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Full text of "Rapport sur la recherche à faire de M. de la Perouse fait a l'Assemblée Nationale :   an nom de ses deux comités d'Agricultre [sic], commerce & de la marine, précédé de la pétition de la Société d'histoire naturelle de Paris, sur le même sujet /   par M. Delattre ..."

^.APPORT 

Sur la recherche a faire, de M. de la Pérou SE, 

FAIT 

A L'ASSEMBLÉE NATIONALE, 

Au nom de fes deux Comités (T Agriculture , Com- 
merce & de la Marine ^précédé de ta pétition de 
la fociété dhifiotre naturelle de Paris 3 fur le 
même fujet. 

Par M. DELATTRE , Député dAbbeville. 

Imprimé par ordre de l'Assemblée Nationale. 
Du 9 Février 1791. 



Pénélope fa femme, & moi qui fuis fort fils., nous 
avons perdu l'efpérance de le revoir; je cours, 
avec les mêmes dangers que lui , pour apprendre 
où il eft. 

TÉLÉM. LlV. I er . 



A PARIS, 
DE L'IMPRIMERIE NATIONALE. 



. I 79 I - 



PÉTITION 

DE LA SOCIÉTÉ D'HISTOIRE NATURELLE DE PARIS, 

A L'ASSEMBLÉE NATIONALE, 

Qui en a ordonné l'iwpreffon en fa Séance du 22 
Janvier 1701, 



M 



ESSIEURS 



Nous venons rappeler â votre foliicitude des ci- 

grands dangers pour les progrès de l'hfftoire naturelle & 
delà navigation -qui ont. expofé leurs jours pour le faw 
vtce de leur patne, pour l'avantage de'tous les peuples 
M la Peroule&fes malheureux compagnons. * ' 
Les legulateurs dont les fages décrets annoncentl'amour 
des hommes, ne prendront pas un intérêt fténle au W 
de navigateurs qui fe font iiluftrés par un fi beau dé 
vouement. r • 311 de_ 

tou? 7eM à Z X v nS f F f attend in »"Jeme„t le re - 




4 

trempé ; peut-être a-t-il échoué fur quelqu'une des îles 
de la mer du Sud , d'où il étend les bras vers fa patrie , 
où il attend vainement un libérateur. 

Ah ! s'il pouvoir apprendre l'étonnante révolution qui 
a régénéré cet empire ! s'il pouvoit connoître vos faintes 
lois ; s 'il pouvoit favoir que la nation françoife eft rentrée 
dans fes droirs de fouveraineté , quelle feroit fa douleur 
de n'être pas témoin de cet heureux changement ! mais 
s'il pouvoit jeter les yeux fur cette lifte augufte , qui lui 
cffriroit les noms les plus chers aux lettres, à la philofophie 
& à l'humanité , il lentiroit ranimer fon efpoir , il ne fe 
croirait plus abandonné. 

Cet efpoir que nous avons fenti renaître pour lui ne fera 
point trompé. Ce n'eft pas pour des objets frivoles , pour 
fon avantage particulier que M. la Peroufe a bravé des 
périls de tms les genres \ la nation généreufe qui devoir 
recueillir le fruit de fes glorieux travaux , lui doit auiîi fon 
intérêt & fes fecours. 

Déjà nous avons appris la perte de plufieurs de fes 
compagnons erigloutis par les ondes , ou maîTacrés par les 
Sauvages. Soutenez l'efpérance qui nous refte encore de 
recueillir ceux de nos frères qui ont échappe a la fureur 
des flots , ou à la rage des Cannibales \ qu'ils reviennent 
fur nos bords , dufTent-ils mourir de joie en embraiTant 
cette terre libre ! 
• Le roi s'intérefTe à l'expédition de M. la Peroufe , il 
a la gloire d'en avoir conçu le projet. Il ordonna, pendant 
la guerre dernière , à tous fes vaifTeaux de refpeéfer par- 
tout le pavillon de Cook. Cet hommage rendu par lui 
au génie , l'efprit d'humanité qui l'avoit diébé , firent 
chérir partout fa bonté ôc partager à tous les peuples l'ef- 
time que les François font de fes vertus. 

La nation ne fera pas aujourd'hui moins généreufe. 

Si les recherches pour retrouver ce navigateur font în- 
fru&ueufes , elle fera encore dédommagée de fes avances 



5 

par les découvertes nautiques & aftronomiques qu'on 
peut efpérer de ce nouveau voyage , par la tranfplantation 
de végétaux utiles que la France pourroir cultiver avec 
fuccès , par les rapports commerciaux qu'il fera facile 
d'établir. 

Mais que parlons-nous de dédommagemer.s , d'avantages 
à recueillir ? Nous demandons aux amis des hommes un 
acte d'humanité. Gardons -nous , par ces confidérations 
particulières , de corrompre leur bienfait. / 

Nous demandons à l'Afiiemblée nationale de prier le 
roi. 

i°. D'ordonner au miniftre de la marine de communi- 
niquer à fes comités les ordres & les inftructions remifes 
à M. de la Peroufe , afin de fixer la route que fuivront 
les navigateurs. 

2°. D'envoyer , le plus tôt poflible , des vailïeaux pour 
chercher M. la Peroufe & de joindre à l'équipage des 
naturaliftes & des aftronomes. 

3°.D'inviter,parune adreffe, tous les peuples dont les 
vaiffeaux parcourent la mer du Sud, à prendre ^ à cet 
égard toutes les informations que peut infpirer l'amour 
de l'humanité. 

Signé L e R M i n A s , Préfidcnt. 

Brougniar. 
p elletier , 



RAPPORT 

DE M. DELATTRE, 

Sur la recherche a faire de M. de la Peroufe. 



Messieurs, 



Depuis long-tems nos vœux appellent M. la Peroufe 
& les compagnons de fon glorieux , trop, vraifemblable- 
ment auffi , de fon infortuné voyage. 

Vous n'ofiez interroger la renommée , vous cherchiez 
à égarer votre fenfibiliré dans les illufions de l'incertitude 
& de l'efpérance ; mais la fociété des naturaliftes de cette 
capitale , eft venue déchirer le voile que vous n'ofiez fou- 
lever j elle a fait retentir cette enceinte du cri de fa dou- 
leur ; le deuil qu'elle vous a annoncé eft devenu univer- 
fel , Se vous avez paru accueillir avec tranfport l'idée 
qu'elle eft venue vous offrir , d'envoyer à la recherche de 
M, de la Peroufe. 

Vous avez ordonné à vos comités d'agriculture , de com- 
merce & de la marine de vous préfenter leurs vues fur 
un objet fi intéreffant. Le fentiment qui a femblé vous 
déterminer, Meilleurs , leur a commandé auffi d'être de 
l'avis d'une expédition. 

Il nous refte à peine la confolation d'en douter : M, de 
de, la Peroufe a fubi un grand malheur, 



7 

On ce navigateur & fes compagnons ne font t»lus , ou 
jetés fur quelque plage déferre , perdus dans l'immen- 
fité des mers innaviguées , relégués vers les confins du 
monde ; luttant peut-être contre le climat & tous les be- 
foins , contre les animaux , les hommes & la nature , ils 
implorent un fecours qu'ils n'ofent pal même efpérer , 
ils étendent en vain les bras vers la patrie qui ne peut 
que deviner leur malheur. 

Réduits à embrafler cette dernière idée , & peut-être 
cette confiante erreur , nous ne vous offrirons pas en 
vain , Meilleurs , le tableau de tant d'infortunées. Ainfi 
ne pouvant plus raifonnablement efpérer que les vaiffèaux 
deM.de laPeroufe fillonnent en ce moment le fein des 
mers , fi les flots ne les ont point engloutis , vous croirez , 
comme nous, que M. de laPeroufe & fes compagnons , 
peuvent avoir fait naufrage fur quelque côte inconnue , fur 
quelque île orageufe , fur quelque rocher ftérile. Là , s'ils ont 
pu trouverun peuple hofpitalier , ils refpirent & vous im- 
plorent cependant ; là , s'ils n'ont rencontré qu'une folitude 
fauvage , peut-être que l'amour de la patrie foutient leur 
efpoir ; peut-être des fruits , des coquillages entretiennent 
leur exiftence : fixés fur le rivage, leurs jours fe confu- 
ment dans un long défefpoir , leur vue s'égare fur l'im- 
menfité des mers , pour y découvrir la voile heureufe 
qui pourroit les rendre à la France, à leurs parens, à leurs 
amis. 

C'eft cependant cette conjecture , quelque défefpérante 
qu'elle foit , que nous fommes , en quelque forte , réduits 
à préférer ; c'eft celle qu'eft venue vous préfenter la fociété 
des naturaliftes de Paris 5 c'eft celle que , long-temps, 
auparavant , M. de la Borde avoir offerte à tous les cœurs 
fenfibles , dans un mémoire lu à l'académie des 
fciences. 

Mais alors , Meilleurs , fi vous faififfez auffi certe dé- 
chirante idée ; fi elle vous touche , vous affecte & vous 

• A4 



frappe, vous ne pouvez plus vous livrer à d'impuifTans 
regrets , à des vœux ftériles ; l'humanité vous commande - 
le fentiment vous entraîne • il faut voler au fecours de 
nos frères. Voler à leur f;cours ! Un feint enthonfiafme 
peut bien prononcer un tel vœu , mais comment l'ac- 
complir ? où les chercher ? comment fuivre leurs tra- 
ces ? qui interroger fur leur fort ? Peut-on explorer tous 
les grands continens d'une mer en quelque forte incon- 
nue ? peut^on toucher à toutes les îles de ces archipels 
immenies qui offrent tant de dangers aux navigateurs ? 
peut-on vif ter tous les golfes , pénétrer dans routes les 
bayes ? ne peut-on point , même en attériiîànt à l'île qui 
les recèlerait, aborder dans un point, & cependant les 
laiflër dans l'autre ? 

Sans ^ doute les difficultés font grandes , le fuccès eft 
plus qu'intfpéré , mais que le motif de l'entrepnfe eft 
puiflant ! Il eft poflible que nos frères malheureux ap- 
pellent un libérateur j il a'eft pas impoffible que nous les 
rendions à leur patrie , Se dès-lors il ne nous eft plus 
permis de nous refufer à des tentatives qui ne peu- 
vent qu'honorer l'humanité des françois. Nous devons cet 
inrérêt à des hommes qui fe font dévoués ; nous le de- 
vons aux feiences qui attendent le fruit de leurs re- 
cherches, 

^ Et ce qui doit encore augmenter cet intérêt, Meilleurs, 
c eft que M. de la Peroufe n'étoit pas un de ces aven- 
turiers qui provoquent de grandes entreprifes , foit pour 
fe faire un nom fameux , foit pour les faire fervir à leur 
fortune ; il n'avoit pas même ambitionné de commander 
l'expédition qui lui fut confiée ; il eût voulu pouvoir 
refufer,- & lorfqu'il en accepta le commandement, fes 
amis favent qu'il ne fit que fe réfigner. Ce qui doit aug- 
menter cet inrérêt » c'eft qu'il avait heureufement , & 
W-ecne glorieufement rempli une partie de fa miffion ; c'eft ce 
queçenavigateurphilofophe , cet homme modefte , écrivoit 



9 

de Macao que Ton feroit content de fan voyage <\ 

6 que s'il s'en rendoit un pareil compte , c'eft qu'il 
avoit de précieux tributs à vous offrir. Les dernières 
lettres de M. de la Peroufe font de Botany-Bay , le 

7 février 1788. D'après ces lettres adreflees au miniftre 
de la marine ; en quittant ce port , il devoir remonter 
aux îles des Amis , parcourir la côte méridionale de la- 
nouvelle Calêionie , celle de Santa-Crux , de Mendana , 
ou île d'Egmont , de Carteret , des Jrfacides-de-Surville, . 
& de la Louifiade-de-Bougainville. Il devoir, après avoir 
tout tenté pour reconnoitre les parties encore inconnues 
de ces différens archipels , chercher au mois de juillet 
1788, un nouveau détroit entre la nouvelle Guinée y 
& la nouvelle Hollande , vifiter le golfe de la Carpen- 
tarie , fur lequel les Hollandois ne nous ont donné que 
des notions imparfaites. Il devoit longer la côte occiden- 
tale de la nouvelle Hollande, que nous ne connoiflons 
que par les dangers qu'elle offre aux navigateurs. Enfin 
en quittant la nouvelle Hollande , il devoit remonter 
au nord , pour être rendu à l'île de France , dans le mois 
de décembre 1788. 

Voilà , Meilleurs , le plan de la route tel qu'il l'avoit 
tracée lui-même , voilà les points qu'il faudrait parcourir 
pour efpérer -de recueillir M. de la Peroufe , ou s'en 
procurer des nouvelles. 

Vous avez, vu Meilleurs , que cet officier-général devoit 
êtrç rendu i l'île de France vers la fin de 1788 ; ce- 
pendant il n'y a point paru , & un trop long intervalle 
s'eft écoulé , pour qu'à cet égard il puiffe nous refter 
beaucoup d'efpérances. 

Comme tout eft relatif, & quoique la diftance.de 
l'île de France foit pour nous confidérable , néanmoins fi 
M. de la Peroufe y eût touché , il fe feioit regardé comme 
au terme de fon voyage ; il eft donc plus douloureux 
pour nous d'avoir à vous préfager que peut-être ce na-, 
vigateur eft venu périr a^i port. 



C'eft en décembre 178S qu'il devoit arrivera l'île de 
France , & c'eft à la même époque & dans les mêmes 
parages qu'a éclaté le furieux ouragan qui a été 11 funefte 
à la frégate la Vénus^ dont jamais depuis l'on n'a en- 
tendu parier , & qui a démâté de tous fes mâts la fré- 
gate la Réfolution. 

. Il y a donc quelque lieu de croire que le même malheur 
peut avoir enveloppé les vailleaux de M. de la Peroufe 
Se la frégate la Vénus ; que le même coup de vent 
peut leur avoir été fatal ; & que c'eft dans les mêmes 
mers que ces navigateurs ont trouvé leur tombeau. 

Cependant , Meilleurs , ne renonçons pas à l'idée 
confolante que M. de la Peroufe & fes compagnons 
exiftent encore , & que nous pouvons les fauver. Nous 
l'avons déjà dit , il fuffit que cela foit poffible pour que 
nous devions le tenter. Heureufement encore nous favons 
la route qu'il faut fuivre dans une aulïï douloureufe 
recherche; heureufement, nous pouvons remettre à ceux 
qui feront chargés de cette touchante million , le fil 
conduâeur du périlleux labyrinthe qu'ils auront à 
parcourir. 

L'expédition qu'il s'agit d'ordonner, Meilleurs , a . le 
motif le plus faint & le plus reipeâable ; mais vous, 
pouvez lui donner aufli l'acceffoire le plus important , 
vous pouvez fervir en même temps les 'feiences & l'hu- 
manité. ^Meilleurs de la fociété d'hiftoire naturelle, dont 
la pétition a provoqué le rapport qui vous occupe en 
ce moment , fondent fur cette expédition des efpérances 
qui ne font pas chimériques , & ils concourront par 
leurs indications , leur zèle & leurs efforts , à réalifer 
celles que vous pourriez concevoir auffi. Ils s'occupent 
déjà , Meilleurs , & avec une émulation que nous ne 
faurions allez louer ici , de vous préfenter les moyens 
de la rendre utile de plufieurs manières , à la feienca 
fi vafte dont ils cultivent le domaine. C'eft dans cette 



1 1 

vue qu'ils ont déjà rédigé des obfervations générales 
fur tout ce que pourrait embraffer un voyage de la nature 
de celui qu'il s'agit d'entreprendre , & ils nous pro- 
mettent encore de nouveaux tributs , dont nous fommes 
à même de vous garantir l'importance , en les appréciant 
d'après ce qui nous a déjà été fourni. En fuivant donc 
l'objet principal que nous avons en vue , en cherchant 
M. de la Peroufe , les navigateurs chargés de cette 
pieufe perquifition feraient des découvertes nautiques 8c 
aftronomiques qui ne' font pas fans intérêr , puifque M. 
de la Peroufe lui-même devoir s'y livrer. Les favans > 
les naturaliftes , les deflinateurs que vous leur adjoindriez 
ajouteraient encore un grand motif d'utilité à cette expé- 
dition. Et par un concours auffi heureux que refpectable, 
les recherches de l'humanité féconderaient celles des 
fciences , & les recherches des fciences ferviroient l'hu- 
manité. 

En effet, Meilleurs, & peignez à vos ames combien 
un pareil moment feroir délicieux • ne pourroit-il pas 
arriver que le naturalifte que les recherches particulières 
à fes études aurait égaré fur les afpérités des montagnes , 
dans les halliers «Se les broullailles des forêts , y trouvât 
inopinément les traces & la retraite de ceux dont , en 
ce moment , nous déplorons le malheur véritable ou 
fuppofé. 

Nous avons eu l'honneur, Meilleurs, de vous expofer 
un grand motif, quelque elpoir, tout ce qui peut juf- 
tifier & peut-être commander une tentative : pour que 
vous foyez en état de tout juger & de tout apprécier , 
ii nous rette à vous mettre fous les yeux linon l'état , du 
moins l'aperçu de la dépenfe qu'il s'agit de faire pont- 
aller à la recherche de M. de la Peroufe. Nous ne 
nous humilierons pas , Meilleurs , au point de vous pro- 
pofer de calculer 11 le fuccès étoit certain ; mais quand 
il eft en quelque forte hors des efpérances de beaucoup 



Il 

d'efprits, & dans un moment aufîî difficile pour les 
finances de l'état , nous fentons que vous délirerez favoir 
à quelle dépenfe peut vous entraîner l'élan de votre fen- 
fibilité, parce que pères du peuple, vous fauriez même 
renoncer à l'honneur d'une grande & belle a&ion , s'il 
en devoit trop coûter au peuple. 

Nous croyons donc , Meilleurs , que l'armement qu'il 
faudrait faire pour exécuter la fainte entreprife à laquelle 
vous êtes' fi puiflarament provoqués , pourroit être bornée 
à deux bâtimens. Le miniftre de la marine eftime que 
ladépenie de leur équipement peut être évaluéeà 300,000!. 
par chaque année du voyage , qu'on peut eftimer devoir 
être de deux ans , & dans cette fomme font comprifes 
les dépenfes extraotdinaires , relatives à une expédition 
de cette nature : cependanr il convient d'y ajouter encore 
un débourfe préalable de foixante à quatre-vingt mille 
livres , pour pourvoir les bâtimens d'inftrumens d'aftro- 
nomic , de livres , de préfens de différentes efpèces , dont 
il eft à-propos que nos navigateurs foient pourvus pour 
fe concilier les peuples qu'ils feraient dans le cas de 
vifiter. Ainfi il eft raifonnable de ftatuer fur une dépenfe 
d'environ trois à quatre cent mille livres la première 
année , & de trois cent pour celles qui fuivroient. 

Vous êtes, Meilleurs, en état de juger - nous, nous 
avons fuffifamment annoncé que nous fommes de l'avis 
d'une expédition • il nous refte à vous expofer le projet 
de décret que vos comités réunis du commerce & de la 
marine ont rédigé , & que je fuis chargé de vous 
propofer. 

Avant de vous le foumettre , cependant, nous devons 
vous obferver que les difpofitions du premier article de 
ce projet de décret font déjà remplies en partie , mais que 
nous avons cru devoir le laifler fubûfter pour conftaur 
auiîi le vœu national , & que fon expreffio'n prêtât encore 
plus d'énergie au vœu du Roi. 

f 



«3 

L'expédition de M. de la Peroufe a toujours infpiré 
au Roi le pins grand intérêt. Il a depuis long-tems mani- 
fefté fes inquiétudes fur cet officier - génésal , & c'eft 
d'après fes ordres que fes rniniftres ont invité l'Angle- 
terre à faire connoître à fes navigateurs les parages ou il 
fe pourroit que M. de la Peroufe & fes compagnons 
attendirent les fecours de l'Europe. Vous fentez , & le 
miniftre qui nous a fait part de la tendre folhcitude du 
Pvoi , nous aflure que l'on, doit mettre quelque confiance 
dans l'attention qu'une nation généreufe , & pour ainil 
dire toute maritime , aura donnée à une pareille 
invitation. 

Nous pouvons donc efpérer beaucoup des Anglois. Ert 
effet , fi M. de la Peroufe avoit échoué à la côte des 
Arfacides ou à celle de la Louifiade , depuis que le lieu- 
tenant Shortland a reconnu qu'en venant de Botany-Bay 
pour rentrer dans le grand archipel d'Afie , la route du 
nord-eft eft la plus courte & la plus fûre , fans doute 
il l'aura indiquée aux bâtimens qui auront cette defti- 
nation ; 8c ces bâtimens , en fuivant cette route, pourront 
avoir & nous procurer quelque révélation fur le fort de 
nos infortunés compatriotes. 

Néanmoins une recherche expreffe , . une expédition 
qui , traitant fecondairement tout autre objet , mettra 
fa première & fa plus chère ambition à cette touchante 
recherche; des navigateurs qui pourfuivre les traces de M. 
de la Peroufe, s'affujétiront à l'itinéraire que fes dernières 
lettres nous ont donné , & qui ne l'abandonneront 
qu'après avoir parcouru tous les parages qu'il fe pro- 
pofoit de vifiter , doivent infpirer une confiance bien 
autrement fondée. 

Nous le répéterons en terminant , tout nous commande 
une tentative. Une propofition telle que celle qui vous 
eft foumife , ne peut être portée à cette ftibune pour y 
être combattue par la parcimonie, ou difeutée par la froide 

S- 



14 

faîfon , quand elle doit être jugée par le fentiment. Si 
les Anglois , pouflés par une jufte vengeance , ont bien 
pu , s'ils ont dû même , envoyer dernièrement des 
vaifTeaux dans les même mers , & dans la même incer- 
titude , à la recherche des matelots coupables qui ont 
enlevé le navire le Bounty commandé par le lieutenant 
Guillaume Bligh ; les François , guidés par la reconnoif- 
fance & l'humanité , doivent bien plutôt encore envoyer 
à la recherche de leurs dignes Ôc malheureux com- 
patriotes. 

Cette expédition , décernée à M. de la Peroufe, fera pour 
lui ou pour fa mémoire, la plusglorieuferécompenfe dont 
vous pouviez honorer fes travaux, fon dévouement ou 
fes malheurs. C'eft ainfi , Meilleurs , qu'il convient de 
récompenfer. Il n'y a que de la grandeur dans un pareil 
mouvement. Vous n'infcrirez pas M. la Peroufe, fes com- 
pagnons ou leurs enfans , fur ce livre qui portdit, à jufte 
titre , une livrée de fang, puifque fes lignes éroient tra- 
cées du fang des peuples , fur ce livre obfcur & honteux 
qui vous a révélé la balïefle des courtifans ; mais vous mon- 
trerez à l'univers le cas éminent que vous faites de ceux 
qui vous confacrent leurs fervices , & le prix que vous at- 
tachez aux hommes. A cet intérêt de la France pour fes 
enfans , le François reconnoîtia qu'il a une patrie • il fe dé- 
vouera d'autant plus déformais , qu'il fera certain de n'en 
Être jamais abandonné , & cette follicitude publique , cette 
gratitude nationale , cette offrande faite à l'humanité inf- 
pirera Phéroifme de toutes les vertus civiques. 

De pareils aâes, Meilleurs, îlluftrent auffi la nation qui 
fait s'y livrer, & le fentiment d'humanité qui y détermine 
eara&érifera notre fiècle. Ce n'eft plus pour envahir & 
ravager que l'Européen pénétre fous les latitudes les plus 
reculées , mais pqjjr y porter des jouiiTànces & des bien- 
faits ; ce n'eft plus pour y ravir des métaux corrupteurs, 
mais pour y conquérir ces végétaux utiles qui peuvent 



i5 

rendre la vie de l'homme plus douce & plus facile. Enfin 
Ton verra , & les nations les plus fauvages ne le confidé- 
reront pas fans attendriflement, l'on verra, aux bornes du 
monde, de pieux navigateurs interrogeant avec anxiété fur 
le fort de leurs frères , les hommes & les défères, les antres, 
les rochers & même jufqu'aux écueils : l'on verra iur les 
mers les plus perfides , dans les finuofités des archipels les 
plus dangereux , autour de toutes ces îles peuplées d'an- 
tropohages , errer des hommes , recherchant d'autres 
hommes , pour fe précipiter dans leurs bras , les fecourîr 
& les fauver. 

Voici, Meilleurs , le projet de décret. 

L'Affemblée nationale, après avoir entendu fes comités 
réunis d'agriculture , de commerce & de marine , dé- 
crète : 

Que le roi fera prié de donner des ordr.es à tous les 
ambalïadeurs , réfidens , confiais , agens de la Nation , 
auprès des différentes puiffances , pour qu'ils aient à en- 
gager , au nom de l'humanité , des arts & des feiences, 
les divers fouverains auprès defquels ils réfident , à char- 
ger tous les navigateurs & agens quelconques qui font 
dans leur dépendance , en quelque lieu qu'ils foient , 
mais notamment dans l'hémifphère auftral de la mer du 
fud , de faire toutes recherches des deux frégates françoifes 
la Boujjble & l'AJlrolabe , commandées par M. de la 
Peroufe , ainfi que de leurs équipages , de même que toute 
perquifition qui pourrait conftater leur exiftence ou leur 
naufrage. 

Afin que dans le cas où M. de la Peroufe , & fes 
ï compagnons feraient trouvés ou rencontrés , n'importe en 
quel lieu, il leur foit donné toute afliftance , & procuré tous 
les moyens de revenir dans leur patrie , comme d'y pouvoir 
rapporter tout ce qui ferait en leur po(feiîion , l'Alïemblée 
nationale prenant l'engagement d'indemnifer & même de 



récompenfer , fuivant l'importance du fervice , quiconque 
prêtera fecours à ces navigateurs , pourra procurer de 
leurs nouvelles , ou ne ferait même qu'opérer la reftitu- 
tion à la France des papiers ou effets quelconques qui 
pourraient appartenir , ou avoir appartenu à leur expé- 
dition. 

Décrète en outre , que le roi fera prié de faire armer 
un ou plufieurs bâtimens , fur lefquels feront embarqués 
des favans , des mturaliftes , & des deffinateurs , & de 
donner aux' commandans de l'expédition la double mif- 
fion de rechercher M. de la Peroufe , d'après les docu- 
mens , inftruclions & ordres qui leur feront donnés , & 
de faire en même temps des recherches relatives aux 
iciences&au commerce , en prenant toutes les mefures 
.pour rendre, indépendamment de la «recherche de M. de 
* la Peroufe , ou même après l'avoir recouvré , ou s'être 
procuré de fes nouvelles , cette expédition utile & avan • 
tageufe à la navigation , à la géographie , au commerce , 
aux arts Se aux feiences. 

( L'Jjfemblée nationale a adopté ce projet âe décret. )