le succès des missionnaires catholiques 
dans la société chinoise du xvi* siècle. La propagande des 
missionnaires ne pouvait rencontrer qu'un seul obstacle : le 
bouddhisme, religion au sens européen du mot, possédant 
une métaphysique et des dogmes en contradiction avec le 
dogme catholique. Au contraire, le Confucianisme qui n'est 
qu'une morale, le culte des Ancêtres qui n'est qu'une mani- 
festation de piété filiale, pouvaient s'adapter sans effort à la 
doctrine de l'Evangile. Ce fut le génie des jésuites d'avoir 
compris -qu'entre les rites domestiques chinois et la religion 
chrétienne il n'y avait nulle incompatibilité fondamentale. 
Beaucoup de lettrés de l'époque Ming sq sentaient pour le 
catholicisme, que les jésuites avaient mis d'accord avec la 
doctrine de Confucius et avec le culte des ancêtres, infini- 
ment plus de sympathies que pour la doctrine de « Fô » (i). 
Le succès du Père Ricci en est la preuve. 

Le père jésuite Matthieu Ricci, que les Chinois appelèrent 
Li Ma-téou, arriva en Chine en i582. Il obtint en i583 du 
vice-roi du Kouang-toung rautorisalion de se fixer dans cette 

(1) Nom chinois du Bouddha. 



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HISTOIRE DE L ASIE 277 

province ; en 1600, il se rendit à Pékin, où il offrit à TEm- 
pereur Wan Li des instruments d'astronomie et une hor-' 
loge. Les connaissances de Ricci en astronomie et en mathé- 
matiques charmèrent Wan Li qui le prit en amitié et le 
garda à sa cour. Le missionnaire catholique eut ses entrées 
permanentes au Palais, à l'instar des grands officiers de la 
couronne. Sur sa prière, Wan Li consentit à placer dans le 
Palais deux tableaux du Christ et de la Vierge. Grâce à la 
protection impériale, Ricci put poursuivre son apostolat jus- 
que dans les milieux de la Cour où il obtint un grand nom- 
bre de conversions. A sa mort, en 1610, Wan Li lui fit des 
funérailles magnifiques et fit déposer son corps dans un 
temple qui fut converti en église chrétienne. L'œuvre du 
Père Ricci fut continuée par le Père Adam Schall (en chinois 
Tang Jo-wang). Arrivé en Chine en 1622, Schall fonda une 
église à Si-ngan au Chcn-si. Ses connaissances mathéma- 
tiques le firent appeler à la Cour de Pékin. Il publia en 
chinois plusieurs ouvrages de géométrie, d'optique et d'as- 
tronomie. Au moment de la révolte des Mandchous, il mit 
ses talents d'ingénieur à la disposition de l'Empereur Hoaï 
Tsong pour lequel il fondit en i636 des pièces d'artillerie. 
Si le Père Ricci et le Père Schall virent ainsi s'ouvrir 
devant eux les portes infranchissables du Palais Impérial, 
c'est, — il faut le répéter — , non seulement pour les réels 
services qu'ils rendaient à l'Empire, mais aussi grâce à leur 
intelligence du traditionalisme chinois. Le Père Ricci avait 
écrit un traité pour affirmer la conformité de la morale con- 
fucéenne et de la morale chrétienne, c'est-à-dire, puisque le 
Confucianisme n'est autre chose qu'une Morale, l'harmonie 
du Confucianisme et du Christianisme. En vertu de ce prin- 
cipe, il refusa de porter, comme les autres missionnaires le 
faisaient jusque-là, le costume des bonzes qui l'assimilait 
au clergé bouddhiste ou, comme disaient les Chinois, aux 
prêtres du « culte étranger ». Ricci revêtit le costume des 
lettrés, qui l'assimilait aux disciples de Confucius. Con- 
naissant admirablement le caractère du peuple chinois — , 
peuple de moralistes, de lettrés positivistes et d'agricul- 
teurs positifs — , il insista avant tout dans sa prédication 



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278 LA CIIIÎNE AUX TEMPS MODEBNES 

6ur ronsei^^ment ée la morale auquel il joignit Tensei- 
gnemenl des sciences. A son exemple tous los missionnaires 
jésmies e'alllèrent au Confucianisme naiional contre le 
Bouddhisme. Aussi voit-on le Père de Mailla et les autres 
traducteufs du Tong Kien kang mou ^ouser fidèlement les 
sentiments des annalistes iiidigènes contre Faction des bon- 
nes à Iraveie Thisloire chinoise. 

Les résultats de cette habile poKtique furent heureux 
pour le Christianisme. Les derniers Ming moururent catho- 
liques ou sur le point de le devenir. I^ dernier Fils du Ciel 
de race chinoise s'appelait Constantin, sa mère Anne et son 
aïeule Marie. Kio Che-ssa, le héros qui défendit jusqu'au 
bout Findépendance chinoise, était également chrétien. Et 
si rinvasion mandchoue avait pu être arrêtée à temps, il 
n'est pas interdît de penser que le Christianisme eût fait des 
progrès plus considérables encore (i). 



Jugement sur les Hing. 

L*époque des Ming a laissé dans la population chinoise le 
souvenir d*un âge d'or. Ce n'est pas à dire que cette période 
de deux siècles et demi n'ait pas eu «es heures sombres. Mais 
en général la nation chinoise jouit sous les IV^ing d'une tran- 
quillité profonde. Après les luttes de la guerre de l'indépen- 
dance et les expéditions de représailles aussitôt dirigées en 
MongoKe, il n'y eut que quelques campagnes défensives on 
prév^itivcs le long de la Grande Muraille, sur la frontière 
du Tonkin ou en Corée. Si après Hong Wou et Yong Lo, la 

(1) On 8*e8t étoBné que VoHaire, dans son Siècle de Louis XIV ^ aii 
donné une place si considérable à la querelle des Jésuites et des DomL- 
nicains sur la « Question des Rites s>. Mais la pénétration du Chnstia- 
nisBie en Chine était un événement d'une importance mondiale excep- 
tionnelle. Et la Que«tion des Rites était la clé de cette affaire. Si l'avis 
des Jésuites avait prévalu, Tévangélisation de la Chine se serait Iroinrée 
siaguliérement facilitée. Au lieu de heurter la> piété OKale et le cvlte 
domestique des indigènes, les missionnaires auraient pu y appuyer leur 
prédication. Le Confucianisme serait presque devenu l'intermédiaire 
naCureî entre le Christianisme et les masses chinoises. Et peut-être la 
face du monde aurait été changée... Voir H. Cordicr, La Question des 
rites chinois^ Conférence du Musée Guirael en 1914, p. HM73. 



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HISTOIRE DE L ASIB 279 

dynastie ne produisit point de personnalité de premier plan, 
elle ne compta non plus ni tyran ni souverain absolument 
incapable. Presque tous ses représentante nous apparais- 
sent arec le même type, dans le même décor : princes très 
cultivés, érudits et artistes, très humains, de mœurs dou- 
ces, bien intentionnés, un peu faibles de caractère, taillés 
en somme à la mesurc de la vie de cour, faits pour ses pom- 
pes, «a magnificence, son esprit poli et superficiel. Certaines 
dynasties précédentes, comme celle des Soung, avaient pré- 
senté un caractère analogue, mais n'avaient régné que sur 
une partie du sol chinois- D*autrcs, comme les Tang, avaient 
possédé l'ensemble des Dix-Huit Provinces et mérité um; 
gloire incomparable, mais fatigué le peuple par leur ambi- 
tion démesurée, leurs guerres incessantes, les drames san- 
glants de leur palais,, leur tyrannie et leurs crimes. La Dy- 
nastie des Ming eut cet heureux privilège de régner sur la 
Chine entière et d'y régner en paix. 

Quand on veut connaître la société chinoise telle qu'elle 
était dans sa forme originale, avant les transformations 
étrangères, c'est à l'époque des Ming qu'il la faut étudier. 
On constatera alors que plusieurs traits que Ton croyait ap- 
partenir au caractère chinois, notamment la xénophobie (t 
la haine du Christianisme, datent uniquement du régime 
mandchou. La Chine indépendante des Ming ne connut ni 
mouvements xénophobes ni intolérance religieuse. Le der- 
nier défenseur de l'indépendance chinoise au xvii* siècle, le 
grand Kiu Che-ssa, se trouva être un chrétien. Et le restau- 
rateur de cette indépendance, au xx*' siècle, se trouva aussi 
un chrétien : le docteur Sun Yat-sen. Ce furent les maîtres 
tartares de la Chine qui, au xvni* et au xix* siècles, fcjrmè- 
rent vraiment le pays aux étrangers et l'isolèrent au dehors 
comme, à l'intérieur, ils arrêtèrent son développement nor- 
mal. 

La littérature sous les Ming. 

La domination mongole avait acclimaté en Chine, un 
genre nouveau, — le dran>e populaire, inconnu jusque- 



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28o LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

là dans la littérature chinoise (i). Les Mongols, trop peu 
lettrés pour se complaire aux subtilités de la poésie savante, 
voulurent une littérature à leur portée, naïve et mouvemen- 
tée comme pouvaient la rêver des soldats : La création du 
drame répondit à ces besoins. C'est sous leur règne, au 
XIV* siècle, que furent écrites les deux pièces les plus célè- 
bres du théâtre chinois, le Pavillon Occidental par Wang 
Ghé-fou, — gracieuse idylle traversée de péripéties comi- 
ques ou romanesques — , et la Guitare Pipa, par Kao 
Tong-kia, touchante histoire d'une jeune femme abandou- 
née qui retrouve enfin son époux. Citons encore parmi les 
drames de l'Epopée Mongole la Chanteuse et les Intrigues 
d*une soubrette, pleins de situations ingénieuses et de carac- 
tères adroitement dessinés. Les littérateurs de l'époque des 
Ming donnèrent au drame chinois sa forme définitive. Pla- 
sieurs pièces de l'époque mongole furent reprises et amélio- 
rées, comme la Guitare Pipa revue par Mao Tseu en i4oi (:>:. 
Et une infinité de situations nouvelles furent imaginées, pa- 
thétiques ou bouffonnes, toutes mélodramatiques et réali- 
sant l'idéal d'un théâtre réellement populaire. 

Le roman avait produit sous les Mongols quelques œuvres 
assez puissantes. La plus connue est le Voyage en Occident, 
roman bouddhiste inspiré par les souvenirs du pèlerinage 
de Hiouen Tsang dans l'Inde. C'est un récit plein d'aventure? 
merveilleuses et d'interventions surnaturelles ; l'épisode le 
plus souvent cité est la descente de l'Empereur Taï Tseng 
aux enfers, passage qui peut soutenir la comparaison avec 
les descriptions analogues de l'Odyssée et de l'Enéide. — 
Mais l'âge d'or du roman chinois fut l'Epoque des Ming. 
Gitons parmi les œuvres de cette époque : Les deux cousines 
et La femme accomplie. 

Le roman des Deux cousines est bien connu en Franc? 
par la traduction de Stanislas Julien (3). Il nous transporta 
dans une société d'une douceur charmante, vers le milieu 

(1) Cf. Bazin, Le théâtre chinois,,, sous les empereurs mongols, P. 19C 

(2) Cf. Le Pipa-ki ou histoire du Luth, Irad. Bazin, P. 18il. 

(3) Slan. Julien, Yu-kiao-li, les Deux cousines^ P. 1864. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 28 1 

du xv* siècle, au sein d'une famille paisible et lettrée. L'hé- 
roïne du roman, Jaspe-Rouge, est la compagne d'études de 
son père, vieux mandarin ami des fleurs et des vers. Elle 
rivalise avec lui dans l'art d'improviser un poème sur les 
saules, la lune ou les hirondelles. Au fond de la pièce qui 
leur sert de bibliothèque, le père et la fille ont placé dans 
des vases de porcelaine fine toute une collection de rosiers e\ 
d'orchidées rares. Là, dans le parfum des fleurs, auprès dc^ 
livres anciens, le vieux mandarin, sa fille et quelques amis 
passent leurs soirées à faire des improvisations à la ma 
nière des poètes du temps jadis. Le plus sûr moyen d'an i~ 
ver au cœur de Jaspe Rouge est de lui offrir quelques stro- 
phes tracées d'un pinceau irréprochable. C'est de la sorlr 
que plusieurs soupirants lui font leur cour. Un d'entre eux* 
Ssé Yéoupe, lui fait parvenir un poème qui est un chef- 
d'œuvre. Mais à la suite d'une intrigue assez compliquée, 
son rival, le traître du roman, trouve le moyen de se faire 
passer pour Pautcur du poème. Cet imposteur est sur If 
point d'obtenir la main de Jaspe-Rouge, quand sa superche- 
rie est découverte. La jeune fille n'a plus qu'un désir : revoir 
Ssé Yéoupe qui, éconduit et méconnu, a quitté le pays pour 
une contrée lointaine. Ssé Yéoupe, après avoir traversé uno 
série d'infortunes (il est orphelin et très pauvre), a trouvé ù 
la fois une famille et la richesse : Un mandarin opulent 
l'adopte pour fils. Dans le même temps il est devenu le héros 
d'une aventure amoureuse qui forme un des plus charmants 
épisodes du roman. Une jeune fille, Reve-de-Poirier (qui ^c 
trouve être justement la cousine de Jaspe-Rouge), s'éprend 
de Ssé Yéoupe. N'osant lui déclarer sa passion., elle se fait 
présenter à lui sous un déguisement, et lui confie que Rêvi^- 
de-Poirier le distingue et voudrait l'épouser. Quelque tempi^ 
après la famille de Rêve-de-Poirier va rendre visite à celle 
de Jaspe-Rouge. Les deux cousine qui s'adorent — elle? 
excellent également dans l'art des vers — se confient leurs 
innocents secrets. Après bien des péripéties, elles arrive- 
ront à découvrir qu'elles aiment le même homme. En tout 
autre pays, cette découverte provoquerait une catastrophe. 
Mais nous sommes en Chine, où la polygamie est autorisée. 



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282 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

de sorte que le^ choses s'arrangent le mieux du monde. Les 
deux cousines épousent le même jour Vheureux Ssé Yéoupc 
et le roman se ♦ormine par un tableau idyllique du ménage 
à trois. 

Les moeurs européennes sont moins déroulées par le su- 
jet de La femme accomplie (i). L'héroïne de ce roman est 
aussi la femme parfaite selon le cœur des naoralistes d'Oc- 
cident : vertueuse autant que belle, sachant aimer et impo- 
ser silence à son amour. L'action de ce roman, très vigou- 
reusement conduite, se poursuit à travers deux enlèveraenis 
successifs. 

Citons enfin le Rêve du pavillon ronge, par Tsao Siue-kin, 
roman du xvni' siècle, qui, décrit les amours malheureuses 
d'un Don Juan chinois et d'une jeune fille dont la passion 
exaltée évoque celle de nos héroïnes romantiques. 

L^Epoque des Mîng produisit plusieurs poètes remarqua- 
bles, entre autres Lcou Ki, Yang Ki et Soung Chi. Aucun 
d'eux n'égala le génie des grands poètes de l'Epoque Tang 
ou de l'Epoque Soung. Mais ils se maintinrent dans un rang 
fort honorable ; leur talent, élégant et fin, les fait encore 
lire de nos jours. 

Léou Ki, né au Tchékiang en i3ii, sous la domination 
mongole, était déjà un poète célèbre quand Hong Wou 
appela la nation chinoise à la guerrc de rindépcndancc. 
Léou Ki suivit cet appel ; il s'enrôla parmi les insurgés cl 
fit si vaillamment son devoir qu'après l'expulsion des Mon- 
gols l'Empereur Hong Wou le garda à sa Cour avec le tiln^ 
de ministre d'Etat. 

La poésie de Léou Ki, « fluide et légère comme un souffle 
de zéphyr », a traité les thèmes champêtres chers à l'âme 
chinoise, avec une simplicité qui est un charme de plus (2I. 

Yang Ki (ou Meï Yen), qui vivait au commencement du 
XV* siècle, a laissé des chansons à boire dans le goût de Li 
Taï-pé. 11 composa) aussi des nocturnes qui évoquent ceux 
du grand poète. 

(1) HaO'khieu-tchouan, ou La Femme accomplie, trad. Gaillard d'Arcy. 
(?) Cf. Imbaull-Huart, La poésie chinoise du xw*' au xix* siècle^ P. 1866 



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HISTOIRE DE L*ASIB 2(83 

Soung Çhi (fin du xv" eiècle) cisela de gracieux petits poè- 
mes, inspirés d'un sentiment délicat, comme celui sur la 
mort d'un loriot. 

Dans le domaine philosophique, la littérature de VEpo- 
que Ming produisit un grand nom, celui de Wang Yang- 
ming (1473-1529). « C'était le digne héritier des penseurs 
qui stimulèrent et régénérèrent la spéculation chinoise à 
l'Epoque des Soung. Quoique son indépendance fût en quel- 
que sorte limitée par ses attaches mêmes avec le passé con- 
fucéen, il fut assez original pour trouver des raisons nou- 
velles qui puissent confirmer plus fortement les doctrines 
anciennes (i). » 

L'art des Miog : La peinture. 

L'art des Ming est un des mieux connus des amateurs eu- 
ropéens parce que la plupart de ses œuvres sont parvenues 
jusqu'à nous. 11 n'est personne qui n'ait entendu parler 
de la fameuse Tour de Porcelaine, à Nankin, restaurée par 
l'Empereur Yong Lo. Tous les voyageurs qui ont visité 
l'Extrême-Orient ont pu admirer à Pékin le célèbre Tem- 
ple du Ciel, constniit en i^ai par le même Yong Lo, et les 
Tombeaux des Ming situés au Nord de la grande ville. Le 
site de ces tombeaux — une magnifique vallée, séjour de 
paLx et de silence — , fut choisi par Yong Lo lorsqu'il fixa 
sa capitale au Pe-tchi-li (2). On y arrive par une longue 
avenue bordée de statues gigantesques, éléphants accroupis, 
dragons et béliers, conçus dans le style fruste et massif des 
vieux animaliers de l'époque Tang. La nécropole elle-même 
est précédée d'un triple portique ouvert sur la salle des sa- 
crifices où, jadis, les Empereurs venaient, avec toute leur 
cour, célébrer, suivant des rites millénaires, des cérémonies 
e/tï l'honneur de leurs aïeux divinisés. Aujourd'hui les tom- 
bes, perdues dans un bois de pins et de chênes, sont à l'aban- 

(1) Aurousseau, Bulletin de VEcole d'Extrême-Orient y 1916. 

(2) Sur les sépidlures ôcs Ming, voir Imbault-ÎIiiart, Toung-pao, 1803, 
p. 39M61. — Bouillard de Vaudescal, Sépultures impériales des Mimj, 
B. E. F. E. O. 1920. 



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284 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

don. Elles ne sont plus visitées que par des pâtres et des 
touristes. Et de tant de grandeur et de gloire, il ne reste que 
la mélancolie des tombeaux, la majesté des avenues désertes 
et le murmure du vent dans les pins centenaires. 

La peinture, à Tépoque Ming, continua honorablement^ 
la tradition des grands maîtres du Moyen Age. Si elle n*eut 
pas leur puissance, si elle manqua d'originalité et tomba 
souvent dans le maniérisme, elle conserva toutes leurs 
qualités d'exécution. L'élégance de cette peinture est un peu 
trop conventionnelle, sa grâce un peu grêle et froide. Mais 
le dessin reste savant et Fart des nuances est toujours aussi 
parfait. L'adresse du coup de pinceau, l'harmonie des teintes 
douces font le charme principal des tat)leaux de cette époque 
dont quelques-uns sont parvenus dans nos collections. 

Parmi les artistes de l'époque Ming, plusieurs noms sont 
à retenir : Le paysagiste Jou Sue qui se fixa au Japon où 
il fut connu sous le nom de Josetsou et où il fut l'initia- 
teur de l'Ecole japonaise de Seshiou ; — Tchen Ché-tien 
« qui aimait à peindre les aspects vaporeux des paysages, les 
apparences lumineuses des corps aux heures indécises de 
l'aurore et du crépuscule » ; — Lin Léang, mort en i45i, 
dont le British Muséum possède plusieurs kakémonos re- 
présentant des oies sauvages, des bosquets de bambous et de 
roseaux, œuvres d'une élégance sobre et sûre (i) ; — Kiéou 
Ying enfin, qui nous a laissé une Scène de printemps au Pa- 
lais Impérial (2), grande composition où revit, en un décor 
charmant, la société aimable, douce et raffinée de la Renais- 
sance chinoise : c'est l'évocation par un Watteau d'Extrême 
Orient d'une cour exquise qui ne se peut comparer qu'à 
celle de nos derniers Trianons ; comme fond un invraisem- 
blable paysage de paravent, avec pavillons, kiosques, jar- 
dins et arbustes en fleurs ; dans ce cadre enchanté se meu- ' 
vent des personnages de légende, musiciennes, chanteu- 
ses, suivantes et grandes dames ; celles-ci, en robe de cour, 

(1) Cf. Bushell, UAri chinois, Irad. d'Ardenne de Tizac (Laurcns), plan- 
che 233, page 312. 

(2) Peinture reproduite et décrite par Bushell, UArt chinois, Irad. d'Ar- 
denne de Tizac, planche 236, pages 313 et 343. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 285 

toute de soie et de brocart, avec des bouquets dans les che- 
veux, se livrent à divers passe-temps aristocratiques avec des 
gestes précieux et légers qui créent de la grâce autour d'elles ; 
les unes cueillent des fleurs ou les disposent dans des 
Tases ; les autres lisent, peignent ou jouent aux échecs ; au 
xnilieu de ses demoiselles d'honneur, l'impératrice pose 
pour son portrait devant un peintre, tandis qu'une jeune 
femme, rêveuse apparition debout sur une véranda, con- 
temple au loin un lac bordé de saules en fleurs. La Cour des 
princes italiens du Quattrocento, contemporaine de ce chef- 
d'œuvre, semble presque grossière à côté de la société qu'il 
nous laisse entrevoir. 

Dans le même style, le British Muséum possède une 
grande composition de l'Epoque Ming, représentant la Vi- 
site des Immortels à VEmperear d'en haat, connue aussi 
sous le nom de Paradis terrestre, et qui est une pure fée- 
rie (i) : Sur un fond d'or bruni, d'un resplendissement 
sourd, les Bienheureux, en robe de couleurs tendres, les 
mains pleines de fleurs, errent sur la berge d'un lac déli- 
cieux, ou prennent le thé, souriants et amusés, sur un esquif 
rustique que dirige une jeune batelière au long geste élé- 
gant. Ici le rêve mystique et naïf des Paradis de l'Angélico 
se pare de la grâce aristocratique des premiers Embarque- 
ments pour Cythère. 

Les maîtres de l'Epoque Ming n'ont pas été seulement 
d'agréables paysagistes. Ils nous ont laissé plusieurs por- 
traits qui se distinguent par leur élégance sobre, la délica- 
tesse du dessin et en même temps par la vigueur des phy- 
sionomies et l'acuité de l'expression. La Collection Lang- 
weil possède dans cette manière un portrait funéraire 
d'homme à robe rouge (xv* siècle), un autre portrait funé- 
raire de magistrat du xvi* siècle, tous deux admirables de 
réalisme ; enfln un portrait funéraire de mandarin en robe 
grise dont la physionomie de vieil aigle et le regard médita- 
tif rappellent curieusement le Descartes de Franz Hais 

(1) Excellente reproduction en couleurs dans Fcnellosa, LAri en Chine 
et au Japon, page 2i8 (Hachette). 



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286 LA CHL\E AUX TEMPS MODERNES 

(xvi° siècle) (i). — Le Louvre a hérité, dans le même style, 
d'un étonnant portrait de dame chinoise âgée, en robe rose, 
assise dans ses atours de cér^nonie, — physionomie réflé- 
chie et froide, oii la vie a imprimé avec la dureté de ses le- 
çons son masque de dignité et do volonté. Enfin le Louvre 
possède, rapporté par M. Pelliot, un admirable portrait 
d'Epoque Ming, de Kouon Ti, dieu de la guerre (costume 
vert, bonnet bleu, fond d'or), type superbe de puissance : 
la largeur d'une fresque et le fini d'une miniature. On re- 
tixHive même à TEpoquc Ming de bons disciples du grand 
peintre militaire Tchao Mong-fou — par exemple dans le 
portrait d'un cavalier tartare retenant son cheval au bord 
d'un ravin » (xvi® siècle), aujourd'hui à la Collection Vever. 
Mais il est incontestable que ce n'est qu'accidentellement 
que les portraitistes de l'Epoque Ming ont cherché à expri- 
mer la puissance de la pensée ou la force matérielle. On ne 
retrouve guère cliez eux les grandes sources d'inspiration 
des Ecoles médiévales — mysticisme, romantisme, imprcs- 
sionisme, réalisme. Leur domaine reste la grâce un peu 
conventionnelle, la joliesse. Dans ce genre — auquel il faut 
toujours revenir quand on parle d'eux, — ils ont produit 
de petits chefs-d'oeuvre. Citons notamment, à la Collection 
Langweil un délicieux portrait de jeune femme daté de 
1555. par Tang Ying ; à la Collection H. Vever une jeune 
femme assise sous un arbre (2) ; et au Ix)uvre un portrait 
de Ma/i-oo, jeun^ femme, par Tchen Kong-tchéou, rapporté 
par M. PcUiot (jeune femme portant à la main droite un 
vase bleu et tenant, passé au bras gauche, un panier plein 
de fleurs) — , vision d'une fraîcheur charmante dans l'envol 
des écharpes et des banderoles (première moitié du xvn' siè- 
cle). Jamais l'art italien du Quatrocento, jamais l'art fran- 
çais du xvin** siècle n'ont évoqué silhouettes féminines d'une 
grâce plus délicate, plus touchante et plus immatérielle. 
Soûle une société d'une élégance raffinée a pu créer ces fra- 

(Ij RepraduclioTis- dans De Tressan, La Peinture en Orient et en Ej- 
trême-Orient, page 11, in : L*Art et les Artistes, d'oclobre 1913. 

(2) Reproduit dans De Tressan, La Peinture en Orient et en Etlrème- 
Orient, pago 15. 



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HISTOIRE DE l'aSIG 287 

giles, ces exquises figures de rêve, petites princesses chi- 
noises d'il y a quatre cents ans, dont les songes et la vie nous 
demeureront à jamais inconnus, qui étaient le parfum d'une 
cour très fermée, et dans lesquelles nous sommes surpris 
de retrouver les sœurs de notre pensée, quelque chose 
comme des Glouel qui seraient des Watteau. 

L'art des Hing : La Céramique. 

Ce fut sous les Ming que la céramique chinoise atteignit 
èon apogée. Les règnes des Empereurs Siouan Té (1427- 
1^36), Tching lloa (1/465-1487) et Wan Li (157.2-1620), 
marquent les grandes étapes de cet art. (( Le décor Ming, 
dit M. Grandidier (i), se recommande par la nature àtys 
émaux qui plaisent en raison d'une certaine allure sauvage, 
d'une facture dont la rudesse est compensée par Tampleur 
d'exécution. » A celte époque en effet, la peinture devient un 
art secondaire et c'est la céramique qui devient vraiment 
lart majeur, le grand art national. Aussi, tandis que la pein- 
ture vise surtout à la grâce et à l'élégance, la céramique 
recherche la puissance et la force. 

Auparavant la Chine était déjà célèbre par ses poteries. 
La Dynastie des Soung avait eu à Caï-fong et à Hang-tchéou 
des manufactures impériales de porcelaine, d'où sortirent 
les fameux céladons verts que se disputaient les Japonais et 
les Persans. Mais avec les Ming la fabrication de la porce- 
laine prit une importance bien plus grande encore. L'Em- 
pereur Hong Wou, le. premier d'entre eux, établit la manu- 
facture impériale de King-to-tchen qui fournit bientôt l'Asie 
vX l'Europe (1369). Le règne de Siouan Té se distingua par 
ses porcelaines d'un bleu gris pâle et très doux, le bleu sou- 
ni-po, qui domina pcMidant tout le xv** siècle. Quand ce bleu 
vint à s'épuiser, h\s céramistes chinois se servirent d'un bleu 
foncé, appelé bleu hocï-tsing ou Bleu des Musulmans, parce 
qu'il aivait été importé de Perse vers i52i. A partir du règne 
de Wan Li, le bhni des Musulmans devint rare, et les 

fl) La Céramique chinoise, Paris 1894. 



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288 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 



artistes donnèrent la préférence aux porcelaines de la famille 
verte. 

Concurremment avec la fabrication de la porcelaine, le rè- 
gne de Siouan Té mit en faveur la poterie en grès brun- 
rouge ou chamois connue sou« le nom de boccaro. Le boc- 
caro eut sa plus grande vogue sous le règne deWan Li. 
Les raffinés le trouvaient supérieur à la porcelaine pour 
conserver Farome du thé ou le parfum des sucreries. Toute 
une pléiade d'artistes se spécialisa dans la fabrication des 
théières de boccaro auxquelles leur fantaisie donnait les 
formes les plus diverses : phénix, dragon, écorce de pin, 
ou branches de prunier. 

En somme, l'Epoque des Ming, comme notre xvin* siècle 
français auquel elle ressemble par tant de points, s'orienta 
surtout vers les arts industriels, le meuble, le bibelot. Les 
laques sculptés des Ming, notamment ceux du règne de 
l'Empereur Yong Lo, passent pour les plus parfaits de 
l'Extrême-Orient. <( Dans la ciselure des bronzes, des jades, 
dans le travail des émaux, les artistes de l'Epoque Ming, dit 
M. Paléologue, réalisèrent des œuvres d'une maîtrise supé- 
rieure, d'un style robuste, d'une exécution libre et large, 
d'un goût délicat et toujours sûr. » L'Europe qui n'a connu 
qu'au XX* siècle les chefs-d'œuvre de la peinture et de la 
sculpture chinoises, apprit dès le xvni* siècle à admirer l'art 
de la Chine et du Japon par leurs bibelots, leurs porcelai- 
nes et leurs laques (i). Elle imagina là-dessus un Extrême- 
Orient à coup sûr infiniment charmant et délicat, mais un 
peu factice. Elle ignorait que derrière ce paravent plein de 
fleurs et d'oiseaux il y avait la riche civilisation du Moyen 
Age, la Chine des grands peintres mystiques et des puissants 
sculpteurs de l'âge Tang. C'est que nos premiers voyageurs 
n'avaient vu que la Chine des Ming et n'en avaient bien vu 
que les décors. C'est comme si l'on imaginait toute la Frana», 
celle des Croisades, de l'art gothique et de la Renaissance 
d'après les boudoirs de Trianon. 

(1) Cf. Cordicr, La Chine en France au rviii* suc/e, Paris, 1910 (Lou- 
xens). 



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HISTOIRE DE l'aSIE 28g 



§ 2. — LES DERmERS TARTARES 



Le Tibet et l'Église Lamalque | 

Réforme de Tseng Kapa 



Tandis que la dynastie des Ming gouvernait la Chine dans 
le calme et la paix, TAsie Centrale était le siège de graves 
révolutions. Les Mongols Orientaux, ceux deJ'Orkhon, de 
rOnon et du Kéroulène, les descendants authentiques de 
Tchinkkiz Khan, perdirent définitivement leur, antique hégé- 
monie. A leur place, trois nouvelles puissances ^s'éle- 
vèrent : au Tibet, l'Eglise Lamaïque ; en Mongolie, le 
Royaume des Eleuthes ; dans le bassin du Soungari et au 
Liaotoung, le Royaume des Mandchous. 

C'est dans les dernières années du xiv* siècle que se pro- 
duisit au Tibet la réforme reli^jieuse connue sous le nom 
de Lamaïsme Jaune (i). L'auteur de cette réforme fut le 
moine bouddhiste Tsong Kapa, une des plus hautes figures 
morales de l'Extrême-Orient. Ce personnage qui vécut de 
i355 à i4i7, fut d'abord simple religieux au couvent de 
Kadampa. Dans la méditation des Ecritures indiennes, il 
acquit la conviction que l'Eglise bouddhique, corrompue 
par le paganisme des doctrines tantriques, avait besoin d'une 
rénovation complète, et il résolut de lui rendre sa pureté 
première. Sa prédication obtint un succès rapide. Il réforma 
les mœurs' d'un grand nombre de couvents en y rétablis- 
sant l'observation des vœux de pauvreté, de chasteté et de 
renoncement. En 1407, il fonda près de Lhassa le monas- 
tère de Galdan qui devint le principal foyer de sa doctrine. 
Cependant la Réforme de Tsong Kapa ne fut point accepté*^ 

(1) Cf. De Milloué, Le Paradis des Moines, Dod Y oui ou Tibet, p. 1906. 
— Specht, Article Tibet, Grande Encyclopédie. — L. A. Waddel, Tke 
Buddliism of Tibet or Lamaism, L. 1895. — Waddel, Lhassa and ils 
mysteries L. 1905. — Grenard, Le Tibet, P. 1904. 

LES EMFIRES MONGOLS. 19 






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290 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

par tous les Tibétains. L'ancien clergé coi^erva ses adep- 
tes qui prétendaient rester fidèles aux docteurs du haut 
Moyen Age. Le Bouddhisme Tibétain se trouva ainsi par- 
tagé entre deux Eglises : l'Eglise Réformée sortie de la pré- 
dication de Tsong Kapa et qui, d'après le costume de ses 
fidèles, est connue sous le nom d*Eglise Jaune, et TEglise 
du Vieux Clergé tantrique, appelée pom- les mêmes raisons 
Eglise Rouge, L'une et l'autre se divisèrent en plusieurs sec- 
tes ou ordres religieux. La secte la plus connue de l'Eglise 
Jaune est Id^Secle Galougpa, qui a son centre au monastère 
de GLaldan. Les principales sectes rouges sont tes sectes 
Ourgytn et ,Kadanipa, qui se réclament la première de 
Padma Sambhava, la seconde de Bromston, célèbres doc- 
teurs du Moyen Age. Si le Vieux Clergé se maintint mal- 
gré la prédication des nioines jaunes, il ne fit dès lorg que 
végéier. Toufe la sève du Bduddlibme Tibétain passa à 
l'Eglise Réformée, 

Tsong Kapa ne se contenta point d'amender les inoettTS du 
clergé. 11 cojnpléta la théologie tibétaine ; il y fil admettre 
un dogme nouveau, oelui^e la rétncarnation des saints et 
des divinités du Pa^ntbéon bouddhique, ou plutôt il tira de 
ce dogme, implicitemeiU; contenu dans toutes les traditions 
bouddhiques, des applications d'une importance capitale. 
Dogme fécond qui, sous l'action de Tsong Kapa et de son 
école, transforma conoplètement k» institutions religieuses 
du Bouddhisme tibétain et mongol Chaque peuple, chaque 
province soumis à la foi booddhiqiie voulut déeomïais 
avoir sa réincarnation locale de quelque personnage «tes 
Ecritures. C'est ainsi que s'établirent les divers pouvoirs spi- 
rituels dont l'ensemble oor»titua VEglise Lannûque, Il n'y 
eut pas au Tibet nK)ins de 70 incarnations bouddhiques 
dont plusieurs féminines, comme celle que représente la 
Grande Abbesse de Yamdock, près de Lhassa. Teong Kapa 
lui-même devint la personnification d'Amitabha, le créa- 
teur des Paradis d'Occident, le Bouddha de la Charité. 

L'influence morale du grand réformateur, consacrée par 
cette apothéose, fut immense ; elle rayonna sur l'Extrême- 
Orient tout entier et, de nos jours, encore, elle reste indk- 



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mSTOIBE DE L A^E 29 1 

cutée. L'Eglise du. réformateur tibétain a surv^écu aux em- 
pires et aux dominations. Les potentats asiati^ued, le Grand- 
Khan et le Grand Mogol, le Fils du Ciel et le T«at Blanc, 
sont tombés Tun après Tautre. Leur puissance n*e6t plus 
qu'un souvenir. Mais là haut, sur les plateatïx inaccessibles 
du Tibet, dans ce paysage de solitudes, de glaràers et d'abî- 
mes qui est vraiment le <( Toit du Monde », les couvants la- 
maïques restent debout avec leurs cellules, lèur^ oratoires 
et leurs innombrables sanctuaires. Et lee mille cloches de 
ces monastères, tintant dans la paix des clmee, appellent 
nuit et jour les fidèles répandus dans le vaste monde, entre 
rOoéan Glacial et les forêts du Gange, entre la Mer de Chine 
et la Caspienne, à célébrer la gloire du Bouddha Çakya- 
moutti et de son disciple, le très saint, trèô docte et très 
pieux Tsong Kapa. , 

Gonstitatloti 
de la théocratie tibétaine. 

Le Dalai lama. ^ 

Dgédoun Sgroub, neveu de Tsong Kapa, lui succéda à la 
tête de l'Eglise Jaune (i 4 19-1476). Il paracheva la réforme 
religieuse entreprise par son oncle et triompha des der- 
nières résistances du Clergé Rouge. En 1.447, il fonda à Chi- 
gatsé le célèbre monastère de Tachilumbo, qui ju-squ'en 
i64o fut, avec le monastère de Galdan, la résidence des suc- 
cesseurs de Tsong Kapa. Les listes canoniques donnent 
toutes Dgédoun Sgroub comme le premier des Dalaî Lamas 
ou Grands ï.amas, sortes de Papes de l'Eglise Jaune qui sont 
considérés comme la réincarnation d'Avalokiteçv^ra, le 
Bodhisaltva de la Miséricorde, le Maîfre de la Pitié. Dgé- 
doun Sgroub fut en effet le premier des pontifes terrestres, 
car Tsong Kapa, entoure dès le lendemain de sa mort d'une 
auréole presque divine, ne figure pas dans la série des 
Grand Lamas. 

La constitution de celle Papauté bouddhique (i) compléta 

(1) Il est Wen entendu <fue ce n'est ^ne par une anatôgric assez lointaine 
qu'on peut comparer le Dalai Lama au Pape. Le Dalaif Lama n'est nulk- 



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292 LA CUINE AUX TEMPS MODERNES 

l'évolution qui, depuis cinq siècles, entraînait la société 
tibétaine vers la théocratie. 

Le deuxième Dalaï lama fut Gédoun Gyamtso qui gou- 
verna TEglise Jaune de 1476 à i54i. Sous son pontificat, les 
Chinois cherchèrent à mettre à leur service l'énorme in- 
fluence que la nouvelle Papauté tibétaine commençait à ac- 
quérir en Asie Centrale. En i5i5, l'Empereur Tching Té, de 
la Dynastie des Ming, invita Gédoun Gyamtso à se rendre 
à Pékin. Mais le pontife, comprenant qu'une telle démar- 
che, en faisant de lui le vassal des Chinois, ruinerait son 
prestige religieux, refusa de quitter le Tibet. Les Chinois du- 
rent se résigner à voir se constituer sur leurs frontières cette 
redoutable puissance morale, qui n'a cessé depuis lors d'in- 
quiéter les divers gouvernements qui se sont succédé à 
Pékin. 

Sous le troisième Grand Lama, Sodnam Gyamtso (1542- 
i588), les familles féodales du Tibet cherchèrent à enrayer 
les progrès de la théocratie. Ainsi, dans la Rome du haut 
Moyen Age, les barons du Latium et de la Sabine s'opposanl 
aux prétentions territorialeis du Saint-Siège. Sodnam 
Gyamtso fit alors ce que faisait en pareille circonstance la 
Papauté : 11 fit appel à l'étranger, en l'espèce aux Mongols. 
Les Mongols récemment convertis à la Réforme de Tseng 
Kapa, avaient pour elle tout le zèle des néophytes. A l'ap- 
pel du pontife, le plus puissant chef mongol, le gengiskha- 
nide Altan-khan, roi des Ordos Toumcd, entra au Tibcl, 
châtia les seigneurs laïques et prit l'Eglise lamaïque sous sa 
protection. Quelques mois après, une diète solennelle, tenue 
au Koukounor sous la présidence de Sodnam Gyamtso et 
d'Altan-khan, proclama la Réforme de Tsong Kapa, religion 
officielle de la Mongolie (1577). Deux sièges métropolitains 
furent fondés chez les Mongols, l'un chez les Ordos, à Kou- 
kou-khoto, l'autre chez les Khalkas, h Ourga d"}, 

ment le pontife suprême de l'Eglise tibétaine ; ce n'est qu'an des priui- 
patJx personnages religieux du pays, le chef d'une des principales sectes. 
Le pouvoir d'autres cliefs religieux, notamment celui de son coadju- 
leur, le Pantchen Rimpoché, a souvcni dépassé le sien. 

(1) Cf. G. Huth, Geschichle des Buddliismus in der Mongolei (v. Jigsmcd 
Namnika), Strasbourg 1896. — Grunwodel, Mythologie du Bouddhisme au 
Tibet et en Mongolie, P. 1900. 



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HISTOIRE DE l'aSIB SqS 

Les luttes reprirent au Tibet, sous le 5** pontife, Ngavang 
I^obzang (i 6 17-1672). Le Clergé Rouge fit un dernier effort 
pour rétablir sa suprématie, tandis qu'un chef laïque s'em- 
parait de Lhassa (i63o). Ngavang Lobzang, comme son 
prédécesseur, fit appel aux Mongols, non plus aux Gengis- 
khanides tombés en décadence, mais aux Eleuthes alors en 
pleine prospérité. Le roi des Eleuthes, Kongtaïchi, qui 
régnait sur Tlli, et le roi des Kochots du Koukou-nor, Gout- 
chi-khan, accoururent à son appel, écrasèrent les clans laï- 
ques et le rétablirent à Lhassa (i643). C'est alors que Nga- 
vang Lobzang fixa sa résidence dans le palais des anciens 
rois de Tibet, à Lhassa. 

La constitution de la théocratie tibétaine fut complétée 
par la création d'un deuxième pouvoir spirituel. Ngavang 
Lobzang avait une grande vénération pour un religieux 
nommé Tchosgyi Gyaltson, qui avait été jadis son père spi- 
rituel. Devenu lama suprême, il créa pour ce personnage, 
une nouvelle dignité ecclésiastique, celle de Pantchen Rim- 
poché, qui représenta l'incarnation d'Amitaba, la grande 
divinité indienne. I^s Pantchen Rimpoché eurent pour rési- 
dence le monastère de Taehilumbo, dans le Tibet Oriental. 
Leur autorite resta généralement subordonnée à celle des 
Dalaï Lama qui les avaient institués. Tandis que le Saint- 
Siège de Lhassa, étubli dans la ville royale, unissait le pou- 
voir temporel au pouvoir spirituel, les Pantchen Rimpoché 
de Taehilumbo, moins mêlés aux affaires du siècle, restèrent 
des chefs purement religieux. Toutefois, il leur arriva, dans 
certaines circonstances spéciales, comme durant la minorité 
de papes-enfants, d'agir au temporel comme représentants 
et vicaires du Dalaï-lama. 

Rôle de TEglise Tibétaine 

dans la politique 

de rEztrème-Orient. 

La fondation de l'Eglise lamaïque eut une importance 
capitale dans l'histoire de l'Asie. Elle modifia profondément 
le caractère de la race tibétaine. Les Tibétains avaient élé 



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â 



294 LA. CHINE AUX TEMPS MODERNES 

au haut Moyen Age un des peuples les plu^ guerriers de 
rOrient. Au vin* eiècle, ils avaient envahi l'Inde et la Chine, 
vaincu les Arabes et les Turcs, Leur subordination à un 
clergé tout-puissant qui Gnit par lour imposer un régime 
théooratique, les réduisit, pour la plus grande joie de leurs 
voisina, à une totale impuissance militaire ; à chaque ten-^ 
tative de la noblesse laïque pour secouer le joug, le clergé 
faisait appel à l'étranger qui intervenait aussitôt danrs lee 
affairée tibétaines pour restaurer la théocratie. Mais $i le 
triomphe du régime clérical empêcha le peuple tibétain de 
disputer aux nations voisines la domination du continent, 
en revanche, ce régime assura au Tibet une influence mo- 
rale et même politique infiniment supérieure à celle qu'il 
eut acquise par les armes. Le Saint-Siège de Lhassa devint le 
centre du monde bouddhique, c cst-à-dire de la race jaune, 
comme Rome était au Moyen Age, le centre de la Chrétienté. 
Lha^asa fut la capitale religieuse de l'Asie Centrale et de TEx- 
treinc-Orient, le foyer de tous le« mouvements d'idées et 
aussi de toutes les intrigues politiques aux frontières de la 
Chine et du monde mongol. Si la nation tibétaine ne put 
plus aspirer pour elle-même à l'Evnpire de l'Asie, ce fut elle 
qui, par la bouche de ses pontifes, en donna l'investiture aux 
rois et aux empereurs. Fils du Ciel chinois, tchong-kar 
.éleuthes, khans mandchoujs, vinrent sf^lliciter d'elle des 
lettres d'investiluixï et l'onction du sacre. Il ne fut si mince 
chef de horde qui ne tint à faire confirmer par le pontife de 
Lhaf^a ses droits de souveraineté. Il n'y eut si puissant Em- 
pereur de Chine qin n'eut soin de se concilier cette haute 
souveraineté spirituelle. Ceux-memes qui, pour des raisons 
politiques, durent la combattre, évitèrent de la heurter de 
front et affectèrent toujours de la ménager. Naturellement 
l'importance d'un tel rôle varia suivant les époques. Tant 
que la monarchie chinoise fut forte et respectée, l'Eglise 
tibétaine se confina dans le domaine spirituel. Aux épocpics 
de trouble, quand la puissance chinoise sombra et que les 
peuples tartares se disputèrent sa succession. les pontifes 
tibétains, choisis conime arbitres entre les prétentions riva- 
les, furent amenés à jouer dans la politique de l'Extrême- 



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HlSTOme DE L ASI£ 3g.'> 

Orient un rôle de premier ordre. C'est ce qui arriva au 
xvu* siècle, lorsque rhégémonie de rExtrême-Orieni, ayaoA 
échappé au peuple chinois, ee trouva disputée entre les 
Mandchous et les Eleulhes. 

RéYotte des Mandchous 
eontre les Ming. 

La race mandchoue ou toungouse, forte race militaire , 
habituée à une existence rude, sous un climat froid, dan6 
les prairies et les forêts de TAmour et du Soungarî, avait Joué 
au haut Moyen Age un rôle considérable en Extrême- 
Orient (i). A deux reprises, des clans mandchoufô avaient 
coinquis la Chine du Nord : d'abord au v' siècle quand les 
Tobas avaient établi leur domination à Ta-tong, à Honan- 
fou et à Si-ngan, puis au xn* siècle quand les Niutchi avaient 
fondé à Pékin le Royaume Kin ou Royaume d'Or. A la suite 
de la destruction du Royaume Kirt par les Mongols, la race 
mandchoue retomba pour quatre siècles dans l'obscurité. 
Ses tribus, dispersées dans les deux provinces de la Mand- 
chourie actuelle, reconnurent la suzeraineté des Grands- 
Khans mongols, puis des Empereurs chinois de la Dynastie 
Miag. 

Dans les premitTcs années du xvn*' siècle, les mandarins 
chinois chargés de lever le tribut en Mandchourie, provo- 
quèrent par leur maladresse la révolte des habitants. Un 
chef énergique, le khan Nourhachou (né vers i55g, -h en 
1626) en profita pour réunir en une seule horde les clans 
mandchous jusque-là divisés. Reconnu par eux comme roi 
ou khan suprême, il les conduisit à la guerre contre l'Em- 
pire Chinois (î6i6). Il envahit la province chinoise du Liao- 
tôutîg qu'il conquit jusqu'à la frontière de Corée (1616), 
écrasa l'armée envoyée contre lui par la Cour de Pékin 
(1619), s'établit à Moukden dont il fit sa capitale et qui resta 
la ville sainte de ses successeurs, cl prit Liao-yang dont il 
mcESsacra toute la garnison (162 1).. En 1625, le nouveau 

(1) Cf. Hosie, Mandmria, 1904 



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296 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

Royaume Mandchou s'étendait déjà de TAmour à Port- 
Arthur et du Yalou à la frontière du Pé-tchi-U. Nourhachou 
essaya même de. forcer la Grande Muraille, mais il échoua 
devant les canons fondus pour les Ming par les Pères Jé- 
suites, et en mourut de chagrin en 1626. 

Le khan Taï Tsong qui succéda à Nourhachou, son père, 
à la tête de la nation Mandchoue (1627-16/13), fut un de ces 
barbares de génie comme rExtrèmc-Orient en a tant con- 
nus et qui, formés à Técole de la politique chinoise, joi- 
gnaient aux fortes qualités de leur race, Texpériencc ou tout 
au moins Tintuition de la civilisation. Dès les premières 
années de son règne, son ambition avouée fut de monter 
sur le trône des Fils du Ciel. Pour rendre son peuple digne 
des hautes destinées qu'il rêvait pour lui, il s'efforça de l'ini- 
tier à la culture du vieil Empire. Cette transformation sem- 
blait à Taï Tsong la condition nécessaire de la conquête de 
la Chine. Il chinoisa ses Mandchous comme, à quelque 
temps de là, Pierre le Grand européanisa ses Moscovites. 
Ainsi, d'ailleurs, avait agi jadis un autre conquérant tar- 
tare, le grand Koubilaï. Aussi bien Taï Tsong entendait-il 
réaliser pour le compte des Mandchous ce que Koubilaï 
avait fait pour les Mongols. 

En 1629, Taï Tsong descendit au Pe-tchi-li. Il vint camper 
sous les murailles de Pékin, trouva la ville bien gardée et, 
après avoir pillé la banlieue, regagna le Liao-toung. Mais 
avant de quitter le sol chinois, il se rendit aux tombeaux des 
anciens Rois d'Or pour y offrir des sacrifices : Cérémonie 
significative qui renouait la tradition entre les conquérants 
mandchous du xu* siècle et leurs descendants modernes. 
Taï Tsong revint en i63/i et ravagea de nouveau le 
Pe-tchi-li. 

Quelques dommages que les Mandchous causassent à la 
dynastie des Ming, celle-ci n'étaft pas sérieusement mena- 
cée. Les razzias périodiques des Barbares au Pe-tchi-li ne 
mettaient pas en péril la fourmilière chinoise. Il fallut une 
révolution intérieure pour livrer le vieil Empire à ses enne- 
mis. 



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HISTOIRE DE L ASIE 297 



Le drame de 1644. 

Conqaête de la Chine du Nord 

par les Mandchous. 

En 1627, l'Empereur Thien Ki étant mort sans enfants, le 
trône passa à son frère Hoaï Tsong ou Tsoung Tching, le 
lettré le plus doux et le plus timide des annales chinoises. 
Sous le gouvernement de ce souverain faible, des révoltes 
éclatèrent partout. Soldats mécontents de leur solde et pay- 
sans affamés formèrent, comme aux derniers temps de la 
dynastie mongole, des « Grandes Compagnies » qui, sous la 
conduite de quelques aventuriers audacieux, cherchèrent à 
se partager les provinces. Un de ces aventuriers nommé 
Tchang Hien-tchong s'empara du Se-tchouen. Un autre, 
nommé Li Ssé-tching, se rendit maître du Ho-nan (i64o), 
du Houpé (i64i), du Chen-si (i643) et du Chan^i (164/4). 
Une fois en possession de ces quatre provinces qui consti- 
tuent le noyau de Tancienne Chine, Li Ssé-tching marcha 
sur Pékin. Son arrivée trouva la Cour impériale complè- 
tement désemparée. La meilleure armée de TEmpire que 
commandait le général Wou San-koueï, était retenue loin de 
la capitale, dans la région de Chan-haï-kouan où elle conte- 
nait les Mandchous. Li Ssé-tching, ne trouvant aucune force 
sérieuse devant lui ^ s*empara de Pékin après un siège de 
trois jours. Qua>^.d le malheureux Empereur Hoaï Tsong 
vit les rebelles aux portes de la Cité Interdite, il poignarda 
sa fille pour la sauver du déshonneur, puis, ayant revêtu ses 
ornements impériaux, il se pendit dans un des pavillons 
du palais. Li Ssé-tching s'assit sur le trône des Fils du 
Ciel (16M). 

Tout jusque-là avait réussi à Li Ssé-tching. Mais Tauda- 
cieux aventurier avait compté sans Tarmée impériale et 
sans le chef de cette armée, Wou San-koueï. Wou San-koueï, 
comme on l'a vu, guerroyait contre les Mandchous dans le 
Nord-Est du Pe-tchi-li lorsqu'il apprit la chute de Pékin et 
la mort de TEmpercur. A cette nouvelle, il conclut un 
armistice avec les Mandchous pour pouvoir marcher sur 



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298 L\ CIIINB AUX TEMPS MODERNES 

Pékin. H s'<întendit même avec eux et reçut Tassurançe que 
l'armée mandchoue se mettrait à sa disposition pour châtier 
l'usurpateur. En réalité, il faisait un marché de dupe. Car 
il était à prévoir que les Mandchous une fois entrés avec 
lui dans l'Empire, il ne lui serait plus passible de les en 
chasser. 

Quand Li Sse-tching vit l'armée des Marches faire contre 
lui cause commune avec les Mandchous, il proposa à Woa 
San-koueï de partager le pouvoir avec lui. Wou San-koœî 
refusa. Tk^ dépit, rusurpaleiu* fil exécuter le pfrc de Wou 
San-koueï, qui était tombé entre ses mains. Ce fut d^ lors 
entre les deux hommes une haine furieuse, inexpiable. L» 
douleur et le désir de se venger firent oublier à Wou San- 
koueï les conseils de la prudence. Il se livra entièremenl 
aux Mandchous et descendit avec eux sur P^n. Il vainquît 
Li Ssé-tching au seuil de Young-ping, le chassa de Pékin et 
le força à fuir jusqu'au Chen-si. 

Alors seulement Wou San-koueï commença à concevoir 
des inquiétudes sur le rôle de ses associés Mandchous. Ceux- 
ci ne représentaient plus, comme il l'avait espéré, un contin- 
gent tartare au service d'un imperator céleste. C'était une 
horde en marche qui profitait des guerres civiles de la Chine 
pour en faire la conquête. Après la prise de Pékin, il remer- 
cia les Mandchous de leurs services et voulut lee congédier. 
Mais les Mandchous, fort poliment, lui firent comprendre 
que la situation était changée. Us avaient maintenant aw 
Pe-tchi-li une armé<? de ïoo.obo hommes que renforçaient 
sans cesse de nouveaux escadrons descendit de Moukden. 
\jenv roi, Taï Tseng était mort avant l'heure du triomphe, 
mais durant la minorité de son neveu Chun Tchi, la 
conduite des affairas était assurée par le frère du délunt» le 
prince Tsé Tching Wang, politique remarquable qui condui- 
sit toute l'entreprise avec une habileté consommée. Après 
la fuite de Li Ssé-tching, les Mandchous, sous prétexte d'as- 
surer Tordre, étaient entrés en amis à Pékin, à côté de l'ar- 
mée de Wou San-koueï. Lorsqu'ils se virent en nombre suf- 
finanl, ils levèrent le masque, se saisirent du grand sceau de 
l'Etat, des bureaux du gouvernement, et proclamèran* letnr 



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lUSTOIRE DE L ASIE 299 

khan, Chun Tchi, Empereur de Chine, sous la régence de 
Tsc Tching Wang (iC/j/j). 

Wou San-koueï, se voyant joué, tomba dans une mélan- 
colie profonde. Il dut contenir son dépit, car il était trop 
tard pour protester et d'ailleurs les Mandchous, qui avaient 
encore besoin de lui, le comblaient de titres et d'honneurs. 
Toute la colère contenue que lui causait leur attitude, il la 
tourna contre le meurtrier de son père, Li Sse-tching. Il 
s'acharna sur lui, le chassa du Chen^i, se lança à sa pour- 
suite à travers les Alpes du Sc-lchouen, et ne s'arrêta que 
lorsque se^ fidèles lui apportèrent la tête de son rival (16/45). 
Il rentra alors au Chen^si, dont les Mandchous lui abandon- 
nèrent la vice-royauté avec une indépendance à peu près 
complète. 

Conqudte 

de la Chine Méridionale 

par Us Mandchous. 

Conversion des derniers Min g 

au Christianisme : 

L'Empereur Constantin. 

Les Mandchous étaient maîtres du Pe-tchi-li et du bassin 
du Hoang-ho, mais ils étaient loin d'être reconnus dans 
toute la Chine. Comme à chaque invasion tartare, tandis que 
les provinces du Nord acceptaient la domination ennemie, 
l'indépendance chinoise avait trouvé asile derrière la ligne 
du Yang-tsé, dans les provinces du Midi. Un piincc Ming 
avait été proclamé Empereur à Nankin et toutes les popu- 
lations méridionales s'étaient prononcées en sa faveur. Aussi 
lo premier soin dos Mandchous, après la conquête de Pékin, 
fut-il d'étouffer ce foyer de résistance. Ils entrèrent à Nan- 
kin en 16 15 et réduisirent le prétendant chinois au suicide. 
Tout le bassin du Y.'ing-lsé tomba à son tour sous la domi- 
nation mandchoue. 

Les derniers défenseurs de l'indépendance chinoise et de 
la dynastie des Ming se réfugièrent au Tché-kiang et sur la 
côte cantonaisc. Trois princes Ming, échappés au désastre 



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3oO LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

de leur famille, les princes de Tang, de Lou et de Koueï, se 
mirent à la tête des populations montagnardes et des cor- 
saires de cette région. Malheureusement, ils ne surent pas 
s entendre entre eux. Le prince de Tang, reconnu au Fo- 
kien, le prince de Lou, reconnu au Tché-kiang, et le prince 
de Koueï, reconnu à Canton, usèrent leurs dernières forces 
à se quereller. Dans ces conditions, les Mandchous n'eurent 
aucune peine à les abattre séparément. L'armée mandchoue 
soumit d'abord le Tché-kiang, puis pénétra au Fo-kien où 
le prince de Tang se suicida au moment où il allait être fait 
prisonnier (i646). 

Le dernier représentant de la dynastie des Ming, le prince 
de Koueï, Yong Lié, était réduit à la région cantonaisc. Il 
avait établi sa résidence à Koeï-lin, dans les montagnes du 
Kouang-si. C'est dans cette petite ville de province, parmi 
les derniers défenseurs de Tindépendance nationale qu'eut 
lieu un des faits 1^ plus considérables de riiistoire : la con- 
version de la dynastie chinoise légilime au Christia- 
nisme (i). 

Au temps de la splendeur des Ming, les Pères Jésuites 
avaient été les familiers de la Cour de Pékin. Ils n'aban- 
donnèrent pas la dynastie dans le malheur. Le Père Koffler 
suivit les Ming à Koeï-lin où il fut le soutien de cette petite 
cour déseiïiporée. 11 baptisa la mère du prétendant Yong Lié 
60U5 îe. nom de Marie, l'épouse de ce prince sous le nom 
d'Anne, la veuve de l'Empereur Hoaï Tsong sous le non! 
d'Hélèuc et le petit prince héritier, fils de Yong Lié, scu^ 
lo nom de Constantin. En i65o Yong Lié envoya en Eurojit 
le pL*rc jésuite Baym, pour implorer le secours du Pape. 
Ix^ pins fidèle défenseur des Ming, l'héroïque Kiu Chc-ssa, 
virivroi du Kouang-^i, ^ fit également catholique. 11 fut 
liiiplisé sous le nom de Thomas. Ce soldat chrétien jeta 
un deiiijcr rayon de gloire sur la ruine de sa patrie. Les 
Mandrliou^ ayant envahi le Kouang-si, il remporta sur eux 

(l) IL \lw:. Lg Christianisme en Chine, II, iOG. — Girard de Rialk, 
Une miiHion chinoise à Venise au xvii« siècle, Toung-pao, 1890, p. 99. — 
Parker, IMlers {rom a Chines e Emprcss to the Pope in 1650, Conlemporary 
Rçvifw, janv. juin 1912, 79 




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HISTOIRE DE l'aSIE 3oI 

à Koeï-lin bne grande victoire qui dégagea la province 
(i6/|8). Mais celte lutte inégale ne pouvait se prolonger. En 
i65o, une grande armée mandchoue descendit du Nord 
avec mission de réduire coûte que coûte le Kouang-si et le 
Kouang-toung. A rapproche de l'ennemi, le faible Yong Lié 
prit peur et malgré les supplications de Kiu Che-ssa, quitta 
Koeï-lin, son éphémère capitale. Abandonné par son maître 
et par la moitié de ses troupes, Kiu Che-ssa défendit quand 
même Koeï-lin avec une poignée de fidèles. En vain, les 
Mandchous lui offrirent le titre de vice-roi. Il repoussa leurs 
ouvertures et résista jusqu'au bout. Koeï-lin ayant été em- 
porté d'assaut, il fut fait prisonnier les armes à la main. 
Comme il refusait obstinément de se rallier aux Mandchous, 
ceux-ci le firent décapiter, mais en considération de son 
héroïsme, ils lui accordèrent les funérailles d'un roi (i65o). 
Les Mandchous s'emparèrent ensuite de Canton, tandis que 
Yong Lié, le dernier des Ming, s'enfuyait en Bir- 
manie (i65i). 

Un Empire maritime chinois. 

Kozinga 

et le royaume de Formose. 

La Chine entière obéissait maintenant aux Mandchous. 
Les derniers partisans des Ming se réfugièrent auprès du 
corsaire Koxingay dont les flottes étaient maîtresses des îlots 
de la côte cantonaise depuis hi baie de Kouang-tchéou jus- 
qu'à l'embouchure du Yang-tsé. 

Tching Tchen-koung, plus connu sous le nom portugais 
de Koxinga, est une des plus curieuses figures de l'Extrême- 
Orient. C'est le premier représentant de cette Chine Exté- 
rieure qui naissait alors et dont l'expansion sur tous les 
rivages de l'Océan Pacifique et de l'Océan Indien est un des 
grands faits de l'histoire contemporaine. Le père de Koxinga, 
Tching Tchi-long, simple pêcheur de Tsiouen-tchéou au 
Fo-kien, devenu, par la suite, capitaine de pirates, avait été 
élevé à Macao où il avait fréquenté les grands navigateurs 
portugais ; il avait ensuite séjourné à Manille où il avait été 



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i 



302 LA CHINE AUX TEMPS MODEUiNES 

de môme en relations avec les Espagnols, puis au Japon où 
il avait épousé une femme de Kiou Siou qui fut la mère de 
Koxinga. Peu de Chinois avaient donc reçu une connais- 
sance de l'étranger plus complète que celle de Koxinga. Fils 
d'une Japonaise, élève des Gonquîatadors hispaniques, obligé 
par l'invasion étrangère à vivre en marge de son pays, son 
horizon politique déliassait singulièrement celui de ses com- 
patriotes. C'est ainsi qu'il conçoit à l'imitation des naviga- 
teuy^s japonais, portugais, espagnols ou hollandais, l'idée 
de se tailler un empire maritime dans les mers de Chine. 
Son père, le vieux pirate, ayant été traitreusement mis h 
mort par les Mandchous, il voua à ceux-ci une haine farou- 
che et, tout en travaillant à la réalisation de ses projets 
personnels, il se constitua le vengeur des Ming, le champion 
de l'indépendance chinoise contre les conquérants élran- 
gers, 

Koxinga commença par s'assurer de solides points d'op- 
pui sur la côte chinoise. C'est ainsi (lu'il établit une base 
navale à l'île d'Amoï sur la côte du Fo-kion (i653) et une 
autre à l'île de Tsoung-ming dan-s l'estuaire du Yang-tsé 
(i656). De là, il faisait d'incessantes incut^iom dans l'in- 
térieur des terres ; en 1667, il remonta même le cours du 
Yang-t^é, surprit Tchin-kiang et eut l'audace d'aller mettre 
le siège devant Nankin. Repoussé de ce côté, il tourna ses 
vues vers l'île de Formose (i). Depuis i6?J). la côte occiden- 
tale de Formose était au pouvoir des Hollandais qui en 
avaient chî^^é les Japonais et y avaient bâti les deux forte- 
resses de ' ^rovintia et de Zélandia (An-ping). En 166 1, 
Koxinga \, nt- rassemblé, à Amoy, une puissante escadre, 
attaqua' l'île à Timproviste. Il fit capituler Provintia le 
3o avril ï66i et Zélandia le 4 mai 1665. Il accorda au der- 
nier gouverneur hollandais les honneurs de la guerre, mais 
le força à se rembarquer pour Java. Cette double victoire 
donna l'île de Formose à Koxinga qui y fonda un royaume 
particulier. Il préparait une expédition contre les Espagnols 
des Philippines quand il mourut (ifi6!>). Son fils Tching 

(1) Cf. Imbaull-Huarl, Vile Formose, P. 1893. 



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HISTOIRE DE l'aSIE îo3 

King'^mdï lui succéda comme roi de Fomiose et continua la 
lutte contre les Mandchous sur les côtes du Tché-kiang, 
du Fo-kien et du Kouang-toung (1662-1681). Tching King- 
maï eut pour sticcesseur son jeune fils Tching Ké-«an (1681- 
i683) «oos le règne duquel les Mandchous réussirent enfin 
à faire la conquête de Formose. 

Cette curieuse thalassocratie chinoise ne dura donc que 
quelques années (i66i-i683). Elle nen présente pas moins 
xm intérêt capital pour Thistorien, comme étant la première 
révélation de la vocation maritime du peuple chinois. 
L'aventure de Koxinga ouvrait, en effet, Tère de la grande 
émigration jaune qui, de nos jours, de Singapoura à San 
Francisco, de Batavia aux Hawaï, couvre toutes les rives du 
Pacifique : fait immense dont les conséquences lointaines 
ne peuvent encore être évaluées. 



§ 3. — M CHINE SOUS LA DYNASTIE MANDCHOUE 

Politique 

des premiers Empereurs 

mandchous. ^ 

R^nce de Tsé Tching Wang. 

Règnes de Ghnn Tchi et Kang Hi. 

La conquête de la Chine par les Mandchous se trouve sin- 
gulièrement facilitée par la politique qu'ils adoptèrent à 
regard des indigènes. Le chef du gouvernement mandchou, 
le régent Tsé Tching Wang, qui de i6/i4 à i65i, dirigea les 
affaire® pour son neveu le jeune Empereur Chun Tchi, fit 
preuve, en ces circonstances, d'un véritable génie d*homme 
d*Etat. Conquérir les Dix-huit Provinces n'était rien : pour 
que cette conquête fût durable, il fallait aussi conquérir et 
pacifier les esprits. Dans ce but, Tsé Tching Wang s'efforça 
de n'employer aux expéditions contre les derniers Ming que 
des généraux chinois. Après la victoire, ce fut une adminis- 
tration chinoise qu'il installa partout. 11 affectait de pré- 



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3o4 LA. CHINE AUX TEMPS MODERNES 

férer les ralliés chinois à ses propres compatriotes, et leur 
réservait les postes les plus avantageux, de sorte que tout 
vice-roi, tout général, tout aventurier indigène eut inté- 
rêt à faire consacrer sa situation par une adhésion au régime 
mandchou. Pour le moment, et tout au moins dans la Chine 
Méridionale, Tsé Tching Wang n'exigeait des Sudistes 
qu'un acte de reconnaissance assez vague, dont le port de la 
Iresse tartare était le symbole. 11 allait au plus pressé : 
faire accepter Chun Tchi comme Empereur national, lais- 
sant à ses successeurs le soin de faire disparaître plus tard 
les autonomies régionales qu'il avait provisoirement res- 
pectées. 

Le jeune Empereur Chun Tchi, qui, à la mort de Tsé 
Tching Wang en i65i, prit directement le pouvoir en 
mains comme son contemporain Louis XIV, resta fidèle à la 
politique inaugurée par le grand ministre. Aucun Empereur 
chinois ne fut plus traditionaliste, plus national que cet 
héritier d'obscurs chefs toungouses. Cette politique qui lui 
valut l'adhésion du mandarinat et de la société confucéenne, 
donna définitivement à la Dynastie Mandchoue ses grandes 
lettres de naturalisation chinoise. 

Mais le Fils du Ciel n'était pas seulement le chef politique 
et religieux de la société confucéenne. En tant que souve- 
rain de VEmpire du Milieu, de l'Etat impérial jaune, il était 
encore le suzeraîn~né de tous les peuples coréens, toun- 
gouses, turco-mongols, tibétains, thaï et annamites qui 
s'étendaient entre la Mer du Japon et le Pamir, entre le haut 
Irtych et le Golfe du Tonkin. Cette suzeraineté historique 
de la Chine sur l'Asie Centrale et Orientale, les grands Em- 
pereurs de jadis, Taï Tsong le Tang au vif siècle, Koubilaî 
le Mongol au xiii* siècle, Yong Lo le Ming au xv* siècle, 
l'avaient à diverses reprises fait triompher. A peine assis sur 
le trône chinois, les Mandchous cherchèrent à reprendre à 
ce sujet la politique des dynasties précédentes. Ils songèrent 
à utiliser pour cela la nouvelle Puissance morale qui venait 
de se créer à l'Ouest de la Chine : la Papauté tibétaine. En 
i653, à l'invitation de l'Empereur Chun Tchi, le dalaî hma 
Ngavang Lobzang se rendit en grande pompe de Lhassa à 



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HISTOIRE DE l'aSIE 3o5 

Pékin. Par celte visite, l'Eglise lamaïque consacra solen- 
nellement Télévation de la race mandchoue comme nou- 
velle « race impériale » de l'Asie. L'aventure mandchoue 
6e trouva ainsi légitimée par la bénédiction de la plus haute 
autorité religieuse du temps. De son côté, le pape tibétain 
gagna pour son pouvoir temporel la garantie des nouveaux 
maîtres de l'Extrême-Orient. Comme au siècle de Koubilaï, 
la théocratie lamaïque et l'Empire tartare conclurent un 
pacte d'assurance réciproque — sorte d'alliance des Deux 
Glaives analogue à celle des Césars germaniques et des 
Pontifes romains. 

Appuyée en Chine sur le mandarinat confucianiste et en 
Asie Centrale sur le lamaïsme tibétain, la politique mand- 
choue ne négligea pas une troisième puissance morale qui 
lui offrait son concours pour ses rapports avec l'Europe : le 
Catholicisme, introduit en Extrème^-Orient dès l'époque des 
Ming par les Pères Jésuites. 

• Le Père Jésuite Adam Schall, qui avait été l'ami du der- 
nier Empereur Ming Hoaï Tsong, jouit d'unp faveur encore 
plas grande auprès des chefs mandchous, le régent Tsé 
Tching et le jeune Empereur Chun Tchi (i). Ce dernier le 
nomma conseiller impérial, directeur du Bureau Astrono- 
mique et président du Tribunal des mathématiques. On vit 
l'Empereur, négligeant tout cérémonial, venir incognito , 
surprendre le missionnaire dans sa cellule pour s'entretenir 
avec lui de questions scientifiques. A la demande de Schall, 
Chun Tchi rendit un décret autorisant la libre prédication 
du catholicisme. Schall mit cette autorisation à profit : en 
quatorze ans (i65o-i664), il baptisa à Pékin plus de loo.ooo 
personnes. A la mort de Chun Tchi, les quatre régents qui 
prirent le pouvoir, disgracièrent Schall (i664). Cependant 
quand l'illustre missionnaire mourut en 1669, la Cour de 
Pékin lui fit faire des funérailles officielles. 



(1) Tel était le crédit du Père Schall qu'il aurait osé adresser un placet 
au régent Tsé Tching-Wang pour le détourner d'usurper le trône sur son 
neveu Chun Tchi. Et comme cette requête ne faisait que traduire le sen- 
iiment des mandarins, le régent, loin de le punir, aurait renoncé à ses 
projets ambitieux et comblé de faveurs l'audacieux missionnaire. 

LES EMPIRES MONGOLS. 20 



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3o6 LA CHI.\E AUX TEMPS MODERNES 

Kang Hi n'avait que huit ans quand la mort de 8on pèrf* 
Chun Tchi, l'appela au trône (1662). Devenu majeur, il 
reprit avec plus de fermeté encore la politique de son père. 
Comme lui, il sut rallier au régime mongol le mandarinat 
chinois et faire entrer «es Mandchous dans les cadres de la 
société confucéenne. Comme lui aussi, il fut le protecteur 
déclaré des Missions catholiques : Le Père Jésuite Verbicst 
joua auprès de lui le même rôle que Ricci et Adam Schall 
auprès de ses prédéwisseurs. 

Le Père Verbiest était arrivé en Chine en 1609. Le Père 
Schall l'avait appelé auprès de lui au bureau impérial astro- 
nomique de Pékin. C'est là que Kang Hi connut Verbiest et 
apprécia son savoir. Le nouvel Empereur le nomma prési- 
dent du Tribunal des Mathématiques et le chargea de la 
réfaction du calendrier. En 1681, Verbiest fondit pour Tar- 
mée mandchoue trois cents pièces de canon. Le jour ou il 
présenta à Kang Hi ce magnifique cadeau, le souverain chi- 
nois se dépouillant de sa pelisse de martre, en revêtit l'hum- 
ble jésuite. Verbiest n'excita pas une moindre satisfaction 
chez Kang Hi en lui offrant en i683 un tableau dt*s éclipses 
calculé pour une durée de deux mille ans. 11 mourut au 
comble de la faveur en 1688. Kang Hi lui fit faire des obsè- 
ques solennelles. 

Révolte de Wou San**KoueI. 

La deuxième année du règne de Kang Hi, la domination 
mandchoue fut remise en question par la révolte de Wou Saii- 
koueï. 

Après avoir contribué plus que tout autre au triomphe des 
Mandchous, Wou San-koueï avait reçu d'eux la vice-royauté 
du Chen-si, qu'il avait troquée ensuite pour celle du Yun- 
nan. Le Yun-nan, dans son massif alpestre, avec ses popu- 
lations de race si^imoise, était aloi^ une province presque 
extérieure à la Chine. Wou San-koueï y jouissait d'une indé- 
pendance à peu près complète, lorsqu'en 1674, l'Empereur 
Kang Hi, inquiet de le voir trancher du souverain, Finvita à 
se présenter à la Cour. Wou San-koueï, qui comprit le sens 



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de rinvilatkon, se mit en étal de réYolte. A sa voix, le Se- 
tchcMien et le. Hou-nan, le Fo-kien et le Kouang-toung, chas- 
sèrent les garûisoiis oiandchooes, tandis que le roi de For- 
niose, Tching King-maï, fils de Koxinga, offrait le concours 
de sa flotte. 

Si les insurgés avaient pu coordonner leurs efforts, Ui 
situation de Kang Hi eût été fort sérieuse. Mais ils ne s'entea- 
dircntpas. Kang Hi en profita pour écraser d*abord la révotU* 
du Fo-kien et de Canton (1676). Puis il ccmcentra toutes ses 
forces contre Wou San-koueï, le chassa du Se-tchouen et !e 
rejeta au Yun-nan (1678). Wou San-koueï mourut Tannée 
suivante et Kang Hi annexa le Yun-nan sans grande difficulté 
(1680). En i683 Kang Hi compléta son œuvre en annexant 
l'île de Formose. 

L*annexi#n du Yun-nan et de Formo&e — ces deux 
dépendances extérieures de la Chine — , compléta la con- 
quête des XVIII Provinces : L*Elmpire Chinois tout enUtn- 
appartenait sans conteste aux Mandchous. L'Empereur Kau^' 
Hi put alors reprendre en Asie le rôle des grandes dynastii^s 
historiques, des Han, des Tang et des Youen, — des Youen 
surtout avec lesquels la dynastie mandchoue offrait tant do 
points de ressemblance. Comme le fondateur des Youen, iu\ 
effet, comme le grand Koubilaï, Kang Hi allait faire oubU4!r 
à la nation chinoise les tristesses de la domination étran- 
gère en refaisant d^elle la maîtresse de TAsie 

Le monde mongol 

m XVII« siècle. 

Les Elenthes. 

A peine les Mandchous eurent-ils conquis la Chine qu'iU 
durent défendre leur conquête contre de dangereux com- 
pétiteurs : les Eleuthes (i). 

On a vu que depuis le xv* siècle, les tribus de la Mongolie' 
étaient divisées en deux groupes ennemis : les Mong^jb 
Orientaux ou Kalkhas, et les Mongols Occidentaux ou Eleu- 

(1) Cf. Maurice Courant, L'Asie Centrale aux xvii* et itvra* siècles, em- 
pire Elealhe ou Empire- Mandchou ^ P. 1912. 



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A 



3o8 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

Ihes. Les Kalkhas habitaient le territoire du Kéroulène, de 
rOnon, de la Toula et de TOrkhon, le pays même de Tchink- 
kiz Khan. De fait, leurs chefs (i) étaient les descendants 
directs de l'Empereur Inflexible. Jadis maîtres de l'Asie, ils 
avaient perdu jusqu'à l'hégémonie des nations mongoles. 
Depuis le commencement du xvu* siècle, le premier rang 
était passé à leurs anciens sujets, les Eleuthes. 

Les Eleuthes (en mongol les Oïrad) habitaient l'arron- 
dissement actuel de Kobdo, le Tarbagataï, la Dzoungarie et 
la vallée de l'Ili, depuis le lac Kossogol jusqu'à l'issik-koul. 
Ils formaient quatre tribus : les Dourbet sur le haut Irtych, 
les Tourgoutes au Tarbagataï, les Kochots autour d'Ou- 
roumtsi et les Tchoros ou Dzoungares, sur l'Ili, dans la 
région de Kouldja. La tribu dominante était celle des Tcho- 
ros, à qui finit par être réservé le nom d'Eleuthcs. N'ayant 
joué dans l'épopée gengiskhanide qu'un rôle subalterne 
comme clients des Mongols Orientaux, les Eleuthes avaient 
commencé à grandir en importance au xv** siècle, sous leurs 
khans Toghan Timour (i4i8-i444) et Yésoun (i444-i/i52). 
Dans la première moitié du xvi' siècle, ils avaient été de nou 
veau éclipsés par une restauration de la puissance dos Mon 
gols Orientaux. Mais à partir du xvif siècle, ces derniers ne 
cessèrent de décliner au profit des Eleuthes. On a vu qu'en 
i643, le tchong-kar ou roi des Eleuthes, Kongtaïchi, inter- 
vint dans les affaires du Tibet comme protecteur du Dalaï- 
lama. Depuis ce jour, l'alliance de la papauté tibétaine et de 
la monarchie élheute ne se rompit jamais. C'était une énorme 
force morale au service du tchong-kar. Le successeur de 
Kongtaïchi, Galdan, allait tirer profit de cette situation. 

Guerre de Kang Hi 
contre les Eleuthes. 

Galdan était un fils cadet du roi des Eleuthes Kongtaïchi. 
Son père l'avait envoyé faire son éducation au Tibet, à 

(1) Les quatre chefs khalkas, descendant tous quatre de Tchinkkiz- 
Khan, portaient — et portent encore — les noms héréditaires de Tsetsen- 
Khan, Toukhétou-khan, Saïn-noïn et Dsasaghlou-khan. 



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HISTOIRE DE L'aSIE 3o«) 

Lhassa, ville qui, comme la Rome du xvi' siècle, était le cen- 
tre de toutes les intrigues politiques de l'époque. Galdan 
se fit admettre comme moine au célèbre monastère boud- 
dhique du Potala. Sa ferveur et son zèle émerveillèrent le 
Dalaï-lama qui le prit en affection. Il acquit de la sorte 
chez tous les bouddhistes de TAsie Centrale un renom de 
sainteté qui allait favoriser singulièrement sa carrière ulté- 
rieure. 

En 1672, le frère aîné de Galdan qui avait succédé à leur 
père comme roi des Eleuthes, fut assassiné et Galdan appelé 
au trône (i). Alors commença pour l'ancien moine de Potala 
une nouvelle existence. Il établit ses capitales à Kobdo, aux 
pentes du Grand Altaï et à Kouldja sur Tlli, d'où il domi- 
nait à la fois le pays kalkha et la Kachgarie, — et il se mit 
aussitôt à Toeuvre. Son séjour à Lhassa, en mettant l'Eglise 
lamaïque à son service, lui avait donné une arme incompa- 
rable pour agir sur les Mongols. Il trouva des moyens ana- 
logues à regard des Turcs. Lui qui avait inauguré une 
politique bouddhiste au Tibet et en Mongolie, se créa de 
même au Turkestan une politique musulmane. Le trône de 
Kachgar était toujours occupé par la vieille dynastie de Dja- 
gataï. En 1678, Galdan entra à Kachgar, déposa le dernier 
khan djagataïde et nomma roi à sa place le chef de la mai- 
son des Khodjas, une des familles les plus saintes de l'Islam, 
car elle se rattachait directement à Mahomet. Naturellement 
les Khodjas, devenus maîtres de la Kachgarie par la pro- 
tection de Galdan, restèrent ses instruments dociles. De 
plus le prestige de leur sainteté rejaillit sur sa perso imc^ 
Sacré à la fois par l'Eglise bouddhique aux yeux des Mon- 
gols et par le clergé musulman aux yeux des Turcs, le 
prince éleuthe semblait destiné à refaire l'unité des nations 
turco- mongoles, œuvre grandiose, que seul Tchinkkiz Khan 
avait réalisée jadis et par laquelle il avait préludé à sa 
prodigieuse fortune. 

Mais pour pouvoir recommencer Tchinkkiz Khan, il fal- 
lait que Galdan imposât sa suprématie aux héritiers légi- 

il) Mauric* Courani, L'Asie Centrale, p. 48. 



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3lO LA CHITΠAUX TEBfPS MODEBNES 

limes du Conquérant, aux Katkhas. En i6S8, il envahit donc 
leur pays, ks vainquit sur la rivière Tamir, affluent de TOr- 
khon, el força deux de leurs rois, le Toukhélou Khan et le 
Tscteen Khan i «'enfuir auprès de l'Empereur Kang Hi, 

Après avoir subjugué le pays de TOrkhon et de la Toula, 
Galdan descendit la vallée d^i Kéroulène et établit sa domi- 
nation jusqu'à la frontière de Mandchourie, obligeant les 
tribus kalkhas à se soumettre ou à se réfugier en Cliine. 

La situation était grave pour Kang Hi. Laisser Galdau 
ajouter i 1111 et à la Kadigarie la Mongc^e Orientale, c'était 
pour la jtaifie dynastie mandchoue accepter de gaielé de 
cœur le Toisinaçe de Tciiinkkiz Khan ressuscité. Or, les 
Mandchous se rappelaient ce qu'il était advenu de leurs 
aïeux, les Rois dX3r du xra* siècle, lorsqu'ils eurent laissé , 
sanâ intervenii', une tribu mongole soumettre toutes les 
autres. Le danger é^ait d'autant plus sérieux que Kang Hi 
reçut à ce moment un bref de l'Eglise tibétaine, lui enjoi- 
gnant d'avcâr à livrer aux Eleuthes les Kalkhas fugitifs : 
L'Eglise tibétaine, la plus haute autorité morale du moiide 
mongol, mettait toute son influence au service de la poli- 
tique ékuthe. 

Kang Ili avait longtemps différé l'heure de la rupture. 
Mais maintenant que la conquête éleuthe atteignait les fron- 
Uères de la Chine et de la Mandchourie, il ne pouvait plus 
hésiter. En 1690, il envoya dans le Gobi une colonne qui 
défit les EleuUies, sur la route de Kalgan à Ourga. Galdaii 
affecta alors de renoncer à son entreprise et, de ^ait, il éva- 
cua la Mongolie Orientale ; mais il cn\'ahit de nouveau ce 
pays en 1695, pénétra une fois de plus jusqu'au Kéroulène, 
et força encore les Kalkhas à se soumettre ou à émigrer, 

Kang Hi dirigea alors contre les Eleulhes une grande expé- 
dition dont il prit lui-nièmc le commandement. Quand il 
atteignit le Kéroulène, oîi la présence de l'ennemi hii avait 
été signalée, il ne trouva personne. Galdan, refusant le com- 
bat, battait en retraite vers l'Ouest. Mais le lieutenant de 
Kang Hi, l'habile Féyankou, gagnant les Eleuthes de vitesse, 
los rejoignit et les écrasa à Tchao-modo, au Sud-Est d'Ourga, 
sur les bords de la Toula (1696). Galdan pewlit dans cette 



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HISTOIRE DE l\sIÇ 3ii 

rencontre la moitié de son arn>éc, et — ce qui était peut- 
être plus grave pour ces nomade* dont le bétail conatituait 
la richesse, — tous ses troupeaux. Ruinés, mourant de 
faim, Galdan et ses derniers fidèles, prirent la fuite vers le 
Tarbagataï. En vain TEglise Tibétaine essaya-t-elle une fois 
encore de sauver son protégé. Kang Hi ne tint aucun compte 
des objurgations qui lui parvenaient de Lhassa, et le« colon- 
nes impériales continuèrent à battre la Mongolie à la recher- 
che de Galdan. Elles opéraient dans la région de l'Orkhbn, 
près des ruines de Karakoroum, lorsqu'elles apprirent le 
décès de leur adversaire : L'homme dont le pouvoir «'était 
étendu de Kachgar au Kéix)ulèna, le nouveau Tchinkkiz 
Khan qui avait rêvé de s'asseoir sur le trône de Pékin, venait 
de mourir de misère au fond de quelque yourte sibérienne 
<i697). 

Le premier bénéfice que la Chine tira de sa victoire, fut 
rétablissement de son protectorat «ur les tribus Kalkhas. 
Kang Hi avait sauvé les Kalkhas de la domination éleuthc. 
En retour, leurs chefs le reconnurent pour suzerain. Des 
résidents impériaux s^établirent auprès d'eux et une garni- 
son chinoise fut laissée à Ourga, au centre de leur pays (i). 

Cette grande œuvre, la pacification et la domestication des 
Mongols Gengiskhanides, fut l'œuvre personnelle de l'Em- 
pereur Kang Hi. H s'y consacra tout entier, mettant son 
application h établir entre lui et les princes mongols des 
liertô de confiance et d'amitié durables. Aussi bien appor- 
tait-il aux choses mongoles le goût le plus vif. Avec les khans 
kalkhas ou ordos, ce Fib du Ciel se retrouvait lui-même 
chef de horde. H savait leur parler le langage qui leur con- 
venait, faisant appel à l'honneur du blason, à la fidélité mili- 
taire, sentiments si forts chez eux. A leur contact toute une 
hérédité nomade se réveillait en lui. 11 n'était jamais si 
heureux que lorsque, loin des pompes de la Cité Interdite, 
il pouvait au milieu de ses vassaux de TAlachan ou du Kérou- 
lène, chasser le lièvre, le faisan ou l'antilope. « Les lièvres 
des Ordos ont un fumet exquis, écrivait-il de Mongolie à 

(1) Cf. Maurice Courant, L'Asie Centrale..., p. 58 et 59. 



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3l2 LA CHINE AUX TEMPS MODERN'ES 

son fils ; tout ce qu'on trouve ici me semble plus savoureux 
que ce qu'il y a de meilleur à Pékin. » 

Quant aux Eleuthes, Kang Hi, content de les avoir vaincus 
et d'avoir abattu leur roi, ne songea pas à les soumettre. Le 
neveu de Galdan, Tséwang Rabdan, succéda à son oncle 
(1697-1727), sans que la Cour de Chine ait cherché à y 
mettre obstacle. Il fut pendant quelque temps pour la Chine 
un voisin corre<ît, mais les affaires du Tibet finirent par le 
brouiller avec elle. 

Pendant toute la lutte entre Kang Hi et Galdan, l'Eglise 
tibétaine n'avait cessé de travailler pour ce dernier. L'ins- 
pirateur de eette politique était le Tipa ou ministre laïque 
du Saint-Siège tibétain. Pour mieux gouverner l'Eglise, le 
Tipa avait, pendant plus de vingt ans, tenu cachée la mort 
du dalaï-lama et agi au nom d'un pontife imaginaire. Sa 
supercherie ayant été découverte, il dut, sur les menaces de 
Kang Hi, faire nommer un nouveau dalaï-lama, mais comme 
il n'en continuait pas moins à soutenir les Eleuthes, la cour 
impériale suscita contre lui un chef du Koukounor qui mar- 
cha sur Lhassa et le fît périr (1706). Kang Hi compléta son 
œuvre en faisant choisir un nouveau dalaï-lama, dévoué à 
la politique chinoise (171 3). 

Tséwang Rabdan qui, en succédant à Galdan comme roi 
des Eleuthes, avait hérité de ses desseins, ne pouvait laisser 
l'influence chinoise s'établir à Lhassa. En 1717, il envoya 
donc au Tibet une armée qui s'empara de Lhassa, massacra 
tous les représi niants du parti chinois et fit nommer un 
dalaï-lama favorable aux Eleuthes. Les Eleuthes restèrent 
pendant deux ans maîtres de la ville sainte (i). Mais Tim- 
portanoe morale et stratégique du Tibet était trop consi- 
dérable pour que la Chine pût se résigner au fait accompli. 
En 1720, Kang Hi fit partir pour Lhassa une puissante 
armée qui chassa les Eleuthes et établit le protectorat chi- 
nois sur tout le Tibet. Un dalaï-lama acquis u la Chine fut 
intronisé et deux hauts commissaires impériaux, appuyés 
par une garnison chinoise, furent placés auprès du pontife, 
avec mission de diriger sa politique. 

(1) M. Courani, L Asie Centrale..., p. 77. 



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HISTOIRE DE l'aSIB 3x3 

Enfin» Kang Hi arracha aux Eleulhes les avenues du Tur- 
kestan Oriental en établissant des colonies militaires dans 
les oasis du Gobi, à Hami, Barkoul, Louktchan et Tourfan. 

Jugement 
sur le règne de Kang Hi. 

Le règne de Kang Hi est un des grands règnes de l'histoire 
chinoise et même dtj Thisloire universelle. Pour la Chine, 
Kang Hi réalisa le type du monarque selon l'idéal confucéen, 
sage au conseil, vaillant aux armées, ferme en ses desseins, 
pitoyable aux vaincus et aux malheureux. Peu d'Empereurs 
de pure face chinoise ont fait autant pour l'Empire du 
Milieu que ce petit-fils de chasseurs toungouses. Il a repris 
et réalisé le programme des Han, des Tang et de Yong Lo 
— l'Asie Orientale aux Chinois — , mais tandis que l'œuvre 
de ces princes avait été éphémère, la sienne a duré. Il 
a été aussi grand dans la paix que dans la guerre. Véritable 
Louis XIV oriental, il a présidé à une magnifique floraison 
artistique. Uart de Kang Hi est resté, notamment pour la 
Céramique, un modèle non dépassé. 

Kang Hi s'est intéressé à toutes les questions de son temps. 
La curiosité qu'il manifestait auprès des Jésuites pour la 
science européenne, n'était pas simple passe-temps de grand 
seigneur. Il aimait les hommes et les choses d'Europe et les 
comprenait souvent bien mieux que son entourage chinois. 
Il devait à son éducation mandchoue de pouvoir juger les in- 
novations en toute liberté, par lui-même, sans être entravé 
par l'amas de préjugés que le classicisme chinois traîne après 
lui. C'est ainsi qu'avec son ferme bon sens et malgré tous les 
savants à lunettes du Tribunal des Rites, il fit substituer l'as- 
tronomie et l'arithmétique européennes à celles des Chinois. 
Malgré eux il autorisa la prédication du Christianisme. 

Ce bon sens, un bon sens plein de finesse d'ailleurs, était 
sa qualité dominante, comme celle de son contemporain 
Louis XIV. Sa seconde vertu était la modération. Jamais fils 
de barbare devenu l'autocrate d'un empire colossal, ne fut 



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3î4 LA CHINE AUX TE»fP6 MODERNES 



moiûâ grisé par son élévation. A la différence de tant de ses 
pareils qui ne prirent de la civilisation que lc6 vices tout en 
gardant les brutalités de la barbarie, il se poliça sans s'amol- 
lir, et il aurait voulu que ses compatriotes Timitassenl. 
S'étant aperçu que ses entrées officielles dans ses bonnes 
villes coûtaient trop cher à la population, il les supprima. 
S'il faillit pécher en quelque chose, ce' fut par cette modna 
tion même. Il hésita longtemps à provoquer la rupture déci- 
sive avec Galdan, il se prêta jusqu'au bout à tous les arran- 
gements qui lui furent proposés. Il fallut que la mauvaise 
foi dos Eleuthes fût évidente pour qu'il les mît au ban do 
l'Empire. Il n'est pas une de ses campagnes qui n'ait él«'* 
provoquée par les attaques réitéi^es de l'adversaire. Parmi 
ses guerres aucune ne prit les allures d'une guerre de ma- 
gnificence. La modération de Kang Hi dans ses dcj^seins 
avait d'ailleurs pour con'ectif la fermeté avec la(iuelle, se^ 
résolutions une fois prises, il les exécutait. Enfin, après l' 
triomphe, il fut toujours clément. Il se fit livrer les enfant'* 
de Galdan — , fils de tigres élevés avec l'âme du tigre, — 
mais au lieu de les faire périr, îl les éleva à sa cour, les maria 
et les dota. 

Le wn'' siècle est le siècle de la monarchie absolue. Los 
trois types les plus parfaits de rois sont Louis XIV (i64V 
1715), le Grand Mogol Aurengzeb (i 658-1707) et Kang Hi 
(1662-1722). Tous trois furent contemporains. Tous trois 
eurent la plus haute opinion de leurs droits et de leurs de- 
voirs, le sentiment de leur « métier de rois ». Mais chez !•• 
monarque indien, un fanatisme sombre, une dureté effroya 
ble gâtèrent les plus solides qualités. Louis XIV ramena tout 
l'Etat à lui, ruina son pays en guerres de magnificence, tt 
ne fut pas, lui non plus, exempt de fanatisme. De ces trois 
princes, le plus grand parce que le plus humain et le plus 
libéral, ce fut encore le souverain chinois. 

Règne 
de TEmpereur Toung Tching. 

Kang Hi mourut en décembre 1722. 11 eut pour successeur 
son quatrième fils, Young Tching, alors âgé de 45 ans. U 



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HISTfHBE DE L'aSIE 3i5 

nouveau monarque n'avait pas i'envei^^e de son prédé- 
cesseur. C'était un prince sérieux, applic[ué, — les mission- 
naires qu'il persécuta lui ont rendu justice à cet égard — , 
mais soupçonneux, sévère et sans génie. Son règne, comme 
écrasé entre ks règnes glorieux de son père et de son fils, 
fut rempli par la lutte contre les Eleulhes (i 722-1 736). 

Le roi des Eleuthes Galdan Tséreng, fils et successeur de 
Tséwang Rabdan, se montra comme lui l'ennemi constant 
de la Chine. L'Empereui^ Young Tching envoya contre lui 
une armée qui pénétra jusqu'à Kobdo, la capitale élcuthe, et 
l'occupa (1731). Mais les Eleuthes surprirent cette armée et 
la détruisirent. Non seulement ils recouvrèrent Kobdo, mais 
ils vinrent attaquer à leur tour les tenues de l'Empire et pillè- 
rent les colonies impériales de Tourfan et de BarkouL Young 
Tching, découragé, signa avec eux une paix qui leur recon- 
naissait la possession de Kobdo, du Tarbagataî et de Tlli. Il 
mourut deux ans après ce traité. Son fils aîné lui succéda 
6OUS le nom de règne de Kien Loung. 

LTmpereur Kien Loung. 

Kien Loung avait 20 ans quand il monta sur le trône et 
il n'abdiqua en faveur de son fils qu'à l'âge de 87 ans. Du- 
rant oe long règne de soixante années (1736-1795), il reprit 
à son compte et fit triompher partout ie testament poli- 
tique de son aïeul Rang Hi, oublié par son père Young 
Tching. 

La différence était grande pourtant entre Kang Hi et Kien 
Loung. Sur le trône des Saints Empereurs, le premier res- 
tait encore un guerrier tariare, un fils de la prairie. Son 
goût pour les choses d'Europe, la facilité de ses relations 
gyecileâ Pères Jésuites, ses sympathies pour le Bouddhisme et 
{ke^Christianil&mie prouvent qu'il ne s'était nullei»entiaîs»éae- 
serrir parle milieu mandarin. Les délices de Pékin lui plai- 
saient moins qu'une tente de nomade au fond delà steppe. Il 
avait passé la moitié de son règne en chevauchées de guerre. 
Tel notre Henri IV ne dépouillant jamais sur le trône le franc 
Béarnais d'autrefois. Avec Kien Loung, au contraire, Tadap- 



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3l6 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

tation chinoise des princes mandchous Cist achevée. Bien 
qu'ayant fait la guerre toute sa vie, il ne l'a jamais faite lui- 
même. A l'inverse de son aïeul, il goûte pleinement les 
pompes presque religieuses de son rôle impérial, la magni- 
ficence de la vie de Cour. C'est Louis XIV après Henri IV, 
Versailles succédant au Louvre. En revanche, s'il ne con- 
duit plus les armées, Kien Loung est un lettré délicat, un 
érudit laborieux. On lui doit des rééditions du Tong kien 
kang mou et du Grand Dictionnaire mandchou-chinois, un 
Catalogue méthodique de la Bibliothèque Impériale, etc. 
Certaines de ses poésies comme VEloge de Moukden et VEloge 
du Thé sont dans toutes les anthologies. 

Ce que Kien Loung eut de commun avec Kang Hi, ce fut 
la largeur de ses vues politiques. Avec autant de netteté que 
Kang Hi, il eut la notion des <;iroits impériaux de la Chine 
sur toute l'Asie Orientale et Centrale, sur tout le monde 
jaune. Avec autant de passion que lui, avec plus d'obsti- 
nation même, il voulut « réaliser » ces droits. Kang Hi avait 
volontairement borné ses entreprises en ce sens à ce qu'il 
estimait compatible avec l'humeur pacifique de ses sujets 
chinois. Kien Loung ne connut d'autres bornes à son ambi- 
tion que les bornes mêmes de l'Empire des Tang à l'époque 
de sa plus grande expansion. Ni les conseils timorés de ses 
mandarins, ni les échecs parfois sanglants de ses généraiLX 
ne purent fléchir sa volonté. Et à force d'obstination, il 
réussit. 

La question éleuthe lui permit de donner toute sa mesure. 

Conquête de Tlli 
et de la Kachgarie par Kien Loung. 

A l'avènement de Kién Loung, la couronne était disputée 
chez les Eleuthes entre deux membres de la famille royale, 
Tawatsi et Amoursana. Tawatsi l'ayant emporté, Amour- 
sana se réfugia en Chine où Kien Loung le reçut avec de 
grands honneurs (i753). Croyant avoir trouvé dans son 
hôte un instrument docile, Kien Loung résolut deSe rétablir 
sur le trône. Une armée chinoise, commandée par i^smaré- 



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HISTOIRE DE l'aSIE 817 

chai Panti qu'accompagnait Amoursana, fut donc envoyée 
chez les Eleuthes. Panti atteignit Kouldja après une marche 
de six mois à travers le Gobi, dispersa Tarmée de Tawatsi 
et le lit lui-même prisonnier. Il plaça alors Amoursana sur 
le trône éleuthe et s'installa à ses côtés, à Kouldja, comme 
résident impérial (1755). 

La soumission des Eleuthes paraissait complète. Mais 
Amoursana se lassa vite du rôle subalterne auquel le rédui- 
sait le protectorat de l'Empire. Héritier des Galdan et, des 
Rabdan, il reprit leurs desseins. En 1706, il organisa contre 
les Chinois un vaste complot. A son signal, les Eleuthes se 
jetèrent sur les garnisons impériales et sur les résidents iso- 
lés et les massacrèrent. Panti, surpris à Kouldja, périt avec 
tous les siens. 

Ces « Vêpres Eleuthes )> amenèrent Kien Loung à modifier 
sa politique. Il comprit qu'avec les Eleuthes aucune entente 
n'était possible, que ce peuple indomptable n'accepterait 
jamais sincèrement le protectorat chinois, que seules son 
extermination radicale et l'annexion du sol mettraient fin 
aux guerres mongoles. Pour atteindre ce but, il eut la bonne 
fortune de trouver parmi ses généraux un homme de guerre 
de premier ordre, — Tchao Hoeï. 

La carrière de Tchao Hoeï rappelle curieusement, en 
pleine époque moderne, celle du légendaire Pan Tchao dans 
l'antiquité. La révolte des Eleuthes l'avait surpris au fond 
de la vallée de l'ili. Il se dégagea par une victoire à l'Est 
de Kouldja et battit en retraite sur Ouroumtsi. Assiégé dans 
cette dernière ville, il y tint bon jusqu'à l'arrivée des ren- 
forts attendus. Ce fut à lui que la Cour impériale confia, avec 
les nouvelles armées envoyées de Chine, la mission de recon- 
quérir l'Ili. Tchao Hoeï se montra digne de cette distinction. 
Il réoccupa Kouldja, refoula les forces eleuthes au Tarba- 
gataï, sur l'imil et les y écrasa (1757). Amoursana prit la 
fuite et se réfugia chez les Russes, en Sibérie, où il trouva 
une mort obscure (1758). Le Tarbagataï, Kobdo et tout le 
pays éleuthe tombèrent aux mains des Chinois. 

Les Chinois vainqueurs en finirent une fois pour toutes 
avec la nation qui avait voulu leur arracher l'Empire de 



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3l8 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 

l'Asie. Le peuple éleuthe fut décimé. 20.000 familles éleu- 
thés purent s'enfuir chez les Russes. Le reste fut déporté sur 
les frontières du Kaii-sou. Ck)inmc l'Ili et la Eh^oungarie se 
trouvaient ainsi dépeuplés, les Chinois y établirent des 
colons musulmans venus de la Kachgarie. L'ancien terri- 
toire éleuthe, — Arrondissement de Kobdo, Tarbagataï, 
Dzoungarie et Province de Tlli, — fut directement annexé à 
TEmpire et placé sous l'autorité de deux gouverneurs résî- 
dant l'un à Kobdo, l'autre à Kouldja, avec des garnisons 
dans les villes principales : Kobdo, Tchougoutchak, Kouldja, 
Ouroumtsi, etc. La frontière chinoise atteignit le Lac Bal- 
kach. 

La conquête du Royaume des Eleutlies entraîna celle de la 
Kachgarie 

La Ktichcarie, on Ta \Ti, formait un émirat turc vpj-sal des 
Eleuthes, depuis qu'en 1678 le roi éleuthe Galdan avait éta- 
bli à Kachgar la dynastie musulmane des Khodjas. En 1757» 
dfrux incnib»es «le cette dynastie, les frères Bourhan rddin et 
Kod/ichan, surnonnnés le Grand et le Petit Khodja, 
régnaient à Kachgar el à Yarkand comme vassaux d'Amour- 
sana, à qui ils devaient le trône. Ik prirent part à la révolle 
de ce prince contre la Chine et s'efforcèrent à leur tour d'y 
entraîner tous les Musulmans de l'Asie Centrale. Amour- 
sana une fois abattu, la vengeance des Chinois s'appesantit 
sur eux. En 1758, la grande armée impériale, commandée 
par Tchao Hoeï et son lieutenant Fou Té, descendit de l'Ilî 
au Tarim. Les Khodjas se défendirent vaillamment, Bourhan 
eddin dans Kachgar et Kodzichan dans Yarkand et il fallut 
que Tchao Hoeï entreprît une guerre de sièges longue et 
pénibfe pour triompher d'eux. Enfin les deux villes furent 
emportées d'assaut au début de Tannée 1759, tandis que les 
Khodjas prenaient la fuite dans la direction du Pamir. I/in- 
trépide Fou Té se lança avec sa cavalerie à la poursuite de 
ces derniers,. Par des sentiers impraticables, dans le vertige 
des hauts plateaux, cette chasse épique passa, les Khodjas 
cherchant à atteindre la Peree, où ils seraient en sûreté, et le 
général chinois les gagnant peu à peu de viteesc. Fuyards 
et poursuivants arrivèrent aux lacs Poulong-koul et Ishil- 



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HISTOIRE DE l'aSIE 3ly 

koul qui mirent, à 3.35o mètres d*aUitude, les glaces du Toit 
du Monde. Fou Té rejoignit et écrasa la petite armée des 
Khodjas sur les bords de l'Ishil-koul. 

Seuls, laissant leurs compagnons au fond dos précipices, 
les deux Khodjas arrivèrent enfin chez le sultan du Badak- 
chan, le premier prince du monde iranien. Ils «e croyaient 
sauvés, lorsque Fou Té, au nom du Fils du Ciel, somma le 
sultan de les livrer. Le sultan était bon musulman et ks 
khodjas descendaient de Mahomet. Il hésita. Puis la crainte 
des armes chinoises fut la phis forte. Il fit exécuter Bour- 
han-eddin et Kodzichan et envoya leurs teles à Pékin (1759). 

Tchao Hoeï s'occupa alore d'organiser sa conquête. Il ras- 
sura le^ Musulmans de la Kachgarie en proclamant son res- 
pect pour rislam. S'il déporta les plus turbulents d'entre 
eux sur l'Ili et au Tarbagataï, il sut rallier au régime chinois 
le gros de la population. D'ailleurs, le respect qu'il affecta 
pour la religion des Turcs ne l'empêcha point de leur enlever 
toute indépendance politique. La Kachgarie resta musul- 
mane, mais elle fut étroitement annexée. Sous le nom de 
Kan-sou Sin-kiang, elle forma une Marche nouvelle, la ving- 
tième province de l'Empire. Un gouverneur chinois, rési- 
dant à Kachgar, fut placé à la tête du pays. Son autorité 
s'a()puya sur une forte armée d'occupation, répartie entre 
Koutcha, Aksou, Ouch-Tourfan, Kachgar, Yarkand et Kho- 
tan : Noms glorieux qui rappellent les souvenirs de l'Epo- 
pée Chinoise aux siècles des Han et des Tang. Aussi bien, 
au seuil de l'ère contemporaine, après dix-neuf siècles de 
luttes acharnées, d'invasions et de catastrophes, la politique 
chinoise réalisait enfin son but permanent : la conquête du 
monde turco-mongol (i). 

L'annexion de l'Ili et de la Kachgarie eut sa répercussion 
chez tous les Turcomans. Tchao Hoeï profita de sa victoire 
I>our établir jusqu'à la Mer Caspienne le protectorat de 
l'Empire. Son lieutenant Sou Té pénétra jusqu'en Ferghaoa. 
Les khans de Khokand, do Tachkend et de Boukhara se 
reconnurent vassaux de Kien Loung (1760). En 1764, les 
Afghans eux-mêmes envoyèrent leur tribut à Pékin» 

(1) Cf. Hartmann, Cliincsisch. Turkestan, Halle, 1908. 



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320 LA CHINE AUX TEMPS MODERNES 



Politique de Kien Loung 
au Tibet. 

De même qu'il régla définitivement les affaires du Tux- 
kestan, l'Empereur Kien Loung en finit avec la question tibé- 
taine. Cette Question Tibétaine qui était celle du pouvoir 
temporel de l'Eglise Lamaïque, c'était un peu la Question 
Romaine de l'Asie. La Chine, protectrice des droits de 
l'Eglise, devait périodiquement intervenir pour protéger 
la théocratie contre les empiétrements des seigneurs laïques, 
contre les révoltes du nationalisme tibétain, contre les con- 
voitises des nations voisines. 

En 1747, le premier ministre tibétain Gyourmed Nam- 
gyal organisa un complot pour chasser les Chinois. Pré- 
venus à temps, les deux commissaires impériaux Fou 
Thsing et La Pou-touen,le mandèrent auprès d'eux et le 
firent exécuter. Mais la révolte qu'il avait fomentée éclata 
aussitôt. Le peuple se jeta sur le palais des deux commis- 
saires et les massacra. Tous les résidtînls chinois qu'on put 
saisir, furent mis en pièces. Les moines suspects de sympa- 
thie pour la politique chinoise furent eux-mêmes traqués 
(1750). Kien Loung envoya aussitôt au Tibet une puissant*? 
expédition. La mort de Gyourmed Namgyal, en privant les 
révoltés de leur chef, les laissait désemparés. Dès que l'ar- 
mée chinoise apparut devant Lhassa, ils se soumirent (1751). 
Les Chinois, loin de se livrer à des représailles, rétablirent 
l'ordre avec beaucoup de modération et de tact. 

Kien Loung profita de cette occasion pour donner un sta- 
tut définitif au pays. Le régime théocralique fut intégrale- 
ment restauré. Pour couper court aux arrière-pensées des 
clans laïques, on conféra au Dalaï-lama le titre de Roi tem- 
porel du Tibet. La politique chinoise, en effet, ne pouvait 
trouver de meilleure garantie contre l'humeur belliqueuse 
ds Tibétains que de le^ subordonner en tout à leur clergé. 
Elle annihilait ainsi ce peuple comme puissance politique et 
militaire. Mais comme elle exaltait d'autant l'influence spi- 
rituelle de l'Eglise lamaïque, elle prît également ses pré- 



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HISTOIRE DE l'aSIE 321 

cautions à cet égard. Deux ambans chinois accrédités auprès 
du Dalaî-lama reçurent droit de contrôle sur tous ses actes 
politiques. Au décès du pontife, ces deux résidents avaient 
voix prépondérante dans le conclave de pères-abbés chargés' 
de lui trouver un successeur. Aucun Dalaï-lama ne put être 
nommé sans avoir reçu un diplôme d'investiture signé par 
l'Empereur et délivré par le Tribunal des Rites de Pékin. 
L'Eglise tibétaine entra de la sorte dans les cadres de l'Ad- 
ministration chinoise et le Dalaï-lama lui-même ne fut plus 
qu'un fonctionnaire impérial. Par surcroît de précaution, 
les Chinois, tout en étendant les attributions du Dalaï-lama, 
eurent soin d'accroître d'autant celles du Pantchen-Rim- 
poché de Tachilumbo, le second haut dignitaire de l'Eglise 
Tibétaine, devenu grâce à eux l'égal de son chef. La rivalité 
fatale de ces deux pontifes assurait la Chine de leur sou- 
plesse à son égard. Le Pantchen-Rimpoché, Lobzang Tani- 
tchi fut donc nommé « roi de Chigatsé ». Pour remercier 
Kien Loung, il lui fît une visite solennelle. Kien Loung alla 
le recevoir en grande pompe à Si-ning et l'escorta avec 
toutes sortes d'honneurs du Kan-sou à Pékin. La réception 
de ce saint personnage, entourée d'un apparat extraordi- 
naire, ne contribua pas médiocrement à rallier au régime 
mandchou les populations bouddhiques de l'Asie Cen- 
trale (i). 

Les Chinois au, Népal 
et en Birmanie. 

Le rôle de protecteur de l'Eglise Tibétaine que venait d'as- 
sumer Kien Loung, l'amena à intervenir au Népal (2). 

Le Népal, séparé du Tibet par la chaîne de l'Himalaya, 
était un Etat-tampon entre ce pays et l'Inde. Le fond de la 
population y était d'origine tibétaine, mais l'aristocratie 

(1) Voir sur celle question, Rockill, The Datai lamas 0/ Lhassa and 
Iheir relations with the Mandehus emperors ol China (1644-1908), Toung- 
pao, 1910, 1-105. 

(2) Cf. Itobault Huart, Histoire de la conquête du Népal par les Chi- 
nois, sous le règne de Vempereur Khien-long, J. A., 1878, Il 348. — Et 
Sylvain Lévi, Le Népal, I, VU, 

LES EMPIRES MONGOLS. 21 



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322 LA CBIWB AtJK TBMPS MODERNES 

n^alaifie v^eaait de Jinde. £ie Bouddhisme était pralâiqvBé par 
ious Jfifi haUUiËts. Yens le milieii du Tviu^'^iècle, le jKépal fini 
conquis fMir teg Oourkhus, mociiagnaids 4'origine hinAcme 
qui «e x«dLtftchaîeiit aux Rwljpoutefi. Une fw Htaitres Au 
Népal^ lee Gourkhas portèrent leutc tuos «ur le Tibet dont les 
ricke» monastèpea tentaieoU leur oupidité. En 17911 îk Iran- 
<imeni THnsalaya, surprirent 'Ghigatsé, mirent; en fuite 
le Pantcb«n4limpQebé et pillèrcoft l'abbaye 4t Tacfailumbo. 
Mai$ îU redocoâtrèiient un enhezni qu'ib ne pnéroyaient 
ipoixd : TËmpire Chinois. 

Gc fi'éiait pas en vain que, quelques ania»éos auparavaait, 
Kien Loung avait aaBunié le «protectorat du Tib^. A la «ou- 
velie de l'invaeion népalaiae, il envoya au eocours des Tîbé- 
tainfi une armée de 70.000 hommes, qui surprit les Gour- 
lj.haâ a Tiagri au moment où ils se retiraient, chai'gés 4c 
i»uttn, et les tailla en pièoes. Les Gourkhas se hâtèrent de 
gagner rilidgaalaya, mais le général chinois Simd Fô les 
y poursuivit, les atteignit de nouveau au col de Kirong et 
leur arra€iha le produit de leurs pillages. Hardiment avec 
4o,ooo hopnmes Sund Fô descendit âur leurs traces l'autre 
veiwnt de THimalaya et apparut au Népal. De nouveau 
victorieux des Gourkhas aous les murs de Katmandou, leur 
capitale, il les força à reconnaîtixî la suzeraineté de la 
Chine (1792). 

Pour achever le récit des guerres de Kien Loung, il nous 
reste à rappeler les expéditions entre:prises sous son règne 
en Birmanie et chez les Miao-tsé. A la «uite d'incidents de 
frontière, la guerre avait éclaté entre la Chine et l'Empire 
Birman (i). Les Chinois occupèrent le Pas de Bhamo (1766), 
mais leur marche sur Ava, la capitale birmane aboutit à un 
échec (17&7). Néanmoins le roi de Birmanie «e reconnut en 
1790 vassal de Kien Loung. 

Quant aux Miao-baé, tribus aborigènes des montagnes du 
Sé-tclîouen et du Koucï-tchéou, qui avaient échappé jusquc- 
Ih à la conquête chinoise, ils furent soumis par Kien Loung 
en 177/i. 

(1) ImbauJl Huart, Histoire de la conquête de la Birmanie par tes Chi- 
nois, J. A., 1S78, 1, 135. — G. Cordif-r, L'it^lam au Yun-nan, F. 1913. 



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HISTOIRE BE L*ASIE 3s3 



Rôle historique 

de la Dynastie Mandchoue. 

Fin de la période continentale 

de l'histoire de Chine. 

Le rôle historique de la Dynastie Mandchoue qui gou- 
verna la Chine de i644 à 191 2, est d'avoir réalisé le pro- 
gramme de Texpansion chinoise en Asie. En Mongolie 
comme au Turkeetan, au Tibet comme dans les montagnes 
des Miao Tsé, les souverains mandchous firent partout valoir 
le testament politique des Han et des Tang. Tous les terri- 
toires que, depuis Pan Tchao et Li Che-min, la Chine reven- 
diquait comme «es dépendances naturelles, elle les reçut des 
mains de Kang Hi et de Kîen Loung. 

Ainsi s'acheva une oeuvre immense, entreprise par les 
dynasties légendaires, à Tépoque d'Assour et de Babylone, 
et qui avait, demandé trente siècles : d'abord la colonisation 
intérieure des XVIII Provinces par le refoulement progres- 
sif des races aborigènes, colonisation dont la soumission des 
Miao-tsé sous Kien Loung fut le dernier épisode ; puis l'ex- 
tension du domaine chinois à tout le vaste territoire, à l'es- 
pèce de continent clos, compris entre l'Océan, le Gobi, les 
Tian-Ghan et l'Himalaya : la défaite de Galdan et d'Amour- 
sana qui permit aux colons du Kan-sou de poursuivre leurs 
défrichements jusqu'au Tarim, marqua rachèvement de cette 
grande œuvre. Ce fut la fin de la première phase, — la phase 
continentale — de l'expansion chinoise (i). 

Alors commença pour la race chinoise une nouvelle pé- 
riode : la période d'expansion mondiale. 

Quand le paysan chinois put promener sa charrue de la 
Terre des Herbes aux côtes du Fo-kien, dans tout le domaine 

(1) « On nous représentait, tout récemment encore, le peuple chinois 
comme incapable de manier les armes, alor> qu'il s'était montré pendant 
vingt siècles aussi belliqueux que le Tieux peuple romaio, qu'il avait su 
vaincre et rejeter loin de ses frontières des nations redoutables, telles 
que les Huns et les Turcs, et qu'il ne s'était endormi dans la paix 
qu'après s'être assuré la tranquille domination de son immense terri- 
toire ». ïlervcy Saint-Denys, Mémoires de l Académie des Inscrip- 
tions, t. xxxn, p. 57. 



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324 LA CHINE AUX TEMPS MODER^fES 

continental que la nature lui avait tracé en Asie, la race chi- 
noise entreprit une autre tâche non moins vaste : Elle com- 
mença son expansion commerciale et coloniale sur tous les 
rivages du Pacifique. Plus encore que la précédente, cette 
tâche, entreprise en dehors de toute direction de l'Etat, de- 
vait être l'œuvre anonyme des masses et des générations/ 
L'agriculteur chinois avait conquis les XVIII Provinces. Le 
commerçant et l'ouvrier chinois allaient tenter la conquête 
pacifique de Singapoure et de Cholon, de Batavia et de Ma- 
nille, des Hawaï et de la Californie. Conquête insensible 
d'abord, car ce n'est que celle du salaire, de la boutique et 
de la banque, seule conquête féconde pourtant, car c'est elle 
qui en éliminant le concurrent, fait la place nette pour la 
colonisation future. N'est-ce pas ainsi que jadis, à l'aube de 
rhistoire, le laboureur chinois, timidement d'abord, deman- 
dait au tartare nomade l'autorisation de cultiver un coin de 
la prairie ? Puis, peu à peu les cultures gagnaient sur la 
steppe, les fermes se construisaient, et ^uand elles étaient 
assez nombreuses, le Fils du Ciel prenait possession du sol, 
tandis que les anciens maîtres de la contrée reculaient vers 
le désert... 



L'art 
sous la Dynastie Mandchoue. 

L'art chinois de l'époque mandchoue suivit fidèlement 
l'évolution commencée sous les Ming. Les empereurs mand- 
chous apportèrent tous leurs soins à assurer cette conti- 
nuité. Leurs tombes, près de Pékin, furent conçues dans la 
tradition des tombes des Ming (i). Même groupement de 
pagodes et de portiques, mêmes avenues de lions stylisés, 
d'éléphants massifs et d'animaux symboliques. Réunis dans 
la mort, sur cette vieille terre chinoise qui a a^imilé tant de 
races, Ming et Mandchous s'apparentent étrangement. Ce ne 
sont plus que deux dynasties fraternelles, deux des innom- 

(1) Cf. Fonssagrives, St-ling, Elude sur les tombeaux de la Dynastie des 
Tsing, Paris, 1907. 



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HISTOIBE DE l'aSIE 32.5 

brables dynasties qui, depuis les jours fabuleux des Tchéou, 
se sont relayées dans l'œuvre de la civilisation millénaire... 
C'est par les productions de l'époque mandchoue que l'art 
chinois a été connu et apprécié en Europe. La céramique de 
Kan^ Hi et de Kien Loung, notamment, est devenue clas- 
sique dans nos collections. Admirablement représentée au 
Louvre par la Collection Grandidier, elle a longtemps passé 
pour le grand art national de l'Extrême-Orient. 

VEpoque Rang Hi marque l'apogée de la céramique chi- 
noise. <( C'est, dit M. Paléologue, la belle époque de la por- 
celaine. Les procédés se sont perfectionnés, les ressources 
des céramistes et des peintres sont plus riches, les formes 
plus heureuses et mieux pondérées, la composition plus 
savante et plus variée. Les colorations ont une harmonie 
douce et une puissance d'éclat que les pièces anciennes ont 
rarement réalisées. )> A l'avènement de Kang Hi, tout, depuis 
longtemps, semblait dit en céramique. La coloration des 
porcelaines avait, sous les Ming, évolué du violet au blanc 
et du bleu au rouge, pour aboutir au vert sombre de l'épo- 
que Tching Hoa. Il pai'aissait difficile de sortir de l'imitation 
du passé. Les potiers de l'époque Kang Hi trouvèrent cepen- 
dant des colorations nouvelles. Leur nuance dominante fut 
un vert lumineux et profond, le vert translucide, aux reflets 
irisés, qui est, à lui seul, une fête des yetix. Hs inventèrent 
aussi, comme nuance secondaire, un blanc plus franc et 
moins laiteux que celui des Ming. 

La décoration des vases de l'époque Kang Hi est plus 
savante que celle des œuvrer Ming. Le dessin augmente de 
finesse et de légèreté. La touche en est plus aristocratique 
et l'on comprend l'admiration qu'ils excitèrent à Versailles. 
Chose curieuse : Alors que la peinture elle-même tombait 
en décadence, la décoration picturale de la poterie attei- 
gnit son apogée. Toifô les arts semblaient ne plus vivre que 
pour cet art de la céramique qui les absorbait tous au point 
de paraître la synthèse de tous les autres. Aussi bien un 
vase de l'époque Kang Hi est-il un tout harmonieux dont la 
beauté parfaite a exigé parfois le labeur d'une vie entière. 

Quant à la forme et aux modèles ornementaux des va^es» 



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326 L\ CeiNB AUX TEMPS MODEBNES 

ils varient à Vinfini, suivant le caprice des M^ènes ou la fan- 
taisie ailée des artistes. Nous ne pouvons que renvoyer ici 
iiu\ nombreux spécimens de la CcJllection Grandidier : vases 
quadrangulaires à col court, vases en fo^e de balusire 
arrondi, vases à vin avec anse et goulot imitant la vannerie, 
vases cylindriques, flacons de parfums en forme d'amande, 
décors chimériques ou champêtres, chinoiis ou persans. 
décors de branches, de fruits, d*oiscaux, de fleurs et de 
papillons, ou tel décor de paysage en miniature, avec un 
saule en bleu de cobalt se dressant au milieu des vapeurs 
pourpres du soir. L*art grec seul a connu une telle variété 
d'inspiration, une pareille richesse de thèmes 

Dans la porcelaine de V Epoque Kien Loung^ le vert trans- 
lucide cède la place à un«iécor nouveau, d'un rose lumineux. 
Ce rose tendre est la marque du Louis XV et du Louis XVI 
chinois. A. ce ton dominant s'associent comme tcHis secon- 
daires le carmin, le blanc crème et divers produits du 
chlorure d'or. L'association de ces nuances raffine encore 
sur les procédés du xvu*' siècle. Ce ne sont que gammes de 
teintes douces et harmonies délicates qui rappellent la fraî- 
cheur de tons de l'aquarelle. Nofre xviii** siècle n'a rien pro- 
duit de plus exquis. 

Que l'on ne s'y trompe pas, cependant. Cet art de salon 
est du très grand art. La suprême élégance des vases Kicu 
Loung ne leur enlève ni la puissance de la forme, ni la ma- 
^ie des tons. Voyez à la Collection Grandidier les princi- 
paux types de celte époque : flambés couleur aubergine, 
foie de mulet ou poumon de cheval dont les mots. no sau- 
raient rendre la richesse de couleur, la poésie vibrante et 
mâle ; vases c^todon ou coquille d'œuf d'une légèreté im- 
matérielle ; vases bursaires à fond rouge de cuivre ; bob 
hémisphériques à fond rouge de fer, rose corail, carmin ou 
amai^anthe, décorés de médaillons ou d'arabesques, de bam- 
bous ou de pivoines, de petits nuages en tchi^ de papillons 
et d'oiseaux, de belles dames et de mandarins. C'est le même 
monde, chimérique et merveilleux, qu'on voit aux éventails, 
aux paravents et aux laques de cette époque. La scène du 
décor est souvent empruntée à quelque poésie des vieux 



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HISTOIRE DE l'aSIE 827 

maîtres, à Wan Tchang-hing ou à Li Taï-pé.. Elle se déroule 
dans des paysages vaporeux où les tons sont légers et dia- 
phanes, les formas sveltes et fragiles, — paysages un peu 
conventionnels, mais de cette convention charmante qui est 
celle de la Comédie italienne, du Carnaval de Venise et du 
divin Watteau. Toutes les combinaisons de la forme, tous les 
agréments de la matière et du décor, toutes les séductions de 
la couleur sont réunis pour donner à chacun de ces vases 
la valeur intrinsèque d'un beau poème. 

La littérature de Tâge Kien Loung est en étroite connexion 
avec Tart de la m^mc époque. La poésie comme la peinture 
semble se borner à des motifs de paravent ou de potiches. Il 
est vrai qu'en ce genre, elle aboutit à de petits chefs-d'œu- 
vre. On peut en juger par le poème de Kien Loung lui-même 
en Vhonneur du thé ou par les ouvrages de son contem- 
porain, le poète Yuan Tseù-tsaï (1716-1797) (i). 

La Chine ancienne allait mourir. Ses céramistes et ses 
laqueurs qui avaient les derniers conservé la tradition du 
grand art médiéval, allaient, en travaillant pour l'expor- 
tation, tomber dans la vulgarité. L'industrialisation de la 
technique devait, dans cet art délicat comme ailleurs, tuer 
l'âme du passé. Mais, comme la vieille France, avant de mou^ 
rir, produisit l'art de Louis XVI et des derniers Trianons, la 
société d'Extreme-Orienl, vieille de trente siècles, ne dispa- 
rut pas sans avoir exhalé ce parfum suprême : l'art de Kang 
Hi et de Kien Loung. 



(1) Cf. Imbault-Huart, Un poêle Chinois du xvui« siècle, Yuan-Tseu- 
Tsaî, Changhaï, 1884. 



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ELEMENTS DE BIBLIOGRAPHIE DU CHAPITRE IV 



Mailla, Histoire générale de la Chine ^ tomes X et XI, P. 1779-1780. 

— D. Boulger, History of China, Londres 1898. — H. Cordicr, 
Histoire générale de la ChinCy t. III, P. 1920. — Kienloung, 
trad. Delamarre, Histoire de la dynastie des Ming^ P. 1865. — 
Brelschneider, Hech^rches archéologiques et historiques sur 
Pékin, P. 1879. — Mgr Favier, Pékin, P. 1900. — Hue, Le 
Christianisme en Chine, t. II, III et IV, P. 1858. — Howorth, 
History of the Mongols, t. I. L. 1876. — M. Courant, L'Asie 
Centrale aux xvm et xvin« siècles, Lyon 1912. — G. Cahen, 
Histoire des relations de la Chine avec la Russie sotis Pierre 
le Grand, P. 1911. — Imbault Huart, Vile de Formose, P. 
1878. — Dévéria, Histoire des relations de la Chine avec 
l'Annam-Vietnam, P. 1880. — Specht, Article Tibet, Grande 
Encyclopédie. — Schlagintweit, Le Bouddhisme au Tibet, tra- 
duction Milloué, P. 1881. — Waddel, The Buddhism of Tibet 
or Lamaism, L. 1895. — De Milloué, Le paradis des moines, 
Bod'Youl ou Tibet, P. 1906. — Rockhill, The land of the lamas, 
L. 1892. — Dutreuil de Rhins, L'Asie Centrale, Tibet et régions 
limitrophes, P. 1889. — Dutreil de Rhins, Mission scientifique 
dans la Haute-Asie, Turkestan et Tibet, P. 1897-1898 — Gre- 
nard. Le Tibet, P. 190i — Hartmann, Chinesisch Turkestan, 
Halle 1908 — Graham Sandberg, Tibet and the Tibetans, L, 
1906. Dobry de Thiersant, Le Mahométisme en Chine, P. 1878. 

— E. Driault, La QiicstUm d'Extrême-Orient, P. 1908. — H. 
Cordier, Histoire des relations de la Chine a^ec les puissances 
occidentales, P. 1901-1902. — M. Courant, En Chine ; mœurs 
et institutions ; hommes et faits, P. 1901. — F. Farjenel, Le 
peuple chinois, P. 190i. — G. Maspéro, La Chine, P. 1918. — 
E. Hovelaque, La Chine, P. 1920. — Grandidier, Tji Céramique 
chinoise, P. 1894. — O. du Sartel, La porcelaine de Chine, P. 
s. d. — H. Rivière, La Céramique dans Vart d'Extrême-Orient, . 
P. 1921. — D'Ardenne de Tizac, Les étoffes de la Chine, P. 
1921. — H. A. Giles, History of chincse lite rature,* h. 1901. — - 
W. Grubc, Geschichte der chinesischcn Litteraiur, Leipzig 
1902. — CSoulié, Essai sur la littérature chinoise, P. 1912. — 

'Otto Hauser, Die chinesische Dichtung, R. 1909. — Imbault 
Huart, La poésie chinoise du XIV^ au X/X" siècle, P. 1886. 



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CHAPITRE V 

LE JAPON 

§ i. — LA TERRE DES DIEUX 



L'Archipel Japonais 

Ob pouarrait appliquer au Japon les propres expressions 
dont se sert M. Laylsse pour caractériser la Grèce (i) : Le 
.l2q)on reeueiUit les bénéfices de V expérience acquise par Ica 
l>eupleâ du Hoang-ho, du Yang-tsé, de Tlndus et du Gange. 
Ce pays qui reçoit la mer dans les plis et les replis de son 
rivage^ cet arcMpel montagneux et découpé> c'est, en d^it 
des apparences tectoniques, la massive Asie réfléchie eÈ con- 
densée comme dans un miroir. Les ramifieaticms des Arcs 
Malais et du Continent Sino-Sîbérien de l'Angara, s'y rejoi- 
gnent en un système d'îles \'x>lca0iques délieatemeat arti- 
culées. En face du continent amorphe et compact, c'est un 
niorceaw d'Asie, mais un morceau d'Asie entièrement diffé- 
reacié- L'influence dominante <fc la mer y a donné nais- 
sance à des conditions historiques toutes particulières. L'inr 
.'i'ularité japonaise a créé l'iadividualisme nippon — , activité 

tl} La¥issc„ Vue générale sur Vlûsiodre de L'Euro^^ p. 3. — €<;»inme 
r»uvrages d'enserabl-c sur le Japon, consulter : Melchnikoff, L'Empire ja- 
ponais, p. 1882^. — Murray, Japan, Londres^ 1894. — Brinkley, Japon and 
ruina, Lon4pes 1903-1904. — Nachod, Gcs^i&thte von Japon, i. I, 1906. — 
La Mazelière, Le Japon, histoire et civilisation, P. 1907 (Pion, éd.). — 
Murdoch et Yamagata, Histonj o/ Japan, t. l (jus(}u*en 1542), Yokohama 
1010; l. n (1542^1661), Kobé 1903. -^ Lafcaëio. Hcarn, Le Jupoii, trad. 
Marc Logé, 1914. — F. Challayc, Le Japon illustré, P. 1914. — Papinot, 
Dictionnaire di'histoire et de géographie du Japon, Tokjro, 1906. 



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332 LE JAPON 

libre, goût de llnitiative, mélange heureux de ténacité et de 
eoupleisse, sentiment de la personnalité et de rhonneur.Tran- 
chant sur la passivité asiatique, le Japon est de tempérament 
offensif. 

Comme la Grèce avait élaboré en formules neuves les élé- 
ments égyptiens, assyriens et phéniciens qu'elle avait reçus 
dans les replis de ses côtes, le Japon fut le creuset où vinrent 
se fondre sous une discipline nouvelle les traditions sino- 
iiidiennes, gréco-bouddhiques et persanes. Placé en marge 
de VAsie, il en résuma Thistoire. Dans le miroir de sa Mer 
Intérieure, il refléta les civilisations qui lui faisaient face, 
tout d'abord la vieille Chine avec sa culture raffinée, puis, 
se profilant derrière elle, TAltaï mongol et sa force guer- 
rière, rinsulinde et ses thalassocraties aventureuses, Tlnde 
bouddhique, son rêve de beauté morale, sa douceur et son 
mystère. La civilisation nipponne fut la synthèse de toutes 
ces civilisations, mais ce fut une synthèse originale. Placé 
assez près du continent pour en recevoir les influences, le 
Japon se trouva défendu pçir son insularité contre ^ne péné- 
tration trop complète. D'autre part, les terres japonaises, 
développées tout en longueur, du Kamchatka à Formose, 
auraient pu présenter des écarts climatériques exagérés. La 
mer tempéra ces écarts, fondit tous les contrastes et permit 
à Tactivité humaine de se développer harmonieusement sans 
^tre écrasée par les excès de la nature. 

Comme l'histoire grecque, l'histoire japonaise fut domi- 
née par cette influence de la mer. Au Japon, comme en 
Grèce le navigateur passe, sans quitter de vue le rivage, 
de l'une à l'autre des îles rocheuses égrenées en chapelet. 
Même architecture volcanique, recevant la mer au plus 
profond de ses déchirures ; même panorama de côtes boi- 
sées, de baies, de criques et de mers intérieures ; même 
découpage d'isthmes et de bras de mer ; même subdivision 
en minuscules vallées qui sont autant de compartiments 
ouverts sur la mer et vivant de leur vie propre ; même grâce 
mesurée du paysage ; et comme fond du décor, sur le ciel 
bleu, la cime neigeuse de l'Olympe ou du Fouji-yama. 

Au Japon comme en Grèc^, le ce sourire de la nature » et 



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HISTOIRE DE L'aSIE 33*5 

sa modération exercèrent une influence décisive sur la tour- 
nure d'esprit des habitants. Le charme léger du monde 
extérieur a fait qu'artistes hellènes et artistes nippons n'ont 
jamais pris trop au tragique l'univers et la vie. Les plus som- 
bres mythes de l'antique Orient n'ont pu altérer la sérénité 
grecque : une pointe de bonhomie amusée accompagne tou- 
jours les légendes olympiennes. De même, les artistes et les 
poètes nippons n'ont jamais oublié qu'on peut sourire à 
demi des divinités chinoises ou indiennes, à condition de 
conserver là pureté du coeur. Le Japonais est malicieux 
comme un personnage de Lucien. Ni l'un ni l'autre ne perd 
son sang-froid et n'abdique sa personnalité en présence de 
la nature. La nature, le Nippon comme l'Hellène l'aborde 
par ses côtés accessibles ; il l'harmonise et l'humanise. 
Comme l'Hellène, il effleure les grands problèmes, les 
ramène à sa portée, — un morceau d'une éclatante poésie, 
une conversation délicieuse, — et passe. Bien que disciple 
des Chinois, on ne trouve chez lui ni le génie métaphysique 
d'un Tchou Ili, ni le prodigieux romantisme d un Li Taï-pé 
ou d'un Lî Long-mien. Le domaine du Nippon comme celui 
de l'Athénien, c'est la fantaisie dans les limites du goût. 
Un netzké révèle la même vision des choses qu'une Tana- 
gra. Mais cette fantaisie ailée n'empêche nullement le 
sérieux de la vie. Sans trop se faire d'illusion sur la vérité 
des légendes traditionnelles. Grecs et Japonais en goûtent 
délicieusement le charme ancien et révèrent en elles les sou- 
tiens de la patrie. Comme l'Athénien du v® siècle, le Nippoti 
est à la fois le plus irrévérencieux et le plus pieux des 
hommes. 

Que de ressemblances encore 1 Autant que l'Hellène de la 
belle époque, le Japonais admire l'héroïsme réfléchi, l'indi- 
vidualité librement sacrifiée aux intérêts de la petite ou de 
la grande patrie. Il a, comme lui, le sentiment de la dignité 
humaine, de l'honneur personnel et la notion des Lois non 
écrites. Comme lui, il sait se dévouer en souriant. Il n'y a 
qu'un Japonais qui apporte dans ses derniers instants la me- 
sure et le tact de Socrate. Ce n'est pas un esclave, à la ma- 
nière de l'Asiatique. Sa force n'est pas celle d'une masse 



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334 LE JAPON 

mue du dehors. Elle porte une âme en elle : C'est la force do 
Marathon et de Salamine. L'héroïsme nippon reste d'ail- 
leurs voilé de ru«e diserte et de malice : En tout Japonais. 
un Ulysse sommeille. 

Aux deux extrémités du même continent, à d'énormes 
distances à travers le temps et l'espace, sur deux terres heu- 
reuses et bercées par la mer, deux peuples aimés des dieux 
ont fait pénétrer la raison, l'ordre et la lumière à trarers ks 
conceptions confuses de la pensée asiatique ; ils ont mon- 
nayé on métal clair ces richesses lourdes — , et le sourire 
d'Athèna s'est levé sur le pays d'Aniatérasou (i). 



Les races du Japon, 
Le Shintolsme. 

Avant l'arrivée des Japonais, les deux grandes îles d<' 
Hondo et de Yézo étaient habitées par les Aïnos, popu- 
lations inférieures, du groupe hyperboréen, qui n'ont été 
pour rien dans la civilisation de l'Archipel (2). Quant au 
peuple japonais lui-même, il est formé de deux déments. 
Vêlement mongol et Vêlement malais. Les Mongols, qui 
vinrent du continent par la Corée, s'établirent sur les côtes 
méridionales de l'île de Hondo. Les Malais, venus de llnsu- 
linde par les Philippines, occupèrent les îles de Kiousiou et 
de Sikok. Par le premier de ces éléments ethniques, les 
Japonais se rattachent aux grandes nations guerrières de 
l'Asie, aux Mandchous et aux Bordjiguènes. Par le second, 
ils s'apparentent aux hardis marins de la Malaisie et de la 
Polynésie qui ont possédé durant des siècles la dominatioii 
du Pacifique depuis Madagascar jusqu'à l'île de Pâques. Du 
croisement des guerrière mongols avec les navigateurs ma- 
lais est sorti le peuple des samouraX. Aucun alliage ne pou- 
vait être plus heureux. Le sang malais donna aux Nippons 

(1) Sur le Japon ancien, voir Murdoch cl Yaniagala, Ilistory 0/ Japat:. 
Froni thc origins to the arriixtl of thc Portugese in 15i2, Yokohama, HMO 
(nombreuses cartes historiques). 

i?) Sur la préhisloire japonaise, consuiler : Munro, Prehisloric Japon, 
Yokohama 1908 et : Primitive culture of Japan, Yokohama 1906. 



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HISTOIRE DE L*ASIE 33f) 

une nerrosité, une vic^nce concentrée, inconnues des 
autres Mongols (i). Et la solidité du tempérament mongol 
assagit et disciplina les mobiles Malais (2). 

Ce qui unifia ces deux races, ce qui en fit un des peuples 
les plus homogènes que connaisse Thistoire, ce fut l'insu- 
larité nipponne. Tous, originaires de l'Altaï ou de la Sonde, 
ils furent conquis et assimilés par leur conquête. A en 
croire les vieilles légendes, ce furent les di^ix qui prési- 
dèrent à cette transformation. Comme « le saint Archipel », 
le Japon est, en effet, la Terre des dieux. Le sol même y est 
divin. C'est lui qui a formé la race, c'est lui qu'adore la reli- 
gion primitive du Japon, le Shintoïsme. Le Shintoïsme est 
proprement le culte de la terre natale. Les Kami que révèrent 
les Shintoïstes, ce sont, avec les ancêtres des clans, les déi- 
iés de la nature, celles des monts et des plaines, celles des 
saisons et des heures, celles qui chantent dans les roseaux et 
celles qui dansent sur la vague. Le$ grandes divinités du 
Shintoïsme sont, avec Amatérasou, la déesse solaire, de 
qui descend la dynastie impériale japcmaise, Tsouki-no- 
kami, par qui les clairs de lune argentent la mer d'Isée, 
Izanagi et Izanami, qui ont enfanté le sol de l'Archipel, et 
Sengen, la déesse du Fouji Yama, la fée qui fait fleurir les 
arbres. Comme les cultes helléniques, le Shintoïsme recher- 
che pour ses sanctuaires les sites les plus pittoresques. Son 
centre religieux, le Naigou de Yamada en Isé, s'élève dans 
un bois sacré d'une horreur romantique. On rencontre ses 
portiques sacrés, les torii, au centre des paysages célèbres, 
au bord des lacs, à l'extrémité des promontoires, en mon- 
tagne près d'une brusque échappée sur la mer, au détour 
d'une allée antique parmi les pins séculaires. 

Dans cette religion de la Terre noire, des arbres et des 
eaux, la liturgie atteint souvent une véritable grandeur : 

(1) a Ce qui distingue les Malais, c'est la fierté de leur humeur, leur 
politesse, leu- courage, leur esprit vindicatif et leur tempérament mili- 
taire 9 (La Mazelière). 

(2) Un troisième élément est i'élcmenl sino-coréen. Il provient des im- 
migrants coréens et chinois qui, à* partir du m* siècle de notre ère, vin- 
rent se axer à la Cour du Japon, et contr limèrent à la formation de la 
classe noble. 



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336 LE JAPON 

«Ecoutez, dit l'officiant. Je le déclare en présence des dieux 
souverains de la moisson. S'ib rendent prodigue d'épis la 
moisson tard mûrie que produiront la sueur de nos bras et 
la bouc de la rizière pressée entre nos cuisses, je leur offri- 
rai en prémices mille épis de riz et le saké contenu dans les 
amphores pansues rangées en ligne. » — Ne dirait-on pas 
un poème d'Hésiode ? 

Le Shinto&me est à la base de toute la culture japonaise. 
Le drame et le lyrisme japonais tirent leur origine des dan- 
ses religieuses et des chants liturgiques par lesquels les Shin- 
toïstes s'associaient à la vie et à la joie universelles (i)» Voici 
l'un de ces chants : ce La Terre est la mère dont toutes les 
créatures ont reçu l'être et la vie. Toutes aussi mêlent leur 
voix à l'hymne universel. Grands arbres et petites herbes, 
pierre, sable, le sol que nous foulons, les vents, les flots, 
toutes les choses, toutes, ont une âme divine. Le murmure 
des brises dans les bois au printemps, le bourdonnement de 
l'insecte dans les herbes humides de l'automne, autant de 
strophes du chant de la Terre. Soupirs de la brise, fracas du 
torrent, autant d'hymnes de vie dont tous doivent se ré- 
jouir. )) , 

Celte religion est à la fois très simple et très profonde. Elle 
se rapproche à bien des égards des cultes grecs, lilais clic 
nous semble d'une valeur esthétique supérieure. Elle est 
infiniment poétique ou plutôt elle n'est que poésie. « La na- 
ture, dit M. Révon, souriait aux Japonais. Ils ont souri à la 
nature. C'est le secret de leur vieille religion, de leur con- 
ception générale du monde et de leur état d'esprit fonda- 
mental. Tout de suite, ils sont allés confiants à cette bonne 
mère. Ils lui ont été reconnaissants de sa beapté. Ils l'ont 
admirée et ils l'ont aimée. Ib se voyaient environnés de 
splendeurs. Ils ont compris le charme secret des paysages, 
des saisons, des fleurs, et c'est dans ce spectacle divin qu'ils 
ont mis la plus grande fête de leurs âmes, t 'antique reli- 

(1) Les drames lyriques japonais ou Nô, sont d'origine religieuse, 
comme la Tragédie grecque. C'étaient primitivement des pantomimes sa- 
crées, accompagnées do danses et de musique. Au xiv* siècle, un dia- 
logue y fut ajouté. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 337 

gion shintoïste n'est que Texpression de ce natura- 
lisme (i). » 

Fondation de l'Empire Japonais. 

Les Annales Japonaises donnent comme premier souve- 
rain du Japon le légendaire Djimmou qui vivait vers Tan 
660 avant notre ère. 11 semble que ce Djinamou ait été le 
chef d*un clan malais venu de Kiousiou. Il s'établit dans l'île 
de Hondo, sur le Golfe d'Osaka, dans le pays qui porta 
depui^ le noin de Yamato. Cette région appartenait alors aux 
Aïnos. Djimmou remporta sur ces barbares une grande vic- 
toire qui consacra son pouvoir. Il fut proclamé empereui* 
par ses soldats sur le champ de bataille, dans la Plaine-aux- 
Chênes, près de Kyoto. 

Djimmou est considéré comme le fondateur de la dynas- 
tie impériale qui règne encore aujourd'hui sur le Japon, la 
Dynastie Solaire. Ses successeurs se maintinrent dans la 
partie méridionale de Tîle Hondo. Mais le domaine de ces 
empereurs primitifs était encore bien limité. Il ne comprit 
pendant longtemps que la région de Nara, de Kyoto et 
d'Osaka (2). Cet empire japonais archaïque n'était donc en 
réalité qu'une principauté du Yamato. Les îles méridionales, 
Kiousiou et Sikok, appartenaient à des clans autonomes (3), 
et toute la partie septentrionale de Hondo, à Test du Lac 
Biwa, restait au pouvoir des' Barbares Aïnos. Un dos descen- 
dants de Djimmou, l'empereur Keiko, qui régna de Tan 71 à 
Tan i3o de notre ère, doubla l'étendue de son domaine. Au 
Sud, il obtint le tribut des clans de l'île Kiousiou. Au 
Nord, il envoya son fils, le valeureux Yamato Také, faire la 
conquête du Hondo septentrional. Yamato Také, vainqueur 
des Aïnos près du golfe de Sourouga, au pied du Fouji 
Yama (4), conquit sur ces barbares toute la région qui 

(1) €f. M. Révon, Le Shintolsme, P. 1904-1907. 

(2) C'est la région appelée Gokinai, Le Gokinaï comprenait l-es provin- 
ces de Yamashiro (Kyoto), de Yamato (Nara», de Kawaehi (Osaka), d'Id- 
zoumi (Sakaï), et de Settsou (Kobe). 

(3) Les clans des Koumasos. 

(4) C'est la région appelée le Tokaîdo. Elle s'étendait de la Baie 

LES EMPIRES MONGOLS. 22 



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338 LE JAPON 

s'étend autour do la baîe de Tokyo et qu'aiTosent la Sou- 
mida et la Torie (i). Les Aïnos reculèrent de plus en plus 
\ors le Nord, remplacés à mesure par des colons japonais. 
Ils finirent par abandonner complètement le sol de l'île 
de Hondo et se retirèrent dans Tîle de Yézo, qui, par sa lati- 
tude et son climat, est presque étrangère au Japon. 

Au oonunenccment du in^ siècle de notre ère, rhégémoDie 
d^'s clans japonais échappa queique temps aux princes du 
Yaniato (Hondo) et passa aux clans de Kiousiou. Une prin- 
cesse de Kiousiou, rimpératrice Djingo (ou Zingo) (201- 
:^6cy}y se rendit célèbre en entreprenant la conquête de la 
Coi-ée (%), Une partie de la péninsule coréehnc fut souinis'i 
1 1 cotte expédition servit par la suite à légitimer les reven- 
dications de la Cour japonaise sur le continent. 

Après la mort de Djingo, l'empire revînt des clans de 
Kiousiou aux clans solaires du Yamato, qui, celte tok, 
ne le laissèrent' plus échapper. Mais il fallut encore plusieurs 
siècles avant que le pays fût unifié. Cette grande œuvre ne 
fut vraiment accomplie que vers Tan 52o de notre ère, lors- 
qu'un prince du Yamato, l'empereur Keïtaï, eut soumis les 
habitants de Kiousiou. 

Introduction 
du Bouddhisme au Japon. 

Pour achever l'unil^» japonaise, il fallait encore consti- 
tuer dans larchipel un Etat organisé avec une Cour poli- 

dOwari au Golfe de Sourouga el comprenait les provinces d'Owari (N.i- 
goya), do Mikawa (Okasaki^ de Totomi (Hamamatsou), de SouroufA 
fShidzouka), de Kaï (Kofou) et d'KJ^iou (Sliimoda). 

(1) Cest kl région appelée* J<* Kouanto. Elle comprenait les province? (i<' 
Sagami (KaniaUoura;. de Mousashi (Yédo ou Tokio). d'Awa, de Kazous;» 
(Kourouni), de Shimosa (Sakoura), de Hitachi (Mito), de Shiinodzouk<* 
(Nikko) et de Kodzoukc (Takasaki). 

i2) Il y eiil ^<Mi.s l'jii'îjo. ttoi.-i e\[>éd lions japonaises en Corée, en 201i, 
233 el 249. La Corée elail divistVe en trois royaume- : le Koraï, au "aord- 
ouesl, le Pekiché, au sud-ouest, le Sinra, au sud-esl. Ces deux derniers 
royaumes devinrent va-^aiix des Japonais. Les Japonais firent de nou- 
velles expédition*^ au Sinra en 287, 346, 408, 431, 440 et 452. (Cf. Mau- 
rice Courant, La Corvr /«x/z/tm lv siècle, Toung-pao, volume IX, 1896. 
page 9). 



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HISTOIBE DE L*ASIE 33g 

cée, des insUlutions administraUves, tout l'appareil de^ 
grandes monarchies du continent. Dans ce but, le* 
empereujDB du Yamato introduisirent la civilisation 
chinoise. Lempereur Kimmeï (54o-57o) accueillit, à côté 
du ShintoïJsnie national, les deux religions de la Chine, le 
Confucianisme et le Bouddhisme, Le confucianisme ren- 
força le pouvoir impérial. Le bouddhisme arracha le 
Japon à ison isolement. En 55îî, Kimmeï reçu avec de 
grands honneurs des missionnaires bouddhistes envoyée par 
un roi de Corée. Il autorisa solennelleaiient Texercice de 
leur culte. 

Cependant la grande religion indienne ne s'imposa pas 
sans lutte. Sous le règne de Tempereur Bitatsou (572-585;, 
les clans militaires entreprirent de la faire disparaître. Ils 
incendièrent le temple que les bouddhistes venaient d'éle- 
ver à Osaka, et mirent les missionnaires en fuite. Mais 
l'Eglise bouddhique prouva des défenseurs dans d'autres 
clans qui s'étaient ralliés au régime civil et à la monarchie 
administrative. 

Le principal de ces clans était celui des S6ga qui voyait 
dans le bouddhisme un allié naturel contre les chefs mili- 
taires. Le chef des Sôga, Soga no Mmako, fît proclamer 
empereur un prince dévoué aux Bouddhistes, le tenno 
Sujun (588). Morya, le chef des clans militaires, appela ses 
partisans à la révolte, mais il fut vaincu et tué par Soga no 
Mmako a là bataille de Kisouri. Le Bouddhisme et le parti 
chinois triomphèrent si complètement que l'empereur qui 
ne paraissait plus assez zélé pour leur cause, fut déposé. Le 
pouvoir passa au prince Shotokou Taishî, bouddhiste fer- 
vent qui a été appelé le Constantin japonais, et dont 
l'Eglise japonaise a fait un saint (593-6*1). Ce prince 
marqua son siècle d'une profonde empreinte. Ce fut le véri- 
table ci^teur de l'empire administr^aitif, coiotruit sur le 
modèle de l'empire chinois. Il fit reconnaître le Bouddhisme 
comme religion officielle du Japon, établit des relations 
suivies avec la Corée, la Chine et l'Inde, et favorisa de tout 
son pouvoir l'introduction de la littérature chinoise et de 
l'art simvindion. C'est sous son inspiration que furent 



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34o LE JAPON 

sculptées dans l'archipel les premières statues boud- 
dhiques (i). 

Le clan des Sôga et ses clients qui avaient assuré le 
triomphe du Bouddhisme, entendaient s*en servir comme 
d'un moyen de gouvernement. Un prince du sang, Nakanoé, 
résolut de mettre un terme à leur toute-puissance. En 645, 
il se débarrassa d'eux^ par un massacre général. Comme 
régent ou comme empereur (sous le nom de Tendji Tennô), 
Nakanoé gouverna le Japon de 645 à 670. 11 fut remplacé 
sur le trône par son frère, l'empereur Temmou, qui conti- 
nua son œuvre (673-686). 

L'époque de Nakanoé et de l'empereur Temmou fut mar- 
quée par un nouveau courant d'influences chinoises et 
bouddhiques. L'adoption par les Japonais de la civilisation 
chinoise s'accomplit avec la même souplesse que plus tard 
l'adoption de la civilisation européehne. Les idées, les reli- 
gions et la littérature chinoises furent introduites en bloc. 
Mais en les acceptant, Ir peuple japonais sut rester lui- 
même. Il sut ménager les transitions entre ses anciennes et 
SOS nouvelles croyances, et naturaliser les doctrines étran- 
gères. Comme les apôtres chrétiens avaient, en Occident, 
baptisé les vieilles dévotions gallo-romaines, les mission- 
naires bouddhistes bénirent, au Japon, les sanctuaires shin- 
toïstes, (c Le Mont Hieizan (2) était vénéré par le peuple 
comme un sanctuaire national. L'empereur Temmou fit don 
de cette localité à une confrérie bouddhique et inaugura 
ainsi le système de fusion entre le^ deux cultes, qui coopéra 
efficacement à la propagande de la religion de Çakyamouni 

(1) Sholokou Taishi passe même pour avoir été un des premiers artistes 
du Japon. Il fil construire en 593 le Kondo ou Temple d'Or à Horioudji 
près de Nara, le plus ancien monument bouddhique du Japon. Comme 
sculpteur, on lui attribue la belle Nyoirin Kwannon, statue de bois con- 
servée au Temple des religieuses Shougoudji à Nara (Fenellosa, op. cit.^ 
planclMJ IX). Une des plus anciennes peintures japonaises, exécutée 
vers 673-686, représente Shotokou Taishi entouré de deux serviteurs. Le 
jeune prince porte un bonnet de soie laquée, une robe plissée à larges 
manches ; il est armé d'une grande épée à la poignée richement ciselée. 
Son regard est modeste, inl^ligent et franc ; sa physionomie pleine de 
finesse et d'une aristocratique éléarance. {Collection de la Maison Impé- 
riale du Japon), 

C?) Entre Kyoto et le lac Biwa. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 34 1 

parmi ses sujets » (i). Pour obtenir droit de cité, le boud- 
dhieme se prêta d'ailleurs à une curieuse adaptation locale. 
Il accepta les principaux dogmes du Shintoïsme — , la divi- 
nité de l'Empereur, le culte des ancêtres, les déités du sol et 
les fées des eaux. Les divinités bouddhiques elles-mêmes 
prirent au Japon un caractère national. C'est ainsi qu'Ava- 
lokiteçvara, la Miséricorde divine (la Kouan-yin chinoise), 
devenue sous le nom de Kwannon la protectrice de TArchi- 
pel, rivalisa de popularité avec Amatérasou, la grande déesse 
indigène (2). 

Les Bouddhistes surent laisser de côté la partie négative 
de leur croyance, pour insister sur ses côtés populaires. Leur 
propagande porta sur le culte de Kwannon la miséricor- 
dieuse, d*Amida le compatissant, du bon Jizo sauveur de 
lenfance, et surtout sur la doctrine des Paradis de Pureté 
OU' Paradis d*Occident, qui offrait à la religiosité des foules, 
comme au mysticisme des âmes les plus hautes, un aliment 
inépuisable. Sous Tinfluence de ces doctrines, les sectes 
mystiques se multiplièrent. Une. des plus actives fut la Secte 
Tendaï, « très large extension du système du Mahayana, 
dont elle tentait de concilier les doctrines les plus extrêmes, 
en déclarant que tout homme, par ses mérites, pouvait deve- 
nir Bouddha ». Celte secte fut apportée de Chine par un 
moine japonais, Dengio Daishi (767-822), dont M. Anésaki 
compare la carrière à celle de saint Bernard (3) et qui était 
allé parfaire ses études dans l'Empire Tang (8o4). Dengio 
Daishi, à son retour au Japon, fît approuver sa doctrine par 
l'Empereur Kammou. Il construisit en 788 sa première 
église, Enriakoudji, sur le Mont Hieizan, entre Kyoto et le 
Lac Bîwa. La secte Tendaï fut officiellement constituée au 
Japon à partir de 8o5. Elle contribua grandement à répan- 
dre le culte d*Amida et des Paradis de Pureté. 

(1) Metchnikoff, L'Empire Japonais, p. 361. Cf. R. Fujishima, Le Boud- 
dhisme japonais, P. 1889. 

(2) Avec leurs propres divinités, les Bouddhistes introduisirent au Ja- 
pon celles du Brahmanisme ; Brahma (en japonais Bonten), Agni (Katen), 
Siva (Ishana), Indra (Taishakou), Yama (Emma), Souriya (Nilten), le 
Sôma (Gatten), Varouna (Suiten), Prithiwi (Jilen), Sarasvali (Benten), etc. 

(3) Anésaki, Quelques pages de VHistoire religieuse du Japon, p. 33. 



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Z^2 LE JAPON 

Non moins importante fut la secte Shingon, qui propa- 
gea la croyunce à TAdi-Bouddha et les doctrines Tantriques, 
importées de l'Inde en Chine au viii® giècle. Elle fui intro- 
duite au Japon par le grand «aint Kobo Daishi (774-834)- 
Ordonné prêtre en 798, Kobo Daishi se rendit en Chine en 
8o4 pour y étudier le Mahayana. Il revint en 806 et «e con- 
sacra à la prédication du bouddhisme tantrique, «n cher- 
chant à y englober le vieux shintoïsme national : il déclara 
qu'Amatérdôou et les autres divinités du Shinto étaient 
des incarnations du Bouddha. Il devint en 810 abbé du 
temple Todji à Kyoto et fonda en 816, dans lee montagnes 
du Yamato, le célèbre monastère du Koyasan dont le terrain 
lui fut donné par l'Empereur Soga, et qui devait, par la 
^uite, abriter jusqu'à 80.000 moines. C'est au Koyasan qpio 
Kobo Daishi mourut en 834, api^ès une vie toute d'ascétisme 
et de miracles. C'est là qu'il repose encore, attendant que 
Maitréya, le Bouddha des temps futurs, vienne l'appeler (i). 

Le Shintoïsme avait développé dans Tàme nipponne le 
eulte du sol natal, l'amour des sites et des paysages oîi 
avaient vécu les Aïeux Le bouddhisme ajouta à ce sentiment 
de la nature son universelle pitié, son indéfinissable dou- 
ceur triste. Il apprît aux Japonais que tout est éphémère, que 
cette merveilleuse nature japonaise, elle aus$i, passera. « Le 
matin, écrit un moine du xn** siècle, nous regardons la 
lumièi-e. Le soir, nous sommes partis pour la demeure où 
on reste longtemps. Notre destinée rappelle l'écume de la 
mer. Où allons-nous ? Dans ce monde où rien n'est réalité, 
y a-t-il des choses qui puissent vraiment nous causer de la 
joie ou de la peine ? Parfois la rosée s'évapore et la Ileur est 
tuée par les premiers éclats du jour. Parfois, au contraire, 
la rosée survit à la fleur, mais pour quelques heures seu- 
le nient. Longtemps avant le soir la rosée a disparu... »» 

La rêverie bouddhique atténua ce que le caractère japo- 
nais avait de violent et de heurté. Elle en adoucit les con- 
tours d'une légère buée de mélancolie. La Force Japonaise 
resta intacte. Mais le renoncement indien, la doctrine de la 

(I) Cf. Anésaki, Quelques pages de illistcnre religieuse du Japon, 40^7. 



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HISTOIRE DE l'asie 343 

grande miséricorde la tempérèrent, FennoblireTit ot en cor- 
rigèrent les excès. 

Gouvernement des Foujiwara. 

Sous l'influence de la civilisation chinoise, les institutions 
japonaises se transformèrent entièrement. Au gouvernement 
militaire et patriarcal de Tépoque archaïque, fit place un 
gouvernement administratif et centralisé, calqué sur celui 
de l'Empire Tang. Jusque-là le Japon ne possédait pas de 
capitale ; les diverses villes du Yamato se disputaient FhQn- 
neur d'héberger l'Empereur, une tradition voulant qu'à 
chaque nouveau règne, la Cour choisît une nouvelle rési- 
dence. A l'exemple des Fils du Ciel, les souverains japo- 
nais voulurent avoir une résidence fixe : Leur choix se porta 
sur une des cités les plus pittoresques du Yamato, sur Afara 
qui resta capitale de 710 à 784. 

Cependanl rétablissement d'une Cour et d'une adminis- 
tration de type chinois ne fut pas sans inconvénient pour la 
dynastie impériale elle-mema Toujours à l'exemple des Em- 
pereurs de Chine, les souverains japonais ne tardèrent pas 
à devenir prisonniers de la vie de Cour et de la hiérarchie 
administrative. Enfermés dans leur palais inabordable et 
sacré, le Gosho (ou Goshyo), ils se déchargèrent de plus en 
plus sur leur entourage des affaires db l'Etat, pour se consacrer 
uniquement à leur rôle religieux et à leur mission civili- 
satrice. Une puissante famille seigneuriale, celle des Fou- 
jiwara, pix>lîta de leur effacement pour s'emparer sous leur 
nom de tout le pouvoir effectif, comme le faisaient en Gaule, 
à la même époque, les maires du palais qui gouvernaient 
sous le nom de la dynastie mérovingienne. Un souverain 
énergique, l'Empereur Shomou Tenno {^'\^-JliS), essaya de 
s'affranchir de la tutelle des Foujiwara en s'appuyant sur 
une autre famille seigneuriale, celle des Tachibana. Ce fut 
la première de ces tentatives de restauration impériale qui 
se succédèrent depuis lors périodiquement, de Shomou à 
Go Toba, de Go Daigo à Moutsouhito. Mais les Foujiwara 
ne se laissèrent pas congédier. Ils forcirent Shomou à abdi- 



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344 LE JAPON 

quer et le remplacèrent par sa fille, plus docile à leurs des- 
seins (749). Leur chef, Nakamaro, devint le vrai maître de 
l'Empire. Il dompta une nouvelle révolte des Tachibana, 
mais finit par succomber dans une troisième guerre civile el 
fut mis à mort (765). En 770, les Foujiwara reprirent le 
pouvoir et le conservèrent presque sans interruption, malgré 
les attaques des Tachibana, durant tout le ix* siècle. A la fin 
du IX* siècle, un dernier Empereur énergique, Ouda Tenno 
(S88-897), essaya, avec l'aide de son conseiller Michidzane, 
de chasser les Foujiwara et de rétablir le pouvoir absolu. Mais 
les Foujiwara réprimèrent brutalement cette tentative. Ils 
enfermèrent l'Empereur dans un couvent (897) et exilèrent 
Michidzane dans une île où il composa les plus belles poé- 
sies du monde et mourut de misère. Dès lors, l'autorité des 
Foujiwara ne fut plus contestée. Ils se firent donner la 
charge de kambakou ou maire du palais héréditaire, qui 
fit d'eux les seconds personnages de l'Empire et les déposi- 
taires du pouvoir impérial. Leur dynastie, établie aux côté^ 
de la dynastie impériale, fit désormais officiellement partie 
de la constitution japonaise. 

Les Empereurs absolus du vni** siècle avaient eu pour rési- 
dence Nara la ville sainte du Yamato (710-784). Au nouveau 
régime, il convenait d'avoir une nouvelle capitale : ce rôle 
échut à Kyoto y où l'Empereur Kammou transporta sa Cour 
en 784 et qui resta la résidence de ses successeurs jusqu'en 
1869. 

Le Japon e^t le pays de la continuité politique sous 
l'apparence d'incessantes révolutions. Tandis qu'en Gaule, 
à la même époque, les Maires du Palais de la maison Pépi- 
nidè allaient dépouiller leurs maîtres Mérovingiens, les 
Maires du Palais Foujiwara, au Japon, se contentèrent 
d'exercer la réalité du pouvoir sans jamais oser porter leurs 
prétentions jusqu'au trône. La dynastie impériale resta 
hors de cause, d'autant plus respectée même qu'elle se mê- 
lait moins aux affaires politiques. — Les Foujiwara, d'aiL 
leurs, n'eurent d'autre ambition que de se montrer les fidè- 
les continuateurs des Empereurs de Nara. A rexcmple de 
ces derniers, ils travaillèrent à introduire dans le paya la 



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r 



HISTOIRE DE l'aSIE 3^5 

civilisation chinoise, et, avec elle, le Bouddhisme et Tait 
indien. 

L'art japonais 

aux époques de Nara et de Heian. 

La sculpture. 

Le Bouddhisme fut Tagent qui introduisit au Japon les 
lettres et les arts de Tlnde et de la Chine, comme le Chris- 
tianisme, à la même époque, introduisait dans les pays du 
Nord de TEurope les arts et les lettres de la Grèce et de 
Rome. Les moines de Tendal ou de Shin.^pn jouèrent là-bas 
le même rôle qu'en Gaule, en Irlande et en Germanie, les 
grands Moines d'Occident, « l^es missionnaires qui prê- 
chaient la bonne nouvelle, ditM.de la Mazelière, enseignaient 
à défricher les landes, à drainer les marais, à planter les mû- 
riers et le thé. Les monastères furent d'abord des colonies 
agricoles. Avec le temps, ils se transformèrent en univer- 
sités. Pendant des siècles, le cloître seul forma les savants 
et les lettrés (i). » La sculpture et la peinture furent au nom- 
bre des œuvres pies enseignées aux novices. Les grands 
apôtres du vu' et du vin* siècles. Chinois venus prêcher le 
Bouddhisme au Japon ou Japonais qui étaient allés étudier 
en Chine, apportèn^.nt avec eux les arts du continent. Grâce 
à eux, le Japon fut la dernière et la plus précieuse conquête 
de Vart indo-grec. 

Les premières œuvres de la sculpture japonaise au vu* 
et au viïi* siècles, — reliquaires, châsses et tryptiques dans 
le style chinois de Long-men, groupes de terre peinte, de 
bois doré et de bronze doré, représentant les scènes de la 
Aie du Bouddha ou des sainte bouddhiques, — ont avec les 
sculptures gandhariennes d'incontestables affinités. Les 
Bouddhasi les Amida, les Kwannon et les divers Bosatsou, 
sont le plus souvent vêtus d'une ample robe aux plis régu- 
liers ; leurs mains bénissent ou portent les attributs mys- 
tiques du Mahayana : leurs yeux sont baissés ou à peine en- 

(1) La Mazelière, Le Japoriy I, 39i. 



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546 LE JAPON 

tr'ouverls. <( Leur visago, d*unc rondeur lisse et câline^ est 
éclairé par ce sourire mystérieux, par ce rayon d'ineffablo 
joie et de paix infinie dana lequel Fart bouddhique a su 
exprimer son plus haut idéal. Comment ne pas voir dans 
ces groupes une dernière transfoiiiiation des figures à\i 
Gandhara (i) ? » L'art gandharien, cc*.pendant, avait, avant 
d*aniver au Japon, traversé toute TAsie. Aussi retrouvc- 
t-on la trace de ses différentes étapes dans la statuaire de 
Nara et de Héïan. Tantôt Tinfluence hellénique rcraporit*, 
mconnaissable au traitement 'classique des draperies, à !a 
plénitude des formes, à la noblesse aryenne des physiono- 
mies. Tantôt c'est l'influence proprement indienne qui se 
ti^duit par certains détails du costume, des bracelets, des 
colliers, par le déhanchement prononcé du corps, par la 
mollesse des attitudes et la pixîciosilé des gestes. Tantôt c'est 
l'influence chinoise avec son élégance sèche, caractéristique 
du style de Long-men. Le plus souvent ces diverses 
influences sont étroitement associées dans les mêmes oeuvrer. 

Le célèbre groupe en bronze de (( Yakouslii Nyoraî », au 
Yakoushidji de Nara C&gô), est le type de ces œuvres com- 
posites : « La statue centrale, dit M. de Tressan, est d'un 
calme magnifique ; le ge^te du dieu, sobre et précis ; les dra- 
peries sont bien traitées. Ses acolytes, encore déhanchés, ont 
une certaine parenté indienne... Les plis des étoffes, moulant 
les jambes, prouvent la continuité des traditions indo-grec- 
ques. Mais tout le reste dans cette triade o^ nettement Tang, 
par exemple la tombée du bas de la robe... et les trois gran- 
des auréoles. — Très instinctive au point de vue des influen- 
ces étrangères est aussi l'étude du socle. La partie supérieure 
est ornée d'une fri«e où Ton distingue des pampres d'origine: 
gréco^bouddhique, passés dans l'art chinois» des oiseaux 
de paradis et des dragons. Au centre du panneau apparaît 
une curieuse image d'Atlante, combien défontivée depuis son 
expression dans l'art de la pivmière période indienne ! 
De chaque coté de cette ligure, les arcs à extrémité rele- 
vée sont des stylisations de ces parties architecturales aus<i 

(1) E. Maitre, LWrl du Yarnalo, P. 1901. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 3/Î7 

fréquentes au Gandhara qu'à Sanchi (i) ». Quant aux per- 
sonnages représentés au-dessous, ils sont d*aspect dravidien. 

De ces divers éléments — hellénique, indien, chinois — , 
se dégagea bientôt une sculpture proprement japonaise qui, 
dans l'expression de la grâce, de la beauté morale ou de la 
force, atteignit presque immédiatement à des formules vi*ai- 
ment classiques. 

Le secret de la grâce féminine que les artistes japonais des 
époques postérieures possédèrent à un degré si prestigieux, 
c'est peut-être de Fart indo-grec qu'ils l'ont appris. Est-elle 
gandharienne, est-elle japonaise, la « Juichimen Kwannon )> 
en bois, si élégamment drapée, du Hokkedji de Nara (729- 
748 (^) ? Mais voici qu'à l'école du Gandhara, l'esthétique 
japonaise prend conscience d elle-même, et c'est alors le 
peuple des Kwannon proprement nipponnes de Nara et de 
Kyoto. L'art de nos imagiers n'a pas produit de Madones 
plus exquises. Citons entre autres avec M. Migeon, au Kondo 
d'Horioudjî, une « admirable Kwannon, debout, en bois 
peint, tenant un vase avec un lotus, dont le beau visage, 
hiératique, calme et noble, les yeux entr'ouverts, les belles 
proportions, les superbes plis qui, d'un seul jet retombent, 
sur les côtés, rappellent invinciblement les merveilleuses 
figures du portail roman dé la Cathédrale de Chartres (3) ». 
Et voici une autre statuette féminine, en bois peint et laqué, 
du vni* siècle (729-748), qui pourrait être une vierge 
gothique de notre xv* siècle : l'admirable « Kîchiji-tennio », • 
— (doublet japonais de Lakshmi, l'Aphrodite indienne) — 
du Jorudji en Yamashiro, que M. Maître décrit ainsi : 
« Dans sa main gauche, elle tient une pêche mystique, pen- 
dant que la droite est abaissée, laissant tomber les bénédic- 
tions et les bienfaits. (On est frappé par) l'expression de 
santé heureuse et de bienveillance attendrie de cette figure 

(1) De Tressan, Inlluences étrangères dans la iormation de rAri Japo- 
naU. Conférences du iMusée Guimet en 1913, p. 119. — El Tci-san, Notes 
sur VAri japonais, La Sculpture et la Ciselure^ p. 27. 

(2) Abstraction faite, naturellement, du caractère ba>rbare que produi- 
sent la multiplicité des tètes et Fanongement du bras droit, tous signes 
rituels imposés par Ha tradition religieuse. 

(3) G. Migeon, Au Japon, promenade aux sanctuaires de lart, p. 245. 



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348 LE JAPON 

ronde et pleine... ; les yeux, au lieu detie clos dans une 
rêverie hautaine qui s'isole, sont largement ouverts d'un 
regard de bonté et la bouche sourit, étonnée. Les gestes cal- 
mes des bras, les deux rubans noués à la ceinture qui 
retombent en s'éôartant, les plis de la robe étalée sur le 
lotus, ont une grâce naïve, pleine d'abandon, sans manié- 
risme et sans affectation (i). » 

D'autres œuvres de la même époque ne visent plus seule- 
ment au charme et à la grâce, mais à la beauté parfaite. 
Voyez, par exemple, le « Bonten en prière », debout, les 
mains jointes du Sangwatsoudo de Nara, terre sèche laquée 
de 3 m. 96, attribuée au moine Roben-Sojo (vni' siècle). « Si 
la coiffure est traitée suivant l'iconographie traditionnelle, 
le visage et le costume sont absolument japonais (2). » Il n'y 
a plus là d'indien que la douceur mystique, le recueille- 
ment de Tattitude ; pour le reste, le génie grec, dans cette 
œuvre, rejoint directement le génie japonais, et la statuette 
qui nous occupe, nous séduit ainsi par un double caractère 
de classicisme — le classicisme de Kiyonaga et celui de Phi- 
dias^ caractérisés l'un et l'autre par la sérénité et la dignité 
de l'expression, l'eurythmie des poses, la simplicité dans la 
grandeur sans effort. Dans le même style, on doit citer le 
portrait en bois de Roben-Sojo lui-même, au vieux temple 
Robendô, à Nara : « Cielui-ci, dit Migcon (3), est le chef- 
d'œuvre des chefs-d'œuvre et il n'en est peut-être pas de 
plus émouvant dans la statuaire de tous les temps. Il est 
assis, très droit, dans la plus simple des attitudes ; sa figure 
longue, sévère ; est belle de calme et de sérénité; quatre plis 
aux commissures des lèvres, des rides au front, indiquent 
que cette vie, comme tant d'autres, ne fut pas exempte de 
tourments ; tout le reste est modelé sans détails, à larges 
pans, d'un ciseau sûr et sans hésitation... Dans sa main ner- 
veuse et fine il tient le nio-i on bois laqué légèrement 
recourbé du bout, assez analogue à la crosse de nos abbés... ; 
sa robe, au col croisé, laissant le cou découvert, est peinte 

(1) Maîlrc, LVIr/ du Yamalo, p. 33 et figure 27. 

(2) Maître, L'Art du Yamaio, pap-e 27 et figure 28. 

(3) G. Migeon, Au Japon, promenade aux sanctuaires de Varl, p. 227. 



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HISTOIRE DE l'aSIE S/jQ 

en rouge et en vert. La simplicité de eon drapé est tout à 
fait semblable à celle des plus beaux antiques. La peinture 
précise de ses prunelles, le rouge éteint de ses lèvres, ajou- 
tent encore à la véracité de son expression. Quel portrait 1 
C'est un des grands mystères de l'art, qu'après tant de siè- 
clos révolus, une effigie humaine affirme ainsi... la vérité 
de son caractère par l'émotion que nous ressentons à sa vue. 
L'œuvre la plus populaire des époques de Nara et de Héian 
est le Bouddha colossal de Nara, statue de bronze de seize 
mètres qui se trouve dans le parc du Todaidji. Cette statue a 
été coulée en 789, sous le règne de l'Empereur Shômou- 
tennô, par deux missionnaires venus de Ceylan. « Le dieu, 
dit Gonse, repose sur le lotus symbolique. Il semble abîmé 
dans la contemplation de l'Absolu. Les plis tombants de la 
robe, sont d'une ampleur et d'une souplesse qui rappellent la 
Grèce. La construction du corps, par grandes masses, est 
d'une magnifique ordonnance ; le geste qui est presque une 
bénédiction, exprime le détachement des choses humaines, 
l'oubli de tout ce qui peut troubler le calme de l'âme. La 
sérénité d'une insondable rêverie, une majesté surhumaine, 
revêtent toute la figure d'une inexprimable grandeur. Plus 
encore que la taille matérielle, un caractère de force con- 
centrée et de tranquillité frappent l'iipagination du visiteur. 
11 semble qu'un rideau se lève et laisse apercevoir la per- 
sonnification matérielle de la grande religion asiatique (i). » 
Une rare élévation et une noble élégance sont les qualités 
dominantes de cette statuaire. Le^ dieux et les hommes ont 
le même visage de méditation sereine et de paisible ten- 
dresse. On sent que la beauté apollinienne de leurs formes 
n'est que le reflet de leur beauté intérieure. Tout ce peuple 
de bouddhas et de bodhisattvas vit dans une atmosphère 
supérieure. Il est comme « imprégné d'âme ». 

Lorsque, dans cette haute atmosphère mystique, est appa 
rue pour la première fois la sculpture de portrait, on a eu 
tout de suite des œuvres prodigieuses, œuvres dont Tinten- 
sité morale ne se peut comparer qu'aux portraits de Mem- 

()) Gonse, VArl Japonais, p. US. 



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35o LE MPON 

ling. Nous voulons parler des statues de prêtres bouddhistes. 
Panni les œuvres de ce genre, citons la statue en kanshttsou 
du « prêtre Gien )),au temple Okadéra (viii* siècle) (i) ou la 
« statue du prêtre aveugle Ganji », au Toshodaidji de Nara, 
que M. Migeon décrit ainsi: a II est assis les mains jointes, 
pouce contre pouce... ; son crâne rasé est sillonné de rides 
cl ses yeux fermés, aux cils indiqués en petits traits noirs, 
laissent extraordinairement sensibles et vivantes leurs 
pupilles sous la paupière. 11 était aveugle, et ces yeux fer- 
més sont bien ce^ix d'un êti*c tout en vie intérieure... Quel 
calme sur ce visage que ne semble jamais avcHr défait 
aucune émotion terixîstre ! Et Ton est inquiet et honteux 
d cire venu d'une main sans pudeur, écarter les rideaux de 
celte petite chapelle, profaner d'une curiosité indiscrète le 
rêve émouvant et éternel où se complaît ce sago (2). » Du 
même style, bien que postérieures, les statues de <( Yuima 
assis » au Kofoukoudji de Nara et de Monjou (x* siècle) au 
Kyowo Gok(rfoudji. Cette dernière, qui a figuré à l'Ex- 
position do 1900, représente, dit M. Challaye, « un merveil- 
leux portrait de prêtre japonais : crâne nu, long et lai^e, 
longs yeux mi-clos, habitués à la nK*ditation, longues 
oreilles ourlées, long, large nez, large bouche à l'exprès- 
sion désabusée et bienveillante, visage cretisé de plis» qui 
disent l'expériCince de la vie et les inévitables souffrances... 
Le corps, vêtu de dra{>cries d'une harmonie hellénique, est 
assis, les jambes croisées. Ce chef-d'œuvre exprime admira- 
blement l'idéal bouddhique de réflexion* de sagesse, de gra- 
vité sereine, d'intelligente bonté (3). i> 

D'un tout autre caractère sont les statues de Rois Célestes 
(Shi-Tennô) dont les plus célèbres sont celles du Kwaidan-in 
et du Sangwalsoudo du Todaidji à Nara (vni® siècle). Ce sont 
des visions d'épopée», par lesquelles, sous l'influence de la 
grande école chinoise des Tang, l'âme héroïque du Japon 
prend conscience d'<*He-même. Dans ces œuvix», dit M. de 

(1) De Tressan, Itiilueiicr^ étrangères dans iart japon4HSf pUtnciie VIÏ. 

('2i Migeon, Au Japon, p. 237. 

(3) F. Challaye, Le Japon Ulu<tré, p. 151. 



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HISTOIRE DE L*ASIE 35 1 

Tressan, « la puissance d'expression atteint une intensité 
admirable. Les traits, bien caractérisés, ne tombent pas 
encore dans le grimaçant, comme ceux de beaucoup de 
figui-es postérieures. La noblesse de l'attitude et la beauté du 
geste font penser parfois aux œuvres de notre xvu* siècle. 
IjCs armures très ajustées dont sont alors revêtus tous les 
Tenno, moulent le corps de ces généraux du Bouddha, 
prêts à conduire Nagas et Yakshe^ soumis à l'attaque des 
Asouras maudits ». — De même que tout à Theure nous 
avons vu naître, sous l'inspiration gréco-indienne, à travers 
les douces Kwannon et les souriantes Kichijo-tennio, tout* 
un Japon de grâce et de rêve, — le Japon des femmes- 
fées — , vcHci qu'avec les rois gardiens du Todaidji, s'évo- 
(jue pour la première fois, sous l'influence de l'Ecole guer- 
rière des TartQy le Japon des épopées médiévales, le Japon 
formidable des ronin et des samouraï. C'est ainsi que dans 
tous les domaines, les influences étrangères, bien loin 
d'étouffer l'âme japonaise, ont été le stimulant qui lui a 
permis de. se connaître et de se définir. 



La peinture japonaise : 
Les Primitils. 

La peinture, au Japon, est, comme la sculpture, d'origine 
bouddhique. Le Kondo ou Temple d'Or d'Horioudji, à Nara, 
renferme des fresques, attribuées au moine coréen Donchô 
mais que Fenellosa eroil être d'un peintre chinois de l'école 
de Khotan (i) et qui comptent, en tous cas, panni l^ pein- 
tures les plus ancienne.** de l'Archipel. « Ces fresques, dit 
M. Migeon, sont d'inégale conservation. Dans l'une d'elles, 
le Bouddha assis sur une sorte de large siège, les jambes 
écartées, dans une pose de consul sur les diptyques d'ivoire 
latins, est étonnant de force et d'autorité. Tout autour de 
lui sont debout d'admirables figures tiarées, en armures, et 
l'une d'elles en arrière-plan, tête nue, semble être le portrait 
dun prêtre, d'un caractère inoubliable. De beaux tons, rou- 

(l) FcneUosa, L'Art en Chine cl au Japon, p. 74. 



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352 LE JAPON 

ges, noir profond, gris rosé, attestent une puissance de 
coloris surprenante et devaient faire, de ces fresques aujour- 
d'hui si décolorées, d'extraordinaires compositions d'une ma- 
jesté égale aux plus célèbres fresques ou mosaïques byzan 
tines de la niême époque (i). » Tous les critiques ont remar- 
qué le caractère indien de ces œuvres : « Dans les fresques 
d'Horioudji, dit M. Maître (2), la fraîcheur et la clarté fine 
des couleurs, la grâce molle et sensuelle des Bodhisattvas, 
leur hanchement très prononcé, le dessin droit du nez, l'ho- 
rizontalité des yeux et l'absence de tout trait mongolique 
dans le visage, le traitement savant des coiffures, la trans- 
parence des robes dont les plis semi-circulaires laissent aper- 
cevoir le modelé des jambes, font invinciblement penser à 
une influence directe de l'art hindou, à peine modifié pen- 
dant son passage à travers la Chine et* la Corée. Ces fres- 
ques appartiennent à la même famille que les célèbres fres- 
ques d'Ajanta (3). » — « Unique de grandeur et de rêve, 
dit des mêmes fresques M. Ilovelacque, cette peinture est 
hindoue par la profondeur, la lassitude, la gravité volup- 
tueuse des figures humaines, qui trônent parmi les fumées, 
les fleurs et le3 abîmes d'un ciel mystérieux. Le riant éther 
du Japon serait irrespirable pour ces divinités. Ces visions 
mélancoliques sont d'une autre terre, chargée de fatalité ; 
leur demeure est aux temples d'Ajanta. On les y retrouve 
pareilles absolument ; une âme hindoue les a rêvées, une 
main hindoue, peut-être, les a tracées sur les murs d'Ho- 
rioudji (4). » Enfin, M. de Tressan, cherchant à démêler la 
part des diverses influences étrangères dans l'art du Kondo, 
écrit : (( L'ensemble, — , type non mongol des traits, atti- 
tudes des divinités représentées, élégance des costumes, 

(1) Migeon, Au Japon, p. 248, planche 27. 

(2) E. Maître, L\Arl du Yamalo, p. 17. i 

(3) On serait tenté d'attribuer également à des moines indiens ou sé- 
rindicns le beau kakimono représentant « Yama Dêva », que possède le 
temple Kwanchiin du Todji à Kyoto, si une tradition constante n*y , 
voyait Tœuvre du Sodzou Eri (925). Cf. de Tressan, Influences étran- 
gères, etc., p. 137. 

(4) Tlovelacque, VExposilion rétrospective 'du Japon, Gazette des Beaus- 
Arts, num. cit., p. 12-13. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 353 

forme des nimbes — , est très visiblement indo-grec. La pré- 
sence de fines moustaches au-dessus des lèvres de quelques 
bodhisattvas est non moins caractéristique en ce sens, car 
on ne la trouve nulle part dans les sculptures purement hin- 
doues.* Le déhanchement prononcé, Fôrnementation des 
bijoux, sont au contraire habituels à Tancienne école, celle 
de Sanchi et de Bharhout... Enfin, comparées à celles décou- 
vertes près de Khotan, à Koutcha et à Tourfan, les peintures 
d'Horioudji offrent avec ces dernières des ressemblances 
marquées : groupement décoratif, contours des personnages 
exécutés au trait léger en couleur, bandes ombrées destinées 
à donner Timpression du relief. La part chinoise est plus 
difficile à déterminer. Peut-être doit-on lui attribuer la fac- 
ture d'animaux monstrueux ornant quelques sièges. Pour 
tout résumer, les fresques d'HorioudJi témoignent d'in- 
fluences indiennes et indo-grecques modifiées au Khotan, et 
transmises ensuite sans grand changement par la 
Chine (i). » 

Si les fresques du Kondo d'Horioudji sont dues au pin- 
ceau d'artistes venus du continent — indiens, sérindiens, 
chinois, ou coréens — , les Japonais, à l'école de tels maî- 
tres, ne tardèrent pas à se montrer capables de produire 
eux-mêmes des chefs-d'œuvre : Trois Primitifs de génie, 
Kobo Daïshi, Kosé Kanaoka et Yeshin Sodzou, fondèrent une 
Ecole de peinture bouddhique proprement japonaise. 

Le grand saint Kobo Daïshi^ fondateur de la Secte Shîn- 
gon, fut, à son retour de Chine, en 806, un des propa- 
gateurs les plus féconds de la peinture bouddhique. Ses 
œuvres sont pour la plupart perdues. On croit cependant 
pouvoir lui attribuer des Anges musiciens jouant de la biwa 
et du kotto et un Jizo debout, que possède la Collection 
Fenellosa, ^ Boston (2), ainsi qu'un kakémono du Temple 
Todji à Kyoto, représentant les douze dieux Juniten assis 
sur un lotus, dont M. Migeon écrit : « Vision terrible du 

(1) De Tressan, Les iniluences étrangères dans la iormation de VArl 
Japonais, Annales du MUsée Guimet, Conférence de 1913, p. 112. 

C2) Fenellosa, VArt en Chine et au Japon, traduction Migeon, plan- 
che 72. 

LES EMPIRES MONGOLS. 23 



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354 LE JAPON 

DÎYin, qui bouleverse l'âme et calme serein qui l'apaise avec 
les plus suaves accords et les plus douces harmonies, pein- 
tures comme jamais on n'en fit pour arracher un moment 
l'homme à la terre, et l'emporter dans le rêve métaphysique 
le plus profond et Ip plus lointain I Ce rêve, la doude ima- 
gination japonaise ne pouvait l'ébaucher. Il a fallu que les 
visions de l'Inde lui parvinesent à travers la forte pensée chi- 
noise. En les recréant au feu purifiant de son génie, elle 
engendra des œuvres d'art uniq^ues au monde en en faisant 
des œuvres de pensée en même temps que dos œuvres suprê- 
mement décoratives (i). » 

• Le plus grand des Primitifs japonais fut Kosé KancLoUa 
(860-890). Cet artiste subit l'influence du peintre chinois 
Wou Tao-tseu, le célèbre maître de l'époque Tang. Mais sou 
art fut aussi original que le fut en son temps celui de Giotlo, 
cet autre primitif de génie. Son œuvre « admirable de sua- 
vité religieuse, de. virginale candeur, de délicatesse printa- 
nière », est une des plus émouvantes de la peinture reli- 
gieuse de tous les temps. Malheureusement, il ne nous en 
reste que de rares morceaux, dont plusieurs sont contestés. 
On lui attribue un magnifique portrait de Shotokou Taishi 
enfant, au Teniple Nennadji, à Kyoto (a), et deux Kwannon 
au Daitokoudji de la même ville. « L'une de ces Kwannon, 
dit M. Migeon, est d'une merveilleuse couleur de noirs 
veloutés enveloppés d'ors fins, œuvre d'un suprême raffine- 
ment où les Japonais ajoutent un peu de leur âme suave cl 
délicate à la vision grandiose et à l'exécution puissante et 
forte dos Chinois (3). » Fenellosa attribue à Kanaoka un 
kakémono de lotus et de canards sauvages d'Horioudji, un 
Monjyou de la Collection Freer et des dragons du Temple 
Andjuin au Bidzen. Un kakémono, également attribué à 
Kanaoka, représente le dieu Jizo assis sur un lotos. « La 
couleur, dit M. Gonse, a un ton de vieille tapisserie paseée 
d'une douceur inexprimable. Le dessin a la finesse et la sna- 



(1) Migoon, Au Japon, p. 207. 

(2) Rcproduclion en couleurs 
on, planche 4, page 120. 

(3) Migeon, Au Japon, p. 199. 



(2) Rcproduclion en couleurs dans Fenellosa, L'Art en Chine et au Ja- 
pon, planche 4, page 120. ^ u #« 



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HISTOIRE DE l'aSIE 3.'>5 

viié de Fi a Angélico ; son idéal sévère et plein d'élégance 
i^ume les plus hautes aspirations de Tari bouddhique. Son 
exécution pleine de délicatesse qui rappelle les vieille^s 
détrempes byzantines, explique les origines de Tart de 
Tosa (i). » . 

A la même école appartenait le peintre Yeshin SodzoUy d*- 
son vivant religieux de la Secte Jôdo, puis supérieur dii 
Couvent d'Eshniin (942-1017). « Co vieux maître, dit Fenel- 
losa, possédait une imagination d*enfant dans des visions 
rendues par un artiste de génie. Ses œuvres représentent 1< 
Paradis d'Amida, la vie de béatitude des anges musiciens^.. 
L'or y est distribué en bandes si fines que cela forme comm^ 
une buée d'or qui, sur un bleu profond, produit une éton- 
nante irradiation de lumière autour des corps. » I^e TempI' 
Chioniin à Kyoto possède, de Ye^shin Sodzou, une Descente 
d'Amida et des anges portés snr un nuage, a vision large, 
originale, dégagée de toute influeince chinoise et où les 
anges ont le charme et l'innocence enfantine des anges mu- 
siciens des panneaux à fonds d'or de Fra Angélico aux 
Uffizii ». « A gauche, sont de grands précipices sombres, au-\ 
pics fanstastiques, fleuris de quelques arbustes accrochés. Et 
au-dessus des abîmes, en diagonale, un immense nuag* 
blanc sur lequel descendent des cohortes célestes d'Apsaras, 
précédant ou suivant le Bouddha ; elles sont vêtues d'oi 
fin, et parfois portent des ceintures roses ; devant sont les 
porteuses de cassolettes et du dais qui abrite le Dieu, d'au- 
tres dansent et chantent... Tous ces personnages célestes 
descendent lentement, et le Dieu se dirige à droite vers un 
petit kiosque où il recueillera Tàme du croyant qui l'at- 
tend (2). » — Au Temple d'Ekoïn, dans le monastère du Koya- 
.san en Yamato, est conservé un auti-e chef-d'œuvre de 
Yeshin Sodzou, représentant le Bouddha et les vingt-cinq 
BoscUsou : u Au centre, le Bouddha ; son visage a cette im- 
personnalité, cette sérénité et cette survie par lesquelles 1-es 
peintres de l'Extrême-Orient ont cherché à exprimer Dieu. 

(1) Gonse^ L'Art Japonais p. 12. * 

(2) D'après Fencllosa, L'Art en Chine et au Japon, trad. Migeon, 
page 125, et : Migeon, Au Japon, p. 268 (Hachette, éd.). 



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356 LE JAPON 

Il eet entouré de divinités qui trônent sur des nuages vapo- 
reux et leurs têtes portent des diadèmes bleu et or ; à ses 
pieds, deux divinités, Tune joignant les mains, l'autre pré- 
sentant un reliquaire d*or ; elles portent des jupes roses 
d'un ton exquis. De chaque côté descendent du ciel les 
saintes cohortes portées sur des nuages ; elles se livrent à 
Textase de la musique et du chant. Rien ne saurait exprimer 
le charme si pur, la candeur de ces divins concerts. Devant 
les pupitres, les uns chantent et, la bouche ouverte, laissant 
briller Tivoire de leurs dents, exhalent de saints cantiques ; 
d'autres jouent des instruments de musique, des harpes et 
des biwas. Tous ces visages sont souriants d'une béatitude 
céleste, étincelants de calme, de pureté et de jeunesse (i). » 
Ainsi parle du vieux maître japonais M. Migeon, le meilleur 
connaisseur en ces matières, — et voici qu'invinciblemenl 
on évoque telle œuvre de primitif florentin... 

L'art japonais du Yamato a ceci de commun avec l'art 
grec classique qu'il représente les dieux sous la forme 
d'humains « beaux et bons » : Une humanité heureuse et 
harmonieuse, voilà sa conception de la divinité. Mais il pos- 
sède en propre un sens du mystère qui fait défaut à l'art 
grec et qui ne se retrouve même pas à un tel degré en 
Ombrie ou à Bruges. Ce n'était pas en vain que la philo- 
sophie bouddhique avait enseigné aux artistes nippons, 
l'amour attentif de la nature, une sollicitude émue pour les 
créatures les plus infimes, une charité universelle pour les 
êtres et pour les choses, — la Grande Pitié et la Grande Paix 
du Sermon de Bénarès. « L'artiste, comme le philosophe, 
dit M. de Treasan, se trouva plongé dans l'infini de la 
nature. 11 dut écouter ses moindres bruits, sentir ses plus 
intimes palpitations. 11 envisagea les choses qui l'entou- 
raient, non pas seulement comme des réalités concrètes, 
mais comme des symboles derrière lesquels se cachaient des 
vérités profondes, des désirs inassouvis, un lent achemi- 
nement vers des fins lointaines. De là, dans les ensembles 
des compositions, une imprécision de rêve, et dans certains 

(1) Migeon, Au Japon, p. 83. 



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HISTOIRE DE L'aSIB 867 

détails des intentions très nettement soulignées. En peignant 
des choses inanimées ou des êtres vivants, on dut sentir leur 
nature intime et rendre leur caractère essentiel : Les vio- 
lences sansi fin de la tempête, la puissance de la végétation 
triomphante. Dans les arbres on sentit monter la sève, dans 
l'animal surgir Tinstinct (i). » Il n'y a que du paysagg sino- 
japonais qu'on puisse dire en toute vérité « quïl est un étal 
d'âme ». 

La vie de cour et la littérature 

aux époques de Nara 

et de Héian. 

L'influence du Bouddhisme ne se fit pas sentir seulement 
dans le domaine de l'art. Ce fut sous son action que la lit- 
térature japonaise atteignit son apogée (2). Le vni* siècle, 
ou, comme disent les Japonais, VEpoque de Nara fut « l'âge 
d'or de la poésie ». A aucune époque, dans aucun autre 
pays, non pas même dans la Grèce de VAntholo.gie et des 
Alexandrins, on ne trouve un choix de poèmes aussi par- 
faits que ceux du Manyosiou ou Recueil des Dix Mille 
Feuilles, — dont les brefs « outas » ou les « tankas » minus- 
cules évoquent en un raccourci de mots et d'images tout un 
monde de paysages et d'impressions (3). 

Pour goûter pleinement la poésie de cette époque, il faut 
se souvenir des dates. C'est au vni' siècle, tandis que l'Eu- 
rope était retournée à la barbarie, que Taidjihi no Taifou 
écrivait ceci : (i Vous connaissez les canards sauvages, vous 
les avez entendus le soir crier dans les roseaux du rivage. 
Vous les avez vus se bercer sur les flots quand se lève le ma- 
lin. L'on dit que, pendant les nuits d'hiver, les pauvres 

(1) Cf. De Tressan, La naissance de la peinture japonaise, Revue de 
l'Art Ancien et Moderne, juillet 1909, et : L'évolution de la peinture japo- 
naise du Vf au xiV siècle, Ibid., septembre 1912. 

(2) Sur la littérature japonaise, voir : Aston, trad. Davray, Littérature 
iaponaiscy p. 1902. — Florenz, Geschichte der japanisehen Litteratur, 
Liopzig, 1906. — M. Revon, Antholoqie de la littérature japonaise^ 
P. 1911. — De La Mazelière, Le Japon, P. 1907 (ouvrage magistral, renfer- 
mant de nombreux extraits d'auteurs, auquel nous avons emprunté une 
partie de nos citations). 

(3) Cf. P. L. Couchoud, Sages et poètes d'Asie, p. 53, 



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358 LE JAPON 

oiseaux se recouvrent l'un Tautrc de leurs ailes, pour em- 
pêcher le givre de se poser sur leur compagnon, qu'ils 
secouent les petits glaçons de leurs plumes et dorment 
pressés Tun contre l'autre. Mais moi... De celle que j'aimais, 
qu'ai-je conservé ? Cette robe qu'elle m'avait filée. Je pose 
ma tè^ «ur ma manche, je me blottis dans un coin de ma 
couche dfeerte. Comme le fleuve dei^cond la pente qu'il ne 
remontera plus, comme le vent souffle sans laisser de trace, 
ainsi des pauvres mortels. Ils passent. Rien ne reste d'eux. » 

Du poète HitamarOy mort en 787, ce cri* digne de Pro- 
jK rce : « Les hommes d'autrefois ? Mais leur sort était le 
mien. Quand ils aimaient, ils ne donnaient pas ! » De lui 
encore, ce tanka : « Le ciel est une mer où \qs nuages se 
dressent comme des flots. La lune est une barque ; vers 1*^8 
bosquets d'étoiles s'avançant à la rame, elle met à la voile. » 
\ ers la même époque, un autre poète, Akahîto, pleure en ces 
termes la mort de son amie : a Souvent dans le printemps 
brumeux, des vapeurs flottantes entourent la crête du Mont 
Mikasa, tandis que les oiseaux chantent plaintivement le 
matin. Mon cœur est semblable aux brumes du printemps. 
Car mes chants, comme ceux de^ oiseaux, résonnent en 
vain, tendrement, passionnément. Nulle voix ne leur 
répond. Oui, chaque jour, je l'appelle jusqu'à ITieure oii 
meurt le soir, chaque nuit je l'appelle jusqu'à l'heure où 
naît le matin. Vaines prières. Elle ne m'entend pas, elle ne 
m'entendra pas 1 » 

Nara, où s'était développée cette première pléiade japo- 
naise peî'dit son rang de capitale en 78/1. Les poètes et les 
artistes se transportèrent à Kyoto, avec la Cour. Nara devint 
une ville morte, une cité de silence. Elle resta du moins un 
lieu de pèlerinage pour tous les amoureux du passé, qui s'y 
rendent encore aujourd'hui à chaque automne, époque où 
les feuilles mortes des érables font à la cité dormante un lin- 
ceul de brocart. 

La Cour de Kyoto fut plus brillante encore que celle de 
Nara. L'époque des premiers souverains de Kyoto ou Période 
de Iléïan (ix*, x" et xi* siècU^s) revit pour nous dans les 
romans et les poèmes du temps. Nous y voyons un Japon de 



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« 



HISTOIRE DE l'asie ibg 

légende et de songe avec des mœurs de Cour raffinées, de« 
empereurs et des princesses uniquement occupés de poésie et 
d*art. Le passe-temps de« grands seigneurs était de brosser, 
en quelques coups de pinceau délicats, des tableautlnfl pleins 
de rêve, des effets impressionnistes d'une étrange puissance 
d'évocation. Voici quelques poèmes qui peuvent donner une 
idée de cet art exquis : « Il neige et l'hiver donne aux arbres 
des fleura inconnues au printemps. » — « Un beau jour de 
printemps, ni gelée blanche ni vent. Et toi, pauvre fleur, tu 
te fanes et tu meurs. » — <( Sur les branches du prunier 
est venu le rossignol. Il chante et cependant jusque dans le 
printemps la neige tombe encore. » — <( Par cette obscure 
nuit de printemps, la couleur des fleurs est invisible. Mais 
leur parfum ne peut se dérober. » — « L'ondée vient de 
passer, les gouttes n'ont pas séché,, et déjà la brume monte 
avec le soir d'automne. » — « Sur les coteaux, le cri du oerf 
qui foule les feuilles rouges de l'érable. C'est bien l'au- 
tomne et l'angoisse fait frissonner. » — « Qui arrête le tor- 
rent ? Des feuilles, les feuilles rouges de l'érable, m — « La 
neige est encore amoncelée entre les collines, mais au con- 
fluent des torrents déjà bourgeonnent les saules. » — « Si 
contre mon cœur dans ce monde d'angoisse il me faut vivre 
longtemps, combien je regretterai cette lune de minuit qui 
veut bien éclairer mon dernier jour de bonheur. » — « Oh î 
si les vagues blanches, au loin, sur la mer d'isé étaient des 
fleurs 1 pour pouvoir les offrir en gerbe à celle que j'ai 
vue } » — « Dans le bois d'Ouda, on ne saurait compter le 
nombre des pins, ni dire leur âge : quelques milliers d'an- 
nées. Les vagues battaient leur pied et des grues volaient de 
branche en branche. Pins et grues, depuis mille et mille ans 
des camarades I » 

La plupart de ces poèmes ont été réunis au ^ siècle dans 
un recueil célèbre, le Kokinshyou, par un seigneur de la 
Cour impériale, Ki no Tsourayouki. Dans la préface de 
cet ouvrage, Tsourayouki expose ainsi les caractères géné- 
raux de la poésie de YEpoque Hêïan. « Par la poésie, nous 
exprimons notre admiration pour les fleurs, notre jalousie 
à l'égard des oiseaux, notre émotion à la vue des brumes 



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36o LE JAPON 

printanières... Le chant du rossignol, le croassement de la 
grenouille sont aussi des poèmes à leur manière. Tout ce 
qui vit a sa poésie et produit sa poésie... )> 

A côté de la poésie, les Monogotari, c'est-à-dire les récits 
ou romans, prirent à VEpoque de Héîan une place consi- 
dérable. On trouve d'ailleurs autant de poésie dans ces récifs 
en prose que dans les œuvres en vers. Voyez ces pages dues 
à une femme-écrivain du xi* siècle : « Des moments où le 
soleil, la lune et les nuages sont vraiment beaux : J'aime le 
soleil à son coucher, surtout quand, au-dessus des mon- 
tagnes qui le cachent déjà, on voit mourir des lueurs rouges 
et se déployer des nuages d'un jaune pâle. J'aime la lune 
le matin, lorsqu'on aperçoit à peine le croissant léger contre 
la cime de la montagne. J*aime les nuages blancs, les nuages 
pourpres, les nuages noirs. J'aime aussi les nuages que 
chasse le vent, les nuages sombres qui blanchissent au cré- 
puscule matinal et, mieux encore, le léger voile de nuages 
sous la lune éclatante. » Et cette description de voyage * 
« En franchissant les Monts Ashigara, la forêt était si épaisse 
qu'à peine on voyait le ciel. A l'aurore, nous passâmes 
l'Ashigara. Quelle horreur indicible que cette gorge I Nous 
avions les nuages sous nos pieds. Au milieu des montagnes, 
nous trouvâmes sous un arbre trois petites roses et nos yeux 
furent touchés qu'elles consentissent à pousser si loin du 
monde, au milieu des montagnes. » — Voici enfin la Mer 
Intérieure une nuit de printemps (xi* siècle) : a Une longue 
ligne de pins, des huttes au toit de jonc. Entre les troncs, 
des plaques de mer brillante. Plus loin, une maison au bord 
d'une petite baie. Et la lune commença à se lever. Ses 
rayons filtraient entre les arbres. Aucun bruit dans les mai- 
sons. Aux alentours, un paysage désert. Le long de la mer 
sombre, des^luviers volaient avec un cri plaintif. Dans les 
pins, au bord de la mer, le vent faisait un bruit lugubre. 
Plus tard, la lune brilla d'un vif éclat. Elle semblait glis- 
ser sur les eaux de la baie, tandis que le bruit de la mer et 
du vent dans les pins s'entendait jusque dans l'île 
d'Awaji. » 

Le roman le plus célèbre du x* siècle, le Genji Mono- 



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HISTOIRE DE l'aSIE 36 1 

gotari, est l'œuvre d'une dame de la famille Foujiwara, 
nommée Mourasaki Shikibou (987-1074). Ce roman qui a 
pour sujet les aventures du Don Juan japonais, peint la vie ' 
élégante à la Cour de Kyoto aux environs de TAn Mille. Le 
vieux Kyoto revit pour nous dans ces pages : « Aussitôt que 
l'automne apparaît, la campagne se fait charmante autour 
du Palais. Les grands arbres qui entourent le calme étang, 
les arbustes qui bordent les ruisseaux, se colorent de mille 
manières. Le ciel est toujours clair et superbe. On ne peut 
entendre sans émotion la voix des prêtres qui prient. Toute 
la nuit, c'est un murmure mystérieux, et Ton ne sait si c'est 
le bruit de l'eau ou du vent chaque jour plus frais. Cepen- 
dant la lune qui s'était levée tard^ a disparu derrière les 
nuages. Il fait noir sous les arbpes. On sonne les cloches de 
minuit et la prière commence devant les autels. Les diacres 
chantent de toutes leurs forces et on les entegnd de loin... » 
Un autre récit célèbre de cette époque, le Makoura no 
Soshi (Esquisses de l'oreiller), est également Tœuvre d'une 
dame de la Cour, Sei Shonagon qui vivait à la fin du x* siè- 
cle (i). Seï Shonagon avait une âme de poète. « Pour moi, 
dit-elle quelque part, le printemps, c'est le matin, le ciel 
qui blanchit, tandis que la ligne des montagnes se rougit 
légèrement et que l'on voit poindre de fins nuages de car- 
min. L'été, c'est la nuit ; j'attends l'heure de la lune. Les 
lucioles sillonnent l'obscurité ; les averses même sont belles. 
L'automne, c'est le soir, le couchant aux longs rayons ma- 
gnifiques, les montagnes rapprochées, les corbeaux qui, par 
groupes de trois ou de quatre, regagnent leurs retraites, le 
vol des cigc^nes qui semblent si petites dans le grand ciel. 
Mais le soleil s'est couché. Comme le vent se fait triste, triste 
le murmure des insectes 1 L'hiver, c'est la neige... » L'œuvre 
de Seï Shonagon nous peint, mieux encore que celle de 
Mourasaki Shikibou, la vie des grands seigneurs, des écri- 
vains et des jolies femmes qui composaient la Cour de 
Kyoto aux environs de l'An Mille. La poésie amoureuse, la 
réligiosfté bouddhique et les caprices de la mode consti- 

(1) Elle fut, de 9S7 à 1011, dame d'honneur à la Cour de TEmpereur 
Ichijio. 



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36 :> LE JAPON 

tuaient les principales occupations de cette élite mondaine 
qui a donné aux mœurs japonaises leur politesse inimi- 
•table. Voyez cette page de Seï Shonagon * 

« Sur les portes à coulisse du palais impérial, écrit-elle, 
sont peintes des créatures terribles... Nous étions en train 
de causer et de rire de ces portes, nous contant quelles 
choses hideuses c'étaient, et nous étions occupées à placer 
près de la balustrade de la véranda de grands Tascs en porce- 
laine verte que nous emplissions des plus délicieuses bran- 
ches de cerisiers on fleurs ; les branches dâ)ordaient jus- 
qu'av* bas de la balustrade. Son Excellence le Daïnagon 
(frère dii l'Impéral rice) , approcha. 11 portait une tunique 
nuance cerise qui avait été assez portée pour avoir perdu 
sa raideur, et des pantalons de pourpre sombre. Son vête- 
ment de dessous, blanc, qu'on apercevait à son oou, lîûs- 
sail voir un joli dessin d'une nuance écarlato foncé. 

« Les dames d*honncur dont les jaquettes sans manche, 
couleur cerise,* pendaient librement à leurs côtés, les unes 
velues d'étoffes glycine poui-pre et les autres d'étoffes jau- 
nes et de toutes sortes de couleurs ratissantes, ressortaîent 
joliment sur l'écran du panneau. Nous entendions le trépi- 
giR-ment des domesti(iues et l'un des chambellans crier : 
moins de bruit ! 

a L'aspect serein du ciel était si doux ! Quand tous les 
plats eurent été servis, un maître d'hôtel vint annoncer le 
dîner. Le Mikado s'en alla par la porte du milieu, suiW 
par S. E. le Daïnagon, qui vînt bientôt reprendre sa place 
parmi les fleurs. L'impératrice alors écarta le rideau et 
s'avança jusqu'au seuil pour lui faire accueil. Il fit remar- 
quer la beauté des choses qui l'environnaient et la bonne 
tenue des serviteurs, et termina en citant ces vers : 

(( Les jours et les mois s'écoulent. Mais le mont Mîmoro 
demeune pour toujourî?. , 

« J'étais profondément impressionnée et je souhaitais 
dans mon cœur que cela continuât aiiisi pendant un mil- 
lier d'années (i)... » 

(1) rilalion:î cxlrailos du la Mazclièro, Le Jupon, 1. (Plan, édit.). 



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HISTOIRE DE l'asie 363 



§ 2. — LES EPOPEES JAPONAISES AU MOYEN AGE 



La féodalité 
et la chevalerie au Japon. 

Le Kyoto du xi** siècle continuait Nara. La nouvelle capi- 
tale était devenue comme l'ancienne un centre de poésie, 
d'art et de religiosité bouddhiques. A une époque où TOcci- 
dent était retombé dans la barbarie, où Tlnde et la Chine 
se trouvaient boulevei^ées par les invasions, les palais et les 
monastères de Kyoto restaient des séjours de recueillement, 
de beauté et de songe. La plupart de ces vieux monuments 
subsistent encore. Il n'en est pas au monde de plus véné- 
rables. Sous leurs pins centenaires, au bord de leurs étangs 
de lotus, ils conservent le souvenir des sages de l'An Mille, 
des novices au cœur pur à qui Kwannon apparaissait sous 
les traits d'un bon vieillard, des princes mélancoliques qui 
s y retirèrent, il y a dix siècles, pour passer leurs ded:'nici's 
jours dans la méditation des choses éternelles. Dans le 
monde assombri par la grande nuit médiévale, c'était 
conune un dernier reflet de la lumière antique, — la lumière 
apparue jadis aux pentes du neigeux Népal, qui éclairait 
d'une lueur suprême les Iles des Dieux, à l'extrème-orient 
des terres connues. 

Mais la société pacifique et douce qui se réunissait à la 
cour impériale et dans les monastères bouddhiques de Kyoto, 
ne pouvait résister indéfiniment au tempérament batailleur 
de la race. Fleur trop exquise apparue prématurément sous 
des influences étrangères, elle se trouva bientôt masquée, 
sinon étouffée sous la poussée des passions primitives. Elle 
subsista cependant, mais sur un territoire restreint (i), avec 
ime vigueur atténuée, comme Byzance subsistait au milieu 

(1) Dans la région appelée !^ Gokinaî, entre la baie d'Osaka et le lac 
Biwa. Le Gokinaî avait pour villes principales : Kyoto, Osaka et Nara. 
Dans le lotissement féodal de l'Empire au xi* siècle, ce pays fonna le 
Domaine Impérial proprement dit. 



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364 LE JAPON 

d'un monde redevenu barbare. Comme la civilisation gréco- 
romaine avait, au v* siècle, reculé devant la germanisation 
de la société et des mœurs, la civilisation japonaise des épo- 
ques de Nara et de Héïan dut subir à son tour une longue 
régression politique. Ce fut le Moyen Age japonais, com- 
mencé plus tard que le nôtre, au milieu du xi® siècle, mais 
qui fut comme le nôtre une époque de brutalité et de vio- 
lence, et aussi d'héroïsme et de chevalerie (i). 

Dès la fin du x* siècle, les kambakou ou Maires du palais 
de la famille Foujiwara, qui exerçaient le pouvoir au nc«n 
des empereurs fainéants, se trouvèrent débordés par le déve- 
loppement de la féodalité. Les grandes maisons seigneuriales 
brisèrent la belle construction sino-indimne que les empe- 
reurs de Nara et les Foujiwara de Kyoto avaient superposée 
au régime des clans. L'Empire unitaire subsista théori- 
quement comme subsistait en Occident la royauté des der- 
niers Carolingiens ou des premiers Capétiens. Mais la sou- 
veraineté de l'Empereur se mua en une simple suzerahieté. 
Le régime administratif et centralisé du vni' siècle fit ainsi 
place à une société militaire, basée sur l'hérédité des char- 
ges, l'octroi de fiefs aux guerrière et le morcellement de la 
souveraineté territoriale. Chacun des hauts barons ou daï- 
mio se considéra comme maître absolu dans toute l'éten- 
due de ses domaines. Il y eut un moment dans l'archipel 
jusqu'à 70 daïmiats, véritables Etats dans l'Etat, en guerre 
perpétuelle les uns contre les autres, ayant chacun 6a 
dynastie, sa politique, ses finances, son armée, son dra- 
peau. Tous les daïmio reconnaissaient l'Empereur de Kyoto 
comme pontife suprême et suzerain temporel, mais ils ne lui 
obéissaient pas mieux qu'à la même époque le Comte de 
Toulouse ou le Comte de Bretagne au roi de Paris. Derrière 
les murs de son shiro ou château fort, le daïmio défiait les 
foudres impériales comme les attaques de ses pairs. 

Les shiro étaient .construits en blocs cyclopéens assemblés 
sans ciment, — masses puissantes et dominatrices qui, de 

(1) Cf. De la Mazelière. Le Japon, t. H, Le Japon iéodai, Paris, Pion, 
1907. — HrinKloy, Japan and China, t. II, Militnry eporh. 



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HISTOIKE DE l'aSIE 365 

hauteur en hauteur, surveillaient au loin la plaine. Ils 
étaient précédés de tout un syetème de fossés et de douves 
destinés à protéger le daïmio contre les surprises des guerres 
seigneuriales. Leur donjon où flottait la bannière du clan, 
interrogeait l'horizon et défendait les villages groupés à 
leur ombre. 

Les hommes d'armes du daïmio, ses samouraï, formaient 
une véritable chevalerie. Le serment de fidélité des samouraï 
à leur daïmio se transmettait de père en fils. La loi des 
samouraï était le boushido, le code de Thonneur cheva- 
leresque. Le daïmio devait aide et protection à ses samouraï, 
il les entretenait eux et leur famille sur un fief qull leur 
attribuait et dont il leur allouait le revenu. Le samouraï 
devait fidélité à <son daïmio et à la maison de son daïmio. 
Une bravoure folle, un mépris absolu de la douleur et de la 
mort, une loyauté à toute épreuve étaient les vertus les plus 
ordinaires du samouraï. Pour respecter son serment, il 
devait défendre jusqu'au dernier souffle l'honneur du clan 
et laver dans son sang tout affront fait au blason seigneu- 
rial. En cas de désastre du clan, il ne pouvait survivre à 
son daïmio sans essayer de le venger et, s'il échouait, il 
n'avait plus qu'à recourir au suicide héroïque du harakiri. 
Le boushido, cette religion de l'honneur, conféra aux mœiu^ 
japonaises un caractère de noblesse et de courtoisie qui fit 
du guerrier nippon un gentilhomme et un preux à la ma- 
nière des héros de nos Chansons de Gestes. En lisant les 
récits de guerre japonais, on songe involontairement aux 
plus héroïques figures de notre histoire, à Duguesclin ou à 
Bayard. Le samouraï nous semble un gentilhomme de chez 
nous. Pour lui comme pour nos chevaliers, le combat 
n'était qu'une succession de tournois individuels où il devait 
avant tout, se conformer aux prescriptions d'une minu- 
tieuse étiquette. Il allait défier son adversaire en déclinant 
sa généalogie et chargeait comme à la parade, à la manière 
d'Azîncourt et de Pavie. Expert en beaux coups comme en 
belles armures, il savait reconnaître la valeur de l'adver- 
saire et lui faire grâce si l'honneur n'exigeait pas le châti- 
ment. Vivant noblement, il devait savoir combattre et expi- 



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366 LE JAPON 

rcr de mêine. Le samouraï nippon et le chevalier français 
du Moyen Age ont, sous des latitudes différentes, et avec des 
différences inévitables de civilisation, incamé le même idéal, 
un des plus nobles qu'ait connus rhisloire. 

Au physique comme au moral, le samoumï ressemblait au 
chevalier. Il portail un masque de cui;' bouilli surmonté 
du cimier et des cornes de guerre, une tunique de cuir 
bouilli protégée par des lamelles d'acier, un corselet, des 
épaulières, des brassards, des cuissards, des jambières et 
des gantelets de métal. Comme armes offensives, il avait 
d'immenses arcs dont il usait avec une merveilleuse adresse, 
Tépée à double tranchant, le sabre droit ou en faux, la 
hache et la hallebarde. Entre les cornes de leur casque, au 
dessus de leur visière, les chevaliers arboraient le mon ou 
blason du clan. Avec le régime féodal, l'art héraldique prit 
en effet un développement considérable. Les blasons des 
grands daïmio jouèrent le même rôle que ceux de nos 
barons. Les plus célèbres furent, au cours de l'histoire, — 
après le blason impérial décoré du chrysanthème solaire, — 
celui des Foujiwara avec la branche de glycine, celui des 
Taïra avec le papillon en plein vol, celui des Minamoto avec 
la tige de bambou, celui des Hojo avec le triangle, celui 
des Ashikaga avec le ceo-cle barré, celui des Tokougawa avec 
les trois feuilles symboliques. Les oriflammes des grandes 
maisons seigneuriales, décorées aux armes du clan, gui- 
daient les samouraï dans la mêlée. Elles leur servaient de 
signe de ralliement et de palladium. L'insigne de comman- 
dement des daïmio au milieu du combat, était l'éventail 
de fer qu'ils tenaient d'une main, tandis que de l'autre ils 
maniaient l'épée. 

L'Eglise bouddhique elle-même se trouva englobée dans 
l'organisation féodale. « Chaque temple, dit M. Bertin, devint 
une place forte où les jeunes samouraï allèrent puiser une 
légère instruction religieuse et une plus solide instruction 
militaire. I.es chefs de partis qui se disputèrent le Japon, 
briguèrent l'alliance des bonzeries. » Les moines se trou- 
vèrent bientôt entraînés dans les queiellcs des cfans. Chape 
au dos et casque en tête, au mépris de tous les canons boud- 



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HISTOIRE DE L'aSIE 867 

dhiques, ils se jetèrent dans la mêlée féodale, guerroyant 
et pillant entre deux prônes. Ces ancêtres de Frère Jean des 
Entomeures finirent par scandaliser les plus dévots. A diver- 
ses reprises le pouvoir dut les mater de force (en 107.4, par 
exemple, expédition contre les mcnnes d'Enriakoudji sur le 
Mont Hieizan et en iii3 contre ceux du Kofoukoudji). O 
n'est pas une des moindres originalités du Japon que d'avoir 
donné au mcHide, .avec ces prélats inattendus, un boud- 
dhisme de cape et d'épée. Le Japon tout entier, des princes 
du sang au dernier des rônin ou chevaliers-brigands, des 
barons laïques aux abbés des grands monastères, n'eut plus 
qu'une religion : le Boashido, le code des samouraï, l'idéal 
de la gloire militaire et de l'honneur chevaleresque. 

L'Extrême-Orient n'a rien connu de comparable au Moyen 
Age japonais. Le monde s'est étonné lorsqu'au xx" siècle, il 
a vu le Japon se placer tout à coup de plain pied avec les 
nations occidentales et traiter la vénérable société chinoise 
en aïeule arriérée.' On oubliait qu'à rencontre de la Chine 
bm'eaucratique, égalitaire et pacifiste, le Japon a passé par 
le même creuset féodal que l'Europe elle-même, ce Féodalité 
pillarde et sanguinaire » tant qu'on voudra ; c'est une 
rude, une terrible école. Mais pour tremper l'àme d'un 
peuple, rien ne vaut l'aristiHîratie militaire, I^ Japon a été , 
formé comme l'Angleterre, la France et l'Allemagne, dans 
une fournaise ardente et d'un métal brûlant. De cette forge 
féodale il est ressorti au xvi* siècte, définitivement unifié et 
consolidé, pareil à ses bonnes lames de Satsouma, d'une 
trempe et d'un galbe à défier le temps. 

Dans son Islam de torpeur et de mort, dans son Hin- 
douisme de lassitude et de rêve, dans son humanisme chi- 
nois, pacifiste et vieillot, l'Orient allait s'endormir. Mais 
au vent vivifiant du lai^, le Japon, parmi ses tournois, ses 
duels et ses suicides héroïques, se trouva préservé de la pas- 
sivité asiatique par la turbulence même de ses <^eyaliens et 
de ses barons. Une noblesse d'épée, loyale et farouche, cour- 
toise et brutale, le maintint, rigide et casqué, en armure de 
bataille, le sabre en arrêt, nerfs tendus, tout à l'offensive. 



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368 LE JAPON 

Rivalité 
des Taira et des Hinamoto. 

Tout le Moyen Age japonais, du xi" au xvi'' siècle, fut 
rempli par de grandes guerres féodales qui rappellent à s'y 
méprendre les luttes analogues de rOccident. La première 
d'entre elles, celle qui engendra toutes les autres et qu'on 
peut comparer soit à la Guerre des Deux Roses, soit au duel 
des Armagnacs et des Bourguignons, s'appela pour les 
hommes de fer de TArchipel' nippon, la Guerre des Tcûra et 
des Minamoio (i). 

Les Taira et les Minamoto étaient deux grandes maisons 
.apanagées, fondées au ix** siècle par des cadets de la famille 
impériale. Les Minamoto portaient sur leur écusson une 
tige de bambou et arboraient la bannière blanche avec 
l'image d'une colombe. Les Taïra avaient comme armoiries 
un papillon aux ailes déployées et pour drapeau une ori- 
flamme rouge. Comme en France les <( princes des fleurs de 
lys », c'étaient de hautains barons et de terribles bretteurs 
que ces cadets de la dynastie solaire. Tandis que les chefs de 
la branche aînée, les Empereurs, consacraient toute leur 
activité à l'improvisation d'un poème ou au choix d'une 
favorite, leurs cousins apanages semblaient avoir pris pour 
eux toute l'énergie de la race. Toujours à cheval et bardés 
de fer, pour le duel ou le tournoi, ils supportaient mal le 
gouvernement civil, la bureaucratie chinoise des maires du 
palais Foujivvara. Ainsi les Maisons d'Orléans, de Bour- 
gogne ou d'Anjou en face des conseillers de Charles VL — 
Et comme notre « Conseil du Roi », au xv* siècle, qui ne 
savait que se jeter dans les bras des Armagnacs contre les 
Bourguignons ou réciproquement, la Cour de Kyoto ne 
tenait tête aux grandes maisons apanagées qu'en les oppo- 
sant les unes aux autres. Au x* siècle, c'est aux Minamoto 
qu'ils s'adressaient de préférence. Ces derniers surent mettre 
leur faveur à profit. Quand Tsounéméto de Minamoto eut 

(1) Ou de Hogen-Heiji. Cf. Berlin. Les grandes guerres cioiles du Ja- 
pon ; les Taira et les Minamoto, Paris, 1894. — Dautremer, Poésies et 
anecdotes japonaises de Vépoque des Taira et des Minamoto^ Paris, 1909. 



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\ HISTOIRE DE L'aSIE 869 

aidé son impérial cousin à mettre à la raison Masakado de 
Taïra, le clan privilégié assit solidement son autorité sur les 
fiefs du Kouanto (gAo). — Le choix était heureux. Le 
Kouanto est la région qui s'étend sur la côte orientale de 
Hondo, depuis le Fouji Yama et le golfe de Sourouga au 
Sud, jusqu'aux source de TOkouma vers le Nord (i). Cette 
fertile contrée qui entoiire la baie de Tokyo et qu'arrosent 
la Soumida et la Tone, est de nos jours le siège de l'Etat 
japonais. Les Empereurs de Nara et de Kyoto, dont le Fouji 
Yama bornait tout l'horizon, avaient négligé ces terres du 
Nord pourtant si riches et si belles. Or, il y avait au Kouanto 
une solide population guerrière et les samouraï de ce pays 
avaient la réputation d'être les plus vaillants de l'archipel. 
Les Minamoto surent s'attacher cette noblesse besogneuse 
qui ignorait ou méprisait la culture délicate du Midi, les 
mœurs raffinées du Gosho (2). Au contact de ces hommes du 
Nord, les seigneurs de Minamoto devinrent plus rudes eux- 
mêmes, et quand Mitsounaka, successeur de Tsounéméto, 
eut fait forger ses deux bonnes épées, Higé Kiri et Hiza 
MaroUf il fut clair que quiconque, daïmio, prince du sang 
ou empereur, manquerait de respect à la bannière blanche 
des' Minamoto, ferait connaissance avec l'acier des vaillantes 
lames. 

Dès qu'une révolte se produisait, c'est aux épées de Mina- 
moto que l'Empereur et son conseiller Foujiwara avaient 
recours. En 969, les Minamoto écrasèrent la rébellion du 
clan Tachibana. En 1007, Minamoto Yorinobou étouffa de 
même un mouvement dirigé par les Taïra. Le frère de Yori- 
nobou, Yorimitsou Raïko (+ 102 1), fut un des plus fameux 
paladins du Japon. Avec ses deux compagnons inséparables, 
Watanabé et Kinétoki, il passa sa vie à châtier les coupeurs 
de routes, les rônin ou chevaliers-brigands, les daïmio 
révoltés, les turbulents monastères bouddhiques. Il devint 

(1) Le Kouanto comprenait les provinces de Sagami, (Hakoné, Oda- 
wara el Kamakoura), de Mousashi (Yédo, aujourd'hui Tokyo), d'Awa, de 
Kadzousa (Kourouri), de Shimosa (Sakoura), de Hitachi (Shimodaté et 
Milo), de Shimodzouké (Nikko) et de Kodzouké (Ashikaga et Takasaki). 

(2) Le Gosho (prononcez Goshyo), était la Cour Impériale de Kyoto. 

LES EMPIRES MONGOLS. 24 



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370 LE JAPO?l 

bientôt, comme le Roland de nos chansons de geste, un 
héros légendaire dont les exploits s'auréolaient d'une gloire 
presque surnaturelle. Ses descendants continuèrent son 
œuvre. Son fils Yoriyoehi et son petit-fils Yoshiie vainquirent 
deux clans redoutables qui tenaient le Nord de Hondo. La 
vaste province de Moutsou, la plus septentrionale de Tîle, 
reconnut alors leur pouvoir. Les domaines des Minamoto 
s'étendirent sans interruption du Foujî Yama et de la baie 
de Tokyo au Détroit de Tsougarou. I.es Empereurs, réduits 
à leur domaine propre du Midi, autour de Kyoto, de Nara et 
d'Qsaka, laissaient leurs turbulents cadets se tailler un nou- 
veau royaume dans le Nord. 

Mais les Minamoto n'étaient pas seuls. L'autre graïKie 
maison apanagée, celle des TaXra, avait des ambitions aussi 
vastes et moins de scrupules encore. Comme les Minamoto, 
les Taïra visaient à la possession du Kouanto, et un moment 
ils faillirent TcJ^tenir. L'un d'eux, Masakado, ayant solide- 
ment pris pied dans la province de Shimosa, au Nord de la 
baie de Tokyo, en évinça temporaiement les Minamoto. Son 
ambition ne s'arrêtait pas là. 11 osa bientôt porter ses vues 
sur le trône impérial. N'était-il pas, lui aussi, de sang so- 
laire, et qu'était-il besoin de conserver en face de hiî, au 
GoshOy son cousin, l'Empereur de paravent ? Ayant la force, 
il voulut avoir le titre. <( Je tiens, s'écriait-il, ma puissance 
de mon épée ; en ce monde, le vainqueur règne ! » 11 fallait 
choisir. Chacun courut, au gré de ses préférences, se ranger 
sous la bannière rouge des Taïra ou sous le blason du chry- 
santhème auprès duquel flottait le drapi^au blanc des Mina- 
moto (939). Cependant le prestige impérial était resté plus 
grand que ne le supposaient les rebelles. La majorité des 
clans resta fidèle au parti légitimiste. Masakado, vaincu, per- 
dit tous ses fiefs du Kouanto qui retournèrent à la maison 
rivale. Mais les Taïra étaient eux aussi de sang impérial. On 
n'osa pas les abattre entièrement. En dédommagement de 
leurs pertes dans le Kouanto, la Cour leur donna un nouvel 
apanage dans l'île de Kiousiou où leur ambition semblait 
moins redoutable. 



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HISTOIRE DE L*ASIE 87 1 

Dictature de Kiyomori. 

A Kiousiou, les Taïra refirent leurs forces. Un siècle et 
demi après leur désastre de Tan . 940, leur chef Tadamori 
était de nouveau le premier personnage de l'Empire. Avec 
Kiyomori, fils de Tadamori, ils prirent sur leurs adversaires 
une revanche terrible. Soldat infatigable, puissant conduc- 
teur d*hommes, mais politique implacable et féroce, Kiyo- 
mori, obtint de la Cour impériale, en plus de ses possessions 
de Kiousiou et du Hondo méridional, la province d*lga, aux 
portes de Kyoto. La Cour impériale et tout le GokinaY furent 
désormais à sa merci. Les Minamoto comprirent le' péril. 
Lorsque mourut l'Empereur Konoé, en ii55, ils essayèrent 
de placer sur le trône un prince impérial de leur parti, Sou- 
lokou Tenno. Kiyomori se déclara pour un autre prétendant, 
l'Empereur Gô-Shirakawa, et les deux clans coururent aux 
armes. Ce fut la Guerre dite de Hogeriy qui dura deux ans 
(ii56-ii58). Kiyomori vainqueur fit couronner son protégé. 
Les Foujiwara ayant pris parti contre lui, il mit fin à leur 
puissance et leur enleva la Mairie du Palais qu'ils détenaient 
depuis trois sièclo3. Yoshitomo, le chef du clan des Mina- 
moto, ne pouvait laisser son ennemi devenir à la place des 
Foujiwara le dépositaire du pouvoir impérial. Tandis que 
les Taïra étaient occupés à soumettra les côtes de la Mer Inté- 
rieure, il enrôla les samouraï du Kouanto, toutes les vieilles 
bandes du Nord, et se jeta sur Kyoto qu'il occupa (iiBg). Ce 
fut la Guerre de Heiji, qui dura quelques mois à peine, 
car Kiyomori, accouru en hâte vers la capitale, surprit à son 
tour le5 Minamoto, en fit un affreux carnage, tua Yoshitomo 
et resta maître du palais fi). 

Le terrible Kiyomori n'avait plus de rivaux. Maître absolu 
du Japon, il se conduisit en dictateur. « Il était, dit M. de 
la Mazelière, le César devant qui tout devait fléchir, et le 

(1) Ces luUes ont inspiré au peintre Soumiyosbi K6iftn (comxnpD&emfijK 
du XIII® siècleX trois makimonos qui sont, dit Fenellosa, « la plus gran- 
diose image de la guerre qui 'ait jamaie été peinte. 1» Un de eee ma* 
kimonos a été acquis par le Musée de Boston. Uo autre appartient à la 
Collection du Comte Tadamachi Sakaï. 



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372 LE JAPON 

Palais Impérial ne comptait pas plus pour lui que le Sénat 
pour Tibère. » Il n*eut même pas pour la personne sacrée de 
l'Empereur le respect protocolaire qu'affectaient les pires 
soudards. 11 fit et défit les souverains à son gré et, pour 
mieux les tenir sous sa domination, il leur fit épouser ses 
filles. C'est ainsi que l'Empereur Takakoura (11 60-1 180) 
devint son gendre et que l'Empereur Antokou (ii8i-ii83) se 
trouva être son petit-fils. On vit Kiyômori, entouré lui-même 
d'un luxe impérial, s'installer à Kyoto, éclipser la Dynastie 
solaire, attirer à soi toutes les adulations et se faire le centre 
de la Cour. Les Minamoto furent proscrits ou décapités. Leurs 
vassaux durent prêter serment au nouveau maître. Leurs 
fiefs du Kouanto furent distribués à des serviteurs des Taïra. 
L'Eglise bouddhique elle-même apprit à connaître la main 
de fer de Kiyômori. Les grands monastères de Niimya, de 
Miidéra et de Kanto, fiers de leurs privilèges séculaires, vou- 
lurent se dérober à son joug. Il lança sur eux ses plus farou- 
ches samouraï qui les mii^nt à feu et à sang. On vit pire : 
En II 76, les soudards de Kiyômori s'en prirent aux châsses 
sacrées de Hieizan, les plus vénérables de l'ancien Japon. 

Implacable par raison d'Etat autant que par nature, le 
dictateur refusa d'écouter les conseils d'apaisement que lui 
donnait son fils, le chevaleresque Shigémori. Il poursuivit 
jusqu'au bout le cours de ses vengeances. A la fin, miné 
par une maladie atroce, hanté par le spectre de ses victimes, 
il se retira, comme Tibère à Caprée, dans sa villa de Kobé 
près d'Osaka, sur les rives charmantes de l'Idzoumi-nada. 
Là, le vieil homme d'Etat, dont on n'épiait qu'en tremblant 
les moindres gestes, essayait dans la société d'un troupeau de 
jeunes femmes, de dissiper ses lugubres pensées. Ses adver- 
saires étaient domptés ou disparus, mais il sentait* monter 
jusqu'à lui tant de haine, qu'il pressentait la ruine de son 
œuvre. 

Au milieu de ses proscriptions, Kiyômori n'avait épar- 
gné que quatre membres de la famille Minamoto, quatre 
enfants sans serviteurs et sans fortune. Arrivés à l'âge 
d'homme, ces jeunes gens s'échappèrent du cloître où on 
les tenait enfermés. L'un d'eux tomba aux mains des cou- 



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HISTOIRE DE l'aSIE i'ji 

rours lancés à sa poursuite et fut exécuté. Mais le plus éner- 
gique, Yoritomo, réussit à gagner la presqu'île d'Idzou (i). 
Sa seule approche souleva les samouraï du Kouanto restés 
obstinément fidèles au souvenir de sa maison. 11 fut bien- 
tôt à la tête d'une petite arméo et s'établit entre le Fouji 
et la baie de Sourouga d*où il repoussa toutes les attaques 
dirigées contre lui par les Taïra. En apprenant ces événe- 
ments, Kiyomori mourut de dépit et de rage : il demanda 
en expirant que, pour apaiser ses mânes, la tête de Yori- 
tomo fût déposée sur sa tombe (1181). 

La mort du dictateur acheva de rendre courage aux Mina- 
moto. Yoritomo, son frère cadet Yoshitsoune et son cousin 
Yoshinaka appelèrent aux armes tous les anciens fidèles de 
leur clan. Après de savantes passes d'armes, Yoshinaka 
reprit aux Taïra Kyoto, la capitale impériale, et presque tout 
le Hondo. Les Taïra se retirèrent à Sikok et à Kiousiou, d'où 
ils continuèrent la lutte pendant longtemps encore. 

A peine vainqueurs, les Minamoto se divisèrent. Yoshi- 
naka se fit donner par l'Empereur Go Toba (2), le titre de 
shogoun ou généralissime des armées. C'était empiéter sur 
les prérogatives de son cousin Yoritomo, à qui ce titre eut 
dû revenir en sa qualité de chef du clan des Minamoto. Yori- 
tomo chargea son frère Yoshitsoune de faire respecter ses 
droits. Yoshitsoune battit et tua Yoshinaka et occupa à son 
tour Kyoto (11 84). Les deux frères, marchèrent alors contre 
les Taïra qui, à la faveur de ces discordes, avaient repris 
pied sur la côte d'Osaka. Le camp des Taïra, près de Kobé, 
fut enlevé après une furieuse bataille. Leur flotte fut détruite 
par Yoshitsoune, à Danno-Oura, dans le détroit de Simono- 
saki, entre la pointe du Nagato et l'île de Kiousiou. Ce fut le 
désastre final des Taïra. Mounémori leur chef fut fait pri- 
sonnier et périt dans les supplices. Yoritomo se vengea 
d'eux, férocement, retournant contre eux la législation de 

(1) Entre le massif du Fouji et les baies de Sourouga et de Kama- 
koura. La capitale de cette province était Shimoda. Lldzou appartenait 
alors à la famille seigneuriale d«s IIojo. Les Hojo refusèrent de livrer 
le fugitif et embrassèrent sa cause. 

(2) Ou Toba H, empereur du Japon de USi à 1198. 



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374 LB JAPON 

Kiyomori. Lee Taira furent systématiquement exterminés^ 
Leur famille disparut. Leurs samouraï devinrent des rùnin , 
des bannis sans seigneur et sans drapeau. Cette victoire 
d'une des deux grandes maisons apanagées sur la maison 
rivale, fut en même temps le triomphe du Nord sur le Sud : 
Les guerriers du Kouanto avaient vaincu les gens de Kiou- 
siou. Pendant sept siècles, le Kouanto devait conserver Thé- 
gémonie ainsi conquise. 

Gouvernement de Toritomo. 
Le abogouHat des Hinamoto. 

Yoriiomo, le chef de la Maison de Minamoto, avait dirigé 
en politique consommé les événements qui avaient abouti 
au triomphe des siens. Sans prendre directement part à la 
guerre, c'est lui qui avait tout prévu, tout préparé, tout 
conduit. Plus habile politique que grand stratège, il avait 
laissé à son frère cadet Yoshitsoune, le commandement des 
troupes. Après la victoire, Yoshitsoune, dont les prouesses 
avaient décidé du succès à Simonosaki, se trouva mal 
récompensé de son dévouement par la place secondaire 
qu'on lui offrait, et se révolta. Yoritomo, qui s'attendait à la 
rupture, était sur ses gardes. Yoshitsoune se trouva accablé 
sous des forces supérieures et dut se réfugier chez un sei- 
gneur du Nord. Trahi par le fils de son hôte, il se suicida 
pour ne pas tomber vivant aux mains de son redoutable 
frère. Celui-ci resta seul maîlre du Japon (1189). 

Dans cette situation hors de pair, Yorilomo se révéla 
comme un des plus grands hommes d'Etat de l'histoire japo- 
naise. Politique réaliste, il sut mettre à profit rcxpérience 
de ses prédécesseurs et de ses adversaires. Comme il s'était 
approprié les victoires de Yoshitsoune, il s'appropria les 
idées gouvernementales de Kiyomori. Plus profond poli- 
tique que Kiyomori, aussi implacable au fond, mais plus 
dissimulé et plus prudent, il savait contenir ses haines jus- 
qu'à l'instant propice et ne les assouvir que quand son inté- 
rêt bien entendu le lui permettait. Le Grand TacUarne, 
comme on l'a appelé, ne sacrifiait rien à la vanité, à la pas- 



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HISTOIRE DE L'aSIE 875 

sion ou au plaisir. Dédaignant le vernis de littérature et d'art 
dont s'était entouré Kiyomori, il négligea la vie de Cour 1 1 
toute la pompe du pouvoir pour ne rechercher que le pou- 
voir lui-même. Il s'absorba dans les affaires de l'Etat, qu'il 
réorganisa de fond en comble. 

11 commença par asseoir la puissance de sa maison sur 
une base territoriale solide. Le Kouanto, le vieux fief guer- 
rier de ses aïeux qui avait assuré la victoire des Minamoto, 
participa à leur triomphe. Les côtes de la baie de Tokyo 
avaient été jusque-là négligées au profit des côtes de la Mer 
Intérieure. Non que le Kouanto fut infertile : La pi^esqu'île 
rocheuse de Kazousa, la chaîne de l'Hitachi et du Kozouké 
et le ma<ssif du Fouji Yama enserrent une des plaines les 
plus fertiles de l'Archipel ; la Tone et la Soumida qui arro- 
sent cette plaine, courent dans un paysage de rizières inin- 
terrompues depuis la Cordilière centrale jusqu'à la mer. Si 
le Kouanto n'avait joué jusque-là qu'un rôle secondaire, 
c'e^t que les provinces du Midi avaient bénéficié du privi- 
lège d'avoir été civilisées les premières, d'a\o]r donné nais- 
sance à l'Empire japonais. CV^t au Gokinaï, sur les bords 
de la Mer Intérieure, dans les antiques cités du Yamato, à 
Nara, à Kyoto, à Osaka, à Kobé, que se concentraient les 
affaires parce que la Cour, le Gosho y était établi. Mais désor- 
mais le Gosho impérial n'était plus rien. Le pouvoir mili- 
taire sorti du Kouanto éimi tout. Yoritomo voulut que sa 
vieille Marche familiale fût digne de sa nouvelle destinée. 
Il l'assainit par des travaux d'irrigation, la colohisa, l'em- 
bellit de toute manière. Puis, quand le Nord, devenu pros- 
père et populeux, fut bien dans sa main, il daigna accepter 
en outre, de TEmpereur Toba II, l'administration du Hondo 
méridional, au sud du défilé de Hakonc et du Fouji Yama 
Sur ces provinces troublées, il exerça une sorte de déléga- 
tion impériale. Gomme il était déjà, en tant que chef du clan 
des Minamoto, le seigneur direct du Kouanto et de l'Ex- 
trême-Nord, il se trouva, à des titres divers, maître légitime 
du Hondo tout entier. En 1192, l'Empereur sanctionna son 
pouvoir en lui décernant le titre de shogoun ou shiogoun, 
c'est-à-dire de chef niilitaire suprême de tout le Japon. 



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376 LE JAPON 

Yoritomo établit alors dans tout Tarchipel, le bakoufou, 
la discipline de caserne. Le bakoixfou nippon ressemblait 
singulièrement au yassak mongol que Tchinkkiz Khan, vers 
la même époque, était en train d'imposer au continent. 
<( Le bakoufou, dit M. de la Mazelière, étendit sur tous les 
samouraï l'autorité que le chef d'une grande maison féodale 
exerçait héréditairement sur son clan. Le chef des Minamoto 
resta dès lors ce qu'il s'était fait : le chef de toute l'armœ. » 
C'était l'application à l'archipel tout entier, du lien mili- 
taire qui, en droit féodal, unissait les barons du Kouanto 
aux sires de la Bannière Blanche. Dans, chaque province, 
le shogoun eut, à côté de l'ancien gouverneur civil désor- 
mais annihilé, son représentant miUtaire, sa garnison per- 
manente et son agent fiscal. Pratiquement, cette réforme 
équivalut à l'occupation militaire des provinces du MiJi 
par les garnisons venues du Nord. 

Le Japon japonisant du Kouanto mit ainsi en tutelle le 
Japon chinoise du Gokinaï, le Japon indianisant du Gosho. 
Toutefois le premier ne détruisit pas le second : On ne dé- 
truit pas le Gosho ; le dictateur Kiyomori avait voulu le 
faire ; il s'était installé à Kyoto, aux côtés de l'Empereur 
qu'il traitait en figurant inutile — , sacrilège analogue ;\ 
celui de César annihilant le Sénat et briguant la couronne . 
les Taïra étaient tombés comme César sous les coups de 
l'aristocratie indignée. Yoritomo jugea l'expérience suffi- 
sante. Après l'assassinat de César, Auguste, son héritier, 
avait comblé le Sénat de prévenances, s'effaçant devant lui, 
lui laissant l'administration des provinces civiles. Yoritonao 
qui rappelait Auguste par sa pnidence, sa simplicité de 
vie, ses talents administratifs, et aussi par sa dissimulation, 
son hypocrisie et sa perfidie, adojpta la même attitude que 
lui envers les autorités traditionnelles : L'Empereur n'eut 
pas de sujet plus respectueux. Il n'y eut même rien do 
changé dans l'administration civile du Japon. Elle continua 
à subsister à côté du régime du Bakoufou, comme les insti- 
tutions de la République Romaine avaient subsisté dans 
l'Empire. Yoritomo ne toucha pas aux privilèges de la 
classe des kougé, l'ancienne noblesse impériale, devenue, 



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HISTOIRE DE L'aSIE 877 

depuis le développement du régime militaire, une simple 
noblesse civile. Sans doute, il installa près de Kyoto une gar- 
nison à lui, placée sous les ordres de son beau-père Hojo 
Tokimasa, sire dldzou. Mais il prit soin de dissimuler cette 
garnison dans le faubourg de Roukouhara et affecta de lais- 
ser aux fonctionnaires impériaux Tadministration de la 
capitale et des provinces du Gokinaï. Il n'était, lui, qu'un 
simple capitaine, vivant de peu, sobre et frugal autant que 
le dernier de ses samouraï, modeste de ton, modeste d'allure. 
Kyoto resta le siège du Gosho, la capitale des Empereurs de 
droit divin. Yoritomo se garda bien de venir y rivaliser avec 
la dynastie solaire. Sa capitale à lui fut Kamakoura (i), au 
Kouanto, à l'entrée du Golfe de Tokyo. La colonie militaire 
du Kouanto joua ainsi le même rôle que la Macédoine dans 
la Grèce antique, la Prusse en Allemagne ou le Piémont en 
Italie. Il y eut un chef militaire des samouraï à Kamakoura 
et un souverain civil et religieux des kouge à Kyoto. De la 
sorte, en dépit de toutes les protestations de loyalisme de 
Yoritomo, la séparation des deux pouvoirs fut bien nette, 
leur importance respective aussi : Kamakoura fut tout, 
Kyoto ne fut plus rien. 

A côté de l'autorité divine dos Empereurs fondée sur le 
Shintoïsme millénaire, la grande force morale de ce temps 
était l'Eglise bouddhique. Comme le pouvoir impérial, 
Yoritomo sut ménager le pouvoir de l'Eglise. Les grands 
monastères bouddhiques l'avaient aidé à abattre le parti 
Taïra, en haine de Kiyomori qui les avait attaqués de front. 
Après la victoire commune, ils eurent leur part dans les 
dépouilles du parti vaincu. En reconnaissance, l'Eglise boud- 
dhique donha sa consécration à l'établissement du Bakou- 
fou. Mais elle dut, elle aussi, se plier au nouveau régime. 
Cette adaptation, d'ailleurs, fut assez laborieuse et l'entente 
de Yoritomo avec les terribles moines de Nanto, — ces 
frères aînés de Jean des Entomeures — , n'alla pas sans de 
fréquentes brouilles. Quand les moines revenaient à leurs 

(1) Kamakoura, sur la côte de la presqu'île rocheuse de ce nom, entre la 
bai© d'Odawara et celle de Tokyo. C'était le chef-lieu de la province de 
Sagami, située l'est du Fouji Yama. 



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378 LE JAPO?î 

instincts belliqueux, le shogoun faisait mine de leur inter- 
dire le port dos armes et de mettre un terme à raccroissc- 
ment des biens de mainmorte. Les frocs jaunes rentraient 
dans Tordre et Talliance du palais shogounal avec les grands 
monastères se rétablissait. 

Fondée sur ces bases, la construction politique de Yori- 
tomo, — le Bakoiifou et le Shogounal — , dura dix siècles, h" 
double de celle d'Octave Auguste. Mais si Toeuvre du grand 
Minamoto lui survécut si longtemps, ce ne fut pas au proGt 
de sa propre famille. Vingt ans après sa moit, celle-ci som- 
bra dans une nouvelle révolution de palais. 

Gouvernement des Hojo. 

Yoritomo mourut en 11 99. Son épouse, la princesse 
Masako, qui appartenait à la Maison des Hojo, lui avait 
donné deux fils, Yoriie et Sanétomo. Ces deux princes 
étaient encore mineurs à la mort de leur père. Yoriie, Taîné, 
n'en fut pas moins proclamé shogoun, sous la tutelle de son 
grand-père maternel, Hojo Tokimasa, sire d'Idzou. 

Les Hojo, qui apparaissaient ainsi pour la première fois 
sur le théâtre de la grande politique, étaient d'assez petits 
barons, originaires du Kouanto, et qui ne s'étaient élevCs 
que dans la clientèle des Minamoto. Intrigant, pratique 
et peu scrupuleux, Hojo Tokimasa, leur chef, avait tout 
ce qu'il fallait pour arriver au premier rang, à condition 
toutefois de perdre ses propres petits-fils, les enfants du 
grand shogoun Yoritomo. Nul mieux que le Hojo ne con- 
naissait les rouages du Bakoufou, qu'il avait tant contribué 
à établir. Yoritomo une fois disparu, pourquof ne pas s'ap- 
proprier sa succession ? Certes, l'armée du Nord restait 
attachée à la famille shogounale, au blason des Minamoto. 
Mais un homme d'Etat japonais ne se trouve jamais à court 
d'expédients. Le Japon tout entier n'était-il pas fanatique- 
ment dévoué à ses Empereurs de race divine ? Or, à la con- 
dition de conserver aux Empereurs leurs titres, honneur^ 
et privilèges, le shogoun Yoritomo avait pu, sans soulever 
de protestation, les dépouiller de tout leur pouvoir. Le pro- 



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HISTOIBE DE L'aSIE 879 

cédé que Yoritomo avait employé envers la dynastie impé- 
riale, les Hojo résolurent de rappliqqer aux héritiers de 
Yoritomo : 11 n'y avait qu'à reléguer les shogouns à côté 
des Empereurs, dans les pompes de la Cour. Le Japon aurait 
ainsi deux souverains honoraires, — l'Empereur, souverain 
spirituel, et le shogoun, chef nominal des armées, — et un 
seul maître réel : le petit baron Hojo. 

A Técole de Yoritomo, Tokimasa avait apjiris tous les 
secrets du machiavélisme nippon. Justement Yoriie, le sho- 
goun titulaire, était un jeune homme voluptueux et frivole 
qui ne comprenait rien à la subtile politique de son grand- 
père maternel. A l'instigation des Hojo, ses, conseillers lui 
persuadèrent de céder à son frère cadet, Sanétomo, tout le 
Japon méridional : le Tokaïdo, lo Gokinaï et Kiousiou. Il y 
eut de nouveau deux Japon, — Kouanto contre Gokinaï, — 
et la puissance des Minamoto se trouva brisée. Quand 
Yoriie s'aperçut de la faute qu'on lui avait fait commettre, 
il paria de massacrer les Hojo. Ce fut lui qui fut déposé, 
tonsuré, enfermé dans un cloître, et, avant d'avoir pu appré- 
cier les douceurs de l'état monastique, enlevé par une mort 
prématurée (i2o4). Son frère, Sanétomo, fut proclamé shb- 
goun à sa place par les tout-puissants Hojo. Ce nouveau 
shogoun était un poète charmant qui faisait des vers à 
décourager les Empereurs eux-mêmes. « Du chemin de 
Hakone, écrivait-il un jour, le Golfe d'Idzou m'apparaît, et, 
plus loin, la pleine mer, les petites îles, les> vagues qui sem- 
blent se pousser. Si ce monde si beau pouvait ne pas chan- 
ger I » — C'étaient là passe-temps inoffensifs. Les Hojo le 
laissèrent rêver à son aise dans ses villas du Golfe de Sagami, 
et se firent nommer eux-mêmes shikken ou régents pour le 
shogoun : Un régent de régent I — les dynasties allaient 
vite au royaume d'Amatérasou ; en tout autre pays, elles 
se fussent m^sacrées ; ici on les conservait au fond de 
palais silencieux ccwnme des musé^ ou comme des temples* 
C'étaient comme des reliques infiniment précieuses qu'on 
déposait en vitrine, par étages superposés, dans un parfum 
d'encens, loin des regards profanes ; on les consacrait, on 
les classait, — et la foule se portait ailleui's. 



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38o LE JAPON 

Hojo Tokimasa avait enfermé dans un monastère le 
prince Kougio, fils de Yoriie. En 12 19, l'adolescent 
s'échappa, courut au palais, mais, au lieu de tirer vengeance 
du redoutable shikken qui tyrannisait sa maison, il poi- 
gnarda son oncle, le débonnaire shogoun Sanétomo. Lui- 
mftme périt sous les coups des gardes de sa victime. Ainsi 
s'éteignit, dans une rixe lamentable, Tillustre famille des 
Minamoto. 

D'autres que les Hojo eussent été pris de vertige. 11 était 
si tentant, pour qui détenait déjà le pouvoir, de prendre 
aussi le titre et, les shogoun disparus, d'usurper le sho- 
gounat I Mais Je chef des Hojo, le shikken Yoshitoki (120a- 
1224), était le digne fils du prudent Tokimasa. H savait les 
vétérans du Kouanto attachés au Drapeau Blanc des Mina- 
moto, et il se sentait trop petit baron pour rompre avec le 
sentiment de toute l'armée. D'ailleui^ le mal n'était pas 
sans remède : Il n'y avait plus de shogouns Minamoto ? Les 
Hojo en fabriquèrent un à leur usage ! Leur choÎK se porta 
syr un membre de la famille Foujiwara, Yoritsouné, qui 
leur servit de prête-nom. Déclaré, pour les besoins de la 
cause, descendant authentique des Minamoto, Yoritsouné 
fut, comme tel, proclamé shogoun (1220). H resta toute sa 
vie un simple figurant, plus impuissant encore et moins 
respecté que les Empereurs. Malgré tout, ces derniers con- 
servaient leur immense prestige religieux, leur rayonne- 
ment solaire — , mais le shogounat, qui n'était fondé que 
sur la force militaire, ne représentait plus rien, dès que 
cette force lui faisait défaut. 

A ce moment se produisit une péripétie assez inatten- 
due. La Maison impériale s'était jusque-là docilement prê- 
tée aux caprices de tous les puissants du jour, que ceux-ci 
fussent des Taira comme Kiyomori ou des Minamoto comme 
Yoritomo. Après tout, ces deux illustres familles descen- 
daient l'une et l'autre de cadets impériaux, le sang divin 
coulait dans leure veines, et il n'y avait pour l'Empereur 
régnant aucune honte à sanctionner leurs actes. Mai* 
quand les Empereurs virent un Hojo, un simple baron 
d'Idzou trancher du souverain, ils jugèrent que l'heure 



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HISTOIRE DE l'aSIE 38 1 

était venue pour eux de sortir de Tonibre sainte du Gosho. 
En I220, TEmpereur Toba II lança rexconimunication 
contre Hojo Yoshitoki. La voix divine trouva un écho for- 
midable au Gokinaï et dans tout le Midi. Au Kouanto même, 
les vétérans de Yoritomo se sentirent ébranlés : Le Hojo , 
n*était même pas un Minamoto, et l'Empereur restait l'Em- 
pereur, le Fils du Soleil I C'est alors qu'intervint la veuve 
de Yoritomo, la princesse Masako. Cette femme énergique, 
née dans la famille des Hojo, était la digne fille de l'habile 
Tokimasa. Fort adroitement Yoshitoki la mit au premier 
plan, la chargeant de parler aux troupes, de maintenir 
l'armée du Nord dans le devoir. Elle affirma aux héroïques 
samouraï du Kouanto que la cause des Minamoto, la cause 
du Drapeau Blanc, se trouvait toujours de son côté à elle, 
du côté des Hojo. N'en était-elle pas elle-même la preuve 
vivante ? Les vieux compagnons de Yoritomo, traîtres à sa 
veuve, allaient-ils laisser perdre le fruit des victoires an- 
ciennes, oublier le Bakoujou, déserter la consigne ? Au sou-^ 
venir de leur serment militaire, les samouraï du Kouanto 
se ressaisirent. « Les recrues impériales, dit M. de La Ma- 
zelière, firent bravement honneur à la Bannière Ecarlate, 
mais la victoire resta aux vétérans de Kamakoura (i). » Ce 
ne fut pour ces derniers qu'une promenade militaire d'en- 
vahir le Gokinaï et d'entrer à Kyoto. La tentative de restau- 
ration impériale n'eut d'autre résultat que de faire enlever 
aux Empereurs l'administration de leurs dernières posses- 
sions immédiates. Des garnisons du Nord s'établirent aux 
portes du Gosho, et le Gokinaï fut partagé en fiefs pour les 
samouraï de Kamakoura. 

Ce qui restait d'autorité aux Empereurs sombra dans 
leurs discordes domestiques. En 1288 se produisit ce qu'on a 
appelé le Grand Schisme japonais. Ce schisme qui eut pour 
le monde shintoïste les mêmes conséquences que le Grand 
Schisme d'Occident pour la Chrétienté, eut pour cause la 
rivalité des deux branches de la famille impériale. En i3o7, 
les Hojo profitèrent habilement de cette querelle pour 

(1) La Mazelièrc, le Japon, n, 135. 



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382 LE JAPON 

ménager entre les deux branches rivales un acx^ord qui 
acheva d'annihiler la dynastie. Par cet accord, il fut entendu 
que les représentants des deux branches impérialôs se suc- 
céderaient alternativement sur le trône. 

Grâce aux divisions et aux fautes des pouvoirs adverses, 
les IIojo furent pendant i3o ans les maîti^es de l'Archipel. 
Ces parvenus prirent d'aillcui^ au sérieux leur métier d'ad- 
ministrateurs. Yasoutoki, iils de Yoshitoki (1226-1 242), éta- 
blit entre les clans une paix durable. Barons laïques et 
grands monastères durent respecter la discipline du Bakou- 
jou. Le successeur de Yasoutoki, Tokiyori, qui déposa à 
Kamakoura deux shogoans indociles, continua l'œuvre 
paternelle jusqu'au jour où, las du siècle, il se retira dans 
un couvent (i256). Hojo Tokimoune, « le Grand Chevalier 
de Kamakoura » qui gouverna le pays après Tokiyori (1206- 
128/1), eut la gloire impérissable de sauver le Japon du pire 
danger qui l'ait jamais menacé : Vimmsion mongole (i). 

L'invasion mongole. 

Tandis que le Japon, en marge du continent, poursuivait, 
à Tabri de son insularité, le développement de sa ci>iU- 
sation originale, les Mongob, unifiés par Tchinkkiz Khan, 
étaient en train de conquérir l'Asie presque entière et une 
parlée de l'Europe. A la fin du xiii^ siècle, la Chine, l'Asie Cfen- 
trale, l'Iran et la Russie ne formaient plus qu'un inunense 
empire sous le sceptre des petits-fils de Tchinkkiz Khan. 
Le plus grand de ces princes, Koubilaï, était devenu Empe- 
reur de Chine, suzerain de la Corée, du Tibet et de l'Annam. 
Pour posséder tout rExtremc-Orient, il lui manquait encore 
k' Japon. En 1268, il envoya dans ce pays une ambassade 
qui débarqua dans l'île de Kiousiou, d'où elle se rendit a 
Kamakoura pour y réclamer l'hommage des Japonais. 

Jamais le Japon n'avait couru un tel péril. De toutes les 
nations asiatiques, lui seul, jusque-là, avait échappé aux 

(1) Sur l'invasion moniznlo, cf. Murdocli et Yamagata. Hiatoni of lapan, 
tome I, 491-532. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 383 

invasions mongoles. Et maintenant que ces invaâians 
avaient triomphé du reste de TAsie, c'était le choc de TAsie 
entière qu*il lui fallait subir, car accepter le joug, personne 
n y songea. Pour repousser la demande insultante de Kou- 
bilaï, toutes les provinces, tous les clans, tous les partis, 
tous les pouvoirs du Japon, l'Empereur, le Shogoun 
Minamotx:) et le Shikkcn Tokimoune, tous furent 
d'accord. Tokimoune surtout fit des merveilles. Le Grand. 
Chevalier de Kamakoura appela .le peuple aux armes. 
Lorsque la flotte mongole apparut en novembre 1274 
dans les eaux de Tsou^hima, il n'y avait pas une ville au 
Japon, pas un hameau, pas une masure où le dernier des 
rôniîi n'eut juré de faire le sacrifice de sa vie. Le Japon 
traversa alors quelquiv^^ journées analogues à celles qui pré- 
cédèrent l'arrivée de l'escadre de la Baltique en igoS. Kou- 
bilaï était vraiment le Maître du Monde, le monarque uni- 
versel. Le Japon allait-il subir le sort infligé à la Chine et 
h la Perse, à la Russie et à la Hongrie ? Ce fut pour lui une 
heure tragique, aussi tragique que jadis pour l'Hellénisme 
les heures de Marathon et de Salamine. D'un côté les Con- 
quérants du Monde. De l'autre, l'insularité japonaise. 

Rassemblée dans les ports de Chine et de Corée, la flotte 
n>ongole fit voile vers le Japon par le détroit de Tsoushima. 

Les Mongok ravagèrent au passage les îles de Tsoushima 
et d*Iki et débarquèrent dans la baie d'Imadzou, sur la côte 
du Chikouzen (127/1). Ils étaient munis de pièces d'artil- 
lerie dont le tir, nouveau pour l'armée japonaise, jeta d'abord 
Teffroi dans ses rangs. <( Des appareils que les Mongols 
nomment canons lancèrent des boules de fer pareilles à 
celles qui nous servent dans le jeu de balles ; le bruit sem- 
blait celui de chariots précipités sur une descente à pic ; les 
flammeiB semblaient des éclairs. Jusqu'à dix mille de ces 
bouleis partaient à la fois. Nos troupes furent brûlées à 
mort... (i) )). Malgré la surprise causée par cette canonnade, 
les Mongols ne réussirent pas à pénétrer jusqu'à Daïaifou, 
capitale du Chikouzen. Les habitants de l'île les continrent 

(1) La MazcUère, Le Japon, II, 192. 



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384 LE JAPON 

devant le fort de Mitôouki jusqu'à Tarrivée des renforts 
Tenus de Kamakoura. Les Mongols, «'imaginant qu'ils au- 
raient facilement raison des insulaires, n'avaient envoyé que 
25.000 hommes. Cette petite armée n'ayant pu profiter de la 
surprise, fut écrasée par les forces du shikken et dut se rem- 
barquer après avoir perdu plus de i3.ooo hommes. 

L'Empereur mongol Koubilaï envoya alors au Japon une 
seconde ambassade pour exiger une dernière fois l'hom- 
mage des insulaires. Hojo Tokimoune jugea cette insis- 
tance blessante pour son honneur et fit mettre à mort les 
envoyés mongols au pied des murailles de Kamakoura. 
Koubilaï organisa aussitôt une nouvelle expédition, autre- 
ment formidable que la précédente : Une immense Armada, 
comprenant toutes les forces navales de la Chine et de la 
Corée, se dirigea en 1281 vers le Japon et débarqua une 
armée de 100.000 hommes dans l'île de Kiousiou. 

Cette fois, c'était vraiment Xerxès submergeant la Grèce 
sous le flot de ses armées. Une partie des envahisseurs dé- 
barqua dans la baie de Hakata, au Ghikouzen, le reste ù 
Takashima et à Hirato au Hizcn. Mais depuis la dernière 
invasion, les habitants de Kiousiou avaient fortifié la baie 
de Hakata par une immense muraille qui courait le long 
de la mer. Sous le commandement d'un vaillant samouraï 
nommé Michiari, ils se défendirent avec acharnornent et pri- 
itînt même l'offensive contre le camp des Mongols installé 
dans la presqu'île de Shiga. Les Mongols, arrêtés de ce côté 
devant Hakozaki au Nord-Ouest de Dazaifou, reportèrent 
leurs efforts sur le Hizen où ils occupaient toujours l'île 
de Takashima. 

Pendant ce temps, Hojo Tokimoune avait proclamé pai- 
tout le Japon le « tumulte mongol >>. Un peuple frémissant, 
prosterné dans les sanctuaires de l'Isé, implorait les Morte 
qui veillent sur la Patrie. Du fond du Gosho, l'Empereur, 
dans ses ornements de souverain pontife, demandait l'inter- 
vention de ses aïeux divins. Amatérasou et les Kamis de la 
race, pouvaient-ils permettre à l'étranger de profaner le 
saint archipel ? Les dieux entendirent ces prières. Tandis 
que les Mongols, vaincus à Takashima, étaient repoussé^ 



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HISTOIRE DE l'aSIE ^ 385 

des côtes du Hizen, leur flotte fut détruite par un effroyable 
typhon (i4-i5 août 1281). Leur général, Fan Wen, prit 
peur : Avec ses principaux lieutenants, il monta sur les na- 
vires échappés à la tempête et s'enfuit en Chine. L'armée de 
débarquement, abandonnée par ses chefs, essaya vainement 
de tenir tête aux Japonais. Cette multitude sans guide et 
sans directi.on, fut acculée à la mer et massacrée ou cap- 
turée par les insulaires. 

De l'Armada formidable, venue de tous les ports de Corée 
et de Chine pour asservir la Terre des Dieux, il ne restait 
plus de trace sur la mer apaisée. L* insularité japonaise avait 
vaincu les Conquérants du Monde, 

La première restauration 
impériale Go-Dalgo. 

Hôjo Tokimoune, le Grand Boushi de Kamakoura, 
recueillit les bénéfices de cette victoire. Après lexpulsion des 
Mongols, le Japon l'acclama comme son libérateur. Son fils 
Hojo Sadàtoki, qui lui succéda comme shikken (i285- 
i3oi), se montra, lui aussi, digne de la dictature. Mais en 
iSig, la dignité de shikken passa à un prince incapable, 
Hojo Takatoki, dont la faiblesse laissa en quelques années 
péricliter l'œuvre de ses aïeux. 

Il y avait longtemps que la dignité de shogoun, entre les 
mains de la famille Minamoto, n'était plus qu'un vain titre. 
Si la fonction de shikken, du fait de l'incapable Takatoki, 
devenait aussi une dignité sans pouvoir, sur qui repose- 
rait donc la charge du gouvernement ? L'Etat japonais tom- 
bait en déshérence. Ou plutôt, les agents chargés les uns 
après les autres d'en assurer la gestion faisant successive- 
ment défaut, c'était au propriétaire lui-même, au maître 
véritable du domaine 'd'en reprendre la direction. Les droits 
de l'Empereur sur l'Empire étaient imprescriptibles. L'Em- 
pereur avait pu laisser à d'autres le soin de gérer son bien, 
leur confier une délégation de plusieurs années ou de plu- 
sieurs siècles, se désintéresser presque complètement en 
apparence des questions politiques. La dynastie issue d'Ama- 

LBS EMPIRES MONGOLS. 25 



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386 LE JAPON 

iérasou, la dynastie fille du Soleil, avait pu depuis les jours 
de Nara et de Hcïan disparaître dans le mystère du Gosho, 
comme une divinité, après avoir terminé sa vie terrestre, 
remonte au ciel. Elle ne devait pas mcwn^ reparaître aux 
yeux des hofmraes et se manifester à son peuple lorsque, les 
temps étant révolus, le salut de ce peuple Texigerait. C'est 
ce que pensa, au commencement du xiv* siècle, un souve- 
rain remarquable, TEmpereur Go-Daïgo, ou Daïgo II, qui 
monta sur le trône du Soleil Levant en iSig. 

Ce qui semble avoir dominé chez Go-Daïgo, c'est lo sen- 
timent de la dignité» de la sainteté de sa mission. Peu de 
souverains japonais eurent à ce point conscience de leur 
origine divine, de leur rayonnement solaire. Descendant 
d'une lignée d'Empereurs vieille de dix siècles, descendant 
d'Amatérasou, fils authentique des dieux, dieu lui-même, 
grand-prêtre d'une religion millénaire, baigiiant encore de 
tout son être dans Je passé mythique et fabuleux de sa ract*, 
Go-Daïgo jugea que l'heure était venue de jeter bas tous les 
pouvoirs intermédiaires que ses ancêtres avaient laissé 
s'établir entre eux et leur peuple, et de parler à ce peuple 
faoe à face. 

Le fils de Go-Daïgo, le prince impérial Morinaga, parta- 
geait ses vues avec ardeur. Il obtint, pour l'œuvre de res- 
tauration projetée, le concours de la seconde grande puis- 
sance morale de ce temps, — de l'Eglise Bouddhique. Les 
riches monastères de Hieizan et de Nara se rallièrent à Go- 
Daïgo. Les plus chauds partisans de la cause impériale 
furent deux bonzes, Egnékan et Bounékan, types légendaires 
de moines-soldats, qui accompagnèrent l'héroïque Mori- , 
naga dans toutes ses expéditions. Avec l'appui des moines 
de Hieizan, Go-Daïgo et Morinaga chassèrent de Kyoto la 
gernison du Bakoufoa, délivrèrent le Gokinaïy aimèrent les 
kougc, et appelèrent aux armes les samouraï du Midi L'Em- 
pereur posséda bientôt une petite armée à la tête de laquelle 
il plaça son iîls Morinaga et le digne émule de celui-ci, le 
chevaleresque Masashigé, « le Bayard du Japon » (i33i). 

Cependant le Bakoufou était trop solide p<nir être abattu 
d'un seul coup. Les samouraï du Kouanto et en général tous 



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niSTOIRE DE L'aSIE , 387 

les clans du Nord ne pouvaient accepter une restauration 
impériale dont le premier acte serait d'abattre leur hégé- 
monie. Il* se rallièrent autour des Ho)o et deeccndirent en 
masse sur Kyoïo. Cette foi» encore le Nord l'emporta sur le 
Midi. Go-Daïgo fut pris, déposé et exilé dan& Tilotd'Okishuna, 
au large, prèe dce côtes de Corée. Mai« Vidée Impériale, une 
fois répandue dans les masses, y faisait son chemin et sus- 
citait des dévouements contagieux. Morinaga et Masashigé 
se maintinrent dans les montagnes du Yamato, autour de 
Kyoto et d'Osaka. Ils mirent en état de défense le couvent- 
forteresse du Koyasan et les autres grands monastères de 
la région, et repoussèrent toutes les expéditions dirigées 
contre eux par le Gouvernenaent de Kamakoura. Les îles 
de Sikok et de Kiousiou se déclarèrent en leur faveur. Lu 
nouvelle de leur succès par\'int à l'Empereur Go-Daïgo qui 
s'échappa de son exil, et, à la suite d'une romanesque odys- 
sée, débarqua sur la côte du Sanindo où l'armée de Mori- 
naga vint le chercher. Les malheurs et l'exil du ôouveraîn 
avaient provoqué utoe émotion intense dans tout le peuple. 
Son retour prit lés allures d'un triomphe. Le monarque 
divin dont les Hojo avaient presque fait un martyr et dont 
le retour semblait dû à un miracle, fut reçu par des foules 
en délire. Il profita de sa populaiité pour abattre i»6s enne- 
mis. Rétabli sur le trône de ses pères et agissant comme 
souverain pontife du Shintoïsme traditionnel, il déclara 
les Hojo rebelles et sacrilèges. Lm chels des deux prin- 
cipaux clans du Nord, Yoshida, chef du dan Nitta, et 
Takauji, chef du clan Ashikaga, «e rallièrent à lui. 
Takauji livra à Go-Daïgo la dernière forteresse du Bakoa- 
joa à Kyoto, l'imprenable Roukouhara. Les Nitta se char- 
gèrent d'enlever à Hojo Takatoki lui-même son château 
de Kamakoura. En i333, les tours de Kamakoura furent 
prises d'assaut et le clan des Hojo fut exterminé. 

Pour la première fois depuis cinq siècloss le Japon n'avait 
d'autre maître que son empereur. Les masses populaires 
pour lesquelles l'empereur restait le descendant d'Amatc- 
rasou et le grand prêtre de la religion indigène, les lettrés 
confucianistes, attachés à l'idée d'un Fils du Ciel à la 



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388 LE JAPON 

manière chinoise, tous voyaient enfin leurs vœux réalisés. 
Le maître légitime de l'empire ayant daigné reprendre pos- 
session de ^on patrimoine, Tère des grandes guerres civiles 
parut à jamais close. Après cinq siècles de gouvernements 
illégitimes, le paye rentrait dans la légalité. « Il y eut dans 
les masses populaires une heure d'espérances sans li- 
mite (l). M 

nsurpation des Asbikaga. 

Mais la féodalité, abolie dans la loi, subsistait dans les 
mœurs. « La caste mililaire, bien que privée de son chef, 
restait toute-puissante. » Pour la détourner de nouvelles 
révolutions, Go-Daïgo aurait dû faire ce que fit cinq siècles 
plus tard l'Empereur Moutsouhito : se proclamer lui-même 
chef des samouraï, joindre à son titre d'empereur les fonc- 
tions de shogoun, transporter hardiment au Kouanto le 
siège de l'empire. Malheureusement l'éducation factice du 
Gosho n'avait pas permis au monarque de prendre un 
contact réel avec le monde extérieur. Après son héroïque 
équipée de i333, il se laissa ressaisir par la vie de Cour, per- 
suadé que sa victoire était définitive et qu'il n'avait plus 
désormais qu'à en jouir. Il ne voulut connaître que l'admi- 
nistration civile et se conduisit en tout comme si le Gou- 
vernement du Bakoufou n'avait jamais existé. Son héré- 
dité et son éducation reprenant le dessus, il en vint à 
délaisser ses compagnons de lutte pour ses amis de plaisir. 
Les samouraï qui avaient versé leur sang pour lui, se virent 
préférer des lettrés de Cour, des kougé inutiles. Sans doute, 
ses principaux lieutenants reçurent-ils de vastes fiefs. Masa- 
shigé obtint la région d'Osaka et Nitta Yoshihida, plusieurs 
districts de la côte occidentale, en Echizen et en Echigo. 
Cependant ces deux bons serviteurs ne reçurent pas la 
moitié des fiefs accordés aux Ashikaga, gens de fidélité 
infiniment moins sûre, mais plus adroits et niieux en cour. 

Le domaine patrimonial des Ashikaga était situé au 

(1) Berlin, Les grandes guerres civiles du Japon, p. 242. 



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HISTOIRE DB l'aSIE SSq 

Kouanto, dans la province de Shimozouké/ au dud de 
Nikko. C'est dans cette région qu'Âshikaga Takauji tra- 
vailla à accroître sa puissance. Il se fit donner par Go^Daïgo 
le Mousashi (province de Tokyo), le Shimoea (banlieue Est 
de Tokyo) et THitachi (pays de Mito), c'est-à-dire la 
majeure partie du Kouanto, plus, sur la côte du Tokaïdo, 
entre les baies de Sourouga et d'Owari, la province de 
Totomi dont la possession lui livrait la route de Kyoto. En 
créant cet énorme fief au profit du moins fidèle de ses 
vassaux, Go-Daïgo annihila tous les bénéfices de sa victoire. 
Circonvenu par les Ashikaga, il ne s'aperçut point qu'il 
reconstituait en leur faveur le principat militaire des Hojo: 
Le maître du Kouanto devait, par la force des choses, être 
amené tôt ou tard à se mettre à la tête des clans du Nord 
pour ressusciter le Bakoufou. * 

Le fils de Go-Daïgo, Morinaga, plus clairvoyant que liii, 
aperçut le péril et voulut réagir, fût-ce au prix d'une révolte 
contre l'autorité paternelle. Comprenant où l'aveuglement 
de son père menait la dynastie, il appela ses fidèles aux 
armes et se proclama lui-même shogoun: Mesure excellente, 
qui, en donnant pour chef au Bakoufou le propre lils de 
l'empereur, eut mis tout le parti militaire au service de 
l'Empire. Go-Daïgo, que sa faiblesse envers les Ashikaga 
aveuglait au point de lui faire perdre à la Jois le sentiment 
de son intérêt et l'instinct paternel, prit parti pour son 
favori contre son fils. Par son ordre, Morinaga fut jeté dans 
un cachot où il périt peu après, assassiné dans des circons- 
tances mystérieuses (i334). L'auteur du crime n'était autre 
qu' Ashikaga Takauji : celui-ci, une fois débarrassé du jeune 
prince dont la clairvoyance faisait obstacle à ses projets, 
jugea le moment venu de jeter le masque. Il s'établit à 
Kamakoura, occupa les autros forteresses du Kouanto et, 
appelant à lui tous les samouraï du Nord, il prit le titre de 
shogoun et annonça le rétablissement du Bakoufou (i335). 

Ce coup de théâtre ouvrit enfin les yeux de Go-Daïgo. 
Furieux d'avoir été le jouet d'un fourbe et regrettant amè- 
rement la mort de son fils, il chargea Nitta Yoshihîda d'as- 
surer sa vengeance. Mais il était trop tard. Les Ashikaga 



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390 LE JAPON 

avaient eu le temps de gix>uper tous les clans du Nord et 
à leur tête ils descendirent «ur Kyoto qu'ils enlevèrent, 

La perle de Kyoto marqua Téchcc irrémédiable de la Res- 
tauration impériale. Mais le propre d'un samouraï est de se 
sacrifier pour une cause perdue. Or, le Japon ne comptait 
pas de samouraï plus accomplis que Masashigé, le chevalier 
sans peur de la cause im[>ériale, et que son filgL Masatsoura. 
A force de ténacité et de vaillance, Masashigé reforma une 
armée sur la côte occidentale de Hondo, en Echizen, et 
reprit Kyoto (guerre de Miidéra). Takauji, ébranlé, faillit 
renoncer h 8Cs plans. Mais il jouait sa tête et ne pouvait plus 
reculer. Il chargea son frèi^ Tadayoshi de recouvrer coûte 
que coûte la capitale. La bataille décisive entre Tarmée de 
Tadayoshi et les Impériaux commandés par Mashashigé 
se livra près de Kobé. Masashigé fut tué dès le début de 
laction, et sa mort entraîna le désastre des siens (i336). 
ïakauji fît dans Kyoto une entrée triomphale et y réta- 
blit solennellement le gouvernement shogounal et le Bakou- 
fou. 

Go-Daïgo, qui n'avait montré au pouvoir qu'incapacité et 
faiblesse, excita de nouveau par «ses revers la pitié populaire. 
La légende s'empara de lui dès le lendemain de sa mort, 
et son souvenir, embelli et idéalisé, anima longtemps le 
courage de ses j^éfenseiu^. Ceux-ci conservaient les îles de 
Kiousiou et de Sikok, ainsi que quelques points du Hondo, 
notamment plusicure forleixîsseis du Yamato et de TEchi- 
zen. Ils étaient commandés par Masatsotfra, qui avait hérité 
du caractère chevaleresque de son père Masashigé. Un 
moment Masatsoura réussit à réoccuper encore une fois 
Kyoto. Sa mort héroïque au combat de Sijo Nawate, en 
i3/l8, porta le coup de grâce à la cause impériale. Si le 
parti légitimiste se maintint queJques années encore dans 
Ir Midi, ce fut moins par sa propre foiTC que grâce aux dis- 
i^i'osions de ses advci'saires. 

Inévitablement, en effet, les vainqueurs se querellèrent 
pour se partager les dépouilles de^s vaincus. Ijc chef du clan 
Ashikaga, Takauji, ayant pris possession de Kyoto et s'y 
étant proclamé shogoiuiy prétendit au rôle de dictateur. 



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HISTOIRE DE l'aSIE Sqi 

Mai® son frère cadet,. Tadayoshi, dont les talents avaient 
assuré la défaite des Impériaux, voulut avoir ea part de la 
curée. Installé à Kamakoura, au Kouanto, il en vint aux 
mains avec son aîné. A la faveur de cette lutte fratricide, les 
Légitimistes regagnèrent du terrain dans le Sud. Le désor- 
dre ne cessa que lorsque le clan des Ashikaga reconnut un 
chef unique, Ashikaga Yoshinori, shogodn de i358 à i368. 
Le fils de Yoshinori, Ashikaga Yoshimitsou, shogoun de 
i368 à iSgS, en finit avec les Légitimistes. En iSg^, il obtint 
l'abdication du dernier représentant de ce parti, TEmpereur 
Kaméyama II. Les empereurs, abandonnant aux shogouns 
Ashikaga tout le pouvoir politique, se renfermèrent dès lors, 
comme au temps des Hojo, dans leurs fonctions sacer- 
dotales. Pendant quatre siècles, tout espoir de restauration 
impériale fut ajourné. On ne vit plus reparaître au milieu 
des guerres féodales la personne quasi divine des souve- 
rains. Et tandis qu'ils rentraient, surhumains et inaccessi- 
bles, dans l'ombre mystérieuse du Gosho, le monde aban- 
donné par eux, redevint un foyer de discorde et de haine. 

Gouvernement des Ashikaga. 

Comme tout pouvoir basé sur la force, celui des Ashi- 
kaga fut éphémère. Pour abattre la Restauration impériale, 
ils avaient dû faire appel aux appétits des clans, à toutes les 
convoitises de la féodalité. Mais ils ne purent faire à la féo- 
dalité sa part. Au bout de quelques années, elle les déborda 
et les annihila. Dans leur propre famille, les luttes recom- 
mencèrent : Tandis que la branche aînée des Ashikaga, 
revêtue de la dignité shogounale, s'installait à Kyoto, des 
cadets de cette maison avaient reçu en fief Kamakoura et 
le Kouanto. Au commencement du xv* siècle, Mitsoukane, 
chef de la branche de Kamakoura, entreprit de supplanter 
le chef de la branche aînée, le shogoun Yoshimitsou. Le 
Japon tout entier se trouva divisé par cette querelle. La 
lutte se poursuivit à la génération suivante entre les sho- 
gouns Yosimochi et Yoshinori II d'une paît, et le prince de 
Kamakoura Mochioudji, fils de Mitsoukane d'autre part. En 



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392 LE JAPON 

1439, le shogoun Yoshinori II réussit enfin à détruire la 
branche rivale. Il prit Kamakoura d'assaut et réduisit Mo* 
chioudji à faire harakiri. Mais il n'obtint cette victoire que 
grâce à Tappui d'une puissante maison féodale, celle des 
Ouésougif qui porta le coup décisif aux sires de Kamakoura. 
Après la prise de Kamakoura, les Ouésougî furent les véri- 
tables bénéficiaires de la victoire commune. Le shogoun 
leur laissa la possession du Kouanto, dont ils restèrent les 
maîtres incontestés pendant tout le xv* siècle (i). 

Ainsi la vieille terre shogounale par excellence, le Kouanto 
échappa aux shogouns Ashikaga. Il leur resta le Gokinaï, le 
pays de Kyoto, les provinces impériales. Mais là encore 
leur autorité s'affaiblit rapidement. Le dernier d'entre eux 
qui ait joui d'une autorité effective fut le shogoun Yoshi- 
masa (i4.'i9-i472). Ce prince qui fut un des Mécènes les plus 
brillants de la Renaissance japonaise, se consola de la dimi- 
nution d'un pouvoir qui lui échappait chaque jour davan- 
tage, en faisant de sa cour un centre d'études unique en 
Extrême-Orient. 

Tandis qu'il vivait dans la société des philosophes et des 
artistes, à la manière d'un prince italien du Quatrocento, 
les guerres civiles recommençaient. Trois clans rivaux, — 
les Hosokawa, les Yamana et les Hatakéyama — se dispu- 
taient le pouvoir, les armes à la main. Au lieu d'apaiser ces 
querelles, Yoshimasa ne fit que les attiser par ses mala- 
dresses. N'ayant pas d'enfant, il avait désigné pour succes- 
seur son frère Yoshimi. Puis un fils, Yoshihisa, lui étant 
né, il reporta à cet enfant le titre de shogoun présomptif. 
Sur quoi Yoshimi prit les armes avec l'aide des Hosokawa et 
d'une partie des Hatakéyama, tandis que le reste des Hata- 
kéyama et les Yamana prenaient parti pour Yoshihisa. Ce 
fut la guerre dite d'Onin, qui dura dix ans (1467-1477) et au 
cours de laquelle la ville de Kyoto fut affreusement ravagée 
par les deux partis. Fatigué de ces luttes, Yoshimasa abdiqua 
en 1^72. Il fit construire pour lui au Ginkakoudji une rési- 



(1) Ati xvT siècle, le Kouanlo fut enlevé aux Ouésougi par une autre 
famille féodale, celle des Hojô d'Odawara. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 393 

dence nouvelle, et s'y retira avec quelques peintres et quel- 
ques sages jusqu'à sa mort, arrivée en 1492. C'est là qu'est 
encore son tombeau. Sur cette tombe, dit Fenellosa, « le 
grand shogoun est représenté par une statue' de bois sombre, 
la figure éclairée d'un sourire grave, les mains jointes dans 
un mouvement' pathétique, vrai Laurent de iMédicis du 
Japon » (i). 

Yoshimasa eut pour successeur son neveu Yoshitane 
(1472-1520), qui fut deux fois détrôné par le clan des Hoso- 
kawa. En 1620, les Hosokawa remplacèrent définitivement 
Yoshitane par Yoshiharou, qui fut shogoun nominal de 
i52i à i546. Après les Hosokawa, ce fut un autre clan féodal, 
celui des Miyoshi qui usurpa le pouvoir à Kyoto et dans tout 
le Gokinaï. Le Japon du xrv' ei du xv* siècles ressemblait a 
l'Italie de la même époque, après la disparition simultanée 
du pouvoir religieux des Papes et du pouvoir militaire des 
Césars germaniques. Au Japon l'autorité morale et reli- 
gieuse des empereurs divins et la force militaire des sho- 
goun Ashikaga faisaient en même temps défaut, et dans la 
défaillance de ces deux grandes autorités traditionnelles, ce 
n'était, comme en Italie, que poussière de principautés, intri- 
gues et guerres sans fin. Le régime du principat s'établit 
partout; l'intérêt de l'Empire ou du Bakoufou fit place à 
l'intérêt du Prince et il y eut autant de haine, de diplomatie 
et de machiavélisme entre le daïmlo de Satsouma, à Kiou- 
siou, les Myoshi de Kyoto, les Mon du Nagato, les Ouésougii, 
puis les Hojo du Kouanto et les Daté de Sendaï qu'entre 
l'Aragonais de Naples, le Borgia de Rome, le Médicis de 
Florence et le Sforza de Milan... 

L'Église bouddhique 

à l'époque féodale. 

Ordres religieux. 

Dans le désordre de la société japonaise, au milieu des 
guerres féodales et des rivalité-s de clans, l'Eglise boud- 

(1) Fenellosa, VArl en Chine et au Japon, p. 206. 



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^Qà LE JAPON 

dhique apparaissait comme le dernier élément d'ordre et de 
paix morale. Elle était restée très putseanle, les siècles de 
fer ayant toujours été par contre-coup des siècles de foi. 
Tous les pouvoir» s'écroulaient, r^oïpire millénaire; comme 
le shogounat césarien. Seules 1^ puissantes assises des mo- 
nastères^ n'avaient pas bougé. 

Malheureusement pour elle, TEglise bouddhique av^it 
été prise dans le moule féodal de la société japonaise. Elle 
était derenue, elle aussi ^ une grande puissance féodale. 
Aucun daïmio n'était aussi riche qu'elle. Les biens de main- 
morte s'accroissaient par voie de testament dans d'inquié- 
tantes proportions. Tout moribond dont la conscience se 
trouvait trop charg<'e, n'avait-il pas le moyen de rachète? 
son âme en dotant qudquc monastère? Devenus par l'éten- 
due de leurs domaines de véritables daïmio, les abbés des 
grands monastères se conduisaient en barons tempords. 
(( Comme les daïmio, ils avaient leurs fiefs et leurs vas 
saux, et aussi leurs soldats, moines armés ou saiioouraï à 
la solde des couvents. Les trois mille bonzeries du Mofd 
Hieizan^ entre Kyoto et le Lac Blwa, formaienl la plus Im- 
portante confédération pcrfitiqne de l'Archipel. Leurs biens 
étaient immenses ; leurs troupes, composées de bonzes et 
d'hommes d'arme«, étaient solides et jusqu'au xvi' siècle 
nui ne put leur résister dans le Gokinaï (i). » Kyoto et le 
CmOsIio, la Cour Impériale elle-même, tombèrent «ous la 
tutelle de ces puissants abbés de llieizan qu'aucun pouvoir 
séculier ne put mettre en échec. Les moines de Hieizan ne 
furent contenus que par un autre Ordre religieux boud* 
dhique, celui des Hongandji ou Monta qui se rattachait à 
la Secte Shin. UOrdre des Hongandji était une sorte de Tiers 
Ordre piétistc qixi n'imposait pas à ses fidèles le vœu de 
célibat. Il possédait à Osaka un monastère énorme, fortifié 
et armé comme un shiro seigneurial. Entre les abbés de 
Hieizan et ceux d'Osaka ce furent des luttes interminables 
dont l'enjeu était la domination de Kyota et du Gokinaï : 
Ainsi dans^ l'Orient Latin, la lutte entre Templiers et Chcva- 

(1) La Mazeliëre, Le Jap<^n, H, 13^. 



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HISTOIRE DE l'aSIE igb 

liers de l'Hôpital, Querelles de moines qui eurent pour la 
région de Kyoto des coi^équences pires que la grande 
guerre des Taïra et des Minamoto. Au reste^^ la rivalité des 
moines de Hieizan et de ceux d*Osaka n'e^t qu'un chapitre 
de rhistoire féodale du Japon. Des deux côtés, abbés grands 
seigneurs et moines-soldats étaient moins divisés par des 
questions théologiques ou morales, que par des contesta- 
tions de souveraineté. Avec le même mépris des préceptes 
bouddhiques, les uns et les autres n'hésitaient point à se 
ruer au combat, casque eu trie et sajjre en main, et, après 
la victoire, à se griser de ^nkô en compagnie de gueschas et 
de musiciennes. Les mœurs du siècle avaient pénétré 
l'Eglise. Mais comment s'en étonner, quand les , familles 
nobles disposaient pour leurs fils des plus vastes fiefs ecclé- 
siastiques et des plus riches monastères? 

Cette Eglise enfoncée dans le siècle eut ses François d'As- 
8ise-(i). A la fin du xn' siècle, le moine Eisaï qui était allé 
étudier en Chine (1168-1193), en rapporta le Quiétisme 
n^ystique de l'Ecole Dhyana ou Ecole de la Contemplation» 
que le patriarche Bodhidharma avait, au vi* siècle, fait 
passer de l'Inde en Extrême-Orient. Eisaï fonda au Japon 
le célèbre Ordre Zen, Cet ordre fut réformé en 1226 par un 
moine de Ilieizan, nommé Dôgen (i 200-1 253), qui était 
allé, lui aussi, étudier en Chine la règle des grands 
mystiques, La réforme de Dôgen, connue sous le nom do 
Réforme Soio^ acheva Tœuvre entreprise par les prédica- 
teurs Zen, Dans la dure société féodale du xiii® siècle, au 
milieu des guerres seigneuriales incessantes, parmi les 
mœurs brutales des daïmio et des samouraï, les moines 
de l'Ordre Zen apportèrent une doctrine simple et claire, 
dont on a comparé l'esprit à celui des Stoïciens antiques, 
avec, en plus, quelque chose de l'héroïsme intellectuel de 
Nietzsche. En somme, doctrine d'action faite pour des hom- 
mes d'action (2). Laissant de côté les questions dogmatiques, 

(1) Cf. Anésaki, Quelque pages de Vhistoire reUgiewse du Japorif 
P. 1921. — Ryauon Fiijishinia, l.e Bouddhisme i€iponaiSy histoire <ies 
12 sectes bouddhiques du Japon, V, 1889. 

(2J Cf. Nakariya, The religion ol Uie samural, Sludy of Zen philosophy 



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396 LE JAPON 

les Zénisles se préoccupaient surtout de morale, en quoi ils 
6e mQntraient fidèles à Tesprit du Bouddha lui-même. En 
eomme, ils cherchaient, eux aussi, et à leur manière, à rame- 
ner le bouddhisme japonais à sa pureté primitive. Méprisant 
les richesses du siècle, ils pratiquaient rascélisme, le renon- 
cement volontaire. Toutes les âmes pures blessées par un 
siècle de fer, se réfugièrent dans cette doctrine qui leur ren- 
dait Tinlelligence des Evangiles bouddhiques. Les princi- 
paux monastères de VOrdre Zen furent, à Kyoto, le Tofou- 
koudji (i) et le Nanzendji (2), et à Kamakoura le Kenchodii 
et VEngakoudji, 

La doctrine de TAmida-Bouddha et des Paradis de Pureté 
répandue au Japon au commencement du xn* siècle, par 
Tascète Eïkan (+ 11 11), donna naL<î«sance à la Secte Jodo. Le 
second fondateur de celte secte fut le bienheureux Hônen 
Shônin (ii33-i2i2) (5), dont le disciple, Foujîwara Shinran 
(1x73-1262) fonda à son tour une secte nouvelle, la Secte 
Shin qui créa TOrdre célèbre, des Hongandji (4). Au 
XV® siècle, avec le grand saint Renniô Shônin (+ là^^)» la 
Secte Shin arriva au mysticisme absolu, à une sorte de quié- 
tisme délicieux et naïf, fondé sur la communion intime de 
Tâmc fidèle avec Amida. Cette doctrine était par excellence 
une doctrine populaire. Elle fit entendre, de nouveau, aux 
pauvres et aux faibles, les paroles de paix, de pitié et 
d*amour prononcées jadis par le Maître dans le Sermon de 
Bénarès. Elle concrétisa les aspirations un peu flottantes 
du Bouddhisme dans une théosophie simplifiée qui n'était 
pas sans rapports avec la théologie chrétienne. L'union dos 
âmes pures avec Dieu dans le jardin des Paradis d'Occident 
était un rêve des Fioretti ou de la Légende Dorée, enluminé 



and discipline in China and Jopan. Londres, 1913. — Anésaki, InlrodueUon 
du Bouddhisme Zen et ses effets sur la cioilisation japonaise (in : Quel- 
■ques pages de l'histoire religieuse du Japon, 113-141. 

<1) Construit au xiii« siècle par Shoichi Kokoushi. 

(2) Acquis par VOrdre Zen en 1286. * 

(4) Cf. Ryauon Fujishima, Histoire et doctrine de la Secte Shin. Pre- 
mier Congrès des Elud<*s d'Extréroe-Orient, Hanoï 1902, p. 58. 

(5) €f. -\nésaki, Quelques pages (Honon. Le saint piêlisto), p. 59-80. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 897 

par TAngélico. Les docteurs Jodo, comme les saints de la 
première génération franciscaine, recommandaient la sim- 
plicité du cœur, la charité « qui sauve tout ». Us disaient, 
eux aussi, que le denier de la veuve vaut toutes les offrandes 
du riche. C'était la doctrine évangélique de Çakyamouni 
dans toute sa beauté, mais avec, en plus, optimiste et 
concrète, l'assurance consolante d'un au-delà merveilleux. 

Nous venons d'énumérer les François d'Assise et les Joa- 
chim de Flore du Bouddhisme japonais. Il nous reste à par- 
ler de son Savonarole, qui fut le grand prédicateur Nichiren 
ou Nitchiren (i 222-1 282) (i). Nichiren était un moine de 
Hieizan. Après une jeunesse toute occupée à la méditation, il 
abandonna Hieizan qu'il trouvait corrompu par l'esprit du 
siècle, et commença sa carrière de prédicateur. Il choisit 
comme siège de son apostolat la ville de Kamakoura, au 
Kouanto, qui était la résidence des shogoun et la capitale 
féodale du Japon. Avec sa verve populaire et passionnée, il 
ameutait la foule en tonnant contre les péchés des grands 
de ce monde, contré l'égoïsme de la noblesse, contre la 
dureté des samouraï, contre l'impudeur des courtisanes, 
contre le quiétisme trop facile de l'Eglise officielle. Les pau- 
vres gens l'acclamaient comme un prophète. Nichiren se 
présentait d'ailleurs à eux avec le prestige d'un prodigieux 
thaumaturge auquel la nature obéissait en tremblant. Il 
apaisait les tempêtes en égrenant son chapelet et sa malé- 
diction vouait les méchants aux flammes éternelles. L'Eglise 
officielle, dont il menaçait les privilèges, et les llojo, alors 
maîtres du pouvoir, s'entendirent pour arrêter sa prédi- 
cation. Il fut exilé dans les montagnes de l'Idzou. Il s'en 
échappa, revint à Kamakoura et recommença de plus belle a 
dénoncer «r» peuple les injustices des daïmio et la simonie 
du clergé Cette fois, il devenait dangereux. Sa parole me- 
naçait de déchaîner une révolution, lorsque Hojo Toki- 
moune, chef du Gouvernement shogounal, ordonna son sup- 
plice. Cependant l'arrêt de mort porté contre lui, ne fut pas 



(1) Cf. Anésaki, Sichlren et Quelques pages de Chistoirc relijicusc du 
Japon, 87-111. 



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igS LE JAPON 

exécuté. Au dernier moment, le Ciel sauva 3on envoyé 
(miracle d'Enoehima) et Nichircn fut seulement exilé dans 
rîlot de Sadoshima qui fut le Pathmos de cette âme ardente. 
Il mourut dix ans après, à soixante ans. Ses disciples for- 
mèrent un nouvel Ordre religieux, VOrdre des Hokke. Mais, 
telle était la malice du siècle que les moines de Nichiren 
eux-mêmes se mirent à posséder des richesses immenses, 
à devenir un Etat dans l'Etat, à dispuler, les armes à la 
main, aux autres communautés religieuses les biens de ce 
monde. En i532, ils expulsèrent VOrdre Monto, du monas* 
tère de Yamashlna près de Kyoto. En i537 ils livrèrent dans 
les rues de Kyoto une bataille terrible aux moines de Ten- 
daï... A vouloir entrer dans la hiérarchie féodale, TEiflis? 
bouddhique avait gagné la terre, mais elle avait perdu le 
ciel. Et toute la flamme des grands mystiques du xnf siècle 
n'était pas parvenue à la purifier, 

L'Art japonais 
à l'époqae féodale. 
L'Ecole de Tosa et l'Ëcole de Kano. 

I^ Moyen Age japonais ne- marqua pas, comme le nôtre 
à son début, un recul général de la civilisation. Au Japon, 
la civilisation antique subsista à côté de la société féodale. 
Pendant tout le Moyen Age, il y eut ainsi deux Japon : un 
Japon d'épopée, celui des Minamoto, des Hojo et des Ashi- 
kaga, avec sa chevalerie héroïque, ses moines-soldats, ses 
vendettas et ses carnages, — et un Japon de rêve et de lé- 
gende, avec ses mœurs de cour raffinées, ses empereurs 
esthètes, ses cénacles de poètes et d'artistes. L'un et l'autve 
se complètent. Ils représentent le double aspect du passé, 
avec sa rudesse et son mystère, la folie de ses preux e^ les 
songes de ses sages. C'est à leur rencontre que le Nippon 
batailleur et charmant, — (( pays de i7!:ôusmés, pays de 
guerre » — , doit son prestige et son [attrait. 

L'épocjue des llojo et des Ashikaga vit se développer une 
école de peinture originale, VEcole de^ Tosa. C'était une 
école éminemment aristocratique, inspiyée par la vie raffi- 



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HISTOIKE DE l'aSIE 899 

née du Goeho. u Elle était caractérisée, dit Gonse, par une 
grande distinction de formes, une finesse précieuse du pin- 
ceau, qui rappelait celle dos miniatures persannes, avec Jes- 
quelles elle avait de singuliers rapports de style (i). >> Tosa 
Tsounétaka, le fondateur de cette école (1229-1255), nous a 
laissé d'admirables paysages d'hiver. Lui et ses descendants, 
[.endant deux siècles (2), peignirent aussi des fleurs et dos 
oiseaux, dont le fini rappelle les œuvres analogues de TEcole 
chinoise. Par leur soin du détail et la somptuosité naïve de 
leur manière, les peintres de Tosa évoquent encore cer- 
tains maîtres préraphaélites, comme Gentile de Fabiano et 
Benozzo Gozzoli. Presque tous les artistes de Tosa furent, en 
effet, de véritables enluraineufô, affectionnant les beaux 
fonds d'or, les belles étoffes, les belles armures, et se plai- 
sant à reconstituer en de riches cavalcades seigneuriales la 
Cour des Taïra et des Minamoto. Mais cette minutie patiente 
des détails n'excluait nullement chez eux la largeur de la 
conception, la puissance des ensembles. Quelle plus large 
vision d'épopée, par exemple, que les superbes makimonos 
de la guerre Hogen-Heiji (3), dus à Soumîyoshi Kéiôn 
(xuf siècle), et dont une partie se trouve actuellement au 
Musée de Boston, dans la Collection Fenellosa ? Les peintres 
de Tosa exécutèrent enfin des portraits admirables de vie 
intérieure, comme le prodigieux Porirajit de prêtre chauve 
représentant le daisjyo ou archevêque Jichin (4-1225), et 
que Mme Gillot a récemment offert au Musée du Louvre (4). 
Par son art profond, émouvant et simple, cette œuvre ma- 
gistrale s'apparente aux plus pénétrantes études psycholo- 
giques d'un Memling ou d'un Holbein. Elle nous révèle à 
la fois, saisis et ressuscites pour l'éternité, une classe 
sociale, une âme, un état d'âme. Le personnage, dit M. de 

(1) Gonse, LArl Japonais, p. )8. Cf. Tei-san, Xotm sur l'Art Japonais, La 
peinture, p. 82-83. 

(2) Voir la généalogie des peintres de Tosa in Tei->an, Notes sur VArt 
japonais ^ la Peinture, p. 30S-309. 

<3) Fenellosa, VArt en Chine et au Japon, planche? 88 et 80, p. 'J05 et 
2ÛS. 

(4) Excellente reproduction en couleurs dans Fenellosa, VArt en Chine 
et au Japon, planche 6, page 136 (Hachette, éd.). 



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4oO LE JAPON 

Tressan, « est assis, dans un fauteuil au haut dossier. De- 
vant lui, une table est recouverte d'une splendide étoffe 
décorée de fleurs de lotus. Ses' traits sont fortement accusés. 
Ses yeux, pleins d'acuité et de finesse, marquent Tintelli- 
gence et la. bonté. Ses mains un peu grosses, des mains 
d'homme d'église, sont d'un dessin précis, les ongles indi- 
qués minutieusement... L'ensemble est d'une harmonie aux 
ions neutres, havane et gris, relevés par la gouache des 
chairs et des fleurs (i). » 

L'influence du Bouddhisme sur l'art persistait. C'est grâce 
à cette influence que le Japon se tint au courant de l'évolu- 
tion de la peinture chinoise. Lorsque commença au xv* siè- 
cle, sous l'iiKpiration de l'Art des Ming et surtout sous 
Faction posthume de l'Art des Soung, ce qu'on a pu appeler 
la Renaissance Japonaise, ce fut un prêtre bouddhiste, Cho- 
densou (1351-1A27), qui en marqua le début Le Monastère 
du Tofoukoudji, à Kyoto, conserve de cet artiste, une Mort 
du BouddJw et une immense Kwannon assise sur un roc 
battu des vagues, œuvres qui, pour l'inspiration mystique, 
ne sont pas inférieures aux plus belles compositions des 
Primitifs de Héïan (2). On peut rapprocher de cet artiste 
un prêtre zen nommé Sesshou (i423-i5o6) qui, vers i465, 
alla étudier la peinture en Chine où il demeura quelque 
temps à la Cour des Ming. De retour au Japon en 1467, 
Sesshou devint l'ami du grand shogoun Yoshimasa. Les 
œuvres qui nous restent de lui sont assez nombreuses. 
Citons une Vue de montagne dans le brouillard, au Musée 
du Louvre, — le Temple Seikendji de la Collection Barbou- 
leau, — les Rakans de la Collection Freer à Boston, et ceux 
du Daitokoudji, — le Jourojin ou dieu de la Longévité, 
de la Collection Hachisouba (3), — les Montagnes du grand 
paravent de la Collection Freer (4), — enfin les paysages 
montagneux de la Collection Kouroda et les célèbres maki- 

(1) Tei-san, \o!es sur VArt Japonais, la Peinture, p. 84. 

(2) Migeon, Au Japon, p. 214. 

(3) Reproduction dans Fcnellosa. L'Art en Chine et au Japon, planctie 
97, page 216. 

v4' Fenellosa, LArt en Chine et au Japon, pi. 100, p. 219. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 4oI 

monos de la Collection du prince Môri de Ghoshou (lU 
Le meilleur disciple de Sesshou fut Sesson, religieux boud- 
dhiete comme lui (+ i495), qui nous a laissé de beaux 
paravents représentant des singes dans des bambous ou 
dans des vignes (2), et aussi de délicats effets de neige, de 
clair de lune, d*aube dans la brume, à la manière impres- 
sioniste des paysagistes Soung. Le Louvre possède un char- 
mant et humoristique kakémono de Sesson, représentant 
le sennin .Gama ayant sur l'épaule son fidèle crapaud (3). 

Sous l'influence de Tart chinois des Ming, le goût des 
croquis en noir remplaça de plus en plus celui des enlumi- 
nures amoureusement détaillées de l'Ecole de Tosa. Cette 
pouvelle manière inspira l'Ecole de Kano qui fut l'école 
favorite des shogouns Âshikaga, comme l'art de Tosa avait 
été l'art officiel du Gosho impérial. C'est en grande partie 
grâce à la protection qu'ils accordèrent aux maîtres de Kano, 
que les Ashikaga ont mérité d'être appelés les Médicis du 
Japon (4). Les maîtres Kano recherchaient avant tout la 
vigueur du trait, l'esquisse rapide, la simplification synthé- 
tique des ensembles. Beaucoup de leurs peintures sont en 
noir et blanc. Le fondateur de cette école fut Kano Masa- 
nobou, originaire de la région de Kamakoura (né vers i45o, 
mort vers i4go). « Ses œuvres, dit Gonse, se distinguent par 
la puissance assourdie de la couleur, l'autorité du coup de 
pinceau, la noblesse sévère des figures. » Une des plus con- 
nues est le noble portrait de Confucius du Musée de Bos- 
ton (5). Le fils de Masanobou, Kano Motonobou (1476-1559), 
peignit un grand nombre de paysages et de scènes boud- 
dhiques. « L'art japonais, dit Gonse, n'a rien produit de 
plus fort et de plus délicat que ses kakémonos... L'un d'eux 
représente un paysage aux lignes fuyantes : un Corot noyé 
de lumière et de transparence. » Les titres seuls des kaké- 

(1) Fenellosa, op. cit., pi. 101 et 102, pages 220-221. 

(2) Musée de Boston et collection Ch. Freer, à Détroit (Etats-Unis). 

(3) Tei'San, Noies sur VArt Japonais, La Peinture, p. 94. 

14) Voir la généalogie des peintres Kano dans Tei-san, Notes sur VArt 
Japonais, La Peinture, tableau 6, p. 312-313. 
(5> Cf Fenellosa. L'Art en Chine et au Japon, planche 103, p. 122. 

LES EMPIRES MONGOLS. 26 



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402 LE JAPON 

inonos de Molonobou suffiraient à donner une idée de sa 
raanièi'c Citons au hasard : « la cloche dii eoir d'un temple 
éloigné et Tardeur du coucher de soleil sur un village de 
pêcheurs », — « une bourrasque de vent sur une petite 
ville retirée au milieu dos montagnes, et des bateaux sur k- 
retour, au large die la côte », — « la lune d'automne sur le 
lac Toung-ting et des oies sauvages sur une plage de sable » , 
— <( une nuit pluvieuse en Hsiao-Hsiang, et neige du soir 
sur le lac » (i). 

Les peintures de Motonobou conservées dans le» Musées 
du Japon ou des Etats-Unis sont assez nombreuses. Le 
Temple Nansendji, à Kyoto, possède de ce maître de grandes 
décorations de fleurs et d'oiseaux sur fond d'or, des person- 
nages chinois, des montagnes dans le brouillard, des ci^o- 
gnos dans un paysage solitaire, peintures en noir et blanc 
d'une admirable sûreté de pinceau (y). I-o Musée de Boston 
qui est particulièrement riche en peinturée de TEcole de 
Kano, possède plusieurs chefs-d'œuvre de Motonobou, no- 
tamment le portrait de Trois Sages de l'époque des Soung 
et de grands panneaux décoratifs représentant des chasises 
tartares. Le même Musée possède aussi quelques peintures 
de Kano Outanosouke, frère de Motonobou (qui vécut eotre 
ir>i3 et ir)7r>), entre autres un grand aigle siu une branche 
de pin, <^ qui est peut-être, dit Fenellosa, la plus belle inter- 
prétation d'oiseau du monde » (3). Le Musée de Boston a 
acquis également un paravent représentant la Cour Impé 
riale de Chine par Kaào Yeitpkou, petit-fils de Motonobou 
(qui vécut de i5/|5 à 1592), 

Plusieurs œuvres de l'Ecole des Kaho semblent trahir par 
moments de curieuses influences persanes. <( L'ancien art 
persan, dit Gonse, dont est sorti presque int^ralemcnt Tart 
hindou et pour une part l'art chinois, a ou vers le xv* eie- 
cle, une influence directe sur l'art japonais (/|). » N'oublions 
pas, en effet, que la conquête mongole qui avait uni sous 

(1) Tei-san. \otes sur VAH Japonais. La Peinture, p. W 

(2) Migeon, Au Japon, pi. 38, p. 208. 

(3) Fenellosa, VArt en Chine et ou Japon, p. 2^ et pi. Iû5, p. 224. 

(4) Gonse, LArt Japonais, p. 34. 



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msToiRB DE l'asie 4o3 

la même <lomination l'Iran et rExlrême-Orient, avait intro- 
duit en Chine y au commencement du xrv® eiècl^ une grande 
quantité de miniatures» de poterie et de tissus persans. 
Bien d'étonnant à ce que, de; la Chine, Tinfluenoe persane 
ait gagné le Japon où elle se fît sentir après coup sur l'Ecole 
de Kano aussi bien que sur l'Ecole de Tosa et sur les laques, 
les bronzes et la céramique autant que sur la peinture elle- 
même. 

La sculpture de l'époque féodale a .produit plusieurs œu- 
vres remarquables, notamment des portraits de prêtres 
d'une extraordinaire intensité d'expression. Citons seule- 
ment parmi les plus beaux spécimens de cet art, six statues 
de préires assis/ au Nanendo du Kofoukoudji, à Nara, da- 
tant du XI* ou du xn* siècle : « Tenant en mains leurs cas- 
solettes d'encens, dans leurs robes souples doai les plis sont 
largement étalés autour d'eux, ils poursuivent dans l'om- 
bre de cette retraite leurs méditations ou leurs prières ; 
kui^ visages ont une puissance d'expression individuelle, 
leurs' yeux de verre une intensité de vie, les plis de leur 
bouche indiquent tant d'amertume résignée, les veines du 
front tant de pensée réfléchie, qu'on resseeA quelque in- 
quiétude à sentir loi» ces regards aigus crok^uit les vôtres 
et vous pénétrer de tant d'interrogations lauettes que la 
méditation de plusieurs siècles a enrichies de pensées si 
profondes... (i). » D'un style analogue est la statue en bois 
d'Asangba debout bénissant, du tcanple Kofoukoudji à Nara 
(xn*-xin* siècle), œuvre d'une noblesse, d'une simplicité et 
d'une vérité telles qu'on peut dire qu'elle n'appartient pas 
en propre au Japon, mais à l'art classique de tous les 
temps (2). Par l'exactitude des proportions, la beauté de l'atti- 
tude et du drapé, cette œuvre magistrale évoque les statues 
les plus admirées de la Grèce ou du xni* siècle français, tout 
en ayant sur les unes et les autres la supériorité d'une vie 
intérieure profonde. En même temps, par le réalisme de la 
physionomie, — visage glabre et ridé de prfitre, de pen- 



Cl) Migeon, Au Japon, p. ??4. Voir aussi Fenellosn, op. <*&. p. 148. 

(2) Reproduction dans Fcnellosa, LAri en Chine et au Japon, planche 28, 



P- 



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4o/i LE JAPON 

seur et d'homme d'action, — elle évoque les plus vivantes 
statues-portraits de la âculpture romaine. C'est l'accord par- 
fait du plus haut idéalisme et du réalisme le plus parlant 
dans un classicisme sobre et définitif. 

L'œuvre la plus célèbre de la période Hojo est le Dai- 
boutsou de Kamakoura, statue de bronze haute de treize 
mètres, et fondue en 1252 par Ono Goroémon. Cette sta- 
tue colossale n'est pas inférieure aux grandes œuvres simi- 
laires des époques de Nara et de Heïan. L'influence gréco- 
bouddhique s'y fait encore sentir. « La silhouette grandiose 
de Daiboutsou, dit M. Migeon, la douceur sereine et la 
majesté de son visage oîi transparait le pur type hindou, 
émeuvent par l'impression de méditation profonde, de rêve 
insondable que toute image du monde extérieur ne saura 
distraire jamais. 11 ne dort pas : il songe. Ses yeux à demi 
clos, laissent transparaître la vague lueur que leur font 
deux globes d'or pur. Sa tête, si lourde de pensées, est légè- 
rement abaissée, et son dos s'est voûté. Aucune ligne du 
visage n'indique le tressaillement de la vie, pas plus qu'au- 
cune ligne du corps, la flexion d'un mouvement. C'est un 
repliement complet, un abandon total de toutes les préoc- 
cupations terrestres,' un retour absolu aux forces élémen* 
taires et aux grands concepts essentiels (t). » 



§ 3. — LE JAPON DE LA RENAISSANCE 

Les principautés japonaises 
au XVJ* siècle. 

Au commencement de la Renaissance, le Japon ressem- 
blait à l'Italie du Quattrocento. L'autorité morale des em- 
pereurs japonais avait disparu comme celle des Pontifes 
Romains. Le pouvoir militaire des Shogoun Ashikaga s'était 
évanoui comme celui des Césars germaniques. A Kyoto, 
la ville impériale, l'Empereur et le Shogoun étaient mis 

(1) G. Migeon, Au Japon, page 57. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 4o5 

en échec par les clans locaux, comme le Pape à Rome. A la 
place de ces deux grandes autorités traditionnelles, une 
dizaine de principautés se partageaient TÂrchipel, aussi net- 
tement souveraines, aussi remuantes et aussi ambitieuses 
qu'en Italie les Maisons de Rimini ou de Borgia, de Vis^conti 
ou de Médicis (i). Et c'est bien comme des princes de la 
Renaissance italienne, — « le Prince » de Machiavel, — 
qu'il faut se représenter ces grands daïmio du xvi* siècle, 
poursuivant tous par la force et par la ruse, une politique 
dynastique à longue portée, aspirant tous, dans Técroule- 
raent des autorités traditionnelles, à refaire l'unité japo- 
naise au profit de leur maison, entretenant entre eux tout 
un système d'ambassades, de relations élégantes, d'échanges 
artistiques, d'espionnage et de trahisons ; tous entièrement 
dénués de scrupuïes et dominés par la raison d'Etat ; avec 
cela Mécènes fastueux, grands amateurs d'art et de poésie, 
attachant à l'acquisition d'un kakémono ou à la composi- 
tion d'un outa la même importance qu'au gain d'une ba- 
taille, et cherchant tous à faire de leur petite cour le foyer 
le plus brillant de la Renaissance qui coiûmençait. 

Au Nord, la partie septentrionale de l'île Hondo formait 
la Principauté de SendaX qui appartenait à la Maison des 
Date. Au milieu du xvi* siècle, le prince de Sendaï, Date 
Masamoune, sut acquérir une place prépondérante dans 
toutes les querelles de son temps. Lui et ses successeurs 
poursuivirent une politique prudente et tenace, sachant 
évoluer au milieu des innombrables intrigues féodales, 
deviner dans le vaincu de la veille le vainqueur du lende- 
main et se rallier à lui en temps utile. Ils conservèrent 
d'ailleurs parmi les fluctuations de leur politique une ligne 
de conduite fixe, la défense des clans du Nord, dont ils 
s'étaient constitués les représentants contre la jalousie des 
méridionaux. 

Dans le Hondo central, le Kouanto avait appartenu pen- 
dant tout le xv" siècle aux Ouésougi dont nous avons vu les 

(J) Pour rhistoire des daïmials japonais au xvT siècle, voir La Maze- 
îière, Le Japon, lîl, M8 et sq., et les cartes historiques de Murdoch, op. cit. 



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4o6 LE JAPCm 

guerres victorieuses contre les Ashikaga. Un moment on 
avait pu crmre que cellq ambitieuse maison, maîtresse de 
Kamakoura et des vieux fîefe milîtaîres du Kouanlo^ y fe- 
rait souche d'une nouvelk dynastie shogounale. Mais la 
coalition des clans rivaux arrêta son essor dL au xvf siècle 
son représentant, Ouésougi Kenshin, chassé du Kouanto, se 
trouva réduit à quelques provinces sur la côte occidentale 
<ie Hondo, entre les baies de Toyama et de Vaka»a. La 
majeure partie du Kouanto tomba au pouvoir d'une famille 
de parvenus, anciens marchands devenus souverains comme 
les Médicis, .les Hojo d'Odawara, la résidence de ces 
princes était à Yédo, ville qui avait remplacé Kamakoura 
comme chef-lieu du Kouanto. Toutefois, ils n'étaient pas 
seuls à dominer le Hondo central. A cMé d'eux, une autre 
dynastie nouvelle, celle des Takéda, acquit la région du 
Fouji Yama qu'elle enleva aux Ouésougi. Entre les Oué- 
sougi et les Takéda commença une lutte inexpiable, de 
manoir à manoir, d'homme à homme, qui se poursuivait 
de génération en génération pendant un siècle. Au milieu 
du xvi° siècle, lès repi^éscntants des deux maisons rivales 
Takéda Shingen et Ouésougi Kenshin se retrouvèrent dans 
toutes les coalitions du temps, face à face et l'épce à la 
main, sans pouvoir ti*ancher par une action décisive leur 
interminable querellc. 

La région de Kyoto était, au xvf siècle, le pays le plus 
contesté de tout le Japon. Le prestige de la capitale impé- 
riale en faisait l'enjeu de tous los conflits, le point de mire 
de toutes les ambitions. Kyoto était toujours la ré&idenoe 
des empereurs de la dynastie solaire et des shogoun Ashi- 
kaga. Mais l'autorité du Gosho ei du Shogounal était aussi 
peu respectée à Kyoto que celle de la Papauté et du Saint- 
Empire dans la Rome du xiv® siècle. Gomme Elome, dispu- 
tée entre les Orsini et les Colonna, Kyoto n'était quun 
champ de bataille que s'arrachaient, les armes à la main, les 
Princes-Evêques de Hieizan et d'Osaka et les factions laïques 
des Hosokawa et des Miyoshi. Au milieu du xvi* siècle, les 
Miyoshi l'emportèrent sur leurs différents rivaux. Pendant 
plusieurs années, ils imposèrent leur tyrannie au GosJio 



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HISTOIRE DE l'aSIE ^07 

comme au shogoanat, et en i5fi5, ils massacrèrent le der- 
nier shogoun de la dynastie Ashikaga, l'infortuné Yoshi- 
térou. 

Tous les clans voisins de Kyoto s'apprêtaient à recueillir 
la succession de l'Empire défaillant. Dans la pointe Sud- 
Ouest de Tîle Hondo, une nouvelle principauté tenait d'ap- 
paraître qui ne le cédait à aucune autre en énergie et on 
ambition. C'était la Principauté de Choshou, fondée par 
l'illustre Maison de Môri. Le Japon ne compta pas de 
princes plus remuants* et plus audacieux que les Môri. On 
le^ vit sans cesse à l'avant-garde de» idées nouvelles, tou- 
jours sur le point d'atteindre à la première place et tou- 
jours précipités du faîte, par suite de leur impatience et de 
leur fougue irraisonnée. Le représentant de cette familli», 
dans la seconde moitié du x\f siècle, Mori Motonari (i55r)- 
1671), annexa à son fief patrimonial treize daïmiats voisins 
et domina dès lors toute la presqu'île comprise entre le 
détroit de Simonosaki à l'Ouest, la baie de Vakasa, le 
Lac Biwa et la baie d'Osaka à l'Est. 

Les deux îles méridionales, Sikok et Kiousiou avaient 
longtemps maintenu dans l'empire japonais leur indépen- 
dance ethnique et morale. En plein xvi® siècle, elles conser- 
vaient leur caractèiT propre. Elles étaient partagées en plu- 
sieurs daïmiats ou seigneuries dont les plus import^ints 
étaient à Sikok, le daïmiat de Tosa (qui appartenait à la 
Maison Chosokabé) ; à Kitnisiou les daïmiats de Ilizen 
(appartenant au clan des Rioudzoji), d<^ Boungo (au clan 
des Ofomo)y et de Satsounia (au clan des Shimadzou) , La 
plus puissante de ces principautés méridionales était celle 
de Satsouma. L'orgueilleuse maison des Shimadzou qui y 
régnait, incarnait l'esprit de revanche des clans du Midi 
contre la dictature du Nord. Nul daïmio n'était plus jaloux 
de son indépendance que les princes de Satsouma. A l'abri 
dans leur île, presque <( en marge du Japon », ils se consi- 
déraient moins comme des vassaux de l'Empire et du Sho- 
gounat que dommc de véritables souverains indépendants, 
« Un homme de Satsouma, dît M. Courant, est d'abord de 
Satsouma et ensuite Japonais. » Au xvf siècle, les Shimad- 



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iio8 LE JAPON 

zou entretenaient avec la Chine et la Corée des relations 
diplomatiques personnelles, par-dessus la tête du Gosho et 
du Bakoufou, A différentes reprises, ils se firent même re- 
connaître, par la Cour de Pékin, le titre de rois. Ils avaient 
leur politique étrangère à eux, leur marine et leur commerce 
propres. A* une époque où le reste du Japon ne voyait dans 
les Européens que des « diables étrangers », les princes do 
Satsouma s'efforçaient de nouer des relations avec rOcci- 
dent. 

Au XVI* siècle, comme TEmpire et le Shogounat, dépouil- 
lés de tout pouvoir effectif, se trouvaient totalement inca- 
pables de représenter le Japon dans le monde, Satsouma, 
Hizen et les autres daïmiats de Kiousiou inaugurèrent à 
eux seuls une vaste politique d'expansion maritime et colo- 
niale en Extrême-Orient. C'est ainsi que dans l'Italie 
anarcKique du xm^ siècle, les Seigneuries de Venise et de 
Gênes avaient relevé et maintenu par leurs propres moyens, 
sur tous les rivages du Levant, le drapeau de l'Italianilé. 
Et de même que Gènes et Venise n'avaient dû leur brillante 
expansion coloniale qu'à l'absence de toute autorité hégé- 
monique en Italie, de même les clans de Kiousiou et leur 
peuple de marins ne purent poursui^rre leurs entreprises 
sur les côtes de la Mer de Chine que grâce au relâchement 
simultané du pouvoir impérial et du pouvoir shogounal. 

La première expansion japonaise 
au XVP siècle. 

Au xni*' et au xiv* siècle, l'Italie des communes < t des 
podestats, bien que divisée à l'infini, colonisa l'Orient. De 
même, le Japon anarchique du xvi* siècle, essaima dans 
tout l'Extrême-Orient (i). 

Le premier objectif de l'expansion japonaise fut la Chine. 

(1) Sur l'expansion japonaise au xvi« et au xvii* siècles, consulter La 
Mazelière, Le Japon, III, 34 et 39. — Murdoch et Yamagata, Historg o/ 
Japan during Ihe ccntury oi early foreign intercourse (1542-1651), Kobé, 
1903 — Nagaoka, Histoire des relations du Japon avec VEurope eux x\n« 
*/ xvii« siècles, P. 191*2. 



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HISTOIRE DE l'ASIE 4o9 

En i523, les corsaires japonais attaquèrent les côtes du 
Tché-kiang où ils pillèrent le port de Ning-po. En i552 
ils rançonnèrent Nankin. En i563 ils firent une descente 
au Fo-kien, et il fallut une expédition en règle pour les 
en chasser. A la fin du xvi* siècle, ils cherchèrent à s'établir 
sur la côte de Macao ; les Portugais, leurs concurrents dans 
cette région, ne se débarrassèrent d'eux qu'au moyen d'un 
massacre. i 

L'année même oîi les Japonais étaient chassés de Macao 
(1608), Shimadzou léhisa, daïmio de Salsouma, soumit 
lés îles Riou-kiou, qui forment comme un pont entre le 
Japon et Formose (i). Fonpose elle-même fut colonisée dans 
les premières années du xvii* siècle, par un aventurier japo- 
nais, nommé Mototaka, qui s'établit à Kéloung. En 1624, 
lorsque ,les Hollandais entreprirent la conquête de For- 
mose, ils se heurtèrent à une très vive résistance de la part 
de l'élément japonais. En 1637, un corsaire de Naga- 
saki nommé Yamada Yahéï, battit complètement les Hollan- 
dais et les força à reconnaître la suzeraineté du Japon sur 
leurs établissemnts de Formose. Nul doute qu'il n'eût 
réussi à leur reprendre entièrement l'Ile pour peu que le 
gouvernement de son pays l'y eût aidé. Faute de cet appui, 
Formose resta aux Hollandais jusqu'en 1660, époque où 
ils en furent chassés par un métis sino-japonais, Koxinga, 
dont nous avons parlé plus haut. 

En mémo temps que sur Formose, les Japonais avaient 
jeté leur dévolu sur Haïnan et sur les Philippines. A vingt 
reprises différentes, de i5oo à 1578^ ils opérèrent des des- 
centes sur les côtes de Haïnan (2) . Dès le début du xvi® siè- 
cle, ils commencèrent à émigrer dans l'île de Luçon. Au 
moment de la conquête espagnole, Luçon renfermait une 
colonie japonaise importante, qui essaya de s'opposer par 
les armes aux progrès dos Conquistadors. Un aventurier 
japonais, Harada Magoshihiro, invita ceux-ci à se recon- 
naître vassaux de l'Empereur son maître. Quelques années 

(1) Cf. J. Davidson, Histonj ol Formosa, T. A. S. J. XXIV. 

(2) Cf. Féray, Les Japonais à Haïnan, Toung pao 1906, p. 369. 



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4lO ' LE JAPON 

après, un corsaire japonais, Naya Soukazaémon vint piller 
Luçon, En i63o le daïroio de Hizen, Malaoukara Shîgé- 
masa, préparaît une grande expédition contre les Philip- 
pines, lorsque la mort rint interrompre ses projets. 

Des Philippines, les aventuriers japonais poussaient jus- 
qu'en Malaisie et en Indo-Chine. En i6o5, leurs corsaires 
détruisirent une escadre anglaise dans le détroit de Malacci. 
Une colonie japonaise, conduite par Araki Soérnon, s'éta- 
blit en Annam ; une autre, conduite par Soumiya Shichiro- 
boeï, s'établit en Cochinchine ; une troisième, au Cambodge. 
En ï6ii, la colonie du Cambodge envoya à la mère patrio 
une ambassade et un tribut portés par Kono Kiyoémon. A 
partir de 1579, les rois de Siam possédèrent une garde parti- 
culière composée d'aventuriers japonais (i). En i6o5, cct(«^ 
troupe se mutina et pilla Ayouthia, la capitale i^iamoise. 
Mais la Cour de Sianî avait trop besoin des Japonais pour 
se passer d'eux. Elle leur iTndit sa confiance, et darKs les 
années suivantes, ils repoussèrent du pays une double in- 
vasion des Birmans par (erre et des Portugais par mer. Le 
chef des auxiliaires japonais, Yamada Jizaémon, devenu 
gendre du roi et prince de Ligor, fut un moment le véri- 
table maître du Siam (i655). 

Ainsi, Vaire de V expansion japonaise fat tracée pour les 
hommes d'Etai da xx° siècle, par les aventuriers de la Re- 
naissance. Lorsau'on voit de nos jours les Japonais acquérir 
Formose, la Corée, le Liao-toung et le Ghan-toung, se faire 
ouvrir Ion poits chinois, rêver de conquérir T Annam et les 
Philippines, il faut se souvenir que ce sont là les articles 
d'un programme qui remonte à la fin du Moyen Age... 



Le Christianisme au Japon. 

Les expéditions maritimes des Japonais le^ mirent en 
rapport avec les missions catholiques. En i5A8, un aven- 

(1) Cf. E. S'atow, Intercourse belween Japan and Siam in thc XVlUh 
Century (Transactions of Asiarie Society of Japan, XIII, 2). 



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HISTOIRE DE l'aSIE /» H 

lurier japonais, nommé Anjiro Anseï, qui voyageait dans 
rinde, fit à Goa la connaissance du célèbre missionnaire 
jésuite saint François Xavier. Celte rencontre affermit 
Tapôtre dans le désir qu'il avait d'évangéliser le Japon (i). 
En i549, François Xavier s'embarqua donc pour Kiousîou. 
Le puissant prince de Satsouma lui fit bon accueil et lui per- 
mit de prêcher TEvangile à Kagoshima, sa capitale. De là, le 
zélé missionnaire alla visiter successivement Hirado, sur la 
côte du Hizen, puis Simonosaki au Nagato, et Yamagoul- 
chi au Souwo ; ces deux dernières provinces appartenaient 
à la famille d'Ouchi, qui, comme celle des Shimadzou de 
Satsouma, accueillit très favorablement les jésuites (iSoo"). 
De Yamagoutchi, François Xavier se rendit à Kyoto, puis 
il revint à Kiousiou dans la principauté de Boungo, où le 
daïmio régnant, Otomo Yoshihigé le reçut avec de grands 
témoignages de respect (i55î). A la fin de Tannée i55i, 
François se rembarqua pour aller chercher de nouveaux 
missionnaires dans Tlnde. Il mourut sur les côtes de Chine, 
près de Macao, avant d'avoir pu mettre ses projeté à exé- 
cution (i552). 

Les facilités accordées à la prédication de saint François 
Xavier prouvent qu'il n'y avait, dans le peuple japonais, 
nul esprit d'intolérance religieuse. Mais si les doctrines 
chrétiennes ne suscitaient par elles-mêmes aucune hostilité 
de principe, les missionnaires allaient se heurter à des dif- 
ficultés politiques presque insurmontables : Us allaient se 
trouver pris dans l'engrenage de guerres seigneuriales qui 
détruiraient sans cesse les résultats de leurs efforts. Il suffi- 
sait qu'un daïmio les favorisât pour que son rival, par haine 
de clan, les bannit aussitôt. C'est ce qui arriva dans le 
Nagato oii la Maison d'Ouchi leur avait concédé des terres, 
mais d'où les chassa l'avènement de la Maison de Môri 
(1557). Les mêmes complications se produisirent à Kiousiou. 
En i58o, le daïmio de Boungo. Otomo Yoshihigé et le sei- 
gneur d'Arima, Harounobou, se convertirent au Chrîstia- 

(1) Cf. André Beîîessort, St François Xavier, P. 1917 — ïTans Haas, Ges- 
chiehte des Christenlums in Japon Tokyo, 1902-1904. 



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4l2 LE JAPON 

nisnie, et furent baptisés le premier sous le nom de Sébas- 
tien, le second sous le nom de Protase. Leur peuple 1^ 
imita, et il y eut dans les Etats de ces princes jusqu'à 
I25.000 chrétiens. Mais il ncn fallut pas davantage pour 
que le Prince de Hizen, ennemi héréditaire des Princes 
de Boungo, considérât tous les chrétiens comme des adver- 
saires de son clan. Il attaqua son rival, le vainquit et me- 
naça d'une ruine complète la chrétienté du Boungo. Cette 
catastrophe, il est vrai, n'alla pas sans être suivie pour les 
chrétiens par un rétablissement de fortune, car peu de 
temps après, le Prince de Hizen fut vaincu et tué par un 
rival plus puissant, le Prinée de Safcsouma lui-même, qui 
annexa son fief (i585). Le clan de Hizen ayant banni les 
chrétiens, celui de Satsouma eut à honneur de les laisser 
en repos. Ainsi le succès ou l'échec du Christianisme au 
Japon se trouvait livré au hasard des guerres féodales (i). 
C'était un terrain incroyablement instable où chaque jour 
détruisait le travail de la veille. Fort heureusement pour les 
missionnaires, au milieu du xvi° siècle l'échiquier féodal 
se simplifia, et à la place des innombrables principautés 
souveraines, apparut au Japon un grand Etat moderne, 
orienté vers toutes lés idées nouvelles. Cette révolution fut 
l'œuvre d'Oda Nobounaga. 

Un grand seigneur 

de la Renaissance : 
Oda Nobounaga. 

Oda Nobounaga (i533-i58?) appartenait à une des plus 
illustres familles du Japon. La Maison des Oda, qui possé- 
dait de temps immémorial la seigneurie de Nagoya dans la 
Province d'Owari, se rattachait aux Taïra des épopées 
médiévales et, par eux, à la dynastie solaire elle-même. 
S'il descendait des dieux, Oda Nobounaga n'avait pas tire 
grand bénéfice de cxîtte fabuleuse origine, car son fief héré- 

'D Voir pour celte époquç : Sleichen, Les Daimyo chrétiens ou un siècle 
de l'histoire politique et religieuse du Japon (1519-1650), Hongkong, Mis- 
sions étrangère*. 1904 



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HISTOIRE DE l'aSIE 4i3 

diiaire, borné à quelques châteaux de TOwari, était un des 
Cfioinfi considérables de Tépoque. Il est vrai que dans le 
Japon anarchique du xvi® siècle, un chef résolu pouvait 
aspirer à tout. Et sous le rapport de la volonté, nul n'était 
mieux partagé qu'Oda Nobounaga, seigneur de vieille race, 
sceptique et froid, au courant de toutes les intrigues de son 
temps, allié à la plupart des grandes familles, méprisant 
les hommes et sachant les entraîner. Son domaine, de mé- 
diocre étendue, avait l'avantage d'être situé sur la grande 
route de Tokaïdo, à mi-chemin du Kouanto et du Gokinaï, 
ces deux centres de la vie japonaise, qu'il surveillait égale- 
ment. Au reste, Nobounaga qui, tout jeune, avait dû dé- 
fendre son patrimoine contre les entreprises de ses voisins, 
savait qu'un grand nom et des droits historiques incontes- 
tables ne valent rien sans une armée solide. Il sut attirer 
à lui tous les samouraï sans emploi, toutes les bonnes 
lames inoccupées de l'Archipel, et eut bientôt une des meil- 
leures condottes de son temps, à la tête de laquelle il plaça 
quelques aventuriers de grande envergure, comme cet Hi- 
déyoshi, simple paysan devenu chef de bande à la manière 
du premier Sforza. A côté de ces hommes nouveaux, on 
voyait dans la clientèle de Nobounaga un chevalier de 
noble souche, Tokougawa léyasou, seigneur de Mikawa, qui 
était réservé, lui aussi, aux plus hautes destinées. Manants 
ou aristocrates, tous ceux qui s'attachaient à la fortune 
naissante de Nobounaga, allaient partager avec lui la gloire 
de refaire un nouveau Japon. 

Le rassemblement de la terre japonaise par Oda Na- 
bounaga se fit pièce par pièce, en plusieurs guerres féo- 
dales successives. Quand ses ennemis commencèrent à 
s'apercevoir de ses desseins, il était déjà trop tard, son 
œuvre était aux trois quarts réalisée. Il s'attaqua d'abord à 
ses voisins immédiats. En lôSg, il soumit l'Isé, sur l'autre 
rive de la baie d'Owari. En i56o, il vainquit ses voisins de 
l'Est, les seigneurs du Totomi et du Sourouga, puis ses voi- 
sins du Nord, les barons du Mino, ce qui étendit ses do- 
maines depuis le Fouji Yama jusqu'au Lac Bivva, c'est-à- 
dire jusqu'à la région même de Kyoto. Il n'attendit pas 



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klk LE JAPO!^ 

longtemps l'occasion d'intervenir dans la capitale. Un 
drame du palais lui en ouvrit les portes. 

En i565 le shogoun nominal, l'incapable Ashikaga Yoshi- 
térou, fut assassiné à Kyoto par la faction des Miyoshi qui 
tyrannisait la capitale. Les meurtriers proclamèrent sho- 
goun le frère de leur victime, Ashikaga Yoshiaki, jcane 
moine qu'ils tirèrent du Couvent de Nara où s'était écoulée 
son enfance. Le nouveau shogoun, craignant un sort sem- 
blable à celui de son aîné, s'échappa de Kyoto et se réfugia 
auprès de Nobounaga en implorant son appui (i566). Ccitt' 
démarche du Shogoun légitime donna une consécration 
officielle à la politique personnelle de Nobounaga. Ce fut 
comme représentant de l'autorité shogounale, c'*cst-à-dire 
comme délégué du Bakoufou, qu'en i568 ramWtiêux sei- 
gneur d'Owari marcha sur Kyoto. Il bouscula les sires d'Omi 
qui essayaient de lui barrer la route et entra en rainqucur 
dans la capitale que la faction des Miyoshî \enail d'é\-Bcuer 
en désorfrc. Nobounaga replaça sur le trône shogounal le 
jeune Ashikaga Yoshiaki, mais il était clair que ce fantôme 
de prince ne serait désormais qu'un instrument entre les 
mains de ITieurcux capitaine. Celui-ci se fit donner le 
titre de vice-shogoun, qui lui permettait d'agir en toute 
circonstance aux lieu et place du shogoun nominal. Cepen- 
dant, le faible Yoshiaki ne sut pas se contenter du rôle de 
figurant qui lui était réservé. Pareil à Louis Xfll conspi- 
rant contre Richelieu, il se mit à intriguer avec le parti des 
seigneurs contre Nobounaga. Le Richdîeu nippon n'hésita 
point. En 1578, il déposa Yoshiaki, déclara déchue te dynas- 
tie des Ashikaga, et sous le titre de dmnagon, prit pour lui 
tout le pouvoir comme seul maître ♦ temporel du Japon, 
aux côtés de TEmpereur, relégué plus que jamais dans ses 
fonctions spirituelles. 

Cependant les grandes maisons féodales avaient enfin 
compris le péril qui les menaçait. A l'appel du shogoun 
détrôné et pour sauver leurs privilèges, les deux ennemis 
implacables, Takéda Shingon, prince du Fouji Yama, et 
Ouésougi Kenshin, [irince de l'Echigo, firent trêve à leur 
querelle, et s'associèrent au puissant Mon Motonari, Prince 



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HISTOIRE DE l'aSIE 4i5 

de Ghoshou et seigneur de presque tout le Sud-Ouest de 
Hondo. La coalition de ces trois barons était de taille à 
tenir en échec les forces de Nobounaga, mais ici encore il 
fut servi par les circonstances •: La mort le débarrassa de 
ses adversaires. Môri Motonari décéda en 1571, Takéda 
Shingen en 1673 et Ouésougi Kenshin en 1577. Les héri- 
tiers de ces grands féodaux ne montrèrent ni leur énergie 
ni leurs capacités, et tombèrent successivement sous les 
coups du dictateur. Le lîef des Takéda fut conquis par No- 
bounaga et ses alliés, et disparut de la carte (i582). Les Oué- 
sougi perdirent quatre de leurs daïmiats et furent réduits à 
TEchigo et à TAidzou. Quant aux Môri, ils perdirent six 
daïmials et eurent grand'peine à défendre leur fîcf hérédi- 
taire contre les attaques de Hidéyoshi. Une partie des ter- 
ritoires confisqués aux rebelles, fut distribuéci par Nobou- 
naga à ses lieutenants, notamment à Hidéyoshi, qui reçut 
le fief d'Itami, et à Tokougawa léyasou, qui reçut la pro- 
vince de Mikawa, sur la baie d^Owari, dans le Tokaïdo (ré- 
gion d'Okasaki). 

Comme la féodalité laïque, le Richelieu japonais abattit 
les Ordres bouddhiques qui fonnaient autant d'Etats dans 
l'Etat. Ce fut peut-être la partie la plus rude de sa tâche. 
L'Ordre de Hieizan, retranché dans son imprenable sfiîro, 
rOrdre de Monte, en possesion du shiro d^Osaka, domi- 
naient tout le Midi, et surveillaient la capitale. Les abbés 
d'Osaka et de Hieizan, accoutumés depuis des siècles à 
faire la loi à la Cour, comptaient sur leurv prestige reli- 
gieux, encore immense sur les foules. Mais un Nobounaga 
ne pouvait tolérer la morgue do ces moines guerriers, plus 
puissants et mieux obéis que la plupart des princes laïques. 
Contre lui, leurs foudres furent vaines. Ne redoutant ni 
excommunication, ni enfer, il incarnait le type de cee^ 
grands seigneurs de la Renaissance, mêlés de trop près a 
fa vie de TEglisc officielle ix>ur n être pas blasés sur son 
cotnpte. En 1571, il investit le monastère-shiro de Hiei- 
zan. C'était à la fois la plus^fonnidable forteresse du Japon 
et une véritable cité monastique, renfermant tout un 
nvonde de princcs-évêques, de moines ligueurs, de reîtres, 



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4l6 LE JAPON 

et aussi de manants et de serfs sujets de l'Eglise. La célè- 
bre abbaye avait survécu à toutes les dominations laïques, 
bravé toutes les attaques. Il y avait huit cents ans qu'elle 
faisait trembler toute la région du Lac Biwa, Kyoto et le 
Gosho impérial. Une crainte mystérieuse protégeait ses 
murailles. On avait beau être samouraï, fils de samouraï, 
le cœur manquait aux plus audacieux, à la pensée de s'en 
prendre au Bouddha lui-même. Il le fallut pourtant, lors- 
que Nobounaga, trop vieil aristocrate pour partager ces 
superstitions, ordonna d'allei' arracher les moines à leurs 
trésors et à leurs maîtresses. Son ordre fut exécuté. Le 
monastère de Hieizan, pris d'escalade, fut rasé de fond en 
comble (1571). 

VOrdre de Monto, maître du shiro d'Osaka, donna plus 
de mal encore au fondateur de l'unité japonaise. Il y avait 
à Osaka un Père Abbé nommé Kosa Kennio qui était homme 
à tenir tête à toutes les armées du Japon. Trois fois de 
1674 à 1578, Nobounaga tenta l'assaut du shiro d'Osaka. 
Trois fois Kosa Kennio lui fit lâcher prise. Mais le Riche- 
lieu japonais montra une obstination inflexible. Il savait 
que tant .qu'une pierre du terrible shiro demeurerait de- 
bout, Kyoto serait à la merci d'un coup de main. En 1579 
il assaillit de nouveau Osaka avec 70.000 hommes, tandis 
que Kosa 'Kennio parcourait l'archipel pour organiser une 
diversion. Nobounaga triompha, mais ce ne fut qu'un demi- 
triomphe. L'empereur, choisi comme arbitre entre le grand 
homme d'Etat et le terrible homme d'Eglise, obtint qu<" 
l'Ordre de Monto évacuerait Osaka, mais serait dédommagé 
ailleurs. L'imprenable shiro fut donc occupé par Nobou- 
naga et les moines reçurent des terres dans l'extrême nord 
de Hondo, à l'écart des grandes routés et de la grande poli- 
tique (i58o). Apr^ les Ordres de Hieizan et de Monto, ce 
fut le tour des Ordres Jodo et Nichiren. C'étaient h\ deux 
associations religieuses rivales. Nobounaga s'amusa à atti-» 
ser leur querelle. Il convia leurs docteurs à venir discuter 
devant lui dans sa villa d'Azouchi sur le Lac Biwa. A l'issue 
de ce colloque, il prit parti pour la secte Jodo et prononça 
le bannissement des moines Nichiren, qu'il jugeait plus 



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HISTOIRE DE l'aSIE 4i7 

dangereux pour ea politique. Quelques années après, il 
frappa à leur tour les moines Jodo. 

Nobounaga n'avait pas contre les missionnaires chrétiens 
les mftmes griefs que contre les moines bouddhistes. Aussi 
les traita-t-il avec égards. Quand il fit la conquête du Go- 
kinaî, il trouva des missions catholiques établies à Sakaï el 
à Nara. Il leur accorda sa protection, et leur permit de cons- 
truire de nouvelles églises à Kyoto, sa capitale, et à Azouchi, 
sa résidence d'été. Un de ses vassaux immédiats, nommé 
Oukon, qui possédait une petite seigneurie dans la province 
d'Omi, se fit chrétien et fut baptisé sous le nom de Dom 
Juste. Grâce au régime d'ordre et de paix imposé par Nobou- 
naga, les missionnaires pouvaient espérer cueillir enfin les 
fruits de leurs travaux, lorsqu'un drrfme sanglant vint bou- 
leverser leurs projets. En i582, Nobounaga périt à Kyoto, 
dans une mutinerie militaire, et le sort de l'Archipel fut 
remis en question. 

Un grand condottiere japonais, 
Hidéyoshi. 

L'assassin de Nobounaga était un de ses lieutenants, 
Akélchi Mitsouhidc, qui espérait le remplacer comme dicta- 
teur. Son crime accompli, Mitsouhide s'installa dans le 
palais de sa victime, à Azouchi, et voulut prendre le com- 
mandement de l'armée. Mais s'il crut que les autres lieute- 
nants de Nobounaga le reconnaîtraient pour chef, il fut vite 
détrompé. Hidéyoshi, surtout, refusa avec indignation de 
lui obéir. Abandonnant la campagne qu'il conduisait contre 
les Môri, au Nagato, Hidéyoshi marcha contre Mitsouhide, 
le vainquit, le tua et fit crucifier son cadavre. 

L'assassin une fois châtié, un conseil de guerre tenu 
par les chefs de l'armée, décida de laisser le pouvoir à la 
famille de Nobounaga. en l'espèce, à Samboshi, un enfant, 
et à Noboukatsou, un incapable. En réalité, ce fut l'Etal- 
Major de l'armée, représenté par Hidéyoshi, et par Shibata 
Katsouie, qui s'empara des affaires. Sur deux chefs c'en était 
un de trop. Six mois ne s'étaient pas écoulés que Hidéyoshi 

UBS EMPIRES MONGOLS. 27 



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4l8 LE JAPON 

et Kataouîe en venaient aux mains pour décider entre eux 
qui serait dictateur. La bataille se livra dans les monta- 
gnes de TEchizen. Katsouie vaincu, fit harakiri. Les autres 
commandants d'armée se rangèrent de bonne ou de mau- 
vaise grâce sous la loi du vainqueur. Le seul d'entre eux 
qui eut pu tenir tête à Ilidéyoshi, Tokougawa léyasou, sei- 
gneur du Mikawa et du Sourouga, devint ®on beau-frère et 
son allié (i). Le prince d'Echigo, fils de Oueeougi Kenshin, 
fît, lui aussi, acte de vassalité. Les Môrl eux-mêtnes, qui 
n'avaient jamais voulu reconnaître l'autocité de Nobounaga. 
renoncèrent à la lutte, et acceptèrent de tenir en fief de 
Hidéyoshi ce que celui-ci leur laissa de leurs biens dans le 
Sud-Ouest de Hondo (2). Quant aux héritiers légitimes de 
Nobounaga, Noboukatsou et Samboshi, ils furent relégués 
dans ce musée des pouvoins honoraires, qui a évité au Japon 
tant de meurtres inutiles. Hidéyoshi trouva le moyen 
d'éclipser leur noblesse, en se donnant, lui, fils de paysans, 
une origine encore plus illustre que la leur : Il se fit adopter 
par la Maison des Foujiwara, la plus ancienne du Japon 
après la Maison Impériale, Il put dès lors, sous les titres 
de kambakou, puis de taïko (régent), s'installer à Kyoto, à 
côté des empereurs, aussi maître du Japon, aussi puissant 
et aussi respecté que l'avait jamais été Nobounaga. 

Par ses origines et les débuts de sa carrière, Hidéyoshi 
rappelle le premier des Sforza, ce laboureur qui, un jour, las 
d'être pressuré et pillé par les hommes d'armes, abandonna 
sa charrue et sa masure et gagna le maquis, pour devenir 
successivement capitaine de brigands, condottiere, général 
d'armées, prince souverain et commensal des rois. Hidé- 
yoshi, lui aussi, avait été tour à tour simple paysan, chef dt* 
bandits et condottiere. Mais sa carrière fut plus vertigineus»^ 
encore. Les écrivains japonais vont jusqu'à le comparer a 
Bonaparte. Comme l'avènement de Bonaparte, l'avènement 
de Hidéyoshi marqua le début d'un ordre nouveau. C'était 

(1) Hidéyoshi donna sa sœur en mariage à léyasou dont il adopta liii> 
même le deuxième fils. Ce flls adoptif du dictateur prit le 00m d« 

Hid<^yasou. 

(2) Principauté de Choshou. 



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HISTOIRE DE L'aSIE Al 9 

la première fois dans l'histoire japonaise qu'on voyait un 
plébéien, un homme sorti du néant, parvenir au pouvoir. 
Au Japon, en effet, les classes sociales ne sont pas séparées 
seulement par des différences économiques et morales, mais ^ 
aussi par un véritable fossé ethnique. Il existe dans TArchi- 
pel une race noble, sortie des conquérants sino-mongols, 
aux traits lins et purs, au type sélectionné. Et il existe une 
race populaire, formée de métissages avec les tribus primi- 
tives et dont Hidéyoshi avait les formes disgracieuses, la 
laideur triviale, la vulgarité. Le triomphe de cet hommr, 
marquait donc une véritable révolution ethnique. Il fallait 
que dans les grandes guerres civiles du xvi* siècle, la société 
japonaise eut été bouleversée jusqu'en ses fondements, pour 
que les éléments primitifs remontassent ainsi à la surface. 
Il fallait aussi que le génie de Hidéyoshi fût vraiment 
supérieur pour s'imposer d'emblée à l'aristocratie la plus fer- 
mée du monde. C'est que si le dictateur conservait au pou- 
voir les goûts et les manières de la roture, il y apportait 
une vision des choses dont aucun homme d'Etat de son 
temps n'était capable. Empereurs, shogoun, daïmio et 
samouraï, tous voyaient la politique japonaise avec les pré- 
jugés de leur caste, selçn des méthodes millénaires dont ils 
ne pouvaient se détacher. L'isolement politique du Japon, 
le particularisme des trois grandes régions japonaises, — 
autant de dogmes qui s'étaient imposés à Nobounaga lui- 
même. Le fils du paysan d'Owari, étranger aux habitudes 
mentales des castes dirigeantes, n'écouta en ces matières que 
son génie personnel. Il osa, comme Bonaparte, lancer son 
pays dans des voies non frayées. Le Nord et le Midi, Sendaï 
et Kiousîou, il les fondit de force dans le même moule uni- 
taire. Le christianisme qui mettait les insulaires en rapport 
avec l'Occident, il l'accepta, lui ouvrît les portes noi:i pas 
discrètement comme avait fait Nobounaga, mais officielle- 
ment et toutes grandes. L'insularité japonaise qui avait pro- 
tégé le pays contre les envahisseurs de jadis, il en aban- 
donna hardiment les bénéfices : Ce fut lui qui envahit le 
Continent. Ayant fait sortir sa patrie de son isolement millé- 
naire, il voulut pour elle lempîre de l'Asie. Rêve démesuré 



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420 LE JAPON 

comme celui de Napoléon, mais qui dans rExtreme-Orient 
du xvif siècle, ù'était peut-être pas irréalisable. 

Le premier article du programme de Hidéyoshi fut l'uni- 
fication politique de F Archipel. Nobounaga n'avait eu le 
' temps de soumettre que le Centre et 1^ Sud de Tile Hondo. 
Hidéyoshi compléta l'œuvre de son prédécesseur en impo- 
sant son autorité aux îles méridionales, Sikok et Kiousiou. 
A Sikok il soumit, en i585, te puissant daïmio de Tosa. A 
Kiousiou, il fut appelé par le daïmio de Boungo, que mena- 
çait le plus puissant seigneur de File, Shimadzou Yoshihisa, 
prince de Satsouma. Los princes de Satsouma avaient tou- 
jours été, contre l'hégémonie du Nord, les champions des 
clans du Midi, les représentants d'un régionalisme qui allait 
jusqu'à revendiquer une entière autonomie. Aussi la guerre 
qui éclata entre eux et Hidéyoshi allait-elle trancher la vieille 
querelle entre les deux Japons, querelle qui remontait aux 
origines mêmes de l'histoire, à l'époque où Kiousiou était 
peuplé par des Malais ennemis mortels des Mongols du 
Hondo. En 1587, Hidéyoshi, parti d'Osaka, traversa la Mer 
Intérieure, le Détroit de Simonosaki, et envahit le Satsouma 
par terre et par mer. Il bloqua Shimadzou Yoshihisa dans 
Kagoshima, sa capitale, et le força à abdiquer. Toutefois 
les plans de Hidéyoshi ne comportaient point la destruction 
du Satsouma, cotte pierre angulaire de la grandeur japo- 
naise dans le monde. Hidéyoshi laissa au fils du vaincu son 
fief héréditaire, dépouillé de ses précédentes annexions. Les 
fiefs arrachés au Satsouma furent distribués par Hidéyoshi 
à SCS trois principaux lieutenants : Konishi Youkinaga, Kato 
Kiyomasa et Kouroda Yoshitaka. Le premier reçut le Hiouga; 
le second eut Koumamoto, et le dernier, une partie du Bou- 
zen. Celle conquête de Kiousiou par les gens du Hondo, en 
faisant cesser un dualisme qui remontait aux premiers siè- 
cles, fonda réellement l'unité japonaise. Depuis ce jour, la 
grande île méridionale cessa de former un royaume à part 
dans l'Empire du Soleil Levant. Elle se trouva associée à tous 
les événements politiques qui se déroulaient au Nord de la 
Mer Intérieure et ce fut là une des œuvres les plus impor- 
tantes et les plus durables de Hidéyoshi. 



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HISTOIRE DE L'aSIE ^21 

Après la conquête du Midi, celle du Nord. De ce côté, 
Taction de Nobounaga, n'avait pas dépassé le Massif du 
Fouji. Au Nord du Fouji, la vaste province du Kouanto, 
c'est-à-dire la double vallée de la Soumida et de la Tone, 
appartenait toujours à la Maison dos Hojo d'Odawara, 
famille de parvenus sans valeur et sans prestige, qui ne 
devait sa situation qu'à ses richesses proverbiales. En 1690, 
Hidéyoshi déclara la guerre aux Hojo, leur enleva Yédo, 
leur capitale, les réduisit au suicide et confisqua leurs do- 
maines. Il céda Yédo et le Kouanto à son allié, Tokougawa 
léyasou, qui allait trouver dans ces vieilles terres shogou- 
nales la base de sa prodigieuse fortune. — Plus au Nord, 
entre les sources de- TOkouma et le Détroit de Tsougarou, 
s'étendait la Principauté de Sendaï, dont le daïmiô, Daté 
Masamoune, toujours habile à deviner le maître de l'heure, 
se soumit de bonne grâce à Hidéyoshi. 

Pour la première fois depuis le haut Moyen Age, l'Archi- 
pel obéissait au même maître. D'Osaka où il avait établi 
sa capitale, Hidéyoshi commandait au Gokinaï comme au 
Kouanto, au Sendaï comme à Kiousiou. H y avait de nou- 
veau un Japon. Nul ne dut s'en réjouir plus sincèrement 
cpie les mbsionnaires catholiques, forcés jusque-là de dis- 
perser leurs efforts sur une poussière de principautés. Avant 
même que Hidéyoshi eut achevé de réduire à l'obéissance 
les grandes maisons féodales, c'est à lui qu'ils s'adressèrent 
de préférence pour affermir leur situation dans l'Empire. 
Pondant trois ans (i584-i58.7), Hidéyoshi leur accorda tout 
ce qu'ils voulurent. En i586 il reçut en audience solennelle 
à son château d'Osaka le Père Coelho, provincial des mis- 
sions d'Extrême-Orient. Il promit d'inféoder les daïmiats de 
Kiousiou à des princes chrétiens et de donner aux Jésuites 
eux-mêmes la ville de Nagasaki. A cette époque de sa vie, 
îl voyait sans défaveur les conversions se multiplier dans 
son entourage. Un de ses fils, Hidétsougou, se faisait expli- 
quer l'Evangile. Ses deux meilleurs généraux, Konishi You- 
kinaga et Kouroda Yoshitaka, reçurent le baptême, le pre- 
mier sous le nom d'Augustin, le second sous le nom de 
Sînioon. Après la conquête de Kiousiou, Hidéyoshi, comme 



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422 LE JAPON 

oii Ta VU, donna à Konishi la province de Hiouga et à Kou- 
roda une partie du Bouzen. Il donna de même à un autre 
daïmio chrétien, connu 6ous le nom de Don Juste, le fief 
d'Akashi en Harima, à lentrée du Golfe d*0«aka. La pro- 
tection de Hidéyoshi valut au Christianisme des progrès 
considérables. Vers 1687, le Japon comptait aoo.ooo chré- 
tiens, dont 180.000 à Kiousiou. 

liCs rapports du grand homme avec les missionnaires 
paraissaient excellents, lorsque les menaces des Conquista- 
dors vinrent jeter la suspicion dans son esprit. De Manille 
et de Macao où ils s'étaient établis, Espagnols et Portugais 
ne cessaient de jeter des regards de convoitise ^ur le Japon, 
le CÂpangu de la légende où leur imagination voyait un El 
Dorado fabuleux (i). Leurs projets et leurs rodomontades 
finirent par alarmer Hidéyoshi. L'exemple du Mexique et du 
Pérou avertissait les Nippons du sort qui leur était réservé 
s'ils tombaient jamais sous la domination tie Philippe IL 
Dans sa méfiance, Hidéyoshi rendit les missionnaires respon- 
sable«^d«e8 imprudenceis de leurs compatriotes. Il ne vit plus en 
eux que des Portugais ou des Espagnols, dont la présence 
constituait un danger pour Tindépendance du Japon, et 
en 1687, il les invita à quitter le pays. Malgré cet ordre, 
d'ailleurs, presque tous les Jésuites restèrent au Japon avec 
la tolérance tacite du Régent. De nouvelles missions fran- 
ciscaines s'établirent même a Kyoto (159/1), à Osaka et à 
Nagasaki. En 1697, Timprudence d'un marin espagnol qui 
menaça Hidéyoshi d une invasion prochaine, déchaîna une 
courte persécution. Cet orage passé, les Jésuites purent re- 
prendre leurs prédications à Kiousiou, sans que Hidéyoshi 
Aoulût s'apercevoir de leur présence. 

Ea somme, il y a lieu de distinguer trois phases dans la 
politique religieuse du dictateur japonais. Au début de son 
règne, il inaugura envers les chrétiens une politique franche- 
ment libérale et novatrice. Il les proscrivit quand, il crut voir en 



(1) Sur raltilude des Japonais envers les Européens à celte époque, voir 
Naî?aoka Histoire des relations du Japon avec VEurope, aux xvi* el xvn« 
siècles. Par», 1905. 



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HISTOIHB DE L'aSIE &23 

eux les fourriers de Tinvasion espagnole. II tes toléra de nouveau 
lorsqu'il comprit que ses craintes n'étaient pas fondées. 

» 
Expéditions des Japonais 
en Corée 
sous Hidéyoshi. 

La grande pensée de Hidéyoshi, celle qui immortalisa son. 
nom dans Thistoire, fut la guerre avec la Chine et Texpé- 
dition do Corée. 

Il y avait longtemps que les Japonais regardaient la Corée 
comme une dépendance natuix?lle de leur Empire, leur dé- 
barcadère sur le continent. 'Depuis l'expédition mythique de 
l'impératrice Djingô, ils avaient à vingt reprises lancé leurs 
commerçants ou leurs pirates sur la grande péninsule voi- 
sine (i). Pour intervenir en Corée, les droits historiques ne 
leur manquaient pas, non plus que les griefs diplomatiques. 
En i5io, le roi de Corée fit massacrer les colons japonais de 
Fousan. En 1690, un de ses successeurs fit détruire les 
comptoirs japonais de la même ville. Hidéyoshi prit pré- 
texte de cette dernière injure pour sommer les Coréens d'ac- 
cepter la suzeraineté japonaise. Comptant sur l'appui de la 
Chine, les Coréens se dérobèrent. C'est ce qu'attendait Hi- 
déyoshi. Car derrière la Corée, c'était la Chine elle-même 
qu'il voulait atteindre. En un langage .magnifique, il pro- 
clama le programme de l'expansion japonaise en Extrême- 
Orient, tel que Moutsouhito devait le réaliser au début 
du XX* siècle : « J'assemblerai, dit-il, une puissante armée, 
j'envahirai le pays du Grand Ming et la guivre de mon 
sabre remplira le ciel des Quatre-Cents Provinces ! Que la 
Corée soit mon avant-garde ! ». 

La Chine, énorme et surpeuplée, affecta alors le même 
mépris qu'en 1895, pour le petit Japon u cette coquille qui 
voulait contenir l'Océan, cette abeille qui prétendait piquer 
la grande tortue chinoise à travers sa carapace ». Mais les 

(1) Cf. Maurice Courant, La Corée jusqu'au ix« Mcle. Ses rapports aoec 
le Japon, P. 1S98. 



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l\2l\ LB JAPON 

Japonais ne se laissèrent pas émouvoir par ces railleries. 
La dynastie des Ming qui régnait sur l'Empire Chinois de- 
puis deux siècles, était déjà en complète décadence. Le con- 
dottiere couronné qui gouvernait l'Empire du Soleil X.evant, 
n'ignorait rien de cette situation. Il se savait à la tête d'une 
armée aguerrie par dix siècles de guerres civiles ; pour !a 
première fois dans l'histoire, tous les samouraï de l'Archipel 
étaient unis sous le même drapeau, — le sien. Il connais- 
sait la valeur de ses compatriotes. Il savait ce que peut le 
Boushido, le code 4c l'honneur chevaleresque, quand il est 
renforcé par la loi du Bakoufou, par la discipline shogou 
nale. Avec de tels éléments, Hidéyoshi devait être tenté 
d'accomplir la conquête de la Corée, et même, à travers la 
Corée, d envahir l'Empire Chinois. Les historiens se sooi 
demandé si, à cette date, une invasion japonaise en Chine 
aurait eu quelques chances de succès. Mais la preuve que la 
conquête de la Chine n'avait rien d'impossible, c'est que, 
peu d'années après, les Mandchous l'exécutèrent avec des 
moyens certainement bien moindres que ceux dont pouvait 
disposer Hidéyoshi. Il n'y aurait rien eu d'étonnant à ci! 
qu'après tant de dynasties turques, toungouses ou mon- 
goles, l'Empire du Milieu ait eu sa dynastie japonaise. 

En 1692, Hidéyoshi envoya en Corée un corps expédition- 
naire de 200.000 hommes commandé par ses lieutenants 
Kato Kîyomasa et Konishi Youkinaga (i\ Ces deux géné- 
raux débarquèrent à Fousan et, dans leur premier élan, con- 
quirent la péninsule jusqu'à Séoul. Au Nord de Séoul, Kalo 
et Konishi se réparèrent. Le premier alla soumettre Gcnsan 
et la côte Nord-Est de la Corée, sur le Golfe de Broughton, 
jusqu'à la frontière russe actuelle. Le second, montant au 
Nord-Ouest vers le Yalou, s'empara de l'importante place de 
Hpîeng-yang. Cependant une puissante armée chinoise se 
concentrait au Liao-toung et, au seul bruit de son approche, 
les Coréens se soulevaient contre les troupes d'occupation 

(1) Voir la carte des opérations de celte guerre dan«& Murdoch el Yama- 
gata. History ol Japon during ihe cenlury ol the early loreign intereoyrse. 
page 320. Voir aussi Aston, Invasion ol Corea, Transactions of Asiatic So- 
. cicty of Japan, II, 2, cl Longford. Slory ol Korea, p. 152 et sq. 



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HISTOIRE DE l'aSIE ^25 

japonaises. En maria iBgS, celte armée franchit le Yalou. 
Des combats acharnés se déroulèrent autour de Hpieng- 
yang. Après une vaillante résistance, et devant la supério- 
rité numérique des Chinois, Konishi dut se replier sur 
Séoul. Son lieutenant Môri Kobayakawa, chargé de couvrir 
sa retraite, attira les avantrgardes chinoises dans un piège 
à Piok-jé-yck, au Nord de Séoul, et leur infligea un sanglant 
échec. Il retarda ainsi la marche dos Chinois et permit au 
gros do l'armée japonaise d'évacuer Séoul et de regagner en 
bon ordre la région de Fousan. Les Japonais se vengèrent 
en prenant d'assaut la ville coréenne de TjiurTjiou ou Shin- 
.shyu, qui avait résisté jusque-là et dont toute la garnison 
fut passée au fil de l'épée. Ils ne conservèrent que la côte 
de Fousan (i) et de Masampo, mais ils avaient appris, au 
cours de cette campagne, le secret de leur supériorité sur les 
multitudes chinoises, — et c'était là un enseignement qui ne 
devait pas être perdu pour eux. De leur premier contact 
avec les empires du continent, ils rapportaient dans leurs 
îles la certitude de la valeur nipponne, la conscience de 
Téminente dignité du boushido par rapport aux autres dis- 
ciplines asiatiques. 

L'Empereur de Chine, Wan Li, essaya alors de gagner 
Hidéyoshi par une négociation personnelle. Une ambassade 
chinoise vint à Nagoya, tenter le Régent en lui offrant la 
couronne royale du Japon, — une couronne qu'il eut tenue 
en vassal de la Cour de Chine (iGgô). Les mandarins qui 
pensèrent duper de la sorte le rusé condottiere, s'adressaient 
à plus adroit qu'eux. Hidéyoshi, comprenant qu'une tellî 
négociation ne pourrait que le compromettre aux yeux de 
ses compatriotes, rompît les pourparlers et recommença la 
guerre. 

En 1597, une nouvelle armée japonaise débarqua en 
Corée soiis les ordres de Kato Kiyomasa et de Konishi You- 
kinaga. Elle occupa les trois provinces méridionales de la 
Corée et marcha sur Séoul, mais elle fut arrêtée par l'armée 

(1^ Cf. M. Courant, Un établissement japonais en Corée. Fousan depuis 
. le xv« siéele, 1904. 



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426 LE JAPON 

sino-coréenne, à Chikousan ou Chik-san, à 80 milles au sud 
de la capitale ennemie. Une bataille furieusement disputa 
fut livrée dans cette localité. Chacun des deux partis s'attri- 
bua la victoire, mais les Japonais se trouvèrent tellement 
affaiblis qu'ils ne purent poursuivre leur avance. Comme 
une importante armée de renfort chinoise descendait du 
Liao-toung, ils se virent dans l'obligation de se replier sur 
la côte; Sud-Est de la Corée, où ils trouvèrent un refuge der- 
rière les murailles de Fousan et d'Oulsan (Ourousan ou 
Yolzan). Los Chinois apparurent bientôt sur les traces des 
Japonais. Kato Kiyomasa se trouva bloqué dans Oulsan, où 
son armée endura des souffrances ^terribles durant l'hiver de 
1597-1698. Au milieu des pires privations, le souvenir de la 
patrie absente soutenait encore ses soldats. « D'après la lé- 
gende, dit M. de La Mazelière, une nuit que l'armée meurl 
de faim,sde soif et de fatigue, Kato invoque les dieux, et 
voilà que, au lever du soleil, apparaît au-dessus des nuages 
la cime du Fouji, dorée par le matin. Kato, tirant son 
casque, salue le mont glorieux qui, pour les Japonais, est 
le «symbole même de la patrie...(i). » Cependant Kato son- 
geait à rendre Oulsan quand Ilidéyoshi, furieux à la pensée 
d'une telle « perte de face », lui envoya l'ordre de tenir ou 
de mourir. Il tint, grâce à des prodiges de stoïcisme, et fut 
enfin dégagé par une colonne de secours venue de Fousan. 
l^s Japonais recouvrèrent alors la supériorité. Pressés par 
larméc sino-coréenne qui essayait de les rejeter à la mer, 
ils remportèrent sur elle plusieurs victoires, notamment à 
Sochon, à 'lo milles à l'Ouest de Fousan, et à Siouen Htien 
ou Jyunten, sur la côte méridionale de la Corée. Au cours 
de cette campagne, ils avaient fait de véritables hécatombes 
d'ennemis. Les guerriers de Satsouma, que commandait 
Shimadzou Yoshihîro, tuèrent à eux seuls 88.700 Sino- 
Coréens. 

Les Chinois reconnaissaient eux-mêmes la supériorité que 
le boushido conférait aux samouraï : « Les Japonais, dit la 
chronique des Ming, durs à la fatigue, méprisent la vie et 

(J) La Mazelière, Le Japon, III, 148. 



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IIISTOIBE DE l'aSIE 4^7 

savent affronter la mort. Cent d'entre eux rougi-' 
raient d'avoir fui devant mille étrangers et n'oseraient plus 
reparaître dans leur patrie. Ce sentiment qu'on leur inspire 
dès leur plus tendre jeunesse, les rend terribles dans les 
(combats. » La supériorité du soldat nippon s'affirmait de 
jour en jour et la conquête de la Corée semblait en bonne 
voie, lorsque la mort de Hidéyoshi vint interrompre la cam- 
pagne. Le« guerres civiles recommencèrent au Japon et les 
généraux qui opéraient en Corée, laissés sans direction et 
privés de secours, évacuèrent leurs conquêtes et rentrèrent 
dans leur patrie (1098). 

Le Japon cependant, n'oublia jamais l'expédition de ibg2. 
Le testament de Hidéyoshi^ la politique coréenne du dicta- 
teur restèrent un des dogmes de la tradition japonaise. Et 
lorsque trois siècles plus tard, après une longue période 
d'isolement, le Japon reprit sa place dans le monde, ce fut 
à la réalisation de ce testament et de cette politique, — vic- 
toire sur la Chine, conquête de la Corée — , que ses hommes 
d'Etat se consacrèrent tout d'abord. 

Le fondateur 

de la monarchie absolue, 

Tokougawa léyasou. 

Hidéyoshi, en mourant, avait désigné comme héritier son 
lils Hidéyori, un enfant de cinq ans, gardé par ses fidèles 
dans son shiro d'Osaka. Point n'était besoin d'être prophète 
pour prévoir que cet enfant ne régnerait pas. Les véritables 
héritiers du héros nippon étaient ailleurs : C'étaient tous 
^6s lieutenants et tous ses adversaires, amis ou ennemis, 
bouddhistes ou chrétiens, daïmio du Nord ou du Midi, tous 
ceux en un mot qui, à cette date solennelle de i5f>8, possé- 
daient une armée solide et des samouraï fidèles. Au premier 
rang de ces prétendants éventuels, était Tokougawa léyasou, 
le beau-frère du défunt, le châtelain de Yédo. léyasou devait 
t'ire d'autant plus tent« de revendiquer rhégémonie, qu'il 
possédait la meilleure armée du Japon et qu'il se trouvait 
maître du Kouanto, qui était la terre shogounale par excel- 



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428 LE JAPON 

lence, comme le Gokinaï était terre impériale. — Au Nord 
du Kouanto, Date Masamoune, le vieux prince de Scndaï, 
qui avait su ménager ses force» au milieu des luttes préc^ 
dentés, possédait une bonne armée, de bonnes finances, 
une diplomatie avisée. Trop prudent pour prétendre lui- 
même aux premiers rôles, son intervention entre les divers 
prétendants devait être décisive. Moins circonspect, Tancien 
prince d*Echigo, Ouésougi Kagékatsou, devenu daïmio 
d'Aidzou en Ivashiro, n*bésitait pas à se mettre sur les rangs 
des compétiteurs. Il y avait aussi, parmi ces derniers, Môri 
Téroumoto, prince de Choshou^ qui tenait la presqu'île 
Sud-Ouest de Hondo (Nagato, Souwo et daïmiats voisins), et 
son voisin Oukida Hideie, daïmio du Bîzen, un héros des 
guerres coréennes. Puis, les seigneurs de Kiousiou, comme 
Kato Konishi, le daïmio chrétien du Higo, qui avait été un 
des meilleurs' généraux de Hidéyoshi, et le puissant prince 
de Satsouma, de la Maison des Shimadzou, qui incarnait 
plus que tout autre l'esprit particulariste et les idées de 
revanche des clans du Sud. * 

De tous ces prétendants, léyasou était assurément le plus 
remarquable comme personnalité ; c'était aussi celui qui 
disposait des plus puissants moyens d'action. Hidéyoshi, qui 
le considérait moins comme un vassal que comme un allié, 
l'avait intimement associé à sa politique. Aussi léyasou 
allait-il se trouver l'héritier véritable de la pensée du dic- 
tateur. Avec d'autres moyens que celui-ci, avec moins de 
fougue et de génie intuitif, avec plus de méthode et de 
talents d'organisation, c'était l'œuvre même de Hidéyoshi 
qu'il prétendait poursuivre. Ce fut d'ailleurs précisément 
pour cela que, d'instinct, les autres candidats Ti la dictature 
se coalisèrent contre lui. Seul parmi eux, le vieux prince de 
Sendaï, préoccupé avant tout d'assurer l'hégémonie aux 
clans du Nord, accorda son concours à léyasou qu'il jugeait 
le plus capable de faire triompher sa politique. Mais à cette 
exception près, toutes les grandes maisons japonaises, 
Ouésougi et Môri, Oukida, Tosa, Konishi et Shimadzou, 
firent bloc pour empêcher l'établissement de la monarchie, 
telle que Hidéyoshi l'avait ébauchée et que léyasou préten- 



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HISTOIRE DE l'aSIE ll^g 

dait la réaliser définitivement. Ouéeougi Kagékatsou qui, 
par ses terres d*Aidzou, était le plus proche voisin des 
Tokougawa, prit les armes pour envahir le fiel de léyasou, 
le Kouanto. Et tandis qu'il attaquait ainsi les Tokougawa au 
Nord^ sur leur propre domaine, ses alliés se rassemblaient 
au Midi pour s'assurer de la capitale. 

En ce péril, léyasou résolut de s'ouvrir à tout prix le che- 
min de Kyoto. Il comprit qu'il lui fallait avant tout mettre 
la main sur la capitale impériale, fût-ce au risque de perdre 
son propre fief. Confiant donc au prince de Sendaï, son 
allié, le soin de contenir les Ouésougi et de défendre le 
Kouanto, il descendit avec le gros de ses forces là rouie du 
Tokaïdo, la grande roule historique des invasions qui allait 
de Yédo au Lac Biwa et aux provinces impériales. Les prin- 
ces coalisés se portèrent à sa rencontre pour lui barrer le 
chemin de Kyoto. Le choc eut lieu dans le défilé de Sékiga- 
hara, en Omi, au Nord-Est du Lac Biwa, sur un terrain déjà 
ensanglanté par bien des batailles. Au milieu de l'action un 
des princes Môri passa aux Tokougawa. Cette défection et la 
ténacité des vieilles bandes du Kouanto donnèrent la vic- 
toire à léyasou. Plusieurs des chefs coalisés tombèrent entre 
ses mains, et parmi eux le daïmio chrétien Konishi Youki- 
naga, qu'il fit exécuter. (21 octobre 1600). Un des lieute- 
nants de léyasou, Kato Kiyomasa, compléta les résultais 
de cette victoire en allant faire reconnaître l'autorité de son 
chef dans l'île de Kiousiou, où il reçut en récompense un 
fief important. 

La journée de Sékigahara assura' pour deux siècles à la 
dynastie de léyasou ou Dynastie des Tokougawa, la domi- 
nation de l'Archipel japonais (i). Le vainqueur fit son 
entrée triomphale à Kyoto, où l'empereur régnant le reçut 
avec des honneurs magnifiques, puis à Osaka où il vint tenir 
sj Cour dans l'ancien château de Hidéyoshi. Des fêtes splen- 
dides apprirent au monde que le Japon avait trouvé son 
maître. 

(1) Cf. Bnnkley, Japan and China^ t. lU Tokufjawa epoch — La Maze- 
Itère, Le Japon, tome lU, le Japon des Tokugawa^ Paris, Pion, 1907. 



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/|3o LE JAPO^ 

Les princes coalisés furent punU de ce que léyasou con- 
«idcrait comme une révolte. Les Ouésougî de riwaehîro, 
les Mori de Choshou, dépouillés d'une partie de leur» fîefg. 
ne conservèrent le reste que moyennant une soumission 
absolue. A Kiousiou, léyasou aurait pu déposséder entière- 
ment la Maison de Salsouma. Il préféra lui pardonner et 
rallia ainsi cette puissante famille au régime qu'il fondait- 
Les gens de Kiousiou et, avec eux, tous les clans du Midi 
n'en étaient pas moins les grands vaincus de cette gucrrr. 
Une fois de plus, ils ^'avaient pu résister à la disciplina 
des clans du Nord, aux fud(?s samouraï du Kouantb. C'est h 
Kouanto, ^iief propre des Tokougawa, qui avait conquis et 
refait le Japon,, comme deux siècles plus tard la Prusse 
refit l'Allemagne et le Piémont refit l'Italie. 

Le Shogounal des Tokougawa. 

Qui était maître du Kouanto était, en droit historique. 
shogoun, chef militaire de l'Archipel. En i6o3, léyasou 
releva solennellement ce vieux titre qui, grâce à la puis- 
sance personnelle des Tokougawa, reprit toute sa valeur 
étymologique. Sans doute, le nouveau shogoun, commr 
avant lui tous les chefs qui avaient possédé le pouvoir de 
fait, conserva à ses côtés et affecta de respecter religieuse- 
ment la dynastie impériale qui continuait à régner à Kyoto. 
Mais depuis longtemps, les fonctions impériales étaient de- 
venues purement spirituelles. L(»s Empereurs japonais du 
xvn* siècle n'étaient que les grands ponlifos du culte shin- 
toïste, infiniment plus effacés ci moins nwlés aux question^ 
temporelles que les pontifes romains de la même époque. 
Confinés dans leurs fonctions honorifiques, moitié prêtres^ 
et moitié idoles, ils sanctionnèrent sans difficulté la monar- 
chie des Tokougawa. La résistance contre ces derniers vint 
d'où on l'aurait le moins attendu, — du fils de Ilidéyoshi, 
do ce faible Hidéyori à qui léyasou avait laissé avec le châ- 
teau d'Osaka de belles rentes et un tilrc sonore. En i6i4, l^' 
jeune honmie honteux du rôle subalterne où il se trouvait 
réduit, se révolta. léyasou vint assiéger le château d'Osaka 



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HISTOIRE DE l'aSIE /|3x 

et le prit d'assaut après un long siège. Hidéyori se suicida et 
la famille du grand Hidéyoshi fut exterminée (i6i5). 

Les écrivains japonais ont comparé léyasou à Louis XIV 
et les Tokougawa aux Bourbons. Comme Louis XIV avait 
complété et rendu définitive Toeuvre des Richelieu et des 
Mazarin, léyasou consolida en un régime stable les con- 
quêtes de Nobounaga et de Hidéyoshi. 11 fut, comme le 
Roi-Soleil, le fondateur d'une monarchie absolue qui n'ad- 
mettait ni rébellions ni dissidences. A cette monarchie il 
donna un système complet d'institutions civiles et militaires 
renouvelées de l'ancien Bakoufoa, des finances régulières, 
une armée permanente, une police formidable, une Cour 
magnifique. Le Bakoufou, le gouvernement militaire créé 
au Moyen Age par les Minamoto, n'avait jamais été détruit. 
Mais désorienté au milieu des guerres civiles et des compé- 
titions féodales, il avait été réduit à l'impuissance comme 
notre Conseil du Roi pendant les guerres de Religion, 
léyasou le ressuscita en lui rendant un chef héréditaire, — 
lui-même, — un drapeau, — le drapeau aux trois feuilles 
des Tokougawa, — une Cour, — sa Cour de Yédo. A la 
différence de Nobounaga et de Hidéyoshi, léyasou, en effet, 
ne porta point sa capitale dans le Midi, à Kyoto ou à Osaka. 
H laissa Kyoto, la ville des dieux morte et des grandeurs; 
défuntes, à l'Empereur fils du Soleif qui y promenait sa 
mélancolie parmi les musées et les ruines, comme le Pape 
dans la Rome du xviif siècle. Lui, il eut sa capitale dans 
l'ancien daïmiat de sa maison, à Yédo (i), au milieu des 
vieilles terres shogounales et militaires du Kouanto. La ville 
de Yédo attira à elle toute la vie politique de l'Archipel. Ce 
fut à la fois le Paris et le Versailles des Tokougawa. 

Comme la monarchie de Louis XIV, celle des Tokougawa 
marqua à certains égards une réaction contre l'idéal de la 
Renaissance. La société japonaise de la Renaissance, si nova- 
trice et si instable qu'un fils de paysan avait pu y devenir 
dictateur, se fixa sous les Tokougawa en castes rigides, soi- 
gneusement hiérarchisées, séparéo^s par une étiquette sévère. 

(1) Aujourd'hui Tokyo. 



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432 LE JAPON 

Une police ombrageuse, — la terrible police du Bakou- 
fou — , surveilla la vie publique et privée des citoyens, leurs 
écrits et leurs actes. Toutes les énergies se trouvèrent disci- 
plinées, canalisées et comprimées. Les grands seigneurs ter- 
riblement remuants, magnifiques et belliqueux du xvi* siè- 
cle firent place à des courtisans corrects, aussi docilement 
soumis au maitre que ceux de Versailles ou de TEscurial. 
léyasou et ses successeurs obligèrent les seigneurs à déman- 
teler leurs châteaux, à congédier leurs armées, à abdiquer 
loute politique personnelle. Les plus fiers daïmio durent 
s'établir à Yédo, à la Cour du Shogoun, et y mener une vie 
de fêtes et de parade, qui les ruinait et les émasculait. Cette 
domestication de la terrible noblesse nipponne fut liccom- 
plie avec le même art que la domestication de la noblesse de 
France par nos rois. L'exemple .de la noblesse fut suivi dans 
tout le peuple. L'individualité libre, la spontanéité fou- 
gueuse de la Renaissance firent place au classicisme et à la 
règle. Toute Tœuvre de léyasou fut marquée par le génie de 
Tordre. Cette œuvre n'eut pas les côtés séduisants de celle 
d'un Hidéyoshi. Mais Hidéyoshi n'avait été qu'un condot- 
tiere couronné, magnifique aventurier sans passé et sans 
lendemain. léyasou fut l'ancêtre d'une longue dynastie de 
Shogoun aussi obéis et plus redoutés que nos Bourbons 
eux-mêmes. 

En politique étrangère comme en politique intérieur^, 
le règne de léyasou marqua une réaction contre l'époque de 
!a Renaissance. Le Japon de la Renaissance avait voulu avec 
une hâte fébrile sortir de son isolement. Ses marins et ses 
commerçants s*étaient élancés sur tous les rivages de TEx- 
trcme-Orient. On les avait vus en Chine, à Formose, aux 
Philippines, en Indo-Chine, dans l'Inde. Ses armées avaient 
(enté la conquête de la Corée et provoqué l'Empire Chinois. 
Ses envoyés officiels ou officieux avaient cherché par tous 
les moyens à établir des rapports avec l'Europe, dont les 
idées et les mœurs excitaient alors une curiosité passionnée 
dans l'Archipel. Le Christianisme avait été accueilli à bras 
ouverts et des daïmiats entiers avaient reçu le baptême. 
I/avènement des Tokougawa amena un changement com- 



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HISTOIRE DE l'a6IE 433 

plet d'orientation dans Fattilude du Japon envers TEurope. 
Au sens le plus strict du mot, ils fermèrent leur pays à tous 
kâ , étrangers, navigateurs ou missionnaires. léyasou, qui 
avait d'abord, comme Nobounaga et Hidéyoshi, manifesté 
une vive curiosité pour les choses d'Europe, mit par la 
suite tout en œuvre pour ramener le Japon à son isole- 
ment séculaire. Ses successeurs Hidétada (i6o5-i623) et 
lémitsou (i623-i65i) accentuèrent cette politique. C'est h 
peine s'ils autorisèi-ent les Hollandais à venir commercer 
sur quelques points soigneusement délimités de Kiousioa. 
Quant aux missionnaires catholiques, ils les forcèrei^t à quit- 
ter lef pays. En même temps ils détruisaient les chrétientés 
indigènes. 

La grande cause de Téchec du Christianisme au Japon 
fut une cause de politique locale ou plutôt régionale : la vic- 
toire des clans du Nord sur ceux de Kiousiou. C'est auprès 
ijles populations de Kiousiou, parmi les marins et les arma- 
teurs du Boungo et du Satsouma, que le Christianisme avait 
fait le plus de progrès. Ces populations naturellement pro- 
grossistes, que leur commerce mettait en contact perma- 
rfent avec les navigateurs européens, commençaient à se 
familiariser avec les dogmes et la morale du Christianisme. 
Les conversions y étaient fréquentes et les catéchumènes se 
comptaient par centaines de mille. Aussi les gens du Nord, 
les peuples du Kouanto et de Sendaï qui n'avaient jamais 
reçu de missionnaires parmi eux, considéraient le Christia- 
nisme comme une religion de Kiousiou. Lorsqu'ils conqui- 
rent Kiousiou, à la suite des Tokougawa, ils s'attaquèrent 
donc aux missions catholiques comme à autant de citadel- 
les du particularisme méridional. Il se trouvait que le prin- 
cipal daïmio chrétien de l'île, Konishi Youkinaga, prince du 
Higo, avait pris parti contre les Tokougawa. Après son exé- 
cution, ceux-ci donnèrent le Higo à son rival, Kato Kiyo- 
masa, qui persécuta les chrétiens comme des ennemis per- 
sonnels, n existait encore un autre daïmio chrétien, Protase, 
prince d'Arima. Mais lui aussi avait pris parti pour la coa- 
lition des princes du Midi. Après la victoire des Nordistes, 
il dut s'exiler. Les derniers chrétiens de l'Arima, écrasée 

LES EMPIRES MONGOLS. ^ ?8 



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434 I.K jTAPorç 

d'impôte par un gouverneur sans scrupules, organisèrent 
un soulèvement sous la conduite d'un samouraï chrétien, 
nommé Masouda Shiro. Cette poignée de braves tint quel- 
que temps en échec les troupes shogounales. Ce furent les 
Hollandais qui, en haine des catholiques, se chargèrent de 
la réduire. En i6î8, à la prière du shogoun, ils vinrent bom- 
barder et livrer aux supplices les chrétiens d'Arima. 

Les régimes trop forts sont souvent intolérants. La mo- 
narchie absolue des Tokougawa, comme celles de Phi- 
lippe Il et de Louis XIV, commît à cet égard de lourdes 
. fautes. Le Christianisme n'était pas pour le Japon un péril 
national, comme le cruiv.nt tes shogmm du xvii* siècle. "Deux 
•des meilleurs lieutenants de Ilidéyoshi, Kouroda Yoshitaka 
et Konishi Youkinaga, avaient pu devenir chrétiens sans ces- 
ser pour cela d'être des modèles de chevalerie. C'est même 
à eux que le Japon du xvi' siècle dut en grande partie ses 
victoires de Corée, comme, plus tard, au xx* siècle, il àuf 
h un autre chrétien, Tamiral Togo, une bonne part de ses 
victoires mondiales. Lee pereécutions dirigées contre les 
chrétiens par les Shogoun Tokougawa du xvii** siècle, furent 
le côté sombre d'une époque par ailleurs si brillante... 

La littérature 
à Tépoque des Tokougawa. 

L'époque féodale, du xii* au xvi* siècle, avait été mar- 
f[uée par une décadence artistique et littéraire. La bruta- 
lité des mœurs féodales se prêtait mal à une culture raffi- 
née. On ne trouve guère à citer durant cette période que 
deux chansons de geste du xnf siècle, le Heikkc Monogotari 
et le Gempel SeXsouhi, qui racontent toutes dcu\ la grande 
guerre des Taïni et des Minamoto. 

Lorsque les Tokougawa eurent rendu à la société japo- 
naise l'ordre et la paix, la littérature prit un nouvel essor: 
Le XVII* siècle japonais fut comme le nôtre Je Grand Siècle 
des littérateurs et des artistes- Les écrivains nippons placent 
l'apogée de leur civilisation classique à la période dite du 
Gcrtrokou, entre 1688 e! i70^r. Celte nouvelle culture japo- 



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HISTOIBE DE I^'aSIE 43^ 

nake se distinguait de l'ancienne, celle de Nara et de Héïan, 
en ce qu'elle s'adressait à un pubUç bien plus étendu. Ce 
public, ce n'était plus comme à l'époque Helan, un petit 
cercle d'élite, rassemblé au Gosho, autour de TËmpereur, 
pour goûter la douceur de rivre. C'était tout un peuple 
spontané et plein de sève. A côté des drames lyriques des 
NOf dont la poésie savante, toute imprégnée» encore des 
vieilles traditions shintoïstes, intéressait surtout Taristocra- 
lie (i), lo théâtre populaire se développa avec des thèmes ins- 
pirés de la vie quotidienne et des personnages empruntés au 
milieu contemporain. Les dramaturges de celte école por- 
taient à la scène « le fait du jour », comme Chikamatsou 
Monzaémon, le Shakespeare japonais et Takéda Idzoumo 
qui mirent tous deux au théâtre la tragique Histoire des 
Quarante-Sept Ronin, drame vécu qui s'était déroulé au Ja- 
pon en 1701 (!?). Les romanciers Bakin, que sa fécondité a 
fait comparer à Alexandre Dumas, et Ikkou dont la verve 
gauloise rappelle Rabelais, travaillaient pour les masses po- 
pulaires qui se passionnaient pour leurs héros. La philo- 
sophie, elle aussi, se détournait des chemins suivis pendant 
i époque de Heïan. Les philosophes abandonnaient de plus 
en plus le bouddhisme et le confucianisme Orangers pour 
chercher leurs principes dans les vieilles doctrines» natio- 
nales du shinto traditionnel. 

La poésie évoluait comme les autres genres, et la mode 
passait dos tanhas aux haikai, petits poèmes infiniment ré- 
duits oii l'auteur devait, en deux lignes « évoquer tout un 
paysage ou laisser entrevoir tout un drame ». Avouons 
d'ailleurs que, pour des Européens, il est difficile de sai- 
sir la différence entre un tanka de l'époque Héïan et un 
haikaï du Genrokou. Du xi* au xvu* siècle le sentiment 
qui inspire toutes ces poésies est aussi exquis, aussi raffiné. 
Qu'on en juge par la comparaison de quelques tankas et de 
quelques haikaï. Ijus uns et les autres procèdent du même 

(1) Cf. Noël Péri, Etude sur le drame lyrique japonais Nô, B». E. F. E. C, 
1909, 251. 

(2) UlILstoire des QuaranU-sepl Rônitis a é^ adapiée pour la scène fran- 
raisc, par M. Paul Anthelme, sous le litre « L'Honneur Japonais. » 



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436 LE JAPON 

impreosionnisme délicat et traduisent en notations fugi- 
tives la même émotivité frémissante. 

Voici des paysages en deux lignes : 

H Le crépuscule du matin. De la neige. On dirait le clair 
de lune. » — « Un cimetière et des lucioles. » — « Feu sous 
la cendre. Maison sous la neige. Mimait. » — « Une nuit 
pure. L'eau lumineuse qui se prend. C'est la première ge- 
lée. » — « Longue, longue, là ligne solitaire d'une rivière 
dans la lande couverte de neige. » — « Commencement de 
Tautomne. Une lanterne s'allume au loin. Crépuscule. » — 
« Ecoutez. Dans la nuit pluvieuse, le son d'une cloche. » — 
« Une bande de mouettes, et un coup de vent au large, bri- 
sant leur vol qui tournoie. » 

Des comparaisons d'une fraîcheur adorable : 

« Une fleur tombée semble revenir à sa branche ? Mais 
non, c'est un papillon !» — « J'entends qu'on m'appelle. 
Est-ce la cloche d'Ouyéno ? Est-ce la voix de ma bien- 
aiméc ?» — « Déjà la fleur du cerisier ? Non, les petits 
nuages blancs au flanc de la montagne. » — <( L'hiver, il 
neige. Mais que sont les flocons ? Des fleurs. Par delà les 
nuages, serait-ce déjà le printemps ? » 

Et voici, à peine esquissés, des sentiments d une mélan- 
colie pénétrante : 

(( Ilélas le vent, ot sur les rives du Yoshiro, les fleurs 
effeuillées, dans les flots du Yoshiro effeuillées les images I » 
— « Pour tous les hommes, l'essence du rêve, c'est la lune 
d'automne. » — « La première fois que j'entends Thotogui- 
sou, mon cœur se prend à aimer en vain... mais qui ?» — 
(( Qu elle doive mourir bientôt, on ne s'en douterait pas en 
écoutant le cri de la cigale. » 

Et parfois, un sourire au milieu de la mélancolie : 

(( Ce monde de rosée n'est, certes, qu'un monde de rosée. 
Mais tout de même... » 

Ces poèmes sont de différentes époques. Nous les avom 
réunis à dessein pour montrer que, malgré l'évolution in- 
terne de la littérature japonaise, les qualités durables de 
cette littérature n'ont jamais cessé, et que, des vieux poètes 
de Nara aux improvisateurs du Genrokoii, le charme japo- 



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HISTOIRE DE l'aSIE 437 

nais s'est maintenu sans défaillance dans son éternelle jeu- 
nesse. 

La peinture et l'estampe 
80U8 les Tokoagawa. 

L*Epoque des Tokougawa est, pour les Européens, Tépo- 
que classique de la peinture et de Testampe japonaises (i). 

A Tavènement des Tokougawa les vieilles écoles médiéva- 
les de peinture subsistaient encore. Le peintre Tdnyou (i6oi- 
1674), notamment, se rattachait à TEcole de Kano. A la ma- 
nière dos maîtres de Kano, il dessinait à l'encre de Chine de 
délicieuses Kwannon, des sages empreints d'une étrange 
intellectualité ou de rapides synthèses d'animaux. Les Japo- 
nais admirent à Kyoto, dans le Nishi Hongandji, un tako- 
noma de cinq mètres de large, décoré par cet artiste. « C'est, 
dit M. Migeon, une réception d'ambassade chinoise. Le 
Mikado, entouré de ses femmes et de ses ministres, est assis 
dans un pavillon devant lequel s'étend une longue ter- 
rasse, dominant un vaste parc... Marche vers lui l'ambas- 
sade chinoise... Sur ce fond d'or si beau, usé, terni, mais 
d'un resplendissement sourd, la ôcène est d'une grandeur 
inoubliable. Le style chinois dont le Japon était alors si 
engoué, obligea Tanyou à la traiter tout à fait à la chi- 
noise. Les personnages japonais ont des visages et des 
vêtements du Céleste Empire. La composition se déroule 
avec une ampleur et une facilité qui rappellent Véro- 
nèse (2). » 

L'Ecole de Tosa produisit Mitsouoki (1616-1691), un raf- 
finé dont le dessin, très pur, reste toujours d une rare élé- 

(1; Cf. Feoellosa, LArl en Chine et au Japon^ adaptation française par 
G. Migeon, P. 1913. — Gonse, L'Art Japonais, P. 1883. — Seydlilz, Les 
estampes japonaises, traduction Lemoisne, P. 1911. — Lemoisne, L'Estampe 
iaponaise, P. 1915. — Louis Aubcrt, Les maîtres de l'estampe japonaise, 
P. 1914. — M. Révon, Elude sur Hoksal, P. 1896. — H. Focillon, H^kousal, 
P. 1914. — Préfaces de M. Raymond Kôchlin dans les Catalofiues des Ex- 
positions d'estampes japonaises du musée des Arts Décoratils, 1910-1914. 
— G. Migeon, Au Japon, promenades aux sanctuaires de TAri» P. 1908. — 
Tei-san, Notes sur CArt japonais, P. 190&-1906. 

(2) Migeon, Au Japon, P. 176. 



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458 LE JAPON 

gancc décorative. MiUouoki se complail aux fleurs, aux 
oiseaux, aux paysages, et en quelque sorte aux sous- 
paysages. Voyez le charmant a combat de grenouilles » 
du Gouashi Kouaïgo. Nul n*a mieux que cet artiste su 
.rendre « la ténuité frêle du brin d'herbe ». 

Cet art qui, par sa minutie, voisine avec celui du laqueur, 
devait, par réaction, provoquer un art plus puissant, plus 
direct. MateJbeï (i 578-1660), sorti de l'Ecole. de Tosa, cher- 
cha 6on inspiration quotidienne dans la vie du peuple. C'est 
le fondateur de l'Ecole dite vulgaire ou réaliste, qui nous 
initie au génie des foules nipponnes. Un tel art suppose 
une diffusion considérable, aussi préfère-t-il l'estampe à la 
peinture. 

Moronoboa (1647-1695), disciple de Matabeï, est le véri- 
table créateur de l'estampe japonaise classique. Il surprend 
l'homme du peuple à sa tâche, le coupeur de riz travaillant 
l'eau au jarret, les femmes dans leur intérieur, et fixe leur 
geste de toutes les heures. Et comme il sait que le peuple 
qu'il aime a besoin d'idéal et de rêve, il se plaît à lui créei' 
des visions d'épopée, comme ses rutilantes chevauchées 
d'amazones. 

A l'époque du Genrokou, Kôrin, peintre et laqueur, est, 
à bien des égards un impressionniste (1660-1716). Il dissi- 
mule harmonieusement sa science dans une naïveté vou- 
lue. Un groupe de biches élégantes de la collection Vever 
donne sa manière, ainsi que d'étranges oiseaux nocturnes 
sur une branche dépouillée, se détachant eu noir sur fond 
de lune. Un porteur de fagots, simple d^sin pour une boîte 
de laque» montre son pinceau aristocratique «'attaquant avec 
une élégante précision à un sujet de l'Ecole vulgaire. 
Le coloriste chez Kôrin, ne dédaigne pas les feuilles de 
paravent. Il y jette sur fond d'or, — cet « or de Korin » 
qu'il a créé — , soit des iris d'un bleu profond, soit d'im- 
menses chrysanthèmes blancs qui ploient leurs tiges en 
courbes souples et dont la lassitude a la légèreté d'un vol. 

L'art ne procède que par rajeunissement. Vers 1720, les 
Tokougawa firent venir de Ghii^ le peintre Namping qui, 
pénétrant l'art japonais de style Kang Hi et Young Tchîng» 



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HISTOIRE DE l'aSIE 43(> 

lui insuffla une vigueur nouvelle. C'est alors qu'apparut 
Yoscn de Yédo, le dernier des grands peintres de l'Ecole do 
Kano (1753-1808). Yosen exoella dans le paysage. Voici de 
lui une peinture sur soie où un paysan monté sur un bœuf 
s'en va dans le brouillai-d d'hiver, paiTiii les rizières et les 
haies de bambous; la lune dont on devine la présence, le 
vent qui ploie un saule, créent une atmosphère de mélan- 
colie charmante. — Puis, parallèlement, Okio (1732-1795), 
docile à l'influence chinoise, et Goshin (1741-1811), qui no 
s'en réfère qu'aux vioux maîtres nationaux. Sosen, « le 
senin des dinges » (1746-1831), apporte quelque chose de 
neuf. C'est un admirable animalier. Les singes ^ont l'élé- 
ment principal de son inspiralkm. Ceux qu'il a saisis mon- 
trent une documentation approfondie de l'anatomie et du 
geste. Le dessin est large sans être lâche, le mouvement 
aussi caractéristique que la forme. Le frémissement d'un 
pelage — , et c'est tout l'instinct d'une race animale. Le 
Musée de Boston possède de très beaux spécimens de 
l'œuvre de Sosen (singes), •=— Boston possède aussi du 
maître animalier contemporain Gankou (i745-i834) (« l'égal 
de Barye », dit FencUosa), la peinture sur soie de deux 
daims sacrés, qui est un des chets-4'œuvre de Fart uni- 
yersel. 

Kwaigessoudo peint vers 1710 de somptueuses courti- 
sanes et c'est une inspiration qui, pendant un siècle, va 
régenter l'art nippon. Les scènes de la vie des femmes du 
Yoshiwara vont aller so multipliant. Kiyonobou (166^-1739) 
donne encore des combats épiques (sa <t bataille de Ichîno- 
tami »), mais surtout des femmes aux robes de rêve ou de 
comédie. Kiyomasoa (1673-1763) et Masonobûu (1685-176/0 
se consacrent, eux aussi, aux scènes féminines. Cet art 
est tout empreint d-e grâce légère. L'estampe de Masabonou 
« En bateau sur la Soumida », de tons verts et roses, est 
le type de ce genre : de jolies femmes qui jouent et chan- 
tent. C'est l'apogée de l'école vulgaire. La vie luxueuse 
qu'elle prétend décrire n'est plus le luxe de bon ton qui 
charmait chez Kôrin. C'est le luxe un peu criard des cour- 
tisanes nipponnes, dont les attitudes décoratives sont faite:< 



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/|4o LE JAPON 

de fausse candeur et d'érolieme retenu. On ne peut que se 
complaire aux « Trois Geishas » de Toyonobou (1711-1785} 
qui personnifient les vents du printemps, de l'été, de l'au- 
tomne, et qui, dans Tenvol de leurs robes somptueuses et 
légères, montrent leurs jambes longues aux délicates 
fausses maigreurs. Même charme aux Baigneuses de 
Kiyomitsou (i 735-1 786), délicates et grasses, et dont les 
épaules rondes ne savent pas retenir le kimono tombant, — 
et aux Baigneuses de Kiyohiro (1738-1765), plus pudiques 
peut-être ou plus naïves dans leur impudicité. 

Jusqu'ici, les estampes sont peintes à la main . Avec 
Harounobou (17 18-1770), l'inventeur de l'impression poly- 
chrome complète, commence la lignée des grands peintres 
du Japon moderne. Harounobou rompt avec tout ce qui 
avait été conservé encore du style des primitifs. Sa concep- 
tion du monde est véritablement naturaliste. Toutefois, 
peintre des courtisanes et de leurs mœurs, il adopte peu à 
peu cet allongement aristocratique dn visage et des formes 
qui déroute l'Européen. Voici en noir, gris, blanc et rose, 
un couple sous la neige dont les flocons légers couvrent 
les arbres et feutrent le sol; le sol est blanc sous le ciel 
gris; personnages élégamment encapuchonnés, sentimen- 
taux : la scène est délicieuse. Il faut citer aussi, pour le fondu 
des teintes et l'harmonie des tons, le vase de fleurs de la 
collection Peytel, où, dans un lointain atténué, monte le 
j'iair de lune. Personne, dans aucun pays, n'a nuancé avec 
plus de charme. Une peinture d'Harounobou de la collec- 
tion Freer, à Détroit, représentant une jeune femme assise 
>ur une terrasse et délaissant l'écritoire pour contempler le 
paysage (un fleuve couvert de barques), est bien connue de 
tous les amateurs. Un des élèves d'Harounobou, Koriou- 
saï (apogée 1770-1787), joint à cette maîtrise de coloriste un 
beau talent d'animalier. Un « héron et corbeau sur une 
branche fleurie dans la neige » (Collection Haviland) et un 
« Combat de coqs » (Collection Rouart) définissent cet art 
011 l'clégance et le sens décoratif n'excluent ni la sûreté du 
dessin ni la force de la composition. 



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HISTOIRE DE L*ASIE 44 1 



Kiyonaga. 



liCs kakémonos, les peinturée originales, deviennent de 
plus en plus rares, diminuant en raison du nombre crois- 
sant des estampes. Kiyonaga (1742-1815) marque l'apogée de 
Testampe japonaise. Plus rien de conventionnel chez lui 
dans le sentiment de la beauté qui s'élargit et s'ordonne. 
'Aucun artiste japonais n'est plus proche de nous. Sans 
rien sacrifier du charme nippon, il rétablit les proportions 
normales des corps. Ses figures possèdent une dignité tran- 
quille qui rappelle l'Art grec. C'est un réalisme harmonieux 
et sain qui se communique au décor; l'atmosphère calme 
du milieu complète la sérénité morale des personnages, et 
l'art de Kiyonaga atteint, par delà la joliesse charmeuse 
des autres Japonais, à la beauté véritable, au classicisme 
selon l'esthétique européenne. 

Le type de la beauté féminine selon Kiyonaga ne diffère 
point en son eurythmie du type de la beauté grecque ou du 
type heureux des femmes de Raphaël. Voyez dans la « sérii» 
des brocarts », la jeune mère se préparant à sçi toilette, tan- 
dis qu'une autre jeune femme joue avec son enfant. De 
Raphaël Kiyonaga possède aussi l'art des grandes composi- 
tions, l'ordonnance classique des scènes. Citons seulement, 
à cet égard, la célèbre « terrasse d'une maison de thé don- 
nant sur la baie de Shinagawa », avec, au premier plan, de 
délicieuses attitudes de femmes et, à l'arrière-plan, une vaste 
échappée sur une plage que balaie l'air du large dans la lu- 
mière vibrante des horizons marins (rose, noir et gris). Aussi 
remarquable pour le groupement des personnages est le 
u Débarquement sur le quai de la Soumida » avec l'épisode 
de l'Adieu, l'œuvre peut-être la plus parfaite du maître. 

Mais à cette conception classique de la beauté, à cette 
science des ensembles, il faut ajouter chez Kiyonaga les 
qualités propres à son pays et à son époque. Nul mieux 
que ce grand classique n'a possédé tous les secrets du 
cliarme nippon, tous les sortilèges de la féerie japonaise. 
Sans rechercher aucun des effets de bizarrerie, de raffinement 
ou de joliesse par lesquels un Outamaro ou un Yesheï nous 



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[\[\1 LB JAPON 

captive, il atteint aux mêmes effelô par une poésie péné- 
trante et suave. Sa séduction est infinie. Voyez, au British 
Muséum, Testampe des « Jeunes filles attachant des poèmes 
aux arbres en fleurs du printemps » : Tout y e^t baigné 
d'une lumière d*or pâle qui appelle sur les choses dos 
nuances allant, en une harmonie délicate, du jaune clair au 
rouge sombre ; le choix seul des teintes immortaliserait la 
scène, si elle n'offrait encore le charme poétique du jardin 
ou elle se situe, la grâce des attitudes, la richesse sobre des 
étoffes ; pas de mièvrerie, pas d'adresses dues au seul mé- 
tier ; la somptuosité décorative est mesurée ; aucon détail 
n'y accapare le regard au détriment de l'ensemble ; l'âme 
du peinti^ est passée dans l'œuvre. C'est un poème aussi, 
que l'estampe des « Jeunes femmes en bac, traversant la 
Soumida » dont la Collection Vevcr possède un excellent 
tirage ; un poème que l'estampe d€ la Collection Camondo, 
représentant trois jeunes femmes se promenant ^ur Ic^ 
bords de la Soumida, œuvre qui dépasse à notre avis loul 
ce qu'Harounabou et Outamaro ont laissé de plus exquis 
en ce genre. Et voici, de même, au British Muséum, d'au- 
tres « jeunes filles au bord de la mer ï>, où on ne sait o" 
qu'il faut admirer le plus, de la suavité des teintes passées, 
de la jeunesse dos attitudes ou de l'étrangcté du paysage. 
Que dire enfin de cette grouillante et joyeuse « fête dans un 
temple » (bon tirage à la Collection Kœchlin), de ces « Pro- 
menades nocturnes >» et de tant d'autres épisodes de la vio 
féminine, mettant en scène en un décor charmant la même 
femme au corps parfait, C4>nçue selon la formule la plus 
universelle du Beau ? 

Par toutes ces œuvres magistrales, Kiyonaga, «anis cesser 
d'être le plus aristocratiqucment japonais des graveurs de 
son tempe, s'est, plus qu'aucun autre, rapproché de notre 
esthétique occidentale. <( 1^ balancement des lignes, dit 
Fencllosa, leur eurythmie souveraine, ont fait de Kiyonagn 
l'égal des plus grands génies du monde, des maître» de la 
Grèce et du divin Botticelli (i). » « L'air de gaieté, de grâce. 

(l) Fencllosa, VArt en Chine et au Japon, nacb<»He, p. 3©?. 



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HISTOIBB DE l'aSIE /i^S 

4e jetinesse, des estampes de Kiyonaga, dit de même M. Au- 
bert, la sérénité que gardent ses héroïnes, évdllent en nous 
des souvenirs de vie antique : femmes à leur toilette, scènes 
de banquets et de danses, scènes amoureuses, éphèbes et 
courtisanes que les peintres athéniens gravaient au trait 
noir sur les fonds blancs de leiu^ lécythes (i). » 

Le meilleur élève de Kiyonaga fut Shountcho (+ 182 1}, 
qui a laissé un grand nombre d'estampes, de bien peu inf^i- 
rieures à celles du maître, — figures de femmes aux lignes 
harmonieuses, à Texpreâssion calnve et noble, fumant au 
bord de Teau, goûtant les plaisirs d*une promenade en bar- 
que ou conversant sur quelque poétique terrasse, dans quel- 
que jardin printanier. Les meilleurs Shountcho sont pres- 
que des Kiyonaga, et ce n'est pas là un mince éloge. 

Outamaro. 

Kiyonaga et Shountcho, tout en se consacrant presque 
exclue vement à la reproduction de la figure féminine, 
avaient «urtout admiré en elle la be«iuté des lignes, l'eu- 
rythmie des poses. Outamaro, leur contemporain (1753- 
i8o6) peignit la femme japonaise pour elle-même, en amou- 
reux autant qu'en artiste (2). 11 y eut, à cet égard, d'eux à 
lui, la même distance que, par exemple, de Raphaël à Bou- 
cher. Habitué des a Maisons Vertes », dont il devint le pein- 
tre attitré, Outamaro vécut à l'apogée du règne de la cour- 
tisane nipponne qui remplissait «>lors, dans la société élé- 
gante de Yédo, à peu près le même sacerdoce esthétique que 
la courtisane athénienne au temps de Périclès. A Yédo 
comme à Athènes, les courtisanes sont, en effet, les inspi- 
ratrices des plus grands génies. Leur intellectualisme aima- 
ble ne le cède en rien à celui de l'Aspasîe hellénique. Outa- 
maro les suit, en adorateur, en confident et en ami, à toutes 
les heures de leur existence, soit dans ce que leur vie exté- 
rieure a de féériquement artificiel, soit dans le charme de 

{1) Aubert, Les vfiattres de Vestampe japonaise, Colin, 1914, p. 129. 
(2) Cf. Edmond do Goncoiirt. Outwnaro^ Le peintre des maisons vertes, 
1891. — Kurth, Ulamaro, Leipzig, 1907. 



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444 LE JAPON 

leur intimité. Certains de ses portraits de grandes courti- 
sanes sont, à cet égard d'inappréciables études documen- 
taires, en même temps, que des morceaux d'une somptuo 
site et d'une magnificence décorative prodigieuses, comme 
les portraits de la courtisane Hana-Ogi, tenant une branche 
fleurie de yamabouki (Louvre), ou celui de la courtisane 
Kasougano, écrivant un poème sur un éventail. Aussi bien, 
les séries entières qu'Outamaro a consacrées au même sujet: 
« Courtisanes et Geishas comparées à des fleurs »>, « Les 
douze heures du Yoshiwara », « Les événements de rannéi- 
dans les Maisons vertes », les albums erotiques des « Poèmes 
do Toreiller » et des « Fleurs tombées », font de lui Texégèle 
parfait de l'amour japonais et de ses rites. 

Cette courtisane, Outamaro aime, comme Kiyonaga et 
Shountcho, à la replacer dans le décor de ses triomphes, 
au milieu de grandes scènes de fête ou de parties de plai- 
sir. Il apporte à la reproduction de ces scènes des facultés 
d'observation plus directe, plus de verve populaire, et mal- 
gré la déformation conventionnelle des types, plus de réa- 
lisme dans les ensembles. Kiyonaga et Shountcho, plus 
réservés, n'avaient guère peint que des groupes. Outamaro 
voit les foules et il les voit d'un œil amusé et sympathique, 
en ami de la foule. D'ailleurs aucune vulgarité chez lui, 
même dans ces scènes de la vie populaire. Ses foules, comme 
SOS groupes de quelques personnages, se meuvent dans le 
même décor, un décor enchanté de cour d'amour ou de 
fêle vénitienne. Car Outamaro est un coloriste excjuis, pres- 
que décadent à force d'être raffiné. Il suffit, pour recon- 
naître sa virtuosité à cet égard, d'étudier quelques-unes de 
SCS estampes les plus typiques, comme ses a jeunes filles 
cueillant des feuilles de mûrier » (British Muséum), ses 
a femmes se promenant sous des cerisiers en fleure » (Cd- 
loction Vever), ses « jeunes filles sous des cerisiere » du Bri- 
tish Muséum, ou sa « Fête de nuit sur la Soumida, près du 
pont Riogokou », dont la Collection Vever possède un excel- 
lent tirage. Dans cette dernière estampe, femmes et enfants 
longent indolemment la berge, et se détachent sur l'eau 
sombre, que limite au loin la promenade d'innombrables 



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HISTOIRE DE l'aSIE 4<&5 

jonquee. Mais le chef-d'œuvre d'Outamaro comme coloriste 
est peut-être l'estampe des « Femm^ sur le grand pont de la 
Soumida un soir d'été », dans le tirage de notre Musée des 
Arts Décoratifs, amusante foule violette, noire, jaune et 
verte avec un peu de rouge, foule amusée de mousmés et 
de guéshas en fête, dans un décor de féerie. 

La caresse voluptueuse du pinceau d'Outamaro n'avait 
d'abord cherché qu'à rendre la femme japonaise selon le 
type traditionnel mis en honneur par l'école de Kiyonaga. 
Mais bientôt, cette idole de sa vie ot de son art, Outamaro 
la ploie entièrement à son caprice, il en* fait un être irréel, 
moitié fleur, moitié papillon, un personnage de rêve; la 
taille de ses héroïnes s'évase et se courbe en un grand 
geste floral, leur visage subit un allongement de convention, 
que rendent plus étrange encore la double ligne des yeux 
mi-clos et les deux pétales minuscules des lèvreô. Cet allon- 
gement disproportionné et hiératique des visages et des 
corps, qui rappelle comme on l'a remarqué, Tart du Prima- 
tice et de l'Ecole de Fontainebleau, n'est, certes pas sans 
produire une impression d'élégance aristocratique que les 
Japonais ressentait plus vivement encore que nous. Tou- 
tefois cette seconde manière d'Outamaro, qui décèle l'es- 
thète et le symboliste, est bien, quoi qu'on en ait dit, le 
signe d'une décadence réelle, surtout par rapport à l'art si 
équilibré et si sain de Kiyonaga. 

Comme Outamaro, son contemporain Yeishi (1764-1829), 
peint presque exclusivement la coiu'tisane japonaise. Lui 
aussi la voit un peu comme une princesse de légende, dont 
la grâce compassée, parfois guindée, nous captive par ^n 
réserve. La courtisane de Yeishi, sur fond neutre et sombre, 
dont la Collection Vever possède un bon exemplaire, a la 
distinction naïve et souple de la belle Simonetta de Botti- 
celli, avec, en plus, une richesse d'étoffes dans la gamme 
des teintes douces, qui est une vraie fête pour les yeux. Ces 
mêmes qualités de coloriste se retrouvent dans la « Jeune 
femme assise tenant une coupe de saké avec les attributs du 
bonheur » (des tortues), estampe représentée au British Mu- 
séum : La coiffure, d'un noir de jais, où sont piquées des 



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446 LE JAPON 

épingles d'or, relève le pâle et doux ovale de la figure ; la 
robe, d'un beige éteint, s'allie au fond crème, et forme avec 
les fleurs d*un rouge brun, une symphonie de couleurs 
d une suavité inexprimable. C'est, à travers l'espace, « très 
xviu* siècle ï). Enfin dans ses « Maisons de thé au bord de la 
Soumida >», Yeshî * montre une science du groupement 
digne de Kiyonaga lui-même. 

Toyohiro (1773-1828) est un paysagiste charmant. Le 
Cabinet royal des Estampes de Dresde possède un bon tirage 
de ses fameuses <( Cloches du soir à Ouyéno d. Le sol est 
déjà baigné de pénombre. De longues hanches de vapeurs 
roses flottent dans le ciel pâle et voilent la cime des pins. 
Sous les pins, autour du temple, des groupes écoutent son- 
ner les cloches bouddhiques. Une p^ix aérienne baigne ce 
paysage mystique. 

Hokonsal. 

HokousaX « le vieillard fou de dessin » est considéré en 
Europe, sinon au Japon, comme un des maîtres _de Tari 
universel (i). S'il manque incontestablement de distinc- 
tion, c'est le plus puissant des peintres japonais. Sa variété 
et sa fécondité tiennent du prodige. Son nom s'est imposé 
à l'Europe bien avant que l'art japonais y fût sérieusement 
connu. Qui ne distingue un Kôrin d'un Sôsen peut goûter 
et comprendre Hokousaï. Un siècle durant, ou presque, 
sous les pseudonymes les plus divers où il aime à inter- 
caler le mon bouddhique de l'humilité, il produisit des mil- 
liens d'œuvrea. Dans son beau livre sur Hokousaï, M. Michel 
Révon cite de lui 169 ouvrages illustrés (1760-18/19). 

Hokousaï interprète toute la vie japonaise d'un trait ma- 
licieux qui n'exclut jamais le charme : Promenades sur 
l'eau qui frissonne entre les joncs et les nénuphars avec, au 
premier plan, des batelière au geste élégant et prompt — Une 

fl) Consulter sur Hokousaï : M. Rcvon, lïtude 6i/i" Hohsaî^ Paris, 1896. 

- E. de Goncourt, Hokoitsaly 1W6. — Focillon, Hokousaï^ Alcan, 1914. 

- Pcrzynski, Hokusaîy Leipzig, 1908. ~ Catalogue de VExposUion dex 
t^tampes de Yeishi, de Chohi et dHokusai an Mits^'C des Arts DécoraH(^ 
cil janoier 1913. Préface de M. Kœchlin. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 447 

blanchisseude au bord d'une rivière et dont Ténergie popu- 
laire se revêt de grâce sous un lever de lune qui embrume 
l'enaernble, éteint les tons roses et donne aux tong verts des 
teintes passées (i). — Nakamaro rêvant à sa patrie devant un 
clair pay^ge marin où un îlot boisé s'ironde de lumière 
isous la lune qui se lève (cinquième volume de la Man- 
goua). 

Voici d'inimitables coups de vent : celui de la septième 
mangoua que strie une pluie oblique ; celui de la douzième 
mangoua, soulevant les feuilles mortes, tous courbant des, 
personnages effarés (2). Hokousaï saisit là le geste brusque, 
Taffolement comique, le retroussis drôle, la déformation de 
la vie quotidienne par l'imprévu du mouvement. Car il a 
le secret du geste. Voîcî le geste de l'homme de la rue, 
l'homme aux petits métiers, le geste de l'artisan dans son 
échoppe, du marchand dans sa boutique, du pêcheur qui . 
met ou retire l'hameçon (vues du Fouji), le geste du ton- 
nelier qui lève sa masse (Fouji vu de Foujimîgahara en 
Awari) ; le geste du scieur de long à sa tâche, du forgeron 
martelant le métal surchauffé, du mitron qui gâche le 
gâteau de riz, le geste enfin de l'écrivain paresseux qui 
s'élire devant la page commencée, en face de la fenêtre 
ronde où, émergeant d'un bois de sapins que longe une 
volée d'oiseaux, pointe par delà les bnimes, en pleine 
lumière, la cime du Fouji. 

Ce sont surtout « les trente-six vues du Fouji » qui ont 
fait la gloire européenne d'IIokousaï. Il a développé sur cv 
thème toute la nature et toute la vie japonaises. Voici le 
Fouji entrevu près de Kainagawa, à travers une vague qui 
retombe en panache, tandis que des barques montent et 
descendent sur l'eau qui se cabre ; puissance monstrueuse et 
irrésistible, la -vague vit d'une vie mystérieuse, presque 
divine, qui se joue de celle des hommes : étrangement bro- 
dée de blanches fleurs d'écume éparpillées au vent, elle sem- 
ble se prolonger en une volée de petits oiseaux (Musée du 

(1> GoU. Vignier. 

(2) l^ Fouji vu de Ycjiri on Souroiiga. 



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448 LB JAPON 

Louvre). — Voici le Fouji au bel été sur un ciel rayé de 
nuages qui ee traînent en longues écharpes de vapeur. — Le 
Fouji un jour d'orage, parmi des nuages livides, rougeâtre 
à mi-flancs et de plus en plus sombre à sa base que strie un 
long et déchirant éclair. — Le Fouji vu par delà Tile de 
Tsoukouda, Tîle bienheureuse aux maisons perdues dans 
un fouillis de verdure ; la mer, souriante et apaisée, d un 
bleu qui, vers l'horizon, se dégrade en un blanc légèrement 
doré des reflets du couchant, expire à une rive boisée, pre- 
mier plan du Fouji lui-même ; autour de File, des barques 
surchargées font écumer l'eau en lames brèves. — Le Fouji 
sous la neige qui tombe à gros flocons etmouchette Tair 
sombre de myriades de points blancs ; inversement, un 
convoi qui passe laisse dans la neige qui jonche le sol aulanl 
de points sombres que de pas. — Le Fouji entrevu à tra- 
vers les mailles arachnéennes d'une voile de pêcheur ; — 
à travers la voile de l'araignée elle-même — ; à travers !♦' 
rideau épais de joncs qui imprécise la rive du fleuve sur 
lequel glissent des trains de boisy: au premier plan, deux 
pêcheurs installés sur pilotis ; 1 un garnit attentivement 
l'hameçon, l'autre le jette avec un geste léger et sûr, tan- 
dis qu'un enfant, surplombant l'eau, flâne au-dessus de la 
modeste estacade et qu'un oiseau pêcheur rase la surface de 
la rivière... C'est du silence et c'est du rêve... — Voici un 
autre Fouji, vu du haut d'une colline proche, à travers un 
bois de bambous aux longs fûts cannelés, aux branches 
retombantes. — Ou bien, dans un ciel bleu strié de nuages 
en forme de « tchi >», le Fouji rouge d'une si puissante 
' valeur décorative ; ù la cime s'attardent quelques traînées 
de neige ; à la base le rouge mat se dégrade dans le vert 
sombre des forêts de pins (i). 

Après la^série des Fouji, la série des Ponts, non moins 
célèbre en Europe que chez les Japonais. Tout le monde con- 

(1) A citer encore : le Fouji vu <le Koishikawa à Yédo, par un matin de 
neige. — \jQ Fouji vu d'un baleau à Oushibori en Hitachi. — Le Fouji 
vu de la passe <ie Michima en Kai (des voyageurs- entourant de leurs bra» 
le Ironr. d'un arbre séculaire). — Le Fouji vu de Kadjikazawa en Kai 
(âvoc, au premier plan un pécheur tirani ses filcf?). — Voyageurs exciff- 
giounanl au Fouji, etc. 



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I 



HISTOIRE DE l'aSIE 4/|9 

naît chez nous le u Pont aux huit détours )> ou « Pont aux 
iris », d'un exotisme si amusant. Enfin, on ne peut prendre 
congé d'Hokousaï sans citer les (c Trois femmes et deux 
enfants sur le quai de la Soumîda un soir d*été près du 
Pont Riogokou » et la « Jeune batelière », œuvres qui déno- 
tent chez ce maître de la force et du mouvement, un sens 
de la grâce féminine digne de Kiyonaga ou de Shountcho. 

Autant que les « Fouji » et les « Ponts », les « Cascades » 
d'Hokousaï témoignent à la fois d'un japonisme exquis et 
d un sentiment de la nature qui est de tous les temps. 
Citons au hasard la « Cascade de Yoro », dont l'eau écu- 
mante et qui jaillit en poussière, va du blanc au bleu, sous 
un ciel encore plus bleu, parmi les arbres verts que la buée 
montant de la cascade enveloppe à leur base ; à gauche, la 
rivière calmée continue son cours, tandis qu'à droite une 
hutte avec quelques spectateurs détermine le premier plan. 
Et encore la « Cascade de Kirifouri » qui descend à travers 
un sous-bois charmant, la « Cascade d'Amida en Kiro », 
la plus populaire de toutes, la « Cascade de Roben », et enfin 
« le poète Rihakou méditant devant^ une cascade », une des 
œuvres les plus nobles du maître... 

Hokousaï est resté pour les Européens le type de l'artiste 
japonais. Quatre-vingts ans d'un labeur quotidien lui ont 
permis de fixer à jamais l'âme de son siècle et de son pays. 
Son œuvre est un univers. « Le formidable ensemble qu'il 
a ainsi créé, dit M. Michel Révon, est comme un tableau 
gigantesque où revit, sur le fond d'une des plus belles 
contrées du globe, dans un splendide décor de paysages 
merveilleux, d'animaux et de fleurs étranges, une puissante 
société féodale en pleine action, avec, derrière elle, tout un 
glorieux passé d'histoire et de légende, et au-dessus d'elle, 
dans la région mystique oîi planent les espoirs et les ter- 
reurs de l'homme, tout un monde de dieux. » 

Tout près d'Hokousaï, le talent souple et robuste de Yeisen 
(i79?.-i848). Il y a dans le Keisaï Gouafou de Yeisen, des 
marines d'une belle poésie. La célèbre « Carpe remontant 
une cascade », aux écailles d'un éclat métallique et d'une 
polychromie somptueuse, au muffle de monstre, vit d'une 

LES EMPIRES MONGOLS. 29 



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450 LB JAPON 

vie puissante cl ramaseée que révèle la brusquerie du mou- 
vement sinueux : C'est du meilleur Hokousaï. 

De Kounoyoshiy autre maître de la même école (1800- 
1861) « le prêtre Nichiren allant méditer dans la neige ». 
estampe classique en Europe : La neige restée légère encore 
et floconneuse, est rose des lueurs de Taube qui naît au ras 
du ciel gris ; cette teinte rosée gagne la mer à l'horizon. 
Au premier plan à gauche, la mer est surplombée à pic 
par une montagne au pied de laquelle se tasse, près de l'eau, 
un tvillage endormi sous la neige. Dans la montagne se des- 
sine en pente raide un sentier que gravit le moine Nichiren ; 
courbé par la marche, Nichiren est arrivé à la hauteur d'un 
arbre torve et rabougri. l>a neige tombe toujours, mouchc- 
tant le ciel noir et gris et la mer bleu sombre. Les pas du 
moine marquent en noir dans la neige rose et grise. Il y 
a dans l'ensemble autant de mélancolie humaine que de sen- 
timent religieux. 

Hiroshigé. 

Hiroshigé (1792-1858) est considéré en Europe comme le 
plus grand paysagiste du Japon, parce qu'il possède mieux 
que SCS compatriotes la science de la perspective qui flatte 
nos habitudes. Ce serait cependant une en'eur de ne voir 
en lui qu'un simple amateur de sites pittoresques. Il fut 
en réalité un prodigieux romantique, vivant d'une vie aussi 
véhémente qu'Hokousaï et sans doute même plus una- 
nime. C'est d'ailleurs cette unanimité d'inspiration qui ris- 
que pour les esprits superficiels, de déprécier son œuvre : 
Ses personnages sont à oe point adéquats au décor qu'ils ne 
forment qu'un avec lui, au point de n en paraître qu'un 
simple élément, de même que dans l'orchestration wagné- 
rienne la voie humaine n'a pas plus d'importance qu'un 
instrument quelconque. Les moyens d'Hiroshîgé sont, d'au- 
tre part, faciles : une plaine, une côte, une rangée d'arbres. 
Le choix du sujet est à ce point discret qu'au premier abord 
il paraît à peine. L'analyse en révèle la science. C'est la 
science du sentiment. 



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HISTOIRE DE l'aSIE 45 ï 

Plusieurs paysages d'Hiroshigé sont populaires en 
Europe : Ponte sur la Soumida, ponts en pleine campagne, 
60US la pluie, au clair soleil, à Taube, au crépuscule ; « vue 
de Kiribataké, district d'Akasaka » ; « route du sanctuaire 
d'Afciha en Totomi », etc. Un des plus célèbres est un <( pay- 
sage sous la luiîe », qui semble composé par un lecteur de 
Stiakespeare ou de Victor Hugo : Une route, bordée d*arbnîs 
séculaires, longe une rivière aperçue à travers de hautes 
plantes aquatiques ; sur leau, la clarté do la lune dessine en 
une géométrie inattendue, des lacs de lumière ; le ciel, plus 
clair au zénith, donne à la masse sombre des troncs géants 
des allures de fantômes ; sur la route, des voyageurs con- 
duisant des chevaux, suivent le talus, traversent les places de 
lumière, puis s'enfoncent' dans Tobscurité. C'est uh paysage 
romantique qui évoque les génies des eaux, les lutins des 
herbes et la magie des enchantements. 

Voici encore dlliroshigé des oies sauvages en plein vol, 
se découpant sur lorbe de la lune, au-dessus des nuages en 
fuite, — un vol d*oies sauvages par nuit de lune sur la baie 
de Takanawa — , des oies sauvages sur les marais de Hanada. 
Ailleurs, un aigle sur un pin couvert de neige, par une 
nuit glacée, scintillante d'étoiles : les aiguilles du pin, cris- 
tallisées par le gel, et les plumes du rapace sont traitées avec 
un sens déc/^ratif qui égale celui d'Hokousaï. Et, pour rap- 
peler encore le vieillard fou de dessin, voici le Fouji à 
l'endroit où pour la première fois l'œil l'ombrasse dans son 
ensemble, vision qui projette hors du cadre la cime tron- 
quée de la montagne ; au premier plan, la foule. 

Hiroshigé marque la dernière étape de cet art populaire 
qui se complaît aux tâches et aux joies de la race et qui 
aboutit à une habileté un peu décevante. Les foules d'Hiro- 
shigé grouillent. Il vit tumultueusement. Son œuvre trépide. 
Peu de femmes ici, car la femme c'est l'amour, et l'amour, 
dans l'art japonais, c'est le hiératisme des poses séculaires. 
Hiroshigé ne célèbre plus la femme, et c'est le vieux Japon 
qui s'en va ; il s'en va dans le palanquin que représente 
cette dernière estampe : la foule se fige en une adoration 
respectueuse parce que passe dans son palanquin très orné 



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452 LE JAPON 

le daïmio du \\eu, et qu'il y a des samouraï autour du 
palanquin ; mais les gardes partis, les têtes se relèvent, les 
visages ricanent. Cet humour est un peu triste du dernier 
vieux maître qui raille ses propres sources d'inspiration. 

Et lorsque Yosaï (1787-1878) aura fait revivre dans des 
figures savantes l'école aristocratique de Tosa, ne ee main- 
tenant, lui, dans les sphères élevées de l'idéalisme, que par 
ses connaissances historiques et ses goûts purement litté- 
raires, ce sera la fin de l'art japonais. L'Europe viendra el 
les valeurs seront transposées. 

La sculptore et la ciselare. 

Le plus grand sculpteur japonais des Temps modernes fut 
un simple menuisier, ou plutôt un maître charpentier, 
llidari Zingoro (i594-i63/i). Cet artisan de génie qui cons- 
truisit et décora le temple de léyasou à Nikko, et qui 
sculpta les plafonds du Temple Tshioïn à Kyoto, ainsi que 
les grandes frises à jour du château de Nagoya, fut vrai- 
ment l'Hokousaï de la sculpture. Sous sa main puissante, 
tout un monde fabuleux s'éveille dans les boiseries et court 
sur toutes les surfaces de l'édifice, depuis les portes et les 
frises des murailles jusqu'aux poutres des plafonds. C'est 
tout d'abord une végétation luxuriante, d'une éblouissante 
valeur décorative. Chrysanthèmes géants, pêchers en fleurs, 
plantes de toute sorte s'enchevêtrent, s'enlacent, s'ordon- 
nent en entrelacs prodigieux. Puis de cette flore innom- 
brable sort un monde de bêtes et de personnages qui s'ani- 
ment à leur tour et semblent s'élancer du panneau pour 
vivre leur vie propre. Ce sont, transposés à la sculpture 
sur bois, l'ampleur de la fresque et le fini de la miniature. , 
Seuls, les vieux maîtres de Nurcanberg ont fouillé le bois 
avec cet amour. 

Les minuscules nezkés de bois ou d'ivoire participent à 
la même vie puissante et délicate. Ce sont autant de pièces 
détachées du monde grouillant, créé par Zingoro. Une vie 
intense les anime, une puissance d'action prodigieuse est 
ramassée dans leur volume exigu. Tels d'entre eux, repro- 



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HISTOIRE DE l'aSIE , /|53 

duisant des études d*animaux, — escargots^ ou cigales, sou- 
ris ou lapins, — sont d'une beauté si parfaite, dans leur 
réalisme sobre et vigoureux, que leurs auteurs se placent 
parmi les premiers animaliers de tous les temps. Mais cet 
art réaliste est aussi un art essentiellement spi^tuel, sati- 
rique, comique et caricatural. Il saisit sur le vif et croque 
au vol le trait pittoresque, le raccourci drôle, la grimace 
et le ridicule, la déformation produite sur les personnages 
par la passion, Tâge ou .la profession : La plupart des 
bonshommes de nos collections de nezkés semblent échap- 
pés d'une estampe d'Hokousaï. Le netzké suivit d'ailleurs 
une évolution parallèle à celle de l'estampe. Apparu sous 
sa forme artistique à l'époque du Genrokou, il atteignit son 
apogée au milieu du xvni* siècle avec une dynastie de sculp- 
teurs célèbres, celle des Miwa. Ajoutons que les plus grands 
artistes japonais — • tels Korin et Ritsouo — ne dédaignèrent 
pas de travailler le nezké: 

Dans le domaine de la ciselure, les armures de l'époque 
de Hidéyoshi sont déjà plus élégantes que celles du Moyen 
Age, mais celles des Tokougawa, surtout, peuvent rivaliser 
avec n'importe quelles pièces de l'Orient musulman. Les 
gardes de sabre des xvii® et xviii* siècles marquent, de leur 
côté, l'apogée du genre. Dans ce monde de samouraï ne 
vivant que pour le Boushido, la beauté de l'arme noble 
prenait une importance exceptionnelle. Kinaï, Oumétada, 
Yousan, Yeijin, Nagayouki et Shindzouni ont produit les 
gardes de sabre les plus recherchées. 

Les laques aux reflets de bronze ou d'or imitant le métal 
à s'y méprendre, se développent simultanément à Kyoto et 
à Kamakoura. Dans cet art, Koetsou et Yoseï annoncent 
Kôrin et Kitsono. A citer ensuite Koma, Kouansaï et Kayi- 
kawa. 

Enfin la céramique fut affranchie au xvu* siècle de l'imi- 
tation du décor sino-coréen par Ninseï de Kyoto, le véritable 
créateur de- la céramique nationale. Les f abricjues de Kyoto, 
de Satsouma, d'Owari et de Bizen portèrent à leur apogée 
les arts de la poterie. 



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454 LE JAPON 

Le recueillement du Japon. 

Tandis que florissait cette haute civilisation japonaise, les 
antiques monarchies continentales tombaient ou étaient 
tombées. L'Inde était anglaise, la Chine subissait les atta- 
ques des Barbares d'Occident. La Perse devenait un protec- 
torat anglo-russe. Seule, l'insularité japonaise avait, à Tex- 
Irémité de TAsie, préservé lesscnce précieuse des vieilles 
civilisations orientales. Les shogoun Tokougawa avaient 
eu la sagesse d'imposer à leur pays ce recueillement salu- 
tcire qui devait un jour rendre possible la résurrection du 
Meiji. En présence de la ruée des aventurière d'Occident, 
devant le mercantilisme mondial, le Japon adopta la seule, 
attitude possible: l'isolement aristocratique, absolu, farouche. 
Seul de toute l'Asie, il put ainsi échapper à l'empriec euro- 
péenne, comme il avait échappé jadis à la conquête mon- 
gole. Le shogoùnat de Yédo, — et ce fut son principal mé- 
rite — , garda intacts pour des jours meilleurs tous les tré- 
sors de l'âme nipponne. Le pays d'Amatérasou, se referma 
farouchement devant la bousculade portugaise et hollan- 
daise, anglaise et russe. 11 garda sou art, son âme et ses 
dieux. 

Pour comprendre le secret de l'histoire japonaise, il faut 
faire le pèlerinage du sanctuaire de léyasou, à Nikko. lémit- 
sou, le shogoun qui ferma le Ja[)on aux Barbareé d'Occi- 
dent, construisit ce tombeau pour son aïeul, en 1617. Après 
une longue allée de cryptomérias, après le pont de laque 
rouge et les torii de granit, le pèlerin pénètre dans la foret 
des pins « qui ont vieilli ensemble ». Quand il a traverse 
le temple où s'accuniulent les merveilles de l'art du 
xvn* siècle, il monte par un étroit sentier sous bois, jus- 
qu'à une tombe d'une simplicité grandiose. C est là, dans 
le silence des cryptomérias géants et des pins séculaires, que 
repose le créateur de l'unité japonaise. Le grand shogoun 
a voulu dormir son dernier sommeil dans la sainteté terri- 
ble et le mystère de la montagne inviolée. Comme lui, le 
Japon a dormi deux sièclcis dans un recueillement d'art, de 
[)oésie et d'atlonle. Quand il en est sorti, volontairement et 



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IIISTOIBE DE L*ASIE 455 

la main à sa bonne lame de samouraï, les potentats de. l'Asie 
avaient disparu Tun après Tautre. Seul, dans TOrient désert^ 
il demeurait debout... 

Pour les revanches asiatiques, pour la grande révolte des 
humanités orientales, Tlnsularité Japonaise avait préservé 
de l'asservissement la Terre des Dieux. 



§ .i — L 1 REVOLUTION DU MEIJI 



Ganses 
de la Révolution japonaise. 

Le gouvernement dos Tokougawa assura au Japon deux 
cent soixante années de paix intérieure et extérieure (1600- 
1860). Dyrant cette longue période de calme, rintelligence 
japonaise put travailler à loisir. Ecartée par l'absolutisme 
des Tokougawa de toute action politique à l'intérieur et de 
tout contact avec l'étranger, elle n'eut d'autre ressource 
que de s'exercer sur ses données propres, de remonter à 
ses origines. Un long examen de conscience commença 
alors pour le Japon, travail méthodique et sévère qui finit 
par se retourner contre le Gouvernement Shogounal. 

Les Shogoun Tokougawa avaient réalisé l'unité du Japon, 
^ fondé la monarchie absolue et imposé silence à l'égoïsme 
des clans. Leur œuvre était conforme aiLx aspirations de la 
conscience nationale, mais elle n'était pas suffisante, elle 
n'allait pas assez loin. Historiens et philosophi^s, tous ceux 
qui se livraient à l'étude des antiquités nationales, en arri- 
vaient à conclure que, pour que l'œuvre de la rénovation 
japonaise fût complète, il fallait qu'elle aboutît à la restau- 
ration du gouvernement impérial. Le régime féodal du 
iMpyen Age avait obscurci les questions de droit, au point 
que l'établissement d'une monarchie absolue en faveur des 
Tokougawa avait paru à tous les hommes d'ordre du xvn* siè- 
cle un progrès inespéré. Mais dans la paix du xvn* siècle, 



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456 LE JAPON 

la notion de la suprématie impériale, voilée pendant 
plus de cinq cents ans, s'éclaircit de nouveau. Il apparut à 
tous les légistes que le Shogoun qui gouvernait le Japon en 
monarque absolu, n'était que le simple dépositaire de Tau- 
torité. Le droit ne résidait pas en lui mais dans la personne 
de l'Empereur, de ce prince de race divine, qu'on ne voyait 
jamais, qui vivait relégué comme une idole dans l'ombre 
mystérieuse du Gosho, confiné dans ses fonctions sacerdo- 
tales, et qui restait pourtant le seul maître légitime de l'Ar- 
chipel, l'héritier de vinq-quatre siècles d'histoire, le des- 
cendant d'Amatérasou. 

Travaillant sur ces données, l'intelligence japonaise, — 
. la plus radicale qui soit au monde — , en arriva dès la fin 
du xvin* siècle, à conclure que les Tokougawa n'étaient que 
des usurpateurs. Oubliant les réels services qu'ils avaient 
rendus jadis contre la féodalité, elle ne retint qu'un fait : 
Ils occupaient la place du souverain légitime, ils devaient 
s'effacer devant lui. Comme au siècle de Godaïgo, \\n peuple 
entier, las d'obéir à des chefs de hasard et d'ailleurs tyran- 
niques, se mit à regarder vers le Gosho impénétrable, où 
l'héritier de ses souverains, le dieu vivant, cachait sa ma- 
jesté solaire. 

Cette agitation des esprits était d'autant plus dangereuse 
pour le pouvoir des Shogoun que la paix apparente du 
régime Tokougawa cachait un grave malaise social. Ce 
n'était pas impunément que les Tokougawa avaient imposé 
de force à la turbulente société féodale une brusque immo- 
bilité. Cette société, née de la guerre et ne vivant que par 
elle, étouffait dans le repos. La paix des Tokougawa ruinait 
les samouraï. Or, les samouraï restaient toujours l'âme de la 
société japonaise. Le shogounat avait à la fois proscrit la 
guerre et maintenu la caste guerrière. Si les samouraï du 
Nord, intimement associés à la fortune des Tokougawa, fai- 
saient taire leur rancune, ceux du Midi, n'avaient pas les 
mêmes raisons de patienter. Ces derniers étaient les vaincus 
du nouveau régime. Il y avait dix siècles que les gens du 
Kouanto faisaient la loi à ceux de Choshou et de Satsouma. 
Choshou et Satsouma étaient lâs d'obéir, et déjà ils espé- 



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HISTOIRE DE l'aSIE 45 7 

raient trouver dans les idées de l'estauration impériale qui 
8c répandaient partout, une occasion de revanche sur lus 
clans du Nord. 

Au commencement du xix* siècle, il y avait dans le 
monde des sampuraï tant de bonnes lames inoccupées, tant 
de misère supportée avec une morgue d'hidalgo, et chez les 
hommes du Sud tant de haine accumulée contre les hommes 
du Nord, qu'une révolution était inévitable. Et cette révo- 
lution tout contribuait à l'orienter dans le sens légitimiste. 
La noblesse civile des Koage appelait la Restauration im- 
périale par loyalisme professionnel. L<s lettrés retrouvaient 
à l'origine de Thistoire nationale, bien avant le gouver- 
nement des shogoun, le gouvernement personnel des Em 
perèurs. Les esprits religieux, de plus en plus hostiles au 
Bouddhisme, revenaient au Shintoïsme indigène qui leur 
montrait dans l'Empereur le sang divin d'Amatérasou. Les 
philosophes, instruits des doctrines chinoises, rêvaient du goû- 
nement patriarcal d'un mikado pasteur des peuples et Fils 
du Ciel. Pour tous, la cause de l'Empereur, c'était la cause 
même de la tradition, de la patrie et des dieux. Cause 
plus noble pouvait-elle enthousiasmer ces Samouraï sans 
emploi, ces rônin pareils aux conquistadors du poète i 

Fatigués de porter leurs misères hautaines 

et qui, nourris de romans de cape et d'épée, ne rêvaient rien 
moins, dans une société prosaïque et banale, que ce recom- 
mencement des âges fabuleux : le retour de l'Empereur sur 
la terre ? 

Il y avait l'arme. Il y avait l'Idée. Re<stait à mettre l'arme 
■au service de l'Idée. Ce fut la menace étrangère qui provo- 
qua cette rencontre. 

La Révolution japonaise. 

m 

En i854, les escadres américaine, anglaise et russe for- 
cèrent le Shogoun lésada (i) à rouvrir le Japon au com- 

(1) lésads^, treizième shogoun de la Dynastie des Tokougow a (1854-1858). 



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/|58 LE JAPON 

inerce étranger. Lc:> seigneurs du Midi, à la tête desquels 
se plaçaient Shimadzou Sabouro, chef du clan de Satsouma 
cl Mori Motonari prince de Choshou, profitèrent de cette 
humiliation deis Tokougawa, pour commencer une vive 
opposition contre le régime shogounal. Ils se rapprochèrent 
de l'Empereur Kômcï, qui protesta, lui aussi, contre ce qui 
était, à ses yeux, une capitulation du shogoun devant 
Ictranger. Sous Tirapression de ces événements, il se cons- 
titua un parti légitimiste officiel, formé par l'union des 
clans du Midi ot de.s théoriciens de la souveraineté 
impériale. * 

Le mouvement, préparé de longue main, éclata en 186*2. 
Le chef du clan de Satsouma, Shimadzou Sabouix) et son 
conseiller Okoubo vinrent à Kyoto où ils se concertèrent 
avec les hommes de confiance de TEmpei-cur. Au mois de 
juillet 1862 les clans du Midi, — Satsouma, Tosa et Ghoshou 
en télé, — signifièrent au shogoun lémochi (i) leurs exi- 
gences \qui comprenaient leur participation au gouverne- 
ment et une affirmation publique de la vassalité du shogoun 
envers la Maison Impériale. Le Shogoun céda. 11 vint à Kyoto 
se prosterner aux pieds de l'Empereur. Mais alors les clans 
du Midi se divisèrent. Tandis que Shimadzou Sabouro et les 
hommes de Satsouma se déclaraient satisfaits des conces- 
sions obtenues, Mori Motonari et les gens de Ghoshou 
demandèrent l'établissement pur et simple du gouverne- 
ment direct de l'Empereur : Mori occupa Kyoto à la tête de 
ses ti-oupes, y retînt quelque temps le shogoun prisonnier 
et* annonça Fintention d*appclcr le peuple aux armes contre 
les Tokougawa et aussi contre les Européens. 

L'Empereur Komeï s'effraya le premier de l'exaltation de 
se^i partisans. A sui^ re les Mori, le Japon risquait de som- 
brer dans une jacquerie xénophobe, fatalement suivie d'une 
invasion européenne. Komeï eut la sagesse de rompre avec 
les extrémistes, cl se rapprocha du Shogoun. Le 3o sep- 
tembre 1863, il donna aux Mori l'ordre de quitter Kyoto 

(1) lômoclii. «lualorzièine -lioirmm de la Dviiaslie de? Tokougawa (185S- 
1SG6). ' 



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HISTOIRE DE L*ASIE àOi} 

et de rentrer dans leur principauté de Choshou (i). Après 
leur départ, Shimadzou Sabouro et les légitimistes modé- 
rés qui avaient conclu un compromis avec les Tokougawa, 
vinrent à Kyoto, prendre la direction des affaires. Le clan 
de Satsouma arrivait ainsi au but qu'il poursuivait depuis^ 
des siècles, — l'hégémonie, de TArchipcl. Sous le nom de 
l'Empereur et du shogoun, il essaya, pendant' deux ans, 
de tenir tête aux mouvements désordonnés d'un peuple en 
révolution. Mais les clans rivaux, surtout les Môri de 
Choshou, n'entendaient pas lui laisser le bénéfice de son 
succès. Les Môri qui avaient décidément pris la tête du 
parti extrémiste, firent une nouvelle tentative pour con- 
quérir Kyoto : sous prétexte de restaurer le pouvoir direct 
de l'Empereur, ils donnèrent l'assaut au palais de ce prince 
(20 août 186/0. Ils furent repoussés par les samouraï de 
Satsouma, refoulés une seconde fois dans leur principauté 
de Choshou, et l'Empereur lui-même, indigné de leur au- 
duce sacrilège, ordonna leur extermination. Le shogoun 
lémochi, heureux d'une occasion qui lui permettait de châ- 
tier ces vieux ennemis de sa famille, se chargea d'exécuter