Skip to main content

Full text of "Les origines de l'Église de Paris [microform]; établissement du christianisme dans les gaules; Saint Denys de Paris"

See other formats


s^ 






mi 






'ÎOCSE 




■^ 










Class Book 

University of Chicago Library 

BERLIN COLLECTION 



Martin A. Ryerson 
H. H. KoHLSAAT Byron L. Smith 

Chas. L. Hutchinson C. R. Crâne 
H. A. RusT Cyrus h. McCormick 

A. A. Sprague C. J. Singer 



LES 



ORIGINES DE L'ÉGLISE DE PARIS 



LES ORIGINES 



L'ÉGLISE DE PARIS 



ÉTABLISSEIIIECT DU CIIRlSTlAîilSJIE DASS LES GAULES 



SALNT BENYS DE PARIS 



AYEC SEIZE GRAVURES SUR ACIER 



M. L'ABBÉ Eugène BERNARD 

M 

DOCTEUR ES LETTRES ET EN THÉOLOGIE, 
CHAPELAIN DE SAINTE-GENEVIKVK, PROKESSEUR A. LA SOBBONNE 



PARIS 

A. JOUBY ET ROGER, ÉDITEURS 

7, ItKE DES GRANDS- ADGUSTLVS, 7 

1870 



6X isx^i 



1336130 



PRÉFACE 



Saint Denys de l'aréopage avait laissé dans les 
annales de l'Égiise naissante un sillon lumineux 
dont la première trace touchait à saint Paul. Con- 
verti par l'apôtre des nations et par lui placé le pre- 
mier sur le siège épiscopal d'Athènes, il passait, aux 
yeux de la plus vénérable antiquité, pour avoir dans 
sa patrie arrosé de son. sang la prédication de l'É- 
vangile. 

Saint Denys de Paris, deux cents ans plus tard, 
fut envoyé dans les Gaules par un pontife romain 
qae les actes du martyr ne désignaient pas autre- 
ment. Le fondateur de notre Église était venu de 
la ville éternelle; il s'appelait d'un nom grec; on ne 
connaissait, avant cette mission, rien de son passé. 
Un jour le mystère s'éclaircit soudain : ce pontife 
romain prit un nom; il sortit du vague et devint 
saint Clément; puis, la bonne foi aidant à l'imagi- 



— II — 

nation, on décida que Denys de Paris n'était autre 
que Denys de l'aréopage. Les deux évêques ne firent 
qu'un seul saint, qui parut ainsi plus grand et plus 
digne d'admiration. 

Ces sortes de confusions sont fréquentes dans 
l'histoire. 

Au moment où Hilduin présentait l'apôtre de Pa- 
ris comme le disciple de saint Paul, l'archevêque de 
Reims, Hincmar, confondait l'auteur des fausses 
décrétales, Isidore Mercator, avec le grand Isidore 
de Séville, croyant sans doute donner par là plus de 
valeur à cette œuvre. Mais le jour oiî il vit y cher- 
cher et y trouver des armes contre lui dans ses dé- 
mêlés avec l'évêque de Laon, son neveu, il sut re- 
venir de son erreur, et refusa même toute autorité 
aux nouveaux décrets, 

Hincmar était le disciple et l'ami dévoué d'Hil- 
duin; il admettait et propageait l'aréopagitisme. 

Au dix-septième siècle, Pierre de Marca avait été 
nommé, par Louis XIV, visiteur général de la Cata- 
logne,- et il en remplissait les fonctions au conten- 
tement de tous, lorsqu'il fut appelé à prendre place 
sur le siège archiépiscopal de Toulouse, laissé va- 
cant, en J651, par la mort de Charles de Montchal. 
Innocent X tenait alors à Rome la chaire de saint 
Pierre. De Marca s'empressa de lui faire part de son 
élection pour qu'il voulût bien la ratifier. « Que je 
suis heureux ! disait-il dans cette lettre. L'illustre 



— m — 

et saint évêque Exupère fut choisi, de la haute ma- 
gistrature qu'il exerçait en Espagne, pour prendre 
possession de cette Église de Toulouse qu'il gou- 
verna ensuite au gré du saint pape Innocent I". 
Que j'en suis heureux! car, à l'exemple d'Exupère, 
après avoir, au nom du roi, rempli les mêmes 
charges en Gaule et en Espagne, je tiendrai du pape 
Innocent X l'administration de cette même Église 
de Toulouse. » 

Le nom de l'évêque de Toulouse, saint Exupère, 
était demeuré célèbre dans le midi des Gaules. Son 
éloge se lit dans une belle page de saint Jérôme, 
consacrée à la mémoire du prélat « imitateur de la 
veuve de Sarepta, qui oubliait ses propres besoins 
pour secourir les autres. Pâle de jeûnes et d'absti- 
nences, il souffrait de la faim d'autrui, et prodiguait 
tout son bien pour le soulagement des pauvres. » 
Aussi, frappé d'une pieuse admiration, l'ermite de 
Bethléem ne craignait pas d'affirmer, dans sa lettre 
à Agéruchias, que la ville de Toulouse avait dû son 
salut aux mérites de saint Exupère intercédant pour 
elle au milieu des ruines amoncelées en Gaule par 
les invasions des barbares. 

« Pierre de Marca, dont l'érudition était si v aste 
et si variée, savait parfaitement, nous ditBaluze, son 
secrétaire, puis son biographe, que l'évêque de Tou- 
louse Exupère n'était pas le même qu' Exupère le 
magistrat romain en Espagne. Qui donc peut l'igno- 



— IV — 

rer? Mais comme ce rapprochement allait fort bien 
au sujet de la lettre qu'il écrivait au pape Inno- 
cent X ; que, d'autre part, de Marca savait les 
oreilles des princes ainsi façonnées qu'ils ne veulent 
entendre rien que d'agréable et de flatteur, il n'hé- 
sita pas de faire un petit échec à la vérité pour 
se rendre favorable un pontife d'ailleurs morose 
et difficile. » Vim aliquam inferre veritati non re- 
nuit ut pontificem alioqui difficilem et morosum sibi 
faventem ac propiiium habere posset. (S. BaluziiEpist. 
ad Sam. Sorberium. de vita Illust. Pétri de Marca, 
arch. Paris.) 

« J'ai rappelé ce fait, continue Baluze, afin de ré- 
pondre à l'exactitude scrupuleuse d'un écrivain qui, 
dans une polémique, avait noté cette erreur de 
Pierre de Marca. J'en avais averti cet excellent 
homme, quelques mois avant sa mort, et il sourit 
du peu d'esprit de son adversaire, risit hominis su- 
piniîatem, qui n'avait pas saisi quel était l'objet de 
la lettre. De Marca n'écrivait pas l'histoire. Il ne 
déplaît certes pas aux érudits de voir les orateurs 
dépasser quelquefois dans leurs discours les limites 
de la vérité, afin de charmer et de séduire leurs 
auditeurs. » 

Pierre de Marca était partisan de l'aréopagitisme ; 
il prenait saint Denys d'Athènes pour saint Denys 
de Paris,, comme il avait confondu Exupère d'Es- 
pagne avec saint Exupère de Toulouse. Il l'avait 



fait à dessein, et, nous dit Baluze, l'interprète de sa 
pensée, il n'est pas défendu aux orateurs de mar- 
cher sur ses traces, quand il s'agit de captiver un 
auditoire et de l'attacher avec plus de succès au 
charme d'une heureuse invention. 

De Marca ne nous a-t-il pas ainsi révélé la cause 
et l'origine des traditions répandues dans les Églises 
des Gaules, à la gloire des fondateurs, qu'elles ten- 
dent presque toutes à présenter comme des dis- 
ciples des apôtres : le désir de plaire par l'attrait 
du merveilleux, de la poésie, de la nouveauté? On 
était au temps des trouvères et des troubadours ; 
on n'avait d'admiration que pour ces fameux cycles 
poétiques, tantôt religieux, comme l'épopée du 
Sain t-Graal, tantôt chevaleresques, comme les ro- 
mans de la Table ronde. Les légendes des saints 
n'ont pas échappé à cet engouement. On ne deman- 
dait au poëte ni combinaisons savantes ni prépara- 
tions laborieuses. La foi du peuple allait au-devant 
de ses paroles, et avec la foi l'émotion : les esprits 
étaient remplis de merveilleuses croyances, le mi- 
raculeux était seul vraisemblable. Chacun voulut 
rendre le saint évêque fondateur de son Église 
plus vénérable et plus illustre en l'associant d'une 
façon ou de l'autre à Notre-Seigneur lui-même, à 
ses apôtres ou à ses .disciples. 

C'est ce qui est arrivé au premier évêque de Pa- 
ris, saint Denys : on l'a confondu avec saint Denye 



_ VI —r 

de l'aréopage. Le bréviaire romain, tout à la fin 
du seizième siècle, sanctionna cette confusion con- 
traire aux anciennes traditions de la Gaule, con- 
traire aux données du vieux Martyrologe en usage 
dès les premiers siècles dans l'Église romaine. 
Néanmoins, c'est là un de ces faits historiques que 
l'on peut encore étudier et discuter. 

D'ailleurs, l'aréopagitisme n'eut jamais qu'un 
succès éphémère et local. Dans ses plus beaux jours, 
il suscita des protestations éclatantes, et il est facile 
de voir par les missels, les bréviaires et les martyro- 
loges manuscrits des dixième, onzième, douzième, 
treizième, quatorzième et quinzième siècles, que 
non-seulement cette opinion n'avait point envahi 
toutes les Églises des Gaules, mais encore qu'elle 
n'était pas admise dans tous les livres liturgiques 
des abbayes du même ordre que Saint-Denys. Qu'il 
nous suffise, à l'appui de cette assertion, de citer ici 
Saint-Germain des Prés à Paris, Saint-Vaast à Arras, 
et les Églises de Paris, de Rouen, d'Amiens, d'Arras, 
de Dijon, d'Auxerre. 

Vers l'an 1610, le savant jésuite Rosweyde pu- 
bliait une édition nouvelle du vieux Martyrologe 
romain, célébré par le pape saint Grégoire le Grand, 
suivi par l'archevêque de Vienne, Adon, et l'objet 
de désirs si vivement exprimés par le cardinal Baro- 
nius. Il parut précédé d'une épitre dédicatoire au 
pape Paul. V; elle disait : « Le voici, très-saint père, 



— VII — 

le vieux Martyrolog-e romain. Né à Rome, il y re- 
vient, à Rome d'oîi il était parti, à Rome oii il sou- 
haitait ardemment de rentrer, comme au berceau 
de son origine. Vos prédécesseurs l'ont fait composer 
avec le plus grand soin, transcrire avec la plus scru- 
puleuse fidélité, et distribuer par un bienfait de leur 
inépuisable munificence. Ainsi le rayon retourne au 
soleil, le ruisseau à la source, le rameau à la tige, 
l'astre au firmament. » 

Ce n'est point ce Martyrologe entier qui doit at- 
tirer notre attention ; nous porterons seulement nos 
regards, pour continuer l'image de Rosweyde, sur 
une feuille détachée du rameau qu'il offrait au saint- 
père : elle marque la distinction entre saint Denys 
d'Athènes et saint Denys de Paris, et fixe en rac- 
courci les origines de notre Église. 

L'autorité du bréviaire ou du Martyrologe romain 
est grave, mais elle n'est pas infaillible. Les der- 
nières corrections laissent encore à désirer : Gavan- 
tus en est le témoin désintéressé, puisqu'il y avait 
pris part, et il n'hésite pas à manifester ses doutes 
sur la vérité historique des légendes conservées dans 
les leçons. 

« On ne saurait, dit Benoît XIV, prenant pour 
exemple le fait même de saint Denys de l'aréopage 
et de saint Denys de Paris, regarder comme in- 
terdit d'exposer, avec la réserve qui convient en pa- 
reille matière, et en s'appuyant sur des raisons 



— YITI — 

sérieuses, les difficultés qui peuvent se rencontrer 
au sujet des faits historiques, et de les soumettre 
au jug-ement du saint-siège , qui en estimera la 
force et la valeur, si l'on procède à une nouvelle 
correction du iréviaire romain. » (De serv. Dei 
beatif. et canon., lib. iv, pars ii, c. 3, 8.) • 

M. A. de Brog'lie vient d'user de cette permission 
en fixant le baptême de Constantin à une époque qui 
n'est pas celle de la leçon du bréviaire. JN'ous pre- 
nons la même liberté dans la question de saint Denys 
de Paris : nous nous en servirons avec la réserve et 
la soumission que recommande le grand pape Be- 
noît XIV; nous les enseignons aux autres, aussi 
nous voulons les premiers en donner l'exemple. 



Le 9 octobre, fête de saint Denys de Paris. 



LES ORIGINES 



DE 



L'ÉGLISE DE PARIS 



CHAPITRE PREMIER 



ILiUtèce, le Parisis« et les Parisiens 

Rome a toujours eu le privilège de la primauté. A la 
puissance sans rivale de ses consuls, au pouvoir sans con- 
trôle de ses empereurs a succédé la souveraineté univer- 
selle de ses pontifes. Mais les haches, les faisceaux et les 
licteurs ont à jamais quitté le Forum avec l'autorité despo- 
tique dont ils étaient les emblèmes redoutés. Un règne 
spirituel commençait, et le monde se sentit respirer à l'aise 
sous le sceptre porté d'une main paternelle par les succes- 
seurs de saint Pierre. A l'ombre de la croix qui dominait 
le Vatican , le genre humain recouvra ses droits , les 

peuples fondèrent leurs nationalités, et l'on n'entendit ja- 

1 



mais dire que l'anneau du pêcheur venait de sceller la 
sentence de mort d'un royaume ou d'une cité. La ville 
éternelle avait abdiqué de bonne grâce ses vieilles préten- 
tions à l'omnipotence absolue. Certes ce n'était point là 
déchoir, puisque, sans jamais consentir à descendre du 
premier rang, elle permettait seulement aux autres capi- 
tales de s'élever à ses côtés et d'occuper la seconde place. 
On n'eut plus à craindre le sort de Carthage et de Nu- 
mance : Rome ne se troubla point de la grandeur succes- 
sive d'Antioche, d'Alexandrie, de Constantinople, de Mi- 
lan, de Paris. Au contraire, païenne, elle avait fait peser 
sur ces villes la lourde chaîne de son esclavage ; chré- 
tienne, elle brisa leurs fers, et jouissant du bonheur de 
leur avoir mis au cœur, avec l'Évangile, l'amour de l'in- 
dépendance et le sentiment des grandes choses, elle se 
montra glorieuse de les voir, comme elle-même, libres, 
riches et puissantes. Ainsi l'on dit que du soleil incandes- 
cent et roulant dans les airs se détachèrent un jour des 
parcelles embrasées qui se fixèrent à travers l'espace, gra- 
vitant autour du centre lumineux qui leur avait donné 
naissance, quituodère leur course, et qui leur prête encore 
la chaleur et le mouvement. 

Dieu, qui réservait à la France l'honneur de succéder au 
peuple-roi, sembla ménager à Paris des destinées sem- 
blables à celles de la ville aux sept collines. La pauvre Lutèce 
n'était pas, à l'origine, moins ignorée que l'humble cité de 
Romulus. Leur berceau fut également triste et solitaire : 
des pâtres grossiers du Latium fondèrent celle-là, celle-ci 
fut habitée par des mariniers obscurs de la Gaule. Toutes 
deux s'élevaient sur un terrain situé, disposé, accidenté de 



— 3 -- 

la même manière (1) ; ni l'une ni l'autre n'eut à son ser- 
vice un lac immense comme Alexandrie, deux ou trois 
mers comme Constantinople ; mais chacune se mirait avec 
orgueil dans les eaux de son fleuve, et si Rome vantait le 
Tibre avec ses flots d'or, Paris ne célébrait pas avec moips 
de complaisance la Seine et ses ondes d'azur, qui ou- 
bliaient de couler et ne S''éloignaient qu'à regret des murs 
delà grande ville (2). Toutefois ces fleuves se promenè- 
rent longtemps à travers des campagnes incultes, leurs 
eaux n'apprirent que lentement à suivre un cours meilleur, 
et pour en couvrir les rives de places, de jardins et de pa- 
lais, il fallut laisser passer des siècles et s'éteindre plu- 
sieurs générations d'hommes. Virgile, jetant un regard en 
arrière, voyait, à sept cents ans d'intervalle, les pentes du 
mont Palatin couvertes d'horribles broussailles (3) : tel, et 
sous un aspect aussi sauvage, avec ses bois et ses marais, 
dut apparaître à César le mont Leucotitius et le territoire 
aujourd'hui si peuplé qui environnait Lutèce, la capitale 
des Parisiens. 

Les Commentaires de la guerre des. Gaules sont, dans 
l'antiquité, le premier Ouvrage qui nous offre des détails 

(1) Rome enveloppait dans son enceinle le Palatin, l'Avenlin, 
le Quirinal, le mont Coelius, le Capilolin, le Viminal, l'Ésquilin, les 
sept fameuses collines. Paris renferme également Montmartre, Ménil- 
niontant, Montrouije, Monlfaucon, Monceau, Mont-Parnasse et la mon- 
tagne Sainte-Geneviève. 

(2) Horace clianlaut le Tibre, flavum Tiherim, n'est pas plus gracieux 
que Sanleuil dans ces vers sur la Seine : 

Sequana cum primum regiuœ allabitur urbi, 
Tardai précipites ambitiosus aquas. 
Captus amore Inci cursum obliviscitur. Anceps 
Quo Uuat, et dulces nectit in urbe moras. 

(3) Aurca nunc,olim silvestribus horrida à\xm\s.,yEn. 1. vni,v.348. 



_ 4 — 

dignes de fixer notre attention sur le Parisis, Lutèce et les 
Parisiens. César raconte qu'à rentrée de la sixième cam- 
pagne, l'an 53 avant J.-C, voyant se former contre lui une 
grande ligue dont faisaient partie les Sénons et les Car- 
nutes (4.)», il convoqua l'assemblée de tous les peuples de 
la Gaule dans la Lutèce des Parisiens, limitrophes des Sé- 
nons (2) : « Il y avait, dit-il, entré ces deux peuples une 
étroite alliance dont leurs aïeux conservaient religieuse- 
ment la mémoire. » 

Le récit de la septième campagne fournit des indica- 
tions plus curieuses et plus intéressantes sur la capitale 
du Parisis. L'année 52 avant J.-C. (3), pendant que Cé- 
sar était retenu dans le midi de la Gaule, Labiénus, son 
lieutenant, ne voulant pas demeurer inactif, laissa une 
partie de ses troupes dans Agendicum (à) , chez les Sé- 
nons, et se mit en marche à l'improviste avec le reste vers 
Lutèce, capitale des Parisiens (5), située dans une île de 
la Seine. Les ennemis ayant appris l'approche des Ro- 
mains, se réunirent en forces considérables de toutes les 
cités voisines, et le comraandemen-t suprême de l'armée 
confédérée fut remis entre les mains de l'Aulerque Camu- 
logène (6) . Le vieux guerrier, vert encore et robuste, quoi- 

(1) Ces peuples habUaienl le pays de Sens et de Chartres. 

(2) Comment, de bello Gallico, iib. vi, c 3. 

(3) Id. , Iib, VIII, c. S7 et seq. 

(4) Ce nom semble désigner Provins plutôt que Sens. Voie la disser- 
tation de Urbe Agcndico, César, t. I, p. 471, édition Lemaire. 

(o) Labiénus dut passer la Marne aux environs de Chareulon et s'ap- 
prociier de la Seine aus lieux appelés aujourd'hui Picpus, le Peiit-Cha- 
ronne et Popincourt. 

(6) La confédération des Aulerques occupait le N.-O. de la Gaule, 
entre la Loire et la Seine. 



que fort avancé en âge, avait mérité cet honneur pour son 
habileté reconnue dans l'art de la guerre. Il remarqua un 
marais large et profond dont les eaux s'écoulaient dans la 
Seine et offraient de toutes parts une barrière difficile à 
franchir (1). Le chef gaulois s'arrêta derrière ce marais 
pour en disputer le passage à Labiénus (2). 

Les Romains essayèrent d'abord de combler le marais et 
de s'ouvrir un chemin ; niais leur général ne tarda pas à 
reconnaître que l'entreprise traînerait trop en longueur : 
c'est pourquoi il sortit en silence de son camp, dès la troi- 
sième veille, et, reprenant la route qu'il avait suivie, il se 
dirigea sur Melodunum (3), ville forte du pays des Sé- 
nons et située, comme Lutèce, dans une île de la Seine. 
]"]n arrivant, Labiénus s'empara d'une cinquantaine de 
bateaux sur lesquels il se hâta d'embarquer ses soldats, et, 
sans coup férir, la ville tomba au pouvoir des Romains 
avant même qu'elle fût revenue de sa surprise. A ce mo- 
ment d'ailleurs la plus grande partie des habitants se trou- 
vaient en campagne. Labiénus rétablit le pont qui avait été 
coupé quelques jours auparavant, puis il fit passer son ar- 
mée sur l'autre bord de la Seine, et reprit de nouveau le 
chemin de Lutèce en descendant le fleuve {à). Il avait été 

(1) Ce marais couvrait l'espace compris mainlenant entre Bercy et 
Sainl-Gervais,c'csl-à-d)relaRîipée, le quartier Saint-Anioirip, la Bastille, 
où il coulait dans la Seine ; puis il s'étendait sur le Marais, la partie 
basse du quartier du Temple, et même sur la Grève, Saint- Jicques la 
Boucherie et Saint-Germain l'Auxerrois jusqu'au Louvre. 

(2) Les Gaulois se tenaient dans les positions coupées aujourd'hui par 
les rues Saint-Martin, Sainl-Denîs et Montmartre. " 

(3) La ville de Melun. 

(û) Labiénus suivait ainsi la rive gauche, et, arrivées devant Lutèce, 
ses lésions campèrent sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève, 



— 6 — 

précédé par ceux qui s'étaient échappés de Melodunum. 
Instruits par ces fuyards, les Gaulois mirent aussitôt le feu 
à Lutèce et s'empressèrent de couper les ponts qui joi- 
gnaient l'île à chacune des deux rives. Le marais qui s'é- 
tendait devant la ville, sur la rive droite, présentait à leur 
armée des retranchements naturels. Camulogène établit 
donc son camp de ce côté, en face des Romains. 

Labiénus fut informé, sur ces entrefaites, que de puis- 
sants renforts accouraient au secours des Gaulois ; il com- 
prit tout le danger de sa situation. L'habile général réso- 
lut d'user de ruse pour frapper un grand coup et prévenir 
ses ennemis. Sur ses ordres, les bateaux qui étaient en 
son pouvoir descendirent la Seine dans le plus profond si- 
lence, au milieu de la nuit, pour aller l'attendre à quatre 
milles environ au-dessous de Lutèce (1) , où il formait le 
projet de passer le fleuve. En même temps, afin de trom- 
per l'ennemi, quelques cohortes de la cinquième légion 
"remontaient la Seine à grand bruit, tandis que les autres 
demeuraient à la garde du camp. Peu après, lui-même, à 
la tête de trois légions, gagnait en toute hâte l'endroit où 
l'attendaient les bateaux. Au point dujour, Camulogène 
"fut averti de ces dispositions ; mais au lieu de les prendre 
pour le résultat d'une manœuvre habilement combinée, le 
chef gaulois crut y voir l' effet du désordre et de la peur. 
II se hâta néanmoins de partager aussi son armée en trois 
corps : l'un resta au camp, l'autre, le moins nombreux, 

du côlô des rues Saini-Jacques, d'Enfer, et du boulevard Saint-Michel. 

(■1) Ces bateaux avaient jeté l'ancre à quelque distance au-dessus de 

Lutèce ; ils descendirent le bras de la Seine qui baigne les quais de 

' l'Archevêché, de la Tournelle et des Orfèvres, pour se rendre au lieu 

fixé par Labiénus aux environs de Sèvres. 



fut expédié à Metiosedum (1) , en amont de Lutèce, et lui- 
même marcha contre Labiénus, en aval, avec le reste de 
ses troupes. Les Romains avaient déjà passé le fleuve ;. le 
combat s'engagea, les Gaulois furent vaincus, et Camulo- 
gène périt dans la mêlée (2) . 

Ainsi les Commentaires de César nous apprennent que 
Lutèce, à l'origine, ne s'étendait pas au dehors de l'île de la 
Seine depuis appelée l'île de la Cité. Deux ponts de bois met- 
taient la ville en communication avec les rives du fleuve, et 
l'une d'elles était en grande partie couverte par un vaste 
marais. Les Gaulois, nous l'avons vu, n'hésitèrent pas à 
brûler la capitale du Parisis pour empêcher qu'elle ne 
tombât aux mains de Labiénus. Lutèce se releva bientôt de 
ses ruines ; César lui-même, si nous en croyons le témoi- 
gnage de Boëce, la fît rebâtir et l'environna de fortes mu- 
railles (3). Cette première enceinte renfermait seulement 
l'île de la Cité, et il semble que souvent restaurée et re- 
nouvelée au milieu des vicissitudes qui signalèrent la 
période gallo-romaine, les temps mérovingiens et l'époque 
carlovingienne, elle n'ait pas eu plus d'étendue jusqu'au 
commencement du onzième siècle. 

Le territoire primitif des Parisiens se trouvait encore, à 
la fin du siècle dernier, compris presque en entier dans 
l'ancien diocèse ecclésiastique de Paris. Mais il ne reste 

(1) Choisy-le-Roi, selon le sentiment le plus probable, 

(2) On croit généralement que cette bataille se livra dans la plaine de 
Billancourt ou de Boulogne. 

(3) u Cœsar, dit Boëce, Lutetiam usque adeo œdificiis adauxit, 
tamque fortiler mœnibus cinxit, ut Julii Csesaris civitas vocetur. » Ce 
texte, cité par Félibien, Éist. de Paris, t. I, dise, prélim., passe pour 
une interpolation dans les écrits du philosophe. 



— 8 — 

plus aujourd'hui rien qui nous représente le vieux Parisis. 
Toutefois, il n-est pas difficile de se faire une idée assez 
exacte de son importance, par le tableau des contingents 
que chaque peuple de la Gaule dut fournir à la grande 
confédération formée contre les Romains par Vercingé- 
torix. C'était en l'année 52 (1). A l'appel suprême du chef 
de l'indépendance gauloise, les Éduens (2) s'engageaient à 
présenter trente-cinq mille combattants, et les Arvernes 
un nombre égal; les Sénons, les Séquanais, les Bituriges, 
les Santons, les Ruthènes et les Carnutes, chacun douze 
mille ; les Bellovaques et les Lémovices, chacun dix mille ; 
les Piétons, les Turons, les Parisiens et les Helviens, chacun 
huit mille; les Suessions, les Ambiani, les Pétrocoriens, 
les Morins, les Niiiobriges et les Cénomans, chacun cinq 
mille; les Atrébates, quatre mille; les Bellocasses, les 
Lexoviens et les Eburons, chacun trois mille (3). On voit 
par ces chiffres que les Parisiens tenaient à peu près le milieu 
entre les divers peuples de la Gaule, classés suivant leur 

(1) Comment, de hello Gallico, lib. vu, c. 75. — Aux chapitres 
i et 3-i il est encore question des Parisiens. 

(2) Quatre petits peuples alliés aux Éduens et trois aux Arvernes 
devaient, aidera lever chacun de ces corps de trente-cinq mille hommes. 

(3) Voici le nom des diocèses qui correspondent aujourd'hui aux ter- 
ritoires de ces anciens peuples: aux Éduens, Autun, Chalon-sur- 
Saône, Nevers et Màcon ; aux Arvernes, Clermont; aux Sénons, Sens et 
Auxerre; aux Séquanais, Besançon; aux Bituriges, Bourges; aux San- 
tons, Saintes et Angoulûmc; aux Ruthènes, Albi cl Rodez; aux Car- 
nutes, Chartres; aux Bellovaques, lieauvais; aux Lémovices, Limoges; 
aux Pictons, Poitiers; aux Turons, Tours; aux Parisiens, Paris; aux 
Helviens, Privas; aux Suessions, Soissons; aux Ambiani, Amiens; aux 
Pétrocoriens, Périgueux; aux Morins, Calais, Boulogne et Saint-Omer ; 
aux i^itiobriges, Agen; aux Cénomans, le Mans; aux Atrébates, Arras; 
aux Éburons, Liège; aux Éburovices, Évreux, et aux Bellocasses, 
Rouen. 



— 9 — 

population. Or tout nous porte à croire que les anciens 
territoires possédés par chacun de ces peuples au moment 
de la conquête romaine ont dû former plus tard le fonde- 
ment des divers diocèses, soit civils, soit ecclésiastiques, 
avec des différences plus ou moins sensibles dans leurs 
limites respectives. 

Rome n'avait pas attendu César pour implanter sa domi- 
nation dans les Gaules. Appelés vers l'an 154 au secours 
des habitants de Marseille, ses consuls, après avoir dé- 
barrassé la cité phocéenne de ses turbulents agresseurs, 
n'eurent garde de laisser échapper une aussi belle occasion 
sans en tirer parti au profit de la mère patrie. Leur con- 
duite fut d'un conquérant et non d'un auxiliaire : ils occu- 
pèrent le pays des vaincus. C'était d'ailleurs la coutume de 
la république. Elle s'empressa de prendre pied sur les 
bords de la mer Intérieure, au delà des monts, où son em- 
pire ne s'étendait pas encore, et d'y établir ses lois et ses 
magistrats; voisinage bien plus dangereux pour Marseille 
que celui des Ruthènes, des Helviens et des AUobroges, 
dont le territoire confisqué forma l'une des plus belles 
provinces romaines. On lui donna le nom de Gallia brac- 
cata, parce que le peuple avait conservé le vêtement gau- 
lois, au lieu de suiyre l'exemple de la Gaule cisalpine et 
de prendre la toge des Romains (1). 

En huit années. César venait d'ajouter à ces possessions 
le reste de la Gaule, un immense pays qu'il ne s'agissait 
plus que de transformer et d'attacher à Rome par des liens 
plus solides que le droit de conquête; entreprise aussi 
vaste que la région qu'il fallait civiliser. Le dictateur n'eut 

(1) D'où lui vint le nom de Gallia togata. 



— lo- 
que le temps d'ébaucher cette œuvre ; il disparut, laissant 
à son successeur le soin de l'accomplir. César avait passé 
dans les Gaules semblable au dieu de la guerre, Auguste 
se montra comme le génie de la paix. 

Vers Van 27, le nouveau maître du monde franchit les 
Alpes pour fonder un nouvel ordre de choses et sou- 
mettre le pays à un mode de gouvernement qui réunirait 
tous les peuples sous un même joug, l'obéissance aux lois 
romaines. César s'était contenté de faire de sa conquête 
une seconde province distincte de la première, et il l'avait 
appelée Gallia comata; elle n'avait pour limites que les 
Pyrénées et l'Océan. Comment exercer une action vive et 
durable sur un si vaste espace désolé \\ky une guerrelongue 
et acharnée, au milieu de peuples si divers, parlant une 
langue inconnue, et surtout passionnés pour leur indé- 
pendance? En dépit des faveurs pi"odiguées par César aux 
Gaulois (1), l'influence romaine faisait chez eux des pro- 
grès peu sensibles. Diviser pour régner, ce fut toujours la 
maxime de la république; c'était assez celle d'Auguste. 
Ayant donc convoqué à Narbonne les députés des princi- 
paux peuples, il partagea la Gaule en quatre grandes pro- 
vinces : la Narbonnaise, qui n'était autre que l'ancienne 
province romaine, la Gallia 6?'accato (2), l'Aquitaine, la 
Lyonnaise ou Celtique et la Belgique, qui comprenaient 

(1) Cicéron, lib. ix, ep. 45, se plaint à Pœlus du droit du bour- 
geoisie romaine accordé à plusieurs de ces Gaulois nouvellement con- 
quis; on leur donna même entrée au sénat, dit Suétone, de Duodecim 
Cœsarihus, 80, en rappelant les chansons satiriques composées a ce 
sujet contre César. 

(2) Géograph., lib. iv, c. 1. Strabon dit qu'à celle province Auguste 
ajouta quelques tribus celtiques. 



^ 11 — 

toute la Gaule chevelue. Afin d'assurer le triomphe de sa 
politique et le succès de cette nouvelle organisation, Au- 
guste fonda des villes, ouvrit des routes, bâtit des amphi- 
théâtres, et mit tout en œuvre dans les Gaules pour y in- 
troduire, avec l'usage delà langue latine, l'ordre, la civili- 
sation, le goût des lettres et des arts (1). On reconnaît 
généralement qu'Auguste et ses successeurs conservèrent 
la division des Gaules en territoires distincts comme les 
peuples qui les habitaient ; quelques-uns seulement, en 
très-petit nombre, furent subdivisés (?.). Mais, dans le 
dessein de favoriser surtout d'une façon plus énergique et 
plus directe l'application des Idis romaines, l'empereur 
suivit les vieilles traditions dont la république avait re- 
cueilli les meilleurs fruits ; de ces territoires particuliers 
occupés par les différents peuples de la Gaule, Auguste 
composa des diocèses dont chacun possédait un centre de 
juridiction administré par un président. Le Parisis forma 
ainsi un diocèse, celui des Parisiens, et Lutèce fut un de 
ces centres où résidait un magistrat romain chargé de 
rendre la justice. 

Nous nous représenterons donc aussi bien que possible 
l'ancien Parisis, si nous voulons jeter les yeux sur la carte 
du diocèse de Paris tel qu'il existait encore à la fin du 
siècle dernier ; c'était, à part quelques légères annexions, 
l'espace compris entre les limites établies du temps des 
Romains. En effet, o le gouvernement ecclésiastique en 

(1) Histoire littéraire de la France, par les bénédictins de Saint- 
Maur, t. 1, p. 57. 

(2) Le territoire des Éduens forma les diocèses d'Autun, de Chalon- 
sur-Saône, de Nevers et de Màcon ; celui des Sénons, Sens et Auxérre ; 
celui des Sam ons, Saintes et Angoulême ; celui des Ruihènes, Albi et Rode/. 



— 12 — 

France, dit d'Anville, a été réglé sur le gouvernement 
civil tel qu'il existait lors de l'établissement du christia- 
nisme dans les provinces de la Gaule ; en sorte que les an- 
ciens diocèses répondent aiix territoires des anciens peu- 
ples (1). « Lutèce assise sur la Seine, au-dessous du point 
où ce fleuve reçoit la Marne, commandait, par cette position, 
le cours des deux rivières réunies, jusqu'au lieu où elles 
reçoivent l'Oise. Placée ainsi dans les circonstances les 
plus favorables au commerce par eau, la capitale des Pa- 
risiens voyait se développer autour d'elle une région peu 
accidentée il est vrai, mais fertile et oflraut les conditions 
les plus favorables au développement illimité de sa popu- 
lation. Le pays se présentait sous l'aspect d'un vaste cercle 
assez irrégulier, inégalement partagé en trois grands 
triangles (2) : le premier au nord, entre la Marne et la 
Seine coulant en aval de Lutèce, jusqu'au confluent de 
l'Oise; le second à l'est, entre la Marne et la Seine, en 
amont de l'île; le troisième au sud et à l'ouest, suivant le 
cours de la Seine en amont et en aval de la ville. Le Parisis 
ne se distinguait guère des territoires voisins par ces 
frontières naturelles qui marquent clairement l'ancienne 
séparation des peuples. Au nord-est il touchait au diocèse 
des Silvanectes (Senlis), et l'endroit appelé aujourd'hui 
Luzarches était, de ce côté, le point le plus éloigné de la 
région des Parisiens; à l'est s'étendait le diocèse des 
Meldes (Meaux), et Lagny marquait le lieu le plus rappro- 

(1) Eclaircissements géographiques sur l'anc. Gaule, p. 234 — Mér 
zeray, Hist, de France avant Clovis, t. 1, p. 32. — Longueval, Hist. 
de VEglise gallicane, noiice géograpliiqiie. 

(2) Ces trois triangles serviront de fondement a la division du diocèse 
ecclésiastique en trois archidiaconés du Parisis, de Brie et de Josas. 



— 13 — 

ché de la frontière; au sud-est, les Parisiens avaient les 
Sénons (Sens) pour voisins, et au sud-ouest ils tenaient 
par de longues lignes au pays des Carnutes (Chartres) ; 
enfin, au nord-ouest, ils confinaient avec les terres des Vel- 
locasses (Vexin),'dont Pontoise ouvrait l'entrée. Au-dessus 
et au-dessous de celte ville, l'Oise fixait les bornes du Pa- 
risis, comme la Seine en marquait la limite depuis Con- 
flans jusqu'à Poissy. Mais il est à remarquer que vers l'en- 
droit où l'Oise se jette dans la Seine, les Parisiens s'assu- 
rèrent toujours, au delà de ces deux rivières réunies, la 
possession de trois ou quatre stations dont la plus consi- 
dérable était Andrezy. C'est qu'Andrezy formait un point 
stratégique de la plus haute importance au confluent de la 
Seine et de l'Oise, et les habitants de Lutèce avaient grand 
soin de s'y maintenir pour écarter tout obstacle à la navi- 
gation fluviale, dont ils semblaient s'être attribué le mono- 
pole. Nous trouvons dans une notice de l'empire romain, 
dressée -au quatrième siècle, le titre suivant, qui justifie 
cette observation : « Le préfet de la flotte d' Andrezy, à 
Paris, dans la Lyonnaise des Sénons (1). » 

Nous nous bornons à ces détails géographiques ; ils suf- 
fisent pour donner une juste description du Parisis. Il y 
avait sur ce territoire bien peu d'endroits dont nous puis- 
sions avec certitude reconnaître les noms dans les docu- 
ments antérieurs à la domination des Francs. César n'a 
nommé aucune dépendance de Lutèce, à moins qu'on ne 
regarde comme telle Meliosedum (2), qu'il place, ainsi 

(i) « In provincia Lugdunensi Senonum, prœfeclus classis Andrilio- 
runi, Parisiis. » — fl. de Valois, Notitia Galliarum, p. 213. 

(2) M. Amédée Thierry pens&que Meliosedum doit être Clioisy-le- 



— 14 — . 
que nous l'avons vu, sur la route de Labiénus se rendant 
de Lutèce à Melodunum. Nous venons de citer Andrezy. 
V Itinéraii^e d'Antonin donne encore le nom de Diodu- 
rum (Ij, situé à quinze mille pas de la capitale du Pari- 
sis .et à vingt-cinq mille de Durocassis (Dreux). Un vieil 
historien de sainte Geneviève rapporte que saint Germain 
d'Auxerre s'arrêta à Nemptodurum (Nanterre), chez les 
Parisiens, lorsqu'il traversait ce pays pour se rendre dans 
la Grande-Bretagne. Le vénérable pontife entra là dans 
une église où il remarqua et bénit la jeune vierge. C'est 
grâce aux soins de sainte Geneviève qu'en un lieu nommé 
Catolocum, dans le Parisis, on remplaça par une église 
plus décente la modeste chapelle élevée sur le tombeau de 
saint Denys. A défaut d'actes authentiques, la tradition 
nous apprend que près de Lutèce, un bourg appelé Cristo- 
lium (Gréteil) fut arrosé par le -sang des martyrs, vers la 
fin du troisième siècle (2). D'anciens souvenirs rattachent 
également les noms de plusieurs autres martyrs du Parisis 
à Diogilum (Deuil), à Lupara (Louvres) et à Castra 
(Châtre). 

Il ne paraît pas qu'aux premiers temps de la domination 
romaine Lutèce soit sortie de son obscurité. Les jours de 
gloire en même temps que de péril avaient 'été courts. 

Roy, auirelois Choisy-la-Seine (Chosiacum), parce que ce bourg est dans 
la direction de Melun, L'abbé le Beuf veut que ce soit Villejuif, parce 
que Meiiosedum est appelé Villa Rude dans une bulle de 'H SI, et 
Ville-Guif dans une ancîenne vie de sainte Léocade. 

(1) Selon H. de Valois, Notitia Galliarum, p. SOS, Diodurum serait 
Villepreux, que l'on rencontre a l'est de Versailles, à peu près à la dis- 
tance marquée. D'autres l'entendent de Jouarre, dans le Pincerais. Le 
Beuf, t. VII, p. 282. 

(2) Longueval, .ïïw;. de l'Eglise gallicane, 1. i, p. 106 et doO. . 



— 15 — 

Elle les payait cher ; car, sortie de ses ruines, on l'avait 
rangée, en punition de son amour delà liberté attesté par 
son héroïque résistance, parmi les villes sur qui les vain- 
queurs faisaient peser lourdement le poids de la con- 
quête (1). Ses habitants, attachés à la viiste confédération 
des Celtes, qui occupait le .centre de la Gaule, étaient 
une tribu de ces Gaulois aux pensées vives (2) . à l'âme 
passionnée pour la liberté (3) , courageux {à), hospi- 
taliers, simples , sans fraude , sans malice , et surtout 
d'une industrie incomparable (5). Hâtons-nous de recon- 
naître que loin de briser la pointe ou d'émousser la finesse 
de leur esprit. Je temps n'a fait que l'aiguiser davantage. 
Malheureusement, ces belles qualités se trouvaient défigu- 
rées par une crédulité dont les extravagances étaient pas- 
sées en proverbe chez les Latins (6). 

Nous ne nous rendrions pas compte des difficultés qui 
retardèrent l'établissement du chi-istianisme et la fonda- 
tion d'une Église à Lutèce, si nous passions légèrement sur 
ces superstitions, tellement implantées dans le Parisis 
qu'elles demeurèrent adhérentes à l'esprit des populations 
jusqu'au règne de Childebert, dont les édits réussirent 
enfin à déraciner de nos campagnes les derniers vestiges 

(1) Dulaure, HisL de Paris, période ii, § v. État civil des Parisiens... 

(2) Tatç os ScKvoîaiç oçsT"?, dit Diodore de Sicile, 1. v, p. 308. 

(3) Ce mot magique excite la plupart des insurrections de la Gaule, 
Comment., lib. vu, c. 1,4, G6, 77, 89. 

(4) Strabo, 1. iv, c. 4. « ïb os ou>.ov YaXkv/hi àpscu.âv'.6v Itïi /.kl 
0u;j.'.-/.6v -s /.oX ~ay\i rpb; jAâ'/rjv, SÎ.Xtoç os à;:Xouv xal ou -/.azd/jOs;. u 

^.')) Comment., lib. vu,, c. 22. « Ut est sumroaî geuus soler.tiae, 
alque ad oninia imilaiula alque eflicienda, quaî ab quoque trad'arilur, 
aplissimum. » 

(6) Et tumidus Galla credulitale fruar. Martial, lib. v, ep.i. 



— 16 — 

du paganisme. Tous les Gaulois étaient idolâtres; mais il 
semble que chez eux le culte des faux dieux apparaisse 
environné de ténèbres moins épaisses. Ils avaient sti con- 
server mieux que d'autres le dogme de l'immortalité de 
l'âme, et c'en était assez de la croyance à une autre vie 
pour jeter au milieu de leurs erreurs quelques clartés 
d'une divine lumière (1). D'ailleurs, s'ils se montraient 
moins corrompus que les nations païennes en général, on 
peut dire que la cruauté de leurs sacriAces dépassait tout 
ce que les historiens ont raconté, sur ce sujet, des autres 
peuples de l'antiquité. Les Parisiens devaient être plus 
attachés que le reste des habitants de la Gaule à la reli- 
gion des druides, car son sanctuaire le plus vénéré se 
trouvait au pays de.s Carnutes, auquel le Parisis touchait 
sur toute l'étendue de ses frontières occidentales. Chose 
remarquable , c'est tôt après avoir parlé pour la première 
fois de la Lutèce des Parisiens et de la convocation dans 
cette ville des différentes tribus celtiques, que César, 
arrêtant tout à coup sa narration, déclare qu'il lui semble 
convenable, arrivé là, de parler des mœurs de la Gaule et 
de la Germanie, pour exposer les caractères qui les dis- 
tinguent; et nous voyons le grand capitaine, quittant le 
bruit des armes et le tumulte des camps, s'arrêter avec 
quelque complaisance à donner sur la religion des druides 
des notions qu'il se rappelait sans doute avoir recueillies 
pendant son séjour à Lutèce. 

« Les druides, dit César (2) , sont les ministres des choses 
divines; ils président aux sacrifices publics et particuliers, 

(1) Histoire littéraire de la France^ t. I, p. 9. 

(2) Comment, de hello Gallico, lib. vi, c. 13 et seq. 



— 17 — 

et conservent le dépôt des doctrines religieuses. Le désir de 
l'instruction attire auprès d'eux une nombreuse jeunesse. 
Leur nom est environné de respect; ils connaissent de 
presque toutes les contestations publiques et privées. S'il 
s'est commis un crime, s'il s'est fait un meurtre, s'il s'élève 
quelque débat sur un héritage ou sur des limites, ce sont 
eux qui en décident; ils dispensent les peines et les récom- 
penses. Si un particulier ou un magistrat ne défère point 
à leur décision , ils lui interdisent les sacrifices. Cette peine 
est chez eux la plus sévère de toutes; ceux qui l'encourent 
sont mis au rang des impies et des criminels ; on les évite, 
on fuit leur abord et leur entretien , comme si cette ap- 
proche avait quelque chose de funeste ; s'ils demandent 
justice, elle leur est refusée; ils n'ont part à aucun hon- 
neur. 

« Le corps entier des druides n'a qu'un seul chef, dont 
l'autorité est absolue. A sa mort, le premier en dignité lui 
succède ; si plusieurs ont des titres égaux , les suffrages 
des druides, ou quelquefois les armes, en décident. 

« A une époque marquée de l'année, les druides s'as- 
semblent dans un lieu consacré, sur la frontière du pays 
des Carnutes, qui passe pour le point central de la Gaule. 
Là se rendent de toutes parts ceux qui ont des diiférends,. 
et ils se soumettent aux jugements des druides. On croit 
que leur doctrine a pris naissance dans la Bretagne, d'où 
elle fut transportée en Gaule, et aujourd'hui , ceux qui 
désirent en avoir une connaissance plus approfondie, se 
rendent encore dans cette île pour s'y instruire. 

« Les druides ne vont point à la guerre ; ils ne contri- 
buent pas aux impôts comme le reste des citoyens ; ils sont 



' -- 18 — 

dispensés du service militaire et exempts de toute espèce 
de charges. De si grands pi'iviléges et le goût particulier 
des jeunes gens leur amènent beaucoup de disciples ; 
d'autres y sont envoyés par leurs familles. Là ils ap- 
prennent, dit-on, un grand nombre de vers, et passent 
souvent vingt années dans cet apprentissage. Il est dé- 
fendu de les écrire, quoiqu'ils se serventdes lettres grecques 
pour la plupart des autres affaires j)ubliques et privées. Je 
crois voir deux raisons dans cet usuge : l'une est de ne 
point livrer au vulgaire les mystères de leur science; l'autre, 
d'empêcher les disciples de se reposer sur l'écriture et de 
négliger leur mémoire. Il arrive, en effet, presque toujours 
que l'on s'applique moins à retenir par cœuf ce que l'on 
peut trouver dans les livres. Leur dogme principal, c'est 
que les âmes ne périssent pas, et qu'après la mort elles 
passent d'un corps dans un autre. Cette croyance leur pa- 
raît singulièrement propre à exciter le courage en inspi- 
rant le mépris de la mort. Ils traitent aussi du mouvement 
des astres, de la grandeur de l'univers, de la nature des 
choses, du pouvoir et de l'influence des dieux immortels, 
et transmettent ces doctrines à la jeunesse. 

« La nation gauloise est en général très-superstitieuse : 
aussi ceux qui sont attaqués de maladies graves, et qui 
vivent dans les hasards des combats, immolent des vic- 
times humaines ou font vœu d'en sacrifier. Les druides 
sont les ministres de "ces sacrifices. Ils pensent que la vie 
d'un homme ne peut être rachetée auprès des dieux 
immortels que par la vie d'un autre homme; ces sortes 
de sacrifices sont même d'institution publique. Quelquefois 
on remplit d'hommes vivants des espèces de mannequins 



— 19 — 

tissus en osier et d'une hauteui- colossale ; l'on y met le 
feu, et les victioies périssent étouffées par la flamme. Ils 
jugent plus agréable aux dieux le supplice de ceux qui 
sont convaincus de vol, de brigandage ou de quelque autre 
crime; mais lorsque les coupables manquent, ils y dé- 
vouent les innocents. 

« Mercure est le premier de leurs dieux, et ils lui élèvent 
un grand nombre de statues. Ils le regardent comme l'in- 
venteur de tous les arts, comme le guide des voyageurs ; 
c'est encore le protecteur du commerce. Après lui, ils 
adorent Apollon , Mars, Jupiter et Minerve. Ils ont de ces 
divinités à peu près les mêmes idées que les autres nations. 
Apollon guérit les maladies, Minerve enseigne les éléments 
des arts, Jupiter est le maître du ciel, Mars l'arbitre de la 
guerre. Souvent, quand ils ont résolu de combattre, ils 
font vœu de consacrer à Mars les dépouilles de l'ennemi, 
et, après la victoire, ils immolent le bétail qu'ils ont pris. 
Le reste est déposé dans des lieux consacrés, et en beau- 
coup de villes l'on peut voir de ces espèces de trophées- 
Il n'arrive guère qu'un Gaulois ose, au mépris de la reli- 
gion , détourner une partie du butin ou ravir quelque chose 
de ces dépôts. Les plus cruelles tortures sont réservées à 
un pareil crime. » 

Nous n'avons nullement l'intention de discuter les prin- 
cipaux points de cet intéressant tableau qui nous fait con- 
naître, avec la religion des Gaulois en général, celle des 
Parisiens en particulier. Nous nous bornons à cette obser- 
vation universellement admise, que César a donné aux 
divinités adorées par ces peuples des noms entièrement 
étrangers à la langue celtique ; il leur appliquait les noms 



— 20 — 

des dieux en honneur à Rome, suivant les rapports qu'il 
voyait exister entre les attributs des uns et des autres. 

Le poëte Lucain, qui vivait un siècle après César, s'est 
heureusement inspiré des usages religieux de nos ancêtres ; 
ses vers sont plus précis que la prose du dictateur, et sur- 
tout plus conformes à la vérité historique. César vient de 
quitter les Gaules, et le chantre de la Pharsale célèbre le 
bonheur des peuples qui ont secoué le joug et recouvré 
leur liberté. Ceux qui habitent le territoire de Trêves et de 
Mayence, les bords du Rhône, l'âpre cime des Cévennes, 
les rives de la Loire, tous ont tressailli d'allégresse. « Et 
vous, poursuit le poëte (1), vous qui apaisez par des flots 
de sang humain l'impitoyable Teutatès, l'autel horrible 
d'Hésus, et Taranis, plus cruelle que la Diane de Tauride ! 
Vous par qui revivent les fortes âmes disparues dans les 
combats, chantres dont la louange donne l'éternité, bar- 
des, vous ne craignez plus de répéter vos hymnes! Drui- 
des, vous reprenez vos rites barbares, vos sanglants sa- 
crifices que la guerre avait abolis! A vous seuls il appar- 
tient de connaître les dieux ou de les ignorer. Les bois 
profonds sont vos asiles. Les ombres, dites-vous, ne vont 
point peupler le silencieux Érèbe, les profondeurs du pâle 
royaume de Pluton. Le même esprit, dans un monde nou- 
veau, anime de nouveaux corps. La mort, si vos hymnes 
ne sont pas menteurs, n'est que le milieu d'une longue 
vie. Peuples heureux de votre erreur, la plus grande des 

(1) Lucain, Pharsale, lib. i, v. 4i0. 

Et quibus immilis placalur sanguine dire 
îeuiates, horronsque feiis allaribus Hesus; 
Et Taranis Scylhicœ non milior ara Dianœ! 



— 21 — 

terreurs, la terreur de la mort ne vous dévore pas ! Vous 
vous ruez au combat ; vous vous élancez sur le fer ; vos 
âmes embrassent la mort avec joie. Pourquoi épargner une 
vie qui vous sera rendue? » Voilà bien le caractère et les 
mœurs de nos aïeux ! Le poëte s'est fait historien, et il ne 
pouvait peindre avec plus de vérité le peuple gaulois avec 
ses bardes, ses druides, sa religion, ses dieux, Teutatès, 
Hésus, Taranis, et le culte barbare qui seul devait les 
apaiser et les rendre propices (1) . 

Lorsque les Romains eurent conquis la Gaule, ils ne 
s'arrêtèrent pas un instant à l'idée d'arracher les habitants 
à leurs superstitions. Rome avait l'habitude de ne s'oc- 
cuper de religion qu'autant que les dieux pouvaient venir 
en aide à sa politique : aussi laissa-t-elle les Gaulois 
libres de se prosterner aux pieds de leurs idoles, à la seule 
condition pour les vaincus d'offrir une part de leur encens 
aux divinités des vainqueurs, et d'associer ainsi, sur leurs 
autels, aux dieux de la Gaule les dieux du Capitole. Toute- 
fois sa complaisance ne fut pas sans bornes ; elle fit dis- 
pai-aître les sacrifices humains, dont l'usage barbare inspi- 
rait l'horreur, et les Césars s'appliquèrent à ruiner l'an- 
cienne corporation des druides, dont le pouvoir absolu 
serait demeuré un embarras sérieux et un danger perma- 
nent pour la domination romaine. Pline l'Ancien raconte 

(l) Teutalès, en celtique Tut-tat, père des hommes, paraît avoir été 
désigné par César sous le nom de Mercure, qu'il dit être le plus grand 
des dieux de la Gaule et présider à toutes les entreprises. Hésus, en 
celtique eiizus, horrible, rappellerait Mars, le dieu des combats, celui 
qui inspire l'épouvante. Taranis, du celtique iarza, éclater comme le 
tonnerre, serait Minerve, Bellone, Diane, ou le nom d'une autre déesse 
très-redoutée. 



22 . 

que l'on conservait encore de son temps le souvenir des 
victimes humaines offertes autrefois dans les Gaules; il dit 
que le gouvernement de Tibère délivra le pays de ses 
druides, et il ajoute (1) : « Nul ne peut assez apprécier ce 
que l'on doit aux Romains pour avoir détruit un culte 
mystérieux qui du meurtre, d'un homme faisait l'acte le 
plus religieux (2) . » 

Les peuples de la Gaule semblaient se prêter sans trop 
de résistance aux efforts tentés par les empereurs pour les . 
civiliser. Nous n'avons pas à en étudier les causes. Les 
Parisiens s'occupaient activement de navigation, et leur 
trafic les lit plus tard connaître jusque sur les côtes de la 
Syrie (3). Pendant que son commerce prospérait et que 
les Romains n'exigeaient pas un impôt trop pesant, Lutèce 
ratifiait d'assez bonne grâce l'alliance requise entre leurs 
divinités et les siennes. Les mariniers parisiens formaient 
une corporation déjà florissante au temps des premiers 
Césars, et à cette époque ils donnèrent un magnifique té- 
moignage de l'état apaisé des esprits et des dispositions 
pacifiques de leur capitale.. Sous le règne- de Tibère, ils 
bâtirent un temple à l'extrémité de l'île, à l'endroit même oii 
s'élève aujourd'hui Féglise métropolitaine de Notre-Dame; 
dans ce sanctuaire, les autels et les statues attestaient une 
harmonie parfaite entre les idées religieuses des Romains . 
et celles des Parisiens, et sur les bas-reliefs le ciseau des 
sculpteurs avait, en signe d'union et de concorde, accolé 

(1) Pline l'Ancien, Hht. natur., lib. xxx, c. 4. 

(2) Suivant Suétone, de Cœsar,, lib. v, e. 23, ce ne fut que sous 
l'empr-reur Claude que l'on abolit entièrement dans les Gaules la cruelle 
religion des druides. 

(3) Le Beuf, Hisi. de Paris, t. 1, avertis., p. 17, édit. de Cocheris. 



— 23 — 

dans un mélange bizarre les dieux de Rome et les divinités 
celtiques (1). 

Là se dressait un autel (2), et chacune de ses faces mon- 
trait tour à tour Jupiter (fig. 1) sous les traits d'un person- 
nage majestueusement drapé dans les larges plis de sa toge, 
tenant un sceptre d'une main et appuyant l'autre surl'angle 
de son trône; le taureau symbolique des druides (fig. ^), 
le tarvos trigaranus (3) environné de branches de gui et 
surmonté, comme l'indique son nom, de trois grues, dont 
l'une sur la tête et les deux autres sur le dos; Vulcain 
(fig. 3), demi-nu, ramenait d'une main un pan de sa tu- 
nique, et portait de l'autre une paire de tenailles ; enfin 
Esus (fig. Il) apparaissait vêtu du costume gaulois, armé 
d'une hache et coupant le gui sacré. Nous reconnaissons 
vraiment là le dieu de notre paysj tel que nous l'ont dé- 
peint Lucain, Lactance et les autres auteurs anciens, et de 
plus il se livre à l'une des cérémonies les plus solennelles 

(1) Chacun peut voir au musée de Cluny les débris de ce monument, 
découverts en ilil, sous le chœur de la cathédrale, pendant rpie l'on 
creusait un caveau pour la sépulture des archevêques. Ces précieux 
vestiges de l'aucienue religion du Parisis ont largement fourni matière 
aux investigations des archéologues, de Leibnitz eulre autres, et du sa- 
vant Eccard. Leur sagacité s'est parfois trouvée en défaut. Nous avons 
pris de leurs recherches ce qui nous a paru la vérité, laissant les hypo- 
thèses aux esprits curieux qui voudraient les étudier dans la dissertation 
sur les antiquités celtiques qui précède l'Histoire de Paris de Félibien 
et de Lobiueau. 

(2) Albert Lenoir, Statistique monumentale de Paris, époque ro- 
maine, p. 27 et 28. 

(3) Ces deux mots qui ont si bien exercé les savants nous paraissent 
simplement empruntés à la langue celtique. Tarvos n'est autre que 
farv ou taro, taureau, et trigaranus est composé de tri, trois, et de 
garan,.Qïue. Cet oiseau était consacré aux dieux protecteurs de l'agri-r 
culture. 



— 24 — 

du vieux culte druidique. Laissons parler Pline l'Ancien : 
« Les druides, dit-il, ces mages gaulois, ne connaissent 
rien de pliis sacré que le gui et les arbres sur lesquels il 
croît, surtout lorsque c'est un chêne qui le porte, car alors 
ils s'accordent à le regarder comme un don du ciel. Aussi, 
quand ils l'ont trouvé, ordonnent-ils une ïète religieuse 
pour le cueillir ; ils l'appellent d'un nom signifiant qu'il 
guérit tous les maux, et ils le présentent comme un remède 
à toute espèce de poison. On s'assemble en grande pompe 
au pied de l'arbre privilégié, les sacrifices et les festins 
sacrés se préparent. Deux taureaux blancs sont amenés 
liés pour la première fois par les cornes ; le prêtre, vêtu 
d'une robe blanche, monte sur le chêne et se sert d'une 
serpe d'or pour couper le gui. La plante est reçue sur une 
toile blanche, et l'on immole les victimes en priant le dieu 
de rendre prospère le don qu'il a fait. » La pierre du 
musée de Cluny reproduit exactement le récit de Pline (1) , 
et le dieu Ésus prend lui-même la peine de couper la 
plante mystérieuse dont il veut faire présent aux habitants 
du Parisis (2). 

Un autre autel de même forme et de même caractère 
unissait également sur ses quatre faces deux dieux ro- 
mains et deux divinités gauloises. Castor (fig. 5), sous 
les traits d'un jeune cavalier revêtu d'une cuirasse avec le 

(1) Hist. natur., lib. xvi, c. 9b, 

(2) Le gui est une plaate parasite de la famille des loranthées ; il 
croit sur la plupart des arbres, mais on le rencontre assez rarement sur 
le chêne, parce que la dureté de l'écorce ne lui permet pas d'y im- 
planter ses racines. Peut-être dans celle piaule fragile, d'un vert 
sombre, aux tiges multiples, grêles, noueuses et entrelacées, et rece- 
vant la vie d'un tronc vigoureux, les druides offraient-ils à nos aïeux 
un symbole de notre frêle existence soutenue et nourrie par Ja divinité. 



— 25 — 

manteau militaire par-dessus, tenait une lance de la main 
gauche et saisissait de la droite les rênes de son coursier ; 
une seconde figure en tout point semblable à celle-ci, 
mais sans nom, ne pouvait être que Pollux (fig. 6). Aux 
deux frères, rangés au nombre des dieux par les Grecs et. 
les Latins, correspondaient deux divinités protectrices ou 
deux génies familiers de nos ancêtres : Cernunnos (1) aux 
larges épaules, au front chauve, à la longue barbe, aux 
sourcils froncés, se montrait coiffé de deux oreilles de chat, 
d'une paire de cornes, et dans chacune d'elles était passé 
un anneau : Sévi ri os (2) se tenait dans la même attitude 
qu'Ésus, seulement la hache était remplacée par une sorte 
de goupillon, et ici le dieu gaulois semblait un enchanteur 
qui fascine un serpent (iïg. 7 et 8). 

Une inscription gravée sur un bloc de pierre indiquait à 
la postérité que sous le règne de Tibère les mariniers pari- 
siens avaient érigé ce temple à Jupiter (fig. 9). Afin de ne 
pas rester eux-mêmes inconnus, il avaient eu soin de pren- 
dre place dans ce monument et de s'y faire représenter en 
trois groupes distincts de jeunes gens portant des lances et 
des boucliers (fig. 10}, d'hommes mûrs armés de la même 
manière (3), et de vieillards sans armes (fig. 11 et 12). 

Des hommes nus ou revêtus du costume militaire, des 
femmes également nues ou vêtues à la romaine, se voyaient 

(1) Cernunnos viendrait peul-ôire du celtique kern, cornes, Dieu 
cornu. 

(2) CeUe inscription est fruste, et tous les efforts tentés pour la 
rétablir n'ont amené aucun résultat satisfaisant. 

(3) Les deux inscriptions plus ou moins frustes des derniers 
groupes ne nous paraissent pas avoir été expliquées avec plus de 
bonheur. Voir la dissertation citée plus haut. 



— 26 — 

dans d'autres bas-reliefs ; mais il est aujourd'hui difficile 
de dire si ces images sculptées représentaient des dieux ou 
de simples mortels (1). 

Ce. temple n'était, pas le seul qui existât dans la vieille 
Lutèce en l'honneur des faux dieux. Les Parisiens élevè- 
rent au milieu de la Cité deux sanctuaires, dont l'un portait 
le double caractère de la religion et de la politique asso- 
ciées dans les figures syrabohques qui décoraient la façade, 
les autels et les bas-reliefs (2); l'autre, plus religieux, affir- 
mait le progrès des idées romaines dans le Parisis, car on 
l'avait exclusivement consacré aux dieux des vainqueurs, 
à Mercure, à Maïa, à Apollon et à Horus (3). D'ailleurs, le 
même discrédit semblait se répandre également sur les 
dieux nationaux parmi le reste des Parisiens. Ici, sur la 
rive droite, à peu de distance de la Seine et vis-à-visde 
Lutèce, on bâtissait un temple à Cybèle (4); là, dans la 
presqu'île formée par la Marne, près dé Saint-Maur, le 
dieu Sylvain avait' un autel, son culte et ses prêtres (5). 

(1) Ces quatre groupes sont en fort mauvais état; on. voit encore 
deux nu trois lettres au-dessus de l'un d'eux, sans qu'il soit possible 
d'en tirer aucun indice. — Statistique monumentale 'de Paris, p. 29. 

(2) Cette découverte se fit en 1829, dans la Cité, sous l'église Saint- 
Landry. — Dulaure, Hist. de Paris, u' période, § ii. — Le Beuf, 
nouvelle édition par Cocheris, t. I, p. 192. — Statistique monumentale 
de Paris, p. -13. 

(3) Dulaure, id. — Grivaud, Recueil des monuments antiq., t. II, 
p. 127, pi. lo. En 1784 on construisait les bàlimenis du palais de jus- 
lice, rue de la Barillerie, vis-à-vis la sainte Chapelle, lorsque l'on dé- 
terra ce monument. — Statistique monumentale de Paris, p. 14.- 

(6) C'était au bout de la' rue Coquillière, vis-a-vis l'église Saint-Eùs- 
tache. En creusant, en 1675, on trouva' une tèie de Cybèle en bronze." 
Dulaure, id., § m. — Caylus, Recueil d'antiquités, t. II, p. 379. — 
Statistique monumentale de Paris, p. 32. 

(5) Voici l'inscription commémorative de ce fait, découverte d'afls 



La Providence marchait à l'accomplissement de ses des- 
seins, car cette confusion de toutes les idées religieuses 
ne tarda pas à jeter un trouble salutaire dans l'esprit des 
Parisiens. L'association singulière de tous ces dieux avait 
ébranlé des convictions jusque-là profondément enraci- 
nées ; le premier souffle de l'incrédulité passa des rives du 
Tibre aux bords de la Seine, et les vieilles croyances se 
détachèrent peu à peu de l'âme du peuple, comme l'on 
voit, aux premiers froids d'automne, le vent enlever une à 
une les dernières feuilles des grands chênes. Les vain- 
queurs , qui riaient eux-mêmes de leur religion , pou- 
vaient amonceler les ruines ; mais la place restait vide, 
et sur les autels désolés ils n'édifiaient rien. Les Parisiens 
s'étaient d'abord contentés de ce que nous pourrions ap- 
peler un premier essai de la liberté des cuites, puis ils 
avaient vu sans se révolter leurs dieux mis à l'écart, et 
ils assistèrent froidement h l'inauguration des temples que 
l'on consacrait aux divinités des vainqueurs ; ils gardèrent 
la même impassibilité le jour où saint Denys et ses hé- 
roïques compagnons arrivèrent dans des cryptes ou des 
souterrains prêcher un dieu inconnu. La grâce triompha 
ientement de ces résistances; enfin le soleil de la Gaule 



5 



celle presqu'île, à la Varenne. Le Beuf, Jlist. du diocèse de Paris, t. V, 
p. 103, croit devoir la rapporier à l'an 200 de noire ère. 

COLLEGIVM . 
SILVANI . RESÏ . 
ITVERVNT . JI . 
AURELTUS . AUG . 
LIB . HÏLARUS . 
ET MAGÎNUS . CRYP . 
TARIUS . CURATORES . 



— 28 — 

éclaira des temps meilleurs, l'on vit tomber des sanctuaires 
que Lutèce païenne désertait, et sur leurs ruines, avec leurs 
débris, s'élevèrent les magnifiques églises où Paris chré- 
tien viendra peu à peu s'agenouiller au pied des autels du 
vrai Dieu. 



CHAPITRE 11 



JLa. ppédicntion de l'Évangile dans les Gaules 
n'a pas, au premiei* siècle, été signalée par 
l'établissement d'une Église à Hiutèee, eliez les 
Parisiens. 



Dieu, qui ne fait rien à la légère, a, dit Bossuet, ses vues 
marquées sur les hommes et sur les peuples; il entrait 
tlans les desseins de la sagesse éternelle de disposer en 
Gaule, comme partout ailleurs, au moyen de la domination 
romaine, des voies mieux ouvertes à l'établissement et à 
la propagation de la foi chrétienne. Si l'aspect physique 
des nouvelles provinces récemment annexées à l'empire 
par Jules César ne s'était pas profondément modifié, si 
les différents peuples de la Gaule avaient conservé leurs 
habitudes de vie solitaire, égoïste, indépendante-, si les 
institutions politiques et religieuses denos ancêtres étaient 
demeurées telles que nous les présentent les écrivains latins, 
serait-il téméraire de croire que la prédication de l'Évan- 
gile, dépourvue de tout secours humain, eût rencontré des 
obstacles bien difficiles à surmonter? Sans doute la parole 
de Dieu n'est pas enchaînée; mais le champ du père de 
famille est vaste comme le monde; et si le divin laboureur 
jette sa semence en son temps, n' appelle- t-il pas aussi les 
ouvriers à son heure? Notre pays eut son tour. Auparavant, 
il fallait préparer le sol, qui devait bientôt, sous l'action fé- 
condante de la grâce, se couvrir d'une magnifique moisson 



— so- 
dé fleurs et de fruits. C'était là l'œuvre de la conquête, et 
chacun la voyait s'accomplir. Détruire le pouvoir des 
druides, renverser leur puissant institut ; abolir les sacri- 
fices humains; enserrer mille peuples divers dans les mailles 
d'une organisation qui les enchaînât par des relations 
nécessaires et multiples ; fonder des centres de i-éunion 
pour faciliter le commerce des hommes et développer le 
mouvement des affaires; soumettre des esprits fiers et om- 
brageux à des règles d'un droit moins arbitraire, plus sûr 
(!t plus équitable ; percer des routes de communication à 
travers les bois et les marais, afin de relier en un seul 
faisceau les villes, les peuples et les provinces : telle fut la 
mission des Romains dans les Gaules avant l'établissement 
du christianisme; et pour la mener à bonne fin, ils avaient 
reçu du ciel la force et la patience, deux auxiliaires qui ne 
manquèrent jamais d'assurer le succès de leuz'S entreprises. 
Instrument aussi puissant que docile entre les mains de 
Dieu, le peuple-roi servait sans le savoir une cause dont il . 
se montrait le j)lus cruel ennemi. 

De plus, la bonne volonté des nations conquises vint 
encore seconder les vues de la Providence ; « car, dit 
M. Thierry (1), la Gaule, une fois qu'elle eut accepté sa 
destinée, travailla à devenir promplement romaine. Quel- 
ques monuments encore debout et des débris sans nombre 
qu'on peut rapporter au premier et au second siècle de 
notre ère, témoignent de l'ardeur avec laquelle les têtes et 
les bras s'appliquèi*ent à cette œuvre de transformation. » 
Ainsi dirigée par un concours de circonstances toutes fa- 
vorables, l'action des Romains dans les Gaules ne s'arrêta 

(i) Am. Thierry, Eist. de la Gaule, \. I, cb. 1. 



— 31 — 

pas au monde matériel; elle s'étendit principalement sur 
les intelligences. La connaissance seule de la langue latine 
avec sa littérature, sa susbtitution à tout autre idiome dans 
les actes de la vie civile, puis son usage ordinaire, qui finit 
par prévaloir, au moins dans les cités, aurait suffi pour 
ménager peu à peu dans l'esprit des Gaulois un libre ac- 
cès à la parole de Dieu. Car, on l'a souvent remarqué, la 
diversité du langage est sans contredit l'une des difficultés 
les plus sérieuses qui viennent, en pays étranger, paraly- 
ser le dévouement dé l'apôtre chrétien. Ce n'est pas assez 
du temps et de la patience qu'exige de lui l'étude des élé- 
ments d'une langue qu'il n'arrive à grand'peine qu'à bé- 
gayer, mais encore en quels efforts, trop souvent stériles, 
ne doit-il pas se consumer pour (aire concevoir à ses néo- 
phytes les notions premières d'une l'eligion toute spiri- 
tuelle, aux dogmes abstraits et mystérieux auxquels rien 
ne répond dans leur idiome ? 

Néanmoins, nous trouvons dans la plupart des Eglises, 
et surtout dans celles des Gaules, des croyances qui ten- 
dent à rapporter leur fondation aux apôtres eux-mêmes, 
ou du moins à leurs successeurs immédiats. Ces traditions, 
si nous en exceptons quelques-unes dont se glorifie ajuste 
titre la Narbonnaise, ne sont malheureusement fondées 
que sur des documents d'une antiquité relative ou bien 
d'une authenticité plus que douteuse ; il en est qui repo- 
sent sur des actes écrits à la vérité dans des temps reculés, 
mais modifiés de la façon la plus étrange, interpolés par 
des mains des plus maladroites ; quelques-unes ne doivent 
leur existence qu'à des légendes populaires inspirées trop 
souvent par le désir de rendre son saint plus illustre et 



— 32 — 

ses autels plus vénérables par droit d'ancienneté. Pour 
peu que lacritique s'arrête un moment à faire passer ces 
origines par l'épreuve d'un examen attentif, elle constate 
sans peine que l'empressement avec lequel ces diverses 

croyances ont été acceptées fut plutôt l'effet d'un senti- 

« 

ment pieux que le résultat d'une connaissance historique 
affermie sur des données sérieuses. 

Nous aimons à le reconnaître, ce mouvement procède 
d'un excellent principe; il a sa racine dans le profond res- 
pect dont nous environnons tout ce qui rayonne directe- 
ment des apôtres. Sans doute, quelle que soit l'époque à 
laquelle un peuple est appelé à la connaissance de l'Évan- 
gile, ce don précieux a toujours la même valeur intrinsè- 
que, et les Églises qui se fondent de nos jours, presque 
sous nos yeux, n'en sont pas moins apostoliques, ferme- 
ment établies sur le roc de l'unité catholique, en commu- 
nion avec Rome, et vraiment rattachées par des liens in- 
dissolubles au principe même du salut; chacun sait cela. 
Cependant, lorsqu'une Église, remontant le cours des 
âges par une suite non interrompue d' évoques, peut relier 
le premier anneau de cette longue chaîne au pied de l'arbre 
de la croix par un des témoins oculaires de Tœuvre de 
notre rédemption, n'a-t-elle pas le droit de s'honorer de 
ces origines, et ne lui est-il pas permis de s'enorgueillir de 
son antiquité, la plus auguste assurément et la plus glo- 
rieuse? C'est là une noblesse que la religion a bénie, que 
les siècles ont consacrée, et qui ne ressemble en rien à 
celle qu'il est facile aux rois de conférer en un instant par 
des titres, des décrets ou des chartes. Nous ne nous éton- 
nons donc nullement du respect qui protège ces souve- 



— 33 — 

nirs, de raOection qui les enveloppe, du zèle ardent qui les 
défend et qui s'attache à les maintenir, alors même qu'ils 
ne sont pas fondés sur des monuments d'une autorité in- 
contestable. 

Un grand nombre de nos Églises revendiquent chacune 
pour soi ces illustres origines. Il ne nous paraît pas indiffé- 
rent d'en dresser ici le tableau, avec le nom des apôtres 
que l'on présente, au premier siècle de notre ère, comme 
les fondateurs du christianisme sur tous les points à la fois 
des quatre provinces des Gaules (1). 

GADLE NAUBONNAISE. 

Marseille. — Saint Lazare, l'hôte et l'ami de Notre -Sei- 
gneur. 

Arles. — Saint Trophime, des soixante-douze disciples, 
envoyé dans cette ville par saint Paul. 

Aix. — Saint Maximin, des soixante-douze disciples. 

ïarascon. — Saint Maximin, aidé de sainte Marthe et de 
sainte Marie-Madeleine. 

Fréjus. — Saint Maximin. 

Gap. — Saint iVIaximin. 

Vienne. — Saint Crescent, disciple de saint Paul, ac- 
compagné de Zacharie et de Martin, ses successeurs. Le 
premier aurait apporté la nappe qui servit à la cène, le 
second aurait été témoin de la passion du Sauveur. 

(l) Pour composer ciHte liste, nous avons recueilli les dillérentes 
traditions rapportées par les BoUandisles; par Longueval, Hist. de l'E- 
glise gallicane, t. 1, 1. i ; par Severlius, Chronol. hist. Lugdun. , et par 
les histoires particulières. 

3 



— 34 — 

Narbonne. — Le proconsul Sergius Paulus, converti 
par l'apôtre' saint Paul. 

Avignon. — Saint Rufus, fils de Simon le Cyrénéen. 

Orange. — Saint Eutrope, Égyptien d'origine, des 
soixante-douze disciples. 

Tricastinum (Saint-Paul-Trois-Châteaux) . — Saint Res- 
titut, l'aveugle-né. 

Toulouse. — Saint Saturnin, des soixante-douze disci- 
ples, envoyé par saint Pierre. 

Béziers. — Saint Aphrodise ou Afradoce, l'Égyptien qui 
donna pendant sept ans l'hospitalité à la sainte Famille, et 
qui devint disciple de saint Pierre. 

Apt. — Saint Auspicius, disciple de saint Pierre. 

Lodève. — Saint Flour, des soixante -douze disciples. 

Saint-Papoul. — Saint Papoul, disciple de saint Pierre. 

La partie de la Narbonnaise qui comprend le Roussil- 
lonavec Perpignan, et s'étend au pied des Pyrénées, au- 
rait été évangélisée par saint Paul allant en Espagne. 

GAULE LYONNAISE. 

Besançon. — Saint Lin, qui, de retour à Rome, succéda 
à saint Pierre. 

Annecy. — Saint Nazaire, disciple de saint Pierre. 

Sens. — Saint Savinien et saint Potentien, des soixante- 
douze disciples, envoyés par saint Pierre. 

Paris. — Saint Denys l'Aréopagite, envoyé par saint 
Clément. 

Meaux. — Saint Denys l'Aréopagite et saint Sanctin 
son disciple. 



— 35 — 

Orléans. — Saint Altin, compagnon de saint Savinien et 
comme lui envoyé par saint Pierre. 

Troyes. — Saint Sérotinus, disciple de saint Savinien. 

Rouen. — Saint Nigaise, disciple de saint Paul et de 
saint Denys l'Aréopagite. 

Bayeux. — Saint Exupère ou Spire, envoyé par saint 
Clément. 

Évreux. — Saint Taurin, disciple de saint Denys l'A- 
réopagite, envoyé par saint Clément. 

Séez. — Saint Latuin, envoyé par saint Clément. 

Auxerre. — Saint Pérégrin, envoyé par saint Pierre. 

Nevers. — Saint Austremoine, disciple de saint Pierre. 

Tours. — Saint Catien, des soixante-douze disciples. 
La tradition en ferait l'homme portant une cruche, qui 
conduisit les apôtres au cénacle. 

Le Mans. — Saint Julien, qui ne serait autre que Simon 
le Lépreux. 

Angers. — Saint Défenseur, disciple de saint Julien. 

JRennes. — Saint Luc l'évangéliste, puis saint Modéran, 
disciple de saint Julien. 

Nantes. — Saint Clair, envoyé par saint Lin. 

GAULE AQUITAINE. 

Limoges. — Saint Martial, des soixante-douze disciples, 
l'apôtre de l'Aquitaine. Il serait l'enfant présenté par le 
Sauveur comme modèle d'humilité. 

Bordeaux. — Saint Martial et ses disciples. 

Agen. — Saint Martial et ses disciples. 

Poitiers. — Saint Martial. 



— 36 — 

Angoulêœe. — Saint Ausone, disciple de saint Martial. 

Mende, — Saint Sévérien, disciple de saint Martial. 

Rodez. — Saint Amantius, disciple de saint Martial. 

Cahors. — Zacliée le Publicain, sous le nom de saint 
Amadour. Le pèlerinage de Roc-Amadour lui devrait son 
origine. 

Saintes. — Saint Eutrope, disciple de saint Pierre. 

Périgueux. — Saint Front, des soixante-douze disciples. 

Auch. — Saint Sévérien , disciple de saint Martial. 

Bourges. — Saint Ursin, des soixante-douze disciples, 
serait Nathanaël, chargé par Notre-Seigneur de faire la 
lecture à la dernière cène. Envoyé en Gaule par saint 
Pierre, il aurait apporté du sang de saint Etienne, pre- 
mier martyr. 

Némossus (Clerœont-Ferrand). — Saint Austremoine, 
disciple de saint Pierre. 

Anicium (le Puy). — Saint Georges, des soixante-douze 
disciples. 

La Liniagne. — Saint Nectaire, disciple de saint Pierre. 

Autun. — Saint Amator, serviteur de la sainte Vierge 
et disciple de saint Denys l'Aréopagite. 

GADLE BELGIQUE. 

Trêves. — Saint Materne, saint Euchaire et saint Valère, 
celui-ci des soixante-douze disciples, envoyés par saint 
Pierre. 

Strasbourg. — Mêmes origines. 

Metz. — Saint Clément, disciple de saint Pierre et plus 
tard l'un de ses successeurs. 



- 37 — 

Toul. — Saint Mansuet, disciple de saint Pierre. 

Verdun. — Saint Sanctin, disciple de saint Denys l'Aréo- 
pagite. 

Cambrai. — Saint Géry ou Gaugeric, frère de saint 
Taurin d'Évreux et comme lui disciple de saint Denys. 

Tournay. — SaintPiaton, disciple de saint Denys l'Aréo- 
pagite. 

Arras. — Saint Géry. 

Reims. — Saint Sixte et saint Sinice, disciples de saint 
Pierre. 

Soissons. — Mêmes origines, puis saint Crépin et saint 
Crépinien, disciples de saint Denys l'Aréopagite. 

Ghâlons. — Saint Memmie, envoyé par saint Pierre. 

Beauvais. — Saint Lucien, disciple de saint Denys l'Aréo- 
pagite. 

Senlis, — Saint Rieul, disciple de saint Jean Tévangé- 
liste et de saint Denys l'Aréopagite. 

Amiens. — Saint Firmin, disciple de saint Martial. 



Les prétentions de ces Églises s'expliquent et se com- 
prennent aisément : nous accordons très- volontiers que 
les récits légendaires qui leur servent d'excuse ont un 
charme auquel le cœur et l'imagination se laissent facile- 
ment entraîner. Non-seulement ces traditions nous montrent 
saint Pierre et saint Clément environnant les Gaules d'une 
sollicitude toute particulière, mais il semble que, pour 
composer la gerbe de nos apôtres, la divine providence ait 
moissonné la fleur de l'Évangile et du livre des Actes, 
réservant, pour évangéliser notre pays, les noms les plus 



— 38 — 

doux et les plus vénérés : l'hôte de la sainte Famille en 
Egypte (1); le serviteur de l'enfant Jésus et de la sainte 
Vierge à Nazareth (2) ; Lazare avec ses sœurs Marthe et 
Marie; Nathanaël; Zachée, l' aveugle-né; Simon le Lé- 
preux (3); l'enfant béni par Notre-Seigneur; le fils du Cy- 
rénéen; l'homme de la dernière cène; un domestique du 
cénacle ou un ami de la maison, qui aurait emporté la 
nappe eucharistique (4); douze ou quinze des soixante- 
douze disciples, sans parler de Joseph d'Arimathie, qui 
passa par les Gaules lorsqu'il porta dans la Grande-Bre- 
tagne le saint graal ou vase sacré qui contenait le sang 
précieux de' Jésus, recueilli par une main pieuse pendant 
que r Homme-Dieu était attaché à la croix : peut-être est-ce 
là l'origine de la relique du précieux sang, conservée de 
temps immémorial à Fécamp ; à coup sûr, cette légende 
s'empara de toutes les imaginations au moyen âge. Quel 
cycle poétique, parmi ceux qui ont inspiré les trouvères, 
fut plus intéressant et plus fécond que l'ensemble des chants 
qui se rapportent au saint graal ? 

Ce n'était pas assez : le grand Apôtre des nations aurait 
lui-même annoncé l'Évangile dans une de nos principales 

(1) Longueval, Hist, de l'Eglise gallicane, t. I, liv. i, p. 70. 

(2) J. Severiius, Chronologia Mat. arch. Lugd., in-fol. Lugduni, 
Kigaud, 1628. m pars, p. 1, Episc. August. séries chronol. « Amalor 
ilhixit vif tanla; vocis, qtii famulus virginis malris et niilrilius Chrisli, 
ad Gallias iransfreiant, eremum pelens. » 

{3) J. Severiius, id. p. î>0. Episc. Cœnom. « S. Julianus a divo Petro 
in Gallias missiis... crediiur fuisse Simon ille Leprosus Judœus Hleroso- 
lymilanus liospes Chrisli unico paslu. » . 

(•4) Id. p. 193, Archiep. Vienn. « Zacharias Crescenlis successor, 
nalione Galilœus, a D. Pelro missus... qui Viennensibiis Christicolis 
aiiuleral niappam, seu linleum sacrum, super qua Servalor Ilierosolymis 
in uliimo paslu, corpus suum vi divina consecraverat. » 



— 39 — 
provinces; saint Luc aurait porté la bonne nouvelle dans 
la vieille Armorique , au pays de Rennes (1) , et cer- 
taines traditions racontent que saint Pierre et saint Phi- 
lippe se seraient avancés jusque sur le territoire de la 
Gaule méridionale. Après eux vinrent leurs disciples les 
plus illustres : Denys l'Aréopagite, Sergius Paulus, Tro- 
pWme, Crescent, Lin, Clément, qui tous, d'un commun 
accord, auraient regardé nos contrées, récemment sou- 
mises à la domination romaine, comme la terre la mieux 
disposée à recevoir les premiers germes du christianisme. 

Ah! certes nous ne pouvons nous défendre d'aimer ces 
légendes ; elles flattent nos oreilles et remuent doucement 
notre co^ur, comme un écho mélodieux des chants qui ont 
bercé notre enfance. Certains trouvent très-naturel que 
pour l'édification des fidèles on chei'che à les conserver 
dans les Églises où elles sont reçues; la piété, disent-ils, 
peut s'en nourrir ; nous ajouterions : et notre amour- 
propi-e national y trouver son compte. Mais ces traditions 
sont-elles vraiment destinées à laisser dans l'esprit une 
conviction ferme et sincère? Peut-on dire que toutes s'ap- 
puient, sinon sur la vérité, du moins sur la vraisemblance? 
Si, dans un ouvrage sérieux, on les admet sans une sévère 
discussion , n'est-il pas facile de prévoir qu'elles porteront 
bientôt la critique à étendre le doute et l'incertitude aux 
faits les plus constants et les mieux établis ? 

En réalité, nous ne pensons pas que l'on puisse, avec 

quelque apparence de raison, mettre en doute la question 

de savoir si , du temps des apôtres, la religion chrétienne 

a été prêchée dans les Gaules. Nous apportons ici autre 

(1) D. Lobineau, Eisi. de Bretagne, liv. i, p. 3. 



— 40 — 

chose que de simples conjectures. Les monuments les plus 
authentiques de l'antiquité sont trop explicites pour qu'il 
demeure dans l'esprit qui les a étudiés la plus légère hési- 
tation sur ce sujet. Avant tout autre témoignage, il con- 
vient de citer l'Évangile de saint Marc, disciple de saint 
Pierre, assurant que (1) , a partis de Jérusalem, les apôtres 
prêchèrent partout, et que le Seigneur agissait avec eux 
et confirmait leur parole par les prodiges qui l'accompa- 
gnaient. » Saint Paul, écrivant aux Romains, ne déclare-t-il 
pas (2) « que la voix des apôtres a retenti dans louiela terre 
et que leur parole est parvenue aux limites du monde »? 
Si nous consultons les Pères les plus anciens, saint Justin 
entre autres, en 139, alléguait à Tryphon (3) « que la 
nation juive avait exercé dans le monde une influence assez 
limitée, tandis qu'il ne restait aucune classe d'hommes, ni 
chez les Grecs, ni chez les barbares, où l'on n'invoquât 
Dieu par le nom de Jésus-Christ. » 

Ces textes sont un peu vagues, par cela même qu'ils 
embrassent tous les peuples en général; mais voici des 
expressions plus nettes et plus précises, concernant les 
Gaules en particulier. Saint Irénée, en 170, invoquait 
contre les hérétiques l'union des fidèles dans la profession 
d'un même symbole, et il ajoutait (4) : « Quoique situées 
dans des pays où l'on parle des langues diverses, toutes 
les Églises ont partout la même foi : dans les Germanies 
on ne croit pas autrement que dans les Espagnes, que 

(1) Marc, XVI, 20. 

(2) S. Paul, ad Rom. x, 18. 

(3) S. Justin, Dial. cum Tryplion, 8. 

(4) S. Iren. , adv. Hœres,, 1. I, c. 10. « Ojte oà h r£p;j.av:a!; iop'j;jisvat 
i/.y.}j\GioLi aXXw; 7:£-taTEU7.aat, oute sv Taî; 'I6rjp(a'.;, o\>zi hi RcXtoîc... ». 



_ 41 — 

parmi les Celtes, qu'en Egypte, que dans la Lybie. » 
TertuUien, à la fin du second siècle, s' adressant aux 
Juifs et leur montrant que le roi qu'ils attendaient était 
déjà venu, énumérait les nations qui adoraient Jésus- Christ, 
et citait de ce nombre les divers peuples des Espagnes, 
de la Gaule, et les habitants de la Grande-Bretagne, où 
les Romains n'avaient pas pénétré (1). A ces témoignages 
nous joindrons celui de saint Épiphane, qui, au quatrième 
siècle, croyait à la mission de saint Luc parmi les Gaulois : 
« Le ministère de la parole divine, dit-il, ayant été confié à 
saint Luc, il l'exerça particulièrement dans la Gaule (2). » 
Mais ici notre tâche devient difficile et périlleuse. Ces 
textes, assez clairs pour ne laisser aucun doute sur la pré- 
dication de l'Évangile dans les Gaules au premier siècle 
du christianisme, ne le sont plus quand il s'agit de fixer 
l'établissement d'une Église en un point particulier, sur 
les bords du Rhône, de la Saône, de la Garonne ou de la 
Seine. Le champ le plus vaste demeure ouvert à toutes les 
conjectures, et, la crédulité aidant, il faut avouer que l'on 
ne s'est nullement embarrassé pour s'y donner largement 
carrière. Il ne nous reste guère, pour nous diriger dans nos 
investigations, que les traditions locales et les légendes dont 
nous parlions tout à l'heure; mais au lieu de nous éclairer, 
ces documents ne font souvent qu'augmenter nos incerti- 
tudes, et devant eux s'épaississent encore les ténèbres qui 

(1) Terlul. adv. Jud. c. 8 : « Gelulorum varieiales, et Maurorum 
multi fines, llispaniarum omnes termiiii, el Galliarum tliversaî naliones, 
el Britannorum inaccessa Romanis loca, Clirisio vero subdita. » 

(2) S, Epiph. Hœres. li. — Le P. Peiau, expliquant ce passage de 
saint Épiplianc, pense qu'il s'agit de la Gaule cisalpine, d'où l'évangé- 
liste aurait gagné la Dalmatie pour se rendre en Grèce, 



42 

enveloppent le berceau de nos Églises. Peut-on sérieuse- 
ment tenir compte des récits qui, pour fournir des mission- 
naires aux différents peuples de la Gaule dès le premier 
siècle de l'ère chrétienne, vont faire de saint Aphrodise, 
de Béziers, l'Égyptien qui aurait recueilli la sainte Famille 
en Egypte; de saint Ainator, d'Autun, le serviteur de la 
sainte Vierge à Nazareth; de saint Saturnin, de Toulouse, 
le fils d'Egée, roi d'Achaïe, et de Cassandre, fille de Pto- 
léaiée, roi des Ninivites? Que penser des auteurs qui ont 
envoyé saint Martial à Limoges, saint Euchaire à Trêves, 
saint Clément à Metz, saint Front à Périgueux, en donnant 
à tous le bâton de saint Pierre, qui leur sert à chaQun à 
ressusciter son compagnon, ici saint Georges du Velay, 
là saint Domitien, puis saint Materne et saint Austri^ 
clinieiî (1) ? Comment réprimer un sourire devant celui qui 
le premier eut la malencontreuse idée, égaré par la res- 
semblance du nom, de présenter comme le philosophe 
stoïcien, ami deLaeliuset de Scipion, et converti au chris- 
tianisme, le Panœtius qu'il donnait pour second succes- 
seur, sur le siège du Mans, à saint Julien, autrement Simon 
le Lépreux (2) ? 

Et pour nous borner aux traditions qui regardent spé- 
cialement l'Église de Paris, nous devons dire qu'elles ne 
sauraient, eu égard d'abord à leur divergence, fournir 
aucune certitude à l'opinion qui veut faire remonter aux 

(1) Longueval, Histoire de l'Eglise gallicane, t. I, dise. prél. 

(2) Severlius, Ckronol. Cœnoman. — « Sioicus quondam philoso- 
plnis dicUis Panœlius junior, Africani minoris prœcepior, génère Rho- 
dius, Nicagoraî filius, qui landem vêtus admodum jetate videlur per- 
venire potuisse, conversus ad fidem usque ad hoc sœculum, et ad sacram 
Cœnomanensium prœfecturam missus ab Oriente. » 



— 43 — 

tempy apostoliques la prédication de l'Évangile à Lutèce 
et dans leParisis. Celles-ci reconnaissent en saint Denys, 
notre premier évêque,rAréopagite converti par saint Paul, 
placé par l'Apôtre sur le siège d'Athènes, conduit à Rome 
parmi mouvement de l' Esprit-Saint, et de là envoyé, dans 
un âge très-avancé, à Lutèce par saint Pierre ou par saint 
Clément. Celles-là distinguent dans l'apôtre de Paris un 
saint Denys différent de l'Aréopagite, mais à qui saint Clé- 
ment aurait, à la fin du premier siècle, donné mission d'é- 
vangéliser les Parisiens. Enfin, un manuscrit que l'on dit 
n'être pas sans valeur, récemment découvert à Rome dans 
la bibliothèque de là Minerve, attribuerait la fondation des 
Églises d'Arles à saint Trophime, disciple des apôtres, 
de Narbonne à saint Paul, de Toulouse à saint Saturnin, 
de Paris à quatre disciples des apôtres, dont les noms sont 
passés sous silence (1), 

Quelle créance accorder à ces traditions diverses, sur- 
tout si l'on songe qu'elles ne s'appuient que sur des docu- 
ments d'une authenticité très-douteuse et d'une véracité 
fort suspecte, dont les plus anciens ne sont pas antérieurs 
au septième siècle? Dans les âges qui précèdent, et nous 
espérons le confirmer par les preuves les plus sérieuses, 
le sentiment qui place l'établissement de l'Église de Paris 
et la mission de saint Denys au troisième siècle était seul 
répandu à Rome, en Italie, en Grèce et dans les Gaules. 
Telle était principalement la croyance des Églises de la 

(1) JJamachi, Origines et Antiquitates chrislianœ, t. II, p. 239. « In 
Galliis civiias Arelatensis discipulum Aposlolorum S. Trophimum habuit 
fundalorem ; Narbonensis S. Pauliim ; Tolosana S. Salurninum ; Ya- 
lensis S. Daphnum, Parisiensis quatuor Aposlolorum discipulos. i> 



— 44 — 

Gaule Belgique, dont le plus grand nombre vénéraient 
dans leurs fondateurs des compagnons ou des disciples de 
saint Denys. Or les actes particuliers de ces saints fixent 
le martyre de douze au moins d'entre eux au temps 
de la persécution de Maximien, si cruellement exercée 
dans la région septentrionale de notre pays par le préfet 
d'Amiens, Riccius Varus. 

Il ne saurait entrer dans notre esprit de repousser par 
système et sans exception toutes les traditions qui se rap- 
portent à l'origine des Églises de la Gaule ; mais nous 
ne pouvons non plus, et comme de parti pris, les accepter 
sans distinction , alors surtout qu'elles nous paraissent 
heurter de front et renverser les monuments les plus res- 
pectables de l'iiistoire et de la critique. Si nous croyons 
devoir admettre que l'Évangile a, dès les temps aposto- 
liques, éclairé de sa douce lumière les pays situés au 
delà des Alpes, il ne s'ensuit pas que le christianisme se 
soit immédiatement répandu sur toute la surface de ces 
vastes contrées, et qu'il ait, dès son apparition, couvert 
d'Eglises non-seulement la Narbonnaise depuis longtemps 
soumise aux Romains, mais encore les trois provinces 
récemment créées par l'empereur Auguste pour organiser 
les conquêtes de César. Nous pensons, au contraire, que 
le progrès de l'Évangile s'est opéré lentement, sans préci- 
pitation, à pas comptés, pour ainsi dire, et avec poids et 
mesure, comme tout ce qui doit durer. 

Au moment de la nouvelle division de la Gaule par Au- 
guste, l'Aquitaine, la Celtique et la Belgique étaient par- 
tagées entre trois cents petits peuples, propriétaires de 
leur territoire particulier;. de ce nombre, c'est à peine si 



— 46 — 

l'on compte un tiers qui ait vu sa capitale devenir le centre 
d'une Église proprement dite, gouvernée par un évêque 
et constituant la tête d'un diocèse. 11 n'est pas aisé, nous 
le confessons franchement, surtout en ce qui . touche la 
Gaule Celtique, de déterminer les pays qui ont été les pre- 
miers visités par les missionnaires : les croyances an- 
ciennes, les traditions locales, les légendes populaires, les 
Actes des martyrs, les récits des différents historiens s'en- 
tremêlent et s'enchevêtrent, se contredisent et se démen- 
tent si bien qu'à chaque instant le fil conducteur échappe 
aux mains de la critique, et au milieu de tous les guides 
qui s'offrent à la conduire, elle demeure non moins em- 
barrassée que le poëte de Florence, pour se tenir dans le 
droit chemin durant sa course à travers les dédales de ce 
monde légendaire. 

De plus, ne semble-t-il pas de prime abord que nous 
devions nous renfermer dans l'histoire de l'Église de Paris 
et nous borner seulement à l'étude de ses origines? Mais 
la fondation de cette illustre Église se relie à l'établisse- 
ment de plusieurs autres chrétientés dans les Gaules; le 
tableau des premières années de leur existence nous les 
montre dès le berceau associées étroitement dans l'épreuve, 
dans la lutte et dans le triomple ; leurs apôtres se tiennent 
unis par des rapports trop intimes et trop multipliés pour 
qu'il soit possible de les séparer. Ainsi les limites de notre 
sujet s'ouvrent devant nous naturellement et par la force 
même des choses. De ces hauteurs et dans ces larges ho- 
rizons, la vérité nous paraît avoir tout intérêt à démêler les 
faits certains, incontestables, des hypothèses qui reposent 
sur des conjectures ou des vraisemblances ; elle doit sur- 



— 46 — 

tout repousser avec énergie toute donnée fausse, bizarre, 
étrange ; écarter avec fermeté toute preuve qui se présente 
destituée de pièces solides : on n'édifie pas avec de pareils 
matériaux. Une crédulité excessive scandalise les faibles 
et finit toujours par diminuer le respect pour ce qu'il faut 
maintenir à l'abri de la critique. « L'Église est sage et dis- 
crète, disaient de leur temps Adon et Usuard ; elle aime 
mieux avouer avec piété qu'elle ignore, que d'enseigner 
comme certain ce qui est apocryphe ou frivole (1) . » 

(1) « Magis eligit sobrielas Ecclesise cum pielate nescire, quam ali- 
qiiid frivolum et apocryphum tenendo docere. » S. AJo, Libellus de 
Festiv. S S. Apost. Idus septembris, F. ti ad calcem. — Usuard, 
XVIII kalend. seplembris. — Baronius, notes sur le marlyrologe romain 
XVIII kalend. sept. 



CHAPITRE m 



lies progrès «lu cbristianîsme dans les Gaules 
ne se sont pas, au deuxième siècle, étendus 
jusqu'au Parieiis. 

L'établissement en Gaule du christianisme sur un fond 
solide, son développement régulier par un ministère apos- 
tolique, ses progrès soutenus et continués par des institu- 
tions permanentes, présentent un ensemble de questions 
également intéressantes sous le double aspect de la religion 
et de l'histoire. Pourquoi, chez nous,a-t-on pris à tâche de 
transformer chacune d'elles en un problème dont on mul- 
tiplie à plaisir les inconnues et les données insolubles ? Pour 
arriver à dégager la vérité sans se perdre dans de vaines 
recherches ni s'égarer dans de stériles hypothèses, il faut, 
en étudiant ce vaste sujet, avoir sans cesse présente à l'es- 
prit la marche de la civilisation romaine à travers les 
Gaules, L'Évangile la suit pas à pas, comme l'on voit dans 
nos campagnes le laboureur qui jette la semence parcourir 
l'un après l'autre les sillons creusés par le soc de la char- 
rue. Ces deux grandes choses, l'une le plus magnifique 
présent du ciel, l'autre la plus belle œuvre accomplie par 
les hommes sur la terre, sont intimement unies dans les 
conseils de la Providence. Nous n'en voulons apporter 
qu'un exemple. Lorsque l'Église s'est occupée de régler 
l'administration des peuples convertis à la foi, elle n'a 
trouvé rien de mieux à faire que de transporter dans le 



— m — 

domaine de ses affaires spirituelles l'organisation tempo- 
relle créée par les empereurs ; elle a conservé la division 
du pays en provinces et en diocèses, et placé à côté du 
proconsul un archevêque dans chaque métropole, et au- 
près du président un évêque .dans chaque cité. 

Or, depuis l'an 1*25 avant noire ère, Rome possédait au 
delà des Alpes, sur les bords de. la mer Intérieure, le ter- 
ritoire de quelques peuples vaincus et dépouillés par la 
force de ses armes. Elle l'avait appelé sa province (1), et 
l'environnait de toutes ses complaisances. 

Strabon lui-même cédait à ce sentiment quand il s' ar- 
rêtait à parler du beau pays où ses concitoyens se mon- 
traient si fiers de régner en maîtres, et le géographe de 
l'empire mettait plus de temps et de soins au tableau de 
la Narbonnaise qu'à la description de l'Aquitaine, de la 
Lyonnaise et de la Belgique réunies (2). Les Romains 
établirent dans cette partie de la Gaule le centre de leurs 
opérations militaires, guettant, comme l'aigle du haut de 
son aire, les régions environnantes et le moment de s'em- 
parer de cette proie ardemment convoitée : la province 
était pour ainsi dire leur quartier général, et elle ne tarda 
pas à étendre ses limites par l'annexion de Marseille et 
de ses dépendances. Là, à côté de la cité phocéenne, 
l'Athènes des Gaules, illustre déjà par ses écoles de 
science et de sagesse (3) , et entourée de la couronne de 
ces colonies, Agde, Nice, Antibes, Olbie, Taurence (A), 

(1) Ce pays s'appelle encore aujourd'hui de ce nom Provence. 

(2) Sirabo, lib. iv, c. I. 

(3) Id., c. 1, 5. 

(4) Id., c. i, 9. Strabon y joint encore Fréjii?. 



— 49 — 

s'élevaient Narbonne, selon Strabon, la plus importante 
des villes du pays (1), qui donna son nom à la province, 
et qui, par rner, entretenait des relations commerciales 
avec l'Espagne, l'Italie, l'Afrique et la Sicile; Arles, la 
petite Rome des Gaules, disait Ausone (2) ; Vienne , dont 
Martial vantait les goûts littéraires (3) , et qui tenait les 
auteurs latins en aussi haute estime que les grecs ; Nîmes, 
la première honorée du droit de bourgeoisie roaiaine (Zi) ; 
Aix, fondée l'an 128 par le consul Sextius, qui l'appela 
de son nom Aquœ Sextiae ; Valence, Orange, Avignon, 
Béziers, cités romaines comblées de faveurs et jouissant 
de tous les privilèges de la mère patrie, parlant grec 
et latin, possédant des amphithéâtres pour se réunir; 
pour s'instruire, des chaires déjà célèbres du temps 
d'Auguste (5), et pour s'illustrer, de grands hommes 
qu'elles envoyaient à Rome, avant le règne de Claude, 
prendre part aux affaires de la république (6). 

Si les Gaulois de la Narbonnaise jouissaient, sur les bords 

(V) Id. , c. 1, l'2. tt Le marché de toute la Gaule. » 

(2) Ausou. Clarœ Urbes, Vlii. 

Pande, duplex Arelale, tuos blanda hospila porlus, 
Gallula Roma Arelas ; quam Narbo Martius, et quam 
AccolU Alpinis opnlenla Vienna colouis. 

(3) Maniai., lib. vu, ep. 87. 

Feriur habeve meos, si vera est fama, libelles 

Inter delicias pulchra Vienna suas. 
Me legit omnis ibi senior, juvenisque, puerque, 
Et corarn letrico casta puella viro. 
(h) Sirabo, id., c. i, 12. 

(5) Tacit. A)in.,\ih. iv, c. M. Auguste envoya son neveu Lucius An- 
tonius à Marseille, où le prétexte de son éducation couvrit un véritable 
exil. 

(6) Tacit. Ann., lib. xi, c. 24 « Num pœnilet... insignes viros e 
Gallia Narbononsi transivisse? » 



— 30; — 

du Tibre, d'une aussi belle renommée, tout porte à croire 
que ce pays, avec ses peuples civilisés et ses villes honorées 
du titre de municipeSjUe put échapper à la sollicitude des 
apôtres, de saint Pierre surtout, et le vicaire de JésuSr 
Christ ne manqua pas, durant son séjour à Rome, de 
diriger et de pousser au delà des monts l'œuvre de la 
conversion des gentils. Nous ne doutons pas que les apô- 
tres' Paul et Luc, spécialement envoyés aux nations de 
l'Occident, n'aient annoncé l'Evangile et fondé, soit en. 
personne, soit par leurs disciples, des Églises dans les. 
cités si florissantes de la Gaule, sur le littoral de la mer 
Intérieure. Aussi la tradition qui vénère dans Lazare le 
premier évêque de Marseille fait-elle remonter l'éta- 
blissement des chrétientés de Vienne à Crescent, d'Aix à 
Maximin, de Narbonne à Sergius Paulus, d'Arles h Tro- 
phime. Ces dernières croyances en particulier nous pa- 
raissent reposer sur des témoignages que l'on ne saurait 
récuser. 

Nous nous sentons ici plus à l'aise, car nous sommes 
en présence d'un sentiment unanime qui vénèi-e, de temps 
immémorial, dans le premier évoque de Narbonne le pro- 
consul de Chypre, dont nous lisons la conversion miracu- 
leuse au livre des Actes (J). Le nouveau disciple du Christ, 
laissant là les grandeurs de ce monde et abandonnant la 
haute position qu'il occupait dans l'empire, s'attacha 
désormais à saint Paul, qui venait de le baptiser en lui 
donnant son. nom ; il se mit à sa suite pour l'accompagner 
chez les nations et l'assister dans la prédication de l'Évan- 
gile. Le grand Apôtre avait accompli son œuvre dans 

(1) Act. aposl. xui, 7. 



^ 51. _. 

l'AcHaïe, et de Corintlie il écrivait 'aux Ramains qu'il se 
préparait à passer en Espagne (l^'. Il n'existe aucupe'raii- 
son sérieuse qui permette- de révoquer en doute ce voyage 
annoncé par saint Paul. Le pape saint Clément (2) , saint: 
Athanase, saint Cyrille de Jérusalena, saint Epiphane,) 
saint Jean Chrysostome et- Théodoret affirment qu'il s'esta 
accompli, et nous croyons devoir ajouter foi plutôt à leur 
témoignage qu'au texte d'un canon attribué au pape] 
saint. Gelase et inséré dans le décret de Gratien, oùnousr 
lisons que des obstacles imprévus ont empêché saint Paul 
d'accomplir son dessein (3). 

L'Apôtre se rendit donc en Espagne ; mais celui qui di- 
sait (Zi) : «De Jérusalem en Illyrie, je 'Suis allé de tous 
côtés répandant la bonne nouvelle», prit son chemin par la 
Gaule Narbonnaise, et après y avoir, comme ailleurs, re-- 
cueilli les fruits de salut dus à l'ardeur de son zèle, il laissa 
son compagnon Sergius Paulus- comme évêque à Nar- 
bonne, avec la mission d'étendre les progrès du christia- 
nisme aux autres villes de la province. 

Cette tradition est appuyée par le vieux Martyrologe 
romain, qui annonce au xi des calendes' d'avril : « A 
Narbonne, la fête de saint Paul, évêque, disciple des 
apôtres (5). » Ce témoignage, à nos yeux d'une valeur 
incontestable, puisqu'il nous vient de Rome même, est 

(1) Ep. ad Rom. xv, 28 : « Per vos proficiscar in Hispaniam. « 

(2) Ep. ad Corinlh. — Ep. ad Dracont. — Catecli. xvii. — Ife- 
res, XXVII. 

(3) DecrRl. GraU, Causa xxil, q. n, c. 5. 

(4) Ep. ad Hom. xv, 19. 

(o) Velus Marlyrol. Romanura, XI kal. april, : « Narbonœ, sancli 
Pauli episcopi, discipuli aposlolorum. >• 



— o2 — 

encore confirmé par l'autorité d'Adon, le 22 mars (1) : 
CI A Narbonne, dans les Gaules, fête de saint Paul, évêque 
et confesseur, disciple des apôtres » , et par celle d'Usuard, 
le 12 décembre (2) : « A Narbonne, fête de saint Paul, 
confesseur, ordonné par l'apôtre saint Paul , et établi 
évêque de cette ville. Il accompagnait l'Apôtre des nations 
se rendant en Espagne, et fut laissé par lui à Narbonne. 
11 poursuivit avec ardeur l'œuvre de la prédication de la 
foi, et mourut ilîusti'e par ses miracles. » 

La propagation de l'Évangile ne se concentra pas exclu- 
sivement entre les mains de l' évêque Sergius Paulus à 
Narbonne. Cette ville était citée par Strabon comme la 
plus importante de la province ; mais à ses côtés florissait 
Arles, la petite Rome des Gaules, qui ne pouvait dès lors 
ne pas attirer sur elle, avec les regards des apôtres, quel- 
ques rayons de la lumière qu'ils répandaient de toutes 
parts dans l'empire romain. Le livre des Actes nous fait 
connaîti'e un disciple de saint Paul, du nom de Trophime, 
d'Ephèse (3) ; il s'était converti du paganisme à la religion 
chrétienne, et suivit son maître dans ses voyages à travers 
la Syrie, par Ptolémaïs et Césarée, pour se rendre à Jéru- 
salem, aux fêtes de la Pentecôte. Pendant son séjour dans 
la ville sainte, Paul emmena Trophime au temple; la pré- 

(1) Ado, Marlyrol., xi kal. april. « In Galliis civilale Naibona, natale 
sancii Pauli episcopi et confessons, discipuli apostoloruni. » 

(2) Usuard, Manyrol., pridie idus decembris : « Apud Narbonam, 
uatalis sancii Pauli confessoris, quem beatus Paulus aposiolus ordina- 
tum, eidbm urbi destinavit aulistilem ; quique cum eodem apostolo ad 
Hispanias prœdicandi gralia pergens, ibidem relictus est, ubi prœdica- 
lionis officie non segniier impleio, clarus miraculis quievit. » 

(3) Act. Apost.jC. XXI, 29. « Yiderant enim ïrophimum Ephesinum 
in civitate cum ipso, a 



— 33 — 

sence de cet étranger, de ce gentil, excita soudain un 
grand tumulte, et Paul faillit être victime de la colère des 
Juifs. A quelque temps de là, ils se remirent en chemin ; 
mais Trophime tomba malade à Milet, et saint Paul dut 
continuer sans lui ses courses apostoliques (1). Rendu à 
la santé, il vint à Rome et fut envoyé par saint Pierre dans 
la Gaule Narbonnaise, où il espérait sans doute rencontrer 
le grand Apôtre à son retour d'Espagne. Trophime se livra 
tout entier dans ce pays à la conversion des gentils, et fut 
placé à la tête de l'Église d'Arles, tandis que Sergius 
Paulus gouvernait les fidèles de Narbonne, etCrescent, si 
nous en croyons Adon (2) , les chrétiens de Vienne. 

Le vieux Martyrologe romain, dont nous apportions le 
témoignage à l'appui de la mission de saint Paul de Nar- 
bonne au premier siècle, fait également mémoire « de 
saint "Trophime, disciple des apôtres (3).» Nous lisons 
aussi dans le Martyrologe d'Adon, à la date du 29 dé- 
cembre {II) : « Arles, fête de saint Trophime, évêque et 
confesseur, disciple des apôtres Pierre et Paul. » Usuard 
est encore plus explicite (5) : « Le 29 décembre, Arles, fête 
de saint Trophime, dont parle saint Paul dans sa lettre à 

(1) II ad Timolh., c. IV, 20 : « ïrophimuin reliqui inlirmum Mileti. » 

(2) Ado, Martyr. , iv kal. jan. m S. Gresceniis, aposloli Pauli disci- 
puli, Viennensis ecclesiai primi docloris. » 

(3) Velus Martyr. Rom., iv kal. jan. >< Trophimi episcopi, discipuli 
aposlolorum, » 

{U) Ado, Martyr., iv kal. jan. « Apud Arelalem, natalis S. Tro- 
phimi, episcopi et confessoris, discipuli aposlolorum Pétri et Pauli. » 

(5) Usuard, Martyr., iv kal. jan. : « Apud Arelalem, nalidis S. Tro- 
phimi, cujus meminil Paulus scribens ad ïimotheum, qui ab eodem 
apostolo episcopus ordinalus. prEefaiœ urbi primus ad Chrisii evangelium 
prœdicandum direclus est. Ex cujus fonte, ul papa Zosimus scribit, lola 
Gallia lidei rivulos accepit. » 



= u ^ 

Timothée. Jlfut sacré évêqjie par l'Apôtre, et envoyé dans 
vcette -ville pour- prêcher lia 'bonne nouvelle. De cette 
«oiircejiditle-pape Zozim,e, lafoii-sejcépandit dans 'toute la 
•Çl-aule.i» 

Un petit livre ^publié, d'autres disent rédigé par l'ar^- 
çhevêque de Vienne, Adon, vers l'an 850 (1), offre comme 
en '.raccourci, à la piété des fidèles, le nom, la fête et les 
principaux titres de gloire des apôtres-et de leurs disciples. 
Ce petit livre, d'une ^importance égale .à peu près à celle 
du vieux Martyrologe romain, dont il n'est que le déve- 
loppement, semble avoir été composé. pour défendre l'en- 
trée du. collège apostolique contre 'les invasions du moyen 
âge. Nous y trouvons à leur place jPaul de Narbonne. (2) 
et Trophime d'Arles, rangés au nombre des disciples des 
apôtres (3). Ce témoignage des temps anciens en faveur 
des deux évêques est confirmé par le passage suivant de 
lachronique d' Adon,. disant du premier siècle (A) : « On 

(1) Libellus de Festivitatibus Apostolorum, et reliquorum qui.disci- 
puU aul vieilli successoresque ipsoruni aposloloruin fuerunt. 

(2) Libellus de Fest. AposL, D. xi kal. apr. « Nalalis S. Pauli,qiiRm 
beali aposloli ordinalum tirbi Narbonaî episçopum rniserunl. Quera ira- 
dunl eumdeni ipsim fuisse Sergium Paulum proconsulem, virum prii- 

, denleni, a quo ipse Paulus sorliliis psi noraen, quia eum fidei Clirisii 

-.subegeral: .quique ab eodem sancto apostolo cura ad Ilispanias prpcdi- 

candi gratia per;,a'ret, apud prœfalamunbern Narbonam reliclus, p.ra;di- 

calionis oflicio non segniler implelo, clarus mira.culis coronalus sepc- 

litur. » 

(3) Lib. de Fest. AposL, F. iv kal. jan. « Nalalis S. Tiophimi, de 
quo scribil apnst. ad Timolli. : Trophimum aulem reliqui infirmuni 

- MilelLllic ab aposlolis Romai ordinatus episcppus,,prinius ad Arel.aieni 
urbem G:dliai ad Chrisii Evangelium prœdicandum direclus est. Ex.cujus 
fonle, ulbeauispapa Zosimus scribit, lol.œ, Galliae lidei rivos accepur.un.l ; 
qui, apud eamdem urbem in pace quievil. u . 

{ti) Ado, Chronicoii., Mlzs sexla, an. (S9 : .« Quo lempore credilur 



— S5 — 

croit que Paul, se rendant en ce temps-là eh Espagne, laissa 
Trophime à Arles et Crescent à Vienne, poui* prêcher l'É- 
vangile. » 

En présence de ces textes que nous avons voulu repro- 
duire intégralement, est-il nécessaire de faire observer en 
quelle estime Usuard tenait le Lihellus de Festiv. Apost.; 
qu'il lui prête toute sa confiance, et se contente d'y pren- 
dre à la lettre les notices insérées dans son Martyrologe 
sur Paul de Nxirbonne et Trophime d'Arles ? 

Il serait plus que téméraire de repousser cette tradition 
et de n'admettre pas que l'Eglise d'Arles a été fondée au 
premier siècle de l'ère chrétienne. En eflet, dès le milieu 
du. troisième siècle, nous voyons un de ses évêques dé- 
noncé à Rome pour s'être engagé dans les voies de l'héré- 
sie. Saint Cyprien écrivait au pape saint Etienne : « Faus- 
tin, notre collègue, m'a écrit deux fois de Lyon, où il 
réside, pour me faire connaître ce que je sais vous avoir 
été déjà dénoncé à vous-même par les autres évêques de la 
province, que Marcien, résidant à Arles, s'est joint à No- 
vatien et s'est séparé de l'unité de l'Église catholique. 
C'est pourquoi il est nécessaire que vous adressiez des 
lettres pleines d'autorité à nos collègues de l'épiscopat 
établis dans les Gaules, afin qu'ils ne souffrent pas plus 
longtemps Marcien, ennemi obstiné et orgueilleux de la 
divine piété. — Ainsi, qu'après avoir écarté Marcien..., 
on prenne soin de substituer un autre évêque à sa 
place (1). 1) Le schisme de Novatien dont il est ici question 

Paulus ad Ilispaiiias pervenisse et Arélataî Tropliimum, Viennae Cres- 
«eniem discipulos suos ad prœdicanduin reliquisse. » 
- (1) S. Cypriani opéra, Ep. LXViiad-Siephanum de Marciauo. 



— •56 — 

avait commencé en 252; la lettre de saint Cyprien est de 
l'année 254; on ne peut donc pas supposer qu'à peine 

fondée l'Église d'Arles ail été gouvernée par un évêque 
hérétique. 

Il est plus raisonnable d'admettre que Marcien prenait 
rang parmi des pontifes dont la succession remontait au 
premier siècle. •« Cette date de la fondation de l'Église 
d'Arles par saint Trophime n'est pas indiscutable (1), dit 
M. le.Blant dans ses admirables études sur les inscriptions 
chrétiennes delà Gaule ; mais les preuves de l'épigraphie 
sont en sa faveur », témoin l'inscription dix fois sécu- 
laire gravée sur la statue de saint Trophime, qui décore 
le portail de l'église métropolitaine (2); témoin le sceau 
des anciens archevêques d'Arles Imbert d'Aiguières, en 
1193, et ses successeurs Michel de Moriez, Hugues, Jean 
de Baux, Bertrand de Saint-Martin (3), portant l'effigie de 
saint Trophime avec ces mots : 

t SA.NCTI TROI'HIMI lUV. XPI DISCIPVL[ 

De plus, nous avons sous les yeux les lettres échangées, 
au quatrième et au cinquième siècle, entre les papes et les 

(1) M. le Blaut, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, préface, p. S4 
et 56. 

(2) Suarez, Gallia christiana, t. VIII. « Cliristi discipulum probal 
marmorea D. efligies in alrio metropoleos collocala anle annos mille, 
ciijus pallium, slylo veiusiioris œvi, inscribilur hoc epigrammate : 

Ceniiur exiiiiius 
Vir, Clirisli discipuloruin 
De numéro, Trophimus, 
Sepiuaginta duorum. 

(3) Monuments inédits, l. II, p. 348. 



— 57 — 

évêques de la province d'Arles : elles attestent que tous, 
d'un commun accord, reconnaissaient l'antiquité des ori- 
ginies de cette Église, déclarant hautement, les uns et les 
autres, que « le grand évêque d'Arles, Trophime, envoyé 
par le siège apostolique, a été la source d'où les ruisseaux 
de la foi ont coulé sur les Gaules ('1). » Ce sont les paroles 
du souverain pontife ; nous en recueillons l'écho sur les lè- 
vres des évêques disant : « C'est une chose connue de toutes 
les provinces des Gaules, et la sainte Église romaine n'i- 
gnore pas que la cité d'Arles a mérité, la première d'entre 
les ci! es des Gaules, d'avoir un évêque, qui fut saint Tro- 
phime, envoyé par le bienheureux apôtre Pierre, et que 
c'est de là que le bien de la foi et de la religion s'est 
étendu peu à peu dans les autres contrées des Gaules (2) . » 
Ces documents précieux et incontestabllÈs établissent 
tout d'abord et mettent bien en luniière un premier point, 
que l'Évangile a été, dès le premier siècle, prêché dans la 
Narbonnaise par des disciples des apôtres, entre lesquels 
on distingue Crescent de Vienne, Paul de Narbonne et 
Trophime d'Arles; ensuite ils démontrent que, dans 
noire pays, les commencements du christianisme ont été 
difficiles, ses progrès lents, pénibles, et, pour continuer 

(1) Ep. I, Zosimi ad Episc. Gall. — Sirmond. Conc. antiq. GalL, 1. 1, 
p. 42. « Ad quam Arelatensem urbem prirauin ex hac sede Trophimus 
summus anlisies, ex cujus fonte totœ Galliœ iidei rivulos acceperunt, 
direclus est. » 

(2) Preces Episc. prov.. Arelat. ad Leonem pap. — Sirmond, id., 
p. 89. « Omnibus Gallicanis regionibus nolum est, sed nec sacro sanclie 
Romanœ Ecclesiie habetur incognitum, quod prima intra Gallias Arela- 
tensis civitas, missum a bealo Petro aposiolo S. Trophimura habere 
raeruii sacerdotem , et exinde aliis panlalim regionibus Galliarum 
bonum fidei et religionis infusum. » 



— S8 — 

^'image du pape Zozime, plus semblables à la source qui 
Lcoule, se déversant en faibles ruisseaux, qu'à un grand 
fleuve ,qui couvre en un moment toute la contrée de ses 
ondes débordées (1). 

Nous apprenons encore par ces textes authentiques 
quelle était, en l'année 417, l'opinion accréditée à Rome 
et en Gaule sur les origines de la religion chrétienne dans 
notre pays. Comme il s'agissait, dans la discussion qui 
-nous a fourni les lettres échangée^ entre le pape et les 
évêques de la Narbonnaise, de décider la question de haute 
juridiction que Patrocle, évêque d'Arles, prétendait inhé- 
rente à son siège depuis la venue de saint Trophime, nous 
lie voyons pas qu'aucun des évêques qui refusaient de se 
soumettre à cette suprémaitie ait mis en parallèle et invo- 
qué, pour appuyer son indépendance, l'antiquité de leurs 
.Églises respectives. C'était pourtant l'occasion et en même 
temps le meilleur moyen de réduire à néant les prétentions 
de Patrocle. Ils ne l'ont pas fait, quoiqu'ils fussent évê- 
ques de Marseille, de Vienne et de Narbonne. Tous, de 

(1) Mamachi, Origines et Antiquitates Christian., t. II, lib. ii, c. 22, 
embrasse pleinement celle opinion sur l'élablissemenl du dirislianisme 
dans les Gaules. Le savanl dominicain, professeur à la Minerve, montre 
saint Pothin et la mission asiatique conlinuanl l'œuvre apostolique de 
saint Trophime, et il ajoute, à la page 243 : « Quid obstabal, quo minus 
Trophimus primus chrislianisnium -in |Galliam introducere, lameisi Po- 
thinus Polycarpi discipulus Lugdunensem deinJe ecclesiam moderalus 

-sit, in qua perpaucos chrislianos reperisset ? Nam exiguum fuisse lune- 
œlalis in Gallia numerum noslrorum facile palior. » Un peu plus loin, 

,p, 2i7, le P. Mamachi énumère les prélenlipns des Églises des Gaules 
et les traditions locales des fidèles de Limoges touchant saint Martial, de 
Toulouse au sujet de saint Saturnin, de Paris sur saint Denys l'Aréo- 
pagiie, etc., et il observe : « Alii aliis discipulis aposlolorum inslilulo- 

-ribus glorianlur. Hoccerlum est : perpaucos floruisse primis temporibus 
in ea regione, qui christianam religionem profîterenlur.- » 



— 59 — 

part et d'autre, s'accordaient donc à croire que dela.Nar- 
bonnaise, d'Arles en particulier, puis des autres cités, des 
missionnaires se seraient peu à peu avancés dans l'inté- 
rieur des terres, du côté de Lyon, Besançon,, Toulouse, 
AutuM, Bordeaux (1), et vers les plus rapprochées des 
villes bâties par les soins d'Auguste dans la Lyonnaise, 
l'Aquitaine et la Belgique. Ainsi se seraient fondées les 
Églises qui, au dire de saint Jérôme (2) , existaient déjà 
au deuxième siècle sur les bords de la Garonne. • 

Les travaux des llomains et la marche de leur civilisa- 
tion entraînaient le progrès du christianisme dans les 
Gaules. Les quatre grandes voies ouvertes par Auguste 
s'achevaient sous ses successeurs, et sur les différents 
points de leur long parcours on voyait des cités impor- 
tantes s'élever sur les ruines des pauvres villages, à la 
place des enceintes grossièrement fortifiées. Ces voies 
romaines partaient de Lyon, et trois d'entre elles auraient 
été, dit-on, percées surla proposition d'Agrippa (-3) . « Dans 
leur ensemble elles coupaient, dit M. Thierry {h) , le ter- 
ritoire transalpin au nord, au nord-ouest, au sud-ouest et 
au sud. Celle du nord aboutissait au Rhin et à l'Océan 

(1) Ces villes sont présentées par Strdbon comme les pliis considé- 
rables des Gaules. D'après saint Jérôme, dès l'an S9, Chron.„\e célèbre 
Ursulus ou Suroulus enseignait la rhétorique à Toulouse. Auiun lut la 
première "a rechercher l'alliance et l'amitié, des" Romains, et s'appela 
Julia, de Jules César, au lieu de .Bibracle, «puis Aùgustodiinum, d'Au- 
guste. Lyon, fondée ou agrandie par le gouverneur de la province, Mu- 
nalius Plancus, l'an "So avant J. -C, acquit promptement, grâce à sa po- 
sition au confluent du Rhône et de la Saône, une 'imporiance particU- 
Miôre. 
' (2) Ep. LUI, ad Theodoram. 

(3) Hist. littéraire des Gaules, t. I, p. 51. . : . 

(4) Hist. des Gaules, t. I, ch. i. 



— 60 — 

germanique par Chalon-sur-Saône, Langres, Metz, Trêves 
et Coblentz; celle du nord-ouest gagnait par Autun, Sens 
et Beauvais, les grands ports de l'Océan et le détroit de 
Bretagne. La voie sud-ouest conduisait par les montagnes 
d'Auvergne au golfe Aquitanique, en traversant Limoges 
et Saintes. La quatrième, enfin, longeait le Pvhône sur sa 
rive gauche et, se bifurquant à Tarascon, allait rejoindre 
Narbonne et Marseille. » 

Les Romains remplissaient ainsi leur tâche en vérifiant 
à la lettre la parole de l'Évangile (1). « Toute vallée sera 
comblée et toiite colline abaissée. » La Gaule avait en- 
tendu les échos de la voix qui criait au désert (2) : « Pré- 
parez les voies au Seigneur, rendez "droits ses sentiers. » 
La plaine s'ouvrait au loin sous les pas des apôtres ; ils 
ne tardèrent pas à entrer dans la carrière qu'ils devaient 
parcourir en héros et ne quitter qu'en vainqueurs. L'an 
152 de l'ère chrétienne, une mission grecque, partie des 
rivages de l'Asie Mineure, vint s'établir à Lyon pour donner 
à cette Église un évêque et des prêtres avec une organi- 
sation définitive. Nous ne sommes pas surpris de la voir 
de là rayonner à son tour du côté de la Narbonnaise, vers 
Valence, et dans les différentes directions de la Gaule Cel- 
tique, vers Besançon, vers Chalon-sur-Saône, Autun, 
Dijon et Langres. Les Églises de Lyon et de Vienne ont 
conservé jusqu'à ce jour le souvenir d'une alliance plus 
intime et d'une communion plus étroite; le sang de leurs 
martyrs, si glorieusement répandu sous la persécution de 
Marc-Aurèle, vers l'an 177, fut le premier, au témoignage 

(1) Luc, c. III, 5. 

(2) Marc, c. i, 3. 



— Gi- 
cle Sulpice-Sévère (1), qui vivifia dans les Gaules les 
germes féconds de la semence évangélique. 

Les chrétientés récemment établies travaillaient à leur 
tour à la propagation de la foi, élargissant autour d'elles 
le cercle de ses conquêtes, et envoyant de leur côté des 
apôtres jeter les fondements de nouvelles Églises dans les 
régions environnantes. Le zèle et l'activité de ces mission- 
naires ne demeuraient point. stériles; car, enl'annéelSO, 
saint Irénée pouvait réunir à Lyon un premier concile tôt 
après suivi d'un second, et à chacune de ces assemblées 
l'on vit siéger douze ou treize évêques. Ces prélats, il est 
vrai, appartenaient à la province romaine, à la Narbon- 
naise, et venaient des villes voisines ; car on continuait à 
regarder la Gaule Celtique comme un pays perdu derrière 
ses bois et ses marais. Lyon, qui en était la métropole, 
conservait elle-même, en dépit de son athénée, de ses chaires 
et de ses écoles, un accent barbare que ses rhéteurs ne 
parvenaient pas à lui enlever. Si saint Irénée se plaignait 
encore, vers l'an 190, des embarras qu'il éprouvait à parler 
au peuple lyonnais dans la langue harmonieuse des Athé- 
niens, combien plus empêchés ne se seraient point sentis 
les chefs d'une mission grecque députés cent ans plus tôt, 
sur les bords de la Seine, parmi les Parisiens, au cœur 
même du pays des Celtes? 

La mission asiatique, qui fixa son centre à Lyon et jeta, 
grâce à saint Irénée, un si vif éclat sur l'Église des Gaules, 
étendit ainsi les progrès du christianisme au delà de la 
Narbonnaise (2) , où jusqu'alors il s'était tenu renfermé. Le 

(1) Ilist. sacra, lib. ii, p. 150. 

(^) Manmchi, Orig. et Anliq. Christ., L II, p. 2-i7, raconte de la 



— 62 — 

zèle et l'énergie des nouveaux ouvriers, disciples de sdnt 
Jean par saint "Poljrcarpe,. opéraient des merveilles ; porté 
par eux, l'Évangile quitta les bords de la mer Intérieure, 
et, remontant la vallée du Rhône, il pénétra plus avant 
dans la Gaule Celtique, à travers les plaines fertiles du 
bassin de la Saône, jusqu'à Langres et Dijon. Ces géné- 
reux élans de la charité apostolique furent trop tôt com- 
primés par la violence, et l'ardeur des missionnaires s'étei- 
gnit dans leur sang. Lyon et Vienne ne furent pas seules à 
souffrir des édits de Marc-Aurèle. La rage des bourreaux 
s'acharnait contre les chrétiens partout où la foi s'était éta- 
blie. Toutes les Eglises des Gaules furent décimées; un 
grand nombre même, soit dans la Narbonnaise, soit dans 
la Celtique, furent anéanties, les pasteurs ayant été mis à 
mort et les brebis égoi-gées ; il ne restait , deçà , delà , que 
quelques fidèles dispersés par la terreur, qui attendaient 
dans l'angoisse qu^il plût à Dieu de calmer la tempête et 
de leur envoyer d'autres chefs, pour rétablir le règne du 
Christ aux lieux où il venait d'être si violemment détruit. 
Trente ans aprèsMarc-Aurèle, l'empereur Sévère renou- 
velait la persécution et' poursuivait la ruine de la religion 
chrétienne dans les Gaules. Le grand Irénée périt dans les 
supplices ; on put croire son œuvre dévastée, les fruits de 
sa mission dispersés, et la destruction du christianisme 
complète. Mais cette fois le sang des martyrs fut vraiment 
pour toute la contrée une semence de chrétiens, et les 

même façon le progrès dé la religion dans les Gaules : « Secundo sae- 
culo, dil-il, auclum raagis magisque eornm fuisse numerura, adeo ut 
Lugduni ac Viennaj permnlli rapli ad suppliciiim, variisque lormen- 
lorum generibus excruiali, martyres démuni magno Ecclesiarum com- 
modo aique ulililale decesserint, » 



— 63 — 

peuples les plus reculés furent à leur tour appelés à la re- 
cueillir pour la faire fructifier au centuple. Ainsi voit-on 
dans les champs les habitants, surpris par un orage, cher- 
cher un refuge sous leurs grands arbres : les premières 
gouttes s'arrêtent absorbées par l'épaisseur du feuillage ; 
mais si les nuages s'amoncellent, si le ciel se fond en eau, 
la pluie ne tarde pas à pénétrer l'abri, et ceux qu'il cou- 
vrait naguère trouvent bientôt les branches les })Ius touf- 
fues impuissantes à les garantir. 



CHAPITRE IV 



IVouvelle mission apostolique dans les Gaules 
au troisième siècle. 



FONDATIOJN" DE l'ÉGLISE DE PARIS 

Saint Grégoire de Tours commence son histoire en résu- 
mant à grands traits les principaux événements qui rem- 
plissent les premiers siècles de l'Eglise avant l'arrivée des 
Francs dans les Gaules. C'était certes une grande et belle 
idée de chercher dans le berceau même du christianisme 
les origines du royaume très-chrétien, de montrer la reli- 
gion associant dès le principe ses intérêts à la cause de la 
France, pour établir ainsi les destinées providentielles de 
notre nation, et permettre à un autre historien, à Mézeray, 
d'inscrire en tête de nos annales : Gesta Dei per Frmicos. 
L'évêque de Tours esquisse rapidement et d'un crayon lé- 
ger le tableau des persécutions. Arrivant à celle de l'em- 
pereur Marc-Aurèle, après avoir cité les noms de deux 
illustres victimes, saint Justin l'Apologiste et saint Poly- 
carpe, le disciple de saint Jean, il ajoute (J) : «Dans les 
Gaules surtout, un grand nombre de martyrs ont remporté 
pour le nom de Jésus-Christ la céleste couronne ; nous 

(1) Hist. Franc, 1. i, c. 26. Ce lexie est digne de remarque : 
« Quorum passionum hisloriaeapud nos fideliter usque hodie relinentur. )» 



— 68 — 

conservons encore fidèlement la relation de leurs souf- 
frances. Parmi ces vaillants soldats se trouvait le pre- 
mier évoque de l'Église de Lyon, Pothin, qui plein de 
jours expira dans les supplices. Son successeur, le bien- 
heureux Irénée, qui avait été envoyé à Lyon par saint Po- 
lycarpe, convertit par ses prédications la ville presque 
tout entière au christianisme. Dans une nouvelle persé- 
cution, la cinquième, ordonnée par Sévère, le démon se 
servit du tyran pour déclarer à la religion du Christ une 
guerre si cruelle que l'on vit égorger une multitude in- 
nombrable de fidèles, et des fleuves de sang inonder les 
places publiques. » 

S'il faut vi'aiment admettre et compter dans les Gaules 
tant d'Églises fondées dès le premier siècle par les 
soixante-douze disciples, par les apôtres eux-mêmes ou 
par leurs envoyés immédiats ; si nous devons ajouter foi 
aux traditions particulières qui leur décernent à tous les 
palmes du martyre, comment expliquer le silence que 
saint Grégoire de Tours fait peser sur ces héros de la foi? 
Comment a-t-il pu les laisser dans l'oubli quand il a parlé 
de Néron, de Domitien, de Trajan? Comprend-on qu'au 
sanglant souvenir de ces trois premiers persécuteurs, 
il n'ait pas songé à rattacher les noms de saint Denys de 
Paris, de saint Martial de Limoges, de saint Saviuien de 
Sens, de saint Nicaise de Rouen, de saint Catien de Tours, 
s'il est vrai, comme le disent certains auteurs s' appuyant 
sur des légendes, que ces saints et beaucoup d'autres ont 
souffert le martyre sous l'un ou l'autre de ces tyrans? Ce- 
pendant c'étaient là des saints du pays, qui devaient natu- 
rellement accourir sous la plume d'un évêque racontant 



— el- 
les origines de sa nation; chacun d'eux avait sa place 
glorieusement marquée autour du berceau de nos Églises, 
et leurs victoires ne pouvaient que jeter un éclat im- 
mortel sur les premières pages de notre histoire. De plus, 
parmi ces noms, un surtout intéressait assez l'évèque de 
Tours pour qu'il ne négligeât pas l'occasion qui s'offrait à 
lui de célébrer la gloire et les triomphes du fondateur de 
son Église. S'il ne l'a pas fait, c'est que ce n'était point la 
vérité. 

Saint Grégoire n'ignorait pas qu'avant la mission d'A- 
sie, dont il rapporte les conquêtes et les épreuves, l'Évan- 
gile avait été, au premier siècle, annoncé au delà des Al- 
pes, mais seulement sur des points isolés de la contrée, 
par quelques apôtres dont la prédication porta d'abord peu 
de fruits, et dont les travaux ne furent point arrêtés par 
les supplices ou par une mort violente. Répondantà l'avance 
à ceux qui devaient l'accuser d'ignorer ou de négliger les 
traditions locales, l'évèque de Tours raconte celle qui com- 
mençait à prendre cours au sujet de saint Eutrope, mar- 
tyr et apôtre de Saintes (1) . « Il passait, écrit notre his- 
torien, pour avoir été envoyé dans les Gaules avec la di- 
gnité d'évêque, par le pape saint Clément. » Il ne lui était 
pas difficile de consigner dans ses ouvrages les mêmes tra- 
ditions sur les évêques dont il fixait l'arrivée au troisième 
siècle, si déjà elles avaient eu quelque faveur dans les 
Eglises de Paris, de Toulouse, de Clermont, de Bourges, 
de Limoges et de Tours. Grégoire n'en dit rien, parce que 

(1) De Gloria Martyr.,]. \, c. 36 : « Eutropius marlyr Sanlonicœ 
civitaiis, a Cleraenle episcopo ferlur direclus in Gallias, ab eodem etiam 
poniificalis ordinis gratia conseeralus. » 



— 68 — 

de son temps personne n'y songeait, et son livre ne rap- 
pelle la mémoire d'aucun martyr en Gaule durant les pre- 
mières persécutions, parce qu'à cette époque il n'y en avait 
pas encore eu dans nos contrées. C'était si bien le senti- 
timent en honneur à Rome, que le vieux Martyrologe ro- 
main présentait à la vénération des fidèles, sous le simple 
titre d'évêque, Paul de Narbonne et Trophime d'Arles, 
disciples des apôtres (1) . 

Le témoignage de Sulpice-Sévère est sur ce point aussi 
formel et aussi explicite que possible ; il acquiert une nou- 
velle force en nous donnant la raison du silence de Grégoire 
de Tours. L'auteur de l'Histoire sacrée écrivait quatre- 
vingt-neuf ans après la conversion de Constantin, c'est-à- 
dire vers l'an ZiOO ; il présente, lui aussi, dans son ouvrage 
un résumé succinct des faits relatifs aux premières persé- 
cutions, et quand il arrive aux cruels édits proclamés de 
nouveau par l'empereur Marc-Aurèle, il ajoute cette re- 
marque ('2) : (I Ce fut alors que pour la première fois l'on 
vit des martyrs dans les Gaules, parce que la vraie religion 
ne fut embrassée que plus tard au delà des Alpes. » Ces 
paroles sont d'un Gaulois, de celui que, pour son élégance 
et sa gravité consciencieuse, la critique appelle à juste titre 
le Salluste chrétien. Pour nous, accoutumé au respect des 
vieux historiens de l'Église, nous ne comprenons pas que 
l'on fasse avec si peu de souci litière d'un texte clair, net, 
précis, parce qu'il ne saurait se concilier avec la fondation, 
au premier siècle, de soixante-quinze Eglises au delà des 

(1) Velus Martyr. Roiii., xi kal. aprilis, iv kal. janiiar. 

(2) « Tum primum Intra Gallias martyria visa, serius irans Alpes Dei 
religione suscepla. » 



— 69 — 

monts, et parce qu'il contredit les actes légendaires de 
tant de saints pontifes qui sont presque tous présentés 
comme des martyrs solennellement immolés en Gaule 
sous Néron, Domitien ou Trajan, avec un grand nombre 
des néophytes qu'ils avaient convertis au christianisme. 
L'observation de Sulpice- Sévère renverse toutes ces 
croyances, car elle signifie qu'avant Marc-Aurèle la per- 
sécution n'avait pas été officiellement organisée, et qu'elle 
ne sévissait pas encore dans les Gaules en vertu d'un ordre 
directement émané de César; il ne pouvait y avoir eu que 
quelques martyrs isolés, quelques chrétiens exécutés, à 
l'instigation des prêtres des idoles, par le peuple ameuté, 
ou par des magistrats zélés, présumant'la volonté de l'em- 
pereur, pour satisfaire leurs haines personnelles contre les 
serviteurs de Jésus-Christ. 

L'autorité de saint Jérôme n'est pas à dédaigner dans 
ce débat. Or le savant ermitede Bethléem écrit également, 
dans la Chronique d'Eusèbe, à l'année 169 : « Dans les 
Gaules un grand nombre de chrétiens sont glorieusement 
mis à mort pour le nom du Christ, et aujourd'hui on con- 
serve encore la relation de leurs héroïques combats (i). •> 
Jusque-là le saint docteur n'a point parlé des Gaules ; il ne 
dit mot des efléts des premières persécutions au delà des 
Alpes. Denys de Paris, l'Aréopagite surtout. Saturnin de 
Toulouse, Martial de Limoges n'étaient cependant point 
des victimes ordinaires. Oserait-on l'accuser d'ignorance 
après ses voyages dans les Gaules, son séjour prolongé 
dans notre pays, ses relations intimes avec ce qu'il y avait 
de plus illustre parmi les Gaulois pour la science et la sain- 

(l) S. llieron. Chronicon,, an. 1G9. 



— 70 — 

teté? Pourrait-on l'accuseï' d'un oubli, quand il se souve- 
nait de rappeler à Théodora (1) la fondation, vers la fin 
du deuxième siècle, de plusieurs Eglises dans l'Aquitaine, 
sur les bords de la Garonne? 

Les actes de saint Saturnin de Toulouse jettent une 
nouvelle lumière sur la question des origines de nos Égli- 
ses, et ils achèvent de confirmer les témoignages de Gré- 
goire de Tours, deSulpice-Sévèreet de saint Jérôme. Nous 
en détachons ce passage remarquable : « Après l'incarna- 
tion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lorsque le soleil de 
justice, luisant dans les ténèbres, commençait à illuminer 
des splendeurs de la foi les régions de l'Occident, peu à 
peu et par degrés l'Évangile se répandit sur toute la terre, 
A la prédication des apôtres, ses progrès se firent avec la 
même lenteur dans notre pays. De rares Eglises s'élevaient 
dans quelques cités, grâce à la dévotion d'un petit nombre 
de fidèles. Au contraire, les temples des idoles ne pouvaient 
se compter, et partout les déplorables égarements du pa- 
ganisme les remplissaient de la fumée des sacrifices. Il y 
a cinquante ans, les actes publics en font foi, sous le con- 
sulat de Décius et de Gratus, ainsi que l'on en garde le 
fidèle souvenir, la ville de Toulouse reçut son premier 
évêque, saint Saturnin (2). » De ce texte il résulte encore 
clairement, d'abord, que l'Evangile se propagea lentement 
et difficilement dans les diverses parties du monde-, en- 
suite, qu'au commencement du troisième siècle il n'y avait 
en Gaule que quelques Églises et un nombre de chrétiens 
irès-restreint eu égard à la population du pays. ' 

(1) Ep. LUI, ad Theodoram. 

(2) Ruinan, Act. mart. sincera, p, 109. 



— 71 — 

Telle était, dès le principe, la tradition unique de nos 
pères sur les' origines de la religion chrétienne au delà 
des Alpes. Les esprits ne s'étaient pas encore divisés au 
bénéfice de certaines croyances locales; l'ère des légendes 
n'avait pas pris naissance. Les évêques des principales 
Églises du nord et de l'ouest de la Gaule ne pensaient pas 
autrement au sixième siècle : ils croyaient à la prédication 
de l'Évangile sur les confins de la Gaule au premier siècle ; 
mais ils reconnaissaient, dans une circonstance des plus 
solennelles, que les origines du christianisme dans nos 
contrées avaient été pénibles et ses progrès aussi lents 
que difficiles. Sept évêques, Eufronius de Tours, Prétextât 
de Rouen, Germain de Paris, FéUx de Nantes, Domitien 
d'Angers, Victorius. de Ptennes, Domnolus du Mans, réunis 
en concile, écrivaient à sainte Radegonde (1) : « Dès son 
apparition sur la terre, la foi rayonna sur les confins de la 
Gaule; mais bien peu d'esprits s'ouvrirent à la connais- 
sance de ses mystères, o 

C'est avec ses documents authentiques, et en se fondant 
sur leur incontestable autorité, que saint Grégoire, pour- 
suivant son récit, ajoutait au l" livre de Y Histoire des 
Firmes (2) : « Sous l'empereur Dèce, la guerre fut de 
nouveau déclarée au nom chrétien, et l'on fit'un si grand 
carnage des fidèles que le nombre des martyrs ne saurait 
se calculer. — En ce temps-là, sept hommes investis de 

(J) Concil. Gall., t. I, p. 3i8. — Grég. de Tours, HisL Franc, 
lib. IX, c. 39 : « Ilaque cum ipso calholicai religionis exortu cœpis- 
senl Gallicanis in finibus venerandai lidei primordia respirare, et adliuc 
ad paucorum noliiiam tum inellabilia pervenissent Trinilaiis dominicœ 
sacrameiila. n 

(2) Hint. Franc, lib. i, c. 28. 



i2 



la puissance épiscopale furent envoyés dans les Gaules, 
comme on l'apprend des actes du saint martyr Saturnin. 
Nous y lisons en effet que sous le consulat de Décius et 
de Gratus, ainsi qu'on en garde le fidèle souvenir, la cité 
de Toulouse reçut son premier évêque, saint Saturnin. 
Voici les noms de ceux qui vinrent dans notre pays : à 
Tours, l'évêque Gatien ; à Arles, l' évêque Troplume ; à 
Narbonne, l'évêque Paul: à Toulouse, l'évêque Saturnin: 
chez les Parisiens, l'évêque Denys; parmi les Arvernes, 
l'évêque Strémoine; à Limoges, l'évêque Martial. De ces 
pontifes, Denys, évêque de Paris, souffrit divers tour- 
ments pour le nom de Jésus-Christ, et termina sa vie sous 
le tranchant du glaive. L'évêque Saturnin, attaché aux 
pieds d'un taureau furieux, fut précipité du Capitole et 
trouva la mort dans ce supplice. Gatien, Trophime, Stré- 
moine, Paul et Martial s'élevèrent à la plus haute sainteté, 
et après avoir conquis à l'Église des peuples divers, en 
étendant au loin le règne de Jésus-Christ, ils sont morts 
dans une heureuse confession. Ils ont ainsi quitté la terre, 
les uns en martyrs, les autres en confesseurs, pour se 
trouver ensemble réunis dans les cieux. 

« Un disciple de ces évêques, Ursin,se rendit à Bourges 
dans le dessein d'y prêcher le nom de Jésus- Christ. Un 
très-petit nombre d'habitants se convertit. L'apôtre com- 
mença par en faire des clercs et leur apprit la psalmodie. 
Mais il fallait bâtir une église et pourvoir à la célébration 
des saints mystères. Comme les ressources étaient très- 
bornées, les fidèles demandèrent la maison d'un citoyen 
pour la transformer en église. Or les sénateui's et les plus 
riches habitants de la ville restaient engagés dans l'idolâ- 



— 73 — 

trie, tandis que les pauvres seuls avaient cru à l'Évangile ; 
la maison leur fut refusée. Alors ils s'adressèrent à Léoca- 
dius, le premier sénateur des Gaules, descendant du martyr 
de Lyon, Vettius Épagathus. Lorsqu'il connut leur religion 
et l'objet de leur requête, Léocadius répondit : « Si la 
maison que je possède à Bourges est digne de servir à ces 
lins, je ne refuse pas de la donner. » Aussitôt ils se pros- 
ternèrent à ses pieds et lui présentèrent trois cents pièces 
d'or dans un plat d'argent, en disant que la maison con- 
venait parfaitement. Le sénateur ne prit que trois pièces 
d'or comme gage de bénédiction, et laissa le reste. De païen 
qu'il était il se fit chrétien, et sa maison fut changée en 
église. C'est aujourd'hui la première de Bourges, décorée 
avec un art merveilleux et enrichie des reliques du pre- 
mier martyr saint Élienne. » 

Tel est le récit de Grégoire de Tours ; voilà dans quels 
termes il raconte et à quelle époque il rapporte la fonda- 
tion de l'Église de Paris, en l'associant à l'établissement, 
ou à la restauration (1) des sept autres qui comptent parmi 
les plus illustres des Gaules. Est-il possible d'exiger dans 
une page d'histoire plus de netteté, plus de précision? 
L'accord le plus parfait ne règne-t-il pas entre celte nar- 
ration et les témoignages antérieurs? Mais ceux qui récu- 
sent le texte de Sulpice-Sévère et qui n'acceptent pas l'au- 
torité des actes de saint Saturnin, refusent également leur 
confiance à saint Grégoire de Tours : ils ne remarquent 
point que c'est là s'engager dans des voies nouvelles et 
briser témérairement avec la tradition unanime de l'épis- 

(1) Arles elNarbûnne,'foudées au premier siècle, furent, comme nous 
le verrons, seulement restaurées à cette époque. 



— 74 — 

copat des Gaules au sixième siècle (1). Cependant il serait 
meilleur d'y prendre garde et de se montrer moins diffi- 
cile; car ce fragment, tel que nous l'avons traduit, est dé- 
taché d'une œuvre authentique et sérieuse, la seule que 
l'on puisse consulter sur les origines de la nation française. 
Notre premier historien n'est pas seulement recomman- 
dable par son antiquité, à d'autres titres encore il mérite 
considération ; les critiques anciens le tenaient en grande 
estime, et les modernes, Scaliger à leur tête, n'ont tous 
qu'une voix pour attester que dans Grégoire de Tours la 
véracité de l'écrivain n'est égalée que par la sainteté de 
l'évêque (2), 

Aussi ne se rendrait-on pas compte de la sévérité exces- 
sive avec laquelle on a vu tout à coup repousser le témoi- 
gnage de saint Grégoire, discuter ses assertions, révoquer 
en doute sa connaissance des faits, jeter, en un mot, le dis- 
crédit sur son ouvrage, et ne lui laisser plus à lui-même 
que le mérite d'un aimable conteur, si l'on ne remarquait 
proraptement que notre vieil historien heurte de front et bat 
en brèche certaines opinions encore aujourd'hui défendues 
avec une constance et un dévouement dignes de servir une 
meilleure cause. Ces mêmes Églises dont il fixe la fonda- 
tion au milieu du troisième siècle, vers l'an 250, on veut 
à tout prix faire dater leur établissement du premier siècle ; 

(1) Voir les leUres au pape Zozime et à la reiue Uadegonde, témoi- 
gnages irréfragables de ceUe tradition, p. 37 et 71. 

(2) Scaliger dit : « Nos neque meliorem, neque velustiorem in His- 
loria Francorum habemus. » — Le cardinal Bona l'appelle « lidelis 
hisloricus. » — Yalois le déclare « virum pium et sapientem, ac liis- 
toricorurn nostrorum principem, et laude dignissiinum. » Il appelait 
iiiême ses ouvrages des Comnieutaires de Grégoire de Tours. 



— 79 — 

ces évêques qu'il dit avoir été envoyés en Gaule du temps 
de l'empereur Dèce, on soutient qu'ils ont tous reçu leur 
mission de saint Pierre lui-même ou tout au moins de saint 
Clément. Admettre la narration de saint Grégoire, c'est 
attaquer à la fois toutes ces origines avec les légendes qui 
s'y rattachent et les croyances qui les appuient. 

On n'a donc pas craint d'avancer que l'évêque de Tours 
n'avait rien de précis à nous dire sur les origines de nos 
Eglises, de la sienne en particulier. Certes l'assertion nous 
semble au moins audacieuse, et nous nous étonnons que 
douze siècles plus tard, avec des documents du neuvième 
ou du dixième siècle, sur le témoignage de quelques au- 
teurs de la même époque, de Raban-Maur, par exemple, 
ou d'Hincmar, que l'on regarde comme mieux informés 
que saint Grégoire, on puisse avoir quelque chose de plus 
certain à nous apprendre. En effet, la situation personnelle 
de notre historien, sa haute position, ses relations nom- 
breuses ne permettent pas de s'arrêter même à la pensée 
qu'il ait ignoré les traditions de cinq au moins des Églises 
dont il raconte l'établissement. Comment pourrait-on sup- 
poser que le savant prélat qui gouverna vingt et un ans 
l'Eglise métropolitaine de Tours n'ait pas su que le fonda- 
teur de cette Église avait été envoyé par saintPierre? Com- 
ment a-t-il osé écrire, sans preuves certaines, que saint 
Galien n'était venu de Rome que vers le milieu du troisième 
siècle? Commentsaint Grégoire, issu d'une des plus illustres 
familles du pays des Arvernes, fils du sénateur Florent, 
neveu de saint Gall, évêque de Clermont, élevé par lui et 
par saint Avit, son archidiacre et son successeur, n' a-t-il 
pas été instruit du temps où saint Strémoine annonça 



— 76 — 

l'Évangile dans sa patrie? Ces observations ont frappé 
plusieurs esprits hostiles au récit de Grégoire, et ils se 
sont ralliés à son sentiment en ce qui regarde les origines 
de Tours et de Clermont. 

Nous croyons que ces remarques s'appliquent avec la 
même justesse à la fondation de l'Église de Paris. Non- 
seulement la ville de Tours, dont notre historien occupait 
le siège épiscopal, était voisine de la capitale des Francs 
et entretenait avec elle des relations de toute sorte, mais 
saint Grégoire nous apprend de sa propre bouche qu'il 
vint à plusieurs reprises visiter Paris, et qu'il y fit un assez 
long séjour (1). Il fut le contemporain et l'ami de saint 
Germain de Paris, l'un des plus grands hommes de cette 
époque, qu'il eut l'honneur et la joie de recevoir dans son 
Église de Tours; les mêmes liens, plus intimes peut-être, 
l'unirent également à Ragnemode, successeur de saint 
Germain sur le siège de Paris. Est-il admissible, lorsqu'il 
lui était si facile de prendre des informations à la source 
même, que saint Grégoire, avant d'écrire son histoire, n'ait 
pas su les croyances de l'Église de Paris sur ses origines, 
ou bien est-il probable que dans son récit il ait osé s'écar- 
ter du sentiment alors en honneur sur l'époque de la mis- 
sion du premier évêque de Paris? L'hypothèse est d'autant 
moins vraisemblable qu'en divers endroits de ses ouvrages 
il parle de saint Denys, de son martyre, de son culte, de sa 
basilique et des serments que l'on avait, à Paris, coutume 
de prêter sur son tombeau ("2). Faudrait-il supposer qu'au 

(1) Hist. Franc, lib. ix, c. G. — Id., lib. v, c. ik, 19, 33. — 
Id. , lib. X, e. iU. — De Miraculis S. Mart., c. l'i. 

(•i) Hist. Franc, lib. v, c. 33. — Id., lib. x, c. 29. — Lib. i, de 
Gloria mari. , c. 72. 



commeiicenient du sixième siècle l'Église de Paris ignorait 
l'époque de sa fondation, et que cette date essentielle ne 
devait être révélée qu'au huitième ou au neuvième siècle? 
Pour le dire et 'le prouver, il ne serait besoin de rien moins 
que des pièces les plus authentiques, des documents les 
plus clairs et les plus positifs. Nous ne voyons pas qu'on 
les ait encore produits. 

Le contraire a lieu. Chaque jour apporte de nouvelles 
preuves à l'appui de notre sentiment, et les découvertes 
de la science confirment de plus en plus les données de 
l'histoire. Les Insanptions cJirétiennes de la Gaule, de M. le 
Blant, en font foi. « Il est un conflit, dit M. Viiet (1) , au- 
quel Tépigraphie se croit justement appelée à mettre un 
terme : c'est celui que soulèvent dans toutes nos pro- 
vinces les origines de notre Eglise. A quelle époque la foi 
chrétienne s'est-elle répandue dans les Gaules? Si vous 
ne consultez que les traditions locales et certains histo- 
riens qui s'en sont faits les échos complaisants, l'intro- 
duction du christianisme aurait été chez nous des plus 
précoces et des plus spontanées. Il n'est guère de diocèse 
qui n'ait la prétention d'avoir reçu la semence divine 
presque au premier moment de sa propagation, et de l'a- 
voir reçue sinon de saint Pierre ou de saint Paul, du 
moins de leurs premiers disciples. D'où il suit que cet 
heureux sol gaulois serait devenu chrétien non-seulement 
dès la première heure, mais à peu près partout et en 
même temps. En regard de ces traditions, si vous inter- 
rogez l'histoire proprement dite et ses représentants les 
plus anciens, les plus voisins de l'époque en litige, Sul- 

(1) Journal des savants, mars iSG", p. liO. 



— 78 — 

pice-Sévère, par exemple, ou bien encore Grégoire de 
Tours, ils vous répondront que la foi ne s'est introduite 
dans les Gaules que très-tardivement; qu'elle a suivi 
d'abord le littoral de la Méditerranée, puis remonté la 
vallée du Rhône et pénétré au centre et vers le nord, mais 
avec des fortunes très-diverses et des progrès très-inégaux. 
Voilà deux versions en présence. A laquelle l'épigraphie 
donnera-t-elle raison? Qu'elle soit en droit d'intervenir, 
personne, ce nous semble, ne le peut contester. 

(( Les monuments antiques trouvés jusqu'à ce jour, d'oii 
nous sont-ils venus? De terrassements, d'excavations que 
l'exploitation de la propriété privée, les travaux d'utilité 
publique, les besoins de la vie sociale, en un mot, rendent 
sans cesse nécessaires, dans une mesure à peu près égale, 
sur tous les points du territoire. Si donc, de province à 
province, la différence est grande en ce genre de richesse, 
cette différence signifie quelque chose. Les découvertes 
ont dû se multiplier là surtout où la terre avait gardé des 
monuments en plus grand nombre, et les lieux qui n'en 
ont point fourni assurément en avaient peu reçu. L'épigra- 
phie, sur ces questions, est donc fondée à rendre des arrêts, 
et des arrêts à peu près souverains. Or que dit-elle ici ? 
Que dans la Narbonnaise, dans la Viennoise, dans la pre- 
mière Lyonnaise, les monuments chrétiens sont infiniment 
plus nombreux et plus anciens que dans les provinces du 
centre, du nord et même du sud-ouest. Les données de 
l'épigraphie concordent donc exactement avec celles de 
l'histoire et opposent un démenti formel aux prétentions 
des traditions locales. » 

«L'une des œuvres les plus considérables de l'érudition 



— 79 ^ 
française, écrit M. le Blant (1) , le Gallia christiania, réunit 
les noms, trace l'histoire de.s hommes qui gouvernèrent et 
servirent l'Église de notre patrie; cà côté de cette liste des 
pasteurs, inscrire celle des fidèles, c'est demander aux 
monuments antiques en quels temps, dans quels lieux de 
notre sol la foi chrétienne a paru, a grandi ; dans quelle 
mesure nos frères ont écouté la voix, suivi l'exemple de 
leurs vénérables guides. Interrogée avec un soin patient, 
i'épigraphie peut aider à reconstituer une part de ce ta- 
bleau. 

a Restituer exactement à chaque contrée les inscrip- 
tions chrétiennes qu'elle a fournies, c'est constater la 
marche, le progrès de la foi (2). » Le savant auteur a plei- 
nement tenu sa promesse. « Il est impossible, observe 
M. Vitet (3), de contester le rapport étroit et direct que 
voit M. le Blant entre les données de I'épigraphie et les 
témoignages de l'histoire, contrairement à ceux des tradi- 
tions locales. Comment ne pas admettre que les lieux où 
se rencontrent aujourd'hui le plus grand nombre d'épita- 
phes et de débris de sculptures chrétiennes doivent être 
ceux où l'Évangile fut le mieux accueilli, rencontra le moins 
de résistance et recruta les plus nombreux adeptes? 

« Ce qui ressort pour nous, ajoute M. Vitet, de l'heu- 
reuse coïncidence de ces travaux simultanés et de l'accord 
encore plus heureux des résultats qui en découlent, c'est 
plus qu'un progrès notable, c'est un changement complet 
dans l'étude et dans la connaissance des premiers siècles 

(1) M. le Blant, Inscrîpt. chrét. de la Gaule, préface, i. 

(2) Id., p. 37. 

(3) M. Vilel, id., p. l-io, l-iS. 



— so- 
dé l'Église. On peut dire que cette grande époque était 
restée jusqu'à ces derniers temps presque à l'état légen- 
daire ; elle passe franchement aujourd'hui dans le domaine 
de l'histoire. L'ère des récits traditionnels, des assertions 
sans preuve, des controverses dans le vide a désormais 
pris fin : nous procédons sur un terrain solide. La multi- 
tude des monuments que la terre nous avait rendus et que 
nous possédions dans nos dépôts publics, mais plutôt 
comme de vénérables restes de temps obscurs et presque 
inconnus que comme de sûrs témoins qu'il importait d'in- 
terroger, les voilà, grâce aux savants efforts d'une méthode 
rigoureuse, qui prennent une vertu et une vie nouvelles. 
Ils se classent, se coordonnent, se rangent chacun à sa 
date, et par là même dissipent les obscurités, rectifient les 
erreurs, et nous apportent sur tous les points en litige 
d'incontestables preuves, des faits, des certitudes^ Ainsi 
les origines de nos Eglises se dégagent de leur enveloppe 
mythique; la date de leur établissement ne demeure plus 
à l'état de fiction ; « nos marbres, dit M. le Blant (Ij , gar- 
dent le souvenir de ceux qui les premiers apportèrent dans 
la Gaule, avec la semence de l'Évangile, le germe des 
nobles vertus. » 

Ces marbres ont parlé; les savants exercés à pénétrer 
la concision du style lapidaire déclarent que l'épigraphie 
n'apporte à l'histoire aucun démenti en ce qui touche à 
rétablissement de la foi dans notre pays. Les inscriptions 
chrétiennes de la Gaule nous sont offertes comme des pages 
lumineuses, vierges de toute interpolation maladroite, 
pour éclairer les relations obscurcies de nos anciens actes ; 

(I) M. le Blant, Inscrip. chréi, de la Gaule, préface, m. 



— 81 — 

elles dissipent les nuages dont on voudrait envelopper les 
écrits de nos vieux historiens, Sulpice-Sévère et Grégoire 
de Tours ; comme eux et avec eux elles font resplendir au 
milieu du troisième siècle l'époque de l'arrivée des prélats 
missionnaires et la date assurée de la fondation de TÉ- 
glise de Paris. 

Ce fut, disent avec raison, et surtout avec l'autorité de 
leur sage critique et de leur vaste érudition, les savants 
auteurs de ï Histoire littérah^e de la France (1) , « grâce à la 
prédication de ces grands évêques, associés par saint Gré- 
goire de Tours dans la môme mission, que la lumière de 
l'Évangile, qui dès le siècle précédent s'était répandue dans 
la Gaule Celtique par le ministère des disciples des apôtres 
et des hommes apostoliques de la Grèce (2) , pénétra dans 
presque tout le reste des Gaules. De sorte que la doctrine 
que saint Pierre et saint Paul avaient enseignée en Occi- 
dent, et celle que les apôtres saint Jean et saint Philippe 
avaient prêchée en Asie, se trouvèrent réunies dans nos 
Gaules pour y former ce que l'on nomme aujourd'hui 
l'Église gallicane. » 



II 



SAINT SATDRNIN DE TOULOUSE 

Dans la question des origines de l'Église de Paris, les 
inscriptions déterrées et classées par la science épigraphi- 

(4) Hist. litt. de la France, par les bénédictins de Saint-Maur. État 
des lettres dans les Gaules au troisième siècle, t. I. p. 304. 

(2) Id. État des lettres dans les Gaules au deuxième siècle, 1. 1, p. 225. 

6 



que resteraient sans force, et l'argument qui nous est fourni 
par saint Grégoire de Tours n'établirait pas sur un fon- 
dement inébranlable la date de l'arrivée de saini Denys, 
si nous ne nous arrêtions, en passant, à montrer que l'on 
ne saurait adopter une époque autre que le milieu du troi- 
sième siècle pour la venue dans les Gaules des prélats 
missionnaires, auxquels on associe le nom du premier évê- 
que de Lutèce. L'obscurité qui couvre de ses nuages les 
commencements, ou mieux encore la restauration de la 
foi au pays d'Arles surtout .et de Narbonne, semble pro- 
téger à la faveur de ces ombres l'opinion contraire au récit 
de notre historien. C'est pourquoi aujourd'hui même nous 
voyons avancer et nous entendons soutenir qu'il n'est pas 
un seul des fondateurs de nos Églises qui n'ait fait tomber 
saint Grégoire dans des erreurs manifestes. Des juges ont 
parlé; mais leur sentence est-elle sans appel, et ne peut- 
on pas en référer à un tribunal plus consciencieux et plus 
impartial ? 

Ouvrons d'abord le livre de M. le Blant. Les épitaphes 
chrétiennes à date certaine, dans les Gaules, nous reportent 
seulement aux premières années du quatrième siècle (1). 
« Parmi les inscriptions sans date, dit M. Vitet (2) , il en 
est à Rome, suivant M. de Rossi, un nombre assez consi- 
dérable qu'on peut faire hardiment remonter aux premiers 
âges, tant elles sont simples et laconiques, tandis qu'on 
cherche en vain chez nous ces caractères essentiellement 
primitifs. Noc plus anciennes inscriptions non datées por- 
tent toujours les signes d'un âge secondaire. C'est tout au 

(1) Iiiicript. chrct. de la Gaule, t. I, p. 2i, J38. 

(2) Journal des savants, mars 1867, p. 144. 



— 83 — 

plus s'il en existe quelques-unes qu'on puisse croire anté- 
rieures à la paix de l'Eglise, et plus ou moins voisines du 
temps des Antonins, encore ne les troave-t-on que sur 
quelques points du littoral, à Aubagne, à Marseille, à 
Arles, dans ces contrées qui les prea>ières durent recevoir 
les germes de la foi. » 

Une ère nouvelle s^'ouvrit à la prédication de l'Evangile 
dans les Gaules, au moment où l'empereuf Philippe prit 
place sur le trône des Césars. Chrétien, mais de nom seu- 
lement, paraît-il, il laissait à l'Eglise quelques instants de 
répit pour se recueillir et s'apprêter à de nouveaux com- 
bats. C'est alors que confiants dans la divine providence, 
et toujours attentifs à la grande mission qui leur est spé- 
cialement confiée d'enseigner les nations, les pontifes ro- 
mains profitèrent de la paix accordée au christianisme 
pour lui préparer de nouvelles conquêtes. Ils arrêtèrent 
leurs regards sur la Gaule, et choisirent des hommes à 
l'âme apostolique, afin de les envoyer au centre même de 
cette vaste région, fonder- de nouvelles Eglises, les consti- 
tuer sur des assises solides, et déposer au cœur de cha- 
cune d'elles, avec un ministère étroitement uni à la 
chaire de Pierre, un principe immortel de vie et de fécon- 
dité. Le pape saint Fabien occupait le trône pontifical, 
présidant aux destinées de la chrétienté ; la mission s'or- 
ganisa sous ses auspices, et ses bénédictions accompagnè- 
rent au delà des monts les évêques qu'il chargeait de 
porter le flambeau de la foi jusque chez les peuples les 
plus reculés de la Lyonnaise et de la Belgique. 

Saint Saturnin de Toulouse est le pontife dont l'évêque 
de Tours, fondé sur d'anciens actes, fixe l'arrivée dans les 



— 84 — 

Gaules vers l'an 250. Saint Grégoire raconte le fait et 
inscrit la date, de manière à laisser supposer qu'il a cru 
trouver dans ces actes des preuves pour renvoyer à la 
même époque la mission des six autres évêques (1). Mais 
il n'en est rien, et chacun peut s'en convaincre par la 
lecture attentive du texte. Grégoire avait sous les yeux les 
actes de saint Saturnin tels que nous les possédons au- 
jourd'hui, et il ne saurait s'élever à ce sujet la moindre 
discussion, puisque le récit de notre historien reproduit 
les mêmes expressions. Là n'est donc point la véritable rai- 
son qui a pu le déterminer à réunir les noms des sept 
évêques, pour ne les faire venir en Gaule que sous le con- 
sulat de Bécius. Avant de prendre un parti définitif, 
avant de se prononcer si nettement, sans exprimer un 
doute, sans manifester une hésitation, dans une ques- 
tion si sérieuse, surtout pour un évêque, Grégoire avait 
consulté d'autres documents, et sa conscience historique 
sur ces origines ne s'était formée que sur des renseigne- 
ments puisés à des sources différentes. 

L^évêque de Tours ne pouvait avoir inventé la distinc- 
tion qui marque la fin de l'existence de saint Saturnin et 
celle des autres évêques dont il vient de fixer l'arrivée 
dans les Gaules au temps de Dèce. 11 savait, et c'était là le 

(1) Hist. Franc. ^Yih. i, c. 28. « Hujiis tempore sepleni viri episcopi 
ordinaii ad prœdicandutn in Gallias missi sunt, sicut historia passionis 
S. martyiis Saturnini denarrai. Ail enim : Sub Decio et Gralo consulibus, 
sicut lideli recordaiione reiinelur, priniura ae summum Tolosana civitas 
S. Salurninum habere cœperal sacerdolem. Hi ergo missi sunt : Turo- 
uicis Gaiianus episcopus ; Arelaiensibus, Trophimus episcopus ; Narbonse, 
Paulus episcopus; Tolosse, Saturninus episcopus; Parisiacis, Dionysius 
episcopus, Arvernis, Slremonius episcopus; Lemovicinis, Martialis est 
deslinalus episcopus. » 



— 85 — 

fruit de ses recherches, le résultat de ses investigations, 
que saint Denys de Paris, après avoir souffert divers genres 
de supplices, avait eu la tête tranchée ; que saint Saturnin 
avait également cueilli la palme du martyre ; et les détails 
qu'il rapporte sur les derniers moments de l'évêque de 
Toulouse ne se trouvent pas consignés dans les actes du 
généreux pontife. Saint Grégoire avait donc consulté d'au- 
tres récits; il s'était instruit à d'autres traditions, « Satur- 
nin, dit-il, assuré de remporter la couronne du martyre, 
parlait à ses deux prêtres : « Je vais être immolé, et le 
moment de mon sacrifice approche. Je vous en prie, jus- 
qu'à ce que j'aie fourni ma carrière, ne m'abandonnez 
pas. » Il fut pris et conduit au Gapitole. Ses prêtres avaient 
manqué de courage et s'étaient enfuis. Se voyant seul, il 
fit, dit-on, cette prière : « Seigneur Jésus, exaucez-moi du 
haut des cieux. Que jamais un citoyen de la ville ne soit 
évêque de cette Église. » Jusqu'à présent, observe saint 
Grégoire, c'est ce qui est arrivé. On attacha le saint évê- 
que aux pieds d'un taureau furieux, et, précipité du som- 
met du Gapitole, il mourut dans ce supphce (1) . » 

Saint Grégoire avait appris d'ailleurs que Gatien, Tro- 
phime, Strémoine, Paul et Martial ne s'étaient pas illustrés 
dans leurs Églises par ces glorieux triomphes ; mais il dé- 
clare que la sainteté de leur vie, leur zèle et leurs travaux 
apostoliques leur méritèrent de partager au ciel la même 
récompense. L'évêque historien avait donc eu recours à 
tous les moyens de s'instruire; il avait interrogé les voix 
de la tradition avant d'écrire la page qui a soulevé tant 
de discussions. 

(1) Hist. Franc, lib. i, c. 28. 



- 86 — 

Saint Grégoire n'a point rappelé ces témoignages divers 
qui appuyaient son sentiment ; il les a tous confondus dans 
l'autorité des actes de saint Saturnin, dont personne, au 
cinquième siècle, ne songeait à discuter la valeur ou l'au- 
thenticité, et que tous, jusqu'à nos jours, regardaient 
comme l'un des monuments les plus précieux de l'histoire 
ecclésiastique des Gaules. Dora Ruinart les a insérés dans 
le recueil qu'il a publié sous le titre de Acta marlyrum 
selecta et sincera, collection très-estimée, dans laquelle le 
savant bénédictin ne voulut admettre aucune pièce d'une 
authenticité douteuse (1). Il nous avertit lui-même qu'il 
avait pris ces actes édités autrefois par Surius, vers 
l'an 1570 ; qu'il s'était fait un devoir de les coUationner 
avec de nombreux manuscrits, dont il donne toutes les 
variantes, et principalement avec un manuscrit de l'ab- 
baye de Saint-Maur les Fossés, qui comptait plus de neuf 
cents ans d'antiquité, c'est-à-dire qui remontait au com- 
mencement du neuvième siècle. Cette phrase, que de son 
temps Grégoire de Tours lisait dans ces actes : « Sous le 
consulat de Décius et de Gratus, ainsi que l'on en garde le 
fidèle souvenir, la ville de Toulouse reçut saint Saturnin, 
son premier pontife » , phrase que Surius avait également 
lue, se retrouve dans tous les manuscrits soumis par Rui- 
nart au plus minutieux examen. 

La leçon suivie par l'évèque de T-ours paraissait donc 
bien établie; et d'ailleurs cette manière de présenter la 
date d'après les tables consulaires indiquait assez son an- 
tiquité. Mais, en 1793, deux érudits espagnols, Menabrea 

(1) D. Ruinarl, Acla moriynim selecta et sincera, p. 109, Passio 
S. Saiurnini, — ïillemoBt, Mémoires ecclés., l. lll, p. -442. 



— 87 — 

et Macedo, découvrirent, dans la bibliothèque Riccardi de 
florence, un manuscrit du dixième siècle, dit-on, qui con- 
tenait les mêmes actes de saint Saturnin avec une diffé- 
rence essentielle. En effet, cette copie ne porte point la date 
du consulat de Décius et de Gratus ; elle assigne à la venue 
de saint Saturnin une époque antérieure qu'elle ne précise 
que par ces mots : « Sous Claude, successeur de Caligula. » 
On veut conclure que c'est là le texte authentique, plus 
digne de foi que celui qui servit de guide à Grégoire, et 
que nous trouvons reproduit par le plus grand nombre de 
manuscrits. N'est-ce point une assertion téméraire et, à 
coup sûr, gratuite? Il faut des preuves à l'appui; jusque- 
là nous ne pensons pas que l'on doive attribuer à cette ver- 
sion plus d'importance qu'aux autres variantes signalées 
par Piuinart comme n'ayant aucune valeur. 

Ce manuscrit, seul à ce qu'il paraît de son espèce, con- 
tredit la tradition de l'Église romaine sur saint Saturnin. 
Nous ne voyons aucune mention de l'évèque de Toulouse 
au vieux Martyrologe ; mais Adon écrit au 29 novembre (1) : 
(( A Toulouse, fête de saint Saturnin, évêque. Pendant la 
persécution de Dèce, les païens l'enfermèrent au Capitole, 
parce que sa présence rendait les dieux muets et les em- 
pêchait de fournir aux sacrificateurs les réponses accou- 
tumées. Ils l'attachèrent ensuite à un taureau que l'on 
allait immoler. L'animal furieux fut précipité le long des 
degrés, du sommet du Capitole. Saturnin eut la tête bri- 
sée, le corps mis en pièces ; il rendit ainsi son âme à 

(1) Ado, Jlarljrol., m kal. dec. t Apud Tolosam, natalis S. Saturnini 
episcopi; qui temporibus Decii, in Capilolio ejusdem urbis a paganis 
•lenlus...» 



— 88 — 

Dieu. Ses saintes reliques sont environnées, dans l'Église 
de Toulouse, des honneurs qui sont dus à sa mémoire. » 

Usuard, au 27 novembre, reproduit la dernière partie de 
cette commémoration de saint Saturnin (1), et le Martyro- 
loge romain, au même jour, dit (2) : « A Toulouse, saint 
Saturnin, évêque. Pendant la persécution de Dèce, il fut 
pris par les païens et enfermé dans le Capitole. 11 fut pré- 
cipité du sommet le long des degrés ; il eut la tête brisée 
et le corps mis en pièces, et rendit ainsi son âme à Dieu. » 

Une autre objection formulée contre la date des actes de 
saint Saturnin se tire des écrits mêmes de l'évêque de 
Tours. Dans un de ses ouvrages, saint Grégoire est amené 
par son sujet à parler de saint Saturnin, et il s'exprime en 
ces termes (3) : « Saturnin, ordonné, dit-on, par les dis- 
ciples des apôtres, fut envoyé à Toulouse. » De ce passage 
quelques auteurs ont conclu que, dans le livre de la Gloire 
des martyrs, qu'il avait composé le premier, Grégoire s'é- 
tait montré partisan d'une tradition différente de celle 
qu'il a ensuite adoptée dans son Histoire des Francs. Nous 
pensons, avec le savant éditeur des œuvres de saint Grégoire 
de Tours, dom Ruinart, que notre historien ne s'est point 
donné à lui-même un démenti, et qu'il n'y aucune contra- 
diction dans son langage. Lorsque Grégoire a écrit que 
Saturnin avait été ordonné par les disciples des apôtres, 

(1) Usuard, Marlyrol, m kal. dec. 

(2) Mart. rom., m kal. dec. « Tolosa;, S. Salurnini episcopi, qui 
teraporibus Decii in Capilolio ejusdem urbis a paganis lenlus, atque a 
summa capitolii arce per omnes gradus praecipilalus, capile colliso, 
excussoque cerebro, et loto corpore dilanialo, dignam Christo animam 
reddidit. » 

(3) De Gloria martyrum lib. c. 48. « Saturninus martyr, ut ferlur, ab 
aposlolorum discipulis ordinatus, in urbem Tolosalium est direclus. » 



— 89 — 

il entendait que l'évêque de Toulouse avait reçu sa oais- 
sion des successeurs des apôtres. Et ce qui nous confirme 
dans cette opinion, c'est que saint Grégoire se sert des 
mêmes expressions pour parler de saint Ursin de Bour- 
ges (1). En effet, dans son livre de la Gloire des confes- 
seurs, il dit qu'Ursin avait été ordonné par les disciples 
des apôtres, et dans son Histoire des Francs, il présente, 
sans toutefois le désigner par son nom, le premier évêque 
de Bourges comme l'un des disciples des sept pontifes 
envoyés dans les Gaules sous le consulat de Dèce (2). Et 
puis, quand luême il serait vrai que dans un premier ou- 
vrage écrit plusieurs années avant Y Histoire des Francs, 
Grégoire eût, en passant, fait mémoire de cette tradition 
différente de son sentiment, dont les premières rumeurs 
commençaient à frapper les oreilles, ces bruits incertains, 
ce dit-on vague et indécis, qu'il n'appuie d'aucun témoi- 
gnage et sur lequel il ne revient plus, ne sauraient ébran- 
ler un seul instant notre conviction de la vérité et de l'au- 
thenticité des actes de saint Saturnin, qu'il a fidèlement 
cités dans le plus important de ses livres. 

Quant aux traditions diverses que l'on oppose à ces do- 
cuments primitifs, il ne peut entrer dans notre esprit de 
les discuter ; elles ne sont pas, comme dirait Montaigne, de 
notre gibier, et il n'en est point parmi celles que nous 
avons recueillies qui nous paraissent mériter quelque at- 
tention. C'est un parti malheureusement pris, semble- 
rait-il, de réhabiliter aujourd'hui tout ce que les légendes 

(1) De Gloria confessorum lib. c. 80. « Biiuriga urbs primum a 
S. Ursino, qui a discipulis apostolorum episcopus ordinatus, la Gallias 
deslinalus est, verbum salutis accepit, » 

(2) Eist. Franc, lib. i, c. 29. 



• — 90 — 

surannées offrent de plus invraisemblable. « Saint Sa- 
turnin était fils d'Egée, roi d'Achaïe, et de Gassandre, fille 
de Ptolémée, roi des Ninivites ; attiré en Palestine par la 
réputation de saint Jean-Baptiste, il avait d'abord suivi le 
précurseur, puis il le quitta pour s'attacher à Jésus-Christ. 
Il fut placé parmi les soixante-douze disciples que le Sau- 
veur envoyait devant lui préparer les voies ; il fut présent 
au lavement des pieds de la dernière cène. Après la des- 
cente du Saint-Esprit, il alla d'abord prêcher l'Évangile chez 
lesMèdes et chez les Perses; puis, venli à Rome avec saint 
Pierre, il fut envoyé dans les Gaules, où non-seulement il 
évangélisa Toulouse etla NovempopuJanie, mais étant passé 
en Espagne, il baptisa quarante mille personnes à Pampe- 
lune... » Avons-nous besoin de relever ce que ces asser- 
tions ont d'étrange? Un pareil récit peut-il être sérieuse- 
ment opposé au premier livre àQ Y Histoire des Francs? 
Cette généalogie de l'évoque de Toulouse n'est qu'un 
mythe à renvoyer parmi les fables de la Grèce, et l'idée 
d'avoir rangé saint Saturnin, lui un étranger j-écemraent 
arrivé en Judée, au nombre des soixante-douze disciples, 
est une erreur grossière aussi contraire à l'histoire qu'à 
l'Évangile. 



III 



SAINT CATIEN DE TOURS 

L'opinion qui se fonde sur ces sortes de traditions pour 
établir l'antiquité du christianisme dans les Gaules compte, 
avec saint Saturnin, saint Catien parmi les soixante-douze 



- 91 — 

disciples. Des hommes graves et sérieux se sont laissé sé- 
duire, à ces pieuses fictions; ils ont envoyé à la ville de 
Tours, comme partout ailleurs, des missionnaires dès le 
premier siècle, et nous les entendons soutenir que saint 
Grégoire n'a point connu la véritable origine de l'Eglise 
qu'il a gouvernée vingt ans environ. Cependant, si l'his- 
torien des Francs assigne le milieu du troisième siècle à 
la mission de l'apôtre de la Touraine, chacun peut cons- 
tater aisément et s'assurer sans plus de peine qu'il ne le 
fait point à la légère, et qu'il ne se prononce pas sans une 
parfaite connaissance de cause. En effet, Grégoire ne s'est 
pas contenté de joindre le nom de Gatien aux six autres 
pontifes, dans le passage que nous avons rapporté : à la fin 
du premier livre de son histoire, après avoir raconté la 
mort de saint Martin, et la discussion soulevée entre les 
habitants de Tours et de Poitiers, pour savoir laquelle des 
deux villes posséderait le corps de l'illustre confesseur, il 
ajoute cette observation qui nous paraît être la meilleure 
réponse à l'accusation d'ignorance, que l'on ne craint pas 
déporter contre lui : « Si quelqu'un, dit-il (1), venait s'en- 
quérir pourquoi, après la mort de l'évêque Gatien, il n'y a 
qu'un pontife, saint Lidoire, jusqu'à saint Martin, qu'il 
sache que la persécution des païens priva pendant long- 
temps la ville de Tours du ministère épiscopal. A cette 
époque, les chrétiens célébraient les saints mystères en 
secret et dans les endroits retirés. Tout disciple de Jésus- 



(1) S. Greg. Hist. Franc, lib. i, c. 43 : « Quod si quis requiret, cur 
post Iransilum Gotiani episcopi, unus tantum, id esi Lilorius, usque ad 
S. Marlinum fuisset episcopus, noverit quia obsistentibus paganis, diu 
civitas Turonica sine benediclione sacerdotali fuiu » 



— 92 — 

Christ surpris par les païens, mourait roué de coups ou 
frappé du glaive. » 

A Rome, on s'est montré moins sévère pour notre histo- 
rien racontant les origines de son Église de Tours, Nul 
n'a paru mieux informé que lui sur cette question; son 
sentiment a été accepté et confirmé dans la chronologie 
qui précède les œuvres d'Anastase le Bibliothécaire, dans 
l'édition vaticane. Nous lisons à la date de 338 (1) : « La 
première année du règne de Constant, Lidoire est sacré 
second évêque de la ville de Tours. Il y fit bâtir la pre- 
mière église. 1) 

Ce n'est pas assez. Grégoire termine encore le dixième 
et dernier livre de Y Histoire des Francs par une notice bio- 
graphique des évêques qui l'avaient précédé sur le siège 
de Tours, et il ajoute même quelques détails sur son propre 
épiscopat. 

Il est impossible d'arrêter les yeux sur ce tableau sans 
se convaincre que l'auteur parlait avec une connaissance 
exacte des traditions reçues de son temps dans l'Église 
qu'il gouvernait, et qui passait pour l'une des plus illustres 
des Gaules. Or voici comment il s'exprime (2) : «Dans 
les livres précédents nous avons déjà parlé des évêques de 

(1) Ad Anaslas. Proleg., édit. Rom. Vaiic, chron. 338. — « Anno 
iniperii Constaotis primo, Lidorius ordinaliir episcopus socundus Turo- 
DCnsiiim. Hic œdificavit ecclesiam primam inlra urbem Tiironicam. » 

(2) S. Greg., HisL Franc, lib. X, c. 31. « Primus Galianus epis- 
copus, anno imperii Decii primo,aRomanse sedis papa transmissus est... 

Secundus,anno imperii Constantis primo, Litorius ordinaïur episcopus. 

Tertius, S. Marlinus, anno oclavo Valenlis et Yaleniiniani, episcopus 
ordin.atur... 

Nonus decimus Gregorius ego indignus ecclesiam urbis Turonicse in 
qua bealus Marlinus et caiteri sacerdoles Domini ad pontificatusofficium 
consecrali sunl, ab incendio dissoluta.*» diruptamque naclus sum. n 



— 93 .— 

Tours; cependant, pour en présente!* le nombre et la 
série, il nous plaît de redire à quelle époque le prenaier 
apôtre est venu à Tours prêcher l'Évangile. Gatien, le pre- 
mier évêque, fut envoyé par le pontife romain la première 
année de Dèce. Ayant trouvé dans la ville une multitude 
de païens, il en convertit quelques-uns par ses prédica- 
tions; mais la haine des puissants l'obligeait à se cacher. 
Plusieurs fois il avait été accablé d'injures et d'outrages; 
c'est pourquoi, entouré du petit nombre des chrétiens 
qu'il avait gagnés à la foi, il célébrait en secret le mystère 
du saint jour du Seigneur dans les cryptes et dans les ca- 
vernes. Rien n'égalait sa sainteté et sa crainte du Sei- 
gneur ; autrement il n'aurait point, par amour de Dieu, 
quitté ses parents et sa patrie. La tradition dit qu'il vécut 
ainsi cinquante ans à Tours ; il mourut en paix, et fut en- 
terré dans un cimetière qui appartenait aux chrétiens. 
Puis le siège épiscopal resta vacant pendant trente-sept 
ans. Le second évêque, Lidorius, fut consacré la premièi-e 
année de Constant. C'était un citoyen de Tours, renommé 
pour sa piété. Il construisit la première église dans l'inté- 
rieur de la ville, alors que les chrétiens formaient un 
nombre déjà considérable. Un sénateur lui donnasamaison, 
et l'évêque en fît la première basilique. Saint Martin com- 
mençait alors ses prédications dans les Gaules. Lidoire 
gouverna trente-trois ans l'Église de Tours; il mourut en 
paix et fut inhumé dans la basilique dont nous avons parlé, 
et qui porte aujourd'hui son nom. » 

Saint Martin fut le troisième évêque, ordonné la .hui- 
tième année du règne de Valons et de Valentinien. Les 
autres pontifes suivent, au nombre de dix-huit, et la liste 



— 94 — 

se termine à saint Grégoire, dix-neuvième évêque de 
Tours. En présence de ces textes si précis, devant ces 
pages où l'historien ne laisse apparaître ni l'ombre d'un 
doute, ni le semblant d'une hésitation, comment maintenir 
que saint Grégoire ait ignoré les vraies origines de son 
Église (1) ? 

En revanche, veut-on un exemple de la légèreté avec 
laquelle on se débarrasse d'une autorité si grave? On 
fait dire à Grégoire que le second évêque de Tours a été 
ordonné la première armée du règne de Constantin (313), 
et on prétend avoir démontré qu'il est en flagrante contra- 
diction avec lui-même, puisqu'il n'y a pas trente-sept ans 
entre la mort de Catien, en 300, et la consécration de 
saint Lidoire. On ne s'est point donné la peine de vérifier 
le texte, qui parle de la première année de l'empire de 
Constant, c'est-à-dire 338, exactement l'époque à la- 
quelle le jeune prince succédait à son père Constantin. 

Nous n'ajouterons que cette observation : s'il était vrai 
que saint Catien eût compté parmi les soixante-douze dis- 
ciples, si la tradition avait réellement vu en lui l'homme 
portant une cruche d'eau, qui servit de guide aux apôtres 
envoyés par le Seigneur préparer la cène, enfin si sa mis- 
sion lui était véritablement venue de saint Pierre lui- 
même, comment ces précieux souvenirs, effacés déjà par 
l'ignorance ou perdus dans l'oubli, n'eussent-ils laissé au- 
cune trace à Tours, dans la mémoire des fidèles, avant la 
fin du sixième siècle? 

(1) De Gloria conf., c. Zt. « Gatianum episcopum a Romanis epis- 
copis ad urbem Turonicatn transmissum,primuraqueTuronicisponlificeni 
datum fama ferente cognovimus. 



— 95 — 

Rome se garda bien de donner jamais créance à ces 
pieux mensonges. Son vieux Martyrologe, qui honore Paul 
de Narbonne et Trophime d'Arles du titre de disciples des 
apôtres, ne fait point mémoire de saint Gaiien. Adon dit 
seulement (1) : d A Tours, fête de saint Catien, évêque; 
il fut le premier pasteur envoyé de Rome à cette ville, où 
il repose en paix, illustre par ses miracles. » Usuard ajoute 
au nom de saint Catien, évêque, le mot de confesseur (2), 
et le Martyrologe romain, embrassant pleinement l'opinion 
de saint Crégoire de Tours, porte à la date du 3 8 décem- 
bre (3) : « A Tours, saint Catien, évêque, qui fut sacré 
par le pape saint Fabien premier évêque de cette ville, 
où il s'endormit dans le Seigneur, illustre par ses mira- 
cles. » 

Noël Alexandre, qui réunit tous ses efforts et fait appel 
à sa vaste érudition pour fixer aux temps apostoliques la 
fondation du plus grand nombre de nos Eglises, se voit 
obligé de confesser, lorsqu'il s'agit de Tours et de Cler- 
mont (,i), que l'on n'a aucune raison sérieuse à opposer 
au témoignage de saint Crégoire. 

(1) Ado, Martyrol., 18 decenib. « Turouis, S. Graliant episcopi, qui 
ad ipsam urbem prinius ab urbe Roma episcopus iransmissus, mullis 
clarus mi'raculis, ibi quiescit in pacp. » 

(2) Usuard, Mariyrol., 18 decemb. « Turonis, S. Gatiani, episcopi 
et confessoris, qui ab urbe Roma eidem civiiali primus direclus epis- 
copus, niuUis clarus miraculis quievil in pace. >• 

(3) Marlyrol. Roman., 18 decemb. n Turonis, S. Graliani episcopi, 
qui a S. Fabiano papa ejusdem civiiaiis primus episcopus ordinalus, 
mullis clarus miraculis obdormivil in Domino. » 

(i) Nalalis Alexander, dissert, vu in hisl. Sœcul. i. 



— 96 



IV 



SAINT STBÉMOINE DE CLERMONT 

Saint Strémoine, autrement dit Austremoine, l'apôtre 
des Arvernes, est aussi venu dans les Gaules au milieu 
du troisième siècle, comme l'affirme saint Grégoire. Nous 
nous retrouvons en présence de l'accusation d'ignorance 
ou d'erreur, renouvelée contre l'évêque de Tours chaque 
fois qu'il s'agit des origines de nos Églises. Mais ici en- 
core, ce n'est pas sans y prendre garde et sans avoir sé- 
rieusement étudié son sujet que notre historien assigne 
cette époque à l'arrivée du premier évêque de Clermont. 

Adon et Usuard ne disent rien sur ce saint ; le Martyro- 
loge romain marque au 1" novembre (1) : « Chez les Ar- 
vernes, la fête de saint Austremoine, premier évêque de 
leur ville capitale. » Dans son livre de la Gloire des confes- 
seurs, saint Grégoire écrit: « Strémoine a été envoyé par les 
évêques de Rome avec le bienheureux Gatien et les autres 
pontifes dont nous avons rappelé les noms. Les Arvernes 
entendirent pour la première fois de sa bouche la parole 
du salut, et ses prédications commencèrent à répandre 
dans leur cité la foi en Jésus-Christ, fils de Dieu, sauveur 

(1) Marlyrol. Rom., i novemb. « Arvernis, S. Austremonii primi 
ejusdem civitalis episcopi.» 

(2) Be Gloria confess. lib. c. 30. « Per S. Stremouium, qui et 
ipse a Romanis episcopis cum Galiano bealissirao et reliquis, quos 
niemoravimus, est directus, primuoi Arverna civitas verbuin salulis ac- 
cepit. » 



du monde et rédempteur du genre humain. Le tombeau 
du saint évêque se voit dans le bourg d'Issoire. Gros- 
siers et insouciants, les habitants de ce lieu savaient que 
l'apôtre reposait au miUeu d'eux, et ne lui rendaient'ce- 
pendant aucun honneur. Après de longues années, Cau- 
tinus, ensuite évêque de la cité des Arvernes, donna d'a- 
bord les soins de son ministère au peuple d'Issoire. Une 
nuit qu'il reposait dans sa cellule attenant à l'église, il 
entendit comme un murmure de voix qui chantaient. 11 
se leva, et vit le temple resplendissant d'une vive lumière. 
Saisi d'étonnement, il plongea ses regards dans l'intérieur 
du sanctuaire, dont sa cellule dominait la fenêtre : autour 
du tombeau se tenait une multitude vêtue de blanc, por- 
tant des cierges et chantant. Ce spectacle disparut après 
que Cautinus l'eut admiré longtemps. Le lendemain ma- 
tin, le pasteur donna ordre d'environner le tombeau d'une 
balustrade, de le tendre des plus riches draperies, et de 
le tenir désormais en grande vénération. Depuis ce mo- 
ment, on vient là prier le saint évêque et implorer son 
secours. J'ai appris ces faits de la bouche même de Cau- 
tinus. » 

Plus tard, composant le I" livre de son Histoire des 
Francs, Grégoire rencontre de nouveau la question des 
origines de l'Église de Clermont. Il commence par nom- 
mer Strémoine parmi les sept évêques envoyés au temps 
de Dèce (1) ; puis il revient avec complaisance sur la fon- 
dation du christianisme dans la cité des Arvernes, sur les 
premiers successeurs de Strémoine (2), Urbicus, Hillidius, 

(i) Hist. Franc, lib. I, c. 28. 

(2) Id., c. 30. « Apud Aïvernos post Slremonium episcopum prœdi- 

7 



— 98 — 

Legonus, Nepotianus, Artemius, qui occupèrent immé- 
diatement le siège épiscopal de Clermont et gouvernèrent 
cette Église l'espace d'un siècle. Et cette liste ne s'arrête 
pas là ; mais Grégoire la reprend au IP livre de son Eis- 
toire (1) et la continue sans interruption, sans lacune, 
par les noms de Veneraudus, de Ruslicus, septième 
évêque, de Namatius, d'Eparchius et de Sidonius, qui 
nous conduit aux premières années de Clovis. 

Comment l'accuser d'ignorance lorsque son récit té- 
moigne qu'il écrit sur un sujet qu'il possède parfaitement, 
auquel il prend un intérêt tout spécial, et dont les détails 
lui sont familiers? Il ne pouvait en être autrement. Gré- 
goire de Tours appartenait à l'une des familles les plus il- 
lustres de ce pays (2) : Georgius Florentius était le nom pri- 
mitif de notre historien. Fils du sénateur Florent, il remon- 
tait par son père aux célèbres martyrs de Lyon et au puis- 
sant sénateur Léocadius. Petit-fils, par sa mère Armentaria, 
de saint Grégoire, évêque de Langres, il avait pris le nom 
de Grégoire, par un sentiment délicat de vénération pour ce 
pontife (3). Saint Gall, évêque de Clermont, était son oncle 

catorenique, priinus episcopus Urbicus fuit, ex senatoribus conversus. » 
— Id. — « In cujus loco Legonus episcopus subrogalur. » 

C. 40. II Quo defiincto, S. Hillidius successit, vir exiraire sanclilaiis el 
prœclaric virlulis. » 

C. 51. « ÂpudArvernos S. Nepolianus quartus habebaUir episcopus. » 

(1) Eht. Franc, lib. ii, c. 13, IG, 2'J. 

(2) Une nièce de réyû(fa<; de Tours avait embrassé la vie religieusu 
sous la direction de sainte Radegonde, dans le monastère fondé par la 
reine à Poitiers, Gveg., Sist. Franc, lib. x, c. i5. — Fortunat, lib. x, 
Carmen 7. 

(3) Avant d'entrer dans l'Eglise, ce prélat remplissait une des pre- 
mières charges du royaume des Francs : il avait pendant quarante ans 
commandé à Aulun avec le litre de comte. Greg., Yitœ patntm, c. 7. 



— 99 — 

paternel (1), et saint Nicetius, évêque de Lyon, son oncle 
maternel (2). Après la mort de saint Gall, qu'il eut pour 
premier maître, l'éducation du jeune Grégoire fut confiée 
aux soins de saint Avitus, archidiacre d'abord, ensuite lui- 
même évêque de Glermont (3). L'esprit de notre historien 
s'ouvrit, son intelligence se développa dans l'intimité de 
ces vénérables pontifes, auxquels il faut encore ajouter 
Cautinus, le successeur de saint Avitus sur le siège de 
Glermont, qui mit en honneur parmi les Arvërnes le 
culte de leur apôtre saint Strémoine. Gomment un homme 
aussi bien placé par sa naissance, par ses relations, pour 
connaître les véritables traditions de son pays, aurait-il 
ignoré que le fondateur de l'Église de Glermont avait été en- 
voyé par saint Pierre, au premier siècle de l'ère chrétienne? 
Comment n'a-t-il point laissé au moins quelques vestiges 
des opinions qui se rapportaient à cette origine, alors sur- 
tout qu'il s'entretenait familièrement avec l'évoque Gau- 
tinus des prodiges qui mirent en lumière le nom et la 
puissance du premier évêque des Arvërnes {h) ? 

Les accusations portées contre Grégoire de Tours ne 
sauraient donc se soutenir ; la vérité de son récit impru- 
demment révoquée en doute apparaît forte , éclatante , 
invincible aux yeux de la critique impartiale. S'il fallait en 
donner une nouvelle preuve positive et irréfragable, nous 

(i) Greg. , Viloj patrum, c, 6. 

(2) Hist. Franc, lib. v. c. 5. 

(3) Greg. , Yilo; patrum, c. 2. 

(/j) On ne saurait donner aucune importance a une vie de saint 
Austremoine, faussement attribuée h saint Pris (saint Pnejeclus) 
évoque de Glermont, martyrisé en 674 Cet ouvrage apocryphe et pos- 
térieur de beaucoup a la date qui lui est assignée, fait remonter à saint 
Pierre, sans prouver ses assertions, Ja mission des sept évoques. 



— 100 — 

la trouverions dans la succession des évêques de Tours et 
de Clermont, si bien présentée par notre historien. Cette 
suite non* interrompue des pontifes qui ont gouverné ces 
Églises nous conduit à leur origine et confirme la date de 
leur fondation. Les séries sont complètes. Grégoire énu- 
mère les évêques par leurs noms ; il les compte, indiquant 
leur ordre chronologique, marquant l'année de leur élec- 
tion, le moment de leur mort, la durée de leur épisco- 
pat, et s'il se rencontre une lacune, il en fournit la rai- 
son (1). Il parle du rang, de la famille, de l'élection de 
ces prélats, des difficultés qu'ils ont rencontrées, des riva- 
lités dont ils ont eu à souffrir ; il rapporte leurs principales 
actions , et ne manque pas de s'arrêter aux diverses lé- 
gendes qui avaient gravé dans l'esprit et le cœur des 
peuples l'idée des vertus et de la sainteté de leurs pas- 
teurs. (2). De plus, son Histoire renferme des détails par- 
ticuliers, et l'on voit, par ses remarques intimes sur Urbi- 
cus (3) , le successeur immédiat de Strémoine, qu'il écrit en 
homme bien informé sur chacun de ces évêques qui rem- 
plissent parfaitement l'espace compris depuis saint Gatien 
et saint Strémoine, c'est-à-dire de l'an 250 jusqu'au mo- 
ment où son ancien maître Avitus et lui-même prirent 
place, l'un sur le siège épiscopal de Tours et l'autre sur 
celui de Clermont. 

Quel fond faire après cela sur les tables chronologiques 
dressées à grand'peine par ceux qui veulent attribuer à la 

(i) Hist. Franc, lib. i, c. 28, 39, 40, Ai. — Lib. ii, c. 13, 
-16, 21. 

(2) S. Greg., Vitœ patrum, c. 2, de S. lUidio episcopo. — De Gloria 
confcss. , lib. c. 3d, 36, 37. 

(3) Hist. Franc, lib. i, c. 39. 



— 101 — 

plupart de nos Églises une antiquité remontant au premier 
siècle ? Ces listes de succession ne présentent trop souvent 
que des noms de fantaisie, sans date certaine, sans détails 
précis, sans observation spéciale, groupés à plaisir pour 
combler les deux siècles d'existence prématurée que l'on 
rêve pour ces chaires épiscopales. Celles-ci offrent des 
lacunes considérables qui ne sont nullement expliquées . 
Chose remarquable, ces interruptions dans la suite des 
évêques comprennent juste un espace de deux cents ans, 
et en général elles nous montrent les sièges épiscopaux 
vacants du commencement du second siècle à la fin du 
troisième (1). Dans celles-là, on n'a pas craint de donner 
à ces évêques une existence vraiment patriarcale accom- 
modée aux besoins de la cause et à l'intervalle de temps 
qu'il fallait remplir. Saint Adventinus, envoyé à Chartres 
par saint Pierre, compte sept successeurs de l'an 36 ou 45 à 
383, et chacun d'eux a gouverné cette Église pendant une 
moyenne de quarante ans (2). On est allé jusqu'à faire, 
ainsi que nous l'avons observé, du philosophe stoïcien 
Pansetius, l'ami du second Africain, un disciple du prince 
des apôtres, et malgré son grand âge on a voulu le ranger 
parmi les compagnons de saint Julien, c'est-à-dire de Si- 
mon le Lépreux, et le compter comme troisième évêque de 

(1) Un coup d'oeil jelé sur la succession des évêquesi dressée pour nos 
Eglises dans le Gallia christiana, suffit à l'appui de nos observations : 
à part un irès-petit nombre de sièges dans la Narbonnaise, qui ont eu 
des évêques au premier siècle, les savants auteurs de cet ouvrage n'ont 
pu établir qu'a dater du milieu du troisième siècle la suite des pasteurs 
dans les Églises de la Lyonnaise, de l'Aquitaine et de la Belgique. 

(2) J. Severtius, Chronol. histor., p. m, p. 175.Yoici les noms de ceg 
évoques et la durée de leur épiscopal : Optatus 40 ans, Valentinus 53, 
Martinus 44, Anianus 45, Severus 35, Castor 43, Africanus 44. 



— 102 — 

l'Église du Mans (1), qu'il aurait encore gouvernée qua- 
rante-cinq ans. 



V 



SAINT MARTIAL DE LIMOGES. 

Saint Grégoire de Tours mérite la même confiance en ce' 
qu'il raconte de saint Martial de Limoges ; les recherches 
les plus consciencieuses s'accordent avec son récit, pour 
placer au milieu du troisième siècle la date véritable de 
l'arrivée en Gaule du principal apôtre de l'Aquitaine. L'E- 
vangile avait été déjà prêché et des Églises constituées dès 
le second siècle sur les bords de la Garonne ; Martial ve- 
nait continuer l'œuvre des premiers missionnaires et por- 
ter la bonne nouvelle aux oreilles des peuples situés plus 
avant dans l'intérieur de la contrée. 

Nous sommes tout d'abord frappé d'une circonstance 
qui semble couper court à la discussion et donner pleine- 
ment raison à notre vieil historien. On s'entend à recon- 
naître que la conquête la plus illustre de saint Martial fut 
la vierge Valère, fille du sénateur Léocadius et la plus cé- 
lèbre martyre de Limoges (2). Or la fille de Léocadius n'a 
pu vivre qu'au troisième siècle, au temps où son père 
donna sa maison à saint Ursin de Bourges, pour la chan- 
ger en église. 

(1) Voir ci-dessus, c. 2, p. 42. 

(2) « Marlialis Lemovicas advenit : quà in urbe ut primum prœdicare 
cœpit, credidit, ac professa est prœ cœteris Chrisli nomen Vaieria, Leo- 
cadii senaloris fdia. » Brev. Paris:, i julii. 



— 103 — 

Lalumière qui se dégage du rapprochement de ces faits 
devient plus vive à la lecture attentive des ouvrages de 
l'évêque de Tours. Après cette épreuve, il nous paraît im- 
possible d'admettre que Grégoire n'ait pas connu les ori- 
gines du christianisme à Limoges, dont l'Église, voisine de 
celle de Clermont, dépendait encore de la même métro- 
pole. Si toutes les merveilles que l'on a racontées de saint 
Martial avaient seulement eu cours parmi les fidèles, à 
l'époque où l'auteur de Y Histoire des Fimncs préparait son 
œuvre, amassant des matériaux, réunissant les documents, 
consultant la voix publique , les traditions et les légendes, 
peut-on soutenir sérieusement qu'il les ait ignorées ? S'il 
en était instruit, pourquoi n'en dit-il mot? Comment n'y 
fait-il point la plus légère allusion? Quelle explication 
donner d'un silence si compromettant? Ce n'est pas seu- 
lement dans un de s.es livres que Grégoire parle de saint 
Martial ; il est entré dans des détails plus explicites sur 
l'évêque de Limoges , et en maints endroits il ne s'est 
pas contenté de manifester son sentiment, il se montre 
aussi l'écho fidèle 'des véritables traditions. 

Ecrivant son livre sur la Gloire de'i confesseurs (i) , Gré- 
goire dit que Martial reçut sa mission des évêques de 
Roliie; qu'il vint à Limoges, où il fut plus heureux que ne 
l'étaient saint Catien à Tours, saint Saturnin à Toulouse, 
car, à sa parole, les habitants renversaient leurs idoles 
pour se convertir à la foi ; ses succès furent tels qu'à sa 
mort presque toute la ville avait embrassé la religion chré- 
tienne. La suite du récit ferait croire que saint Martial ne 

(1) C. 27. « S. Martialis episcopus a Romanis missus episcopis, in 
urbe Lemovicina prœdicare exorsus est. n 



— 104 — 

se rendit pas immédiatement dans les Gaules, mais qu'il 
alla d'abord en Oi'ient, d'où il ramena deux compagnons, 
saint Albin et saint Austriclinien, qui partagèrent la gloire 
et les fatigues de son apostolat. Rien dans ce passage n'in- 
dique que saint Martial ou ses disciples aient souffert le 
martyre ; au contraire, « ils sont morts en paix, et après 
une vie bien remplie, dit notre historien (1) , la tombe ne 
les a point séparés; ils reposent tous trois dans la même 
crypte, le saint évêque à côté de ses deux prêtres, d On ne 
croyait donc pas à cette époque que le premier pasteur de 
Limoges eût scellé de son sang, aux temps apostoliques, 
la foi qu'il avait prêchée dans l'Aquitaine. Saint Grégoire 
se faisait dans ses écrits l'interprète de l'opinion généra- 
lement admise : aussi, quand il raconte les miracles accom- 
plis par la puissante intercession de saint Martial, ne lui 
donne-t-il jamais que le titre de confesseur (2). C'était le 
sentiment des fidèles, car nul n'avait encore essayé, même 
à Limoges, de répandre dans la foule des traditions diffé- 
rentes. 

Nous voyons, en effet, sous le règne de Clotaire I", en 
558, l'un des partisans de son fils Chramne, Léon de Poi- 
tiers, se plaindre de ce que (3) «Martin et Martial, confes- 
seurs de Dieu, n'avaient rien laissé qui pût être utile aux 
droits du fisc. » Vers l'an 590, à la mort d'un saint abbé 



(1) Id. u Ubi completi sunt dies eorum, ut et ipsi vocarenlur de hoc 
sŒCulo, conjunclis sarcophagis, in eadem crypta in qua S. Episcopus 
sunt sepulti. » 

(2;ld.,c. 28,29. 

(3) Greg. Turon., Hist. Franc, lib. iv, c. 16. « Hic fertur quadam 
vice dixisse, quod Marlinus et Mariialis, confessores Domini, nihil Csci 
juribus utile reliquissent. » 



— lOo — 

de Limoges, Arédius, une pauvre possédée s'écriait (1) : 
« Levez-vous, citoyens! Peuples, hâtez vos pas! Accourez 
tous au-devant des martyrs et des confesseurs qui se pres- 
sent aux funérailles du bienheureux Arédius. Voici Julien 
de Brives et Privât de Mende, Martin de Tours et Martial de 
Limoges. Voici Saturnin de Toulouse et Denys de Paris, 
avec d'autres habitants du ciel que vous honorez comme 
confesseurs et comme martyrs. » Alors que l'opinion pu- 
blique se traduisait d'une façon si nette et si positive, 
peut-on dire que les fidèles se trompaient en masse et que 
saint Grégoire a été victime de la même erreur ? 

Quant au temps de l'apostolat de Martial, l'évêque de 
Tours, dans son livre de la Gloire des confesseui^s, revient 
sur cette date, et il la précise de nouveau lorsque, passant 
immédiatement de Martial à Strémoine, il commence 
ainsi (2) : « Strémoine, qui lui aussi a été envoyé par les 
pontifes romaips, avec Gatien et les autres que nous avons 
nommés, annonça le premier l'Évangile à la cité des Ar- 
vernes.' » 

■( On ne s'est pas toujours accordé sur l'époque de la mis- 
sion de saint Martial, disent, dans leur Histoii-e littéraire de 
la France, les bénédictins de Saint-Maur (3) , après avoir, 

(1) Id., lib. X, c. 29. « Currite, cives, exsilite, populi, exile obviam 
mariyribuSjConfessoribusque qui ad exsequium beali Aredii conveniunl. 
Ecce adesl Julianus a Brivate, Privatus a Minaie, Martinus a Turonis, 
Mariialis ab urbe propria. Adest Salurninus a Tolosa, Dionysius ab uibe 
Parisiaca, honnulli et alii, quos cœlum retinet, quos vos ut confessores 
et Dei martyres adoratis. » — La distinction est bien marquée : deux 
martyrs, Julien et Privât, deux confesseurs, Martin et Martial, deux 
confesseurs et martyrs, Saturnin et Denys. 

(2) De Gloria confess. , lib. , c. 30. 

(3) Hist. litt. de la France, par les bénédictins de Saint-Maur, troi- 



— 106 — 

selon saint Grégoire de Tours, fixé la venue des sept évê- 
ques dans les Gaules au milieu du troisième siècle. 11 s'est 
formé à ce sujet deux fameux sentiments qui, en divers 
temps, ont partagé les esprits. L'un, qui est le plus ancien, 
place cette mission sous le consulat de Décius et de Gra- 
tus, l'an 250 : c'est celui de saint Grégoire de Tours et des 
siècles qui ont suivi jusqu'au neuvième. Alors il se forma 
une autre opinion, suivant laquelle on prétendait que saint 
Martial avait été envoyé par saint Pierre même. Quoique 
cette seconde opinion fût combattue presque dès sa nais- 
sance, elle ne laissa pas de prévaloir dans la suite, jusque 
vers le milieu du dix -septième siècle. Depuis, on a fait re- 
vivre le premier sentiment, qui est le seul à suivre, comme 
étant le seul autorisé. » 

Que voyons-nous opposer aux affirmations multipliées 
de notre historien ? D'abord un petit poëme, récemment 
découvert, en l'honneur de saint Martial^ où l'on veut 
trouver une preuve invincible à l'appui de la mission con- 
fiée par saint Pierre au premier évoque de Limoges. On 
fait honneur de ces vers à l'évêque de Poitiers Fortunat, 
contemporain de Grégoire de Tours. Mais rien ne justifie 
cette assertion, et aucune preuve solide ne garantit l'au- 
thenticité de ce document. Chacun sait parfaitement, et 
nous aurons occasion de revenir sur cette observation, que 
dans les œuvres de Fortunat publiées même par les plus 
récents éditeurs, il s'est glissé beaucoup de pièces apocry- 
phes ou douteuses. Le poëme assez barbare arraché à l'ou- 

sième siècle. Saint Maniai, premier évêque de Limoges, 1. 1, p. -i07. — 
11 est bon de faire observer à ce sujet que parmi les savants qui aidèrent 
les religieux dans leurs patientes études, ligure l'abbé Romanet, chanoine 
théologal de l'église collégiale de Saint-Martial a Limoges. Préface, p. xxxr. 



— 107 — 

bli n'est-il pas de ce nombre? De plus, l'obscurité de ces 
vers ne permet point à une critique sérieuse de faire fond 
sur un pareil témoignage (1). Pour notre part, nous re- 
nonçons à traduire le passage qu'on n'hésite pas à présen- 
ter comme décisif; il nous est impossible de saisir le sens 
précis du troisième et du quatrième vers. Tout ce que nous 
croyons démêler au milieu de ces expressions incohérentes, 
c'est une intention d'établir un rapprochement entre saint 
Pierre et saint Martial, rapprochement qui semble se bor- 
ner à une question d'âge, de vocation ou de dignité, sans 
impliquer nullement l'idée d'une mission du prince des 
-apôtres au premier pasteur de Limoges. 

On s'appuie encore d'une vie de saint Martial qui 
paraît avoir été composée au dixième siècle. Nous y trou- 
vons rassemblé tout ce que l'on veut décorer aujourd'hui 
du nom de traditions. Martial, de la tribu de Benjamin, 
quoique son nom latin ne le dise guère, parent de saint 
Pierre et de saint Etienne, premier martyr (2), était l'un 
des soixante-douze disciples ; il avait reçu de Jésus-Christ 
lui-même une mission toute spéciale de prêcher l'Évangile. 
Il accompagna saint Pierre à Rome, puis se rendit dans 
les Gaules, où il porta, du vivant des apôtres, la bonne 

(1) Voici le fragment que l'on dil ôlre le plus imporlani, mais, à coup 
sûr, qui n'est pas le plus clair : 

Martialis résonant hic veracissinia gesta. 
Te tellus Romana, quibus te Gallica tellus, 
Post Pelrum recolunt juniorem parte secunda, 
Cuni Petro recolunt aequalem sorte priori. 
Benjamila tribus te gessit sanguine claro, 
Urbs te nunc retinet Lemovices corpore sancto. 

(2) Isle Martialis S. Pelri apostoli erat consanguineus, et S. Stephani 
iprotomartyris. — Migne, Palrologie, t. CXXIV, p. 212. 



— 108 — 

nouvelle, non-seulement aux Lémovices, mais aux Ar- 
vernes et dans toute l'Aquitaine. Après avoir fixé son 
siège à Limoges, il souffrit un glorieux martyre en l'an 74. 
Les privilèges les plus extraordinaires lui avaient été pro- 
digués : il était exempt des attaques de la concupiscence ; 
douze anges préposés à sa garde empêchaient qu'il ne 
souffrît de la faim et de la soif; il avait emporté dans les 
Gaules le bâton de saint Pierre, dont la vertu merveilleuse 
ressuscitait les morts, entre autres saint Austriclinien, son 
compagnon (1). 

Enfin les douleurs de la mort n'eurent aucune prise sur 
le saint martyr, à cause de la pureté dans laquelle il avait 
constamment vécu. L'auteur de ce récit n'a pas craint de 
citer parmi les contemporains de saint Martial, Etienne, 
duc des Goths et des Gascons, quoique les premiers 
n'aient paru sur les terres de l'einpire que trois cents ans 
plus tard, et les derniers longtemps après (2). 

Si les BoUandistes estimaient que le silence et l'oubli 
conviennent seuls à ces pieuses fictions, les bénédictins 
de Saint-Maur en font plus prompte justice au feu de leur 
critique. Ils viennent d'établir la supposition des deux fa- 
meuses lettres de l'évêque de Limoges aux habitants de 

(1) Hist. de VÉgl. gallic, dissert, prélim., ni° proposition. — Ce 
bàlon de saint Pierre est resté célèbre dans les légendes du moyen 
âge; il servit à saint Euchaire de Trêves pour ressusciter son compagnon 
saint Materne ; à saint Clément de Metz pour rendre la vie a saint 
Domitien son compagnon; à saint Prout de Périgueux pour opérer 
le même miracle sur son compagnon saint Georges. 

(2) Les BoUandistes n'ont pas jugé cette vie digne de prendre place 
dans leurs Ada Sanctorum; nous avons emprunté ce résumé au 
P. Longueval, Hist. de VÉgl. gallicane, dise, prélim., iii° propo- 
sition. 



— 109 — 

Bordeaux et de Toulouse ; puis il ajoutent (1) : « Elles 
semblent avoir eu le même -auteur que la vie de saint Mar- 
tial, autre ouvrage qui porte avec lui encore plus de mar- 
ques de supposition et d'imposture que les lettres. Nous en 
pourrons parler ailleurs, sur le siècle où nous croyons 
qu'elle a été fabriquée. » 

Cette vie de saint Martial tient assurément plus de la 
fantaisie d'un romancier que de la gravité d'un histo- 
rien (2) ; elle nous remet en mémoire les paroles remar- 
quables du moine Lethalde, dans son prologue à la vie de 
saint Julien : « Il y a des auteurs, dit-il, qui ne craignent 
])as de blesser la vérité pour relever les actions des saints, 
comme si le mensonge pouvait donner quelque nouvel 
éclat à la sainteté. » Cependant ce sont, il faut l'avouer, 
ces pieuses légendes qui paraissent avoir convaincu les es- 
prits, lors de la fameuse contestation qui troubla le Li- 
mousin au commencement du onzième siècle. Les moines 
de l'abbaye de Saint-Martial de Limoges, soutenus par de 
puissants prélats, exigeaient que dans les litanies on 
plaçât saint Martial au rang des apôtres (3). Ils allé- 
guaient pour raison que si les autres fondateurs d'Église 
avaient été envoyés par saint Pierre ou par saint Clément, 
le saint pontife qui était venu évangéliser l'Aquitaine 
avait reçu sa mission de Jésus- Christ lui-même. Hâtons- 
nous d'observer que si c'est là le sens des vers que nous 

(1) Hist. lut. de la France, t. I, troisième siècle. Saint Martial, 
premier évêque de Limoges, p. 409. 

(2) Les actes de saint Martial, rédigés au moyen âge, n'ont pas plus 
de valeur, et depuis deux siècles au moins ils ne jouissent d'aucune 
considération. 

(3) Longueval, Hist. de l'Égl. gallic, 1. xix et xx. 



— 110 — 

rapportions tout à l'heure, sans oser les traduire, ce rap- 
prochement entre la mission de saint Pierre et celle de 
saint Martial nous semble aussi téméraire que déplacé. 

L'évêque de Limoges Jourdain, soutenu de son clergé, 
résistait aux prétentions des moines et refusait éoergi- 
quement d'accepter une innovation contraire au senti- 
ment commun de sa propre Église. Jusque-là, en effet, 
les fidèles de Limoges avaient honoré saint Martial comme 
confesseur, ce qui est pleinement d'accord avec les divers 
passages où saint Grégoire de Tours parle du fondateur 
de l'Église de Limoges, sans jamais le présenter comme 
un martyr. Jourdain et ses clercs déclaraient plus hono- 
rable pour saint Martial « d'être le premier des confes- 
seurs que le dernier des apôtres. » Mais les défenseurs de 
l'apostolat de saint Martial disaient que «ne point donner 
rang à leur glorieux j)atron parmi les apôtres, c'était com- 
mettre la même faute que de placer un duc entre les 
comtes. )i 

La question demeurait en litige, on en référa bientôt 
à Rome. Le pape Jean XIX, s' appuyant sur la vie apo- 
cryphe de saint Martial qu'on lui avait envoyée, sembla 
prendre parti pour l'opinion nouvelle, et en l'année 1029 
il écrivit à l'évêque Jourdain « qu'on pouvait donner à 
saint Martial le titre d'apôtre et en faire l'office comme 
d'un apôtre. » A la réception de cette lettre, Jourdain 
assembla un concile à Limoges et lui communiqua la dé- 
cision du pape; il déclara ensuite abandonner son opi- 
nion et donna ordre de célébrer dans tout son diocèse la 
fête de saint Martial comme celle d'un apôtre. Deux ans 
après, la discussion reprit et fut portée en 1031 au con- 



— m — 

cile de Bourges. On confirma ce qui avait été accepté tou- 
chant saint Martial, et quinze jours plus tard, une nouvelle 
réunion d'évèques à Limoges décida qu'il était apôtre à 
meilleur titre que les autres fondateurs d'Eglise en Gaule, 
Denys, Saturnin, Ursin, Austremoine, Front et Julien, 
parce qu'il avait été ordonné par Jésus-Christ lui-même. 
L'archevêque de Bourges, Aymon, voulut prononcer l'ex- 
communication contre quiconque contesterait désormais à 
saint Martial le titre d'apôtre. Mais Jourdain, qui peut- 
être n'avait point déposé tous ses doutes, empêcha de 
prendre une pareille mesure. 

Il est manifeste, parle texte même des décrets et par les 
lettres qui se rapportent à cette fameuse discussion fi), 
qu'en donnant la décision liturgique dont les termes sanc- 
tionnaient l'opinion nouvelle, le pape Jean XIX et les 
évêques rassemblés aux conciles de Bourges et de Limoges 
n'avaient d'autres garants des faits merveilleux concer- 
nant saint Martial que la vie dont nous venons de parler, 
vie apocryphe, écrite à plaisir, mais dont personne alors 
n'osa contester l'authenticité en lui opposant le témoignage 
de saint Grégoire, les croyances de l'Eglise de Limoges et 
la tradition de l'Église romaine. 

A Rome, en effet, l'histoire ecclésiastique ne fournissait 
aucun monument à l'appui de cette vie répudiée par les 
Bollandistes comme un tissu de fictions. Pas une voix qui 
s'élevât, dans les premiers siècles de l'Église, en faveur du 
nouvel apôtre, pas un suffrage qui vînt ouvrir au premier 
évêque de Limoges l'entrée légitime au collège apostolique. 

(1) Nous ne faisons que résumer les livres xix et xx de VEisloire de 
l'Eglise gallica?ie, où ces curieux ciébals sont racontés en détail. 



— 112 — 

La ville éternelle n'avait gardé aucun souvenir de ce dis- 
ciple de Jésus-Christ, de ce parent de saint Pierre et de 
saint Etienne, de cet envoyé extraordinaire dont on révé- 
lait tout d'un coup le passé ignoré, la 'dignité méconnue. 
Le vieux Martyrologe romain, le petit livre intitulé de Fes- 
tivitatibiis apostolorum (1), ont laissé peser sur saint Mar- 
tial l'oubli le plus complet. Adon dit [2) : « A Limoges, 
saint Martial, évêque et confesseur. » Usuard n'est pas plus 
explicite (3) : a ALimoges, saint Martial, évêque, et ses deux 
prêtres Alpinien et Stratoclinien ; leur vie fut signalée par 
d'éclatants miracles, w Et le Martyrologe romain n'a voulu 
rien ajouter à ce sobre mémoire (û) : « A Limoges, dans 
les Gaules, saint Martial, évêque, et ses deux prêtres Alpi- 
nien et Austriclinien, illustres par leurs miracles. » 

C'est ainsi qu'au onzième siècle les moines de Saint- 
Martial firent triompher leur sentiment personnel, substi- 
tuant une pieuse erreur à la froide vérité. Leur croyance 
particulière, ornée de légendes, embellie de fictions, n'eut 
pas de peine, au moyen âge, à l'emporter sur la tradition 
contraire, qui ne frappait point l'imagination ; mais celle-ci 
avait été jusque-là positivement enseignée par l'histoire, té- 
moin les récits de Grégoire de Tours et les actes de saint 

(1) Libellus de Feslivitalibus SS. Apostolorum, et reliquorum qui 
discipuli aut viciui successoresque ipsoruni apostolorum fuerunt. — 
Nous en avons déjà parlé au ch. 3, p. 34. 

(2) Ado, Martyrol., 30 jun. « Lemovico civitale, S. Marlialis, epis- 
copi et confessoris, » 

(3) Usuard, Mariyrol., 30 jun. « Lemovicas civitale, S. Marcialis 
episcopi, cum duobus presbj'leris Alpiniano et Stratocliniano, quorum 
vita miraculorum signis admodum efîulsit. » 

(/i) Martyrol. roman., 30 jun. « Lemovicis in Gallia, S. Marlialis epis- 
copi cum duobus presbyleris Alpiniano et Austricliniano, quorum vita 
miraculorum signis admodum effulsit. « 



— 113 — 

Saturnin de Toulouse ; formellement établie dans l'Église 
de Limoges, témoin la résistance de l'évêque Jourdain ap- 
puyé de son clergé, lors de l'innovation introduite par les 
moines dans l'office de saint Martial; enfin généralement 
répandue dans les pays limitrophes, témoin les honneurs 
que les Eglises voisines rendaient aux disciples de saint 
Martial, entre autres à saint Ausone d'Angoulême, qui souf- 
frit le martyre pendant l'invasion de Chrocus et de ses 
Alemans (1) en 263, preuve manifeste que le premier évê- 
que de Limoges n'était point venu en Gaule au premier 
siècle (2). 



VI 



SAINT DBSIN DE BOURGES. 

Nous assignons également la seconde moitié du troi- 
sième siècle à l'arrivée et à la prédication de saint Ursin 
de Bourges. Cette ville était la métropole de Clermont, 
patrie de saint Grégoire, métropole peu éloignée de Tours, 
dont il fut évêque. Les détails assez explicites qu'il donne 
en divers endroits de ses ouvrages sur Bourges, sur saint 

(1) Longueval, Hist. de VÉgl. gallic, dissert. prél. , in° proposition. 

(2) Bosquet, dans son Histoire de rÉglise de France, et les Bollan- 
distes, dans le tome V des Acta Sanctorum junii, ont inséré une solide 
dissertation d'un savant de Limoges, l'abbé Descordes, qui prouve qu'on 
ne peut placer la mission de saint Martial avant le milieu du troisième 
siècle. Nous connaissons l'étude sur l'apostolat de saint Martial, IS^S, 
dans laquelle l'abbé Arbellot s'attache à défendre les anciennes légendes; 
ce travail a été jugé par l'abbé Bourassé, Bibliographie catholique, t. XV, 
p. 67, et surtout par M. Pascal, dans une dissertation sur l'époque de 
l'établissement de la foi chrétienne dans les Gaules, 18o8. 

8 



— 114 — 

Ursin, son premier pasteur, sur les circonstances qui si- 
gnalèrent la fondation de cette Église, sur le culte rendu 
au sang de saint Etienne, relique précieuse que l'on y vé- 
nère de temps immémorial, ne permettent pas de penser 
que les origines de l'Église de Bourges aient pu rester in- 
connues à notre historien. Une erreur de sa part est d'au- 
tant moins probable que ses souvenirs de famille se ratta- 
chaient directement aux traditions qui concernent l'apos- 
tolat de saint Ursin et l'établissement du christianisme 
dans l'Aquitaine. Léocadius, le premier sénateur des 
Gaules, avait donné sa maison pour servir d'église aux 
premiers chrétiens (1) , et peu après, touché de la grâce et 
gagné par les prédications du saint apôtre, il s'était lui- 
même converti à la vraie religion. Son fils Lusor (2) , vul- 
gairement appelé saint Ludre, reçut aussi le baptême et 
s'illustra par une sainteté au-dessus de son âge; une mort 
prématurée l'enleva au ciel, et sur la terre il fut honoré 
d'un culte public. Le tombeau de l'enfant, placé à côté de 
celui du père, au bourg 'de Déols, près de Châteauroux, 
était assez célèbre au sixième siècle pour que saint Ger- 
main de Paris, contemporain de saint Grégoire de Tours, 
y soit venu faire un pèlerinage et passer une nuit en 
prières (3). 

Or non-seulement saint Grégoire, aussi bien que Léo- 
cadius, descendait de Vettius Épagathus, l'un des glo- 
rieux martyrs de Lyon, mais tout nous porte à croire que 
l'évêque de Tours était un arrière-petit-fils de Léoca- 

(1) Greg. Turon., HisL Franc, lib. I, c. 29. 

(2) Id. , de Gloria conf. , lib. , c. 92. 
(3)Id.,id. 



— 115 — 

dius, comme l'indique le nom de son aïeuJe Léocadia (!)• 
Dès lors est-il possible que notre historien ne connût pas 
avec exactitude l'époque à laquelle avait vécu le premier 
sénateur des Gaules qui s'était converti à la parole de 
saint Ursin, et dont il descendait lui-même en ligne directe ? 
Nous ne saurions admettre que Grégoire s'est trompé en 
rangeant Léocadius parmi les descendants de Vettius Épa- 
gathus, et qu'il faut corriger cette naéprise en plaçant le 
sénateur au nombre des ascendants du martyr, afin de le 
faire vivre au premier siècle de l'Église. Rien ne nous pa- 
raît plus faible que les conjectures présentées h l'appui de 
cette opinion. « Serait-il croyable, écrit M. Faillon (2), 
que les enfants d'un si généreux athlète de la foi n'eussent 
pas été élevés dans le christianisme, ou, ce qui serait sans 
exemple dans des enfants de martyrs, qu'ils l'eussent en- 
suite abandonné pour retourner au culte des faux dieux? 
La dignité de premier sénateur des Gaules montre encore 
que Léocadius n'était point petit-fils de Vettius Epagathus, 
puisqu'on ne comprendrait pas que les empereurs romains 
eussent élevé à de si grands honneurs le petit-fils d'un 
homme mis à mort sous Marc-Aurèle par la main des 
bourreaux. » Pourquoi? Qui donc n'a point appris, à la 
lecture des Pères, qu'aux premiers siècles de l'Église, 
dans les familles riches et puissantes, des considérations 
humaines, l'intérêt politique et l'appât des honneurs l'em- 

(1) Greg. Turon., Vitœ Patrum, c. 6. « Sancti Galli pater uoniine 
Georgius, maler vero Léocadia a slirpe Vectii EpagaUii clescendens. — 
Saint Gall, évêque des Arvernes, et le sénaiPur Floreniius, père de 
saint Grégoire de Tours, étaient les enfants de Georgius et de Léocadia. 

(2) Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Madeleine, t. II, 
p. -ilo. 



— 116 — 

portaient trop souvent sur les motifs de religion, pour 
étouffer ta la fois les cris de la conscience et la voix de la 
vérité? Il faudrait avoir trouvé d'autres raisons avant 
d'écrire (1) : « Grégoire savait que Léocadius et Épagathus 
étaient de la même famille, à laquelle sa propre mère ap- 
partenait, comme lui-même nous l'apprend, sans savoir 
pour cela quel était celui des deux qui descendait de 
l'autre. » Nous voudrions des preuves plus convaincantes 
pour accuser d'une ignorance aussi grossière sur sa propre 
famille un prélat d'une naissance illustre, qui tenait par 
les liens du sang aux évêques de Lyon, de Langres et de 
Clermont, saint Nicétius (2), saint Grégoire (3) et saint 
Gall (i), tous vivement intéressés à savoir et à conserver 
avec un religieux respect les traditions de Léocadius, de 
saint Ludre et de Vettius Épagathus, la gloire et l'immor- 
telle couronne de leur maison. 

Ces souvenirs étaient d'autant moins exposés à se 
perdre, à s'altérer ou à se confondre dans l'esprit de 
saint Grégoire de Tours, qu'il était plus facile à l'évêque 
de remonter à la vraie source par son aïeule, et surtout 
par celle qui devait à ses yeux tenir, après le martyr Vet- 
tius Épagathus, la première place parmi ses ancêtres, la 
vierge Léocadia. Elle passa dans la famille comme une 
céleste apparition, et mourut à l'âge de seize ans, heu- 
reuse, dit sa touchante épitaphe, après s'être consacrée à 
Dieu, de remettre son âme entre les mains du Sei- 

(1) Monuments inédits, t. II, p. 414. 

(2) Greg. Tur., Bist. Franc, lib. v, c. G. 

(3) Id. 

('0 Id., Vilœ Patrum, c. G, 1. 



— m — 

gneur (1). Son corps, par une faveur singulière, fut dé- 
posé dans l'église des Machabées, à Lyon, près du tom- 
beau des saints martyrs. C'était sous le treizième consulat 
de l'empereur Théodose II, l'an ASO. 

Nous concluons donc, d'accord avec saint Grégoire de 
Tours, que saint Ursin est venu en Gaule au troisième 
siècle, qu'il est le premier évêque de la ville de Bourges, 
et que la maison du sénateur Léocadius servit d'abord aux 
réunions des chrétiens, qui la transformèrent plus tard en 
basilique. Comme sainte Valère était fille de ce même 
Léocadius, et qu'elle se convertit à la prédication de saint 
Martial, nous sommes amené par cet enchaînement de 
faits, qui fournit une raison sans réplique, à rapporter au 
même temps l'apostolat de l'évêque de Limoges (2). 

Mais on oppose à ces conclusions le témoignage des 
actes de saint Ursin, que l'on assure être antérieurs à 
Grégoire de Tours, qui n'a pu ne pas les avoir sous les 
yeux, tant il existe de conformité entre ces actes et son 
propre récit, u II y a, dit M. Paillon (3), quant au fond, 
une parfaite identité entre le contenu des actes de saint 
Ursin et ce qu'on lit dans saint Grégoire. On y voit la mis- 

(1) M. le Blani, Inscript. chréL, t. I, p. 89, a relevé l'épilaphe de 
la jeune vierge : 

IN HVC LOGV REQVIEVIT LEVCA.DIA. 
DEO SACRATA PVELLA QVI VITAM 
SVAM PROVT PROPOSVEIIAT 
GESSIT QVl VIXIT ANNoS XVI TANTVAI 
BEATlOll IN DNo CONDIDIT MENTE Vl 
PTS CONSV THEVDoSt XIII 

(2) Breviar. Parisiense, i julii. 

(3) Mémoires inédits, U II. p. -407. 



— 118 — 

sion des sept évêques, qui sont les mêmes. Or voici ce 
que nous lisons dans ces actes tels que les présente un 
manuscrit très-estimé de la Bibliothèque impériale (1) : 
« Le très-saint Ursin, l'un des soixante-douze disciples, le 
premier évêque de la ville de Bourges, fut envoyé de Rome 
par les saints apôtres, dans la compagnie de saint Denys 
de Paris, de saint Saturnin de Toulouse, de saint Paul 

de Narbonne de saint Austremoine d'Auvergne', 

de saint Vatien de Tours. » Comparez ce passage à celui de 
Y Histoire des Francs, vous trouverez sinon la même date, 
au moins les mêmes noms, excepté celui de saint Martial, 
que l'on a jugé à propos d'efFacer. 

« C'est, continue !M. Faillon (2), la même identité de 
détails sur l'origine de l'Église de Bourges. D'où nous 
sommes en droit de conclure que saint Grégoire lui-même 
y a puisé. » Et il cite comme exemple une expression (3) : 
n Léocadius prit trois pièces d'or en signe de bénédiction » , 
qui se trouve également reproduite dans les deux auteurs. 

A l'objection tirée de ces actes nous n'avons qu'une ob- 



(1) Manuscrit de Saint-Germain, fonds de M. de Harlay, ri° 369. 
Monuments inédits, t. II, p. 423. — « Sanctissimiis ijilur ac de seplua- 
ginla domini Jesd Christi, discipulus Ursinus, Biturigaî urbis primus 
fuit episcopus, qui a sanctis aposiolis ab urbe Roma, cum preiiosinimn 
prolomariyris Christi Stephani sanguine, coraiiibusque qui sunt sanctus 
DioDvsius Parisiacensis, sanctus Salurninus Tholosensis, Trophimus 

Arelatensis, Paulus Narbonensis. Ausiremonius Arvernensis, et 

sanctus Tatiauus episcopus, evangelii semina sparsurus Galliis directus 
fuisseï , Bilurigensium fines ingressus est. » 

(2) Monuments inédits, t. II, p. 407. 

(3) Id., t. II, p. 409. — Saint Grégoire dit, Eist. Franc, Jib. r,. 
c. 29 : « Accepiis de Lis tribus aureis pro benediciione. » Le manuscrit 
des actes de saint Ursin, Monum. inéd. , t. II, p. 426. m Très aureos 
quasi pro benediciione suscipiens. » 



— 119 — 

servation à faire : c'est qu'en admettant que saint Grégoire 
ait eu ce document sous les yeux, rien ne prouve que le 
manuscrit de la Bibliothèque impériale en soit une copie 
authentique. Ne serait-ce pourtant pas le point capital à 
établir ? Nous sommes en droit et en mesure de soutenir le 
contraire. En effet, cette copie date de l'époque où les pré- 
tentions des moines de Saint-Denis et.de Saint-Martial sub- 
stituaient leur sentimentparticulier aux traditions aupara- 
vant en honneur dans les Églises des Gaules. Il est facile 
de constater des interpolations manifestes qui prouvent 
que la pièce a été remaniée, la narration modifiée suivant 
les idées du moment, et par suite, que l'intégrité des an- 
ciens actes a subi de graves atteintes. « En cela, dit 
M. Paillon (1), l'auteur anonyme a suivi la pratique com- 
mune des écrivains de son temps, qui accommodent leurs 
récits aux façons de parler alors en usage. >> 

L'aveu est bon à recueillir, et le procédé historique 
facile à constater. Ainsi le nom de saint Martial est ef- 
facé (2) pour sacrifier à certaines susceptibilités qui, 
voulant faire un apôtre du premier pasteur de Limoges, 
ne pouvaient le laisser en compagnie de simples évêques. 
De plus, il est raconté que saint Ursin ne gagna d'abord 
à la foi que des personnes du peuple, en quoi l'accord 
le plus parfait existe entre les actes et l'Histoire des 
Francs (3j ; mais un instant après, l'auteur des actes 

(1) Monuments inédits, t. II, p. ilO. 

(2) Id., p. Z|23. 

(3) Id. Nous lisons dans le manuscrit : « Cœpere namque ad ejus 
prœdicationein, primum pauperes, ac veterani utriusque sexus conver 
nire, dehinc médiocres. » — Saint Grégoire est du môme avis, Hist. 
Franc, lib. i, c. 29. h Ex his ergo pauci admodum credenles. » 



— 120 — 

parle des fruits de la prédication de saint Ursin , de la 
conversion de la ville de Bourges presque tout entière, 
et d'une multitude innombrable de fidèles gagnés à la pra- 
tique de l'Évangile (1) , succès que le récit de saint Grégoire 
est loin de laisser pressentir. Ce n'est pas assez : ces actes 
nous présentent Léocadius comme investi par les empe- 
reurs romains des éminentes fonctions du gouverneur 
général de la Bourgogne et de l'Aquitaine (2) . Puis, dési- 
gnant les néophytes baptisés en si grand nombre par 
saint Ursin, l'auteur appelle la religion qu'ils ont em- 
brassée du nom de catholique (3), et cette expression se 
retrouve ailleurs dans la suite du récit (4) . 

Un copiste si peu discret dans sa façon d'écrire l'histoire, 
si préoccupé de conformer son œuvre au langage et aux 
idées de son époque, s'est montré logique : il n'a pas craint 
de changer la date de la venue de saint Ursin et de le 
compter parmi les soixante-douze disciples, suivant l'opi- 
nion que l'on tendait à faire prévaloir, sans prendre souci 
de saint Grégoire, l'historien des vraies traditions de nos 
Églises, qui n'avait ni vu ni lu rien de pareil dans le texte 
primitif des actes soumis à ses investigations. 

Le témoignage des actes de saint Ursin tel qu'il se pré- 

(1) Monuments inédits, u II, p. 425. — Le manuscrit ajoute : « Cum 
jam lam innumera fideliuin multitudo ad eunidem Chrisli servum con- 
venire cœpisset. n 

(2) Id., p. 424. « Qui sub poteslate Romani imperaloris constitutus 
in Burgundiam atque Aquitaniam potenlissime principabatur. » 

(3) Id. « ïautaque ibidem catholicae religionis fama excrevit, ut pêne 
cuncia; Biturigensium incolsé ad audiendum Dei verbum sua sponte iiluc 
convolarent. » 

{h) Id. , p. 426 : « Quia ergo viam fidei catholicae miiissiraus princeps 
audiens. » — « Calholicus denique effectus lanto fidei calore exarsit. » 



— 121 — 

sente n'est donc pas irrécusable ; ceux qui croyaient trou- 
ver dans cette pièce un point d'appui pour le système 
d'antiquité qu'ils attribuent aux Églises des Gaules, ont 
vite senti que le fondement reposait sur le sable. C'est 
pourquoi l'on a dû chercher une nouvelle assise plus solide ; 
elle a paru se rencontrer fort à propos dans un autre do- 
cument qui nous est offert environné du plus pompeux 
éloge, pour servir à rectifier les actes de saint Ursin. C'est 
un manuscrit provenant de l'Église d'Arles, dans lequel 
nous lisons (1) : « Sur sept hommes envoyés dans les 
Gaules par saint Pierre, du temps de Néron. — Sous Claude, 
l'apôtre Pierre envoya quelques disciples dans les Gaules, 
pour prêcher la foi aux nations ^ il assigna une ville à cha- 
cun d'eux. Ce furent Trophirae, Paul, Martial, Auslre- 
moine, Gatien, Saturnin et Valère. » Que d'autres se com- 
plaisent dans la découverte qui semble leur fournir de meil- 
leures armes, nous ne saurions accorder la même con- 
fiance à ce document, et surtout nous ne pouvons y voir 
la confirmation expresse de la mission en Gaule des sept 
évêques au premier siècle. Comment, en effet, tenir en si 
haute estime un témoignage qui ne donne pas à saint 
Denys i-ang parmi ces sept évêques? Comment ne pas 
suspecter la bonne foi d'un auteur qui ne craint pas de 
substituer au fondateur de l'Église de Paris le nom du pre- 
mier évêque de Trêves, saint Valère? Si cet auteur, n'osant 
augmenter le nombre trop bien connu des sept prélats 
missionnaires, a cru, pour une raison particulière, devoir 
modifier à son gré l'histoire de nos origines et remplacer 
saint Denys par saint Valère, un motif analogue ne l'a-t-il 

{i) Bibliothèque impériale, n° oo37, — Monuments inédits, t. II, 



— 122 — 

pas porté à changer également l'époque de leur prédica- 
tion, à modifier les dates et à confondre des missions par- 
faitement distinctes ? Déplus, s'il faut, par le manuscrit de 
l'Eglise d'Arles, corriger les actes de saint Ursin, nous vou- 
drions qu'il nous fût expliqué comment ces mêmes actes, 
antérieurs à Grégoire de Tours, puisqu'il les a suivis, ont 
à leur tour substitué le nom de saint Denys à celui de 
saint Valère. 

Au demeurant, qu'est-ce que tout cela prouverait? Que 
l'évêque de Tours trouvant, d'une part, dans des documents 
plus anciens les sept pontifes et Ursin leur compagnon, 
d'autre part, comparant ces listes avec les traditions des 
Eglises qui lui étaient mieux connues, s'est vu naturelle- 
ment amené à réunir le nom de ces prélats et à fixer à la 
même époque la date de leur mission dans les Gaules. Mais 
rien ne nous oblige à admettre que Grégoire avait sous les 
yeux ces documents tels qu'on nous les présente aujour- 
d'hui. Qui nous dit que les manuscrits du onzième ou du 
douzième siècle reproduisent exactement les pièces origi- 
nales? Qui nous assure même l'époque à laquelle elles ont 
été rédigées? 

Une chose est certaine, c'est que ces manuscrits sont 
en opposition formelle avec l'ancienne hagiographie des 
Gaules et avec les vieilles traditions de l'Église romaine. 
Ses martyrologes le prouvent. « A Bourges, dit Adon (1) , 

p. 373. — Nous donnous ci-contre une copie de ce manuscrit. Il est 
inutile de faire remarquer le changement d'écriture "a la troisième ligne, 
et l'incohérence des dates. -^ Tempore Neronis sub Claudio. 

(1) Ado, Martyrol. 9 novemb. « Apud Bituricas, S. Ursicini, qui 
Romaî ordinatus a successoribus apostolorum primus eidera urbi desti- 
naïur episcopus. » 



COPIE DU MANUSCRIT DE l'ÉGLISE d'aRLES 
Bibliothèque impériale, n" 5537. 








— 125 — 

S. Ursicin, qui fut ordonné à Rome par les successeurs des 
apôtres et envoyé dans les Gaules comme premier évêque 
de Bourges. » Usuard ne change pas un mot à cette com- 
mémoration, et le Martyrologe romain la reproduit dans 
les mêmes termes, en donnant sni saint évêque le nom 
d'Ursin. De plus, nous avons dans l'Histoire des Francs 
un livre d'une authenticité irrécusable, et dans Grégoire 
de Tours un écrivain dont la véracité est attestée par la 
concordance des témoignages les plus anciens, Sulpice- 
Sévère, les actes de saint Saturnin, la lettre des évêques 
de la Narbonnaise, l'autorité du pape Zosime, celle des 
sept évêques du Nord écrivant à sainte Radegonde ; il nous 
est impossible d'ajouter la même foi à des actes d'ailleurs, 
si l'on veut, fort respectables, mais dont la rédaction primi- 
tive n'a point de date précise, et qui sont arrivés à notre 
connaissance en feuilles manuscrites copiées par des mains 
d'une fidélité suspecte. 



Vil 



PAUL DE NARBONNE ET TROPHIME D ARLES. 

Telle nous paraît être la vérité sur les origines des Églises 
de Toulouse, de Tours, de Clermont, de Limoges et de 
Bourges. Nous donnons ainsi pleine et entière confiance 
au récit de Grégoire de Tours confirmé par'Sulpice- Sévère 
et expliqué par les actes de saint Saturnin. Nous ne pou- 
vons croire que l' évêque de Tours, ayant conçu le dessein 
d'écrire l'histoire des Francs, ait négligé, dès les premières 
pages, d'acquérirune connaissance aussi exacte que pos- 



— 126 — 

sible des événements dont il voulait conserver la mémoire. 
L'étrange monument que celui qui s'élèverait par les soins 
d'un pareil architecte! Que trouverions-nous en pénétrant 
dans l'édifice, si dès le vestibule nous sommes arrêtés par 
tant de ténèbres et si peu de solidité? 

Surtoutnous ne concevons pas que, racontant l'établisse- 
ment du christianisme dans sa patrie, l'évêque historien 
ne se soit pas empressé de faire remonter au premier siècle 
la fondation de nos principales Églises, quand même il n'au- 
rait eu que des témoignages équivoques, des documents 
contradictoires, des actes apocryphes pour appuyer une 
opinion qui devait, en flattant son patriotisme, intéresser 
en lui la foi du chrétien et remuer doucement le cœur de 
l'évêque. Il est certain, dit l'auteur des Monuments iné- 
dits (1) , que les persécutions amenèrent l'extinction ou au 
moins l'interruption du sacerdoce dans plusieurs villes, 
Arles, Bourges, Toulouse, Narbonne, Trêves. « 11 n'est pas 
du tout invraisemblable, observe le même auteur, que dans 
plusieurs de ces villes où le ministère sacerdotal avait été 
interrompu et où les chrétiens avaient à peu près disparu, 
le souvenir de leurs premiers apôtres ait pu s'affaiblir in- 
sensiblement et même s'éteindre tout à fait, et qu'ensuite, 
longtemps après, de nouveaux ouvriers évangéliques ayant 
été envoyés de Rome dans ces mêmes villes, on n'ait rien 
su de certain sur les autres qui étaient venus auparavant. 
C'est ce qui est arrivé à plusieurs Églises des Gaules, 
à celle de Tours en particulier, dont pour cela saint Gré- 
goire n'a pas connu la véritable origine. » Nous ne pouvons 

(1) Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Madeleine, t. II, 
p. 378. 



— 127 — 

accepter une pareille ignorance dans notre vieil évêque, 
et forts des témoignages de l'histoire, de la tradition des 
Églises de la Gaule au sixième siècle et des découvertes 
de l'épigraphie, nous tenons pour vraie la date fixée par 
Grégoire de Tours à la fondation des Églises de Paris, de 
Toulouse, de Clermont, de Limoges, de Tours et de 
Bourges. 

Certains adversaires de cette opinion se sont surtout 
appuyés sur l'établissement des Églises d'Arles et de Nar- 
bonne au premier siècle, pour refuser d'ajouter foi au récit 
de saint Grégoire. L'évèque de Tours, disent-ils, s'est évi- 
demment trompé sur l'origine de ces deux Églises, donc il 
ne mérite aucune confiance en ce qu'il rapporte des autres. 
C'est là, il faut l'avouer, une singufière façon déraisonner, 
et si d'une erreur partielle, d'une fa;ute particulière on est 
fatalement amené à ces conséquences radicales, que de- 
vient la science, voire même la vertu ? 

Et d'abord y a-t-il vraiment, de la part de notre his- 
torien, erreur sur les commencements de ces deux Églises 
delà Gaule Narbonnaise ? Plusieurs l'ont dit, d'autres l'ont 
cru, et leurs efforts réunis tendent à excuser Grégoire de 
Tours en expliquant son ignorance ou l'inexactitude de ses 
renseignements. 11 n'y aurait, à les entendre, eu rien d'é- 
tonnant à ce que l'évèque de Tours n'ait point parfaitement 
connu les origines d'une Église qui avait, comme Nar- 
bonne, si longtemps fait partie du royaume des Visigoths, 
ou bien qui était, comme Arles, située à l'extrémité des 
Gaules, dans un temps oii il n'y avait encore rien d'écrit 
sur ces questions et où les communications étaient plus 
difficiles et plus rares qu'elles ne le sont aujourd'hui, les 



— 125 — 

S. Ursicin, qui fut ordonné à Rome par les successeurs des 
apôtres et envoyé dans les Gaules comme premier évêque 
de Bourges. » Usuard ne change pas un mot à cette com- 
mémoration, et le Martyrologe romain la reproduit dans 
les mêmes termes, en donnant aru saint évêque le nom 
d'Ursin. De plus, nous avons dans \ Histoire des Francs 
un livre d'une authenticité irrécusable, et dans Grégoire 
de Tours un écrivain dont la véracité est attestée par la 
concordance des témoignages les plus anciens, Sulpice- 
Sévère, les actes de saint Saturnin, la lettre des évêques 
de la Narbonnaise, l'autorité du pape Zosime, celle des 
sept évêques du Nord écrivant à sainte Radegonde ; il nous 
est impossible d'ajouter la même foi à des actes d'ailleurs, 
si l'on veut, fort respectables, mais dont la rédaction primi- 
tive n'a point de date précise, et qui sont arrivés à notre 
connaissance en feuilles manuscrites copiées par des mains 
d'une fidélité suspecte. 



Vil 



PAUL DE NARBONNE ET TBOPHIME D ARLES. 

Telle nous paraît être la vérité sur les origines des Églises 
de Toulouse, de Tours, de Clerraont, de Limoges et de 
Bourges. Nous donnons ainsi pleine et entière confiance 
au récit de Grégoire de Tours confirmé par'SuIpice- Sévère 
et expliqué par les actes de saint Saturnin. Nous ne pou- 
vons croire que l'évêque de Tours, ayant conçu le dessein 
d^écrire l'histoire des Francs, ait négligé, dès les premières 
pages, d'acquérir" une connaissance aussi exacte que pos- 



— 126 — 

sible des événements dont il voulait conserver la mémoire. 
L'étrange monument que celui qui s'élèverait par les soins 
d'un pareil architecte! Que trouverions-nous en pénétrant 
dans l'édifice, si dès le vestibule nous sommes arrêtés par 
tant de ténèbres et si peu de solidité? 

Surtout nous ne concevons pas que, racontant l'établisse- 
ment du christianisme dans sa patrie, l'évêque historien 
ne se soit pas empressé de faire remonter au premier siècle 
la fondation de nos principales Églises, quand même il n'au- 
rait eu que des témoignages équivoques, des documents 
contradictoires, des actes apocryphes pour appuyer une 
opinion qui devait, en flattant son patriotisme, intéresser 
en lui la foi du chrétien et remuer doucement le cœur de 
l'évêque. Il est certain, dit l'auteur des Monuments iné- 
dits (1) , que les persécutions amenèrent l'extinction ou au 
moins l'interruption du sacerdoce dans plusieurs villes, 
Arles, Bourges, Toulouse, Narbonne, Trêves. « 11 n'est pas 
du tout invraisemblable, observe le même auteur, que dans 
plusieurs de ces villes où le ministère sacerdotal avait été 
interrompu et où les chrétiens avaient à peu près disparu, 
le souvenir de leurs premiers apôtres ait pu s'affaiblir in- 
sensiblement et même s'éteindre tout à fait, et qu'ensuite, 
longtemps après, de nouveaux ouvriers évangéliques ayant 
été envoyés de Rome dans ces mêmes villes, on n'ait rien 
su de certaiH sur les autres qui étaient venus auparavant. 
C'est ce qui est arrivé à plusieurs Églises des Gaules, 
à celle de Tours en particulier, dont pour cela saint Gré- 
goire n'a pas connu la véritable origine. » Nous ne pouvons 

(1) Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Madeleine, u II, 
p. 378. 



— 127 — 

accepter une pareille ignorance dans notre vieil évêque, 
et forts des témoignages de l'histoire, de la tradition des 
Églises de la Gaule au sixième siècle et des découvertes 
de l'épigraphie, nous tenons pour vraie la date fixée par 
Grégoire de Tours à la. fondation des Églises de Paris, de 
Toulouse, de Clermont, de Limoges, de Tours et de 
Bourges. 

Certains adversaires de cette opinion se sont surtout 
appuyés sur l'établissement des Églises d'Arles et de Nar- 
bonne au premier siècle, pour refuser d'ajouter foi au récit 
de saint Grégoire. L'évêque de Tours, disent-ils, s'est évi- 
demment trompé sur l'origine de ces deux Églises, donc il 
ne mérite aucune confiance en ce qu'il rapporte des autres. 
C'est là, il faut l'avouer, une singulière façon déraisonner, 
et si d'une erreur partielle, d'une falute particulière on est 
fatalement amené à ces conséquences radicales, que de- 
vient la science, voire même la vertu ? 

Et d'abord y a-t-il vraiment, de la part de notre his- 
torien, erreur sur les commencements de ces deux Églises 
delà Gaule Narbonnaise? Plusieurs l'ont dit, d'autres l'ont 
cru, et leurs efforts réunis tendent à excuser Grégoire de 
Tours en expliquant son ignorance ou l'inexactitude de ses 
renseignements. 11 n'y aurait, à les entendre, eu rien d'é- 
tonnant à ce que l'évêque de Tours n'ait point parfaitement 
connu les origines d'une Église qui avait, comme Nar- 
bonne, si longtemps fait partie du royaume des Visigoths, 
ou bien qui était, comme Arles, située à l'extrémité des 
Gaules, dans un temps où il n'y avait encore rien d'écrit 
sur ces questions et où les communications étaient plus 
difficiles et plus rares qu'elles ne le sont aujourd'hui, les 



— 128 — 

Églises ne pouvant s'éclairer mutuellement en comparant 
leurs traditions respectives (1). 

Ces explications ne sauraient nous contenter ; les dif- 
ficultés de communication étaient-elles, en Gaiile, au 
sixième siècle, aussi grandes qu'on veut le supposer ? Peut- 
on admettre en saint Grégoire l'ignorance ou du moins le 
manque de connaissances précises, après ce que nous sa- 
vons de ses relations de famille, de son rôle dans la mo- 
narchie française près de Chilpéric et de Childebert II, de 
ses études, de ses goûts, de ses voyages? La Narbonnaise 
ne lui était pas restée inconnue : « Je me rendais, dit-il (2) , 
ù Lyon, à la rencontre de l'évêque Nicétius, lorsqu'il me 
prit fantaisie d'aller, uniquement pour satisfaire ma piété, 
à Vienne, visiter le tombeau du glorieux martyr Ferréol. 
J'avais une vieille affection pour ce saint, et je me plaisais 
à le regarder, lui et saint Julien, comme mes maîtres. » 

D'ailleurs, seraient-elles motivées, ces explications sont 
inutiles. L'évêque de Tours n'a nul besoin d'être excusé, 
son récit ne renferme point d'erreur en ce qu'il dit d'Arles 
etdeNarbonne. Saint Grégoire voulait rappeler les noms des 
évêques qui vini'ent en Gaule vers l'an 250 ; il les a réu- 
nis dans un même groupe, parce qu'il les savait arrivés à 
peu près à la même époque. Il n'a nullement songé à dis- 
tinguer, dans cette mission, les apôtres qui avaient fondé 
des Églises au delà des Alpçs et ceux qui en avaient seu- 

(1) Monuments inédits, t. II, p. 382. 

(2) S. Greg., Miraculorum, lib. ii, c. 2. « Dum ad occursum beati 
Kicelii anlislilis usque ad Lugdunum processissem, libuît animo, non 
aliier nisi oralionis causa, Viennam adiré, et prœcipue sepulcrum visi- 
tare Ferreoli martyris generosi : iusideral enim menii propter aniiquam 
dileclionem eorum me sic esse ejus alumnum ut Juliani. » 



— 129 ~ 

lement restauré. Il était loin d'ignorer, ses écrits le prou- 
vent, que l'Évangile avait été prêché dans le midi de la 
Gaule au premier et au deuxième siècle ; mais combien 
d'Eglises n'avaient pas été détruites dans la Narbonnaise 
et dans la Lyonnaise par les édits de persécution renou- 
velés sous Marc-Aurèle, Sévère, Aurélien ! Vers le milieu 
du troisième siècle, sous le pontificat du pape saint Fa- 
bien, une nouvelle mission apostolique partie de Rome 
était venue, tout en réparant ces désastres, travailler à 
étendre le christianisme dans les parties, de la Gaule où il 
pouvait compter quelques fidèles, mais dispersés, sans 
pasteur connu pour les diriger, sans Église établie pour se 
rassembler. Deux de ces missionnaires s'arrêtèrent dans 
Arles et dans Narbonne, où leur zèle avait tout à faire pour 
réparer les ravages de la persécution ; en même temps, 
les autres apôtres pénétraient dans l'intérieur du pays, chez 
les peuples que leur parole devait appeler à la connais- 
sance de l'Évangile. Ces deux évêques s'appelaient Paul et 
Trophime comme leurs prédécesseurs, envoyés deux cents 
ans auparavant, au premier siècle, dans Arles et dans Nar- 
bonne. De cette identité de nom on a conclu sans plus tar- 
der à la confusion des personnes, et l'on a voulu faire pe- 
ser sur saint Grégoire une faute historique dont ceux-là 
seuls doivent être responsables qui se sont embrouillés 
dans son récit. 

Il suffit de jeter un regard sur la liste des évêques qui 
se sont succédé dans les Églises de la Gaule et de la Ger- 
manie, durant les cinq premiers siècles de l'ère chrétienne, 
pour constater entre eux une identité de noms capable de 

déconcerter le moins scrupuleux des historiens. Tantôt ce 

9 



— 130 — 

sont des évêques différents qui portent le même nom, vers 
la même époque, dans des Églises diverses (1) , tantôt ce 

(i) Nous fournissons ici en deux tableaux des preuves éloquentes à 
l'appui de notre senlimenl : 

JU5T, évêque à : 
Vienne — Avignon — Làngres — Lyon — Orange — Tricaslinum. 
Il' s. m' s. 111° s. IV' s. v' s. V' s. 

MARTIN, évêque a : 

Mayence — Poitiers — Tongres — Aulun — Langres — Lyon. 

Il* s. IV' s. IV' s. IV' s. IV' s. V' s. 

LÉONTIUS, évoque à : 
Sens — Arles — Fréjus — Api — Autun — Trêves. 
IV' s. v' s, V' s. V' s. v' s. V s. 

HILAIRE, évoque a : 
Mayence — Toulouse — Poitiers — Arles — Narbonne — Carcassonne. 
II' s. IV' s. IV' s. v' s. V* s. v' s. 

JULIEN, évêque à : 

Lyon — Le Mans — Cavaillon — Avignon — Lescar. 

m' s. m' s. v' s. V s. v' s. 

MAXIME, évêque à : 

Lyon — Avignon — Riez — Genève — Valence. 

iV s. V s. V' s. V' s. V s. 

MARCEL, évêque à : 
Paris — Tongres — Bourges — Dié — Senez. 
iV s. IV* s. IV' s. V* s. V* s. 

AMANDUS, évoque a : 

Strasbourg — Bordeaux — AVorms — Châlons-sur-Marne. 

IV* s. IV' s. IV* s. V' s. 

PAUL, évêque. à : 

Narbonne — Paris — Tricastinum — Chalon-sur-Saône. 

m' s. iv" s. iv° s. V' s. 

FIRMIN, évêque a : 

Amiens — Viviers — Mende — Metz. 

m' s. IV' s. IV' s. v« s. 

SATURNIN, évêque a : 
Toulouse — Arles — Avignon, 
m' s. IV' s. IV* s. 

Nous n'avons point voulu prendre ces évêques de même nom en 



— 131 — 

sont des évêques de même nom se succédant à des inter- 
valles très-rapprochés dans le gouvernement de la même 
Église (1). Cette coïncidence pouvait être l'effet du hasard 
comme aussi le résultat d'un changement de nom amené 
de propos délibéré par sympathie, par admiration pour tel 
ou tel de ses prédécesseurs. L'exemple donné en cela sur 
la chaire de saint Pierre à Rome fut suivi par les autres 
Églises du monde chrétien. 

Paul demeura donc à Narbonne, où ses prédications 
portèrent les plus heureux fruits ; l'exemple des vertus qui 

dehors des Églises de la Gaule et de la Germanie, autrement notre liste 
eût risqué de n'avoir point de bornes. Citons en passant les pontifes du 
nom seul de Denys dans les trois premiers siècles : Denys l'Aréopagite, à 
Athènes, au premier siècle; saint Denys deCorinthe, en 160; saint De- 
nys de Vienne, en 190; saint Denys d'Alexandrie, vers l'an 230; saint 
Denys, pape, vers l'an 260 ; saint Denys de Paris, mort en 286. 

(1) Il n'y a presque point de siège épiscopal dont la liste de succession 
ne présente plusieurs évoques de môme nom. Nous signalons les prin- 
cipaux, Rome d'abord, et nous ajoutons h la lin Arles et Narbonne : 



Rome. 

Sixte, n* s. 
Sixte, m* s. 

Poitiers. 



Matence. 

Martin, II' s. 
Martin, iv* s. 

Poitiers. 



Lupicinus, v° s. Esichus, v* s. 
Lupiclnus, \° s. Esichus, v* s. 
Lupicinus, v* s. 



Mayekce. 

Lucius, II' s, 
Lucius, IV* s. 

Lakgres. 

Fraternus, V s. 
Fraternus, V' s. 



Metz. 

Victor, IV' s. 
Victor, iv* s. 

Bourges. 

PalladiuF, iv« s. 
Palladius, V* s. 



Bordeaux. 



SOISSOKS. 



Amandus, iv' s. Onesimus, iV s. 
Amandus, v' s. Onesimus, v' s. 



CHALON-S.-S. 

Paul, V* s. 
Paul, v' s. 



Ajkens. 

Firmin, m' s. 
Firmin, iv° s. 



Arles. 

Tropliime, i" s. 
Trophime, m' s. 



TONGRES. 

Servatius, iV s. 
Servatius, v' s. 

Narboa'se. 

Paul, I" s. 
Paul, m' s. 



— 132 — 

brillaient dans le saint évêque encourageait et fortifiait 
ceux que sa parole avait convertis à la religion du 
Christ (1). Toutefois sa vie, animée de l'esprit le plus 
apostolique, ne put échapper à la calomnie : quelques-uns 
des siens, sentant un reproche continuel à leur indignité 
dans le zèle et la ferveur du pontife, tentèrent de flétrir sa 
réputation. Dans la haine qu'ils avaient conçue contre lui, 
deux diacres ne reculèrent point devant des accusations 
infâmes contre leur évêque. Paul ne se laissa point abattre 
par cette douloureuse épreuve ; fort du témoignage de sa 
conscience, et ne voulant pas qu'un souffle impur vînt, 
ne fût-ce qu'en passant, faire tache sur son nom, il pria 
ses collègues des Gaules de s'assembler pour le mettre en 
jugement. Mais Dieu prit la défense de son serviteur et ne 
tarda pas à lui venir en aide : la calomnie tomba honteuse 
et impuissante, et les ennemis de l'évèque se virent con- 
traints de rendre eux-mêmes hommage à sa sainteté. 

L'Église d'Arles passait par d'autres agitations plus dan- 
gereuses pour la foi des chrétiens. Là, comme Paul à Nar- 
bonne, Trophirae s'était livré avec succès aux soins de son 
ministère apostolique; les conversions se multipliaient, les 
fidèles récompensaient le zèle du pasteur par leur amour 
et leur estime. La persécution de Dèce troubla cet heureux 
état de choses. Trophime, appelé à confesser le nom de Jé- 
sus-Christ dans les tortures et devant la mort, n'eut pas la 
force de rendre ce témoignage; il faiblit, et, sans se déta- 
cher au fond du co^ur de la religion qu'il devait mieux 
soutenir, il céda en présence des boun-eaux et offrit de 
l'encens aux idoles. 

(1) BoUand., Acla Sanctorum, 22 mart. 



— 133 — 

La défaillance du pasteur jeta le désordre dans les rangs 
du troupeau ; un nombre considérable de chrétiens fut en- 
traîné par ce triste exemple et se laissa tomber dans l'a- 
postasie. Dèce disparut vite de la scène du monde ; la per- 
sécution dont il avait publié les édits cessa, et Trophime 
s'empressa de fiiire pénitence publique de sa faute (1). Il 
implora son pardon du pape saint Corneille, qui, suivant la 
coutume, le déposa de l'épiscopat et ne l'admit qu'à la 
communion laïque. 

Quelques esprits austères plus que de raison blâmè- 
rent le pape d'avoir si facilement pardonné à Trophime, 
entre autres un certain Antonien, qui écrivit dans ce sens 
à saint Cyprien. L'évêque de Carthage lui répondit (2) : 
« Vous désirez que je vous dise dans cette lettre pourquoi 
Corneille communique avec Trophime et ceux qui ont offert 
de l'encens aux idoles. La chose, en ce qui regarde Tro- 
phime, n'est pas telle que. vous l'ont fait connaître le bruit 
public et le mensonge des méchants. 

n Comme un grand nombre de nos prédécesseurs, notre 
très-cher frère a obéi à la nécessité. La plus grande partie 
du peuple était tombée avec Trophime. Or celui-ci vou- 
lait revenir à l'Église ; il confessait sa faute, se soumettait 
à la pénitence et aux satisfactions qu'elle mérite, implorait 
avec humilité le nom de frère qu'il avait perdu ; on a eu 
égard à sa prière, et on a reçu dans l'Église du Seigneur, 

(d) Saint Grégoire de Tours ne s'est souvenu que des travaux aposto- 
liques et des vertus de Trophime ; il n'a point jugé a propos de rappeler 
la défaillance de l'évoque d'Arles et de le séparer de ses collègues 
Catien, Paul, Siréaioine et Martial, dans l'éloge qu'il fait de leur sain- 
teté. Hist. Franc, lib. i, c. 28. 

(2) S. Cypriani opéra, Epist. lu ad Autonianum. 



— 134 — 
non pas tant Trophime que le grand nombre de frères qui 
étaient avec lui, et ne seraient pas, sans lui, rentrés dans 
le sein de l'Église. 

« Corneille tint donc conseil avec plusieurs autres évo- 
ques, etadmit Trophime, pour lequel satisfaisaient le re- 
tour et le salut de nos frères. II ne fut cependant reçu qu'à 
la communion laïque, et non aux honneurs du sacerdoce, 
comme on vous l'a faussement et méchamment écrit. » 

Marcien fut élu à la place de Trophime et mis en posses- 
sion du siège épiscopal d'Arles. La faiblesse de son prédé- 
cesseur, les funestes effets de cette défaillance parmi les 
fidèles exaltèrent la vertu âpre et dure du nouvel évèque. Il 
adopta les opinions exagérées de Novatien, et montra, dans 
sa conduite envers ceux qjii avaient failli durant la persécu- 
tion, une rigueur qui touchait à la cruauté. L'intolérance de 
Marcien indigna les autres évêques des Gaules, et, en leur 
nom, Faustin, évêque de Lyon, le dénonça au pape saint. 
Etienne. Comme il ne recevait point de réponse, Faustin 
s'adressa à saint Cyprien, comme auparavant Antonien, et 
l'évêque de Carthage écrivit en ces termes au souverain 
pontife (1) : 

« Cyprien à son frère Etienne, salut. 
. « Très-cher frère, notre collègue de Lyon, Faustin, m'a 
écrit deux fois pour m' apprendre ce qu'il vous a déjà fait 
connaître à vous-même, de concert avec les autres évêques 
de cette province. Marcien d'Arles a pris parti pour No- 
vatien : se séparant de l'unité de l'Église et de notre corps 
sacerdotal, il a adopté les opinions dui'es et perverses de 
l'hérésie, au point de refuser d'admettre à guérison les 
(1) S. Cypriani opéra, Epist. Lxvn ad Stephanum. 



— 135 — 

pauvres blessés, et de les abandonner à la dent des loups 
et du démon, sans espérance de paix et de communion. 

u C'est pourquoi vous devez écrire à nos frères les évêques 
des Gaules de ne pas supporter plus longtemps l'insulte 
que fait au corps sacerdotal l'impitoyable orgueil de Mar- 
cien , l'ennemi de la vérité, de Dieu et du salut de nos 
frères. 

(( Envoyez aux évêques de laprovince et au peuple d'Arles 
des lettres par lesquelles vous déposerez Marcien et ordon- 
nerez d'en élever un autre à sa place. Que le troupeau du 
Christ, dispersé et maltraité par lui jusqu'à ce jour, soit 
enfin rassemblé. C'est bien assez que, pendant ces années 
passées, beaucoup de nos frères soient morts sans avoir 
reçu la paix. Secourez ceux qui restent, qui ne cessent de 
gémir nuit et jour, implorant la paternelle miséricorde de 
Dieu et notre charité. 

« Veuillez nous dire celui qui aura été mis à la place de 
Marcien , afin que nous sachions à qui écrire nos lettres et 
envoyer nos frères. » 

Tous ces faits concordent et s'expliquent de la façon la 
plus plausible. Saint Grégoire de Tours nous montre, vers 
l'an 250, un évêque du nom de Trophime sur le siège 
d'Arles. En ce temps, un prélat du même nom manque de 
courage pendant la persécution de Dèce, et Antonien écrit 
à ce sujet à saint Gyprien ; il ne dit pas, il est vrai, que ce 
Trophime soit évoque d'Arles; si nous tenions un pareil 
aveu de sa bouche, la question serait vidée. Mais la chute 
de Trophime, les conséquences de ce mauvais exemple 
parmi les fidèles ne sont-elles pas la meilleure explication 
de la conduite de son successeur Marcien ? Dans le pre- 



— 136 — 

mier cas Antonien, dans le second Fauslin ont recours 
l'un et l'autre à saint Cyprien pour le prier d'intervenir en 
usant de sa sagesse et de son influence, afin de remédier 
aux maux de l'Église d'Arles. 

En terminant, nous ajoutons une courte observation : 
nul ne peut contester qu'il régnait, dès une époque très- 
reculée, une grande obscurité sur les commencements de 
l'Eglise d'Arles. Si les origines de nos différents diocèses 
offrent toutes des traditions confuses, celles qui concernent 
Arles sont encore plus embarrassées, plus ténébreuses 
que les autres. Nous admettons que son fondateur est saint 
Trophime, disciple de saint Paul ; mais à côté de cette 
opinion, que d'autres n'ont pas trouvé place! Quelques-uns 
ont rattaché saint Trophime d'Arles à la mission asiati- 
que qui donna saint Pothln et saint Irénée à Lyon au 
deuxième siècle. Dans des légendes fort anciennes, saint 
Denys de Paris est présenté comme le premier évêque 
d'Ai'les : l'apôtre se serait d'abord arrêté dans cette ville à 
son arrivée en Gaule, soit pour y restaurer le règne du 
Christ détruit par les persécuteurs, soit pour réparer les 
désastres amenés par l'hérésie (1). En quittant Arles pour 
courir à d'autres travaux, saint Denys aurait confié le gou- 
vernement de l'Église d'Arles à un de ses disciples nommé 
Trophime selon les uns, Régulus ou Rieul selon les autres. 
S'il était possible de donner quelque confiance aux actes 
de saint Martial , l'apôtre de l'Aquitaine aurait commencé 
par exercer son ministère dans la ville d'Arles. Nous avons 

(l) Dans la première de ces hypothèses, saint Denys aurait nommé 
Trophime évoque d'Arles en 2b0 ; dans la seconde, il aurait donné 
Régulus ou Rieul pour successeur a Marcien, vers l'an 234. 



— 137 — 

déjà discuté l'autorité de ce document apocryphe (1) et la 
valeur du manuscrit qui contient la liste des évêques mis- 
sionnaires envoyés de Rome dans les Gaules (2), manus- 
crit interpolé, où le nom de saint Valère se trouve substitué 
à celui de saint Denys. 

Ainsi, quelle qu'ait été la violence de l'orage suscité 
contre Grégoire de Tours, son sentiment a prévalu. L'é- 
vêque d'une des Eglises que l'on voudrait faire remonter 
au premier siècle n'a point tenu à l'honneur de cette anti- 
quité supposée ; rien dans son récit ne prête à ces pieuses 
fictions; il a raconté simplement et sans longueur d'ap- 
prêts ce qu'il savait de la mission apostolique partie de 
Rome, vers l'an 250, pour venir dans les Gaules travailler 
à la restauration ou à l'établissement du christianisme. 
C'est pourquoi Grégoire demeure le guide sûr de ceux qui 
ne veulent point se perdre dans un dédale de traditions 
incertaines et de légendes invraisemblables, et qui pré- 
fèrent marcher dans la voie tracée par l'histoire, s'éclai- 
l'ant de la critique et s' appuyant surl'épigraphie. La tem- 
pête a passé , ses derniers éclats retentissent encore, mais 
ils vont s' assourdissant et se perdent déjà dans les airs. 
Le vieil historien des Francs est demeuré ferme, pareil 
à ces chênes antiques dont le vent peut détacher les 
feuilles sèches , briser quelques branches mortes , . mais 
dont il ne saurait rompre la tige ni ébranler les racines 

(1) Voir ci-dessus. Saint Martial de Limoges, p. 108. 

(2) Id., Saint Ursin de Bourges, p. 121. 



CHAPITRE V. 

Saint Ôenys, premier évêque «le Paris. 

Les apôtres avaient commencé par eux-mêmes ou par 
leurs disciples immédiats, Trophime, Paul, peut-être Cres- 
cent, l'établissement du christianisme dans la Gaule Nar- 
bonnaise. Leur œuvre s'était affermie et développée au 
delà des Alpes , grâce au zèle et à l'ardeur de la mission 
grecque députée des côtes de l'Asie Mineure à Lyon, sur 
les bords du Rhône et dans les pays voisins, pour travailler 
à la conversion des gentils. Déjà la moisson blanchissait 
au loin lorsque, plus désolés que le laboureur de Virgile 
en présence de ses champs dévastés, les ouvriers évangé- 
liques de la Gaule virent s'évanouir avec leurs espérances 
le fruit de leurs courageux efforts. Pareille à la flamme qui 
ne laisse sur son passage que' des débris informes et des 
ruines fumantes , la rage des Marc-Aurèle et des Sévère 
avait promené ses édits de persécution à travers la contrée. 
Toutes les Églises avaient souffert. 

Une troisième mission apostolique, détachée de la même 
tige éternellement féconde, animée de la même charité 
souverainement active, accourait relever ce qui avait été 
abattu , rassembler ce qui avait été dispersé, restaurer ce 
qui avait été détruit. Les bûchers fumaient encore ; sur 
leurs cendres à peine refroidies se redressaient les autels 
du vrai Dieu. Narbonne réparait ses ruines à la voix d'un 
nouveau Paul;. Arles, réjouie d'abord par les vertus d'un 



— 140 — 

autre Trophime, puis attristée par sa défaillance devant 
les bourreaux , et troublée plus encore au spectacle des 
rigueurs excessives de l'hérétique Marcien , Arles atten- 
dait, dans le successeur de ces deux évoques, un médecin 
pour guérir les plaies causées par le scandale et enveni- 
mées par l'erreur. D'ailleurs l'Évangile continuait ses 
progrès (1) , . les chrétientés se multipliaient aux stations 
principales des grandes voies romaines, des Églises nou- 
velles se fondaient dans l'Aquitaine et dans la Gaule cen- 
trale, à Toulouse, à Glermont et à Limoges, à Bourges, à 
Tours et à Paris. 

Le nom seul de ces cités, leur position sur les points les 
plus importants du territoire, l'auréole qui resplendit au 
front de leui's premiers évoques, la stabilité permanente 
de l'œuvre établie par chacun d'eux, tout s'accorde pour 
signaler cette mission comme l'un des événements les plus 
graves dans l'histoire religieuse de la Gaule. 

Des prêtres et des diacres accompagnaient les évêques, 
et cette glorieuse phalange était conduite par saint Denys, 
le premier et le plus illustre entre tous. De celte façon, le 
fondateur de l'Église de Paris exerça sur les progrès de la 
religion chrétienne dans notre pays une action pluséner- 

(1) Mamachi, Origines et Antiquil. Christ. 1. il, p. 247, achève de 
signaler ceue marche progressive du christianisme dans les Gaules. A 
peine sensible au premier siècle, elle s'aflirme au deuxième el se déploie 
au troisième, pour arriver à son développement au quatrième. « Tertio 
sœculo amplilicaïas nostrum hominum opes fuisse, ac quarto, cum Cons- 
tantinus potitus esseï imperio populi romani, iia confirmatam rem 
Chrislianam fuisse, ut ecclesise Galliarum neque ampliludine cuiquam, 
neque pielatis cultu, neque celebriiaie episcoporum cedere viderenuir. » 
M. l'abbé Freppel a traité le môme sujet dans son cours d'éloquence 
sacrée à la Sorbonne, saint Irénée, m" et iv^ leçon. 



— 141 — - 

gique et plus étendue : aussi a-t-il mérité, en mémoire de 
ses travaux, de sa prédication, de ses courses et de son in- 
fluence directrice, d'être appelé l'apôtre, de la Gaule par 
excellence. 

L'Église romaine, douée d'une incomparable énergie en 
vue de ses destinées immortelles, ne se contenta pas d'en- 
voyer aux Gaulois les premiers pasteurs qui devaient ras- 
sembler d'abord, ensuite gouverner le troupeau du Sei- 
gneur; elle choisit dans son sein ses chrétiens les plus 
vaillants, ses fils les plus dévoués, qu'elle donna aux évo- 
ques missionnaires pour leur servir de compagnons dans 
leurs périls et dans leurs fatigues. Les uns étaient destinés 
au sacerdoce ; les autres, simples fidèles, se rendaient chez 
les peuples barbares, dans les régions lointaines, avides 
de travailler à l'œuvre du Christ et d'appuyer la parole 
des évêques ou des prêtres par leurs exemples, par leurs 
exhortations et surtout par leur martyre. C'est ainsi que 
les monuments ecclésiastiques les plus recommandables 
des Gaules Celtique et Belgique nous montrent saint 
Denys de Paris environné d'une illustre pléiade de citoyens 
romains qui se répandirent parmi les peuples voisins du 
Parisis (1), et qui, presque tous, arrosèrent de leur sang 
la terre où ils étaient allés, prêcher l'Évangile. 

Denys marchait à la tête de ces héroïques soldats, et 
certes Rome pouvait être fière de sa nouvelle milice. Ils 
partaient, non plus pour lui conquérir des pays ou des 
peuples : ils s'étaient enrôlés sous un drapeau pacifique 
pour toucher les cœurs, soumettre les intelligences, gagner 

(l) Tillemont, t. IV, art. v et suiv. 



— 142 — 

les âmes. Les faisceaux consulaires ne les précédaient pas; 
ils n'étaient point i-evêtus de la pourpre romaine, et les ai- 
gles ne les couvraient pas de leur ombre ; la croix seule bril- 
lai t dans leurs mains, et ils allaient confiants dans la force 
de l'Évangile. Denys donna ses ordres, et il partagea la 
Gaule Belgique entre ses disciples (1), comme autrefois saint 
Pierre avait divisé le monde entre les apôtres. A sa parole 
Quintin partit prêcher l'Évangile aux Véromanduens (2) , 
Lucien aux Bellovaques (3) , Fuscien et Victoric aux Mo- 
rins (4) , Platon aux Nerviens (5) , Régulus ou Rieul aux 
Silvanectes (6), Taurin aux Éburovices (7), Sanciin aux 
Meldes (8), Crépin et Grépinien chez les Suessions (9), 
Ursin aux Bituriges (10) , Valère et Rufin au pays des Ré- 
mois (11). A ces noms célèbres on ajoute encore ceux de 
Chrysale et d'Eubert (12), qui prêtèrent leur secours à 
Piaton chez les Nerviens; de saint Nigaise, apôtre desVello- 



(1) Tillemont, f. IV, S. Denys de. Paris, art. ii. 

(2) 1(1., Mémoires pour servir à Fliistoire ecclésiastique, l. IV, 
S. Quentin. — Hagiograph. , 31 octobre. 

(3) Tillemont, t. IV, S. Lucien. — Bosquet, Hist. Eccles, Gallic, 
1. V, p. 136. — BoUand., 8 jan. 

(/i) Tillemont, t. IV, S. Denys de Paris, art. vi, S. Fuscicïi et S. Vic- 
toric. — Hagiograph., 11 décembre. 

(5) Tillemont, id., aru vu, S. Piaton. — BoUand., 1" oclob. 

(6) Tillemont, id., art ix, S. Rieul. — BoUand., 30 mart. 

(7) Tillemoni, id. , art. xix, S. Taurin. — Bosquet, Jïïs^. Eccles. Gallic, 
1. I. c. 29. — Bolland., \i aug. 

(8) Tillemont, id., art. X, S. Sanctin. — BoUand., 22 septemb, 

(9) Tillemoni, id., an, viu, S. Crépin et S. Grépinien. — Bosquet» 
Jlisf. Eccles. Gallic, L v, p. 156. — Hagiograph., 25 octob. 

(10) TiUemont, id., art. xv, S. Ursin. — Voir ci-dessus ce que nous 
avons dit : VI. S. Ursin de Bourges, p. 113. 

(11) Tillemont, id., art. vni, S. Rulin et S. Valère. 

(12) Tillemont, id., art. vu, S, Chrysale. — BoUand., 7 febr. 



— 143 — 

casses (1) , aux environs de Pontoise ; de saint Caraunus, qui 
s'avança chez les Carnutes (2); de saint Marcel (3); de 
saint Ton {h), qui* prêcha la foi dans le Parisis, au pays 
de Castres; de saint Eugène (5), qui évangélisa les campa- 
gnes voisines de Lutèce, aux lieux appelés aujourd'hui 
Enghien et Montmorency. La tradition qui repose sur les 
plus anciens souvenirs de notre pays rattache la mission 
de tous ces ouvriers évangéliques à l'apostolat de saint 
Denys, et peut-être pourrait-on joindre à leur glorieuse 
phalange plusieurs autres martyrs ou confesseurs de la foi 
dans la Lyonnaise et la Belgique. 

Du reste, en réunissant dans un même groupe et sous 
la direction de saint Denys tant de noms illustres, nous ne 
prétendons pas soutenir que tous ces missionnaires soient 
arrivés en Gaule la même année et dans les mômes circons- 
tances. Dans notre pensée, la venue des sept pontifes que 
nous avons nommés d'après Grégoire de Tours, se rapporte 
à la seconde moitié du troisième siècle, vers 250, sans que 
nous puissions assigner une date plus précise. Il en est de 
même des nombreux apôtres que la tradition nous présente 
comme les compagnons, les disciples ou les coopérateurs 
de saint Denys (6). Comme il nous paraît hors de doute 
que le premier évêque de Paris mourut fort avancé en âge, 
et que son épiscopat dut comprendre un intervalle de trente 

(1) Tillemont, t. IV, arl. xviu, S. Nicaise. — Bosquet. Eist. Ecoles. 
Gallic, 1. I, c. 33. 

(2) Tillemont, id., art. I.x, S. ChéroD. 

(3) Id., id., art. ix, S. Marcel. 

(4) Id., id., art. v, S. Yen. 
(b) Id., id., art. v, S. Eugène. 

(6) Id., Mémoires, u IV, S. Deuys de Paris. 



— 144 — 

années et au delà, nous pensons que les hommes héroïques 
qui ont voulu partager ses travaux sont venus successive- 
ment le rejoindre, et qu'ils se sont répandus, d'après ses 
conseils, dans les contrées où l'Evangile avait pu être an- 
noncé précédemment, mais où on ne lui connaissait pas 
encore d'établissement fixe et durable. 

Pourquoi faut-il que les légendes du moyen âge soien t 
venues dénaturer la plupart des monuments qui se ratta- 
chent aux origines de nos Églises? Ces récits commencés 
dans l'aimable simplicité du christianisme naissant avaient 
en eux-mêmes un intérêt assez vif, sans qu'une piété mal- 
avisée tentât de les grossir d'inventions tellement étranges 
que la critique lajjlus bienveillante s'arrête hésitant si elle 
ne doit pas tout envelopper, et le fond et la forme, d'une 
même sentence de réprobation. Déjà, de son temps, 
Arnobe se plaignait avec amertume des inter])olations 
faites aux actes des martyrs (1). «Les démons, s' écrie- 
t-il , dont la malice a cure et souci d'intercepter la 
vérité, les démons et les hommes qui leur ressemblent, 
ont interpolé, mutilé, changé, dénaturé ces actes pour 
en amoindrir l'autorité et pour embarrasser la foi des 
croyants. » Depuis Arnobe le mal avait empiré, surtout 
dans nos Églises des Gaules, car on ne s'est pas con- 
tenté de falsifier ces relations, « il n'y en a que trop qui 
n'ont reçu l'être qu'en des temps où la vérité de l'histoire 

(1) Arnob. Advers. gentes, lib. l. « Si qua (martyrum) gesta sunt 
lUteris conscriplionibusque mandata, malevolenliadtemonum, quorum 
cura et sludium est hanc inlercipere verilalem, et consimilium bis ho- 
minuni, uiierpolata quaidam et addila, partim mulala atque detracta, 
verbis, syllabis, lilleris, ut credentium tardarent (idem, et gestorura cor- 
rumperent auctorilatem. n 



— Uo — 

était déjà altérée par des traditions populaires et souvent 
par des fictions inventées à dessein pour nourrir la dévo- 
tion des fidèles (1). » Heureusement quelques pages ont 
échappé saines et sauves, et l'altération des autres ne sau- 
rait en rien diminuer l'autorité des actes sincères et dès 
vies authentiques des saints de la Gaule. Or des actes de 
ces martyrs, quels qu'ils soient, des vies de ces saints, 
quelque maladroite qu'ait été la main qui les a voulu em- 
bellir, une chose apparaît en relief, vive, lumineuse, écla- 
tante : c'est que tous tiennent à l'histoire de saint Denys 
par un lien serré que l'on peut trancher, mais qu'il est im- 
possible de dénouer. C'est ainsi que l'Église de Paris com- 
mençait dès l'origine à exercer autour d'elle cette influence 
qui d'âge en âge, en dépit de quelques défaillances, s'est 
manifestée par les plus heureux résultats : aussi ne nous 
semble-t-il pas que l'on puisse revendiquer pour son pre- 
mier évêque une gloire plus belle et mieux assurée que 
l'honneur d'avoir été le chef et le guide des apôtres qui 
•ont évangélisé le Parisis et les contrées voisines. 

Si l'on en croit d'anciens souvenirs, saint Denys, arri- 
vant en Gaule, se serait arrêté quelque temps dans }a Nar- 
bonnaise (2) . L'Église d'Arles avait beaucoup souffert de 
la persécution suscitée par l'empereur Sévère durant son 
séjour à Lyon. Troublés et dispersés comme un troupeau 
timide à l'aspect d'une bête féroce, les fidèles attendaient 
un pasteur qui les réunît de nouveau et les amenât sous 



(1) Histoire littéraire de la France, par les bénûdictins de Saint- 
Maur, préface, p. xvi. 

(2) Tillemont, t. IV, saint Denys de Paris, art. xi. — Bollaud.,30 mart. 
S. Regulus, 

10 



— 146 — 

sa houlette au pied des autels du vrai Dieu. Saint Denys, 
trouvant les choses dans ce triste état, se laissa toucher 
aux prières des chrétiens : il suspendit sa marche pour 
rassembler les pierres éparses du sanctuaire et rétablir 
l'Église d'Arles en lui communiquant une vie nouvelle. Il 
plaça de ses mains, sur le siège de cette ville, l'évêque 
Trophime, du même nom, mais différent du disciple de 
saint Paul, son premier pontife; puis il reprit sa course 
apostolique vers le pays que le Seigneur lui réservait. Cette 
tradition est contestable, nous le savons ; mais nous n'a- 
vons pas voulu la laisser dans l'oubli, parce que tout enve- 
loppée qu'elle est de ténèbres, elle ne laisse pas que d'a- 
jouter quelque éclat à la gloire de saint Denys, en montrant 
en quelle estime on tenait pour une Église des Gaules l'hon- 
neur de le compter, ne fût-ce qu'en passant (1), sur la 
liste de ses évêques. 

Quoi qu'il eh soit de ces pieuses croyances et des autres 
causes qui auraient retenu l'apôtre; que son zèle l'ait re- 
tardé dans sa route ; que ses prédications l'aient détourné ' 
de son chemin, il arriva enfin au i)ays habité par les Pari- 
siens. Le Dieu qui montrait à Abraham la terre promise à 
ses descendants renouvela-t-il alors le même prodige en 
faveur de saint Denys? ou bien quelqu'un de ces anges 
bienfaisants qui apparaissent, dans les visions des pro- 

(1) Monuments inédits, u II, p. 360. — Mabillon a reproduit dans le 
tome III de ses Vetera Analecta d'anciens diptyques de l'Église d'Arles, 
sur lesquels le nom de saint Denys se lit en tête des évêques. — Voir le 
Gallia chrisliana, t. I et t. X, p. 1380. — Nous avons reproduit ci- 
contre le sceau des archevêques d'Arles Imbert d'Aiguières, en 1193, 
et de ses successeurs, et le fac-similé des premiers noms signalés sur la 
liste détachée de ces diptyques. Denys et Félicissime ont été superposés, 
l'un a Trophime, l'autre à Marinus. 



SCIi^TROPHIMI IHV XPI DICIPVLI 




■Sceau des archevêques d'Arles : Imbert d'Aiguières, en 1193 , Michel de 
Moriez, Hugues, Jean de Baux, Bertrand de Saint-Martin. 
Nous en avons parlé au ch. 3, p. 56. 



J2 







Denya. 
TROPHIME. 

RKGULUS. 

Féllclssimc. 

MARIN'US. 

MAUTINUS. 

NICASIDS. 

CRESCENTIUS. 

CONGOnUlUS. 

IIRATIUS. 

AMBROSIOS. 

MARTINUS. 

IXGENUUS. 



— loi — 

phètes aux pères des peuples, aux fondateurs des empires, 
vint-il en songe soulever les voiles de l'avenir et dérouler 
aux yeux de l'évêque les magnifiques destinées de l'É- 
glise de Paris? Brisant là son bâton de voyageur, Denys 
s'écria : « Ici est mon repos, je n'habiterai pas ailleurs. » 
Comme autrefois Jacob, le grand lutteur, il saisit une 
pierre, l'arrosa d'une huile sainte, et pour l'élever en signe 
de bénédiction et de ralliement, il choisit Lutèce, la capi- 
tale du Parisis. Le pontife fixa dans cette ville son autel et 
sa chaire, c'est-à-dire le fondement de sa mission et le 
centre de ce régime pastoral dans lequel il devait avoir 
une si longue et si brillante suite de successeurs. 

L'auteur des anciens actes qui racontent le martyre de 
saint Denys nous foit de Lutèce, à l'époque où l'apôtre arriva 
dans le Parisis, un tableau dont la couleur locale atteste 
la main d'un écrivain du temps de Charlemagne (Ij : « La 
ville de Lutèce, écrit-il, rendez-vous des Germains, jouissait 
d'une grande renommée : elle avait un air sain, un fleuve 
agréable, une campagne fertile, de magnifiques vignobles, 
des bois avec d'épais ombrages, une population condensée, 
un commerce très-étendu. L'île que la capitale du Parisis 
occupait n'était guère appropriée pour une ville. Cet es- 
pace circonscrit par les eaux du fleuve devenait trop étroit 
pour la masse des habitants attirés par les avantages de ce 

(1) Passio SS. DioDjsii, Ruslici et Eleulherii, Bosquet., Hist. Eccles. 
GalL, pars ii, p. 68. « Tune memorala civiias, et convenlu Germano- 
ruiïi, nobililale pollebai, quod essel salubris aère, jucunda fiuinine, 
fœcunda terris, vineis uberrima et arboribus nemorosa, conslipata 
populis, referta commerciis, rursumque insula; potins quam iirbis spa- 
tium, quod liabilationi circumfusa fluminis unda apprajstabal, crescen- 
libus consistentium catervisreddebal exiguum, et jiicunditalissollicita- 
tione contraxerat. Iliinc ergo locmn famulus dei elegit expetendum. » 



— 152 — 

séjour. Le serviteur de Dieu fixa là sa résidence. « Cette 
peinture n'est-elle pas quelque peu indiscrète? Que dire 
de ces campagnes si bien cultivées, de cette population res- 
serrée dans les limites trop étroites de l'île, de cette foule 
de Germains déjà captivés sur les bords de la Seine par 
les délices de la capitale des Parisiens ? Ces détails ont 
suffi pour faire révoquer en doute l'authenticité des actes 
qui les contiennent (1). Les avantages matériels de Lutèce 
étaient plus modestes ; vers l'an 250, elle n'en possédait 
guère ; son sort n'avait point changé, sa fortune restait la 
même; ses habitants, contents du peu que rapportaient 
leurs barques, vivaient cachés derrière leurs marais ; et si 
quelque augure venant de Rome leur avait prédit qu'un 
jour la capitale des Parisiens n'aurait à envier rien des 
splendeurs de la ville éternelle, seinblable prophétie n'eût 
obtenu de leur part qu'un sourire d'incrédulité. 

Néanmoins il est possible qu'en s' arrêtant sur les bords 
de la Seine, saint Denvs ait été déterminé dans son choix 
par les facilités que présentait la situation de Lutèce pour 
la propagation de l'Évangile. 

Qui nous dira les travaux du bienheureux évêque dans 
le Parisis, au milieu des païens qu'il venait arracher aux 
ténèbres de l'erreur? Qui pourra nous révéler les mer- 
veilles de son zèle et de sa charité? Comment arriver à 
connaître sa vie apostolique, avec ses fatigues et ses com- 
bats, avec ses succès et ses traverses? Comment esquisser 
même d'un faible crayon quelques traits de cette grande 

(1) Le Beuf, Histoire de la ville de Paris, édit. Cocheris, t. I, cli. 1, 
p. 2 : H Ce qu'on lit dans les actes de saint Dcnys, qui ne sont pas 
d'une haute antiquité, a été emprunté au laugage de la vie d'un autre 
saint. I) 



~ 153 — 

figure, alors que chacun semble avoir pris à tâche de 
l'obscurcir ou de l'envelopper de nuages? Les actes que 
nous citions tout à l'heure sont loin de faire autorité au 
jugement de la critique ; cependant, nous croyons pouvoir 
admettre sans trop de réserves la substance au moins de 
la narration (1). Le récit est simple et ne présente rien 
qui ne paraisse conforme à la! vérité (2) : « Le serviteur de 
Dieu, armé de sa foi et fort de son intrépidité, construisit 
une egli.se, établit des clercs qui devaient la servir, régla 
leurs offices, et prit soin d'élever au second rang du sacer- 
doce des hommes d'une vertu éprouvée. Soutenu par ces 
auxiliaires et affermi par la construction d'une basilique, 
il ne cessait d'annoncer l'Évangile aux païens, associant 
peu à peu au service du vrai Dieu ceux qu'il tirait de 
l'esclavage du démon. Mais la force de ses prédications 
soumettait ces cœurs rebelles, non moins que le nombre 
et l'éclat des miracles opérés à sa prière. Ainsi un homme 
sans armes triomphait d'un peuple toujours armé ; l'ar- 
rogance des Germains (3) s'inclinait devant le joug du 
Christ; les cœurs, touchés par la grâce, se soumettaient 
humblement, et les idoles étaient renversées par ceux-là 
même qui les avaient élevées. » 

Ce n'est sans doute que par une extension un peu forte 
que l'on a pu donner dans le texte le nom dé basilique au 

(1) Tillemont, t. IV, saint Denys de Paris, art. ii, et noie iv sur les 
actes de saint Denys. — Féiibien, Histoire de la ville de Paris, liv. r, 
p. IS : « Comme nous n'avons point d'actes auliientiques de leur mar- 
tyre, nous ne pouvons rien assurer des progrès de leur mission. » 

(2) Passio sanctorum Dionysii, Ruslici et Eleutherii, apud Bosquet, 
loc. cit. 

(3) M Se subdebat illi cerlalim Germanise cervicositas. » 



— 154 — 

sanctuaire où l'évêque rassemblait au pied des autels les 
premiers chrétiens de Lutèce. « Je n'avancerai point ici, 
dit l'abbé le Beuf (l),que saint Denys ait établi aucun 
oratoire dans l'enceinte de la cité qui était contenue dans 
l'île... Mais je ne puis passer qu'il ait fait bâtir une église 
dans la cité de Paris. » Cependant nous croyons qu'il y a 
eu dans l'île un lieu consacré, premier vestige de l'église 
métropolitaine, peut-être la maison d'un pieux néophyte, 
comme cela se faisait à Rome, où saint Denys célébrait les 
augustes mystères ; mais il ne nous paraît pas possible de 
déterminer avec précision dans quel endroit de la cité l'on 
doit en rechercher la trace. 

Nous acceptons avec un respectueux empressement l'an- 
cienne tradition qui désigne comme ayant aussi servi aux 
premières réunions de nos pères dans la foi, deux grottes 
situées de chaque côté de la Seine, à peu près à la même 
distance et vis-à-vis de l'île : l'une s'ouvrait non loin de 
l'endroit où s'éleva plus tard l'église de Montmartre, l'autre 
formait l'ancienne crypte de Notre-Dame des Champs (2). 
Si cette église a disparu, si la crypte elle-même a subi, sur 
la fin du siècle dernier, une transformation complète, du 
moinsla piété a construit sur le même emplacement une cha- 
pelle souterraine (3) qui ravive et remet encore aujourd'hui 
en mémoire les antiques souvenirs de notre chrétienté nais- 
sante. L'âme fidèle ne peut se défendre d'une sainte émo- 
tion en visitant cette crypte, modeste image des catacom- 



(1) Le Beuf, t. I, édiu Cocheris, p. 2. 

(2) Id., L II, p. 63. 

(3) Cette chapelle se trouve aujourd'hui dans la communauté des car- 
mélites, rue d'Enfer, n° 65. 



— 135 — 

bes, qui, à l'époque où saint Denys évangélisail le Parisis,. 
se trouvait au flarx du mont Leucolitius, loin de la Seine^ 
à l'écart, dans un lieu solitaire de la campagne. Qu'est-ce 
donc si, agenouillé sur ces dalles, dans cette enceinte 
étroite et sombre, on se transporte par la pensée seize 
siècles en arrière, au milieu des pieux néophytes qui 
venaient là, au jour des persécutions, entendre leur apôtre,, 
recueillir avidement ses paroles, puiser la force et la paix 
au pied d'un autel dépouillé de tout ornement, mais arrosé 
du sang de Jésus- Christ? 

Le zèle de saint Denys ne se renferma pas dans l'en- 
ceinte de Lutèce ni même dans les limites du Parisis. 
L'Eglise de Meaux lui rapporte ses origines et le place en 
tête de la liste de ses pontifes, soit que l'infatigable apôtre 
ait en personne annoncé l'Évangile au pays des Aleldes (1), 
soit qu^il y ait envoyé ses disciples, entre autres Sanctinus, 
que l'on regarde comme le premier évêque de Meaux. 

Les anciens actes de sainte Clotilde ont donné lieu de 
croire que la ville de Rouen avait; aussi reçu les prédica- 
tions de saint Denys ; il serait allé visiter la chrétienté déjà 
formée par les soins de son disciple saint Nigaise chez les 
Vellocasses (2), au pays de Pontoise et au delà. Une ins- 
cription témoignait qu'il aurait consacré un autel et béni 
un monastère dans un faubourg de Rouen; puis, partant 
pour revenir à Lutèce, sa dernière attention fut de placer 
à la tête de l'Église naissante saint Mellon, son premier 
évêque. Constatons un fait assez singulier, qui paraît être 

(1) Tillemonf, t. IV, saint Denys de Paris, art. x.— Bolland., 22 sep- 
temb.— Gallia christ., t. YIII, p. 1597. 

(2).Tillemont, t. IV, saint Denys de Paris, art. xviii. — Bosquet, Hist^ 
Eccl. Gallic, 1. i. c. 33. 



— 156 — 

une conséquence de l'apostolat exercé dans le Vexin fran- 
çais par un des compagnons de saint Denys : les évêques 
de Paris ont autrefois étendu leur juridiction sur Pontoise 
et les environs, jusqu'à la rivière d'Epte. Si ce pays est 
depuis longtemps attaché à Rouen comme à sa métropole, 
.nous voyons qu'il avait encore conservé, au siècle dernier, 
des usages particuliers qui attestaient son union intime 
avec le diocèse de Paris. 

Les autres missionnaires envoyés par saint Denys fonder 
les principales Églises de la Gaule Belgique marchaient 
sur les traces et se dirigeaient d'après les exemples de leur 
maître. Son ardente charité, son dévouement inépuisable 
servait d'aiguillon à leur zèle : comme autrefois saint Paul, 
il pouvait laisser son cœur se dilater en contemplant leurs 
généreux efforts, et, satisfait de son œuvre, les regarder 
comme sa joie et sa couronne. Tous, en effet, tenaient leurs 
pouvoirs de l'évêque de Lutèce, mandataire du siège apos- 
tolique, et les actes de leur martyre les montrent heureux 
et fiers de se donner pour ses compagnons ou ses disciples. 
Si ces actes avaient sans exception conservé leur sincérité 
première, nous aimerions à nous y arrêter pour en déta- 
cher quelques pages, comme des fleurs choisies que l'on 
cueille afin de les effeuiller devant la statue du saint que 
l'on préfère. Car tous ces souvenirs nous enchantent, et, 
comme à toutes les grandes choses, notre cœur s'est attaché 
à la poésie de ces traditions, non-seulement parce qu'elles 
honorent la mémoire du premier évêque de Paris , mais 
encore parce qu'elles sont la gloire de son Eglise, qui, dès 
l'origine, préludait pour le bien général à ses destinées 
futures. 



— 157 — 

La Providence bénissait les travaux de la mission. Chaque 
jour augmentait le nombre des apôtres qui accouraient se 
dévouer à l'œuvre de la propagation de la foi dans les 
Gaules. Envoyés par le pape saint Etienne ou par saint 
Sixte, Savinien et Potentien évangélisèrent la contrée ha- 
bitée par les Sénons (1), et devinrent les deux premiers 
évêques de la métropole qui devait pendant quatorze siècles 
compter le siège de Paris au nombre de ses sulTragants. 
Des disciples de ces deux saints, Séi'Otinus, Altin, Éodald 
et Adventus, s'en allaient au pays de Troyes, d'Orléans, de 
Chartres, et leur zèle, libre des limites diocésaines qui 
n'existaient pas encore, s'étendit sur différentes parties du 
Parisis. Ils s'avancèrent jusqu'à Cristolium, à trois lieues 
de Lutèce, sur la Marne; parmi ceux qui se convertirent 
en les entendant parler, on nomme surtout Agoard et Agli- 
bert (2). Les deux néophytes se transformèrent eux-mêmes 
en apôtres, et leur exemple, appuyé par leur influence, 
trouva bientôt un grand nombre d'imitateurs parmi leurs 
compatriotes. Ainsi se resserrait, à la douce chaleur de 
l'Évangile, la vieille alliance dont les Parisiens et les Sé- 
nonais, au dire de César, gardaient pieusement le souvenir. 
Le modeste bourg de Créteil, visité parles compagnons de 
Savinien, a conservé religieusement la mémoire des liens 
qui le rattachent à l'Eglise de Sens, d'où lui vinrent un 
jour la lumière et la vie. 

Ainsi tous ces apôtres rivalisaient d'héroïsme aux diffé- 
rents points où le souffle de Dieu les avait conduits. Les 
nouveaux venus se montraient dignes de leurs aînés, et le 

(1) Tilleraonl, l. IV, saint Eenys de Paris, an. xvii. 

(2) Id-. art. v. — Surius 24 juin. 



— 138 — 

grain de sénevé jeté dans les régions septentrionales de 
la Gaule par saint Denys, était vraiment devenu un grand 
arbre couvrant de son ombre les principaux peuples de 
la Celtique et de la Lyonnaise. Chacun des ouvriers s'é- 
tait noblement acquitté de sa tâche ; ils avaient prodigué 
leurs sueurs, il restait encore leur sang à donner. L'heure 
du sacrifice allait sonner. 

Après avoir partagé les mêmes travaux, en cherchant 
avec une ardeur égale la gloire de Dieu et le salut des 
âmes, saint Denys, ses compagnons et ses disciples fu- 
rent appelés à recevoir en récompense la couronne du 
martyre. Telle a été assurément la fortune du premier 
évêque de Paris (1). Mais si la tradition est unanime sur 
le genre de supplice , elle ne s'accorde guère à fixer 
l'année de sa mort (2). Quelques auteurs pensent que 
saint Denys a souffert au temps de la persécution d'Au- 
rélien, vers l'an 27â (3). Si l'orage soulevé par cet 
empereur agita violemment les contrées orientales de 
l'empire romain; si nous ne manquons pas de preuves 
attestant que la tempête avait étendu ses ravages dans la 
Gaule, il est, d'autre part, certain que la commotion ne 
fut pas.de longue durée, et, sous la sage administration 
de Probus, c'est-à-dire de l'an 276 à 282, les chrétiens re- 
trouvèrent pour leurs personnes et pOur leurs croyances 
des jours de paix et de tranquillité. L'avènement de Dio- 
clétien à l'empire ramena les jours mauvais et le temps 
des plus rudes épreuves. Ce n'est pas que ce prince ait 

(1) Tillemont, t. IV, saint Denys de Paris, art. ir. 

(2) Td., art. ni. 

(3) Id., note vi. 



— 159 — 

porté dès les premières années de son règne les sanglants 
édits qui marquèrent là fin du troisième siècle du nom 
d'ère des martyrs; mais, l'an 286, il lui plut d'associer à 
l'empire Maximien Hercule, et les événements ne tardè- 
rent pas à offrir au nouveau César l'occasion de satisfaire 
dans les Gaules la haine qu'il portait au nom chrétien. 

Dioclétien avait voulu, en partageant sa puissance avec 
son lieutenant, le mettre mieux en état de repousser les 
invasions des barbares qui menaçaient à tout moment les 
frontières du Rhin. Maximien se chargeait en outre d'une 
importante mission au delà des Alpes. Il partait dans le 
dessein de réprimer les Bagaudes, dont la faction, née 
d'hier au sein même des Gaules, se montrait de jour 
en jour plus audacieuse et plus redoutable (1). Ces ré- 
voltés se recrutaient principalement dans les campagnes, 
exaspérées par les exactions des officiers romains; ils 
avaient pris les armes, s'étaient donné des chefs, et, re- 
tranchés dans des positions choisies, ils n'en sortaient que 
pour piller et se livrer au brigandage à force ouverte. Un 
de leurs camps, le plus formidable et le mieux défendu 
par la nature, se trouvait à quelques milles seulement de 
Lutèce, dans la presqu'île formée par la Marne se repliant 
sur elle-même, au lieu appelé depuis Saint-Maur les Fossés 
ou la Varenne. 

Maximien fut donc amené à Paris par le but même de 
son expédition ; il allait se sentir en mesure d'exercer à 
l'aise ses cruautés sur la double proie qui se présentait à 

(1) Ad Ânaslas. proleg.,ed. Rom.Vatic, 1. 1. « An. 28b, Dioclelianus 
Caesarem créât Maxiraianum Herculeum, etablegat in Gallias ad doraandos 
Bacaudas turaultuantes. » 



— 160 — 

lui, car le farouche empereur tenait les chrétiens pour des 
ennemis plus odieux encore que les barbares ou les Ba- 
gaudes. II avait signalé son entrée dans les Gaules par le 
massacre de la légion thébaine (1). Sur sa route, chaque 
lieu de son passage était marqué par des arrestations, des 
supplices, des exécutions ordonnées à l'envi par les. gou- 
verneurs civils etmilitaires,jalouxdese concilier les bonnes 
grâces du tyran. Le préfet Sisinnius Fescenninus accom- 
pagnait l'empereur. C'était le digne ministre d'un tel 
maître. Sisinnius n'étant encore que comte, avait fait ses 
preuves à Aquilée, deux ans auparavant, en condamnant 
à mort trois chrétiens descendant de l'illustre famille des 
Anices. 

Comme le martyre de saint Denys, premier évêque de 
Paris, fut, de l'aveu de tous, ordonné par Sisinnius, nous 
ne saurions trop faire remarquer la force qu'ajoute aux 
autres arguments apportés à l'appui de notre thèse l'exis- 
tence, en 286, d'un magistrat du nom de Sisinnius, déjà 
connu par sa haine contre les chrétiens, et revêtu des 
importantes fonctions de comte, dans une ville située sur 
le passage de Maximien se rendant d'Illyrie dans les 
Gaules. Or voici ce que nous Usons dans des actes rangés 
à juste titre au nombre des plus authentiques (3). 

Les bienheureux martyrs Cantius, Cantianus et Cantia- 
nellus, appartenant à la gens Anicia, se rattachaient par 

(1) Ruinari, Acte sincera martyrum, acla S. Maurilii et soc. 

(2) Aquilée était regardée comme la clef de l'Italie au nord, et elle 
se trouvait sur la voie ^milia, au point de jonciion des routes de Rhé- 
lie, de Pannonie, d'Istrie et de Dalmatie. 

(3) Mabillon, Liturg. Gallic. Monumcnia, p. 4(37. — Bollandistes, 
31 mai : Passio bealissinioruin martyrum Canlianorum. 



— 161 — 

des liens assez étroits à l'empereur Carin. Ils étaient nés à 
Rome, et avaient été élevés dans la religion chrétienne par 
leur précepteur Protus, un des disciples les plus fervents 
du Sauveur. A la mort de Carin, les empereurs Dioclétien 
et Maximien ordonnèrent contre les chrétiens une persé- 
cution générale. Les trois frères quittèrent Rome sur les 
conseils de Protus, sous prétexte de visiter les terres qui 
dépendaient de leur riche patrimoine. Ils vinrent à Aquilée, 
où ils possédaient de grands biens, et trouvèrent la ville 
en grand émoi. Les édits y étaient- exécutés avec une 
cruauté sans pareille, par les soins du président Dulcidius 
et du comte Sisinnius. A peine arrivés, les trois frères 
furent arrêtés comme chrétiens ; mais les deux magistrats 
n'osèrent prendre une détermination extrême à l'égard de 
prévenus d'un rang si élevé. Ils en référèrent à l'empereur, 
qui commanda de les mettre à mort s'ils ne voulaient point 
sacrifier aux idoles. C'est le comte Sisinnius qui les fit 
arrêter en un lieu voisin d' Aquilée, appelé Aquœ Gra- 
data3 ; c'est encore l'impie Sisinnius qui, ne pouvant les 
déterminer à offrir de l'encens à Jupiter, donna l'ordre de 
leur trancher la tête. 

D'autres documents, d'une autorité moindre, il est vrai, 
s'accordent à mentionner, à la même époque, un magistrat 
romain nommé Sisinnius, et à le montrer comme un des 
ennemis les plus cruels des chrétiens. Dans les actes des 
saintes Agape, Chionie et Irène (1), nous lisons qu'il y 
avait en Grèce, sous Dioclétien, un comte Sisinnius qui 
se signala dans la persécution. Nous voyons encore dans 

(d) Henselmius regarde ces actes comme authentiques. — BoUarid. 
3 april. 

11 



— 162 — 

la passion de saint Chrysale que Dioclétien exerçait ses 
fureurs contre les . chrétiens lorsque le préfet Sisinnlus 
Fescenninus fut envoyé à Paris pour rechercher Denys le 
serviteur de Dieu et ses compagnons (1). 

La triste gloire qu'il s'était acquise en persécutant les 
chrétiens attira sur le comte Sisinnius les faveurs impé- 
riales. Il fut élevé à la dignité de préfet, et accompagna le 
nouveau César dans les Gaules. 

Maximien pouvait se reposer, quelqu'un veillait à sa 
place. 

Les Bagaudes ne purent résister aux légions romaines : 
ni leurs troupes ni leurs retranchements ne tinrent devant 
l'armée régulièi-e et disciplinée de Maximien. Ils comp- 
taient des chrétiens dans leurs rangs, il y en avait 
même parmi leurs chefs. «Néanmoins, observe avec raison 
M. Thierry (2), les Bagaudes n'étaient certainement pas 
des chi'étiens soutenant parles armes une cause religieuse. 
Toutefois, la persécution contre le christianisme avait 
aggravé l'état du pays et étendu le rayon de la Bagaudie. 
On avait vu souvent, durant ces chasses cruelles que 
les officiers d'Aurélien dirigeaient contre les fidèles des 
Gaules, des communautés entières se réfugier au fond 
des bois, où les soldats venaient les traquer. De là à 
devenir Bagaude quand la nécessité était pressante, il 
n'y avait qu'un pas, et vraisemblablement beaucoup de 
chrétiens le franchirent. » Dès lors la révolte devint, dans 
le Parisis surtout, un prétexte aux exécutions multi- 

(1) BoUand. 7 februar. « Sœvienle in Chrislianos Diocleliani persecu- 
tione, missiis est Parisios ad perquirendum Dei marlyrem Dionysium 
cum suis, quidam pncfeclus Fescenninus. » 

(2) Histoire de la Gaule romaine, t. II, p. 47G. 



— 163 — 

pliées de Maximien ; chrétiens et Bagaudes se virent con- 
fondus, soumis aux mêmes rigueurs et enveloppés dans 
une même sentence capitale. Les rebelles furent forcés 
dansleurdernièreretraite, et leur camp, situé dans la pres- 
qu'île de la Marne, au-dessus de Lutèce, tomba au pou- 
voir des Romains. 

Le bourg de Créteil touche à cette presqu'île et n'en est 
séparé que par la largeur de la rivière. La semence de 
l'Évangile jetée par les missionnaires de Sens, cultivée par 
les apôtres du Parisis, avait produit parmi les habitants 
des fruits au centuple. Agoard et Aglibert étaient les 
anges gardiens de l'endroit. Il n'en fallait pas davantage. 
Le nom dé chrétien ne soulevait-il pas assez de colère et de 
haine au cœur de Maximien pour que le paisible bourg 
marqué de ce signe fût d'avance dévoué au sort des 
rebelles? La justice expéditive du tyran l'avait servi à sou- 
hait contre les compagnons de Maurice et d'Exupère ; le 
procédé coupait court aux lenteurs d'un jugement en règle, 
aux embarras d'un injierrogatoire, quelque sommaire qu'il 
fût; de plus, il comprimait jusque dans ses derniers éclats 
la voix de la vérité rendant au tribunal un suprême témoi- 
gnage à la divinité de Jésus-Christ, A quoi bon tant de 
délicatesse à l'endroit des chrétiens? Maximien avait hâte 
d'en finir; il fit égorger en masse la population de Créteil. 
Agoard et Aglibert périrent dans la vaste hécatombe offerte 
par César, sur les bords de la Marne, moins aux dieux de 
l'empire qu'à ses propres ressentiments. Ces saintes vic- 
times sont regardées ajuste raison comme les prémices de 
l'Église de Paris, et, en mémoire de leur triomphe, nos 
pères ont décerné à l'humble paroisse un titre magnifique : 



— 164 — 

ils ont appelé, dans le royaume très-chrétien de France, 
Créteil le premier bourg de la chrétienté (1) . 

De temps immémorial saint Agoard et saint Aglibert 
ont été honorés dans l'église paroissiale de Créteil; une 
tradition constante établit que ce sanctuaire avait été bâti 
par les fidèles sur le lieu du massacre. Aujourd'hui l'on y 
conserve encore les reliques des saints martyrs, et leur 
mémoire est l'objet d'une vénération spéciale. De plus, la 
crypte souterraine renferme un grand nombre d'ossements 
ayant appartenu à des personnes de tout âge, depuis long- 
temps désignées sous le nom de saints Innocents. On croit 
que ce sont les restes des chrétiens qui ont partagé le sort 
d'Agoard et d' Aglibert, suivant ces paroles d'Usuard, re- 
produites par le Martyrologe romain (2) : « Au bourg de 
Créteil. sur le territoire de Paris, passion des saints Agli- 
bert et Goard, et d'une multitude innombrable de chré- 
tiens des deux sexes. » 

Insouciant du danger qui le menaçait, et tout entier à 
son œuvre, Denys laissait gronder et s'approcher l'orage ; 
il continuait à voir, à réunir, à encourager les fidèles, et 
la vigilance des persécuteurs ne lui permettant plus de 
pénétrer dans la cité, il assemblait son petit troupeau aux 
lieux écartés de la campagne, et surtout dans la crypte 
isolée du mont Leucotitius. C'est là que la rage du préfet 
Sisinnius vint le chercher; c'est là, dit une ancienne tradi- 
tion, que le saint évêque fut arrêté avec ses compagnons 

(1) Ce litre de Primus christianitatis vicus, qu'on dit passé en pro- 
verbe, est appliqué à Créteil dans une lettre très-remarquable écrite en 
1613 par André Duval, célèbre docteur de Sorbonne. Elle se trouve à la 
suite des Œuvres de saint Denys l'Aréopagite, édit. Laussebius, t. Il, 

(2) Usuard., Martyrol. 24 jun. 



• — _ 165 — 

Rustique etEleuthère. Les trois illustres captifs furent en- 
chaînés dans la prison attenant, suivant la coutume ro- 
maine, au tribunal établi à Lutèce, et, après avoir souffert 
les plus cruelles tortures, condamnés à avoir la tête tran- 
chée (1). La sentence fut exécutée sur une colline delà 
rive droite dominant la cité, et appelée montagne de Mars 
ou de Mercure. Une sainte femme du nom de Catulle, vou- 
lant sauver les restes des martyrs, les fit porter à six mille 
pas environ, en un lieu appelé Gatolocum, où ils furent 
inhumés dans une terre labourée. Ilsy restèrent longtemps 
cachés; mais, profitant d'un moment où la persécution sem- 
blait se ralentir, Catulle rechercha avec soin l'endroit qui 
conservait le précieux dépôt, et après l'avoir trouvé, elle 
le marqua en construisant au-dessus un mausolée plus 
élevé que le sol. Quelques années s'écoulèrent, et lorsque 
la paix eut été rendue à l'Église, la piété des fidèles signala 
pour la postérité tous les lieux auxquels se rattachait quelque 
souvenir des apôtres de Lutèce : Saint-Denys de la Chartre 
marqua la prison où ils avaient été enfermés ; Saint-Denys 
du Pas s'éleva à la place où ils avaient souffert divers tour- 
ments; Montmartre, c'est-à-dire montagne des martyrs, 
fut le nom qui désigna désormais la colline de leur triom- 
phe. Sur leur tombeau les habitants du Parisis érigèrent 
un oratoire remplacé dans la suite des temps par une basi- 
lique dont nous aurons ailleurs à raconter l'histoire. Le 
culte de saint Denys est allé se développant, et les années 
n'ont rien enlevé à la gloire du premier évoque de Paris : 
son nom est mêlé à tous les événements de nos annales ; il 

(1) Passio SS. Dionysii, Rustici et Eleutiiérii. — Rolland. 9 oclob. 
— Tillemont, t. IV, saial Denys de Paris, art. ii. 



— 166 — 

résonne aux jours de joie comftie aux heures de tristesse, 
et s'il éclate dans la victoire, il brille surtout comme un 
rayon d'espoir dans la défaite. Nous trouvons ce nom béni 
également environné des respects de la religion et de la 
monarchie; il retentit, sur les champs de bataille, des 
lèvres frémissantes de nos preux chevaliers ; au fond des 
cloîtres, les chœurs des moines célèbrent ses louanges dans 
leurs harmonieux cantiques, et la voix émue des fidèles le 
prie et l'invoque avec amour sous les voûtes huit fois sécu- 
laires de son insigne basilique. La France entière a élevé 
des autels à saint Denys; il a mérité d'être vénéré comme 
le premier protecteur de la nation ; cinquante de nos souve- 
rains de toutes les dynasties, depuis Dagobert jusqu'à Na- 
poléon, ont voulu rendre à l'apôtre des Gaules un hommage 
suprême et solennel, et leur empressement à demander que 
leurs cendres pussent reposer à l'ombre de son tombeau, 
nous paraît le témoignage le plus magnifique de leur con- 
fiance en sa puissante intercession (1). 

Ce n'était pas assez pour la persécution d'avoir enlevé 
à l'Église de Paris saint Denys et ses compagnons; après la 
tête elle frappa les membres, et promena sans se lasser son 
glaive dégouttant de sang à travers les rangs des fidèles. 
Nous manquons de détails sur le nombre et la qualité des 
victimes, sur leurs supplices et le genre de mort qui cou- 
ronna leur martyre. Mais à Montmartre, dans l'Église bâ- 
tie sur la crypte où saint Denys aurait célébré les saints 
mystères, près du lieu où il eut la tête tranchée, on véné- 
rait une châsse remplie d'ossements mêlés et ayant ap- 
partenu à difiiérents corps. Ces reliques ne sont pas celles 

(1) Tilleiuoni, u IV, saini Denys de Paris, art. iv. 



— 167 — 

de l'évêque ou des saints Rustiques et Eleuthère, puisque 
l'abbaye de Saint- Denys a toujours cru les posséder; on 
s'accorde à penser que ce sont -les restes des chrétiens qui 
ont été martyrisés à la même époque et sur la même mon- 
tagne. 

Une fois allumée, la persécution ne s'éteignit pas dans 
le sang des victimes immolées à Lutèce; elle s'étendit du 
Paiisis chez les peuples voisins, et bientôt on la vit sévir 
dans toute la Gaule. Préfets et présidents rivalisaient de 
zèle pour en attiser la flamme et lui fournir des aliments. 
L'œil du maître surveillait l'odieuse besogne, et chacun sa- 
vait assez bien les haines de Maximien pour ne craindre 
point d'outre-passer .ses ordres. Presque tous les disciples 
de saint Denys (1) et le plus grand nombre des mission- 
naires qui, sous sa direction, travaillaient à la conversion 
des Gaulois, reçurent, comme leur chef, les palmes du mar- 
tyre. Le prêtre Yon (2), qui évangélisait la partie méridio- 
nale du Parisis, fut arrêté, jugé et mis à mort aux envi- 
rons de Châtres. Saint Eugène fut saisi par les satellites 
de Sisinnius, et jeté dans le lac Marchais, à Deuil, près de 
Montmorency, sans que l'on puisse dire si le martyr a 
trouvé la mort dans les eaux de cet étang ou s'il y fut pré- 
cipité après son dernier combat. 

Maximien avait à sa suite, pour exécuter ses édits contre 
les chrétiens, deux ministres en tous points dignes de sa 
confiance. Partout où ils passèrent, de Paris à Marseille, 
d'Arles àNantes, des bords du Rhin au pays des Morius, les 
derniers de la terre, suivant l'expression de saint Jérôme, 

(1) \'oir le chapitre suivant. 

(2) Tillemoni, i. IV, saini Denys de Paris, art. v. 



— 168 — 

ils laissèrent après eux. une longue trace de sang chré- 
tien. Le premier de ces bourreaux, le préfet de Lutèce, Si- 
sinnius, fit mettre à mort dans un village des Vellocasses, 
sur les bords de l'Epte, saint Nigaise, disciple de saint De- 
nys (1), avec ses compagnons Quirinus et Scubiculus, 
apôtres du Vexin. Une pieuse néophyte appelée Pientia 
vint prier sur leur tombeau ; elle y fut surprise et aussitôt 
décapitée, ainsi réunie sans délai à ceux dont elle invo- 
quait la protection. Saint Ghryseul, disciple de saint Piaton 
et apôtre de Commines, eut la tête tranchée sur les bords 
de la Lys, par les ordres du même préfet Sisinnius (2). 

Riccius Varus était l'autre exécuteur des hautes œuvres 
de Maximien ; les plus anciens monuments et les traditions 
les mieux accréditées le présentent comme l'auteur du 
supplice des missionnaires envoyés par saint Denys évan- 
géliser la Ganle Belgique, et son nom se lit en tête des 
actes des martyrs des saints Fuscien, Victoric, Quentin, 
Crépin,Crépinien,Rufin,Valère et Piaton (3), qui partagè- 
rent les travaux de l'évêque de Paris et furent couronnés 
comme lui pendant la persécution de l'empereur Maxi- 
mien. 

Lorsque Riccius Varus résidait à Amiens, ses cruautés 
atteignirent un enfant, ajoutant un nom de plus à la liste 
déjà si longue de ses victimes. Ce nouveau martyr fut 
frappé sur le diocèse de Paris, et le récit de sa victoire est 
une des jiages les plus touchantes de l'histoire de notre 



(1) Tillemoni, t. IV, saint Denys de Paris, aru xvni. 

(2) Id., art. vu. — Boliand. 7 februar. 

(3) Notre chapitre suivant expose les relations intimes qui rattachent 
ces apôtres à saint Denys de Paris. 



— 169 — 

Eglise (1). Dieu ne se plaît-il pas quelquefois à recueillir 
sa gloire la plus parfaite sur les lèvres des petits? Tel 
était le héros qui fit éclater au village de LouVres, dans 
le Parisis, la vertu miraculeuse que la grâce peut commu- 
niquer à tous les âges. Justin était né à Auxerre, d'un 
père chrétien nommé Matthieu. Dès sa plus tendre enfance 
il avait paru dans sa famille comme un signe de bénédic- 
tion. Un de ses frères, qui s'appelait Justinien, avait été 
enlevé par des voleurs et conduit à Amiens, où il vivait 
dans l'esclavage. Informé de cette nouvelle, Matthieu 
partit pour aller le délivrer, et il emmena avec lui Justin, 
qui n'était âgé que de neuf ans. Les voyageurs arrivèrent sur 
les bords de l'Oise, et comme il n'y avait pointlà débarque 
pour les passer de l'autre bord, l'enfant se mit en prières, 
et aussitôt un batelier se présenta. Ils entrèrent dans la 
ville, et Justin reconnut son frère au milieu des esclaves 
dont celui-ci partageait la triste condition ; s' adressant au 
maître, il gagna si bien ses bonnes grâces que Justinien 
fut rais en liberté sans payer de rançon. Riccius Varus 
persécutait alors les chrétiens d'Amiens ; ses satellites lui 
apprirent que des étrangers de cette religion étaient ar- 
rivés dans la ville. Aussitôt il ordonna des recherches; 
mais, averti à temps, Matthieu avait pris la fuite avec ses 
enfants. Us se crurent sauvés quand ils eurent atteint Lou- 
vres dans le Parisis ; s' étant assis sur le bord d'une fontaine, 
tous trois se reposaient et se préparaient à prendre un 
léger repas. Tout à coup Justin, éclairé par une inspiration 
soudaine, avertit son père et son frère qu'ils sont sur le 

(1) Breviar. Paris., 8 august. 



— 170 — 

point d'être surpris par les émissaires dépêchés à leur 
poursuite. Mattliieu et. Jùstinien gagnent en toute hâte une 
retraite que leur offraient des rochers du voisinage. Justin 
restait seul. Les satellites de Riccius Varus s'emparent de 
lui, l'interrogent sur son nom, sur sa religion, sur le lieu 
■où s'étaient cachés ses compagnons de voyage. A ces 
questions l'enfant répond avec fermeté qu'il s'ajipelait 
Justin, qu'il était chrétien ; mais il refusa constamment de 
découvrir la cachette de son père et de son frère. Il paya 
de sa vie sa généreuse intrépidité ; car, irrités de son si- 
lence, les soldats lui tranchèrent la tête et se retirèrent. 
Matthieu recueillit précieusement les restes de son fils; il 
•enterra le corps à Louvres et emporta la tête à Auxerre. 
Cent ans après, saint Amateur, évêque de cette ville, fit 
porter la tête du jeune victorieux dans l'église, et l'exposa 
solennellement à la vénération des fidèles. Plus tard, les 
reliques de l'enfant martyr furent transférées dans la ca- 
thédrale de Paris, et saint Justin, qui avait arrosé de son 
sang la terre du Parisis, fut compté parmi les saints du dio- 
■cèse et honoré d'un culte particulier par les Parisiens. 



CHAPITRE VI 

Fondation des principales Églises de la Gaule 
Belgique, au troisième siècle, par les compa- 
gnons' ou par les disciples de saint Ikenys. 

« Allez et enseignez tous les peuples delà terre» , avait dit 
le Sauveur du monde; et ces paroles du divin maître, vic- 
torieuses du temps et triomphantes de l'espace, passaient 
d'âge en âge, de ville en ville, de nation en nation, des 
apôtres à leurs disciples, des disciples à leurs successeurs, 
sans rien perdre de leur merveilleuse fécondité. 

Trois siècles ne s'étaient pas encore écoulés depuis le 
jour où elles avaient retenti sur la montagne de Galilée ; 
déjà la bonne nouvelle allait se répandant aux quatre vents 
du ciel. Dans les Gaules, les messagers du Christ, héri- 
tiers de la même mission, dépositaires du même comman- 
dement, se succédaient et se remplaçaient sans repos, sans 
défaillance, et la prophétie du roi David, signalée par 
saint Paul, courait à son parfait accomplissement : « Les 
accents de leurs voix ont été portés jusqu'aux confins de 
l'univers. » 

Le progrès de la religion chrétienne gagnait de proche 
en proche. Du Rhin aux Pyrénées, des rivages de la mer 
Intérieure aux bords de l'Océan, les convertis de la veille 
étaient les prédicateurs du lendemain ; les néophytes se 
transformaient soudain en apôtres, et chaque Église fondée 
au delà des Alpes devenait un centre de lumière pour dé- 



— 172 — 

velopper autour d'elle la vie de la foi, la croyauce à l'Évan- 
gile. Ainsi l'on vit les chrétientés disséminées dans la Gaule 
Narbonnaise au premier siècle, s'affermir au deuxième, 
se multiplier au troisième, rayonnant ensuite dans tous 
les sens (1), pour étendre leurs conquêtes aux bords 
du Rhône, de la Garonne ou dé la Seine, chez les diffé- 
rents peuples, Aquitains, Sénons, Carnutes, dont la va- 
leur et l'opiniâtre résistance avaient fatigué César et tenu 
en échec les vieilles légions romaines. 

L'Église de Paris, entre autres, se distingua dès le ber- 
ceau parles prodiges de son zèle apostolique (2). L'une de 
ses gloires les plus belles est, sans contredit, de pouvoir 
présenter son premier évêque comme le chef et le guide 
des missionnaires qui ont annoncé l'Évangile dans les ré- 
gions septentrionales de notre pays. Les traditions des 
Églises de la Gaule Belgique s'accordent à nommer, tantôt 
simultanément, tantôt par groupes séparés, douze apôtres 
dont la plupart ont souffert le martyre au temps de Maxi- 
mien et de Dioclétien, et elles nous montrent ces héroïques 
soldats de la foi associés aux travaux et à la gloire de De- 
nys, évêque de Paris, le premier d'entre eux. Quelles que 
soient les différences que l'on observe dans le relevé de 
ces noms, elles ne peuvent que prouver combien on tenait 
à honneur, dans le nord de la Gaule, de se rattacher par 

(1) ffisL lut. de la France, parles bénédictins de Saint-Maur, t. I, 
p. 223 et suiv., État des lettres en Gaule au Jeusième siècle; p. 306 et 
suiv.. État des lettres en Gaule au troisième siècle. — Mamachi, 
Orig. et Antiq. christ., t. 11, p. 247. — M. l'abbé Freppel, cours 
d'éloquence sacrée à la Sorbonne, saint Irénée, m* et iv' leçon. 

(2) Hist. lia. de la France, u I, p. 308, État des lettres en Gaule 
au troisième siècle. — ïillemont, Mém. ecclés., t. IV, saint Denys 
de Paris, p. i39 et suiv. 



— 173 — 

les liens les plus intimes au premier évêque de Paris ; loin 
d'infirmer la date de son apostolat, elles ne servent qu'à 
l'assurer davantage, puisque, d'ailleurs souvent fort di- 
verses, toutes ces traditions sont unanimes à la fixer au 
troisième siècle. 

L'argument historique que nous apportons ici à l'appui 
de notre opinion est, à nos yeuXi^du plus grand poids et 
mérite d'être pris en considération toute spéciale. II existe 
entièrement distinct et parfaitelnent indépendant du té- 
moignage de saint Grégoire de Tours, car il repose sur 
des traditions locales acceptées à Rome et en honneur 
chez les peuples de la Gaule. Rien ne saurait ébranler la 
force de conviction qui résulte de cette coïncidence si frap- 
pante, de ces relations si intimes entre l'apostolat de saint 
Denys, premier évêque de Paris, et la mission des saints 
martyrs qui portèrent l'Évangile et fondèrent des Églises 
dans les villes principales de la Gaule Belgique. 

Nous lisons dans les actes de saint Fuscien et de saint 
Victoric, premiers apôtres de la cité des Morins (1) : «A l'é- 
poque où le très-cruel empereur Maximien parcourait la 
Gaule, il éleva Riccius Varus à la dignité de préfet d'A- 
miens. En même temps, Fuscien et Victoric faisaient par- 
tie de la société des douze hommes, savoir : le vénérable 
Denys, évêque, Piaton, Rufin, Crépin, Crépinien, Valère, 
Lucien, Marcel, Quentin et Rieul, qui, partis avec intré- 
pidité de Rome pour livrer les combats du Seigneur, 
étaient venus dans les Gaules, à la ville des Parisiens. Là, 
ils s'étaient distribué les régions où le nom de Jésus-Christ 

(1) L'aalique Térouanne, aujourd'hui détruite, mais dont on connaît 
la situation près de Saint-Omer. 



— iU — 

.n'avait pas encore été annoncé. Cependant, quoique sépa- 
rés en divers lieux, ils demeuraient unis entre eux par une 
douce charité et par l'ardeur de leur foi (1). » 

Le même nombre de douze missionnaires avec saint De- 
nys pour chef se trouve aussi clairement marqué dans la 
lettre adressée; au pape Eugène II par les Pères du concile 
tenu à Paris en 825. « Denys, écrivaient-ils, vint dans les 
Gaules, comme le premier entre douze prédicateurs de 
l'Évangile (2). » Ils ajoutent, il est vrai, au même endroit, 
que « Denys a été envoyé par saint Clément, successeur 
de saint Pierre » ; mais il est plus facile d'expliquer poui- 
quoi ils ont admis cette dernière circonstance que de dire 
comment ils ont fait mention de douze prédicateurs con- 
duits par saint Denys, et martyrisés la plupart durant la 
persécution de Maximien. 

De ce groupe d'ouvriers évangéliques nous détachons 

(1) Passio-SS. Fnscini et Viclorici, Bosquet, SisL Ecoles, Gall.^ 
pars II, p. 1S7. — Tillenïont, t. TV, Mémoires ecclcsiast., p. 454. 
— . Bolland., Acta. Sancionim, l. IV, oclob. 9, SS. Dionysii... § vni, 
p. 897. «■ Saiicli ergo virl Fuscianus el Vicioriciis cura duodénario nu- 
i«eio socionim, per ordinem glomerali, una cum venerabili Dionysia 
prœsule, comilibus cœteris Pialone, Ruffino, Crispino, Crispiaiano, Va- 
lerio, Luciaiio, Marcello, Quintino el Regulo ab urbe Roma progre- 
dientes, cursii inirepido, pro Chrisii dimicanies Victoria, bellatores Dei 
l'gregii inlra linesGalliœ Parisiis, duce Christo ilineris, pervenerunl, 
alque super ilbisira.nte spirilu, menibraiim loca quaî proedicalione divini 
Dominis caruerant, elegeruni. » 

(2) BoUaad., Acta Sanctorum, § vi, p. 887. « Nec vobis tœdlum 
liai, si ad cstendendam ralionem yeriialis, veritalemque raiionis, sese 
paulo longius sermo prolraxerit, duramodo linea verilatis, quai ab an- 
liquis Pairibub noslris usque iad nos inflexibiliter ducla est, beato Dio- 
nysio scilicei, qui a sanclo Clémente, beaii Pelri in apostolalu primus 
ejus successor exiilit, in Gallias cum duodénario numéro primus pi'œ- 
dicator.di reclus, et aliquod lenipus una cum Sociis hue illueque prœdi- 
cationis graiia per idem regnum dispersis, marlyrio coronalus esU a 



— ns — 

d'abord Fuscien et Victoric ; les actes de leur martyre (1) 
paraissent avoir été, suivant les conjectures les plus pro- 
bables, publiés vers le septième siècle ; ayant le règne de 
Charlemagne, d'après des mémoires plus anciens. La seule 
objection que l'on fasse à l'antiquité de ces actes se prend 
de leur opposition à l'apostolat de saint Denys au premier 
siècle. Elle est toute gratuite, car à l'époque où ce récit a 
été livré aux fidèles, rien ne pouvait ni expliquer ni légiti- 
mer un changement de date. De plus, la version que nous 
suivons représente le texte des manuscrits les plus esti- 
més.^ Saint Fuscien et saint Victoric accompagnaient donc 
sa.int Denys, le fait ne saurait être révoqué en doute, il est 
trop bien établi par la tradition locale et par le témoignage 
des Pères du concile de Paris ; d'autre part, ils ont souffert 
le martyre vers la fin du troisième siècle; Interrogeons les 
Martyrologes. Nous lisons dans Adon, le 11 décembre (2) : 
« Dans les Gaules, à Amiens, fête des saints martyrs Vic- 
toric et Fuscien, qui ont scellé de leur sang leur glorieuse 
confession. » Usuard ajoute (3) : « Sur l'ordre dujugeRic- 
cius Variis, ils eurent la tête tranchée, avec leur hôte saint 
Gentien. » Et le Martyrologe romain admettant le genre de 
supplice et la date de leur mort, la fixe au temps de l'em- 
pereur Maximien, sous le magistrat romain Riccius Va- 
rus (h). Comment donc concilier le martyre des saints 

(1) Yoir les BoHandisles, t. IV, octobr, 9. De SS. Dionysio... § vi, 
p. 889, § VII, p. 897, où saint Fuscien et saint Victoric sont donnés 
comme les compagnons de saint Denys de Paris. — Tillemont, 3fém. 
ecclés., t, IV, saint Denys de Paris, art. ti. — Bosquet, Hist. Ecoles. 
GaZ/., lib. V, p. 156. 

(2) Adon, Marivrol., 1! deceinbr. 

(3) Usuard, Marivrol., .11 deçembr. 

(4) Martyr, roman,, Il decembr. « Ambiani, SS, raartyrum Victo- 



— 176 — 

Victoric et Fuscien, compagnons de saint Denys, en 290, 
avec la venue du premier évêque de Paris, saint Denys 
l'Aréopagite (1), envoyé par saint Clément vers l'an 95? 
Les ^listoires particulières des autres apôtres de la 
Gaule Belgique ïie sotit pas' aussi explicites que les actes 
des saints Victoric et Fuscien sur le nombre des douze 
missionnaires, compagnons ou disciples de saint Denys 
de Paris. Elles ont cependant cela de remarquable que 
presque toutes signalent entre eux des rapports qui vieû- 
nent affermir là coïncidence dont nous tirons en ce mo- 
ment parti pour fixer au troisième siècle l'arrivée de saint 
Denys chez les Parisiens. Les traditions relatives à saint 
Quentin, apôtre d'Amiens, sont inséparables de celles qui 
concernent saint Fuscien et saint Victoric (2). En effet, 
l'occasion qui amena leur martyre fut une visite qu'ils 
vinrent faire à saint Quentin en la ville d'Amiens. On ne 
peut ne pas associer au souvenir de ces saints martyrs la 
mémoire des saints Crépin et Crépinien de Soissons, des 
saints Rufin et Valère du pays des Rémois, de saint Lucien 
de Beauvais et de saint Platon de Tournai : des docu- 

rici el Fusciani sub eodem imperatore Maximiano, iii quorum na- 
ribus et auribus jussit Riciiovarus Praeses immiui larinchas, et clavis 
ardenlibus lempora iransfigi, deinde oculos evelli, ac postmodura eorum 
corpora jaculari, sicque una cum S. Genliano eorum hospite, capilibus 
amputalis, migraverunt àd Dominum. » 

(1) Manyrol. roman., 9 oclobr. : « Luletiœ Parisiorum nalalis SS, 
manyrum Dionysii Areopagilœ episcopi, Ruslici presbyteri, el Eleulherii 
diaconi : ex quibùs Dionysius ab Apostolo Paulo baplizatus, primus 
Alheniensium episcopus est ordinalus; deinde Romam veniens, a beatc 
Clémente Romano poniilîce in Gallias pnedicandi gralia directus est; » 

(2) Voir les BoUandistes , t. IV oclobr. 9. SS. Dionysii... § vit, 
p. 897, où saint Quentin est rangé parmi les missionnaires qui accom- 
pagnaient saint Denys de Paris. — Tillemont, Mém. ecclés,, t. IV, 
saint Denys de Paris, p. 433. Saint Quentin. 



— 177 — 

ments spéciaux et d'une autorité grave s'accordent pour 
nommer expressément les six derniers comme des compa- 
gnons du bienheureux Denys de Paris. 

Les actes de saint Quentin, qui ont été souvent publiés, 
sont contenus dans un précieux manuscrit de la Biblio- 
thèque impériale, dont la rédaction paraît antérieure au 
septième siècle (1). En effet, on y trouve le récit de la 
première invention des reliques du saint martyr par Eu- 
sébie, tandis qu'il n'est nullement question de la nouvelle 
découverte que fit, en 651, saint Eloi, de ces restes vé- 
nérés (2). Ces actes ne parlent pas expressément de saint 
Denys; mais ils associent saint Quentin, apôtre de TAmié- 
nois, à saint Lucien de Beauvais, et ces relations intimes 
sont encore constatées par une autre pièce d'une authenti- 
cité assurée. Saint Ouen, dans sa vie de saint Eloi, racon- 
tant les travaux de l'illustre orfèvre, s'arrête à dire avec 
quel soin il fabriqua les châsses des deux apôtres martyrs, 
et le narrateur nous présente Lucien comme collègue de 
saint Quentin (3). Or les actes les plus anciens offrent 
dans saint Lucien, à la pieuse admiration des fidèles, un 
des compagnons de saint Denys. Il est d'ailleurs impos- 
sible de séparer l'histoire de saint Quentin des actes des 
saints Victoric et Fuscien, dont la prédication se rattache 
à la mission de saint Denys, leur guide et leur maître. 

Si nous cherchons maintenant à quelle époque il faut 
rapporter le martyre de saint Quentin, collègue de saint 

(1) Ce manuscrit porte le n" S299, avec le litre Vitœ et Passiones 
martyram; il est d'une antiquité remarquable. 

(2) S. Audoënus, Vita S. Eligii, Spicilegiiim, t. V, p. 1C9. — 
Gregor. Turon., de Gloria murt lib. c. 73. — Tillemoni, loc. cit., p. 435. 

(3) S. Audoënus, Vita S. Eligii. Spicilegium, t. V, p. 202. 



— d78 — 

Lucien, ami des saints Victoric et Fuscien, compagnons de 
saint Denys, nous voyons qu'il souffrit pendant la persé- 
cution de Maximien, vers l'an 290. A la date du 31 oc- 
tobre, Adon écrit (1) : u Dans les Gaules, à la cité des 
Véromanduens, fête de saint Quentin, martyr. Il fut mis à 
mort sous l'empereur Maximien, et quarante-cinq ans 
après, son corps, ayant été découvert sur la révélation 
d'un ange, fut enseveli le 8 des calendes de juillet., x 
Usuard ne dit pas, autre chose (2) : u Dans les Gaules, à la 
cité des Véromanduens, fête de saint Quentin, martyrisé 
pendant la persécution de Maximien. » Et nous lisons au 
Martyrologe romain : h Dans les Gaules, à Saint-Quentin, 
fête de saint Quentin, citoyen romain de l'ordre des sé- 
nateurs, qui souffrit le martyre sous l'empereur Maxi- 
mien, w 

Saint Crépin et saint Crépinien, apôtres de Soissons, 
appartiennent à la même époque, et un document parti- 
culier, d'une importance indiscutable, nous montre leur 
histoire intimement liée à celle de saint Denys de Paris. 
Dans un concile tenu à Soissons en 866, leS évêques as- 
semblés confirmèrent les privilèges de l'abbaye de So- 
lognac, près de Limoges. Nous lisons aux actes de ce 
concile que saint Éloi, fondateur de ce monastère, l'avait 
érigé vers l'an 631, en l'honneur de Saint Pierre et de saint 
Paul, apôtres, de maître Denys, et de Ci-épin et Crépinien, 

(1) Ado, Marlyrol., 31 oclobr. « Iq Galliis, oppido Yirmandensi, 
natalis Quinlini niariyris, qui sub Maximiano imperatore martyriuni 
passus esi; el posl annos quinquaginla quinque iiiveniuin est, révélante 
angèlo, corpus ejus et sepullura octavo kal. julii. » 

(2) Usuard, JlarlyroL. 31 oclobr. « In Galliis, oppide Vivmandensi 
sancli Quinlini qui sub Maximiano imperatore marlyrium passus est. » 



— 179 — 

ses compagnons (1). Cette pièce, signée par l'archevêque ■ 
Hincmar, qui présidait l'assemblée des évêques, est d'au- 
tant plus remarquable en ce qui touche cette assertion, 
que les Pères du concile rappellent en toute simplicité 
l'intention du fondateur de l'abbaye, et que Hincmar, en 
particulier, admettait l'aréopagitisme de saint Denys. C'est 
une pi'euve manifeste qu'au temps de saint Éloi on croyait, 
dans les Gaules, que saint Crépin et saint Grépinien avaient 
été les collaborateurs de saint Denys. 

Rappelons encore la date du mai-tyre des apôtres de 
Soissons, Adon dit (2) : « Dans les Gaules, à Soissons, 
fête des saints Crépin et Crépinien, qui, sous la persé- 
cution de Diocléiien et de Maximien, après avoir souffert 
différents supplices, eurent enfin la tête tranchée. » Usuard 
rapporte leur mort â la même époque (3), et le Martyro- 
loge romain n'est pas d'un avis contraire. « A Soissons 
dans les Gaules, fête des saints Crépin et Crépinien, no- 
bles romains, qui ont souffert d'horribles tourments pen- 
dant la persécution de Dioclétien, sous le président Riccius 
Varus (1). » 

(1) Confiil. Suessione, Labbe Coll., l. VIII, p. 841. — Spicileglum, 
S. Audoenus, Vila S. Eligii, i. V, p. 20;2. — Tillemont, dJéin. ecclés. , 
t. IV, p. 460. — Bosquet, Hist. Eccles. GalL, lib. v, p. 156. 

('2) Ado, Martyrol., 2S octobr. « In Galliis, civilaie Suessionensi naialis 
SS. Crispini et Crispiniani, qui perseculione Diocleliani et Maximiani... 
ad ullimuni gladio Irucidati, coronam marlyrii conseculi sunt. » 

(3) Usuard, Marlyrol., 2b octobr. « Âpud urbem Suessionum, SS. Cris- 
pini et Crispiniani, qui persecutione Diocleliani... coronam martyrii con- 
seculi sunt. » 

(1) Martyrol. roman., 23 oclob. « Suessione in Gallia SS. martyrum 
Crispini et Crispiniani nobilium romauorum, qui in perseculione Diocle- 
liani sub Ricliovaro pra?side post immania torraenta gladio irucidati, 
coronam marlyrii conseculi sunt. » 



- 180 — 

Les traditions pariiculières à saint Rufin et à saint 
Valère, du pays des Rémois, ne sont pas moins explicites. 
Paschase Radbert, abbé de Corbie, avait formé le dessein 
d'écrire la vie de ces saints martyrs ; mais il tenait entre ses 
mains leurs anciens actes, et en les étudiant il les trouvait 
en opposition avec la chronologie. Pour quelle raison ? La 
voici, et elle sert parfaitement notre cause. Ces anciens 
actes constataient que les apôtres Rufin et Valère étaient 
venus dans les Gaules avec le bienheureux Denys. Or 
l'abbé de Corbie, préoccupé du sentiment que les Aréo- 
pagitiques d'Hilduin avaient fait prévaloir, et croyant que 
le fondateur de l'Église de Paris avait souffert sous Domi- 
lien, ne voyait pas qu'il fût possible de concilier cette cir- 
constance avec le martyre des deux compagnons de saint 
Denys, Rufin et Valère, mis à mort durant la persécution 
de MaxJmieu. Mais qu'on nous dise sur quelle autorité 
s'est appuyé Paschase Radbert pour repousser la date 
mentionnée dans les actes qu'il rapporte lui-même, et 
auxquels il accorde pour tout le reste la plus entière con- 
fiance (1). Ses préventions aréopagitiques seules l'ont 
entraîné à modifier les chiffres, afin que la question de 
temps ne vînt pas, par son désaccord, séparer saint Denys 
de ses compagnons. Mais nous apprenons par là ce que 
contenait sur saints Rufin et Valère l'ancienne relation 
publiée par l'abbé de Corbie. 

Nous sommes donc encore ici fn présence du mêmeré- 
sultat : d'une part, nous trouvons deux nouveaux collabora- 
teurs de saint Denys; de l'autre, nous les voyons martyrisés 

(I) Sirmond, dissert, de Dionjs. Paris, et Dionys. Areopag. — Tille- 
mont, Mém. ecclés , t. IV, art. vin, p. 459. 



- 181 — 

SOUS Maximien. Usuard dit (1) : « ASoissons, fête des saints 
martyrs Rufin etValère, condamnés par Rictiovarius, après 
divers supplices, à être décapités. » Le Martyrologe ro- 
main répète la même chose (2) : « A Soissons, fête des 
saints Valère et Ruliti. ([ui, pendant la persécution de Dio- 
clétien, furent condamnés par le président Riccius Varus 
à différents supplices, puis à être décapités. » 

Que saint Platon, apôtre de Tournai, ait été l'un des 
ouvriers associés à la mission de saint Denys dans les 
Gaules, le fait repose sur les témoignages les mieux fondés 
et en même temps les plus divers (3). D'abord, nous lisons 
dans Usuard (4) : « A Tournay, passion de saint Piaton, 

(1) Usuard, Marlyiol., lli jiin. « In terriiovio Suessionis civilalis, 
SS. niarlyruiii Huliiii el Vali-rii, qui a praîside Ricliovario, post illala 
sibi lormenla jussi sunt decoliari. » 

(2) Mariyrol. rom., d-i juii. u Âpud Suessioncs, SS. martyrum Valerii 
el Riilini, qui in persecutione Diocletiani a Praiside Riciiovaro post raulla 
lormenla jussi su'ni decoliari. » 

(3) Voir les Bûllandisles, l. IV oeiobr. 9. SS. Dionjsii... § vi, p. 888, 
§ vu, p. 897; saini Piaion est coinpié parmi les compagnons de sainl 
Denys de Paris. — Tillemont, Mém, ecdés., I. ÏV, S. Denys de Paris, 
art. vir. 

(i) Usuard, Marlyroi. , 1 octobr. « Civiiale Tornaco, Passio S. Pia- 
louis presbiteri, qui cum bealo Dionysio episcopo ejusque sociis ab uibe 
Roma Galliam praîdicalionis causa expeiiii, ac posiea consummato mar- 
tyrio migravit ad Clirislum. » — Les édivions du Martyrologe d'Usuard 
servant dans les Gaules aux grandes Églises de Bordeaux et de Besançon 
portent, à la date du l" octobre: — Edit. Burtiegal. — « Civitaie Carnoto, 
passio S. Piclonispresbytéri,qui cum beato Dionysio... » — Edit. BizunU 

— M In pago Carnotensi, naialis S. Piatonis, qui cum beato Dionysio.. . » 

— L'édition comparée de Lubeck et de Cologne ajoute une modification 
grave, la date du martyre sous Diocléiien. « Galliam prœdicalionis causa 
expeiiit, ac postea sub Diocleiiano, consumpto mar.lyrio, migravit ad 
Dominura. •• Migne, t. CXXIV, Usuardi auctaria, p. S29. — L'édition de 
l'abbaye de Ccntule remplace saint Denys par saint Quentin : m In 
lerritorio Tornacensi, S. Piati presbiteri martyris, qui a Roma Gallia.^ 



— 182 — 

prêtre, qui vint de Rome en Gaule pour prêcher l'Évan- 
gile avec le bienheureux Denys, évêque, et ses compa- 
gnons. » Ensuite, nous avons extrait des œuvres de Ful- 
bert de Chartres une prose qui paraît manifestement 
composée d'après les actes primitifs du martyre de saint 
Piaton ; cette prose réunit, dans les termes les plus clairs 
et les plus explicites, les deux faits qu'il nous intéresse de 
trouver rapportés à la même époque , l'arrivée de l'a- 
pôtre avec le bienheureux Denys, et son martyre sous le 
César Maximien (1). 

Le Martyrologe romain confirme lui-même cette coïn- 
cidence, et seri'e de plus en plus les mailles de ce réseau 
dans lequel nous enveloppons saint Denys et les mission- 
naires de la Gaule Belgique, quand il unit saint Piaton à 
saint Quentin et nous les montre martyrisés sous Maxi- 
mien. « ATournay, lisons-nous à la date du 5 octobre (2), 
fête de saint Piaton, qui vint de Rome dans les Gaules 
prêcher l'Évangile avec le bienheureux Quentin et ses 
couipagnons; il souffrit le martyre pendant la persécution 
de Maximien, » Or il est constant que saint Quentin, 
saint Fuscien, saint Victoric ne sauraient être séparés de 

venit in comitalu S. Quinlini. » Or la date du martyre de S. Quentin 
esl lixée d'un commun accord au temps de la persécution de Maximien. 

( i ) Tornacum versus se direxll inclytas, 

Cum Parisios iret Bealus Dionysius : 
At Csesar Maximinus, 
Ui Piaii liausil (amam virulenlis auribus, 
Compreheudi jussil eum, ad necandum protinus. 

(2) Mariyrol. rom. , l octobr. « Tornaci S. Piatonis presbyleri el mar- 
tyris, qui cura beato Quiucllno ejusque sociis ab urbe Borna in Galliam 
prsedicationis causa perrexil, ac postea in persecutione Maximiani con- 
suraraalo marivrio mi^ravil ad Dominum. ». 



— 183 — 

saint Denys; saint Platon se" rattache au groupe de ces 
missionnaires qui tous, au témoignage du Martyrologe ro- 
main, ont été mis à mort vers l'an 290. Comment donc, 
nous le demandons encore, admettre l'arrivée de saint 
Denys de Paris' dans les Gaules au premier siècle? com- 
ment le confondre avec l'Aréopagite? 

La même association se retrouve encore, à la même 
époque et dans les mômes circonstances, aux actes de 
saint .Chrysale, apôtre de Goramines, petite ville située 
sur la Lys, à peu dé distance de Tournai. Ils nous ap- 
prennent que Chrysale prêcha en même temps quePiatOn, 
et qu'il souffrit le martyre lorsque Sisinnius fit trancher 
la lêteà saint Denys (1). 

A ces martyrs qui se groupent si bien autour de' saint 
Denys, de lieux divers, mais tous à la même date, du- 
rant la persécution de Maximien, et non pas au premier 
siècle, sous Domitien, est-il nécessaire de joindre l'o- 
dieuse figure de Sisinnius '(2) ? La présence ici d'un ma- 
gistrat romain portaint le libm qui marque dans le mar- 
tyre du premier évêque de Paris donnerait, s'il en était 
besoin, une nouvelle force h l'argument historique fourni 
par ces rapprochements. Et es Sisinnius ne faisait point 
sa première apparition parmi les persécuteurs des chré- 
tiens. Avant Chrysale et Denys il avait, dès la promulga- 
tion des édits de Dioclétien, frappé de mort, dans Aquilée, 
les trois frères Gantiùs, Gantianus, Ganiianella, et peut- 

(1) Bollarid., Acta Sànctorum, 7 febr. 

(2) Nous avons, au chapitre v% déjà montré combien l'existence d'un 
magistral romain du nom de Sisinnius, persécutant les chrétiens pendant 
la persécution de Maximien, contribuait à faire prévaloir le sentiment 
de saint Grégoire de Tours. 



— 184 — 

êtrej à Thessalonique, les vierges Agape, Irène et Chio- 
nie (1). 

Une vie de saint Lucien de Beauvais, remontant à dés 
temps anciens et rédigée sur des manuscrits d'origine dif- 
férente, parle en des termes non moins précis et à plusieurs 
reprises des liens qui unissaient l'apôtre des Bellovaques 
au premier évêque de Paris (2j. « Lucien partit de Rome 
avec le bienheureux Denys. » « Lucien fut ordonné prêtre 
par l'évêque Denys (3). » Le Martyrologe romain les as- 
socie également dans la même mission apostolique (A) : 
«A Beauvais dans les Gaules, fête de saint Lucien, prêtre, 
saint Maximien et saint Julien ; les deux derniers périrent 
par le glaive. Le bienheureux Lucien, qui avait accom- 
pagné saint Denys dans les Gaules, confessa le nom du 
Christ au milieu des supplices et mourut de la même 
mort. » 

II est donc incontestable que saint Lucien est venu dans 
les Gaules avec saint Denys de Paris, les témoignages ne 
manquent pas à l'appui, et le Martyrologe romain le recon- 

(1) Usuard, Mariyrol., edit. Lubeco-Col., 3 april. « Thessalonicœ, 
passio SS. Virginum Âgapis et Chioniœ, sub Diocleiiaiio imperalore, co- 
mile Sisinnio, quœ... animas cœlo reddiderunl. » 

(2) Voir les Bollandisles, t IV oclobr. 9, SS. Dionysii... § vu, 
p. 897, où saint Lucien est associé aux travaux apostoliques de saint Denys 
de Paris. — Tillemonl, Mém. ecclés., t. IV, saint Denys de Paris, 
p. S37, saint Lucien de Beauvais. — Bolland., Acla Sanclorum, 8 jan. 

(3) BôUand. 8 januar. « Bealus Lucianus urbe Roma cum bealo T)io- 
Dysio pariier cgressus. » — « A bealo Dionysio presbyteri ofiicium 
suscepit. » 

(4) Marlyrol. rora,, 8 januar. « Bellovaci in Galliis, SS. niarlyrum 
Luciani presbyteri, Alaximiani et Juliani ; quorum duo uliimi a persecu- 
toribus gladio perempli sunt : beatus auiem Luciamus, qui cum S. Dio- 
nysio in Galliam venerat, post nimiam csedem, cum Chrisii nometi viva 
voce conllteri non timuisset, priorum scntentiam et ipse excepit. « 



— 185 — 

naît expressément ; mais l'apôtre de Beauvais est présenté 
par les documents les plus anciens et les plus authentiques 
de la Gaule septentrionale comme collègue de saint Quen- 
tin, auquel sont .encore associés dans la même mission 
évangélique saint Piaton, saint Fuscien, saint Victoric, 
saint Crépin, saint Crépinien, saint Rufin et saint Valère, 
et tous ces saints ont souffert le martyre au temps de la 
persécution de Maximien. Ne faut-il pas en conclure que 
saint Denys est arrivé dans les Gaules vers le milieu du 
troisième siècle et non au premier; qu'il n'est pas l'Aréo- 
pagite, et que saint Grégoire de Tours nous a donné les 
véritables origines de l'Église de Paris? 

Si l'histoire de saint Régulus ou Rieul, fondateur de 
l'Église de Senlis, a été défigurée par la fiction et par la 
légende, il est néanmoins facile de voir que dans tout ce 
que l'on a publié sur ce saint apôtre, sa prédication n'est 
jamais séparée de la mission de saint Denys de Paris (1). 
Démocharès résume ainsi cette histoire merveilleuse [1) : 
« Régulus, Grec de naissance, fut disciple de saint Jean 
l'évangéliste avant de s'attacher à saint Denys l' Aréopagite, 
avec qui saint Clément l'envoya dans les Gaules. Lorsque 
Denys eut fondé l'Église d'Arles et qu'il voulut s'avancer 
vers Paris, il choisit Régulus pour successeur. Le temps 
avait marché; Régulus, célébrant un jour la messe, eut une 
vision par laquelle il connut le martyre de saint Denys et 

(1) Voiries BoUandisics, t. IV octobr. 9, SS. Dionysii... § vu, p. 89G. 
Sainl Régulus ou Rieul est présenté comme un des disciples de saint Denys 
de Paris. — Tillemont, Mém. ecclés,, t. IV, saint Denys de Paris, art. ix. 
'— Rolland., Acto Sanclorum, 30 mart. — Gallia Christ., t. X, p. 1380. 

(2) Démocharès, de Sacriticio miss». 



— 186 — 

de ses compagnons. "Il laissa Félicissime (J) à sa place Sur 
le siège d'Arles, et vint à Paris vénérer les restes des illus- 
tres martyrs. Régulas éleva une basilique sur leur tom- 
beau, etsei'endit à Senlis, où il fixa le centre de ses travaux 
apostoliques. La ville tout entière se convertit à sa parole, 
et il y bâtit une magnifique église en l'honneur de la sainte 
Vierge... » ■ ■ ' . 

Tels sont les récits des bagiographes quand ils abandon- 
nent là vérité pour suivre de préférence leur imagination 
et une piété dé fantaisie, lîsuard s'était arrêté déconcerté 
par ces fictions, et ne sachant ce qu'il 'devait en extraire, 
il se contenta d'inscrire au 30 mars, dans son Martyrologe, 
'la date de la. mort de. saint Régulus, évêqùe et confes- 
seur (1). Un savant doyen de Senlis, Deslyons, oppose à 
^ces croyances populaires le sentiment plus conforme à la 
vérité historique, à l'antiquité, à la tradition de toutes les 
Églises de là Gaule Belgique : c'est que saint Régulus doit 
être compté parmi les douze prédicateurs qui vers la fin 
du troisième siècle ont annoncé l'Évangile aux peuples du 
.nord de la' Gaule, Denys aux Parisiens, Lucien aux Bello- 
vaques, Quentin aux Véromanduens, Platon aux Nerviens, 
Fuscien et Victoric aux Morins, Grépin et Crépinien aux 
Suessions, Ghrysale aux bords de la Ly&, Rufîn et Valère 
-au pays des Rémois (2). Tous ces apôtres ont souffert le 

(1) Dans le fac-similé que nous avons donné des diptyques de l'Église 
d'Arles, le nom de Félicissime est en marge après Régulus, au-dessus de 
Marinus. Voir ci-dessus, p. 149. 

■ (i) Usuard, Warlyrol., 30 mart. « Âpud caslrum Silvaneclensium, 
-dèposiiio S. Reguli, episcopi et conressoris. — Voir au 23 avril les 
notes de Bouillarl. Migne, Patrologie, t. CXXIII, p. 9G4. 

(2) Gallia christiana, lettre de Deslyons, insérée au t. X, p. S09. 



— 187 — 

martyre pendant la persécution de Maximien et de Dioclé- 
tien. Saint Denys, premier évêque de Paris, marchait à la 
tête de leur héroïque légion : il n'est donc pas venu en 
Gaule au premier siècle, et ne saurait être confondu avec 
saint Denys l'Aréopagite. 



CHAPITRE VII 

Saint Denys l'i^iréopagite et saint Denys 
de Paris . 

Nous trouvons au berceau de Rome païenne une magni- 
fique institution digne de naître avec les espérances de 
l'empire éternel et sans limites promis aux habitants de la 
cité de Roraulus. Je ne sais chez les nations anciennes 
rien de plus grand, rien de meilleur augure que les tables 
pontificales, où, dès le règne de Numa, le grand poniife 
devait, avec une religieuse exactitude, inscrire année par 
année les faits mémorables accomplis par le peuple ro- 
main. C'étaient les premières pages de ses annales; il se 
faisait son histoire avant d'avoir appris à l'écrire, et dans 
le principe, il ne permit de toucher à ces souvenirs de 
gloire et de triomphe qu'aux mains accoutumées à brûler 
l'encens et à offrir les victimes ; tablettes immortelles gra- 
vées par ceux qui entraient en commerce avec les dieux, 
sublime dépôt conservé pour la postérité, loin des regards 
profanes, dans le temple de Jupiter. 

L'Église a fait de même. Mieux que l'empire romain 
elle avait droit d'espérer une puissance sans bornes et 
de compter sur des destinées sans fin ; c'est pourquoi, dès 
sa naissance, elle eut souci de son histoire, en sauvant du 
silence et de l'oubli les actions d'éclat qui ont illustré ses 
origines. Les tables pontificales ont été remplacées parles 
actes des martyrs. 



— 190 — 

L'histoire ecclésiastique, dit M. Freppel dans une de 
ses belles études d'éloquence sacrée, n'a pas, en dehors du 
Nouveau Testament, de document plus ancien. De plus, les 
héros du christianisme naissant n'ont point i-eçu de témoi- 
gnage d'admiration plus vénérable par son antiquité. Après 
l'Évangile et les écrits des iapôtres^ les actes des martyrs 
fournissaient le sujet de la lecture ordinaire des fidèles. 
Un chrétien avait;-il péri au milieu des supplices par le 
fer, la flamme ou la dent des bêtes féroces , aussitôt on 
célébrait sa mémoire dans l'assemblée. Là, devant la 
tombe qui allait servir d'autel , dans un cénacle écarté ou 
au fond des catacombes, l'évêque ou le chef de la commu- 
nauté retraçait en termes simples et touchants les circons- 
tances de cette douloureuse passion. « Quelques fidèles, 
glissés dans la foule au moment de l'interrogatoire, ont 
recueilli. avec soin les demandes et les réponses, ou bien 
l'on s'est procuré, après maint effort, une copie des regis- 
tres publics dans lesquels se trouve consigné le jugement 
du martyr. Lue d'abord dans l'assemblée du culte, aux 
agapes fraternelles, cette relation du supplice' d'un frère 
passe de main en main ; elle devient la lecture du foyer 
domestique après avoir servi de thème à l'exhortation 
générale (1) . » 

Les actes des martyrs ue pouvaient point ne pas être 
l'objet de respects unanimes de la part des chrétiens asso- 
ciés dans une même communion de joies, de prières et de 
souffrances. Revenons par la pensée à ces temps héroïques. 
'I Un disciple de Jésus- Christ a-t-il, dit encore M. Frep- 
pel, scellé de son sang la confession de sa foi, son sacrifice 

(1) M. Freppel, les Pères apostoliques et leur époque, 20= leçon. 



— 19d — . 

n'est pas un fait isolé qui n'intéresse qu'une famille ou: 
une cité; c'est l'Église tout entière qui a souffert avec lui: 
et qui triomphe en lui. Ignace va cueillir à Rome la palme 
du martyre : tous les chrétiens de TAsie participent à son 
sacrifice en l'accompagnant de leurs vœux et de leurs 
prières. Polycarpe meurt pour la foi en Orient : l'Eglise 
de Smyrne envoie la relation de son martyre à toutes les 
Églises répandues sur la silrface de la terre. La Gaule Cel- 
tique a vu tomber Pothin et ses compagnons : Vienne et 
Lyon fraternisent avec l'Asie Mineure -dans la joie d'un 
même triomphe. Les actes des martyrs devenaient ainsi un 
lien qui unissait entre elles les diverses Églises dans le ré- 
cit d'une victoire remportée par plusieurs et partagée par 
tous. » Transmises d'une contrée à une autre, ces annales 
du sacrifice allaient dans tous les lieux, réveillant l'ar- 
deur de la foi et soutenant, par l'exemple des vainqueurs, 
le courage de ceux qui combattaient. 

Lorsque les martyrs avaient été revêtus de la dignité 
épiscopale, lem-s actes étaient recueillis avec un soin plus 
particulier et conservés avec une piété toute filiale. Cette 
vénération n'a rien qui puisse nous surprendre; elle s'ex- 
plique par la succession même des évêques sur les grands 
sièges et dans les Églises qui devaient leurs fondations 
aux apôtres ou à leurs disciples immédiats. Le fait de cette 
succession se maintenait avec un véritable culte pendant 
les trois premiers siècles du christianisme ; et pour s'en 
convaincre, il suffit de se représenter ce qu'était un évè-, 
que pour les chrétiens des temps primitifs. « Il était le 
centre et le lien de cette association forte et généreuse qui' 
chaque jour mutilée, survivait chaque jour à la haine et. 



-^ 192 — 

aux persécutions. 11 était la tradition vivante, le succes- 
seur plus ou moins immédiat de cet apôtre de Dieu qui 
s'en était venu annoncer la parole de salut à la province ou 
à la cité. Après sa mort, il reposait au milieu des siens, 
sous l'autel de l'Agneau, pour prix de sa glorieuse con- 
fession (1). » 

Saint Ignace écrivait aux Églises d'Asie : « Que tous ré- 
vèrent également l'évêque, parce qu'il est l'image du 
Père (2). » Puis : «Tous ceux qui appartiennent à Dieu et 
à Jésus-Christ sont avec l'évêque (3). » Et ailleurs : « Là 
où est l'évêque, là doit être le peuple; ainsi où est le Christ 
Jésus, se trouve l'Église catholique (4). » Instruits par ces 
leçons de l'insigne grandeur de l'épiscopat, les peuples 
nouveaux qu'enfantait tous les jours la foi avaient placé 
si haut dans leur affection et dans leurs respects les pas- 
teurs qui les gouvernaient, qu'il leur était devenu impos- 
sible de n'en pas connaître l'ordre de succession. Tel évê- 
que avait apporté l'Évangile; tel autre avait opéré 
un prodige fameux dont la mémoire vivait toujours ; celui- 
ci avait arrosé de son sang les fondements de l'Église; 
celui-là avait vu une mort plus paisible clore sa carrière 
laborieuse. Tous ces noms bénis étaient devenus l'héritage 
commun, et jamais ils n'étaient prononcés dans l'assemblée 
sainte sans réveiller les souvenirs les plus chers. Ainsi. 

(1) Origines de l'Église romaine, par les bénédictins de Solesmes, 
l. I, p. 38 et suiv. 

(2) Ep. ad Trall. : « Guncli similiter revercanlur cpiscopum ut eum 
qui est ilgura pulris. » 

(3) Ep. ad Philad. « Quotquot enim Dei et Jesu Chrisli sunt, hi 
sunt eum episcopo. a 

(4) Ep. ad Smyrn. « Ubi comparuerit episcopus, ibi et niuliiludo sit : 
queraadmodum ubi fuerii Chrislus Jesu, ibicatliolica est ecclesia. » 



— i93 — 

s'accomplissait la parole de l' Apôti-e : « Souvenez-vous des 
chefs qui vous ont annoncé la parole de Dieu. » 

Le fait de la succession des évêques sur les dilFécents 
sièges, dans les Églises fondées par les apôtres ou par leurs 
disciples immédiats, devenait contre les hérétiques une arme 
puissante entre les mains de Tertullien. « Qu'ils présen- 
tent, dit-il (1), les annales de leurs Églises ; qu'ils dérou- 
lent la liste de leurs évêques, continuée par succession 
depuis le commencement, afin que l'on voie duquel des 
apôtres ou des hommes apostoliques leur premier évoque 
a reçu sa mission. Car c'est ainsi que les Églises apostoli- 
ques produisent leurs origines. Smyrne présente Polycarpe 
établi par Jean ; Rome montre Clémentordonné par Pierre, 
et ainsi des autres Kgrises,qui toutes remontent jusqu'à ces 
hommes élevés à l'épiscopat par les apôtres eux-mêmes, 
pour être les propagateurs de la semence évangélique. » 

Saint Irénée invoquait avec non moins d'autorité les 
preuves fournies à la cause qu'il défendait par le fait de 
cette succession des évêques. a Quiconque, écrit l'illustre 
martyr de Lyon (2), veut sincèrement voir la véi-ité, n'a 
qu'à considérer en chaque Église la tradition des apôtres 
manifestée dans le moiide entier. 11 suffit d'éuumérer ceux 
qui ont été établis évêques dans les diverses Églises par les 
apôtres, puis les successeurs de ces évêques, et on consta- 
tera que ni ces premiers évêques, ni leurs successeurs n'ont 
rien enseigné, ni même rien connu de semblable aux ima- 
ginations délirantes des hérétiques. » 

(1) Terlul., de PrœscripL, c. 32 : « E lant ergn origines ecclesiarum 
suarum; evolvanl onlinem episcoporum suorum. » 

(2) S. Irénée, Adv. Hœrcs., lib. ni, c. 3. 

13 



— 194 — 

Il faut donc conclure que ces Églises avaient soigneu- 
sement conservé la mémoire de ces mêmes successeurs, et 
qu'il ne tenait qu'à chacun d'interroger les catalogues pu- 
blics. Ce n'était point lettre close, et on pouvait à son aise 
Y x'ecourir, car saint Irénée ajoute au passage que nous 
venons de l'apporter : « Il serait trop long d'énumérer 
dans ce volume les successions de toutes les Églises. » Il 
n'avait point d'ailleurs été difficile de dresser ces listes ; 
car, au commencement du second siècle, les plus anciennes 
Églises ne comptaient que cinquante ou soixante ans d'exis- 
tence ; quand môme elles n'auraient pas songé à consigner 
dans des catalogues les noms et la succession des trois ou 
quatre évêques qui les avaient gouvernées depuis leur fon- 
dation, ces noms, cette succession ne devaient ni ne pou- 
vaient s'être effacés de la mémoire de chaque fidèle. 

Et comme si la Providence avait voulu prendre toutes 
les mesures pour empêcher d'oublier ou de confondre ces 
pasteurs, lelien de communion universelle entre les Églises 
ne s'établissait, à l'origine du christianisme, que par les 
lettres nombreuses qu'un nouvel évêque adressait au moins 
à ses collègues dans sa province. Saint Cyprien, écrivant à 
Rome au nom de l' évêque de Lyon Faustin, disait au pape 
saint Etienne (1) : « Veuillez nous apprendre celui qui 
aura été mis à la place de Marcien, sur le siège d'Arles, 
afin que nous sachions à qui écrire nos lettres et envoyer 
nos frères. » Cette correspondance entre les évêques, servie 
par des prêtres ou par des diacres, ne devait pas seulement 
resserrer les liens de l'unité catholique ; les messagers, 

(!) s. Cypviani opora, Ep. lxvii ad Steplianiim. — Voir ci- dessus, 
c. 4, vn, Trophime d'Arles, p, 135. 



— 195 — 

dans leurs courses, faisaient ample provision de nouvelles; 
ils interrogeaient et répondaient aux questions qui leur 
étaient proposées; ils étudiaient les traditions, observaient 
les coutumes, notaient les institutions, et amassaient de la 
sorte, chemin faisant, les premiers matériaux de l'histoire 
ecclésiastique. 

Ainsi, dès l'origine, les évêques nei'estaient pas étrangers 
les uns aux autres pendant leur vie ; puis, après leur mort, 
on inscrivait avec une pieuse attention, sur les sacrés dip- 
tyques, le nom des pontifes que Dieu avait appelés àlui (1); 
on répétait ces noms aimés et vénérés dans l'action du sa-^ 
orifice (2) , de telle façon que jamais noms ne furent con- 
servés avec un soin plus religieux ni mieux garantis de 
l'indifférence ou de l'oubli. 

Par ces admirables institutions, le nom et la succession 
des évêques se perpétuaient au moins dans les principales 
Églises. Les actes des martyrs rapportaient leur interro- 
gatoire. « Je ne vous dirai pas, observait Pontius (S) , ce 
que le ministre de Dieu répondit au proconsul. Les actes 

(1) Eusèbe voulant, dans sa Chronique^ donner la succession des évê- 
ques des grands sièges, se vit dans la nécessité d'aller consulter les 
tables diptycales des Églises. 

(2) Saint Germain, évêque de Paris en bbu, réglait cet usage dans son 
Expositio brevis antiquœ liturgiœ Gallicanœ, Ep. i, de Sono : « Nomina 
defunctorum ideo hora illa recilantur qu'a palleo toUitur. » Ce que D. 
Martène explique lorsque, énumérant les différentes parties de l'antique 
liturgie gallicane, 13, il dit : « Facta oblatione, sacra recitabantur dip- 
tycha, hoc est noniina episcopnrum et aliorum scripla in tabella aliaii 
superposita. » A ce sujet, Mabillon, de Liturgia gallicana, lib. m, 
p. 182, observe : « Ejusmodi diptycha in omnibus ecclesiis usilata 
erant. » Et le savant bénédictin fournit des témoignages à l'appui de 
son assertion. 

(3) Pontius in vita Cypriani : « Et quid sacerdos Dei, proconsule 
interrogante, responderit, taceam ; sunt acla quœ référant. » 



^ 196 — 

sont là. » Ils racontaient leurs glorieux combats, la diver- 
sité des épreuves, l'horreur des supplices; la date de la 
mort de ces généreux athlètes de Jésus-Christ échappait 
elle-mèoie aux injures du temps (1). 

Dès l'origine du christianisme, le jour de la mort des 
saints fut consacré par une fête en leur honneur, sOus le 
titre si beau, et à la fois si rempli d'espérance, de nais- 
sance, ??c^«/zs , conservé dans la liturgie romaine- Ainsi 
la lettre circulaire partie de Rome, en l'année 107, pour 
annoncer aux Églises la confession de saint Ignace d'An- 
tioche , disait ('2) : « Nous vous indiquons le jour et le 
temps , afin qu'à l'anniversaire de son martyre nous nous 
réunissions tous en l'honneur d'un si généreux soldat et 
témoin du Christ. » Lorsque l'Église romaine adressait un 
message aux autres Églises pour leui' notifier le trépas su- 
blime d'un de ses pontifes (3), elle n'oubliait jamais de 
ti-ansmettre en même temps, afin qu'on prît soin de l'en- 
registrer, le jour où le sacrifice avait été consommé. « Vous 
saurez, écrit saint Cyprien à Successus, un des évêques 
de sa province, que Sixte a été mis à mort dans le cime- 
tière, le 8 des ides d'août {à). » 

Rome avait enseigné aux dilTérentes^^Églises, à mesui'e 

(1) Origines de l'Eglise romaine, t. I, p. 53. Voir dans ce volume le 
catalogue de Libère, le fameux calendrier ecclésiastique rédigé pour 
l'Église romaine vers l'an 354. — Consulter encore dans la Palrologie de 
Migne, t Xlll, le kalendariura antiquissimum Ecclesia; Carlliagincnsis. 

(2) n Vobis dieni et tempus iudicavimus, ut tempore ejus martyrii 
convenientes, athletai et generoso Chrisli marlyri communicemus. » 

(3) Pontius, in vila S. Cypriani, xiv : « Jam de bono et pacifico pas- 
tore, ac propterea beatissimo martyre ab urbe nunlius veneral. i> 

(4) S. Cypriani, Ep. ad Successum : « Xystiim auleni in cœmelerio 
animadversum scialis ociavo iduum augustaruin. m 



— 197 — 

qu'elle les fondait de par le monde, à suivre son exemple 
et à conserver, au moyen des mémoires et des commémo- 
rations des martyrs, le jour précis où leurs premiers pon- 
tifes avaient terminé leur carrière (1). «Marquez, disait 
saint Cyprien aux prêtres et aux diacres de son Eglise de 
Carihage (2), marquez le jour de leur mort, afin que nous 
puissions célébrer leur souvenir avec les mémoires de nos 
martyrs. » Car « chaque année, écrivait dans une autre lettre 
le même pontife (3), nous fêtons le combat et le jour du 
triomphe de ces vainqueurs. » Les actes des martyrs 
portaient toujours, les inscriptions tumulaires offraient le 
plus souvent l'indication des consuls, pour fixer la date 
de la glorieuse confession (ù). C'est pourquoi ïertuHien 
s'écriait (5) : « Le vulgaire a ses fêtes et ses couronnes, 
tantôt en l'honneur de la fortune des princes, tantôt pour 
les solennités particulières de la cité, et l'orgie fait le 
fond de toutes ces joies publiques. Toi , chrétien , tu es 
étranger à ce monde; citoyen de la céleste Jérusalem, 
comme dit l'Apôtre, notre cité est le ciel. Mais n'as-lu pas 
aussi tes listes? iN'as-tu pas aussi tes fastes? » 

L'amour et la vénération que les fidèles manifestaient 
en toute occurrence pour leurs martyrs ne permettaient 

(1) Origines de l'Église romaine, l. I, p. 280. 

(2) S. Cypriani opéra, Epist. xxxvir, ad Piesb. et Diac. Eccl. Carili. 
« Dies eorum, qiiibus exceiliint, adnolate, ut eorum cominemoraiiones 
inier memorias marlyrum celebrare possimus. » 

(3) S. Cypriani opéra, Epist. xxxiv ad clerum et popul. Cartliag-. 
« Quolies wiarlynim passiones el dies anniversaria commeiiioralioiu' 
eelebramus. » 

(4) Le chevalier de Rossi, Roma soLterranea, in-folio, passim. 

(o) TerluUien, de Corona viiliL, c. 13. « Ilabes tuos censiis, uios 
l'astus. » 



— 198 — 

point d'ignorer ou de laisser passer inaperçu le jour anni- 
versaire de leur glorieux triomphe. « Nous le marquons, 
disait déjà Tertullien (1) , par l'offrande du saint sacrifice » ; 
et à un moment donné, selon la remarque de saint Augus- 
tin (2), « leur nom était proclamé à l'autel. » « Il faut, 
s'écriait saint Grégoire deNazianze (3), par une joyeuse 
fête, rendre hommage à la mémoire de tous les martyrs. » 
En ce jour, chacun d'eux avait son nom glorifié ; on s'as- 
semblait à son tombeau ou devant ses reliques, au pied 
d'un autel ou sous les voûtes d'un temple élevé en son 
honneur; on priait en commun ; on s'édifiait à la lecture 
de ses actes, au souvenir de son héroïque victoire. « Le 
peuple chrétien, écrivait saint Augustin (h), célèbre la 
mémoire de ses martyrs par des solennités religieuses, 
pour s'exciter à les imiter, pour s'associer à leurs mérites, 
pour s'aider de leurs prières. » 

Nous savons, sur des témoignages authentiques, par 
quels moyens Rome apprit aux chrétiens, dans chaque 
Église, à garder précieusement la mémoire de ceux qui 
avaient répandu leur sang pour le nom de Jésus-Christ. 
Nous lisons dans le catalogue de Félix IV , dressé au sixième 
siècle (5) : « Clément divisa la ville en sept régions; cha- 

(1) Tenul., de Corona milit. lib., c. 3. « Oblaliones pro nalalitiis 
uuuua die facimus. » 

(2) S. Aiigustini, Sermo xvii, c. 1. « Cum martyres eo loco recitanlui- 
ad allare Dei, ibi non pro ipsisoratur. » 

(3) S. Greg. Nazianz., Oral, in laudem Cyprian. « Omnium quidem 
niarlyrum memoria lœla solemnitale colenda est. » 

(4) S. Augusiini opéra, Adv. Fausium, lib. xx, cap. 31. « Populus 
christianus niemorias marlyrum religiosa solemnitale concélébrât, et ad 
excilandam imitalionem, et ut meritis eorum consocietur, atque oratio- 
nibus adjuvelur. » 

(5) Liber pontilicalis, IV, Sakctus Clemeks. « Hic fecit septem regio- 



— 199 — 

cune d'elles fut confiée à un notaire chargé d'y recueillir 
avec soin et avec exactitude les actes des martyrs. » Et 
dès l'an 235, le pape Anthère les faisait coUatlonner et 
déposer dans les archives de l'Église (1). 

Quand il parle du pape saint Fabien, l'auteur du même 
catalogue dit : « II créa sept sous-diacres qui devaient as- 
sister les sept notaires afin de recueillir fidèlement les 
actes des martyrs (2). » 

Est-il possible d'admettre que les autres Eglises, celles- 
là surtout qui se pouvaient ajuste titreglorifier d'un apôtre 
ou d'un disciple des apôtres pour fondateur, aient été pri- 
vées d'une institution qui n'était que l'effet naturel du zèle 
et de la prévoyance d'une société confiante dans ses desti- 
nées éternelles? L'Eglise de Carthage recevait, au troi- 
sième siècle, du diacre Pontius, la vie de saint Cyprien 
son évêque; le biographe du généreux prélat observe (3) : 
« Telle élait la vénération de nos ancêtres pour les mar- 
tyrs, tel était l'honneur qu'ils leur portaient, qu'ils ont 
écrit une foule de détails, et je pourrais même dire presque 
tout sur leurs passions, en sorte que ces écrits divers sont 
arrivés jusqu'à nous, qui n'étions pas même nés alors. » 

Cette coutume en honneur au troisième siècle, et déjà 
attribuée ici aux ancêtres par le diacre de Carthage, datait 

nés dividi nolariis fidelibus Ecclesiœ, qui gesta marlyium sollicite et 
curiose unus quisque per regiouem suuni diligcnler perquirerenl. » 

(1) Liber poniilicalis, apud Anaslas. bibliolh. xix. Sanctl'S Anteeus. 
y Hic gesta marlyiiira diligenter a notariis exqiiisivil, et in Ecclesia 
reconduit. » 

(2; Liber ponlificalis, xxi. Sanctus Fabianus. •< Hic regiones di- 
visil diaconibus, et fecil seplem subdiaconos, qui seplem nolariis im- 
ininerent, ut gesla marlyrum in integro coUigercnt. » 

(3) Ponliiis, vila Cœcil. Cypriani, vr, 1. 



— :200 — 

en effet des origines du christianisme. En l'année 176, 
l'Église de Smyrne écrivait le récit, des combats de son 
évêque saint Polycarpe, et, l'adressant à l'Église de Phi- 
lomélie, elle ajoutait cette remarque (1) : «La narration 
que nous venons de vous faire, prenez soin de la trans- 
mettre à tous par vos lettres, afin qu'en chaque Église le 
Seigneur soit béni pour l'élection de ses serviteurs. » Ainsi 
Lyon et Vienne envoyaient aux Églises d'Asie etdePhrygie 
les actes du martyre de saint Pothin et de ses compa- 
gnons (2) ; ainsi saint Denys d'Alexandrie communiquait 
à Fabius d'Antioche le récit du martyre de sainte Apol- 
line (3). En présence de ces témoignages, il n'est personne 
qui puisse mettre en doute l'usage établi dès les premiers 
siècles du christianisme, dans les Églises particulières, de 
s'édifier mutuellement par la peinture des épreuves et par 
le tableau des triomphes de leurs martyrs. « C'était, dit 
saint Grégoire de Tours (4), la fête de l'illustre martyr 
Polycarpe, et on célébrait sa mémoire à Riom, une petite 
ville du pays des Arvernes. On lut donc la relation de son 
martyre avec les autres leçons. » 

Ces relations composaient le trésor littéraire de la so- 
ciété chrétienne ; véritables richesses grossissant chaque 
jour, afin de payer en monnaie d'or les douloureuses folies 
du monde païen ; ani:ales du courage et de la vertu, re- 

(1) Ruinai'l, Ep. Eccles. Sniyni. de mari. S. Poiycarpi, p. 34. 

(2) Eiisèbe, Hist. Eccles., liv. v, cli. 1. 

(3) Origines de l'Eglise romaine^ p. 283. 

(4) Greg. Turon., de Gloria mart. lib., c. 86. « Dies passiouis eral 
Poiycarpi marlyris magni, et in RicomageDsi vicù civilalis Arvernœ pjus 
solemnia celebrabanlur. Leeia ijilur passione ciiin reliquis k'clionibus 
quas canon sacerdotalis invexit... » 



— 201 — 

cueillies par âes mains ignorées, à l'éternelle gloire du 
genre humain régénéré. L'histoire, découragée aux tristes 
pages de Suétone et de Tacite, cherchera et trouvera là 
des leçons pour instruire, des exemples pour façonner les 
peuples nouveaux que la Providence préparait à l'Europe 
dans les profondes solitudes du Nord. 

Au moment où Dioclélien promulguait contre les chré- 
tiens les édits d'une nouvelle persécution, les principales 
Églises de l'Orient et de l'Occident, celles-là surtout qui 
avaient été fondées par les apôtres ou- par leurs disciples 
immédiats, aux lieux de l'Asie Mineure, de la Grèce, de 
l'Asie, des Gaules, où les uns et les autres s'étaient ar- 
rêtés dans leurs courses évaugéliques, celles-là possédaient 
et tenaient en réserve, comme leurs titres de gloire les plus 
précieux, une collection véritable d'actes de martyrs, de 
diptyques, d'inscriptions, de lettres et d'ordonnances. Dans 
la longue et cruelle épreuve qui fut la dernière pour la re- 
ligion du Christ, ses ennemis, jaloux d'anéantir avec elle 
jusqu'au souvenir du nom chrétien, s'efforcèrent de dé- 
truire tout ce qui pouvait être pour la postérité un monu- 
ment à la mémoire de ceux dont ils avaient rêvé la ruine. 
On dressait les chevalets, les bûchers s'allumaient, les 
bourreaux aiguisaient leurs instruments de torture, les 
arènes se remplissaient pêle-mêle de bêtes féroces et de 
victimes, les chrétiens mouraient en foule et renaissaient 
de leur sang. Les décimer, c'était chose facile : les Mau- 
rice, les Exupère et les Candide se laissaient égorger 
comme de timides agneaux avec les légions qu'ils com- 
mandaient; les détruire n'était au pouvoir d'aucune force 
humaine, et dans le généreux martyr Sébastien, couvert 



— 202 — 

de blessures et se dressant tout à coup au milieu du palais 
des Césars, Dioclétien eût dû reconnaître le génie meurtri, 
mais immortel, de la religion chrétienne, raillant les efforts 
de sa rage impuissante. 

L'une a passé comme l'eau du torrent, le temps et l'es- 
pace sont demeurés à l'autre. Qui donc nous dira sa vic- 
toire et le nom de ses héros? Sous les autels dévastés, 
sous les sanctuaires embrasés, avec les livres de l'Ancien 
et du Nouveau Testament, les flammes dévoraient les an- 
nales de l'Église ; ses archives périssaient. De ses fastes, 
comme disait Tertullien, des actes de ses martyrs, des 
listes de succession de ses évêques, de ses tables dipty- 
cales il ne restait que des feuillets épars, des fragments 
dépareillés. « Fatal oubli, triste silence, s'écriait un poëte 
chrétien devant l'histoire ainsi rendue muette (1); l'envie 
nous dispute ces souvenirs, on étouffe la voix de la re- 
nommée! Une main sacrilège a déchiré nos annales, de 
peur que les siècles, instruits par ces pages fidèles, ne se 
transmettent d'âge en âge le genre, l'époque et les cir- 
constances de leur martyre. « 

(1) Prudence, Hept crisavôiv, Hymn. in SS. Ilemeterium el Chelido- 
nium. 

vetuslatis silentis delela oblivio! 

Invidenlur isla nobis, fama et ipsa exlinguilur; 

Charlulas blasphemus olim nam satelles abstulit : 

Ne tenacibus libellis, erudila ssecula 

Ordinem, tempus, modumque passionis proditum 

Dulcibus linguis per aures posterorum spargerent. 

Le missel .iiozarabique, en la fôle de ces saints martyrs, rappelle ce 
désastre en ces termes : « Non illas paginas negligenlia perdidit, nec 
casus abolevii, uec velustas cariosa corrupit, sed raalitia persécutons- 
invidil, » 



— 203 — 

Il périt de Ja sorte un grand nombre de monuments 
anciens qui devaient servir à l'histoire ecclésiastique des 
premiers siècles. Mais tout ne fut pas perdu, et lorsque la 
paix fut enfin assurée à l'Église, sous Constantin, on se li- 
vra sur chaque point de l'empire, avec une ardeur sans 
pareille, à la recherche des origines et des antiquités chré- 
tiennes. L'Occident voulut avoir sa traduction latine de la 
Chronique d'Eusèbe. Les fidèles remontaient sans difficulté 
le cours de trois siècles à peine écoulés : ceux-ci disaient à 
quelle époque la foi leur avait été prêchée ; ceux-là rappe- 
laient par qui l'Évangile leur avait été annoncé ; tous son- 
geaient à leurs premiers pasteurs en lisant ce passage de 
l'évêque de Césarée (1) : « Ces hommes divins, imitant le 
zèle de leurs maîtres, élevaient l'édifice des Églises dont 
les apôtres avaient jeté les fondements. Ils travaillaient 
avec une application infatigable à la prédication de l'Évan- 
gile, et répandaient par toute la terre la semence divine de 
la parole. Car la plupart de ceux qui embrassaient alors lafoi 
étant remplis del'amour d'une sainte philosophie, commen- 
çaient par distribuer leurs biens aux pauvres, et allaient 
ensuite en divers pays faire les fonctions d'évangélistes, 
annoncer Jésus-Christ à ceux qui n'en avaient point en- 
core ouï parler, et leur donner les livres sacrés de l'Évan- 
gile. Lorsqu'ils avaient ainsi posé les fondements de la re- 
ligion dans un pays d'infidèles, ils y établissaient des pas- 
teurs à qui ils confiaient le soin des âmes qu'ils avaient 
acquises à Jésus-Christ, puis ils passaient en d'autres 
contrées. Dieu travaillait partout avec eux par la force de 
la grâce. Car le Saint-Esprit opérait encore alors, par ses 
(1) Eusèbe, Hist. Ecoles., liv. m, c. 37. 



— 204 — 

serviteurs, un grand nombre de prodiges extraordinaires; 
de sorte que, dès qu'ils commençaient à prêcher dans un 
pays, on voyait quelquefois des peuples entiers embrasser 
tout d'un coup la croyance du vrai Dieu, et recevoir dans 
leur cœur les règles de la piété. » 

Au milieu de l'enthousiasme général, chaque Église 
chercha les liens qui rattachaient son fondateur à ces 
hommes apostoliques. La persécution avait dévasté les ar- 
chives de la société chrétienne, mais les traditions étaient 
restées debout, survivant à la haine qui s'acharnait contre 
leurs annales : on les interrogea scrupuleusement pour 
supfjléer à l'absence des monuments qui avaient disparu. 
Chaque Église reconstitua son histoire. Celle qui pouvait 
se glorifier de faire remonter son établissement aux apôtres 
eux-mêmes, ou bien à leurs disciples immédiats, ou en- 
core à quelqu'un de ces hommes apostoliques dontEusèbe 
célébrait si bien les travaux et la sainteté, cette Église né- 
gligea-t-elle de rendre à son fondateur le culte spécial 
qu'il méritait, et la vit-on, sitôt ingrate, laisser ce nom 
béni, aimé et vénéré, se perdre dans le silence, tomber 
dans l'oubli? Athènes ignorait-elle que Denys de l'aréo- 
page, le plus illustre de ses fils convertis au christia- 
nisme, et le premier sur la liste de ses évêques, avait, 
mettant à sa place Publius, abandonné la chaire qu'il te- 
nait de saint Paul lui-même, afin de s'en aller sous d'autres 
cieux, sur l'ordre de saint Clément, exercer son zèle pour 
la conversion des âmes? Les habitants de Lutèce pouvaient- 
ils ne pas savoir que leur Eglise, au lieu de ne compter 
que soixante années d'existence, datait du premier siècle 
de l'ère chrétienne, et que l'évèque martyr dont ils lisaient 



— 205 — 

le nom en tête de Leurs tables dipty cales n'était autre que 
l'illustre Denys de l'aréopage? 

Toutes les Églises établies dans la Gaule Belgique par 
des disciples, des collègues, des amis ou des collabora- 
teurs de saint Denys, victimes d'une confusion, non plus 
de langues, comme à Babel, mais de dates, se trompaient- 
elles à l'unanimité, de façon à ne plus savoir, en l'an- 
née 312 (1), après la promulgation du fameux édit de 
Milan, si elles avaient été fondées au premier siècle ou si 
des missionnaires ne leur étaient ve*ius que vers l'an 250 ? 

Les persécuteurs avaient, par un raffinement de malice, 
détruit une grande partie des actes des martyrs; mais ils ne 
purenttoutanéantir.On rassembla ce qui avait été sauvé des 
flammes, on recueillit ce que les fidèles avaient préservé à 
prix d'or ou au péril de leur vie, et il se trouva qu'il res- 
tait assez de documents pour refaire l'histoire des héros 
morts en confessant le nom du Christ, aux deux premiers 
siècles de l'Église. Quant à ceux qui venaient de remporter 
la môme victoire sous Dioclétien et Maximien, ou plutôt 
vers 286 et 290, vingt années écoulées avaient-elles suffi 
pour effacer tout souvenir de leur nom, de leurs combats, 
de leur triomphe? Paris, en 312, ne comptait-il plus 
parmi ses habitants un seul qui se rappelât saint Denys, 
le premier évêque de la cité, son épiscopat de quarante 
années, ses travaux apostoliques, son supplice ordonné par 
le préfet Sisinnius Fescenninus? 

De même les Églises fondées dans la Gaule Belgique 

(1) Personne n'ignore qu'il s'agii de l'édil de tolérance porté en 
faveur du clirjs'.ianisme par l'empereur Constanlir, après la bataille du 
pont Milvius. 



— 206 — 

par les compagnons et par les disciples de saint Denys 
ne pouvaient avoir perdu la mémoire de leurs premiers 
apôtres; ils avaient presque tous souffert le martyre 
par les ordres de Sisinnius ou de Riccius Varus. Mais la 
persécution n'avait pas longtemps exercé ses ravages dans 
les Gaules : sous la bienveillante administration de Cons- 
tance Chlore, dès l'année 292, les chrétiens avaient pu se 
rassembler de nouveau. Les Eglises se rétablissaient, et, 
au saint sacrifice de la messe, la première pensée du prêtre 
et des fidèles s'élevait avec une prière vers les martyrs 
dont les restes sacrés reposaient sous l'autel. 

Car on n'avait pas cessé de lire leurs actes, et aux an- 
ciennes on ajoutait les relations nouvelles. « Elles étaient 
composées, dit l'auteur, de la passion des saints martyrs 
CantiuR, Cantianus et Cantianella, décapités par l'ordre 
de Sisinnius (1) , afin que devant Dieu et devant les 
hommes ne languisse pas la louange de ceux qui, en face 
de l'impiété, ont souffert pour la foi les plus horribles sup- 
plices. » On méditait les détails de ces récits. « Nous 
avons tout écrit, observait le même auteur (2), ce qu'ils 
ont fait, ce qu'ils ont dit, ce qu'ils ont souffert. » Chaque 
Église était fière de l'apôtre qui l'avait fondée et aiTosée 
de son sang, « Vous vous montrez catholiques, s'écriait 
encore le même narrateur (3) , vous qui , de grand 

(1) Passio beat. mart. SS. Caulianorum, Mabilloo,rfe Lilurg. Gallic, 
appendix, p. 467. « Ideo volunt eorum gesla conscribi, ut in conspectu 
Dei etliominum semperlaudentursancti, qui in conspectu incredulorum 
pro lidei defensione tormenta immania pertulerunt. » 

(2) « Scribimus ut iu geslis invenimus, quid egerint, quid loculi fuc- 
rint, quid passi sint sancti. » 

(3) « Oslendilis tos esse calholicos qui victorias Christi libenter 
legiiis, libenter auditis. » 



— 207 — 

cœur, lisez ou entendez lire les victoires du Christ. » 
A ce moment il était impossible de les confondre, de 
mêler le nom des martyrs, de faire mourir à Paris en 286 
un évêque martyrisé dans Athènes au premier siècle. Les 
faits étaient trop récents ou trop bien conservés par la 
piété, qui en célébrait avec une foi si vive l'anniversaire. 
Car, en ce jour, suivant les prescriptions d'un des pre- 
miers conciles de Carthage (1), on devait lire la passion 
du martyr. Chacune des Eglises de la Gaule Belgique 
avait ses actes ; chacun de ses fondateurs ne venait-il pas 
d'être immolé sous Maximien, sur la tei're qu'il évangé- 
lisait? 

f( Nous avons, disait Sulpice-Sévère (2) écrivant son 
Histoire sacrée dans les Gaules, vers l'an 890, et parlant 
des martyrs de la dernière persécution ; nous avons, la 
relation de leurs souffrances. Ces récits glorieux sont de- 
venus des monuments littéraires; je n'ai pas cru devoir 
les rapporter, de peur d'excéder les limites de mon ou- 
vrage. » L'antique Térouanne vénérait Fuscien et Victoric; 
Soissons, Crépin et Crépinien; Tournai, saint Platon; 
Senlis, saint Rieul ; Beauvais, saint Lucien ; Amiens, saint 
Quentin; mais toutes ces villes associaient le nom de leurs 
apôtres à celui de saint Denys ; toutes, en célébrant la 
fête de ces martyrs, rattachaient leur victoire au triomphe 
du premier évêque de Paris. 
Les ravages causés par la persécution deDioclétien dans 

(1) Conc. Carlli. apiid Baron., de Martyrol.,c0in.l3. « I.iceat eliam 
legi passiones martyrum, cum anniversarii dies eorum celebrantur. n 

(2) Sulpice-Sévère, Eist. sacra, lib. u : « Exstant eliam mandalœ. lit- 
leris proeciarîe ejus temporis martyrum passiones; quœ conneclendas 
non putavi, ne modum operis excederem. » 



— 208 — 

l'histoire de nos origines avaient élé de la sorte réparés 
dans les Églises des Gaules par les documents conservés, 
par les souvenirs recueillis, par les traditions déjà répan- 
dues et par les renseignements empruntés à la correspon- 
dance des évoques et des fidèles, ou puisés en d'autres 
lieux, à des sources différentes. 

Saint Grégoire, mieux instruit que quelques-uns ne veu- 
lent le dire, en ce qui louchait aux origines de la religion 
dans les Gaules,parlantdela persécution de Marc-Aurèle, 
disait (1) : « Un grand nombre de chrétiens ont été, dans 
notre pays, couronnés pour le nom de Jésus-Christ, et nous 
conservons fidèlement le récit de leur martyre. » Entre ces 
relations figurait au premier rang la fameuse lettre des 
Églises de Lyon et de Vienne aux frères d'Asie et de Phry- 
gie, sur le martyre de saint Pothin et de ses compa- 
gnons (2). Riom, dans le pays des Arvernes, possédait 
une copie des actes de saint Polycarpe (3). L' évoque de 
Tours cite encore les actes de saint Saturnin {à). « Sept 
évêques, dit-il, ont été envoyés prêcher dans les Gaules, 
comme le i-aconte l'histoire de la passion de saint Satur- 
nin. » Puis notre historien ne se contentait pas de cejécit; 
il empruntait à la tradition les détails qui signalèrent les 

(1) Greg. Turon., Hist, Franc, lib. i, 26. « Sed et in Galliis niulti 
pro Chrisli nomine sunt per marlyrium gemnis cœlesiibus coronati : 
quorum passioiium historise apud nos fideliler usque hodie retinenlur. m 
— Voir les cliap. 30, 53, Si, de Gloria mari,, consacrés a saint Po- 
thin, à saint Marcel et à saint Valérien. 

(2) Eusèbe, Hist, Eccles., lib. v, c. 1. 

(3) Greg. Turon., de Gloria mari. lib., c. 86. 

(4) Greg. Turon., Hisl. Franc, lib. i, c. 29 : « Hujus tempore sep- 
tem viri episcopi orlinali ad praedicandum in Gallias niissi sunt, sicut 
his'.orla passionis sancli mariyris Salurnini denarrat. « 



— 209 — 

derniers instants de l'évêque de Toulouse; car ils ne se 
trouvent pas, comme nous l'avons déjà fait remarquer, 
"dans les actes authentiques publiés par Ruinart. Enfin 
nous apprenons de Grégoire de Tours lui-même le soin 
avec lequel nos ancêtres recueillaient partout où ils les 
rencontraient les actes de leurs premiers martyrs. Ainsi - 
saint Grégoire de Langres, l'un de ses aïeux, avait x-eçu de 
voyageurs revenant d'Italie (1) la passion de saint Bénigne 
de Dijon, et dans une des fréquentes expéditions des ar- 
mées franques au delà des monts (2) , on avait découvert 
les actes de saint Patrocle de Troyes. 
~ La source la plus abondante en monuments de cette es- 
pèce se trouvait sans contredit à Rome, le centre de toutes 
les Eglises, comme l'appelait saint Irénée. « Il y a, et on 
connaît à Rome, écrivait encore saint Grégoire de Tours (3) , 
beaucoup de martyrs dont les actes ne nous sont point par- 
venus dans leur intégrité. » C'est pourquoi, dans sa pru- 
dence ordinaire, l'Église romaine ne les lisait plus à ses of- 
fices solennels (4) , et se contentait de laisser aux Églises 

(1) Greg. TuTon., de Gloria mart. lib., c. 51. « Post paiicos autem 
annos ab eunlibus in Italiam passionis ejus (S. Benigni) historiam aHa- 
tam beatus coufessor accepit. » 

(2) Id., c. 64. « Ut virtus marlyris Patrocli non esset occulta, abiit 
exercitus in Italiam et detulit passionis hujiis historiam, siciit a clerico 
tenebalur scripta. » 

(3) Greg. Turon., de Gloria mart. lib., c. 40. « Multi quidem sunt 
martyres apud urbem Romara, quorum historiaî passionum nobis inte- 
gi-œ non sunt delala;. » 

(4) Gelasius in Roman, concil., apud B^vamnm , Tract, de marlyroL, 
c. 2 : « Gesla sanctorum martyrura, secundum anliquam consuetudi- 
nem, singulari caulela in sancta Romana Ecclesia non leguntur; quia 
eoruni, qui conscripsere, nomina penitus ignoranlur, et ab infidelibus, 
aut idiotis superilua, et minus apta quam rei ordo fuerit, scripta esse 
putantur. » 

14 



— 210 — 

particulières (1) la faculté d'en faire à la messe la lecture 
publique. 

Rome, dès l'origine, avait^eu ses archives pour la conser- ■ 
vation des titres de la société chrétienne quels qu'ils fus- 
sent, d'où qu'ils vinssent, documents de toute sorte, actes, 
diptyques, décrets, lettres, consultations (2). Au com- 
mencement du quatrième siècle, ce dépôt, Chartaiium, 
Scrinia sedis Apostolicce , offrait mie ample collection 
de monuments ecclésiastiques ouverte aux éludes et aux 
recherches particulières, « Si tu me soupçonnes capable 
d'avoir fabriqué cette lettre, disait saint Jérôme dans sa 
lutte contre Rufin (3), que ne la vérifies-tu au chartvier de 
l'Église romaine? Du moment que tu te seras convaincu 
qu'elle n'a point été donnée parl'évêque Anastase,tu pouri'as 
te vanter de m' avoir pris comme un faussaire en flagrant 
délit de mensonge. » Il s'agissait d'une lettre écrite contre 
Rufin à Jean de Jérusalem par le pape saint Anastase I". 
Aux actes d'un concile tenu à Antioche en l'année 379, 
« cent quarante-six évêques d'Orient ont signé, et leur 
souscription authentique est encore gardée aujourd'hui 
dans les archives de l'Église romaine [h). » Nous trouvons 

(1) Adriani pap. epist. sd Carolum Magnum. « ilagis autem passiones 
sanclorura mai'iyium sancli canones censuerunt, ut liceat eas in Ecclesia 
legi, cuni anniversarii dies eoriim celebrantur. » — Mabillon, dans la 
dissertation de Ciirsu Gallicano, qui suit ses trois livres sur h liturgie 
gallicane, établit l'antiquité de cet usage dans les Églises de la Gaule, 
p. 380, 403, 407. 

(2) Origines de VEglise romaine, cb. 9, p. 311. 

(3) S. llieron. opéra, Apol. adv. Ruf., lib. m, édit. bénédict., t. IV, 
p. 459: « Si a me ficlam epislolam suspicaris, cur eam in Roraame 
Ecclesiœ Cbarlario non requiris? Ut cum deprebenderis ab episcopo non 
dalara, manifeslissime criniinis reum teneas. « 

(i) S. Dauiasi Epist. u fragmenta. Migne, Palrologie, t. XIII, p. 334. 



— 211 — 

ce fait consigné dans la correspondance du pape saint Da- 
mase. Saint Bonifacel" écrivait à Rufus, évêque de Thes- 
salonique, nommé par Innocent I" délégué du saint-siége 
dans la Macédoine et l' Achaïe, que les pièces de sa nomina- 
tion étaient gardées dans les archives (1). Saint Célestin I" 
envoyait aux évêques des provinces de Vienne et de Nar- 
bonne, au sujet d'un certain Daniel, coupable de grands 
crimes, une lettre avec la copie des actes d'accusation ren- 
fermés dans les archives romaines. Maxime d'Antioche 
adressait à saint Léon une lettre de saint Cyrille d'Alexan- 
drie; le pape lui répond qu'il l'a comparée avec celle qui 
existait aux archives, et qu'elles sont parfaitement sem- 
blables (2). Enfin les évêques de la province d'Arles, dé- 
fendant leurs droits auprès du même pape saint Léon, in- 
voquent au profit de leur cause l'autorité de ces archives : 
« Fidèles aux traditions de l'antiquité, disent-ils dans la 
lettre que nous avons citée ailleurs (3) , les prédécesseurs 
de Votre Béatitude ont, par des décrets publics, sanctionné 
les anciens privilèges de l'Eglise d'Arles, ainsi que les ar- 
chives du siège apostolique en font foi {h) . » 

« Simililer ei alii CXLVI Orientales episcopi subscripseriinl, quorum 
siibscriplio in authenlicum liodie in arcliivis Roraaiia; Ecclesite lenelur. » 

(1) Bonifac. I epist. iv, apud Constant, collée, t. I, p. 1019 : « Ut 
scrinii nostri inonimenla déclarant. » 

(2) S. Leonis opéra, Epist. ad Maxim. Anlioch. « Gujiis epislolœ ad 
nos exemplaria direxisli sanclœ memoriœ Cyrilli, eam in nostro scriaio 
requisitam, nos authenticam noveris reperisse. » 

(3) Voir ci-dessus, cli. 3, p. 57. 

(4) Preces Episc. prov. Arclal. ad Leonem pap., Sirmond, p. 89. 
« Quant quidem anliquitatem sequenles predecessorcs Beatitudinis Yes- 
traï, hoc quod erga privilégia Arelalensis Ecclesite inslitiiiio vêtus tra- 
diderat, promulgatis, sicut et scrinia Aposlolicœ sedis procul dubio con- 
tinent, auctorilatibus conlirmarunU n 



212 

Ces témoignages suffisent pour monlrei' l'importance 
des archives de l'Église romaine et le recours facile que 
chacun y pouvait avoir pour éclairer une question. Mais 
parmi les documents historiques qu'elles renfermaient, les 
actes des martyrs tenaient la place d'honneur (1). Saint 
Clémentavait nommé des diacres expx'ès pour recueillir ces 
actes ; saint Fabien leur donna des aides pour mener le 
travail à meilleure fin, et le titre de notaire, avec les fonc- 
tions attachées à la dignité, fut toujours à Rome compté 
parmi les plus honorables (2). Sans doute ces archives 
avaient, comme partout ailleurs, souffert de la persécution 
de Dioclétien ; mais aussi, plus' que nulle part, une fois la 
paix assurée au christianisme, on prit soin de les restau- 
rer, de les cocûpléter, et toutes les Églises s'empressèrent 
d'ouvrir leurs annales pour y chercher ce qui manquait à 
Rome. C'est ainsi que le pape Gélase, dans un décret daté 
de hQb, nous apprend que les actes des martyrs avaient 
été écrits de nouveau pour la plupart depuis la paix de 
l'Église. 

C'est sur ces monuments précieux, classés, étudiés, com- 
pulsés, que l'Église romaine ordonna sa liturgie et régla le 
culte à rendre à ses saints. C'est avec ces documents au- 
thentiques, pièces justificatives de son histoire et des tra- 
ditions des Églises particulières, qu'elle composa son pre- 
mier martyrologe. 

Ce travail, résumé succinct de sa gloire, ce tableau ana- 
lytique d'un passé de trois siècles si magnifiquement rempli 

(1) Origines de l'Église romaine, p. 134. 

(2) Id., p. 316. — Le Liber po)iti/icalis nous fait connaître qu'A- 
drien I", pape eu 772, avait été nommé par Paul I" notaire régionnaire. 



— 213 — 

en Orient et en Occident, était de bonne heure devenu né- 
cessaiFe. Rosweyde nous en donne la raison. « Voici ce qui 
était arrivé, écrit le savant jésuite (1) : les actes des mar- 
tyrs, recueillis avec tout le soin et toute la diligence pos- 
sible, rassemblés par les notaires, vérifiés par les diacres, 
approuvés par les papes eux-mêmes et déposés aux ar- 
chives, avaient fini par former une immense collection. Elle 
servit à composer un martyrologe qui, dans sa brièveté, ne 
donna que le jour et le lieu de leur martyre, suivant le té- 
moignage de saint Grégoire. De cette façon, il fut plus fa- 
cile de les inscrire sur les diptyques et d'en faire mémoire 
ay saint sacrifice de la messe. » 

Nous avons ce témoignage du pape saint Grégoire le 
Grand ; il est de la plus grande importance, car il nous 
montre en quels termes l'illustre pontife recommandait, en 
592, au patriarche d'Alexandrie Eulogius, le premier mar- 
tyrologe en usage dans l'Église romaine. « Nous gardons, 
dit le pape (2), inscrits dans un volume, les noms de 
presque tous les martyrs; leurs passions correspondent 
*à chaque jour, et chaque jour nous célébrons le saint 
sacrifice de la messe en leur honneur. Ce volume ne 
dit pas quel genre de supplice chacun d'eux a souffert; 

(1) H. Rosweyd. S. J. ad Marlyrol. Adonis Epist. dedicat. Paulo V, 
Pont. Max. « Inde faclum, ul cum acta niarlyrum tanta cura et dili- 
i^entia perquisita, per notarios sanclœ Ronianœ Ecclesiœ conscripla, per 
diaconos cognila, ac deraum per îpsos Homanos ponlifices probata, 
atque iu Ecclesiœ arcliivis recondila, in immensum excrescerent, brève 
ex iisdem inarlyrologium conficeret, quo dies lantum et locus passionis, 
ut habet S. Gregorius, notaretnrj alque ila facilius eorum memoria 
sacris diptycbis insereretur et eorumdeni in missariis soleniniis com- 
memoratio lierel. » — Origines de l'Église romaine, p. 139, 

(2) Gregorius papa ad Eulogium, episc. Alexand., lib. vu, Epist. 29, 



— 214 — 

il -marque seulement le lieu et le jour de leur martyre. De 
là vient que tous les jours, comme je l'ai observé„nous 
faisons œéuîoire d'un grand nombre de martyrs apparte- 
nant à divers pays et à différentes provinces. » 

Les paroles de l'illustre pontife suffisent à la louange 
de ce Martyrologe, nous n'en voulons point d'autre. Il fut 
répandu, suivant le désir de saint Grégoire le Grand, dans 
toutes les parties du monde (1). Vers l'an 850, un exem- 
plaire, qui avait été donné par un pape à un saint évêque 
d'Aquilée, fut remis, par une attention délicate, entre les 
mains d'un de nos plus célèbres martyrologues, Adon, en- 
suite archevêque de Vienne (2) . C'était à Ravenne, où des 
affaires le forçaient de prolonger son séjour. Adon prit une 
copie du vénérable et très-antique recueil, comme il l'ap- 
pelle, et n'eut rien de plus à cœur que de le suivre dans la 
rédaction de son Martyrologe, en tête duquel il s'empressa 
de lui donner place. 

« Nos pêne omnium martynim, distinclis per dies singulos passionîbus, 
collecta in uno codice nomina habemus, alque quoiidianis diebus in 
oorum YL-neraiione missarum solemnia agimus : non tamen in eodein 
volumine, quis qnaliier sii passus, indicatur : sed tanlummodo incus et 
dies passionis popiliir. Unde lit ut nuilli ex diversis terris alque provin- 
■ciis per dies, ut prœdixi, singulos cognoscanlur mariyrio coronati. Se. 
liaee habere vos bealissimos credimus. » 

(1) Roswejd., loc. cil. » Fero nunc Vêtus hoc Komanura Martyrolo- 
yium, quod Gregorius ponlifex maximus ad Eulogium Alesandrinum 
episcopum scribeus, per orbem universum dispersum et opiavit et cre- 
didit. » 

(2) Ado, Viennensis archiep. in prœfat. Marlyrol. sui. « Huic operi, 
ut dies martyrum verissime nolarentur qui contiisi in Kalendis salis in- 
veniri soient, adjuvit veoerabile ei peraniiqnum Martyrologium ab urbe 
Roma Aquileiarn cuidam sancto episcopo a ponlilice Romano directum, 
et mihi postmodum a quodam religioso fratre aliquot diebus prœsiitura : 
quod ego diligente cura iranscriptuin, positus apud Ravennam, in capite 
hujus operis ponendum pulavi. » 



— 215 — 

Nous ne saurions appuyer la distinction entre saint Denys 
l'Aréopagite et saint Denys de Paris sur une autorité plus 
ancienne, plus forte et plus respectable. Or voici, dans ce 
vieux Martyrologe romain dont Baronius lui-même recon- 
naît l'authenticité (1), ce que nous lisons à la date 
du 3 octobre (2) : « A Athènes, fête de saint Denys de l'a- 
réopage; il souffrit divers tourments sous Adrien, comme 
l'attesteAristide dans son J/?o/o^?e de lareligion chrétienne. 
Cet ouvrage est regardé par les Athéniens comme un des 
plus remarquables de l'antiquité ecclésiastique. » 

Aristide n'est pas un personnage de fantaisie ; il a laissé, 
parmiles apologistes du christianisme au second siècle, un 
nom de sainte et glorieuse mémoire. Le même Martyrologe 
célèbre au 81 d'août (3), « à Athènes, la fête d'Aristide, 
qui composa pour l'empereur Adrien Y Apologie de la reli- 
gion chrétienne. » Et saint Jérôme dit dans sa Ch7'onique, à 
l'année 127 [h) : «Quadrat,discipledesapôtres, et Aristide, 
philosophe chrétien d'Athènes, adressent à l'empereur l'^- 
pologie de la religion. « Adrien, frappé des observations de 

(1) Baronius, prolegom. ad Slartyrol. Rom., cap. 8 : « Hoc ipsum 
simplex absque alio additaraento romanum Martyrologiuni, idemque 
perbreve, in quo lanlum nomina martyrum, locus et dies passionis 
positi haberentur, est illud ipsum cujus meminit Ado. » 

(2) ^'elus jMarlyrol. Rom., 3 octobr. « AtUenis, Dionysii Areopagilœ, 
sub Adriano diversis tormenlis passi, ut Aristides leslis est in opère, 
quod de chrisliana religione composait : hoc opus apud Alhenienses 
inter anliquorum memorias clarissimum tenetur. » 

(3) Velus Martyre!. Rom., 31 jul. « Apud Athenas, Aristides qui 
Adriano principi de religione chrisliana libres obtulit. » 

(4) S. Hieron. opéra, Chronicon, an. 127 : « Quadratus, discipulus 
apostolorum, et Aristides Atheniensîs nosler phiiosoplius, libres pro 
chrisliana religione Hadriano dedere composiios... Quibus commotus 
Ifadrianus Minucio Fundano proconsuli Asiœ scripsit, sine objectu cri- 
minum chrislianos non condemnandos. » 



— 216 — 

l'apologiste chrétien, écrivit au proconsul d'Asie, Minutius 
Fundanus, une lettre par laquelle il ordonne de ne condam- 
ner que les chrétiens coupables de quelque crime. On avait 
donc àRome les actes du martyre de saint Denys l' Aréopa- 
gite,ou, àleur défaut:, l'ouvrage d'Aristide, ou bien quelque 
document authentique sur. la foi duquel l'Église fixa dans 
le Martyrologe le lieu, Athènes, le jour, le 3 octobre, du 
martyre de i'Aréopagite. 

Quant au nom d'Adrien que nous lisons dans le texte, il 
peut signifier le juge qui présida le supplice du premier 
évêque d' Athènes, comme Dacianus Firmilianus ; si ce nom 
rappelle le successeur de Trajan, comme au Martyrologe 
d'Adon, il y aurait dans la phrase une construction vi- 
cieuse, une faute de traducteur ou une confusion de copiste. 
11 ne s'agit pas, en effet, des tourments ordonnés par l'em- 
pereur, mais de la relation des tourments faite au prince 
par Aristide. 

Le jour et le lieu du martyre de saint Denys I'Aréopagite 
sont ainsi fixés : il a souffert à Athènes le 3 octobre. Un 
peu plus loin, à la date du 9, le même Martyrologe 
poi'te (1) : « A Paris, saint Denys, évêque, et ses compa- 
gnons, frappés du glaive par l'ordre de Fescenninus. » 
Saint Denys de Paris était venu de Rome vers l'an 250, à 
la tête d'une nouvelle mission apostolique;' il y restait en- 
core connu, et aux bords du Tibre on le distinguait avec 
raison de ses saints homonymes, évêques d'Athènes, de 
Corinthe, de Vienne, d'Alexandrie et de Rome, au second 
et au troisième siècle. On possédait la relation de son mar- 

(1) Velus Marlyrol. Rom., 9 oclobr. « Parisiis, Dionysii episcopi cum 
sociis a Fescennino gladio animadversi. » 



— 217 — 

tyre ou au moins les actes de quelques-uns de ces vaillants 
apôtres fondateurs des Eglises de la Gaule Belgique, im- 
molés durant la persécution de Maxioiien. Tous s'hono- 
raient d'avoir été les amis, les collègues, les compagnons, 
les disciples de saint Denys. C'est donc aux actes de ces 
martyrs, que Sulpice-Sévère ne rapportait pas, de peur de 
traînerson histoire en longueur (1), et que les Églises parti- 
culières de la Belgique s'étaient empressées de communi- 
quer h la ville éternelle, ou bien c'est à ses propres souve- 
nirs, et en 312 ils n'étaient encore vieux que de soixante 
ans, puisqu'ils remontaient seulement à l'an 250, l'époque 
du^ départ des missionnaires pour la Gaule; c'est à ces 
actes et à ses souvenirs que l'Église romaine eut recours 
pour fixer au 9 octobre, et à Paris, le jour et le lieu du mar- 
tyre de saint Denys, notre premier évoque. 

Le pape saint Grégoire le Grand, dont l'autorité est si 
respectable en tout ce qui tient à notre liturgie, affirme 
par sa lettre à Eulogius, patriarche de Constantinople, la 
foi qu'il faut ajouter au vieux martyrologe romain, où nous 
trouvons si nettement établie la distinction des deux saints 
Denys. Son Sacramentaire , composé vers la fin du sixième 
siècle, mérite d'attirer notre attention dans le sujet qui 
nous occupe. Un des manuscrits les plus renommés de cet 
ouvrage, le manuscrit de Beims, Codex Remensis, à la 
prière des vivants, dans l'action du saint sacrifice de la 
messe, après les noms de Jean et de Paul, de Cosme et de 
Damien, ajoute ceux de (2) o Denys, de Rustique, d'Eleu- 

(1 ) Voir ci-dessus, p. 207. 

(2) S. Gregorii Magni Liber Sacramcnlorum, p. 3. — In codice Re- 
mcnsi hœc nomina addunlur: « Dionysii, Rusliei el EleuVlierii, Hilarii, 



— 218 — 

thère, d'HUaire, de Martin, de Rémi, d'Augustin, de 
Grégoire, de Jérôme et de Benoît. » 

A la prière des morts, après le Patei\ lorsque le prêtre 
s'adresse à Dieu par l'intercession de la vierge Marie, des 
saints apôtres Pierre et Paul, André, de saint Etienne, le 
premier martyr, le fameux manuscrit de la Bibliothèque 
de la reine Christine de Suède, Codex Reginœ Sueciœ, 
présente inscrits les noms (1) de « saint Denys, martyr et 
pontife, avec ses compagnons Rustique et Eleuthère, et de 
saint Gloud, confesseur. » 

Le Liber Antiphonarius du même pape renferme tout 
ce qui devait être chanté par le chœur à la messe. Nous n'y 
trouvons l'ien qui puisse faire supposer que le fondateur 
de l'Église de Paris n'est autre que le premier évêque d'A- 
thènes, dans les deux offices particuliers (2), l'un à la 
veille de saint Denys et de ses compagnons, l'autre pour 
la fête de saint Denys. 

Ces témoignages divers donnent une nouvelle force â 
l'autorité du vieux Martyrologe romain, distinguant deux 
saints Denys, car ils prouvent que le grand pape saint Gré- 
goire les connaissait l'un et l'autre, et nous voyons par les 
deux manuscrits, qu'à l'époque où ils ont été copiés (3) , on 

Martiui, Remigii, Augustini, Gregorii, Hieronymi, Benedicti. » Migne, 
Patrologie, t. LXXVIII, p. 28o. 

(d) Id., p. 4. In Codice Reg. Suec. additur : « NecnoB et bealo Dio- 
nysio martyre tuo alque ponlifice cum sociis suis. Rustico et Eleutherio, 
et beato Clodoaldo confissore tuo. » Ce dernier nom ferait supposer que 
le manuscrit appartenait à l'église de Saint-Cloud près Paris. — Migne, 
Patrologie, t. LXXVIII, p. 28. ■ 

(2) S, Gregorii Magui, Liber Antiphonarius, p. 7H. — Migne, Pa- 
trologie, t. LXXVIII, p. 706. 

(3j Ces manuscrits, au dire d'Hugues Ménard, remontent au siècle de 



— 219 — 

ne confondait, ni à Reims, ni à Paris, l'évêque d'Athènes 
avec l'évêque de Lutèce. 

La même distinction entre saint Denys l'Aréopagite et 
saint Denys de Paris est confirmée par la tradition des 
temps anciens. De tous les auteurs de l'antiquité ecclésias- 
tique, il n'en est aucun, parlant de saint Denys de l'aréo- 
page et de saint Denys de Paris, qui les confonde ; aucun 
ne dit que l'Aréopagite est venu à Paris ; aucun ne laisse 
deviner que saint Denys de Paris est le même que saint 
Denys de l'aréopage. Son rang, sa sagesse, sa conversion 
relatée au livre des Actes, lui assuraient même parmi les 
disciples des apôtres un nom à l'abri de l'indifférence et 
de l'oubli. Saint Jérôme, qui avait été attaché par le pape 
Damase aux archives de l'Église romaine (1); saint Jérôme, 
qui avait pu puiser à ces trésors les richesses d'érudition 
qu'il a répandues dans ses ouvrages ; saint Jérôme, écrivant 
sa Chronique, fait en ces termes, à l'année 52, l'éloge du 
converti de saint Paul (2) : « Denys l'Aréopagite, autrefois 
philosophe distingué, jette un vif éclat. » Plus tard, lors- 
que l'ermite de Bethléem composa ses essais biographiques 
sur les hommes qui par leurs écrits ont rendu quelque ser- 
vice à l'Église pendant les trois premiers siècles (3) , lui 
qui avait visité Ja Grèce, lui qui avait séjourné dans les 

Cliarlemagne, et sont par conséquent antérieurs aux Âréopaghiques 
d'Hilduin. 

(1) S. Ilieron. opéra, Epist. xci ad Ageruchiam.edil. benedict, t. IV, 
pars II, p. 744. « Ut in charlis ecclesiaslicis juvarem Damasum Romanœ 
urbis episcopum, et Oiienlis atque Occidentis consultalionibus respon- 
derem. » 

(2) S. Hieron. Chronicon, anno b2. « Dionysius Areopagila priESta- 
bilis olim philosophus claret. » 

(3) S. Hieron, de Scriptoribus ecclesiast. liber. 



— 220 — 

Gaules, lui qui pendant ses quatre-vingts années d'exis- 
tence avait, dans le silence de la solitude et au milieu du 
tumulte des cités, pris connaissance de presque tous les 
ouvrages païens ou chrétiens (1) , n'a pas un souvenir, une 
place pour saint Deriys l'Aréopagite dans sa galerie des 
écrivains ecclésiastiques. 

Un monument remarquable de la tradition du premier 
siècle de l'Eglise, le Libellus de Festivit. apostoL, nous 
fournit une courte notice sur les apôtres et sur leurs disci- 
ples Tite et Timothée, Ignace et Polycarpe, Trophime 
d'Arles et Paul de Narbonne. Saint Denys l'Aréopagite 
n'est pas oublié ; nous le voyons converti par saint Paul, 
établi premier évêque d'Athènes (2). Publius lui succède ; 
mais rien ne laisse deviner qu'il prenait la chaire abandon- 
née par saint Denys partant pour Rome avant d'aller prê- 
cher l'Évangile dans les Gaules. " Publius, dit le texte (3), 
gouverna l'Église d'Athènes avec éclat; il s'illustra par ses 
vertus autant que par sa doctrine, et souffrit un glorieux 
martyre pour Jésus-Christ, car Denys fut le premier, Publius 
vint après; celui-là avait d'abord été préposé à l'Eglise 
d'Athènes. » Nous ne voyons là aucune allusion au brusque 

(1) S. Hieron., Episl. lxxxiii, ad Magnum, p. 634. — Voir dans nos 
Voyages de saint Jérôme les chapitres, 4, S, 8. 

(2) Libellas de Fesliv. Aposl. c. 3, nonas oclobris : « Natalis sancti 
Dionysii Areopagita;, qui ui liber Aciiium Apostoloruni indicat, ad prte- 
dicationem beau Pauli aposloli apud Alhenas ad fidem Chrisli conversus, 
primus ejusdem civitalis episcopus ah eodem est constitutus. » 

(3) Libellus de Festivit. Apost. D. i2 kalend. febniar. « Natalis 
sancli Publii Athenarum episcopi... Quem Publium adhœrentem sibi 
bealus apostolus Paulus postea ordiuaium episcopum, ad prœdicandum 
direxit; qui postmodum Atbeniensium ecclesiara nobiliter rexil, et praî- 
clarus virtulibus et doclrina prœfulgens, ob Christi marlyrium gloriose 
coronalur; nam primus Dionysius, inde Publius, iste Alhenis prœfuit. » 



— 2-21 — 

départ de saint Denys. Les derniers mots du Lihellus ne 
semblent-ils pas plutôt les associer tous deux, Denys et 
Publius, puis Quadrat (l), dans les fonctions épiscopales 
comme aussi dans les épreuves et le triomphe du martyre? 

L'Occident s'accordait, au quatrième et au cinquième 
siècle, pour ne point confondre saint Denys de l'aréopage 
et saint Denys de Paris, afin de leur rendre à chacun un 
culte à part, distinct, comme celui dont on honorait Denys 
de Gorinthe, Denys d'Alexandrie, Denys de Rome. L'Orient 
conservait les mêmes traditions, et les Grecs ont toujours, 
à l'origine, distingué saint Denys de l'aréopage et saint 
Denys de Paris. Les BoUandistes, après avoir étudié la 
question et accumulé les preuves fournies par leur inépui- 
sable érudition à l'appui de leur sentiment, n'hésitent pas 
à l'affirmer de la manière la plus explicite (2), D'abord, de 
tout temps les Grecs ont célébré la fête de l'Aréopagite le 
3 octobre ; ensuite le Ménologe grec publié par le P. Sir- 
mond et reproduit par les BoUandistes (3) établit nette- 
ment que, suivant l'ancienne tradition grecque, saint Denys 
avait été brûlé vif dans Athènes. 

Aucune voix discordante ne se fit entendre jusqu'à ce 
que les Francs eurent appris aux Grecs ou les Grecs aux 
Francs que saint Denys de Paris était le même que saint 
Denys l'Aréopagite. Alors au mémoire primitif qui se lisait 

(1) Id. F. 7 kal. jun. a Natalis sancti Quadrali apostolorum discipuli, 
qui in locum episcopi Publii Athenarum substituitur et Ecclesiam grandi 
lerrore dispersam flde et industria sua congregaU » 

(2) Bolland., Acta Sanctorum, l. IV. octob. 9, S. Dionys. Areopag., 
§ XI. — Ralionum momenla e sacris potissimum Grsecorum faslis petita, 
quœ, et apud hosce opinionem de duobus Dionysiis anliquitus obtinuisse 
commoDStrant. 

(3) Id., p. 746. 



— 222 

dans le Ménologe on ajouta des détails qui ne s'harmoni- 
sent plus avec le commencement. Il en résulte une vie abré- 
gée de saint Denys, formée de deux pièces disparates rap- 
prochées par une main trop peu exercée. Il serait impos- 
sible d'imaginer une preuve plus évidente du changement 
de la tradition chez les Grecs. Voici la rédaction remaniée 
de ce Ménologe au 3 octobre (i) : 

« Triomphe du très-saint martyr Denys de l'aréopage, 
évêque d'Athènes. 

« Denys était dans Athènes un des citoyens les plus il- 
lustres par la gloire, la fortune et la sagesse. Il faisait 
partie de l'aréopage et remplissait les fonctions de juge. 
Lorsque saint Paul vint prêcher l'Évangile dans Athènes, 
Denys, qui avait l'esprit vif, comprit aisément la vérité, 
fut un des premiers à croire en Jésus-Christ, et reçut le 
baptême. Il fut ordonné évêque d'Athènes, convertit un 
grand nombre de ses compatriotes et les baptisa. La con- 
naissance des mystères de Dieu lui fut communiquée par 

(1) Menolog. Grœc. studio et opère Annibalis, tiiulo S. Clemenlis 
cardinalis edilum, anno ITâT : 

Ceriameu sacrosancii martyris Dioaysii Areopagitœ;, Alhenarum epis- 
copi. — « Magnus Dionysius in uihe Alhenarum, unus ex iis qui gloria, 
diviliis, el sapieuUa escellebanl, in eo quem Areopagum vocanl cau- 
saruni judex erat. Cum vero S. Aposlolus Paulus Alhenas profeclus, 
Cbrisium prœdicaret, uti erat acri ingenio, veritatem facile intellexit et 
in Chrislum credidit, baplizalusque Alhenarum episcopus ordinalur, 
mullosque Grœeorum domuit, et ad Deum converses baptizavit. Didicit 
eliam arcana Dei mysteria a sanclo Hierotheo episcopo, et multos libros 
de cœlesiibus virtulibus conscripsit. Uelatus aulein ad Alhenarum prœ- 
fectum ab idolalris, comprehendilur cum duobus discipulis; cumque 
mulla tormenla subiissent, primus quidem ipse decollatur, qui suis ma- 
nibus caput ad duo railliaria suslulit, nec primo deposuil, quam Chris- 
lianse feminaî obviam faclus, iUud ei iradidit. Poslea duo ejus discipuli 
capile oblruncali suul. » 



— 223 — 

le saint évêque Hiérothée, et il composa plusieurs ouvrages 
sur les vertus célestes. Les païens le dénoncèrent au pré- 
fet d'Athènes, qui le fit jeter en prison avec deux de ses 
disciples. Après avoir souffert différents supplices, il eut la 
tête tranchée ; il prit sa tête entre ses mains, la porta à 
deux milles environ, et ne la laissa que pour la remettre à 
une femme chrétienne qu'il rencontra. Ses deux disciples 
furent également décapités. » 

La commémoration de saint Denys fournie par le Méno- 
loge dit de saint Basile est évidemment composée sur une 
vie gréco-franque (1). Cependantrauteurs'oublie;il glisse 
sur Je terrain de la fiction pour tomber dans la véritable 
tradition en faisant mourir saint Denys à Athènes (2). 

La vérité s'échappait malgré lui de la plume de cet 
écrivain ; les preuves nous en sont venues des Grecs eux- 
mêmes après la prise de Constantinople. Entre les reliques 
insignes distribuées par l'empereur Baudoin aux évêques 
et aux chefs de la quatrième croisade se trouvait la tête 
de saint Denys l'Aréopagite. Elle fut offerte à l'évêque 
comte de Soissons, Nivelon de Gerisy, qui, de i-etour en 
France et dans son diocèse, en fit hommage à l'abbaye 
cistercienne de Longpont. Cinq cents ans plus tard, le gé- 
néral de l'ordre commanda une reconnaissance de la pré- 



(1) Les BoUandistes n'hésitent pas a déclarer également apocryphes 
deux relations du martyre de saint Denys l'Aréopagite attribuées à saint 
Mélhodius. Acta Sanclorum, t. IV, octob. 9. S. Dionysii Areopag. , § iv. 
— Neutram a Grœcis Dionysii passionibus S. Melhodio adscribendam,am- 
basque e Lalinis fontibus promanasse. — Nous devons nous borner à ces 
indications sommaires, remettant à discuter plus loin les documents qui 
confondent saint Denys de Paris avec saint Denys de l'Aréopage. 

(2) Bolland. , Acta Sanctorum, t. IV, octob.. 9, p. 747. 



— 224 — 

cieuse relique. Le procès-verbal mérite d'être rapporté; 
il afiirme la tradition des Grecs, distinguant deux saints 
Denys (1) : 

u Frère Charles- Joseph Gottin, bachelier en théologie de 
la faculté de Paris, prieur de l'abbaye de Sainte-^Marie 
de Longpont, de l'ordre de Cîteaux, dans le diocèse 
de Soissons, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, 
salut en Notre-Seigneur, qui est admirable dans ses saints 
et qui conserve leurs ossements. 

« Nous faisons savoir que le révérendissime abbé général 
des cisterciens a daigné nous adresser de Paris, le vingt- 
troisième du présent mois de janvier, une lettre pour nous 
requérir de rassembler et de lui transmettre par écrit (2) 
tous les renseignements, preuves et documents qui se rap- 
portent à la tête de saint Denys, religieusement conservée 
depuis cinq cents ans dans notre monastère de Longpont. 
Par obéissance, et pour satisfaire au désir de notre révé- 
rendissime abbé, nous nous sommes rendu au trésor de nos 
reliques, placé au chevet de notre église, derrière le 
maître-autel. 

« Assisté de Nicolas Quinquet et de Pierre Lallouette, re- 
ligieux prêtres de notre communauté, après les cérémonies 
prescrites d'habitude en pareille occurrence, nous avons 
ouvert un reliquaire d'ivoire, orné de brillants et de 
figures d'argent. Nous en avons retiré un coffret d'argent 
ciselé, long de dix pouces et large de six environ. Le 



(1) Boll. , Acla Sanct. , l. lY, act. 9. S. Dionysii Areopagitae, c. II, p. 800, 

(2) « Ut ipsi probaliones, notilias, documenlaque de S. Dionysii Areo- 
pagitae capite, quod a quingentis annis in dicto noslro Longipontis mo- 
naslerio religiose asservatur, digeremus ac litleris commendareraus. » 



— 225 — 
couvercle porte une rose épanouie autour de laquelle 
courent en caractères gothiques les quatre mots latins : 

CPffiput exncti T^ianvaii (^veofsijffitic (1). 

Autour de ce couvercle, sur de petites lames d'argent se 
lisent, également gravés en lettres gothiques, les trois vers 
suivants (2) : 

C^xesi:p!(j^'ttx iTonruu'-IJJons nolfilttatwr 

^agtxxxxsm v'xtcc cu^us i$xsx iste ee^itaiitr. 

« -En ouvrant ce coffret nous avons trouvé, enveloppés 
dans une pièce de soie blanche, les os d'une tête humaine, le 
frontal, l'occipital et les deux pariétaux, sans aucune frac- 
ture. Autour de cette tête, sur l'os vif, à partir de l'oreille 
gauche, un peu au-dessus, en suivant la partie postérieure, 
nous avons lu distinctement les quatre mots grecs depuis 
longtemps écrits à l'encre (3) : 

« Entre tous les évêques de Soissons, Nivelon de Cerisy 
environna l'abbaye de Longpont d'une affection toute par- 
ticulière. Il était fils de Gérard de Cerisy, comte de Muret, 
et d'Agnès, qui en l'année 1131 donnèrent le lieu nommé 
Longpont, situé dans le pays dont ils étaient seigneurs, à 

(1) Tète de saint Denys l'Aréopagile. 

(2) Longpont a l'insigne bonheur de posséder la têie de l'Aréopagile ; 
elle est placée dans ce reliquaire. Que ses exemples soient la règle de 
cette communauté. 

(3) Tèie de saint Denys l'Aréopagile. 

15 



— 226 — 
l'ordre de CîLeaux, pour y bâtir un monastère qui gardât le 
nom de Longpont. Ils y entrèrent eux-mêmes et passèrent 
le reste de leur vie dans la pratique de toutes les vertus- 
chrétiennes. Le roi Philippe- Auguste avait rassemblé, en 
1202, une grande-armée pour aller à la conquête de la terre 
sainte ; mais Sa Majesté ne put se mettre en route, retenue 
qu'elle était par une guerre avec l'Angleterre, et elle in- 
vestit du commandement suprême Baudouin, comte de 
Flandre. Parmi les prélats français remplis d'ardeur qui 
partirent avec les croisés, se trouvait en première ligne 
l'évêque Nivelon. L'armée des chrétiens se détourna de la 
voie qui conduit directement en Palestine, et se rendit, par 
un jugement secret de Dieu, à Constantinople pour rétablir 
l'empereur Alexis le Jeune sur le trône, d'où l'avait chassé, 
comme chacun le sait, son oncle Alexis Gomnèiie. 

« Le comte de Flandre et l'armée des croisés assiégèrent 
Constantinople, et l'année suivante s'emparèrent de la 
ville. Le pieux évêque Nivelon voulut faire à son diocèse 
une part dans les riches dépouilles de la cité impériale ; 
c'est pourquoi il usa de tout son pouvoir pour obtenir des 
reliques. Depuis le grand Constantin, les empereurs en 
avaient amassé des trésors dans la capitale de l'Orient. 
Nivelon vit ses vœux remplis : il fut mis en possession 
d'une grande quantité de reliques, et des plus insignes (1) . 
Une partie fut par lui confiée à des mains pieuses et sûres 
pour être distribuée en France; il garda le reste, qu'il 
rapporta lui-même dans sa ville épiscopale (2). L'évêque 

(1) « Cumque notabiliorum mulliludinem oblinuisset. w 

(2) « Partem alleram servavit, quam ipsemet in episcopalem suam 
urbem iniulit. n — Gallia christiana, I. IX, p. 36S. 



— 227 — 
partagea ensuite ces reliques entre sa cathédrale, d'autres 
églises, différents monastères, et nomnaément « l'abbaye 
de Longpont, où il porta en personne la tête de saint 
Denys l'Aréopagite et un morceau de la vraie croix (1). » 
Ce sont les propres expressions du bréviaire de Soissons 
pour la fête des saintes reliques, qui, depuis le jour de cette 
translation, se célèbre chaque année, dans tout le diocèse, 
le premier dimanche d'octobre qui suit la fête de saint 
Denys. Pendant qu'à l'office on lit ces paroles du bréviaire, 
à la messe, à la cathédrale, on chante dans une ancienne 
prose (2) : 

^ Nostri tenent cœnobitœ 

Caput Areopagltse. 

« C'est donc une tradition constamment et universelle- 
ment admise dans le diocèse de Soissons, que la véritable 
tête de saint Denys l'Aréopagite se trouve au monastère de 
Longpont. Quiconque élèverait des soupçons contre ce 
précieux dépôt pourrait, par la même raison, révoquer en 
doute l'authenticité des reliques de la cathédrale, des 
célèbres abbayes de Sainte-Marie et de Saint -Jean des 
Vignes, de plusieurs églises, tant de séculiers que de ré- 
guliers, dans la ville et le diocèse de Soissons ; car elles en 
tiennent la plus grande partie de la libéralité du pieux 
évêque Nivelon. Comme ce n'était point chose facile au 
saint prélat d'enfermer dans des coffrets particuliers, pour 
les rapporter en France, les reliques qu'il avait obtenues 
à Constantinople, on peut croire qu'il les mit toutes en- 

(1) « Nominalim ad monasierium Longiponiis caput beati Dionysiî 
Âreopagilœ et crucem de ligno Domini asportavit. » 

(2) Nos moines possèdent la tôle de l'Aréopagite. 



— 228 — 
semble dans de grands reliquaires; mais afin de pouvoir, 
à son arrivée, les distinguer les unes des autres, il marqua 
sur chacune d'elles le nom du saint. Il inscrivit de cette 
façon, ou bien il les trouva inscrits sur la tête de saint 
Denys l'Aréopagite,- en lettres grecques, ces mots qui se 
lisent encore assez distinctement aujourd'hui : 

« En foi de quoi nous avons rédigé cette relation en forme 
de procès-verbal, afin qu'il puisse être présenté en temps 
et lieu, et partout où il y aura besoin. Nous l'avons signé 
et fait signer aux deux religieux nommés ci-dessus, qui 
nous ont assisté, et l'avons scellé du sceau de notre com- 
munauté, le XXX janvier MDCLXXXXVIII. 

Signé II F. Cottin, 

pHew de fabbaye de Longpont. 

u F. Nicolas Quijnquet. 
« F. Pierre Lallodette. » 

Ce document est une preuve nouvelle et irréfragable de 
la tradition grecque, unanime dans le principe à fixer dans 
Athènes le lieu du martyre de saint Denys l'Aréopagite. 
Le diocèse de Soissons tout entier l'accepta sans réclamer, 
et surtout sans essayer de rattacher à ce nom la mission 
de ses premiers apôtres saint Crépin et saint Crépinien (d), 
qu'il honore comme les disciples de saint Denys de Paris. 

(1) Gallia christiana, t. X, p. 334. « Sanclorum Grispini el Crispi- 
niani anrio 287 martyrio coronatorum sanguine planlatani Suessionensem 
ecclesiam pi-jmi rigarunl prœsules SS. Sixlus et Sinicius ab apostolica 
sede missi. » 



— 229 — 

L'Eglise de Paris elle-même crut pleinement à l'au- 
thenticité 3e l'insigne relique donnée par Nivelon au mo- 
nastère de Longpont. Au 3 octobre, fête de saint Denys de 
l'aréopage, nous lisons dans la cinquième leçon du bré- 
viaire parisien (1) : « La tête de saint Denys l'Aréopagite 
était conservée dans la cbapelle impériale à Constanti- 
nople; Baudouin, qui fut le premier empereur latin en 
Orient, la donna, au commencement du treizième siècle, à 
l'évêque de Soissons Nivelon. » 

Nous savons une autre pièce qui seule n'aurait peut-être 
pas grande valeur aux yeux de la critique ; mais en la rap- 
prochant du procès-verbal rédigé par le prieur de Long- 
pont, nous ne pouvons ne pas voir dans ce document en- 
core fourni par les Grecs un nouveau témoignage de leur 
croyance au martyre, dans Athènes, de saint Denys de 
l'aréopage, dont ils pensaient par suite posséder les restes 
vénérés. 

Louis XIII offrait, en 1635, au pèlerinage de Sainte- 
Anne d'Auray, une relique de la mère de la sainte Vierge, 
qu'il avait dans sa chapelle royale. L'authentique accom- 
pagnait ce don précieux. Cette relique avait aussi été ap- 
portée de la quatrième croisade, par Geoffroy du Soleil; 
en la remettant au chevalier français, Simon, patriarche 
de Constantinople et légat du saint-siége, joignit d'autres 
reliques « des saints qui sont chez nous » , dit-il, et entre 
autres il cite saint Denys de l'aréopage. 

(1) Breviar. Parisiense, 3 oclobr. S. Dionjsii Areopagit., v lect. 
« Caput ejus in Conslanlinopolilanaj uibis imperiali capella reposilum, 
a Balduino, qui primus e Lalinis imperavil in Oriente, Niveloni, Sues-- 
sionum ppiscopo, illic lune degenli, sub iniiium sœculi decimi terlii 
donalum est. h 



— 230 — 

Copie de Vauthentique signé de Simon, patriarche de 
Constantinople et légat du saint-siége. 

« A tous fidèles chrétiens qui ces présentes lettres ver- 
ront, Simon, par permission divine, légat du saint-siége 
apostolique, salut en Notre-Seigneur. Considérant la dé- 
votion que noble homme et craignant Dieu, Geoffroy du 
Soleil, porteur des présentes, a envers Dieu et ses saints, à 
l'instance de ses grandes prières, nous avons cru lui devoir 
donner des reliques des saints qui sont chez nous, et 
aussi plusieurs lui en ont donné, tant par ses prières que 
par l'adjonction de celles de quelques autres, le nom des- 
quelles est contenu en ce certificat. C'est à sçavoir : du 
bois de la vraie croix de Notre-Seigneur, du vêtement (le 
traducteur a mis chemise) de saint Jean-Baptiste et de 
saint Jacques, frère de Notre-Seigneur, de saint Laurent, 
des saints Cosme et Damien, de saint Cyprien, de saint 
Denys Aréopagite, de saint Etienne, de saint Biaise, de 
saint Grégoire, de saint Philippe, de saint Christophe, de 
saint Procope, de saint Georges, de saint Nicolas, de saint 
Jean Chrysostome, de saint Léonard, de sainte Marie- 
Magdeleine, de sainte Justine, vierge, de sainte Christine, 
vierge, de sainte Luce, des onze mille vierges, de sainte 
Anne, de la Samaritaine. En foy de quoi nous lui avons 
octroyé ces présentes scellées de notre sceau. Fait ce se- 
cond jour de janvier l'an mil deux cent trente-deux. 

« Collation par moi, notaire royal au châtelet d'Orléans, 
soussigné, a été faite sur l'original, à moi, à cette fin ap- 
porté et icelui à l'instant rendu, ce 23° d'octobre 1635. 

« R. Paigne. » 



— 231 — 

Ces reliques de saint Denys l'Aréopagite avaient été 
pieusement recueillies au lieu de sa mort par les témoins 
ûe son triomphe; avant de passer entre les mains de 
l'évêque de Soissons et du chevalier Geoffroy du Soleil, 
elles étaient demeurées longtemps exposées à la véné- 
ration des fidèles de l'Orient, Dans le cours des siècles on 
pouvait imaginer des légendes, sacrifier au goût du mer- 
veilleux, interpoler les actes, confondre les noms et les 
personnes, modifier l'opinion publique elle-même, ces re- 
liques restaient comme une protestation muette, mais in- 
vincible, contre les variations introduites au moyen âge 
dans l'histoire de saint Denys. 

Après ce que nous avons vu, ces faits liturgiques 
acquièrent à nos yeux une importance décisive; ils mon- 
trent qu'en remontant à la plus haute antiquité, on 
trouve que le sentiment des chrétiens de Constanti- 
nople ne différait pas de celui des Latins, et le vieux 
Martyrologe romain nous en donne la fidèle expression 
quand il fixe dans Athènes la chaire épiscopale, les tra- 
vaux apostoliques et le martyre de saint Denis de l'a- 
réopage. 

L'Église de Paris n'a donc pas été fondée au premier 
siècle par le disciple de saint Paul, et saint Denys de 
Paris n'est pas le même que le premier évêque d'Athènes. 

Telle nous paraît être la vérité sur les origines du chris- 
tianisme à Lutèce. Les assertions de l'histoire déjà confir- 
mées par les données générales de l'épigraphie ne sont 
•en rien démenties par les saines traditions. Tous les mo- 
numents accumulés par la piété des fidèles pour sauver 
-de l'oubli le nom de leurs premiers pasteurs, pour celé- 



— 232 — 
brer leur mémoire, pour garder le souvenir de lem's com- 
bats et de leur victoire, les actes des martyrs, les tables 
diptycales, les fêtes anniversaires, les commémorations, 
le culte des reliques, tous ces monuments dans les Gaules, 
en Grèce, à Pvome, établissent et maintiennent la distinc- 
tion entre saint Denys de l'aréopage et saint Denys de 
Paris. 



CHAPITRE VllI 



aSontjoîe Saîiit-I>enys 



Comment donc s'altéra une tradition si profondément 
gravée dans les esprits? Comment vit-on s'obscurcir des 
croyances si nettement affirmées par les monuments les 
plus respectables de l'histoire ecclésiastique? Comment la 
conspiration des Latins et des Grecs amena-t-elle, pendant 
un temps, le moyen âge à confondre saint Denys de Paris 
dans saint Denys l'Aréopagite? 

Nous avons jusqu'ici tenu le champ clos en combattant 
avec les armes les plus courtoises. En ce moment, il faut 
les jeter pour répondre aux dures exigences de la discus- 
sion. La mêlée devient plus chaude et la lutte plus sé- 
rieuse : il ne s'agit pas seulement de se défendre, nous 
devons bien à nos adversaires l'honneur de les attaquer à 
notre tour. Si nous sommes contraint de prendre contre 
eux la lance et l'épée, de croiser le fer, de les presser de 
la pointe et du tranchant, nous ne le ferons qu'avec toute 
la délicatesse et toute la discrétion possibles. 

Le texte de saint Grégoire de Tours concernant les ori- 
gines de l'Église de Paris, la restauration ou l'établisse- 
ment du christianisme dans les Gaules, est si clair et si 
précis qu'il était inutile de songer à l'envelopper de té- 
nèbres. Comme il est des plus gênants et qu'il embarrasse 
fort ceux qui veulent que tout d'un coup la foi ait au pre- 
mier siècle, éclairé les quatre coins de notre pays, les uns 



— 234 — 
le repoussent avec une fin de nou-recevoii", les autres ont 
tenté dé l'éluder, de lui enlever sa force, en montrant dès 
les premières pages le récit de saint Grégoire dépouillé 
de toute certitude historique. 

Nous ne voulons rien dire de cette tactique ; mais il im- 
porte d'examiner si toujours elle a été suivie avec intelli- 
gence, avec franchise, voire même avec loyauté. L'évoque 
de Tours vient de résumer à grands traits les événements 
qui se sont accomplis depuis le commencement du monde. 
C'est une sorte d'introduction à son Histoire des Francs; 
il a parlé des ravages exercés dans l'Église par les pre- 
miers persécuteurs, et il continue, après avoir rappelé 
quelques noms (1) : « Le martyre de ces saints ne suffisait 
pas à la rage de l'ennemi du genre humain ; ce n'était pas 
assez pour lui d'avoir excité les païens contre les serviteurs 
de Jésus-Christ, il souffla l'esprit de schisme et de division 
dans la société chrétienne. Les hérésies naquirent ; la foi 
catholique fut entamée, et chacun voulut l'expliquer à sa 
guise. En effet, sous le règne d'Antonin, l'erreur absurde 
des marcionites et des valentiniens vit le jour. Le philosophe 
Justin , qui avait écrit plusieurs apologies de l'Église, souf- 
frit le martyre pour le nom du Christ. En Asie, la persé- 
cution éclata, et le bienheureux Polycarpe, disciple de 
l'évaugéliste saint Jean, périt à l'âge de quatre-vingts ans, 
dans les flammes, comme un holocauste des plus agréables 
offerts au Seigneur. En, Gaule, un grand nombre de chré- 
tiens méritèrent pour le ciel la couronne de martyre ; on 
garde fidèlement parmi nous, jusqu'à ce jour, la relation 
de leurs glorieux combats. 

(1) ffist. Frmic, lib. i, c. 26, 27, 28. 



— 235 — 

« Entre tous il faut nommer le premier évêque de Lyon, 
Pothin , qui , plein de jours, souffrit divers supplices en 
témoignage de sa foi. Il eut pour successeur le bienheureux 
Irénée, que saint Polycarpe avait envoyé à Lyon. Pon- 
tife d'une admirable sainteté, il parvint en peu de temps à 
convertir la ville entière par ses prédications; mais la per- 
sécution ayant éclaté, le démon enflamma si bien le tyran 
contre les chrétiens , il en périt une foule si considérable 
pour le nom du Seigneur, que le sang coulait à flots sur 
les places publiques. Nous n'avons pu savoir le nombre 
des martyrs et recueillir leurs noms ; Dieu les a consignés 
au livre de vie. Le pei'sécuteur fit en sa présence souffrir 
diverses tortures au bienheureux Irénée, qui fut ainsi réuni 
à Jésus-Christ. Après lui, on mit à mort quarante-huit mar- 
tyrs, parmi lesquels nous lisons que le premier s'appelait 
Vettius Epagathus. 

« Sous l'empereur Dèce, des guei'res nombreuses s'al- 
lument contre la religion chrétienne ; il y eut un tel mas- 
sacre que le nombre des victiaies ne sauz'ait être calculé. 
L' évêque d'Antioche Babylas, avec les trois enfants Ur- 
bain , Prilidanus et Épolonus ; Sixte, évêque de Rome, et 
son archidiacre Laurent, avec Hippolyte, scellèrent par le 
martyre la confession de Jésus-Christ. Valentinien et No- 
vatien , hérésiarques fameux, poussés par l'ennemi, s'a- 
charnent contre la foi. Sous le règne de ce prince, sept 
évêques furent envoyés prêcher l'Évangile dans les Gaules, 
comme l'atteste l'histoire de la passion de saint Saturnin. » 
Tel est le texte de saint Grégoire ; pour se mettre en 
droit de le rejeter, surtout en ce qui touche à la célèbre 
mission apostolique et à la fondation de l'Église de Paris 



— 236 — 
en 250, on n'hésite pas à déclarer nulle la valeur chrono- 
logique de ce passage. «Voici , nous dit- on, dans les quatre 
premières lignes du fameux chapitre, cinq erreurs histo- 
riques parfaitement constatées (1). » Ce chiffre a bientôt 
été doublé, car d'autres sont venus et ils y ont regardé de 
plus près. Réduisons à leurs justes proportions ces préten- 
dues erreurs relevées avec tant d'éclat dans la narration 
de notre vieil historien : ce sont tout au plus de légères 
inexactitudes, encore portent-elles sur des événements 
fort secondaires, accomplis au loin, et non sur la question 
capitale de l'origine des Églises qui lui étaient le mieux 
connues, Paris, Tours, Clermont. 

Ainsi saint Grégoire place le martyre de saint Sixte et 
de saint Laurent au temps de la persécution de Dèce, en 
251 (2) , tandis qu'il eut lieu sous Valérien , en 258. Mais 
que l'évêque de Tours se soit trompé de six ou sept ans 
sur cette date de peu d'importance, s'ensuit-il qu'il ait 
commis une erreur de deux siècles quand il s'est agi pour 
lui de fixer, avec l'époque d'une nouvelle prédication de 
l'Évangile dans les Gaules, le moment solennel de la fon- 
dation de sa propre Église? 

A saint Sixte et à saint Laurent Grégoire associe saint 
Hippolyte. Est-ce une erreur? Nous n'en sommes nulle- 
ment convaincu. Rien ne pi'ouve que ce nom signifie, sous 
la plume de notre historien, le savant évêque martyrisé 
vingt ans plus tard, dont la personne et les écrits ont 
fourni matière à d'interminables discussions. 

(1) Darras, Saitit Benys l'Aréopagite, p. ÛO. 

(2) Hist. Franc, 1. i, c. 28 : « Sub Decio imperatore... Sixlus Ro- 
mance Ecclesiœ episcopus, ei Laureniius archidiaconus, ei Hippolylus, ob 
Dominici nominis confessionem, per mariyrium cousumniaii sunt. » 



— 237 — 

Saint Grégoire ne sépare point saint Irénée des martyrs 
de Lyon (1) , tandis qu'il est constant que ceux-ci ont souf- 
fert en même temps que saint Pothin. Est-ce autre chose 
qu'une inadvertance? Ailleurs, dans son livre de Gloria 
marlyrum (2) , l'évêque de Tours nous présente bien Vet- 
tius Epagathus, Blandine et leurs compagnons, immolés 
en une vaste hécatombe en tète de laquelle il place le vé- 
néi'able évêque saint Pothin. 

Les deux phrases rappelant dans saint Grégoire l'hé- 
résie de Valentin d'abord (3), ensuite les extravagances de 
Valentinien et de Novatien (4), ne nous semblent renfer- 
mer aucune erreur manifeste. Chose étrange ! ceux qui 
confondent, à deux siècles d'intervalle, saint Denys de l'a- 
réopage et saint Denys de Paris, accusent ici notre histo- 
rien de se tromper de cent ans, et de commettre la même 
confusion au sujet de ce Valentin et de ce Valentinien. « Il 
n'y a pas eu d'hérésiarque connu sous le nom de Valenti- 
nien », s'écrie M. Darras (5). Savons-nous donc comment 

(1) Hist. Franc, 1. i, c. 27 : « Post hune (Irenœuni) et quadraginla 
oclo martyres passi sunt, ex quibiis primum fuisse legimus Yelliuin 
Epagathum. » 

(2) De Gloria mariyrum, 1. i, c. 49 : « Quadraginla vero oclo niar- 
tyrum nomina qui apud Lugdunum passi dicuutur, Iiœc sunt : Vetlius 
Epagathus, Zacharias, Macarius... et bealus Photinus episcopus. » 

(3) Hist. Franc, 1. I, c. 26 : « Sub Antonini imperio marcionilana 
et valeniiniana haeresis insana surrexit. » — Chronic. Euseb., Hieron. 
inter'pret., an. 145 : « Valentinus hterelicus agnoscitur. » 

(4) Sist. Franc, l. I, c. 28 : « Sub Decio imperalore... Yalenti- 
nianus et Novatianus maximi tune ha;relicorum principes, contra fidem 
nostram iuimico impellenie grassantur. » — Chrome. Euseb., Hieron. 
inlerpret., an. 2oo : « Novalus presbyler Cypriani, Romam veniens, 
Novatianum, et cseteros confessores sibi social, eo quod Cornélius pœ- 
nitentes apostatas recepisset. » 

(5) Darras, Samt Denys l'Aréopagile, p. 39. 



— 238 — 
s'appelait chacun de ces hérétiques qui, aux premiers siè- 
cles, ont tour à tour ravagé l'Église, ébionites, valenti- 
niens, marcionites, novatiens, manichéens? Et lorsque 
saiot Grégoire dit que Novatien dogmatisa sous Dèce en 
251 , croit-on avoir beaucoup fait pour la science chrono- 
logique en constatant que cet hérétique parut en 252 ou 
256, sous Gallus et Volusien? 

Le martyre de saint Justin et de saint Polycarpe est 
placé au temps d'Antonin par l'historien des Francs (1). 
Mais qui ne sait que ce nom générique a été porté par 
divers empereurs romains, depuis le successeur d'Adrien 
jusqu'à Héliogabale? La C?'ho?iigue à'Eusèhe, reproduite 
et continuée par saint Jérôme, ne les désigne pas autre- 
ment (2). Est-il donc étonnant, et surtout faut-il faire un 
crime à saint Grégoire de s'être servi de ce nom pour dé- 
signer Marc-Aurèle, dont la persécution ravagea les Gaules 
et entraîna la mort des martyrs de Lyon et le supplice de 

(1) Hist. Franc, I. i, c. 26. « Sub Anlonini imperio... Juslinus 
philosophus, posl scriplos calholicae Ecclesiœ libros, niartjrio pro 
Chrisii noniine coronalur. In Asia autem, orta perseculione, beatissimus 
Polycarpus, Joannis aposloli et evangelislœ discipulus, octogesimo 
DEtalis suaî anno, velut holocauslum purissimum, per igneni Domino 
consecratur. » 

(2) C/jronzc. Euseb. , IlieroD. inlerpret,, an. 1^0 : « Ànioninus paler 
patrise appellalur. » 

An. 161 : a Anioninus tanlseœquilalis fuit... » 

An. 172 : u Antonino imperatori Melilo Apologelicum pro chrislianis 
tradidit. » 

An. 175 : « Imperator Anioninus multis adversuni sa nascentibus 
bellis ssepe ipse intererat. » 

An. 179 : « Anioninus Comraodum filium suum consortem regni 
îacit. » 

Au. 180 : « Anioninus cum filio de hostibus triumphavit. » 

An. 181 : « Anioninus in Pannonia morilur. » 

An. 214 : « Anioninus Caracalla cognominalus propler genus vestis. 



— 239 — 
tant d'autres? L'évêque de Tours n'en appelait-il pas au 
témoignage de leurs actes fidèlement conservés ('J), à 
l'époque où il racontait les origines du christianisme dans 
les Gaules? 

Enfin, car il faut un terme à ce plaidoyer en faveur de 
notre historien, on accuse Grégoire de Tours d'avoir ignoré 
complètement la succession des empereurs romains, « et 
la preuve, c'est qu'il affirme que Dioclétien était le trente- 
troisième empereur depuis Auguste (2), pendant que ce 
prince était le soixante-dix-huitième qui s'asseyait sur le 
trône impérial (3). » Cette preuve est d'autant plus faible 
que l'accusation n'est nullement fondée. Quel compte, en 
effet, faut -il en tenir, et surtout que devons-nous penser 
de celui qui l'a portée, lorsque, allant aux sources de l'his- 
toire ecclésiastique, interrogeant Eusèbe et saint Jérôme, 
nous voyons leur Chronique ilx) établir la liste des empe- 
reurs et assigner, comme saint Grégoire, à Dioclétien la 
trente-troisième place? 

Quant à ceux qui viennent à la remorque, renchérissant 

quod Rom;e erogaverat, et contrario Caracallœ ex ejus nomine Anto- 

nianse dicta;. » 

An. 216 : « Antoninus Romœ ihermas sui nominis œdificavit. » 

An. 2i 8 : « Antoninus apud Edessam interficilur. » 

An. 222 : <f Antoninus Roma; occidilur tumultu militari, ciim matre 

Semia Syra. » 

(1) Hi&t. Franc, 1. i, c. 26 : u Quorum passionum hislorise apud nos 
fideliter usque hodie retinentur. » 

(2) Eist. Franc, 1. i, c. 33 : « Sub Diocletiano, qui iricesirao tertio 
loco Romanorum rexil imperiuni. » 

(3) Darras, Saint JDenys l'Aréopagite, p. 46. 

(4) Chronk. Euseb., Ilieron. inlerprel. an. 287 : « Romanorum 
xxxiii DioGLETiANUS. » Miguo, Patrologie lat., t. XXYII, p. 638. — 
La raison de cette différence est qii' Eusèbe associe Carus, Carin et Nu- 
mérien, Valérien et Gallien, Gallus et Volusien... 



— 240 — 
encore sur cette accusation d'ignorance, et reprochant à 
Tévêque de Tours d'avoir écrit que Constantin était le 
trente-quatrième empereur romain (1), qu'ils ouvrent la 
même Chronique d'Eusèbe (2), ils trouveront- le fils de 
Constance Chlore au rang qui lui a été donné par saint 
Grégoire (3). 

Telles sont les erreurs signalées au début même de l'ou- 
vrage de saint Grégoire de Tours, tel est le compte qu'il 
faut en tenir. A notre tour maintenant de montrer avec 
quelle bonn3 foi on les a relevées, dans le dessein de ré- 
duire à néant sa science historique. Avant de prendre son 
récit, il jette un rapide coup d'oeil sur les siècles écoulés 
et sur les événements accomplis depuis le commencement 
du monde. Vingt-quatre chapitres suffisent à cette manière 
d'introduction. « Dans les trois suivants, dit l'abbé Bar- 
ras (4), il expose les principaux faits de l'histoire ecclé- 
siastique depuis Trajan jusqu'à Dèce. Cet intervalle, qui 
embrasse une période de cent cinquante ans, ne lui de- 
mande que trois alinéas. Si l'on s'en tenait à son récit, la 
liste des empereurs romains serait fort restreinte. » 

Un peu plus loin, le même auteur ajoute (5) : « Qu'on 
veuille donc prendre acte de cette lacune de cent cinquante 
ans dans la liste des empereurs romains fournie par saint 
Grégoire de Tours. Quelque incroyable qu'elle puisse nous 
paraître dans l'état actuel de la science, elle n'existe pas 

(1) Rolland, Dissertation sur saint Gatien, p. 19. 

(2) Chronic. Euseb., Ilieron. inlerpret., an. 309. « Romanorum 

XXXIV, CONSTANTIKDS. » 

(3) Eist, Franc. , I. i, c 3-4 : « Romanorum Iricesimus quavlus impe- 
rium obtinuit Conslantinus, » 

(Zi) Darras, Saint Denys l'Aréopagite, p. 41. 
(5) Id., p. 43. 



— 241 — 
moins, et il est indispensable de la constater pour l'intelli- 
gence de ce qui va suivre. Du règne de Claude P' à celui de 
Dèce (5/i-251), saint Grégoire de Tours ne compte que six 
empereurs : Néron, Vespasien, Domitien,Trajan, Adrien et 
Antonin. Néron, ce débauché... — Vespasien arriva... — 
Domltien, le second après Néron... — Le troisième après 
Néron... Triijan... — Après lui Adrien... — Sous le règne 
d' Antonin... — Sous l'empereur Dèce... Dans la réalité, 
vingt-huit empereurs se succédèrent dans cet intervalle ; 
et la preuve que saint Grégoire l'ignorait complètement, 
c'est qu'il affirme que Dioclétien était le trente-troisième 
empereur depuis Auguste, pendant que ce prince était le 
soiJcan te- dix-huitième qui s'asseyait sur le trône impérial. 
Il est donc incontestable qu'aux yeux de saint Grégoire de 
Tours, Dèce n'était séparé de Claude I" que par six empe- 
reurs. Or Claude 1" avait vu terminer son règne et sa vie 
par le poison d'Agrippine, l'an 54 de l'ère chrétienne. Les 
six empereurs que saint Grégoire de Tours lui donne pour 
successeurs régnèrent pendant cent ans, par conséquent, 
dans la pensée de saint Grégoire de Tours (en supposant 
qu'il sût exactement la durée de chacun de ces règnes) , 
Tempire de Dèce se rapportait non pas à l'an 250 de notre 
ère, mais à l'année 155; en sorte que si le père de notre 
histoire nationale pouvait répondre lui-même à ceux qui 
abusent de son autorité pour reculer à l'an 250 l'époque 
de nos origines chrétiennes, il s'inscrirait en faux contre 
cette date, qui n'était pas plus dans sa pensée qu'elle ne 
ressort de son texte même. Cette observation, que nous 
croyons décisive et que nous avons environnée d'assez de 
preuves pour que le lecteur puisse la contrôler lui-même 

16 



242 

sur les textes, avait jusqu'ici échappé aux critiques qui 
nous ont précédé. » 

Nous avons suivi le conseil, et voici ce que nous trouvons 
en rétablissant les textes tronqués de façon à signifier ce 
que l'on voulait y- découvrir (1). Néron , ce débauché 
vain et superbe... fut le premier qui persécuta les chré- 



(1) Voici les texles de s:iint Gré- 
goire, ipls qu'ils sonl [irésenlés 
par l'abbé Darras, Saint Demjs 
l'Aréopagite, p. 43, pour prouver 
que l'évêque de Tours, « du règne 
de Claude 1" "a celui de Déce, ne 
compte que six empereurs : Né- 
ron, Vespasien, Dorailien, ïrajan, 
Adrien et Anlonin. » 

« Nero illci luxuriosus... ■• 



« Adveniente Vespasiano... n 



« Domiiianus auiem secundus 
post iSeronem... » 

« Terlius post Keronem... Tra- 
janus... » 

« Post Imnc alius Âdrianus... " 



« Sub Anlonini imperio. 



« Sub Uecio vero imperalove... » 



Nous ollrons en regard les textes 
entiers de saint Grégoire; ils éta- 
blissent que l'historien des Francs 
voulait donner les noms des persé- 
cuteurs, et nullement dresser la 
liste de succession des empereurs 
romains. 



Hisl. Franc. , 1. 1, c. 24 : « N'ero 
ille luxuriosus, vanus alqiie super- 
bus,... primus contra Clirisii cul- 
tum persecutionem excitai in cre- 
denies. » 

« Magna post Jacobi apostolo 
necem, Judaios calaniilas assecuta 
est. Nam adveniente Vespasiano, 
et templura incensum est, et ser- 
cenla inillia Juda;orum eo bello, 
gladio et fanie allecta sunl. » 

« Domitianus aulem secundus 
post Nerouein in Chrislianos sa;- 
vit. » 

C. 2S : — « Terlius post Nero- 
nem, persecutionem in Chrislianos 
Trajanus movel. » 

C. 26 : — < « Post hune iElius 
Âdi-ianus iraperator creaUis est. 
Unde et Iliei'osolynia JEXvà ab Jîlio 
Adriano vocalur. « 

« Sub Anlonini imperio... Jus- 
tinus philosophus martyrio pro 
Christ! nomine coronalur. In Asia 
aiitem orla persecutione... Sed et 
in Galliis mulli pro Christi nomine 
sunl per niarlyrium gemuiis cœles- 
tibus coronati. » 

C. 28 : — « Sub Decio vero im- 
peratore, mulia bella adversus no- 
men chrislianum exoriunlur. » 



— i243 — 
tiens. — Après la mort de l'apôtre saint Jacques, les Juifs 
furent en proie à une grande calamité, car, sous le règne 
de Vespasien, le temple fut brûlé et six cent mille Juifs 
périrent par la faim et par le glaive. -^ Domitien fut, après 
Néron, le second qui persécuta les chrétiens. — Le troi- 
sième après Néron, Trajan fit persécuter les chrétiens, 
— Après lui, iËlius Adrien fut nommé empereur : Jéru- 
salem s'appela de son nom /Elia. — Sous le règne d'An- 
tonin, la persécution fut signalée par la mort de saint 
Justin ; en Asie, saint Polycarpe fut brûlé vif; dans les 
Gaules, un grand nombre de chrétiens reçurent la cou- 
ronne du martyre. — Sous l'empereur Dèce, on suscita des 
guerres terribles contre le nom chrétien. 

L'auteur, qui vantait si fort le fruit de ses observations, 
nous parait s'être exagéré l'importance de sa découverte. 
Il demeure constant, à la simple lecture du texte pris dans 
son intégrité, que saint Grégoire n'avait nullement la 
pensée de nous fournir une liste do succession des empe- 
reurs romains : l'évêque de Tours voulait seulement rap- 
peler les noms des persécuteurs et montrer les obstacles 
apportés par les édits de Marc-Aurèle, renouvelés par 
Sévère, au progrès du christianisme dans les Gaules. Son 
récit signale évidemment deux persécutions distinctes qui 
ont, chacune en son temps, exercé leurs ravages au delà 
des Alpes. Après avoir parlé de celle de Marc-Aurèle, qui, 
en Asie, enleva au ciel saint Polycarpe, et dans les Gaules 
un grand nombre de martyrs, parmi lesquels l'évêque de 
Lyon saint Pothin, Grégoire s'arrête à célébrer les tra- 
vaux et les succès apostoliques de saint Irénée, disciple 
de saint Polycarpe, son successeur. « Ses prédications, 



— 244 — 
dit-il (1), avaient converti la ville tout entière. Survint la 
persécutioH. » N'est-ce pas celle de Sévère, qui, présent à 
Lyon, inonda la ville des flots du sang chrétien, et dont 
les cruels édita comptèrent saint Irénée au nombre de 
leurs plus illustres victimes ? Notre historien arrivait ainsi 
par le chemin le plus court à parler de la mission aposto- 
lique qui vint de Rome, au temps de Dèce, réparer les dé- 
sastres causés par la persécution et prêcher l'Evangile aux 
peuples qui ne connaissaient pas encore le nom de Jésus- 
Qhrist. Saint Grégoire avait atteint le but de ses prélimi- 
naires : historien, il marquait l'époque de l'établissement 
du christianisme aux pays de la Gaule soumis à la domi- 
nation mérovingienne; évêque, il fixait la date de fon- 
dation de l'église de Tours, sa ville épiscopale ; de l'église 
de Paris, la ville capitale des Francs, dont il se proposait 
d'écrire l'histoire. 

Ainsi les erreurs de saint Grégoire nous paraissent 
devoir se réduire à des inadvertances sans gravité et sur- 
tout sans conséquence, lorsqu'il s'agit d'apprécier la va- 
leur de son témoignage touchant les origines de nos Égli- 
ses. Le fait était trop important, la date de la nouvelle 
prédication de l'Évangile dans les Gaules était trop so- 
lennelle -pour que l' évêque de Tours se soit à la légère 
prononcé sur l'arrivée des missionnaires qui venaient af- 
fermir et développer dans nos contrées l'œuvre commencée 

(l) Mist. Franc. , 1. I, c, 27 : k Beatissimus Irena3us Pholini succes- 
sor... admirabili virlule enituit : qui in modici temporis spalio, prœdi- 
calione sua maxime in iutegro civilatem reddidit chrislianam. Sed ve- 
nienle perseculione talia ibidem diabolus bella per lyrannum exercuil, 
et tauta ibi multiludo Chrislianorum ob confessionem Dominici noniinis 
est jugulala, ut per plateas fluniina currcrent de sanguine chrisliano. n 



— 245 — 
par les Paul, les Crescent, les Trophiaie, continuée par 
les disciples de saint Polycarpe, Pothin et Irénée. Non, 
saint Grégoire n'a pas écrit les premiers chapitres de son 
histoire des Francs avec l'insouciance qu'on lui attribue : 
il ne souffrait pas autant qu'on voudrait le croire du man- 
que de documents positifs et certains; il en possédait, et 
des meilleurs, que ses adversaires auraient dû parcourir 
avant de l'accuser. 

La confusion ne nous semble pas aussi grande, quoi 
qu'on die, dans l'esprit de notre vieil historien, lorsqu'il 
parle des hommes et des choses qui l'ont précédé. Il 
avait, pour éclairer sa voie, la Chronique d'Eusèbe con- 
tinuée par saint Jérôme, et il y apprenait l'histoire et l'or- 
dre de succession des empereurs romains (1) ; Sulpice- 
Sévère lui montrait Marc-Aurè!e allumant le premier en 
Gaule la persécution contre les chrétiens (2); il trou- 
vait dans les actes des martyrs de Lyon et autres, fidèle- 
ment conservés, le récit des luttes et des victoires des ser- 
viteurs de Jésus-Christ dans nos contrées (3); il connais- 
sait les rigueurs exercées particulièrement dans la Lyon- 
naise par de nouveaux édits portés par Sévère contre les 
chrétiens, dont le sang coula à flots sur les places publi- 
ques [h). La passion de saint Saturnin disait à saint Gré- 
goire de Tours sous quel empereur et sous quels consuls la 
ville de Toulouse avait reçu son premier évêque (5); il 

(1) Hist. Franc, I. i, c. 33 et 3i. 

(2) Hist. sacra, 1. il, c. 32. 

(3) Hist. Franc, I. i, c. 26. — Be Gloria mart., I. i, c. 49, KO. 

(4) Id., 1. r, c. 27. — De Gloria mart., 1. r, c. 30. 

(J5). D. Ruinai't,' Acta mart. selecta et sincera, p. 109. — Hist. 
Franc , I. I, c. 28. — De Gloria mart. , 1. i, c. 48. 



— 246 — 
savait d'ailleurs que les fondateurs des Églises de Paris, de- 
Tours, de Limoges, de Clermont et de Bourges étaient 
venus à la même époque, sous le consulat de Dèce et de 
Gratus (1). Il ne manquait pas de détails sur la vie et sur 
la mort de ces apôtres ; la tradition lui racontait sur les 
derniers instants de saint Saturnia des circonstances par- 
ticulières qu'il ne lisait pas dans les actes (2) ; la relation 
du martyre de saint Denys lui signalait entre les apôtres 
envoyés en Gaule, sous Dèce, par le pape saint Fabien, le 
premier évêque de l'Église de Paris versant, comme saint 
Saturnin, son sang en témoignage de sa foi à la divinité 
du Christ (3) ; des traditions particulières lui présentaient 
les autres évêques missionnaires, compagnons de Denys et 
de Saturnin, s'endormant dans la paix du Seigneur (à), 
remplis de mérites, illustres par leurs vertus et par leurs 
travaux, au milieu des fidèles que leurs prédications 
avaient convertis à la religion chrétienne. 

En défendant saint Grégoire de Tours, nous n'avons 
nullement l'intention de le donner comme un historien 
d'une autorité infaillible. Il nous en voudrait d'un sembla- 
ble dessein, car il est le premier à reconnaître avec simpli- 
cité qu'il n'a pas toujours pu éclairer tous les points obs- 
curs ; il est le premier à confesser franchement qu'il ne sait 
pas toujours toute la véi'ité. Qu'il dresse la liste de ses pré- 
Ci) Hist. Franc, 1. i, c. 28, 29. 

(2) Comparer la passion de saint Saturnin dans Ruinart^ Acla mart. 
sel., p. i09, et la narration de Grégoire de Tours, ITist. Franc, 1. i, 
c. 28, et de Gloria mart,, 1. i, c. Zi8. — La diflérence qui existe 
entre les deux récits prouve clairement qu'ils n'ont pas été puisés aux. 
mêmes sources. 

(3) Hist. Franc. , 1. i, c. 28. 

(û) Id., 1. IV, c. 16. — L. X, c. 29. — i)e Gloria conf. lib,, c. 27, 30.. 



— 247 — 
(lécesseurs sur le siège épiscopal de Tours pour remonter 
à ses origines, il affirme que le premier d'entre eux, saint 
Catien, a fondé cette Église sous le règne de l'empereur 
Dèce (1); que Lidoire lui a succédé après une vacance de 
trente-sept ans, et qu'il fut remplacé par le grand saint 
Alartin. Puis notre historien ajoute cette observation (2) : 
«Nous avons parlé des évoques de Tours, notant le nombre 
de leurs années, sans suivre toutefois dans ce calcul l'exac- 
titude chronologique, parce qu'il nous a été impossible 
de trouver déterminés au juste les intervalles qui se sont 
écoulés entre chaque ordination. » 

Les diptyques pouvaient fournir à Grégoire de Tours les 
noms et l'ordre de succession des évêques. Nous savons le 
peu de cas que l'on a prétendu faire de ces tables diptyca- 
les : « C'étaient, dit A. Salmon (3), deux tablettes d'ivoire 
ou de bois, enduites de cire à l'intérieur, et se refermant 
l'une sur l'autre ; tout le monde comprend avec quelle faci- 
lité l'écriture et les chiffres, gravés avec un stylet sur une 
matière aussi molle, devaient s'altérer par l'usage et le 
temps. Joignez à cela la difficulté de déchiffrer ces carac- 
tères à demi effacés, et vous aurez la raison des erreurs 

(1) Hist. Franc, 1. i, c. 28. — L. x, c. 31. 1, 2, 3. 

(2) Hist. Franc, 1. x, c. 31, 19 : u IIos libros in anno vicesima 
primo ordinalionis noslrœ prsescripsinius; et licei in superioribus de 
episcopis Turonicis scripserimus, annotantes annos eorum, non tamen 
seqiiiliir et supputatur numerus chronicalis, quia inlervalla ordinatio- 
num intègre non potuimus reperire. » 

(3) Notices sur la Chron. de la Touraine, p. xli. — Nous avons 
soumis ce passage à notre savant collègue de la Sorbonne M. l'abbé 
Barges, et il n'y a vu aucune ressemblance avec les anciens diptyques 
qui lui ont été montrés dans ses voyages d'Orient. Ce n'est pas à dire 
qu'il n'en ail pas existé avec un enduit de cire, mais ils étaient plus 
solides que ne le suppose André Salmon. 



— 248 — 
que les copistes ont commises. » C'est là une description 
de pure fantaisie que nous ne voulons même pas discuter. 
Les diptyques donnaient bien à l'évêque de Tours le nom- 
bre de ses prédécesseurs; seulement ils ne fixaient point la 
durée précisa de leur épiscopat. C'est pourquoi il avoue 
que malgré ses recherches, il a pu se tromper de quelques 
années en calculant le temps du pontificat de chaque évê- 
que; mais il arrivait à donner l'ordre de leur succession 
avec la même assurance que celui des empereurs romains 
quand il assignait à Dioclétien le trente-troisième rang. 
Cette liste dressée par saint Grégoire n'offre point de lacu- 
nes inexpliquées, comme il s'en trouve dans les tables 
épiscopales de toutes les Églises qui veulent avoir été fon- 
dées par les apôtres; elle marque, comme il ledit lui- 
même (1), le temps qui s'est écoulé depuis la venue du 
premier évêque de Tours, et nous reporte avec notre his- 
torien à l'an 250, à la date de la fondation de l'Église de 
Pai'is et des principales Églises de la Gaule Belgique par 
les compagnons, les amis ou les disciples de saint Denys. 
Nous relevons en passant l'objection tirée contre saint 
Grégoire des difficultés d'une pareille mission au temps de 
Dèce (2). La persécution sévissait avec une violence extrême 
et la rage des bourreaux se tournait surtout contre les 
évêques. N'est-ce pas précisément afin d'échapper aux 
cruels édits qui les menaçaient à Rome et en Italie, que 

(1) Rist. Franc, 1. X, c. 31 : « De episcopis Turonicis licel in supe- 
rioribus libris quaîdam scripsisse visiis sim, lamen propter ordinalionem 
eoruni et suppuiationem, quo tempore primum prœdicatorad Turonicam 
accessit iirbem reciprocare placuit. » 

(2) Faillon, Monuments inédits, (. Il, p. iI5. — Rolland, Disjer- 
talion sur saint Gatien, p. 20. 



— 249 — 
les ministres de Jésus-Christ vinrent chercher ailleurs, 
au delà des monts, derrière les bois et les marais delà 
Gaule, un asile où ils espéraient vivre, en procurant la 
gloire du divin maître par la conversion de ceux qui ne le 
connaissaient pas? Du reste, il est à croire qu'ils ne se 
sont pas mis en marche comme une légion romaine ; ils 
venaient sans aucun doute séparément, par divers che- 
mins, ne dédaignant pas les conseils de la prudence hu- 
maine. Les dangers ne pouvaient arrêter nos apôtres, ils 
ont triomphé des obstacles. La surveillance était-elle mieux 
fiute en 250 qu'au temps de notre révolution ? Eiait-il plus 
difficile aux Romains, sous Dèce, d'entrer dans les Gaules, 
qu^aux jours de la Terreur, aux Français, de traverser la 
mer ou de passer la frontière ? 

Si la science chronologique de saint Grégoire de Tours 
est quelquefois en défaut, n'arrive-t-il pas au sens critique 
de ses adversaires de se laisser souvent prendre en échec? 
Ceux qui reprochent à notre historien ses incertitudes, ses 
erreurs, son ignorance, son manque absolu de documents 
positifs, ne paraissent pas avoir toujours puisé aux sources 
les plus pures, et ne se montrent pas fort délicats dans le 
choix des témoignages qu'ils lui opposent. Ainsi Sulpice- 
Sévère, parlant de la persécution de Marc-Aurèle,fait cette 
remarque (1) : « Ce fut alors que pour la première fois on 
vit des martyrs dans les Gaules, parce que la vraie reli- 
gion ne fut embrassée que plus tard au delà des Alpes. » 
Comme ce texte est favorable à l'opinion de Grégoire de 
Tours sur la fondation de l'Église de Paris et sur l'établis- 
sement du christianisme dans les régions septentrionales 

(1) Hist. sacra,\. ii, c. 32. 



— 250 — 
de la Gaule, il ne signifie rien, dit-on, n'a aucune valeur 
et ne mérite pas d'être pris en considération. Ailleurs Sul- 
pice-Sévère raconte que saint Martin détruisit un autel 
élevé près de la ville de Tours, et il ajoute (1) : ft C'était 
au lieu de la sépulture d'un voleur; des bruits menson- 
gers le tenaient pour sacré, comme un tombeau de martyr, 
car cet autel passait pour avoir été érigé par les prédéces- 
seurs du vénérable pontife. » Ce passage semble en contra- 
diction avec le récit de saint Grégoire, qui ne nomme 
que deux évêques, Gatien et Lidoire, avant saint Martin ; 
dès lors il revêt une autorité irréfragable, et vite on l'ap- 
porte comme une preuve invincible de l'ignorance de 
l'historien des Francs. Mais ce trait ressemble à ceux du 
roi Priam (2) : il tombe à terre sans force et sans toucher 
le but, ou mieux il se retourne contre celui qui le déco- 
che. Sulpice-Sévère ne saurait être mis en opposition avec 
Grégoire de Tours quand il ne fait que relater une impos- 
ture, une opinion faussement accréditée parmi les fidèles. 
On voudrait refuser toute confiance à l'évêque de Tours 
quand il fixe la date de l'origine de nos Églises, parce qu'il 
a placé sous Dèce le martyre de saint Sixte et de saint 
Laurent, parce qu'il a réuni saint Pothin et saint Irénée 
dans un même combat et dans une même victoire. Pour le 
jeter dans l'ombre, on fait briller « l'une des lumières de 
la faculté de Paris et de toute l'Église de France » , au 
jugement de Bossuet; mais il nous paraît que la Chronolo- 

(1) Yiia heali 31ariini, c. H : « Erat haud longe ab oppido proximus 
monasVerio locus, qiiem falsa hominum opinio velut consepultis ibi niar- 
tyribus sacraveral ; nam et allare ibi a snperioribiis episcopis conslilu- 
tiim habebaiur. » 

(2) Telum imbelle sine iclu, dil Virgile. 



— 2M — 
gie de Génébrard, en 1588, est fort en défaut, et que l'opi- 
nion de l'éminent archevêque d'Aix n'est guère admissible 
quand il écrit (1) : « Trophime, disciple de saint Paul, 
prêche à Arles, et c'est de cette source que toutes les Gau- 
les reçurent la foi. Irénée prêche à Lyon, Çrescent à 
Yienne, Ursin à Bourges, Paul à Narbonne, Saturnin h. 
Toulouse, Austremoine en Auvergne, Martial à Limoges, 
à Bordeaux et à Poitiers, Front àPérigueux, Eutrope à 
Saintes, Catien à Tours, Julien au Mans... Que les autres 
peuples reconnaissent leurs premiers apôtres. Il nous suffit 
d'avoir signalé ceux de la Gaule. D'ailleurs, je ne doute 
pas qu'au même moment toutes les nations furent évangé- 
lisées, puisque nous voyons que la religion fu,t prêchée et 
embrassée dans tout l'univers vingt ou trente ans après la 
mort du Seigneur. » 

Plutôt que d'accepter le récit trop simple de l'his- 
torien des Francs, on préfère ajouter foi à des manuscrits 
du quinzième siècle (2) : ils disent que saint Catien vint à 
Tours l'an 49 de notre ère, et le font mourir en l'année 
260; ou bien à d'autres manuscrits du douzième siècle, qui 
associent dans une même mission, envoyée dans les Gaules 
sous Domitien, par le pape saint Clément, Pothin de 
Lyon, Paul de Narbonne, Denys l'Aréopagite de Paris, 
Catien de Tours et Julien du Mans (3) , encore le chroni- 



(1) Genebrard, Chronographiœ , lib. il, an. 66, édition de Lyon, 
p. 222. — Rolland, Dissert, sur saint Gatien, p. 87. 

(•2) Juramenta et siaiuta Ecclesiœ Turonemis, vfi M 67, p. 328. 
An. 49 : u SS. Marlialis, Ursinus, Julianus,... Galianus miltunlur in 
Gallias fidein Chrisli prœdicare. » — Rolland, Dissert., p. 89. 

(3) La Grande Chronique de Tours, au recueil des chroniques do 
Touraine, par André Salmon, p. 2S : « Anno Domitiani, CleUis papa 



— 252 — 
queur oppose-t-il à cette tradition le sentiment de saint 
Grégoire de Tours. On aime mieux s'en l'apporter au témoi- 
gnage d'un auteur du douzième siècle, qui nous montre 
saint Pierre ne pouvant visiter les régions de l'Occident, 
charger lesplus anciens disciples de Jésus-Christ de prêcher 
la foi dans les dix-sept provinces de la Gaule (1) , et dési- 
gner Lyon pour Irénée, Narbonne pour Paul, Bourges 
pour Austregisile, Trêves pour Valère, Martial pour Limo- 
ges, Saturnin pour Toulouse (2). Pourquoi insister sur un 
pareil anachronisme? Tout le monde est au moins d'avis 
que de ces évêques, Irénée fut martyrisé au commence- 
ment du troisième et Austregisile mourut dans le courant 
du sixième siècle. 

On déclare que saint Grégoire de Tours ne possédait 
qu'une connaissance historique très-inexacte des événe- 
ments qui l'avaient précédé : pour infirmer son autorité, 
ses adversaires exhument desnoms parfaitement inconnus, 
comme les Visbius, les Aristarque, leurs écrits perdus 
dans la poussière et que les vers, suivant l'expression du 
poëte, achevaient de ronger en silence, ou bien encore des 

raartyrizalus sanctum Clemenlem habuil succeôsorem, qui pUires doc- 
tores Ecclesiai in diversas partes misit, scilicet, Fotinum Lugduno, 
Pauîuni Narbonœ, Dioiiysiura Areopagilani Parisiis, et Gatianum Turo- 
nis; sed, sicut refert Gregorius Turonensis, sanctus Galianus missus 
est Turoriis anno Decii imperatoris. » — Rolland, Disserl. sur saint Ga- 
tien, p. 91. 

(1) Raban Maur, Vie de sainte Marie-Madeleine, e. 36 : « Pelrus 
Orientem relicturus, Roniamque iturus, designavit regiouibus Oeeiden- 
tis, quas ipse adiré non poleral, Evangelii prsedicatores, de nobilioribus 
in Cbristo et antiquioribus discipulis Chrisii, in regionem Galliarum, 
cujiis simt provinciaî decem et sepiem et lotidem ponlifices. » 

(2) Id., c. 37. — Paillon, Monuments inédits, p. 283 et 293. — 
Rolland, Dissertation sur saint Gatien, p. 94. 



9n3 — 



3od 

notes de ce genre (1) : « Ce qui estécrit ci -dessus de la vie 
de saint Catien est tiré de la bibliothèque de Saint-Victor 
et de celle des célestins de Paris, chez un vieil auteur 
hébreu appelé Polycrate, expliqué et interprété par un 
nommé Herman Goth ; et Bergomas, en son supplément 
des histoires d'Octavian César, livre VII, parle ample- 
ment de ce Polycrate, qui a fait quelques discours de saint 
Catien, dans le cinquième livre de la description qu'il a 
donnée de la Syrie, Assyrie, Mésopotamie, ch. it. » 

On affirme que saint Grégoire manquait de documents 
sérieux pour écrire les premiers chapitres de son histoire 
des Francs : et ce sont des l'égendes imaginées à plaisir que 
nous voyons opposer à son témoignage concernant l'éta- 
blissement du christianisme à Paris, à Tours, à Clermont, à 
Limoges, Qui ne sait que la plupart de ceaJictions pieuses se 
rattachaient aux grandes représentations du moyen âge, où, 
parmi les innombrables personnages de la passion, les spec- 
tateurs aimaient à reconnaître les patrons de leur Église, de 
leur pays? 11 fallait, pour retenir et charmer le peuple chré- 
tien, lui montrer ses saints préférés : dans la crèche, parmi 
les bergers, auprès du berceau de l'enfant Dieu ; sur la terre 
d'Egypte, à côté de la sainte famille ; à travers la Judée, 
parmi les apôtres et les disciples à la suite de Jésus-Christ ; 
au pied de la croix et autour du sépulcre, entre les témoins 
de la mort et de la résurrection du Sauveur. De la scène, 
où elles avaient frappé la vue et l'esprit des fidèles , ces 
inventions dramatiques passaient dans la foule, se répan- 
daient de toutes parts, sous la forme de récits légendaires 

(1) Olivier Clierreau, Histoire des illiislrissimes archevêques de Tours. 
Saiiil Galion. — Pxoliand, Dissert. , p. 84. 



— 234 — 

qui flattaient l'amour-pcopre national et le goût du mer- 
veilleux. Ainsi saint Amateur d'Autun devenait le servi- 
teur de la sainte Vierge à Nazareth; saint Afradoce de Bé- 
ziers, l'Égyptien qui secourut la sainte famille en Egypte; 
saint Julien du Mans passait pour Simon le Lépreux; saint 
Ursin de Bourges n'était autre que Nathanaël ; saint Sé- 
doine d'Aix (1) devait être l' aveugle-né que Tricastinum 
réclamait aussi comme son fondateur, sous le nom de Res- 
titut. Saint Catien de Tours, un des bergers de Beth- 
léem (2) , s'attachait aux pas du divin maître, témoin de 
ses miracles et compagnon de ses courses évangéliques ; 
dans saint Martial de Limoges On retrouvait l'enfant béni 
par Notre-Seigneur : les autres évoques dont parle Gré- 
goire de Tours prenaient place parmi les premiers disci- 
ples, et saint Denys de Paris se confondait avec saint 
Denys de l'aréopage. 

Mais laissons de côté ces témoignages sans valeur histo- 
rique, empruntés au hasard à des actes interpolés, à des 
pièces apocryphes, à des copies manuscrites, raturées et 
sans date, à des récits légendaires composés au moyen âge; 
il y a des documents plus sérieux , digues d'être cités et 

(1) Histoire ecclés. de Bretagne, par Deric, t. I, p. Iû5 : « Tro- 
pliilus Pauli discipulus Arelalensem docebat Ecdesiam : Sedoniiis, qui 
fuerat cœcus nalus, eloqueniissimus apud Aquensium Unes ; Saturniiius 
Tholosales-, Dionysius Avcopagiia cum sociis, Parisinos; Warlialis, 
Lemovicences ; Urbinus post Slremonium Arvernos; Galiamiis ïuro- 
nenses... Maximinus cum SyDchroiiio in Annonça villam rubram, quœ 
Kliedonum civilas dicilnr, niiserante Domino, visitavii alque inslnixit, 
rexitqiie Ecclesiara Rlicdonensera. n 

(2) Un bréviaire de Tours du quinzième siècle dit : « Apparensque ei 
Dominus Jésus Clirislus in illâ forma qua eum cognoveral in terris. » 
Et plus loin : a Hic esl Galianus qui ChrisUim jnvcnem miracula facien- 
tem videre meruit.» — Rolland, Bisserl. sur saint Gaiien, p. 63 et 107. 



— 255 — 

discutés, où nous devons chercher les premières traces du 
trouble et de la confusion jetés dans les origines de l'Église 
de Paris. D'abord, comment la mission de saint Denys a 
pu être attribuée au pape saint Clément; ensuite, com- 
ment on a été amené à confondre le premier évêque de 
Paris avec saint Denys de l'aréopage. 



Saî7it Demjs de Paris napas été envoyé dans les Gaules, 
au premiei' siècle , par le pape saint Clément. 

Suivant la chronologie généralement admise aujour- 
d'hui , saint Clément fut élu pape en 91 et martyrisé vers 
la fin du règne de Domitien , en 96 au plus tôt, au plus 
tard sous Trajan, vers l'an 100 (Ij . Quelques auteurs, s'ap- 
puyant sur des livres apocryphes, ont avancé que saint 
Clément prit place sur le siège apostolique après la mort 
de saint Pierre en ô7; mais qu'il abandonna ce i*ang su- 
prême à saint Lin, et qu'il reprit , après le martyre de saint 
Clet, avec le souverain pontificat, le gouvernement de 
rEQ:lise universelle. 

La substitution de saint Lin à saint Clément, pour la- 
quelle il semble prendre parti, reçoit de INoël Alexandre (2) 
une étrange explication. Saint Pierre aurait désigné saint 

(1) Origines de l'Eglise romaine, p. 88. — Chronique des pontifes ro- 
mains suivant Eusèbe de Césarée, lib. m, c. lo. — Le catalogue de Li- 
bère donne saint Clément pour successeur a saint Lin. Le Liber ponlifi- 
calis établit ainsi l'ordre de succession des papes : Pierre, Lin, Clet, 
Clément, et cet ordre est suivi par presque tous les catalogues. 

(2) iS'alalis Alexander, Dissert. IV in Hist. stec. i. 



— 256 — 
Clément pour son successeui- ; mais la Providence ne per- 
mit pas que ce choix se réalisât, de peur d'établir un prin- 
cipe dont les conséquences pouvaient devenir fatales à 
l'Église, si le pape mourant choisissait lui-même ou du 
moins déterminait à son gré l'élection de son successeur. 

Ces hypothèses, favorables au système qui confond saint 
Denys de Paris avec saint Denys l'Aréopagite, sont depuis 
longtemps rejetées par la critique. Elles ne sauraient se 
concilier avec le passage si célèbre de saint Irénée (1) : 
« Les bienheureux apôtres, fondant et organisant l'Église, 
ont laissé à Lin l'épiscopat et l'administration. Lin fut 
remplacé par Anaclet; puis, en troisième lieu , la dignité 
pontificale fut déférée à Clément, qui avait vu les apôtres 
et conféré avec eux. ■) Il est inutile de citer les témoignages 
absolument semblables d'Eusèbe, de saint Jérôme (2) et 
de saint Épiphane. 

Nous savons qu'on oppose Tertullien lorsque remontant, 
dans son livre des P7'esc7'ipiio}2s, à l'origine des Églises, 
il dit (3) : u Rome présente Clément ordonné par saint 
Pierre. » Ce texte ne signifie nullement que Clément a 
succédé à saint Pierre, mais qu'il avait reçu du prince des 
apôtres le caractère sacerdotal, ou, si l'on veut, l'onction 
épiscopale, ce qui ne dément en rien l'ordre de succession 
présenté par saint Irénée. 

Les partisans de l'opinion qui fait remonter à saint Clé- 

(1) S. Irénée, Adv. Hœres.,]. m, c. 13. 

(2) S. Hieron., Catalog. script. Eccl. :« Clemens quarlus posl Pelvum 
Bomse episcopus. Siquidcm secundus Linus fuit, ei lerlius Clelus ; lamet- 
si plerique Lalinorum secundum post Pelrum apostoluni putent fuisse 
Clemenlem. » 

(3) TerluU., de Prœscript. lib., c. 02. 



— 237 — 
ment la mission du premier évêque de Paris, sans toutefois 
le confondre avec saint Denys l'Aréopagite, empruntent à 
une vie de sainte Geneviève le plus ancien témoignage 
qu'ils opposent au récit de saint Grégoire de Tours. Nous 
apprenons par l'auteur de cette vie, que la vierge de Nan- 
terre montrait la plus grande vénération pour le village de 
CatuUa, où saint Denys avait reçu la sépulture. « Ce saint 
évêque, est-il dit (1), souffrit le martyre en ce lieu, situé 
à trois milles de Lutèce. Il avait été, suivant la tradition , 
envoyé par Clément, disciple de saint Pierre, pour évan- 
géliscr la Gaule. Geneviève avait dessein de construire en 
ce lieu une basilique en l'honneur de l'illustre martyr, » 

Nous nous hâtons de reconnaître que s' il n'existait pas des 
raisons décisives, à notre avis, de croire que ce passage est 
une des nombreuses interpolations glissées par la main des 
copistes dans le texte primitif de la vie de sainte Geneviève, 
nous resterions ébranlé par une affirmation si nette, si 
précise. L'ouvrage qui la fournit est regardé dans son en- 
semble comme un des monuments les plus authentiques et 
les plus respectables de l'Église de Paris. L'auteur anonyme 
est un contemporain de la sainte dont il racontait l'histoire. 
« J'ai vu , dit-il , dix-huit ans après la mort de Geneviève, 
quelques gouttes de l'huile que sa prière avait multipliée 
par un miracle.» Et les bénédictins de Saint-Maur observent 
que c'était (2) « un écrivain grave, judicieux, plein de piété, 
et qui ne manquait pas d'érudition pour le siècle où il vi- 
vait. » 

Est-ce à dire que toutes las phrases incidentes de la 

(1) Saint- Yves, Vie de sainte Geneviève, m* partie, ch. U. 

(2) Hist. Utiéraire de la France, t. IH, p. lai. 

17 



— 2o8 — 
narration, et en particulier celle qui attribue au pape saint 
Clément la mission apostolique de saint Denys, ont la même 
valeur et la même authenticité que l'ensemble de l'ouvrage? 
La chose ne peut raisonnablement se soutenir. En effet, il 
n'est personne qui ne convienne que la vie de sainte Gene- 
viève, mille fois transcrite dans les siècles suivants, s'est 
trouvée en beaucoup d'endroits retouchée, modifiée ou al- 
térée sous la plume des copistes. Nous n'hésitons pas à 
noter le court passage qui concerne saint Denys, et à le 
signaler comme une interpolation risquée plus tard par 
quelque main complaisante, car il ne se trouve pas dans 
les manuscrits les plus estimés. 

La meilleure édition de la vie de sainte Geneviève a été 
donnée à Paris, en 1846, par le père Saint- Yves, de la 
compagnie de la Miséricorde. Il apporta, pour exécuter 
ce travail, un soin et une patience admii-ables, et le texte 
définitif ne fut livré par lui qu'après avoir été collationné 
avec vingt-trois manuscrits des bibliothèques de la capitale. 
Chacun d'eux fut soumis à une étude spéciale : toutes les 
variantes furent scrupuleusement recueillies; puis por- 
tant, selon les règles d'une sage critique, son jugement sur 
ces copies diverses, Saint-Yves les partagea en trois clas- 
ses, et assigna le premier rang aux manuscrits où le texte 
primitif paraît avoir été reproduit avec le plus de fidélité. 
Or l'endroit de la vie où l'auteur rappelle la dévotion qui 
conduisait sainte Geneviève au bourg de Catolocum, « au 
lieu, dit-il, où saint Denys souffrit le martyre avec ses 
compagnons Rustique et Eleulhère » , à cet endroit, aucun 
des manuscrits de la première classe ne contient la phrase 
incidente relative à la mission de saint Denys par saint 



— 2S9 — 
Clément (1). Au. contraire, il est très-remarquable que les 
moins estimées des copies mises en parallèle par Saint- 
Yves, sont celles qui renferment cette incidente, encore 
r offrent-elles modifiées de telle façon que ces variantes 
dénotent clairement une interpolation daus le texte véri- 
table. « 11 n'y en a pas un seul, dit Saint- Yves (2) parlant 
des manuscrits de la seconde classe, qui ressemble parfai- 
tement à l'autre. » 

Avant Saint-Yves, le père Lallemant, prieur de Sainte- 
Geneviève, l'un des personnages les plus vénérables du 
dix-septième siècle, avait publié une édition de la même 
vie de sainte Geneviève, d'après les manuscrits les plus, 
estimés et les jilus authentiques. Lui aussi n'hésitait pas 
à placer la phrase en question parmi les additions apocry- 
phes. 

La vie de sainte Geneviève est donc loin de fournir 
une preuve sans réplique en faveur de la mission du 
premier évêque de Paris par lé pape saint Clément. Le 
chapitre de saint Grégoire de Tours détaché de son histoire, 
des premières pages où il raconte l'établissement du chris- 
tianisme au pays occupé par les Francs, produit sur notre 
esprit une impression plus forte qu'une phrase incidente de 
provenance très- douteuse, puisqu'elle ne se retrouve point 
dans les manuscrits les plus estimés. Cette incidente ne 

(1) Saint-Yves, Vie de sainte Geneviève, m' partie, c. li. « Quanta 
vero veneratione et amore dilexil Cathulacensem vicura in quo sanclus 
Diouysiiis cuin sociis suis Rustico et Eleiitherio passus est, nequaquam 
silendum esse arbitrer. » Telle est la leçon des cinq meilleurs manuscrits 
rangés par le P. Saint- Yves dans la première classe. 

(2) Saint-Yves, Vie de sainte Geneviève. Notice sur les manuscrits, 
p. X. — Concordance des manuscrits, p. LX. 



— 260 — 
saurait nous convaincre davantage lorsque nous l'aurons 
rapprochée d'un vers qui commence la seconde strophe 
d'une hymne dont l'authenticité ne repose pas sur un 
fondement mieux assuré. 

(1 C'est, dit le pieux cantique (1), le soldat courageux et 
fidèle qui suivit le roi des cieux, c'est Denys le martyj-. 
Peuples, pour le chanter, unissez vos cœurs et vos voix. » 
« Clément l'envoya de Rome : il parut dans nos contrées 
pour apporter à la Gaule les fruits de la parole divine. » 
Hilduin, abbé de Saint-Denys, dans sa lettre à Louis le 
Débonnaire, disait (2) : «Fortunat, l'ami et le contempo- 
rain de Grégoire de Tours, auquel il écrivait souvent, a 
composé une hymne admirable en l'honneur de notre glo- 
rieux martyr. II y raj)pelle que saint Denys fut envoyé 
dans les Gaules par le pape saint Clément, suivant ce qu'il 
avait appris dans les écrits des Latins, i; Nous avons tra- 
duit les deux premières strophes et nous donnons le texte 
de cette hymne dont on veut faire, sur la foi d'Hilduin, 
honneur à Fortunat. 

(1) Foriem iidelem militem 
Cœli seculuin principem, 
Dionysium martyrem 
Plebs corde, voce personet, 

Clemenie, Renia prjesule, 
Ab Urbe inissus adfuit; 
Verbi superni numinis 
Ui fruclus esset Gallisp. 
Voir rhymne entière aux pièces jusiificalives, IV. 

(2) ITilduin, Epist. ad Ltidov. Pium, xir : « Contemporalis Gregorii 
Turonensis et scholaslicissimus Forlunaliis, qui plura ad eum scripserat, 
hymnum rhyihmica; composilionis pulcherrimum de isto gloriosissimo 
martyre coraposuit, in que commémorât eum a sancto Clémente desti- 
uatum, sicut in Lalinorum paginis didicil, » 



— 261 — 

Cette pièce, si l'authenticité pouvait en être bien cons- 
tatée, prouverait simplement que du vivant même de Gré- 
goire de Tours, les esprits se trouvaient divisés, et que son 
sentiment n'était pas le seul répandu sur l'origine de l'É- 
glise de Paris. Cependant il nous paraîtrait assez étrange 
que Tours et Poitiers, ces Églises voisines, ne se fussent 
point communiqué leurs traditions respectives sur l'établis- 
sement du christianisme dans les Gaules ; surtout nous ne 
saurions expliquer comment les évêques de ces deux Égli- 
ses, Grégoire et Fortunat, comtemporains et amis, -n'au- 
raient eu occasion, ni dans leurs relations, ni dans leur 
correspondance, de s'entretenir d'un sujet auquel ils con- 
sacraient, l'un ses loisirs poétiques, l'autre les premières 
pages de son histoire. 

Mais nous avons tout lieu de croire que cette hymne 
n'est pas de Fortunat. Vers le milieu du neuvième siècle, 
Hilduin, il est vrai, sans hésitation aucune, l'attribuait 
à l'évêque de Poitiers ; l'abbé de Saint-Denys n'était pas 
assez désintéressé dans Taffaire, son témoignage seul 
nous semble suspect, d'autantplus que l'hymne ne se lit ni 
dans les anciens recueils des œuvres de Fortunat, ni dans 
les éditions antérieures à la fin du dix-huitième siècle (1). 
Une- critique insuffisante avait d'ailleurs compté parmi les 
ouvi'ages de l'évêque de Poitiers divers écrits que l'on dé- 
clare généralement aujourd'hui ne pas lui appartenir, 
entre autres les actes de saint Denys, les vies de saint 
Marcel et de saint Germain, évêques deParis. Il n'est certes 

(1) Voir entre autres la bonne édition donnée en 1603 par le père jé- 
suite Christophe Bro-^ver. Jacques Doublet finie premier qui publia cette 
hymne au livre i" de ses Antiquités. Les autres éditeurs n'ont fait que 
la lui emprunter. 



— 262 — 
pas aisé de reconnaître dans l'hymne dont nous discutons 
l'authenticité le style ou la manière de Fortunal; cette 
pièce paraît calquée sur les actes de saint Denys, composés 
à une époque plus rapprochée de nous. C'est pourquoi 
nous croyons devoir partager le sentiment de l'abbé Le- 
beuf quand il dit (1) : « Aucun critique, aucun connais- 
seurne regardera comme un ouvrage de Fortunat l'hymne 
qu'Hilduin seul a produite comme de lui, qui ne s'est 
trouvée dans aucun des anciens recueils de ses poésies et 
qui ne ressent point son style. » 

Cependant Michel-Ange Luchl, de l'ordre des Barnabi- 
tes, élevé plus tard au cardinalat, publiant en 1786, à 
Rome, une édition des œuvres de Fortunat, a donné place 
à cette hymne parmi les poésies de l'évêque de Poitiei's. 
« Le point capital ici, dit-il (2), c'est le style même de la 
pièce, le meilleur témoin en pareille matière. Or le style 
de cette hymne m'autorise à la croire vraiment l'œuvre de 
Fortunat, » Mais l'autorité de l'éminent éditeur n'est pas 
infaillible, et sa critique s'est souvent laissé prendre en 
défaut. Pour n'en citer qu'un exemple, il rapporte encore 
la vie de saint Marcel de Paris au même Fortunat, et il y 
reconnaît également son style (1). 11 n'est aujourd'hui 
personne qui ne sache que l'auteur de cette Vie est un 
autre Fortunat, différent de l'évêque de Poitiers. . 

Les anciens actes latins qui portent le titre de Passion 

(1) Lebeuf, Dissert, sur l'histoire du diocèse de Paris, t. I, p. 53. 

(2) Venant. Forlunaii opéra, edil. Luchi, 1. il, e. lO : « Non dubitavi 
illum hyinnum edere siib Fortunali noinine, prœsenini cum el slylus, 
oplimus teslis, id suadeal. » 

(3) Id. , Prœiwin. in Vilam S. Marcelli, episc. Paris. : « Slylus noa 
mihi alienus a slylo Forlunaii esse videlur. » 



— 263 — 
des saints Denys, Rustique et Eleuthère, ne servent pas 
mieux la cause de ceux qui veulent faire honneur à saint 
dlément de la mission de saint Denys dans les Gaules. 
D'abord, « ces actes ne sont pas authentiques » , dit Féli- 
bien (1) et c'est là le témoignage d'un religieux de Saint- 
Denys. Les Bollandisies les appellent (2) « actes de saint 
Denys, rédigés par un auteur anonyme et rapportés par 
Félibien à la fin de son Histoire de Habbmje de Saint-De- 
nys. » Aussi nous ne comprenons pas comment M. Darras 
a pu les qualifier (3) a actes latins de saint Denys cités 
par les Boîlandistes comme authentiques. » C'est tout 
juste le contraire. L'abbé Lebeuf observe ici (4) « qu'ils 
ne remontent pas à une haute antiquité », là (5), «qu'ils 
ne datent que du huitième siècle » , ailleurs, « qu'ils ne 
sont composés que de morceaux empruntés de quelques 
autres légendes » , et enfin, « que l'auteur doit être quelque 
abbé ou quelque moine de Saint-Denys même. «Tillemont 
déclare (6) « qu'ils paraissent écrits au septième ou au 
huitième siècle, et plutôt sur ce que l'on disait alors, que 
sur aucun mémoire qu'on eût conservé de l'antiquité. » 
Le style en est assez mauvais, et la rédaction même in- 
dique qu'ils avaient été composés pour être lus publique- 
ment dans les offices, devant des fidèles assemblés (7). 

(1) Histoire de la ville de Paris, 1. i, p. IS. 

(2) Bolland, l. IV. oclob. 9,- SS. Dionysius, Rusticus et Eleutherius, 
p. 925. Voir les annotations, p. 926. 

(3) Saint Denis VAréopagite, appendice n" i. 

(4) Histoire de la ville de Paris, édit. Cocheris, t I, c. i, p. 3. 

(5) Lebeuf, Dissert, sur l'histoire du Diocèse de Paris, p. 41 et 44. 

(6) Mémoires ecclés,, t. IV, Saint Den3's de Paris, art. n, p. UUli. 

(7) Entre autres phrases "a l'appui de ce que nous avançons, détachons 
■celle-ci : « Id ergo supplicalio conimunis oblineat, ut venian consequa- 



— 264 — 
Néanmoins, tout imparfaits qu'ils sont, ces actes réclament 
une attention particulière, car ils fournissent une preuve 
invincible contre les fables que l'amour du merveilleux y 
a ensuite ajoutées, et aussi contre le nom et la qualité 
d'Aréopagite, plus tard faussement attribués au fondateur 
de l'Église de Paris. 

L'auteur inconnu de ces actes commence par une façon 
de préface très-diffuse, où il insiste sur les difficultés de 
son entreprise, et dans cet exorde il déclare ouvertement 
n'écrire que longtemps après l'époque où se sont accom- 
plis les événements qu'il va raconter. Son aveu ne laisse 
rien à désirer, car nous apprenons que les choses qu'il 
veut révéler avec le secours de Dieu, ont été ensevelies 
dans un long silence, et qu'elles sont plutôt connues par la 
tradition orale des fidèles que confii'mées par des témoi- 
gnages écrits (1) . 

« Les glorieuses souffrances des martyrs et leurs com- 
bats si précieux devant le Seigneur méritent, au même 
titre que les miracles, d'être rapportés par écrit. Cepen- 
dant on ne saurait le tenter sans un sentiment de frayeur, 
parce que, devant la gi'andeur du sujet, le langage, par sa 
faiblesse, menace de demeurer impuissant à rendre toute 
la vérité. Mais quelles que soient, dès le début, les difficultés 
d'une pareille entreprise, l'esprit se sent à l'aise en son- 
geant que le divin maître prendra soin de l'instruire et de 
l'éclairer. C'est pourquoi j'ose, avec le secours d'en haut, 

tur dévolus, si quid de \irlulibus prœterinisit ignarus. » Et ceUe autre : 
Gralias libi, Domine Jesu Cbriste, qui inlestantis inimici lela probalio- 
nem lidelium luoruni permisisti esse, non vulnera. » 

(1) Nous donnons parmi les pièces justificatives le texte de ces actes 
latins, Y. 



— 263 — 
essayer de révéler ce que le temps a couvert d'un long si- 
lence; car la vérité est que ces choses nous sont plutôt 
connues par la tradition orale que confirmées par des docu- 
ments écrits. 

« Nous savons, en eflet, à n'en pas douter, que les peu- 
ples nouvellement convertis tremblaient devant la cruauté 
des gentils ; ils craignaient d'écrire. Chacun, néanmoins, 
se réjouissait de la gloire des serviteurs de Dieu, parce 
que l'on a coutume de regarder comme écrit ce que la tra- 
dition atteste s'être accompli. Nous devons donc croire et, 
laissant de côté toute ombre de doute, confesser hautement 
que les martyrs ont souffert plus encore que ne disent les 
relations transmises d'âge en âge aux peuples chrétiens. 
Que la prière commune m'obtienne mon pardon, si par 
ignorance j'omets quelque détail. Si je fournis une narra- 
tion incomplète, puissions-nous mériter tous de concevoir 
des saints martyrs une idée plus haute que n'en aura 
donné le récit de leur passion. Gomment donc le serviteur 
de Jésus-Christ est-il venu aux lieux qui s'honorent de son 
patronage? Quels autres saints a-t-il eus pour compa- 
gnons? C'est ce que nous avons appris de la bouche des 
fidèles ; c'est ce que nous raconterons avec l'aide des saints 
martyrs, et dans la mesure où il leur plaît de se faire 
connaître. » 

Ces longs préliminaires sont suivis d'un nouvel exorde 
tiré de la prédication des apôtres et de la création des 
évêques chargés de continuer leur œuvre. « Après la pas- 
sion de Notre-Seigneur Jésus- Christ et le mystère de sa 
résurrection, après son ascension qui montra aux hommes 
que jamais il n'avait cessé d'être là où il retournait, les 



- 266 — 
apôtres se séparèrent pour aller porter l'Évangile à toutes 
les nations. Comme le Sauvem* leur avait appris qu'ils ne 
tarderaient pas à souffrir le martyre, remplis de l' Esprit- 
Saint, ils prêchèrent avec tant de fruit, que la foi se pro- 
pageant, un grand nombre la confessèrent, et l'Église ca- 
tholique les honore aujourd'hui comme martyrs. L'effort 
des persécuteurs ne put vaincre leur courage, et l'épreuve 
du feu les rendit précieux comme l'or. Ils furent par les 
apôtres jugés dignes de remplir la mission du Seigneur, 
et de conserver parmi les nations les semences de l'Évan-- 
gile, €468 hommes d'élite, marqués par une disposition de 
la Providence, furent investis de la puissance épiscopale, 
afin de pouvoir sans difficulté appeler aux mystères des 
saints autels ceux qui se convertiraient à leur parole. » 

L'indiscret narrateur ne s'arrête pas encoz'e; mais ici 
nous lui savons gré de ses longueurs : elles servent notre 
cause; car entre ces évêques chargés de continuer à tra- 
vers les siècles l'œuvre des apôtres, il veut, avant d'arriver 
à saint Denys, nous faire connaître Saturnin de Toulouse 
et Paul de Narbonne. « Dans la foule de ces confesseurs se 
distingue le saint et vénérable Saturnin, que Toulouse se 
réjouit de recevoir comme évêque; il fut, par ordre d'un 
peuple impie, attaché à un taureau et précipité le long des 
degrés du Capitole. Ce supplice mit en pièces le saint 
pontife et l'envoya au ciel. Heureux d'une pareille victoire, 
heureux d'un tel courage, il fut d'abord docteur, ensuite 
martyr : il confirma par un éclatant exemple ce qu'il avait 
enseigné dans ses discours. Le bienheureux Paul, évêque 
et confesseur, convertit également la province de Nar- 
bonne par ses prédications ; il fut en butte aux tribulations 



- 267 — 
domestiques les plus douloureuses; mais ces peines mani- 
festèrent en lui le vrai serviteur de Dieu. Grâces vous 
soient rendues, Seigneur Jésus, qui permettez que les traits 
de l'ennemi servent à éprouver vos fidèles sans les blesser! 
Grâces à vous, qui les récompensez si bien de leurs tra- 
vaux, que le démon ne peut se glorifier d'aucune défaite 
parmi vos serviteurs ! Notre tâche nous amène à dire les 
faits de notre patron principal : nous n'épuiserons pas tout 
ce que l'on sait sur le serviteur de Dieu ; qu'il nous suffise 
de ne l'avoir pas oublié. En pareille matière, les fidèles 
doivent croire, plutôt que de compter sur le récit d'un 
homme pour les éclairer. » 
~Ce chemin détourné a conduit notre auteur au but; 
il tient enfin son sujet, et s'attache alors à l'histoire de 
saint Denys, son patron principal, comme il l'appelle. La 
narration commence par une phrase incidente dont les 
manuscrits nous offrent deux textes différents : c'est en- 
core ici; comme dans la vie de sainte Geneviève, le témoi- 
gnage incertain, fort discutable et très-discuté, que l'on 
oppose à l'histoire, aux assertions positives, au récit au- 
thentique de saint Grégoire de Tours. 

« Saint Denys, qui avait, suivant la tradition, reçu .des 
successeurs des apôtres (1), ou bien de saint Clément, 
successeur de l'apôtre Pierre (2), mission de porter aux 

(1) Telle est la version donnée par Bosquet, Hist- Ecoles. Gallic, 
p. II, p. 68, et par les six éditions qui suivirent : « Sanctus ijiturDio- 
nysius, qui, ut ferunt, a successoribus apostolorum verbi divini seniina 
gentibus eroganda susceperat. » Elle a été adoptée par Luchi, qui regarde 
ces actes comme l'œuvre de Fortunal, y reconnaissant toujours « Qua^ 
dam cum stylo Foriunati ipsius orationis affuiitas. » Enlin Migne l'a re- 
produite dans sa Patrologie latine, t. LXXXVIII, p. 580. 

(2) C'est le texte de Félibien : a Ijitur S. Dionysius qui Iradenle 



— 268 — 
gentils les semences de la parole divine, dirigea, dans 
l'ardeur et l'intrépidité de sa foi, ses pas vers les régions 
où il savait l'idolâtrie plus profondément enracinée. Il ar- 
riva, conduit par le Seigneur, chez les Parisiens, sans 
craindre d'affronter l'humeur féroce d'un peuple infidèle : 
le souvenir des épreuves passées affermissait son courage, 
et, après avoir mérité d'être confesseur, il n'hésita pas à 
devenir le prédicateur de ces peuples barbares. La capi- 
tale des Parisiens était alors le rendez-vous des Germains 
et jouissait d'une grande réputation ; elle avait un air sain, 
un fleuve agréable, une campagne fertile, de magnifiques 
vignobles, des bois avec d'épais ombrages, une population 
condensée, un commerce très-étendu. L'île que Paris oc- 
cupait n'était guère appropriée pour une ville. Cet espace, 
circonscrit par les eaux du fleuve, devenait trop étroit 
pour la masse des habitants attirés par les avantages du 
séjour. 

H Le serviteur de Dieu fixa là sa résidence. Fort de sa 
foi et intrépide dans sa confession, il construisit la pre- 
mière église, établit des clercs qui devaient la servir, régla 
leurs offices suivant l'usage, et prit soin d'élever au second 
degré du sacerdoce des hommes d'une vertu éprouvée. 
Confiant dans l'avenir et encouragé par la construction 
d'une basilique, il ne cessait do prêcher le vrai Dieu aux 
gentils; il leur disait à tous la justice et la miséricorde di- 
vines, et attachait peu à peu au service du Seigneur ceux 
qu'il arrachait à l'esclavage du démon. Dieu accomplissait 
aussi de grands prodiges par les mains de son serviteur, et 

S. Clémente Pelri aposloli siiccessore, Verbi divini semina geniibus ero- 
ganda susccpeiat. » 



— 269 — 
Denys soumettait ces cœurs rebelles autant par la puis- 
sance de ses miracles que par la force de sa prédication. 
Ainsi, ctiose merveilleuse! un homme sans armes triom- 
phait d'un peuple toujours armé, l'arrogance des Ger- 
mains s'inclinait à l'envi sous le joug du Christ, et les 
cœurs, touchés par la grâce, acceptaient avec joie ses 
douces chaînes. Les idoles étaient renversées par ceux-là 
même qui les avaient élevées à leurs frais; du port de 
salut où ils se sentaient à l'abri, ils voyaient avec joie périr 
les dieux qui leur avaient tant de fois fait faire naufrage. 
Le parti du démon pleurait sa défaite, les soldats de 
l'Église triomphaient de leur victoire. « 

Après cette esquisse des travaux apostoliques du pre- 
mier évêque de Paris, les actes continuent par le récit de 
son martyre. « L'antique ennemi du genre humain, voyant 
qu'il perdait les peuples qui se convertissaient à flots pres- 
sés au Seigneur, dressa toutes ses machines pour renverser 
l'édifice qui s'élevait; ses partisans déploraient la ruine de 
leurs dieux : il les arma sans coup férir en persécuteurs, 
afin de hâter par toute sorte de supplices la perte de ceux 
qui prêchaient un seul et vrai Dieu. Rien ne devait échap- 
per à l'extermination. Les édits de persécution publiés, la 
foule ardente des impies s'avança contre le peuple de Dieu, 
disposée à frapper du glaive les élus du Seigneur. Ils par- 
couraient l'Occident à la recherche des chrétiens, lorsqu'ils 
trouvèrent à Paris saint Denys combattant contre les incré- 
dules, et auprès de l' évêque, le prêtre Rustique et l'archi- 
diacre Éleuthère. Ni l'un ni l'autre ne voulut se séparer de 
saint Denys. On les fit comparaître ensemble devant le juge, 
et ils demeurèrent tous trois unis dans les épreuves d'un 



— 270 — 
même martyre. Interrogés, ils confessent un seul et vra 
Dieu en trois personnes. On les livre aux bourreaux : acca 
blés d'outrages, brisés par les tortures, ils se disent chré 
tiens, et sous les coups qui les déchirent ils se déclaren 
hautement serviteurs de Dieu. Leur constance dans la fo 
ne s'est pas démentie ; ils ont rendu leurs corps à la tern 
et porté'leur âme aux cieux; ils sont allés au Seigneur er 
lui rendant si bien témoignage, qu'après avoir eu la tèU 
tranchée, on aurait dit que leur langue palpitante conti- 
nuait à glorifier le Seigneur. Heureuse union ! société bé- 
nie de Dieu! il n'y eut entre eux ni premier ni dernier; ilj 
confessèrent l'adorable Trinité, et par ce triple martyre k 
lieu de leur supplice devint à jamais illustre. » 

Ce qui suit concerne la sépulture de saint Denys et d€ 
ses compagnons ; puis les actes se terminent par quelques 
lignes sur les honneurs rendus aux martyrs et sur les effets 
merveilleux de leur intercession. « Les bourreaux crai- 
gnaient que la dévotion des chrétiens, confiante dans les 
reliques des martyrs, n'inspirât la pensée de leur élever 
un tombeau, afin de s'assurer leur patronage; c'est pour- 
quoi ils prirent le parti de les précipiter dans les profonds 
abîmes de la Seine. A cette fin on les porta sur un bateau. 
Alors une dame, païenne encore, mais désireuse de faire 
quelque chose qui serait agréable à Dieu, tendit un piège 
aux bourreaux : pour détourner leur attention et les dis- 
traire de leur tâche, elle les invita à un repas, et donna 
dans l'intervalle ordre à ses serviteurs d'enlever le corps 
des martyrs. Ils s'empressèrent de suivre les volontés de 
leur maîtresse et déposèrent les restes vénérés dans un 
champ labouré, à six milles de Paris. La terre fut ense- 



— 271 — 
mencée et devint si fertile qu'elle produisit du blé au cen- 
tuple, au contentement du laboureur et à l'admiration du 
pays. La moisson mûrit, et le précieux trésor demeura 
longtemps caché aux habitants de Parisis. 

(( Cependant la mère de famille dont nous venons de 
parler ne perdit pas le souvenir de ses ordres mystérieu- 
sement accomplis. Quand la persécution fut apaisée, elle 
rechercha la place qui conservait les ossements des mar- 
tyrs, et l'ayant trouvée, la marqua par l'érection d'un 
petit mausolée. Dans la suite, les chrétiens élevèrent à 
grands frais, au même endroit, sur le tombeau des mar- 
tyrs, une splendide basilique. Là, chaque jour le Seigneur 
permet que de nombreux miracles attestent la puissance 
de ses saints : les malades apprennent combien il est utile 
d'honorer les serviteurs de Dieu là où les aveugles re- 
couvrent la vue, les sourds l'ouïe et les boiteux le mar- 
cher. N'oublions pas de dire que les possédés conduits en 
ce lieu vénéré sont contraints d'indiquer la place où cha- 
cun des martyrs a été enseveli. Le Seigneur a voulu que 
nous célébrions leur fête le septième des ides d'octobre ; il 
a promis au martyre des fruits au centuple, à lui appar- 
tiennent l'honneur, la gloire, la force et la puissance dans 
les siècles des siècles. » 

Nous avons essayé de donner dans son entier et avec 
toute l'exactitude possible la traduction des actes latins 
de saint Denys. Maintenant, faisons œuvre de critique. La 
lecture attentive de la narration ne laisse pas dans l'esprit 
une impression favorable : la composition est mauvaise et 
le style d'un latin plus que défectueux : aussi rend-il la 
tâche du traducteur fort délicate. Cependant l'étude de ce 



— 272 — 
document n'est pas sans intérêt et sans profit dans le sujet 
qui nous occupe. 

Et d'abord , quelle foi mérite l'auteur anonyme qui a 
rédigé ces actes? II avoue sans ambages (1) « que les faits 
qu'il va raconter avec l'aide de Dieu ont été obscurcis par 
un long silence. » De plus, il les tient (2) « de la tradition 
orale et ne peut nullement les appuyer sur des témoignages 
écrits. » Il est donc bon de se mettre quelque peu sur ses 
gardes ; la précaution ne serait pas inutile, et l'auteur lui- 
iiiême ne semble-t-il pas nous y convier lorsqu'il déclare 
que (3), a en pareille matière, les fidèles doivent croire, 
plutôt que compter sur le récit d'un homme pour les 
éclairer. » Une circonstance plaiderait en faveur de la vé- 
racité des actes considérés dans leur ensemble, c'est que 
le récit est dépouillé des fictions merveilleuses que l'on y 
a depuis ajoutées. Il n'est point question de saint Denys 
portant sa tête l'espace de plusieurs milles; nous lisons 
simplement que les martyrs eurent la tête tranchée, après 
quoi [k] « on aurait dit que leur langue palpitante conti- 
nuait à glorifier Dieu. » 

Ensuite quelle date peut-on assigner à la composition 
des actes de saint Denys? L'auteur déclare franchement 
« écrire longtemps après les événements qu'il raconte. » 
Telle est sa confession ; dans quel sens faut-il l'entendre? 

(1) « QuîE longo temporis fuerant obumbrala silenlio, ipsius divinita- 
lis auxilio suscepla sunt revelanda. » 

(2) « Ut Iiabet teslimonium veritatis, plus fidelium sunt relalione com- 
perta, qiiam probenlur ad nos leclione iransmissa. » 

(3) « In lalibus causis magis convenii fidèles credere, quam possil re- 
lalio bumana monslrare. » 

(4) « Ut amputalis capilibus, adhuc pularelur lingua palpilans Domi- 
num confiteri. » 



— 273 — 
CoQiment apprécier ce long temps? « Il nous est permis, 
dit M. Darras (1), de reculer l'origine des actes de saint 
Denys au delà de h60 , époque où sainte Geneviève éleva 
la seconde église sur le tombeau de l'apôtre de Paris. » 
Nous ne saurions prendre la même permission , le texte 
des actes s'y oppose, et l'auteur semble nous rejeter bien 
plus loin dans les siècles de l'ère chrétienne, lorsqu'il fait 
cette remarque (2) : « Les martyrs ont souffert plus encore 
que ne disent les relations transmises d'âge en âge aux 
peuples chrétiens, » M. Darras pense que le passage des 
actes , « les fidèles bâtirent une église sur le tombeau des 
martyrs » , doit nous mettre en présence de la première 
construction antérieure à celle de sainte Geneviève (3). 
Malheureusement ce n'est point la phrase complète, et il 
ne prend encore de ce texte que ce qui lui plaît. Si nous 
citons les actes sans les mutiler, suivant le besoin de notre 
cause, ils disent (i) : « Dans la suite les chrétiens élevèrent 
à grands frais, sur le tombeau des martyrs, une splendide 
basilique. » Comment expliquer cela d'une église construite 
dans le Parisis, parles premiers chrétiens, sur le tombeau 
de saint Denys? Comment essayer d'asseoir un argument 
historique sm* un prétexte si léger fourni par une phrase 
tronquée? L'hypothèse de cette église est par trop frivole, 

(1) Darras, Saint Bemjs l'Arèopagite, p. 77. 

(2) « Qui pro confessione Domini ac Dei noslri digni fuenint subire 
marlyrium, etiani ainpliora lolerare valuisse, quam videtur succedeniibus 
celalibus relalio per populos iransmissa recolere. » 

(3) Darras, Saint Benys VAréopagilc, p. 76 et 77. 

(4) Cilalion de iM. l'abbé Darras: Texte des actes : 
Christiani basilicam siipra mar- Undc post modum clirisliani ba- 

lyrum corpora... conslruxerunl , sUicam supra maviyrum corpora 
ibique quolidie mérita eoruin vir- niagno sumplu, culliique exiniio 
litluni probantur... conslruxerunt, ubi qnoiidie... 

18 



— 274 — 
quand on était si près de l'époque où sainte Geneviève eut 
tant de peine à faire bâtir un sanctuaire des plus modestes, 
une humble chapelle (1), en l'honneur des saints martyrs. 

Nous ne croyons pas qu'au quatrième ni même au cin- 
quième siècle, l'auteur des actes pouvait parler de l'af- 
fluence des Germains à Paris (2) , et des délices de la ca- 
pitale, qui les retenaient captifs sur les bords de la Seine. 
Ce n'est certes pas davantage au sixième siècle qu'un 
écrivain, désignant Lutèce ou l'humble bourg de Catolo- 
cum, aurait dit (3) : « Comment le serviteur de Dieu ar" 
riva-t-il en ces lieux qui s'honorent de son patronage? » 
Et surtout, est-ce à cette époque qu'il se fût exprimé en 
ces termes [h) : « Notre tâche nous amène à raconter l'his- 
toire de notre patron principal ? » 

Non, ces dates ne sont pas sérieuses : on les a imagi- 
nées, sans prendre le temps ou la peine de les discuter. 

Ce qui nous paraît être sinon le vrai, du moins le vrai- 
semblable, c'est que le rédacteur de ces actes est un moine 
de Saint-Denys, contemporain de Pépin le Bref, peut-être 
de Charles-Martel. Il n'y a guère qu'un moine de l'abbaye 
fondée par Dagobert qui pouvait parler d'une basilique 
construite dans la suite des temps, à grands frais, et ornée 

(1) Saiiu-Yves, Vie de sainte Geneviève, lu' partie. — Gesta Domni 
Dagoberii, apud. Duchesne, Hist. Franc, script. ^ t. I., p, S74 : ce Yilis 
quippe tanlum œdicula, quam, ul ferebatur, beata Genovefa super sanc- 
tos martyres dévoie conslruerat, lantorum raarlyrurn corpora non am- 
biebat. » — Darras, Saint Denys l'Aréopagiie, p. 87. 

(2) « ïiim meinorala civitas et eouvenlu Geimànorum, et nobililate 
pollebai. » — « Subdebat se illi cerlatim Germauiœ cervicosilas. » 

(3) « Qualiter cullorera Domini locus ejus gaudens patrocinio babere 
promeruit. » 

(4) « Duin ergo ad pcculiaris palroni gesla suscepti ofOcii tendit ob- 
sequium. » 



— 27S ■— 

avec le soin le plus exquis. Frédégaire écrivant sa Chro- 
nique vers l'an 650, ne s'exprimait pas en d'autres termes 
lorsqu'il disait du roi Dagobert (1) : a Ce monarque pro- 
digua l'or, les pierreries et les ornements les plus précieux 
pour décorer comme elle le méritait l'église de Saint- 
Denys, et obtenir ainsi la protection du bienheureux. » 
Seul un moine de cette abbaye songeait à nommer saint 
Denys son patron particulier, « parce que, dit l'abbé Le- 
beuf (2), cet auteur écrivait dans son monastère, et c'est 
pour cela qu'il semble parler au nom de toute la commu- 
nauté. » 11 ne faut d'ailleurs qu'ouvrir la collection des 
■diplômes de nos avis en faveur de l'abbaye, pour s'assurer 
que dès le septième et le huitième siècle, on lit insérées 
dans presque toutes ces pièces, les trois ou quatre mots : 
« Le bienheureux Denys notre patron particulier (3). » 
Cela passa, observe l'abbé Lebeuf, dans le style ordinaire 
des écrivains du monastère et de ceux qui rédigeaient les 
actes. Enfin, au moment où le moine de Saint-Denys écri- 

(1) Fredeg. Scholast. Chronicon, an. 637. c. 79 : « Dagoberlus se- 
pultus esl in ecclesia sancti Dionysii, qnain ipse prhis condigue ex auro 
et gemmis, et multis pretiosissirais speciebus ornaverat, et condigue in 
circuilu fabricari pneceperat, patrocinium ipsius preiiosum expetens. » 

(2) Lebeuf. Dissert. sur le Vicus Calalocensis des actes de sainte 
■Geneviève, p. 43. 

(3) Charte du roi Pépin, 755 : « Pro Dei amore et santo Dionesie 
specialis pavroni nostri. » 

Charte du même roi, 768 : De Basilica peculiaris paironi nostri 
Domni Dionysii marlyris. » 

Charte de Carloman, frère de Charlemagne, 769 : «f De Basilica pecu- 
liaris palroni nostri sancti Dionysii. » 

Charte du roi Charlemagne, 778 : « De Basilica peculiaris palroni 
nostri Donini Dionisii marlyris. » 

Félibien, Histoire de l'abbai/e de Saint-Denys, pièces juslif., p. xxv, 
XXXI, xxxir et xxxix. 



— 276 — 
vait sa narration, au huitième siècle, ]es hommes de la 
Germanie, c'est-à-dire les Francs austrasiehs", venaient 
en foule et se fixaient à Paris, sous le gouvernemient de 
leurs protecteurs les maires du palais, de la famille des Hé- 
ristal (1). 

L'étude attentive des actes de saint Denys nous conduit 
à ces conclusions, déjà proposées par les Bollandistes (2) ; 
le rapprochement de certains passages que l'auteur a épar- 
pillés dans son récit les afiermit, et elles sont encore con- 
firmées par la comparaison de quelques autres monuments 
du huitième siècle. Ces actes présentent dans les amplifi- 
cations ajoutées pour l'ornement du style, et elles sont 
loin d'être du meilleur goût, un assez grand nombre de 
phrases empruntées textuellement à des vies de saints (3) 
qui ont été écrites au temps des derniers rois mérovin- 
giens. 

(1) A celle époque, l'Auslrasie, c'esl-à-dire les Germains de l'esi, as- 
servie par les derniers Mérovingiens, chercliail par des révoltes à recou- 
vrer son indépendance en mettant à sa tête les maires du palais de la 
famille des Ilérislal. C'est pourquoi les Germains afilnaient à Paris, a la 
cour de Pépin d'Héristal el de Charles-Martel, qui gouvernaient l'Aus- 
trasie el comballaient la Neuslrie sa rivale. 

(2) Boliand., t. IV. octob. 9, SS. Dionysius, Ruslicus et Eleullie- 
rius, p. 926. 

(3) L'abbé Lebeuf, dans les pages qu'il a consacrées à l'examen des 
actes de saint Denys, Dissert, sur le diocèse de Paris, t. I, p. 49, relève 
un certain nombre de ces phrases, et en particulier celles qui se trou- 
vent textuellement dans une vie de saint Gaudence écrite vers l'an 7G0. 
Nous ne voulons citer que les trois suivantes : « Nam qui meruerat esse 
coafessor, non cunctalus est alrocibus populis accedere prasdicalor. » — 
« Deum gentibus non desinebat insinuare quem noveral; ejusque om- 
nibus et judicium el raisericordiam anteponens, paulatim Deo sociabat, 
quos diabolo sublrahebat. n — «i Tanlas per illum Dominus dignabalur 
exercere virtuies, ut rebellium corda geniilium non minus miraculis, 
quam pradicationibus oblineret. n 



— 277 — 

Qu'on ne vienne donc point nous vanter l'antiquité de 
ces actes, affirmer que leur rédaction actuelle remonte au 
quatrième ou au cinquième siècle (1.) , nous faire assister à 
la première lecture qui en fut donnée, du haut de l'ambon, 
aux fidèles de Lutèce (2), ou encore au chant dans les 
églises de Paris (3), pendant les trois ou quatre siècles qui 
suivirent Fortunat, de l'hymne qu'on lui attribue; c'est là 
de la légende et non plus de l'histoire. 

Nous préférons Grégoire de Tours à Jacques de Vora- 
giue (4), et si les affirmations qu'on nous propose étaient 
fondées, nous en trouverions quelque trace marquée dans 
Usuard, par exemple, qui rédigeait son Martyrologe si dé- 
taillé, à Paris, au monastère de Saint- Germain, sous le règne 
de Charles le Chauve, et dont le témoignage ne vient pas 
donner crédit aux versions de la vie de sainte Geneviève, 
de l'hymne dit de Fortunat, et des actes de saint Denys, 
où l'on veut trouver les vraies origines de notre Eglise. 

. Peut-on dès lors regarder comme authentique le passage 
des actes qui nous montre le fondateur de l'Église de Paris 
« recevant sa mission de saint Clément, le successeur de 
l'apôtre Pierre »? D'un côté, les manuscrits se divisent en 
deux classes : la fameuse phrase se lit dans ceux-ci ; msis 
ceux-Jà disent « saint Denys, qui, suivant la tradition, 
avait été envoyé par les successeurs des apôtres porter 
aux gentils les semences de la parole divine. » Les six pre- 
mières éditions des actes publiés en France par le savant 

(1) Darras, Saint Denys l'Aréopagile, p. 77 el 187. 

(2) Id.,p. 187. 

(3) Id. , noie à la page 81. 

(/l) Evoque de Gônes en 1290 et auteur du fameux ouvrage que l'ad- 
miration dos contemporains lit appeler la Légende dorée. 



— 278 — 
Bosquet, évêque de Montpellier, sur les meilleurs manus- 
crits, sont conçus en ces termes (1). D'autre part, est-il 
possible de reconnaître- et d'assurer quel est le texte 
original de ces actes composés, suivant toutes les vraisem- 
blances, par un moine de Saint-Denys au huitième siècle?" 
Qui oserait affirmer que la rédaction primitive n'a pas été 
altérée ? Les preuves ne manquent point pour établir que 
les copistes ont parfois apporté dans la transcription de 
ces actes autant d'indiscrétion que de maladresse. Ainsi 
l'abbé Lebeuf (2) a vu un manuscrit très-ancien des ac- 
tes (3) dans lequel, en parlant du fleuve qui arrose la ville 
que saint Denys vint convertir, l'écrivain nomme le Rhin. 

Tous les manuscrits qui contiennent la variante si dis- 
cutée de saint Clément ne sont que des copies provenant 
de l'abbaye de Saint-Denys. Or personne n'ignore que dans 
ce monastère, après l'abbé Hilduin, chacun se fit un point 
de religion de soutenir que la mission d'annoncer l'Évan- 
gile dans les Gaules avait été confiée à saint Denys par 
saint Clément. 

Ces copies, au nombre de quatorze, à la Bibliothèque 
impériale, ont été transcrites, du dixième au quinzième- 
siècle, par les moines de l'abbaye; il n'est pas étonnant 
qu'elles ne reproduisent pas la phrase du texte publié par 
Bosquet. Entre elles , les unes sont favorables à l'aréopa- 
gitisme, les autres n'y font pas même allusion. Mais, quoi 
qu'il en soit , nous ne pouvons y voir que des copies mo- 
difiées ou interpolées, et M. Darras, qui assure les avoir 

(I)Bolland., t. IV, oclob. 9, SS. Dionysius, Rtisticus ei Eleullie- 
rius, § ^ , p. 865. 

(2) Lebeuf, Dissert, sur le diocèse de Paris, p. 47. 

(3) Collect. Colberlina, n° 2290. 



— 279 — 
soigneusement collatîonnées , prononce lui-même contre 
elles la sentence de réprobation , lorsqu'il écrit (1) : «Tous 
ces actes publiés ou inédits, quelque diverse que soit leur 
rédaction, car les formules n'en sont pas toutes les mêmes, 
disent unanimement que saint Denj's fut envoyé dans les 
Gaules par le pape saint Clément. » 

Une circonstance particulière que nous devons relever 
dans les actes porte, à notre avis , le dernier coup à l'au- 
thenticité de cette phrase. L'auteur n'arrive à saint Denys 
de Paris qu'après avoir arrêté notre attention sur Saturnin 
de Toulouse et sur Paul de Narbonne. Un peu plus haut , 
pour désigner les hommes chargés par les apôtres de con- 
tinuer leur œuvre, il se sert de l'expression de confes- 
seurs (2), et range dans la foule de ces confesseurs saint 
Saturnin, martyr (3), et saint Paul (4), qui ne versa point 
son sang pour le nom de Jésus-Christ. Aussi, quand nous 
lisons que « celui qui avait mérité d'être confesseur n'hé- 
sita pas à prêcher la foi cà des peuples barbares (5j » , la 
pensée de l'auteur est que saint Denys ayant été jugé 
digne de succéder aux apôtres dans la mission de conver- 

(J) Darras, Saint Denys l'Arôopagite, p, 109. 

(2) « Adeo ut, lide crescenle, non pauci mererenlur lieri confessores, 
quos modo ecclesia caiholica gaudet pronieruisse martyres, llos ergo 
ad suscipienda mandata Domini idoneos aposlolorutn esse judicavit elec- 
lio, qiiibus evangelica semina sempera gentibus servanda commilterent, 
eleclisque viris Dei disposit'ione providenter, honorera decreverunt epis- 
copatus adjungere, quo facilius eorum prœdicalionibus acquisili ad mi- 
nislerium sacri proveherentur altaris. » 

(3) « Ex qua confessorum lurba, sanclum et venerandi merili Satur- 
ninum urbs Tolosana promeruisse gaudet episcopum. » 

(4) « Simili eliam gralia beatissimus Paulus autistes alque confessor 
Narbonensem provinciam salutare acquisivit eloquio. » 

(5) « Qui meruerat esse confesser non cunclaliis est atrocibus populis 
accedere prœdicalor. » 



— 280 — 
tir les gentils, ne s'était point laissé retenir par la crainte 
d'une nation cruelle. 

Lorsque les actes de saint Denys nous apprennent que 
« le souvenir des peines passées affermissait son cou- 
rage (1) » , faut-il voir dans ces mots une allusion aux sup- 
plices déjà endurés à Athènes par le premier évêque de 
Paris? La pensée est certes bien voilée : parler ainsi quand 
il suffisait d'un mot pour être compris de tous, c'est vrai- 
ment prendre plaisir à se rendre inintelligible. A quoi bon 
chercher en Grèce un sens ramené de si loin? Ces peines 
passées ne signifient pas autre chose que les épreuves déjà 
supportées vaillamment par saint Denys dans ses courses 
apostofiques, dans la prédication de l'Evangile à Arles, à 
Meaux , aux diverses stations de la longue l'oute qu'il avait 
parcourue avant d'arriver à Paris. 

Mais saint Saturnin est venu dans les Gaules vers l'an '250, 
tous les témoignages en font foi , depuis les actes du géné- 
reux pontife cités par Grégoire de Tours jusqu'au Marty- 
rologe romain, qui fixe expressénent à la persécution de 
Dèce la date de la mort de l' évêque de Toulouse (2), et 
naguère encore, à Rome, les savantes leçons du P. Ma- 
machi n'enseignaient pas autre chose (3). Paul de Nar- 
boune était, sur le siège de cette ville, un des successeurs 

(1) « Virlulem siiam praîleritarum pœnarum recordalio roborabat. » 
('i) Voir ci-dessus, cli. iv, SAiiXT Satdrkin dk Toulouse, p. 81 ei 
suiv. 

(3) Maniaclii, Origines et Antiquitates christianœ, t, I, p. 4lS. 
« Post annum 250 Saim-uinus episcopus Tolosanarum cum a nescio quo 
perdito homine accusatus apiid sacerdotes idolorum esset, quod irapedi- 
ret, ne qu?n a falsis numinibus oracula funderentur, populi lumultu atque 
seditione comprebensusfuil, cumque sacrificare noluissel, dire cruciatus, 
postrcmumqiii; afi'eclus extremo supplicio est. » 



— 281 — 
de Sergius Paulus , séparé du disciple de saint Paul par 
deux cents ans d'intervalle. Il ne peut être autre que le 
saint évêque dont nous avons rapporté les amères douleurs 
lorsque deux de ses diacres faisaient peser sur lui une ac- 
cusation infâme (1). Le passage des actes ne saurait le 
désigner plus clairement que par ces paroles (2) : « Il fut 
en butte aux tribulations domestiques les plus cruelles; 
mais ces peines manifestèrent en lui le vrai serviteur de 
Dieu. » Comme l'auteur des actes associe ces trois confes- 
seurs, saint Saturnin, saint Paul et saint Denys, dans une 
môme mission apostolique, il les croyait bien arrivés dans 
les Gaules vers l'an 250. 

Ainsi les actes latins de saint Denys, au lieu de contre- 
dire, viennent confirmer le récit de saint Grégoire de 
Toui's, et fixer une fois de plus au troisième siècle la fon- 
dation de l'Eglise de Paris. 

Nous avons discuté le sens et déterminé la valeur des 
monuments empruntés à la" liturgie et à l'histoire ecclé- 
siastique pour défendre la mission de saint Denys par 
saint Clément; livrons au même examen deux documents 
civils que le huitième siècle fournit à l'appui de cette opi- 
nion. En les admettant de prime abord , sans restriction, 
ces deux pièces administratives prouveraient tout au plus 
qu'à cette époque de pleine décadence on commençait à 
dire que le premier évêque de Paris avait été envoyé par 
saint Clément , sans toutefois le confondre avec saint Denys 
de l'aréopage. Mais nous avons de graves rései'ves à faire. 

(1) BoUand., Acta Sanclorum, '21 mari. — Ci-dessus, cli. iv, saint 
Padl de Narbonne, p. 132. 

(!') « Quem ila labor domestica: triijulalionis exercuil, ut vcrum Do- 
mini esse famulum approbarcs. » 



— 282 — 

Dans un diplôme donné en 723, par Thierry IV, appelé 
Thierry deChelIes, il est écrii^d' une façon très-incidente (1) : 
« Le bienheureux Denys avec ses compagnons Rustique et 
Eleuthère, qui les premiers après les apôtres, sur l'ordre 
de saint Clément, successeur de l'apôtre Pierre, sont venus 
dans cette province des Gaules. » Est-ce là du moins une 
pièce d'une authenticité certaine? Les savants bénédictins 
qui l'ont éditée des archives de Saint-Denys ne disent 
point qu'ils ont vu l'original, et il est plus que probable 
que l'on en possédait seulement des copies postérieures 
au huitième siècle (2). Mabillon, dans son célèbre ouvrage 
de Re diplomatica, a toujours soin de distinguer les actes 
qu'il reproduit sur l'autographe : nous ne voyons pas qu'il 
marque de ce signe le diplôme de Thierry IV (3). Félibien 
rappelle ce témoignage de la faveur du roi franc pour l'ab- 
baye de Saint-Denys (ù); mais il ne le rapporte pas parmi 
les pièces justificatives de son histoire du monastère. Dès 
lors, suivant la remarque de l'abbé Lebeuf, « le diplôme 
n'ayant été publié que sur une copie, il n'a plus la même 
valeur. » 

Faut-il observer encore avec quelle liberté ces sortes 
de documents étaient modifiés, altérés, interpolés, sur- 

(1) Mabillon, de Re diplomatica, lib. vi, p. 488. Diploma Theode- 
rici IV, régis Francorum... « Bealus Dionysius, cum sociis suis Iluslico 
el Eleulherio, qui, primi post aposlolos, sub ordinalione beau Clemenli, 
Pelri apostoli successoris, in hanc Galliaruni provinciam advenerunl. » 
— Voirie diplôme aux pièces juslilicalives, VI. 

(2) BoUand., l. IV ociob., SS. Dionjs., Ruslic. et Eleulh., § VI, 
p. 887. 

(3) Mabillon dit seulement que celle pièce vient des archives de 
Saint-Denys, « ex archive Dionysiano. » 

. (4) Histoire de l'abbaye de Saint-Denys, I. i, p. 37. 



-- 283 — 
tout lorsqu'il s'agissait d'un point en litige à établir? 
On sait combien l'abbaye de Saint-Denys en particulier 
est suspecte dans cette matière. Aussi des critiques dont 
la loyauté égalait la science n'ont pas craint de repousser 
le diplôme de Thierry de Chelles comme apocryphe, a J'ai 
remarqué, dit l'abbé Lebeuf (1) , que tout le reste de la 
pièce est farci de mots latins altérés, et qu'il n'y en a point 
dans les lignes qui regardent la mission de saint Denys par 
saint Clément. C'est ce qui augmente le fondement des 
soupçons. » D'autres, au contraire, l'ont pleinement ac- 
cepté : « Les paroles du diplôme, dit M. Darras (2) , sont 
-remarquables. Elles attestent à la fois la mission de saint 
Denys et de ses compagnons par le pape Clément, et l'an- 
tériorité d'une précédente mission apostolique dans les 
Gaules : les premiers après les apôtres, ils vinrent en 
Gaule. » 

N'est-ce point là encore un texte que l'on tronque après 
l'avoir faussement déclaré transcrit sur l'autographe ? 
« Dans un diplôme, écrit M. Darras (3), publié par Mabil- 
lon , ex autograptio, Thierry IV, roi des Francs, surnommé 
de Chelles, s'exprime ainsi. » Or l'autographe de cette 
pièce n'a jamais été vu de Mabillon, qui n'en connaît 
qu'une copie tirée « des archives de Saint-Denys » , comme 
il le dit lui-même. De plus, il y a dans la phrase du di- 
plôme [h) : « Les premiers après les apôtres, sur l'ordre 

(1) r.ebeiif, Disserl. sur i'hist. du diocèse de Paris, t. f, p. 53. 

(2) Darras, Saint Denys l'Aréopagite, p. 91. 

(3) Id.,p. 90. 

(4) Citation de M. Darras : Texte du diplôme : 
Primi posl aposlolos in Galliam Prirai post aposlolos in hanc 

advenerunt. » Galliarumprovinciam adveiierunt. 



— 284 — 
de saint Clément , successeur de Pierre, ils sont venus 
dans cette province des Gaules. » Les apôtres ont donc 
eux-mêmes prêché dans le Parisis, aux habitants de Lu- 
tèce? Si Denys, Rustique et Éleuthère ont été les premiers 
à continuer l'œuvre apostolique, comment accorder le di- 
plôme de Thierry avec les actes de saint Denys, qui ne 
parlent de l'évêque de Paris qu'après Saturnin de Tou- 
louse et Paul de Narbonne? 

Un autre diplôme dit de Pépin le Bref, 768, la dernière 
année de son règne, contient sans la plus légère différence 
la phrase de la charte de Thierry IV (i ) : « Le bienheureux 
Denys avec ses compagnons Rustique et Éleuthère, les pre- 
miers après les apôtres, sur l'ordre de saint Clément, suc- 
cesseur de Pierre, vinrent dans cette province des Gaules. » 
La ressemblance si parfaite entre les deux diplômes ne 
s'arrête pas là : « La chancellerie carlovingienne, dit M. Dar- 
ras (2), suivit la tradition des Mérovingiens. » Une main 
indiscrète n'y a-t-elle pas aidé? Pépin déclare en com- 
mençant qu'avec la grâce de Dieu, il a tout fait, de- 
puis son élévation au trône, pour affermir son autorité, 
pour mériter la vie éternelle, et (3) « pour manifester 

(1) Doublet, Hist. abhat. S. Dionys., p. 70J. Prœceptura Pippini... 
« Bealus Dionysius, et sœpe jani diclus liuslicus et Eleullierius, qui, 
primi post aposiolos, sub ordinatione beaii démentis, Peiri apostoli suc- 
cessoris, in hanc Galliarum provinciam advenerunt. » — Dom Bouquet, 
Rerum GaUic. et Franc, script., t. V, p. 710. 

(2) Saint Denys VAréopagile, p. 92. 

(3) « Pro noElro conlirmando regno, et pro mercede, vel adipiscenda 
vila œterna, et pro revereniia sancti Dionysii marlyris, Ruslici et Eleu- 
ilierii, qui glorioso et iriumphali vole Chrisli amorc coronam martyrii 
conseculi sunt, ad basilicam ipsornni ubi requiescere videntur, et in mi- 
raculis coruscant. » — Nous donnons le icxle du diplôme aux pièces 
justificatives, VU. 



— 285 — 
ses sentiments de vénération envers saint Denys, martyr, 
Rustique et Éleuthère, qui par amour de Jésus-Christ ont 
mérité la couronne, et qui reposent dans leur basilique, 
illustres par l'éclat de leurs miracles. » Et quelques lignes 
plus loin nous voyons inséré le passage textuel du diplôme 
de Thierry IV. Soixante-cinq ans se sont écoulés entre ces 
deux pièces, quoique M. Darras donne à la seconde la date 
d'octobre 738 (1), et les deux souverains Thierry IV et 
Pépin le Bref les ont rédigées dans des termes parfaite- 
ment identiques? Qu'on en juge (2) : 



; Diplôme de Thierry IV. — 723. 

« Le bienheureux Denys avec ses compagnons Rustique 
et Eleuthère, qui, les premiers après les apôtres, vinrent 



(J) Saint Denys l'Aréopagite, p. 

(2) Diploma Theoderici IV : 

Bealus Dionisiiis ciim sociis suis 
RuslicoelEleotherio,qui primi post 
apostolos sub ordinalione beali dé- 
menti, Pelri apostoli successoris, 
in hanc Galliarum provinciam adve- 
neriint, ibique praîdicantes baplis- 
murn pœnilentiœ et remissionem 
peccatorum,dum in liiincmodocon- 
certabanl, ibique meruerunl pal- 
mam marihyria; et coronas perci- 
pere gloriosas, «bi per mulla tem- 
pera et tisque nunc in eorum basi- 
lecam, in qua preliosa eorum cor- 
pora requiescire vedenlur, non mi • 
nima miracola virlnte Christi per 
ipsus dignabatur operari, in que 
etiam loco gloriosi parentis nostri, 
vel bonœ menioriaî proatavus nosler 
Dagoberlhu*, quondam res, viden- 
tur requiescire : ulinam ut et nus 
per iniercessionem sanctorum ipso- 
rum, in cœlestiaî régna cum omnibus 
sanclis miriamur parlicipare, et 
vitam œlernam percipere. 



93. 

Prœceplum Pippini : 
Bealus Dionysius, et sa;pe jam 
diclus Iluslicus et Eleulherius, qui 
primi post apostolos, sub o.rdina- 
tione beali démentis. Pétri apos- 
toli successoris, in hanc Galliarum 
provinciam advenerunt, ibique pra;- 
dicanles baptismum pœnitenliœ ir, 
remissionem peccalorum, dnm in 
huncmodumcerlabantibi meruerunt 
palmam mariyrii et coronas perci- 
pere gloriosas : ubi per mulia tem- 
pora et usque nunc in eorum basi- 
îica, in qua eorum corpora requies- 
cere videnlur,non mininia miracula 
virtutum Christus pro ipsis dignatur 
operari : in qua eiiam domnus Da- 
goberlus quondam rex videlur quies- 
cere, ulinam el nos per iniercessio- 
nem sanclorum ipsorum in cœlesti 
regno cum omnibus sanctis merea- 
mur parlicipari, et vitam ajlernam 
percipere. 



— 286 — 
dans cette province des Gaules , envoyés par le bienheu- 
reux Clément, successeur de l'apôtre Pierre, prêchèrent 
en ce lieu le baptême de la pénitence et la rémission des 
péchés; en ce lieu ils méritèrent la palme du martyre et 
en cueillirent les couronnes glorieuses. Leurs précieuses 
reliques reposent dans l'église élevée en leur honneur, et, 
depuis les temps anciens jusqu'à nous, d'éclatants miracles 
y ont été opérés par leur intercession et la puissance de 
Jésus-Christ. C'est là que reposent le corps de notre cin- 
quième aïeul, le roi Dagobert de bonne mémoire, et ceux 
de plusieurs de nos glorieux ancêtres. Plaise à Dieu de 
nous faire participer, par l'intercession de ces saints, à la 
gloire de son royaume céleste et aux félicités de la vie 
éternelle. » 

Diplôme de Pépin le Bref. — 768. 

« Le bienheureux Denys avec ses compagnons Kustique 
et Éleuthère, les premiers après les apôtres, par l'ordre du 
bienheureux Clément, successeur de l'apôtre Pierre, vinrent 
dans cette province des Gaules, y prêchant le baptême de 
la pénitence pour la rémission des péchés, et combattant 
les combats de la foi. Ils méritèrent la palme du martyre 
et en cueillirent les couronnes glorieuses. Leurs précieuses 
reliques reposent dans Ja basilique élevée en leur honneur, 
et depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, d'éclatants 
miracles y ont été opérés par la vertu du Christ. C'est là 
que repose aussi le corps de Dagobert, jadis roi. Plaise 
à Dieu que nous aussi nous ayons part au royaume 
céleste par l'intercession de ces saints martyrs, et que 



— 287 — 
nous puissions jouir des félicités de la vie éternelle. » 

Est-ce à dire que l'on avait déjà déterminé une formule 
commune pour les actes de ce genre(l) ? Mais alors, pour- 
quoi ne la retrouvons-nous pas dans les autres ordonnances 
royales en faveur de l'abbaye de Saint-Denys? Les moines 
avaient-ils eu soin de mettre sous les yeux de Pépin le Bref 
le premier diplôme de Thierry de Chelles, et le chef de la 
dynastie carlovingienne s'est-il contenté de copier la prose 
officielle du roi mérovingien? Nous n'avons trouvé aucune 
trace de cette pièce dans Félibien : l'histoire de Saint-Denys 
renferme trois diplômes donnés en effet par Pépin le Bref, 
cette même année 768 (2) , et ils ont été copiés sur les au- 
tographes ; aucun des trois ne fait la moindre allusion à 
l'envoi de saint Denys dans les Gaules par le pape saint 
Clément. 

Dans les autres chartes que Félibien publie de Clotaire H, 
Dagobert 1", Clovis II, Thierry III, Clovis III, Childe- 
bert 111 , Chilpéric III , Pépin (3) , rien ne se rencontre qui 
vienne à l'appui de cette mission, et les bulles des papes 
Etienne II, Adrien 1" gardentle même silence (i), quoique 
tous ces documents soient à la plus grande gloire et au 
meilleur profit de l'abbaye de Saint-Denys. 

Est-ce sérieusement que dans une discussion historique 
on invoque le témoignage de l'auteur anonyme des Gestes 

(1) Mabillon, de Re diplomatica, 1. ii, c. i, p. îiS. « Ad corrupti ser- 
monis inodum condiice sunl formiilœ actorum publicorum. » 

(2) Félibien, Histoire de l'ahbaye de Saint-Denys, pièces justifica- 
tives, i" partie, p. xxx. 

(3) Id. p. IV et suiv. 

(ù) [d. , p. XXVI et xxvu. II y a quatre bulles du pape Etienne II et 
deux du pape Adrien V, p. XL et xli. 



— 288 — 
de Dagobert, comme expression de l'opinion publique au 
septième siècle? Il raconte que (1) n dans le village de 
Catulliacum , au temps de Domitien , qui, le second depuis 
Néron , souleva une persécution contre les chrétiens , le 
bienheureux évêque de Paris, Denys, et avec lui Rustique 
et Élenthère, l'un prêtre, l'autre diacre, furent mis à mort 
pour le nom de Jésus-Christ. )< 

André Duchesne, qui s'est souvent montré beaucoup 
trop crédule dans ce qui tient à notre histoire et à nos his- 
toriens, a commis ici une grosse erreur en avançant que 
ce moine anonyme vivait du temps de Dagobeit (2). 
M. Darras a suivi son exemple (3), « Ces paroles, dit- il, 
sont certainement d'un contemporain de Dagobert I", cité 
comme tel par Duchesne et par tous les contemporains : 
Ex anonymo sed contemporanco. L'auteur inconnu des 
Gesta Domni Dagoberli ilorissait donc quelques années 
seulement après la mort de saint Grégoire de Tours. » 
Que deviennent ces affirmations devant le témoignage de 
Félibien, écrivant que ce religieux de l'abbaye de Saint- 
Denys vivait [h) « environ cent cinquante ans après Da- 
gobert » ? Le monarque mérovingien étant mort en 638, 

(1) Gesta Domni Dugoherii, A. Duchesne, Hist. Franc, script, coa;- 
tan., t. I, p. o7-i. « In eo sane vico, teniporibus Domitiani, qui secun- 
dus ab Nerone in chrislianos arma corripuit, primum memorata; urbis 
episcopum beatissiraum Dionysium, cumque eo Ruslicum et Eleulhe- 
rium, quorum aller presbyler, aller diaconus eral, pro Chrisli nomine, 
in prospeclu ipsius civitalis interemplos, quieJam mater familias, voca- 
bulo CaUilla, a qua et vico deductum nomen dicunt, quia palam non au- 
debat, clam sepulluv.i; mandavit. « 

(2) Duchesne, loco cilalo, « Ex anonymo sed conlemporaneo. » 

(3) Saint-Denys VAréopagite, p. 88. 

(Zi) Félibien, Histoire de l'abbaye de Saint-Denys, 1. i, p. 10. 



— 289 — 
les Gestes ont été rédigés au commencement du neuvième 
siècle. II y a dans notre histoire peu de monuments moins 
estimés que ce recueil : « Cet anonyme, dit l'abbé Le- 
beuf (1) en parlant de celui qui l'a composé, est un auteur 
rempli de fables. «Il continue : « Son récit est mêlé de tant 
de circonstances mal assorties ou qui sentent le roman, 
qu'on ne saurait s'empêcher de mépriser un tel écrivain. » 
Félibien nous paraît critique trop bienveillant lorsqu'il 
dit : (! On ne peut disconvenir que ce moine n'ait suivi de 
trop près la coutume où l'on a été longtemps de mêler du 
mystère dans l'origine des villes et des maisons. » 

Félibien ajoute encore cette observation : « Il y a du fa- 
buleux dans ce qu'il a écrit de la fondation du monastère. » 
Et il s'agit précisément de la légende du cerf lancé par 
une meute ardente (2), qui conduisit Dagobert près de la 
chapelle érigée par sainte Geneviève, au village de Catul- 
liacum, sur le tombeau de saint Denys. 

Le neuvième siècle fournit aux défenseurs de la mission 
de saint Denys par saint Clément un témoignage qui ne 
peut faire quelque impression sur les esprits que parce 
qu'il a précédé les Aréopagitiques d'Hilduin. En 824, il se 
tint à Paris une assemblée des évêques de l'Église gallicane 
pour délibérer sur le culte à rendre aux saintes images, 
question qui agitait fort l'Église de Constantinople, et 
qu'une députation grecque, passant par Paris, allait traiter 
à Rome, aux pieds du souverain pontife. Celui qui a ré- 
digé la fameuse lettre adressée au pape Eugène II, pour 
réclamer contre les décisions du siège apostolique, parle 

(J) Lebeuf, Dissert, sur le Vicus Calalocensis, p. A. 
(2) Darras, Sainl Denys l'Aréovagite, p. 87. 

19 



— 290 — 
au nom des prélats réunis, et il éprouve le besoin de cher- 
cher le plus loin possible dans l'ère chrétienne la preuve 
de leur orthodoxie ; il sent la nécessité de remonter, à tra- 
versées successeurs de saint Pierre, jusqu'à saint Clément, 
afin de trouver dans îa vieille fidélité des évêques de la 
■Gaule, dans leur attachement inviolable aux saines doc- 
trines, l'assurance qu'ils ne se laissent pas entraîner dans 
l'erreur, a. La ligne de la vérité, dit-il (1), n'a jamais fléchi 
parmi nous, depuis nos pères dans la foi, c'est-à-dire le 
bienheureux Denys, qui fut envoyé dans les Gaules par 
saint Clément, le premier successeur de saint Pierre, 
prêcher l'Évangile à la tête de douze missionnaires; il 
dispersa ses compagnons dans les diverses régions du 
royaume, et reçut comme eux la couronne du martyre. » 
Le concile de Paris semblait en appeler ainsi de Rome 
à Rome elle-même, d'Eugène II au grand pape saint Clé- 
ment, qu'il prenait pour le premier successeur de saint 
Pierre, et qui, dans les écrits légendaires du moyen âge, 
paraît personnifier le pontificat des premiers siècles. Les 
évêques assemblés à Paris, en désaccord avec Rome sur le 
culte à rendre aux saintes images, se retranchaient i-éso- 
lûment daus ce qu'ils croyaient être la doctrine catholique 
fidèlement gardée depuis l'origine par les Églises de la 
Gaule. Mais'en attribuant à saint Clément l'honneur de 
l'établissement du christianisme au delà des Alpes, ils ne 
tenaient aucun compte de la tradition attestée quatre siècles 
auparavant, par ces paroles empruntées aux monuments 

(1) Bolland., l. IV, octob. 9. SS. Dionys., Ruslic. et Eleiiili. § vi, 
p. 887. — Jhibillon, Vetera analecta, p. 223. — Voir ci-dessus le texte 
latin, à notre chapitre vi, p. '17Z|. 



— 291 — 
les plus authentiques (1) : « C'est une chose connue de 
toutes les provinces des Gaules, et la sainte Eglise romaine 
n'ignore pas que la cité d'Arles a mérité, la première d'entre 
les cités des Gaules, d'avoir un évêque, qui fut saint Tro- 
phime, envoyé par le bienheureux apôtre Pierre, et que 
c'est de laque le bien de la foi et de la religion s-'est étendu 
peu à peu dans les autres contrées des Gaules. » 

Prêtons d'ailleurs l'oreille au P. Sirmond, portant son 
jugement sur les évêques du concile de Paris (2) : « Nous 
passons sous silence, dit- il, leur critique malveillante du 
pape Adrien et du synode de Nicée; dans leurs citations 
des saints Pères, ils s'efforcent de détourner le sens pour 
établir qu'il ne faut pas accorder aux images des honneurs 
à leur avis illicites. Ils font de plus écrire au pape Eugène 
une lettre par laquelle il laisse chacun libre d'avoir des 
images ou de n'en point avoir, de les honorer ou de leur 
refuser tout honneur. Gomme si pareille idée pouvait venir 
à l'esprit du souverain pontife, x 

Ces dispositions défavorables du concile de Paris ne 
nous inclinent pas à rejeter son témoignage; il ne s'agit 
que d'en estimer exactement la valeur. Le texte porte que 

(1) Preces Ëpiscoporum provinc. Arelal. ad Leonem pap. — Sirmond, 
Concil. Mitiq. GalL, t. I, p. 89. — Voir ci-dessus noire chapitre ni, 
p. 57. 

(2) Labbe, Concil., t. Vit, p. 1648. — Sirmond, Concil.. t. XXI, 
p. 89. Nola. M Nam, ut de aliis niliil dicatur, in quibus Iladriano et 
synode Nicense iniquiores sunt, in isla sua colioclione sancioruni pa- 
irum seiitenlias eo delOrquere conantur, ut imagines indebilo, ut videri 
volebani, cultu adorandas non esse statuant. Et Eugenium in epistola 
ila scribeniem faciunl, ut de imaginibus, easne habere vcl non babere, 
adorare vel non adorare placeat, liberum cuique in Ecclesia permitti 
velit; quasi hœc in mcnlem summo ponliiici venire, aul ilti persuader! a 
se posse couUderent. » 



— 292 — 
saint Clément a envoyé dans les Gaules saint Denys, ac- 
compagné de douze missionnaires qui se sont partagé le 
pays et qui tous ont reçu la couronne du martyre. Rappro- 
chons les actes du concile tenu à Soissons en 866 (1); ils 
établissent que saint Éloi fonda, vers l'an 631, l'abbaye de 
Solognac, près de Limoges, en l'honneur de saint Pierre 
et de saint Paul, apôtres, de maître Denys, de Crépin et 
Crépinien, ses compagnons. Ces actes sont signés par l'ar- 
chevêque de Reims, Hincmar, qui présidait l'assemblée et 
qui partageait le sentiment de l'abbé Hilduin sur le premier 
évêque de Lutèce ; ils nous apprennent que deux cents ans 
avant le concile de Paris, au temps de saint Éloi, on re- 
gardait dans les Gaules saint Crépin et saint Crépinien 
comme des collaboi-ateurs de saint Denys. D'autres docu- 
ments non moins authentiques, formant faisceau et tirant 
leur force du nombre surtout et de la variété, complètent 
les douze compagnons de saint Denys par les noms de 
Fuscien et Victoric, deRufin etValère, de Piaton, Lucien, 
Marcel, Quentin et Rieul. Or, en présence des affirma- 
tions fournies par les monuments les plus respectables de 
l'antiquité ecclésiastique, actes des martyrs, diptyques, 
martyrologes, histoire, inscriptions, les deux circonstances 
associées par le concile de Paris, des douze compagnons 
de saint Denys et de leur mission par le pape saint Clé- 
ment, sont incompatibles, puisque la tradition constante, 
unanime de l'Église romaine et des Églises de la Gaule 

(l) Labbe, ConciL, i. VIII, p. 841. Concilium Suessionense. — Spi- 
cilegium, S. Audoënus, Vita S. Eligii, t. V, p. 202, — Tillemont, 
Méinoires eccles., t. IV, saint Denys de Paris, art. viii, p. 460. — Voir 
notre chapitre vi, p. 178, consacré tout entier aux compagnons de saint 
Denys. 



— 293 — 
Belgique s'accorde à fixer au temps de la persécution de 
Dioclétien, vers l'an 286 ou 290, le martyre des amis, 
compagnons, collègues et collaborateurs du premier évo- 
que de Paris. Comme ces témoignages sont plus anciens, 
plus clairs et plus précis, qu'ils sont nombreux et pui- 
sés aux meilleures sources, leur importance et leur authen- 
ticité entraînent notre conviction, que ne sauraient plus 
ébranler quelques phrases incidemment risquées, quel- 
ques passages interpolés , quelques textes incohérents ou 
tronqués, et nous sommes amenés de la sorte à conclure 
que saint Denys n'a pas été envoyé à Paris au premier 
siècle par le pape saint Clément. 



II 



Confusion de saint Demjs de Paris avec saint Denys 
d'Athènes. — Les Aréopagitiques d'Hilduin, abbé de 
Saint-Benys. 

La mission de saint Denys de Paris par le pape saint 
Clément a été vaillamment défendue, et nous ne sommes 
pas surpris qu'elle compte encore aujourd'hui de nom- 
breux, de fidèles partisans. Mais de tous les documents qu'ils 
font valoir à l'appui de leur opinion, il ne s'en trouve au- 
cun qui confonde notre premier évêque et saint Denys de 
l'aréopage. Personne, avant le neuvième siècle, n'avait 
songé à fonder, pour notre Église, sur cette similitude de 
nom une antiquité imaginaire, une gloire d'emprunt. On 
était sur la pente. 

Qui n'a point à la mémoire ce chapitre des Actes des 



— 294 — 
apôtres (1) où l'historien sacré nous montre saint Paul arri- 
vant dans Athènes, conduit à l'aréopage, et prenant la pa- 
role pour rendre raison de sa doctrine au milieu de cette 
illustre assemblée? II leur disait l'unité d'un Dieu créateur, 
la nécessité de croire en Jésus-Christ sauveur du genre 
humaii), ressuscité d'entre les morts; ce nouvel orateur,, 
cet ignorant dans l'art de bien dire, comme l'appelle Bos- 
suet, parla avec tant d'éloquence que plusieurs s'attachè- 
rent à lui et se convertirent à sa prédication : de ce nombre 
étaient Denys l'Aréopagite et une femme nommée Dar 
maris. On rapporte ordinairement à l'an 50 (2) ce fait 
remarquable de l'Eglise naissante. 

L'Église d'Orient a toujours cru, parmi ses traditions les. 
plus respectables, que Denys l'Aréopagite avait été établi 
par saint Paul lui-même premier évèque d'Athènes : c'est 
ce que raconte en deux endroits l'historien Eusèbe (3), et 
son témoignage ne saurait être révoqué en doute, car il 
cite comme garant de sa véracité saint Denys de Corinthe, 
qui vivait sous Marc-Aurèle, et dont l'autorité est des plus 
illustres de l'antiquité ecclésiastique (Zi). Le récit d'Eusèbe 
ne permet point d'admettre qu'un évêque du nom d'Hiéro- 
thée avait, avantsaint Denys, gouverné l'Église d'Athènes.. 
Quant aux diverses migrations que l'on attribue à l'Aréo- 
pagite, pour le conduire d'abord à Piome, ensuite dans les 
Gaule?, à Lutèce, il n'en est pas dit un mot dans l'his- 
toire de l'évêque de Césarée. 

(1) Acles des apôu-es, c. xvii, 36. 

(2) Bible de Viiré. — Les BoUaiidisles préièreiii l'année 49. 

(3) Eusèbe, Hist. eccles., 1. m, c. 14; 1. iv, c. 12. 
(li) S. liieron, de Viris ilhist. .\xvii. 



— 203 — 

Quel est donc le siècle qui a vu naître l'aréopagitisme 
du premier évêque de Paris? Qui est estimé l'auteur de 
celte invention? Où et dans quelles circonstances fut mise 
en lumière l'idée f/e Uno Dionysio? Quelle a été la fortune 
du sentiment traduit par cette expression consacrée pour 
signifier un seul et même personnage, Denys, d'abord 
membre de l'aréopage, converti par saint Paul, suivant le 
récit des Actes, et établi évêque d'Athènes, comme l'attes- 
tent tous les monuments de l'antiquité ecclésiastique, mais 
qui plus tard aurait abandonné le siège qu'il tenait de son 
maître, pour se rendre k Rome, où il accepta, dans un âge 
très-avancé, la mission lointaine que lui confiait le pape 
saint Clément, d'aller prêcher l'Evangile aux peuples delà 
Gaule? 

C'est là sans contredit un fait des plus extraordinaires, 
et il est permis de témoigner une vive surprise en consta- 
tant qu'il n'a laissé aucun vestige ni dans les ouvrages des 
Pères, ni dans les récits de ceux qui ont écrit l'histoire de 
l'Église. Aux premiers siècles, cependant, les événements 
se sont multipliés et les occasions n'ont pas manqué où il 
eût éié très-naturel de rappeler l'exemple de saint Denys. 
Comment est-il arrivé que la plus petite allusion n'y ait ja- 
mais été laite? Par exemple, au concile de Sardique, en 
3û7, les Pères assemblés s'occupèrent sérieusement de la 
translation des évoques qui passaient d'un siège à un autre : 
le célèbre Osius de Cordoue demanda qu'il fût interdit à 
tout évêque de quitter son Église, a attendu, dit-il, qu'on 
n'a pas d'exemple qu'un évêque ait changé un grand siège 
pour en prendre un petit. » Les prélats applaudirent. Vic- 
toric, évêque de Paris, assistait à la délibération, et per- 



— 290 — 
sonne n'eut la pensée de citer le nom de saint Denys. 
Pourtant il est évident qu'à l'époque où l'on veut faire re- 
. monter la venue de l'Aréopagite dans les Gaules, la petite 
Lutèce, barbare et ignorée (1), ne pouvait être mise en 
parallèle avec Athènes, qui gardait encore, avec ses souve- 
nirs de grandeur, la primauté des lettres, des sciences et 
des arts (2). La question des translations épiscopales fut 
agitée de nouveau un siècle plus tard, et elle donna lieu à 
des discussions très-vives lorsque Proclus fut appelé du 
siège de Cyzique à celui de Constantinople. L'historien 
Socrate s'attache à justifier ce changement, et rapporte 
quatre exemples d'évêques transférés d'une Église à une 
autre ; saint Denys de l'Aréopage est encore passé sous 
silence. Comment, avant l'époque où les livres attri- 
bués au premier évêque d'Athènes furent, au delà des 
Alpes, environnés d'une assez grande célébrité, c'est-à- 
dire vers le huitième siècle, nous ne rencontrons ni dans 
l'Église grecque, ni dans l'Église latine, aucun monument 
qui signale à la postérité l'apostolat difficile entrepris dans 
sa vieillesse, au milieu des peuples de la Gaule, à Paris, 
par le disciple de saint Paul, saint Denys l'Aréopagite, 
l'auteur prétendu de la Hiérarchie divine! 

Dans l'Orient, avant le huitième siècle, la tradition n'a 
point confondu saint Denys de l'aréopage avec saint Denys 
de Paris. La preuve de cette affirmation se tire d'abord de 
l'étude des menées, dont le nom désigne chez les Grecs les 



(1) Slrabon, Gallia Lugdunensis, 1. iv, c. 3. 

(2) Darras, Saint Denys L'Aréopagite, p. 282, estime que celle objec- 
tion n'a ni apparence ni réalité. Néanmoins nous avons pensé qu'elle 
valait la peine d'être rappelée. 



— 297 — 
martjrolpges mensuels, depuis longtemps en usage dans 
l'Église orientale. Ces anciens monuments liturgiques éta- 
blissent que saint Denys, premier évêque d'Athènes, a 
consommé son martyre dans cette ville. Le témoignage des 
menées est ensuite confirmé par l'auteur des Aréopagi- 
tiques lui- même : Hilduiu se prononce de la façon la plus 
expresse lorsque, voulant expliquer pourquoi les écrivains 
grecs n'ont rien écrit sur saint Denys de l'aréopage, sur 
son départ d'Athènes et sur sa mission dans les Gaules, 
parmi les habitants du Parisis, il donne la raison de leur 
silence en disant (1) : « A cause de la distance des lieux, 
ils n'avaient point eu connaissance de sa venue en Gaule ; 
c'est pourquoi ils n'ont point parlé de sa mort. » Hincmar, 
disciple de l'abbé Hilduin et partisan de ses opinions, 
s'exprime avec la même franchise au passage de sa lettre 
à Charles le Chauve, où la traduction, par Anastase le 
Bibliothécaire, du Martyrion attribué à saint Méthode, lui 
arrache cet aveu (2) : « Les actes du martyre de saint 
Denys sont arrivés à la connaissance des Grecs par les 
Romains, w 

En Occident, avant le huitième siècle, aucun document 
de l'antiquité ecclésiastique ne nous semble contredire la 
tradition orientale. Aucune Église des Gaules, et moins 
que toute autre celle de Paris, n'a songé à vénérer saint 

(1) Hilduin, Epist. ad Ludov. imp. , x. « De ctijus Dionysii Aieopa- 
gilifi obilu niliil Grœci scriptores dixerunt, quia propler longinquitalem 
lerrarum, Irausitus ipsius peniuis eis fuit incogniius. » — Voir aux 
pièces jusliiicalives ia lellre de l'abbé de Saint-Denys, VIH. 

(2) Hincmar, Epist. ad Carolum calvum. « Per quos et qualiler gesta 
Diartyrii beali Dionysii sociorumque ejus ad Romanoruin notitiam, in- 
deque ad Grœcos perveneriut. » 



— 298 — 
Denys de l'aréopage dans le premier évêque qui annonça 
la parole de Dieu sur les bords de la Seine, aux flancs de 
la montagne de Mercure ou du mont Leucotitius. Nous 
n'avons besoin d'insister ni sur la distinction formelle 
du vieux Martyrologe de l'Église romaine (1), ni sur le 
récit parfaitement clair de saint Grégoire de Tours (2). La 
plupart de ceux qui s'appuient sur les témoignages que 
nous venons de discuter, pour admettre la mission de saint 
Denys dans les Gaules par le pape saint Clément, n'en 
rejettent pas avec moins d'énergie la confusion du premier 
évêque d'Athènes dans le premier évêque de Paris (-3). 
Cependant, si l'opinion de Uno Dionysio reposait sur 
quelque fondement assuré, ne serait-il pas étrange et in- 
explicable de voir que toutes ces pièces antérieures au 
neuvième siècle, les anciens actes latins de saint Denys, 
l'hymne attribuée à Fortunat, les diplômes dits de 
Thierry IV et de Pépin [Ix], ne contiennent pas le plus 
petit mot faisant allusion à l'aréopagitisme du fondateur 
de l'Église de Paris ? 

A Rome, le vieux Martyrologe prouve combien cette 
opinion nouvelle était en désaccord avec les anciennes 
croyances répandues sur saint Denys parmi le peuple et 
sanctionnées par la liturgie. Ces traditions ne sont démen- 
ties par aucune expression surprise dans le langage de la 

(1) Velus Mariyrol. Romanum, 3 et 9 octobre. — Yoir ci-dessus, 
p. 215 Cl 216. 

(2) Hist. Franc. , 1. i, c. 28. — Voir ci-dessus, p. 72. 

(3) Le savani P. Pagi, entre autres, dans sa dissertation sur saint 
Di-nys. 

{Ix) Voir aux pièces justilicatives ces documents que nous avons dis- 
cutés ci-dessus, p. 260 ut suiv. 



— 299 — 
chancellerie romaine ou relevée dans les nombreuses 
bulles accordées à l'abbaye de Saint-Denys dans l'inter- 
valle des deux ou trois siècles qui suivirent sa fondation. 
Les souverains pontifes avaient comblé le monastère de 
leurs faveurs spirituelles, en récompense des services si- 
gnalés que la médiation de ses puissants abbés ne cessait 
de rendre au saint-siége ; et pourtant leurs lettres si flat- 
teuses pour les moines, si glorieuses pour le patron de 
l'abbaye (1), n'ajoutent jamais à son nom le plus léger 
éclat emprunté au souvenir de l'Aréopagite. Le pape 
Etienne II (2), entre tous, a célébré, dans l'effusion de son 
âme reconnaissante, sa guérison miraculeuse, qu'il attri- 
buait à l'intercession de saint Denys (3). La bulle existe (4) 
dans laquelle le pontife raconte qu'étant tombé très-grave- 
ment malade au monastère, pendant sou séjour en France, 
il recbuvi'a la santé dans une vision où saint Denys lui ap- 
parut en compagnie de saint Pierre et de saint Paul. L'acte 
n'insinue en aucune manière que le pape pouvait soupçon- 
ner son protecteur d'être l'Aréopagite, le converti du 
grand apôtre. 

Les moines, qui ont consigné ces faits et reproduit les 
bulles pontificales dans les annales de l'abbaye, tout en se 
montrant si zélés pour la gloire de leur patron, ne songent 
point à le confondre avec le premier évêque d'Athènes. 

(1) Félibien, Histoire de l'abbaye de Saint-Benijs, pièces justifica- 
tives, 1'° partie, p. xxvi et xxvii, xli et xlii. 

(2) Jl s'agit I ion ici du pape Elienne II, qui occupa la chaire ponti- 
iicale de 7S2 a 7S7, comme le prouvent les meilleurs catalogues cités 
par les béiiédiciins de Solesmes, Origines de l'Eglise romaine, pièces 

•justif. p. XLIX, LVI, cix. 

(3) Félibien, Hist. de l'abbaye de Saint-Denys, 1. ii, p. W. 
(Zl) Sirmond, Concil. antiq. GalL, t. II, p. 13. 



— 3C0 — 
L'un d'eux en particulier, écrivant au commencement du 
neuvième siècle les Gesta Dagoberti, recueille, ainsi que 
nous l'avons dit, avec une crédulité toute puérile, au ju- 
gement même de Félibien (1), les circonstances merveil- 
leuses dont la légende environnait le berceau du monas- 
tère (2). Or, à ce point de son récit, il a laissé peser le si- 
lence le plus profond sur le plus beau titre du fondateur, 
sur les liens qui le rattachaient à saint Paul, et qui au- 
raient jeté un nouveau lustre sur l'établissement de l'ab- 
baye et sur les origines de l'Église de Paris. 

Nous n'ignorons pas que certains ont prétendu découvrir 
dans la passion de saint Denys une preuve manifeste de ce 
qu'ils appellent solennellement la tradition aréopagitique. 
« Ces actes, dit M. Darras (S), contiennent un témoignage 
implicite de la plus claire évidence en faveur de cette tra- 
dition. )» Et après en avoir cité les premières phrases, il 
ajoute (k) : « Nous demanderons maintenant ce que signi- 
fient ces expressions : « Le souvenir des tourments qu'il avait 
« précédemment endurés fortifiait son courage, et lui qui 
(( avait déjà mérité le titre de confesseur, n'hésita point à se 
(1 faire le prédicateur de ces peuples cruels (5). »I1 ne peut 
être simplement question ici des labeurs ordinaires insé- 
parables du ministère apostolique, et si l'on voulait inter- 
préter ainsi le sens du mot pœnarum pi-œleritanmi, on 

(1) Histoire de l'abbaye de Saint-Denys, I. i, p. 10. 

(2) Darras, Saiiit Denys l'Aréopagite, p. 87. 

(3) Saint Denys l'Aréopagite, p. 484. 

(4) Id., p. i8S. — Voir aux pièces jusiificalives le texte de ces actes 
latins, V. 

(5) « Virlutem suam prœteritarutn pœnarum recordalio roborabat, et, 
qui meruerat esse confesser non cunctaïus est atrocibus populis acee- 
dere prœdicalor. » 



— 301 — 
serait promptement ramené à une signification plus rigou- 
reuse par les termes précis qui suivent : « Lui qui avait 
« eu précédemment la gloire d'être confesseur. » Il s'agit 
donc de tourments endurés pour le nom de Jésus-Christ ; 
il s'agit d'une confession glorieuse de ce saint nom, en face 
des bourreaux et des instruments de torture. Mais a-t-on 
jamais parlé des supplices endurés, avant son arrivée à 
Paris, par un autre Denys que l'Aréopagite? Que signifie 
ce titre de confesseur mérité précédemment sur des plages 
étrangères, dans des circonstances inconnues? Si le Denys 
dont parlent les actes n'est pas l'Aréopagite, de quelle 
contrée sort-il, échappant à la cruauté des bourreaux, 
pour conquérir ici de nouvelles palmes et la pourpre d'un 
nouveau martyre? » 

Nous nions absolument l'évidence de ce raisonnement, 
et notre vue n'est point assez claire pour distinguer si bien 
les objets en eau trouble. Pour expliquer des épreuves su- 
bies par notre premier évêque avant son anivée à Paris, 
qu'est-il besoin de le prendre pour l'Aréopagite et de le 
faire martyriser une première fois dans Athènes? Saint 
Denys avait quitté Rome au milieu des rigueurs de la per- 
sécution de Dèce ; il venait de traverser des régions incon- 
nues, de parcourir une longue route à travers des peuples 
barbares et idolâtres : en faut-il davantage pour donner le 
véritable sens de ses épreuves passées? S'il n'en était pas 
ainsi, et si vraiment il y a là une allusion à l'Aréopagite, 
confessons que le rédacteur des actes ne pouvait employer 
un langage plus obscur, pendant qu'il lui était si facile de 
parler clairement, aUn de bien mettre en lumière aux yeux 
des Parisiens les moins perspicaces, la gloire de saint 



— — 302 — 

Denys arrivant d'Athènes, illustre déjà par l'éclat d'un pre- 
mier triomphe, non moins que par le bruit de sa conver- 
sion et par son titre de juge de l'aréopage. 

Nous avons dit ailleurs ce que c'était qu'un confesseur (1) 
dans la pensée du moine qui a rédigé les actes de saint 
Denys : « A mesure, observe-t-il (2), que la foi éten- 
dait ses conquêtes, on voyait se multiplier le nombre des 
confesseurs, et l'Église catholique les honore aujourd'hui 
comme martyrs. L'effort des persécuteurs ne put vain- 
cre leur courage, et l'épreuve du feu les rendit précieux 
comme l'or. Ils furent par les apôtres jugés dignes de rem- 
plir la mission du Seigneur et de conserver parmi les na- 
tions les semences del'Évangile. Ces hommes d'élite, mar- 
qués par une disposition de la Providence, furent investis 
de la puissance épiscopale, afm de pouvoir sans difficulté 
appeler à leur tour au ministère des saints autels ceux qui 
se convertiraient à leur parole.» Les confesseurs sont donc, 
dans le langage des actes, des hommes jugés dignes de con- 
tinuer l'œuvre des apôtres. Tous n'étaient point martyre, 
et la preuve, c'est que dans la foule de ces confesseurs, à 
côté de Saturnin do Toulouse, l'auteur des actes distingue 
Paul de Narbonne, et il ajoute que Denys vint à Paris, « et 
celui qui avait été jugé digne d'être confesseur n'hésita 
pas à devenir le prédicateur d'un peuple barbare. » 

On nous assure que (3) « les générations passées surent 
parfaitement quelle interprétation il fallait donner à ces 



(1) Voir ci-dessus, p. 279. 

(2) « Adeo m, fide crescenle, non pauci mererenlur (ieri confessores 
quos niotlo eccU'sia caiholica gaudei promeruisse martyres. » 

(c) Darras, Saint Denys VAréopagile, p. 187. 



— 303 — 
paroles » ; on affirme que (1) « les fidèles de Paris, au qua- 
trième ou au cinquième siècle, en comprenaient à merveille 
le sens, lis savaient à quoi ce titre de confesseur, mérité par 
saint Denys antérieurement h. son arrivée dans les Gaules, 
faisait allusion.» Le critique et l'historien sont également 
en défaut : le premier a été convaincu d'attribuer aux actes 
une antiquité imaginaire (2); le second découvre dans les 
textes un sens caché, ou bien invente des faits nouveaux 
pour établir entre l'apôtre de Paris et le premier évêque 
d'Athènes, une identité mystérieuse qui avait complète- 
ment échappé au rédacteur du vieux Martyrologe romain, 
auxhistoriens Eusèbe de Césarée, Sulpice-Sévère, Grégoire 
de Tours, aux annalistes des saints de l'Église catholique, 
Adon et Usuard. 

Il est vrai qu'à ces auteurs d'excellente renommée, que 
l'on accuse d'avoir ignoré les vraies origines de nos Égli- 
ses, on oppose d'autres écrivains qui ont su voir saint 
Denys de Paris dans saint Denys d'Athènes. Mais ce que 
c'est que de l'aréopagitisme! Tout en lui, jusqu'aux noms 
sur qui nous l'entendons fonder, îi'est que mensonge ou 
fiction. En effet, quelle figure font sur le terrain de l'his- 
toire l'Espagnol Flavius Dexter, et avant lui le chrono- 
graphe athénien Aristarque, ou le conteur parisien Vis- 
bius, déterrés fort à propos, l'un au pied du Parthénon, 
l'autre sur les bords de la Seine, pour servir de témoins à 
la confusion des deux saints Denys ? 

La critique la plus bienveillante a vite'faitun faisceau 
des témoignages de ces trois inconnus. Quelle valeur 

(1) Dai-ras, Saint Dcivjs VArcopagite^ p, 187. 

(2) Voir ci-dessus, p. 272 et suiv. 



— 304 — 
attacher à des écrits destitués de toute authenticité? 
Quelle autorité donner à ce prétendu Flavius Dexter, dont 
on ne produit que des fragments où la main du faussaire 
se laisse surprendre à chaque page, et que tout le monde 
s'accorde à regarder comme pleinement apocryphes? Fla- 
vius Lucius Dexter n'est pas, nous le savons, un person- 
nage inventé à plaisir. Fils de saint Pacien de Barcelone, 
parent d'Orose, ami du poëte Prudence, il exerça sous l'em- 
pereur Honorius les fonctions de préfet du prétoire, et, de 
retour en Espagne, se reposa de la politique par l'étude de 
l'histoire. Saint Jérôme, qui lui dédiait son livre sur les 
écrivains ecclésiastiques (1), y marquait une place à Dex- 
ter avec cette observation (1) : « On dit qu'il a composé une 
histoire universelle, mais je ne Tai pas encore lue. » Si cet 
ouvrage de Flavius Dexter a véritablement existé, il a été 
vite perdu, car il n'en est fait mention nulle part, pas 
même dans Hilduiu rédigeant ses Aréopagitiques. Vers le 
commencement du dix-septième siècle, un jésuite de To- 
lède, le père Jérôme de la Higuera, dont les travaux histori- 
ques jouissent d'une très-médiocre estime, prétendit qu'un 
de ses collègues, le père Thomas de Torralba, avait dé- 
couvert en Allemagne un ancien manuscrit de la biblio- 
thèque de Fulde, qui contenait une partie notable du 
livre de Flavius Dexter. Ce document fut imprimé à Sara- 
gosse en 1619, et quelques années plus tard, par un moine 
cistercien de Madrid, le père François de Bivar, qui essaya 

(1) S. Hieron., de Viris illust. liber, ad Dexlriim prœlorio praefeclum. 

(2) Id., cxxxii. H Dexter, Paciani lilius, clarus apud sœculum et 
Chrisli fidei dedilus,ferlur ad me omnimodam hisloriam lexuisse, quam 
necdum le"i. » 



— 30S — 
d'en défendre l'auLhenticité par des apologies qui ne con- 
vainquirent personne. 

Le nom de saint Denys l'Aréopagite se rencontre en plu- 
sieurs endroits de la chronique de Flavius Dexter : nous 
ne voulons que les reproduire, pour être dispensé de juger 
l'ouvrage (1): 

An. C. 71, — S. Hiérothée, Espagnol de nation, converti 
par saint Paul, a pour disciple Denys, qui le couvre de 
gloire; Hiérothée fut le premier évêque d'Athènes, qu'il 
quitta pour revenir en Espagne, où il mourut évêque de 
Ségovie, chez les Arévaques. 

An. C. 86. — S. Jonas, disciple de saint Denys l'Aréopa- 
gite, prêche à Cazères en Lusitanie ; il revint ensuite dans 
les Gaules. 

An. C. 100. — Vers cette époque, au dire de quelques 
historiens, llorissait à Ilonae saint Marcel, citoyen romain, 
surnommé Eugène, ami intime de Néron, disciple de saint 
Pierre, de la famille et de la maison de César, d'abord dis- 
ciple de Simon le Magicien, fils du préfet Marcus Marcel- 
lus, compagnon familier des voyages de saint Pierre. Le 
pape saint Clément l'attacha à saint Denys l'Aréopagite, 
qui allait en Gaule. Marcel parcourut l'Italie, la Gaule, 
l'Espagne, fut nommé légat de saint Clément, placé par 
saint Denys sur le siège épiscopal d'Arles, puis envoyé en 
Espagne, où il fixa sa chaire à Tolède. 

An. C. 100. — Denys l'Aréopagite dédie à Eugène 
Marcel, appelé Timothée pour ses excellentes qualités, ses 
livrés des Noms divins. 

(1) Flav. Dexlri Chronieon. Migne, Patrol. lat., t. XXXI, p. 239 
et seq. 

20 



- 306 — 
An.C. 110, — Peu après, saint Deiiys l'Aréopagi te visite 
l'Espagne, nommé par saint Clément légat de tout l'Occi- 
dent. 

An. C. 112; — Jonas, disciple de saint Denys l'Aréopa- 
gite, vient visiter à Tolède saint Marc Eugène Marcel, 
condisciple de son maître. 

An, C. 130. — Saint Marc Marcel Eugène, évêque de 
Tolède, légat de saint Clément, part pour la Gaule afin de 
communiquer à saint Denys des affaires très-sérieuses ; il 
prêche à Toulouse, et passe pour avoir administré cette 
Église après le martyre de son évêque Saturnin. Il apprit 
la mort glorieuse de son condisciple Denys et la célébra en 
vers élégants. Les satellites de Trajan Adrien, dont il avait 
été l'ami, l'arrêtèrent auprès de Paris et l'étranglèrent 
pour sa foi. 

Nous renonçons à noter tout ce qu'il y a d'étrange, d'in- 
cohérent, d'absurde dans les passages de cette chronique 
qui se rapportent à saint Denys l'Aréopagite. Converti 
vers l'an 50, il vient à Rome après la mort de saint Pierre 
en 68 ; où a-t-il passé jusqu'à l'an 100, qu'il est envoyé en 
Gaule par saint Clément? Nous le retrouvons en l'année 
112, avec saint Marc son compagnon, et ce n'est qu'en 
l'année 130 qu'il est question de leur mort. 

Avant de laisser cette chronique apocryphe, pour n'y 
plus revenir, il est bon de constater par deux observations 
que l'auteur, écolier maladroit, s'est ingénié afin de glisser 
à chaque année une petite réclame inspirée par l'amour- 
propre national (1). D'abord, les apôtres et leurs disciples 

(1) Anno Cliristi 36. — « Hispauia prima provinciarum mundi, post 
Galilseam, Juda;ani et Samariam, in parlibus occidenlalibiis Christi fidem 



— 307 — 
les plus illustres sont presque tous accourus prêcher l'É- 
vangile en Espagne, saint Pierre (1), saint Paul (2), saint 
Jacques (3), la sainte Vierge et saint Jean, mais seulement 
en esprit {à), saint Denys de l'aréopage, saint Paul de 
Narbonne (5) , Nathanaël (6) , Onésime (7) , saint Saturnin 
de Toulouse (&), les enfants de Simon leCyrénéen, Alexan- 
dre et Rufus (9), saint Martial de Limoges (10), saint 
Eugène de Tolède (11), et les autres. Ensuite les saints 
les plus sympathiques, les missionnaires les plus célèbres, 
les fondateurs des plus grandes Églises, de la Gaule en 
particulier, étaient pour la plupart Espagnols d'origine, 
ou du moins avaient passé par l'Espagne, la première des 
provinces de l'empire convertie au christianisme : tels 
sont, entre autres, le centurion de Capharnaimi [12), Op- 
pius (13), saint Fz'ont de Périgueux (1^), frère du consul 
Fronto, saint Hiérothée, maître de l' Ai'éopagite, saint Firmin 
d'Amiens (15). C'est cet orgueil national qui au moyen âge 
inventa tant de légendes pour reculer au premier siècle du 
christianisme les origines de chaque Église, en la ratta- 
chant ainsi aux apôtres ou à leurs disciples immédiats. 

L'épître du chronographe Aristarque au primicier Oné- 
siphore semble n'avoir point fait mention de la venue de 

amplesa est. » — An. C. 38. — « Prima totius orbis œdes erecta B. Vir- 
gini CîEsarauguslana fuil. » 

(1) An. C. 50. — « Pelrus, ut Christi vicarjus, Hispanias adit. » — 
(2) An. G. 6i. — « Paulus ad Hispanias veniens, secum ferl Philemo- 
nem, Timotheum, aliosque discipulos. n — (3) An C. 37. — (4) An. 
C. 37. « Beala Virgo Jacobo preces fundenti, Cœsaraugustse, iu columna 
apparet, in spiritu venienie quoque Joanne theologo. » — (5) An. G. 66. 
— (6) Ad. g. 105. — (7) An. G. 71. — (8) An. G. iOO. — (9) An. G. 
112. — (10) An. G. 52. — (11) An. G. 100. — (12) An. C. 34. — 
(13) An. G. 3i. — (14) An. G. 66. — (15) An. G. 110. 



— 308 — 
l'Aréopagite dans les Gaules ; autrement Hilduin n'aurait 
pas avoué que (1) « les écrivains grecs n'ont point parlé 
de la mort de saint Denys, parce qu'ils n'avaient eu, à 
cause de la distance des lieux, aucune connaissance de sa 
mission en Gaule. » C'était pourtant là un fait qu'Hilduin 
tenait fort à cœur d'établir. Comme l'épître d'Arislarque 
est un des monuments qu'il assure avoir consultés pour la 
rédaction de ses Aréopagitiques, il n'est pas inutile d'exa- 
miner quelle conflance méritent et l'auteur et la lettre. 
Avant!' abbé de Saint-Denys, nous ne trouvons nulle part la 
plus légère indication du nom, des écrits du chronographe 
Aristarque. Un témoin aussi inconnu devenait embarras- 
sant; c'est pourquoi Hilduin déclare qu'il a découvert 
cette épître dans (2) u des volumes parfaitement cachés 
de son monastère. » Que contenait donc la pièce mise au 
jour par le hasard servant si bien à temps les desseins de 
l'abbé de Saint-Uenys? Un moine de l'abbaye prêchant sur 
son patron avait inséré dans son sermon un passage consi- 
dérable de la lettre d'Aristarque ; ce fragment existe et les 
BoUandistes lui ont donné place dans leur étude sur saint 
Denys l'Aréopagite (3). Il se rapporte aux premiers temps 
de la vie de l'évêque d'Athènes, et Hilduin l'a suivi en ce 
qui concerne cette partie de ses Aréopagiiiques. 

Selon le récit emprunté à l'épître du chronographe, 
avant de convertir Denys, saint Paul avait gagné à la foi 
un citoyen illustre, du nom d'Apollinaire, de Chronospa- 

(1) Voir ci-dessus, p. 297. 

(2) Hilduin, Epist ad Caiholicos. « Non noslra, nec nova cudimus , 
£ed anliquorum aniiqua dicla, de abdilis admodum lomis eruiraus. n 

(3) ActasancL, t. IV, oclob. 9. S. Dionysius Areop., § n, p. 704. — 
Voir aux pièces juslificalives ce fragment d'Aristarque, IX. 



— 309 — 
gos, un des bourgs d'Athènes. Les discours de l'apôtre 
avaient seulement ébranlé l'Aréopagite. « Denys, est-il ra- 
conté, entendant prêcher une parole de vérité et de salut, 
leconnut le néant des idoles qu'il adorait, démons plutôt 
que divinités ; comme il sentait à n'en pas douter le souffle 
de l'Esprit-Saini dans la doctrine de vie annoncée par saint 
Paul, il s'en alla, sous l'inspiration de la grâce, trouver l'a- 
pôtre, le prier d'intercéder pour lui qu'il méritât de deve- 
nir son disciple. Le lendemain, Paul suivait son chemin 
lorsqu'il rencontra un aveugle qui lui demanda de le gué- 
rir. L'apôtre imita le Sauveur Jésus, et fit une croix sur 
ces yeux depuis longtemps fermés à la lumière, disant : 
« Que le Christ, Notre-Seigneur et maître, qui guérit l'a- 
veugle-né en lui frottant les yeux d'un peu de boue, te 
rende également la vue par un effet de sa toute- puissance. >: 
Les yeux de l'aveugle s'éclairèrent tout à coup, et Paul 
ajouta : « Va trouver Denys et dis-lui : Paul, serviteur de 
Jésus-Christ, m'envoie vers toi pour te rappeler ta pro- 
messe. Ne tarde pas à venir recevoir le baptême et le par - 
don de toutes tes fautes. » 

L'aveugle guéri s'empressa de chercher Denys et de lui 
communiquer les paroles de l'apôtre. Denys, frappé de ce 
prodige, n'opposa plus de résistance à la grâce. Il crut 
aussitôt, reçut le baptême, devint le disciple de saint Paul, 
et fut par lui chargé de prêcher l'Évangile. 

Devant un document qui offre une altération aussi pro- 
fonde des Actes des apôtres, nous nous demandons s'il est 
de bonne foi possible de ne point suspecter la véracité du 
chronographe Aristarque, la sincérité de l'abbé Hilduin, 
qui se servait de semblables matériaux pour la composition 



— 310 — 
de ses Aréopagitiques. C'est bien ici l'occasion de redire 
avec saint Jérôme parlant de certains souvenirs légendaires 
qui auraient échappé à saint Luc (1) : «Qu'est-ce donc 
que cela, pour que le conipagnon inséparable de l'apôtre, 
racontant ses faits et gestes, n'en ait pas eu seulement 
connaissance? » 

A la chronique de Flavius Dexter, à l'épître de l'Athé- 
nien Aristarque, les partisans de l'aréopagitisme ajoutent, 
pour appuyer leur opinion, les confidences du Parisien 
Visbius, fils de Lesbius et de Larcia. C'est une autre source 
dont nous ne disons pas qu'HUduin ait été l'inventeur, mais 
où il a du moins puisé en toute confiance. Ici encore l'abbé 
de Saint -Denys fait une observation qui seule suffirait à 
nous mettre en défiance : comme l'épître du chronographe, 
l'écrit de Visbius a été découvert à Paris, par une inspiration 
divine, dans un volume complètement ignoré; et pour le dé- 
■^îgner, Hilduin se sert de l'expression latine la plus 
vague (2). De quel genre pouvait donc être cet écrit dont 
les Aréopagitiques ne nous marquent aucun caractère? 
Nous apprenons seulement (3) « qu'il contenait, entre 
autres choses mémorables, les paroles que Notre-Seigneur 
Jésus-Christ avait adressées à saint Denys, lui apparaissant 
devant la foule assemblée, pendant qu'il offrait le saint sa- 
crifice. » 



(1) S. Hieron. , de Vfm illust., lib. vu. « Qualeenim est, ut indivi- 
duus cornes Aposioli, inter cœleras ejus res boc soUim ignoraverit. » 

(2) Hilduin, Epist. ad Ludov. [mperat.,iv. « ConscripiioVisbii quaiin 
toino salis superque abdilo Parisiis divino riulu inventa. i> 

(3) Id. « liiler aiia memoranda, verba Doniiiii nostri Jesu Chrisli ad 
eum prolala, quando sacra mj'stpria perageret illi cuuclis videnlibiis 
apparentis, continere dignoscilur. » 



— 311 — 
Le père Morin, de l'Oratoire, a publié un testament at- 
tribué à Visbius (1), et l'étude de ce document fournit à la 
critique les meilleures raisons de penser que cette pièce 
est la même qui servait si bien les idées d'Hiiduin rédi- 
geant les Aréopagitiqites. Visbius commence par faire sa 
profession de foi en Jésus-Christ (2), « qui nous a été, dit- 
il, prêché par DenysTIonien, appelé aussi Macaire. » Puis 
il déclai-e léguer ses biens au Seigneur Jésus et à son ser- 
viteur le prêtre Massus: mais ses volontés sont exprimées 
en termes barbares dont il est difficile de préciser le 
sens (3). Nous croyons saisir qu'il donne en particulier un 
bien que Denys, sans vouloir en accepter la propriété, 
avait emprunté à Lesbius afin d'y élever le premier ora- 
toire. En effet, Visbius ajoute qu'il le tenait du chef de sa 
mère Larcia, et il continue : « C'est Larcia qui avait elle- 
même livré à Fescenninus Sisiunius mou père, baptisé par 
Macaire Denys. Elle fut témoin des supplices auxquels fut 
soumis le saint évêque ; elle vit les chevalets, les tortures, 
les bêtes féroces qui s'apprivoisaient, les bûchers qui s'é- 
teignaient; elle assista au prodige qui s'accomplit dans la 
prison Glaucia. Macaire Denys célébrait les saints mys- 
tères : tout à coup, une lumière d'un éclat incomparable 
inonda tous ceux que Denys avait convertis à la foi; au 
moment de la fraction du pain, le Sauveur Jésus, environné 

(1) P. Morin, de Sacris Ordinationibus, pars ii, c. 4, 4. — Bolland., 
Acta Sanclonan, t. IV, octob. 9, S. Dionys. Areopajj. m §, p. 706. 
— Voir aux pièces justilicalives le testamenl de Visbius, X. 

(2) « Ego Visbius, Lesbii lîlius, Clirislum Jesuin quem nobis prtedi- 
■cavit Dionysius lonicus, qui appellatur Macarius... » 

(3) « Dono illi et libi bonus niinisler ejus Masso presbylero schopos 
orane poslliminium meum cum illo, quod est in Urbanio hujus... » 



— 312 — 
d'une multitude d'anges vêtus de blanc, communia lui- 
même l'apôtre martyr, en lui adressant ces paroles que 
chacun put entendre : « Reçois, ô mon cher, ce présent 
dont mon Père et moi nous te donnerons bientôt la pléni- 
tude. Je veux être ta récompense, et dans mon royaume, 
■ le salut de tous ceux qui auront entendu tes paroles. Va 
maintenant, sois fort, et ta mémoire sera en honneur. » 
Denys ayant eu la tête coupée, la prit et la porta ; à l'as- 
pect de ce prodige qu'éclairait une vive lumière, ma mère 
s'écria qu'elle était chrétienne. On la mit à mort. Poui- 
moi, je fus conduit à Rome, sous le règne de Domitien, 
et enrôlé dans la milice ; j'ai servi sous trois Césars. » 

Visbius termine en ces termes : « Maintenant, vous me 
promettez, si j'abandonne tout pour m'attacher à Jésus 
avec Macaire Denys, les saints Rustique et Éleuthère, mon 
père, ma mère, et tous ceux qui sont morts dans l'amour 
du Christ, d'entrer en possession d'un royaume où je 
n'aurai plus à craindre la mort, et d'où, environné d'une 
gloire immortelle, je verrai dans les tourments les princes 
sous qui j'ai servi, et en leurcompagnie tousceux qui n'au- 
ront pas cru. Je crois donc sans réserve, je donne mes biens 
pour nourrir ceux qui partagent ma foi ; je me sépare du 
monde, et me livrant à Jésus, j'inscris mon nom pour être 
admis aux fonts du baptême. Moi Visbius, je crois que 
Jésus-Christ avec le Père et le Saint-Esprit ne sont qu'un 
seul Dieu. Je renonce au monde et au démon. « 

Sans doute, comme légende, le testament de Visbius ne 
manque pas d'intérêt (1); mais est-il possible de le prendre 

(1) Nous voulons seulement nolei* ici que c'est en qualité de descen- 
dants directs de Visbius, premier chrétien de Paris, que les sires de 



— 313 — 

pour une pièce historique dont l'authenticité vient garan- 
tir la véracité ? Ce latin barbare est-il vraiment la langue 
d'un homme qui a servi sous trois Césars, qui a vécu à 
Rome à cette époque si brillante encore de sa littérature, . 
au temps de Pline, sous le règne de Trajan? Le nom 
de Macaire n'est attribué à saint Denys par aucun écri- 
vain antérieur à Hilduin. D'où vient-il? N'aurait-il pas 
été inventé par un compilateur ignorant, qui ne com- 
prenait pas la valeur de l'épithète fxaxapioç, d'habitude at- 
tachée par les Grecs au nom des martyrs? Le surnom 
d'Ionique ne trahit-il pas une même origine? Comment ex- 
l^liquer en outre que les détails fournis par Visbius sur le 
martyre, sur la prison, sur la mort de saint Denys aient 
été complètement ignorés de l'auteur qui a rédigé les an- 
ciens actes latins? L'antiquité prétendue d'un document 
de ce genre, le silence parfait auquel il a été arraché peu- 
vent-ils ajouter à sa valeur? Nous n'en croyons rien, et il 
ne nous paraît point impossible que dans l'abbaye de Saint- 
Denys, où tant de pièces ont été composées à la louange 
exagérée et indiscrète du saint patron, le testament de 
Visbius ne soit une invention, ou du moins une am- 
plification destinée à servir la cause et les desseins de 
l'abbé. 

Hilduin, d'ailleurs, présente l'écrit de Visbius comme le 
complément d'une passion de saint Denys, d'une antiquité 

Montmorency portaient le titre de premier baron chrétien, et donnaient 
a leurs gens le cri de guerre : « Dieu ayde au premier chrétien. « Un 
auteur ancien qui aurait écrit sous Philippe le Bel, au dire d'André Du- 
chesne, s'exprime ainsi ; « Montmorency, premier chrétien que roy en 
France, premier baron de France : son cry est : « Dieu ayde au premier 
■ chrétien. » 



— 314 — 
remarquable, observe-t-il (1), qui racontait la mission de 
saint Denys dans les Gaules par saint Clément, les détails 
de son martyre, et le prodige par lequel, « prenant sa tête 
entre ses mains, il l'avait, au milieu des anges qui venaient 
lui rendre les derniers devoirs, portée au lieu ou CatuUa 
fît ensevelir les restes vénérés du martyr. » Cette passion 
dont l'abbé de Saint-Denys invoque le témoignage est-elle 
différente des actes latins? En ce cas, d'où sort-elle et 
quelle confiance peut-elle inspirer? Si c'est seulement une 
autre copie des actes, pourquoi les circonstances du mar- 
tyre sont-elles modifiées, et à quelle source inconnue a-t- 
on puisé la connaissance du miracle qui signale le martyre 
de saint Denys, et que le premier rédacteur des actes avait 
complètement passé sous silence? 

Parmi les monuments liturgiques auxquels sont emprun- 
tées les preuves de l'aréopagitisrae, nous devons nos pre- 
mières attentions à l'hymne attribuée à saint Eugène de 
Tolède. Toutes les circonstances semblent ici concourir à 
jeter le trouble dans les esprits, pour dérouter la critique 
et la laisser plus indécise encore que devant l'hymne dite 
de Fortunat, impuissante à se prononcer sur l'auteur de 
ce nouveau chant, sur le texte et sur la date de la compo- 
sition. Quel fondement poser sur des assises aussi chance- 
lantes? Quel lumière peut sortir d'un document environné 

(1) Ililduin, Epist. ad Ludov. imperat., IV. « Quoniam atileni heatns 
Clemens hue eum, videlicol in Galliai'um genlem, direxerai, ei qualiier 
per marlyrii palmani diversissimis m crudelissiniis alîlicuis suppliciis, ad 
Chrislum perveneril, et quomodo capul proprium, angelico duclu cœles- 
tis militise in celebralione exequiarum honoratus obsequio, ad locum, 
«bi nunc requiescil, detuleril, et quo ordine a CatiiUa quadam inalrefa- 
milias sit sopullus, libellas aniiquissimus passionis ejusdeui explanat, 
prœcipue tamen conscriplio Visbii. » 



— 315 — 
de ténèbres aussi profondes ? Il est difficile de se bercer de 
cette espérance dont parle lepoëte (1), « de songer à faire 
jaillir de la fumée une flamme étincelante » qui nous 
montre saint Denys de Paris dans saint Denys de l'aréo- 
page. 

Le nom d'Eugène de Tolède rappelle d'abord à notre 
mémoire trois personnages qu'il faut distinguer. Le pre- 
mier est saint Eugène, martyr et disciple de saint Denys, et 
en lui on vénère le fondateur de l'Église de Tolède. Sous 
l'épiscopat du second se tinrent les conciles V, VI et VII 
de Tolède; il mourut en 636. Le troisième aurait à son 
tour présidé les conciles VIII, IX et X de Tolède et serait 
mort vers l'an 660 ; il a laissé des ouvrages en vers, dont 
le plus important est la continuation du poëme de l'Espa- 
gnol Dracontius, sur les six jours de la création. 

L'abbé Hilduin énumérait, dans sa lettre à Louis le Dé- 
bonnaire, les témoignages sur lesquels il espérait élever et 
affermir l'aréopagitisme; « On ne peut s'étonner, dit-il (2), 
de nous voir posséder une hymne de saint Eugène de To- 
lède sur saint Denys, tandis que nous avons si peu d'écrits 
des sages de son temps. Ce qui nous en reste, nous le di- 
rons en demandant pardon à ceux qui nous ont précédés, 
était demeuré caché et oublié ; nous avons eu le bonheur 
de les découvz'ir, et avec eux d'autres ouvrages qui n'ont 

(1) ISon fumum ex fulgore, sed ex fumo dare lucem 
Cogitât. (Horace, Art. poél., v, 144.) 

(2) Ep. Hilduin. abbat. ad inip. Ludov. Pium, vn : « Nec inirari 
quis poterit curhyranura sancii Eugcnii ïolelani de bealo Dionysio ha- 
iemus, et vicinorum sapientium scriplis, excepiis paucis, videamiir ca- 
rere : ciim et liaec qiiœ habemus, ul exorala priorum nostrorum venia 
dicamus, abdita et negligenler relicla reperinius, etalia necduin prolala, 
quia non adhuc siint ad liquidum enucleaia, nos possidere laetamur. >• 



— 316 — 

pas encore vu le jour, parce que nous n'avons pas fini de 
Jes déchiffrer. » Il est bien clair que l'abbé de Saint-Denys 
rapportait l'hymne au compagnon de l'apôtre de Paris, le 
seul des trois Eugènes qui paraît avoir été honoré coiume 
saint dans les Gaules. Ce sentiment fut embrassé par les 
amateurs de merveilleux, entre autres parle père Halloix, 
dans sa vie de saint Denys l'Aréopagite : il nous donne 
l'origine de la pièce en disant (1) : « Nous publions ici 
cette hymne découverte dans la bibliothèque du monastère 
de Saint-Denys. » 

Les autres partisans de Topinion qui n''admet qu'un seul 
Denys, laissèrent de côté ces traditions légendaires, et ils 
ont mieux aimé reconnaître pour auteur de cette hymne 
l'évêque de Tolède Eugène III, qui Taurait composée au 
milieu du septième siècle. C'est l'explication donnée par le 
bénédictinHuguesMénard,qui, dans son apologie deTaréo- 
pagitisme, cherche à justifier l'erreur de l'abbé Hilduin. 
« Ceci, dit-il (2), nous est confirmé par deux anciens ma- 
nuscrits de Saint-Germain des Prés et de Saint-Père de 
Chartres, car je ne veux pas me prévaloir de ceux du mo- 
nastère de Saint-Denys, où cette hymne se trouve à la 
suite des Aréopagitiques d'Hilduin. » Bien que ces manus- 
crits ne viennent pas de l'abbaye, comme le père Ménard a 
grand soin de le proclamer, ils ont nécessairement des 
liens de parenté manifeste avec ceux qui en sont sortis, 
puisqu'ils offrent l'hymne de saint Eugène à la suite des 

(1) P. Halloix, S. J., S. Dionysii Areopag. vita, c. 21. Migne, Pa- 
trolog. grœc, t. IV, p. 832. « Islum hymuum depromplume sacro Dio- 
nysiani cxnobii arinario hic proferiaius. » 

(2) Hugues Ménard, de Unico S. Dionysio diatriha, c. xviii, p. 189 
et suiv. — Darras, Saint Denys rAréopngite, p. 196. 



— 317 — 

Aréopagitiques de Fabbé. Hugues Ménard ne fixe pas la 
date de ces manuscrits ; mais nous affirmons que cette 
hymne n'a pu être connue au monastère de Saint- Germain 
des Prés qu'après la mort d'Usuard en 897 ; autrement, il 
faut avouer qu'elle n'y jouissait pas d'une grande considé- 
ration, sans cela Usuard (1), chargé, à son retour d'Es- 
pagne, par Charles le Chauve, de composer un martyro- 
loge, ne se serait point prononcé d'une façon si nette dans 
le sens du vieux Martyrologe romain, contre la confusion 
de saint Denys d'Athènes avec saint Denys de Paris. 

Noël Alexandre partage l'avis d'Hugues Usuard, « qui, 
dit-il (2), a fourni les preuves de l'authenticité de cette 
hymne. » Et il se dispense de les rappeler. De nos jours, 
l'hymne de saint Eugène de Tolède a rencontré de nou- 
veaux défenseurs de son authenticité, et nous sommes 
avertis qu'elle se trouve dans un manuscrit dix fois sécu- 
laire de la bibliothèque impériale (3) , c'est-à-dire remontant 
au siècle même d'Hilduin. Ce chant sacré nous présente 
saint Denys non 'plus seulement comme envoyé dans la 
Gaule par le pape saint Clément, mais encore comme mem- 
bre de l'aréopage, disciple de saint Paul et premier évo- 
que d'Athènes. « Habitants du ciel, s'écrie le poëte, chan- 

(1) Nous ne cachons pas l'impression défavorable que nous causent, à 
l'endroit de celle hymne, le silence d'Usuard et son sentiment opposé à 
l'aréopagitisme. Ce religieux du monastère de Sainl-Germain des Prés, 
après ses voyages en Espagne où il était allé chercher des reliques, après 
sa vie entière consacrée à l'élude de l'hagiographie, employa dans le 
silence de sa cellule, a Paris, ses loisirs à la rédaction de son Martyro- 
loge. Dans notre article suivant nous reviendrons sur l'aulorité de son 
témoignage dans la question des origines de l'Église de Paris. 

(2) Nalalis Alexander, Dissert, xvx in Hist. sœcul. i. 

(3) Darras, Saint Denys l'Aréopagite, 202. 



— 318 — 
tez ! applaudissez à la joie de la terre qu'illumine en ce 
jour la grâce d'en haut. 

(1 Aujourd'hui, la foi vive du martyr et la vie sainte du 
pontife ont valu à l'illustre Denys les palmes de la vic- 
toire. 

« Denys (1), le sage, était d'Athènes et de l'aréopage : 
perle brillante maintenant attachée à la couronne du roi 
des cieux. 

(( A la voix de Paul, il devient un modèle pour les chré- 
tiens; il bat en brèche l'idolâtrie dont il avait été le rem- 
part. 

« La Grèce fut éclairée par la merveilleuse science de son 
évêque; ensuite il quitta sa patrie pour venir à Rome. 

« Clément (2), le pontife romain, l'envoya en Gaule; 
comme le soleil à son midi, il y brilla par l'éclat de ses 
miracles et de sa prédication. 

« Il vainquit le démon, fit élever des autels au vrai Dieu ; 
après les plus cruels tourments, il eut la tête tranchée et 
monta au ciel. 

« Salut, ô père qui montez aux cieux, salut ! Vous 
abaissez sur nous vos regards miséricordieux, et par votre 
présence vous couronnez celte fête annuelle. 

(1) Areopago Athenoe, 
Régis sumpsit diadema 
Cœleslis, gtimmam fulgidam, 
Dionysium sophislam. 

(2) Clémente Romae prœsule 
Jubente, venit Galliam ; 
Gui jubar solis splendidi 
lUuxit siguis, famine. 

Voir aux pièces juslilicatives le texie entier de l'hymne, XI. 



— 319 — 

(( OiFrez, généreux pontife, offrez à Dieu nos larmes avec 
nos prières ; martyr du Christ, affermissez notre foi et cor- 
rigez nos mœurs. 

« Guidez sur la mer de ce monde nos fragiles nacelles, 
et lorsque nous sortirons de ce corps, recevez-nous avec 
bonté. 

(i Là-haut, que nous chantions éternellement avec vous : 
Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Ainsi soit-il, » 

Nous demandons à ceux que la découverte de ce manus- 
crit transporte d'allégresse, en leur tenant lieu de dé- 
monstration (1) , pour quelle raison attribuer cet ancien 
chant, trouvé dans une bibliothèque à Paris, à un évêque 
espagnol, Eugène III, mort à Tolède en 660, sans autre 
fondement que le titre vague (2) qui lui est donné par quel- 
ques manuscrits ? Quand ces copies, que l'on vante si fort, 
seraient du neuvième siècle, ce qui n'est nullement prouvé, 
qu'est-ce que cela ajouterait à l'authenticité de l'hymne? 
Hilduin, qui l'a citée le premier, déclare qu'avant lui elle 
était cachée et ignorée (3), Il applique d'ailleurs la même 
recommandation à l'écrit de Visbius en particulier (4), et 

(1) Hugues Ménard, de Unico S. Dionysio diatriha, c. 18, p. 190. 
— Nalalis Alexander, Disseri. xvi in Ilisl. saîcuii i. — Arbellot, An- 
nales de Philos, chrét., juillet 18bb. — Darras, Saint Denys l'Aréo- 
pagite, p. 192. 

(2) Les deux manuscrits de Saint-Germain des Prés et de Saînt-Père 
de Chartres, cités par Hugues Ménard, portent ce litre: « Hymnus Eu- 
genii Tolelani eptscopi de S. Dionysio coraposilus rylhmice. n Celui de 
la bibliothèque Impériale marqué du n° 2832 est ainsi désigné: «Ymnus 
Eugenii Epi de sco Dionisio. » 

(3) Hilduin, Epist, ad Ludov. Pium, VU. « Abdila et uegligentev re- 
licla reperimus. » 

(4) Id., IV. « Conscriptio Visbii quœ in tome satis superque abdilo 
Parlsiis divino nutu inventa. » 



— 320 — 
en général à tous les documents (1) qui ont fourni la 
matière de ses Aréopagîtiqiies. 

Launoy (2), Sirmond (3), les Bollandistes {h) ontpen-sé 
que cette hymne aussi bien que les actes latins de saint 
Denys, avec les récits légendaires ajoutés dans la suite à 
la narration primitive, a été composée au monastère, dans 
le courant du neuvième siècle, au temps où chacun des re- 
ligieux, suivant l'exemple et l'inspiration de l'abbé, faisait 
effort pour propager les doctrines aréopagitiques, que cou- 
vrait encore de sa haute protection la piété de Louis le 
Débonnaire. On a pu se scandaliser, s'irriter même de cette 
supposition de Launoy, de Sirmond, des Bollandistes; 
mais nous ne voyons pas qu'on ait victorieusement répondu 
à leurs raisons. Le sens et la composition de l'hymne, sur- 
tout dans les dernières strophes (5), indiquent clairement 
un chant sacré inspiré pour la fête de saint Denys, en un lieu 
où l'on possédait ses reliques et où sa protection se faisait 
sentir d'une façon toute spéciale. Les actes latins célé- 
brant dans saint Denys un patron particulier (6), l'hymne 

(i) Hilduin, Episl. ad Cathol. de Vita S. Dionys. Areop., 1. « Nos 
non noslra, nec nova cudimus, sed anliquorum anliqua dicta, de abditis 
admodum lomis eruimus, et veritalis sinceritale servata, paginis manifes- 
tioribus indicimus. » 

(2) Jean. Launoii, Dissert. très... Opéra orania, t. II, p. 531. 

(3) Jacob. Sirmundi, S. J. Dissertatio in qua Dionys. Paris, et Dio- 
nys. Areop. discrimen osienditur, p. 27. 

(Ji) BoUand., u IV, octob. 9. S. Dionys. Areopag., § vni, p. 732. 

(5) Ave, Pater, scandeus poluni ; 
Ave, Pie, visons soluni ; 
Annua fesli munera 

Tua sacrans prxsenlia. 

(6) Acla S. Dionysii... « Dum ergo ad peculiaris palroni gesla sus- 
cepli ofCcii lendit obsequium. » 



— 321 — 

qui salue dans le même saint un père dont la présence 
réjouit la fête, ne trahissent-ils pas une origine commune ? 
L'historien et le poëte n'avaient-ils pas quelques liens de 
parenté, ou du moins ne vivaient-il pas dans le même mi- 
lieu, respirant le même air, caressant les mêmes sympa- 
thies? Quinze ou vingt ans après l'apparition de Thymne, 
le nom de l'auteur, supposé qu'il eût été un instant connu, 
pouvait parfaitement être tombé dans l'oubli ; comme il 
n'était pas impossible que la renommée eût appris, de ce 
côté des Pyrénées, qu'un évêque de Tolède du nom d'Eugène 
avait laissé des poésies sacrées, Hilduin, venant à décou- 
vrir cette hymne cachée et oubliée, n'aura trouvé rien de 
mieux, pour en augmenter la valeur, que de l'attribuer 
au pontife espagnol, ami des muses de l'Horeb et du 
Sinaï. 

Encore si cette hymne se lisait dans les recueils primi- 
tifs des œuvres poétiques d'Eugène III, elle pourrait four- 
nir matière à un argument respectable. Mais il n'en est rien, 
et le nom de l'auteur du cantique semble passé à l'état de 
véritable énigme. Hilduin se glorifie d'avoir le premier 
sorti l'hymne de l'oubli, et il l'attribue à Eugène I", dis- 
ciple de saint Denys (1). M. Darras dit quelque part (2) : 
«Il s'agit ici d'une hymne d'Eugène II, évêque de Tolède, 
dont nous parlerons plus loin. » Hugues Ménard le premier 
la présenta comme Fœuvre d'Eugène III (3) , et nous sur- 
prenons dans M. Darras cette autre phrase (Zi) : « Or l'é- 

(1) Hilduin, Epist. ad Imp. Ludov. Pium, vu. 

(2) Sai7it Denys l'Aréopagite, p. 83, note. 

(3) Hugues Ménard, De u7iico S. Dionysio diatriba, c. 18, p. 191.— 
Darras, p. 195. 

(4) Darras, p. 206. 

21 



— 322 — 
vêque de Tolède auteur de cette hymne était Eugène III, 
qui florissait vers l'an 6^0, et dont nous avons les autres 
poésies. » C'est pourquoi jamais elle n'a été comprise 
dans cette collection. « Sirmond, dit M. Darras (1), avait, 
en 1619, publié une édition des poëines de saint Eugène 
de Tolède, dans laquelle ne se trouvait, comme on peut 
facilement le prévoir, aucune hymne en l'honneur de saint 
Denys l'Aréopagite. » C'est une insinuation perfide à l'a- 
dresse du savant jésuite : d'autres sont plus que lui pas- 
sés maîtres dans l'art de supprimer ou de mutiler les tex- 
tes qui les gênent. Sirmond ne rangeait point cette hymne 
parmi les poésies de Dracontius et d'Eugène III (2) , parce 
que nulle part il ne les voyait rapporter à ce pontife (3) ; 
ensuite son édition parut en 1619, et en 1643 seulement 
Hugues Ménard imagina d'attribuer cette hymne à l'évê- 
que de Tolède Eugène III. 

Enfin nous ne craignons pas d'affirmer que si Ton veut 
jeter un coup d'œil attentif sur les essais poétiques d'Eu- 
gène III, il sera facile de se convaincre que cette hymne 
ne peut être reçue comme un fruit de son inspiration. Le 
P. Sirmond accuse bien les vers de l'évêque espagnol 



(1) Barras, p. 193. 

(2) Pour achever d'embrouiller la question, Hugues Ménard l'appelle 
« Eugenius junior episcopus Toletanus i),et M. Darras; 'traduisant le pas- 
sage du bénédictin, dit :« Les derniers vers se trouvent parmi les o.pus- 
cules de saint Eugène 11, publiés par le P. Sirmond. » Darras, p. 196. 
— Uénarà, Biatriba, ]}. 190. 

(3) Eugenii III, episc. Tolet. opéra. Pairol. laL, U LXXXVII. L'édi- 
teur reproduit deux strophes de l'hymne en l'honneur de saint Denys, 
et s'exprime ainsi : « Le fragment que nous publions a été cité par Noël 
Alexandre. 11 l'a tiré de Hugues Ménard, qui en a, dit-il, prouvé l'au- 
thenticité. 1) — Darras, p. 194. 



— 323 — 

d'être lourdement tournés (1) ; mais au moins on y re- 
marque une attention constante à suivre le mètre latin, 
•dont le sentiment ne paraît guère embarrasser l'auteur de 
l'hymne de saint Denys l'Aréopagite. 

Nous ne saurions trop déplorer la perte du missel galli- 
can qu'Hilduin déclare avoir aussi consulté pour la com- 
position de ses Aréopagitiques. « Le volume, dit-il (2), 
était si vieux qu'il s'en allait presque en poussière. » 
Cette remarque ne nous étonne plus : les témoins que 
l'abbé de Saint-Denys appelle au service de sa cause res- 
semblent tous à des ressuscites. Ce missel gallican avait 
encore été découvert par Hilduin parmi les vieux docu- 
ments des archives de l'Église de Paris, et un jour l'abbé 
s'était empressé de le mettre sous les yeux de Louis le Dé- 
bonnaii'e [3). Il renfermait deux messes anciennes qui 
rapportaient les tourments du premier évoque de Paris et 
de ses compagnons ; mais c'était un abrégé des plus suc- 
cincts, semblable à ceux qui se lisent dans les messes des 
autres saints apôtres et martyrs, et rédigé, suivant les ex- 
pressions d'Hilduin (i), « tant pour fléchir la miséricorde 
de Dieu que pour exciter la dévotion du peuple. » Puis il 
ajoute (5) : «Le sens et les paroles du missel s'accordaient 

(1) « Crasso filo textes. » 

(2) Hilduin, Epist. ad Ludov. imp. , ïV. u Anliquissimi el nimia pêne 
velustate consumpti, missales libri continentes niissœ ordinera more Gal- 
Hco. >i 

(3) Epist. Ludovici imp. ad Hilduinuni. « Quœ in tomis vel chartis 
vetustissimis arraarii Parisiacse Ecclesiœ, sacroe videlicet sedis sua;, pro- 
latis inveneras, el obtutibus Noslrse Serenitatis ostenderas. » 

(4) Hilduin, Epist, ad Ludov. imp., iv. « Inter celebrandum ad provo- 
candam divinaî miseralionis clementiam, et corda popuîi ad devotionis 
studiuni excitanda. » 

(5) Id. « Quarum missarum cantus, sensus et Verba, adeo passionis 



— 324 — 
si bien avec le récit des actes que nous vous avons envoyés, 
qu'ils trahissaient la main d'un témoin des supplices, dont 
la véridique histoire avait fourni pour les prières des messes 
une note commémorative des tourments des saints mar- 
tyrs. » 

Qui donc imagina de disputer à l'oubli et au silence, à 
la poussière et à la vétusté, ces documents jusque-là in- 
connus? Qui produisit au grand jour ces noms ignorés, 
pour accréditer des fictions, pour affirmer des légendes qui 
flattaient la piété des fidèles en piquant leur curiosité? 
Comment fut-on amené à marquer du signe de la plus 
vénérable antiquité les origines de l'Église de Paris ? En 
parlant de l'établissement du christianisme et de l'arrivée 
des premiers missionnaires dans les Gaules, Grégoire de 
Tours avait cité le nom de saint Eutrope de Saintes, en- 
voyé, disait-on, par saint Clément (.1) : il se contentait.de 
rapporter ce bruit vague, sans en discuter nullement la 
valeur. Il n'en fallait pas davantage. Aucuns purent 
trouver qu'attendre au troisième siècle, c'était remettre 
un peu tard la prédication de l'Évangile dans le Pa- 
risis. A leur avis, la ville où César avait, en l'année 53 
avant Jésus-Christ, assemblé les premiers états généraux 
de la Gaule (2), devait, une des premières, avoir fixé l'at- 



eoriimdem, quam vobis misimus seriei concordare videnlur, ut nulli sit 
dubiuni, a teste illorum martyrii, agones eorum fuisse descriptos, et ex 
ipsa veraci historia, raemoriam tormenlorum suorum in prœfatis precibus 
fuisse mandatam. » 

(1) Gregorius Turon., de Gloria Martyrum, 1. i, c. S7. « Eutropius 
martyr Santonicae civitatis, a Clémente episcopo fertur directus in Gal- 
liam, ab eodem etiam pontificalis ordinis gratia consecratus. « 

(2) Comment, de bello GalHco, I. vr, c, 3. 



— 325 — 

tention des apôtres. L'r.V'3 vint de faire entrer saint Denys 
et quelques autres dans la mission de saint Clément, à 
laquelle semblait appartenir déjà saint Eutrope. On ne re- 
marquait pas que, si ces traditions avaient pu s'appliquer 
aux fondateurs de l'Église de Pai'is, de Tours ou de Cler- 
mont, Grégoire n'eût pas manqué de les consigner dans 
ses livres de miracles ou dans son Histoire des Francs. 
Bientôt on trouva que ce n'était pas assez pour la gloire 
de Paris en particulier, de ne saluer dans son premier évo- 
que qu'un saint Denys envoyé par saint Clément. Cela se 
passait au premier siècle, et le nom de Denys était fort 
commun dans l'histoire de l'antiquité chrétienne. Le plus 
illustre était sans contredit saint Denys d'Athènes, le juge 
de l'aréopage, le converti de saint Paul, le disciple du 
grand apôtre : son souvenir frappa les esprits et s'empara 
des imaginations. On n'hésita pas à le disputer à la Grèce 
pour l'attacher à la Gaule, à l'enlever d'Athènes pour le 
fixer à Paris. 

Virgile a fait dire à l'un de ces personnages : 

QuidquiJ id est, timeo Danaos et dona ferentes. 

Ce vers du poëte latin s'applique avec plus de vérité 
qu'on ne pourrait le croire de prime abord à l'invention 
de l'aréopagitisme. Interrogeons les rapports que les Grecs 
de Constantinople eurent avec les Francs depuis l'avéne- 
ment des Carlovingiens. Dès l'année 767, les exploits écla- 
tants de Pépin le Bref en Italie avaient excité l'admiration 
de la cour d'Orient, et Constantin Copronyme demandait 
pour son fils Léon la main de Gisèle, la fille du fondateur 
de la dynastie carlovingienne. Sur le refus de Pépin, l'em- 



— 326 — 
pereur fit épouser au jeune prince la fameuse Irène^ 

Charlemagne monta sur le trône laissé vacant par la- 
mort de son père, et bientôt il remplissait le monde du 
bruit de ses exploits. Pendant que l'Occident le comparait 
à César, les peuples de l'Orient le plaçaient au rang de 
Ninus et Sésostris, de Cyrus et d'Alexandre. Les Grecs 
avaient rêvé de confisquer à leur profit la fortune du mo- 
narque f)-anc : ils voulaient aux rayons de sa gloire rani- 
mer leur vie éteinte, réchauffer leur vieillesse décrépite ; ils 
comptaient sur son glaive victorieux pour relever et raffer- 
mir le Bas-Empire. Leurs députés arrivèrent à la cour de 
Charlemagne avec des titres, des présents, des proposi- 
tions de mariage, d'abord pour l'union de Constantin VI 
avec la princesse Rotrade, ensuite pour celle de l'empe- 
reur et de l'impératrice Irène. Nos ancêtres étaient parfois 
aussi courtois que nous ; ils ne se laissèrent pas vaincre en 
politesse. La mode fut tout à coup aux Grecs; la piété 
elle-même dut prendre un tour hellénique, et en attendant 
l'alliance des grands sur la terre, on associa les saints 
dans le ciel. Saint Denys de Paris ne fut plus que saint 
Denys de l'aréopage. 

Les Grecs chargés de ces différentes missions ne trou- 
vèrent à Paris rien qui fût comparable en puissance et en 
richesse au monastère de Saint-Denys. Les abbés exerçaient 
une grande influence à la cour. Tout entiers au succès de 
leurs négociations, les députés de Constantinople ne négli- 
gèrent aucun moyen de gagner à leur cause d'aussi puis- 
sants avocats. Si l'on en croit Hilduin (1) , le patriarche 

(1) Epist. ad Ludov. imp. « Quod et Tharasius patriarcha Constan— 
tinopolitanus per legalos suos soUicile inquisivit, et. ita se rem habere 



— 327 ^ 
saint Taraise, qui monta sur le siège de Constantinople 
en 78A, ayant entendu dire que saint Denys l'Aréopagite 
avait quitté le siège d'Athènes pour s'en aller à Rome et 
remplir dans les Gaules un glorieux apostolat couronné 
par le martyre, s'était enquis par ses légats de la vérité du 
fait, et qu'après s'en être convaincu, il avait rendu à 
Athènes le titre de métropole qui lui avait été auparavant 
enlevé. Cet acte singulier ne nous est connu que par le té- 
moignage toujours suspect d'Hilduin; il tendrait à prouver 
qu"<à cette époque on s'occupait déjà de confondre en un 
seul saint Denys de Paris et saint Denys d'Athènes. 

Ce fut aussi sous le règne des premiers Carlovingiens 
que Rome eut avec la cour de France des relations plus 
fréquentes et plus intimes : les abbés de Saint-Denys 
en furent longtemps les principaux médiateurs. Le pape 
Etienne II fît un long séjour à l'abbaye en 75i, et s'y 
trouva miraculeusement guéri par l'intercession de saint 
Denys. Les lettres où le souverain pontife atteste lui-même 
le fait ne renferment pas un mot qui favorise le sentiment 
d'Hilduin. 

Que chacun examine et prononce (1) : 

« Etienne, évoque, serviteur des serviteurs de Dieu. 

« On ne doit jamais exalter ses mérites ; mais il ne faut 
pas non plus taire les œuvi'es de Dieu. Nous devons au con- 
traire faire connaître ce que Dieu opère en nous par ses 
saints,^conformémentau conseil que l'ange donnai t à Tobie. 

certus, eamdem Atheniensiura civitatem pallio archiepiscopali, quod jam 
ex eo diulurno tempore, orta quadam conlenlione, sublractum fuerat, 
redonavit, et synodali consensu, Metropolis auctoritale, qua an te functa 
fuerat, honoravit. » 

(i) Sirmond, Concil, ant. GalL, t. II, p. 13. 



— 328 — 

« Un roi cruel et impie, nommé Astolfe, ayant opprimé 
la sainte Église, je me suis réfugié en France, auprès du 
très-bon seigneur Pépin, roi très-chrétien et fidèle à saint 
Pierre. Je demeurai quelque temps sur le territoire de 
Paris, au monastèi'e du bienheureux Denys, martyr de 
Jésus-Christ, et j'y fus atteint d'une maladie mortelle. 
Lorsque les médecins désespéraient de me guérir, je me 
fis transporter dans l'église du bienheureux martyr, au- 
dessous des cloches. Pendant que je priais, je vis le bon 
pasteur saint Pierre et Is maître des nations, saint Paul. 
Je les reconnus aux traits qu'on leur donne sur leurs 
images. 

« A droite de saint Pierre se tenait saint Denys, trois fois 
bienheureux. Sa taille était plus haute et plus élancée, son 
visage d'une grande beauté; il avait les cheveux blancs, 
une tunique blanche bordée de pourpre, et un manteau de 
pourpre parsemé d'étoiles d'or. Une douce joie rayonnait 
sur le visage des trois saints, et ils s'entretenaient en- 
semble. Saint Pierre, le bon pasteur, disait : «Voilà notre 
« frère qui demande la santé. — Il sera bientôt guéri » , 
répondit saint Paul. Puis il s'approcha de saint Denys avec 
beaucoup d'amabilité, et lui mit la main sur le cœur en 
regardant saint Pierre. Celui-ci dit gaiement à saint Denys : 
(( C'est ta grâce qui doit le guérir. » Aussitôt le bienheu- 
reux Denys, ayant dans ses mains un encensoir et une 
palme, s'approcha de moi, accompagné d'un prêtre- et 
d'un diacre qui s'étaient tenus un peu à l'écart, et il me 
dit : « La paix soit avec toi, mon frère; ne crains rien, tu 
« ne mourras pas avant de retourner à ton siège. Lève-toi, 
;: tu es guéri. Dédie cet autel en l'honneur de Dieu et de ses 



— 329 — 
« apôtres Pierre et Paul que tu vois ici, et ensuite, célèbre 
« des messes d'actions de grâces. » En même temps, une 
grande clarté et une odeur délicieuse remplirent l'église. 
Je me levai entièrement guéri, et je me mis en devoir d'ac- 
complir ce qui m'avait été ordonné. Ceux qui étaient là 
disaient que j'avais le délire. C'est pourquoi je leur racon- 
tai, ainsi qu'au roi et aux seigneurs de la cour, ce qui ve- 
nait de m' arriver. Je remplis ensuite les ordres que j'avais 
reçus. Que Dieu soit béni. » 

Le pape retourna à Rome, emportant des reliques de 
saint Denys, et il commença les constructions d'un mo- 
nastère que Paul 1", son frère et son successeur, termina 
et consacra sous le nom de saint Denys, après l'avoir re- 
mis entre les mains de moines grecs. De là vint à cette mai- 
son le nom d'école grecque (1) , et ce rapprochement a paru 
fournir à quelques auteurs un signe manifeste que la Grèce 
était regardée comme la patrie de saint Denys de Paris. 
Rien n'est pourtant moins clair et surtout moins plausible, 
car Félibien, rapportant ces faits, dit (2) : « Anastase parle 
de ce monastère et déclare qu'il était dédié sous le nom 
de saint Etienne, pape et martyr, et de saint Sylvestre, 
pape et confesseur, sans mot dire de saint Denys. » 

M. Darras va jusqu'à prétendre que la tradition aréo- 
pagitique se retrouve dans la correspondance du pape 
Etienne II avec Pépin le Rref (3). C'est là une assertion 
gratuite que nous voudrions voir appuyer sur des textes 

(1) « Schola Grsecorum. » 

(2) Histoire de Valbaye de Saint-Denijs, L ii, p. SO. 

(3) Saint Denys l'Aréopagite, p. 221. 11 s'agit sans aucun doute du 
pape Etienne II, et non d'Etienne III, comme l'écrit AI. Darras ainsi que 
Félibien. 



— 3ûO — 
prouvant que la correspondance renferme vraiment ce que 
l'on veut y mettre. En 757, le pape Paul 1" envoyait à 
Pépin le Bref les livres attribués à saint Denys l'Aréo- 
pagite (1). Vingt ans après, le pape Adrien P', pour 
témoigner sa reconnaissance à Fulrad, abbé de Saint-De- 
nys, lui offrit en présent la collection des mêmes ou- 
vrages. A vrai dire, ce ne sont là que des indices dont la 
faiblesse ne saurait même être discutée. 

Verrons-nous du moins apparaître un appui plus ferme 
de l'aréopagitisme dans la passion de saint Denys, désignée 
sous le nom de Martyrion et attribuée par les uns au 
patriarche de Constantinople saint Méthode, par les 
autres à un écrivain grec du nom de Métrodore ? Ce récit, 
dit-on, aurait été rédigé vers l'an 815, et il n'est pas indi- 
gne de fixer notre attention pour l'estime en laquelle af- 
fectent de le tenir ceux qui ne veulent reconnaître qu'un seul 
Denys. Saint Méthode fut envoyé à Rome vers l'an 810, en- 
qualité d'apocrisiaire de la cour d'Orient, et après y avoir 
passé quelques années, il se vit appeler au siège patriar- 
cal de Constantinople, qu'il occupa jusqu'à sa mort en SkS. 
Sa sainteté brilla d'un plus vif éclat, grâce au courage 
avec lequel il souflrit persécution pour la cause des saintes 
images. 

Saint Méthode est-il l'auteur du Martyrion dont le texte 
grec figure dans la collection des œuvres de saint Denys (2) , 
ou bien a-t-on confondu cette pièce avec un autre de ses 

(1) Epist. Pauli I ad Pippinum regem. — Migne, Patrol. lat.^ 
l. XCVIII, p. dS8. — Barras, p. 16a. 

(2) Les Boliandisles n'adraeuenl pas que le Martyrion soit l'œuvre de 
saint Méthode. T. iV, octob. 9. S. Dionys. Areop., iv §, p. 709. 



— 331 — 

écrits perdu aujourd'hui, ou même cette relation distincte de 
la sienne doit-elle être rapportée à un autre auteur? C'est ce 
qui ne saurait avoir à nos yeux qu'une importance très- 
secondaire. Une chose seule mérite examen et demande à 
être constatée. La voici. Le Martyrion n'est dans son en- 
semble qu'une insipide amplification des actes latins de 
saint Denys de Paris, car les détails qu'il ajoute à l'an- 
cienne passion n'en augmentent certainement ni la valeur 
littéraire, ni l'intérêt historique. 

Pour couper court à toute réplique et prouver que ce n'est 
point là un document original, il ne suffit pas de rappeler 
les témoignages d'Hilduin et d'Hlncmar : celui-là disait 
en 837 : u Les historiens grecs n'ont rien écrit sur la fin 
de saint Denys l'Aréopagite, parce que, vu la distance, ils 
avaient complètement ignoré sa mission dans les Gaules. » 
Celui-ci écrivait en 876 : « Le martyre de saint Denys et de 
ses compagnons parvint d'abord à la connaissance des La- 
tins, qui le racontèrent ensuite aux Grecs. » Que l'on prenne 
seulement la peine de lire avec quelque attention les pages 
du Martyrion. Cette relation reproduit, copiées textuelle- 
ment, presque toutes les phrases des anciens actes. C'est 
la môme description de Paris, le même éloge de son fleuve 
et de ses campagnes, le même récit des travaux aposto- 
liques du pontife, de ses succès, de la construction d'une 
basilique, de l'ordination des ministres de divers ordres, 
la même peinture des Germains avec leur humeur sau- 
vage, le même ordre de réflexions semées deçà, delà, 
dans la narration. « Des hommes sans armes triomphent 
de gens armés. » — « La Germanie, malgré son caractère 
farouche, s'empresse de se soumettre au joug du Christ. » 



-_ 332 — 

— (I Les idoles étaient brisées par ceux qui les avaient fabri- 
quées. » — « Le parti du démon pleurait sa défaite. » — 
« L'Église victorieuse triomphait avec la légion des fidè- 
les (3). » Et vingt autres phrases littéralement rapportées. 
Nous ne pouvons multiplier ici ces citations du Martyrion, 
mais nous avons voulu les rapprocher des anciens actes 
latins; nous joignons en regard les passages qui corres- 
pondent dans une autre relation regardée comme apocry- 
phe et traitée de fable par les Bollandistes. Est-ce pour 
cette raison qu'ils sont cités avec les plus grands éloges 

(1) Nous mettons en parallèle sous les yeux de nos lecteurs les textes 
des anciens actes, du Jlarlyrion et d'une autre relation déclarée fabu- 
leuse par les Bollandistes, t. IV, oclob. 9. S, Dionj'S, Areopag., p. 792. 
« Acla fabulosa S. Dionysio Areopagita; al'ficla, auctore anonymo, e codice 
nostro Fuldensi. » 

Actes latins. Martyrion. Acta fabulosa. 

« Miroque modo « !\liror aulem qui « Miroque modo iner- 
inermi viro non va- inermibus viris non po- raibus viris non vale- 
lebat plebs armala re- teral mulliludo armala bat plebs armata resis- 
sistere. n obsistere. •• tere. » 

« Se subdebat illi « Germania magna « Ipsa etiam Germa- 
certaliraGermaniaîcer- regio, qua; ferarum cru- nia; ferox immanitas, 
vicositas, et jugum delitateetimpietateerat subactacordiscoinpuuc- 
Christi suave imponi pra;dita, cum subacto tione, colla sua jam 
sibi arda cordis com- compunctoque animo Ghrisli jugo domila 
punclione poscebat. » cervicem suam Cliristi gaudebat. » 

jugo submisisset, ac 

do mi ta esset, pra;cep- 

lorum fide conlirmata 

gaudebat. » 
« Ab ipsis quoque « Dejecerunl simu- « Ab ipsis denique 
destruebantur idola lacra sna quœ ab ipso- deslruebanturidolaquo- 
quorum sumptu fue- rum discessu aidificata rum sumptu fuerant et 
rant et studio fabricata, erant, inventoque portu studio fabricata, et, por- 
et invento salutis portu saluiis, partes reliquas tu salulis invenio, ido- 
idolorunigaudebantpe- naufragii simulacrorum lorum gaudebant pe- 
rire naufragia. » periisse laîtabantur. » rire naulragia, » 

u Lugebat portio m Lamenlabatur er- « Lugebat lune por- 
vicla diaboli, cum dein go tum pars sublata dia- lio vicia diaboli, cum 
vîctrix Ecclesiaî legio boli, cum victrix Eccle- de ea victrix Ecclesiae 
triumphabat. » sia lideliumlegione de- legio triumpharet. » 

vieil. I) 



— 333 — 

par M. Barras, qui a pris la peine, il le dit lui-même (1) , 
o d^en collationner soigneusement quatorze manuscrits » , 
sans arriver à se convaincre qu'il n'avait entre les mains 
qu'une relation sans valeur, pastiche maladroit des anciens 
actes. L'épreuve nous paraît décisive : les actes latins ré- 
digés à Saint-Denys, par un religieux de l'abbaye, sous 
le règne des premiers Carlovingiens, ont fourni, Hilduin 
et Hincmar en sont témoins, la matière des amplifications 
grecques et latines imaginées pour développer l'aréopa- 
gitisme et assurer son succès. Nous renvoyons aux pièces 
justificatives le lecteur qui ne s'effrayerait point de con- 
tinuer la comparaison entre les trois récits (2). 

Ne négligeons pas de signaler également les change- 
ments ou les modifications glissées par l'auteur du Marty- 
rion dans la rédaction des actes latins. L'exorde, débar- 
rassé d'une partie de ses longueurs, rappelle la résurrec- 
tion et l'ascension du Sauveur (3), la descente du Saint- 
Esprit et la prédication des apôtres, en particulier celle 
de saint Pierre et de saint Paul à Rome, leur martyre, et 
nous assistons à l'élection immédiate faite par saint Pierre, 
avant de mourir, de saint Clément pour son successeur 
dans le gouvernement de l'Église. 

Le narrateur s'attache alors à l'histoire de saint Denys, 
nous le montre converti dans Athènes par saint Paul, sans 

(1) Saint Denys l'Aréopagite, p. 109. 

(2) Voir aux pièces justificatives, v, xii, xui. 

(3) Actes latins. Wartyrion. Acta fabulosa. 

M Post Domini nos- « Post beatam, glo- « Post beatam et 
tri Jesu Chrisvi saluli- riosissimamque Domi- gloriosam resurrecti o- 
feram passionem, post ni ac Dei nosiri Jesu nem Domini nostri... » 
resurreclionein... » Christi resurreclio- 
ncn;... » 



— 334 — 
dire qu'il fût membre de l'aréopage, sans observer qu'il 
ait été fait évêque d'Athènes. Il vient à Rome après la 
mort des saints apôtres, et trouve saint Clément tenant la 
place de saint Pierre à la tête de l'Église. Ici le récit s'al- 
longe pour raconter la mission dans les Gaules, par saint 
Clément, de saint Denys avec Saturnin, Marcel, Lucien, 
Rustique etÉleuthère, leur arrivée à Arles, le départ de 
saint Marcel pour l'Espagne, de saint Lucien pour Beau- 
vais. Les anciens actes latins ne contenaient point ces dé- 
tails introduits dans le Martyrion avant la venue de saint 
Denys à Paris, parce que l'on n'avait pas encore songé à 
faire passer notre apôtre d'Athènes à Rome, puis dans les 
Gaules, j)our le confondre avec l'Aréopagite. 

Le xMartyrion emprunte le langage même des actes pour 
dire les travaux apostoliques du premier évêque de Paris; 
mais il ajoute quelques circonstances particulières au mar- 
tyre et à la mort du pontife. Domitien, instruit du progrès 
de l'Évangile dans les Gaules par la parole et les miracles 
de saint Denys, aurait donné l'ordre de l'amener dans son 
palais; puis, transporté de fureur, il l'aurait enveloppé 
dans la peine de mort qu'il prononça contre tous les chré- 
tiens. L'interrogatoire du martyr et son supplice sont pré- 
sentés avec des développements sans aucun nouv-eau dé- 
tail : Denys a la tête tranchée, et les chrétiens témoins de 
ce spectacle (1) « purent voir des yeux de la foi la langue 
du confesseur louer Dieu comme si elle eût encore été yi- 

(1) Actes latins. Martyrion. 

a Ul, amputatis capitibus, ,ad- « Nam cum corpore, prœcisum 
hue putarelur lingua palpitans caput magistri, illis qui fide vivere 
Dominum conDteri. » •poterant, cum lingua Dominum 

confileri, ut vivura et progrediens, 
vdebalur, » 



— 333 — 

vante. » Cela ne suffit plus à l'auteur du Martyrion : il 
s'arrête à quelques réflexions et nous montre tout à coup 
« le cadavre de saint Denys se relevant, prenant de sa 
bienlieureuse main sa tête séparée par le glaive, l'entourer 
de son bras, et la porter du haut de la colline l'espace de 
deux mille pas (1). » 

Ce prodige était jusque-là demeuré inconnu : ni saint 
Grégoire de Tours, ni l'auteur des anciens actes ne l'a- 
vaient proposé à l'admiration des fidèles; aucun récit n'y 
faisait allusion. Désormais toutes les légendes de saint 
Denys ne manqueront pas de s'enrichir de cette merveil- 
leuse découverte. 

Nous retrouvons ensuite la narration des actes, avec les 
mêmes expressions employées pour raconter la sépulture 
des martyrs (2) et les miracles obtenus sur leur tombeau 
par leur puissante intercession. 

Quelle autorité la critique historique peut-elle attribuer 
à un document de ce genre? Que ce Martyrion, vie ou pas- 

(1) « Elenini beata manu sua caput ex corpore a nefariis hominibus 
gladio prœcisum sumpsit, et suspensum brachio amplexus est, atque a 
collis verlice duo milliaria plena forli animo pedibus ingrediens portavit. » 

Acla fa'bulosa. 
« Beatorum igitur 
Ruslici et Eleulherii 
metuentes impîi, ne 
conversl populi lidelis- 
sima probalaque devo- 
lioue corpora profulura 
sibi ad palrocinium lu- 
inulala consecrarent , 
inito consilio, imposita 
navibus in profundis- 
simo decreveruni gur- 



(2) Âcles latins. Martyrion. 

« Metuentes igitur (( Impii ergo bomi- 

percussores ne con- nés illi veriti rursus 

versi populi fidelissi- • ne forte fide probata 

ma probataque devolio populus convenij;ns , 



sanclorum corpora pro- 
fulura sibi, et reliquias 
ad patrocinium tumu- 
larent, elegerunt undis 
Sequana;, profundisque 
gurgilibus maTlyrum 
corpora perdenda com- 
miltere , quce impo- 
sita navibus ad praivi- 
sum jubenlur gurgitem 
deslinari. » 



optabilia corpora Rus- 
tici et Eleulherii .prœ- 
sidii alque auxilii sui 
causa in sepulcris tu- 
niulisque conderet, ea 
in naviculam imposila 
de omnium consilio in 
profundumfluminisde- 
jicere conantur. » 



gite demergi. 



— 336 — 

sion de saint Denys, ait été rédigé à Constantinople ou à 
Rome, qu'importe ? Le nom de saint Méthode, sous le cou- 
vert duquel ce récit nous est présenté, lui communiquera- 
t-il une valeur qu'il n'a point par lui-même? Qui ne voit 
de suite que lès éléments de cet ouvrage ont été envoyés 
de Paris au commencement du neuvième siècle, les an- 
ciens actes, par exemple, et les contestations du missel gal- 
lican, avec les commentaires ajoutés pour offrir un aliment 
à l'amour du merveilleux? 

Les renseignements qui servaient à la confusion des 
deux saints Denys ne pouvaient avoir été fournis par 
l'Orient : Hilduin et Hincmar déclarent formellement que 
les actiçns de saint Denys sont arrivées à la connaissance 
des Grecs par les Latins. 

Tous ces efforts tendaient sinon à rompre le cours des 
vraies traditions de Rome et de la Gaule, du moins à les 
faire remonter vers une source plus ancienne et plus véné- 
rable. Ainsi se préparait peu à peu la composition des 
Aréopagiiigues , que Louis le Débonnaii'e devait accueillir 
avec une confiance d'autant plus entière qu'il professait 
pour l'apôtre de Paris les sentiments de la plus vive dévo- 
tion. L'an 827, Michel le Bègue envoyait une ambassade 
au fils de Charlemagne, et l'empereur grec avait chargé 
l'économe de l'Eglise de Constantinople de lui offrir en 
présent un exemplaire des œuvres de saint Denys l'Aréo- 
pagite. Certes nul don ne pouvait être plus agréable au 
pieux monarque; il voulut aussitôt que ces écrits vénérés 
fussent portés à l'abbaye. On les plaça sur l'autel, et Hil- 
duin assurait à l'empereur que (1), la nuit suivante, le 
(1) Epist, ad Ludov. imperaU, I7. « Quod donum devotioni nostrae 



— 337 — 

saint martyr avait manitesté sa puissance : dix-neuf ma- 
lades s'étaient trouvés guéris par son intercession. 

Cependant l'abbé de Saint-Denys n'en était pas pour 
cela un sujet plus fidèle. Nous n'avons point à faire son 
panégyrique (1) , nous ne lui devons que la vérité. Peu de 
temps après ce que nous venons de rapporter commen- 
cèrent pour Louis le Débonnaire les jours mauvais et la 
série des tristes événements qui devaient le priver de son 
autorité et lui ravir sa liberté. Hilduin comptait parmi les 
principaux chefs de celte odieuse conspiration. « Un zèle 
indiscret, dit Félibien (2) en des termes fort adoucis, l'a- 
vait jeté trop précipitamment du côté des enfants révoltés 
contre leur père. » C'est pourquoi , lorsque Louis eut re- 
couvré sa puissance avec le trône dont ses fils l'avaient 
déclaré déchu , l'abbé do Saint-Denys fut exilé en Saxe, 
au monastère de la Nouvelle-Corbie.ll y resta quelques mois 
seulement, car son disciple, le célèbre Hincmar, gagna par 
son habile médiation le débonnaire empereur, qui se hâta 
de rappeler Hilduin , lui permit de reprendre l'admi- 
nistration de son abbaye, et lui rendit encore toutes ses 
bonnes grâces. Comme le prince croyait devoir à la pro- 
tection spéciale de saint Denys la fin de ses malheurs et 
le rétablissement de son autorité, il donna ordre à Hilduin 
d'élever à la gloire de son illustre protecteur un monument 
de sa reconnaissance et de sa piété. Tel est l'objet de la 

ac si cœlitus allatum, adeo divina est gralîa prosecuta, ut in eadem nocte 
decem et novem norainalissirase virlutes in œgrotorum sanatione varia- 
nim infirmitatum... Christus Dominus sit operari dignatus. » 

(1) M. Darras s'est chargé de ce soin. Saint Denys l'Aréopdgite, 
p. lûO. 

(2) Histoire de. Vdbhaye de Saint-Denys^ 1. ii, p. 69. 

22 



— 338 — 
lettre que Fempei'eur adressait à Yâhhé de Sairit-Denys- 
en l'année 836 (1). 

H rappelle les bienfaits que les rois de France ses pré- 
décesseurs, Dagobert, Charles-Martel, Pépin, Charlemagne 
attribuaient à Tintercession de saint Denys, puis il écrit: 
« Nous aussi nous avons en diverses circonstances res- 
senti les heureux effets de sa protection , surtout dans les 
vicissitudes que nous venons de traverser. Dieu nous avait^ 
dans la justice de ses jugements, nous le confessons, visité- 
par la tribulation ; puis il a étendu sur nous le sceptre de 
sa miséricorde, et il nous a conduit au pied de l'autel 
dé Saint Denj's. Là, par les mérites et l'intercession de 
' cet illustre patron , nous ayons été rétabli sur notre trône ^ 
un jugement solennel et l'autorité des évêques nous ont 
rendu les insignes du pouvoir, et nous nous sentons chaque 
jour comblé de célestes faveurs. 

* C'est pourquoi , vénérable serviteur de notre auguste 
maître saint Denys, nous vous demandons de recueillir 
tout ce qui le concerne. Interrogez les auteurs grecs et les 
livres qu'il a lui-même composés dans sa langue mater- 
nelle, et qui ont été traduits dans la nôtre, selon nos or- 
dres, par vos soins éclairés. N'oubliez pas ce qui se trouve 
déjà dans les écrits des Latins ; consultez surtout les actes- 
de son martyre et les vieux volumes que vous avez décou- 
verts dans les archives de l'Eglise de Paris : vous nous les 
avez un jour mis sous les yeux. Rassemblez tout cela en 
un seul ouvrage suivant l'ordre des faits et des temps. 

(1) Le texte de celle lettre ainsi que la réponse de l'abbé Hilduin onl, 
dans la quesiion de raréopagilisrae, une trop grande importance pour 
que nous ne les rapportions pas aux pièces justificatives, VIII, 1°. 



— 339 — 
Qu'il soit écrit d'un style uniforme, pour présenter un 
abrégé complet de l'histoire de notre saint, agréable aux 
lecteurs les plus indifférents et les moins instruits, et utile 
pour l'édification de tous les fidèles. 

a Après cela, réunissez dans un autre volume distinct 
du premier, le récit de la vision du bienheureux pape 
Etienne dans l'église de Saint-Denys, tel qu'il a été écri 
sous la dictée du pontife; ajoutez les faits qui s'y rat- 
tachent, et joignez-y encore les hymnes que vous possédez 
en Phonneur du saint martyr, ainsi que l'office des matines 
de sa fête. Vous ferez remettre, ou bien vous nous présen- 
terez vous-même, le plus tôt possible, les deux volumes 
transcrits avec soin. Us seront pour nous le gage le plus 
précieux de la présence de notre bien-aimé protecteur, si, 
quelque part que nous soyons, nous pouvons nous entre- 
tenir de lui avec lui , de ses actions, dans nos prières, nos 
conversations et nos lectures. » 

Hilduin répondit à cette lettre en composant lesAréopa- 
gitiques. « Comme il avait, dit Félibien (1), un fort grand 
zèle pour tout ce qu'il croyait capable d'honorer le patron 
de son abbaye, aucun ordre ne pouvait lui être plus 
agréable. » L'attente de l'empereur ne fut pas de longue 
durée. Un an après, en 837, il recevait l'ouvrage. 

Les Aj'éopagitiques (2) renferment la lettre de l'empe- 
reur, la réponse d'Hilduin, une sorte de préface adressée 
à tous les chrétiens, puis l'histoire de saint Denys, les 
hymnes attribuées à Fortunat et saint Eugène de Tolède; 

(1) Histoire de l'abbaye de Saint-Denys, 1. ii, p. 74. 

(2) Les Aréopagitiques se Irouvenl dans la collection des vies de 
saints de Surius, au 9 oclobre. — Migue, PatroL lat,, t. CVI. 



— 340 — - 
le recueil se termine par le récit de la vision du pape 
Etienne II. 

La lettre d'Hilduin à Louis le Débonnaire est sans con- 
tredit la partie la plus importante des Aréopagitiques (1) : 
c'est l'apologie de l'œuvre et la justification des pièces qui 
la composent (2). L'auteur laisse d'abord éclater la joie 
qu'il éprouve à remplir en pareille circonstance les volontés 
de l'empereur, et il poursuit : « Vous nous demandez de 
recueillir tout ce qui, dans les écrits des Grecs et des La- 
tins, se rattache à la vie jusqu'ici peu connue de saint 
Denys notre patron ; de rassembler tous ces documents 
dans un seul ouvrage, et de vous le remettre le plus tôt 
possible. Afin de ne point retarder l'accomplissement de 
votre pieux désir, et aussi pour nous acquitter d'un devoir 
sacré, nous prendrons les pièces qu'un rapide coup d'œil 
à travers nos souvenirs rappellera à notre mémoire, et 
nous les ferons transcrire par la main alerte de quelques 
copistes (3). Votre Sagesse voudra bien, dans un travail 
entrepris par ses ordres, à la louange de notre saint mar- 
tyr, ne pas considérer la pompe du langage ou l'élégance 
du. style, mais plutôt la vérité exacte et sincère, dans le 
récit des faits que nous empruntons aux annales de l'anti- 
quité... 

« La noblesse de la naissance de saint Denys, l'éclat 

(1) Voir cette lettre aux pièces justiDcatives, VIII, 2°. 

>(2) Nous avons discuté au commencement de cet article la valeur de 
chacun de ces documents qui servent si mal, au dire des Bollandistes, 
la cause de l'aréopagitisme. 

(3) Hilduin, EpisU ad Ludov. imp. ii. « Quantum connivit brevilas 
temporis, quidquid cri suggesserit memoria cilae recordationis, faveute 
Domino, velociter scribentium coramitlemus nolariorum aniculis. » 



— 341 — 

de la magistrature qu'il exerça dans Athènes, nous sont 
attestés par les Actes des apôtres, par d'autres histoires et 
par la tradition des siècles passés. Nous avons surtout la 
relation d'Aristarque (1), chronographe grec, qui dans sa 
lettre au primicier Onésiphore, parlant d'Athènes et des 
travaux des apôtres dans cette ville, raconte la naissance 
de saint Denys, son éducation, les circonstances et la date 
de sa conversion, son ordination, ses prédications, le choix 
d'un autre évêque pour tenir sa place, son départ et son 
arrivée à Rome. Nous vous adressons la traduction de 
cettre lettre dont nous gardons le texte grec à la disposi- 
tion des curieux qui voudraient le consulter. 

« Le voyage de saint Denys à Héliopolis avant sa con- 
version, pour étudier l'astrologie; l'éclipsé qu'il y observa 
avec son compagnon Apollophane, au moment de la mort 
de Notre-Seigneur Jésus-Christ; son âge, il comptait alors 
vingt-cinq ails, tout cela, je l'ai pris dans ses lettres à l'é- 
vêque de Smyrne saint Polycarpe, et à son ami Apollo- 
phane. Le fait de sa conversion avec Damaris sa femme, 
. cité dans les Actes des apôtres, est confirmé par le dialogue 
. de Basile et de Jean (1. iv,' c. 5) . Saint Ambroise, dans sa 
lettre à l'EgUse de Verceil, nomme aussi Damaris comme 
la femme de saint Denys. 

• « Les livres qu'il a composés dans sa langue mater- 
nelle, le nom des personnes qui les avaient demandés, les 
renseignements qu'ils fournissent, peuvent être connus 

(1) Hilduin, id. m. « Maxime ex hisloria Arislarchi Grœcorum chro- 

nographi, qui in epistola ad Onesiphorum priraicerium, de Alhenœcivl- 

.lalis et geslis ibidem apostolorum temporibus scribens, orlum prosapicu 

et doclrinam ejus... subrogalionem etiam episcopi loco suo, ei advec- 

lum illius Romam, ordinabiliter narrât. » 



— 3422— i 
et jugés à la lecture qu'il fest facile d'en prendre, grâce à 
vous, parla traduction déposée dans nos archives. Le texte 
authentique de ces livres écrits en grec nous fut remis la 
veille de la fête de saint Denys, lorsque l'économe de l'É- 
glise de Constantinople et les autres ambassadeurs de 
l'empereur Michel se présentèrent à vous au palais de 
Compiègne. 

« La mission de saint Denys par saint Clément, qui lui 
confia le soin de prêcher l'Évangile dans les Gaules ; les 
détails de son martyre 5 le miracle qui suivit sa mort quand, 
au milieu des anges qui venaient lui rendre les derniers 
devoirs, il porta lui-même dans ses mains sa tête coupée 
par les bourreaux ; le nom de Catulla, la pieuse femme qui 
fit inhumer les restes des saints martyrs, tout cela est rap- 
porté au livre très-ancien de la Passion de saint Denys, et 
surtout dans l'écrit de Visbius, naguère retrouvé, par une 
faveur divine, dans un volume tout à fait ignoré des ar- 
chives de Paris fl). Entre autres choses mémorables, cette 
pièce contient les paroles que Notre-Seigneur Jésus-Christ 
adressa, dans une vision, à saint Denys, pendant la célé- 
bration des saints mystères, en présence des fidèles assem- 
blés. 

« Ces faits sont confirmés par les missels anciens, dont 
on se servait en Gaule depuis l'établissement du christia- 

(1) Hilduin, id. IV : « Quoniam aulem beatus Clemens hue eura, vi- 
delicet in Gallorum gentem direxerat, et qualiter per martyrii palmam 
diversissimis et crudelissimis afflictus suppliciis, ad Chrislum pervene- 
ril, et qnomodo caput proprium delulérit, et quo ordine a Catulla sit se- 
pulius, libellus antiquissimus passionis ejusdem esplanat, praecipue la- 
men conscripiio Visbii quse iu tomo salis superque abdito Parisiis divine 
nulu invento... continere digaoscitur. » 



-- 343 — 
misme, jusqu'à ce que l'on ait adopté le rit romain. Ces 
missels, presque consumés par le temps, renferment deux 
messes de saint Denys (1) pour implorer la miséricorde de 
Dieu et exciter la piété des fidèles ; le célébrant rappelle 
-d'un façon très-sommaire les supplices des saints martyrs 
et de ses compagnons (2) , comme aux autres messes des 
apôtres et des martyrs dont les actes nous sont le mieux 
•connus. Ces messes s'accordent si bien avec la passion de 
nos saints martyrs, que la relation de leurs derniers com- 
bats a dû être écrite par des témoins oculaires, et que de 
ce récit véridique le souvenir de leurs tourments a été 
.transporté dans les prières de la liturgie. 

n L'autorité de ces missels est fort respectable ; les let- 
tres des papes Innocent, Gélase, Grégoire, exhortant les 
évêques des Gaules à inaugurer dans leurs Églises la li- 
turgie romaine, nous apprennent qu'à l'époque on ces 
pontifes écrivaient, les missels gallicans étaient déjà très- 
anciens, et les messes qu'ils contenaient furent remplacées 
par d'autres où ne se trouvait plus l'abrégé de la passion 
•de nos martyrs. Nous acceptons d'autant plus volontiers 

(1) Hilduin, id. iv. « Gui adslipulari videntur anliquissimi, et nimia 
pêne velustaie consumpli, missales libri continenles missa; ordinem 
more Gallico. » 

(2) Hilduin, id. iv. a In quibus voluminibus habenlur dua; missœ, 
quœ sic intar celebrandum... lormenta martyrum sociorumque ejus suc- 
cincte commémorant, sicut et reliquœ missaî ibidem scripla;, aliorum 
apostolorum vel martyrum, quorum passiones habenlur notissimse, de- 
•cantant. » — Ce que M. Darras, Saint Denys VAréopagite, p. 151 , tra- 
duit ainsi : « Ces volumes, presque consumés par le temps, renferment 
deux messes de saint Denys qui lappelleai les supplices du saint mariyr 
et les circonstances de sa passion, avec le même détail que pour les 
apôtres et les martyrs dont les actes nous sont le mieux connus, n Que 
:{aul-il penser de «elle version ? 



,_ 344 — 
ce témoignage de l'antiquité des messes gallicanes, qu'à 
notre avis leur institution remonte à une époque très-rap- 
prochée du martyre de saint Denys. 

« Que nul ne se scandalise en voyant saint Denys et ses 
successeurs établir dans les Gaules une liturgie différente 
du rit romain; ils ne l'ont fait, qu'avec le consentement 
de l'Église romaine, et les lettres des papes dont nous ve- 
nons de parler le prouvent suffisamment. Il ne faut point 
s' étonner davantage si nous possédons encore une hymne de 
saint Eugène de Tolède en l'honneur de saint Denys (1), 
quand il nous reste si peu de monuments de cette époque. . . 

H Aucune histoire, observe Hilduin, ne peut ni ne doit 
être approuvée qu'elle n'ait été composée sur des docu- 
ments véridiques et surtout orthodoxes. C'est pourquoi 
nous tenons la relation que nous venons de composer sur 
notre illustre martyr comme plus digne de foi que tout ce 
qui est raconté çà et là sur les saints, sans nom d'auteur. 
Ce que nous avons assemblé sur saint Denys est extrait 
des anciens monuments conservés dans les archives de 
Paris (2). » 

Hilduin cite encore, parmi les pièces qu'il a consul- 
tées, l'hymne du docte et pieux Fortunat à la louange de 
saint Denys (3) , et rapportant au pape Clément la mission 

(1) Hilduin, id. vu. « Nec miraii quis poterit cur hyranum sancli 
Eugenii Toletani de beato Dionysio habemus. » 

(2) Hilduin, id. xii. « Et jdeo certius tenenda sunt quœ modo de hoc 
eximio martyre collecta conscribimus, quam illa quse de quolibet alio 
sancto sine aucloris nomine passim scripla relegimus; prsesertim cum 
hsec quse scribimus, de antiquariorum anliqua scriptura sint, velut ex 
prato non Parisiaco, sed Paradisiaco. » 

(3) Hilduin, id. xn. « Cum Fortunatus hymnum rhylhmicae compo- 
sitionis pulcherrimum de isto gloriosissimo martyre composuerit, in quo 



— 34S — 
- dans les Gaules de notre premier évêquè. « Daignez agréer, 
dit-il en finissant, auguste empereur, ces explications qu'il 
TOUS sera facile de compléter plus tard. Nous vous les 
transmettons fidèlement, que personne ne l'ignore, après 
les avoir tirées avec une scrupuleuse exactitude des his- 
toriens les plus véridiques (1). La vérité pour . laquelle 
saint Denys, le serviteur, l'ami de Dieu, a versé son sang, 
n'a pas besoin de s'appuyer sur nos mensonges; son 
témoignage lui suffit, et ceux qu'elle inspire sont toujours 
ses fidèles témoins. » 

M. Darras (2) croit trouver dans le texte même de la 
lettre de Louis le Débonnaire et dans la réponse d'Hilduin 
(( des preuves intrinsèques établissant invinciblement,, dit- 
il, que la croyance à l'aréopagitisme existait avant Hilduin, 
qu'elle ne fut pas et ne put être son invention person- 
nelle. » Ces preuves ne nous ont pas convaincu. Elles se 
résument en ceci : Louis le Débonnaire écrit à Hilduin de 
réunir tout ce qui a trait à la vie de saint Denys, dans les 
livres que le saint composa dans sa langue maternelle. « Si 
l'empereur, dit M. Dai-ras (3), entend désigner par là les 
ouvrages de l'Aréopagite, il devient évident qu'avant 
toutes les recherches d'Hilduin , Louis le Débonnaire 
croyait déjà à l'aréopagitisme, puisqu'il indique ces livres 
coumie la source où l'on devait puiser, pour avoir desren- 

commemoral eum a bealo Clémente deslinatum, sicut in Latinorum pa- 
ginis didicil. » 

(1) Hilduin, id. XVI. « Hœc fideliler veslrœ dominalioni dirigi.'nus, 
veraciler ex veracibus historiographis et historiarum paginis colligere 
procuravimus. » 

(2) Saint Benys VAréopagiie, p. loT. 

(3) IL, p. 160. 



— 346 — 

seignements authentiques sur la vie de saint Denys de Pa- 
ris, n M. Darras ne s'exagère-t-il pas encore sa découverte? 
Nous admettons parfaitement que Louis le Débonnaire 
confondait les deux saints Denys avant la publication des 
Aréopagitiques ; mais n'avait-il pas appris à le faire à 
l'école d'Hilduin, au monastère de Saint-Denys? Nous le 
pensons, et M. Darras ne prouve pas le contraire. Il serait 
par trop futile, d'admettre avec lui que (1) « la croyance à 
l'aréopagitisme se retrouvait déjà dans les traditions de la 
dynastie carlovingienne, longtemps avant Louis le Dé- 
bonnaire )» , sur ce que de Rome ou de Constantinople, on 
avait envoyé à la cour de Paris les ouvrages attribués à 
saint Denys de l'aréopage. 

De la letti'e adressée par Hilduin aux fidèles de la catho- 
licité nous ne voulons que détacher quelques passages 
pour montrer les préoccupations de l'abbé de Saint-Denys ; 
il comprend si bien que son opinion va heurter les an- 
ciennes traditions sur le premier évêque de Paris, qu'il 
s'épuise en efforts continuels, mais stériles, pour établir 
que ce qu'il raconte dans ses Aréopagitiques n'est pas 
nouveau; seulement, qu'on neïe connaissait pas, et qu'il va 
le révélei-. « Pour remplir le vœu de l'empereur, dit-il, et 
pour accéder au désir de plusieurs personnes, nous entre- 
prenons une lourde tâche : nous voulons, avec l'aide de 
Jésus-Christ, remettre au grand jour l'histoire de la conver- 
sion desaint Denys, sa prédication, son arrivée à Rome, son 
glorieux martyre, tout cela avec les détails queles écrits des 
Grecs etles ouvrages des Latir^ tenaient en grande partie ca- 

(l) Saint Benys VAréopafjite, p. l6Zi. 



— 347 ~ 

chés et comme ensevelis dans le silence (1) , « Hilduin insiste 
sur l'intérêt de ces circonstances auparavant inconnues; 
il appuie sur le mérite de ses découvertes, et il ajoute un 
peu plus loin ; « Ce sont là des choses vraies dites sur saint 
Denys par des auteurs véridiques; nous ne faisons que les 
rassembler fidèlement en un seul volume. S'il en est qui se 
scandalisent de notre peu d'habileté, qu'ils aillent aux mo- 
numents anciens. Ce que nous rapportons ne vient pas de 
nous et n'est pas nouveau; ce sont les vieilles traditions 
de l'antiquité que nous recueillons dans des volumes par- 
faitement ignorés, pour les transcrire sur des pages qui se 
feront mieux connaître (2). » 

Ces lettres sont la préface obligée de la vie de saint De- 
nys, qui forme le corps de l'ouvrage, la partie essentielle des 
Aréopagitiques. Dans ce récit, Hilduin présente le résumé 
de tout ce que renferment les actes anciens, le Martyrion, le 
chronographe Aristarque et Visbius; les actes surtout ont 
été si bien pillés, qu'il serait facile de les recomposer en 
recueillant et en rajustant les phrases détachées, dissémi- 
nées de çà, de là, mais toujours textuellement reproduites. 
A ces éléments l'abbé de saint Denys ajoute ce que l'au- 
teur des ouvrages attribués à l'Aréopagite raconte de lui- 
DDiême, et, à travers la narration, chacun peut reconnaître 

(1) Hilduin, Epist. ad Catholicos. « Quaî maxime Gnecorum coniinetur 
hîslorils, et quasi sepulla, antiquorum scriniis apud Lalinos noa inodica 
porlione servabatur oblecla, ia lucem, Chrislo juvanle, reducerem. » — 
Voir le. lexle de la leilre aux pièces jusliBcalives, VIII, 3°. 

(2) Hilduin, id. « Vera ilaque a veracibus de eo scripta, et simpliciler 
in unum collecta fideliter relegant, et sî noslrae imperilia; fuerint ia- 
dignali, ad velerum monumenta recurrant : quia nos non nostra, nec nova 
■cudimus, sed antiquorum antiqua dicta, de abdilis admodum lomis erui- 
mus, et veritatis sinceritate servata paginis manifeslioribus indicimus. n 



— 348 — 
aisément de nombreux passages empruntés à la langue li- 
turgique des anciens missels. 

Avant que l'on eût adopté en France la forme de la 
messe romaine, ce qui arriva sous les règnes: de Pépin et de 
Charlemagne,-il était d'usage, dans la liturgie gallicane, 
que le célébrant relevât l'objet de la solennité dans une 
longue préface appelée contestation; aux jours de fête 
consacrés aux martyrs, il invitait spécialement le peuple à 
• honorer leurs combats et à célébrer leur triomphe. L'abbé 
Lebeuf, avec la rare sagacité qui distingue ses études cri- 
tiques et archéologiques, a comparé la vie de saint Denys 
l'Aréopagite d'Hilduin avec les contestations des anciens 
missels publiés par Mabillon (1) , surtout dans les messes 
de saint Saturnin de Toulouse, des saints martyrs de Be- 
sançon Ferréol et Ferrucion, de saint Symphorien d' Autun, 
de saint Maurice, de saint Léger, et il dit (2) : « Vous y 
trouverez à peu près la même tournure et le uiême style 
que dans les phrases suivantes, que j'extrais d'Hilduin. Le 
•plus souvent ce ne sont que des réflexions, mais assez 
pleines d'onction pour être dignement mises en regard du 
langage concis de ces précieux monuments de la liturgie 
de nos pères. 

« Après la phrase : « Non veritus incredulœ gentis expe- 
« tere feritatem, quia virtutem suam prœteritarum pœnarum 
« recordatio roborabat », tirée des actes an térieurs à Hilduin , 

(1) De Liturgia Gallicana, 1. m, p. 219, Missa sancti Saturnini 
episcopi etmariyris; p. 270, Missa SS. Ferreoli et Ferrucionis ; p. 280, 
Missa in nalali beatissinii Sinfurlani mariyris. 

(2) Le Beuf, Dissertations sur l'histoire du diocèse de Paris, t. I. 
Nouvelles observations sur les anciens actes de saint Denys, premier 
évêque de Paris, p. 62. 



— 349 — 
ce compilateur a inséré ceci, que je ne crois pas de lui (1) : 
« Tormentis expertus multis morte tandem adsecuturum 
« se vitara, tota nihilominus intentione desiderans, ut qui 
« jam erat Christi nominis perfectus coufessor, fieri mortis 
« mulctatione mereretur et martyr. » On sent dans cette 
tournure toute la cadence qui convenait à des paroles pro- 
noncées par le célébrant sur le chant de nos préfaces. 

«Je pense que l'on peut aussi regarder comme emprun- 
tées de la liturgie gallicane ces deux lignes qu'il a placées 
après ces mots des actes : « Probatas personas honore se- 
« cundi ordinis ampliavit. »Yoici la réflexion, qui est très- 
belle (2) : « Incessanter restituens populos creatori, quos 
<c a devio cultu revocaverat creaturse. » 

« Je ne serais pas non plus éloigné de mettre dans la 
même classe des emprunts faits dans l'ancien missel galli- 
can de Paris, ce qui est après ces mots des Actes : v Pauîa- 
tim sociabat Deo quos diabolo subtrahebat. » Le voici (3) : 
« Atque totis exhortationis nisibus et signorum prodigiis 
satagebat, quatenus quos abrîpiebat mundo, dignos fa- 
ceret cœlo. » 

« Je dois aussi vous rapporter quelques traits historiques 
pour vérifier l'emploi qu'Hilduin dit à Louis le Débonnaire 
qu'il avait fait des feuilles du missel gallican parisien qui 
contenaient en gros les tourments de saint Denys. Voici ce 
que je trouve de conforme à cette pensée, et dont il y a 
des exemples ou dans les contestations, ou dans les im- 
molations, ou dans les anciennes préfaces (4) : « Et quia 

(1) Areopagit., Migne, Patrol. îat. p. GVI, c. 20. 
(2)Id., C.22. 

(3) Id., c. 22. 

(4) Id., c 26. 



— 330 — 
« Dominas Jésus Christus diu laboranti seni sanctissimo 
« sudores certaminum suorum decreverat proprii sangui- 
« Dis fonte abluere, quo posset libenter, carnis sarcina libe- 
« ratus, et super nivem dealbatus praasentiœ illius asLare : 
« Et qui semetipsum holocaustum odoriferum offerebat sa- 
« crificium laudis jugiter immolare ; ab innumerabili pêne 
« caterva dœmonicorum virorum currilur, et sanctus Do- 
« mini capitur, illuditur, loris durissimis crudelissime 
« ligatui", trahitur... prœfecti proesentioa sistitur. » 

« J'entrevois aussi quelque chose de l'ancien missel dans 
cet endroit d'Hilduin (1) : «SanctiDomini tortoribus traditi 
«adpœnalialocaducti sunt,etpretiosus campiductoreorum, 
«et fortissimus athleta Domini Dionysuis expoliatur... » 

« La réflexion qui est quarante lignes plus bas a une en- 
tière conformité avec celle de l'ancien style des messes 
gallicanes (2) : « Ducebantur sane a delicto obligatis jusli 
« in vinculis, condemnandi a damnatis, et innocentes ano- 
« centibus exponuntur. «Tout ceci est entremêlé, dans Hil- 
duin de lambeaux pris des actes. Comme cet abbé savait 
adroitement ajuster tous les morceaux qu'il avait devant, 
lui, il plaça après ce fragment des actes : « Tali ad Domi- 
« num meruere professione migrare, ut amputatis capiti- 
« bus adhuc putaretur lingua palpitans Jesum christum 
« Dominum confiteri, » cette réflexion dans laquelle il n'y 
a de lui que la particule causale (3) : « Quoniam unde 
« mentibus inerat amor, licet priecisis capitibus, quod ore 
« jam sumpserat, sermonibus asstuabat ardor. Vere beata 

(1) AreopagiL, Migne, Patrol. lat., c. 27. 

(2) Id., c, 29. 

(3) Id., c. ai. 



— 331 — 

« nimium et Deo grata societas inter quos nec primus aller 
« potuit esse nec tertius : sed Trinitatem coniitentes trino 
« raeruere decorari martyrio. » 

« J'oubliais un des plus beaux endroits qui précède de 
vingt lignes ce que je viens de rapporter (1) : « Lacerabatur 
« prœcipue sanctus Dei sacerdos humana rabie cui servi\'it 
(i et bestia : qui praacurrebat ad tormenta ne tarde iret ad 
« gloriam. Provocabat in se pcenam, ut major esset victo- 
« ria. Confligebant inter se, illinc carnifices, hinc palmata 
« vox martyris. Ambiebat supplicia, uttormento crescent 
(( cresceret et coroua. » 

«On ne peut s'être familiarisé avec l'ancien style de nos 
livres liturgiques, remarque l'abbé Lebeuf, et ne pas re- 
connaître en quelques-uns au moins de ces morceaux les 
fragments pillés par Hilduin et enchâssés au milieu de sa 
narration. «L'abbé de Saint-Denys assure qu'il a dépouillé 
les deux anciennes messes gallicanes pour enrichir sa nou- 
velle légende. Que disaient ces passages empruntés? Don- 
naient-ils à saint Denys le titre d'Aréopagite? Parlaient-ils 
de ses travaux en Grèce ou seulement de ses prédications à 
Paris, de son martyre, de sa puissante protection? C'est ce 
qu'il est im possible d' établir, puisque nous ne possédons plus 
les messes dont s'était servi l'auteur des Aréopagitiques. 

« Remarquez au reste, dit en terminant l'abbé Lebeuf, 
que les endroits rapportés ne consistent que dans des ex- 
pressions générales qui ne spécifient ni le lieu du mar- 
tyre, ni le jour, ni l'année. « C'est à quoi Hilduin crut 
devoir suppléer. Il ajoutait aisément foi à des écrits proba- 

(1) Areopagit., Migne, Pairol. lat. c. -30. 



— . 352 — 
blement composés par des gens qui voulaient lui faire plai- 
sir, parce qu'ils savaient combien d'ailleurs il était disposé à 
embrasser tout ce qui pouvait contribuera augmenter Fhon- 
neur de son Église. 

Quoi qu'il en soit de la valeur de ces documents divers 
sur lesquels nous avons déjà porté notre jugement, Hil- 
duin les prit sans examen, les disposa et les fondit avec 
plus d'habileté que sa modestie n'ose avouer et que l'on 
ne supposerait dans un écrivain du neuvième siècle (d). 
Cependant il n'est pas difficile de saisir l'incohérence de la 

(1) Nous avons vu parmi les manuscrits de la bibliothèque municipale 
d'Arras, n° S73 du catalogue, un recueil de "Vies de saints rassemblées 
au treizième siècle. Les Aréopagitiques d'Ililduin s'y trouvent sous le titre 
Passio S- inart. Dionysii sociorumque ejvLS. Ce texte ancien ue diffère 
en rien des exemplaires qui sont entre nos raaius. Il commence seule- 
ment en ces termes : « Post beatam ac salutiferam Domini nostri Jesu 
Christi passionem et adorandam ejus ab inferis resurrectionem, seu iu 
cœlos gloriosam ascensionem, qua se manifestavit divinitate nunquam 
defuisse quo rediit... » 

A la même bibliothèque, un lectionnaire manuscrit du douzième siè- 
cle, n° 9 du catalogue, contient une vie abrégée de saint Denys. Elle ne 
se compose que de fragments textuels détachés des actes latins et des 
Aréopagitiques d'Hilduin. Nous en citons quelques extraits : 

o Beatus Dionysius ob pleniludinem divinae supernorum numinum 
scientiaî Theosophus, id est, Dei sapiens, et a regione urbis Athe- 
niensis quo sedulo commoravit innatus principabatur, Areopagita diclus 
esU 

« Ab eodem apostolo Paulo Atheniensium mox ordinatus autistes, 
eamdemque civitatem et maximam partem palriaî ad fidem veritatis 
convertit. 

« Pretiosus deinde Dionysius ad beatum Clementem pontificetn san- 
clae sedis Romanœ se transtulit, a' quo digne est cum honore susceptus. 

« Talique ad Dominum mcruerunt professione migrare, ut amputatis 
capitibus adhuc putaretur lingua palpftans Dominum Jesum Christum 
confiteri. Vere beala nimium et Deo grata societas inter qnos nec primus 
alter potuit esse nec terlius. Qui Trinitatem contilenles Irino meruere 
decorari martyrio. » 



— 353 — 

narration composée de pièces si disparates. Le titre de 
l'ouvrage est ainsi conçu (1) : « Ici commence la passion du 
très-saint évèque Denys, qui a été nommé Aréopagite du 
lieu qu'il habitait. Ionique du pays de sa naissance, Ma- 
caire de son surnom chrétien. Il fut ordonné par saint Paul 
archevêque d'Athènes, puis, par l'autorité du bienheu- 
reux Clément, pape, établi apôtre de toute la Gaule. » 

Passons au précis de l'histoire (2). Denys était âgé de 
vingt-cinq ans lorsque, voyageant en Egypte, il fut té- 
moin de l'écIipse qui signala la mort du Sauveur. Cette 
circonstance laisse à supposer qu'il était né l'an 8 ou 9 de 
l'ère chrétienne. Sa conversion au christianisme, préparée 
par saint Paul, fut déterminée par la guérison d'un aveu- 
gle-né, détail emprunté au chronographe Aristarque, mais 
parfaitement contraire à ce que dit la narration de saint 
Luc dans le livre inspiré des Actes. 

Denys suivit alors le grand apôtre pendant trois ans ; 
il recevait en même temps les leçons d'un autre maître 
illustre par sa doctrine et qui s'appelait Hiérothée. II fut 
ordonné par saint Paul lui-même archevêque d' Athènes; 
sa grande piété lui fît entreprendre le voyage de Jérusalem 
pour visiter le tombeau du Sauveur, et de retour à Athènes, 
il convertit non-seulement la cité, mais encore tout le pays 

(1) « Incipit passio sanclissimi Dionysii, qui a loco Artopagila, et 
pairiotico prxnomine lonicus, CUristiano auiem agnomine est appellalus 
Macharius ; a sancto Paulo aposlolo Atheniensiuin ordinatus archiepis- 
copus, apostolica vero auctorilate B. démentis papae, universalis totius 
Gallise constituius apostolus. » 

(2) Hilduin, AreopagiL, c. I. — Migne, Pafro/. lat,, t. CVI, pag. 23 
et seq. C'est le prétendu Aréopagite qui, dans son épllre iv "a ApoUo- 
pliane, se donne l'âge de vingt-cinq ans à la mort du Sauveur. 

23 



— 35i — 
environnant. Il composa dans ce temps ses livres théolo- 
giques, parmi lesquels on distingue le traité Sur la hiérar- 
chie céleste, adressé au disciple de saint Paul, Timothée. 
La plupart des lettres rangées parmi ses œuvres sont da- 
tées de cette époque (1). 

Tout à coup, Denys apprend que Pierre et Paul ont été 
jetés dans les fers par l'empereur Néron ; il ordonne aus- 
sitôt Publius comme son successeur sur le siège d'Athènes, 
et il part pour se rendre à Rome. II n'arriva qu'après la 
mort des saints apôtres, et trouva sur le trône pontifical 
Clément, à qui, de son vivant môme, saint Pierre avait con- 
fié le gouvei'nement de l'Église. Il fut, l'an 10 du règne de 
Domitien, envoyé dans les Gaules par le pape, qui le char- 
gea de l'apostolat de toute cette vaste contrée. 

L'apôtre aborda à Arles avec les compagnons de ses tra- 
vaux ; il ne tarda pas à venir se fixer à Lutèce, parmi les 
Parisiens, et la description de la ville et de la contrée 
n'est autre que l'éloge détaché des anciens actes (2). Là 
nous retrouvons tout ce que renferment les mêmes récits 
sur l'apostolat du vénérable pontife, ses' prédications, sur 
la construction d'une basilique, sur les progrès de l'Évan- 
gile, auxquels se laissaient entraîner l'opiniâtreté germa- 
nique, et, ajoute Hilduin (3), la fierté gauloise. 

(1) Areopagit., c. 9 fit seq, — Ceux qui pensent que saint Denys 
l'Aréopagile se rendit a Jérusalem pour assister aux derniers moments 
de la sainte Vierge prétendent qu'Hilduin n'a pas compris le passage des 
Œuvres où il s'agit du voyage à Jérusaleni. 

(2) Areopagit., c. 20. « Tune memorata civitas 

(3) Areopagit. , c . 22. « Miroque modo inerrai viro non valebat plebs 
armata résistera, sed subdebat se illi potius certaiim Gallicanus co- 
thurnus atque Germania; cervicositas; jugumque Christi suave imponi 
sibi acta cordis contritione poscebat. Ab ipsis quoque desiruebantur 



— 355 — 

Les prêtres des idoles cherchaient par tous les moj^ens 
à soulever la multitude contre saint Denys; quelquefois la 
populace ameutée se précipitait en armes pour s'emparer 
de l'apôtre ; mais ces furieux n'étaient pas plutôt en sa 
présence qu'ils tombaient à ses pieds, subjugués par l'é- 
clat ineffable de la grâce qui rayonnait en lui. Un homme 
sans armes était ainsi plus fort qu'un peuple armé. 

La description du martyre (1) n'est que le développe- 
ment du récit de Visbius, présenté par l'auteur comme un 
témoin oculaire. Après une dure prison et les tortures du 
chevalet, le saint vieillard est jeté dans le feu : il en sort 
sain et sauf; on le livre aux bêtes : elles perdent leur féro- 
cité ; on le met en croix , puis ses bourreaux le ramènent 
dans sa prison. 11 y célèbre les saints mystères, et Notre- 
Seigneur vient lui donner la sainte communion. Denys est 
décapité avec ses compagnons, l'archiprêtre Rustique et 
l'archidiacre Eleuthère, sur la colline de Montmartre, au 
milieu d'un grand nombre de chrétiens qui sont immolés 
avec lui. Soudain le corps se relève, prend sa tête dans 
ses mains et la porte l'espace de deux milles. Hilduin ra- 
conte la sépulture donnée par CatuUa aux restes vénérés 
des saints martyrs : ce sont les détails fournis dans les an- 
ciens actes. Il fixe le martyre de saint Denys et de ses com- 
pagnons à la seizième année du règne de Domitien, vers 
l'an 96 (2). 

idola quorum sumplu fuerant ei studio fabricala, clinvenlo salmis porta 
idolorum gaudebanl perire naufragia. Lugebalquoquepars vicia diaboli. » 

{i) Areopagit. , c. 26, 'i9 et seq. «Et quia Dominiis Jésus Christusdiu 
laboranlï seni sanclissimo sudore certaminum suorum decreveral proprii 
sanguinis fonie abluere. « 

(2) Nous ne croyons pas devoir donner place parmi nos pièces juslifi- 



— 3S6 — 
Tel est dans sa substance l'ouvrage qui modifia profon- 
dément la tradition de l'Église catholique sur saint Denys 
de Paris. Il donna naissance à l'aréopagitisme et contribua 
de la façon la plus eflicace à répandre cette opinion parmi 
les fidèles. Pendant plusieurs siècles on regarda les Aréo- 
pagitiques d'Hilduin comme un recueil de documents in- 
contestables. Est-il difficile cependant de montrer combien 
il méritait peu d'être pris en si haute considération? D'a- 
bord rien ne prouve mieux que l'ensemble des pièces con- 
tenues dans le volume, combien le sentiment de l'abbé de 
Saint-Denys repose sur des fondements mal assurés ; autre- 
ment il n'eût pas manqué de citer les témoignages de l'an- 
tiquité ecclésiastique, s'il avait connu dans les huit pre- 
miers siècles de l'Église quelque Père, quelque écrivain 
sérieux enseignant nettement que saint Denys de l'aréo- 
page n'était pas différent de l'apôtre des Gaules. Sans 
doute Hilduin oppose à saint Grégoire de Tours l'hymne 
de Fortunat ; mais quoique l'on pense de l'authenticité de 
cette pièce, elle n'offre pas un seul mot qui se rapporte à 
l'aréopagitisme. L'hymne de saint Eugène de Tolède est 
plus explicite ; mais quelle est la valeur de ce document 
tiré tout à coup de l'oubli le plus profond, et qui vient on 
ne sait d'où, composé par on ne sait qui, sinon, suivant 
toute vraisemblance, par un moine de l' abbaye de Saint- 
Denys ? Et le chronographe Aristarque ? Il a fallu une con- 
fiance bien aveugle pour accepter sans discussion les dé- 

catives aux Aréopagitiques d'Hilduin. Les fragments que uous venons 
de rapporter dans la discussion suffisent pour appuyer nos assertions sur 
les emprunts textuels faits par l'auteur, principalement aux actes latins 
de saint Denvs. 



— 357 — 

tails fournis par sa lettre au primicier Onésiphore, détails 
opposés à la relation des Actes des apôtres, lettre égale- 
ment découverte dans un recueil inconnu. Les prodiges 
qui accompagnent la mort de saint Denys ne sont connus 
que par la relation de Visbius, également ignorée de tous, 
et les missels, qui pouvaient renfermer un abrégé succinct 
des travaux apostoliques ou du martyre de notre premier 
évêque, tombaient encore en poussière, à peu près consu- 
més par le temps. 

Il n'est point dans les Aréopagitiques de page qui ne 
prête à de graves difficultés : saint Denys a quitté le siège 
épiscopal d'Athènes au temps de la dernière captivité de 
saint Paul, en 68 ou 69; comment ne reparaît-il que la 
dixième année du règne de Donatien, eu 91 ? Qu est-il de- 
venu dans Tintervalle ? Pourquoi saint Clément figure-t-il 
comme le successeur immédiat de saint Pierre? Est-ce 
le manuscrit ou le copiste qu'il faut accuser d'ignorance 
devant les surnoms ^Ionique, de Macaire, en présence 
des qualifications ^archevêque, à! ai^chipi'être , S! archi- 
diacre, inusitées avant le sixième siècle? 

Que de contradictions même dans les emprunts faits 
aux œuvres attribuées à l'Aréopagite! A croire ces écrits, 
ce n'est pas sous Domitien, c'est sous Trajan, ou. mieux 
sous Adrien, qu'il faudrait placer la date du martyre de 
saint Denys. Ainsi d'ailleurs le veulent quelques auteurs, 
fort inquiets de mettre un peu moins d'incohérence dans 
ces prétendues traditions, sans nullement s'embarrasser 
de prolonger la vie de saint Denys jusqu'à l'âge de cent 
vingt ou cent trente ans. 

Hilduin, Méthode, Métaphraste et quelques autres ad- 



— 358 — 

mettent que Denys a souffert sous Domitien, en quoi ils ne 
soDt point d'accord avec eux-mêmes; car ils soutiennent 
l'authenticité de la lettre prophétique écrite par saint 
Denys à l'apôtre saint Jean, exilé à Pathrnos, pour lui an- 
noncer la fin de la persécution, qui leur permettra de se 
revoir et de conférer ensemble, ce qui n'eut lieu que sous 
Nerva ou Trajan. Le P. Halloix prétend que saint Denys 
fit le voyage d'Asie après l'an 96, pour remplir cette pro- 
messe par laquelle il s'était engagé à visiter saint Jean. 
De plus, ajoutons avec Baronius que la lettre écrite par 
saint Ignace aux Romains, l'année de sa mort, en 107, est 
citée dans les ouvrages attribués à saint Denys de l'a- 
réopage. II n'a donc pu souffiir le martyre sous Domi- 
tien. 

Parmi les Grecs, Michel Syncelle et Suidasj chez les La- 
tins, le Martyrologe romain fixent au règne de Trajan la 
mort de saint Denys. C'est aussi ce que semble admettre 
le bréviaire romain moderne, lorsqu'il dit, le 9 octobre, à 
la sixième leçon, que l'Aréopagite eut la tête tranchée à 
l'âge de cent ans passés. Le P. Halloix combat cette opinion 
et place le martyre de saint Denys sous Adrien, pour se 
conformer au Martyi'ologe d'Adon. Mais quoi qu'on en 
dise, Adon ne confond nullement l'évêque d'Athènes et 
l'apôtre de Paris; leur mort est fêtée par lui, l'une le 3, 
l'autre le 9 octobre. Le P. Halloix apporte avec une en- 
tière confiance le témoignage de Flavius Dexter,.sans tou- 
tefois accepter, selon le texte formel de la Chromque, que 
saint Denys mourut à l'âge de cent trente ans, ou, suivant 
les conclusions du P. de Bivar, de .cent vingt ans; 

Nous n'ignorons pas que plusieurs martyrs ont souffert 



— 339 — 
pour le nom de Jésus-Christ dans un âge très-avancé : 
saint Siméon de Jérusalem à cent vingt ans, saint Ignace 
d'Antioche à cent ans. Si ces rares exemples, qui tiennent 
du prodige, montrent qu'à cet âge saint Denys aurait pu 
sans invraisemblance tomber sous les coups des bour- 
reaux, ils n'établissent point le fait, et nous ne saurions 
l'accepter, parce qu'il est une des conséquences des 
Aréopagiliques, que nous regardons, avec les Bollandistes, 
comme un fruit de l'imagination d'Hilduin. 



III 



Succès de l'ai^éopagitisme. — Sa déchéance. — Retour 
aux vraies traditions sur les origines de l'Église de 
Paris. 

Un poëte latin arrêtait ses regards sur les rouleaux de 
papyrus, dont les uns se gardaient soigneusement serrés 
dans des cassettes en bois de cèdre, tandis que les autres 
s'en allaient tristement au quartier des parfums, de l'en- 
cens et des épices (1), et il s'écriait avec mélancolie (2) : 
(I Les livres ont donc aussi leur destin! » Celui des Aréo- 
pagiliques de l'abbé de Saint-Denys fut assurément des 
plus prospères. 

Le succès de ce livre et la faveur qui assura la fortune 
de Terreur historique qu'il contenait n'ont rien qui puisse 

(1) Il Deferar in vicum vendentem thus et odores,' 
i< El pipei*, et quidquid charlis amiciuir inppiis. » 

Horace, I. il, Ep. i. 

(2) a Habent sua fala libelli ! b 



— 360 — 
nous surprendre. Hilduin connaissait son époque, il savait 
le goût de ses contemporains pour le merveilleux; les 
nouveaux traits qu'il ajoutait à la figure de saint Denys 
devaient charmer le peuple, et l'antiquité qu'il découvrait 
à l'Église de Paris flattait et ravivait la piété des fidèles. 

L'idée d'Hilduin semblait en outj-e remplir un vide ; elle 
venait fort à propos combler une lacune. Deux noms sem- 
blables brillaient à travers les nuages accumulés par le 
temps, éclairant de leur lumière, l'un, l'établissement du 
christianisme dans Athènes, l'autre, la première prédica- 
tion de l'Évangile dans Lutèce. Celui-là était illustre dans 
les annales de la société chrétienne, il resplendissait au 
berceau de notre religion : les Actes des apôtres racon- 
taient sa conversion, et les siècles écoulés n'avaient rien 
enlevé à la gloire du disciple de saint Paul, au prestige de 
saint Denys de l'aréopage. Celui-ci était venu de Rome 
dans les Gaules ; les Parisiens honoraient en lui leur pre- 
mier évêque, il avait annoncé la parole de Dieu aux habi- 
tants de la contrée, et depuis, d'âge en âge, sur les bords 
de la Seine, chacun célébrait les travaux apostoliques, la 
longue carrière, les vertus et le martyre de saint Denys, 
le fondateur de l'Église de Paris. 

Mais avant de fixer à Lutèce le centre de sa mission, 
avant de quitter la ville éternelle avec les bénédictions 
du pontife successeur de Pierre, quelle avait été la vie, 
quelle était l'histoire de saint Denys de Paris ? Grégoire de 
Tours, l'historien des origines de la nation française, n'en 
disait mot ; personne n'en savait rien. Hilduin crut dis- 
siper l'ignorance qui pesait sur la première moitié de la 
vie du patron de. son monastère, l'apôtre du diocèse et le 



— 361 — 

fondateur de l'Église de Paris. Il imagina de le présenter 
comme l'Aréopagite, de lui attribuer la conversion, et la 
renommée du disciple de saint Paul, de l'amener d'Athènes 
à Rome, et de là dans les Gaules. II confondit les deux 
noms, et ne fît qu'un seul et même personnage de saint 
Denys d'Athènes et de saint Denys de Paris. 

La question de temps et de dates ne pouvait être un em- 
barras. Le nom de Panœtius ne fournit-il pas matière à 
une confusion et à un anachronisme du même genre, en 
faisant prendre pour un seul et même personnage le troi- 
sième évêque du Mans et le philosophe stoïcien ami du 
second Africain? Des ténèbres assez épaisses enveloppaient 
déjà les origines de nos Églises : le témoignage de saint 
Grégoire de Tours n'opposa pas une digue assez forte au 
courant nouveau qui dès sa source entraînait la piété des 
fidèles et surtout l'admiration enthousiaste des moines de 
l'abbaye de Saint-Denys. 

Quant aux invraisemblances qui devaient faire obstacle 
à cette confusion, la bonne foi du peuple n'y prit point 
garde : ou bien elles n'étaient propres qu'à piquer la cu- 
riosité, ou bien elles venaient s'évanouir devant une inter- 
vention divine. Le doigt de Dieu n'était-il pas là? En ces 
matières, le moyen âgé croyait avec beaucoup trop de fa- 
cilité et presque sans y mettre de restriction, ce qu'a dit 
plus tard un de nos poètes : 

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. 

« La critique, dit l'abbé Lebeuf (1) , était si peu usitée 
au commencement de la seconde race de nos rois, et même 

(l) Lebeuf, Dissert, sur r/iist. du diocèse de Paris, 1. 1, p. S4, 



— 362 — 
depuis, que l'on pouvait répandre telles opinions on voulait 
en fait d'histoire, pourvu qu'elles allassent à rapprocher 
du temps de Jésus-Christ la fondation des Eglises parti" 
culières et l'origine des villes épiscopales. » 

Hilduin nous raconte lui-même, dans une page des plus 
curieuses de sa réponse à Louis le Débonnaire, l'histoire 
de la formation, de la marche et du progrès de l'aréopa- 
gitisme. « Nous lisons, dit-il (1), dans l'Histoire ecclésiaS' 
tique, 1. iii,c. Ix : « Parmi les disciples de saint Paul, Gres- 
cent s'en alla chez les Galates, Lin et Clément gouvernè- 
rent l'Église de Rome, après avoir été, au dire de l'apôtre 
lui-même, ses compagnons et ses collaborateurs ; dans 
Athènes, Denys l'Aréopagite se convertit, suivant le récit 
de saint Luc, à la parole de saint Paul, et fut placé à la 
tête de cette Eglise. » — Les auteurs grecs, continue Hil^- 
duin, n'ont rien écrit sur la mort de saint Denys de l'aréo-* 
page, parce qu'ils n'avaient, à cause de la distance des 
lieux, rien su de son passage dans les Gaules. Cependant, 
nous avons un Martyrologe grec des archives de Constan- 
tinople, d'une antiquité telle qu'il s'en va en poussière, et 
qu'il demande les plus grandes précautions de ceux qui le 
touchent. Denys y est désigné, au jour de sa fêle, comme 
évêque d'Athènes. Ce xMartyrologe est si vieux qu'il nous 
est permis de penser qu'il remonte au temps où, sur un 
ordre de Constantin, l'on recueillait dans tout l'univers 
les actes des martyrs pour les porter à la ville impériale. » 

S'il en est ainsi, les indications du Martyrologe grec de 
Constantinople sur saint Denys ne devaient en rien dif- 
férer de celles que nous puisons encore aujourd'hui dans 

(1) Epist. ad Ludov. imp.,X. 



— 363 — 

le vieux Martyrologe romain, composé sans doute vers la 
même époque et sur les mêmes documents, pour servir de 
fondement à la liturgie de l'Église catholique, 

« Jusqu'à ce jour, poursuit Hilduin (1), les Grecs et 
surtout les Athéniens, instruits par l'histoire et par la tra- 
dition, ont reconnu que saint Denys gouverna l'Église 
d'Athènes au temps où Timothée, comme lui disciple de 
saint Paul, était évêque d'Éphèse. » 

Ici l'abbé de Saint-Denys devient son propre juge ; il 
se condamne lui-même, car il nous fait assister à la nais- 
sance de l'aréopagitisme, en nous marquant le moment 
où saint Denys d'Athènes se confondit avec saint Denys 
de Paris. La croyance de l'Orient ne changeait pas; ellese 
doublait seulement, grâce à Hilduin, de la tradition occi- 
dentale : les Grecs s'instruisaient à l'école des Latins. Dé- 
sormais un seul saint resplendirait au ciel et sur la terre, 
un seul nom retentirait dans toutes les Églises, saint Denys 
de l'aréopage; les deux vies, celle du premier évêque 
d'Athènes et celle du fondateur de l'Église de Paris, se 
complétèrent et se fondirent pour n'en plus former qu'une 
seule commencée en Grèce, continuée à Rome et couron- 
née à Lutèce (2). « Les Grecs, ajoute Hilduin, apprirent 
que Denys mit à sa place un autre évêque, qu'il partit 
pour Rome et fut envoyé en Gaule, où il termina sa vie 
par un glorieux martyre. » 

(1) « Sed el usque liodie Grsecorum majores, et Alhense incolse perhi- 
bent, historiarum scriplis el successionum iraditionibus docli, in eadem 
■civilate Dionysium lum temporis primum fuisse episcopum, quando Ti- 
molheus Pauli a;que discipulus Ephesiorum rexii ecclesiam. » 

(2) « Ipsumque (Dionysium), subrogalo sibi episcopo, Romam adiisse, 
et, ut ccmpererunt, apud Gallorum geniem, glorioso martyrio consum- 
matum fuisse. » 



— 364 — 

La confusion des deux saints Denys n'éclata pas tout 
d'un coup au grand jour de la publicité. Hilduin avait pris 
ses mesures et préparé d'avance le chemin à ses Aréopa- 
gitiques. Louis le Débonnaire était depuis longtemps ga- 
gné à la cause par les leçons et les entretiens de l'abbé de 
Saint-Denys. La lettre de l'empereur motivant la réponse 
d'Hilduin et la composition de son livre est évidemment 
l'expression d'une même pensée : aussi nous met-elle éga- 
lement en présence de deux vies, de deux séries de docu- 
ments qu'il ne s'agissait que d'associer et de confondre. 

Nous avons entendu le maître ; voici ce que lui écrivait 
auparavant son royal disciple. 

« Nous nous adressons à vous, disait Louis le Débon- 
naire (1) , chef vénérable du monastère où ce grand saint 
est vénéré, voulant que tous les faits relatifs à la vie de 
saint Denys que vous pourrez recueillir, soit dans les au- 
teurs grecs, soit dans les livres qu'il écrivit lui-même dans 
sa langue maternelle, et qui ont été traduits dans la nôtre 
par nos ordres et par vos soins éclairés, soit enfin dans 
les textes latins, et spécialement dans le livre de sa pas- 
sion et dans les chartes très-anciennes des archives de 
l'Église de Paris, son siège auguste, que vous avez un jour 
placées sous les yeux de Notre Sérénité, soient rédigés par 
vous en un corps d'ouvrage, selon l'ordre des faits et des 
dates; et que ce monument, d'un style uniforme, puisse 
offrir un ensemble complet, quoique abrégé, de son his- 
toire aux lecteurs qui n'ont ni le goût, ni la capacité, ni 
la patience de faire de longues études, et servir ainsi à 
l'édification de tous. » 

(1) Epist. Ludov. imp. ad Hilduin. 



— 365 — 

Malgré l'immense crédit d'Hilduin, abbé de Saint-Denys 
et de Saint-Germain, malgré la protection de Louis le Dé- 
bonnaire, il serait bien étrange qu'une opinion récemment 
introduite parmi les Parisiens, sur le fondateur de leur 
Église, eût été reçue par tous sans soulever de polémique, 
sans rencontrer d'opposition. Hilduin fut attaqué par les 
défenseurs de ce que l'on pouvait appeler déjà les an- 
ciennes traditions de nos Eglises; la cause de saint Gré- 
goire de Tours trouva de vaillants champions, et rien ne 
prouve mieux l'ardeur de la lutte que les efforts tentés par 
l'auteur des Aréopagitiques pour combattre ses adver- 
saires et triompher de ses contradicteurs. On lui objectait 
déjà des textes en désaccord avec ceux dont il s'était servi 
pour composer son livre et appuyer son système. « Il peut 
se faire, dit-il, que ces copies de la passion de saint Denys 
n'aient pas été prises sur des manuscrits authentiques, 
voilà pourquoi elles ne disent point la vérité. Nous avons 
vu nous-même nombre d'exemplaires de ces actes : les 
uns présentaient le même sens dans des phrases diffé- 
rentes, les autres semblaient en complet désaccord et pour 
le sens et pour la phrase (1). » 

C'est là, de la part d'Hilduin, une confession d'auteur, 
et nous devons, dans la question qui nous occupe, lui sa- 
voir bon gré de ses aveux. Mais pour sortir d'embarras à 
travers ces versions discordantes, à quel guide aura-t-il 
recours? Quels juges appellera'-t-il ? Par quel examen cri- 

(1) « Fieri enim potest, ut diximus, quod texlum passionis hujus 
sancti Dei, ex aulhenticis scriplum non habeant, et ideo in hoc errent : 
quia fit nos plures codicillos exinde vidimus, qui in quibusdam sensu vi- 
debanlur concordare, sed litteratura dissonare, in quibusdam aulem nec 
sensu, nec oralionis tenore sociari polerant. » 



— 366 — 

tique fera-t-il passer ces textes divers, afin de s'arrêter 
aux meilleurs manuscrits? Laissons-le parler lui-même : 
ttAiienae histoire, dit-il (1), ne peut, ne doit être ap- 
prouvée, qu'elle ne s'appuie sur des documents fournis 
par des auteurs d'une véi-acité, surtout d'une orthodoxie 
reconnue. C'est pourquoi il faut tenir pour certain l'ou- 
vrage que nous avons composé sur notre glorieux martyr, 
l'accepter à bien plus juste titre que ces récils que nous 
rencontrons de çà, de là, sans nom d'auteur, sur tel ou tel 
saint ; car ce que nous avons écrit est emprunté aux mo- 
numents les plus anciens, et ils nous venaient, non point 
de Paris, mais du Paradis. » Nous avons vu quelle était la 
valeur de ces monuments, hymnes apocryphes de Fortu- 
nat et de saint Eugène de Tolède, préfaces sans détails 
précis, tirées des anciens missels de l'Église de Paris, ma- 
nuscrits sans autorité des actes de saint Denys ; nous avons 
dit quels étaient ces auteurs parfaitement inconnus, les 
Aristarque, les Visbius, ignorés de tous, n'ayant aucun 
nom dans l'histoire avant qu'Hilduin les eût évoqués pour 
les ériger en tribunal chai-gé de prononcer sur l'aréopa- 
gitisme. La sentence ne pouvait être douteuse : les juges 
n'étaient tels que par la volonté d'Hilduin ; ils parlèrent 
à sa place et ne furent que les interprètes de sa pensée. 

On en appela de ce jugement : d'autres témoins se firent 
entendre, protestant en faveur de saint Grégoire de Tours, 
contre la condamnation qui menaçait son sentiment sur 

(1) « Et ideo ceriius tenenda sunt, quœ modo de hoc eximio martyre 
collecia cuuscribimus, quam ilia quœ de quolibet alio sancto sine auc- 
toris noraine passim scripla relegimus : prœseriim cura liajc quse scribi- 
mus, de anliquariorum aniiqua scriplura sint, valut ex pralo non Pari- 
siaco, sed Paradisiaco. « 



— 367 — 
les origines de nos Églises. « Pardonnons, disait Hil- 
duin (1), à la simplicité du pieux évêque de Tours. lia 
souvent écrit des choses inexactes, mais il les croyait 
vraies : ce n'était chez lui ni calcul, ni intention de trom- 
per; il agissait dans toute la candeur de sa bonne foi. » 
Peut-on croire et reconnaître que l'abbé de Saint-Denys 
se trouvait dans les mêmes dispositions d'esprit lorsque, 
pour appuyer cette appréciation et prouver l'ignorance 
dont il accuse notre vieil historien (2) , il lui reproche de 
n'avoir point connu l'hymne de Fortunat, hymne apo- 
cryphe et dont personne n'avait encore entendu parler? 
Et c'est là ce que l'on appelle « une critique pleine de 
réserve et de modération, qui signale l'erreur histo- 
rique tout en épargnant le caractère du vénérable écri- 
vain (3), » 

Si toutefois réserve et modération il y a, Hilduin ne 
tarda pas à les abandonner dans la discussion que soule- 
vaient ses doctrines aréopagi tiques. Bien plus, les expres- 
sions passionnées qu'il emploie, le langage insultant dont 
il se sert contre ses contradicteurs, les injures qu'il ne 
leur épargne pas, sont un indice que lui-même n'avait 
point une pleine confiance dans la bonté de sa cause. Ses 

(1) Ililduiu, Ep. ad Ludov. inip. xii. « Cœlerum parcendiim esl sim- 
plicilali viri religiosi Gregorii ïuronensis episcopi, qui itiuUa aliler quam 
se verilas habeataeslimans, non calliditalis aslu, sed benignitalis ac sim- 
plicitatis volo lilleris commendavit. » Un peu plus haut, xi, il dit : 
« Ut Gregorius Turonensis non vDtivo errore fallens. » 

(2) Id. " Patenter et quidam noscere possumus, non adeo quœdem 
solerter eum investigasse, cum ei contemporalis... Fortunalus, qui ad 
eam pliira scripserat, byinnum rbylhmicœ compositionis pulchenimum 
de islo gloriosissirao martyre composuerit. » 

(3) Darras, Saint Denys l'Aréupagite, p. \ 39. 



— 368 — 
adversaires sont (1) « des demi-savants en désaccord avec 
eux-mêmes, à qui il ne ferait pas l'honneur d'une réponse, 
si ce n'était pour la satisfaction des imbéciles. » Les 
épithètes de ce genre se pressent sous sa plume aiguisée 
contre tous ceux qui combattent l'aréopagitisme. Il les 
appelle (2) « des bavards, des querelleurs, des entêtés, 
des brouillons, des aveugles qui n'ont qu'à se guéi'ir de la 
cataracte contractée par leur arrogance, des esprits égarés, 
des compagnous du père du mensonge, les -pires de tous 
les hommes, on plutôt, dit-il, ce ne sont point des hom- 
mes. )' 

Yoilà ce que nous lisons dans la lettre qu'Hilduin, ré- 
pondant à Louis le Débonnaire, commençait, comme un 
dithyrambe, par les accents inspirés du roi prophète (3) : 
(t Mon âme a tressailli dans le Seigneur ! Mon cœur s'est 
dilaté et mes lèvres se réjouiront de célébrer les louanges 

(1) Hilduin, Ep. ad Lud. imp. ix. « Ecce omnis minus scicnlium, sibi 
ipsi discordans, auctorilas, cui velut ex superflue propler salisfactionem 
insipienlium respondemus. a 

(2) Id. vni. « Super garrulilate levitatis eorum mirando defecinius, 
qui coniendenies hune Dionysium Areopagitam esse non posse. » 

IX. « Coutentiosi, ab albugine contracta arroganliœ, ex usurpata sa- 
pientia, quia videri se scioli volunt, oculos lergant. n — « Elsi non ipsi 
unura oculum aperuerunt... scrobem, in quo oculus aller esse debuerat, 
aperiant. n 

XIV. « Quanta sit hebetudo susurronuni, pessimi generis hominum, 
seslimarenon valeo, qui cum doclorem egregium et eximium marlyrera... » 

XV. « Quanta sit amentium perversilas dolere nequeo. » — « Si lamen 
dicendi sunt homines qui detrahunt eiiam in cœlis immorlaliier ré- 
gnant!. » 

(3) Id. I. ExuUavit cor meum in Domino et exaltatum est cornu 
meum in Deo meo. Dilatatum est cor meum, et gaudebunt labia mea, 
ut annuntiera prseconia domini mei gloriosissimi martyris Dionysii, ab 
eximio imperalore domino meo jussus. » 



— 369 — 

du très-glorieux martyr Denys, sur l'ordre de l'empereur 
mon excellent maître. » 

Cet oubli des convenances, ces emportements ne sont 
pas de nature à montrer qu'il s'agissait, pour Hilduin, 
d'expliquer une tradition généralement acceptée. A coup 
sûr, devant cette lettre écrite en pareille forme, nous ne 
saurions partager les impressions de M. l'abbé Darras (1) 
et dire : « Ce n'est pas là le ton d'un novateur qui veut 
imposer à la crédulité de son siècle une croyance jusque-là 
inouïe. Aucune précaution oratoire pour disposer l'empe- 
reur à accueillir favorablement la découverte qu'il va lui 
signaler; aucune trace de l'enthousiasme qu'une décou- 
verte de ce genre devait exciter dans l'esprit de son au- 
teur; pas un mot des inductions qui l'ont amené succes- 
sivement à ce résultat nouveau et inattendu. Il expose 
simplement l'ordre de ses recherches^; il cite les sources 
auxquelles il a puisé. » 

Les impatiences d'Hilduin et les expressions imagées 
qui leur donnaient un tour si vif, ne firent point taire la 
contradiction ; la crainte de ses menaces ne ferma pas la 
bouche à tous les adversaires de l'aréopagitisme. Pourtant 
il avait fulminé les plus terribles anathèmes contre ceux 
qui ne partageaient pas son sentiment. « Que l'on ne dise 
plus, s'écriait-il (2), que notre saint Denys est différent de 
l'Aréopagite. Qu'il ne soit plus question de cette odieuse 
et détestable distinction. » Et l'abbé de Saint-Denys ajoute, 
dans son admiration enthousiaste pour la vérité qu'il a 

(1) Saint Denys l'Aréopagite, p. 167. 

(2) Hilduin, Ep. ad Ludpv. imp., xiii. « Gessel, quod idem Areopa- 
gites non sit Diopysius, çsiliabilis et profana nimis conlentio. » 



— 370 — 

découverte (1) :« Celui-là sera déclaré impie, impie obs- 
tiné, qui, malgré tant de preuves, conserve dans son cœur 
quelque attache KSoupable à l'opinion contraire. Quiconque, 
après la vérité qui vient d'éclater, garderait désormais un 
doute sur ce sujet, serait convaincu de prendre de propos 
délibéré le parti de l'erreur; il mériierait, au jugement 
des gens honnêtes, de passer pour disciple et compagnon 
de celui qui à l'origine fut menteur et père du mensonge. » 

Entre ceux qui ne se laissèrent pas intimider par les 
foudres de l'abbé de Saint-Denys nous devons placer en 
tête Adon et Usuard. Ils rédigèrent leurs célèbres Marty- 
rologes très-peu d'années après la publication des Aréopa- 
gitiques; et tous d'eux établissent, d'un commun accord et 
avec la même énergie, la distinction entre saint Denys 
d'Athènes et saint Denys de Paris. Leur témoignage est 
d'un grand poids, et leurs Martyrologes ont une autorité 
incontestable, car ils résument les ouvrages du même 
genre composés dans l'Église avant le neuvième siècle. 

Quels sont ces ouvrages ? Que disent-ils sur saint Denys 
d'Athènes et sur saint Denys de Paris? Nous avons déjà 
effleuré la question (2^ . Mais nous remettions à jeter en 
son lieu un rapide coup d'œil sur l'ensemble des vraies 
traditions recueillies, acceptées et continuées par Adon et 
Usuard. 

(1) Id. « Ut vere impius et pervicax judicandiis.erit, qui post tôt ratas 
sentenlias, opinioni suai huic aliquid aniino perverso tractandura reli- 
quefit : ita quisquis post veritatem reperlam quiddam ex hoc ulterius 
dubiiaverit, quoniam ex studio mendacium quaerii, cornes et discipulus 
ejus qui ab initio niendax et patcr mendacii extilit, non immerito-rec- 
torum decrelo eril. » 

(2) Voir ci-dessus, ch. VII, p, 212. 



— 371 — 

Le Martyrologe est un calendrier qui .contient l'indica- 
tion des saints, martyrs et autres, honorés dans l'Église 
aux difFérents jours de Tannée, avec des notes plus ou 
moins complètes sur le lieu et la date de leur mort, et 
quelquefois aussi sur les lieux qui sont le centre de leur 
culte. 

L'usage de ces tables authentiques remonte à la plus 
haute antiquité; il a pris son origine dans le soin que l'on 
avait, dès le berceau de l'Église, de recueillir les actes des 
martyrs. Chaque Martyrologe -y puise ses documents, mais 
il en diffère par la précision et la brièveté. 

L'Église d'Orient a eu de bonne heure ses ménologes 
ou calendriers mensuels qui lui sont propres, et qu'il ne 
faut pas confondre avec les menées, dont le nom signifie 
la collection des offices particuliers à chaque jour du 
mois (1). 

Quels renseignements pouvons-nous emprunter aux 
ménologes dans la question de saint Denys? 

H est certain que les anciens ménologes des Grecs ne 
font mémoire que d'un seul Denys, évêque d'Athènes, 
dont la fête se célèbre le 3 octobre. .-Cette affirmation ne 
saurait être révoquée en doute ; elle s'appuie sur le témoi- 
gnage d'Hilduin lui-même, qui se prononce de la façon 
la plus explicite dans sa lettre à Louis le Débonnaire (2). 
Mais la tradition orientale ne demeura pas toujours la 
même. Bientôt elle s'altéra par le commerce des Grecs avec 
l'Occident, et surtout par leurs fréquentes relations avec 
les Francs. La confusion de saint Denys d'Athènes et de 

(1) Bened. xiv, de Serv. JDei heatif. et cation., 1. iv, p. ir, c. 19. 

(2) Hilduin, Ep. ad Ludov. imp., X. 



— 372 — 
saint Denys de Paris se glissa dans les ménologes ; toutf 
fois elle se fit de la façon la plus maladroite. Hilduin ava 
montré moins d'inexpérience. Le ménologe dit de Basile ('J 
nous offre une preuve, la plus saisissante peut-être, c 
cette confusion et du peu d'adresse avec laquelle on la pn 
posa aux Grecs. Nous avons déjà cité ce curieux docu 
ment (2), l'empruntant à l'édition publiée à Rome par ] 
cardinal Albani (3). La vie de saint Denys d'Athènes s'ei 
allongée de la légende de saint Denys de Paris ; mais 1( 
deux parties sont mal ajustées : sans être nommés, les con 
pagnons de notre premier évêque y prennent place, < 
leur martyre se couronne dans Athènes. Comme il es 
facile de le voir, l'inspiration latine a égaré l'auteur ( 
troublé ses esprits ; son saint composé de deux pièces n 
tient pas sur l'autel qu'il lui a dressé. 

Les Martyrologes de l'Église d'Occident sont, en gêné 
rai, plus connus et jouissent d'un meilleur renom que l(. 
ménologes grecs. Nous laissons de côté celui que l'on attr 
bue à saint Jérôme ; cet ouvrage a subi tant de modifica 
tiens que nous ne saurions déterminer le degré de con 
fiance qu'il mérite. 

Nous apprenons de saint Grégoire le Grand que de so 
temps l'Église romaine conservait inscrits dans un volum 
les noms de presque tous les martyrs. « Ce recueil, ob 
servait le souverain pontife, ne dit pas quel genre de sup 

(1) Les uns disent que ce ménologe fui rédigé sous l'empereur Bt 
silfi I", vers l'an 886; les autres en renvoient la composition au règii 
de Basile II, vers 977. 

(2) Voir ci-dessus, cli. vif, p. 222. 

(3) Les Bollandistes ont inséré dans leur collection ce ménologe, qi 
était enrichi d'images de saints d'un travail fort remarquable. 



— 373 — 

plice chacun d'eux a souffert ; il inarque seulement le lieu 
et le jour de leur martyre. » Le pape ne pouvait s'expri- 
mer en termes plus clairs : ses paroles suffisent assurément 
pour établir la valeur de ces tables, puisqu'il est bien avéré 
qu'elles nous donnent, avec le nom des saints, le jour et le 
lieu de leur martyre. Pourquoi donc M. Darras a-t-il encore 
mutilé ce texte, dont l'importance n'échappe à personne, 
puisqu'il nous montre que dès la plus haute antiquité la 
tradition de l'Église romaine distinguait deux saints Denys? 
Est-ce seulemeiit par inadvertance qu'il arrête sa citation 
juste à la phrase essentielle (1) , décisive contre les doc- 
trines aréopagitiques ? 

On croyait avoir perdu ce livre si vénérable, lorsqu'il se 
retrouva tout à coup en Italie, à Ravenne. Depuis deux 
siècles, plusieurs éditions en ont été publiées, parmi les- 
quelles nous rappelons celle du savant jésuite Rosweide 
et celle du prélat romain Georgi, sacriste du pape Be- 
noît XIV; celui-ci a placé la sienne en tête du Martyrologe 
d'Adon, qu'il éditait également à la même époque. Or, 



(1) Citation de M. Darras, Texte de saint Grégoire le Grand. 

Saint Benys l'Aréopagite, p. i03: Gregorius papa ad Eulogium, 

episc. Alexand. , lib. vu, Ep. 29 : 
« Nos pêne omnium martyrum, «• Nos pêne omnium martyrum- 
distinciis per dies siugulos passio- disiinctis per dies singulos passio- 
nibus, collecta in uno codice no- uibus, collecta in uno codice no- 
mina habe.mus, alque quolidianis mina habemus, aique quolidîanis 
diebus in eoruni veneraiione mis- diebus in eorum veneralione mis- 
sarum solemnia habemus. » sarum sol^mnia agimus : non ta- 

men in eodem volumine, quis qua 
liter sil passus, indicaïur : sed lan- 
lummodo locus et dies passionis 
poniiur. Unde lit ut mulii ex di- 
versis terris alque provinciis per 
dies, ui prxdixi, singulos cognus- 
caniur martyrio coronaii. Se bsec 
habere vos beaiissiraos credimus. n 



— 374 — 
comme nous l'avons déjà fait voir (1) , il est très-remar- 
quable que ce vieux Martyrologe romain, se gardant bien 
dé toute confusion, célèbre au 3 octobre, dans Athènes, 
la fête de saint Denys de l'aréopage ('2j, « qui souffrit di- 
vers supplices , et au 9 du môme mois, à Paris, celle 
des saints Denys, Rustique etEleuthère (3), « qui eurent la 
tête tranchée par le glaive. » 

Au commencement du huitième siècle, Bède le Vénéra- 
ble se mit à l'œuvre dans le dessein de perfectionner le 
Martyrologe, et surtout de combler les lacunes que chacun 
pouvait y constater. Les premières éditions des œuvres de 
Bède donnèrent son Martyrologe avec des interpolations 
telles qu'il parut, aux yeux des savants, dépouillé de toute 
autorité. Dans la suite, ce Martyrologe fut de nouveau pu- 
blié à différentes reprises sur des manuscrits estimés les 
meilleurs : il ne parle point de saint Denys d'Athènes ; mais, 
au 9 octobre, il contient ce mémoire : « A Paris, fête 
de Denys, évêque, de Rustique, prêtre, et d'Éleuthère, dia- 
cre. » Il n'y est fait aucune mention de saint Clément ou 
de la mission, par ce pape, de saint Denys dans les Gaules, 
ce qui se lit dans quelques éditions sans crédit (4) , qui ne 
renferment toutefois point la plus légère allusion à l'aréo- 
pagitisme. 

Au neuvième siècle, un assez grand nombre d'écrivains 
s'occupèrent du- Martyrologe. Un diacre de l'Église de 

(1) Voir ci-dessus, p. ^lo. 

(2) u Alhenis, Dionysii Areopagilae, sub Adriano diversis lormentis 
passi. » 

(3) « Parisiis, Dionysii episcopi cum sociis a Fescennino gladio animad- 
versi. » 

(4) Darras, Saint Benys V Aréopagite, p. 112". 



— 575 — 
Lyon, du nom de FIoru:&, essaya de Gompléter celui du vé- 
■ nérable Bède par quelques additions dont nous n'avons 
rien à dire. 

Rabau Maur, archevêque de Mayence, qui mourut en 
8B6, donna aussi ses soins à un travail de ce genre. Il écri- 
vit à la date du 9' octobre (1) : « A Paris-, martyre de 
Denys,évêque, de Rustique, prêtre, et d'Éleuthère, diacre, 
que l'on dit avoir été envoyés dans les Gaules par le pape 
saint Clément. « La phrase' de Raban Maur n'olîrerien de 
précisât ne mentionne quun bruit vaguement répandu 
parmi les fidèles, encore n'y trouvons-nous aucune expres- 
sion qui rappelle l'Aréopagite. En ces matières, le témoi- 
gnage même accentué de Raban Maur nous toucherait peu : 
ce n'est certes pas à sa critique historique que le célèbre 
archevêque de Mayence doit l'estime en laquelle nous le 
tenons (2). Qu'est-ce donc lorsqu'il se prononce si timide- 
ment ? 

Cet aperçu rapide a suffi pour nous convaincre qu'avant 
Hilduin, en Orient, les ménologes grecs ne célébraient que 
■la fête de saint Denys de l'aréopage ; ensuite ils ont ratta- 
ché la légende de saint Denys de Paris au disciple de saint 
Paul, tout en le faisant martyriser dans Athènes. 

En Occident, avant Hilduin, les Martyrologes établissent 
la distinction ehtre saint Denys d'Athènes et saint Denys 
de Paris. A peine y surprend-on quelque trace de la mis- 

(d) Raban Maur, Martyroïoy. vu Idus oclob. « In Parisio, passio Dio- 
nysii episcopi et mariyris, Ruslici presbyleri et Eleulherii diaconi, quos 
referont a Clemeaie'missbs et ibidem marlyrizalos. » 

(2) Voir dans les Monuments inédits de M. Paillon, t. Il, la Vie de 
sainte Madeleine de Rabin Maur. La lecture du ch. 37 suffirait k elle 
seule pour motivér-nos réserves. ' 



— 376 — 
sion de notre premier évêque par saint Clément ; à coup 
sûr ne pouvons-nous y découvrir un seul mot qui nous 
mette à l'esprit le moindre souvenir de l'Aréopagiie. 

Adon et Usuard vinrent en leur temps, et ils profitèrent 
avec sagesse et discrétion de ces travaux antérieurs. Mal- 
gré les Aréopagiliques, autour desquels on faisait grand 
bruit, leurs Martyrologes gardèrent, en les affirmant da- 
vantage, les anciennes traditions sur saint Denys de Paris. 

Saint Adon avait embrassé la vie monastique à l'abbaye 
bénédictine de Ferrières (1) , dans le diocèse de Sens. Sa 
réputation de science et de sainteté lui mérita l'honneur 
d'être envoyé à Pruym (2) en Westphalie, pour y diri- 
ger l'école dans le monastère, déjà fameux, de son ordre. 
Hilduin y comptait des partisans. Cinq ans seulement après 
l'apparition des Aréopagitiques, en l'année 8ii2, un moine 
de Pruym, Wandalbert, avait pleinement adopté les idées 
de l'abbé de Saint- Denys, et il venait de les revêtir d'une 
forme particulière dans le Martyrologe qu'il avait composé 
en vers latins. « Ce jour, dit - il au 9 octobre (3) , est 
illustre par le triple martyre de saint Denys et de ses com- 

(1) Le roi Clovis I" passe pour le fondateur de celte abbaye en ?>07. 
Elle s'appelait Sànclus Petrus et beata Maria de Ferrariis, et fut illus- 
trée par saint AIdric, archevêque de Sens, par Alcuin et par le célèbre 
Loup de Ferrières. 

(2) L'abbaye de Pruym ou Prura fut fondée en 721 et agrandie en 761 
par Pépin le Bref. Le roi Lolhaire 1" se retira dans ce monastère après 
son abdication. 11 y mourut six jours après avoir pris l'habit, en 8o5. 

(S) Wandalb., Pruraiensis monach., Martyrologium, 9 octob. 
His quoque marlyrio insigni trinoque coruseant 
Orbem templa suo Iiistruntia lumine cunctum, 
Dionysius, œthereo qui splendet honore. 
Gallia doctorem, Paulo instituente, beatum 
Qiiem meruii, gemino complum junctumque ministre. 



— 377 — 
pagnons, dont la gloire resplendit dans l'univers entier. 
Paul fut le maître du docteur qui vint prêcher en Gaule 
avec deux fidèles compagnons. » 

Pendant que ce moine allemand se faisait en toute hâte 
le disciple d'Hilduin et, au delà du Rhin, l'écho des i^octri- 
nes aréopagi tiques de l'abbé de Saint-Denys, Adon passait 
les monts et s'en allait en Italie, où de graves affaires récla- 
maient sa présence. Ce voyage le conduisit à Ravenne, et 
pendant le séjour qu'il dut y prolonger, il découvrit une 
copie du vieux Martyrologe romain, offerte jadis par un pape 
à un évêque d'Aquilée (!). Adon, qui songeait à s'occuper 
d'études et de recherches du même genre, prit ce manus- 
crit pour guide et le transcrivit en tête d'un Martyrologe 
beaucoup plus détaillé qu'il publia vers l'an 858. 

Cet ouvrage se distinguait de ceux qui l'avaient précédé 
par le soin que prit Adon de joindre à chaque nom de 
saint, soit un précis des actes des martyrs, soit une notion 
succincte empruntée aux documents les plus authentiques. 
La science et la sainteté de l'auteur donnèrent une grande 
vogue à son Martyrologe. Saint Adon mourut archevêque 
de Vienne en Dauphiné, en l'année 875 (2). 

Adon ne tint aucun compte des Aréopagitiques d'Hil- 
duin, et, fidèle à l'ancienne tradition des Gaules et de l'I- 
talie, il écrivit au 3 octobre (3) : 

(1) Voir ci-dessus, à la page 214, ce que nous avons dit de l'aulhenli- 
cilé de ce vieux Martyrologe. 

(2) La meilleure édivion du Martyrologe d'Adon a été publiée à Rome 
par le prélat Georgi, sacriste ou secrétaire du pape Benoit XIV. . 

(3) S. Ado, Martyrol., 9 octob. « Natalis sancti Dipnysii Areopagilse, 
qui ab apostolo Paulo instructus credidit Christo, et primus apud Alhe- 
iias ab eodem aposlolo episcopus est ordinatus, et sub Adriano principe , 



— 378 — 

« Fête de saint Denys l'Aréopagite, qui crut en Jésus- 
Christ à la parole de saint Paul; il fut consacré par le 
grand apôtre premier évêque d'Athènes, et sous l'empe- 
reur Adrien, après avoir rendu à la foi le plus éclatant té- 
moignage, après avoir souffert les plus cruels supplices, il 
remporta la couronne du martyre. Ces faits sont attestés 
par l'Athénien Aristide, dont la sagesse et la piété ne sau- 
raient être trop admirées dans y Apologie qu'il écrivit sur 
la religion chrétienne. Ce livre est en grande estime chez 
les Athéniens, et, au dire des Grecs les plus habiles, c'est 
un des plus beaux monuments de l'antiquité. » 

L'archevêque de Vienne se déclarait donc nettement 
contre l'aréopagitisme, en reconnaissant que saint Denys 
d'Athènes avait remporté dans sa patrie la couronne du 
martyre. 11 achève de marquer la distinction entre le pre- 
mier évêque d'Athènes et le fondateur de l'Église de Paris, 
lorsqu'il dit, au 9 octobre de son Martyrologe (1) : 

c( A Paris, fête des saints martyrs Denys, évêque, Éleu- 
thère, prêtre, et Rustique, diacre ; ce saint évêque, envoyé 

post clarissimam coufessionem fidei, post gravissima lormenlorum gê- 
nera, glorioso marlyrio coronalur, ul Aristides Atheniensis, vir fide sa- 
pienliaque mirabilis, tesiis est in eo opère quod de Clirisliana religione 
cbmposuiu Hoc opus apud Alhenienses summo génère colilur, et inier 
antiquorum monumenta clarissimum teuelur, ut periliores Grœcorum 
affirmant. » 

(l) Id.,9 octob. a Apud Parisium,natalis sanclorum Dionysii episcopi, 
Eleuiherii presbyteri et Uustici diaconi : qui beatus episcopus a pontiûce 
romano ad Gallias direclus, ul prœdicattonis operam populis a fide 
■Chrisli àlienis exhiberet, tandem Parisïorum urbem devenit, et per ali- 
quot annos sanctum opus fideliter et ârdehter essecutus, a praefécto 
•Fescennino Sisinnio comprehensns, et- cutn eo- sanctus presbyter Eleu- 
therius et Rusiicus diaconus, gladio animàdversi mariyrium compleve- 
Tunt » ■ 



— 379 — 
par le pontife romain dans les Gaules pour prêcher l'Évan- 
gile aux peuples qui n'avaient point encore entendu parler 
de Jésus-Christ, arriva enfin à Paris. Là, pendant des an- 
nées, il poursuivit sa tâche avec une courageuse ardeur. 
Le préfet Fescenninus Sisinniusle fit arrêter, lui, le prêtre 
Éleuthère et le diacre Rustique, et ils achevèrent leur mar- 
tyre par le tranchant du glaive. » 

Adon nous fournit un autre témoignage contre le senti- 
ment d'Hilduin. Il rassembla les monuments de la tradi- 
tion ecclésiastique sur les apôtres et leurs disciples immé- 
diats, pour former un petit volume qu'il publia sous le titre 
de Libellus de Festivitatibus opostolorum. Chaque nom 
est accompagné d'une courte notice, résumé de tous ces 
documents. Saint Denys de l'aréopage y est à sa place, 
comme disciple de saint Paul et premier évêque d'Athènes, 
sans allusion aucune à une mission apostolique dans les 
Gaules. 

Adon venait de mourir. L'opinion de l'abbé de Saint- 
Denys, qu'il avait combattue, rencontra un nouvel adver- 
saire non moins redoutable dans un moine de Paris, de 
Saint-Germain des Prés, que gouvernait à cette époque le 
second Hilduin, neveu de l'auteur des Aréopagitîques. 
Usuard était le nom de ce moine. En 875, il offrit à l'em- 
pereur Charles le Chauve un nouveau Martyrologe qu'il 
lui dédiait en ces termes (1) : n C'est avec votre bon plai- 
sir, et même, s'il vous en souvient, c'est par votre ordre 
que je me suis appliqué à ramener, d'après les Mar- 
tyrologes précédents, â un"e certaine unité les fêtes des 
saints que nous célébrons chaque année. J'avais remarqué 

(1) Usuard, itfaWi/ro;., prologus ad Carolum Calvum. 



— 380 — 

en plusieurs de ces solennités un grand nombre de négli- 
gences que je désirais corriger. Je me sentais encouragé à 
remplir cette tâche par l'exemple de saint Jérôme et du vé- 
nérable Bède. Ils nous ont laissé des Martyrologes très-abré- 
gés. L'un veut être bref, l'autre ne dit rien à certains jours ; 
c'est pourquoi ils ont omis beaucoup de choses nécessaires. 
J'ai suivi leurs traces, en particulier celles de Florus, qui 
fournit des notes plus étendues, surtout dans son second 
ouvrage, auquel il a fait nombre de corrections et d'addi- 
tions. Si je change ou si j'ajoute quelque chose à ce qu'ils 
nous ont transmis, je ne me le permettrai que sur bonnes 
informations. » 

Des savants pensent que ce second ouvrage de Florus, 
cité et suivi par Usuard, n'est autre que le Martyrologe 
même de saint Adon. S'il ne le nomme pas, pour des mo- 
tifs que nous ignorons, il semble s'attacher presque tou- 
jours à marcher sur ses pas. Cependant ce n'est point une 
imitation servile : il y a dans la rédaction de notables dif- 
férences. Usuard abrège surtout et réduit à des propor- 
tions plus justes les légendes qui concernent plusieurs 
saints; il se montre en général plus judicieux, plus ré- 
servé, d'un goût plus sûr qu'on ne pourrait l'espérer dans 
un écrivain du neuvième siècle. C'est ce qui fit pendant 
longtemps préférer ce Martyrologe à tous les autres. Les 
générations se succédèrent qu'il restait encore lui seul en 
usage aux offices publics, non-seulement dans presque 
toutes les Églises de France, mais même dans les basiliques 
de Rome, excepté celle de Saint-Pierre (1). Nous croyons 

(1) Le Martyrologe de la basilique de Sainl-Pierre ne conienaii, tou- 
chant saiui Denys, rien qui fût en désaccord avec Usuard. 



— 381 — 
posséder à la bibliothèque Impériale le manuscrit auto- 
graphe d'Usuard, provenant du fonds de Saint-Germain 
des Prés. Le P. Sollier, l'un des Bollandistes, avait élevé 
quelques doutes sur l'antiquité de ce manuscrit; il a été 
victorieusement réfuté par dom Bouillard, qui s'est servi 
de ce recueil lui-même pour publier l'excellente édition à 
laquelle il donna ses soins en 1718. 

Usuard, soutenu dans son œuvre et encouragé par la 
confiance de l'empereur Charles le Chauve, rédigea son 
Martyrologe au monastère même de Saint-Germain, au 
milieu de Paris, et il se fit, lui aussi, l'écho des traditions 
en honneur dans la vieille Lutèce, sur saint Denys, son 
premier évêque. Il dit, au 3 octobre (1) : « Fête du bien- 
heureux Denys, évêque et martyr. Après une éclatante 
confession de la foi, après les tourments les plus atroces, 
il remporta la glorieuse couronne du martyre, comme 
l'atteste l'Athénien Aristide, homme admirable pour sa foi 
et sa sagesse, dans l'ouvrage qu'il a composé sur la reli- 
gion chrétienne. » 

La commémoration d'Usuard au 9 octobre vient affir- 
mer, sans plus laisser de doute, la distinction entre les 
deux saints Denys. « A Paris, dit-il (2), fête des saints 

(J) Usuard, Marlyrolog., 3 octob. « Naialis beali Dionysii episcopi et 
marlyris, qui post gravissima tormenlorum gênera, glorioso niarlyrio 
coronalus est, ut leslatur Arislides Alheniensis, vlr fide sapienliaque mi- 
rabilis, in eo opère, quod de chrisliana religione coraposuit. » 

(2) Id. , 9 oclob. i( Apud Parisium, naialis sanclorum Dionysii episcopi, 
Rustici presbyteri, et Eleutherii diaconi : qui beaius episcopus a pontifice 
romano in Gallias prœdicandi gralia direclus, prairatam urbem devenit, 
nbi per aliquol annos commissum sibi opus ardenter prosequens, tandem 
a prœfeclo Fescennino una cum sociis gladio animadversus martyrium 
complevit. » 



— 382 — 
martyrs J)enys, évêque. Rustique^ prêtre, et Eleuthère, 
diacre. Le bienheureux avait été envoyé dans les Gaules 
par le pontife romain pour y annoncer la foi; il vint 
donc en ladite ville, et c'est là qu'après avoir pendant 
quelques années travaillé avec ardeur au succès de sa 
mission, il fut, avec ses compagnons, frappé du glaive par 
le préfet Fescenninus, et couronné de la gloire du mar- 
tyre. » 

Les témoignages d'Adon et d'Usuard sont de nature à 
faire impression sur tout esprit que n'aveugle pas une opi- 
nion arrêtée d'avance. « Consultez à Rome tous les plus 
vieux Martyrologes, s'écrie Rosweyde (1) ; je ne pense pas 
qu'il s'en trouve un seul à célébrer, avant l'abbé Hilduin, 
la fête de saint Denys de l'aréopage au 9 octobi-e. » C'est 
bien en vain que l'on a prétendu trouver dans les anciens 
Martyrologes mémoire d'une même personne quelquefois 
rappelée en deux endroits. Dans ce cas, les circonstances 
ne laissent subsister aucun nuage. Qui est-ce qui peut se 
tromper quand les anciens Martyrologes, après avoir dit au 
21 janvier : « A Eome, fête de sainte Agnès » , ajoutent au 
28, jour de l'octave : « A.Rome, fête de sainte Agnès pour 
la seconde fois » ? Mais ici, il n'est pas possible de se faire 
illusion : il s'agit évidemment de deux martyrs qui ont 
souffert en des lieux distincts, à des époques différentes, 
et qui ont remporté la palme du martyre, l'un par divers 
genres de supplices, l'autre par le tranchant du glaive. 

(1) « Consulipoterunt Romte omnia veluslissima Marlyrologia lloraana.: 
non exislimem ullum inveniri posse ante lerapora Hilduini abbalis qupd 
9 octob. Dionysiura Areopagitam reprsesentet. » Mijgne, Patrol, lat., 
t. CXXIV, p. S36. 



— 383 — 
Enfin, comment l'Athénien Aristide aurait-il parlé à l'em- 
perem- Adiien du martyre de l'évêque de Paris? 

Notker prit sur la brèche la place d'Adon et d'Usuard. 
Dans son monastère de Saint-Gall, il composa aussi un 
Martyrologe en 897, et il y distingue également saint De- 
nys l'Aréopagite, qu'il fête le 3 octobre, de saint Denys de 
Paris, dont il célèbre la mémoire le 9 du même mois. 

11 faut noter que dans les temps postérieurs au dixième 
siècle, on rédigea, pour l'usage particulier de quelques 
Églises ou des ordres religieux, des Martyrologes ou des 
calendriers plus abrégés ; nous n'en connaissons aucun, 
avant le Mai'tyrologe romain moderne, qui confonde saint 
Denys de l'aréopage avec saint Denys de Paris. 

Au contraire ceux que nous avons pu consulter, parmi 
les manuscrits des bibliothèques de Sainte-Geneviève à 
Paris, de Saint-Vaast à Arras, maintiennent bien la dis- 
tinction entre les deux saints Denys. Un martyrologe de 
l'Église d'Auxerre (1), copié d'après un manuscrit du 
dixième siècle, offre de plus un curieux exemple de la 

(1) .Biblioth. Sainie-Geneviève. — Manuscrits K. L., fol. 17% — 
Martyrologium sanctœ matris Antissiodorensis Ecclesiœ. 

Copié d'après un man. du x' siècle. 

Au -3 octobre : 

(( Natalis sancti Diouysii Areqpagitse, Atheniensis episcopi et mar- 
tyris. » 

Au 9 octobre : 

« Parisiis, natalis SS. MM. Dionysii episc, Eleutherii presbyt. et 
Ruslici diaconi : qui B. episcopus propter prœdicationis officium a Sancto 
Clémente in Gallias direclus ibi-est.martyrizatus. m 

« Nota quod vox illa Clémente ab alia manu recenliori.apposita fuit 
loco nominis ponlip.ce quod ab initio fueral positum quodque abrasum 
fuisse videtur. » 

Il y a trois exemplaires de ce manuscrit qui reproduisent tous la 
Hième note. 



— 384 — 

substitution du mot Clémente à la place de romano po7iti- 
fice, que l'on avait pris soin de raturer. Un Martyrologe 
écrit vers l'an 1250, à l'usage des génovéfains de Pa- 
ris (1), reproduit avec quelques légères modifications le 
texte d'Adon et d'Usuard. Enfin, un martyrologe de l'Église 
d'Arras (2), peint au treizième siècle, annonce au 3 octobre 
(1 la passion de saint Denys, évêque. » La page du 9 a dis- 
paru, mais elle ne pouvait manquer de célébrer en ce jour 
la fête de saint Denys de Paris. 

C'étaient bien là les antiques traditions de l'Église ro- 
maine et des Églises des Gaules. Le vieux Martyrologe 
en fournit la preuve, Adon, Usuard et Notker en font foi. 
Ils ne pouvaient les ignorer. Aussi, lorsque les premiers 
bruits des discussions soulevées par l'aréopagitisme co.m- 

(i) Biblioih. Sainle-Geneviève. — Manuscrits H. L. fol. 17. — Vêtus 
Martyrologium S. Genovefœ. 

Écrit vers 1250. 

Au 3 octobre : 

« Natalis beaii Dionysii epî. et niart. qui post clarissiniarn confes- 
sionein fidei, post gravissima lormentorum gênera glorioso martyrio co- 
ronalns est, ul teslatur Arislides Aiheniensis, vir fide sapiemiaque mi- 
rabilis, in eo opère quod de Christiana religione composuit. » 

Au 9 octobre : 

H Parisius, natale sanclorum niartyrum Dionysii epî, Ruslici presbyt. 
et Eleulherii diaconi : qui beatus episcopus a romano pontifice in Gal- 
lias prsedicandi gralia direetus, prœfàtam urbem devenil. Ibi per ali- 
quot annos commissum sibi ardenter opus proseculus, tandem a prai- 
feclo Fescennino una cum sociis gladio aniraadversus martyrium com- 
plevit. » 

(2) Biblioth. municipale d'Arras,n° 290 du catalogue des manuscrits. — 
Martyrologium et ohituarium Ecclesiœ Atrehatensis — In-folio magno. 
Beau vélin. Grosse et élégante minuscule cursive du treizième siècle. 

Au 3 octobre : 

Passio scî Dionisii epî. 

Le feuillet du 9 octobre a disparu. 



— 385 — 
mençaient à se répandre, Jean Scot, qui venait de traduire 
en latin les ouvrages attribués à saint Denys l'Aréopagite, 
se laissait aller, en dédiant son œuvre à l'empereur Charles 
le Chauve, à railler doucement Hilduin de ne vouloir ad- 
mettre qu'un seul Denys (1); le savant Erigène appelait 
cette invention non pas une idée ancienne, mais une dé- 
couverte moderne, voire même contemporaine. 

A côté de ces adversaires nettement déclarés, que le sen- 
timent d'Hilduin rencontrait à Paris et dans les Gaules, à 
la cour, dans l'Église et jusque dans l'abbaye de Saint- 
Germain, il y en avait d'autres, plus timides, qui se con- 
tentaient de diriger des attaques indirectes ou de décocher 
à la façon des Parthes, leurs traits contre l'aréopagitisme. 
Un moine nommé Samuel, de l'abbaye de Saint-Denys, 
composa, sous Charles le Chauve, deux livres des miracles 
de son auguste patron. 11 ne paraît dans son récit rien qui 
prouve qu'il partage l'avis d'Hilduin. Même dans sa pré- 
face on devine aisément qu'il apercevait la fausseté des 
choses qui se débitaient comme tirées d'une antiquité fort 
reculée, et il achève ses préliminaires par cette excellente 
sentence (2) : « Dieu et ses saints n'ont pas besoin de l'ar- 
tifice du mensonge ; ils ne se plaisent que dans la vérité, 
en laquelle consiste toute la religion. » 

(1) Scol Erigena, Episl. dedicaloria ad Caroluin Calvum. — Bolland. 
Acla Sanctorum, t. IV oclob. 9, S. Dionysii Areopag., § iv, p. 722. 
M Joannes Erigena, sen Scolus, in epislola ad Carolum Calvtim, qiiam 
lalinœ Griscorum Dionysii operum versioni praifixit, ad hane Hildtiini de 
unico Dionysio novani lum senlenliam alludens, non veterum, sed mo- 
derni, hoc est, sui temporis hominum asserlionem fuisse, ait. « 

« (2) Non enim Deum et sanclos ejus credo arlifici mendacio delectari, 
sed veriiale in qua religionis nostrœ summa consislil. » Lebeuf, Dissert, 
sur riiistoire du diocèse de Paris, p. 68. 



— 386 — 

Ces protestations en faveur du bon sens, de la critique 
et de la loyauté, devenaient de plus en plus rares ; peu à 
peu elles s'éteignirent, étouffées sous le flot montant des 
doctrines aréopagitiques, encore poussées au rivage par les 
vents conjurés de la flatterie et de la faveur. En 880, un 
auti-e moine reprenait l'œuvre de Samuel, et pour la com- 
pléter, il ajoutait un nouveau livre aux deux premiei'S pu- 
bliés sur les miracles de saint Denys. La discussion reprit 
vive, ardente, passionnée ; le langage peu parlementaire 
d'Hilduin fut retrouvé contre les détracteurs de son sys- 
tème (1). Ils s'entendirent derechef appeler « insensés, 
incrédules, homicides » ; ou les accusa de vouloir « effacer 
le nom de saint Denys de l'aréopage » ; ils se virent com- 
parer « aux bouri'eaux du saint évoque, à Fescenninus 
Sisinnius, près duquel leur haine et leur envie leur mar- 
quait une place » ; on les déclara « fourbes et pervers, faux 
prophètes, clercs sans cervelle, ignorants que la malice 
avait abrutis et rendus indignes de toute réponse. » 

Les poètes ne manquent point de couleurs pour peindre 
un torrent qui brise ses digues, renverse les obstacles et 
couvre au loin la plaine de ses ondes débordées : ainsi fit 
l'aréopagitisme. Le goût du merveilleux lui soumit les 
intelligences, une piété indiscrète lui ouvrit les cœurs. Les 

(1) Lebeuf, Dissertation sur f histoire du diocèse de Paris, p. 69. 
« Incrduli dum extinguere volunt nonien Dionysii Alheniensis et Areopa- 
gilse, liabeanlur non solura altéra pars Fescennini Sisinnii interfectoris 
ejus, verum etiam propler odium et invidiam qua servitoribus illius 
derogare convincunlur. » 

Id. , p. 70. « perversa et subdola invidia I 

« Ne respondeam stultis quos malitia fecit inertes. 

« Homicidœ, pseudo-prœdicatores, clerici excerebrati. » 



— 387 — 
esprits indépendants n'acceptèrent pas, il est vrai, les lé- 
gendes imaginées par l'abbé Hilduin et recommandées par 
la faveur impériale ; mais il faut avouer qu'elles obtinrent 
ailleurs un succès prodigieux d'enthousiasme. Les princes 
de l'Église et la multitude des fidèles se laissèrent en- 
traîner au courant de l'idée nouvelle. Le sentiment d'Hil- 
duin fit de rapides progrès; les évêques de Paris eux- 
mêmes ne s'opposèrent pas à son triomphe. Toutefois, 
nous ne sommes pas très-étonné de le voir accepter par 
Lnée, qui monta sur le siège de Paris en 845 : il écrivit 
un Traité contre les Grecs, et put croire utile au succès de 
son livre de se présenter lui-même comme « successeur 
de Denys, consacré archevêque des Athéniens par saint 
Paul, puis constitué apôtre de la Gaule (1). » Ce titre, qui 
se lisait en tête du traité, suggérait à un savant auteur la 
remarque suivante (2) : « J'ai peine à croire, disait-il, que 
l'inscription du livre d'Énée soit authentique. Le terme 
^ œxhevêque n'était pas encore usité, et le titre d^ apôtre 



(d) M. Darras traduit cette préface de manière à faire disparaître 
toutes les difficultés qu'elle présente dans sa forme. 

PrîEfatio auctoris. 

/Eneas, Parisiensis urbis épis- « Enée, évoque de Paris, siège 

copus, que primus prœsedit sanctus où s'assit le premier saint Dënys, 

Bionysius, a Paulo apostolo Athe- placé par l'apôtre saint Paul à la 

niensium consecratus archiepisco- tête de l'Eglise d'Athènes, et plus 

pus, sed a sanclo Clémente totius tard envoyé par saint Clément pour 

Gallise constilutus apostolus : pa- évangéliser les Gaules, aux fidèles 

cem et gloriam catholicse fidei cul- catholiques paix et gloire. » — 

toribus. — Migne, Pairol, lat., t. Saint Benys l'Aréopag, , p. 173. 
CXXI, p. 685. 



(2) Dubois, Eisi. Ecoles. Paris., t. I, p. 372. 



— 388 — 
de la Gaule est peu conforme aux usages de l'antiquité, 
parce qu'alors chaque Église avait son évoque. » 

La barrière ouverte, l'élan une fois donné, on ne s'ar- 
rêta plus. Les Grecs, instruits par les Latins, se montrè- 
rent reconnaissants et dociles; ils devinrent les auxi- 
liaires les plus actifs, sinon les plus adroits, qui travaillè- 
rent de toutes leurs forces à faire passer au nombre des 
faits accomplis la confusion des deux saints Denys. Us 
ajoutèrent foi avec une étrange facilité au récit des cir- 
constances -merveilleuses au milieu desquelles vivait et 
mourait l'évoque d'Athènes, devenu le fondateur de l'É- 
glise de Paris. Personne ne se fîit permis de discuter ces 
pi-odiges, de relever ces invraisemblances : l'absence de 
toute critique était encore plus déplorable chez les Grecs 
que parmi les Latins du moyen âge. 

Les Aréopagiiiques d'Hilduin étaient à peine publiées, 

que la renommée, servie sans doute par quelque pèlerin, 

en porta la nouvelle à travers l'Orient jusqu'à Jérusalem. 

Un prêtre de la ville sainte, Michel Syncelle, fit, en 840, 

nn panégyrique de saint Denys de l'aréopage, où il est 

facile de saisir la tradition grecque transformée suivant les 

idées latines, dont l'abbé de Saint-Denys voulait assurer le 

succès. Michel Syncelle s'exprime ainsi (1) : «Denys s'était 

« fait remarquer entre tous les hommes les plus distingués 

« de la Grèce par son zèle religieux ; sénateur de l'aréo- 

« page, il avait plus ennobli cette dignité qu'elle ne l'avait 

« honoré lui-même. A la voix de f-aint Paul, il abandonna 

«les régions empoisonnées de l'erreur pour suivre la 

(i) Nous n'avons voulu rien changer a la traduciion de H. Darras, 
Saint Deiiys l'Aréop., p. 25i. 



— 389 — 
« bonne odeur de Jésus-Christ; jugé digne du sublime 
« honneur du ministère sacré, il fut ordonné par l'apôtre 
« premier évêque d'Athènes... Abeille delà sagesse, il 
« emprunta les ornements de la philosophie profane pour 
« les faire servira la divine théologie; s'inspirant de l'Es- 
« prit-Saint, source de la céleste lumière, il composa ses 
« magnifiques ouvrages de théologie, qui ravissent les 
H âmes par leur splendeur... Les persécuteurs le décou- 
le vrirent dans une petite cité des Gaules nommée Paris, 
« et le saisirent... D'un coup de sabre ils firent tomber 
« cette tête sacrée que le bienheureux apôtre avait in- 
« clinée devant eux... cité de Paris! la plus petite des 
« villes de la Gaule, quel n'est pas ton glorieux privilège 
XI de posséder, dans un tel apôtre, le plus inappréciable 
« des trésors (1) ! » 
Michel Syncelle faisait germer et fleurir sous sa parole, 

(1) Mich. Syncell., de S. Dionys. Areop. 

« Oy-o; E(j-'.v, 5 tGv zaO' 'EXXaoa XoyaSwv zce\ £j;:îtTpiO(ï)V s-j/.î.sÉara- 
Toç, za: Trjç 'Ap56j;:aYJTiSo? pou)>5jç l^oyciiTaToç ' où {làv Toaou-ov Iv. t^; 

à?!aç TCEptxXuTo; àjroçavOal;, SuoVa-j-b; l-/.Efv7jv îrsoiaavsciTcpav à-ssrjvsv 

AÙTÎza Atovûatoç àréoTTj i^ç PopSoptioo'j; tî); £tSwXoij.av£aç XiiAvrj; -/.ai IlaûXo) 
tS) îîviov-t OcCav EÙtoofav izoXXTÎOr)... , Ka\ paOjioîj tou t^; Upapyîa; àStoç 
y.piOe\çj T.çZixoi 'AOrjvEiv l-(av.o-o; u;:'a'j-oîj -^u-/v.ç[Lvzax. . . . KaOâ-sp aooTj 
[j-sXfx-a, -à ■riîç-/.âTto-/.aXXtiTTe'jtjLaxa xîj Osfa -/.ai oupavi'to •/.aXXiôpi^aa;, •/.«! -p'oç 
•ni; OEapyf/.(o-ccTri; !pu)-o6Xu5(a; -Xr,pcoOE\; ÈfjLrvEuasio; , XsXâXr)-/.s it vm 
TcOsoXÔYrjy.E, y.cà trjv-s-ay^s -à vouv aTiavta •/.a-:a;:Xr)T-ov-a.... Kal otj y.xxa- 
[iTjVjOÉVTOç àuToÛ -ot"; oitiy.-a'.ç ■j-cipyjtv Iv IlapcCTfotç (— oXfyv/i ou-co zaXou- 
[isvri) opojiaîio; EioEXecaavTEç, ÈZErdE zatÉXaêcv àuzô'/... Ta Efçr) oraoâpîvoi, 
-ou -pi<j[ia-/.ap{ou OEozrjpuzoç rbv aùyjvœ -poOûpiajç sz,-£!'vavTOî, ttjv Oatav 7.a\ 

-avkpov -/.EoaXTjv à:rÉT£(xov MazapiorÉov -ofvjv 17)7 zôXiv, •/.. t. X. 'Qç 

àXï)OûJç [XEjjLazâpttiTat Ilapioîa, tj tÎ) |«v TnjXizàxTjT'. -rCiv -/.aTa FaXXfav pu7.p6- 
-Epa 7:6X£())V, tG) xEzXrjpûaOai Se oe, tGv oi3aay.âXtov S> 7:p6-/.piTE, OrjaaûptopLa 
-avTÔs at(iOr,TOu jzXoûtou TifiaXçitrrEpov. » — Migne, Patrol. grœc,, t. IV, 
p. 621,623, 633... 



— 590 — 
les traditions nouvelles transplantées en Orient, comme 
ces graines que des oiseaux voyageurs emportent sous 
leurs ailes par delà le désert, pour les laisser tomber sur 
une terre étrangère où l'œil étonné les voit naître et 
grandir. Launoy avait depuis longtemps apprécié ce docu- 
ment à sa juste valeur. M. Darras se consume en vains ef- 
forts pour rétablir sur ses fondements ébranlés l'autorité 
du prêtre de Jérusalem (1) . « Il ne cite pas une seule fois 
la source d'où il tire le récit de la passion de saint Denys 
l'Aréopagite, il ne prévient pas ses auditeurs qu'une tra- 
dition récemment venue d'Occident lui a révélé ces faits, 
qui, dans l'hypothèse, eussent été jusqu'alors inconnus à 
l'Église grecque. » Cette considération tient à M. Darras 
lieu de preuve, et il assimile ce prédicateur, qui, à Jérusa- 
lem, en Slii, faisait mourir saint Denys de l'aréopage 
dans Paris, à un orateur qui, de nos jours, à Paris, nous 
montrerait sainte Geneviève mourant à Jérusalem. La 
comparaison, suivie avec complaisance, ne nous touche 
guère et ne nous convainc pas du tout; et les différences 
qui peuvent exister entre le discours de Michel Syncelle et 
le récit d'Hilduin ne nous paraissent pas fournir un en- 
semble de raisons suffisantes pour démontrer comme un 
fait «pleinement établi, que le panégyrique de saint Denys 
l'Aréopagite, par Michel Syncelle, est complètement 
étranger aux Aréopagitiques d'Hilduin; qu'il nous ap- 
porte le témoignage spontané, indépendant, de la tradition 
grecque. » 

Cinq ans auparavant, Hilduin écrivait tout le contraire,. 

(1) Saint Denys VAréop., p. 25S. 



— 391 — 
et trente ans plus tard, Hincmar de Reims n'en savait ab- 
solument rien (1) . 

Les ménologes grecs, et nous avons déjà cité celui de 
Basile (2) , furent peu à peu modifiés tous dans le sens 
aréopagitique. Les menées subirent la même confusion. 
Prenons un exemple (3) : « Celui-ci (Denys) , illustre par les 
« richesses, la gloire, la science et la sagesse, un des sé- 
« nateurs de l'aréopage, fut pris, comme une noble proie, 
« dans le filet de la prédication du grand Paul, qui le bap- 
« tisa et l'ordonna évêque. Initié par le sage Hiérothée aux 
« mystères de la plus haute théologie, il a laissé des écrits 
« d'une doctrine merveilleuse et sublime... Après avoir 
« terminé ses ouvrages sur la forme de la constitution ec- 
« clésiastique, il se rendit dans les régions occidentales, 
« sous le règne de Domitien, et après avoir illustré la ville 
« de Paris par de nombreux miracles, il fut décapité. Par 
« un prodige qui frappa d'admiration tous les assistants, 
« il porta lui-même sa tête dans les mains, l'espace de 
« deux milles, jusqu'à ce qu'il la remit comme un trésor 
« inestimable à une pieuse femme nommée Gatulla. Rus- 
<( tique et Eleuthère, ses disciples, subirent avec lui le 
« supplice de la décapitation (Zi) . » 

(1) Yoir ci-dessus, p. 297. 

(2) Id., p. 222. 

(3) Nous reproduisons encore la traduction de M. Darras, Saiiit Denys 
PAréop., p. 2o3. 

(Zl) Ex Men. grœc, 3 ociob. 

« OûTo; TtXoÛTO) -/.a\ o6Çr), zal cuvéust, •/alaooîa tûv dt-âv-iov u-spsjç^cov, 
Twv Iv TÇ)'Ap£f(i> OTytt) 6ouX3u-5v sic ^v • y.sà àypEuOEi; u-b tou ^isy£).oi> 
IlauXou, 7.a\ îaTzziiOûq, ■/^£tpoxov£Î'-a'. siifazoTio;, -à à-6ppr)Ta [j.'jr)Oc\; u-b -cou 
aoçou 'IspoOlou, ZKi aufyçâ^^ija-a /.aTa).E>.oi7;à)ç î:apâoo$a, -/.m. Oaujj^oTot te 
xat hJ/rikàraxa,, — Airb; -^olyw -/.cà t^; Iz/.XTjuiaaTf/.^S y.a-txizâçstai SppLTjvsù- 



— 392 — 
Un ménologe avait rattaché les légendes de l'évêque de 
Paris à l'Aréopagite, tout en le faisant mourir dans Athè- 
nes : un synaxaire le montra brûlé vif dans Athènes et 
l'envoya souffrir un autre martyre à Lutèce, chez les Pari- 
siens. « Je n'ajouterai rien à cette ineptie, dit le P. Sir- 
mond (1), il suffit de la citer. » M. Darras, qui défend 
Michel Syncelle contre les attaques de Launoy, essaye éga- 
lement ici d'arracher le synaxaire aux coups du P. Sir- 
niond. Voici la traduction littérale du texte produit par le 
savant jésuite : « Combat de noire saint père Denys l'Aréo- 
pagite, évêque d'Athènes, qui fut un des citoyens les plus 
illustres par la fortune et par la sagesse. C'était dans 
Athènes la coutume de compter siégeant à l'aréopage 
neuf juges d'élite qui prononçaient sur les affaires capi- 
tales. Denys en faisait partie. Saint Paul vint prêcher l'É- 
vangile à Athènes ; Denys, qui avait l'esprit pénétrant, 
comprit la vérité, crut à Jésus-Christ, et fut par l'apôtre 
consacré évêque d'Athènes. Le sage Hiérothée l' éleva à la 
connaissance des mystères les plus sublimes, et il composa 
des ouvrages sur les esprits célestes, sur leur hiérarchie 
et sur la hiérarchie ecclésiastique. 

« Denys fut arrêté par les païens et jeté dans les flam- 

ca; Tov TÛTTOV, jiETà TauTa v.aTa^aÊùv -à 'L!a::Épia \iÀp\ Ir^i -rîjç paatXEhç 
Ao[A£Tiavou, •/.a\ -o).Xà Oaipia-a £;:t8£iÇâ[iEV0ç, âv Ilaptafa t^ n6)>Et, -riiv 
XEsaXrjv àro-É[iv6-at • y.at TaÛTiiV îôi'atç yjpa'iv u:zo3£Eâ[iEVoç, pLÉypi ouo 
(iEXffov ISâotoE, Oau[j.a toÎç opôiotv lvaT7)(iâ[jiEVo;' v.oà où ^rpiiEpov TaixTjV 
àv5)-/.E, ;:ptv 8xe YuvaiyA èv6pLa-i Ka-oiXa uîravTTÎcaç, y.cà xarza Ostav -âvTioî 
ouayEÛE^ç — pivoiav, ta?; îy.d-iT,ç -aXajia;; oiov -iva Orjoocupbv iva-ÉOEXo. 
'QaxiTto; Pouaxi/.bç zol 'EXcuOépcoî y-apaxofiouvxat, ot aùxou ooixrjxaf. » — 
Migne, Patrol, grœc, t. IV, p. S8S. 

(1) Sirmond, Dissert, de duobus Dionys., c 7, rapporte le texte de ce 
synaxaire. — Bolland., Acta SancL, t. IVociob. , p. 746. 



— 392 — 

mes (1), où il fut brûlé avec ses écrits. Au dire de certains, 
ses livres n'existent conservés que dans la bibliothèque de 
Rome : on les trouve chez nous au nombre de dix. 

« Cependant Denys partit pour l'Occident, sous le 
règne de Domitien ; après y avoir fait beaucoup de mira- 
cles, il eut la tête tranchée et la porta dans ses mains l'es- 
pace de deux milles, et la remit à une chrétienne nommée 
Catulla, qui se rencontra sur son chemin. Rustique et 
Éleuthère furent décapités avec lui (2). » 

(1) « OûTOç 5).o"/.a'j-oîiTa'. Iv -upt ô-j7.7.r|o0îl; us'sXXtÎvojv, cuy/.a-axasv-ujv 
àuTW -/.al -Blv ÈtÉocov àuTùu ou^YpaatiâTiov S çaalTivÈ; èv [J.6vr| xf^ twv Pto- 
[xatâiv OiZOZEÎOat 6t6).ioOY/.r| ■ S'jpEcr/.ovTai os -ap' T)a?v 6i6Xta àu-ou Ssza. 

I{aTa).a6wv 3s ta Es-Épia l-t t^ç ëaaiXsîa; Aou.ETiavoû » 

(2) Nous rapprochons, pour rinslruclion de nos lecteurs, le loxle grec 
du synaxaire donné par le P. Sirmond, et la traduction latine du mé- 
nologe dit de Basile, ci-dessus, p. 222. — Bolland,, Acta Sanct., L IV 
octob., p. 748. 

« 'AOXrjd'îç Toîi Iv àfloiç -aTpb; Certamen sacrosancti marlyris 
71[x5)v Ir.iay.ÔTzo-j YEVopt.Évou 'AOrivôiv Dionysii Areopagiiœ, Atlienarum 
Atovuafo'j -ou 'Aps'.oyiKYÛou, oî Irj- episcopi. — « Magnus Dionysius 
-f/avsv eî; TÔJv Iv 'AOriVaî"; lv36Çwv in urbe Alhenarum, «dus ex iis 
-XoÛT(o 7.a\ aoat'a -spîSXsKToç. qui gloria, divitiis, et sapientia 

excellebani, in eoquem Areopagum 
vocant, causarum judex erat. 

« Tou os Osfo'j IlayXou tou àr.oa- « Cum vero S. Aposlolus Paulus 
t6Xou v.ripûHavToç Iv 'AOr,va?ç , cczpo; Allienas profectus, Christum prse- 
•rijv o-jVECTiv S)v, It.v^^iù -riiv àXi^Osiav dicaret, uti erat acri ingenio, ve- 
■/.a\ l;:îaT£'Jasv si; XpiGrbv, y.a\ yv-^o- rilatem facile intellexit et in Chris- 
Tovsîrai -ap'a-jTou l-îav.o-oç ^VOr,- tum credidit, baplizalusque Alhe- 
vwv. narum episcopus ordinatur, mul- 

losque Grsecorum domuit, et ad 
Deiim converses bapiizavil. 

<i Ta àz6pprjTa puEiTat -apà toû « Didicit eliam arcana Dei niys- 

aoçou 'lEpoOÉou. Aib zaï (a6vo; Iv teria a sancto Hierolheo episcopo, 

YpetjApLadtv l/tTÎOETctt tôjv Iroupavt'cov et multos libres de coelestibus vir- 

-aY[AdTtov Tolç 5tay.(5CTpLouç. tulibus conscripsit. 



— 394 — 
« Voilà, il faut en convenir, dit M. Darras (1) , un ar- 
gument capable d'ébranler la croyance des plus fervents 
aréopagitistes. J'avoue que, pour ma part, tout disposé 
que je sois à admettre les miracles, celui-ci me paraît au- 
dessus de ma foi. Je comprendrais que saint Jean, plongé 
à Rome dans Thuile bouillante, l'an 95, échappât à la 
mort par une protection divine, et allât mourir à Éphèse 
l'an 100 de Jésus-Christ. Mais si saint Jean fût mort en 95 
à Rome, sous les coups des bourreaux de Domitien, j'au- 
rais quelque peine à croire qu'il fût ressuscité pour mourir 
de vieillesse dans son Église d'Asie, en répétant à sa chré- 
tienté naissante la prédication si connue du disciple de 
l'amour. C'est un fait analogue que le texte du synaxaire 
constate pour saint Denys l'Aréopagite. La traduction lit- 
térale du grec est celle-ci : Flammis holocaustum conjec- 
tus est « Saint Denys fut exposé aux flammes » , et non 
« saint Denys fut consumé par les flammes » , comme le 
prétend le P. Sirmond, avec une intention au moins très- 
malveillante. Le récit ne présente donc point cette inepte 

M OuTo; ô^oxauTouxat Iv wjpt auX- « Delalus auiem ad AlUenarum 
Xrjç0e\5 uo'IXXtîvcov. prœfectum ab idololalris, compre- 

henditur cura duobus discipulis. » 

« MsTa To à-oT[Aï)05îvat tJjv XEoa- « Cumque multa lormenta su- 

Xtjv ytçdb) îo{av u::oo£?(!£p.£voç, [i^x.P' biissent, priraus quidem ipse de- 

oûo [jLiX(ujv iêâoide, xai où 7:p6ir£pov collatur, qui suis nianibus caput ad 

à;:éO£TO outtjv, ?wç ouvYJvTriaE Ta<jTr[ duo milliaria suslulit, nec primo 

yuvai7.\, ôv6[Aaxi Ka-oiXa, zaï -a-jx7)ç deposuit, quam Chrislianaî ferninae 

-atç x^pnt Tov bpbv Orjaaupbv tJtoi obviani factus, illud ei iradidit. 
•rijv xâpav l::fcr:£U!j£V. 

M Sbv ouTw 3à Pouffxizb; -/.al 'EX£u- « Postea duo ejus diîcipuli ca- 
G£pioç TOç 7.£çaXà; àn£-[irîOriaav. » pite obtruncali sunt. » 

(1) Saint Denys l'Aréop., p. -190. 



— 39o — 
invraisemblance ; on n'est point obligé de recourir à l'ab- 
surde incident d'une résurrection posthume que le texte 
du synaxaire ne suppose aucunement. De bonne foi, quel 
qu'ait pu être l'auteur de ce Martyrologe grec, pense-t-on 
qu'après avoir dit que saint Denys était mort à Athènes, 
il aurait eu l'incroyable simplicité d'ajouter sans transi- 
tion aucune : Il partit ensuite pour l'Occident? Il n'y 
a là qu'une question de sens commun, et l'auteur d'un 
Martyrologe ne saurait, en aucun temps et en aucun pays, 
avoir le privilège de l'absurde. Saint Denys, exposé aux 
flammes dans sa ville épiscopale, échappe à la haine de 
ses persécuteurs, comme saint Jean, plongé dans l'huile 
bouillante, est préservé de la rage des bourreaux romains. 
Voilà le sens précis du monument grec. Forcer l'intfjrpré- 
tation d'un mot isolé, suffisamment expliqué par le con- 
texte, pour en faire sortir une contradiction flagrante, 
ainsi que l'a fait le P. Sirmond, nous semble indigne d'un 
critique qui se respecte lui-même et qui veut respecter ses 
lecteurs. » 

M. Darras est convaincu de la bonté de sa cause : son 
discours le prouve assez. Malheureusement il est servi par 
de mauvais témoins, et sa parole émue ne saurait ni cor- 
riger leur langage ni prêter à leurs expressions un sens 
accommodatice qu'elles ne comportent pas. Le mot grec 
ô^oxauTouTa: (1) , qu'il veut rendre en latin par flammis 
holocaustum canjectus est, ne peut se traduire (f saint De- 
nys fut exposé aux flammes » , mais bien, comme le dit le 
P. Sirmond, «fut consumé par les flammes» , et le sens est 
encore précisé de façon à ne laisser aucun doute, par la 

(i) OûToç ôXozau-ou-a; év Tiap:', » . 



— 396 — 
fin de la phrase (1) , « et ses livres furent brûlés avec lui. d 
11 ne s'agit ici ni d'une amplification ni d'une paraphrase, 
comme nous les offre M. Darras quand il traduit ainsi (2) : 
« Il fut exposé aux flammes par les Athéniens, qui le vou- 
laient brûler en même temps que ses écrits. » Ce n'est 
point là donner aux mots le sens littéral qu'ils doivent si- 
gnifier, sous peine d'ouvrir la porte à toutes les interpréta- 
tions privées. Ici, il faut simplement une version, et nous 
préférons celle du P. Sirmond, qui montre, il est vrai, le 
synaxaire en défaut, mais qui n'oblige pas, pour le tirer 
d'embarras, à recourir au miracle. 

En 876, un moine^grec établi à Rome, Anastase le Bi- 
bliothécaire, traduisit la narration attribuée à saint Mé- 
thode sous le titre de Martyrion. Il l'adressa à l'empereui 
Charles le Chauve, avec cette dédicace (3) : « Voici la 
passion du saint martyr Denys de l'aréopage, évêque d'A- 
thènes. Je l'avais lue à Rome dans mon enfance, et des 
députés de Constantinople m'en donnèrent ensuite lecture. 
Après de longues recherches entreprises sur un ordre de 
vous, je l'ai enfin retrouvée dans le plus grand des monas- 
tères de Rome. Tout malade que je suis, j'ai sur-le-champ 
voulu la traduire en latin, Dieu aidant, le mieux possible, 
et, sinon mot à mot, du moins en m'efforçant de rendre 
exactement le sens. Prétendre que saint Denys de Paris 
n'est pas le même que l'Aréopagite, c'est là une opinion 



(1) u ]S"JY"''-K"s:'''-aÉvi:wv àu-(T> zaï -Cjv l-Épiov oufypaiifJxtTwv. » 

(2) Saint Denys l'Aréopag., p. 189. 

(3) Anaslas. Bibliolli., Ep. ad Carolum Calvum. — Migne, Patrol. 
ht,, t. CXXIX, p. 758. Nous rapportons le texte de la lettre aux 
pièces justificatives, XV. 



397 



qui doit tomber devant ce document grec d'accord avec 
les monuments latins. » 

M. Darras a cru découvrir dans un manuscrit de la bi- 
bliothèque Impériale la traduction du Martyrion de saint 
Méthode, offerte à Charles le Chauve par Anastase le Bi- 
bliothécaire (1). Nous ne pouvons être du même avis. Le 
manuscrit 5,569 ne contient, à nos yeux, qu'une amplifi- 
cation de fort mauvais goût, composée après la lecture de 
la lettre d'Hilduin à Louis le Débonnaire, en face des Aréo- 
pagitiqiies de l'abbé de Saint-Denys, ou devant une pas- 
sion nouvelle écrite dans ce sens et récemment livrée à la 
piété des fidèles. Que l'on compare la première page de la 
lettre d'Hilduin avec celle de ce manuscrit (2) : n'est-ce 

(1) Saint Demjs VAréop., p. 212 et 220. 



(2) 
imp., 



llilduini epist. ad Ludov. 



Il Exullavit cor nieum in Domino 
et exaltalum est cornu meuni in 
Dec meo. Dilalaium est cor nieum, 
et gandebunt labia niea, ut anuun- 
tiem prœconia doniini meiDionysii. 

u Rêvera magna mihi est ratio 
gralulandi , quoniam cumulalius 
mihi efleclum desiderii mei prœs- 
tare voluit divina diguatio, ut men- 
tis mea; conccplum ei placere co- 
gnoscerem, cum quod agere spon- 
tanée disponebat mea humililas, in 
agendo data manu aucloritalis , 
cooperarelur veslra Deo placens su- 
blimitas. 



Actes authentiques, dit M. Dar- 
ras, append. 8, Saint Benys l'A- 
réopagite, traduits par Anastase 
le Dibliolhécaire, du grec de saint 
Mélhodius, et envoyés en 870 a 
Charles le Chauve. 

« Sermo gratiarum coronat in- 
lellectum meum, et lex verboruni 
naturali prolationsimpeditur; sen- 
sibus gratificis irrigo mentem, et 
sermonem ad operandum non ro- 
borat organum. 

« Ex gaudio vincor, enarrando, 
et solus habere fortia gestain mente 
multi gaudii geslio. Dilans aulera 
exuliationem in cogitaiione, pauper 
efKcior ad eloqueudura quod ama- 
lur,... supervenial Salvalor, is qui 
de tuo accipii et docet hominem 
ad inspirandum et anuuntiandum, 
et ad intelleclum indigno mihi 
Iribuendum. » 



— 398 — 
pas la même inspiration, le même enthousiasme lyrique, 
la même allégresse, la même crainte de défaillir à la 
tâche, puis la même confiance d'être assisté d'un secours 
divin? 

Est-ce vraiment bien un traducteur qui s'écrierait (1) : 
«La passion de saint Denys vient d'être retrouvée; mes 
frères, le combat de saint Denys est révélé. Nous voyons 
resplendir la fin glorieuse du martyr : chacun désirait vi- 
vement la connaître, car les hommes l'avaient ensevelie 
dans l'ombre »? Au langage ampoulé, aux images recher- 
chées, aux antithèses forcées, qui ne reconnaît un mauvais 
écolier qui développe un thème proposé, soit qu'il rap- 
pelle la stérile éloquence de TAréopagite avant l'arrivée de 
Paul à Athènes (2), soit qu'il compare à l'aurore l'éclat 
jeté par Denys sur l'Église naissante (3) , soit qu'il s'épuise 
à retracer la cruauté, l'aveuglement, la gourmandise des 
habitants du Parisis (4)? Ce style enflé se boursoufle sur- 
tout à la peinture des travaux apostoliques de saint De- 
nys (5), au tableau du martyr portant sa tête entre ses 

(1) « Dionysii beau passio inventa est : Dionysii beali cerlaraen, fra- 
tres, revelatum est : Dionysii desiderali et ab hominibus occultati sanc- 
tissimus finis illuxit. » 

(2) a Dum enim ille fasces sermonum, ut curaulos palearura, coacer- 
varet, et inutilenj molera in efficacise verbis sublimius exaltaret, non 
haberet autem spicam saluiis ponderantem, snpervenit seraini-verbius 
Paulus, agricola studiosissimus. » 

(3) Fit protinus et slaïuitur ex incognito cunctis insiguis, ex advena 
omnibus niemorandus, et ponitur non valut in lucernali denuo solio fax, 
sed linguam et omnem oculum excedens et praevidens ulpote diei cujus- 
dam roseicolo rutilius. » 

(4) « Furore venenoso ac ira immitia quaeque omnium bestiarum 
atque reptilium ferocium superabant. » 

(5) « Sic palmis eos qui prius seque ut lapis posili erant, ut sapiens 



— 399 — 
mains (1), à la page d'exclamations destinée à servir de 
cadre au miracle dont on illustrait les derniers moments du 
fondateur de TÉglise de Paris (2). Qu'on lise ce manus- 
crit (3) , qu'on le compare avec les passions diverses pu- 
bliées sous le nom de saint Denys, qu'on les rapproche des 
anciens actes latins, il ne sera point difficile de se con- 
vaincre que ce sont toujours les mêmes pensées enchaî- 
nées de la même façon, amplifiées avec une abondance 
stérile, et auxquelles on s'est efforcé de donner une couleur 
et un tour aréopagitiques. 

Hincmar de Reims devait naturellement prendre place 
parmi les plus ardents défenseurs de l'aréopagitisme. Il 
avait été élevé dès sa jeunesse dans le monastère de Saint- 
Denys, et devint plus tard le disciple et l'ami d'Hilduin, 
dont ses habiles négociations ménagèrent la rentrée en 
grâce auprès de Louis le Débonnaire. Tout le monde s'ac- 
corde à reconnaître que ce prélat, digne de sa réputation 
sous plusieurs rapports, ne se distinguait nullement comm e 

archiiectus conneciens, verbi vinum ad fruendam laelitiara non degene- 
ralum proposuil Diouysius, ita ut assererent omnes qui prope et qui 
longe eranl, quod suavitale ipsius, et jam lavacrum inebriaveril, et ab 
admiralione atque fiducia concrepanlis fluclus qui circumdabatur fluvii, 
sese transferentes et removenles, ad aquam quœ in medio civitatis ex 
ore novi advense manabat, ac si quolidie mero profuse nectare, sanse, 
sedulseque doctrinœ vacantes conferrent et miraculis per fidem veluti 
fruenlibus alerenlur... » 

(1) M Is vero qui rêvera est et post obitum et post dormitionem magnus 
evangelista, suscepturn recisum caput suum, o miraculuml super utram- 
que manum portavit. » 

(2) « caput quod adspexit, et odoravit, spiravitque et audivil man- 
datorum Domini légitima!... » 

(3) Nous n'hésitons pas à donner place à ces actes parmi les pièces 
justilicatives, XII, persuadé que la simple lecture suflira pour convaincre 
que ce n'est point Ik un document original. 



— 400 — 
critique historique. Un jour, il prit Isidore Mercator, l'au- 
teur des fausses décrétales, pour le grand Isidore de Sé- 
ville, dont le nom lui semblait plus illustre et mieux fait 
pour donner crédit à l'ouvrage (1); puis, comme ces décré- 
tales ne lui étaient point favorables dans ses démêlés avec 
son neveu Hincmar, évêque de Laon, il les rejeta, sous 
prétexte que ne se trouvant pas dans les anciens recueils, 
elles étaient abrogées (2). Nous ne sommes nullement 
étonné de le voir confondre saint Denys de Paris avec 
saint Denys de l'aréopage. 

Pendant qu'Adon , Usuard , Scot Erigène s'élevaient 
contre cette opinion et la notaient comme une nouveauté, 
Hilduin et ses amis cherchaient de leur côté des documents 
pour établir l'antiquité de l'aréopagitisme. Aux écrits 
ignorés de Visbius et d'Aristarque, à l'hymne apocryphe 
de saint Eugène de Tolède,, à la passion de saint Denys, 
écrite en grec, attribuée à saint Méthode et traduite en la- 
tin par Anastase le Bibliothécaire, Hincmar ajouta une 
nouvelle pièce, les actes du bienheureux Sanctin, évêque 
de Meaux. Voici la lettre d'envoi qui accompagnait ces 
actes adressés par Hincmar à l'empereur Charles le 
Chauve (3) : 

«Au seigneur glorieux Charles, empereur 9,uguste, 



(1) Hincmar, Remens. archiep., Opusc. adversus Hincmarmn Lau- 
dun., Epist, vji, c. 12, 

(2) Siilvagi, Institut, canon., Dialriba isagog., P. in, vn. « Verum 
quum poslea hic idem Hincinarus in causa, quam cum Bincmaro Lau- 
duucnsi habebal, Isidorianas decrelales sibi nosias cernerel, eas respuit 
quideni, at non alio noraine, quam quod, quum in antiquis colleclionibus 
non repcrirenlur, essent obsolète. 

(3) Darras, Saint Denys l'Aréop., p. 207. 



— 401 — 
« Hlncmar , évêque indigne de Reims, et serviteur du 
t( peuple de Dieu : 

« J'ai lu la passion du bienheureux Denys, écrite en 
« grec par Méthodius, envoyée de ConstantinopleàRome, 
« et traduite en latin par le savant Anastase, versé dans 
(c les deux langues, et bibliothécaire du siège apostolique, 
n J'ai reconnu que cette passion s'accordait avec ce que 
« j'ai lu moi-même dans ma jeunesse, au sujet des témoins 
u qui transmirent les actes du martyre de saint Denys et 
« de ses compagnons à la connaissance de l'Église ro- 
(I maine, d'où elle passa ensuite aux Grecs. L'année 
« même de votre naissance, au palais de Francfort, l'évê- 
II ché de la ville de Meaux fut confié à Hubert, préchantre 
(1 de la chapelle impéiûale. La vieillesse et les infirmités 
{i de l'évêque Hlldéric, son prédécesseur, avaient laissé 
H cette Église dans un assez triste état sous le rapport de 
« la science et de la piété; les édifices sacrés n'avaient 
H point été convenablement entretenus. Hubert, pour re- 
« médier à ces désordres, obtint de mon seigneur et père 
« spirituel Hilduin, maître des clercs du palais impérial, 
« qu'on lui adjoignît un clerc nommé Vandelmar, formé à 
(I la science ecclésiastique au monastère de Saint-Denys, 
« sous la direction du savant Teugarius. Il le chargea de 
« l'éducation des clercs de Meaux, et lui donna en béné- 
(1 fice l'abbaye de Saint-Sanctin, dans son diocèse. Van- 
(( delmar trouva dans son abbaye des manuscrits fort usés, 
(1 contenant la vie et les actes du bienheureux Sanctin. 
« Les caractères en étaient presque effacés. Sa liaison avec 
« moi, elle goût des manuscrits qu'il méconnaissait, le 

(1 déterminèrent à me les envoyer pour les déchiffrer et 

26 



— 402 — 
« les transcrire sur de nouveaux parchemins. Je le fis avec 
« soin, et lui envoyai ces actes transcrits par moi. Mais 
« comme Vandelmar est mort depuis longtemps, et qu'il 
« termina sa vie avant Hubert lui-même , que d'ailleurs 
« j'ai appris que l'abbaye de Saint-Sanctin a été dans ces 
« derniers temps dévastée par les Normands, qui la brû- 
« lèrent en partie et la pillèrent, je ne sais si les anciens 
« manusciits ou les copies que j'en avais faites existent en- 
« core; c'est pourquoi je vous envoie une de celles que 
« j'avais gardées pour moi-même, afin que s'il restait en- 
(( core quelques personnes qui pussent mettre en doute 
« que notre père et seigneur saint Denys ne soit l'Aréopa- 
« gite, baptisé par l'apôtre saint Paul, ordonné évêque 
<i d'Athènes, et envoyé dans les Gaules par saint Clément, 
« le témoignage de l'Église grecque conforaie à celui de 
h l'Église romaine et de notre Église gallicane, les édifie 
« sur la vérité et l'antiquité de notre tradition. » 

Que faut-il penser de cette lettre et des actes de saint 
Sanctin? Nous bornerons notre réponse à quelques obser- 
vations. D'abord c'est un clerc, Vandelmare (1) , a formé 
à la science ecclésiastique au monastère de Saint-Denys, 
envoyé à Meaux par Hilduin lui-même, et bénéficier de 
l'abbaye de Saint-Sanctin, qui trouve dans son couvent 
des manuscrits fort usés, aux caractères presque effacés (2) , 
contenant la vie et les actes de saint Sanctin. » Les autres 
pièces citées par Hilduin à l'appui de son opinion étaient 

(1) « Wandelmarum, qui canlilenam optime a Teugario magislro in 
sanctî Dionysîi monasterio dîdicit, ad erudîendos clericos suos obtinuit. » 

(2) Idem Wandelmarus in loco sibi commisse quaterniunculos valde 
contrites, et quce in eis scripta fuerant pêne deleia, de vita et aclibus 
beali Sanclini reperîl. n 



— 403 — 
toutes dans ce même état de vétusté. Ensuite, c'est 
Hincmar lui-même (1) « qui a reçu ces manuscrits, qui les 
a déchiffrés et transcrits sur de nouveaux parchemins. » 
C'est une de ces copies que l'ami d'Hilduin met sous les 
yeux de Charles le Chauve, copie faite par lui (2) , « et 
qui doit convertir tous ceux qui peuvent encore révoquer 
en doute que notre seigneur etpèresaintDenys n'est pas 
l'Aréopagite baptisé par saint Paul, ordonné évêque d'A- 
thènes, et envoyé dans les Gaules par saint Clément. » 

Hincmar et Anastasele Bibliothécaire, l'un à Rome et 
l'autre en Gaule, se sont, il faut le reconnaître, merveil- 
leusement rencontrés dans l'observation qui termine la 
lettre adressée par chacun d'eux à Charles le Chauve. 
« Prétendre, disait Anastase, que saint Denys de Paris 
n'est pas le même que l'Aréopagite, c'est là une opinion 
qui doit tomber devant ce document grec d'accord avec 
les monuments latins. Et avant eux, Hilduin s'écriait : u Que 
l'on ne dise plus que notre saint Denys est différent de l'A- 
réopagite ! » Le hasard seul fait-il de ces coups ? 

De plus, nous ne pouvons ne pas faire remarquer 
l'incohérence de deux phrases d^ la lettre d'Hincmar : à la 
fin, il parle (3) « du témoignage de l'Église grecque con- 
forme à celui de l'Église romaine et de notre Église galli- 

(1) (I Quia me sciolum putabat, ad exhaurienda ea quse in eisdera 
quaterniunculis conlineri videbanlur et ad scribendum aperle in nova 
pargamena mihi commisit, quod et studiose peregi. » 

(2) « Propterea exemplar eorum quod mihi relinui vestro devoto et 
bono studio offerendum pulavi : ut si quœ sunt illorum reliquite qui 
negabant doranum et palrem noslrum Dionysium esse Areopagitam... 
ratum et in hac re recognoscant quod inde anie nos diclum est. » 

(3) « Ex his quae Grreca leslificalio et Romanœ sedis asserlio et Galli- 
cana intimât contesialio. » 



— 404 — 
cane. » Comment donc cet accord n'existerait-il pas? En 
commençant sa lettre, il affirme (1) « que la connaissance 
des actes de saint Denys a passé de l'Église romaine aux 
Grecs. » Au début, il déclare que la passion de saint Denys 
traduite par Anastase ne diffère point de ce qu'il a lu lui- 
même dans sa jeunesse (2), «au sujet des témoins qui 
transmirent les actes du martyre de saint Denys et de ses 
compagnons à la connaissance de l'Église romaine, d'où elle 
passa aux Grecs. » Est-il possible de concilier cette assertion 
avec le vieux Martyrologe romain, qui, de son côté, se fon- 
dant sur le témoignage d'Aristide, distinguait deux saints 
Denys et fixait dans Athènes le martyre de l'Aréopagite? 
Quant aux actes de saint Sanctin eux-mêmes, voici l'ex- 
posé sommaire du récit qu'ils renferment. Denys l'Aréo- 
pagite, chargé par le pape saint Clément de prêcher 
l'Évangile dans les Gaules, avait ordonné Sanctin évêque 
et l'avait envoyé d'abord à Chartres, ensuite à Meaux. Au 
temps de la persécution de Domitien, pressentant sa fin 
prochaine, l'apôtre des Gaules manda près de lui Sanctin 
et Antonin, et les députa à Rome, vers le souverain pon- 
tife, pour lui rendre compte des progrès de la religion 
chrétienne au delà des Alpes. Les deux disciples de saint 



(1) « Gesia marlyrii beati Dionysii socioruraque ejus ad Romanorum 
noliiiam, indeque ad Grsecos pervenerunt. » 

(2) « Leclabeali Dionysii passione a Melliodio... grsece diclala, et ab 
Anaslasio... latine conscripla; sicut in pncfatione sua narrât, recognovi 
his quse ibi scripta sunt ea quai in adolescenlia legeram consonare; vide- 
licet per quos et qualiter gesla martyrii beati Dionysii sociorumque ejus 
ad Romanorum notiliam, indeque ad Gnccos pervenirent. » — Voir aux 
pièces justificatives, XVI, la lettre d'Hincraar îi l'empereur Charles le 
Chauve. 



— 405 — 
Denys se mirent donc en route. Déjà ils étaient arrivés en 
Italie lorsque Antonin tomba dangereusement malade. 
Sanctin essaya néanmoins de continuer son voyage; mais 
il apprit bientôt, par révélation, que son compagnon était 
mort, et que l'hôte aux soins duquel il l'avait recommandé 
s'était débarrassé du cadavre en le jetant dans un cloaque 
attenant aux écuries. Sanctin revint aussitôt sur ses pas, fit 
ouvrir la fosse et ressuscita Antonin, Ils poursuivirent leur 
marche, et après avoir rempli leur mission auprès du pape 
saint Anaclet, qu'ils trouvèrent assis sur le saint-siége, ils 
retournèrent à Meaux. Ils en gouvernèrent successivement 
l'Église et s'endormirent dans le Seigneur, pleins de jours 
et de bonnes œuvres (1). 

N'est-ce point encore ià une de ces légendes merveil- 
leuses forgées au moyen âge pour entretenir la piété en 
frappant l'imagination des peuples? La curiosité peut y 
trouver ses délices, mais il est bien difficile de donner à 
de pareils documents une importance sérieuse lorsqu'il 
s'agit d'histoire. Les réserves sont d'autant plus permises 
que le nom de saint Sanctin, sa carrière apostolique, sa 
vie et sa mort sont loin de nous apparaître dépouillées de 
toute obscurité. On s'arrête à demander, et la critique 
hésite à prononcer si saint Sanctin a été véritablement dis- 
ciple de saint Denys, si saint Sanctin de Meaux n'est pas 
le même que saint Sanctin de Verdun, qui envoyait son ad- 
hésion au concile de Cologne condamnant Euphratas, vers 
l'an 3/iO, et enfin si l'apôtre des Meldes est mort en paix, 
selon le manuscrit d'Hincmar, ou s'il a remporté la cou- 

(1) Nous rapportoiis parmi les pièces justificatives le texte entier des 
actes de saint Sanctin, évêque de Meaux, XVill. 



— 406 — 
ronne du martyre, suivant certains actes légendaires du 
moyen âge. 

Cent ans. environ après Hilduin, à Constantinople, à la 
cour de Léon VI le Philosophe, Siméon le Métaphraste ras- 
semblait un certain nombre de vies de saints. Il ne pouvait 
manquer de réserver dans son recueil place à celle de saint 
Denys ; mais elle fut composée dans le sens aréop agi tique, 
auquel les Grecs continuaient à donner faveur (1). « Après 
« que le grand mystère de notre rédemption fut accompli, 
« dit Siméon (2) , la conversation corporelle du Sauveur 
« avec les hommes prit fin , et le règne de l'Esprit-Saint com- 

(1) Nous empruntons à M. Darras la traduction de ce lextei Saint 
JDenys VAréopag,, p. 263. 

(2) Siméon Métaphr., Vite S. Bionys. Areopag. Migne, Patrol grœc, 
t. IV, p. 589 et seq. 

« 'E:;£t os To (ji-ya T^ç 5)u.Siv otoxepîaç i;rpaY[Aa"î"jOil [xuuTi^ptov... KÉpaç 
Ta T^; aufiatiy.îj; Ivorjjxfaç oiyt-ax . ta 5È tou 7:vEÛp.a-oç âpys-at • ym ùi 
oupavoùç 6 l^j-b; Xp'.trrb; àvasspe-at • ym — poç -bv TzançaCo^ ÏTzivuoi 0p6vov • 
•/.ai -b i7.-op£u6[x.EVQV aurou HvEupta Irzi Trjv tGv àrArruû-i lOvSJv y.a-a7:é[x~ei 
-ofç jjLa07]Ta?ç âoTiY^av , oV o\iY.ài ô {j.a/.âpio; IlauXoç à-b|-c^ç aziaç i^stpa- 
yuY'50'J T^pb? TTjv àXîJOeiav — 'E-eiSt) oè 'Aûjîvjjai IlauXoç è^éveto, ... Ep^ou 
El'jrE-OTÔ) t^s àasSEta; aùxouç à::otrn)aai ooY[j.â-cov. "E^eCoiv oûv 6 IlauXo; ou 
•/.Evaî; X^F^''' ~° iîo6[j.svov • àXX' içE::6[iEVQV xbv npôsôpov te "/.ai xopuçatov ttïç 
tSjv cocpwTÔiv au[j.[j.op!a; î:apaXa6ibv, Tbv [iéyav xouxov 'ftwù. Aiovûaiov . . . 
Oùxoç oà XT]V xûiv 'AOrjvGv jZIOxe'jOe'i; irpoEOpfav, xCJv oiâxiov x^; 'E"/.7.Xr,afaç 
{)~Epy.axÉÇ£xa',,... Kal Et? xouxo ^âpixoç iXOtiv où/, l'xc Saty <5jîxo [j.ta /cdXst 
xa?ç 'AOrjvafç xbv xoaoîixov —spcYP^^"'^' -Xoîjxov x^î yâçvioç, . . T^v 6acîi).[oa 
'Pajfirjv zaTaXa[j.6âvE[, /.al ~pùaBiai KXrjpLEvxt xbv à;:offxoXi7.bv xrjvizauxa 0p6- 

vov oiÉ;:ovxt u-b xoûxou -poxp^TZExai ym -pb; larÉpia [uxaGîjva'. (j.épr)... 

'Auxb; àtj.a 'Pou;-t7.(î> -/.a\ 'EXsuOEpCo), ttjv FaXXfav Xi-ùv, Iv Ilapicrîa Xeyo- 
|j.Évrj X7) -ûXei y'"'^"^'-" 'Ev xofvjv x^ HapicJa xaûxri YS'^'^fJ^EVOç, -/.al /îXrîpï) 
xr]v -6Xiv à/:iaxta; Eupùv, y.âXXEi piv 7.ai [iSYÉOei zat :;Xi^OÊt xtôv Iv aùxî) 
7:oXu XI xôjv pLEYaXdJv ttôXeuv dc-oXEi7;o[isv7)v . . . Aid)7.xat Se 7:pGJx« [xlv x^v 
T0î5 pLazapîo'J Atovuafo-J, Eîxa 'Pouoxizou. zal 'EXEuOEOtou ly.xE'ftvouŒc ZEça- 

7.7)v Ttjv Iouxoîj y.EoaXTiv, âozEp xi ppaÊErov, Iv xa?ç yj.çavi 6 puipxvî 

OEçctpLEvoÇj io' îy.avbv ypôvov o(ci«v. h 



— 407 — 
« mença. Mon Sauveur Jésus-Christ remonta aux cieux et 
« reprit sa place sur le trône de son Père. L'Esprit-Saint, qui 
« procède de lui, est envoyé aux disciples pour les rendre 
<i les guides des nations infidèles dans les routes de la foi. 
« Illuminé par cet esprit, le bienheureux Paul fut amené 
« des ténèbres de l'erreur à la splendeur de la vérité. Paul 
« vint à Athènes, et travailla à la conversion des habitants. 
« 11 ne se retira pas les mains vides; sa parole conquit le 
« chef le plus illustre des philosophes, je veux dire le grand 
« Denj's, qui, élevé àl'épiscopat, reçut la mission de gou- 
« verner la nouvelle Église. Plus tard, comblé de grâces et 
« de bénédictions, il ne crut pas devoir restreindre à une 
« seule ville le bienfait de son enseignement. Il se rendit 
« à Rome, la capitale du monde, et y trouva Clément as- 
« sis sur la chaire apostolique. Clémentlui confia lamission 
« d'évangéliser les régions de l'Occident. Saint Denys, ac- 
te compagne de Rustique et d'EIeuthère, franchissant la 
(i Gaule Cisalpine, parvint à une cité nommée Paris, petite 
« bourgade qui, en importance, en population, en beauté, 
« le cédait à toutes les grandes villes, mais qui n'en était 
« pas moins remplie des superstitions et des erreurs païen- 
u nés. C'est ce lieu qu'il évangélisa. Les persécuteurs s'em- 
« parèrent des saints missionnaires. Denys eut le premier 
« la tête tranchée, et après lui Rustique et Eleuthère. 
« Après son supphce, le martyr porta quelque temps dans 
« ses mains sa tête coupée. » 

Tel est le récit du Métaphraste, « qui était, à son époque, 
dit M. Darras, pour les vies de saints, ce que pourrait être 
pour nous la collection des Bollandistes. » C'est, à notre 
avis, faire trop d'honneur à une compilation indigeste, sans 



— 408 — 
discernement et sans critique. Mais lorsque M. Darras si- 
gnale ce document comme une pièce à laquelle le seizième 
concile œcuménique, tenu àFlorenceenl438, aurait ajouté 
une irrécusable autorité, il paraît se risquer fort à l'aven- 
ture et compromettre à la légère le jugement des évêques 
assemblés. La discussion portait sur la procession du Saint- 
Esprit : André, évêque de Rhodes, l'un des orateurs du 
concile, prit la parole et dit (Ij : « Comme vous tenez 
avant tout à rencontrer le mot même de procession, je veux 
reproduire les passages de quelques-uns de vos docteurs, 
qui affirment que le Saint-Esprit procède du Fils, me réser- 
vant de vous en fournir un plus grand nombre en temps 
opportun. Qu'on lise donc en ce moment un texte qui est 
récité chaque jour dans nos églises : je veux parler dutexte 
de Siméon le Métaphraste.Vous avez sa vie de saint Denys, 
Ecoutez les paroles qu'elle renferme. Vous prononcerez 
ensuite votre jugement. » 

Est-ce vraiment l'occasion de chanter victoire et d'écri- 
re : « Certes la légitimité, l'authenticité, l'autorité de 
la passion de saint Denys l'Aréopagite par Siméon le Mé- 
taphraste ne pouvaient être plus solennellement afiîr- 
mées (2), » Qui donc ne voit pas que l' évêque de 
Rhodes rapportant le texte du Métaphraste détaché de 
la vie de saint Denys, lui emprunte seulement cette 

(1) Labbe, Sacros. Concil., conciliu m Florent., t. XIII, p. 118. 
« Nam quia loia difCcullas in eo est, ut ila dicam, procedere inveuiatur, 
afferemus quosdam ex vestris doctoribus, qui aperte dicunt Spiritum 
sancium ex Filio procedere. Et primum legatur ille qui a vobis quolidie 
legitur in ecclesia, Siméon, inquam, Meiaphrasles ; habelis vitam beati 
Dionysii; quid ergo ille dicat, audite : et postmodam ferelis judicinm. » 

(1) Darras, Saint Denys VAréopag., p. 266. 



- 409 — 
phrase (1) : « Mon Sauveur Jésus-Christ remonta aux deux 
et reprit sa place sur le trône de son Père ; l'Esprit-Saint, 
qui procède de lui, est envoyé aux disciples pour les rendre 
les guides des nations infidèles dans les routes de la foi. » 
C'est pour le mot procède, qu'il fallait faire accepter, que 
l'orateur citait la vie de saint Denys, sans qu'il entrât dans 
sa pensée de porter en aucune manière les Pères du con- 
cile à décréter la confusion des deux saints Denys, ou à 
marquer d'un caractère d'infaillibilité la légende qui mon- 
tre l'illustre martyr portant sa tête entre ses mains. 

« On ne répond pas à l'évêque de Rhodes, dit M. Bar- 
ras (2) , que le témoignage si décisif est emprunté à une 
source altérée par l'ambition d'un abbé de Saint-Denys 
nommé Hilduin, qui a falsifié les traditions, inventé des 
croyances inconnues avant lui, imposé à la crédulité de son 
siècle et légué aux âges suivants les fables absurdes dont il 
avait été le propagateur téméraire ! » Là n'était point la ques- 
tion, et les Pères du concile n'avaient rien à répondre; la 
citation offrait un argument pour défendre l'expression 
dogmatique joroeèd'e; mais elle n'ajoutait rien à la valeur 
historique du récit et des légendes qu'il renferme, de telle 
façon qu'il nous est impossible de voir dans ce fait k la 
preuve la plus convaincante du crédit universel de la 
croyance à l'aréopagitisme dans les deux Églises grecque 
et latine. 

L'Église de Paris, dominée par l'influence de l'abbaye de 
Saint-Denys, avait ainsi changé ses origines ; elle se for- 

(1) « Kai tb ly.-opsuô[i£Vov àurou ïlvsïjjjia Izt ttjv -Biv àj^ÎTCtov sOvGJv yjxta- 
T.i\x-t\. -o?ç [jLoOrjTaïç oBriyEav. » 

(2) Saint Denys l'Aréopag. , p. 267. 



— 410 — 

geait un âge non moins antique qu'Arles et Narbonne ; elle 
prêtait à sa fondation une date plus vénérable que Lyon et 
Autun. Les autres Églises des Gaules, chacune de son côté, 
tentèrent d'ajouter quelques feuillets en tête de leurs an- 
nales, quelques noms d'évêques.au commencement de leurs 
diptyques, afin de se façonner des origines apostoliques, 
afin de suspendre leur berceau aux bras même de la croix. 
Les moines de Saint-Martial de Limoges imitèrent Saint- 
Denys, et leur patron apparut un jour, en dépit des résis- 
tances de l'évêque Jourdain et de ses clercs, transfiguré 
en apôtre (1) et séparé à ce titre de la compagnie de saint 
Gatien, de saint Austremoine et de saint Denys. 

Les évoques et les conciles ne voyaient, au moyen âge, 
aucun motif sérieux de s'opposer à ces saintes fictions, qui 
semblaient imaginées pour nourrir et développer la piété 
des fidèles. Toutefois, dans l'Église d'Occident, nous pou- 
vons citer, de distance en distance, des noms illustres qui 
échappaient à l'engouement général. Au dixième siècle, le 
savant et pieux Fulbert de Chartres écrivait la vie de saint 
Piaton , apôtre de Tournai ; il le présentait comme un des 
douze compagnons de saint Denys, et le faisait mourir au 
temps de la persécution de Maximien (2) , montrant par là 
qu'il ne partageait en rien le sentiment de l'auteur des 
Aréopagitifjues. 

Ceux qui essayaient de protester ne s'en trouvaient pas 
toujours mieux, témoin Abélard, qui soutint un jour, au 
monastère de Saint-Denys, que leur patron n'était pas le 
même que l'Aréopagite, « pour quoi, disent les BoUan- 

(1) Voir ci-dessus Saint Martial de Limoges, p. HO. 

(2) Voir ci-dessus, chapitre VI, p. 182. 



— 411 — 

distes (1) , il fut maltraité par les moines et par l'abbé. » 
Abélard parle en deux endroits de ses écrits, des affaires 
désagréables que lui suscita la dispute au sujet de saint 
Denys. 11 avait dû prendre la fuite, et dans une lettre 
adressée par lui de Provins, sa retraite, à l'abbé de Saint- 
Denys, Adam (2), il dit que cette disgrâce avait pour cause 
le refus qu'il avait fait de confondre saint Denys de l'aréo- 
page avec saint Denys de Corinthe. Mais, dans Y Histoire 
de ses malheurs, il raconte que les moines furent surtout 
irrités de ce qu'il ne partageait pas leur sentiment sur 
l'aréopagitisme de saint Denys leur patron. Ils y tenaient 
beaucoup, et "Abélard avait déclaré qu'au demeurant « il 
importait peu que Denys fût venu de l'aréopage ou 
d'ailleurs, pourvu qu'il eût reçu de Dieu la couronne du 
martyre. Les moines, poursuit Abélard (3), s' empressèrent 
alors de courir à leur abbé pour m'accuser du propos qu'ils 
me prêtaient. Il les écouta, et les frères furent aussitôt 
réunis en chapitre. On me menaça d'en référer au roi pour 
qu'il me fît châtier comme si je venais d'enlever à son 
royaume et sa gloire et sa splendeur. » 
Deux faits éclatants, qui se produisirent au commence- 

(1) Bolland., Acte Sanctorum,t. IV, oclob., p. 718. — BoUand., 
Ada Sancforum, t. IV,-9. S. Diohysii Areopag. § iv, p, 722. « Quod 
S. Dionysium, monasterii Sandionysiani patronum, eumdeni non esse 
cum Areopagita, asseruissel, a Sandionysianis monachîs, horumque ab- 
bale, pessime est habitus. » 

(2) Abélard, Episl. xi. — Migne, Patrol. lat., t. CLXXVIII, p. 341 
et seq. 

(3) Id., Eistoria calamitaium, c. x. « Non multum curanduin esse 
ulrum ipse Areopagita, an aliunde fuerit, dumraodô tantum apud Deum 
adeptus sit coronam, » — « Graviter mihi comminatus est, et se ad re- 
gem cùm festinatione missurum dixil, ul de me vindiclam sumeret, 
lanquam regni sui gloriam et coronam ei auferente. » 



— 412 — 
ment du treizième siècle, prouvent plus clairement encore 
que l'on était loin, en Grèce, à Rome et dans les Gaules, de 
considérer la question de l'aréopagitisme comme définiti- 
vement résolue. 

Vers l'an 1206, l'évêque de Soissons Nivelon de Cerisy 
revint en France après la quatrième croisade, où il avait 
figuré parmi les principaux chefs. Nous avons vu (1) qu'il 
rapporta de Constantinople une grande quantité de reli- 
ques, entre autres la tête de saint Denysl'Aréopagite, qu'il 
donna à l'abbaye cistercienne de Longpont (2) . On com- 
prend aisément quelle émotion causa dans l'abbaye de 
Saint-Denys la nouvelle de la translation de cette relique, 
et surtout des honneurs qu'on lui rendait comme à la tète 
du premier évêque d'Athènes. Depuis Hilduin, on avait si 
bien pris l'habitude de confondre saint Denys de Paris avec 
l'Aréopagite : c'était le patron, et le monastère se glori- 
fiait si fort d'en posséder les reliques ! Que faire devant le 
témoin qui arrivait si mal à propos accuser Hilduin et pro- 
tester contre l'aréopagitisme? Les moines trouvèrent un 
moyen de sortir d'embarras, sans se désister en rien de 
leurs prétentions : ils soutinrent que la tête apportée de 
Constantinople était celle de saint Denys de Corinihe. La 
preuve de leur assertion, et ils n'en pouvaient trouver 
d'autre, c'est qu'ils déclaraient posséder la vraie tête de 
l'Aréopagite, mort premier évêque et martyr à Paris. 



(1) Voir ci-dessus, p. 224, le rapport du prieur de Longpont, en 1698, 
au général des Cisterciens. Nous avons renvoyé le texte latin aux pièces 
justificî^tives, XVIII. 

(2) Cette précieuse relique, déposée par l'évêque Nivelon dans l'abbaye 
cistercienne de Longpont, a échappé au désastre de ce monastère ; elle 



— 413 — 
Par une singulière coïncidence, la vérité ne tarda pas à 
sortir de ces nuages, et les anciennes traditions reprirent 
leur cours. La lumière vint encore de Rome ; c'était dix ans 
plus tard, en 1216, le grand pape Innocent III déclara, 
dans une circonstance solennelle, que saint Denys de l'a- 
réopage pouvait bien ne pas être saint Denys de Paris. Le 
concile de Latran venait de finir ; l'abbé de Saint-Denys, 
Henri Troon, n'avait pu se rendre à Rome. Retenu par l'âge 
et les infirmités, il avait envoyé en son nom le prieur 
Hémery et quelques députés du monastère. Le pape leur 
remit pour l'abbaye le corps d'un saint Denys que le car- 
dinal Pierre, légat du saint-siége, venait d'envoyer à Rome. 
Innocent III accompagna ce don inestimable de la bulle 
suivante (1). Nous l'empruntons à Félibien, qui l'avait co- 
piée sur l'authentique : 

« Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à 
l'abbé et au monastère de Saint-Denys de Paris, salut et 
bénédiction apostolique. 

o On est fort partagé d'opinion au sujet du glorieux mar- 
tyr et évêque saint Denys, dont le vénérable corps repose 
dans votre église, savoir si l'on doit croire que ce soit 
l'Aréopagite converti par l'apôtre saint Paul ; car quel- 
ques-uns disent que saint Denys l'Aréopagite mourut et 
fut enterré en Grèce , et que ce fut un autre saint Denys 
qui aononça la foi de Jésus-Christ aux peuples qui habi- 
taient pour lors la France. D'autres, au contraire, assurent 

fut transférée dans l'église paroissiale de Longpont, près Villers-Colle- 
rets, où on la vénère encore aujourd'hui. 

(3) Félibien, Histoire de Vahbaye de Saint-Denys, pièces justifica- 
tives, 1" partie, page cxvn. Bulle du pape Innocent III. 



— àU ~ 
que saint Denys Aréopagite vint à Rome après la mort de 
saint Paul, et que saint Clément, pape, l'envoya en Gaule; 
que ce fut un autre saint Denys qui mourut en Grèce, et 
qu'ils ont été tous deux de grands hommes en œuvres et en 
paroles. 

« Pour nous qui désirons honorer votre monastère im- 
médiatement soumis à FÉglise romaine, sans néanmoins 
donner la moindre atteinte à l'une ou à l'autre de ces deux 
opinions, nous vous envoyons par nos très-chers fils Hé- 
mery, prieur, et les autres députés de votre monastère, le 
sacré corps de saint Denys, que Pierre de Capoue, d'heu- 
reuse mémoire, prêtre et cardinal du titre de Saint-Marcel, 
a rapporté à Rome au retour de Grèce, où il avait été en- 
voyé comme légat du siège apostolique, afin que possédant 
les reliques des deux saints Denys, on ne puisse plus dé- 
sormais douter que celles de l'Aréopagite ne soient dans 
votre abbaye. 

« Recevez-les donc avec tout le respect qu'elles méritent ; 
et que ce présent de notre part vous engage à ne nous ou- 
blier jamais devant le Seigneur. Nous espérons de plus 
qu'après notre mort vous célébrerez tous les ans notre an- 
niversaire dans votre église, selon que nous l'ont promis 
vos députés. 

«Al'égard de ceux qui par piété iront visiter les reliques 
que nous vous envoyons, nous leur remettons, en vertu de 
l'autorité apostolique, quarante jours de pénitence. Que 
personne n'ait l'audace de toucher à cette bulle ou de s'y 
opposer. Quiconque le ferait encourrait l'indignation du 
Dieu tout-puissant et celle des bienheureux apôtres Pierre 
et Paul. 



— 415 — 

« Donné au palais de Latran, le deuxième des nones de 
janvier, la dix-huitième année de notre pontificat (1). » 

La lettre du pape Innocent III n'ébranla point l'opinion 
enracinée parmi les religieux de Saint-Denys. Le premier 
évêque de Paris, qu'ils honoraient comme leur patron, n'en 
demeura pas moins l'Aréopagite aux yeux de la commu- 
nauté, et ils continuèrent à croire que ses restes vénérés 
étaient conservés à l'abbaye depuis l'époque de sa fonda- 
tion. Ils décidèrent que les ossements sacrés qu'ils rece- 
vaient de Rome par une délicate attention du souverain 
pontife, appartenaient, ainsi que la relique de Longpont, à 
saint Denys de Corinthe, et ils établirent dans leur Église 
une fête en l'honneur de ce nouveau Denys. 

Quoi qu'il en soit de la manière de penser et d'agir des 
moines de Saint-Denys, il demeure constant, par la lettre 
d'Innocent III, que l'aréopagitisme n'était pas le sentiment 
conforme aux anciennes traditions romaines. Ces conclusions 
nous semblent invincibles, surtout lorsque devant cette 
lettre nous nous remettons en mémoire une observation 
que nous avons déjà faite (2). La puissante abbaye qui 
portait le nom du premier évêque de Paris se glorifiait 
d'avoir reçu des pontifes romains des témoignages multi- 
pliés d'estime et de faveur, bulles, diplômes, rescrits, 
brefs, privilèges apostoliques; ces pièces sont de tous les 
siècles, et, s'il y en a beaucoup de supposées et d'apocry- 
phes, il en reste un certain nombre d'une authenticité par- 
faitement reconnue. Or est-il possible d'expliquer que 

(1) Nous rapportons le texte de la bulle d'Innocent III aux pièces 
justificatives, XIX. 

(2) Voir ci-dessus, chapitre "VIII, p. 287. 



— 416 — 
dans le recueil de ces documents émanés du saint-siége, 
on ne remarque nulle part l'affirmation, au moins transi- 
toire, que le patron de l'abbaye de Saint-Denys n'est autre 
que l'Aréopagite? Dans quelques-unes de leurs lettres les 
souverains pontifes, suivant en cela l'opinion accréditée au 
moyen âge, attribuent les œuvres de saint Denys au dis- 
ciple de saint Paul, au membi'e de l'aréopage ; mais ils se 
gardent bien d'ajouter qu'il est le fondateur de l'Église de 
Paris. Nous ne craignons même pas de dire qu'ils supposent 
le contraire. Comment, par exemple, le pape Adrien, écri- 
vant à Charleraagne et lui citant l'autorité de Denys, « qui 
fut aussi évêque d'Athènes m , ne fait-il aucune allusion qui 
rapporte au même saint la fondation de l'Église de 
Paris? 

Malgré la translation solennelle de la tête de saint Denys 
d'Athènes au monastère de Longpont parl'évêque Nivelon, 
à son retour de Constantinople, malgré cette bulle où, sans 
paraître se prononcer, et tout en déclarant qu'il ne veut 
porter atteinte à. aucune des opinions, le pape Innocent III 
frappe d'un si rude coup Hilduin et son aréopagitisme, le 
sentiment de l'abbé de Saint-Denys, à la fin du moyen âge 
et au commencement des temps modernes, se glissa dans 
la plupart des esprits, qu'il charmait par la poésie du récit 
et l'originalité de la fiction. 

Nous n'hésitons pas à reconnaître qu'on cessa même 
pendant un temps de discuter la question de l'aréopagi- 
tisme de saint Denys de Paris. Les scolastiques parurent 
adopter les Aréopagitiques d'Hilduin comme une source 
historique. Saint Thomas d'Aquio, l'Ange de l'école, dans 
un sermon sur saint Denys, suivit le sentiment accepté par 



— 417 — 
ses contemporains, sans songer aucunement à le soumettre 
à la discussion. La belle prose composée par Adam de Saint- 
Victor, et longtemps insérée aux missels parisiens, est ins- 
pirée de la croyance à l'aréopagitisme, et elle rappelle le 
miracle du saint martyr portant sa tête entre ses mains. 
« Tressaille d'une sainte joie, ô Grèce, s'écrie le poëte (1), 
et que la France s'honore de son patron saint Denys! » Et il 
continue, racontant dans les strophes suivantes les ti-avaux 
et le martyre du premier évêque de Paris (2). 

Mais la vérité historique gardait ses droits contre les- 
quels on ne saurait prescrire ; ils nous apparaissent affirmés 
de la façon la plus péremptoire, dans des monuments d'une 
incontestable autorité. Il est constant que le Martyrologe 
d'Usuard demeura longtemps le seul en usage à Rome 
et dans les Églises des Gaules : il maintenait la distinction 
entre saint Denys d'Athènes et saint Denys de Paris. Nous 
avons trouvé par la meilleure des fortunes, d'abord, que 
du dixième au quinzième siècle, les missels, les martyro- 
loges et les bréviaires manuscrits des Églises de la Gaule 
n'étaient pas tous rédigés dans le sens de l'aréopagitisme; 
ensuite, ces vieux livres liturgiques nous ont démontré 
que l'opinion d'Hilduin n'avait même pas été acceptée 

(■1) CeUe prose fui insérée dans le missel parisien imprimé ea 1S42, 
par ordre de Jean de Belley. Elle commence par ceUe strophe : 

Gaude pie, Graecia ! 
Glorieiur Gallia 
Paire Dionysio ! 

('2) CeUe prose fut ensuite remaniée; mais on ne saurait sérieuse- 
ment reprocher a nos évoques d'avoir supprimé plusieurs strophes qui 
ne s'accordaient pas avec le sentiment suivi dans, le reste de l'oriice. 

27 



- 418 — 
dans tous les monastères de l'ordre de Saint-Benoît, auquel 
appartenait l'abbaj'e de Saint-Denys (1). 

(l) Personne n'ignore quelle était au moyen âge la splendeur de 
l'abbaye, bénédictine de Sainl-Vaast. La bibliothèque municipale 
d'Arras s'est enrichie des nombreux manuscrits de l'ancien monastère. 
Grâce à rexcelleni catalogue qui nous les a fait connaître, et surtout à 
l'extrême obligeance de l'auteur, M. Caron, qui nous a permis de passer 
en revue tous ceux qui pouvaient jeter quelque lumière sur la question 
de saint Denys, nous avons constaté que les manuscrits les plus an- 
ciens, les plus beaux et les mieux soignés, soit de Saint-Vaast, soit de 
l'Église d'Arras, établissent la distinction entre saint Denys d'Athènes 
et saint Denys de Paris. 

Les missels manuscrits n° 309, in-fol., xm' siècle; n" 334, in-fol., 
beau \élin, xni° siècle; n° 297, in-fol,, vélin choisi, xiv' siècle jn" 303, 
in-fol., .XIV' siècle; no 391, petit in-fol., xiv^ siècle; n° 886, in-fol., 
vélin jaune, xiv° siècle; n° 271, in-fol., beau vélin, xv« siècle; n°27S, 
in-fol., magnifique vélin, xV siècle, portent tous : 

Au 3 octobre : 

Noir DiOKYSii EPI ET 3IART. Mem. 

Au 9 octobre : 

Rouge DiONTSii ET sociis. Duplex 

avec les variantes : Dionysii epî et mart. cura sociis suis, — Dionysii 
cum sociis suis, — Dionysii sociorumque ejus, — Dionysii Rustici et 
Eleutherii, mart. — Le n° 391 a ceci de remarquable qu'au 3 octobre il 
dit expressément : Dionysii Areopagilîe epî et mart, — Mem. 

Au martyrologe manuscrit, n" 290, Xiii" siècle, dont nous avons parlé, 
nous devons joindre l'Obituarium Ecclesiœ Airebatensis,n° 3{i5,\n-fol., 
vélin magnifique, aussi du xm' siècle, et marquant également. 

Au 3 octobre : 

Noir DyoNjsii epî et mart. Mem. 

Au 9 octobre : 

Rouge DiOiSYsu sociorumque ejus. Duplex. 

Enlin, les bréviaires manuscrits n*» 356, in-fol. , xv° siècle; n° 768, 
in-4, vélin jaune, xv° siècle; n° 776, in-4, très-beau vélin, xV siècle,, 
disent également : 

Au 3 octobre : 

Noir Dyonisii epî et mart. Mem. 

Au 9 octobre : 

Rouge DiosYsn sociortoiqde ejds. Duplex. 

Nous avons observé, non sans quelque surprise, que dans plusieurs de 



— 419 — 

Sur ces entrefaites, la mode était revenue aux Grecs; 
on se trouvait en pleine renaissance. La Fable, qui avait 
peuplé l'Olympe de ses aimables mensonges, tenta de for- 
cer notre ciel , et ne pouvant toucher au Dieu des chrétiens, 
n'essaya-t-elle pas de s'attacher à ses saints? Les exilés de 
Constantinople achevèrent-ils à Rome ce que leurs ancêtres 
avaient commencé cinq ou six siècles auparavant en France, 
à la cour de Charlemagne ou auprès de Louis le Débon- 
naire? Baronius, dans la révision du Martyrologe, crut 
devoir briser avec les anciennes traditions , pour rendre 
hommage aux Grecs et assurer, semblait-il , par un acte 
solennel le triomphe des idées de l'abbé de Saint-Denys. 

Voici comment on fut conduit à ce résultat. 

La légende qui avait été insérée dans les livres litur- 
giques adoptés soit par l'Eglise de Paris, soit dans un 
certain nombre des Églises de la Gaule, à dater du neu- 
vième siècle, après l'apparition des Âréopagitiques d'Hil- 
duin , ne contenait qu'un abrégé de cet ouvrage. 

Cependant le bréviaire imprimé à Paris en lZi92, sous 
le titre de Breviarium magnum, laissa de côté l'opinion 
d'Hilduin pour admettre seulement un saint Denys en- 
voyé dans les Gaules par saint Clément. 

Nous lisons dans ce bréviaire, à la fête de saint Denys (1 ) : 

P° Leçon. — « Les saints missionnaires partirent en 
même temps : ils prêchaient rÉva,ngiIe de côté et d'autre, 
et vinrent aborder au port de la ville d'Arles. » 

IP Leçon. — « Là, ils se partagèrent les différentes ré- 
ces manuscrits, n" 339, par exemple, le feuillet du mois d'octobre 
manque au calendrier. 

(1) Breviarium magnum ad usum Parisiensium. — Pro oclava S.Dionysii. 



— 420 — 
gions de la contrée ; Denys ^ qui par une faveur du saint- 
siége avait reçu de saint Clément (1) , successeur de Pierre, 
la mission de prêcher la parole de Dieu dans les Gaules , 
Denys, conduit par le Seigneur, se rendit à Lutèce, capi- 
tale des Parisiens. » 

IV° Leçon. « Le préfet Fescenninus Sisinnius leur dit : 
« Si vous voulez obéir aux ordres de l'empereur Domitien 
« rendre hommage aux dieux immortels... » 

Des livres liturgiques, missels, bréviaires, livres des 
offices, lectionnaires, ont été rédigés pour différentes 
Églises des Gaules, d'après les actes latins de saint De- 
nys, et ne renferment aucune allusion, ni à la mission de 
l'apôtre par saint Clément, ni à l'aréopagitisme (2). 
D'autres sont composés dans le sens de l'opinion qui attri- 
bue à saint Clément, successeur de saint Pierre, la mission 
de saint Denys dans les Gaules (3). 

Au contraire, un bréviaire de Sens, imprimé en 152S, 
et que nous avons eu sous les yeux , présente en neuf le- 
çons un long extrait textuel des Aréopagitiques. 

Il en est de même de ceux que nous avons pu consulter 

(1) Breviarium magnum ad usum Parisiensum, n Lect. u Exindp, 
quibusdam in partes necessarias, prout et visum fuerat, deslinatis, idem 
Dionysius, qui sedis Apostolicse privilégie, tradente sibi beato Clémente, 

■ beati Pétri successore, verbi divini Gallicis gentibus eroganda semina 
susceperat, Lutetiam Parisiorum, Domino ducente, perveuit. — Paillon, 
Mémoires inédits, t. il, p. 3SS. 

(2) Le manuscrit \\° 269 de la bibliothèque d'Arras, Liber offi- 
ciorum S. Vedasti, in-foL magno, xii' siècle, est de ce nombre. L'an- 
tienne de laudes est textuellement empruntée aux actes : « Tali nam- 
que ad Dominum meruerunt professione migrare, ut amputatis capitibus 
adhuc putaretur lingua palpitans Dominum confiteri. » 

(3) Le manuscrit n° 417, de la môme bibliothèque, Breviarium Be- 
thuniense, appartient à cette catégorie. 



— 421 — 
à la bibliothèque de Sainte-Geneviève de Paris et à celle 
d'Arras (1). 

C'est donc de nos bréviaires français, de ceux qui con- 
fondent saint Denys de Paris avec saint Denys d'Athènes, 
que ce sentiment passa très-tard dans le bréviaire romain 
d'abord, ensuite dans le Martyrologe. Chose remarquable, 
les anciens bréviaires romains, même ceux qui furent pu- 
bliés aux premiers temps de l'imprimerie, ne donnaient 
pour la fête de saint Denys de Paris, au 9 octobre, que la 
reproduction textuelle du Martyrologe d'Usuard, portant 
« que Denys avait été envoyé dans les Gaules par le pontife 
romain. » Ils ne fournissent pas la moindre allusion ni à 
l'aréopagitisme, ni même à la mission de saint Denys par 
le pape saint Clément (2). 

Vers l'an 1543 seulement on a inséré dans le bréviaire 
romain la légende que nous y lisons aujourd'hui. Per- 
sonne ne reste surpris de voir qu'elle fut conservée lors 
de la révision de ce livre liturgique ; pour en avoir l'expli- 
cation, il suffit de connaître les principes adoptés par les 
correcteurs relativement à ces légendes. Écoutons et mé- 
ditons ce que dit à ce sujet le docte Gavantus, l'un des 
membres de la commission chargée, sous le pape Clé- 
ment VIII, de faire au bréviaire romain un travail de révi- 
sion qui fut adopté en 1602 : « Les correcteurs, dit-il (3), 

(^) Les bréviaires manuscrits de Saint- Vaast, n^ 229, in-8, véliu 
choisi, XIV* siècle; n» M2, in-/i, beau vélin, xiv* siècle, ont emprunté 
leurs leçons aux Aréopagiiiques^ à'RMuin, soit en les résumant, soit en 
citant textuellement. 

(2) La bibliothèque de Sainte-Geneviève possède un de ces anciens 
bréviaires romains imprimé en 1477 à Venise. 

(3) Gavantus, Thésaurus sacrorum riiuum. Comment, in Breviar. 



— 422 — 
jugèrent bien difficile de rétablir les leçons des saints selon 
la vérité historique, dans les parties qui étaient contro- 
versées, c'est pourquoi, en présence de tout récit appuyé 
par le témoignage de quelque auteur grave et ayant quel- 
que probabilité, ils prirent le parti de le conserver tel qu'il 
était, quand on ne pouvait constater sa fausseté, alors 
mênae que le sentiment contraire était admis par un plus 
grand nombre d'auteurs. » 

Or, vingt ans environ avant le bréviaire, le Martyrologe 
avait été soumis, à Rome, au même travail de révision et 
de correction. Un Martyrologe conserve difficilement la 
forme de sa rédaction première ; c'est un ouvrage auquel 
il est facile de faire des additions qui, par une conséquence 
presque nécessaire, ne tardent pas à entraîner des altéra- 
tions. C'est ce qui était arrivé au Martyrologe d'Usuard, 
adopté, comme nous l'avons dit, dans presque toutes les 
Églises de Rome : il s'était profondément modifié, et des 
en-eurs graves y avaient été glissées par des mains mala- 
droites. Le souverain pontife Grégoire XIII jugea néces- 
saire de le corriger, afin d'obtenir un texte qui serait uni- 
forme et qui se lirait plus convenablement à l'office. La 
commission choisie à ce propos se composait d'hommes 
très-distingués, et l'on nommait, entre les autres, le bar- 
nabite Gavantus, le jésuite Bellarmin et l'oratorien Baro- 
nius. En prenant Usuard pour guide principal, les correc- 

roni. sect. v, c. 12, De lectionibus, 16. « Qua in re perdifficile visum 
est illis ad Hisloriœ verilalem bona fîde restituere SS. Lecliones, idque 
minima, qua fieri potuit mutatione, imo, quœ controversa erant, alicujus 
' lamen gravis aucloris teslimonio suffulta, aliquam habereni probabili- 
talem, relentii sunt eo modo, quo erant, cum falsilalis argui non possent : 
quamvis ferlasse altéra senleulia sit a pluribus recepta. » 



— 423 — 

teurs ne négligèrent pas les anciens recueils du même 
genre usités chez les Latins et parmi les Grecs : seulement, 
on s'accorde à regretter que, dans une œuvre aussi déli- 
cate, ils n'aient pas toujours eu entre les mains les meil- 
leures copies, les exemplaires les mieux épurés par une 
sage critique. Après plusieurs essais peu satisfaisants, il 
parut, en l'année 1585, une édition définitive, qui cepen- 
dant reçut encore plus tard différentes modifications. 

Baponius paraît avoir eu la plus large part dans la rédac- 
tion de l'article du Martyrologe romain qui concerne saint 
Denys. Il avait déjà, dans le premier volume de ses An- 
nales ecclésiastiques, embrassé le sentiment d'Hilduin, en- 
traîné dans cette voie par l'exemple d'Hincmar et surtout 
par ses allégations. Baronius a écrit sur le Martyrologe un 
commentaire étendu où il expose les motifs qui l'ont dé- 
terminé a suivre l'opinion aréopagitique. Ce sont la tradi- 
tion des Grecs, le témoignage du saint-siége et la croyance 
des Gaules. Rien ne nous paraît plus faible que ce qu'il dit 
à ce sujet. Les Grecs ont reconnu l'Aréopagite dans le fon- 
dateur de l'Eglise de Paris, d'abord parce que les députés 
de l'empereur Michel le Bègue ont fait présent à Louis le 
Débonnaire des œuvres attribuées à saint Denys, ensuite 
parce que saint Méthode a écrit sa vie ; le témoignage du 
saint-siége consiste en ce que le pape Etienne II ayant 
bâti à Rome une église en l'honneur de saint Denys, son 
successeur Paul I" en confia le soin à des moines grecs ; de 
plus, les souverains pontifes avaient à différentes reprises 
approuvé les messes anciennes découvertes par Hilduin 
•dans les archives de la cathédrale de Paris ; la croyance 
des Gaules est établie par ces mêmes messes, par les actes 



-^ 424 — 
de saint Denys et par les récits du Parisien Visbius. Nous 
• avons discuté ces preuves et démontré l'insuffisance de ces 
témoignages. 

Baronius se laissa convaincre par ces raisons. Devant 
elles, le vieux Martyrologe romain, remontant au berceau 
de l'Église et célébré par saint Grégoire le Grand, fut mis 
de côté. Baronius se contenta d'exprimer ses regrets de ne 
le connaître que par ouï-dire, et de ne l'avoir rencontré 
dans aucun exemplaire du Martyrologe d'Adon (l'). Les 
traditions du Libellus apostolorum, les enseignements 
d'Adon, d'Usuard, deNotker furent abandonnés. L'antique 
croyance de Rome et des Gaules fut changée, la légende 
prit la place de l'histoire, et le nouveau Martyrologe romain 
offrit au 9 octobre cette notice commémorative (2) : « A 
Paris, fête des saints martyrs Denys de l'aréopage, évêque. 
Rustique, prêtre, et Éleuthère, diacre. Denys, baptisé par 
l'apôtre Paul, fut ordonné premier évêque d'Athènes, Dans 
la suite, il vint à Rome et fut envoyé par le pape saint Clé- 
ment en Gaule pour y prêcher l'Évangile. Il se rendit à 
Lutèce, où, après avoir pendant quelques années rempli 
fidèlement sa mission, il fut condamné par le préfet Fes- 

(1) Baronius, Proleg. ad Martyrol. Rom., c. 8. « In omnibus quœ 
viderim Martyrologiis Adonis impressis, illud ipsum, Roma accepium de- 
sideratur. Egregiam cerle, ac viris erudilis dignam, optatamque na- 
vasset operam' Mosander, si ejusmodi illu&lre veluslalis monumenlum, 
quod in sue manuscripto Adone haberi lestalur, una cùm ipso mariyro- 
logio Adonis, edidisset. « 

(2) Mari. Rom., vu idus oclobris : « Lulelise Parisiorum nalalis 
SS. martyrum Dionysii Areopagiise episcopi, Rusiici presbyteri, et Eleu- 
•iherii diaconi : ex quibus Dionysius ab Aposlolo Paulo baptizalus, pri- 
mus Alheniensium episcopus est ordinalus; deinde Romam veniens, a 
beaio Clémente Romano poniifice in Gallias praedicandi graiia direclus 
est. j> . 



— 425 — 
cenninus à souffrir divers supplices, puis à avoir, avec ses 
compagnons, la tête tranchée. » Depuis, l'Église romaine 
n'honore plus qu'un saint Denys, l'évêque d'Athènes et le 
premier évêque de Paris, dans l'Aréopagite. Hilduin mon- 
tait au Capitule. 

La roche Tarpéienne n'est pas loin. La question ne tarda 
pas à être de nouveau soulevée ; l'aréopagitisme fut battu 
en brèche et bientôt percé à jour. Nous passons sous si- 
lence les auteurs protestants et les écrivains obscurs qui, 
avant la fin du seizième siècle, ranimèrent la discussion. 

Le jésuite Jacques Sirmond fut, parmi les savants ca- 
tholiques, un des premiers qui attaquèrent, avec autant de 
liberté que de science, l'aréopagitisme du fondateur de l'E- 
glise de Paris. Dans une note insérée au tome second de 
son édition des anciens conciles de la Gaule, il disait : « La 
distinction de saint Denys de Paris et de saint Denys d'A- 
thènes est si évidente, qu'on éprouve la plus vive surprise 
à rencontrer des hommes qui ne voient pas un point si lu- 
mineux. » Cette observation déplut à des personnages 
constitués en haute dignité ; ils abusèrent de leur crédit 
pour forcer le père Sirmond à la supprimer et à la rempla- 
cer par un carton. Ceux qui eurent connaissance de cette 
petite intrigue ne se montrèrent que plus empressés à re- 
cueillir la feuille incriminée. 

Laguerrecommença. Un moine de Saint-Denys, le P. Mil- 
let, fit paraître un gros volume (i) pour réfuter la propo- 
sition du P. Sirmond. Celui-ci la soutint dans une disser- 
tation remarquable par sa force et sa concision (2). De 

(1) Yindicalio Ecclesiœ Gallic. de suo Dionys. Areopag, 16£8. 

(2) Dissertatio iu qua Dionysii Parisiensis et Dionysii Areopagilœ dis- 



— 426 — 
nombreux champions étaient entrés en lice. Les plus cé- 
lèbres furent, d'un côté, le bénédictin Hugues Ménard (1), 
les jésuites Chifllet et Halloix (2), le dominicain Noël 
Alexandre, qui soutinrent de leurs efforts réunis la cause 
ébranlée de l'aréopagitisme. D'autre part, après les at- 
taques discrètes et modérées du P. Sirmond, Launoy, es- 
prit hardi jusqu'à la témérité, se jeta dans la mêlée armé 
de toutes pièces, et frappa de ses coups redoublés l'opinion 
inventée en France et mise en honneur par Hilduin, Fabbé 
de Saint-Denys. 

Sirmond et Launoy furent sans contredit les plus rudes 
adversaires de l'aréopagitisme. Il est bon de savoir com- 
ment leurs travaux ont été jugés par M. Darras, dans son 
livre sur saint Denys l'Aréopagite. « On sait, dit-il (3), 
que la dissertation du P. Sirmond fut le bélier qui renversa 
la tradition et fît prévaloir, depuis 16Zil jusqu'à nos jours, 
la croyance contraire. Les pamphlets de Launoy, presque 
tous mis à l'index aussitôt leur apparition (4) , nous avaient 
présenté une demi-science noyée dans un torrent d'in- 
jures, et à peine relevée par des traits d'esprit et par des 
plaisanteries d'un goût plus ou moins suspect. Le succès 

crimen oslendilur. Brochure in-l8 de 7o pages, 21 lignes à la page, dit 
M. Darras, p, 13Zi. Cette dissertation, publiée en 1641, fut de nouveau 
présentée dans le recueil de Duobits Dionysiis. 

(1) De Unico S. Bionysio Diatriba, 16/!|3. 

(2) S.Dionysii Areopogitœ vita, 1633. Migne, Patrol. grœc, t. IV. 

(3) Saint JDenys l'Aréopag. , p. 134. 

(i) Les principaux écrits de Launoy sur les origines de nos Églises 
sont réunis, avec la dissertation du P. Sirmond,-dans un recueil intitulé 
de Duohus Dionysiis. Nous ne voyons pas que les opuscules contenus 
dans ce volume aient été mis à l'index, auquel le célèbre docteur a 
fourni bien d'autres matières. 



— 427 — 
Un systèaie de Launoy, observe ailleurs M. Darras (1) , a 
fait croire que ce docteur fameux avait dû écrire de nom- 
breux In-folios pour réussir à renverser une croyance de 
quatorze siècles. Il n'en est rien. Launoy n'a écrit que ce 
que l'on appellerait de nos jours des brochures. 

« Mais nous attendions du P. Sirmond une vaste érudi- 
tion, une critique approfondie sur tous les points de la con- 
troverse, une de ces discussions lumineuses où la vérité, 
cherchée patiemment, ressort enfin triomphante dans une 
conclusion que les faits et les monuments seuls ont ame- 
née. Grande fut donc notre surprise quand, au lieu d'un 
travail complet et étendu, nous trouvâmes une simple bro- 
chure in-18 de 75 pages, d'un format tel qu'elle ne four- 
nirait pas un texte suffisant pour un article de la Revue dei 
deux-mondes. » 

Et pourtant ces brochures, suivant l'expression dédai- 
gneuse de M. Darras, amenèrent un grand résultat. Il de- 
meura constant que des actes de saint Denys, les uns n'é- 
taient qu'une fiction (2j ; les autres, publiés par Bosquet, 
avaient été interpolés, car ils ne disaient d'abord mot de 
la mission de saint Denys par saint Clément, De ces actes, 
que la critique la plus bienveillante ne fait point remonter à 
une haute antiquité (3) , les six premières éditions, publiées 
d'après les meilleurs manuscrits, étaient conçues en ces 
termes [K] : « Saint Denys, qui, suivant la tradition, avait 

(1) Saint Denys l'Aréopag. , p. 84. 

(2) « Acla fabulosa, disent les Bollandistes, sanclo Dionysio Areopa- 
gitœ aflicla. » 

(3) Nous avons rapporté, p. 152 et 1S3, l'opiDion émise par Félibien 
■et par Lebeuf sur l'antiquité et surl'autbenlicité de ces actes. 

(i) Bosquet, Hist. Eccles. Gall., pars ii, p. 68 : « Sanctus ijitur 



— 428 — 
été envoyé par les successeurs des apôtres porter aux gen- 
tils les semences de la parole divine, arriva à Paris, conduit 
par le Seigneur. » Dans la suite, pour les besoins de la 
cause, on avait jugé à propos de remplacer l'expression 
trop vague « successeurs des apôtres» ou « pontife ro- 
main (J)» , par le nom plus significatif de saint Clément ("2). 

A mesure que l'esprit de critique se dévelo})pait, il vé- 
daisait à néant les Aréopagùtques dULilduin et les monu- 
ments divers qui avaient servi à élever cet édifice. Les 
écrits de Visbius etd'Aristarque s'en retournèrent en pous- 
sière ; les hymnes attribuées à Fortunat et à saint Eugène 
de Tolède furent reconnues d'origine suspecte, et les autres 
témoignages déclarés pour la plupart nuls et sans valeur. 

En France, on ne tarda pas à laisser de côté la fable 
pour la léaJité, la légende pour l'histoire. 

La distinction entre les deux Denys recouvra ses droits 
et reprit possession des intelligences. Le bréviaire parisien 
imprimé en l/i92, se fermant à l'histoire et aux anciens 
souvenirs, s'était ouvert à la légende et à la nouveauté, 
pour admettre la mission de saint Denys par saint Clément. 

Dionysius, qui, ul ferunt, a sucessoribus aposlolorum verbi divini se- 
mina genlibus eroganda susceperat,... Parisios, Domino ducenle, per- 
venit. » — Bolland, t. IV, ociob, 9, SS. Dionysii, Rusiici el Eleulh., 
§ III, p. 86o. 

(1) Nous en avons donné la preuve en rapportant ci-dessus, p. 383, le 
manuscrit du dixième siècle du Martyrologe de l'Église d'Auxerre, dans 
lequel le mot « pontife romain » avait été raturé et remplacé par « saint 
Clément, n 

(2) Le manuscrit de la bibliothèque d'Arras, n° S73, in-fol., max., 
vélin gratté, Xiu* siècle, contient, au nombre de ses quarante-cinq vies 
de saints, celle du pape saint Clément. Elle ne renferme, quoique assez 
détaillée, rien qui rappelle les relations de ce pontife avec saint Denys 
de l'aréopage ei surtout la mission dans les Gaules. 



— 429 — 
En 1643, sous l'archevêque Jean -François de Gondy, 
une des leçons du bréviaire avait été rédigée en ces ter- 
mes (1) : « Denys fut baptisé par saint Paul et sacré évêque 
d'Athènes. Il vint ensuite à Rome, et le pape saint Clément 
l'envoya dans les Gaules prêcher l'Évangile. » 

En 1680 des théologiens de la sacrée faculté de Paris 
furent choisis par Mgr de Harlay pour apporter quelques 
corrections au bréviaire parisien; l'aréopagitisme fut com- 
mis à leur examen. On parla pour et contre. Le bréviaire 
fut modifié, et l' Aréopagite un peu traité comme les poètes 
dans la république de Platon : on l'avait banni, non pas en 
le couronnant de fleurs, mais en passant sous silence tout 
ce qui pouvait affirmer la confusion de l'évêque d'Athènes 
dans l'évêque de Paris. De plus, le nom du pape qui avait 
envoyé notre premier évêque ne fut pas exprimé, et on lut 
au premier nocturne cette antienne (2) ; « Saint Denys, qui 
avait reçu du pontife romain la mission de prêcher la pa- 
role divine dans les Gaules. » 

En 1700, Mgr le cardinal de Noailles adopta nettement 
pour le bréviaire de Paris la distinction entre les deux 
saints Denys; il ordonna le premier de faire au 3 octobre, 
dans tout le diocèse, la fête de l'Aréopagite, tandis que le 
9 du même mois, on célébrait celle du fondateur de l'Église 
de Paris. 

Enfin, trente ans plus tard, Mgr deVintimilie donnait la 

(1) « Ilaque et baptizaïus est ab apostoJo Paulo et Ailienierisiuni Ec- 
clesiîe prsefecius. Qui cum poslea Romam venisset, a Clémente pontifice 
missus est in Galliam prtedicandi Evaugelii causa. » 

(2) « Sanctus Dionysius tradente Romano poniilice, veibi divini se- 
mina gentibus erogacda suscepit. 1) 



— 430 — 
confirmation la plus formelle et l'adhésion la plus complète 
à cette distinction (1): 

IV« Leçon. « Denys, ordonné par le pontife romain 
évoque des nations, partit avec Trophime, Saturnin et 
quatre autres apôtres, prêcher l'Évangile dans les Gaules 
avant le règne de Dèce. » 

V* Leçon. «Denys envoya ses douze disciples dans diffé- 
rents pays des Gaules; ils les arrosèrent de leur sang au 
temps de la persécution de l'empereur Maximien. » 

Les vieilles traditions de Rome et de l'Église des Gaules 
triomphaient. 

Cependant le Martyrologe et le bréviaire romains nous 
enseignent l'opinion contraire. Nous avons dit comment et 
pourquoi. 

L'observation de Gavantus explique les embarras de ceux 
qui furent chargés de corriger ces livres liturgiques : « Ils 
prirent le parti de conserver tel qu'il était tout récit appuyé 
par le témoignage de quelque auteur grave et ayant quel- 
que probabilité, alors même que le sentiment contraire était 
admis par un plus grand nombre d'auteurs. » Nous appre- 
nons ainsi pour quelle raison les correcteurs ont séparé les 
évêques réunis dans une même mission par saint Grégoire 
de Tours (2). On ne fixa rien pour la venue de Martial, 
d'Ursin et de Strémoine; Gatien et Saturnin, envoyés par 

(1) Lectio IV in feslo sancii Dionysii. — « Diouysius a Romano pon- 
tifice genlium episcopus ordiuatus, cum Trophimo, Saturnino el aliis 
quatuor ad prsedicandum in Gallias, anie Deciorum imperium missus 
est. » 

Lectio v. — « Dionysius duodecim discipulos emisit... quasregiones 
sanguine suo consecrarunt, in persecutione Maximiani imperatoris. » 

(2) Nous avons réuni les mémoires du Martyrologe romain touchant 
les évêques aux pièces justificatives, XX. 



— 431 — 

le pape Fabien, arrivèrent dans les Gaules sous l'empereur 
Dèce. Quant à saint Denys de Paris, Baronius était assuré- 
ment un auteur assez grave, comme dit Gavantus, pour 
amener ses collègues à tenir bon compte de son opinion et 
à décider la question du Martyrologe et du bréviaire en 
faveur de l'aréopagitisme qu'il avait embrassé. 

La même indécision se manifeste lorsqu'il s'agit de fixer 
la date du martyre des douze compagnons associés à saint 
Denys dans des documents sérieux. Le Martyrologe romain 
renvoie la mort de Fuscien et Victoric, de Piaton, de Rufîn 
et Valère, de Crépin et Crépinien et de Quentin, après 
l'année 286, au temps de la persécution de Dioclétien et 
de Maximien 5 Piégulus ou Rieul n'a qu'une commémora- 
tion très-vague, et de Marcel il n'est fait aucune mention, 
tandis que Lucien de Beauvais est présenté comme com- 
pagnon de saint Denys de l'aréopage (1) . 

Sans doute les souverains pontifes ont imprimé un ca- 
ractère officiel au Martyrologe, en ce sens qu'il n'est point 
permis à chacun de le modifier à sa fantaisie; mais ils n'ont 
nullement prétendu marquer du cachet d'une certitude ab- 
solue tout ce qui est contenu dans ce recueil, ou affirmer 
qu'il ne renferme aucune erreur. C'est ce que Benoît XIV 
explique parfaitement dans son grand ouvrage sur la béa- 
tification et la canonisation des saints (2). L'illustre pontife 
a donné lui-même une nouvelle édition du Martyrologe, 



(1) Nous avons étudié celte question dans noire chapitre VI. Quant 
aux notes commémoratives du martyrologe sur chacun de ces saints, 
nous les avons rassemblées à la fin de nos pièces justificatives. 

('i) Benedictus XIV, de Servorum Dei heatificatione. et canonizatione, 
1. IV, p. II, c. 11, 8. 



— 432 — 
et il indique, dans une préface très- développée, plusieurs 
corrections qu'il jugeait nécessaires. 

Nous croyons aussi qu'en autorisant et même en impo- 
sant le bréviaire romain, le saiut-siége n'a nullement eu la 
pensée de mettre les faits purement historiques, et surtout 
les légendes des saints, à couvert sous le sceau de l'infail- 
libilité de l'Église. Nous devons observer que celle de saint 
Denys est ordinairement citée pour prouver qu'il n'est pas 
interdit de contester la véracité de certains récits contenus 
dans les leçons du bréviaire. C'est l'exemple choisi par Be- 
noît XIV lui-même, dans le livre le plus estimé quand il 
s'agit de ces matières. 

« II n'est, dit le pontife (1), nullement défendu d'expo- 
ser, avec la réserve qui convient en pareil sujet et en s'aji- 
ptfyant sur des raisons sérieuses, les difficultés qui peu- 
vent se rencontrer touchant les faits historiques, et de les 
soumettre au jugement du saint-siége, qui en estimera la 
force et la valeur, si l'on procède à une nouvelle correction 
du bréviaire romain. » 

En quoi ce grand pape nous parait suivre fidèlement 
les traces de ses prédécesseurs Etienne II, Adrien P% In- 
nocent III, qui tous prirent à tâche de se tenir en dehors de 
ces débats, et de ne pas intéresser le saint-siége à la ques- 
tion de l'aréopagitisme. 

(1) Benedicius XIV, de Servoruin Dei beatificatione et canoniza- 
iionc, 1. IV, p. II, c. 17. « lia ut velilum exislimari non possit, 
debila cum modeslia, et gravi fundamento, qiiœ occurrunt in (aclis his- 
toricis, difficultaies exponere, «asque judicio sedis aposlolicœ suppo- 
nere, iit earum veritatem et robur perpendat, si qiiando nianus itenim 
admoveatur ad Breviarii Romani correciionem. » Et ailleurs il dit encore : 
K Una cum permissione bénigne indulta ei^udiiis difliculiaies excitandi 
non levés super iis quoe in lectionibus narran'.ur. » ' 



— 433 — 

Le jésuite Sirmond, confesseur du roi Louis XIII, et 
Launoy, docteur en Sorbonne, n'avaient pas eu peur 
de passer pour des dénicheurs de saints en dirigeant 
contre l'aréopagitisme toutes les forces de leur érudi- 
tion. Les Adrien de Valois, les Morin, les Lecointe, les 
Pagi, les Tillemont, les Baillet ont suivi leur exemple. 
Les maîtres de la science, chez nous, ont étudié les origines 
de nos Églises. Les auteurs du Gallia Christimia repoussent 
formellement l'opinion d'Hilduin et inclinent à placer la 
mission de saint Denys sous le consulat de Décius ; les bé- 
nédictins de Saint-Maur se rangent expressément de l'avis 
de saint Grégoire de Tours, de Sulpice-Sévère et des actes 
de saint Saturnin ; les Bollandistes n'hésitent pas à distin- 
guer l'évêque d'Athènes de notre premier évêque; ils af- 
firment qu'à la fin du siècle dernier il ne restait presque plus 
personne à défendre l'aréopagitisine ; enfin ils déclarent 
beaucoup plus vraisemblable et à peu près certaine (2) 
l'opinion qui fixe au troisième siècle l'arrivée de saint 
Denys dans les Gaules et la fondation de l'Église de Paris. 

Au bord des marais, de la terre humide échauffée 
par un soleil d'été, l'on voit vers le soir se dégager des 
langues d'un feu bleuâtre, pâle et terne; ces flammes légè- 
res courent, s'agitent et se croisent, s'éteignent et se rallu- 
ment soudain au plus léger souffle, tant qu'elles ne se dé- 

(1) Bolland., Acia Sanctorum, t. IV, oclob. 9. S. Dionysii Areopa- 
gilîe, § xni. Opinionem de duobus Dionysiis tam apud Grtecos quatn 
apud Lalinos, anliquilus viguisse, Dionysiiimque Areopagilum a Pari- 
siensi cerlissime esse divcvsuni concluditur. 

(2) SS. Dionysii, Riisiici et Eleiilliprii, § vu, p. 891. Opinio quai 
Dionysium sxculo ni missiim staïuit longe verisimilior ac propemodum 
eiiam certa pronuncialur. 

28 



_ 434 — 
tachent pas de ces bas-fonds qui leur donnent naissance 
et leur fournissent aliment. Mais il suffit que ces flammes 
fantastiques cessent d'adhérer au sol et qu'elles s'élèvent 
au grand air pour qu'on les voie sitôt se dissiper, s'éva- 
nouir sans espoir de reparaître. L'aréopagitisme a eu le sort 
de ces feux follets ; la science et la critique, l'histoire et 
Tépigraphie l'ont pris et détaché de terre pour l'étudier 
en pleine lumière : à l'instant il a cessé d'exister. 

Notre saint Denys est assez illustre par ses travaux et par 
son influence, par la fondation de l'Église de Paris et par 
son action sur les premiers apôtres de la Gaule Belgique, 
pour qu'il ne soit pas nécessaire de lui attribuer le renom 
de l'Aréopagite. 



CHAPITRE IX 



Des lieux, auxquels se i-attaclie, en Gaule et dans 
le I»arîsîs « la mémoire de saint Denys notre 
premier évêque. 



Le présent, pour l'homme, n'est qu'un point où il saute, 
mais ne se tient pas ; l'avenir ne lui apparaît que comme 
une espérance aussi fragile qu'incertaine ; le passé est tout 
pour lui. Est-il étonnant qu'il y mette ses plus chères com- 
plaisances? « Quand j'étudie les anciens, je me fais ancien 
moi-même, disait Tite-Live. » On aime dans l'antiquité à 
s'arrêter devant les grands noms, à ressusciter ceux qui 
les ont portés, à voir par la pensée et à parcourir par l'ima- 
gination les lieux qu'ils ont habités ou qu'ils ont rendus 
illustres par leur souvenir. Comme Antigone conduisait 
jadis le vieil Œdipe dans Colone près d'Athènes, parmi 
les monuments d'un autre âge, la science dirige la marche 
du genre humain à travers les siècles écoulés, pour l'ins- 
truire par des leçons utiles et le façonner par des ensei- 
gnements agréables. Qu'elle nous accompagne aujourd'hui 
dans les Gaules, au milieu des habitants du Parisis, à 
travers les quartiers solitaires de la vieille Lutèce ; sous 
ses pas elle soulèvera la poussière du passé, peut-être y 
trouverons-nous les traces glorieuses du premiei' évêque 
de Paris. 



— 436 — 



Arles. — Rouen. — Évreux. — Meaux. 

Nous avons dégagé des questions précédentes, ou du 
moins nous nous sommes contenté de toucher, chemin fai- 
sant, quelques points accessoires qui auraient embarrasse 
notre marche dans une discussion compliquée de textes 
qu'il fallait étudier, de témoignages dont nous ne pouvions 
ne pas examiner la valeur. Il nous a semblé meilleur de 
traiter séparément des lieux auxquels se rattache le souve- 
nir de saint Denys de Paris. 

Confessons tout d'abord que nous rencontrons sur ce 
terrain une multitude de traditions légendaires qui re- 
posent en petite partie sur des fondements respectables, 
mais dont le plus grand nombre apparaissent dépouillées 
de toute vraisemblance. Nous croyons de notre devoir de 
raconter les unes et de ne poiftt passer entièrement les au- 
tres sOus silence, afin de ne rien négliger qui se rapporte 
aux origines d'une Eglise aussi illustre que celle de Paris. 

Plusieurs diocèses de la Gaule ont fait gloire à saint 
Denys du premier établissement de la foi dans leurs villes 
épiscopales. Ceux-ci le plaçaient en tête de la liste de leurs 
évoques, ceux-là lui attribuaient le choix et Fordinaiion de 
leur premier pontife. Nous ne reviendrons pas sur ce que 
nous avons déjà dit des traditions, de nos jours à peu près 
abandonnées, de l'Église d'Arles, qui décernait à saint 
Denys de Paris une place d'honneur sur ses anciens dipty- 



— 437 — 
ques (1). Il est possible, observer ons-Dous encore, qu'en 
abordant sur la terre des Gaules, notre apôtre se soit ar- 
rêté dans la Narbonnaise. De Lyon, la persécution de 
l'empereur Sévère avait étendu ses ravages sur les Églises 
établies, dès l'origine du christianisme, dans les villes prin- 
cipales de la province romaine, par les Crescent, les Paul, 
les TropMme. Les chrétiens, dispersés par la crainte des 
supplices, attendaient à se réunir sous de nouveaux pas- 
teurs. Denys fut touché de compassion pour les fidèles de 
l'Église d'Arles; il ranima par ses prédications leur foi dé- 
faillante et leurs courages abattus. Après avoir quelque 
temps occupé le siège épiscopal de cette ville, il y fit as- 
seoir à sa place un évêque du nom de Trophirae (2), mais 
différent du disciple de saint Paul, distinct du fondateur 
de cette insigne Église, d'où, suivant l'expression du pape 
Zozime, les ruisseaux de la foi s'étaient répandus sur 
toutes les Gaules (3). Alors il les quitta pour s'avancer 
dans l'intérieur du pays, vers les peuples situés dans la 
partie septentrionale de la contrée. 

Est-ce là de l'histoire ou simplement une légende sans 
valeur? Les anciens diptyques publiés par Mabillon sont 
les seuls documents qui présentent un Denys parmi les 
évêques d'Arles. Nous ne pensons pas, sur la foi de ce té- 
moignage unique, quelque respectable qu'il soit, pouvoir 
décider la question et affirmer qu'il s'agit bien ici de saint 
Denys de Paris. 

(1) Voir ci-dessus, p. lZi9, le fac-similé avec nos observations sur les 
diptyques, p. l/j6. 

(2) Id.,j), S6. 

(3) Id., p. 130. 



— 438 — 

Les traditions qui concernent l'Église de Rouen ne sont 
guère moins obscures. On a aussi prétendu qu'elle comp- 
tait saint Denys parmi ses évoques, ou du moins qu'il y 
avait annoncé la parole de Dieu et, par suite de ses prédi- 
cations, exercé les fonctions épiscopales. Dans des actes 
anciens de sainte Glotilde (1) nous lisons : « Cette pieuse 
reine rebâtit depuis les fondements un grand monastère 
qui avait été construit près des murs de la ville de Rouen,^ 
du temps du bienheureux Denys, et dédié par ce saint 
évêque, sous l'invocation des douze apôtres, le premier 
septembre, ainsi qu'on le trouve sculpté sur une pierre 
placée au pied de l'autel. » Celte pièce, qui ne fait pa& 
grande autorité, prouve à peine que l'on a pu découvrir h 
Rouen quelques vestiges de saint Denys. La construction 
de ce monastère au temps du premier évêque de Paris pa- 
rait dénuée de toute vraisemblance. Mabillon, qui avait 
publié l'ancienne vie de sainte Clotilde, et qui citait le- 
passage que nous venons de rapporter (2) , pense qu'il y a 
une erreur manifeste en ce qui est dit de saint Denys (3). 
C'est saint Victrice, évêque de Rouen vers la fin du qua- 
trième siècle, qui fît construire une église en l'honneur des 
douze apôtres. Le monastère qui tenait à cette église au- 
rait, dans la suite des temps, reçu le nom de Saint-Ouén. 

Nous admettons avec plus d'assurance que l'un des dis- 

(1) Mabillon a publié cette ancienne vie de sainte Clotilde dans ses 
Acta Sanctorum Ordinis S. Benedicti. 

(2) Mabillon, Annales Ordinis S. Benedicti, t. I, p. 123. 

(3) Voir les Boliandistes, Acta Sanctorum, au 3 juin, p. 288. — 
Malgré le sentiment de Mabillon, le nouveau bréviaire de Paris a inséré 
dans la légende de saint Denys le document fourni par la vie de sainte- 
Clotilde. 



— 439 — 
ciples de saint Denys de Paris, Nigaise, accompagné de 
quelques autres ouvriers évaugéliques , est venu prêcher 
]a parole de vie dans la partie du diocèse de Rouen qui 
forma ce que l'on appelait le Vexin français , aux environs 
de Pontoise et de Meulan. 

Quant aux souvenirs de Fécamp (1 ) , encore dans le dio- 
cèse de Rouen, ils semblent des plus légendaires. Là s'éle- 
vait une ancienne abbaye où depuis bien des siècles on 
vénérait le précieux sang, c^est-à-dire de la terre imbibée 
du sang même qui a coulé des plaies du Sauveur suspendu 
à l'arbre de la croix. D'après un vieux poëme (2), dont une 
copie manuscrite remonterait au treizième siècle, cette re- 
lique avait été apportée par Bosc et Saurin, envoyés par 
saint Denys annoncer l'Évangile au pays de Gaux (3) ou 
des Calâtes. 

L'Eglise d'Evreux , dans la même province, a toujours 
regardé saint Taurin comme son premier évêque, et Ton a 
cru longtemps qu'il avait été consacré par saint Denys de 
Paris. Aucun récit ne serait plus intéressant que la vie de 
saint Taurin , si elle pouvait paraître à nos yeux revêtue 
de quelque autorité. Né à Rome, baptisé par saint Clément 
et confié par ce pontife aux soins de Denys l'Aréopagite, 
Taurin aurait sui\i l'apôtre des Gaules dans sa lointaine 
mission. Au temps de la persécution de Domitien , Denysi, 
sachant surtout qu'il ne saurait échapper davantage aux 
recherches dirigées contre lui par le préfet Sisinnius, con- 

(1) Le nom latin de cette abbaye est Fiscanensis, de Fiscano ou JFYs- 
camnum, 

(2) Fallue, Histoire de Fécamp, p. 37 et 77. 

(3) Leroux de Liney, Essai sur Pabbaye de Fécamp. 



— MO — 
fera l'onction épiscopale à celui qu'il regardait comme son 
fils. Puis il le prépara à la lutte et aux longues épreuves que 
son âge allait lui permettre de supporter, tandis que lui- 
même, nonogénaire, n'avait plus qu'à mourir. Taurin était 
âgé de quarante ans ; il prit le chemin d'Evreux , tandis 
que son frère Gauderic ou Gaugeric (1 ) , également ordonné 
par saint Denys, dirigeait ses pas plus avant vers le nord, 
du côté de Cambrai. 

Les Bollandistes rapportent ces faits en les déclarant in- 
dignes d'aucune confiance (2); ils se fondent sur une an- 
cienne épitaphe pour renvoyer à la fin du quatrième siècle 
la mort de saint Taurin. Nous croyons inutile de discuter 
la phrase d'un ancien auteur écrivant (3) : « Aucuns disent 
que saint Gaugeric, disciple de saint Denys, fut le premier 
qui éclaira les Cambrésiens des rayons de la foi. » Cette 
assertion ne repose que sur la vie de saint Taurin , et ne 
mérite pas qu'on en fasse meilleur état. 

L'Église de Meaux, à son tour, s'honore, de toute anti- 
quité, de placer saint Denys de Paris au premier rang sur 
la liste de ses pontifes. Ici du moins nous n'avons pas que 
la légende pour point d'appui. Hildagaise, au neuvième 
siècle, écrivait la vie de l'un de ses prédécesseurs, saint 
Faron , évêquede Meaux , et il lui assignait le dix-neuvième 
rang à partir de saint Denys (4) . Mais presque tous les do- 

(1) Le manuscrit de la bibliothèque d'Arras, n° S73, du xui' siècle, 
Sa7ictoruni vitœ, dont nous avons déjà parlé, contient une vie de saint 
Gaugeric, Vila sancti Gaugerici episcopi, qui ne rappelle aucune de ces 
circonstances. 

(2) Acta Sanctorum, t. II Augusti, p. 63. 

(3) Carpentier, Élat de Cambrai, p. 31 S. 

(4) a Nonus decinius ordo a sancto Dionysio primo anlistite in Iiac 
urbe. n 



— 441 — 

cuments attestent que saint Denys a établi son siège à Paris: 
aussi ne peut-on accepter sa présence dans l'Église de 
Meaux qu'au sens où son ministère apostolique ne s'est 
pas renfermé dans les limites du Parisis , et qu'il a porté 
ses fruits sur le territoire voisin, habité par les Meldes. 
C'est pourquoi les tables les plus accréditées (1) nous 
offrent comme premier évêque de Meaux saint Sanctin, 
disciple de saint Denys de Paris. 

On a encore attribué à saint Denys la fondation ou du 
moins le développement dé l'Église de Chartres (2) . Nous 
n'en trouvons aucune preuve. Si les anciens actes de saint 
Savinien et de saint Potentien, de Sens, pouvaient être pris 
eu considération, ce serait plutôt aux disciples de ces saints 
martyrs qu'il faudrait rapporter les origines de l'Église de 
Chartres. A cette époque devraient également se rattacher 
les travaux apostoliques et le martyre de saint Chéron. 
Mais ce ne sont là que des conjectures (3), et il est difficile 
d'arriver à autre chose sur ces temps anciens, 

II 

Saint-Benoît. — Saint-Étienne des Grès. — Notre-Dame 
des Champs. — Noire- Dame. — Saint-Demjs du Pas. 

— Saint-Denys de la Chartre. — Saint- Symphorien. 

— Montmartre. — Saint-Denys. 

Nous avons vu dans les anciens actes de saint Denys 
que le pontife, ayant fixé dans Lulèce le lieu de sa rési- 

(1) GalUa Chrisliana, u VIII, p. •lî)97, 
. (2) Butler el Godescard, Vies des saints, saint Deoys. 
(3) Gallia Christiana, t. Vllf, p. 2. 



— 442 — 
dence, « construisit la première église, établit des clercs 
qui devaient la servir, régla leurs offices suivant l'usage, 
et prit soin d'élever au second degré du sacerdoce des 
hommes d'une vertu éprouvée. » L'auteur de ces actes 
ajoute (1) : « Confiant dans l'avenir et encouragé par la 
construction d'une basilique, il ne cessait de prêcher le 
vrai Dieu aux gentils. » C'est dans le même sens que la 
prose d'Adam de Saint-Victor, telle qu'elle nous est en- 
core aujourd'hui présentée par la liturgie parisienne, cé- 
lèbre saint Denys construisant à Lutèce le temple du 
Christ (2). Mais quand on accepterait ces documents 
comme revêtus d'une incontestable autorité, il ne faut 
point donner au passage que nous en détachons un sens 
plus large qu'il ne convient. Cette basilique, ce temple, 
cette église ne signifient pas autre chose qu'un fort mo- 
deste sanctuaire où le saint apôtre, assisté de ses compa- 
gnons, offrait d'abord les saints mystères, au premier mo- 
ment de sa prédication dans le Parisis. 

Dans ces conditions, on peut très-bien admettre que le 
fondateur de l'Église de Paris a pu posséder un édifice 
consacré au culte du Seigneur, et qu'il y a même exercé 
un ministère assez régulier, à peu près semblable à celui 
que nous savons avoir été en usage aux temps apostoliques 
et pendant la période des persécutions. 

Où, dans Lutèce, pouvons-nous espérer de découvrir les 

(1) B Ecclesiam, illis quœ necdum in locis erat, et populis illis novam 
construxit. » Et un peu plus bas : « Cinclus ergo fide, et jam conslruc- 
tione basilicœ roboralus. n 

(2) Hic coiisiructo Christi templo 
Verbo docet et exemple, 
Coruscat miraculis. 



— 443 — 
traces de ce lieu vénérable? «Il est certain, dit André 
Duchesne (1), que saint Denys non -seulement consacra 
les deux églises de Notre-Dame des Champs et de Saint- 
Étienne de Grès, mais encore celle de la Trinité, aujour- 
d'hui de Saint-Benoît, l'une des collégiales ou paroisses de 
l'université. Voici comhient en parle Raoul de Presles (2) : 
« Monsieur saint Denys fonda à Paris trois églises : la pre- 
« miére, de la Trinité, en l'église qui est à présent Saint- 
ce Benoist, et y mit moynes; la seconde, de Saint-Etienne, 
« qui, par corruption, est appelée des Grès, et y fit une pe- 
« tite chapelle en laquelle il chantait ; la troisième, Notre- 
« Dame des Champs, en laquelle il demeurait et y fut prins.» 
Mais pour le siège épiscopal, continue Duchesne, je ne 
doute pas, quant à moi, qu'il n'a été de tout temps en 
l'église de Notre-Dame de la Cité... Il est vrai que ce n'était 
pas un si grand et si somptueux temple comme il est... » 
L'église de Saint-Benoît, que l'on avait appelée Saint- 
Benoît le Bien-Tourné, et qui porta jadis le titre de la 
Trinité, ne subsiste plus (3) . Chaque jour en emporte les 
derniers vestiges, et il n'en reste maintenant de traces que 
dans la rue du Cimetière-Saint-Benoît, derrière le col- 
lège de France. De l'aveu de tous les savants, l'ancienne 
tradition qui attribuait la construction de cette église à 



(1) André Duchesne, Antiquités et Recherches des villes, châteaux, 
p. 36 et 49. 

(2) II y eut deux Raoul de Presles : le père, qui fut secrétaire de 
Philippe le Bel et mourut en 4319 ; le fils, maître des requêtes sous 
Charles V, célèbre avocat et connu par plu^'eurs écrits. 11 mourut en 
1381; il est sans doute l'auteur des paroles citées par Duchesne. 

(3) Lebeuf, Histoire de la ville et du diocèse de Paris, t. II, édi- 
tion Cocheris, ch. vi, de l'église de Saint-Benoist, p. 45. 



saint Denys ne repose sur aucun fondement ; il est encore 
moins vraisemblable de croire que le premier évêque de 
Paris y ait établi des moines. 

L'église de Saint-Étienne des Grès s'élevait dans la rue 
Saint-Jacques, entre la rue Saint-Étienne des Grès et 
celle des Grès ; elle est également démolie. On prétendait 
que son nom venait des Grecs, et que c'était par corrup- 
tion, comme le disait Raoul de Presles, qu'on l'avait ap- 
pelée des Grès. » Saint Denys, observe encore André Du- 
chesne (1), bâtit, près du champ qu'il cultivait, un sanc- 
tuaire surnommé des Grecs, en mémoire de ce que le saint 
évêque avait honoré la Grèce de sa naissance, où il bapti- 
sait, catéchisait, et recevait les vœux et offrandes des nou- 
veaux chrétiens. » Cette étymologie plaisait dans Je temps 
où l'on confondait le premier évêque de Paris avec saint 
Denys l'Aréopagite ; ce n'était qu'une conjecture complète- 
ment dénuée de preuve. « Je suis bien éloigné, dit l'abbé 
Lebeuf (2), d'en remonter l'origine au siècle de saint De- 
nys, puisque ceux qui l'ont cru n'ont été fondés que sur 
l'usage de la surnommer des Grès, qu'ils s'imaginent ve- 
nir du latin de Gi'cecis, et en quoi ils trouvaient un rapport 
évident avec saint Denys l'Aréopagite. « Il est plus simple 
et plus naturel de faire dériver le nom de cette église des 
degrés qu'il fallait monter pour y arriver, ou encore de ce 
qu'elle se trouvait sur la voie qui conduit à Sainte-Gene- 
viève. Aucun document d'ailleurs ne permet d'en rappor- 
ter l'origine à saint Denys. 

(1) André Duchesne, Antiquités et Recherches, p. 35. 

(2) Lebeuf, Misi. de la ville et du diocèse de Paris, u II, ch. vr, de 
l'église de Sainl-Elienne des Giez, p. 5S. 



— 445 — 
L'église de Notre-Dame des Champs doit nous intéres- 
ser davantage , car dans les lieux qu'elle occupait on ren- 
contre encore un reste d'antiquité religieuse qui mérite 
toute notre vénération (1) . Ce sont les vestiges de son an- 
cienne crypte, dans le monastère des carmélites du quar- 
tier Saint- Jacques, rue d'Enfer, 65, « On assure, dit l'abbé 
Lebeuf, par tradition, dans le couvent des carmélites qui 
a succédé aux bénédictins, qu'il y a sous la crypte sur la- 
quelle est le fond de l'église une autre cave plus basse, 
ce qui marquerait encore des restes de sépulcres romains, 
et peut-être fût-ce dans quelques-uns de ces lieux souter- 
rains que saint Denys assembla d-'abdrd quelques fidèles, n 
Après avoir été loiîgtemps occupée par des moines, Téglise 
de Notre-Dame des Champs fut, en 160ii, cédée par l'ordre 
de Saint-Benoît, puis achetée par la bienheureuse Marie de 
l'Incarnation (2), pour y établir la première maison des 
carmélites à Paris. Le couvent devint très-célèbre. Une 
église appropriée . aux besoins de l'ordre remplaça l'an- 
cienne ; elle fut souvent Hlustrée par des cérémonies impo- 
santes, et retentit à diverses reprises de la voix des plus 
illustres orateurs (3), Fléchier, Mascaron et Bossuet. Les 

(1) Lebeuf, Hist. de la ville et du diocèse de Paris, t. II, ch. vi, 
Notre-Dame des Champs, p. 59. 

(2) Mai-ie Guyard ou M"' Accarie. Voir la Vie de la bienheureuse 
Marie de ^Incarnation,- écrite par l'abbe Boucher, curé de. Saini- 
Merry et supérieur, des carmélites du quartier Saint-Jacques, sur les 
mémoires de leur bibliothèque. 

(3) Fléchier prononça, le i2 août 1675, dans la chapelle des carmé- 
lites, l'oraison i'unèbre de la duchesse d'Aiguillon, et le 12 août 1690, 
celle du duc de Moniausier. Mascaron, le 30 octobre 1675, fit dans la 
même chapelle l'oraison lunèbre de Turenne, et le grand Bossuet, le 
9 août 1685, celle de la princesse palatine Anne de Gonzagûe de Clèves. 



— 446 — 
origines de ce sanctuaire furent pour ainsi dire oubliées, 
et les auteurs des derniers siècles en parlent peu. Ils nous 
apprennent seulement qu'elle avait été bâtie sur le haut de 
la montagne située vers le midi, et formant une vaste 
plaine, campi, où commençait la route rom^iine qui con- 
duisait à Orléans. Il ne reste de cette église que le nom de 
Notre-Dame des Champs donné à la rue qui venait y. aboutir. 

Pendant la révolution, le couvent des carmélites fut 
vendu et leur église détruite ; puis, lorsque l'orage se fut 
apaisé, quelques anciennes religieuses de la communauté 
rachetèrent une partie fort restreinte de la maison. Elles y 
firent bâtir une modeste chapelle. La crypte de Téglise 
Notre-Dame des Champs se retrouva dans la portion 
qu'elles avaient acquise. Elle était toute dévastée. Aupara- 
vant elle paraissait, en partie du moins, taillée dans le roc ; 
mais les nouveaux propriétaires, afin d'agrandir les sou- 
terrains, s'étaient servi de la mine pour s'ouvrir un pas- 
sage. La piété des carmélites les porta, sitôt que la chose 
leur fut possible, à restaurer ce lieu demeuré vénérable 
aux yeux des habitants du Parisis. Une chapelle souter^ 
raine marqua la place de la crypte. 

Nous ne voyons ici rien qui vienne démentir une tra- 
dition d'âge en âge religieusement gardée par les Pari- 
siens. Le fondateur de l'Église de Paris a très-bien pu 
choisir, dans la campagne voisine de la cité, des souter- 
rains, des espèces de catacombes où il se retirait au mo- 
ment de la persécution, en compagnie de ses disciples et 
de son petit troupeau. Il s'y tenait caché lorsque, suivant 
le récit de Raoul de Presles, les bourreaux vinrent le sur- 
prendre et le charger de chaînes. 



— 447 — 

Ces souvenirs sont des plus respectables. Semblable à 
Rome, Paris a aussi ses catacombes, berceau glorieux des 
origines de son Église, où les premiers chrétiens se réfu- 
giaient pour prier aux jours d'affliction, où le premier 
évêque, dans les élans de la ferveur primitive, offrait à 
Dieu l'Agneau sans tache, au sang duquel il allait mêler le 
sien. Pourquoi donc ce sanctuaire n'est-il pas plus connu, 
plus visité, surtout aux jours où le diocèse de Paris célèbre 
la fête de son apôtre? Dès le commencement du douzième 
siècle, l'église de Notre-Dame des Champs s'illuminait du- 
rant l'octave de saint Denys (1), et pour en couvrir les 
frais, le roi Louis le Gros avait assigné une rente à prendre 
sur le douaire de la reine Adélaïde son épouse (2) . 

Peut-on supposer que l'apôtre de Paris a établi dans la 
Cité même une première église où il aurait placé sa chaire 
épiscopale? Est-ce cette même église qui, à travers les vi- 
cissitudes des temps, a été l'égUse cathédrale de ses suc- 
cesseurs? Faut-il^ttribuer la même antiquité soit à la ba- 
silique de Saint-Étienne, soit à une église dédiée à la sainte 
Vierge, qui toutes les deux ont été remplacées par la mé- 
tropole de Notre-Dame? Ainsi le splendide monument dont 
cinq siècles travaillent à faire un chef-d'œuvre d'architec- 
ture religieuse, devrait à saint Denys sa première origine. 

Rien ne nous sourit mieux, rien ne pénètre plus avant 
dans notre esprit, que ces hypothèses sages et réfléchies ; 
elles ne sont point le fruit avorté d'une imagination sans 



(1) Lebeuf, Hist. de la ville et du diocèse de Paris, t. II, ch. vi, 
p. 63. 

(2) Chartul. B, Marise de Campis, fol. 14. Ce cartulaire est conserré 
au séminaire d'Orléans. 



frein. L'histoire de la fondation des églises épiscopales dans 
les autres cités du monde chrétien atteste, par d'illustres 
exemples, que l'apôtre de Paris a dû chercher au centre 
même de Lutèce un premier sanctuaire où lés fidèles ai- 
maient à s'assembler autour de leur pasteur, au moins aux 
jours de joie et de tranquillité. C'est pourquoi nous ne 
saurions deviner sur quel fondement s'appuie l'abbé Le- 
beuf pour dire (1) « que saint Deuys n'a célébré les saints 
mystères que dans le dehors, et plus probablement dans 
les faubourgs qui étaient situés du côté qu'il était arrivé 
de Rome, c'est-à-dire vers le midi. » 

Mais il faut le confesser, quelque agréables que soient 
ces hypothèses, nous ne pouvons leur changer de nom et 
les donner pour la vérité. Aucun document positif ne per- 
met d'affirmer que telle est bien l'origine de l'église mé- 
tropolitaine de Paris. 

Trois autres églises, dont il ne reste presque plus de 
trace, s'élevaient jadis dans la Cité, rappelant encore la 
mémoire de notre premier évêque. Au nord de la Cité, à 
l'endroit où se termine aujourd'hui le pont Notre-Dame, 
l'ancienne église de Saint-Denys de la Chartre (2) asso- 
ciait à l'idée de prison le souvenir de l'apôtre du Parisis. 
On a conclu que c'était le lieu où il avait été mis aux fers 
avant son martyre. Les enthousiastes reconnaissaient là 
cette prison Glaucia (3) où, selon le récit de Visbius, le 
saint pontife aurait subi une dure captivité. 

(1) Lebeuf, t. I, p. 2. 

(2) Sanclus Dionysiiis de Carcere. — Lobeuf, id., t. Il, ch. x, Saint- 
Denys de la Charlre, p. 499. 

(3) Carcer Glaucini. 



— 449 — 

«Au neuvième siècle, observe l'abbé Lebeuf, Hilduin, 
abbé de Saint-Denys, écrivit que le saint évêque avait été 
enfermé dans la prison de Glaucin, appelée, dans quelques 
exemplaires des Gestes de Dagoberl, Arx ou Carcer Glau- 
cini. Ces Gestes sont d'un moine contemporain de cet 
abbé, s'ils ne sont pas de lui. L'auteur, quel qu'il soit, 
i-apporte l'extrait d'une, charte par laquelle Dagobert avait 
donné au monastère de Saint-Denys des places tant dedans 
que dehors la cité de Paris, proche cette forteresse ou pri- 
son, et pi'ès d'une porte gardée par un nommé Salomon (i) . 
C'était Là une occasion de parler de la détention que les 
païens y auraient faite de saint Denys. Cependant Dago- 
bert n'y a fait aucune allusion. » 

Différentes raisons permettent de douter s'il y a vrai- 
ment eu là une prison avant le sixième siècle. « Ceux qui 
n'examinent point, dit l'abbé Lebeuf, sur quoi sont établies 
certaines traditions du peuple, croient que les prisons de 
Paris étaient, du temps de saint Denys, à l'endroit où est 
cette église; et ils ajoutent que c'est parce que ce saint y 
fut enfermé qu'on y bâtit depuis une église sous son nom, 
et que c'est pour cette raison que les titres l'appellent 
S. Dionysius de carcere. Mais il est plus vraisemblable que 
les prisons de Lutèce étaient alors ailleurs. » 

Nous apprenons par la vie de sainte Geneviève qu'outre 
l'église que la vierge de Nanterre engagea les Parisiens de 
bâtir sur le tombeau de saint Denys, à six milles de la ville, 

(1) Gesla domini Bagoherli, c. 33. « Areas quasdam infra extraque 
civiiaiem Parisii, et portam ipsius civhalis, quœ posita est juxta car- 
cerem Glaucini, quam negotialor suus Saloraon eo tempore prœvidebat, 
cura omnibus teloneis, ad eorum raarlyrium Dionysii sociorumque ejus 
basilicam tradidit. w — Migne, Patrol lai., t. XGVI, p. 1409. 

29 



— 4S0 — 
il y en devait avoir dans la Cité une autre, où elle se ren- 
dait pour les vigiles, toutes les nuits du samedi au diman- 
che, avec d'autres vierges qui demeuraient avec elle dans 
la même Cité. Cette église pouvait être celle qui nous oc- 
cupe, sans avoir pour cela été bâtie sur le cachot où fut 
enfermé saint Denys avant son martyre. La prison de Paris 
fut plus tard construite dans les environs, car il est certain 
que sous le roi Robert, vers l'an 1000, ce qu'on appelait 
en latin carcer parisiacus s'élevait à peu de distance d'une 
église du titre de Saint-Denys, qui, à cause du voisinage 
de cette prison, avait reçu le nom de Ecclesia S. Dionysii 
de Parisiaco carcere. 

Comme l'église ne subsiste plus, et que les derniers 
vestiges sont à la veille de disparaître, nous ne croyons 
pas devoir essayer plus longtemps de jeter la lumière dans 
ces obscurités. 

L'église de Saint-Symphorien (1), qui n'était séparée de 
Saint-Denys de la Chartre que par une rue étroite, rappe- 
lait les mêmes souvenirs. Lorsque ce sanciuaire fut bâti au 
commencement du treizième siècle, par les soins de l'évê- 
que de Paris Eudes de Sully, et grâce aux libéralités du 
comte de Beaumont, les fondateurs le firent par dévotion 
pour saint Denys, que l'on disait avoir été en prison dans 
ce lieu, et le comte donna pour la construction nouvelle le 
terrain, qui n'était séparé que. par une rue de l'église de 
Saint-Denys de la Chartre. Aussi les fidèles le tenaient-ils 
en grande vénération, se souvenant que l'illustre martyr y 
avait été jeté après les premières tortures, et que Notre- 

(1) Lebeuf, Hist. de la ville et du diocèse de Paris, t. lî, cli. x, 
saint Symphorien, p. 303. 



— 451 — 

Seigneur lui était apparu, pendant qu'il célébrait le saint 
sacrifice, pour le réconforter en le communiant de sa pro- 
pre main. Nous apprenons ces choses d'une lettre d'Eudes 
de Sully (1) et d'une charte en date du mois de décembre 
1206 (2). L'évêque ne fait en cela que suivre la légende 
empruntée par Hilduin au vrai ou faux Visbius, sans lui 
communiquer pour cette raison une plus grande force, une 
meilleure autorité. L'autre pièce témoigne qu'au dire de 
quelques-uns, la chapelle de Sainte-Catherine qu'on y 
voyait n'était qu'un reste d'une ancienne chapelle de Saint- 
Denj''s, bâtie autrefois par la dévotion des fidèles. 

Nous devons toutefois remarquer que ces documents ne 
font aucune mention du nom de Saint-Symphorien ; ce titre 
ne fut donné à la nouvelle église que pour la distinguer de 
Saint-Denys de la Chartre, qui lui était adjacente, car 
l'une et l'autre avaient été construites en l'honneur de 
l'évêque martyr. De cette façon, le voisinage de la prison 
de Paris, qui avait valu à la première une dénomination 
spéciale, fit, pour le même motif, appeler la seconde de la 

(1) Ceue lettre d'Eudes de Sally se trouve dans Dubois, Hist. Eccles. 
Parisiens., i. II, p. 231. « Quod cum esset in civilate Parisiensi locus 
quidam reverenlia et religionis antique in quo gloriosus martyr Diony- 
sius in carcere tradilur fuisse detentus, quem etiam Dominus Ihesus 
Rriste sua perhibetur prœsentia honorasse, cum eidem niariiri corporls 
sui sacramentum propinavit ibidem, ubi etiam olim devotio fidelium 
capellam erexeral, que poslmodum per incuriam ad solitudinem redacta 
fuerat et neglectam. » Arch. de l'emp.. S., 3Zi26. 

(2) « Locum illum in quo Incarceratus diciiur beaUis Dionisius qui 
dicitur capella sancti Caiheline et edificium quod in eodem loco situm 
est, scilicet a pratello exteriore usque ad stratum anteriorem, que inter 
ipsum locum et ecclesiam sancli Dionysii de carcere ducit, ad edifi- 
candam ecclesiam, in qua sacerdotes Ueo et beato Dionysio in perpetuum 
deservient. » Lebeuf, 'Hisl. de la ville et du diocèse de Paris, t If, 
cl). X, p. S09. 



— 452 — 
même manière, église de Saint-Symphorien de la Char- 
tre (1), sans qu'aucune des deux ait entre ses murailles 
tenu enchaîné le martyr dont elle portait le nom. 

Il en est cependant qui persistent à regarder la chapelle 
de Saint-Symphorien comme le lieu où saint Denys aurait 
été jeté en prison. Un savant, qui a étudié cette question 
avec beaucoup de soin (2) , croit que c'est sur le carcer 
Glaiicini que l'on avait élevé Saint-Symphorien, « dont le 
plan avait tout d'une prison et rien d'une chapelle. » 
L'église de Saint-Symphorien a aujourd'hui complètement 
disparu. 

La troisième église était Saint-Denys du Pas, située au 
chevet de Notre-Daaie (3) . Launoy, si souvent téméraire 
dans ses conjectui'es, conclut du nom latin que porte ce 
sanctuaire, que saint Denys avait consommé là son mar- 
tyre; il multiplie les sophismes contre la tradition qui vé- 
nère Montmartre comme le théâtre des derniers combats 
du saint évêque. Personne n'a suivi Launoy dans cette opi- 
nion hasardée. Des actes authentiques rapportent la fon- 
dation de cette église à une date antérieure au neuvième 
siècle [h). Si elle est une nouvelle preuve de la dévotion 
des fidèles de cette époque pour saint Denys, il n'y a pas 
à chercher d'origine à son nom ailleurs que dans l'étroit 
espace qui la séparait de la cathédrale, ou encore dans le 
degré qu'il fallait franchir pour entrer dans l'église, ou 

(1) Ecclesia S. Symphoriani de carcere, tel est le nom qui lui est 
donné dans un acte de l'an 12lZj, concernant un bien qui lui avait été 
vendu. Lebeuf, IHst. de la ville et du diocèse de Paris, p. 504. 

(2) A. Berly, les Trois Ilots de'la Cité, p. 44 et suiv. 

(3) Lebeuf, id., t. II, ch. i, Saint-Denys du Pas, p. 23. 
(/») Lebeuf, id., p. 67. 



— 4S3 — 
mieux peut-être dans le passage de la rivière en cet en- 
droit. 

Des témoignages plus certains, des titres plus authenti- 
ques rattachent à la colline de Montmartre le souvenir de 
saint Denys et de ces compagnons. Depuis bien des siècles, 
l'opinion commune admet que c'est là qu'ils eurent la tête 
tranchée ; ce sentiment se trouve confirmé par le moine 
anonyme de Saint-Denys qui a composé les Gestes de Dago- 
bei't, vers le commencement du neuvième siècle. Suivant 
cet auteur, saint Denys a souffert le martyre à Montmartre, 
sur la colline qui dominait la cité (1). Hilduin ne dit pas 
autre chose dans ses Aréopagitiques (2). 

Personne n'ignore que c'était, chez les Romains, la cou- 
tume de faire exécuter en dehors des villes les sentences 
capitales portées par les préfets, proconsuls ou présidents. 
Toutefois, il faut reconnaître que Montmartre ne s'est pas 
toujours appelé montagne des Martyrs (3) : cette colline a 
été désignée par quelques anciens sous le nom de mon- 
tagne de Mars [h) , entre autres par Abbon dans son poëme 
sur la guerre des Normands; d'autres, comme Frédé- 
gaire (5j, la nomment montagne du Vent du nord-est ou 
encore montagne de Mercure. 

(1) Gesta domini Dagoberti, c. 3. « Pro Chrisli nomine, in pros- 
pecta ipsius civitalis interemptos. » — Migne, Patrol. lat., t. XCYI, 
p. 1396. 

(2) ililduin, Areopagitica, c. 31. — Migne, Patrol. lat, t. CVI. 

(3) Mons Marlyrum. 

(4) Mons Marlis. Abbon, Bellorum Parisiacœ urhis, lib. ii, vers 193 
et 324 

(3) Fredegarii Chronicon, ad anniim 627. Les meilleures éditions 
portent m monie il/erco?-i; d'autres, in monte Cori; quelques-unes, in 
monte Mercurii. —Migne, Patrol. lai., t. LXXI, p. 641. 



— 434 — 

Ces appellations diverses ont disparu pour faire place au 
nom définitif de iMontmartre, qui consacre la mémoire du 
triomphe du premier évêque de Paris. Sur la colline de 
Montmartre, non loin de l''église où les fidèles se rassem- 
blent encore aujourd'hui et dont le pape Eugène III célé- 
bra lui-même la dédicace en 11A7, il y avait une crypte 
que de temps immémorial les habitants du Parisis envi- 
ronnaient d'une vénération particulière. Cette crypte s'ap- 
pelait Sanctum Martyrium, Suivant la tradition, Denys y 
aurait d'abord offert les saints mystères pendant la per- 
sécution ; ce serait aussi près de la même grotte que l'é- 
vêgue et ses compagnons auraient consommé leur propre 
sacrifice. Après les saints martyrs, un grand nombre de 
chrétiens, dit-on, furent également immolés en ce lieu. 

M. le Blant, dont les magnifiques études viennent si 
bien appuyer nos conclusions sur les origines dé l'Église 
de Paris (Ij, a découvert, dans ses recherches, quelques 
détails curieux sur Montmartre. Nous ne .pouvons mieux 
faire que de les lui emprunter. Voici ce qu'il rapporte dans 
ses Inscriptions chétiennes de la Gaule. 

Parmi les auteurs anciens qui ont parlé du martyre de 
saint Denys et de ses compagnons, Hilduin, qui écrivait au 

(1) M. le Blanl n'a pas dû se voir sans surprise présenter par 
M. l'abbé Darras comme un partisan et même un défenseur de l'aréo- 
pagilisme. Le savant archéologue ne se sera certes pas réconnu dans 
les textes détachés de son œuvre pour plaider une cause qu'il condamne 
absolument quand il montre l'épigraphie, d'accord avec l'histoire, affir- 
mant X que la foi ne s'est introduite dans les Gaules que très-tardive- 
ment ; qu'elle a suivi d'abord le littoral de la Méditerranée, puis re- 
monté la vallée du Rhône, et pénétré au ceclre et vers le nord, mais 
avec des fortunes très-diverses et des progrès très-inégaux. Voir ci- 
dessus, p. 77 et 82, les témoignages de M. le Blant et de M. Vitet, et 
comparer avec Saint Denys l'Aréopagite, p. 176 et 291. 



— 453 — 

neuvième siècle, a le premier désigné Montmartre comme 
le lieu de ce martyre (1). Bien qu'une charte du roi Ro- 
bert vienne attester le même fait (2), bien que deux églises 
du titre de saint Denys, existant sur la colline dès le temps 
de Louis le Gros, montrent clairement l'accord de la tra- 
dition avec les textes, quelques écrivains modernes, con- 
testant l'autorité d'Hilduin , ont cherché ailleurs qu'à 
Montmartre le lieu de la passion de saint Denys (3) . 

Pour moi, habitué par l'étude à compter sérieusement 
avec les traditions, je mettrai sous les yeux du lecteur un 
fait ancien et méconnu, qui me paraît contenir l'indication 
antique et précise du lieu où l'apôtre des Gaules a souffert 
pour la foi, et la preuve de la vénération attachée à ce lieu 
dès les premiers âges de l'Église. 

Élevée, comme le montre un tableau de 1410, sur le 
versant de Montmartre (4), la chapelle du Saint-Martyre 
est nommée, dès la fin du onzième siècle, dans la donation 
qu'en firent alors des laïques à l'abbaye de Saint-Martin 
des Champs (5). Les dispositions de cet acte montrent que 

(1) Surius, Passio sanclissimi Bionysii, c. 36, t. V, p. 740 j 9 oc- 
tob. « Quorum memoranda ei gloriosissima passio e regione urbis Pari- 
siorum in colle, qui antea Mons Mercurii, quoniam inibi idolum ipsius 
principaliler colebalur a Gallis, nunc vero Mons Marlyrum vocaUir, 
sanclorum Domini graiia, qui ibidem triumphale marlyrium perpetra- 
runl, celebraia est vu idus octobris. » 

(2) D. Bouquet, Rerum Gallic. et Franc. Script., t. X, p. S93. 
« Nec non eiiam usque ad Montera Marlyrum, ubi ipse prtecelleiitissi- 
mus Domini tesiis agotiem sunm féliciter explevit. » 

(3) Saint-Yves, Vie de sainte Geneviève, p. 2S7. 

(4) D. Bouillarl, Hist. de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, pi. ix. 

(5) D. Marrier. S. Martini de Campis historia, p. 319. « Quoniam 
parva ecclesia, quaî in colle Montis Marlyrum est, et a vulgo appetlatur 
Sanctum Marlyrium, erat olim laicorum hominum. n 



— 436 — 
le Sanctum Martyrium, dont tout vient attester d'ailleurs 
l'antiquité, était encore, à cette époque, visité par de 
nombreux fidèles qui y apportaient leurs offrandes (1). 

La cliapelle de Montmartre fut, en 1611, le théâtre 
d'une découverte constatée par procès-verbal et souvent 
mentionnée par les écrivains, mais demeurée sans expli- 
cation jusqu'à ce jour. C'est sur cette découverte que j'ap- 
pellerai l'attention du lecteur, en m' efforçant de montrer, 
par les faits qu'elle me semble révéler, qu'Hilduin a réel- 
lement constaté, dans son écrit, l'existence d'une tradition 
antique et non interrompue. 

« L'an mil six cent onze, dit le procès-verbal rapporté 
par du Breul (2), le 13° jour de juillet... mesdames les re- 
ligieuses de Montmartre... voulans faire agrandir et ac- 
croistre leur chapelle du martyre de monsieur sainct Denys 
et ses compagnons, vulgairement dicte la chapelle des 
Saincts-Martyrs... les massons travaillant aux fondemens 
des murs nécessaires pour faire le dict accroissement, au- 
roient trouvé au delà du bout et chef de la dicte chapelle, 
qui regarde du côté du levant, une voulte sous laquelle il 
y a des degi'ez pour descendre soubs terre en une cave. . . 
En laquelle voulte... nous serions descendu... et aurions 
trouvé que c'étoit une descente droitte, laquelle a cinq 
pieds un quart de largeur. Par laquelle serions descendu 
trente sept degrez (3) faicts de vieille massonerie de piastre, 

(1) D. Marrier, S. Martini de Campis historia, p. 319. « Doinnus 
autem Ursus assensu seniorum el rogalu laicorum concessit oblationem 
totam qua; afferretur in eam. » 

(2) Le Théâtre des antiquités de Paris, p. 865. 

(3) Marrier, 5. Martini de Campis historia, p. 324. « Quod vero 
hic 37 tantum gradus commemorentur, cum rêvera SO sinl, ex ruderum 



— 437 — 
gastées et escornées : le dessus de laquelle descente est 
voulté. Et au bas de laquelle descente aurions trouvé une 
cave ou caverne prise dans un roc do piastre tant par le 
haut que par les costés et circuit d'icelle. Laquelle... a de 
longueur, depuis l'entrée jusques au bout qui est en tirant 
vers la closture des dictes religieuses, trente-deux pieds. 
L'entrée de laquelle a huict pieds de largeur; et en un 
endroit, distant de la dicte descente de neuf pieds, elle a 
de largeur seize pieds, et le surplus d'icelle va en estres- 
sissant, en sorte qu'au bout', vers la closture des dictes re- 
ligieuses, elle n'a que sept pieds de largeur. Dans la- 
quelle cave, du costé de l'orient, il y a une pierre de 
piastre bicornue, qui a quatre pieds de long et deux pieds 
et demy de large, prise par son milieu, ayant six poulses 
d'espoisseur, au dessus de laquelle au milieu il y a une 
croix gravée avec un sizeau, qui a six poulses en quarrô 
de longueur et demy poûlse de largeur. Icelle pierre est 
élevée sur deux pierres de chacun costé, de nioillon de 
pierre dure, de trois pieds de hault, appuyée contre la 
roche de piastre, en forme de table ou autel : et est distant 
de la dicte montée de cinq pieds. Vers le bout de laquelle 
cave, à la main droicte de l'entrée, il y a dans la dicte 
roche de pierre une croix, imprimée avec un poinsson ou 
Cousteau, ou autre ferrement ; et y sont ensuite ces lettres 
MAR. Il y a apparence d'autres qui suivoient : mais on 
ne les peut discerner. Au même costé un peu distant de 
la susdicte croix, au bout de la dicte cave, en entrant, à 
la distance de vingt quatre pieds, dès l'entrée s'est trouvé 

illos tum operieniium massa ei acervo poslmodum ablalo, scriplum sic 
fuisse credendum est. » 



— 458 — 

ce mot escrit de pierre noire sur le roc, CI^EMIH, et au 
costé du dict mot y auroit eu quelque forme de lettres im- 
primées dans la pierre avec la pointe d'un cousteau ou 
autre ferrement où il y a 010 , avec autres lettres suivantes 
qui ne se peuvent distinguer. La hauteur do la cave en 
son entrée est de six pieds jusques à neuf pieds en tirant 
de la dicte entrée vers le bout de la dicte cave. Et le sur- 
plus jusques au bout est rempli de tei're et de gra- 
vois, etc. » 

La nouvelle de la découverte attira en ce lieu un nombre 
considérable de visiteurs [i], parmi lesquels figurent la 
reine Marie de Médicis et plusieurs dames de qualité. Nous 
avons encore une preuve de la sensation produite par cet 
événement, dans une jolie gravure au burin donnant une 
vue de Montmartre et de la crypte, gravure que Nicolas 
de la Matthonière fit immédiatement exécuter par Jean de 
Halbeeck, et qui, imprimée sur une feuille volante, avec 
une courte notice, fut répandue dans le public (2). 

Au premier coup d'ceil jeté sur l'estampe, la pensée se 
reporte involontairement aux chapelles souterraines des 
catacombes. A Montmartre, de même qu'à Rome, la crypte 
est creusée dans le sol même; au-dessus d'elle, comme 
sur les cimetières romains, s'élève un martyrium (3); au- 
près de la pierre qui sert d'autel figure, dit la notice de la 

(t) Sauvai, Hist. et Rcch. sur les antiq. de Paris, t. I, p, 3b2, 

(2) Représentation d'une chapelle souterraine qui s^est trouvée à Mont- 
mai-tre,' près Paris, le mardy, 12' jour de juillet, 1611, comme on fai- 
sait les fondements pour agrandir la chapelle des Martyrs. Bibliothèque 
Impériale, dép. des estampes, Hist. de France par estampes, t. XV, 
année 1611. 

(3) Anasias. Bibliothec, In saneto Sylvestro. « Eodem tempore 
Constanllnus Augustus fecit basilicam beato [.aurenlio niarlyri, viaTi- 



— 459 — 
Matihonière, « une forme de fenestre pour mettre les bu- 
rettes )) , c'est-à-dire une de ces petites niches que l'on re- 
marque dans les oratoires des catacombes, et qui servaient 
à déposer les vases sacrés. 

Un dernier point de ressemblance résulte, pour moi, de 
la présence d'inscriptions tracées sur les parois. En cher- 
chant au cimetière de Saint-Calixte les sanctuaires impor- 
tants dont il soupçonnait l'existence, M. le chevalier de 
Rossi a retrouvé, dans une vigne récemment acquise par 
le saint-père , et sous deux anciennes basiliques chré- 
tiennes, une chapelle souterraine d'une dimension inusitée 
et d'une riche ornementation, qui avait servi de lieu de 
sépulture à un grand nombre de papes et de martyrs du 
troisième siècle. 

« Outre les épitaphes des chrétiens enterrés sous ces 
voûtes, écrit à ce sujet mon savant ami M. Noël des Ver- 
gers, plus de trois cents inscriptions, tracées à la pointe 
du style ou au charbon sur l'enduit qui recouvre les mu- 
railles, témoignent de la piété des dévots visiteurs à l'é- 
poque où la crypte était encore accessible, et de leur vé- 
nération pour cette sainte chapelle. » Il est difficile de ne 
pas rapprocher de ces anciens actes de visite «. les mots 
escrits de pierre noire sur le roc, ou imprimés dans la 
pierre avec la pointe d'un poinsson ou Cousteau, ou autre 
ferrement » , relatés par le procès-verbal de 1611. La res- 
semblance frappante des lieux, l'identité des procédés gra- 
phiques me paraissent indiquer qu'à Montmartre, comme 
à Rome, des pèlerins ont laissé les marques de leur passage. 

buriina in agrura Veranum supra arenariam cryplœ, et usque ad corpus 
B. Lauremii mari, in qua fecit gradum ascensionis et desceivsionis. » 



— 460 — 
Dans le liès-petit nombre des proscynèmes de Saint- 
Calixte qui ont été publiés jusqu'à ce jour, je remarque 
six formules acclamatoires s' adressant aux saints martyrs : 

^Â^m Gc Jimm 6x^t^ — aiohycin 6ic 
mem a^T^ — m mekte habete — otia 

PETITE... PRO PARENTE et fRATRIBY; EIY;... ut 
YIYAHT CYM BONO — PET^/e YT YERECYNDY; 

CYM /Yiy BEHE NAYICxET, et enfin cette invocation 
nominative à saint Sixte, enseveli dans le même cimetière, 

;y;te ;ahcte ;ancte ;y;te- 

Si nous examinons à cette heure les fragments d'ins- 
criptions que nous a transmis le procès-verbal, nous y re- 
connaîtrons sans peine de semblables acclamations. Dans 
]es conditions constatées, les syllabes T MAR... — 
DIO... — semblent indiquer les mots ih MARïy?"es (I)... 
— DIOnysie... , débuts de prières adressées aux saints de la 
crypte; quant au nom presque entier de CIJEMIHs (2), 
j'y vois, en le comparant aux actes de visite de saint Sixte, 
soit le nom d'un pèlerin, soit celui d'un des martyrs in- 
connus qui ont souffert au môme lieu. La croix tracée iso- 
lément, dont parle encore le p rocès- verbal , me paraît 
figurer, suivant l'usage antique, com.me signe de la pré- 
sence d'un visiteur illettré (3). 

(1) Si l'on en juge par les inscripiions chrétiennes qui nous sont par- 
venues, la croix gravée en tête de cet acte de visite indiquerait une 
époque voisine du sixième siècle. 

(2) « Je retrouve, dit M. le JBiant, cette orthographe, commune d'ail- 
leurs à l'époque mérovingienne, dans une inscription de Lyon, datée de 
l'an So2. » (Dissert, n» 47.) 

((S) Marini, Pap. BipL, p. 143, sixième siècle. « Propria manu pro 



— 461 — 
J'ai dit, au commencement de cette note, que la décou- 
verte de 1611 avait mis au jour un monument des pre- 
miers temps cliréliens. S'il est difficile d'apprécier aujour- 
d'hui, à l'aide des documents qui nous sont parvenus, ce 
que la vue des lieux mêmes et la paléographie des inscrip- 
tions auraient permis de décider, au moins sommes-nous 
autorisé à nous appuyer ici sur les ressources de la com- 
paraison et de la philologie. D'après le savant M. de 
Rossi, les proscynèmes du cimetière de Saint-Calixte, qui 
me paraissent présenter avec les nôtres des points si frap- 
pants de ressemblance, ont été tracés au troisième et au 
quatrième siècle. Sans même assigner aux inscriptions de 
Montmartre une origine aussi reculée, on trouve dans 
l'histoire des monuments religieux la preuve certaine de 
l'antériorité de la crypte sur la chapelle, élevée, suivant 
l'usage des premiers chrétiens, par suite de l'affluence 
toujours croissante des visiteurs. Or l'antiquité de cette 
chapelle, mentionnée, dès la fin du onzième siècle, comme 
un lieu ancien et vénéré, recevant de nombreuses offran- 
des, est mise hors de doute par son nom même de Sanc- 
tion Marlyrimn , nom qui , dans les écrits des saints 
Pères, désigne les basiliques primitives, qui n'existe plus 
dans la langue de Fortunat et de Grégoire de Tours, ap- 
pliqué aux constructions nouvelles, et qu'un texte, du 
neuvième siècle relate comme une appellation hors d'u- 
sage (1). 

ignoranlia liUerarum signum venerabilem sca; cruels feci. » — Mabillon, 
Be re Diplomat. p. 56i. 

(1) W. Sirahon, De rehus ecclesiast. « Marlyria vocabanlur ecclesiœ 
quac in honore aliquorum marlyrum fiebant. n Bihliolh. maxima Pa- 
irum, t, XV, p. I8i. 



— 462 — 

Si mon opinion est partagée, on verra dans la crypte 
de Montmartre un sanctuaire creusé aux premiers siècles, 
sur la place, alors sans doute bien connue, où saint Benys 
et ses compagnons avaient souffert pour la foi ; dans les 
inscriptions murales, les actes de visite des pèlerins qui y 
sont venus prier; dans le Sanctum Martyriiim, un antique 
édifice s' élevant, selon la coutume, sur le lieu sanctifié 
par le martyre (d ) . Les proscynèmes attesteront une' fois de 
plus l'usage de l'invocation des saints dans l'Église primi- 
tive, et l'ensemble de ces faits, évidemment antérieurs aux 
écrits des hagiographes, montrera par quelle tradition non 
interrompue le souvenir de l'apôtre des Gaules est arrivé 
jusqu'à nous. 

Au-dessus de cette crypte les Parisiens avaient élevé une 
petite chapelle dont l'autel fut consacré par le pape Eu- 
gène III, lorsqu'il fit la dédicace solennelle de la grande 
église construite sur le haut de la colline. Pendant long- 
temps les religieuses de l'abbaye de Montmartre se par- 
tageaient en deux choeurs pour réciter simultanément l'of- 
tice dans l'église et dans lachapelle ; au dix-huitième siècle, 
elles abandonnèrent la première pour servir de paroisse à 
la population qui s'était groupée à l'entour, et réservèrent 
pour leur communauté le sanctuaire bâti sur la crypte, 

(1) Avec l'église bàlie sur la tombe de saint Cyprien, une autre 
s'était également élevée .à la place où le martyr avait souffert. S. Au- 
gustin, sermo CGCX, édit. bénédict., t. V, p. 871. « Denique sicut nos- 
lis, qviicumque Carlhaginem noslis, iii eodem loco mensa Deo conslrucla 
est ; et tameu mensa dicilur Cypriani, non quia ibi est unquam Cypria- 
nus epulatus, sed quia ibi est immolatus. » — Victor Vitensis, Persecut. 
Vandal., 1. i, c. S, » Duas egregias et amplas ecclesias sancli marlyris 
Cypriani, unam ubi sanguinera rudit,aliam ubi ejus sepulluni est corpus. » 



— 463 — 
près de laquelle l'abbaye avait étendu ses dernières cons- 
tructions. 

Les générations se succédèrent et le Sancium Marty- 
rium demeura toujours pour les Parisiens l'objet d'une dé- 
votion spéciale. L'histoire a gardé le souvenir de leur piété 
lorsque, en 1392, ils venaient,avecune touchante confiance, 
prier à Montmartre afin d'obtenir la guérison de l'infor- 
tuné Charles VL 

Le peuple de Paris n'était pas seul à savoir, dans ses 
joies et dans ses tristesses, prendre le chemin de Mont- 
martre; des personnages illustres par leur nom et par leur 
sainteté vinrent d'âge en âge chercher en ces lieux la 
iraee glorieuse de notre apôtre, pour apprendre de lui l'art 
deshéroïques'sacrifices et des sublimes dévouements. Saint 
Bernard, qui avait assisté comme diacre le pape Eugène 111 
dans la dédicace de l'église supérieure, ofi"rit à la chapelle 
du Sanctum Martyrium une tunique de drap d'argent (1) , 
peut-être celle-là même dont il s'était servi dans la céré- 
iisonie près du souverain pontife. 

Saint Ignace de Loyola choisit la crypte de Montmartre 
lorsqu'il voulut tenir la séance d'inauguration de sa com- 
pagnie naissante. Le fondateur de la société des jésuites 
avait réuni autour de lui six hommes de cœur remplis de 
l'esprit de Dieu, François Xavier, Laynez, Bobadilla, Sal- 
meron, Rodriguez et le Savoisien Pierre Favre ; le jour de 
l'Assomption 1534, il les conduisit au Martyrium, et là, 
tous ensemble s'engagèrent par vœu à se dévouer à la vie 
apostolique. « Arrête, voyageur, disait une inscription pla- 

("1) Gallia Chrisliana, t. VIT, p. 612. La tunique donnée par saint 
Bernard fut consumée dans un incendie en 1559. 



— 464 — 
cée par les jésuites à Montmartre, pour rappeler que cette 
crypte avait été le berceau de leur société (1) ; arrête, et 
vois dans ce tombeau des martyrs les origines de notre 
ordre. La société de Jésus, qui reconnaît saint Ignace pour 
son père et Paris pour sa mère, prit ici naissance, l'an du 
Christ 153/i, le 15 août, lorsque Ignace lui-même et ses 
compagnons firent à la sainte table vœu solennel de se 
consacrer pour toujours à Dieu. » 

En mémoire de ces serriients donnés et reçus, un tableau 
fut placé au-dessus de l'autel : le peintre avait représenté 
Ignace tenant la sainte hostie qu'il allait distribuer à ses 
héroïques compagnons, et l'un d'eux lisait devant le Dieu 
de vérité la formule solennelle des vœux qui assuraient les 
fondements de l'immortel institut. A Feutrée delà chapelle, 
une colonnette portait cette autre inscription (2) : u Saint 
et cher berceau de la compagnie de Jésus : aux meilleurs 
des pères les fils reconnaissants. >« 

Un siècle plus tard, un autre fondateur, M. Oilier, pre- 
mier supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, venait, en 
1642 et 16Zi5 (3), dans le même sanctuaire, avec ses pre- 
miers compagnons, ofïrir à Dieu son magnifique projet, et 
déposer aux pieds de l'apôtre de Paris le plan de la maison 



(1) SiSTE, VIATOR, ATQUE IN HOC MARTYRUM SEPDLCHRO PROBATI 
ORDIKIS CUNAS LEGE : SOCIETAS JESU, QUjE SANCTCM IGNATIGM PATREM 
AGNOSGIT, LUTETIAM MATREM, ANNO SALHTIS 1534, ADG. XV, HIC NATA 
EST, CDM IGNATIUS IPSE ET SOCII, VOTIS SDB SACRA3I SYNAXIM RELI- 
GIONE CONCEPTIS, se DeO in PERPEinUM CONSECRARENT. » 

(2) (I Sacra et pia societatis Jesd incdnabdla : parentibus 
OPTiMis FiLii POSDERE. — GalUa Christiana, t. VII, p. 618. Vie de 
saint Ignace, par le P. Bouhours, 1. II, xxv. 

(3) Faillou, Vie de M. Oilier, t. I, p. 541. 



- 46o — 
qui devait abriter dans le silence et la modestie tant de 
vertu jointe à tant de science. 

Le lieu consacré par ces grands souvenirs n'existe plus. 
Le sanctuaire a été profané dans des jours mauvais ; le ter- 
rain même où était creusée la crypte sur laquelle s'élevait 
la chapelle a été entièrement enlevé, et l'on chercherait en 
vain quelque vestige marquant la place où mourut en mar- 
tyr saint Denys, le premier évêque de Paris. 

Dieu, qui garde, suivant l'expression des Écritures, les 
ossements de ses saints, ne pouvait permettre que la sé- 
pulture de son serviteur demeurât inconnue ou ignorée. 
Les actes de saint Denys racontent qu'une dame fit enle- 
ver par ses serviteurs les restes des martyrs, qui furent 
déposés dans un champ labouré, à six milles de Paris. 
Puis (1), « quand la persécution fut apaisée, elle recher- 
cha la place qui conservait les précieuses reliques, et l'ayant 
trouvée, la marqua par l'érection d'un petit mausolée (2). 
Dans la suite, les chrétiens élevèrent à grands frais, au 
même endroit, sur le tombeau des martyrs, une splendide 
basilique où chaque jour le Seigneur manifestait par de 
nombreux miracles la puissance de ses saints. » 

On ne peut guère révoquer en doute que ce lieu situé à 
six milles de Lutèce (3) , et où furent ensevelis les corps 
de saint Denys et de ses compagnons, ne soit le même que 
l'ancienne vie de sainte Geneviève désigne sous le nom de 
Vicies Catolocensis, bourg de Gatulla [k). Quand Hilduin, 

(1) Passio SS. Marlyrum Dinnysii, Rastici et Elcullierii. 

(2) C'est principalement la première invention de saint Denys que 
le diocèse de Paris célèbre par une fêle spéciale le 22 avril. • 

(3) « In sexlo ab urbe niemorala lapide. » 

(4) Launoy voulait trouver le lieu du martyre et de la sépulture de 

30 



— 466 — 

dans ses Aréopagitiques, appelle ainsi la dame qui doniîa 
la sépulture au premier évêque de Paris, c'est que de son 
temps, ou peut-être avant lui, on croyait qu'elle avait at- 
taché son nom au lieu qui gardait le tombeau de saint De- 
nys (1). Et en effet, des écrivains postérieurs le nomment 
Vicus Catulliacensis (2). Depuis le septième siècle, ce lieu 
n'a plus été connu que sous le nom de Saint-Denys. 

Mais dans cette cité de Saint-Denys, est-il certain que le 
tombeau des martyrs s'est trouvé, dès l'origine, à la place 
occupée aujourd'hui par la basilique? Quelques auteurs 
en ont douté ; ils ont cru que la sépulture primitive de 
notre apôtre devait se prendre dans une autre église de la 
même ville, qui n'existe plus aujourd'hui, Saint-Denys de 
l'Estrée (3), ainsi nommée parce qu'elle avait été construite 
sur le bord d'une ancienne voie romaine. Cette opinion 
n'est fondée que sur le témoignage si peu estimé de l'au- 
leur anonyme des Gestes de Dagobert. Après avoir raconté 
plusieurs anecdotes qui semblent fabuleuses, sur les mo- 
tifs qui décidèrent le roi Dagobert à ériger la basilique de 
Saint-Denys [h) , cet écrivain suppose qu'il la fit bâtir dans 

saint Denys à la place de l'église de Saint-Denis du Pas. Le P. Tous- 
saint Duplessis, dans ses Antiquités de Paris, p. 22, le cherchait en 
un point de la rue Saint-Denys à peu de dislance du ileuve. Le savant 
Tillemont, Mém. Ecdes., i. IV, Saint Denys de Paris, noie V, p. VIA, 
avait d'abord imaginé que Yicus Catolocensis pouvait signilier Chaillot, 
ou bien une rue des faubourgs de Paris coùdaisant à Chaillot ; mais il 
ne larda pas à laisser celte conjecture "a laquelle le nom même de 
Chailioi, Calloclum ou Callogelum, enlevait louie vraisemblance. 

(1) Gesla Domini Dagoberli', c. 3. « Qnœdara maler familias voca- 
bulo CaïuUa, a qua ei vico deduclura nomen dicunt. n 

(2) Lebeuf, Dissertation sur le Vicus Catolocensis, 

{3)'Ecclesia S. Dionysii de Strata, <;"esi-à-dire du grand chemin. 
(4) Gesta Domini Dagoberli, c. li. 



— 467 — 
un endroit éloigné de la petite chapelle construite par 
sainte Geneviève (1)» où reposaient les corps des martyrs, 
fort négligés à ce moment par les habitants de Lutèce et 
du Parisis. C'est ce qui donna lieu à la translation rappor- 
tée dans les Gestes (2). 

L'autorité de cet ouvrage est si légère, le récit est accom- 
pagné de circonstances si suspectes et si mêlées de fables, 
qu'il n'a pu ébranler la conviction des savants bénédictins 
de l'abbaye de Saint-Denys. Presque tous ont cru que leur 
église était bien celle qui avait succédé au premier sanc- 
tuaire élevé par les chrétiens sur le tombeau de l'apôtre 
de Paris, et successivement rebâti par sainte Geneviève, 
par Dagobert, par Pépin et Charlemagne, par Suger et par 
Geoffroy de Vendôme (3) . 

Saint-Denys est illustre entre tous les lieux consacrés à 
Paris et dans les Gaules par la mémoire du premier évêque 
de Lutèce. 11 garde sous ses arceaux gothiques, dans la 
majesté silencieuse- de ses voûtes, le nom, les reliques 
et le souvenir de notre apôtre : c'est l'éternel honneur de 
la vieille basiUque, sa plus grande gloire entre toutes les 
autres, car aucune ne lui fut refusée. Les papes, les rois et 
les empereurs, les princes et le peuple ont accumulé d'âge 
en âge les preuves les plus éclatantes de leurs sentiments 

(1) Gesta Bomini Dagoberti, c. 3. « Vilis quippe lanium cedicula, 
quam, ut probatur, beala Genovefa super sauclos martyres dévote cous- 
iruxerat. n 

(-) W. , c. 17. « Sicut in soinnis prscnionitus fuerat, sanclorum mar- 
tyrum l)ionysii, Rusiici et Eleulherii corpora requirens, digesla eorum 
m sarcophagis noraina repevit, quie et in allum ejusdem vici lociim 
summa cum veneralione x ka]. maias transtulit. » 

(3) Féliblen, Hist. de l'abbaye de Saint-Ben ij s, dissertation préli- 
minaire. 



— 468 — 
de vénération et de confiance pour le fondateur de notrt 
Église. Dieu lui-même a souvent récompensé cette piété 
filiale par des signes non équivoques de la protection de 
son saint martyr. A travers les feuillets de notre histoire 
nous aimons à voir Denys proclamé presque à chaque pagt 
le défenseur de la France et le soutien de la monarchie. 
Puissent ces souvenirs ranimer au cœur des petits et des 
grands, du clergé et du ])euple, la dévotion envers celui 
que nous saluons le patron spécial du diocèse, saint Denys 
de Paris. 



PIÈGES JUSTIFICATIVES 



Nous avons rassemblé sous ce titre les principaux 
documents qui nous ont servi dans l'étude et la 
discussion des origines de l'Égiise de Paris. Les 
plus anciens et les plus authentiques, constatant les 
traditions de la Grèce, de Rome et des Gaules, 
établissent la distinction entre saint Denys d'Athènes 
et saint Denys de Paris : tels sont le vieux Marty- 
rologe romain, célébré par le pape saint Grégoire 
le Grand, V Histoire des Francs de saint Grégoire de 
Tours, les premières éditions des actes latins de 
saint Denys les Martyrologes d'Adon et d'Usuard. 

D'autres pièces maintiennent cette distinction, 
mais en attribuant la mission de saint Denys dans 
les Gaules, au pape saint Clément, successeur immé- 
diat de saint Pierre : ainsi font certains exemplaires 
des actes latins de saint Denys, l'hymne dite de For- 
tunat, les diplômes de Thierry IV et de Pépin le 



— 470 — 
Bref, et un texte du concile tenu à Paris en 824. 
L'autorité de ces témoignages est fort compromise; 
ils semblent pour la plupart altérés, modifiés, inter- 
polés, quand ils ne sont pas apocryphes. 

Les derniers monuments se rapportent à l'aréopa- 
gitisme : ce sont les lettres de Louis le Débonnaire, 
d'Hilduin, d'Anastase le Bibliothécaire, d'Hincmar, 
qui appuient la confusion des deux saints Denys sur 
les écrits d'Aristarque, de Visbius, sur le Martyrion 
de saint Méthode , sur des Acta faindosa de saint 
Denys, et sur une hymne attribuée à saint Eugène 
de Tolède. La valeur historique de ces témoignages 
divers laisse tout à désirer au jugement de la cri- 
tique la plus impartiale. 

Ces pièces justificatives s'expliquent et se com- 
plètent par les mémoires de notre Martyrologe ro- 
main ; ils méritent attention surtout après l'aveu de 
Gavantus, car ils sont d'une diversité surprenante 
sur les sept évêques et sur les douze apôtres compa- 
gnons de saint Denys. 

Nous indiquons les pages de notre travail où sont 
discutés ces témoignages, mettant ainsi nos lecteurs 
en présence du document et de la critique, afin 
qu'ils puissent prononcer eux-mêmes sur l'établis- 
sement du christianisme dans les Gaules et sur 
les origines de l'Église de Paris. 



471 — 



VETUS MARTYROLOGIDM ROMANUM 

An. C. 320. 

3 ocTOBRis. — « Alhenis, Dionysii Areopagitse, sub Adriano 
diversis tormentis passi, ut Aristides testis est in opère, quod 
de Christiana religione composuit : hoc opus apud Athe- 
nienses inter antiquoruni memorias clarissimum tenetur. » 

9 OCTOBRIS. — « Parisiis, Dionysii episcopi eu m sociis a 
Fescennino gladio animadversi. » 

{Originns de l'Eglise de Paris, p. 21 o et 373.) 



II 

TÉMOIGNAGES EN FAVEUR DU VIEUX MARTYROLOGE 

ROMAIN 

Saint Grégoire le Grand. An. C. S72. 

<! Nos pêne omnium martyrum, distinctis per dies singulos 
passionibus, collecta in uno codice nomina habemus, atque 
quotidianis diebus in eorum veneratione missarum solemnia 
agimus : non tamen in eodem volumine, quis qualiter sit 
passus, indicatur : sed tantummodo locus et dies passionis 
ponitur. Unde fit ut multi ex diversis terris atque provinciis 
per dies, ut prsedixi, singulos cognoscantur martyrio coronati. 
Se haec habere vos beatissimos credimus. » 

{Origines de VÉglise de Paris, p. 212, 217, 372.) 



— 472 — 

Adon. An. C. 830. 

« Huic operi, ut dies martyrum verissime notarentur qui 
confusi in kalendis salis inveniri soient, adjuvit venerabile et 
perantiquum Martyrologium ah urbe Roma Aquileiam cui- 
dam sancto episcopo a ponlifice Romano directum, et mihi 
poslmodum a quodam religioso fratre aliquot diebus praesti- 
tum : quod ego diligente cura transcriplum, positus apud Ra- 
^ennam, in capite hujus operis ponendum putavi. » 

{Origines de l'Eglise de Paris, p. 214 et 376.) 

Bamnius. An. C. 1384. 

« Hoc ipsum siniplox absqiis alio additamento Roraanum 
Martyrologium, idemque perbreve, in que tantum nomina 
martyrum, locus ei dics passionis positi baberentur, est illud 
ipsum cujus meir.init Ado. 

« In omnibus qua^ viderim Martyrologiis Adonis impressis, 
illud ipsum, Roma acceplum desideratur. Egregiam certe, ac 
viris eruditis dignam, optataraque navasset operam Mosander, 
si ejusmodi illustre vetustatis monumentum, quod in siio 
manuscriplo Adone haberi testatur, una cum ipso m;u'tyro- 
logio Adonis, edidissot. » 

{Origines de VEglise de Paris, p. 215 et 424.) 

RoswEYDE. An. C. 1600. 

« Inde faclum, ut cum acla martyrum lanta cura et dili- 
gentia perquisila, pcr notarios sanctae Romanae Ecclesiae cons- 
cripta, per diaconos cognita, ac demura per ipsos Romanos 
ponlifîces probata, atque in Ecclesiae archivis recondita, in 
immensum excrescerent, brève ex iisdem martyrologium 
conQceret, quodies tantum et locus passionis, uthabet S. Gre- 
gorius, notarentur; afque ita facilius eorum memoria sacris 
diptychisinsereretur et eorumdem in missarum solemniis com- 
memoratio fieret. 



— 473 — 

a Fero nunc Velus hoc Romanum Marfyrologiura, quod 
Gregorius ponlifex maximus ad Eulogium Alexandrinum epis- 
copum scribens, per orbem universum dispersum et optavit 
et credidit. » 

{Origines de V Eglise de Paris, p. 213 et 214.) 

Martyrologe d'Adon. An. C. 858. 

3 ocTOBRis. — « Natalis sancti Dionysii Areopagitœ, qui ab 
apostolo Paulo instruclus credidit Ghristo, et primus apud 
Athenas ab eodeni apostolo cpiscopus est ordinatus, et sub 
Adriano principe, post darissimam confessionem fidei, post. 
gravissima tormentorum gênera, glorioso martyrio coronalur, 
ut Aristides Atheniensis, vir fide sapientiaque mirabilis, teslis 
est in eo opère quod de Chrisliana religione composuit. Hoc 
opus apud Athenienses summo génère colitur, et inter anti- 
quorum monumenta clarissimum tenetur, ut peritiores Grae- 
corum affirmant. » 

9 OCTOBRIS. — « Apud Parisium, natalis sanctoruni Dio- 
nysii episcopi, Eleulhei'ii presbyterii et Rustici diaconi : qui 
beatus episcopus a pontifice Romano ad Galllas direclus, ut 
prcedicationis operam populis a fide Cbristi alienis exbiberet, 
tandem Parisiorum urbem devenit, et per aliquot annos san- 
ctum opus fideliler et [ardenter exsecutus, a praifecto Fescen- 
nino Sisinnio comprebensus, et cum eo sanctus presbyter 
Eleutherius et Rusticus diaconus, gladio animadversi marty- 
rium compleverunt. » 

{Origines de l'Eglise de Paris, p. 377 et 378.) 

Martyrologe d'Usuard. An. C. 875. 

3 OCTOBRIS. ■ — « Natalis beati Dionysii episcopi et martyris, 
qui post gravissima tormentorum gênera, glorioso martyrio 
coronatus est, ut testatur Aristides Atheniensis, vir fide sa- 
pientiaque mirabilis, in eo opère, quod de Chrisliana reli- 
gione composuit. 1) 



— 474 — 

9 ocTOBRis. — « Apud Parisium, natalis sanctorura Dio- 
nysii episcopi, Rustici presbyteri, et Eleulherii diaconi : qui 
beatus episcopus a pontiûce Romano in Gallias picedicandi 
gratia directus, prcefatam urbem devenit, ubi per aliquot an- 
nos commissum sibi opus ardenter prosequens, tandem a 
praefecio Fescennino una cum sociis gladio animadversus 
marlyrium complevit. » 

{Origines de l'Eglise de Paris, p. 379 et suiv.) 



III 



Saint Grégoire de Tours. An. G. 580. 

« Sub Decio vero imperatore multa bella adversum no- 
men Christianum exoriuntur, et tanta strages de credenti- 
bus fuit, ut nec numerari queant. Babyllas episcopus Antio- 
chenus, cum tribus parvulis, id est, Urbano, Prilidano et 
Epolono ; et Sixtus Roraanae Ecclesiae episcopus, et Laurentius 
archidiaconus, et Hippolytus, ob Dominici nominis confessio- 
nem per martyrium consummati sunt. Valentinianus et No- 
vatianus maximi tune hsereticorum principes, contra fidem 
nostram inimico impellente grassantur. Hujus tempore sep- 
tem vin episcopi ordinali ad praedicandum in Gallias missi 
sunt, sicul historia passionis sancti martyris Saturnini denar- 
rat. Ait enini : « Sub Decio et Grato consulibus, sicut fideli 
recordatione relinetur, primum ac summum Tolosana civitas 
sanctum Saturninum habere cœperat sacerdotem. Hi ergo 
missi sunt : Turonicis, Gatianus episcopus; Arelatensibus, 
Trophimus episcopus; Narbonae, Paulus episcopus; Tolosae, 
Saturninus episcopus; Parîsiacis, Dionysius episcopus; Ar- 
vernis, Stremonius episcopus; Lemovicinis, Martialis est 
destinalus episcopus. » De bis vero, beatus Dionysius Parisio- 



— 475 — 

rutn episcopus, cliversis pro Christi nomine affectus pœnis, 
praBsentem vilam gladio imminente finivit; Saturninus vero, 
jam securus de martyrio, dicit duobus presbyteris suis : « Ecce 
ego jam immolor, et tempus meae resolutionis instat. Rogo, 
ut usquedum debitum flnem impleam, a vobis penitus non 
relinquar. » Cumque comprehensus ad Capitolium duceretur, 
relictus ab his solus attrahitur. Igitur cum se ab illis cer- 
neret derelictum,orasse fertur : « Domine Jesu Christe, exaudi 
me de cœlo sancto tuo, ut nunquam hœc Ecclesia de his civi- 
bus mereatur babere ponliflcem in sempiternum. » Quod usque 
nunc in ipsa civitate ita evenisse cognovimus. Hic vero tauri 
furentis vesligiis alligatus, ac de Capitolio praecipitatus, vitam 
finivit. Gatianus vero, Trophimus, Stremoniusque, et Paulus, 
atque Martialis, in summa sanctilate viventes, post acqui- 
sitos Ecclesiae populos, ac fidem Gbrisli per omnia dilatatam, 
felici confessione migrarant. Et sic tam isti per martyrium, 
quam bi per confessionem, relinquentes terras, in cœlestibus 
pariter sunt conjuncti. » 

{Origines de l'Église de Paris, p. 71 et 233.) 



IV 



HYMNE ATTRIBUÉE A FORTUNAT DE POITIERS. 

• Portera fldelem militera, 
Cœli secutum principem, 
Dionysium martyrem, 
Plebs corde, voce personet. 

Clémente, Romae praesule, 
Ab Urbe missus adfuit; 
Verbi superni numinis, 
Ut fructus esset Galliae. 



— 476 — 

Opus sacratum construit, 
Fidem docet baptismatis, 
Sed audientum cœcitas 
Munus repellit luminis. 

Instante sncro antistite, 
Errore plebem solvere, 
Dum spem salulis ingerit, 
Tormenta mortis incidit. 

Tenetur a gentilibus, 
Ghrisli placens altaribus ; 
Amore tanlae gloriœ, 
Pœnas libenter excipit. 

Unum quod illi defnit, 
Pro rege colla tradidit : 
Dileciionem pectoris 
Cervice cassa prodidit. 

Magnus sacerdos qui dabat 
Templi sacrata munera, 
Ftiso beato sanguine, 
Est factus ipse victinia. 

Félix pio de vulnere, 
Quo pœna palmam praebuit, 
Qui morte mortem conterit, 
Nunc régna cœli possidet. 

Gloria sit Deo Patri, 
Gloria TJnigenito, 
Una cum sancto Spiritu, 
In sempiterna saecula. 
Amen, 

{Patrol. laU, t. LXXXVIII, col. 98.) 
{Origines de l'Eglise de Paris, p. 260.) 



ACTES LATINS DE SAINT DENYS 

Passio sancl07nim martyrum Dionysii Episcopi, Rustici et 
Eleutheriî^ qui passi stmt VU idiis octobris. 

Gloriosae martyrum passiones et pretiosa Domino spectanîe 
certaraina, quamquam digna sint pro miraculorum dignitate 
conscribi, nequeunt tamen sine formidinis trepidatione com- 
pleri : quia cum magnarum rerum consideratur assumptio, 
non immerito operis tiraetur magniludo ; eo quod tanlum sermo 
teuuis explicare non valet, quantum de se dici veritas passionis 
imponit. Tamen expositio îantœ rei, arduum licet habere vi- 
dealur initium, in hoc mens trepidatione respirât, quod opifi- 
cem suum magisterium divinae instruclionis informat, et in- 
choantis initium ingenii prcEslitioiBe coramendat. Hac ergo 
consideratione audaoiam nimiae teraeritalis assumens, quœ 
longo temporis fuerant obumbrata silentio, ipsius divinitatis 
auxilio suscepta sunt revelanda : quia, ut habet teslimonium 
veritatis, plus fidelium sunt relatione comperta, quam proben- 
tur ad nos lectione transmissa. Unde non sine certa cestïma- 
tione cognoscitur, quod novitas adhuc credentium populorum, 
Gentiliiim crudelitate conterrita, formidavit scribere, quod 
tamen gaudebat Dei famulos meruisse : cum sine dubio judi- 
centur scripta, quœ fidelium sern:o testatur impleta. Creden- 
dum enim de bis est, et abstersa dubielatis nube, totis viribus 
confitendum, eos qui pro confessione Domini ac Dei nostri 
digni fuerunt subira martyrium, etiam ampliora tolerare va- 
luisse, quam videtur succedentibus œlatibus relatio per populos 
transmissa recolere. Id ergo supplicatio communis obtineat, 
ut veniam consequatur devotus, si quid de virtutibus prseter- 
misit ignarus. Nam etsi omnia non esse solvuntur, credere 



. — 478 —• 

tamen universitas mereatur ; ut de Dei famulis etiaai majora 
sentiat, quam sermo passionis explanat. Qualiter enim cultorem 
Domini locus ejus gaudens palrocinio habere promeruit, quo- 
modoaliorum Sanctorum vinctum illi agnoverimus fuisse con- 
sortium, sicut fidelium relalione didicimus, ipsorumjuvamine 
Martyrum, quantum de se scire tribuunt, oxplicemus. 

Post Domini nostri Jesu Christi salutiferam passionem, post 
resurrectionis unicae singularisque mysterium, post ascensio- 
nem ejus, qua manifesta vit hominibus, nunquam se defuisse 
que rediif, apostolorum prœdicatio universis gentibus profu- 
lura successil. Qui cum imrainere suas cernèrent passiones, 
quod Domino noslro Jesu Ghristo docente didicerant, repleti 
Spirilus sanoti gratia docuerunt; adeo ut flde crescente, non 
pauci mererenlur fieri confessores, quos modo Ecclesia catho- 
lica gaudet promeruisse martyres. Hos ergo, quorum virtutem 
persecutorum non praevaluit superare confïiclus, quos ad auri 
similitudinem reddidit flammaruni examinatio pretiosos, ad 
suscipienda mandata Domini idoneos Apostolorum esse judi- 
cayit electio, quihus evangelica semina semper à Gentibus ser- 
vanda committerent : electisque viris Dei dispositione provi- 
denter honorem decreveruntepiscopalusadjungere, quofacilius 
eorum praedicationibus acquisiti, ad ministerium sacri prove- 
herentur altaris. 

Ex qua Confessorum turba sanctum et venerandi merili 
Saturninum urbs Tolosana promeruisse gaudet episcopum, 
quem impielas spectantis populi posterioribus tauri multis 
ex funium nexibus ligatum, dédit Gapilolii gradibus illiden- 
dum. Ubi sanoti capitis soluta compage cerebrum frequenlis 
illisionis dispersit injuria : sed talem discessum, ad Domi- 
num secutus est ascensus. Félix tanti meriti tantœque per- 
sona virtutis, oui concessum est primum esse doctorem, 
post, raartyrem : qui quod docuit verbis, evidentibus implevil 
exeraplis. Simili etiam gratia beatissimus Paulus anlistes 
atque confessor Narbonensem pro-vinciani salutari acquisivit 
eloquio : quem ita labor domesticae tribulationis exerçait, ut 



— 479 — 

verum Domini esse famulum approbaret. Sed gratias tibi, Do- 
mine Jesu Christe, qui infeslantis inimici tela probafionem 
fidelium tuorum permisisti esse, uon vuluera; et talem tuis 
praestas pro labore mercedem, ut nullum tuorum fuisse gau- 
deat hostis imbellem. Dum ergo ad peculiaris patroni gesta, 
suscepti offlcii tendit obsequiura, non ex asse quae de servo 
Dei sunfc comperla prosequimur; sed immemores sui non 
fuisse sufficiat; in talibus enim causis magis convenit fidèles 
credere, quani possit relatio humana monstrare. 

Igitur sanctus Dionyàius, qui, ut ferunt, a successoribus 
apostolorum, ou bien, qui tradenle sancto Clémente Pétri 
Apostoli successore, verbi divini semina goatibus eroganda 
susceperat, quo amplius gentilitatis fervere cognovit errorem, 
illuc intrepidus et calore fidei inflammatus accessit ; ac Parisius 
Domino ducente pervenit, non veritus incredulse gentis expe- 
tere feritatem : quia virtutem suam prœteritarum pœnarum 
recordatio roborabat; et qui meruerat esse confesser, non 
cunclatus est atrocibus populis accédera praedicator. Tune 
memorata civitas, et conventu Germanoruni, nobilitate pol- 
lebat, quod esset salubris aère, jucunda flumine, fecunda terris, 
vineis uberrima et arboribus nemorosa, constipata populis, 
referta commerciis. rursumque insulae potius quam urbis spa- 
tiura, quod babitationi circumfusa fluminis unda appraestabat, 
crescentibus consistentium catervis reddebat exiguum, et ju- 
cunditatis sollicitation e contraxerat. Hune ergo locum Dei 
famulus eleglt expetendum. Ad quem cura primum fide ar- 
matus et constantia confessionis accessisset intrepidus, eccle- 
siam, illis quœ necdum in locis erat, et populis illis novam 
construxit, ac officia servientium clericorum ex more consti- 
tuit, probatasque personas honore secundi ordinis ampliavit. 
Cinctus ergo fide, et jam constructione basilicae roboratus, 
Deum Gentibus non desinebat insinuare quem noverat, ejus- 
que omnibus et judicium et misericordiam anteponens, pau- 
latim sociabat Deo, quos diabolo subtrahebaf. Tantas etiam 
per illum Dominus dignabatur exercera virlules, ut rebellium 



— 480 — 

corda Gentilium noa minus miraculis, quam prœdicadonibus 
obtineret. Miroque modo inermi viro non valebat plebs armata 
resistere : sed subdebat se illi certatim Germaniae cervicositas, 
et jugura Ghrisli suave imponi sibi arcta cordis corapunctione 
poscebat. Ab ipsisquoque destruebanturidola, quorum sumptu 
fuerant et studio fabricata: et invento salutis portu, idolorum 
gaudebant perire naufragia. Lugebat portio victa diaboli, cum 
de ea victrix Ecclesiae legio triumpbabat. 

Tuac hostis antiquus videns sibi perire, quod Domino cons- 
tabat assidua populorum conversione proficere, totam arlificii 
sui machinatn ad impugnandura quse fuerant constrncta con- 
vertit; et sua?, partis nuctores, deorum suorum fientes exitium, 
ad impietatem subitœ perseculionls armavit : ut eos qui unum 
et verum Deum colendum insinuaverant, et limendum, etpeu- 
dere diversitate supplicii raaturarent ; ne superesse posset, qui 
valeret acquirere quod peribat. Persecutionis ergo publicata 
sententia, impiorum gaudens turba progreditur, et contra Do- 
minicum populum pugnatura conspirât, non cunclata appetere 
gladio, quos Dominus suos suo raonstraverat esse signaculo. 
Itaque cum occidui orbis partein pro Cbristianorum inquisi- 
tione percurrerent, sanctum Dionysium contra incrédules. di- 
micantem Parisius repererunt : cum quo Rusticum presbyte- 
rum et Eleutberium arcbidiaconem persecutionis furor invenif . 
Hibealiviri à sancli Dionysii numquara se sustinuerunt abesse 
praesentia; quos in unum interrogatio persecutoris invenit, 
sed reperire non potuit quera a societate marlyrii separaret. 
Interrogali, unum et verum in Trinitate Deum confilentur. 
Deinde terrore subjuncto, multisque alTecti injuriis, vel sup- 
pliciis macerati, Christianos se esse testantur; visoque percu- 
tientis ictu, Domini ac Dei nostri se famulos magna confes- 
sionis voce pronuntiant. In bac ergo fidei constantia perma- 
nentes, reddentes terrae corpora, beatas cœlo animas intule- 
runt : talique ad Dominum meruerunt professione migrare, ut 
ampulatis capitibus, adbuc putaretur lingua palpitans Domi- 
num confiteri. Beata nimium et Deo grata societas, inter 



— 481 — 

quos nec priraus aller potuit esse, nec tertius ; sed Trinitatem 
confitenles meruerunt veaerabilem locum trino decorare mar- 
tyrio. Metuentes igitur percussores, ne conversi populi flde- 
lissima probalaque devotio Sanclorum corpora profutura sibi 
et reliquias ad palrocinium tumularent, eligunt letris Sequanae 
profundisque gurgitibusMartyrum corpora perdenda commit- 
tcre, quae imposila navibus ad praevisum jubentur gurgitem 
destinari. 

Tune matrona quœdam licet Paganorum adbuc implicata 
teneretur errore, ccnversionera tamen se desiderare mente 
monstrabat et opère. Facere aliqua cogitans Domino placilura, 
usa subtilitate consilii, ad convivium venire postukt percus- 
sores : et dum eis copiam oblalse humanitatis expendit, a me- 
moria eoram quae susceperant agenda discussit; ac fidelibus 
suis sécréta ordinatione committit, ut subtracta furto corpora 
diligens elaboraret occultare provisio. Qui dominas ordinatione 
comperta, festinanter quod eis priBceptum fuerat exequuntur : 
furtumque laudabile in sexto ab urbe memorata lapide, id est 
in arata quam seminibus prœparaverant terra, industria co- 
lentis abscondunl. Facta deinceps, ut moris est, satione, nec 
suum seges negavit obsequium, quae tali fecundata pingue- 
dine, sic in ea beneficium ubertatis effudit, ul centuplicatos 
fructus et cultor acquireret, et patria mereretur. Pubescente 
vero segete, diu latuit quod erat Parisiorum populis profutu- 
rum. Antedicta tamen materfamilias horum non immemor 
secretorum, cum primum persecutionis tepuisse vidit fervo- 
rem, locum tantorum Martyrum ossa asservanlem qua opor- 
tuit sollicitudine requisivit, atque inventum eminentis mau- 
solei constructione signavit. 

Unde postmodum Christian! basilicam supra Martyrum cor- 
pora magno sumptu cultuque exiraio construxerunt : ubi 
quotidie, opérante Domino nostro Jesu Christo, mérita eorum 
virtutum probantur raonstrari frequentia; et experiuntur in- 
firmi quantum Dei famulos conveniat honorari, ubi recipit 
caecitas visum, débilitas gressum, et obstructae aurium januae 

31 



— 482 — 

recipere merentur auditum. Sed nec illud silendum est, quod 
immundi spiritus infestatione vexati, dura ad memoratum 
locuQi examinandi virtute divina ducuntur, Sanctorum ip- 
soruni coguDtur imperio, quo quisque Martyi'um sit positus 
loco, designalis nominibus indicare. De quorum passione vu 
Idus Octobris, Dominas nos gaudere voluit, qui centesimum 
esse fructum Martyrum repromisil, cui est honor et gloria, 
virtus et imperium in saecula saeculorum. Amen. 

{Origines de l'Église de Paris, p. 262 et suiv., 300 et suiv.) 



VI 

DIPLOMA THEODERICI IV. An. G. 723. 

Theudericus, rex Francorum, virinluster. Oportet climencia 
principali inter caeteras peticiones, illud quod pro salute ads- 
cribitur, vel pro divinis nominis postulatur, plagabili auditu 
percipere, ad aeffectum perducire, ut fiât in mercidem, dum 
pro quietem servorum Dei vel congruentia locis venerabilibus 
impertitur petitio. ^Ergo dum et omnipotens Pater qui dixit 
de tenebris lumen expendiscire, per Incarnationis mystherise 
unigenili filii sui Doraini nostri Jesu-Cbristi, vel inlustratione 
Spiritus Sancti inluxit in corda sanctorum Ghristianorum, pro 
cujus aniore et desiderium inter citerus gloriosus triumfus 
martyrum beatus Dionisius cum sociis suis Rustico et Eleo- 
therio, qui primi post apostolos sub ordinatione beati Cli- 
menti, Pétri apostoli successoris, in hanc Galliarum provin- 
ciam advenerunt; ibique praedicantes baptismum pœnitentiae 
et remissionem peccatorum, dum in hune modo concertabant ; 
ibique meruerunt palmam martbyriae, et coronas percipere 



— 483 — 

gloriosas, ubi per multa lempora, et usque nunc in eorum ba- 
silicam, in qua pretiosa eorum corpora requiescir'e vedentur, 
non minima miracola virtute Christi per ipsus dignabatur 
operarl, in quo etiam loco gloriosi parentis nostri, vel bons 
xneraoriae proatavus noster Dagoberthus, quondam rex, vi- 
dentur requiescire : utinam ut et nus per intercessionem 
sanctorum ipsorum in cœlestia rigna cum omnibus sanctis 
niirianmr participare et vitam asternam percipere. Igitur ve- 
nerabilis vir fidelis noster, Deo propitio, Bertboaldus abba de 
ipsa basilica peculiaris patronis nostri domni Dionysii, missa 
petitione per illustri viro Carlo majorera domus nostro, cle- 
mentiae regni nostri reddedirunt, soggerenles eo quod a longo 
tempore a ponieficibus Parisiorum urbis integrus privilegius 
ad ipsa baselica domni Dionisii fuissent concessus, et ad ante- 
rioris Régis parentis nostrus de eu tempure usque nunc con- 
fîrmatus, qui et ipso privilegio seu et ipsas praeceptiones vel 
confirmationes se prœ manibus abire adQrmant : sed pro inté- 
gra firmetate petiit ipsi vir Garlus, vel ipsi abba celsitudinem 
nosfra, ut et nus iteralis per nostra praeceptione boc deberi- 
mus adGrmare, quorum tara religiosa petitione libentissimi 
suscepisse, el in omnibus confirmasse vestra comperiat ma- 
gniludo. Sed quia a suprascriptis principibus... 

Et illut viro in hune privilegio nostrae serenitatis placuit 
insereadi, ut cum abbas de ipsa casa Dei de hune saeculo 
nuto divino fuerît evogatus, licceat ipsius sancti congre- 
gationi de ipso monastirio ex semetipsis elegire; et quem 
bonum et condignum invenirent, qui bonnus abbatis secun- 
dum urdine sancto possit regere vel gobernare, et unani- 
miter consenserint ; data auctoritate a nobis vel a successori- 
bus nostris ibidem in ipsa casa Dei instituatur abba : et pro 
estabilitate rigni nostri vel pro cunctis leodis nostris seu saluti 
patriae Domini misericordiam valeant exorare. Qua opteraatum 
inlustrium virorurn nostrorum procerum gratissemo animo 
et intégra devotione visi fuemus prestitisse vel concessisse, eo 
scilicet urdené, ut sicut temporebua anteriorum Eegum, pa- 



— 484 — 

rentum nostrorum, ibidem in ipsa sancta baselica psallentius 
per turmas fuit insfitutus, sicut ordo sanctus edocit, die noc- 
luque perenniter in ipso loco sancto celebretur. Quam urdena- 
tionis auctoritatem decrivemus... 

Data ipsa die kal. marlias anno m. rigni nostri, Valen- 
cianis, in Dei nomine féliciter. Amen. 

{Origines de l'Eglise de Paris, p. 282.) 



Vil 



PRyECEPTUiVI PIPPINI. An. G. 768. 

Pippinus rex Francorura vir illuster. Incipientia regni nostri 
afFectu de nostra erectione intègre auxilianle Domino vigilavi, 
et pro ipso bono opère aclum cum consilio pontificum, vel 
seniorumoptimatum nostrorum pro noslro confirraando regno, 
et pro mercede, vel adipiscenda vita aelerna, et pro reverentia 
sancli Dionysii martyris, Ruslici et Eleutherii, qui glorioso ac 
triurapbali voto pro Christi amore coronam martyrii consecuti 
sunt, ad basilicara ipsorum, ubi requiescere videntur, et in 
miraculis coruscant, ad ipsos monachos, qui ibidem deservire 
videntur, sub libertate evangelica regulariter viventes, sicut 
antiqui patres vel anteriores reges conGrmaverunt, nos denuo 
in ipso sancto loco nostro munere privilegium renovare debe- 
remus : quod ila et fccimus. Ergo oportet clementiam princi- 
palem inter cœteras petitiones illud, quod pro salute adscri- 
bitur, vel pro divine nomine postulatur, placabili auditu sus- 
cipere et ad effectum perducere, ut fiât in mevcedis conjunc- 
tionem, dum pro quiète servorum Dei vel congruentia locis 
venerabilibus impertitur petitio. Ergo dum et omnipotens Pa- 
ter, qui dixit de tenebris lucem explendescere, per Incar- 



— 483 — 

nationis inysterium ùnigeniti Filii sui Domini nostri Jesu 
Christi, vel illustrationem Spiritus sancti illuxit in corda 
sanclorum Christianorum, pro cujus amore et desiderio inter 
cœteros triumphos gloriosos marlyrum, bealus Dionysius, et 
sœpc jam dictus Rusticus et Eleutheriiis, qui primi post apos- 
tolos sub ordinatione beati démentis, Pétri apostoli succes- 
soris, in banc Galliarum provinciara advenerunt, ibique prae- 
dicantes baptismum pœnitentice in remissionem peccalorum, 
dum in bunc modum certabant, ibi meruerunt palmam mar- 
tyrii et coronas percipere gloriosas : ubi per multa tempora 
et usque nunc in eorum basilica, in qua eorum corpora requies- 
cere videntur, non minima miracula virlulura Christus pro 
ipsis dignatur operari : in qua etiam domnus Dagobertus, 
quondam rex, viiletur quiescere, utinam et nos per interces- 
sionem sanctorum ipsorum in cœlesti regno cuni omnibus 
sanctis mereamurparticipari, et vitam aeternam percipere. Igi- 
tur vir venerabilis Folradus abba de ipsa basilica peculiaris 
patroni nostri domni Dionysii clementice regni nostri credidit 
suggerendum, quod a longo tempore a pontiflcibus Parisiorum 
urbis integrum privilegium ad ipsambasilicam domni Dionysii 
fuisset concesrium, et ab interioribus regibus parentibus nos- 
tris de eo tempore usque nunc conflrmalum : qui et ipsum 
privilegium seu et ipsas prseceptiones vel conGrmationes se 
prse manibus babere affirmât; sed pro intégra firmitale peliit 
vir ipse Folradus abba a celsitudine nostra ut nos iterato per 
praeceptionera nostram boc deberemus affirmare. Quorum tam 
religiosam petitionem libentissime suscepisse, et in omnibus 
confirmasse vestra comperiat magnitudo. Sed quia a supra- 
scriptis principibus vel a caeteris priscis regibus etiam eta Deum 
timentibus hominibus Ghristianis ipsum templum, vel ipse 
sanctus locus propter amorem Del et vitam aeternam rébus 
videtur esse ditatus, nostra intégra devotio est, ut superius 
intimavimus, ut privilegium ad ipsum sanctura locum abbali 
vel fralribus ibidem consistentibus facere vel conûrmare pro 
quiète futura deberemus, ut facilius ipsi congregationi liceat 



— 486 — 

pro stabilitate regni nostri ad limina vel ad sepulchra ipsorum 
martyrura jugiter exorare. Nos ergo per banc sedetn auctori- 
îatis nostrae, juxta quod per supradictum privilegium a ponti- 
licibus factum est, -vel anlerioribus regibus conOrmatum, pro 
reverentia ipsorum martyr um conflrmaraus... 

Illud vero in hoc privilegio nostrœ serenitatis placuit inse- 
rendum, ut cum abba de ipsa casa Dei de hoc sœculô nulu 
divino fuerit evocatus, liceal ipsi sanclae congregationi de ipso 
monasterio ex semetipsis eligere, et quem bonum et condi- 
gnum invenerint, qui ipsum onus abbatiae secundum ordinem 
sanctum possit regere vel gubernare, et unanimiter consense- 
rint, data auctoritate a nobis, vel a successoribus nostris, 
ibidem in ipsa casa Dei instituatur abba,.. 

Data nono kal. octob., anno 17 regni nostri. Actum in ipso 
monasterio sancti Dionysii. 

{Origines de l'Église de Pans, p. 284.) 



VIII 

1° LETTRE DE LODIS LE DÉBONNAIRE A HILDUIN, 
Abbé de Saint-Dents. An. G. 835. 

In nomine Domini Dei et Salvatoris nostri Jesu Christi, 
Ludovicus, divinâ repropitiante clementiâ, Imperator Augus- 
tus, Hilduino, venerabili abbati monasterii sanctissimorum 
martyrum ac specialium proteetorum Dionysii pretiosi, socio- 
rumque ejus, aeternam in Christo salutera. 

Quantum muneris ac prœsidii non modo nobis ac prœde- 
cessoribus seu progenitoribus nostris, verum etiara totius 
imperii nostri populis, Domini providentiâ, per beatissimum 
Dionysiura saepenumero, imo continue in magnis gratiarum 



— 487 — 

ubertatibus contulerit, cunctae per transacta tempora Gallicse 
generationes senserunt, quae ejus insignî apostolatu fidei ru- 
dimenta sumpserunt, et salutis subsidia perceperunt. 

Praedecessores àutem nostri gloriam hujus eximii testis et 
aniiciDei noninaniter coluerunt, qui dumejus sacras exuvias 
in terris ob araorem et honorera Domini nostri Jesu Christi 
opibus, quibus poterant, honoraverunt per ejus preces dignis- 
simas honoris privilégie potiri et in terrenis et in cœlestibus 
meruerunt, ut videlicet unus ex priscis Francorum regibus, 
Dagobertus, qui eumdem pretiosissimum Christi martyrem 
veneratus non mediocriter fuerat, et in mortali est vita subli- 
niatus, et per ejus adjutorium, sicut divina ac celebris osten- 
sio perhibet, a pœnis est liberatus, inque vita perenni deside- 
rabiliter constitutus. 

Progenitores quoque nostri mellifluum nomen Dionysii (sic 
enim verbis ac scriptis suis eum appellare consuevere) non 
incongrue pia dilectione et dilectissima pietate amplexi sunt. 
Quia proavus noster Carolus princeps Francorum inclytus per 
orationes ipsius excellentissimi martyris indeptum se fuisse 
gratulatus est apicem principatus, eidemque decurso mortali- 
tatis tempore(an. 741), quod charius poluit habere depositum, 
corpus scilicet proprium, in magni die judicii suscitandum, 
et animam Domino praesentandam fldeliter commendayit, ac 
per hoc maxime devotionem atque fiduciam cordis sui erga 
peculiarem patronum patenter ostendit. Sanctae nihilominus 
recordationis avus noster Pippinus, propter altare quod ante 
sepulcrum saepe fati saepiusque dicendi domini Dionysii, per 
divinam et memorabilem revelationem jussu ipsius sanctis- 
simi martyris, in honorera Dei et apostolorum Pétri et Pauli, 
qui praesentes ostendebantur, abeato et angelico viro Slephano 
suramo Pontîfice dedicatum est (an. 734), inter sacra missa- 
rum solemnia, una cura duobus fihis, Caroloraanno videlicet 
et divai mémorise domino ac genitore nostro Carolo, jure prae- 
nominato Magno, ab codera apostolico Papa in regem Fran- 
corum unctus, superni muneris benedictionem percepit. Qui- 



_ 488 — 

que cum quanta se humililate anle limina basilictfi sanctorum 
martyrum, defuncto hujus vitaa curriculo, sepeliri praeceperit 
(an. 768),titulus etiam ipsius conditorii innotescit. 

Sed et nos multis frequentitUs largitionibus bénéficia 
. ejus sumus experti, praecipue tamen in human as varietatis 
evéntu, quo Dei, ut semper fatendum est, juslo judicio, in 
virgâ erudilionis suœ visitati, et baculo speciosae raiserico rdiaî 
ejus, ante praBscriptum altare par mérita et solatium doraini 
ac piissimi patris nostri Dionysii, virtute divinâ recreati et 
resdtuti sumus (an. 834), cingiilunique militare judicio atque 
auctoritate episcopali resumpsimus, et usque ad praesens ipsius 
gratioso adjutorio sustentamur. 

Idcirco, venerabilis custos ac cultor ipsius provisoris et ad- 
jutoris nostri domini Dionysii, monere te voJumus ut quidquid 
de ejus notitià ex Graecorum bistoriis per interpretationem 
sumplum, vel quod ex iibris ab eo patrio serinone conscriptis, 
et auctorilatis nostrae jussione ac tuo sagaci studio, interpre- 
tumque sudore, in nostram linguam explicatis, huic negotio 
inseri fuerit congruum, quodque etiam in Latinis codicibus 
jam inde habes invenlum, adjunctis eis quae in libsllo ejus 
Passionis continelur, necnon et illis quae in torais vel chartis 
vetustissimis armarii Parisiacae Ecclesiaî, sacrae videlicet sedis 
suoB, prolatis inveneras, et obtutibus Nostrse Serenitatis os- 
tenderas, secundum quod rerum, causarum etiam ac lempo- 
rum convenientiam noveris, in corpus unum redigas, atque 
uniformera tcxtum exinde componas, quatenus compendiosius 
■yaleant innotesci, et fastidiosis minusve capacibus vel studio- 
sis leclionis possit lœdium sublevari, pariterque omnibus aedi- 
fîcationis utilitas provideri. 

His ita contextis, volumus ut revelationem ostensam beato 
papae Stepbaoo in Ecclesia ejusdem sanctissimi Dionysii, sicut 
ab eo diclata est, et gesta quœ eidera subnexa sunt, una cum 
hymnis quos de hoc gloriosissimo martyre atque pontiflce 
habes, et oificium nocturnale subjungas : sed et differenter, 
ac cum integdtate sui, quaeque ex eo reperta sunt, in altero 



— 489 — 

volumine colligas, nobisque distincte et correcte transcripta 
quantocius dirigas aut praesentes : quoniam maximum valde- 
que dulcissimura pignus desiderabilis prœsentise illius domini 
et solaloris nostri, ubicumque simus, haberé nos credimus, si 
cura 60, vel de eo, aut ab eo dictis, oratione, coUatione, lec- 
tione colloquimur. 

Vale in Christo, vir Dei, in sacris orationibus jugiter me- 
mor nostri. 

{Origines de l'Eglise de Paris, p. 338.) 



2° REPONSE D'HILDUIiN A LOUIS LE DEBONNAIRE. 
An. G. 836. 

Domno benignitate admirabili et auctoritatis reverentia bo- 
norabili, Ludovico Pio semper Augusto, Hilduinus bumilis 
Christi famiilus, et domini mei Dionysii pretiosi, ac sociorum 
ejus matricularius, vesti-œque imperiali dominationi in omni- 
bus devolissimus, prœseDtem in Cbristo prosperitalom atque 
seternse felicilatis benedictionem optât et gloriam. 

I. Exsultavit cor meum in Domino et exaltatum est cornu 
meum in Deo meo. Dilatatum est cor meum, et gaudebunt labia 
mea, ut annuntiera praeconia domini mei gloriosissimi mar- 
tyris Dionysii, ab eximio imperatore domino meo jussus, quai 
reticere non poteram, etiamsi a quoquam fuissem forte probi- 
bitus, et rêvera magna mibi est ratio gratulandi, quoniam 
cumulatius mihi effectum desiderii mei praestare voluit divina 
dignatio, ut mentis meae conceptum ei placere cognoscerem, 
cum quod agere spontanée disponebat mea humilitas, in 
agendo data manu auctoritatis, cooperaretur vestra Deo pla- 
çons sublimitas. Qua de re bonorum operum et spiritualium 



- 490 — 

omnium studiorum illum auctorem esse non dubiura est, qui 
quorum incitât mentes, que sibi placet ingenio adjuvat ac- 
tiones. Sed et in hoc valde exsultat spiritus meus in Dec sa- 
lutari meo, quoniam Christianissimus animus vester sic evi- 
dentissime erga se divinae bonitatis beneflcia, et sanctorum 
cognoscit solatia, et tara promptissime se accensum ostendit, 
circa auctoris et reparatoris sui, seu specialium suffragatorum 
suorum venerationem atque obsequium. Non enim sic ab in- 
timis pia anima vestra divina conQterelur vera et justa judi- 
cia, nisi se ipsamSancto illuminatam cognosceret spiritu; nec 
ila devotissime amici Dei bene gesta et dicta, maxime sagaci- 
tatis vestrae prijdentia perquireret, nisi summum bonum, a 
que et per quem omnia sunt bona, diligeret. Cujusamore reli- 
giosa devotio vestra accensa esse dignoscitur, ut Christi mili- 
tum gloriosos triumphos inquireret. Quos cum noverit, per 
eorura adjutorium robustius contra vitia vitiorumque auctores 
pugnabit ; quatenus martyrum exempla sectando, qui viriliter 
certavere et fideliter satis vicere, adpalmam, qua illi munerati 
sunt, et ipse pertingat. Hue accedit ad voti et sollicitudinis 
incitamentum, quia Esdras sanctae Scripturae reparator, mag- 
num remuneratiouis donum exinde apud Deura proraeruit, 
et laudabile sibi nomen apud homines acquisivit. 

II. Quocirca et vestraB sedulitatis instantia, cum pro magna 
antiquitate hujus sanctissimi patris nostri, quantum ad gene- 
rationem terrenam et conversionem seu obitum attinet, mira 
sanctitate et miraculorum prodigiis, orbe pêne cuncto inno- 
tuit : notitia ipsius paucis nostrorum cognita, plurimis adhuc 
manens incognita, seu per vestrum studium patuerit, et me- 
ritum, ut melius ipsi scitis, grande vobis conciliabitis, et me- 
moriale perpetuum acquiretis. Faciat autem Dominus, ut et 
nos idonei cooperatores inveniamur, ad bonas voluntatis ves- 
trse perfectionem, qui tanto sine aliqua haesitatione vestris 
jussionibus obedimus, quanto illa rogatis seduli exactores, 
quœ exbibemus voluntarii exsecutores. 

Idcirco quia repecta est quaeque, tam in Graecis quam in 



— 491 — 

Latinis codicibus, ex domino et patrono noslro Dionysio, quae 
hactenus minus cognovimus, vobis ocius in unum collecta 
mittere poscitis, et incongruum ducimus, auctoritatis vestrse 
pio desiderio differri, quod ex debito servitutem nostram 
constat debere largiri, quantum coanivit brevitas temporis, 
quidquid ori suggesserit memoria citae recordationis, favente 
Domino, velociter scribentium committemus notariorum arti- 
culis; deprecantes vestram humiliter sapienliam, ne in bis, 
qusB reverenlia et amore sanctissimi martyris, et propter jus- 
sionis vestrae obedientiara scribenda aggredimur, verborum 
pompositatem, aut dictationis leporem, sed purissimae verita- 
tis, sicut ab antiquorum dictis, sumpsimus, quaerere studeatis 
sinceritatem : nosque reprehendere de casuum, prseposilio- 
num, atque conjunctionum virtute, seu litterarum in subsé- 
quentes immutatione, vel punctorum secundum artem gram- 
maticam positione, noUte : quia non id studendum, sed nos- 
trae deservitionis obsequium, ac commendationis vestrae offi- 
cium, accelerandum suscepimus : maxime cum haec, quae ab 
aliéna lingua expressimus, in tenoris série, sicut de prœlo 
sunt eliquata, texemus : quae licet in interpretalioae non re- 
doleant supparem sermonis odorem, sapidum tamen référant 
veritatis et inteUectus sui saporem. Ordinem igitur historiae, 
sicut vestra jussit dominatio, in unum congestum, et singula- 
tim postea plenitudinem ejus discretam, cunctis legentibus 
atque audientibus pandemus. Nam diviuce erit inspiralionis et 
exsecutionis, id quod desideramus fideli animo propalare, ve- 
rura atque probabile demonstrare. Ex quo nos laborandum 
non magnopere œstimamus, quia quid tenendum de hoc sanc- 
tissimo martyre Christi sit, quid credendum, notae et proba- 
tissimse personae veracibus dictis déclarant. 

III. Génère si quidem eum nobilissimum, et philosopbiae 
magisterio insignem apud Athenas claruisse, et aliarum histo- 
riarum, et Actuum A'postolorum testimonio, ssecula prisca seu 
instantia cognoverunt : maxime autem ex historia Aristarchi 
Graecorum cbronograpbi, qui in epistola ad Onesiphorum pri- 



— 492 — 

micerium, de Alhenae civitatis et gestis ibidem aposlolorum 
temporibus scribeas, ortura prosapiae, et doctrinam ejus, 
atque conversatioiiis ordiaera sive œlatis tempus, nec non et 
ordinationem ipsius, ac praedicationem, subrogalionem etiam 
episcopi loco suo, et adventum illius Romam, ordinabiliter 
narrât. Quam epistolam vestrae dominationi dirigimus , et 
quisque studiosus apud nos prcevalet invenire. Curiosus autem 
ex Graîcorum fontibus unde et nos illam sumpsimus, poterit 
mutuare. 

Quod enim ante conversionem suam Heliopolitn astrologife 
gratia migraverit, ubi et tenebras in cruciQxione Salvatoris 
nostri una cum A.poUophanio sodali suo vidit : et quia tune 
viginti et quinque erat aanorum, ipse in epistolis, ad Polycar- 
pum Smyrnceorum episcopum, et ad eumdem ApoUophanium 
missis, ostendit. Quia vero cum omni domo et Damari uxore 
sua crediderit, lectio Actuum Apostolorum, et evidenlius dia- 
logus Basilii et Joannis, capitule V ]ibi*i quarti, demonstrat. 
Sed et beaius Ambrosius in epistola ad Vercellenses, eamdem 
uxorem ejus ex nomine designans, perspicue manifestât. Bea- 
tus denique pater Augustinus in sermone pulcberrimo quem 
de seminatore verbi scripsit : « Aposloli sermone finito, au- 
« dita illic resurrectione raortuoram, quœ praecipue est fides 
« Cbristianorum, refert dixisse Alhenienses : Audiemus te de 
« hoc iterum. Erant enim quidam inter eos irridentes, quidam 
« dubilantes, quidam credentes, atque in eis nominatur qui- 
n dam Dionysius Arcopagita, id est Atheniensium principa- 
(1 lis; et mulier quaedam nobilis, nomine Damaris, et alii 
« plures. » El in eodem sermone, ubi de scandalo Judœorum 
et stullitia gentium scribit, dicens : « Judaeis quidem scanda- 
« lum, gentibus autem stultitiam; sed ipsis vocalis Judseis et 
« Gfcecis, hoc et ipsi Paulo ex Saulo, et Dionysio Areopagita, 
« bis lalibus et illis, Christum Dei ^-irtutem et Dei sapien- 
(I tiam. )) 

IV. Caeterum de notitia librorum ejus', quos palrio sermone 
conscripsit, et quibus petentibus illos composuit, lectio nobis 



— 493 — 

per Dei gratiam et vestram ordinationem, cujus dispensatione 
înterpretatos scrinia nostra petentibus referunt, satisfacit. Au- 
thenticos autem eosdem libros Graeca lingua conscriptos, 
quando œconomus ecclesias Constantinopolifanae et cœteri 
missi Michaelis legatione publica ad vestram gloriam Corn- 
pendio funcli sunt, in ipsa vigilia solemnitatis sancli Dionysii 
pro munereraagno suscepimus, quod donurn devotioninostrae 
ac si cœlitus allatum, adeo divina est gratia prosecuta, ut in 
eadem nocte decem et novem nominatissimae virtutes in 
aegrotorum sanatione variarura infirmitatum, ex notissimis et 
Ticinitati nostrae personis contiguis, ad laudem et gloriam sui 
nominis, orationibus et meriti excellentissimi sui marlyris, 
Christus Dominus sil operari dignatus. 

V. Quoniam autem bçatus Clemens hue eum, videlicet in 
Gallorum gentem, direxerat, et qualiter per martyrii palmam 
diversissimis et crudelissimis affliclus suppliciis, ad Christum 
pervenerit, et quoraodo caput proprium, angelico ductu cœ- 
lestis militiae in celebratione exsequiarum honoratus obsequio, 
ad locum, ubi nunc requiescit, detulerit, et quo ordine a Ca- 
tuUa quadam matrefamilias sit sepultus, libellus antiquissi- 
mus passionis ejusdem explanat, praecipue tamen conscriptio 
"Visbii,quae in tomo satis superquc abdito Parisjis divinonutu 
inventa, inter alia memoranda, sicut in ea legitis, verba Do- 
mini nostri Jesu Christi ad eum prolata, quando sacra myste- 
ria perageret illi cunctis videntibus apparentis, continere di- 
gnoscitur. Cui astipulari videntur antiquissimi, et nimia pens 
vetustate consumpti, missales libri continentes misScB ordi- 
nem more Gallico, qui ab initie receptae fidei, usu in bac oc- 
cidenlali plaga est habitus, usque quo tenorem, quo nunc uti- 
tur, Romanum susceperit. In quibus voluminibus habentur 
duae missae, quae sic inter celebrandum ad provocandam divinae 
miserationisclementiam, et corda populi ad devotionisstudium 
excitanda, tormenta martyris sociorumque ejus succincte 
commémorant, sicut et reliquae missae ibidem scriptae, alio- 
rum apostolorum vel martyrum, quorum passiones habenlur 



— 494 — 

notissimae, décantant. Quarum missarum cantus, sensus et 
verba, adeo passionis eorumdein, quara vobis misimus, sriei 
concordare videatur, ut nulli sit dubium, a teste illorummar- 
tyrii, agones eorum fuisse descriptos, et ex.ipsa veraci histo- 
ria, meraoriam torrapntorum suorum in prsefatis precibus 
fuisse mandatam. 

Vl. Yidetur porro in bis missarum obsecrationîbus non 
contemnenda auctoritas de memorata passione sanctorum, 
cum exstent apud nos epistolae Innocentii, et post eum Gelasii, 
nec non et modernius beati papae Gregorii, aliorumque ponti- 
Ccum ad episcopos urbium Galliarum, et antistitum nostro- 
rum ad ipsos, de more Romano in cunctis ecclesiasticae aucto- 
ritatis muniis imitando, quibus datur intelligi ab annis plu- 
ribus bunc missse tenorem de Gallica consuetudine recessise, 
fct banc passionis martyrum istorum memoriam, longo supe- 
riori tempore bis occidentalibus partibus per supplaatationum 
postulaliones inolevisse : quibus tante certius fldem accom- 
modamus, quanto in tempore vicino post consummationem 
eorum, easdem fuisse composilas sine dubitationeconcredimus. 

Vn. Nec tamen quisquam putabit beatum Dionysium ejus- 
que successores, ab institutione Apostolica propter bujusmodi 
missee ordinem, Gallicis consuetudinibus in primordio tradi- 
tum, discrepasse, si ei constiterit, ipsorum apostolorum et 
apostolicorum virorum, ipsiusque etiam urbis Romœ sensus 
pi'oprii notam esse. Nec mirari quis poterit cur bymnum 
sancti Eugenii Toletani de beato Dionysio babemus, et vici- 
norum sapientium scriptis, exceptis paucis, videamur carere : 
cum et haec, quae babemus, ut exorata priorum nosfrorum 
venia dicamus, abdita et negligeuter relicta reperimus, et alia 
necdum prolata, quia non adbuc sunt ad liquidum enucleata, 
nos possidere Isetamur. 

YRl. Cseterum super garrulitate levitatis eorum miraado 
defecimus, qui contendentes bunc Dionysium Areopagitem 
esse non posse, ad munimentum sui hœc, quae sequuntur, 
inaniter contrabunt. Venerabilem videlicet et sanctum Bedam 



— 495 — 

presbyterum, dixisse in Tractatu Apostolorum Actuum, Areo- 
pagitem Dionysiura non Athenarum, sed Gorinthiorum fuisse 
episcoputn : addentes, eumdem inibi diem obiisse. Et quo- 
niam libellus passionis istius testetur, hune a Clémente ponti- 
fice Romano episcopum ordinatum, et in bas Galliae partes 
fuisse transmissum, quia etiam passiones diversorum sancto- 
rum martyrura, sub variis imperaloribus interfectorum, con- 
tineant eosdem cum hoc sanctissimo viro has partes adiisse, 
quod ipse sensatorum manifeste repellit auditus, et quod Gre- 
gorius Turonensis, sicut in passione sancti Saturnini legisse 
se dixerat, sub autumatione memoret, istum ipsum tempore 
persecutionis Decii, sub beato Sixto, cum aliis sex episcopis, 
quorum vitae vel passiones nequaquam ejus dictis in ratione 
temporum consonant, in has regiones fuisse directum. 

IX. Ecce omnis minus scientium, sibi ipsi discordans, auc- 
loi'itas, cui velut ex superfluo propter satisfactionem insipien- 
tium respondemus, cum veram ex sancto pontifîce et martyre 
narrationem veracium historiarum prœ manibus habeamus : 
primo quidem petentes, ut in hoc jure contentiosi, ab albugine 
contracta arrogantiae, ex usurpata sapientia, quia videri se 
scioli volunt, oculos tergant, quo perspicacia perspicaciter, et 
vera fldeliter relegant. Et si non ipsi unum oculum aperue- 
runt, quando legerent, quod per subreptionem venerabilis 
Bedae presbyteri in praefato opère, secus quam debuit, dixerat, 
ubi idem se reprehendit, et reprehensorum suorum vocem 
praeveniens, retractationem scripsit : scrobem, in qua oculus 
alter esse debuerat, aperiant, et in ecclesiastica hisloria dis- 
cant, quia Dionysius Gorinthiorum episcopus, de Dionysio 
Athenarum episcopo in epislola sua ad eosdem Athenienses 
direcla, commemoret, ita enim ibi lib. IV, cap. 23, scriptum 
est : Exstat quoque et alia ejus (Dionysii Gorinthiorum epis- 
copi) ad Athenienses epistola, in qua ad Evangelii credulita- 
tem eos invitât, et concitat segniores, simul et arguit quos- 
dam, velut pêne prolapsos a fide, cum episcopus eorum Pu- 
blius fuisset martyrio consummatus. Sed et Quadrati, qui 



— 496 — 

Publie marlyri successerat in sacerdotium, meminit simul et 
mfimorat, quod labore ejus et industria redivivus quidam in 
eis calor Gdei reparatus sit. Et illud in eadem désignât epis- 
tola, quod Dionysius Areopagites, qui ab apostolo Paulo ins- 
Iructus, credidil Cbristo, secundum ea quae Apostolorum Ac- 
tibus designantur, primus apud Alhenas ab eodem apostolo 
episcopus fuerit ordinatus : cujus epistolas, sed et aliarum 
epistolarum ipsius Dionysii Gorinthiorum episcopi, et ejus 
utique, quam ad Soterum episcopum miserat, beatus Hiero- 
nymus in libro de \'iris illustribus facit apertissime raentio- 
nem. Unde quisque videns sub quibus imperatoribus quique 
eorum. fuerint, liquide potest colligere quantce absurditati ratio 
sit ista obnixa, cum inter bos duos Dionysios tam plura dis- 
creta sint tempora. 

X. Legitur item sic in eadem Ecclesiaslica bistoria, cap. 4, 
libro III : Memorantur autem ex coraitibus Pauli, Crescens 
quidem ad Galatas profectus, Linus vero et Clemens in urbe 
Roma Ecclesiae praefuisse, qui comités et adjutores ejus fuisse 
ab ipso Paulo perhibentur : sed et Dionysium Areopagitem 
apud Atbenas, quem Lucas descripsit, primum Paulo praedi- 
cante, ac inter socios ejus fuisse, et ecclesise Atheniensium 
constat sacerdotium suscepisse. De cujus videlicet Dionysii 
Areopagitae obitu, nil Graeci scriptores dixerunt, quia propter 
longinquitatem terrarum, transitus ipsius penitus eis fuit in- 
cognitus. Habemus tamen Graecae auctoritatis Martyrologion de 
tomo chartiscrinii Constantinopolilani adeptum, qui tanta ve- 
tustate dissolvitur, ui maximam cautelam a se contingentibus 
exigat : in quo diem natalitii ejus designatam, et quia Athe- 
niensium fuerit episcopus reperimus adnotatum. Quod mar- 
tyrologium, ut antiquitas ejus demonstrat, ex eo tempera 
constare posse non incongrue remur, quo, Constantino jubente, 
nata occasione martyria sanctorum Domini de toto orbe col- 
lecta, et Cœsaream sunt convecta. Sed et usque hodie Grœco- 
rum majores, et Alhense incolae perhibent, historiarum scrip- 
tis et successionum traditionibus docti, in eadem civitate 



— 497 — 

Dionysium tum temporis primum fuisse episcopum, quando 
Timolheus Pauli aeque discipulus Ephesiorum rexit ecclesiam : 
ipsumque, subrogato sibi episcopo, Roraam adiisse, et, ut com- 
pererunt, apud Gallorum gentom, glorioso martyrio consum- 
maturti fuisse. Quod et Tbarasius patriarcha Constantinopoli- 
tanus per legalos suos sollicite inquisivit, et ita se rem babere 
certus, eamdem Atbeniensium civitatem pallio archiepiscopali, 
quod jam ex ea diuturno tempore, orta quadam contentione, 
subtractum fuerat, redonavit, et synodali consensu, Metropo- 
lis auctoritate, qua ante functa fuerat, bonoravit. Nam a prae- 
cedentibus annis usque ad illud tempus, ejusdem civitatis 
episcopus nec suberat alteri, nisi patriarcbcB, nec jud ejus de- 
bitarum sibi episcopi civitatum subdebantur. 

XL Quod autem dicunt, in passione istius beati Dionysii 
scriptum haberi, quia eum sanctus Glemens episcopum ordi- 
naverit, Galliasque miserit, procul dubio sciant, quod aut 
prœdictam passionem ex viris et emendatioribus exemplaribus 
non susceperunt, aut scriptorum vitio depravalam legerunt, 
quoniam non ibi scribitur, eum episcopum a bealo Clémente 
consecratum, sed apostolum totius Galliœ fuisse ordinatum; 
de qua ordinatione apostolatus, nisi ad alia se intentio nostra 
dirigeret et ex Apostolorum Actibus et ipsius Domini actione, 
auctoritatis exemplum sufficienter in bis scriptis possemus in- 
ferre. Fieri enim potest, ut diximus, quod textura passionis 
hujus sancti Dei, ex authenticis scriptum non habeant, etideo 
in hoc errent ; quia et nos plures codicillos exinde vidimus, 
qui in quibusdam sensu ■videbantur concordare, sed litlera- 
tura dissonare; in quibusdam autein nec sensu, nec orationis 
tenore sociari poterant. Quod manifestum est bujus venera- 
bilis et antiquissimi patris vetusta longinquitate, el ignotae 
atque peregrinae linguœ ubi de ejus notitia maxime scriptum 
erat, inscitia, seu devotione fidelium accidisse : qui non stu- 
duere ad priscas bistorias pro cognilione ejus recurrere, sed 
ea quae auditu collegerant, ut Gregorius Turonensis, non vo- 
tivo errore fallens, videntes insignia maguiflca atque innume- 

32 



— 498 — 

rabilia per eum lîeri, prout unicuique sensus abundavit, cura- 
verunt scriptis committere. Sic et de sanctorum apostolorum 
gestis ac passionibus factum legimus, et de aliis quibusque 
historiis, Ecclesiae necessariis, manifeste comperimus. Fuerunt 
siquidem, qui de beatorum apostolorum virtutibus vera dixe- 
runt : sed de eorum doctrina falsa sunt cominentati. De eccle- 
siasticis itidem historiis, atque ortu, vel actu, vel obitu pa- 
trum, quidam, quantum ad rerum gestarum spectat fldem, 
veracia conscripserunt ; quantum vero ad temporam vel loco- 
rum attinet veritatem, minus caute conûnxerunt. Sic profecto, 
ut notam est, in scripturis canonicis diversorum interpretum 
varietas exstitit; in quibus quique minus dixerunt, aliiquœ- 
dam addiderunt, quousque earum per beatum Hieronymum 
lingua nostra ineracam veritatem ab ipso fonte suscepit. 

XII. Quocirca nulla bistoda sic probabilis poterit vel débet 
baberi, quam ea quaî de veridicorum, pi-aecipue orthodoxo- 
rum, collatione poterit colligi. Et ideo certius tenenda sunt, 
quae modo de hoc eximio martyre collecta conscribimus, quam 
iUa quae de quolibet alio sancto sine auctoris nomine passim 
scripta relegimus; praesertim cum haec, quae scribimus, de 
ahtiquarioram antiqiia scrlptura sint, velut ex prato non Pari- 
siaco, sed Paradisiaco. Cœterum parcendum est simplicitati 
viri religiosi Gregorii Turonensis episcopi, qui multa aliter 
quara se veribis habeat aestimans, non calliditatis astu, sed 
benignitalis ac simplicitatis volo, litteris corameudavit. Paten- 
ter et quidem noscere possumus, non adeo quaedam solerter 
oum investigasse, cum ei contemporaUs existens vir prudens 
et scholasticissimus Fortunatus, qui plura fréquenter ad eum 
scripserat, hymnum rhythmicas compositionis pulcberrimum, 
dft isto gloriosissimo martyre composuerit, in quo commémo- 
rât eum a beato Clémente destinatum, sicut in Latinorum pa- 
ginis didicit : de natione autem ejus et ordinatione episcopatus 
mentionem non facit, quia linguae Graecce penilus expers 
fuit. 

XII]. Tantis igilur et tam manifestas testimoniorum asser- 



— 499 — 

tionibus de laoc sanctissimo et antiquissimo pâtre, ad liquidum 
elucubratam et propalatam omnibus scire volentibus veritatem, 
et ita nescire volentibus ingestam certissimara ralionem, ut 
etiam si velint, quod ex iUo verum est, ignorare non possint : 
cesset, quod idem Areopagites non sit Dionysius, exitiabilis et 
profana nimis contentio : quia qui famam martyris derogare 
aliquo modo gestit, veritati sine dubio, oui testimonium per- 
hibens, tanta transfretando maria, in tam longinquam regio- 
nem exsulari, et pro eâ pati sic acerbissime sustulit, detra- 
here caeca fronte et imbecUli virtute contendit. Nam ut vere 
impius et pervicax judicandus erit, qui post tôt ratas senten- 
tias, opinioni suae buie aliquid animo perverso tractandum 
reliquerit : ita quisquis post veritatem repertam quiddam ex 
hoc ulterius dubitaverit, quoniam ex studio meudacium quae- 
rit, cornes et discipulus ejus qui ab initio mendax et pater 
mendacii exslitit non immerito rectorum decreto erit. 

XIV. Et quanta sit bebetudo susurronum, pessimi generis 
hominum, aestimare non valeo, qui cum doctorem egregium 
et eximium martyrem se babere, si gloriam patriae, suamque 
quaererent, contendere debuissent : potius se, cum habeant, 
non habere immurmurent. 

XV. Quanta quoque sit amentium perversitas, dolere, ut 
res postulat, nequeo : quae cum votis et laudum praeconiis 
martyrem gloriosum suis iniquitatibus debuissent couciliare 
propitium, detractione et famse minoratione laborant, quantuni 
ex ipsis est, sibi habere infestum. Sed isdem in cœlis talium 
nec laude crescit, nec derogatione decrescit; qui Salvatori 
junctus, et concivis angelorum effectus, de summa cœlorum 
arce singulorum voluntates intendit, et sequens Agnura quo- 
cumque ierit, corda omnium, divino lumine plenus, perscru- 
tatur et pénétrât. In hoc quin etiam sseculo gloriae f estimonio 
hujusmodi hominum, si tamen dicendi sunt homines qui 
detrahunt etiam in cœlis iramorlaliter regnanti, quem adhuc 
in mortali corpore veneratae sunt beslise agonizantem. Suffi- 
ciens enim est illisuisque comitibus laus illa in saeculo, qimtn 



— soo — 

splendidissima eorum monumenla testantur, et celebri adora- 
tione Christianus orbis fere totus proclamât. Nec rnirum, si 
martyr Domini Jesu istorum sustineat cavillationem, cum 
idem Deus majeslatis, qui resurgens a mortuis jam non mo- 
rilur, et in cceîis ad dexteram Patris sedet, subjectis sibi prin- 
cipatibus, et omnium angelorum potestalibus (Rom. vi), per 
tanta annorum volumina adhuc ab incredulis indebita patiatur 
praejudicia. 

XVI. Haec intérim, donec plura sumatis de cognitione suf- 
fragatoris vestri, Auguste serenissime, sumite, et veraciter 
innolescite omnibus, quia hseo fideliter vestrae dominalioni di- 
rjgimus, veraciter ex veracibus historiographis et historiarum 
paginis colligére procuravimus : , quoniam veritas, pro qua 
preliosura sanguinem hic servus et' araiciis Domini fuderat, 
nostro mendacio astipulari non indiget, quée suo sibi testimo- 
nio sufflcit, quasque testes veracissimos quos repleverit, testi- 
ficantes veracia efficit. Denique quod nos diu multumque 
anxiantes qusesivimus, aliquis alius forte mirabitiir, videlicet 
cur post omnia tormenta novissime, velut ab initio, hi sancti 
viri nudi publiée virgis caesi, et ex studio hebetatis securibus 
sint decollati : quod tanto magis potest cogitando mirari, 
quanto aliis sanctis Dei hoc genus decollationis rarius aut nus- 
quam legilur adhiberi. Qui noverit, uti ex verbis passionis 
illorum conjicimus, et multa veterum gesta revolventes dis- 
cimus, antiquitus morem fuisse Romanum, ut quisquis nobi- 
lissimorum reus Majestatis, a militia et defensione Reipublicae 
alio se conferens, contra senatus votum ageret, vel aliter quam 
se sententia haberet docere quo modo praesumpsisset, securi 
ignobiliose, flagellis publiée caesus, cum orani dedecore inte- 
riret. TJnde et centesima undecima olympiade Romanorum 
consul Manlius Torquatus, lilium suum, licet viclorem, quod 
contra imperium in hostes pugnaverit, virgis caesum, securi 
percussit. Quapropter ex bis vos et quisque legentes advertite, 
quantœ nobililatis hic sanctus Dionysius seeundum terrenam 
regenerationem fuit ia sseculo, quantœ sublimitatis seeundum 



— SOI — 

spiritualem regenerationemin Domino, quanti fervoris et fldei, 
tanta terrarum spatia pio zelo veritatis perlustrando in Chris- 
tiana religione, quantse sestimationis etiam apud orbis princi- 
pem, qui ut trucidaretur, hue Roma apparitores suos direxerit, 
in nobilitate prosapiae et fanatici cultus eversione, quantœ for- 
titudinis in tormentorura perlatione, quam abjectissimaB vili- 
talis in occisione, quam pretiosissimse sanctitatis coram Deo 
in morte, quam excellentissimce et incogitabilis glorife cum 
Christo in cœlo, quam maclae virtulis sit in adjutorio nostrae 
fragilitatis, adhuc laborantium in agone, quam Mix cum pro- 
prio et beato recepto corpore gaudebit perpétue cum sociis 
suis, et omnibus angelicis choris, cunctisque sanclis Doniini 
et electis in aeterna felicitate, per eumdem Dominum et Sal- 
vatorem nostrum Jesum Christum,' verum Deum, Deique et 
hominis fiJium, qui in unius subslantiae acpotestatis trinitate 
perfecta vivit et régnât Dens, per omnia faecula saîculoi'um. 
Amen. 

[Origines de l'Eglise de Paris, p. 340.) 



3° LETTRE D'HILDUIN AUX CATHOLIQUES. 
An. G. 837. 

Hilduinus humilis Christi scrvus, et domini mei Dionysii 
pretiosi sociorumque ejus matricularius, omni catholicae dilec- 
tioni, quaquaversum.Spiritu Sancto diffusée, pacem continuam 
et gloriam optât aeternam. 

L Cum nos Scriptura generali definitione admoneat, dicens : 
Quodcumque potest manus tua, instanter operare (Eccl.,ix), 
et pii Augusti simulque plurimorum ad hoc desideria cognos- 
cerem anhelare, visum est niihi, etiam in hac parte quiddam 
sudoris impendere, ut notitiam de ordine conversionis et 
praedicationis atque adventus Romam, seu triumphalis mar- 



— 502 — 

tyrii heatissimi Dionysii, quse maxime Graecorum conlinetur 
historiis, et quasi sepulta, antiquorum scriniis apud La- 
tines non modica portione servabatur obtecta, in lucem 
Christo jovante reducerem : quatenus devotis exinde erga 
Dei et excellentissimi martyris sui culturel devotio curaulata 
succresceret, et debitae servituti nostrae, in domo Domini, 
quantum ad exiguitatem nostram et ingenii nostri attinet, 
cyatho gustum fldelibus propinanti, ejusdem amici Dei, cujus 
id amore studuimus, interventio gloriosa divinam raisericor- 
diam impetraret. Ut enira et ante nos dictum, gesta bene vi- 
venliura, elementa sunt vitam volentium, et exempla marty- 
rum, exbortationes sunt martyriorum. Quapropler sequentia 
relegens, poculo debriatus praeclaro, flderei pietatis eructel et 
non obsequium nostrum nomini temeritatis assignet. Quia 
vero, ut par quemdam sapientem dicitur, multoties in vili 
persona despicitur Veritas, cui nihil praeferri debuisset, suppli- 
citer omnes, in quorum manus haeo venerint, deprecor, ne in 
bis nostrae personae humilitatem et agrestis orationis indisci- 
plinationem attendant, cum personarum acceptatorem in liac 
duntaxat parte non esse Dominum sciant. In qua scilicet me 
imperitum sermone, non tamen scientia, fateor. Quin potius 
bunc, de quo res agitnr, inclytum et verum Christi militem 
ante oculos ponant, cui bumanae vocis dignitale impar orane 
erit, quidquid in laude ejus, aliquis nunc mortalium dixerit, 
quoniam ab eo solo digne potest laudari, a quo et per quem 
îalis raeruit fieri. Vera itaque a veracibus de eo scripta, et 
simpliciter in unum collecta fideliter relegant, et si nostrœ 
iraperitiaj fuerint indignati, ad veterummonumentarecurrant : 
quia nos non nostra, nec nova cudimus, sed antiquorum anli- 
qua dicta, de abditis admodum tomis eruimus, et veritatis 
sinceritate servata, paginis manifestioribus indimus. 

II. Casterum neminem sani capitis bsec minus acceptare pu- 
tamus quia anteriori tempore repetita non fuerant, cum liquido 
noscat quod ïs qui creavit omnia simul {Kcd. xvni), noluit re- 
velare cuncta, vel cunctis simul ; multaque manifesta iterum 



— 503 — 

esse terapore occultata. Ad menteni enim débet redire, quod 
in litteris divinitus inspiratis legitur (IV Reg. xxii) de legis 
libro diu latente, et denuo sub admiratione invenlo. Et cum 
Daniel dicat ; Pertransibunt plurùni et multiplex erit scientia 
(Daniel xii) : quanto raagis nullus abjurare debebit quod multis 
comitibus aliorsum intuentibus, segnis qnique aut tardus post 
gradiens, perditionem in via, quam procedentes triveraut, in- 
venire non possit. Abjecta denique omni ambiguitate, quod 
iste ipse Dionysius, cujus hic gesta scribuntur, non sit Areo- 
pagites et Athenarura episcopus, quid quisque dixerit, veloti 
de autumatione Gregorii Turonensis episcopi, et subreptione 
Bedae sancti presbyieri, atque aliorum quoruraque sine aucto- 
ritate jactatur ; qui curiosius hoc scire voluerit, ut de multis 
quaedara designemus ex nomine, Eusebii Goesariensis histo- 
riam, et Aristarchi Craecorum chronographi ad Onesiphoruni 
pritnicerium epistolam, et Yisbii conscriptionem perquirat et 
relegat. Ibique discere poterit quis iste Dionysius fuerit, et 
qualiter per martyrii palmam ad Ghristaoi pervenerit, si hic 
eis in sui connexione manus dare fldei detrectaverit. De his 
autem el aliis quibuscumque, unde sumpta sunt omnia, quae 
prae manibus tenentur collecta, si benignitati legentis commo- 
dum ac placitum fuerit, et alibi ea invenire nequiverit, littera- 
rum nostras parvitatis ex hoc ad Serenissimum Augustum affa- 
tim illustralione valebit. Nam et si eis credere dignatus non 
fuerit, illcB sibi tamen sine quolibet supercilio prodent, ubi haec 
universa, et qualiter, et quo ordine dicta manifeste reperiat, 
ipsorumque librorum pleniludinem, si indiguerit, ab archive 
nostrae Ecclesiae mutuare quibit. 

Valeat fidelis et charus frater omnis in Domino, cum pielate 
et gratia memor nostrù 

{Origines de l'Eglise de Paris, p. 346.) 



■>04 



IX 



FRAGMENT DU CHRONOGRAPHE ARISTARQUE. 

<i In Dei nomine Eugyppius Arisfarcus Honosiforo primi- 
cerio salutera. 

« Apices vestrcE caritalis, Anatholio déférente, suscepimus, 
in quibus inserlum legitur, uli quantum nostrae memoriae vel 
priscorum vetusta traditione recordatus fuerim, de variis 
dogmatibas vel sectarum varietate Atheniensium, seu de situ 
vel compositione urbis Athenarum vobis rescribere studio 
lilterali curarem et inter caetera in sci'iptis vestris repperimus 
quatinus vobis brevi slilo perstrinxissem, quae in ipsa civitate 
Atheniensium temporibus Apostolorum gesta sunt. Quomodo 
Paulo Apostolo ibidem supervenienti per inanes philosophias 
et fallaces rerum machinationes restiterunt. 

« Immô etiam appetistis à nobis, ut de Syramacho et 
Apollinare Chronopagita necnon et de Dionysio Areopagita, 
qui audilores Pauli Apostoli temporibus apud Athenas clarue- 
runt, quid de illis scirem vel quali proppia Atheniensium, 
quaque de slirpe ortisint, vobis luculenterexprimereni : quod 
ita secundum imbecillilalem ingenii nostri per transacta ré- 
tro tempora Iraditione vetustatis, sicut audire potuimus, vobis 
per Analholium filium et Agigerulum vestruni dirc.ximus. 
Athena3 civitas est in conflnio Thraciaî et Lacedœmoniorum 
posita, situ terrarum montuosa, lonici maris faucibus inter- 
clusa ^geum pelagus sinislra parte contingit ; urbs inclita et 
antiqua, terrarum ferlilitate opulenta, fandi et eloquentiaî nu- 
trix, philosophorum et sapienlium genitrix, artium variarum 
et divitiarum opulentiâ pras ceteris urbibus poUebat. Istaec 
posita est in Attica provincia, ubi Cecrops et Menander reges 
gentium claruerunt, ubi Apollo et Hypocras et Aristoleles nati 
sunt, qui tolo orbe in ipsis temporibus sapientiaj floribus ful- 
serunt. In bac magnopere urbe tempore Cecropis et Menandri 



— 503 — 

regum simulacrorum cultus et idolorum superstitiosa religio 
primitus reperta emicuit. Quinque etenim regionibus disper- 
tita describitur. 

Prima regio est , quae yEgeum mare respicit , mons 
supereminens urbi, ubi Saturni et Priapi aurea simukcra 
variis colebantur illusionibus ; quatn regionem, Chronopa- 
gura Graeci, Saturnum vocant. Secunda regio Athenarum est, 
quœ respicit contra Thraciara, ubi terebintus mir» magni- 
tudinis inerat, et ubi Fauni, agrestis hominis, simulacrum 
à pastoribus diebus constitutis colebatar. Tertia regio urbis 
Athenarum est, quae respicit portum Neptuni, ubi simulacrum 
Dianœ et Neptuni ^gei colebatur ; quemlocum Possedonpagin 
appelknt; Graeci enim Neptunum Possedon dicuul. Quarta 
regio Atheniensis urbis est, ubi idolum Martis et Eerculis si- 
mulacrum colebatur, quod est in colle Trîtoniœ mons iu rae- 
dio urbis positus, ubi concursus totius urbis, îuna renas- 
cente, veniebat ad colendum scilicet Martem et Hcrculem 
quos deos illi fortissimos adoraLant; quem locum Grœci Areo- 
pagum vocant. Aris enim graecè Mars latine dicitur. Quinla 
regio urbis Atheniensis est, quœ respicit ad portam Schaeam, 
ubi idolum et simulacrum Mercurii positum est; qui locus 
Ermipagus nominatur ; Ermis enim graecè Mercurius dicitur. 
(1 Hœc urbs maris terraeque, silvarum et montium, ilumi- 
nuni et virectarum opulentia prae ceteris urbibus Grœciœ no- 
bilissima lloruit, et quae tune urbibus caeteris prœferebatur, 
modo gentium impetu oppressa et intercepta deprimitur. 
Apollù dictus est Apollinis cujusdam nobilissimi Athenieo- 
sium principis prosapià derivatus, cujus pater Nicolaus vie 
magni iogenii litterarum studio pollens, civis et inclitus Ar- 
golicae artis magister, cujus Glius Apollo, dum inter philoso- 
phorum scholas clarus haberetur et autenticas bibliolhecas 
revolveret, dum deditus erat philosophiai et vanis superstitio- 
nibus ritu paganorum, audivit Pauium Apostolum nova et in- 
audila antea dogmala praedicantem, qui, dum ei résistera non 
valeret, invenit veram esse doctrinam, quam Paulus apud 



— 506 — 

Athenienses docuit. Relinquens vanas superstitionesgentium, 
provolutus pedibus Apostoli, deprecatus est, ut ei veram doc- 
Irinam et viam salutis ostenderet, seseque Christi, non Sa- 
turai, proferebat esse discipulum. 

« His ita gestis, cum quodam die Paulus Areopagum ve- 
nisset, beatum Dionysium interrogare cœpit quid coleret aut 
quibus numinibus in tam spatioso et venerabili loco inserviret ; 
cui ait Dionysius : « Deos, quos coluerunt patres nostri, quo- 
rum virlute et sollertia mater terra contiaetur, hos colimus 
et adoramus, aras, quas vides, Martis et Herculis, Mercurii et 
Priapi nomine et honore sacratae sunt. » Dum verô Paulus sin- 
gula altaria et simulacra falsorum deorum perlustrâsset, inter 
ceteras aras repperit altare unum, in quo erat titulus desuper 
scriptus, — Ignoto — et conversus Paulus ad eos interrogavit 
illos : « Quis est ille Deus ignotus? » Cui respondit inter ce- 
teros Dionysius : « Quia adhuc non est ipse Deus demons- 
tratus inter deos, sed est incognitus nobis et venturo seculo 
futurus, et ipse est Deus, qui regnaturus est in cœlo et in 
terra, et regnum ipsius non accipiet finem.*» 

« Interrogatus Paulus ait : « Quid vobis videtur? Homo erit, 
an spiritus deorum ? » Eespondentes dixerunt, (( quia et verus 
Deus et verus homo, et ipse renovaturus est mundum, sed 
adhuc incognitus est hominibus, quia apud Deum in cœlo con- 
versatio ejus est. » Paulus dixit : « lUum Deum praedico vobis, 
quem incognitum usque nunc habuistis. Nalus est de virgine, 
sedet ad dexterara Patris, verus Deus, verus homo, per quem 
omnia facta sunt. Nolus in Judaea Deus et magnum in Israël 
et sanctum nomen ejus; quem incognitum usque nunc ha- 
buistis, modo cognoscite, quia ipse est Deus solus et praeter 
illum non est alius deus, qui nos de morte reduxit ad vitara, 
qui cœlum et terram, homines et angelos in unilate regni sui 
conjunxit, qui vivificat et mortificat, qui claudit et nemo ape- 
rit, qui aperit et nemo claudit. » 

« Haec et alla plurima Paulo praedicante, cùm per singula 
templa praedicaret, Christum Dei fllium esse, Dionysius veram 



— S07 — 

doctrinam et dogma salutis audiens el nibil esse idola, quibus 
serviebat, et daemonia magis quàm deos esse, recognoscens, 
Spiritum Sanctum et verba vitœ in Pauli doctrina evidenter 
sentiens, divinâ gratiâ instigatus ad Paulum se convertens ex- 
petivit ab eo, ut pro illo divinam misericordiam deprecaretur 
et ejus discipulus esse merei-etur. Cùmque die altero iter age- 
ret Paulus, caecus quidam, oculomm luce privatus, Pauli se 
postulat virtute sanari. 

« Mox ergô sanctas Apostolus, Domini et Msgistri sui Jesu 
imitator élTectus, crucem ejus diu clausis oculis imposuit di- 
ceas : « Christus, videlicet Dominus et Magister noster, qui 
oculis lutum imposuit caeci nati et lumen illico accipere me- 
ruit, ipse tuis oculis potentiâ suâ lumen restituât. » Miruni in 
modum etlucem accipere merait sine lumine nalus et bis cum 
verbis statis adorsus est dicens : « Vade ad Dionysium et die 
ei, quia Paulus servus Jesu Cbristi ad te me misit, ut raemor 
sponsionis tuae ad eum venire non pigriteris, et baptismum 
salutis accipiens ab omnibus absolvi possis nexibus delicto- 
rum. » Mox is, qui lumen receperat, obedientiae pede verba 
jubentis implevit et ad T)ionysium properans Pauli ei verba 
per ordinem nuntiàvit. 

« Sed electus jam Domini Dionysius, ut cœcum respexit 
flrmis luminibus palpitantem, bis eum verbis allocutus est di- 
cens : Tune es ille, quem caecum natum cunoti cognoverant 
afflues?» Gai ille respondit : « Ego nempe sum, qui caecus 
natus, usque nunc lux mihi vitae est negala praesentis ; sed ipse 
Paulus, qui te ad se venire mandavit, invocata Jesu Cbristi et 
Magistri sui virtute sanitatis mibi lumen induisit. » Qui pro- 
tinus surgens ad beati préparât mandantis monita Pauli. Quid 
diutius morer? Confestim credidit et sacri baptismatis undâ 
respersus, abnegatis erroribus Paganorum, ejussetradiditraa- 
gisteriis imbuendnm, ac deinde, Paulo jubente, Cbristi Evan- 
gelium praedicavit. m 

[Origines de l'Eglise de Paris, p. 307.) 



— 308 — 



X 



TESTAMENT DE VISBIUS. 

« Ego Visbius, Lisbii fiiius, Cliristum Jesum, quem nobis 
praedicavit Dionysius Ioniens, qui appellalur Macarius, Deum 
esse de Spiritu Sancto ex digna Maria, guae nunquam fuit ali- 
ter nisi virgo, conceptum; et hominem sine ulla macula na- 
tum, et passum ac mortuum pro hominum salvamento; qui 
resurrexit, et in cœlo ad dexteram sui Patris, qui est Deus 
similiter vivus, sedensin omni loco est, usque dum veniet ad 
judicium, quando incipiet ilbid regnum, quod non habelfinem. 
Dono illi et tibi bonus Minisler ejus Masso presbytère schopos 
omne postlirainium meura cura illo, quod est in Urbanio 
hujus. 

« Illi respuo, quod Dionysius Macarius à pâtre meo com- 
paravit ad domum baptismaleni faciendam, quia dicebat, 
Deum Jesum in locato natum, et de ejus pretio captivorum 
sepulturam comparatam; et remansit mihi de maire mea 
Larcia, quse prodidit patrem meum à Macario Dionysio Chris- 
tianum Fescennino Sisinnio; et post nimias torturas, catastas, 
et catenas, et militum lerniones, et bestias mansuefactas, et 
clibana extincta, cùm -videret in carcere Glaucini Macarium 
Dionysium Dominicas celébrantem, lumen, quod taie non "vi- 
dit homo, super omnes, qui per illum crediderunt, in fran- 
gendo pane Jesum Dominum cum multitudine Albatorura illi 
dédisse, et audisse dicentem : « Accipe hoc , care, munus, 
quod mox complebo tibi unà cum Pâtre meo, quoniam mecum 
est maxima merces tua, et omnibus, qui audierint te, salus in 
regno meo. Nunc faciès forliter, et memoria tua erit in laude ; 
dilectio autem et benignitas, quam habes, semper pro quibus- 
cùmque petierit.impetrabit. » Et sic cilm caesa cervice vidisset 
caput suum illum cum luce grandi portare, ckmavit, se esse 



— 509 — 

Christianam, et occisa est. Ego namque Romam ductus, Do- 
mitiano ejus pilato par très Caesares milita vi. 

« Nunc quia inihi promittis, si ista desero, et Jesu Deo 
milito eu m Dionysio Macario, et justiGcalis Kustico et Eleu- 
therio, et pâtre et matre, et omnibus, qui diligentes Jesum 
mortui sunt, illud regnum ab eo, ubi mori non debeo, sed 
gloriam semper habere, et reges, quibus militavi, in pœnis 
videre cum illis, qui non credunt; et sic tolujn credo, ettrado 
omnia mea ad viclum illis, qui sic esse credunt, et me alie- 
num facio de hoc mundo, ettrado me Jesu Deo, et nomen 
meum ad fontem baptismalem dono. Ego Visbius Jesum 
Christum cum Pâtre et Spiritu Sancto unum Deum credo, et 
mundum et diaboli voluntalem abjicio. » 

{Oingines de VEglise de Paris, p. 310.) 



XI 

HYMNE ATTRIBUÉE A SAINT EUGÈNE DE TOLÈDE. 

Celi cives applaudite 
Mundi jocundo lumini, 
Quo illustratur celitus 
Hujus diei gracia. 

Precelsa fides martyris, 
Sacrique vita anlistitis, 
Dionysii nobilis " 
Celitus palmam suscepit. 

Areopago Athenae 
Régis sumpsit diadema 
Celesds, gemmam fulgidam, 
Dionysium sophistam. 



— oIO — 

Paulo docente, spéculum 
Habet iîdes fldelium, 
Et spiculum gentilitas 
Quem an te murum noverat. 



Miro clarescens dogmate 
Illurainavit Graeciam, 
Et inclitus hinc ponlifex 
Urbem Romanam adiit. 



Clémente Romae presule 
Jubente, venit Galliam, 
Gui jubar solis splendidi 
Illuxit signis, famine. 

Tandem repulso demone. 
Constructo sacro opère, 
Pœnis affectus maximis 
Cassa cervice cœlum petit. 

Ave, Pater, scandens polum, 
Ave, Pie, visens solum, 
Annua festi mnnera 
Tua sacrans presencia. 

Offer, sacerdos optime, 
Gemitus nostros et preces; 
Firma fidem, martyr Dei, 
Moresque nostros corrige. 

Ope guberna fragiles 
In mundi hujus pelage; 
Atque exufos corpore, 
Pie, benignus suscipe. 



— Ml — 

Quo, sine fine, gloriam 
Deo Patri cum Filio, 
Una cum sancto Spiritu, 
Tecum canamus perpetim. Amen. 

{OiHgines de F Eglise de Paris, p. 314,) 



XTI 
MARTYRION OU PASSION DE SAINT DENYS, 

ATTRIBUÉ A SAINT MÉTHODE, PATRIARCHE DE CONSTANTINOPLE. 

Première légende composée sur les actes latins de saint Denys 
dans le sens aréopagitique. 

Post beatam ^gloriosissimamque Domini ac Dei nostri Jesu 
Christi resurrectionem, verique ipsius templi, Judaeorum sce- 
lere, ut ipse praedixerat, pcocuratam dissolutionem, quemad- 
modum divina sua potestate tertio die a mortuis excitatus 
est : post elationem ex nostra humilitate quam sibi carne as- 
sumpserat, et ascensum super omnem cœlestem exercitum, 
omnesque angelorum ordines, quo Deo et patri se ipsum sua 
voluntate obtulit ; post Sancti ejus Spiritus in sanctos apos- 
tolos effusionem (quae post quinquaginta dies par sanctam ejus 
assumptionem coUatafuit), qualigandi atque solvendi accepe- 
runt potestatem, sanctisque ejus eeclesiis principes praeficien- 
di, sicuti ante orbem conditum constituerai, anno octavo et 
octingentesimo post natam Romam, cum imperium adeptus 
esset Nero Csesar, quintus ab Augusto, ieatus Petrus aposto- 
lus, cum aliis etiam apostolis missus, qui Evangelium uni- 
verso orbi praedicaret. Is post multos annos praedicatioais suae, 



— 512 — 

suprema urbe Roma occupata et délecta, ibi divinilus praedi- 
candi munus accepit, ut- quasi vertex et princeps sanctorum 
apostolorum in ordine muneris apostolici factus, primus Romae 
in certaminibus eomm quae Christus perpessus erat, socius ac 
particeps fiereL Urbs enim illa, quemadraodum in magnis 
erroribus versabatur, sic majoribus remediis egebat ut corri- 
geretur; ut ubi gravissimus erat error,ibi etiam maxima gratia 
abundaret. Deinde quemadmodum dictum est, tyrannus et 
irapius Nero, qui se tyrannidi suae terrani et mare subactu- 
rum speraret, furore crudelilatis suae, vique amentise in ra- 
biem adactus, in Christi serves exarsit, ac quarto decimo ty- 
rannici imperii sui anno, beatos Petrum et Paulum iniqua 
morte condemnavit, per beati eoruni sanguinis elTusionem, et 
per martyrii \ictoriam pro meritis, etsi invitus, eos ad reg- 
num cœlorum praemitlens. Verumtamen antequam beatus 
Petrus Victoria martyrii vitam quae in regno cœlorum degitur 
raeritus esset, beato démenti Ecclesiœ potestatem tribuit his 
verbis : « Ut a Domino meo Jesu Cbristo ligandi atque sol- 
« vendi mibi concessa est potestas, sic earadein quoque potes- 
« talem in perpetuum tibi do et tribuo, ut quemcumque in 
« terra ligaveris, in cœlis ligatus sit. » Hanc potestatem ple- 
nam et perfectam posteris qui perfecti et digni essent in Ecclc- 
siis praeire, sortem vel haereditatem reliquit. Ac de his qui- 
dem, quoniam ex connexione consecutioneque illius apsotolicae 
Ecclesiae temporis pauca diximus, ad beati Dionysii certami- 
na convertimus orationem, ut, sicut dictum est, ex temporum 
consequentia de eo pauca narremus. 

Post clarissimum Domini et Dei nostri Jesu Christi in cœlos 
ascensum, beatus Paulus, Spiritus sancti concessu et munere 
ab errore perfidiae in viam salulis rediit, ita ut fidem et reli- 
gionem, quara paulo anle oppugnavisset, tandem expletam, 
cum laude et gloria praedicaverit Dominique inslituto in gen- 
tibus factus sit vas electionis. Tune enim tum Domini nostri 
Jesu Christi nomen ignaris gentibus prœdicans, Athenas 
veuit, atque ibi sanctum etiam virum hune Dionysium, gen- 



— 5i3 — 

•tium moribus et institutis paulo aate implîcatum, ad viam 
salulis ductu suo convertit, eumque sacro-sancto baptismo, 
ut ita dicara, regeneratum et renatum divina sanctitate rursus 
conflrmavit. Tum scilicet, cura spinas et carduos erroris ex 
profundo oordis ejus, Spiritus sancli beneficio et gratia evel- 
lit, ac prœcidit, fmctumque et novum germen, ut in bona 
terra irrigatum divino verbo atque bine conteraplalione edidit. 
Cuna vero etiam Christi milites quotidie divino amore inflam- 
mati, in oranes partes divina gralia superne una cum ipsis 
prœeunte currerent; tum bealus quoque hic Dionysius, crucis 
aratro mare difûndens, Athenis Romam a cœlesti divinaque 
voluntate, ut a Deo dilectus, perviam deductus venit. Ingres- 
sus, cum beatum Clementem invenisset, qui, ut supra dictura 
est, apostolicae sedis potestatem habebat, ab eo cum digno 
honore slatira, ut vires suppetebant, receptus est. Eoque tem- 
pore cum bealus vir Dionysius, ad beati démentis vestigia et 
pedes accessit, aposlolicaeque sanctitati se insinuavit, tum etiam 
ipse magister declaratus, et more magistri dignissimi a sancto 
Clémente honoralus, dignitatemque ab eo et aptissimum ho- 
norem, ut a Deo gratiam adeptus reportavit, et intérim Deus 
rerum omnium prsepotens beato Dionysio preeterea tribuit 
vilse seminandaB idoneam facultatem, quœ ad nos usque reli- 
gionis causa omnibus apparuit. Tum etiam sanctus Clemens 
PhUippum quemdam Hispaniœ episcopum prœfecit, potestatem 
quoque, quam ipse divinus Clemens a beato Petro acceperat, 
ei dedil bis verbis : « ProQciscere ad partes Occidentis, illicque 
« praedica Evangelium regni cœlorum, tibique esto ligandi ac 
« solvendi potestas, ut Christi Evangelium a te etiam longe la- 
« teque diffundatur, et a Domino tanquam fidelis servus au- 
« dire mereare : Euge, serve bone et fidelis, quia super pauca 
« fuisti fidelis, supra mulla te constiluam. Intra in gaudium 
« Domini tui. n Socii autem beati Dionysii fuerunt Saturninus, 
Marcellus et Lucianus, qui cum eo erant, ut ex ore duorum 
vel Irium testium, iîdes Christianorum partibus quae eamigno- 
rabanl, traderetur. 



— 514 — 

Hi cum convenissent, et una iter facerent, pervenerunt ad 
portum Arelalensis urbis. Tum sanctus Dionysius, ut Christi 
Ecclesiis verbum vitse proponeret, ipse Spiritus Sancti calore 
incensus, et apostolicas potestatis plenus, quae a Spiritu sancto 
cum sancto Clémente divini Verbi semina spargenda et se- 
renda gentibus accepisset, omnibus partibus, quffi ad Occi- 
dentem pertinent, distribuit. Duritiam autem et ferocitatem 
imperilarum barbararumque gentium, quae iilic erant, non 
veritus, nec impiis sceleribus deterritus, beati principis apos- 
tolorum qui Romae fuerat, et psrfidis ad supplicium dalus 
èrat, Spiritu fretus, ad prseconium se contulit. Cumque a 
Gallia sensim subducens plus gentilibus institutis errorem 
regionis illius fervere comperisset, tune divino scuto protec- 
tus, potens ao verus pugil probatus est, seque certaminibus 
ôbjecit, ut qui professione et perfectione dignus esset, martyr 
etiam lieri minime dubitaret. Aquitaniae vero partibus misso 
sancto Saturnino, ipse cum sancto Luciauo, et sancto Rusti- 
co, et sancto Eleutherio, Lutetiam Parisiorum venit. Sanctus 
autem Lucianus, presbyteri honore ornatus, ad Bellovacum 
urbem missus est, qui etiam infidelibus populis veritatis 
Evangelium praedicaret. 

Ipse porro sanctus Dionysius LutetiaB Parisiorum mansit; 

quod oppidum etsi parvum et exiguum,taraen gentilis erroris 

et inquinationis plénum erat. Sed erat fertile, consitumque et 

ornatum arboribus. Vitibus autem et uvis, tanquam ex fon- 

tibus vinum profundens, et suis suppeditans erat nobile : in 

quibus et mensariorum negotiis universaB civitatis familise et 

eorum qui circumcirca vallatae ambitum incolebant, studium 

et operam collocabant. Piscium prseter ea copiam ex flumine 

quasi ex maris ore undarum instar proferens, praestabat. Nec 

vero exiguum praesidium omnis ipse manibus ferre intellige- 

batur. Is enim ktitudinem urbis latitudine sua insulae specie 

aqua circumdabat. 

Hune igitur Dei servus cum peragrasset locuni, fidei robore 
armatus, Deo rerum omnium praspotenti, qui ubique ipsi au- 



— 515 — 

xilium opemque tulisset, et cornes itiaeris fuisset, illic em- 
plum pro virili sua, quod novus adraodam advena esset, Do- 
minique noslri Jesu Ghristi honoris causa excitavit, novum- 
que populum in Evangelii veritate eruditum saacto baplismo 
postea illic illuminavit. Diu autena beatus vir interdiu noctu- 
que disciplinae religionis ac pietatis multitudinem instituit, 
Chrislique populus ex veteris hostis faucibus Sreptus est ; et 
quos prius daemon distrahebat, eos ipse digne per fidem in 
cœlos studebat mittere. Ejusverosanctilatis fama postea longe 
lateque pervagata est. Itaque non exiguapopuli qui lidelis erat, 
multiludo dignum eum quem episcopum haberet pulabat, sic 
ergo deinceps ecclesiastici gradus divinis obsequiis ac raune- 
ribus distribuendis intentus, et consecrans probalos hoinines, 
ut dignos et idoneos ad gradum promovebat. Sed Dominus 
noster Jésus Christus, qui Dionysii viri beatissimi, ut positae 
in candélabre lucernse famam latere etiam non patiebatur, in 
eorum qui a religione nostra abhorrebant mentibus, ejus lu- 
men radii specie adhibuit, tantasque per eum virtutes fieri 
voluil, ut infestarum rebelliumquegentium corda, non minus 
quam earum quibus nuntiatum erat evangelium, instituerit. 
Itaque ejus virtutibus ac miraculis quotidie corroborabantur 
et addebanlur, ut eo tempore, eum haec ab initio facta sunt. 
Tum autem sancti viri, ut vox clamantis, longe lateque perva- 
gata nominis ejus fama, ita celebrata est, ut eliam Domitia- 
nus, qui secundus post Neronem Christianos exagitavil, eum 
ad se in palatium suum venire jusserit. Idemque tanta ira- 
cundise atrocitatisque rabie exarsit, ut imperaret, ut ubicum- 
que Christianorum aliquem aut ipse aut sui invenireut, vel 
ut immolaret iniquitatis dasraonibus, persuadèrent, vel variis 
tormentis objectum morti gladiis Iraderent. His vero legibus 
cumsibigenera inclinatasubegisset, magna Ghristi servis coorta 
est perseculio, quse ad eos qui illic erant, pertinebat ; quippe 
eum nulla prorsus praesentis vitse usura, iis qui pro Christo 
certarent, concederetur. Neque enim aliqua sanctis matyribus 
suppetebat libertatis sive defensio, sive deprecatio. Quin etiam 



— 5i6 — 

omnes qui edicti scelus et impietatem observabant, quod ipsis 
a GEBbare prescriptum erat, nulla ex parte violare audebant 
Misit praaterea delectorura rauUitudiaem, cura magna voce et 
crudeJitate ad omnes Occidentis regiones, qui bunc sanctum 
virum Dionysium quœrerent, et, si possent, invenirent, ut vel 
edicto imperatoris verbis et minis adductus, pareret; vel, si 
nollet, supplicîis immensis discerperetur, vel morti capitis prœ- 
cisione occumberet. 

Hoc principis edicto promulgato, plebs GaUica concessit sus- 
cipere Lyrannos, ut per fines suos sive vicinias penetrare pos- 
sent. Et mox beati illius viri célèbre nomen ipsis declaratum 
est. Sic ergo ut eis praascriptum fuerat, celerrimo cursu, pa- 
rato animo, vultu varie mutato, Lutetiam Parisiorum ingressi, 
illic sanctum virum hune Dionysium inveneruni cum alienis 
a religione nostra hominibus bellantem, et doctrina quotidie 
multltudines populoi'um ad fidem Ghristi hortantem; ac cum 
eo beatum virum Ruslicum presbyterum, et Eleutherium dia- 
conum, quos ipse beatus vir in suis ordinibus consecraverat. 
Eos quidem, qui et ejus doctrince ac disciplinas discipuli et per- 
seculionum socii erant, feroeitas et irapietas simul invenit. Hi 
enim sancti viri a beato Dionysio disjungi uon polerant, quos 
etiam divina pietas cobaeredes fore praenoverat. Gaudebat igi- 
tur delectabaturque bonus parens duobus liberis, qui progres- 
sus faciebant, quod digni essent filii, qui patris onus quod per 
Spirilura sanctis levé est, sublevarent, ut, carnis gravitate de- 
posita, ad purum liquidum aéra evolare possent, in quibus 
eliam lumen quoddam erat insilum. Miror autem qui inermi- 
bus viris non poterat multitudo armata obsistere. 

Tum denique auctor malorum hostis, qui et potentiam suam 
dissolvi, et iîlam Domini conservari ac vincere animadverteret, 
et populi fidem quotidie progredi, omni arte sua inimicitias 
hostiles, quae armatae erant, in eos convertit, eisque qui unum 
ac verum Dominum esse, atque sanctum baptismum, jam 
horum doctrinae ac disciplinae pleni credebant, studebat per- 
suadere multis suppîiciis ac tormentis, ut sibi credere fate- 



~ 517 — 

rentur. At sâncti viri, confessores atque martyres, ejus atque 
jmpiorum illorum furorem doctrina sua magnisque virtulibus 
coraprinientes, discipulos contirmabant : occurentesque sce- 
lestis, nec illius impiorum metus rationem habentes, Eccle- 
siam Cbristi quotidie Qorentem et augescentem dolabant. Et 
cum Ecclesia a suis doctoribus Dei Verbo satis fundata fuit, 
etsi maxime conturbata esset, et quasi tempestate confusa, 
quod tum persecutores tyrannide crescerent; tum ipsa etiam 
Germania, magna regio, quœ ferarum crudelitate et impietate 
erat prœdita, cum subacto compunctoque auimo cervicem suam 
Cbristi jugo submisisset, ac domita esset, praeceptorum fide 
confirmata gaudebat ; et postea dejecerunt simulacra sua, quae 
ab ipsorum discessu aedificata erant, inventoque portu salutis, 
parles reliquas naufragii simulacrorum periisse laetabantur. 
Lamentabatur ergo tum pars sublata Diaboli, cum victrix Ec- 
clesia fldelium legione devicit. 

Cum haec gesta sunt furore irapietalis, ministri crudelitate 
inflamraati, unum ex bis sanctum virum Dionysium videntes, 
cum magno animo et fide contra audentem, bis verbis eum, 
cum accessisset, convenerunt : « Nunc tu es ignobilis ille se- 
« nex qui Deorum nostrorum cultura religioaemque sustu- 
« listi, et invictis principibus obsistis, eorumque edicta con- 
« lemnis? Die nunc, cujus tu sis cultor, aut quam potestatis 
« tuae professionem praeferas. » Tum ergo bi ter beati viri, 
Dionysius, Rusticus et |Eleutherius, triura puerorum in for- 
nace ignis inambulantium spiritu pleni, et muneribus, quasi uno 
ore hoc responsum rogationibus dederunt : u Servitus nostra 
« Christianorum legi subacta esse cognoscitur. Itaque quem 
« profitemur, eum plane auribus vestris nominamus. Confite- 
« mur enim et praedicaraus Patrem, Filium et Spiritum Sanc- 
« tum ; Patrem ingenitum, Jesum a solo Pâtre genilum, Spi- 
« ritum Sanctum qui a Pâtre procedit. » Ad haec impii perse- 
cutores et tyranni beatos interrogabant bis verbis : « Ergo 
« principum nostrorum edictura a vobis contemnitur, despi- 
tt citur, nec vestra confessio invictorum deorum auctoritati 



— 514 — 

Hi cum convenissent, et una iter facerent, pervenerunt ad 
portum Arelalensis urbis. Tum sanctus Dionysius, ut Christi 
Ecclesiis verbum vitae proponeret, ipse Spirilus Sancti calore 
incensus, et apostolicee potestatis plenus, quas a Spiritu sancto 
cum sancto Clémente divini Verbi semina spargenda et se- 
renda gentibus accepisset, omnibus partibus, quœ ad Occi- 
dentem pertinent, distribuit. Duritiam autem et ferocitatem 
imperilarum barbararumque gentium, quae illic erant, non 
■veritus, nec impiis sceleribus deterritus, beati principis apos- 
tolorum qui Romae fuerat, et perfidis ad supplicium dalus 
èrat, Spiritu fretus, ad praeconium se contulit. Cumque a 
Gallia sensim subducens plus gentilibus institutis errorem 
regionis illius fervere comperisset, tune divino scuto protec- 
tns, potens ac verus pugil probatus est, seque certaminibus 
objecit, ut qui professione et perfectione digaus esset, martyr 
etiam fieri minime dubitaret. Aquitaniae vero partibus misso 
sancto Saturnino, ipse cum sancto Luciano, et sancto Rusti- 
00, et sancto Eleutherio, Lutetiam Parisiorum venit. Sanctus 
autem Lucianus, presbyteri honore ornatus, ad Bellovacum 
urbem missus est, qui etiam infidelibus populis veritatis 
Evangelium praedicaret. 

Ipse porro sanctus Dionysius Luteti® Parisiorum mansit; 
quod oppidum etsi parvum et exiguum,taraen gentilis erroris 
et inquinationis plénum erat. Sed erat fertile, consitumque et 
ornatum arboribus. Vitibus autem et uvis, tanquam ex fon- 
tibus vinum profundens, et suis suppeditans erat nobile : in 
quibus et mensariorum negotiis universae civitatis familise et 
eorum qui circumcirca vallatce ambitura incolebant, studium 
et operam coUocabant. Piscium praeter ea copiam ex flumine 
quasi ex maris ore undaram instar proferens, praestabat. Nec 
vero exiguum praesidium omnis ipse manibus ferre inteJlige- 
batur. Is enim latitudinem urbis latitudine sua insulae specie 
aqua circumdabat. 

Hune igitur Dei servus cum peragrasset locuin, fidei robore 
armatus, Deo rerum omnium praepotenti, qui ubique ipsi au- 



— 513 — 

xilium opemque tulisset, et cornes itineris fuisset, illic em- 
plum pro virili sua, quod novus adraodum advena esset, Do- 
minique nostri Jesu Christi honoris causa excitavit, novum- 
que populum in Evangelii veritate eruditum sancto baptismo 
postea illic illuminavit. Diu autem beatus vir interdiu noctu- 
que disciplinas religionis ac pietatis multitudinem instituit, 
Christique populus ex veteris hostis faucibus Sreptus est ; et 
quos prius dasmon distrahebat, eos ipse digne per fidem in 
cœlos studebat raittere. Ejusverosanctitatis fama postea longe 
lateque pervagata est. Itaque non exiguapopuli qui lidelis erat, 
multitude dignum eum quem episcopum baberetputabat, sic 
ergo deinceps ecclesiastici gradus divinis oLsequiis ac raune- 
ribus distribuendis intentus, et consecrans probalos homines, 
ut dignos et idoneos ad gradum promovebat. Sed Dominus 
noster Jésus Christus, qui Dionysii vin beatissimi, ut positae 
in candelabro lucernEB famam latere etiam non patiebatur, in 
eorum qui a religione nostra abhorrebant mentibus, ejus lu- 
men radii specie adhibuit, tantasque per eum virtutes fleri 
voluil, utinfestarum rebelliumquegentium corda, non minus 
quarn earum quibus nuntiatum erat evangelium, instituerit. 
Itaque ejus virtutibus ac miraculis quotidie corroborabantur 
et addebantur, ut eo tempore, eum base ab initio facta sunt. 
Tum autem sancti viri, ut vox claraanlis, longe lateque perva- 
gata nominis ejus fama, ita celebrata est, ut eliam Domitia- 
nus, qui secundus post Neronem Christianos exagitavit, eum 
ad se in palatium suum venire jusserit. Idemque tanta ira- 
cundise atrocitatisque rabie exarsit, ut iraperaret, ut ubicum- 
que Cbristianorum aliquem aut ipse aut sui invenirent, vel 
ut imraolaret iniquitatis daemonibus, persuadèrent, vel variis 
tormentis objectum morti gladiis traderent. His vero legibus 
eum sibi gênera inclinatasubegisset, magna Christi servis coorta 
estpersecutio, quaB ad eos qui illic erant, pertinebat : quippe 
eum nulla prorsus praesentis vitae usura, iis qui pro Ghristo 
certarent, concederetur. Neque enim aliqua sanctis matyribus 
suppetebatlibertatis sive defensio, sive deprecatio. Quin etiam 



— 516 — 

omnes qui edicti scelus et impietatem observabant, quod ipsis 
a Caesare prescriptum erat, nuUa ex parte violare audebaut 
Misit praeterea delectorum muititudinem, cura magna voce et 
crudelitate ad omnes Occidentis regiones, qui bunc sanctum 
virum Dionysium quaererent, et, si possent, invenirent, ut vel 
edicto imperatoris verbis et minis adductus, pareret ; vel, si 
nollet, suppliais immensis discerperetur, vel morli capitis prae- 
cisione occumberet. 

Hoc principis edicto promulgato, plebs GaUica concessit sus- 
cipere tyrannos, ut per fines suos sive vicinias penetrare pos- 
sent. Et mox beati illius viri célèbre nomen ipsis declaratum 
est. Sic ergo ut eis prœscriptum fuerat, celerrimo cursu, pa- 
rato animo, vultu varie mutato, Lutetiam Parisiorum ingressi, 
illic sanctum virum hune Dionysium invenerunt eu m alienis 
a religione nostra hominibus bellantem, et doctrina quotidie 
multitudines populorum ad fldem Christi hortantem; ac cuni 
eo beatum virum Rusticum presbyterum, et Eleutherium dia- 
conum, quos ipse beatus vir in suis ordinibus consecraverat, 
Eos quidem, qui et ejus doctrinae ac disciplinas discipuli et per- 
seeulionum socii erant, ferocitas et irapietas simul invenit. Hi 
enim sancli viri a beato Dionysio disjungi uon poterant, quos 
etiam divina pietas cohaeredes fore praeaoverat. Gaudebat igi- 
tur delectabaturque bonus parens duobus liberls, qui progres- 
sus faciebant, quod digni essent filii, qui patris onus quod per 
Spiritum sanctis levé est, sublevarent, ut, carnis gravitate de- 
posita, ad purum liquidum aéra evolare possent, in quibus 
etiam lumen quoddam erat insilum. Mirer autem qui inermi- 
bus viris non poterat multitude armata obsistere, 

Tum deniqueauctor malorumhostis, qui etpotentiam suam 
dissolvi, et illam Domini conservari ac vineere animadverteret, 
et populi fidem quotidie progredi, omni arte sua inimieitias 
hostiles, quae armatae erant, in eos convertit, eisque qui unum 
ac verum Dominum esse, atque sanctum baptismum, jam 
borum doclrinae ac disciplinae pleni eredebant, studebat per- 
suadere multis suppliciis ac tormentis, ut sibi credere fate- 



— S17 — 

rentur. At sâncti viri, confessores atque martyres, ejus atque 
impiorum illorum furorem doctrina sua magnisque virtulibus 
comprj mentes, discipulos conlirmabant : occurentesque sce- 
lestis, nec illius impiorum metus rationem habentes, Eccle- 
siam Christi quotidie Qorentem et augescentem dolabant. Et 
cum Ecclesia a suis doctoribus Dei Verbo salis fundata fuit, 
etsi maxime conturbata esset, et quasi tempestate confusa, 
quod tum persecutores tyrannide crescerent; tum ipsa etiam 
Germania, magna regio, quae ferarum crudelitate et impietate 
erat praedita, cum subacto compunctoque auimo cervicem suam 
Christi jugo submisisset, ac domita esset, praeceptorum fide 
confirmata gaudebat ; et postea dejecerunt simulacra sua, quae 
ab ipsorura discessu aedificata erant, inventoque portu salutis, 
parles reliquas naufragii simulacrorum periisse laetabantur. 
Lamentabatur ergo tum pars sublala Diaboli, cum victrix Ec- 
clesia fidelium legione devicit. 

Cum haec gesta sunt furore impietatis, ministri crudelitate 
inflammati, unum ex bis sanctum virum Dionysium videntes, 
cum magno animo et fide contra audentem, his verbis eum, 
cum accessisset, convenerunt : « Nunc tu es ignobilis ille se- 
« nex qui Deorum nostrorum cultum reîigionemque sustu- 
« listi, et invictis principibus obsistis, eorumque edicta con- 
<( lemnis? Die nunc, cujus lu sis cultor, aut quam potestatis 
(I luae professionera praeferas. » Tum ergo hi ter beati viri, 
Dionysius, Rusticus et [Eleutherius, trium puerorum in for- 
nace ignis inambulantium spiritu pleni, et muneribus, quasi uno 
ore hoc responsum rogationibus dederunt : « Servitus nostra 
« Christianorum legi subacta esse cognoscitur. Itaque quem 
« profitemur, eum plane auribus vestris nominamus. Conflte- 
<( mur enim et praedicamus Palrem, Filium et Spirilum Sanc- 
« tum ; Patrem ingenitum, Jesum a solo Paire genitum, Spi- 
« ritum Sanctum qui a Pâtre procedit. » Ad haec impii perse- 
cutores et tyranni beatos interrogabant bis verbis : « Ergo 
« principum nostrorum edictum a vobis contemnitur, despi- 
« citur, nec vestra confessio invictorum deorum auctoritati 



— 518 — 

« potestatique subjicitur? » Sancti autem, ut supra dictum est, 

uno animo responderunt hoc modo : « Ut paulo ante diximus, 

« Ghristum Jesum esse natum ex Maria virgine omni populo 

« Tare annuntiantes, praedicantes contra audentes et credimus, 

« et profitemur, et ore laudare non desislimus. In hac sancto- 

« rum virorum flde et apostolatu flrmati perseveremus. » At 

impii persecutores et tyrannî cum parvam remissionem con- 

cessissent, beatarum cervicum, quae propter Chrlsti fidem pa- 

ratae erant, gladio capita amputaverunt, reddentes terrae cor- 

pora, beatis animis cœlo redditis; declarata autem sanctabo- 

nitate per martyres quorum anima simul cum corpore tradita 

fuit, Nam cum corpore, praecisum caput magistri, illis qui fide 

videre poterant, cum lingua Dominum conOteri, ut vivum et 

progrediens, Yidebatur. vere beata multitudo, et Domino 

nostro in gratia rursum desponsata! sancta laudabilisque 

frafernifas eorum, in quibus nec primus secundus esse potest, 

nec tertius! Sed sanctae Trinitatis gloriam profitentes, uno 

circiter a civitate milliario, in parvo colle, martyrio digni 

fuistis, sancti effecli a sancta Trinitate. 

Jacebant ergo in coUis cacumine trunca corpora sine honore, 
compléta seu intégra Christi martyrio quemadmodum de rébus 
futuris praedixerunt prophetœ : Pretiosa in conspectu Domini 
mors sanctorum ejus. Cum igitur etiam declarata esset marty- 
rum atque episcopi dignitas et gloria propter salutarem magis- 
tri fidem, quse refloruisset, cœpit fructus oriri, atque per illum 
majorem fuisse gloriam eorum qui per martyrii sui victoriam 
simul erant. Beati autem Dionysii et pontificis honorantes 
martyrium, sanctum ejus sine animo corpus excitatum esse 
credimus. Etenim beata manu sua caput ex corpore a nefariis 
hominibus gladio praecisum sumpsit, et suspensum brachio 
amplexus est, atque a collis vertice duo milliaria plena forti 
animo pedibus ingrediens portavit. Novum profecto ac poste- 
ris depraîdicandum ac fama celebrandum miraculum, corpus 
esse sine animo et capite quod viri instar pro more currat, 
hominemque jam morluura ingredi flrmis vestigiis. 



— 319 — 

Impii ergo homines illi verili rursus, ne forte fide probata 
populus conveniens, optabilia corpora Rustici et Eleutherii 
praesidii atque auxilii sui causa iu sepulchris tumulisque con- 
deret, ea in navicukm imposita de omnium coQsilio in pro- 
fundum fluminis dejicere statuerant. Sed Deusrerum omnium 
praepotens, bonus, justus, et misericordise plenus, qui meri- 
cordiam suam in bumano génère nunquam neglexit, qui Pha- 
raonis exercitum in mare Rubrum demersit, et Achitophel cer- 
vicem laqueo praecidit; is etiam InDrmum istorum consilium 
misericordia sua dissolvit : ut ne clara splendidaque duo lu- 
mina profundo aquarum submergerentur, sed Cbristi Ecclesia 
eos semper fortes propugnatores baberet. Dumbaseagerentur, 
mulier nobilis et clara, Gatulla nomine, quse gentili raetu valde 
correpta erat, tum ad fidem Cbristi propter raarytrum mira- 
cula, converti desideravit, vimque desiderii et voluntate et re 
declaravit, ac Dei misericordia compuncfa, interveniente ei vi 
divina, consilium cepit, ut ad convivium persecutores supplex 
invitaret. Cumque multa eis munera detulisset, prudenter 
odium nefarii consilii, quod illi adversus martyres ceperant, 
excussit : exposito autem nostris animi sui consilio, praecepit 
ut clam pretiosa corpora martyrum auferrent in unam partem 
urbis, ut in saxo quod situm est in agello in sequentis anni 
sementem parato, terra obrula, corpora occuUarcnt. Illi dili- 
genter imperata fecerunt. furtum laudabile, quod damnum 
non dédit, sed potius profuit ! 

Deiade, ut soient ii qui agros colunt, puUos suos admittere 
ut fructum ferant; sic ager ille beatorum martyrum et dote 
complétas est, et gratia affluit ut centuplum fructum agricolœ 
fidèles percipiant, salutem et magnum Ibesaurum sanctitatis 
posteris relinquant. Mulier bonestisssima, quam dixi, non 
immemor sanctitatis martyrum, ut vidit tyrannorura iracun- 
diam deferbuisse, locura idoneum qui sanctorum martyrum 
ossa custodire debebat, omni diligentia quaesivit, inventoque 
magno fornice, aedifîciura notavit ; quam prcestantissimam fe- 
minam et matremfamilias non prseler dignitatem, quin sine 



— mo — 

raetu credimus, sanctis marlyribus hisce similem evasisse, 
propterea quod nisi eam ctiam Redemptor omnium in fidem 
norainis sui venire voluisset, nunquam ejus animus ejusmodi 
consilium aperuisset. Verum ex hoc, citra controversiam, eam 
credimus beatorum martyrum ossa conservasse prudenti con- 
silio, ut quse eis digna fuerit, atque iilorum precibus vere in 
fide progressus fecerit. Christianorum autem muUitudo nume- 
rosissima, beatorum martyrum doctrina conversa, omni opéra 
et studio ut poteraat, cum precibus magnaque cupidilate supra 
beata corpora sanctorum martyrum ecclesiam Eedifîcavit, et in 
sancta gloria sanctae ïrinitatis digne cum aromatibus tria nu- 
méro sancta corpora condiderunt ac deposuerunt, Deo rerum 
omnium praepotenle, quiopitulalur quotidie in bonis acbealis, 
qui virtulibus signisque clarent. Quae igitur oratio, aut quae 
lingua, ta m magnorum virorum mira et inusitata opéra possit 
exponerc, cum ne ipsi quidem immana ratione sua intelligere 
possint?^grotis enim salutem, claudis incessum, cascis lu- 
men, surdis auditum, et mutis sermonem dantes, immundos- 
que spiritus qui in corporibus insident exagitantes, assidue 
remédia afferunt. 

Nos quoque et salutari voto, et beata obedientia divites, etsi 
maxime indignos, eorum tamen precibus adjutos, salutem 
assecuturos credamus; aut etiam deserti ut indigni, faciamus 
ut in iilorum meritis sit nobis auxilium et praesidium consti- 
tulum. Neque enim a nostris moribus babuimus, aut a nostra 
praenolione, sed ex veteri narratione nobis perlatum est : quse- 
que pauca a certa flrmaque antiquitate, et a longis temporibus 
audivimus, ea ut potuimus litteris mandamus, non pro lubitu 
expositiouera aggressi, sed ut magnorum doctorum res gestas 
cognitas babuimus, veriti Deum, charitatisque studio accensi, 
multa et praeclara beatorum virorum, quae mira sunt, facinora 
conati sumus, Christi laudis causa, gloriasque martyrum et 
memorias in extremis sacris chartis prodere; ne si neglexisse- 
mus ac contempsissemus, veterique hosti nostro, qui in per- 
niciem et exitium nostrura vigilat, et invidet, parentes, reti- 



— 521 — 

cuissemus haec omnia, eodera inodo quo ii flamma et igné ea 
quse ab eis scripla erant, deflagrasse dicunt, eorum gratia 
amicitiaque privemur. Cura autem cogitationes nostras, etiîlo- 
rum gratia vigileat, et ex paucis scriptis prodeant, ea quee co- 
gitata sunt et dicta, magna esse possunt. Hœc vero ipsos sine 
metu, multosque alios Christi causa et nomine certamiua per- 
tulisse credimus, cum etiam ad haïr, usque tempora, tôt tam- 
que mira opéra et miracula par eos vis divina palam edi velit, 
ut omnes incolae et advenae obstupescant. 

Ergo perpessi sunt mortem Christi martyres Dionysius, 
Rusticus et Eleutherius, septimoKalendas octobris, Doraitiano 
imperatore, in Gallia, Lutetiae Padsiorum, régnante Domino 
nostro Jesu Christo cum Pâtre et Spiritu Sancto, nunc et 
semper, et in saecula sœculorum. Amen. 

{Origines de l'Eglise de Paris, p. 330.) 



XIII 
ACTA FABULOSA 

s. DIONYSIO AREOPAGlTiE AFFICTA. 

Autre légende anonyme composée sur les anciens Actes latins de saint 
Bcnys, dans le sens aréopagitique. 

i. Post beatam et gloriosam resurrectionem Domini nostri, 
quâ verum Dei templum Judaïca impietate resolulum divina 
potentia sese in triduo suscitavit et caro bumililalis nostcae 
in Christo supra omnem cœli militiam, supra omnes ordiaes 
angelorum ad Dei Patris est provecta consessum et deciraâ 
post die Apostolorum pectoribus Spiritus est Sanctus illapsus, 
ut ligandi sqlvendique acciperent potestatem, atque sic per ip- 



— 522 — 

SOS in cunctos Ecclesiae principes decreti hujus constitutio com- 
meavit, anno ab urbe condita octingentesimo octavo Nero 
caesar, quintus ab Augusto adeptus est principatum. Beatus 
itaque Petrus Apostolus, cùm reliqui Apostoli, distributis sibi 
terrarum partibus, imbuenduci omni creaturœ Evangelium 
suscepissent, ipse ad arcem Romani divinitus imperii desti- 
natur, ut, qui primus erat in ordine potestatis, primus esset in 
certaminepsssionis, et quaecivitas majoribus obligabatur erro- 
ribus, majoribus necesse erat remediis adtoUeretur, et ubi 
erat culpa gravior, ibi esset et gratia major. 

2. Namque, ut dictum est, cum impiissimus Nero terrae ma- 
rique imperii sui jura laxâsset et furor crudelitatis ejus dira 
rabie in Christi famulos ebullîsset, xiiii crudelissimi imperii 
sui anno, per tropbaeum martyrii dignos transmisit ad Supe- 
ros. Namque, priusquam beatus Petrus per triumphum mar- 
tyrii evolâsset ad cœlos, beato Clementi banc potestatem tra- 
didit dicens : « Sicut à Domino meo Jesu Christo ligandi sol- 
vendique mihi est induKa potestas, ita tibi hanc potestatem 
tuisque successoribus aeterno cunfero dono, ut quaeque ligave- 
ritis in terris, ligata sint et in cœlis, et quaecumque solveritis 
in terris, soluta valeant esse et in astris. » Hac potestate di- 
tatum successorem Ecclesiaî perfeclum antistitem et dignum 
reliquit beredem. His ita de ordine lemporum et ApostoJicis 
potestatibus breviter recensitis, ad beatissimi viri Dionisii 
certamina narraturus accedam. 

3. Ut superiùs jam de ordine temporum pauca digessimus, 
post Jesu Cbristi Domini nostri gloriosam ascensionem, cùm 
ibeatus Paulus apostolus per gratiam sancti Spiritus ab errore 
infldelitatis ad viam salutis regressus fidem, quam antè expu- 
gnaverat, perfecta postmodùm religione sequeretur, ac cîim 
secundùm dominica instituta vas electionis esset in gentibus 
et Christi nomen ignotis populis praedicaret, advenit Athenis 
ibique sanctum virum Dionisium gentilibus inveniens errori- 
bus implicatum, ad viam salutis convertit et sacri baptisma- 
tis unda renatum divinis eum illico sanclionibus informavit ; 



— 323 — 

cùmque jam tribulorum atque spinarum squalorem ex ejus 
pectore sancti Spiritus gr-atiâ funditus pepulissel, et pulchrum 
germen novœ segetis pulcher attolleret ager, divini Verbi se- 
mina rudibus cœpit mentibus erogare ; cùmque jam cœlcstibus 
cotidie' Ghrisd miles desideriis œstuaret, superna se ubique 
gpatia prseeunte, dum rura Pontica sulcaturus ingreditur, Ro- 
mam celitus Domini dilectus aggreditur; qui, ut superiiis 
dictum est, beatum Clementem apostolica iaveniens prseditum 
potestate, ab eo est continué digno cum honore susceptus. 

Â. Per idem tempus ciim beatus vir Dionisius beatissimi 
Clementis cotidie vestigiis adhaereret et aposlolicis sanctioni- 
bus se omnimodis traderet imbuendum, maximum- apud bea- 
tum Clementem pro sanctitatis suae reverenlia locum continuô 
cœpit venerationis babere et magnam apud eum familiaritatis 
gratiara obtinere. Sed cùm jam Dominus omnipotens bea- 
tissimi viri Dionisii vitara disponeret in exemplo omnibus 
declarare, contigit Philippum Hispaniae episcopum emigrare 
de mundo : tum beatus Clemens sanctum Dionisium episco- 
pum ordinavit et potestatem, quam à beato Petro acceperat, 
ei tradidit dicens : « Vade in partibus Occidentis praedicare 
Evangeîium regni cœlestis et ligandi solvendique tibi sit con- 
cessa potestas, ut Christi Evangeîium per te longè latèque 
diffusum illud à Domino cum fldeli servo raerearis audire : 
Euge serve bone et fldelis, super pauca fuisti fidelis : supra 
multate conslituam. Intra in gaudium Domini tui. » Sociosque 
ei Saturninum, Marcellum, Lucianum adhibuit, ut in ore duo- 
rum vel trium testium Ghristiana religio ignolis partibus tra- 
deretur. 

5. Qui ciim simul pervenissent pergentes ad portum Arela- 
tensiura civitatis, sanctus Dionisius Marcellum in Hispaniam 
destinavit ut verbum vitœ Christi Ecclesise ministrarel. Sanc- 
tus igitur Dionysius Sancti Spiritus calore succensus et Apos- 
tolica praedilus potestate, quique à beato Clémente divini verbi 
semina gentibus susceperat eroganda, non ferocitatem incre- 
dulse reputans gentis, nec trucibus populis cunctatur insistere 



-- 524 — 

praedicator ; sed beatissimi principis Apostolorum informatus 
exemplo, qui Romanis fuerat pœnis atrocibus datus, ubi apud 
Gallias ampliùs gentilitatis fervere cognovit errorem, illuc di- 
vina protectione munitus fortis se et verus praeliator immersit, 
ut, qui meruerat esse confesser, perfectus fleri non cunctare- 
tur et martyr. Aquilaniae namque partibus sancto Saturnino 
directe, ipse cum sancto Luciano, sancto Rustico et sancto 
Eleutherio Parisius adierat. 

6. Sanctum namque Lucianum presbyterii honore perfunc- 
tum ad Belvacensem dirigit urbem, ut ipse pari modo incre- 
dulis populis Evangeliura veritatis inferret ; ipse verô sanctus 
Dionisius Parisius remanebat; quse civitas, quamvis parva, 
gentilium tamen erat erroribus et squalore fœdata. Nam licèt 
magnis esset paganorum fecibus involuta, fecunda tamen ter- 
ris, arboribus nemorosa, vineis uberrima ac referta, poUebat 
commerciis Irapezitarum ; quœ, SequansB vallata perplexu, et 
copiam piscium alvei sui civibus unda ministrat et non par- 
vum mûris noscilur praestare munimen, ipsumque insulae po- 
tiiis quam urbis spatium laticis sui undâ concludit. Hune ergo 
locum cum Dei famulus expetisset fidei armatus constantiâ, 
Dei se omnipotentis ubique auxilio comitante, ecclesiam ibi- 
dem juxta virium suarum \irtutem, ut novus adhuc advena 
poterat, Domini nos(ri Jesu Christi in honorem construxit, ut 
rudis populus qui veritate erat Evangelii irabuendus, sancti 
eos illic lavacri unda respergeret. 

7. Cumque beatissimus Vir die noctuque doctrinis insisteret 
pietatis et Christi populum de antiqui hostis faucLbus liberaret, 
ut, quos subtrahebat mundo, dignos transmitteret cœlo, fama 
se sanctitatis ejus longé latèque diffudit, atque jam non mo- 
dica populorum turba dignum se gloriabatur praesulem ha- 
bere, sicque factum est, ut sacerdotum gradus divinis minis- 
teriis dispensaret aptandos, probatasque personas et dignas 
meritis suis ordinibus arapliaret. Sed Deminus noster Jésus 
Christus, qui beatissimi viri Dionisii jam non patiebatur fa- 
mam caelari, ut posita super candelabrum lucerna incredulis 



— 525 — 

mentibus lucis suœ radios ministraret, tantas per illnm digna- 
Latur exercera virtutes, ut rebellium corda gentilium, non 
minus praedicationibus quàm ipsis virtulibus colidie roboraret. 

8. Per idem verô tempus, quo talia gerebantur, sancti Viri 
praeconium longé se latèque diffudit in tantum, ut Domitiani, 
qui secundam in Christiauos post Neronem persecutionem 
exercuit, vulgi relatione perveniret ad aulam; qui in tanta 
rabie indignalionis exarsit, ut, ubicîimque Christianum quem- 
piam repperisset, aul diis sacrificaret incestis aut diversis pœ- 
nis addictus puniendus gladio traderetur. His itaque legibus 
subditas sibi nationes arcens magna Ghrisli famulis persecutio 
influebat, nulla jara pro Ghristo certantibus praesentis vitae in- 
dulgebatur tranquillilas, nuUa sanclorum Martyrum erat exeu- 
sata liberlas; sed omnes impiunx servantes edictuui, quod sta- 
tutum à Caesare fuerat, transgredi nuUatenus audebant, Nam 
electam apparitioneni cum ingenti strepitu partibus dirigit 
Occidentis, ut sanctum virum Dionisiam perquirentes aut dé- 
créta principis observaret aut pœnis lacera tus immensis capite 
plecteretur. 

9. Itaque cùm décréta principis apparitores suscepissent, 
Gal]iarum pénétrant fines, quà illico beati eis Viri célèbre 
nomeninnotuit, sicque, ut eis fuerat imperatum, veloci cursu, 
tumentibus animis, vultibus trucidissimis Parisium adierunt. 
Sanctum verô Dionisium contra perfidos inveniunt dimicantem 
et prœdicatione continua vulgi multitudinem ad fldem inve- 
niunt jam vocantem ; cum quo etiara beatum virum Rusticum 
presbyterum et Eleutherium archidiaconum, quos ipse beatus 
Vir in suis ordinibus consecrârat, praedicationis ejus socios et 
discipulos persecutorura dirus furor invenit. Hi sancti Viri à 
beati Dionisii numquam patiebantur abesse praesentia; quos 
divina pietas œterni regni jam praesciebat esse consortes : 
gaudebat sanè pius Pater in duorurn profectibus {îliorum, cùm 
et digni Mi Patris sarcinara spiritualibus humeris levigarent, 
ut, onere carnis abjecto, ad purum valerent aetheris volare 
fulgorem. 



— 526 — 

10. Persecutionis ergô publicatâ sententiâ, inapiorum gau- 
dens turba progreditur et contra Dei famulos pugnatura cons- 
pirât, miroque modo inermibus viris non valebat plebs ar- 
mata résistera. Tune antiquus hostis videns sibi perire, quod 
Domino conslabat vivere et assidua populorum conversione 
proflcere, totara artis suas calliditatem ad impugnanda, quae 
fuerant constructa, convertit, ut eos, qui unum et verum 
Deum sancti baptismatis jam undâ respersi crederent, diversa 
supplicia mulctarent. Sed sancti Viri, Christi confessores et 
martyres, impiorura latratibus vi sanctas prœdicationis etcum 
magnis virtutibus obviantes, nuUo metu territi reproLorum, 
Christi Ecclesiam nova cotidie fœcunditate ditabant, cùmque 
Ecclesia, praedicatorum suorum merilis et ore fundata, quam- 
vis in turbines procellasque lictorum pertimendas, cresceret 
et augeretur, ipsa etiam Germanise ferax immanitas, subacta 
cordis conpunctione, colla sua jam Christi jugo domita gau- 
debat. 

11. Ab ipsis denique destruebantur idola, quorum sumptu 
fuerant et studio fabricata, et, portu salutis invento, idolorum 
gaudebant perire naufragia. Lugebat tune portio victa diaboli, 
ctim de ea victrix Ecclesiae legio triumpharet ; cùmque talia 
gererentur, furore atrocissimo ministri crudelitatis accensi 
unus ex bis sanetum virum Dionisium cum magna cordis se- 
veritate alloquitur dicens : « Tune es ille infandissimus senex, 
qui deorum nostrorum culturam évacuas, et invictissimi prin- 
cipis statuta contempnis? Die ergô, cujus te asseris cullorem, 
aut quam confessionem tuae dicioni adscribis? » Tune hii très 
beatissimi viri Dionisius, Rusticus et Eleutherius trium pue- 
rorum in camino ignis deambulantium Spiritûs referti caris- 
mate, quasi ex uno ore taie interroganti dederunt responsum : 
« Gonditio nostra Christianae legi noscitur famulari; quem 
verô confiteamur, liquidé tuis auribus intimabimus. 

12. Confltemur Patrem et Filium et Spiritum sanetum, Pa- 
trem ingenilum, Filium à solo Pâtre genitum, Spiritum sane- 
tum ab ulroque procedentem. » AdhaecimpiuspersecutorBea- 



— 527 — 

tos interrogat : uErgô principumà vobisjussa contempnuntur, 
et vestra confessio invictissimorum deorum jura respuit? » 
Sancti, ut superiùs, unaniraiter respondentes dixerunt : a Ut 
praefati sumus, Christum Dei Filiuin natum ex Maria Virgine, 
quem cunctis populis certâ pronuntiamus audaciâ, et credi- 
mus et conGtemur et ore non desistimus conlaudare. » In hac 
sanctos Viros fidei constantia permanentes Scevi lictores longo 
non spatio différentes, felicia colla pro flde Christi submissa 
persecutoris mucro truncavit, reddentes terrae corpora beatas 
cœlo 'animas intulêre. Namque ad ostendendam divina pietate 
martyribus suis collatam victoriam, ciim à corpnribus abscisa 
capita viderentur, eorum, ut poterant, lingnae Dorainum fate- 
bantur, verè beata nimitim et Deo nostro grata societas! 

13. sancta et verè laudanda fraternitas, inter quos nec 
primas aut secundus potuit esse nec tertius, sed sanclae Trini- 
tatis gloriam confitentes une ampliiis ab urbe miliario parvo in 
monticulo trino meruerunt martyrioconsecrari! Jacebant de- 
nique in vertice montis, abscisis capitibus, corpora pretiosa, 
implebaturque in martyribus Christi, quod olim propheta pre- 
dixerat adfuturum, ut in conspectn Domini pretiosae perma- 
nerent mortes justorum, namque ad declaranda martyris et 
sacerdotis primi mérita gloriosa, ut, per quem salutifer primo 
cœperat fructus oriri, eô ampliùs gloria ipsius pariler et trium- 
phus, beatissimi se Dionisii et pontificis venerandi sanctum 
exanime cadaver erexit beataque manu caput à corpore absci- 
sum, lictoris ense truncatum pendulum cœpit brachiis vecti- 
tare atque ab illo montis cacumine duobus ferè milibus flrmis 
gressibus apportavit novo et priiis inaudito miraculo, exanime 
corpus viventis currere more et homo jam mortuus flrmis in- 
cedere plantis. 

14. Beatorum igitur Rustici et Eleutlierii, metuentes impii 
ne conversi populi iidelissima prôbataque devotione corpora 
profutura sibi ad patrocinium tumulata consecrarent , inito 
consilio, imposita navibus in profundissimo decreverunt gur- 
gite demergi; sed Dominus omnipotens, bonus et justus et 



— 528 — 

misericors, qui misericordiam suam huraano generi numquam 
negavit, qui Pharaonis consiliuni Rubri maris undâ submersit, 
et Holofernis ictu femineo colla truncavit, ipse impudentum 
consilium misericordiae suae arte destruxit, ut preclara duo 
luminaria non gurgitis unda submergeret, sed Cbristi haberet 
fortes Ecclesia bellatores. Nam matrona quaedam, Calulla no- 
raine, quae, licèt paganorum adhuc erroribus teneretur ad- 
dicta, converti lamen ad fldem Cbristi per exempla martyrum 
se desiderare et mente monstrabat et opère, Dei ergô miseri- 
cordiâ inspirata, maclae A'irtutis consilium appetivit atq'ue ad 
convivium venire postulat percussores ; cùmque eis copiam 
allatae humanitatis expendit, à memoria eorum, quae suscepe- 
rant agenda, discussit. 

do. Denique fidelibus suis arcana sui pectoris reseravit, ut 
subtracta furto preciosa corpora Martyrum beatorum in sexto 
procul ab urbe memorata lapide in agello, quem segeti para- 
verat affuturum, latenter absconderent : qui jussa complentes 
festinanter, quod eis preceptum fuerat, exequuntur. furtum 
laudabile, quod cuiquam non intulit damnum, sed magis om- 
nibus beatum contulit lucrura ! Guraque, ut moris est, sationis 
suae segetera sacratus produceret ager, ita beatorum Martyrum 
est ubertate ditatus, ut et centuplicatum fructum cultores ac- 
quirerent, et patrias mererentur salutem et magnum thesau- 
rum posteris consecrarent. 

•16. Praedicta itaque mater-familias horum non immemor 
Martyrum sacratorum, cîim primùm persecutionis videret te- 
puisse fervorem, locum sanctorum Martyrum ossa servantem 
omni soUicitudine requisivit atque inventum ingentis mau- 
solei constructione signavit ; quam venerabilem feminam non 
immerilô credimus sine dubio, sanclis Martyribus adhaesisse, 
quia nisi eam Redemptor omnium ad agnitionem sui nominis 
venire voluisset, nequaquam pectori ejus consilium tantae pie- 
tatis infunderet. Namque absque uUa ambiguitate confidimus, 
ut, quiE beatorum Martyrum ossa servavit, eorum intercessio- 
nibus ad fidei pertingeret veritatem. Cbristianorum îgitur 



— 5-29 — 

turba quàm plurima, quae beatorum Martyrum fuerat admo- 
nitione conversa, omui nisu atque conatu, quaque vi poterat, 
omni cum devotione summoque cum studio super sanctorum 
Martyrum beata cadavera ecclesiam construens in sanctae glo- 
riam Trinitatis trino numéro dignis cum aromatibus humave- 
runt ; ad quorum digna corpora, Dei omnlpotentis opitulante 
clementia, colidio virtutum insignia declarantur. 

■n. Quis etenira sermo vel quse lingua tantorum Martyrum 
suffîciat enarrare virtutes, quando nec ipsis queunt humanis 
mentibus retineri ? Inflrmis salus, debilibus gressus, cœcis vi- 
sus, surdis auditus et mutis redditur sermo ; immundi spiritus 
ab obsessis corporibus expelluntur, et pia vota feîici exaudi- 
tione pinguescunt. Nos ipsos, quamvis immeritos, eorum cre- 
diraus sacris precibus adjuvandos, qui ut bebetes et indigni 
eorum vobis sériera passionis prassumpsimus intJJîiare, non ex 
nostri ingenii capacitate aut proprii sensus industrid, sed quod 
veterum fidelium nobis relatione patuit, et, quod ex parte in 
quibusdam paginulis veteranis, pauca, ut potuimus, longo 
spalio interiita didicimus. 

18. Nam sicut majorum cognoviraus colloquio peritorum 
timentium Deum et studio sanctae caritatis ardentium, multa 
de beatorum virorum praeclaro certamine ad laudem Ghristi et 
gîoriam Martyrum ob memoriam posteroram sacris sludue- 
runt indere cartis, sed subripiente negligentia et antiqui pro- 
curante hostis invidia, flammarum incendio feruntur esse con- 
sumpta. Nam humanarum mentium solers capacitas ex paucis, 
quae dicta sunt, valet pensare, quae reticentur majora. Hoc ta- 
men absque ulla dubitatione confidimus, multa eos pro Ghristo 
subisse certamina, quando usqde ad praesens tan ta per eos di- 
vina virtus cotidie dignatur declarare miracula. Passi sunt au- 
tera martyres Ghristi Dionisius, Rusticus et Eleutherius vu Id. 
Octobris sub Doraitiano imperatorè apud Galliarum Parisium 
civitatem, régnante Domino nostro Jesu Ghristo, qui cum 
Pâtre et Spiritu Sancto vivit et régnât. 

{Origines de l' Eglise de Paris, p. 332.) 

34 



— 530 — 



XIV 
NOUVELLE AMPLIFICATION ANONYME 

COMPOSÉE SUK LES ACTES LATINS DANS LE SENS ARÉOPAGITIQUE. 
3Ianusci'it 5549 de la Bibliothèque Impériale. 

Cette légende est d'un mauvais goût remarquable. Et dire 
qu'on lui donne le titre pompeux, mais à coup sûr absolu- 
ment fiiux, d'Actes authentiques de saint Denys l'Aréopagite, 
traduits par Anastase le Bibliothécaire, du grec de saint Mé- 
thodius, et envoijés en 876 à Charles le Chauve î — Darras, 
Saint Denys l'Aréop., p. 216. 

Sermo gratiarum coronat intellectum meum, et lex verbo- 
rum naturali prolatione impeditur; sensibus gratiflcis irrigo 
mentem ; et sermonem ad operandum non roborat organum. 
Christe mihi Sapientia et Verbum Patris consubstantiale, 
tribue tuum spirilum magistrum, qui ferat ordinem quatenus 
os meum repleatur moderamine, et procédât a mente sermo 
gratissimus. Ex gaudio enim vincor, enarrando, et solus 
habere fortia gesta in mente multi gaudii gestio. Ditans autem 
exultationem in cogitatione, pauper efflcior ad eloquendum 
quod amatur ; et solura puto tropœa ferre super incomparabili 
thesauro, et quod est ruinosius tanquam inexperti sapientiae, 
simul conversans araabilior apparet indisciplina tio. Propter 
quod quia et sermo et intellectus, opus etiam et theoria, ter 
desiderabilia divini spiritûs tui charismata sunt, superveniat 
Salvator, is qui de tuo accipit et docet hominem ad inspiraa- 
dum et annuntiandum, et ad intellectum indigno mihi tri- 
buendum. Etenim de csetero, pose orationem, incipiam nomen, 
et post invocationem segnitie dissolvar. 
Dionysii beati Passio inventa est; Dionysii beati certamen, 



— 531 — 

fratres, revelatum est; Dionysii desiderali et ab hominibus 
occultati sanctissiinus unis illuxit, Dionysii qui vere est Théo- 
nysius. Domino enim, cursu consummato, divertit, et hujus 
Victoria circumdatus, laudabiliter triumphavit. Vere enim 
Theomjsius Dionysius, qui vocabulum ab exterioribus ducit, 
et ad morem ad interiores inducit, qui, gratiâ quidem falsi 
nominis Jovis vocatus Dionysius, Deo autem vero Pheronyme 
nuncupalus. Hoc a'ptissime interpretatur. Dicunt enim exte- 
riores Dion veraciter divinura, quod est egregium sive mira- 
bile. Non autem babent egregiam vel mirabilem operationem 
veraciter aeque ut nomen nefandi. Unde et illis appositus ad 
putatives et non existentes Deos, Dionysius devolutus, et qui 
comprehendit sapientes in astutiâ eorum, Christo praescienter 
Pheronyme vocatus est Theonysius, et peragrantem doctrinis 
et itineribus ab Hierusalem et in circuitu usque ad Hillyricum 
Paulum, cuncta facile percurrens, non valebat excurrendo su- 
perare circa solum Arium-pagum devolutus . 

Dum enim ille fasces sermonum, ut cumules palearum 
coacervaret, et inutilem molem in efflcaciœ verbis sublimius 
exaltaret, non haberet autem spicam salutis ponderantem, su- 
pervenit semini-verbius Paulus, agricola studiosissimus, ad 
mensuram terrae utpote vas Christi pretiosissimum, et boc gy- 
rante reperto et jactato ceu grano uno fidelis Verbi uutrimenti 
capace, eumdem ipsum propriam comburere fœnilem collectio- 
nem compulit Dionysium. Ut enim tantummodo cognovisset 
magistri ex operibus stabilitatem, et compote gustu Verbi gra- 
num mandisset, rapit escam gula discretionis, atque Benjamin 
opime ab Atbenseo factus, rapinas pbilosoforum, quas mane 
comedit, serotinas humi in conspectu posuit Cbristi. Cessit 
enim magno Dei verbo, qui facUe operit omnem sensus bu- 
mani distortam et multifariam fabulam, ut ait alius Dionysius,. 
Magnus scilicet Gregorius, et invenit lupus Benjamin dignum 
catulum, et ponit cum eo amare vitis judeeorum ac infldeliura 
nationum macerias in ruinam perfectam. Et cum excoluisset 
Athenas, ac si quidam fructifer araplissimus, episcopalissime, 



— S32 — 

venit Romain, preceptorem etiam in hoc imitatus. Egit autem 
post mortem, veluti et vivens, magistro comparia, sicut os- 
tendet per locutn sermo venturus. 

Porro abMnc jam narrabo hujus martyrium; exhorresco 
enim saltem cogitare et conserere omnino serraonem ei qui 
est proprie sermonum moderator et forma. Ostendit secunda 
librorum sapientissimi Lucae cunctis luculenter hisloria, quod 
post resurrectionem Christi et ascensionem fuerit Saulus ob- 
ca;Gatus, et in Paulum illum mutatus. Ostendit autem iterum 
et nomine non opinioneEusebius in secundo Ecclesiasticae tomo 
historiae suae, tertio decimo anno imperii Neronis sacrorum 
victorum Chvisli martyrum Petrum et Paulum apostolos con- 
suramatos, quorum reminiscens, quas nobis in manibus inve- 
nitur beali hujus Dionysii Passio, pro eo ut diceret, tertio 
decimo in quarto decimo anno certamen apostolorum dcscribit. 
Sed in hoc nulla est dissonantia. Etenim, iri flae tertii decimi 
est, et initio quarti decimi anni consummatumprincipura apos- 
tolorum cerlamen. Panemi enim erat dies quintus, secundum 
Grsecos; vicesima vero noua dies Junii mensis apud Roma- 
nos : et fortasse quidem flnem unius certissime, alter vero 
principium alterius, annum indiiferenter descripsit; et quod 
putabatur esse dissonum, taliter erit potius consonum, 

Cum hi ergo tune, ut praefatus sum, per crucem et gladium, 
ad proprium magistrum transmigrationem fecissent, et hos 
terra ut sibi visum est Nei-o privasset, cœlestibusque gloriose 
tabernaculis transmisisset, videns, ut de se Paulus Ausoniis 
scribit, discipulus ejusdem Dionysius non se liabere locum 
ultra in climatibus suis ia quibus super operaretur post prae- 
ceptorem buraanum rus (tolum enim jam felicitate et volun- 
tate naturce suscipiens, a magistro cultum, percoluit) ; secum 
tractans pergere cœpit, gratiam spiritualem imperturus Italis 
et Brittonibus, Romanis quoque atque Germanis. Et prope- 
rans, ac tribulatioaum aratro, quasi cotidianâ cruce, post in- 
telligibile atque sensibile dissecans mare, beàtum consequitur 
apud Romanorum magnam civitatem Clementem, apostolicœ 



— 533 — 

sedis divinitus gubernacula mod'erantem. Et hujus pedibus 
tanquam non labenfibus, summae semitœ vestigiis, uirisque 
manibus suis ex desiderio coraprehensis, adimpletâque pros- 
père decenti adoratione, similem nimirum obtinere ab eo re- 
ceptionem promeruit, experimentumque dédit et accepit per 
longiorem inter invicem et cum invicem commorationem ; et 
forte actum est quod dictum est a prseceptore ipsius ut sirnul 
consolari par fidem quae erat in invicem, suam atque illius, 
gratiamque spiritalem impertiri, atque suscipere viderenlur. 
Quod enirn in utroque succendebatur et ardebat, ad boc fla- 
grabat, ut perpétue lucens dilectionis ignis in invicem habere- 
tur, sicut utrique debebatur. Fit protinus et statuitur ex in- 
cognito cunctis insignis, ex advenâ omnibus memorandus, et 
ponitur non velut in lucernali denuo solio fax, sed linguamet 
omnem oculum excedens et prsevidens, utpote diei cujusdam 
roseicoio rutilius. 

Memoranda vero mihi est etiam istanunc enarratio, quia in 
ejusdem martyrii série invenitur insertum, quod, eisdem die- 
bus, Clemens_, qui, latinâ linguâ, ita mérite dicitur,PhJlippum 
quemdam Hispaniae promovisset episcopum, dans et commen- 
dans ei totam petestalem atque virtiitem, quam accipiens a 
Petro in œdiflcatienera et non in destructionem, ut ait Paulus 
ille celsus, creditam babuit solvendi scilicet ac ligandi, quanta 
vellet, utpote Spiritûs sancti participi, et considerare scienti 
quae congruunt. Dicebat et boc ei, in alacritatis argumentum : 
« Operare, Frater, super mnani et talentum, el dominicis adde 
thesauris, qui ecce crediti sunt tibi, quatenus audias in ad- 
ventu communis Domini nostri : Euge serve bone et fidelis, 
quia super pauca fuisti fidelis, supra multa te constituam, in- 
tra in gaudium Domini tui. » 

Hoc ergo dimisso modo que dictus est, Dienysius cum Clé- 
mente, multis ad ees qui per illas erant regiones, dispositis, 
proflcisci ad prefundiores et in Hesperioribus partibus sitas, an 
liquidius dicendura, iliustrare tenebresiores ignorantiâ gentes, 
bealo Clémente valedicto perspexit ; et apud quemdam portum 



— 534 — 

Arelatensium civitatis una cum omnibus qui secum erant ap- 
pulsus est. Ex quo Marcellum ad Hispaniam, Antoninum in 
Aquitaniam, verbum mittit seminaturos et roboraturos. Porro 
usque ad Parisiorum civitatetn veniens, illinc rursus Lucia- 
num sanctissimum in Beblecanensem insulam praedicare trans- 
misit; ipse vero solus apud Parisios et alios crudeliores re- 
mansit, qui quidem muti plus erant quam pisces, et irratio- 
nabiliores ad divinae receptionem cognitionis. Furore vero 
venenoso ac ira immilia quseque omnium besliarum atque 
reptilium ferocium superabant, parvo decentis homines astu- 
tiae ac inspectionis intellectu, indomitos motus propriâ manu 
variantes, habebant autem escarura e terra et fluminibus, bi 
qui per locum illum inbabitabant, multam copiam, et carnis 
delicias. Praesentata vero conspectui refectio gulosius exhibet 
desiderium et data dulcedo gutturi immoderatiorem efficit ap- 
petitum. Intra bunc aulem laqueum habitatores Parisiaci op- 
pidi delenti, cum refectionem bine invenirent et fluvio post 
mururn obstruerenlur, non imaginabantur esse, nec œstima- 
bant aliud quid gloriosius. 

Cum autem inlroisset in médium nuper adveniens, et vi- 
sionis specie verba magis extranea essent, modicum et eccle- 
siam colligendo dedicavit fomitibus Verbi, et sic palmis eos 
qui prius œque ut lapis positi erant, ut sapiens arcbitectus 
connectens, verbi vinum ad fruendam Isetitiam non degenera- 
tum, proposuit Dionysius, ita ut assererent omnes qui prope 
et qui longe erant, quod suavitate ipsius, et jam lavacrum 
inebriaverit, etab admiratione atque fiduciâ concrepantis fluc- 
tus qui circumdabatur fluvii, sese Iransferentes et removentes, 
ad aquam quaein medio civitatis ex ore novi advenae manabat, 
ac si quotidie mero profusi nectare, sanae, sedulaeque doctrinae 
vacantes conferrent, et miraculis per fidera veluti fruentibus 
alerentur, et quasi pomis virtutum refecti dulcedine sapientis 
magistri, qui dogmata operibus edocebat, quique non solum 
fidèles quosque sed et sacerdotes ad hoc atque illos qui apud 
eos probabiliores habebantur quam celeriter illustravit. Major 



— o3S — 

hsec quam Noe agricultura, non quidem in ornai hominum 
vitâ quae in carne est, sed in toto illo Occidentis profundo, 
cum excelsum salutis et justum fulgere ac rutilare in anima 
solem fecisset. Sic enim doctrinis ejus multitudines crescebant, 
et ad fldern compellebantur, secundum priscam apostolorum 
doclrinam et disciplinam, quia enim signa et prodigia per 
illud tempus patrabat non priscis minora fortasse, millia cre- 
dentium nihilominus apponebantur. Gumque prœdicatio in 
ktitudinem et longitudinem quotidie procederet, Dometiano 
impio imperatoi'i super praestigiis sanctus accusabatur, qui 
modicum pendons quod omnibus gcntibus imperaret, nisi et 
Diouysium comprehenderet, persecutionem commovet contra 
omnem Christianum vehementissimam, quo forte cum omni- 
bus inter omnes et isturo. nihilominus comprehenderet; mit- 
tens ad Gallos, et eos qui circumcirca erant, ad requisitionem 
Sancli. 

Et multos quidem timor coegit, paratam formidantes capi- 
talis incisionis sententiam, non autem hune cum omnibus 
hebetem fîeri persuasit deterrens et praedator auditus. Sine 
subtractione vero proesentise suse Parisii perseveranter doctri- 
nis, quasi nullo malo minitante, comprehendit. Itaque compre- 
hendit quidem vere sed non subvertit, invenit sed non cepit, 
adolatus est, sed non furatus, insidiatus, sed non prsedatus; 
minatus est, sed non rupit; allisit, etpercussit, et clausit, non 
autem movit, non emoUivit, non subtraxit. Illud quippe quo 
subvertit turbas atque distraxit, quarum subintroivit terminos, 
pestemque diffudit, anliqui draconis et torluosi est serpentis 
indicium, instabUisque vesania et familiaris exorbitatio. 

Quamvis autem per Dometiani ministros nequissimus locis 
jam illis incumberet, non tamen mores inventi Sancîi mutare, 
licet speraret, prsevaluit, Sed quando spirantes turbines impe- 
rialium procellarum, torvo oculô et nequam sermone utentes, 
dixerunt : « Tune es infamis senex qui Imperatorum edicto 
« facis injuriam, et deorura respuis cultum ? et die religionem, 
« et prœdica celeriter quse sit cultura tua. n Tune maturius 



— s:^6 — 

quam serrao compleretur, attoniti, ab eo, gloriosisque sociis 
Rustico, scilicef , presbytero, et Heleutherio diacono , discipu- 
lis ejus, propriam ipsorum divinam prorsus audierunt religio- 
nem. Tbeologia vero erat, secundum consuetudinem quod 
dicebatur, ipso responsionis fulgure, offuscans infîdeliuin sto- 
liditatem. « Patrem, enini eos quasi ex uno ore asseverantes, 
« ingenitum, Filium geaitum, soluni ex solo singulariter, et 
« Spiritum procedentem ex Pâtre, unius substanlise, et unius . 
« poteatiae, ac unius gloriae, unam Trinitatem personarum, 
« essentiam unam atque naturam Domini unam adoraïuus et 
« colimus, » audierunt. Respondentes itaque truces dixerunt : 
« Sic quae de vobis audivimus, veritas babet; vos enim estis, 
« profecto et non alii, qui respiiilis deorum et imperatorura 
« culturam pariter et edicta. )) Sancti responderunt : a Cbristi, 
« qui est ante saecula, ex Pâtre ortus, novissimis autein tem- 
« poribus, ex semper virgine illuxit, ipsius poteniia et fide 
« circum amicti, eumdem ipsum omnibus gentibus et populis 
« praedicamus et conlîrraamus. Sic constantia fisi respondemus, 
« et sic incunctanler et minime subterfugientes, pronuntiamus 
« quod a nobis colitur. » Stupefacti ad boc tyranni, et senten- 
tiam jam ante prolatam contra omnem qui non obedisset, ba- 
bentes ; quod si quis non immolare daeraonibus proderelur, 
secundum quod parère minime conabantur, noverant enim 
quod impossibile foret capitali animadversioni omnes subjici, 
secundum quod olim visum fuerat impio imperatori gerere, 
decreverunt, Dionysium cum discipulis perimentes. Et alii 
quidem immortalitatis per mortem circum