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Full text of "Revue Française de Psychanalyse VI. 1933 No.3/4"

1 



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Cette Revue est publiée *ous Je haut patronage 
de M. 3e Professeur S, Furcrr>. 



Tome VI - N° 3-4 



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REVUE FRANÇAISE 



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Psychanalyse 



Organe officiel de 



la Société Psychanalytique de Paris 

Section française de ! ? Àssot:;atinn Ps^chanah tique internationale 



oui maire 



M Lm Ji-? £ S O ■■: i Ci [ N A T. ' \ . — P>. HT 1 IC . h ^ L ! ) ] <_ A L K 

S. F^K'ji;, -— On bai un enfant. 

Ch. Odjl'£. — L.-IU-: nûvros^ sans u?JipL* ? 

lU\n<± La] ori.ii'K. — i.e; rési sia-ices de L lin du iraiu-meni 

;in;i!y * iq Uki . 
f\ Sokounskà. — A propos 'Je i'aniJe de M, R. Laforgue. 

Mémoires ukiojn.m;x. - - ] j ah';:l appliquée 

Karporis pivs^nlcs ;j;., \ \\]* Cor'fir^ k-o ISyi'hana! *s:es de 
Langue ï:":-:i:jç£i:>e 

L — IL dk Sjkrï^L^E. — Psychologie g-jnéiiquL- ci. Psy- 
chanalyse,, 
11. L Pia^et. — La Psychanalyse et ie développe ment 
inuLecLuci 
l : dmotni Behïïj.-fï-, -- MoiiîV ■ncon^cicn i:-; de JVfdtude de 

NApnL j O]] a PëLiarJ de Tai lu 1 -'." ji nd_ 
Pi crie K.lo^o j ^>kj, — KlemcrV^ d\uie cukL j piVirharialyiique 

biir it marquis de Sadi\ 
\Y Bisohlkil ■ Le rôk i des Zones érogènes dans la Genèse 

dn ulerK tn 'dsiique. 
Bibliographie. — Couples j^ndus. 



DENOEL Jt STEELE, Editeurs à Paris (r l ) 



iq, Rue Amélie 



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La Revue Française de Psychanalyse parait par tomes de chacun 4 fascicules 



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î ■: * - 



Source gallica.bnf.fr /Bibliothèque nationale de France 



: ' r -' : 'l .:-- .-■.-.''- Comité de Direction '■: 

:" ; Madame Marie Bonaparte (Paris), V 
- ; Professeur- A. Hesnafîd (Toulon). 

■--:""■ ■■'■.-"■ ■ ■ - ': .' ■ 

V oi Docteurs FL Laforgue (Paris), 

Ch - Od ièr (Paris) .^ "v ; ^*; , ; ? 
R, de Saussubf Genève)- 



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'"*... Secrétaire ^cnéraï ; - . . ^ 

; Le Docteur Rodolphe Lœwenstein. 

■■."-, . Secrétaire adjoint _ - 

f " ™ _■ -. r _■•■■■ _. r _ 

.'"■ ï."' Henri Hœsli- 



. * 



Les* manuscrits' à insérer! -la correspondance, et en général toutes les 

j. • m. 

communications concernant la Revue, doivent être adresses à M* le 
+ Docteur Rodolphe Loewensteïk, 127, avenue de Versailles, Parts "(XVPJ^ 
avec la mention « Revue Française dé Psychanalyse ». 

Néanmoins, les ouvrages dont on désire voir l'analyse figurer dans la 
;" Revue doivent rîè préférence être adressés directement à M -le Docteur 
R, de 'Saussure:, 2, rue de la Tertasse, à Genève (Suisse), 



CONDITIONS D'ABONNEMENT 



France, Colonies, . , . v :......./:..■,■■. 80 U\ 

Etranger, tarif n* 1 . .' ïpo fr. 

r- .— n° 2 * .._..,„ 120 fr\ 

1 _ , _ ■ ■ 1 

Prix du numéro : 25 francs, "" ■ 



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Pour éviter des frais onéreux de recouvrement» nous 

. ! ■ ■ ■ - .''■"--''■ 

prions nos abonnés de bien vouloir nous faire parvenir te 
prix de leur abonnement soit par chèque, soit par un ver* 
sèment ou un virement à notre compte chèque postal* n ç 

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1469-03 Paris. 



Tome sixième. 



N* 3-4. ig33 




Cette revue est publiée sous le haut patronage 
de M. le Professeur S. Freud. 



MÉMOIRES ORIGINAUX 



PARTIE MÉDICALE 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCiUN'Al.t'SP. 



i 



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I_ . ■ 

On bat un enfant 



(Contribution à l'étude de la genèse des perversions sexuelles} 



Par S. FREUD 
Traduit de V allemand par H. Hœsli 

(P#ru pour la première -fois dans la Internat. Z&itschiîft fur àrztïiche Psycho- 
analyse Y 1919) 



Le fantasme « on bat im enfant » est avoué avec une étonnante 
fréquence par les malades qui demandent à l'analyse de les guérir 
de leur hystérie ou bien de leur névrose obsessionnelle. Très proba- 
blement le retrouverait-on souvent aussi chez toute une série de 

■ 

sujets qui, n'étant pas manifestement malades, ne viennent pas se 
soumettre au traitement* 

À ce fantasme sont liées des sensations voluptueuses qui font 
qu'il a été et sera encore reproduit d'innombrables fois. L'acmé de 
révocation de la scène est. presque toujours accompagné d'une 
satisfaction masturbatoire (donc génitale) > d'abord du plein gré du 
sujet, et plus tard compulsivement malgré ses efforts en sens 
contraire. 

Le malade hésite à avouer un tel fantasme : le souvenir de sa 
première apparition est incertain ; une résistance non équivoque 
s'oppose au traitement psychanaly tique. La confession de ce fan- 
tasme au psychanalyste est entravée, senible-t-il^ par plus de honte, 
par mi plus violent sentiment de culpabilité que celle des autres 
données que le patient retrouve dans son souvenir concernant les 
débuts de sa vie sexuelle. 

Enfin, Ton peut établir avec certitude que les premiers fantasmes 
de cet ordre ont été caressés très tôt, certainement avant les années 
scolaires du sujet, dès l'âge de cinq ou six ans* Si l'enfant a vu 
battre à l'école certains de ses camarades par l'instituteur, ses fan- 
tasmes endormis sont évoqués à nouveau, ravivés, intensifiés et le 
contenu a pu s'en trouver sensiblement modifié. 

i 

À partir de cette période scolaire, les scènes d'enfants battus 
iïorïssent en nombre indéfini dans Timagmation. 



_E EZUldE&rilA^kfBIl 



ON BAT UN ENFANT . . , . -. 275 



Dans les cas observés, l'influence de l'école était si nette que leç. 
sujets étaient d'abord tentés d'attribuer aux souvenirs scolaires 
tous leurs fantasmes de fustigation, maïs cette première impression 
a toujours dû être abandonnée, les fantasmes en question existant 
déjà avant la scolarité* 

Les châtiments corporels n'étant pas en usage dans les grandes 
classes, à leur influence se substitue alors celle de la lecture, facteur 
qui devient bientôt considérable. Dans le milieu de mes malades, 
c'était presque toujours dans les mêmes livres, accessibles à la jeu^ 
nesse, que les fantasmes de fustigation puisaient de nouvelles inci^ 
tations : les ouvrages de la Bibliothèque Rose, La Case de V oncle 
Tom y etc. Sous l'influence "de ces récits, Fiïnagination de Tentant 
commençait à inventer toutes sortes de situations et de systèmes où 
des enfants étaient soit battus, soit punis d'une autre façon, pour 
leur méchanceté et leurs mauvaises habitudes. 

Puisque ïa représentation du fantasme « on bat un enfanta 
était constamment investie d'une jouissance considérable et abou^ 
tissait à une satisfaction auto-érotique, Ton pouvait s'attendre à ce 
que le spectacle d'un enfant battu à l'école fût une source de jouis- 
sance analogue. Or il n*en était jamais ainsi, Voir battre des cama- 
rades à l'école suscitait chez le sujet un sentiment d*exaltation pro- 
bablement ambivalent, mais où l'imagination entrait pour beaucoup. 
Dans certains cas même, le spectacle réel des punitions corporelles 
était ressenti comme intolérable, D'ailleurs même dans les fan- 
tasmes raffinés des années ultérieures une condition restait néces- 
saire : qu'il ne fût pas sérieusement fait de mal aux enfants punis. 

+ 

Nous avions à rechercher dès lors le rapport entre le rôle des 
fantasmes de fustigation et celui des châtiments corporels réels 
dans l'éducation familiale du sujet. L'hypothèse la plus simple 
est que ces deux éléments sont en raison inverse l'un de l'autre : 
mais on ne peut le tenir pour démontré, vu le caractère unilatéral 
du matériel clinique. Les sujets qui m'apportaient des matériaux 
cliniques tels que ceux que nous étudions ici avaient en, général 
rarement été battus dans leur enfance, ou tout au moins leur édu- 
cation n'avait pas été faite à coups de trique* Mais chacun de mes 
malades avait dû, une fois ou l'autre, prendre contact avec la force 
supérieure des parents ou des éducateurs : on sait de reste que 
toujours les jeux des enfants comportent un échange d'horions. 

J'aurais bien voulu en apprendre davantage sur les fantasmes les 



J- _ ! ^n^^^MMi ■ i mi — » ^ ^M^MÉ^»^^a— ^^i^tp^^^^^»^— j^^na^^^^MiPt r- 1 

276 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



plus précoces et les plus simples, ceux qui ue décelaient pas nette- 
ment l'influence des scènes vécues à l'école ou racontées dans les 
livres, 

Qui était battu dans les fantasmes ?.Le sujet lui-même ou quelque 
autre enfant ? La victime était-elle toujours ia même ou changeait- 
elle suivant les besoins ? Qui avait battu Fenfant ? Un adulte ? 
Et lequel alors ? Ou bien le sujet se voyait-il battant lui-même un 
autre enfant ? Autant de questions restées sans réponses nette ; 
nos investigations sur ce point se heurtèrent toujours à la même 
réponse timide : « Ma foi, je n'en sais pas davantage, il y a un 
enfant qu'on bat* voilà tout ». * 

Nous eûmes néanmoins plus de succès sans toutefois être entiè- 
rement éclairés^ en interrogeant les patients sur le sexe de l'enfant 
battu. L'un répondait : « ce ne sont que des garçons » ? l'autre 
« rien que des filles », Le plus souvent, c'était « je ne sais pas » 
ou « ça n'a pas d'importance », Je ne suis jamais parvenu à décou- 
vrir, comme je Faurais voulu, une relation constante envers le 
sexe du sujet producteur de fantasmes et celui de l'enfant battu. 

De temps à autre, un détail caractéristique du contenu des fan- 
tasmes surgissait ; c'est sur le tutu tout nu qu'on bat le bébé (1). 

En somme* impossible de décider si la jouissance accompagna- 
trice des fantasmes était sadique ou masochiste. 

II 

• 

De pareils fantasmes, surgis à un âge très tendre, peut-être k 
propos d'événements accidentels et conservés ultérieurement pour 
ia satisfaction auto-érotique qu'ils procurent, ne peuvent, d'après 
tout ce que nous savons, être conçus que comme fonction d'un 
facteur primaire de perversion. Une des composantes de la fonction 
sexuelle aurait pris, dans l'évolution, de l'avance sur les autres, 
serait devenue prématurément indépendante, se serait fixée et 
dérobée ainsi aux processus évolutifs ultérieurs : elle fournirait par 
là le témoignage d'une anomalie constitutionnelle particulière. 

Une perversion infantile de ce genre ne se maintient pas néces- 
sairement la vie entière : on peut la voir subir un refoulement, 



(1) j^ous avons employé ici le vocal jle en Tant in a tutu », par un scrupule d'exacti- 
tude pour rendre le mot allemand <t popo » employé par lc J professeur Freud* 



-w=»n-j 



ON BAT UN ENFANT 



277 



être remplacée par un mécanisme réactionnel, on se transmuer par 
sublimation. (La sublimation d'ailleurs provient, peut-être, d'un 
processus particulier qu'entraverait le refoulement*) Que si les 
processus que je viens d'indiquer font défaut, la perversion se main* 
tient chez l'adulte. Quand nous constatons chez un adulte une 
aberration sexuelle — perversion, fétichisme, inversion — nous 
pouvons à juste titre espérer découvrir, par V investigation anam- 
nestiquej une fixation infantile. Bien avant l'avènement de la psy- 
chanalyse, des observateurs tels que Binet avaient pu ramener les 
aberrations sexuelles de l'adulte à des impressions enregistrées 
précisément vers l'âge de cinq à six ans- Il y avait pourtant quel- 
que chose où Iêl raison se heurtait : le manque de force traumati- 
sante des impressions fixatrices, leur caractère le plus souvent 
banal et sans valeur excitative pour les autres hommes. Il était 
impossible de dire pourquoi les appétences sexuelles s'étaient jus- 
tement fixées sur elles. Leur signification n'apparut que quand on 
comprit qu'elles avaient fourni à la composante sexuelle trop 
avancée et prête à l'essor* le prétexte accidentel, mais nécessaire à 
sa fixation. Il fallait bien s'attendre à se voir arrêté quelque part, au 
moins provisoirement, dans la remontée du cours de l'enchaîne- 
ment causal, La constitution était ce point d'arrêt* 

Si la composante sexuelle qui s'isole précocement en devançant 
les autres est la composante sadique, nous pouvons, d'après ce que 
nous savons par ailleurs nous attendre à ce que son refoulement 
ultérieur crée une prédisposition à la névrose obsessionnelle. Or, 
il ne semble pas que le résultat fourni par Texamen clinique con- 
tredise ici cette hypothèse. Parmi les six observations (4 femmes et 
2 hommes) sûr l'étude approfondie desquelles cette courte étude 
est basée, il y avait deux cas de névrose obsessionnelle : le premier 
très grave, désorganisant toute la vie du malade ; le second nioins 
grave, facilement accessible, à l'intervention. Un troisième cas 
présentait au moins quelques traits nets de névrose obsessionnelle* 
Certes, le quatrième cas n'était qu'une simple hystérie avec des 
douleurs et des inhibitions et dans le cinquième cas, Ton n'avait 
recouru à la psychanalyse que pour des indécisions : un diagnostic 
clinique grossier aurait ou bien laissé ce sujet hors de tout clas- 
sement, ou bien s'en serait débarrassé en en faisant un « psychas- 
thénique ». Que cette statistique ne nous déçoive pas : toute prédis- 
position n'évolue pas nécessairement vers une maladie définie et 



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^^^— • ^^^H^fc^V ^H^^^^^^^^^V^^^^^^.^ ■ 



27S REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



en outre, nous devons nous estimer contents d'expliquer les faits 
positifs, sans nous croire obligés de préciser pourquoi telle ou telle 
chose n'est pas ariivée. 

Voilà exactement jusqu'où nos connaissances actuelles nous 
permettent d'aller dans la compréhension des fantasmes de fusti- 
gation. Que cela ne constitue pas la liquidation définitive du pro- 
blème, le psychanalyste l'entrevoit en reconnaissant que ces 
fantasmes semblent rester en dehors du reste du contenu de la 
névrose et ne pas occuper une place précise dans la structure de 
celle-ci. Mais je sais, par ma propre expérience qu'on néglige 
volontiers de pareilles impressions* 

■ 
■ 

III 

Au fond si Ton voulait être rigoureux — et pourquoi ne pas l'être 
dans la mesure du possible ? — il ne faudrait reconnaître une 
psychanalyse comme correcte que quand elle aurait réussi à lever 
le voile d'amnésie qui cache à l'adulte les années anciennes de son 
enfance de deux à cinq ans environ,. 

C'est là une règle qu'on ne proclamera jamais assez souvent, ni 
assez haut aux analystes. 

Mais on comprend pourquoi Ton ne peut toujours se conformer 
à cette règle ; c'est que l'on désire obtenir des succès pratiques dans 

i temps moins long et au prix de moins d'efforts. 

Or, il me semble que, pour l'instant, les connaissances théoriques 
sont encore» pour chacun de nous* incomparablement plus impor- 
tantes que le succès thérapeutique ; qui néglige l'analyse de 
r enfance du sujet s'expose fatalement à de graves erreurs. Ce n'est 
pas sous-cstimer l'influence des événements ultérieurs que de 
souligner l'importance des faits les plus anciens. Mais les faits 
récents jaillissent patents, à l'analyse, de la bouche du malade : 
Tintervention du médecin est au contraire indispensable, pour faire 
valoir les droits des événements infantiles. 

La période qui s'étend de l'âge de deux ans à celui de quatre ou 
cinq ans est le moment où ces facteurs libidinaux innés sont 
éveillés pour la première fois par les événements et se fixent à cer- 
tains complexes. Nos fantasmes de fustigation ne se manifestent 
qu'à la fin de cette période ou après elle. Mais il se peut qu'ils 
procèdent de quelque chose d'autre, qu'ils soient le résultat d'une 



mam 



ON BAT TJN ENFANT 279 



évolution, qu'ils représentent non un point de départ, mais uu 
aboutissement. 

Hypothèse que l'analyse confirme. En poursuivant celle-ci avec 
rigueur, nous trouvons que l'évolution des fantasmes de fustigation 
^st loin d'être simple : leurs éléments essentiels se modifient plus 
d'une fois, tant dans leurs rapports avec le sujet que dans leur 
objet, leur contenu et leur signification, * 

Pour suivre plus facilement ces modifications, limitons-nous 
désormais aux femmes : d'une part elles représentent la majorité 
de mes malades (quatre observations sur six), d'autre part les 
fantasmes de fustigation produits par des sujets de sexe masculin 
-comportent un autre thème que je veux: laisser de coté. Je vais 
m'efforcer de ne schématiser que dans la mesure où l'exige un 
exposé convenant à la moyenne des cas- Peut-être d'autres observa- 
tions apporteront-elles des variétés nouvelles de la situation : a 
tout le moins suis- je certain d'avoir compris un mécanisme typique 
^t fréquent. 

Nous admettons, diaprés ce qui vient d'être dit, que la première 
phase des fantasmes de fustigation chez la fillette doit appartenir 
à une époque très reculée de l'enfance. Plusieurs éléments en 
restent singulièrement indéfinissables, comme s'ils importaient peu. 
Le renseignement si maigre « on bat un enfant », que la malade 
nous apporte lors de sa première confidence, semble vraiment 
répondre à la nature même du fantasme. Mais on peut néanmoins 
acquérir quelques précisions, toujours concordantes dans les dif- 
férents cas : reniant battu n*est jamais la patiente : c'est toujours 
quelque autre> le plus souvent un sien frère on une sienne sœur, si 
•elle en a* Maïs c'est indifféremment un frère ou une sœur : pas 
de relation constante entre le sexe de la malade et celui de l'enfant 
battu j le fantasme n'est donc certainement pas masochique. Est-il 
donc sadique ? Pourtant ce n'est jamais la malade qui bat F enfant 
dans le fantasme* Cette personne qui bat, impossible de dire dès 
maintenant qui c'est : mais une, chose est certaine ; ce n'est pas 
un enfant, c*est un adulte* Plus tard, on y reconnaîtra, nettement 
sans équivoque* le père de la fillette. 

Ce premier état du fantasme se résume donc ainsi : « Le père 
bat V enfant ». Je dévoile déjà beaucoup du contenu que nous aurons 
à caractériser si je précise la phrase comme suit : ■« Mon père bat 
Venfant que j'ai pris en haine ». On peut d'ailleurs hésiter à 



280 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



appeler déjà fantasme ce premier état de ce qui sera plus tard 
le fantasme de fustigation* À ce stade, peut-être s'agit-il plutôt du 
souvenir de spectacles analogues auxquels on a assisté et dé désirs 
surgis à propos d'événements divers» mais ce sont là des discussions 
oiseuses. 

Dans la phase suivante, de grands changements ont déjà eut lieu, 
Le batteur est bien toujours le père : mais l'enfant battu n'est plus 
le même : c'est maintenant, constamment, la personne elle-même. 
Le fantasme est à un haut-degré investi de jouissance et s'est empli 
d'un contenu significatif dont l'explication nous occupera plus tard. 
Ce second stade se formule donc ainsi : « Mon père me bat >k II est 
indubitablement niasochique, Cette seconde phase est la plus impor- 
tante, la plus lourde de conséquences. Mais on peut dire d'elle, en 
un certain sens, qu'elle n'a jamais d'existence réelle. Demeurée 
inconsciente, elle ne peut jamais., de ce fait, être évoquée par le 
souvenir et n'est qu'une reconstitution analytique, maïs une recons- 
titution nécessaire. 

Le troisième état du fantasme se rapproche du premier* Il se 
résume par la formule même que donne la patiente. Le batteur n'est 
jamais le père. Comme dans le premier état, il est soit indéterminé, 
soit figuré, fait typique, par un substitut du père (l'instituteur par 
exemple). La personne elle-même ne figure plus dans ce fantasme. 
Insiste-t-on, elle concède ; « J'assiste probablement à la scène ». 
Au lieu d'un seul battu, il y en a maintenant» le plus souvent, 
beaucoup* Et dans les fantasmes des fillettes, ce sont d'ordinaire 
des garçons, mais non plus, comme au premier stade, des garçons 
vraiment connus de la patiente. Cette situation primitivement 
simple et monotone, être battu, peut subir les modifications et les 
amplifications les plus diverses : les coups peuvent même être 
remplacés par d'autres genres de punitions ou d'humiliations. Mais 
le trait essentiel qui distingue même les plus simples de ces fan- 
tasmes de ceux de la première phase, et qui marque le rapport de 
cette phase avec la seconde, c'est que le fantasme est maintenant 
chargé d'une excitation franchement sexuelle et provoque ainsi la 
satisfaction masturbatoire. 

C'est justement là que réside l'énigme : comment ce fantasme 
dorénavant sadique, savoir la représentation de garçons étrangers 
et inconnus qu'on est en train de battre, est-il devenu, en même 
temps qu'il prenait cet aspect, un acquêt .permanent des tendances 
libidinales de la fillette ? 



ON BAT UN ENFANT 281 



i 



Nous ne nous dissimulons pas que l'enchaînement des trois 
phases du fantasme, leur rapport entre elles et plusieurs de leurs 
autres particularités sont restées inintelligibles jusqu'à ce jour. 

IV 

L'analyse, quand on la conduit jusqu'à cette première période où 
le fantasme de fustigation était enfoui et d'où il peut être dégagé par 
le souvenir, nous montre Penfant empêtré dans les agitations de 
son complexe parental, 

La petite fille est tendrement fixée à son père : il a dû tout taire 
pour gagner son affection : il a semé ainsi le germe d'une attitude 
de haine et de rivalité vis-à-vis de la mère : cette a LU Lucie se main- 
tient à côté d'une tendance de tendre affection : avec les années* 
elle peut devenir plus consciente, ou déclencher par réaction une 
tendresse excessive. 

Mais ce n'est pas sur la situation vis-à-vis de la mère que repose 
le fantasme de fustigation. Il y a, dans la famille, d'autres enfants 
encore, qui, plus âgés, qui plus jeunes : la fillette ne les aime pas, 
ceci pour bien des motifs, mais surtout parce qu'il faut qu'elle par- 
tage avec eux l'affection de ses parents : aussi les repousse-t-elîe 
avec toute la sauvage énergie propre à la vie sentimentale de cet 
âge. 

S'a g i Ml d'un frère ou d'une sœur plus jeune (comme dans trois 
de mes observations), l'enfant le méprise, en même temps qu'elle le 
hait : n'est-elle pas le témoin de la façon dont les parents aveuglés 
laissent toujours capter leur tendresse par leur dernier né ? Elle 
saisit très tôt que le fait d'être battu, même si les coups ne font 
pas très mal, représente un déni d'affection, une humiliation. 
Nombreux sont les enfants qui se tenaient pour trônant en sécurité 
;dans l'affection inébranlable de leurs parents et qu'une seule 
taloche précipite des cieux de leur imaginaire toute puissance* Aussi* 
est-ce une représentation agréable que de se figurer son père battant 
l'enfant qu'on a pris en grippe, que ce soit justement lui 3 ou que 
ce soit tout autre qu'on ait, dans la réalité, vu battre. Pareil fan- 
tasme signifie en effet : « Papa n'aime pas cet autre enfant, il 
n'aime que moi », 

Voilà donc le contenu et la signification du fantasme de fusti- 
gation dans sa première phase- Ce fantasme satisfait probablement 
la jalousie de l'enfant, et dépend de ses facultés d'aimer : mais il 






282 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^\ * \ est soutenu aussi, et fortement, par des intérêts égoïstes. Il est 

$* ^ct P ar conséquent douteux que Ton doive le dire purement sexuel : on 

\ > A n'ose pas non plus l'appeler sadique, L*on sait, du reste, que> dès 

que Ton entreprend de remonter vers Y origine, les signes diagnos- 
tiques sur lesquels sont d'ordinaire basées les classifications tendent 
à se fondre les uns avec les autres. Aussi la réponse que nous cher- 
chons est-elle, peut-être, semblable à la prédiction faite par les 
trois sorcières à Banquo : le fantasme n'est ni sexuel, ni sadique 
exclusivement, mais fait d'une substance d'où le sexuel et le sadique 
pourront ultérieurement sortir. Il n'y a, en tout état de cause, 
nulle raison de croire que cette première phase serve déjà à une 
excitation qui, au moyen des organes génitaux, apprenne à se liqui- 
der en un acte masturbatoire. 

Certes, dans ce choix objectai qu'implique l'amour incestueux, 
la vie sexuelle des enfants atteint manifestement déjà le stade de 
l'organisation génitale* Plus facile à démontrer pour le garçon, ce 
fait est certain aussi pour la fillette. Une sorte de pressentiment des 
buts sexuels ultérieurs, définitifs et normaux, domine la tendance 
libidinale de l'enfant. On peut se demander d'où pareille obscure 
prescience peut provenir, mais on peut, par ailleurs, y voir une 
preuve que les organes génitaux ont déjà commencé à jouer leur 
rôle dans les processus d'excitation libidinale. Le désir d'avoir un 
enfant de sa mère ne manque jamais chez le garçon, celui d'avoir 
un enfant de son père est constant chez la fillette et ceci sans que 
ni l'un ni l'autre soient en état de se rendre nettement compte des 
voies et moyens par où réaliser ces désirs. Que les parties génitales 
y soient pour quelque chose, voilà qui paraît être pour l'enfant un 
fait acquis : mais quand il s'efforce de préciser davantage, c'est 
dans d'autres rapports que ceux mêmes du coït qu'il va chercher 
l'essence des privautés quMl suppose entre ses parents : gésir dans 
le même lit, uriner ensemble, etc.. c'est que pour lui ces faits là 
se traduisent plus aisément en représentations verbales que ne le 
peut faire cette chose obscure en rapport avec les génîtoîres. 

Arrive assez vite un temps on cette fleur précoce est endommagée 
par le gel : aucun de ces attachements amoureux d'un caractère 
incestueux ne peut échapper à la fatalité du refoulement : ils 
tombent sous sa coulpe à propos d'événements extérieurs, faciles à 
déceler, donnant lieu à une déception, à propos de mortifications 
inattendues de naissances indésirables d'un frère ou d'une sœur, 



-" ■■- I— lt—^i 



ON BAT UN ENFANT 283 



ressenties comme une infidélité, etc. Ces occasions faisant défaut, 
le refoulement peut être déclenché par une cause interne : la trop 
longue attente de la réalisation du désir peut môme suffire à pro- 
voquer ce processus. Il est évident que les événements n'en sont pas 
les causes effectives, maïs que ces attachements amoureux étaient 
destinés à sombrer un jour ou Fautre, Pour quelles raisons nous 
n'en savons rien. La chose la plus probable est qu*ils passent parce 
que leur temps est révolu, parce que les enfants entrent dans une 
nouvelle phase d'évolution, au eours de laquelle ils sont obligés de 
refaire le refoulement du choix objectai incestueux: advenu dans 
l'histoire de l'humanité (Voir le rôle du destin dans le mythe œdi- 
pien). Ce qui dans l'inconscient, existe en tant que résultat psy- 
chique des tendances incestueuses n'est plus assumé par le 
conscient de la nouvelle phase : ce qui en était devenu conscient est 
de nouveau refoulé. De pair avec ce processus de refoulement appa- 
raît une conscience de culpabilité d'origine également inconnue, 
mais indubitablement liée à ces désirs incestueux et justifiée par 
leur survivance dans l'inconscient (1), 

Le fantasme de la période des tendances incestueuses s'était 
formulé ainsi : « Il (mon père) n'aime que moi, il n'aime pas l'autre 
enfant puisqu'il le bat ». Pour sa conscience de culpabilité aucune 
punition n'est plus dure que le renversement de ce triomphe : 
« Non, il ne t'aime pas puisqu'il te bat «* Le fantasme de la seconde 
phase, être soi-même battu par le père deviendrait ainsi P expression 
directe de la conscience de culpabilité à laquelle succombe main- 
tenant l'amour pour le père- Le fantasme est donc devenu maso- 
chique. Autant que j'aie pu observer il en est constamment ainsi, 
c*est toujours la conscience de culpabilité qui transforme le sadisme 
en masochisme. Certes tout le contenu du masochisme n'est pas là- 
La conscience de culpabilité ne peut pas tenir la campagne à elle 
toute seule, il fait accorder sa part à l'élan d'amour. Rappelons-nous 
qu'il s'agit d'enfants chez lesquels pour des raisons constitution- 
nelles, la composante sadique a pu se manifester précocement et 
isolément. Nous n'avons pas à abandonner ce point de vue. C'est 
précisément chez ces enfants qu'une régression à l'organisation 
prégénitale, sadique analç, se trouve particulièrement facilitée. 



(1) Voir la suite dans « La disparition du complexe d'Œdîpe », 1924, Tome V, des 
Œiwrçç complètes de Freud, p. 423. 



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III ■■ ■■ ^Wl 11 !■ I ■ ■ ■ I 



2S4 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Quand l'organisation sexuelle, à peine parvenue au stade génital, 
est atteinte par le refoulement, il n'en résulte pas seulement cette 
conséquence que toute représentation psychique de la tendance 
incestueuse devient ou reste inconsciente, mais il apparaît encore 
cette autre conséquence que l'organisation génitale elle-même subit 
un abaissement régressif, Voici ce qui se passe ; « Mon père 
m'aime » était compris dans le sens génital : la régression en fait : 
« Mon père me bat » (Je suis battu par mon père)* Ce fait d'être 
battu constitue une rencontre de la conscience de culpabilité et de 
l'érotisnie : il ne constitue pas seulement la punition pour le rapport 
génital censuré, mais aussi sa compensation régressive et c'est de 
cette dernière source qu'il tire la jouissance qui lui restera doréna- 
vant acquise et qui se liquidera par des actes masturba toires. Mais 
cela n'est encore que l'essence du masochisme* 

Le fantasme de la seconde phase, être soi-même battu par le père 
reste généralement inconscient, probablement à cause de l'intensité 
du refoulement, Il ne m'est pas possible d'indiquer pourquoi* dans 
l'une de mes six observations (un cas masculin), le souvenir, chose 
exceptionnelle, en restait conscient- Le sujet, aujourd'hui adulte* 
se souvenait nettement qu'il avait eu coutume d'utiliser, pour des 
fins masturbatoires, la représentation d'être battu par sa mère. lî 
est vrai qu'il substitua bientôt à sa propre mère* soit celles de ses 
camarades d'école» soit d'autres femmes lui ressemblant de quelque 
façon. Il ne faut pas oublier que, dans cette transformation du 
fantasme incestueux du garçon en fantasme masochique correspon- 
dant, il y a un renversement de plus que dans le cas de la jeune 
fille, savoir la substitution de la passivité à l'activité. Il se peut que 
ce surplus de déformation préserve le fantasme d'être, par le refou- 
lement, relégué dans l'inconscient, à la place du refoulement, la 
régression aurait suffi à la conscience de culpabilité ; dans les cas 
féminins, la conscience de culpabilité, peut-être plus exi génie, 
n'aurait été apaisée que par le concours des deux processus* 

Dans deux de mes quatre observations féminines, il s'était déve- 
loppé sur le fantasme masochique de fustigation un édifice ingé- 
nieux de rêveries d'une très grande importance pour les personnes 
intéressées et auquel échut la fonction de rendre possible le senti- 
ment de jouissance eri dehors de tout acte masturba toire. Dans un 
de ces cas le contenu du fantasme, à savoir être battu par le père, 
put de nouveau se hasarder dans le conscient à condition que le 



ON BAT UN ENFANT - ' 285 



moi, par un léger déguisement, fût rendu méconnaissable. Le héros 
de ces récits fut régulièrement battu par le père et ce n'est que plus 
tard qu'à ces coups se substituèrent des punitions extra corporelles, 
des humiliations* etc. 

Mais je le répète, le fantasme reste généralement inconscient. Il 
faut le reconstituer par l'analyse. Cela permet peut-être de donner 
raison aux malades qui croient se rappeler que l'onanisme s'est 
manifesté chez eux plus tôt que le fantasme de fustigation de la 
troisième phase (que nous allons étudier plus loin) ; ce dernier s'y 
serait associé plus tard sous l'impression de scènes d'école par 
exemple. Chaque fois que nous avons ajouté foi à ces indications 
nous avons toujours incliné à admettre que l'onanisme 1 s'était 
d'abord produit sous l'empire de fantasmes inconscients, remplacés 
plus tard par des fantasmes conscients. 

Nous considérons comme un semblable substitut le fameux fan- 
tasme de fustigation de la troisième phase sons sa forme définitive, 
ce fantasme où le sujet apparaît encore tout au plus comme spec- 
tateur et où le père est personnifié par un professeur ou par quel- 
que autre supérieur.. Le fantasme semblable maintenant à celui de 
la première phase,, paraît, de nouveau, tourné vers le sadisme. On 
a l'impression que dans la phrase ; « Mon père bat un antre enfant» 
il n'aime que moi » ? l'accent s'est reporté sur la première partie de 
la phrase, la seconde ayant succombé au refoulement* Cependant, la 
forme seule de ce fantasme est sadique, la satisfaction qui en 
résulte est d'ordre masochique. Son importance réside en ceci qu'il 
s'est chargé de l'investissement libidinal de la partie refoulée et en 

E 

même temps de la conscience de culpabilité qu'implique le contenu. 
Les nombreux enfants indéterminés battus par le professeur ne 
sont que des substituts du sujet lui-même. 

C'est ici qu'on remarque pour la première fois quelque chose 
comme une constance du sexe des personnes jouant un rôle dans le 
fantasme. Les enfants battus sont presque tous des garçons, dans 
les fantasmes des garçons aussi bien que dans ceux des fillettes. 
Ce fait ne s'explique évidemment pas par une concurrence éven- 
tuelle des sexes, car il faudrait alors que des fillettes fussent battues 
dans les fantasmes des garçons. Il n'a, non plus aucun rapport avec 
le sexe de l'enfant haï de la première phase, mais il indique chez 
la fillette un processus plus compliqué. En se détournant de l'amour 
incestueux pour le père, conçu sur le mode génital, les fillettes 



■ 

286 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



rompent facilement avec leur féminité ; elles raniment leur 
« complexe de virilité » (van Opliuitjsen) et veulent à partir de ce 
moment n*être que des garçons. Voilà pourquoi les sujets battus qui 
les remplacent sont aussi des garçons* Dans l*un des deux cas de 
rêveries que nous avons mentionnés les rêveries s'élevaient presque 
au niveau d'une œuvre littéraire, les héros n'étaient que des hommes 
jeunes, les femmes ne figuraient même pas dans ces créations et n'y 
figurèrent qu'au bout de plusieurs années et encore dans des rôles 
accessoires. 

V 

J'espère avoir suffisamment détaillé mes observations analytiques 
et je ne demande plus qu'une chose au lecteur, de considérer que les 
sis. observations tant de fois citées n'épuisent pas mes matériaux, 
mais que je dispose comme d'autres anal3 T stes d'un nombre beau- 
coup plus important de cas moins bien examinés* Ces observations 
peuvent être utilisés dans plusieurs directions, c'est-à-dire pour 
mettre en lumière la genèse des perversions en général et du maso- 
chisme en particulier et pour étudier le rôle que joue dans le dyna- 
misme de la névrose la différence des sexes. 

Le résultat le plus frappant d'un pareil examen concerne la 
genèse des perversions. Ko us n'attaquons pas l'hypothèse d'après 
laquelle les perversions seraient déterminées tout particulièrement 
par des facteurs constitutionnels renforçants ou* par la manifesta- 
tion précoce d'une composante sexuelle. Cette hypothèse n'explique 
pas tout. La perversion n'occupe plus une place isolée dans "La vie 
sexuelle de l'enfant, mais elle est intégrée dans l'ensemble des 
processus évolutifs typiques — pour ne pas dire normaux — que 
nous connaissons tous, Nous la considérons désormais comme étant 
en rapport avec l'amour objectai incestueux de l'enfant, avec son 
complexe d' Œdipe. Elle se manifeste d'abord sur le terrain de ce 
complexe, et celui-ci une fois effondré, elle survit souvent toute 
seule, héritière de son investissement libidinal et chargée de la 
conscience de culpabilité qui le caractérise* La constitution sexuelle 
anormale a finalement montré sa puissance en ceci qu'elle a poussé 
le complexe d'Œdipe dans une direction particulière et qu'elle Fa 
réduit à un phénomène rudimentaire insolite. 

On sait que la perversion infantile peut servir de base au dévelop- 
pement d'une perversion construite sur le même mode et qui, 



: 

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ON BAT Uft ENFANT - 287 



s'établissant à perpétuité, consume toute la vie sexuelle de l'homme. 
Elle peut également être arrêtée dans son évolution et se conserve à 
l'arrière plan d'une évolution sexuelle normale, mais en enlevant 
toujours à cette dernière, une, certaine quantité d'énergie, Le pre- 
mier phénomène était déjà connu aux temps préanalytiquès ; mais 
l'investigation analytique de ces perversions complètes a à peu 
près comblé le gouffre qui séparait les deux phénomènes men- 
tionnés. Car on constate assez fréquemment qu'à l'ordinaire, à 
l'âge de la puberté, il s'est manifesté chez ces pervers un commen- 
cement d'activité sexuelle normale. Mais cette velléité n'étant pas 
suffisamment vigoureuse a été abandonnée devant les premiers 
obstacles <Jui ne font jamais défaut et le sujet est alors revenu défi- 
nitivement à la fixation infantile. 

Il serait évidemment important de savoir si l'on peut affirmer 
comme une généralité que les perversions infantiles proviennent du 
complexe d'Œdipe. Pour en décider, de nouvelles recherches 
seraient nécessaires, mais l'hypothèse ne paraît pas impossible. Si 
nous nous rappelons les anamnèses que nous fournissent les per- 
versions d'adultes, nous remarquons bien que l'impression décisive, 
le « premier événement », de tous ces pervers, fétichistes et autres, 
ne se situe presque jamais avant la sixième année, Mais à cette 
époque l'empire du complexe d* Œdipe est déjà révolu ; l'événement 
dont le souvenir est resté conscient et dont l'effet est si cnigmatique, 
pourrait très bien représenter l'héritage du complexe d'Œdipc, 

Les rapports entre cet événement et le complexe désormais 
refoulé restent obscurs tant que l'analyse n'a pas encore éclairé 
l'époque qui précède l'événement « pathogène '», Qu'on considère 
maintenant le peu de valeur d'une assertion telle que celle qui pose 
l'existence de l'homosexualité innée, en se basant sur le fait que le 
sujet en question n'a, dès l'âge de six ou huit ans, éprouvé d'incli- 
nation que pour des personnes du même sexe. 

S'il est généralement possible de faire dériver les perversions 
du complexe d'Œdipe, notre appréciation de celui-ci se trouve de 
ce fait confirmée à nouveau. Car nous estimons que le complexe 
d'Œdipe est le noyau propre de la névrose, La sexualité infantile 
qui atteint en lui son apogée est la véritable condition de la névrose, 
et ce, qui reste de lui dans l'inconscient représente la disposition à 
la névrose ultérieure de l'adulte. Le fantasme de fustigation ainsi 
que d'autres fixations perverses analogues ne seraient alors eux 



28S TïEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



aussi que des résidus du complexe œdipien, pour ainsi dire des 
cicatrices que laisse après lui le processus révolu, précisément 
comme le fameux « sentiment d'infériorité » correspond à une 
pareille cicatrice narcissique. Je partage sans restriction les 
opinions de Marciiiowski qui, récemment* a exprimé cette concep- 
tion d'une manière heureuse (Les sources erotiques des sentiments 
d'infériorité* Zeiischrift fur Sexualwisscnschaft, IV, 1918). On sait 
que cette micromanie des névrosés n'est que partielle elle aussi et 
qu'elle est compatible avec l'existence de sentiments de mégaloma- 
nie provenant d'autres sources. J'ai parlé ailleurs de l'origine du 
complexe d'Œdipe ainsi que du destin que, seul parmi les animaux, 
subit l'homme et qui le contraint à recommencer deux fois sa 
vie sexuelle : d'abord comme toutes les autres créatures dès la pre- 
mière enfance, puis, de nouveau, après une longue interruption à 
l'âge de la puberté* J'ai parlé surtout de ce qui est en rapport avec 
« l'héritage archaïque « du complexe d'Œdipe, Je n*ai donc pas 
l'intention de m'y arrêter ici. 

L'étude de nos fantasmes de fustigation n'apporte que de rares 
contributions à la genèse du masochisme, II semble d*abord se 
confirmer que le masochisme n'est pas une manifestation pulsion- 
nelle primaire, mais qu'il provient d'un retour de sadisme contre le 
sujet lui-même, c'est-à-dire d'une régression faisant passer de 
l'objet au moi les tendances en question (cf. « Pulsions et Destinées 
de pulsions », dans la collection des « Rtcine Schriftcn » 1918, V e 
volume des Œuvres complètes)* Nous admettons que des pulsions 
à but passif peuvent, principalement chez la femme» apparaître dès 
le début, mais la passivité ne fait pas tout le masochisme ; il y a 
encore le caractère de déplaisir, qui étonne tant dans une satis- 
faction pulsionnelle- La transformation du sadisme en masochisme 
semble se faire sous l'influence de la conscience de culpabilité par- 
ticipant à l'acte de refoulement. Le refoulement se manifeste donc 
ici par trois effets différents : il rend inconscients les résultats 
atteints dans l'organisation génitale, il oblige celle-ci à la régression 
au stade sadique anal antérieur et il transforme enfin son sadisme 
en un masochisme passif qui, dans un certain sens, se révèle, de 
nouveau, d'essence narcissique. Le second de ces trois résultats est 
rendu possible par la faiblesse qu'il faut admettre dans ce cas, de 
l'organisation génitale ; le troisième résultat devient nécessaire du 
fait que la conscience de culpabilité prend ombrage du sadisme 




ON BAT UN ENFANT 289 



comme elle le prend du choix objectai incestueux, conçu génitale- 
ment. La provenance de la conscience de culpabilité c'est là encore 
une chose que les anatyses ne révèlent pas. Elle semble être appor- 
tée par la nouvelle phase dans laquelle l'enfant entre» et sî dès lors 
elle persiste, correspondre à une formation de cicatrice semblable 
à celle du sentiment d'infériorité. D'après nos connaissances encore 
incertaines sur la structure du rnoi nous attribuerions la conscience 
de culpabilité à cette instance qui s'oppose sous la forme de con- 
science critique au reste du moi. Cette instance provoquerait dans 
le rêve le phénomène fonctionnel de Silberer et se détacherait du 
moi dans la folie de surveillance. 

m. j r 

Constatons en passant que l'analyse des perversions infantiles 
ici traitées contribue à résoudre une vieille énigme qui, d'ailleurs, a 
toujours tourmenté davantage les non analystes que les analystes 
eux-mêmes. Mais récemment encore, M. E. Bleuler lui-même a 
trouvé singulier et inexplicable le fait que les névrosés prissent 
T onanisme comme centre de leur conscience de culpabilité. Nous 
avons toujours admis que cette conscience de culpabilité visait l'ona- 
nisme pré-infantile et non pas celui de la puberté et qu'elle devait 
principalement être rapportée non pas à l'acte masturba toire, mais 
au fantasme qui, tout en restant inconscient^ se trouve à la base de 
cet acte- 

J*ai déjà montré ailleurs quelle importance la troisième phase en 
apparence sadique du fantasme de fustigation, porteur de l'excita- 
tion incitant à la masturbation, réussissait à s'octroyer. J'ai montré 
également quelles élaborations de r l'imagination cette troisième 
phase avait coutume de stimuler/ élaborations évoluant en partie 
dans le même sens, en partie vers une suppression compensatoire de 
l'onanisme. Mais la seconde phase, inconsciente et niasochique, le 
fantasme d'être battu soi-même par le père, est d'une importance 
infiniment plus grande. Car non seulement elle garde son influence 
à travers la phase qui la remplace, maïs elle agit certainement sur 
le caractère* influences qui émanent directement de son expression 
inconsciente. Les personnes qui portent en elles un pareil fantasme 
développent une sensibilité et une irritabilité toutes particulières à 
l'égard des individus qu'elles peuvent ranger dans la série du pè^e 
et de ses substituts ; elles courent an devant des offenses et assurent 
ainsi la réalisation de la situation imaginée, c'est-à-dire, d'êtie 
battues par leur père à leurs préjudices et dépens. Je ne m'étonnerais 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE* 2 



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290 REVUE FRANÇAISE DE' PSYCHANALYSE 



pas si Von arrivait un jour à montrer que ce même fantasme est la 
base de la folie paranoïaque des quérulaiits. 

L'exposé des fantasmes infantiles de fustigation aurait été peu 
clair si je ne les avais pas, sauf quelques allusions, limités aux 
personnes de sexe féminin. Je résume brièvement les résultats : le 
fantasme de fustigation des fillettes passe par trois phases, donï la 
première et la troisième persistent dans le souvenir conscient, la 
seconde restant inconsciente* Les deux phases conscientes semblent 
être sadiques, celle du milieu, la phase inconsciente* est indubita- 
blement d'ordre masochique ; son contenu est « être battue par son 
père », C'est à elle que sont fixés l'investissement libidinal et la 
conscience de culpabilité- L'enfant battu imaginaire est dans les 
deux autres phases toujours différent du sujet, dans celle du milieu 
seulement le sujet lui-même, dans la troisième, phase consciente, ce 
sont en majorité des garçons- qui sont battus* La personne qui bat 
est, au début, le père, plus tard, un de ses substituts. Le fantasme 
inconscient de la phase du milieu possède à l'origine une significa- 
tion génitale* Il provient du refoulement et de la régression du fié sir 
incestueux d'être aimé par le père* Il s'y associe de façon apparem- 
ment lâche, le fait que les fillettes entre la seconde et la troisième 
phase, changent de sexe, s'imaginent être des garçons. 

Si je suis parvenu moins loin dans la connaissance des fantasmes 
de fustigation du garçon, c'est peut-être à cause du caractère peu 
favorable de mes matériaux. Je m'attendais naturellement à ce que 
les situations que nous avons trouvées chez la fillette fussent les 
mêmes chez le garçon, la mère prenant dans ce cas dans le fantasme* 
la place du père* Cette présomption semblait se confirmer, car le 
fantasme hypothétiquement correspondant du garçon avait pour 
contenu d'être battu par sa mère (plus tard par un substitut). Mais 
ce fantasme où le sujet lui-même peut être retenu comme objet se 
différencie de la seconde phase observée chez la fillette par le fait 
qu'il peut devenir conscient, Essaye-t-on alors de l'identifier à la 
troisième phase chez la fillette, il reste comme nouvelle différence 
que la personne du garçon n'est pas remplacée par de nombreux 
garçons indéterminés, étrangers, moins encore par de nombreuses 
fillettes* On s'était donc trompé en s'a ttendant à un parallélisme 
complet* 

Mon matériel clinique concernant Phomnie ne comprenait que 
peu d'observations de fantasmes infantiles de fustigation non com- 



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ON' BAT UN ENFANT 



291 



plîqués d'auties troubles graves de l'activité sexuelle* Par contre il 
s'y trouvait un assez grand nombre de sujets qui devaient être 
considérés comme de véritables masochistes dans le sens de la 
perversion sexuelle. Il s'agissait de sujets qui avaient trouvé leur 
jouissance sexuelle exclusivement dans la masturbation accompa- 
gnée de fantasmes masochiques ou d'autres qui avaient réussi à 
coupler le masochisme et l'activité génitale de façon qu'ils arrivaient 
grâces à des mises en scène masochiques et dans des conditions 
analogues, à l'érection et à Féjaculation ou qu'ils parvenaient même 
à accomplir un coït normal. Cas plus rare, le masochiste était déran- 
gé dans ses actes pervers par des représentations obsessionnelles se 
manifestant d'une manière in supportable ment intense. 

Des pervers satisfaits ont rarement recours à l'analyse ; mais en 
ce qui concerne les trois groupes de masochistes mentionnés, ils 
peuvent avoir de sérieux motifs pour venir consulter l'analyste* 
L'onaniste masochique se trouve absolument impuissant quand, 
finalement, il essaye malgré tout le coït avec une femme. Quant à 
^eluî qui, jusqu'alors, a réussi le coït à l'aide d'une représentation ou 
d'une mise en scène masochique, il peut s'apercevoir tout à coup que 
cette association si commode pour lui n'est plus efficace, le facteur 
génital ne réagissant plus à l'excitation masochique. Nous sommes 
habitués à promettre avec conviction la guérison aux impuissants 
psychiques qui viennent nous consulter, mais même dans ce pro- 
nostic nous devrions montrer plus de retenue tant que le dynamisme 
du trouble nous est inconnu. C'est une très mauvaise surprise quand 
l'analyse nous révèle comme cause de l'impuissance « uniquement 
psychique » une attitude masochique très nette, enracinée depuis 
longtemps, peut-être. 

Or, on fait chez ces hommes masochiques une découverte qui 
bous incite à juger indépendamment les faits sans poursuivre, pour 
le moment, l'analogie avec les situations chez la femme. Il appert 
qu'ils prennent régulièrement dans les fantasmes inasochiques ainsi 
que dans les mises en scène nécessaires à leur réalisation, Je rôle 
de femmes, leur masochisme coïncide donc avec une attitude fémi- 
nine. Cela ressort facilement des détails des fantasmes ; mais beau- 
coup de malades s'en rendent compte et l'apportent comme une 
certitude subjective. Le fait que l'embellissement seènique du 
tableau masochique tient à la fiction d'un méchant garçon, page 
ou apprenti devant être puni, n'y change rien. Mais les personnages 



1^ g^= 



292 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



qui punissent sont dans les fantasmes comme dans les mises en 
scène toujours des femmes. Voilà qui est déroutant au possible ; on 
aimerait savoir si le masochisme du fantasme infantile de fustiga- 
tion est déjà hase sur une pareille attitude féminine (1). 

Abandonnons donc la question du masochisme des adultes, si 
difficile à expliquer et abordons les fantasmes infantiles de fustiga- 
tions chez les individus mâles, L'analyse de la première enfance 
nous permet encore de faire une découverte étonnante : le fantasme 
conscient ou susceptible de devenir conscient, ayant pour contenu 
d'être battu par la mère, n'est pas le fantasme originel. Il y a un 
stade antérieur qui reste régulièrement inconscient et dont le 
contenu est « Mon père me bat » t Ce stade antérieur correspond 
effectivement à la seconde phase du fantasme observé chez la 
fillette, Le fantasme connu et conscient : <r Ma mère me bat » tient 
lieu de la troisième phase du fantasme de la fillette, où, comme nous 
rayons, dit, ce sont des garçons inconnus qui sont battus* Je n'ai pu 
démontrer un stade antérieur de nature sadique comparable à la 
première phase chez la fillette, mais je ne veux pas me prononcer 
définitivement contre l'existence d'un tel stade, car je reconnais la 
possibilité de types plus compliqués que celui qui est envisagé ici* 

Je ne pense pas risquer de faire naître quelque confusion dans 
l'esprit des lecteurs en appelant brièvement cette représentation 
d'être battu ; un fantasme masculin, le dit fantasme n'est lui-même 
qu'un commerce amoureux d'ordre génital amoindri par voie de 
régression. Le fantasme masculin inconscient ne signifiait originel- 
lement pas comme nous l'avons mentionné plus haut « Mon père 
me bat », mais plutôt « Mon père m'aime ». Les processus que nous 
connaissons en ont fait le fantasme conscient : « Ma mère me bat ». 
Le fantasme de fustigation est donc chez le garçon dès le début 
d*ordre passif, né qu'il est de l'attitude féminine envers le père, Il 
correspond de même que celui de la fillette au complexe d'Œdîpe, 
mais il convient de rejeter le parallélisme que nous nous attendions 
à constater et d'admettre que dans les deux cas le fantasme de fus- 
tigation dérive de rattachement incestueux au père. 

La clarté de l'exposé ne pourra que gagner si je rapporte encore 
ici les autres concordances et les autres divergences entre les fan- 
tasmes de fustigation des deux sexes. Chez la fillette, le fantasme 

r ■■ 

(1) Cf." <( Le Problème Economique du Masochisme », Internationale Zeitschnft 
fur Psychoanalysc, 1924. 



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ON BAT UN ENFANT ' 293 



inasochique inconscient pari de l'atitiude œdipienne normale ; 
chez le garçon, il provient de Fattitude inverse, le père étant pris 
^omme objet d'amour. Chez la fillette, le fantasme passe par une 
^étape préliminaire où les coups se présentent dans leur sens indiffé- 
rencié et visent une personne jalousement haïe ; les deux choses 
font défaut chez le garçon, mais c'est précisément cette différence 
qui pourrait être écartée par une observation plus serrée. Lors du 
passage au fantasme conscient ultérieur, la fillette conserve pour 
objet la personne du père et en conséquence le sexe des batteurs ; 
mais elle change la personne battue et son sexe, de sorte que c'est 
finalement un homme qui bat des enfants du sexe masculin ; le 
garçon, au contraire, ctiange la personne et le sexe du batteur en 
•substituant la mère au père, et s'en tient à sa propre personne, de 
sorte que le batteur et le battu sont finalement de sexe différent. 

Chez la fillette le refoulement transforme la situation originelle- 
ment masochique (passive) en une situation sadique dont le carac- 
tère sexuel est très effacé ; chez le garçon, la situation reste maso- 
chique et garde à cause de la différence de sexe entre le sujet battant 
<et le sujet battu> plus de ressemblance avec le fantasme originel 
conçu sur le mode génital. Le garçon esquive son homosexualité par 
le refoulement et par la transformation du fantasme inconscient ; ce 
qu'il y a de singulier dans son fantasme conscient ultérieur c*est 
qu'il a comme contenu une attitude féminine ne comportant pas de 
choix objectai homosexuel. La fillette par contre fuit à propos du 
même processus tonte exigence de la vie amoureuse. Elle se trans- 
forme dans sa propre imagination en homme, sans cependant deve- 
nir elle-même virilement active, et n'assiste plus qu'en spectatrice à 
Facte qui en remplace un autre d'oindre sexuel. 

Tout nous autorise à croire que le ' refoulement du fantasme 
inconscient n'en est pas trop modifié* Ce qui, pour le conscient, est 
refoulé et remplacé, demeure dans l'inconscient et conserve son 
pouvoir actif, Il en est autrement quand on envisage la conséquence 
de la régression à un stade antérieur de l'organisation sexuelle. En 
ce qui concerne cette régression il est permis d'admettre qu'elle 
modifie aussi les rapports existant dans l'inconscient, de sorte 
qu'après le refoulement, il subsiste dans l'inconscient des deux 
sexes non pas, il est vrai, le fantasme (passif) d'être aimé du père, 
mais le fantasme masochique d'être battu par lui. Il ne manque pas 
non plus d'indices propres à établir que le refoulement n'a réalisé 



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294 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



que très imparfaitement son but. Le garçon qui, dans l'inconscient 
voulait fuir le choix objectai homosexuel et qui n'a pas change de 
sexe sent pourtant à la manière d'une femme dans ses fantasmes 
conscients et dote les fustïgeuses de qualités et d'attributs virils. 
La fillette s même lorsqu'elle a renoncé à son sexe et qu'elle a fourni 
dans l'en semble un travail de refoulement plus complet, n'arrive 
tout de même pas à s*e détacher du père ; elle n'ose pas battre elle^ 
même et, devenue garçon dans le fantasme, c'est principalement le& 
garçons qu'elle se figure comme subissant les coups. 

Je sais que les différences décrites ci-dessus en ce qui concerne le 
comportement du fantasme de fustigation dans les deux sexes, 
n'ont pas été suffisamment expliquées, mais je renonce à démêler 
des complications en poursuivant l'examen de, leur dépendance 
d'autres facteurs. J'estime, en effet, que les matériaux cliniques sont 
encore insuffisants. Mais j'aimerais à me servir de ce matériel pour 
l'examen de deux théories, opposées Finie à l'autre et qui traitent 
toutes les deux du rapport entre le refoulement et le caractère de 
chaque sexe- Ces deux théories représentent, chacune dans son sens, 
ce rapport comme étant très intime. Je préviens le lecteur que je 
les ai toujours tenues toutes les deux pour peu satisfaisantes et 
propres à induire en erreur, 

La première de ces théories est anonyme* Elle me fut exposée, il 
y a de nombreuses années/par un de mes collègues avec qui j'entre- 
tenais alors des relations d'amitié. Sa simplicité hardie est si sédui- 
sante qu'on se demande avec étonnement pourquoi il n'en est fait 
d'allusions sporadiques que dans la littérature. Elle part de la 
constitution bisexuelle des êtres humains et affirme que la lutte des 
caractères de sexe est chez tous la cause du refoulement. Le sexe le 
plus fortement développé et dominant dans la personne aurait 
refoulé dans l'inconscient la représentation psychique du sexe 
vaincu. Le noyau de l'inconscient* le refoulé serait donc dans tout 
homme ce qu'il y a en lui de contraire à son sexe. Cela n'a vraiment 
de sens que si nous faisons déterminer le sexe d'un homme par le 
développement de son appareil génital , autrement le sexe le plus 
manifeste d'un homme reste incertain» et nous risquons de prendre 
pour une déduction ce qui* dans notre examen, ne doit nous servir 
que de point de repère/Bref, chez l'homme, le refoulé inconscient 
est altribuable à des tendances pulsionnelles féminines ; chez la 
femme, c'est l'inverse, 



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ON BAT UN ENFANT 



295 



La seconde théorie est plus récente. Elle concorde avec la première 
en ceci qu'elle admet également la lutte des deux sexes comme déci- 
sive pour le refoulement. Quant au reste elle s'oppose à la première ; 
elle ne s'étaye pas sur des raisons biologiques, maïs sur des raisons 
sociologiques. Cette théorie de « protestation virile » émise par Alf. 
Adler affirme que tout individu se révolte contre l'idée de rester sur 
la « ligne féminine » jugée inférieure et aspire à la ligne masculine, 
la, seule qui, soit satisfaisante. Adler se base sur cette protestation 
virile pour expliquer en bloc la formation du caractère ainsi que 
celle des névroses. Il y a là deux processus qui doivent certainement 
être distingués l'un de l'autre ; malheureusement ils sont chez 
Adler si mal délimites et le fait du refoulement y est en général si 
peu étudié que Ton risque de s'exposer à un malentendu en tentant 
d'appliquer au refoulement la théorie de la protestation virile. 
J'estime qu'il ressort de cette hypothèse que la protestation virile, 
c'est-à-dire le besoin de s'écarter de la ligne féminine est dans tous 
les cas la raison du refoulement. Le refoulant serait donc toujours 
une tendance pulsionnelle masculine, le refoulé une tendance pul- 
sionnelle féminine. Mais alors le symptôme aussi serait le résultat 
d'une tendance féminine, car nous ne pouvons pas renoncer à la 
définition du caractère du symptôme d'après laquelle il serait une 
compensation du refoulé qui se serait fait jour en dépit du refou- 
lement. 

Mettons à l'épreuve maintenant dans l'exemple du fantasme de 
fustigation les deux théories, auxquelles la sexualisation du pro- 
cessus de refoulement est pour ainsi dire commune. Le fantasme 
originel : « Mon père nie bat » correspond chez le garçon à une 
attitude féminine, il est par conséquent la manifestation d'une dispo- 
sition au sexe opposée S'il succombe au refoulement, celle des deux 
théories qui semble devoir l'emporter, est la première laquelle a 
posé la règle que les tendances opposées au sexe du sujet coïncident 
avec le refoulé* Il est vrai qu'elle répond peu à nos présomptions 
quand le fantasme conscient, résultat du refoulement, est encore 
marqué par l'attitude féminine, avec la seule différence que cette 
attitude joue cette fois vis-à-vis de la mère. Mais il est inutile 
d'approfondir ces doutes étant donné que nous allons savoir tout de 
suite à quoi nous en tenir. Le fantasme originel des fillettes « Mon 
père nie bat » (c'est-à-dire m'aime) répond certainement, en tant 
qu'attitude féminine au sexe manifeste qui domine en elles. Selon la 



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296 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



première théorie, il ne devrait donc pas être atteint par le refoule- 
ment et n'aurait pas à devenir inconscient. En réalité il le devient 
et trouve un substitut dans un fantasme conscient démentant le 
caractère du sexe manifeste. Cette théorie est par conséquent inuti- 
lisable pour la compréhension des fantasmes de fustigation, L'exis- 
tence de ceux-ci suffisent d* ailleurs à le réfuter. On pourrait objecter 
qu'il s'agit de garçons efféminés et de fillettes viriles chez qui ces 
fantasmes de fustigation se manifestent et subissent ce sort. On 
pourrait aussi en rendre responsable un trait de féminité chez le 
garçon, un trait de virilité chez la fillette ; chez le garçon pour la 
formation du fantasme passif, chez la fillette pour son refoulement* 
Nous serions probablement d'accord avec cette conception, mais 
l 3 affirmation d'un rapport entre le caractère du sexe manifeste et 
le choix de ce qui est voué au refoulement n'en serait pas moins 
insoutenable. Au fond nous ne constatons qu'une chose, c'est qu'il 
existe chez des individus des deux sexes, des tendances pulsionnelles 
aussi bien masculines que féminines pouvant devenir les unes et 
les autres inconscientes par refoulement. 

La théorie de la protestation virile semble beaucoup mieux résister 
à l'épreuve des fantasmes de fustigation. Chez le garçon aussi bien 
que chez la fillette le fantasme de fustigation correspond à une 
attitude féminine, à un retard que fait le sujet sur la ligne féminine. 
Les deux sexes se hâtent de se délivrer de cette attitude en refoulant 
le fantasme. Il est vrai que la protestation virile ne semble obtenir 
un plein succès que chez la fillette, chez elle se réalise un exemple 
proprement idéal de l'activité de la protestation virile. Chez le 
garçon, le succès n'est pas pleinement satisfaisant ; il n'y a pas 
renoncement à la ligne féminine, le garçon n'a certainement pas le 
« dessus » dans son fantasme masochique conscient. Nous rejoi- 
gnons donc la présomption déduite de la théorie si nous reconnais- 
sons dans ce fantasme un symptôme à la suite de Féchec de la 
protestation virile. À vrai dire, nous sommes un peu gènes de voir 
que le fantasme de la fillette provenant d'un refoulement prend 
également la valeur et le sens d'un symptôme. Là où la protestation 
virile a pleinement atteint son but* la considération déterminant les 
symptômes devrait faire défaut. 

Avant de conclure de cette difficulté que le concept même de pro- 
testation masculine n'est pas conforme aux problèmes des névroses 
et des perversions et qu'il est stérile dans son application à elles, 



ON BAT UN ENFANT 297 



nous détournerons notre regard des fantasmes de fustigation passifs 
pour le diriger vers d'autres manifestations pulsionnelles de la vie 
sexuelle infantile, manifestations qui succombent également an 
refoulement. Personne ne peut douter qu'il n'existe aussi des désirs 
et des fantasmes qui suivent dès le début la ligne masculine et qui 
sont l'expression de tendances pulsionnelles masculines, des impul- 
sions sadiques par exemple, ou bien les désirs du garçon envers sa 
mère provenant du complexe d'OEdipe normal. Il est également 
certain que ces derniers succombent au refoulement ; si la protes- 
tation virile réussit à expliquer de manière satisfaisante le refoule- 
ment des fantasmes passifs, ultérieurement masocliiqucs, elle 
devient pour cela même inutilisable pour le, cas opposé, c'est-à-dire 
pour les fantasmes actifs. Ce qui revient à dire qu'il est impossible 
de concilier la théorie de la protestation virile avec le fait du refou- 
lement en général. Celui-là seul qui est prêt à dédaigner toutes les 
acquisitions psychologiques faites depuis la cure cathar tique de 
Breuer et grâce à elle, peut s'attendre à ce que, dans l'explication 
des névroses et des perversions, il soit attribué un rôle au principe 
de la protestation virile, 

La théorie psychanalytique basée sur l'observation persiste^ à 
soutenir que l'on n'a pas le droit de considérer comme sexuels les 
motifs du refoulement. Le noyau de l'inconscient psychique est 
formé par l'héritage archaïque de l'homme. Est re foulé ce qui doit 
être laissé en arrière parce qu'inutili sable dans la marche vers des 
])hases évolutives ultérieures, parée que contraire et même nuisible 
au développement nouveau. Ce triage réussit mieux pour un groupe 
de pulsions que pour un autre. Les pulsions sexuelles parviennent 
à déjouer le but du refoulement grâce è des conditions particulières 
que nous avons décrites à plusieurs reprises. Elles arrivent à se faire 
jour par des mécanismes de compensation occasionnant des troubles. 
Voilà pourquoi la sexualité infantile succombant au refoulement est 
la principale force motrice de la formation de symptômes et pour- 
quoi le complexe d' Œdipe est la partie essentielle de son contenu, 
c'est-à-dire le complexe central de la névrose. J'espère, par cette 
étude, avoir introduit la présomption que les aberrations sexuelles 
de l'enfant aussi bien que celles de l'adulte prennent leur source 
dans le même complexe, 



Une névrose sans complexe d'œdipe? 



Par Ch. ODIER 



PREMIÈRE PARTIE : 

Ravages dans l'âme d'un petit enfant 
produits par des iavements 



PRÉAMBULE 

q L'une des premières thèses fondamentales de Freud fut que le 

complexe d'Œdîpe constituait le noyau de toute névrose ; corréla- 
tivement qu'il n'y avait pas de névrose sans complexe d'Œdipe. 
Depuis lors, l'expérience et d'innombrables vérifications sont venues 
confirmer cette assertion ; inversement, les faits négatifs apportés 
au débat n'ont pas paru probants, livrés souvent par des analyses 
inachevées ou conduites sans un souci suffisant des « règles de 
Fart » ; de l'art bien entendu de découvrir et d'analyser les vives 
résistances, fort variées dans leur aspect et leur forme, et adoptant 
parfois les formes les plus inattendues, que certains sujets opposent * 
à leurs pulsions infantiles sexuelles très refoulées. 

Nous avons analysé un homme pendant trois ans, et chez lui 
l'une des premières formes de la résistance, au cours des premiers 
mois, fut en effet très inattendue. Ses parents, morts tous deux, ne 
jouaient pour ainsi dire pas de rôle affectif et effectif dans sa vie 
intérieure* Par contre^ il m'apporta tout de suite dans ses fan- 
tasmes et ses rêves un matériel œdipien très transparent et appa- 
remment authentique. Toute la situation était dominée par cette 
constellation. Le malade livrait ce matériel avec entrain, avec une 
certaine fierté même, déclarait aller de mieux en mieux, se sentir 
presque guéri, ce qui était bien la preuve que « nous » avions trouvé 



NÉVROSE SAKS COMPLEXE D ? ŒDIPE 299 



la cause cachée et efficace de sa névrose (1). 11 cherchait opiniâtre- 
ment à tirer part] des interprétations dans un sens anagogique et 
non analytique (résistance connue)» c'est-à-dire à les utiliser comme 
occasion et base de réformes dans l'avenir. Il lui suffisait d'appren- 
dre à connaître les motifs inconscients (Tune réaction passée pour 
qu'ipso facto, du seul fait de sa connaissance intellectuelle, elle ne 
se reproduisit plus jamais* « Maintenant la chose est comprise, 
donc réglée ; passons à autre chose* » Autre chose était souvent de 
nouveaux fantasmes de puissance incestueuse où de supériorité au 
père qu'il interprétait lui-même avec une subtilité croissante et une 
intelligence surprenante. J'avoue qu'au début je me laissais prendre 
à ce jeu ; c'était une grosse erreur de technique {2). Cependant, 
et cela pour les raisons que nous allons voir, je fus pris de doutes 
sur Fanthenticité de ce brillant matériel freudien, et décidai de me 
tenir sur la plus grande réserve. 

En effet, ce matériel devenait trop intellectuel, perdait de plus 
en plus contact avec la vie, avec le passé ; les aflfects tendaient à en 
disparaître^ tandis que le comportement général ni les symptômes 
de cet « auto-analyste » trop bien doué ne changeaient en rien + En 
outre, le caractère de la réaction euphorique elle-même était sus- 
pecte ; il se sentait trop bien ! 

J'eus alors ridée de lui demander si, avant de commencer son 
analyse, il était au courant des théories de Freud, et j 'appris qu'il 
les connaissait fort bien- Je lui fis part de mes doutes touchant 
'/authenticité du matériel qu'il m'avait livré selon le « canon » 
psychanalytique, et de mon hypothèse quMI utilisait ses connais- 
sances pour maintenir peut-être dans l'ombre d'autres attitudes 
devant la vie et les femmes, et des conflits plus profonds et plus bles- 
sants pour son amour-propre que le complexe d'Œdipe (3). Bref, 
que ses connaissances théoriques et son intelligence étaient mises 
au service de la résistance. 

Cette simple remarque eut l'effet d'un coup de tonnerre dans un 

(1) Diagnostic s éniéio logique : fortes ■dépressions anxieuses -périodiques a 
type pseudo- mélancolique, avec obsession -de suicide (et une tentative). D-7115 
les intervalles libres, inh-i'biiîojis sociales et sexuelles^ incapacité de faire son 
chemin, de mener une chose jusqu'au 'bout, série d'échecs. Périodes <Teuphorie, 

(2) 11 faut dire qu'il avait déjà fait une tranche d'analyse à l'étranger, 

(3) 11 avait en effet surcompensc ses faiblesses vitales et sexuelles par une 
croyance narcissique à une très forte virilité, -ou coin nie jl -disait * une trop 
forte génitalité *. Ajoutons qu*il n'avait ipas souffert d'impuissance virile 
vraie (érective). 



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300 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ciel bleu ; elle entraîna un changement brusque et complet du 
tableau : 1* dans son état, en réactivant vivement tous les méca- 
nismes de dépression ; 2° dans le matériel, en en faisant disparaître 
3es fantasmes et rêves œdipiens ; 3 Q dans le cours de l'analyse qui 
se développa dès lors d'une façon toute différente, et certes beau- 
coup moins agréable pour lui comme pour moi. On comprend pour* 
quoi : tout un échafaudage narcissique du moi s'écroulait sou- 
dain, et avec lui le sentiment indispensable de valeur person- 
nelle, 

Ce mécanisme de défense était à la fois puissent et subtil* Je ine 
posai alors la question suivante : se défend-il contre un œdipe 
tout de même réel, et pathogène, authentiquement historique, mais 
dont il aurait isolé les affects, et quMl aurait converti en un concept 
abstrait ; ou bien se défend-il contre autre chose, et alors contre 
quoi ? Dans ce dernier cas, Pœdîpe aurait-il pu se désorganiser plus 
ou moins entièrement, ou même ne s'être pas organisé du tout ? 
De toutes façons, et du point de vue technique, le changement de 
tableau démontrait que c'eût été une grave erreur que de continuer 
d'analyser ces contenus, puisqu'ils servaient à neutraliser une dé- 
pression latente. Persistant alors dans sa pseudo-euphorie et son 
illusion de guérison, le malade n'aurait peut-être pas tardé à nous 
quitter, après quoi nous n'aurions sûrement pas tardé à apprendre 
qu'il avait succombé à une grave récidive* v 

Quoi qu*il en soit, son analyse fut donc poursuivie et dirigée 
méthodiquement dans la voie que nous venions d'ouvrir ; mise au 
jour des résistances narcissiques du moi- Le transfert, apparem- 
ment négatif jusqu'ici, devint assez vite positif et franchement 
homosexuel, et j'eus l'impression que le malade avait tout d'abord 
cherché à s'en défendre en le masquant sous de& fantasmes que je 
taxai alors de pseudo-œdipiens (1), Les pulsions homo-sexuelles, 
toujours passives, furent de plus en plus colorées de masochisme 
féminin et érogène. Leur but dominant était la pénétration dans le 
corps d'un instrument piquant, blessant et douloureux. Leur objet 
n'était autre que tous les hommes plus âgés présentés pourtant 
comme rivaux haïs pendant la première phase de l'analyse. En 

(1) L'euphorie inaugurale provenait au fond de ce transfert. Il était ravi d'avoir 
trouvé une personne * gentille * qui s'occupât de lui et le soignât/ niais dont il 
avait fait un pseudo-riva] pour se défendre contre ses sentiments féminins 
envers l*anaïystÊ. lesquels froissaient pas trop son amonr- propre. 



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NÉVROSE SAKS COMPLEXE D'ŒDIPE 301 



outre, et le fait est très intéressant au point de vue technique* la; 
plupart des rêves qu'il avait produits pendant cette phase pseudo- 
œdipienne purent ^tre alors répris, et leur analyse vivante et appro- 
fondie, démasquèrent les « camouflages « savants dont ils avaient 
nsé« 

La troisième phase fut inaugurée par la résurrection d'un sou- 
venir très important, primitif, d'un traumatisme, Avant de le rela- 
ter, disons que nous gardions toujours par devers nous l'idée de 
la possibilité d'un œdipe réel, bien qu'entièrement transformé, défi- 
guré, ou inversé par la régression- 

■ 

§ 1, — Le traumatisme. 

Par suite de circonstances spéciales, les parents ne jouèrent pas un 
grand rôle dans l'enfance du malade. Il fut confié peu après sa naissance 
à une bonne relativement âgée qui s*occupa de lui jusque ia huitième- 
neuvième année, et qui, elle ? par contre joua un rôle affectif prédo- 
minant. 

On verra plus loin en quoi cette prévision était exacte et en quoi 
elle ne Tétait pas. Le malade avait bien un œdipe, mais atypique 
d'emblée, et non pas transformé par la régression. 

Le bébé, que nous nommerons Jean, ne reçut pour ainsi dire pas 
le sein ; en outre, il souffrit, au cours de sa première année, d'une 
maladie de Faims* qui persista, avec des alternatives d'acuité et 
d'accalmie, jusque vers la sixième année. Nous pûmes» à ce propos, 
reconstruire deux types ou séries d'événements (1). Cette mala- 
die consista en un eczéma inflammatoire prurigineux compliqué de 
prolapsus. 

Première série, — Les souvenirs qui peu à peu s'accumulent et se 
précisent sont reliés les uns aux autres par une image particulière, 
une imago, qui leur confère un sens commun : la vieille bonne gen- 
tille* Nous, arrivons à isoler un événement-type : 

a) démangeaisons anales légères, l'enfant se gratte et y trouve du 
plaisir ; la bonne aussi, seinble-t-il ; " : * 

b) les démangeaisons augmentent, deviennent douloureuses ; 

(1) Le mala-dc naturellement ne put -préciser exactement la date des souvenirs 
qu'on va lire* ibieu que chez lui u l'amnésie infantile » fût remarquablement 
supprimée par l'analyse, C'est par une enquête que nous apprîmes le -début si 
précoce de l'affection anale, ;Mai<s subjectivement le malade fut amené à replacer 
ces événements en tout cas avant Page de 2 mis. 



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302 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



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Tenfant se plaint, pleure. La bonne lave la région et l'enduit de 
pommades et pansements divers. Sensations erotiques A cette pé- 
riode, la défécation est agréable. Fixation affective vay la bonne 
avec but anal- 

Deuxième série. — Souvenirs rattachés inversement à la vieille 
bonne méchante (haïe). Ils se rapportent à une période où les pom- 
mades et pansements ne suffirent plus, l'affection ayant assez rapi- 
dement progressé. 

Le prurit est remplacé par une douleur cuisante, croissante ; le 
bébé crie, devient nerveux, refuse de manger, ne dort plus, etc. (il 
a aussi des vers). On en vient alors aux lavements. Ceux-ci seront 
appliqués jusque vers six ans ; la première année, et probable- 
ment la seconde encore, ils sont la terreur de l'enfant (phobie). 
Décrivons une scène- type à laquelle ils donnaient lieu : 

A) Préparatifs : peur angoissée, larmes, cris (il semble qu'à ce 
moment une poussée de sadisme, réveillé peut-être par les contin- 
gences anales, tende à s'éveiller chez la bonne devenant méchante). 
Elle le couche, le maintient, lui attache bras et jambes pendant 
qu'elle prépare la canule (1), l'en menace, etc. Enfin, elle l'intro- 
duit* Cette pénétration provoque une vive douleur. 

Ensuite, exhortations, punitions et récompenses pour qu'il le 
garde. Il n'y est pas parvenu toujours, ni du premier coup, et sou- 
vent « ïe lui a relancé dessus », 

Enfin la délivrance : il est mis sur le vase, se calme, redevient 
gentil, la vieille bonne aussi, et s'endort 

Dès lors, bien des choses se sont passées, et ces scènes furent 
oubliées. Mais plus tard, plaisir et douleur à l'anus resteront entiè- 
rement associés ; ou plus exactement la représentation d'Une dou- 
leur (due à la pénétration) s'interposera constamment entre le désir 
homosexuel et son objet, C'est là une description toute superficielle 
de son futur masochisme. Mais on peut eu chercher une explication 
plus profonde, c'est-à-dire pulsionnelle. C'est ce que nous allons 
tenter. 

L'angoisse ressentie par le bébé, aux premiers lavements, dut 
vraisemblablement répondre à une réaction instinctive devant une 
imposition douloureuse et brutale de la part du monde extérieur 



(1) Sur ce point le souvenir esl précis. : ce. n'était, pas la petite pûïre habituelle 
en caoutchouc, 



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NÉVROSÉ SANS COMPLEXE d'ŒDTPE 3 03 



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tout-puissant Les lavements se répétant, il aperçut peu à peu qu'ils 
n'étaient que douloureux, et non dangereux, et suivis d'un grand 
soulagement Cependant, au lieu de s'y habituer/ il développe une 
« phobie », laquelle fut naturellement la cause du maintien des 
moyens de coercition, 

En me basant sur le matériel analytique, je pus déduire que 
cette angoisse n'était pas en effet une pure réaction de défense, 
mais plus profondément une réaction du bébé maltraité, contre 
des pulsions contre-agressives et sadiques propres ; sadisme qui 
dut entrer en jeu précocement, car éveillé précocement par des 
mesures et un traitement qu'il interpréta comme des actes agressifs 
contre lui. Cette « réaction de riposte » atteignait son paroxysme 
pendant la coercition, 

À ce moment, la réaction motrice spontanée (soit la manifesta- 
tion) de la colère par des gestes, des coups, et tout moyen matériel 
de repousser le danger et d'en détruire sa source, était donc com- 
plètement entravée ; le déversement normal de l'agression dans et 
par le système moteur était refusé à l'enfant- Nous pensons que ce 
fait est important et qu'il contribua à l'instauration du masochisme. 
Si le lavement inspire de la crainte, voire de l'angoisse à beaucoup 
d'enfants, celle-ci finit en général par disparaître. Elle persista chez 
le petit Jean, et demeura au centre de la symptomatologie de la né- 
vrose parce qu'un conflit profond, tôt éveillé par le lavement, fit 
que celui-ci agit à la manière d'un traumatisme pathogène* 

Citons ici une remarque de Freud, empruntée à l'un de ses der- 
niers articles (I) : « Les femmes à forte fixation maternelle, chez 
lesquelles je pus étudier la phase pré-œdipienne, ont unanimement 
déclaré qu'elles opposèrent la plus vive résistance aux lavements 
que leur mère leur donnait, et y réagissaient avec angoisse et colère 
(cris), C'est grâce à une remarque de Ruth Mack Brunswick que je 
commençai à voir clair dans cette si vive résistance. R. M* Bruns- 
wick serait tentée de comparer l'accès de colère succédant au lave- 
ment à l'orgasme succédant à l'excitation génitale. L'angoisse 
devrait être considérée comme une transposition (2) du sadisme (3), 
excité par l'intervention anale* Je pense qu'il en est ainsi, c'est-à- 

<]) Freud : « Sur la sexualité féminine ». Remie Internat, de Psychanalyse, 
cahier 3, 1931,. p. 326, 

<2) H faut entendre : au niveau du moi. 

<3) Dans le texte, exactement : du plaisir à l'agression. 



- 



3D4 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



dire que la réponse sur le plan sadique anal à une excitation pas- 
sive intense de la zone rectale est un accès de sadisme qui se mani- 
feste directement par la colère, ou bien, si celle-ci est réprimée, par 
l'angoisse, » 

Ce passage nie tomba sous les yeux après la fin de l'analyse de 
notre malade ; il m'intéressa d'autant plus qu'il confirmait mes 
vues, et qu*en outre aucune observation de ce genre n'avait été faite 
sur des enfants ou malades masculins. Chez le nôtre, Fangoisse 
était sans aucun doute étroitement liée au sadisme, comme chez 
les fillettes de Freud, quoique ce sadisme dût suivre naturellement 
une évolution ultérieure autre que chez elles. Plus exactement, elle 
fut une réaction du moi totalement impuissant devant sa propre 
agressivité exacerbée par Vqttaque anale extérieure. 

En résumé, nous pouvons formuler ainsi la filiation des réac- 
tions développées par un événement primitif précis* et qui consti- 
tuèrent la genèse d'une névrose et de troubles du caractère maso- 
chiques : 

A) Agression extérieure de la part d'un objet 3 disons de Tunique 
objet existant et aimé ; 

B) Eveil d'une contre-agression violente contre cet objet subite- 
ment méchant ; 

C) Angoisse due à l'impuissance, et non à la répression (1) : 

D) Acceptation (subjective) du sévice sadique, exercé contre lui* 
pour venir à bout de l'angoisse ; acceptation rendue possible ou 
facilitée par le fait important que ce sévice est pratiqué sur une 
zone érogène (ici spécialement érotisée par l'eczéma et ses divers 
traitements) ; 

E) D'où éiotisation du sévice, c'est-à-dire transmutation du sa- 
disme en masochisme. 

L'analyse de ces réactions liées à un événement infantile con- 
cret et basée sur des faits directement intelligibles contribuera 
peut-être, mieux que celle de rêves et de fantasmes transfigurés, à 
rendre plus claire, dans un cas donné, la genèse de pulsions sadi- 
ques anales et leur transformation en pulsions masochîqueS anales- 
Si le motif primitif de Fangoisse était un désir violent d'agression, 
le motif secondaire en est devenu un désir d'être agressé. Il ne 

(1) La répression vraie, intérieure, personnelle, morale n'interviendra que plus 
tard quand la homie gentille (aimée) sera acceptée eoiume étant la même per- 
sonne que la bonne méchante (haïe); 



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NÉVROSE SANS COMPLEXE D J ŒDIPE * 305 



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pouvait en être autrement : sa motivation est atteinte elle aussi par 
le processus du retournement du sadisme contre soi-même . 

Si ? au cours du développement* l'élément de plaisir se perd, élé- 
ment lié à l'agression excitatrice d'une zone erotique (désir, par 
£xemple } qu'on ne retrouve plus dans les manifestations du maso- 
chisme moral), par contre il persiste dans l'inconscient C'est là 
l'explication la plus simple du masochisme ; maïs elle est loin d'en 
résoudre le problème* Dans le cas de Jean, on peut se représenter 
déjà les choses d'une façon relativement simple et comprendre 
que ce bébé ainsi ligotté et impuissant ne pouvait en somme rien 
faire d'autre que d'utiliser sa Hbido en vue de transformer les lave- 
ments terrifiants en un plaisir, puisqu'on continuait de les lui 
imposer. 

Au cours de la première moitié de la seconde phase de F analyse 
(masochique féminine), les fantasmes passifs d'agression devinrent 
manifestes et nombreux. Tout d'abord le lieu de l'agression ne fut 
pas la zone anale, mais une auh*e région du corps ; mais ce dépla- 
cement, pensions-nous, exprimait une soumission compréhensible 
,aux exigences de l'amour propre viril. En effet, l'interprétation de 
cette résistance mit au jour des fantasmes anaux nets et précis. 

Cependant, d'autres persistaient à côté d'eux, de plus en plus nets 
également : fantasmes de blessure de la région abdominale, par 
exemple, par des coups de cornes de taureau ou de vache ; ou .des 
violents coups d'éperons. Ces derniers, il les avait donnés naturel- 
lement à sa monture, dans ses rêves pseudo-œdipiens, mais main- 
tenant il les recevait ; il était la jument maltraitée sur le plan de la 
réalité instinctuelle, alors qu*il restait le cavalier sur celui du nar- 
cissisme viril de défense* Ces fantasmes m'intriguèrent et leur sens 
ne m'était pas clair ; ils allaient parfois jusqu'à l'éventration et la 
destruction corporelle, l'idée de la mort les enveloppait Un troi- 
sième genre de fantasmes était constitué par des piqûres d'animaux 
dangereux {guêpes, frelons, serpents), par des empoisonnements 
dus à des substances toxiques, des bacilles, des gaz délétères ou 
asphyxiants, etc. Ce matériel ramena le souvenir de phobies infan- 
tiles de serpents et de phobies de maladies horribles (choléra, pesté). 
Je reviendrai plus loin sur le sens de ces divers fantasmes, celui 
de l'éventration notamment. 

Jusqu'ici, l'analyse et le cas n'avaient rien de bien extraordi- 
naire, La résistance du début, au moyen de la fabrication ad hoc 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE, 3 



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306 REYUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



d'un matériel œdipien mise à part* tout le reste n'était pas très 
différent du matériel ordinaire livré par un grand obsédé (sauf l'an- 
goisse peut-être, qui rappelait davantage celle d'un hypochondriaque 
que d*un phobique). Et j'étais en droit de supposer que mon malade, 
malgré tout, continuait de se défendre par la régression, c'est-à-dire 
par les fantasmes et comportements masochiques contre un œdipe 
très refoulé , le vrai celui-là, qui restait à découvrir et avait dû être 
fortement teinté de sadisme. 

Et cependant, une particularité intéressante ne tarda pas à me 
frapper. Il était devenu clair que l'attitude inasochique féminine 
primitive, à regard de la bonne armée de sa canule^ avait été trans- 
férée en bloc sur l'objet homosexuel, sur l'homme supérieur, craint 
et admiré en même temps» dont il faisait inconsciemment un agrès* 
seur sexuel. A ce propos, son fort complexe latent de persécution 
était bien sorti ; de même que son symptôme de « sadisme à retar- 
dement » (poussées d'agression violente contre l'objet, après s'être 
séparé de lui ; voir plus loin) sera bientôt éclaircï par l'analyse. 
Tout cela était dans la règle. Mais un fait spécial Tétait moins, et 
par conséquent me déconcertait : le fait que l'agresseur pouvait être 
indifféremment un homme ou une femme, un animal mâle ou 
femelle, un symbole masculin ou féminin* Confusion totale des 
sexes ! Et ce n'est que passablement plus tard que je pus la mettre 
en relation avec une confusion originelle des sensations anales et 
génitales, laquelle en constituait la base. Mais je reviendrai tout à 
l'heure sur ce point particulier. 

Cette remarquable et indéniable vicariance nie déconcertait parce 
qu'elle ébranlait mon hypothèse de travail. Celle-ci demeurait que 
l'attitude masochique anale répondait à une défense contre la haine 
du père et ses dangers, contre la peur de lui et l'angoisse de castra- 
tion ; bref, défense par inversion contre l'œdipe négatif (pulsions 
agressives contre le père-rival). Mais alors pourquoi ce même méca- 
nisme de défense aurait-il été mis en jeu contre la mère, ou ses 
substituts ? Je repensai naturellement aux « pseudo-rivaux » de la 
phase de début de l'analyse, et ne pouvais m'e m pêcher de croire que 
l'attitude première et la fixation libidinale envers la bonne;, Tunique 
objet primitif, avaient été déplacées sur les futurs objets féminins 
aussi bien que sur les masculins, les uns et les autres servant à la 
satisfaction de pulsions identiques ; qu'en définitive, autre chose 
que la classique angoisse de castration œdipienne devait être en 
jeu. . *- '" 



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NÉVROSE SANS COMPLEXE l/ŒDIPE 307 



î 2, — Réactions sadiques anales. 

Quelques mots maintenant sur le symptôme, si net et constant 
chez Jean, du sadisme à retardement. Isolons une situation fré- 
quente : Jean, pour des raisons professionnelles, mondaines^ 
sexuelles ou sportives, peu importe, se trouve en contact avec un 
groupe d'hommes et de femmes, un bal par exemple, ou une réu- 
nion d'affaires. Il cherche tout de suite à distinguer quelqu'un, et 

■ 

en faire un objet ; cet objet est tantôt un homme, tantôt une 
femme. Prise de contact ; soudain : malaise, inhibition, dépression, 
ïl rompt le contact et finit par fuir. Que s*est-ïl passé ? 

Nous découvrons que le plus souvent ku raison de cette réaction 
névropathique était cjue la dite personne {objet inconscient) avait 
dit ou fait quelque chose qu'il avait, lui, interprété sans s* en dou- 
ter comme une critique, une marque de dédain, une offense ; ou 
encore comme une exigence inadmissible, etc. 

Cette fréquente réaction était la même au cours de pourparlers ou 
discussions « neutres » qu'au cours de discussions politiques ou 
religieuses. Ce qui se passait alors en lui avec rapidité se passait 
atj^i dans la vie dans des délais plus prolongés ; mais nous vou- 
lons ici isoler la réaction-type, c'est-à-dire immédiate, parce qu'elle 
était de loin la plus frappante, et montait en épingle un complexe 
violent de persécution dont il n'avait jamais eu conscience* 

Alors, à peine est-il dans l'escalier, à peine a-t-il donc mis une 
porte entre le persécuteur ou la persécutrice et lui-même, qu'un 
incroyable débordement, d'injures et de fantasmes agressifs et sa- 
diques l'envahit. Le persécuteur naturellement en est la victime, et 
lui, joue le héros. Il retourne la situation du tout au tout. En pré- 
sence de l'objet, il s'est senti soudain inférieur, humilié, stupide ; 
l'inhibition motrice d'ailleurs se manifestait aussi sous forme de 
gaucherie ou de tendance à aller s'asseoir dans un coin s immobile. 
Maintenant, il reprend le beau rôle» mais sur le plan psychique : il 
humilie et agresse celui ou celle qui tout à l'heure Ta humilié, alors 
qu'il était trop inhibé pour lui répondre. Lui répondre eût consisté, 
s'il avait cédera son sadisme moteur inconscient, 4 la frapper,. éven- 
tuellement à lui uriner ou déféquer dessus pour l'humilier.. En 
somme, il se rattrape après couj> à l'aide du sadisme psychique 
venant, quand le danger s'est éloigné, remplacer le sadisme moteur, 

Eh bien, c'est à l'aide du transfert, et au travers de situations 
tout d'abord enchevêtrésj puis de plus en plus claires, que presque 






H*««^i^l^^EeuxEd^^^^^q«p 



308 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tous les accès sadiques psychiques purent être mis en relation avec 
s un accès antérieur de sadisme moteur inhibé et inconscient. Une 
fois cette relation mise au jour, l'origine du symptôme ne tarda pas 
à se révéler : c'était l'accès de colère succédant au lavement pen- 
dant lequel la contre-agression musculaire naturelle avait été empê- 
chée par le ligottage. 

On ne peut imaginer à quel point ce traumatisme troubla l'âme 
et le développements l'enfant. Dès lors, entre la pensée claire et 
ç adaptée et un objet quelconque s'interposera à jamais la pensée 

affective d'une agression, sorte de vibration prolongée du souvenir 
du lavement* Derrière tout objet se cachait l'ombre néfaste de la 
vieille bonne méchante. C'est pourquoi, comme nous le verrons, la 
fonction de multiples fantasmes ou de comportements consistait à 
tenter d'effacer cette ombre noire pour la remplacer par celle de la 
bonne gentille. 

La particularité intéressante de cette réaction de colère chez le 
petit Jean fut qu'elle se produisit au moment où il évacuait son 
lavement dans le vase : les fantasmes vengeurs et l'expulsion éroti- 
sée des excréments et de l'urine étaient donc concommitants. Dans 
sa petite tête illogique il les associa l'un à l'autre. Cette association 
intérieure expliquera pourquoi, plus tard, quand il refoulera par 
raison morale son agressivité psychique, celle-ci ira investir les fonc- 
tions excrémentielles actives. Ces dernières deviendront ainsi l'exé- 
cutif inconscient des pulsions sadiques refoulées, seront dotées d'un 
pouvoir magique destructeur. 

È 

Le contenu de ces fantasmes retardés lui fut naturellement ins- 
piré par le principe du talion : 1° expulser ou lancer ses excréments 
sur la bonne ; 2 e lui enfoncer quelque chose qui fasse mal dans le 
derrière, ou la frapper, la blesser, la tuer, etc., Mais dès qu'elle 
redevenait gentille et lui donnait un « su-sucre », ou autre récom- 
pense» il devait nécessairement détacher d'elle sa méchante pen- 
sée ; il la remplaçait par un grand besoin d'amour et de tendresse, 

Plus tard, le sadisme psychique restera associé dans l'inconscient 
névropathique à des représentations d'expulsion d'excréments 
contre l'objet haï ; son organe exécutif demeurera la fonction anale 
active. Les excréments eux-mêmes seront pensés beaucoup moins 
comme une chose dégoûtante que comme une chose humiliante, un 
principe maléfique et mortel (gaz toxiques, poisons, venins, bacilles, 
etc.). Cette association primitive est un exemple frappant de sadisme 



uiiMi^3IE 



NÉVROSE SANS COMPLEXE d'ŒDIPE 309 



anaL Ce terme général, on le sait* englobe un ensemble de faits 
assez composites qui demandent encore à être classés. Si quelques- 
uns restent obscurs, d'autres révèlent nettement l'alliage d'éros avec 
l'agression, C'est pourquoi Ton parle de sadisme. Chez Jean, nous 
avons surtout insisté jusqu'ici sur le côté agressif* Mais nous avons 
déjà laissé entrevoir le côté erotique, coté sur lequel nous insiste- 
rons dans la suite (fantasme équivalent d'orgasme). 

Notre enfant substitua donc l'agression anale à l'agression mus- 
culaire. La première fut un substitut nécessaire et utile de la 
seconde ; la substitution répondait à un moyen de protection. Car 
le petit devait se protéger contre les représailles de la bonne, repré- 
sailles que sa méchanceté aurait entraînées* Sur son vase, au con- 
traire, en train d'évacuer sagement son lavement, il était complè- 
tement à l'abri ; il ne faisait en effet qu'obéir aux injonctions de 
l'éducatrice. Il y contrevenait inversement s'il le lâchait ou l'expul- 
sait trop tôt, soit sur les mains ou la figure de l'opératrice ; et là il 
était sérieusement grondé* 

Le second temps du lavement que constituait la « séance sur le 
vase » s'accompagnait d'un énorme soulagement physique et affec- 
tif. Il restera dans sa fantaisie l'équivalent concret d'un grand plai- 
sir, plaisir augmenté par le rétablissement de rapports normaux et 
tendres avec la bonne. 

Citons ici un rêve apporté pendant la phase pseudo-œdipienne de 
l'analyse, et à ce propos un exemple de la manière dont il les analysait 
iiii-même : Je suis à cheval dans le prê>+. et je fais du galop, c'est un beau 
cheval..., le soleil est couché.** crépuscule**, nuit. Alors je sais qu'un loup 
me poursuit, je presse l'allure— il va mordre les jambes du cheval:** je 
m'enfuis, il perd mes traces. Je suis très fier, mais un second arrive 
par devant. A ma question s'il a éprouvé de l'angoisse, 'il répond que 
non. 

Associations : « Evidemment un rêve d'œdipe.** comme j'en ai eu tel- 
lement*. -Ali, le pré est celui qui est devant lai fenêtre de ma mère...- Beau 
cheval... ce n'est plus le cheval du patron (fermier, chez qui il avait été 
placé), c ? est le mien dans le rêve, il est bien à moi» Ça c'est un progrès, 
sûrement ; maintenant j'ai accepté d'avoir ma femme à moi et de laisser 
celles des autres tranquilles». Ah L„ soleil couché, mort du père natu- 
rellement ; maintenant c'est accepté, c'est réglée Aller à cheval, galop» 
évidemment c'est le coït..., etc.*. » 

On le voit, « tout y est » s jusqu'à la menace de castration y com- 
prise. Ma remarque qu'on pourrait peut-être interpréter ce rêve autre- 
ment, qu'il n'est peut-être pas sincère, le désarçonne ; rêve qui n'est 



310 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



qu'un exemple d'une nombreuse série d'autres où il jonglait de façon 
analogue avec les symboles œdipiens les plus classiques. Plus tardj au 
cours de la phase masochïque de l'analyse, il en apportera de plus 
« sincères » où nous verrons que le .cavalier n'était que son moi-idéal, 
construit, tandis que son moi-réel était le cheval maltraité ; où nous ver- 
rons que le contenu de l'angoisse n'était pas la morsure des jambes du 
cheval < symbole de castration), mais les coups d'éperon dans le ventre ; 
qu'enfin l'équitalion, le galop, traduisait non pas un coït prestigieux, 
mais le souvenir des galopades anciennes.» sur son pot de chambre ! 
Ces « voyages autoMr de sa chambre », en présence de la bonne qui vrai- 
semblablement y trouvait plaisir et les dirigeait (on se figure cette scène 
charmante: hop 1 hop! et la joie des deux « comparses »), furent 
l'occasion de sensations et excitations anales erotiques, 

■ 

Le sadisme anal s soit l'investissement secondaire de la fonction 
expulsive par l'agression, constituait en somme un retour à l'agres- 
sion motrice. Cette fonction implique une série d'actions physio- 
logiques actives, lesquelles sont un mode particulier de réactions 
corporelles et gardent le contact avec elles. Ce contact direct, î,r,ci- 
senient* les fantasmes le perdent. On sait que si leur fonction con- 
siste à satisfaire partiellement l'agression, elle consiste aussi à la 
maintenir éloignée du système moteur, donc à empêcher son exé- 
cution. Chez Jean, le sadisme moteur, entravé par la coercition, 
trouva tout de riiême dans ce déplacement secondaire une impor- 
tante compensation. On peut dire que ce déplacement constitua le 
premier symptôme névr apathique vrai, l'angoisse n'ayant été qu'une 
réaction biologique (1). 

Un fait d'observation courante mériterait d'être cité ici. Deux indivi- 
dus ont un violent conflit entre eux f et on a l'impression qu'ils sont tout 
près d J en venir aux mains. Mais non, ils se contentent de s'insulter ver- 
balement; et le flot de leurs injures est d'autant plus intarissable qu'ils 
restent plus inhibés musculahement In versement, celui qui frappe son 
adversaire n'éprouve plus du tout, ou beaucoup moins, le besoin de 
l'engueuler ; il n'a plus de raison de recourir à ce substitut magique. 

Or, c'est typique, les injures en question prennent infailliblement, sur- 
tout dans les bouches populaires, un tour orduvier ; soit excrémentiel ou 
anal en langage analytique-.. Inutile d'apporter des exemples. 

En somme, un certain manque de courage fait régresser ces individus 
à un mode substitutif anal de l'agression- 



(1) Voir h ce sujet notre article sur * Le problème de Fétiologle de la névrose 
à la lumière dû la théorie de Freud ». Evolution psychiatrique* Tome II h 
Faêc, IL 1933. 



7 

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NÉVROSE SANS COMPLEXE d'oGDIPE 311 



De toutes façons* le phénomène de la substitution du sadisme 
psychique au musculaire nous paraît fondamental et très général ; 
il ne se limite nullement aux individus qui ont subi des trauma- 
iismes, ou des lavements en bas âge, La civilisation ne Timpose- 
t-elle pas à tous les humains ? Mais tous ne se plient pas sans res- 
triction à cette inadéquate exigence, tels ces nerveux si bien décrits 
£t classés par Marie Bonaparte, et qui retournent aux satisfactions 
motrices substitutives des autoérotismes de la griffe et de la dent (1). 
Chez notre malade la civilisation, représentée par la vieille bonne 
méchante* intervint très tôt et de ce fait inhiba chez lui définiti- 
vement le courage musculaire ; ce qu'on pourrait appeler la har- 
diesse constitutionnelle du maie fut étouffée en son germe. Mais 
elle intervint trop tôt pour inhiber en même temps le sadisme psy- 
chique, parce qu'il n'était pas encore incorporé à un système men- 
tal de responsabilité morale, système fort complexe dont la forma- 
tion exige un degré de développement que Jean n'avait pas atteint. 
Tout porte à croire, en effet, que sa colère fut plus sentie que pen- 
sée, consista moins en un état mental pur qu'en un état physio- 
affectif dans lequel la vengeance prit la forme de simples représen- 
tations de gestes spontanés de riposte, et non d'intentions. Ces 
gestes, ce n'est pas une conscience morale, au sens propre, non 
encore formée» qui pouvait les inhiber» mais bien la coercition, 
l'impuissance et la peur instinctive. 

Quoi qu'il en soit, le choc fut si violent par rapport à l'impuis- 
sance» que Jean demeurera toujours un être d'autant plus « ana- 
gressif » dans la vie extérieure qu'il sera plus agressif dans la vie 
intérieure ; incapable de donner une chiquenaude réelle, il assomme 
en fantaisie tous ses concurrents et supérieurs, toutes ses amies» 
ou bien répand sur eux excréments et urine. 

Son cas illustre bien ce phénomène mis en relief par la psych- 
analyse : c'est que très souvent l'agression psychique, et plus 
-spécialement verbale* est pensée inconsciemment comme une fonc- 
tion excrémentielle* Les cas d'obsession sont nombreux où, par 
■exemple, des pensées « ironiques » sont inconsciemment assimilées à 
-des « flatus », des pensées ou impulsions agressives, à des « déféca- 
tions ». Ce qu'il y a dans la tête est régressivement remplacé par 
-ce qu'il y a dans l'intestin- Cette substitution traduit un désir 

(1) Voir le 11* 2 T Tome IV, 1933, de Ja Revue française de Psychanalyse, 



312 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



d'agression ou de destruction très primitif, et îe réalise ainsi de 
façon indirecte, par déplacement* En fait, le petit Jean remplaça 
ce qui se passait obscurément dans sa tête par ce qui se passait de 
façon clairement perceptible dans son ventre- Il ne tarda pas à 
remarquer non plus que ses excréments étaient jetés, sacrifiés, donc 
détruits. 

L'intestin pour ainsi dire peut réaliser de façon inoffensive (ma- 
gique) ? ou en tout cas moins dangereuse, ce que les muscles, gou- 
vernés par le moi intimidé et faible, n'osent réaliser, « Et si je me 
débats, suis méchant, ça me fera trop mal. » L'attitude passive est 
préférable, et Ton comprend que la libido, dans cette situation d'im- 
puissance absolue, se soit attachée à l'attitude passive, et non à 
l'agressivité* Cas particulier d'un phénomène général, et très fré- 
quent dans la première enfance, qu'on retrouve dans toutes les 
névroses masochiques. 

Le souvenir des premiers lavements lui est revenu ; il s'est sou- 
venu qu'il se débattait tellement que la bonne dut appeler une 
seconde personne à l'aide. Dans la suite, on lui explique que si ça 
lui faisait si mal, c'est parce qu'il se débattait et n'était pas sage. 
Peu à peu il ne le fit plus, et les lavements devinrent indolores ; 
nouvelle raison, expérimentale celle-là, d'abandonner l'agression mo- 
trice. 

D'ailleurs, l'anus guérissait. C'est alors que les pulsions sadiques 
se détournant d'une région perdant tout intérêt passèrent à la 
région génitale et investirent la fonction phallique ; entraînées 
d'ailleurs sur cette voie, comme il est de règle, par la libido ; nous 
reviendrons sur ce point tout à l'heure. 

En résumé, chez un grand nombre de malades, on constate que 
l'agression psychique, ou verbale, est tout aussi inhibée que l'agres- 
sion musculaire* C'est même un trait caractéristique des névroses 
vraies, et qui les distingue de certaines névroses de caractère. Chez 
îe nôtre, on Ta vu, l'agression psychique échappa à l'inhibition, les 
fantasmes sadiques constituèrent un symptôme important et pré- 
coce de la névrose ; il ne fut pas très difficile, comme chez certains 
obsédés passifs ou trop polis, de les attirer dans la situation de 
transfert. Cela tint, à notre avis, à la précocité du traumatisme. A 
cette phase les mécanismes de défense ne sont pas les mêmes que 
ceux mis en œuvre à la phase œdipienne ; la régression notamment 
est exclue pour des raisons qui vont de soi. 



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NÉVROSE SANS COMPLEXE D* ŒDIPE 313 



■ 

§3, — Réactions sadiques phalliques. 

Nous avons fait allusion tout à Hieure au déplacement des ten- 
dances sadiques-anales sur la fonction phallique* Autrement dit^ 
au fur et à mesure que la zone anale se désérûtisait, l'instinct agres- 
sif était attiré sur la 2one génitale, au fur et à mesure qu'inverse- 
ment la libido investissait celle-ci- Ce déplacement, on le sait, est 
déterminé chez l'enfant par le développement biologique normal ; 
en général, il débute après trois ans et s'accomplît vers quatre. Ici, 
sa date fut avancée par des circonstances spéciales, et cet avènement 
précoce eut de graves conséquences névropathiques. 

Le matériel analytique nie permit de dégager un fait, sinon avec 
certitude, du moins avec une très grande vraisemblance. 

Son interprétation d'ailleurs éclaircit l'origine de plusieurs symp- 
tômes importants, A un certain moment, en plus d'un besoin d'uri- 
ner impérieux, le lavement provoqua une érection. Nouveau conflit. 
Mais la première réaction ne fut pas une peur liée à quelque chose 
de fautif, pour quoi la bonne, crainte et aimée à la fois, pourrait îe 
gronder et le punir. Non, le bébé fut tout d'abord angoissé parce 
que ce phénomène nouveau, et inquiétant déjà par lui-m&me, V em- 
pêchait d'uriner. Il dut faire des efforts, et, sous le coup dé l'an- 
goisse, ceux-ci produisirent des spasmes qui suscitaient de vives 
douleurs. Au moindre relâchement, le jet partait et il mouillait le 
Ut, comme il le souillait aussi en rejetant les lavements avant d'être 
mis sur le vase. Il lui arrivait aussi d'uriner à côté, en dehors du 
vase, par suite de l'érection. Ces « saletés » excitaient les instincts 
éducatifs de la vieille bonne : elle l'humilia. 

Ces réprimandes, le retour de douleurs à une époque où le lave- 
ment était devenu moins douloureux, et de l'angoisse quand il 
perdait justement son caractère dramatique, tout cela conlxïbua à 
réveiller la haine et les impulsions contre-agressives. Ce n'était 
que juste, car tout cela était de sa faute à elle ; c'est elle qui l'avait 
agressé, avait exaspéré son besoin de vengeance, en même temps 
que ses besoins sexuel s f et qui lui donnait maintenant des érec- 
tions (1). Ce regain de haine vengeresse coïncidant avec des sensa- 

(1) Rôle de * séductrice injuste u que joue îtiaibituellcment la mère, à l'occasion 
par exemple des soins corporels aï des jeux de tendresse : aile excite elle-même 
l*-cirfant 9 .puis le gronde et lui fait honte, et .parfois le punit. Cette injustice, sur 
laquelle Freud a Insisté* est propre à susciter sItcz l'enfant les plus vives colères* 



314 REVUE FRANÇAISE DE PSYCRANALYSIî 



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lions génitales modifia naturellement la forme, ou plus exacte- 
ment le contenu des fantasmes sadiques : l'instrument qu'il voulait 
à son tour lui enfoncer dans le derrière devint le pénis, La pulsion 
qui animait le fantasme était bien entendu sexuo-agressive (sa- 
dique) ; la pensée qui l'accompagnait était : donner un lavement à 
la bonne en urinant en elle, pensée inspirée par le besoin du talion. 

Avant de relater la manière dont il parvint à neutraliser ces 
impulses vengeurs dangereux, à les soustraire à l'énergie qui le 
portait à les réaliser en actes, nous voudrions insister sur deux 
points qui nous paraissent importants* 

Tout d*abord 3 la peur liée à la première manifestation géni- 
tale, à la première pulsion proprement sexuelle, ne fut pas celle de 
la castration, mais celle de ne plus pouvoir uriner» et de ce fait 
d'éprouver de fortes douleurs, une tension physique pénible. Cet 
élément douleur nous semble ici important ; il dut déclencher un 
mécanisme de défense qui n'était encore qu'automatique, psycho- 
reilexe, dirions-nous, et non psycho-moral (1). En second lieu, la 
réprobation inhibante, ou la sanction de l'éducateur, ne frappa pas 
un acte niasturbatoire, mais l'acte d'être sale, l'acte « vilain # de 
souiller le lit ou le plancher. La bonne ne comprit pas son « injus- 
tice »'; en blâmant l'enfant, elle se comporta comme si elle avait 
deviné ses coupables intentions inconscientes et avait le droit d'en 
rendre l'enfant responsable : grave erreur pédagogique ! (2). Sur 



O) Le docteur Genac m'a oralement coin mu nique le cas intéressant d'un 
malade de consultation uro logique dont Pimnuissan.ee "fut déclarée nerveuse. 
Cependant l'attention de notre c du frère fut attirée par certaines sensations 
génitales désagréables se produisant pendant l'excitation sexuelle. Assez mal 
définies, elles pouvaient être mises -an compte d'une Ivypochondrie génitale, 
mais 1é docteur Gcnac requit tout de même un examen organique très serré, 
lequel révéla une 'bride, Celle-ci fut supprimée cbîrurgicalement et l'impuis- 
sance disparut. Notre confrère ajoute que 1* interprétât ion de ces guéri son s 
demeure néanmoins fort complexe, et qu'elles n'excluent pas l'influence de 
facteurs psychiques dans ces sortes d'impuissance k hase organique. L'analyse 
montre en effet que chez les nerveux, tout trou'ble génital tend à prendre dans 
l a in conscient une valeur ou un sens psychique particulier, celui d'une castration 
par exemple, qui -peut déclencher une inhibition des fonctions sexuelles. 

(2) Rien ne peut susciter chez l'enfant de plus fortes révoltes que Ih. punition 
injuste ; maïs elles se produisent parfois même dans des cas où l'éducateur est 
certain d'avoir été juste. Cest alors que l'enfant a interprété la punition surtout 
si elle fut sévère, Il a obscurément senti ou cru qu'on Pavait puni pour des 
pulsions qu'il s*élaiL pourtant donné beaucoup de mal à réprimer ei que 
souvent il avait sincèrement refoulées, donc puni pour des pulsions incons- 
cientes. Là réside Fiinpardonna-ble injustice. Celle-ci -contribue k réveiller des 
haines plus ou moins éteintes, et finalement h les justifier. Dans ce cas on cons- 
tate que la punition a des résultats «< paradoxaux » ; par exemple, que plus ou 



E^HtfB^BAMk 



NÉVROSE SANS COMPLEXE d'œDIPE 315 



ce plan, l'acte sexuel demeurera toujours chez Jean un acte dégoû- 
tant, une saleté, le coït une souillure de la femme (1)* Cette réproba- 
tion de la bonne, se haussant en interdiction, a formé dans ce cas le 
premier noyau de la censure, a conditionné le début de son entrée 
en fonction, après que le petit Jean eût introjecté et fait sien ce 
veto ancillaire, 

La tension et la douleur vésico-uréthrales rappelèrent forcément 
au pistit Jean la tension et la douleur ano-rectales produites par le 
lavement au temps, pas très éloigné, de la phobie ; douleur d'ail- 
leurs qui n'avait pas complètement disparu, d'où mélange des deux 
en proportions variables. Nous verrons que les pulsions sexuelles 
resteront toujours associées ou confondues avec les anales, plus 
exactement aux fonctions excrémentielles* Il est donc naturel que 
les nouvelles douleurs aient réveillé les mêmes mouvements sadi- 
ques que ceux suscités par les anciennes : lui faire mal comme elle 
me fait mal ; puis, dans une inflation due à l'angoisse, l'anéantir, 
la détruire, L 'exécutif cette fois-ci est l'urine dotée d'un pouvoir 
maléfique magique, comme jadis les matières fécales. Plus tard, ce 
pouvoir sera déplacé sur le sperme ; et, par l'effet de ce déplace- 
ment, V éjaculatîon sera inconsciemment pensée, non seulement 
comme une inqualifiable souillure de la femme, mais encore 
comme un acte vengeur destiné à la faire souffrir, à « l'amocher », 
à l'empoisonner, la détruire, etc. Ainsi, l'acte sexuel demeurera un 
acte de nature sado-excrémentielle» et non pas amoureuse ou pro- 
créât! vè. 

Au cours de cette seconde phase, je m'aperçus d'antre part que toutes 
les femmes qu'il connaissait ou auxquelles il s'intéressait étaient des 
femmes rendues malades, « amochées », par le mariage. Je m'aperçus 
aussi que ce n'était pas là l'effet d'un simple hasard, mais dû au fait 
constant qu'il s'identifiait à elles ; de même qu'aux malheureuses ou aux 
maltraitées par des maris brutaux* Son attitude înstïnctuelle était la 
suivante : A) Il abandonnait à l'homme (mari ou amant, pseudo-rival) 
le rôle sadique, et notamment la défloration. B) Prenait cet homme 
comme modèle, en l*îdéalîsant. C) Erigeait ce modèle en objet homo- 

■ 

punit l'enfant, plus il devient sot ; ou plus il devient nerveux ; il peu! même 
faire de graves -symptômes 43e névrose* C'est là un .point ^ue j'ai essayé de 
mettre en lumière dans l'article « La punition et l'enfant » paru en juillet 1933 
■dans Les Annales de l'Enfance. 

(1) Après Fanalyse de son comportement» uîé longtemps, d'impuissant 
orgastrque, sortirent de nombreux rêves où il était question d'urine nauséabonde, 
fermentes, toxique* 



L1J.IMI »■»■■■ nill.l.HIMHIIIH ll« IIL» 1IJ l-MUlll 



316 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sexuel* D) La femme en rivale. Mais, consciemment, il éprouvait une 
vive sympathie pour elle ? en tant qu'objet maltraité- Ce vif sentiment 
n'était pas un amour objecta] et normal, mais un amour régressif, nar- 
cissique, un besoin d'identification. Et c'est ce besoin qu'il prit long- 
temps pour l'indice certain de tendances œdipiennes attisées par la 
situation triangulaire (rivalité)* En outre, si la femme divorçait on était 
abandonnée, il forgeait des fantasmes inconscients où il prenait la place 
Jaissée libre par elle, auprès du mari méchant ; puis il sureompensait 
cette attitude féminine-passive en s* intéressant à une nouvelle femme sur 
laquelle il croyait « s'emballer ». 

Il est naturel également qu'à ce « stade phallique » des lave- 
ments les moyens de défense mis en jeu aient été les mêmes que 
ceux <jui avaient déjà réussi à délivrer l'enfant de l'angoisse au 
stade anaL Comme alors, il est à nouveau maintenu : la contre- 
agression sadico-phallique motrice est matériellement entravée ; il 
lui substitue comme alors la contre-agression psychique- Mais la 
douleur intervient également : il va tenter de répéter le même effort 
pour ne plus avoir mal, c'est-à-dire de ne plus se débattre, de ne 
plus résister, puisque ce moyen lui a déjà réussi. En outre, il va 
tâcher aussi de ne plus vouloir souiller (humilier, faire souffrir, 
détruire) la bonne, pour éviter des sanctions, et surtout pour con- 
server sa sollicitude et son amour. En un mot, il adopte sur tous 
ces plans l'attitude passive, tout d'abord la seule possible, ensuite 
la plus « économique » au point de vue psychique. 

La passivité ainsi adoptée donne Heu à un nouveau fantasme, 
facilité par sa conviction que la bonne elle aussi a un pénis caché 
quelque part (un être si puissant ne peut pas ne pas en avoir). ïl va 
être substitué à la canule dans le contenu du fantasme passif que 
voici : désir d'être analement agressé par ce pénis de la bonne de 
nouveau aimée. On comprend bien, en somme, que la libido, devant 
l'impossibilité matérielle et affective de la révolte et de la ven- 
geance, change ses positions, donc ses buts. Les avantages de ce 
retournement sont considérables : non seulement l'enfant peut con- 
tinuer à satisfaire une libido irrefoulable parce qu'exacerbée jus- 
tement par les agressions, mais de plus son angoisse tombe ; les 
érections cessent ; avec elles cesse aussi la peur de ne pas pouvoir 
uriner ; il peut renoncer à faire des saletés- Le conflit dangereux 
avec la bonne est résolu. Enfin, par la reérotisation de la zone anale, 
Je lavement, au Heu d'être une nouvelle souffrance, devient à nou- 
veau un plaisir. Le fait que la zone anale fut érogène est la condï- 



NÉVROSE SANS COMPLEXE d'ŒDIPE 317 



tion physique de ce renversement psychique* Ajoutons que c'est 
précisément cette attitude passive (masochîque-féminine) qu'il 
transférera en bloc de la vieille bonne sur l'objet horuo-sexuel dont 
Je pénis réel lui rappellera le pénis imaginé de celle-ci, 
, Pour clore ce paragraphe* nous pouvons compléter maintenant 
le premier énoncé de la filiation des réactions au lavement : 

A) Agression sadique extérieure (sexuelle par conséquent), 

B) Contro^gr^ssion sadique psychique due à la coercition et à 
l'impuissance. L'angoisse passe de la condition externe (danger 
.extérieur) à la condition interne : angoisse devant son propre sa- 
disme (danger intérieur)* 

C) Solution du conflit par la transformation du sadisme phal- 
lique en masochisme anal, d'où rétablissement de rapports harmo- 
nieux et amoureux avec la bonne. 

Cette « angoisse devant son propre sadisme » est devenue et 
demeurée le symptôme prédominant, nodal f de la névrose* Elle 
jetait cliniquement plus forte et plus pathogène que l'angoisse de 
castration, malgré que celle-ci la recouvrît souvent. 



j * 



Nous nous bornerons à ajouter quelques brèves indications sur 
Ja suite et la fin de l'histoire instiiictuelle infantile du petit Jean ; 
elles ont trait à la période s'étendant de 3 à 7 ans. 

Après le «. drame clystérien », accalmie ; il reste sur ses posi- 
tions. C'est-à-dire dans la position que nous avons décrite : répres- 
sion du sadisme, élaboration progressive de l'attitude masochique, 
maintien et renforcement de l'attitude tendre, obéissante, « §£N~ 
tille » et passive ? à Y égard de la bonne (cette attitude formera la 
base du caractère adulte)- Ainsi d'excellents rapports s'établissent 
.entre eux, en même temps qu'il devient de plus en plus dépen- 
dant de cet unique objet, au lieu de pouvoir commencer à s'en 
affranchir normalement. Cette dépendance étroite a pour princi- 
pal facteur l'acte sexuel qui les lie Fun à l'autre : les lavements. 
On sait qu'elle continuera de lui en administrer jusqu'à 6 ans envi- 
ron, Sur ce plan-là, il est donc tout particulièrement gâté, ce qui 
contribue en majeure partie, les analystes le savent^ à apaiser, à 
<y lier » l'agressivité. Par contre, le grand inconvénient de cette 
satisfaction prolongée est qu'elle le maintient dans la phase, ou 



318 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l'organisation anale, la prolonge et entrave le libre et naturel pas- 
sage à l'élaboration génitale active. 

Mais tout a une fin ; l'eczéma, l'oxyuriase guérissent ; oii sup- 
prime les lavements. Jean a atteint sa septième année ; et alors, 
au cours de sa huitième, il est atteint d'un symptôme névropa- 
thique grave* d'une nouvelle phobie : la phobie de serpents (1). 
Celle-ci est une conséquence psychique indirecte de la suppression 
des lavements, dont la conséquence directe est une poussée génitale. 

Vers cette époque, il a été repris par ses parents, les a rejoints 
avec la bonne à la ferme qu'ils exploitaient depuis peu. Nouveau 
milieu campagnard, mais pas très différent de celui où il a vécu 
jusqu'ici- Là il fait connaissance de sa sœur aînée, jeune fille douce 
et maladive, dont il ne tarde pas à tomber amoureux* La btmne, 
qui ne le quitte pas, perd son auréole, Sur un plan plus profond, 
elle la perd surtout parce qu'elle ne lui donne plus de lave* 
ments. 

Jean a donc atteint sa huitième année quand il se fixe sur sa 
sœur, fixation qui présente un caractère œdipien évident. Cest là 
que la phobie des serpents prend un relief tout particulier ; l'intérêt 
qu'elle offre dépasse celui des phobies de serpents ordinaires ren- 
contrées si souvent chez les enfants nerveux et les névropathes 
adultes. 

Elle répond, chez lui, à une poussée sado-phallique compensatrice 
qui est d'autant plus vive que plus longtemps retardée et contenue 
par les satisfactions anales passives, et qui semble avoir été l'occa- 
sion de timides pratiques masturbatoires- En tant que phobie, elle 
constitue naturellement un mécanisme de défense contre cette pous- 
sée, défense masochîque établi e contre les tentations génitales mobi- 
lisant le sadisme. Celui-ci est attiré par la sœur, le nouvel objet. 

Eh bien, il est intéressant de constater que cette fixation œdi- 
pienne tardive hérita et adopta d'emblée, et sa phobie des serpents 
en fait foi, tous les caractères de la fixation prégénitale sur la 
bonne- La forme des pulsions, aussi bien que celle de la défense, 
sont pareilles ; elles s'établissent automatiquement sur le mode 
préfixé dans l'enfance. Jean, et c'est là le sens caché de sa phobie, 
s'expose au « phallus toxique » et mortel qu'est le serpent pour 

<i) A laquelle s'ajoute, et que remplaça par moments Ja .phobie sus-mention née 
du <■ «holéra » ou de J a « peste ». maladies épouvautaibles dont ûïi lui avait 
parlé à propos de gravures. 



"■ 



NÉVROSE SANS COMPLEXE D J ŒDIPE 319 



préserver sa sœur du sien. Pourtant cet animal était fort rare dans 
cette contrée ; si Jean l'en -peuple subjectivement, c'est que le sou- 
venir de la canule, dont la vipère est le substitut, l'obsède a -nou- 
veau. Il se défend alors contre ce souvenir par un mécanisme 
masochique identique à celui d'autrefois* à cette différence près 
que vient se surajouter à l'édifice une angoisse de castration vraie 
et typique ; il redoute que sa sœur se venge sur son pénis* l'organe 
actuellement coupable. 

Nous nous en tiendrons là ; les éléments 'secondaires de cette 
phase œdipienne seront repris plus loin, La brève relation d'un 
complexe d'œdîpe sera donc le point final de l'observation d'un 
cas de « névrose sans œdipe ». 

Notre intelligent malade n'avait donc pas tout à fait tort de 
croire qu'il Tétait à cause d'un violent complexe d^œdipe, avait 
raison de se donner pour un homme très viril, trop viril, bien qu'il 
fût inconscient du caractère sadique de sa virilité. Seulement, « son 
œdipe » réel n'avait pas été ce qu'il croyait, n'avait pas été sopho- 
eléen, au sens strict du terme, non plus que freudien par consé- 
quent, car il ne constella pas ni ne marqua sa première enfance. En 
termes plus précis, il n'exista pas à V époque phallique primitive, 
c'est-à-dire à l'époque clystérienne, où un objet unique, qui n'était 
ni Ja mère ni le père, les remplaçait tous deux, 

- 

§ 4. — L'impuissance orgasiique. 

Dans l'œdipe typique, nous allions dire normal, chez l'hystérique 
par exemple, on sait que l'agent capital et efficace qui déclenche la 
défense est la peur de perdre le pénis, et avec lui la vie (dans le sens 
où l'instinct est source de l'énergie vitale). La défense dans. l'hysté- 
rie consistera notamment en la conversion ou la phobie, dans 
l'obsessionnelle en la régression, La névrose de Jean participa à la 
fois de tous ces divers mécanismes» d'où son caractère atypique. 

Sans nous étendre sur ce problème délicat, rappelons simplement 
le noyau de Tinterai cti on commun aux névroses typiques : tu ne 
dois pas te toucher là ! Ce « noli tangere » concerne le pénis, et 
ïa défense est étendue aussi aux fantasmes oedipiens positifs et néga- 
tifs qui accompagnent la masturbation, car celle-ci en est le prin- 
cipal « exécutif ». Chez Jean, il en alla autrement. Le noyau pri- 
maire de l'interdiction, on l'a vu» fut plutôt : tu ne dois pas faire de 






320 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



saletés ! Il obéit et fît sien, par întrojection, ce veto ancillaïre ; et 
cette introjeetion rendit précisément celui-ci catégorique (I). Son 
écho résonnant toute sa vie durant au fond de la conscience, constel- 
lera sa vie intellectuelle, inhibera sa vie sexuelle, 

Cette intériorisation si ancienne est la cause déterminante actuelle 
du symptôme crucial de la névrose : V impuissance or g astique. Le 
mécanisme en fut un déplacement, dû à révolution naturelle, des 
pulsions sadiques excremento-urinaires sur la fonction sexuelle 
éjaculatoire, La censure catégorique suivit bien entendu le dépla- 
cement et frappa secondairement rëjacuïation, celle-ci demeurant, 
comme nous l'avons déjà dit, l'équivalent d'une agression sadique* 

Un fait intéressant à mentionner, au point de vue technique, est 
la grande difficulté que j'eus à déceler cette impuissance bien qu'elle 
se fût manifestée jadis, le malade n'en fut jamais conscient* 
Il Ta niée simplement, au nom de' son narcissisme viril (1)* Mais 
depuis assez longtemps elle n'existait même plus, et cela pour une 
raison imprévue : c'est qu'il ne pratiquait pas de coïts sans préser- 
vatifs, et que ceux-ci le préservaient littéralement de l'impuissance 
éjaculatoire. En effet, ils préservaient la femme de l'agression excré- 
mentotoxîque magique, en tant que Jean « n'urinait » plus en elle, 
mais pour ainsi dire en lui ou sur lui (s*hnmiliait soi-même)* Son 
pénis, tel un fleuret moucheté, devenait inoffensîf ; tel encore un 
revolver qui tirait à blanc (dans ses rêves). 

La « capote » symbolisait souvent dans ses rêves son propre intestin, 
î'éjaculaïion prenait le sens d'une défécation par l'urètre, destinée à 
empoisonner sa partenaire. Un -des motifs inconscients de certaine de 
ses inbibitions était la peur que la femme lui urinât dessus pendant 
l'acte, ce qui l'eût horriblement humilié. C'eût été naturellement une 
vengeance* 

Sans qu'il s'en doutât, le coït était séparé par lui en deux leinps sub- 
jectivement tranchés : l'introduction {pas de danger) et l'éjaculalion 
(danger de mort de l'objet on de lui). Le plaisir le plus grand s'attachait 
aux instants précédant Féjaculation. 

(1) L'agent le plus efficace de sa soumission fut sans doute la peur de perdre 
l'amour de la bonne. Celle-ci constituait non seulement l'objet unique mais Ja 
personne *jni s'occupait uniquement de lui* On conçoit que la garder, conserver 
sa sollicitude, fût une question vitale* Sans doute celte peur jou-e-t-cllc un grand 
rôle dans l'œdipc niais surtout dans Pœdipe fortement « coJoi-e de prégenita- 
lité » t coloration due à la régression à la suite de laquelle les angoisses pré- 
génitaies éclipsent l'angoisse de castration* On sait que -dans l'hystérie typique 
c'est plutôt l'inverse : l'angoisse de castration éclipse les angoisses prégénitales. 

(!) Des retards de Péjaculaiion, même «prolongés, constituaient par exemple 
pour lui un phénomène normal et qui lui <Hait facile de rationaliser. 



NÉVROSE SANS COMPLEXE D'ŒDIPE 321 



Un autre symptôme en relation avec ce complexe était le suivant : 
n'ayant jamais de satisfaction sexuelle complète» Jes substances sexuelles 
excitatrices s'accumulaient et donnaient lieu. à du priapisme, surtout 
nocturne. Il était réveillé par de violentes érections n*ayant aucune 
tendance à disparaître spontanément* Depuis longtemps il avait renoncé 
è, la masturbation pour les faire passer, parce que ce moyen échouait 
et ne lui procurait aucun plaisir {l'inhibition éjaculatoire existait aussi 
dans l'acte auto-érotique ; c'est pourquoi ce dernier ne lui procurait 
aucun plaisir). Par contre, il avait trouvé un moyen infaillible, qui 
devint rapidement compulsif pour se délivrer de ses « érections obsé- 
dantes » : il se levait, allait à la toilette, et urinait. Deux gouttes suffi- 
saient Or, chez le normal l'érection* c'est connu, empêche la miction ; 
ne serait-ce pas ïà chez lui un mécanisme de défense organiquement 
automatisé dans le but d'empêcher une régression à la phase de Péro- 
Usine uréthral, avec fantasmes urinaïres ? En tout cas, chez lui, la sup- 
pression de celte régression, qui se manifesta à une période avancée du 
traitement, témoigna d'un grand progrès; peu à peu les mictions, ne 
supprimaient plus du tout les érections, alors que ce rôle libérateur reve- 
nait à l'onanisme ; en même temps les ténesmes vésicaux nocturnes 
perdaient leur caractère dlrrésistibilité. 

Ces divers comportements symptomatiques, et bien d'autres encore, 
une fois tirés au clair, Jean tenta de coïter sans préservatifs ; et l'impuis- 
sance éjaculatoire devint manifeste. -Ce symptôme dès lors indéniable 
ne fut pas sans produire une blessure narcissique- Il ne .tarda pas , à 
m'apporter la contre-épreuve de mes suppositions : le coït était vérita- 
blement agressif dans son inconscient par le déversement de sperme 
dans la femme. 

Un comportement de Jean dans sa vie amoureuse m'avait frappé par 
ça répétition : emballement brusque pour une femme, puis désintérêt, 
éloignement Symptôme fréquent chez les névropathes, maïs qui chez lui 
avait un sens particulier. L'analyse montra qu'il se comportait comme 
si le fait d'avoir eu un rapport sexuel avec une femme conférait. à celle-ci 
un empire sur lui, un droit absolu, angoissant, qu'il supportait difficile- 
ment, ILfaisait de grands efforts pour continuer (fêtre gentil^ pour con- 
server son amitié > mais le cœur n'y était plus. La rupture devenait le seuL 
moyen de mettre fin à cette situation équivoque et pénible* Ce droit con- 
quis sur lui par l'objet sexuel n'était autre, l'analyse le révéla, que le droit 
à ta vengeance. Cette idée* ou peur, de vengeance devint nette à la suite 
de rapports <c sans capotes », Par culpabilité; Jean lui donnait le droit 
ou talion ; et il devait fuir ce danger, devait perdre l'objet de vue pour 
ne pas être témoin des suites désastreuses de son agression, et pour 
laisser tomber la responsabilité sur un autre. Ce mécanisme de défense 
analysé, un fantasme obsédant apparut : déflorer une vierge* l'engrosser, 
puis la « plaquer», et l'abandonner à son malheur. Ce malheur était 
grand, car grossesse signifiait arrêt de mort. Cela provenait du fait que 
jadis, en période d'effervescence œdipienne tardive, à 10 ans, il eut 
l'occasion de « vivre » deux grossesses successives de sa sœur aînée 

. REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE^ 4 



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322 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



mariée depuis un an ; donc à un âge où îl avait acquis une conception 
parfaitement claire du phénomène. Sa jalousie et sd haine en furent 
. d'autant plus prononcées ; ce -ventre qui grossissait toujours plus fut 
,-Uors l'objet de fantasmes sadiques violents : désir que bientôt ce ventre 
éclatât, que le futur enfant (rival), projeté alors au dehors avec des flots 
d'urine et d'excréments, mourût à la suite de sa mère, ayant trahi Jean* 
La toute-puissance des désirs sadiques contre le ventre de la sœur, désir 
où culminait l'œdipe tardif, sera déplacée plus tard sur la toute-puis- 
sance « miraculeuse » et magique du sperme, c'est-à-dire sur sa puis- 
sance de fécondation, laquelle régressivement sera conçue comme puis- 
sance destructrice {et non vitale) dont l'exécutif sera la grossesse et les 
conséquences catastrophiques de celle-ci* L/idée de l'éclatement du 
ventre grossissant recouvrait celle, alliée à une fortn angoisse^ de l'écla- 
tement possible de son propre ventre, jadis, quand la bonne lui don- 
nait des lavements. Je découvris aussi que le coït condensait en lui quan- 
tité de fantasmes de vengeance, mais tous déterminés en dernière analyse 
par le désir primitif de vengeance des lavements (du sevrage ausçi, maïs 
moins nettement). D'où le a sadisme éjaculatoire » du malade, l'éjacula- 
tion seule, et non la pénétration, étant agressive et destructrice, À ce pro- 
pos, j'ajouterai que le sevrage anal fut moins bien supporté, à l'époque 
de la suppression des lavements devenus source de plaisir sexuel, qu'à 
l'origine l'oral. 

Relevons, dans le matériel analytique si abondant, des fantasmes et 
rêves nombreux et stéréotypés, de catastrophes ; catastrophes diverses, 
cataclysmes cosmiques ou terrestres surtout, dans lesquels il était natu- 
rellement entraîné et où sa vie {son corps) était menacée par des tor- 
rents de houe ou d'eau. Ces rêves furent si fréquents à un moment donné 
que j'allai presque jusqu'à me demander s'il ne s'agissait pasfcde fan- 
tasmes scliizophréuiques. En réalité, le maintien de fortes fixations objec- 
tales sur la bonne et la sœur permettait d'écarter ce diagnostic. Eh bien, 
le sons profond de ces cataclysmes était l'éclatement et la destruction du 
ventre gonflé {fécondé) de la sœur. A cette époque œdipienne secon- 
daire, la peur prédominante fut bien celle de castration. Un rêve parmi 
nn grand nombre d'autres analogues le démontre : « Une chienne, avec 
laquelle je joue, s'amuse à me lécher, pais à me mordre les doigts. Sou- 
dain, elle se prend au jeu, devient méchante. Alors foi peur et lui refuse.., 
je retire ma main, fais le poing et m'apprête à cogner. y> Ce rfive fait 
allusion à la division du cpït en deux temps nettement tranchés au point 
de vue subjectif : le premier n'est qu'un jeu, ne comporte aucun danger, 
le second en comporte un grand, celui de )a vengeance de la femme ; 
d'où peur qu'elle ne l'exerce sur le pénîs que Jean a donc tendance à 
retirer, s'il n'est protégé par la vertu magique de la capote (1), 

(1) -Certains hommes souffrant à leur insu d'impuissance orgastique la ratio- 
nalisent souvent par leur peur de faire tin enfant à leur partenaire, surtout dans 
les rapports extra-conjugaux* Cette peur, quelle que légitime qu'elle soit objec- 
tivement, peut néanmoins dissimuler une peur inconsciente d*éjacu1en J'ai vu un 
cas dans lequel le fait de se retirer (coïtus interruptus) avait rendu l'éjaculation 
possible. 



* 
NÉVROSE SAKS COMPLEXÉ D'ŒDIPE 323 



Un autre symptôme* qui apparut dans la période ayant suivi la sup- 
pression des capotes, fut un malaise profond suscité par les mouve- 
ments de la femme : « Ce sont ses mouvements* contorsions, etc., au 
moment de Torgasme, qui l'empêchent, le rendent douloureux, dés- 
agréable, me gâtent tout mon plaîsïr„ # » Aussi la priait-il de se tenir 
Iranquille* Les « gigotages » de sa partenaire inhibaient Féjaculation. 
Eh bien, je pus découvrir que ce renforceriient de rimjmissance prove- 
nait du sens inconscient qu'il accordait à ces mouvements ; sur ce plan 
ils ne répondaient plus à une réaction naturelle au plaisir, mais à une 
réaction contre-agressive ; ils étaient les signes avant-coureurs de la 
vengeance. Car en tant que « débaltemenls » ils lui rappelaient les siens 
propres pendant le lavement* lesquels étaient éminemment contre- 
agressifs* 

Ces quelques indications étaient destinées à orienter un peu le 
lecteur dans un tableau clinique fort compliqué. Bien qu'incom- 
plètes, nous espérons qu'elles feront comprendre le caractère sub- 
jectif essentiel accordé pathologiquement au coït par notre malade ; 
caractère, non pas d'un acte d'amour, mais d'un acte de vengeance. 
Cet acte est resté dans l'état névropathique adulte l'exécutif des 
impulsions vengeresses réprimées de l'enfant, suscitées en lui par 
le traumatisme* Quoique si précoce, ce dernier imprima en lui de 
façon profonde l'empreinte de certains modes réactïonnels qu'adop- 
tera entièrement sa future sexualité. 

Notons en effet cette réaction aux grossesses de sa sœur, à 10 ans* 
à l'époque œdipienne tardive* Ce fut une réaction très sadique- Or, 
ce ventre gros, ou mieux grossissant, lui rappelle obscurément son 
propre ventre maltraité, dans lequel la bonne subitement méchante 
injectait des liquides ; ceux-ci lui donnaient l'impression de faire 
gonfler son petit ventre contracté ; et les douleurs simultanées, 
associées à cette sensation intérieure. de tension contribuèrent beau- 
coup à faire naître ce fantasme terrifiant : elle va (veut) le faire 
éclater (1), Huit à neuf ans plus tard, le désir sadique de vengeance 
par talion sera transféré sur la sœur et marquera immédiatement, 
-automatiquement, son empreinte sur le désir génital. Mais à l'âge si 
reculé du traumatisme le petit n'avait pas encore tâté de la mas- 
turbation, n'avait pas encore de tentations sexuelles ou de fantasmes 
■œdipiens sur la conscience, pour lesquels on redoute les repré- 
sailles d'un père rival Loin de voir, à ce stade primaire, dans le 
lavement une punition pour des pulsions défendues, il vit au con- 
traire le lavement lui-même (la volonté de la bonne) produire subi- 

(1) Il souffrait déjà, et en souffrit toute sa vie, de flatulence. 



324 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tement l'érection. C'est là s pensons-nous, que réside l'intérêt de son 
cas. II fut séduit et agressé eh même temps par Fobjet, substitut 
maternel, sur lequel toute sa libido était fixée. Sa réaction de colère 
rappelle celle des petites filles, citées par Freud, à la suite du lave- 
ment administré par la mère ; mais il nous semble que les résultats 
produits chez le petit garçon par la même opération méritez ait une 
étude approfondie. 

Séductrice, la bonne le fut à un haut degré ; en plus des soins de 
toilette* de la tendresse, etc., que la mère prodigue habituellement 
et qui excitent les zones érogènes de l'enfant, elle fut appelée à lui 
soigner l'anus dès les premiers mois ; et il semble qu'à cette occa- 
sion elle trouvât du plaisir au plaisir de l'enfant. En outre, l'édu- 
cation à la propreté en fut simplifiée. Bref, les rapports affectifs 
devaient être particulièrement bonsj et les erotiques spéciale ni e3it 
étroits ; et il est hors de doute que le petit bébé, à l'époque pré- 
clystérienne, avait une très forte fixation amoureuse anale sur sa 
mère-bonne. C'est dans ce ciel serein qu'éclata soudain l'orage clys- 
térien. 

Le coup était dur, et difficile à soutenir pour beaucoup de rai- 
sons. Nous mentionnerons Tune d'elles en passant, comptant y 
revenir dans la deuxième partie : c'était l'absence du père. Dans 
Fœdipe 3 on sait que des rapports satisfaisants, parfois très tendres, 
peuvent être maintenus avec la mère malgré le refoulement sexuel, 
parce que le père attire la haine, la composante sexuelle négative, 
sur lui. Ainsi, le garçon perd une bonne raison de craindre la perte 
de Tjamour de la mère aimée. Pour Jean, la situation fui très défa- 
vorable parce que la haine se porta brusquement sur l'objet aimé 
lu Unième. Sentiments inconciliables qui le portèrent à dissocier 
imagînativement la bonne en deux ctres complètement différents 
qu'il fallait isoler l'un de l'autre ; la bonne gentille et la bonne 
méchante* Devenu parfaitement sadique à regard de la seconde, il 
lui. eût été impossible de vivre avec la première sans cette « isola- 
tion » subjective. Adulte, il divisera encore le sexe faible en deux 
catégories : les femmes gentilles, tendres, « donnantes », à l'égard 
desquelles il, sera adorable mais sexuellement inhibé ; les autres, 
égoïstes, narcissiques, agressives, à l'égard desquelles il sera 
féroce (1). Cette férocité même le contraindra à les fuir, à rompre 

<ï) Cette ambivalence se manifestera souvent à Peganî d'une seule et même 
femme dissociée ÊÏoiiïlaire nient en deux êtres distincts. 



NÉVROSE SANS COMPLEXE D J ŒDIPE 325 



■ -h 

<3u moins tout contact affectif avec elles ; il tombera alors dans de 
fortes dépressions où l'angoisse remplacera le sadisme refoulé, 
Envers les hommes, son attitude affective ne sera pas bien diffé- 
rente, sî Ton remplace femmes exigeantes et critiques par « supé- 
rieurs >> ; avec camarades ou inférieurs, il sera charmant, à condi- 
tion d'exclure tout élément de rivalité. Suivant les circonstances, 
quand par exemple il « aqra plein le dos » des femmes, ses rela- 
tions avec les hommes seront de suite érotisées et remplaceront, 
tout en les reproduisant, les copiant? les relations féminines. Ce dé- 
placement continuel, cette vicariance, révélera F état de confusion 
înstiiictuelle complète où le traumatisme l'avait mis et laissé. 

Sa situation à cette triste époque de l'enfance fut bien étrange ; 
^lle serait comparable à celle d'un enfant ayant une mère et un 
père à la fois très' gentils et très méchants. Le traumatisme, en 
effet, a le sens qu'aurait une agression par le père en des circons- 
tances normales ; d'ailleurs, la méchante bonne avec sa canule (ou 
le pénis caché qu'elle remplaçait) prit d'emblée à ses yeux valeur 
masculine, et le lavement celle d'être traité en fille ou en femme. Si 
bien que, au cours de sa j névrose*, il conjuguera en lui deux atti- 
tudes instinctuelles que Ton voit habituellement séparées : 
celle du grand narcissique génital, incapable d'amour objectai, 
et qui ayant souffert d'une mère très sévère dirige pour 
s'en venger son sadisme contre les femmes ; et celle de l'anal qui 
ayant eu un père très sévère a cédé devant lui^ est devenu passif, et 
plus tard conservera son attitude féminine passive envers les objets 
homosexuels (1). 

§ 5, — Confusion sexuelle 
et symptômes ur inaires et intestinaux. 

Cette confusion sexuelle primitive, dont l'élaboration psychique 
secondaire rendît pour notre malade hommes et femmes inter- 
changeables, n'oublions pas qu'elle eut une base physiologique. 

- 

(1) Une des plus tenaces résistances à vaincre dans son. analyse fut risolatiou 
-qi^il établit et maintint entre les deux domaines, celui des hommes et celui des 
femmes. Son analyse se déroula pendant un temps en périodes alternantes 
d'apport de matériel bomo, puis hétérosexuel uniquement, et ainsi de suite. 
Cherchant toujours à échapper à Pangoisse par l'anag-ogisme (recherches de 
solutions futures) tantôt il -s'obstinait à vouloir améliorer et rendre normales 
ses relations avec les hommes, tantôt avec les femmes, guérir par le travail et 
la hitte ou guérir par l'amour ; jamais les deux à la fois mais toujours ou l'un 



4AÉMÉ>É«« 



32(> REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Dans l'état de grosse émotion, de désarroi mental où le lavement le 
plongeait, le petit Jean n'était plus apte à distinguer nettement les 
sensations génitales, dues à l'érection, des anales. Il dut les con- 
fondre ou les mélanger, d'autant plus que ces dernières étaient pré- 
dominantes ; en effet, c'est la zone ano-reetale qui était attaquée, 
et de plus une zone très sensibilisée par la maladie locale* Dans 
l*analyse de toute névrose obsessionnelle»' il est courant de voir les 
formes ou les contenus des pulsions génitales remplacées par ceux 
des pulsions anales ; on l'exprime en disant que la génitalité est 
pensée analement* Par les interprétations correctes des résistances 
on arrive cependant à supprimer cette confusion apparente, causée 
par la régression, c'est-à-dire à faire sortir l'angoisse de castration 
génitale qui déterminait le refuge dans Féroiique anale. Mais 
aucune névrose obsessionnelle ne nous a jamais donné l'occasion de 
constater, ni de débrouiller une confusion aussi réelle, aussi com- 
plète des pulsions sado-pballiques avec les sado-anaies, Nous avons 
déjà souligné le fait que pour Jean la miction, au point de vue pul- 
sionnel, avait la même fonction, la même valeur que ïa défécation* 
À ce propos, il nous semble intéressant de relever une analogie de 
perceptions primitives ressenties successivement par le petit Jean 
et qu'il embrouilla les unes avec les autres dans la suite, 

Nous savons qu'historiquement sa première peur liée à l'érection 
ne fut pas celle de la castration, mais celle de ne plus pouvoir uri- 
ner. Et là, le ténesme vésical et la sensation consécutive de tension 
abdominale réveilla le souvenir récent et terrifiant de la sensation 
du ventre contracté qui se gonfle et de la crainte de son éclatement 
Et alors, l'analogie sensationnelle, sinon anatomique, entre ces dou- 
leurs, devint une identité. En se basant sur les sensations phalliques 
nouvelles, l'enfant en infère chez la bonne à un regain de desseins 

ou l'autre. C'était une -défense morale {narcissique} très forte contre sou sadis- 
me : £ar, croyant et se ïïattant d'y renoncer, i] le transposait et le dissimulait 
dans le domaine dont il ne parlait pas, qu'il « annulait » ainsi par la toute 
puissance de la pensée. On sait qu'une des grandes difficultés rencontrées par 
l'analyste provient de J*ï importance plus grande qu'il doit savoir occasionnelle- 
ment accorder aux choses dont le -malade ne -parle pas qu'à celle dont il parle* 
Sans doute ce mécanisme def ensif par isolation est fréquent dans les névroses 
œdipiennes ; le sujet résiste par exemple h établir ou révéler une relation entre 
son agression ou ses -haines et ses pulsions sexuelles, mais le caractère si net., 
ai systématique qu'elle prit dans notre cas provenait précisément de l'un ici té 
originelle de PorbjeL La nécessité où fut l'enfant de le dissocier en deux per- 
sonnes distinctes rendit beaucoup plus difficile la lâche psychologique de 
réunir et confondre à nouveau celles-ci en une seule. 



^ ^^^ta^^ 



NÉVROSE SANS COMPLEXE D ? ŒDIPE 327 



agressifs et meurtriers, dont le but est la destruction de son ventre* 

■ 

disons de son corps ; conviction renforcée par le fait que ce dernier 
est Hgotté. Devant pareille cruauté, le droit à la vengeance est 
absolu, Jean s'est dit : Puisque tu veux m'empêcher d'uriner, c s est- 
à-dire faire sauter et détraire mon ventre, eh bien je veux me ven- 
ger en t' urinant dessus pour détruire le tien* L'équivalence uriner 
dessus — détruire fut instaurée ainsi, et son premier but fut exac- 
tement le même (but destructif) que celui donné antérieurement à 
Pacte de déféquer dessus. C'est sur cette base assez concrète, réelle 
en somme, que s'édifia le fantasme d'uriner dedans, puisque la 
bonne, avec sa canule-phallus, urinait en lui ; fantasme exploité 
naturellement par la libido phallique, brusquement et traumatique- 
ment éveillée, 

A propos de cette confusion psychique entre fonctions urinaires et 
intestinales, citons les faits suivants* Au cours d'une séance, Jean asso- 
cie ainsi : <* Hier soir, je suis allé au cinéma pour me distraire (arrière- 
pensée d'aventure sexuelle). Avant d'entrer > j'ai été à la selle pour ne pas 
Être obligé de ressortir ; diarrhée. Ainsi je n'ai plus £u aucun besoin 
pendant la représentation, » 

Notons en passant qu'il a souffert, depuis la puberté, d'entérite chro- 
nique d'origine nerveuse. Le besoin intestinal avant la représentation 
était aussi psychogène, dirigé tout, d'abord contre l'analyste, car il 
s'imaginait que je lui interdisais de s'amuser, d'où hostilité. La selle 
avait le sens d'une libération de ma pénible tutelle (ce jour-là il n'avait 
pas de séance, il « avait. congé »). Ainsi délivré de son agressivité, il 
pourrait jouir du spectacle sans angoisse. C'était là le but actuel de cet 
acte magique, mais nous allons voir qu'il le manqua. 

« Par contre, j'ai été pris d'un besoin de plus en plus impérieux d'uri- 
ner, avec des picotements, des chatouillements dans la verge. J'ai lutté 
contre, c'était douloureux, intenable. En sortant, j'ai couru à la toilette 
et constaté.,, une goutte de pus ! Uriné deux ou trois fois la nuit et ce 
matin, gros écoulement jaune épais et tout à fait purulent. Fantasme 
immédiat : je vais courir annoncer ça à Mme X t „ ? qu'est-ce qu'elle va 
prendre,,. Ce matin, je me sens évidemment soulagé,» tout est remis a 
plus tard... plus question de femmes,.. Au fond, c'est au méat que ça me 
démange et me brûle, c'est tout à fait la même chose que mes déman- 
geaisons de l'anus de ces derniers temps... et les mêmes que celles de 
l'enfance* le soir, quand j'avais ces « piqs-piqs » et que je commençais à 
crier et où ça finissait par des lavements». Au fond, j'ai un petit anus au 
bout du pénis... mais c'est peut-être aussi une espèce de vagin.*. Mais c'est 
vrai, en fait, le D' M. m'a fourré des canules... [spécialiste consulté 
immédiatement le lendemain matin (1)]. Moi : « Ce qui me frappe, c ? est 

(1) A l'examen direct : 1 er verre trouble, 2* clair. Le médecin a peine à recueil- 



■ i.i.»i- u: 



328 REVUE FRANÇAISE I>E PSYCHANALYSE 



votre état d'euphorie extrême, » — Lui : « C'est urai, J£ J«e sens très 
bien, et gai comme un pinson, j'ai bien dormi, sans arrêt , sans rêves, et 
ce matin je suis détendu et reposé. » [Seconde nuit après Je cinéma.] 

■Résumons la suite des événements. Le lendemain, plus d'écoulement 
purulent du tout ; une on deux gouttes claires comme de? la glycérine. Le 
D r M. ne trouve plus rien» Il renouvelle des examens bactériologiques, 
mais tout aussi négatifs que le premier ; ni gonos, ni colis* flore banale. 
Deux jours après, tout avait passé* Il retourne une dernière fois chez -il. 
qui ne trouve plus rien : « J'ai consulté toute la littérature médicale sur 
votre cas, m'a-t-il dit, mais je n'ai rien trouvé»* Finalement, en levant 
ïes bras au ciel, il a ajouté qu'il n'y comprenait rien. » Ajoutons que 
Jean n'avait eu aucun rapport sexuel depuis deux mois, le dernier avec 
Mme X.j et avec capote ; on pouvait d'ailleurs la considérer comme au- 
dessus de tout soupçon» Par contre, il avait contracté une vraie blemio- 
rhagie une dizaine d'années auparavant, mais qu'il avait soignée minu- 
tieusement et dont il était guéri. 

Tout porte donc à croire qu'il s'agit d'une pseudo-blennorhagie psy- 
chogène ; et Ton comprend que l'urologue, de compétence indiscutable 
pourtant dans son domaine, n'y ait rien compris. Je laisserai de côté 
tout ce que le lecteur analyste a discerné de suite dans cette situation, 
ne voulant relever que quatre points. 

Le premier, c^est le retour du sadisme excrémentiel dans la fonction 
urinaire, après sa liquidation anale contre l'analyste, c'est-à-dire son dé- 
placement immédiat de l'objet homo — sur l'objet hétéro-sexuel. Le pus, 
dans l'inconscient^ était l'équivalent d*excréments dangereux, toxiques, 
destructeurs, etc. Pareil passage immédiat d'un plan à l'autre était cons- 
tant dans son analyse, alors que dans l'obsessionnelle, comme on sait, 
il s'opère très lentement, au fur et à mesure de la reviviscence de l'an- 
goisse de castration* Je n'ai pas oublié le rêve qu'il m'apporta à la pre- 
mière séance (il savait k qu'il faut apporter des rêves »} et que je me 
suis gardé d'interpréter : rêve où, par un symbolisme transparent, il 
exprimait le désir .d'être <t concilié » isit vente verbo) par la femme 
d'alors. Et quel ne fut pas mon étonnement quand tout de suite après 
il m'en raconta un autre où il était « compîssé ». Ces rêves revinrent 
très nombreux dans la période masochique, soit après la période pseudo- 
œdipienne de son analyse. Plus tard, dans la phase sadique, ils se 
transformèrent en rêves actifs, maïs toujours alternativement ou indiffé- 
remment urétraux ou anaux. C'est qu'en fait la substitution des conte- 
nus ou désirs anaux aux u rétro-phalliques ne répondait pas, comme 
dans l'obsessionnelle, à un mécanisme de défense par régression contre 
l'inceste et l'œdipe en général. Au contraire, les deux fondes exprimaient 
ou réalisaient le même désir pulsionnel, désir sadique de' destruction. 

Jir du pus pour analysé bactériologique ; il doit s'y reprendre à plusieurs fois 
avec des * tortillons » d'ouate. L'analyse haciér, es! totalement négative. « Il 
m'a longuement interrogé mais j*ai pu lin affirmer que je n'avais pas bu 
d'alcool ces jours.» » 



M* 



NÉVROSE SANS COMPLEXE D' ŒDIPE 329 



Le second point* c'est l'accès de douleurs vésîcales, dues au ténesrae et 
à la lutte contre lui. Les crises algiques recto-anales ou vésico-uréthrales 
jouèrent un grand rôle dans la névrose, à titre de symptôme mixte, soit 
tantôt hystérique, tantôt réellement hypochondriaque. Ici il répondait 
à un mécanisme de défense contre le désir hétéro-sexuel né pendant la 
(représentation, plus exactement reproduisait le mécanisme spasmo- 
Ùique au moyen duquel le petit Jean luttait, pendant le lavement, contre 
l'impulsion de le lâcher et le projeter sur la bonne, ou d'uriner contre 
elle également. Je reviendrai plus loin là-dessus, mais relèverai déjà 
l'apparition au cinéma de l'angoisse liée au ténesnie. Cette angoisse 
réapparut dans un grand nombre de situations : c'était, l'analyse le 
révéla* la fameuse et vieille angoisse de ne plus pouvoir uriner, et tou- 
jours associée à celle de ne plus pouvoir se retenir et de « lâcher » mal 
è. propos» dans ses culottes, dans un lieu, ou à un moment où il ne fallait 
pas. D'ailleurs il est fort probable qu'au stade anal pur {préphallique ) 
des lavements il fut déjà pris de la peur de ne plus pouvoir $ vider son 
ventre puisqu'on introduisait dedans des choses, des obstacles, et de 
plus des choses qui le faisaient gonller ». Rappelons qu'à cet âge la peur 
était de faire au lit, ou à côté du vase, et de s'exposer ainsi aux répro- 
bations de la bonne. On voit que pendant la représentation l'ambivalence 
primitive se répéta automatiquement : veux-je lâcher ou ne pas lâcher ? 
si bien qu'il lutta jusqu'au bout sans résoudre le problème, au lieu de 
sortir simplement pour aller se soulager* 

■C'est le lieu de décrire ce qu'il appelait « le cirque », soit le déroule- 
ment habituel de ses nuits- En réalité, il y avait deux cirques, l'un anal 
l'autre urêihral, qui se superposaient ou s'intrîquaïent : il s'endort ; réveil 
vers une heure ou deux heures* avec mal au ventre, gaz, puis besoin 
soudain ; il lutte : « J'ai vu le moment où j'allais faire au lit**., j'ai couru ; 
petite selle diarrheique ; rendormi, nouveau réveil, torti!Iées > recouru ; 
trois quarts d'heure après, idem, et ainsi de suite tous les trois quarts 
d'heure.» ; finalement j'ai dit zut, si je coure chaque fois il n'y a plus de 
raison que ça s'arrête, et j'ai remis ça au matin. » Ce cirque manifestait 
physiologiquement le conflit psychique violent engendré par les pul- 
sions sadiques anales, ou quand il était uréthral par les sadiques géni- 
tales* La cuvette des w«-c. symbolisait l'organe féminin^ plus profondé- 
ment le ventre féminin» À l'époque clystérienne il ignorait en effet l'exis- 
tence du vagin- Non seulement ses matières solides ou liquides, mais 
ses gaz aussi étaient doués d'une puissance magique (gaz caustiques, 
gaz asphyxiants), leur puissance offensive fut déplacée ensuite, dans 
l'imagination symbolique, sur les bacilles. Comme enfant, il eut le com- 
plexe des flatus* J'ai pu observer dans plusieurs cas que les enfants qui 
ont eu celte tendance ou ce plaisir à utiliser le flatus contre les adultes 
et la bonne éducation développent volontiers un certain trait de carac- 
tère- Ce besoin comiquement agressif une fois réprimé tend à se trans- 
former en un goût marqué à Vironie, dont Jean" en particulier n'était 
point exempt 



330 1ŒVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



j 



» 



Bref, le cirque anal constituait un syndrome fort ancien et tenace qui 
nous occupa longtemps, II lui fallut pas mal de temps pour corupre ndre 
et admettre son caractère nerveux et morbide. 

Alors il commença à parler de ses érections, et nous pûmes établir 
une relation entre elles et les troubles intestinaux, qu'il avait toujours 
considérés comme relevant de son entérite. Une période d'insomnies se 
produisit, par exemple : « Cette nuit, insomnie» nombreux réveils avec de 
fortes érections^ besoin d'uriner.*., je me suis levé pour prendre du 
himmal..* Alors j ? ai fait une salve de pets et de gaz. Ça m'a tout de suite 
soulagé. J'étais content et l'érection est tombée* Plus besoin de luminal, 
me suis rendormi. » 

L'analyse lui révéla ainsi non seulement sa peur nocturne de souiller 
son lit, maïs sa peur diurne^ obsédante, qu'il lui a arrive un accident », 
surtout en public, à des dîners, réunions, théâtres, etc. C'est ainsi qu'il 
avait contracté peu à peu <\qs « habitudes intestinales » bien curieuses, 
mais qui à ses yeux « allaient de soi »* Par exemple la « selle prophylac- 
tique )> précédant toute action* Il fut également extrêmement étonné (et 
froissé) d'apprendre que le besoin de se relever la nuit pour uriner 
puisse être un symptône morbide à son âge, et non une chose normale. 
Idem pour la miction prophylactique. Le « cirque » uréthral pur était 
compliqué par les érections qui provoquaient le réveil. II était réveillé, 
comme nous l'avons déjà mentionné, par de fortes érections qu'il fai- 
sait passer en allant uriner : « une goutte et Pérection tombe, instanta- 
nément », et .cela plusieurs fois par nuit également. Eh bien, cet acte 
compulsif était inconsciemment déterminé par la peur de ne plus pou- 
voir uriner, et les conséquences imaginaires terrifiantes de cette rétention 
nerveuse (voir plus loin). 

Jean dans ses associations a comparé lui-même son méat urinaire à 
un petit anus irrité et prurigineux par où s'échappe « une saleté ». En 
réalité, ce petit accident anal lui est arrivé souvent d&ns la vie, dans sa 
chemise notamment, ce dont il était extrêmement humilié, surtout devant 
tin objet sexuel* Au cours des .<r cirques » nocturnes survenus après sa 
pseudo-blennorhagie, il fit de nombreux rêves dont voici un exemple : 
it Je descends à la salle à manger pour déjeuner. Au moment de com- 
mencer, fai un besoin pressant. Je. vais pisser dans un coin. L'urine 
envahit la pièce, et j'ai peur qu'on la reconnaisse à son odeur. En effet 
ma sœur entre et esl dégoûtée et furieuse, ça sent la pourriture.» Angoissé, 
je dis ; Oh, c'est Veau d'un vase de fleurs qui s'est renversé et qui est 
contaminée par les racines pourries et des bacilles, » Par les associations 
il devient clair que racines pourries et bacilles représentent matières et 
gaz intestinaux, le renversement du pot de fleurs un fantasme de déflo- 
ration conçue comme un acte sadique (tout au fond désir de renverser 
le pot de chambre, en projeter le contenu sur la bonne, après le lave- 
ment, expression première du sadisme à retardement, etc.). Mais Jean 
se tait soudain. J'interprète son silence connue une résistance narcis- 
sique. Il a dit lui-même que son méat était un petit anus, Mais c'était là 



n«e 



NÉVROSE SAKS COMPLEXE D J ŒDIPE 331 



un rapprochement verbal, une idée intellectuelle tout à fait dans son 
genre d 'ailleurs (comme' quand il parlait intellectuellement de son 
œdipe). Au fond, ce qu'il ne veut pas voir c'est la réalité psychique de 
cette dévalorisation à la suite de laquelle il considère et utilise réellement 
.son péniSj cet organe dont par ailleurs il est si iïei\ comme un organe 
destiné à répandre de mauvaises odeurs et des miasmes meurtriers. Il 
ajoute brusquement : « Oh, dans le rêve en effet je trempe mes doigts 
dans cette eau pour les sentir ensuite. » Comme d'autre part il m'avait 
annoncé en arrivant qu'il avait un fort rhume, je lui dis : « Vous vous 
êtes mis de la pommade dans le nez, » — <* Oui, ce matin, comment le 
iavez-vons ?» — « Et hier soir aussi ?» — - « Oui, aussi. » ; — « Et c'est 
une pommade contenant des essences végétales, » — « Oui»., du géra- 
nium ! » Je savais, il faut le dire, sa prédilection pour les pommades de 
ce genre, dans son hypochondrie nasale* — « Alors, c'est clair* vous 
aimiez comme enfant vous fourrer les doigts dans l'anus et ensuite 
dans le nez, et la bonne vous a grondé pour cela. » Cette interprétation 
ramena quantité de souvenirs concernant sa manie infantile de se mettre 
les doigts au nez ; par exemple : « après avoir ôté la saleté, je la roulais 
jusqu'à ce que ce soit noir », Puis il réprimait Fenvie de lancer la hou- 
lette contre la bonne, etc. l/onanisme anal et « le plaisir à la saleté » 
revinrent aussi à la mémoire. Contre ces auto-érotismes lointains et cho- 
quants la résistance était plus forte* ' 

Un fait frappant était que le premier réveil se produisait assez exac- 
tement trois heures après l'allée au lit En approfondissant ce thème, 
Jean parvint à se souvenir d'une longue période de son enfance où la 
bonne, l'ayant couché à 7 heures, revenait dans leur chambre vers 10 
heures se coucher elle-même, et en profitait pour le sortir du lit et te 
mettre sur le vase (lever prophylactique !). Cependant, il ne put se sou- 
venir d'enurésies. Et il est plausible qu'il n'ait pas recouru, comme tant 
d'autres garçons, à ce substitut de l'onanisme ; car les pulsions phal- 
liques avaient été trop violemment réprimées, et puis il n'était encore 
question d'œdipe. 

Vers 5-6 ans, son sommeil se gale. Il est inquiet, s'endort mal, et fina- 
lement appelle lui-même la bonne, d'avance, pour éviter l'accident Ses 
appels se multiplient, et il se réveille dans ce but préventif* C'est sur 
cette base, ou ce terrain propice que germèrent les phobies {choléra, 
peste), tout d'abord nocturnes, C J est qu'à cette époque* l'analyse permit 
de le découvrir, les érections spontanées étaient apparues. Immédiate- 
ment la défense contre l'onanisme est mobilisée, par une angoisse trop 
vive : Jean devient phobique,' mais reste obéissant. Le premier accès fut 
d'assez courte durée, et ce ne sera qu'à huit ans que le grand accès de 
phobie des serpents, décrit plus haut, se déclarera et que l'angoisse' de 
castration revêtira toute sa valeur. 

Le troisième point est sa réaction euphorique. Nul doute qu'elle n ? ait 
trait à r auto-castration que traduit sous une forme moderne la bien* 
norrhagïe. « Plus question de femmes », dit-il lui-même ; cela veut dire : 



I W1U. . fh T I1ÉIII «Il ^■llfcl . 



332 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



j 



je vais être pour quelque temps délivré de mon angoisse, soit de mon 
sadisme. Et il recherchera dans l'analvse là satisfaction de' son besoin 
de protection et de sollicitude {tendresse) par une attitude agréable de 
transfert positif* I/agression contre l'analyste tombera, lequel deviendra 
momentanément la bonne gentille. g C'est le paradis », dira-t-il. Inté- 
ressante, cette félicité, cette joîe avec laquelle il accepte la castration 
phallique, alors que quelques minutes auparavant il avait sî mal, et si 
peur de ne pas pouvoir uriner. Je reviendrai là-dessus. 

Le quatrième enfin est cette sorte de- répétition et de condensation en 
un court espace de temps d'un « comportement en série y> reproduit à 
de plus grands intervalles tout au long de sa vie* Je le décrirai pins loin, 
me bornant ici à le résumer en deux mots : diriger l'agression sur l'objet 
lâché dans le moment où il attache la libido à un nouvel objet pour lequel 
il flambe^ comme s'il voulait se faire plaindre et consoler par une 
seconde femme (gentille bonne) du mal qu 3 une première lui a fait (mé- 
chante bonne), ou si Ton veut qu'il lui a fait ! Aujourd'hui, par exemple, 
il court en fantaisie « engueuler » Mme X, qui IV soi-disant infecté, 
alors qu'il revient vers l'analyste se faire consoler, Mais, dans sa vie 
réelle^ le point intéressant est que les deux objets successifs de ce? transi- 
tions pouvaient être indifféremment deux femmes, une femme et un 
homme, ou deux hommes, et cela sans que la position homo-sexuelîe fût 
un mécanisme de défense contre la position hétéro-sexuelle ; car elles 
consommaient autant de.sado-masochisme Tune que l'autre. 

Ainsi* chez le petit Jean, il n'y a aucun doute que ce fut Pagres* 
sïon pratiquée par l'objet aînié qui mobilisa et fixa sur lui la libido 
phallique* Claire démonstration, pensons-nous, de la thèse de Freud 
citée au début de ce paragraphe : la réponse sur le plan sadique 
anal à une excitation passive intense de la zone rectale est un 
accès de sadisme. À ce point de vue on pourrait se demander si le 
lavement donné par la mère au petit garçon, en tnnt qu'interven- 
tion fréquente dans notre civilisation, ne jouerait pas un plus grand 
rôle qu'on ne Ta pensé jusqu'ici dans la genèse du complexe d'œdîpe. 
Il pourrait en être souvent l'agent préparateur ; éventuellement 
l'agent déclencheur, mais perturbateur à la fois, la mère étant dans 
cette occasion réellement séductrice ; génitale ment donc sexuelle- 
ment séductrice s*il arrivait que l'opération, comme dans notre cas, 
déclenchât une excitation pénienne. Ce phénomène, quand l'analyse 
l'eut bien tiré au clair, me parut une découverte ; mais en lisant 
l'article de Freud je vis que Mme R. Mac Brunswick semblait avoir 
déjà supposé, en se basant sur l'analyse de certaines femmes, que 
le clystère put provoquer une excitation du clitoris de la fillette ; 
car dans sa remarque à Freud elle comparait l'accès de colère suc- 






NÉVROSE SANS COMPLEXE D 'ŒDIPE 333> 



cédant au lavement à l'orgasme succédant à une excitation géni- 
tale. Chez le garçon, la preuve de cette hypothèse (Pèrection) étant 
visible 5 elle serait plus facile à apporter* Chez Jean, en tout cas, 
cette excitation génitale paraît certaine, et le symptôme si net du 
« sadisme à retardement » dirigé contre des objets (homo ou hétéro- 
sexuels), en tant qu'orgasme psychique substitué à Porgasme phy- 
sique (moteur), à la suite ée l'inhibition de ce dernier, vient à 
Fappui de Pidée que la réponse instinctuelle au lavement soit une 
pulsion sexuelle. Ce fait, s*il devait se confirmer, mériterait d'être 
signalé aux pédagogues et aux parents « prompts à la canule ». 
Quoi qu'il en soit, la peur prédominante, fondamentale, inspirée 
à Jean par ses pulsions vengeresses, était bien celle de la destruction 
de son corps ; peur auprès de laquelle celle de la destruction de son 
pénis seul pour ainsi dire pâlissait- On peut se rendre compte des 
causes profondes de cette hiérarchie émotive, établie aux dépens de 
la peur de castration. Dans l'obsessionnelle, on voit couramment le 
désir de castration accompagner la peur de celle-ci ; ces deux repré- 
sentations contradictoires ne s'excluent nullement, semblent même 
faire bon ménage. Cela prouve bien que P enfant dispose de moyens 
efficaces pour venir à bout de son angoisse, qu'il peut donc la sur- 
monter* et, sans devoir inhiber complètement pour cela, ou rendre 
inutilisable son agression et sa libido. Au lieu de la craindre, il 
accepte la castration, l'affirme même, en en faisant un but libidinal 
car ce renversement lui permet alors de satisfaire agression et 
libido sur le mode fémiiiïn-masochïque. C'est bien ce que le petit 
Jean a tenté, nous Pavons vu. A cet égard, Pinterdictîon de faire des 
saletés en état d'érection a bien pris, peu à peu, le sens psychique 
d'une menace de castration, dont la persistance, due à Pintroj action, 
le paralysera plus tard dans son œdipe sadique et vengeur. Mais le 
lavement lui-même, en tant qu'intervention, c'est-à-dire agression, 
ne fut pourtant pas considéré par lui comme Y exécution de la cas- 
tration (1) ? bien que le _A\iî imposer équivalût à le « faire 
fille >k Et cela simplement parce qu'il provoquait Pèrection- C'est 
pourquoi sa tentative de résoudre l'angoisse par Pattitude passive 
(fémïno-masochique), mécanisme qui réussit dans l'obsessionnelle, 
partiellement en tout cas, échoua complètement. Car ce mécanisme 

<]) On sait que .dans les eas habituels l'agression anale homosexuelle, ou 
son fantasme, prend souvent cette signification. C'est l'érotisation de l'agres- 
sion par le père interdisant la sexualité masculine active. 



JlHt REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



le soulagea seulement de Paiigoisse de castration, mais pas de celle 
de destruction. D'ailleurs, comment venir à bout de cette dernière ? 
Renoncer à son pénis ou à sa fonction n'y suffit plus ; le seul moyen 
est de se détruire soi-même. C'est bien ce que notre malade, obsédé 
d'idées de suicide, tenta de faire, Cette angoisse insurmontable 
d'être détruit, éventré, réduit en bouillie, constella le tableau cli- 
nique. Elle expliqua, à mes yeux, le symptôme constant et rebelle 
qui le domina toujours : l'angoisse ; le caractère mélancolique 
affecté par la névrose ; ces graves dépressions dont seule la ten- 
dresse d'une femme donnante était à même de le faire sortir, Elle 
expliqua à mes yeux aussi pourquoi il n'était pas devenu homo- 
sexuel ; car enfin la question se posait, Cest que* la peur de la cas- 
tration était justement au second plan ; cette « castration vagi* 
nale », cette peur de l'organe féminin qui est au premier plan chez 
l'homosexuel vrai, réalisateur (chez lequel d'ailleurs le complexe 
pathogène le plus refoulé est précisément un œdipe typique)- Rap- 
pelons enfin ici un autre symptôme dont il ne souffrit pas : l'impuis- 
sance élective (1). Ce n'est pas l'accouplement des organes qui était 
dangereux* ni la pénétration, étant donné qu'en elle-même elle 
n'était pas incestueuse ni sadique, mais bien l'éjaculation* Dans 
l'impuissance vraie, la peur de castration inversement est presque 
toujours au premier plan. Ici le coït était un acte avant tout des- 
tructeur, plus destructeur qu'incestueux, et cela en fonction de 
l'éjaculation ; d'où l'impuissance orgastique seulement. 

Citons ici un rêve typique reproduit bien souvent au cours du traite- 
ment avec des variantes : « Je suis sur une jument poursuivi par un 
taureau. Obstacles. Elle les passe mal et lui êpatanunent Finalement, elle 
en refuse un, al lui se lance sur elle, lui larde le ventre avec ses cornes 
t et Vé ventre complètement. Angoisse terrible. » , 

C'est là le rêve classique de l'analysé, de l'obsédé notamment, qui fuit 
devant le transfert sadique, soit prend peur devant la réactivation et la 
nécessité d'exprimer sa haine œdipiennç^pontre le père. Par contre, le 
persécuteur sadique chez Jean était indifféremment un taureau ou une 
vache, un bouc ou une chèvre, etc.» Rappelons qu'il passa son enfance 
d la campagne, placé chez la vieille bonne. En oulre, dans les cas habi- 
tuels, on voit ces fantasmes sadiques (régressifs) s'atténuer a*u fur et à 
mesure qu'on dévoile et fait revivre Fangoisse de castration, et faire 

Cl) Autre symptôme négatif à citer : il n*eut jamais aucune pollution noc- 
turne jusqu'à son analyse. Fait curieux, îl « sentit » une anomalie dans ce 
manquement. 



•^^^■BHd 



NÉVROSE SANS COMPLEXE D'ŒniPE 



335 



place, si j'ose dire, à des expressions normales et moins dramatiques, 
moins destructrices, du désir de mort ou de disparition du père* Chez 
Jean* ce fut le contraire : il se réfugiait dans la castration avec joie 
(pseudo-blennorrhagie) pour éviter la plus terrible angoisse de destruc- 
tion. 

Nous venons de parler de ses dépressions* mais ses phases eupho- 
riques sont plus difficiles à expliquer. Théoriquement, il s'agissait 
d'une réconciliation avec son surmoi ancillaîre devenu sadique. En 
fait, les conditions de cette transformation me sont restées obscures; 
jnoins obscur son mécanisme. Car elle coïncidait presque toujours 
iwec rentrée en scène d'une femme tendre. Résumons cette situa- 
tion : 

Il distingue une jeune fille ou femme qui lui paraît gentille, c'est-à-dire 
qui lui accorde de l'intérêt* Et tandis qu'il est saisi d'une poussée d'agres- 
sion féroce contre la précédente qu'il a lâchée, il s'enflamme pour la 
- nouvelle (sans type défini). Mais il ne peut être heureux avec elle que s'il 
hait l'autre, et la détruit en fantaisie. Alors il réalise un flirt Inhibé 
quant au but. Il se représente qu'elle a bon cœur, et serait heureuse de 
■'embrasser. Soudain, il l'embrasse sur la bouche, et comme elle répond : 
« c'est alors comme une réconciliation.*. ; tout est magnifique, toutes les 
difficultés tombent ? la tristesse n'est plus qu'un mauvais souvenir, tout 
va bien, tout ira bien, c'est paradisiaque», etc. ». 

Sans m'étendre sur le sens et la fonction du « baiser salvateur » 
qui exprimait une réconciliation complète avec la femme redeve- 
nue gentille sur le mode infantile, je ne relèverai que le mécanisme 
inconscient de ce bonheur établi sur le plan de l 9 amour sans haine : 
c'était une régression au stade « préclystérîen », à cette époque 
bienheureuse où la gentille bonne n'était que gentille et lui soignait 
l'anus avec bonté, sans jamais être méchante. Cette maladie anale 
eut au moins un avantage ; elle lui facilita considérablement 
Tépreuve du sevrage, après une courte tentative d'allaitement insuf- 
fisante et ratée, en lui apportant une compensation anale immé- 
diate ; car il est plausible d'admettre quelle avança le début du 
>:tade erotique anal. Là est peut-être ïa raison pourquoi il ne fit pas 
une mélancolie vraie, affection basée pourtant sur une régression 
analogue à ces stades très primitifs, le sadique-oral surtout. Chez 
Jean, la compensation anale précoce et inhabituelle apaisa proba- 
* blement le sadisme oral, les besoins d'introjection cannïbalique, etc. 
Sur ce plan il pouvait s'identifier avec la bonne aimée parce que 
dispensatrice du plaisir ; il ne l'aurait pas pu à la mère haïe parce 

c 



to^A 



336 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

- 

que frustrante- C'est pourquoi le baiser sur la bouche « répondu » 
avait pris ce sens pathétique, acte dans lequel d'ailleurs le rôle des 
deux partenaires était identique, et l'organe en jeu, la bouche, 
excluait toute représentation phallique et tout désir sadique par 
conséquent. 

Ces réconciliations paradisiaques constellèrent toute sa vie aiïcc- 
tive depuis sa maturité ; et malgré leur fréquence il n'en reconnut 
jamais le caractère paradoxal. Car au fond il se réconciliait avec 
une femme avec laquelle il n'était pas brouillé, mais avec la précé- 
dente dans la suivante, et ainsi de suite : conséquence lointaine du 
dédoublement du premier objet en deux objets distincts* Elles inau- 
guraient malgré leur illogisme des périodes plus ou moins longues 
d'euphorie ; il leur dut les meilleurs moments de sa vie, ceux-ci 
venant couper les si pénibles dépressions. Nous avons relaté plus 
haut que ces euphories répondaient à un soulagement de la con- 
science, et à une acceptation joyeuse de la castration. Cette inter- 
prétation était encore incomplète* Car le renoncement aux pulsions 
phalliques ne le mettait pas à lui seul à l'abri du danger, comme 
c'est le cas par exemple dans les névroses œdipiennes vraies ; il le 
faisait simplement tomber de Charybde en Scylla, c'est-à-dire dans 
la position féminîne-masochique, laquelle apportait un plus grand 
danger avec elle : celui de la destruction du corps, plus angoissante 
que celle du pénis seulement. Non* pour gagner le bonheur, être en 
paix avec les humains des- deux sexes, ainsi qu'avec son surmoi, il 
devait régresser absolument au delà du sadisme, au delà du trau- 
matisme, soit à rère préclystérienne. C'est là le grand « paradoxe 
structural » de sa névrose : loin d'entraîner de très graves com- 
plications morbides et le suicide peut-être, comme chez le mélan- 
colique, cette forte régression lui apportait la joie de vivre* 

■ 

Castration plus régression massive* tel nous semble être Je méca- 
nisme de ses euphories. Si elles furent courtes, c'est qu'hélas les 
pulsions sexuelles devaient se réveiller bientôt, et réveiller l'an- 
Soisse avec elles* 

Par contre, la régression intermédiaire partielle, au stade sado- 
excrémeniieî, soit préœdipien (régression préœdipienne qui dans 
l'obsessionnelle a pour but justement la délivrance de l'angoisse de 
castration); ne le délivrait nullement de ses conflits sexuels, ne 
pouvait donc le soulager ; au contraire, elle conférait à l'angoisse 
de castration une intensité plus grande, un contenu terrifiant. 

En réalisant, ou pour pouvoir réaliser cette audace, énorme pour 



■^■w 



NÉVROSE SANS COMPLEXE d'ŒDIFE - 337 



un masochiste de sa trempe, d'aller au cinéma avec des arrière- 
pensées de faire librement la bombe, il doit auparavant liquider, on 
s 1 en souvient, son surmoi projeté alors sur l'analyste, La première 
consignes le noyau de la conscience future, fut : Tu ne dois pas 
faire de saletés J Or, il manifeste justement sa reprise d'indépen- 
dance envers la censure en enfreignant ses ordres jusqu'ici caté- 
goriques ; d'où épreinte intestinale, coliques, et toute petite selle 
diarrhéîque en allant au cinéma. Il faut ajouter qu'à Fépoque son 
■état, son courage dirons-nous, était déjà amélioré par l'analyse, La 
petitesse de la selle montre clairement que ce besoin subit et impé- 
rieux n'était pas réel, pas provoqué par la replétion du gros intes- 
tin, mais par un spasme psychogène. Le conflit intérieur avec son 
surmoi répété, comme il est de règle, le conflit primaire avec l'objet 
extérieur, ressuscité dans l'analyste. C'est pourquoi le désir de 
mort, de destruction, prend automatiquement sur ce plan une 
forme excrémentielle d'expulsion. 

, Ensuite, influencé pendant la représentation par ses arrière-pen- 
sées, par le film, l'ambiance, etc., et surtout débarrassé magiquey 
ment de sa censure* il tombera dans des tentations sexuelles d*au- 
tant plus fortes ; et la réaction névropathique à celles-ci est certes 
fort intéressante : c'est le ténesme vésical et les douleurs au niveau 
du col ; soit la reproduction du mécanisme primitif, mécanisme de 
-satisfaction pulsionnelle et de défense à la fois. 

Rappelons ici sa lutte et son angoisse pendant la représentation ; 
çlle traduisait bien le conflit surgi à ce propos entre le soi et le moi : 
je veux faire pipi dans la salle, non je ne veux pas, et ainsi de suite, 

Le même conflit constellait par ailleurs ses «c cirques » nocturnes; 
ïiprès chaque réveil provoqué par les fortes érections l'idée était là ; 
t'eraï-je pipi au lit, ou non ? 

On le voit, le désir sexuel, à la suite de la suppression brusqué 
-du sur-moi adopte immédiatement un mode sado-excrémentiel. 
Jean tente alors, sous l'empire de pulsions irréalisables qui vont 
compromettre le succès de sa soirée, de dissocier, selon le schéma 
primitif, eros de l'agression ; il détourne celle-ci des contingences 
actuelles et la dirige sur Mme X., son amie absente, dont il s'est 
•séparé, à qui il va ou veut être infidèle : fantasmes agressifs féroces 
contre elle pour pouvoir entrevoir une heureuse aventure avec sa 
prochaine remplaçante. Naturellement, l'objet est agressé, détruit 
dans Tinconscîent par l'arme archaïque : le compissage, lequel est 
Tëalîsé (ou converti) par le besoin compulsif d'uriner ; natureïle- 

HEYUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSÉ. 5 



338 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ruent aussi la voix, ou son écho, du premier objet agressé résonne 
au fond de la conscience : Tu ne dois pas faire de saletés contre 
1110L D'où les spasmes douloureux des sphincters de la vessie* Pa- 
reille* réaction fut très fréquente dans sa vie, si bien qu'elle le porta 
à prendre des mesures préventives systématiques- Chaque fois 
qu'il devait sortir, il prenait ses précautions et allait aux w.-c» le 
plus souvent pour rien ; c'est ainsi qu'il devînt un « obsédé de la 
toilette ». ' 

Comme à l'origine le désir de commettre un acte sale était engen- 
dré par un désir sexuel, on comprend premièrement, qu'aujourd'hui 
encore, du fait du refoulement ; « tu ne dois pas être sale » équi- 
vaille à ; « l'acte sexuel t'est interdit » ; et secondement, que trans- 
gresser ce veto équi vaille à remplacer la pulsion sexuelle par la pul- 
sion sado-excrementieHc* Le contraste du comportement névropa- 
thique de Jean avec celui qu'aurait eu un jeune homme ordinaire 
saute aux yeux : ce dernier serait sorti pour vider sa vessie, ou plus, 
vraisemblablement n'aurait pas éprouvé ce besoin impérieux, mais 
serait alors peut-être sorti pour trouver une femme, ou se livrer à la 
masturbation, tandis que lui, il reste à sa place et souffre, II ne peut 
résoudre rationnellement ce conflit avec lui-même, et le iénesine 
traduit cette impuissance : c'est un compromis morbide entre le 
désir et la défense où celle-ci l'emporte ; la douleur est perçue alors 
comme sanction, avec tout ce qu'elle persiste, en tant que répéti- 
tion de ]a sanction primitive, à signifier et à réactiver ; peur de ne 
plus pouvoir uriner, éventration, etc. Ajoutons que cette peur s'est 
elle-même matérialisée dans le syndrome de conversion organique ; 
au cours de ces fréquents accès spasmodiques Jean avait effective- 
ment beaucoup de peine à uriner, D'ailleurs, comme l'intestin tout 
à l'heure, sa vessie la plupart du temps était vide. Ce fut le cas au 
cinéma ; la preuve en est qu'en sortant» après s'être précipité à la 
toilette, il n'émît pas d J urine, mais deux gouttes de pus. Et jusqu'au 
fait de rester cloué, immobilisé à sa place où il souffrait, qui put 
être associé au fait primitif d'avoir été maintenu, immobilisé pen- 
dant le lavement traumatique, soit au moment même où il fut saisi 
pour la première fois d'impulsions sa do-excrément Selles (1). 

Dans les situations traumatiques en général* la réaction patho- 

(1) Là î] recourait aussi à un mécanisme utilise par la névrose traumalique 
où le sujet reproduit indéfiniment le traumatisme pathogène, dans ses rêves 
notamment, jusqu'à ce qu'il en vienne -a -bout et surmonte )e conflit engendré 
par ce dernier en rattachant â des réalités toujours moins terrifiantes et fina- 
lement presque plaisantes. 



*n**^MH-^^»P"»^'^^«»^W^""^i^»^" 



NÉVROSE SANS COMPLEXE u'ŒDIPE 339 



logique est due, les analystes le savent bien» à un conilit intérieur. 
Il se produit souvent, le cas de Jean en est un exemple, un renver- 
sement de la filiation réelle, originelle de cause a effet : j'ai mal 
parce qu'on m'agresse et veut me détruire, — tourne soudaine- 
ment en : c'est parce que j'ai eu des désirs agressifs et destruc- 
teurs qu'on me fait mal et veut me détruire une seconde fois. Ce 
retournement s'est très probablement opéré dès le second lave- 
ment ; c'est l'entrée en jeu des mécanismes de défense qui le con- 
ditionna, Il deviendra la base des futurs concepts moraux de puni- 
tion, puis d'auto-punition, sur le plan plus élevé où Ton renonce à 
ses pulsions « pour l'amour de quelqu'un » ; mais pour l'instant il 
est encore purement instinctif, automatique. Car nous pensons que 
Pintrojection contemporaine du veto ancillaire, bien qu'elle cons- 
titua l'origine de la future conscience, ne fut pas morafe au sens 
propre du terme, mais qu'elle répondit à une nécessité de se dé- 
fendre. Puisque j'ai mal et ne peux plus uriner (danger mortel) 
parce que je suis en érection (sous-entendu : parce que j'ai des 
désirs sado-phaJIiques), je renonce à ceux-ci pour pouvoir uriner, 
ne plus souffrir et écbapper à la destruction. Et alors ce renonce- 
ment prenait valeur d'acte magique destiné à empêcher le retour de 
l'épreuve horrible du danger de destruction, à obliger îa bonne, par 
la toute-puissance accordée aux actes psychiques venant au secours 
de l'impuissance physique réelle, à ne plus lui donner de nouveaux, 
lavements. Car enfin, qu'on se représente ce bébé ligotté et terrorisé ; 
à quel autre moyen pouvait-il recourir, devant un bourreau tout- 
puissant, pour écarter de lui la mort. L'attribution d'une valeur 
magique de défense à une foule d'actes, de pensées ou de fonctions 
deviendra plus tard une des caractéristiques essentielles de la né- 
vrose. Nous en avons cité plusieurs exemples, entr'autres le cirque 
uréthral : quand, réveillé par une érection, il courait à la toilette au 
lieu de se masturber, il cherchait par cet acte à annuler ses pul- 
sions sado-sexu elles, parce que celles-ci déclenchaient la peur (de 
ne plus pouvoir uriner, etc.)- Il se démontrait ainsi par une expé- 
rience immédiate qu'il pouvait encore uriner, preuve qu'il se déso- 
lidarisait d'avec son sadisme profond, donc qu'il n'avait plus rien à 
craindre. Et, en effet, une goutte d'urine suffisait à faire magique- 
ment et instantanément disparaître l'érection. 

Ce fut un vrai « choc » pour lui quand, au cours de l'analyse, ce méca- 
nisme perdit sa vertu magique et ne marcha plus : « C'est très curieux,,, 
celte nuit érection, uriné, mais ça n'a pas du tout été classique, l'érection 



340 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



n'a pas passé comme c'est la règle, mais a persisté... Ça n'est plus du 
jeu..-, j'ai eu envie de me masturber mais ne Yûi pas fait*.. Une demi- 
insomnie a continué, réveillé de nouveau à 1 h. 30, alors selle,., ; je me 
suis dit : chic, ça c'est la lin ! Mais pas du tout, c'est un scandale... ; alors 
ensuite je nie suis masturbé pour avoir la paix... Encore eu un réveil 
causé par érection que la miction n'a pas fait disparaître, mais enfin je 
me suis rendormi et j'ai fait un bon somme jusqu'à S heures, » Je pour- 
rais à ce propos résumer certaines réactions qui précédèrent et suivirent 
ce choc analytique. Lui-même succéda à l'analyse du transfert homo- 
sexuel^ îaquelle avait ouvert la voie â la découverte de son ancienne 
fixation féminine passive sur son beau-frère. Un rêve de cette époque : 
« Je suis chez mon beau-frère dans la grande cuisine ; il est là et nous 
discutons. Le feu s'eteiguant dans la cheminée, je me mets à souffler 
violemment sur les braises. Une épaisse fumée (symbole fréquent de gax 
toxiques et par là d'agression anale) se répand. Tout à coup mon beau- 
frère attrape un charbon, ou plutôt un bout de bois rougi au feu et me 
l'enfonce dans l'anus. » On voit le renversement du sadisme anal. Cette 
tendance masochique blessait son amour-propre ; aussi, peu à peu, le 
plaisir qu'il prenait à son traitement tourne en souffrance, « C'est une 
méthode inefficace, assommante*» j'en ai plein Je dos. » Dans un prochain 
rêve, sa jument se jette à terre et se roule, ce qui dessangle la selle. Son 
attitude critique et négative annonce la révolte; le transfert négatif. Et 
là le sadisme menace, le désir se développe d'anéantir l'analyste pour 
s'en libérer et refaire enfin sa vie en se mariant. « Puis, j'ai rêvé cette 
nuit que « un petit singe » (l'analyste) sur un arbre, au-dessus de moi, 
marine dessus cinq bu six fois de suite. Chaque fois que je m'éloigne et 
me crois hors de portée, le jet devient plus fort et plus long.**, finalement 
à cent mètres je ne suis pas encore à l'abri. Et alors je finis par admi- 
rer cette performance mais avec le sentiment que c'était moi qui la fai- 
sais ou avais cette puissance'. » Le désir de détruire l'analyste par 
l'urine est encore renversé. Mais bientôt, il n'en sera plus de même. On 
devine déjà les fantasmes de puissance sexuelle dans la performance du 
singe. La libido ne tardera pas à se joindre à l'agression destructrice, le 
complexe de rivalité sexuelle avec le beau-frère à se dévoiler. 

Dans la suite, les classiques rêves hérostratiques sont apparus. Je les 
attendais avec impatience. Si l'incendiaire y cherchait encore à se dis- 
simuler sous le pompier destiné apparemment à réparer (annuler) le mal, 
les deux y exprimaient la pulsion de puissance sadique, L'activité et ie 
jet du dernier tendaient à démontrer que l'erotique nréthrale, forme pré- 
liminaire de la puissance virile normale, commençait à se dégager de la 
censure ; ce fait permettait de reprendre espoir en la guérison de l'im- 
puissance éjacuïatoire, 

A propos des mécanismes d'annulation de Jean (1)> j'ajouterai que les 

(l) 'Mécanisme de défense caractéristique de la névrose obscsskuwielle dé-cri t 
par Freud dans ses études sur cette névrose et dénomraé par lui : das « Ungcs- 
elieheiUtTiachen » (faire qu'une chose ne soit pas arrivée).» 



mMu mi 



NÉVROSE SANS COMPLEXE D ; ŒDIPE 34 L 



■ ■ - — ■ 



érections nocturnes tenaces avaient souvent ce but là. En ce sens que 
quand elles se produisaient, ce qui fut Je cas fréquemment, à Ja suite d'un 
Rapport sexuel, elles exprimaient celte idée : j'ai raté mon coup, c'est à 
refaire ; pour moi il n'y a pas en de coït, c'est connue s'il n'avait pas 
eu lieu. Bref, elles l'annulaient. Pourquoi cela ? Parce que le coït ayant 
été pratiqué avec préservatif, son vrai but n'avait pu être atteint (éjacu- 
ktion sadique dans le corps de .Fobjet). Celte réaction magique était si 
nette qu'à un moment donné de l'analyse, je pouvais déduire presqu'à 
coup sûr de l'apparition du priapisme, la réalisation antérieure de l'acte 
iexuoL Un jour il nie raconta ; « ..*Hier après-midi j'ai été voir mon 
amie,., finalement il s'est passé ce que vous pensez, quoique c'était pas 
dn tout prévu, ça a été impromptu* Je ne prévoyais que pour aujourd'hui 
car elle vient d'avoir ses règles (la menstruation excitait toujours son 
sadisme et pour ceJa l'inhibait}*.. Soirée agréable passée avec eile. Mais 
en rentrant, besoin impérieux d'aller à la selle, diarrhée. 

» La nuit, réveils fréquents par de for! es érections ; je me ^uis dit : 
curieux après un coït... en tout cas £e n'es! pas nécessaire de se masiur- 
ber..,, etc. » 

Vers la lin je lui dis : « Vous vous êtes relevé cette nuit ! » Lui : 
« ... Attendez.» oui», pourquoi ?•♦♦ c'est par habitude*,. » — « Alors, vous 
avez eu hier un coït interrompu ! » Celait exact ; il ne s'était pas muni 
de capotes comme on pouvait s'y attendre. 

L'annulation « orgauo-magîque » s'était dès longtemps manifestée éga- 
lement dans un vieux symptôme dont nous avons parié : la miction pro- 
phylactique. Celle-ci était double, se composait de deux temps, absolu- 
ment comme un symptôme obsessionnel classique dans lequel le second 
est chargé d'annuler le premier. Avant de partir, il urinait une première 
fois ; vidait entièrement sa vessie. Mais, au dernier moment, en chapeau 
et manteau, il recourait une seconde fois è la toilette pour tâcher de 
faire encore nne goutte. Une seule suflisait à le tranquilliser entière- 
ment. « Ça réussissait toujours très hier*. » Ce syn-picme fut très accusé 
à l'époque où il eut sa première amie, et où ils sortaient souvent 
ensemble du fait de la cohabitation. La première miction répondait à 
un substitut d'acte sadique (sexuel), la seconde à la renonciation, au 
désir. Fait curieux, toutes ces habitudes « watériemies » vésicales on 
an aies, rehaussées de cérémoniaux singuliers finirent par irriter et 
dégoûter son amie, et celle-ci de multiplier les remarques désobligeantes 
pour lui « faire honte ». Elle avait inconsciemment deviné, si j'ose dire, 
le sens caché de ces « actes symptomatiques », et ce fut la principale 
raison pourquoi il la perdit : réalisation du but et de là sanction de la 
pulsion déguisée. 

L'analyse plus complète du symptôme coin pulsionnel de la « mic- 
tion nocturne » sortirait des limites de cet article. Je me bornerai 
à relever qu'il répondait en somme à là conversion physique d'un 
conflit psychique» mais conversion s'opéra nt sur un plan prégénîlal 



^B*^ ^ L»MU_J ^« 



342 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



(excrémentiel), contrairement à la phobie vraie où elle s'opère sur 
le plan génital* Déjà, dans la soirée, Jean tente d'annuler le coït 
raté et de le refaire, une première fois sur le mode anal (diarrhée), 
dans la nuit îl ]e tentera une seconde fois sur le mode urinai re* Ce 
symptôme était donc un symptôme mixte typique, c'est-à-dire dans 
lequel le « défendu » revient dans le « défendant ». Ces ténesmes-là. 
inutile d*ajoulei\ rentraient dans la série <* sadique à retarde- 
ment ». 

F 

Le sens apparu tout d'abord du symptôme était celui d'un méca- 
nisme de défense," mis au service d'un désir d'obéissance à la bonne : 
je renonce à faire pipi au lit. Donc lutte contre la désobéissance, 
impliquant une révolte et uiie agression sous-jacenle : faire une 

- 

saleté, uriner sur toi, te détruire, etc. La récompense naturelle (dans 
un sens analogue à sanction naturelle) consiste dans la délivrance 
de l'angoisse : je peux uriner, mes organes fonctionnent bien, je ne 
risque plus rien. Mais le sens profond de toutes ces manœuvres, ne 
l'oublions pas, est la lutte contre la sexualité, et sa répression. Inhi- 
bition de l'amour, de l'orgasme, renoncement ancien et persistant à 
l'onanisme* En effet, dans le cirque, ridée de la masturbation est 
toujours là, en scène ou dans les coulisses ; et toujours il y renonce, 
et court à la toilette après y avoir renoncé. 

Et cependant, la miction nocturne destinée à combattre tout 
d'abord la pulsion sexuelle n'en a pas moins acquis secondairement 
la valeur subjective d'un coït. Dans cette lutte insoupçonnée et par- 
fois désespérée (névrose), menée par l'homme contre ses pulsions 
sexuelles infantiles, rien ne démontre mieux la faiblesse du moi 
civilisé, en face d'énergies plus fortes que lui, que ces retours 
continuels après leur refoulement des dites pulsions sur le terrain 
même oà elles ont été battues. D'où réclusion de ces multiples 
symptômes mixtes, sortes de compromis décrits par Freud, La 
manœuvre tourne en fausse manœuvre qu'il faut perpétuellement 
recommencer : c'est pourquoi elle tourne en « compulsion », soit 
feii symptôme morbide. La miction compulsive de Jean prouve que 
sa manœuvre de défense, ayant consisté à déplacer sa sexualité sur 
une pulsion urinaire soi-disant non-sexuelle, a échoué. L'obéissance 
finalement a favorisé ce qu'elle devait combattre* La fonction uri- 
naire a été reérotisée par la névrose. 



.NÉVROSE SANS COMPLEXE D 'ŒDIPE 343 



CONCLUSION 

Il est temps de conduire. Cette première partie de notre travail 
tétait destinée à résumer aussi brièvement que possible l'observation 
d'un cas de névrose atypique d'un adulte dont le développement 
psychique fut complètement troublé par l'application de lavements 
dans sa première enfance. No as avons vu cet adulte paralysé devant 
Ja vie et devant l'amour, souffrant de terribles angoisses sans cesse 
renaissantes et de troubles organiques uro-intestinaux ; présentant 
enfin une sexualité anormale* et jouant indifféremment, de façon 
alternative ou simultanée, des hommes et des femmes pour tenter, 
sans y parvenir jamais, de la satisfaire- Et pourtant cette bisexua- 
lité profonde finit tout de même par s'affirmer nettement dans hi 
vie réelle sur le plan hétéro-sexuel. Cette attirance consciente exclu- 
sive vers la femme n'est pas facile à expliquer ; nous pensons tou- 
tefois pouvoir la rattacher au fait que la vieille bonne fut tout de 
même une femme, et que cette femme fut son premier objet> qu'il 
resta fixé à elle, et dont il recherchera plus tard la remplaçante en 
sa sœur aînée, son second objet, C'est pourquoi son complexe 
d'œdipe fut d'emblée sado-excrémentielv reproduisît tous les carac- 
tères de sa première fixation* Dans ce sens, nous serions tenté de 
voir en lui une « seconde édition », soit la reproduction d'un sys- 
tème instinctuel antérieur à lui et indépendant de lui. Mais cette 
considération soulève un problème épineux que nous comptons 
précisément aborder dans la seconde partie. 

Ce système primitif d'emploi des énergies a eu pour fonction de 
défendre l'enfant contre un brusque assaut de pulsions trop tôt 
éveillées* Somme toute, le traumatisme, en tombant en période pré- 
génitale, soit une période où la bisexualité prédomine encore» a fixé 
pour toujours r attitude bisexuelle subjective que dissimulait le 
choix de l'objet h étéro- sexuel ; ce choix étant déterminé par la 
recherche de substituts de la sœur ou de la bonne. 

Que se serait-il passé si un serviteur de sexe masculin avait 
rempli l'office de la bonne ? Jean serait-il devenu un homo-sexuel ? 
C'est bien difficile à dire, pour cette raison surtout que l'étude 
psychanalytiques de garçons cîystérisés par leur père, des médecins 
mi des valets de chambre n'a point été faite. 



Les résistances de la fin 
du traitement analytique 

Par René LAFORGUE (i) 



Mesdames, Messieurs, 

Permettez-moi de vous entretenir aujourd'hui de quelques aspects 
de la résistance du malade, au cours et à la fui du traitement psycha- 
nalytique. 

La résistance opposée parle malade au traitement est en rapport 
avec la structure psychique que nous présente sa maladie* Cett& 
structure est consécutive à un conflit affectif généralement infantile 
et qui a déterminé une lutte particulière entre les pulsions refoulant 
et les pulsions refoulées du sujet Nous avons déjà expliqué, Hesnard 
et moî, dans notre rapport, qu'il y avait des pulsions qui devraient 
faire partie de la personnalité normale et s'intégrer dans l'ensemble 
de l'activité, tant sexuelle que sublimée de cette dernière. Ces pul- 
sions, considérées au moment de leur développement comme un dan- 
ger et, pour ce motif, combattues par des contrepulsions, sont rapi- 
dement devenues inconscientes et ont subi de la sorte un arrêt dan& 
leur évolution. Il est donc naturel qu'elles aient engendré des trou- 
blés au fur et à mesure qu'elles prenaient l'habitude de s'engager 
dans des directions autres que normales. Vous savez que le travail 
analytique a pour but de permettre à ces pulsions refoulées de- 
reprendre le cours normal de leur développement autrefois inter- 
rompu, ce qui ne peut se faire que par la destruction du barrage 
qu'ont créé les contrepulsions* Le barrage établi dans Tin- 
conscient est une œuvre du Sur-moi et du Je, Ce sont ces deux: 
instances qui ont créé la cuirasse des résistances chargées de garder 
prisonnière l'affectivité de nos malades, cuirajsse douloureuse à 
porter,, mais qui, néanmoins, a comme fonction de protéger, pour 
ainsi dire, le sujet contre lin-même et d'établir une sorte d'équi- 

U) Conférence faite à la Société Psychanalytique de Paris, le 17/ octobre 1933* 



RÉSISTANCES A LA FIN DU TRAITEMENT ANALYTIQUE 345 



hbre en lui (1)* En détruisant cette cuirasse protectrice d'une affec- 
tivité effarouchée* nous rompons cet équilibre et obligeons le malade 
à fournir un travail considérable. Par conséquent, il n'est pas éton- 
nant qu'en dehors des forces d'inertie, normales chez tout individu, 
nous ayons à combattre la crainte du malade, ainsi que toutes les 
forces qui, chez un être, tentent de s'opposer à une intervention chi- 
rurgicale aussi profonde que le traitement analytique. 

Vous savez que l'art avec lequel nous parvenons à surmonter cette 
résistance fait toute la valeur d'un traitement analytique. Aussi 
mVt-il semblé utile de vous parler de certains aspects inattendus 
et paradoxaux de cette résistance, €es aspects doivent à tput prix 
nous devenir familiers pour que nous puissions déceler les fortes 
obscures qu'il nous faut mettre hors de combat. Inutile de vous rap- 
peler combien sont variables les différentes façons dont se manifeste 
la résistance. Inutile également, de vous rappela* qu'au fur et à 
mesure que Ténergie psychique* ayant été engagée dans la voie des 
symptômes, se trouve libérée, de nouveaux conflits naissent sous la 
poussée de la libido ainsi libérée et à laquelle le sujet, pour ne pas 
être débordé, est obligé de trouver une issue. Vous savez que les cas 
ou le sujet s'arrête à mi-chemin de la guérison sont nombreux, soit 
que T analyste est incapable de résoudre le conflit, soit parce que des 
obstacles tant extérieurs qu'intérieurs nous obligent à nous can- 
tonner dans une réserve prudente. Dans beaucoup de cas analogues» 
l'équilibre nouvellement acquis peut être suffisant pour permettre 
une guérison sociale. La cuirasse protectrice qu'offre l'obsession 
peut, par exemple, être assurée, chez un homme, par une femme 
masculinisée et frigide, gardienne non seulement du foyer mais éga- 
lement du mari, lequel, sous prétexte de respecter les lois sacrées 
de la fidélité conjugale, s ? en fait un nouveau rempart de défense et de 
résistance. Dans d'autres cas, c'est le travail, — un vrai travail de for- 
çat — qui peut remplir le rôle bienfaisant de barrière, ou encore, c'est 
une amitié d'homme qui donne à la vie de l'individu un sens, sans. 
que ce dernier ait besoin de donner trop de sens à la vie* Et nous 
faisons ainsi l'expérience que, plus on s'éloigne du point de départ 
d'une névrose, plus on s'approche du but d'abord ardemment con- 
voité, et plus notre malade tend à fuir, à se cristalliser dans des 
formes intermédiaires de guérison ou de maladie, quitte parfois, 

(1) Voir notre travail sur le cloisonnement affectif dans la schizophrénie. 



346 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

pour sauver la face> à échanger la maladie psychique contre une 
maladie organique : on sait qu'il est toujours possible de s'en pro- 
curer une^ grâce à la facilité avec laquelle on peut, hélas, trop sou- 
vent, couvert par un médecin, se dire malade, voire même se faire 
opérer. Et les cas où Ton peut pousser l'expérience analytique à 
fond, deviennent ainsi des occasions relativement rares. Mais les 
résistances de la fin de l'analyse ne sont pas seulement les plus dif- 
ficiles à saisir, mais aussi les plus violentes et les plus désagréables 
pour l'analyste. C'est pourtant de ces résistances, et de certains de 
leurs aspects, que je voudrais vous parler ce soir, en vous posant 
]a question suivante : Comment se manifeste la résistance au mo- 
ment du succès d'un traitement, comment joue-t-elle pour anéantir 
la réussite, pourquoi intervient-elle pour obliger le malade à retour- 
ner à la maladie et pour lui interdire de jouir de sa santé, de sa 
liberté nouvellement acquise ? Ou, en d'autres «termes, quels sont les 
obstacles pouvant empêcher un malade d'accepter le succès de la 
guéri son ? 

Un malade m'apporte le rêve suivant : « Je suis à Vienne, sur le 
quai de la gare, et je place nia malle et mes effets dans le train de 
Paris. Je monte dans le train qui est sur le point de partir, puis je 
redescend sur le quai ; alors, le train se met en marche et part avec 
mes bagages: Je reste sur le quai* Que faire ? ma malle est partie 
sans moi. Finalement, je m'adresse au chef de gare pour qu'il me 
fasse rapporter nia malle. 

» Après cela, je me trouve dans une loge de théâtre avec ma jeune 
tante (la sœur de ma mère). La loge est en désordre, et je crains 
qu'on puisse voir que j'ai dérangé de mes mains les rideaux qui la 
décoraient, 

» Puis je me vois ouvrant une lettre d'amour adressée à un ban- 
quier par une artiste juive qui se trouve dans un grand dénûment. 
Pendant que je l'ouvre, je proteste contre cette façon de procéder 
de ma part qui est absolument contraire à mon habituelle façon 
d'agir. » 

Pour comprendre ces rêves et la situation dans laquelle se trouve 
notre malade (que nous appelerons M. X.)* je vous dirai d'abord ce 
que signifie la malle qui part dans le train de Paris. Cette malle con- 
tient les a flaires de M. X. t parmi lesquelles se trouvent tout d'abord 
une paire de hautes hottes pour femme que le malade a achetées 
uniquement dans 3e but de se masturber en les regardant. Puis il y 



i^i^^^Mfcrlll^^^n^»^^^^PT^1Mjl^nB^B^h ■ ■! ^mb m» 



RÉSISTANCES A LA FIN DU TRAITEMENT ANALYTIQUE 347 



a des ustensiles de lavement, dont X. se servait abondamment dans 
îe temps, soit pour calmer les douleurs de ses hémorroïdes ou d'un 
eczéma anal dont il se plaignait fréquemment, soit pour éloigner des 
vers intestinaux dont la présence V obsédait au point de lui faire 
croire qu'il percevait leurs moindres mouvements, — soit encore 
pour combattre un eczéma opiniâtre compliqué fréquemment de 
furonculose- En effet, à chacune de ces attaques, il commençait une 
série de lavements pour se procurer un effet calmant. 

Citons, en outre, parmi les objets appartenant au malade, ses 
drogues, ses médicaments contre les extrasystoles , les spasmes de 
l'œsophage et de l'estomac, spasmes qui ont nécessité des traite- 
ments compliqués et coûteux « au contact » de toutes les sommités 
médicales que leur spécialité désignait comme susceptibles de s'occu- 
per du tube digestif, de l'intestin, de l'appendice ou de l'anus. 

Tout cela le malade, originaire des environs de Vienne, allait me 
l'expédier à Paris, ou, plus exactement, il allait, dans ce rêve, s'en 
séparer et m'en faire cadeau. 

Mais, comme vous avez pu le voir, il se ravise et prévient le chef 
de gare pour qu'on lui renvoie ses bagages. 

ÏI était intéressant de voir à quel état psychique pouvait corres- 
pondre tous ces éléments à l'époque du rêve : 

Depuis plusieurs jours, le malade se plaignait d'angoisse et de 
tachycardie, ou plutôt de « Herzpumpern », selon son expression, II 
arrivé furieux à la séance, déclare ne jamais avoir été dans un 
état aussi atroce. <* Et je n'y comprends rien, ajoute-ML En dehors 
de mes symptômes cardiaques, tout le reste a disparu. Je ne me 
suis jamais aussi bien porté, physiquement s'entend. J'en ai fait la 
réflexion hier. Je me suis dit : Que se passe-t-il donc ? Je suis 
devenu fort et solide, plus de douleurs à l'estomac, plus de recto- 
scopie et de séances chez les médecins ; je me lève plus tôt, je 
travaille, je sors, j'ai une amie que j'aime et qui m'aime, et me 
voici furieux et malheureux.,. Tenez, hier, j'ai rencontré dans la 
rue l'ambassadeur de + Je l'abordp sans hésiter, je l'accompagne, je 
me lance dans une conversation avec lui au sujet d'une femme que 
je trouve charmante. Cest, je croîs, la femme d'un ministre turc. 
Je dis que j'ai passé l'après-midi avec elle, et à ce moment-là je 
m 'arrête* Je me demande tout à coup ce qui me prend de raconter 
des choses pareilles, de me promener avec cet ambassadeur, de me 
croire bien portant comme tout îe monde, et de lui parler de 



348 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

■"H 

femmes..- Je m'arrête donc, et je me dis : quelle gaffe ! Et sans 
l'accompagner jusque chez lui, ce qui eût été, dans ce cas, la 
moindre politesse, je le quitte, lui disant à peine au revoir. Certai- 
nement, il a dû me prendre pour un mufle, » 

Mesdames et Messieurs, sans doute avcz-vous déjà compris ce qui 
se passe chez ce malade ? Sa malle, ses affaires, ce sont les sym- 
boles de sa névrose, son homosexualité, son complexe anal, dont 
il essaye de se débarrasser en nie les envoyant, II est furieux, car il 

■■_■ ■%- * 

y tient ainsi qu'à son père auquel il est resté fixé. 

Il est furieux de se voir séduisant, bien portant, à la hauteur de 
la situation, en conversation avec un ambassadeur très connu à 
Paris, Tout à coup, il se souvient que ce n'est pas ainsi qu'il veut 
se présenter au public, mais plutôt comme un gaffeur, comme un 
malade* gémissant, souffrant. Et, au lieu de pousser la conversation 
jusqu'au bout, il fait machine arrière. Il ne veut pas se séparer de 

4 

sa malle, 

Et la suite de ces rêves vous en fera comprendre le vrai motif. Ne 
réve-t-il pas qui! est au théâtre, dans une loge en désordre, en com- 
pagnie de sa tante, la sœur de sa mère, et cela sans sa malle, c'est-à- 
dire sans son père. Ce dernier ne Pa-l-il pas envoyé par le train à 
Paris, c'est-à-dire expédié dans un autre Etat, dans un autre monde. 
En l'abandonnant ainsi ne Pa-t-il pas tué ? N'a-t-il pas peur d'être 
remarqué par tout le monde avec ces pensées ? N'a-t-il pas tout fait 
pour dissocier sexualité et tendresse, reportant la première soil sur 
?es prostituées, soit sur les médecins avec lesquels, par l'intermé- 
diaire de ses symptômes, il s'est accouplé- Il est vrai qu'il ne s'est 
pas précisément fait proposer la botte, — mais les bottines de 
femmes qu'il a achetées et devant lesquelles il est tombé en extase, 
qu'est-ce, sinon la botte à laquelle il avait voulu vouer sa vie, à 
l'exclusion de tout autre culte ? Nous voyons aisément que ce féti- 
chisme avait pour but de nier l'existence de l'organe féminin, — ou 
plutôt de lui faire croire à l'existence d'un organe masculin chez la 
femme. C'est pourquoi, par exemple, il obligeait une prostituée à 
mettre les bottes en question et que son intérêt ne se concentrait que 
sur les boites, sans oser aller plus haut que jusqu'aux genoux de la 
fille, tellement il craignait de découvrir ce que toujours il aurait 
voulu ignorer. 

Et le voici maintenant dans une loge avec sa tante, craignant 
que tout le inonde ne s'aperçoive qu'il a dérangé les rideaux de 
cetie loge. 



RÉSISTANCES A LA FIN DU TRAlTEMEiNT ANALYTIQUE 349 



Mieux encore : il est en train d'ouvrir l'enveloppe d'une lettre 
d'amour adressée par une artiste juive à un banquier. Le père de X, 
est un banquier très connu dans son pays. X. est juif* Le voici, 
jui qui n'a jamais été attiré par une jeune fille juive, en train d'ou- 
vrir cette lettre et de commettre un acte de « défloration »* Et la 
jeune artiste juive en question lui rappelle sa soeur. Peut-on expri- 
mer plus clairement que dans ce cas, la transposition ries deux 
éléments de la sexualité sur un seul être, sexualité qui, comme je 
vous Taï dit, était dissociée chez notre malade. Celui-ci, en effet, 
vouait une tendresse chaste aux amies de sa sœur et gaspillait sa 
virilité dans les bas-fonds de la prostitution, de la perversion et de 
■la névrose. Si nous pouvons reconnaître dans la jeune artiste pauvre 
la prostituée, dans la jeune fille juive, rappelant la sœur du malade, 
nous reconnaissons cette sœur elle-même 

Aussi* notre malade est-il furieux, Ça va bien, trop bien pour lui. 
IL n'est pas mûr pour supporter son succès. Il proteste et prétend 
qu'on fait de lui un indiscret et prétentieux personnage. Il ne peut 
pas encore renoncer aux charmes, à la poésie de son ancien état où, 
du fond des abîmes de sa névrose, de ses échecs et de sa maladie* il 
pouvait fixer ses regards sur l'idole lointaine, inaccessible et vierge, 
sur la femme auprès de laquelle il a été impuissant et malade, — trop 
impuissant pour être en danger de céder à la tentation sexuelle ? 
assez malade pour être, plaint et gâté, et pour demeurer le joujou de 
mamaiij le fils adoré de son père, ce dernier ne sachant qu'inventer 
pour lui faire plaisir. 

Mesdames, Messieurs, être un homme normal ne comporte pas 
uniquement des avantages. Ce rôle viril impose des responsabilités 
multiples que l'individu ne se sent pas toujours la force d'assumer, 
À la manière des soldats qui, guéris de leurs blessures de guerre, 
reprochent cependant aux médecins de ne les avoir guéris que pour 
les envoyer dans la bataille, beaucoup de malades nous reprochent 
de ne voir en eux que de la chair à canon. En effet, le canon qui leur 
fait peur, aussi paradoxal que cela paraisse dans leur cas, c'est la 
femme, la guéri son. Certains de nos malades nous pardonnent diffi- 
cilement de les guérir. Les résistances qu'ils opposent à la guérîson 
peuvent devenir terribles. « Il m'a condamné à vivre avec des êtres 
inférieurs », disait dernièrement l'un d'entre eux en se plaignant de 
moi à l'un de ses amis* L'être inférieur, c'était la femme qui vit à 
ses côtés, à laquelle il demandait aussitôt pardon de l'avoir traitée* 
« d'être inférieur » . 



O^m^^^Ê^Ê^m^ÊÊM 



350 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Comment surmonter cette résistance ? Comment terminer un 
traitement et obtenir d'un malade qu'il s'accepte guéri ? C'est tout 
un problème impossible à résoudre si l'on ne sait pas analyser les 

résistances que je vous décris* 

Le cas suivant n'est pas moins révélateur. Il s'agît d'un homme 
d'âge moyen, qui d'ailleurs, comme X., avant de venir chez rnov 
avait fait chez un disciple de Steckel une assez longue analyse. 

Voici un rêve de ce malade^ rêve qui caractérise bien la situa- 
tion : 

« Je suis avec ma voiture chez un garagiste. Il est question de 
changer le moteur, et l'on a, je crois, monté d'office sur )a voiture, 
à la place du vieux: moteur, un moteur Ford 8 cylindres. C'est peut- 
être aussi un moteur Mathis, Je proteste, car je trouve que la con- 
sommation d'essence va être trop forte- » 

Pour comprendre ce rêve, il est utile de considérer quelques asso- 
ciations d'idées du malade. Un garagiste, en effet, avait changé un 
jour le gicleur de son carburateur, de sorte que la consommation- 
d'essence était devenue anormalement élevée* Il a fallu l'interven- 
tion de Solex pour remédier au ma!, et Solex (l'usine où se fabrique 
le carburateur en question) a remis des gicleurs du calibre de ceux 
que le garagiste avait remplacés. 

Le rêve de M, J. est facile à comprendre, Il reproche à son gara- 
giste analyste d'avoir changé son moteur et de lui avoir mis un 
moteur puissant (8 cylindres Ford ou Mathis) qui dépense trop 
d'essence. M. J- a en effet souffert d'impuissance sexuelle et affec- 
tive se traduisant par toutes sortes de symptômes. Dans le domaine 
de la sexualité, éjaculation précoce et dissociation de la sexualité, 
homosexualité latente très prononcée, avec érotisation correspon- 
dante de tous les mécanismes d'échecs par l'intermédiaire desquels le 
malade se faisait battre, angoisse de la castration et fuite devant 
l'amour. Dans le domaine affectif, nous avions affaire à de l'instabi- 
lité, à l'impossibilité de s'engager dans une carrière et d'aboutir* à 
une fuite perpétuelle devant toute responsabilité, à une dépendance 
pratiquement complète vis-à-vis de la famille, grâce à laquelle M. J, 
pouvait vivre. Ajoutez à cela que tous ces symptômes s'observaient 
chez un homme particulièrement doué et cultivé, ayant à un degré 
considérable le sentiment de l'équité et de l'honneur, et vous pourrez 
r vous faire une idée des souffrances morales que cet état de choses 
pouvait comporter, . . 



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RÉSISTANCES A LA FIN BU TRAITEMENT ANALYTIQUE 351 



Aujourd'hui — le rêve nous le dit — l'impuissance sexuelle a. 
disparu* M* J. vit avec une amie qui n'a rien d'une prostituée* C'est 
une femme charmante avec laquelle il a l'intention de se marier. 
Tout au plus pourrait-on encore trouver chez cette femme les 
dernières traces d'une frigidité qui a existé au début de leur liai- 
son, et qui a cédé progressivement, à mesure que M. J. n'avait plus 
besoin de cette frigidité pour se réserver des échecs, et qu'il pou- 
vait .accepter que son amie — autrefois assez masculine — de- 
vînt femme. Dans le domaine social, la- vie de M. .1. est en train de 
s'engager dans la voie de la réussite par l'absence d'échec d'abord,. 
et ensuite p*jr la force et la méthode avec laquelle J. sait se créer- 
une situation- 
Mais dans le rêve, il trouve que cela lui coûte trop. Il proteste, 
comme si on avait changé le moteur sans lui en demander la per- 
mission, c'est-à-dire en dépit de ses résistances. De même qu'avec 
Je gicleur, il cherche un moyen pour revenir à l'ancien « moteur », 
plus économique* c'est-à-dire pouvant marcher avec une moindre 
dépense de libido, comme le <f moteur » d'un enfant. Vous le voyez,. 
Mesdames et Messieurs, le succès, le bonheur, la réussite sont 
encore considérés comme mie calamité, la femme un peu comme 
un traquenard, une loterie qui colite cher. 

Mais un rêve, fait peu de temps après, va nous renseigner sur 

■ 

révolution de la situation. 

M. J. rêve : » Je suis invité à une le te chez un banquier qui porte 
le même nom que nous. C'est le banquier qui gère ma fortune et qui 
peut faire la pluie et le beau temps chez moi. J'arrive avec deux 
autos, maïs ne les range pas auprès des autos des autres invités. 
Le banquier m'en fait la remarque et s'en étonne/ Après cela on 
me remet un livre qui vient de paraître* Je m'aperçois que c'est 
!a publication de mon cas. Cet ouvrage n'est pas fait pour moi, et 
pourtant je me sens le collaborateur de l'auteur, Puis je me trouve 
sur un chemin qui passe entre deux rochers très rapprochés, une 
sorte d'arche. J'avance et je m'engage dans le pays, de l'autre côté 
des rochers. Je m'inquiète de B. t qui est resté derrière moi et qui; 
n'a pu me suivre ; B. est un ami avec lequel j'ai longtemps vécu 
dans les colonies. » 

Mesdames, Messieurs, vous avez certainement remarqué que le 
banquier qui fait la pluie et le beau temps, c'est-à-dire qui peut 
châtrer M. J. en lui enlevant sa fortune, signifie à la fois le père et 
l'analyste. M, J, se présente à lui non pas avec une auto, mais avec 



■.■bll IK- ■■_■■!■ H IIBIIIB ■ Il imi^n-l— I I ^H=PTO 



352 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



deux autos (allusion au moteur Ford de 8 cylindres), II est vrai 
qu*il n'ose^pas encore ranger ces autos à côté des autres voitures. 
(La peur d'être comparé à autrui.) Puis il accepte la publication 
de son cas, c'est-à-dire sa naissance, {M* J. connaît mon livre Misère 
de l'Homme*) Il accepte de faire comme le héros de ce récit* Il 
passe entre les deux rochers, accomplit sa renaissance et perd son 
ami B, (] 'homosexualité) qui ne peut plus le suivre sur le nouveau 
terrain* 

« 

En résumé, nous voyons que, dans ce rêve, M. J., tout en restant 
craintif» consent à se montrer avec ses voitures, à exposer son cas, 
c'est-à-^ire à se montrer lui-même tel qu'il est, et- qu'il se résigne 
à perdre ce qu'il aime, Y homosexualité, pour renaître, pour s'enga- 
ger dans une vie nouvelle. 

Le cas de M. Z, illustre* à mon avis, la même situation d'une 
façon particulièrement typique. 

M, Z t nous apporte un jour le rêve suivant : « Je suis dans une 
pièce d'ameublement orienta], assis à une table basse avec deux 
Japonais ; les deux Japonais tiennent à la main une arme, un sabre 
énorme, qui m'appartient et qu'ils ont réussi à me prendre. Le 
sabre se dresse tout droit en Pair* Je flaire un mauvais coup et je 
crains que les Japonais ne tournent Parme contre moi. Je leur tiens 
tête de toutes mes forces. » 

Pour comprendre ce rêve, il faut savoir que notre malade a souf- 
fert d'une forme grave d'impuissance sexuelle et affective. Dans 
la vie sexuelle, il avait remplacé Pacte normal par des lavements 
qu'il se faisait faire dans des maisons closes. 

Dans la vie affective, cet homme qui a une personnalité reniar- 
qnablc a tout fait pour être annihilé, tant par la nature de son 
travail que par le pas qu'il laissait prendre sur lui à son associé. 
Celui-ci, homme assez médiocre, jouait dans les affaires de M, Z. un 
rôle hors de proportion avec ses aptitudes. 

Le Japonais, c'est pour lui un être qui prend des notes, qui ne 
fait qu'assimiler et qui veut « grossir », c'est-à-dire étendre ses 
frontières. C'est encore l'antipode, quelque chose comme une autre 
espèce d'hommes, d'êtres rusés, aussi rusés que des femmes, etc. 
Ajoutons que la femme de M, Z. ? que nous connaissons très bien, 
peut faire songer à une Japonaise, tant elle est fine, civilisée et 
subtile-* Le Japonais, c'est encore quelqu'un qui, à l'occasion de 
manœuvres militaires, a assisté d'une façon muette à tout ce qui 



^— 



BÉSISTANCES A LA FIN DU TRAITEMENT ANALYTIQUE 353 



se passait sans perdre la moindre nuance des opérations — , exac- 
tement connue l'analyste dans l'analyse, pouvons-nous ajouter, 
Bref, le sabre que brandissent les deux Japonais, c'est l'organe de 
M. Z. qui, dans ce rêve, manifeste les qualités nouvellement acquises. 
Vous avez compris entre les mains de qui ; entre celles de sa femme 
et de l'analyste à la place d'une femme, M. Z. proteste ; on lui a pris 
cette arme de force, il craint le contre-coup, il résiste tant qu'il peut. 
Quand on sait que ce rêve survient au moment où la personnalité de 
M, Z., enfin libérée après une longue analyse* commence à réaliser le 
maximum de ce qu'un homme peut espérer dans son milieu, quand 
on considère que M. Z., dont la parole a été paralysée par la névrose, 
peut enfin développer un talent d'orateur de premier ordre, manifes- 
tant une énergie, une force de combattîvîté étonnante, faisant de lui 
quelqu'un d'exceptionnel, — alors qu'autrefois la -seule présence 
d'une personnalité marquante dans une société où il se trouvait le 
poussait à se conduire d'une façon humiliante et ridicule, et l'empê- 
chait totalement de donner la moindre mesure de sa for ce > — quand 
on a assisté à tout cela, dîs-je, alors le rêve que je viens de vous citer 
prend une valeur particulièrement caractéristique. 

Avant de clore la liste de mes exemples, je voudrais vous citer 

- 

brièvement le rêve d'une femme ayant souITert d'obsession grave* 
de frigidité sexuelle et de troubles du caractère. Voici le rêve : 

« Je suis dans le Midi* sur une plage, et je quitte mon pyjama 
pour mettre une robe, — car sur cette plage les femmes portent des 
robes. Tout à coup, je vois que quelque chose se passe dans la voi- 
ture de mon mari, laquelle est à côté de nous» Une espèce de para- 
sol énorme se déploie derrière les deux places avant, et je' monte 
vite sur la voiture pour aplatir cela. Mais, je ne sais comment, 
tout à coup ma robe prend feu et je suis en flammes. J'essaye d'arra- 
cher la robe, rien à faire, elle reste accrochée autour de mon cou. 
J'appelle au secours ; mes enfants et leur bonne sont là et ne 
bougent pas. Je me réveille, — mais je n'étais pas aussi angoissée 
qu'on pourrait le croire d'après le rêve* » 

Je n'insiste pas sur les détails de ce rêve qui est facile à com- 
prendre* La malade avoue — au grand jour <plage du Midi) — 
qu'elle n'est plus frigide, mais au contraire en « flammes » après 
le contact avec le curieux parasol qui s'est élevé sur la « voiture » 
de son mari. Vous avez compris. Ce qui nous intéresse ici, c'est le 
besoin d'arracher la robe, d'étouffer la flamme, — la résistance de 



BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSA. 



^—^ 



■HJM1 



354 



REVUE FRANXAISE DE PSYCHANALYSE 



la malade à l'orgasme* Elle appelle an, secours, elle se débat comme 
pour se libérer du diable ; et elle subit tout cela uniquement parce 
que c'est plus fort qu'elle, et que même les enfants dont elle s'est 
servi comme arme contre son mari ne bougent plus. Je crois qu'il 
est inutile de multiplier les exemples de ces rêves* Vous voyez que 
tous se rapportent à peu près à la même situation, que tous expri- 
ment à un degré considérable la résistance du malade à la trans- 
formation que nous opérons, et qu'il n'accepte que si c'est plus fort 
que lui. Cette résistance, dans tous les cas, est une conséquence de 
î'angoîsse. Le premier a peur d'être vu avec sa tante* il se reproche 
— en ouvrant la lettre — de commettre une action indélicate. Le 
deuxième a peur de dépenser trop d'essence. Le troisième a peur 
qu'on ne tourne contre lui les armes qu'on arrache à son affectivité 
avare et craintive* Et la femme du dernier rêve, appelle au secours 
pour qu'on la délivre des flammes. Cette peur, vous la connaissez, 
on rappelle, en psychanalyse, la peur de la castration. Cette notion 
donne peut-être lieu à un malentendu, N'a-t-on pas l'impression que 
derrière la crainte de la castration se cache, souvent, la crainte de 
Ï£ mort. N'est-ce pas elle qui pousse nos malades à se jeter à l'eau 
à la manière de Gribouille ? Et n'est-ce pas la mort qu'il faut pou- 
voir affronter quand on veyt être capable de vivre, d'aimer, de créer, 
de lutter ? Les rêves de la fin d'une analyse tournent toujours 
autour de ces problèmes. Voyons, par exemple, le rêve suivant : 

« Je suis obligé de partir seul, en chemin de fer 3 à 4 heures de 
l'après-midi. J'ai mon billet, je suis prêt, mais des gens nie disent 
que je peux attendre encore une demi-heure. » Celui qui a fait ce 
rêve est un homme qui a souffert d'une névrose d'angoisse parti- 
culièrement désagréable et humiliante. Le moindre rhume, la 
moindre douleur était pour lui un prétexte à abandonner son tra- 
vail pour se soigner et se lamenter. C'était à sa femme qu'à cette 
époque-là il demandait de fournir en grande partie leurs moyens 
d'existence. Aujourd'hui, tout cela est fini. Mais le rêveur qui se 
sent prêt, hésite encore* car le fait de ,se séparer de l'analyste im- 
plique un long voyage. Vous savez ce que dans les rêves symbo- 
lisent ces voyages. 

Un autre de mes malades, qui m'a donné beaucoup de difficultés, 
m'a apporté un jour le rêve suivant : « Je suis à l'hôtel avec un 
de mes employés. Je dois partir en voyage et je demande ma note. 
Le patron de l'hôtel me la donne, la note est assez élevée, mais j'ai 



_ *, 



*Th 



RÉSISTANCES A LA FIN* BU TRAITEMENT ANALYTIQUE 355 



suffisamment d'argent sur moi pour la payer* Je veux payer* mais 
voilà que mon employé, auquel j'ai montré la note en me plaignant, 
.se tourne vers le patron pour « l'engueuler ». Le patron baisse son 
prix de plus en plus. Il a peur du chantage, tant il est impressionné, 
et finalement il ne réclame plus un sou. Je pense que ce n'est pas 
de ma faute s'il cède devant mes valets. » 

Mesdames Messieurs, c'est la peur de la mort comme Ta aussi très 
justement remarqué un jour Mme Sokolnïcka (1)* qui* à mon avis, 
explique le mieux la violence des réactions de certains malades 
quand ils sont arrivés à ce point du traitement. Cette violence peut 
prendre parfois des formes inouïes, et la question se pose de «savoir" 
comment on pourrait simplifier au malade ce passage douloureux 
d'une vie à une autre, ce renoncement à tout un passé, cet aban- 
don d'une partie de soi-même qu'il faut laisser mourir ? 

La technique du traitement que je puis vous recommander est 
infiniment variable. Il faut naturellement beaucoup de tact, comme 
Lœwenstcîn nous Fa exposé dans une de ses conférences. Mais ce 
tact n'exclut pas la fermeté, vous le savez bien, sans elle on est 
réduit à l'impuissance. Un analyste qui a peur de perdre l'amitié 
de ses analysés serait en mauvaise posture devant les difficultés en 
question, de même que celui qui dépendrait de son malade, ou qui 
aurait peur de se brouiller avec lui. Mieux encore : Il manquerait 
à sa tâche en privant le malade de l'usage de sa combattîvité dont 
il peut avoir besoin pour réussir socialement et matériellement. 

Pour faire œuvre d'analyste, nous sommes obligés de suivre 
Y exemple magnifique que notre maître nous a donné. Si nous ne 
voulons pas capituler devant les difficultés, nous devons être 
^capables de faire face, suivant le cas, à la désapprobation du malade 
ou à celle de son entourage, nous ne pouvons rien changer à ce 
sort. Mais, ceci posé, il va sans dire que nous devons éviter îes diffi- 
cultés inutiles, et surtout ne pas les rechercher, comme cela peut 
arriver quelquefois. Et, dans cet ordre d'idée, il y a bien des 
choses qu'on peut faire. 

Dans certains cas, il faut éviter que les malades, qui ne sup- 
porteraient pas le contre-coup de leur progrès, n'aillent trop vite* 
Nous avons besoin de temps, de beaucoup de temps, pour nos accou- 
chements laborieux. Et j J ai fait de fâcheuses expériences en bous- 
culant mes malades, par exemple par la fixation d'un terme* Il 

(1) Conférence faite à la Société Psychanalytique de Paris, en 1931. 

| iVi-, ;■■ -U-k c 1 F frit*-. f fc :;yiK-;i- i 



356 REVUE FRANÇAISE I>H PSYCHANALYSE 



iu J est arrivé d'exiger trop de choses, et le malade, ne supportant pas 
de me suivre, a été obligé de rompre l'analyse. 

Pour vous indiquer comment on peut parfois procéder, il faut que 
je vous cite I* exemple suivant. Vous savez que les manifestations les 
plus désagréables de la résistance du malade se traduisent par un 
besoin de punition souvent insatiable, consécutif au sentiment de 
culpabilité provoqué par le développement du traitement. Or, j'ai 
eu mv malade qui, à la manière de Baudelaire, ne pouvait vivre 
qu'avec des créatures de basse condition et qui détruisait par l'inter- 
médiaire de l'alcool, à l'instar de l'ivrogne des Fleurs du Mal, tous 
les sentiments élevés en lui, — j*ai conseillé, au moment où cet 
homme était sorti de la boue et commençait à fréquenter les salons» 
de ne pas aller trop vite, car chaque nouveau succès se traduisait 
chez lui par la nécessité de faire une bombe effrénée susceptible de 
dégénérer en querelles, avec coups donnés aux agents. Avant l'ana- 
lyse, le malade, pour faire plaisir à ses parents, avait réussi à un 
certain moment à s'abstenir d'alcool, mais en travaillant comme 
une bête de somme. Un soir, il sort en smoking avec une Anglaise 
et boit un peu. En rentrant chez lui, en auto, quoique sobre, il 
renverse un passant et le tue. Puis il réussit par son étrange com- 
portement à se faire mettre en prison. Il a fallu des démarches très 
compliquées pour le faire sortir de là. J'ai conseillé à ce malade de 
fumer de temps en temps un peu de haschich, ce qui lui permit 
souvent d'échapper au besoin de s'abrutir par l'alcool. 
* Dans d'autres cas, où les progrès du malade se traduisent par 
une réussite exceptionnelle en affaires, il m'arrivc de conseiller de 
faire un sacrifice d'argent en faveur de la famille ou d'une œuvre, 
sacrifice qui permet souvent de diminuer la réaction négative due 
au besoin de punition. Il y a des cas où le malade recherche la puni- 
tion dans des querelles avec nous. Je suis persuadé que, si on pou- 
vait lui en fournir l'occasion, cela faciliterait parfois la situation- 
Mais nous ne disposons pour cela que de peu de moyens : le silence, 
Sa fermeté, la séance sacrifiée inutilement* D'autre part, notre action 
a pour but de permettre au malade de renoncer à la satisfaction de 
ce besoin qui demande la souffrance, comme une drogue s comme 
un bienfait, « Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance* » Il 
y a des cas où la réaction négative déclenchée par la guérison est 
particulièrement douloureuse, si bien que Ton peut se demander, 
au moment où Von. se trouve en face d'une situation pareille, s'il ne 



■* ^a^fe^B^b 



m*^ 



RÉSISTANCES A LA FIN DU TRAITEMENT ANALYTIQUE 



357 



vaut pas mieux abandonner- Freud prétend que certaines réac- 
tions de ce genre rendent la continuation du traitement absolument 
impossible. Il importe donc de bien se rendre compte de ce qui se 
passe pour pouvoir abandonner à temps, si cela est nécessaire. 

Jusqu'à présent nous avons surtout envisage la résistance du 
malade résultant de la perte du profit secondaire de la névrose. 
Vous savez que Freud désigne par le terme de profit secondaire 
tous les avantages qu'un malade peut tirer de son état : protection, 
bénéfice de la fuite devant la vie, devant la castration, devant la 
mort, etc. Vu de ce point de vue,, la résistance se présenterait en 
fonction d'un principe économique déterminant la névrose et elle 
serait conditionnée par ce que nous appelons le complexe anal, 
c'est-à-dire par le refus d'abandonner, de sacrifier les matières 
digérées ou mortes, que ce soit les matières fécales, ou le passé, 
l'enfance. 

Mais on aurait tort de croire que ce serait là la principale source 
dont se nourrit la résistance de la fin de l'analyse. Il y en a d'autres, 
dont il s'agit de tenir compte pour ne pas être débordé, 

D*abôrd rappelons-nous ce que nous avons dit au début de ce 
travail au sujet de la cuirasse protectrice d'une névrose, Or cette 
cuirasse devant assurer la protection de l'affectivité du malade n'a 
pas seulement une valeur économique, elle a une valeur esthétique. 
Elle est le produit d'un effort d'autoguérison du malade, elle est 
l'œuvre du médecin qu'il est pour lui-même et vous savez que ce 
médecin est comme tout autre médecin, susceptible de réagir par 
des blessures d'amour-propre quand on met en question son art de 
guérir. En d'autres termes : nous rencontrons dans le malade un 
■concurrent qui au premier abord se montre parfois narquois, puis, 
quand le traitement avance, amical et tolérant en face de nos 
efforts, mais qui au moment où nos succès s'affirment et triomphent 
de ses tentatives de guéri s on névrotiques, devient inquiet et morose, 
manifestant fréquemment sa mauvaise humeur à notre égard pour 
finir par nous faire souvent de véritables scènes de jalousie quand 
nous avons eu raison de lui et de ses résistances. 

« Ma belle cuirasse qui faisait l'admiration de tout le monde est 
brisée », écrivait dernièrement une de mes malades à un de ses 
garnis. « J'ai trompé tout le monde et j'étais seule à connaître ma 
misère, maintenant je suis une pauvre femme obligée d'avouer 
qu'elle a besoin d'autrui,,, » 



^^^^^^ 



358 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Il y a des cas où cette jalousie engendré un véritable besoin de 
vengeance vis-à-vis de l'analyste. Il importe d'en tenir compte et de^ 
donner à ce besoin, si cela est possible, quelque satisfaction. C'est 
non la moindre tache de l'analyste que de se faire pardonner ses 
succès par son malade et de ménager avec tact sa susceptibilité 
de « confrère ». 

Cette susceptibilité est d'autant plus grande que Peffort qu'avait 
fourni le malade pour masquer, pour refouler, pour cacher ses 
émotions était considérable et il est d'autant plus vexé qu'il a 
honte de ses sentiments, 

A côté du principe économique, nous voyons donc apparaître -un. 
principe esthétique pouvant conditionner la résistance du malade et 
ceci nous fera comprendre qu'an fond nous pouvons avoir à faire 
face à un véritable amour que le malade peut avoir placé dans sa 
maladie. Mais ce n'est pas tout, 

Si la cuirasse nous parait d'une part, représenter une protection 
et un chef-d'œuvre d'art pour le malade, nous comprenons d'autre 
part qu'elle a pour lui la valeur d'un véritable enfant, enfant qu'il 
a conçu dans son àme, dans son corps, et qu r il porte douloureuse- 
ment et amoureusement. Mais n'avons-nous pas la tâche pénible 
de le lui ravir ? Cette tâche^ inutile de le dire, apparaît particulière- 
ment ingrate dans les cas où le malade n'a vécu, si j'ose dire, que 
pour sa maladie — maladie* qui comme un fruit monstrueux a 
absorbé toutes les forces vives de l'individu, forces que ce fruit nous 
dispute parce qu'il en vît et parce qu'il les aime* 

C'est quand nous nous sommes emparés de ce fruit qu'éclatent 
généralement chez le malade toutes les jalousies — non seulement 
de « confrère >s mais également et surtout ceux de la paternité et de 
la maternité. 

La jalousie de la gloire de* la paternité est un sentiment bien 
pénible à supporter et c'est elle surtout qui contribue à la rancune 
qu'éprouvent certains malades à regard de l'analyste qui les a 
guéris, Ne les avons-nous pas rendu malheureux par notre succès — 
qui fait notre gloire — ne les avons-nous pas privés des seuls 
moyens qui leur ont permis de se consoler d'un malheur d'enfant ? 

Le rêve suivant nous paraît être un bon exemple à ce sujet, 

<r Je suis furieux de voir un confrère mener les enfants à la mare 
aux cannes* Il a de l'autorité sur les enfants alors que je n'arrive pas 
à en avoir. » 



ttÉSISTANXES A LA FIN DU TRAITEMENT ANALYTIQUE 3^)9 



Le rêve est celui d'un professeur, dont la cuirasse névrotique a 
particulièrement bien compensé ses malheurs d'enfant choyé, 
voyant naître après lui deux autres enfants. Je n'insiste pas sur 
l'interprétation du rêve* Il paraît clair* 

Dans un autre cas le malade rêve qu'il se trouve avec sa mar- 
chandise à la frontière d'un Etat pour aller dans un autre Etat, 
Mais le douanier exige que notre malade continue le voj r age sans 
marchandises. Ce dernier offre de payer le prix fort pour empor- 
ter sa marchandise. Le douanier reste inflexible. Finalement pour 
dénouer ce conflit dans le rêve, le malade fait appel au chef du 
douanier qui admoneste sévèrement son subordonné. Dans le cas de 
ce malade, il ne s'agissait pas d'une économie à réaliser en lâchant 
sa marchandise pour passer d'un Etat à un autre» c'est-à-dire pour 
guérir. Il y tenait par amour-propre» car il entendait bien faire son 
métier, Il était consciencieux même dans sa névrose et il n'acceptait 
pas que l'analyste le détournât de ce qu'il considérait comme un 
devoir sacré- La marchandise, dans son cas, c'était son père, un 
pauvre père martyrisé par la vie» auquel le malade était fortement 
attaché. C'était aussi l'analyste qu*il ne voulait pas perdre en allant 
dans son nouvel Etat. 

Ceci nous explique pourquoi au moment du succès d'une analyse 
nos malades pleurent souvent, nous reprochant suivant leur carac- 
tère avec plus ou moins de véhémence, de tout leur prendre, de ne 
rien leur laisser. C'est que par leurs résistances, ils défendent éga- 
lement le fruit de leur amour dirigé dans une direction anormale. 
Notre victoire pour eux est souvent une défaite* défaite après 
laquelle la vie n'offre souvent que des satisfactions très relatives. 
« Ma terrible fidélité » me disait un de mes grands malades, « c'est 
elle qui me pousse à vous einni... et qui m'empêche de me guérir. Je 
préfère ne pas guérir que de voir qu'on se f... de nies résistances >k 
Ce cas m'a d'ailleurs montré jusqu'à quel point le malade pouvait 
prendre consciemment le parti de ses résistances et rester malade 
uniquement pour avoir la satisfaction à la Don Quichotte d'avoir 
mis soii médecin en échec. 

Car mettre son médecin en échec, n'est-ce pas mettre la vie en 
échec ? Sans névrose, il n'y a plus moyen de bouder la vie» — de 
se moquer d'elle et de ses exigences, de se révolter contre les lois 
sociales, les lois de la vie et de l'amour, de se révolter sans respon- 
sabilité ni culpabilité, puisqu'on ne se sent plus couvert par la 



360 



KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



maladie qui désarme lé juge et la divinité. Sans maladie, plus 
d'irresponsabilité pour ses mouvements d'humeur — la vie reprend 
ses droits, fini « la rigolade », Et quelle vie hélas, trop souvent : 
une vie ratée quand elle a été irrémédiablement compromise par la 
névrose et l'échec déterminé par cette dernière. Trop souvent aussi 
un ménage malheureux, parce qu'on n'a pas su choisir îe chemin 
normal du bonheur ; ou encore la maladie organique dans le cas 
où cette dernière est devenue un pilier du rempart de la résistance 
névrotique, maladie organique qui persiste même alors que la 
névrose a disparu* 

Les conditions sociales dans lesquelles nous vivons répondent de 
moins en moins à nos aspirations instinctives naturelles — et il 
devient de plus en plus difficile de réussir socialement dans une 
société où tant de choses sont faites à l'envers. Alors, pour certains,, 
guérir signifie se révolter contre des conditions sociales anormales 
et cette révolte, parfois, signifie la bataille, la guerre, quand elle est 
devenue la seule issue pour la vie. 

Vous voyez, Mesdames et Messieurs, que la signification des 
résistances, surtout de celles de la lin d'une analyse, est extrême- 
ment complexe» Gardons-nous, en général, de tenir rigueur au 
malade qui ne veut ou ne peut nous suivre. Nous ne savons pas 
toujours ce que nous ferions à sa place. Heureusement pour nous, 
les cas où nous avons toutes les chances de réussir sont encore nom- 
breux. .Et notre connaissance des difficultés auxquelles nous nous 
heurtons, nous permet également de trouver une issue, même dans 
les cas désespérés- 

Mesdames et Messieurs, je regrette de n*avoir pu vous exposer le 
sujet que d'une façon très sommaire, Mais le temps dont je dis- 
posais pour la préparation de la conférence était trop court pour 
une élaboration plus détaillée. Je vous remercie de m'avoir écouté 
avec tant de patience et de bienveillance. 



À propos de l'article de M. R. Laforgue 



pans une conférence que j'ai faite à la Société de Psychanalyse 
de Paris au mois de février 1931 j'ai parlé du problème de l'angoisse 
et de la mort. Je me suis arrêté surtout aux rapports entre celles-ci 
et la fin de l'analyse* J'ai cité alors des cas où cette angoisse par 
son intensité particulièrement frappante m'a permis d'étudier ce 
phénomène. Vu l'estime que je porte aux travaux et aux opinions 
du docteur René Laforgue je ne peux pas m'em pêcher d'exprimer 
le plaisir qu'il soit arrivé aux mêmes constatations dans son travail 
« les Résistances de la fin du traitement analytique-», communiqué 
dans la même Société Psychanalytique de Paris, à la séance d'Octo- 

j 

bre dernier, 

E. SOKOUNSCKA, 



MÉMOIRES ORIGINAUX 



PARTIE APPLIQUÉE 




F^^FSFSQFtT" 



.présentés au VIII e Congrès des Psychanalystes de Langue française 

le 18 et le 19 Décembre 1933 




V- 



^ 



& 



VCMlQIOSEe 






ychanalyse 



PREMIER RAPPORT 

- 

présenté par R. DE SAUSSURE 



SOMMAIRE 



t. Introduction. 



2. La méthode de Monsieur Piaget. 



3, La phase phallique chez la fillette, 

4, La constitution du sur-moi chez le garçon* 

5, Appendice (Contribution à l'élude du facteur âge dans Téclosion 

■ 

des conflits psychiques. 



INTRODUCTION 



i 



Au Congrès International de Psychologie de Copenhague (août... 
1932), M. Claparède disait : « Notre collègue Murchisson publie 
tous les cinq ans des volumes de psychologies (au pluriel !)... Vous 
avez le behaviourisme, ïa réflexologie, la psychologie dynamique, la 
psychanalyse». Ce sont des recueils très intéressants ; mais qui 
prouvent surtout que notre science est encore bien arriérée ! Il n'y 
a pas plusieurs physiques, ni plusieurs chimies. De même, il n'y 
a ou il ne devrait y avoir qu'une seule psychologie (1). 

Nous sommes pleinement d'accord avec ces paroles de notre 
maître, et notre rapport est un modeste essai de faire rentrer dans 
le cadre d'une psychologie plus générale, une partie des données. 
psychanalytiques* Nous croyons que la psychanalyse contient un 
trèâ grand nombre de faits définitivement acquis et, si tel est le cas, 
ils doivent forcément avoir de nombreux points de contact avec la 
psychologie générale. Ces faits ne peuvent être que mieux établis,^ 
si, après avoir été envisagés du point de vue psychanalytique» ils 
reçoivent une nouvelle confirmation et donnent lieu à de plus, 
amples développements, éclairés à la lumière d'autres méthodes* 

Ce qui caractérise l'ensemble des recherches psychanalytiques, 
c'est d'avoir jeté une lumière nouvelle sur le contenu de la pensée 
enfantine. Cette pensée spontanée échappait à de nombreux obser-. 
vateurs qui poursuivaient en même temps un but pédagogique et 
qui, par suite, s'intéressaient surtout à la façon dont l'enfant s'assU 
mile la pensée adulte* 

Parallèlement aux découvertes de Freud, mais un peu plus tardi- 
vement, une école de psychologues, dont les représentants les plus 
distingués sont MM. Piaget et Luquet, cherchait à préciser la struc-, 
ture de la pensée enfantine. Il m'a paru intéressant de faire appel 
à la collaboration de M. Piaget pour confronter les résultats de ces 
deux perspectives. Cette confrontation m'est apparue d'autant plus 
intéressante , que Freud ne s'en est pas tenu au contenu seulement 

(1) Voir Revue Philosophique dt la France e£ de^ l 3 Etrqngef ?m l$?3, p. 7 et 8. 



AdHk 



;36<3 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



iàe la pensée, mais qu'il a essayé de décrire certains mécanismes de 
structure. Citons, par exemple, les processus d'identification, de 
projection, d'investissement affectif, de symbolisation, etc.,. 

De même Piaget, pour illustrer la logique de l'enfant, a fait de 
vastes enquêtes sur le contenu de la pensée spontanée de l'enfant* 
II s'est servi d'une méthode différente de la psychanalyse, méthode 
que nous aurons à décrire dans un instant- 
Ce qui différencie ces deux ordres de recherches, c'est que Freud 
a en vue surtout les mécanismes de la pensée inconsciente, alors 
que Piaget vise à décrire des mécanismes de la pensée qui tend 
à prendre conscience d'elle-même* Freud étudie avant tout les 
opérations mentales qui tendent k préserver la pensée de sa socia- 
lisation, Piaget, au contraire, cherche à établir les étapes de la socia- 
lisation de la pensée. Freud insiste sur le contenu de la pensée 
affective et subjective de l'enfant, Piaget s'intéresse surtout au con- 
tenu objectif de la pensée. 

Cette différence de perspective devait fatalement amener des 
points de contact et des points de différenciation entre les deux doc- 
trines. Il nous a paru intéressant de mettre les principaux d'entre 
eux en évidence, 

Il est certain qu'on s'expose à des erreurs à ne vouloir examiner 
certains phénomènes que sous l'un de ces angles. 

Les méthodes de Freud et de Piaget étant différentes, il y avait 
intérêt également à envisager des phénomènes qui ont été perçus 
par des voies diverses* Malheureusement, pour des raisons faciles à 
comprendre, il n'était pas possible à Piaget de faire porter ses 
enquêtes auprès d'enfants sur leurs conceptions concernant les 
faits de la sexualité, Il reste cependant un domaine commun aux 
investigations de Freud et de Piaget, à savoir l'évolution des idées 
morales chez l'enfant, 

À la suite de cette confrontation, bien des objections qui nous 
sont faites de l'extérieur tomberont. En effet, beaucoup d'assertions 
paraissent erronées tant que nous les regardons du point de vue de 
notre logique adulte, mais elles deviennent infini ment plus vrai- 
semblables lorsque nous les comparons à d'autres conceptions 
enfantines, et lorsque nous cherchons, à nous les expliquer avec 
l'ensemble des lois qui régissent la pensée de Penfant 

Une connaissance plus approfondie de la logique des premières 
années n*a pas seulement une valeur académique, elle est un pré- 
cieux appui thérapeutique- En comprenant certaines différences de 



PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 367 



.raisonnements, le malade arrive mieux: à s'expliquer et ses idées 
infantiles» et ce qui le sépare encore de la guérison. 

À ce propos, je voudrais glisser ici une remarque sur certains 
sujets dont l'analyse traîne indéfini nient, 3)ien qu'ils apportent à 
leur traitement une foule d'associations intéressantes* 

Ces malades n'ont aucune peine à associer librement, ceci pour 

M. 

la bonne raison qu'ils sont inoccupés et vivent seuls une grande 
partie de la journée* Leur pensée est désocialisée ; elle se poursuit 
presque toute la journée sur le même plan que les associations 
litres de l'analyse* 

Or, Piaget, dans sa communication sur la pensée symbolique (1), 
faite en 1922 au Congrès International de Psychanalyse à Berlin, 
insiste sur le fait que l'enfant, avant l'âge de 6-7 ans, ne prend pas 
conscience de sa pensée. Il la subit. 

Les cas rares» il est vrai, auxquels je faisais allusion il y a un 
instant, ont régressé dans cette forme de pensée. Leurs associations 
îibres, loin d'être une soumission aux règles de la méthode, ne sont 
qu'un symptôme de leur état. Si paradoxal que cela puisse* sembler, 
l'indication thérapeutique, dans un cas de ce genre, consiste à exi- 
ger du malade une certaine concentration sur un sujet donné. 

€es malades sont incapables de travailler, parce qu'ils oublient 
qu'ils en avaient l'intention, ou, lorsqu'ils Font, ils prennent celle-ci 
pour la réalité. Ils s'asseyent dans un fauteuil, examinent ce qu'ils 
devraient faire et se donnent l 3 illusion de l'avoir fait. 

L'analyse ne peut avoir de prise sur ces sujets que si elle les 
rééduque premièrement à prendre conscience de leur pensée et de 
ia réalité. Si elle néglige de diagnostiquer cette forme de pensée 
infantile, elle va certainement au-devant d'un échec. Le malade ne 
saurait, en effet, tirer aucun bénéfice de l'interprétation d'une 
chaîne d'associations, tant que son esprit ne s'est éveillé à ïa logique 
de l'adulte. 

Je me suis un peu étendu sur cet exemple, car il montre bien la 
nécessité de tenir compte, en thérapeutique, autant cïe la structure 
que du contenu de la pensée, Cest là un des grands services que 
peut nous rendre la confrontation des recherches de Freud et de 
PiageL 

Les points de contact que Ton pourrait établir entre la psychana- 
lyse et l'ensemble des recherches sur le développement de Pintelli- 

(1) Vûîr Archives de Psychologie, 1923, p. 282, 



mrrm 



368 , REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

genee chez l'enfant* sont nombreux* Ce sont souvent des points de 
détail, et les exposer sans ordre aurait amené une incohérence 
désagréable dans ce rapport. C'est pourquoi nous avons préféré 
choisir un certain nombre de problèmes qui nous paraissaient 
importants et laisser dans l'ombre une série de points secondaires. 
Cependant, pour montrer le parti que Ton pourrait tirer d'une con- 
frontation plus méthodique de ces deux champs d'expérience, don- 
nons au hasard un de ces exemples. 

Freud a signalé depuis longtemps l'amnésie concernant nos pre- 
mières années. II Ta attribuée aux refoulements sexuels, — cela 
était une explication bien naturelle, puisqu'il s'intéressait surtout 
aux souvenirs de cet ordre qui avaient pu provoquer des chocs chez 
les enfants. 

Il semble cependant que l'amnésie soit un phénomène beaucoup 
plus général au cours des premières années, Pîaget nous apprend, 
en eîïet, que la plupart des garçons affirment, jusqu'à Page de 6-7 
ans, que le soleil est vivant parce qu'il avance* mais dès qu'ils ne 
le croient plus, ils sont persuadés qu'ils ne Pont jamais cru. D'autre 
part, ils 'pensent toujours avoir découvert eux-mêmes ce qu'on vient 
de leur apprendre, et il n'y a là qu'une simple amnésie. 

On voit donc que ce n'est pas dans le domaine sexuel seulement 
que s'établira une résistance à Pecphorie des souvenirs infantiles. 

II est probable qu'à cet âge l'enfant éprouve le besoin de mettre 
d'accord ses croyances avec celles de son entourage* et que ce fait 
Pam en e à refouler sa pensée autistique, aussi bien dans le domaine 
cosmologique que dans le domaine sexuel. 

Nous avons réparti notre travail de la façon suivante. Pour ma 
part, j'ai essayé de montrer les phénomènes de la petite enfance mis 
au jour par P analyse, sous l'angle des théories de Piaget. Là aussi, 
pour ne pas me perdre dans trop de détails, je me suis limité à 
envisager, d'une part, les préoccupations sexuelles de la fillette dans 
Page phallique, et f d'autre part, la constitution du sunnoi chez le 
garçon. 

Piaget s'est chargé de la tâche plus délicate d'aborder quelques 
problèmes de psychologie générale en confrontant les résultats des, 
deux méthodes en question. 



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PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 369 



La Méthode 



La méthode employée se compose, d'une part, de l'observation 
directe de la pensée spontanée de l'enfant, et, d'autre part, de ce 
que nous appellerons la méthode clinique. Ces deux, méthodes se 
complètent et peuvent servir de contre-épreuve Tune à l'autre. 

Si l'on veut interroger l'enfant sur sa pensée, il convient de partir 
de ses propres questions, faute de quoi l'on n'atteindra guère son 
chanip de préoccupations. 

La méthode de l'observation pure est insuffisante. En effet, à 
cause même de son égo centrisme, l'enfant ne cherche pas à com- 
muniquer spontanément sa pensée. D'autre part, lorsqu'il parle, 
<;'est en général dans la société de ses semblables, mais alors elle est 
liée aux actions immédiates et ne porte pas sur cette fraction essen- 
tielle de la pensée qui est détachée de Faction, et qui se développe 
au contact des spectacles de l'activité adulte ou de la nature. 

« Le second inconvénient systématique de l'observation pure tient 
à la difficulté de discerner chez l'enfant le jeu de la croyance. Voici 
un enfant qui se croit seul et qui dit à un rouleau compresseur : 
« Tu as bien éerasé les grosses pierres ». Joue-t-il ou personnifie- 
t-il vraiment la machine ? Il est impossible de le dire dans un tel 

■ 

cas, parce que c'est un cas particulier. L'observation pure est im- 
puissante à discerner la croyance de la fabulation. Les seuls cri- 
tères sont fondés sur la multiplicité des résultats et la comparution 
des réactions individuelles (1)* » 

11 nous faut donc" dépasser les méthodes de pure observation, et 
c'est là que nous avons recours à la méthode clinique. Précisons ce 
que nous entendons par là. 

Le clinicien* en effet, peut tout à la fois,: 1) converser avec le 
malade en le suivant dans ses réponses mêmes, de manière à ne 
rien perdre de ce qui pourrait surgir en fait d'idées délirantes ; et 
2) le conduire doucement vers les zones critiques (sa naissance, sa 
race, sa fortune, ses titres militaires, politiques, ses talents, sa vie 



il) Pjagct : Représentation du Monde chez l'Enfant (R. M, E.Ï.Alcan. 1926 
p + XII. * 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE. 7 ' 



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370 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



mystique, etc.), sans savoir naturellement où l'idée délirante affleu- 
rera, mais en maintenant constamment la conversation sur un ter- 
rain fécond* Ainsi, l'examen clinique participe de l'expérience, en 
ce sens que le clinicien se pose des problèmes, fait des hypothèses, 
fait varier les conditions en jeu, et enfin contrôle chacune de ses 
hypothèses au contact des réactions provoquées par la conversation. 
Mais l'examen clinique participe aussi de l'observation directe, en 
ce sens que le bon clinicien se laisse diriger tout en dirigeant, et 
qu'il tient compte de tout le contexte mental, au lieu d'être victime 
d'erreurs systématiques, comme c'est souvent le cas du pur expé- 
riment ateur. 

Dans la psychologie de l'enfant, comme en psychopathologie, le 
bon expérimentateur doit, en effet, réunir deux qualités souvent 
incompatibles : savoir observer* c'est-à-dire laisser l'enfant parler 
librement et, en même temps, savoir chercher quelque chose de 
précis, avoir à chaque instant quelque hypothèse de travail, quelque 
théorie juste ou fausse à contrôler* Il faut naturellement observer 
la prudence que réclame cette méthode, ne pas suggestionner l'en- 
fant et éviter à la fois la systématisation due aux idées préconçues 
et Fiiicohérence due à l'absence de toute hypothèse de travail. 

Bref, nous adressant à des médecins, nous n'insistons pas davan- 
tage sur ces faits qui leur sont bien connus. 



PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 371 



La phase phallique examinée sous l'angle 

de la logique infantile 



Un premier fait qu'il nous semble intéressant de noter, c*est que 
les enquêtes faites sur des enfants de 4 à G ans révèlent nue extra- 
ordinaire similitude de conceptions cosmologiques. À cet âge, l*arti- 
ftcialîsme règne en maître. Les montagnes, le lit des rivières et des 
lacs ont été fabriqués par la main de l'homme. D'un enfant à l'autre, 
les mythes qui leur servent à expliquer la formation du soleil, Tori- 
gine des rivières, l'apparition de la nuit, etc +3 varient extrêmement 
peu. Ce fait nous paraît intéressant à noter, car beaucoup de cri- 
tiques de la psychanalyse ont bien voulu admettre le rôle du com- 
plexe d s Œdipe, l'envie de l'organe masculin chez la fillette, les théo- 
ries anales sur la naissance, etc, comme des faits pouvant survenir 
exceptionnellement chez certain a enfants psychopathes, mais ont 
nié qu'il s*agissait là de conceptions tout à fait générales. Or, les 
enquêtes faites, dans d'autres domaines, directement- auprès des 
enfants, nous montrent qu'il y a beaucoup plus de vraisemblance à 
penser que tous les enfants, et non pas quelques-uns seulement, 
acceptent temporairement ces idées. Riais dès qu'ils sont parvenus 
à un autre stade de la pensée, ils s'imaginent avoir toujours cru à 
cette solution et n'en avoir jamais eu d'autres dans l'esprit. 

Après cette remarque générale, décrivons la phase pha,llique chez 
îa fillette, et nous examinerons ensuite l'ensemble de cette pensée 
sous l'aspect de la logique enfantine. 

Abraham (1) est le premier à avoir signalé que derrière le désir 
de masculinité de la femme se cachait une expérience mal digérée 
de la petite enfance. La fillette, lorsqu'elle entre en contact avec 
l'organe masculin, se dît : « J'ai dû avoir autrefois un membre 
comme celui des garçons, mais on me l'a pi*is ». Il en résulte que la 
fillette considère ses organes comme une blessure. Cette constatation 
a donné lieu à une série d'observations que nous résumons ici (2), 

■ 

<1) Voir Abraham : « Aêusscrungsform&a des weiblichcii Knstratioiiskom- 
plescs »- Zschr* /. Psa. t T. VII, 1921, p. 422-452. 

<2) Fheud ; a Die infantile G-enitnl organisât ion «/ Ges, Schriften, T. V* 

Fneun : « The oarjj* dcveloj>ment of femàle scxualîly ». InlcnmL Jonnx of 
Psa. 1927. 

FnEUD : Neuere Folge ilcr Vorlesungen zur Einfûhrnng in die Psa. Wien 1933, 



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HBT1 



372 KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Karen Horney a bien mis eu lumière que les éléments erotiques 
qui déclenchaient le désir du pénis n'étaient pas la déception de ne 
pas être un garçon, mais la déception de ne pas pouvoir se voir uri- 
ner, de ne pas pouvoir s'exhiber à cette occasion, et surtout de ne 
pas avoir la possibilité de s'amuser avec cet organe- Pendant toute 
cette première phase, la fillette semble croire qu'elle aussi aura un 
jour une verge. Plus tard, lorsqu'elle comprend que toutes les per- 
sonnes de son sexe sont constituées comme elle, la révolte entrera 
en jeu, et elle cherchera à se défendre contre la réalité qu'elle ne 
veut pas accepter. C'est alors qu'elle s'identifie à son frère ou à son 
père, ou qu'elle opère des tentatives de compensations symboliques, 
donnant une valeur d'équivalence phallique au bébé, au sein, à la 
colonne fécale, etc. Dans sa rage de ne pas posséder le membre 
viril, la fillette voudrait mordre et avaler l'organe de ses proches 

masculins (1), » 

C'est à cet âge que la fillette voudrait que son père lui donnât un 
bébé vivant comme objet de consolation. 

Rappelons qu*à ce même stade il existe diverses théories sur la 



Jo:nf:s : *< Bemerltungc-n £u Dr. Abraham s Àeus£OTungsfornien », etc. Zschr. f. 
Psa. f T. VIII, 1922,-1x329, 

Eisler : même titre, ibidem. 

Sachs : « Der Wunsch ein Mann zu sein », Zschr. /• Psa. f T. VI. 1919, p. 252, 

Karen Horney : *< Zur Genèse der weiblichen Kasl ration Complexes ■*- Zschr. 
f> Psa,, 1923, p. 12-2S, 

Karen Horney : « Flucht ans der Wciblîehkoit », ibidem, T. XII, 1926, p. 
360-374. 

Freud î « Einige psychisehe Folgen des anatom-ischen Geschlechtsuntcrs- 
chieds ». Ibidem, 1925, t! IX. 

Lewis : « Psychology of lire castration complex ». Psa, Ret*. T. XIV. et XV. 

Boxsfield : « Castration complcx în Women «, Psa Rev* f T- XI, 1924, p* 
121-143. 

Béatrice Hikkle : * On Lire anfoilrary use cf the t crins Masculine and Femj- 
ni ne ». Psa, Rcu*, T. Vïï t 1920, p. 13-30. 

Hélène Deutsch ; » Psychologie der wejblîchen Scxualfunktionen », Zschr, /. 
Psa., 1925. 

M-élanie Klein î » The Psvcho-analvsis of children. »* Psychoanalytîcal Libra- 
ry, 1932. 

il + Klein : «. Earlv stages of the Œdipus -conflîct ». Joum. of Psa, f vol. 
IX, 1928, 

Josine Muller : « A contribution to the problem of libidinal Development 
of the génital phase in girls «. ïbid* 1932, vol, XIII. 

Jones ; <* The phallic phase ». Ibîd.> 1933, vol. XIV. 

Wulff : p Multcr-Kind Bezieliungen als Ausserungsfonn des weiblichen 
kastrationskomplcxes «. Intenu Zschr. /. Psa., T. XVIII, 1932* 

Hélène Deutsch : * Ucher dîc welbliehe Homoscxualitat ». Ibidem, T. XVIII, 

1932. 

(1) Voir -Saussure : « Les fixations homosexuelles chez les femmes névrosées », 
Rapport à la IV* Conf. des Psa, de langue française ; ou Fgiienczi : <■ Gullivers 
Phantasien ». Zschr. /. Psa,, 1327, p. 383, 



PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 373 



naissance- Elles se concentrent presque toutes autour de ce schéma : 
on met Tenfant au monde quand on a mangé quelque chose de spé- 
cial (ainsi dans les contes de fées), et les enfants naissent par l'in- 
testin, comme lorsqu'on va à la selle (1), 

On sait que chez un grand nombre de névrosées il y a persistance 
de ces idées, qu'elles déterminent toutes sortes de sentiments d'in- 
fériorité et qu'elles conduisent souvent à la frigidité et à l'homo- 
sexualité féminine. 

Nous pourrions décrire avec plus de détails les éléments de cette 
phase phallique, mais ce que nous en avons, dît suffit pour le but 
que nous nous proposons. Nous voudrions, en effet, examiner ces 
données fournies par les études psychanalytiques à la lumière de 
la logique enfantine. Nous verrons alors que bien des constatations 
qui heurtent notre entendement adulte, sont au contraire dans la 
logique de Penfant. 

1) La psychanalyse admet que, lorsque la fillette a vu l'organe du 
garçon, elle ne renonce pas immédiatement à l'idée de posséder ce 
robinet avantageux et qu'elle s'imagine qu'il lui poussera encore. 
Ce n'est que lorsqu'elle réalise que sa frustration est définitive 
qu'elle se représente qu'on lui a coupé cet organe. 

Cette façon de voir n'explique pas bien la généralité de cette idée 
de castration. Nous pensons que la réaction est en somme com- 
plexe. Tout d'abord, ce n'est que lentement que l'enfant arrive à 
cette idée que l'organe masculin n'appartient qu'au sexe masculin. 
Ici, nous croyons que Freud a parfaitement raison de décrire une 
phase dans laquelle seul le phallus compte- Pendant cette période, 
la fillette scotomise son absence de pénis. Il y a là un état d'esprit 
que nous avons de la peine à nous représenter en tant qu'adulte 3 où 
la fillette sait et ne sait pas qu'elle ne possède pas l'organe mas- 
culin. 

C'est cet état d'esprit que nous voudrions analyser de plus 
près. Pour mieux: le comprendre, nous nous servirons de diffé- 
rentes données qui nous sont- fournies par le dessin des enfants et 
qui ont été bien étudiés par Luquet (2). 

Cet auteur a attiré l'attention sur le fait que lïenfant, avant de 
dessiner selon un réalisme visuel, dessinait selon un réalisme intel- 

<ï) Voir Fiœud ; << Trois essais sur la sexualité », Traduction Revcrchon, 
Paris, -N. R, F„ 1923, ,p. 93, et Freud : Uher infantile Sexualtheorien. Sammlung 
Meiner Schriftan zur Neurosûnlehre. T. II, p. 159-174, Vienne, 1912, 

(2) Voir Luquet : le Dessin enfantin. Paris, Alcan, 1927* 



374 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



iectuel. Un dessin qui illustré bien cette différence est celui d'un 
garçon de 7 ans ; il s'agit d'un champ de pommes de terre ; mais au 
lieu de représenter la partie aérienne de la plante, l'enfant n'a repré- 
senté que les tubercules invisibles à l'œil. 

L'enfant se crée ainsi des types, des modèles internes, comme les 
appelle Luquet, qui priment ïa vision réelle- C'est en vertu d'un 
même réalisme intellectuel que la fillette et le garçon de 4-5 ans 
créent le type phallique qui a pour eux une valeur universelle, 

Deux raisons, croyons-nous, donnent la prédilection au type mas- 
culin- Tout d*abord, c'est lui qui procure le plus de plaisir. II satis- 
fait des tendances ludiques et des tendances exhibitionnistes. 
Ensuite, c'est lui qui est le mieux adapté du point de vue de ractioiu 
Or la pensée de l'enfant est très fortement orientée vers l'action. 

En vertu des avantages précités du type masculin, il se fait 
d'emblée la conviction spontanée chez l'enfant que ce type est 
général. C'est pourquoi il est seul à retenir l'attention de l'enfant* 
Ceci est encore conforme à une règle observée par Luquet ; « L'évo- 
lution du dessin-, écrit-il, témoigne que les détails individuels (ici : 
absence de pénis) ne prennent de Tinter et aux yeux de F enfant que 
postérieurement aux caractères génériques : non seulement il voit le 
général dans le particulier, mais encore il voit l'individuel en tant 
que général avant que de le voir en tant que particulier (1). » 

L'étude du dessin enfantin nous donne un autre point de com- 
paraison qui nous fait mieux saisir l'état d'esprit de la fillette lors 
de sa découverte du sexe opposé. 

Un enfant 3 lorsqu'il a commis une erreur dans un dessin, souvent 
ne corrige pas sa faute, mais juxtapose sa correction à côté du des- 
sin originel. 

« La raison de ce procédé de correction sans rature s écrit Luquet, 
ne saurait être cherchée dans une difficulté matérielle, puisque, 
comme nous l'avons vu, P enfant sait raturer... Une fois un tracé 
reconnu fautif, il est comme inexistant, l'enfant ne le voit littérale- 
ment plus, hypnotisé en quelque sorte par le tracé nouveau» qui le 
remplace, pas plus qu'il ne tient compte des lignes qui peuvent se 
trouver accidentel le m eut sur son papier (2). » 

Chez la fillette qui vient de découvrir l'organe masculin le même 
phénomène se produit* La réalité de son corps, jugée comme une 



(1) Voir Luquet : op. cit ., j). 233-234. 

(2) Voir Luquet : op. cit> p. 14. 



<&;_■ I Fl—i; 

PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 375 



erreur, n'existe plus, seule la réalité masculine persiste* Du reste, 
comme nous le verrons plus tard, la fillette se persuade qu'elle pos- 
sède quelque part ailleurs l'organe défaillant. 

On le voit, l'enfant prend conscience de deux faits, dont il ne 
retient qu'un seul. L'intérêt de la perception présente lui fait 
oublier, ou négliger, la perception passée. Il n'élimine pas le con- 
tradictoire et n'établît pas, comme le ferait l'adulte, que les garçons 
sont ainsi faits, tandis que les filles sont autrement. La fillette sai- 
sit bien la contradiction qu'il y a entre elle et le garçon, mais elle 
n'en tire pas les mêmes conclusions que l'adulte. 

Pour mieux saisir ce phénomène, nous devons encore faire intex'- 
venir la loi du syncrétisme que Piaget a bien étudiée chez les 
-enfants, 

« Tout d'abord, écrit-il, deux objets apparaissent simultanément 
dans là perception de l'enfant, ou bien deux caractères sont donnés 

■ 

ensemble dans la représentation. Dès Iors ? F enfant les perçoit ou les 
-conçoit comme liés ou , mieux, comme fondus en un schéma unique* 
Enfin ce schéma prend force d'implication réciproque, c'est-à-dire 
que si Ton isole l'un des caractères du tout, et que Ton demande à 
l'enfant les raisons de ce caractère, l'enfant invoque simplement 
l'existence des autres à titre d'explication ou de justification (1). » 

Cette forme de raisonnement est capitale pour nous expliquer 
pourquoi l'idée de castration est universelle chez l'enfant, même 
lorsqu'il n'a pas été menacé de cette punition* 

Dans le cas particulier que nous étudions, les deux objets qui 
apparaissent simultanément dans la perception sont le pénis et la 
castration. Ils sont contradictoires pour notre pensée adulte 3 ils ne 
le sont pas entièrement pour l'enfant qui les réunit dans un schéma 
global, D'où la nécessité d'expliquer l'un par l'autre* Le sexe fémi- 
nin n'est que la castration du sexe masculin. 

Mais nous insistons sur ce fait que la castration n'est pas claire- 
ment perçue ; elle est bien plus une virtualité qu'une réalité. La 
perception de la différence anatomïque des sexes reste un schéma 
■global. C'est-à-dire que l'enfant en même temps la réalise et ne la 
Téalise pas. 

L'enfant, en effet* n'élimine que très progressivement le contra- 
dictoire. Luquet nous en a rapporté une belle démonstration. 



<1) Voir Piàglt ; Le Jugement et ïc Raisonnement clitz PEnfant. Del a chaux et 
tfiestlé* Paris, 1924, p. 304, 



376 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



« Une fillette de 4 ans 1/2, après avoir tracé un bonhomme qui a à 
la fois une pipe et des boucles d'oreilles, l'interprète comme une 
dame. Comme on lui fait remarquer la pipe, elle répond que 
c'est le mari de la dame qu'elle avait dessinée auparavant. On. lui 
montre alors les boucles d'oreilles* Elle dit : « Ça, c'est ses boucles 
d'oreilles, une dame ça a des boucles d'oreilles », Elle revient donc 
à l'interprétation dame. Mais, comme on lui remontre la pipe, elle 
revient à l'interpréta tî on monsieur, et, pour se débarrasser du détail 
qui ne peut plus être des boucles d'oreilles, elle n'y veut plus voir 
que de simples ornements du dessin, dépourvus de toute significa- 
tion figurée. C'est par des boucles d'oreilles, c'est pour faire joli, et 
puis il fume la pipe O). » 

On voit que l'enfant n'a éliminé le contradictoire que sur les su g- 
gestions de l'adulte. Son dessin était primitivement à la fois homme 
et femme* De même pour l'enfant de 4 à 5 ans, le pénis reste pour 
les deux sexes le symbole de l'organe ur inaire* 

« L'enfant ne pouvant choisir entre les deux explications contra- 
dictoires d'un même phénomène les admet concurremment et même 
'es fond l'une avec l'autre (2)* » 

Jacqueline, âgée de 4 ans, déclare, en essayant d'uriner comme 
un petit garçon entre les barreaux d'une barrière qu'elle veut un 
« petit long chose qui coule ». Dans son action, elle agît comme si 
elle le possédait. Tel est cet état d ? esprit complexe où il y a à la fois 
sentiment de frustration et sentiment de possession de l'organe. 
Pour mieux comprendre cet état, il nous faut encore préciser la 
notion de participation. 

Piaget distingue trois temps dans l'évolution de la pensée enfan- 
tine du magique au réel. Voici comment il les caractérise : « Durant 
le premier temps, le moi est entièrement confondu avec les choses ; 
il y a participation entre tout, et tout est action magique du désir 
sur la réalité. Durant le second temps, le moi se différencie des 
choses, mais les choses restent couvertes d'adhérences subjectives.. 
Dès lors, le moi se sent en participations partielles avec les choses 
et se croit capable d'agir sur elles à distance* parce qu'il prend pour 
liés aux choses les différents instruments au moyen desquels il les 
pense (les mots* les images, les gestes 3 etc)* D'autre part, les choses 
sont nécessairement animées, parce que le moi n'étant pas séparé 



<D Voir Luqitlt : op. cit., p. 42-43* 
(2) Voir Pjaget \J,ci ÎL t )>. ?/10* 



PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 377 



encore des choses, les notions psychiques et les notions physiques 
ne sont pas dissociées. Durant ce second temps, la magîe et l'ani- 
misme sont donc complémentaires. C'est le moment où l'enfant, se 
croyant suivi par le soleil et la lune, peut aussi bien interpréter le 
fait en termes de magie (c'est moi qui les fais avancer)* qu'en termes 
d'animisme (ce sont eux qui me suivent)* Enfin, dans un troisième 
temps, -le moi est trop séparé des choses pour que les instruments de 
pensée soient encore conçus comme adhérant aux choses* Les mots 
ne sont plus dans les choses, les images et la pensée sont situées 
dans la tête. Les gestes ne sont plus efficaces ; il n'y a plus de 
magie (1)* » 

Que l'enfant réalise la différence anatomique pendant le pre- 
mier ou le second temps dé cette évolution, le résultat reste le même- 
Dans les deux cas, la fillette se différencie mal du garçon, et le gar- 
çon de la fillette. Dans un premier âge, cette participation empêche 
la réalisation de la castration* Le garçon pense lui-même que cet 
organe est caché chez la fillette. À un âge plus avancé, où la distinc- 
tion du moi et du monde extérieur s'opère plus spontanément, c'est 
la peur de la castration, dans l'un et l'autre sexes, qui remporte* La 
participation magique de Ja fillette à l'égard du pénis s'affaiblit, et 
la crainte de demeurer frustrée prend le dessus. De même chez le 
garçon, la possibilité d'une castration commence à l'effleurer et à 
l'inquiéter. Pendant toute la période de participation, il suffit à la 
fillette de faire les gestes du garçon pour qu'elle ne prenne pas 
conscience de ce qui In différencie de lui. C'est là un fait analogue 
à celui que Piaget résumait en ces termes (2), » 

« Or, si nous admettons cette assimilation du monde au moi et 
du moi au monde, la participation et la causalité deviennent intel- 
ligibles. D'une part, les mouvements du corps propre doivent être 
confondus avec n'importe quel mouvement extérieur. D'autre part. 
les désirs, plaisirs et peines, doivent être situés, non dans un moi, 
mais dans l'absolu : dans un monde que, du point de vue de l'adulte, 
nous dirions commun à tous, mais qui, du point de vue du bébé, 
est le seul monde possible*,. Si l'on veut, la participation résulte 
d'une indifférenciation entre la conscience de l'action de soi-même 
sur soi-même et la conscience de l'action de soi sur les choses. » 

Pour bien mettre en valeur cette notion enfantine de la phase 



H> Voir Piaget : Représentation du Monde chez VEnfani t -p. 251 
(2) Voir Piaget ; B. M. E. t p. 140. 



378 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



phallique, il nous faut encore étudier de plus près la notion de sym- 
bolisme. Nous avons dit plus haut que la fillette tâchait de trouver 
des substituts symboliques au pénis* Il ne faut pas se représenter 
cette activité du point de vue de la pensée adulte, mais bien la repla- 
cer dans son cadre de la pensée enfantine* 

Nous croyons que les idées que Piaget a émises à ce sujet, il y a 
déjà bien des années, ont passé trop inaperçues dans le monde des 
psychanalystes* En bref, nous pouvons résumer la différence du 
point de vue de Freud et Piaget. en ce sens que, pour le premier, la 
^ymbolisation s'explique surtout par la projection d'une intention 
dans un objet, tandis que pour le second il s'agit d'une indifféren- 
ciation entre le monde extérieur et le moi* 

Piaget (1) a opposé ces deux manières de voir ; à notre sens elles 
se complètent sans s'exclure. 

Si nous prenons une jeune fille qui s'amuse avec le robinet d'une 
baignoire, elle sj'mbolîse ainsi l'organe masculin il y a à la fois 
indifférenciation et projection d'une intention. On ne peut entière- 
ment faire abstraction de cette intention, puisqu'il y a un choix des 
symboles, et qu'une fillette, par exemple, ne prendra jamais une 
coquille d'huître ou quel qu'autre symbole féminin pour représen- 
ter l'organe masculin. 

Le symbolisme nous apparaît comme un investissement libidinal 
d'un objet qui, ensuite, ne se distingue plus du sujet* 

Par contre, nous pouvons dire que ce besoin de symbolisme est 
alimenté par le besoin de participation. Notons aussi que chez l'en- 
fant la juxtaposition ne se différencie pas toujours de la symbolisa- 
tîon (2), L'enfant, au lieu de chercher un lien causal aux choses, 
juxtapose certains faits qui ont pour lui une même note affective. 
Cela n'est que la conséquence de la pensée syncrétique. Celle-ci fait 
précisément que les enfants procèdent par schémas globaux et par 
schémas subjectifs^ c'est-ù-rîire ne ré]30ndant pas à des liaisons eau* 
sales vérifiables par tous les individus, « Deux phénomènes perçus 
en même temps sont en effet impliqués d'emblée dans un schéma 
que ïa représentation ne dissocie plus (3) » ; ou, comme le dit Piaget 
ailleurs : « A un défaut de liaisons objectives correspond un excès 
de liaisons subjectives (4)* » 

(1) Voir R. jtf, E., p, 236. 

(2) V^oir Pugtît ; J\ et R. t -p. 292-300, 

(3) Ibid., p. 303. 

<4) Piaget : Causalité physique, p. 317. 



PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE JÎT PSYCHANALYSE 379 



Le manque de différenciation que la fillette établit entre elle et lé 
garçon (ce qui n*est qu'un cas particulier de. l'indifférenciation entre 
le moi et le monde ambiant, lui fait interpréter tous les éléments 
possibles de la réalité dans le sens de sa participation au pénis. On 
dirait que ce qui lui importe, ce n'est pas tant l'organe même que 
Pactivité qui en découle. D'où l'utilisation de tous les objets qui 
servent à cette activité* Il en résulte que tant que la fonction de 
participation prime la fonction de discrimination, la fillette reste 
dans cet état indécis que nous avons essayé de décrire plus haut, 
elle connaît et ne connaît pas le fait de sa castration. 

On conçoit, dès lors, l'importance énorme que peut avoir pour 
l'avenir d'une fillette T âge durant lequel elle constate la différence 
anatomïque des sexes. Si elle est encore dans la période où les pro- 
cessus de participation l'emportent, le désir du pénis prime le sen- 
timent de castration ; si elle est â l'âge où les processus de discri- 
mination l'emportent* c'est l'idée de castration qui deviendra le 
centre de ses préoccupations. 

Il est évident que, chez une fillette normale* révolution se fera 
du stade de participation au stade de discrimination* Puis la fillette 
acceptera cette différence et, avec elle, l'équivalence sociale des 
fonctions féminines et des fonctions masculines. Mais, lorsque 
révolution ne se fait pas normalement on peut rencontrer chez la 
femme adulte deux types distincts qui correspondent au fait que le 
choc initial non cicatrisé s'est produit dans l'âge des participations 
ou l'âge des discriminations. 

Sans entrer ici dans des descriptions cliniques complètes, notons 
quelques différences. 

La femme restée fixée au stade des participations, présente avant 
tout des traits de masculinité ; elle n'est pas frigide, mais se com- 
plaît souvent dans une ambivalence qui lui est néfaste, ne sachant 
pas si elle veut donner sa préférence à un homme efféminé dont 
elle n'a pas à craindre le pénis, qui est psychiquenient châtré, ou si 
elle veut un homme extrêmement puissant, auprès de gui elle 
puisse continuer son culte phallique, identifiant alors l'homme et 
l'organe. Ce n'est généralement que lorsqu'elle tombe sur ce second 
type qu'elle parvient à un équilibre spontané de sa sexualité. L'adap- 
tation au mari efféminé ne se fait pas, parce qu'une femme de ce 
genre garde dans ce domaine des jugements absolus. Un homme 
est pour elle sexuel, ou il ne Test pas* Elle n'arrive pas à manier la 
logique des relations, et elle se trouve dans la même situation que 



^80 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



J'enfant pour qui le concept lourd, par exemple, sera un qualificatif 
absolu. Un objet est lourd ou léger, niais il n'est pas, pour renfant,. 
lourd ou léger par rapport à d'autres objets ; le kilo de plume pèsera 
toujours moins que le lûlo de plomb. 

La femme qui est restée fixée au stade des discriminations de- 
meure sous le choe de sa castration. Elle est avant tout pénétrée par 
des sentiments d'infériorité, qu*elle compense par une série d'atti- 
tudes narcissiques- Elle accepte mal la critique, elle est obligée sans 
cesse de se justifier ; son attitude est dominée par le fait qu'elle réa- 
lise sa castration, mais qu'elle veut la nier à ses propres yeux. Elle 
ne se défend plus par une participation à la libido de l'autre sexe, 
mais par une exaltation narcissique. Elle demeure généralement fri- 
gide et hostile aux exigences du sexe masculin, 

Joncs (1), pour des raisons différentes des nôtres, distingue : 

1) La phase protophallique, où l'enfant croit que tout être humain 
possède un phallus. 

2) La phase deutérophallique, où l'enfant pense que l'humanité 
est divisée eh deux : ceux qui possèdent le phallus et ceux qui ne 
le possèdent pas. L'explication que l'enfant se donne de cette diffé- 
rence est la castration- 

En plus des explications que nous avons déjà données, il est 
certain que la castration répond à Tartificialisme enfantin, Ce n'est 
pas le hasard qui peut déterminer le sexe, mais c'est une interven- 
tion des parents. Il ne faut pas oublier que « l'enfant se sent dépen- 
dant de ses parents et il les conçoit comme cause de tout ce qu'il 
possède (2) ». 

Et maintenant, pour revenir à <:e sentiment universel de la cas- 
tration dans l'inconscient des êtres humains, nous pouvons l'expli- 
quer, d'une part par les schémas syncrétiques qui tendent à con- 
denser les contraires, et d'autre part par le fait qu'à la phase de 
participation, qui se trouve liée à la phase phallique, succède celle 
de la discrimination qui constate l'absence de pénis, sans pouvoir 
encore en déterminer la raison fonctionnelle. 

Je dis : raison fonctionnelle, car l'enfant étant tourné avant tout 
vers l'action, c'est ïa seule qu'il comprend. Pour cette raison, une 
explication précoce des fonctions féminines peut avoir une action 
libératrice favorable. 



n) Jones : Internat. Journal of Psa. t T. XIV, 1933. 
(2) Piâget : R. E. A/,,.p É 393, 



PSYCHOLOGIE GÉNÉTLQUE ET PSYCHANALYSE 381 



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Les problèmes du désir du pénis et de la castration étant éclair- 
cis, continuons notre travail qui consiste à situer dans le cadre de 
!a logique le contenu de la pensée enfantine, tel qu'il nous est révélé 
par l'analyse. 

Nous avons vu que, lorsque la fillette atteint Fâge de discrimina- 
tion, et qu'elle réalise son absence de pénis, elle tend à accuser sa 
mère de son infériorité. 

C'est un fait assez surprenant que l'universalité de cette explica- 
tion. En réalité, il n'est pas si étonnant. L'enfant est encore trop 
jeune pour recourir à une explication fonctionnelle ; il est par 
contre en plein dans l'âge des explications artificialistes. D'autre 
part, avant l'âge de 7-8 ans, la notion de hasard fait défaut chez 
l'enfant* 

Piaget écrit à ce sujet ; « Le inonde est conçu avant cette date 
-comme un ensemble d'intentions et d'actions bien réglées» voulues, 
ne laissant aucune place aux rencontres fortuites et inexplicables 
comme telles. Tout peut se justifier, sauf à faire appel à un arbi- 
traire qui n'est pas l'équivalent du hasard, mais du bon plaisir des 
volontés toutes-puissantes (1). » Oi\ ces bonnes volontés sont les 
parents, et si la fillette accuse sa mère de l'avoir frustrée, c'est 
qu'elle a le sentiment que c'est elle qui Ta faite. Cette conception 
rentre dans les règles de Tartificialisme enfantin. 

Ce sont pour les mêmes raisons que la fillette pense que son père 
pourrait lui donner un enfant ou un pénis. 

Dans celte phase artificialiste, rien ne paraît impossible. C'est 
souvent après avoir vécu la déception de constater que le père n'ap- 
porte ni pénis, ni enfant, que la fillette régresse vers des préoccupa- 
tions narcissiques anales et investit ses selles de ce double désir. 

Nous voudrions intercaler ici quelques fragments de l'analyse 
d'une malade. Us permettront de se faire une idée plus claire des 
mécanismes que nous avons décrits. Nous ne rapportons de cette 
observation que quelques incidents qui nous paraissent typiques. 

Alice a un frère de deux ans plus jeune qu'elle. Celui-ci a une 
hernie et doit porter bandage. C'est elle qui le lui met Elle fait ici 
une double indifférenciation : elle confond la hernie avec un pénis 
et son frère avec elle-même* Elle adopte pour elle la hernie. Cette 
indifférenciation se traduit aussi dans le langage. Elle ne dit pas je, 



(1) Voir Pïaget : J r et R., p. 335. 



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382 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



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elle dit on. Par là» U faut entendre « mon frère et moi », Notez 
qu'elle n'emploie pas ce on quand elle parle de sa sœur et d'elle. 

Vingt ans plus tard, lorsqu'elle sera mariée, elle reprendra cette 
même habitude de dire on pour son mari et elle. Qu'il s'agisse là 
vraiment d'un besoin d'indifférenciation d'avec son mari* et qu'il 
soit commandé par le besoin de participation au pénis, c'est ce que 
nous prouvent les faits suivants : 

1) Même dans son analyse, la malade Remploie que rarement le 
mot je. Elle le saute* Voici comment se succèdent ses associations : 
« Allé à Berne aujourd'hui* disputé avec mon mari, pas contente. 
Vois tout de travers. Veux tout détruire. Veux pas travailler pour 
l'analyse »> etc. -Ce langage n'est pas un simple infantilisme* il est 
le refus de prendre conscience de soi. 

2) Pour marquer cette indifférenciation d'avec son mari» il lui 
arrive d'obliger celui-ci à rester plusieurs heures à côté d'elle. Et 
ceci subitement» parce qu'elle se sent trop angoissée sans sa moitié, 
Ou bien, chez ses amis, elle imposera que son mari soit à côté d'elle 
à table* Elle lie peut en tout cas jamais supporter qu'il soit en face 
d'elle. 

3) Dans ses rapports avec son mari, elle « accapare la fonction », 
comme elle dit. Lui doit agir seulement quand elle veut. Il y a donc 
eu. chez Alice toute une phase de participation, mais lorsque son 
frère eut 7 ans, il fut opéré de son hernie, et depuis elle se désin- 
téressa de lui. Ce fut une période de discrimination dans laquelle 
)e sentiment de castration prend le dessus. Mais» en même temps, se 
dessine chez elle un besoin de vengeance : désir de mordre « la gar- 
niture » de son frère, comme elle dit. Longues heures de vacances 
passées à écraser des limaces dans les bois ; c'étaient des battues 
systématiques et bien organisées. Puis elle arrache le bras de sa 
poupée et vit dans la terreur que les saltimbanques ne la prennent 
et ne lui infligent le même supplice, Toutes les abeilles, à l'excep- 
tion de la reine» étant des mâles à son avis» elle cherche toutes les 
abeilles mortes qu'elle peut trouver» dresse un petit bûcher et les 
brûle. 

On voit que l'activité de cette seconde phase est toute différente 
de la première. C'est une phase d'agressivité contre le pénis, qui suit 
celle de la participation phallique. 

A 11 ans» Alice perd sa mère, femme religieuse et frigide, qui 
semble avoir souffert d'une névrose d'angoisse* Le besoin de puri- 
fication de la mère s'extériorisait entr'autres par la manie de donner 



PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 383 



des lavements à ses enfants et par l'habitude qu'elle avait de faire 
porter, en permanence, à ses filles un antidote contre les morsures 
de serpents* 

De 11 ans jusqu'à son mariage, Alice semble s'identifier à sa 
mère morte et vivre en refoulant sa sexualité. Le mari qu'elle choi- 
sit est une image paternelle, quelqu'un qui la protège plus qu'il ne 
ia satisfait* 

Les premiers rapports sexuels sont difficiles* et la régression 
s'opère dès qu'Alice est enceinte. Elle présente alors des vomisse- 
ments incoercibles, une grève de la faim et un vrai état délirant. 
Elle supplie qu'on interrompe la grossesse, mais il n'est pas donné 
suite à son désir. 

À Tâge de 3 ans, Alice avait fait une première grève de la faim. 
Sa nièTe était restée très forte de sa dernière grossesse, et Alice 
avait un dégoût affreux de cet énorme corps- En mangeant, elle ris- 
quait de devenir enceinte (conception infantile de la grossesse) ; or, 
elle voulait un pénis, et non un enfant. Ses selles la bouleversaient, 
elle se représentait chaque fois que c'était un phallus qui la quittait. 

Le -fait d'être enceinte devait réveiller toutes ses idées infantiles, 
II en résulta qu'à l'accouchement elle ne reconnut nullement son 
enfant, mais s'imagina enfin posséder l'organe désiré. Elle habille 
et déshabille cent fois par jour cet enfant. Elle lui donne à boire, 
maïs le fait vomir de suite après avec Tidée que c'est son pénis qui 
éjacule. Les seins, qu'elle n*acceptait qu'en tant que substitut de la 
« garniture » désirée, n'ont plus aucune valeur pour elle. Elle fait 
venir un chirurgien, le supplie de les lui enlever. 

En un mot, la phase de participation est complètement réveillée* 

Ce cas me paraît particulièrement démonstratif pour illustrer les 
idées de Piaget Si, du point de vue de l'inconscient, nous devons 
bien parler d'un investissement libidinal, résultat d'une projection 
d'affect dans tel ou tel objet, du point de vue d'une psychologie 
consciente et des opérations logiques de Fenfant ou t du malade, il 
est exact de parler d'une indifférenciation. 

Il est ecrtaîn qu'au moment où Alice prenait son enfant pour un 
pénis, sa régression était si totale qu'elle ne différenciait plus le 
symbole de la réalité. Du reste, notre malade donne des preuves 
constantes de ce fait. Passe-t-elle par une période d'agressivité 
contre son mari ? Immédiatement, il faut vendre tous les meubles 
qui lui appartiennent. Pour des raisons sein h labiés, elle s'est débar- 
rassée de tout ce qui appartenait à sa mère. Après une première 



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381 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



période d'analyse, elle a brûlé tous les vêtements qu'elle avait mis 
au cours de son traitement. Je pourrais multiplier à l'infini les 
exemples de ce genre. 

Chez Alice, nous voyons particulièrement nettement combien le 
contradictoire s'élimine mal. Elle admet d'une part qu'elle est châ- 
trée, et elle en souffre, d'autre part elle ne se trouve pas différente de 
son frère ou de son mari. De là un comportement à la fois masculin 
et féminin, un sentiment d'infériorité désespéré et une assurance 
masculine déconcertante. Le principe de réalité la prive de verge; 
mais le principe du plaisir lui accorde constamment une partiel- 
pation intégrale à la masculinité* 

Il y a là une confirmation de ce que Piaget écrivait en 1924 : 

« Pour la pensée enfantine, qui reste égocentrique, il n'y aura 
dès lors pas de hiérarchie possible entre les diverses réalités, et cette 
absence de hiérarchie ne se fera même pas sentir, faute d'un con- 
tact continu avec la pensée des autres ; à certains moments l'en- 
fant enfermé dans son moi croira à sa fiction et se jouera de ses 
croyances antérieures, mais à d'autres moments, en particulier lors- 
qu'il prendra contact avec la pensée d'autrui, il oubliera ce qu'il 
vient de croire et regagnera le second pôle de ce qui constitue la 
réalité pour lui (1). » 

Il nous reste encore à examiner quelques aspects des théories 
infantiles de la naissance. Lorsqu'elles ne contiennent pas d'élé- 

+ ■ 

ments empruntés aux connaissances des adultes, elles reposent sur 
cette analogie. Le bébé a été dans le ventx*e de maman. Les matières 
sont dans mon ventre. Donc il y a une égalité entre les matières et 
l'enfant. Ces rapprochements sont possibles dans la pensée de l'en- 
fant, parce que celui-ci ne procède pas par induction ou déduction, 
mais pour employer le terme de Stem, par transduction. L'enfant 
ne cherche pas à lier ses jugements par des liens nécessaires. « C'est 
une même intention, extérieure à l'acte de juger, ou une même 
action sur la^ réalité qui groupe ces jugements momentanément ; 
mais, en dehors de cette systématisation extrinsèque, il n'y a pas 
entre eux d'implications conscientes ni de liens démonstratifs (2), » 
L'implication à ce stade demeure un phénomène moteur ou sen- 
sitif, plus qu'un phénomène de pensée* Ces implications restent en 
dessous du niveau de la conscience. Or, l'enfant établira des implî- 



(1) J. et R, t ]}. 325. 

(2) Voir Piaget : J. et R., p. 310. 



PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 385 



cations de ce genre pour tout ce qui est mystérieux et défendu, pour 
toutes les choses où l'adulte l'arrête par ces mots : « c'est sale », il 
en résulte qu'il lie ainsi* dans des combinaisons diverses, les organes 
sexuels* les matières fécales, la naissance des enfants, et, quand il 
en a entendu parler, Pacte sexueL 

Lorsque nous abordons ces phénomènes chez des malades adultes 
qui, comme Alice, ont conservé des préoccupations infantiles, il 
importe de nous garder de vouloir les systématiser avec notre 
logique d'adultes* Elles gardent forcément un caractère syncré- 
tique, contiennent une foule d'implications sensitiyes qui ne sau- 
raient s'enchaîner par des raisonnements analogues aux nôtres. 

La psychanalyse explique la persévérance d'idées infantiles chez 
l'adulte par le mécanisme du refoulement. Or, beaucoup de ces 
idées ne sont jamais totalement refoulées et continuent à troubler 
Penfant, l'adolescent ou l'adulte* Elles conservent cependant un 
caractère infantile* car le malade n'en parle pas. C'est un groupe 
d'idées qui ne se socialise pas et qui, par suite* garde tous les carac- 
tères d'une pensée égocentrique* 

En effet, l'observation montre que ce n'est pas parce que l'enfant 
est parvenu à objectiver sa pensée dans un domaine», qu'il progresse 
sur toute la ligne dans les autres domaines. 

« Nous avons pu distinguer danc chaque domaine des stades par- 
ticuliers, mais il serait singulièrement difficile d^établir des stades 
globaux, pour cette raison que l'enfant, durant les stades primi- 
tifs, reste incohérent. En effet, à l'âge où l'en faut reste animiste ou 
artificialiste, ou dynamiste sur certains points, il ne Test plus sur 
d'autres. 11 ne tire pas les conséquences d*un progrès dans tous les 
domaines où ce progrès est destiné à avoir un jour ou l'autre ses 
répercussions (1). » 

Ces faits nous montrent une fois de plus la nécessité de donner à 
Penfant la possibilité de parler très librement des problèmes sexuels, 
de façon que là aussi 3 il puisse socialiser sa pensée* 

Du point de vue thérapeutique» je considère qu'il ne suffit pas 
d'éclairer le malade sur le contenu de sa pensée infantile, mais de 
lui expliquer la structure et les mécanismes de cette pensée. 

Nous croyons très important, du point de vue du traitement, de 
ne jamais perdre de vue la nécessité de faire évoluer la pensée du 
malade de sa forme infantile à sa forme adulte* 

(1) Piaget : Causalité physique, p* 328* 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCH ANALYSE. § 



mMakÉmnanm 



386 UEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



A ce propos, nous voudrions relater ici quelques expériences* mais 
auparavant rappelons les étapes de la pensée, telles que Piaget les a 
décrites, 

Piaget (1) écrit : 

« L'histoire du développement intellectuel de l'enfant," c'est en 
bonne partie l'histoire de la socialisation progressive d'une pensée 
individuelle, d'abord réfractaire à l'adaptation sociale, puis de plus 
en plus pénétrée par les influences adultes ambiantes.» Quel est le 
processus de cette socialisation ?.„ Il suffit de savoir qu'il y a trois 
ternies à ce problème : l'univers auquel l'enfant s'adapte, la pensée 
de l'enfant, et la société adulte qui influe sur cette pensée, » La plu- 
part des pensées sont influencées et non dictées par l'adulte. L'en- 
fant digère ce qu'il emprunte, et il le fait conformément à une chi- 
mie mentale qui lui est propre. De là surgissent des conflits réels 
entre la pensée de l'enfant et celle de l'entourage, conflits abou- 
tissant à la déformation systématique des propos adultes dans 
l'esprit des enfants. On s'apercevra alors que le langage adulte cons- 
titue pour r enfant une réalité souvent opaque, et que Tune des acti- 
vités de la pensée est de s'adapter à celte réalité, tout comme il doit 
s'adapter à la réalité physique elle-même- Or, celte adaptation qui 
caractérise la pensée verbale est originale et suppose des schémas 
stti gencris de digestion mentale* Ainsi, même lorsque l'enfant cons- 
truit telle notion à l'occasion d'un mot du langage adulte, cette 
notion peut être entièrement enfantine, en ce sens que le mot était 
primitivement aussi opaque à son intelligence que Test tel phéno- 
mène physique, et que, pour le comprendre, il Fa déformé et assi- 
milé suivant une structure mentale propre. » 

Dans le cours d'une analyse, nous voyons se transformer une 
série de notions restées infantiles, et qui tendent à devenir adultes. 
Dans ce processus, que l'analyste tend à hâter par ses explications, 
il est facile de constater que l'analysé, dans bien des cas, est non 
seulement obligé de s'adapter à une réalité nouvelle, mais encore à 
un vocabulaire nouveau, non pas qu'il emploie des termes différents 
de ceux de l'analyste'» mais parce qu'il leur confère un sens diffé- 
rent. Nous n'avons qu'à citer l'exemple banal de la sexualité. Ce 
mot comporte une signification toute différente pour l'analysé qui 
ïa refoule et l'analyste qui la connaît* Le premier s'adaptera tout 

(1) Introduction de la K. M, K+ t p. XXXVII et s. 



PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 387 



d'abord à la conception adulte de ce terme> il s* adaptera ensuite à 
la vie sexuelle. Maïs ce n'est que lorsqu'il aura vécu sa sexualité 
normale qu'il lui semblera avoir réalisé la valeur du terme ; ou plus 
exactement il croira ravoir réalisée auparavant, mais après L'expé- 
rience il ajoutera ; « C'est maintenant seulement que j*ai compris », 

Prenons un autre exemple. L'enfant prend son désir pour la réa- 
lité, de même il confond facilement son intention avec la réalisa- 
tion de cette intention. Il arrive qu'il soit plein de bonne volonté 
pour son travail, et cependant qu'il le néglige en fait* S'il est grondé 
-avec incompréhension, à ce propos, îl ne manquera pas d'être blessé . 
dans son amour-propre et de trouver le reproche injuste. Dans ce 
-cas, on observera un arrêt de développement dans ce domaine. 
L'enfant sera tenté de surestimer la valeur de son intention, par 
défense narcissique, et d'attacher toujours moins d'importance à 
la réalisation de son intention. Si théoriquement il reste capable de 
distinguer les deux choses, pratiquement îl les confondra. II résul- 
tera chez cet individu une insincérité apparente. Le sentiment vrai 
(dégoût pour le travail) est refoulé, et le malade vit d'un verba- 
lisme sentimental dont il a été imprégné par l'entourage, et qu'il 
prend pour ses sentiments vrais. 

Au cours d'une analyse* il m'est arrivé un incident extrêmement 
typique à cet égard, Notre malade* qui n'avait pas d'argent, et dont 
l'analyse était payée par un de ses parents, témoignait d'un vif 
regret à l'égard d'une note d'honoraires de quinze francs restée 
impayée depuis deux ans. Comme par ailleurs il avait bien d'autres 
dettes, ce regret me parut masquer un transfert négatif. Voulant 
éprouver la sincérité de ce sentiment, je le priai de me faire, pour 
-«/acquitter de sa dette, un compte rendu d'un ouvrage hollandais. 
Après 68 jours, le malade m'apporta un petit article qu'il avait fait 
sans lire l'ouvrage. Ce n'était qu'un cemmeutaire banal du titre et 
de la table des matières. Au moment où je lui avais donné ce travail, 
le malade m'avait remercié très sincèrement» touché qu'enfin quel- 
qu'un lui fît confiance. Il ignorait lui-même ses sentiments hostiles 
et prenait ses intentions, forgées par la contrainte sociale, pour ses; 
-sentiments réels, 

On voit aisément que la notion de sincérité ne peut avoir la même 
signification chez un tel individu ou chez un homme conscient de 
ses sentiments* Chez le premier, le critère de sa sincérité sera son 
intention, tandis que chez le second ce sera la réalisation de l'inten- 



V ' 



3— =M= 



388 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHAKAEYSJ: 



tion. Les deux personnages parient un langage différent et ne pour- 
ront vraiment s'entendre que lorsqu'ils donneront aux termes qu'ils 
emploient une même signification. 

Nous Aboyons dans cet exemple un fait intéressant, tant pour la 
psychologie du développement intellectuel que pour la psychanalyse. 
Il représente un point de jonction et un point de disjonction de ces 
deux méthodes. Point de .jonction, en ce sens que l'analyse découvre 
ici un de ses comportements typiques d'égocentrisnie, tels que nous 
avons appris à ïes connaître par la méthode clinique appliquée à 
l'étude de l'enfant. Point de disjonction, par contre, en ce sens que 
la méthode clinique vise surtout à l'observation des faits , alors que 
l'analyse cherche à mettre en lumière leurs mécanismes, à fixer par 
quoi ils sont déterminés. Certes, la méthode génétique ne néglige 
pas le facteur de la contrainte social e ? mais elle ne considère pas le 
déterminisme particulier de tel ou tel retard d'évolution* C'est que 
les deux méthodes ne poursuivent pas le même objet. La méthode 
génétique s'attache à observer la succession des acquisitions de 
l'enfant* alors que la psychanalyse vise à déterminer les arrêts de 
cette évolution et les causes dont ils dépendent. Ce n'est pas à dire 
que chacune des méthodes ne puisse servir à l'autre. L'analyse nous 
explique en grande partie pourquoi Tentant ne passe pas sur toute 
la ligne d'un stade à l'autre. La méthode clinique d'observation de 
Fenfant rend à l'analyse ce grand service de montrer quelles sont 
les voies d'évolution normales d'un stade à l'autre, ; elle nous rend 
attentifs à cette double adaptation au langage et à la réalité. Nous 
pensons que cette distinction est d'importance, et que l'analyste ne 
doit pas la négliger dans les explications qu'il donne à son malade. 

Nous avons vu tout à l'heure que l'analyse pouvait éclairer le 
même fait (le comportement égocentrîque) que la méthode clinique. 

■ 

Elle vient confirmer aussi que le passage d'un stade à l'autre se 
fait progressivement, avec des stations intermédiaires. Nous pour- 
rions en trouver un exemple dans le fait suivant : 

Deux jours après nous avoir remis son compte rendu» notre 
malade nous apporte le rêve suivant r « Je suis dans une classe* 
vous en êtes le professeur, bien que vous soyez revêtu d'une blouse 
de médecin. Vous enseignez le hollandais, et je me demande si vous 
aile? me dispenser du cours, puisque je le sais mieux que vous* » 

À la suite du rêve, le malade avoue ne pas avoir lu ïe livre, ce qui 
est un progrès dans sa sincérité, mais, dans le rêve, l'aveu reste 
incomplet. Il ne s'agit pas d'un renvoi (ce qui équivaudrait à la 






PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSVCHANAI-YSK 



389 



crainte que T analyste ne refuse le travail), il s'agit d'une dispense. 
Le rêveur refoule le sentiment d'infériorité provoqué par la médio- 
crité de son travail et par sa paresse* Il ne laisse paraître que la 
cicatrisation de la blessure narcissique. Il est dispensé parce qu*il 
sait mieux le hollandais que l'analyste* De nouveau, il est récom- 
pensé de son intention* et non pas de la qualité de son travail 

■(réalisation). 

Nous pouvons conclure ce paragraphe eu disant que, en ce qui 
-concerne le passage de la pensée enfantine à la pensée adulte» les 
deux méthodes arrivent à des résultats concordants, mais leur 
objet étant différent, elles portent chacune l'accent sur une autre 
^catégorie de faits, . 



MAMMMariïAAda ^ H ^ MA 



390 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Constitution du sur-moi chez le garçon 



Les processus par lesquels le sur-moi se forme chez la fillette 
sont très semljJables à. ceux que nous décrivons chez le garçon, à 
cette exception près que le rôle du père est remplacé par celui de la 
mère. Pour le problème qui nous occupe, il suffit d'examiner ce qui 
se passe chez l'un des sexes* 

Rappelons la théorie freudienne- Elle est contenue dans la petite 
brochure Le moi et le soi (1). 

li faut reconnaître que la pensée de Freud manque de précision, 
dès qu'on tente de la serrer d'un peu près. En tout cas> le sur-moi 
est formé de couches diverses que nous allons analyser. 

« A l'origine, écrit Freud, dans la phase orale, primitive, de 
l'individu, la concentration sur un objet et l'identification sont des 
démarches difficiles à distinguer Tune de l'autre. A des phases ulté- 
rieures, on peut seulement supposer que la concentration sur F objet 
a pour point de départ le soi pour lequel les tendances erotiques 
constituent des besoins... Si* pour une raison ou pour une autre, le 
soi est obligé de renoncer à un pareil objet sexuel, le moi en subit 
souvent une transformation que nous ne pouvons décrire autrement 
qu'en disant que le moi a retrouvé en lui-même l'objet sexuel perdu, 
sans pouvoir donner plus de détails sur les conditions dans les- 
quelles s'opère cette substitution. C'est précisément ce qui se pro- 
duirait dans la mélancolie. Il se peut que, par cette hitrojection, qui 
représente une sorte de régression vers le mécanisme de la phase 
orale, le moi rende plus facile ou possible le renoncement à l'objet. 
Il se peut également que cette identification soit la solution sans 
laquelle le soi ne saurait renoncer à ses objets (2), » 

« Quelle que soit la résistance que le caractère sera à même 
d'opposer plus tard aux influences des objets sexuels abandonnés, 
les effets des premières identifications effectuées aux phases les plus 
précoces de la vie, garderont toujours leur caractère général et 

(1) Nous suivrons ici la traduction de Jatiketevitth, publiée dans ]es Essais 
de P$j}chanaly&e t Fayot* 1927, I,à où Jankel evltdi écrit super-moi, nous avons 
toujours traii&erit sur-moi, pour nous conformer aux usages des psychanalystes 
de langue française* 

(2) Op. cit., p. ï 35-1 96. 



M^M 



PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 391, 



durable. Ceci nous ramène à la naissance de Tidéal du moi, car der- 
rière cet idéal se dissimule la première et la plus importante iden- 
tification qui ait été effectuée par l'individu : celle avec le père de sa 
préhistoire personnelle. Cette identification ne semble pas être la 
suite ou l'aboutissement de la concentration sur un objet ; elle est 
directe, immédiate, antérieure à toute concentration sur un objet 
quelconque* Mais les convoitises libidinales qui font partie de la 
première période sexuelle et se portent sur le père et sur la mère 
semblent, dans les cas normaux, se résoudre en une identification 
secondaire eL médiane qui viendrait renforcer l'identification pri- 
maire (1). » 

Pour bien comprendre ces textes et pour les compléter» avant de 
poursuivre l'étude, du sur-moi, nous aimerions rappeler les idées 
de Freud sur l'identification* Elles sont contenues dans le cha- 
pitre VII de Psychologie collective et analyse du moi (2). • 

« La psychanalyse voit dans V 'identification la première manifes- 
tation d'un attachement affectif à une autre personne. Cette iden- 
tification joue un rôle important dans le complexe d'Œdipe ; aux 
premières phases de sa formation, le petit garçon manifeste un 
grand intérêt pour son père : il voudrait devenir et être ce qu'il est, 
le remplacer à tous égards. Dîsons-le tranquillement, il fait de son 
père son idéal* Cette attitude à l'égard de son père (ou de-tout autre 
homme en général) n'a rien de passif ni de féminin : elle est essen- 
tiellement masculine (3), » 

« „. Simultanément avec cette identification avec le père, ou un 
peu plus tard, le garçon a commencé à diriger vers sa mère ses 
désirs libidinaux.*. Ces deux sentiments demeurent pendant quelque 
temps côte à côte, sans influer l'un sur l'autre, sans se troubler 
réciproquement. Mais, à mesure que la vie psychique tend à l'uni- 
fication, ces sentiments se rapprochent l'un de l'autre* finissent par 
se rencontrer, et c'est de cette rencontre que résulte le complexe 
d'Œdipe normal. Le petit s'aperçoit que le père lui barre le chemin 
vers la mère ; son identification avec le père prend de ce fait une 
teinte hostile et finît par se confondre avec le désir de remplacer le 
père* même auprès de la mère (4)* » 

En plus de cette identification, le père peut devenir un objet 

(1) Op. cit t p. 197-198. 

(2) Nous citons ici aussi la traduction de JauUeJcvitch, parue dam le même 
recueil d*(?ssnïs + 

(3) Op. ciL t p. 126, 

(4) Ibid., p. 126, 



392 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



d'attachement. « Il est facile d'exprimer dans une formule cette 
différence entre l'identification avec le père et rattachement au père 
comme à un objet sexuel : dans le premier cas* le père est ce qu'on 
voudrait être, dans le second, ce qu'on voudrait avoir (1). » 

« Il y a trois formes possibles d'identification : 1) l'identification 
constitue la forme la plus primitive de l'attachement affectif à un 
objet ; 2) à la suite d'une transformation régressive, elle prend la 
place d'un attachement libidinal à un objet, et cela par une sorte 
d'introjection de l'objet dans le moi ; 3) l'identification peut avoir 
lieu chaque fois qu'une personne se découvre un trait qui lui est 
commun avec une autre personne, sans que celle-ci soit pour elle 
l'objet d*un désir libidinal (2), » 

« Le sur-moi étant « l'héritage du complexe d'Œdipe » (3) f il con- 
vient de préciser l'évolution de ce complexe, mais tenons déjà pour 
acquis qu'en vertu de la bisexualité de l'individu, le garçon passe 
par une phase d'attachement libidinal au père, attachement auquel 
il devra renoncer» en sorte que l'identification avec le père tiendra 
des trois mécanismes décrits plus haut. » 

Lorsque le garçon sera eu pleine phase œdipienne» « F identifica- 
tion avec le père revêt alors un caractère d'hostilité, engendre le 
désir d'éliminer le père et de le remplacer auprès de la mère, À 
partir de ce moment, l'attitude à l'égard du père devient ambiva- 
lente ; on dirait que l'ambivalence, qui était dès l'origine impliquée 
dans l'identification, devient manifeste* Cette ambivalence à l'égard 
du père et le penchant tout de tendresse qu'il éprouve pour l'objet 
libidinal que représente pour lui la mère, forment pour le petit gar- 
çon les éléments du complexe d'Œdipe simple et positif. » 

« Lors de la destruction du complexe d'Œdipe, l'enfant est obligé 
de renoncer à prendre la mère pour objet libidinal. Deux éventuali- 
tés peuvent alors se produire : ou une identification avec la mère, 
ou un renforcement de l'identification avec le père, C'est cette der- 
nière éventualité que nous considérons généralement comme nor- 
male ; elle permet à l'enfant de conserver jusqu'à un certain degré 
l'attitude de tendresse à regard de la mère. À la suite de la dispa- 
rition du complexe d'Œdipe, la partie masculine du caractère du 
petit garçon se trouverait ainsi consolidée (4). » 



(1) Ibîd. t p- 127. 

(2) Op. cit., p. 129. 

(3) Op. cit., ]K 203. 

(4) Op. cit., p. 198-199, 



PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 393 



L* identification avec le père aurait donc, en plus des motivations 
précédentes, un but de neutralisation des agressivités, « L'hostilité 
ne pouvant pas être satisfaite^ il se produit à sa place une identi- 
fication avec celui qui était primitivement un 'rival. Des observa- 
lions faites sur des homosexuels atténués confirment la manière de 
voir d'après laquelle cette identification servirait, elle aussi, de 
substitution à une attitude de tendresse à l'égard d'un objet, atti- 
tude qui a mis fin à des rapports d'hostilité agressive (1). > 

Avant de terminer ce que nous avons à dire du sur-moi* nous 
voudrions ouvrir une nouvelle parenthèse sur l'ambivalence qui 
joue dans la théorie freudienne un rôle si important Rappelons en 
passant que le terme a été créé par Bleuler, 

Dans son introduction à la psychanalyse, Freud précise (2) que 
l'ambivalence naît chez le garçon à propos du conflit avec le père. 
C'est un sentiment très primitif où haine et amour se juxtaposent» 
alors que chez l'adulte ces deux sentiments entreraient en conflit. 
Chez l'adulte, on peut retrouver cette ambivalence à l'état incon- 
scient. Plus l'enfant avance en âge, plus il abandonne les méca- 
nismes de 1* ambivalence. De même, Fhumanité s'est éloignée de 
pins en plus des relations tabous qui caractérisent les civilisations 
primitives et qui sont essentiellement de nature ambivalente (3), 

Cette notion d'ambivalence éclaircie, revenons à l'étude du sur- 
moi, et précisons soâ rôle par rapport à l'Œdipe, 

« Ce sur-moi, écrit Freud, n'est cependant pas un résidu dès pre- 
miers choix d'objets par le soi ; il a également la signification d'une 
formation destinée à réagir énergiquement contre ces choix. Ses 
.• rapports avec le nioi ne se bornent pas à lui adresser le conseil : 
sois ainsi (comme ton père), mais ils impliquent aussi l'interdic- 
tion : ne sois pas ainsi (comme ton père) ; autrement dit : ne fais 
pas tout ce qu'il a fait ; beaucoup de choses lui sont réservées à lui 
seul. Ce double aspect du moi idéal découle du fait qu'il a mis tous 
ses efforts à refouler le complexe d'Œdipe et qu'il n'est né qu'à la 
suite de ce refoulement- S'étant rendu compte que les parents, sur- 
tout le père, constituaient un obstacle à la réalisation des désirs en 
rapport stvec le complexe d'Œdipe, le moi infantile, pour se faci- 



(1) Op. cit^p. 204-205. 

(2) Voir Freud ; Yorlesungen zur Eînfùhrung in die Psychoanalyse, Yîciidc, 
Hellcr, 1918, p* 382. 

(3) Voir Freud : Totem et Tabou t traduction Jankelevltch, Payot, 1924, p, 96 
et 97. 



™**^»** 



394 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



liter cet effort de refoulement, pour augmenter ses ressources et son 
pouvoir d'action en vue de cet effort, dressa en lui-même l'obstacle en. 
question- C'est au père que, dans une certaine mesure, il emprunta 
la force nécessaire à cet effet, et cet emprunt constitue un acte lourd 
de conséquences. Le sur-moi s'efforcera de reproduire et de conser- 
ver le caractère du père, et plus l'Œdipe sera fort, plus vite (sous 
l'influence de renseignement religieux, de l'autorité, de l'instruction,. 
des lectures) s'en effectuera le refoulement, plus forte sera aussi la 
rigueur avec laquelle le sur-moi régnera sur le moi, en tant qu'in- 
carnation des scrupules de conscience, peut-être aussi d'un senti- 
ment de culpabilité inconsciente (1) » 

« En réfléchissant à ce que nous avons dit relativement au mode 
d'apparition du sur-moi, nous constations qu'il constitue la résul- 
tante de deux iacteurs biologiques excessivement importants : de 
l'étant d'impuissance et de dépendance infantile que l'homme subit 
pendant un temps assez long, et de son complexe d'Œdipe que nous 
avons, rattaché à l'interruption que le développement de la libido 
subit du fait de la période de latence ; c'est-à-dire aux doubles dis- 
positions de sa vie sexuelle (2), » 

Àlexander a exposé la naissance du sur-moi d'une façon beaucoup 
plus simple (3)* 

L'enfant entre en conilit avec le monde extérieur : c'est générale- 
ment à propos de l'éducation à la propriété que naît ce premier con- 
flit Il apprend qu'en se salissant, il provoque, une réaction de mé- 
contentement dans son entourage. Cette réaction peut se compliquer 
de menaces faites à l'enfant 

Pour éviter le déplaisir de la réaction de l'adulte, l'enfant la pré- 
vient en se privant de sa satisfaction. Le conflit qui primitivement 
se jouait entre le moi de l'enfant et Tadplte, se passe maintenant 
entre ce même moi et la personne adulte inlrojectée. Autrement 
dit, le conflit est devenu intérieur et le sur-moi a été créé, Le com- 
plexe d'Œdïpe n'est qu'un cas particulier qui vient renforcer ces 
premières réactions. Le sur-moi prendra une nouvelle puissance 
lorsqu'aux premières tentatives d'onanisme l'adulte menacera l'en- 
fant de castration s ou que cette menace s'imposera spontanément à 
la prise de conscience de la différence anatomique des sexes* 

De tout ce qui précède, nous pouvons conclure qu'il existe un 

(1) Fheud : Essais de Psychanalyse, ]>. 291. 

(2) lbid u p. 292. 

(3) Voir Alexàkdisr : Psa, der Gesamtpersônîichkeit, ch. T. 



■ ■ ■ " ■ 

PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 395 



flottement assez fâcheux dans la pensée des psychanalystes au sujet 
de la formation du sur-moL Avant d'essayer de préciser ces méca- 
nismes génétiques, nous voudrions exposer le résultat des enquêtes 
de Piaget conceinant le développement de la pensée- morale chez 
l'enfant. 

En confrontant ensuite les deux points de vue, nous tenterons 
d'atteindre une notion plus claire du sur-moi et de sa genèse. 

*< Il semble exister chez l'enfant deux morales distinctes, dont on 
peut du reste discerner 4es contre-coups sur la morale adulte, Ces 
deux morales sont dues à des processus formateurs qui, en gros, se 
succèdent sans pourtant constituer des stades proprement dits- Il 
est possible, f en outre 3 de marquer l'existence d'une phase intermé- 
diaire. Le premier de ces processus est la contrainte morale de 
l'adulte, contrainte qui aboutit à Phétéronomie et par conséquent au 
réalisme moral* Le second est la coopération qui. aboutit à Pauto- 
nomie. Entre deux, on peut discerner une phase d'intériorisation et 
de généralisation des règles et des consignes* 

» La contrainte morale est caractérisée par le respect unilatéral. 
Or, comme M. Bovet l'a clairement montré; ce respect est la source 
de l'obligation morale et du sentiment du devoir : toute consigne 
émanant d'une personne respectée est le point de, départ d'une règle 
obligatoire... Cette morale du devoir, sous sa forme originel le, est 
essentiellement hétéronome. Le bien, c'est d'obéir à la volonté de. 
î'adulte. Le mal, c'est de faire à son idée* Il n'y a pas de place, dans 
une telle morale, pour ce que les moralistes ont appelé le « bien », 
par opposition au devoir pur, -le bien étant un idéal plus spontané 
de la conscience, et plus attirant que coercitif. Certes, les rapports 
des enfants avec leurs parents ne sont pas. que des rapports de 
contrainte. Il y a une affection mutuelle spontanée» qui pou sise P en- 
fant» dès les débuts, à des actes de générosité et même de sacrifice, 
à des démonstrations touchantes qui ne sont en rien prescrites. Là 
est, sans aucun doute, le point de départ de cette morale du bien 
que Pon verra se développer en marge de celle du devoir, et qui 
remportera complètement chez certains individus. Le bien est un 
produit de coopération. Mais le rapport de contrainte morale, qui 
est générateur du devoir» ne saurait par lui-même conduire qu'à 
Phétéronoiuie, En ses conséquences extrêmes, il aboutit au réalisme 
moral* 

» Puis vient une phase intermédiaire qu'a finement notée WL 
Bovet : P enfant n'obéit plus seulement aux ordres de Padulte, maïs 



nnaAMI 



396 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



à la règle en elle-même, généralisée et appliquée d'une manière ori- 
ginale... Il y a là assurément un effet de l'intelligence qui travaille 
au moyen des règles morales, comme de toutes les données, en les 
généralisant et les différenciant. Mais si nous tendons ainsi vers 
ï'autononiie de la conscience, ce n T est encore qu'une demi-autono- 
mie : il y a toujours une règle qui s'impose du dehors, sans appa- 
raître comme le produit nécessaire de la conscience .elle-même. » 

La réciprocité seule sera facteur d'autonomie* 

« La morale de l'autorité, qui est la êiorale du devoir et de 
l'obéi ssance^ conduit, dans le domaine de la justice, à la confusion 
de ce qui est juste avec le contenu de la loi établie, et à la reconnais- 
sance de la sanction expiatoire. La morale du respect mutuel» qui 
est celle du bien (par opposition au devoir) et de Tautonomie, con- 
duit, dans le domaine de la justice, au développement de l'égalité, 
notion constitutive de la justice distrilmlive et de la réciprocité. La 
solidarité entre égaux apparaît une fois de plus comme la source 
d'un ensemble de notions morales complémentaires et cohérentes, 
qui caractérisent la mentalité rationnelle. Assurément, on peut se 
demander si de telles réalités pourraient se développer sans une 
phase préliminaire dans laquelle le respect unilatéral de l'enfant 
pour l'adulte façonne la conscience enfantine. Comme l'expérience 
n'est pas possible, il n'est guère utile de discuter ici ce problème. 
Mais, ce qui est certain, c'est que l'équilibre constitué par les notions 
complémentaires du devoir hétéronome et de la sanction proprement 
dite, est un équilibre instable, par le fait que la personnalité ne 
trouve pas en lui son épanouissement complet* À mesure que l'en- 
fant grandît, la soumission de sa conscience à la conscience adulte 
lui paraît moins légitime, et, sauf les cas de déviations morales 
proprement dites qui sont constitués par la soumission intérieure 
définitive (ces adultes qui restent enfants toute leur vie) ou par la 
révolte durable, le respect unilatéral tend de lui-même au respect 
mutuel et au rapport de coopération, lequel constitue l'équilibre 
normal (1), » 

Avant le stade de la coopération, il y a donc un stade où la morale 
de l'enfant est régie presque uniquement par la contrainte de 
l'adulte. C'est ce stade qu'il importerait d'étudier de plus près, afin 
d'examiner ses rapports avec le sur-moi. Il se pourrait, en effet, que 
le sur-moi ne soit qu'un vestige d'une phase de développement, 

(!) Piaget : Jugement moral chez V enfant* Paris, Alsan, 1932, 



PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 397 



comme la période de magie et d'animisme laisse, sous forme de 
superstitions et de pressentiments, un dépôt indélébile chez les êtres 
incomplètement évolués* La lutte entre le moi et le sur-moi serait 
L'effort de l'individu pour substituer une morale de coopération aux 
habitudes inorales gravées dans Pinçon scient par la crainte que 
Penfant avait de l'adulte, 

Pour être mieux à même de comparer les idées de Freud et de 
Piaget, résumons les étapes du sur-moi selon la doctrine analy- 
tique, 

1) Identification primaire par respect pour P adulte. 

2) Identification secondaire par crainte. 

I/œdîpe et l'onanisme ne sont que des cas particuliers de ce 
mécanisme qui viennent renforcer la crainte à cause des idées de 
castration qui leur sont associées. 

3) Identification tertiaire par neutralisation de L'agressivité. 

4) Mécanisme plus simple de l'intériorisation du conflit, décrit 
par Àlexander, 

■À) L 'identification primaire. 

Cette identification correspond à ce que Piaget a appelé indiffé- 
renciation. Nous croyons ce second terme plus heureux. L'enfant 
sent la force de l'adulte et, grâce aux mécanismes de participation, 
H ne se différencie pas du père. Il n'a pas une notion claire de ce 
qui le différencie de l'être qu'il voudrait être* J'ai tout dernière- 
ment encore vérifié la justesse de cette interprétation chez un psy- 
chopathe de 25 ans qui accueillait tous les événements heureux qui 
arrivaient à son père comme si c'était à lui qu'ils arrivaient. Ce 
malade, dont l'analyse était payée par le père en question, réagissait 
aux notes d'honoraires exactement comme s'il les réglait avec son 
propre argent 

Le fait que l'enfant voit beaucoup de ses désirs réalisés par 
Padulte, Pairïc à rester (hais ce stade d'indifférenciation, 

■ 

« Comme nous Pavons vu à propos de la magie, écrit Piaget, Pen- 
fant dont toute l'activité est liée dès le berceau à une activité, com- 
plémentaire de ses parents, doit vivre dans ses premières années 
avec l'impression d'être perpétuellement entouré de pensées et d'ac- 
tions propices* Chacune de ses intentions doit lui paraître connue 
et partagée par les siens. Il doit, à chaque instant, se voir vu, com- 
pris et prévenu (1). » 

' £1) Voir Piaget : Représentation du monde chez V enfant, p. 24 G. 



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398 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



On pourrait dire que pendant un temps l'adulte est pour l'enfant 
la meilleure partie de lui-même. 

Il ne faut pas oublier que, dans cette identification primaire, le 
réalisme enfantin joue son rôle. Quelles que soient les expériences 
douloureuses que l'enfant ait pu vivre au contact de son père, celui- 
ci; en vertu du schéma enfantin, reste un être parfait, omnipotent et 
omniscient, « Ce qui importe à l'enfant» comme l'écrit Luquet à pro- 
pos des. dessins, ce n'est pas l'aspect que P objet prend de tel point 
de vue contingent et variable, c'est, si l'on peut dire, son aspect en 
soi, snb specie œternitatis (1). » Il en est de même au point de vue 
moral. Cette conception absolue imprime aussi son caractère à la 
fonction du sur-moi. 

Ce schéma ne se modifie pas aux premiers conflits avec le père, 
et c'est ce qui explique pourquoi l'ambivalence est possible. Le con- 
tradictoire n'est pas éliminé à ce stade* En effet* de même que?, le 
dessin le plus primitif que Peu faut fait d'un bonhomme n'implique 
pas que l'enfant n'ait pas pris conscience de la différence dé la tête, 
du cou et du tronc, de même l'image omnipotente du père n'im- 
plique pas l'absence de conscience de certains défauts^ mais ces 
premières expériences n*ont pas encore la force de détruire le 
schéma intellectuel primitif. 

B) Identification secondaire par crainte, 

Dans son ouvrage sur « Le Jugement moral de PEnfant », Piaget 
a accepté la thèse de Bovel qu'il résume comme suit (2) : 

« Comment donc apparaît la conscience du devoir ? Deux condi- 
tions sont nécessaires et leur union suffisante : I) il faut qu'un 
individu reçoive des consignes d'un autre individu ; la règle obliga- 
toire est donc psychologiquement différente de Phabiiude indivi- 
duelle ou de ce que nous avons appelé la règle motrice ; — 2) il 
faut que l'individu, recevant la consigne» accepte celle-ci, c'est-à- 
dire respecte celui dont la règle émane.» En ce qui concerne l'enfant, 
^apparition du sentiment du devoir s'explique ainsi de la manière 
la plus simple par le fait que les aînés (dans le jeu) ou les adultes 



O) Voir Luquet : Op. cit., p* 239. 

(2) M* Bovet a exposé ses idées à ce sujet dans un article Intitulé : « Les 
conditions de l'obligation de conscience •», paru dans V Année Psychologique de 
1912, Paris, Alcan. 



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PSYCHOLOGIE GENETIQUE ET PSYCHANALYSE 



ii99 



{'dans la vie) imposent des consignes et que les enfants respectent 
aînés et parents (1), » 

La description de Pïaget correspond ici à la consigne librement 
.acceptée en vertu de l'identification primaire que nous venons 
d'étudier. 

Mais le cas n'est souvent pas aussi simple, La consigne de l'adulte 
provoque un conflit chez l'enfant qui lui préférerait sa manière de 
voir. L'enfant est vaincu par la force (répression) ou les menaces de 
l'adulte* Ainsi naît la crainte qui pousse le mineur à intérioriser son 
«conflit, selon le schéma d'Alexander. 

Deux cas peuvent se présenter : 

1) L'enfant se révolte, donne libre cours à son agressivité, prend 
«conscience de lui-même et rejette la consigne de l'adulte, A des 
degrés divers c'est ce qui arrive à tout individu à un âge plus ou 
moins avancé. 

2) L'enfant, plus ou moins terrorisé (menaces de castration, d'en- 
fer, châtiments corporels, etc.), ne se développe plus qu'en fonc- 
tion des consignes de l'adulte. Par l'intériorisation du conflit, Je sur- 
moi représente de façon permanente la volonté de l'adulte. Dans ce 
second cas, l'enfant ne prend plus conscience de lui-même, de ses 
désirs» qui sont immédiatement refoulés. On peut aussi dire que 
plus le sur-moi est sévère, plus forte est l'ambivalence. 

Cherchons à préciser la notion d'ambivalence, 

Elle nous paraît être, sur )e terrain affectif, ce que le schéma 
global est sur le terrain intellectuel. Elle est un sentiment com- 
plexe qui réunit des contraires parce que l'individu n'est pas 
-capable de les dissocier. En ce sens Freud a raison de le décrire 
comme un sentiment tout à fait primitif. Là encore c'est le pouvoir 
de discrimination qui manque ; il y a une certaine indifférencia- 
tion entre l'amour et la haine. Pour étouffer la haine et la révolte, 
l'enfant surestime l'identification primaire. 

L'enfant se trouve ainsi engagé dans un cercle vicieux. Il est 
obligé de renforcer les rapports de contrainte, et ceux-ci le main- 
tiennent dans son infantilisme. 

. « Le réalisme moral, écrit en effet Piagefc, nous paraît tenir à la 
conjonction de deux séries de causes : les unes propres à la pen- 
sée spontanée de l'enfant (le réalisme enfantin), et les autres à la 



(ï) Voir Pu cet : Jugement Moral, p, 111-112. 



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400 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



contrainte exercée par l'adulte. Mais cette conjonction, loin de cons- 
tituer un phénomène accidentel^ nous paraît représentative des pro- 
cessus les plus généraux de la psychologie de -l'enfant, et cela aussi 
bien dans le domaine intellectuel que dans îe domaine moral (1). » 
Dans le passage suivant, Piaget est encore plus explicite sur 
l'action nocive de la contrainte* « Elle agit, diWI» d'une tout autre 
manière que la coopération et renforce par conséquent les traits 
propres à l'égocentrisme» sur certains points tout au moins» jus- 
qu'à ce que la coopération délivre l'enfant tout à la fois de cet égo- 
centrisme et du résultat de cette contrainte (2)* » 

Si le sur-moi est un vestige de la morale que l'enfant crée sous la 
pression de l'adulte, il doit avoir les mêmes caractères que le réa- 
lisme moral enfantin. 

Or, nous savons que son trait essentiel est son intransigeance, 
l'individu ne peut s'y soustraire sans entrer dans un violent conflit 
intérieur et sans s'infliger des autopunitions. 

Dans l'exposé général des idées de Piaget, nous avons vu que pour 
l'enfant la consigne de l'adulte représentait une règle absolue, que 
la notion de devoir se confondait avec celle du bien. Enfin, caractère 
important pour comprendre le mécanisme des autopunitions, le réa- 
lisme moral sur le. terrain de la justice ne conçoit que la justice 
répressive, 

La sévérité du sur-moi tient donc aussi de cette conjonction de 
causes : d'une part, la pensée égocentrique et réaliste de l'enfant ; 
d'autre part, la crainte de la punition infligée par l'adulte. 

Lorsque nous examinons le problème de la genèse du sur-moi du 
point de vue de la psychologie générale, le complexe d'Œdipe ne 
semble pas jouer îe rôle génétique que lui attribue Freud, Tout au 
plus pouvons-nous dire que la haine que le garçon dirige contre son 
père renforce des mécanismes de crainte. Cette haine se heurte à 
!a règle : « Tu dois aimer ton père », déclenche des sentiments de 
culpabilité qui viennent renforcer les exigences du sur-moi. 

Il en va de même pour le problème de castration et de l'onanisme. 
Il est juste cependant de dire que, dans le sort particulier d'un indi- 
vidu, il peut arriver que l'un ou l'autre de ces complexes aient été 
si prépondérants qu'ils aient fixé définitivement les réactions du sur- 



H) Voir Piagiît : Jugement MoraL p. 210, 
(2) /fritt, p.. 211-212, 



OAflHI 



PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 



401 



jiioi et n'aient pas permis une évolution normale vers" une morale 
de coopération, ta 

Le sur-moi est le résidu de la pensée réaliste et égocéntriqile sur 
Je terrain moral. Ce qui est intéressant pour nous, psychanalystes, 
<^est que toute la pensée de l'enfant, même celle qui n'est pas spé- 
cialement d'ordre affectif ou moral, évolue normalement vers l'âge 
♦de 7-8 ans, pour prendre un autre caractère, 

« La diminution de l'cgocentrisme, écrit Piaget, qui devient très 
nette vers 7-8 ans, est due à la socialisation progressive de la pensée 
de renfant/Détachenierit du lien exclusif qui le relie à ses parents et 
détachement du point de vue propre ou du moi, tels sont dûûc les 
«deux facteurs principaux qui semblent expliquer le déclin progres- 
sif de l'animisme et de l'artificialisme (I), » 

Piaget fait donc découler le progrès, de la socialisation de la pen- 
sée. Cette idée peut être superposée à la doctrine psychanalytique 
qui voit le progrès dans la transformation des relations de fixa- 
lion (toujours plus où moins liées à des mécanismes de contrainte et 
tl 'ambivalence) eu relations objectâtes, qui sont des relations libre- 
ment consenties. 

Le sur-mol est un résidu typique des fixations à l'autorité quelle 
qu'elle soit. Il est un facteur d'inhibition et non de progrès* 

Telles nous paraissent les considérations qui peuvent se dégager 
d'une i onfrontation, sur ce sujet, des Idées de MM, Freud et 
Piaget. 

il) Voir Piaget i R. M. E. 3 p. 4t)9, 



!.. 



'REVUE FHAWÇATSE BB PS ttCTi ANALYSE, 



402 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



LA NAISSANCE D'UN PETIT FRÙHE OU D J UNE PETITE SŒUH 



Les études de Piaget sur la justice peuvent nous ouvrir des hori- 
zons nouveaux sur les conilits qu'occasionnent, chez certains, 
enfants, la naissance d'un petit frère ou d'une petite' sœur. Elles. 
nous font mieux comprendre pourquoi cet événement est bien sup- 
porté chez les uns, el mal chez les autres* 

Piaget découvre, en effet, dans F enfance, trois stades de justice : 

1) La justice se confond avec Tordre donné par l'adulte. 

2) La justice devient égalïtaire 3 chacun a droit à la même parL 

3) La justice égali taire se tempère d'équité et tient compte des 
circonstances particulières de chacun. 

On conçoit aisément que, suivant Je stade dans lequel se trouve 
l'enfant au moment où i! doit partager l'affection des siens avec un 
nouveau venu, cela puisse créer chez lui des réactions, fort diffé- 
rentes. 

Avant 5 ans, ridée d'une justice qui se confond avec un ordre 
donné reste assez théorique* En pratique, lorsque la personnalité de 
l'enfant est en jeu, c'est son égocentiisme qui prend le dessus. Il est 
dans cette phase d'indifférenciation avec ses parents qui lui donne 
PilJusion de participer à leur toute-puissance* Ses parents se con- 
fondant avec lui-même, il a la prétention de les posséder entière- 
ment pour lui. Son point de vue égocentrique ne lui permet point 
encore de sortir de son point de vue, il ne peut que se révolter 
contre l'arrivée du nouveau venu et exprimer contre lui des désirs 
de suppression. 

Si quelque chose Peinpêehe d'évoluer, cette réaction sera fixée à 
jamais* Cependant, à ce stade, l'enfant confondant la justice avec 
Tordre donné par Fadulte, il refoule son sentiment égocentrique 
spontané, et le conflit qui couve sous cendres donne souvent des 
symptômes névropathïques importants. 

Si le petit frère ou la petite sœur naissent dans la seconde phase 
du développement moral, les conflits de jalousie ne se développe- 
ront que dans la mesure où l'aîné éprouvera l'impression d'être* 
négligé par rapport à son cadet. 



11 ■' - - — 



PSYCHOLOGIE GÉNÉTIQUE ET PSYCHANALYSE 40& 



Si le dernier-né survient lorsque l'autre enfant a déjà atteint le 
stade d'équité, il n*y aura pas conflit. 

Le problème ne peut naturellement pas être résolu d 1 une façon 
aussi schématique que cela. L'attitude des parents qui savent plus 
ou moins bien comprendre les conflits de leurs enfants joue ici un 
rôle normatif. 

Ces stades dans révolution de la justice permettent de com- 
prendre mieux pourquoi un individu^ appartenant à une nombreuse 
famille, réagit de façons fort diverses aux naissances des frères et 
soeurs qui viennent après lui. 

Nous croyons aussi que ces constatations ont une grande impor- 
tance du point de vue thérapeutique. On parvient souvent beaucoup 
mieux à faire tomber certaines résistances du malade en le repla- 
çant dans l'attitude caractéristique de la phase qu*il traversait 
ïorsqu'est né le conflit. 



La Psychanalyse 



et 



le développement intellectuel 



Résumé du Second Rapport 

présenté par M. J. PIAGET 



p 



La Psychanalyse 
et le développement intellectuel 



I. — Introduction. — ïl y a parallélisme entre le développement 
affectif et l'évolution de la pensée parce que les sentiments et les 
opérations intellectuelles ne constituent pas deux réalités exté- 
rieures Tune à l'autre, mais les deux aspects complémentaires de 
toute activité psychique , 

On dit en général que la pensée est tantôt pure* tantôt gouvernée 
par les sentiments- Ce sont là expressions impropres, car le senti- 
ment accompagne toujours la pensée. Mais tantôt les sentiments, 
comme la pensée, s* attachent à des règles (à la fois morales et logi- 
ques) d*objectivîté et de cohérence, et alors la pensée est rationnel le* 
tantôt les sentiments comme l'intellect demeurent égocen trique, 
c'est-à-dire préfèrent ïa satisfaction du moi à la vérité, et alors 
la pensée est pré-ou illogique. 

IL — Les traits généraux du parallélisme entre V affectivité et la 
pensée. — Etant données les relations constantes qui unissent .l'in- 
telligence aux sentiments, il va de soi que les développements res- 
pectifs de ces deux fonctions présentent d'étroites analogies, 
d'ensemble et de détail. Dans l'ensemble on peut noter les trois 
points suivants : 

1° La pensée comme Faflectivité a une histoire, c'est-à-dire qu'elle 
évolue en sa structure et pas seulement en son contenu. Les étapes 
de cette évolution peuvent être caractérisées au moyen d'un sys- 
tème de « stades », étant entendu qu'une classification est toujours 
artificielle et que, en vertu de divers décalages, elle s'applique 
d'autant moins à l'ensemble des caractères du sujet que l'on s'éloi- 
gne des stades primitifs. 

Deux exemples : il existe un stade antérieur à la constitution 

■ 

d'un univers permanent et durant lequel le moi et le monde ne 
font qu'un (les 10-12 premiers mois environ), un stade égocentrique 
durant lequel le monde demeure centré sur le moi, etc. 

2* Le développement de la pensée manifeste l'existence de cer- 



406 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tains systèmes isolables ou « schèmes », dont on peut reconstituer 
la genèse et l'histoire et. qui correspondent aux « complexes » 
affectifs. 

Exemple : les schèmes magico-phénoménistes, finalistes, arlifi- 
cialistes, etc. 

3° La pensée comme les sentiments peuvent être anarchiques ou 
disciplinés par des systèmes de règles- Il existe à cet égard un 
parallèle entre la logique et la morale, comme entre la pensée 
f* non dirigée » et les sentiments spontanés. 

III. — La pensée conceptuelle et la pensée symbolique. — Dans 
la mesure où la pensée est disciplinée par la vie sociale, elle est 
modifiée à deux, points de vue* En ce qui concerne les signes qui lui 
servent d'instrument, elle entre dans le monde du langage. Quand 
aux significations corrélatives, elles sont réglées par la logique — 
condition d'existence de la pensée commune — et acquièrent une 
structure conceptuelle, le concept constituant le schéma collectif ' 
lié au signe verbal. 

Dans la mesure, au contraire, où la pensée demeure individuelle 
(au sens strict par opposition à la pensée sociale intériorisée), le 
symbole fait fonction de signe : le signifiant en est l'image, mimée 
(comme dans le jeu enfantin ou diverses manifestations morbides) 
ou mentale, et ïe signifié l'expérience intime du sujet, C'est celle 
« pensée symbolique » que la psychanalyse a découverte et étudiée, 
et dont la pensée de l'enfant est imprégnée, 

IV. — La pensée de Venfani. — En effet, on trouve chez l'enfant 
toute une série de structures mentales intermédiaires entre le pur 
symbolisme, qui caractérise la pensée du jeu et de Fi m agi nation 
individuels et la pensée rationnelle ou socialisée, la pensée égocen- 
trîque, qui flotte à mi-chemin de l'individuel pur et du social, 
présente à cet égard une structure spécialement intéressante par 
ses attaches avec le symbolisme* 

On peut noter deux sortes d'analogies entre la pensée égoceniri- 
que et la pensée symbolique : 

1° Des analogies de contenu, comme celles dont parle M. de 
Saussui;e en son rapport ou celles dont témoignent par exemple les 
mythes d'origine. 

2* Les analogies de structure, comme celles du syncrétisme avec 
la condensation symbolique, etc. 

V* — La genèse du symbolisme. — Mais, si Ton admet ce parai- 



m*^ 



PSYCHANALYSE ET DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL 407 



^^^"^^^^ 



lélisme entre les mécanismes intellectuels et les mécanismes affec- 
tifs, il faut choisir entre les deux conceptions du symbolisme entre 
lesquelles ont oscillé les travaux de Freud* 

Selon la première, le symbole est un déguisement inconscient des 
tendances refoulées et la genèse du symbolisme dépend étroite- 
ment de la censure et du refoulement La pensée symbolique serait 
donc à considérer comme antiln^ique. 

Selon la seconde, au contraire, le symbole est une forme élémen- 
taire de la pensée, indépendant en droit des processus affectifs qui 
peuvent Je doubler, et prélogique plus qu'opposé à la pensée con- 
ceptuelle. 

C'est dans cette seconde direction qu*]l faudra semble-t-il 
s'orienter pour résoudre la question de la genèse des symboles, 

H 

VI. — La mémoire et l'association. — Oi\ à la première inter- 
prétation du symbolisme sont liées certaines conceptions de la 
mémoire et de l'association, qui dominaient la pensée freudienne 
au temps de la Traumdentung et dont elle ne paraît pas s'être 
entièrement affranchie. 

Dans la Traumdentung, en effet, la mémoire apparaît comme un 
enregistrement automatique et comme un réservoir intégral des 
souvenirs, son activité demeurant étrangère à la conscience, laquelle^ 
en tant qu* « organe interne des sens » se borne à éclairer ou à 

■L 

laisser dans l'ombre les images ainsi acumulées dans l'inconscient. 
De plus, les perceptions actuelles s'associent d'elles-mêmes à 
l'ensemble des souvenirs correspondants et c'est le jeu de ces 
associations qui, lorsqu'il est libre, produit la reviviscence du passé 
et, lorsqu'il est contrecarré par la censure, explique la production 
des symboles, par condensations et déplacements successifs. 

Mais, à la suite de nombreux travaux, les psychologues contem- 
porains sont de plus en plus portés à nier l'existence d'associations 
vraies et à considérer comme des relations intentionnelles les asso- 

■ 

-ciations apparentes. De plus, la mémoire apparaît toujours davan- 
tage comme une reconstitution active du passé, sans que Ton puisse 
affirmer que les matériaux de cette reconstitution consistent en 
souvenirs inconscients doués de permanence. 

Dès lors T « inconscient » apparaît comme un système d'opéra- 
tions et de schémes actifs, dont il s*agit de reconstituer la genèse et 
la filiation, plus que comme un réservoir de souvenirs que l'on 
peut espérer retrouver et invoquer pour l'explication du présent. 



t™ 



408 UEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



VIL — Conclusion. — Les schèmes affectifs et les schèmes intel- 
lectuels. — La différence entre les deux conceptions de la mémoire 
et du symbolisme se marque en 'particulier dans l'interprétation des 
schèmes. 

Selon la première conception, ce sont les souvenirs inconscients 
et les sentiments qui leur sont attachés qui déterminent la conduite 
actuelle de l'individu. Les schèmes affectifs ou complexes reposent 
ainsi eux-mêmes sur la mémoire et c'est par une série de transferts 
et d'identifications que s'explique l'adaptation au présent 

Selon la seconde conception, au contraire, les expériences vécues 
et les réactions passées se condensent en schèmes qui déterminent 
la conduite actuelle. Ces schèmes sont essentiellement actifs et v 
loin de reposer sur des souvenirs inconscients, c'est sur eux que 
s'appuie la mémoire pour reconstituer le passé. 



Motifs inconscients de l'attitude de Napoléon 

à l'égard de Talleyrand 

Conférence faite le 2 1 février 1 9 3 3 , à la Société psychoanaly tique de Vienne 

par le Docteur Edmond BERGLER 

Traduit de V allemand par Mme Anna RATISBONNE 



La légende -de Napoléon -ni* fait la même 
impression que la révélation de Saint-Jean : 
chacun a le sentiment qu'il y a encore autre 
chose t mais il ne sait pas quoi, 

Goethe. 

« -..Puisque d'après F. Kiucheisen la biblio- 
graphie touchant l'époque de Napoléon — sans 
nullement avoir épuisé la matière — comprend* 
en effet, 30,000 publications. Cet énorme ehitfre, 
auquel nul -autre relatif à n'importe quelle 
époque historique ne saurait être compare* 
même de loin, montre hieu qu'il est question 
ici de problèmes et de mobiles enfouis dans 
des tréfonds insondables et qui, par cela même,, 
ou bien échappent aux ini/ésiigaiions histori- 
ques, quelque consciencieuses qu'elles soient* 
ou 'bien ne peuvent que très imparfaitement 
être mis à jour* Et c'est ici que la .recherche 
historique devra s'allier, ou céder la place, à 
la méthode psychoanalytique qui, pénétrant plus, 
avant* pourra alors reprendre le travail là où 
les autres investigations auront atteint la limite 
de leur 'pouvoir, 

(Jekels, « iLe tournant décisif de la vie 
de Napoléon Premier », Imago, 1914/} 

Charles Maurice, comte de Talleyrand-Périgord, évêque d'Àutun, 
prince de Benevent, fut pendant dé longues années ministre des 
affaires étrangères sous Napoléon. Ses conflits avec l'empereur, dans 
lesquels Napoléon montra une étonnante indulgence en face de 
vérités franchement dites, lesquelles vérités, dites par un autre, lui 
eussent coûté sa tête et sa position ; le fait que Napoléon supporta 
pendant des années ces manières de grand seigneur, et la façon 
provocante avec laquelle Talleyrand étalait les faiblesses du par- 
venu impérial, et surtout — et avant tout — l'inertie avec laquelle 
Napoléon toléra pendant des années les préparatifs de la trahison et 



— -.i —a 



410 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



cette trahison elle-même, tout cekt constitue un problème qui ne 
fut résolu ni par les historiens, ni par les biographes, et auquel ils 
n'ont guère d'autre réponse prête qn*un point d'interrogation* Il 
s 'agira de démontrer que les rapports de Napoléon avec Talïeyrand 
étaient bien plus compliquées que ne l'auraient été ceux de l'empe- 
reur avec un ouvrier diplomatique habile et capable, et — disons-le 
tout de suite — ils restent simplement incompréhensibles si Ton ne 
tient pas compte des motifs inconscients. 

Laissons de côté la question de savoir, quelles pouvaient bien être 
les causes déterminantes inconscientes qui poussèrent Talïeyrand à 
prendre cette singulière attitude ; cette question fournira la matière 
d'un autre travail de l'auteur (1). Dans ce qui suit nous allons exa- 
miner les motifs qui furent la force motrice chez Napoléon dans son 
attitude envers Talïeyrand. 

Les faits historiques sont les suivants (2) : Talïeyrand, fils d'une 
famille de vieille noblesse française, tombée dans l'indigence, est 
destiné, par opportunité, et bien malgré lui, à la prêtrise (à Page 
de quatre ans il avait fait une chute, s'était cassé une jambe et, 
comme la fracture ne fut constatée que bien longtemps après 
P accident, et que pour cette raison elle guérit mal* Talïeyrand 
resta avec une jambe plus courte que l'autre; ce qui le faisait 
boiter)* Encore jeune (il avait 34 ans), ayant gravi Péchelle 
de la carrière ecclésiastique, il devint évoque, et ce furent 
les femmes qui lui aplanirent la voie. Comme représentant du 
clergé, il entre aux Etats Généraux, et plus tard devient prési- 
dent de l'Assemblée Nationale. Homme d'affaires de grand 
style, corrupteur par conviction, homme à femmes par plaisir, 
à la table de jeu joueur hasardeux par passion, cynique par suite 
-de destinées d'instinct inconscient, il commence par miser sur la 

(1) Tâllevraxd : Une étude psychologique du cynique. 

(2) Bu présentant l'histoire de la vie oe Talïeyrand, je m'en tiens dans 
l'essence même à la -biographie de Talïeyrand parue récemment, i)ar Franz Blej, 
contre laquelle — bien qu'elle révèle des connaissances historiques approfondies 
et <3U*elle soit écrite d'une plume éblouissante — il y a à faire I-cs. mêmes 
objections que contre la biographie de Fouc'hé par Stefan Zweig : elles ne tien- 
nent aucun compte de l'enfance ni des processus inconscients en résultant, et 
elles laissent tout à fait de côte l'existence de T inconscient dans le sens psy- 
cho analytique. L'ouvrage de Bltzi fut complété par des travaux de : Ajsetz, 
Jekels, F.-M, KmcHEiSENj Kléinschmidt, Ludwjg, Incombe, Masson, Roesslek, 
Saikte-Beuvtï, Scott, Wenckeh-Wjldhem, Zweig, Uhfctoirc Universelle des 
Propylées, iome VIL et les Mémoires de Fouelié et de Talïeyrand (Voir la biWio- 
.graphie). 



* 

NAPOLÉON ET TALLEYRAND 411 



jiionarchie absolue et charge le comte d'Artois, frère du roi, de faire 
u cô dernier la proposition de réprimer la Révolution par la vio- 
lence- Cette proposition est rejetée, le roi préfère céder plutôt que de 
verser une seule goutte do sang, et le comte d'Artois conclut : 
« Quant à moi, mon choix est fait, demain je quitte la France, » Et 
Talleyrand de répondre : « S'il en est ainsi, Monseigneur, et si le 
roi et les princes abandonnent leur intérêt et celui de la monarchie, 
il ne reste à chacun de nous qu'à penser à ses propres affaires, » 
La solution monarcho-constitutionnelle dont Mirabeau et son ami 
Talleyrand furent les principaux représentants, fut bientôt aban- 
donnée. C'est de Talleyrand* évêque d'Âutun, que part le projet de 
séculariser l'Eglise française. Là-dessus Talleyrand est excommunié 
par le pape ; c'est lui qui, comme il dit, « fait » lui-même les 
évoques dévoués à la loi, et par cela inaugure le schisme. 

Après les événements du 10 août 1792, Talleyrand prend peur 
et part pour 1* Angleterre, muni d'un passe-port que lui donne 
Danton, lequel le désigne comme chef de mission. Ce fut, comme 
les suites le prouvèrent, une chance de premier ordre, à laquelle 
Talleyrand dut la vie (bientôt après son départ il fut inscrit sur la 
liste des personnes destinées à la guillotine). A part cela, ce voyage 
à l'étranger dispensa Talleyrand doi pénible devoir de voter pour 
ou contre la décapitation du roi, ce qni, seulement plus tard, lors- 
qu'il travailla contre Napoléon, lui permit de se donner la gloriole 
de l'homme qui {sans être régicide) représentait l'ancien régime et 
la Révolution. Expulsé d' Angleterre, Talleyrand se rend en Amé- 
rique où i] reste jusqu'à son rappel, après la chute de Robespierre, 
!e 9 thermidor, et après que Barras eût établi le Directoire, Sur la 
proposition d'André Chénîer, il reçoit la permission de rentrer en 
France, et — de nouveau grâce à une femme : Mme de Staël, qui 
déjà lors de son rappel avait été actrice principale derrière ïes cou- 
lisses — le Directoire le nomme ministre des affaires étrangères (3)' 
« Il faut faire une immense fortune, une immense fortune », dit 
Talleyrand après sa nomination. Dans le rapport que l'ambassadeur 
d'Allemagne fait à Berlin, il est dit : « Le ministre des affaires 



(3) Ttoîs ans -plus tard Bon aparté^ trouvait l'occasion de demander k Talley- 
rand quelle était cette rfemm-G, celte baronne de Staël. Et Talleyrand répondra : 
« Une intrigante et cela d'autant plus, que c'est elle qui est cause que je nie 
trouve à cette place *. — v En tout cas, Lin.e bonne amie ? « — <■ Une* amie L ? 
■Elle jetterait ses a-mi s h l'eau, pour avoir le plaisir de les répudier à la ligne. » 



412 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



étrangères aime L'argent et dit tout haut que, pour le cas où il 
quitterait son poste, il ne demanderait pas l'aumône à la Répu- 
blique. » L'intention de TaHeyrand de faire sa fortune se réalisa 
vite : vers le 18 brumaire on évalua sa fortune à trente millions, qui 
provenaient en grande partie de corruptions diplomatiques. 

Pendant les deux: ans que dura sa résidence au palais Galiffet, 
comme ministre, son activité politique — d'après un mot de Bar- 
ras — consista à caresser Bonaparte. Avec un sûr instinct, 
TaHeyrand avait vu en Napoléon l'homme victorieux de l'avenir. 
Déjà, dans la première lettre, où il apprend sa nomination à 
Bonaparte (le 24 juillet 1797), il dit que le nom de Bonaparte 
lui serait une aide dans les complications des affaires diploma- 
tiques* (« Le nom seul de Bonaparte est un auxiliaire qui doit tout 
aplanir* ») lit Napoléon; entrevoyant la valeur de TaHeyrand pour 
ses autres projets, lui répond que le choix que le gouvernement 
avait fait, en le nommant mi ni sire des affaires étrangères, faisait 
honneur à son discernement, qu'il était heureux d'avoir affaire à 
lui et de lui donner l'assurance de sa haute considération* Après la 
paix de -Campo Forniio, que Napoléon avait conclue avec l'Autriche, 
TaHeyrand lui écrivait pour le remercier, disant que les termes lui 
manquaient pour exprimer tout ce qu'il voudrait en ce moment, et 
il termine ainsi : « Adieu, Général de la paix ! Amitié, admiration, 
respect, gratitude*.. », et ne sait où s'arrêter dans cette énuméra- 
tion. La première rencontre de Napoléon avec TaHeyrand eut lieu 
chez TaHeyrand. Le général fut frappé de la ressemblance de TaHey- 
rand avec Robespierre : « La même figure pâle, impénétrable, im- 
passible comme un masque, où seules vibraient les narines ; les 
deux plis durs qui vont du nez insolemment retroussé jusqu'à la 
bouche dont les coins s'abaissent, le même regard des yeux gris- 
verts, le même maintien exagérément raide à cause de la jambe, 
qui ne semblait pas avoir besoin de la haute canne, tant c'était 
habilement caché par celui qui s'y appuyait en marchant. Le petit 
général maigre, nerveux, dut, pour causer au ministre, lever un peu 
la tête d'où les cheveux couvraient presqu'en entier le front et 
complètement les oreilles, et retombaient sur le col ; et le ministre 
parut lui faciliter la chose en se penchant un peu, non pas de 
façon condescendante, mais comme si ce lui était naturel. II affec- 
tait d'être beaucoup plus âgé que quarante-trois ans. » (TaHeyrand 
avait quinze ans de plus que Napoléon.) (Blei, page 64 + ) 



ttmmm 



NAPOLEON ET TALLEYRANJ) 



413 



Dans ses Mémoires, Talleyrand décrit cette rencontre, et Ton peut 
supposer que la mise en scène de cette rencontre repxésente un des 
rares passages des 1,720 pages .des Mémoires du prince, que Ton 
puisse goûter sans réserve : 

t< Je ne l'avais jamais vu... Le soir de son arrivée à Paris, il m'envoya 
un aide de camp pour me demander à quelle heure il pourrait me voir, 
Je répondis que je l'attendais ; il se fit annoncer pour le lendemain à 
onze heures du matin. Au premier abord, il me parât avoir une figure 
charmante, vingt batailles gagnées vont si bien à la jeunesse, à un beau 
regard, à de la pâleur, et à une sorte d'épuisement* Cette première con- 
versation fut, de sa part, toute de confiance. Il me parla avec beaucoup 
de bonne grâce de ma nomination au ministère des relations extérieures, 
■et insista sur le plaisir qu'il avait eu à correspondre en France avec une 
personne d'une autre espèce que les directeurs* Sans trop de transition, 
il me dit : « Vous êtes neveu de l'archevêque de Reims, qui est auprès de 
Louis XVI IL.. J'ai aussi un oncle qui est archidiacre en Corse, c'est lui 
qui m'a élevé* En Corse^ vous savez qu'être archidiacre, c'est comme être 
évêque en France. <» (Talleyrand, I, p. 259-260.) 

Talleyrand fut chargé par le Directoire d'arranger une fête en 
rhonneur de Napoléon ; à cette fête Napoléon fut acclamé, et le 
Directoire fut sifflé, ce qui n'alla pas sans faire à Talleyrand un cer- 
tain plaisir, puisque là déjà il jouait double jeu contre le Direc- 
toire. 

Dans le Mémorial de Sainte-Hélène, nous lisons les pages sui- 
vantes sur la fête du 21 janvier (date de l'exécution du roi) (Mémo- 
rial de Sainte-Hélène, tome IV, pp. 152-155) : 

« Le gouvernement célébrait l'anniversaire de l'exécution de Louis XVI, 
ce fut un grand objet de discussion entre les Directeurs et les ministres 
de savoir si Napoléon -devait aller à la cérémonie ou non, On craignait 
d'un côté que s'il n'y allait pas, cela ne dépopularisât la fête ; de l'autre, 
que/ s'il y allait, ori oubliât le Directoire* pour s'occuper de lui. Néan- 
moins, on conclut qu'il devait y aller, Talleyrand, comme de coutume, se 
chargea de la négociation ; ]e général s'en excusa, disant qu'il n'avait 
personnellement rien à faire à cette cérémonie, qui, par sa nature, plai- 
sait à fort peu de monde. Il ajoutait que cette fête était des plus impoli- 
tiques ; que V événement qu'elle rappelait était une catastrophe, un vrai 
malheur national ; qu'il comprenait très bien qu'on célébrât le Quatorze 
Juillet, parce que c'était une époque où le peuple avait conquis ses 
droits : mais que le peuple aurait pu conquérir ses droits, établir même 
une république, sans se souiller du supplice d'un prince déclaré invio- 
lable et non responsable par la Constitution même* Qu'il ne prétendait 
pas discuter si cela avait été utile ou inutile, mais qu'il soutenait que 
■c'était un incident malheureux. Qu'on célébrât des fêtes nationales pour 



414 REVUE FRANÇAISE DE PSVCHANALYSE 



des victoires, mais qu'on pleurait sur les victimes restées sur le champ 
de bataille (4). Talleyrand mettait en jeu tous ses moyens ; il essayait de 
prouver que c'était juste parce qae£*ètait politique, et que tétait poli- 
tique, disait-it t car tous les pays et toutes tes républiques avaient cêlêbrê t 
comme un triomphe, la chute du pouvoir absolu et le meurtre des tyrans. 
Ainsi Athènes avait toujours célébré la mort de Pisistrate, et Rome la 
chute des décemvirs. Il ajoutait que, d'ailleurs, c'était une loi qui régis- 
sait les pays, et que dès lors chacun lui devait soumission et obéissance... 
Après plusieurs pourparlers, on trouva un mezzo termine : L'Institut se 
rendait à cette fête ; il fut convenu que le membre de l'Institut suivrait 
sa classe qui remplissait un devoir de corps, » 

Bientôt après, Napoléon partit pour l'Egypte, et à cette occasion 
il convint avec Talleyrand que le ministre se rendrait à Constan- 
tinople pour négocier avec la Sublime Porte, promesse que Talley- 
rand ne tint jamais* Par contre, il arrive une chose tout à fait 
inattendue : Talleyrand, étant tombé gravement malade, remet à 
Napoléon, au moment où celui-ci va s'embarquer pour l'Egypte 
(en mai 1798), la somme de 100.000 francs. Cette somme lui fut 
rendue deux ans plus tard, sous le Consulat* « L'empereur lui 
démandera un jour : Pour quelle raison m'avez -vous donné alors 
cet argent ? v> Et Talleyrand de répondre : « Je n 'avais aucune rai- 
son particulière. Il se pouvait que je ne vous revisse jamais. Vous 
étiez jeune, et moi je me sentais irrésistiblement poussé à vous 
rendre ce service* » Ce à quoi Napoléon répondit : « Vous faisiez un 
métier de dupe. » (Blei). 

Il n'y avait que les affaires d'argent dans lesquelles le ministre 
Talleyrand eût du succès, car, dans la politique extérieure, on le 
rendit responsable de ce que la deuxième coalition contre la France- 
ait pu se réaliser, et d'autre part des affaires de corruption furent 
étalées au grand jour. Talleyrand, pour prévenir sa destitution, 
démissionna lui-même, Quatre mois plus tard arriva le 13 Brumaire, 
avec lui le coup d'Etat de Napoléon, et Talleyrand redevint ministre. 
Talleyrand fut le médiateur entre Sieyès et Napoléon. Au moment 
où se préparait le coup d'Etat, il y eut une scène que Talleyrand 
décrit dans ses Mémoires : 



(4) Au =oommerhCÊment die janvier 1810 Le chancelier d'empire Ganiibaftêrès pro- 
posa à l'empereur de donner un bal à la cour £ la date du 21 janvier. À peïne 
Cambacérès eut-il mis cette date=en rapport avec un bal à la cour, «ju-e Napojéon 
indigné bondit -et s*éeria : << Qu>Oï ? vous proposez un bal à la cour pour le 21 
janvier ? A quoi pensez-vous ? Je ne danse pas le jour qui commémore la mort. 
d'un lioinmc d'honneur »♦ 



■ ,_ I - . X ■_ 



NAPOLÉON ET TALLEYRAND 415 



« Quelques jours avant la journée du 18 brumaire^ il survint chez moi 
une petite scène qui n'emprunte son intérêt que des circonstances. Le 
général Bonaparte, qui logeait rue Chantereine, était venu un soir causer 
avec moi des préparatifs de cette journée. J'habitais alors une maison 
rue Taitbout, qui a porté depuis le numéro 24 f je crois* Elle était située 
au fond d^une cour, et, du premier étagej on communiquait par des gale- 
ries à des pavillons qui donnaient sur la rue. Nous étions dans le salon 
éclairé par quelques bougies et très animés dans notre conversation ; il 
était une heure du matin, lorsque nous entendîmes un grand bruit dans 
la rue ; à un roulement de voitures se mêlaient les piétinements d'une 
escorte de cavalerie. Les voitures s^arrêtèrenj tout à coup devant la porte 
de ma maison. Le général Bonaparte pâlit, et je crois bien que j'en fis 
autant, 'Nous pensâmes, au même instant, qu'on venait nous arrêter par 
ordre du Directoire. Je soufflai sur les bougies,' et je me rendis à petits- 
pas, par la galerie, vers un des pavillons qui donnaient sur la rue, et d'où 
on pouvait voir ce qui s'y passait. Je fus quelque temps sans pouvoir me 
rendre compte de tout ce mouvement qui, bientôt cependant, s'expliqua 
d'une façon assez grotesque- Comme à cette époque, les rues de Paris 
étaient fort peu sûres pendant la nuit, quand les maisons de jeu se fer- 
maient au Palais Royal, on rassemblait tout l'argent qui avait servi à 
tenir le jeu, on lé portait dans les fiacres, et le banquier des jeux avait 
obtenu de la police qu'une escorte de gendarmes qu'il payait, accompa- 
gnerait chaque nuit les fiacres jusqu'à son domicile qui était rue de Cli- 
chy, ou près de là. Cette nuit-là, quelque chose avait cassé à un des 
.fiacres précisément devant ma porte, et c'était ce qui avait motivé le 
temps d'arrêt qu'on y faisait, et qui dura un quart d'heure environ* Nous 
rîmes beaucoup, le général et moi, de notre panique qui nfétait toutefois 
que bien naturelle, quand on connaissait, comme nous, les dispositions 
du Directoire et les extrémités auxquelles il était capable de se porter* » 
(Talleyrand, tome I, page £72 + ) 

■ 

Talleyrand continue à jouer devant Napoléon le rôle qu'il avait 
adopté dès le comni en cernent : II présentait comme nécessités pre- 
mières toutes les idées que le consul osait seulement penser à part 
lui, en se donnant vis-à-vis de Napoléon comme un vivant : « C'est 
permis ». Citons-en quelques exemples. Nous lisons dans les Mé- 
moires de Talleyrand : 

« Pour rendre le pouvoir du premier consul plus effectif encore, je fis 
Je jour même de son installation une proposition qu'il accepta avec 
empressement. Les trois consuls devaient se réunir tous les jours, et les 
ministres de chaque département rendre compte devant eux des affaires 
qui étaient dans leurs attributions. Je dis au général Bonaparte que le 
portefeuille des affaires étrangères qui, de sa nature, est secret, ne pou- 
vait être ouvert dans un conseil, et qu'il fallait qu'il se réservât à lui seul 
le travail des affaires étrangères, que le chef seul du gouvernement devait 
avoir dans les mains et diriger, Il sentit l'utilité de cet avis, et comme au 



■fBrV^^^^B-«P^^"^^ltV^^^Bff^~^^ 



416 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



moment de rorganisation d'un nouveau gouvernement, tout est plus 
facile à régler, on établît, dès le premier jour, que }e ne travaillerais 
qu'avec le premier consul. » (I, p* 276*) 

Talleyrand donna à Napoléon le conseil de conférer le second 
consulat à un juriste pour la justice et le troisième, pour les finan- 
ces à un habile financier : « Gela les occupera, les amusera, et 
vous, mon Général» vous aurez à votre disposition toutes les par- 
ties vivantes du gouvernement, » Napoléon, lui-même, aurait alors 
^n mains tout ce qui regardait directement la politique : les minis- 
tères de l'intérieur et de la police, le ministère des affaires étran- 
gères et les deux grands pouvoirs exécutifs : l'armée et la marine. 
Napoléon fit la réflexion suivante, en réponse à ees projets ; réflexion 
faite devant Bourienne, son secrétaire ; que ce Talleyrand avait 
beaucoup d'intelligence et que, très habile, il était ailé dans ses 
conseils, au devant des intentions de son maître, qu'il avait raison 
de dire que Ton va plus vite lorsqu'on est seul, Il ajoutait que le 
consul Lebrun était un honnête homme, mais qu'il n'avait pas de 
politique en tête, qu'il ne s'occupait que de livres. Quant à Camba- 
cérès, il était beaucoup trop dans la tradition révolutionnaire. Et 
son gouvernement à lui serait un gouvernement tout neuf, 

Citons un autre exemple pour illustrer cette attitude : c'est une 
lettre que Talleyrand écrit à Napoléon après Marengo, dans laquelle 
il parle de façon bien suggestive d'un impérium* Il est vrai qu'à 
cette époque il n'était guère plus qu'un organe exécutif, et Chateau- 
briand n'a pas tort en disant que : « Talleyrand signait les événe- 
ments, il ne les faisait pas », Ce qui veut dire, en d'autres termes : 
« Bonaparte fournit la substance que Talleyrand devait traiter 
politiquement » (Bleï), et il ne faut pas ici oublier que chaque tour- 
nant de la politique napoléonienne rapportait à Talleyrand la grosse 
somme du fait des corruptions* « Si Napoléon ne s'occupe pas de ses 
plus fidèles serviteurs, ne sommes-nous pas obligés de nous en occu- 
per nous-mêmes, n'est-ce pas ? », dit Talleyrand à Cambacérès* Ce 
mot du « ne-pas-s'occuper » était pensé sub specic de millions, et 
Talleyrand pouvait s'exprimer comme suit : « Quand on veut, on a 
toujours de l'argent* » Napoléon ne lui en voulait pas de ce qu'il 
s'enrichissait ainsi, L'empereur dit à Talleyrand : « Quand je n'au- 
rai plus rien, je m'adresserai à vous. Le cœur sur la main : combien 
vous ai- je rapporté ? » — « Je ne suis pas riche, Sire, mais tout ce 
que je possède est à votre disposition. » (Ludwig, p. 579*) 



NAPOLÉON ET TALLEYRAND * 417 



D'ailleurs* Talleyrand fit tous ses efforts pour qu'une partie de 
la vieille noblesse s'accommodât de Napoléon* On pouvait avoir 
toute confiance en un règne sous lequel la rente de 5 pour 100 mon- 
tait de 7 à 12 pour 100. Et Napoléon, lors des fêtes que le ministre 
donna en son honneur, put se rendre compte de façon bien claire 
que le nom et l'origine avaient bien leur valeur politique ; presque 
toute la noblesse de Fiance était présente et plus que prête à faire 
la paix avec le nouveau régime. Il va de soi qu'un peu de snobisme 
eut sa part dans le calcul politique, et cela aussi bien chez le 
ministre qui lui amenait le faubourg Saint-Germain, que chez le 
chef, de les voir amenés, Bonaparte aimait « ce parfum de vieille 
noblesse ». Etant empereur, il se créera une nouvelle aristocratie* 
« le vrai, le seul soutien d'une monarchie, son modérateur, son 
levier, son point résistant » (Blei), 

Et avec cela Talleyrand ne se gênait pas pour faire sentir à bien 
des reprises, à Napoléon, que c'était l'empereur qui était le par- 
venu, et que le ministre était le grand seigneur ; « Car à ce grand 
nom répondaient exactement le geste, les allures et le maintien du 
seul grand seigneur parmi les employés et les militaires de l'entou- 
rage de Bonaparte, qui, comme disait Stendhal, se composait de 
« petites gens »« Le chef capitulait devant les manières accomplies 
du grand seigneur, tout autant que devant la routine qu'il déployait 
en traitant les affaires politiques ; toutes deux lui en imposaient, 
car il ne possédait ni l'un ni les autres, ni routine, ni manières. » 
(BleL) — Par exemple, lorsque, sous l'Empire» Talleyrand devint 
Grp.ii d Chambellan, Napoléon lui écrivait pour lui témoigner son 
mécontentement de ce que Talleyrand, dans les invitations, avait 
parlé de souper, tandis qu'elles étaient destinées à un dîner ; il 
entendait que s dans son ménage tout comme ailleurs, on obéit aux 
lois. Et Talleyrand de lui répondre que le bon goût était ennemi 
personnel de sa Majesté, et que si l'empereur pouvait s'en débarras- 
ser par des coups de canon* il y a longtemps qu'il n'y en aurait 
plus, Un autre exemple : Le consul attend impatiemment le cour- 
rier qui doit lui apporter le traité de paix d'Amiens, dûment 
.signé. Talleyrand l'a reçu, le met dans sa poche et se dirige vers 
îes Tuileries pour liquider les affaires courantes; il présente au 
consul les rapports pour être critiqués et signés ; rien dans ses 
traits ne fait supposer que le traité de paix est dans sa poche, En 
souriant, le ministre dit : « Et maintenant je vais vous faire un 
grand plaisir, — voici le traité de paix avec l'Angleterre, dûment 

BEVUE FRANÇAISE DE PSYCH ANALYSE. 10 



418 * ttEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



signé, » — « Pourquoi ne m'avez-volts pas dit cela de suite ? » 
s â éci'ie le premier consul. — c* Parce qu'alors vous n'eussiez plus 
écouté tout le reste ! Quand vous êtes heureux, vous êtes inabor- 
dable- ». (Blei.) L'auteur auquel nous devons cette description 
ajoute : « Ces intentions pédagogiques frisent l'insolence. » Et. n'ou- 
blions pas que ces propos furent dif s durant l'époque de l'heureuse 
collaboration des deux géants ; au temps de leur désunion Talley- 
rand dit à Tèmpereur bien d'autres choses encore. 

La part que Talleyrand eut au Concordat fut considérable, Taïley- 
rand lui-même était rendu à la vie temporelle; Napoléon le force 
d'épouser sa maîtresse^ Mme Grand, une femme jolie, maïs bête. 
Obéissant au désir de Napoléon, il acheté l'immense château renais- 
sance de Valençay, « pour y représenter dignement » ; ce même châ- 
teau de Vaïençay servira plus tard à Napoléon pour y installer 
* l'occupation espagnole » des Bourbons chassés. 

Dans toute une série de cas, Talleyrand renchérit sur l'empe- 
reur * C'est à juste titre que plusieurs biographes font la remarque 
que le inachîavélîslne de Talleyrand consistait à vouloir isoler 
Bonaparte : du côté de la Révolution, en liquidant les derniers 
jacobins (5) ; du côté dos Bourbons, en faisant fusiller le duc 
d'Enghien. Il n'y a pas à douter que ce fut Talleyrand qui fut l'insti- 
gateur de l'assassinat du duc, tout aussi bien que ce fut Talley- 
rand qui, à l'origine, soutint la désastreuse campagne d'Espagne» 
parce qu'il espérait qu'à cetLc occasion Napoléon succomberait 
ce qui amènerait sa chute. Naturellement, Talleyrand a ïiié avoir 
joué ce rôle dans les. cas Engliien et Espagne (6), 

Où faut-il chercher le commencement du grand conflit entre Tal- 
leyrand et Napoléon ? À en croire Talleyrand, la chose se passa 
comme suit : Napoléon, « littéralement grisé par ses victoires, n'au- 
rait montré aucune disposition, « poussé j^r son insatiable ambi- 



<5) Après 1 l'attentat par les machines infernales de la rue Nicaîse, sur le 
conseil de Talleyrand, Ï30 jacobins furent déportés do lit 10 eondamnés à mort 
et cela par arrêté -du Sénat, et quoique jîlus tard 'on vit que ce furent des roya- 
listes qui avaient fait le coup, l'arrêté ne fut pas déne-ucé. 

<G) -Durant -cette nuit du 21 mars, Talleyrand joue aux cartes chez la duchesse 
de Luynes, à deux henres il dit : * Le dernier Gondé a cesse de vivre ». Hauterive 
sùn chef de service, quelle quel fût leur 3jonne entente, ne put réprimer son 
épouvante, ** J5h bien* pourquoi tournez-vous des yeux comme cela ? quoi, quoi, 
êtes-YOUs fou ? Ou attrape un, -conspirateur à la frontière, ou ramène à Paris, 
on le fusille ; qu'y a-t-il là d'extraordinaire ? « L'anecdote existe sons une forme 
plus concise : « Eh bien* quoi ? c'est de la politique^ mon cher « {Blëi, p. 130). 






■ I - I l ■■ ■ 

NAPOLÉON ET TALLEYRAND 419 



lion » f à suivre « la voie de la modération » que lui conseillait Tal- 
leyrand, ce qui aurait engagé le ministre à donner sa démission. 
Après la paix de Tilsit,' Napoléon qui, auparavant déjà, avait nommé 
Talleyrand prince de Benevent (7), aurait créé pour lui le poste de 
Vice-Grand-Electeur, « au fond pas autre chose qu'une sinécure des 
plus considérées et très lucrative » (Talleyrand, Mémoires), Avant 
tout, Talleyrand aurait été indigné de l'attitude de Napoléon en 
Espagne. Là-dessus (aprts Jena et Auerstâdt) Napoléon résida pen- 
dant quelque temps à Berlin, c*est là qu'il reçut la proclamation 
imprudente du duc d'Aloudia (du <( prince de la paix ») qui fai- 
sait entrevoir sous peu la défection de l'Espagne, Occasion d'une 
nouvelle scène très violente : l'empereur jura ses grands dieux 
qu'il exterminerait tonte la lignée des Bourbons d'Espagne jusqu'au 
dernier homme.,, ; en ce moment Talleyrand se jurait tout bas de 
demander dès le retour, et cela à n'importe quel prix, sa démission. 
« Il ne pouvait plus rester le ministre d'un tel homme. » Talley- 
rand fut encore affermi dans cette décision par le traitement bar- 
bare que les Prussiens eurent à supporter dans la paix de Tilsit, 
où, « Dieu merci », Talleyrand n'eut aucune part. 

Telle est la légende de Talleyrand. En réalité, c'est Napoléon qui 
commença par se méfier de Talleyrand, Il faut ajouter que la situa- 
tion avait aussi changé : Auparavant, Talleyrand fut l'homme qui, 
3e premier, exprimait, comme étant de nécessité publique les plus 
intimes pensées de Napoléon, tandis que maintenant il comlnença 
par présenter ses scrupules à l'empereur. (Ainsi, par exemple, Tal- 
leyrand se prononçait contre une façon trop dure de traiter l'Au- 
triche*) Ce changement d'opinion de Talleyrand qui, en réaliste de 
la politique, voyait les inextricables complications en lesquelles 
Napoléon (pour des motifs inconscients) s'empêtrait, et qui crai- 
gnait pour sa propre carrière sous son successeur ; ce changement 
est le moment décisif dans l'attitude inconsciente de Napoléon 
envers Talleyrand. En d'autres termes : c'est la métamorphose de 
celui qui permet en celui qui défend. C'est la part du Sur-Moi dont 
il sera parlé amplement plus loin. Talleyrand, ne pouvant com- 
prendre les motifs, inconscients de Napoléon, et ne voyant en lui 

(7) Que l'empereur eût justement investi Beuev-ent dans renclav& papule, 
voilà -une médhante blague qu^e Napoléon fit à l'adresse de l'év-êqu-e républicain 
qui présenta la motion de séculariser les fortunes de l'Eglise, laquelle nation 
fut ace&ptéc (Bleï, p, 157). 



^^^^^M-^HBK^^^^H^iME_^taMA 



420 HEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



qu'un mégalomane qui précipiterait dans l'abîme lui-même et ses. 
p artisans, s'éloigna de l'empereur. Le bavardage moralisant de Tal- 
leyrand, dans ses Mémoires, relatif à son indignation, n'est qu'une 
comédie, car un homme qui avait énoncé le principe : « le meilleur 
principe dans sa politique, est de n'en pas avoir », n'en était pas 
capable, ne serait-ce que pour des motifs purement psycholo- 
giques. 

Grâce au poste de Vive-Grand-Electeur (S), Talleyrand put con- 
tinuer à jouer un grand rôle à la cour, et ce qui importait ayant, 
tout, ou ne pouvait pas le mettre de côté. Par moquerie, Napoléon 
imagina la « méchanceté » suivante (Fouché* dans ses Mémoires, 
emploie ce terme) : Les deux princes espagnols et leur oncle furent 
logés au château de Vatençay s qui appartenait à Talleyrand f qui 
était donc pratiquement te geôlier (9), Et, comme dit Napoléon, 
c'était une mission assez honorable» car recevoir et amuser ces trois. 
Illustres personnages était dans le caractère de la nation française 
et aussi dans celui de Talleyrand, ïl ordonna que. Madame de Tal- 
leyrand se rendît également an château avec sept ou huit dames,. 
Je château avait un théâtre, une chapelle. Et peut-être y avait-il 
là aussi une jolie femelle à qui le prince des Àsturies pourrait s'atta- 
cher, on aurait en elle un moyen de plus pour le surveiller. L'allu- 
sion à la « jolie femelle » vise Mme de Talleyrand, avec laquelle 
ronde du jeune roi, Carlos, commença en effet une liaison, fait que 
Napoléon dans la suite reprocha brutalement à Talleyrand, Pour 
achever la méchanceté contre Talleyrand, Napoléon paya pour 
l'entretien dispendieux des princes 50*000 francs par an» — par 
conséquent une somme dérisoire. En pratique» cela représentait une 
contribution de guerre que Napoléon imposait à Talleyrand, 

(8) Dans le Moniteur ïl est dît que son travail au ministère ne Raccordait pas 
à. sa nouvelle dignité. En ré alite ce fut une sorte d*él oigne ment, adouci par un 
traitement de 500.000 francs* A Sainte-Hélène, Napoléon donna comme motif 
du congé de Talleyrand : « Un ho mine de talent, mais on ne .peut rien faire de 
lui sans le payer. (Les rois d<e Bavière et du Wurtemberg s*é talent tant plaints 
de sa cupidité, que j*ai dû lui enlever le ^portefeuille ». Ce qui est une pure 
duperie, car Napoléon était suffisamment informé de la eorruptihjlité de Tal- 
lej'rand dès avant qii*il fût entré eiv relations personnelles avec lui et de plus 
ce genTC de scrupules lui étaient inconnus. 

(9) Le eommenc-sment des affaires d'Espagne de Napoléon est une série de 
supercheries fantastiques \« Perfidie » est le mol donne par Talleyrand devenu 
moral en 1826). Napoléon força d'abord le dauphin <jiu T par une renonciation 
antérieure au trône, extorquée à son- père, était pour ainsi dire roi, de renoncer 
lui,, à ce trône -en faveur de son père \ il l'attira à Savonne, donc sur le sol 
français, après quoi il décida le père à renoncer an trône en faveur de Joseph,, 
frère de Napoléon* 



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NAPOLÉON ET TALLEYRAND 421 



La « trahison » de Talleyrand contre Napoléon se fit en trois 
étapes : Première étape : Talleyrand pousse Napoléon sur une 
fausse piste (il le pousse vers l'aventure espagnole, ainsi que vers 
l'assassinat du duc d'Engliien) ; seconde étape : il travaille à 
Erfurt avec le Tsar, en sa qualité de négociateur de Napoléon, direc- 
tement contre les intérêts de l'empereur (1808) ; troisième étape : 
(1814) Talleyrand devient président du Conseil de la première Res- 
tauration sous Louis XVIIL 

À Erfurt, Napoléon le charge non seulement de la mise en scène 
de toute l'affaire (on joue V Œdipe, de Voltaire), mais aussi des 
négociations avec le Tsar Alexandre, négociations dont faisait égale- 
ment partie la demande en mariage d'une princesse russe. Au thé 
dans le salon de la princesse de Thurn et Taxis, voilà comment Tal- 
leyrand s'acquitta de sa mission : il dit au Tsar qu'il se demandait 
€e que le Tsar faisait bien à Erfurt ; que c'était lui qui tenait en 
mains le salut de l'Europe et qu'il n'y parviendrait qu'en bravant 
Napoléon. Que le peuple français était civilisé, alors que son sou- 
verain ne Tétait pas. Que ïe souverain russe était civilisé, alors que 
son peuple ne Tétait pas. Que donc le Seigneur de la Russie devait se 
faire l'allié du peuple français-,. Que le Rhin, les -Alpes, les Pyré- 
nées étaient la conquête de la France et que le reste, étant la con- 
quête de Napoléon, la France n'y attachait pas d'importance,,. Et 
il donna au tsar Je conseil de ne pas se laisser entraîner à une 
mesure de menace contre l'Autriche, et de n'assumer que les, mêmes 
engagements que son chef. 

On le voit bien : Talleyrand a trahi Napoléon à Erfurt ; c'est à 
son influence sur le tsar quMl faut attribuer le fail que Napoléon 
doit quitter Erfurt sans avoir obtenu un résultat. Et il faut bien se 
<Jîre que ces propos de Talleyrand ne furent pas construits par lui 
«après coup, comme tant d'autres, II y, a une série de confirmations 
(dans les Mémoires de l'époque qui certifient pleinement et en 
entier ces réflexions de Talleyrand, Ainsi, par exemple, un mot de 
jtfetternich, dans un mémoire du 4 décembre 1808 : « Nous voilà 
.enfin arrivés à un point ou même des alliés paraissent s'offrir dans 
Vintérieur de V Empire français, et cela non pas des intrigants de 
basse envergure, mais des hommes qui sont à même de représenter 
la nation nous demandent notre appui. » 

A Paris* les propos méchants que Talleyrand tient, relativement 
à l'expédition espagnole, font le tour de la société, — l'empereur a 
fpxls lui-même le commandement en chef en Espagne, Un exemple : 



— - — — JL ■ L J l ^m^—* 



422 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



« On s'empare des couronnes^ mais on ne les escamote pas » ; ou 
lue n : « Rien de plus simple et peut-être rien de plus nécessaire 
pour le solide établissement de la dynastie napoléonienne, que de 
chasser d'Espagne la Maison des Bourbons. Mais à quoi bon tant 
de ru se y tant de perfidie, tant de tours de force ? Pourquoi ne pas- 
simplement déclarer la guerre, ce pour quoi il n'eût pas manqué de 
motifs ? Dans une guerre pareille la nation espagnole serait sûre- 
ment restée neutre. Sans le inondre regret de voir tomber mie 
dynastie usée, et, grisés par la réputation de Napoléon > le passage,- 
après une faible résistance de la part de Farrfiée régulière, à la 
dynastie napoléonienne se serait effectué avec joie*** » ; ou bien 
encore : « L'infortuné empereur met toute sa situation en jeu par 
cette entreprise contre une volonté nationale, Une faute irrépa- 
rable, » 

Talleyrand poursuit sa trahison par les démarches suivantes :: 
Il se sert de Nesselrode, adjoint à l'ambassade russe pour emploi 
particulier de Talleyrand, afin d'informer le tsar des différentes 
intentions de Napoléon (10). Dans son autobiographie, Nesselrode 
avoue lui-même que « c'était par Talleyrand qui travaillait en 
secret à la chute de Napoléon, qu'il avait appris le plus de nou- 
velles » (F, M. Kircheisen, p.., 223). Les noms d'emprunt dont il 
se sert pour ses rapports sont les suivants : Cousin Henry ; Ta. 
Anna Iwanowna ; noire libraire ; le beau Léandre, elc— Une 
seconde voie pour arriver jusqu'au tsar, depuis Erfurt passe par 
la famille : Le Tsar donna en mariage au neveu de Talleyrand la 
fille de VElecirîce de Courlande t qui était parente du Tsar. (Talley- 
rand eut du reste une liaison avec la mère et avec la fille). Par 
FEIectrîce, Talleyrand eut un moyen direct de correspondance avec 
le Tsar, une relation dont Napoléon était informé (nu commence- 
ment de la campagne de Russie il fait expulser de Paris la vicom- 
tesse de Laval, secrétaire de ce groupe), et — nous voici de nou- 
veau en face d'une énigme — contre laquelle il n'entreprend rien. 

Pendant la campagne de Russie, Talleyrand se réconcilie avec 
Foxtché* son adversaire, c'est-à-dire qu'il conclut avec lui un pacte 
pour le cas de la chute de Napoléon, sur laquelle ils spéculent tous 

(10) Vu la cupidité 'de Talleyrand^ H n'y a rien d'étonnant à ce qu'il ait tâché 
de capitaliser aussi ces nouvelles. Dans les archives de la cour de Russie se 
trouve une lettre de Ta]lcyrand t datée de l*annce 1 SI S où il demande au Tsar 
la somme do un îiullîou et demi. 



^^M^^^*^ 



NAPOLEON ET TALLEYRAND 



423 



deux ouvertement ; on les voit bras, dessus, bras dessous, à une 
fête* Mme Laetitia* mère de l'empereur, en avertit Napoléon, qui se 
rend immédiatement compte de l'importance de cet événement, et 
qui part de VaHadolid le 17 janvier 1809, pour arriver à Versailles 
le 23 au matin. Le 2G janvier 1809 on en vient aux « grands règle- 
ments des comptes ». avec Talleyrand : 

« Pour ce règlement de comptes avec Talleyrand» l'empereur avait 
convoqué un tout grand apparat, pour que la célèbre scène du 28 
janvier se passât devant un public qui se composait, en dehors de 
Talleyrand, de deux grands dignitaires de l'Empire et de deux 
ministres, sans compter les spectateurs bénévoles et non bénévoles, 
car l'empereur, au cours d'une scène, criait si fort qu'on pouvait 
l'entendre dans les appartements conligus* Ce ne fut pas de l'en- 
tendre crier qui étonnait Taudïtoire, car on était habitué à ces 
invectives que l'empereur ne contrôlait pas. Mats que l'homme 
auquel s'adressaient ces invectives, adossé contre la cheminée, les 
acceptât sans sourciller, et qu'il ne prit la parole qu'une seule fois, 
Napoléon lui ayant posé une question directe, un tel sang-froid ne 
laisse pas de frapper même un homme aussi flegmatique que Fou- 
ché, Napoléon lui dit que ceux dont il avait fait ses dignitaires et 
ses ministres cessaient par cela d'être libres dans ce qu'ils pen- 
saient et dans ce qu'ils exprimaient* Ils ne pouvaient être autre 
chose que les organes de sa pensée. Pour eux la trahison commen- 
çait au moment où ils doutaient, et la trahison s'achevait lorsque 
îe doute atteignait au désaccord. Après ce préambule, Pempereur 
invectiva Talleyrand en le traitant de voleur, de polira jk d'homme 
.sans foi, ne croyant pas en Dieu. Il lui dit que sa vie entière n'avait 
été qu'une violation ininterrompue de ses devoirs, que rien ne lui 
était sacré, qu'il vendrait son propre père, qu'il avait trahi et trompé 
tout le monde. Qu'il l'avait comblé, de bienfaits et qu'il n'y avait rien 
dont Talleyrand ne fût capable contre lui. Que, depuis dix mois, 
croyant que les affaires de Napoléon allaient, mal en Espagne, il 
disait à n'importe qui qu'il avait toujours été contre l'entreprise 
d'Espagne, alors que cela avait été Talleyrand qui lui en avait donné 
la première idée et qui l'y avait poussé sans cesse. El que c'était la 
même chose pour le malheureux duc d'Enghien ; c'était également 
Talleyrand qui, en apprenant à l'empereur le séjour du duc, l'avait 
excité contre lui. Napoléon demanda à Talleyrand quelles étaient 
ses intentions et ce qu'il voulait. Qu'espéraît-il ? Il mériterait que 



424 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l'empereur le brisât comme verre, et qu'il en avait bien le pouvoir, 
mais qu'il le méprisait trop pour se donner cette peine. Pourquoi 
ne Pavait-il pas fait pendre à la grille du Carousel, se demandait 
P empereur, en ajoutant qu'il en était temps encore*.* Et il termina 
ses invectives par ce mot ; « Merde en bas de soie »* Talleyrand ne 
rougit, ni ne pâlit ; son regard se fixa sur l'empereur sans sourciller, 
sans trembler. Ce que le général Lannes a dit en parlant de Met ter- 
nie h, que Ton ne remarquait pas à l'expression de sa figure, quand 
on lui donnait un coup de pied au derrière, aurait pu se dire à ce 
moment de Talleyrand, Mis en rage par ce calme, Napoléon porta un 
iiutre coup à Talleyrand en lui demandant pourquoi il ne lui avait 
pas dît que le duc de San Carlos était l'amant de sa femme. 

La réponse de Talleyrand montre combien il savait se maîtriser, 
il répondit : « Sire, en effet, je n'avait pas pensé que ce rapport pût 
intéresser la gloire de Votre Majesté et la mienne. » 

Pour sa sortie, le duc de Benevent trouva encore un mot : il dit 
que c'était bien dommage qiVun si grand homme ait eu une si mau- 
vaise éducation. 

Le soir du même jour, il est chez Mme de Laval, sa belle amie. Il 
lui raconte la scène dans tous ses détails. Quoi, lui demande-t-elle, 
il avait laissé dire tout cela sans se précipiter sur lui avec une 
chaise au bras ? Et Talleyrand de répondre qu'il y avait bien pensé, 
mais qu'il était trop paresseux pour cela. (Blei). 

Le Moniteur du 30 janvier 1809 est en mesure d'annoncer que le 
duc de Benevent a été relevé de ses fonctions de grand chambellan, 
qu'il n'avait occupées que par intérim. Sur l'intervention d'Hortense 
(fi)îe de Joséphine, avec laquelle, d'après Fouché, Napoléon aurait 
eu une liaison), l'empereur dit qu'il ne lui voulait pas de mal, mais 
qu'il ne désirait plus le voir se 'mêler de ses affaires. Et cinq 
semaines plus tard. Napoléon déclara à Rœderer qu'il ne lui voulait 
pas de mal, qu'il lui laissait ses places ? que lui-même avait pour 
fui les mêmes sentiments qu'auparavant, mais quMI lui avait retiré 
le droit d'entrer à toute heure dans son cabinet. Que plus jamais il 
n'aurait, ni ne devrait avoir un entretien particulier avec lui, qu*iï 
ne pourrait plus dire qu'il lui avait conseillé ou déconseillé quoi que 
ce soit. Quatre ans plus tard, l'empereur disait qu'il était convaincu 
que la coopération de l'Espagne et du Portugal contre l'Angleterre» 
et même l'occupation partielle de ces Etats par ses troupes, étaient 
le seul moyen de contraindre le cabinet anglais à faire la paix. 



■ ■ 



^^P4^HMH 



NAPOLÉON ET TALLEYRAND 425 



Talleyrand fit des négociations en ce sens, quoiqu'il n'eût 
pas le portefeuille du ministre- Quand plus tard il se \it déçu dans 
ses espérances, aussi bien que dans l'influence qu'il avait espéré 
tirer de ses négociations, et lorsqu'il s'aperçut que Napoléon pou- 
vait se passer de lui, il se crut dupé. Il chercha à se justifier et se ât 
l'interprète des mécontents* Il avait oublié que c'était lui qui avait 
eu l'idée de destituer les Bourbons d'Espagne, comme auparavant 
i:eux de Naples (11). Et Napoléon d'ajouter qu'il était loin de Un en 
/aire un reproche, que Talleyrand avait un juste jugement sur les 
faits et qu'il avait été le ministre le plus capable qu'il ait eu. 

II est vrai que Napoléon était dans Terreur quand il croyait que 
Talleyrand était livré à la grâce ou à la disgrâce de l'empereur. Que 
Ton se souvienne, par exemple, de la naïveté avec laquelle l'empe- 
reur, à cette même époque, disait que Talleyrand avait été un. de 
ceux qui avaient le plus contribue à établir sa dynastie, qu'il avait 
beaucoup trop d'intérêt à la conserver, qu'il était trop habile, trop 
prévoyant, pour ne pas conseiller tout ce qui pouvait la conserver, 
tt ce qui garandissaît le repos de la France»., qu'il était de ces nom- 
breuses gens avec lesquelles il fallait toujours avoir la chance. Et 
du temps du Consulat, Napoléon fit preuve de cette même naïveté 
quand il dit à Cambacérès que Talleyrand possédait beaucoup d£ 
ce qu*il fallait pour les négoces : esprit du monde, la connaissance 
des cours d'Europe, de la finesse pour n'en pas dire plus, Pïmpas- 
sibilité du visage que rien ne savait altérer > et finalement un grand 
nom ; Napoléon disait qu'il savait bien que c'était son inconduite 
qui faisait qu'il était du parti de la Révolution, comme jacobin et 
comme déserteur de son rang, c'était son intérêt qui était la garantie 
de Napoléon, 

Or, Napoléon n'était pas naïf d'habitude ; nous aurons à 
démontrer que des motifs inconscients le poussèrent à mal 
comprendre Talleyrand et qu'il le traita de façon si déraison- 
nable* .« 11 y avait — dit Blei — (après la grande scène) tout de 
même quelque chose qui ressemblait à une réconciliation ; mais tout 
le inonde savait que cette réconciliation n'était qu'apparente. Il n'y 
aura jamais de raccommodement complet et sincère, entre ces deux: 



{11) Pasquier note en 1803 la réflexion suivante de Talleyrand - ■< En Europe 
ïï n'existait <]\ie deux grandes familles, la maison des Bourbons et la maison des 
Habsbourg, Il faut épouser Tune et anéantir Vautre »* 



^™^W*F^F1 



Si: 



426 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



hommes, dit Nesselrod^ dans son rapport envoyé à Saint-Péters- 
bourg— L'empereur dit à Cadore que celui-ci 'avait stipulé cent 
millions d'indemnité pour la France et qu'il savait que tout serait 
livré au trésor. Et il ajouta que du temps de Talleytand ou n'en 
aurait même pas eu soixante, et, de ces soixante millions, dix. 
seraient allés dans la poche de Talleyrand, maïs que l'affaire eût 
été réglée en deux semaines, que Cadore devait s'en occuper. Du 
reste, Talleyrand continue, comme par le passe, à féliciter Napoléon 
de ses victoires, il regrette qu'il soit absent de Paris, il esl cons- 
terné en apprenant que l'empereur a été blessé à Ratisboiiiie, et 
l'empereur lui fait des reproches de ce que Talleyrand soit allé voir 
sa vieille amie, la duchesse de Chevreuse, tombée en disgrâce auprès 
de Peinpereur ; mais il envoie ses salutations à ses amies du jour, 
Mme de Laval et la duchesse de Luynes, sans oublier îa duchesse 
de Coarlaiide (12) et sa fille Dorothée, laquelle, en 1808, avait épousé 
îe neveu de Talleyrand, Edmond de Talleyrand* Ensuite il lui achète 
pour un million et demi l'hôtel de la rue' de Varcnnes, mais cela ne 
se fit qu'en janvier 1812, après deux années bien difficiles pour les 
finances de Talleyrand ; années remplies de tentatives aussi ris- 
quées qu'inutiles pour se rendre maître. de ces difficultés. Dans ses 
grandes affaires d'argent il faisait comme au Avhist, auquel îl jouait 
tous les soirs à un deinMoins ou à un louis entier la partie : quand 
H était en perte, il trouvait cela « injuste », et alors il trichait. Voilà 
du moins ce qu'on disait à Londres : « En homme ruiné, comme il 
disait, il demeura encore deux ans à l'hôtel de la rue de Varennes, 
locataire impérial, qui ne payait pas de loyer.., » (Blei.) 

Par la voie de son service d'informations — Nesselrode et In 
duchesse de Courtaude — Taleyrand, en 1809, avertit le Tsar que 
Napoléon méditait une guerre contre la Russie, qui éclaterait à peu 
près en avril 1SI2 (la date même esl exacte), et il donne le conseil 
de conclure un accord entre la Russie et l'Angleterre, l'Autriche et 
la Turquie, « Talleyrand s'entourait d'un harem de femmes .d'un 
certain âge. Rien ne semble captiver Talleyrand plus que la vieil- 
lesse, car toutes ses amours sont des antiquités », dit La] y Tar- 
in ou th, niais ces antiquités avaient, pour parler comme Blei, des 
fonctions plus importantes « que d'être simplement mondaines ou 



(12) ïcï encore nous retrouvons cette -étrange naïveté de Napoléon. -La du-chesse 
de Courtaude était l'intermédiaire de Talleyrand auprès du Tsar, 






NAPOLÉON ET TALLEYRAND 427 



amoureuses : elles forment son « officine russe ». « La duchesse 
de Courlande écrivait au Tsar ce que Talleyrand jugeait d'impor- 
tance qu'il apprît, non sans qu'auparavant Nesselrode et Tscher- 
nvtschew y eussent posé les points sur les i\ En outre, elle tenait la 
glande duchesse de Weimar, donc la Prusse, au courant des rap- 
ports entre le Tsar et Talleyrand. Et la vicomtesse de Laval éta- 
blissait des copies exactes de la correspondance ducale* Talleyrand 
sut, deux années d'avance» quand la campagne de l'empereur de 
Russie commencerait et qu'elle se ferait, campagne qui, comme il 
disait, serait le commencement de la fin, II ne lit rien pour empê- 
cher cette fin» il fit bien des choses^ pour V accélérer } et tout 
pour s'y préparer. Son officine russe fonctionnait si bien que cela 
ne changea en rien cette organisation lorsque, au commencement de 
la campagne de Russie, une partie du sérail quitta Paris.,. Il est très 
peu vraisemblable que Napoléon n'ait pas été très exactement 
informé, par son excellente police, du genre des rapports existant 
entre Talleyrand et le Tsar. Ce qui en est la preuve, c'est non seu- 
lement le fait que, peu avant la campagne, il ait fait expulser Mme 
de Laval, secrétaire de l'officine de Talleyrand, mais aussi qu'il ait 
pensé faire arrêter Talleyrand (13)/ Pourquoi la chose ne se fit-elle 
pas ? car un motif légal manquant n'eût pas été pour Napoléon un 
obstacle. » 

Plusieurs biographes se sont demandé pourquoi Napoléon ne se 
débarrassa pas de Talleyrand, et pourquoi Napoléon toléra que Tal- 
leijrand préparât la trahison, et toléra cette trahison même. Par 
exemple : Emile Ludwîg, dans son Napoléon, page 314, etc., admet 
la vérité du passage tant contesté des Mémoires de Talleyrand, 
d'après lequel Talleyrand aurait dit après Rayonne, à l'empereur, la 
phrase suivante : 

g ... Je lui répondis, mais avec calme, que je ne voyais pas les choses 
sous le même aspect que lui, et que je croyais qu'il avait plus perdu que 
gagné par les événements de Bayorme, 

— Qu'en tendez -vous par là ? réplique Napoléon* 

— Mon Dieu, repris-je, c'est tout simple, et je vous le montrerai par un 
exemple. Qu'un homme dans le monde y fasse des folies, qu'il ait des 
m ai tresses > qu*il se conduise mal envers sa femme, qu'il ail même des 
torts graves envers ses amis, on le blâmera sans doute ; mais s'il est riche, 

(13) A un Conseil -de la couronne» tenu avant la campagne de Russie, on pensa 
à «rrêt-er Talleyrand et Fouc-hé. Le fait est confirmé par plusieurs attestations, 
et Fou ohé fait m-çntioii de «et épisode dans ses Mémoires, 



Dn^^^^B^^B^i^K^^nnBv^n^^BHB^ita^ 



428 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



puissant, habile, il pourra rencontrer encore les indulgences de la 
société. Que cet homme triche au jeu, il est immédiatement banni de la 
bonne compagnie qui ne lui pardonnera jamais, 

» I/emperèur pâlit, resta embarrassé, et ne me parla plus ce jôur-là. » 
(Talleyrand, I, p. 3850 

« Mois pourquoi ne le chasseA-il pas ? Pourquoi ne Vcnvoic-t-zl 
pas en exil, aux Indes ? Lui, Napoléon, fustigé moralement par quel- 
qu'un de la vieille noblesse.» Et cependant il le garde près de lui ! 
Talleyrand aurait-il menti ? Il est le seul qui me comprenne. » 
Voilà une remarque que Napoléon a faite plus d'une fois, en parlant 
de Talleyrand. (Ludwig*) 

Un autre biographe, F. Wencker-Wildberg (Napoléon, Mémoires 
de sa vie, en 14 volumes, tome VI, page 230) > après avoir décrit la 
grande scène de 1809 (« ... vous êtes un voleur, un poltron, etc. »), 
s*exprime ainsi : 

« Et cependant cet homme si indignement traité, est resté à la cour, il 
a conservé son rang parmi les plus hauts dignitaires de l'empire. Bien 
qu'il fût plus éloigné de la personne de Napoléon, il n'était pourtant pas 
tout à fait étranger aux affaires de l'Etat, et lors d'un incident de la plus 
haute importance, il ne tarda pas à être de nouveau rappelé comme 
conseiller de son souverain,. A 7 e fallait-il pas que Napoléon, en le traitant 
avec un tel dédain, sentît qu'il se faisait de Talleyrand un ennemi impla- 
cable ; pourquoi n f a-t-il pas achevé de V anéantir ? La seule explication 
d'une pareille inconséquence est que Napoléon avait une confiance exal- 
tée en sa force, en sa chance, peut-être aussi que Napoléon avait trop de 
mépris pour une créature qu'il avait foulée aux pieds. » 

'Comme troisième exemple d'une rationalisation de faits incon- 
scients y citons l'avis du plus habile des biographes de Talleyrand, 
de Franz Blei. Lui, croît que Napoléon n'aurait pas fait arrêter 
Talleyrand (avant son départ pour la Grande Année contre la Rus- 
sie) parce que, par erreur, il * s'expliquait l'attitude de Talleyrand 
par un effet de dépit personnel, lequel dépit Napoléon aurait été 
bien à même de faire disparaître, comme il l'avait fait naître », 
Mais d'où vient cette erreur de Napoléon ? Là-dessus Blei ne donne 
pas de réponse. Et si Napoléon se trompait en croyant pouvoir 
réconcilier Talleyrand en lui donnant une position, comment se 
ïaîl-il qu*il n'ait pas reconnu son erreur, lorsque Talleyrand, juste 
avant le départ de l'empereur pour la Grande Armée, refusa d'accep- 
ter le poste d'ambassadeur à Varsovie (en cas d'une victoire ce 
poste était de la plus haute importance) et resta à Paris ? Blei dit 



i^^^-m^^^^^^^^^^^^^m^^M^^^^^^^^^ 



NAPOLÉON ET TALLEYRAND 429 



encore : « .Et l'empereur apprit que le plan confidentiel n'était pas 
un secret pour Talleyrand ; à Vienne il spéculait déjà sur une 
hausse des emprunts officiels qui ne manquerait pas de se produire 
dès que l'intégrité de la Galicre serait connue ; en outre, il faisait 
de la propagande pour la candidature de la duchesse de Cour lande au 
trône de Pologne, » Une énigme de plus : Napoléon n'ignore donc 
pas que Talleyrand n'est plus à captiver. Napoléon connaît les per- 
fidies dp, Talleyrand^ il sait combien ce Talleyrand est dangereux, 
pourquoi n'entre prend-il rien contre lui ? 

Une autre question ; D'oà vient V absurde surestimation de Napo- 
léon à Végard de Talleyrand, dont plusieurs exemples font foi ? 
Ainsi Napoléon dit à Caulaincourt que Talleyrand lui avait manqué 
k Varsovie, « et que, grâce à l'incapacité de l'abbé de Pradt, qu'une 
intrigue lui avait imposé à la place de Talleyrand, il avait perdu 
aussi bien la campagne de Russie que la Pologne, ce qui ne lui 
serait jamais arrivé avec Talleyrand. » (Blei; p, 2070 

Le prince de Talleyrand ne comprend rien lui-même à cet atta- 
chement de Napoléon* Dans ses Mémoires, il dit expressément qu'il 
trouvait étrange que, juste à une époque où Napoléon se méfiait le 
plus de lui) il Veut fait toujours de nouveau appeler auprès de lui. 
Ainsi, en décembre 1813, il V engagea à reprendre le portefeuille des 
affaires étrangères, ce que Talleyrand refusa carrément (14), dans 
la ferme conviction que jamais on ne trouverait la voie juste pour 
s'entendre sur le moyen de sortir du labyrinthe où Napoléon s'était 
enfermé grâce à « ses folies », Quelques semaines plus tard, en jan~ 
vier 1814, avant son départ pour r armée, après avoir parcouru les 
dépêches de Caulaincourt concernant le progrès des négociations 
de Châtillon, Napoléon s'écrie : « Ah, si Talleyrand y êtaùy il saurait 
bien le tirer d'affaire ! » 

(14) Talleyrand aurait répondu qu*il ne connaissait point les affaires de 
Napoléon* ce à quoi l'empereur aurait répliqué en criant, qu'il les connaissait, 
mais qu'il voulait le trahir (JBlei, page 2ÛS) + Dans une lettre à la ctucJiesse de 
Courtaude, Talleyrand -parle d'efforts analogues nie la part de Fe-m-p-ereur. H parle 
dans cette lettre de la politesse officielle de Xapoléon, politesse un peu -froide 
Et il ajoute que, quand tout le monde était parti, on Pavait rappelé et qu'alors 
]a conversation était devenue pressante, q«* de son côté Talleyrand avait opposé 
le m'éme refus* Conditions inacceptables. Que cela avait fini sans humeur, que 
r empereur lui avait demandé le secret* 11 nomme étranges les conditions stipu- 
lées par Napoléon, il devait renoncer à fa dignité et aux revenus du Yice-Grand- 
Eïectcur. Talleyrand ajoute que si l'empereur avait confiance en lui, il ne devrait 
■pas le dégrader* Et que s'il n'avait pas confiance en lui, pourquoi a-t-il 'besoin de 
loi ? Au duc de Savary le prince disait que ce n'était pas l'affaire de tout le- 
monde de se faire enterrer sous des débris (Bleï 3 p. 216). 



430 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



-Cette altitude ambivalente se manifeste de nouveau après le 
retour de Napoléon de la bataille de Leipzig, lorsque Napoléon dit 
à Talleyrand, en lui demandant ce qu'il était venu faire ici, qu'il 
savait bien que, qu'en cas d'échec Talleyrand aurait espéré devenir 
chef d'un Conseil de Régence, Il lui dit de prendre garde, que Ton 
ne gagnait rien en spéculant contre son pouvoir ; il lui déclara 
que, s'il tombait dangereusement malade, Talleyrand mourrait 
ayant lui. La réponse polie du parfait courtisan Talleyrand fut la 
suivante : « Sire> il n'est nullement besoin de pareils avertissements 
pour que j'adresse au ciel mes vœux ardents pour la conservation de 
la vie de Votre Majesté. » (Blei, p. 21 L) 

En 1813, en vue de reprendre les relations avec les Bourbons, 
Talleyrand s'était adressé à Hariwell, son oncle, archevêque de 
Reims, qui vivait en exil avec Louis XVIiï. Cette correspondance, 
fut interceptée par la police impériale. Comme déjà, si souvent, il 
y eut scène violente : Napoléon disait qu'il connaissait son homme, 
qu'il savait ce dont il était capable ; niais qu'il le punirait comme 
51 le méritait. Talleyrand, de son côté, savait par expérience ce qu'il 
fallait penser de ces éclats de fureur de l'empereur. En quittant le 
cabinet, il dit aux personnes qui l'attendaient dans l'antichambre 
que l'empereur était charmant aujourd'hui. II ne fat ni parti, ni 
exilé dans ses propriétés. L'empereur se laissa apaiser par Cam- 
bacérès, Savary et Berthier. Lorsque le grand juge Mole dit à l'em- 
pereur que l'on croyait que seul Talleyrand saurait négocier la 
paix, l'empereur l'interrompit en disant que Talleyrand devait son 
autorité en partie au hasard qui* plus que son mérite, lui avait 
fait négocier et signer plusieurs traités de paix. Il jurait que, en réa- 
lité, il ne saurait affirmer s'il lui avait été d'un grand secours ou sî 
par ses expédients il lui avait montré ce qui révèle un esprit vérita- 
blement ingénieux et une habileté profonde. Il n'était même pas 
de l'avis de Mole qui trouvait que Talleyrand avait de l'esprit, et 
même un grand esprit* Il suffisait d'observer sa manière de vivre. 
Grâce à sa naissance et à son rang* il était un des premiers person- 
nages de la noblesse et du clergé, mais il avait de toutes ses forces 
contribué à la chute de la noblesse aussi bien qu'à celle du clergé. 
Revenu d'Amérique, après la Terreur, il avait mis le point final à sa 
dégradation en Rattachant aux yeux de tous à une vieille caiin sans 
esprit. Napoléon avait voulu, au moment du Concordat, le tirer mal- 
. gré lui de celte boue, en demandant au pape le chapeau de cardinal 



■NAPOLÉON. ET TALLEYUAND 431 



poiir Talleyrand, et il s'en était fallu de peu que cette priera n'eût 
été exaucée* Maïs Talleyrand ne voulait jamais laisser faire l'empe- 
reur* et il avait épousé sa maîtresse ridicule au. grand scandale de 
toute VEurope, et encore il savait que jamais il n'aurait d'enfants 
avec elle. Il était, au su et au vu du monde entier, l'homme qui avait 
le plus uolé, il ne possédait pas un sou, Napoléon était forcé de l'en- 
tretenir sur sa cassette particulière, et justement à ce moment, de 
payer ses dettes. Là-dessus Mole dit que cependant l'empereur 
devrait bien admettre que la conversation de Talleyrand était pleine 
de grâce, de charme et de coquetterie. Et Napoléon de répondre que 
c'était son triomphe, et qu'il le savait Lien. 
Blei écrit : 

<x Malgré toute l'acuité et tonte la justesse de son jugement, l'empereur 
était subjugué par ce qu'il ne possédait pas et que pour cela il admirait 
d'autant plus ; le charme de Talleyrand n'était eu grande partie que la 
culture de l'ancien régime... Talleyrand, grâce à ce charme, avait réussi 
en toutes circonstances à transformer à' la table des négociations les 
défaites de son Chef en victoires apparentes. Il se pouvait que Napoléon 
succombât parfois à la superstition, malgré sa grande méfiance, à cette 
superstition que Napoléon superposait à la foi et, quand il était de bonne 
humeur, à la reconnaissance de la grande habileté de Talleyrand, » 

Dans ses Mémoires, Talleyrand se défend d'avoir trahi Napoléon, 
ou d'avoir conspiré contre lui, et il fait une réflexion bien juste, 
c'est que jamais un conspirateur ne fut plus dangereux pour Na- 
poléon que lui-même. Bien, entendu* cette grimace d'innocence est 
chez Talleyrand un leurre, mais il faut le croire quand il dit que 
jusqu'au dernier moment il eut çfé dans les moyens de Napoléon de 
sauver la couronne. L'attitude de Napoléon, absolument insensée 
avant sa chute (nous en reparlerons), altitude incompréhensible 
sans la connaissance des motifs inconscients qui sont à sa base» eut 
pour effet de l'empêcher de profiter des possibilités, qui s'offraient à 
lui, de maintenir la paix à Francfort, à Prague, et peut-être même 
encore à Châtillon v <15), 

A la dernière minute, Napoléon se rappelle que Talleyrand pour- 

{15} Dans ses Mémoires Talleyrand dit que Napoléon avait été le seul conspi- 
rateur contre lui-même, et qu'il serait à même -de prouver la parfaite justesse 
de ce fait ; car jusqu'au dernier moment le salut était entièrement entre les 
mains de l^envpereur, II pouvait, comme déjà dit, affermir son pouvoir et cela <ie 
façon -durable, non seulement en 1312 par la conclusion d'une pais générale, 
mais encore en 1313, il .aurait o'blcnu â Prague des. conditions qui, sans être 
aussi (brillantes, que celles de 1.812, paraissaient tout de même encore aocep- 



. _ . _, ,, u _^ _, ■- 

432 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



raît être un péril pour lui, il donne des avertissements contre iui v 
il donne même l'ordre non confirmé de s'assurer de lui et écrit à son 
frère Joseph, président du Conseil de la Régence, que sî Talleyrand 
était d'avis de laisser l'impératrice en tout cas à Paris» c*étaii une 
trahison masquée. Qu'il ne fallait pas s'y fier* (« Je vous répète : 
Méfiez-vous de cet homme ! »)* Depuis seize ans Napoléon le fré- 
quentait» mais assurément il était le plus grand ennemi de leur mai- 
son, depuis que le bonheur l'avait déserté* Qu'il prenne son conseil 
à cœur, qu'il s'y entendait mieux que les jeunes gens. 

Joseph laisse Talleyrand tranquille, -ce qui n'est guère étonnant,. 
car Joseph est un homme sans énergie, qui, à Naples et en Espagne, 
s'était montré absolument au-dessous de sa tâche, ce dont Napoléon 
se rend parfaitement compte. 

Bientôt après, Talleyrand devient chef du gouvernement roya- 
liste de Louis XVIIL 

L'empereur» parlant à Caulaincourt* dit (ses dernières paroles à 
l'adresse de TallejTand) qu'il succombait à la trahison, que Talley- 
rand était un brigand tout comme Marmont, qu'il avait trahi la 
religion, Louis XVI, la Constituante et le Directoire, II se deman- 
dait pourquoi il ne Pavait pas fait fusiller. Qu'il était révolution- 
naire, tout en étant un renégat de la Révolution, Qu'au fond Talley- 
rand Pavait très bien servi, tant qu'il avait été à son service. Que 
p{ ut-être Napoléon s'était brouillé avec Talleyrand un peu à la 
légère et que celui-ci Pavait traité en conséquence. Peut-étr; avait-H 
été tenté de se venger* Un esprit aussi astucieux: que le sien ne 
devait pas manquer de prévoir la venue des Bourbons et de se dire 
que ceux-ci seuls sauraient assurer sa vengeance. Ainsi il était 
allé de Pavant, ce qui était clair et simple* Napoléon disait qu'il 
avait commis une grosse erreur ; Payant amené à ce degré de 
mécontentement, où il en était maintenant, il aurait dû, ou faire 
enfermer Talleyrand^ ou le garder constamment à ses côtés. 

Mais Napoléon ne s'est servi d'aucune des trois possibilités : le 
faire fusiller, V enfermer, ou le captiver. Nous avons entendu Napo- 
léon lui-même se poser la question» qui est le centre de notre pro- 
blème : «Pourquoi ne Va-i-il pas fait fusiller ? » 

lafoles. Et au congrès de Oh a tri Ion. encore si Xanoléon avait su céder en temps 
utile, on eût pu obtenir encore une conclusion de paix avantageuse, non seule- 
ment pour la France si durement éprouvée, an ai s aussi pour Fern-pereur nue-nu*, 
peut-être même avec l'espoir d'autres gloires à cojKjuéi'ir. La terreur qui animait 
tous les cabinets les faisait continuer à négocier avec le tyran. 



NAPOLÉON ET TALLEYRAND 433 



Pendant les Cent Jours, le nom de Talleyrand ne figurait pas sur 
3a liste des amnistiés que Napoléon avait fait publier à Lj'on. Tous 
.ses biens en France furent séquestrés. En même temps, l'empereur 
délégua Montra ud, ancien confident de Talleyrand à Vienne, chez 
le prince, pour L'attirer de son côté. Ce fut en vain. Talleyrand 
devint premier ministre, aussi sous la seconde Restauration, Après 
Waterloo, Talleyrand écrivait à une amie que Napoléon était à 
Cherbourg, où il allait s'embarquer. Il espérait que les Anglais 
s'empareraient de lui ; il disait qu'il emportait beaucoup d'argent, 
et que l'on disait qu'il partait pour l'Amérique. 11 ajoutait que 
Napoléon finissait sa carrière comme il l'avait mérité, dans un 
cloaque de sting* 

Et lorsque Napoléon meurt, et qu'une des amies de Talleyrand 
rs* écrie : « Quel événement ! », celui-ci la corrige, disant : « Une 
nouvelle, Madame, mais iîbfl^un événement », Ce qui n'empêche que 
quelques années plus tard, Tàïîeyrand déclarait dans ses Mémoires 
avoir aimé Napoléon. Ainsi l'attitude de Talleyrand à l'égard de 
Napoléon fut tout aussi ambivalente que celle de Napoléon envers 
Talleyrand. 



i * ■ 



La question que Napoléon se posa lui-même, pourquoi il n'avait 
pas fait fusiller Talleyrand, on ne peut y répondre qu'après avoir 
'compris la structure inconsciente de Napoléon, 

Je me réfère ici à un travail psychanalytique de Ludwig Jekels 
(«Le tournant décisif de la vie de Napoléon», paru dans Imago 
en 1914), et qui a été Tune des études les plus belles, les plus appro- 
fondies et les plus convaincantes qu'ait donné la psychanalyse 
appliquée à la biographie. Jekels traite de la « Période Corse » de 
Napoléon. Il est impossible de résumer en peu de mots tout le sujet 
de ce travail de 68 pages ; pour les détails il faut s'en référer au 
texte, 

L*idée maîtresse en est la suivante : Dans sa jeunesse Napoléon 
était un patriote corse enthousiaste et un ennemi tout aussi acharné 
des Français. Il vénérait Paoli, le chef du mouvement libérateur de 
la Corse, en qui il voyait un être sublime. Et tout à coup Napoléon 
se détourne de Paoli, l'accuse de trahison ; l'ennemi juré des Fran- 
çais devient fervent Français lui-même. Ajoutons que le fait de la 
rupture avec Paoli ne se bornait pas à une banale brouille de 

REVOE FRANÇAISE DE PSYCïïANÀLÏSF. H 



434 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



famille, mais elle fut « le moment psychologique où naquit le Napo- 
léon et où se forma le Napoléon tel que nous le connaissons, pai" 
ï'hîstoire, celui qui, durant vingt ans, a tenu le monde en haleine 
et qui Fa jeté dans le trouble et la terreur », La question posée par 
Jekels n'a pas trouvé plus de réponse auprès des biographes de 
métier que celle que nous posons ici. Quels furent les motifs de ce 
changement ? 

Déjà, à l'âge de neuf ans, Napoléon fait à son père (qui, à Porigine,, 
ïïvaît combattu avec Paolî contre la France, qui ensuite, après la 
défaite de Paolï, s'était acoquiné à l'administration française sous le 
gouverneur Marbeuf) un reproche de son attitude : « Paoli était ua 
grand homme, il aimait son pays, et jamais je ne pardonnerai à 
mon père, qui était son adj.udant, d'avoir concouru à la réunion de 
la Corse à la France, Il aurait dû suivre sa fortune et succomber 
avec lui», » (D'après Coslon,) Le reproche « il a concouru à la 
réunion » est adressé quinze ans plus tard à Paoli qui s'était allié 
à l'Angleterre contre la France, et cela dans un sens contraire : « Il 
la soustrait à la réunion », Le consul disait à son professeur d'his- 
toire, de l'Eguille, que de toutes ses leçons c'était celle de la trahi- 
sou du Connétable de Bourbon qui lui avait fait la plus grande 
impression. Mais qu'il avait eu tort de lire à Napoléon que le plus: 
grand crime de celui-ci avait été d'avoir fait la guerre à son roi ; que 
son véritable crime avait été d'être parti pour attaquer la patrie 
avec les étrangers. Le conflit avec Paoli peut ainsi se réduire à deux. 
formules : 

« Attaquer la patrie avec les étrangers » ; 

« Il a concouru à la réunion de la Corse à la France »* 

En d'autres termes : quelle est, dans les propos susdits, la signi- 
fication du mot patrie (respectivement la Corse) et France (respec- 
tivement les étrangers) ? D'après le matériel clinique trouvé dans 
notre psychanalyse, il faut admettre que la patrie est une repré- 
sentation de la mère, et que l'amour de la patrie signifie pour 
ainsi dire l'amour de la mère. Cette équivalence : Patrie-mère, était 
connue des anciens, car nous lisons dans Hérodote (traduit par 
Lange, 2* partie, livre VI, erato 107) : « Cependant Hippias, fils de 
Pisî strate, avait conduit les barbares à Marathon, décidé par une 
vision qui, la nuit précédente, Tétait venu troubler pendant son 
sommeil, Il lui avait semblé qu'il partageait le lit de sa mère, et de 
ce songe il avait conclu qu*il rentrerait dans Athènes, qui recouvre- 



NAPOLÉON ET TÀLLEYRAND 435 



rait sa souveraineté, qu*enfin il atteindrait la vieillesse en sa propre 
demeure* » (Traduction Gignet.) 

Il y a d'autres preuves, que la représentation de la patrie a la 
même valeur et la même origine affective que l'image de la terre 
dont le sens maternel est déjà devenu un lieu commun pour les 
psychanalystes ; Suétone raconte que Jules César étant troublé par 
un rêve qu'il venait d'avoir, — il avait rêvé qu'il couchait avec sa 
mère, — les interprètes des songes l'avaient encouragé aux plus 
grandes espérances, car ils interprétaient ee rêve comme un pré- 
sage de sa domination sur l'univers, la mère, qu'il avait vue cou- 
chée sous lui, n'étant 'personne d'autre que la terre, la mère de tout 
et de tous. » En outre, l'oracle bien connu de Tarquïn parle dans le 
même sens, Chez Tite-Live I* lxi, nous lisons : « Le règne sur Rome 
écherra à celui qui le premier baisera ta mère (osculam matvi 
tuleij », ce que Brutug interprétait comme une allusion à la ferre 
mère (terrum osculo contigii, scilicet f quod ea commuais mater 
omnium mortalium esset). Dans les écrits de Napoléon datant des 
années de la puberté (il y en a toute une série) les mots de patrie 
et de mère sont souvent équivalents. Par exemple dans « , Sur 
l'amour et la patrie » il dit, en parlant du fils de Cimone : « Athènes 
est à lui toujours mère et patrie ». Ou dans son «Discours de 
Lyon » : « C'est le sentiment qui réunit le fils à la mère, le citoyen 
à la patrie ». 

Dans une lettre que Napoléon écrit à Buttafuoco, il dît : 

« Eh quoi ! fils de cette même patrie, ne sentîtes-vous jamais rien pour 
elle ? Eh quoi ? votre cœur fut-il donc sans mouvement à la vue des 
rochers, des arbre^ des maisons, des sites*., théâtres des jeux de votre 
enfance ? Arrivé an monde, elle vous porta dans son sein, elle vous nour- 
rit de ses fruits ; arrivé à Page de raison, elle mit en voqs son espohv 
elle vous honora de sa confiance* Elle yous dit ; mon fils, vous voyez 
l'état de ma misère,.. » - 

Cinq jours après sa première aventure sexuelle^ dont Napoléon 
parle dans la « Rencontre au Palais-Royal » avec force détails (il 
pousse la naïveté jusqu'à demander à la prostituée ce qu'ils feraient 
bien tous deux dans la chambre de Napoléon) : 

La fille': Venez, allons chez vous, monsieur. 

Napoléon : Et qu'est-ce que vous y ferez ? 

La fille : Eh bien, nous nous chaufferons, et vous... 

Napoléon écrit un monologue sur l'amour de la patrie, monologue 



HWPq-HVÉ— t^MV-l 



436 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

à une dame qui n*est pas nommée* Napoléon aurait-il été assez 
naïf pour désigner, sous le voile de l'anonymat, la belle du Palais- 
Royal ? Voilà ce que demande G. Kircheisen, une biographe certai- 
nement non contaminée par la psychoanalyse. Et elle répond à la 
question en disant : « Ce serait bien possible ». 

Tout cela nous révèle la forte fixation de Napoléon à sa mère. 
Dans le conscient, cette tendresse se manifeste surtout par une ten- 
dresse exaltée, « Sa première pensée est pour elle », dit Masson, le 
biographe de Napoléon, Et cette influence de la fixation à la mère 
se manifeste ouvertement dans la vie amoureuse de Napoléon : il ne 
peut aimer* ni se marier, sans rechercher autant que possible une 
image de la mère. La « condition de ta femme dhin certain âge » 
joue un rôle décisif dans la vie amoureuse de Napoléon, Ainsi, 
après que ses projets de mariage avec Désirée-Eugénie Gary* sœur 
de sa belle-sœur, eussent échoué, et cela probablement pour cette 
même raison, il demande la main de plusieurs femmes d'un certain 
âge : de Mme Permon, veuve avec deux enfants et amie de sa mère, 
ensuite de Mme de la Boucharderie, également beaucoup plus âgée, 
pour s'éprendre un an plus tard de Joséphine de Beauharnais, que, 
malgré sa mauvaise réputation 3 malgré ses deux enfants- et malgré 
son âge (elle avait neuf ans de plus que lui), il finit par épouser 
sans autres scrupules* 

Il nous faut maintenant rechercher l'élément primordial de la 
valeur affective de l'élément « France » s ou plutôt « étranger », et 
réduire celui-ci également à ses racines concrètes ; autrement dit : 
il doit y avoir eu quelque « Finançais » que le petit Napoléon soup- 
çonnait d'union avec sa mère avec la complicité de son père, ou, 
pour le dire sans voiles, duquel il supposait qu'il entretenait des 
relations sexuelles avec sa mère. 

Cet homme était le comte Louis-Charles-René de Marbeuf, gou- 
verneur de la Corse et lieutenant général des troupes françaises 
d'occupation. Le gouverneur s'intéressa beaucoup à la famille Bona- 
parte, il procura une situation au père de Napoléon ; plusieurs des 
frères de Napoléon et lui-même obtinrent des bourses dans les' 
écoles impériales, le gouverneur obligea son frère, êvêque d'Autun 
(pins tard archevêque de Lyon), à donner son appui à cette famille. 
Cette protection du gouverneur fut l'origine des bruits qui accu- 
saient Laaticîa d'avoir eu des relations sexuelles avec Marbeuf (16), 

(16) La protestai ion de morale indignée des (biographes de Napoléon (par 



••-.. 



L—-U > . ~ _ ■ ~ - - — ■ " 

NAPOLÉON ET TALLEYRAND 437 



et il importe peu, en ce qui touche à l'effet inconscient de ces bruits 
sur Napoléon, de savoir si ces relations étaient réelles ou non* On 
peut admettre, que le petit Napoléon avait» tout comme les autres» 
des éléments suffisants de créance à une liaison de sa mère avec 
Marbeuf, liaison tolérée } sinon encouragée par son père, que du 
moins il eut des raisons pour se forger un fantasme qui, nous le 
savons, a toute la valeur d'un fait réel. Et que ce fût réellement le 
cas, que tel fût le véritable sens du reproche adressé à son père : 
« d'avoir concouru à la réunion de la Corse à la France ** e,t que 
Marbeuf fut pour Napoléon aussi une figure paternelle, voilà qui 
est clairement prouvé par un propos que tint Napoléon lorsqu'il 
revint passer son premier congé en Corse après une absence de huit 
ans ; « // ne manqua à mon bonheur que deux hommes chéris : 
mon père et le eomte de Marbeuf, que nous avions perdu le vingt* 
septembre (cinq jours avant l'arrivée de Napoléon) et que ma 
famille regretta longtemps », Par )e rapprochement de Marbeuf et 
du père nous voyons que le reproche adressé au connétable de 
Bourbon correspond pleinement au reproche adressé au père. Et 

■ 

ainsi nous nous expliquons le passage connu de l'ouvrage Sur le sui- 

m 

cide où il parle de se tuer, « parce que ses compatriotes chargés de 
chaînes baisent en tremblant la main qui les opprime », dans lequel 
Napoléon s'écrie : « Français I non contents de nous avoir ravi tout 
ce que nous chérissions, vous avez encore corrompu nos mœurs »..* 
Une conséquence de ces fantasmes sexuels de Napoléon fut évi- 
demment que, dans sa vie sexuelle, l'idée de l'adultère reçut un si 
puissant investissement que l'adultère lui semblait une faute, un 
délit des plus graves, Et ce fantasme devient enfin déterminant de 
l'attitude de Napoléon envers la femme. C'est lui qui créa la condi- 
tion erotique de l'infidélité et de l'immoralité de la femme ; il faut 
que la femme aimée soit infidèle, comme te fut la mère. L'attitude 
de Napoléon envers Joséphine fut conditionnée par ce- fantasme. 
A peine marié à la belle créole dont il était follement amoureux, et 
qu'il avait épousée en dépit de toutes les aventures amoureuses (en 
réalité, non pas « en dépit », mais « à cause ») qu'on lui prêtait, 
ou cours de son premier mariage, et quoiqu'elle eut été la maîtresse 



exemple H-assos, -Kihcheissen, etc + ) contre cette accusation ne prouve rien 
contre k »faït qu'elle fut portée ; voir un passage 4e ]a proscription des Bjona- 
parLe par Paolï : a Les Bonaparte sont lies dans l'ordure dn despotisme, ils 
ont grandi sous les yeux et aux frais -d'un pacha (Marbeuf.) -habitué au hixe ». 



tfta^i^B^ea 



438 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de Barras — ou peut-être parce qu'elle l'avait été — il est forcé de 
la quitter, pour rejoindre l'armée d'Italie au titre de commandant 
on chef qu'on venait de lui conférer. De Milan, il lui écrit des lettres 
passionnées* ardentes d'amour, auxquelles Joséphine ne répond 
même pas, ce qui lui fait dire à Marmont : « Ma femme est ou 
malade ou infidèle »♦ Bientôt après, Joséphine arrive à Milan où elle 
le trompé avec un officier quelconque, nommé Charles* Napoléon est 
exactement informé de cette liaison ; Lorsque le vainqueur revient 
à Milan, Joséphine est à Gênes avec Charles, Bonaparte se lamente 
une nuit entière, mais ensuite, s'accrochant au piètre faux-fuyant 
qu'elle allègue, il lui accorde son pardon dès le lendemain et ter- 
mine sa lettre par ces mots : « J'ouvre encore une fois ma lettre 
pour renvoyer un baiser™ oh Joséphine î oh Joséphine ! » — et se 
contente sous un prétexte quelconque de faire rayer son rival de la 
liste des officiers. Ce qui est certains c'est que cette infidélité de 
Joséphine n'eut aucune influence sur les sentiments de Napoléon. 
Deux ans plus tard, lorsque Joséphine, pendant la campagne 
d'Egypte, s'installe avec le même Charles à la Mal maison pour y 
filer une parfaite idylle, Napoléon exprime bien quelques plaintes, 
mais il cède aux instances des enfants de Joséphine et accorde à sa 
femme le pardon. Il faut croire que cette aventure, si tragique pour 
bien des maris» fut vite oubliée par Napoléon, puisque peu après il 
fait de la Malmaison son séjour favori, de cette M al mais on qui avait 
été le théâtre de la trahison. .Et plus tard, durant sa vie commune 
avec Joséphine, nous ne rencontrons pas un seul indice qui pourrait 
prouver que l'infidélité de la femme ait jeté mie ombre sur les 
sentiments de l'époux, II est probable que la phrase de Napoléon : 
« L'adultère n'est pas un phénomène, mais une affaire de canapé ; 
H est tout commun » était simplement un moyen» une tentative de 
rendre cette conception voluptueuse de l'inconscient — en en rabais- 
sant la portée et en la généralisant — supportable au conscient, 
iivec lequel elle était incompatible* et d'éviter ainsi un conflit. 

Cette exigence inconsciente de l'infidélité ne s'adressait chez 
Napoléon qu'à la femme aimée ; là où son cœur ne parlait pas ou 
n'était engagé qu'en partie, il exigeait fidélité et pureté de la femme. 
Tel fut -le cas pour Marie-Louise à laquelle il adressait de sévères 
remontrances, parce qu'étant au lit, elle avait reçu Camhacérès. 
Il alla jusqu'à défendre l'accès de la cour à Mme Visconti, maîtresse 
de Eerthier, un de ses amis les plus intimes- Et dt? niêmeja femme 



■ I 



NAPOLÉON ET TALLEYRAND 439 



4 



de Taltegrand n'avait pas le droit de paraître à la cour pour la 
simple raison, qu'elle avait été la maîtresse de son mari avant le 
mariage. Pour des raisons analogues, Mme Tallien, son ancienne 
protectrice* fut encore plus durement traitée. Il ne pardonna jamais 
à son frère Lucien d'avoir épousé Mme Jouberthon de laquelle il 
avait eu un enfant avant le mariage, et persista à vouloir faire 
rompre ce mariage. 

Mais nous trouvons aussi chez Napoléon et à un haut degré un 
élément inséparable de ce complexe de la fille, c'est le mépris de la 
femme aimée et infidèle. Cet élément est chez lui de même trans- 
posé, Son mépris de la femme avait valu à Napoléon une certaine 
célébrité ; il rie méprisait pas seulement les femmes dont la vie 
n'était pas irréprochable,, mais aussi celles dont la conduite était 
impeccable, celles qui avaient accès à cette Cour si froide et si 
guindée ; en un mot, il les méprisait toutes, « Il n'était faible qu'en- 
vers une seule^ — dit G, Kîrcheisen, — envers Joséphine, » 

À cette attitude envers la mère correspondait la relation de Na- 
poléon envers le père, Ainsi tous les biographes sont d^accord pour 
s'étonner du peu de tendresse que montre la lettre que Napoléon 
écrivit à la mort de son père, à sa mère et à son oncle Lucien, Et 
dix-sept ans plus tard nous trouvons les traces de cet état d'esprit, 
quand, en 1802, le premier consul rejette la requête et la résolution 
du Conseil municipal de Montpellier, d'ériger un monument à son 
père, mort durant son passage dans cette ville, à l'homme auquel 
« le monde est redevable de son grand fils ». Napoléon motive son 
refus par les arguments suivants, assez plats d'ailleurs : « Laissons 
cela, ne troublons pas la paix des morts, laissons leurs cendres tran- 
quilles. Je perdis aussi mon grand -père, mon a ni ère-grand-père ; 
pourquoi ne fît-on rien pour eux ? Cela mène trop loin- » 

C'est pour la même raison, parce qu'il connaissait l'état d'esprit 
de Napoléon, que Louis Bonaparte fait exhumer le corps de son 
père à Fin su de son frère, pour le faire transporter à Sainl-Leu, où 
i) lui fait ériger un monument funéraire. 

L'amour pour son père n'est cependant pas moins intense que cet 
ëloignement ; cet amour fut si fort que parfois il le pousse à aban- 
donner son moi psychique pour se sentir un avec son père, pour 
s'identifier à lui* Et si nous voulons nous rendre compte combien 
il se sentait le père de ses frères et sœurs, nous n'avons qu'à lire 
les lettres que Napoléon écrivait, à l'âge de quinze ans, à son père 



■— ^— ^■^-"^^M*U^_' 



440 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



et à son oncle, lettres relatives aux affaires de son frère Joseph* Et 
plus tard il s'occupe de sa famille, il lui donne des ordres, tout 
comme un père tyran > et cependant — ambivalent — aimant aussi. 

Toute V ambivalence de Napoléon se retrouve également dans son 
altitude à regard des personnes de la série-père, dont font par lie 
outre Charles Bonaparte, Marbeuf (17), Paoli et — last ent not Jeast 
— le roi. 

Dans sa « Dissertation sur l'autorité royale »* Napoléon, le repu* 
hlîcain révolutionnaire, note : « Il n'y a que fort peu de rois qui 
n'eussent pas mérité d'être détrônés. » Ou alors, dans le « Discours 
de Lyon » : « On sait assez combien les rois ont toujours été 
égoïstes : ils croient porter dans eux leur peuple, leur nation, etc. » 
Une preuve encore plus concluante de cette haine contre le roi se 
trouve dans le traité « Sur l'amour de la patrie » où Napoléon cite 
Dion de Syracuse comme le modèle du ver it ah le amour de la 
patrie : « Dion possède une grande fortune, une race distinguée, une 
considération acquise. Que manque-t-il à son bonheur ? Ames éner- 
vées, vous ne pouvez deviner, et vous osez parler ? Sa patrie est 
esclave d'un tyran qui est son allié, d'un tyran qu'il aime et consi- 
dère, mais enfin d'un tyran. » Il est caractéristique que Napoléon 
lui-même, ayant jugé que l'analogie avec sa propre relation psy- 
chique à son père était par trop visible, ait biffé ce passage cepen- 
dant correct de son manuscrit. 

Napoléon est aussi ambivalent envers le roi qu'envers le père et 
Marbeuf, la moitié seule de son âme est révolutionnaire et ennemie 
des rois, l'autre moitié reste hostile à ïa révolution et favorable au 
roi* II y a toute une série de propos de Napoléon où les révolution- 
naires sont traités de vile plèbe et où il prend parti pour le roi. 
Lorsque, le 10 août 1792, Bonaparte voit les révolutionnaires péné- 
trer aux Tuileries, et le roi coiffé d'un bonnet de jacobin, il dit 
à Bourrienne : « Comment a-t-on laissé entrer cette canaille ? ïl 

■H 

fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste 

(17) La (haine dont Napoléon est rempli contre Marbeuf n'est pas exclusive de 
] 'amour. Les indices d'un certain attachement -de sa -pari ne manquent pas* Le 
propos de Napoléon : « Il ne manqua à mon bonheur <jue deux bomnies chéris ; 
mon père et le comte de Marbeuf », a déjà été cité* Remarquons de plus que 
Napoléon qui s dans ses écrits de jeuiicssc T mena une campagne impitoyable 
contre fcs généraux français qui administraient la Corse avant la déclaration 
d'autonomie, iry mêle jamais le nom de «Marbeuf, et se contente d'en citer 
d'antres, bien que ce fût justement ifarbeuf qui, sur une plaque commémoratïve, 
était désigné comme Je tyran de la o Corse agonisante ». 



, v.: 



NAPOLÉON ET TAIXEYRAND 441 



■ h. 

courrait encore* » Sa sympathie pour le roi se manifeste encore plus 
clairement le 10 août, où des bandes jacobines massacrent les 
Suisses (18), ce qui fait dire à Bonaparte : « Je sentis que, si on 
m'avait appelé, j'aurais défendu le roi. » 

Cependant il est évident que la Révolution a puissamment déve- 
loppé la composante négative de son état d'esprit ambivalent à 
regard du père. Pendant les années de la Révolution» le roi est cons- 
tamment soupçonné d'appeler à son secours les puissances étran- 
gères pour, avec leur aide, pouvoir attaquer la patrie. Donc, 
Louis XVI aussi — tout comme dans le fantasme de père Bona- 
parte — veut livrer la mère aux étrangers. C'est ce qui, tout au fond, 
détermine son attitude à l'égard de PaolL Mais ce n*est qu'après 
V arrêt de mort, prononcé contre le roi le 18 janvier 1793, que le 
rattachement de Napoléon à la France se fait de manière nette, déci- 
sive, irrévocable. C'est seulement alors que le père» l'auteur détesté 
de tant de maux, celui qui empêchait Napoléon de posséder la mère 
et la partageait cependant avec des étrangers, c'est seulement lors- 
qu'il eut enfin expié de sa tête ses crimes, que Napoléon se rallie 
définitivement à la France, 

L'exécution du roi a réalisé la partie essentielle de son fantasme 
œdipien ; il est donc tout naturel que, par le rattachement à la 
France, il prenne possession de la mère libérée et achève ainsi la 
réalisation symbolique. 

De plus â cette acceptation d'un état de choses créé par le père est 
aussi l'identification avec ce père, partant une expression d'un 
amour ancien. Et cette identification est à la fois la résultante d'un 
sentiment de culpabilité (19) qui s'éveille après que la bai ne est 
assouvie, et devient de ce fait aussi un rachat et une expiation. 
Ainsi la France, qui jusqu'alors avait signifié pour Napoléon Mar- 



(1S) A .Sainte-Hélène Napoléon dit que l'aspect <lcs Suisses massacrés l'avait 
plus consterné que la vue rî-e tons- ses champs de bataille ultérieurs cependant 
gigantesques en- comparaison. 

(19) Dans ses Mémoires, Pasquler, le chancelier, rapporte ce qui suit : « Bona- 
parte*,* attache «Tafrord,.» à P<aol], ne tarda pas à s'en séparer... Ce fut sur la 
nouvelle de la condamnation de Lottis XV l t qu'il prit ce parti* Je tiens ce fait" 
de M. de Se mon ville qui alors était -en Corse avec te titre de commissaire du 
gouvernement français» Bonaparte vint, l'éveilla au milieu âa la nuit. * Mon- 
sieur le Commissaire » s dit- il, « j*ai bien réfléchi sur notre situation, ou vent 
faire ici d^s folies ; la Convention a sans doutû commis un grand crime et je le* 
déplore plus *que personne, maïs la -Corse* quoiqu'il arrive, doit toujours être 
réunie à lu France ■>. 



ï^— : 



442 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



heuf et l'abandon de la mère à celui-ci, devint le symbole de la mère 
elle-même, de la mère-patrie, qu'il aimera et qu'il défendra. 

Il faut lire dans le texte les différentes phases de la relation Paoli- 
Napoléon ; ce qui importe, c'est que Saliceti, auquel Napoléon 
s'était allié, fut le seul député corse qui eût voté pour l'exécution du 
roi, tandis que Paoli s'était expressément déclaré contre. Après la 
disparition du père (roi) Napoléon s'est identifié à lui, il s'est faîl 
père lui-même ; et, ce qui confirme cette manière de voir, il adopte 
le programme du père (l s union de la mère avec Marbeuf) ; rien 
d'étonnant alors à ce qu'il veuille faire disparaître Paoli* cette der- 
nière image du père* D'ailleurs, conséquence de cette identification, 
il lui faut répéter la façon d'agir de son père envers Paoli ; Charles, 
après avoir été pendant des années le fidèle adhérent -de Paoli, 
n'a-t-il pas abandonné également ce dernier, vers la fin de la guerre 
d'indépendance, pour se tourner vers les Français, de sorte que 
Napoléon, ce faisant, ne fait qu'imiter son père ? 

De même, toute la politique bien rationalisée que Napoléon fai- 
sait avec l'Angleterre (les Anglais devinrent pour ainsi dire sa bête 
noire) trouve ici une base affective. Pendant son adolescence, Napo- 
léon avait eu beaucoup de sympathie pour les Anglais, car l'Angle- 
terre avait recueilli Paolî fugitif et lui avait même accordé une 
pension. Dans « La Nouvelle Corse », où tous les Français sont tués 
pour Tunique raison qu'ils sont français, un homme sauve sa vie en 
se faisant passer pour anglais. Lorsque Paoli se détourne de la 
France et pactise avec L'Angleterre (à laquelle plus tard il livra 
effectivement la Corse), dans Tin conscient de Napoléon se réveilla 
le vieux conflit : car Paoli ne songe à rien moins qu'à renouveler le 
grand crime commis jadis par Charles Bonaparte et dont Napoléon 
venait à peine de prendre son parti, au prix de quels sacrifices ! 
Grâce à cet effondrement définitif et tot^I de l'amour pour le père, 
Napoléon adopta l'extrême attitude négative envers le père, contre 
lequel il va désormais engager une lutte incessante et sans merci, 

A partir de ce moment, le désir inassouvi de posséda* la mère 
trouble sans cesse Vâme de Napoléon, et la lutte passionnée qivil 
engage pour V arracher an père, constitue certes V épopée la plus 
prodigieuse de l'histoire de V humanité. La Corse n'a plus la moindre 
valeur affective (il défend à sa mère de lui adresser la parole en 
corse). Nous voyons Napoléon commencer une chasse infatigable et 
Insatiable aux substituts de la mère ; son imagination inassouvie 



tm^ 



NAPOLÉON ET TALLEVRAND 443 



convoite un pays après Pautre, formant ainsi une série de succéda- 
nés qui cependant, comme tels, ne sauraient satisfaire son avidité, 
ne fût-ce que de loin. Au cours de cette recherche effrénée, il plonge 
les pays dans une mer de sang, il répand la terreur sur l'univers, i) 
transforme l'aspect de l'Europe ; et tout cela en vain, sa soif reste 
inassouvie ! Et l'empereur ne se contente pas non plus de la « maî- 
tresse », comme il nomme ]ui-même la France, il veut être le maître 
de l'Univers, et tout cela poussé par le violent désir incestueux de 
la mère, et avec un défi immense porté au père, désir et défi uniques 
dans l'histoire de l'humanité ! Il faudrait récapituler ici l'histoire 
entière du siècle de Napoléon si on voulait exposer en détail la 
haine et le défi que, dans cette course sans fin après la mère, Napo- 
léon éprouvait à l'égard des images du père, les différents souverains 
de l'Europe. Rappelons brièvement son attitude à l'égard de l'empe- 
reur d* Autriche, du roi Frédéric-Guillaume III de Prusse, des rois 
d'Espagne* de Portugal, de Naples, des rois allemands et des princes 
confédérés, et même du pape Pie VII ; comme il les provoque, 
comme il les tourmente, les humilie, les rabaisse, les avilit après les 
avoir vaincus, et comme il leur fait sentir leur dépendance ! 

Mais nulle dynastie ne fut traitée par lui, pas même approxima- 
tivement, avec la même haine véhémente que les Bourbons, dont — 
tle vaut l'indignation du monde entier — il fait fusiller l'innocent 
descendant, le duc d*Enghien, pour, deux mois après, se poser lui- 
même la couronne impériale sur la tête* 



* 



Et maintenant que, grâce à la magistrale description de la struc- 
ture inconsciente de Napoléon que nous a donnée Jekels (20), nous 
voilà informés» et que, par la première partie, nous connaissons les 
faits historiques de l'époque de Talleyrand, nous allons pouvoir 
nous poser la question suivante : Quelle était Iq valeur de Talley- 
rand pour Vinconscient de Napoléon ? Car cette question contient la 
seule possibilité qui nous soit donnée de débrouiller l'ensemble si 
obscur de la relation de Talleyrand à Napoléon. 

(20) Je n'aurais .guère -d'objection à faire ait travail de Jekills, sauf peut-être 
le détail de savoir si la vieille haine de Napoléon contre la France n'a pu 
s'assouvir par le détour de ïous les maux qu'il Ot au .peuple français quand il 
fut son empereur. La France paya la gloire qu'il lui donna de deux millions 
de morts. Le travail de Jekels, écrit -il à vingt ans, est encore tout aussi jeune 
et vivant qn*à son apparition. 



444 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Dans son ouvrage sur Talleyrand, ouvrage d'ailleurs insignifiant 
et terne, Sainte-Beuve fait cette étonnante réflexion : « Monsieur de 
Talleyrand est un sujet des plus compliqués, il y avait plusieurs 
hommes en lui » (p. 39). Cet aperçu est juste, et avant tout il peut 
servir à définir les relations de Talleyrand à Napoléon : Pour Napo- 
léon il y avait « plusieurs hommes » en Talleyrand* 

1) Tallcyrand-Marbeuft te bien-aimé protecteur. 

Tout d'abord* Talleyrand aborde Napoléon en grand seigneur, ce 
qui en impose à Napoléon (21). Le général essaie de suite de com- 
penser ce sentiment d'infériorité en faisant remarquer à Talley- 
rand : « Vous êtes neveu de l'archevêque de Reims qui est auprès 
de Louis XVIII. J'ai aussi un oncle qui est archidiacre en Corse et 
qui m'a élevé. En Corse, vous savez, qu'être archidiacre» c'est 
comme d'être évêque en France. » (Talleyrand, Mémoires, I, p, 202.) 
Ce propos est typique de l'attitude ambivalente ultérieure de Napo- 
léon : dans la première phrase une agression (le reproche d'une 
connexion avec les émigrants détestés), dans ïa seconde une ilatte- 
rie sous la forme : nous sommes tous deux de grands seigneurs, 

Talleyrand entre dans la série des images de père (Charles Bona- 
parte, Marbeuf, Paolî, Louis XVI, etc.)* Que, dans cette couche psy- 
chique, Talleyrand ait pu d'abord inconsciemment rappeler à Napo- 
léon l'image de Marbeuf, nous en avons la preuve dans le fait que 
jusqu'à ce moment Napoléon n'avait jamais eu de rapports avec 
les membres de la vieille noblesse, Marbeuf excepté. De plus, Talley- 
rand avait quinze ans de plus que Napoléon, et il le « protégeait »• 
Ajoutons encore un détail suivant bien caractéristique : la première 
ville française où Napoléon, à l'âge de neuf ans et demi, eût fait 
un séjour prolongé, c'était Autan (22). Le même Autun dont Talleij- 

(2Vi Oïi sait que Ivs (bonnes -manières en ont énormément imposé à Napoléon,. 
hfcn que parfois il les ait m 6 prisées* Ainsi par exemple, prit- 11 des leçons avec 
l'acteur T-alma. Hennann 13âhu, dans sa comédie Joséphine en a fait inu* scène 
amusante. 

{22) Cette connexion qui, nu Unit <jue je sache, ira pas encore etc dépistée, n'a 
sa raison d^tre que si en. France il n'existe qu'une seule ville du nom ri'Autun. 
Autant que j*ai pu constater idicttoiinnire Meyci\ Larousse, « Nouveau diction- 
naire encyclopédique », -il n'y a pas d'erreur. Napoléon, a l'âge de 9 ans et demi, 
a passé 3 mois et demi k Au Uni et cela du 30 décembre 1778 au 21 avril 1779, 
«« où il devait rester assez longtemps pour avoir appris à peu près la langue 
française » (F.-M. Kihcheisen). U y a une lettre que, u l'ag-e de 15 ans, Napoléon 
tirïvit à son oncle ; dans cette lettre il s'oppose à ce que son frère Joseph, 



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NAPOLÉON ET TALLEYHAND 



445 



j-and eJai/ éoêque. Enfin le même Autan oà le frère de Marbeuf 
avait également été évêque* Il n*y a donc rien d'étonnant à ce que 
celte identification inconsciente se soit faite également à base de ces 
apparentes contingences* La série des identifications se poursuit 
ainsi par l'archidiacre Lucien, passe aux frères Marbeuf (le gou- 
verneur et l'évêque) (23), et, par Joseph, arrive à Talleyrand, Dans 
la famille même de Napoléon il y eut deux prêtres défroqués : 
Joseph et l'oncle Fesch (frère de Laetitia) qui, après que les Bona- 
parte eurent fui la Corse, se fit fournisseur de Farinée à Mar- 
seille (Fonde ecclésiastique jette le froc au^ orties et fait des 
affaires, il entre dans les soieries (Ludwig, p. 37), Par conséquent, 
là aussij nous trouvons une voie qui conduit à Talleyrand. 

Enfin cette relation favorable est encore encouragée par une 
forte fixation homosexuelle latente de Talleyrand à Napoléon : 
A l'origine» Talleyrand devait être officier, mais son pied bot Fen 
empêcha, et dans les premiers temps il voyait en Napoléon une 
partie de son propre moi qui avait obtenu ce que son inconscient 
avait toujours désiré : la carrière de F officier victorieux, comme 
F avait été le père de Talleyrand lui-même. De ceci, il sera parlé 
plus en détail dans l'ouvrage que je prépare sur Talleyrand. 

.D'autre part, pour Napoléon, cette relation amicale avec Talley- 
rand activait aussi une partie de la relation homosexuelle incon- 
sciente à l'égard de Joseph* Les lettres que Joseph, sous l'impression 
de sa déception,, écrivait à Napoléon quand il était roi de Naples* 
nous montrent. la violence de cette fixation (ces lettres sont citées 
par Rleïnschmidt)* Dans celle du 13 août 1806, Joseph dit que 
jamais ce glorieux empereur ne pourrait compenser le Napoléon 
qu'il avait tant aimé et que lui, Joseph, désirait retrouver aux 
champs élyséens» si tant est que F on s'y retrouve, tel qu'il F avait 
connu il y avait vingt ans. Et la réponse de Napoléon (datant du 23 
août 1806) disait que Napoléon était affligé de ce que Joseph pou- 



dc&tinê primitivement à être piètre, et qui tout d'un ooup s'était découvert un 
enthousiasme pour la carrière militaire, se fit soldat. Dans cette lettre il diL 
que*., sa grâce épiscopaie d'Autun lui eût donné une riche prébende et il et au 
sûr de devenir êuêqne* 'Donc Talleyrand était le successeur de Vêvèquc Marbeuf 
et celui de Joseph, frère de Napoléon, si celui-ci était devenu prêtre. 

La lettre est imprimée chez Wcncker-Wildtoerg, I, p. 45, ele* Bien entendu le 
connexe avec Talleyrand n'y est pas établi* 

(23) Il est intéressant de constater que Talle3 T rand réunît en hiî les deux 
Marbeuf : il est homone d'Etat comme le gouverneur et £ vaque comme le frère 
«de Maitoeuf. 



V^H^^B^^^wt^BB— ^^^^ipqpv 



446 HEVUE FRANÇAISE PE PSYCHANALYSE 



vait croire ne pouvoir retrouver son frère que dans les champs 
élyséens. Que tout simplement il ne pouvait pas, à quarante ans, 
avoir les mêmes sentiments qu'à douze... 

Il existe de plus une lettre écrite par Napoléon à Joseph le 24 
juin 1795 où cette fixation homosexuelle se manifeste encore plus 
clairement : il dit à son frère que, quelles que fussent les circons- 
tances de la vie future de Joseph, il pouvait toujours être sûr qu'il 
n'avait pas de meilleur ami que lui> aucun ami auquel il serait plus 
cher, et qui plus sincèrement souhaitait son bonheur. Que s'il par- 
tait, croyant que ce ne serait que pour quelque temps* il lui fasse 
parvenir son portrait ; que pendant tant d'années ils avaient vécu 
ensemble» si intimement liés, que leurs cœurs s'étaient fondus, et 
Joseph savait mieux que quiconque combien le cœur de Napoléon 
lui appartenait entièrement. 11 continuait en disant que, pendant 
qu'il écrivait ces lignes* il sentait une émotion comme il n'en avait 
que rarement éprouvé dans sa vie, et qu'il sentait bien qu'ils ne se 
reverraient de si tôt, et qu'il ne pouvait pas continuer (24). 

Dans les premiers temps, Talleyrand fut sans contredit le protec- 
teur de Napoléon ; c'est avec lui que le 18 Brumaire fut organisé, 
il l'aida de ses conseils et de son argent. C'est à cette époque qu'ont 
trait les paroles <ïe Talleyrand : « J'aimais Napoléon », aussi bien 
que le propos de Napoléon : « Talleyrand a le plus contribué à éta~ 
blir notre dynastie ». 

(24) Que l'on compare à ces lignes toutes remplies cPun sentiment vrai, par 
exemple le froid glacial ayèe lequel Xapoléon, u l'âge de seize a]is> parle de la 
mort de son père dans une lettre écrite à sa mère : 

« Pari£ f le 29 mars 1 7S5 + 
» Ma chère mère, 

j> G 3 est aujourd'hui que le temps a un peu calme les premiers transports de 
ma douleur, que je îi^enipresse de vous témoigner la reconnaissance que m'ins- 
pirent les .bontés <qne vous avez toujours eues pour inous. Consolez-vous, ma 
chère mère, les circonstances l'exigent. Nous redoublerons nos soins et notre 
reconnaissance* et heureux si nous -pouvons, par notre obéJssance, vous dédom- 
mager un peu de Pin estimable perte d'un époux chéri. J-& termine, ma chère 
nrére ; ma douleur me -l'ordoun-e, en vous priant de calmer la vôtre, Ma santé est 
parfaits, et je prie tous les jours que le ciel vous en gratifie d'une semblable* 
Présentez mes respects à ++ , etc, 

» /VS. — La Reine de France a accouché d'un prince nommé le duc de Nor- 
mandie, le 27 ^de mars h sept Heures du soir, 
« Votre très humble et -affectionné fils 

» Xapoléox de Buoxapài*t£. » 

Cette singulière lettre de condoléance ; « Consolez- vous,,* ma santé <>st excel- 
lente » a Trappe même les biographes non. teintés d'analyse* Le post-seriptum 
de lu lettre, parlant du fils de Marie-Antoinette; contient peut-être une allusion 



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NAPOLÉON ET TALLEYRAND 447 



2) Talleyrand-Marbeuf,Vimago du père qui approuve, 

inspire et organise le parricide. 

J'ai déjà auparavant (p. 6) démontré que dans les premiers temps 
l'importance de Talleyrand pour Napoléon consistait encore dans 
le fait que, pour le premier consul, Talleyrand, étant l'incarnation 
vivante du « C'est permis », présentait comme imminente nécessité 
publique les pensées les plus intimes que le consul n'eût pas même 
osé exprimer. Donc, à cette époque, Talleyrand représentait le sur- 
moi qui permet* épargnant le sentiment de culpabilité. C'est ainsi 
que dans les lettres qu'il adresse à Bonaparte, général victorieux, 
Talleyrand parle de manière suggestive de l'Imperium, Talleyrand 
défère la toute-puissance à Napoléon : il donne au consul le conseil 
de délibérer sur les affaires extérieures avec lui seul, etc. Il n'y a pas 
de doute que pour Napoléon cela figurait une libération de son sen- 
timent de culpabilité. Car le besoin du châtiment, toujours en éveil 
chez Napoléon, résultait tout au fond du complexe d'Œdipe, II y 
eut alors la situation suivante, d'une drôlerie presque diabolique : 
Le 21 janvier, jour de la décapitation du roi, Napoléon refusa 
d'assister à la fête officielle organisée par le Directoire (voir p. 5), 
Talleyrand est alors envoyé par le Directoire comme médiateur,. 
Napoléon raconte lui-même que Talleyrand avait usé de toute son 
éloquence, il cherchait à prouver que cette fête était juste, parce 
qu'elle était politique. Elle était politique, car tous tes pays et toutes 
les républiques avaient toujours célébré comme un triomphe la 
chute du pouvoir despotique et le meurtre du tyran. Ainsi Athènes 
avait glorifié la mort de Pisistrate, Rome la chute des decemvirs. 
D'ailleurs, la fête était obligatoire, car elle était dictée par une loi à 
laquelle le pays entier était soumis et à laquelle tout le monde 
devait obéissance. 



particulièrement méchante. On sait que Marie-Antoinette passait pour être la 
femme la plus vicieuse de France, Et cela •également anx yeux de Napoléon, ce 
dont nous avons une -preuve irrécusable : Dans son ljvre sur Marie -Antoinette, 
paru récemment* Stefan Zweig dit (=p. 333) que 'Napoléon, lorsque Fersen, amant 
de Marie-Antoinette, Pan VI, après la mort de la reine, fut chargé de représenter 
le gouvernement suédois au congrès de Rastatt, aurait brutalement rejeté ce nom, 
en. donnant pour -motif « qu ? il ne voulait pas négocier avec Fers/en, dont il 
connaissait les sentiments royalistes et qui, de plus, avait couché avec la reine ». 
Il se peut aussi que le post-scriptum- soit une preuve de ce que Napoléon dou- 
tait de la fidélité de sa mère ; en cette faveur -parlerait aussi la « projection 
législatrice » (Jekels) de ce doute, le principe du Code Napoléon : « La recher- 
che de la Paternité est interdite «. 



i n -1— tt ' 



448 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSA 



Or, nous savons par le travail de Jeckels l'importance capitale 
que la décapitation du roi (bien qu'à l'occasion il ait rejeté le régi- 
cide) eut pour Napoléon, et que dans son inconscient il l'approuvait 
pleinement Mais pour Napoléon il résultait de ce fait les plus 
intenses désirs du châtiment, désirs inconscients. Ne fut-ce pas 
alors pour Napoléon une chance sans égale que le père lui-même 
(représenté par Talleyrand-image du père) approuvât le meurtre 
commis sur lui-même, qu'il V excusât et le déclarât justifié, ce 
même meurtre qui représentait pour Napoléon la source des plus 
intenses sentiments de culpabilité ? 

Il va de soi que nul des biographes connus de Valley r and, ni de 
Napoléon, n'a tenu compte de cette scène, cependant si décisive, qui 
libéra Napoléon de ce sentiment de culpabilité, si caractéristique 
.aussi de toutes les relations de Napoléon à Talleyrand. Et cepen- 
dant cette scène nous donne ta clé grâce à laquelle on peut com- 
prendre ce qui liait cet homme extraordinaire à Talleyrand* 

D'ailleurs — de l'avis de Napoléon — la vie entière de Taîley- 
rand ne fut qu'une seule et inique trahison. Dans la grande scène 
il lui reproche tous les crimes que lui, Napoléon, avait commis lui- 
même> ou que son inconscient désirait commettre* Et ici de nou- 
veau se manifeste la libération du sentiment de culpabilité : il voit 
un homme, ayant commis « tant de crimes », circuler librement, 
vivre cyniquement (25), dédaigneusement, et sans se sentir coupa- 
Lde. Déjà, « ce fait Talleyrand » était, dans une couche psychique 
déterminée, une libération de la conscience pour Napoléon- Voilà 
une des causes qui poussaient Napoléon à rechercher toujours à 
nouveau la compagnie de Talleyrand. 

Donc, Talleyrand, pour l'inconscient de Napoléon, n'approuve pas 
seulement le parricide, il Vinspire même à deux reprises : Talley- 
rand est l'initiateur de Tassassînat du duc d'Enghien, et du détrône- 
ment des Bourbons d'Espagne* Et, ces « affaires d'Espagne », repré- 
sentant une des causes du conflit entre Napoléon et Talleyrand, il 
faut que nous nous en occupions plus en détail. 

Qu'est-ce qui s'est passé, en réalité, à Rayonne'? et avant 
Bayonne ? Nous apprenons simplement, dans la plupart des livres 
d'histoire, que Napoléon, « par d*incroyables intrigues », a persuadé 

(25) Nous sommes -bien un peu autorisés à admettre que les cynismes de 
Napoléon reposeût en. -partie sur rid-entifjcaUoji avec ceux de Taileyr-sjid, N'ous 
n« connaissons pas un seul propos cynique de Napoléon, avant qu*il n'ait connu 
Talleyrand. 



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ÛB^P 



NAPOLÉON ET TALLEYRAND 449 



d'abord au fils du roi, ensuite au père, et enfin au roi lui-même de 
renoncer au trône en faveur de Joseph (frère de Napoléon). En quoi 
consistent donc ces « Incroyables Intrigues » ? Dans les Mémoires 
de Talleyrand nous trouvons une description minutieuse, vue à tra- 
vers la haine, des aventures espagnoles de Napoléon* cette descrip- 
tion donne l'impression de la vérité par le fait seul que la façon 
d'agir de Napoléon en Espagne avait eu quelque chose de si provo- 
cant, que la meilleure attaque de Talleyrand contre Napoléon con- 
sistait dans le récit vérid i que de sa manière d'agir. 

Dans les Mémoires de Talleyrand » les « affaires d'Espagne » occu- 
pent un chapitre à part. 11 commence par un propos de Napoléon 
qui disait que, « s'il le fallait, il pouvait aussi bien quitter la peau 
du lion pour entrer dans celle du renard », Et à cette occasion Tal- 
leyrand remarque que tromper les gens et les duper, voilà qui 
n'était pas seulement pour lui le plus grand plaisir, mais un véri- 
table besoin, faisant pour ainsi partie de sa seconde nature. Ici 
encore un point de contact avec Talleyrand, On a parfois rîmpres- 
sion que Talleyrand avait été une part de Napoléon projetée au 
dehors, et par contre Napoléon avait été de même une part de Tal- 
leyrand. 

- 

Talleyrand raconte que, en 1807, depuis la paix de Bâle, par con- 
séquent depuis onze ans, FEspagne avait été la fidèle alliée de la 
France et qu'elle lui avait donné de tout en abondance : de l'argent, 
des vaisseaux, des soldats. En 1807 f — au début des « affaires d'Es- 
pagne », — 20.000 Espagnols étaient rassemblés au nord de l'Europe 
sous les drapeaux de la France, Depuis que Napoléon occupait lui- 
même le trône des Bourbons, il considérait les princes qui occu- 
paient encore les deux autres trônes (Naples* l'Espagne) comme ses 
ennemis naturels que, dans son intérêt personnel, il devait renver- 
ser». Mais pouvait-il déclarer la guerre à l'Espagne seule, sans 
avouer franchement son ambition dynastique ? Napoléon prit la 
voie suivante : Sous le masque de l'amitié il fit envahir l'Espagne 
par les troupes françaises ; le prétexte lui en fut fourni par le 
Portugal qui persistait à se xefuser à la rupture avec l'Angleterre. 
Dans le traité de Tilsitt, avec la Russie l'empereur avait prévu cette 
circonstance, et cela par un paragraphe stipulant que si le Portugal 
restait l'ami de l'Angleterre, il serait considéré comme ennemi, 
Donc, au lieu d'une déclaration de guerre* Napoléon conclut une 
nouvelle alliance avec l'Espagne, alliance faite pour la forme (traité 
de Fontainebleau du 27 octobre 1807), Les autres « intrigues réel- 

HEVUB FRANÇAIS B DE PSYCHANALYSE. 12 



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450 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ïement perfides et abominables » furent les suivantes : En mars 
1807, le prince des Asturies, héritier du trône et fils aîné du roi, 
adressa à son ancien précepteur, au chanoine de Tolède une lettre 
dans laquelle il lui parlait de la situation périlleuse du royaume : 
<rodoi s « le prince de la paix » (ministre du roi faiblard et amant 
de la reine, cl cela au su et vu de tout le monde, sons la tolérance 
du roi), d'après les bruits qui couraient, prendrait la régence. Le 
prince héritier demandait au chanoine conseil et assistance. Le 
chanoine rédigea en ce sens un mémorandum qu'il fit parvenir 
au prince pour que celui-ci le présentât au roi- Le prince n'en eut 
pas le courage, il mit les documents de côté ; ils furent trouvés 
plus lard et fournirent les matériaux principaux à une accusation 
de haute trahison. L'amant de la reine conçut des soupçons et 
voulut marier le prince avec une nïèce de la reine. Le prince héri- 
tier cependant était d'avis qu'il était préférable de rechercher une 
princesse de là famille de Napoléon t ce à quoi Napoléon fit semblant 
de répondre par de vagues allusions. Le « prince de la paix » faisant 
de plus en plus ouvertement propagande pour sa propre personne, 
— il fit répandre le bruit que le roi était à l'agonie, que le prince 
héritier était un imbécile, que le salut de l'Espagne ne résidait qu'en 
lui seul — il appuya cet argument par des cadeaux d'argent qu'il 
fit distribuer parmi ses officiers — les conseillers du prince héritier 
ne crevaient plus devoir hésiter plus longtemps. On poussa le duc 
d'Infantado, grand d'Espagne et ami du prince, à se faire donner 
par celui-ci une proclamation qui serait publiée immédiatement 
après la mort du roi. Bientôt après les troupes françaises entrèrent 
en Espagne ; le prince héritier» accusé de liante trahison fut arrêté 
par ]e roi ; mais les tribunaux l'acquittèrent Le ministre, abusé 
longtemps par les moyens dilatoires de Napoléon» redoutant les 
troupes françaises dont le nombre augmentait sans cesse, rappela 
les troupes espagnoles ramassées dans le Nord et voulut faire 
passer la famille royale à Cadix, Ce fut le point de départ d'une 
révolte contre le ministre* et le roi put se sauver en donnant au 
ministre son congé. Godoi se tint caché ; quand sa cachette fut 
trouvée, la révolte éclata de nouveau. Le roi délégua le prince héri- 
tier pour apaiser la foule, car il pensait que le prince aurait plus 
d'influence que lui-même. Le prince déclara que le ministre était 
arrêté. Le roi décida de donner sa démission de son plein gré, et le 
prince fut proclamé roi sous le nom de Ferdinand VIL Là-dessus 



NAPOLEON ET TALLEYRAND 



4, r )l 



Murât (beau-frère de Napoléon) et Beauharnais engagèrent le 
.nouveau roi, à aller à la rencontre de Napoléon qui voulait venir 
Jui-même en Espagne, mais en même temps ils demandèrent la mise 
en liberté. du « prince de la paix », Gela envenima la situation, 
(raillant plus que l'empereur donna Tordre de -livrer le ministre 
destitué entre les mains de Murât* À l'instigation de Napoîéon, le 
père du roi, l'ancien Charles IV, révoqua sa démission en la pré- 
sentant comme lui ayant été imposée de force, ce que le roi fit 
effectivement par un manifeste signé : « Moi, le roi ». Les deux 
rois furent attirés par Napoléon à Rayonne (donc sur le sol français) 
*0"ù les démissions réciproques furent jouées Tune contre l'autre» 
où les rois s'accablèrent mutuellement des plus violents reproches, 
et le résultat de ce « lamentable drame » fut que Joseph, frère de 
Napoléon, devint roi d'Espagne. 

On peut le constater : La famille royale d'Espagne reproduisait 
pour Napoléon la situation supposée de sa propre enfance dans la 
maison paternelle ; une mère (la reine) avait une liaison avec le 
ministre (prince de la paix, Marbeuf), liaison tolérée par le père 
{le roi) (26) + Napoléon effectue sa propre vengeance sur les Espa- 
gnols qiie le hasard lui met sous la main : il les joue tous. les uns 
contre les autres et les fait tous ses prisonniers, en nommant 
Talleyrand geôlier. Et ici nous voyons se manifester à nouveau la 
tendance enfantine à la vengeance, tendance infinie et inassouvie ; 
Fonde (et non pas le prince, comme Feut désiré Napoléon) com- 
mence une liaison avec Mme de Talleyrand. De nouveau un mari 
trompé ? forcé de tolérer la liaison, un morceau de fantasme inces- 
tueux se manifestant : Napoléon s'identifie avec le prince héritier, 
donc par un détour il s'unit à la mère, réalisant ainsi le châtiment de 
cette fantaisie en punissant en réalité lé prince héritier. Nous voyons 
ici le phénomène typique» inépuisable, névrotique de la constitution 
de séries. 



(26) Voici la racine de toute cotte mise eu œuvre -que Talleyrand u Vivait pas 
«om-pme. * Ruse, perfidie et tours de force, » Tallej^rand en politique réaliste, 
us pouvait comprendre dans quel but Xapoléon usa de toutes ees tromperies 
?>lâ niables, ce qui aux yeux, du monde le rendait indigne de conclure des 
a J H au ces. Il ne -pouvait comprendre que Napoléon réalisait uiv fantasme de 
jeunesse, le fantas-me de sa vie. Pour Talleyrand il n'y avait là autre chose 
qu'un but à atteindre — la conquête de l'Espagne — et il jugeait méprisables 
les moyens employés dans ce but, «parce que ce a moyens nuisaient à Napoléon, 
V&ïïk sou attitude » morale »* 



i.^^k&H^^^^^^^^^^^^^^^^^i*«m-^^^ 



452 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Or, cette action de ses fantasmes de jeunesse (27) sur le terrain 
espagnol dut éveiller en Napoléon le plus intense sentiment de 
culpabilité. Maintenant nous pouvons comprendre pourquoi Napo- 
lèon accourt connue un possédé k Paris, lorsqu'il apprend que; 
Talleyrand, précisément pour ces « affaires d'Espagne », travaille 
contre lui. Talleyrand représente ici la pari projetée au dehors du 
sur-moi qui interdit, la Némésis incarnée, A quoi sert-il d'insulter 
Ttillftyrand, puisque c'est justement ce sentiment de la culpabilité ?; 
qui empêche Napoléon d'entreprendre quoi que ce soit de sérieux 
contre Talleyrand ! Et en effet Talleyrand reste indemne- 

3) Talleyrand (le détesté père-Marbeuf) comme objet des tendances 

à la vengeance infantile de Napoléon. 

Après la mise en prison des princes espagnols on force Talley- 
rand à les accueillir dans son château de Valençay, Napoléon 
réitère donc ici « l'occupation » de la Corse par les Français, dont 
3 es rôles sont adjugés à des Espagnols* tandis que Valençay repré- 
sente une Corse en miniature. De même que la mère de Napoléon est 
« prostituée » à Marbeuf, de même la femme de Talleyrand est 
prostituée au prince : à cette occasion Talleyrand joue le rôle du. 
père houiii qui tolère tout La preuve la plus élémentaire en est dans 

{27) Par ailleurs i-1 est intéressant de constater que dans ses Mémoires, Fouclié*. 
à deux reprises lui fait le reproche d'un réel inceste : Ainsi (Il p. 45-46} il dit ; 
que Napoléon avait une liaison avec sa sœur favorite, aucc Pauline. « *♦. Pauline 
forma, de concert avec une de ses femmes, le projet d^assujetir Napoléon à tout 
F empire de ses charmes. Elle y mit tant d'art, tant de raffinement, que son 
triomphe fut com=pIeU* Jamais -elle ne montra pour son (frère tant d*amour et 
d f adorât ion. Je Peu tendis le jour même dire, car elle n'ignorait pas qu'il n*y 
avait pouf moi aucun voile : « Pourquoi ne régnons-nous pas en Egypte ? Nous 
ferions comme les Ptolémécs ; je divorcerais et f épouserais mon frère. &. Je 
la savais trop ignorante <pour avoir fait ^elle-même une telle allusion s -et j*y 
reconnus un- élan de son frère ** 

Le second reproche d'inceste se trouve également chez Foucdié <I p. 31 G) où 
il dit : <■ Dans l'intervalle» désolée de sa stérilité, elle (Joséphine) imagine 
de substituer sa fille Hortcnse dans l'affection rie son époux, qui déjà., sous le- 
rapport des sens lui -échappait et qui, dans l'espoir de se voir renaître pouvait 
rompre le noeud qui Munissait à elle, ce n*cût pas été sans peine,.. Elle phit» 
et les penchants devinrent si vifs de part et d'autre, qu'il suffit A Joseph î ne- 
d'avoir Pair de s*y complaire maternellement et ensuite de fermer les yeux, pour 
assurer sou triompha domestique. La merc et la fille Tcgncrnt à la fois dans Je 
cœur de cet homme allier* Quand* d'après le conseil 4e la mère, Parère porta 
son fruit t il fallait songer a. masquer, par un mariage suJjit, une i-ntrigue qui 
déjà se -décelait aux yeux des courtisans* Hurleuse eut donné volontiers sa airain 
à Duroc ; mais J Napolcon> songeant à l'avenîr et calculant dès lors la possibilité 
d'une adoption 3 voulut concentrer dans sa propre fa mi lie, par un double inccste r 
l'intrigue à laquelle il allait devoir tous les charmes de la paternité, de là 



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NAPOLÉON ET TALLEYRAND 453 



la question déjà citée que Napoléon au cours de la « grande scène » 
pose à Talleyrand : « Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que le prince 
Carlos était ramant de votre femme » ? Ainsi l'installation de Fer- 
dinand VII au château de Valençay qui est à Talleyrand, ne signi- 
fierait rien d'autre que la réédition par Napoléon d'un mari qui 
tolère la liaison de sa femme* 

Nous trouvons une autre preuve dans le fait que, par deux fois, 
Napoléon se sert de Talleyrand comme postillon d'amour : la pre- 
mière fois auprès du Tsar à Erfurt où il va demander pour 
Napoléon une princesse en mariage, et plus tard à Varsovie où il 
met en train l'affaire de la comtesse Walewslta, « Il dut encore faire 
bien d'autres choses pour Pomper eur : il lui fallut demander à ïa 
comtesse Walewska si elle avait senti le regard que Sa Majesté 
avait daigné lui jeter* » (Blei, p. 516.) 

Une autre fois, à Varsovie, l'empereur ordonne au duc de Béné- 
vent de lui apporter un verre de limonade. « Talleyrand, une ser- 
viette sous le bras, s'appuyant sur une canne, traverse lentement le 
salon, apporte le verre sur un plat d'émail et le présente à Tempe- 
Teur, à ce même monarque, que> à part lui-même, il traitait de par- 
venu », comme la comtesse Potocka remarque à cette occasion 
<Blei, p. 51 G), Ces constantes alternances de grâce et de disgrâce, 
■d'odieuses insultes et de récompenses, le fait que, d'après un mot 
du prince» Napoléon, « était capable de toutes les inconséquences > 
à l'égard de Talleyrand, tout cela est bien une preuve du schisme 
dans la relation de Napoléon envers son père que, entre autres, il 
revit avec Talleyrand. Et Talleyrand répète à nouveau Y * ancien 
crime » : il s'allie aux étrangers. 

4) Talleijrand (Marbeuf), le vengeur. 

Nous approchons de la fin du drame napoléonien qui, dans son 
-essence même, a V allure du besoin inconscient du châtiment (28). 

■ 

Tu ii ion de son frère Louis et (THorteiis«, union malheureuse, et qui ariheva de 
déchirer tous les voiles », 

Or, que tes affirmations de FoucJié soient justifiées ou itou on sait que le& 
Mémoires de Fouehé ont soulevé des doutes quant à. leur aut'h-enticitCj tandis 
que ces derniers temps il y ent des voix pour affirnvcr leur authenticité — le 
fait ^est, que Napoléon a adopté l'enfant d'Hortcnse et ce nv fut qu'à sa mort 
qu'il songea à un mariage avee xme archiduchesse autrichienne. Ce qui parle 
en faveur de la première affirmation de Fonché, c'est que Pauline était animée 
a l'égard d« Marïe^Louise d'une jalousie pathologique et que pour cette raison 
j^apoléon la bannit de la cour + 

(28) Ce point de vue ne figure pas eu-corc dans l'ouvrage de Jekels, et cela pour 



454 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



La preuve de la justesse de ce fait se trouve dans l'attitude de 
Napoléon durant ces mois. Talleyrand a raison d'alléguer dans 
ses Mémoires, qu'il aurait pu sauver sa couronne et sa dynas- 
tie s'il avait cédé au moment opportun. Mais Napoléon ne pouvait 
pas céder, car, sous la pression de ce besoin du châtiment, résultant 
des actions prolongées pendant les années des fantasmes œdipiens,, 
il provoqua lui-même sa perte (29). 

Ici Talleyrand devient V organe exécutif de son désir du châtie- 
ment, organe exécutif choisi par Napoléon lui-même. Napoléon ne 
fait rien contre Talleyrand, bien que — comme nous l'avons déjà 
dit — ses préparatifs de trahison lui fussent connus- Il n'impose 

deux raisons : la première est temporelle. En 1914 le problème du 'besoin dur 
châtiment inconscient ne formait pas le centre des discussions .psychanaly- 
tiques (Freud ne Pavait pas encore posé). La seconde, c'est que Jekels ne traite 
dans son ouvrage que du début d-e la carrière napoléonienne* 

(2*) Quoique la matière Œdipe soit n invoque, je veux quand même ajouter 
encore quelques preuves qui me -frappèrent en parcourant la littérature, Ainsi 
dans un entretien, que Napoléon eut avec Fouehé avant la campagne de Russie, 
jl déclara : « Je traîne toute l'Europe avec moi, et Y Europe n'est plus qu'une 
vi&ilic p.*. pourrie dont je ferai tout ce qui me plaira avec huit cent mille 
hommes » (II, p. 113). Le propos de Napoléon qu'il tint à Sainte-Hélène : 
« ila mère était une femme très vertueuse et ordonnée», » s'accorde bien avec 
cette façon d*avilir la mère, A quoi bon cette attestation- de vertu,, si intérieure- 
ment oji n'avait pas de -doutes ? 

De plus je renvoie à un passage de l'ouvrage le plus sanguinaire datant de 
la jeunesse de Napoléon : Nouvelle Corse qu'il avait écrit étant ofilckr, à l'âge 
t\i 20 ans, lorsqu'il vivait k Auxomie, ouvrage déjà cite. Prenons le passage 
de la description des cruautés commises par les Français : « Je quittai mes 
gens pour voler au secours de mou infortuné père que je trouvais nageant dans 
son sang. Il n'eut que la force de nie dire : « ilon «fils, v-enge-moL Ccst la 
première loi de la nature* fleurs comme moi, n'importe, mais ne reconnais 
jamais les Français pour maîtres ». Je continuais mon chemin t pour aller savoir 
des nouvelles de ma mère, lorsque je trouvai son corps nu, chargé de blessures 
et dans la posture la plus réooitante. tila femme, trois de mes frères, avaient 
été pendus sur les lieux ■mêmes. Sept de mes iïls^ dont trois ne passaient pas 
cinq ans, avaient eu le même sort.» * {Xouvdte Corse), Masson et Eiagi, Napo- 
léon inconnu, I, 79). 

Donc toujours de nouveau : Marbeuf, ic profanateur do la mère, et là l'apai- 
sement -du sur-moi se fait par un -ordre donné par ie père. Non s voyons quelque 
cli ose d'analogue chez Talleyrand imago du père (voir point 2), <■ Talleyrand 
image du père qui approuve Je meurtre »)* Je n'entrerai pas dans le détail du 
nombre des enfants et frères et sœurs, quoique là aussi une interprétation 
serait admise et Fauteur l'utilisera dans un travail sur la relation inconsciente 
de Napoléon h l'égard de ses frères et sœurs. 

Enfin je me réfère au fait que le premier mari de Joséphine de Beau harnais 
fut guillotiné comme roualiste, c'est-à-dire que le parricide était commis avant 
que Napoléon eût dans son inconscient possédé la mère (Joséphine), et là nous 
trouvons à nouveau le moyen de décharger le sur-moi de manière que une 
autre personne (le Tribunal révolutionnaire) assume la responsabilité* Et il y 
a peut-être un fait connexe dans la première impression que Napoléon a 
éprouvée *n voyant Talleyrand ; Talleyrand lui rappelle Robespierre, Hiomme 
de la terreur, avec 3e frère duquel Napoléon était d'ailleurs lié d'ami lié. 



I*p 



NAPOLÉON ET TALLEYRAND 455 



même pas à Talleyrand ces simulacres de devoirs absurdes, n'ayant 
d'autre but que de figurer comme dérivatifs (Napoléon nomme 'par 
exemple en 1313 Fouché gouverneur général de ITllyrie, et pi us tard 
de Rome, à un moment où les deux pays étaient déjà perdus pour 
l'empereur, mais ce qui causa l'absence de Paris de Fouché au com- 
mencement de ia première Restauration, et qui fit que Fouché resta 
sans pouvoir)» mais M se contente des différents refus de Talleyrand 
et, un jour, il pose même des conditions absurdes en réponse à l'offre 
du ministère des affaires étrangères : Renoncement aux revenus 
(voir page I9 5 annotation 14), ce qui, vu l'avarice de Talleyrand» 
équivalait à un refus de l'offre, Et même lorsque Talleyrand prend 
indirectement part k la conspiration de Malet en 1812 — après la 
débâcle de Russie — Napoléon continue à ne rien entreprendre 
contre lui, comme nous pouvons le constater par les Mémoires de 
Fouché (II, p, 141), 

a. ... cette possibilité explique la création d'un gouvernement provi- 
soire éventuel, composé de messieurs Mathieu de Montmorency, Alexis 
de Noaïiîes, le général Moreau, le comte Frochet, préfet de la Seine, et 
un cinquième qu'on n'a pas nommé. Eh bien ! ce cinquième, c*était mon- 
sieur de Talleyrand, et je devais moi-même*.* » 

Et quand même Napoléon, en parlant un jour de lui-même, dit : 
qu'il n'était pas un homme comme les autres et que les lois de la 
morale et des bonnes mœurs n'existaient pas pour lui, il faut y voir 
une des erreurs qui ont fait échouer l'empereur : Ce qui provoqua la 
chute de Napoléon, ce ne furent pas les armées des coalisés, mais 
simplement son inconscient besoin de châtiment, pour la réalisation 
duquel il choisit les coalisés et Talleyrand, Ce Talleyrand-successeur 
fut nourri par Napoléon, et cela à ses propres frais, tout autant que 
Louis XVI avait nourri son pensionnaire Napoléon- (On sait que 
Napoléon avait eu une bourse dans les différentes écoles militaires, 
bourse procurée par Marbeuf.) De là aussi la surestimation de Tal- 
leyrand durant les derniers mois, et il résulte des propos de l'empe- 
reur qu'il était d'avis que Talleyrand pourrait faire des merveilles 
s'il était de son côté. De même cette incompréhension que Napoléon 
montrait en face de la situation mondiale, ainsi que le fait qu'il ne 
voulait comprendre que le seul gouvernement révolutionnaire, au 
milieu d'une Europe réactionnaire, où il n'aurait pu se maintenir 
qu'au prix de vastes garanties et d'une absolue non-iminî^j^ii^aiis^ 



ÏKSTii;:T Kj^XKftR&LYSE 

107,. i? 1 ^ r-dM'-.'^cquefi 



456 . 11EVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



les affaires européennes, Tout ceci ne s'explique que par les actes 
inconscients et l'inconscient désir du châtiment. En somme, Napo- 
léon était incapable de penser en d'autres catégories que les autres 
hommes : singulière compulsion de la pensée, étonnante chez un 
homme aussi extraordmairement intelligent, et dont la raison réside 
dans l'inextricable trouble où le jetait la figure du père* C'est ainsi 
que s*expiîque la réflexion que Napoléon fit à Sainte-Hélène, quand 
il dit qu'il serait encore sur le trône si Talleyrand et Fouché avaient 
été pendus au moment opportun. 

Cette oscillation entre les quatre attitudes à l'égard de Talley- 
rand : comme bienfaiteur, comme image du père qui approuve le 
parricide, comme objet de vengeance et comme vengeur, nous 
explique pourquoi Napoléon n'a jamais pu se détacher cb Talley- 
rand, nous donne la clé de son attitude inconséquente et justifie la 
parole de Metternicli qui, en parlant de Talleyrand, disait qu'il était 
le premier domestique de Napoléon et son antagoniste. 



BIBLIOGRAPHIE 

Aretz (G.)* — Les femmes autour de Napoléon. 

Barras, — Mémoires, 4 volumes. 

Blei (F.)* — Talleyrand. 

Fouchê (Joseph)* — Mémoires, Paris, 1824, Librairie Rouge. 

Jekels (L*), — « Le tournant de ta vie de Napoléon ». Imago, 1914. 

KmcHEisEN (F.-M.)- — Napoléon. 

KirtcuEiSEK (G.)* — Napoléon et les siens. 

Kliïinsciimidt (A.). — Les parents et les frères et sœurs de Napoléon. 

Kircheisek (G.). — Les femmes autour de Napoléon. 

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De Lacgmbe (B.). — La vie privée de Talleyrand, 

De Lacombe <B,)* — Talleyrand > évêque d'Autun. 

Chuquet (A.)* — La jeunesse de Napoléon, MIL Paris, 1899, Colin el Cie, 

Gourgàud. — Mémoires pour servir à l'histoire de France sous Napo- 
léon (corrigé de la main de Napoléon), Paris, 1S23, Firinin-Didot, édi- 
-tcurs* 

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Mâssok et G, Biagi, — Napoléon inconnu, I-IL Paris, 1895, Ollendorf 
éditeur. 

Propylaun. — }Yeltgeschiçhie s tome VII : « Révolution et Restauration ». 

Roessler. — La jeunesse de Napoléon premier. 



■ 



NAPOLÉON ET TALLEYRAND 4'ï7 



Saiete-Beuve, — Monsieur de Talleyrand. 

Scott (W.). — Napoléon. 

Talleyrand. — Mémoires publiés par le duc de Broglie, 5 volumes, 
' AVencker-'Wildberg (en collaboration avec F.-M. Kircheisen). — Napo- 
léon : mémoires de sa vie." 

Napoléon Bonaparte, — Œuvres, I-VL Paris, Pankouck, éditeur. 

Martel Tancrède, — Mémoires et œuvres de Napoléon. Paris, Michel 
éditeur, 

Zweig (St.), — Fouché. 

Zweig (St). — Marie-Antoinette. 



Éléments 
d'une étude psychanalytique 

- 

sur le Marquis de Sade 



Par Pierre KLOSSOWSKl 



Note préliminaire 

En publiant ces deux chapitres d'une élude qui se propose d'es- 
quisser dans ses grandes lignes le système universel sadique, le 
Comité de Direction de la Revue a simplement approuvé l'intention 
de l'auteur qui était de suggérer l'investigation psychanalytique, 
négligée jusqu'ici, de la personnalité du Marquis de Sade. 

En effet, si la notion de sadisme est devenue un concept psycholo- 
gique fondamental» il semble qu'on ait entièrement oublié la grande 
figure qui — à tort ou à raison — - est à l'origine de cette notion, ou 
plutôt qu'on l'ait confondue avec les formes de perversion que ce 
terme prétend définir. Au moment où l'œuvre de Sade commence à 
être mieux lue et mieux comprise (1) que dans le siècle précédent, ne 
serai t-ïl pas temps d'examiner à la lumière des principes de la 
psychanalyse quelle a été la signification du sadisme de Sade, afin de 
dégager sa personnalité si complexe de la notion courante du sadis- 
me ? Peut-être en répondant à cette question qui paraîtra paradoxale 
au premier abord, rendra-t-on justice à l'un des représentants de 
l'esprit humain que l'on ne tardera pas à ranger parmi les plus 
considérables des temps modernes ? 

N. de l'A. 



(1) Nous al te n do us avec impatience ïa Vie du Marquis de Sadc s -par M* Maurice 
Heine* à paraître au* JfrJHiojïs de la Nouvelle Revue Française. 






ÉLÉMENTS D'UNE ETUDE PSYCHANALYTIQUE 459 



Le Père et la Mère dans l'œuvre de Sade 



S'il est bien reconnu aujourd'hui com me un fait dûment constaté 
et enregistré comme un lieu coin m un par la psychologie actuelle 1 
que pour le plus grand nombre des individus, la haine du père se 
trouve être le conflit initial que développeront dans la suite )es 
circonstances de leur évolution, il serait intéressant de faire la 
part de quelques exceptions et de constater que chez d'autres indi- 
vidus se forme un conflit dans le sens inverse. Tandis que dans les 
draines d'un Kleist la lutte contre le père constitue un leit motiv 
fondamental» chez Sade les principaux événements de sa vie doivent 
avoir singulièrement favorisé le complexe beaucoup plus rare et 
généralement moins apparent, de la haine de la mère, pour que nous 
puissions aisément en reconnaître les traces à tout instant dans 
son œuvre, au point de pouvoir la considérer comme le thème de 
l'idéologie sadique. Sans doute un psychanalyste ferait-il Remonter la 
formation psychique de Sade à une déception profonde que ïa Mère 
aurait fait éprouver à F enfant Sade* Ce serait ce moment trauma- 
tique, motivé par des circonstances réelles ou dû à une interprétation 
de l'enfant, qui aurait depuis, renforcé chez le fils un sentiment de 
culpabilité envers le Père pour avoir trop négligé ce dernier. 

Chez Sade nous nous trouverions donc en présence d'un complexe 
œdipien négatif non pas déterminé, comme c'est le cas d'un grand 
nombre de névrosés par une inhibition de l'inceste procédant de 
r angoisse de la castration — mais dû au regret d'avoir voulu sacrifier 
le père à cette fausse idole, la mère* Tandis que certains névrosés 
homosexuels, ayant abandonné la conquête de la mère par crainte du 
père, se contentent d'adopter un comportement féminin à regard 
de ce dernier sans oser se substituer à lui — ou bien encore, ayant 
retourné contre eux-mêmes leur agressivité originellement dirigée 
contre le Père, se trouvent soumis aux rigueurs d'un Surmoi d'une 
inexorable sévérité — Sade, tout au contraire s'allie à la puissance 
paternelle et, fort de son Surmoi asocial, retourne contre la mère 
toute son agressivité disponible. 

Mais ces reproches que le jeune Sade fait, dans le fond de son 



460 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



âme> à sa ni ère quels sont-ils ? Précisément ceux dont il accablera 
plus tard son épouse : de n'être qu'une gueuse impudente. Il lui en 
veut donc tout d'abord de son égoïsme de femelle, lui qui plus tard 
prêchera une philosophie anarchiste. Mais au cours de révolution 
psychique tous les motifs de la haine de la mère vont devenir les + 
éléments mêmes que Sade exaltera comme les attributs de la puis- 
sance paternelle. Aux yeux du fils l'hypocrisie de la mère doit forcé- 
Trient légitimer tous les crimes du père délaissé t et de ce moment le 
-délit (le Mal)' sera pour le fils repentant l'unique moyen 'de payer 
Lsa dette envers le père meurtrier, incestueux et sodomîte. 

Le sadisme de Sade serait donc l'expression suprême d'un facteur 
de haine primordial. Ou plutôt : la haine a choisi la libido agressive 
pour mieux pouvoir exercer sa mission : celle de châtier la puissance 
maternelle sous toutes ses formes et d*en bouleverser les institutions, 
^Lorsqu'au sortir d'une adolescence bien débridée et déjà libertine, 
Sade voit se dresser, sous les traits de la Présidente de Mon treuil {1) f 
la maternité jalouse de ses préprogatives, disposant tyran ni quement 
de sa progéniture, ce sera bien le contact avec sa belle-mère, cette 
seconde mère, qui fera passer son agressivité sur le plan de la con- 
science, et qui l'orientera dans le sens de la haine des valeurs 
matiarcales : piété, bienfaisance, reconnaissance, sacrifice, fidélité^ 
dont il s'évertuera à dévoiler et l'intérêt et la crainte qui les inspi- 
re nt. 

Ses rapports avec son épouse ne feront que renforcer cette haine* 
Sachant qu'elle n'est point aimée, Renée cherchera à s'imposer 
à lui par un dévouement sans borne, Sade le ressentira comme 
une chaîne : il verra Tunique but de ce dévouement : Renée ne 
pouvant éveiller en lui l'amour, elle le forcera au moins à la recon- 
naissance qui tiendra lieu d'amour. Aussi s'acïianiera-l-il dans 
tous ses écrits à critiquer le sentiment de reconnaissance, Sade 
prisonnier à Miolans, c*est Renée qui à elle seule, le libère ; quand 
sa détention se prolonge à Vjncennes, à la Bastille, seules !es démar- 
ches de Renée peuvent lui donner quelque espoir : cette dépendance 
■^vis-à-vis de sa femme qu'il n'aima point lui est intolérable, et dans 
ses ouvrages il se vengera de cette infériorité ; mais peu à peu ce 
sentiment de dépendance se généralise ; il va tellement au fond de 
ses réflexions que cette dépendance finira par lui paraître comme 

<1) Elle le persécutera jusqu'à c? q-i'eïle VvM réduH à l'impuissance (N. çh A.). 



ÉLÉMENTS D'UNE ÉTUDE PSYCHANALYTIQUE 46 1 



une imperfection originelle du genre humain : « »♦ les femmes», 
ne sont qu'un second moyen de la nature qui- la prive d'agir par 
ses premiers moyens et par conséquent l'outrage en quelque manière,, 
et ... elle serait bien servie, si en exterminant toutes les femmes, 
ou en ne voulant jamais jouir d'elles, on obligeait la nature pour 
reperpétuer l'espèce d'avoir recours à ses premiers moyens », Cette 
idée n'est-elle pas visiblement inspirée par la révolte contre la recon- 
naissance originelle de ce que l'homme doit à la femme parce qu'il 
est sorti de son sein ? 

Alors que chez d'autres grandes figures de la période pré-roman- 
tique, le désir nostalgique de rentier dans la sérénité du 
sein maternel* transparaît dans leurs visions d'un âge d'or, d'un 
autre monde, un Sade nous semble perpétuellement en proie à la 
liant] se d'étouffer dans le sein de la mère : ses actes, ses idées, ne 
sont que la manifestation consciente de sa lutte désespérée pour 
dégager son être de son enveloppe originelle. Raison de plus pour 
nous de croire que sa longue incarcération aura agi sur sa personne 
comme l'extériorisation de sa hantise d'emprisonnement originel, 
et que, comme telle, la période de détention aura contribué à lui 
faire prendre l'attitude qu'il adopta à ce moment vis-à-vis de la 
société. 

Que ce soit dans Justine, dans Juliette, dans la Philosophie dans 
le Boudoir, la mère y figure toujours comme une idole tyrannique, 
renversée bientôt de l'autel où l'avait placée la vénération sociale et 
religieuse et, dans le sens sadique du mot, réduite à sa condition 
d'objet de plaisir de l'homme. Ce conflit de l'homme avec sa mère 
reparaît fréquemment dans ses livres ; dans les Infortunes de la 
Vertu, B ressac conçoit une haine purement misogyne de sa mère : 
il est pédéraste, à ses yeux l'homme est le seul spécimen parfait de la 
race humaine, les femmes n'en sont qu'une déformation. Sa mère» 
femme austère qui, sous prétexte de le ramener sur la bonne voie ne 
cherche qu'à contrarier la vie et les mœurs de son fils est sa pire 
ennemie : pour lui rappeler qu'elle n'est qu'une femme, il la viole, 
puis, décidé de s'en débarrasser, il espère convaincre Justine de lui 
prêter son concours ; « ... cet être que j'attaque, lui dit-il, c'est l'être 
qui m'a porté dans son sein. Eh quoi, ce sera cette vaine considéra- 
tion qui m'arrêtera, et quel titre aura-t-elle pour y réussir * Songeait- 
elle à moi cette mère, quand sa lubricité la fit concevoir le foetus 
dont je dérivais ? Puis-je lui devoir de la reconnaissance pour s*être- 



462 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



occupée de son plaisir ?... » Sade est tellement convaincu de cette 
judicieuse mise au point, qu'il n*a "cessé de répéter l'argument de 
Bressac dans tous ses autres ouvrages* Mais, diront les défenseurs 
du principe matriarcal, la mère n'a-t-elle aucun mérite des soins 
qu'elle donne à ses enfants ? Sade prévoit ces objections et Bressac 
a sa réponse toute prête : « Si notre mère a eu de bons procédés pour 
nous dès que nous avons été en état d'en jouir — continue-t-il, 
nous pouvons rai mer, peut-être même le devons-nous,,, si elle n'en 
a eu que de mauvais, enchaînés par aucune loi de la nature, non 
seulement nous ne lui devons plus rien ; mais tout nous dicte de 
nous en défaire, par cette force puissante de Tégoîsme qui engage 
naturellement et invinciblement l'homme à se débarrasser de tout 
ce qui lui nuit, » 

Voici maintenant, après la critique du sentiment de reconnais- 
sance envers la mère, celle de ïa reconnaissance exigée pour les 
bonnes actions, et de ce^ fait, la critique de la bienfaisance, du 
dévouement, du sacrifice. Car, obsédée par sa propre épouse, c'est 
Fidéal de la femme dévouée que Sade s'acharne à détruire, Justine 
ne fait qu'aggraver sa situation en cherchant à obliger par de la 
bienfaisance, précisément parce qu'elle ne faisait le bien que pour 
tranquilliser sa conscience et pour son propre salut Non seulement 
ceux qui lui doivent quelque reconnaissance la lui refusent, mais 
tel que Dal ville» se disent lésés d'avoir été obligés, la nécessité d'être 
reconnaissant étant la plus humiliante des conditions. La bienfai- 
sance est fatale parce qu'elle blesse Famour-propre de celui qu'on 
oblige, Sade s onge ait-il au dévouement et au sacrifice de Renée 
quand il fit ainsi parler Dalville, à qui Justine a sauvé la vie : 
« Qu'entends-tu> je te prie, par ce sentiment de reconnaissance 
dont tu m'imagines avoir captivé ?.„ raisonne mieux chétive créa- 
ture, que faisais-lu quand tu m'as secouru ? Entre la possibilité de 
suivre ton chemin et celle de venir à moi, tu choisis la dernière 
comme un mouvement que ton cœur t'inspirait». Tu te livrais donc 
à une jouissance ? Par où diable prétends-tu que je sois obligé de 
te récompenser des plaisirs que tu fes donnés,,, ? » Ainsi* faire le 
bien pas plus que faire un enfant n'est autre chose que le résultat 
d'une satisfaction profonde qu'on se donne tout d'abord à soi- 
même. C'est presque mot à mot la conclusion de Bressac citée plus 
haut. Aux yeux de Sade, le dévouement maternel, qu'il vienne de 
.J'épouse ou de la mère, n'est donc que la manœuvre d'un egoïsme 



a _ _ fTW -l - - - — 



ÉLÉMENTS D'UNE ÉTUDE PSYCHANALYTIQUE 463 



■aussi monstrueux que dissimulé. Ou comprend dès lors tout ce que 
les lettres débordantes de protestations conjugales de soft épouse 
ont dû soulevé en lui de dégoût et de sarcasmes, et qu'il ne put 
résister à la tentation d^annoter, pour ne citer que quelques exem- 
ples, telle phrase de Renée inquiète de rester sans nouvelles de lui : 
« ... il n'y a choses que je me fourre dans la tête » par telle note 
marginale : « et moi dans le cul » t ou telle autre phrase de la mar- 
quise ; « si tu es capable de me poignarder, ce serait dans ces cir-? 
constances un grand bonheur pour moi de ne plus exister... ». par 
telle réflexion : « Quelle platitude ! Grand Dieu ! Quelle plati- 
tude ! » Sans doute, eût-il étranglé iO£ Gînisty et Flake ; le pre- 
mier pour avoir publié les lettres larmoyantes de la marquise sous 
Je titre d'une Sainte de V amour conjugal \ l'autre pour avoir consacré 
à cette sainte deux chapitres dans sa récente monographie, esti- 
mant faire la part de Y « épisode touchant de la noire histoire du 
-marquis ». 

La rivalité typique entre la mère et la fille ne pouvait manquer au 
répertoire de Sade, \fais cette rivalité y apparaît non tant provoquée 
par le désir de posséder le père que par le désir d'être affranchi par 
le père des devoirs maternels que la mère transmet à la fille. La 
Philosophie dans le Boudoir ou Les Instituteurs libertins, dialogues 
à V usage des jeunes demoiselles, qui fournit la méthode de l'éduca- 
tion antimaternelle, nous montre la mère châtiée par le père en 
faveur de V enfant. 

C'est avec une joie féroce que Sade se complaît à décrire minu- 
tieusement des scènes où la mère est humiliée sous les yeux de ses 
-enfants ou par ses enfants eux-mêmes. Mme de Saint- Ange qui, 
avec son frère et amant* le Chevalier de Mirvel, et Dolmancé, liber- 
tin sodomite, a pris soin de la formation erotique de la jeune Eugé- 
nie de 'Mistival, recommandera à Eugénie de ne jamais devenir 
mère, sinon aussi rarement que possible, et l'incitera à la prostitu- 
tion et à la tribadie. Mme de Mistival, mère d'Eugénie, femme 
dévote et membre de nombreuses sociétés philanthropiques, appre- 
nant dans quelles mains sa fille se trouve, se présente chez Mme de 
Saint- Ange, pour reconduire Eugénie, Avertis par le père qui est. de 
mèche avec eux, les libertins se concertent pour profiter de l'occa- 
sion. 'Mme de Mistival arrivant au beau milieu -de renseignement, 
on la fait immédiatement entrer et elle trouve les instituteurs et sa 
fille complètement nus. Dès qu'elle se met à réclamer son enfant, 



.■ 



^^^^M^^^H^^E^^^^H^^^a^^H^B^^E^^Hn^^^K^^^^^^^^^B^^^^a^^>V7Vr-:^B^VD^^^^^^K> 



464 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



en termes d'abord mesurés, puis véhéments, Mme de Saint-Ange lui 
fait remarquer ce qu'a d'insultant pour elle et ses amis le peu de 
confiance qu'elle leur témoigne : Mme de Mistival prend alors un 
ton plus raide et, — à peu près comme dans les romans de la com- 
tesse de Ségur — intime à sa fille Tordre de la suivre, et Eugénie de 
répondre que pas un instant elle ne songe à rentrer à la maison. 
Uà'-dessus tirade de Dolmancé développant à Mme de Mistival que 
salille ne lui doit rien. 'Comment donc, ne lui a-t-elle pas enseigné 
qu'il existe un Dieu, alors qu'il n'en est rien, qu'il existe un bien et 
un mal, alors que la vertu ne fait qu'usurper les droits de la 
nature ? Enfin, sur quoi oserait-elle fonder les droits qu'elle prétend 
avoir sur Eugénie, puisqu'il n'est lien de plus illusoire que les sen- 
timents du père ou de la mère pour les enfants, et de ceux-ci pour 
les auteurs de leurs jours : « „, si les mouvements d'amour réci- 
proques étaient dans la nature, la force du sang ne serait plus chi- 
mérique, et sans être vus, sans être connus mutuellement, les 
parents dis tïngu croient, adoreroient leurs fils, et reversîblement 
ceux-ci, au milieu de la plus grande assemblée, discerneroient leurs. 
pères inconnus, voleroïent dans leurs bras, et les adoreroient. Que 
voyons-nous au lieu de cela ? Des haines réciproques et invétérées^ 
des enfants qui, même avant l'âge de raison, n'ont jamais pu souf- 
frir la vue de leurs pères, des pères éloignant leurs enfants d'eux, 
parce que jamais ils n'en purent soutenir l'approche. Ces prétendus 
mouvements sont donc illusoires, absurdes* l'intérêt seul les ima- 
gina, l'usage les prescrivit, Y habitude les soutint, mais la nature 
jamais ne les imprima dans nos cœurs. Voyez si les animaux les 
connaissent ; non, sans doute ; c*est pourtant toujours eux qu'il- 
faut consulter, quand on veut connaître la nature, y> Sans plus 
attendre, on procède au dés habillage, au viol normal et sodomitique 
et à l'infection syphilitique de Mme de MistivaL Elle était arrivée 
comme mère sévère, s'adressant avec hauteur et mépris à cette 
société libertine ; quand on la chasse, elle n'est plus qu'une femelle- 
violée, ses parties déchiquetées et infectées — une loque. Ne dou- 
tons pas qu'en terminant ainsi son ouvrage, Sade n'ait songé à sa 
belle-mère — qu'il sauva cependant de Pécliafaud, tirant ainsi une 
vengeance plus éclatante de la Présidente à Y exe eu 1er en effigie et: 
à profaner les principes dont cette femme autoritaire était imhue. 
Déjà dans le personnage de Juliette, Sade avait idéalisé. la femme 
tribade (c'est-à-dire la femme sans engagement social) opposé à 



.. *• 



ÉAdMtf^ta^lri^i^^^^H^^^^^HaiFii 



ÉLÉMENTS D'UNE ÉTUDE PSYCHANALYTIQUE 465 



l'idéal social de mère. Dolmancé, l'homme qui « ne dort jamais plus 
en paix que quand il s'est suffisamment souille dans le jour de ce 
que les sois appellent des crimes », expose sa conception de la 
nature où il fait ressortir que la destruction et la création ne sont 
que lies deux aspects d'une seule loi fondamentale* <c Si la nature ne 
faisait que créer et qu'elle ne détruisît jamais, je pourrais croire 
avec ces fastidieux: sophistes que le plus sublime de tous les actes 
serait de travailler sans cesse à celui qui produit, et je leur accor- 
derais à la suite de cela que le refus de produire devrait nécessaire- 
ment être un crime ; le plus léger coup d'oeil sur les opérations de 
la nature ne prouve-t-il pas que les créations, les destructions se 
succèdent, que Tune et l'autre de ces opérations se lient et s'en- 
chaînent même si intimement qu'il devient impossible que Tune 
puisse agir sans l'autre ?,.. La destruction est donc une des lois de 
la nature comme la création. » Mais si déjà la destruction n'est pas 
un crime — aux yeux de Sade le droit d'avorter est indiscutable — 
comment le refus de créer en serait-il un ? Et partant de cet argu- 
ment, dont dérivera ridée finale : le meurtre n'est qu'une modifi- 
cation des formes de la matière, et qui ramènera à exalter la triba- 
die 3 la sodomisation des femmes, la pédérastie, voici comment Dol- 
mancé combat la procréation en tant que notion morale et comptent 
de ce fait il attaque le principe maternel, principe de conservation 
sociale : « **. les sots et tes populateurs, ce qui est synonyme^ 
vous objectent que « ce sperme productif ne peut être placé dans 
vos reins à aucun autre usage que pour celui de la propagation, l'en 
détourner est une offense..* », or, c< il est faux que la nature veuille 
que cette liqueur spennatique soit absolument et entièrement des- 
tinée à produire ; si cela était, non seulement elle ne permettrait pas 
que cet écoulement eût lieu dans tout autre cas, comme nous le 
prouve l'expérience, puisque nous la perdons quand nous voulons 
et où nous voulons... elle s'opposerait à ce que ces pertes eussent 
lieu sans coït, comme il arrive, et dans nos souvenirs..* elle ne vou- 
drait assurément pas que cette volupté, dont elle nous couronne 
alors, pût être ressentie quand nous détournerions l'hommage ; 
car il ne serait pas raisonnable de supposer qu'elle consentît à nous 
donner du plaisir, même au moment où nous V accabler ion s 
d'outrage.» Àh.J loin d'outrager la nature, persuadons-nous bien, 
au contraire, que le sodomite et la tribade la servent en se refusant 

REVUE FRANÇAISE DIS PS VCH ANALYSE. 13 



n«_ 



406 REVUE. FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



opiniâtrement à une conjonction dont il ne résulte qu'une progé- 
niture fastidieuse pour elle, » 

Non content de détruire l'idéal maternel dans la personne de la 
femme, il le poursuit jusque dans la représentation maternelle 
qu'on a coutume de se faire de la nature, et il déclare : « .:, Eli !, 
que lui importe que la race des hommes s*éteigne ou s'anéantisse 
sur la terre. Elle rit de notre orgueil à nous persuader que tout 
finirait si ce malheur avait lieu ! mais elle ne s'en apercevrait seu- 
lement pas, r> 

Comment se fait-il, demandera-t-en, que rien ne parle particu- 
lièrement de la haine que Sade aurait pu concevoir à regard 1 de son 
propre père, l'instigateur de son malheureux mariage? Laissons 
aux biographes le soin de reconnaître dans le président de Blamont 
et son ami d'OIbourg, personnages d'Aline et Valcour, des por- 
traits de charge du Comte de Sade et du Président de Montreuil, et 
dans leurs agissements et leur manière de disposer de leurs enfants 
à des fins de débauche, une caricature romancée des circonstances 
du mariage de Sade ; laissons-les nous expliquer que ce ne fut que 
pour mieux se venger qu'il les peignit sous des traits aussi noirs. 
Noirs ? pour le lecteur, assurément, car pour Sade* nous le savons 
bien, il n'y avait rien qui fût absolument blanc, ou mieux : qui fût 
suffisamment noir. Leur thèse qui, au premier abord, parait 
subtile, se révèle superficielle dès l'instant que nous reconnaissons 
dans les aphorismes de Blamont les principes même de la philo- 
sophie sadique, « Qu'est-ce que l'estime ? », demande Blamont, qui 
ne « place sa félicité -que dans liiï-mfmie* dans ses opinions, dans 
ses goûts », - — « l'approbation des sots accordée aux sectateurs de 
leurs petits vilains préjugés, tyrahniquement refusée à l'homme 
de génie qui les foule aux pieds, ». Mais Blamont figure dans un 
roman où des concessions, et notament dans le dénouement, sont 
encore faites au public* Aline et Valcour 7 on l'a bien souvent répété, 
est une œuvre intermédiaire entre les romans en apparence mora- 
lisateurs et les romans clandestins. Mais dans Justine et dans 
Juliette (sans parler de la nouvelle moralisatrice d'Eugénie de 
Franval) ce type de personnage reparaît toujours chargé de la 
grande mission de houie versement que Sade lui a confié en le 
créant : le père de famille destructeur de sa famille. C* est donc pré- 
cisément en lui donnant le rôle du héros noir, et non pas celui de 
rhomme vertueux et respectqble, que Sade établit entre sa propre 
personne et celle du père, une identification qui prend la forme 



■j^ TT-7-^^— ^^mimiW-HWJiin'iJ i ■ m <r 



ÉLÉMENTS D'UNE ÉTUDE PSYCHANALYTIQUE 467 



d'une véritable vénération du père* comme contrepartie de cette 
haine vouée à la mère -qui, elle, tient toujours le rôle de la femme 
honorable, afin d'être mieux foulée aux pieds, 

« Ce n'est pas le sang de la mère, dit Bressac, au moment où il 
perpètre son matricide* qui forme l'enfant, c'est celui du père seul ; 
le sein de la femelle fructifie, conserve, élabore, mais il ne fournit 
rien, et voilà la réflexion qui, jamais, ne m'eût fait attenter aux 
jours de mon père, pendant que je regarde comme une chose toute 
simple de trancher le fil de ceux de ma mère. > Conception an ato- 
mique qui» peut-être volontairement faussée, ne nous montre que 
mieux à quel point Sade est hanté par la nécessité qui veut que 
l'homme naisse de la femme, nécessité qui lui paraissait une dégra- 
dation et de la nature et du genre humain. Aussi nous peindra-t-il 
le père perpétuellement révolté contre l'épouse en tant que mère 
qui, partout dans les romans sadiques, est l'obstacle aux rapports 
directs entre le père et ses enfants, et particulièrement aux rap- 
ports sodomites entre le père et le fils* 

La sodomie et l'inceste, voilà ce que Sade exalte comme les attri- 
buts de la paternité : le père doit briser les chaînes conjugales qui 
l'empêchent de jouir physiquement de ses enfants : aucune loi 
naturelle ne s'oppose pourtant à cela. La société a érigé en lois 
sociales certaines lois naturelles, elle n*en a pas légitimé* d'autres, 
voilà ce qui oblige les pères sadiques à recourir à îa ruse, à cacher 
leur paternité à leurs filles, pour coucher avec elles à leur aise une 
fois qu'elles auront atteint l'âge nubile* Le brigand Brisa Testa fait 
à Juliette le récit de son adolescence et donne une description 
minutieuse de l'éducation que lui et sa sœur Gabrielle (lady Claîr- 
wilj compagne de débauches de Juliette) reçurent de leur père 
M, de R,„, gentilhomme philosophe. Cet ennemi des préjugés a 
éduqué ses enfants en observant toujours fidèlement les lois de la 
nature, en compagnie des enfants de son ami, M. de Beval, qui a 
les mêmes opinions pédagogiques. Les enfants se fréquentent fort 
librement : mais déjà entre frères et soeurs s'ébauchent des liaisons 
encore bien innocentes, qui n'auront besoin que de l'encouragement 
paternel pour prendre tout leur essor. Un soir, leur jeune gou- 
vernante, Pamphyle, complice du père, vient tirer de leur lit 
Gabrielle et son frère, les mène dans le saloir et quelle n'est pas la 



(1) Cette initiale est inexacte (\\ d. A.)- 



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468 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



surprise des enfants d'y voir leurs parents et leurs camarades 
de B„. dans les postures les plus étranges ,leur mère subissant les 
assauts de M. de B,., tandis que leur père s'empresse autour de la 
femme de son ami, 3VL de R*„ se met aussitôt en besogne de donner 
à ses enfants les explications nécessaires en leur déclarant que les 
voici en âge d'apprendre les vérités les plus utiles, malgré les cris 
des mères scandalisées et confuses, s'apprête à les faire participer 
à ces exercices initiateurs- C'est à ce moment que Brisa Testa 
apprend à connaître la tendresse paternelle sous une forme assez 
particulière : « >.. unique objet des caresses de mon père, il sem- 
blait négliger tout le reste pour moi, Gabrielle, si Ton veut, l'inté- 
ressait bien aussi»- ; mais ses plus voluptueuses caresses ne se diri- 
geaient que vers mes jeunes attraits, » Puis après que le père lui a 
témoigné le « signe assuré de la prédilection d'un homme pour un 
autre, gage certain de la luxure la plus raffinée, et que les vrais 
sodomites ne prodiguent guère aux femmes », le « coquin » le prend 
dans ses bras, le place sur le ventre de sa mère, et, avec l'aide de 
Pamphyle, le dépucelle sous les yeux de celle qui lui a donné le 
jour, <* Oh ! monsieur, — lui criait ma mère, — à quelle horreur 
vous vous livrez ! votre fils est-il fait pour devenir la victime de 
votre affreux libertinage ; et ne voyez-vous donc point que ce que 
vous osez faire, porte à la fois l'empreinte de deux ou trois crimes, 
pour le moindre desquels Péchafaud est dressé ! >* — « Eh ! mais 
vraiment, madame, — répondait froidement mon père, — c'est 
précisément ce que vous dîtes qui va me faire le plus délicieusement 
décharger. Ne craignez rien,- d'ailleurs, votre fils est parfaitement 
dans Tâge de soutenir ces médiocres assauts ; il y a quatre ans que 
cela devrait être fait : je dépucelle ainsi des enfants beaucoup plus 
jeunes». » 

Cependant, mettant bientôt fin à ces réunions de famille» M. de 
K„ trouve que le moment est venu de se découvrir entièrement à 
son fils : il disgraciera la mère et la remplacera par le jeune R... : 
« -„ mon père m T ayant fait venir dans son cabinet : — Mon ami, me 
dit-il, toi seul vas faire maintenant mes uniques jouissances : je 
t'idolâtre,., ; je vais remettre ta sœur au couvent ; elle est très jolie, 
sans doute, j'ai reçu beaucoup de plaisir d'elle ; mais elle est femme 
et c'est un grand tort à mes yeux ; je serais jaloux d'ailleurs des 
plaisirs que tu goûterais avec elle ; je veux que toi seul reste auprès 



*■ L" 



ÉLÉMENTS D'UNE ÉTUDE PSYCHANALYTIQUE 469 



de moi. Tu seras logé dans l'appartement de ta mère ; elle est faite 
pour te céder le pas... Les assemblées que tu as vues n'auront plus 
lieu». » — Mais ma mère, monsieur, rcpondis-je, ne sera-t-elle pas 
fâchée de ces projets ? — Mon ami, me répondit mon père, écoute avec 
attention ce que j'ai à te dire sur cela : tu as suffisamment d'esprit 
pour m'entendre... Cette femme qui fa mis au jour, est peut-être la 
créature de l'univers que je déteste le plus souverainement : les 
liens qui l'attachent à moi me la rendent mille fois plus détestable 
encore* Breval est au même point avec la sienne. Ce que tu nous 
vois faire avec ces femmes n'est que le fruit du dégoût et de l'indi- 
gnation*.. » Finalement le père, après avoir livré son épouse à toutes 
sortes de tortures pour plaire à son fils 3 décide de la faire dispa- 
raître et incite le jeune garçon à assassiner sa mère : le fils applau- 
dit à ce projet, AL de R.,., pour plus de prudence le sonde aupara- 
vant, fait semblant de blâmer une 'telle résolution, tâche d'éveiller 
des remords ; mais- le fils demeure inébranlable, il a bien profité 
des leçons de son père. 

On ne saurait trouver d'exemples plus typiques du complexe anti- 
maternel ; Bressac est orphelin de père, mais au lieu de transformer 
(à la faveur de l'absence dm père) sa condition de fils eu un rôle de 
second époux auprès de la mère (complexe d'Œdipe positif), il repré- 
sente au contraire la virilité et la cruauté naturelle du père absent, il 
venge pour ainsi dire son absence ; alors que dans le complexe 
œdipien, la suppression du père rend possible le rétablissement de 
l'union primitive de la .mère et de l'enfant, la suppression de la 
mère exécutée conjointement par le père et le fils - — telle qu'elle 
nous est rappportée dans l'histoire de Brisa Testa — en ne faisant 
que mieux éclater la rivalité latente entre la mère et le fils révèle 
cette communauté entre le fils et le père ; cet amour-identification 
dont parle Maeder, Chez Sade, particulièrement, le père châtiant la 
mère en faveur de l'enfant, ou rompant avec son épouse par amour 
pour l s eiifant, le libère de la prison maternelle : L'image du Père 
symbolise aux yeux de Sade la réalisation des passions que la nature 
a mises dans l'homme, image à laquelle Sade aspire désespérément 



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470 HEYUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



II 



Le sens du mal dans l'œuvre de Sade 

■ 

La nature, explique le pape à Juliette, ayant créé l'homme* 
lui-même doué de la faculté de créer» se suscita en quel* 
que sorte un concurrent qui, par sa forme d'existence même 
la privait à la fois de son énergie primitive et des matières 
qu'elle transforme indéfiniment en vue de nouvelles créations. 
Or l'homme par sa tendance à s'individualiser entravait le 
mouvement perpétuel de la nature. Il y eut désonnais les droits de 
la nature et les droits de l'homme, que celui-ci prenait à celle-là ; 
les lois de, la nature et les lois de l'homme, celles-ci contrecarrant 
celles-là. Cette idée n'est peut-être qu'une variante de l'idée plus 
subtile énoncée dans les Journées de Flor belle t sur Tinutilité des 
femmes* supposant que les femmes ne fussent qu'une création pos- 
térieure à celle de l'homme et que le mode d*e propagation de 
l'espèce humaine, l'enfantement par la 'femme, ne se substituât que 
peu à peu à un mode de création qui, selon Sade, n'outrageât pas 
la nature. Mais ce qui semble surtout ressortir de cette vision 
mythologique de deux humanités* Tune naissant directement de la 
nature, l'autre de la femme, c'est l'idée que Finlroduction de la 
maternité dans le monde établit la loi de la reconnaissance de la 
créature envers le créateur (idée de Dieu), de la reconnaissance de 
la progéniture envers la mère, et qu'ainsi se trouva inauguré Le 
règne des contrats indissolubles donnant aux uns les moyens 
moraux de se soumettre et d'enchaîner les autres ; le règne des 
notions religieuses, inspirées par la crainte et l'incertitude. La con- 
clusion philosophique qu'implique cette attitude négative vis-à-vis 
de l'ordre maternel sera, donc l'affirmation de la loi antérieure à 
celte ordre, la loi de V ingratitude, laquelle est proprement la loi de 
la nature : intégrée dans le mouvement perpétuel, les créatures 
ignorent la crainte qui les retiendrait de détruire celles-là même qui 
les auraient favorisées en quelque manière que ce soit, le mérite 
étant inconnu dans, un ordre qui n'attache pas plus de prix à telle 
créature qu'à telle autre. « L'homme coûie-t-il à la nature ? Et en 
supposant qu*il lui coûte, lui coûte-t-il plus qu'un singe ou qu'un 
éléphant ? » " 



^ 



ÉLÉMENTS D'UNE ÉTUDE PSYCHANALYTIQUE 471 



Substituer à la loi de la reconnaissance et du mérite, lois de 
* riiumaniié maternelle» la loi de l'ingratitude, en rétablissant « les 
premiers moyens de la nature », tel sera le but de cette vaste cons- 
piration que Sade organise dans son œuvre : et avec les conspira- 
teurs nés de son cerveau — qu'ils se nomment Blangis ou Juliette, 
Dolmancé ou Blamont, Mme de Saint-Ange ou Noirceuil, Bressac ou 
Saint-Fond — en se servant des armes terminologiques de V huma- 
nité maternelle, les notions de vice et de vertu, afin de mieux pou- 
voir ta meurtrir, il érige le monde du mal où la m ère est violée 
par ses enfants, où le père couche avec ses iils et ses filles* où le 
fort écrase le faible non pas seulement parce qu'étant le plus fort, 
mais parce qu'il éprouvera du plaisir à écraser. 

Dans ce inonda le Dieu de l'humanité maternelle qui récompense 
les créatures qui ont mérité sa grâce, se démasque : c'est l'Etre 
-suprême en méchanceté, dont Saint- Fond (Juliette, T. II) fait 
l'apologie, sorte de divinisation du père incestueux et sodomite, du 
père à la fois créateur et destructeur du genre humain. Etre « très 
vindicatif, très barbare, très méchant, très injuste, très cruel », 
c'est dans le mal qu'il a créé le monde, c'est par le mal qu'il le sou- 
tient ; c'est pour Le mal qu'il le perpétue ; c'est imprégnée de mal 
que la créature doit exister ; c'est dans le sein du mal qu'elle 
retourne après son existence. « Si donc nous voyons le désordre et 
Je crime régner en maîtres dans cet univers dont la créature la 
« plus intéressante » est pétrie de vices de contradictions et d'infa- 
mies : il faut admettre que le mode appelé à tort le mal est d'une 
ielle nécessité aux: vues du créateur de l'univers qu'il cesserait d'en 
être le maître si le mal n'existait pas universellement sur la terre », 
J\ T e l'ayant créé que pour le mal, tout ce qu'il nous fait commettre 
doit être nécessaire à ses pians : « ... Que lui importe que je souffre 
de ce mal, déclare Saint-Fond, pourvu qu'il lui soit nécessaire* Ne 
semble-t-il pas que je sois sou enfant chéri ? Si les malheurs dont 
je suis accablé depuis Le jour de ma naissance jusqu'à celui de ma 
mort prouvent son insouciance envers moi, je puis très bien me 
tromper sur ce que j'appelle maL Ce que je caractérise ainsi rela- 
tivement à moi est vraisemblablement un très grand bien relative- 
ment à l'être qui m'a mis au monde ; et si je reçois du mal des 
autres, je jouis du droit de le leur rendre, de la facilité même de 
leur en faire le premier ; voilà dès lors le mat mi bien pour moi, 
«comme il l'est pour l'auteur ..de mes jours relativement à mon exis- 



1-^w 



472 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^^^Mfcrik 



tence ; je suis heureux du mal que je fais aux autres comme Dieu 
est heureux de celui qu'il me fait ; îl n'y a plus erreur que dans 
ridée attribuée au mot ; mais dans le fait, voilà et le mal nécessaire* 
et le mal un plaisir, pourquoi ne Tappellerai-je pas un bien ?,., » 

On ne saurait donc plus douter un instant que pour plaire à Dieu 
l'homme ne doive adopter tous les vices : car plus il en sera imprégné 
et moins il souffrira au moment de rentrer dans le sein du mal. Par 
contre, les créatures vertueuses subiront les plus atroces souffran- 
ces parce qu'elles n'auront pas été immunisées. Voici comment 
Saint-Fond dépeint ce retour des êtres vertueux et des vicieux dans 
le mal qui les absorbera en faisant subir aux uns et aux autres plus 
ou moins de tourments: « ..comment, allez-vous m*objecter, le 
mal peu Ml être tourmenté par le mal ? Parce qu'il s'augmente en 
retombant sur -lui-même» et que la partie admise doit être néces- 
sairement écrasée par la partie qui admet, cela par la raison qui 
soumet toujours la faiblesse à la force* Ce qui survit de l'être natu- 
rellement mauvais, et ce qui doit lui survivre puisque c'est l'essence 
de sa constitution existante avant lui, et qui existera nécessaire- 
ment après, en retombant dans le sein du mal, et n'ayant plus la 
force de se défendre, parce qu'il deviendra le plus faible, sera donc 
éternellement tourmenté par l'essence entière du mal, à laquelle il 
sera réuni ; et ce sont ces molécules malfaisantes qui, dans Topé- 
ration d'englober celles que ce que nous appelons la mort réunit à 
elles, composent ce que les poètes et les imaginations ardentes ont 
nommés démons. » De ce moment, l'homme vertueux « plus faible 
que Pâtre absolument et entièrement vicieux » sera par conséquent 
une proie plus facile pour les molécules malfaisantes auxquelles 
sa dissolution élémentaire le réunira. Et quand les âmes ver- 
tueuses se présenteront devant l'Etre suprême en méchanceté : 
« Les malheurs perpétuels dont je couvrais l'univers — leur dira- 
Mi — ne devaienMls pas vous convaincre que je n'aimais que le 
désordre et qu'il fallait m 'imiter pour me plaire ?.♦. Imbécile ! pour* 
quoi ne m'imitais-tu ? Pourquoi résistais-tu à ces passions que je 
n'avais placées dans toi que pour te prouver combien le mal m'était 
nécessaire ? Il fallait suivre leur organe, dépouiller comme moi 
sans pitié la veuve et l'orphelin, envahir l'héritage du pauvre, faire 
en un mot l'homme servir à tous tes besoins, à tous tes caprices 
comme je le fais.,, » Comme je le fais,.. 

Si donc, par une sorte de courtoisie; philosophique, Sade, athée, 



■ ■-■■■— «-■■■»—■ ■»-^^^^^—^^^^^^—^—^^^fc^*ï^fc^^^» 



ÉLÉMENTS D ? UKE ÉTUDE PSYCHANALYTIQUE 473 



veut bien un instant accorder aux « dévots » l'existence d'un Dieu, 
créateur de l'univers, ce n'est que pour mieux les décevoir : Car 
Dieu ne peut être qu'identique à= l'univers qu'il a créé ; cruel, traî- 
tre, féroce, injuste. Or un Dieu parfait ne peut avoir créé un monde 
aussi déplorable : à moins que ce ne soit pour tenter l'homme et 
alors il ne s'agit encore et toujours que d'un Dieu barbare, Au 1 re- 
nient dit, le monde étant bien misérable, il faut évidemment 
admettre que ce que Ton nomme crime plaît infiniment à Dieu ; de 
ce moment, libre à vous de croire — déclare Sade aux déistes — 
soit à la plus épouvantable des divinités, soit à la plussimple exis- 
tence des lois inexorables et éternelles de la nature se suffisant à 
elles-mêmes* 11 en sera de même pour le concept de la vie éternelle. 
Si vous admettez l'immortalité individuelle rien ne vient contredire 
la possibilité effrayante que les passions et les tourments ne conti- 
nuent à tourmenter éternellement l'individu. Le retour de l'individu 
dans le sein de la nature n'esMl pas bien plus une absolution véri- 
table ? 

Il serait donc 'bien risqué de confondre — comme on ne Ta fait 
que trop souvent — la pensée sadique avec le sadisme de certains 
de ses personnages. Si donc* nous entendons Saint-Fond, professer 
la religion de PEtre suprême en méchanceté réservant des peines 
éternelles à ses créatures, c'est que, conséquent avec lui-même, il 
espère trouver un moyen pour prolonger le supplice de ses vic- 
times dans P autre inonde et ne cherche qu'à étendre son champ 
d'action, c'est que, nous le montrant tel quel, Sade ne fait que 
parachever le portrait du personnage. Le mai qui, dit encore Saint- 
Fond, est un être moral, et non pas un être créé ; un être éternel et 
non pas périssable, qui existait avant le monde, qui constituait Vitre 

i 

monstrueux, exécrable qui put créer un monde aussi bizarre, le mal 
n'est qu*un autre terme pour définir l'essence dynamique de la 
nature perpétuellement en transformation : une notion formée par 
la créature pour laquelle c'est un mal de succomber au processus 
du mouvement perpétuel, et pour laquelle ce serait un bien d'être 
conservée éternellement dans son individualité* Dans ce sens, le 
bien est une notion statique : un univers équilibré permettrait cette 
durée éternelle : mais un univers dont Pessence est le mouvement 
et le devenir implique forcément la destruction des créatures en 
faveur de créatures nouvelles ; affirmer que la créature doit « exis- 
ter pétrie de vices » signifie qu'elle doit consentir à n'être elle-même 



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474 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



dans son essence que toujours en décomposition et en recomposi- 
tion perpétuelles (moralement et physiquement) pour suivre le 
.mouvement général ; la vertu fais tint souffrir les êtres au moment 
<où ils rentreront dans le mal originel (c'est-à-dire dans le mouve- 
ment) signifie tout ce par quoi l'homme se sent obligé à prendre 
une attitude qui obstrue le mouvement dans lequel toute, créature 
se trouve engagée ; devenue un obstacle, elle doit donc être 
anéantie. Enfin dans FEtre suprême en méchanceté qui* infini - 
anent ingrat, ne saurait reconnaître du mérite aux êtres d'avoir été 
mauvais pas plus que d'avoir été vertueux, nous reconnaissons bien 
la nature que le chimiste Àlmani (La Nouvelle Justine, T, III) 
dépeint comme uniquement occupée à nuire aux hommes, comme 
si le mal était son unique élément, laquelle, ne créant jamais que 
pour détruire, ne saurait respecter sa progéniture, sans sortir de 
son rôle ; car, « Vèiat moral d'un homme étant un état de tranquil- 
lité et de paix » et son « état immoral un état de mouvement perpé- 
tuel », il faudrait que, pour favoriser la créature morale» le mouve- 
ment perpétuel s'arrêtât, 

La notion de la Nature destructrice de ses créatures procède direc- 
tement du conflit initial qui détermina le psychisme de Sade. 

Elle représente la projection grandiose sur le plan métaphysique, 
du moment traumatique où l'enfant se sentit trahi par la mère. 
Ainsi, ce qui était 'à l'origine un motif de souffrance, devient sur le 
plan métaphysique, la réparation même de cette souffrance ; l'expé- 
rience de la déception est vécue une seconde fois en tant que loi 
universelle : la nature n'aime pas ses créatures. L'être lésé 
peut l'accepter sous cette forme : il s'intègre dans le mou- 
vement perpétuels « ta fosse une fois recouverte, il sera semé dessus 
des glands, afin que par ta suite, le terrain de ladite fosse se trouvant 
réuni et le taillis se trouvant fourré comme il Vêtait auparavant, les 
traces de ma tombe disparaissent de ta surface de la terre, comme je 
me flatte que ma mémoire s'effacera de Vesprit des hommes ». 
L'émouvante amertume de celte phrase si magnifiquement hautaine 
que nous lisons dans son testament» ne contient-elle pas à elle seule 
toute sa philosophie ? Si l'union amoureuse avec la mère a échoué, 
l'union avec le père a permis rétablissement d'une c021mum10n.de 
l'individu et de la Nature au sein de l'ingratitude universelle. 



Le rôle des Zones Erogènes 
dans la Genèse du talent artistique 



par W. BISCHLER 



Parmi les sources psychologiques infantiles et inconscientes de 
l'art, il est un groupe que Ton n'a pas encore assez relevé, à notre 
avis- On a parlé des divers complexes qui président à la genèse de 
l'œuvre esthétique, et en par lieu lier des complexes d' Œdipe et de 
Caïn (motif incestueux), de naissance (motif du héros spectaculaire, 
exhibition et curiosité). On a montré que l'activité artistique est 
■svant tout expression du moi, libération, catharsis véritable : l'ar- 
tiste projette dans ses œuvres ses conflits, ses complexes, ses ten- 
dances profondes, et s'en débarrasse en quelque sorte sans agir par 
lui-même* Mais ce qu'on n'a pas assez relevé, c'est que cette réalisa- 
tion du moi ne se produit pas au hasard, que les voies d'extériori- 
sation des tendances répondent à des besoins profonds* Certes, il est 
connu qu'un peintre^ un poète, un musicien expriment chacun leurs 
idées et sentiments à sa manière, et l'on parlera de dons, de talent, 
de génie propre. Or, la psychanalyse ne nous a pas encore beaucoup 
renseigné sur les causes intimas de ces divers modes d'expression ; 
d'ailleurs, il nous semble que « l'instrument » propre à chaque 
artiste, non seulement lui permet de se faire comprendre, voir ou 
entendre, mais qu'il joue un rôle dans la vocation elle-même. En 
d'autres ternies, il faut, pour qu'un écrivain, musicien ou peintre, 
cherche à créer des œuvres personnelles, outre les conditions qu'on 
a souvent relevées {complexes ci-dessus), personnels ou collectif s> 
(base de « l'inspiration »), qu'il ait, comme on dit, un talent, la faci- 
lité et le désir de s'exprimer d'une certaine manière, dans un genre 
donné. Or, ce talent peut lui-même être analysé, on peut découvrir 
les origines inconscientes de cette -préférence, donnée à une capa- 
cité psychique d'extériorisation. 

Il semble, d'après les quelques études qu'on a faites dans ce 
domaine, qu'il s'agisse, dans ce choix de moyens, de zones erogènes, 
qui ont été le lieu de fixation d'une quantité particulièrement forte 
<de libido, €es zones, bien décrites et analysées par Freud et par un 



t 



^^B^^^BV 



476 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



certain nombre d'auteurs, à d* autres points de vue, jouent un rôle; 
important dans le développement de la sexualité, ainsi que dans les. 
symptômes névrotiques divers. La plus importante, c'est évidem- 
ment la zone génitale, source de volupté par excellence, lieu de fixa- 
Uoji définitif de la libido normale. Aussi devrons-nous retrouver 
dans tous les arts une manifestation de cette fixation. 

En second lieu, nous mentionnons la zone anale. Un stade impor- 
tant du développement sexuel, c'est précisément la fixation de la 
libido sur cette partie du tractus digestif : il y a plaisir particulier 
chez l'enfant, soit "à retenir, soit à évacuer, soit enfin a manier des 
excréments, puis par extension tout objet qui s'en rapproche par sa 
consistance, son aspect ou son usage (substances plastiques, argent», 
temps, etc.). Cet éroiisme anal peut, on le sait, s'exprimer librement 
ou être refoulé, provoquant des réactions, des compensations, subs- 
titutions ou sublimations. Enfin, on connaît son rôle dans certaines 
perversions (sadisme-masochisme) des névroses et psychoses (né- 
vrose obsessionnelle, mélancolie, etc.)- Nous montrerons son impor- 
tance au point de vue de la genèse de divers talents artistiques. 

Proche parent de la zone anale, quoique à son opposé, se trouve la 
zone buccale (ou orale). L'excitation de cette région est une des pre- 
mières sources de jouissances du petit enfant (tétée* succion) ; un 
des chocs les plus importants dans révolution psychique consiste 
précisément dans le sevrage, la séparation d'avec le sein maternel, 
sorte de seconde naissance* Si ce choc est fort; précoce ou brusque» 
il peut donner lieu à des troubles de développement ; on Pa décrit 
un complexe de sevrage. Le stade de succion constitue une première 
étape dans le développement de Pérotisme buccal. L'apparition des 
dents prélude à la seconde : avec eux apparaissent des tendances 
agressives (accaparer pour manger, mordre, détruire : tendances 
cannïbalistes). On parle d'un sadisme buccal. 

En tout cas, la zone buccale, comme la zone anale, est longtemps 
source de plaisir, comme elle, elle est érotisée. Elle peut d'ailleurs le 
rester toujours à un certain degré. Cette zone tient une place dans la 
constitution de perversions, névroses, psychoses (en particulier les 
toxicomanies, la folie maniaque dépressive)* Dans l'art, Pérotisme 
buccal joue, nous le verrons, un rôle important. 

On a récemment rattaché à cette zone une autre région ou sys- 
tème fonctionnel comme source d'un érotisme analogue : la zone 
nasale ou respiratoire* Elle joue cependant un rôle accessoire. 



DE LA GENÈSE DU TALENT AÏITJSTIQUE 477 



A côté des trqis zones essentielles, il faut mentionner deux 
■autres organes (ou systèmes) qui peuvent s'érotiser. C'est d'abord le 
système musculaire ; on sait que le petit enfant aime à s'agiter, à 
remuer, et il faut admettre que ses mouvements font naître en lui 
un plaisir particulier. Plus lard, le besoin de- marcher, de prendre, 
de s'emparer d'objets, de parler, procède de la même source* Cet 
érotisme se rattache d'ailleurs nettement aux tendances sadiques ; 
prendre, s 'emparer pour détruire ou pour posséder semblent des 
activités nées de la volupté « musculaire », et sont apparentées à 
l'action de mordre, de digérer ou de conserver. 

Nous signalons la peau elle-même comme source d'un plaisir 
sexuel spécial : l'exhibition (être vu, complexe spectaculaire). L'autre 
face de ce complexe, le plaisir visuel (voir Schaulust), se rattache 
aux yeux ; cependant, ces organes ne peuvent représenter qu'indi- 
rectement, et à un stade évolué du développement, un érotïsme par- 
ticulier* Quant aux oreilles, leur rôle au point de vue du développe- 
ment sexuel est encore obscur* 

Après avoir ainsi sommairement passé en revue les zones éro- 
gènes, tâchons d'examiner leurs rapports avec la genèse et le déve- 
loppement des tendances esthétiques. 

Il est évident que dans tous toute activité artistique l'éroiisme 
normal, sexuel, doit être nu premier plan. N'est-ce pas le plaisir 
sexuel qui est s sinon la source exclusive, du moins la cause essen- 
tielle de tout art ? La poésie, la musique, beaucoup de productions 
picturales et sculpturales idéalisent l'amour sous toutes ses formes 
et ses aspects. Sublimation, compensation, dérivation, substitution 
de poussées erotiques mal ou non satisfaites, inhibées, i*efoulées ou 
réprimées, telles semblent les fonctions principales de l'art, si Von 
le considère à ce point de vue. Et l'inspiration de la plupart des 
poètes, musiciens et peintres n'est-elle pas nettement amoureuse ?•„ 
Nous n'insisterons donc pas sur ce point. Nous voulons cependant 
relever ici un fait intéressant» La fonction génitale consiste avant 
tout à s'unir i un autre individu en lui abandonnant une portion de 
son être, en excrétant pu extériorisant quelque chose qui faisait 
partie du mot (ou en le recevant de son partenaire)* C'est essentiel- 
lement une activité « oblative « selon l'heureuse expression des 
analystes français, Il y a besoin de fusion de deux êtres en un seul 
par l'apport des produits de l'un d*eux à l'autre, fusion rendue 
complète et définitive par celle des deux cellules complémentaires* 



478 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



-■- . i 



Et d'autre part l'individu qui reçoit les produits excrétés de l'autre 
est chargé de l'élaboration d'un être nouveau qu*îl nourrira encore 
longtemps après sa naissance. 

Or, dans l'activité esthétique ces diverses fonctions ne se réa- 
lisent-elles pas sur le plan spirituel ? L'oblation, le don d'une partie 
de soi-même paraît le propre de l'artiste, créateur par excellence* 
Tandis que le rôle passif de la femme reviendrait alors au contem- 
plateur ou auditeur .qui communie avec le créateur dans la jouis- 
sance esthétique. Maïs d'autre part la partenaire réceptive reprend 
son rôle de premier plan, rôle actif de productrice et génératrice, qui 
est également propre à l'artiste* Celui-ci se confond ainsi successive- 
ment avec les deux partenaires à la fois penseur qui engendre des 
idées, les féconde et artisan qui mûrit" et élabore les pensées 
reçues, les transforme en œuvres. 

Mais pensons à d'autres érotismes plus particuliers, Considérons 
d'abord la zone anale. C'est elle qui a été le mieux étudiée et la 
psychanalyse a assez vite reconnu son importance pour l'accomplis- 
sement de certaines activités. Tout travail qui s'occupe du manie- 
ment de matières plastiques, molles ou fluides* le pétrissage de la 
pâte, du sable, le moulage du plâtre, le brassage de couleurs semble 
dériver de l'intérêt pour les produits d'excrétion, donc d'érotisme 
anal. Ainsi le sculpteur, souvent le peintre, montrent de rattache- 
ment à ce stade primitif de développement. Certes il s'agit plutôt 
de la matière que des tendances elles-mêmes ^sadisme). En tout 
cas, il est intéressant de noter chez ces deux catégories d'artistes 
des manifestations de l'activité anale du petit enfant. Ils semblent 
éprouver une satisfaction spéciale à toucher de leurs mains la terre 
glaise, le plâtre, le marbre, à le mouler, à mélanger des couleurs 
vives et chaudes. Relevons aussi à ce propos que le peintre ou 
sculpteur ont une ]>rédïIection à créer des œuvres en reproduisant 
des modèles fournis par la nature : cela semble indiquer aussi un 
certain degré de narcissisme (identification avec les parents, plaisir 
ou volupté a s'aimer soi-même dans ses créations). C'est évidem- 
ment dans ces deux arts que les 2^oussées érotiaues se montrent 
dans leur état le plus simple» le moins évolué. 

Considérons la zone buccale (nous ne distinguerons pas ici le 
stade de la succion et celui du cannibalisme). Dans un article récent, 
paru dans Ylnlernational Journal of Psychoanalysis <N° 4 octobre 
J931), le D r Brill attire notre attention sur l'crotisme oral et son 



1 



DE LA GENÈSE DU TALENT ARTISTIQUE 47 ft 



importance dans la genèse de la poésie* Celle-ci,, dit-il, exprime 
jusqu'à un certain degré, une volupté verbale* c'est-à-dire que le 
poète éprouve la satisfaction à créer des sons, rimes, rythmes per- 
sonnels ; il ressemble en cela à l'enfant qui aime à jouer avec les 
syllabes, les mots, à les répéter, les déformer, à inventer un langage 
nouveau* C'est ce que montre bien la langue dite bébé, consistant 
m une répétition, avec des modifications très minimes des mêmes: 
sons, syllabes et lettres. Le sens importe ici moins que la phonation* 
rémission et la modulation même des sons. On trouve un plaisir 
identique verbal chez les primitifs, des malades, névrosés ou aliénés* 
surtout dans la phase d'excitation ; Us jonglent en quelque sorte 
avec des mots, créent des rimes et même des strophes entières, 
souvent sans chercher à y mettre une signification .spéciale» mais 
uniquement pour le plaisir de s'écouter, parler ou chanter. 

II faut rapprocher cette jouissance vocale, dérivée de Férotisme 
buccal (labial, lingual et pharyngé) du stade magique des dévelop- 
pements de la pensée chez l'enfant En prononçant des mots, celui- 
ci. comme le primitif, croit en même temps pouvoir agir sur l'objet 
ou l'être signifié. Il est évident que ce sentiment d'action à distance* 
de pouvoir occulte, de toute puissance de la parole et de la pensée, 
contribue pour beaucoup à augmenter et à développer le plaisir de 
parler et articuler des sons* Songeons seulement que nombre de 
poètes peuvent être considérés comme de grands enfants ; ils 
créent en quelque sorte des mots ou des rythmes nouveaux, se 
croient ? inconsciemment au inoins, tout puissants par le verbe. 

Et ce que nous avons dit de la poésie peut s'appliquer* avec cer- 
taines restrictions, à toute activité littéraire. Evidemment ici le 
sens des mots devient prépondérent, mais il ne faut pas non plus; 
négliger le style, le rythme, l'expression verbale. Cela est surtout 
vrai pour les genres dramatiques et l'éloquence où l'importance de 
la forme paraît évidente. 

Enfin la musique tire une grande partie de son pouvoir d'irradia- 
tion sur les hommes de cet érotisme vocal, soit directement comme 
chant, soit indirectement comme musique instrumentale. Le pou- 
voir magique du mot agit également dans une certaine mesure. 

Nous devons encore souligner à propos de la phonation, son rôle 
social» comme expression de sentiment et d'idée, comme lien entre 
les hommes. 11 s'ensuit que les arts plutôt narcissiques (peinture,. 
sculpture, musique et poésie) se servent d'autres moyens d'exprès- 



480 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sion que les arts plutôt sociaux (littérature proprement dite, drame, 
opéra) où la parole est efficiente avant tout. Par là aussi ces derniers 
genres sont plus intellectualisés, se trouvent à un stade plus élevé 
de sublimation. 

Arrivons à Férotisme musculaire. On a passablement discuté là- 
dessus, ne sachant au juste comment il s'exprime. Nous avons 
relevé plus haut le plaisir particulier de l'enfant (et des primitifs, 
des malades exaltés), à remuer, à s'emparer de ce qui est autour de 
lui, à manier les objets, les détruire. 

Un premier art qui dérive de cetie source de jouissance, c'est la 
danse. Et Ton sait qu'elle consistait autrefois (et consiste chez les 
primitifs) en une série de mouvements rythmés, réguliers, de plus 
en plus rapides, aboutissant à la trépidation saccadée, frénénique. 
ïl est naturel de penser que cet ensemble de gestes, d'actes plus ou 
moins coordonnés, est en rapport avec Férotisme musculaire du 
petit enfant ; son caractère rythmique est au surplus une source 
particulière de voluptés, de nature manifestement sexuelle. 

On pourrait faire ici une petite objection. La danse, dira-t-on, ne 
crée rien, ne peut donc être considérée comme un art proprement 
dit, expression d'une individualité. Cela est vrai, mais ï! faut remar- 
quer qu'il s'agit d'un art éminemment social ; tandis que d'autres 
activités esthétiques cherchent à créer une communion (sexuelle, 
spirituelle, morale) en Ire le créateur et le spectateur, ici la commu- 
nion se réalise d'elle-même par Fa s social ion des individus exécutant 
fiïmullanément leurs mouvements rythmiques* D'ailleurs» certaines 
danses esthétiques, plastiques, peuvent être considérées comme de 
véritables productions personnelles, comme des œuvres d'art. 

L'émission de la voix peut aussi être assimilée à Férotisme mus- 
culaire- Cest évidemment une question de nuance, si on veut la rat- 
tacher à la zone buccale, ou plutôt envisager le mouvement d'arti- 
culation en luMnême. 

La peinture et la sculpture tirent également une partie de leur 
force d'attraction du plaisir musculaire. S'il s'agit d'une statue ou 
de la représentation picturale d'un individu en mouvement, accom- 
plissant un geste, ayant une altitude donnée, le créateur comme le 
contemplateur s'identifient en partie avec lui et ressentent certaine- 
ment des émotions particulières à articuler leurs membres, à adop- 
ter telle attitude (par introversion, bien entendu). En outre, le 



1 



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DE LA GENÈSE DU TALENT ARTISTIQUE 181 



peintre ou le sculpteur doivent éprouver une satisfaction mi gêner is 
à modeler, brasser des pâtes ou des couleurs, indépendantes de In 
matière elle-même* Le dessinateur rentre dans le même groupe : lui 
aussi doit aimer l'accomplissement de gestes harmonieux et élé- 
gants» souples et rythmés. 

Faut-il citer enïm l'écrivain aimant à manier sa plume» le vir- 
tuose* pianiste ou violoniste» se laissant aller au plaisir de faire 
glisser leurs doigts sur les touches ou les cordes de leur instrument ; 
enfui l'acteur dramatique, jouant, gesticulant, agissant avec tonte 
sa personne ? 

Nous ne ferons que signaler Férotisme tactile» encore peu étudié, 
qui doit manifestement jouer un rôle chez le sculpteur qui touche 
Ja terre glaise, le plâtre ou le marbre Ua distinction d'avec Féro- 
tisme anal est assez délicate), 

Parlons enfin du plaisir visuel (spectaculaire)* Celui-ci a déjà 
fait l'objet d'analyse, surtout sous sa forme sublimée (connaître, 
savoir, se montrer) , Cependant, même dans ses manifestations les 
plus simples, il apparaît clairement chez nombre d'artistes* C'est 
surtout le cas chez le sculpteur et chez le peintre : voir des couleurs 
harmonieuses» chatoyantes» des formes nettes, agréables et régu- 
lières doit certainement leur procurer une satisfaction intense. Ici 
le contemplateur ne se distingue pas du créateur» mais celui-ci res- 
sent cependant ses émotions avec plus de netteté, puisque c'est lui- 
même qui a produit cet ensemble de traits, qui a choisi ses nuances. 
Il faut aussi citer ici certains poètes très visuels» qui aiment à dé- 
crire en couleurs claires, intenses, les visions intérieures dont ils 
sont hantés, 

Nous avons vu que chez la plupart des artistes plusieurs facteurs 
erotiques sont en jeu» se mêlant plus ou moins intimement pour 
façonner le talent particulier du créateur. Cependant, dans chaque 
cas, il y a prédominance de une ou deux tendances essentielles, que 
l'analyse minutieuse de l'individu ou de ses œuvres pourrait déce- 
ler, et dont la combinaison spécifique et caractéristique donne sa 
nuance distinctive au génie de l'artiste. En outre» il ne faut pas 
négliger les complexes collectifs ou personnels qui ont agi sur lui, 
dont il a gardé l'empreinte et dont sa vïe et son œuvre sont l'expres- 
sion plus ou moins fidèle* . - 

Si nous avons ramené des qualités esthétiques à leur composante, 

RKVUE FtlAN^AlSE DE PSYCHANALYSE. 14 



482 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



en montrant leur racine en quelque sorte physiologique, cela ne 
doit certes pas rabaisser leur valeur, mais simplement prouver que 
même le choix de l'expression» la forme peut être intéressante et 
utile à connaître* en fournissant des renseignements précieux sur 
Part et l'artiste ; nous voyons ainsi qu'il n'y a pas de manifesta- 
tions, simples ou évoluées, de notre personnalité, qui puissent échap- 
per à l'investigation psychanalytique. 



/' 



BIBLIOGRAPHIE 



Psycho-analysis Today ; Its scope and f Miction* Edited by 
Sandor Lorand. Londres* Allen 1932 ? 370 pages. - 

Ce livre contient une série d'articles sur les principaux problèmes de 
la psychanalyse. Son mérite est d'être rédigé par une série de psychana^ 
lystes particulièrement qualifiés, La place nous manque pour analyser 
la pensée de chacun d'cux> mais la liste des articles et de leurs auteurs 
donnera une juste idée de l'intérêt de ce volume, 

Fëkenczi : « L'influence de Freud sur la médecine ». 

Alex an» er : « Développement de la psychologie du moi », 

Meyer ; « Mécanisme des rêves et leur interprétation ». 

Numbebg ; « Les hases théoriques du traitement psychanalytique ».. 

Lorand : « Formation du caractère et psychoanalyse. » 

Williams : «Le développement de l'hygiène mentale ». 

Brill ; <t La sexualité et son rôle dans les névroses »• 

Oberndorf : « Relations entre enfants et parents », ■ - 

Klein : « Les premiers stades du développement de la conscience chez 

l'enfant ». 
TAi. Ames : « Prophylaxie des troubles nerveux et mentaux chez Pen- 

fant ». . ■ - 

Schilder : <c Le sens des névroses et des psychoses ». 
Gloveji : « Le caractère névrotique », * 

Kardinkr : « Hystéries et j^hobies ». 
Lewin : « Les obsessions », 
Zilïîoorg : ft La folie maniaco-dépressive », 
Laforgue : « Les schizophrénies » + 
Hinsie : « La paranoïa ». 

Ophuijsen : « Psychanalyse des psychoses organiques ». 
Bunker ; « Psychothérapie et psychoanalyse ». . 
Jellipfe ; « Psychanalyse et médecine interne », 
Roheim : « Psychanalyse et anthropologie ». '""" ■ 

Jones : « Psychanalyse et religion ». 
Wittels r « Psychoanalyse et littérature », 
Schilder : « Psychoanalyse et criminologie j>. 

Marie Bonaparte : Edgar d Poe. 2 vol., 922 pages. Paris, Denoël 
et Steele, 1933. Avec un avant-propos de Sîgin, Freud. 

Cet ouvrage magistral témoigne non seulement d'un labeur considé- 
rable et d'une vaste érudition, mais encore d'un sens très pénétrant de 

H* 



4SI REVUE FRANÇAISE JOE PSYCHANALYSE 



l'analyse et d'un goût ardent de la démonstration précise. Souvent, en 
suivant l'enchaînement des idées, il nous a semblé retrouver les qua- 
lités logiques du professeur Freud* Chaque détail est repris^ mis en valeur 
et concourt avec une rigueur implacable à la démonstration poursuivie. 
Si par moments le lecteur eût préféré qu'on lui trace avec plus de con- 
cision les grands traits de la personnalité psychopathologique d'Edgar 
Poe T telle qu'elle apparaît dans sa vie et dans son œuvre, il faut avouer 
que cette concision n'eût pas été compatible avec la rigueur de démons- 
tration que Mme Marie Bonaparte s'est imposée. Et comment reproche* 
rions-nous le choix de la méthode adoptée puisque cette biographie 
poursuit avant tout un but 'd'érudition ? Il ne nous reste, au contraire, 
qu'à féliciter Fauteur de la conscience et de la patience qu'elle a mises 
à l'édification de ce monument littéraire et psychanalytique* 

Les trois cents premières pages environ sont consacrées au récit de la 
vie du poète, et chemin faisant Mme Marie Bonaparte analyse ces 
poèmes. 

Edgar Poe était fils de comédiens ambulants. Son père abandonna les 

siens, sa mère mourut alors qu'il n'avait pas trois ans* Il fut recueilli 

par la famille John Allan, tandis que sa petite sœur, qui devait rester 

Joute sa vie une débile mentale, fut adoptée par la famille Mackensie. 

Tout ceci se passait en 1811, à Rîchmond. 

Cette mort tragique d'une mère phtisique abandonnée et dans la 
misère devait avoir un retentissement profond sur toute l'existence de 
Poe. Depuis ses premières flammes jusqu'à ses dernières amours, nous 
3e verrons toujours resté fixé au même type de femme ; cheveux noirs* 
grands yeux noirs, teint pâle et un mélange de distinction et de lan- 
gueur romantique. 

La nostalgie de la mère morle se marque encore par ce besoin d'asso- 
cier toujours l'amour à la mort. Toute" -l'âpre mélancolie de son talent 
ne se marquc-t-elle pas dans ces vers : 

Je n'ai jamais pu aï mer que là ùî\ la mort 
Mêlait son souffle h celui de la beauté, 
Ou bien Ki où l'hymen, Je temps et la destinée 
Marchaient entre elle et moi* 

La place nous manqiïe pour retracer ici la carrière amoureuse du 
grand poète, mais sans cesse elle inspira de nouveaux vers où cette nos- 
talgie passionnée de rejoindre l'objet aimé dans l'au-delà réapparaît* 

Cette fixation à la mère devait écarler Poe des réalités physiques de 
la vie conjugale. Chaque fois que l'occasion d'un mariage devait se pré- 
senter. Fauteur de Ligeia fait une fugue et se plonge dans l'alcool ou le 
laudanum pour échapper mieux à la réalité* 

Sa passion l'inspire avec d'autant plus d'ardeur qu'il sent son objet 
aimé plus à" l'abri d'une possession physique. 

Mme Marie Bonaparte a consacré le reste de son ouvrage à Têtu de des 
contes de Poe, Les contes comme les rêves ont une texture inconsciente 
qui permet de mieux pénétrer les couches profondes de leur auteur. 



m±wv 



BIBLIOGRAPHIE 185 



Cette étude n'est pas faite dans un ordre chronologique, les motifs de 
l'inspiration ont servi de base à celte classification* Un premier cycle 
concerne la mère morte- vivante* Poe y décrit ton jours la même femme 
aux cheveux noirs, aux grands yeux et au teint pâle. Cette femme meurt 
et son mari, dans des hallucinations diverses, la fait revivre, A ce cycle 
appartiennent Bérénice, Morella y Ligeia, La chute de la Maison Ushcr* 
Elconora, Le portrait ouate, L'assignation* Mclzengersteîn. Chacun de ces 
contes a sa particularité que Mme Marie Bonaparte fait ressortir avec 
finesse* 

Viennent ensuite les contes qui appartiennent au cycle de la mère- 
paj'sage. La nostalgie de Certaines terres lointaines ou aimées symbo- 
lise la nostalgie de la mère. Ce sont encore des descriptions de jardins où 
kommcille une morte. Ailleurs, c'est la mer qui symbolise l'éternelle nos- 
talgie du poète. 

Bien que de nombreux contes fassent allusion à l'impuissance de Poe, 
ce thème a été repris de façon symbolique et plus systématiquement 
dans Perte d'haleine.. On sent au travers de ce récit combien le jeune 
Edgar a été écrasé et mutilé par John AUan, le père œdipien. Poe essaie 
de ridiculiser la puissance enviée du père, mais son ironie reste sinistre. 

Avec L'homme des foules t Double assassinat dans La rue Morgue et Le 
Chat noir, nous entrons dans le cycle de la mère assassinée- C'est la mère 
châtrée et castratrice {car Poe était hanté par le fantasme du vagin 
denté) qui inspire par haine et vengeance tout le conte du chat noir. 
C'est au contraire ridentification au père dans l'acte sexuel sadique qui 
alimente les péripéties des deux premiers contes cités de ce cycle. 

Mme Marie Bonaparte étudie ensuite les cycles du père* Dans Le cœur 
révélateur, la mort du vieillard est l'issue du combat œdipien dont la 
mère était Fcnjeu. Mais la mère est supprimée de l'histoire, et le vieillard 
apparaît seul dans son lit, ainsi que le petit Edgar eût voulu que John 
Allan à jamais dormît seul. 

Des Mascarades et de Ne pariez jamais voire tête an diable, il ressort 
que pour Poe le père reste toujours plus ou moins puissant sur les fils 
révoltés et que, s'il ne les condamne pas tous à demeurer des inipuis- 
santsj il les prive îe plus souvent d'une part notable de leur liberté 
virile ! 

Avec William Wilson, nous abordons le conflit intérieur. Le père a été 
introjectéj et c'est tout le problème du double qui se pose* Contrairement 
à la plupart des doubles qui figurent le soi* celui de W. Wilson, repré- 
sente nettement le sur-moi. 

Dans un dernier cycle, Mme Marie Bonaparte étudie la passivité 
envers le père. Ce sont tout d'abord les contes écrits en 1844-1845 : 
Bedlos, Valdemar et IJAnge du Bizarre. Nous y voyons Poe assimiler son 
père à sa mère et l'alcool au Iait> d*où celte passivité si grande. 

Puis les traits paranoïaques du poète vont s'accentuer et avec eux les 
attitudes homosexuelles. On s'en rend bien compte dans Le Puits ci le 
Pendule, puis surtout dans Eurêka. Dans cette vaste métaphysique Dieu 



mil ■ TrTTV^ iiiinniiiTif nm m ^ mM—anm i ■ ■!■ ■ ■■ n mvii-m 



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486 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



le Père règne seul, la mère en est éliminée. Tout au long de cette cosmo- 
gonie ressort aussi le caractère fortement bisexué! de Poe, 

Quittant ensuite Têtu de des contes, Mme Marie Bonaparte consacre un 
important chapitre à l'élaboration et à la fonction de l'œuvre littéraire, 

Freud, Rank et d'autres ont déjà souligné la parenté du rêve et de 
l'œuvre littéraire dans leurs mécanismes d'élaboration. Les contes de Poe 
qui contiennent tant de souvenirs et de sentiments personnels et refou- 
lés nous apportent des preuves multiples de cette parenté. 

Veut -on des exemples du déplacement des intensités psychiques ? Que 
Ton se souvienne du C3 r cle de la mère morte-vivante où le déplacement se 
borne le plus souvent à faire passer l'accent affectif, qui appartenait 
original renient à la mère, sur des femmes imaginaires douées des attri- 
buts qui avaient été ceux de la morte. 

Freud* dans sa théorie de l'élaboration du rêve, distingue les déplace- 
ments dus aux nécessités de la censure de ceux dus aux nécessités de la 
figuration. Bien que cette figuration ne soit plus nécessaire dans l'œuvre 
littéraire, on l'y rencontre parfois, ainsi l'épidémie décrite sous les 
traits du Musqué de lu mort rouge. 

De même, l'œuvre littéraire pourrait se dispenser des mécanismes de 
condensation, mais ceux-ci apparaissent cependant lorsqu'un processus 
inconscient profond se trouve à l'œuvre. Les héroïnes de Poe, par 
exemple, condensent souvent les traits de plusieurs femmes qui ont joué 
un i-ôle dans sa vie* 

On retrouve également dans le rêve et dans l'œuvre littéraire, la scis- 
sion en plusieurs personnages manifestes d'un seul personnage latent, du 
moi de l'auteur généralement. 

Le rêve n'emploie pas les relations logiques de la pensée consciente. 
On pourrait se figurer qu'il en est autrement dans l'expression littéraire, 
mais ce serait se leurrer. Le conte exprime simultanément un récit 
logique et un produit inconscient. Les relations logiques qu'il emploie à 
cet efïet ne se rapportent qu'au récit, alors que le souvenir est à lire entre 
les lignes et se passe de toute expression rationnelle. Sa trame reste 
symbolique et emploie les mécanismes usuels de l'inconscient, partant 
aussi du rêve. C'est à le prouver que Mme Marie Bonaparte consacre les 
pages suivantes. 

De même qu'il se fait une élaboration secondaire dans le rêve, la pen- 
sée prêconscienie éveillée préside à Ja cohérence de l'œuvre littéraire, 
elle crée des liens logiques nouveaux construisant une vraie façade 
logique aux complexes inconscients qui animent l'œuvre. Par le choix 
de ses matériaux et de ses expressions,, elle reste le vrai artisan litté- 
raire. 

Les lois mêmes de sa formation nous montrent que l'œuvre littéraire, 
elle aussi, comme le rêve, est une soupape de sûreté aux instincts trop 
refoulés de l'homme. Elle est un édifice à trois étages : les souvenirs 
infantiles et archaïques, les souvenirs récents qui ravivent le passé et 
l'élaboration secondaire du preconscient II semble que ce soit surtout 



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BIBLIOGRAPHIE 487 



le premier et le dernier étage qui déterminent Tel émeut esthétique de 
Pœuvre. 

Le dernier chapitre de l'ouvrage est consacré au Message de Poe aux 
autres hommes. Mme Marie Bonaparte y étudie d'abord les ressem- 
blances et les différences entre Poe et son interprète français Baudelaire, 
Tous deux sont des révoltés contre leur beaurpère et des adorateurs de 
leur mère. Mais, tandis que le poèie américain est un nécrophile avant 
tout, Baudelaire est un sadique. Ici sont intercalées d'intéressantes con- 
sidérations sur l'origine du sadisme et de la nécrophilie, et sur leur 
parenté psychologique. Puis Mme Bonaparte montre que si l'auteur des 
Fleurs du Mal sait réveiller en nous une émotion si profonde c'est .qu'il 
sait atteindre le sadisme qui sommeille en chacun de nous* 

Quant au message de Poe, il tient dans cette nécrophilie littéraire que 
nous retrouvons chez d'autres auteurs et dont le sens profond est une 
fidélité par delà la mort. 

Félicitons Mme Marie Bonaparte d'avoir su, au cours de cette longue 
analyse, souvent ardue, conserver toujours le respect de la beauté litté- 
raire. Si elle a remué la fange de l'inconscient, elle a sauvegardé toutes 
les valeurs esthétiques qui s'adressent au conscient 

Mais était-ce bien nécessaire de remuer toute cette fange ? diront les 
uns- Nous n'hésitons pas à nous prononcer pour l'affirmative. Le livre 
de Mme Bonaparte est un fil conducteur au travers de ces contes sou- 
vent obscurs de Poe* Elle leur rend une valeur plus humaine en même 
temps que plus douloureuse. Et ceci lui vaut toute notre reconnais- 
sance* R. de Saussure, 

Havelock Elus : Psychology of sex. Heinemaiin, Londres 1933, 
323 pages* 

Les quatorze volumes que Havelock Ellîs a consacrés aux problèmes 
de la sexualité en ont fait un des maîtres incontestés de la sexologie con- 
temporaine. Son immense expérience et sa vaste érudition donnent un 
charme spécial à ses ouvrages* Mais, pour celui qui ne se spécialise pas 
dans ce domaine, l'œuvre est immense à lire, II importait cependant, 
surtout aussi longtemps que la sexologie ne fait pas l'objet d'un ensei- 
gnement officiel dans les Facultés de médecine, que tout médecin puisse 
avoir une idée rapide et exacte dans ce domaine ; c'est pourquoi H* Ellis 
s'est décidé à publier ce petit volume. Il contient les chapitres suivants : 
biologie des sexes, l'impulsion sexuelle dans la jeunesse, les déviations 
sexuelles* les symboles erotiques, l'homosexualité, le mariage et Tart 
d'aimer. Ces sujets ne sont pas traités de façon théorique seulement ; 
Ellis donne une foule de conseils thérapeutiques empreints d'un bon sens 
remarquable.. 

Si l'auteur n'est pas un partisan de la psychanalyse, du moins lui 
rend-il justice et cite-t-il constamment les ouvrages de Freud et de ses 
élèves, qu'il considère comme indispensables à Tétude de ces problèmes» 

R. de Saussure. 



COMPTES RENDUS 



Société Psychanalytique de Paris 



Séance du G décembre 1032 

Mme Joiwe-Iicverchon : L'Enseignement Psychanalytique, Nécessité 
d'organiser un enseignement psychanalytique destiné à mettre en dis- 
cussion les dernières découvertes. 

ilf* Ch* Odier : Un cas de névrose sans complexe d 3 Œdipe (?) — (à 
paraître dans le corps de la revue). 

Discussion. — M, Pichon relève l'intérêt des conflits pré-œdipiens. Est 
aussi d'avis que ? élément pré-génital est souvent capital. 

Mme Marie Bonaparte souligne l'intérêt dans ses cas de l'activité pré- 
coce anale, 

Mme Sockolnicka, MM, Laforgue, Schiff et Lœwenstein prennent part 
à là discussion* 

Séance du 22 février 1933 

Election des membres du bureau pour l'année 1933. — Sont réélus : 

MM. A. BoreL; président; 

Pli- Odier, vice-président ; 

S. Nacht, secrétaire ; 
Mme S, Morgenstern, trésorière* 

La S c Conférence des Psychanalystes de langue française aura lieu 
dans le courant de la deuxième quinzaine du mois de septembre 1933, 
à Genève (Suisse), 

Le bureau de la Conférence est formé par : 

■ 

M- le D r Flournoy (Genève), président ; 

M. le D r Repond (Malevoz), secrétaire général : 

M. le D r Leuba, (Paris }, secrétaire-adjoint. 

Séance du 22 mars 1033 

AL Odier : Communication faisant suite à son exposé intitulé : Névrose 
sans complexe d' Œdipe ? 

Le communicateur insiste à nouveau sur l'importance des complexes 
d'Œdîpe « colorés )> par la phase pré-génitale. 

Rappelle les caractéristiques du cas qui avait fait l'objet de sa com- 
munication précédente où le conflit entre le moi et le sur-moi apparais- 
sait comme un conflit entre l'activité et la passivité. 






COMPTES RENDUS 489 



MM. Lœwenstein, J. Frois-Wîltman, Leuba t Schiff, Mme Marie Bonn- 
parte, M. Pichon, Mme Morgenstern et M. Laforgue insistent à leur tour 
sur Tintérêt de ce problème. 

■ 

Séance du 21 juin 1933 

Communication du D r Parclieminey intitulée : Sur la régression dans 
la genèse des- troubles névrotiques {le texte de cette communication 
a paru dans le corps de la revue). 

Discussion* — M. Odier félicite l'auteur d'avoir essayé de combler les 
lacunes existant entre les conceptions psychanalytiques et les concep- 
tions physiologiques. Cependant il ne croit pas que la notion de reflète 
conditionné sur laquelle insiste le comraunicateur puisse combler ceîte 
lacune. La notion de pulsion libidinale semble davantage éclairer le pro- 
blème de la régression. 

M. Pichon se montre sceptique à regard des expériences de Pavloff 
dont l'apparence physiologique cache des phénomènes psychologiques, à 
ton avis* 

M. Codet revient sur la nécessité de distinguer l'angoisse de l'anxiété 
en phénomènes différents, D*autre part, dit-il, un danger réel peut créer 
la peur, mais non pas forcément l'anxiété, 

Mme Marie Bonaparte exprime son admiration à regard de Pœuvre de 
Pavloff, mais a été elle-même frappée par le caractère psychologique de 
ces expériences, pins que physiologique. 

M* Laforgue croit que de tels travaux traduisent chez les auteurs une 
fuite devant les difficultés psychiques, 

M. Lœwensleùi affirme être toujours tenté de faire asseoir les concep- 
tions psychologiques sur des bases physiologiques, * 
• Mais il avoue que la notion de réflexe conditionné ne lui paraît 
pas fertile ni utile pour la compréhension des mécanismes de la régres- 
sion. 

Ont également pris part à cette discussion ; MM, P. Schiff, A. Bovel et 
Mme Morgenstern. 

Séance du 17 ovtobre 1933 

Séance administrative. — M. le D r A. Borel, président de la Société^ 
fait part d'un projet de modification des Statuts en vue de la création 
d'une section psychologique de la Société Psychanalytique, section spé- 
cialement réservée aux psychanalystes non-médecins, 

M. le D T Pichon, à son tour, suggère l'idée de la création en même 
temps d'un syndicat des psychanalystes, qui régirait les deux sections 
de la Société Psychanalytique, 

La Société approuve Ips deux propositions. 



4+ *n 



M. le D T Borel annonce la création prochaine de l'Institut Psychana- 
lytique de Paris* qui aura son siège à Paris, 137, boulevard Saint-Ger- 



M3ÈM 



'490 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



main. L'enseignement psychanalytique y sera fait par le D r R, Aîlendy, 
Mme Marie Bonaparte, les D rR Odier, A* Eorel, R Laforgue, Mme Sockol- 
nicka, )es D r " P. SchiiT, FL Lœwenstein et S, Nacht 5 et d'autres membres 
de la Société qui seront désignés ultérieurement. 






Dans la même séance sont élus membres adhérents ; M. Th. Chentrier 
et M. Schlumberger. La candidature de M* Demétrian est rejetée. 






'Séance scientifique. — Communication de M. R. Laforgue intitulée : 
« Quelques aspects de la résistance ». (Ce travail paraît dans le corps 
de la revue.) 

Discussion. — M, R. Lœwenstein félicite l'auteur de son travail. 
Cependant il regrette que Laforgue n'ait pas étudié davantage les résis- 
tances venant des pulsions inconscientes du sujet. Tandis que L. a 
îraité surtout des résistances du sur-moL 

jlf. S, Schiff, après avoir félicité également l'auteur, exprime sa sur- 
prise de voir Laforgue interpréter l'angoisse de la castration comme 
recouvrant celle de la mort, 

Jtf, Lœwensteùi pense qu'au contraire derrière l'angoisse de mort se 
trouve en fait une crainte de la castration, 

M. Gh. Odier émet également cette opinion. 

AL Pichon a été satisfait de constater dans les observations de La- 
forgue ce que lui-même constate en clinique* Il est tout à fait d'accord 
avec lui sur l'existence de la peur de la mort chez le névrosé* 

Cette peur est encore plus évidente à la fin d'un traitement, car à ce 
moment-là le malade a l'impression qu'une partie de sa personnalité doit 
mourir, 

Mme Marie Bonaparte rappelle que Freud soutient qu'il n'y a pas 
d'équivalence complète entre la peur de la mort et celle de la castration. 

Mme Sockohiiçka, qui> dans un travail antérieur^ avait exposé les 
mêmes idées, se rallie è cette façon de voir. 

Mme S, Morgenstern insiste sur le rôle de l'aut o-p uni tion dans la 
crainte de mort. 

Jlf, Spitz insiste sur l'importance du rôle du transfert négatif à la fin 
d'une analyse, — transfert qui fait surgir des idées de mort chez le 
sujet ( 

M. Lœwenstein croit que la crainte de mort est due à la fin d'une ana- 
lyse entrp autres à l'abandon des fixations libidinales infantiles. 

Mme Marie Bonaparte résume la situation idéale à la fin d'une ana- 
lyse dans la formule : « tuer sans crainte de mourir », 

M. Laforgue répond aux différentes objections qui lui ont été faites, 

■ 

S* "Nacht. 



r j - 



TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES 



TOME VI. — 1933 



I 

Mémo mus originaux (partie médicale) 

S. Freud, — Le Tabou de la Virginité , 2 

Ch. Odier. — La théorie de Freud et son évolution. 18 

,L Leuba. — Analyse rapide d'une névrose d'angoisse à b,ise de 

complexe de castration Gl 

Mémoires originaux (partie appliquée) 
Marie Bonaparte. — L'Homme et son dentiste „ \ .* 84 

■Comptes rendus 

■ 

VIP Conférence des Psychanalystes de langue française (Paris), . t . 89 

Société Psychanalytique de Paris 101 

Bibliographie , . , . r \ 105 



II 

* 

Mémoires originaux ^partie médicale) 

S. Freud. — Psychogenèse d'un cas d'homosexualité féminine.,.. 130 
Sophie Morgenstbrn. — Quelques aperçus sur l'expression du sen- 
timent de culpabilité dans les rêves des enfants 155 

Georges Parcheminey. — De Pidée de régression dans le problème 

de la genèse des symptômes névrotiques « 175 

Marie Bonaparte. — Des autoérotismes agressifs par la griffe et par 

la dent 192 

Mémoires originaux (partie appliquée) 

Marie Bonaparte. — De la mort et des fleurs - + , , • • . . , 218 

Bibliographie : 223 



^■^■■■■IBBB^a^B^^BB^^i^M^^H^PHm-IWV^Pmiqi 



492 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



m _ IV 



; 



Mémoires om gin aux {partie médicale) 

S. Freud. — On bat un enfant , . 274 

Ch. Odier. — Névrose sans complexe cTŒdipe ? 298 

R, Laforgue. — Résistance du malade au cours du traitement ana- 
lytique t 344 

E. Sokolnicka, — A propos de l'article de M. R. Laforgue 361 

■Mémoires oui gin aux (partie appliquée) 

Rapports présentés à la VHP Conférence des Psychanalystes de 

langue française 364 

R. de Saussure. — La Psychologie génétique et la Psychanalyse 3G5 

X Piaget, — La Psychanalyse et le développement intellectuel. 404 

E. Bbrgler* — Napoléon et Talleyrand 409 

P. Klossowskl — Le Marquis de Sade 458 

W. Bischler. — De la genèse du taîent artistique , 475 

Bibliographie '. . , 483 

Comptes rendus 

Société Psychanalytique de Paris * 488 



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Le Gérant i E. Corbière, 



Alençou. — Imprimerie Corbière et Jngain.