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ÉTUDES BIBLIQUES
ÉVANGILE
SELON
SAINT LUG
PAR
LE P. M.-J. LAGRANGE
DES FRERES PRECHEURS
PARIS
LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE
J. GABALDA, Éditeur
RUE BONAPARTE, 90
1921
EVANGILE
SELON
SAINT LUC
CUM PERMISSU SUPERIORUM
IMPRIMATUR
Parisiis, die 29» junii 1921
E. Adam
V. g.
ÉTUDES BIb'lIQUSS: •.:'.'-•
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ÉVANGILE
SELON
SAINT LUC
PAR
LE P. M.-J. LAGRANGE
DES FRERES PRECHEURS
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PARIS
LIBRAIEIB VICTOR LECOFFRE
J. GABALDA, Éditeur
RUE BONAPARTE, 90
1921
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AVANT-PROPOS
Ce commentaire du troisième évangile se lie étroitement au
Commentaire de saint Marc déjà publié dans cette collection d'Études
bibliques (1).
Je me suis cru autorisé à renvoyer une fois pour toutes à cet
ouvrage pour l'explication des passages qui sont parallèles. Mais
ce renvoi n'a trait qu'au fond des choses et ne pouvait me dispenser
d'étudier de près la pensée propre et les expressions de Luc.
L'économie de papier n'en est pas moins considérable, puisqu'on
a calculé que les trois quarts de l'évangile de Marc sont représentés
dans Luc.
Quelle est la base de cette étroite ressemblance? C'est une question
agitée encore, surtout parmi nous catholiques, et très librement,
comme l'a affirmé la Commission biblique (2). J'ai cru devoir la
trancher dans le sens de la dépendance de Luc, dépendance qui ne
gênait nullement sa liberté. Peut-être l'intérêt principal de ce
commentaire sera-t-il de mettre en lumière l'accord de ces deux
points. Cependant, même si l'on refusait d'expliquer la ressemblance
autrement que par l'ascendant de la catéchèse orale, la compa-
raison garde tout son intérêt, car on ne peut mieux apprécier les
nuances du style de Luc qu'en le comparant avec celui de Marc.
Or le troisième évangile a aussi un contact très étroit avec
certains endroits du premier, dont il diffère tellement sous d'autres
rapports. Aussi le problème est-il beaucoup plus ardu, des causes
de cette ressemblance.
La critique moderne, constatant qu'elle se trouve surtout dans les
discours de Jésus, et c'est un fait indéniable, a essayé de l'expli-
quer par l'hypothèse dite des deux sources. Luc et Matthieu
auraient été composés d'après Marc et d'après un recueil de discours.
(1) Paris, Gabalda, 1911 ; 2« édition, 1920.
(2) Décision du 26 juin 1912. L'exposé de ces points appartient à l'Introduction.
ÉVANGILE SELON SAIST LUC. O
J'. -"■-? ;■ '
Il AVANT-PROPOS.
La Commission biblique dont nous respectons les décrets comme
supremam studiorum normam et régulant (1) a rejeté cette hypo-
thèse en tant qu'elle porte atteinte à l'authenticité | du premier
évangile ; cet évangile est l'œuvre de saint Matthieu qui l'a écrit en
araméen, et la traduction grecque qui est notre premier évangile
canonique nous a conservé en substance l'œuvre de l'apôtre.
Mais elle n'empêche nullement d'admettre, ou que Luc se soit
inspiré de saint Matthieu, ou qu'il en ait connu seulement des
extraits dans un recueil composé surtout de discours. Ce sont ces
deux hypothèses seulement que nous avons envisagées, et c'est
tout ce que permettait l'étude de Luc. Il est réservé à un commen-
taire du premier évangile d'aborder les problèmes les plus délicats
de tous ceux que soulèvent les synoptiques, ceux des rapports entre
Marc et Matthieu, entre le Matthieu araméen et le Matthieu grec.
Sous cette réserve expresse, nous avons reconnu la dépendance
de Luc par rapport aux discours du premier évangile, soit qu'il
les ait lus dans l'évangile grec complet, soit qu'il n'ait connu qu'un
extrait grec comprenant les discours.
Nous avons, hélas ! conscience d'offrir au lecteur un commentaire
beaucoup plus littéraire que théologique. Sans oublier jamais le
caractère sacré d'un livre dont Dieu est l'auteur, nous avons
poursuivi, aussi avant que nous avons pu, l'étude du style, et
l'humble sens grammatical des phrases et même des mots, essayant
de comprendre tout le travail humain auquel saint Luc s'est livré.
Rien ne nous serait plus flatteur et plus agréable que de voir un
théologien accorder quelque crédit à cette étude, et s'en servir pour
pénétrer plus avant dans l'intelligence de la Parole de Dieu. Non
omnia possumus omnes.
En attendant je prie très humblement, mais avec confiance Notre-
Seigneur Jésus-Christ de suppléer à toutes les insuffisances et à
toutes les lacunes, et de se faire lui-même notre Maître es Écritures
en touchant notre cœur : Nonne cor nostrum ardens erat in nobis
dum loqueretur in via, et aperiret nobis Scripturas (xxiv, 32).
Jérusalem,
7 décembre 1919, en la Vigile de l'Immaculée-Gonception.
(1) Constitution Vineae eleciae, 7 mai 1909.
BIBLIOGRAPHIE
Pour les textes, voir Commentaire de saint Marc, p. vi ss. Ajouter :
Die Schriften des Neuen Testaments in ilirer àltesfen erreichbaren
Textgestalt hergestellt auf Grund ihrer Textgeschichte, von Her-
mann Freiherr von Soden, Il Teil : Text mit Apparat, nebst Ergânzun-
gen zu Teil I, Gôttingen, 1913.
Griechische Synopse der vier neutestamentlichen Evangelipn
nach literarhistorischen Gesichtspunkten i^nd mit textkritischem
Apparat, von Prof. Dr. Wiihelm Larfeld, Ttibingen, 1911.
The Coptic version of the New Testament in the northern dialect
otherwise called Memphitic and Bohairic, \vith introduction, crjtical
apparatus, and literal English translation, vol. II, The gospels of
S. Luke and S. John, Oxford, 1898 {Borner).
The coptic version of the New Testament in the southern dialect
otherwise called Sahidic and Thebaic, with critical apparatus, literal
english translation, register of fragments and estimate of the
version, Vol. II, The Gospel of S. Luke, Oxford, 1911 (Horner).
Commentaires sur saint Luc. — Catholiques Anciens.
Origène, Homiliaein Lucam, Migne, P. G. XIII, 1801-1902, seule-
ment dans la traduction latine de saint Jérôme. De ces
trente-neuf homélies, très courtes, trente-deux ne dépassent
pas le ch. IV. Quelques fragments en grec dansla/*ÂzVoca/2e.
Migne a placé à la suite (1903-1910) des allusions à Origène
tirées de Macarios Chrysocephalos, Des scholies conservées
en grec se trouvent dans Migne, XVII, 312-369.
EusÈBE de Césarée, Elç to xaxà AouxSv eù«YYéXiov, Fragments dans
Migne, P. G. XXIV, 529-605.
S. Cyrille d'Alexandrie, 'E^-fi-^riciç eiq to naià Aouxav eùayYéXiov,
Migne, P. G. LXXII, 475. — Le texte presque entier d'après
IV BIBLIOGRAPHIE.
une version syriaque, publié par Payne Smith : S. Cyrilli
Alexandriae Archiepiscopi Commentarii in Lucae evange-
lium quae supersunt syriace Oxonii MDGCCLVIII. Tra-
duction anglaise par le même, Oxford I et II, 1859.
Théophylacte, p. g. CXXIII, 682 ss.
Edthymius ZiGABENus, P. G. CXXIX, 853-1101.
Catenae in evangelia S. Lucae et S. Joannis... éd. J. A. Cramer,
Oxford, 18/i.l.
S. Ambroise, Expositio evangelii secundum Lucam, en dix livres,
Migne, P. L. XV, 1527-1850.
S. Bède, le Vénérable, In Lucae evang. expositio, en six livres,
P. L. XCII, 307-634.
Cajetan, In quatuor evangelia, Lyon, 1556; Luc de 199-320.
Maldonat, Commentariorum in quatuor evangelistas Tomus II,
Mayence, 1622; Luc de 5 à 188.
Catholiques modernes :
ScHANZ, Gommentar ûber das Evangelium des heiligen Lucas, Tû-
bingen, 1883.
Knabenbauer, s. I. Evangelium secundum Lucam, Paris, 1896.
FiLLioN, X«5am;e jB26/e, Tome VII, Paris, 1901.
Non catholiques :
Godet (F.), Commentaire sur l'évangile de saint Luc, I et II, 3" éd.,
Paris, 1888.
Hahn (G. L.), Das Evangelium des Lucas, I et II, Breslau, 1894.
HoLTZMANN (H. J.), Dic Synoptlkcr , 3^ éd., Tûbingen, 1901.
LoiSY (Alfred), Les évangiles synoptiques I et II, Ceffonds, 1907-
1908.
Plummer (Alfred), A critical and exegetical Commentary on the
Gospel according io S. Luke, 4* éd. 1901, tirage de 1910.
Weiss (Bernard), Die Evangelien des Marlms und Lukas, la 9^ édi-
tion du Kritisch-exegetischer Kommentar de Meyer, Gôttin-
gen, 1901.
Weiss [Johannes), la 8*^ édition du même commentaire, révision de
Bernard Weiss par son fils, Gôttingen, 1892.
BIBLI06RAPHIB. V
Weiss [Johannes), Das Lukas-Evangelium, dans Die Schriften des
Neuen Testaments, Gôttingen, 1907.
Wellhausen, Das Evangelium Lucae, tibersetzt imd erklârt, Berlin,
1904.
Zahn, Lukas, V^ et 2' éd., Leipzig, 1913. Les circonstances ne m'ont
pas permis de m'en servir avant la correction des épreuves.
Klostermann [Erich)j Lukas, Tûbingen, 1919, n'a pu être utilisé
que pour la révision.
Je suis surtout redevable à Plummer, Schanz et Holtzmann.
En dehors des commentaires, parmi les ouvrages qui m'ont
été le plus utiles, je tiens surtout à citer :
FiELD, Notes on the translation of the New Testament, réimprimé à
Cambridge en 1899.
JuncHER, Die Gleichnisreden Jesu, 2* éd., Tûbingen, 1910.
Spécialement pour l'Introduction :
Hawkins, Horae synopticae, 2^ éd., Oxford, 1909.
IIarnack, Lukas der Arzt, 1906; Sprûche und Reden Jesu, 1907;
Neue Untersuchungen zur Apostelgeschichle, 1911.
Spécialement pour la langue :
Blass' (Friedrich), Grammatik des neutestàmentlichen Griechisch,
vierte, vôUig neugearbeitete Auflage, besorgt von Albert
Debrunner, Gôttingen, 1913. Cité Blass-Deb., ou Deb.
L'ancienne édition est aussi citée : Blass.
Gadbury, The Style and literary Method of Luke, I The diction of
Luke and Acts, Cambridge, 1919.
Dalman, Die Worte Jesu, I, Leipzig, 1898.
— Grammatik des Jûdisch-Palàstinischen Aramàisch, 2" éd.,
Leipzig, 1905.
Deissmann, Bibelstudien, Marburg, 1895.
— Neue, Bibelstudien, Marburg, 1897.
— Hellenistisches Griechisch, dans " la Realencyklopftdie de
Hauck, Leipzig, 1899.
— Licht vom Osten, Tûbingen, 1908.
VI giBLIOGRAPHiB.
EBELtNG, Griechisch'Deutsches Wôrterbuch zum Neuen Testamente,
Hannover et Leipzig, 1913.
Hatch, Essays in Biblical Greek, Oxford, 1889.
HoBART, The médical language of St. Luke, Dublin, 1882.
KùHNER-GEftTH (K.-G,), Ausfûkrliche Grammatik der griechischen
Sprache, von W Raphaël Kuhner. Zweiter Teil : Satzlehre.
Dritte Auflage in zwei Bânden, in iieuer Bearheitung besorgt
von D"" Bernhard Gerth, I et II, Leipzig, 1904.
Mayser, Grammatik der griechischen Papyri àus der Ptolemâer-
zeit... Laut- und Wortlehre, Leipzig, 1906.
MouLTON et Geden, a concordance to the greek Testament, 2* éd.,
Edinburgh, 1899.
MouLTON (James Hope), A grammar of new Testament Greek, I,
Prolegomena, Edinburgh, 1906.
MouLTON et MiLLiGAJV (cité MM.) The vocabulary of the greek Tes-
tament, illustrated from the Papyri and other non-Literary
Sources, I et II, Londres, 1914 et 1915.
Les mêmes : Notes sur le lexiqiie des papyrus, dans V'Expo-
sitor, depuis février 1908.
NoRDEN, Die Antike Kunstprosa, I et II, Leipzig et Berlin, 1909.
Preuschen, Vollstàndiges Griechisch-Deutsches Handwôrterbuch zu
den Schriften des Neuen Testaments und der ûbrigen
altchristlichen Literatur, Giessen, 1910.
Phrynichus : The new Phrynichus being a revised text of the ecloga
of the grammarian Phrynichus, with Introductions and
Commentary by W. Gunioa Rutherford, Londres, 1881.
Radermacher, Neutestamentliche Grammatik, das Griechisch des
neuen Testaments im Zusammenhang mit der Volkssprache,
Ttibingen, 1911.
ScHJUD, Der Atticismusm seinen Hauptvertretern von Dionysius von
Halikarnass bis auf den zweiten Philostratus, IV vol. et
I vol. de tables, Stuttgart, 1887.
Thdmb, Die griechische Sprache im Zeitalter des Hellenisraus, Stras-
bourg, 1901.
Viteau, Étude sur le grec du Nouveau Testament, I et II, Paris, 1893,
1897.
BIBLIOGRAPHIE. VII
WiNER-ScHMiEDEL, G. B. Wùier's Grammatik des neutestàmentlichen
Sprachidioms, 8® Aufgabe, neu bearbeitèt von D. P. W.
Schmiedel. Inachevé, Gôttingen, 1897.
On voudra bien voir les sigles et abréviations dans le Commen-
taire de saint Marc,
MM. Moulton et Milligan; RB. = Revue biblique; ZnTW =
Zeitschrift fur die neutestamentliche Wissenschaft; (H) ou (W H) =
The new Testament in the original Greek, de Westcott et Hort;
WW. la Vulgate de Wordsworth-White ; Sylloge ou Syll. = la
2^ éd. de Sylloge inscriptionum graecarum de Dittenberger, etc.
Je dis le plus souvent Le. pour désigner l'évangile, et Luc pour
désigner l'auteur de l'évangile et des Actes. Cependant Luc signifie
quelquefois l'évangile, surtout au début des phrases pour éviter
toute équivoque sur le rôle du point.
L'abréviation Regn. s'emploie exclusivement pour le texte des
Septante. L'hébreu des Rois est cité I et II Sam ; I et II Reg.
INTRODUCTION
CHAPITRE PREMIER
l'auteur du troisième évangile, date de la composition.
Des quatre évangiles canoniques, le troisième est attribué à Luc,
xatot Aouxav. Et SOUS le nom de Luc cet évangile occupe le troisième
rang, même lorsque celui de Jean passe au second, comme dans les ma-
nuscrits Bezae et Freer, car alors Marc passe au quatrième.
Il n'y a aucun doute sur son identité ; il appartient éminemment au
canon, comme l'une des quatre formes de l'évangile, il est donc inspiré.
Saint Jérôme, dans son commentaire de saint Matthieu, a tracé briève-
ment l'opinion ecclésiastique de son temps sur l'auteur : Tertius Lucas
medicus, natione Syrus Antiochensis, cuius laus in evangelio, qui et
ipse discipulus apostoli Pauli, in Achaiae Boeotiaeque partions volumen
condidit, quaedam aliius repetens et, ut ipse in prohemio confitetur, au-
dita magis quam visa describens (1).
On pourrait tout d'abord rechercher dans la tradition ancienne les
éléments de cette opinion ; mais les doutes soulevés par quelques cri-
tiques modernes, qu'il y a quelquefois avantage à suivre sur leur terrain,
nous obligent à reprendre la question de l'auteur, comme si elle
n'était pas résolue par la tradition.
§ l'^^. — L'auteur de l'évangile et des Actes est un compagnon de saint Paul.
Les évangiles selon Matthieu et selon Marc ne contiennent rien qui se
rapporte directement à leurs auteurs. Le troisième, selon Luc, débute
par un prologue dédié à Théophile qui ne porte pas de nom d'auteur,
mais qui ne laisse pas de renseigner quelque peu le lecteur sur sa per-
sonne : il ne parle pas en témoin oculaire, mais après s'être informé
avec soin. De plus, un second prologue, placé en tête du livre des Actes
pour le dédier à la même personne, nous donne à entendre clairement
(1) Texte d'après WW, I, i, p. 12.
l'auteur du troisième évangile: date de la composition, IX
que les deux ouvrages sont du même auteur, le second étant même
comme la suite du premier, sinon la seconde partie d'un même
ouvrage.
Nous avons donc sur l'auteur deux sources d'information, tirées de son
œuvre. Quoique les Actes ne le nomment pas non plus, ils sont plus
clairs en ceci que l'auteur y prend la parole en disant « nous », à partir
du moment où l'histoire nous montre Paul en Troade (xvi, 10) (1).
On a prétendu il est vrai que la relation de voyage où l'auteur dit
nous {Wirstûcke des Allemands) était une source distincte, insérée par
l'auteur des Actes, qui lui, aurait écrit longtemps après. Cette position
a été parfaitement réfutée par M. Harnack, dans ses études décisives,
Lukas der Arzt, der Verfasser des dritten Evangeliums und der Apos-
telgeschichte, en 1906; Die Apostelgeschichte, en 1908; Neue Untersu-
chungen zur Apostelgeschichte und zur Abfassungszeit der synoptischen
Evangelien en 1911. Les conclusions, de mieux en mieux motivées et de
plus en plus fermes, sont que l'écrivain témoin oculaire des derniers faits
des Actes est aussi l'auteur de tout l'ouvrage. Si l'auteur d'un ouvrage
relativement récent avait utilisé une ancienne source, on devrait cons-
tater quelque différence de style. Sans doute cet auteur aurait pu retou-
cher le témoin oculaire, mais alors c'est dans les autres parties que sa
personnalité apparaîtrait le plus. Or c'est précisément le contraire que
Harnack a bien montré. Les passages les plus caractéristiques, ceux qui
permettent le mieux de constater un style, sont les morceaux « Nous ».
L'auteur y était à l'aise, rien ne l'empêchait de suivre son génie. Ailleurs
on retrouve les mêmes tournures, mais moins nettement grecques parce
que l'auteur était influencé par des sources ou adoptait — dans l'Évan-
gile surtout — une manière sémitique d'écrire l'histoire. Dans les « Nous »
on reconnaît sa nature propre, et si elle se retrouve ailleurs, ce n'est pas
sans une certaine atténuation. Si donc un compagnon de Paul a écrit
les morceaux « Nous », comme on le reconnaît volontiers, il a écrit tout
l'ouvrage. A cette démonstration, on n'a rien opposé de direct, mais
uniquement des difficultés sur la croyance de l'auteur aux miracles et
sur les divergences de sa doctrine avec celle de saint Paul. C'était ne
rien dire, et Harnack avait beau jeu pour répondre qu'on peut être
crédule et voir des miracles dans des événements très récents, qu'on
peut s'associer à l'œuvre d'un grand homme sans partager toutes ses
idées. Naturellement nous ne donnons ces réponses que comme. des
ripostes, et péremptoires, aux arguties de la critique. Il résulte bien de
(1) D'après le ms. D et deux mss. de l'ancienne latine [p m), on trouve un coîiç {Lietzmann), ou plutôt 5t' àKor^q
(Eus. H. E. III, IV, 6), dans le sens d'opinion publique, Mt. iv, 24; xxiv,
6; Me. XIII, 7, ou comme dit Jérôme dans sa notice, audita magis quam
visa; mais c'est ce que le Canon dira plus loin, avec un tamen, et il n'a
pas dû se repéter en si peu de lignes. Ex opinione est donc plutôt une
(1) Ces formules xata MaDôatov, xara Aouxav qui se trouvent dans icoi(ji.vi9ïj iv 0v]êatç^ tÎ) (XTjrpoTroXEi t^; Boitotiaç, ^rXi^pTiç ■KVt6[i.] eôaYYEÂtwv, toïï (jièv xaxà MatOaiov Iv xî]
'louSaia àvaypatpîVToç, toïï Ss xaxà Mapxov Iv xîj 'IxaXia, o&xtoç TrpoxpaTOi; 'jtzo
7:v£U[ji.aT0(; àyiou Iv xoî; TtEpl tï]v 'A)(^aiav xo ttScv xoïïxo cruv£ypai]/axo euayylXiov, SvjXwv
Sià xoïï irpooifxiou xoïïxo aùxd, oxi irpo auxoïï aXXa luxl y£ypa(ji[ji.£va xal oxi àvayxatov
■riw xoïç 15 lôvwv Tctffxoïç xyjv àxptêîl XTJç oixovo[ji{aç IxOsnOat Siiiyïjffiv, xoïï fji.'^ xaï;
touôaïxati; [iuOoXoyiaiç ■rcepKjTiaaôat aùxou;, [xtqxe xaîç aîpsxixaïç xai xsvaïç tpavxa-
aiaiç àTcaxwfiévoui; àcrxoy^îîcrai xî)i; àXï)6e{ai;. 'Ûç avayxatoxaxriv oùv oûffav £uôi»ç Iv
dp5(7i irapeiX'iQtpaiJLEV x^jv xoïï 'Iwàvvou yÉvvTjaiv, oç Icxiv « àp)(_ïi xoïï EÙayyEXiou «,
7rpôSpo[jio; xoïï xupiou yEvo'(ji,£Vo; xai xoiviovo; ev xs x^ xaxapxiffpiS xoïï eOayyEXt'oo (4)
xal XTJ xoïï êa7Cx(ffu.axoç Siaywy^ xai xîj xoïï uveupiaxoç (5) xoivwvta. TauxTjç 'zrfi
oîxovojxiaç (AE'piVYixat Tcpotpiqxïjç (6) Iv xoTç StoSExa. 5. Kat St) (XEXsTCEixa lypa^EV ô
aôxoç Aouxaç « IIpcc^Ei; xSSv (XTCoorxo'Xwv ». 6. "TaxEpov ôà 'loxxvvviç 5 (XKoaxoXoç Ix
xSv SwÔExa typaij^EV t-J^v àTCOxaXu<{*w Iv xîi vvi<7w Hàxfjiw xal [xexoc xaïïxa xo sùayyÉ-
Xiov,
On pourrait préférer l'ordre du ms. Corbeiensis qui intervertit l'ordre
des § 5 et 6. 11 fallait dire d'abord ce qui regarde les quatre évangiles,
puis on pouvait revenir à Luc par un item. Dans le texte grec (aussi
Tolel. Cav.), on suit à la un l'ordre chronologique.
(1) Old-Latin biblical texts, n" V.
(2) The Journ. of theol. Stud., 1906, p. 105.
(3) Ou plutôt avec le ms. d'Oxford omettre ayioç, tw yevEt et transposer lupoç Av-
xioxeuî-
(4) Lire xou Xaou d'après le latin [Zahn).
(5) IIa8ou;, d'après le latin [Zahn).
(6) Ajouter MaXaxta; d'après le latin.
l'auteur du troisième évangile, date de la composition. XV
Zahn a fait remarquer le caractère original des termes àîctpicnraffTwç
(I Cor. VII, 3S), àYuvaio;, aTsxvoç. Ge qui me paraît encore plus décisif,
c'est que le § 3 fait évidemment allusion à I Tim. i, 4-6, par l'association
des mythes et du mot rare àaxoyr^aa.i t^ç àXïiÔEtai;, qui rappelle àBToj^Titravteç
de Paul. Il est vrai que l'ancienne versionlatine a ea;dc?enfe5(Vg.a6ermnies),
et qu'un Latin a donc pu écrire exciderent. Mais l'ancienne latine comme
la. Vg. lisaient aedificationein oixoSo[ji,iav et non ot>!:ovo|ji.tav, c'est donc direc-
tement du grec qu'est venu le récit t?,; otxovojjn'aç de notre prologue, dont
le latin a été embarrassé : omnem dispositionem narratione sua exponere.
Notez aussi que TrapeiXvîtpafjisv qui met subitement en scène les lecteurs
s'explique comme un emprunt à Irénée : plurima enim et magis necessa-
ria evangelii per hune cognovimus, sicut loannis generationem... (III, xiv,
3; Zahn). Le latin a arrangé les choses : sumpsil exordium. Zahn a corrigé
le latin pour lui donner un sens ; necessariam... nativitatem. Mais les
trois témoins latins ont conservé le féminin necessariam sans savoir
qu'en faire, puisque ensuite ils ont : a nativitate. Un seul mot «fj^vj dans
deux sens un peu différents est une élégance que le latin a rendue par
principiwm et initdum. Enfin ne iudaicis fabulis desiderio tenerentur est
peu exact pour des convertis de la gentilité. Les mythologies juives -. —
quel que soit le sens de ce mot — auraient été plutôt une fâcheuse
diversion, TrsptaTtaffôat (Le. x, 40). Mais au § 4 xaTapTicrfAÔç doit s'entendre
plutôt des personnes (Eph. iv, 12) que d'une chose ; c'est donc le latin
qui a conservé la bonne leçon, l'idée étant tirée de Le. i, 17. On eût pu
dire que Jean communiquait au même esprit que le Christ, mais à la fin
de la phrase Tràôou; est plus vraisemblable que TCVEU[Aaxoç [Zahn).
Plutôt que de traduire le prologue en français, on donne ici un texte
éclectique d'après les trois mss., sans s'astreindre à leur orthographe, en
prenant pour base le Corbeiensis, comme Zahn ;
1. Est quidem Lucas Antiochensis Syrus, arte medicus, discipulus apos-
tolorum. Postea vero Paulum seeutus est usque ad confessionem eius.
2. Serviens Domino sine crimine, uxorem nunquam habuit, filios nunquam
procreavit. Octoginta quattuor annorum obiit in Boeotia (1) plenus
sancto Spiritu. 3. Igitur cumiam descripta essent evangelia per Mattheum
quidem in ludea per Marcum in Italia, sancto instigatus Spiritu in
Achaiae partibus [hoc descripsit evangelium] (2), significans per princi-
pium, ante suum (3) alia esse descripta, sed et sibi maximam necessitatem
incumbere Graecis fidelibus cum summa diligentia omnem dispositio-
(1) C et T Bithynia.
(2) D'après G et T Corb. hoc est descripsit eum evangelium, peut-être : hoc ipsum
descripsit eum (ou totum) ev.
. (3) Ou plutôt avec C per principium suum antea alia...
XVI INTRODUCTION.
nem (1) narratione sua exponere, propierea ne iudaicis fabulis desiderio
tenerentur, neve haereticis fabulis et stullis solliciiaiionibus seducti exci-
derent a veritate. 4. Itaque perquam necessariam staiim in principio
sumpsit [ab) lohannis nativitate[m], qui (2) est initium evangelii, prae-
missus Domini nostri Jesu Christi et fuit socius ad perfectionem populi,
item inductionis baptismi aique passionis socius. Cuius (3) profeclo dis-
posiiionis exemplum meminit Malachiel propheta, unus de duodecim.
5. Deinde ipse (4) Lucas scripsit Actus apostolorum. 6. Postmodum (5)
lohannes aposiolus scripsit Apocalypsim in insula Patmo deinde evange-
Lium in Asia (6).
Si l'on admet que ce morceau a été écrit en grec, quoique le texte
latin ait chance de rendre mieux le texte primitif que le texte grec nou-
vellement découvert, on ne peut même pas se poser la question de savoir
si ce prologue n'aurait pas été expurgé d'après celui dont nous allons
parler. C'est plutôt le prologue le plus développé qui sera le plus
récent.
C'est ce dernier prologue latin, queM. Corssen(7) a déclaré monarchien,
c'est-à-dire insistant sur l'unité divine jusqu'à compromettre la distinc-
tion du Fils (8). Voici le début de ce prologue d'après Wordsworth et
(1) Ce mot a gêné les latins, tandis que olxovoinfa était familier aux Grecs dans le
sens du plan divin de l'Incarnation. Aussi C a complété Christi in carne venturi, et
T a interprété : dispositionemquè suae narrationis.
(2) Les trois ont quae.
(3) Corb. om.
(4) Corb. item, 1. deinde ipse.
(5) C. post hune, qui paraît bien meilleur, évitant que (intepov soit suivi de itetà
(6) Jn Àsia, omis par le grec est tout à fait dans l'esprit du morceau.
(7) Monarchianische Prologe... (Texte u. Unters. xv, 1].
(8) Corssen a fortement exagéré le caractère monarchien de ce prologue, d'après le
passage suivant immédiatement celui que nous citons dans le texte : Cui ideo, post
buptismum fiUi Dei, a perfectione generationis in Christo impletae, et repetendae
a principio nativiiatis humanae potestas permissa est, ut requirentibus demonstra-
ret in quo adprehenderat (Cors. : adprehendens erat), per Nathan filium introitu
recurrentis in deum generationis admisso, indispartibilis Dei [deus ut) praedicans
in hominibus Christum suum perfecti opus hominis, redire in se per filium faceret
[Cors, conjecture f'acere) qui per David palrem venientibus iter praebebat in
Christo. Ce texte est fort obscur. Trois mss. lisent Deus au lieu de Dei; deux y ajou-
tent ut, ce que nous lisons, car indispartibilis Dei ne peut être le génitif de genera-
tionis, déjà déterminé par recurrentis in Deum (contre Corssen) et ne peut s'entendre
de ce qui suit. Dans ces conditions et en mettant la virgule après suum et non après
hominis, nous essayons de traduire : « Et c'est pourquoi, après le baptême du fils de
Dieu (en partant) de la perfection de la génération réalisée enfin dans le Cbrist, il lui
fut donné aussi de la ramener au début des origines humaines, afin de montrer à ceux
qui voudraient s'en enquérir, ce qu'il savait si bien, en se servant de Nathan fils (de
David) comme d'une porte pour faire remonter à Dieu la génération, que le Dieu indi-
l'auteur du troisième évangile, date de la composition. XVII
White : Lucas Syrus natione Antiochensis arte medicus discipulus apos~
tolorum postea Paulum secufus usque ad confessionem eius serviens
domino sine crimine. Nam neqtce uxorem unquam liabens neque filios sep-
iuaginta et quatiuor annorum'obiit in Bithynia plenus spiritu sancto. Qui
cum iam descripta essent evangelia per Mattheum quidem in ludaea per
Marcum autem in Italia sancto instigante spiritu in Achaiae pariibus hoc
scripsit evangelium significans etiam ipse in principio ante alia esse des-
cripta : Cui extra ea quae ordo evangelicae dispositionis exposcit ea
maxime nécessitas fuit laboris ut primum graecis fidelibus, omni perfec-
tione venturi in carnem dei manifestaia, ne iudaicis fabulis intenti in solo
legis desiderio tenerentur neve hereiicis fabulis et stultis sollicitationibus
seducti excédèrent a veritate elaboraret, dehinc ut in principio evangelii,
lohannis nalivitate praesumta, cui evangelium scriberet et in quo electus
scriberet indicaret contestans in se compléta esse quae essent ab aliis
inchoata.
Don Chapman a eu le mérite de démontrer l'étroite affinité de ces textes
avec les écrits attribués par Schepps à Priscillien (1), argumentation qui a
reçu le suffrage de tous les spécialistes. Seulement dom Morin semble
bien avoir prouvé que les écrits attribués à Priscillien par Schepps et après
lui par tout le monde savant, étaient plutôt l'œuvre d'un priscillianite,
l'évéque Instantius, qui présenta la défense du parti au concile de Bor-
deaux en l'an 384/385 (2).
Il en résulte que le prologue grec, traduit en latin, enrichi d'additions
par Instance, doit être fort ancien. Zahn suppose la dépendance de l'his-
toire ecclésiastique d'Eusèbe, mais lui-même a relevé l'indépendance
du prologue. Eusèbe s'est fait l'écho de l'interprétation d'Origène, défa-
vorable à ceux qui ont écrit avant Luc. Au contraire le prologue prend
les Tzokloi de Le. (i, 1) pour Marc et Matthieu. Si l'on date le canon de
Muratori de la fin du ii* siècle, pourquoi notre prologue ne serait-il pas
au moins aussi ancien? Le texte latin ne renferme pas la mention de
Thèbes (en Béotie) qui a pu être ajoutée dans le grec lorsque Constance II
fit transporter les ossements de Luc de Thèbes à Gonstantinople.
Tisible, prêchant parmi les hommes son Christ, ferait revenir à lui par (son) fils l'ou-
vrage de l'homme parfait, (lui) qui fournissait un chemin par David (son) père à ceux
qui venaient vers le Christ ». Corssen comprend que Nathan a permis au Christ de
paraître, que tout cela se rapporte à la génération du Dieu invisible qui a paru en
le Christ. L'auteur ne voyait pas si loin. Déjà Irénée (III, xxii, 4) se demande pourquoi
Luc remonte au lieu de descendre : Propter hoc et Lucas initium generationis a
Domino inchoans, in Adam retulit significans, quoniam non illi hune, sed hic illos
in evangelium vitae regeneravit. C'est à peu près la môme pensée, et le Deus indis-
partihilis est peut-être dirigé contre Marcion qui distinguait le Christ du Créateur
(cf. Exjs. P. G. XXII, 960).
(1) Notes on the early histonj of the Vulgate Gospels (Oxford, 1908), p. 217-288.
(2) Revue bénédictine, xxx° année, 1913 p. 153-173.
ÉVANGILE SELON SAINT LUC. Ô
XVJII INTRODUCTION.
Il faut noter que l'indication sur le lieu où reposa Luc est indépen-
dante de la notice sur le lieu où il a composé son évangile. L'intention
du prolog-ue n'est pas de dire que Luc a écrit au lieu où il s'était retiré
et où il est mort. Quoique la Béotie ait fait partie de la province romaine
d'Achaïe, puisque l'auteur nommait les. deux pays, il entendait les dis-
tinguer. Au sens propre l'Achaïe est la partie septentrionale du Pélopon-
nèse, et comprend Corinthe.
Le texte copte, on l'a vu, ne parlait que de l'Achaïe. C'est seulement
dans saint Jérôme que la confusion se fait et que l'œuvre littéraire de
Luc est placée en Béotie (1).
Il y a donc une tradition relativement ancienne, et répandue, que Luc
a écrit son évangile en Grèce (2). C'est là surtout qu'il a prêché, dit
encore saint Grégoire de Nazianze (3).
Il n'y rien à objecter à cette tradition. Nous verrons que le troisième
évangile a été pensé et écrit pour des Grecs. Pourquoi n'aurait-il pas été
d'abord raconté à Corinthe? Mais nous ne saurions admettre qu'il a été
publié avant que Luc ait eu connaissance de celui de Marc.
Saint Luc est le patron de la peinture chrétienne. Et certes elle lui doit
plus qu'à personne. C'est dans son évangile que les peintres du moyen
âge et de la renaissance ont pris leurs thèmes favoris, l'Annonciation, la
Visitation, l'adoration des bergers, la présentation au Temple, l'enfant
Jésus parmi les docteurs, la pécheresse, les disciples d'Emmaùs, et tant
d'autres. Lui-même aurait été peintre, en même temps que médecin.
Cette tradition vient de l'Église de Jérusalem. Nicéphore Calliste, du
xiv^ siècle, la récite d'après Théodore le Lecteur (4). L'impératrice
Eudocie, fondatrice de l'Église de la lapidation de saint Etienne, aurait
envoyé à Pulchérie une icône de la mère de Bien peinte par saint Luc.
Si ce Théodore anagnostès est de S30 environ, comme le dit Krumba-
cher (5), il aurait été postérieur de moins d'un siècle à Eudocie. Et si l'on
possédait alors à Jérusalem une très antique image de la Vierge, pourquoi
l'attribuer à un médecin si la tradition n'en faisait pas un peintre? Ce
peut être toutefois l'expression d'une autre tradition que suggère le
texte lui-même, sur le soin que prit l'évangéliste de s'informer auprès
(1) Texte cité plus haut, p. \ih [P. L. XXVI, 18).
(2) Les mss. de la Peschitta ont souvent la souscription : Perfectum est evangelium
sanctum, Praedicatio Lucae quod locuius est graece m Alexandria magna; on
disait la Palestine pour Matthieu, Rome pour Marc, Éphèse pour Jean ; Alexandrie la
grande réclamait Luc.
(3) Or. XXXIII, 11 ; P. G. XXXVI, 228.
(4) II disait dans son livre : zai Sri ii EySoxt'a t^ Uo^lytçîc^ fJiv eîxôva t^ç 6eotiiÎTopo;
vjv 5 àitôoToXo; Aouxàç xa9t!jT(îpri(i£v, è? 'Ispoffo^ûiJitov à7céffTEt),ev [P. G. LXXXYI, 165).
(5) Byzant. Litteraturgesch, p. 291.
1 AUTEUR DU TROISIÈME ÉVANGILE. DATE DE LA COMPOSITION. XIX
de la mère de Jésus. D'ailleurs saint Ang^ustin ne savait rien de sem-
blable lorsqu'il écrivait : neque novimus faciem virginis Mariae [de Trin.
VIII, 5, 7), et l'on sait ses relations avec la Palestine.
Quant à la tradition qui fait de Luc un des soixante-douze disciples,
elle n'est guère conciliable avec les termes de son Prologue, encore
moins avec sa qualité de gentil. Épiphane ne semble pas y attacher
beaucoup de prix, puisque Luc, dispersé avec les autres disciples, aurait
été en quelque sorte ramené par saint Paul (1). C'est probablement une
association d'idées dans l'esprit d'Èpiphane, parce que Luc a seul men-
tionné les soixante- douze disciples (2). Pour les mêmes raisons, Luc
n'était pas le compagnon de Cléophas à Emmaûs, comme on l'avait
conjecturé dès le temps de saint Grégoire le Grand (3), parce que le récit
a tout l'air d'émaner d'un témoin oculaire.
Saint Grégoire de Nazîanze a rangé Luc parmi les confesseurs les plus
illustres. Peut-être cependant n'entendait-il pas qu'il ait scellé son
témoignage par la mort du martyre, puisque saint Jean figure en tête de
sa liste, etThècle à la fin, qui avait survécu à son martyre (4).
Gaudentius (5), vers 420, le dit positivement : Andréas et Lucas apud
Palras Achaiae civilaiem consummali referuntur, mais seulement d'après
un bruit. L'Achaïe a dû rapprocher Luc d'André.
Le corps de Luc, mis au tombeau à Thèbes en Béotie, fut transporté
par les ordres de Constance II dans l'église des saints Apôtres à Constan-
tinople. C'est du moins ce que nous apprend la Passion de saint Ârté-
mius, par un certain Jean de Rhodes, M, Bidez a montré que cet auteur
citait et employait l'histoire de Philostorgius, vers 425. Le passage en
question lui a paru être dans ce cas. On y voit que Constance rencontra
à Patras Févêque d'Achaïe (?) qui lui apprit que le corps de saint André
se trouvait à Patras et celui de Luc à Thèbes. L'empereur chargea Arté-
mius de les faire transporter à Constantinople. Constance : ItcuOeto Tupo?
Tivoç Twv iTCiaxoTTCùV ojç ik ffW[jiaTa t5v toîÎ y^piuToû aTrotTTo'Xwv 'AvSpsou /.al Aoujcâ Iv
(1) Saer. ii, 51, 11 ; P. G. XLI, 908. Au cinquième siècle on se préoccupa de dresser
des listes des apôtres et des disciples. La liste attribuée à Dorothée de Tyr (mort au
début du IV* s.) met Luc parmi les soixante-dix disciples, mais ce sont des disciples
envoyés pour prêcher après la mort du Sauveur [P. G. XCII, 1060 ss.). On ne croyait
donc pas alors que Luc ait été l'un des 72 (ou 70) choisis par Jésus et envoyés par lui;
cf. Lipsius, Die apocryphen Apostolgeschicfifen... 1, p. 195 ss.
(2) On regrette de ne pouvoir attacher plus de poids à ce que dit Épiphane au môme
endroit que Luc a prêché surtout en Gaule.
(3) In Job, P. L. LXXV, 517 : quem profecto alîum, dum tain studiose tacuit, ut
qitidam dicunt, seipsum fuisse monstravit.
(4) Or. contra Jul. I, 69, P. G. XXXV, 589; ce sont Jean, Pierre, Paul, Jacques
Etienne, Luc, André, Thècle.
(5) P. L. XX, 963.
XX INTRODUCTION.
'A}(^ai« T£6c([A{ji.Éva Tuyj^ayouiTiv, 'AvSpéou [aÈv Iv IlaTpan;, Aouxa Se Iv 0^6aiç t9îç
BoiWTia; (1).-
Dans le symbolisme des quatre évangiles, Luc est représenté par le
veau. Irénée (2) en voyait la raison dans le caractère sacerdotal du début,
sans omettre le veau de l'enfant prodigue.
§ 3. — La date de la composition.
La date de la composition du troisième évangile est toujours très con-
troversée. Elle est connexe à celle du temps où ont été composés les
Actes. Personne, semble-l-il, ne nie sérieusement que les deux ouvrages
n'aient le même auteur et que l'évangile ne soit le premier. Et même
c'est surtout sur les Actes qu'on s'appuie pour fournir une date. Nous
sommes donc contraints d'empiéter un peu sur un autre domaine, et
nous voudrions le faire le moins possible, ce qui nous servira d'excuse si
nous ne traitons pas la question dans toute son ampleur.
Le nom de l'auteur qui nous est connu, et sa qualité de compagnon de
saint Paul, à tout le moins la déclaration du prologue de l'évangile
nous imposent des bornes. II faut insister tout d'abord sur ce point qui
est essentiel.
Dans le camp dit critique on a plus d'une fois rajeuni les écrits du
N. T. pour mettre en doute leur autorité. Dans certaines proportions
l'effet se produirait assurément. Mais nous tenons à dire que nous ne
regardons pas un certain recul comme inconciliable avec la plus exacte
reproduction des faits. Combien de fois pendant la guerre n'avons-nous
pas entendu dire : On saura ce qu'il en est dans vingt ou trente ans. Le
temps permet d'éliminer les nouvelles fausses qui sévissent surtout
parmi les contemporains, de contrôler les témoignages, d'obtenir des
révélations qui paraissaient d'abord inopportunes. Il nous serait donc
indifférent, par rapport à la crédibilité, que Luc ait écrit vers l'an 80,
pourvu cependant qu'il ait fait son enquête auparavant, car c'est cette
enquête qui importe le plus.
Or il semble que quarante ans après l'événement on ne puisse plus
guère s'informer auprès de témoins qui auraient été en même temps des
acteurs. Sans doute on trouverait quelques vieillards dont la mémoire
serait fidèle. Mais combien seraient-ils? Les Apôtres paraissent avoir été
des hommes jeunes, mais non des adolescents. C'est eux ou d'autres
disciples que l'auteur du prologue dit avoir consultés. N'omettons pas
de constater ce point, quelle que soit la date de la publication.
L'école dé Baur, imaginant que le troisième évangile et les Actes
(1) Die griechishen christUchen Schriftsteller : PMlosiorgius KirchengeschicMe,
p. 156. Leipzig, 1913.
(2) m, 11, 8.
l'acteur du troisième évangile, date de la composition. XXI
étaient des ouvrages de conciliation entre les tendances de Pierre et celles
de Paul, leur assignait une date' quelconque après l'an JOO. Cette opinion
parait être complètement abandonnée.
Une opinion très répandue aujourd'hui parmi les critiques indépen-
dants, c'est que Luc a écrit vers l'an 80. Chose étrange, et qui n'est pas
à l'honneur de la critique, cette date est une simple moyenne, une
opinion de critiques qui ne veulent être ni trop radicaux, ni trop conser-
vateurs ; elle ne peut s'appuyer sur aucun argument ; c'est dans toute la
force du terme, une cote mal taillée.
Les critiques, très nombreux, qui placent la composition de Luc de 95
à 100 allèguent une raison, c'est que l'auteur des Actes a connu les
Antiquités juives de Josèphe, composées vers l'an 94 Nous verrons que
cet argument est parfaitement caduc. Pour rencontrer une autre raison,
il faut descendre jusqu'au siège de Jérusalem. D'après les termes qu'il
emploie, Luc aurait écrit peu avant ou peu après. C'est l'opinion de
Schanz, et c'est celle qui longtemps m'a paru la plus probable. Nous y
reviendrons aussi. Donc à tout le moins, si l'on admet que l'auteur est
Luc, le compagnon de Paul, si l'auteur du prologue ne nous a pas trompés,
il n'y a aucune raison pour descendre plus bas que les environs de l'an
70. On nous demande le temps nécessaire pour qu'on ait écrit beaucoup
sur le Christ. Pour cela une trentaine d'années suffisent. Luc a fait son
enquête vers ce temps au plus tard, comme nous venons de le dire. On
ne voit pas pourquoi il aurait tenu son ouvrage en portefeuille.
D'ailleurs il y a des raisons positives en faveur d'une date plus haute.
Les catholiques admettent généralement que l'évangile et les Actes
étaient terminés vers l'an 64, et c'est l'opinion qui nous parait aujour-
d'hui la plus probable, d'une très solide probabilité.
Il faut encore reconnaître à M. Harnack le mérite d'avoir réagi, d'abord
avec hésitation, puis très nettement, contre les opinions, régnantes dans
son milieu ; si bien qu'en 1911 il avait le courage — il en fallait — de
placer les deux ouvrages de Luc avant l'issue du premier procès de Paul
à Rome.
La principale raison qu'il donne, c'est que l'auteur, bon écrivain et
qui sait composer, n'aurait pas terminé son livre en laissant le lecteur
en suspens sur la destinée de Paul, après l'avoir si vivement intéressé à
des péripéties beaucoup moins graves. Tout paraissait converger vers ce
point. Si l'auteur n'a pas donné satisfaction, ne fût-ce que par quelques
lignes, à une curiosité bien légitime, c'est qu'il ne savait pas encore ce
qui allait advenir. Il a écrit à un moment où l'apôtre avait quitté son
domicile surveillé en attendant le jugement; peut-être était-il déjà dans
le prétoire (1).
(1) Neue Untersuchungen... p. 66. C'est précisément ce que proposait au même temps
M. H. Koch : Die Abfassungszeit des lukanischen Geschichtswerkes, Leipzig, 1911, p. 28.
XXn INTRODUCTION.
Entendu de celte manière, l'argument pourrait facilement être retourné .
Conçoitr-on que Luc, si vraiment il avait conscience, d'avoir provoqué
l'intérêt de ses lecteurs à la cause de Paul, eût livré son livre au public
précisément avant de pouvoir le satisfaire ? Il serait moins étrange
qu'écrivant quelques dix ans après il n'ait rien dit de l'issue d'un procès
que tout le monde connaissait.
Il nous semble que Luc a dit le nécessaire en employant l'aariste
ïvsVetvev. Harnack y voit avec raison un changement de situation., Mais
changer de prison n'était point un moment qui terminât une période,
surtout à la veille d'un événement décisif comme l'acquittement ou la
condamnation. Luc a discrètement indiqué l'acquittement ou plutôt une
sorte de non-lieu sans les formalités d'une comparution devant un tribu-
nal. En réalité nous n'avons jamais été bien inquiets sur l'issue du
procès. Les Romains qui l'ont examiné en première instance, Félix
(xxiii, 'M ss.) et Featus (xxvi, 30) non plus qu'Agrippa n'ont pas jugé le
cas bien grave. Paul arrive à Rome, on le consigne chez lui, où on le
laisse libre de recevoir qui il veut. Quand Lue nous dit que cela dura
deux an^, il insinue qu'après, cela l'Apôtre reprit sa pleine liberté. Pour-
quoi ne l'a-t-il pas dit? Parce que d'ordinaire (xi, 26 ; xvm, 1.1 ; xix, 8. 10;
xïiv, 27) ces indications du temps de séjour précédaient d'autres
histoires, et que Luc a résolu de s'en tenir là.
Peut-être ne voulait-il pas attirer l'attention sur les nouvelles manifes-
tations de l'ardente activité de Paul. On ne l'avait sans doute élargi qu'en
lui enjoignant de se tenir tranquille désormais.
Si nous ne nous trompons, .cette manière de comprendre la fin des
Actes donne toute sa valeur à l'argument qu'on en tire pour leur date.
On ne comprendrait vraiment pas, si Luc avait écrit après le martyre de
Paul, qu'il eût terminé son livre de cette façon. L'autorité romaine y
paraît vraiment bénigne ; elle ne fait obstacle qu'indirectement à la
prédication du règne de Dieu. Le dernier mot de Luc est même àxoXuTo»?,
sans empêchement. Après la persécution de Néron, pouvait-on s'exprimer
de la sorte?
Il faudrait supposer que Luc préparait un second livre pour décrire ce
contraste. Mais de quoi eût été fait ce livre? Les Actes avaient pour
objet de porter l'évangile jusque dans la capitale des gentils; cet objet
était atteint. Ni la destinée de Pierre, ni celle de Paul n'étaient le thème
central. La suite de l'apostolat de Paul fut sans doute d'un intérêt
passionnant. Mais les épisodes n'étaient-ils pas dans le même cadre?
L'essentiel eût été de parler du martyre des deux apôtres. On ne
saurait prétendre que cette mort était un échec pour le christianisme
dans la pensée de Luc, qui a écrit avec tant d'enthousiasme le martyre
de saint Etienne, dont il a fait le point de départ de la prédication
(Act. viii, 4). Écrivant après le martyre de Pierre et de Paul, Luc n'eût
l'auteur du troisième évangile, date de la composition. XXIII
pu, répétons-le, se âispenser de mettre ce sceau à son livre. Mais cela
ne pouvait être le sujet d'un livre entier.
Au surplus si Luc avait écrit ce livre, il nous aurait été conservé.
Et qu'il ait eu l'intention de l'écrire, sans pouvoir la réaliser, c'est une
pure hypothèse qui ne détruit nullement la solide probabilité que nous
tirons d'un fait, la manière dont se termine le livre que nous possédons.
Cette probabilité est conflpmée par d'autres indices. Nous n'avons pas
à discuter ici ceux dont Hamack fait état, marquant une modalité pri-
mitive de la foi chrétienne et des expressions qui la rendaient. Mais une
simple lecture des Actes nous transporte dans une atmosphère sympa-
thique à l'autorité romaine. Elle n'a pas rompu avec les chrétiens, qu'elle
ignore, les confondant avec les Juifs ; elle n'a pas rompu non plus avec
les Juifs qu'elle ménage, et de leur côté les Juifs s'appuient sur elle pour
satisfaire leur animosité contre la doctrine dont eux ne méconnaissent
pas le développement. Tout le monde constate ces faits. Quelques-uns
prétendent que Luc a gardé cette attitude des premiers jours par poli-
tique. Était-ce à propos, était-ce possible, lorsque la persécution et,
semble-t-il, une loi formelle de Néron (1), avait mis hors la loi le chris-
tianisme? Eùt-il pu, même avec un parti pris arrêté de ne pas dépasser
dans le récit et les discours l'horizon du temps où il plaçait son histoire,
résister au désir bien légitime de souligner par quelque réflexion l'aveu-
glement des Juifs, dont la perte eût été consommée?
Tout se passe dans les Actes, et ils sont terminés, comme si Luc avait
écrit à la fin de la captivité de Paul, vers l'an 63 ou 64.
Il faut reconnaître néanmoins que ces arguments appartiennent à la
critique interne ; ils n'ont point une valeur démonstrative ; les commen-
tateurs catholiques se contentent de parler de vraisemblance, plus ou
moins décisive, et c'est bien semble-t-il la pensée de la Commission
biblique, d'autant qu'elle a indiqué elle-même la raison de critique
interne sur laquelle elle s'appuya (2) : Utrum, ex eo quod liber ipse, vix
mentione fada biennii primae romanae Pauli captimtalis, abrupte claudi-
tuT, inferri liceat auctorem volumen alterum deperdiium conscripsisse, aut
conscribere intendisse, acproinde tempus compositionis libri Actuum longe
possit post eamdem captivitaiem differri; vel potius iure et merito refinen-
dum sit Lucam sub finem primae captivitaiis romanae apostoli Pauli'
librum absolvisse? — Négative ad primam partem, affirmative ad
secundam.
Deux objections ont été présentées. La première prétend que l'on voit,
par l'évangile lui-même, qu'il a été écrit après la prise de Jérusalem.
En effet, dit-on, l'auteur a écrit en clair ce que Marc et Matthieu disaient
(1) Batifpol, L'Église naissante, p. 31 ss.
(2) Décision du 12 juin 1913.
X IV INTRODUCTION.
de la prise de Jérusalem sous des images énigmatiques ; ce sont donc
^es événements qui l'ont éclairé. On voudra bien se reporter à l'exégèse
de Le, XXI, 20-24. On ne trouvera rien dans le texte qu'un esprit réflé-
chi, se fondant sur la prophétie de Jésus sur la ruine du Temple et de
la ville, n'ait pu déduire de l'histoire du passé et des conjonctures du
présent, plusieurs années avant la ruine. II faut dire bien plutôt
qu'écrivant après la ruine de Jérusalem, l'auteur des Actes se serait
difficilement abstenu de faire parler ce grand fait, qui répandait un
éclat si décisif sur la controverse de saint Paul avec les Juifs. Pourquoi
n'aurait-il pas noté la réalisation de la prophétie de Jésus, comme il
a fait pour celle d'Agabus (Act. xi, 28)? Loin que les deux ouvrages
trahissent une date plus récente, ils ne s'expliquent bien, au contraire,
que comme antérieurs au grand événement.
La critique objecte en second lieu que l'auteur a connu et utilisé
l'évangile selon saint Marc, qui, d'après saint Irénée, a été écrit après
la mort des saints Pierre et Paul.
Nous devons d'autant plus tenir compte de cet argument que nous
avons admis dans le Commentaire de Marc ces deux prémisses, Tune de"
la critique, que l'auteur du troisième évangile suit Marc, l'autre d'Irénée,
que Marc a été publié après la mort des Apôtres. Et nous ne pouvons
toujours pas, comme l'a fait M. Harnack (1), admettre l'exégèse d'Iré-
née proposée par dom Ghapman (2). Irénée (III, i, 1 ; en grec dans Eusèbe
H. E. V, VIII, 2) a écrit : '0 {xÈv Sr, MaiÔocïoç Iv toTç 'Eêpat'oiç xr^ ISfo: aùxwv
SiaXéxTO) xai ypa^pV sÇt^veyxev sukyY^^^°"> '^°" Xléxpou xai tou IlauXou Iv 'Pw[jiïi
eùaYYsX'-Cof^Évwv xat flejji.eTitouv'rwv tvjv IxxXriffiav \j.z-zk SE t'Jjv toutojv I^oSov Mapxoç,
5 [iaOriT^î xai ip[Air)V£UT'}i(; IJÉTpou, xa\ auTOç -zh. ôub IXérpou xripucrerofjieva lYYpatpwî
^piïv irapaSéSwxev xa\ Aouxâç Se, 5 âxoXouôoç IlauXou, to ôtt' Ixstvou xv)pucr(70fji,evov
ïuaYYÉXiov Iv piêXtrt xa-reÔeTO" eTirstTa 'Ioiavv»iç, 5 ^(x.^Y{zrfi toïï Kupfoo, 5 xat Im to
ffTYÎÔoç aÔToïï (ïvairîffwv, xai auToç l^iZoiWi to sôaYYÉXtov, Iv 'Eipéffw t^ç 'Aa^aç
SiaTpi'êwv. Nous traduisons, avec les gloses de dom Ghapman, le lecteur
n'aura qu'à en faire abstraction pour avoir une traduction excellente :
« Matthieu, parmi les Hébreux, a publié aussi une écriture de l'évangile
dans leur propre langue (en outre de sa prédication), Pierre et Paul
préchant l'évangile (non pas aux Juifs, mais) à Rome (sans le mettre par
écrit) et fondant l'Église (dont je donnerai bientôt le témoignage, se.
III, 3). Mais (quoiqu'ils soient morts sans avoir écrit un évangile), après
leur mort (leur prédication n'a pas été perdue pour nous, car) Marc, le
disciple et l'interprète de Pierre, nous a transmis lui aussi par écrit
(comme Matthieu) ce qui avait été prêché par Pierre, et Luc en outre,
le compagnon de (l'autre) Paul a déposé dans un livre l'évangile prêché
(1) Neue Vnters. p. 90 ss.
(2) Journ. of. theol. Stud. 1905, p. 563 ss.
l'auteur d,u Troisième évangile, date de la composition. xxv
par cet Apôtre. Enfin Jean, le disciple du Seigneur, [qui même reposa
sur sa poitrine] (1), a publié lui aussi un évangile, se trouvant en Éphèse
d'Asie. » Dom Chapman veut qu'Irénée n'en sache pas plus que Papias.
Mais sait-il donc si exactement ce que savait Papias? Il a certes parfai-
tement raison de dire que le but d'Irénée est de montrer que les évan-
giles, même ceux qui ont été écrits par les disciples, ont en quelque
manière l'autorité des apôtres. Mais ce n'est point là une découverte.
Et il est toujours permis, comme on dit vulgairement, de faire d'une
pierre deux coups. A son intention principale, Irénée a joint celle de
marquer l'ordre chronologique des évangiles. Gela résulte évidemment
de £7tena dont Chapman avoue le sens chronologique, mais non moins
clairement de la place de Se après [xsTa. Si l'opposition était seulement
au début entre l'évangile écrit de Matthieu et l'évangile oral de Pierre
et de Paul, il était inutile de nous dire que Pierre et Paul fondaient
l'Église. Le génitif absolu ne doit donc pas se traduire : Matthieu a écrit,
tandis que (pour : au lieu que) Pierre et Paul ont prêché, mais il indique
bien une simultanéité. Qu'il ait été informé seulement par Papias ou
autrement, Irénée a profité de l'occasion d'un argument dialectique pour
dire ce qu'il savait de l'ordre des évangiles et des circonstances de leur
composition, et c'est pour cela aussi qu'il parle d'Éphèse, point géogra-
phique parfaitement étranger à l'argument. Et quand il aurait donné
ces renseignements sans le vouloir, ils découlent de son texte. S'il n'a
rien dit du temps où Luc a écrit, c'est sans doute qu'il savait seulement,
ne fût-ce que par l'ordre du troisième évangile, qu'il avait été écrit
après celui de Marc.
Je ne puis donc regarder la tentative de dom Chapman que comme
une nouvelle tentative de se débarrasser du texte d'Irénée. De ces nom-
breuses tentatives (2) on trouvera l'exposé dans Schanz (Comm. de Le.
et de Mt.). Celle de dom Chapman est d'ailleurs moins violente que
celle du P. Cornely (3), qui accusait deux fois le traducteur latin d'Irénée
de n'avoir pas compris, qui traduisait t^v toutwv £?oSov par « le départ
de tous les Apôtres de Palestine », et l^i^ysyxev par « emporter » ; Mat-
thieu, qui avait déjà composé son évangile, l'apporte avec lui! Le P. Kna-
benbauer avait approuvé cette exégèse (4), ajoutant seulement que le
respect d'Irénée pour le martyre ne lui eût pas permis de qualifier
celui des Apôtres de e^oSoç, — alors que Pierre a donné ce nom à sa mort
(II Pet. I, 13) et que Luc lui-même s'est servi de ce terme à propos de
Jésus (Le. IX;. 31)!
(1) Omis par dom Chapman.
(2) Elles débutent par l'audacieuse correction de Christophorson : (j-età tfjv toO xarà
MaTÔatov t^x-^yelloM |y.3o(Ttv Mcîpxo; xtX.
(3) Introd. spee. Ilf, p. 76 ss.
(4) Luc, p. 9, n. 1.
XXVI INTRODUCTION.
Nous avons le droit d'espérer que la tentative de dom Ghapman qui
du moins respecte le texte, le contexte et le sens des mots, sera la
dernière et qu'on cessera de solliciter une autorité qu'il faut prendre ou
rejeter telle qu'elle est.
MM. Belser et Fillion n'ont pas hésité à sacrifier Irénée, c'est une
solution franche.
Ce n'est pas tout à fait, comme on pourrait le croire, le triomphe de
la critique interne sur la tradition, car la tradition n'était pas unanime.
Nous avons rappelé dans le Commentaire de Marc la tradition des
anciens rapportée par Clément d'Alexandrie fl). Marc aurait écrit son
évangile du vivant de Pierre. Il est vrai que cette même tradition
mettait avant les autres les deux évangiles qui avaient des généalogies,
en quoi il est difficile de la suivre. Mais les deux points pourraient
être distingués.
Saint Jérôme admettait aussi que les Actes avaient été terminés vers
la fin de la captivité de Paul : Cuius kisioria usque ad biennium Romae
commorantis Pauli pervertit, id est, usque ad quartum Neronis annum.
Ex quo intelligimus, in eadem urbe librum esse compositum. Schanz
objecte que Jérôme ne parle que du lieu, non de la date (2). — Jérôme
est seulement, trop concis; de la date il conclut au lieu. Gomment pou-
vait-il le faire s'il eût pu supposer que le livre avait été écrit longtemps
après?
Je suis donc disposé aujourd'hui, traitant la question non plus seule-
ment d'après ce qu'exige l'évangile de Marc, mais encore d'après ce que
suggère le double ouvrage de Luc, de ne pas attacher une importance
décisive à l'autorité d'Irénée. Précisément à cause de sa théorie sur le
lien étroit qui unit les deux évangélistes disciples aux deux apôtres, il
a peut-être jugé que les disciples n'avaient pas à écrire l'évangile pen-
dant que les Apôtres le prêchaient. Il ne serait donc pas ici l'écho d'une
tradition authentique, mais l'auteur d'une conjecture.
On pourrait concevoir ainsi l'ordre des faits, en s'éloignant le moins
possible de ce grave auteur.
Incontestablement Irénée parle de la mort des deux Apôtres Pierre et
Paul. Mais ce qui importait le plus pour Marc, c'était la mort de Pierre.
Or on sait que d'après plusieurs savants {Zahn, Harnack, Duehesne), saint
Pierre subit le martyre en l'an 64, lors de la persécution de Néron, tandis
que saint Paul ne fut martyr qu'en 67 ou en 68. A supposer que Marc ait
attendu la mort de Pierre pour donner son évangile au public, il avait
sûrement pris des notes au cours de ses catéchèses, il l'avait écrite
d'après les anciens de Clément d'Alexandrie. Luc qui a sûrement
(1) Eus. H. E. VI, XIV, 5-7.
(2) De même Pirot, Les Actes des Apôtres et la Commission biblique, p. 103.
l'auteur du troisième évangile, date de la composition. XXVII
retrouvé Marc à Rome a pu avoir connaissance de son évangile, s'en
servir pour écrire le sien; et le terminer, ainsi que les Actes, avant la
persécution de Néron qui suivit l'incendie de Rome (19-28 juillet 64).
Nous avons aujourd'hui le droit de dater du printemps de l'an 63 la fin
de la captivité de Paul (1) ; nous avons donc la marge nécessaire pour
cette combinaison.
On voudra bien corriger dans ce sens l'adhésion trop ferme que nous
avions donnée dans le Commentaire de Marc à l'autorité de saint Irénée.
(1) Bhassac, Une inscnption de Delphes et la chronologie de saint Paul (RB,
1913. 36-53; 207-217).
CHAPITRE H
LE PLAN ET L ESPRIT DU TROISIEME EVANGILE.
Nous mettons en tête la liste des petites sections ou péricopes que nous
avons séparées. Elle pourra être utile soit pour établir le plan, soit dans
la question des sources.
§ 1^''. — Les 'péricopes.
1 I, 1-4 Le prologue.
2 — 6-2S Annonce de la naissance du précurseur. Sa conception.
3 — 26-38 L'Annonciation.
4 — 39-56 La Visitation.
5 — 57-80 Naissance de Jean-Baptiste. Sa circoncision. Le cantique
de Zacharie.
6 II, 1-20 La Nativité de Jésus.
7 — 21 La Circoncision et le nom de Jésus.
8 — 22-39 Jésus est présenté au Temple et reconnu comme le Messie.
9 — 40-S2 Le recouvrement au Temple.
10 III, 1-20 Prédication de Jean-Baptiste (Mt. m, 1-12; Me. i, 2-8).
(1-6 Entrée en scène de Jean. 7-9 Prédication du Baptiste; 10-
14 Avis particuliers; lS-18 Annonce du Messie; 19-20 Jean en
prison].
11 — 21-22 Jésus proclamé Fils de Dieu lors de son baptême (Me. i,
9-11; Mt. m, 13-17).
12 — 23-38 La généalogie humaine de Jésus (cf. Mt. i, 1-27).
13 IV, 1-13 La tentation (Mt. iv, 1-11; Me. i, 12-13).
14 — 14-15 Jésus revient en Galilée (cf. Me. i, 14=»; Mt. iv, 12; Jo. iv,
1-3).
15 — 16-30 Jésus prêche à Nazareth; il est rejeté (cf. Me. vi, 1-6; Mt.
IV, 12-16 ;xiii, §3-58).
16 — 31-32 Prédication dans la synagogue de Capharnaum (Me. i,
21-22; cf. Mt. vu, 28-29).
17 — 33-37 Expulsion d'un démon (Me. i, 23-28).
18 — 38-39 Guérison de la belle-mère de Simon (Me. i, 29-31; Mt.
viii, 14-15).
19 — 40-41 Guérisons et exorcismes (Me. i, 32-34; Mt. viii, 16-17).
20 — 42-43 Attachement des foules (Me. i, 35-38).
LE PLAN ET L ESPRIT DU TROISIEME EVANGILE. XXIX
21 IV, 4:4 Prédication dans les synagogues de Galilée (cf. Me. i, 39;
Mt. IV, 23).
22 V, 1-11 Prédication, pêche miraculeuse, vocation de Simon, et avec
lui de Jacques et de Jean (cf. Me. i, 16-20; Mt. iv, 18-22).
23 — 12-16 Guérison d'un lépreux (Me, i, 40-45; Mt. vin, 1-4).
24 — 17-26 Pardon et guérison d'un paralytique (Me. ii, 1-12; Mt. ix,-
1-8).
25 — 27-32 Vocation de Lévi. Appel des pécheurs (Me. ii, 13-17; Mt.
IX, 9-13).
26 — 33-39 Question sur le jeûne. Esprit ancien et esprit nouveau
^Me. Il, 18-22; Mt. ix, 14-17).
27 VI, 1-S Première question relative au sabbat, les épis (Me. ii, 23-28 ;
Mt. xii, 1-8).
28 — 6-11 Deuxième question sur le sabbat, la main desséchée
(Me. m, 1-6; Mt. xii, 9-14).
29 — 12-16 La vocation des douze Apôtres (Me. m, 13-19; cf. Mt. x,
1-4).
30 — 17-19 Grand concours de peuple (Me. m, 7-12; Mt. xii, 15; cf.
Mt. IV, 24 s.).
31 — 20-26 Les béatitudes et les imprécations (cf. Mt. v, 3. 4. 6. 11. 12).
32 — 27-38 La charité de miséricorde même envers les ennemis (Mt. v,
44. 36. 40. 42; vu, 12; vu, 12; v, 46. 47. 45. 48; vu, 1. 2).
33 — 39-46 Dispositions nécessaires à l'exercice de la charité de zèle
(Mt. XV, 14; X, 24. 25; vii, 3-5; xii, 32-35; vu, 16-18; vu, 21).
34 — 47-49 Conclusion pratique (Mt. vu, 24-27).
35 VII, 1-10 Le centurion de Capharnaiim (Mt. viii, 5-13).
36 — 11-1 7 Après la résurrection du fils de la veuve de Naïn on acclame
Jésus comme un grand prophète.
37 _ 18-23 Le message du Baptiste (Mt. xi, 2-6).
38 — 24-28 Témoignage rendu par Jésus au Baptiste (Mt. xi, 7-15).
39 — 29-35 Le message de Dieu comment reçu par les Pharisiens et
par les pécheurs (Mt. xi, 16-19).
40 — 36-50 La pécheresse repentante et le Pharisien.
41 VIII, 1-3 Les saintes femmes attentives à la parole de Dieu et secon-
dant le ministère de Jésus.
42 — 4-8 La parabole du semeur (Me. iv, 1-9; Mt. xiii, 1-9).
43 — 9-10 Le but des paraboles (Me. iv, 10-12; Mt. xiii, 10-15).
44 — 11-15 Explication de la parabole (Me. iv, 13-20; Mt. xni, 18-23).
45 ^- 16-18 Le mystère doit être connu; se montrer digne de le bien
entendre (Me. iv, 21-25).
46 — 19-21 Les vrais parents de Jésus attentifs à la parole de Dieu
(Me. m, 31-35; Mt. xii, 46-50).
47 — 22-25 La tempête apaisée (Me. iv, 35-41; Mt. viii, 23-27).
XXX INTRODUCTION,
48 VIII, 26-39 Le démoniaque du pays des Géraséniens (Me. v, 1-20;
Mt. Yiii, 28-34).
49 — 40-S6 La fille de Jaïre et l'hémorroïsse (Me. v, 21-43; Mt. ix,
18-26).
• 50 IX, 1-6 Mission des Apôtres (Me. vi, 7-13; Mt. ix, 33; x, 5-14).
- 51 — 7-9 Opinion d'Hérode sur Jésus (Me. vi, 14-16; Mtxiv, 1-2).
52 — 10-17 Retour des Apôtres et multiplication des pains (Mo. vi,
30-44; Mt. xiv, 13-21; Jo. vi, 1-13).
53 — 18-22 Confession de Pierre, Première annonce de la Passion (Me.
. Yiii, 27-33; Mt. XVI, 13-23),
54 — 23-27 Pour être sauvé il faut suivre Jésus (Me viii, 34-38; ix, 1 ;
Mt. XVI, 24-28; cf. Mt. x, 38.39; Le. xiv, 27; xvii, 33; Jo. xii,2S).
55 — 28-36 La Transfiguration (Me. ix, 2-8; Mt. xvii, 1-8).
56 — 37-43^ Le démoniaque épileptique (Mo. ix, 14-29; Mt. xvii,
14-20).
57 — 43''-4S Deuxième prophétie relative à la Passion (Me. ix, 30-32;
Mt. xvii, 22. 23).
58 — 46-48 La préséance (Me. ix, 33-37; Mt. xvm, i-3).
59 — 49-50 L'usage du nom de Jésus (Me. ix, 38-41).
60 — 51-56 Mauvais accueil des Samaritains. Jésus réprouve le zèle
trop ardent de Jacques et de Jean.
61 — 57-62 Vocations diverses (Mt. vni, 19-12).
62 X, 1-20 Mission des soixante-douze disciples.
63 — 21-22 La révélation du Père et du Fils '(Mt. xr, 25-27).
64 — 23-24 La révélation attendue est accordée aux disciples (cf.
Mt. XIII, 16-17|,
65 — 23-29 Question d'un docteur de la Loi (cf. Me. xii, 28-34; Mt.
XXII, 34-40).
66 — 30-37 La parabole du bon Samaritain.
67 — 38-42 Marthe et Marie.
68 XI, 1-4 L'oraison dominicale (cf. Mt. vi, 9-15).
69 — 5-8 L'ami importun ou la prière exaucée.
70 — 9-13 Nécessité et efficacité de la prière (Mt. vu, 7-17).
71 — 14-16 Expulsion d'un démon; impressions diverses (cf. Mt. ix,
32-34; XII, 22-24; Me. viii, 11; Mt. xvi, 1).
72 — 17-26 Béelzéboul vaincu (cf. Mt. xii, 25-30; Me. m, 24-27).
73 — 27-28 Heureuse la. mère de Jésus!
74 — 29-32 Pas d'autre signe que Jésus (Mi. xn, 39-42; (cf. M t. xvi,
4; Me. viii, 12).
75 — 33-36 La lumière du Christ et la lumière de l'âme (cf. Mt. v,
15, VI, 22. 23; Le. viii, 16; Me. iv, 21).
76 — 37-54 Jésus dénonce les Pharisiens et les docteurs de la Loi
(cf. Mt. xxiii, 1-36).
LE PLAN ET l'ESPRIT DU TROISIÈME ÉVANGILE. XXXI
77 XII, 1 Le levain des Pharisiens (Mt. xvi, li; Me. viii, 15).
78 — 2-12 Instruction aux disciples en vue d'un avenir menaçant
(Mt. X, 26-33; 19. 20; xii, 32; Me. xiii, il).
79 — 13-21 A tous : Les biens de la terre et la vie de l'âme.
80 — 22-31 Aux disciples : L'abandon au Père pour les nécessités
de la vie (Mt. vi, 25-33).
81 — 32-34 La vraie richesse est dans le ciel (cf. Mt. vi, 19-21).
82 — 33-40 Veillez car l'heure est incertaine (cf. Mt. xxv, 1-13; xxiv,
43-44; Me. xiir, 33. 35).
83 — 41-48 Surtout ceux qui ont la confiance du maître doivent veiller
(cf. Me. xiii, 33-37; Mt. xxiv, 43-51).
84 — 49-53 Pour ou contre Jésus (cf. Mt. x, 34-36).
85 — 54-59 Le temps invite à la réconciliation.
86 xiii, 1-5 Leçon à tirer des malheurs publics.
87 — 6-9 Le figuier stérile.
88 — 10-17 Guérison, un jour de sabbat, d'une femme voûtée.
89 — 18-19 Le grain de sénevé (Mt. xiii, 31-32; Me. iv, 30-32).
90 — 20-21 Le levain (Mt. xiii, 33).
91 — 22-30 Juifs réprouvés, gentils sauvés.
92 — 31-33 Les ruses du renard Hérode et le dessein de Dieu.
93 — 34-35 Apostrophe à Jérusalem (Mt. xxiii, 37-39).
94 XIV, 1-6 Guérison d'un hydropique un jour de sabbat.
95 — 7-11 Le choix des places pour un festin.
96 — 12-14 Le choix des invités.
97 — 15-24 Parabole des invités discourtois.
98 — 25-27 Se détacher de tout et prendre la croix (cf. Mt. x, 37. 38).
99 — 28-33 Bien peser l'effort ^ faire. Paraboles de la construction et
de la guerre.
100 — 34-33 Le sel (Mt. v, 13-16; cf. Me. ix, 50).
101 XV, 1-2 Introduction au thème du pardon divin.
102 — 3-7 La brebis retrouvée (cf. Mt. xviii, 12-14).
103 — 8-10 La drachme retrouvée.
104 — 11-32 La parabole de l'enfant prodigue.
105 XVI, 1-9 L'économe infidèle.
106 — 10-13 Instruction sur les richesses.
107 — 14-18 Les Pharisiens et le vrai sens de la Loi (cf. Mt. xi, 12; v,
18. 32; XIX, 9).
108 — 19-31 Le riche et le pauvre Lazare.
109 XVII, 1-2 Le scandale (cf. Mt. xviii, 6. 7; Me. ix, 42).
110 — 3-4 Le pardon des offenses (cf. Mt. xviii, 15. 21. 22).
111 — 5-6 La foi (cf. Mt. xvii, 20; xxi, 21; Me. xi, 22. 23).
112 — 7-10 Les serviteurs inutiles.
113 — 11-19 Les dix lépreux ou le Samaritain reconnaissant.
XXXII INTRODUCTION.
114 XVII, 20-21 La venue du règne de Dieu.
115 — 22-37 La révélation du Fils de rhomme et le jugement.
116 XVIII, 1-8 Le juge et la veuve.
117 — 9-14 Le Pharisien et le publicain.
118 — lS-17 Jésus accueille des enfants (Me. x, 13-16; cf. Mt. xix
13-15).
119 — 18-27 Danger des richesses (Me. x, 17-27; Mt. xix, 16-26).
120 — 28-31 ^ La récompense accordée à ceux qui quittent tout pour
le Christ (Me. x, 28-39; Mt. xix, 27-29).
121 — 31''-34 Jésus prend les douze pour les mener à Jérusalem où il
doit mourir et ressusciter (Me. x, 32-34; Mt. xx, 17-19).
122 — 3S-43 Guérison d'un aveugle à Jéricho (Me. x, 46-52; cf. Mt.
XX, 29-34).
123 XIX, 1-10 Zachée.
124 — 11-27 La parabole des mines (cf. Mt. xxv, 14-30).
125 — 28-40 Cortège triomphal au mont des Oliviers (Me. xi, 1-10;
Mt. XXI, 1-9).
126 — 41-44 Lamentation sur Jérusalem.
127 — 45-46 Jésus chasse les vendeurs du Temple (Me. xi, 13-17;
Mt. XXI, 12-13 ; cf. Jo. ii, 14-16).
128 — 47-48 Enseignement dans le Temple; les chefs et le peuple
(cf. Me. XI, 18).
129 XX,. 1-8 La question des sanhédrites sur la mission de Jésus (Me. xi, -
27-33; Mt. xxi, 23-27).
130 — 9-19 Parabole allégorique des mauvais vignerons (Me. xii, 1-12;
Mt. XXI, 33-46).
131 — 20-26 Ce qui est dû à César et à Dieu (Me. xii, 13-17; Mt. xxii,
lS-22).
132 — 27-40 Question des Sadducéens sur la résurrection (Me xii,
18-27; Mt. xxii, 23-33).
133 — 41-44 L'origine du Messie (cf. Me. xii, 35-37" ; Mt. xxii, 41-46).
134 — 43-47 Agissements des scribes (Me. xii, 37 MO; cf. Mt. xxiii,
1-36).
135 XXI, 1-4 L'obole de la veuve (Me. xii, 41-44).
136 — 3-7 Prophétie sur la destruction du Temple (Me. xm, 1-4;
Mt. XXIV, 1-2).
137 — 8-11 Temps de détresse (Me. xiii, 5-8; Mt. xxiv, 4-8).
138 — 12-19 Persécutions contre les disciples (Me. xiii, 9-13; cf.
Mt. XXIV, 9-14; x, 17-22. 30; Le. xii, 11-12).
139 — 20-24 La ruine de Jérusalem (Me. xiii, 14-23; M t. xxiv, 13-
25).
140 — 25-27 L'avènement du Fils de l'homme (Me. xiii, 24-27;
Mt. xxiv, 29-30).
LE PIAN ET l'esprit DU TROISIÈME ÉVANGILE. XXXIII
141 XXI, 28-33 Signes de la proximité du règne de Dieu (Me. xiii, 28-
31 ; Mt. XXIV, 32-35).
142 — 34-36 Avis en vue du dernier jour (cf. Me. xiii, 33-37; Mt. xxiv,
42;Lc. XII, M-48). ,
143 — 37-38 Les derniers jours de Jésus (et. Jo. viii, 1-2).
144 XXII, 1-2 Le complot (Me, xiv, 1,2; Mt. xxvi, 1-5).
145 — 3-6 La trahison de Judas (Me. xiv, 10. 11; Mt. xxvi, 14-16).
146 — 7-14 Préparatifs pour la dernière Gène (Me. xiv, 12-17";
Mt. XXVI, 17. 20).
147 — 15-18 Dernière Pâque juive (cf M. xiv, 25 ; Mt. xxvi, 19).
148 — 19-20 Institution de l'Eucharistie (Me. xiv, .22-24; Mt. xxvi,
23-28; I Cor. xi, 23-25).
149 — 21-23 Annonce de la trahison (Me. xiv, 18-21; Mt. xxvi, 21-25;
Jo. XIII, 21-30).
150 — 24-27 L'autorité chrétienne est un service (cf. Me. x, 41-45;
Mt. XX, 24-28).
151 — 28-30 Récompense promise aux Apôtres (cf. Mt. xix, 28).
152 — 31-32 Promesse faite à Simon Pierre.
153 — 33-34 Annonce du reniement de Pierre (Me. xiv, 29-30;
Mt. XXVI, 33-34; Jo. xiii, 37-38).
154 — 35-38 Les temps heureux et la grande épreuve.
155 — 39-46 L'agonie et la prière au mont des Oliviers (Me. xiv, 26.
32-42; Mt. XXVI, 30. 36-46).
156 — 47-33 Arrestation de Jésus (Me. xiv, 43-52; Mt. xxvi, 47-56;
Jo. XVIII, 2-11).
157 — 54-62 Le triple reniement de Pierre (Me. xiv, 66-72; Mt. xxvi,
69-73; Jo. xviii, 16. 17. 25-27).
158 — 63-65 Scène d'outrages (Me. xiv, 63; Mt. xxvi, 67. 68).
159 — 66-71 Jésus devant le Sanhédrin (cf. Me. xiv, 33-64; xv, 1;
Mt. xxvi, 59-66; xxvii, 1).
160 xxiii, l-o Première comparution devant Pilate (Me. xv, 1-5;
Mt. xxvii, 2. 11-14; Jo. xvm, 28-38).
161 — 6-16 De Pilate à Hérode; d'Hérode à Pilate.
162 — 17-25 Barabbas plutôt que Jésus (Me. xv, 6-15; Mt. xxvii,
13-23. 26).
163 — 26 Simon le Cyrénéen (Me. xv, 20''-21; Mt. xxvii, 31". 32).
164 — 27-31 Les filles de Jérusalem.
165 — 32 Les deux malfaiteurs ou larrons.
166 — 33-38 Le crucifiement (Me. xv, 22-27; Mt. xxvii, 33-38; Jo. xix,
17 "-27).
167 — 39-43 Le mauvais et le bon larron (cf. Me. xv, 32"; Mt. xxvn.
168 — 44-46 La mort de Jésus (Me. xv, 33-38; Mt. xxvii, 45-51).
ÉVANGILE SELON SAINT LUC. G
XXXIV INTRODUCTION.
169 XXIII, 47-49 Le centurion et les saintes femmes (Me. xv, 39-41;
Mt. xxvii, 54-56).
170 _ 50-54 La sépulture (Me. xv, 42-46; Mt. xxvii, 57-60; Je. xix,
38-42).
171 — 55-56 Attitude des saintes femmes (Me. xv, 47; Mt. xxvii, 61).
172 XXIV, 1-11 Le tombeau vide. Les deux anges (cf. Me. xvi, 1-8;
Mt. xviii, 1-10; Je. XX, 1-18).
173 — 12 Pierre au tombeau (cf. Jo. xx, 3-10).
174 — 13-32 Jésus et les disciples d'Emmaus.
175 — 33-35 Le retour d'Emmaus. L'apparition à Simon.
176 — 36-43 Apparition de Jésus aux Apôtres et aux disciples (et.
Jo. XX, 19-23).
177 — 44-49 Jésus leur révèle le plan divin.
178 — 50-53 Ascension. Attitude expectante des Apôtres.
§ 2, — Le plan.
Le troisième évangile est, dans toute la force du terme, un évangile,
c'est-à-dire l'annonce d'une bonne nouvelle (1). Cette bonne nouvelle
est celle de la venue du Messie dont l'œuvre est le salut offert aux
hommes. Dans les Actes, partie de Jérusalem, elle arrive après diverses
péripéties jusqu'à Rome; dans l'évangile, elle descend du ciel à Jéru-
salem, à Nazareth, puis à Bethléem. La parole se répand ensuite dans
tout le pays d'Israël, et parvient à Jérusalem, où l'œuvre du salut est
consommée.
Cette marche de la parole dans les Actes a quelque chose d'irrésisti-
ble (2). Cependant Luc n'omet pas de mentionner les résistances qu'elle
rencontre, en même temps que l'accueil favorable qu'on lui fait; c'est
assurément un de ses traits caractéristiques, et ce qui donne à son
ouvrage un intérêt psychologique si profond et si varié. Le même souci
de la parole l'a amené dans l'évangile à multiplier les discours, allocu-
tions et paraboles, en groupant les laits et les avis dans des ensembles
disposés avec art.
L'évangile peut se diviser en plusieurs parties suffisamment distinctes.
Première partie : Les récits de l'enfance, ou l'aurore du salut (1,5- ii).
Deuxième partie : L'investiture de Jésus (m, 1-iv, 13).
Troisième partie : La manifestation du Sauveur en Galilée (iv, 14-
IX, 50).
Quatrième partie : La prédication instante du salut (ix, 51-xviii, 30).
(1) Le mot d'eùaYYÉXtov ne se trouve pas dans Le, mais bien eûaYYsXt'Çofjiat.
(2) Mais non pas de triomphal ; Harnack exagère en citant : Vexilla régis prodeunt
{Lukas... p. 116, note 1).
LE PLAN ET L ESPRIT DU TROISIEME EVANGILE. XXXV
Cinquième partie : Jésus arrive à Jérusalem et y meurt (xviii, 31-xxiii).
Sixième partie : Résurrection et Ascension (xxiv).
Nous revenons sur chacune de ces parties.
I. L'aurore du salut, i-ii.
Le plan suit simplement le cours des faits et lés lieux principaux sont
indiqués : Jérusalem, Nazareth, Bethléem; le site de la Visitation est du
moins indiqué en Judée. La chronologie est fixée par les jours d'Hérode
et le recensement sous Auguste. Les impressions des acteurs commen-
cent par le doute de Zacharie, qui n'aboutit qu'à mieux manifester le
dessein de Dieu, et auquel s'opposent la sympathie charitable d'Elisabeth,
le tressaillement de Jean, l'empressement des bergers, la docilité à
l'Esprit-Saint de Siméon et d'Anne, mais surtout et toujours la foi de
Marie qui conserve tous ces souvenirs dans son cœur comme une parole
à laquelle elle était attentive. Les docteurs du Temple sont dans un
étonnement qui touche à l'admiration.
IL L'investiture de Jésus par Jean-Baptiste et par son Père, m, 1-
IV, 13.
Au moment où va commencer le grand drame, le point de départ
historique est fixé solennellement, ainsi que le lieu de la première scène.
Mais elle comporte des agents d'ordinaire invisibles, le Père, avec
l'Esprit-Saint, qui du ciel reconnaît Jésus pour son Fils, le démon qui le
tente. Le baptême et la tentation étaient le début traditionnel de l'évan-
gile ; le trait de génie de Luc fut de regarder la tentation comme une
première passe d'armes (iv, 13), et surtout d'avoir placé la généalogie de
Jésus, Fils de Dieu, au baptême, en la faisant remonter à Adam et par
Adam à Dieu. C'était montrer en Jésus le représentant de l'humanité,
dont les destinées allaient entrer dans une phase nouvelle. Luc est aussi
le seul à mentionner dès ce moment (m, 19) la captivité de Jean, comme
pour laisser toute la place à l'action de Jésus.
III. La manifestation du Sauveur en Gaulée, iv, 14-ix, SO.
Les lieux étaient indiqués par la tradition. Luc a plutôt estompé le
croquis du paysage de Marc, comme nous le verrons en les comparant
sur ce point. Mais il semble avoir eu une intention chronologique très
marquée, non point par des indications précises de temps, mais en
signalant un développement qui lui a sans doute paru plus vraisem-
blable. C'est ainsi qu'il distingue plusieurs périodes : Jésus seul; Jésus
appelle des disciples; Choix des apôtres; Mission des apôtres.
. On conviendra que c'est là une histoire parfaitement ordonnée. Mais
la réalité ne suit pas toujours l'ordre logique. Qu'en est-il? Il ne peut y
avoir de doute que sur le moment de la vocation des premiers disciples,
que Marc et Matthieu placent tout au début.
Luc a pour lui la vraisemblance; avant qu'un docteur ait des disciples,
il faut qu'il ait commencé à faire connaître sa doctrine. Mais Jésus était
XXXVI INTRODUCTION,
au-dessus de cette loi. Et le témoignage de Jean confirme en quelque
manière celui de Marc et de Matthieu. Voyons cependant ces moments
l'un après l'autre.
1) Jésus prêche seul ^ iv, 14-44.
Dans ce petit ensemble, Luc se préoccupe encore du développement,
et, comme pour le cas de Zacharie, la parole de Jésus est d'abord mal
reçue. Il était d'ailleurs assez indiqué que Jésus prêchât d'abord dans sa
patrie. Mais que l'ordre de Luc soit plutôt un ordre rationnel qu'un ordre
réel, c'est ce que son texte lui-même suggère (iv, 23), puisque Jésus
avait déjà attiré l'attention à Gapharnaiim. L'ordre de Marc et de Mat-
thieu est très probablement l'ordre réel.
Ce qui suit ce début est dans l'ordre de Me. La doctrine de Jésus,
l'expulsion d'un^démon, la guérison de la belle-mère de Simon, plu-
sieurs guérisons et exorcismes provoquent l'attachement des foules à
ses pas.
2) Disciples et adversaires, v, 1-vi, H.
La vocation de Simon-Pierre et de Jacques et Jean, puis celle de Lévi
donnent à Jésus des adhérents fidèles, mais en même temps elle attire
l'attention des Scribes et des Pharisiens. Cette belle opposition littéraire
résulte du renvoi à ce moment des premières vocations. C'est à l'occa-
sion des disciples que naissent les controverses sur l'accueil fait aux
pécheurs, le jeûne et le sabbat. Après quoi les adversaires se demandent
ce qu'ils feront du maître. Fidèle à son thème de développement psycho-
logique, Luc ne les montre pas comme Me. déjà décidés à s'en défaire.
La guérison d'un lépreux et celle d'un paralytique ont été placées dans
l'ordre de Me. avant la vocation de Lévi.
3) Constitution de la hiérarchie et Loi nouvelle, vi, 12-49.
Le choix des douze apôtres et le discours qui suit forment une mer-
veilleuse opposition : Jésus prie et choisit ses apôtres sur la montagne;
il vient instruire la foule dans la plaine. Le concours de peuple devait
être indiqué dans l'intervalle. Le choix des apôtres est placé au même
endroit que dans Me, qui n'a pas le discours. Il précède logiquement
la promulgation d'un principe, qui sera celui d'une nouvelle société.
Le discours lui-même est réduit à une introduction qui marque en traits
accentués le renversement des valeurs selon les idées vulgaires et selon
le nouvel idéal, puis recommande la charité de miséricorde et de zèle.
C'est moins la promulgation d'une loi qui doit remplacer la loi de Moïse,
que l'esquisse de la perfection nouvelle vers laquelle les hommes doivent
s'élever, au-dessus de leurs préjugés égoïstes.
4) Comment est reçue la parole de Dieu, vu, 1-yiii, 21.
Gravé question qui devait préoccuper celui qui a écrit : « Crurent tous
ceux qui étaient ordonnés vers la vie éternelle » (Act. xiii, 48). Cette
pensée domine toute cette section, avec des épisodes qui s'y ramènent
LE PLAN ET L ESPRIT DU TROISIEME ÉVANGILE. XXXVIl
aisément. Le centurion est plus prompt à la foi qu'Israël, le Baptiste
envoie demander ce qu'il faut penser, et Jésus dit assez clairement qu'on
doit le reconnaître pour celui qu'on attendait. Sur quoi iJ expose les
mauvaises dispositions de cette génération envers le double message,
celui de Jean et le sien. La pécheresse repentante chez le Pharisien Simon
justifie la sagesse de Dieu (vu, 35) et aussi les saintes femmes, auxilia-
trices de la parole. Enfin la parabole du Semeur, classant les auditeurs
par rapporta la parole, est l'occasion d'une vue sur les desseins de Dieu,
d'une indication sur l'économie historique du mystère, et tout se ter-
mine par cette déclaration de Jésus que ses vrais parents sont ceux qui
écoutent la parole et la mettent en pratique. L'épisode de la pécheresse
est si fortement rattaché par les idées à ce qui précède qu'on peut douter
qu'il soit à sa place chronologique. Le message du Baptiste en prison ne
pouvait être renvoyé trop loin. La résurrection du fils de la veuve de
Naïm ne se rattache au thème général que par l'acclamation du peuple
qui salue Jésus comme un grand prophète. Il est à supposer que la
tradition recueillie par Luc mettait cet épisode au même temps que celui
du centurion ou du message du Baptiste.
Il est très remarquable qu'avec son souci du développement psycho-
logique historique, Luc n'a pas fait la moindre allusion à deux époques
distinctes d'enseignement : l'enseignement en paraboles succédant à un
enseignement populaire en clair. C'est dès le début que les auditeurs se
divisent en dociles et en indociles, et les indociles sont dès le début les
chefs du peuple, tandis que le peuple se pressera toujours pour entendre
celui qui lui adresse ses appels à la perfection la plus haute. Il nous avait
paru, même à propos de Me, que la période d'enthousiasme populaire,
suivie d'une période de désaffection était moins forteinent marquée
dans les évangiles que dans les commentaires (1) : Marc indique seule-
ment qu'à partir d'un certain moment (Me. vi, 7), Jésus s'est consacré
plus spécialement à la formation de ses disciples, et nous retrouverons
cette période dans Le.
5) Épisodes, vni, 22-56. Trois épisodes : la tempête apaisée, le démo-
niaque du pays des Géraséniens, la résurrection de la fille de Jaïre
avec la guérison de l'hémorroïsse en chemin (à la place et dans l'ordre
de Me), forment un groupe qui met dans un haut relief la puissance de
Jésus, et montrent la parole pénétrant à l'est du lac.
6) Formation des Apôtres, ix, 1-50.
C'est manifestement la note dominante de cette section, probablement
parce qu'elle est dans l'ordre et dans la manière de Me. Elle débute par
la mission des Apôtres, et l'opinion d'Hérode sur Jésus figure ensuite
pour préparer par contraste la confession de Pierre. Dans l'épisode de la
(1) Comm. de Me. p. 103.
XXXVIIl INTRODUCTION.
multiplication des pains, les disciples lui servent de ministres; c'est à
eux que s'adressent les deux prophéties relatives à la Passion, après la
Confession de Pierre. La Transfiguration est réservée à trois d'entre eux;
la guérison du possédé épileptique fait constater leur échec. La dispute
sur la préséance, la question sur l'emploi du nom de Jésus, sont rela-
tives à l'action de la nouvelle hiérarchie. Il est vrai que l'allocution
(ix, 23-27) sur le salut est destinée à tous, mais les apôtres devaient être
les premiers à la mettre en pratique.
IV. La Prédication instante du saiut, ix, Sl-xvm, 20.
On intitule souvent cette section : voyage en Pérée, ou voyage à Jéru-
salem. Et en effet il a plu à Luc de montrer à l'horizon Jérusalem et la
Passion (ix, SI); mais deux fois encore il indique la direction de Jérusa-
lem (xiii, 22; XVII, 11), en attendant une quatrième fois (xvin, 31), qui
sera la bonne, puisqu'on y arrivait. Avait-il donc en vue deux ou trois
voyages? Et en effet, à un certain moment nous sommes en Samarie,
puis dans les terres d'Hérode (xiii, 31), puis nous allons à Jérusalem
par la Samarie, comme au début, et même le long de la Galilée (xvii,
11)! D'autre part on peut objecter au multiple voyage une raison très
grave, c'est que l'itinéraire dès le début est en vue de la Passion. Pour-
tant Luc a dû se rendre compte de ce qu'il faisait. Il faut donc qu'il ait
été amené par les circonstances traditionnelles à distinguer des voyages,
sans vouloir les préciser, soit à défaut de renseignements exacts, soit
parce que, comme historien, il entendait mettre toute cette section sous
le signe de Jérusalem et de la Passion. Après avoir confié aux Apôtres
la vraie notion du devoir qu'il avait à remplir, Jésus marchait vers soft
but.
Mais si cette orientation du ministère de Jésus n'est pas sans émou-
voir, si elle donne à tout l'enseignement quelque chose de plus pathé-
tique et de plus pressant, il faut avouer qu'elle offre un médiocre appui
pour fixer l'enchaînement des faits ou leurs modalités historiques.
En vain cherche-t-on, dans ces pages, à savoir oti on est; on sait seu-
lement qu'on est toujours dans le pays d'Israël, puisque rien n'indique
qu'on en soit sorti. Aucune indication de lieu, hors celles que nous avons
dites. La scène est toujours simplement quelque part.
La physionomie des acteurs n'est pas moins différente dans cette sec-
tion. C'est au début, comme pour la géographie, que nous trouvons un
trait précis. Jacques et Jean sont nommés et parlent (ix, 31-56). Pierre
ne le sera qu'une fois pour une question (xii, 41), sauf à revenir sur
la fin dans le contexte de Me. (Le. xviii, 28). Les apôtres sont nommés
une fois (xvit, 5), mais le pire, c'est qu'ils ne font plus rien. En Galilée
on était en plaine ou en montagne, sur la terre ou sur l'eau, et les dis-
ciples familiers allaient à la pêche, se disputaient, mangeaient, ne
comprenaient pas, questionnaient, même dans Luc, quoique moins que
LE PLAN ET L ESPRIT DU TROISIÈME EVANGILE. XXXIX
dans Marc. Simon, surtout, intervenait volontiers, sous le nom de Pierre
(v, 6; VI, 14; vm, 45.51; ix, 20.28.32), ou sous celui de Simon (v, 3.4.
5.8.10; VI, 14). Ils ne seront pas moins vivants dans la partie qui suivra
celle-ci. Ici, ils ne sont guère que des figurants muets (notez cependant
XI, 1 ; xvm, 5). La foule elle-même est inerte, sauf la brave femme qui
glorifie la Mère de Jésus (xi, 28 s.).
Ce n'est pas que cette section ne contienne des beautés splendides, les
chefs-d'œuvre de- Luc, presque toutes ses paraboles et les plus belles de
toutes. C'est donc que l'enseignement a pris la meilleure part. Jésus est
suffisamment manifesté au monde par ses miracles (1), il reste à enten-
dre ses paroles les plus utiles au salut. Il est vraisemblable que Luc a eu
cette pensée. Mais s'étant montré aussi indifférent à ce qui est carac-
téristique de l'action et de la vie, nous a-t-il disposés à croire qu'il a
rangé ces précieuses paroles dans l'ordre chronologique? Peut-être a-t-il
pensé que toutes se rapportaient â une seconde phase du ministère,
mais sont-elles entre elles dans un ordre chronologique rigoureux? Il
semble bien que non.
Il est facile, en effet, de constater que plusieurs paroles et même plu-
sieurs faits sont rangés par groupes. Or s'il est assez vraisemblable
que Jésus ait donné plusieurs enseignements sur le même sujet par
exemple sur la prière, et au moyen de paraboles allant deux par deux, il
est peu vraisemblable que les trois seules vocations se soient présentées
à la suite (ix, 57-62). Il est possible cependant que des sujets un peu
différents aient été réellement rapprochés par la circonstance fortuite
d'un banquet (xiv, 1-24), et que certains épisodes, sans lien logique avec
le contexte, aient apparu dans la réalité au même moment que dans le
récit.
C'est avec ces réserves qu'on peut distinguer les groupes de cette
partie, sans essayer de les ranger sous des rubriques plus générales, et
sans affirmer que ces groupes représentent un ordre chronologique.
1) Le règne de Dieu promulgué, ix, 51-x, 24.
Luc débute cette fois encore par l'opposition que font les hommes. Ici
c'est le mauvais accueil d'un village samaritain. Jésus ne veut pas punir
ce refus par un prodige. Il n'en organisera pas moins la promulgation
décisive du règne. Les vocations sont assez logiquement placées dans ce
contexte, mais la situation les requérait aussi. La mission des soixante-
douze est suivie, comme celle des Apôtres, d'une révélation importante
sur la défaite de Satan et sur le Fils.
2) Episodes : x, 25-42. Question d'un scribe et réponse sur la loi de
charité, parabole du bon Samaritain, Marthe et Marie. Deux scènes pro-
(1) Cette section en contient encore quatre : xi, 14; xiii, 10 ss. ; xiv, 4; xvin, 11 ss.,
mais Le. ne mentionne plus ces nombreux miracles qui attiraient les foules.
XL INTRODUCTION.
Bablement groupées par la proximité des lieux et la suite chronologique.
3) La prière de la nouvelle communauté et Vefflcacité de la prière, xi,
1-13.
L'unité de thème est visible. En plaçant à une date relativement tar-
dive l'oraison dominicale, qui était la prière liturgique de la commu-
nauté, Luc a sûrement pour lui la vraisemblance.
4) Il y a des signes sufflsants 'pour les âmes droites, xi, 14-36, quoiqu'ils
soient rejetés par les autres, xi, 37-S4. Tout se réfère ici à l'acceptation
ou plutôt au refus de l'appel de Dieu. Au début, quelques-uns soupçon-
nent l'action de Béelzéboul; à la fin, c'est la menace aux descendants de
ceux qui ont tué les prophètes qui donne sa portée à la dénonciation
des Pharisiens et des Scribes. C'est donc un rapprochement d'idées qui
a mis en contact deux épisodes si éloignés l'un de l'autre dans Mt. (xii,
22-37, xxiii, 1-36). Très logiquement, Luc, n'ayant pas fixé la scène à
Jérusalem, s'abstient cette fois de faire interpeller la ville par Jésus.
Mais tout s'explique mieux en présence de la ville, et peut-être en était-
on tout près. C'est ce que suggèrent les épisodes précédents : La para-
bole du bon Samaritain, l'épisode de Marthe et Marie, même le Pater
qu'une tradition fort ancienne place au mont des Oliviers.
La louange de la mère de Jésus (xi, 27 s.) pourrait être un épisode
appelé par le lieu et le temps;' mais il marque bien aussi «le plus haut
point de fidélité à recevoir la parole. A la fin (xi, 33 s.) Luc note un
progrès dans la haine des Scribes et des Pharisiens.
5) Sermon sur le salut, xii, 1-S9.
Ce sermon n'est pas moins important que le premier. Tout roule sur
le salut, auquel il faut tout sacrifier, sur le détachement des biens de la
terre, le prix unique de l'âme, la nécessité de veiller, avec une conclu-
sion véhémente sur l'option qui va être imposée à tous. Cependant Luc
a presque alterné entre les disciples et la foule comme auditoire, et
noté un épisode (32-34) qui forme une transition.
6) Destinées historiques du règne de Dieu, réprobation d'Israël, xiii,
1-35.
Lé sermon sur le salut s'adressait à chaque âme. Vers la fin cependant,
il faisait une place aux circonstances pour inviter plus instamment à la
pénitence. C'est le sujet de tout ce groupe. Israël est invité à se fconvertir,
mais il refuse, et tout se termine par l'imprécation à Jérusalem. L'épi-
sode de la femme voûtée fait ressortir la mauvaise foi des chefs d'Israël.
Les deux paraboles du grain de sénevé et du levain montrent que le
règne de Dieu se développera malgré l'opposition. L'imprécation à
Jérusalem est très naturelle dans ce thème, mais plus naturelle encore
en face de la ville (Mt.). Or cette fois on est dans le pays soumis à Hérode.
Il semble donc que Luc n'a fait qu'une soudure littéraire sur le nom de
Jérusalem (xni, 33 et 34), sans situer cette parole selon le lieu et le
LE PLAN ET l'ESPRIT DU TROISIÈME ÉVANGILE. XLI
temps, d'autant qu'il se réservait de donner une lamentation sur Jéru-
salem (xix, 41).
7) Épisode du festin, xiv, 1-24. L'ordre des faits est arrangé avec une
parfaite vraisemblance; l'hydropique ayant été guéri dans un festin,
cette circonstance a pu amener la leçon sur le choix des places et des
invités, ainsi que la parabole des invités discourtois. Mais l'arrange-
ment pourrait aussi bien être ordonné par l'affinité des matières.
8) Qualités requises des disciples : résolution, prudence surnaturelle,
persévérance, xiv, 25-33.
. 9) Bonté de Dieu pour les pécheurs, xv, 1-32.
10) Usage des richesses, XV i, 1-31.
11) Avis divers : le scandale, le pardon des offenses, la foi, l'humilité.
On dirait que Luc a réuni ici des paroles qui seraient rentrées malaisé-
ment dans le contexte d'un grand discours.
12) Épisode des dix lépreux, xvii, H-19. Le samaritain reconnaissant
est placé très naturellement sur la route de Jérusalem par la Samarie,
sans rien de plus précis. Et cet arrangement est peut-être d'après un
souvenir, peut-être d'après le nom de Samaritain. Les bonnes disposi-
tions de cet étranger préludent bien à ce qui suit.
13) Les hommes et le jugement, xvii, 20-37. Les Pharisiens question-
nent sur le règne de Dieu tel qu'ils le comprennent. Jésus répond que le
règne historique est déjà commencé, puis il élève leur pensée vers le
jugement de l'humanité tout entière, sans distinction de nations. Ce
discours a parfaitement sa raison d'être en lui-même, comme distinct de
l'admonition eschatologique aux disciples familiers (xxi, 5 ss.).
d4) Recours à Dieu et comment, xviii, 1-14. C'est l'idée de prière qui
groupe le juge et la veuve avec le Pharisien et le publicain. Mais si l'on
entend bien la parabole de la veuve, on lui trouve plus d'affinité avec
la petite section précédente qu'avec le thème général de la prière (xi,
1-13).
15) Épisodes des enfants et du riche, xvm, 15-30.
Tout est relatif à l'entrée dans le royaume de Dieu. D'ailleurs nous
rentrons ici dans l'ordre de Marc.
V. Jésus arrive a Jérusalem et y meurt, xviii, 31-xxiii.
Il y a quatre groupes bien distincts.
1) L'arrivée à Jérusalem, xviii, 31-xix, 44.
Le point de départ est avant Jéricho. Tout se présente dans un ordre
très vraisemblable, y compris la guérison de l'aveugle à l'entrée. On peut
seulement se demander si la grande parabole (xix, 11-27) répond bien à
son introduction historique.il faudrait le nier, si cette parabole était
celle des talents (Mt. xxv, 14-30), mais c'est celle des mines, qui suppose
en effet un retard dans l'avènement du règne de Dieu.
2) La lutte avec les docteurs et les chefs d'Israël, xix, 45-xx.
XLII INTRODUCTION.
Tout est dans un ordre vraisemblable. Le zèle de Jésus commence la
lutte ; il expulse les vendeurs du Temple ; désormais sa perte est décidée.
Tout se suit dans Tordre de Me, même l'épisode du liard de la veuve,
XXI, 1-4.
3) La prophétie sur la ruine du l^emple et la grande admonition aux
disciples en vue de la ruine de Jérusalem et du jugement, xxi, 5-38.
4) La Passion, xxii-xxiii.
Tout est bien lié et ordonné. Le complot précède la trahison; la pâque
juive précède l'institution de l'Eucharistie; l'annonce de la trahison de
Judas précède les entretiens intimes de la Cène.
La scène d'outrages après l'arrestation n'est pas moins vraisemblable,
mais fut-elle la seule? On le croirait à ne lire que Luc, qui n'aime pas à
répéter des faits analogues. Une seule comparution devant le Sanhédrin
paraissait tout ce qu'exigeait un procès criminel. La comparution de
Jésus devant Hérode avait été préparée de longue main (ix, 7-9), et de
même les deux larrons sont introduits (xxiii, 32) avant de prendre part
à l'action (xxiii, 39-43), les saintes femmes préparent les aromates dont
elles auront à se servir (xxiii, SS s.).
Il n'y a dans tout cela aucun indice d'invention purement littéraire.
Il n'est pas interdit de bien composer une histoire vraie. Mais il y a
aussi l'ordre et le contenu de Me. et de Mt. qu'on ne peut négliger pour
le tableau des faits.
VI. RÉSURRECTION ET ASCENSIOÎf, XXIV.
C'est ici que Luc nous instruit le plus fortement de ne pas attacher
trop d'importance aux apparences chronologiques de son récit. Qui ne
croirait qu'il a voulu placer l'Ascension au soir de la résurrection, s'il ne
s'était lui-même expliqué dans les Actes? Et si l'on traitait son cadre
comme rigide, où trouverait-on à y placer les apparitions en Galilée
dont parlent Matthieu et Jean?
Avant de le regarder comme un historien qui met les faits bout à bout
dans l'ordre chronologique, et bien résolu à n'en omettre aucun, il fau-
drait avoir réussi à réduire selon ce canon toute cette analyse de son
livre, en le comparant de plus aux autres évangélistes. Manifestement
dans sa notion d'écrire avec ordre il inclut le développement vraisem-
blable des faits, tel que l'historien doit le conclure des renseignements
qu'il a recueillis. Et l'historien qui compose de la sorte aboutira peut-
être à un arrangement moins près de la réalité que l'humble chroniqueur
qui met tout à la suite. Mais peut-être donnera-t-il une image plus
exacte, comme lorsque Luc s'y prend à quatre fois pour montrer la
haine des Scribes aboutissant à une condamnation à mort in petto (vi, 11 ;
XI, 54; XIX, 47; xx, 19).
Mais il suffit ici d'avoir constaté ce que suggère le plan de Luc à qui
veut se' rendre compte de sa méthode d'écrire l'histoire.
lE PIAN ET L'eSPBIT DU TROISIÈME ÉVANGILE. XLIII
§ 3. — L'esprit du troisième évangile.
Paul annonçait aux Gentils qu'ils seraient sauvés en croyant en Jésus-
Christ, Fils de Dieu, mort pour eux, comme pour tous les hommes,
quoiqu'il fût l'héritier des promesses faites aux ancêtres des Juifs. Qui
était ce Jésus, qu'on nommait aussi le Christ? Où était-il né, quelle fut
sa vie, sa doctrine, sa mort; est-on sûr de ne pas se tromper en le
nommant Sauveur et Seigneur?
Ce sont des questions que Luc entendit souvent poser au cours des
missions de l'Apôtre, et il y a répondu par l'évangile adressé à Théo-
phile. Les Écritures juives sont connues, on peut les lire en grec. Mais,
quand on ne les connaîtrait pas, on peut reconnaître par les faits celui
qu'elles avaient annoncé. C'est toujours la Parole de Dieu qui retentit
parmi les hommes, avec des titres assez assurés pour qu'on ne se trompe
pas en y ajoutant foi.
Cette parole, par le ministère de l'ange Gabriel, a d'abord été entendue
dans le Temple, pour assurer la continuité de l'œuvre de Dieu, puis à
Nazareth, en Galilée, parce que désormais elle inaugurait une phase
nouvelle. Elle est autorisée par l'origine surnaturelle de Jésus, pour
ceux qui savent ce secret, pour tous par ses miracles, par l'effet qu'ont
produit sa personne et sa doctrine sur Lévi, sur la pécheresse, sur
Zachée, sur ses Apôtres et ses disciples, par le succès de la prédication
du règne de Dieu, qui signifiait la fin du règne de Satan. Si l'œuvre du
Maître a paru échouer, et sur la croix, ce fut par l'opposition des chefs
du judaïsme, mais ils ont en somme servi les desseins de Dieu, car il
fallait que le Christ mourût avant d'entrer dans sa gloire. Pourquoi?
Tous les disciples de Paul le savaient.
Le Fils de Dieu était venu pour sauver les hommes du péché, il les
avait aimés et s'était livré pour eux (Gai. ii, 20).
Le troisième évangile pourrait aussi bien se résumer dans ce mot :
Jésus-Ghrist est le Sauveur des hommes.
Cette idée d'un homme Sauveur était alors très répandue. Ce n'est
que depuis vingt ans à peine que nous pouvons comprendre comment
le début de l'évangile de Luc est une réponse aux préoccupations ofiî-
cielles des hommes, comme la naissance du Sauveur fut une réponse
divine à leurs aspirations plus intimes vers le salut.
En l'an 9 avant J.-C, le proconsul Paulus Fabius Maximus proposait
aux Grecs d'Asie de commencer l'année le jour de la naissance d'Au-
guste (1) :
(1) Traduction de M. J. Rouffiac, dans Recherches sur les caractères du grec dans le
Nouveau Testament d'après les inscriptions de Priène, p. 69-73. L'inscription publiée
pour la première fois en 1899 est dans Dittenberger, Or. n" 458.
XLIV INTRODUCTION.
« (L'anniversaire d'Auguste) a donné un autre aspect au monde entier,
dont la mine eût été proche, si ce bonheur commun de tous les hommes,
César, n'était pas né. Aussi chacun peut-il considérer avec raison cet
événement comme l'origine de sa vie et de son existence (1), comme le
temps à partir duquel on ne doit plus regretter d'être né. Aucun autre
jour n'eut une plus heureuse occasion de bien pour la société et pour
l'individu que celui-ci, heureux entre tous... »
Et les Grecs de répondre :
« La Providence qui règle le cours de notre vie a fait preuve d'atten-
tions et de bonté et a pourvu au bien le plus parfait pour la vie en
produisant l'empereur, qu'elle a rempli de vertu, pour en faire un bien-
faiteur de l'humanité... Non seulement (César) a dépassé les précédents
bienfaiteurs de l'humanité, mais encore il ne laisse à ceux de l'avenir
aucun espoir de l'emporter sur lui. Le jour naissance du dieu a été pour
le monde le commencement des bonnes nouvelles qu'il apportait. »
Ni Luc ni Théophile n'ont dû ignorer ce décret, publié dans les prin-
cipales villes d'Asie Mineure. Avec quelle tranquille assurance de foi Luc
oppose son évangile à celui de l'Empire, et la joie des bergers à l'enthou-
siasme officiel des maîtres du monde ! Ce n'est pas non plus sans dessein
qu'il a mis le grand nom d'Auguste à la première ligne du récit de la
Nativité. Aucune ironie. Mais l'expression très calme et presque indiffé-
rente d'une foi qui met chaque chose à sa place, et réduit les desseins de
César à coopérer à ceux de Dieu.
Et si les Grecs, selon les tendances généreuses de leur philosophie,
associaient tous les hommes au bienfait de la naissance, d'Auguste, on
savait bien que les barbares qui habitaient au delà du Rhin, du Danube,
de l'Euphrate, ne gardaient la paix qu'en frémissant, étant assez avertis
que César ne serait jamais pour eux qu'un ennemi impitoyable. Luc
annonce la paix à tous les hommes, et fait remonter les origines humaines
de Jésus au premier homme, comme pour dire que tous ont droit au
salut qu'il est venu apporter, pourvu qu'ils veuillent l'accueillir.
C'est ce qu'on nomme l'universalisme de l'évangile de Luc. S'il y avait
un privilège, il semble d'abord qu'il sera au profit des pécheurs, tant est
pénétrant l'appel de la miséricorde. C'est dans cet évangile que l'on
trouve, comme dans Marc et dans Matthieu, la vocation de Lévi, la bonté
de Jésus pour les publicains et les pécheurs, mais il contient encore le
pardon accordé à la pécheresse, la parabole de la drachme perdue et de
l'enfant prodigue, la conversion de Zachée et du bon larron, et, ce qui est
plus touchant encore que les larmes du repentir, la joie profonde et exu-
(1) àpxiiv Toû pfoy xal t^ç Çwîjî -{tfo^iiciu pCo; est l'existence matérielle, Çw:^ la plénitude
de vie qui rend l'existence digne d'être récne.
lE PLAN ET L ESPRIT DU TROISIÈME ÉVANGILE. XLV
bérante de celui qui pardonne, le mouvement des entrailles paternelles,
étonnante révélation du cœur de Dieu, qui a ramené tant d'âmes.
Là-dessus Renan a une parole méchante : « L'offre d'un pardon facile a
toujours été le principal moyen de succès des religions. » Et pour les
badauds : « L'homme même le plus coupable, dit Bhagevat, s'il vient à
m'adorer et à tourner vers moi tout son culte, doit être cru bon (1). »
Aujourd'hui on ne va pas jusque dans les Indes, on dit que la religion
de Jésus a réussi parce qu'elle a été présentée par Paul comme une
religion de salut, à la façon des mystères. Mais qu'y a-t-il de mystérieux
dans l'appel de Dieu, dans le cri de détresse du prodigue, dans l'amour
repentant de la pécheresse ? Et il se trouve que cet évangile de pardon
est aussi le plus exigeant, on dirait presque le plus dur, et il faut le dire,
le plus dur à l'égoïsme des jouisseurs. Comme Paul, Luc connaissait
l'entraînement sensuel qui entraînait le monde antique à méconnaître
en l'homme l'image de Dieu. Il suffirait d'une conversion sincère pour
restaurer cette image, de la force d'en haut pour fortifier des êtres de
faiblesse, qui peut-être ne demandaient qu'un objet divin à leur amour
car ils aimaient à aimer, comme Augustin, comme la pécheresse.
Mais le monde antique avait une autre tare, l'avarice qui endurcit le
cœur. Aucun évangile n'a inculqué plus nettement, plus fortement, aux
riches leur devoir envers les pauvres. Et cependant il n'appelle pas les
misérables à la révolte. C'est un moyen de succès dont ne se prive pas la
religion nouvelle qu'on prêche de nos jours. Aucun signe d'impatience
chez les disciples, aucune tentative de renverser les situations. Elles
seront changées, il est vrai, mais seulement dans le règne de Dieu. En
attendant, avis aux riches de se faire des amis parmi ces préférés de
Dieu! Qu'on relise les textes! La possession des biens de la terre n'est
pas condamnée, mais, comme tout ce qui est de l'homme, elle n'a de
raison d'être définitive qu'en vue de la vie éternelle. C'en est assez pour
guérir les maux dont souffrait la société païenne, pour prévenir cette
destruction du monde que craignait le Proconsul d'Asie, non sans raison,
s'il est vrai que la société ne peut avoir la paix dans le déchaînement des
convoitises.
L'évangile du renoncement est aussi celui de la prière, car la vie
nouvelle est la vie dans l'Esprit de Dieu, qu'on ne peut obtenir que parla
prière.
Jésus a donné l'exemple. Ce trait essentiel ne pouvait être omis par
Marc ni par Matthieu. Dans les trois synoptiques, Jésus a prié à Gethsé-
mani; dans Me. (vi, 46) et dans Mt., (xiv, 23) il a prié après la première
multiplication des pains; dans Me. (i, 35) seul, à Capharnaum après avoir
guéri les foules. Mais Luc parle seul de la prière du Christ dans huit cir-
(1) Les évangiles, 2» éd., p. 268.
XIVI INTRODUCTION.
constances. Il prie au Baptême (m, 21) ; après le premier enthousiasme,
il se retire dans le désert pour prier (v, 16); il prie avant de choisir ses
apôtres, longue nuit de prière (vi, 12); avant la confession de Pierre
(ix, 18) pour lequel il a prié spécialement (xxii, 32) ; il priait lorsque eut
lieu la Transfiguration (ix, 29); c'est sa prière qui a inspiré aux disciples
le désir d'avoir une prière enseignée par lui (xi, 1); il a prié pour ses
bourreaux sur la Croix, et c'était une prière que de remettre^ son esprit
entre les mains de son Père (xxiii, 34, 46).
Aussi Jésus a-t-il recommandé très souvent la prière] à ses disciples,
une prière instante comme celle de l'ami importun ^xi, 5-13) ou de la
veuve qui lasse l'indifférence du juge (xviii, 1-8), une prière qui a pour
objet d'obtenir l'Esprit-Saint (xi, 13), une prière de tous les temps
(xxi, 36), une prière qui soit une prière, et non pas une manifestation de
suflBsance, celle du publicain qui crie miséricorde, et non^ l'exposé du
Pharisien, content de lui (xviii, 11-13).
Ce n'est pas d'ailleurs que l'homme doive se tenir toujours courbé
devant Dieu, ne songeant qu'à sa misère, et, par là-même, bornant ses
pensées à son intérêt. La prière qui demande est inspirée à chacun par
ses besoins.
C'est surtout l'Église qui a la fonction de rendre gloire à Dieu. Le
troisième évangile lui a fourni ses cantiques : le Gloria in excelsis à la
messe, le Magnificat aux Vêpres, le Nunc dimittis aux Complies. Le
Benedictus, aux premières lueurs de l'aurore, salue celui qui est Oriens
ex alto. Cette apparition radieuse du Sauveur fait luire dans tous les cœurs
la reconnaissance après la joie. Parmi les termes favoris de Luc nous
relèverons cette sainte joie, louer Dieu, bénir Dieu, glorifier Dieu, dont le
nom revient si souvent (1).
Et il se trouve encore que cet évangile si tendre aux pécheurs est aussi
l'inspirateur de la pureté. L'huile embaumée de la pécheresse, si salu-
taire pour nos plaies, pénètre moins que le parfum virginal qui a
entraîné tant d'âmes à la suite de Marie. Le Fils de Dieu est tellement
nôtre, si semblable à nous, si mêlé à notre chair et à notre sang