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Full text of "La vie des saints de la Bretagne armorique"

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Les vies des saints 
de la Bretagne armorique 

Albert Le Grand, A. M. Thomas, J. M. Abgrall 



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PERMIS D'IMPRIMER. 



Qaimper, le 7 février 1901, 

f FRANÇOIS- VIRGILE, 

Évêqae de Quimper et de Léon. 



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Il a été tiré de cet ouvrage cinquante exemplaires 
sur papier vergé numérotés. 



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ALBERT LE GRAND. 




^ous savons d'une manière certaine que le premier des hagiographes 
bretons est né dans la ville de Morlaix ; on le verra plus loin, dans le 
permis d'imprimer donné par le substitut du général des dominicains, et 
dans les stances de l'avocat de Launay Padioleau ; on le sait également 
par l'indication de Quétif et d'Échard dans leur énumération des écrivains de 
l'Ordre des Frères Prêcheurs ; mais à notre grand regret, nous ignorons la date 
de sa naissance. Les détails nous font également défaut sur sa famille, dont le 
nom patronymique était bien Le Grand; et dans cette désignation, il ne faut 
nullement voir un surnom, comme pour un autre dominicain illustre, le bien- 
heureux Albert, qui fut maître de saint Thomas d'Aquin. 

Les Le Grand étaient du diocèse de Léon, et Guy Le Borgne leur assigne la 
seigneurie de Kerigonval (Kerigowal, d'après M. de Kerdanet), petit manoir situé 
près de Lesneven, dans la paroisse de Trégarantec (1). Ils portaient pour armes : 
d'azur à trois feuilles de trèfle d'argent : deux en chef et une en pointe. Il n'y a pas 
à s'étonner de les voir établis à Morlaix; au xvn* siècle, beaucoup de familles 
nobles négligeaient leurs chétives gentilhommières pour venir habiter dans les 
villes, où elles se groupaient en vue des relations de société ; c'est ainsi que Morlaix 
avait sa rue des Nobles, comme Quimper sa rue des Gentilshommes. 

Ce séjour dans les cités était même devenu une nécessité pour les pères et les 
mères qui voulaient procurer de bons maîtres à leurs enfants, et Morlaix en eut 
d'excellents à cette époque, entre autres le Père Quintin et son ami Charles du 
Louët, saint prêtre anglais (plus tard archevêque de Cantorbéry), qui enseignaient 
en même temps les belles-lettres et la théologie. Albert ne dut pas être leur élève ; 
s'il l'avait été, cette circonstance eût été mentionnée dans la Vie du Père Quintin. 
Quand celui-ci quitta son école, ce fut pour entrer comme novice au couvent 
des Frères Prêcheurs de Morlaix, et par là même il devait avoir une influence 
indirecte sur toute la vie d'Albert Le Grand. 

(1) D'après le Nobiliaire de M. Pol de Courcy ils étaient aussi seigneurs de Kerscao. La amille 
Le Grand subsiste toujours et garde fidèlement le souvenir du saint religieux, du charmant écrivain 
qui fut sa principale illustration. 

V. des S. 1 



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ALBERT LE GRAND. 



Le couvent de Saint-Dominique avait eu ses jours de gloire ; de son ancienne 
splendeur, il gardait encore sa très belle église ; on montrait toujours la chambre 
qu'avait occupée saint Vincent Ferrier, mais de l'esprit de saint Dominique et de 
saint Vincent il ne restait plus de trace lorsqu'entrèrent au noviciat Pierre Quintin 
de Limbeau (1602) et Michel Le Nobletz de Kerodern (1607). Nous n'avons pas à 
entrer ici dans le détail des odieuses persécutions qu'ils eurent à subir de la part 
de religieux indignes ; nous avons seulement à signaler que si Dom Michel dut 
quitter la communauté, la vertu du Père Quintin triompha, le couvent des Frères 
Prêcheurs vit renaître la ferveur des premiers temps ; en 1629, la réforme était 
achevée, parfaite, et la ville de Morlaix tenait en la plus haute estime les fils de 
saint Dominique. Cette estime se traduisait par une coutume très touchante : on 
habillait les enfants en petits dominicains, et notre Albert porta ce vêtement. Si 
ce costume est très beau, il ne put le faire valoir ni par sa taille, ni par la grâce 
de sa tournure, car il était petit et dépourvu d'élégance, mais richement doué du 
côté de l'intelligence ; ayant surtout beaucoup de vivacité dans l'esprit, il déve- 
loppa par de fortes études les dons naturels qui lui avaient été départis. 

Il était très jeune encore quand il entra au noviciat, dans la commu- 
nauté de sa ville natale ; bientôt il fut envoyé au couvent de Notre-Dame de 
Bonne-Nouvelle, à Rennes, et c'est là qu'il fit sa profession. Par vocation, les fils 
de saint Dominique sont voués à la prédication, comme l'indique le titre même 
qui leur a été donné par leur saint patriarche : ils sont les Frères Prêcheurs. 
Albert prêcha donc, il le fit fréquemment et dans beaucoup de localités diffé- 
rentes ; or, dans la famille Le Grand existait une tendance fort louable : on aimait 
passionnément les études historiques, les vraies études, celles qui sont faites sur 
les pièces originales. Vers l'an 1472, le chanoine Yves Le Grand, chancelier de la 
cathédrale de Léon, recteur de Plounéventer et de Ploudaniel, aumônier du duc 
François II, avait mis par écrit le fruit de ses recherches sur les antiquités léon- 
naises. Ces Mémoires étaient devenus la propriété d'un neveu, Vincent Le Grand, 
sénéchal de Carhaix, soupçonné d'avoir quelque peu négligé le droit pour l'his- 
toire locale ; à son tour, le magistrat légua à son neveu dominicain ses propres 
écrits et les manuscrits du chanoine chancelier ; le fruit des recherches de l'oncle 
et du grand-oncle excita encore le goût naturel du jeune moine, et le Père Albert 
profitant de ses courses apostoliques pour étudier les archives des paroisses et 
recueillir les traditions locales n'eut plus qu'un désir : écrire les vies des saints de 
la Bretagne Armorique. Il se mit à l'œuvre, et il travaillait sur les écrits d'Yves et 
de Vincent Le Grand et sur ses propres notes, lorsque arriva à Morlaix le Père 
Noël des Landes, vicaire du Ministre général de l'Ordre pour la « Congrégation 
Gallicane, d comme on disait alors. Il venait faire la visite canonique du couvent. 
Il ne nous est pas difficile de deviner pourquoi le Père Albert avait quitté Notre- 
Dame de Bonne-Nouvelle de Rennes pour revenir au berceau de sa vie religieuse, 
Saint-Dominique de Morlaix ; ici, il était bien mieux à même de se renseigner 
sur les Saints dont il nous a écrit les vies ; mais désormais l'existence du bon 
religieux allait devenir quelque peu errante, plus encore que par le passé, car le 
vicaire général des Dominicains, en approuvant le Père Albert dans le dessein 
déjà conçu, l'appuya de tout son crédit pour favoriser ses recherches, engageant 



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ALBERT LE GRAND. llj 



tous ceux qui pouvaient l'aider dans son projet à vouloir bien s'y prêter : « Nous 
vous recommandons, disait-il, aux supérieurs des couvents que vous visiterez ; 
tous ceux qui vous aideront dans votre entreprise nous seront chers à nous- 
même. » Et il ne se contentait pas de ces encouragements, mais s'adressant 
directement au jeune écrivain, il lui disait : t Espérant que votre travail sera 
utile à ceux qui viendront après nous, non seulement nous vous permettons de 
parcourir en Bretagne les lieux où vous croirez pouvoir trouvera apprendre quel- 
que fait ou éclaircir quelque doute, mais nous vous y exhortons paternellement, 
ou plutôt, en vue du mérite de la sainte Obéissance, nous vous pressons d'écrire 
ce que vous jugerez utile à la gloire du Dieu tout-puissant et au bien de l'Eglise 
catholique. » 

Cette lettre, où le P. Noël des Landes montre tout ce qu'il espère de son frère 
en religion, est du 29 juin 1628, et c'est le 12 juillet 1634 que les Vies des Saints de 
la Bretagne Armorique recevaient l'approbation du nouveau vicaire général de la 
Congrégation Gallicane, Julian Joubert, en visite régulière au couvent de Nantes 
(son prédécesseur Noël des Landes était devenu évêque de Tréguier). Six ans 
avaient donc suffi pour mener à bonne fin l'entreprise ; mais avant d'avoir reçu 
licence de se mettre officiellement à l'œuvre, l'écrivain avait déjà beaucoup 
travaillé ; de plus, il pouvait utiliser la Gallia christiana de Joubert et le second 
traité du Père Augustin du Pas (1) : Histoire de VEglise Britannique, dest-à-dire 
les Vies et Gestes des Saints et la succession des Evesques et Prélats de cette province. 
Enfin, il avait trouvé ouverts tous les dépôts d'archives des évêchés et des 
monastères, non seulement de son Ordre, mais de toutes les familles religieuses 
intéressées à la gloire de leurs propres Saints et désireuses de voir exalter tous les 
Saints de Bretagne ; or, elles étaient fort riches ces archives, dans un pays où le 
protestantisme n'avait rien détruit. 

Nous l'avons dit, l'approbation donnée par Julian Joubert fut rédigée à 
Nantes ; il est donc probable que le Père Albert était venu en cette ville pour 
surveiller l'impression de son livre. La veille même du jour où il recevait ce 
précieux encouragement, une autre grande autorité de son Ordre lui adressait 
l'imprimatur, à la condition que le livre fût c veu et approuvé des docteurs. » 

En raison même de cette injonction, il fut approuvé à Nantes, le 19 janvier 
1636, par F. Regnaud Le Gendre, Carme, et J. Langlois, docteurs en théologie de 
la Faculté de Paris ; le 11 avril, par Richard et de Longue Espée, docteurs en la 
Faculté de théologie à Nantes ; enfin, le 12 avril de la même année, par J. Four* 
ché, officiai, et Michel du Breil, grand vicaire au spirituel et au temporel de 
l'Evêque de Nantes. 

L'impression de l'ouvrage a été commencée le 7 janvier 1634 ; le premier jour 
de novembre 1636, elle est terminée, et le nouveau livre est offert à « Messeigneurs 
des Estats de Bretagne; » l'exemplaire à eux adressé leur est remis le 27 décembre; 
Messieurs des Etats en ordonnent le dépôt dans leurs archives, témoignent leur 
satisfaction à l'auteur et remettent au couvent des Dominicains de Rennes une 
bourse de mille livres en or. Depuis l'invention de l'imprimerie, rarement un 



(1) Mort au couvent des Dominicains de Quimperlé (1031). 



IV ALBERT LE GRAND. 



livre avait reçu un aussi gracieux accueil, non seulement les épitres les plus 
louangeuses, les anagrammes en français et en latin pleuvaient sur l'auteur ; 
mais, succès bien plus sérieux, l'édition était épuisée en trois ou quatre ans, et 
dès 1639, on en réclamait une nouvelle. Albert Le Grand la promit, mais ne voulut 
point la donner sans avoir préalablement revu et corrigé la première. Il n'eut 
point la joie de faire paraître la seconde, mais ces derniers temps de sa vie ne 
furent pas cependant inféconds : en 1640, il fit paraître l'œuvre charmante à 
laquelle il donna pour titre : La Providence de Dieu sur les Justes, ou l'histoire 
admirable de Saint Budoc, archevesque de Dol et de la princesse Azénor de Léon, sa 
mère, comtesse de Tréguier et Goëlo. Elle était dédiée à « Monseigneur l'Illustris- 
sime et Révérendissime Messire Hector d'Ouvrier, Evesque de Dol. » Cet opuscule, 
chef-d'œuvre de notre légendaire, fut accueilli comme l'avaient été les Vies des 
Saints. L'auteur ne dut pas survivre bien longtemps à la publication de ces pages. 
Dans sa Vie du Père Quintin, éditée en 1644, le Père| Jean de Réchac parle du 
décès d'Albert Le Grand, mais sans préciser l'année où il eut lieu. 

S'il est vrai de dire que le « style c'est l'homme », l'écrivain qui venait de 
mourir dut laisser de bien vifs regrets : le langage de son époque, plein de saveur 
chez la plupart de ceux qui l'écrivaient, possède chez lui une grâce naïve toute 
personnelle, et procédant surtout de son inébranlable foi dans les faits qu'il 
expose. Il est simple, il ne se recherche jamais lui-même ; comment d'ailleurs 
l'aurait-il fait, eu égard à son humilité, dont je ne donnerai pour preuve que les 
lignes suivantes : c Mon stile, au reste est simple et historique, autant que le sujet 
le peut permettre. S'il ne vous semble assez élégant, je vous réponds pour excuse, 
que le François m'est comme estranger, estant, comme j'ay déjà dit, natif de 
Morlaix, ville située au cœur de la Basse-Bretagne, dont le langage naturel est le 
Breton. a Mais si la sympathie qui s'attachait à sa personne dut faire de sa mort 
un deuil pour la Bretagne, du moins la vieille province ne vit pas échouer le 
projet qu'il avait eu de rééditer son œuvre. 



Les différentes éditions du livre d'Albert Le Grand. 

Dans la paroisse d'Ergué-Gabéric, près de la route qui va de Quimper à la 
belle et pieuse chapelle de Notre-Dame de Kerdevot, s'élevait le manoir de 
Lézergué (1); lorsque mourut le Père Albert, il était habité par Guy Autret de 
Missirien (2), naguère soldat très vaillant, désormais chercheur patient, érudit, 
écrivain de mérite, Breton passionné pour la gloire de son pays. Lézergué était 
bien la paisible retraite qui convenait à ce sage, et le voisinage de Quimper 
devait avoir pour lui un grand attrait, car il y avait son intime ami, René du 
Louët de Coëtjunval, dont les vingt-cinq années d'épiscopat furent si fécondes 
pour la Cornouailles. Lui-même a exprimé le charme qu'il trouvait à sa résidence 
silencieuse et à ses recherches historiques : « Sans charge et sans occupation 

(1) Le château actuel, construit au xvm* siècle, dut abriter la jeunesse de Mgr François de La 
Marche, dernier évêque de Léon. 

(2) Missirien ou Missilien est en Kerfeunteun, tout près du bourg. 



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ALBERT LE GRAND. 



civile, je possédois en repos la plupart de mon loisir et de ma solitude sans 
solitude; là ma vie se passoit dans un calme continuel, là entre toutes les 
estudes, j'avois heureusement faict eslection de celle de l'histoire, comme de la 
plus convenable à mes inclinations ; ayant toujours creu que la recherche des 
antiquitez estoit incomparablement plus utile que celle des tulipes et des peintures, 
qui ne flattent que les yeux et les sens, au lieu que l'histoire est un solide aliment 
de l'esprit, qui entretient et délecte si agréablement ceux qui l'ont une fois 
savourée, qu'ils s'y attachent après par délices, avec des affections et des ravisse- 
ments incroyables. » 

Ayant, plus que personne, ressenti ces affections, goûté ces ravissements, le bon 
chevalier prit en main la réédition des Vies des Saints de la Bretagne- Armorique, 
et la mena à bonne fin. Outre des notes, des corrections et d'importantes additions 
aux Vies déjà publiées, il joignit à celles-ci les légendes : 1° de saint Budoc, par 
Albert Le Grand, 2° de saint Bieuzy et du Vénérable Frère Jean de Saint-Samson, 
qu'il écrivit lui-même, 3° de saint Béat, de saint Colomban, de saint Marcoul, de 
sainte Osmane, de saint Paterne, de saint René et de saint Secondel, par Dom Julien 
Nicole, prêtre originaire du pays de l'Argoët, 4° de saint Hélier, par J. Lambaré. 
Suivaient deux tables, dont la plus étendue était due à Julien Nicole. 

Outre ces ajoutés de la 2 e édition, la 3 e , qui par ailleurs lui était en tout 
semblable, comprenait cinq nouvelles notices : celles de saint Guingaloc, par le 
même Julien Nicole, celle de saint Jacut, du bienheureux Robert d'Arbrissel, du 
Père Pierre Quintin et de M. de Queriolet. 

Cette troisième édition est de beaucoup la Meilleure, et c'est d'elle que s'est 
servi M. de Kerdanet pour la publication de l'édition moderne que tout le monde 
connaît ; c'est aussi celle que nous reproduisons. 

Voici donc le tableau des éditions qui se sont succédé. 

1° 

Les vies, gestes, mort et miracles des Saints de la Bretagne Armorique; ensemble, 
un ample catalogue chronologique et historique des évèques des neuf évêchés 
d!icelle, accompagné d'un bref récit des plus remarquables événements arrivés de 
leur temps, par Frère Albert Le Grand, de Morlaix, prof es du Couvent de Rennes. 

In-4°, 14 et 800 pages. 
Nantes, Pierre Doriou, 1636 ou 1637. 

2° 

Les vies, gestes, etc., revu, corrigé et augmenté de plusieurs Vies des Saints de 
Bretagne en cette seconde édition, par Messire Guy Autret, chevalier, sieur de 
Missirien et de Lézergué. 

In-4°, 752 et 386 pages (sans les tables). 
Rennes, Ferré, 1659. Jean Vatar. 



Les Vies des Saints de la Bretagne Armorique, ensemble un ample catalogue chro- 
nologique et historique des evesques d'icelle, accompagné dun bref récit des choses 



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VJ ALBERT LE GRAND. 



les plus remarquables arrivez de leurs temps; Avec les Fondations des Abbayes, 
Prieurez, et Monastères, et le Catalogue de la plus part des Abbez, Blazons de leurs 
Armes, et autres curieuses recherches, enrichis d'une Table des Matières, et succinte 
Topographie des lieux les plus remarquables g mentionnez, par Fr. Albert Le 
Grand, de Morlaix, Religieux, Prestre de V Ordre des FF. Prédicateurs, Profez du 
Convent de Rennes; reveu, corrigé et augmenté, de plusieurs Vies des Saints de 
Bretagne en cette troisième Edition, par Messire Guy Autret Chevalier, S T de 
Missirien, et autres. 

804 et 376 pages. 
A Rennes, chez la Veuve de Iean Vatar, Imprimeur et Libraire ordinaire du Roy, 

à la Palme d'Or. 1680. 

40 

Les Vies des Saints de la Bretagne-Armorique, par Frère Albert Le Grand, de 
Morlaix. . . , avec des notes et observations historiques et critiques, par M. Daniel- 
Louis Miorcec de Kerdanet, de Lesneven, avocat et docteur en droit; revues par 
M. Graveran, chanoine honoraire, curé de Brest. 

Brest, rue Royale, 54. P. Anner et fils, 1837. 

La foi simple, qui était si universellement répandue en Bretagne après les 
prédications de dom Michel Le Nobletz, du Père Julien Maunoir et de la légion 
de saints prêtres qui avait collaboré à leur œuvre, ne pouvait que trouver ses 
délices dans la lecture d'Albert Lfe Grand : je l'ai déjà dit, son style était plein de 
charmes, mais de plus ses lecteurs appartenaient à cette race qui a toujours été 
éprise de merveilleux et qui, par là même, acceptait avec un goût marqué des 
récits où les miracles sont innombrables et quelquefois stupéfiants. Oui, c'était 
bien là l'hagiographe qu'il fallait pour les bienheureux de la vieille Armorique, 
et ceci suffit à expliquer que le livre du pieux dominicain ait eu trois éditions en 
quarante ans ; cependant, le prix du volume devait être élevé, car la perfection 
typographique n'y laissait rien à désirer. 

Mais comment se fait-il qu'à partir de 168Ô jusqu'à 1837, c'est-à-dire pendant 
plus d'un siècle et demi, une édition nouvelle n'ait pas été réclamée, peut-être 
même désirée ? 

Les nouvelles générations se glorifiaient de n'être plus si crédules ; elles se 
vantaient, non sans raison, d'être toujours croyantes, mais elles désiraient appuyer 
leur foi sur des preuves, et même se montraient très exigeantes sur ce point. La. 
critique historique venait de naitre et ne s'accommodait guère des légendes, surtout 
des récits de miracles. 

D'autre part, les écrivains du grand siècle avaient modifié la langue, et le style 
du Père Albert non seulement n'était plus à la mode, mais était l'objet d'un réel 
dédain. Il fallait un nouvel hagiographe qui représentât la nouvelle science 
appelée la Critique, et qui parlât le langage épuré de l'époque ; Dom Lobineau 
parut. Son livre est de 1721. De même que le très savant bénédictin a dit trop de 
mal d'Albert Le Grand, de même quelques admirateurs trop passionnés de notre 
bon dominicain ont dit trop de mal de dom Lobineau. 



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ALBERT LE GRAND. Y1J 



Quand celui-ci vient dire que la légende du Père Albert « est bien moins propre 
à édifier les fidèles qu'à réjouir les libertins », quand il regarde comme un cas de 
damnation l'exposé d'un miracle plus ou moins douteux, et s'écrie ; c Malheur à 
celui qui rend de Dieu un faux témoignage !» il n'y a qu'à sourire et hausser les 
épaules ; mais c'était un louable but que de vouloir discerner le vrai et le faux, le 
douteux et le certain, le croyable et l'incroyable, et il y a travaillé consciencieuse- 
ment. Qu'il ait trop cédé aux tendances de son époque : un certain scepticisme, 
une confiance exagérée dans cette fameuse critique qui en était à ses débuts, mais 
qui ne connaissait pas l'hésitation, cela n'est que trop évident ; toujours est-il qu'il 
a fait la lumière sur beaucoup de points, qu'il a presque toujours travaillé sur les 
documents manuscrits et donné moins de confiance aux traditions orales ; par là 
même il a rendu un réel service, en donnant la contre-partie du travail de son 
devancier. Il s'est aussi très sérieusement occupé de donner la vraie chronologie 
des événements; or, sur ce point, Albert Le Grand avait été vraiment par trop 
négligent et avait accumulé les erreurs et même les contradictions. L'œuvre de 
dom Lobineau venait à une époque où l'on était moins préoccupé de l'histoire et 
des exemples des Saints, et par ses qualités comme par ses défauts, elle n'était 
guère de nature à enthousiasmer les masses. Savante, consciencieuse, mais sèche 
et maussade, elle ne fut point rééditée au cours du xviii* siècle. On lui reprochait, 
d'ailleurs, d'être quelque peu entachée sinon d'hérésie janséniste, du moins de 
quelque faiblesse pour les héros de la secte. 

De 1836 à 1839, parut, chez Méquignon j unior, rue des Grands- Augustins, 9, à 
Paris, la seconde édition de l'œuvre de dom Lobineau ; ce n'était plus le grand 
in-folio, c'étaient cinq volumes, assez pauvres d'aspect, publiés par l'Abbé 
Tresvaux, vicaire général et officiai de Paris ; on s'accorde à ne reconnaître aux 
annotations et aux ajoutés de Tresvaux qu'une médiocre valeur. 

Or, depuis longtemps déjà, dans les bibliothèques ecclésiastiques, tout comme 
chez les laïques, on ne trouve sur les Saints de Bretagne que Y édition Kerdanet, 
d'Albert Le Grand, et Y édition Tresvaux, de dom Lobineau; depuis vingt ans et 
plus, les nouveaux venus dans le Sacerdoce ne peuvent se procurer soit l'un, soit 
l'autre. 

Pour combler cette regrettable lacune, fallait-il faire une œuvre nouvelle dans 
laquelle se seraient fondues les œuvres de nos vieux écrivains ? Nous ne l'avons 
pas cru, et ce n'est pas seulement parce que nos tendances personnelles nous 
font trouver un charme indicible dans l'œuvre d'Albert Le Grand; c'est parce que 
nous sommes convaincu qu'en cela nous participons au goût général de notre 
époque ; nous n'accepterons pas avec la même confiance enfantine que les con- 
temporains du bon Père Albert tous les dires de celui-ci, mais nous les lirons avec 
le même attrait. Sa langue originale, sa langue vieillie que nous appelons aujour- 
d'hui le vieux français, constituera pour nous un charme de plus dans son œuvre. 
Je sais bien que dans le nombre des lecteurs quelques-uns regretteront qu'on 
n'ait pas rajeuni ce style antique ; je n'ai qu'une réponse à leur faire : je n'aime 
pas plus le badigeon sur une œuvre littéraire que sur les murs d'une cathédrale. 
Après avoir lu vingt pages d'Albert Le Grand, on est suffisamment initié aux 
particularités de son style ; que si cependant le sens de quelques mots échappe 

V. DM S. 1* 



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VÎij ALBERT LE GRAND. 



à votre perspicacité, de grâce ne vous pendez point ponr si peu; il arrive si 
souvent qu'on ne comprend pas davantage, sinon les mots, du moins lea pensées 
de nos écrivains modernes ! 

Donc, la présente édition sera conforme au vieux texte, et comme celle de 
M. de Kerdanet elle reproduira la troisième édition publiée en 1680 ; mais au 
lieu de donner la moitié de celle-ci, elle la reproduira tout entière avec les quinze 
légendes ajoutées, comme nous l'avons dit plus haut, et avec les catalogues des 
Rois et Reines, Ducs et Duchesses, Evêques, Abbés et Âbbesses de Bretagne. 

Nous avons la bonne fortune de pouvoir donner ici une lettre d'Albert Le 
Grand au marquis de Rosmadec ; nous en devons la communication à M. Arthur 
de la Borderie. L'auteur de VHistoire de Bretagne, en nous autorisant à puiser 
dans son admirable livre tout ce qui pourrait être utile aux annotations des Vies 
des Saints, a bien voulu nous engager à publier cette lettre dont il possède 
l'original et qu'il avait déjà fait paraître en 1857 dans la Revue de Bretagne et 
Vendée, T. II, p. 424-426. Que l'éminent historien veuille bien agréer ici l'hommage 
de notre profonde gratitude pour les encouragements et le concours qu'il nous a 
prêtés avec une bienveillance qui ne s'est jamais démentie. 

Nous n'avons point ajouté aux Vies des Saints de la Bretagne les opuscules de 
Jean de Langoueznou, du P. Cyrille Le Pennée, du P. Candide de Saint-Pierre et 
du P. Georges Fautrel, qu'on peut lire dans l'édition donnée par M. de Kerdanet; 
nous avons constaté que cela aurait augmenté démesurément ce livre déjà bien 
épais. Dans cette voie des additions il serait d'ailleurs difficile de savoir où 
s'arrêter. 

Nous publions, non pas une bibliothèque, mais un volume. On aurait donc 
tort de s'attendre à y trouver tout ce qui serait & dire sur un si ample sujet, et 
ceci nous amène à terminer par l'expression d'un très vif désir : c'est que la lecture 
d'Albert Le Grand détermine, chez les hommes compétents, la volonté d'écrire 
ou la vie de tel ou tel Saint, ou l'hagiographie complète de chacun de nos diocèses 
comme Son Eminence le Cardinal Archevêque de Paris l'a déjà fait pour le 
diocèse de Nantes. 

A. THOMAS, 
Chanoine konoraire. 

N.-fl. — Les notes d'Albert Le Grand sont suivies de la lettre A. 
On verra plus loin, page xxiij, quelle marque indique les additions et annotations 
de Guy Autre! de Mlaslrlon. 

Les Initiales suivantes dtalgnent les annotateurs de la présente édition : 
A.-M. T. — Alexundre-M. Thomas, chanoine honoraire ; 
J,-M. A. - Jeun-Murle Abtfrall, chauoine honoraire) 
P. P. - Paul Peyron, chanoine. 





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LETTRE DU R. P. ALBERT LE GRAND 

(1636) 

A Monsieur, 
Monsieur le marquis de Rosmadec, à sa maison au Tre-Coat (1). 

jesus. maria. deus. 

Monsieur, 

JPé receu la vostre du 22 du courant, qui m'a resjoui de la nouvelle 
de vostre arrivée dans le païs. Quant à mon œuvre (2), que vous 
croies estre achevé, il ne Test pas encore ny ne le sera demy an, par 
la faute de mon imprimeur, qui ne travaille pour moi que lorsque 
tôutte sorte de besoigne luy manque, et me tient des longueurs si 
estranges, que ce que (par sa propre estimation) il devoit avoir fait 
en six mois, il m'y tient depuis le 7 janvier 1634, et me crains qu'il 
n'y mette ses trois années entières. Té extorqué de luy, avec grande 
difficulté, un exemplaire des trois premiers alphabetz (3) qui vient 
jusqu'au 6 de novembre, lequel j'ay fait relier en petitz cahiers, pour 
faire voir aux docteurs successivement. Nous avons imprimé les 
Catalogues Chronologiques et Historiques des Evesques de Nantes, 
Rennes, Dol, St-Malo et Léon, et commençons celui de Vetines. J'ay 
veu Mgr de Léon (4) et lui ay donné Un imprimé du Catalogue de 
Léon, où il a trouvé à redire au blason des armes d'Antoine de 
Longoeil (5), que je blasonnois de gueules au chevron d'hermines, 
accompagné de trois mollettes d'argent, et m'a dit qu'il portoit un 
chef d'azur chargé de trois roses, et au bas de l'escu trois autres 
roses, mais ne se souvient dequel mettal est l'escu et les roses du 

. (1) Le Trecoat on Tregouet, en Molac, chef-lien de la baronnle de Molac, appartient andit marquis 
de Rosmadeo-Molac 

(2) Les Vies des Saints de Bretagne, dont la première édition porte la date de 1634, et fat imprimée 
à Nantes, chez Pierre Doriou. 

(3) On numérotait alors les feuilles d'impression avec des lettres, au lieu des chiffres qui sont 
maintenant en usage. 

(4) L'évêque de Léon, Messire René de Rieuz. 

(5) AAUinc de Longucil, évéque de Léon, de 1484 à 1500. 



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chef, ni de quelle couleur les roses de Pescu, et qu'il les a veu aux 
Cordeliers, à Paris, en une Chapelle où gist ledit Antoine. 

Quant à l'histoire de Gruel le jeune (1), nous avons perdu entière- 
ment Fespoire de la recouvrer, par le décès de celui à qui elle 
estoit, advenu à Rennes, le vendredi avant les Rameaux, 14 de mars 
dernier, dont je fus adverti par un de nos Pères, le dimanche suivant. 
Et le mardi de la Semaine Sainte, j'allay en haste chez luy, et apprès 
avoir dit quelques parolles de consolation à sa veufve, je la suppliay 
de me prester le livre dont est question, luy présentant un récépissé, 
avec asseurance de le rendre sans détérioration, soubs hypothèque 
de tout le temporel de ceste maison, soubs les signes de nostre R. P. 
Prieur et de nostre Procureur. Elle me respondit que son mari Favoit 
demandé estant à Rennes, et qu'elle le luy avoit envoyé dez le 
mercredi avant la Mi-Caresme, qu'il se pourroit trouver parmi ses 
hardes à Rennes, et je m'en revins céans avec ceste responce. Et dez 
le lendemain, mercredi des Ténèbres, escrivis à un de nos Pères de 
Rennes, qui, au désir de ma lettre, fut à son hostellerie et s'informa 
exactement, et ne peut rien trouver ne apprendre, sinon que peut- 
estre Fauroit-il preste à quelque curieux. Si cela est, croies que ce 
curieux, qui que ce soit, chérira cette pièce, que je regrette infiniment 
m'estre échappée par cet accident, pareil à un autre qui me fera 
aussi perdre (peut-estre) un acte de grande importance qu'un gentil- 
homme de Treguer avoit preste à Mgr de Treguer, pour luy servir à 
dresser un Proprium Sanctorum pour son Diocèse, et ledit Sgr aïant 
esté surpris de mort soudaine, ledit acte ne s'est trouvé parmi ses 
papiers, à ce que me mande celui à qui il est 

Je ne me suis pas informé de l'embrazement et fonte de la pyra- 
mide de plomb qui estoit sur l'église de St Corentin, arrivé Fan 1620 ; 
si vous sçavés les particularités, je vous supplie de m'en instruire. 
Je ne manqueray à mettre vostre réception en vostre ville et gouvei> 
nement de Kemper-Corentin, selon Fordre et avec les particularités 
que vous m'avez articulez. 

On m'avait donné le blason d'Yves de Rosmadec, lviï« évesque de 
Rennes, différent du blason moderne, et m'nvoit-on escrit qu'il portoit 
d'or à trois gemellcs do gueules, et Fay nynsi imprimé, n'en aiant 
peu conférer avec vous, parce que vous m aviés mamM ne vous 
escrire plus jusqu'à avoir sceu quelle part on Urotaigno vous série* 

(l) C'est, je crois, la Chronique d'Arthur lit, Comptable de Richement et due de Itreteflwe* 



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GqûûL 



Je vous supplie de m'esclaircir ce doubte et m'informer de la vérité, 
affin que, si on m'a trompé en ce blason, je le change dans mon 
Appendix. 

Je ne vous seray plus importun pour le présent, que pour vous 
supplier de me conserver l'honneur de me pouvoir dire à jamais, 
Monsieur, votre très-humble Religieux, obéissant et obligé serviteur. 

Nantes ce 27 avril 1636. 

Signé Fr. Albert LE GRAND, 

Par vostre permission, Madame agréera (s'il luy plaist) mes humbles 
baises-mains, et aussy MM. vos enfants, avec l'offre de mon humble 
service. 

Il ne reste plus de mon livre à imprimer que les vies suivantes : 

S. Maudez, abbé 18 novembre. 

S. Tanguy, abbé, puisné deTremazan. 18 aussi. 

S. Herblon, abbé 25 novembre. 

S. Gulstan, abbé 27 novembre. 

S. Tugdual, évesque de Treguer 30 novembre. 

Puis suivra le Catalogue Chronologique et Historique des évesques 
de Coz-Guéaudet et de Treguer. 

Décembre. 

S. Corentin, evesque de Cornouaille 12 

Suivra le Catalogue Chronologique et Historique des évesques de 
Cornouaille. 

S. Josse, prince de Bretaigne 13 

S. Guigner, alias, Eguiner, martyr 14 

S. Judicaël, roy de Domnonée 16 

S. Briac, abbé 17 

S. Rion, abbé 22 (1) 

Suivra le Catalogue Chronologique et Historique des évesques de 
St-Brieuc, qui clorra mon Histoire. 

(1) Albert Le Grand n'a point donné la Vie de saint Rion. M. l'Abbé Lucas qui vient de mourir à 
Saint-Michel en Grève, et qui a publié de si intéressants travaux sur les Saints de Bretagne, a frit 
paraître en 1893 une brochure très documentée, sur le culte de saint Maudet et de saint* Rion. (Ce 
travail avait déjà paru dans la Revue Historique de l'Ouest, 1892). 



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En tout ceci, si mon imprimeur travailloit de train et avec assiv 
duité, il y aurait pour Six semaines de travail, tout au plus; mais à 
sa façon ordinaire, il y en aura pour plus de six moys. 



Cette lettre dont l'original appartient à M. Arthur de la Borderie, a été, pour 
la première fois, publiée par lui en 1857 dans la Revue de Bretagne et de Vendée, 
t. II, p. 424-426 ; il est l'auteur des quelques notes qui y ont été ajoutées. 



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A MESSEIGNEURS DES ESTATS DE BRETAGNE. 



Messeigneurs, 

Cet Ouvrage, que l'honneur et la gloire de nos Saints Patriotes m'a fait 
entreprendre et que le peu de connoissance qu'en ont les étrangers et l'obéissance 
que je dois à mes Supérieurs m'ont forcé de donner au public, se jette sous les 
ailes de vostre protection. Cet espoir le flatte, que, né sous l'horison du Pays 
Armorique, et dressé pour publier les merveilles des Patrons tutelaires d'iceluy, 
vous luy conserverez la part, que le droit de sa naissance et celuy de sa principale 
entreprise semblent luy promettre en vos faveurs. Cette créance, qui anime son 
courage et asseure son dessein, fait qu'il vous regarde seuls comme l'unique 
Estoile destinée à sa conduite, ne voulant voir le jour que sous les lumières de 
Vos Grandeurs ; s'asseurant que la navigation qu'il entreprend ne peut estre, par 
ce moyen, que très-heureuse; et s'il est ainsi, qu'il mérite de porter vostre Nom 
gravé sur son frontispice, ce luy seront des Couronnes sacrées de Lauriers 
Caesaréens, à l'abry desquelles il mesprisera le foudre des langues médisantes et 
les atteintes des plumes envieuses. Il se persuade aussi que son entretien ne vous 
sera pas ennuyeux, veu que son discours ne tend qu'à publier les vertueuses 
actions de ces Ames héroïques qui ont autre-fois illustré cette Province de leur 
Sainteté, et enrichy des précieuses Reliques de leurs Corps. Le reste de l'Histoire 
ne le sera non plus, puisqu'il vous fera voir la suite Chronologique des Prélats 
qui ont gouverné les Eglises de cette Province, depuis le premier siècle de la grâce 
jusqu'à cette année, et un abrégé des choses remarquables avenues, de leur temps, 
en chaque Diocèse, qui est un Epitome de l'Histoire du Pays, divisées par 
Eveschez. S'il se trouve des défauts à l'ornement du langage, c'est le déplaisir de 
l'Auteur, et l'infortune de l'Ouvrage, de n'avoir rencontré quelque plume plus 
diserte et qui ressentist la polissure du siècle de sa naissance. 

En quelque état qu'il soit, je le vous offre, Messeigneurs, et vous prie de 
l'accepter comme un témoignage public de mon humble service. Regardez-le, 
mais en pourfil ; non du côté de ses défauts, mais des plus sincères affections que 
son Auteur a vouées au service de son Pays. Lequel, soit que vous luy fassiez 
l'honneur de le prendre en vostre protection, soit que vous le jugiez indigne de 
vos faveurs, aura toujours satisfait au désir qu'il a de faire voir à tout le monde 
qu'il vous a toujours esté et sera à jamais, 
Messeigneurs, 

Très-humble Religieux et obéissant Serviteur, 

F. Albert le Grand, de Morlaix, 
De nostre Maison des Jacobins Religieux de l'Ordre des FF. Prédicateurs du Convent 

de Nantes, ee premier Jour de de Ponne-Nouyelle lez Rennes. 



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AVERTISSEMENT AU LECTEUR. 



Amy Lecteur, 

La principale fin des Frères Prédicateurs (à l'Ordre desquels il a pieu à Dieu 
m'appeller,) estant de procurer le salut des Ames par le moyen de la Prédication, 
et sentant mon humeur incliner à cette fonction Apostolique, je commençay, peu 
de temps après ma profession, à recueillir de mes lectures ce que je rencontrois 
de matière propre à cet effet, pour m'en servir lorsque l'âge, la capacité et le 
commandement de mes Supérieurs le permettroient. Quelques années après mon 
Obédience receue pour le Convent de Morlaix, lieu de ma naissance, et destiné 
pour faire les questes ordinaires par les Paroisses de l'Evesché de Léon, je fus 
curieux de m'enquerir des Vies des Saints Patrons d'icelle, pendant le séjour que 
je faisois en chacune, afin d'en pouvoir dire quelque chose en chaire, et spéciale- 
ment aux jours de leurs Fêtes. 

En cette recherche, j'eus avis de nombre d'Eglises dédiées à Dieu, sous 
l'invocation et Patronage de plusieurs d'iceux, dont les noms, bien qu'escrits au 
livre de Vie, ne se trouvent dans nos Martyrologes et Calendriers : Cet avis, 
redoublant ma curiosité, me fit continuer avec plus de diligence, mesme à visiter 
les anciens Bréviaires imprimez, Légendaires et Martyrologes, Manuscrits, Offices 
particuliers, et semblables Antiquitez desdites Eglises, et à tirer extraits de la 
plus part d'iceux. Puis, venant à considérer que je n'estois pour demeurer 
toujours au dit Convent, l'envie me prit d'en faire autant par les autres Eveschez 
de Bretagne, quand je me trouverais assigné dans quelque Monastère de leur 
territoire ; et Dieu, favorisant mes Labeurs, à la prière des Saints pour lesquels 
je travaillois, m'assista si bien de sa Providence, qu'en trois ans je devins riche 
en nombre de mémoires, que je rédigeay , par l'Ordre du Calendrier, en un petit 
corps formé; et l'ayant fait voir à quelques-uns de mes amis curieux, ils me 
conseillèrent de le faire Imprimer, et mesme m'en firent presser par gens de 
qualité relevée, et qui avoient pouvoir sur moy. A quoy, toutesfois, j'eus peine à 
me résoudre, considérant qu'au lieu des fruits, ou, du moins, des fleurs qu'espèrent 
tirer de leurs labeurs ceux qui, poussez d'un louable dessein de servir le public, 
font Imprimer leurs œuvres pendant leur vie, ne moissonnent, le plus souvent, 
que des épines de mépris et de médisance. 

Cette considération retenoit tous les mouvemens qui me venoient de le donner 
au Public; mais, d'autre part, le devoir de la Profession que j'ay fait d'imiter 
Jesus-Christ me representoit que la plus honorable recompense que j'en devois 
espérer, voire mesme désirer, c'estoit les mesmes épines que j'apprehendois, 



ALBERT LE GRAND. XJ 



puisque le Sauveur ne receut, pour ses peines et travaux, qu'une Couronne de 
poignantes épines. 

Si bien que je demeuray dans l'irrésolution, jusques à la venue du Révérend 
Père Vicaire gênerai de nostre Congrégation Gallicane (à présent trés-digne 
Evesque de Treguer) audit Convent de Morlaix, pour y faire sa Visite ; lequel, mes 
cahiers vus et considérez, me fit commandement par escrit de les mettre en état 
de subir la censure des Docteurs, et en suite la Presse. En conséquence de quoy, 
je commençay à faire par Obédience ce que je n'avois entrepris que de ma propre 
volonté, et à dresser pour le public ce qui estoit destiné pour mon usage parti- 
culier. Et, pour mieux y procéder, je pris permission par escrit de Messeigneurs 
les Illustrissimes Evesques de Bretagne de faire dans leurs Diocèses toutes les 
perquisitions requises. Ce qu'exécuté, le Révérend Père Commissaire gênerai de 
mon ordre sur les Convents de l'estroite Observance de ladite Congrégation 
Gallicane, et Prieur de ce Convent de Nantes, m'ayant retiré prés de soy, me fit 
un second commandement exprés de délivrer mon Manuscrit aux Docteurs qu'il 
me nomma, puis à l'Imprimeur, qui commença la première forme, le septiesme 
jour de Janvier, l'an 1634. Voilà comme j'ay esté contraint, tant par prières d'amis, 
que par commandement de Supérieurs, de donner le vol à cet aisné de ma plume. 

Mon principal dessein est d'écrire les Vies de tous les Saints de Bretagne venus 
à ma connoissance, tant de ceux qui, estans Originaires dudit Pays, y ont vescu, 
y sont morts, ou sont décédez ailleurs, que de ceux qui, venus d'autres Provinces, 
ont vescu et pris fin chez nous. J'y ay ajousté la vie d'aucunes personnes de l'un 
et l'autre sexe signalées en vertu, bien qu'elles ne soient canonizées ny béatifiées, 
mais seulement en opinion d'avoir saintement vescu, dont la lecture vous pourra 
beaucoup édifier, qui est la chose qu'après la gloire de Dieu et de ses Saints je 
désire davantage. Et voyant qu'il m'eust fallu de nécessité faire plusieurs disgres- 
sions pour parler de diverses circonstances et particularitez dignes d'estre sceuës, 
ce qui eust interrompu le fil de l'Histoire et vous eust donné, Lecteur, de 
l'importunité, et à moy du déplaisir de les omettre, après tant de peine, à les 
rechercher, je pris dessein de former une Chronologie des Prélats des neut 
Eveschez dudit Pays, et d'y transporter lesdites circonstances, ensemble un 
bref narré de ce qui s'est passé de remarquable, dans chaque Diocèse, sous le 
Pontificat de chaque Evesque ; le tout tellement disposé , qu'on pourra voir 
l'Histoire de chaque Evesché séparément des autres huit. 

Et à ce que rien ne manquast à la perfection de l'œuvre, j'y ay, par le conseil 
de Personnes de qualité, adjouté le Blazon des Armes desdits Seigneurs Evesques 
autant que j'en ay peu recouvrer, et conclu par un Catalogue Chronologique et 
Généalogique des Rois, Reines, Ducs et Duchesses de Bretagne, leurs Alliances, 
Enfans, Armes, aucuns de leurs Chanceliers et les Gouverneurs des Rois Trés- 
Chrestiens audit Pays ; ce qui n'apportera pas peu d'éclaircissement à l'intelligence 
de l'Histoire, comme vous le pourrez aisément remarquer. 

Vous prendrez garde aussi, mon cher Lecteur, que les Catalogues des Evesques 
sont incorporez dans le corps de l'œuvre, Ordine ttwbato, chaque Catalogue estant 
mis en suite de la Vie du dernier des Saints de chaque Evesché, dont je traitte 
l'Histoire : ce que j'ay fait à dessein, pour ne sembler attribuer la préséance à 



Xij ALBERT LE GRAND. 



l'un au préjudice des autres, que je révère et honore également; ceux qui ont 
escrit devant moy ne m'en ayant rien prescrit que je doive suivre (1). Et si en celuy 
de Dol je qualifie du titre d'Archevesque ceux qui ont tenu ce Siège jusques à la 
décision du procez, je le fais en Historien, auquel appartient de reciter les choses 
comme elles se sont passées, et n'entends préjudicier à nostre Illustrissime 
Métropolitain, ny à Messeigneurs ses Suffragants. J'ay mis aussi les Catalogues des 
Abbesses des quatre Abbayes de Filles, d'autant que, n'estant jamais tombées en 
Commande comme les autres, la date de la Bénédiction desdites Abbesses, 
toujours Titulaires et Religieuses, me sert pour justifier l'existance des Prélats 
desquels elles ont receu la Bénédiction Abbatiale. Et d'autant que ce livre pourroit 
tomber es mains de quelques-uns qui ne connoissent le Pays dont il traitte 
l'Histoire, j'ay inséré dans la Table, avec distinction de Caractère, une succinte 
Topographie, à laquelle ayant recours, ils seront éclaircis de leurs difficultés. 

Mon stile, au reste, est simple et historique, autant que le sujet le peut 
permettre. S'il ne vous semble assez élégant, je vous reponds pour excuse, que le 
François m'est comme estranger, estant, comme j'ay déjà dit, natif de Morlaix, 
Ville située au cœur de la Basse-Bretagne, dont le langage naturel est le Breton. 
Vous remarquerez aussi que, là où l'Histoire semble Apocrife et de peu de Foy, 
toutesfois appuyée de la tradition immémoriale, je produits les raisons de part et 
d'autre, et laisse la chose indécise. Mesme, quand il se rencontre des opinions 
contraires entre les Au t heurs, si ce ne sont contradictions notoirement manifestes, 
je ne m'arreste pas à les accorder, parce que ce seroit un travail de grande haleine 
et de peu d'utilité ; non plus aussi à soustenir les uns et réfuter les autres, mais 
j'en laisse la décision au judicieux Lecteur, et ce d'autant que ce n'est pas icy une 
dispute de Controverse, mais une simple Histoire, ennemie de toute obscurité ; 
d'ailleurs, que je ne veux blesser la vénérable Antiquité. 

Enfin, pour dernier avis, je vous diray qu'en ce siècle se trouvent des esprits 
bizarres et mal faits, à qui rien ne plaist, quelque perfection qu'il y ait ; esprits 
critiques et envieux, qui trouvent, comme dit le Proverbe, à tondre sur un œuf : 
et quoy que, Dieu mercy, je doive fort peu craindre leurs attaques, pour avoir 
bons cautions de tout ce que j'écris, cet avis néanmoins ne se donne sans sujet, 
car la presse n'avoit encore qu'à demy roulé sur mon Ouvrage, que telles personnes 
preparoient leurs censures ; mais je me fais gloire de leur disgrâce et d'estre per- 
sécuté de tels libertins et Anti-Bretons, rendant ce service à l'Eglise et à ma patrie, 
à la confusion des ennemis de l'un et de l'autre, et veux bien qu'ils sachent que, 
pour plaire à Dieu et aux gens de bien, il me plaist de leur déplaire leur donnant 
pour reste de payement ce Distique, emprunté de la plume d'un Docte Personnage 
du temps : 

Qui ridere nihil nisi noverit, audiet is mox : 
c Carpere vel noli nostra, vel ede tua. » 

J'interdis absolument la lecture de ce livre aux Athées, aux Libertins, aux 
Indifférents, aux Hérétiques, et à ces suffisans qui, mesurans la puissance de Dieu 

(1) Cette disposition était Iota d'être heureuse, et ne Ait pas conservée dans les éditions suivantes ; 
c'est pourquoi nous avons aussi nous-mêmes placé les catalogues à la fin du volume dans cette 
V« édition. 



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ALBERT LE GRAND. XÎij 



au pied de leurs cerveaux mal timbrez, se mocquent des merveilles qu'il a opé- 
rées par ses serviteurs, et ne croyent rien de ce qui passe la cime de leurs foibles 
entendemens, voulans captiver la foy sous les Lois de la raison. Que si telles gens 
s'ingèrent d'y mettre le nez, j'attends d'eux le mesme traitement que receurent, 
aux premiers siècles de lEglise naissante, les Apostres, des Juifs et Payens, et 
depuis, St. Ignace, des Ebionites; St. Justin, des Marcionistes et Gnostiques; 
St. Cyprien, des Novatiens ; St. Athanase et St. Hilaire, des Ariens ; St. Augustin, 
des Manichéens et Pelagiens, et universellement tous les Escrivains Catholiques 
des Sectaires et Libertins, qui tous ont attribué les miracles des Saints au Démon, 
ou à la magie, ou bien s'en sont mocquez, comme de feintes et contes faits à plaisir. 
La fin que je propose n'est autre que l'honneur de Dieu , la gloire de ses 
Saints, vostre utilité et édification, et la confusion des ennemis de l'Eglise. Vous 
y pourrez trouver des modèles de Sainteté, pour former vos actions, de quelque 
estât et condition que vous soyez; tant de Saints Prélats, Prestres, Moynes, 
Hermites, Roys, Princes, Juges, Laboureurs, Vierges et Mariez, de tout âge et sexe. 
Vous y trouverez, comme dans un Arsenal bien muny, des Armes, tant offensives 
que deffensives, pour rembarrer les ennemis de la vérité : la succession légitime 
et continuée des Evesques, depuis le premier siècle jusques à nos jours, que 
Tertullien met pour une marque de la vraye Eglise ; la célébration du St. Sacrifice 
de la Messe par le laps de 15 siècles et plus, sans discontinuation; une ferme 
et indubitable croyance du Trés-Auguste Sacrement de l'Autel ; l'invocation de 
la Mère de Dieu et des Saints ; l'usage des Cérémonies, des Litanies, Rogations et 
autres prières ; la vénération des Temples et des Reliques ; la vérité des Miracles, 
et sur tout une prompte et filiale obéissance au Saint Siège Apostolique et aux 
Papes Vicaires de Jésus- Christ en terre ; en un mot, un Antidote très prompt 
contre le poison des Hérésies, dont ce siècle est corrompu. Voila de quoy je vous 
fais présent, Cher Lecteur, vous suppliant l'agréer, et n'oublier à jetter l'œil sur 
Y errata que trouverez à la fin, à ce que prévenu et instruit des fautes glissées en 
l'impression, vous ne receviez de l'incommodité en la lecture du livre et en 
corrigiez volontiers ses défauts. Adieu et priez pour moy. 



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GUCKjU 



PERMISSIONS ET APPROBATIONS. 



COMMANDEMENT FAIT A L'AUTEUR PAR SON PROVINCIAL 

A PRESANT TRÉS-ILLUSTRE EYESQUE COMTE DE TREGUER 

D'ENTREPRENDRE CET ŒUVRE. 

Frater Natalis Des-Landes in sacra Theologiâ Magister, christianissimi Galliarum 
Régis Concionator, Congregationis Gallicanœ Ordinis Fratrum Prœdicatorum 
humilis Vicarius Generalis, Patri Fratri ALBERTO LE GRAND Salutem in 
Domino, qui est vera salus 

Cùm Deus Omnipotens, qui est mirabilis in Sanctis suis, quorum nomina 
indelebili stylo in libro vitae conscripsit, eorum memoriam sempiternam cum 
laudibus inEcclesià perseverare voluerit: Attendentes ea quae colligis Sanctorum 
Britannùe Gesta (opus à nullo hactenus attentatuni), à Majoribus nostris neglecta, 
hominum incurià, seu temporum injuria, in sordibus et squallore, ut ità loquar, 
usquè ad kaec nostra tempora jacuisse : Sperantes insuper tuas lucubrationes 
posteritati profuturas, Nos, piis tuis studiis faventes, tibi, prœfato P. F. Alberto 
Le Grand, non solùm licentiam pergendi et adeundi loca Britanniae, in quibus 
instrui et certiorem de his te fieri posse judicaveris, damus, sed et paterne horta- 
mur, IMO, ad meritum sanctae Obedientiœ, Urgemus ut scribas quae tibi expedire 
videbuntur, ad Dei Opt. Max. gloriam, Ecclesiaeque Catholicae utilitatem : 
Commendantes te nostrorum Conventuum, ad quos declinaveris, superioribus : 
Charique nobis erunt quicumque tibi in hâc re voluerint esse fautores. Vale in 
Domino Jesu, quem nobis exora esse propitium. Datum in Conventu nostro 
S. Dominici de Monte-Relaxo, in actuali noslrâ visitatione, sub nostrà Syngrapho, 
et sigilli Officii nostri adpraessione, hâc die Junii 29 Anni Domini M. DC. XXVIIL 

F. N. Des-Landes. 

Quisuprà. Locus sigilli. 



PERMISSION 

DU R. P. VICAIRE GENERAL DE LA CONGREGATION GALLICANE, 
DE L'ORDRE DES FF. PREDICATEURS. 

Nous P. F. Julian Joubert, Docteur en Théologie, Vicaire General de la 
Congrégation Gallicane de Tordre des Frères Prédicateurs, ayant veu un Livre 
intitulé : Les Vies, Gestes, Mort et Miracles des Saints de la Bretagne Armorique, 



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ALBERT LE GRAND. XV 



composé par le P. F. Albert Le Grand, Religieux du mesme ordre de nostre Convent 
de Rennes, demeurant, pour le présent, en nostre Convent de Nantes, lui avons 
permis de le faire imprimer, supposé l'Approbation des Docteurs. En foy de 
quoy, nous avons signé cettes, et y fait apposer le Sceau de nostre Office. En 
nostre actuelle visite audit Couvent de Nantes, le 12 Juillet 1634. 

F. JULIAN JOUBERT, 
Humble Vicaire General. 

Lieu du Sceau. 

Enregistré au feuillet 16: 

F. Zacharie Biré. 
Bachelier en Théologie, Compagnon du R. P. M. Vicaire General. 



PERMISSION 

DU R. P. VICAIRE SUBSTITUT ET COMMISSAIRE DU REVERENDISSIME 
P. GENERAL DU MESME ORDRE. 

Nous, F. Hyacinthe Charpentier, Docteur en Théologie, Vicaire substitut et 
Commissaire du Reverendissime P. General de l'Ordre des FF. PP. sur les Con- 
vents de l'étroitte Observance de la Congrégation Gallicane, donnons le pouvoir 
au R. P. F. Albert Le Grand, Religieux dudit Ordre et de ladite Congrégation, 
natif de la Ville de Morlaix, et Profés du Convent de N. D. de Bonne-Nouvelle- 
lez-Rennes, de faire imprimer un livre intitulé : Les Vies, Gestes, Mort et Miracles 
des Saints de la Bretagne Armorique, etc., par luy composé, avec beaucoup de 
soin et diligence, lequel nous espérons devoir estre utile au public, à condition 
qu'il soit veu et approuvé des Docteurs. En témoignage de quoy, nous avons signé 
les présentes de nostre propre main et apposé le Sceau de nostre Office, en nostre 
Convent de Clermont en Auvergne, où nous sommes en actuelle Visite, l'onziesme 
de Juillet 1634. 

F. Hyacinthe Charpentier. 
Lieu du Sceau. 



APPROBATION DES DOCTEURS. 

Nous sous-signez Docteurs en Théologie de la Faculté de Paris certifions avoir 
veu et leu un Livre intitulé : Les Vies, Gestes, Mort et Miracles des Saints de la 
Bretagne Armorique, composé par F. Albert Le Grand, Religieux, Prestre et Père 
de Conseil de Droict en l'Ordre des Frères Prédicateurs, Profés du Convent de 
Rennes, demeurant, pour le présent, au Convent de Nantes : auquel Livre nous 
n'avons rien trouvé qui soit contraire à la Foy Catholique, Apostolique et Romaine 
ny aux bonnes mœurs : mais espérons qu'il réussira, à la gloire de Dieu et utilité 
du public, et, partant, nous l'avons jugé digne de voir le jour. En foy de quoy 
nous avons signé cette Attestation, à Nantes, ce 29 janvier 1636. 

J. l'Anglois. F. Regnault le Gendre, Carme. 



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XVJ ALBERT LE GRAND. 



Nous sous-signez Docteurs en la Faculté de Théologie à Nantes certifions avoir 
veu et leu le Livre intitulé : Les Vies, Gestes, Mort et Miracles des Saints de la 
Bretagne Armorique, etc., composé par F. Albert Le Grand, Religieux, Prestre, et 
Père de Conseil de Droict en l'Ordre des Frères Prédicateurs (1), auquel Livre 
nous n'avons rien trouvé qui soit contraire ou répugnant à la Foy Catholique, ny 
aux bonnes mœurs. En foy de quoy, nous avons signé cette Attestation, à Nantes, 
l'onziesme Avril, Tan 1636. 

Richard. De Longue-Espée. 



PERMISSION DE L'ORDINAIRE. 

Nous Jean Fourché, Prestre, Licencié es Droits, Chanoine et Officiai de Nantes, 
et Michel du Breil, aussi Prestre, Licentié es Droits, Prothonotaire du St. Siège 
Apostolique, Conseiller et Aumosnier de la Reyne d'Angleterre, Chanoine et 
Pénitencier de Nantes, Grand Vicaire au Spirituel et Temporel de Monseigneur 
l'Illustrissime et Reverendissime Evesque de Nantes, ayant veu les Approbations 
des Docteurs en Théologie cy-dessus, nous permettons l'Impression du Livre 
intitulé : Les Vies, Gestes, Mort et Miracles des Saints de la Bretagne Armorique, etc. 
Fait à Nantes, ce 12 avril 1636. 

J. Fourché. Michel du Breil. 

(1) Vocandi sunt ad Consilium, etc., qui per decennium, intégra Quadragesimâ, munus Prœdica- 
tionis gratiosè exercuerint, in illis dun taxât Conventibus, Ubicumquè fuerint assignati. Const. Ord. 
Prœd. Dist. i cap. 13 de Recipiendis text. i glossa i. A. 



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IN PROFANÔS GELATAS ET CONTEMPTORES 

SANCTORUM BRITONUM. 

Desinat Insanus Sanctos contemnere nostros, 

Nec vocet exiguos quos novit Armoricos. 
Ut sciât et sapiat, légat, et miranda videbit, 

Et canet in sanctis pinguia nostra sola. 
Haud ingrata Ceres, quamvis inculta, remansit, 

Hos aluit Sanctos nostra benigna parens. 
Quos equidem vulgi mentitur opinio parvos, 

Esto, Sed ignorât quid sua verba velint. 

D. D. L. B. 



AD AUTHOREM OPERIS 



EPIGRAMMA. 

Sanctorum Albertus scribens miracula, miris 

Dotibus effulget; Grandia multa viro. 
In Sermone lepos, pietate et nomine Grandis, 

Artibus est ingens, artubus exiguus. 
Magna illi virtus, an non miracula credas, 

Corpore res tantas posse sedere brevi. 

Par E. C. R. Sr. du M, H. 



AU LECTEUR, 
sur l'anagramme du nom de l'auteur 

PERE ALBERT LE GRAND. 

Anagramme : La Perle de Bretagne. 

Dessous son chevet de Lit, 
Alexandre, dormant la Nuit, 
Du Poète Grec avoit le Livre ; 
Charlemagne, sçachant mieux vivre, 
Prisoit sur tout Saint Augustin ; 
Mais la nuit, le soir, le matin, 
J'aymeray, plus qu'aucune chose, 
La Perle de Bretagne enclose 
Au Champ des Sai^ j U e va t'offrant 
Le subtil Père Alfcç ^J Gra nd. 



r»oç &<r>ttô? Kvpu». 



V. DBS s. 



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SUR L'HISTOIRE DES SAINTS DE BRETAGNE 

DU VENERABLE P. ALBERT LE GRAND. 
STANCES. 

C'est à ce coup, Bretons Armoriques Gaulois, 

Peuple ckery du Ciel, de Themis, de Bellonne, 

Royaume, le premier qui ait mis aux abois, 

Dans ce climat celtic, la Romaine Couronne : 
Sus sus, c'est à ce coup que le dernier honneur, 

Si long-temps différé, se paye à tes mérites : 

Ton Char tout triomphant, tes Pompes, ta Grandeur 

Se voyent maintenant à leur comble réduites. 
Ce docte d'Argentré, et tous ses devanciers, 

Qui ont fait des merveilles à tracer ton Histoire, 

Eternisé tes Rois, leurs Combats, leurs Lauriers, 

Leurs Noms et leurs Vertus au Temple de mémoire, 
Avoient, de vray, donné quelques traits de Labeur 

A ce Cercle Royal, marque de tes Conquestes, 

Que Conan et Grallon, source de ton bon-heur, 

Aracherent du Chef de cet Aigle à deux Testes. 
Mais ce n'estoit assez : pour rendre entièrement 

La grâce et la beauté de son Globe parfaite, 

Il manquoit un fleuron, lustre de l'Ornement, 

Et qui seul retenoit sa rondeur incomplète ; 
C'est l'HISTOIRE DES SAINTS, que ton Pays a produit 

Pour flambeau de tes pieds, en cet Ombre mortelle, 

Où ayant repourpré les pas de Jesus-Clirist 

De leur sang, l'ont suivy à la vie éternelle. 
Ce fleuron, mille fois plus beau que l'Or Indois, 

Plus luisant, plus parfait que n'est le soleil mesme ; 

Fleuron qui, plus que l'Art, les Armes et les loix, 

Fait exceller (1) un Pays sur tous les Diadèmes, 
Restoit à ta Couronne ; et, pour l'y adjouster, 

Aucun de ceux, qui sont obligez de te rendre 

Tels naturels devoirs, n'osoit se présenter ; 

Aussi n'estoient-ils pas propres à l'entreprendre : 
Car le sujet, qui n'a rien en soy que Divin, 

De ces mondaines mains le travail il déteste. 

D'autre part, employer Mercure à ce dcssefn, 

C'eust esté profaner un Ouvrage Céleste* 

(1) Ghassan. Catal. glor. Mon. par. 13. cons. 2 in prin. cons. 5 ibi. Inter hme et mnltls ailla locis. A. 



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ALBERT LE GRAND. XIX 



Saint Paul vid les secrets du troisième Ciel, 

Il est vray ; mais falloit passer dans l'Empirée, 

Où logent ces Héros, possedans à plein œil 

L'objet délicieux de la gloire JEterée. 
Ainsi, jusqu'à présent, ce Fleuron a toujours 

Fait languir ton honneur sous le fays de l'attente ; 

Mais, mais voicy enfin arrivé, de nos jours, 

Un de ces demy Dieux, qui tes désirs contente. 
C'est ton ALBERT LE GRAND, nourrisson de Morlaix, 

Digne fruit de tes flancs, la Perle de nostre âge, 

Grand de Nom, mais plus grand d'effet, et qu'à jamais 

Tu te dois conserver, comme un précieux gage. 
Celuy-là, ce tien fils, ce mignon des neuf Sœurs, 

Ne trouvant pour le faire icy bas de matière, 

En est, porté du vent de ses saintes ferveurs, 

Allé chercher là-haut dans la source première. 
Là, perché sur le sein, comme un autre Saint-Jean, 

De la Divinité, à sa dextre il contemple 

Une troupe d'Esprits du Pays Armorican, 

Qui, tous brillans d'éclat, illustrent ce grand Temple. 
Donatien, Gohard se présentent à l'abort, 

Melaine et mille après, dont la mémoire éteinte 

Cesseroit pour le temps, sans le fidel rapport 

Que t'en fait le discours de son Histoire Sainte. 
A luy seul donc tu as cette obligation, 

Royaume fortuné, trés-heureuse Patrie ; 

Et ensuitte le bien de la dévotion 

Que t'influront ces Saints, leurs Gestes et leur Vie. 
Fais-luy-en, maintenant, mille remerciements ; 

Rends-luy de mains, de voix, mille actions de grâce ; 

Charge son Chef de fleurs et de Couronnements ; 

Qu'à toujours le Printemps reluise sur sa face ! 
Et vous, Princes sacrez du Monarque des Cieux, 

Tutelaires Patrons de la Gent britannique, 

Son cours mortel finy, procurez à ses yeux 

L'aspect qui vous ravit de cette essence unique. 

Par le S r de Launay Padioleau, 

Conseiller du Roy et Auditeur en sa Chambre 
des Comptes de cedit Pays. 




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REVERENDO P. F. ALBERTO LE GRAND, 
in Vitas Sanctorum Britanniae ab ipso conscriptas, 

ANAGRAMMA ; 

ALBERTUS LE GRAND. 

ALTER ANGELUS. 

EPIGRAMMA. 

Angelicum miraris opus ; sed desine lector ; 
Author, nil mirum est, Angélus alter erat. 

ALIUD. 

ALBERTUS LE GRAND. 
ALBERTO REGNA DEUS. 

EPIGRAMMA. 

Armoricœ Gentis dùm Gesta Divûm atque Triumphos 

Scribis, Régna paras, Régna sed illa Deo. 
Jàm Régna ergô Deus, citiùsque illabere nostris 

Cordibus, Albertus nunc tibi corda parât. 

AU MESME, 
Sur le sujet de son oeuvre des Vies des Saints de Bretagne. 

ANAGRAMME : 
ALBERTO LE GRAND. 
LE GRAND LABEUR. 
Sixain. 
Qui de vous, ou des Saints eut le plus grand labeur ; 
Ou vous en écrivant leur force et leur valeur, 
Ou eux dans les travaux s'acquerans la victoire ? 
Je ne sçaurois à qui donner le premier rang, 
Puis qu'on voit vostre plume, aussi bien que leur sang, 
Mériter le loyer de l'Eternelle gloire. 

AU MESME 

ALBERT LE GRAND. 

ANAGRAMME : 
TEL RIBADENERA. 
Quatrains. 
Je suis tout en suspends, quand je lis cet Ouvrage, 
Où vous avés tracé les Nobles faits des Saincts ; 
Et quand, à mesme temps, ce Docte Personnage 
De l'Ordre de JESUS, me tombe dans les mains* 



P l y i i l zuu uy 



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ALBERT LE GRAND. XXj 



Là, d'un costé, je sens une éloquente force, 
Qui me vat doucement desrobant les Esprits ; 
De l'autre, un beau discours, qui, par sa douce amorce, 
Veut aussi suavement me desrober le prix. 

Je sçay que ce dernier a traité de plusieurs, 
Et, vous, tant seulement des Saincts de la Bretaigne ; 
Mais je sçay qu'on cueillit de plus exquises fleurs 
Dans un petit Jardin que dans une campaigne. 

Que tout vous soit esgal, vos noms veulent ainsi : 
Car tel Ribadener' fut l'esclat de son aage, 
Tel estes, à présent, l'honneur de celuy-cy : 
N'est-ce pas estre égaux de Nom et d'Apannage ? 

F. I. D. S. Th. Ord. Pned. Philos. Lector. 



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A MONSEIGNEUR 
L'ILLUSTRISSIME FR. VISDELOU, 

EVESQUE DE MADAURE, 
et coadjuteur de cornouaille, conseiller du rot en ses conseils. 

Monseigneur, 

Je prends la liberté, de présenter à Vostre Grandeur, la seconde Impression 
des Vies des Saints de Bretagne, recueillie par le défunt P. Albert Le Grand, 
Religieux de l'Ordre de Saint Dominique ; Ouvrage digne de son Auteur, & lequel, 
outre les Miracles des Saints, contient un abrégé de nostre Histoire de Bretagne, 
agréablement divisée par Eveschez, & une Chronologie des Evesques de tous les 
Diocèses de cette grande Province, laquelle sans doute tire beaucoup de gloire de 
l'honneur qu'elle possède, d'avoir esté la Mère et Nourrice de tant d'excellens 
Enfans, qui, par l'éclat de leurs Saintetez & la lumière de leurs vertus, ont éclairé 
toute l'Eglise. Les Lecteurs remarqueront dans cet Ouvrage des effets admirables 
de la grâce, laquelle éclaire toujours l'entendement, excite la volonté, donne la 
persévérance au bien, & lance l'amour de Dieu dans les cœurs des prédestinez. 
Ils y trouveront des exemples de la plus haute Vertu, convenables aux personnes 
de toutes qualitez & professions, & qui pourront, par une sainte émulation, faire 
couler dans la volonté des plus tiedes une inclination d'imiter nos Saints, une 
passion pour les bonnes mœurs qu'ils ont pratiquées, une aversion contre les 
vices qu'ils ont combattus, un amour pour le Ciel, du mépris pour le monde & 
pour toutes les bagatelles de la terre. Il n'est pas possible que la reflexion sérieu- 
sement faite sur tant de solides Vertus, pratiquées par nos Saints, ne fasse des 
incisions dans les cœurs les plus endurcis ; ne fasse germer les bonnes pensées 
dans les âmes les plus libertines, & ne donne courage aux plus déterminez pécheurs 
de se retirer de leurs mauvaises habitudes, d'embrasser la vertu qui est si aymable, 
& d'entreprendre fortement l'œuvre du salut que Nostre-Seigneur, l'Oracle de 
toute Vérité, a prononcé estre le seul nécessaire, & qu'un Auteur pieux a bien 
exprimé par ces deux vers : 

Soli fîde Deo vitae quod sufficit opta : 
Sit tibi chara salas, caetera crede nihil. 

J'espere, Monseigneur, que nos Bretons prendront un extrême plaisir à la 
lecture des Vies de leurs Compatriotes; qu'ils marcheront, d'une resolution vigou- 
reuse, sur les pas qui leur sont tracez ; qu'ils auront recours, en leurs nécessitez, 
aux Prières de leurs frères, & qu'ils donneront toute la gloire à Dieu, qui est 
admirable en ses Saints, la mort desquels est précieuse devant sa divine Majesté. 

Enfin, je m'estime doublement heureux, Monseigneur, d'avoir pu contribuer, 
avec le défunt Père Albert, à enchâsser les Reliques de nos Saints, & à faire 
honorer la mémoire de ceux que le Roy des Roys veut estre honorée, et d'avoir, 
par mesme occasion, pu vous témoigner que je suis, par devoir & inclination, 

Monseigneur, 

Vostre très humble et très obéissant serviteur, 
Missirien. 



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LE LIBRAIRE AUX LECTEURS. 



MESSIEURS, 

Quoy que le Révérend Père Albert Le Grand, Religieux de l'Ordre de Saint 
Dominique, véritablement Grand pour la Science & pour la Vertu, eust beaucoup 
obligé le public en luy donnant son Recueil de la Vie des Saints de Bretagne ; 
neantmoins, outre que ce bien-fait n'avoit pu profiter à plusieurs personnes de 
pieté & dévotion qui sembloient s'en plaindre à l'avantage de l'Auteur, à cause 
que la première Impression qu'il en avoit fait faire de son vivant, en l'an 1636, 
en avoit esté entièrement distribuée, & qu'il ne s'en trouvoit plus en nos boutiques, 
au grand regret des bonnes Ames, qui nous en demandoient journellement, 
comme un Ouvrage de grande édification, il sembloit encore y manquer quelque 
chose pour sa perfection : Ce que l'Auteur mesme avoit tellement reconnu, qu'il 
s'en estoit découvert à quelques uns de ses plus intimes amis, & particulièrement 
à Monsieur de Missirien Autret, Gentil-homme de mérite et d'érudition, auquel 
il avoit témoigné vouloir y adjouster & changer beaucoup de choses en l'ordre, 
en une nouvelle Edition qu'il s'en proposoit ; mais sa mort, trop advancée & 
regrettée de tous les gens de Lettres & de piété, nous a privez de l'un et de l'autre 
de ces advantages, c'est à dire d'une nouvelle Impression de son Livre reveu par 
ses soins & des additions & autre ordre qu'il y eust pu apporter. Toutesfois, pour 
ne pas frustrer des fruits de son étude & travail ceux qui ne se sont pas trouvez à 
avoir part de la première Edition de son Livre, & pour leur donner lieu de jouir 
de la consolation qu'ils pourront tirer de la vie de leurs bons Patriotes & Saints 
Tutelaires, je me suis volontiers chargé de la première partie de l'exécution de 
son dessein, c'est à dire du soin d'une nouvelle Impression de son Ouvrage, pour 
seconder ses bonnes intentions après sa mort. Et Mondit Sieur de Missirien, son bon 
amy, auquel il en avoit communiqué, ayant sceu que je voulois entreprendre cette 
nouvelle impression, en vertu du Privilège du Roy que j'en ay obtenu, a bien 
voulu aussi suppléer de sa part à ce que l'Auteur luy avoit pu dire manquer ou 
désirer adjouster à son Livre. 

Vous serez donc, Messieurs, advertis qu'outre ce qui se trouvoit au Recueil 
du R. P. Albert Le Grand, cette nouvelle Impression vous fournira encore quel- 
ques Additions en forme de commentaires, sur la vie de quelques Saints. Les- 
quels Commentaires se reconnoistront par ce mot : Addition, écrit en autre Ca- 
ractère, lors que cela se pourra commodément faire sans interrompre le fil du 
discours. Et, lors que l'Addition & le Commentaire se trouveront faire partie de 
l'Histoire naturelle ou par connexité inséparable de circonstances, & qu'on sera 
obligé de les insérer comme partie essentielle de la narration, ils se reconnois- 
tront par cette marque, 1JL. 



XXIV ALBERT LE GRAND. 



Outre lesquelles Additions & Commentaires, se trouveront encore en cette 
nouvelle Impression les vies toutes entières de quelques Saints & Saintes qui 
n'estoient point en la première, et que Monsieur de Missirien, aux recherches 
duquel nous les devons, a esté d'advis de mettre à la fin du Recueil du R. P. Albert 
Le Grand, et neantmoins auparavant sa Chronologie ; en laquelle, au reste, il a 
changé & augmenté plusieurs choses, ayant eu le soin de remarquer en leur ordre 
les noms des Evesques qui ont occupé successivement les Sièges des neuf Eves- 
chez de la Province de Bretagne, depuis qu'elle a eu le bon-heur de recevoir la 
Foy Catholique, Apostolique & Romaine jusques à présent, & des Abbesses des 
Abbayes de Filles de la Province, depuis les fondations d'icelles, avec les Généa- 
logies des Roys, Reynes, Ducs & Duchesses de Bretagne, & ce qui s'est passé de 
plus mémorable, soit dans l'Estat Politique ou en l'Ecclésiastique, pendant le 
règne d'un chacun; & comme il s'estoit glissé quelques fautes au sujet du 
Blazon et des Alliances des Maisons de la Province, Monsieur de Missirien, qui 
est fort expérimenté en cela, aussi bien qu'en toutes les autres belles sciences, 
y a apporté la dernière main, & a donné à chaque Prince & Princesse de Bretagne, 
& aux Evesques & aux autres Prélats de la Province, dont il est fait mention aux 
Tables Chronologiques qu'il en a rédigées en meilleur ordre, les véritables Armes 
& Devises de leurs Maisons & Familles, qui ne déplairont pas aux personnes cu- 
rieuses, & dont j'ay esté bien aise de trouver l'occasion de vous faire part en cette 
nouvelle Impression & Recueil du R. P. Albert Le Grand, que je vous prie d'agréer 
d'aussi bon cœur, que le vous présente, 

Messieurs, 

Vostre trés-humble et obéissant serviteur, 
Jean Vatar. 




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APPROBATION DU ROI. 



LOUIS par la Grâce de Dieu, Roy de France et de Navarre, à nos Amez et 
Féaux Conseillers, les Gens tenans nos Cours de Parlemens, Maistres des Requestes 
Ordinaires de Notre Hostel, Baillifs, Sénéchaux, Prevosts, leurs Lieutenans, et 
tous nos autres Justiciers et Officiers à qui il appartiendra, Salut. Notre Bien 
Amé Jean Vatar, Marchand Libraire, originaire de notre Ville de Rennes en 
Bretagne, nous a fait remonstrer qu'il desiroit imprimer un Livre intitulé : La 
Vie, Gestes, Mort et Miracles des Saints de la Bretagne Armorique; ensemble an 
ample Catalogue Chronologique et Historique des Evesques des neufEveschez d'icelle, 
accompagné dun bref récit des plus remarquables Evenemens arrivez de leur temps, 
Fondations d'Eglises et Monastères, Blazons de leurs Armes et autres curieuses 
recherches ; enrichis d'une Table des Matières et succinte Topographie des lieux 
remarquables g mentionnez, dédié aux Sieurs des Estats dudit Pays, par F. Albert 
Le Grand, de Morlaix, Religieux, Prestre, et Père du Conseil de Droit en V Ordre 
des Frères Prédicateurs, Profez du Couvent de Rennes; reveu, corrigé et augmenté 
par Messire Guy Autret, Chevalier de Notre Ordre, S r . de Missirien. Mais craignant 
ledit Vatar que, faisant Imprimer ledit Livre, quelques Libraires et Imprimeurs 
ou autres ne le fissent imprimer, ce qui luy causeroit une grande perte et 
dommage, s'il ne luy estoit sur ce pourveu de Nos Lettres à ce nécessaires : A ces 
Causes, désirant favorablement traiter ledit exposant, Nous luy avons permis et 
accordé, permettons et accordons par ces présentes, d'imprimer ou faire imprimer 
où bon lui semblera, vendre et débiter ledit Livre en tel Volume, tel Marge, 
Caractère, et autant de fois qu'il voudra durant le temps et espace de quinze ans 
entiers et accomplis, à compter du jour que ledit Livre sera achevé d'imprimer 
pour la première fois : Faisant trés-expresses deffenses à tous Libraires, Impri- 
meurs, ou autres, d'imprimer ou faire imprimer, vendre et débiter, extraire, ou 
contrefaire en aucune sorte que ce soit ledit Livre ny aucune partie d'iceluy, en 
aucun pays et terres de Notre obéissance, sous prétexte d'augmentation, correction, 
changement de Titre, fausse marque ou autrement, en quelque manière que ce 
soit, sans le consentement dudit exposant, à peine de confiscation des Exemplaires 
qui seront trouvez avoir esté imprimez contre et au préjudice des présentes, et de 
deux mille livres d'amende, applicables, un tiers à Nous, un tiers au dénonciateur, 
et l'autre tiers audit exposant, et autres ayant droit de luy, et de tous dépens 
dommages et intérests ; à la charge de mettre deux Exemplaires dudit Livre en 
Notre Bibliothèque, et un en celle de Notre très-cher et Féal le Sieur Seguier 
Chancellier Chevalier de France, avant que l'exposer en vente, à peine de nullité 
des présentes : et outre voulons q^ ceU x qui seront trouvez saisis des exemplaires, 



XXVJ ALBERT LE GRAND. 



qu'il soit procédé contr'eux comme s'ils les avoient imprimez : Voulons aussi 
qu'en mettant au commencement, ou à la fin de chacun des Livres copie ou extrait 
des présentes, elles soient tenues pour deuement signifiées : Vous mandons et à 
chacun de vous, en droit soy, commettons que de ces présentes et du contenu 
cy-dessus, vous fassiez et laissiez jouir le dit suppliant et ceux qui auront droit de 
luy pleinement et paisiblement ; au premier Huissier ou Sergent sur ce requis, 
faire tous exploits, saisies et Arrests nécessaires pour l'exécution des présentes, 
sans demander aucun congé. Car tel est Notre plaisir, nonobstant oppositions ou 
appellations quelconques, faites ou à faire, Clameur de Haro, Chartre Normande, 
autres lettres à ce contraires, auxquels Nous avons dérogé et dérogeons par ces 
présentes. Donné à Paris, le trentième jour d'Octobre l'An de Grâce mil six cent 
cinquante sept, et de Notre Règne le quinzième. 

Par le Roy en son Conseil. 
Signé, Cheret. 



Les exemplaires ont esté fournis. 



SAINT POL DB LÉON. 



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LA VIE DE S. CONVOYON. 



occasions d'offenser Dieu, fuyant les compagnies vicieuses, s'adonnant à l'Oraison, 
lecture des saints Livres & à aprendre le Chant pour servir à l'Eglise. 

H. Régnier (ou Regnauld), lors Evesque de Vennes, voyant les belles parties dont ce 
jeune homme estoit doué, le print en affection, & ayant reconnu qu'il estoit porté pour 
le service de l'Eglise, il luy conféra les Ordres Mineurs & de Sousdiacre, lesquelles 
fonctions il exerça quelque temps, jusques à ce qu'estant parvenu à l'âge requis, il fut 
fait diacre par le mesme Prélat; lequel, connoissant son zèle & érudition, luy enchargea 
l'Office de la Prédication, le faisant Théologal de Vennes. Il commença donc à Prescher 
en la ville & aux champs, avec une ferveur extrême, reprenant le vice & persuadant la 
vertu, avec un grand fruit; Estant Prestre, il contracta une sainte amitié avec cinq 
vertueux Clercs de l'Eglise Cathédrale de Vennes, trois desquels : sçavoir, Condelok, 
Leomel & Winkalon, pour leur rare pieté, prudence & sçavoir, estoient fort bien venus 
& chéris de Neomene, Lieutenant de l'Empereur, & des Barons & Seigneurs du Pais. Ces 
saints personnages, considerans le péril auquel on est dans les villes, & au contraire le 
repos & tranquillité d'une vie retirée & solitaire, résolurent de quitter la ville & le 
monde, & de se retirer en quelque désert pour y servir Dieu en estât de plus grande 
perfection; à condition que Convoyon (qu'ils nommèrent tous unanimement) se voulût 
charger de leur conduite & direction. 

m. Son humilité luy fit refuser constamment cette supériorité, mais les instantes 
suplications des cinq Confrères le pressèrent d'y donner consentement, voyant la volonté 
de Dieu estre telle; Ils se deffirent de leurs Prébendes & Bénéfices, & ayant receu le 
congé & bénédiction de leur Evesque, qui regrettoit extrêmement la perte qu'il faisoit 
de ces saints Hommes, la fleur de ses Ecclésiastiques, mais n'osoit les divertir de leur 
sainte resolution, crainte de résister à la vocation divine, ils sortirent de Vennes, & 
allèrent se rendre sur le bord de la Rivière de Villaines, en une Forest épaisse, lequel 
lieu trouvant propre à leur dessein (pour estre retiré & éloigné de toute hantise des 
hommes), ils résolurent de s'y habituer. C'est pourquoy ils allèrent trouver le Seigneur 
de cette Forest, nommé Ratwilus, lequel leur ordonna un canton de la Forest nommé 
Rhedon, & congé de prendre des matériaux en la Forest tant qu'il leur faudroit pour 
l'édifice & accomodation de leur Monastère. 

IV. Cette permission obtenue du Seigneur de la terre, S. Convoyon envoya à Vennes 
en obtenir le consentement & confirmation de Neomene, qui de bon cœur ratifia le tout 
ail désir du saint, & luy donna autres revenus de son propre bien. Lors ils commencèrent 
à se bastir l'an de grâce 826 (1), ayans fait venir des ouvriers pour abattre du bois dans 
la Forest; mais le diable, qui traverse perpétuellement les serviteurs de Dieu en leurs 
saints et pieux desseins, croignant ce qui arriva depuis, que ce lieu devint un Séminaire 
de saints Religieux qui lui feroient une guerre continuelle, incita quelques Seigneurs du 
Pais circonvoisin à s'oposer à l'establissement de ces bons Pères & à la construction de 
ce nouveau Monastère, pretendans ce lieu où ils bastissoient leur apartenir. S. Convoyon 
fut contraint d'avoir recours à son bien-faicteur Rathwilus, & au Lieutenant Neomene, 
vers lequel il dépescha le R. P. Lohemellus à Vennes. 

V. Ces deux Seigneurs maintinrent les bons Pères en la possession & paisible jouis- 
sance de la terre de Rhedon, & firent tant envers ces Seigneurs mal-contens, qu'ils 
désistèrent de troubler les Religieux, & les laissèrent en patience. Ils continuèrent donc 
leur ouvrage, &, à l'aide des Palsans du voisiné, édifièrent une petite Chappelle qu'ils 
dédièrent à Dieu, sous l'invocation & patronage de S. Estienne premier Martyr, &, tout 
auprès, de petites Cellules en carré pour se loger, un petit Cloistre & quelques autres 

(1) M. de Kerdanet indique la date de 819. — Noua rétablissons tel lea datée données par Albert Le Grand, nous 
indiqueront plut loin les dates données par M. de la Borderle. — A.-M. T. 



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LA VIE DE S. CONVOYON. 



Officines. Le tout mis en estât, les Religieux s'y logèrent & commencèrent à mener une 
vie si sainte & admirable, que le bruit en vola en moins de rien, non seulement par 
la Bretagne, mais aussi jusques en Poictou, d'où un pauvre homme aveugle vint à Rhedon 
trouver S. Convoyon, disant avoir esté adverty par un Ange de le venir trouver pour 
recevoir de luy la veuê. S, Convoyon dit la Messe à son intention, puis luy faisant le 
signe de la Croix sur les yeux, luy rendit la veuë. Ce miracle ayant éclaté, plusieurs bons 
Prestres moyennez vinrent trouver le S. & luy demandèrent humblement l'habit de la 
Religion, donnans leurs biens & revenus au Monastère, entre lesquels le premier fut un 
jeune Gentil-homme de grande maison nommé Winkalon, qui donna tout son patrimoine. 

VI. Le Prince Neomene, qui lors estoit grandement aymé & chery de l'Empereur, 
obtint de sa Majesté quelques Paroisses es environs de Rhedon, lesquelles il donna à 
perpétuité à S. Convoyon. Le revenu de ce saint lieu estant extrêmement augmenté par 
les dons & aumosnes de ces Seigneurs, ils désirèrent bastir un Monastère plus grand & 
spacieux, & lors fondèrent la dévote & célèbre Eglise de S. Sauveur de Rhedon, & 
placèrent le maistre Autel en un certain lieu qui leur avoit esté révélé, (comme aussi la 
forme, symétrie & disposition de l'Eglise). Après avoir parachevé l'Eglise, ils bastirent le 
corps du Monastère ample & spacieux pour y loger grand nombre de Religieux, qui de 
toutes parts s'assemblèrent en cette sainte Maison, pour y vivre au service de Dieu en 
la compagnie de ces saints Personnages, & sous la conduite de saint Convoyon. Leur 
bien-faicteur, Ratwilus estant veuf, se retira dans le Monastère de Saint Sauveur, désirant 
y finir ses jours au service de Dieu. Sur cette généreuse resolution, il tomba malade, &, 
en peu de jours, fut réduit à l'extrémité. S. Convoyon, regrettant fort la perte de ce bon 
Personnage, remply de confiance mena ses Religieux au Chœur, & ensemble avec eux il 
fit Oraison pour la convalescence du malade, lequel tout sur le champ se levé sur pieds 
sain & gaillard, remerciant Dieu & son serviteur saint Convoyon, lequel, peu après, le 
vestit de l'habit de l'Ordre, où il vescut quelque temps, & mourut en opinion de sainteté. 

VII. L'an de grâce 826 (1), l'Empereur Louys le Débonnaire ayant esté dégradé & 
enfermé dans un Monastère, les Bretons qui, dés l'an 826, avoient offert la Couronne 
Royale de Bretagne à Neomene (laquelle il refusa) l'importunèrent de rechef d'accepter le 
Royaume, & les affranchir de la servitude de l'Empire, ce qu'il accepta; &, ayant esté 
proclamé Roy, pour premier exploict, bannit & chassa de la Bretagne tous les Agents & 
Officiers des Empereurs, cassa et annula toutes leurs Loix et Ordonnances, remettant le 
pays en son entière et prestine liberté. Mais Charles le Chauve, à qui, par accord fait avec 
ses deux frères Lothaire & Louys, estoit écheu cette partie de France qui est entre la 
mer & Meuse, l'an 844, vint ataquer le Roy Neomene pour ravoir ce qu'il pretendoit 
luy avoir esté ravy en Bretagne. Le Roy Neomene le défit entre le Mans & Chartres, 
courut tout le Mayne & la Bausse, d'où il remporta un merveilleux butin qu'il donna au 
Monastère de Rhedon. Il vainquit le mesme Roy Charles le Chauve en Anjou, l'an 855, 
puis à la journée de Valon au Mayne, &, estant de retour en Bretagne, alla à S. Sauveur 
rendre grâce à Dieu de ses victoires, & donna à l'Abbaye de Rhedon toutes les dépouilles 
de ses ennemis & le butin de ses conquestes. 

Vin. Pendant l'absence du Roy Neomene qui avoit porté la guerre hors son Royaume, 
un saint personnage nommé Gerfredus ou Geffroy, Moyne de l'Abbaye de S. Maur sur 
Loire, qui menoit une vie solitaire en la forest de la Noê, entre les villes de Josselin & la 
Cheze (lors nommée forest Wennok) (2), fut divinement adverty, d'aller à Rhedon trouver 
ces bons Religieux, desquels il fut très-bien receu, & demeura deux ans avec eux pour 

(1) M. de Kerdanet indique la date de 830. 

(1) On Terra plus loin que d'après M. de la Borderie l'ermitage de ce pieux solitaire était à Loqueflret, dans le 
pajs de Poher, au diocèse de Comooailles. -• ^ .# «j» # 



LA VIE DE S. CONVOYON. 



les instruire & informer de la Religion du glorieux Patriarche S. Benoist, laquelle ils 
embrassèrent unanimement, & lors S. Convoyon fut fait premier Abbé du Monastère de 
S. Sauveur de Rhedon, car avant avoir receu la règle de S. Benoist, encore qu'il eust 
esté toujours le Supérieur, il ne s'estoit toutefois pas nommé Àbbé. Nonobstant la sainte 
vie que menoient S. Convoyon & ses Religieux, il s'en trouva plusieurs lesquels, ne les 
pouvans endurer, les grévoient extrêmement, & tâchoient de tout leur pouvoir de les 
déloger de Rhedon, entre-autres un riche et puissant Seigneur nommé Illok, lequel avoit 
juré de les chasser de ce lieu, ou les y saccager, sans en prendre aucun à mercy; mais 
Dieu les détourna de cette meschante & pernicieuse resolution, par le moyen que je 
vous diray. 

IX. Un villageois d'auprès de son Manoir, allant un matin à son champ charnier, 
devint tout à coup muet & perclus de tous ses membres, raporté au logis, le Seigneur 
Illok le vit, & jugea qu'il estoit incurable; il fut porté à S. Sauveur (corne il monstra 
par signe le désirer), & fut posé devant le grand Autel. S. Convoyon prenant compassion 
de luy, le recommanda aux prières de ses Religieux, & luy mesme pria pour luy, & le 
retint, cette nuict, au Monastère, &, lors que les Moynes chantoient à Matines le Pseaume 
Deus, Deus meus, ad te de lace vigilo, il se leva sur ses pieds sain & gaillard, remerciant 
Dieu & S. Convoyon. Illok, ayant veu ce miracle, déposa l'aversion qu'il avoit de ces 
bons Religieux, & leur fut depuis fort affectionné. Un jeune homme nommé Wrbicus 
estant un jour entré dans le jardin du Monastère, y remarqua quatre belles ruches 
d'Abeilles, &, ayant choisi son heure, en déroba une qu'il emporta sous son aisselle ; 
mais arrivé au logis, il ne la put oster de dessous son bras, de façon que tout confus & 
repentant il vint au Monastère, confessa sa faute, & ayant receu la bénédiction & abso- 
lution de S. Convoyon, la ruche se détacha de son aisselle, & fut rapportée en sa place. 

X. Puis que nous sommes entrez au narré des Miracles que Dieu a opérés par les 
mérites de ce S. Abbé & de ses Religieux, j'en rapporteray encore quelques autres : 
Comme on travailloit à l'édifice du Monastère, un Gentil-homme nommé Ronwallon 
donna à S. Convoyon le boisage d'une sienne métairie, pour aider à l'édifice du Monas- 
tère. Le saint Abbé envoya le P. Lohomellus pour donner ordre à charger & charroïer 
ledit bois ; ce qu'ayant fait, comme les chartiers devalloient la descente de Beaumont 
(clioum belli montis Monasterio ferè imminentis), au pied duquel est situé le Monastère, 
l'un d'eux nommé Joncunius tomba au devant de la charette, laquelle passa par dessus, 
laissant ce pauvre corps tout brizé & moulu de bras & jambes, en estât si misérable, 
qu'on n'en attendoit que la mort. Le P. Lohomellus, bien marry de cet accident, 
cependant qu'on retire le corps de dessous les roues de la charette, se recollige, & ayant 
fait sa prière, ce pauvre homme se levé sur bout sain & dispos, au grand estonnement 
de tous ses compagnons, & conduit son charroy jusques dans le Monastère, où il rendit 
grâces à Dieu, & au Père qui, par sa prière, luy avoit obtenu la santé. 

Il arriva un jour que l'on fanoit en la prée d'Estriel (pratum stricti aëris), apartenante 
au Monastère de Rhedon ; le Père, qui estoit en charge de Semenier, fut surpris du son 
delà cloche pour aller à la grande Messe, il se rend au bord de l'eau, & ne trouvant 
batteau pour passer la Rivière de Villaines (qui coule le long des murs du Monastère), 
marcha sur les eaux, & se rendit à temps pour dire la grande Messe, au grand eston- 
nement de ceux qui voyoient l'eau ferme sous ses pieds. 

XI. Il fit bien paroitre le zèle qu'il avoit envers Dieu et l'Eglise en la poursuite que 
par commandement du Roy Neomene, il fit contre quelques Prélats de Bretagne accusez 
de Simonie, lesquels il poursuivit si vivement en Bretagne, qu'après plusieurs apel- 
lations & longueurs il osta le scandale de l'Eglise, au contentement des gens de bien & 
déplaisir des vicieux, desquels il estoit non moins severe censeur, que zélé persécuteur. 



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LA VIE DE S. CONVOYON. 5 



L'an de grâce 855(1), le Roy Neomene dépescha un honorable Ambassade vers le Pape 
Léon IV, dont il fit Chef S. Convoyon, qui fut suivi de quarante, tant de Seigneurs que 
Gentils-hommes qui voulurent honorer cet Ambassade, & visiter les Saints lieux de 
Rome, où ils arrivèrent en peu de temps; &, ayant obtenu audiance deux jours 
après leur arrivée, ils baisèrent la pantoufle du Pape de la part de leur Maistre, & 
S. Convoyon fit sa Harangue en beaux &elegans termes Latins, exposant le sujet de son 
Ambassade, qui estoit. 1. Pour prester V obéissance et soumission au S. Siège, de la part de 
Très-Haut, Tres-Noble et Victorieux Prince, le Roy de Bretagne son Maistre; et de sa part 
présenter à sa Sainteté une riche Tiare ou couronne Papalle de fin Or, très artistement 
élabourée, greslée et battue de Pierreries de prix et valeur inestimable. 2. Qu'il pleust à sa 
Sainteté d'honorer le Roy et tout son Royaume des Reliques de quelque S. Martyr. 3. Pour 
supplier sa Sainteté de faire justice des Evesques Simoniaques, Protestant ne rien recher- 
cher en cette poursuitte, que d'os ter le scandale de l'Eglise en son royaume. 

S. Convoyon ayant fait sa Harangue, présenta les lettres & presens du Roy à sa Sain- 
teté, qui les receut fort agréablement, & ayant satisfait à tous les points de l'Ambassade, 
accordant au Roy sa requeste, luy fit présent d'une précieuse Relique, qui estoit le Chef 
de S. Marcellin, Pape & Martyr, & donna plusieurs autres Reliques à S. Convoyon, 
lequel, ayant receu la bénédiction de sa Sainteté, s'en retourna en Bretagne avec toute 
sa suitte. Les. Ambassadeurs de retour, & ayans rendu raison de leur Légation, le Roy 
convoqua ses Estats à Rhedon, y cita tous les Evesques de son Royaume, & indiqua une 
solennelle Procession pour porter la Relique que le Pape luy envoyoit, au Monastère de 
S. Sauveur, où elle fut mise en un Chef d'Or. 

XII. S. Convoyon s'estant acquitté de cette affaire demanda son congé au Roy, qui le 
luy donna. Ainsi il revint en son Monastère, où il fut bien receu de ses Religieux, & 
trouva qu'en son absence estoit decedé le bon Père Lohomellus, ayant esté muet & para- 
lytique cinq ans avant sa mort, on le tenoit en opinion de Sainteté, & son corps mort 
rendoit une souëfve & délectable odeur. 

Le Roy Neomene, ne se contentant des grands biens et revenus qu'il avoit donnés au 
Monastère de Saint Sauveur, fonda le Royal Prieuré de Lehon sur Rance, es faux-bourgs 
de Dinan, & en donna le fonds au Monastère de Rhedon. Il fit aussi rapporter, lamesme 
année 860 (2), le corps de S. Magloire II, Archevesque de Dol, de l'Isle de Jarzay, où il 
avoit toujours demeuré depuis son decez ; &,, l'ayant richement enchâssé, le mit audit 
Prieuré de Lehon. Il fit aussi lever le corps de S. Wennal à Land-Tevenneç, & luy 
donna une riche chasse d'argent doré. Ce Prince decedé l'an 862(3), Heruspée son fils fut 
sacré Roy, lequel n'affectionna moins S. Convoyon qu'avoit fait son feu père ; l'an 865 (4), 
luy donna la moytié de la bourgade de Brain. La mesme année, les Normands et 
Nortvegues vinrent sous la conduite du prince Sideric, Cousin du Prince bien sur- 
nommé Coste de Fer, fils de Lothrichk, Roy de Dannemarch, pour devoir prendre terre 
en Bretagne. Le Roy Heruspée leur alla au devant en armes, présenta à Sideric le traitté 
fait entre le feu Roy son père & le Prince Bier, ce qu'ayant veu il se retira en haute 
mer ; Mais cette nation estant accoustumée au brigandage, quelques vaisseaux de la 
flotte entrèrent en Loire, & firent le dégast en la Marche Nantoise. Le roy se plaint à 
Sideric, lequel, fasché que ses gens avoient violé la foy promise, entra dans la Loire 
avec 150 voiles, & mande au Roy qu'il y vint de son costé, & ainsi enveloperent ces 
pillards, desquels ils attrapèrent la plus part qu'ils saccagèrent* 

(i; M. de Kerdanet donne ici la date 847. 
(1) Idem., 850. 
(8) Idem., 851. 
(h) Idem., 863. 



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LA VIE DE S. CONVOYON. 



Xm. Ceux qui se peurent sauver de ce carnage, ayans ravituaillé leurs Navires, entrè- 
rent dans l'embouchure de Villaines, & vinrent jusques à Rhedon, bien résolus de 
saccager la Ville & piller le Monastère de S. Sauveur. En cette subite allarme & effroy, 
tous les Moynes, éperdus de crainte, ne pensoient qu'à quitter le Gonvent & à se retirer 
en quelque place forte pour évader la furie de ces Barbares ; mais S. Convoyon les 
retint, &, aîant fait sonner le Chapitre, les exhorta à subir constamment la mort, si 
besoin en estoit ; puis, les menant à l'Eglise, y passa la nuit avec eux en prières & 
Oraisons. Sur le poinct du jour, les barbares jetterent hors leurs chaloupes & batteaux 
pour mettre du monde a terre, ce qu'ils firent en moins d'une heure, & se rengerent en 
ordonnance pour marcher vers la Ville, ayant laissé quelques soldats à la garde de leurs 
vaisseaux ; mais saint Convoyon & ses Religieux, redoublans leurs prières, le Ciel tout 
subitement commença à leur faire la guerre, l'air se charge de nuages, une gresle pier- 
reuse, meslée de foudre & d'éclairs, les martelle, les uns sont écrasez du foudre, autres 
assommez de la gresle, autres pensans se sauver vers leurs vaisseaux, se jettent à la 
nage & sont engloutis dans la rivière, laquelle, émeuë extraordinairement de ses vagues 
ronflantes, attaque les Navires de ces pillards, rompt leurs cables & amares, pousse les 
uns eschoûer à la coste, brise les autres aux escueils prochains, & les autres, ayant 
servy de jouet aux vents et à la mer, furieusement battus de vagues, faisans eau de 
toutes parts, enfin coulent à fond & noyent tous ceux qui estoient dedans. 

XIV. Les Chefs des Barbares, se voyans combattus par des ennemis à qui ils ne pou- 
voient résister, se doutèrent bien que le Dieu des Chrestiens, invoqué & dévotement 
servy en ce Monastère qu'ils avoient résolu de raser, prenoit en main la défense de ses 
serviteurs, pour lequel apaiser, ils firent vœu de faire de riches presens au même 
Monastère qu'ils vouloient piller ; lequel fait, la tempeste cessa ; ils campèrent au même 
lieu & députèrent une compagnie pour aller porter leur Vœu. S. Convoyon, qui estoit 
au Chœur en prières avec tous ses Moynes, en eut la révélation & leur sortit au devant 
hors l'Eglise, leur défendit d'entrer dans l'enclos du Monastère, ny de faire tort à aucun, 
receut leurs Vœux, & les exhorta à quitter leur Idolâtrie & recevoir le S. Baptesme, 
puis leur fit apporter quelques rafraischissemens , &, ayans fait la collation, il les 
congédia leur défendant de plus ravager cette Coste; ce qu'ils promirent observer, 
& s'en retournèrent vers leurs Navires horsmis seize qui, estans entrez dans la cour du 
Monastère (contre & au mépris de la défense du saint Abbé) forcenerent et devinrent 
enragez. 

XV. L'an 866 (1), le Roy Heruspée fut tué au pied de l'Autel d'une Eglise, (où il s'estoit 
sauvé en franchise), par les soldats du Comte Salomon, son Cousin germain, lequel se 
fit Couronner Roy. Le bon saint Abbé l'alla trouver, le reprit aigrement de ce meurtre 
& luy prédit, d'un esprit prophétique, qu'en punition de cette cruauté, où son ambition 
l'avoit précipité, Dieu le paieroit en mesme monnoye, & seroit massacré par ses cou* 
sins germains, & la Couronne ne parviendroit à ses enfans, ce qui arriva de point en 
point. Dieu toucha le cœur de ce Prince, qui, se repentant de son péché, en fit depuis 
pénitence, & retint S. Convoyon pour son Directeur. Les Normands & Danois continuans 
leurs courses & irruptions dans la rivière de Villaines, & nommément sur le territoire 
Rhedonois, au grand dommage & trouble des Religieux de Saint Sauveur, le Roy Salo- 
mon, qui avoit confirmé les dons des revenus & terres que ses prédécesseurs avoient 
donnés aux Monastères de Lehon & Rhedon, bâtit le Prieuré de S. Sauveur de Ploêlan, 
dans son Manoir de Brécilian, l'an 869, (c'est l'Eglise Paroissiale & Prieuriale de S. Maxence), 
& en donna le fonds à l'Abbaye de Rhedon, y fit ensevelir la Reine Guihenec sa femme, 



(l) M. de Kerdanet donne la date de 857. 



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LA VIE DE S. CONVOYON. 



et y choisit sa sépulture. Il désira que le bon S. Abbé Convoyon, déjà vieil et cassé, s'y 
retirast; ce qu'il fit, ayant fait choisir pour son successeur Abbé à Rhedon, Rithrandus. 
Ce prince cherissoit grandement les Religieux qui estoient en ce Prieuré, avec lesquels 
il conversoit le plus souvent. Il leur donna le corps de saint Maxence richement enchâssé, 
& le bras de saint Léon Pape, que le Pape Adrian II luy avoit envoyé. 

XVI. Enfin saint Convoyon, remply de vertus & mérites, tomba malade en ce lieu ; &, 
ses forces se diminuans de jour à autre, receut ses Sacremens, & ayant exhorté ses 
frères à l'amour de Dieu, & persévérance en leurs saintes resolutions, il rendit son 
esprit, le cinquième jour de janvier, l'an 872, le Roy le fit solennellement enterrer prés 
du sepulchre qu'il avoit disposé pour soy, où Dieu a opéré plusieurs miracles en témoi- 
gnage de sa Sainteté. Cette Eglise fut depuis razée par les Normands, & les Reliques 
des SS. Léon, Maxence & Salomon portées en divers lieux. Celles de S. Convoyon furent 
raportées en son Monastère de S. Sauveur de Rhedon, où elles sont reveremment gardées 
& dévotement visitées. Ce Monastère de S. Sauveur de Rhedon est l'un des plus dévots 
Pèlerinages de Bretagne, grandement chery des anciens Princes Bretons, Roys & Ducs. 
Le Roy Neomene, son Fondateur y voulut estre enterré : Le Duc Allain IV du nom, 
surnommé Fergeant, tombé malade & désespéré des Médecins, se fit porter à S. Sauveur 
de Rhedon & y receut parfaite santé. Là mesme il servit Dieu en vie tranquille & privée 
s'estant demis de son Estât à son fils le Prince Conan, & y fut ensevely : là son Frère 
Benedict, Evesque de Nantes, homme vain et mondain en sa jeunesse, commença sa 
conversion, & ayant resigné tous ses Bénéfices, se rendit Religieux à Kemperlé. Les 
bons Religieux de ce Monastère furent Directeurs et Pères spirituels de la bonne Dame 
Ermengarde d'Anjou, qui depuis, de Duchesse de Bretagne, se fit Sœur Tierceline de 
l'Ordre de saint Bernard à Rhedon : Louis XI Roy de France vint en pèlerinage à Saint 
Sauveur de Rhedon, l'an 1462, où il fit de grands presens ; La Reyne Anne & le Roy 
François I y furent aussi en exprés pèlerinage. 



ADDITION. 

Les anciens titres conservez en l'abbaye de S. Sauveur de Rhedon, 8c la structure de ses 
bastimens & de son église font assez reconnoitre qu'elle est l'une des anciennes de l'ordre 
de S. Benoist; elle est située sur la rivière de Villaines en l'Evesché de Venues, 8c Monsieur 
d'Argentré veut qu'elle aye esté fondée par les anciens Comtes de Vennes, mais les Chartres de ses 
archives font voir qu'elle a receu grand accroissement par les liberalitez de l'Empereur Louis le 
Débonnaire, 8c des Roys Neomene, Heruspée & Salomon, le Duc Alain Fergeant y avoit une 
particulière dévotion, se retira en ladite Abbaye quelques années avant sa mort, et y fut inhumé 
avec pompe l'an 1119. L'on y voit son portrait au naturel en un très-ancien tableau, et celuy 
d'Ermengarde d'Anjou sa femme, decedée en estime de sainteté, 8c à laquelle S. Bernard a escrit 
quelques Epistres. 

Dans les anciennes vitres de l'Eglise on voit les portraits de plusieurs Ducs et Duchesses de 
Bretagne, & de quelques Seigneurs de Rohan, de Rieux, de Rochefort, de Ghasteau-briand et de 
Malestroit ; Et dans le Thresor de l'Eglise on remarque des Reliques rares et saintes, 8c au devant 
du grand Autel un Crucifix d'Argent d'une grandeur prodigieuse. 

Les plus belles Fondations de l'Abbaye, après les Royales et Ducales, sont faites par les 
Seigneurs de Rieux en divers temps, et particulièrement par Hencar de Rieux du temps de l'Abbé 
Gonnoyon second, l'an 1050. Par Allain de Rieux l'an 1063. Par Josselin de Rieux l'an 1069. 8c par 
Guehuenoc de Rieux aux années 1112 8c \\<%n 

D'autant que les Abbez de Rhedon ont çU l^ndfl droits, grand revenu, grand Fief et jurisdic- 
V. des S. ^ 3 





8 LA VIE DE S. CONVOYON. 



tion, avec droit de Menée au Presidial de Rennes, possèdent une jolie Ville et un bon Ghasteau 
sur la rivière qui porte à Rennes les vivres et principales marchandises ; ce Bénéfice a toujours 
esté très-considérable, 8c possédé par des personnes de grand mérite. Il y a long-temps que les 
Roys sont en possession d'établir les Gouverneurs à cause de la situation et conséquence de la 
place, quoy que l'on trouve aux Chartres de Bretagne en l'Armoire L. Cassette C. un Traitté passé 
le 8 octobre 1364, entre le Duc & l'Abbé de Rhedon, par lequel la Nomination du Capitaine est 
attribuée à l'Abbé, prenant Lettres de confirmation du Duc. 

Nostre Autheur dit que S. Gonvoyon que je trouve nommé Gonnoyon fut premier Abbé de 
Rhedon, & qu'il mourut l'an 872. Il a eu pour successeurs : 

Rithrandus Muret l'an 886. 

Gaduvalonus en l'an 910. 

Hugulanus en l'an 930. 

Perenesius en l'an 954. 

Almodus en l'an 967. 

Bily en Tan 988. 

Hubicus ou Hubic Médecin de profession, en l'an 992. 

Gaduvalonus second, lequel assista à la fondation de l'abbaye de Remperlé, l'an 1028. 

Gaduvalonus III du nom, mort Fan 1041. 

Gonvoyon II du nom, en l'an 1050. 

Gaduvalonus IV, avoit esté coadjuteur du précédent, 8c estoit Abbé aux années 1061 8c 63. 

Robertus en l'an 1089. 

Justinius qui mourut fort âgé, Confectus Senxo de la Gronique de l'Abbaye de Eemperlé, 
l'an 1106. 

Gualterius en l'an 1108. 

Henricus (Herveus) qui usurpa l'Isle de Guedel ou Belisle sur les Abbé et Moynes de Remperlé, 
& que son successeur fut obligé de rendre, estoit Abbé aux années 1112-1127. 

Je n'ay peu (1) retrouver les noms des successeurs du dit Hervé, jusques à Frère Macé, Abbé 

(1) Grâce au Pouilli de Rennes, nous pouvons combler cette lacune et donner la suite des abbés jusqu'en 1710. 
Guillaume, 1140. 
Yves, 1144-1157. 
Silvestre, mourut en 1169. 
Vivien, 1187. 
Jean, mourut en 1233. 
Daniel, mourut en 1256. 
Henri de Rigoert. 
Pierre, 1265-1269. 
Robert Bisel, mourut en 1280. 
Jean de Guipry, 1288, mourut en 1307. 
Olivier de Boni, 1332. 

Jean de Tréal, 1340-1370, portait : de gueules au croissant burelé d'argent et d'azur. 
Frère Macé, c'est-à-dire Mazé ou Mathieu le Bart, 1381. 
Guillaume de Trebiquet, 1384-1389. 
Raoul, 1396-1402. 

Jean de Ponlbriand 1404 : d'azur au pont de 3 arches d'argent maçonné de sable, 
Raoul de Pontbriand 1419 mort en 1422. 
Guillaume Bodart, 1427, mort en 1428. 
Simon, 1429. 

Guillaume Chesnel 1429, mourut 1439. 

Jean de Sesmaisons, 1439 : de gueules à 3 tours de maison d'or» 
Yves le Sénéchal, 1440-1467 : d'azur à 9 macles d'or 3.3,3, 
Alain do Coëlivy 1468 mort 1474 : fascè d'or et de sable de 6 pièces» 
Odet de la Rivière, 1474-1492 : d'azur à la croix engrestée d'or» 

GuiUaumo Guégueo, 1492-1506, d'argent à l'olivier de sinopte au francquartier d'hermines chargé de 2 haches d'arme* 
de gueules en pal, 

Philippe de Lastellier, 1499. 

Piorre de Brignac, 1505-1514, écartelé au t et 6 d'argent à Varbn d'azur au Q et 3 d'azur plein* 



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LA VIE DE S. CONVOYON. 



Claustral, qui mourut Fan 1381. Son Sceau estait empreint d'un Crucifix, devant lequel estoit 
l'effigie d'un Abbé à genoux & à ses pieds un Escusson empreint d'un Léopard. 

Audit Macé succéda Guillaume, lequel estoit auparavant Abbé Claustral de Kemperlé 8c fut 
transféré à Rhedon l'an 1384. 

Frère Raoul du Pont-briand estoit Abbé l'an 1396. 

Jean du Pont-briand neveu du précédent, grand Conseiller d'Estat du Duc Jean Y, qu'il 
accompagna à Paris lorsqu'il alla rendre ses hommages au Roy Charles VI, Tan 1403. 

Frère Yves estoit Abbé de Rhedon l'an 1456. 

N... le Senechal, de la maison de Carcado, fut restaurateur de l'Abbaye 8c y fut inhumé sous 
un tombeau élevé en la Chappelle qui fait l'aisle de l'Epistre ; il est représenté en la vitre de la 
mesme chappelle, revêtu d'une Chape d'Azur, semée de Mâcles d'or, qui sont les armes de sa 
maison. 

Artus de Montauban favory du Duc, fut successeur de l'Abbé le Seneschal, il gouvernoit 
l'Abbaye aux années 1462 8c 64. 

Odet Abbé de Rhedon, l'an 1474. 

Guillaume Chesnel, 1480. 

Guillaume Gueguen, natif de l'Evesché de S. Brieuc, Secrétaire et Favory du Duc François H, 
premier président en la Chambre des Comptes, lieutenant en la Chancelerie, 8c Yichancelier de 
Bretagne, s' estant rendu homme d'Eglise, il fut le premier Abbé Commendataire de Rhedon, & 
Prieur de Lehon, 8c successivement Evesque de Mirepoix 8c de Nantes, où il mourut l'an 1506, 
8c est inhumé en l'Eglise Cathédrale de S. Pierre, soubs un Tombeau élevé de marbre blanc, en 
la Chappelle de la Magdelaine 

Anthoine de Grignaux, Evesque de Treguer 8c Abbé de Rhedon, 1510. 

Louys de Roussi, Cubiculaire camerier et secrétaire du Pape, estoit abbé de Rhedon l'an 1522. 

Jean Cardinal de S. Cosme 8c Damian, Abbé de Rhedon en l'an 1539. 

Paul Hector sorti Abbé de Rhedon, 1572. Par Arrest du Parlement du 23 octobre 1573, 
rapporté par Herissays en son recueil des arrests de Bretagne, l'Abbé de Rhedon fut condamné 
de nourrir 30 Religieux, de faire reparer les édifices de l'Abbaye, 8c de faire bastir une infirmerie, 
d'entretenir un Docteur en Théologie pour faire leçon, & un Prédicateur pour les Advents 8c 
Carêmes. 

Enfin l'Abbaye ayant esté long-temps possédée par des Italiens, a esté baillée à deux Artus 
d'Epinay, Oncle et Neveu de la maison de S. Luc, après le decez du dernier desquels elle fut 
baillée l'an 1622, au Grand Armand Jean du Plessix lors Evesque de Luçon 8c depuis Cardinal de 
Richelieu, après le decez duquel le Roy la donna à 

La Vie de S. Convoyai a esté par nous recueillie de ce qu'en disent les Annalistes Bretons, 

Louis de Rossi Cardinal de Saint Clément, 1520. D'or à l'aigU impériale de sable chargée sur la poitrine d'un écu 
d'azur au lion d'or couronné de même, tenant en la patte dextre une rose d'argent ttgée et feuillée de sinople. 

Clément Campion, 1524. 

Jean Salyiati 1528-1553, émargent à 3 bandes bretessées de gueules, 

Bernard Salyiati, 1557 f 1568. 

Paol Hector Scottl, 1575 f 1596. 

Arthur d'Espinoy 1600 + 1618, d'argent au chevron d'azur chargé de onze besanU mal ondes d'or, 

Armand du Plessix, 1622 f 1612, d'argent à 3 chevrons de gueules. 

César de Choiseol du Plessis-Praslin, 1643-1648, d'azur à la croix d'or cantonné de 18 billettes de même, cinq dans 
chaque canton du chef et 4 dans chaque canton de la »o/ntf . 

Alexandre de Choiseul, 1648-1652. 

Auguste de Choiseul, 1652-1681. 

Théodore-Emmanuel de la Tour d'Aurergne, 168U* . , 0Uf semé de fleurs de lys d'or à la tour d'argent maçonnée 
de sable brochant, **%% f i ** 

Henri-Oswald de la Tour d'Auyefgne> 1692 f 17^ 

Henri-Louis des Nos, 1747, f à CoblenU 17M, # - » *, sao i e ar mé lampassé et couronné de gueulet. 





10 LÀ VIE DE S. CONVOTON. 




et nommément Monsieur d'Argentré liv. 3, chap. 15, 17 et 22. Allain Bouchart en ses 
Annales de Bretagne liv. 2, feuillet 61, et plus spécialement des Annales Manuscrites de 
VAbbage de S. Sauveur de Bhedon, par Extrait fidèle tiré par R. P. F. Michel Ernard 
Prieur de S. Nicolas, à V instance de Monsieur le Prieur de S. Michel et d'Air à S. Gildas 
des Bois, le 29 janvier 162k, à nous communiqué par Vénérable et Discret Missire Vincent 
Charron Chanoine de S. Pierre de Nantes, le 1 de juillet 1633. 



ANNOTATIONS. 

SAINT CONVOYON ET NOMINOÉ (A.-M. T.), 

racontant la vie du saint Abbé Gonvoyon, Albert Le Grand a trop négligé de nous 
montrer en loi l'homme qui par son prestige religieux fut l'aide intelligent et dévoué de 
celui qui rendit à la Bretagne son autonomie. Il nous fout combler cette lacune; nous 
emprunterons les éléments de cette courte étude à Y Histoire de Bretagne de M. de la Borderie. 

De l'aveu même de leurs ennemis, deux héros, Morvan et Wiomarc'h, généreux champions 
de l'honneur et de l'indépendance de la race bretonne, s'étaient jetés joyeux dans la mort pour la 
gloire de la patrie et pour la défense du sol natal ; il semblait que tout fût perdu, et voilà que Dieu 
donnait à la Bretagne un autre héros qui à l'heure voulue la comblerait de gloire et de puissance. 

Au mois de juillet 819, l'empereur Louis le Débonnaire tenait à Ingelheim une assemblée 
politique ou plaid général dans laquelle parurent, comme d'habitude, plusieurs des tributaires de 
l'empire , surtout de ceux qui avaient été soumis l'année précédente , entre lesquels nécessaire- 
ment plusieurs chefs bretons. Parmi ceux-ci il en était un, jeune encore, sur lequel s'arrêta 
l'attention de l'empereur, et auquel, sans doute sur la recommandation de ceux qui étaient à la 
tête du parti des Franks, il conféra l'office de comte de Vannes. 

Sur la famille et sur le passé de ce nouveau comte nous ne savons rien; c'est celui qu'Albert 
désigne sous le nom de Néomène et que l'histoire appelle Nominoé. De cette année 819 jusqu'à 
826 il n'est qu'un administrateur fidèle au prince qui a reçu sa promesse et son serment. Il en 
est bientôt récompensé par le titre et les fonctions de duc ou gouverneur de toute la Bretagne, 
et jusqu'en 840 c'est ainsi qu'il sera désigné; il sera aussi appelé dans quelques actes Missus 
Imperatoris. Pour confier ainsi le gouvernement des Bretons à un Breton, l'empereur a évidem- 
ment eu comme motif de rendre à ceux-ci la soumission moins pénible ; mais un tel choix ne 
pouvait agréer aux Franks; pour eux la Bretagne était une terre à exploiter, à piller, et le choix 
d'un Breton pour régir la race vaincue n'était à leurs yeux qu'une trahison. Un document presque 
contemporain, les Gesta Sanctorum Rotonensium (les Actes des Saints de Redon) expose ainsi 
cette situation de la Bretagne et de son gouverneur : c Au temps de l'empereur Louis, la discorde 
se mit entre les Franks et les Bretons, parce que ceux-là voulaient de nouveau exercer leurs 
violences par toute la Bretagne, comme ils avaient accoutumé de faire auparavant ; mais le très 
vaillant prince Nominoé s'y opposait de tout son pouvoir. » En dépit de tous ses efforts il y eut 
des chocs entre les deux nations en 830, 834, 885, 837 ; non seulement Nominoé n'en profita 
point pour essayer l'affranchissement; mais on 830 on lo voit réprimer les représailles des 
Bretons contre les provocations des Franks; toutefois il se plaignit énergiquement à l'empereur 
qui lui donna raison. 

Le 20 juin 840 le malheureux empereur Louis volt enfin so terminer son oxistenee traversée 
par tant d'épreuves. Désormais Nominoé est libre j lo serment qu'il a prêté à Louis ne le lie 
nullement à Charles le Chauve. 

Entre la Bretagne telle qu'elle existe alors et lo pays dos Franks il y s uuo brèche : c'est le 
Vannetais oriental s'étendant de Vannes à la Vilnlfw | nmls des conquérants «o sont déjà établis 



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LA VIE DE S. CONVOYON. 11 



dans cette lône et ont commencé à répandre autour d'eux l'esprit breton ; ce sont six moines : 
Convoyon, naguère archidiacre de Vannes, Gonhoiarn, Tethwiu, Louhemel, Wincalon, Condeloc. 
Ils avaient quitté les fonctions ecclésiastiques qu'ils remplissaient auprès de l'évêque frank 
Raghener ou Renier, et ils cherchaient un lieu retiré pour y mener la vie religieuse; ils le 
trouvèrent dans le plou de Bain ; cet endroit s'appelait alors Roton; c'est aujourd'hui Redon. 
Le chef ou maehtiem de Bain se nommait Ratuili ; il habitait le manoir de Les-Fau (Cour des 
Hêtres), et c'est là que les six moines vinrent lui demander d'habiter sur ses terres. Il leur 
octroya en don gratuit et perpétuel le lieu demandé, pour y bâtir un monastère (juin 832). A 
peine la donation était-elle faite que les effets en furent entravés par les prétentions de quelques 
tierns ; Gonvoion députa Louhemel près de Nominoé, encore lieutenant de l'empereur. Le moine 
s'exprima ainsi : c Seigneur, je suis envoyé vers votre magnifique présence par l'abbé Gonvoion 
et par ses frères ; je viens vous demander de daigner, pour l'amour du Christ et le bien de votre 
âme, embrasser leur protection et leur défense. Ils veulent dans un lieu désert construire un 
monastère, où ils prieront Dieu chaque jour pour vous et pour le salut de toute la. Bretagne. 
Mais de méchants tierns postés dans les environs, qui ne craignent ni Dieu ni les hommes, les en 
empêchent... > Or, le plus fougueux ennemi des moines, le tiern Illoc était près du tribunal de 
Nominoé pendant que le moine tenait ce langage, c Seigneur prince, cria-t-il, n'écoute pas ce 
qu'il dit, ne crois pas une seule de ses paroles ! Le lieu occupé par ces enjôleurs m'appartient, 
il doit m'étre rendu... » Nominoé l'interrompit : c C'est-à-dire, suppôt du diable, qu'il faudrait, 
à ton compte, remplir ce lieu d'impies et de bandits comme toi, plutôt que de prêtres de Dieu, 
de moines pieux, d'hommes justes, qui ne cesseront de prier le ciel pour le salut de tout le 
peuple ! » Ils avaient donc bien lu dans le cœur de Nominoé ces moines patriotes, et ils lui ont 
adressé par la bouche de Louhemel la parole qu'il fallait lui dire : leur désir à eux et le vœu du 
prince c'est tout un ; c'est le salut de tout le peuple breton. 

Malgré ce jugement, Illoc et son neveu Hincant ne cessèrent de harceler les moines, et sur 
l'avis de Nominoé, Gonvoion alla lui-même exposer ses doléances à l'empereur et réclamer justice. 
Le comte de Nantes et ce même Renier, évêque de Vannes, qui avait eu Gonvoyon pour archi- 
diacre et ses compagnons pour membres de son clergé, se tenaient près du prince. Loin de se 
constituer défenseurs du saint abbé, ils s'opposent formellement à sa requête et disent à Louis le 
Débonnaire : t Le lieu que veulent ces gens-là est trop important pour la force et la défense de 
votre empire. » La question est nettement posée et semble franchement résolue : les Franks 
voient très bien le danger de laisser sur la Vilaine s'implanter et grandir une abbaye fortement 
imprégnée de l'esprit breton. Aussi l'empereur, malgré toute sa bonté ordinaire et sa bienveil- 
lance bien connue pour les religieux, fait chasser saint Gonvoion et jure de ne jamais lui accorder 
sa demande. Ceci s'était passé en la même année 832, au mois d'octobre. Le mois suivant, l'em- 
pereur étant venu à Tours, saint Gonvoion alla l'y rejoindre, mais il fut traité de la même manière. 

Et malgré cette épreuve, la communauté prospérait ; quatre mois après leur établissement à 
Redon, les six premiers religieux avaient reçu six autres compagnons ; puis du fond de la Bre- 
tagne leur arriva bientôt une nouvelle recrue : c'était un ermite, jadis moine bénédictin à l'abbaye 
de Glanfeuil ou Saint-Maur-sur-Loire. Gomme beaucoup de religieux bretons, il avait renoncé à 
la vie commune pour vivre solitaire, et il s'était enfoncé dans les montagnes boisées du pays de 
Poher. Il y trouva un anachorète breton nommé Fidweten et se plaça sous sa direction ; pour 
lui, il s'appelait Gherfred, et ce nom, quelque peu modifié, désigne encore aujourd'hui le lieu de 
son ermitage : l'église de Locqueffret. 

Dans un songe, une voix lui avait dit : c Quitte ce lieu, va trouver mes serviteurs, moines encore 
novices. Tu leur enseigneras la voie par laquelle ils peuvent venir à moi et vivre selon la règle. » 

Evidemment cette règle ne pouvait être que celle du monastère de Saint-Maur, c'est-à-dire la 
règle de saint Benoit. Sur les indications d'un saint prêtre de Vannes, Gherfred crut que les 
serviteurs de Dieu désignés par la voix étaient les moines de Redon, et il reprit sa route. Saint 



12 LÀ VIE DE S. CONVOYON. 



Gonvoion informé de son arrivée, alla au-devant de lui avec ses moines et l'introduisit dans son 
monastère en chantant les louanges de Dieu. Gherfred resta deux ans à Redon, puis il retourna 
i Glanfeuil, et quand il partit, il laissa après lui de vrais enfants de saint Benoit. 

Louis le Débonnaire professait envers le patriarche des moines d'Occident une vénération, 
une dévotion ardente ; le changement opéré à l'abbaye de Redon aurait donc sensiblement modifié 
ses dispositions à l'égard de saint Gonvoion et de ses religieux ; mais en 833 il était emprisonné 
puis déposé par ses fils dénaturés. Gomme nous l'avons dit, Nominoé ne provoqua ni ne favo- 
risa de soulèvement pendant cette période, mais il voulut du moins manifester sa haute appro- 
bation pour l'esprit national si hautement exprimé par l'abbé et ses religieux, et l'on vint, un 
jour, annoncer à Gonvoion que le lieutenant de l'empereur avec les principaux seigneurs de 
Bretagne était aux portes de son abbaye. Nominoé y fut reçu au chant des psaumes et des 
hymnes, et il eut en ce jour grande joie au cœur. Il se recommanda aux prières de l'abbé et des 
moines et promit de leur faire du bien tous les jours de sa vie. Il tint sa promesse, en effet, et 
non seulement en bienfaiteur généreux, mais en habile politique, et sa principale donation 
fut faite au nom de l'empereur Louis alors au pouvoir de ses ennemis ; aussi, dès que le vieux 
souverain eut repris son autorité, il en fit usage pour mettre fin aux compétitions et aux ennuis 
dont souffraient saint Gonvoyon et sa communauté. Alors celle-ci devint c le foyer de la vie 
morale et de la vie matérielle » pour tout le pays environnant. 

Gomme nous l'avons dit, l'empereur Louis mourut en 840. Au mois d'avril 841, Charles le 
Chauve, son successeur comme roi de France, était au Mans, et de là prenait ses informations sur 
les sentiments et les projets de Nominoé. Celui-ci l'assure de sa soumission ; mais deux mois 
après, Lothaire qui a succédé à son père comme empereur, combattait à Fontanet contre ses 
frères les rois Charles et Louis. Nominoé ne voulut pas que le sang breton fût répandu dans 
cette lutte fratricide entre princes franks ; il envahit la Marche franko-bretonne , et le lendemain 
tous les Bretons étaient à sa suite. 

De 841 à 845, soit par lui-même, soit par son fils Erispoé, soit par son allié Lantbert, comte 
de Nantes (1), Nominoé obtient d'importants succès sur les troupes de Charles le Chauve, et 
repousse les incursions des Normands. Enfin, au nord du bourg de Bain et tout près du monas- 
tère de Ballon, qui devait donner son nom à la victoire décisive de Nominoé, vers la fin de juin 
de cette année 845, la grosse cavalerie de Charles le Gfiauve fut écrasée, décimée par les Bretons, 
puis son infanterie subit le même sort; la bataille avait duré deux jours. Nominoé poursuivit les 
débris de cette armée à travers le pays de Nantes, du Maine et de l'Anjou, jusqu'à la Mayenne. 

Après avoir pendant quelques temps songé à la revanche, Charles le Chauve trouva plus sage 
de signer un traité de paix, c'est ce qu'il fit en reconnaissant dans les Bretons un peuple indé- 
pendant et en Nominoé un prince souverain; constatons toutefois que dans cette Bretagne de 846 
n'étaient compris ni les comtés de Nantes et de Rennes, ni les deux villes dont ils dépendaient 
L œuvre du libérateur était accomplie ; après le génie et la valeur guerrière de Nominoé, rien 
n'y avait autant contribué que l'esprit nationaliste, l'influence et les prières de saint Gonvoion et 
de ses moines. 



NOMINOÉ ET LES ÉVÊQDES SMONIÀQUES (A.-M. T.). 

cun fait dans notre histoire n'a donné lieu à des discussions aussi passionnées que telles 
qui ont été amenées par l'intervention de Nominoé dans les aftaires ecclésiastiques de 
Bretagne. Pour juger ici le rôle du libérateur, nous avons, dit M. de la Borderie : 
c 1° Les lettres des papes et des conciles, documents authentiques dont l'autorité, quand ils 

(I) N« pas confondre c« La»tb«rt «w ua tutre coat* du nèaM ao«, tt qm *om* «xoas d^Jà Mau»f. 




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LA VIE DE S. CONVOYON. 13 



affirment des faits contemporains précis et positifs, ne saurait être contestée, mais dont on peut 
discuter les appréciations. 

2° Un autre document contemporain, d'une autorité, d'une véracité incontestable : les Gestes 
des Saints de Redon, qu'on appelle aussi parfois la Vie de saint Conwoion. 

3© La Chronique de Nantes dont le témoignage ne peut être accepté qu'avec beaucoup de 
précautions et beaucoup de réserves, car elle a été rédigée deux siècles après l'événement (vers 
1055). Le chroniqueur n'a pas eu en mains d'autres pièces originales que celles qui existent 
encore, et il laisse voir des préjugés si ardents contre les Bretons, un tel parti pris en faveur de 
la métropole de Tours contre celle de Dol, que ses assertions ne sont pas dignes de créance. 

4° Une brève narration historique du dernier acte dans l'afikire des Evoques Simoniaques : 
c'est YIndiculus de episeoporum Britonum déposition». » 

M. de la Borderie démontre très bien, que contrairement à l'opinion de Dom Mabillon, ce 
dernier document, loin d'être antérieur à la Chronique de Nantes et de lui avoir servi de source, 
n'en est qu'un extrait destiné à remuer l'opinion publique au moment où, vers le milieu du 
XI e siècle, fut repris en cour de Rome, entre Dol et Tours, le procès de la métropole. 

Nous osons dire que ces deux derniers documents, la Chronique et YIndiculus sont des 
œuvres de mauvaise foi : leurs auteurs ont eu soin de garder le silence sur le rôle de saint 
Gonvoyon dans cette affaire si grave et si délicate ; c'est donc qu'à leurs yeux, l'intervention d'un 
homme comme l'abbé de Saint-Sauveur de Redon était la plus forte et la plus convaincante des 
-accusations contre les prélats indignes. 

Venons-en au fait sur lequel Albert Le Grand a glissé si légèrement. Nous continuerons à 
citer M. de la Borderie, mais en l'abrégeant, à notre grand regret. 

Saint Gonvoion arrive un jour près de Nominoé, et ayant demandé à lui parler en secret il 
lui dit : c Seigneur, tu ignores sans doute que ton pays est souillé par des évéques impies et 
hérétiques, qui livrent et vendent les saints ordres à prix d'argent. Mais prends garde à ce que 
je te dis : si cette hérésie n'est pas radicalement extirpée du sol de la Bretagne, la colère de 
Dieu et de tous les saints tombera sur toi et sur ton peuple. » 

Voilà donc trois chefs d'accusation : ils sont impies, hérétiques, simoniaques. 

Ils ont un autre tort, et il ne laisse pas que d'être fort grave : ils sont du parti des Franks ; 
or, la grande question politique, c'est de savoir si le nouveau chef qui a conquis lui-même 
l'indépendance et qui l'a donnée à son pays, tolérera que des prélats , d'ailleurs parfaitement 
indignes, se fassent près de leurs ouailles les agents de l'étranger. Quand on prend la défense de 
ces misérables on oublie trop une chose : c'est que les hommes d'église qui ont été gravement 
coupables dans l'ordre politique l'ont été ordinairement dans l'ordre moral et religieux ; c'était 
vrai au temps de l'arianisme en prient et en Occident, vrai au temps de Guillaume Le Roux et 
de Henri II en Angleterre, vrai en France au temps de la constitution civile du clergé. N'est-ce 
pas là déjà une forte présomption contre les accusés de saint Gonvoion ? 

Qu'une telle situation ait servi les intérêts de Nominoé — nous ne saurions y contredire ; 
mais ce n'est nullement nne raison pour blâmer ce grand homme d'avoir fait condamner de vrais 
coupables, surtout si ceux-ci ont reconnu leur propre indignité. 

Il est vrai qu'ils y mirent des formes; ce qu'ils avaient reçu des prêtres ordonnés par eux, ce 
n'était pas de l'argent, disaient-ils, c'était la marque d'honneur que leur devaient les ordinands : 
c Nos nec dona née munera a presbyteris nostris aecepimus f sed honorem congruum ac debi- 
tum ab eis accepimus et accipiemus. » Mais, comme Nominoé, saint Gonvoion et toute l'assemblée 
protestaient avec indignation contre cette indécente plaisanterie, on résolut de soumettre la 
question au Saint-Siège. Les Simoniaques étaient : Susannus, de Vannes; Félix, de Cornouailles; 
Liberalis, de Léon ; Salacon, de Dol. Du côté des accusés, Félix et Susannus partirent pour 
Rome ; Nominoé délégua saint Convoion p 0U f aller soutenir l'accusation devant le Souverain 
Pontife qui était alors saint Léon IV. La n^ . n Cretonne ne dut pas arriver à son but avant le 



14 LA VIE DE S. CONVOYON. 



mois de juillet 847. Peu après, le Pape convoqua un synode pour discuter cette affaire. Le fiait 
de simonie fût reconnu et les coupables furent sévèrement repris ; ils s'excusèrent misérablement 
sur leur ignorance, à quoi l'un des membres du tribunal (un archevêque nommé Arsène) répliqua 
vivement : « Aucun évéque n'a le droit d'ignorer la loi ! » L'assemblée déclara, d'après les saints 
canons, que tout évéque ayant conféré les ordres à prix d'argent, devait être déposé et remplacé 
sur son siège par un autre titulaire. Les évoques simoniaques ainsi humiliés s'en retournèrent 
en Bretagne, tandis que saint Gonvoion demeura à Rome jusqu'au commencement de 848. 

Quand il fut parti la situation se modifia gravement : les agents de Charles le Chauve 
employèrent toute leur énergie et toute leur habileté pour empêcher Léon IV de ratifier une sen- 
tence qui ne s'accordait pas avec les intérêts du roi des Franks dans une province qui venait 
de lui échapper mais qu'il revendiquait encore. Le Souverain Pontife ne se déjugea point ; mais 
la puissance ecclésiastique, pour éviter de plus grands maux, est quelquefois obligée de ménager 
la puissance séculière ; un conflit avec Charles le Chauve aurait entraîné de graves complications. 
Léon IV rappela donc qu'un évéque ne peut être jugé, condamné, déposé que par un tribunal 
composé au moins de douze de ses collègues. Or, il est évident que ni Nominoé, ni saint Convoyon 
ne pouvaient constituer un tribunal de ce genre. En dehors des simoniaques, même en comptant 
les abbéa-éviques , combien y avait-il de pontifes en Bretagne ? — D'autre part, le grand prince 
et le saint abbé pouvaient-ils compter sur les évéques franks ? Ceux-ci étaient-ils des hommes à 
porter un jugement loyal et désintéressé ? — Si l'on étudie l'histoire de cette triste époque, il 
faut répondre : non I Le très pieux et vraiment débonnaire empereur Louis, père du roi Charles, 
avait vu la grande majorité de l'épiscopat prendre parti pour ses fils rebelles ; il avait été, par 
eux, déclaré déchu , condamné à la détention. Il avait été cruellemedt traité par des hommes bien 
plus passionnés pour la politique que pour les intérêts divins ; or, dans les démêlés entre l'empire 
et le nouveau royaume de Bretagne, les Franks montraient la plus injuste hostilité contre ce 
petit peuple qui avait si vaillamment recouvré son autonomie et sa liberté. Nominoé ne fit donc 
pas appel à de prétendus juges qui n'auraient été que des défenseurs pour les coupables, c II 
convoqua une grande assemblée au château de Coêt-Louh; il y avait là des prêtres et des 
laïques, des abbés, des évéques, des tierns, des comtes, tous les principaux personnages de la 
Bretagne. Les prélats simoniaques furent cités, amenés devant eux. Quand ils parurent, toute 
rassemblée poussa des cris d'indignation : 

c — Vous n'êtes plus dignes d'être évéques, avoues vos fautes et démettez-vous ! 
. c Effrayés de cette explosion et noyés de honte, les malheureux avouèrent tout, déposèrent 
leurs anneaux et leurs crosses, insignes de l'épiscopat, et s'en allèrent chercher asile près de 
Charles le Chauve. » 

Dites si ce choix d'un asile auprès de l'ennemi de leur pays ne prouve pas quelle avait été 
jusque-là leur triste attitude politique et si leurs propres aveux, à Rome et à Coêt-Louh ne sont 
pas suffisants pour les faire regarder comme vraiment criminels. Voici quel est sur ce point 
Tavis du dernier historien de Bretagne : Cette démission (4) fut-elle le résultat de violences 
exercées contre eux ? La Chronique de Nantes le crie très haut et ajoute, pour le faire croire, des 
contes invraisemblables. Mais comme elle Ait composée deux siècles après l'événement (1060-4060), 
dans un esprit ardemment hostile contre Nominoé et ses réformes ecclésiastiques, ouvertement 
favorable aux Franks et aux simoniaques, elle mérite fort peu de confiance. Le seul témoignage 
sérieux sur ce point, est une lettre du pape Nicolas I«r adressée en 866 au roi Salomon, 
successeur do Nominoé, où ce pontife parle ainsi des aveux faits par les simoniaques : 

c On dit que ces évéques confessèrent leur crime ; mais on peut croire que, sous le coup de 
la violence et de la crainte, ils dirent ce qu'ils n'avaient pas fait, parce qu'ils virent les laïques 
et les séculiers conspirant contre eux avec le roi. »... Cette hypothèse du Souverain Pontife : on 



(I) C* m ftat potat «a «Ait «m dtfpotitton. 



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LA VIE DE S. CONVOTON. 15 



peut le croire, est certainement inexacte, car d'après les Actes des Saints de Bedon, les évoques 
incriminés reconnurent avoir reçu de l'argent pour conférer les ordres. Leur démission plus ou 
moins spontanée, mais en tous cas, suite logique et canonique de leur confession, opéra la 
vacance de leurs sièges, sur lesquels leurs successeurs, quoi qu'on dise, furent régulièrement 
intronisés, puisque ces malheureux simoniaques avaient eux-mêmes, en confessant leur indignité, 
abandonné leurs églises. 

Cependant toute l'église des Gaules prit fait et cause pour ces évoques sacrilèges et s'efforça, 
pendant de longues années, de rétablir dans les lieux souillés par eux ces vendeurs du temple. 
Cette campagne fit peu d'honneur aux évéques franks ; ni religieuse, ni chrétienne , ni ecclésias- 
tique, elle était exclusivement politique, uniquement entreprise et poussée dans l'intérêt du roi 
Chauve, dans le but de soumettre de nouveau la Bretagne à la domination carolingienne. » 

Je réserve pour plus tard de suivre M. de la Borderie dans son intéressante étude sur les 
causes qui déterminèrent Nominoé à créer la métropole de Dol, mais je dois citer dès mainte- 
nant ce qu'il dit sur l'emplacement de ce Coêt-Louh où furent jugés les évéques bretons : ce serait 
d'après lui à l'endroit appelé aujourd'hui Coëtleu, près de Saint-Congar, sur la rive droite de 
l'Out, à mi-chemin environ entre Redon et Vannes. Il ajoute en note : t II y a en Bretagne 
d'autres localités portant le nom de Goêtlouch, Coëtlou, Coétleu, mais aucune dans une situation 
aussi favorable pour une assemblée de ce genre, à 32 kilomètres de Vannes la capitale de 
Nominoé, et à 22 kilomètres de Redon résidence de Gonvoion , l'un et l'autre très mêlés à cette 
affaire. En outre, le village de Coétleu en Saint-Congar porte des traces d'une haute antiquité 
dans ses constructions ; on y a rencontré beaucoup de briques romaines et de plus deux lignes 
parallèles de murailles fort anciennes de style barbare, de 3 mètres d'épaisseur, à 20 mètres 
Tune de l'autre, débris d'une importante construction de l'époque primitive du moyen-âge. » 

Malgré ces fortes présomptions, plusieurs veulent cependant un Coët-Louh autre que celui-ci. 
Ogée le place en Scaêr, dans cette forêt de Coatlorh où Brizeux a fait vivre les héros de son 
admirable poème : Les Bretons. 

LES RELIQUES DE L'ABBAYE DE SAINT-SAUVEUR DE REDON (A.-M. T.). 

|n chargeant saint Gonvoion d'être son mandataire auprès du pape saint Léon IV, Nominoé 
lui donnait pour mission non seulement de traiter l'affaire importante qui vient d'être 
exposée, mais de prier en outre le Souverain Pontife : 1° pour qu'il accordât au nouveau 
chef des Bretons la permission de porter une couronne et de se faire couronner solennellement ; 
2° pour qu'il voulût bien lui donner le corps d'un des premiers papes martyrs. A son tour le 
prince offrait à saint Léon une couronne d'or décorée de pierres précieuses. 

Les deux demandes de saint Convoion furent favorablement accueillies; Nominoé se vit 
autorisé à porter sur la tête un cercle d'or dans les jours solennels. 

Saint Gonvoion présida lui-même à la translation de Rome en Bretagne du pieux trésor que lui 
avait accordé le successeur de saint Pierre, c'est-à-dire le corps de saint Marcellin, 29 e pape (296-304). 
Quand il arriva en vue de Redon avec le corps du Pontife martyr, Nominoé et les principaux 
seigneurs bretons allèrent au-devant de lui et portèrent eux-mêmes jusque dans l'église de Saint- 
Sauveur, où elle fut installée solennellement, la châsse qui contenait les ossements sacrés. Cette 
réception eut lieu un dimanche de février 848. 

Dès avant cette époque le monastère de Redon possédait le corps de saint Apothème, évéque 
d'Angers, et c'est saint Convoion lui-même qui l'avait pieusement dérobé, genre de larcin qui 
n'était pas rare à cette époque. 

A côté des corps de ces deux pontifes nous trouvons encore ceux de saint Maxent, et de 
l'évêque saint Méloir (qu'il ne faut pas confondre avec le jeune martyr saint Méloir ou Mélar, 
comte de Cornouailles). 




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16 LA VIE DE 8. CONVOTOIf. 



Une partie de ces reliques, comme nom allons le voir, échappa aux profanations des 
Normands et aux distributions indiscrètes; cependant an xvi« siècle elles ont bien diminué. 
M, l'abbé Gnillotin de Gorson a publié un inventaire du trésor de Saint-Sauveur à cette époque, 
et voici quelles étaient, d'après ce document, t les reliques enchâssées » possédées par l'abbaye : 

c Le chef de saint Marcellin, d'argent doré. Le bras de saint Léon, enchâssé en argent — 
C'était le bras de saint Léon III, pape et martyr, offert en 868 par le pape Adrien II à Salomon 
roi de Bretagne qui le déposa à Redon, t — c L'imaige Sainct Pierre, en argent, doré en aulcuns 
endroits, avecq sa relique; l'imaige Sainct Yves, d'argent, avecq sa relique; ung tableau de cuivre 
doré auquel y a du laict de Nostre-Dame ; ung tableau carré couvert d'argent où sont plusieurs 
reliques. » — Un inventaire de 1504 est plus précis et signale ici les reliques de c Messieurs 
S, Jacques f S, Phélippes et S. Estienne. L'imaige Saincte Appoline estant de cuivre, où il y a 
une dent, — La Vroye Croix, enchâssée en une croix d'argent doré, i — Cette relique fut apportée 
de Jérusalem, vers l'an 1100, par Riou, seigneur de Lohéac, qui s'était croisé avec Alain Fergent, 
duc de Bretagne ; Mou étant mort en revenant de Palestine , la relique fut confiée à Simon de 
Ludron qui la remit à Lohéac très solennellement entre les mains de Justin, abbé de Redon. — 
c L'estolle Sainct André et sa croix. > Un inventaire de 1611 mentionne : « Un relicquaire de 
Monsieur Sainct Melainne enchâssé en cuivre doré avec une petite chaisnette, lequel a esté donné 
par frère Jacques Donnemez, chapelain de la Serche, religieux de ladicte abbaye. » 

Figurent encore dans ces inventaires, plusieurs reliquaires de différentes formes, mais sans 
que soient indiqués les saints dont les reliques y sont incluses. 

Avant de commencer 1'énumération des reliques enchâssées, M. Guillotin de Corson désigne 
les oorps saints que possédait l'abbaye de Redon, et à la liste que nous en avons donnée il ajoute 
les corps de saint Benoit de Macérac, ermite, et de saint Convoyon. 

J'ai voulu me renseigner sur ce que l'abbaye de Saint- Sauveur a pu soustraire aux profana- 
tions dos terroristes ou peut-être aux précautions maladroites des pieux fidèles qui ont voulu les 
sauver, Tout ce que je sais, c'est qu'a Redon on expose une relique de saint Apothème ; mais du 
pape martyr qui fût enlevé a son tombeau des bords du Tibre pour attendre la résurrection sur 
les borda de la Vilaine, des autres bienheureux qui vécurent et moururent à Saint-Sauveur, où 
y tarent transférés do bien loin, il roste à peine le souvenir; quant à l'ami de Nominoé, au fon- 
dateur du monastère et de la ville, 11 semble qu'il n'y ait pas laissé un débri de ses ossements. 



SAINT-SAUVKim DE REDON (J.-M. A.). 

l'fbu.iaM abbatial* do Halnt-Huuveur de Redon est devenue égliso paroissiale et se trouve 
Incomplète par suit* d'un incendie qui détruisit la nef en 1783, ce qui explique le fait du 
e loeher séparé actuellement de l'édifice, l*a partie la plus ancienne de ce monument est 
le carré central nu croisée du transept, construction romane de la fin du »• siècle ou bien du 
Mt't l*a tour qui surmonte ce carré eut composée de trois étages d'aroatures à plein cintre, les 
unes aveugle** lea autres ajourée*» l»c ehwur est de style ogival de la fin du xiu* siècle, entouré 
d'un déambulatoire et de chapelle* ahsldalos, \a nef Incendiée était de la même époque, et ce 
*t) le a* retrouve dan* le grand clocher Isolé, Au transept nord est accolée la chapélU des Dues, 
teuvro du \\* siècle et représentant chet nous un spécimen des église* fortifiées, car ses murs 
sont couronna* de créneau* et de mâchicoulis» 



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LA VIE DE S. GILDAS, SURNOMMÉ LE SAGE, 

Confesseur, Abbé du Monastère de Rhuys, le 29 Janvier. 



^heureux S. Gildas, honoré par les anciens du nom de Sage, Père & Maistre 
d'un grand nombre de Saints Religieux, estoit Breton insulaire, né en la 
Province de Gornoûaille; Son père s'appelloit Caunus, Seigneur riche & 
moyenne, il eut cinq fils & une fille; l'aîné fut Caillus qui succéda à la 
Seigneurie de son père; le second fut Maillocq, lequel, ayant achevé le cours de ses 
études, se retira du monde & se rendit Moyne au Monastère de Luythen, au territoire 
d'Elmaîl, où il vescut & mourut saintement ; le troisième fut jEgreas ; le quatrième 
Âllaeus, lesquels, avec leur sœur Peteone, se retirèrent au désert, où ayans long-temps 
vescu au service de Dieu, ils moururent en opinion de Sainteté; le sixième & dernier de 
tous fut S. Gildas, donné de Dieu à ses parens pour estre l'honneur de sa famille, 
l'Apôtre, Maistre et Docteur de plusieurs peuples. Si-tost qu'il peut distinctement parler, 
son père l'envoya au Monastère de S. Hydultus, où il eut pour compagnons d'écolles 
& condisciples saint Samson depuis Archevesque d'York, puis de Dol, & saint Paul 
après Evesque de Léon. La Classe où estoient instruits ces saints Enfans estoit située 
prés le rivage de la Mer, laquelle souvent entroit dedans; Saint Gildas et ses condisciples 
suplierent S. Hydultus d'impetrer de Dieu que la Mer se retirast plus au loin, le saint 
Abbé pria avec ses Disciples, & la Mer se retira miraculeusement aussi loin qu'ils 
voulurent, laissant à sec une grande pleine, qu'à force de travail & engrais on rendit 
labourable, & y sema-t-on du froment, mais les oyseaux maritimes le gasterent, saints 
Gildas, Paul & Samson les amenèrent à leur Maistre aussi doux qu'agneaux, lequel 
admirant la vertu de ces jeunes Saints, donna la liberté à ces oyseaux captifs. 

II. Ayant atteint l'âge de 15 ans, & fait son cours en Philosophie & Théologie, touché 
de Dieu, oubliant son pais & ses parens, ayant perdu le goût des délices dont il pouvoit 
jouir en sa maison paternelle, il demanda humblement l'habit Monachal au même 
Monastère de saint Hydultus ; lequel ayant receu, il s'adonna avec telle ferveur à la 
mortification de ses sens, qu'il ressembloit plûtost un Ange qu'un homme ; il portoit 
presque continuellement la haire ; à l'exemple des Nazaréens, ne beuvoit vin ny autre 
boisson qui pût enyvrer, à raison dequoy, il fut surnommé par les autres Moynes 
Aquarius, Boy l'eau. Depuis qu'il se rendit Religieux jusques à la fin de sa vie, il ne fit 
que trois repas par semaine, & prenoit à chaque fois si peu de nourriture, qu'à peine 
estoit-elle bastante de le substanter ; son humilité estoit si extrême, que, même estant 
Abbé, il servoit aux offices les plus humbles du Monastère ; il estoit doué d'une grande 
douceur & affabilité, d'une extrême charité, d'une tendre dévotion, d'une admirable 
patience ; bref, c'estoit un modelle acomply de toutes sortes de vertus, de sorte que son 
Abbé le jugea capable du Sacerdoce, & luy fit prendre tous les Ordres & chanter Messe, 
m. Son Abbé luy enjoignit d'aller prescher au costé Méridional de la Province de 
Gornoûaille, & faire part aux peuples de cette contrée des célestes Trésors dont il avoit 
fait bonne provision dans le Monastère, le Saint y obéît, &, en peu de temps, y fit si grands 
fruits & progrés, que la renommée de sa Sainteté vola jusques dans l'Hybernie, d'où 
sainte Brigite, (qui lors estoit Abbesse d'un Monastère de Vierges en cette Isle), envoya 
un Messager exprés vers luy se recommander à ses saintes prières, & lui demander 
quelque chose beniste de sa main pour se souvenir de luy; saint Gildas luy envoya une 



18 LA VIE DE S. GILDAS. 



petite clochette, laquelle elle receut et conserva en grande révérence. Il y avoit lors un 
Roy en Hybernie, nommé Ammericus, lequel envoya un Ambassade vers saint Gildas, 
pour le suplier de venir en son Isle pour reformer le Clergé & confirmer son peuple fort 
débile en la Religion Catholique; le saint Abbé, ne voulant manquer en une affaire de 
telle importance, passa la Mer et se transporta vers ce Roy, en présence duquel il guérit 
un paralytique. Le Roy le receut benignement, & luy fit les mêmes requestes qu'il luy 
avoit déjà faites par ses Ambassadeurs; S. Gildas, selon l'intention du Prince, visita 
toute llsle, prescha tant aux champs qu'es villes, édifia plusieurs Monastères et Collèges 
pour instruire la jeunesse, puis ayant remis toute cette Isle en son ancienne croyance 
& Religion, repassa en la Grand'Bretagne, au regret du Roy et de toute l'Hybernie. 

IV. Estant de retour, Dieu luy révéla qu'il eust à quitter son Pais & s'en aller en la 
Bretagne Armorique; il prit congé de ses confrères Religieux, &, avec quelques-uns qui 
le voulurent suivre, se rendit au Havre prochain, où, trouvant un Navire Breton prest 
à lever l'ancre, monta dessus, &, en peu de jours, prit terre à la coste de Bretagne, sur 
le rivage de la rivière de Blavet, où il choisit un lieu escarté sur le bord de ladite 
rivière, & y édifia un petit Oratoire sous un grand rocher qui avoit l'entrée vers l'Ouest ; 
&, pour y avoir de la clarté, il pratiqua une petite fenestre du costé de l'Orient, mais 
n'ayant point de vitre pour y mettre, il se mit en prière, & puis, s'aprochant d'un rocher 
qui estoit là auprès, il en tira une vitre de la juste grandeur qu'il lui falloit, &, dans peu 
de temps, bastit un gentil Monastère en ce lieu, à l'aide des paisans des environs qui luy 
faisoient plusieurs aumosnes & chantez. Un jour, quelques hostes luy estant survenus, 
il les fit traiter charitablement, & luy même leur lava les pieds, mais, quand se vint à la 
réfection, il ne se trouva point de vin. Le S. Abbé ne se troubla pas pour cela, mais fit 
une briefve oraison, puis commanda qu'on eust à remplir les tonneaux d'eau, sur 
lesquels ayant fait le signe de la Croix, il en fit tirer et verser à ses Hostes, qui 
trouvèrent que l'eau avoit esté convertie en excellent vin, de quoy ils remercièrent 
Dieu, admirans la Sainteté de son serviteur Gildas. 

V. Une troupe de bandolliers le voulurent assassiner, & s'acheminoient en ce 
pernicieux dessein vers son Oratoire de Blavet ; le saint en eut révélation & se mit 
en oraison, priant Dieu de le délivrer de leurs mains. Son oraison finie, les pieds & 
jambes de ces voleurs devinrent roides & pesans comme marbre & s'attachèrent à la 
terre de telle sorte qu'ils ne pouvoient aller ny en avant ny en arrière ; mais saint Gildas, 
prenant pitié d'eux, leva la main & ayant fait le signe de la Croix, les délivra, & depuis 
ne se trouvèrent plus en ces quartiers-là. Le diable, portant envie au Saint & à ses 
Religieux, les inquietoit de spectres & fantosmes, ne les laissant aucunement en 
paix ; mais voyant qu'il ne profitait rien, à cause de l'extrême diligence que le saint Abbé 
aportoit à garantir ses Moynes de ses embusches, il résolut de jouer d'un autre ressort, 
& perdre le Saint pour plus aisément venir à bout des autres, pour à quoy parvenir, 
il depescha à Blavet quatre démons accoustrez en Moynes, qui se disoient Religieux de 
saint Philbert (avec lequel saint Gildas avoit contracté une estroite amitié lors qu'il alla 
en Hybernie), lequel, disoient-ils, estoit nouvellement decedé, & qu'on ne faisoit que 
l'attendre pour l'inhumer, partant lo suplioient de s'embarquer hastivement dans le 
vaisseau qu'ils avoient amené. Le S. Abbé alla à l'Eglise faire sa prière, & sceut par 
révélation qui estoient ces faux Moynes ; néanmoins il le dissimula pour lors, &, ayant 
pris le livre des Evangiles, qu'il avoit écrit de sa propre moin, il le mit reveremment 
en une petite caisse qu'il cacha en son sein, au (Iohccu de ces faux Moynes, prit son 
Bréviaire, son chapeau, son manteau & son bourdon, & s'embarqua ; &, les ancres levées, 
les voiles tendues, le vaisseau s'élargit en pleine Mer, do aorte que, sur l'heure de 
Prime, ils se trouvèrent avoir perdu terre de veûe de toute* paria j Alors S. Gildas dit : 



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LA VIE DE S. GILDAS. 19 



Or ça, Frères, que Vun de nous tienne le gouvernail, et les autres disent les Primes, et, pour 
promptement nous en acquitter, baissons la vergue du grand Mats. Ces faux frères luy 
répliquèrent : si vous retardez tant soit peu nostre course, vous n'arriverez pas à temps au 
Monastère. N'importe, (repond S. Gildas), ne manquons pour cela à rendre nos vœux à Dieu; 
alors l'un d'eux, se mettant en colère contre le saint luy dit brusquement : Et! que tu nous 
romps la teste avec tes Primes. S. Gildas, voyant qu'il ne gagnoit rien, commença le 
Deus in adjutorium, (s'estant jette de genoux), & tout à l'instant la Barque et tout son attirail 
& les quatre Moynes disparurent, & le Saint se trouva seul sur les Vagues de la Mer. 

VI. Se voïant en ce danger, il se recommanda à Dieu, & acheva ses Primes; puis, ayant 
osté son manteau ou froc, se mit dessus, & en attacha le bout à son bourdon pour cueillir 
le vent, s'en servant comme de voile, et cingla en cette sorte jusques à la coste d'Hybernie, 
& arriva au Monastère de S. Philbert, auquel ayant raconté toute l'histoire de son voyage, 
ils en rendirent grâces à Dieu. Il séjourna quelques mois avec S. Philbert; puis, trouvant 
un vaisseau à commodité qui repassoit en Bretagne Armorique, il se mit dedans, & fit 
voile ; mais, comme il estoit à mi-chemin, il s'éleva subitement furieux vent de Sudoûest, 
qui, luy donnant droit en prouë, le rejetta à la coste d'Irlande, où il fut contraint de 
relâcher pour attendre le vent et le beau temps ; &, l'ayant trouvé favorable, il s'em- 
barqua de rechef, & se rendit heureusement à la coste de la Bretagne Armorique, d'où il 
se retira par terre à son Monastère, où il fut receu de ses Religieux avec une joye extrême. 
Comme il vivoit ainsi paisiblement en son Monastère, il survint une affaire qui l'obligea 
encore un coup de sortir de sa chère solitude. 

VII. De ce temps estoit Comte de Cornoûaille un meschant et vicieux Seigneur, 
nommé Comorre, auquel ayant esté fait récit de la grande Sainteté de S. Gildas, il 
l'envoya prier de prendre la peine de le venir voir; le saint jugea à propos d'y aller sous 
espérance de convertir ce Loup carnatier & en faire un doux Agneau; il sortit donc de 
son Monastère, accompagné de quelques-uns de ses Moynes, & alla trouver le Comte, 
lequel le receut fort courtoisement, & prit si grand contentement à son entretien, qu'il le 
voulut retenir quelque temps prés de soy; Le saint Abbé quittoit à regret la solitude ; 
mais l'espérance qu'il avoit de convertir cet homme, & à la longue le réduire à un 
salutaire changement de vie, le fit résoudre à y faire quelque séjour. Comorre avoit, 
quelque peu de temps auparavant, esté voir Guerok Comte de Vennes, & y ayant salué 
la Dame Triphine, sa fille aînée, en devint éperduëment amoureux; mais il n'eut 
plûtost ouvert la bouche pour la demander à son père, qu'il n'en futéconduit, à cause de 
l'extrême cruauté & barbarie dont il avoit usé vers ses autres femmes ; lesquelles si-tost 
qu'il les sentoit estre enceintes, il les faisoit inhumainement massacrer, abusant du 
saint Mariage, plûtost pour assouvir sa concupiscence, & pallier ses saletez, [que pour 
4e désir d'avoir lignée, traittoit ses femmes plûtost en qualité de concubines que de 
légitimes épouses. Ce refus l'avoit tellement attristé (luy qui estoit frappé de cette 
furieuse passion), qu'il passoit les jours. & les nuits à penser quelque moyen pour 
obtenir ce que si éperdûement il desiroit. Enfin, il ne trouva expédient aucun plus propre 
que d'y emploler le crédit de S. Gildas, auquel ayant déclaré toute l'affaire, il le supplia 
avec instance d'aller vers le comte Guerok, & lui promettre de sa part une paix per- 
durable & bonne alliance & amitié entre leurs Seigneuries & toute sorte de bon 
traittement, honneur et cordialle affection à la jeune Dame, s'il la luy vouloit accorder. 

Vin. Le S. Abbé, pour le désir qu'il avoit d'entretenir la paix entre ces deux Princes, 
& que le pays, encore tout fatigué des précédentes guerres, jouist d'une douce tranquil- 
lité, entreprit cet Ambassade & alla vers le Comte Guerok, duquel il fut receu fort 
honorablement, &, l'ayant ouy paisiblement, gousta ses raisons, & en fin, à sa requeste, 
accorda sa fille au Comte Comorre, à { e iie condition toutes fois que, si le Comte de 



20 LA VIE DE S. GILDAS. 



Cornoûaille mal-traittoit sa fille, comme il avoit fait ses autres femmes , il s'obligeroit 
à la luy rendre, à sa requeste, ce que le S. Abbé promit faire. Avec cette bonne réponse, 
il s'en retourna vers Comorre, lequel en receut un extrême contentement, & l'ayant 
remercié, lui permit de se retirer en son Monastère. 

Cependant se firent les préparatifs des Nopces; Comorre se rendit à Vennes & épousa 
sa Dame dans le Chasteau de Yennes, & l'ammena avec soy en ses terres, la traittant 
assez respectueusement, jusqu'à ce qu'il sentit qu'elle fut grosse ; car lors il commença 
à la regarder de travers; ce qu'apercevant la pauvre Dame, &, craignant la fureur de 
ce cruel meurtrier, résolut de se retirer à Vennes vers son père pour y accoucher, & 
puis, après s'estre délivrée de son fruit, s'en retourner vers son mary. Cette resolution 
prise, elle fit, d'un bon matin, équiper sa Haquenée, &, avec peu de train, sortit avant 
jour du Chasteau, & tira le grand galop vers Vennes; le Comte, à son réveil, ne la 
trouvant pas prés de soy, l'appelle & la fait chercher par tout ; mais ne se pouvant 
trouver, il se doute de l'affaire, se lève et s'accoustre promptement, prend la botte, 
monte à cheval, la suit à pointe d'espron, & enfin l'attrape à l'entrée des rabines d'un 
Manoir hors les faux-bourgs de Vennes. elle, se voyant découverte, descend de sa 
Haquenée, &, toute éperdue de crainte, se va cacher parmy des halliers en un petit 
boccage là auprès ; mais son mary la chercha si bien qu'il la trouva. Lors la pauvre 
Dame se jette à genoux devant luy, les mains levées au Ciel, les joues baignées de 
larmes, luy crie mercy ; mais le cruel bourreau ne tient conpte de ses larmes, l'empoigne 
par les cheveux, luy desserre un grand coup d'épée sur le col & lui avale la teste de 
dessus les espaules, &, laissant le corps sur la place, s'en retourna chez soy.] 

IX. Les serviteurs de la Comtesse, voyans venir Comorre de telle furie, se sauvèrent 
vers Vennes & avertirent le Comte Guerok du danger auquel estoit sa fille, lequel envoya 
vistement la moytié de ses Gardes au secours, mais ils ne s'y peurent si-tost rendre que 
le coup ne fust joué. Le triste père, tout éploré, alla voir le corps de sa chère fille, 
lequel il fit aporter en Ville & le garder, couché sur un lict funèbre dressé en la grande 
sale du Chasteau de la Motte, défendant de l'enterrer jusques à son retour. Il prit la 
poste vers Blavet, où, estant arrivé, il se jetta aux pieds de S. Gildas, luy raconta toute 
l'affaire comme elle estoit advenue, & le somma de luy tenir promesse luy rendant sa 
fille en vie. S. Gildas le consola, luy promit de recommander cette affaire aux prières 
de ses Religieux, puis ayant pris sa réfection & fait disner le Comte, partirent de com- 
pagnie tirans vers Vennes ; mais, avant que d'y arriver, saint Gildas s'écarta vers le 
Chasteau où demeuroit Comorre, lequel avoit fait lever les ponts & fermer toutes les 
portes, se doutant bien que le S. Abbé ne manquerait de le venir reprendre de sa cruauté 
& perfidie. Le saint, estant arrivé sur le bord du fossé, commence à crier à la sentinelle 
& demander entrée, mais le guet avoit ordre de ne rien repondre; ce que voiant le saint 
Abbé & qu'il ne gagnoit rien, il fit une promenade tout à l'entour du Chasteau par dehors 
sur la contrescarpe des fossez, puis, les genoux en terre, pria Dieu qu'il luy pleust 
chastier la dureté & obstination de ce déloyal. Sa prière achevée, il prit une poignée de 
poussière, la jetta contre le Chasteau, lequel tomba tout à l'instant & blessa griesvement 
le Comte Comorre, puis saint Gildas vint retrouver le Comte Guerok, & poursuivirent 
leur chemin. 

X. Estant arrivé à Vennes, il monta dans la sale où estoit gisant le corps, prés duquel 
il se mit à genoux, & exhorta tout le peuple là présent à prier Dieu assemblément avec 
luy. La prière finie, il s'approcha du corps, &, prenant la teste, la luy mist sur le col ; 
&, parlant à la defuncte, luy dit tout haut : Triphine, au Nom de Dieu Tout-Puissant, Père, 
Fils et S, Esprit, je te commande que tu te levés sur bout et me dies où tu as esté. A cette 
voix* la Dame ressuscita, & dist, devant tout le peuple, qu'après la séparation de son 



LA VIE DE S. GILDAS. 21 



Ame d'avec son corps, les Anges l'avoient ravie, & estoient tous prests de la placer an 
Paradis parmy les Saints, mais qu'aussi-tost que S. Gildas l'eut apellée, son Ame 
s'estoit réunie à son corps. Le comte de Vennes, revenu à soy comme d'un profond 
sommeil, remercia S. Gildas, & la comtesse Triphine protesta que jamais elle n'aban- 
donneroit le Saint. Non, ma fille, (dit-il), il seroit messeant de voir une fille suivre un 
Moyne; demeurez avec vostre Perejusques après vos couches, et puis je vous consacreray 
au service de Dieu en un Monastère de Saintes Vierges. Ce qu'elle fit. 

Le Comte Guerok, ayant veu ce grand miracle, pria S. Gildas de demeurer en ses 
terres & retirer ses Religieux du Monastère de Blavet, de peur que le Comte Comorre 
ne les y molestast; le saint y consentit, & receut de Guerok l'ancien Monastère jadis 
fondé par le Roy Grallon en l'agréable & fertile Isle de Rhuys l'an 399, en faveur du 
premier Gildas son Chancelier, du temps de Judicaël Evesque de Yennes, lequel, ayant 
esté ruiné par la fureur des guerres Civiles, fut en peu de temps reparé par notre saint 
Gildas, auquel le Comte Guerok fournit tout ce qui estoit nécessaire pour le rétablisse- 
ment et entretien de ce saint lieu. 

XI. La Comtesse Triphine ayant accouché d'un fils, S. Gildas le fit Baptiser, le tint 
sur les sacrez Fonds & le nomma Trémoré ou Tremeur,les Bretons l'apellent S. Trever; 
&, si-tost qu'elle fut relevée de sa gesine, elle fonda un beau Monastère de Religieuses 
aux faux-bourgs de Yennes, où elle prit l'habit, et fut voilée par l'Evesque de Vennes, 
& y persévéra saintement au service de Dieu le reste de ses jours. Quant à l'enfant 
Tremoré, il demeura sous la tutelle du Comte de Yennes jusqu'à l'âge de cinq ans, qu'il 
fut envoyé en pension au Monastère de Rhuys, car saint Gildas, sçachant combien il 
importe que les enfans des Seigneurs et Gentils-hommes soient bien instruits dès leur 
jeunesse, prenoit des pensionnaires en son Monastère, lesquels il instruisoit avec un grand 
soin, non moins au service de Dieu & devoir de bons Chrestiens, qu'à l'étude des bonnes 
lettres. Pendant que le saint Abbé vivoit ainsi sainctement en son Monastère de Rhuys, 
la Grande Bretagne, son pais natal, estoit toute embrasée de guerres & dissentions, tant 
civiles & domestiques qu'externes. Ce que voyant ce Saint, & considérant que c'estoit 
un fléau de Dieu provoqué par les péchez, tant des Ecclésiastiques que des Princes 
Séculiers, il mist la main à la plume, &, d'un admirable style & éloquence, écrivit deux 
traittez remplis d'un esprit plein de zèle et Chrestienne liberté, l'un desquels il addresse 
au Clergé, intitulé Acris correctio in Clerum Britannicum, & l'autre aux Roys & Princes 
Temporels, dit, De excidio Britannorum, esquels il invective contre les vices de ces deux 
Ordres, & leur monstre, par vives raisons, que leurs péchez ont esté la vraye et unique 
source de tous ces mal-heurs et calamitez. Ces escrits, portez en l'Isle & semez parmy 
les factieux, réduisirent plusieurs à la voye de salut, & firent poser les artnes bas aux 
plus échauffez. 

XII. Il y avoit en une Paroisse de l'Evesché de Yennes (1) un grand estang, dans lequel 
la Mer entroit par une etroitte emboucheure, au goulet de laquelle se tenoient à flot les 
Vaisseaux de certains voleurs, qui détroussoient & battoient les passans de l'un et l'autre 
bord; les villageois s'en pleignirent à saint Gildas, lequel, prenant compassion d'eux, 
pria Dieu qu'il luy pleust délivrer ces pauvres gens de tout ennuy, &, tout à l'instant, 
la Mer jetta un grand tas ou banc de sable en ce détroit où ces voleurs avoient la cous- 
tume de se tenir, qui fit échouer leurs vaisseaux, & les contraignit d'abondonner ce 
lieu. Il avoit basty un Prieuré sur une Montagne non gueres loin de son Monastère, & y 
avoit envoyé des Religieux pour y faire le service. Quelque particulier, qui prétendoit 
le Monastère avoir esté basty en sa terre, inquietoit fort ces Religieux, & troubloit leur 



(l) la plèbe S. DemetrU Yeneteniit dicecetit. — A. 



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22 LÀ VIE DE S. GILDAS. 



repos & quiétude, dequoy S. Gildas averty s'y en alla, & ayant tasché, mais en vain, de 
contenter ce personnage, luy dit : Et bien! Dieu vous mon&trera maintenant tes bornes 
et limites de la séparation de nos terres d'avec les vostres ; alors, il se retira en un coin 
de la Montagne regardant vers la Mer, &, s'estent mis à genoux avec ses Religieux, fit sa 
prière, &, tout à l'instant, il sourdit une belle fontaine au lieu même où il s'estoit 
agenouillé» laquelle fit un gros ruisseau qui, courant à travers la Montagne, sépara les 
terres apartenantes au Prieuré de S. Gildas d'avec celles de ces compétiteurs. 

XIII. Saint Gildas sentant aprocher la fin de ses jours, se retira dans l'Isle de Hoûath (1), 
avec deux ou trois de ses religieux, où il vescut en grande abstinence, silence & recol- 
lection, s'estant entièrement démis du Gouvernement de son Monastère. Une nuit, 
après ses longues veilles & oraisons, comme il se fut jette sur son pauvre grabat, un 
Ange luy révéla en songe que, dans huit jours, il devoit estre délivré de la prison de 
son corps, a ces bonnes nouvelles, il s'éveilla & en rendit grâces à Dieu; le matin, 
après la Messe, il déclara à ses Confrères la révélation qu'il avoit eue, lesquels le man- 
dèrent incontinent à Rhuys. Cette nouvelle attrista extrêmement les Religieux de Rhuys, 
la pluspart desquels allèrent voir leur saint Père & bon Abbé, pour recevoir sa béné- 
diction & ses dernières instructions. Sa mort prochaine ayant esté révélée aux Religieux 
du Monastère de S. Hydultus en Cornoûaille d'outremer, son pays natal, plusieurs s'em- 
barquèrent & vinrent le visiter en son Isle de Hoûath, lesquels, l'ayans trouvé fort ma- 
lade, environnent son pauvre lit pour ouïr ses dernières instructions qu'il leur donna ; 
puis se fit porter en la Chapelle, où, s'estant confessé au prieur de Rhuys, il receut le 
S. Viatique & l'Extréme-Onction, &, s'adressant à ses Moynes, leur dist : je vous suplie 
mes Frères, de n'entrer en aucune altercation touchant ce mien corps, quand fauray rendu 
V esprit; mettez mon corps en un batteau, et, sous ma teste, posez la pierre laquelle m'a 
toujours servy de chevet pendant ma vie ; qu'aucun devons ne demeure dans le batteau, 
mais poussez-le en pleine Mer, et le laissez aller où il plaira à Dieu, lequel luy pourvoira 
de Sépulture où bon luy semblera : Or le Dieu de paix et de dilection demeure toujours 
avec vous ! Et ainsi rendit son heureux esprit le quatrième des Kalandes de Février, qui 
est le vingt-neuvième Janvier. 

XIV. Incontinent ils lavèrent le corps, &, l'ayant revestu de ses ornemens Abbatiaux, 
le mirent dans le batteau, tout ainsi qu'il leur avoit recommandé ; sur cela s'éleva une 
grande dispute à qui l'auroit, car les Religieux qui estoient venus de Cornoûaille, le 
vouloient emporter, comme estant Religieux originaire, né & Profez de leur Monastère 
monstrans le pouvoir & procure qu'ils avoient de leur Abbé de l'enlever. Ceux de Rhuys 
se mocquoient de cette commission, & contestoient que l'Abbé de Cornoûaille eust 
aucune Jurisdiction en cette Isle, qui dependoit du Monastère de Rhuys, dont le deffunt 
avoit esté Réparateur, & en estoit mort Abbé; & partant, que le corps estoit deu de 
droit & leur demeureroit. Sur cette contestation, Dieu les mit d'accord; car, comme ils 
ne pensoient à rien moins, le batteau où estoit le S. Corps coula doucement à fonds, au 
grand estonnement & regret des uns & des autres, lesquels s'opiniastrerent à le cher- 
cher par les rivages plusieurs jours ; mais voyant ces Moynes de Cornoûaille en l'Isle 
qu'ils ne le pouvoient trouver, ils s'en retournèrent en leur pais. Les Moynes de Rhuys 
persévérèrent trois mois durant à le chercher, au bout desquels, ils ordonnèrent entr'eux 
des prières & un jeusne extraordinaire de trois jours, lequel accompli, l'un deux eut 
révélation du lieu où il estoit, & du temps auquel il seroit trouvé; ce qui les consola 
beaucoup. 

XV. Le temps des Rogations estant venu, les Moynes de Rhuys allèrent procession- 



ci) Jusula Horata. — A. 



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LA VIE DE S. GILDAS. 23 



nellement, selon la coustume, à un petit Oratoire sur le bord de la mer, appelle de 
sainte Croix, que S. Gildas avoit autre fois basti, & estoit l'une de leurs stations 
ordinaires. Estans auprès de cette Chapelle, ils apperceurent, dans une petite baye de 
sable qui estoit joignant, un batteau resté à sec après la marée, dans lequel ils trouvèrent 
le corps de S. Gildas aussi frais & entier que le jour qu'il estoit decedé ; ils le tirèrent 
hors du batteau, &, en mémoire de cette invention, laissèrent la pierre qui estoit sous 
son Chef en cette Chappelle, & emportèrent le saint Corps au Monastère de Rhuys, où 
ils l'enterrèrent solemnellement, avec Hymnes & Cantiques, le quatrième des Ides de 
May, qui est le douzième jour du mois ; lequel fut solemnisé & gardé soigneusement 
comme Feste au Vennetois. Dieu a illustré ce saint Abbé de plusieurs beaux miracles, 
entr'autres d'un mort qui ressuscita à l'attouchement de son baston. 

L'Abbaye de S. Gildas de Rhuys est un des dévots Pèlerinages de Bretagne, où les 
Reliques de ce saint ont esté soigneusement conservées dans un superbe Sepulchre 
jusques après la mort du Roy S. Salomon III, que les Infidelles Normands ou Danois 
coururent toute la Bretagne & razerent entr'autres les Monastères de Lochmenech & de. 
Rhuys; mais les Moynes s'en estoient fuis de bonne heure, & avoient emporté avec 
eux les Reliques de saint Gildas, desquelles une partie fut depuis raportée en Bretagne, 
& le Monastère de Rhuys rebasti par S. Félix, du temps du Duc Geffroy I du nom. 



ADDITION. 

L'abbaye de S. Gildas de l'Ordre de S. Benoist, est située en l'Evesché de Vennes en la 
Péninsule de Rhuys , que l'on peut nommer un Paradis Terrestre ou la terre de Promission , 
puisqu'elle produit en abondance des Frouments, des Vins, Sels, Bois, Forests, Laines, Lins, 
Beures, Miels, Foins, Pastures, Fruits, Poissons, Gibiers, & tout ce que les plus fertilles contrées 
peuvent produire pour les délices de la vie de l'homme. Aussi les Ducs de Bretagne y ont fait 
bastir le superbe Ghasteau de Succinio, dans lequel ils ont fait leur plus continuelle residance, 
comme en leur plus belle maison de plaisance. Gette Péninsule ne contient que six lieues de 
circuit, le seillon qui rattache à la grande terre du costé du Septentrion, est large d'environ 
demie lieuë ; elle est bornée de l'Orient par un courant de Mer ; du Midy par la grande & pleine 
Mer ; de l'Occident par le bras de Mer qui remplit le tant renommé Havre du Morbihan, qui fait 
l'entrée des rivières d'Auray & de Vennes, & y portent les Vaisseaux du plus grand port. L'Isle 
de Rhuys contient trois grandes Paroisses, dans celle de Sarzeau qui est à l'entrée sont situez les 
Ghasteau, Forests, Estangs, & Parc de Succinio, un Gonvent de Mathurins, 8c le beau Prieuré du 
Hezeau ; En la Paroisse de Saint Gildas située au Midy, est l'Abbaye du mesme nom, et en celle 
d'Arzon située à l'Occident, est un ancien Gonvent de Gordeliers. 

Gette Abbaye est l'une des anciennes du Royaume 8c fut fondée le troisième May 399, par le 
Roy Grallon, du consentement de Judicaël, Evesque de Vennes, en considération de Gildas 
d'Hybernie son Chancelier qui en fut le premier Abbé, 8c luy donna son nom ; l'Eglise Abbatiale 
d'une structure fort ancienne, est visitée de grand nombre de Pèlerins, qui reçoivent journelle- 
ment des grâces par l'intercession de S. Gildas duquel les Reliques se conservent en ladite Eglise, 
avec des parties notables de celles de S. Méen, de S. Judicaël, de S. Samson, de S. Meleine, de 
S. Innocent et de S. Grustan, une grande pièce de la vraye Croix et un morceau du Soulier de 
Nostre Seigneur. 

Plusieurs grands Personnages ont esté en divers temps Abbez de S. Gildas de Rhuys. 

Je trouve que Félix Abbé de Rhuys vivoit en estime de Sainteté, aux années 1030-1038. 

Pierre Abelart ou Abaelart natif du Palais au Diocèse de Nantes, Abbé de Rhuys, a esté en 
estime l'un des sçavans Théologiens de la Ghrestienté, a eu diverses contestations avec le grand 
V. des S. 4 



24 LA VIB DE S. GILDÀS. 



S. Bernard, & avec Anselme Evesque deLaon, quoy qu'il eust esté son précepteur, lesquels firent 
censurer ses livres mais il abjura son hérésie, 8c ayant baillé tout son bien aux pauvres, 8c resigné 
son Abbaye, se rendit Religieux à Glugny, où il mourut en estime de sainteté. 

Hervé Abbé de Rhuys vivoit aux années 1380.-1384. 8c Ait employé en diverses ambassades à 
Rome, pour le Duc Jan V. 

Jan Bouhier Conseiller du Duc, Protonottaire du S. Siège, fut pourveu de l'Abbaye de Rhuys 
le 4 novembre 1492. 

Pierre de Bregnac grand Restaurateur de ladite Abbaye, en estoit Commandataire aux 
années 1502.-1506.-1512. 

Robert Guibé Neveu de Pierre Landais Trésorier de Bretagne, 8c favory du Duc François II fut 
successivement Evesque de Treguier, de Vennes, de Rennes 8c de Nantes, & Abbé de S. Meleine, 
de S. Méen 8c de Rhuys, 8c enfin Cardinal du S. Siège. 

Guillaume Eder, chantre et Chanoine de Rennes, estoit abbé de Rhuys, l'an 1535, il fut 
depuis Evesque de Cornoûaille. 

Jean Danielo, Archidiacre et Chanoine de Vennes, fut Abbé et Restaurateur de ladite Abbaye, 
8c mourut Tan 1540, eut pour successeur. 

Le Cardinal de Bouloigne Italien, après le décès duquel fut pourveu Jean Stuart, qui eut pour 
successeur Jean de Guifistre qui estoit Commandataire l'an 1576. Et Jean Baptiste Gadame 
Aumônier de la Reyne Catherine de Medecis, l'estoit en Fan 1582 (1). 

(1) Voici comment d'après l'abbé Travaux on doit compléter la liste des abbés de Saint-Gildas-de-Rhuys à partir 
d'Abeilard. 

Guillaume, 1141. 

Guiethenoc Judelet, 1161-1164. 

Tanguy. 

H..., 1218. 

Rivald, 1231. 

Pierre, 1257. 

Eudon, 1259-1281. 

Alain, 1306. 

Pierre, 1313. 

Laurent, 1335. 

Guillaume. 

Hervé, 1384. 

Olivier Prédic, 1387. 

Guillaume, 1413. 

Pierre, 1430. 

Jean de BLermen, 1441, portait pour armes : iearteU aux 1 et 4 une molette, aux 2 et 3 un croissant» 

Hervé de Beaubois, 1446-1463, portait : de gueules à 9 quatrefeuUUs d'or, 

Pierre de Brignac, 1502, mort abbé de Redon, 1514. Armes : écartelé aux 1 et 4 forgent à l'arbre d'azur, aux 2 et 
3 d'azur plein, 

Robert Guibé, 1513. 

André Hamon, 1525-1527, portait : aux 1 et 4 de gueules à 3 haches d'armes d'argent, aux 2 et 3, trois hochets, 

(Guy Eder, n'était pas abbé de Saint-Gildas-de-Rhuis mais de Saint-Gildas-des-Bois). 

Jean de la Motte, 1529-1537, portait : de gueules à 3 bandes engreslées d'argent, 

Jean Daniélo, 1537-1540. 

Philippe Cardinal de Boulogne. 

Jean Stuart, 1552. 

Jean de Quilfistre, 1564-1582, portait : d'argent à 3 fasces d'azur, 

Jean Baptiste de Gadagne originaire de Provence, 1582, portait : de gueules à la croix dentelée d'or, 

Guillaume d'Avancon de S. Marcel, archevêque d'Embrun, 1593-1598. 

Constantin Chevalier, 1603. 

Charles de Montigny, 1613, portait : d'argent au lion de gueules chargé sur f épaule d'une étoile d'or et accompagné 
de 8 coquilles d'azur en orle 3, 3. 2* et 1, 

Charles de Clermont, 1617-1626, de gueules à deux clefs d'argent en sautoir. Devise : Si omnes ego non, 

Henri de Bruc, 1627-1635, d'argent à la rose de gueules boutonnée d'or. Devise : Flos florum, eques equUunu 

Michel Ferrand, 1638-1649 : d'azur à 3 épées d'argent rangées en pal, celle du milieu la pointe en haut, une fasce 
d'or brochante. Devise : Pro fi.it, pro r$ge t pro me — alias — non ferlent sed tueantur, 

Jacques Bertot, 1678-1681. 



m 






LA VIE DE S. GILDAS. 25 



Cette Vie a esté par nous recueillie de ce que Jean du Bois a tiré des Archives de 
V Abbaye de Floriac. Benoist Gononus la recite es Vies des Pères d'Occident, liv. i, pag. 37, 
et en la Vie de S. Félix Abbé de Rhuys, liv. 3, pag. 171. Les anciens Bréviaires de Léon, 
Cornouaille, Nantes et Vernies en ont la Légende en neuf leçons et les Légendaires manuscrits 
de Nantes, Treguier et Léon ; tous ceux qui ont escrit les Vies des Saints Paul de Léon et 
Samson de Dol; le manuscrit de la vie de Ste. Nonnite, gardé en V Eglise Parrochiale de 
Dirinon au Diocèse de Cornouaille; les Annalistes Bretons, Allain Bouchard, liv. 2, pag. 56, 
d'Argent™, en son Histoire ; Anthoine Yepes, en sa Chronique générale de l'Ordre de 
S. Benoist, pag. 599, sur Van 562; Thritemius, liv. 3, des Hommes Illustres de V Ordre de 
S. Benoist; Arnauld Wion, in appendice; Robert Cœnalis, de re Gallica, liv. 2. Perioche6. 
Au Tome de la Bibliothèque des anciens Pères, compilé par Margarin de la Bigne, se 
trouvent deux traittez de saint Gildas, l'un intitulé De Excidio Britannorum et Vautre 
Acris correctio in Clerum Britannicum. 

ADVERTISSEMENT. 

Le lecteur prendra garde qu'il y a eu deux Gildas, & tous deux Abbez de ce Monastère, 
mais en divers temps ; l'un son fondateur, l'autre Restaurateur ; le premier natif d'Hy- 
bernie (que nous appelons Irlande), l'autre de Cornouaille insulaire (à présent Wales en 
Angleterre). Geluy-là vivoit du temps de Conan, l'an 390. Grallon 399. & Salomon I, 405. 
sous les Papes Anastase I & Innocent I, & les Empereurs Theodose, Arcade & Honoré 
ses enfans. Cestuy-cy, vivoit du temps du Roy Allain I du nom, sous le Pape S. Jean HI 
du nom & l'empire de Justin II, l'an 567, Guerok estant lors Comte de Vennes, & est 
celuy dont nous avons icy escrit la vie ; & ne se faut arrester à ceux qui des deux n'en 
font qu'un, & le disent avoir vescu sous le Roy Grallon, non pas Grallon I, mais II, sur- 
nommé Flain, qui vivoit l'an 814 : ce qui ne se peut aucunement soustenir ; au contraire, 
il se justifie par l'acte de la fondation de l'Abbaye de Rhuys, que ce fut Grallon I, qui 
donna (1) son vieil Chastel de Rhuys à son Chancelier Gildas pour y bastir un Monastère, 
& ce l'an 399, 414 ans avant Grallon Flain ; De plus, par un vieil fragment que j'ay veu 
en l'Abbaye de Land-Tevennec, l'an 1629, qui contient l'ordre des cérémonies observées 
aux obsèques du Roy Grallon I, l'an 405. 

Il se void qu'ausdites cérémonies assistèrent deux Abbez ; Wennolé, Abbé de Land- 
Tevennec & Gildas, Abbé de Rhuys ; ce qui vérifie péremptoirement que Gildas (le 
premier) vivoit du temps de Grallon, non pas Flain II du nom, l'an 814, mais Grallon I, 
l'an 400, duquel il fut Chancelier. Quand au second Gildas, surnommé le sage (duquel 
nous venons d'écrire la vie) il ne vivoit pas du temps dudit Grallon Flain, du 
temps du Roy Allain premier, dit le Faisneant, qui fut couronné l'an 560, & mourut 
Tan 594, du temps que Guerok estoit Comte de Vennes, de sorte que S. Gildas (le second) 
auroit vescu 160 ans après le premier, & 300 tant d'années avant Grallon Flain. Si est-ce 
que plusieurs s'y sont trompez, les confondans ensemble, & des deux n'en faisant qu'un. 
Je croïrois néanmoins que le premier Gildas auroit vescu un grand âge & seroit parvenu 
jusques au règne du Roy Budik, ce que je collige de son traitté De Excidio Britannorum, 
où il donne assez à connoistre qu'il escrivoit du temps que Wortiger, par son ambition 

Henri Emmanuel de Roquette, 1681, de l'AcadM» française, mort en 1726, originaire dn Languedoc, portait : 
icartelé aux 1 et k d'azur au roc d'échiquier d'or ; aux 2 et 3 d'or à 2 fasces de gueules. 

Jean Joseph de Villeneuve, 1735-1773 ; de gueule* frettè de 6 lances de tournoi d'or, gémi dans les claire-voies 
d'écussons de mime sur te tout : d'azur à la fleur de lys d'or. Devise : Ptr hmc regnum et imperium. 

A sa mort l'abbaye de Saint-Gildaa fut unie à la mense épiscopale de Vannes. -~ P. P. 

(1) Cet acte est rapporté tout an long par le S* de Laonay Padioleaa dam» son Traité du souverain droict dt 
Bégaie en Bretagne, liv. 3. chap. 3. — A* 



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26 LA VIE DE S. GILDAS. 



effrénée, excita ces sanglantes tragédies en la grande-Bretagne, que pourez voir en 
nostre Historien (1). Lequel traitté De Excidio Britannorum je croyrois avoir esté plûtost 
de ce premier Gildas que du second, quoique quelques auteurs modernes l'attribuent 
au second, ainsi que nous avons recité en sa vie, nombre XI. 



ANNOTATIONS. 
LE JÉRÉMHE DE LA BRETAGNE. - (A.-M. T.). 



m 



|u'il y ait eu plusieurs saints du nom de Gildas et que le récit de leur vie soit fort édifiant, 
c'est possible ; mais parmi eux, seul le saint abbé de Rhuys a dans notre histoire une 
importance capitale. Ecrivant le récit de sa vie , récit auquel nous renvoyons le lecteur 
(T. I, p. 384-391, et passim — 527) M. de la Borderie commence ainsi : <r Nous voici maintenant 
en face de Tune des grandes figures de l'histoire des deux Bretagnes au VI« siècle. Tout à l'heure 
nous allons voir débarquer en Armorique Gildas, — Gildas le saint, Gildas le sage, le docteur, 
l'historien par excellence de la race bretonne. La partie la plus longue de sa carrière, et peut-être 
la plus importante s'était accomplie dans l'île de Bretagne ; comme nous écrivons l'histoire non de 
la Grande-Bretagne, mais de la Petite, nous ne pouvons raconter en détail la période insulaire de 
la vie de Gildas, mais il est indispensable d'en faire connaître les principaux traits. 

« Il naquit en 493, dans la ville d'Arcluyd ou Dunbritton (aujourd'hui Dumbarton), située à 
l'embouchure de la Clyde, limite extrême vers le Nord du territoire occupé alors par la race 
bretonne. Son père Gaun ou Gaunus, roi des Bretons du Strat-Cluyd, était chrétien, mais le pays 
environnant ne l'était guère. C'était cette province Valentia, où les incursions des Pietés et des 
Scots au cours du V* siècle, particulièrement de 420 à 447, et plus tard depuis 455 les ravages 
des Saxons, avaient désorganisé et presque entièrement détruit l'église fondée là même, sur la fin 
du Y siècle, par saint Ninian. » 

Le savant historien après nous avoir montré Gildas disciple de saint Iltud, puis fréquentant les 
écoles des docteurs gaulois pendant une période de sept ans, nous initie à sa vie de prêtre dès 
qu'à 25 ans il a reçu le sacerdoce (vers 518). Il ne se contenta pas de communiquer la science aux 
écoliers qui accouraient à lui de toutes parts, mais « il entama la guerre contre les vices dans des 
prédications véhémentes qui faisaient trembler les rois. Bientôt il porta son éloquence dans son 
pays d'origine, la Bretagne du Nord, où le christianisme était presque anéanti,* il le raviva au feu 
de sa parole et y convertit beaucoup de païens. 

« Sur l'appel de l'illustre sainte Brigide, morte en 523, il passa en Irlande, où depuis la mort 
du grand Patrice et de ses principaux auxiliaires, la discipline religieuse ayant subi une lamentable 
décadence, la foi chrétienne s'était affaissée et le paganisme avait perdu beaucoup de terrain... — 
Apôtre, il combattit de sa puissante parole le paganisme et lui enleva beaucoup de ses conquêtes. 
— Docteur, il prit une part active à la réforme de la législation canonique d'Irlande. — Maître, 
il installa son enseignement au centre de l'Irlande, à Armagh ; c'est par cet enseignement qu'il 
contribua le plus à relever le christianisme en ce pays. » Parmi les disciples qu'il eut durant 
cette période de sept années, il faut citer saint Finnian fondateur du monastère de Gongard, où 
l'on compta jusqu'à 3,000 religieux ; par l'influence qu'exerça nécessairement une telle abbaye, 
l'église d'Irlande devint monastique comme toute l'église bretonne. A son retour dans l'île de 
Bretagne (vers 530) il réside quelque temps avec ses deux amis saint David et saint Gado et de 
concert ils composent une messe à l'usage des monastères scotiques. Le voilà donc liturgiste; 
nous l'avons déjà vu canoniste. Maintenant il va composer l'écrit qui le rendra à jamais célèbre. 

(1) D'Argentré â, chap. là. — Gononos es Via de$ Pères d'Occident, liv. a, p. 4. — A. 



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hk VIE DE S. GILDAS, 27 



C'est au monastère même de saint Cado, à Nan-Carvan, qu'il a épanché sa patriotique douleur 
dans son élégie de Exgidio Brttannle (la ruine de la Bretagne). 

« Depuis la chute de la domination romaine en Grande-Bretagne (409) jusqu'au temps où il 
écrivait (vers 530), le récit de Gildas est une pièce capitale dont rien ne pouvait tenir lieu ; il 
a toute la valeur d'un témoignage contemporain : les événements que l'auteur rapporte, ou il les 
a vus lui-même, ou il les tient de personnages — de saint Iltud, par exemple, — qui y ont 



» On a parfois reproché à cette œuvre d'être moins l'histoire que la satire des Bretons, souvent 
une satire injuste, exagérée. C'est méconnaître entièrement les intentions de l'auteur et le 
caractère de son livre, Gildas est un moraliste, un docteur et même un prédicateur. Dans sa 
conviction les désastres de la Bretagne ont pour cause première les vices des Bretons. Dans le 
passé comme dans le présent il les dénonce, il cherche des armes pour les combattre. Mais son 
inspiration reste toujours hautement patriotique, et s'il flagelle ces vices jusqu'au sang, c'est 
qu'à ses yeux ils ont perdu la Bretagne et qu'il veut, en s'efforçant de les détruire, préparer par la 
réforme des mœurs, des esprits et des cœurs, le relèvement de la patrie. Sa préface le dit 
nettement : 

* Ce livre, dit-il, fait de pleurs plus que de phrases, écrit en mauvais style, mais sans malice, 

> où je déplore avec des réprimandes mêlées de larmes la ruine commune de nos biens et le 
» comble de nos maux, — n'allez pas croire que je l'ai ainsi composé parce que je méprise les 

> autres et me préfère à tous. Non ! ma seule inspiration c'est ma douleur en face des misères et 
» des fléaux de la patrie, ma joie si je pouvais la guérir ! Mon but d'ailleurs n'est pas de peindre 
» ici la vaillance de nos guerriers intrépides dans les terribles périls de la guerre ; c'est de flétrir 
» la couardise des lâches. » 

Ici nous renvoyons encore à Y Histoire de Bretagne (Tom. I, p. 230-236) le lecteur qui voudrait 
trouver reproduit et commenté le récit même de saint Gildas. 



FONDATIONS MONASTIQUES DE SAINT GILDAS EN CORNOUAILLE (A.-M. T.). 



B l 



[lbert Le Grand arrivé au récit des derniers jours de saint Gildas, dit que les religieux 
qui étaient venus de la Cornouaille insulaire pour assister à ses derniers moments 
voulurent emporter son corps outre-mer, et que les moines de Rhuys accueillirent par 
des moqueries une semblable prétention. 

M. de la Borderie a ici rectifié un point d'histoire d'une importance capitale pour notre 
Bretagne, et en particulier pour le diocèse de Quimper. Je cite encore textuellement : 

« Le comte de Cornouaille Budic II régna longtemps ; il paraît avoir vécu jusque vers 570. 
Dans la seconde partie de son règne (de 555 environ à 565) il vit saint Gildas développer en 
Cornouaille (1) ses courses, ses travaux apostoliques, ses fondations de monastères. Cette partie 
de la mission de ce grand homme est restée jusqu'ici très oubliée, on peut dire absolument 
méconnue. Raison de plus pour la mettre en lumière. 

« La vie même du saint atteste l'importance des fondations faites par lui en ce pays ; elle 
nous montre près de son corps les disciples venus de ses maisons de Cornouaille, plus nombreux 
même que les moines de Ruis... ; leur prétention d'enlever le corps de leur saint fondateur 
proclame hautement quelle place tenaient i rg gn Bretagne les fondations cornouaillaises de 
saint Gildas. a * 

(1) Remarquez bien qu'il s'agît de notre Coi»k £ret° DB du continent. 



V" 



28 LA VIE DE S. GILDAS. 



Pais, traduisant la seconde vie de saint Gildas, celle qui relate principalement son existence 
armoricaine, œuvre sérieuse d'un moine de Ruis qui Ta rédigée au XI* siècle sur les traditions 
et les documents anciens de cette abbaye, M. de la Borderie expose le miracle qui donna lieu à 
la fondation d'un monastère dans le plou de Saint-Démétrius ; c'est Plozévet appelé au X e siècle 
dans le cartulaire de Landevenec vicaria Demett. 

Suit un autre fait miraculeux, le jaillissement d'une fontaine, qui se serait produit dans un 
autre monastère du voisinage, et également fondé par le saint abbé. M. de la Borderie précisant 
dit : « Il devait être aux environs de la baie d'Audierne, à l'entrée du cap Sizun, c'est-à-dire vers 
l'extrémité sud-ouest de la Cornouaille. » Parlant ensuite d'un pays qui n'appartient pas, il est 
vrai, au diocèse de Quimper, il ajoute : c Ce n'est pas tout. Il y a dans la haute Cornouaille une 
région étendue formant une sorte de triangle, dans laquelle abondent sous diverses formes les 
souvenirs de Gildas et de ses disciples. La base de ce triangle, regardant vers l'Est, s'étend de la 
paroisse de Laniscat (formant l'angle sud-est) jusque vers Quintin (angle nord-est). La pointe 
dirigée vers l'Ouest, est formée par la paroisse de Garnoôt près Garhais. A l'intérieur de ce 
triangle les traces de la mission de Gildas se retrouvent sous forme de chapelles et de traditions 
populaires dans une dizaine de paroisses, entre autres, Botoha (aujourd'hui représenté par Saint- 
Nicolas du Pelem), Ganihuel, Lanrivain, Lan-Hermoêt (aujourd'hui La Harmoie), Saint-Bihi, 
Saint-Gildas du Pré (ancienne trêve de Pligeau), Saint-Gildas trêve de Vieuxbourg-Quintin, Maôl- 
Pestivien, etc. » 

Toujours d'après notre historien, nous trouvons à Laniscat saint Gildas comme patron de 
l'église paroissiale tapissée de peintures qui retracent son histoire ; il a en outre comme chapelle 
sur le même territoire une autre église bâtie dans de grandes dimensions au XV e siècle, bien 
plus belle et remarquable que l'église paroissiale ; l'enceinte circulaire qui l'entoure est de celles 
qui appartenaient aux monastères bretons primitifs. Dans la chapelle existe un cercueil monolithe 
de l'époque mérovingienne et qui a toujours porté le nom de Tombeau de saint Gildas. N'aurait-il 
pas renfermé une partie des ossements du Saint, obtenus ou peut-être pieusement dérobés à 
l'abbaye de Ruis ? 

LES RELIQUES DE SAINT GILDAS (A.-M. T.). 



HE 



|errière le maître autel de l'ancienne église abbatiale à Ruis, on vénère le tombeau de 
saint Gildas. C'est une simple pierre de granit sans ornements ; M. l'abbé Max Nicol, à 
qui j'emprunte ce renseignement et ceux qui vont suivre, dit : « Elle recouvre encore 
quelques reliques du grand moine *.... 

c 1<> Voici d'abord une partie du chef de saint Gildas, renfermée dans un buste d'argent : la 
couronne de cheveux est en vermeil, ainsi que l'agrafe qui retient le manteau. — 2° Une châsse 
d'argent, fabriquée à Vannes au XVIII® siècle, contient des reliques du même saint et de plusieurs 
autres... Sur la porte de chaque pignon se voient, dans une niche, les statues de saint Gildas et 
de saint Félix, les deux pères de l'abbaye. — 3° Un reliquaire de chêne, lamé d'argent, renferme 
un bras de saint Gildas bénissant. Les initiales du donateur, Jean de Malestroit, évoque de Nantes 
au XVe siècle, sont gravées sur les parements en vermeil de la manche. Les armes de Bretagne 
complètent l'ornementation de ce reliquaire, d'autant plus remarquable qu'on lui a donné la 
forme de l'objet vénéré qu'il contient. — 4° D'autres reliques importantes, un genou, une cuisse 
et un bras sont enchâssés dans deux petites tours d'argent ornées de fenêtres et de rosaces 
délicatement ajourées. » 

M. Max Nicol ajoute : « Bien que l'origine de ces restes précieux ne soit pas douteuse, il est 
regrettable que, pour quelques-uns, on soit privé des authentiques qui permettraient de les 
exposer à la vénération des fidèles. » 

Oui certes, ce serait bien regrettable si la vénération ininterrompue attachée à et ces restes 



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LÀ VIE DE S. GILDAS. 



29 



précieux » et le caractère même des reliquaires n'étaient pas des garanties plus que suffisantes 
pour permettre à l'autorité diocésaine de se prononcer , et de remplacer par de nouveaux 
authentiques les parchemins qui ont été détruits ou perdus. 



SAINT GILDAS. - ERMITAGE DU BLAVET (J.-M. A.). 




: rocher au pied duquel se retira saint Gildas se trouve dans la paroisse de Bieuzy-des- 
Eaux, sur la rive droite du Blavet, tout près de la montagne ou promontoire de Gastennec 
où les Romains avaient eu un établissement important que Ton croit être le Sulim de la 
table théodosienne. On le voit parfaitement de la ligne de chemin de fer allant d'Auray à Pontivy, 
200 ou 300 mètres avant de pénétrer sous le tunnel voisin de la gare de Saint-Nicolas-des-Eaux. 
Ge rocher escarpé et formant à une certaine hauteur une saillie qui surplombe de deux mètres 
environ, formait une sorte d'abri que le saint compléta en y adossant une double cellule, une 
pour lui et l'autre pour son compagnon et disciple, saint Bieuzy. Get ermitage existait dans son 
état primitif au xvu« siècle ; maintenant il est remplacé par une chapelle où Ton trouve aussi 
deux compartiments et deux autels pour rappeler les deux saints. Pour attirer les fidèles à son 
oratoire, saint Gildas n'avait pas de cloche, lui qui avait été précédemment habile fondeur, qui 
avait fourni des cloches à saint Gado et à sainte Brigitte et avait même voulu en offrir une au 
pape. Lorsqu'il voulait appeler à ses instructions les paysans du voisinage ou leur donner le 
signal de la prière et des saints offices , il se servait d'une grande pierre plate d'environ 
deux mètres de longueur, sur laquelle il frappait avec un gros caillou de quartz et qui rendait 
un son très fort, semblable au bruit d'une enclume de forgeron lorsqu'on bat le fer. Saint Bieuzy, 
son disciple, avait aussi une pierre sonnante, mais plus petite que celle de son maître. La pierre 
de saint Gildas est toujours conservée dans la chapelle de son ermitage, mais celle de saint 
Bieuzy se trouve maintenant dans l'église paroissiale dont il est le patron. 




L'ÉGLISE DE SAINT GILDAS (J.-M. A.). 

I'éguse abbatiale, aujourd'hui paroissiale de Saint-Gildas de Rhuis, remonte pour ses 
parties les plus anciennes, c'est-à-dire le chœur, les chapelles absidales et le transept, 
au gouvernement de saint Félix qui reconstruisit l'abbaye, de 1008 à 1038. G'est ce qui 
ressort de tous les textes, en dépit des théories de M. de la Monneraie. Le chœur est de forme 
hémicirculaire et entouré de belles colonnes cylindriques avec chapiteaux sculptés ; autour règne 
un déambulatoire accompagné de trois chapelles absidales. Le même plan se retrouve, mais 
dans de plus petites dimensions, à Loctudy et à Landévennec. Derrière le maître-autel est le 
tombeau de saint Gildas, sarcophage en granit surmonté d'un couvercle sans ornements, affleu- 
rant à peine hors de terre. Dans le transept nord, sous des arcades romanes semblant former 
des enfeux, on trouve deux autres tombes dont les couvercles, ornés de croix pattées, portent 
ces inscriptions : 

f. n. n> : pebr. omit. feux, abbas : isttvs. loci — riocvs. abbas. 

La tombe de saint Gunstan, dans le même transept, est ornée d'une croix pattée, de deux 
petites rosaces et d'une bordure de dents de scie, mais ne porte aucune inscription. Dans cette 
église sont aussi ensevelis les corps de saint Bieuzy, saint Ehoarn et saint Gingurien, mais sans 
qu'on sache exactement où est l'emplacement de leur sépulture. 




LA VIE DE S. GELDOUIN, CONFESSEUR, 

Chanoine de Dol, le 31 Janvier. 

« Ssifis* 



||aint Geldouin, Chanoine de l'Eglise Cathédrale de S. Samson de Dol, fut fils 
de Rioùalen (ou Rudalen), surnommé Chevre-Chenuë, premier Seigneur de 
Dol & de Combour, lequel de sa femme qui estoit de la Noble et Illustre 
maison de Puyset (1) ou Puyseaux en la Beausse, Diocèse d'Orléans, eut 
quatre fils et une fille; l'aisné desquels fut nostre Geldouin de Dol, qui leur fut donné de 
Dieu pour estre l'ornement de sa maison, & une brillante lumière dans le Firmament 
de l'Eglise; le second s'appeloit Guillaume, qui se rendit Religieux à S. Florent prés 
Saumur, sous l'Abbé Sigo, auquel il succéda au régime & gouvernement dudit Monastère ; 
le troisième fut Jean, qui fut seigneur de Dol & de Combour ; le quatrième s'appella 
aussi Geldouin & fut marié; la fille nommée Berthe, fut mariée avec Geffroy, Comte de 
Rennes, fils naturel du Duc Allain m. Nostre Geldouin nasquit l'an 1052, sous le Ponti- 
ficat de S. Léon IX du nom, & l'Empire de Henry m, dit le Noir, régnant en Bretagne le 
Duc Conan II du nom, & fut Baptisé en l'Eglise de S. Samson de Dol par l'Archevesque 
Junkeneus, son oncle paternel, & nommé Geldouin. Ayant passé les années de son 
enfance, il fut envoyé à l'école, &, par le soin & sollicitude de ses parens, dés sa tendre 
jeunesse, fut soigneusement nourry & instruit es bonnes lettres & disciplines. Ayant 
achevé le cours de ses études, ses père & mère le voulurent marier, & luy cherchèrent 
un bon et avantageux party, mais le saint jeune homme n'y voulut entendre, & leur fit 
sçavoir son intention qui estoit de se faire d'Eglise, ce qu'ils luy accordèrent volontiers, & 
deslors le vestirent de long, le consacrant à Dieu entre les mains de son Oncle Junkeneus, 
Archevesque de Dol. 

H. Geldouin, avec la Tonsure Cléricale, receut un esprit tout nouveau, & fut entière- 
ment changé en un autre homme, menant une vie si sainte et exemplaire parmy les 
autres Clercs, que, nonobstant son bas âge, son Oncle luy conféra un Canonicat en sa 
Cathédrale, en laquelle dignité il se comporta si bien, qu'ayant receu les Ordres Mineurs 
& de Sous-diacre, il fut ordonné Diacre, au grand contentement de tout le Clergé & peuple 
Dolois, qui se promettoient quelque chose de grand de ce jeune homme. L'Archevesque 
Junkeneus estant decedé, Judhel, Archidiacre de Dol, fut éleu en sa place, lequel estant 
aussi decedé peu de mois après son sacre, laissa le Siège à Johovée, qui de Chanoine de 
Dol en fut fait Archevesque l'an 1068 ; mais il devint insolent & se rendit si odieux à son 
Clergé, aux Seigneurs & peuple de Dol, qu'après en avoir beaucoup enduré l'espace 
de sept ans, ils le chassèrent de son siège & de la Ville l'an 1075, d'où estant sorty à 
toute peine, il s'empara du Mont de St-Michel, s'y fortifia, &, par fréquentes incursions 
& pilleries qu'il faisoit jusques aux portes de Dol, incommodoit extrêmement & la Ville et 
le plat Pais. 

III. Après que Johovée se fut retiré, les Chanoines et le Clergé de Dol, assemblez pour 
élire un nouveau prélat, jetterent les yeux sur nostre Geldouin, lequel ils jugèrent digne 
de tenir ce Siège; Luy, au contraire, voyant que la pluralité des voix se portoit de son 
costé, suplia les Electeurs de n'y pas penser & de se porter ailleurs, leur protestant que 
jamais il ne l'accepteroit, leur alléguant son insuffisance & son jeune Ago ; nutU il eut 

(1) Ex Puteacensium familia. — A. 



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LA VIE DE S. GELDODIN. 31 



beau faire, car il fut éleu & nommé Archevesque, & la nouvelle de son élection ayant 
esté annoncée au peuple, il en rendit action de grâces à Dieu avec démonstration d'une 
extrême réjouissance ; Mais le nouveau Eleu persistant en sa première resolution de 
n'accepter l'élection, aimant mieux vivre paisiblement d'une vie retirée & solitaire que 
de se charger d'un fardeau si pesant, suplia instamment les Electeurs de vouloir accep- 
ter la renonciation qu'il desiroit faire, à quoy ils ne voulurent consentir. Alors il en 
appella au Pape Grégoire VII du nom, & protesta qu'il ne se laisseroit jamais Sacrer 
qu'il n'eust fait entendre ses raisons à sa Sainteté, lesquelles oûyes, si elle luy com- 
mandoit d'aquiescer à son élection, il le feroit, &, quelques suplications & remonstrances 
que luy peurent faire la Comtesse de Rennes sa sœur, ses frères & parens, il ne voulut 
jamais changer cette resolution. 

IV. Pour mieux se délivrer de cette charge, il se disposa d'aller en personne à Rome, 
faire entendre au Pape ses raisons, & pria Even, Abbé de S. Melaine-lez-Rennes, de luy 
tenir compagnie en ce voyage. Le Chapitre de Dol envoya aussi ses Députez, & les 
Evesques Suffragans de Dol les leurs, pour suplier sa Sainteté de confirmer son Elec- 
tion ; mais estans arivez à Rome, les uns & les autres eurent Audiance. Les députez 
representoient à sa Sainteté les belles parties dont leur Eleu estoit doué, les nécessitez 
de l'Eglise de Dol, ausquelles aucun ne pouroit mieux remédier que luy, tant pour la 
Sainteté de sa vie, que pour la Noblesse de son extraction, concluans qu'il pleust à sa 
Sainteté, sans avoir égard à ses excuses, confirmer l'Election qu'ils en avoient faite ; Luy, 
au contraire, suplia sa Sainteté de ne vouloir mettre une charge si pesante sur ses foibles 
épaules, luy exposant son bas âge, son incapacité & les autres raisons que son humilité 
luy fournissoit. 

V. Le Pape ayant gousté ses raisons, & admirant son humilité, le deschargea de cette 
Prelature, luy enjoignant de nommer celuy de sa compagnie qu'il jugeroit le plus capable 
d'occuper ce Siège; Geldoûin l'ayant remercié, s'en retourna vers les Députez & leur 
déclara l'intention du Pape, suivant laquelle ils consentirent qu'il renonçast à son Elec- 
tion, & qu'il nommast tel qu'il jugeroit à propos; luy, bien aise de cette resolution, 
alla trouver sa Sainteté & la suplia de consacrer Even, Abbé de S. Melaine-lez-Rennes, 
homme signalé en Sainteté, vertu et doctrine, & qu'il jugeoit le plus capable de régir 
cette Eglise. Le Pape approuva cette nomination, & consacra Even Archevesque de Dol, 
en l'Eglise de Latran, en présence des Cardinaux et Prélats qui lors se trouvèrent en la 
cour Romaine, l'an 1076 ; puis le congédia & toute sa compagnie, avec une lettre de 
recommandation à tous les Evesques de Rretagne, par laquelle il leur signifioit qu'il 
avoit dispensé Geldoûin de la dignité Archiépiscopale à laquelle ils l'avoient éleu, & ce, 
à cause de son âge encore trop jeune pour une charge si importante, & qu'en sa place 
il avoit consacré Even, Abbé de S. Melaine, Homme grave, d'âge meur, & sçavant, lequel 
il leur renvoyoit avec le Palliam, l'usage duquel il luy octroya pour la direction de 
toute la Province, à condition toutefois qu'il ne fît difficulté de se présenter lors qu'il 
seroit ordonné, pour terminer le différent qui estoit entre Rodolphe Archevesque de 
Tours & l'Eglise de Dol, touchant le titre d'Archevesque ; leur commandant cependant 
de le recevoir comme leur Métropolitain, &, comme tel, luy rendre 1'obeïssance deuë, &c. 
Voicy le Latin pour ceux qui s'y plairont : 

Gregorius Episcopus, servus servomm Dei, omnibus Episcopis Britanle, Salutem 
et Apostolicam benedictionem. Non ignorare vos credimus, qualiter Clerus et populns 
Dolensis ad nos direxit juvenem quemdam scitis prœclarum génère, ut audivimus, postu- 
lantes, ut eum eis in Episcopum ordinaremUS* C U J US causam (sicut oportuitj examinantes, 
honestos quidem mores pro modulo #{q#« ig » $ed nondum satis mataros ant instructos ad 
portandum Episcopale pondus in eo * *mtf s ; P ro P ier 9 U0£ * onerare eum tam gravi 



32 (A VIE D£ S, GELDOUIN. 



sarcina nec sibi nec vobis cautam fore prœvidimus. Deo autem aspirante, adinvemmus in 
comitata suo personam huic digniiati œtate, scientia et morum gravitate multo magis con- 
gruam, videlicet Ivonem Abbatem sancti Melanii, quem licet invitant atque obedientia 
adstrictum, cum multa'petitione et electione illius et illorum qui cam eo vénérant Episco- 
pnm ordinavimus. Honorent quoque et usant Pallii pro vestra et totiusProvinciœ directione 
ei concessimus, eo quidem tenore, ut oportuno tempore nnllatenàs se exhibere recuset ad 
discutiendam qaœrimoniam quant confrater noster Rodolphus Turonensis Archiepiscopus 
de subjectione Sedis itlias et de negata sibi obedientia jamdiuapudnostram et antecessorum 
nostrorum facit aadientiam. Qaod si, ratione etjusticia demonstrante, ut ei subjecta esse 
debeat apparuerit, nos quidem sanctœ Turonensi Ecclesiœ jus suum conservari, et débitant 
subjectionem à Dolensi Ecclesia exiberi volumus, et Apostolica authoritate censemus. Usant 
tamen Pallii non minus huic suisque successoribus, donec eorum introitus et vita proba- 
bilis fuerit, concedimus atque flrmamus. Sin vero ab hujus subjectionis iugo eum absolutum 
esse legali defensione constiterit, quœcumqne sibi dignitatis privilégia de cœtero competere 
visa fuerint, Apostolica non denegabit authoritas, atque intérim, ut ei sicut Archiepiscopo 
subjectionem et obedientiam exhibeatis, prœsenti authoritate constituimus. Hoc itàque pacto 
eum consécration et ornatum, ad sedem non hnmano consilio sed divinitus ei assignatam 
rémittentes, vobis valde commendatum esse volumus, ut sicut nos in eo charitatem vestram 
et totius Provinciae Principatum honoravimus, ita et vos quam pro eo suscepimus sollici- 
tudinem et pietatis affectum nobiscum suscipiatis. Ipsum quidem cum omni honore et rêve- 
rentia suscipientes, et ut bona Ecclesiœ iam per multos annos à sacrilegis dispersa perva- 
soribus, recuperare valeat adjuvantes : quatenus illa sedes, olim nobilis & potens, ad glo* 
riam pristini decoris. {Deo opitulantej vestris reformetur studiis, vestrisque restituatur 
temporibus, etc. Datum Romœ, 5 KaL Octob. indictione 15. 

VI. Avec ces Lettres & plusieurs belles Reliques dont le Pape leur fit présent, ils 
sortirent de Rome & s'en retournèrent en France, & ayans passé les Alpes, S. Geldoûin 
se sépara de l'Archevesque, lequel il envoya en son Eglise, &, luy, alla en Beausse visiter 
ses parens maternels, suivy seulement de deux Clercs & d'un garçon de pied. Un jour, 
n'ayant pu arriver d'heure pour entrer en la Ville où il croyoit loger cette nuit, il fut 
contraint de se retirer vers la logette d'un Palsan, qui demeuroit sur le bord d'une 
rivière & gagnoit sa vie à passer & repasser le 'monde d'un bord de cette rivière à l'autre. 
Ce Païsan receut S. Geldoûin & luy promit le loger pour cette nuit, mais n'ayant gueres 
dequoy luy donner à souper, il envoya un sien serviteur en un bourg fort éloigné de là 
acheter des vivres. Ce serviteur fit son message avec une incroyable diligence & en 
moins de demi heure voilà le souppé prest & la table abondamment couverte. S. Gel- 
doûin, considérant la vitesse & diligence de ce serviteur, commença à l'avoir pour sus- 
pect & à se douter qu'il n'y eust quelque chose de diabolique en son fait, ce qu'il 
reconneut estre ainsi, lors qu'ayant beny la table, toutes ces viandes fantastiques 
s'évanouirent, & n'y trouva-t'on que des crapauds, des sours, des couleuvres & aspics 
&, au lieu de vin, de l'eau boueuse & trouble. Tous les assistans demeurèrent bien éton- 
nez de ce spectacle & remercièrent Dieu, lequel, parle moyen de son serviteur Geldoûin, 
les avoit délivrez de ce péril. Le Saint fit amener ce bon valet, lequel il conjura, de la 
part de Dieu, de dire qui il estoit & à quelle intention il demeuroit en ce lieu; alors, 
forcé par la vertu divine, il confessa hautement qu'il estoit un diable, qui se servoit du 
corps d'un misérable scélérat dont l'ame estoit damnée, & pour converser plus aisément 
parmy les hommes, se faisoit appeler Bernution, qu'il s'estoit rendu en la maison de 
ce Païsan pour tascher à le perdre & tuer, d'autant qu'il passoit volontiers & repassoit 
ceux qui vouloient aller d'un bord de cette rivière à l'autre, & ce, plus par désir de 
faire plaisir que pour le lucre, & ainsi estoit cause que personne ne s'y noyoit plus, 



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hk VIE PS S. OELDOUIN. 33 



ce qui arivoit fort souvent auparavant, la pluspart desquels, étant en mauvais état, ou 
se desesperans dans les eaux se damnoient ; qu'il avoit souvent tasché à renverser le 
batteau de ce Païsan & le noyer ; mais que jamais il ne l'avoit pu faire, d'autant que, 
mettant le pied dedans, il se munissoit du signe de la Croix. Le Saint, l'ayant ouy, luy 
commanda de quitter ce corps & se retirer en ses cachots infernaux, ce qu'il fit avec 
un cry & hurlemeut épouventable, laissant ce corps emprunté, puant, infect & demy 
poury (1). 

VII. S. Geldoûin, ayant délivré son hoste de ce diable domestique, poursuivit son 
chemin jusques à Orléans, où il visita ses amis, & de là s'en alla àPuyseauxoùiltomba 
malade d'une véhémente fièvre, laquelle, augmentant de jour en autre, luy fit connoistre 
qu'elle le meneroit au tombeau. C'est pourquoy il se fit porter à Chartres & alla faire sa 
prière en l'Eglise de N. Dame & baisa devotieusement la Chasse en laquelle est gardée 
la Chemise de la Sainte Vierge. De là, il alla loger au Monastère de S. Pierre-en-Vallée, 
Ordre de S. Benoist, situé es faubourgs de Chartres, où il fut visité de la Noblesse du 
pais Chartrain, & assisté charitablement durant sa maladie, par les Religieux de ce 
Monastère ; mais Dieu, voulant couronner ses mérites, l'apella à soy, le 27 de Janvier 
Tan de grâce 1076, selon l'ancienne suputation, mais, selon la moderne, 1077. Son corps, 
dépouillé de son cilice, fut lavé & révetu de ses Ornemens Diaconaux, de Tunique & 
Dalmatique, & exposé en veuê au Peuple, lequel, par l'attouchement de ses membres 
ou vétemens, receut de Dieu plusieurs faveurs. Il fut enterré dans une cave, dans le 
milieu du Chœur des Religieux, ou Dieu a opéré tant de merveilles, que quatre-vingt- 
dix ans après sa mort, ses sacrez ossemens furent levez de terre & transportez en une 
Chappelle, où ils sont reveremment gardez comme Reliques; au transporta Translation 
desquels, les Miracles renouvellerent & continuèrent long-temps après. 

VM. M«. Pierre Roùillard, en son Histoire de Chartres, nous apprend quelle fut la 
cause de cette translation, car, décrivant l'ordre et succession des Âbbez de ce Monas- 
tère, il dit que Foulcher XIV, Abbé de ce lieu, ayant esté guery des gouttes par l'inter- 
cession de S. Geldoûin, leva ses Reliques & les transporta en ladite Chappelle, & plus 
bas, faisant le dénombrement des Saintes Reliques qui sont conservées en ladite Eglise, 
il dit ainsi : Plus, le corps de S. Geldoûin lequel, revenant de Rome, de devers le Pape 
Grégoire VII, ayant esté eleu Evesque de Dol en Bretagne, passant par Chartres, prit son 
giste à S. Pierre-en-Vallée, où il tomba malade, mourut et fut enterré au Chœur de V Eglise; 
depuis, pour ses miracles, élevé et mis en une chasse à la poursuite de VAbbé Foulcher; 
lequel, par V intercession dudit saint, fut miraculeusement guery d'une languissante maladie 
qui luy causoit les gouttes, en reconnaissance perpétuel dequoy, ledit Abbé Foulcher ordonna 
qu'à toujours, tous les Samedys, le Sacristain seroit tenu d'allumer un cierge pour brusler 
devant sa chasse. 

Cette Translation se fit, le 5 de May, l'an 1165, sous le Pontificat d'Alexandre m, régnant 
en France Louys VII du nom, dit le Jeune, & en Bretagne le duc Conan IV du nom. 

Cette vie a esté par nous recueillie de ce qu'en ont écrit nos Historiens Bretons, nommé- 
ment M.® Pierre le Bault en son histoire de Bretagne manuscrite, lequel en parle fort 
amplement; Mj d'Argentré aussi, en son Histoire de Bretagne, liv. 3, chap. M; le R. P. 
Du Pas, en son Histoire Généalogique des Seigneurs de Dol et de Combour. depuis la page 
501 jusqu'à 510, où il rapporte une partie de sa Légende Latine qui luy a esté envoyée de 
Chartres; Pierre Roùillard, en son Histoire de Chartres, es lieux cités cy-dessus; le 3* Tome 
des Conciles, partie 2, pag. 121t; au liv. * du registre des Epistres du Pape Grégoire VII, 
Epistre 5, de l'an 1076. 

(1) Presque semblable chose se lit es vies de S. Hery* «* juin et S. Martin de Vertou le M octobre. — A. 



34 LA VIE DE S. GELDOUIN. 



IX. Quant à l'Archevesque Even, estant arivé à Dol, fl fut receu avec une extrême 
réjouissance & prit possession de son Eglise, nonobstant les opositions de Johovée, 
lequel néanmoins continua à traverser Even & le troubla continuellement en la posses- 
sion de son Evesché, ayant intenté procez contre luy ; &, par personnes interposées, 
présenta sa Requeste au Pape Grégoire VII, lequel, ayant les oreilles rompues de ces 
importunitez, renvoya les parties au Concile, que, par son commandement, on assembla 
en France, auquel présida Hugues, Evesque de Diez en Dauphiné, son Légat ; où, la 
matière bien debatuë, Johovée fut deboutté de sa demande & l'Archevesque Even con- 
firmé en son Siège. Le Pape écrivit au Duc Hoël II du nom, à Geffroy Comte de Rennes, 
beaufrere de saint Geldoûin & à Geffroy Comte de Pontiévre (1), fils d'Eudon, à ce qu'ils 
permissent aux Evesques & Abbez de leurs Seigneuries d'aller à ce Concile. 

X. Ce Prélat, estant Abbé f de S. Melaine-lez-Rennes, avoit reformé ledit Monastère, 
lequel la Comtesse de Rennes Berthe de Dol, sœur de saint Geldoûin, Dame fort dévote 
& religieuse, avoit fait rebastir presque tout à neuf, ayant iceluy demeuré presque désert 
depuis qu'il fut rasé par les Normands après la mort de Salomon jusques alors. En ce 
Monastère Even amassa grand nombre de Religieux, lesquels vivoient d'une vie fort 
sainte & austère, dans lequel un jeune Prestre prit l'habit environ l'an 1090, porté à ce 
faire par un accident estrange que je veux icy raconter, comme en son propre lieu. Il y 
avoit en la ville de Nantes deux jeunes Prestres (cestuy-cy en estoit l'un) de médiocres 
moyens, qui avoient fait leurs études ensemble & demeuroient en mesme chambre, 
lesquels se donnèrent parole que celuy d'eux qui decederoit le premier, trente jours 
après, viendroit (par permission de Dieu) avertir le survivant de l'état auquel il se trou- 
veroit. Quelque temps après, l'un deux, étant decedé, ne manqua justement, au terme 
prescrit, de se présenter à son compagnon, qui veilloit la nuit, & estoit occupé à quelque 
étude, & luy demanda s'il le connoissoit pas ? Oûy bien, (repondit-il), mais je sais bien 
étonné que vous avez tant tardé à venir. — Me voicy enfin venu, dit le mort, et, si tu es 
sage, fais en sorte que mon arrivée te soit profitable, et sçaches que je suis éternellement 
damné. — Ha ! mon frère, (dit le vivant), si vous estes en lieu de peine, je vous soulagerag 
par mes Messes, prières, aumônes et autres bonnes œuvres. — Non, non, (dit-il), dans les 
enfers il n'y a plus de miséricorde, c'est fait de moy ; et, afin que lu sentes quelque chose des 
tourmens que j'endure, tiens, dit-il ; &, disant cela, luy lança trois goûtes de pus & pour- 
riture qui découloient de son sein, desquelles l'une le frapa au front & les deux autres 
es tempes , & firent chacune un trou capable de loger une noix, avec une douleur si 
grande du patient, qu'il pensa mourir sur le champ ; puis luy dit : Tu porteras ces 
marques toute ta vie, et, si lu crois mon conseil, va t'en de ce pas à Rennes et te rends 
religieux au Monastère de Saint-Melaine, pour faire pénitence de ta vie passée. 

XI. Le pauvre homme, tout effroyé, ne repondant mot à cela, le mort s'écria, d'une 
voix enrouée & effroyable : Comment, misérable ! encore tu délibères sçavoir si tu le dois 
faire ou non ? &, luy ayant déclaré quelques choses importantes (qu'il n'est pas besoin 
de reciter icy), disparut, laissant une puanteur si grande dans la chambre, qu'on n'y 
pouvoit aucunement durer. Le pauvre Prestre effroyé, revenu à soy, se deffit de ses 
Bénéfices, vendit son patrimoine, en donna le prix aux pauvres & se rendit Religieux à 
S. Melaine-lez-Rennes, où on venoit de toutes parts voir, par admiration, les marques 
qu'il portoit de cette étrange aventure. Il vescut fort religieusement & mourut en grande 
opinion de Sainteté ; & ainsi sa teste, cavée en trois endroits, fut levée de terre, et long- 
temps conservée pour monstrer aux curieux. Le bon Prélat Even, ayant loûablement 
gouverné son Eglise, deceda l'an 1095, et fut inhumé en sa Cathédrale, où assistèrent à 



(1) Do Penthièvre. — A.-M. T. 



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LA VIE DE S. GELDOUIN. 35 



ses Funérailles 100 Moynes de ladite Abbaye de S. Melaine le 17 de Septembre en la 
mesme année. 

Les mesmes Autheurs qui ont traitté de S. Geldoùin ont aussi parlé d'Even; les Lettres 
du Pape se trouvent au liv. 5 du registre des Epistres dudit Pape Grégoire VII, Epistre 23, 
qui se trouve en la 2* partie du troisième Tome des Conciles, pag. 1231. L'apparution de ce 
damné est rapportée par Sigebert, et Vincent de Beauvais, en son Miroir Historial, liv. 26, 
chap. 89, et S. Anthoine en ses histoires, partie 2, titre 26, au commencement du chapitre 
premier; Allain Bouchard, en ses Annales de Bretagne, liv. 3, pag. 83. 

Dans les diocèses de Rennes et de Chartres la fête de S. Gelduin se célèbre toujours; elle est 
fixée au 27 janvier. — A.-M. T. 



SAINT-SAUVEUR DR RBDOK. 

Dessin de M. Th. Btisnel d'après une photographie de M. Bouteloup. 



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LES VIES DES SAINTS 



DONT LES FESTES 



ESCHEENT AU MOIS DE FÉVRIER. 



LA VIE DE S. JEAN, DIT DE LA GRILLE, 

Evesque de S. Malo, Confesseur, le 3 Février. 




heureux Prélat S, Jean, qu'on nomme communément de la Grille (à cause 
que son Sepulchre est entouré d'une grille de fer), estoit Breton, issu de 
parens médiocrement monnoyez. Il nasquit l'an de grâce 1098, séant en la 
Chaire Apostolique le Pape Paschal II, régnant en Bretagne, le Duc Allain, 
surnommé Fergeant IV du nom. Dés son bas âge il donna des indices de sa future Sain- 
teté. Il fut envoyé aux écoles, où il fit en peu de temps un grand progrés es études des 
bonnes lettres. Ayant achevé ses humanitez, il se résolut de quitter le monde & se 
rendre Religieux de l'Ordre de Cysteaux, lors florissant en Sainteté , &, à ce dessein il se 
retira vers le glorieux Patriarche S. Bernard, lequel, ayant éprouvé sa persévérance, luy 
donna l'habit de son Ordre, l'an de grâce 1121, le 23.° de son âge, et fit sa probation & 
profession sous la direction du mesme S. Bernard, 

II. L'Ordre de Cysteaux croissant de jour à autre, & se dilatant par le Royaume de 
France, le Comte de Pontiévre, Estienne ni de ce nom & Havoise Comtesse de Guin- 
gamp sa femme, envoyèrent vers S. Bernard le supplier de leur envoyer des Religieux pour 
peupler un monastère de «on Ordre qu'ils desiroient fonder en leurs terres; S. Bernard 
accepta leur offre, & leur accorda leur demande, eryoignant par obédience à nostre saint 
d'aller en Bretagne pour soigner la construction de ce nouveau Monastère, ce qu'il 
exécuta, & ayant pris la bénédiction de saint Bernard, s'en vint en Bretagne & se rendit 
à Guingamp vers le Comte Estienne, qui le receut fort aimablement, & peu après, fonda 
le Monastère de Begar distant de trois lieues de Guingamp, au diocèse de Treguier, Tan 
de grâce 1130, auquel il donna des rentes, terres et possessions, & dans peu de temps, 
le rendit parfait & accomply. 

m. La Duchesse Ermengarde d'Anjou, veuve du Duc Allain IV, estant de retour de 
la Terre Sainte (où elle estoit allée visiter les Saints lieux), voulut bastir un Monastère 
de l'Ordre de Cysteaux au diocèse de Nantes, & en fit instance à S. Bernard, lequel 



38 LA VIE DE S. JEAN, DIT DE LA GRILLE. 

connoissant la pieté, le zèle & l'esprit de nostre Jean, le rappella de Begar, & le manda 
venir à Rhedon, où il se trouva aussi ; &, avec ladite Dame Ermengarde, douairière de 
Bretagne, concluerent la fondation & dotation du Monastère de Buzay, lequel fut fondé, 
le 16 juin 1136, & S. Bernard le peupla de Moynes de Cysteaux, & y mit Abbé nostre 
S. Jean, auquel il écrivit depuis plusieurs lettres, Tune desquelles se void entre ses 
Epis très, la 230*. Ayant gouverné 14 années ce Monastère, le 36.* Evesque d'Aleth en 
Bretagne, nommé Benoist, estant decedé, il fut eleu en sa place, au grand déplaisir de ses 
Religieux, et fut sacré Tan de grâce 1140; &, dés Tannée suivante 1141, voyant que l'Isle 
d'Aaron commençoit fort à se peupler & fortifier, il y transfera le Siège de son Evesché 
de l'ancienne Cité d'Aleth (qu'à présent on nomme Guic-Aleth, &, par corruption de 
langage Quidaleth), & nomma la nouvelle ville Saint-Malo ; à laquelle le Duc Conan le 
Gros transfera tous les privilèges de la ville d'Aleth, & en donna de nouveaux, à l'ins- 
tance de ce saint Prélat. 

IV. Le Comte Estienne de Pontiévre & la Comtesse Havoise de Guingamp sa compagne 
voulant encore bastir un Monastère prés leur ville de Guingamp, prièrent S. Jean de 
les venir trouver pour leur en donner son avis; il s'y rendit incontinent, & leur persuada 
de fonder le Monastère de Ste. Croix de Guingamp & y mettre des Chanoines Réguliers 
de l'Ordre de S. Augustin, & consentit à en être le premier Abbé, à quoy lesdits Comte 
& Comtesse consentirent, & commandèrent à leur fils aisné Henry de porter sur ses 
propres épaules la première pierre de ce Monastère. S. Jean ayant mis bon ordre à 
cette fondation, s'en retourna à Saint-Malo, où, se voyant embarassé es affaires & procez 
que de toutes part on luy suscita, il resigna son Abbaye de Ste. Croix à un vertueux 
personnage nommé Moïse, & peu de temps après, deceda le Comte de Pontiévre Estienne 
auquel succéda son fils aisné Henry, jeune Seigneur fort vicieux & adonné aux femmes ; 
d'autant que le bon Abbé Moïse luy remonstroit ses fautes & taschoit à l'en retirer, il le 
chassa de son Monastère & y logea une sienne concubine, pour en chasser les autres 
Moynes aussi bien que l'Abbé. Il donna ce Monastère à l'Abbesse & aux Religieuses de 
S. Georges de Rennes : ce qui causa de grands procez entre ces deux Monastères. 

V. Le Bien-heureux Prélat, voyant ce desordre, tascha d'y remédier par ses lettres & 
admonitions, mais il y gagna fort peu. Sur ces entrefaites, le Pape Lucius H du nom, luy 
envoya, l'an 1144, une commission expresse & extraordinaire pour réduire le Monastère 
de S. Méen de Gaël à l'étroite observance de la Règle de saint Benoist, ce qu'il exécuta 
fort paisiblement au contentement d'un chacun, qui admiroit sa prudence & sa sage 
conduite en affaires si difficiles à manier. Le Pape Eugène III ayant succédé à Lucius H, 
l'an 1145, les Moynes de Marmoûtier-lez-Tours le mirent en procez pour l'Eglise Abba- 
tiale de S. Malo qu'il avoit choisie pour sa Cathédrale, dés l'an 1141, & y avoit étably 
des Chanoines Réguliers, qui vivoient sous l'observance de la Règle de S. Augustin, à 
l'instar de ceux de S. Victor de Paris, laquelle Eglise avoit esté donnée par Benoist II 
du nom, Evesque d'Aleth (c'est S. MaloJ, à Guillaume, Abbé de Marmoûtier & à ses 
Religieux, dés l'an 1108; don que le Pape Paschal H confirma l'année suivante 1109, 
ensemble avec le Prieuré de S. Malo de Dinan. Le saint Prélat évoqua le procez en Cour 
de Rome par devant le susdit Pape Eugène III, &, pour mieux solliciter ses affaires, alla 
en personne à Rome, où il fut receu benignement du St Père, déjà informé de sa sain- 
teté de vie. Les Députez de Marmoûtier s'y trouvèrent aussi ; &, la cause examinée à 
loisir, le saint Père prit l'Eglise Cathédrale de Saint-Malo sous la protection des Bien- 
heureux Apostres & la sienne, & en investit nostre saint Prélat, luy confirmant les 
rentes, héritages, terres et possessions que lors il possedoit, & imposa silence à sa partie, 
avec défense de le plus inquiéter en cette possession (1). 

(1) Voyez du Pas Hist. génial, des Vicomtes de Dinan, p. 118 et 119; — A. 



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LA VIE DE S. JEAN, DIT DE LA GRILLE. 89 

VI. Ayant terminé ce différent, il proposa à sa Sainteté les mauvais déportemens de 
Henry Comte de Pontiévre & de Guingamp, lequel avoit chassé l'Abbé Moïse, & en vou- 
loit aussi mettre hors les Chanoines Réguliers & donner ce Monastère aux Religieuses 
de S. Georges de Rennes, contre l'intention de ses père et mère, Fondateurs dudit 
Monastère; le Pape en écrivit à Henry, & bailla ses Lettres à nostre S. Prélat, lequel, 
arrivé en Bretagne, fut receu en grande joye de ses diocésains, &, incontinent après, 
alla à Guingamp trouver le Comte Henry, auquel il présenta les Lettres de sa Sainteté, 
& fit tant, par ses salutaires admonitions, qu'il remit l'Abbé Moïse en la réelle possession 
du Monastère de sainte Croix de Guingamp, révoca la donation qu'il en avoit faite aux 
Religieuses de S. Georges de Rennes, en osta cette sienne concubine qu'il y avoit mis, 
& la maria au Prévost de Treguier. Le saint, estant de retour en son Diocèse, il vivoit en 
Communauté avec ses Chanoines, lesquels il logea en Dortoir commun. Il retint toujours 
son habit Monachal & les rigueurs & austeritez particulières de son Ordre. Sa Sainteté 
estoit tellement notoire à tous, que Pierre, Abbé de Celles, parlant de luy, (encore vivant), 
l'appelle Evesque Saint, serviteur fidelle de Dieu, homme courageux, vray amateur de 
la pauvreté, lumière brillante, qui donne la chasse aux époisses ténèbres qui luy pen- 
soient faire ombre. 

VII. Ce S. Prélat, voyant le fruit que les Chanoines Réguliers de S. Augustin faisoient 
en l'Eglise, comme il les avoit déjà introduits en l'Abbaye de sainte Croix & en son 
Eglise Cathédrale, sollicita le Pape Eugène III de donner l'Eglise de sainte Geneviefve 
à Paris (jadis fondée par le Roy Clovis en l'honneur des bien-heureux Apostres S. Pierre 
& S. Paul) aux Chanoines réguliers de saint Victor ; il en écrivit à sa Sainteté, laquelle 
y consentit & donna commission à Sugerius, Abbé de S. Denis, d'y mettre douze Reli- 
gieux, lesquels il tira du Monastère de saint Victor, l'an 1147. Tandis que S. Jean s'oc- 
cupoit à ces œuvres de pieté, les Moynes de Marmoûtier réveillèrent de rechef leurs 
differens, & le mirent encore en procez pour la possession de l'Eglise de S. Malo, ce 
qui le fit résoudre d'aller de rechef à Rome, l'an 1153, où le Pape Anastase IV le recueillit 
fort benignement ; lequel, parties oûyes, le confirma en possession de son Eglise & 
défendit aux Moynes de le plus traverser ny inquiéter pour ce sujet. Le Pape estant 
decedé durant qu'il estoit à Rome, il obtint du nouveau Pape Adrien IV, confirmation 
de son Eglise & de ses privilèges, puis s'en retourna à S. Malo, l'an 1154. 

VIII. Se voyant paisible possesseur de son Eglise, ayant terminé ce procez qui avoit 
duré 18 ans entiers, il entreprit les réparations de sa cathédrale, & la trouvant trop 
petite, la mit toute à neuf, & au bout bastit un beau Chœur, tel qu'on le voit à présent ; 
lequel il enrichit de richesses, meubles et ornemens ; & ayant eu connoissance de quelques 
héritages qui avoient esté aliénez de son Eglise, les fît restituer par ceux qui les dete- 
noient ; ce qui luy causa l'inimitié de plusieurs grands Seigneurs, mais il ne s'en soucia 
pas beaucoup. Il procura la fondation du Monastère de S. Jacques de Montfort en son 
Diocèse, où il mit des Chanoines Réguliers de S. Augustin, &, l'an 1156, il en bénit le 
Maistre Autel. Enfin, ayant vescu en grande Sainteté & gouverné son Eglise l'espace de 
30 ans, chargé d'années, mais bien plus de mérites, il rendit l'esprit à Dieu, le 1. jour 
de Février, Tan de grâce 1170, & de son âge le 68 e . Son saint Corps fut ensevely dans les 
Chanceaux du Chœur de sa Cathédrale, du costé de l'Evangile, en un sepulchre élevé. 
Dieu a manifesté la gloire de ce S. Confesseur par plusieurs grands miracles, lesquels 
considérez par le Pape Léon X, il ordonna que sa Feste fust célébrée le 1. de Février, 
& qu'on en fît Office solemnel, comme d'un Confesseur Pontife, & en décerna Bulles, 
l'an 1517, ne pouvant lors, pour ses urgei^ a ffai reS > ^ aC(mer à sa Canonization. 

Cette Vie a esté par nous recueillie du h Canctorum Maloùin ; Mr. d'Argentré, 



40 LA VIE DE S. RIOK. 




au Catalogue des Evesques de S. Malo, et en son Histoire, liv. 4, chap 63 ; Fascicutus, His- 
toria. Ord. Cirtenciens. Sirmundus es annot. sur la 15. Epistre du liv. premier des Epistres 
de Pierre Abbé de Celles ; Jean Picard, es annot. sur la 359. Epistre de S. Bernard ; Jean 
Chenu, en son Histoire Chronologique des Eveschez de France, en ceux de S. Malo ; Claude 
Robert, en sa France Chrestienne, lettre M. R. P. Augustin Du Pas, en son Histoire genea- 
log. des Illustres Maisons de Bretagne, en la Généalogie de Pontièvre, pag. 10 et 11, et au 
rôlle des Evesques de S. Malo. 



LA VIE DE S. RIOK, 

Anachorète et Confesseur, le 12 de Février. 

>K 

ss Généreux Chevaliers Neventerius & Derien, Seigneurs Bretons Insulaires, 
ayans fait le voyage de la terre Sainte, où ils avoient esté bien recueillis de 
Ste Heleine, mère du pieux Empereur Constantin le Grand, se mirent sur le 
retour, &, ayans navigué dans la Méditerranée, entrèrent par le détroit de 
Gibraltar dans TOccean, puis, rengeans la coste d'Espagne, vinrent prendre port à 
Vennes, d'où ils allèrent à pied à Nantes en pèlerinage visiter les reliques de S. Pierre 
& des saints Martyrs Similian (1), Donatian & Rogatian ; car les Edits de l'Empereur 
Constantin avoient déjà esté publiez, sous la faveur desquels, les Nantois avoient édifié 
une médiocre Eglise dans l'enclos de leur Ville, où on alloit en dévotion & pèlerinage 
de tous les cantons de Bretagne. Arrivez à Nantes, ils feurent fort bien receus, tant du 
Lieutenant de l'Empereur, que de l'Evesque du lieu qui les oûit en Confession, leur 
administra les Sacremens & leur fournit des chevaux & convoy à eux & à leur train, 
pour les conduire en seureté à Brest, où leurs Navires les estoient allez attendre. 

II. Comme ils alloient par païs, passant le long de la rivière Dour-doun, entre Pont- 
Christ (2) et le Chasteau de la Roche-Maurice, demie lieuë de la ville de Landerneau, ils 
apperceurent le Seigneur de ce Chasteau (qui s'appelloit Elorn) lequel, des créneaux & 
guérites de la muraille, se précipita dans la rivière qui lors couloit tout au pied de 
ladite place ; &, délors cette rivière, perdant son ancien nom de Dour-doun, fut appelée 
Elorn, ce pauvre Seigneur luy ayant causé par son desespoir ce nom, comme jadis 
Icarus donna le sien à la Mer d'Icarie par sa présomption. Nos deux Chevaliers 
coururent à toute bride à travers la rivière &, l'ayant pris, le tirèrent hors de l'eau, 
quelque peu blessé ; porté qu'il fut dans sa maison, Neventerius s'enquist de luy pour- 
quoy il s'estoit ainsi jette dans la rivière : Messieurs (dit-il), il y a icy prés un épouven- 
table Dragon qui dévore hommes & bêtes ; & dés que la faim le fait sortir de sa tanière, 
il fait un degast & dommage irréparable par ce païs, dévorant hommes & bêtes indif- 
féremment; pour à quoy obvier, le Roy Bristokus a fait un Edit, que, tous les Samedis, 
on jettât le sort, & celuy sur qui il tomberoit seroit obligé d'envoyer un homme pour 
estre dévoré de cette cruelle bête, ou y aller luy-mesme. Or, ce sort est si souvent 

(1) Noos Terrons plus loin que S. Similien n'a pas subi le martyre et nous indiquerons le fait qui a donné lieu à 
cette confusion d'autant plus étrange qu'Albert Le Grand racontant la yie de ce Saint Etôque de Nantes l'intitule lui- 
mCme : < La Vie de Saint Similian ou Sembin, Confesseur. » — A.-M. T. 

(2) On ne saurait trop déplorer la négligence qui a amené la ruine de cette intéressante chapelle* — A.-M. T. 



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LA VIE DE S. RIOK. 41 



tombé sur moy, que j'y ay envoyé tout mon monde, & ne m'est resté plus que ma femme 
que voicy, & ce petit enfant qu'elle tient entre ses bras, âgé seulement de deux ans, sur 
lequel le sort estant tombé, j'ayme mieux estre suffoqué des eaux que de le livrer à une 
mort si cruelle. 

III. Les deux Chevaliers, l'ayant patiemment écouté, le consolèrent Se luy dirent que 
s'il vouloit renoncer le Paganisme & embrasser la foy de Jesus-Christ ils le delivreroient 
de ce Dragon, veu que le même Jesus-Christ avoit promis à ceux qui croyroient en luy 
qu'en vertu de son S. Nom ils chasseroient Se extermineraient les serpens ; puis, s'eten- 
dans sur les louanges de nôtre Religion, enfin conclurent que mesme le tres-Auguste Se 
Victorieux Empereur Constantin, ayant reconnu la vanité de la fausse Religion des 
Payens Se l'excellence de la Chrestienne, avoit renoncé à celle-là, pour embrasser celle- 
cy ; à l'exemple duquel, les Princes Se grands Seigneurs de sa Cour se faisoient baptiser. 
Elorn ferma les aureilles à ces salutaires remonstrances Se dit qu'il vouloit vivre & 
mourir en la Religion de ses ancestres ; mais que, s'ils le pouvoient délivrer de ce 
serpent, il leur donneroit une de ses terres Se métairies à leur choix. Non, (repondit 
Derien), nous n'avons que faire de tes héritages, seulement promets nous de bastir en 
tes terres une Eglise à nostre Dieu, où les Chrestiens se puissent assembler pour faire 
leurs oraisons, Se, par son ayde, nous exterminerons le Dragon Se en délivrerons tes terres. 

IV. Elorn accepta l'offre, & promit de ce faire ; 8e, de plus, de permettre que son fils 
Riok, âgé seulement de deux ans, fust instruit en la Religion 8e Foy de Jesus-Christ 8e 
ceux de sa famille qui le voudroient. Incontinent, les deux Nobles Chevaliers se rendi- 
rent en la caverne du Dragon, auquel ils firent commandement, de la part de Jesus- 
Christ, de paroistre ; il sortit donc, Se son sifflement épouventa tous les assistans ; il 
estoit long de cinq toises, 8e gros par le corps comme un cheval, la teste faite comme un 
Coq, retirant fort au Basilicq, tout couvert de dures écailles, la gueule si grande que, 
d'un seul morceau, il avaloit une brebis, la veuë si pernicieuse, que, de son seul regard, 
il tuoit les hommes. A la veuë du Serpent, Derien mit pied à terre, mais son cheval 
s'effraya si fort, qu'il se prit à courir à toute bride à travers païs (1). Cependant, il avance 
vers le Dragon, Se, ayant fait le signe de la Croix, luy mit son escharpe au col, & le 
bailla à conduire à l'enfant Riok, lequel le mena jusques au Chasteau de son père, qui, 
voyant cette merveille, remercia les Chevaliers & les alla conduire à Brest, où ils emme- 
nèrent le Dragon, au grand étonnement du Roy Bristok. De Brest, ils allèrent à Tolente 
(lors riche Ville), voir le Prince Jugonus, père de Jubault ou Jubaltus (que Conan 
Meriadec défit depuis), 8e de là s'allèrent embarquer au Havre Poultbeunzual, où leurs 
Navires estoient à l'ancre Se où ils commandèrent au Dragon de se précipiter dans la 
Mer, ce qu'il fit ; & de là ce port fut nommé Poullbeuzaneual, c'est-à-dire, port où fut 
noyée la beste, que les Bretons appellent par contraction Poultbeunzual, en la Paroisse 
de Plouneour-trez, Diocèse de Léon. 

V. Elorn, nonobstant les remonstrances des deux Chevaliers, demeura toujours 
obstiné en son erreur Se ne voulut quitter son idolâtrie ; mais sa femme se fit catéchiser 
elle Se son fils, Se puis receurent tous deux le S. Baptesme ; Se, à leur exemple, la plus- 
part de leurs domestiques, avec lesquels elle vacquoit à prières & oraisons; mais 
n'ayans point d'Eglise où faire exercice de leur religion, Riok & sa mère suplierent Elorn 
d'accomplir sa promesse & d'édifier une Eglise en un endroit de ses terres nommé 
Barget, en l'honneur de Dieu & des Bien-heureux Apostres S. Pierre & S. Paul, selon la 
promesse qu'il en avoit faite aux chevaliers qui l'avoient délivré du danger du Dragon. 
Il se rendit, du commencement, difficile à le leur octroïer ; enfin, il le leur accorda, à 

(1) Le combat do saint Derien et de saint Neyenter contre U dragon de l'Elorn est représenté dans une magnifique 
Terriére de l'église de Saint-Similien de Nantes, oeuvre de Pi a'as-lAVGIF 10, "" A *" M * T * 



42 LA VIE DE S. HIOK. 



condition que ce fust non à Barget, mais en quelque détour et lieu écarté de ses terres", 
où on fît charroïer force matériaux ; on fit venir des ouvriers de toutes parts ; mais, 
quand on voulut commencer à bastir, tous les matériaux furent miraculeusement trans- 
portez à Barget ; ce qu'ayant esté raporté à Elorn, il attribua ce miracle à la Magie 
(selon l'ordinaire des Idolâtres), & se fascha tellement avec sa femme & son fils, qu'il 
les chassa de sa maison, avec défense de ne se trouver jamais en sa présence. 

VI. Par ce moyen, l'Eglise (qui aujourd'huy est la Parrochiale de Plouneventer, une 
lieue de la Ville de Landerneau) demeura imparfaite & ne fut achevée qu'au temps du 
Roy Hoêl le Grand. La bonne Dame, se voyant irreconciliablement disgraciée de son 
mary, que le zèle de la fausse Religion avoit aveuglé, se retira, avec son fils S. Riok, en 
un sien Manoir, nommé Ar-Forest, où, ayant fait bastir une Chappelle, elle passa le reste 
de ses jours, deceda fort pieusement & fut ensevelie par son fils S. Riok, lequel, se 
voyant libre de tous empeschemens, se résolut de se retirer en quelque lieu désert & 
éloigné de la fréquentation des hommes, pour vacquer plus librement aux affaires de son 
salut. Il estoit lors âgé de 15 à 16 ans ou environ ; &, ayant vendu tout ce dont il pouvoit 
disposer, en donna l'argent aux pauvres. Il choisit pour sa retraitte un rocher dans la 
Mer, à la coste de Cornoûaille, vers l'embouchure de la Baye ou Golfe de Brest, au 
rivage de la Paroisse de Kamelet (1), lieu entièrement désert & écarté, ceint de la mer 
de toutes parts, forts aux basses marées qu'on en peut sortir & venir en terre ferme. 

VII. Il entra en cette affreuse solitude, environ l'an de salut 352, & y demeura 41 ans, 
tout le temps que Conan Meriadek conquist & subjuga les Armoriques jusques au règne 
du Roy Grallon, lequel donna le gouvernement du Comté de Léon a Fragan. Iceluy, 
estant venu résider en son Gouvernement, amena quant & soy son fils S. Guennolé, 
lequel, ayant oùy parler de THermite saint Riok, l'alla voir en sa Grotte, 8c, l'ayant salué, 
aprit de luy qu'il y avoit quarante & un ans qu'il faisoit pénitence en ce lieu, se substan- 
tant d'herbes & petits poissons qu'il prenoit sur le sable au pied de son rocher, son 
origine 8c extraction, & toutes les autres particularitez de sa vie ; que quand il monta sur 
ce rocher, il estoit vestu d'une simple soutane, laquelle estant usée par longueur de 
temps, Dieu luy couvrit le corps d'une certaine mousse roussastre, laquelle le garantis- 
soit de l'injure du temps. 

VIII. S. Guennolé, ayant oûy le récit de ces merveilles, fut tout étonné & en rendit 
grâce à Dieu ; &, voyant saint Riok vieil & cassé d'austeritez & macérations, il le pria 
de venir avec luy en son Monastère de Land-Tevenec, à quoy il s'accorda (2). S. Guennolé 
l'ayant dépouillé de cette mousse, luy donna l'habit de son Ordre ; & est chose bien 
remarquable, que sa peau fut trouvée aussi blanche & nette que si elle eust toujours 
esté couverte de fin lin & de soye. Il vescut quelques années en ce Monastère, en opinion 
de grande Sainteté, y deceda enfin 8c fut ensevely par saint Guennolé & ses Religieux, & 
depuis sa mort, Dieu a fait tant de miracles à son Tombeau, que S. Budok, troisième 
Archevesque de Dol, Métropolitain de Bretagne Armorique, en ayant esté deuëment 
informé, le déclara Saint, environ Tan 633. 

Des anciens Manuscrits des Eglises Abbatiales de Land-levenec et Daougloas] en Cor- 
nouaille, et d'an vieil Livre réservé en VEglise parrochiale de Plou-neventer, Diocèse de 

(1) Camaret. — A saint Rioc on a substitué saint Rcmi commo patron de Camaret, ot Notre-Dame de Lorette comme 
patronne de Lanriec, mais ici au moins il a gardé sa chapelle de Saint-Riou; un recteur a bien voulu le remplacer par 
saint Bonaventure, mais le peuple a eu le bon sens de n'en pas tenir compte. — A.-M. T. 

(2) Si ce qui précède est exact il ne faut pas confondro co saint Riok avec le personnage du môme nom qui figure 
dans la Vie de saint Guénolé, et qui était encore asses jeune pour avoir toujours sa mère quand il entra comme 
religieux à l'abbaye de Landévennec. — A.-M. T. 



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LA VIE DE S. GUEVROC OU KIRECQ. 43 

Léon et une vieille Chronique de Bretagne Anonyme, livre premier chap. 28 ; mais spécia- 
lement des Mémoires et recherches de VEvesché de Léon, par Noble et Discret Messire Yves 
Le Grand, Chanoine de S. Paul, premier Aumosnier et Conseiller du Duc François II, 
Recteur de Plou-neventer Van 1472, à mog communiquez par feu Escuger Vincent Le Grand 
(mon Oncle paternel), Sieur de Kerscao Kerigonual, Conseiller du Rog et Seneschal de 
Carhaix. 



LA VIE DE S. GUEVROC OU KIRECQ, 

Chanoine et Grand Vicaire de Léon (1), Confesseur, le 17 de Février. 

£=r*"^ 



j|AJNT Tugduval , passant de l'Isle de la Grande Bretagne en la Bretagne Armo- 
rique, emmena quant & soy 70 de ses meilleurs & plus vertueux Religieux, 
pour luy ayder au Ministère auquel Dieu l'avoit choisi, sçavoir est, la conver- 
sion de tant d'Ames qui, par le moyen de ces SS. Personnages, dévoient estre 
redressées & remises au chemin de la vertu. De ce nombre fut S. Guevroc ou Kirecq, 
duquel icy nous parlerons, lequel, issu de parens assez médiocres, fut par eux soigneuse- 
ment élevé, selon la portée de leurs moyens. Ayant acquis quelques sciences es études, 
Dieu luy toucha le cœur, & luy jetta dans l'Ame un généreux mépris des choses 
caduques, & un fervent amour des Célestes, de sorte qu'il demanda 8c receut l'habit de 
Religion, au Monastère de S. Tugduval, au Païs de Walles en l'Isle, & devint si parfait 
Religieux que saint Tugduval, ayant eu commandement d'un Ange de passer es Armo- 
riques, il le choisit pour un de ses compagnons. Il vécut quelque temps au grand 
Monastère de Trecor, sous la discipline dudit S. Abbé ; lequel, connoissant sa capacité 
8c doctrine, l'envoya fonder un Monastère prés la ville de Kerfeunteun, (à présent dite 
Land-Meur,) luy donnant quatorze Religieux pour commencer à peupler ce lieu. 

U. Ayant pris la bénédiction de S. Tugduval, il se mit en chemin avec sa compagnie, 
&, arrivant à Kerfeunteun, fut fort bien recuëilly des habitans de la Ville, qui desiroient 
infiniment le voisiné de ces bons Pères ; mais S. Guevroc, désireux de la retraitte & 
solitude, ne voulut bastir dans la ville ny es fauxbourgs, mais plus haut que le port 
(aujourd'huy le Havre de Toullarkirri), à une lieuë de la ville sur une longe de terre 
qui avançoit en la Mer, à l'emboucheure de la rivière de Menou, où est encore à présent 
l'Eglise Treviale de Loc-Kirecq (2), autre fois nommé le Monastère de Land-Guevroc. Qui 
pourroit suffisamment raconter le fruit que firent ces bons Religieux en tout ce canton, 
sous la sage conduite du saint Abbé ? Mais, voyant qu'il estoit trop fréquenté en ce lieu, 
il se voulut retirer au désert, ce qu'il exécuta, après avoir gouverné six années ce 
Monastère, & fait élire un autre Abbé en sa place. 

III. Il quitta son Monastère & ses Religieux tous désolez & baignez de larmes, 
8c passant la rivière de Kevleul à Morlaix, s'en alla jusques à la paroisse de Ploudaniel, 

(1) Saint Guevroc a rempli des fonctions qui ne sont pas sans analogie avec celles des dignitaires qui s'en 
acquittent aujourd'hui, mais ces titres ne devaient être en usage que beaucoup plus tard. Nous faisons cette 
remarque une fois pour toutes, Albert Le Grand emploie souvent ces termes qui à eux seuls constituent de vrais 
anachronismes. — A. -M. T. 



(3) Le lieu garde toujours son nom, mais saint Jacq u ~ , j ul a été substitua comme patron. 

lç fil"J 



. A.-M. T. 



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44 LA VIE DE S. GUEVROC OU KIRECQ. 

en Léon, où il s'arresta en une petite vallée fort sombre, située au pied d'une époisse 
forest, lequel lieu fut depuis de son nom appelle Traoun-Guevroc, c'est à dire, le val de 
Guevroc, où il édifia premièrement une petite Chappelle de rameaux d'arbres, & auprès 
une petite chambrette, & demeura en ce lieu deux ans entiers, vivant en une admirable 
abstinence & solitude ; mais le flambeau allumé ne peut être davantage caché sous le 
boisseau, ains fallut qu'il fust élevé pour éclairer & luire en l'Eglise de Dieu. Il advint 
que saint Paul Evesque de Léon, faisant la visite par son Diocèse, estant arrivé à Plou- 
daniel, ouït nouvelle de ce S. Hermite ; il le voulut visiter, & alla vers son Hermitage 
à cette intention. Saint Guevroc eust révélation que saint Paul le venoit visiter, il sortit 
de sa Cellule pour aller à sa rencontre. Saint Paul, le découvrant de veuë, apperceut un 
brandon de feu qui luy environnoit le Chef en forme de rayons, ce qui accreut encore 
l'opinion qu'il avoit déjà conceuë de sa Sainteté. 

IV. A la rencontre, ces deux Saints s'embrassèrent & se donnèrent le baiser de paix, 
&, après avoir prié en l'Oratoire, entrèrent en devis & colloque spirituels, &, en cet 
entretien, saint Paul reconneut en saint Guevroc une si rare Sainteté, accompagnée 
d'une telle prudence, qu'il se résolut de l'emmener en sa ville d'Occismor, pour se 
servir de son conseil en l'administration de sa charge Pastorale; il l'en pria très- 
instamment; mais le saint ne voulut quitter sa solitude. Enfin, intervenant le comman- 
dement exprés de saint Paul, il obéît & le suivit en la ville d'Occismor. Incontinent saint 
Paul le pourveut d'un Canonicat en sa Cathédrale & se deschargea sur luy d'une partie 
du soin de son troupeau, le faisant son grand Vicaire par tout son Diocèse. Cette nouvelle 
dignité ne causa en luy aucun relaschement de ses exercices ordinaires ; il estoit vestu 
d'un habit modeste, retiré & solitaire, hors le temps que requeroit de luy l'acquit de sa 
charge ; ses viandes ordinaires estoient le pain & l'eau & quelques légumes, nourrissant 
son Ame de l'Oraison & celle de son prochain du doux pain de la parole de Dieu. 

V. Allant par pals, un Dimanche matin, il trouva un paîsan qui coupoit des ronces 
pour clorre un trou de haye, par lequel le bestail entroit dans son parc & endommageoit 
son bled ; S. Guevroc le reprit de l'irrévérence qu'il portoit au saint jour du Dimanche, 
luy remonstrant qu'il valloit mieux, pour ce jour, mestre quelqu'un à garder ce bled que 
de prophaner le Dimanche par ce labeur. Le paîsan, au lieu de remercier le Saint de 
son bon avis, commence à se moquer de luy & travailler comme auparavant; le saint, 
voyant qu'il ne profitoit rien envers cet obstiné, continue son chemin ; mais Dieu punit 
ce villageois tout sur le champ ; car la coignée dont il couppoit ses ronces luy demeura 
si fermement attachée au bras, qu'on ne l'en pouvoit oster; le misérable, ainsi chastié, 
vint à Occismor trouver S. Paul & S. Guevroc, ausquels ayant demandé pardon & s'estant 
confessé & receu l'Absolution, la coignée luy tomba des mains sur le marche-pied de 
l'Autel. Une autre fois, allant par la ville d'Occismor, un jour de Feste N. Dame, il vid 
une jeune lingere qui travailloit à sa porte ; le Saint la reprit de ce qu'elle ne chommoit 
la Feste, mais elle ne tint compte de sa réprimande, & luy répondit qu'elle ne sçavoit 
autre mestier pour gagner sa vie, qu'il failloit aussi-bien vivre les jours de Festes que 
les jours ouvriers. 

VI. A peine eut-elle achevé la parole, qu'elle fut subitement saisie d'une Paralysie en 
ses membres, si grande, qu'elle ne pouvoit remuer ny pieds ny mains ; alors, reconnoissant 
sa faute, elle jeusna huit jours entiers, employant tout ce temps en ferventes prières ; au 
bout duquel temps, elle se fit porter au mesme lieu où elle avoit commis la faute, manda 
S. Guevroc, reconneut son offense & en demanda pardon à Dieu & au saint, lequel, faisant 
le signe de Croix sur elle, luy rendit la santé ; &, en mémoire de ce Miracle, elle donna 
sa maison à S. Guevroc, qui la convertit en une Chappelle, laquelle fut dédiée à N. Dame, 
& nommée Nostre Dame de Creis-ker (c'est à dire du milieu de la Ville), laquelle fut 



K 

! 



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LA VIE DE S. GUEVROC OU KIRECQ. 45 

rebastie plus magnifique par le Duc Jean le Conquereur. Ayant entrepris encore une fois 
de visiter le Diocèse de Léon, il tomba malade en la ville de Landerneau, &, la maladie 
se rengrégeant, conneut son dernier temps estre venu ; partant il se disposa à la mort, 
laquelle, le privant de ce séjour mortel, le ravit à l'immortalité environ Tan 547. Ses 
Religieux de Lockirecq ou Land-Guevroc, ayans eu avis de sa maladie, le vinrent servir 
& assister, &, par permission de saint Paul, emportèrent son corps, qu'ils ensevelirent 
honorablement audit Monastère, où il reposa jusques au transport gênerai des corps 
Saints hors de Bretagne, qu'il fut aussi enlevé. 

Les Vieux Légendaires manuscrits de la Cathédrale de Léon et Collegialle de Nostre 
Dôme de Folcoët an mesme Diocèse, et les mémoires et recherches de VEvesché de Léon, par 
Noble et Discret Messire Yves Le Grand, Chanoine de saint Paal de Léon, Recteur de Plou- 
Neventer, Aumosnier et Conseiller du Duc François II, à moy communiquez par feu Escuyer 
Vincent Le Grand, Sieur de Kerscao Kerigon-val Conseiller du Roy et Seneschal de Carhaix. 



ANNOTATION. 



S 



NOTRE-DAME DE CREISKER. - (J.-M. A.). 

[uisque saint Guévroc a été le fondateur de l'église de Notre-Dame de Creisker, il convient 
de donner ici une description de l'édifice actuel et de son clocher, le plus beau de Bretagne, 
le plus beau du monde. Il faut que la dévotion à Notre-Dame de Creisker ait été bien grande 
pour qu'on ait pensé, au cours du xiv e siècle, à reconstruire la chapelle primitive sur des propor- 
tions si vastes, et à surmonter cette nouvelle église d'un clocher si monumental, unique entre 
tous, sinon pour sa hauteur, du moins pour sa sveltesse, la pureté de ses lignes et la correction 
de ses détails. Portée à l'intérieur de l'église sur quatre piles entourées de faisceaux de longues 
colonnettes, la base de cette tour se dégage de la toiture et dès l'abord se revêt d'une ornemen- 
tation noble et digne : moulures verticales et horizontales se coupant pour former panneaux et 
caissons, baies carrées disposées en damier, galerie aveugle et galerie à jour, lancettes appliquées 
et lancettes ajourées, ceinture de quatre-feuilles et double corniche saillante donnant à la galerie 
supérieure et aux clochetons d'angle un surplomb vraiment extraordinaire. Puis viennent des 
clochetons d'abord carrés et passant ensuite à l'octogone par trois étages successifs, et les lucarnes 
des quatre faces qui leur font concurrence pour leur légèreté et leur élancement. Et de tout cet 
ensemble émerge la flèche en pyramide aiguë, montant à 86 mètres de hauteur, découpée de plus 
de quatre-vingts ouvertures variées, rosaces, trèfles , quinte-feuilles , fenestelles , qui en font une 
vraie dentelle aérienne, dans laquelle tantôt se joue la brise de mer et parfois s'engouffrent les 
grands vents d'orage. Aussi, en voyant cette merveille, comprend-on le mot d'Ozanam, disant que 
si un ange du ciel descendait en Bretagne, il commencerait par poser le pied sur le sommet du 
Creisker. 

La partie orientale de l'église est contemporaine du clocher et serait par conséquent du 
xrve siècle, du règne de Jean IV, duc de Bretagne (1345-1399) ; nous le reconnaissons au style de 
ses fenêtres, à la belle rosace de l'abside, aux tympans à compartiments rayonnants des larges 
baies latérales. En examinant la magistrale façade du midi qui nous donne une succession de 
six hautes travées surmontées de pignons, on remarque que les fenêtres au-delà du clocher sont 
de style flamboyant et appartiennent au xv<* siècle. Cette partie a été même remaniée à deux reprises, 
car le bas-côté sud, primitivement de même dimension < I ue * e bas-côté nord, a été ensuite élargi 
comme le constate un arrachement dans le pigno n ast. 

Il est aussi bien intéressant ce porche Ia r & ouvert au soleil de midi, avec ses petits 



46 LA VIE DE S. GUEVROC OU KIRECQ. 

contreforts et ses petits pinacles appliqués, ses deux niches étroites en façade, sa terrasse à 
galerie, ses bancs latéraux à l'intérieur, ses frises aux larges feuillages et sa porte double 
encadrée dans une belle ogive. Le pignon ouest se recommande par sa fenêtre à six baies et sa 
rose aux dix-huit quatre- feuilles savamment combinés et aussi par les trois clochetons ou guérites 
qui en couronnent le galbe. 

A l'angle nord-ouest nous trouvons un porche monumental absolument de même facture que 
celui du Folgoêt : mêmes guirlandes végétales encadrant et contournant la grande arcade d'entrée, 
mêmes redents trilobés dans cette arcade ; dans la façade, mêmes panneaux carrés surmontés 
d'accolades pour recevoir des blasons, et au haut une jolie petite niche abritant une statue de 
Notre-Dame. Dans l'archivolte extérieure nous trouvons une série de dix statuettes logées sous 
des dais sculptés et tenant des phylactères. Intérieurement, dix niches pour apôtres, avec la niche 
centrale de saint Pierre au trumeau entre les deux portes, et toujours les mêmes motifs de 
sculpture qu'au Folgoêt : feuilles de vignes et feuilles de chardon, frises d'animaux monstrueux 
et d'hermines passantes. Ce porche est surmonté d'une chambre qui a dû être habitée car on y 
trouve fenêtres, lucarnes et jusqu'à une petite annexe, du côté est, formant logette saillante portée 
sur mâchicoulis. 

Dans un coup d'oeil rapide donné à la façade nord, le long de la rue Verderel, un examen 
attentif nous fera remarquer une galerie intéressante avec loggia gothique à la base du clocher, 
puis les arcs de décharge qui surmontent les deux dernières fenêtres et qui se retrouvent aussi à 
l'abside du Folgoêt. 

L'intérieur de l'église nous offre de fort curieux problèmes de construction, mais ce n'est pas 
le moment de les résoudre. Contentons -nous d'admirer les puissants piliers qui portent le clocher, 
les deux roses des extrémités, l'ensemble des fenêtres et des arcades, les quatre enfeux latéraux 
et les piscines dénotant l'existence d'autels anciens dans le bas-côté du midi. 



ORATOIRE DE 8. GUBVROC OU KIRBCQ, A rLOUMANAC'H. 



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LES VIES DES SAINTS 



DONT LES FESTES 




ESCHEENT AU MOIS DE MARS. 



LA VIE DE S. AUBIN, 

Eues que d'Angers, le premier jour de Mars. 



M 



u temps que regnoit en Bretagne Hoël II du nom, qui fut couronné, Tan de 
salut 484, & mourut l'an 560, naquit au Diocèse de Vennes le Glorieux 
Saint Aubin , colonne trés-solide & flambeau brillant de l'Eglise non 
Armoricane ou Gallicane seulement, mais Universelle. Son père estoit 
Seigneur de Spine-Fort, Noble & ancienne Maison de la basse Bretagne, au même Diocèse 
de Vennes, en la Paroisse de Languidic, sur le bord de la rivière de Blavet, à deux lieues 
de Hennebont, qui portoient pour leurs Armes un Lozenge d'Or & de gueules de quatorze 
pièces (1) (2). Ce Seigneur eut de sa femme, Dame de Grande-maison, entr'autres enfans, 
nostre S. Aubin, lequel ils élevèrent en la crainte de Dieu ; &, quand l'âge le requist, luy 
pourveurent de Maistre qui luy apprint la pieté avec les lettres ; il y profita tellement, 
en peu de temps, qu'il contenta grandement & ses Parens & ses Maistres ; mais Dieu, 
qui en vouloit estre particulièrement servy, & le vouloit proposer pour Docteur à son 
peuple, embrasa son cœur d'un saint désir de la perfection , pour à quoy parvenir, il 
résolut de donner un coup de pied au monde & se donner du tout au service de celuy qui 
s'estoit entièrement donné à luy. 

H. A cette intention, il s'achemina vers un Monastère (3) de grande réputation en ce 
temps-là pour la sainte vie que menoient les Moynes qui y demeuroient, &, y ayant 
quelque temps instamment demandé l'habit, fut receu au grand contentement de tous 

(1) Ses armes se voycnt es vitres de l'église Abbatiale de S. Aubin d'Angers avec cette inscription : Arma i. Albint 
insignis de spinito forti. — A. 

(2) Avons-nous besoin de dire que c'est ici encore un anachronisme ? U n'est nullement question de blason ou 
d'Armoiries avant l'époque des Croisades, mais Albert Le (j r 4 ne manque jamais de donner aux plus reculés dos 
ascendants les armes que les descendants ont possédées bï 'ècleB après. — A.-M. T. 

(3) In ConcUlacensi Monasterio. ~ A. *** <* e9 6I 



48 LA VIE DE S. AUBIN. 



les Moynes. Il n'y fut gueres sans faire voir les belles qualitez & vertus dont la Divine 
Majesté l'avoit doué; on remarquoit en luy une si profonde humilité, que, sauf ce qui 
concerne la civilité & bienséance, il sembloit qu'il eust mis en oubly la grandeur de sa 
maison & le souvenir de son extraction & Noblesse, & qu'il n'eust esté mis au monde 
que pour servir les autres. Une fois, estant encore Novice, il fut par le Père Abbé envoyé 
aux champs pour donner ordre à quelque affaire du Monastère ; n'ayant pu arriver de 
jour au giste, il fut surpris d'une nuit obscure, nébuleuse & pleine d'orages, de sorte 
qu'il fut contraint de se retirer dans une Hostellerie pour passer cette nuit, où aussi 
estoient accourus nombre de voyageurs pour le mesme sujet. Comme tous dormoient, 
survint une forte ondée de pluye, si extraordinairement violente, que le toict du logis 
en ayant esté crevé, tous furent mouillez du haut en bas, excepté seulement S. Aubin, 
qui demeura au milieu de tous sec & allègre, sans que l'eau eust osé approcher de luy. 
Ce Miracle fit que tous commencèrent à le regarder comme un Saint, & luy portèrent 
plus d'honneur qu'ils n'avoient auparavant fait. 

III. Il estoit fort adonné à l'oraison & contemplation, au jeusne, fort severe à soy- 
mesme, mais facile & bénin au prochain ; bref, si parfait & accomply en toutes sortes de 
vertus, que, l'Abbé du Monastère decedé, les Moynes l'éleurent unanimement pour luy 
succéder, l'an vingt-cinq de son âge, nonobstant toutes les oppositions que son humilité 
luy fit mettre en avant. En cette nouvelle Dignité il pensa estre obligé de devancer 
d'autant les autres en perfection, qu'il les surpassoit en dignité ; aussi Dieu le 
rendoit recommandable par grands miracles ; entre-autres, un jour, visitant une Abbaye, 
nommée Assise, il se présenta à luy un Religieux aveugle, implorant son secours & le 
suppliant humblement qu'il luy donnast sa sainte bénédiction ; ce qu'ayant fait, incontinent 
ce Religieux recouvra la veuë, lequel Miracle rendit le Saint fort vénérable aux Religieux 
dudit Monastère. 

IV. Ce Monastère florissant sous le saint & prudent gouvernement de S. Aubin, 
vingt-cinq années durant, advint qu'Adelphe, Evesque d'Angers, passa de cette vie à 
l'autre, pour successeur duquel, le Clergé 8c ceux à qui appartenoit l'élection éleurent 
& nommèrent saint Aubin, lequel, après plusieurs refus, enfin voyant telle estre la 
volonté de Dieu, l'accepta et consentit à sa promotion à regret, le cinquantième de son 
âge (1). Estant Evesque, quoy que âgé, il visitoit diligemment son Diocèse, secourant avec 
soin ses Diocésains tant au spirituel qu'au temporel. Dieu témoigna , par plusieurs 
Miracles, la charité de ce saint Prélat luy estre agréable; car, visitant son Diocèse, une 
pauvre femme nommée Grata, s'estant présentée à luy, ayant receu sa bénédiction, fut 
guérie. Il rendit la veuë à plusieurs aveugles : le premier fut à un Moyne de son Abbaye, 
nommé Frère Germomerus ; le second à un autre Moyne de l'Abbaye d'Assise, dont nous 
avons parlé cy-dessus ; le troisième fut à un pauvre d'Angers, nommé Maurille ; le quatrième 
à un pauvre homme du village d'Aubigny, duquel il chassa le Diable qui le possedoit, 
& la cécité corporelle ; le cinquième à un autre pauvre, nommé Marcellin. Il ressuscita 
pareillement un jeune homme, nommé Malabonde, de la mort duquel ses parens estoient 
fort affligez, & ce au village de Gesnie. 

V. Le Roy de France Childebert portoit un grand respect à S. Aubin, pour la Sainteté 
qu'il connoissoit en luy. Un jour, le Saint, estant allé à Paris trouver le Roy, pour luy 
communiquer de quelques affaires concernantes le bien de l'Eglise Gallicane, sa Majesté, 
comme très-pieuse qu'elle estoit, se hasta de l'aller trouver, sans luy donner la peine 
de venir en son Palais ; mais, quand le Roy voulut faire tourner son cheval par une rué 
autre que celle qui menoit au logis du saint Prélat, jamais il ne la* peut faire avancer, 

(1) L'an 522 d'après Dom Lobineau qui le fait naître on 470 et mourir le 1" mars 550. — A.-M. T. 



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LA VIE DE S. AUBIN. 49 



& demeura immobile, encore qu'il le piquast bien serré ; il changea de monture, & le 
second cheval n'avança pas plus que le premier ; mais, ayant esté adverty qu'il ne tenoit 
pas le bon chemin pour aller vers le logis de saint Aubin, il tourna bride, & incontinent 
le cheval, à pas légers, le rendit à la porte du Saint, où il s'arresta. Sa Majesté l'ayant 
salué, ils s'entretinrent long-temps ensemble ; le saint Prélat fit tant envers le Roy, qu'il 
procura la célébration du troisième Concile d'Orléans, pour la reformation de l'Eglise 
Gallicane ; car il estoit grandement zélé pour la liberté Ecclésiastique, Se, en cette 
matière, se rendoit inexorable, même aux Princes & Potentats, dont plusieurs luy en 
vouloient mal de mort ; mais c'estoit ce que plus il desiroit que de mourir pour Nostre 
Seigneur. Il ne pouvoit sur tout supporter le scandale que causoient les Nopces 
incestueuses, lesquelles, de son temps, estoient grandement en vogue ; &, pour y 
remédier, il procura spécialement le Concile d'Orléans. 

VI. Donc, l'an du salut 540, le premier du Pontificat du Pape Vigile, sous l'Empereur 
Justinian XIV, régnant en France le Roy Childebert, en Bretagne le Roy Hoël II du nom, 
fut convoqué à Orléans un Concile, qui fut le troisième National qui a esté célébré en 
cette Ville, où se trouvèrent les Archevesques de Lyon, Primat des Gaules, de Bourges, 
de Rouen, de Sens & de Viennes; les Evesques d'Autun, nostre S. Aubin Evesque 
d'Angers, celuy d'Orléans, Anolus Prestre, pour celuy de Châlons-sur-Saone, de 
Chartres, de Paris, Marcellian Prestre, pour celuy de Nantes, Emantius Prestre, pour 
celuy de Langres, Campanus pour l'Archevesque de Tours, de Troyes en Champagne, de 
Coustances, d'Evreux, de Mascon, de Sées, Bandastis Prestre, pour celuy d'Avranches, de 
Nevers, d'Auxerre, Vincent Prestre, pour celuy de Cahors, de Lisieux & de Grenoble (1) ; 
lesquels firent trente Se un Canons fort utiles pour l'Eglise ; aucuns disent que S. Melaine 
Evesque de Rennes y assista, mais je ne le trouve y avoir sous-signé. 

VII. S. Aubin, estant de retour à Angers, se mit avec une extrême diligence à reformer 
son troupeau, faisant que les sacrez Canons Se Décrets du Concile y fussent exactement 
observez; mais il se roidit particulièrement contre ceux qui ne vouloient pas se 
sousmettre au Canon porté contre les Incestueux, & prit si à cœur la ruine Se l'abolissement 
de cet abus dans son Diocèse, qu'on raconte de luy, qu'estant fort importuné, pressé & 
presque forcé, par les autres Evesques de la Province de Touraine, d'envoyer des 
Eulogies (c'estoient certaines choses bénites que les Evesques avoient de coutume 
d'envoyer aux fidèles, pour marque de leur communion Se fraternité), benistes de sa 
main, à un grand Seigneur qu'il avoit excommunié, parce qu'il ne vouloit obeïr aux 
Décrets du Concile, nommément au Canon porté contre les mariages incestueux (fort 
frequens en ces temps-là), il le fît à regret, Se, ayant beny le pain Se donné pour porter à 
ce Seigneur, il leur tint ces paroles : Vostre importunité (saints Pères), est cause que je 
consens à luy bénir et envoyer ces Eulogies, mais, dans peu de temps, vous verrez que Dieu 
est puissant pour défendre sa cause; ce qui fut véritable; car, avant qu'on eust porté ce 
pain beny à ce Seigneur, il expira misérablement sous la censure & excommunication. 
S. Aubin néanmoins, sentant sa conscience bourrellée, pour s'estre si facilement laissé 
vaincre à l'importunité de ces Evesques Provinciaux, s'en alla à Arles pour communiquer 
de cette affaire à saint Csesarius, & avoir son avis là dessus. 

VIII. La charité, dont ce S. Prélat estoit doué, se faisoit particulièrement paroître à 
l'endroit des pauvres affligez & misérables. Un jour, comme il passoit par une des portes 
de la Ville, les pauvres prisonniers qui estoient enfermez en une tour joignant ladite 
porte, le prièrent instamment de les assister * i nV meu de compassion alla trouver le 
Juge, le priant de les délivrer, lequel, n'en vo^n f \\&ï faire, le Saint s'adressa à Dieu par 

(1) Dans cotto liste le mot « Prestre » cinq fois répété .» meut les délégués des Evoques qui n'avaient 

pu par eux-mêmes prendre part an Concile. — A.-M. 1% ^fcï &fà e 

% ÏP 



50 LA VIE DE S. AUBIN. 



une fervente prière, qui fut suivie de la délivrance de ces prisonniers, qui vinrent en 
l'Eglise Cathédrale d'Angers, se jetter à ses pieds &luy rendre grâce de leur délivrance. 
La charité dont il usa vers une Dame, nommée Etherie, ne fut pas moindre ; car comme, 
par commandement du Roy de France, elle eût esté mise en garde es mains de quelques 
soldats François, lesquels luy faisoient mille indignitez, le S. Prélat, en estant averty, 
ne peut souffrir qu'une de ses brebis demeurast ainsi entre les pattes de ces loups ; il 
les alla trouver, &, de son autorité Pastorale, arracha cette pauvre Dame d'entre leurs 
griffes ; mais, comme il la voulut amener, un de ces soldats, plus audacieux que les 
autres, se voulut avancer de la tirer par force des mains du Saint, lequel, luy ayant 
soufflé au visage, le misérable tomba roide mort à la renverse, payant, par cette 
épouventable punition, son arrogance & le mépris qu'il faisoit du saint Prélat. Une 
pauvre femme s'adressa à luy, pour être délivrée du malin esprit, qui s'etoit placé sur 
son œil, lequel il chassa. Son humilité fut si grande, que l'Evesque de Nantes, estant 
expressément venu à Angers pour recevoir sa sainte Bénédiction & guerison de certaine 
infirmité, il ne la luy voulut pas octroyer, se reputant indigne de cela ; mais il le renvoya 
à Rennes à S. Melaine. Il fit un voyage à Yennes pour voir ses parens 8c son pais ; &, 
durant son séjour en ces quartiers-là, mourut un de ses Officiers, lequel il affectionnoit 
fort pour ses vertus & perfections. Au bout de Tan, on leva ses os pour les transporter 
au pais de sa naissance; le S. Prélat, se trouvant lors empêché à quelque affaire 
d'importance, désireux toutes fois d'honorer cette translation de sa présence, manda 
qu'on la retardast jusques à son arrivée ; mais, tardant à venir, on se mist en devoir de 
les transporter. (Chose étrange !) que ces Os, dans la Chasse, devinrent si pesans, qu'on 
ne les peut jamais lever de terre, jusques à ce que le Saint fust arrivé, & lors ils furent 
aisément transportez. 

IX. Enfin, ayant saintement gouverné son troupeau vingt années, il deceda l'an 70 de 
son âge, & de Nostre Seigneur 586, ou environ. Je n'ay pu trouver précisément l'an de 
son decés ; mais, veu qu'il a esté vingt ans Evesque, & que, l'an 540 (qui ne fust le premier 
de son Pontificat), il se trouva au Concile d'Orléans, faut dire qu'il deceda environ 
Tan 586, sous le Règne de Hoël II du nom. Son saint Corps fut reveremment ensevely 
dans l'Eglise de saint Pierre, où il demeura jusqu'à ce que Eutropius, son successeur, 
avec saint Germain, Evesque de Paris, & plusieurs autres Evesques, levèrent son Corps 
saint de terre, & transportèrent ses saintes Reliques dans l'Eglise lors nommée saint 
Estienne, maintenant, de son nom, appelée saint Aubin. A cette Translation, advint un 
beau miracle pour illustrer la mémoire du saint Evesque, & faire connoistre qu'il vivoit 
dans le Ciel; la Chappelle, où avoit esté posé premièrement ce saint Corps, estoit si 
étroite, qu'on ne sçavoit comment le tirer de là; mais, comme chacun en donnoit son 
avis, voilà que trois grosses pierres tombèrent de la muraille du costé d'Orient, qui 
firent libre passage à la Chasse du Saint; ce qui réjouit grandement l'assistance, 8c, ce 
pendant que processionnellement on le portoit, trois aveugles qui se rencontrèrent par 
la rue, à l'invocation du Saint & attouchement de la Chasse, recouvrèrent la veuë, & 
trois Paralytiques la santé. 

X. Incontinent, par les Royaumes de France 8c de Bretagne, furent édifiées plusieurs 
Abbayes & Chappelles au nom de saint Aubin; les Eglises Paroissiales, mesme les Villes 
entières le prindrent pour leur Patron, entr'autres la Ville de S. Aubin du Cormier, 
Diocèse de Rennes, & la Ville de Guerrande, Diocèse de Nantes ; lesquelles ont souvent 
expérimenté du Ciel la faveur de leur saint Patron ; mais la singulière & miraculeuse 
victoire qu'en sa faveur gagnèrent les Guerrandois, l'an 909, mérite bien d'estre icy 
recitée; cette année-là donc 909, les Normands & Danois, peuples Septentrionaux, 
cruels & barbares, retournans du sac de la Ville de Nantes qu'ils rasèrent à fleur de 



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LA VIE DE S. AUBIN. 51 



terre, posèrent le siège devant Guerrande, bien résolus d'en faire autant; les assauts se 
livrent, mais si furieux & frequens pour le grand nombre des ennemis, que les pauvres 
assiégez se virent réduits presque au desespoir. En cette extrême nécessité, voyans le 
peu de services qu'ils tiroient des armes matérielles, se résolurent d'y adjouster les 
spirituelles; ils ordonnèrent des prières, firent plusieurs processions, implorans le 
secours du Ciel, & nommément invoquans leur Patron saint Aubin & se recommandans 
à sa protection, dont bien leur en prit; car, lors que moins ils y pensoient, le courage 
leur creut divinement & se sentirent tellement rasseurez, qu'ils prindrent resolution non 
seulement de défendre leur Ville, mais mesme d'attaquer les Barbares. Sur cette 
resolution, ils se préparent au combat, se mirent en ordonnance & rang de Bataille 
dans les rues ; puis, ayans abbatu les ponts, levé les herses, sortirent les portes ; &, 
comme ils estoient encore es barrières, virent visiblement descendre du Ciel un jeune 
Chevalier, armé de toutes pièces, monté sur un bon Coursier, la Lance sur la cuisse, 
mais brillant & luisant comme le Soleil, qui leur dit, que, puisqu'ils Vavoient pris pour 
Patron, et, en ce grand danger, invoqué à leur ayde, il n'y avoit voulu faire faute ; qu'ils 
eussent bon courage et le suivissent; disant cela, se mist en teste des Compagnies 
Guerrandoises, lesquelles, sous sa conduite, marchèrent vers le Camp des ennemys, 
qu'ils surprindrent ne s'en donnans garde & ne pensans que les assiégez eussent osé seule- 
ment s'aviser de telle entreprise ; ils mirent tout le Camp ennemy en déroute & en firent tel 
carnage, que la terre demeura toute couverte de corps morts ; &, cela fait, cet heureux 
Chevalier disparut & se déroba de leurs yeux. Voilà comment ils expérimentèrent la 
faveur du saint Prélat. Le pieux Roy saint Salomon III du nom, & dernier Roy de nostre 
Bretagne, fonda en ladite Ville la Prévôté & Chanoines qui sont dans l'Eglise de saint 
Aubin. 

XI. Ce saint Prélat, aussi-bien après sa mort que pendant sa vie, se fit voir ennemy 
juré de ceux qui envahissent ou injustement détiennent les possessions de l'Eglise, 
comme il se monstra vers un grand Seigneur Angevin, nommé Elfrede ; lequel, s'estant 
emparé par force des rentes d'un petit Prieuré qui estoit au bas Anjou, prés Craon, 
nommé Dudion, dépendant du Monastère de saint Herblon en l'Isle d'Aindre, sur le 
bord de Loire, au dessous de Nantes, saint Aubin luy apparut, &, d'une grave sévérité, 
le tença rudement de telle violence & sacrilège, luy commandant promptemcnt de 
restituer ce bien audit Monastère, luy faisant sçavoir qu'il ne pourroit jamais boire ny 
manger qu'il n'eust fait restitution ; mais le misérable, ne voulant obeïr au comman- 
dement du Saint, s'assit à table, & le premier morceau qu'il voulut manger luy demeura 
en la gorge sans le pouvoir avaler, dont il se pensa étrangler; & ainsi fut forcé à 
restituer ce qu'il avoit sacrilegement envahy. C'est ce que j'ay pu recouvrer de la vie 
de ce saint Prélat, lequel je prie d'estre intercesseur perpétuel devant Dieu pour son 
païs. Amen. 

Cette Vie a esté par nous recueillie du Martyrologe Romain, le premier jour de Mars, 
et des Annotations de Baronius sur iceluy; le mesme Baronius, en ses Annales, Tome 7, 
sur l'an 5W, nombre 27, 28, 29, 30, elc; La seconde partie du Tome 2 des Conciles, pag. 27, 
ou il parle du troisième Concile d'Orléans ; Laurens Surius, au Tome premier, le premier 
de Mars; S. Grégoire de Tours, de la gloire des Confesseurs, Liv. % ; Pierre de Natalibus, 
Liv. 3, Chap. 16ï; Vincent de Beauvais, en son Miroir Historique, Liv. 22; Fortunat, 
Liv. 11, Chap. 27; S. Antonius, en ses Histoires, Partie 2, Tit. U, Chap. 2,%1; Robert 
Cœnalis, de re Gallica, Liv. 2, Perioch. 6; Jean Chenu, en son Histoire Chronologique des 
Evesques de France, en ceux d'Angers; Claude Robert, en sa Gallia Christiana; l'ancien 
Bréviaire d'Angers, et ceux des neuf Evesch^z de Bretagne; Pierre le Bault, en son Histoire. 



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52 LA VIE DE S. JAOUA. 



M. S. S. de Bretagne; Allain Bouchart, en ses Annales de Bretagne, Liv. 3, pag. 68 ; le Sr. 
d'Argent™, en son Histoire ; le R. P. Du Pas, en son Histoire Généalogique des Marquis 
d'Espinay, pag. 267, et en ses aditions, pag. 827 ; André du Val, rapporté par Friard, en ses 
aditions à la Légende de Ribadeneira; Uvion, Liv. 2, Chap. 37. 



LA VIE DE S. JAOUA, 

Evesque de Léon, le deuxième jour de Mars. 




j|aint Jaoua ou Jovin fut Hybernois de nation, Oncle du Prince Tinidorus, 
père de S. Tenenan ; sa mère estoit propre Sœur de S. Paul Aurelian, premier 
Evesque de Léon, à l'école duquel la bonne Dame envoya son fils Jaoua, en 
l'isle de Bretagne, où il employa si bien le temps, que, dans peu d'années, il 
devint parfait Philosophe & bon Théologien. Son cours achevé, il fut rappelle par ses 
Parens au Païs ; à quoy obéissant, il prit congé de S. Paul son Oncle, & se rendit chez 
son Père, lequel, le voyant si sage & bien appris, se mit en devoir de luy trouver party 
& le marier avantageusement ; il le vêtit somptueusement, luy donnant train & suite, & 
luy faisant hanter les compagnies pour s'avancer & se faire voir ; mais le saint jeune 
homme, prévenu de l'Amour de Dieu, avoit à contre cœur ces vanitez, &, encore bien 
que, pour ne contrister ses parens, il fît du mondain & jovial, si est-ce qu'en son Ame il 
fit resolution de quitter tout & suivre Jesus-Christ, embrassant Testât de Religion. 

II. Sur ces entrefaites, il receut lettres de la grande Bretagne, que son oncle S. Paul, 
8c douze bons Prestres avoient passé la Mer, estoient allez demeurer en la Bretagne 
Armorique 8c avoient pris terre en l'isle d'Ouëssant ; il se résolut aussi-tost de se 
transporter vers luy & quitter son païs 8c ses parens ; il fait équipper un vaisseau au 
Havre prochain, &, un matin, feignant de s'aller pourmener, sort avec deux de ses 
serviteurs, s'embarque & fait voile vers Ouëssant; mais, si-tost qu'ils l'eurent 
découverte, s'éleva un furieux vent d'Estnordest, qui les jetta hors Oûessant, si loin de 
leur route, qu'ils ne sçavoient où ils estoient ; mais, ce vent calmé, ils approchèrent de 
terre 8c furent jettez à travers le Golfe de Brest jusques dans la rivière du Faou, où ils 
mirent pied à terre ; &, entrans dans le bourg, firent rencontre de S. Judulus, Abbé de 
Land-Tevenec, lequel les salua humainement, &, ayant sceu qui ils estoient & pour 
quelle fin ils estoient venus, les fit rentrer dans leur vaisseau, y monta luy-mesme & les 
mena à son Abbaye, où S. Jaoua, ayant demeuré quelque temps, congédia ses serviteurs, 
demanda l'habit de Religion 8c fut vestu par S. Judulus. 

III. Ayant parcouru le temps de sa probation, il alla en Léon trouver son Oncle 
S. Paul, lequel fut fort joyeux de le voir sous ce saint habit, le retint, quelques années, 
prés de soy & luy conféra tous les Ordres successivement, &, estant Prestre, le renvoya 
chanter sa Messe en son Monastère de Land-Tevenec. Son Abbé S. Judulus, ayant à 
pourvoir de Recteur à la Paroisse de Brasparz, nomma S. Jaoua à cette Eglise, lequel 
l'accepta par obédience 8c s'y habitua; il y trouva beaucoup de dHficultez, à raison que 
les Paroissiens, mal-instruits 8c peu catéchisez, se rendoient difficiles à gouverner ; si 
est ce qu'il se rendit si infatigable à les prescher & exhorter, reprenant leurs vices avec 
telle ardeur 8c zèle, que, peu à peu, il les réduisit, les uns par beau, les autres par 



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LA VIE DE S. JAOUA. 53 



menaces & censures. Il y avoit, parmy la Cornoûaille, plusieurs qui se ressentoient 
encore des superstitions des Payens ; saint Jaoua fit tant qu'il les réduisit au vray 8c 
droit chemin de salut. 

IV. Il y avoit, en ce temps là, un riche & puissant Seigneur en Cornoûaille, lequel 
demeuroit d'ordinaire en un Chasteau, nommé Kerarroûé, bon Chrestien 8c bien-faicteur 
des Moynes & Ecclésiastiques, & s'appelloit Arastagn. U avoit un neveu, fils de sa sœur, 
Seigneur du Faou, autant leur ennemy & persécuteur, si animé contre ces saints 
Personnages, qu'il ne pensoit qu'à leur ruine, & en vouloit particulièrement à saint 
Jaoua, parce qu'il alloit prescher ceux qui habitoient en sa Paroisse, &, tous les jours, 
gagnoit quelqu'un des circonvoisins. Il dissimula son maltalant jusque à avoir trouvé 
l'occasion d'exécuter son mauvais dessein. Il fut adverty que les Supérieurs des 
Monastères de Cornoûaille s'estoient assemblez en certain Monastère, non loin de ses 
terres, pour adviser ensemble & conférer de leurs affaires particulières, & qu'entr'autres 
s'y dévoient trouver l'Abbé Tadecq, l'Abbé Judulus 8c saint Jaoua; cette nouvelle sceûe, 
cet impie, épris d'un zèle de sa fausse Religion, met une compagnie de ses sujets sur pied 
& bat la campagne. 

V. Arrivé au Monastère où ces saints Personnages estoient assemblez, il enfonce les 
portes de l'Eglise, met tout le peuple en fuite, attaque S. Tadecq qui disoit la grande 
Messe, & le massacre à l'Autel, comme il estoit au Canon à ces mots Nobis quoque 
peccatoribus ; ses satellites attaquèrent les autres Moynes qui estoient dans leurs sièges 
au Chœur, en massacrèrent tout autant qu'ils en peurent attraper, & puis se mirent à 
suivre ceux qui s'en estoient fuis ; 8c, entr'autres, le Seigneur du Faou mesme poursuivit 
& attrapa l'Abbé Judulus qui s'en fuyoit vers son Monastère de Land-Tevenec, 8c, le 
joignant de prés, luy avala la teste d'un coup d'épée; S. Jaoua fut préservé de ce mal-heur 
8c se retira dans sa Paroisse de Brasparz, bien affligé de la mort de son bon Père Abbé 
Judulus, & en fit célébrer solemnellement les obsèques, & de tous les Moynes qui 
avoient esté massacrez avec luy. 

VI. Dieu, vengeur des injures faites à ses serviteurs, ne laissa pas cette barbarie 
impunie ; car ce sacrilège, ayant assouvy sa cruauté du sang de ces bons Religieux, fut 
sur l'heure possédé d'une légion de diables, qui commencèrent à le tourmenter si 
horriblement, qu'à toute peine ses gens le purent lier & mener au logis ; d'ailleurs, un 
Monstre marin, plus semblable à un Dragon qu'à un Poisson, sortant de la Mer, ravagea 
le bourg du Faou 8c tout le pais circonvoisin, dévorant hommes 8c bestes, si-bien que, 
dans peu de temps, tout ce pais-là fut déserté, les hommes, femmes 8c enfans estans 
contraints de quitter leurs maisons & héritages, ou, s'ils y voulaient demeurer, estre 
continuellement en danger de leur vie ; ils reconneurent que c'estoit une punition 
Divine (1). Les principaux s'estans assemblez pour aviser par ensemble ce qu'il falloit 
faire, ils conclurent unanimement d'envoyer à Léon, vers S. Paul, dont la Sainteté estoit 
conneuë par toute la Bretagne ; ils députèrent des plus apparens d'entr'eux, qui l'allerent 
trouver en son Monastère de Kerpaol, &, luy ayant fait sçavoir la calamité qui opprimoit 
leur païs, le supliérent de les vouloir soulager. 

VII. Le S. Prélat, meu de compassion, leur promit d'y aller en personne, & qu'ils se 
disposassent à faire pénitence & obtenir la miséricorde de Dieu, qui jamais n'éconduit 
ceux qui, d'un cœur contrit & humilié, luy demandent pardon. Les ayant congédiez, il 
se dispose à ce voyage, &, ayant pris quelques Moynes pour l'accompagner, se met en 
chemin. Comme ils passoient par la paroisse de Plougar en Léon, ils s'arresterent pour 
dire leur Office & faire Oraison en un certain lieu écarté, qui s'appelle encore à présent 

(1) Le Culte de Saint Jaoua ne s'est pas maintenu ~ v tf m ais ta souvenir du dragon monstrueux s'y est 
toujours conservé, on montre encore la tanière, appelé© e i 'l'île de BaU, U trou du Serpent, — A.- M. T. 

%unO * * 



54 LÀ VIE DE S. JAOUA. 



Mousterpaul, pendant lequel temps, un Ange apparut à saint Paul & l'encouragea à 
poursuivre son chemin, luy promettant bonne issue de son voyage. Saint Jaoua, qui 
avoit eu avis que son Oncle saint Paul estoit en chemin pour se rendre au Faou, se 
hasta de luy aller au devant, & fit telle diligence, qu'il le trouva prés de Coatgarz, où, 
après les salutations & saintes accolades, saint Paul, appercevant que saint Jaoua St 
sa compagnie avoient grand soif, se mit en prière, & en fit faire autant à la compagnie, 
puis commanda à saint Jaoua de frapper la terre de son bourdon, en certain endroit 
qu'il luy monstra ; ce qu'ayant fait, il en rejaillit une belle source de bonne eau, dont ils 
étancherent leur soif, rendans grâces à Dieu pour ce bien-fait. 

VIII. Arrivez que furent les Saints au Faou, tout le monde qui estoit épars par les 
champs se ramassèrent au bourg, ausquels saint Paul fit un beau Sermon de l'excellence 
de la Religion Chrestienne & conclud ainsi : Et pour vous faire connoistre que ce que je 
vous ay presché est véritable, si vous voulez faire pénitence de vos péchez et renoncer à vos 
superstitions, je vous delivreray de cette pernicieuse beste, par la grâce de Dieu et au Nom 
de Nostre Seigneur Jesus-Christ que je vous annonce. A cette parolle, tout le peuple luy 
repondit qu'ils le feroient sans faute ; & alors saint Paul commanda à saint Jaoua de luy 
disposer l'Autel pour y célébrer la sainte Messe ; ce qu'ayant fait avec une extrême 
ferveur & dévotion, il sortit hors l'Eglise & appella le Dragon, luy commandant que, 
sans mal faire à personne, il le vînt trouver; le Monstre se rend incontinent au 
commandement du Saint, la gueule béante, les yeux roulans & étincelans, froissant le 
pavé de ses écailles, se coucha aux pieds du Saint, lequel luy lia son Estolle au col, &, 
ayant fait à son neveu S. Jaoua ficher son bourdon en terre, l'y attacha sans faire aucune 
résistance, demeurant là aussi paisiblement que si c'eust esté une beste privée & 
domestique. 

IX. Puis, il alla voir le Seigneur du Faou, qui, depuis qu'il avoit tué les saints Abbez 
Tadecq & Judulus, estoit possédé du diable qui l'avoit cruellement tourmenté ; il chassa, 
par le signe de la Croix le diable, guérit parfaitement le patient, l'instruisit & catéchisa, 
le fit baptiser par saint Jaoua &, luy mesme, le tint sur les sacrez Fonds, & lui donna 
son nom, le faisant nommer Paul. A l'exemple de ce Seigneur, toute sa famille & 
généralement tous ses sujets renoncèrent au Paganisme & receurent le Baptesme. La 
bonne Dame, mère du nouveau converty, depescha en poste à Kerarroué, vers Arastagn 
son frère, pour luy porter la nouvelle de la conversion & guerison de son neveu ; le 
Comte Arastagn en fut fort aise , & alors depescha deux Gentils-hommes de sa maison 
vers le Faou, prier S. Paul & saint Jaoua de le venir voir, ce que les Saints luy 
accordèrent, & s'en allèrent de compagnie avec ces Gentils-hommes. 

X. Le Prince Arastagn, adverty que les Saints le venoient voir, leur vint à la 
rencontre, bien accompagné de ses sujets, les receut & festoya fort bien & accorda avec 
eux que son neveu du Faou, en réparation du meurtre par luy commis es personnes 
des saints Abbez Judulus & Tadecq, fonderoit un Monastère au lieu mesme où il tua 
S. Judulus, & que, pour éternelle mémoire, ce Monastère portast le Nom du Martyre de ces 
deux Saints & seroit appelle Mousler Daougloas, c'est à dire, le Monastère des deux 
playes(l); lequel il doteroit & renteroit suffisamment pour la nourriture & entretien des 
Religieux qui y feroient l'Office. Le Seigneur du Faou consentit de bon cœur à faire cette 
réparation & suplia S. Jaoua de prendre le soin de l'édifice ; ce qu'il accepta volontiers, 
& fit telle diligence que, dans peu d'années, le Monastère fut parfait & accomply, beny & 
dédié par l'Evesque de Cornoûaille, & saint Jaoua en fut beny premier Abbé : C'est le 
bourg & Abbaye de nostre Dame de Daougloas, Diocèse de Cornoûaille, de l'Ordre des 
Chanoines Réguliers de S. Augustin. 

(1) Ceci manque d'exactitude : la vraie traduction serait : « le Monastère « des deux meurtres, » — A .-M. T. 



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LA VIE DE S. JAOUA. 55 



XI. Saint Paul, ayant mis ordre à toutes les affaires au Faou, s'en retourna en Léon, 
traisnant après soy le Dragon, & estant arrivé en un petit bois qui est entre les Paroisses 
de Land-paol & Guic-miliau, deux hommes le vinrent trouver de la part des habitans 
du Faou & l'avertir que ce n'estoit rien fait, s'il n'exterminoit aussi un petit faon que le 
serpent avoit laissé en sa tanière, lequel, estant déjà grandelet, menaçoitlepaiscircon- 
voisin de pareilles misères. Lors S. Paul délia le Dragon 8c luy commanda, de la part 
de Dieu, qu'il allast quérir son faon & le luy amener en ce lieu, luy défendant trés- 
estroitement de faire mal à personne ; le Serpent obéît, & ce lieu, en mémoire de cecy, 
se nomme encore aujourd'huy Coat-ar-Sarpant. De là, il mena ces deux Dragons en 
l'Isle de Baaz, où estoit son principal Monastère, &, les ayant conduits en un lieu 
désert & écarté, mist un baston en terre, auquel il les attacha, leur défendant de sortir 
de là 8c de mal faire à personne ; ce qu'ils observèrent jusqu'à ce que, deffaillans peu à 
peu faute de nourriture, moururent & furent jettez dans la Mer; & de ce grand miracle 
que fit S. Paul, donnant un simple baston pour barrière à deux bestes si furieuses, cette 
Isle fut nommée en Breton Enes-Baz, l'Isle du baston, située dans la Mer, au devant du 
bourg de Roscow. 

XII. Le Monastère de Daoulas estant accomply(l), S. Jaoua y amassa grand nombre de 
Religieux, avec lesquels, il y menoit une vie sainte & parfaite ; à quoy le diable, portant 
envie, qui se voyoit chassé de ce pays par le Saint & ses compagnons, lesquels infatiga- 
blement preschoient la parole de vie à ces peuples, il suscita quelques garnemens 
contre le Saint, lesquels l'inquiétèrent tellement, que, ne trouvant repos ny patience là, 
il resigna sa Recteurie de Brasparz & son Abbaye de Daoulas à Tusveanus (2), fils d'Aras- 
tagn ; &, luy ayant donné plusieurs bons advis pour le gouvernement de ses Moynes & 
Paroissiens, prit congé de ses Religieux 8c se retira en Léon, vers S. Paul son Oncle, 
lequel, estant vieux 8c cassé, fut grandement rejoûy de sa venue, & le retint, deux ans, 
prés de soy, le fit Chanoine de son Eglise Cathédrale & se servit de luy comme de 
Coadjuteur en sa charge Pastorale, & enfin, épris du désir de vivre en solitude, se résolut 
de quitter son Evesché & s'en démettre à son neveu S. Jaoua. 

XIII. Il proposa son dessein à ses Chanoines, qui l'aprouverent, & fut saint Jaoua 
receu pour Evesque de Léon, & alla à Dol pour estre consacré par saint Samson, Arche- 
vesque de cette ville & Métropolitain de Bretagne (3). Saint Paul s'estant retiré en son 
Monastère de Baaz, saint Jaoua appela saint Kenan prés de soy, le fit Prestre & Chanoine 
de sa Cathédrale, puis luy donna la Paroisse de Ploukerneaw, où il fit beaucoup de 
fruit. Pendant que saint Jaoua gouvernoit en toute sainteté et vigilence son Diocèse, 
ceux de Cornouaille, qui l'avoient, par leur malice, contraint de quitter son Monastère 

(1) On dit que l'abbaye de Daoulas fut fondée par Guiomarc'h, vicomte de Léon, en expiation du meurtre de son 
oncle Hamon évêque de Léon et qu'il y mit des chanoines réguliers de Tordre de saint Augustin. Cette fondation fut 
approuvée en 1173 par Geoffroy évoque de Quimper. Un château préexistant et appartenant au vicomte aurait été 
par lui transformé en communauté. 

Noos n'y contredisons nullement, mais ce «fait ne prouve point qu'il n'y ait pas eu là autrefois un important 
établissement religieux. Longtemps avant l'époque d'Alain Canihart et de saint Gurloés, à l'endroit même où ce 
prince et cet abbé érigèrent l'abbaye de Quimperlé, saint Gunthiern avait fondé le monastère d'Anaurot. Pourquoi ne 
pas admettre que le* monastère de saint Jaoua a pu précéder celui du XII* siècle, comme celui d'Anaurot a précédé 
Sainte-Croix, comme celui du Relecq fondé à la même époque a pu remplacer le vieux monastère de Gerber dont 
saint Tanguy aurait été le premier abbé. Il était même naturel que les fondateurs fissent revivre les anciens 
monastères ruinés par les Normands mais dont le souvenir subsistait, plutôt que de créer des monastères sans 
tradition dans le passé. — A.-M. T. 

(S) Je suis très porté à croire que ce Ttuveanus n'est autre que saint Tujan si vénéré en sa belle chapelle de 
Primelin dans le Cap-Sizun. Je me base sur ce fait que le patron de Brasparts est précisément saint Tujan. — A.-M. T. 

(3) Albert Le Grand tenant absolument à ce que saint Samson ait été métropolitain de Bretagne, suppose que ses 
prétendus suffragants ont été sacrés par lui, mais comme 1« B évoques de Dol n'ont nullement porté ce titre-là avant 
Nominoé , on ne sait pas pourquoi saint Pol n'aurait p* 8 rt < lui-même la consécration épiscopale à son neveu et 
successeurs. — A.-M. T. ^ oWl 

V. DES S. 6 



56 LA VIE DE S. JAOUA. 



de Daoulas, ressentaient à bon escient la perte de sa présence ; car, depuis qu'il les eut 
quittez, la famine les affligea tellement, trois ans durant, qu'ils furent contraints de 
chercher à vivre ailleurs en Bretagne ; ils s'apperçeurent que c'estoit une juste punition 
de l'ingratitude dont ils avoient usé vers le Saint, & députèrent aucuns d'entre-eux 
pour aller à Occismor, en Léon, luy requérir pardon en leur nom & le supplier de les 
venir consoler & leur donner sa sainte bénédiction. Le Saint, oubliant l'injure qui luy 
avoit esté faite par eux, de l'avis de S. Paul, s'y en alla ; &, sitost qu'il y fut arrivé, les 
délivra de la famine & fit. par ses prières, retourner la fertilité, & la terre commença à 
reverdir & à pousser fleurs & fruits à foison. 

XIV. Dieu, le voulant enfin recompenser des longs travaux qu'il avoit glorieusement 
surmontez pour sa gloire, permit qu'une forte fièvre le saisit en son Presbitaire de 
Brasparz, qui l'aflbiblit grandement & qui, peu de temps après, le coucha au lict de la 
mort. Trois jours avant son decés, S. Paul, estant en son Monastère en l'Isle de Baaz, & 
S. Kenan à Ploukerneaw, eurent révélation de sa maladie & qu'elle estoit mortelle ; 
S. Kenan se rendit incontinent devers S. Paul, lequel l'envoïa hastivement à Brasparz 
pour assister le saint Prélat en sa maladie, l'ayder à bien mourir & donner ordre à ses 
funérailles. S. Jaoua fut fort consolé de le voir, receut tous ses Sacremens, &, après 
avoir donné sa sainte bénédiction aux assistans, commanda que, quand il seroit decedé, 
on mit son corps en un branquart neuf, & que là, où les bestes qui le dévoient porter 
s'arresteroient, ils l'ensevelissent ; & puis, levant les mains & le cœur au Ciel, rendit 
son Ame à son Créateur, le second jour de Mars, environ Tan 554. Son corps, lavé & 
revêtu de ses ornemens Pontificaux, fut mis dans une litière neufve, (ainsi qu'il avoit 
ordonné), & laissa-t-on les bestes la conduire où elles voulurent ; elles allèrent tout le 
grand chemin de Brasparz, jusqu'à un certain lieu nommé Porz-ar~c f hraz ou la litière 
fit un éclat si grand, qu'on pensoit qu'elle fust rompue ; mais les bestes continuèrent 
d'aller quelques cinq cens pas plus avant, où elle se briza tout à fait, au milieu d'une 
grande place, où on bastit une belle Eglise en son nom, & y fut ensevely. Depuis, ses 
saintes Reliques furent levées et transportées en la Cathédrale de Léon, lequel Diocèse il 
gouverna un an & quarante jours. 

L'Eglise de Léon célèbre la Fesle de S. Jaoua ou Jovin, le 2 e jour de Mars, duquel le vieil 
Légendaire de la Cathédrale contient 9 Leçons, desquelles, en partie, est tiré ce que nous 
venons décrire, partie aussi d f un fort vieil M. SS. à moy communiqué par feu Escuyer 
Vincent Le Grand, Seigneur de Kerscao Kerigwoal, en May 1623, lequel contient les 
recherches et mémoires de VEvesché de Léon, par Noble et Discret Messire Yves le Grand, 
Chanoine de S. Paul de Léon, Recteur de Plouneventer, Aumosnier et Conseiller du Duc 
François II, Van U72. 

ANNOTATION. 
TOMBEAU ET RELIQUES DE SAINT JAOUA (J.-M. A.). 



O 



f est dans la paroisse de Plouvien, canton de Plabennec, à 5 lieues au nord de Brest, que 
fut transporté miraculeusement et enseveli le corps de saint Jaoua. La chapelle bâtie sur 
son tombeau et qui porte son nom est distante de l'église paroissiale d'environ cinq cents 
mètres du côté du sud-ouest, et dans le voisinage est un chemin ancien désigné encore sous le 
nom de streat ar relegou, passage des reliques, indiquant un point du parcours fait par les bœufs 
qui transportaient ces précieuses dépouilles. La chapelle actuelle, qui a remplacé un édifice 
antérieur, doit remonter à Tannée 1567, d'après une date qui se lit sous la statue de saint Jean 



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LA VIE DE S. JAOUA. 57 



l'évangéliste, dans un des angles du porche midi ; cette date du reste correspond an style de la 
construction entière qui comprend une nef sans bas-côtés et une branche de croix au côté sud 
du maitre-autel. C'est dans ce bras de croix que se trouve le monument recouvrant le tombeau du 
saint et qui, d'après son style et son caractère, doit remonter à la fin ou même au milieu du 
xv 9 siècle. C'est un soubassement en pierre de Kersanton, orné sur son pourtour d'arcatures 
gothiques subtrilobées, ayant une ouverture ou passage étroit allant d'une extrémité à l'autre, et 
supportant l'effigie du saint Evéque revêtu de ses ornements pontificaux, chasuble antique aux 
plis souples et gracieux, manipule, étole, tunique et aube, la tête coiffée de la mitre, tenant la 
crosse de la main gauche et bénissant de la droite. Deux petits anges soutiennent le coussin sur 
lequel repose sa tête, et cette tête est nimbée. Sur le bord sud de la table on lit cette inscription 
en caractères gothiques : Sàs Joevin. Epus. Leone. Fuit. hic. sepuUus. Saint Joévin évéque de 
Léon fut ici enseveli. Albert Le Grand termine son histoire en disant : « Depuis, ses Saintes 
» Reliques furent levées et transportées en la Cathédrale de Léon, lequel Diocèse il gouverna 
» un an et quarante jours. » On pouvait donc croire que le monument actuel avait été élevé au 
xv° siècle simplement pour rappeler et honorer le lieu de sa sépulture, laquelle ne devait plus 
conserver aucune portion de ses reliques. 

Monsieur l'abbé Jean Le Guen, originaire de la paroisse de Plouvien, qui fut longtemps 
aumônier de la Retraite de Lesneven et a beaucoup écrit sur les antiquités de son pays, a laissé 
des manuscrits où il dit que, après vérification faite en 1856, « une partie des dépouilles mortelles 
» de saint Jaoua repose encore en sa chapelle, dans un cercueil de pierre. » (Voir le Bulletin de 
la Société archéologique du Finistère, année 1888, page 143, lignes 7 et 8, et aussi les 
manuscrits de M. Le Guen, article Plouvien, archives de M. le Chanoine Peyron, archiviste de 
Vévêché de QuimperJ. Cette assertion est conforme à la tradition du pays et aux souvenirs de 
quelques-uns des paroissiens qui, en 1856, à l'occasion de travaux et remaniements faits dans la 
chapelle, avaient assisté à l'ouverture du tombeau et avaient constaté dans un sarcophage ou 
cercueil en pierre la présence de quelques ossements bien conservés. Ces documents ont été 
recueillis par M. le Recteur de la bouche de plusieurs paroissiens qui les tenaient de leurs parents 
et dont quelques-uns avaient été témoins oculaires de cette reconnaissance. 

S'appuyant sur ces données, en vue de la fête prochaine de la translation solennelle des 
reliques de saint Paul-Aurélien, M. l'abbé Messager, chanoine honoraire, Curé-Archiprétre de 
Saint-Pol-de-Léon, dans le but d'enrichir davantage les trésors de son église, pria Sa Grandeur 
Monseigneur l'Evêque de Quimper de vouloir bien lui procurer une portion des restes vénérables 
de saint Jaoua, qui rat neveu, disciple et auxiliaire de saint Paul-Aurélien. 

Monseigneur l'Evêque, déférant au louable désir de son Archiprêtre, daigna confier au 
signataire de cette note le soin d'aller faire l'ouverture du tombeau de saint Jaoua et d'y rechercher 
les restes précieux du saint Evéque. En conséquence, après s'être transporté à Plouvien le mardi 
17 août 1897, à 3 heures de l'après-midi, M. l'abbé Abgrall, chanoine honoraire, aumônier de 
l'hôpital de Quimper, délégué à cet effet par Monseigneur Henri- Victor-Félix Valleau, Evéque de 
Quimper et de Léon, a procédé à l'ouverture du tombeau de saint Jaoua, en sa chapelle de 
Plouvien, en présence de M. l'abbé René Léal, Recteur de la paroisse, et de sept paroissiens : 
sacristain, maçons, couvreurs et charpentiers, requis pour ce travail. 

On a commencé par enlever les différentes pièces du monument gothique en Kersanton 
précédemment décrit. Sous ce monument régnait une plate-forme en épaisses dalles de granit, 
lesquelles ayant été déplacées, on a découvert une longue pierre légèrement cintrée semblant 
former couvercle. Ce couvercle ayant été soulevé et retourné , on a reconnu qu'il avait été 
creusé en dessous, mais qu'il ne restait plus dans son entier, une des extrémités ayant été 
brisée. Sous ce couvercle était un sarcophage ou auge de pierre, de faible profondeur, 
et dans laquelle se trouvait une grande quantité de terre fine. Avant de pousser plus loin 
toute autre recherche, M. l'abbé Abgrall a demandé (p& l' on ^ lt une prière pour sanctifier 




58 LÀ VIE DE S. JAOUA. 



cette œuvre et pour vénérer le Saint en présence de son tombeau ; tons les assistants se sont 
mis à genoux, et M. le Recteur a récité un Pater, un Ave et un Gloria Patri. Immédiatement 
M. Abgrall a pu retirer du milieu de ces terres fines un fragment d'os considérable qui est 
une tête de fémur, et successivement il a trouvé trois autres fragments semblant appartenir 
au même membre, la partie médiane du fémur et l'extrémité condylienne fendue en deux. Ces 
ossements ont dû avoir été laissés dans le tombeau à l'époque de la translation des reliques à 
SaintPol-de-Léon, soit par vénération pour laisser quelques restes au culte des fidèles, soit qu'ils 
aient échappé aux recherches, ce qui est moins probable. Leur présence dans le sarcophage ne 
peut pas être attribuée à une infiltration fortuite, car le couvercle fermait assez hermétiquement, 
et elle ne doit pas non plus être le résultat d'une substitution ou d'une supercherie qui serait 
encore plus difficile à expliquer, d'autant plus que ces fragments se trouvaient justement à 
l'endroit du sarcophage qu'ils devaient naturellement occuper lorsque le corps entier y reposait. 

D semble donc qu'on soit autorisé à conclure que ce sont là les restes authentiques de saint 
Jaoua. 

Avant de refermer la sépulture et de remettre le couvercle sur le sarcophage, on a distrait un 
des fragments d'ossements, la moitié de l'extrémité condylienne, qu'on a enfermé dans une fiole en 
verre avec un court procès-verbal rédigé sur place. Cette fiole avec son contenu a été déposée 
dans le milieu du sarcophage et protégée par un entourage de pierres et d'ardoises, puis le tout 
recouvert par le grand couvercle. 

Un autre procès-verbal de tous ces actes a été dressé et consigné dans le cahier des délibérations 
de la Fabrique. 

Les trois autres fragments ont été soigneusement recueillis, enveloppés dans un linge blanc 
et scellés pour être soumis à l'examen de l'autorité épiscopale. Monseigneur l'Evêque, après avoir 
pris connaissance du rapport détaillé et examiné les ossements dont il a brisé les scellés, a conclu 
à leur authenticité comme restes de saint Jaoua et en a autorisé la vénération comme reliques 
saintes. En conséquence un des fragments a été porté à Saint-Pol-de-Léon par M. le chanoine 
Peyron et a été renfermé dans la grande châsse monumentale en même temps que la tête et le bras 
de saint Pol-Aurélien, le fémur de saint Laurent, diacre et martyr, et l'omoplate de saint Hervé, 
de sorte que la relique de saint Jaoua a eu sa part dans la translation solennelle, le magnifique 
triomphe du dimanche 5 septembre 1897. 

L'année suivante, 1898, le dimanche 6 mars, qui suivait le jour de la fête de saint Jaoua, un 
autre des fragments, enfermé dans un beau reliquaire nouveau, était aussi porté en procession 
solennelle, au milieu d'un grand concours de peuple, de la chapelle du tombeau de saint Jaoua à 
l'église paroissiale de Plouvien. Le même jour une autre petite portion recevait les mêmes 
honneurs à Brasparts. Le quatrième fragment est conservé à l'évéché de Quimper, au dépôt des 
reliques. 

Il a paru convenable de relater en détail tous ces faits pour que la mémoire ne s'en perde pas 
et pour contribuer à la gloire de saint Jaoua et de ses restes vénérés. 



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LA VIE DE S. GUENNOLÉ, 

Confesseur, Premier Abbé de Land-Tevenec ou Landevenec, le 3 Mars. 




valeureux & magnanime Prince Conan Meriadec, qui, avec son Beau-Frere 
Derdon & son Neveu Fragan, jeune Seigneur de grande attente, & nombre de 
soldats, avoit favorisé Flave Maxime Clemens en son passage es Gaules, 
s'estant fait Couronner Roy de la Bretagne Armorique, choisit pour son séjour 
ordinaire la Ville de Nantes, &, en recompense des services que luy avoit fait son Beau- 
frere Derdon (lors nagueres decedé), fit à son fils Fragan épouser une Noble & riche 
Dame, nommée Guen, c'est à dire Blanche, leur donnant le Gouvernement des Comtez 
de Léon & Gornoûaille ; eux, ayant remercié le Roy, se retirèrent en leur Gouvernement 
& bastirent en la Paroisse de Plou-Kin, Diocèse de Léon, un beau Chasteau qui, du nom 
de la Dame, fut nommé Les-Guen, où ils firent leur ordinaire résidence (1). La seconde 
année de leur mariage, Dieu leur donna un beau fils que Guen mist au monde audit 
Chasteau de Les-Guen, & fut nommé sur les sacrez Fonds Guennolé, c'est à dire, en 
langage Breton, il est tout Blanc ; Nom qui sembloit présager combien grande devoit 
estre la candeur, sincérité & innocence de sa vie, quelques uns le nomment Wennolé & 
Guingolué. 

II. Il fut soigneusement instruit & élevé en la maison paternelle jusques à l'âge de 
douze à quinze ans. Son père le voulut mener à la Cour du Roy & le faire dresser aux 
Armes, prétendant en faire un Capitaine ; mais le bien-heureux enfant avoit conceu un 
autre dessein bien contraire à celuy de son père, sçavoir, de vivre en quelque austère 
Religion & s'y vouer entièrement au service de Dieu; pour à quoy plus aisément parvenir, 
il s'adonna à l'étude des saintes lettres; mais son père persistant en sa première resolution 
de le mener en Cour, le Saint eust recours à l'Oraison, suppliant Nostre Seigneur de le 
favoriser en son saint & louable dessein ; sa prière fut exaucée, car son père, allant un 
jour par pays, bien accompagné, fut subitement accueilly en raze campagne, d'un Orage 
si violent, qu'en moins de rien, luy & sa compagnie, furent tous en eau ; mais ce qui plus 
étonna le Gouverneur Fragan, fut un horrible tonnerre qui effroyablement bruîoit sur 
sa teste, avec des éclairs s'entre-suivans si fort, qu'il ne se pouvoit remuer de ce lieu. 
Se voyant en un péril si éminent, il se recommanda à Dieu, &, se souvenant qu'il avoit 
dissuadé son fils de se faire Religieux, promist que, s'il eschappoit de ce danger, non 
seulement il n'empescheroit, mais mesme il induiroit son fils à la vie Monastique ; ce 
vœu fait, l'orage cessa & il poursuivit son chemin & se rendit au logis. 

III. La bonne Dame Guen & son fils Guennolé estans venus au devant de Fragan, 
après les caresses accoustumées, entendirent de luy tout le succès du voyage & le vœu 
qu'il avoit fait, dont la bonne mère & son fils remercièrent Dieu; &, peu de jours après, 
Fragan mena son fils à un saint Hermite nommé Corentin, qui vivoit en sainteté, sous 
une montagne nommée Menez-Cosm, en la Paroisse de Plou-Wodiern, Diocèse de 
Cornoûaille, prés d'une grande forest dite de Nevet. En ce voyage, une violente tourmente 
les ayant surpris, le jeune homme la dis^5 a par le signe de la Croix. Arrivez en 
l'Hermitage, Guennolé se prosterna humblç. n t au* pieds de saint Corentin, le priant, 
la larme à l'œil, de le vouloir recevoir en Uertnitage ; saint Corentin le releva & 



(1) Encore à présent la chapelle dudit manoir est <j . \a — k 









60 LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 



l'embrassa charitablement, & dist à son père & aux assistons, que Dieu se serviroit de ce 
jeune Enfant pour sa Gloire & le bien du Royaume. Fragan, ayant remercié saint 
Corentin, prit congé de luy, &, ayant donné sa bénédiction à son fils, s'en retourna. En 
cette école, saint Guennolé eust deux Condisciples de grande Sainteté & Religion, sçavoir 
Tugdin & Jacut, qui depuis ont esté Canonisez (à la façon de ce temps-là) (1) & rêverez, 
après leur mort, comme Saints, en la compagnie desquels il profita en vertu & doctrine, 
de telle sorte qu'il estoit regardé de ses Condisciples comme un parfait modelle de toute 
vertu & sainteté. 

IV, Le Roy Grallon estant venu à la Couronne, par le decés de Conan Meriadec, 
l'an 388, continua Fragan en son Gouvernement ; &, ayant reconnu, par un grand miracle, 
la sainteté de S. Corentin (comme nous dirons en sa vie, le 12 Décembre), le visitoit fort 
souvent & aussi S. Guennolé, leur faisant grandes aumônes, & se recommandant à leurs 
saintes prières. Un jour saint Guennolé estant, par permission de S. Corentin, allé voir 
son père, qui estoit pour lors en Léon, certains Pirates Payens, que Fragan avoit chassés 
de Léon, du temps du feu Roy Conan, revinrent en plus grand nombre, résolus de 
prendre terre & s'y habituer ;] leur flotte ayant paru en Mer, l'allarme se donna à la 
coste, & Fragan, ayant amassé une petite Armée à la haste, encouragé par S. Guennolé, 
marche vers le rivage de la Mer pour empescher l'ennemy de descendre, &, estant en la 
paroisse de Guic-Sezni, prés Lanvengat, ils appercurent la flotte ennemie en rade, si 
époisse, que les mats des Navires sembloient représenter une forest , ce qu'estant veu 
par le conducteur de l'avangarde, s'écria Me à vel mil Guern, c'est à dire, je voys mille 
mats de Navires. En mémoire de quoy, après la bataille, fut dressée en ce lieu une Croix, 
qui encore à présent s'appelle Croas ar mil Guern. Les Pirates, se sentans découverts, 
se rallièrent dans les tranchées de leur Camp, ne voulant donner combat ; mais les 
Bretons les y assallirent de telle furie, que, les y ayant forcez, ils taillèrent la plus part 
en pièces, excepté quelques uns qui se sauvèrent à la nage vers leurs Vaisseaux, desquels 
plusieurs furent brûlez. Pendant le conflit, saint Guennolé, comme un autre Moïse, prioit 
avec grande ferveur. Après la victoire, il exhorta son Père & les Chefs de l'Armée 
d'employer le butin pris sur les ennemis pour bastir un Monastère en l'honneur de la 
sainte Croix, au mesme lieu où fut donnée la bataille, qui s'appelloit an Isel-vez en la 
Paroisse de Plou-nevez; ce qui fut fait, & fut nommée Loc-Chri$t, riche Prieuré, à 
présent presque désert & sécularisé. 

V. Estant un jour en la ville d'Is (où le Roy Grallon avoit transféré sa Cour), il s'y fit 
un Tournoy auquel se trouva son Père & grand nombre de Seigneurs, tant du pais 
qu'étrangers. Un jeune Seigneur, fort bien né & aymé du Roy, entra en Lice pour rompre 
sa lance, &, donnant carrière à son Cheval, fut si rudement secoué qu'il perdit les arçons 
& fut jette de roideur contre terre, dont il mourut sur le champ. La compagnie fut fort 
attristée de cet accident ; mais Dieu les consola ; car saint Guennolé, allant au Palais 
saluer le Roy, passa par la place, & ayant entendu ce que c'estoit, plein de foy, 
s'approche du corps, met les genoux en terre, fait sa prière, &, prenant le mort par la 
main, luy dit : Mon Frère, au nom de celug qui l'a créé, je te commande de le lever sur 
pieds. A cette parole, le trespassé se leva tout plein de vie, ses membres aussi sains & 
entiers que s'il n'y eut rien eu de violent, remercia le Saint qui s'en retourna vers saint 
Corentin. Ces Miracles, divulguez par le païs, firent que le monde le venoit voir en son 

(1) On parle souvent avec grande légèreté, de canonisations qui n'ont pas été faites d'après los formes actuel- 
lement en usage. En admettant très bien la sagesse que l'Eglise a manifestée en résorvant au Siège apostolique l'acte 
qui met un serviteur de Dieu au rang dos Saints, on devrait se rappeler toujours que la canonisation par les Evoques 
et par la vénération populaire n'échappait pas au contrôle des Souverains Pontifes. Les Saints des vieux âges ne sont 
donc pas moins vénérables que les Saints modernes. Pour être logiques ceux qui critiquent les anciennes canoni- 
sations ne devraient pas accepter sans défiance le culte du Précurseur et des Apôtres. — A.-M. T. 



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LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 61 



Hermitage, pour se recommander à ses prières & recevoir guerison de leurs infirmitez ; 
ce que voyant saint Corentin, son Maistre, il se retira, pour quelques jours, plus avant 
en la forest prochaine, &, à ce que son absence ne causast quelque petite liberté à ses 
écolliers, il établit l'un d'eux, qu'il jugea plus propre, pour les gouverner & soigner leurs 
nécessitez, 

VI. Ces écolliers, estans allez un jour se recréer sur la Montagne, le soir approchant, 
leur gouverneur les voulant ramener, l'un deux, au lieu d'obeîr, ainsi que saint Corentin 
luy avoit enjoint, se prit à courir, jouer & folastrer plus qu'auparavant; ce qui ne 
demeura pas sans punition ; car, comme il continuoit à sauter & folastrer, il se rompit 
tout net une cuisse & fut remporté au logis, fort tourmenté de sa blessure. Saint 
Guennolé, prenant pitié de son affliction, entre dans l'Oratoire, avec ses compagnons ; 
&, ayant prié Dieu d'une grande ferveur, s'en retourna vers le patient, Se, ayant imprimé 
du doigt le signe de la Croix sur la fracture, le prit par la main, luy disant : Mon Frère, 
au nom de Dieu Tout-Puissant qui ta créé de rien, levé toy et viens quant et nous en 
l'Oratoire chanter ses louanges. A ces paroles, l'autre se levé sur bout sain & dispos, 
remerciant Dieu & S. Guennolé, qui, pour recompense, l'obligea à ne manifester cette 
guerison miraculeuse pendant sa vie ; ce que l'autre luy promit. Une autre fois, un de 
ses condisciples, nommé Thethgonus, s'estant endormy sur son livre en un champ, fut 
mordu d'un Serpent ; le venin s'écoula incontinent par tout le corps, qui s'enfla gros & 
devint tout noir & plombé ; S. Guennolé, ayant compassion de ce pauvre Enfant prest à 
mourir, fait le signe de la Croix sur la tanière du serpent, lequel sortit hors & creva tout 
sur le champ, & depuis ne s'est trouvé en ce canton là telle espèce de serpent ; puis, 
ayant oinct & froté la morsure d'huile saint, le venin découla goûte à goûte & le jeune 
homme fut entièrement guery. 

VU. Ayant atteint l'âge requis, il prit les saints Ordres successivement ; puis, estant 
Prestre, se voyant trop importuné du monde qui le venoit visiter, il receut la bénédiction 
de son Maistre, S. Corentin, &, avec quelques autres jeunes hommes, s'embarqua à la 
coste de Cornoûaille Se se rendit en une Isle dans l'Océan, appellée l'Isle de Seins, où il 
demeura quelque temps ; &, trouvant ce lieu incommode pour son séjour, il résolut de 
s'en retourner en terre ferme ; mais n'ayant pas de vaisseau, d'autant qu'il avoit laissé 
dériver celuy qu'il avoit là amené, il ne s'estonna de cela, ains se mit en prière, puis 
frappa la Mer de son bourdon ; &, ayant exhorté ses Confrères à le suivre, marcha 
dessus aussi fermement que si c'eust esté un Rocher, & se rendirent tous en terre ferme, 
puis à FHermitage de S. Corentin, lequel il n'y trouvèrent pas, ayant esté emmené par 
force à Kemper, par commendement exprés du Roy Grallon, supplié par le Parlement du 
Royaume de faire ériger le Comté de Cornoûaille en Evesché, & en pourvoir saint Corentin. 

5. Guennolé alla à Kemper trouver son bon Père & Maistre, où le Roy le recueillit fort 
gracieusement, & luy communiqua la requeste unanime des trois Estats de son Royaume, 
le suppliant de vouloir honorer de sa présence l'Ambassade que sa Majesté se disposoit 
à envoyer à Tours vers l'Archevesque saint Martin, pour faire sacrer saint Corentin 
Evesque de Cornoûaille, & obtenir son congé pour fonder deux Monastères de Religieux. 

VIII. Saint Guennolé s'y accorda aisément, pour le respect de S. Corentin & du Roy ; 

6, ayant receu les Lettres de créance de sa Majesté, partirent de Kemper saints Corentin, 
Guennolé, Jacut, Tugdin & deux grands Seigneurs avec leur train & équipage bien fourny. 
Arrivez à Tours, ils allèrent saluer le saint Archevesque, lequel les receut benignement, 
Se, après quelques saints discours & colloques spirituels, leur donna audiance. Les 
Ambassadeurs, ayans harangué, présentèrent les Lettres du Roy, lesquelles leûes, il 
donna jour pour la consécration de saint Co^ k \ n lequel, avec ses trois compagnons, 
logèrent au Monastère de Marmoutiers tou* m ps qu'ils furent à Tours. Le jour 



ie tei»P s 



62 LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 



assigné estant venu, saint Martin consacra sollemnellement saint Corentin en l'Eglise 
Métropolitaine de Tours ; mais pour Guennolé, Tugdin & Jacut, il ne les voulut bénir, 
disant que saint Corentin, estant Sacré Evesque, c'estoit désormais à luy à bénir les 
Àbbez de son Diocèse. Les Saints, ayant remercié saint Martin, s'en retournèrent en 
Bretagne & furent sollemnellement receus du Roy & de toute la Noblesse. Saint Corentin 
fit son entrée sollemnellement en son Eglise, chanta la Messe Pontificalement, puis bénit 
S. Guennolé & le désigna Abbé du nouveau Monastère de Land-Tevenec ou Landevenec, 
que le Roy avoit fait bastir sur le bord de la rivière de Aone & Castellin, là où elle se 
sépare du bras qui va au Faou ou Fou, lieu fort retiré, & néanmoins d'agréable situation, 
ayant la commodité de ce bras de Mer fort large en cet endroit, lequel se charge, à chaque 
marée, d'eau salée qui y monte du Golfe de Brest. 

IX. Le Roy Grallon quitta entièrement la ville de Kemper, laquelle il délaissa à saint 
Corentin, & transfera sa Cour en une grande ville, située sur le bord de la Mer, entre le Cap 
de Fontenay & la pointe de Croazon, où, de présent, est le Golfe ou Baye de Douarnenez; 
& cette ville s'appelloit Is. De là il venoit fort souvent à Land-Tevenec, voir S. Guennolé, 
auquel il donna son chasteau de Tevenec, en la Paroisse d'Argol, avec toutes ses appar- 
tenances & sa forest voisine. A son exemple, les Princes & Seigneurs du Païs donnèrent de 
grandes possessions & rentes à saint Guennolé, lesquelles le Roy confirmoit de bon cœur, 
& jamais ne confirmoit don ny octroy fait à ce Monastère» qu'il ne donnast aussi du sien. Le 
Saint Abbé, mis en possession dudit Monastère, se prit à exercer diligemment la charge de 
bon Pasteur ; &, dans peu de jours, il se vid Père de grand nombre de Religieux ; lesquels, 
émeus de son bon exemple & induits par ses ferventes Prédications, donnans du pied au 
monde, se rengerent sous son obédience. Estant allé, une fois, à Kemper, avec quelques-uns 
de ses Religieux, visiter son Maistre saint Corentin, comme il passoit une rue, un jeune 
enfant de maison, nommé Wennaêl, fils du Comte Romelius, l'un des principaux Seigneurs 
de la Cour du Roy Grallon, jouant sur le pavé, avec quelques autres enfans de son âge, 
quittant ses jeux puérils, s'en courut vers le S. Abbé, &, l'empoignant fermement par son 
Froc, se mist à genoux & luy demanda sa bénédiction ; S. Guennolé, lisant en son visage 
quelque signe de future sainteté, luy dit : Eh bien, mon fils, voulez-vous venir quant e t 
nous pour servir Dieu dans nostre Monastère ? — Ouy mon Père (repondit l'enfant), c'est 
tout mon souhait; je vous promets dés à présent que je veux passer toute ma vie au service 
de Dieu sous vostre Règle et discipline. Et disant cela, il quitta tous ses compagnons & 
suivit le S. Abbé, lequel, pour éprouver sa persévérance, luy dit : Mon fils, retournez- 
vous en chez vostre père, le chemin est long d'icy au Monastère, vous ne sçauriez nous 
suivre ; mais le saint Enfant, persista toujours, suivit le Saint & se rendit à Land- 
Tevenec, où il fut vêtu, du consentement de son Père, & y vécut en telle & si grande 
Sainteté, qu'après le decés de S. Guennolé, il fut éleu en sa place ; &, après sa mort, fut 
Canonisé & tenu pour Saint ; sa Feste se célèbre le 3 Novembre. 

X. Une des Sœurs de S. Guennolé (1), chassant, un jour, des Oyes sauvages par la Cour 
du Chasteau de Les-Guen, une de ces Oyes lui tira un œil de la teste & l'avalla. Cet 
accident attrista fort ses Père et Mère. S. Guennolé, estant en Oraison à son Monastère, 
fut averti, par un Ange, de ce qui se passoit chez son père ; il s'y en alla en diligence, 
&, l'ayant consolé, empoigne l'Oye, luy fend le ventre, en tire l'œil & le remet en sa place ; 
&, faisant le signe de la Croix dessus, le rendit aussi clair et beau que jamais. Les Reli- 
gieux de Land-Tevenec, ayans faute d'eau bonne à boire, qu'il leur failloit aller quérir 
bien loin, S. Guennolé, désirant soulager leur travail, pria Dieu de leur donner une 
source plus à commodité ; Dieu luy révéla qu'il eust à fouir dans le Préau du Cloëstre, 



(1) 11 n'a ou qu'une saur : sainte Clervie. — A. -M. T. 



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LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 63 



entre le Sud & l'Ouest, où, ayant frappé du bout de sa Crosse, rejaillit une vive source, 
laquelle fournit abondamment tout le Monastère, & s'appelle encore à présent Feuntean 
Sont Guennolé. 

XI. Estant une fois dans la ferveur de ses contemplations & extases, il désira faire un 
voyage en Irlande, pour voir ce grand S. Patrice, Apostre d'Hybernie, & apprendre de 
luy le chemin de la vraye perfection ; mais Dieu le délivra de ce voyage si long & pénible ; 
car, la nuit suivante après Matines, les Religieux s'estans retirez au Dortoir, luy persis- 
tant en oraison devant le S. Sacrement (à son accoustumée), S. Patrice luy apparut, 
entouré d'une replandissante clarté, ayant une Mittre d'Or en teste, qui luy dit : Guennolé, 
serviteur de Dieu, je suis Patrice, lequel tu désires si ardamment voir ; mais, pour ne priver 
tes Religieux de ta présence à eux tant profitable, et ne tobliger à un voyage si long et si 
pénible, Dieu m'a envoyé vers toy. Le reste de la matinée jusques à l'heure de Prime, 
S. Guennolé jouît de l'entretien familier de S. Patrice ; lequel, luy ayant donné plusieurs 
bons avis touchant la direction de son Monastère, disparut. Une fois, allant aux champs, 
il fit rencontre en son chemin d'une troupe de pauvres qui alloient quester l'aumosne ; 
le S. Abbé se mit à les prescher & exhorter à la patience & conformité à la volonté de 
Dieu ; un mauvais garnement, passant par là, commença à se mocquer du Saint, luy disant 
qu'ils aymeroient bien mieux son argent que ses Sermons ; lors le Saint, levant les yeux 
vers le Ciel, choisit un aveugle de cette troupe, &, luy ayant imprimé le signe de la 
Croix sur les yeux, luy dist : Je n'ay ny or ny argent, mais je prie Nostre Seigneur Jésus- 
Christ qui illumina V aveugle né, qu'il te rende la veuë ; &, tout incontinent, l'aveugle fut 
guery. 

XII. Il alloit souvent voir le Roy Grallon en la superbe Cité dis, & preschoit fort 
hautement contre les abominations qui se commettoient en cette grande Ville, toute 
absorbée en luxes, débauches & vanitez, mais demeurans obstinez en leurs peschez. 
Dieu révéla à S. Guennolé la juste punition qu'il en vouloit faire. Saint Guennolé estant 
allé voir le Roy, comme il avoit de coutume, discourans ensemble, Dieu luy révéla 
l'heure du chastiment exemplaire dès Habitans de cette Ville estre venue. Le Saint, 
retournant comme d'un ravissement & extase, dit au Roy : Ha l Sire, Sire ! sortons au 
plustost de ce lieu; car Vire de Dieu le va présentement accabler; Vostre Majesté sçait les 
dissolutions de ce peuple ; on a eu beau le prescher, la mesure est comble ; faut qu'il soitpuny; 
hastons-nous de sortir, autrement nous serons accueillis et envelopez en ce mesme mal- 
heur (1). Le Roy fit incontinent trousser bagage ; &, ayant fait mettre hors ce qu'il avoit de 
plus cher, monte à cheval, avec ses Officiers & domestiques, &, à pointe d'épron, se sauve 
hors la ville. A peine eust-il sorti les portes, qu'un orage violent s'éleva avec des vents 
si impétueux, que la Mer, se jetant hors de ses limites ordinaires, & se précipitant de 
furie sur cette misérable Cité, la couvrit, en moins de rien, noyans plusieurs milliers 
de personnes, dont on attribua la cause principale à la Princesse Dahut, fille impu- 
dique du bon Roy, laquelle périt en cet abysme, & cuida causer la perte du Roy en un 
endroit qui retient le nom de Toul-Dahut (2), ou Toul-Al<?huez, c'est à dire, le pertuis Dahut 
ou le pertuis de la Clef, pour ce que l'histoire assure qu'elle avoit pris à son Père la 
Clef qu'il portoit pendante au col, comme symbolle de la Royauté. Le Roy, s'estant 
sauvé d'heure, alla loger à Land-Tevenec, avec S. Guennolé, lequel il remercia de cette 
délivrance, puis se retira à Kemper. 

XIII. Le bon Roy Grallon, déjà cassé de vieillesse & riche de mérites, passa paisible- 
ment de cette vie à une meilleure, l'an 405. {Uint Gu em10 ^ l' ass i sta en s* maladie mor- 



(1) Voyei chose semblable en la Vie de S. Martin de V* tobt 6 * "~ A# 

(*) C'est ce qu'on dit, Pouldavid. — A. *t^ u \t & ** 



64 LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 



telle & l'ayda à bien mourir. Son corps fut porté à Land-Tevenec (ainsi qu'il l'avoit 
ordonné), & ses funérailles & obsèques y furent magnifiquement célébrées ; Saint Gue- 
negal fit l'Office & S. Guennolé l'Oraison funèbre. Le corps fut ensevely dans une petite 
Chappelle, voûtée à l'antique, pratiquée au mur de l'aisle droite de l'Eglise. Cette 
chappelle est fort basse, petite et estroite ; le Sepulchre est à main droite, en guise de 
charnier, de grain marbré, fort petit & court, avec une Croix tout du long gravée dans 
la pierre mesme; sur la paroy en dehors, droit sur la porte, est son Epitaphe en ces 
termes Latins : 

Hoc in sarcophago jacet inclyta magna propago 
Gradlonus Magnas, Britonum Rex, mitis ut agnas ; 
Noster Fandator, vit» cœlestis amator ; 
1111 propitia ait semper Virgo Maria. 

Obiit Ànno Domini CCCC V. 

Encore à présent les Paroisses voisines dudit Monastère, comme Argol, Dineol, 
Saint-Nic, Telgruc, Crozon, Kastel-lin & plusieurs autres sont tenues, à certains jours 
de l'an, d'aller à Land-Tevenec chanter des services dans l'Oratoire du Roy Grallon, 
pour le repos de son Ame. Les obsèques finies, S. Guennolé alla à Kemper, où il assista 
aux Etats Généraux du Royaume, comme premier Abbé de Bretagne, & en suite au 
Sacre et Couronnement du Roy Salomon, duquel ayant pris congé, il se retira en son 
Monastère. 

XIV. L'ennemy du genre humain, enrageant de voir le grand fruit que faisoient les 
Religieux de S. Guennolé, retirant, tant par leurs Prédications que par l'exemple de leur 
bonne vie, tant d'Ames de la voye de perdition, conspira leur ruïne ; &, voyant que le 
S. Abbé d'un soin extrême veilloit pour tous, s'attaqua à luy, pensant bien que, s'il 
pouvoit atterrer le Pasteur, aisément il viendroit à bout du troupeau ; il s'apparoissoit 
à luy, tantost en forme de Lion rugissant qui, à gueulle béante, sembloit le vouloir 
dévorer ; ores en guise de Dragon hydeux & épouventable ; autrefois en guise d'Ours, 
ou de quelque autre beste furieuse ; mais saint Guennolé, du seul signe de la Croix, le 
chassoit tout confus. Le bruit de sa sainteté estoit tellement divulgué par les Comtés de 
Cornoûaille & de Léon, que ceux qui se trouvoient en quelque angoisse ou affliction 
tenoient pour remède certain & efficace la seule invocation de son nom, luy estant 
encore en vie, & ne se trouvoient frustrez de leur attente. Un Pasteur, gardant les 
brebis de son maistre à la campagne, fut accueilli d'une tempeste si estrange, qu'il en 
pensa mourir ; S. Guennolé invoqué, l'orage cessa ; il vit tout son troupeau encerné de 
loups, qui, enragez, couroient sus à ses brebis, lesquelles effrayées commencèrent à 
courir qui c'a qui là; le pauvre homme s'écria : 0/ Serviteur de Dieu, Père Guennolé, 
secourez mou en ce péril l II n'cust pas plustost prononcé la parole, que saint Guennolé 
luy apparut en son habit d'Abbé ; lequel, de son baston Pastoral, chassa les Loups & 
ramassa les Brebis éparses, puis disparut. Le lendemain, le Pasteur vint à Land-Tevenec 
remercier le Saint, lequel, toute la nuit, n'avoit bougé de l'Eglise en continuelles prières. 
En recompense de ce bien-fait, il conjura ce Pasteur de n'en dire mot à personne, 
pendant sa vie. 

XV. Il y avoit, es environs de Land-Tevenec, trois meschans garnemens qui se 
mirent à dérober là où ils pouvoient prendre ; ils entrèrent, une nuict, au Monastère, 
les Religieux estans retirez en leurs Cellules ; montans au grenier, le trouvèrent ouvert 
& y voyoient aussi clair qu'en plain midy : Courage, compagnons, dit le plus dégraissé 
d'eux, il semble que Dieu agrée nostre larcin, veu qu'il nous éclaire pour le mieux commettre. 
Us remplirent leurs poches de bled ; mais comme il fallut sortir, le premier, ayant trop 
grand faix, tomba dessous & se rompit la cuisse ; l'autre, s'en voulant aller, demeura 



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LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 65 



immobile comme une souche, & le troisième devint aveugle. S. Guennolé, qui avoit eu 
révélation de ce qui se passoit, monta au Grenier, &, les ayant repris de leur faute, les 
exhorta à pénitence & amendement de vie, puis leur rendit la santé du corps & de l'Ame ; 
car ils se donnèrent, le reste de leur vie, au service de son Monastère. 

Riokus ou Riou, Religieux de Land-Tevenec(l), ayant eu nouvelles que sa mère estoit fort 
malade, eut obédience de S. Guennolé de l'aller visiter ; mais, avant qu'il y peust arriver, 
elle trespassa. Riokus, arrivé, entra dans la chambre où estoit le corps ; il fit ouvrir la 
Chasse pour le voir, lequel il aspergea d'eau beniste faite par son Abbé, qu'il avoit 
apportée, &, tout à l'instant, cette femme ressuscita, au grand estonnement des assistans 
qui en rendirent grâces à Dieu, & au glorieux saint Guennolé. 

XVI. Comme il prioit dévotement, une nuict, dans le Chœur de l'Eglise de Land- 
Tevenec, il luy sembla voir les cieux ouverts, & des Anges qui montoient vers le Thrône 
de Dieu, & d'autres qui descendoient si replandissans, qu'ils remplissoient l'Eglise 
d'une admirable clarté. Il vit pareillement quelques saintes Ames, environnées de gloire, 
monter aux Cieux. 

Il y avoit au païs de Cornoûaille une Damoiselle fort dévote & vertueuse, laquelle, 
par quelque infirmité, devint aveugle, dont elle ne s'affligea pas beaucoup, & n'inter- 
rompit aucunement ses bons exercices, mesme les continua avec plus de ferveur que 
jamais, s'adonnant aux prières, veilles, jeusnes, aumônes & autres œuvres de pieté. 
Une nuict qu'elle estoit au fort de son Oraison, un Ange s'apparut à elle & luy dist que 
ses aumônes & prières avoient esté agréables à la divine Majesté, mais sur tout sa 
patience en cette sensible affliction, dont elle seroit soulagée ; partant, luy commanda 
d'aller, le lendemain, à Land-Tevenec vers saint Guennolé, qui luy rendroitla veuë; 
La Damoiselle s'y fit mener, &, s'estant mise à genoux, le saint Abbé luy toucha la 
prunelle des yeux, disant : Seigneur, qui illuminez tout homme venant en ce monde, 
vous plaise rendre la veuë à cette vostre servante l Puis luy imprima le signe de la Ste. 
Croix sur les yeux, & incontinent elle receut la veuë. 

XVII. Il estoit vieil & cassé & desiroit, de toute l'estenduë de son Ame, se voir délié 
de son corps pour aller jouïr de l'amour éternel ; il importunoit continuellement le 
Ciel, ne passant plus le temps qu'à prier & méditer la Passion du Sauveur, se disposant 
à déloger de ce monde. Le soir précédant le jour qu'il trépassa, estant en Oraison devant 
le saint Sacrement, l'Eglise devint tout à coup claire comme en plein midy, & luy 
apparut un Ange, si beau & replendissant, que ses yeux n'en pouvoient supporter 
l'éclat, qui luy révéla que, le lendemain, Dieu l'appelleroit à soy pour luy donner au 
Ciel les loyers deus à ses travaux, puis disparut. Le saint Abbé, ravy d'aise d'une si 
bonne nouvelle, tout le reste de la nuict persista en prières & actions de grâces, &, le 
matin venu, assembla capitulairement tous ses Religieux, où, leur ayant manifesté sa 
vision, les exhorta amoureusement à l'observance de la Règle, & leur nomma pour 
successeur le B. P. Wennaél, son cher Disciple & parfait imitateur, recommandant au 
souverain Pasteur l'Abbé nouveau & son troupeau. Il estoit déjà saisi de la fièvre, lors- 
qu'il se fit conduire en l'Infirmerie par deux Religieux, qui le soûtenoient par dessous 
les aisselles. S'estant mis au Met & reposé quelque peu, il se fit mener en l'Eglise, où, 
estant assis en sa Chaire Abbatiale, il vit les escadrons Angéliques, à milliers, descendre 
dans le Chœur de l'Eglise. Cette vision luy donna nouvelles forces, de sorte qu'il 
célébra Pontificalement la Messe, Communia tous ses religieux, leur donna sa dernière 
bénédiction, & ayant receu FExtréme-Onction par les mains de son successeur saint 
Wennaél, sans aucune démonstration de douleur deceda à l'Autel, entre les mains de 



(1) Ce n'est point saint Biok dont nous ayons écrit la Tie i j*. — A. 

4 * *• fé** 10 ^ 



66 LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 



ses Frères, le Samedy de la première semaine de Caresme, troisième jour de Mars, Tan 
de grâce 448, le 64.* de son âge et le 38.« de sa profession. 

XVIII. Le S. corps fut incontinent lavé & revêtu de ses ornemens Abbatiaux, la 
Mittre en teste & la crosse en main, fut mis sur un lict de parade, au milieu du Chœur 
de l'Eglise de Land-Tevenec. Les nouvelles de son decés divulguées par les pais 
circonvoisins, il se rendit une si grande affluance de peuple en cette Eglise, qu'on ne le 
put pas enterrer ce jour-là. Enfin, on commença l'Office des obsèques, pendant lequel, 
le peuple ne cessa de se ruer sur ce saint corps, les uns pour luy baiser les pieds, les 
autres pour obtenir son secours en leurs nécessitez, n fut enterré, au grand regret de 
ses Religieux, mis en un coffret ou charnier de pierre, élevé sur des pillastres de deux 
pieds et demy de hauteur, contre la paroy de la Chappelle qui fait l'aisle gauche de la 
croisée de l'Eglise de Land-Tevenec, où Dieu a fait de grands miracles par son inter- 
cession. L'Eglise de ce Monastère, auparavant dédiée à Nostre Dame, fut, par la dévotion 
du peuple, nommée de saint Guennolé. Il n'y a Evesché en Bretagne où il n'y ayt grand 
nombre d'Eglises & de Chappelles dédiées à Dieu, sous le Nom & Patronage de ce glorieux 
Saint, duquel la mémoire est si vénérable à nos Bretons, qu'ils en imposent le Nom à 
leurs enfans. C'est le Patron des Villes de Conckerneaw, en Cornoûaille, & du Croysic, 
au Diocèse de Nantes (1). 

XIX. S. Guennolé estoit de moyenne taille (2), le visage riant & modérément jovial, n 
estoit doué d'une grande sainteté, d'une douce et affable conversation, d'une humilité 
profonde, d'une chasteté Angélique, d'une extrême patience, d'une ardente charité 
envers Dieu & son prochain ; il estoit d'un esprit vif & net, véhément & persuasif en ses 
Prédications, humain & traitable envers son prochain, mais fort rigoureux à soy mesme. 
11 avoit conceu un parfait mespris de ce monde ; assidu à la prière & aux exercices de 
la vertu, il passoit la meilleure partie du temps, au Chœur, en Oraison ; portoit si 
grande révérence aux Sts. lieux, que, depuis l'âge de 20 ans jusques à sa mort, il ne 
voulut jamais se seoir en l'Eglise ; mais s'y tenoit, ou la face prosternée contre terre, ou 
à genoux, ou sur bout. Jamais on ne l'a veu excessivement joyeux pour aucune prospé- 
rité, ny triste pour adversité, n recitoit, tous les jours, le Psautier de David 8c fléchis- 
soit les genoux, cent fois le jour & cent fois la nuict, pour adorer Dieu. Son habit 
intérieur estoit fait de peaux de Chèvres. Il couchoit sur des ecorces d'arbres, ou sur de 
la paille. Il ne mangeoit que du pain d'orge cuit sous la cendre 8c de la bouillie de 
grosse farine, ou quelques simples potages d'herbes. Les Dimanches & Festes, pour 
révérence du jour, il mangeoit, en Communauté avec ses Frères, de quelques petits 
poissons & quelque peu de fourmage, mais sobrement ; en Caresme, il se contentoit de 
deux repas la semaine, n estoit extrêmement charitable & miséricordieux envers les 
pauvres, ausquels, n'ayant de l'argent à donner, il donnoit le vray pain de la parole 
de Dieu ; c'est ce que j'ay peu trouver de la vie admirable de ce grand Saint, qui, à 
présent, jouit es Cieux de la Gloire éternelle, où nous vueille conduire, par ses prières, 
Dieu le Père, le Fils & le saint Esprit ! Ainsi soit-il. 

(1) Dans le Mol diocèse de Cornouailles il avait aa moins vingt chapelles et il était patron de plusieurs paroisses. 
Dans le diocèse de Nantes il n'est pas seulement patron du Croiaic, mais aussi du bourg de Batx où l'église, aujour- 
d'hui paroissiale, fut desservie jusqu'à la Révolution par les Bénédictins d'un important prieuré dépendant de 
Landevennec — A. -M. T. 

(*) Ceci est une inexactitude, dans un tableau d'ailleurs admirable ; saint Quenolé était extraordmairement grand. 

A.-M. T. 



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LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 67 



ADDITION. 

CATALOGUE DES ÀBBÈZ DE LAND-TEVENEC, DEPUIS LEDIT SAINT GUENNOLÉ 

JUSQUES A PRESENT. 

Saint Guennolé le premier Abbé duquel la vie est écrite cy-dessus. 

Saint Guenel ou Guennaël, en l'honneur duquel sont dédiées plusieurs Eglises et Ghappelles 
en la basse Bretagne. 

Saint Jud, en latin Judueus. 

Orscand, en latin Orscandus. 

Matmunuc, en latin Matmunucus. 

Even, en latin Evenus. 

Segnu, ou Segnuus. 

Alain, ou Alanus. 

Gurdistin, ou Gurdistinus. 

Justin ou Justinus. 

Benoist, ou Benedictus. 

Gurdiler, ou Gurldilerius. 

Jean, au latin Joannes. 

Glement, ou démens. 

Orscand, Orscandus. 

Matmonocus dénommé en une copie de titre de Fan 818. 

Jean, ou Joannes. 

Gulohet, ou Gulohetus. 

Grallon, ou Grallonus. 

Benoist duquel le Martirologe de l'Abbaye remarque le decez en Tan 954. 

Jean III dn nom dénommé en un acte de Tan 959. 

Gadiou, ou Cadiocus. 

Riuallon, Riuallonus. 

Olivier, ou Olivarius. 

Jacques, Jacobus. 

Killac decedé au mois de juin 1045. 

Helizée decedé en Juillet 1055. 

Helie decedé l'an 1085. 

Justin dénommé en une Charte de l'Abbaye de Rhedon de l'an 1089. 

Filmar decedé en Juin 1142. 

Grallon dénommé présent dans une Charte du Duc Conan, par laquelle il confirme les 
exemptions des héritages apartenans aux frères Templiers l'an 1160. 

Judicaël Abbé Laïque, 1171. 

Lancelin. 

Orscand. 

Rivalon du Fou decedé 1216. 

Jacques estoit Abbé l'an 1218. 

Hemery, ou Hemericus estoit Abbé Tan 1220. 

Rivalon de Trèfles, Abbé l'an 1226. 

Tadic ou Budic, l'an 1240. 

Rualon de Plouôgat decedé l'an 1254. 

Rivalon de Trèfles Abbé Pan 1256. 



LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 



Guillaume de Léon Abbé Tan 1265. 

Benard de Edern decedé Tan 1271. 

Riou de Rosmadec mourut Tan 1283. 

Jean de Léon decedé Tan 1273. 

Jean de Lacguevoes, de la maison de Languevoes en Léon et de Lesascoèt en Gornoûaille 
deceda Tan 1308. 

Guillaume, natif de Rennes, Abbé Tan 1310. 

Pierre Kerguz. 

Lancelin decedé Tan 1325. 

Yvon Goarmon decedé Tan 1344. 

Jean de Langoesnou decedé en estime de Sainteté, et au tombeau duquel on dit par tradition 
s'estre fait plusieurs miracles, il a écrit en Latin l'Histoire de la Fondation de Nostre Dame du 
Folgoët, arrivée de son temps, et dont il fut témoin oculaire en Tan 1350. (1) 

Armel de Lanvem mourut Tan 1362. 

Alain de Daoulas decedé Tan 1371. 

Guillaume de Partenay mourut Tan 1399. (2) 

Yves de Poulmic decedé Tan 1426. (3) 

Henry Morillon de la maison de la Porte-neuve mourut Tan 1442. (4) 

Jacques de Ville-blanche, autrement de Kerenguen, pourveu l'an 1443. L'on trouve aux 
Chartreux du Duché, une Bulle du Pape Eugène IV adressante à François Duc de Bretagne, pour 
luy recommander ledit de Ville-Blanche nouvellement pourveu de ladite Abbaye (5). 

Mathieu Hemery mourut l'an 1496 (6). 

Jean du Vieux Ghastel de la maison de Brunot, tombée par mariage en celle des Marquis de 
Rosmadec, fut grandement Restaurateur de cette Abbaye, ses Armes se voyent en toutes les 
Vitres de l'Eglise & du Gonvent, & sa tombe est élevée en belle pierre en la Ghappelle du costé de 
l'Evangile hors du chœur; on montre encore de vieux ornemens de draps d'or, qu'il avoit donnés, 
& un très-grand & riche Galice d'Argent vermeil doré , il mourut l'an 1522 (7). 

Guiomar de Tregain (8) pourveu l'an 1523, après la mort du 

Vénérable & Discret Louys de Kerguern, Chanoine & Vicaire General de Gornoûaille, fut 
pourveu en commande & estoit Abbé l'an 1533. 

Alain de Tregain frère du deffunt Guiomar, tint l'Abbaye après Kerguern. 

Maurice Briand l'an 1540, resigna à 

Arnoul Briand son Neveu, qui fit serment de fidélité au Roy, qui se trouve en la chambre des 
Comptes de l'an 1541. Il fit rebâtir le Chœur de l'Eglise de l'Abbaye, & les Vitres du haut du 
Chœur, où ses armes se voyent par tout qui sont d'Azur à trois Banderoles d'Or ; sa tombe est 
très-belle, élevée au milieu du Chœur, il mourut Tan 1553. 

Maurice Gomacre fut Abbé Gommendataire depuis l'an 1556 jusques en l'an 1577 (9). 

Maurice Gomacre son neveu après le decex duquel fut pourveu 

Bernard de Kerleavin qui deceda Tan 1582, puis : 

(1) Portoit pour armes : de gueules à la fasce d'or accompagné de $ besants de mime. 

(1) D'argent à la croix pattée de sable. 

(S) Poulmic : échiqueté d'argent et de gueules le !•» échiquier chargé eYum annelet de sable pour la tranche 

tournerai; Derise : de bien en mieux, 

(4) D'or au griffon de gueules armé de table, 

(5) Villo-bUnche. De gueules à la fasce d'argent accompagnée de 3 hures de saumon de même. 

(6) D'or à 3 chouettes de sable membrées et becquées de gueules qui est Car**, un anmelet de sable en abime. DtviM : 
ns larcin. 

(7) Porte 3 fasces accompagnées de 10 hermines, 4. 3. 9. i. 

(8) D'or à 3 pommes de pin de gueules ta pointe en haut. 
(I) Commacre. D'argent à 3 merUttes de sable. 



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LA VIE DE S. GUENNOLE. 



Louys Lansulien neveu de Bernard deceda le 2 Mars 1602. 

Ces deux derniers n'avoient que les noms d'Abbez, d'autant qu'en effet René du Mescoûez, 
Seigneur de Kmoalec frère de Trillus du Mescoûez, Marquis de la Roche, jouissoit des fruits de 
l'Abbaye, & eust continué sa possession injuste, si Jean Briand ne s'en fut fait pourvoir. 

Jean Briand, Docteur es Droicts (1), Chanoine & Grand Archidiacre de Cornoûaille, Recteur 
de Crozon, peut estre honoré en la qualité de Restaurateur de ladite Abbaye, qu'il a fait presque 
reparer depuis les fondemens, a fait bâtir la maison du Peniti pour le logement des Abbez 
Commendataires, & la décora de plusieurs beaux jardins, Vergers, Glostures & Pescheries ; il a 
estably la Reforme & appelle en cette Abbaye les Religieux de la Congrégation de Saint Maur ; 
ledit Briand fonda les Capucins de Kemper-Gorentin, & moyenna l'établissement des Pères 
Jésuites en la mesme Ville ; lesquels il a logé pendant 20 ans en sa maison Prébendale; il mourut 
le 22 May 1632, 8c est inhumé sous une tombe élevée en l'Eglise de son Abbaye en la Chappelle du 
costé de l'Evangile ; Il portoit pour Armes : d'Azur au Pigeon d'Argent, portant dans son bec 
un Rameau de Synople ; il a eu pour successeurs, 

Révérend Père en Dieu Messire Pierre Tangui (2), Conseiller du Roy, Aumônier ordinaire de 
la Reyne Anne d'Autriche ; il estoit parent du deffunt Briand & obtenut de luy la résignation de 
ladite Abbaye 8c de la paroisse de Crozon ; il me communiqua, l'an 1640, les titres & anciens 
Necrologes de ladite Abbaye sur lesquels & sur plusieurs autres actes qui ont passé entre mes 
mains, j'ay dressé le présent Gathologue que j'ay creu estre à propos d'adiouster en cette seconde 
Edition des saints de Bretagne, en suite de la Vie de saint Guennolé, premier Abbé de ce 
Monastère. 

SUITE DES ABBÉS DE 1665 A 1781 (P. P.). 

Jacques Tanguy, 16651695. 

Pierre le Neboux de la Brosse, Evéque de St Paul de Léon, 1696-1700. 

Balthasar de Rousselet de Châteaurenaud, 1701-1712, portoit d'or au chêne arraché de sinople 
englanté d'or. 

Charles Marie du Plessis d'Argentré, 1712, de gueules à 10 billettes d'or, 4. 3. 2. i. 

Jacques Philippe de Varennes, 1713-1745. d'azur à 3 chardons d'or. Devise : non est mortale 
quod opto. 

Jean-Baptiste-Marie Champion de Cicé, 1746-1781, d'azur à 3 écussons chargés chacun de 
3 bandes de gueules. Devise : au plus vaillant le prix. 

En 1781 l'abbaye de Landevennec fut unie à la mense épiscopale de l'Evéché de Quimper. 

Cette vie a esté par nous recueillie de Laurens Surius, au Tom. premier, le 3 mars ; 
René Renoist, Guillaume Gazet, en leurs Légendaires, à mesme jour; Trithemius des 
hommes illustres de V Ordre de 5. Renoist; Arnaud Uvion, en son Martyrologe Monastique ; 
Renoist Gononus, es Vies des Pères d'Occident, liv. 2 et 7, Chap. 2 et 17 ; Thomas Messin- 
gham, Recteur du Séminaire Hybernois à Paris, en son Florigerium, ou vies des Saints 
dHybemie, en la vie de saint Patrice, Chap. 182; Allain Rouchart, en sa Chronique de 
Rretagne, Liv. 2, fueillel 33; d'Argentré, en son Histoire de Rretagne, Liv. 2, Chap. 9; les 
anciens Rreviaires des neuf Eveschez de Rretagne, tant imprimez que M. SS. ; Robert 
Cœnalis, de re Gallica, Liv. 2, Période 6; Les Légendaires M. SS. de l'Abbaye de Lond- 
Tevennec, Diocèse de Cornoûaille, et de VUistoire de Rretagne, manuscrite du Sieur de 
Lauberdiere Rridon. 

(1) L'abbé Briand, après avoir passé en Allemagne et en Italie pour achever ses études « fut reçu docteur au droit 
civil et canon à l'université de Bologne, le 28 mars 1599. » Prit possession de l'abbaye en 1606. Archives départemen- 
tales. H. 9. — P. P. V 

(1) Il portoit d'azur à l'aigU d'or accompagnée de 3 i*o«e* imê» H mourut en 1999 ; il avoit résigné en 1695. 



70 LA VIE DE S. OUENNOLÉ. 



ANNOTATIONS. 
DIVERGENCES ENTRE HISTORIENS SDR LA VIE DE SAINT GUÉNOLÉ (A.-M. T.). 



m 



|ULLE part plus qu'au point où nous en sommes arrivés, nous ne ressentirons le désir 
de respecter l'histoire , car nous nous trouvons devant la physionomie la plus vénérable 
qu'il y ait parmi les saints Bretons, dont saint Guénolé parait être le plus Breton et le 
plus saint ; nous voudrions donc la montrer telle qu'elle fut en effet 

Au début d'un très remarquable article auquel il a donné pour titre : Physionomie et 
caractère particulier des Saints de Bretagne (1), M. l'abbé Y.-M. Lucas s'exprime ainsi : 

c En d'autres nations, les saints ont été simplement les amis de Dieu par la charité, les 
modèles des hommes par leurs vertus sociales, des citoyens distingués, il est vrai, mais ne 
prenant pas une part active, une place prépondérante dans la vie publique de leur province. 

» Chez nous, dans notre Bretagne- Armorique, les vieux saints émigrés de Grande-Bretagne 
et d'Hibernie ont incarné en eux la grande idée de Patrie, et leur rôle a été décisif dans la 
formation de notre race, 

» La race courageuse et pourtant paciûque 

» Que rien ne peut dompter quand elle a dit : « Je veux! » 

Nous voudrions citer ici les pages si bien documentées qui font suite, mais nous serions 
injustes si au nom de M. l'abbé Lucas nous n'ajoutions pas ici celui de M. de la Borderie; on 
peut dire que tout ce qui a paru de son Histoire met admirablement en lumière la thèse qu'il 
avait jadis exposée sur « le rôle historique des Saints de Bretagne. » Il y a bien des siècles déjà, 
un des écrivains du Cartulaire de Landevenec parlant, non pas il est vrai de toute la péninsule 
armoricaine, mais de la seule Gornouaille et des trois hommes auxquels il en attribuait la 
grandeur et la prospérité, disait : 

Quam bene candelis splendebant culmina ternis 
Cornubiœ, proceres cutn terni celsa tenebantt 

Ces trois brillants flambeaux c'étaient : Grallon, le roi chargé des intérêts terrestres; Corentin 
l'évéque, et Guénolé le moine dont l'influence universelle établissait partout la paix. 

Pour indiquer au lecteur les points où les différents historiens diffèrent d'Albert Le Grand, 
je placerai ici des chiffres correspondant aux différents alinéas du texte. 

I. — Le lieu natal de saint Guénolé serait, non pas le château de Lez-Guen mais Ploufragan, 
à une lieue du Ghamp-du-Rouvre, c'est-à-dire de l'endroit où s'éleva la ville de Saint-Brieuc. 

Saint Guénolé ne fut pas l'aîné de la famille; ses frères Guéthénoc et Jacut étaient nés avant 
le passage de leurs parents en Armorique. 

II. — Son éducation fut confiée par Fragan, non à saint Gorentin, mais au très élevé maître 
et docteur Budoc. Guénolé était à peine âgé de sept ans. Son père le conduisit lui-même dans 
l'île Lavré ou Laurée (île des Lauriers). 

V. — ' Le jeune homme qui fut ressuscité par saint Guénolé le fut, non dans la ville dis, mais 
près de la résidence de saint Fragan, non dans un tournoi mais dans une simple course de 
chevaux; Albert Le Grand ne le nomme pas, mais il est désigné sous le nom de Maglus (MdjBl) 
par le Cartulaire. 

VII. — Le silence du Cartulaire sur les relations de saint Gorentin et de saint Guénolé n'est 
pas sans doute suffisant pour nous faire rejeter absolument le récit du voyage de tous deux et de 

(1) V Hermine, 4* année, Tome VIII, 5* livraison, 20 août 1893* 



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LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 71 



saint Tudy jusqu'à Tours, ces sortes de documents historiques ne disent pas tout, mais il nous 
est bien permis d'y regretter pour nous-mêmes ces lacunes. Le Gartulaire est plus explicite et 
beaucoup plus prolixe sur les rapports de saint Guénolé avec le roi Grallon. 

IX. — M. de la Borderie place non pas à Quimper, mais dans le territoire de la paroisse 
actuelle de Lanrivoaré, en Léon, la rencontre de saint Guénolé et de saint Guenaël ; nous le 
constatons, mais en enregistrant que la tradition orale à Ergué-Gabéric est que Romélius et 
Levenez possédaient un château dans cette paroisse, tout près de Kerfeunteun ; à côté de l'endroit 
où fut cette demeure, on montre et surtout on vénère toujours la fontaine de saint Guenaêl. 

XI. — Il y a beaucoup d'erreurs dans le récit que nous a donné Albert Le Grand de l'appa- 
rition de saint Patrice à saint Guénolé. Ge n'est pas du vivant de l'apôtre de l'Irlande que le 
saint moine forma le dessein d'aller voir les lieux sanctifiés par la présence et les actions du 
grand évéque. Le Gartulaire de Landevennec est formel sur ce point. 

Ge n'est pas non plus dans l'église abbatiale, devant le Saint-Sacrement, qu'eut lieu l'apparition; 
d'abord saint Guénolé n'était pas encore abbé, n'était pas à Landevennec, mais à l'île Lavré, sous 
la conduite du saint abbé Budoc dont saint Patrice lui dira : « Habes et amantissimum patronum, 
cujus dulcia quasi met in ore tuo semper redolent verba. » 

C'est dans son sommeil qu'il entendit ces mots : « Guénolé, saint ami de Dieu, es-tu éveillé? 
— Me voici! qui êtes- vous, Seigneur? » répond-il, et alors le saint du ciel donna à son jeune 
frère de la terre d'admirables conseils qui devaient porter leurs fruits. Le lendemain saint Guénolé 
raconta à saint Budoc la vision dont il avait été favorisé et celui-ci y vit tous les caractères d'une 
manifestation vraiment surnaturelle, ce qui ne l'empêcha nullement de le plaisanter sur ses 
projets d'escapade, car il faut bien le reconnaître, saint Guénolé avait rêvé de partir subrepticement 
pour l'Irlande à bord d'un navire marchand mouillé près de l'île Lavré. Dieu l'avait fait connaître 
à saint Budoc. Celui-ci vit, dans la faveur faite à son disciple, la preuve que le jeune homme était 
désormais mûr pour le commandement et lui déclara sur le champ sa volonté formelle de l'envoyer 
fonder, avec onze compagnons, une nouvelle communauté; mais en consentant à ce sacrifice il ne 
dissimula pas à ses enfants combien la séparation lui était cruelle; jamais la charité qui unit les 
âmes dans la vie monastique n'a parlé un plus touchant langage. 

XVII. — Elle a sa beauté, la page où Albert Le Grand raconte la mort de saint Guénolé ; mais 
comme elle a inspiré le poète des Bretons, je donne ici le même récit fait par Brizeux et 
commençant par ce qui a donné son nom au poème : La légende des Immortels (1). J'en retran- 
cherai seulement quelques réflexions morales qui n'auraient pas ici leur raison d'être. 

Lorsque le ciel est clair sous les taillis ombreux, 

Que la nature heureuse a dit : soyez heureux ! 

Qu'ils dressent dans Paris leurs intrigues, leurs pièges, 

Eux-mêmes s'irritant aux bruits de leurs manèges , 

Moi, près d'un sanctuaire où jeune j'ai rêvé, 

Bien loin, vers l'océan, je me suis ensauvé... 

calme! il faut chercher tes abris sur la terre! 

Autrefois tu régnais en plus d'un monastère, 

Nous disent les anciens : le travail journalier, 

L'emploi de chaque instant paisible et régulier, 

La nourriture sobre, herbes, simple laitage, 

Apaisaient les aigreurs, d'Eve triste héritage, 

Et la prière enfin, s'élevant vers le ciel, 

Sur les cœurs épurés redescendait en miel. 



Tel, grand saint Wennolé (de 1^ gainte Armorique 
Premier abbé), tel fut le mon^. . antique, 
L'asile merveilleux qui s'ouvr*. ix 

Sur le bord de la mer, aux lj * à ta V0 ^ois. 

(1) Œuvre* d'Auguste Brizeux, Histoires Poètiquu, * 

V. DBS S. 



72 LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 



Fuyant le clan royal, la famille et ses charmes, 

Tout, et môme l'éclat étincelant des armes, 

Tu voulus ici-bas vivre en contemplateur, 

De la céleste vie ô candide amateur ! 

Et des enfants pieux, tes compagnons d'étude, 

Te suivirent fervents dans cette solitude. 

Le poil noir d'une chèvre était ton vêtement ; 

Un pain d'orge grossier, sans sel, ton aliment... 

Délicieux jardin cependant, frais royaume, 

Vrai paradis terrestre, Eden où tout embaume : 

Là de l'ombre, des fleurs, et des fruits savoureux, 

Parure de l'autel, régal des malheureux ; 

A l'aurore, on voyait, sur les roses vermeilles, 

Des anges voltiger, lumineuses abeilles, 

Et la nuit, quand le chœur léger venait encor, 

Les harpes de cristal avec leurs cordes d'or, 

Sur l'église, l'enclos, les cellules bénies, 

Versaient incessamment des ondes d'harmonies, 

Voilà comme des saints florirent ici-bas : 

Ils vieillissaient en Dieu, mais ils ne mouraient pas. 



Eux, ils ne mouraient pas, affirme la légende, 
Tant l'amour, qui faisait leur âme douce et grande, 
Répandait sous leur chair un sang limpide et fort ! 
Ils semblaient doublement à l'abri de la mort. 
Sous l'amas des hivers pourtant leurs têtes blanches 
Par degrés se penchaient ; neigeuses avalanches, 
Leurs barbes à flocons descendaient sur leurs pieds. 
Ils crurent à la fin leurs péchés expiés ; 
Après tant d'oraisons, d'aumônes et de jeûnes, 
Us désiraient mourir pour ressusciter jeunes. 
Alors le bon abbé venant à leur secours, 
Supplia tant le ciel de délier ses jours, 
Qu'un ange descendu dans l'étroite demeure 
Parla de délivrance et lui désigna l'heure, — 
Ange resplendissant d'une telle beauté, 
Que les yeux se fermaient, tremblants, à sa clarté. 
C'était au lendemain. Or cette grande veille, 
Pour celui qu'un bonheur si prochain émerveille, 
Fut une effusion de grâces et d'amour, 
Un cantique sans fin. — A la pointe du jour, 
Faible de corps, l'abbé rassembla son chapitre, 
Remit à Gwen-Ael et la crosse et la mitre, 
Puis, porté dans les bras de ses religieux, 
Et sur terre brillant de la splendeur des cieux, 
S'avança vers l'autel, dans les mains son calice : 
Prêtre, il voulait offrir un dernier sacrifice. 
Là, nourri du froment consacré par sa main, 
A ses frères joyeux il donne aussi le pain, 
A l'extrême-onction il soumet son front pâle, 
Et goûte la douceur d'un cœur pur qui s'exhale. 

Ainsi près de la mer sans borne, en cet enclos 
Où prièrent les saints, où sont épars leurs os, 
Sous les murs renversés par nos fureurs civiles, 
Chanteur à la campagne et muet dans les villes. 
Par les vieux chroniqueurs en nos vieux temps versé, 
Pour guérir le présent j'évoque le passé; 



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LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 73 



I 



tt 



La pauvreté chrétienne, au luxe je l'oppose, 
Et l'humilité douce à notre orgueil morose. 
Ineffable bonheur des immenses amours, 
Etes- vous donc perdu, calme des anciens jours! 

CHRONOLOGIE DE LA VIE DE SAINT GUÉNOLÉ (A.-M. T.). 

commençant le travail dont nous allons donner la substance, M. de la Borderie s'exprime 
ainsi : 
« L'importance de cette chronologie pour les commencements de l'histoire des Bretons 
en Armorique nous oblige à y consacrer une note spéciale. » 

Or si cela importe pour l'étude de l'histoire du pays en général, il n'en va pas autrement 
pour l'histoire d'un Bienheureux qui a vu se former autour de lui tant de ses émules en sainteté. 

C'est naturellement dans le cartulaire de Landévennec que M. de la Borderie a trouvé les 
éléments de cette étude chronologique. 

Vers 460, arrivée de saint Fragan en Armorique. 

461 , naissance de son fils Guénolé. 

Vers 468 l'éducation de Guénolé est confiée à saint Budoc. 

Vers 482, Guénolé, âgé de 21 ans, quitte son maître. 

De 482 à 484 Guénolé vit avec ses onze compagnons dans un petit monastère qu'il a construit 
dans l'ilot de Tibidi. Ensuite il commence l'érection du monastère de Landévennec* 

Entre 486 et 490 premières relations de saint Guénolé et du roi Grallon. 

532 Mort de saint Guénolé. 

Caractère propre de la sainteté de saint Guénolé. — On peut affirmer que chez 
lui la sainteté a été attrayante et communicative. Si ses pieux parents lui ont donné une première 
éducation tout empreinte du caractère religieux, il a dû à son tour exercer sur eux un grand 
ascendant dans ses séjours au sein de la famille (car saint Budoc l'y envoyait de temps en temps). 
S'il a fait de son père et de sa mère un saint et une sainte que vénère l'église de Bretagne, il a 
aussi communiqué la plénitude de son esprit à ses frères saint Jacut et saint Guethénoc, à sa 
sœur sainte Glervie. Enfin, placé à la tête de sa communauté monastique, il a comme religieux 
de son abbaye S. Guenaël, S. Idunet, S. Rioc, S. Balay, S. Berthuald, S. Biabil, S. They ou 
Théa, S. Gozien, S. Harnul, S. Martin, S. Morbret, S. Petran, S. Ratian, S. Vigon, S. Winvoud. 

A ces noms des religieux de saint Guénolé M. de Kerdanet ajoute le nom de saint Gonogan ; 
les rapports entre l'abbé de Landévennec et le successeur de saint Corentin sont choses certaines ; 
comme le témoigne le cartulaire , saint Gonogan a donné à saint Guénolé le petit monastère 
qu'il avait établi sur son patrimoine, mais ce n'est pas assez pour montrer le futur évoque vivant 
habituellement près de saint Guénolé. 

Les Reliques de saint Guénolé. — L'abbaye de Landévennec fût détruite en 914 par les 
Normands. Les moines avaient pu soustraire à leurs profanations les restes de leur saint 
fondateur ; ils traversèrent en diagonale toute la région intérieure de la péninsule armoricaine, 
se tenant le plus loin possible des côtes où la rencontre d'autres Normands était toujours à 
craindre ; à l'extrémité de la Bretagne, à Pierric, village tout proche de l'Anjou, se produisit un 
miracle qui devait donner lieu plus tard à l'érection d'une église en l'honneur de saint Guénolé. 
Après cette halte les pieux émigrants reprirent leur route, et se dirigèrent vers le Nord-Est de 
ht Garnie. Us avaient à leur tête leur abbé Benedic successeur de Wrdisten (1) et Clément évoque 

(1) Wrdisten, abbé de Landévennec, a écrit un livre et deux opuscule» 8ur * a T * a <*• 8aint Guénolé ; ils figurent 
mu cartulaire. 



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74 LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 



de Coroouaille. Ayant passé la Seine, la Somme et la Canche, sur la rive gauche de cette dernière 
rivière ils trouvèrent le monastère autrefois fondé par le prince breton saint Judoc, frère du saint 
roi Judicael, et dans cette abbaye placée à 80 lieues de la Bretagne, mais toujours fidèle au 
souvenir de son origine bretonne, les deux prélats et les moines reçurent le plus charitable 
accueil. Les religieux de saint Judoc les présentèrent à Helgaud comte de Ponthieu qui faisait sa 
résidence dans la ville de Montreuil ; non seulement ce seigneur les traita avec bonté, mais quand 
les Bretons parlèrent de s'embarquer pour la Grande-Bretagne, il s'y opposa formellement. Très 
pieux, jaloux de réunir près de lui, pour protéger sa ville, le plus de reliques possible, il ne 
voulut point laisser partir le corps de saint Guénolé. Grâce à sa protection, à ses largesses, les 
religieux de Landévennec élevèrent là une église pour y déposer cette précieuse dépouille, et 
auprès de l'église une abbaye où allait se maintenir dans toute son énergie l'espérance d'une 
résurrection éclatante et prochaine pour la Bretagne. A côté de la communauté armoricaine, 
vivaient dans la môme espérance des laïques également venus du pays. Vers l'an 935 les moines 
émigrés avaient à leur tête l'abbé Jean. Celui-ci résolut de se rendre en Bretagne et de voir par 
lui-même s'il y avait quelque chose à tenter. Partout sur son passage il prit ses renseignements ; 
arrivé à Landévennec et caché dans les ruines de l'abbaye, il continua son enquête. Dans les 
domaines fort étendus du monastère, les colons et les tenanciers étaient nombreux. A peine 
eurent-ils appris l'arrivée de l'abbé et des quelques moines ses compagnons, ils accoururent 
ayant à leur têle Amalgod et Wethenoc, fidèles ou vassaux de l'abbaye ; les renseignements 
donnés par eux confirmèrent l'abbé dans l'idée qu'une attaque contre les Normands, bien 
combinée, bien menée, pouvait réussir. Il fit alors composer par l'un de ses moines un poignant 
tableau des misères de la Bretagne se terminant par un cri d'espoir, un véritable appel aux 
armes et ce poëme bizarre, vigoureux, fut sans doute répandu parmi les Bretons comme un manifeste 
patriotique. Après avoir connu par ses fidèles transformés en agents, sous divers déguisements, 
l'état et la force des divers groupes et postes de pirates formant alors l'occupation normande en 
Bretagne, certain que les Normands fiers d'avoir écrasé les Bretons en 931 vivaient dans une 
sécurité profonde et se gardaient fort mal, il se mit en devoir de découvrir l'homme de guerre 
qui serait le chef de l'entreprise ; ses vues se portèrent sur le prince Alain, petit-fils d'Alain le 
Grand, et qui devait à son tour rendre illustre dans l'histoire le nom d'Alain Barbe-Torte. Il lui 
dépécha à la cour d'Athelstan, roi d'Angleterre, des hommes de confiance qui le mirent au 
courant de tout et le pressèrent fortement de venir en personne diriger l'attaque contre les pirates. 
Alain accepta, et il n'était pas encore en Bretagne que Jean lui avait formé une petite armée. 

Naturellement quand le triomphe fut chose accomplie, ceux des religieux qui étaient restés à 
Montreuil revinrent à Landévennec, et l'abbaye de Saint-Guénolé (ou Saint- Valois), comme on 
l'appelait là-bas, se fondit avec celle de Saint-Sauve. Landévennec rentra-t-il alors en possession des 
reliques de son saint fondateur? — du moins n'en recouvra-t-il pas une partie très notable. — 
Montreuil ne voulut pas se dessaisir et, outre une grande partie des ossements sacrés, garda l'aube 
en coton et la chasuble du Saint. Les Bollandistes (cités par M. de la Borderie à qui j'emprunte 
tout ce qui précède) disent que les dimensions de ces deux vêtements liturgiques, ainsi que celles 
des os de saint Guénolé, indiquent qu'il devait être de grande taille. 

La cloche de saint Guénolé existait encore à Montreuil au xvn« siècle. 

M. de la Borderie termine sa notice par ces mots : « Nous aurions voulu savoir si quelqu'une 
de ces curieuses et précieuses reliques existe encore aujourd'hui. Nous avons écrit à deux reprises, 
pour en être informé, à M. le curé de Montreuil-sur-Mer — qui ne nous a pas fait l'honneur de 
nous répondre. » 

Si je fais cette citation c'est pour dire qu'avant peu on pourra être mieux renseigné. 

M. Roger Rodière ayant été chargé par M. le curé Grand-Doyen de Montreuil de faire un travail 
de classification des reliques possédées par l'église Saint-Sauve, fut mis en rapport avec moi et 
j'emprunte à une lettre de lui cet exposé de la situation : 



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LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 75 



« La plupart de nos reliques ont été brûlées en 1793 ; une partie de ce qui a été sauvé est 
pêle-mêle, et bien qu'on soit certain que ces restes viennent bien de nos corps saints, on ne peut 
dire avec certitude auquel ils appartiennent. Authentiquées tant bien que mal en 1803 par 
Mgr de Latour d'Auvergne, nos reliques ont été très délaissées depuis cette époque, et Ton 
commence seulement à s'y intéresser; les authentiques sont en très mauvais état, et ce va m'être 

tout un travail que de les rétablir Pour S. Gwennolé il y a un os certain, de dimensions 

moyennes. » 

Les études de M. Roger Rodière seront publiées en brochure, et comme la lettre que je viens 
de citer est du 23 février 1899, j'espère qu'elles ne tarderont pas à paraître. 

Landévennec a perdu son trésor en perdant son abbaye ; les parcelles du corps de saint Guénolé 
sont innombrables dans notre diocèse, et nombreuses dans quelques diocèses de Bretagne, mais 
de reliques notables il n'en reste guère comme on va le voir. 

A Locquénolé il y a un buste et un bras d'argent, plus petits que nature, contenant des 
fragments assez considérables du chef et du bras du saint patron. Ces deux objets d'orfèvrerie 
paraissent appartenir au xrv« ou au xv« siècle. 

A la cathédrale de Quimper il y a dans la chapelle des Trois gouttes de sang, une dent de 
saint Guénolé. 

Et maintenant pour parler de la plus importante et de la moins connue des reliques qui 
subsistent de notre saint, je suis encore obligé de faire un peu d'histoire. J'emprunte ce rensei- 
gnement à M. l'abbé Le Mené, Histoire du diocèse de Vannes, tom. I, p. 206 : 

Lors des invasions normandes « les religieux d'Anaurot, monastère qui a précédé celui de 
Quimperlé, emportèrent les nombreuses reliques qu'ils possédaient et les cachèrent dans l'île de 
Groix. La tourmente ayant duré longtemps, les moines moururent sans avoir relevé leur couvent 
ni retiré les reliques enfouies dans l'île. Ce ne fut que vers 1070 que les religieux du nouveau 
monastère de Sainte-Croix de Quimperlé y firent des recherches sur les indications du moine 
Oédrius et y découvrirent les reliques de saint Gunthiern, avec sa vie écrite sur un cahier fort 
gasté de vieillesse, une partie du chef de saint Guénolé, des reliques des saints : Ténénan, 
Guénaël, Idunet et autres. * 

Cette partie très considérable du crâne de saint Guénolé demeura donc la propriété des 
bénédictins de Sainte-Croix jusqu'à la sécularisation de l'abbaye. A ce moment un des religieux 
confia la précieuse relique (avec d'autres encore, suivant toute probabilité) à sa famille qui habitait 
Quimperlé. Peu après la tourmente, les religieuses ursulines de cette ville purent se reconstituer 
en communauté, et bientôt une postulante quimperloise en entrant au noviciat, confiait à sa famille 
religieuse le trésor qu'avait sauvé un moine son parent et qu'avait jusque-là gardé sa famille du 
monde. 

Il y a quelques années, Mgr Lamarche demanda aux religieuses de cette maison de lui dresser 
un catalogue des reliques très nombreuses possédées par leur communauté ; quand il en prit 
connaissance il fut très heureux, mais très surpris d'y voir figurer « le chef de saint Guénolé. » 
On fit une enquête sérieuse ; les religieuses très au courant de tous les souvenirs de la maison 
donnèrent des renseignements précis. M. Léopold Delisle, le paléographe très connu de VÉcole 
des Chartes, se prononça sans hésitation relativement à l'époque de l'écriture sur l'inscription de 
la relique, en conséquence l'Evêque déclara authentique et permit d'exposer à la vénération 
le chef de saint Guénolé. 

Dans cette longue étude il y aurait une lacune si je n'ajoutais que, d'après les Bollandistes 
les reliques de saint Guénolé avant d'arriver à Montreuil-sur-Mer ont fait une station au Mans, 
et que cette ville en garda une partie assez notable pour en enrichir ensuite : 1° le seigneur 
Haymet, qui construisit pour les recevoir l'église de saint Guingalois, qui amena la fondation du 
prieuré et de la ville de Chàteau-du-Loir ; 2° l'église de Saint-Laud d'Angers ; 3<> celle de Saint- 
Serge d'Angers. 




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76 LÀ VIE DE S. GUENNOLÉ. 



U me reste à ajouter que j'ai eu récemment communication, par notre éditeur M. Jean Salaun, 
d'un Processionnal de l'abbaye royale de Saint-Sauve de Montreuil, copié à la main en 1753 et 
d'après lequel on voit en quelle vénération étaient tenus nos saints bretons dans le monastère 
qui leur donnait asile. Avec le patron saint Sauve , saint Guénolé était toujours nommé avant les 
autres saints. 

Sa châsse était portée en procession : 

Le dimanche des Rameaux ; 

Le 28 avril, fête de la translation de saint Guénolé ; 

Le jour de l'Ascension ; 

A la fête principale de saint Guénolé ; 

Aux Rogations et dans les nécessités publiques. 

Il y avait pour cela toute une liturgie spéciale, hymnes, versets, oraisons, responsoires. 

Chaque fois que s'ouvrait ou se fermait le trésor de l'église abbatiale, il y avait aussi des rites 
et des chants appropriés devant les châsses non-seulement de saint Guénolé et de saint Malo, 
mais aussi devant celle qui renfermait les ossements réunis de saint Gorentin et de saint Gonogan. 



MONUMENTS DE SAINT GUÉNOLÉ (J.-M. A.). 
Église abbatiale de Landévennec. 



m 



|E l'abbaye de Landévennec il ne reste plus que des ruines : une partie des murs de 
l'église avec les bases des piliers et colonnes, des substructions et quelques pans de 
murailles marquant la place du cloître et des bâtiments monastiques. Ge que nous voyons 
de l'église indique un monument roman du xi« siècle. Elle se composait d'une nef de 7 mètres 
de large et de deux bas-côtés larges de 3 ra ,10, de deux bras de croix assez profonds, d'un sanc- 
tuaire fermé en hémicycle par quatre colonnes cylindriques et contourné par un bas-côté ou 
déambulatoire sur lequel s'ouvrent trois chapelles rayonnantes en cul-de-four, celle du milieu 
étant un peu plus profonde que les deux autres. La longueur totale â l'intérieur est de 51"» ,80, 
la largeur de la nef et des bas-côtés, 13^,20, et celle du transept, 30°>,80. Le plan a la même 
disposition que ceux de Loctudy et de Saint-Gildas-de-Rhuys, édifices qui sont certainement de 
la première moitié du xi* siècle, malgré les assertions de quelques archéologues, et ont été 
inspirés de la grande église de Saint-Benoit-sur-Loire, dont l'abbé Gauzlin envoya le moine Félix, 
en 1008, reconstruire les monastères de Saint-Gildas et de Locminé, œuvre à laquelle il travailla 
pendant trente ans. 

Les dix piliers de la nef de Landévennec sont en carré long avec pilastre plat du côté des 
collatéraux et colonnettes demi-cylindriques dans l'intérieur des arcades. Les quatre piles du 
transept et les deux du sanctuaire sont en forme de croix grecque et cantonnés de trois colon- 
nettes. Presque toutes ces colonnettes ont leurs bases couvertes de sculptures un peu barbares 
mais caractéristiques du xi« siècle. Il en est de même des chapiteaux dont quelques-uns sont 
encore en place et la plupart gisants par terre ; on y trouve des crossettes, volutes, enroulements, 
chevrons et passementeries, branches et feuillages, animaux et petits personnages informes ; c'est 
une sculpture qui rappelle celle de Loctudy, mais encore plus primitive. M. Louis Gourajod, 
professeur à l'Ecole du Louvre, a reconnu dans un de ces chapiteaux l'influence irlandaise. 

Gomme à Loctudy le sol intérieur s'en allait en pente et Rabaissant vers le sanctuaire, de sorte 
que le niveau de l'abside était d'environ un mètre plus bas que celui de l'extrémité ouest, et là 
encore le sol extérieur était plus élevé et l'on devait descendre dans l'église par un perron de 
quatre ou cinq marches. Les trois chapelles rayonnantes et le pourtour du chœur ont conservé 
leurs fenêtres en plein-cintre. Chaque chapelle est percée de trois fenêtres de 0»,80 de largeur 



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LÀ VIE DE 3. GUENNOLÉ. 77 



sur 2»,50 environ de hauteur, et le mur do pourtour qui les sépare a des baies géminées un peu 
plus étroites. Dans le collatéral midi on ne trouve plus qu'une seule fenêtre, véritable meurtrière 
de 2 mètres de hauteur, n'ayant à l'extérieur que 0° 20 d'ouverture et offrant à l'intérieur un 
évasement de 0°» 80. 

Dans le transept nord on voit les traces d'une petite chapelle demi-circulaire où se trouvait, 
dit-on, le tombeau de saint Guénolé. Ce tombeau était vide à l'époque de la reconstruction de 
l'église, puisque les reliques du saint fondateur en furent retirées lors de l'invasion des Normands 
et transportées par ses moines à Montreuil-sur-Mer en 924 ou 925 et que ces mêmes moines ne 
les rapportèrent pas lors de leur retour en 936. (Histoire de Bretagne par A. de la Borderie, 
tome H, p. 370 et 386.) Il est à croire cependant que la position de cette sépulture, désormais vide 
mais toujours vénérable, influa sur la disposition et les dimensions du plan de la nouvelle église 
rebâtie sur l'emplacement de l'ancienne. 

A l'angle du transept opposé, dans l'espace compris entre le bas-côté du chœur et la sacristie, 
est le tombeau du roi Grallon dont parle aussi Albert Le Grand ; c'est une sorte de caveau où l'on 
peut pénétrer de trois côtés par des arcades basses ayant 0,80 de largeur. Autour du carré 
intérieur, mesurant 2 m ,40 de côté, régnent trois marches qui descendent à un niveau de 0"»,60, 
et à cette profondeur on voit un sarcophage qui n'est point une auge de pierre comme on en 
trouve généralement dans les églises anciennes et les cimetières primitifs, mais c'est une logette 
en maçonnerie d'appareil moyen, affectant la forme du corps, large de 0%50 aux épaules et de 
tiPydD aux pieds, profonde de O^O et ayant une petite cellule de O"»^ sur O^lô pour recevoir 
la tête. Les pieds étaient à l'orient et la tête à l'extrémité ouest. Ce tombeau est maintenant à 
moitié envahi par les terres éboulées et par les herbes qui y poussent entre les pierres. Du temps 
d'Albert Le Grand le couvercle existait encore sur cette tombe, puisqu'il dit qu'il était en * grain 
marbré, fort petit et court avec une croix gravée tout du long sur la pierre même. » Etait-ce le 
couvercle primitif ou un autre plus récent, datant du XVI e siècle, comme l'épitaphe inscrite 
au dessus de la porte? 

A qui doit-on la reconstruction de l'église abbatiale de Landévennec? M. Pol de Gourcy 
(Bretagne contemporainej dit qu'elle remonte au xi e siècle et au temps de l'abbé Brélivet ou 
Blenlivet, qui assistait en 1031 à la fondation de l'église de Locronan faite par Alain Ganhiart 
comte de Gornouaille. Get abbé Blenlivet ne figure pas dans la liste donnée ici à la suite de la vie 
de saint Guénolé, mais il est cité dans la liste du Cartulaire de Landévennec (édition de M. de la 
Borderie, p. 143), avant Elisuc ou Elisée, qui est mentionné avec la date de 1047. La construction 
de cet édifice serait donc antérieure à l'an 1047, et cela correspond fort bien aux donations faites 
par Alain Barbetorte à l'abbé Jean en reconnaissance de l'appui qu'il lui prêta pour rejeter les 
Normands hors de la Bretagne et aussi aux autres donations faites à ses successeurs par le vicomte 
Dilés, les dames Alarun et Iunargant, le comte Budic, le comte de Léon Even le Grand, etc. 
(Conf. Cartulaire et Hist. de Bret. de la Borderie, t. III, p. 157.) 

Église de Logquénolé. 

I'éguse de Locquénolé située sur la rive gauche de la rivière de Morlaix, à 7 kilomètres de 
cette ville, a pour patron saint Guénolé. Était-elle un prieuré de Landévennec, ou dépen- 
dait-elle, comme le disent quelques-uns, de Lanmeur et de Dol? Toujours est-il que c'est 
un édifice très ancien, et s'il n'était pas convenu de dire que nous n'avons pas de constructions 
antérieures à l'an mil et que les Normands ont tout détruit lors de leurs invasions, je serais 
porté à attribuer cette église à l'époque carlovingienne, au ix* ou au X e siècle. Du reste pour moi 
ce n'est pas un article de foi que les Normands aient tout détruit; ils ont pu brûler, piller et 
et saecager, mais bien des maçonneries restèrent debout après leur passage; et la crypte de 




W LA VIE DE S. GUENNOLÉ. 



Lanmeur, avec quelques piliers et arcades de l'église, sont là pour attester mon dire, sans compter 
la grande et belle église de Saint-Philbert de Grandlieu dans le pays nantais, bâtie entre 810 
et 819 et qui se trouve encore intacte de nos jours. 

Or, les piles et les arcades de la nef de Locquénolé ont un peu de rapport avec celles de Saint- 
Philbert et surtout celles de Lanmeur ; j'aurais donc une tendance à leur attribuer la même date 
et je ne serais pas éloigné de reporter à la même époque les ruines de la vieille église ensablée 
de Saint-Pol à l'Ue-de-Batz, malgré le long séjour des Normands dans cette île dont ils avaient 
fait leur quartier général. 

Quoi qu'il en soit, la nef de Locquénolé, d'un style absolument primitif, se compose de trois 
arcades de chaque côté, mesurant 2 m ,70 d'ouverture , soutenues par des piles carrées barlongues 
de 1 m ,80 sur O»,70 d'épaisseur, hautes de 2 m ,50 et portant sur une sorte de tailloir en bec de 
sifflet des archivoltes à plein-cintre formées de claveaux très petits et réguliers. Ces piles, ces 
arcades et la maçonnerie pleine qui les surmonte ne manqueraient pas de caractère si elles 
étaient débarrassées de la chaux et du badigeon qui les couvrent et empêchent absolument de 
juger de l'appareil ancien. 

Les piles et les arcades du transept et de l'entrée du chœur ont plus de richesses; ici il y a 
des colonnettes avec bases moulurées et chapiteaux historiés ; mais quelle sculpture ! c'est l'art 
dans son enfance, ce sont des ébauches barbares et qui, cependant, ne manquent pas de charme, 
embryons de volutes et d'enroulements, et sur quatre des chapiteaux des essais de figure humaine 
empruntés au faire de quelque peuplade du Nord. Malgré le peu d'importance de cette église 
comme dimensions, il convenait de la citer et de la décrire, parce qu'elle est certainement le plus 
ancien monument de notre pays élevé en l'honneur de saint Guénolé. 



SAINT QC&NOLé 

D'apris U busU «n argttu du rtliquairt de c* Saint à Locquénolé, frit Morlaix. 



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!£S35JNG£St&£MQ£3&2ffi5£9£%t2S3fit& 



LA VIE DE S. SANÉ, 

Evesque Hy bernois, Titulaire de la paroisse de Ploasané en Léon, le 6 Mars. 



-*B3*ISS- 




j|aint Sané l'un des Patrons de nostre Diocèse de Léon, estoit Hybernois de 
nation, & fut donné de Dieu pour parachever ce que saint Patrice avoit 
commencé en cette Isle, comme il avoit prédit long-temps auparavant ; car, 
estant un jour interrogé par quelques Seigneurs de l'Estat futur d'Hybernie, 
quant à la Religion, il repondit qu'il naistroit, dans peu de temps, un enfant qui auroit 
nom Sanus, enfant saint & donné du Ciel, lequel acheveroit de convertir tout le reste de 
Tlsle & luy succcederoit à l'Episcopat. Ce qui fut accomply quelque temps après, car 
il nasquit au territoire nommé par ceux du païs Arakt, prés la rivière fameuse, nommée 
SiennenÇL), laquelle donne jusques a la ville de Limbrik(2); ce pais de Arakt estant en 
la Province de Mommoine (3), ComtédeHLjerri(4), Diocèse d'Artfart (5) ; où encore main- 
tenant, nonobstant la rage des Hérétiques Anglois, ce Saint est en grande vénération, & 
est encore en usage le redoutable serment en leur langue An neorannach Sheanan, lequel 
serment procède de ce qu'en ce pays-là y avoit une manière de cercle ou collier de fer 
dont s'estoit servy saint Sané, dans lequel on enfermoit le col de ceux qui faisoient 
serment en Justice ; que, s'ils juroient avec vérité, il ne leur faisoit mal quelconque ; 
s'ils se parjuraient, il les étrangloit sur le champ ; &, encore bien que le Bréviaire 
Leonois le dise né en Escosse, il faut remarquer qu'alors & long-temps après Hybernia 
et Scotia estoient Synonimes & se prenoient indifféremment l'un pour l'autre, comme 
a très-bien remarqué Bede, au livre troisième de son Histoire Angloise ; Thomas 
Messingham, Auteur récent, en son Préambule aux Vies des Saints d'Hybernie, Hugues 
Cauello, Archevesque d'Armacan (6), Primat d'Hybernie, & plusieurs autres Autheurs. 

II. Son Père s'appelloit Herkan & sa Mère Cogella, gens de bien et moyennez ; les 
prodiges qui apparurent à sa nativité donnèrent assez à connoistre ce qu'il seroit un 
jour & de combien grande Sainteté , car, entr'autres, sa Mère, estant en travail de luy, 
au plus fort de ses douleurs, tenant un baston en ses mains pour se soulager, ce baston, 
quoy que sec & à demy poury, reverdit en ses mains &, d'un coup, poussa feuilles & 
fruits, au grand estonnement de toute l'assistance ; d'où les plus sensez & judicieux 
tirèrent une conjecture que cet enfant, duquel elle s'alloit descharger, devoit estre & 
fleurir, quelque jour, comme la Palme, & se multiplieroit, dans le partaire de l'Eglise, 
tout ainsi que le Cèdre du Liban. Si-tost qu'il fut sevré, tout enfant qu'il estoit, il 
commença à montrer bon visage à l'abstinence, laquelle il chérit particulièrement toute 
sa vie. Un jour, voyant sa mère déjeuner de bon matin, il la reprit, (avec révérence 
toutes fois & modestie), luy disant que Dieu avoit ordonné des heures certaines pour 
donner l'avoine à cet asne (il entendoit pour repaistre ce corps mortel), mais qu'il falloit 
premièrement songer à nourrir l'Ame, comme la plus noble ; laquelle reprehension sa 
mère prit en bonne part, & en fit son profit. 

(1) Le Shannon. 

(2) Limerick. 

(3) Le Munster, primitivement appelé Momonle. 

(4) Comté de Kerry. 

(5) Ardfeard. 

(•) Armacan n'est pas un nom de lien, mais on adjectif dérivé du nom de la grande métropole irlandaise : Armagh. 



80 LA VIE DE S. SANÉ. 



. m. Ses parens, voyant son bon naturel, son bel esprit & le ply qu'il prenoit à la 
vertu, se résolurent de le faire étudier, &, de fait, l'envoyèrent aux écoles ; où, joignant 
la pieté à l'étude des saintes Lettres, il devint, en peu de temps, si renommé pour sa 
Doctrine & Sainteté, que tout le pays le réveroit plustost pour un Ange que pour un 
homme. Ses études accomplies, il s'en retourna chez ses parens, où, vivant en 
silence & récollection, il s'adonna entièrement à l'Oraison & Contemplation des 
choses Divines & lecture de la sainte Escriture ; mais ses pcre & mère qui, (à la façon 
du monde), voyoient d'un œil louche es affaires de Dieu, ne prenoient pas plaisir à telle 
façon de vie, l'accusant de lascheté & couardise. Une fois, entr'autres, ses parens, 
changeans de demeure, estant tous empeschcz à transporter les meubles de la maison, 
saint Sané ne se donna la peine de les ayder, mais continua toujours ses saints exercices, 
dont sa mère, grandement offensée, le vint trouver, le tançant aigrement de ce que son 
père & elle & tous les autres de la maison travailloient, luy seul, quoy que jeune, fort & 
vigoureux, demeuroit ainsi oysif, les bras croisez & inutiles ; le Saint jeune homme ne 
se troubla aucunement de cela, mais repondit tout doucement qu'on luy laissast sa part 
à porter, 8c qu'à l'issue de son Oraison il la porteroit sans faute là où il la faudrait porter; 
ainsi fut fait, 8c luy laissèrent force meubles & ustencilles à porter; luy, cependant, 
continue son Oraison, persistant en sa prolixité ordinaire, &, sur le soir, (pour faire 
cesser le murmure de ses parens), se dispose à porter ce qu'on lui avoit laissé ; mais 
Dieu le délivra de cette peine, d'autant qu'il trouva tous ces meubles miraculeusement 
transportez au lieu où il falloit ; ce que voyant ses parens, en rendirent grâce à Dieu & 
se donnèrent bien garde de le plus inquiéter de ce costé là, le laissant paisiblement 
continuer ses saints exercices. 

IV. Allant une fois par pays, avec sa mère 8c quelques autres personnes de ses parens 
8c amis, surpris de la nuit & du mauvais temps, ils furent contraints de se retirer au 
prochain village, mais s'estant égarez du chemin, enfin, après plusieurs tours & détours, 
arrivèrent prés la porte d'un Chasteau 8c demandèrent à y loger cette nuict, mais ceux 
de dedans, peu charitables (contre l'ordinaire de cette Nation fort adonnée à l'hospitalité), 
les en refusèrent, dont Cogella & toute la compagnie s'atristerent fort, mais Saint Sané 
les consola, leur prédisant qu'il verroient en bref une horrible punition de cette 
ingratitude 8c inhospitalité. Comme ils furent un peu éloignez de là, voilà que ce 
Chasteau, avec ses édifices, bois, forests, rabines & autres appartenances, fondit en 
abisme 8c devint un grand Lac. S'estant un jour présenté prés le fleuve Sennen, avec sa 
mère, pour passer en la Province de Tommoine (en la terre ores Comté des Seigneurs 
Comtes Bernardins, antique 8c Royale famille de la Tommoine) ne trouvant aucun 
vaisseau pour passer cette eau, 8c n'y ayant point de pont plus proche que celuy de 
Limbrik, distant de là de 12 ou 14 lieues, il passa miraculeusement, avec sa mère, ce 
grand Fleuve, ou plustost détroit de Mer, large en cet endroit de 4 à 5 lieues, & se 
rendirent sains & saufs à l'autre bord. 

V. Un sien oncle, frère de son père, avec quelques autres personnes de qualité, 
passant ce fleuve de Sennen, fort dangereux 8c furieux, estant prés de terre le vaisseau, 
furieusement battu des flots, coula à fonds & les noya tous ; dont saint Sané, ayant esté 
adverti, fit prière à Dieu & les ressuscita; mais eux, craignans de pécher & déchoir de 
la Grâce de Dieu, aymerent mieux se priver du séjour agréable de cette vie, que de 
rentrer es dangers qu'on y court de son salut, 8c partant supplièrent le Saint de leur 
permettre de mourir de rechef, ce qu'il leur octroya 8c les ensevelit. Quelle merveille 
que Dieu ayt donné à ce sien serviteur un commandement tel & si absolu sur la vie 8c 
sur la mort ! Voulant servir parfaitement à Dieu, il renonça entièrement au monde, &, 
s'estant adjoint nombre de jeunes gens de mesme dévotion, se retira en la solitude ; &, 



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LA VIE DE S. SANÉ. 81 



y ayant basty un petit Monastère, s'adonna au service de son Créateur, où ayant servy 
Dieu, nombre d'années, saint Patrice le rappella prés de soy, luy conféra tous les Ordres 
jusques à la Prestrise inclusivement, &, se voyant prés de sa fin, convoqua ses Chanoines 
& leur remit en mémoire la révélation qu'il avoit eue & prédiction qu'il leur avoit faite 
jadis de saint Sané, les exhortant à l'élire pour son successeur à l'Evesché, à quoy ils 
ne manquèrent, mais tous unanimement le nommèrent Evesque & digne successeur de 
saint Patrice. 

VI. Estant sacré, au grand contentement de toute l'Isle, il commença incontinent à 
mettre la main à l'œuvre, & fit tant, qu'il arracha entièrement l'Idolâtrie de l'Irlande, 
visitant fort soigneusement son Diocèse & retranchant les abus qui eussent pu se glisser 
parmy ces nouveaux Chrestiens ; &, pour avoir plus d'ayde & d'assistance en cette sainte 
conqueste, il fonda plusieurs beaux Monastères, ausquels il entretenoit grand nombre 
de Grands & Doctes Personnages, desquels il se servoit pour supporter les faix de sa 
charge Episcopale. Si je voulois icy faire un dénombrement de ses vertus, ce ne seroit 
jamais fini, veu qu'il les possedoit toutes, mais avec telle & si grande perfection, qu'il 
sembloit plustost un Ange descendu du Ciel qu'un homme mortel ; aussi Dieu le rendoit 
illustre & renommé pour les grands miracles qu'il faisoit par luy. 

VII. Ayant disette d'eau dans sa maison Episcopale, il obtint miraculeusement une 
bonne source, dans laquelle comme une femme eut osé baigner un sien petit enfant, un 
Moyne, Disciple de saint Sané, passant par là, tença cette femme 8c pria Dieu qu'il 
châtiast une telle témérité, ce qu'il fit, car l'enfant luy échappa des mains, &, coulant 
dans un estang sous la fontaine, se noya. La pauvre mère, toute désolée, s'en alla se 
plaindre à S. Sané du tort que ce Moyne lui avoit fait ; le saint Prélat appelle ce 
Religieux, luy commande d'aller à l'estang & d'en ramener cet enfant en vie, autrement 
de s'y précipiter; il obéît (&, chose estrange) voulant, avec son baston, sonder la 
profondeur de l'eau, il la trouva ferme et solide comme la terre, marcha dessus, &, 
trouvant l'enfant au milieu de l'estang qui se joûoit, le tira hors, sans qu'il fust 
aucunement mouillé, & S. Sané le rendit à sa mère , faisant trois grands miracles à la 
fois, sçavoir : que la témérité de cette femme fust chastiée, que le Moyne marchast sur 
l'eau 8c que l'enfant mort ressuscitast. 

VIII. S. Sané, considérant attentivement la trés-veritable Sentence de Nostre Seigneur, 
qui dit que, pour bien 8c parfaitement le servir, il falloit quitter toutes choses, se résolut 
de se bannir volontairement de son Pais pour l'amour de celuy qui, pour son rachapt, 
s'exila entièrement du Ciel & demeura, ça bas en terre, parmi les hommes, l'espace de 
33 ans. Il se defflt donc de son Evesché, &, y ayant bien pourveu, s'embarqua, avec 
quelques siens Moynes, 8c vint surgir heureusement à la coste de Léon, à la pointe de 
Perzell, Paroisse de Plougonvelen, prés le Conquest, non loin du Cap 8c Abbaye de 
Saint Mathieu, dite Loum Mahe Traoun; de là ils advancerent en terre ferme jusques au 
lieu où est à présent l'Eglise Parrochiale de Plousané, où y avoit lors un temple dédié 
aux Idoles (à ce que j'ay peu découvrir) &, de fait, le pignon du Chœur, basti en rond, 
en demie lanterne, en fournit une assez probable conjecture, car on void que l'Eglise, 
quoy que de fort antique structure, a esté néanmoins jointe & comme attachée à cette 
lanterne, & on trouve encore, par la commune tradition, que la Tour de l'Eglise Trevialle 
de Nostre Dame de Lou-Maria, distant de Guic-Sané d'un quart de lieuë, estoit, jadis un 
Oratoire dédié à leurs fausses & prophanes Deîtez, situé lors au milieu d'une épaisse 
forest qu'ils nommoient Lucos; 8c void-t-on, devant ladite Eglise, de part & d'autre du 
grand chemin, deux grandes Croix de pierre, lesquelles on tient que S. Sané y avoit fait 
planter, dés qu'il eust converty ce peuple à la Foy ; en reconnaissance de quoy, ces 
Croix ont esté depuis tenues en grande révérence, & servoient d'Azile & franchise pour 



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82 LA VIE DE S. SANÉ. 

les malfacteurs ; que, s'ils pouvoient une fois se rendre au grand chemin entre ces deux 
Croix, ils n'estoient point appréhendez de la Justice & Tappelloient Menehg Sont Sané (1\. 

IX. En ce lieu s'arresta saint Sané, & commença à prescher & instruire ce peuple, 
encore pour la pluspart Idolâtre , lequel ayant, en peu de temps, converty, il purifia 
leur Temple, le dédia à l'honneur de Dieu, & y célébra les sacrez Mystères. En une 
extrémité du Cimetière de Gaic-Sané, se void une grande Croix de pierre verte, toute 
d'une pièce, &, au devant d'icelle, une pierre d'Autel élevée sur quatre pillastres de 
grain, & tiennent, par tradition, que c'est l'Autel sur lequel saint Sané célébra sa 
première Messe, après leur conversion. Sortant aussi de l'Eglise, à costé gauche du 
porche, se voit une grande Croix de grain, avec quelques caractères inconneus, lesquels, 
si on pouvoit lire, nous éclairciroient beaucoup cette matière. Il s'habitua donc, avec 
ses Moynes, en un petit lieu non loin de Guic-Sané, lequel, encore à présent, s'appelle 
Ar Cloastr, qui signifie le Cloéstre, où, à l'ayde des villageois, il édifia de petites Cellules 
en forme d'un petit Monastère (2), &, l'eau luy manquant, y obtint une bonne fontaine, 
laquelle, encore à présent, se nomme Fenntean ar Cloastr, la Fontaine du Cloéstre, 
source très-bonne & abondante ; laquelle considérant attentivement, l'an 1624, j'avisay 
que la marzelle de la fontaine estoit d'une Croix de pierre rousse, taillée à l'antique, 
avec certains anciens caractères inconneus. 

X. Ayant quelques années illustré le Leonois par son admirable Sainteté, &, sentant 
sa fin approcher, il repassa en Hybernie, au grand regret des Leonois & contentement 
des Insulaires ; où, tombant malade, il deceda, environ l'an quatre cens quatre-vingt, & 
ses Comprovinciaux, Evesques, Abbez, Chanoines, Moynes & autres gens d'Eglise assis- 
tèrent à ses funérailles dans sa Cathédrale, & de là emportèrent son corps & l'inhumèrent 
en l'Isle de Inis-Kaha, située dans la Rivière ou Golfe de Sinennen, où Dieu a fait plu- 
sieurs miracles à son Tombeau, en témoignage infaillible de sa Sainteté. 

XI. Ils tiennent, par tradition, en ce Païs-là, que quiconque aura choisi sa sépulture 
dans l'Eglise de Nostre-Dame en cette Isle de Inis-Kaha où repose son corps, quelque 
part qu'il meure, s'y rendra en terre. Un puissant Seigneur de la Province de Tom- 
moine, demeurant sur le rivage de Sinennen, emmena une vache appartenante à 
un paysan de l'Inis-Kaha, la fit tuer & saler; saint Sané vengea cet outrage & cette 
irrévérence faite à son sanctuaire, car jamais la chair de cette beste ne put estre cuite, 
quoy qu'on mist force bois dessous ; ce que voyant ce pauvre homme, rentra dans soy- 
mesme, demanda pardon à Dieu & à saint Sané & rendit au paysan le juste prix de la 
vache. Un tout autre semblable miracle arriva à un autre en mesme sujet En cette 
mesme Isle est la fontaine miraculeuse de saint Sané, à laquelle les Irois des Provinces 
Mommoine & Tommoine portent une grande révérence & dévotion, nommément les 
Marchands de Limbrik, lesquels devalans la Sinennen, s'ils n'ont le vent à souhait pour 
leur route, vont en pèlerinage à Inis-Kaha, &, en l'honneur de S. Sané, tirent de l'eau 
de sa fontaine, & tient-on, par commune tradition, que toujours, dans 24 heures après 
ce Pèlerinage, le vent leur est trés-favorable, par les mérites de ce glorieux Saint. 

XII. On tire du Sepulchre de ce saint Prélat certains petits caillons de couleur 

(1) Ces deux croix existent toujours, elles ont 0*,W de hauteur, et surmontent deax leclis hauts de S mètres et 
1",85. Maintenant elles sont situées à 10 mètres l'une de l'autre, des deux côtés de la petite place qui est à l'entrée 
Ouest du bourg , autrefois elles étaient espacées seulement de 9 mètres dans un petit bois qui se trourait en cet 
endroit et qu'on appelait : Coai «r c'krms, bois de la grâce ou de l'asile. Tout criminel ou malfaiteur qui pouvait se 
réfugier entre ces deux croix était à l'abri de toute poursuite et sous la protection de saint Sané. — J.-M. A. 

(1) Ce cloître est toujours connu sous le même nom, U est à la distance d'un petit kilomètre du bourg. La proces- 
sion de Loc-Maris se Joint tous les ans à celle de Plouaané, le Jour de la Pentecôte, pour mira ensemble «Tant la 
grand'messe la TromènU du Cloître, c'est ce qu'on appelle : Tr+ #«** Smmé, De nombreux fidèles font la même tro- 
ménie individuellement, le chapelet à la main , soit le même jour, soit pendant l'octaTe. (Communiqué par M. Tabbé 
Mingant, recteur de U>c-Maria-Plousané.) 



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LA VIE DE S. SANÉ. 83 



olivastre, dont on fait grand estime, comme de précieuses Reliques ; ils préservent de 
la peste & autres maux contagieux, beuvant l'eau en laquelle ils auront trempé ; 
préservent aussi du naufrage, portez avec Foy & dévotion, dont l'expérience a fait 
preuve, ces dernières années, qu'un certain personnage, estant en haute Mer, son 
vaisseau fut versé d'un coup de vent, se recommanda, en ce danger, à saint Sané, duquel 
il portoit ces pierres, &, sans batteau ny autre ayde, fut miraculeusement poussé au 
rivage. Le mesme Marchand & un sien frère, munis de ces petites pierres de saint Sané, 
s'embarquèrent avec neuf autres personnes qui n'en avoient point, le vaisseau cinglant 
en pleine Mer, fait bris, les neuf se perdirent, & les deux frères, dévots à S. Sané, se 
sauvèrent miraculeusement par les mérites du Saint, auquel ils s'estoient recommandez. 
XIII. Je mettray fin à ces miracles que Dieu a opérés par les mérites du glorieux 
S. Sané par un récent 8c de nostre temps ; la Reyne Elizabeth, fille de Henry VIII, Roy 
d'Angleterre, s'estant emparée de l'Isle d'Irlande, & en ayant chassé les Princes Onel 8c 
Odenel, qui, pour la défense 8c maintien de la foy, avoient pris les armes contre cette 
Princesse Schismatique, elle mist tout son soin à exterminer la Foy Catholique en cette 
Isle, comme elle avoit fait en Angleterre. A cette fin, ayant chassé les Evesques 
Catholiques de leurs Sièges, elle y substitua des hérétiques ; entr'autres, elle en envoya 
un à Limbrik, nommé (à raison de sa stature prodigieusement petite) Bernardulus. Ce 
Pseudo Evesque, visitant son Diocèse, se résolut de passer en l'Isle d'Inis-Kaha, pour 
faire abjurer aux Insulaires la primauté du saint Siège, & rcconnoistre la Reyne pour 
Papesse en ses terres ; mais, ayant oûy reciter qnelques punitions exemplaires de ceux 
qui avoient voulu prophaner cette terre qui est en la protection de saint Sané, il n'y osa 
aller, mais y envoya un de ses plus apparens Ministres pour réduire les insulaires à la 
volonté de la Reyne. Ce Ministre s'associa un autre de moindre qualité, &, accompagné 
de satellites 8c soldats, passe en Inis-Kaha, 8c tout incontinent fait crier, à son de trompe, 
par toute l'Isle, que, le lendemain, tous les Insulaires eussent à se rendre en l'Eglise 
Nostre Dame pour abjurer la primauté du Pape 8c prester le serment à la Reyne. Tout le 
peuple, extrêmement affligé de ce commandement, se rend en l'Eglise de Nostre Dame, 
reclamant son ayde 8c la protection de saint Sané, leur Patron, 8c ne furent frustrez de 
leur attente ; car le Ministre, ayant bien souppé, se mist au lict, &, comme il commençoit 
à s'endormir, saint Sané apparut dans la Chambre, sans qu'il le vist, &, du revers de sa 
Crosse, commença à l'étriller, le roullant par le lict comme une balle de laine ; le misé- 
rable, sentant les coups pleuvoir sur son corps, sans voir qui le chastioit si rudement, 
crie à la force, à l'ayde, qu'on le tuéoit. A ce cry, l'Hoste se levé, allume la chandelle, 
entre en la chambre, où l'autre Ministre (qui avoit déjà veu en songe ce mystère) & tous 
les satellites se rengerent au tour de son lict & le virent ainsi épousseter deux grosses 
heures. 

XIV. Le Saint l'ayant laissé, il resta si rompu 8c brisé, qu'il ne put quiter le lict ce 
jour là, 8c ainsi ne vint pas à l'Eglise accomplir son pernicieux & damnable dessein. 
Après disné, quelques uns des plus qualifiez de l'Isle, l'estant venu visiter, luy dirent 
franchement que c'estoit une punition de saint Sané, luy conseillèrent de s'humilier, 
requérir pardon au Saint 8c se désister de ses Sacrilèges commissions. Le misérable, au 
lieu de les croire & faire son profit de ce bon conseil, se mist en colère, &, blasphémant 
contre le saint, dit que ny leur saint Sané, ny autre ne le pourra empescher d'aller, le 
lendemain, à l'Eglise et accomplir la volonté de la Reyne, exterminant l'Idolâtrie 
Romaine de toute l'Isle , avant que d'en sortir ; mais le misérable regimboit contre 
l'épron; car, la nuict suivante, estant couché, luy en un lict et l'autre Ministre en un 
autre, en la mesme chambre, S. Sané entre dans la chambre, non plus invisible, mais 
entouré d'une lumière qui rendit la chambre plus claire qu'en plein midy; il estoit 



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84 HISTOIRE DE LA FONDATION 

couvert de ses ornemens Pontificaux, Mittre en teste & la Crosse en main. Estant prés 
du lict du Ministre, il levé le rideau, &, l'ayant, d'une voix forte & majestueuse, repris 
de sa témérité & incrédulité, le tire du lict sur la place, &, de sa Grosse, le battit & 
navra par tout le corps ; le misérable avoit beau crier, car on ne put jamais ouvrir la 
porte, ny mesme la rompre, 8c l'autre Ministre, son compagnon, n'avoit garde de luy 
venir ayder, n'attendant que l'heure qu'on le vint festoyer de la sorte. Le Saint estant 
disparu, on entra dans la chambre, où on trouva le Ministre dans la place, tout moulu 
& brisé, demy noyé dans son sang. Lors, sans plus penser à ses commissions, il se fit 
porter en son vaisseau, & s'en retourna, avec sa compagnie, à Limbrik, où il vomit son 
ame aux diables, obstiné en son hérésie, le 4« jour après son arrivée. Ce chastiment, si 
exemplaire , fut incontinent divulgué par toute l'Irlande , où il épouventa si fort les 
Ministres, que depuis, aucun n'a ozé entreprendre la réduction des Insulaires. 

Cette Vie a esté par nous recueillie du Bréviaire de Léon, qui en a l'Histoire en neuf 
Leçons, le 6 Mars, et un extraict autentique des Archives manuscrites de Nostre Dame 
d'Inis-Kaha et Killsenan au territoire d'Aruest au Comté de Kierri, Diocèse d'Artfarten, 
Province de Mommoine en V Irlande, à moy transmis par le R. P. Frère Vincent Du-Val de 
Sainte Marie, Vicaire Provincial d'Hybernie, Van 1629, et de la tradition qu'on en a en la 
Paroisse de Plousane. 



HISTOIRE 
DE LA FONDATION DE NOSTRE DAME DU FOLLCOAT, 

En Léon, le 8 Mars. 

£31*133 



('histoire Miraculeuse de Nostre Dame du Follcoat, au Diocèse de Léon, a esté 
écrite par Jean de Land-Goëznou, Abbé du Monastère de Land-Tevenec, Ordre 
de S. Benoist, Diocèse de Cornoûaille, lequel est témoin oculaire ; & de luy 
Ta prise Messire René Gaultier (1) qui l'a insérée en sa Légende, & est telle : 
Environ Tan de grâce 1350, séant en la Chaire Apostolique le Pape Clément VI, 
Charles IV du nom tenant les resnes de l'Empire, & le Roy Jean régnant en France, 
durant le plus fort des guerres Civiles entre le Duc Jean de Montfort (depuis surnommé 
le Conquérant) et Charles de Chastillon, dit de Blois, Comte de Penthévre, devers sa 
femme, pour la Duché de Bretagne, Guillaume de Roche-fort estant Evesque de Léon, 
vivoit, au territoire de Les-Neven, un pauvre garçon idiot, nommé Salaun, qui signifie 
Salomon, lequel avoit l'esprit si grossier, qu'encore qu'il fust envoyé de bonne heure 
aux écolles, jamais il ne peut apprendre autre chose que ces deux mots : Ave Maria; 
lesquels il recitoit continuellement avec grande dévotion & consolation de son Ame. 

H. Ses parens estans décédez, il fut contraint de mendier sa vie, ne sçachant aucun 
mestier pour la gagner. Il faisoit sa demeure dans un bois, à l'extrémité de la Paroisse 
de Guic-Elleaw, prés d'une fontaine ; n'usant d'autre lict que la terre froide, sur laquelle 

(1) Comme on pourra le voir à Y Indication des sources où a puisé Albert Le Grand, cet historion serait non René 
Gaultier, mais René Benoist. 




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DE NOSTRE DAME DU FOLLCOAT, EN LÉON. 85 

il se couchoit, à l'ombre d'un arbre tortu, qui luy servoit de Ciel 8c de pavillon. Il estoit 
pauvrement vestu, deschaux la plus part du temps. Il alloit, tous les matins, à la Ville 
de Les-Neven, distante de demie lieuê de son bois, où il entendoit la Ste Messe, pendant 
laquelle, il prononçoit continuellement ces mots : Ave Maria, ou bien en son langage 
O ! Itroun Guerhez Mari, c'est à dire : O ! Dame Vierge Marie ! La Messe oûye, il alloit 
mendier l'aumône par la ville de Les-Neven, que luy donnoient volontiers les Citoyens 
& Soldats de la Garnison ; puis, s'en retournant à son Hermitage, rompoit son pain & le 
trempoit dans l'eau de sa fontaine & le mangeoit sans autre assaisonnement que le saint 
Nom de Marie, qu'il repetoit à chaque morceau. Lorsqu'il faisoit froid, il se plongeoit 
dans l'eau de sa fontaine jusques aux aisselles et y demeuroit longtemps, chantant 
toujours quelque couplet ou rythme Breton à l'honneur de N. Dame : puis, ayant repris 
ses accoutremens, il montoit dans son arbre, &, empoignant une branche, se bransloit 
en l'air, criant à pleine teste : O ! Maria, O ! Maria ! 

III. Les villageois du voisiné, voyans ses déportements, le jugèrent fol, & ne l'appel- 
loit-on partout autrement que Salaun-ar-foll , c'est à dire, Salomon le fol. Une fois, fut 
rencontré par une bande de Soldats qui couroient la poule sur la campagne, lesquels 
l'arresterent & luy demandèrent qui vive : « Je ne suis (dit-il) ny Blois, ny Mont-fort 
» (voulant dire, qu'il n'estoit partisan ny de Charles de Blois, ny du Comte de Mont- 
» fort), Vive la Vierge Marie! » A ces paroles, les Soldats se prirent à rire, l'ayant 
fouillé, ne luy trouvant rien qui leur fust propre, le laissèrent aller. Il mena cette 
manière de vie l'espace de 39 ou 40 ans, sans jamais avoir ofîensé ny fait tort à personne. 
Enfin, environ l'an 1358, il tomba malade, & ne voulut, pour cela, changer de demeure, 
quoy que les habitans des villages circonvoisins luy offrissent leurs maisons. Il demanda 
le Curé de Guic-Elleaw, auquel il se confessa, &, peu après, deceda paisiblement, le 
premier de Novembre, jour de Toussaints. Son corps fut enterré dans le cimetière de 
Guic-Elleaw (8c non au lieu où il mourut, qui estoit terre prophane) sans autre 
solemnité. Mais Dieu vouloit que sa sainte Mère fust glorifiée en ce sien serviteur, 
& fit paroistre aux yeux de tous combien cette devotieuse affection qu'il portoit à la 
glorieuse Vierge Marie luy avoit esté agréable. 

IV. Car, comme on ne parloh plus de Salaun & que sa mémoire sembloit avoir esté 
ensevelie dans l'oublîance , aussi-bien que son corps dans la terre , Dieu fit naistre sur 
sa fosse un Lys blanc, beau par excellence, lequel répandoit de toutes parts une 
fort agréable odeur ; 8c, ce qui est plus admirable, c'est que dans les feuilles de ce Lys 
estoient écrites en caractère d'Or ces paroles : Ave Maria ! Le bruit de cette merveille 
courut, en moins de rien, par toute la Bretagne, de sorte qu'il s'y transporta une infinité 
de monde pour voir cette fleur miraculeuse, laquelle dura en son estre plus de six 
semaines, puis commença à se flétrir ; & lors fut advisé, par les Ecclésiastiques, Nobles 
& Officiers du Duc, qu'on fouiroit tout à l'entour de sa tyge, pour sçavoir d'où elle 
prenoit sa racine, & trouva-t-on qu'elle procedoit de la bouche du corps mort de Salaun ; 
ce qui redoubla l'estonnement de tous les assistans, voyans un témoignage si grand de 
la Sainteté & Innocence de celuy que, quelques années auparavant, ils estimoient fol. 
Lors, par délibération commune des Seigneurs qui se trouvèrent là 8c des Officiers du 
Duc, fut conclu et arresté qu'en mémoire de cette merveille on édifieroit, au lieu mesme 
où Salaun avoit fait son Hermitage, une Chappelle en l'honneur de Nostre Dame, qui seroit 
appelée Ar-Follcoat, c'est à dire le bois du fol. Le Duc Comte de Mont-fort, adverty de 
ces merveilles & de la délibération de ces Seigneurs, approuva leur dessein, 8c promit à 
Dieu & à la Glorieuse Vierge, que si, par son assistance, il devenoit paisible possesseur 
de son héritage de Bretagne, il luy édifieroit l'Eglise du Follcoat, la dotteroit 8c donne- 
roit salaire aux Ecclésiastiques pour y faire le divin Service. 



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86 HISTOIRE DE LA FONDATION 

V. EJt de fait, ce Prince, ayant défiait ses ennemys à la bataille d'Auray, Tan 1364, où 
son compétiteur Charles de Blois fut tué, s'alla faire reconnoistre par toutes les villes 
de son Duché, &, estant à Les-Neven, au mois de Janvier 1365, il fit ladite fondation, & 
assigna des rentes pour les Doyens, Chanoines, Chappellains &, Sallette du Follcoat, fit 
prendre les fondemens de l'Eglise & y posa la première pierre. On continua le bastiment 
jusqu'à Tan 1370, que la guerre commença entre le Roy de France Charles VI (1) & le Duc, 
de l'obéissance duquel la plus part de ses sujets se révoltèrent, en haine de ce qu'il 
avoit logé des Garnisons Angloises à Morlaix, Kemper & Les-Neven, où ils commirent des 
insolences si grandes, que tout le païs se rua sur eux & les chassèrent hors. Cette guerre 
dura jusques à l'an 1381 ,• pendant laquelle, l'ouvrage ne s'avança aucunement, les deniers 
qui y estoient destinez ayant esté divertis pour subvenir aux frais de la guerre, laquelle 
estant sur le point de se rallumer, l'an 1388, à cause de l'emprisonnement du Connes- 
table Olivier de Clisson au Chasteau de l'Hermine, à Vennes ; &, l'an 1392, le Roy de 
France Charles VI menaçant de fondre sur la Bretagne, les susdits deniers furent de 
rechef arrestez pour survenir aux nécessitez occurrantes dupais; enfin, le Duc, mourant 
au Chasteau de Nantes, l'an 1399, le jour de Toussaints, enchargea trés-expressement 
à son fils, le Comte de Mont-fort, qu'au plustost que faire se pourroit il s'aquitast de 
cette fondation ; à quoy il ne manqua. 

VI. Car, incontinent qu'il fut de retour de France, en l'an 1404, il vint à Les-Neven ; 
il fit son entrée & receut les hommages des Nobles de la Comté de Léon, fut au Foll- 
coat, fit venir des ouvriers de toutes parts et y fit continuellement travailler, en sorte 
que l'Eglise, parfaite, fut dédiée, l'an 1419, par Allain, Evesque de Léon, peu avant qu'il 
fut transféré à TEvesché de Treguier par le pape Martin V. Cette Chappelle est l'un des 
plus dévots Pèlerinages de toute la Bretagne, renommée par tout pour les grands 
Miracles que Dieu y a opérés par l'intercession de sa sainte Mère. Tous nos Princes, 
depuis Jean le Conquereur jusques à François II, y ont fait plusieurs voyages, Se, en 
leurs affaires les plus urgentes, s'y sont vouez. La Reyne Anne de Bretagne, estant venue 
faire un tour en son païs de Bretagne, y vint en Pèlerinage, l'an 1506, y fit sa neufvaine, 
y laissa de riches presens, comme aussi le Roy François le', en Septembre l'an 1532, à 
l'issue des Estats de Vennes, où la Duché de Bretagne fut incorporée & inséparablement 
urne à la Couronne de France. 

Cette Histoire est prise de René Benoist, en sa légende, laquelle il a tiré d'un extrait 
authentique tiré du manuscrit Original, à luy envoyé par feu Rolland de Neu/ville, Evesque 
de Léon et Abbé de Mont-fort, partie aussi des mémoires manuscrits de Messire Yves Le 
Grand, Chanoine de S. Paul de Léon, Recteur de Ploudaniël, Aumosnier et Conseiller du 
Duc François II, le tout rendu conforme aux- Annales de Bretagne. 

ANNOTATIONS. 

COURONNEMENT DE LA STATUE MIRACULEUSE DE NOTRE-DAME DU 

FOLGOAT (A.-M. T.) 



B 



|e 17 avril 1888 Mgr Jacques-Théodore Lamarche au retour de son premier pèlerinage 
ad limina adressait à ses diocésains une Lettre Pastorale pour leur rendre compte des 
différentes faveurs que le Souverain Pontife Léon XIII venait d'accorder au diocèse de 
Quimper. L'Evoque disait : a Nous avons la joie de vous annoncer le couronnement de Notre- 



(1) Charles V. 



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DE NOSTRE DAME DU FOLLCOAT, EN LÉON. 87 

Dame du Folgoat ; Nous savons tout le prix que vous attacherez à cette faveur. De différents 
côtés, on Nous avait sollicité d'intéresser le Saint-Père à cette affaire qui vous tenait tant à 
cœur. Vous aurez cette année même la réalisation de vos si légitimes désirs. Son Excellence 
Monseigneur Rotelli, nonce à Paris, a été désigné par le Pape pour faire la cérémonie du cou- 
ronnement (1). Cette fête que nous pensons fixer au 8 septembre prochain, Nous la voulons belle 
et grande, et en temps utile. Nous nous réservons de prendre les mesures nécessaires pour lui 
donner tout l'éclat qu'elle comporte. 

Nous nous félicitons hautement de placer ainsi Notre Episcopat sous la protection de la Très 
Sainte Vierge... » 

Le programme de la fête fut publié dans la Semaine religieuse, le 10 août ; le lendemain 
Monseigneur l'adressait lui-même à son clergé, à la fin d'une lettre pastorale qui résume fort bien 
toute l'histoire du Folgoat. 

Le sept septembre à l'heure des premières vêpres, la fête commence. Plus de deux cents 
prêtres ou séminaristes précèdent les prélats, enfin sur les épaules des prêtres parait la vénérable 
statue qui demain sera couronnée. Elle est posée sur l'estrade qui lui a été dressée, à une certaine 
distance en avant de l'esplanade couverte où doivent se célébrer les offices pontificaux. Les 
pèlerins sont déjà venus de tous les points du diocèse; on remarque particulièrement ceux 
d'Ouessant pour le Léon, et ceux de Plougastel-Daoulas pour la Cornouaille. Le 8 septembre, 
à neuf heures du matin, quatre-vingts processions sont arrivées ; deux cents paroisses sont 
représentées. Il y a en ce moment au Folgoat de véritables merveilles artistiques, vieilles croix 
d'argent de la Renaissance, vieilles bannières aux nuances éteintes et aux broderies d'une 
incroyable richesse. Les prêtres et séminaristes sont aujourd'hui au nombre de 600. Le cortège 
des prélats est ouvert par Mgr Ribaud, camérier d'honneur de Sa Sainteté, vicaire général de 
l'Evéque du Cap-Haïtien, et par Mgr du Marhallac'h, protonotaire apostolique, vicaire général 
de l'Evéque de Quimper. Viennent ensuite : 

Mgr Bougaud, évéque de Laval, 

Mgr Trégaro, évéque de Séez ; 

Mgr Bécel, évéque de Vannes ; 

Mgr Laouénan, archevêque de Pondichéry, patriarche des Indes. 

Mgr Lamarche, évéque de Quimper et de Léon ; 

S. E. le cardinal Place, archevêque de Rennes, Officiant et délégué pour le Couronnement. 

Aussitôt après la messe les évêques et les prêtres se réunissent autour de la chaire que 
surmonte la statue vénérée, et Mgr Freppel, évéque d'Angers, député du Finistère, prononce le 
magistral discours que j'aurais bien voulu reproduire ici. 

Dès qu'il l'a terminé l'Archevêque des Bretons, représentant du Pape Léon XIII , pose les 
couronnes d'or sur la tête de l'Enfant Jésus et sur celle de Notre-Dame, puis d'une voix très 
puissante chante les paroles de la bénédiction papale. Seul à côté du cardinal se tenait l'évêque 
du diocèse. 

A leurs pieds, cent mille hommes contemplaient cet inoubliable spectacle. 

Le couronnement a été le point de départ d'un remarquable mouvement de dévotion portant 
vers le Folgoat tout le pays de Léon ; si depuis quelques années déjà le vieux pèlerinage avait 
cessé d'être négligé, on était cependant bien loin d'y voir ce qui s'y contemple aujourd'hui. C'est 
surtout aux dimanches du mois de mai et aux principales fêtes de Notre-Dame que l'on voit au 
Folgoat des foules compactes, mais surtout édifiantes ' te grand pardon du 8 septembre est de 
toute beauté. 

Quant à la fête anniversaire de la Fondation, -. ,àiwt \& Grand suppose être célébrée le 
8 mars, il n'en est plus mention. v* *^ 

(1) Comme on va le voir, il n'en fut pas cependant ain** 

V. DBS S. * * 



88 HISTOIRE DE LA FONDATION 



H 1 



LE DUC DE BRETAGNE ET LE FOLGOAT (A.-M. T.). 

Jlbert Le Grand et le P. Cyrille Le Pennée attribuent à Jean IV la fondation de l'église de 
Notre-Dame du Folgoat. 

Voici ce que dit très judicieusement à ce sujet dom Lobineau : a II n'y a pas beau- 
coup de eboses vraies dans tout le récit qui regarde le duc Jean IV ; son testament ne fait aucune 
mention de Notre-Dame du Folgoet, quoiqu'il y soit parlé de trois autres églises, auxquelles il 
avait fait du bien (1) : Jean V, son fils et son successeur, faisant la iondation de la collégiale du 
même lieu, ne parle en aucun endroit du dessein que son père aurait eu de faire la même chose; 
circonstance qu'il n'aurait cependant pas oubliée, si son père lui avait laissé quelques ordres 
là-dessus* ' 

Après avoir cité ce qui précède, M. de Kerdanet réfute à son tour l'opinion de ceux qui attri- 
buent la fondation de l'église à Jean V prétendant que ce prince vint au Folgoat en 4404, y fit 
venir des ouvriers de toutes parts, si bien que l'édifice fut achevé en 1419 : < Il était trop jeune, 
en 1404, pour s'occuper de pareilles fondations, il sortait de l'enfance et venait déclarer, le 
14 janvier de la même année, « qu'ayant passé l'âge de quatorze ans , de l'avis de plusieurs de 
» ses parens et amis et de plusieurs Prélats et Barons de son pays, il deschargeoit son très cher 
» et très amé oncle, le sire de Laval, de la curatelle qui luy avoit esté donnée de sa personne (2). » 

Le rôle de Jean V n'est donc pas d'avoir été le fondateur d'une église qui existait certainement 
en 1410 et où il ne vint qu'en 1423; mais alors dans cette église déjà bien dotée il fonda réelle- 
ment la collégiale. 

M. de Kerdanet nous parait être dans le vrai, quand s'appuyant sur une affirmation de Jean 
de Langoueznou il dit qu'il faut faire les honneurs de la fondation de l'église aux habitants du 
diocèse de Léon, et il cite plusieurs de ces bienfaiteurs fort généreux, mais dont les noms 
n'avaient rien de princier : Hamon Quiniou (1410), Prigent Gouzian (1416), Maurice de Quilli- 
firy (1418), Robert Ynizan, Henry Montfort (1419), Marguerite Audoc'h, Jean Miorcec et Marguerite 
Forget sa femme, Alain vicomte de Rohan et seigneur de Léon (1420), Azénor Moal (1421). C'est 
après tous ces pieux personnages que le bon duc Jean V vint s'inscrire comme bienfaiteur insigne, 
mais après lui en viendront bien d'autres, également signalés par M. de Kerdanet, et de plus, 
certains auteurs des premières donations ajoutent encore de nouveaux dons à ceux qu'ils ont 
déjà offerts. 

La bonne duchesse Anne de Bretagne reine de France est-elle venue au Folgoat? Dom Lobi- 
neau le révoque en doute, mais M. de Kerdanet, après avoir parlé d'un premier pèlerinage qu'elle 
y fit en 1499, établit qu'elle y revint en 1505, d'après la relation détaillée de l'historien Alain 
Bouchart, et le témoignage formel de Launay et de Denis notaires de la cour de Lesneven. 



H 



EGLISE DE NOTRE-DAME DU FOLGOET (J.-M. A.) 

^édition Kerdanet de 183*7, à la suite de VHistoire de la fondation de Notre-Dame du 
Follcoat (3 pages), donne le Mystère du Folgoat par Jean de Langoeznou (3 pages), le 
Dévot pèlerinage du Folgoet par le P. Cyrille Le Pennée (41 pages), puis une Notice sur 
Notre-Dame du Folgoat (69 pages), en tout 113 pages pour annoter les trois pages de texte 
d'Albert Le Grand. C'est peut-être un peu long et hors de proportion avec le sujet. L'église du 
Folgoôt est la merveille de nos monuments religieux, aussi convient-il d'en donner une description 
détaillée, mais sans sortir cependant du cadre qui sied à une notice. 

(1) Saint-Michel et le Saint-Esprit, à Àuray, et l'église abbatiale de Notre-Dame de Prières. « 

(3) Dom Morico, Prtuvet, T. 9, col. 744. 



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DE NOSTRE DAME DU FOLLCOAT, EN LÉON. 89 

Le plan de l'église de Notre-Dame du Folgoêt figure une équerre, la grande branche formée par 
la nef, les bas-côtés et le chœur, et la petite par une large chapelle se retournant vers le midi et à 
laquelle s'adossent la sacristie et le porche des apôtres. Lorsqu'on se trouve en face du grand 
portail de l'ouest on voit qu'il est couronné par deux tours, dont l'une très basse et très lourde, 
émergeant à peine de l'ensemble, a été construite au XVI 9 siècle dans le style de la Renaissance 
et est ornée de douze colonnes ioniques appliquées en guise de pilastres. Le clocher gothique au 
contraire est très élevé et domine tout le pays d'alentour ; il est appuyé par huit contreforts 
puissants, percé de jours variés, décoré de découpures et d'ornementations flamboyantes, et se 
termine par une flèche ajourée et hérissée de crossettes, entourée à sa base d'une riche galerie 
double et accostée de quatre clochetons octogones. Cette façade est d'aspect majestueux, mais 
de plus elle était autrefois fort gracieuse, lorsque la double porte d'entrée était abritée sous son 
porche primitif, formant comme un léger dais de pierre porté sur deux frêles colonnettes qui 
soutenaient trois arcatures dentelées et feuillagées dont les débris ont été recueillis dans l'enclos 
du presbytère, et dont les amorces se retrouvent encore sur les joues des deux contreforts 
latéraux et des deux côtés de la porte. 

Le tympan de cette porte double contient un bas-relief représentant, avec une grande naïveté 
et en même temps une admirable habileté de ciseau, l'adoration des Mages. La Sainte Vierge est 
couchée dans un lit élégamment drapé et tient sur sa poitrine l'Enfant Jésus qui tourne les yeux 
vers les princes de l'Orient venus pour l'adorer. Saint Joseph est assis à terre, tenant un bâton 
de la main droite et saisissant de la gauche l'un des glands de l'oreiller de la Sainte Vierge. 
Derrière lui, l'âne et le bœuf avancent la tête. Déjà l'un des rois est prosterné devant l'Enfant 
divin. Le second debout, portant en bandoulière une ceinture garnie de clochettes, tient d'une 
main une cassolette remplie d'encens, et de l'autre montre l'étoile qui les a guidés dans leur 
course lointaine. Plus loin le troisième mage est à l'état fruste par suite de dégradations provenant 
de la chute du porche; et à l'extrémité un ange plane au-dessus d'un troupeau de moutons 
paissant sur la montagne, et tient une banderole avec ces mots gravés : Puer natus est. Du côté 
gauche de la porte se lit cette inscription à moitié écroûtée : Johannes illustrissimus dux 
BrUonum fundavit presens collegium anno Domini MII1& XXIII ; Jean V, très illustre Duc de 
Bretagne, a fondé cette collégiale en l'an 1423. Il s'agit là, non de la fondation de l'église déjà 
commencée plusieurs années auparavant, mais de son érection en collégiale et de la dotation 
nécessaire pour y assurer en permanence la célébration du service divin. 

Dans une niche du contrefort de droite est une jolie statue de saint Yves, l'avocat des pauvres, 
tenant en main un parchemin déroulé, vêtu d'une cotte ou d'un surplis à larges manches, les 
épaules couvertes d'une sorte de camail dont le capuce recouvre le bonnet carré ou barrette dont 
il est coiffé. Cette statue n'est pas ici à sa place primitive ; elle provient d'une chapelle de la 
paroisse où elle formait le groupe traditionnel avec le riche et le pauvre, et elle porte encore les 
traces de peinture et de dorure qu'on retrouve sur toutes les statues intérieures et extérieures 
de l'église. Est-il nécessaire de faire remarquer l'élégance, la finesse, le fouillé, l'habileté 
et l'originalité de tracé du cul- de-lampe et du dais de cette niche? C'est l'observation qu'on 
aura lieu de répéter en face de tous les détails et de toutes les ornementations de l'église du 
Folgoët. 

Contournons l'angle qui sépare ce portail de la façade du midi, et nous nous trouverons devant 
d'autres merveilles : une série d'admirables contreforts agrémentés de niches et de pinacles élancés ; 
des fenêtres offrant des découpures uniques en leur genre ; le portail de l'évéque Alain percé de 
deux portes en accolade, séparées par un trumeau portant dans une niche la statue du fondateur; 
Alain de la Rue, évéque de Léon. Pourquoi faut-il que le magnifique fronton qui surmonte lé 
porche ait été si déplorablement découronné ? Les festons trilobés de l'arcade qui existe encore, 
les naissances des rampants élancés, les feuillages découpés avec une grâce infinie, ne le font 
regretter quû plus amèrement. Espérons que la Corn^- . oû défi Monuments historiques va pouvoir 4 



90 HISTOIRE DE LA FONDATION 

bientôt reconstituer entièrement ce beau motif architectural comme elle a restauré les galeries et 
balustrades partout où elles avaient été détruites ou endommagées. 

Le porche des apôtres et le pignon de la sacristie forment un retour imposant et de grand 
style. Après avoir admiré les guirlandes refouillées qui encadrent l'entrée du porche, et avoir lu 
l'inscription que tient à droite un vieillard barbu : Bien saiez venus, soyez les bienvenus, 
rendons-nous à son aimable invitation, pénétrons dans l'intérieur et contemplons cette série de 
statues placides, nobles, majestueuses, rangées des deux côtés et présidées par saint Pierre qui 
s'adosse au trumeau séparant les deux portes du fond. Toutes les draperies sont variées et 
cependant du même genre, un peu collées sur le corps et formant dans les retombées des plis 
d'une élégance et d'une abondance presque excessive. Chaque apôtre porte son attribut traditionnel 
ou sa caractéristique et tient en main une banderole où était peint autrefois un article du Credo. 
Les soubassements et les dais des niches sont des chefs-d'œuvre de sculpture, surpassés encore 
par les encadrements des portes du fond et l'entablement de feuillages et d'hermines passantes 
qui se trouve au-dessus de la tète de saint Pierre. Gomme toute œuvre qui frappe par le 
merveilleux, la légende s'est attachée à ce porche du Folgoët, et ce travail a été attribué au bon 
Dieu lui-même qui se serait présenté un jour sous la figure d'un simple ouvrier et qui aurait 
disparu une fois son prodigieux ouvrage terminé. 

L'extrémité de la chapelle de croix nous offre une large rose, démolie autrefois et heureusement 
rétablie après le couronnement de la statue miraculeuse de Notre-Dame du Folgoêt, pour perpétuer 
dans un vitrail le souvenir de ce glorieux événement. Là encore on peut admirer les galeries 
rétablies, les pinacles restaurés, et remarquer les encadrements en accolade des anciens blasons, 
les corniches ornées de feuillages, les gargouilles impressionnistes et expressives décelant 
l'habileté étrange et la verve satirique des sculpteurs du XV* siècle. 

L'abside droite se développe à l'est d'une façon magistrale, avec ses grands contreforts, ses 
fenêtres aux tympans prodigieux, ses arcs de décharge supportés par de petits moines en 
cariatides, ses corniches, ses galeries, ses gargouilles qui semblent personnifier tous les genres 
de gourmandise. Dans la travée qui manque de fenêtre nous trouvons une petite porte destinée à 
laisser passage aux fidèles qui venaient de l'église faire leurs dévotions à la fontaine ; puis, sous 
la rose monumentale, la fontaine miraculeuse qui jaillit de dessous le maltre-autel, la fontaine 
solitaire où autrefois le pauvre Salaûn trempait son pain et se plongeait au cœur de l'hiver, 
source maintenant emmurée dans un vaste bassin et surmontée comme d'un dais triomphal par 
une arcade d'une élégance sans pareille, qui abrite et encadre la statue assise de Notre-Dame 
portant l'Enfant-Jésus, vêtue de draperies ayant la souplesse des plus belles sculptures de la 
Grèce, et planant comme une reine sur les eaux abondantes et limpides auxquelles elle 
communique leurs vertus miraculeuses. Au-dessus s'élancent les légers meneaux de la maîtresse 
fenêtre et s'épanouissent en un réseau merveilleux les innombrables lobes de la grande rose qui 
n'a de rivales qu'à la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon et à Notre-Dame des Carmes de Pont- 
l'Abbé. 

En passant au côté nord de la basilique nous remarquons que ce collatéral, moins en vue, est 
beaucoup plus sobre et plus simple, et cependant cette sobriété, avec les contreforts vigoureux, 
les fenêtres étroites, les jolies portes ornées, formerait une belle façade à une église de deuxième 
ordre. 

Nous nous sommes attardés, sans avoir tout vu, à faire le tour extérieur du monument; 
hâtons-nous de pénétrer à l'intérieur. C'est un ensemble de colonnes et de colonnettes bordant 
la nef des deux côtés et montant dans les voûtes en nervures déliées ; puis vers le milieu de 
l'édifice c'est une sorte de grande barrière en granit découpé ; et au fond, la grande, l'immense 
roue qui couronne la maitresse- vitre, toute brodée et dentelée, toute étincelante de perles et de 
diamants. 

Approchons de cette grande clôture en pierre tout ajourée qui nous ferme rentrée du chœur; 



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DE NOSTRE DAME DU FOLLCOAT, EN LÉON. 91 

c'est le jubé, tribune suspendue sur trois arcades étranges, prodige de légèreté et d'équilibre, de 
finesse et d'élégance, frêles piliers couverts de nervures et de nicbettes minuscules, arcs découpés 
et denticulés, grosses feuilles de choux et guirlandes microscopiques, petites pyramides en 
aiguille et haute balustrade évidée sur laquelle était autrefois le Christ crucifié, accompagné de la 
sainte Vierge et de son disciple saint Jean. 

Passons en revue les cinq autels posés en longue ligne droite sous les fenêtres du mur 
oriental : l'autel autrefois du Rosaire et maintenant du Mont-Carmel, taillé dans la fine pierre de 
Kersanton, et offrant en façade huit arcatures subdivisées en deux autres secondaires et sur- 
montées d'une guirlande de feuillage refouillée dans la pierre qui forme table. Le maitre-autel, 
composé d'après le même modèle, mais encore plus fini et plus grandiose puisqu'il mesure plus 
de quatre mètres de longueur. L'autel moderne en bois sur lequel est posée la statue miraculeuse 
de Notre-Dame du Folgoët, la Sainte Patronne, et qui cache un petit autel en pierre que l'on 
espère voir prochainement dégager. L'autel des anges, présentant dans ses arcades une série de 
petits angelots vêtus de robes longues, portant alternativement des banderoles et des écussons, 
et dont les têtes sont ornées ou plutôt chargées d'une chevelure singulièrement ébouriffée et qui 
ne contribue pas à les embellir. Le dernier autel est celui dit du cardinal de Coëtivy, extraordinaire 
dans son dessin, composé de trois minces colonnettes isolées, surmontées d'arcatures trilobées 
d'une grâce et d'une légèreté inconnues ailleurs. Outre ces cinq autels de l'abside on en trouve 
encore deux petits sous le jubé et un huitième aux fonts baptismaux. Veuillez jeter un rapide 
coup d'œil sur les vieilles statues de saint Jean-Baptiste, de sainte Catherine et sainte Marguerite, 
accompagnées d'une autre statue de saint qui n'a pas d'attribut et qui a cependant un faux air de 
saint Jean l'Evangéliste , peut-être celui qui se trouvait autrefois sur le jubé. Remarquez la 
finesse des sculptures prodiguées dans les bénitiers, les piscines, les enfeux ou arcades extérieures 
de la clôture du chœur, considérez les mille variétés des trames découpées dans les rosaces et les 
tympans des fenêtres, admirez le merveilleux tableau retracé en couleurs étincelantes dans la 
royale verrière du maître autel, et dites si les hommes n'ont pas bien fait les choses pour la Reine 
des Gieux. 

Je vous ai conduits bien rapidement à travers tous ces chefs-d'œuvre. Si vous voulez étudier en 
détail toute l'histoire de Notre-Dame du Folgoët, en connaître les différentes fondations, savoir les 
blasons qui ornaient autrefois les voûtes, les murailles et les vitraux, suivre ce dévot pèlerinage 
dans ses jours de gloire et dans sa décadence, le revoir tel qu'il est maintenant revenu à son 
ancienne splendeur, lisez les nombreuses notices qui ont été composées sur ce sujet : celles du 
Père Cyrille et de M. de Kerdanet insérées dans l'édition de 4837 d'Albert Le Grand ; Dessins, 
histoire et description, par le marquis de Coëtlogon, 4851 ; Notice sur Notre-Dame du Folgoët, 
par Pol et Henry de Courcy, 1860 ; Notre-Dame du Folgoët, par l'abbé Le Corre ; Le Couronne- 
ment de Notre-Dame du Folgoët, le 8 septembre 4888, Semaine religieuse de Quimper. 

Ce qu'on ne trouvera pas dans ces écrits ce sont les travaux de restauration et d'embellissement 
qui ont été exécutés dans les 30 ou 40 dernières années pour remettre en état ce vénérable 
sanctuaire et réparer les désastres causés par l'incendie de 4708 et par la révolution. Sous le 
rectorat de M. Lahaye, de 4866 environ à 4883, furent posés la plupart des vitraux peints, œuvre 
de M. E. Hirsch. La maîtresse-vitre représentant dans un grand et magnifique tableau Notre-Dame 
et l'Enfant-Jésus donnant le Rosaire à saint Dominique et à sainte Catherine de Sienne. Saint 
Vincent-Ferrier de l'ordre de Saint-Dominique, qui a prêché à Lesneven et au Folgoët, est 
représenté à l'arrière-plan comme assistant à cette scène, ainsi que Salaûn-ar-Foll qui est monté 
dans les branches d'un grand chêne. Tout autour, en des panneaux plus petits, sont les quinze 
mystères du Rosaire, et dans la rosace sont des emblèmes de la sainte Vierge tirés de ses litanies. 
A la fenêtre au-dessus de l'autel nord, Notre-Dame- du- Mont-Carmel donnant le scapulaire à saint 
Simon-Stock et à sainte Thérèse. Dans la chapelle de croix, proclamation du dogme de l'Immaculée- 
Conception. — Histoire de Salaûn-ar-Foll. — Dans les quatorze fenêtres des bas-côtés les stations 



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92 LA VIE DE 8. FELIX. 



du chemin de la Croix. — Sons le même recteur, restauration des voûtes des bas-côtés et du 
lambris du chœur. 

Rectorat de M. Gouloigner, 1883-1883 : Voûtes de la nef. — Magnifique fête du Couronnement 
de Notre-Dame du Folgoêt, le 8 septembre 1888. — Rosace et vitrail du couronnement. — 
Vitrail du portail ouest représentant Alain de la Rue, le cardinal de Coëtivy, le duc Jean Y 
et la duchesse Anne. — Acquisition du vieux manoir dit le Doyenné et sa reconstruction comme 
presbytère. 

Rectorat de M. Cuillandre, de 1893 jusqu'à nos jours : Stalles monumentales du chœur. — 
Restauration par la Commission des Monuments historiques, avec le concours de la Fabrique de 
la paroisse : 1° de la charpente et de la toiture, — 2° du couronnement de la flèche du clocher, 
— • 3° des pinacles, galeries et fleurons de toute la façade midi et du porche des apôtres, avec 
espoir de continuation à une date prochaine. 

En terminant c'est un devoir de justice de conserver la mémoire des douze personnes 
charitables et dévouées qui s'associèrent pour racheter l'église du Folgoêt à celui qui l'avait 
acquise comme bien national en 1792 et en firent don à la paroisse par acte du 23 août 1810. 
Voici leurs noms : Anne Le Gall, — François Le Gall. — Hervé Le Goff, — François Uguen, 
instituteur, — Marie- Anne André, — Guillaume Loaec, — Jean Arzur, — Jean Coûtons, — Jean 
Gac, — Yves Laot, — Guillaume Kerbrat, — Gabriel Abjean, maire de Ploudaniel. 

LA VIE DE SAINT FELIX, 

Abbé de Rhugs, Confesseur, le 9 Mars. 




Feux, parfait modelle de Sainteté, estoit natif de la Comté de 
Cornoùaille (1), en basse Bretagne, & nasquit, environ Tan de grâce 970, 
séant au Saint Siège le Pape Jean XIII; sur la fin de l'Empire d'Otton le 
Grand I du nom; régnant en France Louys V; en Bretagne le Duc Conan I 
du nom, dit de Rennes. Ses parens estoient riches & moyennez, & eurent soin de faire 
bien instruire leur fils, l'ayant donné en charge à de doctes & habiles Maistres, sous 
lesquels il fit, en peu de jours, un notable progrés es bonnes lettres. Ses études faites, 
ses parens l'envoyèrent à Kemper-Corentin, à la Cour du Comte de Cornoùaille, où, 
ayant séjourné deux ans, ils le voulurent marier & faire héritier de leurs biens ; mais 
Félix, considérant la vanité des choses mondaines, prit resolution de se retirer en 
quelque Monastère pour y vivre, toute sa vie, au service de Dieu. 

II. Cette resolution attrista grandement ses parens , lesquels firent tous leurs efforts 
pour tascher à le divertir de son saint dessein ; mais il résista vertueusement à tous 
leurs sermons, & rembarra tellement par vives raisons, qu'ils luy donnèrent leur béné- 
diction & congé de se retirer où il plairoit à Dieu le conduire. Ainsi sortit Félix de la 
maison paternelle, le 18.° an de son âge, & du salut 988; &, ayant oùy le récit de la sainte 
vie que menoient les Religieux du Monastère de saint Paul, en l'Isle d'Oaessant, (qui lors 
subsistoit encore,) il s'y en alla, &, s'estant jette aux pieds de l'Abbé Paul, luy demanda 

(1) Et les propres anciens de Cornoùaille ne font pas mention de ce grand saint coraoualUais, pas plus que les 
anciens propres de Léon ne contiennent d'offices de ce dévot serritenr de saint Pol; bien entendu U en est de même 
dans le propre actnel du diocèse de Qnimper et de Léon. — A.-M. T. 



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LA VIE DE S. FEUX. 93 



humblement l'habit de sa Religion; le bon Abbé l'accueillit humainement, &, ayant fait 
preuve de sa persévérance, le vêtit Religieux. Incontinent, il fut rudement attaqué des 
ennemis de son salut, le monde, la chair & le diable, lesquels luy representoient, à tout 
moment, la rigueur & âpreté de la vie qu'il avoit choisie, la délicatesse de son naturel, 
les grands moyens & richesses qu'il avoit abandonnez, les délices de la Cour qu'il n'avoit 
fait que goûter, les bons partis qu'il avoit refusez. La Chair se mit de la partie, luy 
livrant de furieux assauts; mais le S. jeune homme leur resistoit courageusement, 
s'armant de l'Oraison & Contemplation, mattant sa chair par veilles, haires & fréquentes 
disciplines, & sur tout découvrant ûdellement à son Abbé l'intérieur de son ame (1). 

III. Ayant demeuré en ce Monastère l'espace de deux ans, son Abbé Paul fut éleu, 
par le Clergé de Tréguier, pour en occuper le Siège duquel il prit possession & fut sacré 
l'an 990. Félix, désireux de visiter les Reliques Se Tombeau de S. Paul, son père, qui 
estoit au Monastère de Fleurigné (2), demanda licence à son Abbé Paul de faire ce voyage ; 
ce qu'il impetra facilement, & receut de luy obéissance & lettres de recommandation à 
l'Abbé dudit Monastère. Il s'embarqua dans un vaisseau qui se trouva au port, & se mist 
à la voile pour passer en la terre ferme, à la coste de Léon ; mais le temps se leva si 
contraire, avec un vent si furieux que, donnans dans la voile du vaisseau, il le renversa 
dans l'eau, avec tous ceux qui estoient dedans, dont plusieurs, qui ne sçavoient pas nager, 
furent, par une vague, jettez sur un rocher là prés, sans estre aucunement blessez; luy, 
avec un autre, se soustint à la nage, & , le batteau s'estant redressé, saute dedans & y 
tire son compagnon, &, de sa robbe, épuisa l'eau du batteau ; puis, la tempeste appaisée, 
il alla quérir ses compagnons que la Mer avoit jettez sur ce rocher. Comme ils se 
remettoient à la voile, le Saint vid son Bréviaire qui flottoit sur l'eau, un peu éloigné du 
batteau, lequel il alla quérir & le trouva aussi sec & sans que les feuillets fussent aucu- 
nement mouillez, comme si on l'eust tiré d'un coffre. 

IV. Arrivé au Havre de Roscow, il alla à la ville de S. Paul , voir l'Evesque de Léon 
Mabbo, lequel, dés l'an 954, avoit transféré les Reliques de saint Paul au Monastère de 
Fleurigné ou Floriac, du temps de l'Abbé Wphadus. L'Evesque le receut gracieusement 
& le retint quelques jours chez soy ; &, comme saint Félix luy voulut raconter l'accident 
qui luy estoit arrivé en son voyage, il le prévint, luy disant qu'un certain Religieux du 
Monastère de Baaz (qu'il pouvoit assez connoistre) avoit eu, en mesme temps, une vision 
telle que s'ensuit : Il luy estoit avis que vous estiez embarqué, avec quelques autres de 
vostre Isle, pour passer en terre ferme & qu'au milieu de vostre course le diable, en 
forme d'un Vaultour, grand comme une montagne, choquoit vostre batteau &le renversa, 
avec tous ceux qui estoient dedans; sur ces entrefaites, il vid un homme majestueux, 
accoutré comme un Moyne, tenant en main une Crosse comme d'Abbé, lequel, marchant 
sur les eauës, s'approcha du batteau, Se ayant, de sa Crosse, tiré les hommes hors de 
l'eau & remis dans leur Vaisseau, les tira au rivage, leur commandant de l'attendre là, 
puis se prit à poursuivre ce Vaultour, qui se sauvoit à la fuite, &, l'ayant attrapé, le 
frappa de sa Crosse & le fit tomber dans la Mer, &, retourné vers Félix & ses compa- 
gnons, il leur dit, d'un visage gay & jovial : « Rembarquez-vous, [mes enfans,) <fc pour- 
ut suivez vostre route en toute asseurance ; car, par la grâce de Dieu, fay submergé vostre 
» ennemy, lequel ne vous pourra plus nuire. » Félix ayant oûy ce récit de l'Evesque, 
conneut la vérité de cette vision avoir esté accomply en soy & que ce saint Abbé, qui 
l'a voit délivré, estoit saint Benoist, dont il rendit (Traces à Dieu & à son S. Libérateur. 

V. Ayant pris congé de l'Evesque de Léon ;\ c'eflû )arc I ,la de re( ^ eî P our *&* r * 



ta Ouessant que saint Félix convertit an jeune p| r ,_ 

(1) Abbaye de Fleury, ou Saint-Benoit-eor-Lotre, entre (v H j J0^ j.-H. à». 



(1) C'est à Ouessant que saint Félix convertit an jeune p| p «ata* GtûtUn on Goustan. — A..-M. T. 



V 




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94 LA VIE DB S. FEUX. 



Fleurigné; mais, estant en pleine Mer, son vaisseau fut accûeilly d'une tourmente si 
furieuse, que, tout son attirail brisé, luy & tous ceux du vaisseau n'attendoient que 
l'heure de se voir abysmer dans la Mer. En ce péril, saint Félix, s'estant recolligé, fit 
cette prière à ses saints Patrons : « 0/ Glorieux Confesseurs, saints Paul & Benoist, 
» desquels les sacrez Tombeaux je vais visiter, intercédez pour moi misérable pécheur 
» <fc me délivrez de cet inévitable naufrage. » Si-tost qu'il eut achevé sa prière, la 
tourmante cessa, &, ayant raccommodé le vaisseau du mieux qu'il peut, fut rendu d'un 
bon vent au port désiré, d'où il s'alla rendre au Monastère tant soûhaitté de Fleurigné, 
où il fut très-bien receu de l'Abbé, nommé Abdon, lequel luy donna, à sa requeste, 
l'Habit de S. Benoist, sous lequel il vescut en ce Monastère, neuf années, en grande 
Sainteté & perfection. Peu après avoir fait profession, il tomba malade griefvement, de 
sorte que les Médecins désespérèrent de sa reconvalescence, de quoy ayant esté averty 
il receut les Sacremens & se disposa à la mort. Une nuit, comme il veilloit & prioit Dieu 
dans son lit, saint Paul, Evesque de Léon, entra dans sa Chambre &, s'estant approché, 
luy demanda comme il se trou voit & où il avoit mal; le patient, ébloûy de la lumière 
Céleste qui avoit remply sa Chambre, lui demanda quel il estoit : « Je suis (dit-il) saint 
» Paul, jadis Evesque de Léon, lequel vous avez invoqué. » Alors il luy monstra le costé 
où estoit son mal, lequel le saint Prélat toucha doucement &, en ayant tiré une coste, 
la luy monstra, &, la jettant par terre, luy dist : « là voilà; elle ne vous fera plus de 
» mal, » & incontinent disparut, laissant le Saint comblé d'une grande allégresse, & la 
Chambre parfumée d'une tres-suave odeur, qui y dura toute la nuit. Le premier signe 
de Matines sonné, Félix se leva & se trouva le premier au Chœur; les Religieux, 
le voyans, s'estonnerent de voir sain & dispos celuy qu'ils croyoient aux abois de la 
mort, il leur racconta la vision qu'il avoit eue, &, pour preuve de son dire, leur fit voir 
la coste pourrie & gastée que le S. luy avoit tirée , & l'odeur admirable qui remplissoit 
la chambre ; de quoy ils rendirent grâces à Dieu & à S. Paul , de la santé qu'ils luy 
avoient rendue. 

VI. Conan I du nom, Duc de Bretagne, estant decedé, l'an 992, le Prince Geffroy, son 
fils aisné, fut Couronné à Rennes & receu Duc de Bretagne, la mesme année; lequel 
voyant les anciens Monastères de son Duché avoir esté ruinez par les Normands, 
Nortvuegues, Danois & Frizons, pendant la désolation du Pais, après la mort du Roy 
S. Salomon, & servis de repaires aux bestes sauvages, meu de piété envers Dieu, se 
résolut de les reparer & y remettre des Religieux, entre lesquels estoient l'Abbaye de 
Loc-Menec'h & celle de saint Gildas, en l'Isle de Rhuys, jadis fondées par le Roy Grallon 
le Grand, le 3 May l'an 399, confirmées par Judicaël, Evesque de Vennes & Légat du 
Pape S. Anastase I es parties d'Occident; lesquelles ayant esté ruinées, les Moynes 
s'estoient retirez à Bourges, emportans, quant & eux, les Corps Saints & Reliques qui y 
estoient. Le Duc ayant entrepris ce rétablissement, écrivit à Goslin ou Guerin, Abbé de 
Fleurigné (depuis Archevesque de Bourges), le suppliant de luy envoyer S. Félix pour 
remettre ces monastères en estât; l'Abbé Guerin en conféra avec ses Moynes, lesquels, 
encore qu'ils regrettassent extrêmement d'estre privez d'un si Saint & vertueux Reli- 
gieux, toutefois, voyant qu'il y alloit de la gloire de Dieu & de l'amplification de leur 
Ordre, y consentirent. Félix donc, ayant pris la bénédiction de son Abbé, vint en 
Bretagne, emmenant avec soy six religieux, lesquels arrivèrent à la Cour du Duc Geffroy, 
l'an 1000 & y furent receus fort honorablement, tant de son Altesse, que de la Duchesse 
Havoise de Normandie, & de Judicaël, Evesque de Vennes, dans le Diocèse duquel estoient 
ces deux Monastères. 

VII. Le Duc luy donna ces Monastères avec toutes leurs appartenances, & voulut que 
Frère Mathelin de Penthevre fust Abbé de Loc-Menec'h ; &, outre leur première 



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LA VIE DE S. FELIX. 05 



fondation, leur donna encore quarante liv. de rentes sur la terre de Rhuys, payable par 
son Châtelain & toute la prairie de Prosal, avec ses Terres labourables, Marais 8c autres 
dépendances 8c dix liv. de rentes sur Vennes, 8c autres dix liv. sur Auray, 8c du bois à 
prendre dans sa Forest pour leur usage, tant du four et du fouyer, que pour leur 
bâtiment, le tout par contract fait à Vennes, le 15 Avril 1001, signé du Duc & des Barons 
de Bretagne. S. Félix, s'estant logé en son Monastère, y receut nombre d'Enfans de 
bonne maison, ausquels il donna l'Habit de S. Benoist ; entre lesquels excelloient en 
vertu Frère Olivier de Largott, Frère Pierre de la Chapelle, Frère François Des Salles, 
Frère Alain de Loc-Maria, Frère Foulques Conan, Frère Vital de Léon, Frère Richard 
Des Portes, Frère Claude Ruguenel & le sus-nommé Frère Mathelin de Penthevre, fait, 
pour ses rares vertus, Abbé de Loc-Menec'h, la pluspart desquels furent depuis Abbez 
des autres Monastères de leur Ordre en Bretagne. 

VIII. Les affaires si bien acheminées, le Duc voulut aller à Rome visiter les lieux 
saints & recommanda Félix & ses Religieux à la Duchesse Havoise, sa femme, & à son 
frère Judicaêl, Evesque de Vennes ; puis, ayant fondé le Prieuré de Livré & l'Abbaye de 
saint Georges de Rennes, l'an 1008 (1), où sa fille, Sœur Adelle de Bretagne, fut première 
Abbesse, il se mit en chemin et arriva à Rome la mesme année, fort benignement receu 
du Pape Jean XIX, duquel il receut de belles reliques en présent; &, ayant fait ses 
dévotions, s'en retournant au pays, il mourut en Lombardie, &, son corps, apporté en 
Bretagne, fut solemnellement enterré à Rennes. Le decés de ce Prince attrista grandement 
le bon Père Félix, lequel estoit sur le point de s'en retourner à son Monastère de 
Fleurigné ; mais la Duchesse Havoise & l'Evesque de Vennes Judicaêl, qui l'aymoient 
uniquement, le supplièrent de demeurer, luy promettant toute assistance ; il se laissa 
vaincre à leurs prières & demeura, donnant ordre aux bastimens, de sorte que, dans 
peu d'années, ces deux Monastères furent bien avancez, les terres labourées, les vignes & 
vergers plantez, la Duchesse & l'Evesque de Vennes, son frère, fournissans liberallement 
aux frais & dépenses nécessaires (2). 

IX. Le Duc Alain m du nom, ayant succédé à son père, demeura en la garde de la 
Duchesse sa Mère, n'estant encore en âge pour gouverner son Duché. Plusieurs grands 
Seigneurs se joignirent au Prince Judicaêl, frère du feu Duc, 8c Alain Crignard, Comte 
de Cornoûaille (3), voulans, à main armée, enlever le Duc & en avoir la garde. Ces 
dissentions civiles travailloient extrêmement le pays, lesquelles le bon S. Félix taschoit 
d'assoupir. Une autre non moins dangereuse calamité arriva, l'an 1024 (4); car les paysans, 
s'estans mutinez, prirent les armes & coururent sus aux Seigneurs & Gentils-hommes, 
brûlans leurs Villes, Chasteaux & Manoirs, les mettans à mort eux, leurs femmes, 
enfans & domestiques. Cette trouppe mutinée s'accreut tellement de jour à autre, que, 
pour y mettre ordre, le Duc leva une puissante armée, en laquelle se rangea la Noblesse 
qui avoit échapé à la furie de cette commune révoltée , laquelle fut bien si ozée que 



(1) M. de Kordanet substituo à cette date de 1008, celle de 1013. 

(2) M. de la Monneraîe, dans son essai sur l'histoire do l'architecture religieuse en Bretagne pendant la durée des 
XI* et XII* siècles, Bulletin Archéologique de l'Association Bretonne, année 1849, 1" vol., *• et 3* livraison, p. 119, 
se donne beaucoup de mal pour établir que ce n'est pas saint Félix qui a bâti l'église de Rhuys, mais que cette église 
fut construite au XII* siècle. Une preuve que cette église fut bâti© par saint Félix et commencée même du vivant de 
Godefroy, c'est l'inscription que l'on voit gravée à l'entrée do u c hapett° absidale : P GOSFREDO DM ORVTE , 
priez Dieu pour Geoffroy, sorte de mémento que l'on grava en ft nftn t 1* nouvelle de sa mort. Cette inscription 
est en capitales romaines semblables à celles du tombeau de » ,^ ,»: x et Ae * am * ^ oc d * ns ■* mômo église et 
absolument différentes des caractères employés dans la 80ç O w *^ \ du M* siècle et dont on trouve un exem- 
plaire (1166) dans les ruines de Languidou en Plovan, Finist^^^* 0° JL 

(S) Alain Canihart ou Caignart. ^x J,^ # 

(4; M. de Kerdanet substitue à cette date celle de 1014. 




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96 LA VIE DE 8. FELIX. 



d'attendre l'Armée Ducale, & luy rendit bataille en rase campagne ; mais ce fut à leur 
confusion ; car c'estoient gens ramassez qui ne tenoient ny rang, ny ordre & ne se floient 
qu'en leur effroyable multitude, laquelle néanmoins le Duc, aidé de sa Noblesse & des 
prières de saint Félix & de ses Religieux (auquel il s'estoit tres-specialleraent recom- 
mandé), dès le premier choc, mist en fuite & en fit grand carnage ; ceux qui furent pris 
vifs furent punis exemplairement. 

X. Toutes ces dissentions & guerres civiles ne permettans à saint Félix de jouir du 
repos & tranquillité qu'il eust désiré, il se résolut de se retirer en son Monastère de 
Fleurigné, désespérant presque de parachever ce qu'il avoit commencé à la réparation 
des Monastères. La Duchesse Havoise, avertie de cela, l'alla trouver, tascha, par toutes 
voyes, à le retenir ; mais il fut impossible ; il sortit donc de Bretagne, l'an de grâce 1028, 
vingt & huit ans après qu'il y fut venu, & s'achemina à Fleurigné, avec un de ses 
Religieux, nommé Frère Philim, auquel la bonne Duchesse Havoise donna des lettres 
adressées à l'Abbé Goslin, par lesquelles elle le suplioit de renvoyer Félix à Rhuys, & 
l'en bénir Abbé; représentant que si on n'a voit entièrement accomply les promesses du 
feu Duc Geffroy, son mary, les troubles & guerres, tant civiles qu'estrangeres, qui estoient 
survenues pendant la minorité des Princes, ses enfans, avoient tellement épuisé les 
Finances du Duché, qu'il n'y avoit eu aucun moyen d'achever les bastimens & réparations 
entrepris, mais que tout estant à présent paisible, on ne manquerait à fournir ce poinct, 
à son contentement ; suppliant instamment, de rechef, l'Abbé Goslin de renvoyer saint 
Félix en qualité d'Abbé au Monastère de Rhuys. Saint Félix, arrivé en son Monastère, 
fut bien recûeilly de l'Abbé & de tous les Religieux, qui furent extrêmement joyeux de 
son retour; mais l'Abbé, ayant leu les lettres de la Duchesse, il l'appella Se luy demanda 
pourquoy il estoit venu & avoit quitté la congrégation des Moynes qu'il luy avoit donné 
en charge : « D'autant, dit-il, que je ne pouvois là servir Dieu en repos & tranquillité, 
» chose que j'ay toujours recherché. » 

XI. « Gomment, (mon Frère,) repartit l'Abbé, & pensez-vous trouver en vostre pays 
» ce que Jesus-Christ n'a trouvé au sien? Si vous voulez vous acheminer vers Nostre 
» Seigneur, devez- vous pas cheminer par les sentiers qu'il vous a frayez? Sçavez-vous 
» pas qu'il nous faut arriver au Royaume du Ciel par plusieurs & grandes tribulations ? 
» Prenez donc en patience les contradictions & adversitez, quelque part que vous soyez 
» (mon cher Frère) & nous rendez l'obéissance, comme l'avez vouée à Dieu & à nous en 
» vostre Profession, & vous disposez à recevoir la bénédiction Abbatiale de nos mains. » 
S. Félix, ayant patiemment oûy parler son Abbé, se jetta contre terre, pleurant à chaudes 
larmes & le suppliant de jetter les yeux sur un autre plus capable que luy ; mais il n'y 
gagna rien; car le susdit Abbé Goslin (qui déjà estoit Evesque) le bénit Abbé de Rhuys, 
le 4e jour de Juillet l'an 1029, au grand contentement de tous les Moynes & de la Duchesse 
Havoise, à qui incontinent on en donna avis. 

XH. Incontinent après, S. Félix prit congé de son Abbé, lequel luy donna des lettres 
de recommandation, &, estant arrivé en Bretagne, alla directement à Vennes trouver le 
Duc Alain, le Prince Eudon, son Frère, les Duchesses Berthe & Havoise & l'Evesque de 
Vennes Judicaël, tous lesquels furent fort réjouis de son retour & le conduirent en 
Rhuys, le mettre en possession de son Abbaye, laquelle, en peu de temps, fut parachevée 
& fournie de tout ce qui y estoit nécessaire. Le S. Abbé, se voyant paisible en la 
possession de son Monastère, receut grand nombre de jeunes hommes, lesquels quittans 
le monde, se retirèrent en ce Monastère, pour vivre au service de Dieu sous sa 
conduitte & direction; Se, jugeant que de la bonne nourriture & éducation des enfans des 
Seigneurs & Gentils-hommes dépendoit le bien des Republiques, il prenoit en pension 
les enfans des Seigneurs Bretons, lesquels il instruisoit soigneusement, tant es études 



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des bonnes lettres, que de la vertu, imitant en cela (comme en toute autre chose) son 
bienheureux Père S. Benoist. 

XIII. Le diable, crevant de rage de voir la Sainte vie que : 
leur pouvant autrement nuire, les épouvantoit souvent avec 
hydeux. Un soir, entr'autres, que les Novices, assis à ui 
Psalmodie, un Démon follet se prit à se jouer à la chaude! 
hydeuse & toute velue vers la flamme, puis la retirant 
continuant ces singeries, jusqu'à ce que la chandelle se co 
Novices qui chantoient, dont l'un s'appelloit Frère Rainfroy 
les épaules desquels ce follet passoit & repassoit si souve 
aussi-bien que celuy qui leur monstroit, nommé Frère R? 
Maistre des Novices, arrivant là dessus, leur dist : « Mes en 
» de la Sainte Croix & continuez vostre Psalmodie. » Lors, le 
& se prit à rire si fort, qu'on l'entendoit de tout le Monasten 
& monceau de pierres qui estoit dans la prochaine cour, les 
tintamarre &, toute la nuit, ne cessa de remuer les écuelles 
dans le Refectoir. 

XIV. Saint Félix estoit lors absent; lequel, estant arrivé, 
s'estoit passé la nuit précédente; pour à quoy remédier, il b 
&\ en ayant arrosé toutes les Officines du Monastère, o 
semblable, par la grâce de Dieu. Depuis, saint Félix, ayai 
Monastère, l'espace de trente & trois ans, sçavoir est vingt 
beny Abbé, & dix ans en cette qualité, comblé de mérites, 
43© de son âge (1), & de Nostre Seigneur 1033 (2). Son Coi 
ensevely en son Eglise Abbatiale de Rhuys ; Judicaël, Eve 
funèbre, y assistant le Duc Alain, avec toute sa Cour. Die 
saint Confesseur, par les grands et frequens miracles qui se 

Benoist Gononus a écrit sa vie en Latin In vitis PP. Occid. 
tirée de ta Biblioteque de Fleurigné ; mais il se trompe à 
Bretagne, ta mettant Van 1008, an lieu de Van 1000, comme il 
fit avec luy le Duc Geffroy Van 1001, rapporté par le Sieur c 
Traitté du souverain Droict de Regalle en Bretagne, liv. 2 c 
Histoire de Bretagne, parle de luy, en Alain III ; et, avant lui 
de ses Annales, en la Vie d'Alain III (3). 

(1) C'est $3* qu'il faut lire, puisqu'il est né en l'an 970. — P. P. 
(3) 1038 d'après M. de la Borderie. 

(3) Pour l'œuvre de restauration de saint Félix on consultera utilement M 
T. III, pages 160, 161; le saint restaurateur de Saint-Gildas-de-Rhuys releva 
(Locminé). 

(4) Comme on l'a vu aux annotations sur la vie de saint Gildas, ce tombean e 



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LA VIE DE SAINT PAUL, 

Evesque et Patron de Léon , le 12 Mars. 

>K 



j|aint Paul, surnommé Aurelian, naquit en l'Isle de Bretagne, jadis nommée 
Albion & à présent Angleterre. Son Père s'apelloit Porphius Aurelianus, 
Gentil-homme riche & moyenne, de la Province de Penohen, qui en Breton, 
signifie teste de Bœuf (1). Il naquit Tan de grâce 492 (2), séant à Rome le Pape 
S. Gelase I du nom; le 14.* an de l'Empereur Zenon; régnant en Bretagne Insulaire, 
Constantin; en TAnnorique Hoël II du nom, dit le Fainéant, & en France Clovis, 
premier Roy Chrétien des François. Ayant passé les années de son enfance chez ses 
Parens, donnant, en ce bas âge, des signes évidens de sa future Sainteté, il fut envoyé 
aux écolles, où il fit un notable progrés en peu de temps, non à l'étude des lettres 
seulement, mais encore plus à la vertu ; car il s'enflamma tellement en l'Amour de Dieu 
& de la perfection, qu'il se résolut de quitter le monde & se retirer en quelque Monastère 
pour y servir Dieu tout le temps de sa vie. Son Père, s'estant apperçu de son dessein, 
le retira des écolles & le voulut envoyer aux Académies & exercices militaires ; mais 
l'enfant n'y voulut entendre, & enfin sa persévérance l'emporta ; car son père, le voyant 
si ferme en sa resolution, craignant de s'opposer à la volonté de Dieu, le laissa faire &, 
à sa requeste, le mist en pension au Monastère de Saint Hydultus, ou Helcules, Disciple 
de S. Germain d'Auxerre, personnage de grand sçavoir & signalé en Sainteté (3). 

II. En cette écolle, il eut pour condisciples trois jeunes hommes, qui depuis furent 
grands personnages, Daniel surnommé Aquarius, ou Boy-1'eau, à cause qu'il s'abstint 
de vin; Samson, depuis Archevesque d'Eborac en l'Isle (4), &, depuis, de Dol en 
Bretagne Armorique, & Gildas, surnommé le Sage, depuis Abbé de Rhuys au Vennetois. 
Il demeura en ce Monastère jusques à l'âge de quinze ans, y fit son cours en Philosophie 
& Théologie, observant ponctuellement la Règle, bien qu'il ne portast encore l'habit 
Monastique. La Classe où S. Hydultus faisoit ses leçons cstoit si proche du rivage de la 
Mer, qu'aux hautes marées l'eau y entroit, qui contraignoit le Maistre & les Disciples de 
luy céder; ce que voyant saint Paul & ses condisciples, prièrent leur Maistre qu'il fit 
en sorte, par ses Oraisons, que Dieu les délivrast de l'importunité de cet Elément. Saint 
Hydultus les mena à l'Eglise, & tous ensemble, ayans fait Oraison, marchèrent contre 
la Mer (le saint Abbé tenant un bâton en sa main) laquelle, comme si elle eust redouté 
le coup, à mesure qu'ils avançoient, s'enfuyoit devant eux, jusqu'à ce qu'ayant laissé à 
sec une grande campagne, le S. Abbé luy deffendit, de la part de son Créateur, de 
s'épandre plus avant, crainte d'infecter le lieu destiné pour l'instruction de ces saints 
Enfans ; ce que la Mer a depuis inviolablement observé. 

UI. En cette campagne que la Mer avoit laissée à sec, l'Abbé S. Hydultus sema du 
bled, lequel estant parvenu à maturité, il fallut le faire garder, à cause que les oyseaux 

(1) M. de la Borderie précise bien où se trouve ce lieu : « en Cambrie, dans cette sorte de péninsule du Clamorgan 
formant la partie méridionale de ce comté, compris entre la rivière du Taf (vers Cardiff ) et celle de Neath, péninsule 
où existait une ville romaine appelée Bovium (aujourd'hui Boverton). » — A.-M. T. 

(2) En 480 d'après M. de la Borderie. 

(3) Le même historien dit que le monastère de saint ntud était « au bord du bras de mer qui sert d'embouchure 
à la Saverne, juste à la pointe Sud-Ouest du Glaraorgan. » — A.-M. T. 

(4) Eborac c'est la ville métropolitaine d'York, mais quand nous en viendrons à la vie de saint Samson nous verrons 
que ce saint n'occupa point de siège épiscopal en Grande-Bretagne. 



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LA VIE DE S. PAUL. 99 



maritimes le gastoient; saint Hydultus en commit la garde à ses écolliers, lesquels 
alternativement le gardoient. Une nuit que S. Paul estoit en faction, il s'endormit &, 
pendant son sommeil, les oyseaux gasterent tout le bled, dequoy s'estant apperceu le 
matin, il fut si honteux que, de deux jours, U n'osa se présenter devant son Maistre. Le 
troisième jour, devisant avec ses condisciples dans le champ, voilà venir les mesmes 
oyseaux à leur picorée ordinaire ; S. Paul, les voyant fondre dans le champ, dit à ses 
condisciples : « Mes frères, prions Nostre Seigneur qu'il nous fasse raison de ces 
* oyseaux, qui nous ont porté si grand dommage. » Les enfans se mirent à genoux & 
firent leur prière; puis, environnans le champ, les amassèrent en une bande & les 
menèrent au Monastère, comme un troupeau de brebis, &, entrans dans la cour du 
Monastère où l'Abbé saint Hydultus se promenoiti saint Paul luy dit : « Mon Maistre, 
» uoicy les larrons qui ont gasté votre bled; fay prié Dieu qu'il m'en fist raison, et 
» uoicy que je vous les présente, afin que vous les punissiez comme bon vous semblera. » 
Le S. Abbé, tout estonné de ce miracle, leur donna sa bénédiction & ainsi s'envolèrent 
vers la Mer, & commença à regarder S. Paul, non plus comme son disciple, mais comme 
un saint & amy de Dieu. 

IV. Ayant demeuré dix ans au Monastère de saint Hydultus, il se sentit puissamment 
touché du désir de vivre solitairement ; il en conféra avec son Maistre , lequel, 
reconnoissant que ce désir venoit de Dieu, luy conseilla de poursuivre son dessein. 
Ainsi Paul prit congé de son Maistre & de ses condisciples, &, le quinzième an de son 
âge, se retira en un lieu désert & écarté, prés d'une métairie qui appartenoit à son Père, 
&, s'estant associé douze personnages portez de mesme désir & intention, y édifia une 
petite Chappelle & treize petites Cellules, éloignées quelque peu l'une de l'autre ; ce fut 
le premier Monastère qu'il bastit, l'an 507, auquel il mena une vie si austère & sainte, 
que, dans peu de temps, tout le pays circonvoisin y affiuoit pour le consulter & se 
recommander à ses saintes prières. Il estoit simplement vestu & ne beuvoit ny vin ny 
bière, ny autre boisson que de l'eau ; sa nourriture ordinaire estoit du pain sec & un 
peu de sel ; les Dimanches & festes solemnelles, il prenoit sa réfection avec ses douze 
Confrères & lors, par compagnie, il mangeoit -quelque peu de légumes & de poisson; 
mais de chair jamais il n'en mangea, depuis qu'il fut au Monastère. Ayant atteint l'âge 
de vingt & deux ans, il fust consacré Prestre (ayant préalablement receu les autres 
Ordres), par l'Evesque de Guic-Kastel (les Anglois l'appellent à présent Winchester) son 
Diocésain, & chanta Messe, l'an 514, & ses douze compagnons aussi. 

V. En ce temps, le Roy Marc, l'un des plus puissans Roys de l'Isle, inspiré de Dieu, 
se voulut convertir à la Foy de Jesus-Christ, lequel, informé de l'admirable Sainteté de 
Paul, l'envoya quérir, avec ses douze confrères, pour le Catéchiser & toute sa Cour. 
S. Paul fut bien mary de quitter sa chère solitude ; mais l'importance d'une si notable 
conversion fist qu'il postposa sa consolation particulière à la Gloire de Dieu & 
augmentation de la Religion Chrestienne (1). Le Roy le receut fort gracieusement & fut 
par luy instruit & Baptizé, comme aussi les Seigneurs & Princes de sa Cour, & 
travaillèrent si bien, que, dans deux ans, toutes les quatre Provinces du Royaume 
furent entièrement converties & les affaires de la Religion bien établies par tout. Le Roy 
le voulut faire sacrer Evesque de la Ville Capitale ; mais il n'y voulut consentir & 
commença à penser à sa retraitte, &, en ayant conféré avec Dieu par l'Oraison, un Ange 
luy apparut & commanda de s'embarquer avec ses Confrères, & qu'il seroit guidé de 
Dieu en un pays, où il feroit un grand fruit aux Ames. Le Saint en conféra avec ses 

(1) La religion chrétienne n'avait point à bénéficier d'une augmentation en cette circonstance; Albert Le Grand n'a 
point saisi qu'il s'agissait ici d'une conversion de la vie trop naturelle à une vie plus parfaite, car il est certain que 
le roi Marc était déjà chrétien ainsi que tout son entourage. — A -M. T. 



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100 LA VIE DE S. PAUL. 



douze Prestres, &, ayant pris congé du Roy (qui, à toute force, le vouloit retenir & le 
refusa d'une clochette qu'il luy demandoit) il s'embarqua au port de la Ville & vint 
surgir auprès d'un Monastère de filles, où sa sœur estoit Abbesse, laquelle fut extrême- 
ment aise de voir son frère, & passèrent trois jours en ce lieu, au bout desquels, saint 
Paul fit reculer la Mer quatre mille pas loin dudit Monastère (dans lequel elle entroit 
auparavant aux grandes marées) & commanda à sa sœur & à ses filles de borner la 
liziere & extrémité de petit caillous, lesquels, tout à l'instant (chose étrange !) creurent en 
grands et hauts rochers, pour servir de bornes à la Mer & comme de fortes digues pour 
brider sa furie, demeurant seulement une petite voye entre ces horribles écueils au lieu 
où le Saint & sa compagnie avoient passé, & s'appelloit Hent-Sant-Paul, c'est à dire, le 
chemin de saint Paul (1). 

VI. Lequel ayant dit adieu à sa sœur & donné sa bénédiction à ses filles, remonta 
sur mer, &, ayant traversé l'Occean Britanique ou Manche d'Angleterre, aborda à l'Isle 
de Heassa ditte en François Oûessant, éloignée de la coste du bas Léon de sept lieues 
de Bretagne, où ils prirent terre, l'an 517, grayerent leur vaisseau & le tirèrent à sec ; 
&, trouvant le lieu solitaire & propre à leur dessein, y édifièrent un petit Monastère, 
consistant en une Chappelle & treize petites Cellules de gazons, couvertes de glays, où 
ayans vescu six mois, Dieu leur commanda, par un Ange, de s'embarquer de rechef, 
parce que ce n'estoit pas là le lieu où il devoit s'arrester ; à quoy il obéit, & se mit en 
mer, rengeant la coste de Léon, de l'Ouest à l'Est, sans perdre la terre de veuë, jusqu'au 
Havre du Kernic en la Paroisse de Plounevez, où ils se desembarquerent & voulurent 
de rechef bastir leur Monastère ; mais S. Paul eut révélation d'avancer encore en pays ; 
ce qu'il fit, tirant vers la Ville d'Occismor (2). Proche d'icelle il fit rencontre d'un Maistre 
Berger du Comte Guythure, Gouverneur du Comté de Léon, duquel il s'enquist à qui 
appartenoit le pays où il estoit, &, ayant appris que c'estoit audit Comte Guythure, qui 
demeuroit en l'Isle de Baaz, vis à vis du Bourg de Roscow, il s'y fit conduire, &, par le 
chemin, rendit la veuë à trois aveugles, leur touchant les yeux de son baston, lequel 
miracle fust suivi de la guerison de deux muets, ausquels, par sa seule bénédiction, il 
rendit l'office de la langue. Les Saints passèrent en l'Isle &, entrans dans le Bourg de 
Baaz, S. Paul rendit la santé à un Paralytique, puis se fit conduire droit au Palais du 
Comte. 

VII. Le Comte le receut amiablement & devisa long-temps avec luy de ses voyages ; 
&, comme ils tombèrent sur le propos du refus que le Roy Marc luy avoit fait d'une 
clochette qu'il luy avoit demandée, voicy entrer les pescheurs du Comte, qui luy 
aportoient la teste d'un gros poisson qui avoit esté pris au rivage de l'Isle, dans la 
gueulle duquel on trouva la clochette dont estoit question, laquelle Guythurus donna à 
S. Paul ; cette Cloche se garde encore au Thresor de la Cathédrale de Léon, au son de 
laquelle on tient que plusieurs malades ont esté guéris & un mort ressuscité. Le Comte, 
voyant les miracles que Dieu faisoit par les mérites de S. Paul, le supplia de délivrer 
ceste Isle de l'importunité d'un horrible Dragon, long de soixante pieds, couvert de 
dures écailles, lequel sortoit souvent de sa caverne, &, se ruant sur les prochains 
villages, devoroit hommes, femmes & bestiaux indifféremment. S. Paul consola le 
Comte & passa la nuit en prières avec ses Prestres, &, le matin, dist la Messe & se mist 
en chemin vers la caverne du Dragon, avec ses Ornemens Sacerdotaux ; le Comte & le 
peuple le suivirent jusqu'à un endroit d'où ils luy monstrerent la caverne du Dragon & 

(1) La pieuse abbesse s'appolait Sicofolla; Albert Le Grand n'insiste pas suffisamment sur la vive affection qui 
existait entre le frère et la sœur et dont le récit de Wrmonoc offre le plus touchant tableau. — À.-M. T. 

(2) Wrmonoc ne donne nullement ce nom au CatUUum abandonné dont saint Paul devait faire sa Tille épiscopale. 
— A.-M. T. 



V 



>ogIe 



LA VIE DE S. PAUL. 101 



n'osèrent passer outre. II se trouva un jeune Gentil-homme de la Paroisse de Cleder, 
lequel s'offrit d'accompagner S. Paul & jamais ne le quitter ; le Saint accepta son offre, 
&, ayant beny son épée, marchèrent contre le Dragon, auquel le Saint commanda de 
sortir de sa tanière ; ce qu'il fit, roulant les yeux, en sa teste, froissant la terre de ses 
écailles & sifflant si horriblement, qu'il faisoit retentir les rivages circonvoisins. Le saint 
s'approcha de luy, &, luy ayant jette & lié son Estolle au col, le bailla à conduire à son 
Gentil-homme, qui le mena comme un chien en lesse, saint Paul le frappant de son 
bâton ; &, arrivez en l'extrémité de l'Isle vers le Nord, il luy osta son Estolle & luy 
commanda de se précipiter dans la mer; ce qu'il fit, & s'apelle encore à présent le lieu 
d'où il se jetta Toull-ar-Sarpant, c'est à dire, l'abysme du Serpent, où la mer fait un 
croulement & bruit étrange en tout temps, sans aucune cause aparente. 

VIII. S. Paul, ayant exterminé le Monstre, fut accompagné du Comte Se de tout le 
Peuple, qui luy rendirent mille remerciemens & luy soûhaitterent mille bénédictions; 
&, en reconnoissance de la valeur, courage & magnanimité de ce jeune Gentil-homme qui 
avoit accompagné saint Paul, le Comte le nomma de Ker-gour-na-dec'h, c'est à dire, en 
Breton, qui ne sçait fuïr, & luy donna plusieurs beaux privilèges ; même de là les 
Seigneurs de cette Maison disent avoir le privilège d'aller seuls à l'Offrande, avec l'épée 
au costé & les éprons dorez, le Dimanche après les Octaves, de saint Pierre & S. Paul, 
qui est le jour de la Dédicace de l'Eglise de Léon. Le Comte Guythure, désirant retenir 
saint Paul prés de soy, luy fit présent de son Palais, avec toutes ses apartenances, & 
se retira en la ville d'Occismor, où il transfera sa Cour Se céda au Saint tous les revenus 
qu'il possedoit en l'Isle de Baaz, luy fit, de plus, présent d'un Livre d'Evangiles, qu'il 
avoit écrit de sa propre main, lequel se garde encore à présent au Thresor de l'Eglise 
Cathédrale de Léon, & Guillaume de Rochefort, Evesque de Léon, le fit couvrir d'argent 
doré, l'an 1352, avec apposition des Armes de Léon Se de Rochefort. Saint Paul remercia 
le Comte, &, à sa requeste, de ce Palais fist un Monastère, pour la construction & 
accomodation duquel, il obtint miraculeusement une fontaine, posant son baston en 
terre. Le bastiment achevé, le Saint s'y logea, avec ses douze Prestres & nombre de 
jeunes hommes qui, quittans le monde, s'y rendirent Religieux. 

IX. Les Leonnois, destituez de Pasteur, voyans la Sainteté admirable de Paul, le 
désirèrent avoir pour leur Evesque Se le voulurent enlever de son Monastère pour cet 
effet ; mais le Comte Guythure les avisa d'y procéder d'une autre méthode & dit qu'il 
falloit le prier d'aller jusques à Paris porter des Lettres de conséquence au Roy Juduval, 
(lors réfugié en la Cour de Childebert Roy de Paris) Se obtenir de Sa Majesté la confir- 
mation des Lettres & Possessions que le Comte & les autres Seigneurs avoient donné de 
son nouveau Monastère, & que, par les lettres, on supplioit instamment le Roy de le faire 
sacrer Evesque de Léon. La chose fut faite tout ainsi que le Comte l'avoit conseillé, & le 
Saint alla à Paris, accompagné de deux de ses Confrères, ayant laissé le Gouvernement 
de son Monastère à S. Jaoua. Les Roys Childebert Se Juduval furent fort aises de son 
arrivée ; car ils avoient esté déjà informez de sa sainteté & des merveilles qu'il avoit 
opéré en Bretagne. S. Paul salua humblement leurs Majestez, &, ayant fait sa harangue 
& rendu raison de sa légation, présenta au Roy Juduval les lettres du Comte Guythure 
& des Leonnois, tous lesquels le supplioient instamment de faire sacrer saint Paul 
Evesque de Léon. Le Roy Juduval, ayant leu la lettre, la communiqua au Roy Childebert, 
lequel fut d'avis qu'on donnast contentement aux Leonnois ; & le Roy Juduval dit au 
Saint que très volontiers il accordoit aux Leonnois, ses sujets, leur requeste & le 
nommoit pour Evesque de Léon (luy mettant en main une Crosse d'Yvoire); & de plus 
confirmoit toutes les lettres, héritages Se revenus qui luy avoient esté donnez, & luy 
donnoit sa Ville d'Occismor, l'Isle d'Heussa Se tout le territoire d'Ackh au Léon, avec 



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102 LA VIE DE S. PAUL. 



tout le revenu qui luy estoit deu esdites terres. Saint Paul, qui n'avoit encore rien sceu 
de l'intention des Leonnois, ny du contenu de leurs lettres, fut bien estonné de ces 
paroles, &, se jettant à genoux, la larme à l'œil, supplia le Roy Juduval de ne luy 
mettre sus une telle charge trop pesante pour ses foibles épaules; mais il ne peut 
divertir le Roy de son dessein, de sorte qu'il luy fallut consentir, & fut, le Dimanche 
suivant, sacré à Paris &, deux jours après, prit congé des Roys Ghildebert & Juduval & 
s'en retourna en Bretagne. 

X. Le Comte Guythure, averty que le Saint s'en retournoit, se rendit, avec toute sa 
Noblesse, en la Ville de Morlaix (laquelle en ce temps-là, tant de çà que de là la rivière 
de Keuleut, estoit membre du Comté de Léon, & ne fut incorporé au Duché qu'en 
l'an 1177), où il luy disposa une magnifique réception, & de là le conduirent à 
Occismor, où il fut receu de tout le Clergé & du peuple, puis conduit dans l'Eglise 
Cathédrale (fondée jadis par le Roy Conan Meriadech) où il fut sis en son Siège 
Episcopal, & donna sa bénédiction à tout le peuple. Incontinent, il se mit à establir 
l'ordre & police requis pour le gouvernement de son Diocèse, lequel il divisa en trois 
Archidiaconez : Léon, Ackh & Kimilidili, fit le département des Paroisses ; rebastit les 
Eglises & Monastères que le Saxon Corsolde avoit rasez ; fonda deux autres Monastères, 
outre celuy de Baaz, l'un en la Paroisse de Kerloûan, nommé Kerpaul, & l'autre en la 
Paroisse de Plougar, appelle Mouster-Paul, Se celuy de Land-Paul, à présent Paroisse, 
(lesquels furent ruinez par les Normands l'an 878), desquels, comme de pépinières & 
séminaires de Sainteté & Doctrine, il tiroit des gens doctes & pieux, pour en faire des 
Recteurs & Curez par soh Diocèse. Il fit Grand Vicaire S. Guevrock & pourveut ses 
douze Prestres des principales dignitez & canonicats de sa Cathédrale (1). Il alla au 
Faou, en Cornoûaille, & y extermina un pernicieux Dragon, qui infectoit toute la contrée, 
& délivra le Seigneur du Faou du malin esprit ; lequel, à sa persuasion, fonda le 
Monastère de Daougloas, en Cornoûaille, puis s'en retourna en son Evesché. 

XI. Quelque temps après, redoutant la pesanteur de sa charge Pastorale & épris du 
désir de la retraitte & solitude, il se résolut de se démettre de son Evesché & le resigner 
à son Neveu S. Jaoua, lequel, d'Abbé de Baaz, estoit devenu Abbé de Daougloas & 
Recteur de Brazpars, en Cornoûaille. A cette occasion, il assembla tous ses Chanoines 
en la Salle de son Manoir, &, en leur présence, resigna son Evesché à S. Jaoua; &, 
l'ayant envoyé à Dol, pour estre sacré par S. Samson, Archevesque du lieu, lors 
Métropolitain de Bretagne, se retira en son Monastère de Baaz, au grand contentement 
de ses Religieux & des Insulaires, & ce Fan 553. Saint Jaoua n'ayant vescu qu'un an, 
deceda le 2 jour de Mars 554, à Brazpars ; cela fut cause que S. Paul vint à Occismor & 
présida à l'élection qui fust faite de Tiernomallus, Chanoine de Léon, lequel, estant 
decedé peu de temps après son sacre, fit que S. Paul quitta encore une fois son 
Monastère & vint à Occismor, Officia aux obsèques du défunt Evesque & puis assista à 
l'assemblée de l'élection, où il fut instamment supplié de reprendre le gouvernement de 
l'Evesché ; à quoy il condescendit, vaincu des importunitez de son Clergé. Il receut à 
pénitence le Seigneur Gurguidus, de la Noble & ancienne Maison de Tremazan-le- 
Chastel, pour avoir inopinément tué sa sœur sainte Haude, laquelle ayant dévotement 

(t) Albert vient de nous dire que des établissements religieux créés par lui il tirait d'excellents prêtres pour 
desservir les églises secondaires; en effet l'Eglise de Bretagne était alors essentiellement monastique; les prdtres 
que le Saint avait amenés de l'Ile étaient aussi des moines et demeurèrent tels jusqu'à la fin. Je donne ici leurs noms 
d'après V Histoire de Bretagne, tom. I, p. 343 : 1 Woednoviut-Towoedoeus, 2 Tocthcus-Tochicus, 3 Hercanus-HerculanuS, 
4 Toseocus surnommé Siteredut, 5 Jahoeviut (saint Jaoua ou Joévin), 6 Tigtrnmagtus, 7 Geltocus, 8 Bretowennas, 
9 Boius, 10 Winniavus, 11 Lowenanus, 12 Chielu*. «— Dans cette pieuse colonie il y avait en outre le diacre Decanut 
et le maître des moines Quonocus-Toquonocus. M. de la Borderie me semble dans le vrai en traduisant ce dernier 
nom par- Tégoncc. — À.-M. T. 



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LA VIE DE S. PAUL. 103 



accomplie, il vint trouver S. Paul, lequel vid un brandon de feu, comme un globe, sur 
sa teste, d'où il prit occasion de changer son nom & l'appella Tanguidus, du mot breton 
Tan, qui signifie feu ; il le fit vêtir & instruire en son Monastère de Baaz, & puis il le 
fit Prieur du Monastère du Relecq, & enfin premier Abbé du Monastère de Loc-Mazé 
Traoun, en bas Léon. Enfin, S. Paul, sentant ses forces diminuer de jour à autre, se 
demist pour la seconde fois, de sa charge Pastorale, & fit élire en son lieu Getomerinus, 
un de ses douze Prestres & disciples & Chanoine de sa Cathédrale, homme pieux & 
sçavant, lequel fut solennellement sacré, l'an 566. Incontinent après ce Sacre, S. Paul 
se retira en son Monastère de Baaz, où il demeura, y vacquant en continuelles Oraisons, 
Jeusnes, Veilles & autres austeritez, jusqu'à l'âge décrépit de cent deux ans, qui fut Fan 
de grâce 594 que Nostre Seigneur le voulut recompenser de ses travaux. Il estoit si 
atténué, sec 8c décharné, pour les rigueurs & austeritez dont il mattoit son corps, 
nonobstant son grand âge, qu'il n'avoit plus que la peau simplement étendue sur les os. 

XII. Une nuit, après Matines, comme il se fut jette sur son pauvre grabat pour 
prendre quelque repos, un Ange entra dans sa Cellule, laquelle fut incontinent remplie 
d'une grande clarté, & luy dist : c Paul! tu as puissamment combattu & as heureuse- 
» ment courru la carrière de cette vie mortelle; reste à présent que le Seigneur, auquel 
» tu as si fldellement servy, te donne le loyer et recompense que tu as méritez; c'est 
* pourquoy tiens toy prest <fc appareillé à Dimanche prochain, que tu entreras en la 
» Gloire de ton Seigneur. » Cela dit, l'Ange disparut, mais non la clarté qui remplissoit 
la chambre. Le Saint, bien aise de si bonnes nouvelles, rendit grâce à Dieu &, le matin 
venu, célébra la Sainte Messe avec une dévotion extraordinaire; puis, ayant convocqué 
tous ses Moynes, leur fit une belle Prédication, les exhortans à la charité, humilité, 
patience 8c toutes autres sortes de vertus & sur tout à l'Observance de leur vœu & de la 
Règle, leur manifestant que sa dernière heure approchoit, leur prédisant le jour & 
l'heure qu'il devoit passer de ce monde. Il donna ordre au gouvernement de tous ses 
Monastères & envoya prier l'Evesque Cetomerinus de le venir voir ; ce qu'il fit, 
accompagné des principaux de ses Chanoines & de nombre de Noblesse & habitans de 
Léon. Il se mit au lict, se sentant saisi d'une violente fièvre, & fit ses dernières 
ordonnances ; &, sur ce que le bon Prélat Cetomerinus luy recommandoit son Eglise 
Leonnoise, faisant un sousris, luy dist, d'un esprit prophétique : « Ne vous mettez pas 
» en peine, Dieu en aura soin & y pourvoira d'un Prélat qui vous succédera & sera très 
» saint; il se nommera Goulven, & achèvera ce que favois bien avancé dans mon 
» Diocèse ; » puis se tournant vers ses Moynes, qui estoient tous agenouillez autour de 
sa couche, pleurans à chaudes larmes le decés de leur S. Père, leur prédit le différent 
qui se devoit élever entre les Chanoines de l'Eglise Cathédrale 8c eux, touchant le lieu 
de sa sépulture & les pria de consentir qu'il fust enterré dans sa Cathédrale, parce qu'il 
avoit sceu par révélation que son Corps devoit estre visité par les Pèlerins, ausquels 
seroit chose incommode 8c dangereuse de passer 8c repasser si souvent le courant de 
mer qui est entre le Bourg & l'Isle de Baaz ; après, il leur donna sa bénédiction, leur 
demanda pardon, &, les entendant sanglotter, leur dist : c Que veut dire cecyf (mes chers 
» Frères) portez-vous envie à mon bon-heur ? Ne vous affligez pas de mon départ, vivez 
» selon la Règle & l'exemple que je vous ay monstre & Dieu demeurera avec vous. » 

XIII. Ayant dit ces paroles, le mal le pressant, U pria l'Evesque Cetomerinus de luy 
administrer le Viatique 8c le Saint Sacrement d'^^etne-Onction, lequel il receut avec 
une grande révérence 8c dévotion, aidant luy-t^ e & respondant à l'Evesque. Cette 
Cérémonie achevée, il se tourna encore une foi$ e $ frères, &, levant la main, leur 
donna de rechef sa bénédiction, disant : « La ^ \ef s * ûn de Dieu Tout-Puissant, Père, 
» Fils & Saint-Esprit, demeure toujours avec bt^ht$ xf&* tf ' M * les yïm C °^ Z SUr 

V.desS. C,* 8 *' 9 



104 LA VIE DE S. PAUL. 



l'Image du Crucifix, sans démonstration de douleur quelconque, il rendit sa sainte Âme 
entre les mains de son Créateur, le Dimanche, douzième jour de Mars, Tan de grâce 
cinq cens nonante-quatre, le cent deuxième de son âge, séant à Rome saint Grégoire le 
Grand, le dixième de l'Empire de Maurice, la première du règne de Hoél troisième 
du nom, Roy de Bretagne Armorique, Juhaël, fils de Juduval, régnant en basse Bre- 
tagne, & en France Chilperic second du nom. Le corps fut lavé & revêtu de ses 
Ornemens Pontificaux, posé sur un lict honorable dans la Nef de l'Eglise du Monastère 
de Baaz, où il se rendit si grande affluence de peuple pour révérer 8c toucher par 
dévotion ce saint Corps, que le courant de Mer, qui est entre le Bourg de Roscow & 
llsle de Baaz, estoit couvert de Bat t eaux, Cocquereaux, Chalouppes 8c Gondoles, qui 
passoient & repassoient le peuple. 

XIV. Tout l'appareil des obsèques estant prest, Cetomerinus, revêtu Pontificalement, 
accompagné de ses Chanoines 8c du Clergé Leonnois, se présenta pour lever le saint 
Corps & le conduire à la Barque qu'on avoit équippée pour le passer en terre ferme ; 
mais les Moynes de Baaz s'y opposèrent, ne se voulans, pour rien, dessaisir de ce saint 
Corps ; les Insulaires Leonnois en dirent de mesme, &, de parole en parole, en vinrent 
aux menaces. Les Insulaires disoient pour leur raison qu'il estoit mort chez eux, là où 
il avoit premièrement résidé; les Chanoines & habitans d'Occismor repondoient qu'il 
y avoit esté leur Evesque, 8c, partant, estoit séant qu'il fut inhumé en sa Cathédrale ; 
que les dernières volontés, lors qu'elles sont justes, doivent estre inviolablement 
exécutées ; que le Saint, au lict de la mort, avoit déclaré vouloir que son Corps fust 
enterré en sa Cathédrale. Enfin, après plusieurs répliques, l'Evesque Cetomerinus, 
certain de ce que S. Paul luy avoit ordonné en ce cas, fit faire deux chariots couverts, 
& à chacun fit joindre un couple de bœufs, les disposant tellement au milieu de la 
plaine, que l'un regardoit vers Occismor, l'autre vers le Monastère de Baaz ; puis, ayant 
fait apporter le S. Corps, on le mist également sur ces chariots; de sorte que la moitié 
estoit sur l'un & l'autre moitié sur l'autre, laissant en l'option du saint Corps d'aller où 
bon luy sembleroit. Chose merveilleuse ! si tost qu'on eût levé le saint Corps sur les 
chariots, il disparut si soudainement, qu'encore bien que tout le peuple le regardast, 
aucun ne pût scavoir ce qu'il devint, &, les bœufs commançans à marcher, traînèrent 
leurs chariots, l'un vers la barque des Leonnois, l'autre vers le Monastère de Baaz. 

XV. Les Moynes & les Insulaires suivirent leur chariot, &, estans arrivez au Monastère, 
levèrent le couvercle & ne trouvèrent rien dedans. Le Clergé 8c le peuple de Léon, ayant 
passé la mer, firent de même 8c trouvèrent le Corps en leur chariot, lequel ils 
conduirent en grande joye & solemnité en l'Eglise Cathédrale, où, l'Office de ses 
obsèques solemnellement célébré , il fut inhumé en un sepulchre au milieu du chœur ; 
mais ce saint Thresor ne fut pas long-temps caché sous terre, que Dieu ne le manifestast 
par grands miracles, si frequens, que saint Goulven, successeur de Cetomerinus, le leva 
de terre & colloqua ses saints Ossemens, richement enchâssés, parmy les autres Reliques 
de son Eglise de Léon, où ils ont esté reveremment gardez & religieusement visitez par 
les Bretons 8c estrangers jusques à l'an de grâce 878, que les Danois, estans descendus en 
Bretagne Armorique, ravagèrent le pays, renversans les Eglises, brûlans les saintes 
Reliques & mettans tout à feu & à sang par tout où ils passoient. Libéral, pour lors 
Evesque de Léon, enleva les Reliques de S. Paul & les porta au Monastère de S. Florent, 
là où elles ont demeuré jusques à l'an 1567, que les Huguenots, s'estans rendus maistres 
de ce célèbre Monastère, brûlèrent ou jetterent les saintes Reliques et butinèrent les 
riches Chasses où elles estoient encloses. 

XVI. Le Bien-heureux Père Félix, natif du Diocèse de Cornoûaille, s'estant retiré en 
l'Isle d'Oûessant, ayant entendu que le Corps de S. Paul avoit esté transporté à 



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LA VIE DE S. PAUL, 105 



S. Florent, se résolut d'y aller visiter ses sacrées cendres ; il voulut premièrement en 
conférer avec l'Evesque de Léon ; il vint à Occismor, (qui s'apelloit Kastel-Paul), où il 
visita le sepulchre du Saint, puis, estant monté sur Mer pour poursuivre son voyage, il 
fut délivré d'un inévitable naufrage, ayant reclamé les glorieux saints Paul & Benoist 
à son secours (1). La mémoire de ce glorieux Prélat a esté si douce aux Leonnois, qu'ils 
ont donné son Nom à la Ville principale, Siège des Evesques, Seigneurs & Comtes de 
Léon (2), luy faisant quitter son ancien nom d'Occismor, pour estre nommée la Ville de 
Saint Paul. 

Cette Vie a esté par nous recueillie de Pierre de Natalibus, liv. 3, chap. 195 ; Molanus, 
es Additions sur Usward, le 12 Mars ; F. Vincent de Beauvais, en son Miroir historial, 
liv. 21, chap. 22; S. Antonin, en ses Histoires, partie 2, chap. 8, § 12; Thritemius, des 
Hommes Illustres de VOrdre de Saint Benoist, liv. 3, chap. 48, et liv, 4, chap. 134; Robert 
Cœnalis, de re Gallica, liv. 2, perioche 6 ; Jean du Bois, qui Va tirée ex Bibliotheca 
Floriacens. ; Benoist Gononus, es vies des Pères d'Occident, liv. 2. pag. 136, et en la vie de 
Saint Félix, liv. 3; Alain Bouchard, en ses Annales de Bretagne, et le Sr. cTArgentré, en 
son Histoire; Antoine de Yepes, en sa Cronique générale de VOrdre de S. Benoist, sur 
Van 562, pag. 579 ; Jean Rioche, Provincial des Cordeliers de la Province de Bretagne, en 
son Compendium temporum, liv. 2, chap. 78, en la Colomne des Docteurs ; René Benoist, 
en son Légendaire qu'il a prise des Archives de la Cathédrale de Léon ; Friard en ses 
Additions Legendari de Ribadeneira; tous les anciens Bréviaires des neuf Eveschez 
de Bretagne ; les Légendaires M SS. de Léon, Treguier et Nantes, et les M SS. des Vies des 
Saints Jaoua, Goulven et Tanguy. 

ANNOTATIONS. 

L'ECOLE HAGIOGRAPHIQUE DE LANDEVENEC ET L'HISTORIEN DE SAINT 

PAUL-AURÉLIEN (A.-M. T.). 

dp siècle a été pour la Bretagne une époque littéraire relativement féconde, mais dont 
toute la littérature se compose surtout de Vies de saints et de pièces liturgiques, c II y 
eut, dit M. de la Borderie (3), une entente, tout au moins une vive émulation entre tous 
les monastères de Bretagne pour faire revivre les grandes figures de leurs fondateurs et des 
vénérables apôtres de la péninsule armoricaine. On n'était point, il s'en faut, sans documents sur 
leur compte. Il y en avait dans la plupart des églises, sous forme rudimentaire, éparpillés ça et 
là... Les auteurs du ix® siècle recherchèrent tout cela, et même les vieilles traditions orales dont 
le caractère grave, sérieux, atteste l'authenticité. Unissant, coordonnant ces matériaux divers 
quelque peu incohérents, l'hagiographe en composait une œuvre logique, d'allure régulière, 
faisant saillir nettement en pleine lumière la physionomie grandiose du vénérable patron. Bien 
que beaucoup de ces Vies, écrites ou récrites au rx« siècle aient disparu au siècle suivant dans le 
désastre des invasions normandes, il en a échappé une dizaine qui permettent d'apprécier le 
caractère de ces œuvres. Dans ce sauvetage, les saints de la Domnonnée ont eu la meilleure chance; 
ils ont gardé presque tous leurs biographes du ix* siècle : d'abord les abbés-évéques créateurs 
des grands sièges, saint Brieuc, saint Tudual, saint Sarmon, saint Malo ; les fondateurs d'abbayes 

(1) Voy. m vie au 9 de mars. — A. 

(2) Ainsi s'intitulaient en effet les Evoques de Léon, mais non sans avoir à subir les protestations des ducs de 
Rohan, princes de Léon. •— À.-Ji. T. 

(S) Tome U, p. Ml. 




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106 LA VIE DE S. PAUL. 



et d'ermitages, saint Magloire, saint Mewen, saint Léri; les deux grands apôtres de l'extrémité 
occidentale de l'Armorique, saint Gwennolé en Cornouaille, saint Paul Aurélien en Léon ; dans 
le Vannetais saint Guenaël, et surtout la grande figure monastique bretonne du IX e siècle, saint 
Conwoion. 

» Dans cette littérature historico-hagiographique, il y avait — si Ton peut dire — deux écoles, 
Tune ayant son centre àLandevenec, l'autre à Redon. Landevenec au ix° siècle était toujours 
florissant; le goût des lettres semble s'y être éveillé de bonne heure et y avoir été très vif; mais 
la prolixité y fut le mal chronique, mal qui s'aggrava encore quand Wrdisten devint l'abbé de ce 
monastère (870 à 875). Savant, il l'était à peu près autant qu'on pouvait l'être de son temps, en 
son pays ; très versé dans la science des Ecritures, dans la fréquentation des saints Pères et des 
écrivains ecclésiastiques, notamment de saint Augustin, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, 
Gassiodore, Isidore de Séville, dont les noms lui sont très familiers, il avait étudié avec soin 
l'histoire de la race bretonne des deux côtés de la Manche, rejetant les fausses légendes qui 
commençaient à se répandre et puisant aux meilleures sources, aux écrits de Gildas. Il avait 
aussi une passable teinture de la littérature ancienne, plus d'une fois il cite Virgile. Il produisit 
une œuvre qui eut en Bretagne un grand renom et exerça une grande influence, — une triple 
Vie de saint Gwennolé, fondateur de Landevenec le plus ancien et le plus renommé des monastères 
bretons. La première de ces Vies tient plus de cent pages in-octavo. Pour réciter à l'office et 
former la leçon de la fête du saint, il rédigea un résumé substantiel de six pages seulement. 
Enfin, il composa en hexamètres latins bien tournés, faciles à lire, une troisième Vie, récit 
rapide d'environ 400 vers, qui fut sans doute le véhicule le plus efficace de la gloire du saint, 
mais qui dans l'esprit de Wrdisten était bien loin d'avoir l'importance de la première ; celle-ci 
est une sorte de somme de théologie où tous les actes du saint donnent lieu à d'infinis commen- 
taires ; outre ceux qui sont liés au récit il y a dans l'œuvre une dizaine de chapitres uniquement 
remplis de réflexions pieuses ou de considérations théologiques. Pour qui ne cherche dans cette 
Vie que l'histoire du saint, la moitié du texte est à passer... Gette redondance stérile a été appelée 
par les écrivains du temps garrulitas britannica, le bavardage breton. 

î> Ge système, dans une certaine mesure, fit école. Wrdisten, très zélé pour les lettres, 
s'ingéniait à stimuler autour de lui le travail intellectuel ; excités par son exemple, plusieurs de 
ses moines s'y adonnèrent et prirent nécessairement pour modèle les œuvres de leur abbé. 
Parmi ces disciples, trop fidèles imitateurs du maître, on doit noter Wrmonoc, auteur d'une Vie 
de S. Paul Aurélien composée en 884, et qui dit dans sa préface : 

» Si j'ai osé entreprendre une telle œuvre, j'y ai été excité par le zèle de mon maître Wrdisten, 
qui en l'honneur de Gwennolé, son saint et le mien, a construit un admirable monument 
littéraire. G'est sous la discipline de cet abbé et dans le monastère régulier de ce saint que j'ai 
écrit mon œuvre. Sous les ailes protectrices de l'un et de l'autre, j'espère être préservé de la dent 
des envieux. 

» Wrmonoc suit la méthode digressive de son maître, toutefois ses digressions sont moins 
longues, mais son style est extrêmement verbeux... 

» Tout autres sont les caractères, les qualités des œuvres du IX e siècle sorties de l'école de 
Redon, entre autres, au premier rang, les Actes des saints de Redon, puis les Vies de S. Brieuc, 
de S. Magloire, de S. Mewen (ou S. Meen) et de S. Léri, etc. Toutes ces productions se distinguent 
par un style sans prétention littéraire, mais net, aisé, franc d'allure, peignant fortement, par des 
traits précis et pittoresques, les mœurs, les lieux, les hommes, les choses. » 

Gomme je l'ai déjà dit, les trois Vies de saint Guénolé se trouvent dans le cartulaire de 
Landevenec ; la Vie de saint Paul-Aurélien par Wrmonoc n'était plus connue que par l'abrégé 
qu'en avait fait un moine de Fleury-sur-Loire; dom Plaine va nous apprendre lui-même comment, 
au cours de ses infatigables recherches, il eut le bonheur de la retrouver : « La Vie écrite par 
Wrmonoc était encore inédite. On la recherchait, mais en vain, depuis bien longtemps, quand je 



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LA VIE DE S. PAUL. 107 



la trouvai enfin à Paris (Bibliothèque nationale), parmi les manuscrits latins, elle portait le 
n° 12,942 ; à la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Germain elle avait porté le n° 953 ; mais elle 
avait appartenu primitivement à l'abbaye de Gluny 

c L'auteur de la Vie de saint Paul-Aurélien n'a pas de biographie... Il y a lieu de croire qu'il 
était originaire du pays de Léon, peut-être même de File de Batz. On peut, du moins, ce nous 
semble, tirer cette conjecture de la vénération particulière qu'il avait pour saint Paul et des 
localités qu'il mentionne dans le cours de son récit comme les ayant vues de ses yeux. » 

C'est peut-être ici le lieu de dire que dans ses grandes lignes la Vie de saint Paul par Albert 
Le Grand ne s'écarte guère du récit de Wrmonoc, mais il y ajoute tout ce qui est relatif à saint 
Tanguy et au séjour de saint Joévin ou Jaoua en Gornouaille ; il n'indique pas les nombreuses 
stations de saint Paul dans le pays de Léon. 

SAINT JAOUA, TIGHERNOMAGLE ET KETOMEREN, ÉVÊQUES DE LÉON (A.-M. T.). 

BBSBn a beaucoup discuté sur la situation que ces pieux personnages ont occupée près de saint 
[SI Pol-Aurélien : étaient-ils vraiment ses successeurs? Le premier titulaire de l'évéché de 
BBBfl Léon avait-il tout à fait déposé le fardeau de l'épiscopat, ou bien a-t-il seulement voulu 
se donner dans chacun d'eux un coadjuteur ? Nous ne répondrons pas à ces questions, parce que 
nous ne croyons pas pouvoir les résoudre avec certitude, mais confiant dans l'autorité de M. de 
la Borderie, nous citerons ce qu'il dit sur les évêques auxiliaires que se donnaient quelques 
prélats, tant dans la Grande que dans la Petite-Bretagne. Voyons d'abord ce qui, d'après le savant 
historien, se passait en Gambrie au cours du vie siècle : « Au sommet, un évéque principal dont 
la primatie (si le mot n'était bien gros pour la chose, disons seulement la supériorité) n'est point 
attachée à un siège, mais ambulatoire, de façon à se fixer toujours sur la tête du plus digne. Cet 
évéque principal est en même temps le chef du monastère ; la vie de saint Teliau parle à chaque 
instant des frères et des disciples qui l'entourent. — Pour l'assister, l'éclairer dans son gouverne- 
ment épiscopal, il y a près de lui une assemblée, le synode, dont les membres sont désignés sous 
le nom de majores, ce qui embrasse les évêques et les abbés et en général tous les personnages 
notables de l'ordre ecclésiastique. Ce synode délibère sur toutes les affaires importantes de la 
région. Il va même jusqu'à donner parfois des abbés aux monastères ; il concourt, avec l'évêque 
principal, à former ces arrondissements épiscopaux, variables, qui étaient confiés à des évêques 
auxiliaires, souvent sans doute à des abbés-évéques. Tout cela compose une organisation 
ecclésiastique passablement différente de ce qui existait en Gaule et dont nous devons retrouver 
la trace dans les établissements formés sur la terre armoricaine par les émigrés de l'île de 
Bretagne. » (Tom. I, p. 278). 

Après avoir lu ces lignes on comprendra mieux ce qui suit : 

c Saint Paul-Aurélien parait avoir usé assez largement de ces évêques auxiliaires, dont 
l'emploi, nous l'avons vu, était fréquent dans l'île de Bretagne. Parmi ces auxiliaires on doit 
compter... Johevius ou Jaoua et Tighemomagle nommés dans la vie de saint Paul ; et enfin cet 
illustre apôtre se déchargea tout à fait de l'épiscopat entre les mains de Ketomeren qui lui 
survécut. 9 (Tom. H, p. 268). 

LES RELIQUES DE SAINT PAUL-AURÉLIEN (A.-M. T.). 

lbert Le Grand avance plusieurs erreurs sur les reliques de saint Paul : non seulement 
il n'est pas exact que saint Goulven les leva de terre, mais au temps de Wrmonoc, elles 
étaient toujours dans le tombeau. L'évêque de Léon Libéral n'était pas homme à s'occuper 




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108 LA VIE DE S. PAUL. 



de rendre honneur aux reliques des saints ; il fut du nombre des prélats simoniaques qui 
donnèrent leur démission sur les injonctions de Nominoé. Ge fut l'évéque Mabbon qui transporta 
les reliques de saint Paul à Fleury où Saint-Benoit-sur-Loire (et non Saint-Florent) vers 954, par 
conséquent quand le danger des profanations normandes avait cessé d'exister ; Mabbon ne revint 
point à son église et mourut à Fleury. 

Les reliques du saint apôtre de Léon furent traitées avec grande vénération par les moines de 
cette abbaye ; « la châsse de saint Paul fut mise , dit dom Lobineau , auprès de celle de saint 
Benoit, et toutes les deux furent couvertes d'une caisse revêtue d'argent. » On ne sait pas d'une 
manière précise ce qu'elles devinrent depuis le pillage du monastère par les calvinistes, mais 
il est bien probable qu'elles furent livrées aux flammes après avoir été l'objet des moqueries 
et des blasphèmes des huguenots, ces doux apôtres de la tolérance. 

Il ne subsiste donc plus des reliques de saint Pol que son étole à l'Ile de Batz, son chef, un 
os d'un bras, une phalange d'un doigt, enfin sa cloche conservés dans sa cathédrale. 

Où, comment et par qui ces restes vénérables furent-ils soustraits aux profanations des 
terroristes ? — J'ai fait tout ce qui était possible pour arriver à le savoir et mes perquisitions sont 
demeurées parfaitement inutiles. 

Le 18 juillet 1889 j'étais à Saint-Pol de Léon ; depuis plusieurs mois je publiais dans la 
Semaine religieuse une série d'articles sur c Saint Pol-Aurélien et ses premiers successeurs (1). » 
J'avais à parler des reliques du saint ; j'avais quelques raisons de croire que les authentiques 
qui s'y rapportaient étaient enfermés dans les reliquaires; je me fis donc autoriser par Mgr 
Lamarche à briser les sceaux qui pourraient se trouver sur les deux châsses, et après l'examen 
du contenu, â sceller de nouveau les reliquaires au moyen du sceau à ses armes qu'il voulut bien 
me confier. Je trouvai intacts plusieurs cachets de cire rouge aux armes de Mgr Nouvel, et ayant 
ouvert les reliquaires j'y découvris suivant mes prévisions les pièces établissant la reconnaissance 
des reliques de saint Pol par Mgr Dombideau de Grouseilhes le 6 juillet 1809, sur le témoignage 
de MM. de Poulpiquet et Le Dali de Tromelin, ses vicaires généraux, et qui autrefois comme 
chanoines de Léon avaient vu et porté solennellement ces mêmes reliques. Outre les restes de 
saint Pol, ils avaient reconnu également une Epine de la Couronne de Notre-Seigneur, dans un 
tube de cristal ; des reliques de saint Hervé (avec différentes pièces s'y rapportant et dont nous 
aurons â parler à la suite de la Vie de ce saint); enfin une relique considérable du grand diacre 
martyr saint Laurent. 

A l'authentique de Mgr Dombideau était jointe une autre pièce établissant que le 12 oc- 
tobre 1839 M. Guillaume Le Toux, aumônier des Ursulines de Saint-Pol, en vertu d'une 
commission spéciale donnée le 25 mars précédent par Mgr de Poulpiquet de Brescanvel, (l'ancien 
chanoine de Léon, ancien vicaire général de Quimper, devenu évéque) retira les reliques précitées 
de deux boites c en bois ordinaire » et les déposa « dans des boites en bois d'ébène, soutenues 
par des socles, à quatre frontons funéraires, le tout avec astragales de citronnier, revêtues 
d'ornements argentés, et surmontées du buste de saint Paul. * 

En effet, il avait bien raison de parler des frontons funéraires qui faisaient le plus bel 
ornement de ces chefs-d'œuvre du faux goût. 

En publiant dans la Semaine religieuse le résultat de l'examen des deux reliquaires en 
question et de leur précieux contenu, j'insinuai que la dévotion aux reliques de saint Pol et au 
saint lui-même ne se manifestait guère. Cette affirmation, absolument conforme & la vérité, n'était 
pas donnée sous une forme blessante, pourtant elle excita certains mécontentements; mais le 

(1) Cet articles ont depuis été réunis en volume ; l'édition n'en est pas entièrement épuisée ; cet ouvrage se trouve 
chez Mlle Coeaign et M. Lazennec, libraires à Saint-Pol de Léon. De concert avec M. l'abbé AbgraU j'ai aussi publié 
une Vie abrégée de saint Pol avec des illustrations très bien exécutées par la Société de Saint-Augustin, à Lille. BUe 
se trouve chez les mêmes libraires, à la sacristie de la Cathédrale de Saint-Pol de Léon, et ches M. J. 8alaun, libraire 
à Quimper. 



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LA VIE DE S. PAUL. 109 



vénérable archiprêtre de Saint-Pol de Léon, M. Messager, n'eut plus qu'âne pensée : remettre en 
honneur le culte du patron de sa cathédrale et de tout le Léon, et malgré certaines oppositions 
dont il fallait tenir compte il eut la joie d'arriver à son but. Il fit faire pour son bien-aimé saint 
Pol la plus belle châsse que purent créer un architecte comme M. Abgrall, un orfèvre comme 
M. Armand Galliat; et quand ce chef-d'œuvre fut prêt à recevoir son contenu, M. Messager malgré 
son âge et sa santé délabrée, fit organiser une fête d'une incroyable magnificence. Nous ne pouvons 
ici entrer dans les détails; la Semaine religieuse a rendu compte très longuement et très complète- 
ment des grandes fêtes des 4, 5 et 6 septembre 1897. Heureuses les villes où, comme à Saint-Pol, 
l'harmonie la plus parfaite, l'entente la plus cordiale existe entre l'autorité paroissiale et l'autorité 
municipale. Le Maire, M. le comte Budes de Guébriand, et tout son conseil prirent part très 
effectivement et très généreusement à cette organisation. La vieille capitale du Léon vit ces jours- 
là dans ses murs des pèlerins venus de bien loin, des prêtres de bien des diocèses, et presque 
tous les prêtres du diocèse de Quimper ; autour du sanctuaire une belle couronne de prélats : 
Son Eminence le Cardinal Labouré, notre métropolitain, archevêque de Rennes, Dol et Saint- 
Malo ; notre évoque, Mgr Valleau ; Mgr Ardin, archevêque de Sens ; Mgr Potron, de l'Ordre de 
saint François, évoque de Jéricho ; Mgr Dubourg, évêque de Moulins ; le Révérendissime Dom 
Bernard II, Abbé de Notre-Dame de Thymadeuc, de l'ordre de Giteaux; Mgr J. Dulong de 
Rosnay, prélat de la maison de Sa Sainteté. 

A la grand'messe, le dimanche 5, Mgr l'Evéque de Moulins prononça en breton le panégyrique 
de saint Paul-Aurélien. Jamais un saint ne fut mieux loué ; jamais notre vieille langue ne fut 
mieux parlée. 

Un an après, le souvenir de la translation était célébré dans une belle fête que je n'ai pas eu le 
bonheur de voir, mais dont il m'est arrivé quelques échos ; cette fois ce ne fut pas le breton mais 
ce fut la langue française qui servit à l'éloge du saint évêque, et l'orateur fut Mgr Dulong de 
Rosnay ; si je n'ai pas entendu ce panégyrique, j'ai eu du moins la joie de le lire (1). 

Depuis les fêtes de septembre 1897 la dévotion à saint Paul-Aurélien n'a cessé de se manifester 
devant ses reliques toujours exposées sur le gracieux autel surmonté du reliquaire et d'une bien 
belle statue (2). Ge n'est qu'un retour à un passé lointain, comme le prouvera le récit suivant que 
j'emprunte encore à M. de la Borderie : c Le diacre Bili, dans le dernier chapitre de sa Vie de 
saint Malo, raconte que se trouvant, un certain mois de janvier, au pays de Léon dans la ville de 
Gastel-Paul où résidait alors l'évéque Dotwoion, il alla un jour avec quelques clercs se promener 
du côté de la mer, pour s'exercer ensemble au chant psalmodique. Dans cet exercice musical il y 
avait des pauses plus ou moins longues remplies de vives causeries — et sur quoi ? sur les 
vertus, les mérites des saints de Bretagne. Naturellement les Léonais vantaient beaucoup leur 
saint Paul. Mais un prêtre du diocèse d'Aleth, du plou de Giliac (aujourd'hui Guillac), appelé 
Budhoiarn, qui était là d'aventure, se permit d'égaler, de préférer même à Paul-Aurélien son 
patron saint Malo. Un clerc de Gastel-Paul, appelé Licon, releva vivement le gant et s'écria : 

« — Il n'y a pas, dans toute la Bretagne, un saint qui vaille notre saint Paul ! 

« Au même instant une troupe d'oiseaux de mer qu'on appelait des albiganU (3) vint s'abattre 
dans la campagne où se promenaient les clercs. Licon, pour décider du mérite respectif des deux 
patrons, proposa de lancer des pierres aux albigants en invoquant tantôt l'un, tantôt l'autre. Lui- 
même, quand il invoquait Malo tuait des albigants, quand il invoquait saint Paul il les manquait. 
— D'où joie immodérée de Budhoiarn et triomphe de saint Malo, a qui l'évéque de Léon lui- 
même décerna dans son diocèse de nouveaux honneurs. » 

(1) Edité chez Lecoffre, 90, me Bonaparte, Paris. 

(2) L'autel a été dessiné par H. l'abbé AbgraU et la statue est une des meilleures qui soient sorties des ateliers 
de M. Cachai-Froc. 

(3) Ces oiseaux ressemblaient, dit-on, à des oies de petite taille. 



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110 LA VIE DE S. PAUL. 



M 



VOYAGES DE SAINT POL-AURÉLIEN (J.-M. A.). 

|a vie de saint Pol dans Albert Le Grand, n'est pas aussi détaillée que celle qui fut écrite 
en 884 par Wrmonoc, moine de Landévennec, sur les ordres de son abbé Wrdistin, qui 
lui-même rédigeait en ce moment la vie de saint Guénolé. Le manuscrit de Wrmonoc a 
été publié par Dom Plaine dans les Analecta bollandiana, 1882, t. 1er, p. 108. Le récit de 
Wrmonoc ne concorde pas en tous points avee celui d'Albert Le Grand , notamment en ce qui 
concerne le voyage du saint à travers le pays pour arriver à la ville de Castel et à File de Batz. 
Après son départ de l'ile d'Ouessant, AlbertxLe Grand le fait débarquer à Kernic, entre Plounévez- 
Lochrist et Plouescat, Wrmonoc au contraire dit qu'il vint tout droit au rivage qui se trouve en 
face d'Ouessant, et que son navire toucha terre à File Melon, Mediona, (en Porspoder), près du 
rocher appelé ar marc'h du, le cheval noir, et qui est toujours désigné sous ce nom. De là il va 
se fixer sur le terrain de Ploudalmézeau, in plèbe Telmedoviœ, installe un de ses neveux dans un 
domaine qui de son nom prend la dénomination de Villa de Pierre, Villa Pétri, Kerber, village 
qui existe encore maintenant entre le bourg de Ploudalmézeau et celui de Lampaul. En cet 
endroit de Lampaul-Ploudalmézeau, Lanna Pauli, le saint établit un monastère, et à côté de 
l'église actuelle se voit toujours la fontaine dont il est parlé dans le récit. 

Il ne reste pas longtemps dans ces parages. Averti de nouveau par un ange, il se met en route 
pour aller à la recherche du chef qui gouverne ce pays. Quel fut le chemin qu'il suivit? 
Wrmonoc dit qu'il alla à un endroit que les habitants appelaient Amcinim lapideam et que dom 
Plaine croit être le Grouanec en Plouguerneau, quoique Grouanec, qui signifie rempli de 
gravier, ne corresponde pas parfaitement au terme lapideam qui signifie : couvert de pierres ou 
de cailloux. Il faut dire cependant que, d'après la tradition du pays, saint Paul aurait passé dans 
cette région, en traversant la rivière d'Abervrac'h sur le vieux gué gaulois ou romain appelé 
pont Crac'h et en faisant sourdre les trois fontaines de la chapelle de Prat-Paol dont il est parlé 
dans le récit et qui existent encore. Il faut ajouter aussi que la narration de Wrmonoc semble 
entachée de redondance et d'exagération pour ce qui est des circonstances qui donnent occasion 
au jaillissement de ces trois sources, puis ses explications sont embrouillées en indiquant le 
chemin que suivit saint Pol pour se diriger vers l'oppidum de Gastel ; il y a encore une invrai- 
semblance dans ce fait que le porcher du comte Withur le rencontrant à Plouguerneau se 
propose de le guider jusqu'à l'île de Batz, à une distance de quatorze lieues, c'est-à-dire à deux 
bonnes journées de chemin. Est-ce bien à Plouguerneau qu'il rencontra ce porcher ? 

Quoi qu'il en soit, saint Pol avec ses compagnons arrivant à l'ancien oppidum, entra par la 
porte monumentale qui se trouvait du côté de l'ouest, et cela correspond bien au point où 
aboutit l'ancienne voie romaine venant de cette direction, c'est-à-dire à la rue des Carmes, près 
de l'emplacement du vieux couvent des Carmes aujourd'hui détruit. On trouve encore dans cette 
rue, si je ne me trompe, l'ancien pavé romain composé d'un béton très dur, un peu rongé par 
l'eau du ruisseau qui coule au milieu de la chaussée. Tout près est la fontaine que saint Pol 
trouva et bénit, vénérée maintenant sous le nom Lenn ar gloar, fontaine de la gloire, à moins 
que ce ne soit une autre fontaine voisine qui a été comblée et qui était connue sous la 
dénomination de Feunteun Baol, fontaine de saint Pol. 

Il est à croire que dans ses déplacements, saint Pol a dû suivre des chemins déjà tracés, 
c'est-à-dire des voies gauloises ou romaines. De Lampaul-Ploudalmézeau à Plouguerneau on ne 
trouve pas de vestiges certains de voie romaine ; cependant des indices assez importants semblent 
indiquer qu'il en existait une, suivant à peu près la direction du chemin actuel de Ploudalmézeau 
à Tréglonou. Les restes de tuyaux d'aqueduc qui se trouvent près du manoir de Mesnaot, en 
Plouguin, non loin de la chapelle de Loc-Majan, le trésor de monnaies de bronze et de vases 



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LA VIE DE S. PAUL. 111 



d'argent enfoui dans la lande de Méjou-Radenoc, en Saint-Pabu, disent que les Romains ont 
opéré dans ces parages et y possédaient un établissement considérable. Saint-Pol dut passer 
ensuite par Tariec et par Lanveur de Lannilis pour traverser 1* Abervrac'h à Pont-Grac'h et arriver 
à Prat-Paol et au Grouanec. Là il trouvait la grande voie romaine reliant Garhaiz à Plouguerneau, 
en passant par le Folgoêt. En suivant cette voie jusqu'au grand établissement de Kérilien, en 
Plounéventer, il prenait un embranchement qui le conduisait à l'oppidum de Gastel par 
Lanhouarneau et Berven, sur les bords duquel on a signalé des tuiles à rebord à Coat-Merret et 
à Kermorvan. 

Un autre voyage que fit saint Pol, et dont il est parlé dans la vie de saint Jaoua, au 2 mars, 
n° XI, c'est le trajet qu'il fit en conduisant du Faou le dragon qui avait désolé ce pays, pour aller 
le conduire à l'île de Batz. Là encore les apparences semblent indiquer une vieille voie romaine 
reliant le Faou et Saint-Pol-de-Léon, sans compter quelques monuments et les traditions conservées 
dans le peuple et semblant donner toute probabilité à la légende. Près du pont du Faou il y a 
encore un point de la rivière désigné sous le nom de TouUar-Sarpant , trou du serpent. Le 
chemin ancien, correspondant assez bien avec la route actuelle, est jalonné sur son parcours par 
des vestiges romains : tuiles à Roudouguen, en Hanvec, et au bourg de Saint-Eloy, substructions 
et tuiles au Falzou en Sizun, et magnifique camp retranché à Castel-doun, tuiles au bourg de 
Lampaul-Guimiliau et à la croix de Traon-ar- Vilin, ainsi qu'à Kerjean en Guiclan. De là le chemin 
s'en va tout droit sur Saint-Pol en suivant les hauts plateaux sur le terrain de Guiclan et de 
Plouénan ; il était très fréquenté encore, il y a cinquante ans, sous le nom de Bali-Castel. 

A 400 mètres à l'est du bourg de Lampaul, ce chemin croise la grande voie romaine allant de 
Garhaix à Plouguerneau et c'est précisément en cet endroit que saint Pol s'arrêta pendant que le 
grand serpent alla chercher le petit au Faou ; à ce carrefour se dresse une croix nommée Croa*- 
Pol, et le petit bois qui se trouve sur le versant regardant le bourg s'appelle toujours Coat-ar- 
sarpant, bois du serpent. Le même nom a été conservé à un autre petit bois voisin de Saint- 
Jacques de Lézérazien, toujours sur le bord du même parcours. Deux fontaines, portant le nom 
de Feunteun-Bol, se trouvent aussi le long de cette voie, Tune à Lampaul, près de la croix de 
Traon-ar- Vilin, l'autre dans Guiclan; celle de Lampaul est presque monumentale et renferme 
dans une niche la statue du saint que les matrones du village viennent parer et habiller la veille 
de sa fête, 12 mars. Cette fontaine est en vénération et est l'objet d'un pèlerinage local. Tous ces 
monuments et souvenirs sont comme des témoins du passage du grand évêque thaumaturge. 



MONUMENTS DE SAINT POL (J.-M. A.). 



Etole. 




parlant de l'extermination du dragon de l'Ile de Batz, Albert Le Grand dit que, pour le 
capturer, saint Pol lui passa au cou son étole. L'église de l'île de Batz conserve précieuse- 
ment une relique vénérable désignée sous le nom <¥ Etole de saint PoLAurélien. C'est 
une longue bande d'étoffe découpée dans un tissu ancien, et dans laquelle on remarque des 
fragments d'un dessin se répétant uniformément. Pour avoir le dessin complet, il faut juxtaposer 
les deux extrémités de l'étole et alors on reconnaît parfaitement le sujet qui y est représenté : ce 
sont deux chasseurs montés sur des chevaux et se trouvant en face l'un de l'autre, ou affrontés. 
Chacun d'eux porte un faucon sur le poing ; entre les pieds des chevaux on voit courir les chiens 
des cavaliers. Le tissu est de soie très forte ; le dessin n'est ni brodé ni broché, mais tissé au 
métier. Les teintes, quoique défraîchies, sont assez bien conservées ; ce sont le bleu, le jaune- 
brun et le blanc. On ne peut pas assurer que cette étole soit celle qui a servi à saint Pol pour 
dompter le dragon et le mener en laisse, mais on peut avancer sans hésitation qu'elle a pu 



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112 LA VIE DE S. PAUL. 



parfaitement lui appartenir, sinon comme étole liturgique, du moins comme bande d'ornement. 
Ces étoffes représentant des animaux ou des personnages affrontés se fabriquaient en Assyrie et 
en Perse bien des siècles avant notre ère. Du temps de saint Pol et de Childebert elles étaient 
dans le commerce courant, grâce aux relations avec l'Orient, et il n'y a rien d'étonnant que le 
roi franc ait fait un pareil don à notre évêque lorsqu'il lui donna l'investiture. 

Cloche. 

La cloche du roi Marc, retrouvée merveilleusement & l'île de Batz et donnée à notre saint 
par le comte Withur, est conservée à la cathédrale de Saint-Pol. Elle n'a point la forme 
circulaire des cloches actuelles; elle affecte la forme d'un tronc de pyramide quadrangulaire 
à côtés inégaux avec angles arrondis. Les deux grands côtés de l'orifice mesurent 0° 18, les deux 
petits côtés, 16 ; la hauteur totale est de 19. Le poids de cette cloche vénérable est de huit 
livres et demie. Il existe encore dans le pays deux cloches analogues à celle-ci comme forme et 
comme dimensions approximatives : ce sont celles de saint Goulven à Goulien, près de Pont- 
Croix ; celle de saint Mériadec & Stival, près de Pontivy, sans compter celle de saint Symphorien 
à Paule, canton de Maël-Garhaix, mais cette dernière est hexagonale. Toutes quatre ont été 
fondues et non fabriquées au marteau. C'était une industrie contemporaine, et saint Gildas, 
condisciple de saint Pol, excellait à fondre des cloches. 

Wrmonoc, dans son récit de la vie de saint Pol, constate la vénération qui s'était attachée à 
cette cloche miraculeuse : € Par les mérites de saint Pol, non seulement elle fait disparaître bien 
des maladies, mais elle a rendu la vie à un mort... » Cette vénération s'est perpétuée et se 
continue de notre temps ; la cloche de saint Pol est toujours l'objet d'un culte plein de confiance, 
et aux fêtes annuelles du saint Patron les fidèles viennent en foule se faire imposer la cloche 
sainte sur la tête pour se guérir ou se préserver des maux de tête et de la surdité. 

Eglise ensablée de l'Ile de Batz. 

Sur l'emplacement du monastère fondé par saint Pol à l'île de Batz, fut construite une 
église assez vaste qui, dans le cours des siècles, fut envahie et entièrement couverte par les 
sables chassés par le vent. Vers 1850 ou 1860 on la déblaya mais d'une manière maladroite, 
en dégageant d'abord entièrement la nef du sable qui l'encombrait, de sorte que la charge qui 
restait dans les bas-côtés renversa les piles et les arcades. Il reste cependant en place trois ou 
quatre arcades dans le transept nord ainsi que les bases des piliers, des deux côtés de la nef, 
une bonne partie des murailles et même tout le pignon ouest avec son petit campanile, assez pour 
pouvoir reconstituer tout l'ancien édifice qui mesurait 26° 60 de longueur intérieure sur 10°» 20 
de largeur entre nef et bas-côtés. C'est une église romane de style absolument primitif, avec piliers 
carrés de l m 00 sur 01 75 de section, hauts de 2™ 40 et supportant des arcades à plein-cintre de 
2 mètres de diamètre, sans chapiteaux, ni tailloirs, ni aucune sorte d'ornement. Ce n'est que dans 
les arcades du transept et dans l'ouverture des deux petites chapelles en cul-de-four que l'on 
trouve des semblants de tailloirs. Cette construction est-elle du xi* siècle, ou bien est-elle du 
IX© ou du x« ? 

Cathédrale de Saint-Pol-de-Léon. 

Cette église cathédrale, commencée vers 1230 par l'évéque Derrien, a son grand portail 
ouest, ses clochers, sa nef et son porche midi construits dans le style du xm* siècle, et 
l'on y remarque des détails très heureux de l'architecture de cette belle époque. La façade 
ouest présente un porche largement ouvert, surmonté d'une plate-forme au dessus de laquelle 
sont percées trois fenêtres élancées. Plus haut, rejoignant les deux tours, règne une galerie à 



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LA VIE DE 8. PAUL. 113 



arcades bien découpées, et sur une dernière plate-forme court une balustrade à ciel ouvert. Les 
deux clochers, quoique trapus comparés au Creisker, offrent des motifs très riches et décèlent 
une grande habileté dans la construction. La façade du midi se développe le long de la grande 
place avec son porche des apôtres, ses fenêtres hautes et basses, ses deux rangs de galeries 
portées sur des corniches sculptées, son petit clocher du chapitre, sa grande rosace du transept ; 
puis vient le collatéral du chœur et l'abside entourée de contreforts et d'arcs-boutants. A partir 
du transept l'œuvre est du xv* siècle et conçue dans le genre flamboyant. La façade nord est 
masquée en grande partie par le presbytère et les bâtiments de FHôtel-de- Ville, ancien palais 
épiscopal. On y trouve les mêmes caractères architectoniques que sur la façade sud ; même dans 
le bras du transept on voit encore certaines parties conservées de l'ancienne cathédrale romane. 
A l'intérieur la vue est d'un effet saisissant. La nef, construite en belle pierre de Normandie 
à la teinte crêmée et harmonieuse, est composée de piliers tapissés de fines colonnettes, aux 
chapiteaux admirablement sculptés, et d'arcades aux moulures d'une finesse extrême. Si l'on 
avance jusqu'au bout de la nef le saisissement augmente ; on se trouve devant une vraie forêt de 
colonnes, grosses piles du transept et de l'entrée du chœur, colonnes des branches de croix, des 
collatéraux et des déambulatoires se combinant, s'enchevétrant dans un ensemble des plus 
grandioses et des plus harmonieux. A notre droite est la grande rose du transept midi, avec son 
admirable verrière, œuvre de M. Lobin, de Tours, la plus belle page de peinture sur verre qui 
ait été exécutée dans notre pays. Puis en face de nous se déploie le chœur dans la pure beauté 
de ses lignes et de ses arcades, avec ses galeries flamboyantes couvertes de moulures serrées et 
de fines sculptures, et surtout avec ses soixante-six stalles à baldaquin, vrais chefe-d'œuvre de 
menuiserie gothique. Autour des collatéraux du chœur sont rangées de nombreuses chapelles, et 
le long de la haute clôture de pierre sont disposés de petits autels anciens et plusieurs tombeaux 
d'évêques. 

Autel des Reliques. 

La seconde chapelle du collatéral nord, dite précédemment chapelle de Notre-Dame de 
Bon-Secours, est destinée désormais, depuis la grande fête de la Translation, en 1897, à 
être la chapelle des reliques. Un nouvel autel en chêne y a pris place, exécuté par 
M. Denis Derrien , de Saint-Pol. Les panneaux de cet autel sont décorés d'arcades et de motife 
empruntés à la vieille chapelle de Notre-Dame des Fontaines au Garmel de Morlaix. Au dessus 
du gradin est un baldaquin vitré porté sur deux colonnettes, abritant la châsse monumentale qui 
contient les reliques. Le fronton, orné de clochetons et de crossettes de feuillages, est surmonté 
de la statue de saint Pol menant le dragon en laisse au moyen de son étole. Afin que ce dragon 
ait l'allure et les dimensions terribles que lui donne le récit de Wrmonoc, son corps se déploie 
et se contourne en replis tortueux pour former comme une crête au dessus du faîtage de la 
toiture. 

Conformément à la pratique ancienne observée dans la plupart des autels de reliques, un petit 
couloir reste libre pour passer directement sous le reliquaire et se mettre plus immédiatement 
sous la protection des Saints. Des lampes et un brûle-cierges complètent la décoration de l'autel. 

Le nouveau Reliquaire. 

En vue de la grande fête de la translation solennelle des reliques insignes de saint Pol- 
Aurélien, en 1897, pour qu'elles fassent désormais abritées dans un reliquaire digne 
d'un si riche trésor et pussent être exposées â la vénération des fidèles, M. Messager, 
curé-archiprétre et les membres du Conseil de fabrique chargèrent M. l'abbé Abgrall, chanoine 
honoraire et architecte, de composer et dessiner une châsse monumentale dont l'exécution a été 
confiée à M. Armand Galliat, éminent orfèvre à Lyon. Cette châsse en bronze doré mesure 



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114 LA VIE DE S. PAUL. 



1 mètre de longueur sur 0,65 de largeur et m ,77 de hauteur, et pèse 120 kilogrammes. Elle a 
la forme traditionnelle des châsses du moyen-âge, c'est-à-dire qu'elle affecte la forme d'une église 
avec nef et bas-côtés, mais cela dans le caractère et les lignes qui conviennent â un travail en 
métal. La façade principale est composée de trois arcades, séparées par des colonnes à bases et 
chapiteaux xin* siècle, qui portent un fronton encadrant une ouverture en trèfle dans laquelle est 
exposé le Chef vénéré de saint Pol, comme l'indique l'inscription émaillée qui l'entoure : 

CAPVT SANCTI PAVLI EPISCOPI LEONENSIS. 

L'arcade du milieu contient l'os du bras du même Saint : 

E BRACHIO EIVSDEM. 

Toute œuvre doit avoir sa physionomie, sa caractéristique particulière indiquée par son 
affectation spéciale, par le personnage ou le saint auquel elle est consacrée. Ici les miracles mêmes 
de saint Pol fournissaient une partie de cette ornementation symbolique. Notre Saint a dompté 
deux dragons, celui de l'île de Batz et celui du pays du Faou. Donc sur les rampants du fronton 
on a posé deux dragons ailés, à l'allure fière et terrible, au dessin vigoureux et archaïque; 
autour de leur cou est enlacée l'extrémité de l'étole dont le milieu vient s'enrouler autour de la 
crosse ou bâton pastoral qui forme l'antéfixe de cette façade. 

De plus, comme la ville de Saint -Pol a toujours conservé en breton son ancienne dénomination 
de château, Castel-Paol, il était bon de rappeler cette idée en donnant à notre petit monument 
une tournure féodale et c'est ce qui a été fait en transformant les corniches en une double 
ceinture de créneaux et de mâchicoulis, coupée au droit des colonnettes latérales par des tours 
crénelées. Sur chacun des côtés ces colonnettes délimitent trois arcatures dans lesquelles sont 
enfermées : YOmopîate et la Vertèbre de saint Hervé, ainsi que Y Os du fémur de saint Laurent, 
et un fragment considérable d'un Ossement de saint Jaoua ou Joévin, provenant de son tombeau 
de Plouvien, ainsi qu'il est dit dans l'annotation à la fin de sa vie, au 2 mars, page 56. 

Lampaul-Guimiliau. 

Après la cathédrale de Léon, la plus belle église bâtie sous le patronage de saint Pol est 
celle de Lampaul-Guimiliau, où il passa en conduisant le dragon du Faou et où il fonda 
un monastère analogue à ceux de Lampaul-Ploudalmézeau, Kerlouan, Plougar et Mespaul. 
Cette église a dû être construite pour remplacer un édifice roman dont il ne reste aucune trace. 
La partie la plus ancienne est le porche gothique qui porte la date de 1533, au haut duquel est 
une statue en pierre de saint Pol, avec le dragon ailé à ses pieds. Ce porche s'ouvre par une 
grande arcade ornée de plusieurs guirlandes de feuillages sculptés et évidés ; à l'intérieur, des 
niches richement découpées abritent les statues des douze apôtres, et au fond les encadrements 
des portes géminées et le bénitier sont d'un travail remarquable. Avec le grand clocher commencé 
en 1573 et malheureusement découronné, ce qu'il faut le plus admirer à l'extérieur c'est l'abside 
accompagnée de fort beaux contreforts et couronnée de toute une série de clochetons et lanternons 
formant une silhouette très mouvementée. Cette partie date de 1627. 

A l'intérieur il y a toute une série de sept autels sculptés surmontés de grands retables à 
colonnes torses, avec bas-reliefs, statues, arabesques, feuillages, le tout du xvn« siècle; de 
plus on peut admirer la cuve et le baldaquin des fonts baptismaux, la tribune et le buffet des 
orgues, le sépulcre ou mise au tombeau, les bas-reliefs de la chaire à prêcher, le tref ou poutre 
sculptée supportant Notre-Seigneur en croix et les statues de la sainte Vierge et saint Jean ; 
sur la face de cette poutre sont représentées huit scènes de la Passion et sur l'autre côté, 
l'Annonciation et les douze Sibylles. A l'un des piliers de l'entrée du chœur est adossée une 
grande statue en bois de saint Pol ; il porte la mitre et la crosse et est revêtu d'une chape à beaux 
orfrois sur lesquels on voit la représentation de six apôtres. 



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LA VIE DE S. PAUL. 115 



Clocher de Lampaul-Ploudalmézeau. 

Sur l'emplacement de l'ancien monastère se trouve l'église paroissiale. Cette église, qui date 
probablement du siècle dernier ou du commencement de ce siècle, est dépourvue de style, 
mais il n'en est pas de même du clocher qui porte la date de 1629 et qui est vraiment 
monumental. Comme ceux de Goulven, Saint-Thégonnec et Pleyben, il a été construit sur le flanc 
midi de l'église, de sorte que la partie inférieure de la base sert de porche latéral. Cette base est 
ornée à ses angles de puissants contreforts, et le couronnement est, comme à Pleyben et à Saint- 
Thégonnec, constitué par un grand dôme surmonté d'un clocheton en lanterne. A côté de l'église 
est la fontaine dont il a été parlé déjà. 

Statues. 

En dehors des églises et fontaines ci-dessus mentionnées on trouve encore de belles statues 
de saint Pol-Aurélien à Saint-Thégonnec, au-dessus de la porte de l'ossuaire, 1677 — à la 
Martyre, au fronton de l'ossuaire, 1619, — à Pencran, au-dessus de la porte de la sacristie, — 
et à Tréglonou, à la façade ouest. 



CHASSE MONUMENTALE DE SAINT POL. 



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LES VIES DES SAINTS 



DONT LES PESTES 



ESCHEENT AU MOIS D'AVRIL. 



LA VIE DE S. GONERI, 

Anachorète, Patron Titulaire de la Paroisse de Plongrescant, en Treguier, 

le .quatrième jour d Avril. 




jAiNT Goneri estoit natif de la Grande Bretagne, que maintenant nous appelions 
Angleterre, qui, pour l'Amour de Jesus-Christ, quitta son pays, ses parens & 
ses moyens qu'il distribua aux pauvres ; car s'estant transporté sur le rivage 
de la Mer, il s'embarqua & vint surgir en nostre Bretagne, à la coste de 
Vennes, d'où il passa plus avant en terre ferme, cherchant quelque lieu propre à la 
retraitte & contemplation; enfin, il s'arresta en une vaste forest au pays Vennetois, 
nommée Brenguilli, non gueres loin du Chasteau & Bourg de Rohan; là il bastit une 
petite Cellule & un Oratoire, dans lequel il disoit, tous les jours la Sainte Messe; lequel 
Oratoire est maintenant converty en une belle Eglise. Il étoit de haute stature, doué 
d'une grande beauté corporelle, fort robuste de membres, vêtu d'un long Cilice n'usant 
d'autre nourriture que de pain, d'eau, & quelques legumages, distribuant le reste des 
viandes qu'on luy donnoit en aumône aux pauvres, ausquels il les cuisoit sans en 
manger morceau. Il passoit les nuits entières en Oraison, & les jours à travailler de ses 
mains pour éviter l'oisiveté ; &, quoy qu'il fust grandement docte & lettré, il ne voulut 
de conversation parmy le monde. 

H. En ce temps-là, il y avoit un Seigneur fort puissant en la Paroisse de Nogale 
prés Pontivg, nommé Alvandus, homme fort cruel, lequel retournant, un jour, de 
la chasse, appercevant S. Goneri qui disoit son service, le salua ; Le Saint estoit 
tellement attentif à son Office, qu'il ne l'apperçut & ne le resalua pas, dont ce Seigneur se 
sentit tellement piqué & offensé, qu'il dist à ceux qui le conduisoient : « Qui est celuy-là 
qui, sans mon congé, demeure sur mes terres? Je vous asseure bien que je luy 
apprendray à qui il a affaire. » Son Senechal, qui lors estoit à sa suite, le voulut 
appaiser & luy dist que c'estoit un bon Prestre étranger qui avoit tout quitté pour 
F Amour de Dieu & s'estoit retiré là pour faire pénitence & prier Dieu pour le pays, homme 



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118 LA VIE DB S. GONERI. 



fort doux & simple, la Sainteté duquel Dieu avoit manifestée par plusieurs grands 
Miracles. Alvandus ne se tint pas satisfait de cette réponse de son Sénéchal, mais 
commanda à ses laquais & palfreniers de luy amener le Saint. Ces canailles, qui ne 
cherchoient que proye, s'encoururent vers la Cellule du Saint &, l'ayant tiré hors, se 
ruèrent sur luy, comme Loups affamez sur une pauvre brebis, les uns le frappans à 
coups de poings & de pieds, autres à grands coups de gaules de chasse & autres bastons, 
le battirent si outrageusement, qu'ils luy rompirent deux costes du costé droit & le 
laissèrent pour demy mort. Le Sénéchal, craignant que ces méchans garnemens ne 
fissent plus qu'il ne leur estoit commandé, les suivit le plûtost qu'il pût, ayant rendu 
le Seigneur Alvandus en son Manoir; mais il n'y pût Si-tost arriver qu'ils n'avoient 
joué leur tour, 

m. Quand il vid le Saint en cet estât, il ne se pût tenir de pleurer, &, mettant pied 
à terre, chassa ces coquins, les menaçant d'étrener d'une corde celuy qui plus attenteroit 
à le toucher ; puis, luy tendant la main, le releva. Lors, l'heureux saint Goneri, se 
prosternant à genoux, la larme à l'œil, suplia Dieu de leur pardonner cette offense, luy 
rendant grâces de ce qu'il luy avoit plû luy faire l'honneur d'endurer quelque chose 
pour sa gloire. Mais Dieu vengea bien tost & bien rigoureusement cet outrage fait à son 
serviteur ; car tous ces garnemens devinrent, sur le champ, tous étourdis ; puis après, 
ils commencèrent à trembler de tous leurs membres ; ils perdirent la veuë & la parole, 
& la teste leur tourna sur le col, la bouche leur demeurant ouverte, sans se pouvoir 
fermer en façon quelconque. Les misérables, sentans, à ce coup, la pesante main de 
Dieu sur eux, se jetterent à terre aux pieds du Saint, &, levans les mains au Ciel, 
montroient signes de repentance; le Sénéchal, voyant tout cela, monte hastivement à 
cheval & court à toute bride porter ces nouvelles à Alvandus, lequel s'en vint trouver le 
Saint, se jetta humblement à ses pieds, luy demanda pardon pour soy, & santé pour 
ses serviteurs. 

IV. Saint Goneri, voyant Alvandus contrit & repentant, se réjouissant d'avoir trouvé 
l'ocasion de gagner ces Ames à Dieu, se prit à les Catéchiser & à leur annoncer la 
vérité de l'Evangile en ces paroles : « Messieurs qui estes icy presens, puis qu'il plaist à 
Dieu que je vous annonce la vérité, & que je vous voye disposez de l'écouter, je vous 
signifie qu'il n'y a qu'un seul Dieu qui a créé le Ciel, la Terre, la Mer & tout ce qui est 
en iceux, Dieu Père, Fils & Saint Esprit, trois Personnes en un seul Dieu, la seconde 
Personne de laquelle Trinité est descendue du Ciel, s'est incarnée au ventre d'une 
Vierge par opération du S. Esprit (ainsi qu'il avoit esté prédit par les Prophètes) &, 
partant, est Dieu & Homme; lequel voulut estre Né, Circoncis, Baptizé par S. Jean; 
a opéré de grands miracles, pour nous trahy par son Disciple Judas, flagellé des 
Juifs, condamné par Pilate, Crucifié, Mort, mis en un Tombeau, d'où il et ressuscita 
Glorieux & triomphant le tiers jour ; est monté au Ciel, et sis à la Dextre de pieu son 
Père, d'où, à la fin des siècles, il doit venir juger les vivans & les morts. Voilà un 
sommaire de nostre Foy, laquelle, si vous voulez embrasser, vous jouirez de la gloire 
& félicité éternelle qu'il a promis à ceux qui croiront en luy & le serviront fidellement 
& de tout leur cœur. » 

V. Le Saint, les voyant tous disposez de recevoir la Foy, se mit en Oraison, supliant 
Nostre Seigneur de pardonner à ces pauvres gens l'injure qu'ils luy avoient faite & leur 
rendre leur santé; &, à peine avoit-il achevé son oraison, que tous ces pauvres 
misérables retournèrent en parfaite santé ; leur col se remit, la veuê leur revint & la 
parole aussi ; ce qui estonna tellement Alvandus, qu'il se jetta, de rechef, aux pieds du 
Saint, luy demandant pardon de l'outrage qu'il luy avoit fait; &, en outre, le voulut 
mener en son Manoir & luy offrit tout son bien pour en disposer à sa volonté ; mais le 



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LA VIE DE S. GONERI. 119 



glorieux Saint l'en remercia, luy disant qu'il avoit déjà tout quitté pour l'Amour de 
Jesus-Christ , & qu'il ne cherchoit pas les biens temporels, desquels il eût pu jouir 
licitement & abondamment en son pays; mais qu'il cherchoit les Trésors Célestes & 
éternels. Alvandus ne le voulut plus presser de cela ; mais s'en retourna en son Manoir, 
tout consolé pour se voir soy & les siens guéris, quant au corps & quant à l'Âme ; &, 
depuis, devint homme de bien, allant, tous les jours, entendre les saintes admonitions 
de S. Goneri, faisant de grandes aumônes & autres bonnes œuvres, persévérant en la 
Foy jusques à la mort. 

VI. Depuis que le bruit eût couru par ce pays là de la punition exemplaire des 
serviteurs d' Alvandus & de leur guerison miraculeuse, le monde commença à fréquenter 
le Saint ; mais si souvent, qu'à peine, auparavant, eust-on trouvé une petite sente pour 
aller à son Hermitage, dans peu de temps, y eût un grand chemin battu & frayé, 
comme pour aller en quelque grosse Ville, les uns y allans pour le voir & se recom- 
mander à ses prières, autres pour estre par luy Catéchisez & instruits, autres attirez par 
le bruit de ses miracles ; mais la pluspart pour recevoir guerison de leurs maladies & 
infirmitez ; & tous s'en retournoient loûans & benissans Dieu, qui leur avoit donné un si 
saint voisin ; mais le Saint, ayant en horreur ces fréquentes visites, comme amy de la 
solitude & rep ollection qu'il estoit, pensa à quitter ou changer sa Cellule ; mais il avoit 
beau faire, les miracles que Dieu operoit par luy le manifestoient toujours. 

VII. Advint qu'en certaines Nopces saint Goneri fut prié, par les parens des deux 
parties, pour célébrer la sainte Messe & faire la Bénédiction Nuptiale, se promettant 
tout bon-heur en ce nouveau Mariage par ses mérites ; le Saint s'y accorda & fit disposer 
tout ce qui y estoit requis, en une Chappelle qui estoit en des landes, prés la forest de 
Branguilli; tous y estans assemblez, le Saint se revêtit des Ornemens Sacerdotaux, 
monta à l'Autel & commença la Messe de la tres-Sainte Trinité ; sur le milieu de la 
Messe, l'ennemy du genre humain rompit la pierre & table d'Autel (soustenuë sur un 
pillier) laquelle se fendit par la moitié, sans tomber ny d'un coté ny d'autre, & se void, 
encore à présent, comme miraculeusement là suspendue en témoignage du miracle. 
Enfin, ne pouvant en ce lieu là trouver le repos, tranquillité & solitude qu'il désiroit, 
à raison du peuple qui venoit continuellement le visiter, non sans interruption de ses 
exercices, il quitta ce pays là & vint en Treguer. 

VIII. Ayant doncques quitté le pays Vennetois & son premier Hermitage, il se vint 
habituer en la Paroisse de Plougrescant, au Diocèse de Treguer, où il passa saintement 
le reste de ses jours au service de Dieu, qui le magnifia par grands miracles, tant en sa 
vie qu'après sa mort. Il fut enterré là mesme, & a esté, du depuis, édifié une Chappelle 
en son nom, au Bourg mesme de Plougrescant; en laquelle, l'an de grâce 1602, fut 
enterré feu Révérend Père en Dieu, Messire Guillaume du Rallegoêt, de la maison de 
Kergresq, en Plougrescant, Evesque de Treguer, en un sepulchre élevé qu'il s'y fit 
construire, & y fit une fort belle fondation» Le Chef de S. Goneri & quelques autres 
de ses Ossemens, enchâssez en argent, sont gardez entre les autres Reliques en l'Eglise 
Cathédrale de Treguer, par lequel Diocèse* y a plusieurs Chappelles dédiées à l'honneur 
dudit Saint, 

Cette Vie a esté par nous recueillie des anciens Légendaires M. SS. de t Eglise Cathédrale 
de Treguer; da Proprium Vennetois > lequel en fait mémoire le 18. Juillet, et de Vancien 
Légendaire M. SS. qu'ils en ont en t Eglise Parrochiale de Plougrescant, Diocèse de 
Treguer. 



V. des S, 1Ù 



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120 LA VIE DE S. GONERI. 




ANNOTATIONS. 

LA PREMIÈRE STATION DE SAINT GONERI EN BRETAGNE (A.-M. T.). 

: BrenguUli dont parle Albert Le Grand était situé an milieu des ombrages touffus de la 
grande forêt de Brecilien ou Brocéliande. D'après M. de la Borderie c une tribu païenne 
et armoricaine qui était allée sans doute dès le V e siècle y chercher un refuge contre les 
invasions barbares, s'y était approprié un territoire étendu appelé Noala, lequel forma depuis 
l'immense paroisse dite Noial-Pontivi. Sur le territoire défriché par Goneri se forma un plou dont 
les habitants ainsi que ceux de Noala l'accablaient d'hommages. Fuyant la vénération qui s'atta- 
chait ainsi à sa personne il remonta vers la côte nord, où il retrouva sa mère, sainte Eliboubane 
menant une vie sainte et solitaire dans un îlot verdoyant près de l'embouchure de la rivière de 
Tréguier (l'Ile Loaven). Lui-même vécut et mourut sur la côte voisine, où l'on voit encore son 
sarcophage et son ermitage, qui est devenu sa chapelle, près du bourg de Plougrescant. » 

Une ancienne Vie de saint Tugdual dit que dans la prédication de la parole de Dieu le grand 
apôtre du pays Trécorois était accompagné d'un grand nombre de saints personnages ; M. de la 
Borderie pense que ces compagnons étaient : l'historien même de saint Tugdual, Louénan, Ruilin, 
Kirec, Briac, Paulus, Mactronus, et c avec moins de certitude Maudez, Efllam, Goneri, qui tout 
au moins sont de la même époque et agirent dans le même esprit. » 

LES RELIQUES ET LE CULTE DE SAINT GONERI (A.-M. T.). 

|onsieur l'abbé Y.-M. Lucas, autrefois vicaire à Plougrescant, aujourd'hui recteur de Saint- 
Michel-en-Grève, a publié dans la Revue historique de l'Ouest une ancienne Vie de saint 
Gonéri et l'a fait suivre d'une étude sur les reliques et le culte du saint. M. de la Borderie 
qualifie ce travail d' c excellent. » Nous y relevons les détails qui suivent : 

c Avant la Révolution, les reliques de saint Gonéri étaient conservées à Plougrescant, dans 
de magnifiques reliquaires d'argent. Les reliques furent relativement respectées, mais les reli- 
quaires, véritables objets d'art et de valeur, furent emportés par les patriotes, comme le furent 
les reliquaires de saint Tugdual et de saint Yves à Tréguier» 

» Les reliques de saint Gonéri avaient été canoniquement visitées et reconnues authentiques, 
le 13 mai 1638, par messire Louis du Moulin, recteur de Plougrescant, délégué de Mgr Noèl 
Deslandes, évéque de Tréguier; le 6 avril 1648, par messire Jean du Sontfour, prêtre, chanoine 
et vicaire-général de Tréguier, agissant au nom et par ordre de Mgr Balthazar Grangier, évéque 
du diocèse ; le 17 juillet 1747, par Mgr Charles-Guy Le Borgne de Kermorvan, évéque de Tréguier, 
à la demande de messire François-Ignace Le Gendre, sieur de Boisbrun, recteur de Plougrescant; 
le 25 juillet 1807, par M. l'abbé Pierre-Joseph-Marie Le Garât de Saint-Priest, ancien vicaire- 
général de Mgr Augustin-René-Louis Le Mintier, et ancien chanoine de la cathédrale de Tréguier, 
vicaire-général de Mgr Jean-Baptiste Gaffarelli, évéque de Saint-Brieuc, et par lui délégué à la 
requête de messire Etienne-Gabriel-Marie- Arthur de Keralio, recteur de Plougrescant; enfin le 
19 juillet 1813, par Mgr Gaffarelli lui-même. 

» En 1883 les reliques de saint Gonéri furent déposées dans la châsse qui les renferme 
actuellement et dont les paroissiens furent seuls à faire les frais ; la souscription ouverte à cet 
effet par le recteur M. Le Rolland, et le vicaire M. Guénégou, s'éleva au chiffre de 1,200 francs. » 

Si c'est là une marque de la dévotion qui s'attache fidèlement au saint patron de Plougres- 
cant, elle n'est pas isolée;' les malades viennent nombreux prier à son tombeau et en rapportent 




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LA VIE DE S. OONERI. 



121 



par eux-mêmes ou par leurs mandataires un peu de « terre sainte > renfermée dans un petit sac 
de toile; les fiévreux se suspendent ce sachet au cou, jusqu'à complète guérison, et viennent 
alors le placer en ex-voto sur le tombeau du saint. 

Cette pratique de dévotion est particulière aux diocèses de Saint- Brieuc et de Vannes; on 
peut en juger non seulement près des tombeaux de nos vieux saints, mais au cimetière de 
Pluneret près de Sainte-Anne d'Auray, sur la tombe du bon et saint prélat Mgr de Ségur, les petits 
sachets pleins de terre déposés par ceux qui reconnaissent avoir été guéris s'accumulent tous les 
jours. Dans le diocèse de Quimper, l'usage de prendre de la terre sainte ne se pratique qu'en 
l'honneur de saint Maudet, comme nous aurons occasion de le redire. 

Outre la terre sainte on emploie aussi contre la fièvre « Veau de saint Gonéri. > Un prêtre 
bénit cette eau en employant une formule approuvée d'ailleurs par l'autorité épiscopale après en 
avoir fait passer d'abord quelques gouttes sur les reliques du Bienheureux. Il se sert, à cet effet, 
d'un plat d'argent au milieu duquel est fixée sous un petit grillage une parcelle des reliques. Ce 
petit reliquaire porte le nom de son donateur : Gonéri Le Pape, gouverneur à Saint-Gonéry, 1651. 

Les marins de la contrée ont aussi très grande confiance dans la protection du saint ana- 
chorète et mettent leurs voyages sous son patronage. 

Mais si le culte populaire subsiste toujours, le culte officiel, le culte liturgique a été laissé 
de côté depuis la Révolution ; le Propre du diocèse de Saint-Brieuc et Tréguier ne lui accorde 
même pas une pauvre commémoration. 

Hymne de saint Gonéri extraite du Manuscrit latin 1148 de la Bibliothèque 

Nationale. — xv« siècle. 



Cette intéressante composition liturgique est calquée sur l'hymne admirable de saint Thomas 
d'Aquin pour les vêpres de la fête du Très-Saint-Sacrement : Pange lingua gloriosi. 



Gonerio decantemus 
Laudes et praeconia, 
Gordi vocem concordemus , 
Sic stemus constantia 
Ut cum Ghristo jubilemus 
In cœlis. Alléluia. 

Spe robustus, fide clarus, 
Indutusque moribus, 
Mundo placens, Deo carus 
Erogatis opibus, 
Sua linquit , sibi rarus 
Et largus pauperibus. 

Gonerius, dum recessit 
Ex partibus Angliae, 
Ad populum mox accessit 
Minoris Britanniae ; 
Plebs ac clerus sibi cessit 
Totius viciniae. 

Dum intendit, hic, culture 
Terra non fructifère 
In se sentit oppressare 



Vim turbse pestifere ; 
Hune feriunt, non de jure, 
Rupto dextro latere. 

Mox, dum Sanctum vi faciunt 
Ad terram procumbere, 
Iram Dei mox sentiunt 
In ipsos descendere. 
Res miranda ! Gœci fiunt 
Atque muti perpere. 

Cum hoc ipsi percipiunt, 
Moti pœnitentia, 
Clamant corde, incipiunt 
Poscere suffragia ; 
Sanitatem recipiunt 
Alvandi praesentia. 

Tune Alvandus consolatur; 
Gernens hoc miraculum, 
Plebs exultât et laetatur, 
Et statim per populum 
Quod gestum est promulgatur 
In saeculi saeculum. 



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LA VIE DE S. GONERI. 



Miraculis cumulata 
Hujus Armoricia, 
Per suorum honoratur 
Operum magnalia. 
Laos in terris sibi datur 
Et in cœlis gloria. 

Patriarchae consolantur, 
Hune prophetœ nutriunt, 
Àpostoli venerantor, 
Martyres custodiunt, 
Gonfessores famulantur, 
Virgines obediunt. 

Throni namque celsitudo, 
Triplexque Gerarchia 
Angelorum multitudo 
Tota cœli curia, 
Cœli, terra latitudo, 
Dant ei praeconia. 

Genitori Genitoqne 

Laos et jubilatio, 

Salas, honor, virtus quoque 



Sit et benedictio, 
Procèdent ab utroque 
Compar sit laudatio. 
Amen. 

f. Gloria et honore coronasti eum, Domine. 
H> Et constitnisti eum super opéra manuum 
tuarum. 

Ant. ad Magn. 

Goneri, 
Décos cleri 
Minons Britanniae. 

confessor, 

Vitœ messor, 

Mémento familiae : 

Ut serpentis 
Sœvientis 
Defendas a rabie, 

Et nos reoSy 
Idoneos 
Reddas cœli curiae. 



Autre antienne. 



Goneri, forma munditiae, 
Pnritatis et continentiae, 
Ora Patrem misericordiae 
Ut in hac valle miseriae, 
Nos defendat a pravo scelere, 
Ut, exuto mortali corpore, 
Perfruamur seternâ requie. 

OREMUS. 

Deus qui populum tuum beati Gonerii confessons tui atque eremitœ reficis meritis et exemplis, 
da nobis, quaesumus, sic de tua gratia refici, ut valeamus quœ promittis fidelibus adipisci. Per 
Dominum... 

Ges formules vénérables ne font plus partie de la liturgie dans le diocèse de Saint-Brieuc et 
Tréguier, mais elles ont été rééditées avec l'imprimatur de Mgr Boucher, pour satisfaire la 
dévotion particulière des prêtres et des fidèles. 



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LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERRIER, 

De F Ordre des Frères Prédicateurs en Bretagne; sa Mort, Canonization, et aucuns 

Miracles, le 5. Avril. 

>i< 




Ayant entrepris d'écrire les Vies des saints Patrons de la Bretagne Armorique, 
I j'ay crû estre obligé de dire, en cet endroit, quelque chose du Glorieux 
S. Vincent Ferrier, l'un des Apostres de cette Province; non pas que je vûeille 
reciter sa Vie tout au long , puisque plusieurs Àutheurs (1) l'ont amplement 
escrite ; mais seulement (m'arrestant es bornes que j'ay prescrit à cet œuvre), quelque 
chose des œuvres admirables que Dieu a opéré par luy en ce Duché, sa Mort & les 
particularitez de sa Canonization ; ce que je feray succinctement, renvoyant le Lecteur 
à ce qu'en a escrit le R. P. Bernard Guyard, qui l'a recentement extraite des enquestes 
de sa Canonization & mise en lumière. Cet homme Apostolique, natif de la ville de 
Valence, en Espagne, ayant parcouru toute l'Espagne, les Isles de Maillorque, Minorque, 
Sardaigne, Sicile, toute l'Italie, le Royaume de Naples, les Lombardies, le Milannois, 
l'Estat de Venise, la Savoye, le Piedmont, la Bourgogne, la pluspart des Etats d'Alle- 
magne, les Païs-Bas, l'Angleterre & la France, faisant retentir toute l'Europe de ses 
admirables Prédications, vint enfin achever sa course en la Bretagne Armorique, où il 
arriva sur la fin de Tan 1416, attendu du Duc Jean V qui avoit envoyé vers luy à Nancy, 
en Loraine, puis à Bourges, en Berry, &, une troisième fois, à Tours, le supplier de venir 
en Bretagne, faire part à ses sujets des grâces dont le Ciel l'avoit avantageusement partagé. 

II. Il arriva par eau à Nantes, sur la fin de Tan 1416, & fut receu de l'Evesque, Clergé 
& Peuple de Nantes & conduit en la Ville ; il se logea dans le Convent de son Ordre, où 
il rendit la veuë à une Dame de Tours, aveugle depuis plusieurs années ; il Prescha au 
Cimetière de S. Nicolas; & l'année 1418, il Prescha les Advens entiers en l'Église 
Cathédrale de ladite Ville, à la requeste de l'Evesque de Nantes, Frère Henry Le Barbu, 
où le Duc & toute sa Cour le furent oûir; en présence desquels, il guérit un pauvre 
homme Paralytique & perclus de tous ses membres depuis dix-huit ans, lequel, s'etant 
fait porter sur le chemin par lequel saint Vincent devoit passer, pour recevoir sa 
bénédiction & l'aumône des passans, le Saint, l'appercevant, le choisit parmi tous les 
autres, & luy dist : «c Mon amy,je n'ag ng or ni argent, mats je supplie Nostre Seigneur 
» Jésus-Christ de vous donner F usage libre de vos membres; » puis, ayant fait le signe 
de la Croix sur plusieurs endroits de son corps, le guérit sur le champ. 

III. De Nantes, il vint à Vennes voir le Duc ; lequel, dés qu'il eut nouvelles de l'arrivée 
du Saint en ses terres, avoit mandé par toutes les Villes par où il devoit passer, qu'on 
luy fist la plus honorable réception dont on se pourroit aviser. L'Evesque de Vennes, 
Amaury de la Motte, assisté des Chanoines & Chapelains de sa Cathédrale & de tout son 
Clergé, le Duc, la Duchesse, les Princes, Prélats, Barons & Seigneurs qui lors se 
trouvèrent en Cour, luy allèrent au devant, & sortirent demie lieuë de la Ville pour 
le recevoir; il estoit monté sur un meschant Asne, & ainsi fût conduit en la Ville, suivy 
d'une innombrable multitude de peuple. 

IV. Il alla directement à l'Eglise de saint Pierre, où il fit sa prière ; &, encore que le 
Duc luy eust quitté son Palais de la Motte, & se fust retiré en son Château de l'Hermine, 

(1) Pierre Rauxane de Païenne en 5 1. S. Antonin; Jean Anthoine Flamine; Leandre Albert, Salvus, Casseta, Vincent 
Justinien, François Diagne et Abraham Bzovius tous Religieux de son Ordre, Surins, Ribadeneira et autres. — A. 



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124 LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERRIER. 

il n'y voulut pas loger ; mais dans la maison d'un simple Habitant de Vennes (1). Le 
lendemain, qui fut le quatrième Dimanche de Caresme, il chanta la Messe & Prescha, 
non pas en la grande Eglise, parce qu'elle ne pouvoit pas comprendre la multitude du 
Peuple qui l'estoit venu oûir; mais sur un eschaffaut dressé en la place des Lices, 
devant le Château de l'Hermine, duquel les fenêtres, créneaux, tours & guerittes 
estoient remplis de Peuple, aussi-bien que les places & rues circonvoisines. Il continua 
à Prescher & dire Messe tous les jours en ce lieu jusqu'au Mardy de Pasques, qu'il 
prit congé du Duc, de l'Evesque & des Habitons de Vennes & se disposa d'aller prescher 
par les autres Villes & Paroisses de la Bretagne, suivi de plusieurs personnes de 
qualité, qui ne l'abandonnèrent jamais en ce voyage. Il parcourut toute la Province & 
Prescha es Villes de Guerrande, Auray, Rhedon, Guemenay, Rostrenen, Pontivg, le 
Crosix, Hennebont, Carhaix, Kemperlé, où il logea dans le Convent de son Ordre (2), 
Conckerneau, Pont-VAbbé, Kempercorentin, où il fust receu par Bertrand de Rosmadec, 
Evesque de Cornoûaille, Les-Neven, S. Paul de Léon, où Alain II, du nom, Evesque de 
Léon & son Clergé le receut ; à Morlaix, & y fut logé dans le Convent de saint Dominique, 
où se void encore sa Chambre ; il demeura quinze jours en cette Ville & alloit ordinaire- 
ment prescher au haut de la rué des Fontaines, lieu élevé par dessus la Ville, & le 
Peuple, pour l'ouïr, se rangeoit sur les douves et contre-escarpe du Château & au 
Parc au Duc, la Ville entre deux ; nonobstant laquelle distance, sa voix estant si 
miraculeusement portée aux oreilles de ses Auditeurs, lesquels l'entendoient aussi-bien 
que s'ils eussent esté assis au pied de sa Chaire ; en mémoire duquel miracle, on bastit 
en ce lieu un petit Oratoire en son honneur (3), De Morlaix il alla â Lannion, Land- 
Treguer, dont l'Evesque, Mathias de Coz-ker, assisté des Chanoines & Chapelains de sa 
Cathédrale, le fut recevoir prés l'Eglise Crekh-mikel, La Roche-Derien, Guen-Kamp, 
& y demeura cinq jours logé dans le Convent de son Ordre ; puis alla â Chastel-Audren, 
où les soldats de la Garnison du Château, s'estans mocquez de son Asne, il leur prédit 
que, dans peu de temps, les brebis & les asnes paisseroient sur les ruines & parmy les 
mazures & débris de ce Château ; ce qui arriva ainsi, cette place ayant esté, trois ans 
après, démolie, en punition de l'attentat de ceux de Penthevre sur la personne du 
duc Jean. 

V. De Chastel-Audren il alla à Saint Brieuc, où il fut receu de l'Evesque, Jean de 
Malestroit, &. de tout son Clergé; passa à Lamballe, Quintin, Jugon, Saint Malo, où 
l'Evesque, Robert de la Motte, le receut ; puis se rendit à Dinan, où il demeura dix jours 
logé dans le Convent de son Ordre ; &, pendant ce temps, il Prescha souvent en la 
grande place, nommée le Champ à Dinan, où le Peuple se rengeoit de toutes parts ; il 
poursuivit son chemin à Dol, où l'Evesque, Estienne Coëuret, le receut ; vint, par Antrain, 
Bazouges, Fougères & Vitré, se rendre à Rennes, où il fut receu de l'Evesque Anseaume 
Canlemerle, de tout le Clergé, la Noblesse, Magistrats & Bourgeoisie de la Ville; il 
se logea au Monastère de Bonne-Nouvelle, qui est de son Ordre, bien que l'Evesque de 
Rennes, luy eust laissé son Manoir, où son logis estoit préparé. Le Vaisseau de S. Pierre, 
ny aucune autre Eglise de Rennes, ne pouvant contenir l'innombrable affluence de 
peuple qui le venoit entendre, les trois jours qu'il fut à Rennes, il luy fallut prescher 

(1) Le R. Père Gujard l'appelle Robin le Scarb. — A. 

(3) Aujourd'hui occupé par les Religieuses de la Retraite du Cœur de Jésus; on serait heureux de voir le souvenir 
de cet hôte illustre rappelé par une statue ou une verrière ; mais cette charmante ville de Quimperlé ne présente 
nulle part l'image des saints qui ont vécu dans ses murs ou passé dans ses rues. Vous y trouverez bien sainte 
Philoméne et sainte Germaine Cousin; vous y chercherez vainement saint Guthiern, saint Maurice, saint Colomban 
le patron de l'ancienne paroisse; et, quant au premier abbé de Sainte-Croix, saint Gurloès, U n'a que la vieille statue 
couchée sur son tombeau. — A.-M. T. 

(3) Cet oratoire a esté démoli pour accommoder le monastère des Carmélites, en l'an 1626. — A. 



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LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERMER. 125 

en une grande place hors la ville, nommée la place Sainte-Anne, prés Bonne-Nouvelle* 

VI. Estant à Rennes, nn Gentil-homme Anglois le fut trouver de la part. du Roy 
d'Angleterre, Henry, qui, au mois d'Aoust de cette année, estoit descendu, avec toute 
son Armée, à la Toucque en Normandie, & le pria de venir trouver ce Prince à Caën ; 
ce qu'il fit; &, ayant séjourné quelques jours en sa Cour, pour tascher de moyenner 
une bonne paix entre les deux Couronnes, voyant qu'il ne pouvoit rien avancer en cette 
affaire, il s'en retourna en Bretagne, passa à Mont-fort, Josselin & Ploërmel, & se rendit 
à Vennes. Il seroit difficile d'exprimer le grand fruit qu'il fit en Bretagne, durant ce 
voyage & le reste de sa vie qu'il y séjourna ; car si, passant seulement par les autres 
Royaumes, il a opéré des merveilles si grandes, que n'aura-t'il fait en cette Province, en 
laquelle il a passé deux années entières ? On a remarqué souvent qu'estant si foible & 
débile, tant à cause de sa vieillesse, que pour les austéritez dont il mattoit son corps, 
neant-moins, estant en Chaire, il avoit l'estomach autant sain, le geste & mouvement du 
corps autant libre, la parole aussi forte & à commandement, comme il avoit en 
sa jeunesse; ce qu'à bon droit on tenoit en rang de miracle. Allant par pays, il 
guerissoit les malades par l'imposition de ses mains, spécialement ceux qui estoient 
incommodez de fièvre ; il usoit ordinairement de cette forme d'Oraison tirée du texte de 
l'Evangile Marc, 16, : Signa aillent eos qui crediderint hœc sequentur : Super œgros 
manus importent & benè habebunt. Et puis il ajoûtoit aussi en Latin : Jésus, Marias Filius, 
mundi Salus <fc Dominas, qui te traxit ad fidem Catholicam, te in ea conservet <fc beatum 
faciat, & ab hac infirmitate te liberare dignetur. Amen. Cest à dire en François : t Jésus, 
» Fils de Marie, Salut & Seigneur du monde, qui vous a attiré à la Foy Catholique, vous 
» conserve en icelle & vous rende bien-heureux & vous daigne délivrer de cette maladie 
» dont vous estes affligez. Ainsi soit-il. » 

VII. Connoissant qu'il estoit obligé à procurer le salut de tous indifféremment, grands 
& petits, sages & idiots, il instruisoit à certaines heures du jour (outre ses prédications 
ordinaires) le simple peuple & les petits enfans, leur enseignant leur Pater, Ave & Credo, 
les Commandemens de Dieu & de l'Eglise; & encore bien qu'il leur preschast en 
Espagnol, qui estoit sa langue maternelle, neantmoins nos bas Bretons, les François, les 
Anglois, Flamands, Irois, Allemands & austres Estrangers qui, à raison des Hanses & 
Bourses que les Ducs de Bretagne entretenoient dans leurs Havres, trafiquoient en ce 
pays, l'entendoient aussi-bien que s'il eust parlé à chacun d'eux en son propre langage. 
Estant allé, une fois, au Chasteau de l'Hermine visiter sa fille spirituelle, la Duchesse de 
Bretagne, Jeanne fille du Roy de France Charles VI (1), lors enceinte, après plusieurs 
colloques & devis spirituels, cette Princesse le supplia de prier Dieu, à ce que l'enfant 
qu'elle portoit, vînt à Baptesme; alors le Saint, imprimant du pouce le signe de la 
Croix sur le busqué de son corset, luy dist par esprit prophétique : « Ma fille, sçachez 
que V enfant que vous portez recevra le saint Baptesme, <fc de plus sera Martyr. » Ce 
fut Monseigneur Gilles de Bretagne, lequel mourut prisonnier au Chasteau de la 
Hardoûinaye, l'an 1450, par le cruel traitement d'Artur de Montaubah et ses complices, 
qui l'ayant, par leurs calomnies & impostures, rendu suspect au Duc François I, son 
frère, l'y firent étrangler. Plusieurs autres Dames, Damoiselles, Bourgeoises & autres 

(1) AUain Bouchard es Annal, de Bret. 1. 4. fol. 153 : Le bon saint homme, peu de temps paravent son trépas, se 
retira par devers la duchesse de Bretagne, madame Jeanne de France, laquelle estoit enceinte, et, après aucunes 
devises contemplatives, elle luy requist qu'il priast Dieu pour elle, à ce que l'enfant qu'elle portoit peust venir au 
St. Sacrement de baptesme, et il luy répondit qu'elle estoit grosse d'un fils qui seroit martyr. Depuis, elle enfanta un 
fils, qui fut nommé Gilles, dont cy-aprés je reciteray au long la piteuse mort. Laquelle ayant racontée au mesme liv., 
feuillet 175, il conclud ainsi : Et telle fut la glorieuse fin de. ce jeune prince, par laquelle fut accomplie la parole que 
Monseigneur St. Vincent avoit dite à la bonne duchesse sa mère, estant lors enceinte de luy, laquelle luy pria qu'il 
luy plust révéler quel enfant elle portoit, et il luy dist, qu'elle estoit grosse d'un martyr. — A. 



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J26 LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERMER. 

femmes, Incapables de porter enfans, obtinrent, par ses prières, exemption de leur 
stérilité. 

VIII. Ses Confrères Religieux qui l'accompagnoient, le voyant déjà vieil, le suplierent 
instamment de retourner mourir en son pals ; mais luy, se souvenant de ce que Nostre 
Seigneur luy avoit dit, lors qu'il luy apparut en Avignon, qu'il devoit mourir (1) 
preschant l'Evangile es contrées Occidentales, il jugea que c'estoit en ce pais où il 
devoit mourir. Pressé neantmoins des importunes prières de ses Frères ; considérant, 
d'ailleurs, que par l'Occident se pouvoit bien entendre l'Espagne, qui, au regard d'autres 
pays, est situé à l'Occident, il s'y accorda & prit congé des Vennetois en pleine Chaire, 
les ayant prié de se souvenir de la Doctrine qu'il leur avoit preschée. On nesçauroit icy 
exprimer suffisamment le regret que toute la Ville récent de cette nouvelle; [mais le 
Saint s'y estant résolu, il leur fallut prendre patience. Sur la minuit, comme tout le 
monde reposoit, il sortit de la Ville, monté sur un pauvre Asne, suivy de ses compagnons, 
Religieux de son Ordre, & ne Cessèrent de marcher pendant le reste de la nuit pour 
avancer leur chemin ; mais le jour commençant à poindre, comme ils pensoient estre 
bien loin, ils se trouvèrent à la porte de la Ville; lors le Glorieux Saint, se tournant vers 
ses Confrères, leur dist : « Sus, mes Frères, retournons en ville, car cecy ne signifie autre 
chose, sinon que c'est la volonté de Dieu, que je meure en ce pays. » 

IX. Le bruit ayant couru par la ville de Vennes, que S. Vincent s'en retournoit, tout 
le peuple sortit les portes & luy vint au devant, chantant à haute voix : t Ben/5/ soit 
celuy qui vient au Nom du Seigneur, » & le conduisirent en son logis (qui estoit 
l'Hostel d'un Bourgeois de la ville, nommé le Faucheur) (2), toutes les cloches de la 
Ville sonnantes du même bransle qu'elles ont accoutumé aux grandes solemnitez. 
Estant rendu à son logis, il se tourna vers le Peuple et leur dist : « Vous voyez, mes 
amis, que c'est la volonté de Dieu, que je retourne en vostre Ville, non plus pour y 
prescher, comme fay fait par cy-devant, mais bien pour y finir mes jours ; retournez- 
vous-en donc chascun chez soy <fc nostre bon Seigneur vous veuille recompenser de 
Thonneur que vous m'avez rendu ce jourd'huy. » Ces paroles tirèrent les larmes des 
yeux de tous les assistans, lesquels se retirèrent extrêmement affligez de ces nouvelles. 

X. Le lendemain, il fut saisi d'une grosse fièvre, laquelle l'affoiblit extrêmement ; 
cela n'empescha pourtant pas qu'il ne s'acquitast de son Service, & continuast les 
àusteritez dont il usoit estant en pleine santé. La Duchesse, ayant eu avis de la maladie 
du Saint, sortit de son Palais & se rendit auprès de luy, & ne l'abandonna qu'il ne fust 
decedé. Il faisoit beau voir cette grande Princesse servir le Saint avec autant de soin, 
que si c'eût esté le Roy de France son Père, ou le Duc son Mary. Voyant que sa maladie 
estoit mortelle, il apella premièrement ses Frères (3), & leur prédit le jour de sa mort ; 
puis, requit venir son Père Confesseur, auquel il fit une Confession générale de toute 
sa vie, & receut l'Absolution générale, que le Pape Martin V luy avoit concédée pour 
l'heure de sa mort. Ensuite, il demanda & receut ses autres Sacremens, avec tant de 
dévotion & si grande abondance de larmes, qu'il forçoit les assistans à luy contribuer 
des leurs. 

XI. Pendant sa maladie, nonobstant sa foiblesse, il prenoit, toutes les nuits, la 
discipline, jusqu'à effusion de sang; &, quand les forces luy manquèrent tout à fait, il 
conjura l'un de ses compagnons de luy rendre ce sanglant office. 

(1) F. Abraham Bzoviua, Annal. Eccles. post Baron, tom, 15. sub. A. C. 1419 nom 8 : Venetto, que est bujus 
Britannia urbs, positua, à Fratribua qui enm sequebantur admonitus eat ut in Hiapanias reverteretur, etc. — A. 

(2) Bouchard, liv. 4, P 153 v. — Redeamua fratres meî, in urbem, nihil enim isthuc slbi vult aliud niai sic visum 
esse Deo, ut hac regione defungar. — A. 

(3) Convocavit igitur imprimis fratres suos, etc. Bxov. ibid. — A. 



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LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERMER. 127 

XII. Dés que le bruit de sa maladie fiit divulgué par la Ville, l'Evesque, les Magistrats 
& plus appareils de la Ville le furent visiter; ausquels après plusieurs discours, il dist : 
« Messieurs, si vous voulez vous souvenir de ce que je vous ay presché, ces deux dernières 
» années, vous connoistrez que je ne vous ay dit que la vérité A que ce qui peut profiter au 
» salut de vos Ames. Vous sçavez assez quels vices fay trouvé en votre pays, éc à moy n'a 
» tenu que vous ne fassiez vostre salut; pour auquel pourvoir je ne me suis aucunement 
» épargné. Remercions donc tous ensemble nostre Dieu de ce qu'il m'a donné la grâce de 
» vous instruire, & vous a rendus capables de ma doctrine. Reste que vous persévériez au 

* bien qu'avez encommencé & ne mettiez en oubly ce que vous avez appris de moy; et, puis 
» qu'il plaist à Dieu que je meure en cette ville, je vous promets de vous estre perpétuel 

* Advocat & Intercesseur devant son Tribunal, pourveû, toutes fois, que vous ne vous 
» éloigniez pas de ma doctrine. Adieu tretous, je mourray après dix jours (1). » H employa 
les trois premiers jours de sa maladie à exhorter ceux qui le venoient visiter de se 
souvenir de ce qu'il leur avoit presché, & le mettre en pratique ; mais, d'autant que la 
foule du peuple qui se rendoit en sa chambre interrompoit ses méditations & le divertis- 
soit des colloques amoureux dont il desiroit s'entretenir avec Dieu, il pria qu'on n'admist 
pas en sa chambre toute sorte de personnes indifféremment. 

XIII. Parmy les violens medicamens, qui, par ordonnance des Médecins, luy furent 
appliquez, & les douleurs aiguës de sa maladie, il témoigna toujours une patience 
admirable, ayant continuellement en la bouche, les doux Noms de Jésus, Maria, ou de 
quelque Saint; il estoit tellement absorbé en Dieu, & abismé en une si profonde 
contemplation des choses Célestes, qu'à peine le pouvoit-on faire revenir à soy, lorsqu'on 
luy bailloit quelque nourriture, ou que les Médecins le venoient voir. Les Magistrats & 
Bourgeois de Vennes, voyans qu'il n'y avoit point de Monastère de l'Ordre des Frères 
Prédicateurs en leur ville, pour éviter aux procès & disputes qui pourroient naistre 
touchant sa sépulture, luy demandèrent où il luy plairoit estre inhumé ; ausquels il fit 
réponse : « Messieurs, je suis Religieux de profession, pauvre éc serviteur de Jesus-Christ ; 
partant, je ne me mets pas en peine de pourvoir à la sépulture de mon corps, mais bien au 
salut de mon Ame ; toutes fois, afin que, comme durant ma vie, fay vescu paisiblement 
parmy vous, je ne vous cause aucune dispute après ma mort : (je vous suplie de laisser le soin 
de ma Sépulture au Prieur du Couvent de N. qui des Couvents de mon Ordre est le plus proche 
de vostre Ville) (2). » C'est le Convent des Frères Prédicateurs de la Ville de Kemperlé, 
Diocèse de Cornoûaille, fondé l'an 1254, ou celuy de Guerrande, Diocèse de Nantes. 

XIV. Enfin sa maladie se rengrégeant, le dixième jour, qui fut le Mercredy après le 
Dimanche de la Passion, cinquième du mois d'Avril, l'an 1419 (3), sentant aprocher l'heure 
tant désirée, il se fit lire la Passion selon les quatre Evangelistes , les Pseaumes 
Penitentiaux, le Psautier de David, puis il perdit la parole; alors on commença la 
recommendation de l'Ame; &, pendant qu'on lisoit la Litanie, tout ravy en Dieu, le 
cœur, les mains & les yeux élevez au Ciel, il rendit son heureux esprit entre les mains 
de son Créateur (4). 

(1) Ego ver©, posteà qnam Deo visum est ut in hàc orbe décodant, apud ejus tribunal vobia me Patronum et 
perpetanm deprecatorem fore polliceor, ai tamen à met disciplina non recesseritiB. Bzov. ibid. — A. 

(1) Ego sum professione Monachut, pauper et serras Jesa Christi, iUqae non ego de meo sepelendio corpore, sed 
potlùs de anima me» sainte eogfto t Intérim tamen, ut, quemadmodùm in vita, sic etiam post obitum, ex me pacem 
habeatis, Obsecro vos, ut Priori coenobii N. qnod pr» c»teris meae professionis cœnobiis vestr» Urbi vicinius est, 
curam bujns corporis sepeliendi reiinquetis. Bzov. ibid. — A. 

(3) Baronius in mart — Bzov. ubi supra — Petr. Ranz — Ribadeneira 5 avril, disent tons qu'il mourut l'an 1419, et 
de vray U ne peut autrement estre d'autant que l'an 1418 (auquel quelques autheurs le font mourir) Pasques écheut au 
mois de mars, et le Saint mourut la jours devant Pasques un mercredi 5 avril* — A. 

(4) On voit toujours à Vannes la maison où eut lieu sa précieuse mort, et la chambre d'où U quitta la terre pour 
le Ciel a été transformée en oratoire. — A.-M. T. 



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128 LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERMER. 

XV. On vid, toute cette matinée, grand nombre de papillons blancs de merveilleuse 
beauté voltiger par la fenestre de sa chambre, d'où ils ne s'en allèrent, sinon quand il 
eut rendu l'esprit; on a crû pieusement que c'estoit un escadron d'Anges, qui, en forme 
de ces petits animaux, attendoient la sortie de cette sainte Ame pour la conduire à la vie 
éternelle. La Duchesse Jeanne de France, quand le Saint fut trépassé, se jetta sur ses 
pieds, les baisant & arrousant de ses chaudes larmes; &, assistée de la Dame de 
Malestroit, puisa & fit bouillir de l'eau avec de bonnes herbes, dont elle lava le saint 
Corps, & réserva cette eau (comme précieuse Relique) dans un riche vase, où elle se 
conserva, plusieurs années, sans se corrompre, gaster ny sentir mal ; au contraire, elle 
repandoit une odeur fort agréable & rendoit la santé à plusieurs malades, à qui cette 
bonne Princesse en donnoit à boire par dévotion. 

XVI. Quand le son des grosses Cloches de la Cathédrale & des autres Eglises 
donnèrent à connoistre que le Saint estoit déjà mort, c'estoit chose estrange de voir le 
dueil que toute la Ville en menoit; car un chacun le pleuroit comme son propre père. 
Incontinent, la Maison de Ville fut pleine de monde, qui, de toutes parts, de la Ville & 
Pais circon voisins, accourut voir le saint Corps, de sorte que, pour contenter leur 
dévotion, la grande Sale de la Maison fut tendue de noir, au bout de laquelle, fut posé 
& élevé un Théâtre tapissé de velours noir à grandes croix de satin blanc, &, par 
dessus, un Daiz de mesme étoffe & façon, sous lequel fut posé le saint Corps, huit 
cierges blancs brûlans autour de la bière ; à ses pieds la Croix de la Cathédrale & l'eau 
beniste. L'Evesque de Vennes, avec tout son Chapitre & Clergé, vint donner l'eau 
beniste, &, peu après, y vint la Duchesse, menant par la main le Prince François Comte 
de Montfort, & une de ses Dames portant entre ses bras le Prince Pierre. Le Duc n'y 
fut pas, & n'y pouvoit estre, (quoy qu'en escrivent quelques Autheurs), car il estoit, 
pour lors, détenu au Chasteau de Champtocé par Margot de Clisson, Comtesse de 
Penthevre, laquelle l'a voit pris dés le 13 de Février 1419, d'où il ne sortit qu'en May 1420. 
Tost après, vint la Noblesse, la Justice & la Ville, qui, donnans l'eau beniste au saint 
Corps, n'épargnèrent pas leurs larmes. 

XVII. La foule du Peuple fut si grande, qu'il fallut faire venir quelques soldats de la 
garnison du Château de l'Hermine, pour le garder, de peur de quelque desordre, 
chacun luy voulant ravir quelque lambeau de son habit, autres n'en pouvans avoir, y 
faire toucher leurs médailles, croix, heures, mouchoirs, images, chappelets & autres 
telles choses; lesquels à grande peine pouvoit-on, mesme à coups de baston, faire 
retirer des barrières qui environnoient le Corps du Saint, de sorte qu'à cause de 
l'affluence du peuple qui se trouva ce jour, on ne le pût enterrer, mais le lendemain ; 
le bruit de sa mort estant épendu par les Paroisses circonvoisines, il y eut encore 
plus grande foule, & plus encore le troisième jour. Vous eussiez dit que toute la Bretagne 
se fust rendue à Vennes, les principaux Seigneurs & Officiers de son Altesse ayans esté 
mandez pour comparoir & marcher en rang au convoy ; autres y estoient venus par 
dévotion. Le nombre des miracles fut grand, qui se firent pendant ces trois jours que 
le saint Corps fut exposé en veuê de tous, sans qu'il changeast de couleur, ny qu'il 
rendist aucune mauvaise odeur. 

XVIII. Le troisième jour après son decez, ses obsèques furent célébrées ; esquelles 
assistèrent l'Evesque de Vennes, la Duchesse, la Noblesse, la Ville & une grande 
multitude de Peuple ; &, le mesme jour, samedy 8 d'Avril, il fut enterré dans la mesme 
Eglise, à costé gauche du maistre Autel, la Duchesse de Bretagne fournissant libéralement 
à tous les frais de cet enterrement. Son Corps ayant esté mis en terre, Dieu manifesta 
la gloire dont il joûissoit dans les Cieux par un grand nombre de miracles, qui se firent 
par tout le monde, à la seule invocation de son Nom ; &, pour ne sortir de nostre 



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LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERMER. 129 

Bretagne, il se trouve, par les enquestes faites pour sa Canonization, vingt-huit morts 
ressuscitez ; quarante-six délivrez de diverses maladies mortelles ; cinquante-six frappez 
de peste guéris ; sept travaillez du haut mal & mal caduc ; quatorze tant borgnes 
qu'aveugles illuminez ; cinq délivrez du naufrage ; quatre des mains des Pirates ; cinq 
paralytiques guéris ; deux possédez délivrez ; deux estropiez & deux autres guéris de la 
pierre ; deux lépreux nettoyez ; trois insensez, un hydropique, trois goutteux, un muet, 
quatre boiteux, deux sourds, un éthique guéris ; cinq personnes ayans perdu des hardes, 
les ayans vouées à S. Vincent, les avoir retrouvées, & grand nombre d'autres miracles, 
lesquels j'obmets en ce lieu pour avoir esté déjà écrits, me contentant d'en reciter 
seulement cinq rapportez par S. Antonin, Archevesque de Florence, Religieux du mesme 
Ordre. 

XIX. L'Abbé du Monastère de Lanvaux, Ordre de Cisteaux, au Diocèse de Vennes, se 
mettant à table pour disner, envoya un sien Neveu au bois de l'Abbaye lui cueillir des 
noisettes pour son dessert; le garçon monté dans l'arbre, une branche rompt sous ses 
pieds, de sorte que, tombant à terre, il se rompit le col; ce qu'estant rapporté à l'Abbé, 
il le voua à saint Vincent, & incontinent monta à cheval & alla à Vennes prier au 
Sepulchre du Saint; &, comme il s'en retournoit, un serviteur du Monastère luy vint au 
devant, luy porter les nouvelles que son Neveu estoit ressuscité, dont il loua Dieu & 
saint Vincent. 

XX. Un Bourgeois de Vennes, nomme Maydo, avoit un fils qui s'appelloit Jean, si 
malade, qu'on n'en attendoit que la mort ; mais, ayant esté par ses parens voué à S. 
Vincent, il revint en parfaite santé; lesdits parens, se monstrans ingrats de ce bien-fait 
& n'ayans pas manifesté le miracle à l'honneur de Dieu & du Saint, en punition de leur 
ingratitude, le mesme garçon retomba malade et mourut, dont sa mère & ses autres 
parents grandement éplorez, le vouèrent, de rechef, à S. Vincent, le suppliant de le 
ressusciter, & incontinent le garçon se leva plein de vie, manifestant à tous le miracle. 

XXI. Un pauvre homme, nommé Perrin, devenu fol, fut par ses parens enchaisné & 
mené à Vennes au Sepulchre du Glorieux saint Vincent; où, s'estant endormy, le Saint 
luy apparut en songe 8c le guérit entièrement ; sa femme, estant tombée malade, jusques 
à baiser le tombeau, Perrin l'ayant vouée à saint Vincent, elle recouvra sa santé ; leur 
fils, mort de peste, recommandé par eux au mesme Saint, revint en vie, le Saint faisant 
trois grands miracles en cette famille. 

XXII. Un habitant de la ville de Josselin, nommé Jean, estant un jour sorty hors la 
Ville se pourmener es prairies qui sont sous la Ville prés le Fleuve A ouste, qui passe 
sous le Chasteau et la grosse Tour, voyant un sien petit Neveu, qui se baignoit avec 
quelques autres enfans, se dépouille, saute dedans, &, empoignant ce petit garçon 
par la main, le mena si en avant en l'eau, luy voulant apprendre à nager, qu'ils arrivèrent 
au dessus d'un moulin, & tombèrent tous deux dans un précipice, où l'eau estoit haute 
de deux lances ; luy, qui sçavoit bien nager, se sauve ; mais le pauvre enfant, qui n'estoit 
âgé que de 15 ans 8c ne sçavoit nager, y demeura suffoqué des [eaux; il y avoit, sur la 
chaussée du moulin & sur le rivage de la rivière, environ quarante personnes, qui, 
voyans cela, s'écrièrent toutes : « glorieux S. Vincent ! secourez ce pauvre enfant ; 
nous vous le recommandons. » Incontinent, le corps fut jette au rivage tout disloqué ; 
lequel porté par ses parens au sepulchre de S. Vincent, le Clergé & le peuple ayans prié 
& ses parens fait leur vœu, il se leva sur pieds sain & gaillard & plein de vie. 

XXIII. Un autre Bourgeois de Vennes, nommé Dongal, avoit un fils, appelle Jean, âgé 
de dix-neuf ans, lequel, ayant beu de l'eau d'une éviere d'argent, enfla tellement, que le 
ventre luy pendoit jusques entre ses deux genoux ; le nombril luy devint gros et long, 
pendant entre ses jambes comme le bras d'une personne ; le col luy estoit pareillement 



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130 LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERMER. 

enflé, de telle sorte, qu'il ne pouvoit regarder en bas, & estoient ses conduits tellement 
retressis, qu'à peine prenoit-il pour tout aliment une hostie de pain à chanter, par 
chaque jour. Un sien Oncle, nommé Henry, le vint voir ainsi estendu sur un lict, 
n'attendant que l'heure de la mort, & luy dist : « Mon Neveu si vous voulez prier le 
glorieux saint Vincent pour votre santé, je vous conduiray à la grande Eglise, à son 
tombeau. » Le patient ayant ouvert les yeux à ces paroles, les assistans luy demandèrent 
s'il ne vouloit pas bien qu'ils eussent prié S. Vincent pour luy ? il les en pria humblement, 
&, le faisant, le soulevèrent au chevet de son lict, & il fit vœu de visiter le Sepulchre 
du Saint 8c d'y porter une image de cire. Incontinent, son nombril s'ouvrit par le bas, 
duquel sortirent plusieurs pierres grosses comme des œufs & le malade resta entièrement 
guéri. 

XXIV. Un Archer de la garde de l'Illustrissime Duc de Bretagne, nommé Jean Guerre, 
natif de Troyes en Champagne, ayant esté griefvement blessé à mort en la teste, en un 
bras & une jambe, en une querelle qu'il avoit eue avec ses compagnons, 8c ayant demeuré 
huit jours sur le lict, sentit les approches de la mort. Ceux qui en avoient le soin 
allèrent avertir le Curé, qui s'appelloit Maistre Olivier, afin qu'il le vint entendre de 
Confession ; mais il ne se pût si-tost diligenter, que ce pauvre homme perdit la 
parole. Le Curé arrivé & le voyant en cet estât, obmettant toutes autres prières, se mit 
à reciter l'Office de la recommandation de l'Ame agonisante, pendant laquelle prière, le 
mourant expira. Le Curé, le voyant mort sans ses Sacremens, alla donner ordre de luy 
faire sa fosse hors la terre beniste. Cependant, ceux qui estoient autour du corps 
commencèrent à prier saint Vincent qu'il luy plûst obtenir de Dieu la vie à ce pauvre 
homme, afin qu'il pûst recevoir ses Sacremens, 8c le vouèrent de bon cœur au Saint. 
Incontinent, le mort se leva sur pieds sain de ses playes 8c raconta à toute l'assistance 
que S. Vincent, suivy d'une troupe vétuë de blanc, l'avoit deffendu des démons qui le 
vouloient saisir. Il vint à l'Eglise de S. Pierre se jetter devant le Sepulchre du Saint & 
luy rendre grâces pour un si signalé bien-fait, racontant le miracle à la gloire de Dieu 
& de son Saint. 

XXV. En un canton de nostre Bretagne (je n'ay encore pu découvrir où), une femme 
enceinte fut éprise d'un désir de manger de la chair humaine, & cet appétit luy crût 
de telle façon, qu'elle dist en un mot à son mary, qu'il luy en falloit absolument manger, 
ou bien qu'elle mourroit. Son mary la tança aigrement; mais la misérable, ayant épié 
l'absence de son mary, prit un petit enfant qu'elle avoit, âgé seulement de deux ans, le 
tua, &, l'ayant divisé en deux, mist une moitié à cuire pour le manger, reservant l'autre 
moitié pour une autre fois. Son mary, de retour au logis, & voyant ce beau mesnage, je 
vous laisse à penser quel creve-cœur ce luy fut ; pardonnant néanmoins à la folie de sa 
femme, plein de Foi & de dévotion, il prend les deux quartiers de l'enfant, dont l'un 
étoit déjà boûilly, s'en va en hâte à Vennes, se jette devant le Tombeau de S. Vincent, 
y fait sa prière & son vœu; incontinent l'enfant ressuscita vif; &, pour marque perpé- 
tuelle du miracle, luy resta sur le corps une ligne rouge en l'endroit par lequel il avoit 
esté divisé. Au bruit de ce miracle, grand nombre de personnes vinrent exprès voir cet 
enfant, loûans Dieu qui se montroit si merveilleux en son Saint. Voilà une partie des 
miracles que Dieu opéra par les mérites de ce glorieux Saint après sa mort; pour 
lesquels & plusieurs autres que je ne mettray icy pour ne concerner nostre Histoire, 
on procéda à sa Canonization tant désirée. 

XXVI. Car le Duc Jean V du nom, voyant les grands miracles qui se faisoient partout 
son Duché, par les mérites de S. Vincent, manda aux neuf Evesques de Bretagne qu'ils 
eussent à les remarquer & les apporter au premier Parlement que son Altesse assi- 
gneroit ; ce qui fut ainsi fait ; & furent examinez grand nombre de miracles & arresté 



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LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERMER. 131 

qu'on en donnerait avis au S. Père, qui lors esloit Eugène IV, le supliant humblement 
de procéder à la Canonization du Saint; mais la mort ayant ravy ce Prince, l'an 1442, 
cet affaire ne fut pas si chaudement poursuivie par son fils & successeur, le Duc 
François I du nom, quoy qu'il en fist quelque instance par ses Ambassadeurs vers le 
S. Père Nicolas V, qui avoit succédé à Eugène. Mais le Duc Pierre II du nom, parvenu 
à la Couronne, après le Duc François son frère, decedé l'an 1450, & le Reverendissime 
Père Frère Guy Flamoccheti, General de l'Ordre des Frères Prédicateurs, estant aussi 
decedé, le mesme Duc fit en sorte envers le Vicaire General de l'Ordre, que le prochain 
Chapitre General fut assigné à Nantes, où il fut célébré l'an 1453. Le Duc receut les 
Pères & défraya libéralement tout le Chapitre composé de mil six cens quarante-cinq 
Religieux. En ce Chapitre, fut éleu vingt-neufiéme General de l'Ordre, le Reverendissime 
Père Frère Martial Auribelli, d'Avignon. Pendant l'élection, le Duc, la Duchesse & toute 
leur Cour furent en prières au Chœur ; &, quand les Religieux amenèrent le nouveau 
General à l'Eglise chantans le Te Deum, le Duc alla jusqu'à la porte du Cloistre le 
recevoir ; lequel, le prenant par la main, le conduisit tout le long du Chœur & le fit 
seoir auprès de son siège. Le mesme jour (Samedy devant la Pentecoste) le Duc, 
PEvesque de Nantes Guillaume de Malestroit, & plusieurs autres Seigneurs disnerent en 
Réfectoire avec les Religieux ; &, l'aprés-disnée, son Altesse & ledit Seigneur Evesque 
entrèrent au Difflnitoire & prièrent le R. P. General & les RR. PP. Difflniteurs de 
procurer la Canonization de S. Vincent, s'offrans de fournir aux frais qui y seraient 
nécessaires. 

XXVII. Les Pères promirent d'importuner le S. Siège touchant cette affaire; &, de 
fait, ils présentèrent leur requeste au Pape Nicolas V, comme fit aussi le Duc de son 
costé, les Evesques 8c Clergé de Bretagne, la Duchesse, le Roy de France Charles VII, 
l'Université de Paris & plusieurs grands Prélats, tant du Royaume de France, que de 
plusieurs autres Royaumes de la Chrestienneté, où le Saint avoit semé la parole de Dieu. 
Le S. Père, meu par les requestes de tant de grands Personnages, donna commission 
au Reverendissime & Illustrissime Cardinal Georges, Evesque d'Ostie, & au Cardinal 
(FArragon Alphonse, (qui fut Calixte III, qui, depuis, célébra la Canonization) & à Jean 
Cardinal de Saint Ange, d'informer diligemment de la vie, mœurs, mort & miracles de 
S. Vincent; ce qu'ils exécutèrent, examinans plusieurs témoins à Rome & es lieux 
circonvoisins ; & (selon le pouvoir à eux donné par Sa Sainteté) subdeleguerent au 
Royaume de Naples le Patriarche d Alexandrie, l'Archevesque de Naples & l'Evesque 
de Maillorque; au Dauphiné & pays adjacents, les Evesque de Vaison & d'Useez, 
l'Official d'Avignon & le Doyen de S. Pierre de la mesme ville ; au Royaume de France, 
l'Archevesque de Tholoze, l'Evesque de Mirepoix 8c leurs Officiers; En Bretagne, les 
Evesque de Dol 8c de S. Malo, les Abbez de S. Jacut, Diocèse de Dol, 8c de Buzag, 
Diocèse de Nantes, & les Officiers des Eglises de Nantes & Venues ; tous lesquels, ayans 
exécuté leurs commissions, envoyèrent à Rome les dépositions des tesmoins deuëment 
garanties; lesquelles veuës & diligemment considérées par lesdits Reverendissimes 
Cardinaux Commissaires, trouvèrent avoir esté examinez, au Royaume de Naples, 
vingt-huit tesmoins; en Avignon & es environs, dix-huit; es quartiers de Tholoze, 
vingt-huit; en Bretagne, trais cens dix; entre lesquels estoient compris plusieurs Car- 
dinaux, Evesques, Abbez & Doyens, le Roy d'Arragon, les Duc 8c Duchesse de Bretagne, 
plusieurs Docteurs d'Universitez & autres grands personnages, qui avoient donné 
témoignage de la Sainteté de S. Vincent; le tout réduit en procez verbal & prest à estre 
leu au Consistoire des Cardinaux, lorsque le Pape Nicolas V vint à mourir, le 24 Mars 
Tan 1455. Les Cardinaux, pracedans à l'élection d'un nouveau Pape, éleurent le Cardinal 
d'Arragon! Alphonse Borgia, qui fut nommé Calixte UL Il estoit âgé de 77 ans, quand il 



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132 LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERMER. 

fut éleu Pape, 8c avoit toujours aspiré à cette souveraine dignité, affirmant qu'il y 
parviendrait, selon que S. Vincent luy avoit prédit. Incontinent après son Sacre, toute 
autre affaire cessante, il se disposa à célébrer la Canonization de S. Vincent; &, ayant 
commis en sa place (car il estoit Commissaire en cette affaire) l'Illustrissime Cardinal 
d'Avignon, Alain de Coativi, Breton Leonnois, Cardinal du titre de Ste. Praxede, il luy 
commanda de réduire les informations 8c enquestes en procez verbal ; ce qu'ayant esté 
fait par lesdits trois Commissaires, le tout leu en deux secrets Consistoires, en présence 
des Cardinaux 8c autres Prélats qui s'y trouvèrent, de l'advis 8c unanime consentement 
d'iceux, sa Sainteté prononça l'Arrest de sa Canonization ; laquelle fut célébrée 
solemnellement en l'Eglise des Saints Pierre & Paul, à Rome, le 29. jour de juin, Feste 
desdits Saints Apostres, l'an 1455. 

XXVIII. Le Duc de Bretagne Pierre, ayant esté averty de la Canonization de S. 
Vincent, en fut extrêmement aise, 8c envoya un honorable Ambassade à Rome supplier 
le Saint Père d'envoyer un Légat à Latere en Bretagne, pour célébrer la cérémonie de la 
Canonization à Vennes & lever le saint Corps ; &, pour les frais du voyage dudit Seigneur 
Légat, le Grand Conseil de Bretagne imposa, sur chaque mesnage des neuf Eveschez de 
la Province, un subside extraordinaire de cinq deniers (1), somme que tous payèrent 
allègrement, & la pluspart la doublèrent, pour la dévotion qu'ils portoient au Saint. Le 
Saint Père, accordant la requeste au Duc» députa le Cardinal d'Avignon, Alain de Coativi, 
Légat à Latere en Bretagne ; lequel fut receu à Vennes en grand honneur ; il fut assisté 
de Raoul Russel, Archevesque de Rouen (2) ; Laurence de Fay, Evesque d'Avranches ; 
Léon Guerinet, Evesque de Poictiers ; André de la Roche, Evesque de Luçon; Philippe* 
Rouault de la Rouxeliere, Evesque de Maillezais ; l' Archevesque de Tours, Jean 
Bernardin, n'y pût assister, car il estoit malade ; mais tous ses Suffragans se rendirent 
à Vennes, sçavoir, avec les Evesques du Mans, Martin Berruyer, & Jean de Beauveau, 
Evesque d'Angers; les neuf Evesques de Bretagne, Jacques (TEspinag, Evesque de 
Rennes ; Guillaume de Malestroit, Evesque de Nantes ; Frère Yves de Pontsal, Religieux 
de l'Ordre des Frères Prédicateurs du Couvent de Kemperlé, Confesseur du Duc Jean V, 
père du Duc Pierre lors régnant, Evesque de Vennes ; Jean de VEspervier, Evesque de 
Saint-Malo ; Jean de Lespervez, Evesque de Cornoûaille; Raoul de la Moussaye, Evesque 
de Dol ; Jean de Coatquiz, Evesque de Treguer ; Jean Prégent, Evesque de S. Brieuc, & 
Guillaume Ferron, Evesque de Léon; Mathurin le Leonnois, Abbé de S. Melaine lés 
Rennes, & tous les autres Abbez de Bretagne; une grande affluence de Noblesse de 
Bretagne, Anjou, Normandie, Mayne, Poictou & autres Provinces du Royaume de 
France & d'Angleterre, qui se rendirent à Vennes pour assister à cette solemnité, & fut 
remarqué que, nonobstant une si grande assemblée, jamais auparavant, de mémoire 
d'homme, on n'avoit veu si grande fertilité & abondance de biens en Bretagne, ny les 
vivres à si vil prix & bon marché à Vennes, que pour lors. 

XXIX. Le Légat arriva à Vennes, le deuxième jour du mois de juin l'an 1456, où le 
Duc luy avoit fait disposer une magnifique réception, & le logea en son Palais de la 
Motte ; les préparatifs furent faits en l'Eglise Cathédrale, laquelle estoit superbement 
tapissée du haut en bas ; à main droite de la porte hors le Chœur, au bout de la Nef, 
estoit dressé un théâtre carré ; sur le Maistre Autel, richement paré & élevé plus que 
d'ordinaire, estoit, en une niche, la Statue de S. Vincent, avec ce verset de l'Apoc. 
procédant de sa bouche : Timete Deum et date illi honorem, quia venit hora judicii ejus. 

(1) Le R. P. Du Pas dit 10 sols, Geneal. d'Espinay, p. W4, mais met mémoires manuscrits ne disent que 
6 deniers. — A. 

(9) D'Argentré porte 14 archevêques, mais le P. Du Pas et mes manuscrits n'en trouvent qu'un : Bouchard en 
met 4. — A. 



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LA CONVERSATION DE S. VINCENT FER HIER. 133 

Le quatrième Juin, sur les deux heures après midy, le Légat (1), suivy des Prélats qui 
l'accompagnoient, se rendit à l'Eglise Cathédrale, &, ayant prié au Tombeau du Saint, 
se retira en la Sacristie. Sur les trois heures, les grosses cloches ayans donné les trois 
signais pour les Vespres, le Duc sortit de son Ghasteau de l'Hermine & se rendit en 
l'Eglise de S. Pierre, assisté des Princes, Barons, Seigneurs & Officiers de sa Duché, qui 
tous marchoient en rang & ordonnance. Arrivé à Saint Pierre, la foule du peuple estoit 
si grande, que les Heraults & Archers de la Garde de son Altesse eurent toutes les 
peines du monde à faire fendre la presse pour entrer en l'Eglise. Le Duc arrivé & monté 
en son Siège, les Vespres furent chantées du nouveau Saint ; lesquelles finies, le Légat 
se retira en l'Evesché, où le Duc le fut rendre, puis s'en retourna en son Ghasteau 
de l'Hermine, & les autres Prélats & Seigueurs chacun en leur logis. 

XXX. Sur les onze heures de nuit, Monseigneur le Légat, tous les Prélats, Abbez, 
Chanoines & autres Ecclésiastiques, le Duc, les Princes, Barons, Seigneurs & Officiers 
de son Altesse, les Magistrats & Bourgeois de Vennes, les Prieurs des Convents des 
Frères Prédicateurs de Dinan, Nantes, Morlahc, Kemperlé, Guengamp & Rennes & les 
Révérends Pères Cordeliers de Yennes se rendirent en l'Eglise Cathédrale ; &, après que 
les Matines eurent esté solemnellement chantées de S. Vincent, sa fosse fut ouverte & son 
Corps levé de terre, ses vénérables Ossemens mis par le Légat en une Chasse, laquelle 
fut solemnellement portée tout à l'entour de l'Eglise & puis mise prés du Grand Autel. 
Le mesme jour, cinquième de Juin, le Légat célébra la grande Messe ; &, à l'endroit de 
l'Offerte, publia, de la part de Sa Sainteté, l'Arrest de la Canonization du Saint, 
c Commandant à tous Patriarches, Primats, Archevesques <fc Evesques de célébrer & faire 
célébrer sa Feste, comme d'un Confesseur non Pontife, te 5 Avril, octroyant sept ans éc sept 
quarantaines d'indulgences à tous ceux qui, Confessez <£ repentons, visiteroient, tous les 
ans, son Sepulchre, au jour de sa Feste. * Le mesme fust incontinent, par le commande- 
ment dudit Seigneur Légat, Doit entendre au peuple par un Hérault; lequel, montant sur 
le Théâtre dressé au bout de la Nef, publia ledit Arrest de Canonization en trois langues, 
Latine, Bretonne & Françoise (2). La Messe achevée, le Te Deum fut chanté, toutes les 
cloches sonnantes, & le reste du jour se passa en dévotions & visites de la Chasse du 
Saint; auquel, peu de jours après, fut dressée une Tombe élevée, où ses sacrez Ossemens 
furent revereminent déposez, au Chœur de l'Eglise Cathédrale de Vennes, du costé de 
l'Evangile. 

Le Reverendissime P. General de son Ordre, Frère Martial Auribelli, composa, par 
commandement du Pape, son Office, dont l'Hymne des Vespres contient son Nom 
propre, la première lettre de chaque Strophe prise en Acrostique. Ainsi : 

{!) Ce légat dont le nom est resté populaire dans le diocèse de Quimper et de Léon est vraiment une des gloires 
de la Bretagne, et regardé comme an insigne bienfaiteur du Folgoat. Près de l'église est un calvaire au pied duquel 
11 s'est fait représenter à genoux; le chapeau cardinalice descend sur sa cappa. 

On a prétendu qull irait été évoque de Quimper, et dans la saUe synodale en l'évêché de cette -ville, il figure 
dans la belle collection' dos portraits des prélats qui ont -gouverné la Cornouaille ; M. Pol de Courcy si exact 
d'ordinaire lui donne cette qualité (Nobiliaire de Bretagne, tome I, page 911), mais la vérité c'est que le nom du 
cardinal ne figure pas dans le catalogue des évoques de Quimper, ni à ce titre dans les archives du Vatican ; avant 
d'être archevêque d'Avignon il avait été abbé de Redon, et évoque de Dol. Il est enterré dans l'église de son titre, 
Saint Praxéde. — A.-M. T. 

(9) Alain Bouchard, en ses Annales de Bret., p. 171 : • l'an 145f, le 5 de juin, heure de minuit, au matin dlceluy 
jour, fut levé de terre,' et solemnellement canonisé le corps de St. Vincent, confesseur, par messire Alain de Coativy, 
breton, cardinal de l'Eglise Rom. et légat du St. Siège Aposto. et fut présent à ce beau service le duc Pierre de 
Bret. avec les barons, notables seig. du pays, et y assistèrent 4 archevesques et 10 evesques. » — A. 



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134 



LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERRIER. 



HYMNE DE VESPRES. 

gg ente jucundâ jubilent fidèles, 
Vocibus hymnos resonent canentes : 
Nam datus mundo novus est Precator 
Antè Tonantem. 

> lme Vincenti, veneranda cujus 
Haec dies totum colitur per orbem ; 
Quas tibi cantat chorus hic fidelis, 

Accipe laudes. 

50 itè mox annis teneris peractis, 
Praedicatorum sitiens adisti 
Ordinem ; servans documenta Patrum 
Mente pudicâ. 

H actus è cœlis, operam dedisti 
Litteris sacris utriusque legis. 
Quas docens verbo, fidei replesti 
Lumine mundum. 

m ndè ferventer cilo jàm propinquum 
Sœculi finem fore nuntiasti : 
Ut Deum gentes timeant patenter, 
Vociferando. 

> ngelus alter pœnitùs fuisti 
Die qui cœli médium volabas, 
Nuntians cunctis populis et linguis 

Judicis horam. 

t* inguâ quâ sanctâ populos docebas, 
Rébus et signis variis probabas, 
Languidis reddens, Gruce sanitatis, 
Robora membris, 

m nter electos modo collocaris, 

Semper in cœlis meritô triumphans, 
Fulgidis sertis redemitus, omni 
Tempore saecli. 

CO umma, sit Christo salus, et perennis 
Gloria Patri, pariterque sancto 
Flamini, quorum sine fine virtus 
Régnât in orbe. 

HYMNE DE MATINES. 

Lumen in terris populi fidelis, 
Civis et cœli modo factus alti, 



Vota, Vincenti, tua concinentes 
Dirige voces. 

Flore primaevo nitidae juvente, 
Eligens pur» documenta vite, 
Ordinis magnum imitans Parentem 
Praedicatorum. 

Luce doctrinœ rutilans serenae, 
Ambitum terrée pélagique lustrans, 
Semper ardenti resonando sacrum 
Pectore verbum. 

Dùm viam cunctis reseras salutis, 
Orbis occasum canis, et propinquum ; 
Jure te clarum genus omne reddit 
Prodigiorum. 

Hinc velut solis radius cadentis, 
Conditus terra Britonum remotâ, 
Pulchrior regnis oriens supernis, 
iEthera scandis. 

Angelis sept us, decoratus as tris > 
Doctor et Virgo geminus coronis 
Inter illustres animas refùlges, 
Munere Christ!. 

HYMNE DE LAUDES. 

Magne Vincenti, nova lux Olimpi, 
Mentis obscures tenebras résolve. 
Ut tuas puro modulemur omnes 
Carminé laudes. 

Sydus extremse Venetensis orae, 
Et Valentinae decus urbis almœ, 
Ordinis sacri nitor es et œvi 
Gloria Nostri. 

Cujus instructi monitis Hebrei, 
Unà cum Mauris, veteri relictâ 
Lege, divinis renovantur undis, 
Mente Fideli. 

Signa, quae multis patuere terris, 
Te probant amplius mentis refertum, 
Ac viris celsis fore comparandum 
Temporis acti. 



XXXI. Cinq autres Généraux du mesme Ordre, faisant leur visite par le Royaume de 
France, sont expressément descendus à Vennes pour visiter le Sepulchre de ce Saint ; 
sçavoir : Tan 1482, Frère Salvas Casse ta, Sicilien; Tan 1490, frère Joachim Tarian, 
Vénitien ; Fan 1508, Frère Jean Clareo, Normand, Confesseur du Roy Louys XII ; Fan 
1527, au mois d'Aoust, Frère François Sylvestre de Ferrare, lequel tomba malade A 



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LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERMER. 135 

Vennes & fut porté en iittiere à Rennes, au convent de Bonne-Nouvelle, où il deceda 
en Septembre & fut inhumé au milieu du Chœur, entre les degrez du Presbytère et le 
Maistre Autel. Enfin, l'an 1632, le Reverendissime Père Frère Nicolas Rodulphius, 
Florentin, estant venu en France, descendit à Nantes, & de là vint à Vennes, où ayant 
prié au Sepulchre du Saint, présenta sa requeste aux Illustrissime Evesque Mre. Sebastien 
de Rosmadec, Magistrats & Bourgeois de Vennes, à ce qu'il leur pleust permettre 
l'établissement d'un Monastère de l'ordre des FF. Prédicateurs en leur ville, supposé la 
permission de Sa Majesté Très-Chrétienne, ce qu'ayant consenty, Lettres patentes du 
Roy, données à S. Germain en Laye, au mois de Février 1633, vérifiées au Parlement de 
Bretagne, à Rennes, le 6 Avril ensuivant, ledit Reverendissime Père General envoya au 
R. P. Hyacinthe Charpentier, Docteur en Théologie, Prieur du Convent de Nantes, son 
Vicaire Substitut & Commissaire sur les Convents de la Congrégation Gallicane, réduits 
& qui doresnavant se réduiront à l'étroite Observance, une ample & spéciale commis- 
sion datée du 21 May 1633, signée F. Nicolaus Rodulphius humilis Magister Generalis 
qui supra, & scellée de son sceau ; &, à costé, plus bas, F. Hyacinthus Jouber socius, & 
puis regestrata fol. 243. en exécution de laquelle, ledit R. P. Commissaire descendit à 
Vennes, &, ayant obtenu un réitéré consentement desdits Magistrats & Bourgeois, admist 
& receut pour Fondateur dudit futur Convent le Seigneur du Plessix de Rosmadec, 
Neveu dudit Seigneur Evesque, avec lequel, depuis, il contracta. La mesme année, le 
Dimanche 21. après l'Octave de la Trinité, 23. jour d'Octobre, ledit Seigneur Evesque, 
assisté de Messieurs les Archidiacres & Officiai de Vennes, dudit R. P. Commissaire & 
six de ses Religieux, se transporta au lieu destiné pour l'édification du futur Monastère, 
situé hors les murs & prés d'une des portes dudit Vennes, qui mené au faux-bourg dit 
S. Patern, où il planta la Croix, benist la Chapelle, commença la Messe, laquelle fut 
poursuivie par ledit R. P. Commissaire, à notte, & répondue par ses Religieux ; &, par 
une action si célèbre, mist lesdits Religieux en réelle & paisible possession du lieu, 
sans oposition, contredit, ny empeschement quelconque, au grand contentement du 
Peuple Vennetois. 

XXXII. Les Ossemens de S. Vincent sont gardez en l'Eglise Cathédrale de Vennes, 
fort peu excepté, es Eglises de S. Pierre & de Nostre Dame de Nantes, ils en ont des 
Reliques ; les Chartreux de la mesme Ville une Coste ; les Dames Carmélites du Monas- 
tère des Coûets sa Calotte (1), Ceinture & plusieurs Lettres écrites de sa main; le 
RR. PP. Carmes deschaux de Vennes & les Carmélites de Morlaix des Ossemens (2) ; 
les Religieux de son Ordre à Guengamp une partie d'un doigt. Au Convent de Dinan, on 
porte une grande révérence à une vieille Chaire, dan$ laquelle on tient qu'il a souvent 
Presché. Plusieurs autres Eglises de France conservent, en rang de Reliques, plusieurs 
choses qui ont esté à son usage, comme chappe, chappeau, baston, bréviaires & choses 
semblables, à l'attouchement desquels, muny d'une vive foy & dévote invocation de 
l'intercession du Saint, se font plusieurs Miracles ; sans parler des effets miraculeux de 
son Oraison pour les fièvres, dont nous avons fait mention en la page 125 article VI. Toute 
la Bretagne a porté une singulière dévotion à ce grand Saint, comme à l'un de ses Patrons 
& Apostres, de sorte qu'il y a eu peu de Paroisses dans toute la Province, où son Image 
ne fust érigée, & se voit encore es lieux, où les nouveaux Iconoclastres de la prétendue 
n'ont exercé leur fureur; mais spécialement la noble Ville de Vennes l'honore, le 

(1) Une autre calotte du Saint était conservée dans la ville de Lesneven à laquelle , d'après M. de Kerdanet , le 
grand dominicain l'avait lui-même léguée. Cette relique appartenait à l'église Saint-Michel. Un procès-verbal consta- 
tant que le reliquaire d'argent en forme de chapelle la contenait depuis le dimanche des Rameaux, 17 avril 1669, 
ajoute que ce même reliquaire fut ouvert, et son contenu visité et vérifié le 13 octobre 1669. Qu'est devenue cette 
précieuse calotte ? — Nous l'ignorons complètement. — A .-M. T. 

(2) Elles en sont toujours en possession. — A.-M. T. 

V. DES S. 11 



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136 LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERMER. 

réclame & l'expérimente pour son Patron & Protecteur ; &, parmy le grand nombre 
des Monastères qu'elle contient en son ppurpris & faux-bourgs, en a deux fondez de 
S. Vincent, à sçavoir celuy de son Ordre (dont nous venons de parler) & celuy des 
RR. PP. Carmes deschaux, fondé l'an 1627. & les Vennetois ayans, ces années dernières, 
orné leur Ville d'un magnifique Portai, ont élevé sa Statue sur le Frontispice d'iceluy, 
le reconnoissant pour leur Ange tutelaire en ce monde, aussi bien que leur Avocat en 
l'autre, où, en la compagnie des bienheureux, il loué éternellement Dieu le Père, le Fils 
& le S. Esprit 

Cette Histoire a esté par nous recueillie du Martyrologe Romain, le 5. Avril, et Annota- 
tions de Baronius sur iceluy, les Auteurs citez au bas des pages; Frère Séraphin Razius, es 
Vies des Saints de l'Ordre des Frères Prédicateurs ; Frère Antoine de Sienne, en son Chro- 
nicontfu mesme Ordre; Guillaume Gazet et RenéBenoist, en leurs Légendaires ; d'Argentré, 
en son Histoire de Bretagne, livre 2, chap. 19; Alain Bouchard cité au bas des pages, Robert 
Cœnalis, de re Gallica, liv. 2, Perioch. 6 ; Frère Abraham Bzovius es lieux citez aux 
notes ; les anciens Légendaires MSS. et les vieux Bréviaires imprimez de tous les Eveschez 
de Bretagne; les mémoires MSS. de Messire Yves le Grand, depuis Chanoine de Léon et 
Aumônier du Duc François II, lequel fut présent à l'Elévation du saint Corps à Vennes, 
et en a rédigé par escrit les particularitez ; les mémoires MSS. des Convents de Nantes, 
Morlaix, Kemperlé, Guengamp et Rennes, à mog communiquez par RR. PP. Nicolas 
Richard et Augustin Du Pas, Docteurs en Théologie, et R* Père Guillaume Autret, reli- 
gieux de l'Ordre des Frères Prédicateurs. 

ANNOTATIONS. 

LES RELIQUES DE SAINT VINCENT FERRIER (A.-M. T.). 

[ONSIEUR Le Mené, chanoine de la cathédrale de Vannes, a dit dans son Histoire du diocèse 
de Vannes tout ce qu'il importe de savoir sur les restes de saint Vincent ; c'est à lui que 
nous empruntons la substance de l'étude qui va suivre, sauf ce qui concerne un ou deux 
faits relatifs au diocèse de Quimper. 

Albert Le Grand nous a déjà dit que son illustre frère en saint Dominique avait été enseveli 
dans la cathédrale de Vannes, à gauche du maître-autel. Ce qu'il ne dit pas c'est que cette tombe 
était fort simple : pour prévenir tout enlèvement furtif, de lourdes pierres avaient été placées sur 
le corps ; la dalle qui fermait le sépulcre portait quatre colonnettes sans bases ni chapiteaux, 
soutenant elles-mêmes une table de pierre. Sous ce monument le serviteur de Dieu reposa 37 ans, 
depuis 1419 jusqu'en 1456. A ce qui a déjà été dit par Albert nous ajouterons ici qu'Alain de 
Coëtivy, cardinal légat, laissa à dessein dans le tombeau une vertèbre, avec des restes de chair, 
de vêtements et du cercueil ; il mit à part la mandibule inférieure et renferma les autres ossements 
dans une châsse qui fut portée solennellement autour de l'église, puis déposée provisoirement 
près du grand autel. 

Mais si l'église de Vannes devait conserver ce qu'elle regarde à juste titre comme son plus 
précieux trésor, elle devait avoir à subir de puissantes compétitions. 

Ce Martial Auribelli, général des Frères-Prêcheurs, qui avait été chargé par Gallixte III de 
composer l'office de saint Vincent Ferrier profita de son séjour à Vannes pour réclamer à révoque 
et au chapitre le corps de celui auquel il venait de consacrer son acrostiche. 

< Le légat voulant sauvegarder les droits des deux parties ordonna que le corps du saint 
resterait à Vannes, en attendant la décision du pape, et défendit, jusque-là, d'en rien extraire, 




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LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERRIER. 137 

sous peine d'excommunication. Dans le même but, il fit mettre trois serrures sur la châsse, prit 
une des clés et donna la seconde an duc et la troisième à l'évéque. » 

Au moment où ceci se passait le pape se proposait de célébrer prochainement la canonisation 
de saint Vincent Ferrier mais il mourut sans avoir eu cette joie. Son successeur Pie II procéda à 
cette solennité dès le début de son pontificat. A peine avait-il publié la bulle que les Dominicains 
recommencèrent leurs réclamations relativement à la possession des reliques de leur illustre frère. 
Le Souverain Pontife savait que la question avait été réservée sous le pontificat de son prédécesseur 
immédiat Gallixte III, mais il ignorait que la question avait été antérieurement tranchée par 
Nicolas V dès 1451, cinq années avant l'ouverture du tombeau. Il chargea les cardinaux des 
Ursins et de Zamora d'examiner et de juger cette affaire. Sur leur rapport le Pape Pie II notifia 
sa décision dans une bulle datée du 9 février 1460; elle fut communiquée aux dominicains le 18 
par Bertrand de Goêtanezre ambassadeur du duc François II et procureur de l'église de Vannes. 
En voici le passage essentiel : 

c Regardant comme indigne de nous de remettre en question ce que notre prédécesseur 
Nicolas avait réglé et décidé au sujet du corps de S. Vincent, qui doit rester dans l'église de 
Vannes ; certifiant que si le général, les prieurs, les frères prêcheurs ou leur procureur eussent 
fait mention expresse des lettres de notre prédécesseur, au temps où nous nommâmes cette 
commission, nous ne l'aurions point nommée; voulant d'ailleurs mettre fin à la discussion 
soulevée et condescendre aux prières qui nous sont adressées à ce sujet, nous déclarons par 
l'autorité apostolique, par la teneur des présentes, de l'avis et du consentement de nos vénérables 
frères, de notre science certaine, imposer au général, aux prieurs, aux frères, au procureur, à 
l'ordre susdit, et à tous autres, un silence perpétuel au sujet du dit corps, et leur défendons 
formellement, sous peine d'excommunication, qu'ils encourront par le fait, de troubler l'évéque, 
l'archidiacre et le chapitre, ou l'église de Vannes, au sujet du dit corps ou à son occasion, 
publiquement ou en secret, directement ou indirectement, par eux-mêmes ou par d'autres, sous 
quelque prétexte que ce soit. x> 

Donc de ce coté il n'y a plus rien à craindre ; les frères en religion voyaient leurs préten- 
tions hautement condamnées ; rien ne viendra troubler la paisible possession de l'église de 
Vannes pendant un siècle et demi. Mais après cette longue période voici que de nouvelles préten* 
tions se manifestent non plus au delà des Alpes, mais par delà les Pyrénées. Après la famille 
religieuse de saint Vincent Ferrier c'est sa patrie qui réclame ses restes. 

Nul n'ignore le rôle du duc de Mercœur en Bretagne à l'époque de la Ligue. Ayant obtenu du 
roi d'Espagne des troupes auxiliaires pour l'aider dans la lutte contre le Béarnais il était quelque 
peu le débiteur de Philippe II ; il ne pouvait par conséquent rejeter à priori toute demande 
émanant de lui ; c'est pourquoi de la ville de Nantes il écrivit, le 6 janvier 1592, au Chapitre de 
Vannes pour lui demander de vouloir bien donner à Sa Majesté catholique le corps de saint 
Vincent Ferrier. Le 24 janvier le Chapitre répondit. Après avoir rappelé que le saint avait 
lui-même choisi sa sépulture en l'église de Vannes et qu'il y avait opéré de nombreux miracles, 
il ajoutait : c ... Ce qui nous fait juger, Monseigneur, qu'on ne le pouroit tirer entièrement hors 
de ceste église, sans frustrer son intention, la dévotion du peuple, qui y accourt de touttes parte, 
et peult estre provoquer l'ire de Dieu, qui fait reluire la vertu et mérite des saintz plustot en un 
lieu qu'en l'aultre... joinct que telle translation du total corps d'un sainct ne serait licite sans 
l'ordonnance particulière de nostre sainct père le Pape, et assistance de nostre évesque du quel 
nous sommes à cette heure privez, à cause de quoy nous ne pouvons en intégrité de conscience 
satisfaire à ce chef. Que s'il plaist à Sa Majesté catholique se contenter d'avoir quelque notable 
partie des reliques de ce saint ; nous nous mettrons en tout le debvoir qui nous sera possible de 
luy satisfair et d'obéir à vos commandementz. x> 

Rien de plus digne, on le voit, et tout Breton s'associera volontiers au chanoine historien, 
pour dire : « Honneur au Chapitre de Vannes pour cette loyale et ferme réponse. » 



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138 LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERRIER. 

Lors de cette affaire, le siège épiscopal était vacant, comme on Ta vu ; le 40 mars de Tannée 
suivante Georges d'Aradon était préconisé évéque de Vannes par Clément VIII. Une des raisons 
du refus des chanoines avait par là même disparu. Aussi le roi d'Espagne n'avait pas attendu cet 
événement pour revenir à la charge ; cette fois il ne confia pas ses intérêts au duc de Mercœur, 
mais il écrivit lui-môme. Le prince n'avait pas pris la première réponse pour un refus formel, 
ou il feignait de ne l'avoir pas comprise, car il disait : « Don Phélippe, par la grâce de Dieu, roi 
d'Espagne, des Deux Siciles, de Jérusalem, etc. Vénérables et aimés doyen et chapitre de Vannes, 
j'ai appris la volonté avec laquelle vous avez offert de m'envoyer les reliques du saint corps de 
saint Vincent Ferrier, et pour cette chose de si grande satisfaction et contentement pour moi je 
vous remercie et pour la dévotion que je lui porte, je vous charge de donner ordre que ces 
reliques me soient expédiées le plus tôt possible, vous assurant de ma confiance pour une affaire 
que je regarderai comme un grand service, et dont je vous demeurerai fort reconnaissant. Donné 
à Valladolid, le 20 juillet 1592. Moi le Roi. » Cette lettre ne dut arriver à sa destination qu'après 
bien du temps, car la réponse du Chapitre à son royal correspondant est du 34 mai de l'année 
suivante : c Sire, nous avons présentement receu la lettre, de laquelle il a pieu à Vostre Majesté 
» nous honorer... Ayant meurement pensé à ceste affaire, avons trouvé qu'il ne nous est aucune- 
» ment licite de toucher à tels sacrez trésors, tant à cause de l'absence de Monsieur nostre 
» évesque, qui est, y a un an et demy, à Paris pour les affaires de l'Estat, que d'autant qu'en 
» nos chartes nous avons trouvé bulles de Nostre Sainct Père, par lesquelles est faicte très 
» expresse deffense à touttes personnes, de quelque qualité qu'elles soient, de transférer hors nostre 
» église les dictes reliques, sous peine d'excommunication et d'encourir l'indignation de Dieu, i 

c Cependant les Espagnols, qui tenaient garnison à Vannes et dont un grand nombre étaient 
originaires de Valence (la ville natale de saint Vincent) formèrent le projet de s'emparer par 
ruse des reliques de leur saint compatriote qui étaient exposées sur son tombeau. Ils se proposèrent 
d'amuser le peuple par un spectacle dans le goût de leur pays, et d'enlever pendant ce temps le 
corps du saint. Ils se croyaient si sûrs du succès, qu'ils ne craignirent pas de le faire savoir dans 
leur pays. Mais un riche habitant de Vannes, nommé Bourgerel, qui résidait alors à Valence, 
ayant eu connaissance de ce projet, en fit immédiatement part au chapitre. Les chanoines 
enlevèrent aussitôt les reliques de saint Vincent, et les confièrent au doyen, qui les cacha si bien 
que les Espagnols quittèrent la Bretagne (1598) avant d'avoir pu découvrir le lieu où elles se 
trouvaient cachées. . . Le doyen du chapitre, qui était alors Henri Lechet, se voyant malade, fit 
reporter secrètement la châsse de saint Vincent à la sacristie. Les chanoines chargés de cette 
commission déposèrent la caisse au fond d'une armoire, et moururent plus tard sans faire connaître 
leur secret. Par suite de ces circonstances, les reliques demeurèrent ignorées pendant près de 
quarante ans. 

» Les Vannetais n'attendirent pas cependant le moment où elles reparurent pour donner un 
nouveau lustre à la dévotion dont ils entouraient le protecteur de la cité. La procession solennelle 
qui autrefois s'était faite à la cathédrale le 5 avril à minuit, et dont l'usage avait été supprimé, 
fut rétablie en 1647. En 4757 elle fut renvoyée au 5 mai, c'est-à-dire au jour même où l'église de 
Vannes célèbre la fête de saint Vincent. Cette solennité au milieu de la nuit ayant donné lieu à 
quelques abus, en 4787 le chapitre arrêta qu'après compiles la veille de la fête la procession se 
ferait à la cathédrale avec le cérémonial suivi jusque là, et que le lendemain une autre procession 
solennelle se ferait dans la ville. L'évêque sanctionna cette décision ; quatre ans après la 
Révolution emportait cette fondation, comme tant d'autres choses, et aujourd'hui (ajoute M* Le 
Mené) la fête principale de saint Vincent passe presque inaperçue, effacée en quelque sorte par 
l'éclat de la fête secondaire de la Translation de ses reliques. 

i En suivant ainsi les manifestations générales de la piété du clergé et du peuple de Vannes, 
nous avons non pas oublié mais réservé le récit, ou du moins l'indication de la dévotion des 
particuliers. 



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LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERMER. 139 

» Le 5 septembre 1614, Charles de Cossé-Brissac, maréchal de France et lieutenant général du 
Roi en Bretagne, vint à Vannes et visita avec dévotion le tombeau de saint Vincent, dans une 
crypte sous le chœur. Il exprima le désir d'avoir quelques reliques du saint, pour l'église 
paroissiale de Brissac, fondée par ses ancêtres et placée sous l'invocation du bienheureux. 
L'évoque Jacques Martin ayant porté la prière du maréchal au chapitre et en ayant délibéré avec 
lui, fit ouvrir, de son consentement, le reliquaire où était conservée la mâchoire inférieure du 
saint. On en prit quelques parcelles, qu'on renferma dans une cassette, à laquelle on apposa les 
sceaux de l'évoque et du chapitre, et on la confia à Claude Gouault, archidiacre et chanoine, avec 
charge de la porter à Brissac, ce qu'il fit, et le 25 septembre il remit à Pierre Ligier, recteur de 
Brissac, en présence des notables de la ville, le dépôt qui lui avait été confié. 

» L'année suivante, l'évéque Jacques Martin offrit à la cathédrale une tapisserie, représentant 
en quatorze tableaux la vie et les miracles de saint Vincent Ferrier. Cette tapisserie exposée 
d'abord aux jours de fêtes à l'intérieur du chœur, puis à l'extérieur et enfin dans la chapelle du 
saint, existe encore aujourd'hui, mais fort endommagée et hors d'usage. 

» Le 28 octobre 1634, les Dominicains ayant enfin réalisé leur désir de s'établir à Vannes, 
l'évéque Sébastien de Rosmadec bénit la première pierre de leur chapelle et leur remit, par 
l'entremise de son neveu, deux parcelles des reliques de saint Vincent ; elles furent exposées et 
honorées dans ce couvent des Frères-Prêcheurs jusqu'à la Révolution. » 

Mais c'est surtout dans sa cathédrale que ce grand évéque et son chapitre voulurent faire 
honorer saint Vincent Ferrier. 

Un chef en argent renfermait la mâchoire inférieure du saint, tandis que le crâne et les 
autres ossements étaient réunis dans le coffre fermant à trois clés ; comme il a été dit 
précédemment, ce coffre avait été si bien caché à la fin de la Ligue qu'on en avait perdu la trace, 
mais par la tradition et par les titres de la cathédrale on était assuré de son existence. 

Le 22 août 1632, le chapitre commanda une grande châsse en argent en forme de chapelle, 
du poids de 82 marcs, qui lui coûta 2,623 livres ; il s'adressa à un orfèvre de Paris, car la 
centralisation à outrance avait déjà commencé son règne, et l'on aurait vainement cherché en 
Bretagne quelques-uns de ces artistes, orfèvres, sculpteurs, peintres-verriers qui s'y rencontraient 
naguère en si grand nombre. Le 16 mai 1634, nouveau marché du chapitre. Cette fois il s'agit de 
l'achèvement de la chapelle de Notre-Dame et Saint- Vincent, située derrière le chœur de la 
cathédrale ; on convient dès lors qu'une place y sera réservée pour abriter la nouvelle châsse et 
son précieux contenu. L'architecture exubérante et gracieuse du temps de Louis XIII n'a rien 
produit de plus gracieux que cette abside de Vannes. 

« Quand tout fut terminé, l'évéque Sébastien de Rosmadec fit faire une revue générale de toutes 
les reliques conservées dans l'église cathédrale. On ouvrit d'abord le tombeau de saint Vincent 
sous le chœur ; on n'y trouva qu'une vertèbre et quelques parcelles des ossements du saint. On 
visita ensuite le reliquaire de saint Guenaêl et celui des Corps saints ; on n'y rencontra aucune 
relique de saint Vincent. Enfin le chapitre produisit, le 7 août, un coffre fermé de trois serrures, 
qu'on avait trouvé précédemment dans une armoire basse de la sacristie. Les médecins appelés à 
son ouverture, y trouvèrent un corps presque entier, dont la tête était privée de sa mâchoire 
inférieure. La mâchoire authentique de saint Vincent ayant été rapprochée du crâne ainsi 
découvert, l'accord fut trouvé parfait ; la vertèbre laissée dans le tombeau manquait à la série du 
reliquaire ; de plus les ossements portaient également la trace des poudres aromatiques dont on 
les avait jadis entourés. Aussi tous les assistants furent convaincus qu'on était en présence des 
reliques, du même corps et que ce corps était celui de saint Vincent Ferrier. 

» Néanmoins, l'évéque de Vannes, pour se conformer aux prescriptions du Concile de Trente, 
nomma une commission composée de théologiens du clergé séculier et régulier, et d'un certain 
nombre de médecins. Cette commission se réunit dans la chapelle de saint Vincent, derrière le 
chœur, les 23, 28 et 29 août 1637, en présence de l'évéque, du chapitre, des officiers du roi et 



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140 LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERMER. 

d'an grand nombre d'habitants de Vannes. Après un examen des plus minutieux, après avoir 
confronté à diverses reprises les reliques trouvées à la sacristie avec la mâchoire connue et la 
vertèbre du tombeau, tous déclarèrent que les reliques trouvées dans le coffre à trois serrures 
étaient incontestablement les ossements de saint Vincent Ferrier. L'évéque alors les déclara 
authentiques, et s'étant mis à genoux pour les vénérer, il les baisa, puis les fit vénérer par tous 
les assistants. 

i Le 6 septembre suivant se fit la translation solennelle à laquelle assistèrent plus de 
450,000 personnes. 

» La veille, en présence de Noël Deslandes, évéque de Tréguier, et des chanoines de Vannes, 
Sébastien de Rosmadec avait extrait du coffre à trois serrures les reliques de saint Vincent et les 
avait déposées dans la châsse d'argent offerte par le chapitre. 

» Le jour désigné pour la fête étant venu, les saintes reliques furent portées triomphalement 
au couvent des Capucins où se tenait le chapitre général de l'Ordre, puis au couvent des 
Dominicains, et de là chez les Carmélites de Nazareth. Etant rentrée à la cathédrale, la châsse fut 
placée dans une cage en fer au-dessus de l'autel de la chapelle récemment achevée pour la 
recevoir. Les Bollandistes observent que parmi les heureux témoins de cette fête on remarqua un 
vénérable vieillard nommé Bourgerel, celui-là même qui, quarante ans auparavant, avait découvert 
le complot des Espagnols et l'avait fait connaître à ses compatriotes. 

» L'anniversaire de cette translation devint une fête chère à la piété des Vannetais, et elle se 
célèbre encore aujourd'hui avec le plus grand éclat. On en doit l'institution à l'évéque Sébastien 
de Rosmadec qui la rendit obligatoire pour tout son diocèse par une Ordonnance du 12 avril 1645, 
un an avant sa mort. A peu près à "la même époque il érigea définitivement en l'honneur de 
saint Vincent une confrérie déjà ébauchée en 1637. » 

Charles de Rosmadec, cousin de Sébastien et son successeur, hérita de sa dévotion pour 
saint Vincent et en donna différentes marques. 

A peine une année s'était écoulée depuis sa promotion à l'épiscopat lorsque fut terminé le 
tombeau de saint Vincent dans la crypte du chœur ; on lit encore sur le tombeau placé aujour- 
d'hui dans le transept nord : Anno salutis 1648, hoc monumentum sàncti Vincentu, beneficio 

ET MUNIFICENTIA ILLUS»* D. SeBASTIANI DE ROSMADEC, NUPER DEFUNCTI EPISCOPI VENETENSIS, 

marmoreum positum fuit, sedent1bus ïnnocentio decimo summo pontifice, et illus™ d. domino 
Garolo de Rosmadec, ejusdem Venetensis diœgesis pbjesule. 

Je ne signalerai la bizarre conduite du corps de ville (municipalité) en 1712 que pour rappeler 
le vœu fait par les anciens magistrats de la cité, c Le corps de ville assiste à la grand'messe de 
» la cathédrale, sur des bancs qu'on met dans le chœur, du costé de l'évangile, au bas des places 
» des archiprestres. Il présente à l'offertoire deux grands cierges, sur lesquels sont gravées les 
» armes de la ville et la figure de saint Vincent... Cependant aujourd'hui le corps de ville est 
» allé porter son vœu aux Jacobins (1), où ne sont point les reliques du saint, par un dessein 
» apparemment prémédité et concerté avec les religieux , puisqu'ils les ont , selon qu'on nous a 
» rapporté, receus à la grand'porte de leur église, croix levée, avec le bénistier et l'encensoir, 
» toute la communauté assemblée, le supérieur en chape , et les ont conduits à l'autel, où ils ont 
» receu leur vœu, donné un prie-Dieu couvert d'un tapis et carreau au maire et un cierge allumé 
» devant luy, et les ont ensuite reconduits à la porte avec la même cérémonie, enfin leur ont 
» rendu tous les honneurs qu'ils pouroient rendre à leur évéque, qui revestu de ses habits pon- 
» tificaux entrerait dans leur église accompagné de son clergé. » Le curieux procès-verbal dont 
je viens de citer le début montre ensuite très justement le mécontentement du clergé, de la 
noblesse, et des magistrats supérieurs. Bien entendu le corps de ville et les Dominicains se le 
tinrent pour dit et ne renouvelèrent pas leurs fantaisies l'année suivante. 

(1) C'est le nom qu'on donnait alors aux Frères-Prêcheurs ou Dominicains, parce que à Paris ces religieux avaient 
établi leur couvent prés de l'église Saint-Jacques. 



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LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERMER. 141 

En 1743 les registres capitulaires mentionnent an usage semblable à celui que nous avons vu 
pratiqué à Plougrescant en l'honneur de saint Gonéri. « Le onze octobre... M. Danays sacriste 
ayant averty le chapitre que la dent de saint Vincent, enfermée dans la petite boëte, qui servoit 
à passer dans Veau pour la guérison des fidèles, avoit été perdue, la boëte s'étant ouverte, il a 
esté arresté, après avoir délibéré, qu'on tireroit une autre dent du chef de saint Vincent, pour 
estre mise dans une nouvelle boëte, qui seroit bien soudée, et on a tiré deux parcelles d'une dent 
qu'on a remis à M. Danays, et on a donné ordre à M. Le Clerc (orfèvre) de faire une autre boëte. i 

Le livre pourtant si complet de M. Le Mené n'indique plus d'autre ouverture de la châsse de 
saint Vincent ; il s'en fit une cependant le 2 mai 1775 comme en fait foi le procès-verbal suivant 
conservé aux Archives départementales du Finistère. 

c 14 Septembre 1777. 

c Louis Le Gac de Lansalut chevalier, Sénéchal de Ghàteaulin, requis par Jean-Marie Leissegues 
» de Rozaven, recteur, accompagné d'Alexandre-Théophile Le Bescond, etc.. nous sommes rendus 
» en robes de palais jusqu'à l'église de Notre-Dame de Ghàteaulin, à 9 h. 1/2. — ... Nous sommes 
» allés à la sacristie d'en haut à gauche de la dite église pour dresser procès-verbal d'une boëte 
» ovale d'argent contenant une relique, parcelle de vertèbre du col de St Vincent Ferrier, extraite 
» lors de l'ouverture de son cercueil faite à Vannes le 2 mai 1775. » 

La relique était accompagnée de son authentique signé de Mgr Amelot (1) et de l'approbation 
de Mgr de Saint-Luc (2). 

La relique fut transportée processionellement jusqu'à Saint-Idunet (3). 

Le jour même où le sénéchal de Châteaulin rédigeait ce procès-verbal, Mgr Amelot consacrait 
le nouveau maître-autel de sa cathédrale ; quelques mois auparavant, le 4 mai, le tombeau de 
saint Vincent Ferrier avait été retiré de la crypte et placé dans le transept nord. G'est là qu'il se 
voit encore ; il sert de support au chef d'argent dont il vient d'être question plusieurs fois et 
qu'abrite un petit ciboriutn en bronze doré (4.) 

L'église paroissiale de Pleubian, dans le diocèse de Saint-Brieuc, possède une relique beau- 
coup plus importante ; c'est une partie notable du tibia droit de saint Vincent Ferrier. Cette 
relique vient de Rome ; j'ignore comment elle a été transférée de Vannes dans la Ville sainte , et 
comment elle est revenue de Rome en Basse-Bretagne. 

Dans la cathédrale de Quimper, à la chapelle des Trois Gouttes de sang on vénère une par- 
celle des ossements du même saint donnée par Mgr Bécel en 1882, en même temps, que des 
reliques de sainte Anne, de saint Patern, de saint Gildas et de saint Armel. 

J'aurai terminé l'histoire des reliques du grand saint dont les dernières années et la sainte 
mort ont laissé un si vivant souvenir dans le pays vannetais et dans toute la Bretagne, quand 
j'aurai ajouté qu'au pays de Gornouaille presque à l'entrée du Gap-Sizun, on le prie aussi dans la 
belle chapelle de Notre-Dame de Gonfors, sur la route de Douarnenez à Pont-Croix ; il y a un 
autel, une statue et on y vénère une de ses reliques. On le prie surtout pour être délivré de la 
fièvre. 

Le 30 août 1866 Mgr Bécel inaugura un triduum préparatoire à la fête de la Translation. 

Le 25 août 1871 le même évéque rétablit la Confrérie de saint Vincent Ferrier. 

(1) Sébastien-Michel Amelot, évoque de Vannes. 

(9) Toussaint-François-Joseph Conen de Saint-Luc, évoque de Quimper. 

(3) Cette relique est toujours conservée à Gh&teaulin; le sceau qui porte les armes de Mgr Amelot demeure intact. 

(4) A la suite des Vies des Saints dont Us Festes escheent au mois d'Avril nous donnons en gravure la reproduction 
du chef d'argent de saint Vincent Ferrier. 



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142 LA VIE DE S. PATERN. 



PRÉDICATION DE SAINT VINCENT FERMER A MORLAIX, p. 123, IV (J.-M. A). 



ES 



Iuoique l'oratoire bâti à l'endroit où prêchait saint Vincent ait été démoli pour faire place 
aux bâtiments du monastère des Carmélites, il convient de mentionner un monument ou 
plutôt les restes d'un monument qui sont encore debout à rentrée de ce couvent et qui 
existaient déjà au moment où notre saint montait sur cette bauteur pour prêcher, car ils ont tous 
les caractères du style du xrv® siècle. Ce sont les ruines de l'église de Notre-Dame des Fontaines 
composées d'un mur de transept au bas duquel sont deux fontaines monumentales encadrées de 
colonnettes et d'arcs moulurés et au-dessus desquelles se trouve la fenestration la plus originale 
et la plus élégante qui se puisse imaginer. D'abord c'est une large arcade surbaissée, remplie par 
neuf baies de hauteurs inégales, ayant un cordon de quatrefeuilles à leur base et terminées à leur 
sommet par des trèfles subtrilobés. Plus haut est une jolie rose dont les compartiments sont 
habilement agencés entre les branches et les pointes d'une étoile à six rais. Une petite porte 
latérale est surmontée d'un écusson aux armes de Guicaznou. 

Quant au couvent des Dominicains ou Jacobins dans lequel résida saint Vincent Ferrier et où 
notre hagiographe Albert Le Grand passa les premières de sa vie religieuse, il est devenu 
maintenant caserne militaire ; et la belle église qui remonte en partie au xm* siècle et en partie 
au xve, a été coupée en deux étages : le rez-de-chaussée sert de décharge et de magasin au 
matériel de la Ville, le haut a reçu une destination plus noble et a été aménagé en musée et 
bibliothèque. 



LA VIE DE SAINT PATERN, 

Evesque de Vennes, le seizième d'Avril. 

£b*bs$ 



Ï|aint Patern II. du nom, Evesque & Patron de FEvesché de Vennes, naquit 
en la Bretagne Armorique, de Parens riches & vertueux ; son Père s'apelloit 
Petranus & estoit Citoyen de la Ville de Poictiers ; lequel, estant venu demeurer 
en Bretagne, épousa une vertueuse fille, nommée Jullitte Guenn, de laquelle 
il eut nostre Saint Patern, lequel ils consacrèrent à Dieu ; & dés lors se séparèrent de 
consentement mutuel, pour mieux & plus librement s'adonner au service de Dieu. 
Petranus passa la mer & alla en Hybernie, où il se rendit Moyne & y vescut en grande 
Sainteté, & sa compagne Jullite prit le soin de nourrir & élever son fils, luy faisant 
avec le laict succer la pieté, dévotion & crainte de Dieu & passa quarante ans, après sa 
séparation d'avec son mary, en un honneste & volontaire veuvage, faisant de grandes 
aumônes & autres bonnes œuvres, servant fidellement Dieu jusqu'à sa mort. 

II. Ayant un jour, disposé du drap & de la toille pour faire une robe à son petit, 
estant apellée pour quelqu'autre affaire, elle laissa ses hardes sur une fenestre, d'où un 
Milan, qui voltigeoit par là, ravit cette étoffe & l'emporta dans son nid ; mais, au bout 
de l'an, cet oyseau ayant esté déniché, les étoffes furent trouvées dans son nid aussi 
belles & entières, comme si on les eût tout à l'heure aportées de chez le Marchand. 
Aussi-tost qu'il sceut distinctement parler, sa Mère l'envoya aux écolles, ne pardonnant 




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LA VIE DE S. PATERN. 143 



à frais quelconques pour l'avancement de son Fils, lequel aussi, de son costé, étudioit 
diligemment & faisoit un grand progrés non moins à la vertu qu'à l'étude des bonnes 
lettres. 

m. Un jour, l'Enfant Patern, discourant familièrement avec sa Mère, luy demanda 
où estoit son Père, s'il estoit mort ou vivant, veu que jamais il ne l'avoit veu; la bonne 
Dame ne se pût tenir de pleurer & luy dist que son Père, désireux de servir Dieu en 
état de perfection, avoit quitté son pais, & en dessein de se rendre Religieux, passé la Mer 
&, (à ce qu'elle avoit sceu), estoit en Hybernie, renfermé dans un Monastère. Le S. Enfant 
répondit lors : « Et quogf quelle meilleure condition pourrois-je choisir que celle 
dont mon Père a fait élection ? Certes (ma Mère] je seray aussi Religieux, ou mourray 
en la peine. » Sa mère, entendant ces paroles, en remercia Dieu & l'encouragea 
d'exécuter son saint dessein. Dés lors, il conceut un saint mépris du monde & un ardent 
désir de servir Dieu en quelque Monastère ; lequel croissant de jour à autre, il prit la 
bénédiction de sa Mère & alla trouver l'Abbé Generosus, qui gouvernoit un grand 
nombre de Religieux dans le Monastère de saint Gildas de Rbuys, auquel il demanda 
humblement l'Habit, & le receut à son grand contentement & consolation de son Âme. 

IV. Dés qu'il eut achevé le temps de sa Probation, son Abbé luy donna la charge de 
la dépense, laquelle fonction il exerça, l'espace de trois ans, avec grande satisfaction & 
contentement de tous les Religieux. Il s'adonnoit volontiers aux offices & fonctions 
extérieures du Monastère ; mais de telle sorte toutesfois, que le soin qu'il en prenoit 
n'esteignoit en luy l'esprit de l'Oraison ; il s'etudioit particulièrement à la mortification 
de ses sens externes, nommément des yeux, lesquels (selon le dire du Prophète) sont 
les portes par lesquelles la mort entre dans l'Ame, 8c tenoit tellement ses yeux en 
commendement, qu'on dit de luy que, depuis qu'il fut vêtu Religieux, jamais il ne 
regarda homme en face, moins encore femme. Il mattoit continuellement sa chair à force 
de rudes & fortes austeritez ; il ne mangeoit que du pain tout sec, beuvoit de l'eau & 
encore bien médiocrement ; &, quand il vouloit faire plus grande chère, il adjoustoit 
quelques légumes & du sel. Au lieu de chemise, il endossoit un Cilice aspre & rude ; 
jamais ne changeoit d'habit, ny ne quittoit sa pauvre robbe, froc & cuculle de nuit ny 
de jour ; on ne le voyoit plus vêtu en Hyver, ny moins en Esté que de coustume ; son 
lict estoit le pavé nud, ou bien quelques fagots ; par telles austeritez il atténua tellement 
son corps, qu'on ne luy voyoit que la peau & les os. 

V. En ce temps-là, florissoient en la Bretagne Armorique un grand nombre de saints 
Personnages, qui, ayant dit adieu au monde', vivoient es Cloistres 8c Monastères, y 
menans une vie plus Angélique & divine qu'humaine ; desquels on fist passer grand 
nombre en la Grande Bretagne pour y fonder des Monastères, sous la conduite des 
Abbez Cuvilan, Coatman 8c Tetecho ; lesquels, connoissans la vertu, sainteté, érudition 
& suffisance de S. Patern, le demandèrent aussi ; ils le firent Abbé 8c luy donnèrent 
cent tant de Moynes, avec lesquels il passa la Mer, Prescha des Insulaires, qui, dans 
peu de temps, luy édifièrent un Monastère sur le bord de la Mer, l'ornèrent, arrenterent 
& accommodèrent de tout ce qui estoit requis, tant pour le service de Dieu, que pour 
la commodité des Religieux. S. Patern, voyant que sa Mission avoit si-bien réussi, en 
rendit grâces à Dieu; &, ayant mis bon ordre à tout, institua un Supérieur pour 
gouverner son Monastère en son absence ; puis, ayant pris congé de ses Religieux, 
passa la mer & alla en Hybernie. 

VI. Où estant arrivé il alla voir son père, lequel en fut extrêmement aise & le retint, 
quelques mois, en son Monastère. Il y avoit lors deux Roys en Hybernie, lesquels se 
faisoient une cruelle guerre, au grand dommage & incommodité du pauvre peuple. Une 
nuit, un Ange leur apparut à tous deux séparément 8c leur commanda d'envoyer 



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144 LA VIE DE S. PATERN. 



chercher un saint homme, nommé Patern, venu depuis peu de la Grande Bretagne, 
qu'ils le prinssent pour arbitre de leurs differens & se tinssent à ce qu'il en arresteroit. 
Le matin venu, ces deux Princçs se virent ; &, ayans communiqué, en face de leurs 
Armées, quelque temps par ensemble, posèrent les armes, envoyèrent quérir S. Patern, 
lequel les pacifia entièrement, & puis, prenant congé d'eux, revint voir son Père, duquel 
ayant aussi pris congé, il repassa en la Grande Bretagne & se rendit à ses Religieux, 
qui furent grandement réjouis de son arrivée, & trouva, en ce Monastère, un des 
Religieux qu'il avoit laissé au Monastère de Rhuys en Bretagne Armorique, nommé 
Nimonochus, lequel, ne pouvant supporter son absence, l'avoit suivi, 8c, par ses 
mérites, avoit évadé de grands périls en mer. 

VII. Voyant ses Religieux croistre, de jour à autre, en nombre, à la gloire de Dieu & 
utilité des Ames, il fonda deux autres Monastères au Pays de Cornoûaille en l'Isle (c'est 
la Principauté de Walles) 8c y mist Supérieurs deux siens Disciples, Nimonochus 8c 
Samson, personnes douées de grandes perfections. En ce temps-là, regnoit en la Province 
de Walles un Prince nommé Malgonus, homme fort mal conditionné, lequel, entendant 
parler de S. Patern, le voulut tenter. Une guerre luy étant survenue contre le Roy des 
Bretons septentrionnaux de l'Isle, il amassa son Armée prés le fleuve de Clarach, & com- 
manda à deux de ses Thresoriers de porter de grands vases chargez de sables, mottes 8c 
autre telle chose, bien fermez 8c scellez, au Monastère du Saint situé prés de ce fleuve, & 
le prier de luy garder ces vases où estoient ses Thresors. Le S. Abbé les prit à la bonne 
foy, les mit dans la Sacristie 8c les conserva soigneusement. La guerre ayant eu bon 8c 
heureux succez, le Roy retourna victorieux & envoya incontinent au Monastère quérir 
ces vases, qui furent délivrez à ses gens ; lesquels, les ayans ouverts, n'y trouvèrent 
que sable, gazons & terre. Les Thresoriers, tous éperdus, crièrent aux voleurs ; qu'on 
avoit volé les thresors du Roy ; le Saint le nya constamment. L'affaire évoquée par 
devant le Roy, il ordonna qu'ils seroient mis à leur serment. Or, c'estoit la coustume 
en ce pays-là, que, qui faisoit serment de n'avoir commis ce qui luy estoit imposé, pour 
preuve de son innocence, mettoit le bras dans une cuve d'eau bouillante ; le saint Abbé 
offrit au Roy de se justifier de ce crime, luy & ses Religieux en cette façon. 

VIII. Le Roy qui, pour éprouver la vertu 8c Sainteté de S. Patern, avoit tramé cette 
affaire, s'y accorda ; on fait bouillir de l'eau dans un grand bassin ; le S. fait redoubler 
les charbons, bouillir 8c rebouillir l'eau ; puis, ayant fait sa prière, mist tout son bras 
dedans, 8c l'y tint si long-temps, que les assistons furent contraints de luy crier qu'il se 
retirast ; ce qu'ayant fait, il montra son bras aussi sain, beau 8c frais que jamais. Le 
peuple, voyant cela, força ses accusateurs à faire la mesme espreuve, & voir si l'eau 
bouillante est chaude; mais ils n'y eurent si-tost mis la main, que la douleur leur 
pénétra si avant, qu'ils tombèrent morts par terre ; 8c le Roy Malgonus, autheur de tout cecy, 
devint aveugle & fut saisi d'une forte maladie, qui le mist au lict & Taffoiblit de telle 
sorte, qu'il reconnût que c'estoit une punition divine du tort qu'il avoit fait à S. Patern; 
de quoy se repentant, il se fit porter au Monastère de Clarach 8c demanda humblement 
pardon au S. Abbé, qui, par sa prière, luy rendit la veuê 8c le guérit de sa maladie, dont 
le Roy le remercia & fit présent à son Monastère de toutes ses terres , depuis la rivière 
de Clarach jusques à la Mer. 

IX. En ce même temps, saint David (qui depuis fut Evesque de Menevie en l'Isle) 
vivoit en grande austérité, en un Monastère situé dans une vallée, au mesme pais de 
Walles, nommée Traoun-Rhozn. Un jour, estant en prière, l'Ange luy apparut 8c luy 
commanda d'apeller les Abbez Patern 8c Thurian, 8c d'aller, en leur compagnie, visiter 
les saints lieux de la Terre sainte, où Nostre Sauveur avoit opéré nostre salut. S. David, 
obéissant à l'Ange, les envoya quérir & leur manifesta le commandement qu'il avoit 



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LA VIE DE S. PATEEN. 145 



receu du Ciel, les prians d'entreprendre ce voyage en sa compagnie ; ce qu'ils firent, & 
remarqua-t'on (chose miraculeuse) que, pendant qu'ils furent en ce voyage, quand ils 
entroient es terres étrangères, ils entendoient & parloient les langues Barbares aussi 
aisément qu'ils eussent fait le Breton, qui estoit leur langue maternelle. Estons arrivez 
en la Ville de Jérusalem, ils visitèrent avec une grande dévotion les saints lieux ; &, 
cependant qu'ils s'occupoient à ces saints Pèlerinages , l'Ange s'apparut au Patriarche 
de Jérusalem & luy commanda d'apeller ces trois Pèlerins Bretons Insulaires, leur 
imposer les mains 8c leur donner la commission de prescher l'Evangile ; ce que le 
Patriarche exécuta effectivement, puis les licencia d'aller en leur pais, donnant, au 
départ, à saint Patern une Crosse d'Yvoire 8c une belle Tunique ou Dalmatique, présageant 
qu'il devoit, un jour, gouverner les Ames 8c estre Evesque. 

X. Ces saints Personnages, ayans satisfait au commandement de l'Ange 8c à leur 
dévotion, s'en retournèrent en l'Isle & commencèrent, chacun de son costé, à prescher 
de grande ferveur. Un jour que saint Patern estoit dans son Monastère de Clarach, un 
Seigneur du pays, nommé Arthur, estant venu audit Monastère, vid saint Patern, pendant 
l'Office, revêtu de cette Tunique qu'il avoit eue du Patriarche de Jérusalem, laquelle 
luy agréa tellement, qu'il la luy demanda avec instance, mais le Saint l'en éconduit, 
disant qu'elle estoit dédiée au service de l'Eglise 8c qu'il n'estoit pas séant de l'en 
desalliener. Cela attrista grandement Arthur, qui, tout fasché, sortit de l'Eglise avec son 
train, parmy lequel se trouva quelque vaut-rien, qui luy conseilla de retourner sur ses 
pas, 8c que de force il luy feroit avoir ce que par beau il n'avoit pu obtenir ; il crût ce 
conseil & s'en retourna au Monastère, tout furieux & en colère ; un Moyne l'apperceut de 
loin, qui s'encourut donner avis à saint Patern, lequel luy dist : «t Et bien (mon frère) 
» s'il vient en mauvais dessein, asseurez-vous que la terre s'ouvrira 8c l'engloutira. » Ce 
qui arriva ainsi ; car, voulant entrer de furie en l'Eglise, la terre s'ouvrit sous ses pieds 
8c l'engloutit jusques à la gorge, se resserrant tout à l'entour & ne luy laissant que la 
teste hors. Alors, il commença à reconnoistre sa faute & prier S. Patern de luy pardonner ; 
le saint Abbé, l'ayant aigrement repris de son péché, pria pour luy, le tira de là & le 
renvoya en paix en sa maison. 

XI. C'estoit du temps qu'estoit Comte de Vennes un valeureux Prince, nommé Guérok 
fia Cronique Latine l'appelle Caradocus pour GuerokusJ, Prince courageux 8c magnanime, 
lequel, l'an 564, soutint Dunalch, Fils de Connobert, Comte de Rennes & de Nantes, 
contre Chilperic, Roy de France, l'Armée duquel il défit à Messac sur Vilaines, l'an 587, 
assiégea Rennes, puis Nantes, lesquelles il prit 8c rendit à Dunalch, ayant défait & tué 
Bapolen & contraint Ebrecaire (c'estoit les Chef des deux Armées que Gontram, Roy de 
France, avoient envoyées en Bretagne) de s'en fuïr. Cette guerre avec les François si 
heureusement finie, Guérok passa la mer & conquist pareillement la Cornoûaille d'outre- 
mer; où, estant arrivé en la Cité qui lors s'apelloit Meas-Eli, 11 y trouva S. Patern, 
lequel, a la requeste des Vennetois Armoricains, il amena en Bretagne, régnant en la 
haute Bretagne Alain I. du nom, & en la basse Jaova. Le bruit de son arrivée venu aux 
oreilles des habitans de la ville de Vennes, ils luy sortirent audevant, l'emmenèrent 
solemnellement en leur ville & le firent sacrer leur Evesque. 

XII. Le Comte Guérok avoit basty un Palais au milieu de la ville de Vennes, pour sa 
demeure ordinaire ; saint Patern fut inspiré de Dieu de le luy demander pour accom- 
moder & amplifier son Eglise Cathédrale ; ce qu'il obtint facilement, dont il agrandit 
l'Eglise de saint Pierre, & du reste des bastimens se servit de Manoir & Palais Episcopal. 
A l'exemple du Comte, les Seigneurs du Vennetois luy firent plusieurs presens & de 
bonnes fondations, pour ayder à la réparation de ce Temple, lequel encore depuis a 
esté rebasty plus ample, beau, grand & spacieux. Ce S. Prélat, estant Evesque, mist un 



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146 LA VIE DE S. PATERN. 



grand soin à bien & saintement gouverner son Diocèse, lequel il visitoit souvent, 
Tinstruisoit et édifioit de sa bonne vie & admirables Sermons. En mesme temps, saint 
Samson, Archevesque de Dol, faisant sa visite par la Bretagne, où il estoit reconnu 
Métropolitain de sept Evesques, vint sans bruit, & comme à l'improviste, sur les 
confins du terroir Vennetois, où l'un des Moynes qu'il avoit à sa suitte luy dist, que saint 
Patern ne luy voudroit pas volontiers obeïr, ny le reconnoistre pour son Métropolitain ; 
partant, qu'il perdroit sa peine d'y aller, mais qu'au prochain Synode Provincial il luy 
falloit l'appeller hastivement pour éprouver son humilité & obédience. 

Xm. Le S. Archevesque, ne pensant à mal quelconque, croit ce conseil; & au 
prochain Synode qu'il assembla, manda à S. Patern que sans délay il y vint, tout en tel 
état qu'il se trouveroit. S. Patern édifioit lors une Eglise & un petit Hermitage hors la 
ville de Vennes ; là le vinrent trouver les Messagers de saint Samson, & luy présentèrent 
les lettres comme il se débottoit, ayant encore un pied botté ; il les leut tout sur bout, puis 
remonte & suivit ces Messagers vers le saint Archevesque. Or, ce Moyne malicieux, qui 
avoit conseillé S. Samson à faire cette espreuve de l'obédience de saint Patern, le voyant 
venir botté d'un pied seulement, se prit à rire à pleine teste ; mais le diable le saisit sur 
le champ, le jetta par terre, & commença à le tourmenter horriblement; ce que voyant 
S. Samson & les autres SS. Evesques qui estoient là assemblez, admirans l'obéissance 
de S. Patern, le vinrent saluer & le prièrent de pardonner à ce misérable, que l'ennemy 
du genre humain tourmentoit si cruellement; le saint luy pardonna de bon cœur, &, par 
sa prière, le délivra. 

XIV. A ce Synode se trouvèrent sept Evesques, sçavoir, saint Samson, Archevesque 
de Dol, Métropolitain ; saint Malo, Evesque d'Aleth ; saint Brieuc, Evesque de Biduce ; 
saint Tugduval, Evesque de Treguer, saint Paul, Evesque d'Occismor, & l'Evesque de 
Cornoûaille, qui tous reconneurent pour Supérieur & Métropolitain saint Samson & ses 
Successeurs Archevesques de Dol, les Evesques de Rennes & Nantes (pourveus à la 
nomination des Roys de France es Villes tenues de France, depuis que Glotaire I s'en 
estoit emparé) se tenans en l'obéissance de l' Archevesque de Tours. En ce Synode, 
furent faites plusieurs belles constitutions, pour le règlement & police Ecclésiastique, 
que saint Patern fit exactement observer en son Diocèse ; il y fut aussi ordonné que, 
tous les ans, le premier jour de Novembre, on celebreroit le Synode annuel, pour 
maintenir & accroistre l'union d'entr'eux & décider les points douteux & difficultez qui 
se pourroient présenter. Le Synode finy, saint Patern s'en retonrna à Vennes, où il 
commença a mener une vie tres-austere & pénitente, se retirant dans ce petit Monastère 
ou Hermitage, qu'il avoit édifié hors les faux-bourgs de Vennes, n'en sortant que lorsque 
les affaires de sa Charge Pastorale l'en contraignoient, passant tout son temps en prières, 
jeusnes, veilles, austeritez & assistance du prochain. 

XV. Dieu permist, pour fournir sujet de mérite à sa patience, qu'il fust persécuté de 
plusieurs, même de ses propres Religieux; lesquels, ayant les yeux trop chassieux 
pour supporter l'éclat de ses rares vertus, commencèrent à le traverser, & de telle 
sorte, que, pour se délivrer de leurs persécutions, estant allé à un Synode, il ne s'en 
retourna plus à Vennes, de peur qu'il ne tombast en quelque impatience, pour les 
affronts & mauvais tours que, journellement on luy joûoit; il quitta donc son Diocèse & 
la Bretagne, & se retira en France, où il s'habitua en un Monastère et y amassa quelques 
Religieux, avec lesquels il vescut, quelque temps, en grande Sainteté, jusques à ce que, 
cassé d'années, de vieillesse & d'austeritez, il tomba malade; &, sentant sa mort 
approcher, receut ses Sacremens, donna sa sainte Bénédiction à ses Disciples, puis, 
louant & glorifiant Dieu, rendit son heureux esprit es mains de son Créateur, le 16. Avril, 
environ l'an de grâce 590. 



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LA VIE DE S. PATERN. 147 



XVI. Incontinent après que le Saint eut esté mis en terre, Dieu opéra plusieurs 
grands miracles à son Sepulchre, & les Bretons Vennetois commencèrent à ressentir la 
perte de leur S. Pasteur; car une cruelle famine envahit le pays, laquelle, en trois 
années qu'elle dura, étrangla une innombrable multitude de personnes; on fait des 
prières & Processions publiques & solemnelles pour appaiser l'ire de Dieu ; enfin, on 
s'avise que saint Patern avoit quitté la Ville & Diocèse de Vennes, sans y avoir laissé sa 
sainte Bénédiction. Là dessus le conseil se tint, & députa-t'on un honorable compagnie 
pour aller en France quérir le saint Corps ; on y alla, mais comme on voulut le lever 
sur le branquart, il devint si lourd & pesant, qu'on ne le pouvoit seulement lever de 
terre. Cela attrista grandemeut tous les assistons, jusqu'à ce qu'un Bourgeois de Vennes 
s'avança parmy les autres & dist : « Messieurs, nostre saint Prélat défunt m'a autres fois 
» souvent demandé un lieu & métairie que j'ay es Faux-bourgs de nostre Ville, pour y 
» édifier une Eglise, dont je l'ay toujours refusé ; mais je luy promets, devant Dieu, ses 
» saintes Reliques & toute la compagnie, que, s'il luy plaist se laisser emporter en sa 
» Ville & la nostre, non seulement je luy donneray ce lieu, mais de plus y feray bastir 
» une Eglise à mes propres coûts & dépens. » 

XVII. A peine eut-il achevé ce propos, que le S. Corps devint léger à merveille dont 
toute l'assistance remercia Dieu; ils le levèrent sur une littiere richement parée & 
l'emportèrent en grande pompe & solemnité en Bretagne. Les Evesque, Clergé, Noblesse, 
Bourgeois & toute la populace de Vennes sortit bien loin hors la Ville au-devant des 
Reliques de leur saint Prélat, lesquelles furent déposées en ce lieu que le Bourgeois 
avoit donné au Saint, où, dans peu de temps, fut édifiée une belle Eglise, laquelle fut 
dédiée en l'honneur de saint Patern, & est une des Paroisses de la Ville de Vennes, où 
demeura le Corps de saint Patern, jusques à Tan de salut 878. que, pour crainte des 
Barbares, Normands & Danois, qui, ayant mis pied à terre en Bretagne, ravageoient tout 
le pays, il fut transporté, avec le Corps de saint Corentin, au Monastère de Marmoûtiers 
lés Tours (1), où ils ont esté reveremment gardez, & Dieu y a opéré de grands miracles 
par leurs mérites & intercessions. 

Cette Vie a esté par nous recueillie des anciens Bréviaires de Léon, Vennes et Cornoûaille, 
le 16. Avril; des anciens Légendaires de Léon, Nantes et Treguer, Robert Cœnalis de re 
Gallica, liv. 2, perioch. 6; cFArgentré, en son hist. liv. 1, ch. 10; les Annales de Bret. de 
Bouchard, liv. 2, feuil. 56; Du Pas, au rôlle des Evesq. de Vennes, à la fin de son hist. 
geneal. des illustres Maisons de Bret. ; Robert, en sa Gallia Christiana ; Chenu, en son hist. 
Chronolog. des Evesques de France, en ceux de Vennes; Charron, en son Catalogue des 
Evesques de Nantes; le Proprium Sanctorum de Vennes. 



ANNOTATIONS. 

LE PREMIER ÉVÊQUE DE VANNES (A.-M. T.). 



H 



|e lecteur aura peut-être remarqué que la Vie précédente commence par ces mots : c Saint 
Patern, II. du nom. » A l'époque d'Albert Le Grand on n'en était pas encore cependant 
à faire d'un seul saint deux ou trois personnalités différentes ; les théories ingénieuses 
qui distinguaient de saint Denis l'Aréopagite, saint Denis de Paris, de sainte Marie Magdeleine, 
la femme pécheresse de l'Évangile, ne devaient prendre corps qu'un peu plus tard, et cependant 



(1) Comme on le verra dans les Annotations, ceci manque d'exactitude. — A.-M. T. 



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148 LA VIE DE S. PATEEN. 



nous trouvons notre hagiographe tombant dans le travers d'une école à l'esprit de laquelle il 
était bien étranger. 

Y a-t-il en deux, et même trois saints évéques de Vannes du nom de Patern, et notre saint 
est-il le premier ou le second? — M. de la Borderie n'examine même pas la question ; c'est done 
évidemment qu'elle ne lui a même pas paru digne d'examen dans une histoire sérieuse. En 
revanche, il établit que saint Patern, le vrai, le seul est bien le premier évêque de Vannes, et 
nous sommes heureux de le citer : < C'est ici un cas assez curieux. D'ordinaire, la critique reproche 
aux traditions concernant les origines des églises , des villes, des seigneuries,... de vouloir foire 
remonter ces origines à une antiquité exagérée. Pour Vannes c'est le contraire... Examinons. 

» Peu de temps après le concile de Tours de 461, il y eut à Vannes un concile provincial 
dont on ne connaît pas la date précise, mais antérieur à 470 et qu'on s'accorde généralement i 
placer vers 465. Dans ce concile saint Patern fut consacré évêque de Vannes par le métropolitain 
de Tours assisté de quatre autres évéques. La tradition ancienne, constante, de l'église de 
Vannes (dont on trouve des preuves dès le ix« siècle) reconnaît pour premier évêque de ce siège 
saint Patern, et ce ne peut être que celui-ci, car d'après un document autorisé de cette tradition, 
ce Patern premier évêque de Vannes aurait eu des relations avec le roi Glovis, circonstance qui 
ne peut se rapporter qu'au Patern de 465 et s'y rapporte aisément, pourvu qu'on lui accorde un 
épiscopat de trente et quelques années, durée qui n'a rien d'extraordinaire. Le document en 
question n'attribue nullement à Glovis la fondation de l'évêché de Vannes ; il place formellement 
cette fondation avant les relations du prince et de l'évêque, et la distingue nettement de la 
période où ces relations se produisent, laquelle est simplement indiquée comme appartenant aux 
commencements de la nouvelle église. Ainsi l'intervalle qui sépare la consécration de Patern du 
règne de Glovis est bien marqué, et la chronologie bien observée. Quant aux relations entre 
l'évêque et le roi, il s'agit de reliques insignes données par ce dernier à l'église de Vannes; 
donation où il faut voir simplement le souvenir traditionnel des bons rapports qui existèrent 
entre Patern et Glovis. 

> Telle est la tradition, ancienne, constante, immémoriale de l'église de Vannes sur son 
origine : tradition qui, dans ces termes, n'est contredite par aucun document de l'histoire 
sérieuse et contre laquelle cependant on s'est lancé avec une vivacité au moins singulière. » 

Cette appréciation de M. de la Borderie vise un article de M. l'abbé Duchesne (Bévue Celtique, 
XIV (1893) p. 238-240). c L'évêque d'Angers Talasius ordonné en 453 ayant déjà eu quatre 
prédécesseurs, pourquoi, se demande M. Duchesne, l'évêque ordonné à Vannes vers 465 aurait-il 
été le premier de sa série? » A cette argumentation quelque peu étrange M. de la Borderie 
répond : c Pourquoi? Mais parce que les quatre prédécesseurs de Talasius existent, nous les 
connaissons, et les quatre prétendus prédécesseurs de Patern n'existent pas ; il faut les inventer 
et donner en même temps un démenti passablement osé à une tradition locale, immémoriale, à 
laquelle on ne peut opposer aucun document sérieux. » 

Avec le savant historien de la Bretagne il convient de citer l'historien très érudit et très bon 
critique du diocèse de Vannes. 

M. Le Mené n'est pas de ceux qui croient à l'existence de Conan Mériadec, or l'existence d'un 
premier Patern surnommé Tathée, et distinct de celui qui nous occupe ne repose que sur les 
traditions relatives à Conan ; après les avoir résumées très clairement et réfutées, il conclut : 
c L'érection du siège épiscopal de Vannes est un fait certain ; l'existence d'un saint Patern comme 
premier évêque de cette ville est un fait admis par la tradition constante de son église, la mort 
du saint en dehors du diocèse est un fait incontesté ; seulement l'érection du siège n'eut lieu 
que vers 465 et c'est alors seulement que saint Patern reçut la consécration épiscopale, comme on 
le prouvera plus loin. C'est donc i tort que les partisans de Conan Mériadec ont imaginé deux 
saints Patern, l'un de 388, l'autre de 465, et qu'ils ont attribué au premier ce qui ne regarde que 
le second, qui est le seul vrai, le seul authentique* D'ailleurs lEgUse de Vannes n'a jamais 



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LA VIE DE S. PATERN. 149 



honoré qu'an saint Patern et n'a jamais possédé les reliques que d'un seul. Quant à un troisième 
S. Patern qui vivait au vi« siècle, il est étranger au présent débat : il en sera question quand on 
arrivera à son époque. » 

Nous prenons le premier volume de M. Le Mené à l'endroit où il s'occupe de ce troisième 
saint Patern (p. 85) et nous y trouvons tout ce qui a été raconté par Albert Le Grand au début de 
la vie du saint Patern qu'il dit être II. du nom : le nom de ses parents, la vie monastique de son 
père, le voyage en Irlande, l'entrée en religion, les fonctions de cellérier sous un abbé Generosus, 
les relations avec saint David et saint Théliau, l'accueil cordial du patriarche de Jérusalem, les 
rapports avec saint Samson, évoque de Dol, la démission des fonctions épiscopales. — Or presque 
tout cela appartient à un autre saint son homonyme, saint Patern évéque d'Avranches. 

La liturgie diocésaine de Vannes ne saurait nous guider dans cette question ; chaque propre 
n'honore qu'un saint Patern, mais pour celui de 1757 ce saint est Patern I er contemporain de 
Gonan Mériadec ; pour ceux de 1660 et de 1875 c'est Patern II, c'est-à-dire l'évoque qui fut sacré 
vers 465 ; un missel de 1590 et un ancien légendaire ont honoré Patern III du vie siècle. ^Le 
propre encore en usage dans le diocèse de Quimper n'a pas osé choisir entre les trois Patern ; il 
confond les deux premiers et exalte le troisième. Et le savant chanoine termine ainsi : c En 
résumé, pour nous saint Patern I est fabuleux ; saint Patern II (mais qui en réalité est bien saint 
Patern I puisque l'autre n'a pas existé) est le premier évéque de Vannes ; saint Patern m est 
étranger au diocèse. » 



B 



LES RELIQUES DE SAINT PATERN (A.-M. T.). 

|aint Patern s'étant démis des fonctions épiscopales se retira en pays Franc, mais il est 
impossible de préciser le lieu de sa retraite. Il mourut le 16 avril, c'est-à-dire au jour 
même où l'église de Vannes célèbre sa mémoire. Il fut enseveli au lieu même de sa mort. 
Les Yénètes qui semblaient avoir oublié leur ancien évéque, se voyant éprouvés depuis trois ans 
par une sécheresse continue et par la famine qui en fut la conséquence, se rappelèrent que saint 
Patern avait quitté son diocèse sans le bénir et en conclurent que Dieu vengeait les mauvais 
traitements dont avait souffert son serviteur. Les principaux habitants de Vannes partirent pour 
le lieu de son refuge et de sa sépulture ; le tombeau fut ouvert, mais il fut impossible d'en retirer 
le corps. Alors l'un des plus riches et des plus nobles d'entre eux dit à l'assistance qu'il possédait 
dans les faubourgs de Vannes un terrain jadis refusé au saint évéque qui le lui avait demandé 
pour la construction d'une église. Non seulement il voulait bien maintenant l'accorder, mais il 
donnerait l'argent nécessaire pour la construction. Aussitôt le corps du saint put être retiré sans 
peine ; on le plaça sur un brancard et il fut transporté à Vannes. Aussitôt une pluie bienfaisante 
succéda à la sécheresse. L'église bâtie pour recevoir les reliques prit naturellement le nom du 
saint et elle conserva son trésor jusqu'aux invasions normandes. Les ossements du saint évéque 
furent alors déposés à l'abbaye de Déote ; ils en furent retirés en 946 sur la demande de Laune, 
archidiacre de Bourges, et transportés à Issoudun, dans le monastère bénédictin de Sainte-Marie. 
Craignant pour leur sûreté, parce que cette communauté et son église étaient en dehors de 
l'enceinte fortifiée, les moines les transportèrent dans la ville close et, vers l'an 1000, dans le 
château-fort de la cité. Les religieux firent de ce château un monastère qui a subsisté jusqu'à la 
Révolution. C'est là que les reliques de saint Patern furent vérifiées le 12 mars 1186, par Henry 
de Seuly, archevêque de Bourges ; le chef et l'un des bras furent mis dans des reliquaires séparés, 
pour être portés en procession, et le reste fut placé dans un cercueil en pierre élevé sur quatre 
piliers. C'est alors, ou à peu près, que Guéthenoc, évéque de Vannes, .recouvra c une grande 
partie des ossements de saint Patern, qu'un moine, par commandement dudit saint, apporta à 
Vannes de son temps. » Ce qui confirme cette donnée, c'est que dans le xhi« et le xrv« siècle, le 
chapitre de Vannes faisait exposer dans l'église de Saint-Patern, pour le pèlerinage des Sept 



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150 LA VIE DE S. PATERN. 



Saints de Bretagne, des reliques de cet évêque, consistant en une portion du chef et deux os 
longs. (Enquête de U00J. 

Les reliques de saint Patern, gardées à Issoudun, furent retirées de son église en 1793 et 
déposées dans celle de Saint-Cyr de la même ville, où elles devinrent la proie des révolutionnaires. 
M. Tresvaux a dit que des personnes pieuses avaient sauvé quelques débris du chef, et le bras. 
Et ici , M. Le Mené à qui nous empruntons toute cette étude sur les reliques de saint Patern, 
ajoute : < Nous avons demandé des renseignements précis à ce sujet , et Ton nous a écrit 
d'Issoudun en 1868 : « Les vieillards du pays, interrogés par M. le Curé, n'en ont conservé 
aucun souvenir. Le fait est qu'aujourd'hui il n'existe plus rien des reliques de saint Patern. » 

Il est bien triste d'avoir à le dire, mais malgré cette communication faite à M. Le Mené il n'est 
pas impossible que des reliques aient été sauvées et qu'aujourd'hui le souvenir même en soit 
perdu. Gela est arrivé à Qu imper pour les reliques de saint Ronan , de saint Gonogan , de saint 
Mélar sauvées par le menuisier Daniel Sergent et définitivement perdues parce que l'incurie et 
la négligence pour la conservation des reliques a dépassé toutes les limites, dix et vingt ans après 
que de bons catholiques s'exposaient à la mort pour en empêcher la destruction ou la profanation 
sous le régime de la Terreur. 

c Les ossements conservés à Vannes ont, depuis plusieurs siècles, perdu leurs étiquettes, et 
se trouvent confondus avec les reliques anonymes appelées Corpora Sanctorum. On ne possède 
plus d'une manière certaine et distincte, qu'un os du pouce cédé à Mgr Bécel (1), cinq osselets 
des doigts, gardés par le Chapitre, et une parcelle du crâne, conservée dans l'église paroissiale de 
Saint-Patern et exposée à la vénération des fidèles dans un buste en bois peint. » 

(1) C'est probablement de la relique qui lui appartenait personnellement que ce prélat si attaché à ses voisins de 
Quimper : Mgr Sergent et Mgr Nouvel, aura pris la parcelle qu'il a bien voulu donner à la Cathédrale de cette ville, 
comme je l'ai dit à propos des reliques de saint Vincent Ferrier. M. de Penfentenyo, archipretre de la Cathédrale, 
désirant enrichir son église des reliques des saints, et plus spécialement des saints de Bretagne, me chargea 
d'adresser des demandes en son nom aux évéchés de Rennes, de Nantes, de Tannes et de Saint-Brieuc; c'est à 
Vannes que cette demande fat le plus favorablement accueillie. 



BU8TB BN ARGENT DB SAINT VINCENT FERMER 

Placé sur son Tombeau et vénéré à la Cathédrale Saint-Pierre , à Vannes 

(D'après une photographie de Àf. Cardinal) 

On peut remarquer qu'il contient une relique; c'est une vertèbre du cou. 



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LES VIES DES SAINTS 



DONT LES PESTES 



ESCHEENT AU MOIS DE MAY. 



LA VIE DE SAINT BRIEUC, 

Premier Evesque de Biduce ou Saini-Brieuc, le premier jour de May. 




[|aint Brieuc, l'un des Patrons de nostre Bretagne Armorique, & premier 
Evesque du Diocèse qui, de son nom, s'appelle à présent S. Brieuc, nasquit 
en la Province de Cornoûaille Insulaire (maintenant nommée la Principauté 
de Walles) en la Grande Bretagne. Ses parens estoient nobles & riches, mais 
Idolâtres ; son Père avoit nom Cerpus & sa Mère Eldruda, à laquelle, estant enceinte, 
une nuit, un Ange apparut & luy fit sçavoir qu'elle portoit dans ses flancs un enfant 
qui seroit chery de Dieu & éclaireroit son pays de la lumière de la Foy de Jesus-Christ, 
luy commandant de parler à son mary & tascher de luy faire quitter la vaine super- 
stition de ses Idoles, pour adorer un seul et vray Dieu. 

H. La bonne Dame, le matin, à son réveil, se souvenant de son songe, en donne avis 
à son mary, l'avertissant du commandement qu'elle avoit receu de luy persuader de 
quitter ses Idoles ; mais Cerpus ne tint compte de ce salutaire avertissement, le tenant 
pour fable & imagination de femme, pour lesquelles il se donneroit bien garde de quitter 
la Religion de ses ancestres ; mais la troisième nuit après, comme il prenoit son repos, 
le mesme Ange, qui s'estoit apparu à sa femme, se présenta devant luy, & luy révéla la 
mesme chose touchant l'enfant dont sa femme estoit enceinte & luy fit commandement 
de quitter sa fausse Religion, & se disposer à recevoir celle de Jesus-Christ; le tença 
bien aigrement d'avoir esté incrédule aux propos de son épouse. Cerpus, le matin venu, 
convoqua tous ses amis, &, leur ayant fait récit de l'aparution susdite, de leur avis, se 
résolut d'obeîr à cette semonce, &, pour ce, renversa & brisa toutes ses Idoles & 
distribua la moitié de son bien aux pauvres, quoy qu'il ne se rendist incontinent 
Chrestien. 

m. Après les neuf mois accomplis, la bonne Dame Eldruda accoucha & mit au 
inonde un bel enfant, lequel fut, par elle & son mary, nommé Brieuc, (nom que l'Ange 
leur avoit révélé). Us le nourrirent & élevèrent fort soigneusement, toujours memoratifs 
V. DBS S. 12 



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152 LA VIE DE S. BRIEUC. 



de ce que l'Ange leur en avoit dit. L'enfant aussi croîssoit en âge & en vertu, c'estoit 
merveille de voir des mœurs si graves en une si tendre jeunesse, & en un jeune corps 
d'enfant un esprit de vieillard, meur & rassis. Estant garçon, il fuyoit les esbats, jeux, 
devis & legeretez de ceux de son âge, son esprit se portant à chose plus relevée. Sa 
bonne mère, le voyant si ployable & apte à recevoir les impressions de la vertu, 
memorative aussi du commandement que l'Ange luy en avoit fait, se mist en soucy de 
l'envoyer à saint Germain, Evesque de Paris, pour estre par ce saint Prélat enseigné, 
tant es bonnes mœurs & Religion Chrestienne, qu'es bonnes lettres & sciences ; mais le 
pcre s'opposa au dessein de sa femme, ne voulant oûyr parler d'envoyer Brieuc si loin, 
de peur, nommément, qu'il ne luy prit envie de se faire Prestre ou Moyne. 

IV. Sur ces entretiens, l'Ange retourne vers Cerpus, le reprend fort rudement d'estre 
toujours incrédule & de résister à la volonté de Dieu; luy enjoignant, sous grosses 
menaces, d'envoyer promptement son fils à Paris vers S. Germain. Cette reprimende 
épouventa tellement Cerpus, que, sans délay, il envoya Brieuc à Paris fort bien 
accompagné de train & serviteurs. Incontinent que saint Germain l'apperceut tout de 
loin, il conneut, par inspiration divine, qui etoit ce jeune Enfant; de quels parens & 
Pals; pourquoy il etoit là venu, & quel il seroit un jour. Brieuc, arrivé dans la salle du 
Manoir Episcopal, se jetta humblement aux pieds du saint Prélat, lequel aperceut un 
Pigeon blanc descendre du Ciel & se reposer sur le chef de ce saint Enfant ; de quoy 
S. Germain loua Dieu, qui, par ce signe visible, donna à connoistre l'état qu'il faisoit 
de ce Saint, lequel il avoit prévenu de ses Grâces. 

V. Incontinent après le départ de ceux qui l'avoient amené, saint Germain le fit 
aller en Classe parmy les autres Enfans qu'il instruisoit, où il fit preuve de son bel 
esprit ; car, en un jour, il aprit tout son Alphabet, &, en cinq mois, tout le Psautier par 
cœur, pour mieux pouvoir chanter les louanges de Dieu dans l'Eglise avec les autres 
Frères. Il estoit fort charitable aux pauvres, leur donnant tout ce dont il pouvoit 
disposer, ne les pouvant voir sans leur donner quelque chose. N'estant encore âgé que 
de dix ans, il fut envoyé, un jour, quérir de l'eau à la fontaine; ayant rencontré au 
chemin, des lépreux qui luy demandèrent l'aumône, n'ayant autre chose que leur 
donner, il leur laissa la Cruche qu'il avoit entre mains & s'en retourna au Monastère de 
Saint Symphorian (c'est aujourd'huy S. Germain des Prez lés Paris), sans apporter de 
l'eau ; les autres enfans l'accusèrent aux Religieux, & eux au saint Evesque & Abbé, 
dont Brieuc averty se transporta à l'Eglise, présenta son humble prière à celuy pour 
l'amour duquel il avoit aumône la cruche, & se levant de son oraison, trouva prés de 
soy une autre plus belle sans aucune comparaison, d'airain, artistement élabourée, 
laquelle il porta à son père Abbé, luy déclara toute l'histoire, attribuant le miracle à 
l'aumône & non à ses mérites. 

VI. Saint Germain, connoissant par ce miracle la Sainteté de son disciple Brieuc, 
l'estima de plus en plus ; aussi Dieu le manifestoit-il par grandes merveilles. Un jeune 
homme ayant esté fort mal mené par un diable qui luy estoit apparu en forme de 
dragon & le tenoit obsédé, fût, par la prière de saint Brieuc, entièrement délivré. Agé 
seulement de douze ans, il commença à matter sa chair par des jeûnes extraordinaires ; 
car il demeuroit par fois deux, mesme trois jours sans manger. Il eût un grand désir 
de s'en aller au désert ; mais son Père Abbé ne luy voulut pas permettre, à cause de 
son bas âge. Ses Oraisons & Contemplations étoient ferventes & fréquentes, sa charité 
très-grande, sa patience admirable ; tellement absorbé en Dieu, qu'il ne respiroit autre 
chose ; très-grand ennemy de la propriété & soin desordonné des choses temporelles ; 
ayant toujours en bouche ce dire de Nostre Seigneur : c Ne soyez en soncg du lende- 
main. » Le temps qu'il n'estoit au Chœur avec les autres , ou en ses Oraisons particu* 



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LA VIE DE S. BRIEUG. 153 



Hères, estoit par luy employé à lire les saintes Escritures ou en saintes Conférences 
avec les autres Religieux. 

VIL Ayant passé les vingt-quatre premières années de son âge en cette façon que 
nous venons de dire, deux jeunes Clercs s'estans présentez à S. Germain pour estre par 
luy ordonnez Prestres, le Saint commanda à son disciple Brieuc de se disposer pour 
recevoir le mesme Ordre. Encore bien que son humilité luy fist croire qu'il estoit 
indigne du Sacer<Joce, néanmoins il obéît humblement à saint Germain , & fut par luy 
Sacré en l'Eglise de N. Dame de Paris, Tan 549. Comme le saint Prélat l'ordonnoit, Ton 
vid comme une colomne de feu descendre sur sa teste, dont tous les assistans jugèrent 
que Dieu ratifient, par ce signe visible, l'ordination de ce sien serviteur. Ayant chanté 
Messe, se souvenant de la resolution que ses Père & Mère avoient faite de se faire 
Chrétiens, & craignant qu'ils ne l'eussent encore exécutée, il eût désir d'aller les voir, 
& fut confirmé en cette volonté par un Ange qui luy apparut & lui commanda de se 
diligenter. Ayant donc obtenu licence, obédience & un compagnon, il prit congé de son 
Abbé 8c de ses Confrères & se transporta en un Havre, où, trouvant les Nautonniers 
d'un vaisseau de son Pais qui attendoient le vent, il y avoit sept jours, il fit prière à 
leur intention, &, à l'aube du jour, le vent leur soufflant à gré, levèrent les ancres & 
firent voile ; mais comme ils estoient en pleine mer, ils virent une grande troupe de 
Dauphins 8c autres gros poissons 8c monstres marins, qui commencèrent à troubler la 
mer, heurter le vaisseau, & mesme aucuns s'élancèrent dedans, faisans contenance de 
vouloir dévorer les Mariniers, bien étonnez de cette nouveauté; mais saint Brieuc, 
recourant à ses armes ordinaires de l'Oraison, chassa cet esquadron de monstres & 
rendit le calme. 

VIII. Il arriva heureusement en son Païs, le premier jour de l'an 550, & alla droit 
chez son Père, lequel il trouva célébrant les festins du faux Dieu Janus, qui duroient 
trois jours ; mais comme d'ordinaire (selon le dire du Sage) les joyes de ce monde se 
terminent en tristesse, la réjouissance de cette feste fut troublée par un accident qui y 
arriva ; car un des conviez sauta & dansa tant, après estre saoul, que, tombant de sa 
hauteur, il se rompit la cuisse. Saint Brieuc, arrivant là dessus, resjoûit toute la 
compagnie, nommément ses Parens; mais, d'ailleurs bien mary de les voir encore 
croupir au Paganisme, commença à leur prescher l'Evangile ; &, pour confirmation de 
la doctrine qu'il leur Preschoit, il fit le signe de la sainte Croix sur la cuisse rompue de 
ce pauvre homme, &, par ce moyen, le guérit ; ce que voyans les Parens d'un pauvre 
garçon qui, peu auparavant, ayant esté mordu d'un chien enragé, estoit devenu furieux, 
l'amenèrent au Saint, lequel, luy ayant mis les doigts dans la bouche, le guérit 
entièrement. Voyant ses parens disposez de recevoir le S. Baptesme, 8c aussi la pluspart 
de ses patriotes, il leur ordonna un jeûne de sept jours; puis, les ayant cathechisez, 
les baptisa. Il planta des Croix, bastit des Eglises & des Monastères, où il receut 
plusieurs Religieux, qu'il instruisit selon l'Ordre & la Règle qu'il avoit appris en France, 
Comme on montoit la charpente d'une Eglise qu'il faisoit bastir, un des artisans, par 
megarde, se coupa le poulce; S. Brieuc se mist en prières, reprint le poulce, le rejoignit 
à la main, fit le signe de la sainte Croix dessus 8c guérit parfaitement ce charpentier, 
qui, tout sur le champ s'en retourna à sa besongne. U a vint une grande famine en 
toute la Province de Cornoûaille pendant le séjour qu'il fit, durant laquelle, il distribua 
aux pauvres toute la provision qu'il trouva au Monastère, sans que, pour cela, luy, ny 
ses Moynes endurassent aucune nécessité, Dieu recompensant par ailleurs les aumônes 
qu'il faisoit en son Nom. 

IX. Il employa quinze ans 8c demy à convertir, instruire 8c Catéchiser son pays, 
jusques à ce qu'estant en Oraison en son Monastère, le jour de la Pentecoste de l'an 565, 



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154 LA VIE DE S. BRIEUC. 



il fut surpris d'un doux sommeil ; pendant lequel, un Ange luy commanda de passer la 
mer 8c d'aller en la Bretagne Armorique pour y prescher l'Evangile. Le Saint, revenu à 
soy, convoqua ses Religieux, leur fit sçavoir le commandement que l'Ange luy avoit 
fait; &, de leur avis, voyant les affaires de la Religion prospérer de mieux en mieux, 
choisit cent soixante & huit de ses Moynes & se disposa pour avec eux passer la mer. 
Ils s'embarquèrent donc & tournèrent la prouê vers nostre Bretagne ; &, comme ils 
estoient au milieu de leur course, le diable, connoissant qu'ils l'alloient combattre A 
délivrer les Ames de sa servitude, arresta le vaisseau ; mais saint Brieuc, par ses 
prières, repoussa ses efforts, si-bien que, continuans leur route, ils arrivèrent à la coste 
de la Bretagne Armorique & entrèrent dans l'embouchure du fleuve Jaudy, qui, passant 
par sous le Chasteau de la Roche-Derien, se décharge dans le Canal, ou, pour mieux 
dire, Rivière de Land-Treguer, & s'arresterent là où maintenant est bastie la Ville de 
Land-Treguer. 

X. Ils furent les biens venus & fort gracieusement recueillis par les Bretons Trecorois, 
lesquels ayderent au Saint à bastir un Monastère en ces quartiers pour luy & ses Moynes. 
Estant rapellé en son Pals, pour le délivrer de la peste qui y faisoit un grand ravage, il 
mist Supérieur dans son Monastère un sien Neveu, lequel, s'estant bien comporté au 
régime du Monastère, à son retour, il le continua en charge & le fit Abbé en chef; puis, 
choisissant quatre-vingt-quatre Moynes de ce Monastère, & ayant pris congé de son 
Neveu & des autres Religieux, il s'embarqua, &, dévalant la Rivière de Land-Treguer, 
s'élargit en mer, rengeant la Coste jusqu'au Havre de Cesson, maintenant nommé le 
Légué, qui est le Havre de S. Brieuc, où ayant pris terre, il se mist à considérer 
l'assiette & situation du lieu, lequel trouvant un séjour agréable, il entra dans une 
forest là prés, suivy de ses Religieux, où estans en colloques & devis Spirituels, ils 
furent aperceus par un Chasseur, domestique du Comte Rigual, qui demeuroit lors 
dans un sien Manoir prés cette forest. Ce Chasseur, les voyant en si grand nombre, 
accoustrez d'une façon inconnue en ce Pals, les soupçonna d'estre quelques épies & s'en 
alla, le grand gallop, en avertir son Maistre, luy disant qu'ils estoient assis prés d'une 
fontaine. 

XI. Rigual, ajoustant foy au discours de son Chasseur, commanda à une troupe de 
ses gens de monter à cheval & les tailler tous en pièces ; mais à peine ces soldats 
estoient hors des portes du Manoir, que Rigual fut saisi d'une maladie par tout le corps, 
si aiguë & violente, qu'il ne pouvoit durer, qui luy fist reconnoistre que c'estoit une 
punition de Dieu; repentant d'un commandement si cruel & si légèrement fait, il 
contremande ces satellites & fait prier les Saints de le venir trouver; S. Brieuc s'y 
accorda volontiers 8c y vint, accompagné de ses Moynes ; 8c incontinent qu'il fut entré 
dans la salle, Rigual, le connoissant, s'écria : « Quoy ? c'est Brieuc, mon Cousin ! • & 
luy demanda pardon de l'outrage qu'il luy avoit voulu faire & à ses Religieux, le suppliant 
0e prier Dieu pour sa santé. Le Saint, l'ayant resalué & consolé, se mist en prières ; 
puis, ayant fait venir de l'eau, la benist, l'en arrousa 8c luy en fit boire, & incontinent il 
sç leva du lict sain et dispos, l'embrassa étroittement, & en reconnoissance de cette 
faveur, luy donna ce sien Manoir, avec toutes ses apartenances, pour s'y accommoder 
& ses Religieux. 

XII. S. Brieuc, ayant accepté ce don, bastit un petit Oratoire prés de la fontaine où 
il s'estoit premièrement arresté (laquelle a esté depuis nommée la fontaine de S. Brieuc); 
puis, plus à loisir, se mist à édifier un Monastère joignant le Palais de Rigual (qui 
est le Manoir Episcopal); &, pour ce faire, il fit couper plusieurs arbres de la forest, 
tant pour donner place au bastiment que pour servir à la charpente. Le Monastère 
parachevé, saint Brieuc y vint demeurer avec tous ses Religieux ; la renommée duquel, 



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LA VIE DE S. BRIEUC. 155 



volant par tout le pays, fit que cette forest fut, dans peu de jours, peuplée & enfin 
toute abbatuë, puis convertie en une Ville qui y fût édifiée & appellée du nom de son 
premier Pasteur Saint-Brieuc. Vivant en ce Monastère avec ses Frères, Dieu le rendoit 
illustre par plusieurs grands miracles ; entre autres, luy fût amené un pauvre homme 
aveugle, lequel, par sa prière, il guérit. 

XIII. Ne pouvant la Cité sise sur la montagne estre longuement cachée, ny le flambeau 
allumé demeurer sous le muids, Dieu voulut que son serviteur Brieuc parust en son 
Eglise, pour régir ceux lesquels il avoit converty à la Foy. Il fut donc, d'un commun 
consentement de tout le pays, éleu Evcsque du Brioçois & sacré, & son Monastère 
converty en Cathédrale. De sçavoir en quelle année précisément, sous quel Souverain 
Pontife il fut élu & les autres particularitez qui avinrent à l'érection de ce nouvel 
Evesché, je n'ay pu, jusques à présent, rien trouver de certain ; ceux mesme qui, ces 
années dernières, ont extrait sa Vie des Archives de sa Cathédrale n'en disent rien ; 
bien pouvons nous asseurer qu'il fut le premier Evesque de S. Brieuc (1) & qu'il exerça 
dignement cette charge quelques années ; il assista le Comte Rigual à sa dernière maladie 
& fit faire prières & chanter des services pour le repos de son Ame. 

XIV. Le temps estant venu auquel Dieu le vouloit recompenser de ses travaux, il luy 
fit sçavoir, par révélation, qu'il se tint prest pour quitter la prison de son corps. Il se 
coucha donc sur son pauvre grabat, &, ayant convoqué tous ses Religieux, leur enjoignit 
un jeusne de six {ours, les admonestant, pendant ce temps, de veiller & prier extraordi- 
nairement ; &, sentant sa maladie se rengréger, se confessa généralement, receut le saint 
Viatique & le Sacrement d'Extréme-Onction, exhorta ses Frères à l'Observance de la 
Règle & de leur profession, eux fondans en larmes prés de sa couchette ; enfin, sentans 
les approches de la mort, le cœur, les mains 8c les yeux élevez au Ciel, où il avoit ancré 
toutes ses espérances, prononçant le S. Nom de Jésus, il rendit son bien-heureux esprit 
es mains de son Créateur, le 90. an de son âge, & de N. Seigneur l'an 614. 

XV. Les nouvelles de sa mort entendues, une grande affluence de peuple de toutes 
parts aborda le Monastère pour visiter ce S. Corps ; lequel, pour satisfaire à la dévotion 
du peuple, fut posé en veuë dans une salle du Monastère du Manoir Episcopal, revêtu 
de ses ornemens Pontificaux, répendant une suave odeur par toute la Salle. Dieu fit en 
ce lieu plusieurs miracles, en témoignage irréprochable de la sainteté de son serviteur; 
laquelle il manifesta de plus à deux saints Religieux d'outre-mer, l'un nommé Marcanus, 
qui, le mesme jour 8c à mesme heure que saint Brieuc deceda, vid son Ame, sous la 
figure d'une belle Colombe blanche comme neige, portée au Ciel par quatre Anges en 
forme d'Aigles si brillans, qu'avec grande peine les pouvoit-il regarder; l'autre Religieux 
s'appelloit Simanus (2), Disciple de saint Brieuc, demeurant dans le Monastère que le Saint 
avoit basty en la Province de Cornoûaille en l'Isle, lequel eut presque la mesme vision, 
à mesme jour 8c à mesme heure que Marcanus ; &, pour mieux s'en asseurer, passa la 
mer & vint au Monastère de S. Brieuc & raconta sa vision, qui fut telle : Il vid une belle 
eschelle, laquelle touchoit le Ciel d'un bout, &, de l'autre, la Terre ; par laquelle montoit 
cette Ame bien-heureuse au Ciel, accompagnée d'une troupe d'Anges, lesquels, départis 
en deux Chœurs, partie la précedoient, autres la suivoient, chantans un motet si 
mélodieux, qu'il en fut tout ravy & extazié. Il raconta aussi qu'en ce sien dernier 
voyage le vaisseau s'estant élargy en pleine mer, comme il se fut retiré dans la poupe, 
le diable le saisit au collet, s'efforçant de l'étrangler, mais qu'ayant invoqué saint Brieuc 
en son cœur & de bouche en tant qu'il pouvoit, l'ennemy pris la fuite & le quitta. 

(1) Si le lecteur désire savoir que croire but Vépiscopat de saint Brieuc , il aura à consulter V Annotation qui suit 
cette Vit. — A.-M. T. 

(2) M. de Kerdanet dit ici : « Et mieux Siviaus, saint Siviau ou saint Sien. » 



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156 LA VIE DE S. BRIEUC. 



XVI. Enfin, ils enterrèrent ce S. Corps fort solemnellement dans l'Eglise de son 
Monastère, par luy bastie 8c dédiée à S. Estienne. La renommée de sa Sainteté s'épandit 
si loin, qu'au bout de l'an, au jour de son decez, une innombrable multitude de Peuple 
de diverses langues 8c nations vinrent visiter son Tombeau ; lesquels, par les mérites du 
Saint, obtenoient plusieurs faveurs du Ciel. Grand nombre de miracles s'y sont faits en 
divers temps, entr*autres, y fut amené un pauvre homme, semblant une masse de chair 
ou de peau sans os ny nerfs, ne se pouvant aider ny des pieds ny des mains, ne pouvant 
durer ny sur bout ny couché, traisnant ainsi misérablement sa pauvre vie, après avoir 
dépensé tout son bien en Médecins, qui ne purent en rien remédier à son mal ; il se 
Confessa & Communia, &, ayant prié au Sepulchre du Saint, il se sentit tout incontinent 
entièrement guery 8c s'en retourna en sa maison sain & gaillard. Le Moyne Simanus, 
dont nous avons parlé cy-dessus (qui demeura quelques années au Monastère de saint 
Brieuc) vid ce miracle de ses propres yeux, vid le patient en sa maladie, 8c puis l'a veu 
sain 8c gaillard 8c a laissé ce miracle par écrit. Pour les miracles que Dieu faisoit à son 
Sepulchre, par commune délibération du Métropolitain, de l'Evesque & de tout le Clergé, 
fut son saint Corps levé de terre 8c ses saintes Reliques déposées en des riches reliquaires 
8c exposées au peuple pour estre honorées comme Reliques d'un Saint. 

XVII. L'Eglise Brioçoise 8c toute nostre Bretagne posséda ces saintes Reliques, jusqu'à 
ce que le Roy Heruspée, fils du grand Neomene, les fit transporter de saint Brieuc à 
Angers & les donna à l'Eglise Abbatiale des saints Serge 8c Bacche (qui, pour lors, estoit 
sa Chapelle) où ils demeurèrent jusques au règne du Duc Pierre I. du Nom , dit 
Mauclerc, que Pierre, Evesque de S. Brieuc, voyant que son Eglise n'avoit aucune 
Relique de son saint Patron, qu'une Mitre & une Clochette, 8c, ayant appris que son 
Corps avoit esté transporté en ladite Abbaye, de l'avis des Chanoines & autres principaux 
membres de son Clergé, il alla à Angers, l'an 1210, 8c découvrit son dessein à l'Evesque 
dudit Angers, Guillaume de Chemillé, le supliant de l'assister de son crédit, en une si 
sainte entreprise. L'Evesque d'Angers luy promit qu'il y feroit son pouvoir, 8c, dés le 
lendemain alla avec luy à saint Serge, où ayans salué l'Abbé, ils le supplièrent d'assembler 
ses Religieux en Chapitre ; ce qu'ayant fait, l'Evesque de saint Brieuc leur fit une docte 
harangue, les suppliant, en conclusion, de luy accorder quelque honeste portion du Corps 
de saint Brieuc, promettant, s'ils luy donnoient ce contentement, que « son Eglise 
» Cathédrale & leur Monastère s? unir oient trés-étroittemént d'une alliance perpétuelle 
» & inviolable, se porteront ayde, recours & faveur respectivement les uns aux autres, 
» & que, doresnavant, on feroit en sa Cathédrale les Obsèques des Abbez de leur Monastère, 
» avec la mesme solemnité que celles des Evesques. » L'Abbé ayant entendu ce discours, 
se trouva en grande perplexité, ne sçachant à quoy se résoudre ; car il craignoit, d'un 
costé, d'entamer ce saint Corps, conservé en son entier depuis tant d'années, &, de 
l'autre, de mécontenter un si digne Prélat en un si juste sujet. Toutesfois, la chose meu- 
rement considérée, il fut arresté, d'une commune voix, qu'on satisferoit à sa requeste. 

XVIII. Cette resolution prise, la nuit suivante, après Matines, les Religieux s'estans 
retirez en leurs Cellules, l'Abbé 8c les Pères Discrets du Monastère, revêtus d'Ornemens 
Ecclésiastiques, entrèrent en l'Eglise, &, en présence des deux Evesques, descendirent la 
Chasse d'Argent dans laquelle estoit le saint Corps. Si-tost que l'Orphévre l'eut ouverte, 
une agréable odeur procédant de ses membres sacrez, récréa toute l'assistance. Alors, 
le vénérable Abbé, s'approchant, ouvrit une nappe de Serf, dans laquelle le saint Corps 
estoit enveloppé, duquel il print un Bras, deux Costes 8c quelque peu de la Teste 8c les 
donna à l'Evesque Pierre présent, tout ravy 8c transporté d'aise. En la mesme Chasse, 
se trouva une table de Marbre, en laquelle estoient gravez, en lettres d'or, ces mots : 
Hic jacet corpus beatissimi Confessons Brioci Episcopi Britannist, quod detulit ad Basilicam 



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LA VIE DE S. BRIEUC. 157 



istam (qux tune temporis erat Capella sua) Ylispodius Rex Britannoram, c'est-à-dire : « Cy gist 
» le Corps du trés-heureux Confesseur S. Brieuc, Evesque de Bretagne, lequel Ylispodius, 
* Roy des Bretons, fit apporter en cette Eglise qui lors estoit sa chappelle. » Cette inscription 
•monstre apertement qu'il faut, de nécessité, que le Corps de S. Brieuc fut apporté en 
cette Abbaye avant Tan 878, puisque ce fut le Roy Ylispodius (que la Cronique appelle 
Heruspeus, qui mourut Tan 866, douze ans avant la générale Translation des autres 
saints Corps) qui l'y fit transporter. L'Evesque, ayant receu ce précieux présent, l'enve- 
loppa décemment en draps précieux & le bailla en garde au Thresorier d'Angers, son 
intime amy, faisant compte de partir, le lendemain matin, pour retourner en Bretagne. 
XIX. Cette nuit, comme l'Evesque de S. Brieuc, aise à merveilles d'avoir si bien fait 
son voyage, reposoit, le glorieux saint Brieuc luy apparut tout brillant & éclatant de 
lumière, &, l'ayant remercié du soin qu'il avoit de remporter ses saintes Reliques en 
son Evesché, luy dist : « Ayez soin, mon fils, de faire préparer une réception honorable 
» à mes membres, quand ils feront leur entrée dans mon Eglise. » Le matin venu, 
l'Evesque d'Angers fit tenir prest son Clergé, lequel accompagna l'Evesque de saint 
Brieuc chez le Thresorier, d'où, ayant prins les saintes Reliques, elles furent conduites 
processionnellement jusques hors la Ville. Cependant, l'Evesque Pierre dépescha un 
Courier à Saint-Brieuc pour donner avis au Clergé & au peuple qu'ils se disposassent 
pour recevoir les Reliques de leur saint Patron, lequel les venoit visiter. Il s'amassa un 
monde de peuple à Saint-Brieuc pour célébrer cette solemnité ; &, arrivant le vénérable 
Prélat Pierre portant les saintes Reliques, il fut honorablement receu, & le Comte 
Alain voulut luy mesme porter l'étuy dans lequel estoient ces saints membres, lesquels 
il sentit sauteler & tressaillir, lors qu'il mettoit les pieds sur le sueil de la porte de la 
Cathédrale ; marque trés-asseurée que le saint Prélat avoit pour agréable que ses reliques 
demeurassent là parmy son troupeau; elles furent richement enchâssées, & y sont 
honorées en grande dévotion & révérence. 

Cette vie a esté par nous recueillie de VHistoire de Bretagne d'Argentré, liv. 1, chap. 10; 
Antoine Yepes, en sa Chronique générale de l'Ordre de S. Benoist, sur Van 556; Melanus, 
es Additions sur Usvard, le 1. de May; les vieux Bréviaires de Cornoùaille, le 2. de May, 
et de Léon, le 29. Avril, en ont Vhistoire en 9 Leçons ; le Proprium Brioçois, imprimé à 
S. Brieuc Van 1621, en a V Office avec Octave, le 1. May, et céluy de sa Translation, le 18. Octob. 
La Devision, Chanoine de S. Brieuc, en son Liv. des SS. Brieuc et Guillaume, imprimé audit 
S. Brieuc, Van 1626; Robert Cœnalis, de re Gallica, lib. 2, perioch. 6; Jean Rioche, Provin- 
cial des Cordeliers de la Province de Bretagne, en son Compendium temporum, lib. 2, 
chap. 79, en la Colonne des Docteurs; Claude Robert, en sa Gallia Christiana, lettre B f 
es Evesques de S. Brieuc; Jean Chenu, en son Hist. Chronolog. des Evesques de France; 
le R. P. Du Pas, en son Catalogue des Evesques de S. Brieuc, à la fin de son liv. de l'Hist. 
Genealog. des Illustres Maisons de Bretagne, et Jean Hiret, en ses Antiquitez d'Anjou. 

ANNOTATIONS. 
L'ÉPOQUE ET LE LIEU DE LA NAISSANCE DE SAINT BRIEUC (A.-M. T.). 

|on8ïeur de la. Borderie va encore nous servir de guide : « Ce qui fixe l'époque de sa 
naissance, c'est que saint Germain d'Auxerre, mort en 448, lui conféra la prêtrise, très 
probablement lors de son second voyage dans l'île de Bretagne en 447 : ce qui met la 

naissance de Brioc en 417 au plus tard. (En Gaule et en Grande-Bretagne, à cette époque, l'âge 

minimum requis pour recevoir le sacrement de l'ordre était trente ans.) 




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158 LA VIE DE S. BRIEUC. 



» Quant à son lieu de naissance, c'est incontestablement la Grande-Bretagne; mais quelle 
partie de l'île? Sa Vie nomme son pays natal Cariticiana regio. » 

M. de la Borderie indique le pays de Cardigan, nommé en gallois Keretikiaun, comme 
offrant avec ce nom latinisé une frappante analogie, et cependant pour une très forte raison, il 
écarte cette hypothèse ; dans le pays de Cardigan, dans la Cornouaille anglaise, dans le comté 
actuel de Glocester, dans le Lincolnshire, (contrées où des opinions différentes fixent la naissance 
du saint) il n'y avait depuis longtemps que des chrétiens ; or, nous l'avons vu, les parents de 
saint Brieuc vivaient dans l'idolâtrie. Au contraire, le paganisme était encore florissant dans le 
Nord-Est du Northumberland et dans la partie de l'Ecosse comprise entre ce comté et le golfe 
d'Edimbourg, et précisément nous trouvons en ce pays un nom presque identique à celui de la 
CorUiciana regio : « c'est la Civitas Coritiotar ou ÇorUiotan, mentionnée par le Géographe de 
Ravenne, en laquelle les historiens anglais s'accordent à reconnaître la Coria Otadenorum, 
aujourd'hui la ville de Jedburg dans le Teviotdale. » 

Si l'on admet cette opinion, les circonstances principales de l'enfonce et de la jeunesse de 
Saint Brieuc s'expliquent parfaitement. < Les Otadeni de l'ancienne Valentia, c'est-à-dire les 
Bretons du Nord, étaient les amis de ceux de la province romaine, théâtre de la mission de saint 
Germain (1) ; si le paganisme domine dans la Talentia où la semence de l'Evangile avait été peu 
de temps auparavant jetée par saint Ninian, il y reste pourtant encore des chrétiens. Et, comme 
les païens n'y sont nullement fanatiques, on peut admettre sans difficulté qu'à la demande de 
quelqu'un de ses amis, Cerpus, père de saint Brieuc, se soit décidé en 429-431, pendant la 
première mission de saint Germain, à envoyer son fils dans la province romaine pour être 
instruit par ce grand évoque. Celui-ci retournant en Gaule emmena l'enfant avec lui. Seize ans 
plus tard (447) quand il revint dans l'île de Bretagne, il l'y ramena, lui conféra la prêtrise et le 
renvoya dans son pays, c'est-à-dire dans la Bretagne du Nord. Là il convertit sa famille, sa 
tribu, fonda un monastère appelé Grande-Lande qu'il gouverna environ quarante ans, c'est-à-dire 
jusqu'au moment où il passa en Armorique, vers 485. Historiquement, rien de plus admissible. » 



LA VIE MONASTIQUE A L'ABBAYE DU CHAMP DU ROUVRE (A.-M. T.). 



W 



|'est en effet ce nom et nullement celui de Biduce que nous devons donner au lieu occupé 
par le saint émigré et ses compagnons. Voici le tableau que nous présente M. de la 
Borderie traduisant une ancienne Vie de saint Brieuc : le pieux abbé vient d'arriver en 
Armorique avec près de deux cents moines, et il s'installe au fond de la baie qui porte aujourd'hui 
son nom : « Brioc et ses compagnons, parcourant une belle vallée couverte de bois, y rencontrent 
une claire fontaine pleine d'une eau limpide. Là Brioc s'arrête, adresse à Dieu sa prière, puis d'une 
main alerte, donnant l'exemple, il entame la construction de l'église. Tous se mettent à l'œuvre ; 
les arbres sont abattus, les buissons coupés, les ronces et les masses d'épines qui encombrent le 
sol, déracinées ; bientôt la forêt inextricable est devenue une campagne découverte. La grâce de 
Jésus-Christ venant en aide à ses serviteurs, tout marche à souhait et l'église ne tarde point d'être 
achevée. — Alors nuit et jour ils vaquent aux exercices spirituels, études, prières, jeûnes et 
veilles. Mais selon le précepte de l'apôtre, jamais non plus ils ne laissent le travail manuel. Les 
uns taillent des poutres et les équarissent avec la hache ; les autres aplanissent des pièces de 
bois pour en faire les parois de leurs demeures ou les lambris de leurs toitures. Le plus grand 
nombre armés de houes retournent la terre, la divisent ensuite avec la bêche, y tracent avec la 
charrue de légers sillons, qu'ils finissent par convertir en belles planches. » 

(i; L'opinion d'Albert Le Grand qui fait de saint Brieuc un élève de saint Germain do Paris est inadmissible ; 
avec dom Lobineau et M. de Kerdanet nous voyons dans notre saint un disciple du grand saint Germain d'Auxerre. 
M. de la Borderie fait si peu de cas de l'opinion contraire qu'il ne Ta même pas signalée. 



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LA VIE DE 3. BIUEUC. 159 



C'est ainsi que ces moines renversèrent la grande forêt qui couvrait la Vallée-Double et tout 
le pays depuis le Champ du Rouvre jusqu'à l'Urne et que les bois firent place à de belles prairies 
et à de magnifiques cultures, c Là où était le manoir du Champ du Rouvre, Brieuc éleva une 
église (basilica) autour de laquelle ses moines bâtirent un monastère à la mode bretonne, 
c'est-à-dire un village monastique composé d'environ deux cents cellules en ordre dispersé. 
Autour de ce village la population se groupa peu à peu ; c'est devenu la ville de Saint-Brieuc. 
Quant à l'église du monastère, c'est aujourd'hui l'église cathédrale de ce siège épiscopal, planté 
sur le sol même ombragé au v* siècle par l'antique chêne-rouvre qui avait donné son nom au 
manoir du comte Righall. » 

Tels que nous venons de les voir, les moines de saint Brieuc sont d'intrépides constructeurs, 
des laboureurs intelligents et actifs, mais le côté religieux de leur vie, il nous reste à le montrer, 
toujours d'après le même historien et le même traducteur ; déjà il a été dit d'eux : c Nuit et jour 
ils vaquent aussi avec zèle aux exercices spirituels, études, prières, jeûnes et veilles » ; entrons 
maintenant dans le détail : c A des heures déterminées ils se réunissaient dans l'église pour 
célébrer le service divin. Après l'office de vêpres (c'est-à-dire après six heures du soir), ils 
restauraient leurs corps en prenant en commun une nourriture qui était la même pour tous. 
Ensuite, ayant dit compiles, ils revenaient dans un profond silence et se mettaient au lit. Vers 
minuit, avec même zèle ils se levaient et allaient chanter très dévotement des psaumes et des 
hymnes à la gloire de Dieu. Après quoi ils retournaient se coucher. Mais au chant du coq, dès 
qu'ils entendaient le bruit du signal (1), ils sautaient promptement du lit pour chanter laudes. 
Depuis la fin de cet office jusqu'à la deuxième heure, ils consacraient tout leur temps aux exercices 
spirituels et à la prière. Puis ils retournaient gaiement à leur travail manuel. Ainsi en usaient-ils 
tous les jours, luttant comme de généreux athlètes pour obtenir, par leur œuvres vertueuses, le 
prix de la vie éternelle. » 

c La deuxième heure, pour nous, c'est huit heures du matin ; les moines partaient alors 
pour aller à l'ouvrage, c'est-à-dire à leur atelier agricole, et ils étaient de retour dans leur église 
le soir entre cinq et six heures seulement, soit environ dix heures de travail. » En faisant cette 
constatation notre auteur ajoute que ces moines n'étaient point des paresseux ; j'ajouterai une 
observation : c'est que celui qui par le conseil et l'exemple dirigeait cette active communauté, 
était, à son arrivée en Armorique, un vieillard de soixante-dix ans, très vigoureux il est vrai. 

Quelques lecteurs se demanderont pourquoi une part si large faite au défrichement et à 
l'agriculture ; nous pourrions répondre que cela (comme aussi l'œuvre des constructions) 
s'imposait, du moins au début, mais ce n'était pas seulement la conséquence d'une situation 
temporaire, et nous ne pouvons qu'adhérer au jugement qu'on va lire : c Dans la ruine presque 
complète de la civilisation romaine qui avait couvert la péninsule de friches et de halliers, le 
travail manuel était le premier facteur, l'agent indispensable d'une civilisation nouvelle, et 
spécialement le travail agricole. » 

Une particularité qui devait leur rendre le travail plus pénible était la nature même de leur 
costume. D'après l'ancienne Vie, « quand saint Brieuc et ses moines abordèrent à l'embouchure du 
Gouêt, un cavalier qui les aperçoit rapporte qu'ils sont vêtus d'habits de peau, velus et de couleur 
rouge ; ce qui se rapporte apparemment à la teinte fauve de certain poil de chèvre ; possible 
même, mais peu probable, qu'on prit la peine de les teindre. » Tel aussi avait été et tel fut 
jusqu'au ix« siècle le vêtement des moines de saint Guénolé à Landévénec ; les disciples de saint 
David étaient également vêtus de peaux. 

Tout serait à citer de l'ancienne Vie de saint Brieuc, si judicieusement utilisée par M. de la 
Borderie ; l'épisode des loups et le récit de la dernière visite du saint à son parent, ami et bienfaiteur 
le comte Rhigall, offrent un puissant intérêt; nous regrettons de ne pouvoir les reproduire (2). 



(1) Une cloche on une clochette, d'après M. de la Borderie. 
(S) Voir Histoire de Bretagne, tom. I, p. 504-30*. 



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160 LA VIE DE S. BRIEUC. 




SAINT BRIEUC ABBÉ-ÉVÊQUE (A.-M. T.). 

s'imagine souvent, et bien à tort, qu'à toutes les époques l'ordination d'un évoque a 
supposé l'existence ou la création d'un vrai diocèse à limites fixes, mais M. de la Borderie 
établit d'une manière irréfutable, que du moins dans les commencements il n'en fut pas 
partout ainsi en Armorique ; s'il parle ici de la situation au vra« siècle, ce n'est pas qu'elle fût 
alors nouvelle; elle est au contraire, sauf pour certaines particularités qu'indique l'historien, la 
continuation d'un état de choses vieux de deux cents ans : c Au vm« siècle, abstraction faite des 
évéchés de Rennes et de Nantes gallo-franks, et de Vannes mi-partie breton et gallo-frank, dans 
le reste de la péninsule il existait quatre diocèses bretons à limites fixes : Gornouaille, Léon, Dol 
et Aleth.... Mais on ne peut douter d'ailleurs que dans plusieurs de ces diocèses, sinon dans tous, 
il existait plus d'une abbaye dont le chef joignait à la dignité d'abbé la puissance épiscopale, 
exercée par lui dans son principal monastère et dans ses dépendances. D'après la Vie de saint 
Tudual, abbé-évéque du monastère de Trécor, son successeur dans la dignité abbatiale, appelé 
Ruilin, hérita aussi de son épiscopat, et il est très naturel de croire qu'il transmit cette double 
autorité à ses successeurs. 

« En ce qui touche l'abbaye du Champ du Rouvre on pourrait faire quelque difficulté, car la 
Vie ancienne du premier abbé saint Brioc ne donne point à cet illustre fondateur le titre d'évéque 
et ne lui en attribue point les fonctions. Elle ne contient toutefois rien qui les en exclue ; on n'y 
voit au-dessus de Brioc aucune autre autorité ecclésiastique ; dans la colonie du comte Rhigall, 
c'est lui qui est le seul chef spirituel. Puis, en son état actuel, cette Vie étant fort altérée, 
transposée, interpolée, il est permis de croire qu'avant ces altérations le texte primitif gardait 
des traces de l'épiscopat de saint Brieuc, — attesté d'ailleurs par un monument authentique 
notablement ancien, je veux dire l'inscription placée par le roi Erispoë dans le tombeau du saint 
avec ses reliques quand il les déposa dans l'abbaye de Saint- Serge d'Angers ; inscription qui 
donne formellement à Brioc le titre d' « évéque de Bretagne, » episcopus Britanniœ. Il y a donc 
tout lieu de croire que, au Champ du Rouvre comme au Val Trécor et à Lan- Aleth, non seulement 
le fondateur, mais la plupart de ses successeurs unirent à la dignité abbatiale l'épiscopat, exercé 
d'abord exclusivement dans l'abbaye-mère et dans ses dépendances. Mais le diocèse de Dol, 
embrassant la Domnonée depuis le Coôsnon jusqu'à la rivière de Morlaix, était si vaste que ses 
évoques ne pouvaient, seuls, suffire à son administration. Aussi laissèrent-ils, sans opposition, se 
former près d'eux le diocèse territorial d'Aleth, et dans la partie de la Domnonée située à l'Ouest 
de ce diocèse (entre l'Arguenon et la rivière de Morlaix), ils furent heureux, on n'en peut douter, 
d'accepter pour auxiliaires les évéques-abbés des monastères de cette région, surtout des deux 
principaux, le Val Trécor et le Champ du Rouvre (qui finit bientôt par prendre le nom de son 
fondateur et par s'appeler Saint-Brieuc). On doit même penser que les prélats de Dol donnèrent 
bientôt à l'abbé-évéque du Val Trécor une délégation spéciale pour administrer, sous leur autorité, 
la région de la Domnonée qui avoisinait son monastère, et de même à l'abbé-évéque du Champ du 
Rouvre. » 

Si l'on trouve un peu longue la citation qu'on vient de lire, je répondrai qu'elle est d'une 
importance capitale non seulement pour établir l'épiscopat de saint Brieuc, mais encore pour 
indiquer comment saint Malo, saint Tugdual et leurs premiers successeurs ont exercé les fonctions 
d'évéques. 

J'ajouterai que les Abbés-Evéques, bien qu'en très petit nombre désormais, ne constituent 
pas un souvenir du passé. L'Abbé du Mont-Cassin, par cela même qu'il est le titulaire de cette 
illustre abbaye, reçoit la consécration épiscopale et administre le diocèse qui dépend de ce 
berceau du monachisme occidental. 



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LA VIE DE 3. BRIEUC. 161 



B 



LES RELIQUES DE SAINT BRIEUC (A.-M. T.). 

[lbkrt Le Grand nous a déjà dit comment elles furent déposées à Saint-Serge d'Angers, 
puis comment aussi l'église de Saint-Brieuc recouvra en 1210 un bras et deux côtes avec 
une partie du chef de son patron. Ces détails sont exacts, mais incomplets. Pour ne rien 
omettre nous recourons à l'intéressante Vie de saint Brieuc publiée par M. l'abbé A. du Bois de 
la Villerabel, secrétaire général de l'évéché de Saint-Brieuc. c Erispoô n'avait cependant pas 
emporté toutes les reliques de saint Brieuc et les moines eurent le temps d'en faire disparaître 
les derniers restes avant le débarquement des pirates. Ils les transportèrent à l'abbaye de Lehon. » 
Vers 975 les Normands brûlèrent ce monastère, mais la châsse de saint Magloire et les autres 
reliques déposées auprès d'elle, celles de saint Malo, de saint Patern, de saint Gorentin, avaient 
été heureusement soustraites aux profanations. Que sont devenues les reliques de saint Brieuc? 
— Reçues honorablement par Hugues Gapet avec les autres ossements des saints de Bretagne, 
elles passèrent de la Chapelle du palais à l'église de Saint-Barthélémy et enfin à celle de Saint- 
Jacques du Haut-Pas, où elles reposent sous le maitre-autel, mais sans que rien puisse désormais 
indiquer auquel de nos saints appartient chacune d'entre elles. 

M. de la Villerabel parle des honneurs que saint Brieuc recevait autrefois à Angers mais 
ne nous dit pas si quelque chose de ces reliques subsiste encore dans l'église abbatiale devenue 
paroissiale. Les hommages rendus par l'Anjou au vieux saint breton avaient un caractère assez 
particulier pour qu'il y ait lieu de les rappeler ici : « Ce qui recommande surtout l'église de 
Saint-Serge, nous dit son chroniqueur, c'est le culte permanent qu'elle rend au bienheureux 
évéque Brieuc. Chaque année, le premier jour de mai, devant son autel, placé à gauche du chœur, 
le supérieur du Monastère, revêtu d'ornements précieux, reçoit solennellement le dernier moine 
élu, avec les autres échevins, au milieu des tambours et des instruments de musique, et leur 
donne à baiser l'anneau du saint. » 

Quant à la ville même où vécut le saint , voici la manière dont elle honore les restes de 
son fondateur et protecteur. « A Saint-Brieuc, tous les ans, les reliques de saint Brieuc ont été, 
de temps immémorial , exposées à la vénération des fidèles et promenées en procession dans les 
rues de la ville, le jour de la fête du saint. Elles sont renfermées dans un beau reliquaire de 
bronze doré, don de Mgr de Quélen, archevêque de Paris. 

« En restaurant sa Cathédrale, Monseigneur Fallières a transformé et embelli l'ancienne 
chapelle de la Trésorerie. Il en a fermé les quatre ouvertures avec des grilles en fer forgé, et il y 
maintient, dans un meuble en chêne sculpté et doré, ces saints ossements à la vénération 
constante des fidèles. Le 18 octobre ramène tous les ans une fête moins solennelle que celle du 
deuxième dimanche après Pâques, mais chère aussi à la piété du clergé et du peuple : la 
translation des reliques de saint Brieuc. » 



ORATOIRE DE SAINT BRIEUC ET NOTRE-DAME DE LA FONTAINE (J.-M. A.). 



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|ous lisons, au paragraphe XII, que saint Brieuc « bastit un petit oratoire auprès de la 
fontaine où il s'estoit premièrement arresté ». Cet oratoire vénérable existe toujours ; il 
est, on pourrait dire, caché sous le maître-autel de Notre-Dame de la Fontaine, enclavé 
dans le mur de l'abside. C'est un petit réduit long de deux mètres sur 1 m 50 de largeur, sorte de 
crypte voûtée en berceau où l'on pénètre par une porte basse et qui n'est éclairée que par une 
baie étroite donnant sur la Fontaine- Orel, la fontaine des druides, que notre saint dédia à la 
Vierge-Marie et qui depuis s'appelle la fontaine Notre-Dame. De nos jours Mgr Fallières, évoque 
de Saint-Brieuc, par dévotion pour le fondateur de cet évéché, a fait décorer les parois et la 



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162 LA VIE DE 8. BRIEUC. 



voûte de cet oratoire d'un revêtement de plaques et de nervures de marbre blanc formant des 
caissons rehaussés de niellures d'or. Un petit autel de marbre et de bronze doré sert de trône à 
une relique du saint devant laquelle brûle continuellement une lampe. 

Quelques archéologues trop puristes déplorent que cet oratoire antique ait été ainsi dépouillé 
de son caractère primitif; je n'ai pas le courage d'être de leur avis : les chrétiens de Rome 
couvraient de peintures les parois des catacombes, et l'oratoire de saint Brieuc n'a pas été 
dénaturé parce qu'on a revêtu de cette riche parure la nudité trop froide de ses pauvres murailles. 

Cet oratoire a dû, dès l'époque romane, être accompagné d'une chapelle plus vaste à laquelle 
se rendaient, après avoir visité la cathédrale, les pèlerins des Sept Saints de Bretagne. Mais c'est 
au xv« siècle que Marguerite de Glisson, la célèbre Margot, surmonta la fontaine Notre-Dame 
d'un admirable dais de granit tout sculpté et tout dentelé qui existe encore, bien dégradé, il est 
vrai, par le temps et par la main des hommes. Elle remplaça aussi la chapelle ancienne par une 
nouvelle chapelle Notre-Dame, vrai bijou d'architecture dont il ne reste plus, hélas ! que la base 
du chevet en bel appareil et deux crédences aux fines sculptures. L'édifice qui s'élève maintenant 
sur les ruines de cette chapelle princière a été construit vers 1840 par Mlle Bagot pour l'orphelinat 
de la Sainte-Famille. Il y a quelques années, Mgr Fallières, pour renouveler et ressusciter dans 
son diocèse le culte de saint Brieuc, résolut de donner à cette pauvre chapelle un aspect digne et 
monumental. Avec le concours de l'architecte M. Le Guerrannic, tout l'intérieur a revêtu un 
caractère artistique. Les murailles, les voûtes, le maître- autel, les rampes et paliers qui rejoignent 
les différents niveaux, la tribune en granit, tout cela, sans égaler les splendeurs de la chapelle 
du xv« siècle, repose du moins les yeux et le cœur et nous aide à glorifier Notre-Dame et saint 
Brieuc. 

Pour nous rappeler davantage le saint évéque, une série de cinq vitraux retrace les principaux 
épisodes de sa vie : 

1er vitrail : Un ange apparaît à Eldruda pour lui annoncer la naissance d'un enfant qui 
s'appellera Brieuc. 

2e — Cerpus remet son fils Brieuc entre les mains de saint Germain d'Auxerre. Une colombe 
voltige au-dessus de la tête de l'enfant. 

3« — Saint Germain d'Auxerre ordonne au sacerdoce son disciple Brieuc. Une colonne de 
flamme descend sur la tête de l'ordinand. 

4« — Saint Brieuc guérit un aveugle-paralytique que deux hommes apportent à son monastère, 
à travers les broussailles de la forêt. 

5* — Maîtresse vitre. Apothéose de saint Brieuc. Le moine Sieu aperçoit en songe sur la terre 
d'Irlande saint Brieuc montant au Paradis, en gravissant les degrés d'une échelle d'or, au-dessus 
de la terre d'Armorique, au milieu des chœurs des Anges. En haut la Sainte Trinité. 



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BFr y^ttt tt ^^tytttttttt ttttttt tttttt t tt ^ttttttt tttt t tttttttis 



LA VIE DE SAINT YVES, 

Prestre, Officiai de Triguer et Recteur des Paroisses de Tre-Trez et Lohanech, 

aa mesme Diocèse, le 19. May. 



^heureux saint Yyes, Miroir des Ecclésiastiques, ornement de son siècle, 
Advocat & Père des pauvres veuves 8c orphelins, Patron universel de la 
Bretagne Armorique, mais spécialement de l'Evesché de Treguer, nasquit au 
Manoir de Ker-Martin, en la Paroisse de Menehi, Diocèse de Treguer, distant 
de la Ville de Land-Treguer d'un quart de lieuë. Son père s'appelloit Helorg de Ker- 
Martin, St. dudit lieu, & sa mère Azo du Kenquis, fille de la Maison du Kenquis, c'est-à-dire 
en François le Plessix, en la Paroisse de Pleu-meurit-jaadg, prés la Ville de la Roche- 
Derien. Il vint au monde le 17 Octobre Tan de salut 1253, séant en la Chaire Apostolique 
le Pape Innocent m, sous l'Empereur Conrad, & le 17. du règne de Jean I. du nom, 
surnommé Le Roux, Duc de Bretagne. 

Ses parens furent soigneux de l'élever, nommément sa Mère, Dame fort pieuse, 
laquelle avoit eu spéciale révélation de sa future Sainteté ; &, aussi tost qu'il eut passé 
ses premiers ans, le pourveurent d'un Précepteur, lequel, en la Maison paternelle, luy 
donna les premières impressions de la pieté, &luy enseigna aussi les premiers Rudimens 
des sciences, à quoy l'enfant se portoit de grande affection. Il frequentoit les Eglises, 
écoutant attentivement le service Divin, pendant lequel, il disoit ses Heures de N. Dame 
lesquelles il recitoit tous les jours sans y manquer. 

IL Ayant suffisamment étudié au Pais, son père, le voyant désireux de continuer ses 
études, l'envoya à Paris, l'an de salut 1267, & de son âge le 14. ; il s'habitua en la Rue 
au Fèure 8c s'adonna à l'étude de la Logique 8c des Arts, esquelles sciences il profita si 
bien, qu'il fut passé Maistre es Arts. Alors, il changea de logis 8c alla demeurer en la 
rue du Clos-Bruneau, s'occupant à entendre le Texte des Decretales, la Théologie 
Scolastique 8c le Droit Canon. Ayant consommé son cours en ces sciences, il alla de 
Paris à Orléans, l'an de grâce 1277, le 24. de son âge, où il étudia en Droit Civil, sous le 
fameux Jurisconsulte Maistre Pierre de la Chappelle, lequel depuis, pour ses mérites, 
fut fait Cardinal de l'Eglise Romaine. Ayant achevé son cours en Droit Civil, il vint en 
Bretagne 8c s'arresta en la ville de Rennes, où il fréquenta les écolles d'un docte 8c pieux 
Religieux de l'Ordre de S. François, sous lequel il oûit le quatrième livre des Sentences 
8c l'interprétation de la sainte Escriture, enflammant sa volonté en l'Amour de Dieu, à 
mesure que son beau jugement le luy faisoit connoistre, &, par la familière fréquentation 
qu'il avoit avec ce Père Cordelier, qui estoit tenu en réputation de grande Sainteté, il 
conceut un saint mépris du monde et se résolut de le quitter tout à fait 8c de se ranger 
au service de Dieu 8c de l'Eglise ; ce que longtemps auparavant il avoit projette. 

III. Il print les Ordres de rang jusqu'à la Prestrise inclusivement, menant une vie si 
sainte 8c si édificative, que l'Archidiacre de Rennes, en estant informé, l'apella prés de 
soy & le fit son Officiai, Charge qu'il exerça avec réputation de grande intégrité ; mais, 
voyant que le Peuple Rennois estoit fort litigieux, il quitta son Officiauté qui luy valoit 
cinquante livres de rente (grosse somme en ce temps-là), 8c s'en vint au Païs, au grand 
contentement de tous ceux qui le connoissoient. L'Archidiacre, le congédiant, luy donna 
un cheval pour le porter au Pais ; mais il le vendit dés Rennes 8c en donna l'argent aux 
pauvres, puis s'en vint à pied au pais, où il ne fut gueres, que Messire Alain de Bruc, 




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164 LA VIE DE S. YVES. 



Evesque de Treguer, jugeant que Dieu le luy envoyoit pour le service de son Eglise, le 
fit Officiai de Treguer & Recteur de la Paroisse de Tré-Trez, lequel Bénéfice il posséda 
huit ans. Il se comporta en cet office de Juge Ecclésiastique avec si grande intégrité, qu'il 
ravissoit tout le monde en admiration de sa vertu, & remarqua-t'on que jamais il ne 
prononça Sentence, qu'on ne luy vist les larmes couler le long des joués, faisant reflection 
sur soy-mesme 8c considérant qu'un jour il devoit luy-mesme estre jugé. 

IV. Il taschoit à pacifier ceux qu'il voyoit en discorde, sur le point d'entrer en procès ; 
&, lors qu'il ne les pouvoit mettre d'accord, il assistoit ceux qui avoient le bon droit, 
spécialement les pauvres qui n'avoient les moyens de poursuivre leur droit; ausquels il 
fournissoit libéralement de l'argent pour leurs frais ; même poursuivoit les appellations 
des Sentences iniques & jugemens pervers donnez contr'eux ; comme il fit pour une 
pauvre veuve nommée Levenez, de laquelle il entreprit la défense contre un gros usurier, 
plaida sa cause & la gagna ; 8c fit de mesme pour un pauvre Gentil-homme, nommé 
Messire Richard le Roux, chicané par l'Abbé du Relec, ayant premièrement fait jurer 
audit le Roux, qu'en sa conscience il croyoit avoir le bon droit. Et encore bien qu'il 
prist plus gayement en main la défense des misérables & pauvres gens, dénuez 
d'assistance & faveur, que des grands Seigneurs, & que mesme, en faveur de ceux-là, 
(quand ils avoient bon droit) il faisoit décheoir ceux-cy de leurs prétentions, neantmoins 
jamais on ne s'est plaint qu'il ait donné jugement inique, ny entrepris la défense d'aucune 
cause qui ne fut bonne & juste. 

V. Il jugea, un jour, une cause de Mariage en faveur d'un jeune homme qui revendiquoit 
une fille pour femme, laquelle n'y vouloit consentir ; toutesfois, S. Yves, sur les preuves 
qu'il trouva contr'elle, la condamna ; elle en apella à Tours, où le Saint se rendit pour 
soutenir sa Sentence. L'Official de Tours, ayant fait seoir S. Yves prés de soy, fit visiter 
le procès ; &, d'autant que par les enquestes il ne paroissoit rien du Mariage, l'Offîcial 
de Tours demanda à S. Yves qui l'avoit meu de donner la Sentence comme il Favoit 
donnée : « parce (dit-il) que la fille m'a confessé le Mariage (1). » Alors, l'Offîcial de Tours 
interrogea publiquement la fille, laquelle nia le fait; & S. Yves, l'ayant, en présence de 
l'Official de Tours, interrogée, elle le confessa de rechef. L'Official de Tours la reprenant 
d'inconstance de ce qu'elle avoit nié que ce fust son mary, aussi le nié-je (dit-elle). 
S. Yves, reprenant la parole, l'interrogea de rechef en cette sorte : « Venez-ça, ma 
» Fille ; m'avez-vous pas confessé que vous l'aviez pris en Mariage ? » t Ouy, (dit-elle) il est 
» mon mary & je suis sa femme, &, tant qu'il vive, n'auray autre mary que luy. » 
L'Official de Tours, voyant ce mystère, resta tout étonné ; &, averty de la grande 
Sainteté de S. Yves, luy céda la Chaire pour confirmer sa Sentence. 

VI. Ce qui luy arriva, une autre fois, en la mesme Ville de Tours n'est pas moins 
remarquable. Y estant allé pour une autre cause de Mariage, qui avoit esté poursuivie par 
devant luy, entre un Gentilhomme & une jeune Damoiselle, laquelle se portoit apellante de 
certaine Sentence donnée par S. Yves, Officiai de Treguer, par devant l'Offîcial de Tours, 
le Saint y alla soutenir sa Sentence. Il avoit de coutume de loger chez une honneste & 
riche veuve, laquelle, dés qu'elle le vid, commença à pleurer & luy dire : « Ha ! 
» Monsieur mon cher hôte, je suis ruinée sans remède, par un méchant garnement 
» qui a plaidé contre moy, & seray demain condamnée à luy payer douze cens écus 
» d'or, à tort & sans cause. » S. Yves la consola, l'exhortant d'avoir sa confiance en 
Dieu, lequel ne l'abandonnerait pas en son affliction, 8c la pria de luy faire entendre son 
affaire, luy promettant de l'assister en tout ce qu'il pourroit. « Monsieur, (dit-elle) il y 
» a environ deux mois que deux hommes, accoustrez en Marchands, vinrent loger céans, 

(1) « Confessé • doit évidemment être pris ici dans le sens d'avoué ; remplissant les fonctions d'officiel, saint Yves 
n'avait nullement à entendre en confession une des parties intéressées dans le procès* A.-M. T* 



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LA VIE DE S. YVES. 165 



» &, d'arrivée, me donnèrent à garder une grande bougette de cuir fermée à clef, fort 
» pesante, à me dirent que je ne la baillasse à l'un deux que l'autre ne fust présent; ce 
» que je leur promis faire. A cinq ou six jours de là, comme j'estois à la porte de céans 
» ils passèrent par la rué, avec trois ou quatre autres Marchands, & me dirent : adieu 
» mon hostesse, accommodez-nous bien à soupper, & dévalèrent la rué. 

» VII. Peu après, l'un d'eux s'en retourna à mon logis 8c me dist : Mon hostesse, 
» baillez-moy un peu la bougette, car nous allons faire un payement avec ces marchands 
» que vous voyez là ; moy, qui ne pensois qu'à la bonne foy, luy baillai la bougette, 
» laquelle il emporta & jamais depuis ne le vis ; l'autre Marchand s'en retourna céans, le 
» soir, & me demanda si j'avois veu son compagnon ? Non (dis-je), je ne Pay point veu 
» depuis que je luy ay baillé la bougette. Comment (dit-il) la bougette ! la luy avez- vous 
» baillée? Ha ! me voilà ruiné 8c rendu pauvre pour jamais ; ce n'est pas ce que vous nous 
» aviez promis, quand nous vous la baillasmes ; je m'en plaindray à la Justice ; 8c, de fait, 
» (Monsieur) il m'a fait adjourner devant le Lieutenant du Baillif de Touraine, & a, par 
» serment, affirmé qu'en sa bougette y avoit douze cens pièces d'or & quelques lettres & 
» cédilles de conséquence quand elle me fut baillée, 8c est le procez en tel terme que, 
» demain, je dois avoir Sentence. » S. Yves, l'ayant paisiblement écoutée, luy dit : « Mon 
» hostesse, faites-moy venir vostre Advocat et que je parle à luy. » L'Advocat venu 
raconta le tout au Saint, ainsi que la femme luy avoit dit ; ce qu'ayant entendu & conféré 
là dessus, S. Yves obtint de r Advocat qu'il plaideroit cette cause pour son hostesse. 

VIII. Le lendemain, saint Yves se trouva en l'Audiance avec son hostesse, & après 
que la cause eust esté par ordonnance du Juge apellée, saint Yves, pour la veuve 
défenderesse, requist de voir en face son adverse partie, lequel ayant comparu, 8c Testât 
auquel estoit le procez recité (car plus ne restoit qu'à prononcer la sentence), S. Yves, 
parla pour son hostesse, disant : « Monsieur le Juge, nous avons à vous montrer un 
» nouveau fait qui est peremptoire à la décision du procez; c'est que la défenderesse a fait 
» telle diligence et si bonne poursuitte depuis le dernier apointement prins en la cause, que 
» la bougette dont est question a esté trouvée, & V exhibera quand par Justice il sera 
» ordonné. » L'Advocat du demandeur requist que, tout présentement, elle exhibast la 
bougette en jugement, autrement qu'il ne servoit de rien d'alléguer ce nouveau fait, pour 
empescher la prononciation de la Sentence : « Seigneur Juge (dit S. Yves) le fait positif du 
» demandeur est, que luy & son compagnon, en baillant la bougette à la défenderesse, leur 
» Hostesse, la chargèrent de ne la bailler à Vun d'eux que Vautre ne fust présent, <£, pour ce, 
» fasse le demandeur venir son compagnon, & bien volontiers la défenderesse exhibera la 
» bougette, tous deux présents. » Sur quoy le Juge apointa, & déclara que l'Hôtesse ne seroit 
point obligée de rendre la bougette que tous deux ne fussent présents. La Sentence ainsi 
donnée, le demandeur se trouva bien étonné, devint pasle 8c commença à trembler; 
dequoy toute la compagnie resta fort étonnée; ce que voyant le Juge, par soupçon, le 
fit saisir & serrer en prison, où il fut si-bien poursuivi contre luy, qu'ayant trouvé que 
c'estoit un pipeur, qui, pour tromper & voiler cette pauvre veuve, luy avoit baillé une 
bougette pleine de vieux clous 8c ferrailles, qu'il fut, à trois jours de là, pendu 8c 
étranglé au gibet de Tours. 

CC. Ainsi Saint Yves, fût suscité de Dieu pour garanti^ cette pauvre veuve & faire 
punir ce volleur, comme jadis Daniel pour délivrer la chaste Suzanne & châtier ces 
impudiques vieillards. Si est-ce qu'il s'en trouva quelques uns qui médirent du Saint ; 
mais ceux qui avoient le palais de l'Ame plus sain & les yeux moins chassieux , en 
faisoient tout autre jugement. Par ces œuvres d'extrême charité, qu'il exerçoit à l'endroit 
des pauvres misérables, il s'acquist ce beau 8c glorieux titre de Père 8c Advocat des 
pauvres veuves 8c orphelins. Son patrimoine se montoit bien à soixante liv. de rente (qui 



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166 LA VIE DE S. YVES. 



en ce temps-là faisoit une bonne somme), lequel il distribuoit entièrement aux pauvres. 
Quand il estoit Officiai de l'Archidiacre de Rennes, il entretenoit, à ses propres frais, 
deux ecolliers aux études, l'un nommé Derien, 8c l'autre Olivier; &, à Pasques, la 
Pentecoste, la Toussaints, Noël & autres Festes solemnelles, il les faisoit disner à sa 
table, avec grand nombre d'autres pauvres. Dans sa maison Prebendale à Land-Treguer, 
& en ses Presbytaires de Tre-trez 8c Lohanech, quand il y estoit, il logeoit les pauvres; 
&, dans son Manoir de Ker-Martin, il bastit un Hôpital ; en tous lesquels lieux ils 
recueilloit les pauvres, non seulement ceux qui y venoient ou qu'il rencontrait dans son 
chemin ; mais même il les alloit chercher 8c les emmenoit chez luy, leur donnoit l'eau à 
laver, les servoit à table 8c graissoit leurs soulliers. Il donnoit à plains boisseaux son 
bled aux pauvres, tant du revenu de son patrimoine que de son Bénéfice ; il leur donnoit 
mesme jusques au pain disposé 8c apresté pour sa propre réfection ; &, se trouvant, une 
fois, prié d'un pauvre sans le pouvoir soulager, il mist son chapperon ou cuculle en 
gage pour du pain, qu'il print en une maison prochaine, lequel il bailla incontinent à ce 
pauvre. 

X. Il nourrissoit beaucoup de pauvres enfans orphelins ; instruisoit les uns en sa 
maison, mettoit les autres en pension chez des Maistres ouvriers pour apprendre mestier, 
lesquels il salarisoit de son propre argent. Il ne pouvoit endurer de voir les pauvres 
nuds ; un jour estant allé (selon sa coustume) visiter les pauvres à l'Hospital de Land- 
Treguer, voyant plusieurs pauvres fort mal vêtus, il leur bailla la pluspart de ses habits, 
de sorte qu'il luy fallut s'envelopper dans un loudier, attandant qu'on luy en eust 
apporté d'autres. Une autre fois, il fit la même chose ; 8c, comme un jour son cousturier 
luy fut venu vestir une robbe 8c capuchon gris, il apperceut en la court un pauvre à 
demy nud; il ne le peut endurer; mais, retenant ses vieux habits, luy donnna cet 
accoustrement neuf. Allant une fois à l'Eglise, disant son Bréviaire, un pauvre, luy 
demanda l'aumône, n'ayant que luy donner, tira son capuchon 8c le luy donna. Il visitoit 
souvent les malades, nommément les pauvres 8c nécessiteux, les consoloit 8c assistait, il 
leur administrent les Sacremens, les y disposant avec grand soin & charité. Il ensevelissoit 
de ses propres mains les corps des pauvres qui decédoient tant en l'Hôpital que chez 
luy & es maisons particulières, les enveloppant en des suaires blancs siens, les portoit 
à la sépulture, aidé de quelques autres pieuses personnes. 

XI. Dieu fit paroistre, par plusieurs miracles, combien luy estoit agréable la charité 
dont S. Yves assistoit ses membres. Nous avons dit cy-dessus, que, trouvant un jour un 
pauvre en son chemin, n'ayant que luy donner, il luy donna son chapperon, mais Dieu 
le luy remist sur la teste, avant qu'il fust arrivé en l'Eglise où il alloit. Une autre fois, 
ayant trouvé à sa porte Jesus-Christ, en forme d'un pauvre homme tout poury de 
lèpre, il le fit monter en sa chambre, luy bailla à laver, le fit seoir à table 8c luy servit 
bien à disner, puis s'asseoit auprès de luy pour disner aussi; mais, sur le milieu du 
disner, ce pauvre parut si resplendissant, que toute la chambre en fut éclairée, &, 
regardant fixement S. Yves, il luy dist : « Dieu soit avec vous ! » & disparut, laissant le 
Saint comblé de joye & consolation Spirituelle. Pendant une grande cherté qui avint 
par tout le Pais, pour huit sols de pain, il substanta plus de deux cens pauvres, le pain 
se multipliant miraculeusement entre ses mains ; &, une autre fois, pour deux deniers 
de pain, il rassasia vingt-quatre pauvres. Quand les Religieux mendians venoient vers 
luy, il les logeoit 8c traittoit avec grande charité & respect, & avoit fait dresser une 
chambre tout exprés pour les recevoir, garnie de tout ce qui y estoit besoin, où luy 
même les traittoit ; souffioit 8c attisoit le feu pour les chauffer ; leur versoit l'eau sur leurs 
mains 8c les servoit à table en grande humilité. Un pauvre estant arrivé tard à Ker-Martin 
& n'osant fraper à la porte se coucha auprès & y passa la nuit : saint Yves, sortant de 



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LA VIE DE S. YVES. 167 



bon matin, le trouvant là, le fît entrer, le revêtit de ses propres habits, luy donna bien à 
disner 8c à souper, le fit coucher en un bon lict, alla se coucher au mesme lieu où il 
Tavoit trouvé et y passa la nuict. 

XII. S'il estoit soigneux de nourrir corporellement les pauvres & les substanter du 
pain matériel, il Testoit encore plus à nourrir leurs Ames du pain de vie, de la parole 
de Dieu. Il ne se contentait pas de prescher ses Paroissiens, il preschoit les autres 
circonvoisins, faisant, par fois, trois ou quatre prédications par jour. Il assistoit l'Evesque 
de Treguer en ses visites & le précedoit d'ordinaire pour disposer le peuple à cette 
action 8c à recevoir le saint Sacrement de Confirmation, 8c alloit, devant l'Evesque, 
de Paroisse en autre, à pied, avec un rare exemple & édification de ceux qui le voyoient. 
Il s'adonnoit avec telle ferveur 8c attention d'esprit à ce saint et Apostolique Office, que 
souvent il en oublioit le boire & le manger ; &, estant de retour au logis, le soir, après 
avoir presché tout le jour, ne se pouvoit presque tenir sur bout tant il estoit foible. 
On a remarqué qu'à un Vendredy saint, il prescha la Passion en sept diverses Eglises. 
Le monde couroit après luy de Paroisse en autre, pour entendre ses admirables Sermons, 
comme d'un Apostre. Il fut une fois à Kemper & fut prié de prescher en la Cathédrale : 
ce qu'il fit avec grande édification 8c satisfaction de l'Evesque de Cornoûaille & de 
toute la ville. 

XIII. Il preschoit d'ordinaire en Breton, souvent en Latin, nommément aux actes 
capitulaires, 8c aucunes fois en François, s'accommodant à la capacité de ses Auditeurs. 
Quand il alloit par les champs, il s'arrestoit à Catéchiser les villageois 8c leur apprendre 
leur créance, à dire leur Chappelet, examiner leur Conscience 8c autres pieux & dévots 
exercices que tout bon Chrestien doit sçavoir. Ses Prédications n'estoient pas infructueuses, 
ny ses travaux vains, car il faisoit de grandes conversions. L'an 1294, il fut pourveu de 
la Recteurerie de Lohanech, Paroisse en laquelle il fit un grand fruit car par ses 
Prédications il convertit nombre de vicieux, spécialement des usuriers publics, 
entr'autres un certain, nommé Thomas de Kerrimel, lequel, ayant été converty par ses 
prédications, se fit Moyne en l'Abbaye de Begar, lors estroittement reformée. Il convertit 
aussi deux Clercs concubinaires 8c un grand paillard et violateur de filles, nommé Derien, 
Preschant une fois à Loc-Ronan, en Cornoûaille (1), le Sieur de Coat-Pont, Escuyer, sortit 
de l'Eglise comme il montoit en Chaire, sans se soucier d'entendre le Sermon ; S. Yves, 
le voyant, dit : « SU y avoit icy trois ou quatre filles avec un trompette du Diable (il 
» entendoit par là les sonneurs], il y seroit demeuré; mais non pas pour ouyr la parole 
» de Dieu : lequel je prie de le punir en cette vie Sz ne luy réserver la peine deue à cette 
» offense en Vautre ; » ce qui fut incontinent fait, car ledit Gentil-homme devint Paraly- 
tique, 8c ne fut guery de ce mal qu'après la mort de S. Yves qu'il obtint la santé à son 
Sepulchre. 

XIV. Son Oraison estoit sans relâche, car c'estoit elle qui entretenoit 8c nourrissoit 
non seulement son Ame, mais aussi miraculeusement son corps. On Ta veu une fois cinq 
jours,, un autre fois sept jours tous entiers, absorbé en une profonde contemplation, 
sans boire, manger, ny dormir. Entre les Oraisons Jaculatoires, il avoit toujours en 
bouche : « Jésus Christus Filius Dei ! » & « Seigneur créez en moy un cœur net & pur ! » U 
disoit, tous les jours, fort devotieusement son service & celebroit la Sainte Messe, &, 
avant que de se vêtir des ornemens Sacerdotaux, il se mettoit à genoux devant ou à 
costé de l'Autel auquel il devoit dire la Messe, le visage couvert de son chapperon, les 
mains jointes, le cœur élevé en Dieu, se recolligeoit, &, après la Messe, en faisoit de 
mesme ; & une fois, en la grande Eglise de Treguer, pendant qu'il faisoit ses Actions de 

(1) Ce n'est pas à Locronan même que ce fait s'est passé mais sur la route de Gouézec à Qnimper, comme le 
rapporte on témoin, le S v de Pestirien, dans le procès de Canonisation. — P. P. 

V, DBS S. 13 



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168 LA VIE DE S. YVES. 



grâces après la Messe, une belle Colombe, environnée d'une grande clarté, s'estant 
reposée sur son chef, s'envola sur le grand Autel & y demeura quelque temps, puis 
disparut. Disant le Confiteor et le Canon de la Messe, il sentoit de grandes consolations 
spirituelles, &, à la prise de l'Hostie, il versoit de ses yeux un ruisseau de larmes. Une 
fois , lorsqu'il tenoit le Corps de Nostre Seigneur, il apparut un globe de feu à l'entour, 
lequel, ayant paru autour du Calice, disparut incontinent. Ayant entendu qu'un jeune 
homme vouloit entrer en procez contre sa mère, il les manda un matin 8c tascha à les 
mettre d'accord ; mais voyant qu'ils n'en vouloient rien faire, il les pria de l'attendre un 
peu, ce qu'ils firent, &, ce pendant, alla dire la Messe, en laquelle ayant prié pour eux, 
il fut exaucé ; car, quand il s'en retourna vers eux, il les trouva avoir changé de volonté 
& les accorda sur le champ. 

XV. Il estoit doué d'une grande humilité ; il ne vouloit aucunement estre loué ny 
estimé ; moins encore luy arriva-t-il jamais aucune parole qui pûst tourner à sa propre 
gloire ; &, encore bien qu'il fust si signalé en science & sainteté, il se maintenoit 
toujours en une si profonde humilité, comme si c'eust esté le plus ignorant de la terre. 
De cette humilité procedoit le peu de cas qu'il faisoit de sa propre personne ; il alloit à 
pied, sans vouloir user de monture, mesme accompagnant l'Evesque de Treguer en ses 
visites ; pour vestement, il portoit sur sa chair nuë un aspre Cilice & par dessus une 
chemise de grosse toile d'étouppe, laquelle, le plus souvent, il moûilloit avant que de la 
vestir, pour plus s'incommoder. Il print l'habit du tiers Ordre de Saint François au 
Convent de Guengamp, s'accoustra d'une robbe de grosse bure grise & d'un capuchon de 
mesme estoffe, si vile & si commune, que l'aune ne coûtoit que deux sols six deniers ; 
&, pour toute chaussure, portoit des sandales comme les Frères Mineurs. Quand quelques 
Religieux se presentoient pour prescher aux lieux où il s'estoit disposé de prescher, leur 
cedoit la Chaire, disant n'estre digne de parler en leur présence; sur quoy se sont 
rencontrées plusieurs saintes contestations entre luy & plusieurs bons Religieux, avec 
grande édification des assistons. 

XVI. Dés qu'il estoit étudiant à Paris, il commença à s'abstenir de chair, donnant sa 
portion aux pauvres; estant à Orléans, il commença aussi à s'abstenir de vin & jeûner 
tous les Vendredys, &, quelque temps après, il commença à ne manger que du pain de 
seigle, d'orge ou d'avoine, & souvent demeuroit un jour tout entier, quelque fois cinq, 
quelque fois sept, sans rien manger du tout, ravy en contemplation, & néanmoins estoit 
aussi frais & dispos, que si tous les jours il eust fait grand chère. Dés l'an 1289, quinze 
ans, avant sa mort, il changea entièrement de vie, 8c redoubla ses austeritez, car, dans 
ce temps il jeûna trois jours la semaine au pain & à l'eau, les Mercredys, Vendredys 
& Samedys, les Quatre-Temps & Vigiles de N. Dame & des douze Apostres, les Avents 
& onze Caresmes, tous les jeûnes de l'Eglise & les dix jours qui sont depuis l'Ascension 
de Nostre Seigneur jusque s à la Pentecoste ; les autres jours, il ne mangeoit qu'une 
fois le jour du pain de seigle, d'orge ou d'avoine, jamais de forment, & du potage de 
gros choux, raves ou fèves, avec du sel ; rarement il y mettoit un peu de farine ou de 
beurre ; les jours de Noël, de Pasques, de Pentecoste & de Toussaints, il mangeoit deux 
fois le jour ; 8c, le jour de Pasques à son disné, il mangeoit des œufs; de chair ny vin 
jamais, du poisson très rarement; il ne dormoit qu'un peu devant l'Aurore, pour se 
disposer à dire la Messe, passant le surplus de la nuit à prier, lire les Saintes Escritures, 
assister les malades moribonds, ou telle autre sainte action. Son lict ordinaire estoit un 
peu de paille épanduë sur une claye tissuë de grosses verges, ayant sous sa teste une 
Bible ou quelque grosse pierre ; souvent il couchoit sur quelque banc ou à platte terre, 
dans la Sacristie de l'Eglise Cathédrale de Land-Treguer, pour empescher les violences 
des Officiers du Duc, qui,, à tous coups, vouloient de force enlever le Thresor & 



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LA VIE DE S. YVES. 



argenterie de l'Eglise de saint Tugduval. Dormant une fois, au bourg de Land-Elleaw, 
en Cornoûaille, avec un homme, nommé Maurice du Mont, en mesme chambre, cettuy cy 
fut éveillé d'une voix qui disoit que le Saint gisoit sur la pierre, ne trouvant saint Yves 
en la chambre, alla au Cimetière & le trouva couché dans la pierre en laquelle saint 
Elleaw avoit fait sa pénitence. 

XVII. La querelle des Regales n'estant pas encore assoupie, les Agents & Officiers du 
Duc donnoient beaucoup de peine à l'Evesque de Treguer & à son Chapitre, saisissant 
leurs revenus à faute d'obeyr aux Edits du prince & aux Loix du Parlement, &, sous ce 
prétexte, eussent bien voulu mettre la main sur le Thresor & argenterie de la Cathédrale, 
& de fait, s'efforcèrent plusieurs fois de ce faire ; mais ils se voyoient saint Yves en 
teste qui leur rompoit toujours leur dessein, non sans danger de sa vie, ne demandant 
pas mieux que de mourir pour une si juste cause ; il y en eut un si effronté que de 
vouloir entrer de force dans l'Eglise, mais S. Yves, l'en ayant empesché, fut par luy 
frapé & blessé à la main , ce qu'il porta avec patience ; toutes fois, pour arrester ces 
insolences, il fit plusieurs voyages vers le Duc, duquel il obtint que ces garnemens ne 
s'ingérassent plus d'attenter à telles choses, & leur fit commandement de ne plus 
inquiéter l'Eglise de Treguer. 

XVIII. Que diray-je de sa patience? Certes, il la fit paroître en plusieurs occasions 
Une fois, le Thresorier de Treguer & quelques autres Messieurs, desquels la veué débile 
et chassieuse estoit offusquée par la vertu du Saint, l'apellerent publiquement gueux, 
coquin, pique-bœufs, quoy qu'il fust Noble et Gentil-homme de bon lieu; mais le Saint, 
par sa patience, vainquit leur malice ; car luy ayans, par quatre diverses fois, chanté 
telles injures, jamais il ne leur répondit autre chose, sinon : « Dieu vous le pardonne. » 
Luy ayant esté dérobbé une notable quantité de bled, jamais il ne s'en émeut, ny ne 
dist aucune parole de mécontentement, mais seulement : « que Dieu leur fist la grâce de 
» s'amender ; qu'ils en avoient affaire & luy aussi. » Dormant une fois, dans la Sacristie 
de l'Eglise Cathédrale de Land-Treguer pour la garde des Vases sacrez, avec un autre, 
nommé Olivier, cettuy-cy sur la minuit, entendit un bruit & tintamarre effroyable 
comme d'un tonnerre, si violent, qu'il pensoit que tout l'édifice tomboit par terre ; 
s'estant réveillé en sursaut, il se levé & suit saint Yves (qui sortoit de la Sacristie dans 
l'Eglise) jusques dans le chœur, où le Saint, arrivé devant le maistre Autel, s'arreste 
quelque temps, puis passe outre jusqu'au lieu où on garde les Reliques de saint 
Tugduval ; là, le vint trouver l'heureux Prélat saint Tugduval, & parlèrent long-temps 
ensemble; saint Tugduval parlant d'une voix grave & majestueuse, & saint Yves 
humblement & d'une voix basse. 

XIX. Il conserva inviolablement le fleuron de sa Chasteté (comme depuis a solemnelle- 
ment témoigné son Confesseur Messire Auffray) 8c de plus, protesta que pendant le cours 
de sa vie, jamais il n'avoit commis aucun péché mortel ; mais, quant à la Chasteté, pas 
seulement un véniel. Il montra aussi, en plusieurs & diverses occurences, qu'il avoit 
l'esprit de Prophétie. Une femme s'estant venue plaindre à luy de ce que son fils l'avoit 
abandonnée & s'estoit rendu Moyne : « M'amie (dit-il) ne vous plaignez point ; il vous 
» reviendra, parce qu'il aime trop l'argent ; » ce qui arriva ainsi ; car l'autre, ne pouvant 
mettre frein à sa convoitise, quitta le froc & s'en alla. Son innocence estoit si grande, 
que les créatures irresonnables luy obéîssoient. Un jour, comme il disnoit en sa maison, 
entre un grand nombre de pauvres qu'il traitoit ce jour là, un oyseau d'une extrême 
beauté, entra dans la salle, laquelle il rendit toute éclatante de la lueur qui sortoit de 
luy, &, voltigeant doucement autour du col 8c de la teste de saint Yves, se vint poser sur 
la paulme de sa main, où ayant demeuré quelque temps, il s'en voila avec la Bénédiction. 
Allant, un jour, par le pays, il trouva le pont qu'il luy falloit passer tout noyé & couvert 



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170 LA VIE DE S. YVES. 



d'eau, ce que voyant il fit le signe de la sainte Croix dessus, & l'eau se divisa de part 
& d'autre, donnant passage libre au saint & à son serviteur, puis se referma comme 
devant. 

XX. Sur le chemin de Land-Treguer à Land-Vvion, y a un pont, nommé Ar-Pont- 
Losket, lequel estant rompu, on voulut le refaire de bois; le bois qui y estoit destiné 
fut coupé trop court de demy pied ; mais saint Yves, par sa prière, l'allongea & réduisit 
à longueur compétente. Estant Recteur de Lohanech, il esteignit un grand incendie & 
embrasement de feu, qui s'estoit pris en une maison, levant la main & faisant le signe 
de la Croix vers le feu, lequel, (chose étrange) tout incontinent s'es teignit, sans plus y 
faire aucun dommage. En la Paroisse du Trevou (1), il y avoit un pauvre homme telle- 
ment agité du malin esprit, qu'on ne le pouvoit tenir, il fut amené à saint Yves, lequel, 
l'ayant fait coucher une nuit avec luy, le délivra entièrement. 

XXI. Voyant que l'Eglise Cathédrale de Treguer estoit fort caduque, petite, bâtie à 
l'antique, mal percée, obscure & doublée de simples lambris, il se résolut, avec l'aide 
de Dieu, de la reparer; plusieurs se moquoient de cette entreprise, mais luy, qui avoit 
sa confiance en Dieu seul, les laissoit dire. Il alla visiter le Duc, les Seigneurs de sa 
Cour, les Barons & Seigneurs du Pays, les exhortant à contribuer à une œuvre si pieuse, 
fit faire des questes & cueillettes parmy le Peuple, obtint quelques deniers communs de 
la Ville, persuada l'Evesque, son Chapitre, les Recteurs & Clergé du Diocèse d'y con- 
tribuer du leur, avec tant d'efficace, qu'il n'y eut ny grand ny petit qui n'y contribuast 
très- volontiers. On convoqua ouvriers de toutes parts, lesquels, (les matériaux déjà 
rendus sur la place), réparèrent, en peu de temps ce Temple, & Dieu fist connoistre, 
par un grand miracle, combien ce service luy avoit esté agréable ; car saint Yves ayant 
eu avis que, dans la forest de Rostrenen, y avoit de beaux arbres, alla trouver le Sei- 
gneur Pierre de Rostrenen pour luy en demander quelques uns, & obtint de luy per- 
mission d'en prendre autant qu'il luy en faudroit, à son choix. 

XXH. S. Yves le remercia 8c s'en alla à la forest, choisit grand nombre de beaux 
arbres, les fait abattre 8c marquer. Mais comme la Cour des Grands est, d'ordinaire, 
remplie de flatteurs, aucuns de ce métier qui avoient ouy saint Yves faire cette demande 
au Seigneur & l'eussent bien voulu faire dés lors éconduire, mais n'avoient osé en pré- 
sence du Saint, le lendemain, dirent au Seigneur qu'il estoit bien simple de se laisser 
ainsi affronter par cet hypocrite; que sous prétexte de bastir l'Eglise de Land-Treguer, 
amassoit un grand argent, & qu'abusant du pouvoir qu'il avoit eu, il avoit abbatu deux 
fois plus d'arbres qu'il n'en falloit pour cet édifice, & des plus beaux qui fussent dans 
la forest. Ce Seigneur, croyant trop légèrement aux faux rapports de ces garnemens, se 
mist en colère contre le Saint 8c, quand il s'en fust retourné le remercier, le tença rude- 
ment & luy dist mesme quelques injures & mots de travers. 

XXIII. Saint Yves endura patiemment cette attaque & répondit seulement : que 
destoit pour te service d'un Seigneur, qui estoit riche 8c puissant pour te recompenser, 8c 
qui ne manquoit jamais à recompenser ceux qui se monstroient libéraux à luy bastir 8c 
orner des Temples; au reste que la chose n f estoit pas comme on la lui faisoit entendre; 
que, le lendemain matin, il luy feroit voir qu'il n' avoit pas pris d'un seul pied plus qu'il 
n'en falloit pour l'édifice, au dire des ouvriers qu'il avoit amenés. Le lendemain donc, 
la Messe ouye dans la Chappelle du Chasteau, saint Yves & le Seigneur de Rostrenen, 
son train & les ouvriers allèrent à la Forest voiries arbres qu'on avoit abbatus & marquez; 
ils trouvèrent (chose miraculeuse) que sur le tronc de chacun arbre qui avoit esté coupé 
le jour précèdent, cette nuict, estoit crû trois arbres, beaucoup plus beaux que ceux 



(1) Il est question ici do la paroisse du Tréhoti, de l'ancien diocèse de Léon. — P. P. 



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LA VIE DE S. YVES. 171 



que Ton avoit coupez, de sorte que, si on en avoit coupé vingt, il s'en trouvoit soixante. 
Le Seigneur de Rostrenen, ayant veu ce miracle, se jetta aux pieds de saint Yves, &, luy 
ayant demandé pardon, luy permit d'en prendre tout autant qu'il auroit affaire. Un autre 
miracle non moindre arriva à l'endroit du maistre Charpentier, qui avoit entrepris la 
structure de la Cathédrale de Treguer, il avoit coupé toutes ses poutres & autres pièces 
trop courtes de deux pieds ; cela le mit au desespoir & se vouloit pendre ; en cette des- 
tresse, il alla trouver saint Yves, &, en sa présence & d'une multitude de peuple, mesura 
son bois une & deux fois & le trouva tel qu'il avoit dit : saint Yves le consola, &, s'estant 
un peu abaissé, pria Dieu pour luy, puis luy dist : « Mon amy, prenez vostre ligne, 
» mesurez encore une fois, vous vous estes peut-estre trompé : » il obéît au Saint & 
trouva toutes ses pièces plus longues de deux grands pieds qu'il ne falloit. 

XXIV. Enfin, saint Yves tout cassé & usé, plus de travaux & austeritez que de 
vieillesse, tomba malade après Pasques ; &, connoissant que Dieu vouloit mettre fin à 
ses travaux & donner commencement à son repos, il se disposa à ce passage, quoy que 
toute sa vie n'eust esté qu'une continuelle préparation à la mort. Le Mercredy, quinzième 
de May, Vigile de l'Ascension , il se sentit si foible & débile, qu'à peine se pouvoit-il 
tenir sur pieds; il célébra la Messe en sa Chappelle de Ker-Martin, l'Abbé de Beaaport 
le soustenant d'un costé, & Messire Alain, Archidiacre de Treguer, de l'autre. La Messe 
estant finie, il entendit de confession ceux qui se présentèrent, puis se coucha sur sa 
claye ordinaire. Les nouvelles de sa maladie divulguées, plusieurs personnes de qualité 
le visitèrent, tant Ecclésiastiques que Laïcs : entr'autres, s'y rendirent l'Offlcial, (qui lui 
avoit succédé en cet Office) & un Recteur, nommé Jean, lesquels, le voyant si durement 
couché sur sa claye, en ses accoustremens ordinaires, le reprindrent de cette trop 
grande austérité, disant, qu'à tout le moins il devoit avoir davantage de paille sous soy ; 
mais il leur repondit doucement « qu'il estoit bien ainsi, & qu'il n'en meritoit pas 
» d'avantage. » 

XXV. Le lendemain, Jeudy, seizième de May, jour de l'Ascension, il se confessa & 
se fit revêtir de ses habits Sacerdotaux; &, voyant sa Chappelle pleine de peuple, qui de 
toutes parts le venoit visiter, il leur fit une belle exhortation, laquelle leur tiroit les 
larmes des yeux ; &, voyant qu'un grand nombre de ses Paroissiens de Lohanech le venoit 
voir, il y envoya Jacques, son serviteur, pour les remercier de sa part & leur dire qu'il 
estoit en bon estât, grâces à Dieu. Le Vendredy, dix-septième May, un Prestre , nommé 
Messire Derien, luy ayant dit, entr'autres propos, qu'il devoit faire venir le Médecin, le 
Saint, levant les yeux & les bras vers un Crucifix qu'il avoit devant soy, lui dist qu'il 
n'avoit affaire d'autre Médecin que de celug-là. Le Samedy, dix-huitiesme jour de May, 
il fut mis en Extrême-Onction, presens le Grand Vicaire & Officiai de Treguer, Messire 
Gejfrog et Alain Prestres; le Prestre qui l'oignoit s'appelloit Messire Hamon, auquel il 
répondoit & aidoit, ayant la veuë portée sur le Crucifix. Après, il s'affoiblit fort & 
perdit la parole ; &, ayant passé le reste de ce jour & toute la nuit suivante en veilles, 
prières & contemplations, le lendemain, Dimanche après l'Ascension, dix-neufiéme de 
May, au Crépuscule, cette sainte Ame s'envola au Ciel, où elle jouit de celuy, à qui 
elle avoit si fidellement servy en ce monde. Il deceda le cinquantième an de son âge, 
cinq mois moins, & de Nostre Seigneur l'an 1303, le dix-huitième du règne de Jean H. du 
nom, Duc de Bretagne. 

XXVI. Le jour mesme, le Corps fut porté, de la Chappelle de Ker-Martin où il estoit, 
dans la grande Eglise de Treguer, où se rendit une innombrable multitude de peuple de 
toutes parts ; les uns baisoient ses pieds, autres, ne pouvans approcher de si prés, y 
faisoient toucher leurs Chapelets, Heures ou Médailles, lesquels ils retenoient puis 
après en grande révérence ; mais la pitié estoit de voir les pauvres veuves, orphelins, 



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172 LA VIE DE S. YVES. 



mendians & autres misérables, qui, allans à trouppes se jetter devant le Cercueil du 
défunt, déploroient la perte qu'ils faisoient de leur Père nourrissier, Avocat & Conso- 
lateur. Il fut dépouillé de ses pauvres haillons & revêtu d'autres habits ; les siens furent 
serrez reveremment, hormis une partie qui fut ravie par le peuple. L'enterrement fut 
solemnellement célébré, & le Saint Corps mis en terre, où il ne fut gueres que Dieu ne 
l'honorast de grands miracles. 

XXVII. 1. Un pauvre homme malade, estant tombé dans le grand puits de Land- 
Tregaer, se recommanda à saint Yves & y demeura sans se noyer, ni aller sous l'eau, 
jusques à ce qu'on l'alla retirer. 2. Un pauvre homme de Nyort, condamné d'estre 
pendu & étranglé, se recommanda à saint Yves, promettant s'il le délivrait de ce 
danger, qu'il iroit visiter son Sepulchre : il fut bien pendu ; mais, quelque effort que fit 
le bourreau, il ne luy pût jamais faire aucun mal, moins encore l'étrangler. 3. Un 
honneste personnage, nommé Messire Hervé de Kerguezenou, allant par pays, passant 
un pont nommé vulgairement Pont-Arz, tomba, avec son cheval, dans la rivière fort 
profonde & rapide, &, ne se pouvant aider, estoit en danger de se noyer ; mais ayant 
invoqué saint Yves, son cheval bondit hors l'eau & se mit en lieu de seureté ; sa valise 
de cuir, qui avoit coulé au fond, revint sur l'eau, sans que des papiers de conséquence 
qu'il y avoit fussent aucunement mouillez ny gastez. 4. Un jour, Escuyer Jean de Pestivien 
8c quinze autres personnes, déplacez du Manoir de Ros-Color pour aller en l'isle de 
Teven, une lieuê avant dans la mer, furent subitement accueillis d'une tourmente qui 
brisa leurs avirons, en sorte que le batteau, battu des vagues & entre-ouvert de toutes 
parts, alloit couler au fond ; en ce péril, ils réclament saint Yves, &, incontinent, leur 
batteau fut jette doucement au mesme lieu où ils s'estoient embarquez, duquel ils 
sortirent tous sains et sauves. 

XXVIII. 5. Yves le Terrier & Jean le Tarz, de la Paroisse de Pleameur-Gautier, avec 
nombre d'autres, estans en un batteau sur Mer, entre l'isle de Modez & Lezar-Trew, 
ayans esté surpris d'une cruelle tempeste, furent battus de telle furie, que leur vaisseau 
coula à fonds & noya tous les autres, ces deux exceptez qui se vouèrent à S. Yves. 
6. Messire Alain de Kerenrays, Escuyer, & sa femme, voyans leur valet & leur cheval 
emportés du courant impétueux d'une rivière jusques en pleine Mer, les recomman- 
dèrent à Dieu & à saint Yves, &, tout à l'instant, ils entrèrent dans le Havre de Loûaner, 
Diocèse de Vennes, & se sauvèrent à terre. 7. Dix hommes de la Paroisse de Plou-Pezr 
firent naufrage entre Bec-Milliaw & le Gueaudet, leur vaisseau ayant esté si furieusement 
battu de la tourmente qu'il coula à fonds ; en cette extrémité, ils eurent recours à Dieu 
& à saint Yves, lesquels ils invoquèrent de bon cœur à leur aide & furent miraculeu- 
sement jettez à la coste, sains & gaillards. 8. Messire Guillaume Tournemine, Seigneur 
de la Hunaudaye, Diocèse de S. Brieuc, tombé, avec son cheval, dans une fondrière es 
grèves de Hilion, en manifeste danger de sa vie, ayant invoqué saint Yves, son cheval 
bondit hors & se sauva & luy aussi. 9. Un jeune garçon de la Paroisse de Tredarzec, 
Diocèse de Treguer, nommé Alain André, tombé dans la Mer, au port de la Roche-Noire, 
prés Land-Treguer, en danger de se noyer, fut sauvé miraculeusement à l'invocation de 
saint Yves. 10. Un batteau, où y avoit grand nombre de personnes, se brisa contre un 
rocher en pleine Mer, ce que voyans ces pauvres gens, tous d'une voix se recomman- 
dèrent à saint Yves ; ils allèrent premièrement à fonds, puis revinrent sus & furent 
doucement jettez au rivage, sans autre mal. 

XXIX. 11. Un certain, nommé Jean le Lièvre, de la Paroisse de Tredarzec, estant allé 
en Mer, avec plusieurs autres, le batteau, battu des vents & des vagues, coula à fonds 
& noya tous les autres, luy seul excepté, qui s'estoit recommandé à S, Yves. Somme, il 
a délivré quatorze de péril de se noyer, soit en eau douce, soit sallée ; à son Sepulchre, 



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LA YIE DE S. YVES. 173 



quatorze paralytiques ont receu guerison, six insensez, trois aveugles & neuf autres 
vexez de diverses maladies; mais venons au plus grand des miracles, qui est la susci- 
tation des morts. 12. Un jeune enfant, âgé de quatorze ans, nommé Raymond le Roux, 
fils d'Alain le Roux, de la Paroisse de Boul-Briac, Diocèse de Treguer, tombé sous la 
roué d'un moulin, brisé & blessé en la teste & par tout le corps, fut enfin tiré mort, après 
avoir esté demie heure dans l'eau ; mais ayant esté voué à saint Yves par Geffroy Morvan, 
avec promesse d'offrir une ceinture de cire au Sepulchre du Saint, il ressuscita, devant 
tous les assistans, sain & guery de ses blessures. 13. En la Paroisse de Prat, Diocèse de 
Treguer, une veuve nommée Azenor, avoit un fils, nommé Alain, lequel estant mort sur 
les quatre heures après midy, sa mère pria Dieu & le recommanda à saint Yves ; le 
matin, comme on le vouloit mettre dans ses chasses, il ressuscita & vécut douze ans 
depuis, sans autre incommodité, sinon qu'il avoit une de ses narrines closes. 

XXX. 14. Un jeune Enfant de la Ville de Land-Vvion, nommé Aymeric, âgé de dix ans, 
s'estant noyé en un bras de Mer, éloigné de deux lieues de sa maison, rapporté chez ses 
parens, sa mère, toute éplorée, se jette à genoux, le voue à saint Yves & tout à l'heure 
il ouvrit les yeux & appella sa mère, laquelle l'interrogeant où il avoit esté ? « Avec un 
Seigneur (dit-il) accoustré tout de blanc, lequel m'a tiré hors de l'eau où j'estois 
suffoqué. » 15. Un jeune Enfant, âgé de cinq ans, nommé Yves, fils de Riuallon, de la 
Paroisse de Plou-Guiell, prés Land-Treguer, estant mort le Jeudy Saint, environ la minuit, 
sa mère ayant prié saint Yves pour luy, il ressuscita le jour de Pasques, à l'heure de 
Vespres. 16. Un petit Enfant, nommé Alain, fils d'Yves Cadiou, de la Paroisse de Pie-Bien, 
Diocèse de Treguer, s'estant noyé en un fossé prés de la maison, ses père, mère & 
oncles, l'ayant voué à saint Yves, il ressuscita & vivoit encore du temps de l'Enqueste. 
17. Un autre Enfant, nommé Jean, fils de Pierre Men, âgé de quatre ans ou environ, tiré 
de dessous la roue d'un moulin qui Favoit tout fracassé, voué à saint Yves, revécut le 
lendemain. 18. Un autre petit Enfant, nommé Jean, âgé d'un an & demy, porté par sa 
mère, Jeanne du Vau, Paroissienne de Pie-bien, Diocèse de Treguer, sur le bord d'une 
fontaine, tomba dedans, se noya & fut tiré mort ; mais voué au Saint par sa mère, 
ressuscita & vivoit lors qu'on faisoit les Enquestes des miracles pour Canonizer ledit 
Saint. 

XXXI. 19. Un Enfant en la ville de Land-Treguer, tué d'un coup de ruade d'un cheval, 
porté au Sepulchre de S. Yves, ressuscite. 20. Un autre Garçon, nommé Guillaume, de la 
Paroisse de Garlan, prés Morlaix, âgé de six ans, tombé dans Festang de Porz-meur, en 
fut tiré mort ; mais recommandé & voué par sa mère à saint Yves, il ressuscita & vivoit 
encore du temps de FEnqueste. 21. Un Enfant de la Paroisse de Bolez, Diocèse de 
Treguer, âgé de six ans, s'estant noyé dans la rivière de Guindi, voué à saint Yves, 
ressuscita. 22. Henry Olivier, noyé en Festang de Pleulouan (1), en Cornoûaille, recom- 
mandé à saint Yves, ressuscita. 23. Item, une jeune fille, nommée Tephan{2) 9 de la Paroisse 
de Plouenan, Diocèse de Léon, évidemment morte, saint Yves reclamé, ressuscita. 

24. Guéri nette, fille de Riou Alan, au Diocèse de Léon, estant morte à trois heures après 
midy, un Samedy, vouée à saint Yves, ressuscita le Dimanche, pendant la grande Messe. 

25. Une petite fille, âgée de trois ans, nommée Amice, ayant esté malade, trois mois 
durant, mourut, & vouée à saint Yves, trois heures après recouvra la vie. 

XXXII. 26. Une femme de la ville de Guerrande, Diocèse de Nantes, estant grosse, 
l'enfant mourut dans son ventre ; elle vint à Land-Treguer en Pèlerinage, visiter le 

(1) PUulouan aujourd'hui PouUaouen» 

{%) Ce nom dont la forme française était Typhaine, et la forme latine TheopharUa était très usité à l'époque de 
saint Ytsss U était porté par plusieurs personnes qui déposèrent comme témoins dans le procès de m canoni- 
sation. — A.-M. T. 



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174 LA VIE DE S. YVES. 



Sepulchre de saint Yves, &, si-tost qu'elle se fut agenouillée prés du Tombeau, son 
ventre tout à coup enfla de telle façon, que sa ceinture & la bande de son cotillon se 
rompirent & le fruit revint en vie dans son ventre, fut né deux mois après, fut nommé 
Guillaume, & vivoit quand on flst les Enquestes, âgé de dix ans. 

XXXIII. 27. Semblablement, une femme, nommée Suzane, de la Paroisse de Ploudaniel, 
Diocèse de Léon, estant enceinte, son fruit estant mort depuis cinq jours, elle invoqua 
saint Yves, & tout incontinent, en moins d'un Ave Maria, elle enfanta un fils, qui fut 
Baptizé & vescut neuf jours, sans laict ny autre nourriture quelconque. 28. Une autre 
femme de la Paroisse de Plou-Neiz, au Comté de Goëlo, Diocèse de S. Brieuc, ayant 
enfanté un enfant mort, iceluy, voué à saint Yves, ressuscita sur le champ & estoit en 
vie quand on fit les Enquestes. Ce ne seroit jamais fait, si je voulois, par le menu, 
raconter les autres miracles que Dieu fit par son moyen, avant sa Canonization. 29. Une 
femme de Cornoûaille délivrée du péril de la mort pour la difficulté de son accouchement. 
30. Une autre receut mesme assistance en la Paroisse de Penguenan, Diocèse de Treguer, 
Une autre de Plestin obtint laict pour nourrir son enfant. Un Navire de Treguer en 
péril, voué à saint Yves, garenty de la tourmente. Un jeune enfant, le feu s'estant pris 
à son berceau qui fut brûlé, fut conservé, ayant été, par sa nourrice absente, voué au 
Glorieux saint Yves. 

XXXTV. Le Duc Jean m. du nom, voyant les grands miracles qui se faisoient, en sa 
Duché, par les mérites de saint Yves, dressa un honorable Ambassade vers le Pape 
Clément V, suppliant Sa Sainteté de commettre quelques uns pour informer de la Vie, 
Mœurs 8c Miracles de saint Yves ; pour, puis après, procéder à sa Canonization. Le 
Pape se rendit un peu difficile à cette Requeste ; mais il mourut peu après, & luy succéda 
Jean vingt-deuxième, auquel le Duc envoya en Ambassade Yves, Evesque de Treguer, 
& Monseigneur Guy de Bretagne, Comte de Penthévre son oncle (1), accompagnez de 
plusieurs autres Seigneurs Bretons. Tous les Evesques de Bretagne secondèrent l'intention 
du Duc ; d'autre çosté, Philippe de Valois, Roy de France, la Reyne Jeanne, sa femme, 
l'Université de Paris & grand nombre d'Archevesques, Princes, Seigneurs & Communautez 
firent telle instance au saint Père de Canonizer ce Saint, que Sa Sainteté résolut d'y 
procéder. 

XXXV. Cela ainsi arresté, fut décernée commission aux Evesques d'Angoulesme & de 
Limoges & à l'Abbé de St. Martin de Toarné, Diocèse de Bayeux, de faire diligente 
perquisition de la Vie, Mœurs & Miracles de saint Yves ; pour à quoy obeïr, ils vinrent 
en Bretagne &, le vingt troisième jour de Juin, l'an 1330, commencèrent, en la Ville de 
Land-Treguer, à exécuter leur commission, & jurèrent 300 témoins (lesquels depuis ils 
ouïrent séparément), que saint Yves avoit esté bon & fidelle Catholique, saint Homme, 
Se que, pendant sa vie Se après sa mort, Dieu, par son intercession, avoit fait plusieurs 
grands miracles ; & de mesme jurèrent plus de cinq cens autres. Après avoir conféré 
ensemble & avoir levé les mains vers V Eglise Cathédrale de Treguer parlons par V organe 
de R. Père Maurice, Abbé de Sainte Croix, Diocèse de Treguer; lequel, au nom & de la 
volonté du peuple là présent, ayant fait le serment en son Ame 8c en VAme de tous & 
chacun desdits assistons, Se ayant touché le livre des Evangiles, en porta exprés 
témoignage, 8c fut achevée cet enqueste, le 4 d'Aoust suivant, à laquelle furent 
presens M.° Pierre du Closeau, natif d'Angoulesme, Barthélémy Prieur, natif de Berry, 
Prieur Séculier de l'Eglise de Grages, Diocèse de Bourges, Guillaume, Chanoine du 
Mans & d'Authun, Jacques, Chanoine d'Angoulesme, Raoul, Archiprestre de Tiroza, en 
Limosin, Jacques, Recteur d'Asso, en Languedoc, Diocèse de Tholose, & Jean d'Allemand, 

(1) Lisez son frère, car Guy do Penthiévre père de Jeanne la femme de Charles de Blois, était bien le frère dn Duc 
Jean III. - P. P. 



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LA VIE DE S. YVES. 175 



de Limoges, tous Notaires Apostoliques, & Messire Roger Polin, du Diocèse de Bayeux, 
Notaire Impérial ; &, d'autant qu'ils n'entendoient la langue Bretonne, ils firent pour 
truchemens & interprètes Vénérable Auffray, Abbé de Bon-repos, de l'Ordre de Cisteaux, 
Diocèse de Cornoûaille, Messire Hervé de Pluzunet, Chanoine de Saint Brieuc & de 
Vennes, Olivier de la Cour, Clerc, & Messire Jacques, Recteur de Meskel, Diocèse de 
Vennes (1), tous Notaires Apostoliques. 

XXXVI. L'an suivant, 1331, le 4. jour de Juin, l'Evesque de Limoges présenta, en plein 
consistoire, l'Enqueste, & Sa Sainteté députa trois Cardinaux pour l'examiner, sçavoir est : 
Jean, Evesque Portunense (2), Suffragant du Pontife Romain, Jacques, Prestre, Cardinal 
de Sainte Prisce, 8c Luc, Diacre de Sainte Marie in via lata, lesquels, l'onzième du mesme 
mois, ayant pris le serment desdits Commissaires sur la vérité de leur susdite enqueste, 
l'examen fait, réduisirent toute la substance d'icelle en procez-verbal, selon lequel, ils 
firent leur rapport au saint Consistoire; mais, sur ces entrefaites, mourut le Pape 
Jean XXII, auquel succéda Clément VI, lequel célébra fort solemnellement la Canonization 
de saint Yves, qu'il avoit procurée (n'estant encore que Cardinal) envers les Papes 
Clément V, Benoist XI & Jean XXII, auquel ayant succédé au Souveraint Pontificat, un 
jour comme il alloit par pays, saint Yves lui apparut un baston en main, & l'exhorta de 
se haster à le Canonizer ; Le saint Père le fit en grande solemnité, le 19. jour de May 1347. 
Voicy la teneur de l'Arrest de sa Canonization : 

XXXVII. A Vhonneur du Tout-Puissant, DIEU, PERE, FILS & S. Esprit, pour Vexal- 
tation de la Fog & augmentation de VEglise Catholique; de Vauthorité dudit Seigneur Dieu, 
Père, Fils è. Saint Esprit & des Bien-heureux Apostres Pierre 8c Paul & de la nostre, 
& du commun avis de nos Frères, Décrétons & diffinissons que le S*. Yves Helouri (3), 
de bonne mémoire, par cy-devant Prestre du Diocèse de Treguer, doit estre écrit au 
Catalogue des Saints & doit estre de tous honoré comme Saint, &, de fait, l'écrivons au 
Catalogue des dits Saints; Statuons 8c Ordonnons que tous les ans, au 19. de Mag, qui est le 
jour de son decés, sa Feste soit célébrée par l'Eglise Universelle dévotement et solemnelle- 
ment, & luy soit fait Office, comme d'un Confesseur non Pontife. Au surplus, de la mesme 
authorité, concédons à tous ceux qui, Penitens 8c Confessez, au jour de V Elévation de son 
Corps, ou le jour qu'on célébrera la première Feste en son honneur, visiteront VEglise de 
Treguer, sept ans éc sept quarantaines d'indulgences ; éc, durant les Octaves desdites 
Elévation éc solemnité première , chacun un an et une quarantaine; & à ceux qui visiteront 
le Sepulchre dudit Saint, chacun an, au jour de sa Nativité, ou de sa Mort, ou de 
l'Elévation de son S. Corps un an & une quarantaine; 8c à ceux qui le feront aux jours 
estons dedans VOctave desdites festes cent jours de pardon & Indulgences des Pénitences 
à eux enjointes. 

Avant que procéder à sa Canonization, le Pape fit un beau Sermon, qu'il ne sera pas 
hors de propos de mettre icy comme en son propre lieu. 

(1) Mesquer est prés de Guérande au diocèse de Nantes. 

(3) Albert vent dire : Evéque de Porto, l'an des sièges sabnrbicaires occupés par les cardinaux de Tordre des 
évoques. — A.-M. T. 

(3) Nota que le surnom do S. Yves n'estoit pas Helori, mais de Kermartin, toutosfois il se trouve avoir signé Yvo 
Hctlori de Kermartin, se servant de Helouri qui estoit le nom propre de son père, comme de nom patronimique, non 
pas comme de surnom, disant Yvo Halorii, comme qui diroit Yvo FUius Helorii. — A. 



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176 LA VIE DE S. TVES. 



SERMON DU PAPE CLEMENT SIXIESME 

A la Canonization de Saint Yves. 

Habitation de Sion, éjoûis-toy éc chante louange, parce que le grand Saint d'Israël est 
au milieu de toy (1). Le Bien-heureux Saint Yves, Prestre du Diocèse de Treguer, 
s'éjoûit en la gloire ; il se réjouit en sa couche & possède une joye par dessus toute 
joye ; hors laquelle, il n'y en a point d'autre ; joye qui se prend, non de la créature, 
mais bien du Créateur. 

Laquelle, une fois acquise, ne se perd jamais ; en comparaison de laquelle toute autre 
joye est tristesse, toute autre douceur amertume, toute autre délectation peine et ennuy; 
joye qui égayé & réjouit les plus affligez, dont ce saint jouit au Ciel, & peut à bon droit 
dire, avec le Prophète Isaye : Wéjoûissant, je m'éjoùiray en mon Seigneur, & mon Ame 
sera joyeuse en mon Dieu; car il m'a vêtu d'accoûtremens de salut et m'a environné 
d'accoûtremens de justice, comme un espoux orné de sa Couronne & une espouse parée de 
ses affiquets (2); & parlant de la Mystique habitation de Sion, qui est l'Eglise Militante, 
dit : le Roy m'a fait entrer dans ses Celliers (3). 

Nous doncques qui sommes en l'Eglise Militante, répondons-luy : « Nous nous 
éjoûirons & récréerons en toy, ayant souvenance de tes mamelles; beaucoup plus délicieux 
que le vin, les justes et les droitturiers fayment ! (4) &, de fait, éjoûissons-nous , émeus 
de la fraternelle charité, qui est une mesme en ce monde & au Ciel, & ne déchoit 
jamais (5). Conservons-la donc de notre part, & nous réjouissons, avec les Anges et 
les Saints, de son bon-heur, selon le conseil que nous donne l'Apostre ; & plus parti- 
culièrement encore, de ce que c'est un d'entre nous, lequel nous ayant instruits par ses 
vertus & ravis par ses miracles, a pris place en la Cour Céleste & nous peut beaucoup 
ayder par ses mérites, nous peut donner du laict de ses mammelles, je veux dire, nous 
soulager par ses saintes consolations, compassion & miséricorde : « louons le Seigneur 
» en son Saint ; louons sa vie magnifique, sa conversation pacifique, sa grande seureté, 
» après tant de dangers évitez ! (6) » 

Louons le bon-heur de ce sage Pilote de Jesus-Christ, lequel, après tant d'orages 
tempestueuses de la mer de ce monde, a conduit son Navire au port tant désiré ! Louons 
ce grand Capitaine de toutes vertus, lequel, après avoir vaillamment combattu & 
triomphé, maintenant est, & à jamais sera en gloire. Imitons-le selon nostre pouvoir, 
comme bons & fidels serviteurs de nôtre Seigneur Jesus-Christ, qui se réjouit inflniement 
pour le salut de cette Ame, pour laquelle il a épandu son Sang ; car s'il se réjouit du 
retour & conversion du pécheur (7), figuré par l'Enfant Prodigue, bien que le pécheur 
qui fait encore Pénitence soit incertain de la gloire, & ne se puisse asseurer d'avoir le 
don de persévérance, à plus forte raison se réjoûit-il de voir l'Ame du juste qui monte 
du désert de ce monde, abondante en délices, appuyée sur son amy (8), c'est à dire, sur 
les mérites de la Mort & de la Passion de son Sauveur, &, par le moyen d'icelle, douée 
d'une gloire certaine & qui n'aura point de fin. L'Espoux se réjouit de son Espouse ; 

(1) Exulta et laada habiUtio Sion, quià magnas in medio tul sanctat Israël. Isaie, la, ▼. 5. — A. 

(a) Isaïe e. 61, ▼. 10. ^ 

(3) Cant. c. a, v. 4. — A. 

(4) Cant. 1. 3. 

(5) I. Cor. e. 13, ▼. 8. 

(0) Psalm. 150 : Laudato Dominant in sanctis ejas. A. 

(7) Lac. 15. A. 

(8) Cant. 8. A. 



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LA VIE DE S. YVES. 177 



Dieu se réjouit de cette Ame et nous incite à joyes : Vous vous réjouissez, dit-il, 
& serez joyeux es choses que fay créées; carfay créé Israël exaltation oc son peuple la 
joye ;je me réjoâiray en Jérusalem & seray fort joyeux sur mon peuple & en elle ne sera 
point ouye la voix de clameur (1). Je m'éjoûiray doncques au Seigneur et seray en 
liesse en mon Dieu & Sauveur de mon Ame (2). Vous aussi, Justes, louez le Seigneur; 
éjoûissez-vous en luy, et le louez, vous ses Saints, petits & grands ensemble ; car quant à 
moy f je toùeray le nom de Dieu par Cantiques & le magnifieray en louange, & cela luy 
plaira plus que si je luy offrois en sacrifice un jeune veau, à qui les ongles et cornes 
commencent encore à poindre (3). 

Car ce Saint Nourrisson de la sainte Eglise a produit des armes dont il a vaincu nos 
ennemis, qui sont les Hérétiques, à sçavoir : la grande continuation & longue durée des 
miracles, qui servent pour confondre leur obstination, & le fera encore au grand jour du 
Jugement, à leur éternelle confusion & perdition. Il a aussi produit un grand nombre de 
diverses vertus, qui servent pour réduire les Catholiques délinquants au droit sentier de 
la vertu. Il est grand Saint, d'autant que, pendant qu'il estoit en cette vie, son esprit est 
devenu très-excellent en œuvres grandes & admirables, selon les quatre qualitez 
ressemblans aux quatre dimensions d'un corps ; haut envers Dieu en espérance, charité 
& adoration de latrie ; profond en soy-mesme par une vraye humilité ; large envers son 
prochain en assistance, & long en toutes vertus par sa continuelle persévérance en 
icelles. A présent, il est Bien-heureux & grand en quatre autres qualitez, qui se rapportent 
à mesmes dénominations, à sçavoir : haut envers Dieu en amour & charité, profond en 
sapience & connoissance de la vérité ; large de son secours envers nous, & long en une 
gloire qui n'a jamais de fin. Il est grand Saint d'Israël, c'est à dire, voyant Dieu, & un 
des Princes de la Cour Céleste ; il est au milieu de nous, pour mieux voir nos nécessitez 
8c nous secourir plus promptement par ses prières. Au second des Machabées, chapitre 15, 
Onias, qui avoit esté Grand Prestre, Homme de bien & bénin, de regard honneste, 
modeste en mœurs, agréable en paroles, qui, dés sa jeunesse, s'estoit exercé en la vertu, 
fut veu, étendant ses mains, prier pour tout le peuple Juif; &, après, apparut un autre 
homme d'honneur & d'âge prés de luy, duquel Onias dit : Cest cettuy-cy qui aime 
beaucoup les Frères 8c tout le peuple d Israël; c'est cettuy-cy qui prie beaucoup pour tout 
le peuple de la Sainte Cité, Jeremie le Prophète de Dieu (4); lequel fut aussi veu 
étendant sa main droite, de laquelle il donna un glaive à Judas Machabéus, luy disant : 
Prends ce glaive d'Or, la sainte épée, qui est un don de Dieu, par laquelle tu détruiras 
les Adversaires de mon peuple d'Israël. 

Ainsi Saint Yves impetre pour nous le glaive d'Or, c'est à dire, la Grâce divine, pour 
détruire les embusches & tentations de Sathan ; ainsi il prie beaucoup pour nous tous ; 
nous ayde promptement en nos nécessitez, comme il se voit au procez, duquel résultent 
trois choses; la première que saint Yves a eu la vraye Foy ; la seconde, qu'il avoit les 
bonnes œuvres ; la troisiesme, que, par ses mérites & intercessions, Dieu a fait de grands 
miracles en divers temps, pendant sa vie 8c après son decez ; d'où s'ensuivent nécessaire- 
ment deux points ; le premier est, que la nature a un Seigneur qui est Tout-Puissant ; 
qui, par son infinie Sapience, la gouverne, &, par sa toute Puissance, change l'ordre des 
choses, quand il luy plaist; &, par sa suprême Bonté, fait des œuvres rares & 
admirables, afin que, par ces signes visibles, il nous fasse connoistre son Essence 
invisible; & fait plusieurs extraordinaires actions, h la requeste de ceux desquels la 

(1) Iuje. e 65, ▼. 18 et 1». A. 
[*) Hâbac. 6. A. 

(3) Apoe. 1». Psalm. M. A. 

(4) Maeh. S, c. 15, t. 1S. A. 



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178 LA VIE DE S. YVES. 



croyance et les mœurs luy sont agréables, afin que nous sçachions la façon en laquelle 
il veut estre servy de nous. Le second point est, que ce saint Personnage est certainement 
en gloire ; que, si vous ne me voulez croire, croyez aux œuvres, afin que vous croyez et 
connoissiez que Dieu a esté en luy pendant sa vie, par la Foy & les bonnes œuvres, que 
ce Saint avoit aussi-bien à l'extérieur qu'à l'intérieur ; & qu'il est maintenant en Dieu, 
c'est à dire, confirmé en sa Grâce. Ce saint Prestre, qui avoit souvent offert à Dieu les 
Hosties pacifiques sur l'Autel, est allé luy-mesme faire l'Offrande devant son sublime 
Trône, les larmes changées en joye & liesse. 

« Benist soit Dieu qui a visité son peuple » par le ministère d'un si bon Prestre ; 
&, l'ayant retiré à soy, ne cesse de consoler notre captivité par la souvenance qu'il nous 
donne de luy ! Son esprit s'éjoûit au Seigneur, parce que, délivré de la pesanteur de son 
corps, il ne s'arreste à aucune sorte de créature, n'en ayant que faire pour se substanter, 
puisqu'il est joint à Dieu, & sera éternellement un mesme esprit que luy, de volonté 
& d'affection. Ayant donc à Canonizer ce Saint, nous le prierons ainsi : «c Saint Yves ! 
» la solemnité que nous préparons à vos vertus, nous puisse, par vos mérites, 
» apporter ce fruit ! Que nous ayons les miettes des Grâces que le Saint Esprit vous a 
» départy ! vostre vie est une règle des bonnes mœurs ; vostre mort la porte de la vie ; 
» faites-nous participans de ces dons, impétrant de Dieu qu'il mette bien loin de nos 
» cœurs les ténèbres d'erreurs & des vices, afin qu'à la fin de cette vie, nous soyons 
» admis en la compagnie des Bien-heureux, avec lesquels nous vous honorons & 
» bénissons ! Au nom du Père & du Fils & du Saint Esprit. Ainsi soit-il ! » 

Voilà le Sermon que le Souverain Pontife fit avant la Canonization de saint Yves. 

XXXVm. Le saint Corps ayant esté levé de terre, le chef fut séparé & mis dans le 
Thresor de l'Eglise Cathédrale de Land-Treguer, & le reste de ses Reliques dans un beau 
Sepulchre. Le Duc Jean V, fils du Conquereur, portoit une spéciale dévotion à saint 
Yves, par les mérites duquel, ils asseuroit avoir esté délivré de plusieurs dangers; 
aussi, ce fut luy qui fit construire dans l'Eglise de Land-Treguer, à costé gauche de la 
Nef, cette belle Chappelle en l'honneur de saint Yves (communément dite la Chappelle 
du Duc) de fort belle structure, toute voûtée ; entre laquelle & les pilliers de la Nef, il 
fit faire un beau vase de pierre blanche, tres-artistement élabouré, dans lequel est le 
Corps du Saint, &, par dessus, un dôme de même "étoffe, d'une exquise architecture; le 
tout environné & fermé, de tous costés, d'une cloaison de grilles de fer, qui prennent 
depuis le pavé jusques à la voûte ; &, par dedans cette closture, tout le Sepulchre, du 
haut en bas, est environné de rideaux de toille blanche. Le mesme Duc, à la poursuite 
& sollicitation de son Confesseur, Révérend Père Frère Jean le Denteuc, Religieux de 
l'Ordre des Frères Prédicateurs du Convent de Morlaix, fonda le Convent du mesme 
Ordre en la Chappelle de la Trinité, prés sa ville de Guerrande, Diocèse de Nantes, 
auquel il mist la première pierre, le 16 Mars 1408 (1), &, pour la singulière dévotion 
qu'il portoit à saint Yves, il voulut que l'Eglise de ce Convent luy fust dédiée par 
Guillaume de Malestroit, Evesque de Nantes, le 16 Septembre l'an 1441. 

XXXIX. Ce Prince, ayant esté traîtreusement pris par Margot de Clisson, Comtesse 
de Penthévre, le treiziesme de Février 1419, & serré prisonnier au Chasteau de 
Champtoceaux, appréhendant le danger auquel il se trouvoit, se recommanda de bon 
cœur à Dieu, interposant les mérites & prières de saint Yves, & fit vœu de fonder une 
Messe quotidienne en l'Eglise Cathédrale de Treguer, pour estre, tous les jours, célébrée 
en la Chappelle, que, pour cet effet, il promettoit bastir auprès du Sepulchre de saint 

(1) Selon la supputation moderne, 1409. — A. 



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LA VIE DE S. YVES. 179 



Yves, si, par son intercession, il se voyoit, un jour, délivré de cette prison. Ce vœu 
fait, il ressentit, bien-tost après, les effets des Prières de saint Yves, car les Princes, 
Barons & Seigneurs de Bretagne, & mesme les plus proches parens & alliez de la 
Comtesse de Penthévre, extrêmement offensez d'un attentat si indigne sur la propre 
personne de leur Prince, se présentèrent en armes devant Champtoceaux, au nombre 
de cinquante-cinq mille combattans, & pressèrent si-bien les assiégez, qu'en moins de 
cinq semaines ils les contraignirent de rendre & le Duc & la place, au mois de May 1420. 
Et, en Octobre suivant, le Duc, tenant son Parlement General à Vennes, ayant procédé 
contre les criminels, voulut accomplir son vœu & fit ladite Fondation, laquelle fut receuë 
& approuvée par ledit Parlement ; j'en insereray icy les points les plus remarquables. 
L'Acte se commence ainsi : 

JEAN, par la grâce de Dieu, Duc de Bretagne, Comte de Mont-fort & de 
Richemont : A tous ceux qui ces présentes Lettres verront et oyront, Salut. Comme, de 
nostre propre mouvement éc la tres-singuliere dévotion que nous portons au tres-glorieax 
Saint, Monseigneur saint Yves, duquel le Corps gist en VEglise de Treguer, Nous avons 
éleu 8c choisi notre Sépulture, et encore, de présent, (sous le bon plaisir de Dieu) la 
choisissons & élisons en ladite Eglise; et, pour ce, Avons Ordonné 8c Ordonnons, par 
ces présentes, nostre gênerai Parlement tenant, faire une Fondation de divin Office, à 
dotation de certaines rentes 8c revenus cy-aprés déclarez, pour dire & célébrer, en ladite 
Eglise, certain nombre de Messes, Processions 8c Anniversaires à perpétuité, en la forme 
& manière qui s'ensuit : Premièrement, il fonde une Messe quotidienne à notte devant 
la Tombe de saint Yves qui sera célébrée par un Chanoine, Vicaire ou Chappelain de 
ladite Eglise, assisté de Diacre & Sous-Diacre, Porte-Croix, Acolites, Chappiers, tous les 
jours, à l'issue de Matines; lesquels, avec le Collège des Chanoines, viendront procès- 
sionellement à la Tombe dudit Saint, chantons V Antienne, Verset & Oraison d'iceluy & 
VOraison pour le Duc, en sa vie, &, après son decez, Inclina ; quoy fait, commenceront la 
Messe. Le Dimanche, jour de la Trinité, avec la Collecte de saint Yves; le Lundy de 
Requiem, pour les Ames de ses prédécesseurs & successeurs; le Mardy de S. Yves; le 
Mercredy de S. Tugduval, Patron de ladite Eglise ; le Jeudy du St. Esprit ; le Vendredy 
de la Sainte Croix; le Samedy de N Dame; &, tous les jours, fors le Lundy, sera dite la 
Collecte propre pour Son Altesse, 8c, à la fin de la Messe, on ira en Procession à sa 
Tombe, chantons le Ne recorderis ; Pater noster ; De profundis, & les Oraisons 
accoustumées. 2. Tous les jours, à la fin de Matines, sera sonnée la plus grosse cloche de 
ladite Eglise pour avertir le peuple de Vheure que ladite Messe commencera. 3. Fera le 
Prestre, qui célébrera ladite Messe, prier pour SON ALTESSE, & ce au langage du 
pays. 4. Douze Anniversaires par an, chacun à estre célébré le premier de chaque mois 
(non empesché) avec Vigiles, Sonneries, Luminaires, Chappes 8c autres accoustumez 
aux Anniversaires solemnels. 5. Pour Ventretien dudit Service, SON ALTESSE donne 
500 liv. monnoye, de rente annuelle, à prendre sur les devoirs du Havre de sa Ville de 
la Roche-Derien [nouvellement conquise sur ceux de Penthévre.) Le reste de l'Acte ne 
fait point à nostre propos, sur la fin duquel le Duc excepte ses Souverainetez Royaux & 
Ducaux & promet, en Parole de Prince, pour soy & ses successeurs, observer inviolablement 
le contenu de ladite Fondation, & prie l'Archevesque de Tours & tous autres à qui il 
apartiendra de Vaprouver. Puis suit : Donné en nostre ville de Vennes, le 7 jour 
d'Octobre H20. Ainsi signé par le Duc, 8c sur le reply : Par le DUC, de son Commande- 
ment, en son Grand Conseil gênerai, Parlement tenant, YVETTE; en Parlement gênerai 
de Bretagne, tenu à Vennes, le 7 jour d'Octobre 1£20, furent ces présentes publiées, 
confirmées, approuvées & authorisées, presens Prélats, Barons & autres établis dudit 
Parlement. Signé, GARIN 8c scellé en cire verte, à un lac de soye. 



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180 LA VIE DE S. TYES. 



XL. Ce Prince estant mort au Manoir de la Touche, prés Nantes, au mois d'Aoust 
l'an 1442, fut enterré au Chœur de l'Eglise Cathédrale de ladite Ville, prés le Duc Jean 
le Conquérant, son Père ; mais les Evesque & Chapitre de Treguer, en vertu de la clause 
aposée au commencement de cette Fondation, portant que ledit Duc, dés l'an 1420, 
21. an avant son decez, « avoit éleu & choisi sa Sépulture en V Eglise Cathédrale de Treguer, » 
donnèrent procure à Jean de Nadillac, Chanoine de ladite Eglise, Archidiacre de P/oa- 
kastell, pour faire rendre le Corps dudit Duc à leur Eglise ; ce qu'il poursuivit si bien, 
que, neuf ans après, qui fut l'an 1451, les ossemens dudit Prince furent délivrez aux 
Commissaires du Chapitre de Treguer, lesquels l'apportèrent jusques en l'Eglise Treviale 
de Nostre Dame de Runaan, deux lieues & demie de Land-Treguer ; toutes les Vijles, 
Bourgs & Paroisses, par où ils passoient, faisoient des services et prières funèbres pour 
lé repos de son Ame. L'Evesque de Treguer, Messire Jean de Ploeuc, assisté des Chanoines 
& Chappelains de sa Cathédrale & des Villes & Paroisses circonvoisines, le fut prendre 
à Runaan, l'emporta en son Eglise & l'y inhuma au bas de sa Chappelle, un peu plus bas 
que le Sepulchre de saint Yves. 

La Bretagne prend ce glorieux Saint pour son Patron ; mais spécialement l'Evesché 
de Treguer, duquel il estoit originaire : il est aussi Patron de l'Université dudit pais, 
érigée à Nantes par le Pape Pie II, l'an 1460, à l'instance du Duc François II. Dans laquelle 
Province, il y a grand nombre d'Eglises dédiées a Dieu sous le Nom de ce Saint ; mais 
sur tout l'Eglise N. Dame de Ker-Martin, à présent nommée de Saint Yves, bastie au 
bout des Rabines de sa maison paternelle, un quart de lieuë hors la Ville de Land- 
Treguer, est dévotement visitée par les Pèlerins, non seulement Bretons, mais aussi 
étrangers de diverses nations, lesquels y viennent & expérimentent les effets de son 
intercession, à la Gloire de Dieu & de son Saint, lequel jouit es Cieux de la Béatitude 
éternelle, en la compagnie des Bien-heureux. 

La Vie de saint Yves a esté par Nous recueillie du Martyrologe Romain, le 19 de May, et 
Annotations de Baronius sur iceluy, Molinus en ses Additions sur le Martyrologe dUsward, 
le 19 May et 17 Octobre ; Bzovius en ses supplémens aux Annales de Baronius, sur Fan de 
grâce 137£ ; Surius, le 19 de May, qui dit V avoir prise ex Dipolomate démentis Sexti ; 
Pierre de Natalibus, liv. t, chapitre 21 ; saint Antonin, en la 3. partie de ses Histoires; 
V ancienne Légende dorée, imprimée à Rouen Van 1521 ; celle de René Benoist et Guillaume 
Gazet, le 19 May ; T Friard, es Additions à Ribadeneira ; Robert Ccenalis, de re Gallica, 
perioch. 6, Chap. 2 ; François Gonzague, en son Histoire de ortu et progressu Seraphicse 
Religionis ; Jean Rioche, Provincial des Cordeliers de la Province de Bretagne, en son 
Compendium temporum ; le Père Fichet, Cordelier de la Province de Saint Louys, en son 
livre de l'Exemple de la parfaite contemplation; Alain Bouchard, en ses Annales de 
Bretagne, livre 4 ; d'Argentré, en son Histoire de Bretagne, en plusieurs endroits ; les 
anciens Bréviaires et Légendaires manuscrits des neufEveschez de Bretagne; le Proprium 
Sanctorum Rennois et Nantois; Pierre de la Haye, Sieur de Kerhingant, fit un petit traitté 
des Vie et Miracles de Saint Yves, imprimé es deux langues Bretonne et Françoise, séparé- 
ment, Van 1623, à Morlaix, par Georges A tienne ; les Archives de V Eglise Cathédrale de 
Treguer, desquelles fay eu communication par le moyen de Noble et Discret Messire Pierre 
Calloêt, Chanoine et Grand Archidiacre de Treguer ; leprocez manuscrit de sa Canonization, 
à moy communiqué par le Sieur de Kerfals et les actes et mémoires que m'en donna, 
Van 1627, le Sieur de Crekh-an-gouez , Capitaine de la Ville de Lan-Treguer, Seigneur 
propriétaire des maisons de Kermartin et le Plessix. 



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LA VIE DE S. YVES. 181 



m 



ANNOTATIONS. 

LES RELIQUES DE SAINT YVES (A.-M. T.). 

|our ce qui est de leur histoire avant la Révolution, nous n'avons qu'à reproduire ce qu'en 
a dit dom Lobineau : 

c Quand on fit l'élévation des Reliques de S. Yves, la tête fut mise à part, pour être 
conservée dans le Trésor de l'Eglise, et le reste fut laissé dans le tombeau. Le Roi de Ghipre, à 
qui un miracle fait en sa personne avoit donné autant de reconnoissance pour S. Yves qu'il 
s'étoit auparavant senti de dévotion pour lui, pria Charles de Blois son cousin, Duc de Bretagne, 
alors délivré de sa prison d'Angleterre, de lui envoler quelque portion des Reliques de ce saint 
Prêtre. Charles se rendit à Treguer avec la Duchesse son épouse et s'adressa à Frère Yves ou 
Even le Begaignon, Evêque du lieu, Religieux de l'Ordre de S. Dominique, ci-devant Pénitencier 
du Pape, et depuis Cardinal. Le Prélat et les Chanoines montrèrent à Charles de Blois les 
Reliques de S. Tugdual et celles de S. Yves, et lui en donnèrent quelques portions pour le Roi 
de Chipre. Charles leur en témoigna sa reconnoissance par de grandes exemptions qu'il leur 
accorda par lettres patentes du 24 de juin de l'an 1364. Le même Prince avoit aussi obtenu de 
l'Evêque de Treguer une portion d'une côte de S. Yves, dont voulant enrichir son Comté de 
Penthiévre, il en fit présent à l'Eglise de N.-Dame de Lamballe et porta lui-même la Relique, 
pieds nuds, en procession , tant en l'Église des Augustins de la même ville qu'à celle de N.-D. 
qui sont assez éloignées l'une de l'autre. Cependant la peine ne le rebuta point, quoiqu'on ait 
remarqué qu'il avoit les pieds tout en sang dès les Augustins. Le même prince, peu de teras 
avant la bataille d' Aurai, étant à Rennes, mit d'autres portions des mêmes reliques dans l'Eglise 
Cathédrale, dans celle de S. Georges, et dans celle de S. Melaine, où il les porta lui-même, trois 
jours consécutifs, en procession, et les pieds nuds. Il s'est fait encore d'autres distributions des 
Reliques de S. Yves, au moïen de l'une desquelles Philippe de Luxembourg, Evêque du Mans, 
Cardinal et Légat en France, se trouva maître de trois parties considérables de ces ossemens 
sacrez, dont il fit présent le 4 de mai de l'an 1516 au Roi François I. Le Roi, après son entrée 
dans Milan, les donna le 6 de Novembre de la même année au Marquis de Montferat, pour les 
porter à Emmanuel I. Roi de Portugal et à la Reine sa femme, Marie d'Arragon. Depuis, Antoine I. 
qui se dit Roi de Portugal après la mort de Dom Sébastien, les donna le 3 d'Avril de l'an 1594 à 
Dom Emmanuel Prince de Portugal, à Paris, et celui-ci les déposa dans l'Abbaïe de S. Sauveur 
d'Anvers, de l'Ordre de Giteaux, où elles furent reçues et placées dans le trésor, après avoir été 
visitées et vérifiées par Aubert Le Mire, Evêque de cette ville, l'an 1620. En 1671 il s'en fit une 
translation solennelle avec beaucoup de magnificence. Les religieux de cette Abbaïe en donnèrent 
une esquille en 1675 à un Seigneur du pals, qui en fit part à beaucoup d'autres, et particulière- 
ment à la Gonfrairie des Jurisconsultes de Gand, dévouée à S. Yves, et qui voulut commencer les 
exercices de son union le jour de la fête du Saint, le 19 de Mai de l'an 1677. Le Conseil de 
Malines, touché d'une sainte émulation, voulut témoigner antant de zèle pour la gloire de S. Yves, 
qu'en avoient marqué ceux de Gand. C'est pourquoi ils prièrent, l'an 1679. leur Vice-président du 
Conseil d'écrire à l'Abbé de S. Sauveur d'Anvers, afin d'obtenir de lui quelque morceau des 
Reliques de S. Yves, pour être placées dans l'Oratoire de la Congrégation des Jésuites de Malines. 
L'Abbé se rendit aux prières du Vice-président, et l'Evêque d'Anvers s'étant rendu à S. Sauveur 
le 19 de Janvier de l'année suivante, tira du Reliquaire une portion de ce que l'on y conservoit 
des ossemens de S. Yves, qu'il porta lui-même à Malines, et la délivra à la Congrégation des 
Magistrats et des Jurisconsultes qui tenoit ses assemblées dans l'Oratoire des Jésuites, où elle fut 
déposée le 2 de Février et placée sur l'Autel avec la solemnité requise le 19 de mai suivant» 
En 1682 les Jurisconsultes de Louvain obtinrent une pareille laveur de l'Abbé de S. Sauveur 



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182 LA VIE DE S. YVES. 



d'Anvers ; et la portion des Reliques de S. Yves qui leur fut donnée, fut portée le 19 de Mai, en 
grande pompe, à l'Eglise Collégiale de S. Pierre de Louvain. » 

Certes nous avons lieu d'être fiers en voyant les princes, les prélats, les corporations de 
jurisconsultes et d'avocats tant en France qu'à l'étranger, honorer ainsi notre Saint national et 
convoiter si ardemment les parcelles de ses ossements sacrés, mais ce qui nous intéresse le plus 
dans l'histoire des Reliques de saint Yves c'est ce qui concerne les restes demeurés en Bretagne, 
et particulièrement à la cathédrale de Tréguier. Nous sommes heureux de reproduire intégrale- 
ment le procès-verbal suivant qui nous montrera par qui furent sauvées pendant la Terreur, puis 
par qui furent restituées après la Révolution les précieuses reliques de saint Yves, de saint 
Tugdual et de saint Maudet (appelé ici saint Mandé). 

c Nous, Pierre-Joseph-Marie Saint-Priest, Claude Rolland, Charles Riou et Olivier L'Hermit, 
prêtres desservants de l'Église de Tréguier, étant instruits qu'en 1793, les citoyens Louis Le 
Creiou, alors maire, Jacques Richard, Jean-Marie Caudan, Yves Lemerdi et Jacques Le Groadec, 
officiers municipaux, s'étant adjoint le citoyen Testard du But, prêtre, avaient enterré les reliques 
de saint Yves, saint Tudual et saint Mandé, pour les soustraire à la destruction dont elles étaient 
menacées par le vandalisme, avons prié les administrateurs de nous faire connaître l'endroit où 
reposaient les présentes reliques afin de les exposer à la vénération des fidèles : des témoins dudit 
enterrement, plusieurs étant décédés, les citoyens Louis Le Creiou, Jacques Richard et Jean-Marie 
Caudan se sont présentés avec les citoyens Jean-Louis-Hyacinthe Perichon, premier adjoint de la 
municipalité, Guillaume Kalio, François Dieuleveult, Jean-Baptiste Le Bonniec, Yves Le Bozec, et 
plusieurs autres accompagnés desdits témoins et des maçons Pierre Poulet et Yves Le Gueut, 
qui avaient fait l'inhumation en 1793 ; nous nous sommes transportés à la porte collatérale à 
droite du chœur, vis à vis de la chapelle de Saint-Tudual. Après avoir creusé environ deux pieds 
de profondeur, lesdits maçons ont trouvé deux caisses, une de plomb et une de bois, qu'ils ont 
reconnues, ainsi que les citoyens Louis Le Creiou, Jacques Richard et Jean-Marie Caudan, être 
les mêmes qu'ils avaient enterrées en 1793. Nous en avons fait l'ouverture et y avons trouvé le 
chef de saint Yves, son bras gauche, le bras droit de saint Tudual, et l'os fémoraire de saint 
Mandé. Après avoir vénéré et encensé les précieux restes des amis de Dieu, nous les avons portés 
à la sacristie processionnellement, et les avons déposés dans un grand reliquaire de bois doré* 
Lesquelles démarches et agissements nous avons faits et terminés en l'église de Tréguier, ce jour, 
vingt-huit avril mil huit cent-un. Le tout en présence des témoins dont les signatures suivent : 

» Pierre-Joseph-Marie Saint-Priest ; Claude-Marie Rolland , prêtre ; Charles Riou , prêtre ; 
L'Hermit, prêtre. 

* Guy Guillou, musicien; Gousanzout; Jean-Marie Caudan; Guillou, fils; Allain Abgrall; Yves 
Le Bars ; Yves Hamon ; Le Provec, assesseur du juge de paix ; Yves de Quément ; Coadic ; P. Le 
Gorrec ; Rouxel, aine, assesseur du juge de paix ; Pierre Gigon ; Charles Leperret, tisserand ; 
Pierre Le Campion, perruquier ; Françoise Adam ; Yves Le Gallou, marchand ; Marie-Louise 
Leperon ; Yves Balcon, marchand ; Antoine Huet ; Rogard ; Roussel, père ; Pierre Roulet ; Julien 
Goubert ; François Kerambrun, perruquier ; Jacques Le Laune, instituteur ; J. M. Rouxel; Charlotte 
Dn Breil de Rays ; Du Breil, veuve de Cillard ; Jeanne-Marie Ridec ; Céleste Du Breil de Rays ; 
Léon-Jean Le Yaouang; Julien Herviou ; Anne Le Bideau ; F. Hamon ; Guillaume- Arthur Raolio ; 
Louis Le Moal; Le Bronsort- Caudan ; Hélène Le Bronsort; Victoire Le Bronsort; Jacques 
Richard ; Pierre Le Sauve ; Emilie Fleuriot de Langle ; Olimpe de Langle ; Marie- Joseph Trémurec ; 
Marie- Anne Le Flohic ; Alexis Le Fleur. 

» Je certifie les signatures ci-dessus et de part véritable ; et foi doit être ajoutée au besoin. 
* A Tréguier, le 20 floréal an 9 de la République française. 

» Le Guillou l'aîné, maire» 

» Vu en cours de visite, à Tréguier le huit mai mil huit cent vingt-un. 

» f Màthiàs, év. de Saint-Brieuc. » 



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LA VIE DE S. YVES. 183 



Cette pièce aurait pu suffire à coup sûr pour établir l'authenticité des reliques de saint Yves, 
mais comme en pareille matière l'Eglise se montre désireuse de voir accumuler les preuves, au 
procès-verbal précité fut adjointe la déclaration suivante : 

c Je soussigné, chanoine de l'ancien chapitre de l'église cathédrale de Tréguier, déclare recon- 
» naître la tête que Ton conserve dans cette église et qui m'a été présentée hier, pour être celle 
» de saint Yves, prêtre, qui avant la révolution était renfermée dans un chef d'argent et que 
» j'ai eu plusieurs lois le loisir d'examiner pendant les dix ans que j'ai possédé un canonicat 
» dans ladite église de Tréguier. En foi de quoi j'ai signé le présent certificat pour servir de pièce 
» authentique. 

» A Tréguier, le huit aoust mil huit cent onze. 

» De la Motterouge, 
» Chanoine de Tréguier anciennement, 
» et maintenant de Saint-Brieuc. » 

Jusqu'en l'année 1820 les reliques de saint Yves furent exposées à la vénération dans un 
simple reliquaire en bois doré ; à cette date elles furent placées dans un reliquaire de bronze doré 
donné par Mgr Hyacinthe-Louis de Quélen comme l'atteste l'inscription suivante gravée sur une 
de ses faces : 

Anno Domini MDCCCXX, H. L. De Quélen, Trajanop. Archiepiscop. Coadjutor Parisiensis 
capsam hanc œneam inaurat. in qua sancti Yvonis sacerdotis reliquias collocari fecit dévote 
Domino obtulit. 

Cette dédicace, qui n'est pas un modèle de style épigraphique, pourrait se traduire : 

Van du Seigneur 1820, H. L. de Quélen, archevêque de Samosate, coadjuteur de l'Archevêque 
de Paris, a offert dévotement au Seigneur cette châsse oie bronze doré dans laquelle il a fait 
placer les reliques de saint Yves, prêtre. 

Il avait bien raison de donner à saint Yves cette marque de dévotion, le futur archevêque de 
Paris, car il lui devait une amende honorable : propriétaire du manoir de Kermartin sanctifié 
par la présence de l'Avocat des pauvres, au lieu de le restaurer il n'avait trouvé rien de mieux à 
faire que de le démolir et de le remplacer par une maison vulgaire qui se loua et se loue toujours 
à des fermiers ; au-dessus de la porte une plaque commémorative proclame cet acte de c piété » ; 
il ne faut cependant pas trop en vouloir au prélat ; c'était l'esprit de l'époque, dont la piété prenait 
parfois la forme du pire vandalisme. 

Le don de l'Archevêque amena naturellement le transfert des reliques de saint Yves, du 
reliquaire de bois dans le reliquaire de bronze, ce qui donna lieu à la rédaction des deux procès- 
verbaux suivants, le premier devant rester aux archives de l'église cathédrale de Tréguier, le 
second destiné à être déposé dans la chasse même, avec les reliques, comme le texte le dit. Les 
deux pièces portent les mêmes signatures et aussi les mêmes dates : 24 novembre 1820 pour le 
changement des reliquaires ; 8 mai 1812 pour le visa de l'autorité épiscopale. 

« Je soussigné, curé de la paroisse de Tréguier et vicaire général de Mgr Mathias Le Groin g 
» de la Romagère, évéque de Saint-Brieuc, certifie et atteste que les reliques enfermées dans le 
» grand reliquaire de bronze doré et qui portent cette inscription : Sancti Yvonis, proviennent 
» du corps de saint Yves, prêtre, lesquelles reliques étaient conservées par le chapitre de la 
» cathédrale de Tréguier jusqu'à l'époque de la Révolution. A cette époque , ces saintes reliques 
» furent cachées en terre et ensuite reconnues et relevées du lieu où elles étaient, le vingt-huit avril 
» mil huit cent un, par M r Garât de Saint-Priest, alors grand vicaire du diocèse de Tréguier, 
» accompagné de plusieurs prêtres, du nombre desquels j'étais moi-même Elles furent placées 
» dans un reliquaire de bois doré, ainsi qu'il conste par procès-verbal, dont l'original se trouve 
* joint au chef de Saint- Yves. Elles ont été reconnues par Mgr l'Evéque de Saint-Brieuc, dans sa 
» visite épiscopale, le 25 août 1809, et le reliquaire qui les renferme a été revêtu de son sceau. 
» C'est de ce reliquaire qu'elles ont été extraites le 24 novembre 1820, pour être placées ce même 
V. des S. 14 



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184 LA VIE DE S. YVES. 



» jour dans le grand reliquaire de bronze doré où elles sont maintenant. Ainsi toute confiance 
» doit être accordée à leur authenticité, quoique les titres originaux aient été consumés pendant 

* leur séjour dans la terre. Ge placement s'est fait en présence de MM. les vicaires de cette 

* paroisse qui signent avec moi* 

» A Tréguier, le 24 novembre 1820. 

» Riou, vicaire général, curé de Tréguier. 
» J. M. Robin, prêtre, vicaire de Tréguier. 
» J. Lescop, prêtre, vicaire de Tréguier. 
» Vidimus die octava Maii , anno millesimo octingentesimo, vigesimo primo. 

» f Mathias, ep. Briocensie. » 
« Je soussigné, vicaire général de Mgr Mathias Le Groing de la Romagère, évoque de Saint- 
» Brieuc, certifie et atteste que le chef renfermé dans le grand reliquaire de bronze doré, où devra 
» aussi se trouver le présent certificat, est le chef de saint Yves, prêtre, mort le 19 mai 1303, 
» lequel chef ayant été toujours conservé dans l'église de Tréguier, y fut caché en 1793 pour le 
» soustraire à la profanation et exhumé et reconnu en ma présence, le 28 avril 1801, par l'auto rite 
» ecclésiastique compétente. C'est du reliquaire où il fut placé alors, que je le place dans le grand 
» reliquaire de bronze doré destiné à conserver désormais cette précieuse relique. Ge placement 
» se fait le 24 novembre 1820, en présence des vicaires de cette paroisse , qui signent avec moi 
» et j'appose à cet écrit le sceau de Mgr Mathias Le Groing de la Romagère, évoque de Saint- 
» Brieuc. Ledit reliquaire sera également muni du sceau dudit Seigneur Évoque. 

» Riou, vicaire général, curé de Tréguier. 
» J. M. Robin , prêtre, vicaire de Tréguier» 
» J. Lescop, prêtre, vicaire de Tréguier. 
» Vidimus die 8 Maii, anno 1821. 

» f Mathias. » 

Le 18 mai 1874, Mgr Augustin David fit ouvrir le reliquaire pour placer sur la tête de saint 
Yves une couronne en vermeil enrichie de pierreries, don personnel du prélat. 

Au mois d'août 1896, M. le docteur Le Bec, chirurgien de l'hôpital Saint-Joseph à Paris, 
ayant remarqué dans les reliques que renfermait la châsse vitrée c certaine altération due à un 
champignon qui rendait les os friables et menaçait le chef de saint Yves de s'effriter, » fit part 
de ses observations au clergé paroissial ; M. l'Archiprêtre Le Goff constata que la menace n'était 
que trop inquiétante et résolut d'employer tous les moyens dont dispose aujourd'hui la science 
pour arrêter le mal dont il s'agit. Le 20 août 1897, sous la présidence de M. l'abbé Jules Gadiou, 
secrétaire de l'évêché, délégué de Mgr Fallières ; à l'instance de M. le chanoine Le Goff, vicaire 
général honoraire, curé-archiprêtre de la cathédrale de Tréguier; en présence de M. le chanoine 
Duchéne, supérieur du petit séminaire de Tréguier, des membres du Conseil de fabrique, de 
plusieurs ecclésiastiques et d'un grand nombre de personnes de la ville, M. le docteur Guermonprez 
professeur à l'Université catholique de Lille, assisté d'un de ses élèves M. François Le Gueut et 
de M. le docteur Guézennec, médecin à Tréguier, procéda à l'examen et au lavage des reliques 
renfermées dans la chasse : 

1° Le chef de saint Yves. 

2° La moitié supérieure du tibia gauche du même saint. 

3° Un fragment volumineux de la diaphyse de l'humérus du même saint. 

4° L'humérus droit de saint Tugdual premier évéque de Tréguier. 

5° Le radius gauche de saint Tugdual. 

Les altérations survenues dans ces ossements vénérés étant la conséquence de l'humidité, tous 
les soins possibles furent employés pour empêcher qu'elles se renouvellent à l'avenir. 

Les détails qui précèdent ont été empruntés à la brochure publiée pour rendre compte de ce 



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LÀ VIE DE S. YVES. 185 



qui fat ainsi fait le 20 août 1897, et nous en devons la bienveillante communication à M. l'abbé 
Le Goff, vicaire général, chanoine honoraire, curé-archiprêtre de Tréguier. 

Dans la paroisse de Landudal, doyenné de Briec, se trouve le manoir de Trémarec dont la 
chapelle seigneuriale est dédiée à saint Yves. De temps immémorial on vénère dans cette chapelle 
la plus notable relique que possède de lui le diocèse de Quimper. Gomment y est-elle venue? — 
Je l'ignore complètement ; ce qui est certain c'est que la famille de Trémarec (qui portait d'azur 
à trois coqs d'argent, becqués et membres de gueules) possédait la seigneurie de ce nom dès avant 
1426 (Nobiliaire de P. de CourcyJ ; elle s'est fondue dans la famille de Kergadalan en 1540. 

Château, chapelle, reliquaire et relique auraient passé des seigneurs de Kergadalan aux Furie 
qui, à leur tour, les auraient légués aux seigneurs de Rerguélen ; c'est du moins une tradition 
verbale conservée par ceux-ci. 

La chapelle de Saint- Yves de Trémarec continue d'être un vrai centre de dévotion ; le pardon 
annuel présente un aspect particulièrement pieux ; le pouce du Saint enfermé dans un pouce en 
argent est placé dans une chasse en bois, surmontée d'un buste de saint Yves coiffé de la barette 
et étendant les bras; au dessous sont figurés trois sacs de procédure avec les inscriptions : 
sac des pauvres, sac des veuves, sac des orphelins. 

La relique, le reliquaire d'argent et la châsse ont été cachés pendant la Révolution à Kervéal, 
ferme voisine du château de Trémarec ; à cette époque la chapelle fut ruinée ; elle a été relevée 
par la famille de Kerguélen et appartient aujourd'hui à Madame de Pompery. 



L'ÉGLISE SÀINT-YVES-DES-BRETONS, A ROME (À.-M. T.). 



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|out le monde sait que la Bretagne, comme presque tous les pays gouvernés par des 
princes souverains, avait à Rome son église nationale ; elle était placée sous le vocable 
de saint Yves ; au-dessus de la porte principale, à l'extérieur, on pouvait lire : 
Divo Yvoni trecorensi pauperum et viduarum advocato natio Britannica œdem hanc 
jampridem consecratam restauravit. M.D.LXV1IL 

Sur la porte latérale, rue Ripetta : 

Sancti Yvonis pauperum viduarumque advocati templum instauration. A. — MDLV1II. 

Et sur une autre porte latérale : 

S. Yvo advocatus pauperum. 

Le 19 mai 1845, un jeune diocésain de Quimper ordonné à Rome le Samedi-Saint précédent, 
écrivait de la Ville Sainte à son évéque Mgr Graveran ; ce jeune prêtre, Léopold de Léséleuc, 
mort évoque d'Autun en 1873, était déjà (on le verra dans sa lettre) le Breton que nous avons 
connu si plein d'amour pour son pays. 

Voici les impressions qu'il emportait de Saint-Yves-des-Bretons : 

« Le jour que je choisis pour renouveler entre les mains de Votre Grandeur la promesse 
d'obéissance que le Vicaire de Sa Sainteté a reçue pour elle, apporte au sentiment de mon ardent 
amour pour le pays où je suis né une vivacité nouvelle, et j'éprouve aujourd'hui plus que jamais 
que le sang Breton ne se refroidit pas pour s'éloigner de la Patrie. On célèbre ici, comme à 
Quimper, comme à Tréguier, comme à Loanec, comme dans toute la Bretagne, la fête de S. Yves, 
et c'est dans notre Eglise nationale que j'ai offert ce matin le S. Sacrifice, en priant Dieu de ne 
point laisser arracher sa foi à un peuple qui a tant fait pour la défendre et la conserver pure. 
Hélas ! Monseigneur, j'ai trouvé au pied de cet autel, presque abandonné depuis quelques années, 
des pensées amères et un contraste cruel entre le présent et un passé qui n'est pas loin. Je me 
suis promis de déposer dans votre cœur paternel un chagrin que partagent avec moi tous les 
Bretons qui ont visité Rome dans ces derniers temps. 



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186 LA VIE DE S. YVES. 



» Au commencement du quinzième siècle, le Pape Caliite III, si je ne me trompe, donna à 
notre Nation une des plus vieilles églises de la ville. Aussitôt elle fut mise en état de servir au 
culte ; des fondations très importantes y furent faites, et la générosité que nous avons toujours 
eue pour les choses de Dieu, malgré notre pauvreté d'ancienne date, eut bientôt trouvé moyen de 
bâtir plusieurs maisons pour nos pèlerins et nos pauvres, de fonder et de doter un hospice pour 
nos malades. Saint- Yves- des- Bretons devint une paroisse, et, comme toutes les nations de 
l'Europe, la nôtre fut représentée auprès du tombeau des Apôtres ; elle y eut sa modeste résidence 
pour les jours de Pèlerinage ou de persécution. Après la réunion, nos établissements, comme 
ceux des Lorrains, des Bourguignons, etc., devinrent Français, et furent confiés à l'administration 
dont l'Ambassade est le centre. On peut bien voir aujourd'hui que, dès les premiers jours, ou 
peu s'en faut, la protection de notre nouvelle métropole ressembla singulièrement à celle du 
Seigneur de Lafontaine. Notre Eglise fut négligée, laissée sans réparations, et, si l'on peut encore 
assez admirer son magnifique pavé de mosaïque et ses colonnes de granit, c'est que tout cela était à 
l'épreuve d'une longue négligence. Cependant la révolution de 94 elle-même ne nous déposséda 
pas entièrement. Il y eut toujours un recteur Breton à Saint- Yves ; nos maisons et notre hospice 
furent loués au profit de Saint-Louis-des- Français, mais enfin elles restèrent ; nos 12 ou 15 mille livres 
de revenus se conservèrent ; les 1,300 messes fondées à perpétuité par la piété de nos ancêtres 
furent célébrées près des tombeaux où j'ai lu les noms celtiques des fondateurs ; Saint-Yves était 
toujours une paroisse, et, par conséquent, une Eglise vivante et fréquentée. Aujourd'hui, 
Monseigneur, ce n'est plus qu'un bénéfice en commande, et, si j'en crois certains bruits, nous 
sommes menacés d'être plus dépouillés encore que nous ne le sommes. — En 1824 (car la 
consommation du mal que je viens dénoncer à Votre Grandeur n'est pas plus ancienne) on obtint 
du Souverain Pontife l'autorisation d'acquitter dans l'Eglise de Saint-Louis les fondations Bre- 
tonnes, et Saint-Yves fut fermé, au grand mécontentement du quartier qui se trouvait compris 
dans la circonscription d'une paroisse plus éloignée. Mais il est vraisemblable qu'aucune récla- 
mation ne : fut faite au nom des propriétaires de l'Eglise; elle fut donc close et abandonnée. 
En 1842, on pensa à reconstituer l'ancienne communauté de Saint-Louis, en obligeant les chapelains 
à la vie commune ; plusieurs de ceux-ci, presque tous Corses, s'étant montrés peu disposés à subir 
la nouvelle loi, on chercha le moyen de s'en débarrasser, et la rectorerie de Saint-Yves fut rétablie 
pour y placer un de ces prêtres. — Je dois dire en passant, que, tout Corse qu'il est, sa voix est 
la seule qui s'élève pour réclamer au moins quelques-uns des droits de notre Eglise ; mais vous 
comprenez, Monseigneur, que ce n'est pas une grande Autorité. Il y a quelques semaines, 
plusieurs de nos compatriotes, MM. de Kerguélen, Donquer, de Kermenguy, Le Vicomte, etc., 
allèrent y célébrer la Sainte Messe, et ensuite se rendirent en corps chez M. Lacroix, clerc 
national de France, pour lui demander que l'on fit au moins quelques réparations à notre Eglise. 
Mais je suis convaincu que, cette fois encore, on s'en tiendra à de belles paroles. Déjà deux 
maisons, dont l'une était notre hospice, ont été vendues à l'Eglise des Portugais pour le prix de 
8,000 piastres ou 42,000 francs ; une troisième est louée par Bail emphytéotique, ce qui ressemble 
bien à une aliénation. Il ne se dit pas dans l'Eglise d'autre messe que celle du Recteur, et 
aujourd'hui, jour de S. Yves, je m'y suis servi d'un calice de cuivre, et d'un ornement troué. 
Enfin, il est, dit-on, question d'abandonner l'Eglise à une Confrérie d'avocats. 

» Je crois, Monseigneur, qu'il serait très facile d'obtenir, sinon complète justice, au moins 
quelque respect pour les intentions les plus essentielles des fondateurs. Si Votre Grandeur confiait 
le soin de cette affaire au patriotisme de MM. de Carné, du Dresnay, et autres députés Bretons, 
je suis convaincu que le Ministre des affaires Etrangères consentirait à ordonner que des répa- 
rations fussent faites à l'Eglise de Saint- Yves, que l'on prélevât pour son entretien au moins une 
partie des dix mille francs de revenu qui lui restent encore, enfin que les 1,300 messes qui 
doivent s'y dire annuellement cessassent d'être acquittées dans une autre Eglise. 

» J'ai cru de mon devoir, Monseigneur, de révéler à Votre Grandeur un état de choses qui 



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LA VIE DE S. YVES. 187 



blesse autant la justice que le sentiment national dont les Bretons sont universellement animés. 
Je serais heureux, si je suis encore à Rome lorsque vous y viendrez, de vous conduire sans 
éprouver un trop vif chagrin, à cette Eglise que vos prédécesseurs ont sans doute chérie, et de 
lire avec vous sans éprouver une sorte d'indignation ces mots qui peut-être furent gravés à son 
fronton par un Evéque de Quimper : « Sancto Ivoni, pauperum et viduarum advocato, natio 
Britanniœ dicavit. » — (Archives de VEvèché de Quimper.J 

Depuis plusieurs années le vœu formulé par l'abbé L. de Léséleuc est réalisé, comme on le 
verra plus loin. 



MONUMENTS DE SAINT YVES (J.-M. A.). 



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|E manoir de Kermartin où naquit saint Yves a passé dans le cours des âges aux familles 
de Quélen et de la Rivière, puis en 1754 devint propriété du marquis de la Fayette, 
père du célèbre général, par son mariage avec Julie-Louise de la Rivière, dame de 
Kermartin. En 1792, ils vendirent cette terre au comte de Quélen de la Villechevalier. (Archives 
des Côtes-du-Nord, Fonds La Rivière, etc.). En 1824, Mgr Hyacinthe de Quélen, archevêque de 
Paris, fit démolir la vénérable demeure pour construire à la place une banale maison de fermier, 
sur laquelle une simple plaque de marbre rappelle désormais le souvenir du grand saint. La 
seule chose contemporaine de saint Yves qui soit encore conservée en cet endroit, c'est le vieux 
colombier où ses yeux d'enfant ont dû suivre bien souvent le vol des pigeons qui s'y abritaient. 
La chapelle du Minihy-Tréguier, fondée en 1293 par saint Yves, a été rebâtie plus grandiose- 
ment et plus richement en 1480; on y voit une copie de son testament, sa vie est retracée en 
détail dans les vitraux, et l'on conserve dans la sacristie les restes de son bréviaire, magnifique 
manuscrit sur vélin. 

Église de Louanec. 

J'ai eu en septembre 1890 le bonheur de visiter la vieille église romane de Louanec, dont 
saint Yves fût recteur, de 1294 à 1315. Vers 1895 elle a été démolie pour faire place à une église 
neuve. Je laisse la parole à M. de la Borderie pour qualifier comme il faut cet acte de barbarie. 
(Bulletin de l'Association Bretonne, classe d'Archéologie, tome 13», Congrès tenu à Rennes, 1897. 

« C'est assez, ou plutôt c'est trop, c'est beaucoup trop d'avoir à signaler l'un des plus tristes 
forfaits du vandalisme, la destruction d'un sanctuaire contemporain de saint Yves, et dans lequel 
cet incomparable modèle de vertu, de justice, de piété, de charité, ce grand protecteur de la 
Bretagne, avait exercé pendant onze ans les fonctions de pasteur des âmes. Il s'agit de l'église 
de Louanec, dans la presqu'île de Tréguer, non loin de la magnifique baie de Perros. 

» Cette église comprenait deux parties : le chœur, du xve-xvi* siècle, semblable à beaucoup 
d'autres de la même époque, et la nef qui était romane. La nef se composait, de droite et de 
gauche, de trois arcades en plein cintre, séparées par de massifs piliers, surmontées de petites 
fenêtres aussi en plein cintre fortement ébrasées dans la massive muraille, qui dénotaient certai- 
nement le xi e ou le xii° siècle. Elle n'était pas, cette nef, un modèle d'élégance, je le reconnais ; 
mais pendant onze années elle avait vu le grand saint Yves, le patron de la Bretagne, accomplir 
dans son enceinte les rites sacrés, y proclamer la doctrine évangélique, en consacrer toutes les 
pierres par ses prières, les arroser de ses bénédictions et embaumer de sa vertu, de sa charité 
incomparable tout l'édifice. Cette nef était vraiment une relique du saint au même titre que la 
chasuble d'étoffe byzantine conservée dans la même paroisse sous le nom de chasuble de 
saint Yves. Saint Yves avait revêtu cet ornement sacré ; mais n'était-ce pas aussi un vêtement 
sacré cette vieille église, ces murs antiques qui l'environnaient quand il épanchait devant Dieu 



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188 LA VIE DE S. YVES. 



ses prières, quand il l'invoquait pour la Bretagne, ces murs qui avaient vu ses aspirations 
ardentes, ses austérités inimitables ? N'était-ce pas dans un coin de cet édifice que le saint reposait 
chaque nuit sur une couche dont le matelas était rembourré de triques et de fagots ? 

» Eh bien ! cette antique et vénérable nef, vraie relique de saint Yves, toute pleine de lui, on 
Ta détruite, démolie comme la plus vulgaire baraque. Je ne puis pas retenir le mot qui seul 
exprime ma pensée : c'est un sacrilège! Ce n'est pas comme archéologue que je proteste; c'est 
comme chrétien, comme Breton. » 

Chasuble de Saint Yves. 

Dans la vieille église de Louanec et dans la nouvelle se conserve encore la chasuble dont parle 
M. de la Borderie. Elle y est exposée dans une sorte d'armoire vitrée. C'est la planeta ou 
chasuble ample dans la forme du moyen- âge, qui se relevait sur les bras en formant des plis 
gracieux. Elle est faite d'une étoffe ancienne où sont tissés des rangs de griffons ailés affrontés, 
chacun des rangs étant séparé par une bande étroite ornée de zig-zags, et chacun des griffons par 
un losange ou une macle héraldique. Espérons du moins que cette précieuse relique sera conservée 
avec plus de soin que la vieille église qui a disparu. 

Sarcophage de Landeleau. 

Il y a quinze ans, au cimetière de Landeleau, à six mètres de la grande porte ouest de l'église, 
existait une sorte de petit oratoire de 4 ou 5 mètres de longueur sur 2» 50 de largeur, désigné 
par les fidèles sous le nom d'Ermitage de saint Théleau. L'ensemble de l'édifice semblait être du 
xvn e siècle, mais les assises inférieures se composaient d'un appareil en arêtes de poissons ou 
feuilles de fougères et devait remonter à une haute antiquité, peut-être même à l'époque 
(premières années du vie siècle) où saint Théleau, évéque de Landaff au pays de Galles, vint dans 
notre Armorique et passa au territoire de Landeleau auquel il donna son nom. Dans cet ermitage 
se trouvait un sarcophage de granit, d'une longueur totale de 2°» 32, ayant 2 mètres de creux 
avec logette pour recevoir la tête. Ce sarcophage porte dans le pays le nom de Lit de saint 
Théleau. Saint Yves préchant en notre contrée eut à passer une nuit à Landeleau, comme il est 
dit au paragraphe XVI, et par esprit de pénitence et de vénération pour saint Théleau, il quitta 
sa chambre pour aller coucher dans ce lit de pierre, ce dont rendit témoignage son compagnon 
Maurice du Mont. L'ermitage a disparu, mais le sarcophage est conservé dans l'église paroissiale 
et on peut le vénérer comme ayant été sanctifié, peut-être par saint Théleau, certainement par 
saint Yves. 

Nouveau tombeau de saint Yves. 

On a vu au paragraphe XXXIX comment le Duc Jean V fit construire la grande chapelle du 
Duc au cêté nord de la cathédrale de Tréguier et érigea dans cette chapelle un tombeau monu- 
mental à saint Yves, ouvrage pour lequel il donna son poids en argent. Ce tombeau a été détruit 
en 1793. 

De nos jours Mgr Bouché, qui occupa le siège de Saint-Brieuc de 1884 à 1888, animé d'un 
grand zèle pour la gloire de saint Yves, pensa à rétablir ce monument et chargea M. A. de la 
Borderie d'en rédiger le programme, de manière à reproduire aussi exactement que possible dans 
ses lignes générales le tombeau élevé par Jean V. Une notice détaillée servit donc de guide à 
l'architecte, M. Devrez, pour dresser un plan admirablement étudié et très heureusement compris, 
plan qui fut soumis à l'examen et à l'approbation d'une commission spéciale le 19 mai 1885. Pour 
arriver à réunir les fonds nécessaires à la réalisation de ce projet, M. le chanoine Le Goff, Guré- 
Archiprétre de Tréguier, fit appel à tous les prêtres bretons et à tous les dévots de saint Yves. 



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LA VIE DE S. YVES. 189 



Les 7, 8 et 9 septembre 1890, dans les premières années de l'épiscopat de Mgr Fallières à 
Saint-Brieuc, des solennités pleines de foi et d'enthousiasme forent célébrées dans la ville de 
Tréguier, pour inaugurer le nouveau monument, qui fut bénit par Son Eminence le Cardinal 
Place, archevêque de Rennes, assisté de Mgr Fallières, de Mgr Bécel, évéque de Vannes; 
Mgr Freppel, évoque d'Angers ; Mgr Potron, évéque de Jéricho ; et Mgr Gonindard, archevêque 
de Sébaste, coadjuteur de Mgr l'Archevêque de Rennes. 

Voici rapidement la composition de ce tombeau : sur trois marches de granit bleu et un 
soubassement de granit poli s'élève un sarcophage en pierre blanche, banc royal de Gonflans 
couronné par une table aussi en granit poli. Sur cette table, la statue couchée de saint Yves en 
marbre blanc, la tête posée sur un quartier de roche que soutiennent deux anges. Gette statue 
est l'œuvre de M. Valentin, sculpteur breton. Autour du sarcophage, dans des niches gothiques, 
sont quatorze statuettes représentant les parents, les amis et les dévots du Saint : Hélori, seigneur 
de Kermartin, son père ; Azou, sa mère et Catherine Hélori, sa sœur ; Rivallon le jongleur ou 
ménétrier et sa femme Panthoada ; Charles de Blois et l'évéque Alain de Bruc ; Maurice, archi- 
diacre de Rennes; Guiomar Morel, le cordelier de Guingamp, et Catherine Autret, la jeune 
miraculée de Plestin ; enfin les glorificateurs du Bienheureux : Philippe de Valois et Clément VI, 
Jean V et l'Evéque de Saint-Brieuc et Tréguier, Monseigneur Bouché, l'initiateur de l'œuvre. 

Au dessus du sarcophage s'élève un riche édicule formant un magnifique dais de pierre, porté 
par six contreforts ou pilastres soutenant des arcades toutes sculptées et toutes dentelées, 
surmontées elles-mêmes par des tympans aux pignons aigus au haut desquels, pour leur donner 
encore plus d'élancement, se dressent des statues d'anges aux ailes éployées. Dans les niches des 
pilastres sont les statues des principaux Saints bretons. D'abord les fondateurs des neuf évéchés 
de Bretagne : Samson, Pol de Léon, Corentin, Tugdual, Clair, Melaine, Patern, Malo et Brieuc. 
Ensuite les protomartyrs de l'Armorique, Donatien et Rogatien de Nantes ; les rois bretons, 
Judicaël et Salomon, et enfin saint Gildas de Ruis, le premier historien de la race bretonne. Au 
sommet des pinacles, le Bon Pasteur et la Vierge à l'oiseau. Pour avoir une idée complète de ce 
travail monumental il faut lire la description détaillée qu'en a faite M. de la Borderie et qui a été 
publiée en 4890 par l'Œuvre de saint Yves à Tréguier. 

Ajoutons qu'en ce moment, mars 1900, M. l'archiprétre Le Goff, l'infatigable dévot de saint 
Yves, vient de lancer une souscription pour élever au grand thaumaturge une statue colossale 
dans le cloître de la cathédrale de Tréguier. C'est une noble protestation contre l'entreprise impie 
qui a voulu, il y a quelques années, placer dans cet enclos sacré la statue de l'infâme Renan. 

En bon rang parmi les œuvres ayant trait à la gloire de notre saint, il convient de signaler 
les Monuments originaux de l'Histoire de Saint Yves, publiés pour la première fois par une 
réunion de Bibliophiles avec le concours de MM. Daniel, curé de Dinan; Perquis, professeur au 
Grand- Séminaire de Saint-Brieuc; L. Prud'homme, éditeur; Tempier, archiviste des Côtes du- 
Nord; précédés d'une Introduction de M. A. de la Borderie, correspondant de l'Institut, 
président de la Société des Bibliophiles Bretons. 

Cette publication, parue en 1885-1886, comprend : 

1<> Introduction, par M. Arthur de la Borderie; 

2° Enquête pour la Canonisation de saint Yves, édifiée à Tréguer en l'an 1330.: texte complet 
des 243 témoins ; 

3° Rapport des Cardinaux sur cette enquête, présenté au Saint-Père, en l'an 1331 ; 

4° Bulle de Canonisation de saint Yves (1347) ; 

5° Office primitif de saint Yves, composé avant 1350, tiré du Légendaire de Tréguer. 

Après ce monument scripturaire, il faut en citer un autre, qui est une gloire pour notre 
époque et pour le gentilhomme qui l'a composé : La Légende Merveilleuse de Monseigneur 
sainct Yves, par le Vicomte Arthur du Bois de la Villerabel. — Illustrations de Paul Chardin. 
Rennes, Hyacinthe Gaillière, libraire-éditeur, l'an M DGGG LXXXIX. Cette date de 1889 est certai- 



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190 LA VIE DE S. YVES. 



nement fictive, c'est 1489 qu'il faudrait lire, car c'est en plein moyen-âge que nous transporte ce 
livre inimitable sorti d'un cœur si aimant et si convaincu. 

Eglises et Chapelles de saint Yves. 

Elles sont si nombreuses qu'il est impossible de les citer dans cette note, d'autant plus que 
l'on serait sûr d'en omettre un certain nombre. M. Gaultier du Mottay indique treize paroisses 
pour la Bretagne et quarante-quatre chapelles, mais en mettant des etc. à la fin de sa liste, car 
elle est loin d'être complète. — En dehors de notre pays je rappelle l'église de Saint- Yves des 
Bretons à Rome, dont il a été question dans la note précédente. Elle datait du xn e siècle et était 
d'abord dédiée à saint André. Le pape Nicolas Y, à la demande du cardinal Alain de Goêtivy, la 
céda à la nation des Bretons, qui la consacrèrent à leur saint Yves. Toutefois cette cession ne fut 
solennellement confirmée que par son successeur Galixte III en 1455. L'Eglise devint alors 
paroissiale. Les avocats de Rome ayant choisi ce saint pour leur patron, fondèrent une congrégation 
qui avait pour but de défendre les causes des pauvres sans aucune rétribution pécuniaire. Cette 
congrégation célébrait tous les ans, avec grande pompe, dans l'église de Saint- Yves, la solennité 
de la fête du saint, le 19 mai. Le pape Jules II, en 1511, institua près de cette église, et l'y 
annexa, un hôpital destiné aux pauvres malades et aux pèlerins bretons. La vieille église a été 
démolie en 1875, pour cause de voirie et remplacée par une autre plus petite et de style différent. 
(Jules de Laurière, Bulletin Monumental, 1879.) 

Iconographie de saint Yves. 

Il serait également bien difficile d'indiquer toutes les statues de saint Yves qui sont honorées 
dans nos églises. J'en connais environ quarante dans le diocèse de Quimper et elles ne doivent 
pas être moins nombreuses dans les diocèses de Vannes, de Rennes et surtout de Saint-Brieuc. 
Tantôt le Saint est représenté seul, tantôt en groupe, entre le riche et le pauvre, insensible à 
l'offre d'argent que lui fait le riche, se tournant au contraire vers le pauvre dont il prend la 
défense. Les plus beaux groupes dans ce genre sont ceux de la Roche-Maurice, Gouézec, Pleyben, 
Huelgoat, chapelles de Tréanna en Elliant, Quilinen en Landrévarzec et Saint- Vennec en Briec. 
Celui-ci est daté de 1592, et tous les autres ont le même caractère et semblent appartenir à la fin 
du xvi e siècle. Saint Yves y est représenté vêtu du surplis et du camail, avec le bonnet carré ou 
barrette sur la tête. A l'église de Goueznou, dans le retable de l'autel nord, il y a un groupe 
plus complet, du xvn e siècle : saint Yves est assis sur un siège élevé, rendant la justice et ayant 
autour de lui un riche offrant une bourse, deux pauvres, une veuve, un orphelin et un homme de 
loi. Un petit ange tient un cartouche sur lequel est écrit : Saint Yves. 

La statue en pierre qui est au portail ouest de l'église du Folgoët et qui provient d'une chapelle 
de la paroisse, faisait aussi primitivement partie d'un groupe ; le pauvre existe toujours près du 
porche des apôtres, mais le riche a disparu. Ce saint Yves doit dater de la fin du xve siècle ou du 
commencement du xvi«. Il est vêtu d'une robe longue ; mais le vêtement qui est là-dessus, 
qu'est-il? Est-ce un surplis, une housse, un surcot? Les épaules sont couvertes par un camail ou 
un chaperon muni d'un vaste capuchon qui vient envelopper la tête par dessus le bonnet carré. 
Au calvaire de Plougonven, une statue du même saint absolument analogue comme pose et 
comme costume, porte la date de 1554. La plupart des statues isolées de saint Yves le représentent 
en surplis, camail et barrette, tenant d'une main un rouleau de papier ou de parchemin, et de 
l'autre un sac à procès, une bourse ou un livre suspendu. Au temps de Louis XIV on lui donne 
volontiers le costume d'official, la robe d'avocat ou même de président de tribunal, comme à 
Peumeurit, Pouldavid et Guimiliau. 

Après ces représentations sculptées, je dois signaler le célèbre et beau vitrail de saint Yves à 



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LA VIE DE S. YVES, 191 



l'église de Moncontour, Gétes-du-Nord, et une autre verrière du même saint à Montfort-l'Àmaury, 
Seine-et-Oise, non loin de Rambouillet ; et aussi la grande verrière moderne de Plougonven où la 
vie de notre saint est décrite en huit beaux tableaux. 

Et pour terminer, il convient d'exposer la plus belle iconographie qui existe de saint Yves, à 
la cathédrale de Nantes, d'après M. l'abbé Gahour : 

A la porte latérale de gauche (sud) : 

Cette porte se compose de trois voussures concentriques. La première à droite du spe 
est extrêmement endommagée. Il est difficile d'y voir clairement quelque chose. On peu 
çonner pourtant, dans les trois premiers sujets inférieurs, une représentation de saint Yves 1 
la justice en plaidant pour ses clients. 

Nous prenons maintenant par le haut la voussure qui touche à cette première ; en v 
sujets faciles à reconnaître : 

1° Maurice Dumont, sur l'ordre d'une voix céleste, se lève pendant la nuit et trouve sai 
dans le cimetière, couché vêtu dans une concavité de rocher, où saint Elleau avait ment 
pénitente ; 

2° Un pauvre passe la nuit à la porte du Saint; il l'introduit chez lui, au matin, et lu 
la disposition de sa maison, après l'avoir revêtu de ses propres habits ; 

3° Il couche à la place de ce pauvre, à sa porte, pendant la nuit suivante ; 

4° Il demande au Seigneur de Rostrenen la permission de prendre du bois dans se 
pour faire la charpente de la cathédrale de Tréguier ,• 

5° Il choisit les pieds d'arbres et les fait couper, et chaque pied en produit miraculeu 
trois, à la place de celui qui était coupé ; 

6° Le bois est coupé et équarri, il s'allonge miraculeusement pour les besoins de 1 

En partant du haut, nous trouvons les sujets suivants : 

4° Saint Yves achète des pièces de drap pour vêtir des pauvres ; 

2° Il donne ses soins à un malade ; 

3° Il ensevelit un mort. 

Les deux groupes suivants sont désormais informes. Nous passons de l'autre côté de h 
qui, pour le spectateur, est à la gauche. — Nous commençons ici par la troisième v 
intérieure, partie supérieure : 

1° Le Saint est endormi sur une chaise, qui était sa couche ordinaire. Un témoin le coni 

2° Il donne à un pauvre un vêtement neuf qu'on lui apportait pour lui-même ; 

3° Sujet très défiguré ; 

4° Saint Yves prêchant ; 

5° Saint Yves faisant le catéchisme à des enfants ; 

1° Saint Yves, entrant dans une chaumière, y trouve un pauvre délaissé qu'il fait tran 
chez lui ; 

2° Saint Yves soignant de ses propres mains ce malade ; 

3<> Saint Yves passe à pied sec, avec son domestique, une rivière dont il a séparé les e* 
le signe de la croix ; 

4° Saint Yves tente de réconcilier un fils avec sa mère ; 

5° Saint Yves dit la messe à cette intention ; 

6° La réconciliation s'opère. (J'avoue pourtant que pour ces trois derniers sujets je ne ] 
cette explication qu'avec réserves ; les sujets sont très mutilés.) 

Enfin, nous arrivons à la dernière voussure. Le premier sujet, pour le bas, nous p 
saint Yves étendu mort sur la claie ; plusieurs personnages religieux sont arrêtés devant 
Trois sujets que l'on peut intituler : Hommages et supplications au tombeau du Saint. 



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LE MARTYRE 

DES SS. DONATIAN ET ROGATIAN» FRÈRES, 

Le vingt-quatrième May, Van 302. 



|es Empereurs Diocletian & Maxiraian, ayans conclu d'exterminer le Christia- 
nisme du monde, quoy que, dés leur arrivée à l'Empire, ils eussent publié 
des Edits rigoureux contre les Chrestiens; néanmoins, ayans vaincu les 
Tyrans Amand & Elian, ils s'acharnèrent plus que jamais contre les Fidèles, 
& enfin, l'an 301, ils envoyèrent des commissions expresses à tous les Proconsuls & 
Gouverneurs des Provinces de leurs Empires, afin qu'ils contraignissent les Chrestiens, 
ou de Sacrifier aux Dieux de l'Empire Romain, ou de passer par les supplices les plus 
cruels dont on se pourroit aviser. Le Président des Gaules, ayant receu cette commission, 
pour mieux s'en acquitter, fit une visite par sa Province, faisant partout où il passoit 
une horrible boucherie des Chrestiens. En ce temps-là, l'Eglise de Nantes estoit gou- 
vernée par un saint Evesque, nommé Similianus (communément dit saint Sembin), 
lequel, par ses Prédications 8c Exhortations, convertissoit grand nombre de Payens à la 
Foy de Jesus-Christ ; entre lesquels fut Saint Donatian, Noble Seigneur, fils puisné du 
Comte de Nantes, lequel, ayant esté Catéchisé & Baptisé, convertit grand nombre 
d'autres à la Foy, entr'autre, son frère aisné saint Rogatian. 

II. Le Président étant sur le point d'arriver à Nantes, tous les fidèles importunèrent 
saint Similien de quitter la Ville pour fuïr la rage du Tyran, qui, pour perdre le troupeau, 
ne manqueroit de s'attaquer tout premièrement au Pasteur ; le Saint, vaincu de leurs 
prières & importunitez, enfin suivant le conseil de Nostre Sauveur, sortit de la Ville & 
s'alla cacher aux champs. Incontinent après, le Président entra dans Nantes, où il fut 
receu des Gentils avec une extrême réjouissance : pour auxquels complaire & s'acquitter 
de sa Commission, il fit incontinent publier les Edits Impériaux. Sur ces entrefaites, un 
Citoyen de la Ville, des plus zelez au Culte des faux Dieux, parla au Président en ces 
termes : « O Juge tres-sagel puisqu'à la bonne heure vous estes venu réduire à la 
» Religion des Dieux immortels ces abusez qui suivent la Religion du Crucifié; je vous 
» donne avis que Donatian est sectateur de cette perverse doctrine, contre lequel vous 
» avez à procéder 8c faire ressentir vostre juste sévérité, car il n'a seulement pas aban- 
» donné le Culte des Dieux, mais, qui est bien pis, il a tiré son frère à sa créance, de 
» sorte qu'ils méprisent les Dieux Apollon & Jupiter (que leurs Maj estez Augustes 
» révèrent & ont providemment commandé estre adorez par tout l'Univers), en sorte 
» que le Culte de nos Dieux est déprimé par cette nouvelle Religion. La vérité de tout 
» cecy vous sera manifestée plus amplement par leurs interrogations, quand il vous 
» plaira ordonner qu'ils vous soyent amenez. » 

III. Le Président se mit en colère oyant ces paroles & commanda que, sur le champ, 
on allast chercher le Saint & qu'on le luy amenast ; les Satellites le prirent en sa maison 
& luy firent sçavoir la volonté de leur Maistre ; le saint jeune homme les traitta 
humainement; &, ayant donné le baiser à son frère Rogatian & pris congé de ses 
domestiques, s'en alla avec eux vers le Président, lequel, de prime abord, luy tint ces 
paroles : « D'autant que nous avons ouy parler de toy (ô Donatian!) comme de celuy 
» qui ne se contente pas seulement de dénier le Culte & adoration deuë aux Dieux 



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LE MARTYRE DES SS. DONÂTIAN ET ROGATIAN. 193 

» Jupiter & Apollon, de qui nous tenons la vie & la conservation, mais encore les 
» charges d'injures, d'offenses & de blasphèmes, persuadant au peuple que son salut 
» consiste à croire au Crucifié, je suis résolu de te punir si rigoureusement, que les 
» autres Chrestiens y prendront exemple. » Le saint Martyr répondit : « Vous dites la 
vérité sans y penser, {Seigneur Président) que je tasche à convertir tout le peuple à la 
Fog de Jesus-Christ auquel consiste leur salut, car c'est tout mon souhait. » Le Président, 
plus que devant en colère, luy repondit : « Ou bien mets fin à tes discours superflus, où, 
en peu de temps, je mettray fin à ta vie. » — c Tes tourmens dont tu me menaces 
f attendent, ( repart le Saint) & tu fembarasseras dans le fillet que tu m'as préparé, 
d'autant que tu ne veux ouvrir tes yeux à la vraye lumière, mais persiste opiniastre en 
ton aveuglement. » 

IV. Cette réponse, pleine de liberté & franchise, offensa fort le Président, lequel 
ordonna qu'il rast mené en prison, où on luy mit les fers aux pieds & les carquans au 
col & aux mains, pour voir si ces rigueurs le pourroient fléchir, & aussi-tost fist venir 
son Frère saint Rogatian, &, le voulant par belles paroles induire à obeyr aux Edits 
Impériaux, luy parla en cette sorte : « J'ay ouy dire, (à Rogatian!) que vous vouliez 
» inconsidérément renoncer au Culte de nos Dieux, qui, avec la vie, vous ont doué d'une 
» si grande sagesse & de tant d'autres dons & perfections; ce qui vous tourne à 
» grand deshonneur, si, au lieu d'en reconnoistre les Dieux, vous leur tourniez ingrate- 
» ment le dos ; prenez donc garde que, par la Confession d'un seul Dieu, vous ne 
> provoquiez plusieurs Dieux à conspirer vostre ruine ; mais, d'autant que vous n'estes 
» pas encore souillé d'un je ne sçay quel Baptesme des Chrestiens, regardez à persévérer 
» en la Religion de nos Dieux, afin que, conservant vostre vie, vous entriez plus avant 
» es bonnes grâces des Empereurs. » Saint Rogatian répondit : t Président! vous 
n'avez garde de me promettre rien de bon, puisque vous mesme estes si pervers que de 
préférer la grâce des Empereurs à V amitié de vos Dieux mesmes;car comment voulez- 
vous que je révère ceux-là pour Dieux, que vous mesme rendez inférieurs en rang & ordre 
des hommes ? Jaçoit que vous participiez en mesme misère, veu que vos Dieux n'ont ny 
sens, ny jugemens ; & vous, par leur Culte, vous vous rendez aussi insensez, adorant le 
bois Se les pierres. » 

V. Le Juge, ne pouvant supporter cette réponse du saint Martyr, commanda qu'il 
fust mis prisonnier avec son frère Donatian. Les Sergens le menèrent à travers la Ville 
& le livrèrent es mains du Geôlier, qui le mit dans une chambre, les fers aux pieds & les 
menottes aux bras. Saint Donatian, ayant sceu que son Frère avoit esté présenté au 
Président, sa généreuse Confession de Foy & sa resolution de mourir plûtost que la 
rénier, en rendit grâces à Dieu & s'en réjouit avec luy. Mais ce qui contristoit davantage 
saint Rogatian, c'estoit qu'il n'avoit encore receu les Sacremens de Baptesme & de 
Confirmation, à cause de l'absence du saint Evesque Similien & ses Prestres ; de quoy 
saint Donatian, s'estant apperceu, le consola, l'asseurant que son propre sang luy 
serviroit d'eau Baptismale, &, la nuit suivante, pria Dieu pour luy en cette manière : 
t Seigneur Jesus-Christ, vers qui les bons désirs sont recevables autant que les effets, 
[quand on ne les peut produire), je vous supplie qu'à mon frère Rogatian la Foy soit don 
de Baptesme ; et, s'il arrive que, demain, nous mourions par le glaive, pour la confession 
de vostre saint Nom, que V effusion de son sang luy soit Sacrement de Cresme ! » Saint 
Rogatian répondit Amen ; & passèrent le reste de la nuit à chanter des Hymnes de 
louanges, remercians Jesus-Christ de l'honneur qu'il leur faisoit & le prians de les 
rendre dignes d'endurer pour son saint Nom. 

VI. Le lendemain, le Président, séant en son Siège de Justice, commanda de luy 
présenter les S.S. Frères. On les tira de la prison, chargez de fers & chaînes, & furent 



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194 US MARTYRE DES SS. DON ATI AN ET ROOATIAN. 

présentez au Juge, lequel leur parla ainsi : « Je ne vous puis parler qu'avec rigueur & 

• démonstration de colère, de peur que, vous parlant doucement, la rigueur de la 
» Justice ne s'énerve & rompe en vostre endroit, qui, ignorans la Religion des Dieux, 

• n'en faites estât, ou, (qui pis est,) la connoissans, la foulez aux pieds. » Les Saints 
répondirent : « Que ta science, moins à priser et plus pernicieuse que la mesme ignorance, 
ressemble à tes Dieux insensez & stupides de bois & de métail que tu adores ; quant à 
nous, nous sommes tous prests d'endurer tout ce que ta malice & la cruauté des bourreaux 
voudra exécuter contre nous, puisque nostre vie n'est intéressée quand nous la prodiguons 
pour celug qui nous Va donnée ; mais nous acquiert une vie glorieuse, que nous posséderons 
à jamais dans le Ciel. » Le Président, vaincu de la constante resolution des saints 
Frères, porta jugement de mort contr'eux, & les condamna à estre premièrement élevez 
sur le chevalet, puis conduits hors la Ville & décapitez. Cette Sentence prononcée, les 
bourreaux se saisirent des saints Martyrs ; &, les ayans conduits au Chevalet ou Catasta 
(qui estoit un eschaffaut élevé au milieu de la Ville), ils les dépouillèrent tous nuds, les 
lièrent dessus & les fouettèrent cruellement. Les Saints endurèrent ce tourment d'une 
admirable constance, loûans Dieu & exhortans les Chrestiens qui estoient presens à 
persévérer en la confession de Jesus-Christ. Les bourreaux, s'estant lassez à les 
tourmenter, les détachèrent & descendirent du chevalet; &, les ayant revêtus, les 
conduisirent hors la Ville, où ils les transpercèrent d'une Lance de guerre & puis leur 
tranchèrent la teste, le 24. jour de May, l'an 303. 

VII. Leurs Corps saints furent exposez en proye aux oyseaux & animaux sauvages ; 
mais les Chrestiens les ramassèrent & ensevelirent prés du lieu où ils furent martyrisez ; 
où, depuis, l'exercice libre de la Religion Catholique estant permis, les Chrestiens leur 
édifièrent un beau Sepulchre, dans lequel leurs Corps vénérables furent posez; aux 
pieds desquels Nonnechius, Neveu de saint Sidonius, Evesque de Clermont, dixième 
Evesque de Nantes, voulut estre ensevely, estant decedé le 17. Juillet l'an 427; aussi son 
successeur Carmundus Auvergnac, onziesme Evesque de Nantes, decedé le 27. Octobre, 
environ 492, duquel les père & mère, gens riches, convertis par luy, & de Juifs rendus 
Chrestiens, bastirent, à leur propres frais & dépens, une belle Eglise sur le Sepulchre 
des saints Martyrs. Cette Eglise fut possédée, quelque temps, par les Religieux & Moynes 
de Bourg-dieux en Berry (1) ; mais, depuis, ils la rendirent aux Chanoines de Nantes. 
Ces Moynes emportèrent la table de Marbre & inscription du Sepulchre de Deomarus, 
vingt-cinquième Evesque de Nantes, qui y avoit esté ensevely ; mais ils furent contraints 
miraculeusement de la rapporter, l'an 1092. En la mesme Eglise, gist Landranus, trente- 
deuxième Evesque de Nantes, en un Sepulchre de Marbre, decedé, Tan 892, & son 
successeur Fulcherius, trente-troisième Evesque de la mesme Ville. 

VIII. Le Duc Jean le Conquérant, ayant expérimenté souventes-fois l'assistance du 
secours de ces glorieux Martyrs, es guerres qu'il eut contre Charles de Bloys St les 
François, leur fit édifier une Eglise aux Faux-bourgs de S. Clément lez sa ville de 
Nantes, en laquelle il fonda six Chanoines, pour y faire l'Office divin, leur assignant 
des revenus pour leur entretien ; lesquels le Duc François I. du nom, changea en douze 
Chartreux, auxquels il fonda un beau Monastère tout joignant ladite Eglise, l'an 1445, 
au temps de Guillaume de Malestroit, Evesque de Nantes (2) ; joignant lequel Monastère, 
on voit deux Croix de bois, plantées de l'autre costé du pavé, où l'on dit que les Saints 
s'agenouillèrent pour recevoir le coup de la mort. Leurs saintes Reliques furent depuis 
levées de terre & se gardent au Trésor de la Cathédrale de Nantes, sçavoir le Chrane de 

(1) Monasterium Burgidolense. — A. (Aujourd'hui Bourg-Dèol.) — A. -M. T. 

(S) Voyez la fondation de ce monastère cy-dessoas, au catalogue des Evesques de Nantes, en Guillaume de 
Malestroit. — A. 



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LE MARTYRE DES SS. DONATIAN ET ROGATIAN. 195 

saint Donatian, enchâssé dans un chef d'Argent, l'Os d'une de ses jambes, aussi enchâssé 
en une jambe d'Argent ; les restes de ses Ossemens sont gardez en un sac de velours 
rouge cramoisi, conservez dans une chasse de bois dorée par dehors. Les Ossemens de 
son Frère saint Rogatian sont conservez en un autre sac de velours rouge cramoisi, 
enfermé dans un coffre ou chasse tout semblable au précèdent. Nous reciterons en la 
vie, de saint Similian (1) comme la Ville de Nantes, pressée d'un Siège, fut miraculeuse- 
ment délivrée par ces trois Saints que les Nantois reconnoissent pour leurs Patrons & 
Protecteurs spéciaux. 

L'histoire du Martyre de ces saints Frères a esté par noas recueillie des Martyrologes 
Romains et d'Usward; Baronius en ses Annotations sur le Martyrologe Romain et en ses 
Annales sur Van 303, nombre 130; Grégoire de Tours, de la gloire des Martyrs, chap. 50; 
F. Vincent de Beauvais, en son Miroir Historial; Pierre de Natalibus, liv 5, chap. 37 ; 
Surius, le 24 May; Benoist; Gazet; Ribadeneira, en leurs Légendaires; Artus du Moustier, 
Recollé; chez Friard, es dernières Additions à Ribadeneira, le 24 May; les anciens 
Légendaires MSS. de l'Eglise Cathédrale de Nantes et les anciens Bréviaires des neuf 
Eveschez de Bretagne; le Proprium Nantois, dressé par Vénérable et Discret Messire 
Vincent Charron, Chanoine de S. Pierre de Nantes. 



M 



LES ACTES DES MARTYRS NANTAIS (A.-M. T.). 

|e texte de la Passion des deux frères se trouve dans dom Ruinart, Acta martyrum sineera, 
édit. 1689, p. 294-298, et dans Boll. Maii V, p. 282-284, édit. de Paris. « Cette Passion, dit 
M. de la Borderie, est un document grave, simple, sérieux. Les critiques, sans déduire 
leurs motifs, en placent la rédaction au v* siècle ; elle doit être plus voisine de l'événement ; on y 
trouve tout à fait le sentiment simple et fort de celui qui a vu et entendu ce qu'il raconte. » 

C'est donc au troisième siècle qu'il les faut rapporter ; dom Lobineau a établi que l'année 288 
est la date de la mort des bienheureux frères ; quant au jour précis de leur martyre, bien que les 
Actes ne l'indiquent point, la tradition et les monuments liturgiques sont unanimes à désigner 
le 24 mai. 

On a souvent observé que dans les Actes des martyrs d'origine romaine, même chez les femmes 
et les jeunes filles , la constance chrétienne était relevée par la fierté patricienne ; dans notre 
Armorique les deux nobles victimes du paganisme expirant n'ont eu ni moins de sainte audace, 
ni moins d'éloquence que les illustres martyres de Rome et de Sicile, Agnès et Cécile, Agathe et 
Lucie; mais ce qui fait le charme de nos martyrs bretons c'est leur tendresse fraternelle 
s'épanchant dans ces paroles qu'il nous faut citer : Rogatien qui n'est que cathéchumène, revient 
triomphant du tribunal où il a subi son interrogatoire, et à la joie de la victoire se mêle le regret 
de n'avoir pas été régénéré; c'est alors qu'il se dit : « Si mon frère, qui est baptisé, daigne 
m'embrasser, son baiser me tiendrait lieu de sacrement. » 

Et Donatien après avoir tendu ses deux bras à son frère, exhale son amour dans cette prière : 
< Seigneur Jesus-Christ, près de qui les vœux du cœur tiennent lieu des œuvres mêmes, vous 
qui nous avez permis de concevoir des désirs et vous êtes réservé le pouvoir de les réaliser, 
faites que la foi sincère de Rogatien tienne lieu de baptême à votre serviteur, et si demain il nous 
arrive de succomber sous les coups du glaive, que l'effusion de son sang devienne pour lui un 
sacrement de force. » 

Nous nous laisserions volontiers aller au plaisir de tirer de la lecture de leur Actes des 

(1) Le 17 de juin. — A. 



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196 LE MARTYRE DES SS. DONÂTIÂN ET ROGÂTIAN. 

déductions sur l'origine, l'âge, le caractère des deux frères ; ce travail a été fait d'une manière 
judicieuse (1) et il ne nous appartient pas de le reproduire, encore moins de le refaire ; nous 
nous contenterons de souscrire au choix de cet épigraphe placé en tête du petit livre dont nous 
parlons : c Amabiles et decori in vita sua, in morte quoque non sunt divisi. » 

LES RELIQUES DE SAINT DONATIEN ET DE SAINT ROGATIEN (A.-M. T.). 

|i nos proto-martyrs d'Armorique avaient souffert à Rome au lieu de confesser leur foi à 
Nantes, nous aurions pu posséder d'eux une relique plus précieuse que toutes les autres : 
les deux fioles remplies de leur sang, les linges trempés dans ce sang généreux, mais 
rien n'indique que quand ils consommèrent leur sacrifice il y eut là des fidèles pour donner aux 
témoins du Christ ce témoignage de leur vénération. Ne le regrettons pas outre mesure : les 
fidèles Nantais, après 1600 ans, vénèrent ce sang-là dans le sol qui en a été saturé ; ils gardent 
soigneusement les traditions des ancêtres sur les différents lieux où les deux jeunes gens ont 
vécu, ont souffert, sont morts, et où leur sépulcre est devenu glorieux ; si nous nous y reportons 
nous établirons leur demeure c sur le coteau même de Saint- Donatien, entre deux voies romaines 
partant toutes deux de l'emplacement de la place Saint- Pierre où se dressait la borne milliaire. 
Derrière la maison, de grands bois reliaient l'Erdre à la rivière du Seil. Près de l'église paroissiale 
on montre encore une maison qui porte le nom de Maison des Enfants Nantais. A l'un de ses 
angles on a pratiqué une petite grotte où se trouvent les statues de S. Donatien et de S. Rogatien. 

c Au carrefour Gasserie existe un autre édifice auquel on donne la même dénomination, d'après 
les uns, parce qu'il a été bâti près du lieu de l'interrogatoire et du jugement des Martyrs ; d'après 
les autres, parce qu'il était la maison de ville du gouverneur de Nantes et de ses enfants, tandis que 
la maison du coteau de Saint-Donatien aurait été la villa de la famille. » (M. l'abbé F. Jarnoux.) 

Le tribunal devant lequel comparurent les deux frères se trouvait aux portes du Bouffay, 
l'ancien château gallo-romain. C'est là qu'ils furent étendus et torturés sur le chevalet, et c'est de 
là que défigurés, meurtris et sanglants, ils partirent pour le lieu du supplice aux environs de 
leur propre demeure. 

Nous avons lu dans le texte d'Albert Le Grand : « On voit deux Croix de bois, plantées de 
l'autre costé du pavé (par rapport à un monastère voisin, placé sous leur invocation), où l'on dit 
que les Saint s'agenouillèrent pour recevoir le coup de la mort. » Et en effet, le lieu désigné par 
le Prœses représentant de la puissance impériale, ne put être atteint. Les forces des adolescents 
étaient tellement épuisées que les bourreaux durent exécuter la sentence avant d'y être parvenus. 
« On s'arrête dans l'endroit où deux croix jumelles, ombragées de deux ormes, indiquent aux 
fidèles nantais que les deux frères ont été immolés là, non loin de la demeure paternelle qui avait 
abrité leur heureuse jeunesse, moins heureuse cependant que leur mort prématurée. » (L'abbé 
Jarnoux). 

Dans mes premiers voyages de Nantes j'ai vu avec une émotion profonde les humbles croix de 
bois et la simple inscription disant leur raison d'être en ce lieu (2) ; en 1897 je les ai trouvées 

(1) Les Enfants-Nantais S. Donatien et S. Rogatien, martyrs..., par l'abbé Jarnoux, -vicaire de Saint-Donatien, 
(Imprimerie Bourgeois, rue Saint-Clément, 57) 1881. 

(2) SUIVANT D'ANCIENNES TRADITIONS 

ICI 

REÇURENT LA PALME DU MARTYRE 

St. DONATIEN et St. ROGATIEN 

VERS l'an 287 

LES CROIX QUI AVAIENT ÉTÉ ÉRIGÉES EN LEUR HONNEUR 

FURENT DÉTRUITES ET BRÛLÉES EN 1793 

BLLKS ONT ÉTÉ RÉTABLIES 

PAR LA PIÉTÉ DBS FIDELES 

EN 1816 

SOUS LE RÈGNE PATERNEL DE LOUIS XVIII 



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LE MARTYRE DES SS. DONATIÂN ET ROGÀTIÀN. 197 

remplacées par deux belles croix de ce granit bleu que nous appelons en Bretagne la pierre de 
Kersanton, et dans l'intervalle qui les sépare j'ai contemplé la gracieuse effigie des deux 
adolescents. 

Quant au lieu où furent déposés les corps des deux martyrs, Albert Le Grand nous a déjà dit 
comment « les Ghrestiens leur édifièrent un beau Sepulchre » ; j'en parlerai à mon tour quand 
j'en viendrai à l'oratoire, aux églises et à la basilique qui se sont succédé au-dessus de ce glorieux 
tombeau, ce qui doit nous occuper en ce moment ce sont les restes sacrés des deux vaillants 
athlètes. 

Restèrent-ils en entier dans leur tombe jusqu'en 1145 ? — C'est possible ; toujours est-il qu'ils 
ne subirent pas l'émigration comme les corps des autres grands saints de Bretagne, et ils 
échappèrent toutefois aux profanations des Normands ; il est donc assez naturel d'admettre qu'ils 
furent exhumés et soigneusement cachés pendant qu'il y eut à craindre le retour des pirates, puis 
inhumés de nouveau quand la Bretagne eut cessé de craindre le retour des Hommes du Nord 
qui , entre autres profanations commises dans la ville de Nantes , avaient détruit le tombeau et 
livré aux flammes l'église des martyrs. 

A la date que j'indiquais tout à l'heure, 1145, Itérius, évoque de Nantes, résolut de retirer les 
reliques des Enfants Nantais de la crypte où elles avaient (probablement) repris leur place, et de 
les transporter à la cathédrale Saint-Pierre pour qu'elles fussent plus à la portée de la vénération 
des peuples. Cette translation fut présidée par le cardinal Albéric, évéque d'Ostie, assisté de 
Hugues archevêque de Rouen, de plusieurs autres évoques, et d'une foule immense de clergé et 
de fidèles. Un ancien manuscrit parle ainsi de cette solennité dont l'anniversaire continue de se 
célébrer le 9 octobre : Anno autem MCXLV, Iterius, tune existens Nannetis episcopus, ad 
major em sanetorum Martyrum venerationem , sacras eorum reliquias humo levare et in 
major em seu caihedralem ecelesiam trans ferre (1); ut qui civitatis Principes erant, in Principis 
Apostolorum ecclesiâ colerentur. Quod magno apparatu, XVII kalendas novembres perfectum 
est ab Alberto, Ostiensi episcopo ; adstante Hugone, Rothomagensi archiepiscopo, cum pluribus 
aliis prœsulibus, nec non nannetesi clero et universo populo. 

Cette pièce manuscrite est conservée à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Trois siècles après, les 
restes des deux Martyrs devaient paraître de nouveau à la lumière. Le récit de la relation de 
cette seconde translation, non moins solennelle que la première, a été écrit par un dignitaire de 
l'église de Nantes comme l'indique le titre même de sa relation. 

Aperturœ et Ostensionis 

Capsarum Reriliquiarumque 

S.S. Christi Martyrum 

Donatiani et Rogatiani 

Quœ, Anno Dni M.CCCC.L.VI sunt factœ 

Relatio 

Per Magistrum Johannem Méat 

Venerabilis Capituli Nannetensis Scribam 

Composita. 

Ce bon Jehan Méat, scribe ou secrétaire du Chapitre de Nantes, manifeste dans son récit un 
patriotisme local très ardent, une vive dévotion pour les saints dont il raconte le triomphe, mais 
il est trop verbeux pour que je puisse donner la traduction complète de son œuvre, et à plus forte 
raison son texte latin ; en voici donc un résumé. 

Au-dessus du maître-autel de l'église cathédrale de Nantes était, de temps immémorial, une 

(1) Ici doit manquer on mot : jussit ou mandavit. 



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198 LE MARTYRE DES SS. DONATIAN ET ROGATIAN. 

châsse très précieuse toute couverte d'or, d'argent, de pierreries et d'un grand nombre d'images, 
le tout d'un merveilleux travail ; on l'appelait c la châsse des saints Donatien et Rogatien » mais 
sans savoir comment, par qui, à quelle époque elle avait été placée là. 
Près de la base on lisait ces deux vers : 

Continet hic tutnulus fratrum sacra corpora quorum 
Obtineat populus meritis hic régna polorum. 

Sur le couvercle, à la partie antérieure : Sanctus Donatianus. 

Sur l'autre face : Sanctus Rogatianus. 

C'était un usage très ancien dans cette église , que le célébrant après avoir encensé le Corps 
du Christ allait derrière l'autel pour encenser également le cercueil des deux saints, c Or il 
arriva que l'an du Seigneur 1456... la seconde année du pontificat de notre très-saint Père en 
Jésus-Christ Calixte III, élu Pape par la Providence divine; Guillaume de Malestroit étant alors, 
par la grâce de Dieu, évéque de Nantes ; Charles VII, roi des Francs, en même temps que Pierre 
était l'illustrissime Duc des Bretons ; il arriva, dis-je, (c'est Jehan Méat qui parle) que Guillaume 
de Launay, homme jouissant de grands biens et fort riche, poussé par sa piété, eut la pensée de 
faire restaurer, à ses frais, l'autel majeur de l'église de Nantes. Mais cela ne put se faire sans 
qu'on déplaçât la susdite châsse. Le bruit de ce déplacement étant parvenu aux oreilles du peuple 
et du clergé, le susdit Révérend Père évéque de Nantes en conféra avec son Chapitre, ainsi 
qu'avec plusieurs citoyens respectables, et l'on avisa qu'il était à propos d'ouvrir cette châsse, 
non pour en retirer des reliques, mais pour refaire ce qui pourrait être endommagé et pour 
exposer les reliques elles-mêmes à la vénération des fidèles et leur procurer plus d'honneur. Il 
fut donc résolu par le susdit Révérend Père et par son Chapitre, que le lundi après la Nativité du 
Christ, vingt- septième du mois de décembre, jour férié à la gloire de Dieu et en l'honneur de 
saint Jean, apôtre et évangéliste, on procéderait à loisir à l'ouverture de ladite châsse. » 

Les préparatifs commencèrent immédiatement : une estrade fut dressée entre la nef et le 
chœur pour recevoir : au milieu la châsse, d'un côté le clergé, de l'autre la noblesse et les per- 
sonnages marquants de la ville. Un fâcheux contre-temps se produisit : l'évéque tomba gravement 
malade; pour présider la translation il délégua Denis de la Loherie, évéque de Laodicée, de 
l'Ordre des Frères-Mineurs, et résidant â Nantes. Ici il faut encore citer, car ce qui suit est vraiment 
admirable : « Le jour étant donc venu, voilà que, dès le point du jour, ladite châsse est portée 
solennellement par des chanoines et des prêtres, accompagnés de flambeaux et de cierges allumés, 
sur la susdite estrade, laquelle était recouverte de très beaux tapis. Après quoi on commença 
les Matines et le Service accoutumé; ce qui étant achevé vers neuf heures avant midi, on sonne 
la grosse cloche pour convoquer le peuple. Les citoyens et les habitants de tout sexe, de tout 
âge et de toute condition accourent, des environs et des localités éloignées on afflue. Les 
processions des paroisses se pressent en masse. Toute la population est désireuse de voir les 
merveilles que le Très-Haut va opérer pour les saints. Arrivent les religieux de tous les ordres ; 
arrive aussi le Chapitre de l'église collégiale de Sainte- Marie de Nantes, avec la croix, les cierges, 
les chapes de soie en grande pompe et honneur. Arrive le seigneur évéque de Laodicée lui-même, 
entouré d'un grand nombre de religieux de son ordre. Sont également présents plusieurs 
professeurs es saintes lettres et les gradués dans l'une et l'autre facultés. L'église est remplie 
d'une multitude innombrable. Au dehors les uns montent sur les toits, les autres s'étendent 
des deux côtés de la place, en cercle; ceux-ci regardent par les fenêtres de l'église, ceux-là par 
toutes les ouvertures possibles. 

» Mais pendant que tout se dispose ainsi, la procession de ladite église cathédrale arrive, 
présidée par le susdit évéque de Laodicée, Messieurs du chapitre, tous les officiers du chœur, 
avec la croix, les chandeliers, les chapes de soie et tous les ornements accoutumés. On encense la 
châsse sur tous les côtés. 



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LE MARTYRE DES SS. DONATIAN ET ROGATIAN. 109 

» L'évéque et tous les officiers du chœur fléchissent les genoux et supplient Dieu, source de 
tout bien, de daigner bénir une si auguste cérémonie. 

» Il est dix heures. Le susdit Révérend Père entonne l'Hymne Veni Creator Spirtius..., les 
uns pleurent de joie, les autres sont saisis d'une componction telle qu'ils voudraient fléchir les 
genoux, mais ils ne le peuvent, à cause de la foule. On lève les mains vers le ciel. Le silence le 
plus profond se fait. Les cloches retentissent dans toutes les églises de la ville et des faubourgs. 
Le dit évoque s'approche de la châsse avec crainte, révérence et tremblement; il appelle des 
ouvriers habiles et leur demande par où l'ouverture de la chasse pourra se faire plus commodément. 
Ceux-ci regardent de tous côtés et n'aperçoivent aucune jonction, parce que, ainsi que nous 
l'avons dit, elle était toute couverte et ornée d'or, d'argent et de pierreries..., ils arrêtent qu'ils 
l'ouvriront par l'extrémité qui occupait la seconde place sur l'autel. » 

Un orfèvre enlève les plaques d'argent et le bois apparaît. Un charpentier habile s'approche, 
demande la bénédiction de l'évéque et fait une ouverture par laquelle un enfant de douze ans eût 
pu entrer. Alors apparaissent à l'intérieur deux reliquaires d'une éclatante blancheur et presque 
semblables. Sur le plus voisin était écrit : Saint Rogatien, et sur l'autre Saint Donatien. L'évéque 
avance les mains et les bras, et aidé de Guillerme Duchaflault, archidiacre de Nantes faisant office 
de diacre, il retire le premier reliquaire sur lequel il était écrit saint Rogatien. Les acclamations 
s'élèvent et « montent jusqu'aux astres. » De toutes parts retentit le cri de Noël ! Noël ! 

» Lorsqu'on essaya de retirer le second reliquaire, qui était à l'autre extrémité de la grande 
chasse, on se servit d'abord d'un chandelier d'argent qui se trouva trop court. On employa 
ensuite le bâton pastoral pour le remuer et l'approcher, mais en vain. Enfin on élève un enfant 
de chœur de l'âge de douze ans, ou environ, revêtu de la dalmatique et de l'habit de chœur et on 
l'introduit dans la grande châsse. L'enfant attire le reliquaire jusqu'à l'ouverture, puis on le retire 
lui-même de la châsse. » 

Les cris de Noël ! Noël ! reprennent avec la même force et le même enthousiasme. 

Les reliquaires placés l'un près de l'autre sont ouverts facilement, car les couvercles sont à 
coulisse ; on commence par celui de saint Donatien et l'on trouve d'abord un linge très blanc 
recouvrant une enveloppe de soie couleur de pourpre, et enfin un grand nombre d'ossements, 
mais un seul os de jambe. L'évéque fait l'ostension de ces reliques et la piété populaire continue 
à se manifester avec une intensité croissante. Dans le reliquaire de saint Rogatien, les saints 
ossements se trouvaient dans un sac de cuir cousu avec des fils de soie et auquel était suspendu un 
sceau en cire, tellement altéré que personne ne put en lire l'inscription, on y distinguait néanmoins 
comme une figure d'évéque portant la mitre et la crosse. Le sac de cuir étant ouvert on y trouva 
un drap de fin lin et comme une enveloppe de soie, mais celle-ci était blanche et non de pourpre 
comme la première; les ossements étaient plus nombreux que ceux du premier reliquaire; 
l'évéque en fit l'ostension comme pour ceux de saint Donatien. 

Après la messe pontificale la foule vint avec empressement baiser les saintes reliques et porter 
des offrandes ; cela dura jusqu'après complies. Le dimanche suivant une procession solennelle se 
forma, allant de la cathédrale à l'église Saint-Nicolas à travers des rues décorées de magnifiques 
tentures et de riches tapis. Les reliquaires recouverts de drap d'or étaient portés « par des mili- 
taires et d'autres nobles hommes. » 

Reportés à la cathédrale ils y restèrent exposés jusqu'au 23 mai, veille de la fête des saints ; 
ce jour-là, la grande châsse étant complètement réparée, les reliques renfermées dans de nou- 
veaux sacs de soie et de velours rouge furent replacées dans les mêmes reliquaires et ceux-ci 
introduits dans la châsse elle-même, en présence d'une multitude considérable. 

Après avoir cité les principaux témoins ecclésiastiques , c'est-à-dire les deux évêques et les 
chanoines de la cathédrale Saint-Pierre, le rédacteur du procès-verbal termine ainsi : 

« Louange à Dieu ! Paix aux vivants) Repos aux chanoines défunts) Et moi, Jehan Méat, prêtre 
employé au ministère public, notaire apostolique et impérial, scribe du vénérable chapitre de 
V. DBS S. 16 



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200 LE MARTYRE DES SS. DONÂTIAN ET ROGÀTIÀN. 

Nantes, j'ai vu de mes yeux tout ce que je viens de dire, et je l'ai rédigé dans la présente forme; 
c'est pourquoi j'ai signé en témoignage de la vérité des présentes. » 

Si j'ai pu citer les deux pièces intéressantes qui précèdent, je le dois à un chanoine bien 
vénérable que j'ai l'honneur de connaître et qui est un des doyens du clergé nantais. M. Cahour 
a beaucoup fait pour la gloire des saints du diocèse et de la ville de Nantes; il a écrit à leur 
sujet des pages pleines de chaleur et de vie, et de plus comme antiquaire de mérite il a été appelé 
à diriger les fouilles lors de la démolition de l'ancienne église des martyrs. C'est à la suite de 
son rapport à ce sujet qu'il a placé une étude sur les reliques des deux saints. Outre l'ouverture 
de la châsse aux deux dates précitées il en signale succinctement une autre. 

f Le 16 mai 1766, sur la demande du Recteur et des paroissiens de Saint-Donatien, la conces- 
sion du Chapitre et l'agrément de l'évêque, Mgr de la Muzanchère, plusieurs ossements insignes 
furent retirés solennellement des châsses conservées à la cathédrale, et accordées à la dite église 
paroissiale qui les fit renfermer dans des reliquaires en bois doré. 

» Le 23 mai 1789, les mêmes ossements furent, avec l'autorisation de l'évoque, transférés 
dans des reliquaires d'argent richement ornés. 

î Le 16 mai 1803, M. Garnier, vicaire général de Mgr Duvoisin, dûment informé que les 
reliquaires avaient été soustraits â la rapacité et aux fureurs révolutionnaires, se transporta chez 
leur pieux receleur M. Lepré, boulanger, fabricien de Saint-Donatien, constata officiellement 
l'identité et l'intégrité tant des reliques que des reliquaires, et les reporta dans l'église. » 

Ces deux dernières indications se rapportent aux reliques prises dans les châsses de la cathé- 
drale pour la paroisse Saint-Donatien en 1766. Gomme on le voit, elles furent donc sauvées, et 
on les vénère toujours dans l'église à laquelle elles ont été alors données ; quant â l'ensemble des 
ossements des Enfants Nantais, trésor le plus précieux de la cathédrale de Nantes, il fut extrait 
des reliquaires dans la sacristie de Saint-Pierre, et le métal précieux fut transporté à la Monnaie, 
comme tant d'autres richesses dont la valeur artistique n'est pas à rappeler. Les commissaires 
du Directoire départemental ayant brisé les sceaux et pris les reliquaires laissèrent les reliques 
éparses sur le vestiaire de la sacristie. M. Soulastre, vicaire épiscopal de l'évéque constitutionnel, et 
M. Fournier, sacriste de l'église, tout assermentés qu'ils étaient ne purent être témoins de ce spectacle 
sans éprouver une pénible émotion. Ils résolurent de sauver les ossements des Enfants Nantais; 
le sacriste se chargea de les étiqueter et il les renferma dans une caisse en bois solidement ferrée 
qu'il cacha en lieu sûr la nuit suivante ; il fit tout cela avec l'aide d'un menuisier et d'un maçon. 
On ne sait même pas le nom de ces deux ouvriers et ils ont gardé le silence sur la part qu'ils 
avaient eue à cette œuvre louable. Quant au prêtre sacriste, M. Fournier, il s'obstina toujours à 
répondre â ceux qui l'interrogeaient sur le lieu de la cachette, qu'elle n'était pas loin de la cathé- 
drale, mais que le moment n'était pas venu de la faire connaître. Or en 1800 il était au Château, 
au moment où la poudrière sauta. Une pierre, lancée par l'explosion, le frappa mortellement, et 
il a emporté son secret avec lui dans la tombe. Depuis lors des recherches ont été faites, soit à 
l'intérieur de la cathédrale, soit au dehors, mais sans succès. » 

Après tous ces détails M. l'abbé Cahour ajoutait, en 1874 : « Aujourd'hui que l'ancien chœur 
de cette église et sa sacristie sont en démolition, l'espoir d'une découverte de ces richesses se 
réveille, non sans quelques motifs. » Hélas ! ce vœu et cet espoir de la piété ne se sont pas 
réalisés. 

Je me permettrai d'ajouter ceci : après avoir vu à Quimper le Bras de saint Gorentin remis en 
honneur contre toute espérance, il ne faut jamais perdre toute confiance dans l'avenir; Dieu et 
les saints ont leur heure. 

Les reliques des deux martyrs données à leur église en 1766 avaient chacune environ six 
pouces de long ; ce sont désormais les seuls restes importants que nous connaissions des deux 
saints. 

En 1822 Mgr Micolon de Guérines autorisa le changement des anciens reliquaires d'argent 



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LE MARTYRE DES SS. DON ATI AN ET ROGATIAN. 201 

qui furent remplacés par les reliquaires actuels, de même métal. En outre les reliques furent 
visitées en 1862 et en 1875. En 1866 deux parcelles en furent extraites pour la cathédrale; à une 
date récente que j'ignore des parcelles en ont été détachées pour être placées dans une monstrance 
placée sur le tombeau ; un nouveau reliquaire doré et enrichi d'émaux est conservé au riche trésor 
de la basilique ; il m'a paru être d'une réelle beauté. 

LE TOMBEAU, LES ÉGLISES, LA BASILIQUE (A.-M. T.). 

[vez-vous remarqué dans le texte d'Albert Le Grand ces quelques mots, à propos des 
corps de nos saints exposés en proie aux oiseaux et aux animaux sauvages : c Les 
Ghrestiens les ramassèrent et ensevelirent près du lieu où ils furent martyrisez; où 
depuis, l'exercice libre de la Religion Catholique estant permis, les Chrestiens leur édifièrent un 
beau Sepulchre, dans lequel leurs corps vénérables furent posez. » Il n'est donc pas d'abord 
question d'église, mais bientôt les pèlerins vont affluer et la nécessité d'un temple s'imposera. 
Même avant ce moment-là l'évéque de Nantes Nonnechius voulut être enseveli aux pieds des deux 
saints (467) ; son neveu et successeur Karmundus bâtit sur leur tombeau la première église qui 
leur fut consacrée et où lui-même fut enseveli en 492; elle fut, comme toutes les églises de 
Nantes, brûlée par les Normands en 843 et reconstruite peu après, puisqu'une charte de 893 
concède à l'abbaye de Saint-Médard de Soissons l'église des Saints Donatien et Rogatien. Cette 
seconde église a pu subsister (modifiée dans certaines parties) jusqu'au xvni* siècle. Le troisième 
édifice n'a eu qu'une durée éphémère; commencé en 1793 il fut ruiné par la Révolution et 
démoli en 1794, mais la destruction ne fut pas complète; on laissa debout la façade et le 
clocher; il fut relevé en 1804, dans le seul style qu'on connût à cette époque, mais dans sa 
pauvreté et sa simplicité cette église attestait le bon vouloir des paroissiens qui en général étaient 
loin d'être riches; ce bon vouloir des classes populaires fut d'ailleurs aidé par les dons de 
personnes plus fortunées, les demoiselles de Trevelec Koilivier. 

Cette pauvre église, construite à une époque de déplorable goût, était-elle digne de ses 
glorieux patrons...? — On dit qu'elle sortait un peu de la vulgarité des constructions contem- 
poraines ; en tout cas elle était devenue insuffisante. 

En 1867, à la suite d'une mission, le curé de saint Donatien, M. l'abbé Bernard, commença à 
recueillir les souscriptions pour la réédification de son église paroissiale, c M. Emile Perrin, 
architecte nantais, dont le talent jeune encore était, comme il a paru, à la hauteur de ces grands 
desseins, dressa le plan de la future église ; mais il le fit dans de si larges et si belles proportions 
qu'il embarrassa M. le Curé et le Conseil de fabrique. Il leur en coûtait d'y renoncer, et pourtant 
la prudence semblait interdire les dépenses considérables nécessaires à la réalisation du plan 
conçu » (1). 

Pendant la guerre de 1870 « au lendemain des premières défaites, Mgr Fournier avait voué 
son diocèse au Sacré-Cœur de Jésus. L'ennemi avançait toujours, dépassait Paris et s'emparait 
de la ligne de la Loire. » On pouvait regarder l'invasion de la Haute-Bretagne comme probable 
et prochaine ; c'est alors que l'épouvante rappela le souvenir de la protection accordée par les 
Martyrs aux ancêtres, et l'évéque, nantais lui-même, voulut recourir à leur spéciale intercession. 
Il écrivit au curé de Saint-Donatien le 19 janvier 1871 : c Déterminé par la gravité des circonstances 
et me faisant l'interprète de la volonté manifestée d'un grand nombre, et de la volonté présumée 
de tous, après avoir pris conseil du Chapitre de la Cathédrale j'ai fait hier, à la clôture des 
exercices de l'Adoration, au nom du clergé et des fidèles de la ville de Nantes et du diocèse, un 
vœu à nos saints Patrons Donatien et Rogatien, par lequel je leur recommande et confie, dans 

(1) Ce qui précède et ce qui suit est encore emprunté à M. l'abbé Jarnoux. 



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202 LE MARTYRE DES SS. DONATIAN ET ROGATIAN. 

les dangers qui nous menacent, tons nos intérêts ; et j'ai pris l'engagement au nom de tous que, 
si Nantes et le diocèse sont préservés des horreurs de l'invasion et de la guerre civile, nous 
contribuerions, chacun selon notre bon vouloir, à l'érection d'une nouvelle église en l'honneur 
des Enfants Nantais, Patrons de la ville et du diocèse. Je vous prie, M. le Curé, de porter ce vœu 
à la connaissance de vos paroissiens, persuadé qu'ils s'y associeront de bon cœur et uniront leurs 
prières aux vôtres afin que, sous le patronage et par l'intercession de nos deux glorieux martyrs, 
Notre- Seigneur Jésus, au divin Cœur duquel nous sommes consacrés, nous préserve des calamités 
qui nous menacent. » 

Le vœu du si bon et si pieux évoque fut ratifié aussitôt par la confiance générale de set 
diocésains, et bientôt l'on put constater que Dieu l'avait exaucé. 

« Ce rat le 10 octobre 1872 que les ressources permirent d'ouvrir les tranchées qui devaient 
recevoir les fondations de la nouvelle Basilique (1). Elle mesure à l'intérieur 70 mètres de 
longueur, du portique au chevet, et 31 mètres 50 de largeur au transept. Son enceinte comprend 
trois belles nefs, plus un couronnement de sept chapelles absidales. Le style roman sagement 
orné a été adopté comme se rapportant mieux à l'âge où vécurent les martyrs. » 

Les destructions des Normands, les constructions des trois églises successives avaient 
complètement bouleversé le sol qui allait être fouillé ; aussi ceux qui avaient rêvé d'intéressantes 
découvertes archéologiques ne furent qu'à moitié satisfaits, mais on devait trouver mieux que des 
débris du vieil art gallo-romain : l'emplacement du tombeau des martyrs allait se montrer au 
milieu des décombres. 

Pour bien établir la certitude de cette découverte il faudrait reproduire le compte-rendu des 
« Fouilles faites en 181 S à Saint- Donatien, avec plans et dessins » ; cette savante brochure de 
115 pages de texte contient les rapports de MM. Kerviler, Petit, Ânizon et Gahour. Je ne puis 
qu'en indiquer les conclusions : la tradition locale disait que le tombeau des martyrs devait être 
dans le sanctuaire de l'église ; en conséquence, les fouilles pratiquées à cet endroit furent suivies 
avec une attention toute particulière par les archéologues précités et par M. l'abbé Hillereau, curé 
de Saint-Donatien. A 1» 35 au-dessous de l'ancien sanctuaire , rat relevée une abside de petite 
dimension (5 m 55 sur 4» 90). Les murailles étaient conservées en partie, ainsi qu'une portion du 
pavé en mosaïque. M. Kerviler n'hésita pas à y reconnaître des restes de constructions gallo- 
romaines. Sous le dallage de l'abside on trouva des ossements et des urnes funéraires. Tout à 
coup, vers le centre de l'abside, la pioche s'enfonce sans résistance, et lentement se découvre aux 
regards une large fosse située dans l'axe de l'abside. Dans la terre qui en occupe le centre on 
ramasse 27 clous revêtus d'une grossière patine d'oxyde. La fosse mesurait 1 mètre de largeur sur 
2» 50 de longueur. Donc cette fosse est assez large pour avoir reçu les corps des deux frères ; 
les clous oxydés proviennent du cercueil primitif, c'est du moins une hypothèse fort plausible. 
Le placement au centre de l'édifice montre que cette tombe est la raison d'être de la construction 
elle-même, et non seulement de la construction primitive, l'église de Févêque Karmundus, mais 
de la seconde, érigée après les invasions normandes, de la troisième construite après la Révolution. 
Et ce n'est pas seulement le fait de la rencontre voulue de l'axe du tombeau et des églises, mais 
la façon dont d'autres sépultures viennent se ranger symétriquement autour de la tombe princi- 
pale, qui indique l'importance de celle-ci. Parmi ces sépultures-là il en est de chrétiennes et de 
païennes; celles-ci indiquent que saint Donatien et saint Rogatien, premiers chrétiens de leur 
race ont été enterrés dans leur cimetière de famille. Les sépultures chrétiennes symétriquement 
rangées à une respectueuse distance du saint tombeau sont une preuve évidente de vénération. 

La découverte du tombeau a été faite le 1 er septembre 1873 ; son authenticité parut immé- 
diatement incontestable, mais le développement des arguments à produire en sa faveur, la 

(1) M. Y abbé Cahour, que je cite ici, dit qu'U emploie ce mot de basilique en raison de la beauté architecturale et 
des vastes dimensions de l'édifice alors en projet, mais depuis ce temps l'église des saints Donatien et Rogalion a, 
de fait, été érigée en basilique minture par le Souterain Pontife* 



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LE MARTYRE DES SS. DONATIAN ET ROOATIAN. 203 

solution des difficultés et des objections qui se présentèrent, comme dans tonte affaire de ce genre, 
demanda quelque étude ; s'il y eut des hésitations et des doutes chez quelques-uns à la première 
heure, ils ont dû disparaître depuis longtemps. Quelques jours après la date précitée, un Nantais 
revêtu du caractère épiscopal vint visiter les travaux commencés ; on le conduisit près de la 
fosse, il écouta avec une sainte curiosité le récit des fouilles et de l'heureuse découverte, et celui 
qui était alors évéque de Belley et qui est aujourd'hui le cardinal François Richard , archevêque 
de Paris, se prosterna sur ce sol sacré en laissant un libre cours à ses larmes. 

Depuis les témoignages de la pieuse émotion du premier pèlerin agenouillé près de la tombe 
retrouvée des Martyrs, combien d'autres larmes ont coulé dans la crypte qui la recouvre 
maintenant ! Gomme on prie bien là quand on lit sur une grande dalle de marbre noir ces 
simples paroles : 

ICI FURENT APPORTÉS 

APRÈS LEUR MARTYRE 

LE8 CORPS DES SS. DONATIEN ET ROGATIEN. 

La fin de l'inscription dit que la fosse avait la longueur et la largeur de ce marbre et que sa 
partie inférieure était au niveau de cette inscription. 

Que la couleur noire de cette partie ne vous fasse point croire que la nouvelle tombe des saints 
présente un aspect funéraire ! Jugez-en par la description suivante (1) : c Aux extrémités longi- 
tudinales, deux plans de marbre blanc supportent une seconde table de même matière à base 
quadrangulaire, à faces latérales taillées en glacis, dans le style ordinaire d'un sarcophage. — 
L'arête médiane supérieure est interrompue dans son milieu, pour former une petite table carrée 
destinée à recevoir le reliquaire. A l'une des faces latérales de cette table s'épanouit une rose 
avec ces mots : Saint Rogatien ; sur l'autre face c'est un lys avec le nom de Saint Donatien. Le 
reliquaire, ou plutôt la monstrance dans laquelle les restes saints sont exposés à la vénération des 
fidèles est en vermeil. C'est un don de Mgr Le Coq. 

La crypte ne reçoit d'autre jour que celui qui lui vient par une ouverture placée derrière le 
maître-autel. On arrive à la chapelle souterraine par deux escaliers placés parallèlement à chaque 
côté du chœur de l'église supérieure. 

Quant à cette basilique je ne la décrirai point ; tout ce que je pourrais dire ne saurait en 
donner une idée à ceux qui ne l'ont pas vue, je ne la qualifierai que par deux mots : elle est 
admirable ; elle est digne des deux nobles martyrs qui y sont vénérés. 

Elle ne fait pas seulement honneur aux deux architectes qui en ont conçu les plans, au peuple 
de Nantes qui lui a prodigué ses ressources, aux évoques du diocèse qui en ont eu l'idée première 
ou qui en ont encouragé l'érection, mais aussi et surtout au pieux serviteur des saints Enfants 
Nantais, à M. Hillereau, curé de Saint-Donatien et aujourd'hui placé à la tête de la collégiale qui 
dessert avec tant de dignité cette noble église ; quand on a passé de longs moments à considérer 
tontes les richesses artistiques que renferme la basilique : peinture murale du vœu et peintures 
décoratives, belles statues et beaux vitraux, quand on a étudié dans les vitraux des bas-côtés (2) 
la passion de nos saints et leurs triomphes terrestres dans la suite des âges, on trouve un charme 
spécial à entendre les beaux chants de la maîtrise, à voir les cérémonies saintes accomplies par 
un clergé qui excelle à remplir les fonctions liturgiques. 

J'aurais voulu parler de l'iconographie de saint Donatien et de saint Rogatien ; ce ne serait 
pas une tâche bien difficile, car la plus belle page que les vieux imagiers ont consacrée à nos 
Saints se voit à la cathédrale de Nantes, et y fait vis-à-vis, comme décoration d'une belle porte 

(1) M. l'abbé Jarnoax, p. 87. 

(2) Ces derniers vitraux ont beaucoup moins de valeur artistique, mais ils sont intéressants comme histoire des 
saints et de leor sanctuaire ; on regrette cependant d'y voir représentée la visite de Gharlemagne à Saint-Donatien ; 
c'est une pare imagination. 



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204 LE MARTYRE DES SS. DONATIAN ET ROGATIAN. 

latérale, à ce qu'une annotation précédente a dit sur saint Yves, malheureusement il faudrait ici 
des explications hors de proportion avec l'importance du sujet : Albert Le Grand rapporte qu'en 
1492 un mystère de saint Donatien et de saint Rogatien fut représenté à Nantes ; or le sculpteur 
a composé son œuvre non d'après les Actes sincères, mais d'après le mystère; il y a donc là des 
scènes qui demanderaient beaucoup de développements, nous renvoyons les lecteurs curieux de ces 
sortes de documents à la savante étude de M. l'abbé Rousteau, publiée par M. l'abbé Gahour (1). 

Mais je dois dire au moins que dans les églises de Nantes et des environs, l'image des deux 
protecteurs de la cité apparaît partout; nulle part cependant aussi gracieuse qu'au-dessus du 
maître-autel dans leur glorieuse Basilique. Je signale aussi les belles peintures de la chapelle du 
collège des Enfants-Nantais, de la communauté des religieuses Réparatrices. 

Dans le reste de la Bretagne le culte des deux Saints n'est pas aussi solennel et aussi popu- 
laire qu'il devrait l'être. Dans le diocèse de Quimper je ne vois leur image que dans le retable de 
l'autel de Notre-Dame de la Victoire à la cathédrale, et dans les belles verrières représentant une 
série de saints de Bretagne à la chapelle du Grand- Séminaire. 

(1) Bpigraphie et iconographie de la cathédrale de Nantes, chex La Noë et Métayer, 2, rue Saint-Pierre à 

Nantes (18S6). 



GROUPE DB SAINT YVES, ENTRE LE RICHE ET LE PAUVRE, 

à la chapelle de N.-D. de Quillinen (Landrevarzec). 



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LES VIES DES SAINTS 



DONT LES FESTES 



ESCHEENT AU MOIS DE JUIN. 



LA VIE DE SAINT RONAN, 

Anachorète, Confesseur, le premier jour de Juin. 




j|aint Ronan estoit Hybernois de nation, de Parens de médiocre fortune & 
Idolâtres, lesquels, soigneux de son avancement, renvoyèrent aux écolles, 
où il profita si bien, qu'il devint, en peu de temps, fort docte es sciences 
prophanes ; mais Dieu, luy ayant fait connoistre la superstition du Paganisme^ 
luy fit naistre dans FAme un ardent désir de chercher la vraye Religion. A cette fin, il 
passa en l'Isle de la Grande Bretagne, où, ayant conversé parmy les Chrétiens & s'estant 
enquis de leur Religion, il reconneut que c'estoit l'unique, laquelle conduisoit au salut 
éternel, & se résolut de l'embrasser, se fit Cathechiser & receut le S. Baptesme, &, 
depuis, s'adonna du tout à l'Oraison & lectures des Saintes Escritures, lesquelles, pour 
la pluspart, il aprit par cœur. Ayant fait pénitence de ses péchez passez, il résolut de se 
faire d'Eglise ; &, ayant receu, en leur temps, les Ordres Mineures, de Sous-Diacre & 
Diacre, il mérita, par sa vertu & bonne vie, de parvenir au Sacerdoce (1). 

II. Mais, considérant ce que dit Nostre Seigneur que « quiconque ne renonce à tout ce 
» qu'il possède ne peut estre son Disciple, » il suivit ce conseil Evangelique, quittant 
tout, pour l'amour de celuy qui luy avoit tout donné, monta sur mer & aborda 
heureusement à la coste de Léon, en la Bretagne Armorique, où, ayant trouvé un lieu 
désert & inhabité, il s'y arresta & bastit un petit Hermitage, résolut d'y passer ses jours 
en Pénitence, Jeusnes & Oraisons. Il pensoit estre en ce lieu si bien caché, que personne 
ne le connoistroit que Dieu, seul témoin de sa Sainteté, mais il en arriva tout autrement. 
Car quelques pauvres malades estans, de cas fortuit, ou plûtost par spéciale providence de 
Dieu, venus à son Hermitage chercher l'aumône, le Saint, pauvre volontaire pour Jesus- 



(1) Et môme a l'épiscopat , comme il est dit pins loin dans nne annotation. Ontre l'avis de dom Lobinean nous 
avons pour nous fixer sur ce point la Vie de saint Ronan écrite au XI* siècle , d'après des documents anciens ; elle 
porte pour titre : « Vie du saint et vénérable Pontife Ronan , » et dans le texte l'auteur dit : « Par la grâce de Dieu 
Ronan est élevé au trône pontifical. » Aussi la liturgie et l'iconographie font invariablement de lui un évéque. — A.-M. T. 



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206 LA VIE DE S. RONAN. 



Christ, ne leur donna ny or ny argent, mais bien ce qu'il avoit & qu'il pouvoit donner, 
à sçavoir la santé, qui leur fut beaucoup plus chère que tout l'or du monde. Ces pauvres 
gens le remercièrent, &, allans, sains & dispos, mandier l'aumône par les villages circon- 
voisins, publièrent par tout que saint Ronan les avoit guéris par sa prière; cela fut cause 
que, de tout le Leonnois, on accourait devers luy, les uns pour luy présenter des Paraly- 
tiques, Sourds, Muets, Aveugles & autres malades, mais particulièrement des possédez ; 
les autres pour consulter avec luy des affaires de leur conscience; mais ces visites trou- 
blans le repos de sa solitude, il se résolut de quitter ce lieu & de chercher séjour ailleurs. 

m. Il consulta l'Oracle divin en l'Oraison & fut confirmé en sa sainte resolution, pour 
laquelle effectuer, il se mit en chemin à travers ce pays à luy inconnu ; mais un Ange 
luy servit de guide. Il traversa le Leonnois, &, ayant passé le Golfe de Brest, entra en 
Cornoûaille, jusques en la forest de Nevet, à trois lieues de Kemper-Corentin, où, 
s'estant arresté, il jugea le lieu propre à son dessein & commença à y bastir une petite 
Cellule, ce qu'il fit en peu de jours, par l'assistance que luy donna un paysan du voisiné, 
fort bon Chrestien & grandement charitable ; lequel, un jour, supplia saint Ronan de luy 
dire d'où il estoit & ce qu'il faisoit en ce pays : « Je suis (dit saint Ronan) Hybernois de 
* nation, qui volontairement ay quitté mon pays, mes parens, mes biens & possessions 
» pour l'Amour de Jesus-Christ, & me suis banny de mon pays, espérant pouvoir mieux 
» luy servir, estant détaché de toutes ces choses. » Son hoste, ayant entendu cela, luy 
resta plus affectionné qu'auparavant & luy promit de l'assister en tout ce qu'il pourrait. 

IV. Saint Ronan, ayant pris congé de son hoste, se retira dans la forest de Nevet, 
vaquant à prières, jeusnes & pénitence, son charitable hoste luy fournissant soigneuse- 
ment ses nécessitez ; mais il n'y fut gueres, que Dieu le manifesta, par le moyen de 
grands miracles qu'il faisoit, guérissant les malades qui, de toutes parts, le venoient 
trouver; à l'endroit desquels Dieu faisoit des œuvres merveilleuses par ses mérites. Les 
yeux chassieux de quelques Chrétiens débauchez, ne pouvans suporter l'éclat des 
vertus dont l'Ame de saint Ronan estoit ornée, l'accusèrent malicieusement & à tort 
devant le Roy Grallon, (lequel estoit lors à Kemper,) le calomniant d'estre Sorcier & 
Negromantien, faisant comme les anciens Lycantrophes qui, par magie & art diabolique, 
se transformoient en bestes brutes, courroient le garou & causoient mille maux parle 
Pals. L'Enfant d'une femme du voisiné estant mort, ils persuadèrent à la mère du défunt 
que le Saint, par ses sorcelleries, avoit tué son fils & l'amenèrent à Kemper, où, en 
présence du Roy & de toute sa Cour, elle demanda justice de saint Ronan (1). 

Y. Le saint Hermite, d'un costé, asseuré du fidelle témoignage que luy rendoit sa 
conscience ; d'ailleurs aussi, bien aise d'endurer quelque chose pour l'amour de Jesus- 
Christ, se résolut à la patience, &, ayant esté cité à comparoir devant le Roy à Kemper, 
s'y en alla, en compagnie des Satellites, Sergens & autres Ministres de Justice qui 
l'estoient venus prendre comme criminel. Estant arrivé à Kemper, il fut mis en prison ; 
&, le lendemain, le conseil estant assemblé, il fut mené au Palais, où les crimes dont il 
estoit accusé, recitez, il se purgea de tous, l'un après l'autre, rendant raison de sa vie 
& de toutes ses actions, se déchargeant de ces calomnies, lesquelles il dissipa, comme 
le Soleil ferait quelques nuages & brouillards ; &, pour confirmation de son innocence, 
& fermer la bouche à cette femme dont l'enfant estoit mort, laquelle ne cessoit de 
crier après luy, il fist apporter le corps mort de l'enfant, &, en présence du Roy, de son 
Conseil & de toute sa Cour fit sa prière ; laquelle finie, prenant la main de l'enfant, il 

(1) Cette femme si connue par les traditions populaires de la Cornoûaille s'appelait Keban (prononces Quebtnn), 
c'est elle-même qui avait cause la mort de sa fille en enfermant l'enfant dans un coffre; le rôle de l'ennemie invé- 
térée de saint Ronan se comprendra mieux dans la lecture du chant populaire que nous donnons plus loin; Albert 
Le Grand s'est écarté ici de la VU latine du saint. ~- A. -M. T. 



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LA VIE DE S. RONAN. 207 



luy commanda, au nom de Jesus-Christ, duquel il estoit serviteur, de se lever; à 
laquelle voix le mort obéissant se leva sur pieds & fut rendu à sa mère, laquelle se 
jetta aux pieds du Saint, luy demanda pardon de la calomnie qu'elle avoit forgée contre 
luy, découvrant la malice de ceux qui l'avoient persuadée de l'accuser; lesquels, s'estant 
évadez de bonne heure, échaperent la juste punition que le Roy s'estoit résolu de leur 
faire sentir; l'enfant aussi, déclarant la cause de sa mort ne procéder, en façon 
quelconque, de saint Ronan, le déchargea entièrement, au grand contentement des gens 
de bien, confusion & honte de ses envieux. 

VI. Le Roy Grallon, ayant veu ce miracle fait en sa présence, honora fort saint 
Ronan, comme aussi tous les Seigneurs de sa Cour & le peuple ; duquel s'estant, à 
grande peine, dépestré, il s'en retourna en son Hermitage, où il estoit si souvent visité 
par les Kemperrois & autres Habitans de Cornoûaille, que, dans peu de temps, le grand 
chemin fut ouvert de Kemper-Corentin à son Hermitage. Le Roy mesme, Prince fort 
Religieux, alloit souvent en propre personne le visiter en son Oratoire, &, ayant receu 
sa bénédiction, s'en retournoit fort édifié. Le bon Homme qui l'avoit receu, dés son 
arrivée, & accomodé de ses nécessitez en son Hermitage, ravy des œuvres merveilleuses 
qu'il faisoit, ne se pouvoit séparer de luy ; mais, colé à ses pieds, estoit attentif aux 
Prédications qu'il faisoit au Peuple qui le venoit visiter. Cette manière de vie ne plaisant 
pas à sa Femme, elle le tançoit rudement de ce qu'il estoit si fainéant, sans se soucier du 
mesnage; &, s'en prenant au Saint, fut si effrontée que de l'attaquer & luy dire que 
c'estoit luy qui avoit charmé son mary & l'avoit rendu si fâcheux. Le Saint patienta les 
paroles indiscrètes de cette insolente femme, taschant de l'adoucir par belles paroles, 
mais en vain (1). Un jour, lisant un livre, à la porte de sa Cellule, il apperceut un loup qui 
entroit dans la forest, portant une brebis en sa gueule ; saint Ronan l'appella & luy 
commanda de rendre la brebis, ce qu'il fit à l'instant, la mettant à ses pieds, & le Saint 
la rendit à son maistre; mesme miracle fit-il plusieurs autres fois. 

VII. Ayant vescu un long-temps en grande Sainteté, en ce sien Hermitage, chargé 
d'ans & de mérites, il changea cette vie mortelle à l'immortelle & fut ensevely en son 
Hermitage (2). Depuis, par laps de temps, s'est basty le Bourg qui, de son nom, s'apelle 
Loc-Ronan-Coat-Nevent, à la croupe de la Montagne de saint Ronan, où nos anciens 
Princes Bretons ont révéré & honoré sa mémoire par la structure & dotation d'une belle 
Chappelle, fréquentée par les Pèlerins de tous les Cantons de Bretagne, qui y viennent 
révérer ses saintes Reliques ; partie desquelles y sont richement enchâssées, le reste 
estant gardé en l'Eglise Cathédrale de Cornoûaille. L'Hermitage de saint Ronan a esté, un 
long-temps, habitué par plusieurs personnages signalez en Sainteté, lesquels y ont passé 
leur vie en solitude, entre-autres Robert, lequel, l'an 1102, fut sacré Evesque de 
Cornoûaille, après la mort de Budik m. du nom. De sept ans en sept ans, se fait la 
Procession qu'ils appellent de saint Ronan, le jour de sa Feste, en laquelle on porte ses 
Reliques sur un branquart à bras, richement paré, tout à l'entour de sa montagne ; à 
laquelle Procession se trouve, d'ordinaire, une grande affluance de peuple de tout le 
pays circonvoisin. Il y a plusieurs Chapelles en Bretagne dédiées à ce saint, entr'autres 
de Loc-Ronan-ar-fancq en Léon, où il y a une Barre Royalle & dont la Paroisse est 
dédiée à saint Ronan, qu'ils nomment Renan. 

Cette Vie a esté par nous recueillie des Bréviaires de Cornoûaille et de Léon, qui tous 
deux en ont VHistoire en neuf Leçons, le 1. Juin ; les anciens Légendaires de Léon et 
Cornoûaille, d*Argentré au livre 2 de son Histoire, Chapitre 9. 

(1) Albert ne s'aperçoit pas qu'il s'agit toujours de la même femme, la trop célèbre Keban, — A.-M. T, 

(2) n ne mourut pas à Locronan, mais son corps y fut transporté, comme on le Terra aux Annotations* 



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208 LA VIE DE S. RONAN. 



: 



ANNOTATIONS. 

SAINT RONAN ET LA TROMÉNIE (A.-M. T.) (1). 

J'ajouterai peu de choses sur le Saint lui-même : M. de la Borderie comme dom Plaine 
admet très bien qu'il reçut la consécration épiscopale du grand Apôtre de l'Irlande : 
c II arrivait d'Hibernie, dit- il, c'était un Scot; c'était un des 350 évoques consacrés par 
saint Patrice. » Des textes d'une ancienne Vie publiés par les Bollandistes en 1889 il conclut que 
saint Ronan trouva et convertit beaucoup de païens dans ses deux solitudes du Léon et de la forêt 
Némée (aujourd'hui de Névet) en Gornouaille; il pense que Keban était elle-même païenne. 
Enfin il explique d'une manière très ingénieuse et parfaitement admissible le rôle du roi chrétien 
Grallon en face de l'évéque solitaire accusé auprès de lui d'une manière aussi absurde qu'odieuse : 
c La faveur de Gradlon pour le parti païen n'a, en y regardant de près, rien d'invraisemblable. 
Il venait de la Bretagne du Nord, tout à fait sur la limite de la province Yalentia, où dominait le 
paganisme, où les chrétiens étaient en petit nombre, sans organisation, sans évoque, presque 
sans prêtres. Gradlon pouvait donc bien être un chrétien rudimentaire. De plus, la nationalité de 
Ronan devait fortement lui nuire dans l'esprit de Gradlon. C'était un Irlandais , c'est-à-dire un 
Scot, et les Scots et les Bretons se déchiraient alors réciproquement d'incursions furieuses. Il 
fallait donc à Gradlon un certain effort pour reconnaître la sainteté d'un Scot. En tout cas, il était 
difficile à ce moment de deviner en ce prince le futur propagateur et organisateur de la religion 
chrétienne en Gornouaille. Mais une hante et salutaire influence allait changer son cœur. » Ceci 
est une allusion à la transformation dont notre prince si populaire allait être bientôt redevable à 
saint Guénolé. 

La vie de saint Ronan par Albert Le Grand peut être regardée comme à peu près complète ; 
je n'y signalerai qu'une erreur et une lacune : l'erreur, c'est que rien n'indique que saint Ronan 
soit né de parents idolâtres et soit venu chercher la lumière du christianisme en Grande-Bretagne ; 
la lacune, c'est que notre auteur ne dit rien du départ de saint Ronan de la Gornouaille et de 
son séjour à Illion où il termina sa vie, mais d'où son corps revint à son second ermitage, 
c'est-à-dire à Locronan. 

A propos de la Troménie Albert Le Grand est également inexact sur un point : conformément 
à un dicton populaire, il dit qu'elle se célèbre tous les sept ans (2). En réalité cette fête, abso- 
lument unique en son genre, se célèbre tous les six ans, le deuxième et le troisième dimanche 
de juillet. 

« La grande Troménie, dit dom Plaine, consiste dans une immense procession composée de 
quinze à vingt mille personnes, devant toucher successivement au territoire de cinq paroisses, et 
faire douze stations à différentes chapelles de piété, avec sermon, chant d'hymnes, de cantiques, 
d'évangiles, etc., à chacune de ces stations. » Pour être bien compris ceci demande quelques 
explications : il n'y a que douze stations, à chacune desquelles un prêtre chante un évangile; 
ce qui est appelé ici c chapelle de piété » est une hutte couverte de branches de sapins ou de 
draps blancs et dans laquelle est placée la statue que de vieille date on honore à cette même 
station ; entre ces douze petites chapelles improvisées il y en a trente ou quarante autres auxquelles 
la procession ne s'arrête pas, mais les fidèles en passant déposent une offrande dans l'immense 
plat de cuivre ou l'humble assiette de faïence qui leur est présentée ; le choix du passage de 
l'Évangile est en rapport avec le saint de la station ; il en est de même pour l'hymne que l'on 
chante d'une station à l'autre. A trois des oratoires la circulation est un peu ralentie : tous les 

(1) J'ai écrit une brochure portant le même titre et qui se trouve a la sacristie de l'église de Locronan ; elle entre, 
snr la vie même du saint, mais surtout sur la Trominit, dans des détails que je ne puis reproduira ici. 

(2) Dom Plaine a reproduit la même erreur. 



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LA VIE DE S. RONAN. 209 



pèlerins de la Troménie tiennent à incliner leur tête sous le charmant reliquaire de saint Eutrope, 
puis sous les reliques de sainte Anne (qui pour ce jour-là quittent le sanctuaire de la Palue), 
enfin à baiser pieusement les pieds de Notre-Dame de Kergoat. 

Gomme la course hebdomadaire de saint Ronan, la Troménie est pour les pèlerins un exercice 
de pénitence; s'il y a un charme unique dans ce parcours de trois lieues à travers un pays dont la 
merveilleuse beauté change à chaque instant suivant que le regard contemple la baie de Douarnenez, 
l'immense plateau de l'antique pays de Porzay, les restes de la forêt de Névet ou le vallon qui 
s'en va vers Quimper, il est bien rude de gravir les flancs à pic de la montagne et lorsque la 
procession arrive au sommet on a bien mérité le repos relatif dont on y peut jouir. C'est là, 
à l'endroit où tomba la corne brisée par le battoir de Keban insultant saint Ronan jusque dans 
la mort et frappant avec furie les bœufs attelés au chariot qui portait son corps; c'est là que dans 
la vieille langue bretonne se fait entendre le panégyrique du saint évéque irlandais émigré en 
Armorique. A quelques pas est une cabane qui, comme toutes les autres chapelles érigées à 
l'occasion de la Troménie, ne subsiste que huit jours; mais celle-ci est plus grande : on y dit 
la messe chaque matin et un prêtre y donne à baiser dans une boite d'argent une côte de saint 
Ronan ; une autre cote du saint, dans un reliquaire tout semblable, est offerte à la vénération 
dans la chapelle du Penity. (Voir plus loin Y Annotation sur l'église.) 

Un travail étendu sur la Troménie serait ici à sa place, mais il sortirait des proportions 
auxquelles je suis forcé de me restreindre. La brochure bien documentée de dom Plaine ne 
pouvait être complète : le savant bénédictin n'a point vu la Troménie. Je l'ai faite quatre fois et 
j'ai décrit avec une scrupuleuse exactitude ce dont j'ai été témoin. Outre la brochure que j'ai 
signalée j'ai publié un opuscule : La grande Troménie en i887, édité aussitôt après que j'y eus 
pris part, et réédité en 1893. C'est aussi en 1887 que la Revue de Bretagne et Vendée, la Revue de 
l'Ouest et YHermine donnèrent sur le grand pèlerinage sexennal de saint Ronan des articles d'un 
grand mérite littéraire et d'un beau talent descriptif; je signalerai en particulier les études 
publiées par M. Tiercelin. En 1893 M. l'abbé Guillotin de Corson, chanoine de la Métropole de 
Rennes, fit la Troménie et il a raconté ses impressions dans ses Récits de Bretagne. Enfin, 
M. Anatole Le Braz dans son livre Au Pays des Pardons a donné des pages exquises sur le 
pèlerinage de la duchesse Anne et sur le pays même où se déroule la Troménie de saint Ronan ; 
mais personnellement je regrette, d'abord qu'il ait cité une page odieuse et ridicule de Renan, 
puis aussi que le Cornouaillais dont il a entendu la légende de saint Ronan l'ait arrangée à sa 
façon au lieu de s'en tenir aux récits traditionnels ; ces récits sont presque aussi populaires à 
Quimper qu'à Locronan, et lorsque j'étais petit enfant on me racontait Y histoire de saint Ronan 
aussi fréquemment que celle de saint Corentin et de saint Guénolé ; or, je puis affirmer que ces 
récits transmis par des personnes qui n'avaient jamais lu le Barzaz Breiz, différaient fort peu, en 
ce qui concerne saint Ronan, du chant populaire recueilli et traduit par M. de la Villemarqué. 

Je dois signaler, en terminant, deux particularités : la Troménie continue à se faire d'une 
manière aussi édifiante que par le passé ; le silence est absolu dans la foule ; cependant 
M. Parfouru, archiviste d'IUe-et- Vilaine, a publié une plaquette sur une rixe qui se produisit à 
la Troménie de 1737. Le 29 juin de cette année Messire Ph. Perraut, recteur de Locronan, écrivit 
à c noble homme » Bernard Dugas, brigadier de la maréchaussée de Ghàteaulin, pour le prier 
d'être à Locronan le 14 juillet suivant avec messieurs ses cavaliers. Ceux-ci arrivèrent, faisant 
escorte à Messire Edy , recteur de Châteaulin , qui devait prêcher à la grand'messe. Leur arrivée 
fut saluée par des clameurs hostiles ; on eut la malencontreuse idée de placer deux cavaliers 
devant les reliques de saint Ronan ; le bruit se répandit qu'un de leurs chevaux avait blessé un 
porteur de bannière et failli renverser une croix ; de là un tumulte tel que les pauvres gendarmes 
durent battre en retraite devant une foule qui leur criait : c Dao l Dao ! » en français : c Tape 
dessus ! » mais le Breton est plus énergique. En somme, si une fois, il y a plus de cent quarante 
ans, il y eut une rixe à Locronan, cela ne prouve absolument rien contre la bonne tenue habituelle 



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210 LA VIE DE S. RONAN. 



des pèlerins qui font la Troménie, et il est même à croire que cette fâcheuse affaire eut pour 
principale cause l'imprudence d'un recteur bien intentionné mais trop étranger à l'esprit breton. 

La seconde particularité , c'est que après le chant de chaque hymne la marche des pèlerins 
était rythmée par le son des tambours et des fifres C'est avec regret que j'ai dit c était » ; tous 
les Troménieurs ont regretté en effet la suppression des fifres en 1899 ; plaise à Dieu et au bon 
saint Ronan qu'on puisse entendre de nouveau leur son aigu en 1905, 1911, etc., etc. 

Et maintenant vous vous demandez peut-être : c Mais que signifie ce mot Troménie f » 
Quelques-uns , mais à tort , se sont imaginé que ce nom vient du breton Tro-Menez, tour de la 
montagne ; mais en réalité Troménie vient de Tro-Minihy et veut dire : tour de l'asile ; c'est-à-dire 
que dans toute la région circonscrite autrefois par les courses de saint Ronan et maintenant par 
la marche des pèlerins, les accusés trouvaient naguère un refuge inviolable contre les recherches 
de la justice. 

LES RELIQUES DE SAINT RONAN (A.-M. T.). 



« 



|E tombeau vénéré de saint Ronan est vide depuis longtemps ; comme il est dit plus haut, 
à Locronan on conserve encore deux des côtes du saint patron et aussi sa cloche que l'on 
porte à la Troménie devant les reliques proprement dites. Elle ressemble tellement à 
celle de saint Pol-Aurélien que nous renvoyons ici à la description de la cloche donnée par le 
comte Withur à l'apôtre du Léon (p. 112). 

Gomment les reliques de saint Ronan ont-elles échappé aux invasions normandes? — je 
l'ignore; toujours est-il qu'après cette période nous les voyons vénérées à la cathédrale de 
Quimper. Elles y occupaient la place d'honneur sur une colonnette qui dominait le maître-autel ; 
en 1219 l'évéque Rainaud fit faire pour les recevoir une châsse en vermeil, fermée de deux 
serrures et ornée des figures des douze apôtres. 

Le 29 avril 1687, Fr. de Goêtlogon, de concert avec le Chapitre, fit descendre de la colonne 
la châsse qui était en mauvais état, et les reliques furent visitées par l'évéque, les chanoines et 
deux chirurgiens. Ceux-ci reconnurent : c l'omoplat du côté sinistre (gauche), le fémur d'une 
cuisse, un mandibule inférieur, un os occipital, le tibia ou agitoire d'un bras, un autre humérus, 
tibia ou agitoire, une des vertèbres du dos, un cubitus du bras, un morceau de radius ou cubitus, 
un autre cubitus on faucille, l'apophize de l'omoplat, une des vrayes costes entière et une autre 
rompue, et un autre os rompu du tibia. » Dans la même châsse sur laquelle se prêtaient les 
serments solennels étaient les Trois Gouttes de Sang et leurs nappes (1). Le 15 décembre de cette 
même année 1687, la nouvelle châsse faite du métal de l'ancienne fut inaugurée et prit place 
toujours sur la même colonne. 

En 1793, avec toute l'argenterie de la cathédrale elle fut confisquée et transportée à la 
Monnaie, ce gouffre sans fond où devaient tomber tant de merveilles artistiques et d'où ne devait 
sortir que la banqueroute. Les reliques furent recueillies par le menuisier Daniel Sergent, car cet 
homme si respectable et digne de foi l'a attesté lui-même dans un écrit que conserve religieuse- 
ment sa famille : a J'ai eu le bonheur de sauver les reliques précieuses qui étaient à Saint- 
Corentin, la nappe des Trois Gouttes de Sang, les Reliques de saint Ronan, évéque, la tête de 
saint Magloire... » De ces reliques de saint Ronan il reste une parcelle; le trésor que Daniel 
Sergent avait sauvé au péril de sa vie n'a pas su intéresser ceux qui auraient pu si facilement les 
remettre en honneur. Certes, au sortir des mauvais jours de la Terreur on ne pouvait demander 
aux évoques et aux prêtres de donner des reliquaires précieux aux restes des saints ; à peine 
pouvaient- ils avoir les vases sacrés indispensables pour les saints mystères; toujours est-il qu'ils 

(1) Les Trois Gouttes de Sang yénérées à la cathédrale de Qnimper ont coulé des pieds d'un crucifix sur les nappes 
et le corporal d'un autel, au moment où un dépositaire infidèle prétait un faux serment. Le Sang, les nappes et la 
tête du Crucifix miraculeux sont toujours Yénérés dans la cathédrale. 



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LA VIE DE S. RONAN. 



211 



auraient pu se soucier davantage de la conservation d'aussi précieux trésors ; pour expliquer les 
négligences de cette époque on ne saurait trop répéter que les influences du jansénisme, subies 
par les meilleurs esprits, avaient diminué la vénération pour les saints et leurs reliques. Je crois 
pouvoir dire qu'à un certain moment, probablement en 1841 , les reliques de saint Ronan aban- 
données, ne pouvant plus être distinguées d'autres ossements recueillis en diverses parties de la 
cathédrale, furent mêlés à ceux-ci, ensevelis pêle-mêle dans un enfeu de la chapelle absidale 
consacrée à Notre-Dame de la Victoire où, avec leurs enveloppes de soie et quelques débris de 
cachets oblitérés, elles ont reparu un instant lors de la dernière restauration de cette même 
chapelle (1884). 



n 



GWERZ DE SAINT RONAN 

ans le Barzaz-Breiz ou chants populaires de la Bretagne, recueillis, traduits et annotés 
par le Vicomte Hersart de la Villemarqué, membre de l'Institut. 



BUHEZ SANT RONAN 

IES KERNE. 



VIE DE SAINT RONAN. 

DIALECTE DE CORNOUAILLE. 



Ann otrou Ronan benniget 
Enez Iverni a oa ganet, 
Bro-zaoz, enn tu-all d'ar mor glaz, 
Demeuz a bentiein vraz. 

Eur wech ma oa enn he beden, 
En doa gwelet eur sklerijen 
Hag eunn el kaer gwisket e gwenn, 
A gomzaz out-han evelhenn : 

— Ronan, Ronan, kerz alèse; 
Gourc'hemennet eo gand Doue, 
Evit savetei da ene, 

Mont da chom e douar Kerne. 

Ronan oud ann el a zentaz, 
Ha da chom e Breiz e tenaz, 
Kent e traon Léon, ha goude, 
E Koat Nevet, e bro Kerne. 

Daou pe dri bloa oa pe ouspenn, 
M'oa eno ober pinijen, 
Pa oa eur pardae toull he zor, 
War he zaoulin, dirag ar mor; 

Ken a lammaz eur bleiz er c'hoad, 
Adreuz enn he veg eunn danvad ; 
Ha war he lerc'h eunn den, timad, 
Hag a oele, gand kalonad; 

Ha Ronan gant true out han, 
A bedaz Doue evit-han : 

— Otrou Doue, ha me ho ped; 
Grit na vo ann danvad taget ! — 



Le bienheureux seigneur Ronan reçut le 
jour dans File d'Irlande, au pays des Saxons, 
au delà de la mer bleue, de chefs de famille 
puissants. 

Un jour qu'il était en prières, il vit une 
clarté et un bel ange vêtu de blanc, qui lui 
parla ainsi : 

— Ronan, Ronan, quitte ce lieu; Dieu 
t'ordonne, pour sauver ton âme, d'aller habiter 
dans la terre de Gornouaille. — 

Ronan obéit à l'ange, et vint demeurer en 
Bretagne, non loin du rivage, d'abord dans 
une vallée de Léon, puis dans la Forêt Sacrée 
du pays de Gornouaille. 

Il y avait deux ou trois ans ou davantage 
qu'il disait en ces lieux pénitence, lorsque, 
étant un soir sur le seuil de sa porte, à deux 
genoux devant la mer, 

Un loup bondit dans la forêt, avec un 
mouton en travers dans la gueule, et à sa 
poursuite, un homme haletant et pleurant de 
douleur. 

Ronan eut pitié de cet homme et pria Dieu 
pour lui : 

— Seigneur Dieu, je vous prie, faites que le 
mouton ne soit pas étranglé ! — 



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212 



LA VIE DE S. RONAN. 



Ne oa ked he beden laret, 

Pa oa ann danvad digaset , 

Heb droug e-bed, war dreuz, ann nour, 

Dirag Ronan hag ann oac'h paour 

Ac'hano da zont ann den kez, 
Deue d'he welet aliez; 
Gant plijadur braz e teue 
Evit klevet komzou Doue. 

Hogen eur c'hreg a oa gant-ban, 
Hag hi gwall-bez, hanvet Keban, 
Hag hi a zeuaz d'argarzi, 
Ronan enn abeg d'he bini. 

Eunn deiz a oa bet d'he gaouet 
Ha trouz d'ean hi devoa gret : 

— Chalmet hoc'h euz tnd ma zi-me, 
Ma goaz kouls ha ma bugale. 

Ne reont med ho tarempred holl, 
Ha ma danvez a ia da goll. 
Ma na zentet ouz-in muioc'h, 
Kaer po chilpat, me rei gen-hoc'h ! — 

Enn he fenn e lakaz neuze, 
Da c'hoana den santel Doue. 
Hag hi mont da gaout ar Roue, 
Gradlon, enn-tu-all d'ar mené : 

— Otrou Roue, ha me ho ped ; 
Ma flac'hik-me zo bet taget : 
Ronan Koad Neved deuz her gret; 
vont da vleiz meuz hen gwelet — 

Evel ma oa bet tamallet 
Ronan da Gemper oa kaset, 
Ha tolet ebarz eur c'hao don, 
Aberz otrou roue Gradlon. 

Mez ac'hane pa oa tennet, 
Dioc'h eur wezen e oe staget, 
Ha daou gi gwez ha diboellet 
War-n-ezhan timad oa losket. 

Hag hen heb man na kaout aon, 
A reaz eur groaz war he galon ; 
Ken a dec'haz ar chas raktal 
Evel dioc'h ann tan, oc'h harzal. 

Gradlon pa welaz kement se, 
A lavaraz d'ann den Doue : 
— • Na petra vad a rinne-me d'hoc'h 
P'e ma Doue enn tu gen-hoc'h? 



Sa prière n'était pas finie, que le mouton 
avait été déposé, sans aucun mal, sur le seuil 
de la porte, aux pieds de Ronan et du pauvre 
propriétaire. 

Depuis ce jour, le cher homme venait sou- 
vent le voir : il venait avec grand plaisir l'en- 
tendre parler de Dieu. 

Mais il avait une épouse, une méchante 
femme, nommée Kéban, qui prit en haine 
Ptonan, au sujet de son mari. 

Un jour elle vint le trouver, et l'accabla 
d'injures : 

— Vous avez ensorcelé les gens de ma 
maison, mon mari aussi bien que mes enfants : 

Ils ne font tous que vous rendre visite, et 
mon ménage en souffre. Si vous ne faites pas 
plus attention à mes paroles, vous aurez beau 
japper, je vous châtierai ! — 

Alors elle forma le projet d'opprimer le 
saint homme de Dieu, et elle alla trouver le 
roi Gradlon, de l'autre côté de la montagne : 

— Seigneur roi, je viens vous demander 
justice : ma petite fille a été étranglée ; c'est 
Ronan qui en a fait le coup, dans la Forêt 
Sacrée ; je l'ai vu se changer en loup. — 

Sur cette accusation, Ronan fut conduit à 
la ville de Quimper, et jeté dans un cachot 
profond, par ordre du seigneur roi Gradlon. 

On le tira de là, on l'attacha à un arbre, 
et on lâcha sur lui deux chiens sauvages 
affamés. 



Sans s'émouvoir et sans avoir peur, il fit un 
signe de croix sur son cœur, et les chiens recu- 
lèrent tout d'un coup, en hurlant lamentable- 
ment, comme s'ils eussent mis le pied dans le feu. 

Quand Gradlon vit cela, il dit à l'homme 
de Dieu : 

— Que voulez-vous que je vous donne, 
puisque Dieu est avec vous ? 



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LA VIE DE S. RONAN. 



213 



— Netra vad me na c'houlennan, 
Nemed true d'ar c'hreg Keban ; 
He bugelik ne ket maro, 
Gant-hi enn arc'h oe klozet beo. — 

Ann arc'h a oa bet digaset, 
Ar bugel enn hi oe kavet, 
Hag hen war he goste maro ; 
Ha sant Ronan he lakaz beo. 

Ann otrou Gradlon hag he dud, 
Souezet-braz gand ar burzud, 
N'em strinkaz dirak sant Ronan, 
c'houlenn trugarez out-han. 

Hag hen e mez, d'ar c'hoad endro, 
Da chom di beteg he varo ; 
Eno oc'h ober pinijen 
Eur men kaled dindan he benn ; 

Gant-han krogen eonn ounnar vriz, 
Eur skoultrik gweet da c'houriz, 
Ha da eva dour ar poull du, 
Ha bara poazet el ludu. 

Pa zeuaz he dremen divea, 
Pa eaz kuit deuz ar bed-ma, 
Daou ejen gwez kaen dioc'h ar-charr, 
Tri eskob d'he gas d'ann douar. 

Hag hi digouezet gand ar ster, 
Ha kaout Keban diskabel-kaer, 
Oc'h ober liziou d'ar gwener, 
Daoust da wad Jezuz, hor Salver ; 

Hag hi sevel he golvaz prenn, 
Ha darc'ha gant korn eunn ejenn, 
Ken a zilammaz gwall-spontet, 
He gorn gand ann toll diframmet. 

— Ke, map-gaign, ke d'az toull endro ! 
Ke da vreina gand chas maro ! 
Ne vei ket kavet brema mui 
Oc'h ober goab ac'hanomp-ni. — 

N*oa ked he genou peur-sarret, 
Pa oa gand ann douar lonket 
Etouez moged ha flammou-tan, 
E lec'h ma c'helver Bez-Keban. 



— Je ne tous demande rien que la grâce 
de la femme Kéban ; son petit enfant n'était 
pas mort, elle l'avait enfermé tout vivant dans 
un coure. — 

On apporta le coffre, et on y trouva 
l'enfant : il était couché sur le coté, et était 
mort : saint Ronan le ressuscita. 

Le seigneur Gradlon et ses gens, stupéfaits 
de ce miracle, se jetèrent aux genoux de saint 
Ronan pour lui demander pardon. 

i 

Et il revint à la forêt, et y resta jusqu'à sa 
mort, faisant pénitence, une pierre dure pour 
oreiller ; 

Pour vêtement, la peau d'une génisse tache- 
tée, une branche tordue pour ceinture, pour 
boisson, l'eau noire de la mare ; pour nourri- 
ture, du pain cuit sous la cendre. 

Lorsque sa dernière heure fut venue, et 
qu'il eut quitté ce monde, deux buffles blancs 
sauvages furent attelés à une charrette, et trois 
évoques menèrent le deuil ,* 

Arrivés sur le bord d'un lavoir, Us trou- 
vèrent Kéban, décoiffée, qui faisait la buée le 
vendredi, sans égard pour le sang de Jésus, 
notre Sauveur. 

Et elle de lever son battoir, et d'en frapper 
un des buffles à la corne, si bien que le buffle 
bondit épouvanté, et eut la corne arrachée du 
coup. 

— Retourne, charogne, retourne à ton 
trou ! va pourrir avec les chiens morts ! on ne 
te verra plus, à cette heure, te moquer de 
nous. — 

Elle avait encore la bouche ouverte, que la 
terre l'engloutit parmi des flammes et de la 
fumée, au lieu qu'on nomme la tombe de 
Kéban (4). 



(1) Keban Insulta les restes de saint Ronan et frappa le bœuf au village de Gutr-Nevtz qu'elle habitait; elle suivit 
le convoi, continuant d'outrager son ennemi mort; à Plaç-ar c'horn la corne cassée se détacha et tomba sur le sol; 
Keban continua sa course jusqu'à l'endroit qui prit son nom Bez-Keban; on y a érigé une croix que l'on ne salue 
point au passage. 



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214 LA VIE DE S. RONAN. 



B 



Mont a eure ato ar c'harr, Le convoi poursuivait sa marche, lorsque 

kas sant Ronan d'an douar ; les deux buffles s'arrêtèrent tout court, sans 

Pa chomaz sonn ann daou ejen, vouloir avancer ni reculer. 
Heb kerzet mui na rog na dren. 

Eno e oe laket ar sant, C'est là qu'on enterra le saint — c'était 

Evel ma kreder oa he c'hoant ; sans doute sa volonté — là, dans le bois vert, 

E penn-ann-nec'h euz ar c'hoad glaz, au sommet de la montagne, face à face avec la 

Eeunn-hag-eeunn dirag ar mor-braz. grande mer. 

ÉGLISE DE LOCRONAN ET TOMBEAU DE SAINT RONAN (J.-M. A.). 

|'est là, sur le versant de la montagne dominant le bassin de Plonévez-Porzay et la baie de 
Douarnenez, que saint Ronan fit autrefois son ermitage, et après qu'il eût passé les 
dernières années de sa vie à Hillion, dans le pays de Saint-Brieuc, c'est là que son corps 
fut ramené d'une façon providentielle, pour être enseveli dans son oratoire qui a conservé depuis 
le nom de Pénity ou maison de pénitence. 

Sans doute cet oratoire primitif a dû être promptement remplacé par un édifice plus vaste et 
plus digne ; puis au xi« siècle le duc Alain Ganihart, en reconnaissance d'une victoire remportée 
dans le voisinage et par l'intercession du saint pontife Ronan, reconstruisit son église et la dota 
de nouvelles possessions et de nouveaux privilèges. 

Des constructions romanes d'Alain Ganihart il ne reste rien. La grande et belle église que 
nous admirons maintenant est tout entière du style gothique flamboyant, et nous devons 
l'attribuer aux dernières années du xv« siècle et aux premières du xvi e , puisque les travaux ont 
été menés par Guillaume Le Goaraguer, qui s'occupait en même temps de la construction des 
voûtes dans la nef et le transept de la cathédrale de Quimper, de 1477 à 1514. 

L'église de Locronan est comme une petite cathédrale, et certaines villes épiscopales seraient 
fières de posséder un édifice si noble et si beau. Voyez-la avec sa grosse tour carrée, autrefois 
surmontée d'une flèche et dominant de sa masse la vieille ville bien déchue de son ancienne 
richesse, mais toujours intéressante et pittoresque. Cette grosse tour est en arrière du grand 
porche d'entrée qui s'ouvre sur la place par une large arcade et donne accès dans l'église par une 
double porte à plein-cintre. Des simulacres de niches ou plutôt des arcatures tapissent les parois 
latérales. 

En remontant un peu vers le haut de la place on se trouve en face d'un second porche ou du 
moins d'une porte monumentale et très ornementée qui forme l'entrée du pénity ou chapelle du 
tombeau de saint Ronan. Contournons cette chapelle et faisons le tour de toute l'église; 
remarquons d'abord le joli clocher élégant du pénity, les fenêtres à meneaux flamboyants, les 
contreforts surmontés de pinacles, les galeries qui longent le bas des toitures, le clocher central, 
la belle disposition de l'abside droite avec la maîtresse-vitre à six baies ; puis sur le côté nord 
on pourra encore observer une ingénieuse petite fenêtre éclairant la sacristie haute, et un petit 
porche très original dont la porte centrale est accostée de deux fenêtres géminées. 

En pénétrant à l'intérieur on trouve d'abord les deux grosses piles sur lesquelles porte le 
grand clocher; puis les trois travées de la nef divisées par des piliers ronds cantonnés de quatre 
colonnettes qui montent de fond sans chapiteaux pour aller former les nervures des archivoltes 
et des voûtes. A l'entrée du chœur sont deux grosses piles cylindriques dont l'une renferme un 
escalier à vis desservant les combles et les galeries extérieures; puis viennent trois autres travées 
composant le chœur. L'édifice entier a 36 mètres de longueur intérieure, sur 16 mètres de 
largeur. 

Les deux premières travées du bas-côté sud s'ouvrent sur la chapelle du pénity, longue de 



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LA VIE DE S. RONAN. 215 



16 mètres et large de 5» 70. C'est dans cette chapelle que se trouve le tombeau de saint Ronan, 
et au-dessus de ce tombeau est un monument qui fut érigé soit par la duchesse Anne, vers 1505, 
soit vingt ans plus tard par sa fille Renée de France, qui devint duchesse d'Esté et de Ferrare. Ce 
monument en pierre de Kersanton consiste en une table sur laquelle est couchée la statue du 
saint représenté en habits pontificaux, la mitre en tête et la crosse dans la main gauche, foulant 
aux pieds un animal monstrueux. La table est élevée de un mètre au-dessus du sol et supportée 
par six pilastres auxquels sont adossés des anges tenant des livres et des écussons. 

Une des fenêtres de cette chapelle du pénity a conservé sa vieille verrière qui comprend les 
sujets suivants : 1° Notre-Seigneur en croix, accompagné de la Sainte Vierge et de saint Jean ; 
2° sainte Catherine, vierge et martyre ; 3° saint Paul, apôtre. 

La maîtresse-vitre contient dix-huit scènes de la passion. 

Comme statues remarquables dans l'église, il faut signaler celles de saint Ronan et de saint 
Gorentin, des deux côtés du maître-autel, celle de saint Roch qui porte la date de 1509 et une 
grande statue en pierre de saint Michel tenant une balance pour peser les âmes. Il faut indiquer 
en outre l'autel du rosaire avec ses colonnes torses et la chaire à prêcher représentant en huit ou 
dix bas reliefs différents épisodes de la vie de saint Ronan. De plus, la cloche du Saint vénérée 
comme relique et composée de deux feuilles de laiton fixées l'une à l'autre par des rivets, de 
manière à former comme un cylindre aplati dont le plus grand diamètre est de m 15 et la 
hauteur 0°» 20. Cette cloche vénérable est portée en procession à la grande et à la petite Troménie, 
selon les prescriptions d'un rituel très ancien que l'on suit rigoureusement depuis plusieurs 
siècles. 



LB TOMBEAU DB SAINT RONAIf. 



V. DBS S. 16 



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LA VIE DE SAINT GURVAL, 

Confesseur, Evesque d'Aleth, à présent dit Saint-Malo, le 6. de Juin. 

$—♦»* 



Jaint Gurval, successeur de saint Malo à l'Evesché d'Aleth, nasquit en la 
grande Bretagne & fut Condisciple dudit saint Malo en l'Ecolle de l'Abbé 
saint Brandan (1), sous la maistrise & disciple duquel il fit un grand avance- 
ment, non moins en l'étude de la vertu que des bonnes lettres. Tout petit 
qu'il estoit, il sembla présager qu'il seroit un jour grand Prédicateur de la parole de 
Dieu, car, à certaine heure du jour, il assembloit ses Condisciples en la Classe &, 
montant en Chaire, les preschoit, avec tant de ferveur, zèle & capacité, qu'encore que 
cette action semblast puérile, Dieu opéra par son moyen, & plusieurs de ses Condisciples 
furent, par ses exhortations, invitez à quitter le monde & se résoudre à vivre dans 
quelque Monastère. C'estoit chose merveilleuse de voir les rigueurs & aspretez dont il 
mattoit son corps en cet âge tendre & délicat ; car, encore qu'il fust pensionnaire séculier 
dans le Monastère, il assistoit aux veilles nocturnes, à l'Oraison & autres exercices 
Claustraux & observoit ponctuellement les jeusnes de l'Ordre, encore que le R. P. Abbé, 
à cause de son bas âge, l'en reprit aucune fois. 

II. Ses Père & Mère estans morts, ses autres parens le retirèrent de ce Monastère, &, 
le 15. an de son âge, lui délaissèrent le maniement de son bien, lequel il vendit, distribua 
une grosse somme d'argent aux pauvres & apporta le reste au Monastère de saint 
Brandan, où il postula l'habit & le receut, au grand contentement du saint Abbé & de 
ses Religieux, nommément de saint Malo ; lequel, peu de temps après, par permission 
de son Abbé, se retira en solitude. Gurval, ayant parcouru le temps de sa Probation, fit 
profession, &, par Obédience de ses Supérieurs, prit les Ordres successivement & chanta 
Messe ; & vivoit en son Monastère avec un si rare exemple de sainteté, que saint Brandan 
estant démis du gouvernement de son Monastère, tous unanimement éleurent saint 
Gurval pour Abbé; &, sans avoir égard à ses excuses, le firent bénir par l'Evesque 
Diocésain, au grand contentement de saint Brandan, qui remercia affectueusement 
Nostre Seigneur du choix qu'avoient fait ses Religieux d'un si digne Pasteur. 

III. En cette Prélature, il fist paroistre les Grâces que Dieu avoit versé dans son ame, 
il estoit doué d'une singulière prudence pour gouverner ses Religieux ; chery des bons, 
redouté des méchans, aymé d'un chacun ; mais encore plus de Dieu, lequel, ne voulant 
permettre que le flambeau allumé demeurast si long-temps caché sous le muids, le 
Voulut élever sur le chandelier pour illuminer son Eglise. Car saint Malo, estant allé à 
Xaintes devers son amy saint Léonce, Evesque de ladite Ville, y tomba en une forte 
maladie, de laquelle il mourut peu après, &, voyant qu'il tiroit à sa fin, il commença à 
songer qui il pourroit proposer à son Chapitre qui pût occuper ce Siège, au contentement 
de son troupeau. Sur cette pensée, Dieu luy révéla qu'il leur proposast saint Gurval, 
Abbé du Monastère de saint Brandan en l'Isle de Bretagne. Saint Malo en fut bien aise, 
&, ayant communiqué sa révélation à saint Léonce, écrivit à ses Chanoines & aux 
Habitans de la Cité d'Aleth, les exhortant d'élire pour son successeur l'Abbé Gurval, 
duquel il connoissoit la sainteté & la prudence, les asseurant que Dieu luy avoit révélé 
que telle estoit sa volonté. 

(1) En Baise-Bretagne ee saint est plus connu sons son antre nom de saint Brévalaire; dans les litanies de saint 
Vougay, U est invoque sons le nom de saint BrangutUadrt. — A.-M. T. 



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LA VIE DE S. GURVÀL. 217 



IV. Ces Lettres forent suivies bien-tost des nouvelles de la mort de saint Malo, 
duquel les obsèques ayans esté célébrées en sa Cathédrale, on procéda à l'élection 
d'un nouveau Pasteur, qui fut nostre saint Gurval, lequel fut unanimement éleu & 
déclaré Evesque d'Àleth & où, par mesme, furent députez deux d'entr'eux, lesquels 
montèrent sur mer au Havre d'Àleth (c'est à présent le Port de Solidor, prés Saint Malo), 
passèrent en la grande Bretagne & allèrent trouver le Saint en son Monastère, auquel ils 
firent sçavoir le sujet de leur venue, le supliant de donner ordre au plûtost à son voyage. 
L'humble serviteur de Jesus-Christ fut bien étonné de cette nouvelle & tascha, de tout 
son pouvoir, à rejetter loin de soy cette dignité, de laquelle il se reputoit du tout 
indigne ; mais les Députez le pressèrent tant, sur tout la lettre de saint Malo, qu'ils luy 
firent voir, qu'enfin il se rendit ; &, ayant fait élire un autre Abbé en sa place & donné 
bon oràre aux affaires de son Monastère, prit quelques-uns de ses Religieux & monta en 
Mer avec eux & les Députez, &, par un bon vent de Nord-ouëst, vint descendre au 
mesme port & Havre d'Àleth. 

V. Le Clergé & peuple de la Cité, ayans eu avis de son arrivée, sortirent hors la ville, 
luy vinrent au devant & l'amenèrent dans son Eglise, où, quelques jours après, il fut 
solemnellement sacré, du consentement de saint Magloire, deuxième Arche vesque de 
Dol, Métropolitain de Bretagne, & des autres cinq Evesques ses Suffragans. Il visitoit 
souvent son Diocèse ; y établit l'Ordre & Police Ecclésiastiques, retranchant les abus 
qui s'y estoient glissez pendant l'absence de saint Malo; édifia plusieurs Eglises, 
Oratoires & Chappelles, faisant le devoir d'un bon & vigilant Pasteur l'espace de seize 
mois ; lesquels expirez, il se démit de son Evesché, en présence du Clergé et du peuple, 
& le resigna à l'Archidiacre Coalphint ou Colaphin, &, ayant pris congé de ses Chanoines 
& Citoyens, prit quelque nombre de vertueux Prestres, lesquels, quittans leurs bénéfices 
& patrimoines pour l'Amour de Jesus-Christ, le suivirent jusques à un Monastère que 
saint Malo avoit basty en un endroit de son Diocèse, nommé Arguera (1) (c'est le Bourg 
qu'a présent on apelle par corruption Guer), où il estoit si souvent visité du Peuple, 
que, ne pouvant suporter l'aflluence du monde qui interrompoit ses saints Exercices, 
il se retira en une Forest voisine, où il trouva une caverne, en laquelle il se logea avec 
trois de ses Prestres, y vescut quelques années en une admirable Sainteté, jusqu'à ce 
que Dieu le voulut recompenser & permit qu'il tombast malade ; &, lors, il se fit porter 
au Monastère de Guern, où ayant reçu ses Sacremens, consolé & donné sa Bénédiction à 
ses Chers Confrères, il rendit l'esprit, le 6. de Juin, environ l'an 623. Le Clergé & le 
Peuple d'Aleth voulurent avoir son Corps pour porter & enterrer en sa Cathédrale ; 
mais les Religieux de son Monastère l'obtinrent & l'inhumèrent dessous le grand Autel 
de leur Eglise, où Dieu, par ses mérites, a opéré une infinité de Miracles. 

Cette Vie a esté par nous recueillie du Proprium Sanctorum du Diocèse de Saint Malo 
et d'un vieil Légendaire MSS. contenant la Vie de Saint Malo; Claude Robert, en sa Gallia 
Christiana, es Evesques de Saint Malo; Jean Chenu, en son Histoire Chronol. des Evesques 
de France, en ceux de Saint Malo ; cTArgentré et Du Pas, es Evesques de 5. Malo. 

ANNOTATIONS. 
SAINT GDRVAL ET SAINT GUDWÀL OU GOUAL (A.-M. T.). 



1 



ous ces deux noms faut- il voir un seul ou bien deux personnages? M. de la Borderie 
répondra pour nous à cette question : c J'ai peine à admettre cette identité : 1° parce qu'il 
me semble difficile, phonétiquement, de réduire le nom de Gurval à Gudwal ou à Goualj 

(1) In agro Guernio. 



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218 LA VIE DE S. GURVAL. 



2° parce que la légende, tout en disant que Goual fat évoque peu de temps, ne lait aucune allusion 
ni à Aleth, ni à Guer, ce qui pour AJeth surtout serait bien étonnant s'il y avait exercé les 
fonctions épiscopales. i Sur saint Gurval notre historien dit : c Une tradition qui parait ancienne 
et dont l'existence est constatée par les bréviaires bretons imprimés au xvr 9 siècle, donne i 
saint Malo pour successeur comme évêque-abbé saint Gurval, qui après avoir siégé pendant un an 
et quelques mois aurait passé à son archidiacre Goalfinit le fardeau de l'épiscopat, se serait enfui 
avec quelques prêtres dans une solitude de la forêt de Brécilien, là où s'élève aujourd'hui la 
petite ville de Guer, et y aurait fondé un petit lann, pour mener dans une caverne une vie 
solitaire. Cette tradition n'a rien d'invraisemblable. Ce qui est inadmissible, ce sont les leçons 
de la fête de saint Gurval fabriquées au xvu« siècle pour le bréviaire de Saint-Malo, d'après 
lesquelles on serait allé, à la mort de Malo et sur sa désignation, chercher en Grande-Bretagne 
ee successeur qui, pour comble d'invraisemblance, aurait été (bien jadis !) son condisciple sous 
saint Brandan. i 

C'est probablement d'après ce bréviaire qu'Albert Le Grand a reproduit le récit qu'on a lu. 

Parlant ensuite de saint Gudwal ou Goual, lui aussi évoque démissionnaire, M. de la Borderie 
établit, d'après une étude de M. Ch. de Keranflec'h archéologue fort érudit, que ce bienheureux 
né probablement en Armorique s'établit d'abord avec quelques moines ou prêtres sur la rivière 
d'Etel, dans une île qui de son nom s'appelle aujourd'hui Locoal et jusqu'à lui s'appelait Plecit, 
puis quand sa communauté fut devenue très importante, il prit sept de ses disciples et se fixa 
avec eux à quatre lieues plus au nord, dans la lande de Lanvaux, sur la lisière de la forêt actuelle 
de Camors. C'est là qu'après avoir vu se ranger autour de lui près de deux cents religieux, il 
mourut dans une grotte qui lui servait de cellule. Sa mère et ses sœurs réclamèrent son corps, 
mais il fut rapporté à son premier monastère, appelé depuis Locoal- des-Bois ou Locoal-Camors, 
ou le Vieux-Locoal. Un hagiographe flamand du xnr» siècle a confondu dans la vie de ce saint la 
Grande et la Petite-Bretagne, la Comouaille insulaire et la Cornouaille continentale ; M. de la 
Borderie établit que saint Gudwal appartient à l'Armorique et il termine en disant : c Notre 
Bretagne ne manque certes pas de saints ; elle n'en aura jamais trop, jamais asses : c'est pourquoi 
nous tenons à faire rentrer celui-ci dans le paradis brito-armoricain. i 

M. de Keranflec'h et M. Le Mené chanoine, historiographe du diocèse de Vannes, identifient 
Saint Gurval et saint Goal. 

En 4873 M. Rosensweig, archéologue bien connu, a étudié les restes de l'ermitage de saint 
Gurval près de Guer, dans un village qui s'appelle encore la Grande- Abbaye. On y trouve un 
édifice dont les ouvertures en plein cintre révèlent l'âge respectable ; au-dessus se voit la chambre 
dite de saint Gurval, munie, au levant, d'une fenêtre également en plein cintre, formée de pierres 
plates grossièrement taillées; à côté s'ouvre une cheminée, dans le fond de laquelle s'étalent 
horizontalement trois assises de construction en feuilles de fougère ou arêtes de poisson, faites 
de briques peu épaisses et séparées entre elles par des cordons de briques semblables. Gela 
indique l'art romain en décadence ou le roman primitif. 

M. Le Mené, à qui j'emprunte ces détails, ajoute que c les reliques de Gudual (comme il l'appelle) 
enlevées de Locoal, y revinrent après de longues pérégrinations et s'y trouvent encore en grande 
partie. Voici leurs principales étapes : au moment des invasions normandes, les moines de Locoal 
emportèrent les restes de leur saint fondateur (et ils furent en cela bien inspirés, car leur abbaye 
allait être détruite). Remontant la Loire, ils s'arrêtèrent d'abord à Pithiviers, où ils laissèrent un 
de ses os (le saint continue d'être honoré en ce pays sous le nom de saint Gau) ; ils passèrent à 
Yèvre le Châtel, en Gâtinois, où se vénéra longtemps son cercueil, et allèrent jusqu'à Montreuil- 
Sur-Mer. C'est de là que, vers 959, le corps de saint Gudwal fut transféré à Gand en Belgique, 
sur la demande d'Arnoul-le-Grand, comte de Flandre, et déposé dans l'église de l'abbaye 
bénédictine de Blandin. i C'est sans doute de ce monastère que sont revenues toutes les reliques 
du saint possédées dans la suite par notre pays. L'église de Locoal avait gardé son tombeau, et 



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LA VIE DE S. MERIADEC. 219 




en 1666 on le couvrit d'un monument en pierre portant en relief la statue du saint. Les reliques 
ont pu être soustraites aux profanations des terroristes et sont toujours vénérées. 

Rtttttttttttttttttttttttttttfttttttfttttttttttttttttttttt« 

LA VIE DE SAINT MERIADEC, 

Confesseur, Evesque de Vennes, le septième de Juin. 



jjaint Meriadec, natif de la Bretagne Armorique, de la race Royale de Conan 
Meriadec, premier Roy Catholique dudit pays, nasquit environ Tan de 
grâce 758 (1). Ses parens le voulans avancer, le firent, de bonne heure, étudier 
& instruire es bonnes lettres & sciences; &, aussi-tost qu'il fut sorty des 
écolles, l'envoyèrent à la Cour du Roy de Bretagne. Meriadec, pour ne contrister ses 
parens, entra en icelle, & y demeura cinq ans entiers, vivant parmy les autres Courtisans 
sans se souiller des vices ordinaires de la Cour, comme la Salamandre dans le feu sans 
se brûler, n estoit dévot envers Dieu, lequel il servoit fidellement; entendoit tous les 
jours la Messe ; recitoit ses prières à genoux ; portoit un grand respect aux Eglises & 
Ecclésiastiques; frequentoit les Sacremens & Prédications, &, rendant à César ce qui 
appartenoit à César, estoit si courtois 8c affable, qu'il estoit aimé & chery de tous & 
mesme des plus débauchez 8c vicieux, qui faisoient estât de sa vertu. 

II. Ayant passé cinq ans à la Cour du Roy, il prit congé de Sa Majesté, laquelle 
regretta extrêmement la perte qu'elle faisoit d'un tel Homme & le recompensa libérale- 
ment du service qu'il luy avoit rendu. Estant de retour chez son père, on parla de le 
marier avantageusement ; mais le saint jeune homme n'y voulut consentir, déclarant à 
ses parens qu'il seroit d'Eglise, les priant affectueusement de ne plus luy parler de 
Mariage. Cette resolution de Meriadec fut de dure digestion à son père, lequel tâcha, par 
toute sorte de voyes, de l'en dissuader ; mais, voyant qu'il n'y gagnoit rien, il le fît vêtir 
de long, &, en peu de temps, luy obtint tant de Bénéfices, que c'estoit le plus riche 
Ecclésiastique de Bretagne. 11 receut tous les Ordres par les mains de l'Evesque de 
Vennes, saint Hincweten, jusqu'à la Prestrise inclusivement. Ayant chanté Messe, il 
jugea que cette dignité requeroit de luy un genre de vie tout autre que celuy qu'il avoit 
mené par le passé ; &, dés lors, se résolut de se retirer en quelque lieu solitaire, pour y 
vivre le reste de ses jours, au service de Dieu. 

III. Ses parens, ayans eu avis de son intention, tâchèrent à l'en divertir & y 
employèrent le crédit & sollicitation du Seigneur de Rohan, son premier parent, & 
mesme celuy du Roy & des principaux de sa Cour; mais l'Amour de Dieu l'avoit 
tellement prévenu, qu'il fut insensible à toutes leurs persuasions, n se démit de tous ses 
Bénéfices entre les mains de l'Evesque de Vennes, son Prélat, & vendit son patrimoine 
dont il distribua l'argent aux pauvres ; puis, ayant receu la Bénédiction de l'Evesque à 
pris congé de ses parens, il se retira en un lieu iort écarté & solitaire, au vicomte de 

(1) M. Le Mené établit fort bien, d'après le Propre de Vannes de 1757, que saint Meriadec naquit rers le commen- 
cement dn VU* siècle. Bien plus encore qu'Albert Le Grand , dom Lobinean s'est trompé sur son époque , puisqu'il 
le fait mourir en 1302. 

On dit assez généralement dans le diocèse de Vannes que la première chapelle de Sainte-Anne au champ du 
Bocenno serait due à saint Meriadec ou du moins remonterait à son épiscopat , ainsi que la statue miraculeuse de la 
sainte, décourerte par Yves Nicolazic. — A.-M. T. 



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220 LA VIE DE S. MERIADEC. 



Rohan, non loin de la Ville de Pontivy, où, à présent, y a une dévote Chapelle de son 
nom. En ce lieu, il fit bastir une petite Chapelle, 8c, tout auprès, une Cellule, en laquelle 
il s'enferma avec un simple Clerc, qui luy répondoit la Messe & luy administrait ses 
nécessitez. D estoit simplement vêtu ; vivoit fort sobrement ; passoit son temps à prier, 
lire la sainte Ecriture, ou donner conseil à ceux qui le venoient consulter des affaires de 
leur salut. Entre ses austeritez & macérations, il avoit de coustume de fléchir les genoux 
mille fois le jour & autant de nuit pour adorer Dieu. Sa sainteté estoit si connue par 
toute la Bretagne, que, de toutes parts, le peuple se rendoit en son Hermitage pour 
participer aux grâces & faveurs que Dieu luy départoit par ses mérites. 

IV. Le Vicomte de Rohan, son proche parent, Fêtant allé une fois voir, saint Meriadec 
se plaignit à luy du dommage que les Paroisses circonvoisines recevoient journellement 
de certains volleurs, qui, sortans de quelques cavernes de la prochaine forest, se 
ruëoient à l'improviste sur le plat pays & commettoient de grands excez & brigandages 
sur le pauvre peuple, qui en estoit extrêmement grevé, l'exhortant à donner ordre de 
faire Justice de ces volleurs & en nettoyer le pays. Le Vicomte luy repondit qu'il l'eût 
bien désiré, mais qu'il ne le pouvoit aisément faire. Alors le Bien-heureux saint Meriadec 
luy repartit : « Mon cousin, octroyez-moi trois Foires franches pour la Paroisse de 
» Noyai; l'une devant les Nones de Juillet (qui est le sixième du mois); l'autre le 
» sixième des Ides de Septembre (c'est le huitième du mois); la troisième le premier 
» jour d'Octobre, & je les extermineray en telle sorte, que jamais plus le pays n'en sera 
» incommodé. » Le Vicomte luy accorda sa demande, &, en peu de jours, le Saint 
accomplit sa promesse, &, par ses prières, délivra le pays des raffles de ces brigands ; 
ce que voyant ledit Seigneur de Rohan, il rendit grâces à Dieu & à saint Meriadec & 
octroya les trois susdites Foires, qu'il fit confirmer par le Roy & publier par toute la 
Bretagne. 

V. Ce pendant que S. Meriadec ravissoit toute la Bretagne en admiration de sa 
Sainteté, saint Hincweten, Evesque de Vennes, vint à mourir; duquel les obsèques 
faites, le Clergé & Peuple s'assemblèrent pour faire élection d'un Pasteur digne de 
posséder ce Siège & convinrent unanimement en nostre saint Meriadec, lequel fut éleu 
& déclaré Evesque de Vennes, & députèrent quatre Chanoines pour l'aller trouver &luy 
faire sçavoir d'élection qu'ils avoient faite de luy, les chargeans expressément, que, sans 
avoir égard à ses excuses, ils l'amenassent en ville. Us le furent trouver en son Hermitage 
& luy firent sçavoir leur commission, dont il fut bien étonné, se voyant obligé de quitter 
sa chère solitude & s'en retourner de rechef, converser parmy les hommes, & ne vouloit 
condescendre à leur requeste, rejettant loin de soy la pesanteur d'un si lourd fardeau, 
trop disproportionné à ses foibles épaules. Les Commissaires, voyans que leurs prières 
& persuasions ne servoient de rien, l'enlevèrent de force 8c l'emmenèrent à Vennes, où 
tout le peuple le receut avec une joye extrême & ne bougea d'auprès de luy, de peur 
qu'il n'échapast, jusqu'au lendemain que tous les Evesques de Bretagne s'estans 
assemblez en l'Eglise Cathédrale de Vennes, il fut déclaré Evesque de ladite Ville, &, 
peu après, fut Sacré en l'Eglise de saint Samson à Dol, par PArchevesque dudit lieu, 
Métropolitain de Bretagne, & vescut quelques années en cette Prélature, s'aquitant du 
devoir d'un bon Pasteur à l'endroit de ses Ouailles. Il estoit fort compassif 8c miséricor- 
dieux, envers les pauvres affligez, rude & austère envers soy-mesme, doux & bénin 
envers son prochain. Enfin, ayant gouverné son Eglise en grande Sainteté, il passa de ce 
séjour mortel à la gloire immortelle. Son saint Corps fut inhumé en sa Cathédrale, où 
Dieu a fait plusieurs Miracles par son intercession, comme aussi au lieu de son 
Hermitage. Il y a plusieurs Eglises en Bretagne dédiées à saint Meriadec; entre les 
autres , la Chapelle du Chasteau de Pontivy ; &, en la paroisse de Plou'gaznou, Diocèse 



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222 LA VIE DE 8. VOUGAT. 



guérir les douleurs de tête et d'oreilles; comme elles, on l'impose aussi sur 1* tête et on la fait 
sonner; et c'est par milliers que les pèlerins viennent chaque année lui demander guérison et 
soulagement (ConfL Notice de M. l'abbé Euienot, Bulletin de la Société Archéologique du Finistère, 
année 1883, page 271 et seq.). 

Noyàj>Pontïyt. 

Saint Mériadec est également honoré dans la belle église de Noyal-Pontivy. Cette église est 
particulièrement remarquable par son grand clocher qui domine an loin le pays, et par sa vaste 
fenêtre absidale dont la rose a absolument le même tracé que celle de l'église Saint- Jacques, au 
bourg de Saint-Léon, en Merléac, diocèse de Saint-Brieuc Dans le cimetière de Noyai se trouve 
un vieux sarcophage en granit que les gens du pays désignent sous le nom de tombeau de saint 
Mériadec, mais cette désignation est erronée, car saint Mériadec est mort à Vannes et y a été 
inhumé (Conf. Notice de M. l'abbé Euxenot, Bulletin de la Société Archéologique du Finistère, 
1881, p. 193). 

Saikt-Jean-du-Doigt. 

Avant le transfert miraculeux du doigt de saint Jean-Baptiste et la construction de la magni- 
fique église connue maintenant sous le nom de Saint-Jean-du-Doigt, fl y avait à cette place une 
chapelle de saint Mériadec qui donnait son nom à ce joli vallon situé à un kilomètre du bourg de 
Plougasnou et s'appelait : Traon- Mériadec. Dans l'église de Saint-Jean on vénère encore une 
statue de saint Mériadec représenté en chape, mitre et crosse, et l'on conserve une portion de 
son crâne renfermée dans un reliquaire d'argent représentant un buste et une tête. Cette tête est 
eoiftee d'une calotte qui s'ouvre à charnière et est garnie d'un cristal permettant de voir la relique 
vénérée. Le buste est revêtu d'une chape à orfrois brodés et à riche fennail , le tout repose sur 
un sodé octogonal porté sur quatre petits lions. — Une fontaine voisine du bourg porte le nom 
de fontaine de saint Mériadec; elle est un peu ruinée, mais toujours en vénération* 



LA VIE DE SAINT VOUGA, OU VIO, 

Eoesqne et Confesseur, le quinzième Juin. 
*-•■■< 



|u temps que lu grande Bretagne envoya en lu Bretagne Annorique on essein 
de ses Saints Personnages, aucuns desquels remplirent les Sièges des 
Eveschez, autres peuplèrent tout le Pals de saints Religieux, environ Tan de 
salut 518, sous le Pontificat du Pape saint Honnisda à. l'Empire de Justin I. 
du nom, régnant en nostre Bretagne le Roy Hoél IL pour la haute, et en la basse 
Jugduval, alors réfugié en France vers Childebert, vivoit en Hyberaie un saint 
Personnage, nommé Yoaga, lequel, pour sa probité à. bonne vie, fut premièrement fait 
Chanoine en l'Eglise d'Armacan (IX * enfin Cajionkruement éleu Arcbevesque dudit lieu 
& Primat d'Hybernie. Mais, comme il a voit esté éleu à cette dignité contre son gré, il ne 
cessoit de suplier nostre Seigneur de le délivrer de ce pesant mrdeau, afin que, retiré 
en quelque Monastère ou désert, il pût vaquer plus pa i si b le m ent à son service. Dieu 




(1) D'Aï***, NfcBw ■*■» *• «■*»* **>*" «I pe«r etk «•**• à U «g»*i 4Vf*a» yiamid i «ris»*. 



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LA VIE DE S. VOUGAT. 223 



exauça ses Oraisons & luy révéla qu'il eust à se mettre sur Mer & passer l'Océan, luy 
promettant de le guider en un lieu où il feroit beaucoup de fruit, & enfin trouveroït le 
repos & la solitude qu'il cherchoit. Ayant remercié Dieu de cette révélation, il sortit, 
une nuit, de son Palais Archiépiscopal 8c se rendit sur le bord de la Mer, où, ne 
trouvant aucun vaisseau ny passage, il fit un grand Miracle ; car, s'aprochant d'un grand 
Rocher qui estoit sur le bord de la Mer, il monta dessus ; puis, au Nom de celuy qui 
avoit dit que « Celuy qui auroit la Foy comme un grain de Moustarde, commanderoit aux 
montagnes de se transporter de lieu en autre & aux arbres de se déraciner de terre & se 
transplanter en la Mer (1), » luy commanda de quitter ce rivage 8c luy servir de Navire 
à passer où il plairoit à Dieu. Chose étrange ! qu'à ce commandement ce rocher se 
départit de son lieu, coula en la Mer &, cinglant légèrement à l'Océan, le rendit, en 
moins de vingt-quatre heures, au rivage de la Bretagne Armorique, dans le Havre de 
Pen-Markh, en Cornoûaille (2). 

II. Ceux qui se pourmenoient sur le Port & les Mariniers des Navires qui estoient à 
l'ancre en la rade devant la Ville, voyans voguer, de loin, cette grosse masse, croyoient 
que ce fust quelque grand Navire, qui, ayant perdu ses mats par quelque tempeste, 
poussé des marées, arrivast à la coste ; mais, lorsqu'il entra dans le Havre, ils furent 
bien étonnez de voir que c'estoit un grand rocher, lequel servoit de Navire à un homme 
qui estoit monté sur sa croupe. Le bruit de cette merveille ayant esté épandu par tous 
les Villages circonvoisins, une grande multitude de Peuple s'amassa à Pen-Markh, pour 
voir ce saint Homme, lequel descendit de son rocher & sauta à terre, 8c incontinent ce 
Rocher se retira en mer &, à la veuë de tout le Peuple, reprit la route d'Hybernie d'où 
il estoit venu, à la reserve d'une pièce qui est encore dans le Cimetière de la Chapelle 
dédiée à ce Saint en la Paroisse de Treguenec, à une lieuë de Pen-Markh, en laquelle 
pièce de Rocher on voit l'empreinte de la Teste du Saint ; ce qui fait que les Pèlerins 
qui visitent cette dévote Chapelle, pour estre guéris de la fièvre, reposent leurs testes 
sur cette pièce 8c emportent de l'eau où l'on a trempé la Relique du Saint, laquelle ils 
boivent ou apliquent sur le front des fébricitans; est reconnue souveraine pour 
une infinité d'expériences. Les Habitans & le Peuple de Pen-Markh, ayans veu ce grand 
Miracle, remercièrent Dieu de leur avoir adressé ce saint Personnage, le recueillirent 
humainement 8c le logèrent en leur Ville, où il Prescha souvent 8c fit de grandes 
merveilles, rendant la santé aux malades 8c gagnant beaucoup d'Ames à Jesus-Christ. H 
bastit un petit Hermitage à demie lieuë hors la Ville, où il se retira pour servir Dieu 
plus librement; mais l'affluence du Peuple qui le venoit trouver en ce lieu estoit si 
grande, qu'il se résolut de le quitter. 

m. Une fois le Saint estant sorti de son Hermitage, trouva une femme insolente, 
laquelle, poussée du malin esprit, commença à luy chanter plusieurs injures, 8c se 
moquer de luy ; saint Vouga la reprit doucement, mais voyant qu'il n'y gagnoit rien, il 
la laissa & passa son chemin sans dire mot. Incontinent la misérable sentit la juste 
punition de son crime; car elle fut saisie de trenchées & convulsions si violentes, 
qu'ayant vuidé tout ses boyaux & intestins, elle tomba morte sur la place. Saint Vouga, 
ayant veu cette punition, fit porter le corps à l'Eglise, & oubliant les injures qu'il avoit 
receuës de cette femme, mist les genoux en terre, &, les joués baignées de larmes, 
supliant nostre Seigneur de permettre que l'Ame de cette misérable retournast en son 
corps, afin que, faisant pénitence de son offense, elle ne perdit la vie de l'Ame avec celle 
du corps. Si-tost qu'il eut achevé sa prière, elle ressuscita, & se jetta à ses pieds, luy 

(1) Math. eh. 17, t. lt; Lac, e. 17, t. 6. — A. 

(9) Il y est honoré sous le nom de saint Nonna et il est patron de l'église de Tréoultré-Penmarcli. 



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224 LA VIE DE S. VOUGAY. 



demanda pardon, & s'en retourna en sa maison, louant Dieu qui se monstroit admirable 
en son serviteur saint Vouga. 

IV. Le bruit de ce grand Miracle éclata incontinent par toute la Cornoûaille, de sorte 
que de toutes parts le monde accouroit à l'Hermitage du Saint, lequel, craignant que la 
fréquentation des hommes ne le divertist de ses exercices ordinaires, se résolut d'exécuter 
ce que dés loag-temps il avoit pour-pensé, & quitter ce lieu ; ce qu'il fit, &, passant le 
Golfe de Brest à Lan-ocok, se rendit à Brest, où il ne se voulut pas arrester, mais passa 
par la ville de Lesneven, & s'en alla jetter en une épaisse Forest, où ayant édifié un petit 
Oratoire & une chambrette auprès, il s'associa quelques vertueux Personnages, avec 
lesquels il vescut en grande Sainteté, jusqu'à ce que Dieu, le voulant recompenser de 
ses travaux, l'apella à soy le quinzième Juin, environ l'an de salut 585. Ses Religieux 
l'ensevelirent sous le grand Autel de sa Chapelle, où Dieu opéra depuis tant de merveilles 
par son intercession, que cette Forest ayant esté abbatuë, on y édifia une Eglise de son 
Nom, laquelle saint Tenenan, Evesque de Léon, érigea en Parochiale, où ses Ossemens, 
levez de terre, furent reveremment gardez, jusques à l'arrivée des Normands en Bretagne, 
qu'ils furent transportez hors le Pals, qui en fut ainsi privé. Son Missel se garde comme 
Relique en son Eglise, à l'attouchement duquel les fébricitans se trouvent soulagez. Et 
une partie de ses Reliques est conservée en la Chapelle de saint Vio ou Vouga bastie en 
la palue & grève de la grand'Mer Oceane, à une lieuë de Pen-Markh, en la Paroisse de 
Treguenec, Evesché de Cornoûaille, Chapelle fort hantée par les malades des fièvres, 
qui y recouvrent journellement guerison. 

Cette Histoire a esté par nous recueillie d'une vieille Chronique de Bretagne, écrite à la 
main, et d'an vieil Légendaire, aussi manuscrit sur vellin, que fay veu en V Abbaye de Saint 
Matthieu en bas Léon, et des recherches des Antiquitez des Eglises de Léon, par Messire 
Yves Le Grand, Chanoine de Léon, Recteur de Plou'neventer et Aumônier du Duc François IL 
Le vieil Légendaire Choral de VEglise Cathédrale de Léon et les mémoires authentiques 
d'Armacan en Yrlande, à moy transmis par le R. F. Vincent du Val de Sainte Marie, de 
l'Ordre des Frères Prédicateurs, Vicaire Provincial dPHybernie. 

ANNOTATIONS. 
LE MISSEL ET LES LITANIES DE SAINT VOUGAY (J.-M. A.). 



m 



|AN3 les dernières lignes de la vie de saint Vouga, Albert Le Grand écrit : « Son missel se 
garde comme Relique en son église, à l'attouchement duquel les fébricitans se trouvent 
soulagez. » Le missel ou la portion de missel que Ton conserve et vénère dans l'église 
paroissiale de Saint- Vougay est un manuscrit du xi« siècle ; il n'est donc pas contemporain de 
notre saint et n'a pu lui appartenir : il n'en est pas moins un monument précieux qu'il est 
important de décrire ; pour cela il n'y a rien de mieux que de reproduire ce qu'en dit M. de la 
Villemarqué au Bulletin de la Société Archéologique du Finistère, 1890, p. 20. 

« Dans une excursion i Saint- Vougay, près Saint-Pol-de-Léon, l'Association Bretonne, réunie 
dans cette dernière localité pour son Congrès annuel de 1888, remarqua un ancien manuscrit 
qui attira l'attention de plusieurs membres de la compagnie et particulièrement du Directeur, 
M. Vincent de Kerdrel, de M. l'abbé Duchesne et de M. de la Borderie. M. l'abbé Duchesne le 
signala même à Mgr l'Evéque de Quimper, et Sa Grandeur chargea le savant ecclésiastique de le 
porter à Paris et de lui faire donner une reliure digne du manuscrit. Il était temps, car l'ouvrage 
était dans le plus déplorable état. Aujourd'hui il est renfermé dans un riche écrin, et M. l'abbé 



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LA VIE DE S. VOUGAY. 



Paul Peyron, secrétaire de l'évéché, Ta apporté à une séance de la Société archéologique du 
Finistère pour en soumettre le contenu à l'examen de nos confrères. 

» Mais quelle déception pour eux ! Les caractères du manuscrit sont tellement effacés qu'il est 
à peine lisible. Heureusement il a passé, à une époque où il Tétait encore, sous les yeux de 
M. Miorcec de Kerdanet, puis de dom Plaine, et c'est par eux que l'on doit commencer quand 
on en parle ; le rapport de M. de Blois de la Galande sur le môme ouvrage étant resté inédit. 
(Kerdanet : Vie des Saints de Bretagne, édit. 1837, p. 298. — Dom Plaine : Revue de l'Art 
Chrétien, 1877.) 

» C'est un in-folio à deux colonnes : « il a onze pouces huit lignes de long sur six pouces 
six lignes de large, i selon les mesures de M. de Kerdanet ; il contient, dit-il, quarante-six 
feuillets et quart, de vingt-neuf, trente, trente-trois et trente-quatre lignes à la page; il a 
remarqué, en certains endroits, des notes de plain-chant ou neumes fort curieuses. La reliure 
est moderne : pour l'établir, poursuit-il, on a malheureusement rogné le manuscrit. En outre, 
le livre a été si mal relié dans le principe, que des feuillets s'en sont détachés et que plusieurs 
ont disparu, au commencement et à la fin du volume. 

» Les matières contenues dans le manuscrit sont celles de la messe ; mais sans comparer 
l'ancienne liturgie du vieux missel avec la liturgie moderne, M. de Kerdanet y signale principa- 
lement des litanies où l'on invoque des saints bretons dont le culte est antérieur au IX e siècle. 
Le manuscrit, à ses yeux, — et il ne se trompe pas, — est, sinon de la même main, du moins 
du même siècle que le Gartulaire de Landévennec, c'est-à-dire du milieu du xi« siècle. 

» Dom Plaine regrette aussi de ne plus trouver dans le manuscrit qu'un débris de missel ; il ne 
déplore pas moins l'humidité qui a attaqué un grand nombre de lettres, que l'incurie et l'insou- 
ciance du relieur sous la main duquel les feuillets se sont brouillés : de là un désordre où il est 
difficile de se reconnaître. Malgré cela, le manuscrit lui parait digne de fixer l'attention, et il en 
donne une analyse. 

» Il y a compté soixante-dix messes ou parties de messes comprises entre le jour de Noël et le 
samedi des Quatre-Temps de septembre ; il en dresse la table dans un appendice où il corrige le 
désordre de la pagination. La saison liturgique la plus riche, à savoir le Carême, les semaines de 
Pâques et de la Pentecôte , y est représentée très abondamment : on y remarque l'usage d'admi- 
nistrer solennellement le baptême le Samedi-Saint et celui de donner la confirmation la veille du 
jour de la Pentecôte, usage d'une haute antiquité. C'est du reste avec le missel romain que 
s'accorde le manuscrit de Saint- Vougay : le savant bénédictin le prouve par plusieurs exemples... 
Malgré ces preuves de romanisme , il est évident que le missel de Saint- Vougay a été écrit pour 
la Bretagne ; témoin la rubrique insérée au l« r mai : Natale sanctorum Chorentini et Brioci 
episcoporum. Les noms de ces deux patrons de la Cornouaille et du pays de Saint-Brieuc suivent 
ceux des grands apôtres saint Philippe et saint Jacques, si chers à la piété des anciens Bretons de 
l'Ile comme des Bretons du continent. Mais cette rubrique ne témoigne pas seule en faveur de la 
nationalité du manuscrit; on y trouve, pour le Samedi-Saint, une litanie qui achève de le 
démontrer : pour les saints dont les noms étaient solennellement invoqués au moment où l'eau du 
baptême coulait sur le front des Bretons, j'ai remarqué, il y a plus d'un demi-siècle, les suivants 
que je reproduis tels que je les ai lus alors et que je retrouve écrits plus ou moins différemment 
par M. de Kerdanet et dom Plaine : 

» Riauc, — Blacher, — Teodor, — Samson, — Macut, — Guitgual, — Brioc, — Melan, — 
Patern, — Chourentin, — Guingualoe, — Riuare, — Paulininn, — Colomban, — Teagual (?), — 
Guidian, -— Becheu, — Idunet, — Numa (?), — Bodian, — Lohen, — Conocan, — Huardon, — 
Brangualadr, — Huarue, — Guidnou, — Budmail, — • Suliau, — Eneur, — Teconoc. 

% Sur ces trente noms, vingt-trois seulement se retrouvent dans la litanie reproduite par dom 
Plaine; six étaient encore lisibles, il y a un demi-siècle, et sont donnés par M. de Kerdanet 
(p. 299 et 300)... i 



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226 



LA VIE DE S. VOUGAT. 



Ajoutons qu'une page, l'introït Os Justi, a été photographiée pour une étude comparative dans 
la Paléographie musicale de Solesmes. 

LITANIES DE SAINT VOUGAY. 



Kyrrie-Eleison. b. III. 

Xpe eleison, b. m. 

Xpe audi nos. b. III. 

Pater de clis Ds miserere nobis. 

Fili Di redemptor 

Mundi Ds. mis. 

Sps sce Ds miserere. 

Sca Trinitas unus 

Ds miserere nob. 

Sca Maria ora 

P. nob. 

Sca Di genitrix 

Sca Uirgo Urginu 

Sce Michael 

Sce Raphaël 

Oms sci Angli & 

Archagli Di orate 

P. 

Sce Petre 

Sce Paule 

Sce Andréa 

Sce Iohes 

Sce Iacobe 

SceThoma 

Sce Symon 

Sce Iacobe 

Sce Philippe 

Sce Barholomee 

Sce Mathia 

Sce Timothee 

SceLuca 

Sce Gleopha 

Sce Barnaba 

Sce Marce 

Oms sci Aptoli 

Oms sci E vante 

Oms sci discipuli 

Domini 

Oms sci innocentes 

Orate. 

Sce Stéphane 

Sce Line 

SceClete 

(1) M. de la Villemarqué a lu Rivare (BuUttin 



Sce Anaclete 
Sce Clemens 
Sce Sixte 
Sce Gorneli 
Sce Gypriane 
Sce Laurenti 
Sce Felicissime 
Sce Agapete 
Sce Tpolite 
Sce Romane 
Sce Dionisi 
Sce Riauce 
Sce Blarcheri 
Sce Marcelline 
Sce Prote 
Sce Fabiane 
Sce Sebastiane 
Sce Gosma 
Sce Damiane 
Sce Gervasi 
Sce Protasi 
Sce Alexander 
Sce Teodore 
Sce Maxime 
Oms sci Martyres 
Sce Sylvester 
Sce Mayane 
Sce Bénédicte 
Sce Germane 
Sce Ambrosi 
Sce Hyeronime 
Sce Augustine 
Sce Antoni 
Sce Hylari 
Sce Samsone 
Sce Macute 
Sce Guidguale 
Sce Brioce 
Sce Melani 
Sce Paterne 
Sce Ghourentine 
Sce Guingualoee 
Sce Runare (1) 

de la Société Archéologique, 1890, p. M). 



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LA VIE DE S. VOUGÀY. 



227 



Sce Paulininne 

Sce Columbane 

Sce Ieaguale (1) 

Sce Guidiane 

Sce Becheue (2) 

Sce Idunete 

Sce Munna (3) 

Sce Bodiane 

Sce Lohene 

Sce Conocane 

Sce Huardone (4) 

Sce Brangualadre 

Sce Huarnueue 

Sce Guidnoue 

Sce Budmaile 

Sce Suliaue 

Sce Deriane 

Sce Eneure 

Sce Teconoce 

Oms sci confessores Dei 

Orate p. 

Sca Maria Mater 

Sca Maria Magdalene 

Sca Félicitas 

Sca Perpétua 

Sca Petrunella 

ScaTecla 

Sca Cecilia 

Sca Eulalia 

Sca Anastasia 

Sca Brigita 

Sca Eufemia 

Sca Genouiefe 

Sca Agatha 

Sca Lucia 

Sca Spes 



Sca Fides 

Oms scae Uirgines 

Orate p. 

Oms sci Dei orate 

P. 

Propicius esto parce nob. Dne 

Propicius esto exaudi nos Dne 

Propicius esto liba nos Dne 

Ab omni malo liba nos Dne 

A piculo mortis liba nos Dne 

A gladio magnalio liba nos Dne 

A morte subitanea liba nos Dne 

A morte ppetua liba nos Dne 

In die iudicii liba nos Dne 

Per adventum tuum 

Per nativitatem tuam 

Per circumcisionem tuam 

Per apparicionem tuam 

Per baptismum tuum 

Per ieiunium tuum 

Per passionem tuam 

Per crucem tuam 

Per mortem tuam 

Per sepulchrum tuum 

Per scam resurrectionem tuam 

Per glsam ascensionem tuam 

Per Spm paracletum 

Per adventum tuum 

In die iudicii 

Peccatores te rogamus Dne 

Ut pacem nob dones 

Ut œccliam catholicam tuam in religione 

conseruare digneris. 
Ut nos exaudire digneris fili Di te rogamus 

audi nos. 



(1) M. de la Villemarqué propose de lire Tiagual, 
(8) C'est ici St Vougay. — K. 

(3) M. de la Villemarqué propose Huma, ce serait plutôt S. Monna, patron de l'église de Logonna. — P. P. 

(4) M. de la Villemarqué Ut Uoarut. 



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LA VIE DE SAINT SIMILIAN OU SEMBIN, 

Confesseur, Evesque de Nantes, le dix-septième Juin. 



|u temps que les Empereurs Diocletian & Maximian déployèrent leur rage 
contre les Chrestiens, l'Eglise de Nantes estoit gouvernée par un saint 
Personnage, nommé Similian, lequel, pour sa probité 8c bonne vie, la voix 
commune de tout le Clergé & peuple fidèle (1) avoit appelle à cette dignité. Le 
saint Prélat, par ses admirables Prédications & embrasées remonstrances, convertissent 
grand nombre de Payens, qui , détestans l'Idolâtrie, embrassoient le Christianisme, au 
grand mécontentement des Payens ; mais ce qui plus les irrita fut la conversion du 
glorieux saint IKmatian, fils puisné du Gouverneur de Nantes, qui, s'estant trouvé à la 
prédication du satbtEvesque (2), fut si puissamment touché de Dieu, qu'il le vint trouver, 
se jetta à ses pieds & Itiy demanda le saint Baptême ; saint Similian, pleurant de joye, 
remercia Dieu, le catéchisa & informa des principes de nostre Religion, &, à quelque 
temps de là, il le baptisa, au grand conteatement de tous les fidels. Ce jeune Seigneur, 
ayant gousté combien doux est le joug de nostre. Seigneur Jesus-Christ, voulut faire part 
de ce bon-heur à son aisné, saint Rogatian, auquel il dit tant de bien de l'excellence & 
Majesté de la Religion Chrestienne, qu'il l'induisit à Pfegfcferasser & l'amena à saint 
Similian, qui, l'ayant confirmé en son bon propos, le catéchisa & receut au nombre 
des Cathecumenes. 

H. Sur ces entrefaites, arriva à Nantes le Lieutenant du Proconsul des Gaules, envoyé 
pour rétablir, es Armoriques, le Culte 8c service des faux Dieux et contraindre les 
Chrestiens à leur sacrifier, ou les faire passer par les tourmens les plus atroces 8c cruels 
dont on se pourrait aviser. Les Edits Impériaux ayans esté publiez par cris publics par 
la Ville & Comté de Nantes, les Chrestiens se trouvèrent extrêmement affligez ; les uns 
quittèrent la Ville, &, suivans le conseil de Jesus-Christ, se retirèrent ailleurs en d'autres 
Villes; antres se retirèrent es montagnes 8c forests, es repaires des bestes féroces, panny 
lesquelles ils trouvèrent plus d'humanité qu'entre les Payens ; les plus hardis demeurèrent 
en la Ville, résolus à tout événement pour l'Amour de Jesus-Christ 8c la deffense de son 
Culte. Notre saint Prélat, comme vray Pasteur & Père commun de tous les fidels, ne 
cessoit de courir de maison en autre pour confirmer les Chrestiens 8c les exhorter au 
Martyre, leur remontrant la légèreté des tourmens qui passent en peu d'heures & nous 
acquièrent une gloire qui durera éternellement. Par sa vigilance 8c infatigable soin à 
assister son troupeau en cette severe persécution, il en confirma grand nombre qui 
déjà chanceloient, animoit les autres au Martyre 8c toujours gagnoit quelqu'un à 
Jesus-Christ. 

m. Le diable, voyant que saint Similian mettoit dfe si grands obstacles à ses desseins, 
incita les Prestres 8c Sacrificateurs des Idoles contre le saint Prélat, lesquels suggérèrent 
au Lieutenant de se saisir de luy, comme le Chef, Pasteur & Evesque des Chrestiens & 
celuy qui gagnoit tous les jours quelqu'un & séduisoit le peuple pour croire au Crucifix. 

(1) Clergé et peuple très restreints, sulyant toutes les probabilités. Il convient de faire une réserve analogue pour 
ce qui suit, relativement au nombre des païens convertis par saint Similien. Quant a l'intervention du bienheureux 
évêque dans la conversion de saint Donatien, nous ne voyons aucune raison sérieuse de l'écarter pour attribuer cette 
glorieuse conquête a saint Clair. — A.-M. T. 

(3) Vincent Charron en son catalogue des Evesques de Nantes. — A. 



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LA VIE DE S. SIMILIAN. 229 



Le Lieutenant donne décret de prise de corps contre luy 8c le fait chercher de toutes 
parts; les fîdels, craignans de perdre leur saint Pasteur, le conjurèrent de céder au 
temps, &, obeîsssant au Conseil que Jesus-Christ avoit donné à ses Disciples, les 
avertissant que, « lors qu'on les persecuteroit en une Cité, ils s'en fussent en une autre, » il 
s'absenta donc de la Ville, de peur que, s'il venoit à estre mis à mort, ils ne se trouvassent 
exposez à la mercy des Payens comme pauvres brebis privées de Pasteur. Le saint 
Prélat, encore bien qu'il eût un désir extrême d'endurer le Martyre pour Jesus-Christ & 
sceller de son propre sang sa croyance, si est-ce qu'il postposa son propre contente- 
ment à la consolation de son troupeau, sortit de la Ville en habit déguisé à se retira: 
aux champs, receu & entretenu es métairies 8c maisons champestres des plus riches 
Chrestiens, lesquels l'entretenoient avec ses Prestres et les autres Ecclésiastiques, qui, 
pour semblable cause, avoient quitté les Villes. 

IV. Le saint Prélat Similian vécut ainsi caché tout le reste du temps de la persécution 
des susdits Empereurs, qui continua encore, quoy que non si véhémente, sous les 
Empereurs Constance & Galère, & parvint jusques aux premières années du grand 
Constantin, que Dieu, le voulant recompenser de ses travaux, l'appella de cette vie 
mortelle pour jouir du séjour éternel, le 17. jour de Juin, l'an de salut 310 quelque temps 
avant que le grand Constantin donnât la paix universelle à l'Eglise, &, fermant les portes 
des Temples des Idoles, fit par tout son Empire bâtir des Temples à Jesus-Christ. Les 
Chrétiens de Nantes, ayant eu avis du decez de leur saint Pasteur, enlevèrent secrètement 
son saint Corps & l'ensevelirent en un Oratoire qu'il avoit hors les murs de la Cité, où 
Dieu opéra depuis plusieurs miracles par ses mérites ; & les Edits de l'Empereur en 
faveur des Chrestiens ayans esté receus 8c publiez à Nantes, les Nantois édifièrent une 
Eglise sur son Tombeau, que son successeur Eumelius bénit, & leva de terre son saint 
Corps, sépara sa teste du reste, laquelle, richement enchâssée, fut mise dans le Thresor 
de ladite Eglise, & le reste de ses Ossemens en un Sepulchre de pierres de grain, où il 
estoit dévotement visité par les Pèlerins qui, de toutes les parties de la Bretagne 
Armorique, y venoient rendre leurs vœux, 8c mesme des Royaumes & Provinces 
étrangères, entre lesquels le pèlerinage des Nobles Princes Insulaires Neventerius 8c 
Derien est remarquable; lesquels, revenans du voyage de la Terre Sainte, vinrent 
expressément à Nantes visiter les Tombeaux & Reliques des glorieux saints Similian, 
Donatian 8c Rogatian, comme nous avons dit ailleurs (1). 

V. Du temps que le Roy Hoêl, II. du nom, regnoit en la Bretagne Armorique, 8c que 
la Monarchie Françoise commençoit à florir sous le règne du grand Clovis, environ l'an 
de salut 495, la ville de Nantes fut étroittement assiégée par une puissante Armée de 
Barbares Payens, conduite par un vaillant Capitaine, nommé Chilon, lequel les pressa si 
vivement, qu'au bout de soixante jours il les réduisit à l'extrémité ; les Nantois, se voyans 
en un danger inévitable, eurent recours à leurs saints Patrons, Similian, Donatian 8c 
Rogatian, lesquels ne leur manquèrent; car, le soixante & unième jour du siège, à 
l'heure de minuit, le General Chilon, estant campé sur une petite coline de la rivière 
d'Erdre, entre le Faux-bourg du Marchis & le moulin de Barbin, vid une longue 
Procession, composée de personnages accoustrez de blanc, tenant des cierges allumez 
dans la main, lesquels, sortans de l'Eglise de saint Similian, passèrent sur la ville, &, à 
mesme temps, une autre Procession toute semblable, sortans de l'Eglise des glorieux 
Martyrs saints Donatian 8c Rogatian, leur vint à la rencontre, &, s'estans affectueusement 
saluez, se mirent en Oraison & puis se retirent chacune au lieu d'où elle estoit sortie (2), 

<1) En la Vie de St. Riok, le 19 terrier, art. 1. — A. 

(9) Cette rencontre des deux procession» miraculeuses figure dans les curieuses sculptures du porche latéral des 
saints Donatien et Rogatien a la cathédrale de Nantes. — A.-M. T. 



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230 LA VIE DE S. SIMILIAN. 



&, tout à l'instant, toute l'Armée Barbare se rompit & mist en fuite, les soldats estans 
saisis d'une telle frayeur & terreur panique, qu'ils ne cessèrent de fuir, jusqu'à ce qu'ils 
se virent hors de la marche Nantoise. Ce qui estonna tellement Chilon, qui avoit eu cette 
vision & l'effet qui s'en estoit suivy, qu'il abjura l'Idolâtrie & se fit baptiser. 

VI. La ville de Nantes ayant esté prise par les Normands, la vigile de saint Jean 
Baptiste, l'an 843, ces Barbares ayans massacré saint Gohard, Evesque de la ville, ses 
Chanoines & son Clergé, pillé le riche Thresor de la Cathédrale & autres Eglises de la 
ville & faux-bourgs, les abattirent rez terre ; entr'autres, l'Eglise de saint Similian, qui 
est es Faux-Bourgs, fut des premières assaillie, prise, pillée & rasée; le Sepulchre du 
saint Pontife renversé ; son Chef vénérable jette dans un puits, qui se voit encore en son 
Eglise, par un soldat Normand (1), pour butiner sa Chasse, duquel puits l'eau depuis a 
retenu une vertu particulière de guérir les fébricitans 8c autres malades qui en boivent 
avec une vraye foy & dévotion ; 8c Dieu, par un miracle manifeste, a fait voir que le 
respect que l'on portoit à ce Puits luy estoit agréable ; car, environ l'an de grâce 1298, 
une femme, nommée Hildegarde, estant venue visiter l'Eglise & Tombeau de saint 
Similian, le jour de sa Feste, poussée d'une indiscrète curiosité, regarda dans ce Puits, 
dont elle fut punie sur le champ ; car elle devint aveugle 8c le fut tout le reste de cette 
année ; laquelle ayant écoulée en sa cécité, elle se fit conduire, l'année suivante, à la 
mesme Eglise, y arriva la Vigile de la Feste & passa la nuit prés le Tombeau du saint 
Prélat, le priant de luy impetrer la veuë ; le matin, elle entendit dévotement la Messe, 
puis pria le Prestre qui l'avoit célébrée de luy tirer de l'eau du Puits de saint Similian, 
de laquelle ayant beu 8c frotté ses yeux, elle recouvra la veuë et s'en retourna, remerciant 
Dieu & saint Similian (2). 

VII. Les Nantois, ayans rebasty leur Ville le mieux qu'il leur fut possible, après la 
retraite des Normands, relevèrent l'Eglise de saint Similian ; mais Alain I. du nom, Duc 
de Bretagne, surnommé Ré-Bras, ou le Trop-Grand, estant decedé l'an 907, laissant les 
Princes Juhaël 8c Colledoc, ses enfans, encore en bas âge, sous la tutelle de la duchesse 
Orgaim, leur Mère, les Normands prirent occasion, de la jeunesse & peu d'expérience de 
ces Princes, d'entrer en Bretagne par la Loyre, vinrent jusqu'à Nantes, laquelle ils 
prinrent, pillèrent 8c rasèrent pour la seconde fois, sous la conduite de leur Capitaine 
Rollo, l'an 910 ; entr'autres, l'Eglise de saint Similian fut de rechef pillée 8c brûlée ; &, 
encore bien que le Duc Alain II. du nom, surnommé Barbe Torte, s'étudiant à rebastir 
la Ville de Nantes, incontinent qu'il eut chassé les Normands de ses terres, & nommément 
les Eglises ruinées, si est-ce que celle de saint Similian demeura en cet estât jusqu'au 
temps du Duc Geffroy I. du nom, fils du Duc Conan, surnommé de Rennes, lequel fut 
Couronné l'an 992. Ce Prince, grandement pieux, eut un soin tout particulier de rebastir 
les Eglises & Monastères que la fureur des guerres, tant Civiles qu'étrangères, avoit 
ruinés (3), & reformer le Clergé, tant Séculier que Régulier de son Duché ; &, estant à 
Nantes, fit achever ladite Eglise de saint Similian, laquelle Gaultier, Evesque de Nantes, 
avoit donnée aux Chanoines de saint Pierre à condition de rebastir, ce qu'ils promirent 
faire (4), &, pour s'en acquitter, ils assignèrent une solemnelle Procession générale, 

(1) Ce puits est toujours conservé, on le voit à main droite an bas de la nef, dans l'église magnifiquement recons- 
truite de nos jours. Dans les déblaiements exécutés pour cette reconstruction on a trouvé un grand nombre de 
sarcophages et de tombeaux soit païens , soit chrétiens. Voir là-dessus un mémoire de M. Léon Maître, BulUtin de 
f Association Bretonne, 1894, p. 119, et différentes notes dans le Bulletin de la Société Archéologique de la Loire~Infé- 
rieure. — J.-M. A. 

(9) Je répète ici, mais une fois pour toutes, ce qui a déjà été dit sur la punition de ces pauvres curieux qui se 
servaient de leurs yeux pour regarder; s'il y avait faute de leur part, elle était du moins bien vénielle 1 — A.OL T. 

(3) Voyez la vie de saint Félix, Abbé de Huys, le 9 mars, art. 6, 7 et 8. — A. 

(4) De là vient que la présentation de la Cure de 8t. Sambin appartient an Chapitre de Nantes* — A* 



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LA VIE DE S. S1MILIAN. 231 



laquelle, sortant de l'Eglise Cathédrale, passoit le long de la Ville & s'alloit rendre au 
lieu de l'Eglise de saint Sambin, quatre Lévites portant la Chasse où estoient les Clou 
8c Reliques de saint Pierre & saint Paul, exhortans le peuple à contribuer à ce nouvel 
édifice & départir de leurs aumônes et liberalitez. 

VIII. A cette Procession, il se rendit un monde de peuple à Nantes ; entr'autres, s'y 
trouva un Marchand de Tefauge, lequel avoit amené un sien garçon sourd & muet, &, 
lors que la Procession passa par la rué, pria TEvesque & les Chanoines de tremper les 
Reliques des saints Apôtres en du vin, pour le faire boire à ce garçon, croyant fermement 
que, par leurs mérites, il recevroit parfaite santé. Sa demande fut jugée juste & pieuse, & 
incontinent un des anciens Chanoines, qui s'appeloit Le Grand, lequel avoit les clefs de 
la Chasse, arresta la Procession, ouvrit la Chasse & en tira les saintes Reliques qu'il 
montra à tout le peuple, sçavoir un des Cloux dont saint Pierre avoit esté attaché en 
Croix ; une portion de la vraye Croix ; deux petits floquets du poil de la barbe des deux 
saints Apôtres saint Pierre & saint Paul, 8c un vase d'airain dans lequel estoient enfermez 
quelques morceaux de leurs habits ; toutes lesquelles Reliques il trempa en une tassée 
de vin, qu'il fit boire au patient, puis, ayant remis les Reliques dans la Chasse, pour- 
suivirent la Procession; mais ils ne furent gueres loin, que ce pauvre garçon ne 
commençast à hurler & mugir comme un Taureau & jetter grande quantité de sang 
caillé par la bouche & par les oreilles. Le Clergé, ayant ouy ce mugissement, s'arresta 
pour voir que c'estoit, & commença à chanter la Litanie des Saints ; &, quand ils 
chantèrent Sancte Petre Se Paale, orate pro nobis, le sourd & muet commença à chanter 
avec eux, & depuis continua à parler distinctement & entendre clairement. Ce miracle 
ayant esté veu par le peuple Nantois, il tomba tant d'aumônes es Troncs, aussi-bien de 
saint Similian que de la Cathédrale, qu'en peu de temps l'Eglise fut levée de terre & enfin 
achevée par le Duc Gcffroy I, comme nous avons déjà dit (1). 

IX. Le jeune garçon, en reconnoissance de ce bien-fait, se donna au service de 
l'Eglise de saint Pierre, pour l'ouvrir & fermer, sonner les cloches, la ballier, allumer 
les cierges 8c autres telles choses, & alloit mendier sa vie chez le Comte de Nantes 
Budik; mais, par la longue fréquentation des laquais 8c serviteurs de ce Seigneur, il 
apprit à jurer Dieu, dérober, dire de sales paroles & hanter les lieux infâmes, enfin 
devint tout à fait yvrongne, vicieux & débauché & désista de rendre le service ordinaire 
à l'Eglise. Dieu, ne voulant permettre que ce misérable se perdist, permit qu'il devint de 
rechef muet, ce qui le fit rentrer en soy-mesme & s'aller jeter aux pieds de l'Evesque 
Walterius ou Gaultier, lequel, l'ayant rudement fouetté de verges, le vêtit d'un froc 8c le 
remit en son premier office, lequel il exerça un an durant, demeurant muet tout ce 
temps, mais non pas sourd. L'an écoulé, un Dimanche, comme il sonnoit Matines, 
Mr. Durand, Chanoine de saint Pierre de Nantes, entrant le premier au Chœur & voyant 
l'Autel dégarny de cierges, luy demanda qu'estoient devenus les cierges que, le jour 
précédant, on avoit offerts à l'Autel? le muet répondit distinctement qu'il n'en sçavoit 
rien. Matines dites, Durand dist aux autres Chanoines que le muet avoit parlé ; ils le 
firent venir, mais il ne leur dist mot jusques après Prime, que, sa langue entièrement 
déliée, il commença à louer Dieu & ses saints Apôtres, & parla depuis tout le reste de sa 
vie. Quelque temps après, il alla visiter les saints lieux de Jérusalem, auquel pèlerinage 
il mourut. 

X. Faut prendre garde que quelques uns ont pensé que ce saint Prélat receut la 
Couronne du Martyre en la persécution des susdits Empereurs Diocletian & Maximian, 

(1) En mémoire de ce Miracle, Messieurs de St. Pierre yont tous les ans, processionneUement à Saint Similian, 
le 16 juin, et y laissent leurs ornemens au Curé de Saint Similian pour la célébration de