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Full text of "Revue Française de Psychanalyse VII. Tome 1934 No.3"

Tome septième 



N" 3. 1934 



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PSYCHANALYi 



Cette revue est publiée sous le haut patronage 

de M. le Proie sscur S. Freud, 



MEMOIRES ORIGINAUX 



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ource gallica.bnf.fr /Bibliothèque nationale de France 



Le déclin du Complexe d'OEdipe 

Par S. FREUD 

Paru dans Y Internationale Zeitschrift fur Psyehoanalyse, 

tome X, 1924, 

Traduit par Anne BERMAN 



L importance du complexe d'Œdipe, phénomène capital de la* 
période sexuelle infantile, nous apparaît toujours plus grande, A un 
certain moment, ce complexe décline, victime de ce que nous appe- 

, Ions le refoulement, puis survient la période de latence. Cependant, la 
cause de ce déclin nous reste toujours inconnue : les analyses sem- 

- blent nous indiquer qu'il faut en rendre responsables les doulou- 
reuses déceptions subies par Fenfaiit. La petite fille tient à être 
pour son père la préférée ; oi\ elle est un jour par lui durement 
châtiée* Le petit garçon considère sa mère comme son bien, mais 
constate qu'elle reporte son amour et sa sollicitude sur un nouveau 
venu. L'importance de ces faits apparaît plus considérable encore 
quand on songe que ces pénibles expériences qui contrarient le 
complexe sont inéluctables* Même à défaut des épreuves citées à 

* titre d'exemples, L'impossibilité de satisfaire son désir, la déception 

sans cesse renouvelée de ne pouvoir avoir un enfant de sa mère, 

contraignent le petit amoureux à renoncer à un sentiment sans 

espoir. Ainsi , le complexe d'Œdïpe, inévitablement voué à un échec, 

t disparaîtrait du fait même de l'impossibilité interne de sa réalisa- 
tion. 

* Suivant une autre conception, le complexe d'Œdipe déclinerait 
parce qu'est venu pour lui le moment de disparaître, phénomène 
analogue à celui de la chute des dents de lait qui tombent lorsque 
se forment les dents définitives. Le complexe d'Œdipe, tout en étant 
vécu individuellement par la plupart des hommes, est cependant un 
phénomène établi, prédéterminé par l'hér édité et qui doit nécessai- 
rement cesser quand se produit la phase suivante du développe- 
ment, prédéterminée, elle aussi. Qu'importent dès lors les prétextes. 



^» 



LE DÉCLIN DU CO-Ml'LEXE D J ŒDIPE 395 



de la disparition du complexe , si toutefois l'on parvient même à les 
retrouver ? 

Les deux conceptions, qui ne sont d'ailleurs pas incompatibles, 
peuvent Tune et l'autre se défendre. L'explication phylogénétique, 
d'une plus grande portée, ne gêne pas l'explication ontogénétique- 
L'individu tout entier n'est il pas lui-même en naissant condamné 
à mourir ? Peut-être ses organes contiennent-ils déjà le germe de ce 
qui causera sa mort. Il n'en reste pas moins intéressant de voir 
comment le programme sera exécuté, et de quelle façon les circons- 

* tances fortuites utiliseront la disposition existante. 

Nous avons récemment pu constater que le développement sexuel 
de l'enfant progresse jusqu'à la phase de primauté génitale ; mais 
l'organe génital en jeu est l'organe viril, ou plus exactement le 
pénis. L'organe féminin reste inconnu. Cette phase phallique, qui 
coïncide avec celle du complexe d'OEdipe, ne poursuit pas son 
évolution jusqu'à la génitalité finale, mais disparaît, remplacée par 
la période de latence. Des phénomènes typiques accompagnent tou- 
jours cette disparition. 

L'enfant (mâle) trahit par des attouchements manuels l'intérêt 
qu'il porte à l'organe génital, mais il ne tarde pas à s'apercevoir 
que de pareilles pratiques sont interdites par les grandes personnes* 

Plus ou moins nettement, plus ou moins brutalement, on le 

* menace de couper cet organe si précieux à ses yeux* En général, ce 
sont des femmes qui le menacent ainsi, et souvent, pour donner 
plus de poids à leurs paroles, elles en réfèrent an père ou Lien au 

■ médecin qui devra, d'après elles* être Fexécuteur du châtiment. 
Dans bien des cas, les femmes adoucissent symboliquement la me* 
nace en parlant de couper non pas l'organe génital, en réalité pas- 

- sif, mais bien la main activement coupable. Il arrive très souvent 
que le garçonnet soit menacé de castration non parce qu'il a joué 
avec son pénis, mais parce qu'il a mouillé son lit durant la nuit, et 
que rien n'arrive à lui inculquer la propreté* Les personnes qui 
soignent l'enfant se comportent comme si l'incontinence nocturne 
prouvait la masturbation et en résultait : sans doute n'ont elles pas 
tort sur ce point. Quoi qu'il en soit, les pollutions de l'adulte qui 
continue à mouiller son lit résultent de celte même excitation qui a 
poussé l'enfant à se masturber. 

Tout porte à croire que l'organisation phallique de l'enfant est 
détruite par cette menace de castration, mais ce résultat n'est pas 



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396 . REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

immédiat et ne se produit pas sans l'intervention d'autres facteurs 
encore* En effet, devant les représailles dont il est menacé» le gar- 
çonnet commence par rester incrédule et continue à désobéir* La 
psychanalyse nous a récemment enseigné quelle importance il 
convient d'attribuer à deux- événements inévitables : la privation 
d'abord partielle puis définitive du sein maternel ei la séparation 
quotidiennement exigée d'avec le contenu intestinal. L'enfant est 
ainsi préparé à subir la perte de certaines parties précieuses du 
corps ; toutefois, ces deux expériences ne suffisent pas, semble-t-il, 
■ à lui faire preadre an sérieux la menace de la castrai ion. Seule une 
nouvelle épreuve fera envisager à l'enfant l'éventualité possible 
d'une pareille perte, et même alors, il hésitera, n'admettra le fait 
qu'à contre-cœur et tentera de diminuer la portée de sa propre 
découverte. 

Seule la vue d'organes génitaux féminins pourra détruire l'incré- 
dulité de L'enfant. Le garçonnet, fier de son pénis, aura un jour, par 
exemple, l'occasion de voir la région génitale d'une petite fille et 
constatera alors que cet être, si semblable à lui-môme, est dépourvu 
de pénis. Dès lors 3 l'idée de se voir lui-même privé de phallus lui 
semblera vraisemblable et la peur de la castration agira, mais à 
ce moment seulement. 

Ne soyons pas aussi aveugles que ceux qui menacent l'enfant de 
le châtrer, et rappelons-nous que la masturbation ne remplit pas à 
elle seule toute la vie du petit être. Celui-ci se trouve évidemment 
alors en plein centre de la situation œdipienne, il ne fait, par la 
masturbation, que se débarrasser génitalement de l'excitation 
sexuelle inhérente au complexe, C'est à ce lien associatif que la 
masturbation devra toute l'importance qu'elle pourra par la suite 
acquérir. Le complexe d'Œdipc a offert à l'enfant deux possibilités 
ite satisfaction, Tune active, l'autre passive. Virilement, l'enfant a 
pu se mettre à la place du père et désirer sa mère ; le père est alors 
1 regardé comme un obstacle ; ou bien, fémininemenl, il a souhaité 
remplacer la mère et être aimé du père, situation dans laquelle la 
mère devient inutile. En même temps, l'enfant ne se fait qu'une idée 
* 1res vague de ce que peut bien être en réalité l'acte sexuel satisfai- 
sant, mais il comprend que le pénis doit y jouer un certain rôle, 
comme le prouvent ses sensations. Rien ne permet de douter du 
phallus de la mère. La menace de la castration, l'idée de l'absence 
de pénis chez la femme, mettent un terme aux deux possibilités de 



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LE DÉCLIN DU COMPLEXE D'œDIPE 397 



salis faction œdipienne. En effet, des deux modes de satisfaction* 
l'un, le viril, entraînerait la perte du pénis comme punition, et 
l'autre, îe féminin, présuppose celte même perte comme condition^ 
Si la satisfaction amoureuse sur le mode œdipien doit aboutir à la 
perte du pénis, îî se produit nécessairement un conflit entre l'intérêt 
narcissique qui s'attache à cette partie du corps et l'investissement 
libidinal de l'objet parental. Normalement, c'est la premièVe de ces 
puissances qui sort victorieuse du conflit, le moi de l'enfant se dé- 
tourne alors du complexe œdipien. 

J'ai expliqué ailleurs comment le fait se produit : les investisse- 
ments objectaux sont abandonnés et remplacés par une identifica- 
tion. L'autorité paternelle ou parentale introjectée dans le moi y 
forme le noyau du sur moi qui emprunte au père sa sévérité, perpé- 
tue l'interdiction de l'inceste et assure ainsi la protection du moi 
contre un retour possible de l'investissement objectai libidinal. Les 
tendances libidinales propres au complexe d'Œdîpe sont en partie 
désexualisées et sublimées, ce qui advient sans doute chaque fois 
qu'un investissement est remplacé par une identification. EÎIqs se 
transforment en émotions tendres. Tout ce processus a s d'une part f 
sauvé l'organe génital, en le soustrayant au danger d'une perte pos- 
sible, mais Ta aussi, d'autre part, paralysé en suspendant sa fonc- 
tion- C'est à ce moment que débute la période de latence, qui inter- 
rompt le développement sexuel de l'enfant. 

Pour ma part, je ne vois aucune raison de dénier à ce rejet du 
complexe d' Œdipe le nom de « refoulement », encore qu'à vrai dire 
les refoulements ultérieurs se produisent a^ec le concours du sur- 
moi, lequel ne fait ici qu'apparaître. Mais le processus décrit est 
plus qu'un refoulement : dans le cas idéal* il équivaut à une sup- 
pression totale du complexe. Sans doute, nous heurtons-nous ici à 
la limite toujours mal définie du normal et du pathologique. Lors- 
que le moi n'a pu provoquer plus qu'un refoulement du complexe; 
ce dernier toujours inconscient continue à demeurer dans le ça : 
plus tard, il manifestera sa nocivité. 

L'analyse permet d'observer ou bien de deviner toutes les rela- 
tions entre l'organisation phallique, le complexe d'Œdipe, la menace 
de castration, la formation du surmoi et la période de latence. Et 
Von constate que c'est vraiment la menace de castration qui pro- 
voque la disparition du complexe œdipien ; mais le problème n'est 
pas pour cela résolu, la spéculation théorique peut encore y trouver 



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3945 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



place et serait capable soit d'anéantir le résultat acquis, soit d'en 
permettre une autre interprétation* Toutefois, avant de nous enga- 
ger dans cette voie, étudions d'abord une autre question qui s'est 
posée à nous pendant la réd action de ce travail et que nous avons 
laissée de côté. En effet, nous n'avons parlé que du processus qui 
se déroule chez le garçon, voyons maintenant ce qui se passe chez la 
fille. 

Chose étrange, nos données sont ici bien plus obscures et bien 
plus incomplètes. Le complexe d'Œdipe, le surmoi, existent chez Ja 
fille comme chez le garçon, et elle traverse aussi une période de 
latence ; mais peut-on en ce qui la concerne parler d'organisation 
phallique et de complexe de castration ? Certes oui, mais les choses 
ne se passent pas de la munie manière que chez le garçon. Ce n'est 
pas ici que les revendications féministes pour l'égalité des sexes 
trouveront grand appui, la différence morphologique se traduisant 
par des différences dans le développement psychologique. S'il 
m'était permis de transposer un mot de Napoléon, je dirais que 
« l'anatomie c'est le destin », Le clitoris de la fillette se comporte 
exactement comme un pénis, mais l'enfant, en voyant l'organe d'un 
petit camarade, constate que le sien à elle « est bien trop court », et 
se sent, de ce fait, désavantagée, inférieure* Elle se console toute- 
fois en pensant que son organe poussera, qu'il deviendra un jour 
aussi long que celui du petit garçon. Cest alors que germe en elle 
le complexe Je ^rilité.^a-pMite-^Ue-ii^attr43jue-pas-à--son-désavan- 
tage un caractère sexuel général > mais elle s'imagine avoir subi une 
castration, la perte d'un grand phalîus autrefois possédé. Elle ne 
paraît pas rapporter cette conclusion aux autres femmes adultes, 
mais attribuer, au contraire, à celles-ci un grand organe génital, 
viriL Un fait essentiel découle de tout cela, c'est que la fille accepte 
la castration comme une chose accomplie, tandis que le garçon en 
redoute la réalisation future sur lui-même* 

La peur de la castration étant inexistante, le surmoi a bien plus 
de peine à se former et l'organisation génitale à cesser, L'éducation, 
l'intimidation* la crainte de n'être plus aimée agissent bien plus 
chez la fille que chez le garçon, et c'est à elles surtout que sont 
dues les transformations produites. Le complexe d'Œdipe de la 
fille est bien plus u invoque que ceJuî du petit mâle. L'expérience 
m J a montré qu'il va rarement au delà de la substitution à la mère 
et de Pattitude féminine envers le père. Le renoncement au pénis ne 



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LE DÉCLIN DU COMPLEXE D^CEDIPE 399 



se réalise qu'après une tentative de compensation, La fille glisse, 
s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, du pénis à l'enfant, le long 
d'une équivalence symbolique, et son complexe d'Œdipe se traduit 
en fin 3e compte par le désir, longtemps réprimé, d'avoir un enfant 
du père, de lui en donner un, Tout semble indiquer que le complexe 
d'Œdipe décline lentement ensuite parce que ce souhait ne se réa- 
lise jamais* Ces deux désirs : posséder un pénis, avoir un enfant, 
demeurent dans l'inconscient et contribuent à préparer la femme 
-au rôle sexuel qui sera pins tard le sien. Les tendances sadiques 
ont* dans l'instinct sexuel de la femme, une force bien moindre, ce 
qui est vraisemblablement en rapport avec le rabougri ssement du 
pénis : la transformation des tendances réellement, purement 
sexuelles en sentiments tendres contrariés, s'opère par suite plus 
facilement. Il faut avouer cependant que nos données sont, en ce 
qui concerne ce processus chez la fille, très insuffisantes, incom- 
plètes et obscures. 

Je suis persuade que les rapports ici décrits, rapports de temps et 
rapports causaux, entre le complexe d'Œdipe, l'intimidation sexuelle 
(menace de castration), la formation du surmoi et la période de 
latence, sont très typiques ; mais je ne prétends point par là que ce 
mode soit le seul possible. ■Certaines modifications dans l'ordre des 
événements et dans l 'enchaînement des processus doivent être pour 
le développement de l'individu d'une très grande importance. 
* Depuis la publication de l'intéressante étude qu'a écrite Hank sur 
le « Traumatisme de la naissance », nous n'avons plus le droit 
d'adopter sans discussion, comme nous le faisons dans ce petit tra- 
vail, ce point de vue que le complexe d'Œdipe doit sa disparition à 
la peur de ïa castration, le fait demande, à être discuté* Toute déci- 
sion me semblerait prématurée, et il serait sans doute inopportun 
aussi d'entreprendre ici soit la critique, soit l'éloge de la théorie de 
Ranh, 



Complexes d'OEdipe positif et négatif 



Par R, LAFORGUE 



Mesdames et Messieurs, 

Nous vous avons présenté» au cours de la dernière conférence, le 
développement d'un traitement à son début (1), Ce développement 
nous a permis de grouper un ensemble de rêves très caractéristiques 
de la transformation qui s'opère dans Y inconscient d*un sujet au 
cours d'un traitement. 

Vous aviez probablement l'impression que îe cas était facile et 
particulièrement accessible à notre méthode d'investigation, el vous 
aviez raison. L'expérience nous prouve malheureusement que les 
cas ou le traitement évolue aussi rapidement sont très rares, et ne 
se produisent en somme que si l'on est servi par les circonstances. 
Dans le cas de notre jeune homosexuel, la situation familiale se 
présentait d'une façon favorable, el lui-même avait pris contact 
avec les conceptions psychanalytiques longtemps avant de venir 
nous voir. Cette entrevue a probablement eu lieu à un moment où 
le malade était mûr pour le traitement. Les choses se seraient cer- 
tainement passées différemment si ce jeune homme avait eu un 
autre père, brutal et încompréhensîf, une autre mère et une autre 
sœur, autoritaires et rigides. Dans ce cas, même si les conditions 
extérieures sont favorables au traitement, la lutte contre la maladie 
est infiniment plus pénible. Nous avons alors à combattre la somme 
dès influences du milieu familial, influences qui se sont répétées à 
chaque instant de la vie du sujet et qui Tout mené dans la direction 
pathologique- Au cours de ces traitements, il y a un moment où la 
lutte reste souvent et longtemps indécise et où les rêves portent 
visiblement la trace de ces combats. 

C'est de ce moment critique que je voudrais vous parler aujour- 
d'hui. 

Nous voyons alors dans les rêves apparaître, à côté d'un complexe 

<1) Voir la présente Revue, fasc. II, 1934, p, 3 78. 



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COMPLEXES D J ŒDIPE POSITIF ET NÉGATIF 401 



anormal et négatif, un complexe d'Œdîpe positif. Vous savez ce que 
nous désignons par ce complexe d' Œdipe négatif, qui prédomine 
ordinairement dans la névrose. Dans ce cas, l'homme, au cours de 
l'acte» ne s*identilie pas avec le père, niais avec la mère, la femme 
non pas avec la mère, mais avec le père. Les rêves types qui cor r es- 
pondent à FŒdipe négatif appelé aussi Œdipe renversé sont 
à peu près les suivants : un homme rêve : « Je me trouve sur un 
bateau dans lequel entre la proue d'un autre bateau. » Ou bien ; 
« Un météore tombe sur le bateau où je me trouve et le trans- 
perce. » Ou encore : « Je sens que quelqu'un nie plante, dans le dos 
ou dans les reins, un poignard, » Pour la femme» ces rêves sont du 
type masculin. Ou bien la femme, dans le rêve, voit à côté d'elle un 
porc qu'elle doit dépecer avec un poignard, ou bien elle t se trouve 
dans un ascenseur qui monte et descend sans qu'elle puisse l'arrê- 
ter, tandis que la concierge pousse des cris. Ou encore, la femme se 
voit, au risque de choquer tout le monde, chaussée de pantoufles en 
pleine soirée. 

L'enfant peut également représenter l'organe dans ce genre de 
rêves. La femme se voit alors pénétrant dans le porche d'une 
église, avec son enfant. Ou bien, elle le baigne dans la mer qui est 
très agitée, etc.» Dans le même ordre d'idées, je vous rappelle un 
rêve dont il a été question dans une de nos premières leçons : une 
jeune fille marchait avec ses pieds (ses membres), sur des fleuri 
qu'elle écrasait 

Cette situation œdipienne se présente au début d'un traitement. 
Mais la psychanalyse lui fait subir des modifications, et Ton arrive 
ainsi au point critique du traitement dont nous avons parlé, À ce 
moment-là apparaît lentement un nouvel élément, ceci en dépit des 
réactions que cet élément rencontre, en dépit des soubresauts d'une 
résistance profondément exaspérée. Cet élément apparaît dans les 
rêves sous forme de complexe d'Œdipe. Et ce sont ces rêves qui 
nous permettent généralement le mieux de nous rendre compte des 
différentes phases de la lutte qui a lieu. Dans le complexe d'Œdipe 
positif, l'homme s'identifie pendant l'acte sexuel au père, la femme 
à la mère. Nous voyons alors se développer chez l'homme des 
rêves comme celui-ci ; 

« Je pénètre dans le sous-sol d*une maison, et je suis frappé par 
V atmosphère humide et chaude, Après avoir fait quelques pas, je 
nie sens saisi par derrière, et je constate que quelqu'un veut m'en- 



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402 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



foncer un poignard dans Je dos- » Ou -encore : « Je suis en train de 
faire couler un bain, mais, au lieu de le faire couler dans la bai- 
gnoire, je le fais couler dans mon armoire où se trouvent mes cra- 
vates* Ensuite, je verse l'eau des tiroirs dans la baignoire- » 

Chez la femme, le rêve peut se présenter de la façon suivante : 
ce rêve est d'ailleurs particulièrement instructif : « La révolution 
gronde dans Paris, Je me trouve avec mon mari et ma sœur dans un 
restaurant* près du Louvre. On nous dit que nous sommes en 
danger. Nous quittons précipitamment le restaurant et je cherche 
à cacher mes bijoux, car ils pourraient attirer l'œil des cmeutïers. 
Nous nous réfugions dans une maison où se trouve une fille du 
peuple. Elle veut bien nous donner asile et nous protéger, à condi- 
lien que je lui cède ma robe en velours rouge et mes bijoux* En 
échange» elle me donne ses vêtements que je mets. Des gens entrent 
et me prennent pour une fille du peuple, particulièrement un petit 
vieux et un nègre. Je me souviens maintenant que ce nègre veut 
m'embrasser. Je suis obligée de nie laisser faire pour quMl ne me 
trahisse pas* A mon grand élonnement, je m'aperçois que ses bai- 
sers ne sont pas désagréables. Après avoir passé la nuit dans cette 
maison, je marche le lendemain dans la rue pour rentrer chez moi. 
Je suis toujours habillée en fille du peuple. Devant moi se trouvent 
des gardes républicains et des soldais à cheval. Paris a l'aspect de 
la guerre civile. Tout à coup, je pense avec terreur que, pendant 
tout ce temps-là, nous avons été s mon mari et moi, séparés de ma 
ioeur. Nous ne savons pas où elle s ? est réfugiée. Rentrée à la niai- 
son, j'apprends qu'elle est rentrée de son côté et qu'elle n'a subi 
aucun mal- Je voudrais maintenant rentrer en possession de mes 
bijoux, et je me dis : « Il faut que cette fille me les reiîde. Je veux 
bien lui laisser ma robe en velours rouge, mais pas mes bijoux. » 
Quelle est la matière qui a donné lieu à ces rêves ? Vous voyez 
qu'au cours de celui-ci, une femme du monde, parée de bijoux, 
tombe au rang de fille du peuple, une femme comme tout: le monde, 
et ceci après une révolution. Sa sœur, qui auparavant était avec 
elle, disparaît, du moins au cours de cette nuit. Le mari de la 
rêveuse n'a subi aucune transformation. Il s'est réfugié avec elle 
dans la maison. Le nègre, dont elle a été obligée de subir les bai- 
sers, est, chose caractéristique, doublé d'un vieux- Le matériel dont 
nous disposons nous permet d'affirmer que ce nègre et ce vieux 
représentent le père. En effet > le père de la malade est originaire 
d'Afrique. La nuit passée* la rêveuse veut, le lendemain matin, 



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COMPLEXES d'œDIPE POSITIF ET NÉGATIF 403 



levenir à son ancienne situation et rentrer en possession de ses 
bijoux, c'est-à-dire de ses attributs de puissance qui la distinguent 
des femmes ordinaires. Notons qu*elle a eu soin de donner ces 
attributs de puissance à la fille du peuple avant d'accepter de par- 
tager le même sort qu'elle, La malade retrouve également sa sœur. 
Elle veut annuler ce qui s'est passé dans son rêve : elle cherche 
à revenir à la situation d'avant la révolution. Ce rêve nous montre 
clairement comment apparaît, à côté du complexe d'Œdipe négatif 
(la malade donne à la fille du peuple sa robe rouge et ses bijoux), 
le complexe positif. La malade achète aussi le droit de devenir 
fille du peuple, et ainsi elle subit les baisers du nègre et du petit 
vieux. Ces baisers, elle le dit exprès s émeut, *ne lui sont pas désa- 
gréables, à sa grande surprise. Et, à la fin du rêve, elle est même 
jalouse de la joie qu'elle a pu faire à la fille du peuple en lui lais- 
sant ses bijoux. Elle veut les ravoir, non seulement pour revenir à 
ia situation antérieure, mais également pour en jouir elle-même, 
comme le fait une fille du peuple. 

La même malade fait le rêve suivant quelques jours plus tard : 

« Je prends un tramway pour aller dans le centre de la ville. 
Tout à coup je m'aperçois que le tramway roule en Angleterre, La 
mer est derrière moi* et je ne me suis pas aperçu que nous l'avions 
traversée. Je suis très inquiète, et je dis au wattman que je suis 
allée beaucoup trop loin. Il me répond que nous sommes tout près 
du terminus* Je descends précipitamment en protestant, et je prends 
un tramway qui va en sens inverse* » 

L'Angleterre, pour la malade, représente le pays de Tordre où 
les hommes savent encore commander aux femmes (comme ils 
commandent dans les colonies), La malade s'aperçoit qu'elle a laissé 
la mer derrière elle et qu'elle ne s T est pas rendu com p te du moment 
où elle la traversait. En d'autres termes, cette fois-ci, ce n'est pas 
là sœur, comme dans le rêve précédent, mais la mère qui disparaît 
derrière elle. Le sujet ne peut pas jouir du moment où elle la tra- 
verse, c'est-à-dire où elle pénètre en elle. Elle veut naturellement 
annuler ce qui s'est passée revenir en arrière* et pénétrer au centre 
de la ville qui ne représente pas autre chose que Fendroit où elle a 
vécu pendant toute son enfance avec sa mère* C'est toujours le 
même conflit entre les deux tendances. 

Le rêve suivant fait par la malade caractérise également la lutte 
qui se produit à ce moment du traitement : 

« Je rêve que je suis dans un hôtel sur la Cote d'Azur, Un homme 



44*= 



404 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



habile sur le même palier que moi. Il est devenu très chic et très 
riche à la suite de son mariage* Il me demande à venir me rejoindre 
dans ma propre chambre, Il vient, et je n'en suis pas étonnée. Je 
sais bien que cela doit finir ainsi, et je vais être obligée de coucher 
avec lui, comme font toutes les femmes qu'il connaît. À ce moment- 
là, ma chambre se trouve partagée en deux, ou plutôt un paravent 
la transforme en deux pièces distinctes, mais qui communiquent. 
Dans Tune de ces deux pièces se trouve une de mes amies qui est 
divorcée. Elle a été très malheureuse dans sa vie conjugale, Elle vit 
maintenant avec un ami, artiste, très fin et très cultivé. Elle a l'air 
parfaitement heureuse. Cette femme nie dit ; « Voyons, vous n'allez 
pas céder à cet individu. Il croit pouvoir obtenir tout des femmes. 
Ce serait dommage pour vous* Vous feriez mieux de le laisser par- 
tir* >j À ce moment, je pense à un jeune flirt que je vois de temps en 
temps* Je me dis : « Non, je ne lui serai pas nifidète », et je mets le 
monsieur à la porte- » 

Dans ce rêve, la situation est donc particulièrement nette. Le 
« monsieur riche » avait demandé notre malade en mariage quand 
celle-ci était jeune fille. Il lui avait dit qu'il était prêt à renoncer à. 
toute dot pour se marier avec elle A ce moment-là, il l'aimait donc 
pour elle-même et ne songeait nullement à faire un mariage d'ar- 
gent, comme il le fit par la suite, La femme divorcée est une femme 
brune d'environ quarante ans, très intelligente et très fine. Notre 
malade n*a pas de difficulté à reconnaître en elle sa propre mère. 
Cette dernière n'aurait probablement pas été malheureuse sî elle 
n'avait pas été névrosée- Elle tenait à jouer devant ses enfants le 
rôle de la femme malheureuse et incomprise de son mari* Dans ce 
rêve, la malade représente aussi ramant de la femme divorcée qui 
se trouve dans la même chambre qu'elle ; l'amant en question 
d'ailleurs est absent- Elle est donc, d'une part, femme vis-à-vis de 
rhomine riche et puissant, susceptible de l'aimer pour elle-même, ef 
auquel elle va finir par céder ; d'autre part, elle est homme vis-à- 
vis de la femme qui, au dernier moment, intervient et l'arrête en lui 
soufflant Tidée de fidélité à son flirt. Celui-ci est un garçon au\ yeux 
de jeune fille, avec de longs cils, un garçon très efféminé* La ma- 
lade, en effet, n'a pas réalisé son homosexualité avec une femme, 
mais avec un homme qui a plus ou moins l'âme d'une femme. Et 
ainsi nous voyons s'affronter dans ce rêve le complexe d'Œdîpe 
positif et négatif. Le négatif remporte encore» mais plus que 1res 
faiblement* 



COMPLEXES D ? ŒDIPE POSITIF ET NÉGATIF 405 



Dans le rêve suivant de la même malade, c'est par contre le com- 
plexe d*Œdipe positif qui remporte. A vrai dire, c'est un rêve qui a 
précédé tous ceux de la malade que nous venons de citer* Mais 
comme il était pour ainsi dire trop beau et trop en progrès, la ten- 
dance contraire négative* comme cela se produit souvent au moment 
de l'apparition des rêves à Œdipe normal* est revenue à la charge et 
a donné lieu à la lutte que nous avons étudiée jusqu'à présent* 

La malade rêve qu'elle est au bord de la nier. Elle voit une grande 
maison juste au bord de la plage. La malade se trouve avec sa mère 
dans une petite barque, à une courte distance de cette maison* Il y 
a de grosses vagues, la maison bouge sur ces vagues, comme si 
elle était un bateau. La rêveuse est secouée, elle a" le vertige. Elle 
constate que la barque suit les mouvements de la maison. Elle est 
angoissée et a peur de sombrer : elle pousse la mère, qui se trouve à 
l'avant de la barque, dans l'eau, et au moment où la mère tombe elle 
sent que la barque va couler. Elle se jette elle-même à l'eau. Elle 
appelle au secours ; elle aperçoit son père parmi les baigneurs, et 
elle voit le bras du père qui sort de Peau. Elle se précipite vers lui 
en appelant « papa, papa ». Vous voyez que, dans ce rêve, le con- 
tact avec la mère est bien perdu. La malade' angoissée lâche la mère 
et se jette à l'eau comme elle. Elle voit le bras du père dans la mer, 
et c'est vers ce père qu'elle se précipite en appelant « papa, papa ». 

C'est donc le complexe d*Œdipe positif qui semble remporter, 
dans ce rêve, sur le négatif ; le père, sur la mère et sur la malade. 

Ajoutons entre parenthèses que ce rêve reproduit la situation ini- 
tiale qui probablement a été le point de départ de l'identification de 
la malade avec le père, et non pas avec la mère dans l'acte sexuel. 
Vous reconnaissez dans la grande maison le lit des parents, et dans 
la petite barque le berceau de l'enfant ; et le va-et-vient de la barque 
qui reproduit le va-et-vient de la grande maison représente les 
mouvements du coït parental qui donne le vertige à l'enfant. 

C'est d'ailleurs la première fois qu'au cours de son traitement, 
nous avons vu apparaître, dans les rêves de cette malade, un com- 
plexe d'Œdipe normal, complexe positif qui, il est vrai, a provoqué 
3a fureur de la partie négative de la personnalité de la malade. Cette 
partie négative a cherché par la suite à lui faire abandonner la nou- 
velle position acquise, ainsi que vous avez pu le voir. 

Mesdames et Messieurs, vous voyez comment dans ces rêves 
J'accomplis sèment de l'acte sexuel normal est toujours contrecarré 
par le besoin de renverser la situation et èe rester ancré dans 



I _ 1 ^_ u ^r'Ll=f*^ta*^^^K^^^^ a *^^— ^^^^^^^^^»~a> 



406 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l'Œdipe négatif- Cet état de choses, nous l'avons déjà dit, se pro- 
longe plus ou moins selon les cas* Chez la malade dont je viens de 
vous parler, il était accompagné d'assez fortes dépressions qui, 
chaque fois, correspondaient à un progrès dans la voie de l'Œdipe 

normal* 

Quelle est maintenant la situation familiale correspondant à la 

névrose de celte femme ? 

Le père est un homme bon, mais faible. Il a été riche, mais il a 
fait de mauvaises affaires et n'a pu conserver sa situation- La mère 
est une femme intelligente, mais elle s'est toujours querellée avec 
son mari et a toujours donné aux: enfants le spectacle d'une femme 
incomprise et abandonnée, ce qui, entre parenthèses, ne correspon- 
dait pas du tout à la réalité* Elle savait d'ailleurs fort bien faire plaU 
sir à ses filles. Elle ornait leur chambre de fleurs* Elle les soignait 
avec dévouement lorsqu'elles étaient malades* Le père était beau- 
coup plus réservé. En général, il faisait des cadeaux d'utilité, allant 
parfois au delà de la limite de ses moyens. Mais ses cadeaux étaient 
toujours accompagnés de quelques réticences. 

Mesdames et Messieurs, le point de départ de la névrose, l'analyse 
T 'a montré, n'a pas été uniquement ce comportement des parents, 
mais surtout le temps passé dans la chambre à coucher de ceux ci, 
alors que la malade était petite fiMe. La naissance de sa sœur a éga- 
lement déterminé son changement d'attitude vis-à-vis du père* Mais 
une fois le complexe solidement inverti, les circonstances de l'am- 
biance familiale sout venues s'y ajouter et ont rendu cette inversion 
particulièrement forte, en déterminant une fixation puissante à la 
mère* C'est donc cette mère que la malade ne peut pas oublier ; 
c'est en raison même de cette fixation qu'elle ne peut guérir. 

Nous voyons donc ainsi la névrose susceptible de faire plus ou 
moins fortement corps avec l'individu, suivant que le dévelop pe- 
inent pathologique a été favorisé soit par les circonstances, soit 
encore par des éléments héréditaires* 

Cette fixation se traduit toujours par ce que Ton appelle en 
psychanalyse l'ambivalence. C'est le besoin d'opposer continuelle- 
ment à un élan son contraire, à l'a mou r la haine, à la colère le sou- 
rire, à l'agressivité la passivité, et inversement* 

Cette ambivalence est non seule tu eut le résultat d'un attachement, 
mais plutôt celui d'une angoisse qui joue dans la genèse des né- 
vroses un rôle capital. Vous savez que chez les hommes cette 



m^mi 



COMPLEXES D ? ŒDIPE POSITIF ET NÉGATIF 407 



angoisse se traduit par ce que nous appelons crainte de la castration,. 
Dans un certain sens, elle existe aussi chez les femmes masculi- 
nisées. Chez la femme qui sort de la phase masculine de son déve- 
loppement, elle se traduit ou bien par la ciainte de la castration, ou 
de l'amputation d'un sexe masculin imaginaire, ou bien par la 
crainte de voir ses organes détruits par la mère ou par le membre 
viril, trop puissant et volumineux. 

En plus de cette peur, nous avons affaire, dans les deux sexes, à 
la crainte de la mort qui tend à les arrêter dans le développement 
normal de l'affectivité et de la sexualité. 

Dans les rêves, nous voyons généralement cette crainte de la cas- 
tration se traduire chez les hommes d'une façon très nette. L'homme 
par exemple voit dans son rêve un âne arrêté devant une ligne de 
chemin de fer sur laquelle il n'ose pas s'engager. Il cherche un creux 
au bas du talus pour s'y cacher. Au cours des associations d'idées, 
le rêveur se souvient d ? un train chargé de bétail dont les wagons 
auraient été frôlés par un autre train venant en sens inverse et bles- 
sant le bétail à la tête, La tête symbolise généralement dans les 
rêves L'organe masculin- La crainte de la castration se traduit doue 
très souvent par celle de la décapitation, Ajoutons que le rêveur* 
lorsqu'il s'est débarrassé de cette crainte, dans un autre rêve, fran- 
chit à cheval la ligne de cliemin de fer et va se jeter, un peu timide- 
ment encore mais non moins résolu, dans une mare. Notons que. 
dans ce nouveau rêve, la mare se trouve au delà de la ligne de che- 
min de fer castratrice qui Ta arrêté si longtemps. Inutile de vous 
dire que cette façon de pénétrer à cheval dans une mare est un sym- 
bole classique de l'acte sexuel de l'homme* Le complexe d'Œdipe, 
dans ce cas, n'est pLus renversé. D'ailleurs, dans le rêve précédent* 
un homme enfonce quelque chose dans le nez de l'àne, afin de le 
voir souffrir, ce qui correspond à l'Œdipe négatif, que le rêveur, à 
la suite de l'obstacle (angoigse de la castration), n'a pu abandonner.. 
Dans d'autres rêves, cette crainte de la castration se traduit d'une 
façon encore plus directe. Ainsi dans le cas suivant où le sujet voit 
une guillotine : il sera décapité. II sait que s'il suit les liommes qui 
vont vers la guillotine, il sera décapité, IL s'engage tout de même 
dans cette direction. Car la crainte de la castration n'est pas suffi- 
samment forte pour L'empêcher de suivre la voie des hommes. 

Souvent, dans ces rêves, c'est une image de la guerre qui symbo- 
lise le danger de la castration ; ou bien encore, c'est l'organe de la 



408 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



lemme qui est susceptible de la déterminer. Le rêveur se représente 
alors cet organe comme étant armé de scies ou de dents capables de 
produire l'amputation qu'il redoute. La femme peut également être 
représentée par un être malade, pestiféré (maladies sexuelles) dont 
il faut s'écarter pour ne pas tomber malade à son tour, c'est-à-dire 
être châtré. Le rêveur la voit lépreuse, ou bien couverte de boutons 
et de taches qui sont le signe d'une maladie bizarre, contagieuse, etc. 
Cette angoisse de la castration peut être très puissante chez 
l'homme et persister même parfois au moment où l'acte sexuel est 
virtuellement accepté. 

Nous citerons le rêve suivant à titre d'ex:emple : 
Un homme, M. T., rêve que trois affaires le préoccupent : une pre- 
mière affaire qui est parfaite et lui sert de modèle ; une deuxième 
affaire qui est son affaire à lui ; et une troisième affaire qui est celle 
qu'il aurait voulu faire, mais qu'il est obligé d'abandonner à son 
regret. Peu à peu^ au cours du rêve, les trois affaires se trans- 
forment en trois autos. L'affaire parfaite, l'affaire idéale qui lui sert 
de modèle est une voilure puissante qui se trouve devant lui. Son 
affaire à lui devient une auto dans laquelle il roule derrière l'auto 
puissante, et la troisième affaire, celle qu'il est obligé d'abandon- 
ner, est l'auto qui vient en sens inverse de sa direction et de celle 
de la voiture puissante qui est devant lui. Cette troisième auto, il 
ne la voit pas aussi longtemps qu'il se trouve derrière la grosse voi- 
ture ; mais il lui vient l'idée de la doubler et de prendre la première 
place sur la route. C'est à ce moment qu'il voit arriver la troisième 
voiture qui file en sens inverse, et cela juste au moment où il est 
en train de doubler la grosse voiture. Un accident lui paraît inévi- 
table. Mais il arrive à passer, il ne sait pas comment. À la fin du 
rêve, il se trouve devant la voilure puissante. Il la laisse derrière 
lui. Ce rêve, vous le voyez, est caractéristique de la peur de la castra- 
lion que le malade subit en voulant doubler la Toiture puissante 
qui lui sert d'idéal dans ses affaires et qui n'est pas autre chose que 
3e symbole du père. La troisième voiture, roulant en sens inverse 
<et qui représente l'affaire que M. T, a été obligé d'abandonner, est 
le mouvement négatif» le complexe d'Œdipe négatif, la féminité qui 
vent entraver la masculinité de AL T., et ceci au moment où M. T. 
est sur le point de s'identifier complètement an père et à l'homme. 
Vous voyez donc, dans ce rêve, d'abord une lutte entre l'Œdipe posi- 
lif et l'Œdipe négatif ; l'Œdipe positif l'emporte. Mais la peur de 



^-^■p^^*^ 



COMPLEXES D J ŒDIPE POSITIF ET NÉGATIF 409 



la castration était telle que M. T, a failli faire une régression vers 
la troisième voiture, c'est-à-dire vers sa troisième affaire, qu'il est 
obligé d'abandonner à son regret, cette troisième affaire symboli- 
sant son homosexualité et sa névrose* 

La crainte de la castration se traduit également par le besoin 
de tomber, de se blesser en manipulant un couteau, de se casser un 
doigt, le pouce le plus souvent, etc.,* 

Nous avons retrouvé un jour un de nos malades, après une inter- 
ruption de quinze jours de vacances, avec une main bandée. Ce 
malade n'avait pas pu continuer son travail à l'usine où il s'était 
engagé comme volontaire- Avant l'interruption du traitement, il 
a^ail fait des progrès considérables et commençait d'abandonner la 
barrière d'une névrose obsessionnelle qui empêchait tout travail et 
toute réalisation effective dans la vie. Il s'était blessé en mettant la 
main dans une machine qui lui avait broyé le pouce. L'accident 
paraissait tout à fait dû au hasard. Mais l'analyse lions révéla qu'il 
sétail produit au moment même des premières révoltes de l'analysé 
contre l'analyste. À ce moment là, le malade, en somme, commen- 
çait à se plaindre de perdre les avantages de sa maladie. Il avait 
commencé à travailler, mais il subsistait en lui une angoisse con- 
tinuelle dont il ne s'expliquait pas les raisons. Il s'agissait d'une 
angoisse de castration. L'accident lui était arrivé le jour où, ayant 
appris qu'un ouvrier s'était blessé la veille à l'usine, le malade 
s'était réveillé avec ]e sentiment atroce qu'un accident pouvait lui 
arriver aussi. En effet, cet accident se produisit dans la journée 
même. Et plus tard le malade nous apporta un rêve dans lequel il 
redoutait de devenir père avec une de ses cousines* Au moment 
d'entrer dans notre cabinet, il nous dit qu'il avait la même impres- 
sion désagréable que le jour où il s'était fait panser le pouce chez 
le médecin de la famille. Voici ce rêve : 

« Je suis dans le pays où j'ai passé mon enfance, et je trouve le 
ciel particulièrement beau* Il y a beaucoup de monde, et je vois des 
animaux parmi lesquels un veau qui m'en rappelle un, particuliè- 
rement doux et confiant avec lequel je jouais lorsque j'étais enfant. 
Il me semble que, dans ce rêve, j'ai eu des relations sexuelles avec 
ma cousine. En la voyant adulte et formée, j'ai été saisi d'une forte 
crainte qu'elle ne devienne enceinte et que mon père ne rapprenne-» 

La crainte de la castration chez ta femme ne se manifeste natu- 
rellement que dans le cas où celle-ci se comporte comme si elle 



REVOB FRANÇAISE DE PSYCHÀNÀLTSE, 

* 



410 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



était un garçon. C'est par exemple la maladie avec laquelle elle 
tyrannise son entourage qui peut représenter l'organe maie, à 
laquelle la malade tient d'autant plus fortement, qu'elle lui pro- 
cure de grands avantages matériels et moraux. Matériels, car, grâce 
à une maladie, on peut passer son temps dans les villes d'eaux et les 
maisons de santé ; moraux, car on peut torturer le mari sensible, 
plaintif et battu, qui, souvent, dans d«s cas semblables, ne demande 
pas mieux, en vertu de sa propre névrose* 

Nous avons vu un jour ceite angoisse de la castration se manifes- 
ter d*une façon très caractéristique chez la femme d'un confrère. 
Après de longues hésitations, elle s'était décidée à suivre un traite- 
ment psychanalytique. Un jour, avant de venir à la séance, elle 
s'aperçut, ce qui ne lui était jamais arrivé, que sa chaussure lui fai- 
sait maL Elle en profita pour aller, avec son mari, chez un confrère 
orthopédiste qui habitait tout près de chez elle. 

Avec force détails, elle me raconte sa visite chez ce médecin. Elle 
me décrit son appartement très luxueux, d'un goût pompeux, les 
trois ou quatre secrétaires* les infirmières, etc.,. Finalement, le mé- 
decin, d'un air grave, et sans regarder le mal de très près, décrète 
qu'il faut procéder à l'amputation de l'orteil. « Quel chatlatan, me 
dit-elle t que ce médecin ! Il croit que je vais m* adresser à lui pour 
subir une opération pareille ! Jamais ! » Nous lui demandons si 
son pied lui fait mal* Elle nous répond par l'affirmative. Puis, au 
cours de la conversation, nous hiï demandons à brûle-pourpoint si 
elle est vraiment décidée à suivre le traitement, Nous parlons natu- 
rellement du traitement psychanalytique. Mais elle s'écrie : « Gom- 
ment ! un traitement ? Vous croyez que je vais me faire amputer 
par ce charlatan ? » Elle avait cru que nous parlions de l'ortho- 
pédiste, mais la confusion même dans son esprit est significative : 
elle nous superposait à l'orthopédiste en question. 

Après lui avoir expliqué tout cela, nous lui avons fait comprendre 
qu'elle pouvait fort bien transposer ses craintes concernant le trai- 
tement psychanalytique, ou plutôt les craintes que nous lui inspi- 
rions, sur le confrère orthopédiste. De nouveau, nous lui deman- 
dons si son pied lui. fait toujours mal. Elle ne souffre plus, à son 
grand étonnement Elle se lève, marche, et constate que toute dou- 
leur a disparu, 

Cette crainte de îa castration, qui paraît paradoxale riiez la 
femme, ne peut naturellement se manifester que si cette dernière 



COMPLEXES D'CEDIPE POSTTIF ET NÉGATIF 411 



se comporte comme un homme qui aurait peur de subir la castra- 
tion* Cette crainte est d'autant plus forte qu'une femme ainsi mas- 
culinisée fait généralement tout pour châtrer le mâle et craint» en 
vertu de la loi du talion, d'être punie pour cela. Pour elle, être 
femme, c'est être châtrée. Ou plutôt la femme privée d'un organe 
masculin est, à ses yeux, un homme châtré». 

Nous avons dit qu'après quelque temps de traitement, c'est géné- 
ralement une autre crainte qui empêche une femme d'aboutir à un 
rêve sexuel normal. C'est la peur de l'organe sexuel masculin et la 
peur de la mère. Dans ces cas-ci nous voyons des rêves du type 
suivant : 

« Je suis au bord de la mer, et je vois un gros poisson, un requin, 
je crois* J'admire cette masse imposante évoluant dans Feau. Tout 
à coup, le poisson s'approche du rivage, et je prends la fuite. En- 
suite, je suis sur la plage. En creusant des trous dans le sable, 
j'aperçois des poissons. Ils sont tout petits et ils n'ont pas l'air de 
pouvoir bouger. Mais voici qu'un plus grand commence à remuer 
dans le sable, Je me lève et je suis terrorisée. » 

Mesdames et Messieurs, vous avez tous entendu parler des rêves 
de voleurs que font généralement les jeunes filles. Elles ont peur 
de voir un brigand pénétrer dans leur chambre et leur faire du maL 
Ces rêves sont évidemment du même type et correspondent à la 
même angoisse- 
Le rêve suivant est très caractéristique de cette situation : 
Mme À. rêve qu'elle se trouve dans une chambre blindée s fermée 
par une lourde porte en fer. Dans le même appartement se trouve 
un homme très puissant qui veut toujours pénétrer par cette porte, 
mais, jusqu'à présent, on a pu l'en empêcher. Voici que cet homme, 
grâce à une machine, un chalumeau, arrive à faire un trou dans la 
porte, Mme A, est saisie de peur, et elle se jette par la fenêtre dans 
le jardin où se trouvent des gens qui fuient. Parmi eux une mère 
avec son fils- Celui-ci parle à sa mère de la révolution et lui dit : 
« Us ne nous auront pas. Nous allons leur montrer comment nous 
allons mourir. » 

Ce rêve, vous le voyez» est très clair* La dernière partie paraît un 
peu obscure, mais prend toute sa signification si l'on tient compte 
du fait que le fils avec sa mère n*est pas autre chose que Mme A, 
«Ile-même, Elle devient un garçon avec sa mère, et ne veut pas céder 
à l'homme puissant, capable de percer avec un chalumeau la porte 



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412 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



blindée du rêve. Elle préfère se conduire comme un soldat qui aime 
mieux mourir que de se laisser vaincre. 

Le cas de Mme A, a été particulièrement dur à traiter* La mère de 
la malade était en effet devenue schizophrène, et ron avait attribué 
cette folie aux mauvais traitements que lui faisait subir son mari. 
L'analyse a permis de rétablir la vérité, La mère de Mme À, a été 
déséquilibrée et malade longtemps avant de devenir folle ; les scènes 
et les disputes avec son mari étaient naturellement la conséquence 
et non la cause de son état. 

Nous comprenons donc pourquoi la m al a due a peur de voir 
l'homme puissant pénétrer dans sa chambre : pourquoi elle fuit 
devant le chalumeau» et se jette parla fenêtre, pour aller retrouver 
sa mère, préférant mourir. En agissant ainsi elle devient homme. Le 
fait de se jeter par la fenêtre devient alors le symbole de l'acte 
sexuel à complexe d'Œdipe négatif. 

L'autre angoisse, celle d'être détruite par la mère, se manifeste 
souvent chez les femmes par l'obligation où elles sont de céder ce 
qu'elles possèdent : vêtements, argent, bijoux. Toute richesse de- 
vient en quelque sorte le symbole de la grossesse, et ces femmes sont 
obligées de se faire voler ce quelles ont acquis. 

Celte situation se traduit dans les rêves de la façon suivante : 

« J'ai un nouveau sac bien rempli que je montre à ma belle-mère. 
Je vois avec étonnement que cette dernière l'ouvre et déchire Tinté- 
rieur, Je reprends mon sac, mais la doublure est déchirée et reste 
entre les mains de ma belle-mère. » Généralement ces rêves, dont la 
signification est très claire, surtout en ce qui concerne celui-ci, sont 
plus censurés. C'est en général la réaction négative qui s'oppose au 
désir de la femme de concevoir un enfant, comme cela ressort net- 
tement du rêve suivant : 

« Je vois un poussin qui se heurte violemment contre un chat 
noir. Le poussin devient de plus en plus gi*os et je cherche à m'en 
débarrasser. Finalement, je marche dessus avec mes pieds. Il rebon- 
dit chaque fois, et tous mes efforts pour l'écraser sont vains. Fina- 
lement, il est énorme et je voudrais bien le couper en morceaux. Je 
vois ensuite ma cousine, Mme Y. Elle a une grosseur dans l'o?M. EUe 
s'en plaint ^t voudrait bien l'enlever, mais il n'y a rien à faire- » 

Vous voyez dans ce rêve la résistance de la malade se tourner 
d'abord vers le poussin, de plus en plus gros, qui symbolise l'organe 
mâle en érection. Puis cette résistance se tourne contre la grosseur 
dans l'œil de sa cousine qui s'en plaint à son mari. Inutile de vous 



^ i 



COMPLEXES B J ŒDIPE POSITIF ET NÉGATIF 413 



■** 



dire que cette grosseur symbolise la grossesse de sa cousine avec 
laquelle la malade s'identifie, dans le rêve. Elle se plaint de émette 
grosseur el se sent poussée à l'enlever, à la couper en morceaux, 
exactement comme elle le voudrait faire du poussif au début du 
rêve. Il y a donc une partie qui lui interdit devoir un enfant et qui 
voudrait détruire cet enfant* Cette partie de l'être est naturellement 
telle qui donne lieu au complexe d'Œdipe négatif. 

Nous avons jusqu'à présent décrit surtout les obstacles provenant 
-du conflit névrotique, on plutôt de Faction du surmoi, qui donnent 
lieu à la peur de la castration, à la peur de la mort, etc.* et qui 
s'opposent à révolution normale du traitement. Nous avons attiré 
votre attention sur la lutte qui se produit au moment où le com- 
plexe d'Œdipe positif menace de l'emporter sur Le négatif. 

Nous ne vous avons pas encore parlé d'une autre source d'obs- 
tacles, source qui ne provient pas du conflit névrotique du malade, 
mais d£ son caractère, avec lequel il s'test installé plus ou moins 
solidement dans sa maladie, s'adaptant à elle, de façon à ,en tirer 
des avantages, Ces obstacles provenant du caractère sont parfois 
ires puissants et peuvent entraver considérablement la marche du 
traitement. Le malade vous jalouse chaque progrès réalisé et vous 
ïe fait payer comme si ce progrès était pour lui non pas un gain, 
mais une perte, une humiliation. 

Pour vous en citer un exemple particulièrement typique^ nous 
vous parlerons du cas d'un jeune homme que nous avons connu. 
Nous avions toutes les peines du monde à Pempêclier d'attraper une 
blennorragie anale. Cette blennorragie, il y tenait particulièrement, 
disait-il, parce que chaque fois qu'il en était atteint, il en profitait 
pour inviter tous ceux de ses amis qui lui avaient joué un mauvais 
tour, et il les contaminait pour se venger. Cette vengeance était une 
grande satisfaction- C'est avec impatience qu'il attendait le fameux 
coup de téléphone, quelques jours plus tard, lui annonçant que son 
coup avait réussi. 

La résistance de ce maladie au cours du traitement a été particu- 
lièrement forte, non pas parce qu'il tenait à son état, uniquement 
pour fuir la peur de la castration, mais parce qu'il s'en servait pour 
accomplir une véritable vengeance, à laquelle il tenait de toutes les 
fibres de son âme. En effet, sa mère s'était remariée, après la perte 
de son premier mari, le père du jeune homme, avec un riche Amé- 
ricain, abandonnant ainsi ses enfants. 

Notre malade a d'abord^ tout fait pour gaspiller l'argent qui lui 



414 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

venait de son beau-père et pour sombrer dans les bas-fonds de la 
société* Son état était une sorte d'accusation muette contre sa 
mère : « Voilà ce que tu as fait de moi en m' abandonnant pour 
l'argent de l'Américain »> semblait-il lui dire* 

Dans des cas de ce genre, où la névrose répond à des besoins de 
vengeance très forts vis-à-vis de la famille, la résistance provenant 
du caractère est généralement considérable : c'est pour le malade 
une question d'honneur de ne pas céder* Parfois, quand apparaît le 
complexe d'Œdipe normal dans les rêves, c'est une véritable crise 
de fureur qui peut pousser le malade à refuser tout progrès. 

Le rêve suivant a été fait par un homme qui a beaucoup souflert 
dans son enfance de la discorde entre ses parents et du caractère 
autoritaire de sa mère. Ce rêve paraît significatif : 

Il rêve qu'il est en train de jouer au bridge avec sa femme, sa 
belle-mère et un homme qui lui rappelle son père. Il s'aperçoit 
qu'il a en mains toutes les cartes voulues et qu'il peut jouer sans 
atout, Au moment de jouer, il hésite, et ses partenaires peuvent voir 
ses cartes. Il a l'impression qu'on se moque de lui et, furieux, il 
jette son jeu par terre en disant : « Je préfère ne pas jouer dans ces 
conditions-là. » Il se retire dans sa chambre et voit venir sa femme 
qui lui reproche de faire la mauvaise tête* Il ne répond pas. 

Ajoutons que ce rêve est survenu chez cet homme, dans la nuit 
qui a suivi la mort de son père ? l'homme contre lequel il joue* Les 
cartes dont il dispose sont donc à la fois les cartes du mort et les 
siennes. Le jeu est magnifique* Il peut battre sa femme et sa belle- 
mère. Maïs, comme il a l'impression qu'elles se moquent de lui, il 
préfère ne pas jouer, Cest là qu'intervient la résistance du carac- 
tère : il renonce à son jeu, pourvu que cela lui donne la possibilité 
de priver les femmes de jouer à leur tour* Il leur reproche de s'être 
trop moqué de l'autorité de l'homme. Elles ne méritent donc plus 
qu'on joue avec elles. 

La mère de ce malade est donc une femme particulièrement éner- 
gique et autoritaire. Son mari a fini par se séparer d'elle et a vécu 
avec une femme simple, un peu fille du peuple, avec laquelle il a été 
parfaitement heureux. Le malade nous dit que c'est donc certaine- 
ment la faute de la mère si son père a été malheureux et si ce mal- 
heur Ta fait échouer dans ses affaires* Après s'être séparé de sa 
femme, il a réussi à travailler et à faire des économies, ce qu'il 
n'avait jamais pu faire auparavant Le malade a fait toutes ces* 



i 



COMPLEXES D'CEDIPE POSITIF ET NÉGATIF 415 

s 

\ 

réflexions le jour de Tenter rement de son père. C'est donc à la mère 
qu'il en veut, à la femme qui s'est moquée du père et qui n'a 
pas su apprécier les qualités viriles de son mari et de son fils. Voilà 
pourquoi, même avec le plus beau jeu en mains (c'est-à-dire la plus 
belle réussite de son traitement)» le malade, par rancune et ven- 
geance, préfère jeter les cartes, au lieu de jouer pacifiquement avec 
sa femme et sa belle-mère. 

Le rêve est en -effet survenu au moment où s après un long traite- 
ment, celui-ci s'annonçait comme une réussite exceptionnelle pour 
cet homme exceptionnellement doué. Il nous a fallu encore quelque 
temps de patienoe avant rie lui voir surmonter cette réaction prove- 
nant, non pas de son surmoi, maïs de son caractère. 

Vous pouvez observer la même résistance chez les femmes* Elle 
est particulièrement fréquente dans les cas où une femme a réussi 
avec succès à concurrencer les hommes et à les battre, aussi bien 
sur le terrain intellectuel qu'erotique* Je veux dire dans les cas où 
une femme a réussi ses études et où c'est elle qui porte la culotte 
dans le ménage, soît qu'elle vive avec un homme, qui dans ce cas 
n'est pas autre chose qu'une femme, soit qu'elle vive avec une 
femme. 

Le triomphe ainsi obtenu est une grande satisfaction d'amour- 
propre, et l'on comprend que l'intéressée y tienne, même si elle a été 
conduite à cette satisfaction par un conflit névrotique, et même si 
elle le paye par des symp tomes tels que la frigidité. 

Nous savons aussi que les enfants de ces mères sont des êtres 
lorturés, et cela en dépit de tous les efforts et de tous les scrupules 
de ces mères pour les épargner. L'hostilité de la femme mascu- 
hnîsée, nous l'avons déjà dit, se tourne non seulement contre l'or- 
gane mâle, niais également contre le prolongement de cet organe, 
c'est-à-dire l'enfant Nous connaissons des cas où c'est uniquement 
pour le bien de leurs enfants que des malades ont accepté d'entre- 
prendre un traitement, mais cela non sans révoltes et difficultés- 
La résistance provenant, non seulemient du complexe d'Œdîpc néga- 
tif, mais encore du caractère et de l'intelligence avec laquelle la 
malade défend sa position névrotique» peut alors être particulière- 
ment tenace et nous avons vu le traitement traîner parfois pendant 
plusieurs années avant de réussir. 

Mesdames et Messieurs, j'ai essayé de vous exposer dans cette 
leçon quelques aspects des difficultés que nous avons à vaincre pour 



416 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



amener la victoire à pencher du côté de la guéri son. Je me suis 
borné aujourd'hui à vous parler des réactions suscitées par l'appa- 
rition du complexe d ? Œdipe normal. Je ne vous ai pas encore parlé 
des résistances de la fin de l'analyse, déterminées par la g né ri s on et 
par les difficultés que le malade a à accepter cette dernière, même 
lorsque la situation normale est virtuellement rétablie* Ce sera le 
sujet que je vous exposerai au cours de ma prochaine conférence. 



Introduction 
à la Théorie des Instincts (1) 



Par Marie BONAPARTE 



4 me Leçon, Du Narcissisme. 

I. Du Narcissisme en général. 

IL Le Narcissisme dans les maladies organiques et l'hypo- 
condrie. 

III. Le Narcissisme dans la vie amoureuse. 

IV. Le Narcissisme du Moi idéal. 

V. Le sentiment de sol 

Dans nos trois leçons précédentes nous avons, suivant le plan 
général de Freud dans ses Trois essais sur lo théorie de la sexualité, 
lente d'embrasser d'une large vue d'ensemble les diverse* moda- 
lités, et surtout l'évolution de la sexualité humaine. 

0r t celle-ci, au jour de ce que nous avons pu voir, apparaît tout 
entière animée par une force hypothétique motrice, d'origine orga- 
nique* mais de perception endopsychique, que Freud a appelée 
libido* L'extension croissante que Freud a donnée à ce *erme> et qui 
lui a été d'ailleurs maintes fois reprochée, mais sans laquelle on ne 
saurait rendre compte des phénomènes protéï formes de la sexua- 
lité, est d'ailleurs à peu près la même que celle de FEros de Pla- 
ton^ ainsi que Havelock Ellis Ta fait remarquer* 

Or, dans notre dernière leçon, la libido nous est apparue sous 
deux grandes modalités : la libido du moi ou narcissique et la libido 
objectale, lesquelles seraient en rapport comme ses pseudopodes au 
protoplasme globulaire d'une amibe. 

De la libido obj octale, nous avons traité à propos des investisse- 
ments libidinaux œdipiens et pubères. Il en resterait beaucoup à 
dire, et nous y devrons d'ailleurs en plus d'un endroit revenir, La 
libido du moi, ou narcissique, dont nous avons déjà parlé à propos 
de la sexualité infantile, fera aujourd'hui l'objet de cette leçon, 

(1) Voir le précède ut numéro (2, tome VII), page 217. 



418 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^^^^^^^^^^^^^^m-^_ ■ — ■_ 



L Du Narcissisme en général. 

Je suivrai ici dans son ensemble le plan de Freud dans son 
Introduction an Narcissisme (1)- Le terme de narcissisme a été créé 
par Havelock Ellis, puis repris par Nàcke pour désigner un com- 
portement particulier de certains pervers psychopathes, qui se 
regardent, s'admirent, se caressent et se satisfont eux-mêmes 
sexuellement, s 'aimant ainsi exclusivement à la manière dont les 
autres aiment des objets d'ainour extérieurs, 

On voit, par cet exemple extrême, exclusif, et d'ailleurs excep- 
tionnel, que le narcissisme et l'autoérotisrue ne font pas un. Ces 
narcistes sont en effet autoéroiiques, niais les premières activités 
autoérotiques de l'enfant ne sont pas encore narcissiques au sens 
de ces pervers extrêmes : l'idée d'un moi à aimer doit, en effet, 
pour qu'il y ait narcissisme, s'être constituée* ' 

Or> la psychanalyse a permis de voir que le narcissisme peut 
îevendiquer une place dans bien des troubles psychiques. Sadger 
3 souligné le rôle qu'il joue notamment dans ce comportement 
sexuel si universel qu'est l'homosexualité. Mais elle a fait com- 
prendre davantage ; que le narcissisme a une large part dans la 
constitution normale des humains. 

Cependant, ce qui, par delà l'exemple des normaux, des homo- 
sexuels, des pervers et des névrosés, nécessite l'admission de la 
libido narcissique, c'est, avant tout, l'observation de certaines psy- 
choses à la lumière de la psychanalyse. Il s'agit ici des démences 
précoces de Kraepelin et dos schizophrénies de Bleu 1er (d'ailleurs 
groupées par Freud sous le nom de paraphrênies) * que l'on ne peut 
comprendre» au jour de la théorie de la libido, sans l'hypothèse d'un 
narcissisme primaire et normal. Car ces maladies la question de 
leur étiologie ici mise à part ont pour caractère symptoniatique 
fondamental un désintérêt quasi total pour le monde extérieur» 
personnes et choses» impliquant retrait des investissements libidi- 
naux sur soi- Or ? les névrosés» hystériques ou obsédés, présentent 
eux aussi un retrait de leur libido de ,1a réalité, mais l'analyse 
révèle régulièrement que cette libido ainsi repliée Ta c té à la suite 

(1) « Zur Einfiihruiig dûs Narzissmus * (« Introduction au narcissisme »). 
paru, d'abord en 1914 dans Jahrbuch der Psychoanalyse, ensuite dans la 4* s. 
des « Saimnluiig kl-einer Schriften zur Neuros&nlehrc », 1918, vol- VL des Ges* 
Schriften* 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 419 



des objets qu'ils se sont, pour ainsi dire, d'abord incorporés ; c'est 
(e processus de Yiniroucrsion proprement dite. À ces objets imagi- 
naires, attardés en eux souvent depuis l'enfance, quand ce sont 
par exemple les objets œdipiens restés vivants bien qu'inconscients, 
les névrosés tiennent ferme, et c'est ce qui leur permet d'en re pro- 
jeter, d'en transférer, comme nous disons, l'investis sèment libidi- 
nal au dehors sur l'analyste, au cours d'une cure, et par là d'êlre 
accessibles à son inlluence et à la guérison. Il en est tout autrement 
des schizophrènes ; ce n'est pas à des objets même imaginaires que 
leur libido apparaît fixée. 

Quel est donc le destin de la libido chez les schizophrènes ? Leur 
retrait tie l'intérêt pour le monde extérieur nous montre la voie où 
chercher- La libido retirée des objets, qu'ils soient réels ou imagi- 
naires, le moi s'en est emparé, et un étal de narcissisme patholo- 
gique s'est ainsi constitué, Mais ce narcissisme secondaire n'a pu 
ainsi s'établir que parce qu'une couche plus profonde rie narcis- 
sisme primaire et universel, celui-ci bien que d'ordinaire disparu 
sous les couches ultérieures de la personnalité, lui en fournissait 
les bases. 

ïl faut d'ailleurs bien comprendre, quand Freud parle ici de 
schizophrénie, ce qu'il entend par là. Le narcissisme des schizo- 
phrènes est pour lui essentiellement celui de ces cas de * démence 
paranoïde » de Kraepelïn, tel celui du président Schreber (1), impli- 
quant un délire caractérisé des grandeurs. L'hébéphrène ne pré- 
sente pas ce trait, et sa régression apparaît plus reculée encore : 
par delà le stade du narcissisme, celui de l'autoérotisme semble à 
nouveau être atteint. 

Mais revenons-en au narcissisme. Si nous observons la vie psy- 
chique des primitifs et des enfants, le narcissisme primaire sur 
lequel s'édifie le secondaire des schizophrènes paranoïdes nous appa- 
raîtra, Les primitifs surestiment la force de leurs désirs, de leur 
pensée, ils croient à la toute-puissance de ceux-ci comme des pra- 

O) 'Voir Freud ; « 0J)er eïncn autobiograplmch beschrLùhcneii Fall \on Para- 
noïa (De menti a paranoîdes) paru d'abord dans le Jahrbuch f* psychûanatytisckc 
und psychopathoiogische Forschungen » (Revue des recherches psychanalyti 
ques et psycho pathologiques) voL III, 1911 ♦ Fait partie des « Krankengescli 
iclite «. Ges, Schrtften (Œuvres complètes), vol* VIII, « Remarques psychanalyti 
ques sur L'autobiographie <Fun cas de paranoïa > (Démenti a piranoïdes). Trad. 
franc, par Marie Bonaparte et R* Loeweiietcin, dans la Revue Franc* de P&ycha 
nalyse, tome V, n* 1 ; cette traduction paraîtra prochainement dans Cinq Psy 
chaitalyses, chez Denoël et Steel e* 



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420 JEtEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tiques qui les expriment* actes ou paroles, et qui constituent la 
magie. Il y a là une « mégalomanie » normale et primitive* Nos 
enfants, aux stades précoces de leur évolution, également la repro- 
duisent. 

Ainsi, nous pouvons postuler un état primitif, universel, de la 
libido, le narcissisme primaire, dans lequel l'être entier serait encore 
investi par la libido du moi, ou narcissique. Ce n'est que peu à peu 
qu'il enverrait des investissements libidinaux vers les objets exté- 
rieurs, à la manière, comme dît Freud, des pseudopodes d'une 
amibe. Ces mouvements extérieurs de la libido sont si frappants 
que son utilisation à Fin teneur du moi peut en passer d'abord 
inaperçue. 

Cependant, les deux extrêmes points de ces investissements, soit 
objectaux, soit narcissiques, sont donnés, d'une part, par Fétat 
amoureux passionné où le moi de l'amant se perd dans l'objet 
aimé ; d'autre part, par ces fantasmes de V anéantissement de Vuni 
oers, hormis le malade seul^ qui est celui de certains schizophrènes 
paranoïdes, tel celui, si caractéristique, étudié par Freud, sur le cas 
autobiographique du président Schreber, précédemment cité. 

IL Le Narcissisme dans les maladies organiques 

ET L'HYPOCONDRIE, 

II est de notoriété publique que le malade qui souffre de douleurs 
ou de maladies physiques perd son intérêt pour le monde extérieur, 
sauf en ce qui concerne son mal- Une observation plus approfondie 
montre qu'il perd son intérêt libidinal pour ses objets d'amour, 
qu'il cesse d* aimer de façon désintéressée, en somme, tant qu'il 
souffre, La reconnaissance égoïste qu'il peut avoir pour son inflr 
mïère, et qu'il n*a d'ailleurs pas toujours, ne saurait voiler ce fait. 

Au jour de la théorie de îa libido, nous disons que celui qui 
souffre physiquement rétracte ses investissements libidinaux, ses 
pseudopodes objeetaux, dans son moi, et ne les renvoie au dehors 
qu'après sa guérison. Et Fon voit sur cet exemple que, lorsque cette 
rétractation est aussi complète, l'intérêt pour le moi en vient à ne 
plus se distinguer de Fintérêt narcissique. 

De même flans le sommeil : nos intérêts libidinaux, pendant que 
nous dormons, sont retirés du inonde extérieur, concentrés sur un 
seul besoin, celui de dormir. Cette régression de îa libido dans le 



INTRODUCTION A LA THÉO Kl É 3JES INSTINCTS 421 



moi trouve d'ailleurs son expression adéquate dans Tégoïsme uni- 
versel du rêve. 

L'hypocondrie se manifeste, tout comme la maladie organique, 
par des sensations somatiques pénibles ou douloureuses Or, l'hypo- 
condriaque retire et son intérêt et surtout sa libidb du monde exté- 
rieur, à l'instar du malade organique, Mais tandis que le malade 
organique présente des modifications objectives dans ses organes, 
chez l'hypocondriaque on n'en trouve pas. Cependant, la conception 
psychanalytique des névroses nous autorise à avancer que les hypo- 
condriaques ne doivent pas avoir tort lorsqu'ils affirment être en 
proie à des modifications organiques. 

L'hypocondrie n'est d'ailleurs pas le seul état « nerveux » dans 
lequel le sujet éprouve des sensations désagréables dans Tune ou 
l'autre partie de son corps, Freud a proposé de la ranger auprès des 
névroses d'angoisse et de la neurasthénie, et d'appeler ce trio le 
groupe des psychonévrbses actuelles, par opposition aux névroses de 
transfert (hystérie, phobie : obsession). Il n'est sans doute pas exces- 
sif de dire que Ton trouve» dans toute névrose, une parcelle d'hypo- 
condrie : la névrose d'angoisse et l'hystérie qui s'édifie sur ses 
hases en témoignent tout spécialement Or, quel organe est-il sus- 
ceptible d'éprouver des modifications non pas pathologiques, au 
sens habituel de ce mot, mais qui cependant peuvent le rendre 
hyperesthésiquement douloureux, si ce n'est le génital ? L'activité 
de toute partie du corps susceptible d'éprouver de semblables modi- 
fications doit être qualifiée d'érpgène : le caractère général d'érû- 
généité du corps, où se créent tantôt ici et tantôt là des zones éro- 
gènes, nous impose cette conception, ainsi que la théorie de la 
libido nous Ta enseigné. Et ici nous voyons, sur l'exemple de l'hypo- 
condrie, que non seulement la surface du corps, mais ses organes 
profonds, sont susceptibles à l'occasion d'assumer, en plus de leur 
propre fonction, celle d'une zone érogène. C'est en quoi les hypo- 
condriaques ont raison quand ils affirment que leurs organes 
internes ont subi une modification, laquelle équivaut, perçue par 
le moi, 4 une modification pathologique. 

L'hypocondrie apparaît à Freud comme l'antichambre, si l'on 
peut dire, de certaines psychoses (paraphrenies de Freud), au, même 
titre que la névrose d'angoisse, d'après lui, le serait souvent de- 
l'hystérie et la neurasthénie de la névrose obsessionnelle- L'intro ' 
version de la libido sur des objets imaginaires, dans les deux dei-<' 






PVOl^^^^^^E^^^^^a^BBl^^^^^^H^^^^^mn^3I^^B«MB*< 



422 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



nîers cas, amènerait son accumulation, laquelle à son tour causerait 
la régression pathologique des névroses de transfert. 

De même, mais sur le plan de la libido narcissique, une stagna- 
tion de la libido rétractée dans le moi amènerait certaines régres- 
sions psychotiques. 

Mais ici une parenthèse : pourquoi la stagnation de la libido est- 
elle ressentie comme si déplaisante que la fuite régressive de la 
libido s'ensuit ? Ici nous nous trouvons à nouveau confrontés par 
le problème du plaisir-déplaisir. 

Quand une excitation dépasse un certain degré> il semble qu'elle 
ioit péniblement ressentie. C'est peut-être là que résiderait Pim des 
promoteurs poussant la libido, primitivement narcissique, à sortir 
du moi, à en déborder, pour ainsi dire, sur les objets. 

Mais lorsque les voies, pour une raison ou l'autre, se trouvent 
fermées vers le dehors» la libido stagne et prend les chemins de la 
régression. Dans les névroses de transfert, cette régression implique 
une fixation de la libido à des objets imaginaires introvertis ; dans 
l'hypocondrie et la schizophrénie, une fixation de la libido au moi 
lui-même. C'est quand ces fixations se sont montrées insuffisantes à 
jïer l'angoisse ambiante, dont une partie reste flottante, que les 
symptômes des névroses de transfert comme de la schizophrénie 
prennent corps. Les symptômes manifestent toujours plus ou moins 
ic une tentative de guérison », dans les névroses de transfert par 
les phobies, les conversions somatiques des hystériques, les forma- 
tions obsessionnelles des obsédés ; dans les schizophrénies para- 
iioïdes (type Schreber), après que la mégalomanie n'a pu remplir 
son office, par ces retours étranges de la libido des schizophrènes 
aux objets sur un mode resté narcissique, retours aui engendrent 
ces vastes systèmes cosmiques semblables à celui, si bien étudié par 
Freud, du président Schreber* 

IIL Le Narcissisme dans la vie amoureuse. 

Nous avons vu, dans nos précédentes leçons, comment l'enfant, 
au début de son évolution înstînctuelle, apprend les premières satis- 
factions libidinales en s'étayaht sur la satisfaction de ses grands 
besoins organiques primordiaux. L'éveil de sa zone érogène orale, 
comme celui de sa zone anale cloacale et phallique, semble, par ce 
détour, confiée par la nature à la mère ou la femme qui lui donne 
ses soins, et, tout le long de son enfance^ à ceux qui l'entourent, le 



INTRODUCTION A LA THÉO RI K DES INSTINCTS 423 



soignent, le caressent, gardent la mission de mûrir son érotisme et 
ses facultés d'amour. C'est pourquoi, plus tard, l'homme grandi 
conservera la tendance à rechercher ses objets d'amour sur ce mode 
anaclitique primitif. Mais, nous Tarons vu déjà, ce mode du choix 
de Fobjel n'est pas le seul, et bien des gens choisissent leurs amours 
sur un autre mode que l'on doit qualifier de narcissique. 

Certes, Freud n'a pas voulu dire par là que l'un ou l'autre de ces 
choix de l'objet soit exclusif chez un individu. Nous semblons tous 
plus ou moins capables des deux ; les uns font tantôt Tun et tan- 
tôt Pautre ; d'autres, avec prédilection, l'un de ces deux choix. Les 
homosexuels et certains pervers inclinent davantage au choix nar- 
cissique, mais les normaux sont loin d'en être exempts. Car, de ce 
premier des couples amoureux qu'ont constitué la mère avec son 
enfant, l'enfant grandi peut garder pour objet d'amour tantôt la 
mère protectrice, tantôt soi. 

Or, de ces deux choix, le premier, celui qui a gardé la mère pour 
objet, semble être le plus fréquent chez Vltomme normal* L'homme, 
bien plus souvent que la femme, présente cette surestimation de 
l'objet d'amour qui émane de l'enfance, de la toute-puissance de la 
mère sur l'enfant, à laquelle doit venir se surajouter, par projec- 
tion, le propre narcissisme infini de l'enfant transféré à la mère, 
puis aux autres femmes, plus tard aimées. La femme, par contre, 
présente plus fréquemment, et sans sortir de sa normalité, le choix 
narcissique de l'objet. À la puberté, en effet, la femme subit, comme 
nous l'avons déjà vu, une sorte de régression de sa libido phallique 
sur des positions plus infantiles, cloacales et, en même temps que 
ses organes génitaux et ses caractères sexuels secondaires féminins 
se développent, son narcissisme, quittant le support phallique qu'il 
garde chez l'homme, se répand sur l'ensemble de son corps* Plus 
la jeune fille alors devient belle, plus son narcissisme en grandira, 
.absorbant ainsi la plus grande part de ses réserves libidinales. Ainsi 
se sera restreinte la part de libido susceptible de se déverser au 
dehors vers les objets et se sera constitué ce type essentiellement 
féminin de la femme qui aspire, bien plus qu'à aimer elle-même, hêtre 
<rimée. Le narcissisme de ces femmes se manifeste en ceci qu'elles 
se servent des hommes, pour ainsi dire, comme d'un miroir qui 
leur renvoie leur image, et que, loin d'avoir elles-mêmes un choix 
précis, elles se laissent avec complaisance aimer, voire prendre, par 
tout homme remplissant cette condition. 

De telles femmes, qui sont souvent parmi les plus belles, exercent 



III • " • • I ■ 



424 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sur les hommes un grand empire* non seulement pour des raisons 
d'ordre esthétique, mais parce que le narcissisme d'un être rayonne 
sur les autres étrangement II semble en effet que ceux chez lesquels 
le narcissisme originel a subi ce dommage d'avoir dû, pour la plus 
giande part, se muer en libido objeclale, ceux qui par suite le plus 
tendent à être de grands amoureux, soient particulièrement fascinés 
par le narcissisme en un autre être, comme s'ils lui enviaient cet 
état de félicité primitive à laquelle révolution les a contraints de 
renoncer. Freud fait à cet endroit observer que le charme qui émane 
pour tant de gens des chats, des félins en général, lesquels se sou- 
cient si peu de nous, et semblent tout enveloppés de narcissisme, 
doit découler d'une source semblable. 

Cependant, l'homme qui s'éprend d'une femme de ce lype esi des- 
tiné à de très grandes désillusions. L'incapacité d'éprouver des 
passions, qui est le corollaire d'un grand narcissisme, se charge plus 
ou moins tôt ou lard de le dégriser ou de le désespérer. 

Bien entendu, d'autres choix de Fobjet sont aussi possibles chez 
la femme, le choix sur le mode anaclîiiqne, sur le mode mâle, 
avec surestimation de l'objet, lui est familier aussi, non seulement 
en vertu de son aptitude à aimer parfois comme ] J liomme, mais sur 
tout, à mon avis, en raison de son complexe d'Œdipe proprement' 
dit, plus persistant que celui de 1* homme et orienté \ers le père, puis 
ses protecteurs substituts. Mais 3e type de la fsinme narcissique 
n'en existe pas moins et plonge peut-être ses racines, comme Freud 
semble y faire allusion» dans Je fait biologique de la plus grande 
inertie libidinale de la femelle, opposée à l'activité nécessaire à la 
poursuite qui est l'attribut du mâle* 

Cependant, même pour la femme narcissique, il peut exister une 
voie menant à l'amour réel de l'objet. Quand la femme vient a 
enfanter, elle voit dans l'enfant qu'elle a mis au monde un mor- 
ceau de son propre corps détacJié du sien, et peut donc, à la fois* en 
''aimant, satisfaire et sa libido objectale et sa libido narcissique. 
Mais, sans même devoir attendre que lui naisse un enfant, la 
femme peut aimer dans un amant et soi même et l'objet. N'y eul-il 
pas en effet un temps où la petite fille, au stade phallique, se sen- 
tait un petit mâle ? À la puberté, et même auparavant, elle a dû. 
renoncer à celte îllusioii phallique, mais, dans l'homme qu'elle aime, 
plus tard elle peut la ressusciter et, tout en l'aimant lui, s'aimer-, 
telle qu'elle a été. 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 425 



Aussi Freud schéinalisc-Ml, en un court tableau, les divers choî^ 
possibles de l'objet : 

1) Choix d'après le type narcissique : 

a) ce que Ton est (soi-même) ; 

b) ce que Ton était ; 

c) ce que Ton voudrait être ; 

d) un être, qui fût une par lie de soi-même. 

2) Choix d'après le type artacliiique : 

a) la femme nourricière ; 
h) riiomme protecteur ; 
<£t tous leurs substituts, en série. 

Le narcissisme primitif de l'enfant est, de tous, peut-être le plus 
difficile à directement voir. Mais cependant, on peut le saisir au 
mieux comme en miroir ; l'amour si souvent aveugle que tant de 
parents portent à leur propre enfant en effet le reflète. L'enfant leur 
apparaît doué de toutes les perfections» il est beau, bon, intelligent, 
alors même que laideur, méchanceté, bêtise sont sa part. On se sou- 
vient à ce sujet des petits du hibou dans La Fontaine. Or, ce que 
les parents transfèrent ainsi sur leur enfant, c'est leur narcissisme 
infantile autrefois insatisfait, et qui cherche en lui sa revanche. 
C'est pourquoi ni la mort, ni la maladie, ni les diverses contin- 
gences naturelles ou sociales ne le doivent atteindre. C'est pour 
quoi ils rêvent de leur fils, comme d'un génie ou d'un héros, ou 
<Pun mariage éclatant pour leur fille, dédommageant ainsi en eux 
les ambitions déçues du père ou de la mère. Le sentiment de sa 
propre immortalité qu'a le moi, le moi narcissique, et que la réalité 
menace de toutes parts, trouve ainsi son dernier refuge dans 
Pamour des parents pour leur postérité, 

IV. Le Naucis&isme du Moi idéal. 

Mais qu'est devenu le moi de l'enfant au cours de l'évolution libi- 
dinale menant à la constitution de la personnalité adulte ? 

Le phénomène psychique du refoulement nous permettra de nous 
en faire une idée. En effet, nous Pavons vu, les pulsions instinctives 
de P enfance, agressives et libidinales à la fois, sont en grande par- 
tie refoulées. Mais ceci sous quelle influence ? Le milieu extérieur 
où vit Penfant est loin d'y être étranger ; les parents, les éduca- 

REYUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE. 3 



— — ■ - ■ — 



426 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



leurs de l'enfant condamnent en effet nombre de pulsions perverses- 
Sous leur pression, Penfant se constitue, et d'après eux, un idéal. 
C'est à cet idéal, ensuite, qu'il mesurera son moi, et il lâchera d'éle 
ver son moi à la hauteur de son idéal» C'est à cet idéal, issu de 
l'éducation et formé par introjection des éducateurs, qu'est dévolue 
la fo3ictîon refoulante de tout ce qui ne serait pas conforme à ce 
haut idéal. 

Mais alors, le narcissisme détaché du moi, de ce moi trop esclave 
des instincts profonds qui l'agitent» des instincts archaïques mon- 
tés du fond du ça, le narcissisme primitif glisse pour ainsi dire en 
hauteur sur le moi idéal. L'homme, comme en tout ce qui louche à 
l'instinct, ne peut renoncer à ce qu'il eut un jour, niais le narcis- 
sisme a changé de localisation, et c'est la satisfaction de soi même 
en étant un être moral qui est venue remplacer la satisfaction vitale 
primitive d'être soi. 

II convient de ne pas confondre l'idéalisa lion des objets d'amour 
(des parents d'abord par l'enfant), avec la sublimation des instincts. 
L'idéalisation est toujours d'une personne, qu'elle soit de nos objets 
d'amour ou de nous-mêmes (moi idéal) ; la sublimation est le 
détournement des pulsions sexuelles à des fins culturelles sous la 
pression de ce dernier idéal. 

Le degré d'idéalisation dont est capable un cire ne mesure d'ail 
leurs nullement le degré de sublimation auquel il est apte. Il est 
des êtres qui ont un très haut idéal, mais leurs facultés de sublima 
lion restant très faibles, tout ce qu'ils peuvent est de refouler, et de 
mal refouler d'ailleurs le plus souvent, leurs instincts condam 
n a b! es : tels sont en particulier les névrosés, chez lesquels par suite 
la tension entre le moi et le sur moi est très forte et très pathogène. 
Car le moi idéal peut bien conditionner les refoulements : il ne sau- 
rait forcer la sublimation, qui est un processus autre et dépendant 
de quantité d'autres facteurs* 

Le moi idéal se confond d'ailleurs à peu près avec notre con- 
Êcience morale, qualifiée aussi par Freud de surmoL II est un trouble 
psychique qui nous fait loucher du doigt sa genèse : celui que Freud 
appelle « Beohachiungxwahn », Cette illusion de se croire observé, 
épié dans ses actions, ses paroles, et jusque dans ses pensées, se ren- 
contre dans certains étals paranoïaques, parfois à l'étal isolé, et 
épîsodiquement jusque dans de simples névroses de transfert. 

Or, le malade dans ces cas entend souvent des voix qui s'expri- 
ment régulièrement à la troisième personne : « A présent, elle 



A* 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 427 



pense ceci ; maintenant, il va sortir, » Or, ce disant, le malade n'a 
au fond pas toi % car l'instance à laquelle il attribue ainsi une exis- 
tence extérieure, et qui est sa conscience morale ou surmoi projetée 
au dehors, qui de là le surveille, n'était au début que ses propres 
éducateurs, lesquels avaient parlé de lui à la troisième personne, et 
par la voix: desquels l'idéal qu'ils représentaient est entré en lui, 
auditi veinent. 

Cette voix qu'entendent les paranoïaques, et qui est celle de leur 
conscience morale, extériorisée, chacun de nous la ports en soi, inté 
Heure. C'est elle qui nous critique cl nous garde dans la bonne voie, 
et c'est d'elle, gardienne de notre idéal, qu'émane cette satisfaction 
morale dont parlent les catéchismes, comme du plus haut bien 
opposé au remords, et qui est la satisfaction narcissique du moi 
idéal. « On est content de soi. » 

Cette instance d'observation de nous-racraes, qui nous est ainsi 
incorporée* si elle se détourne quelque peu d'un but strictement 
moral, devient alors notre faculté d'auto-observation, d'introspec- 
tion, d'où émane l'aptitude à philosopher des hommes. Elle se mani- 
feste aussi à une autre occasion. On connaît les expériences de Sil- 
berer ; cet observateur se maintenant, par un effort de volonté, dans 
un état intermédiaire entre la veille cl le sommeil, puis notant les 
images hypnagogiques qui alors s'imposaient à lui. Or, une grande 
partie de ces images* qui étaient des symboles, représentaient, 
projeté au dehors, l'état où il se trouvait. Très ensommeillé, il aurait 
par exemple vu un loir. C'est ce que Si Hier er a appelé le « phéno- 
mène fonctionnel », lequel est la contribution de l'instance d'auto- 
observation à la genèse du rêve. 

Mais le surmoi, ou moi idéal, contribue d'une autre manière plus 
large et plus spéciale à la fois à la genèse du rêve : le censeur du 
rêve, qui s'oppose à la représentation telle quelle des pulsions con- 
damnées, n'est autre que lui. 

V. Le sentiment de sol 

Nous terminerons par quelques considérations sur le sentiment 
de soi, si utile au bonheur et à l'équilibre des humains. Ce senti- 
ment de soi est en fonction de la grandeur, si Ton peut dire, du 
moi : tout ce qui exalte celle-ci, tout ce qu'on est ou qu'on possède, 
tout vestige du primitif et infantile sentiment de la toute-puissance 
l'exalte* 



■ I '■' 



428 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Le sentiment de soi est, bien entendu, en relation étroite avec le 
narcissisme. Toute diminution, toute infirmité corporelle l'atteint, 
en particulier celle qui touche aux fonctions génitales : impuissance 
ou frigidité. Le complexe de castration infantile, resté plus ou moins 
vivant au fond de l'inconscient d'un chacun, avait agi sur l'enfant 
par la menace narcissique suprême qu'il implique et poursuit* chez 
beaucoup, dans l'ombre* cet effet. Le sentiment d'infériorité des 
femmes, qui est si fréquent et comme la réplique en miroir du mé- 
pris qu'avait le garçon, et que gardent tant d'hommes, de l'être 
féminin châtré* est basé sur la blessure narcissique de ne posséder 
pas le pénis. Il faut tout ]e reflux du narcissisme phallique de la 
petite fille sur l'ensemble du corps féminin pour s urcom penser cette 
blessure initiale et créer ce tj'pe narcissique et bien féminin que 
Freud a décrit. Mais deux autres faits témoignent avec éclat de la 
parenté étroite entre le sentiment de soi et le narcissisme : d*une 
part l'exaltation du moi chez les schizophrènes paranoïdes atteints 
de délire des grandeurs et le sentiment dinfériorilé des névrosés 
chez lesquels la libido s'est fixée, à Pexcès, sur des objets, bien 
Qu'introjectés et imaginaires ; d'autre part ce fait que de ne pas être 
aimé diminue le sentiment de soi et qu'être aimé l'exalte. Or, dans 
le choix narcissique de l'objet, être aimé constitue l'objectif et Jn 
satisfaction. 

Car aimer diminue l'investissement narcissique et humilie» tant 
qu'en étant aimé un apport à notre narcissisme ne nous est pas 
revenu. 

L'instauration dans l'homme d'un moi idéal rend d'ailleurs plus 
difficile, et soumet à des conditions restrictives, le bonheur d'aimer* 
Car il faut à l'homme satisfaire à la fois, lorsqu'il aime, aux exi- 
gences de son instinct et de son idéal. L'objet sexuel devient un 
idéal sexuel ; quand il reproduit les idéals parentaux infantiles» il 
est de ce chef idéalisé. On peut aussi aimer ce qui est notre propre 
idéal et que nous savons, hélas» ne pas être aptes à acquérir. L'idéal 
sexuel vient ici consoler le moi idéal des défaillances du moi. 

Enfin, l'idéal du moi peut s'étayer, si Ton peut dire, au moi idéal 
des autres et par là se renforcer dans son assurance ; c'est ce qui 
a lieu dans la formation des idéals collectifs, quand toute une col- 
lectivité acquiert un même idéal. Ainsi se constitue l'opinion pu- 
blique refoulante de ce qui n'est pas conforme à son idéal, et qui 
est l'héritière élargie de la censure des parents. Cest pourquoi si 



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ÏNTHODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 42S 



peu d'individus savent brave?; l'opinion publique, la tension entre 
leur moi et cet idéal hautement collectif, quand leur moi n'est pas 
en accord avec lui 1 engendrant comme au temps de l'enfance de 
l'angoisse, de l'angoisse sociale cette fois* et appauvrissant d'autant 
la charge narcissique de leur propre moi idéal, et par là leur senti- 
ment, nécessaire à réqui libre, de soi. 

Nous venons, dans notre prochaine leçon, comment la concep- 
tion du narcissisme, en s'élargissant et englobant jusqu'aux ins- 
tincts de conservation du moi, a conduit Freud à une nouvelle théo- 
rie dualiste des instincts, où l'opposition entre les instincts du moi 
et les instincts sexuels a fait place à celle entre les instincts de vie 
(libido) et les instincts de mort, lesquels, à eux deux et dans tous 
les alliages, régiraient les phénomènes de l'univers vivant. 



5 e Leçon. — Des Instincts de mort, 
I. Le principe de plaisir, sa base et ses limites. 

II. L'ÉNIGME DES NÉVROSES TRAUMATIQL'ES* 

III. L'automatisme de répétition dans la névrose et dans la 

DESTINÉE. 
IV. L'ÉGORGÉ PERCEPTRICE, L'ÉCORCE PROTECTRICE ET l'EFFRÀC- 
TION TRAUMATIQUE, 
V. L'UNIVERSALITÉ DE L' AUTOMATISME DE RÉPÉTITION : CELUI DE 
MORT. 

VI. Le soma et le germen : l'automatisme de répétition de 

LA VIE, 

Je veux d'abord vous rappeler que le terme d'instinct n'a com- 
mencé à prendre qu'à partir du xvn* siècle le sens restreint qu'il a 
acquis depuis d' « impulsion naturelle des êtres vivants qui les 
pousse à des actes non raisonnes pour la conservation de l'individu 
ou de l'espèce », Emprunté du latin « înstinctas > , il vient en effet 
de instinguere, exciter, pousser, et avait gardé, au début, en fran- 
çais, son sens original latin d'impulsion (1). C'est pourquoi j'ai cru 
pouvoir appeler, m'en référant à l'élymologie, les forces dont je 



(1) Oscar Bloch : Dictionnaire étymologique de la langue française,. Pans. Les 
Presses Universitaires de France, 1932. Voir aussi Littoê. 



430 REVUE FRANÇAISE I>E PSYCHANALYSE 



vais aujourd'hui vous entretenir instincts ; bien qu'un instinct qui 
pousse vers la mort semble en contradiction avec le sens actuel 
courant vital du terme instinct Mais je préfère réserver le con- 
cept psychanalytique de pulsion aux diverses pulsions partielles 
dont je vous ai parlé dans nos premières leçons, et désigner du 
terme plus large d'instinct l'ensemble des deux grands groupes de 
forces qui régissent tout ce qui vil, les instincts de vie et, suppo- 
sant à eu\ dans une majesté égale, les instincts de mort, 



I. Le principe ue plaisir, s^ base et ses limites. 

Je suivrai d'assez près le plan de Freud dans son essai : Par delà 
le principe du plaisir <1), où il a exposé, pour la première fois, sa 
théorie des instincts de mort. Freud commence par nous rappeler ce 
qu'est le principe de plaisir avant de se hasarder par delà celui-ci* 
Le principe de plaisir est cette tendance qui régît l'activité psy- 
chique, et qui lui fait, comme on peut s'y attendre, rechercher le 
plaisir et fuir le déplaisir. Mais que sont plaisir ou déplaisir dans 
leur essence ? 

Il semble que ce qui cause le déplaisir soit un état de tension trop 
grand dans l'appareil bio-psychique, appelant à la décharge de 
cette tension, Le plaisir serait donné par le sentiment de celle 
décharge, le retour de la tension au plus bas niveau possible. 

Et ici Freud s'en réfère au philosophe Fechnei\ dont les concep- 
tions sur le plaisir et le déplaisir dans les organismes se rappro- 
chent par ailleurs tellement de celles que permet d'acquérir la psy 
ch analyse. Fechner avait en effet postulé une tendance à la stabilité, 
au maintien des tensions énergétiques à un bas niveau, comme len- 
élance universelle des organismes, Freud considère le principe de 
constance qui régit le principe de plaisir, comme un cas particulier 
de la loi fechnérienne. Mais le principe de plaisir, voire sa maîtrise 
dans Fâme individuelle, n'implique pas qu'il règne en nous en 
maître incontesté* « Une tendance vers un but », écrivait déjà Fech- 
ner, cité ici par Freud, « n'implique pas que ce but soit atteint ; 
elle ne signifie pas que ce but puisse être atteint au t rem eut qti'ap- 

(]) « Jenseits des Luslprinzipt* » # Vienne, Inter. Psïu Verlng, 1920, vo). VI des. 
Ges, Schrtften. Trad. franc, par Jixkélëvjtch ; « Au cklii du principe du plaisir * 
dans Essais de Psychanalyse, Paris* Pavot. 1927. 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 431 



proximati vement... » El tel est en effet le destin, dans nos âmes 
humai nés, du but que leur assigne le principe de plaisir. 

D'abord, à lui s'oppose, de toutes parts» la réalité ambiante où 
nous sommes plongés, Pour un organisme doniïé, suivre aveuglé- 
ment, sans égard au inonde extérieur plein de forces hostiles, 
l'assouvissement de ses instincts, afin d'amener cette cJiute de leur 
tension que réclame le principe de plaisir, ce serait souvent courir à 
sa ruine* Ainsi le moi qu'anime, à mesure qu'il se fortifie, un sen- 
timent plus éclairé du désir de se conserver, nous incite à ériger en 
nous un autre principe que celui, tout primitif et cherchant satis- 
faction immédiate, du plaisir. Le principe de réalité vient alors 
i élever celui-ci de ses fonctions, en maintes circonstances, et nous 
inviter, afin de nous conformer aux exigences du réel, a différer nos 
satisfactions instînctuelles jusqu'à une occasion libre de danger, à 
«upporter jusque là la tension désagréable de nos instincts inas 
ùouvis. 

Mais le principe de plaisir n'est pas, par l'avènement du principe 
de réalité, vraiment détrôné* L'éducation a beau, du toutes parts, 
avoir pour objectif V éducation au réel, le principe de plaisir, au fond 
de notre inconscient, continue à régner» Les instincts sexuels en 
particulier, souvent mal éducables, et qui emplissent notre incon- 
scient, lui restent toujours plus ou moins soumis, -et, du fond de 
nous-mêmes, le principe de plaisir est toujours prêt à ressurgir et 
a revendiquer sa suprématie. 

Cependant» ce n'est pas an principe de réalité seul et à ses exi- 
gences que la plus grande part de notre déplaisir est due. Les con- 
flits à l'intérieur de notre appareil psychique lui-même, les conflits 
entre nos diverses pulsions, engendrent du déplaisir. Car les di- 
verses pulsions partielles qui, chacune en leur temps, réclamaient 
en nous satisfaction, doivent souvent, Tune devant l'autre, reculer, 
sombrer dans le refoulement, au cours de notre évolution, qui ne 
peut donc les admettre toutes, incompatibles que sont beaucoup 
d'entre elles, soït Tune avec l'autre, soit avec le moi. Alors, du fond 
du refoulement, quand elles en ressurgissent, en quête de leur satis- 
faction, de leur plaisir, ce n*est cependant pas celui-là qu'elles 
trouvent, mais en sa place son contraire, un intense déplaisir. Telle 
est l'origine de la souffrance des névrosés, ces malheureux chez qui 
le refoulement biologique comme culturel a plus ou moins « raté », 
ou de celle que nous éprouvons tons quand vient nous tourmenter 



MM 



432 ' H£VUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Tan de ces rêves d'angoisse où nos instincts réprouvés tentent mal- 
gré nous de se manifester. 

Mais il est bien davantage encore de sources dans notre vie au 
déplaisir. Non seulement à l'intérieur de nous, par des processus 
d'ailleurs encore obscurs, ce qui donnait plaisir peut, après refoule- 
ment; ne plus donner qu'angoisse ; non seulement la réalité peut 
nous imposer la suspension temporaire de nos satisfactions, voire 
parfois leur suppression nécessaire* mais la réalité peut encore nous 
apporter bien d'autres déplaisirs, ceux-ci de tous les plus brutaux, 
quand elle nous expose à des dangers réels. Le principe de plaisir 
r^est certes pas limité de ce fait, puisque Fêtre n'acquiesce pas 
alors, même momentanément, à la désaffection de ce principe pri- 
maire, ainsi qu'il advient dans les cas où il le plie au principe de 
réalité secondaire. Le principe de plaisir n'en semble pas non plus 
Aiolé, ainsi qu'il semble l'être (à tort du reste, puisque l'instance 
primitive y trouve à se satisfaire) lors du retournement d'un plai- 
sir primitif en angoisse névrotique ou onirique. Et cependant, c'est 
justement l'étude des réactions du psychisme humain aux situations 
extrêmes de danger vital qui va nous ouvrir les plus larges pers- 
pectives par delà le principe du plaisir. 

IL L'ÉNIGME DES NÉVROSES TRÀUMATIQUES. 

On sait depuis longtemps qu'après des accidents graves, catas- 
trophes de chemin de fer, d'automobile, ou d'avion, par exemple, des 
états psychonévrotiques peuvent éclatei chez le rescapé. On leur a 
donné le nom de névroses de choc, ou névroses ivaumatiqacs. La 
grande guerre a aussi permis d'étudier sur une grande échelle, 
hélas, ces sortes de troubles alors qualifiés de névroses de 
guerre (1), 

Le tableau clinique de ces états se rapproche par bien des côtés 
de celui de l'hystérie par sa richesse en symptômes moteurs, cepen- 
dant le déborde par les signes subjectifs de souffrance, rappelant 
plutôt un syndrome hypocondriaque ou mélancolique et par l'épui- 
sement apparent comme par la désagrégation du système psychique. 

<1) Voir dans la 3îttératurc psychanalytique : « Zur Psychoanalyse der iïriegs 
neurosen » (Psychanalyse des Névroses de guerre) avec contributions de Ferenc 
zi ? Abraham Siinmel et E, Joncs, Vol* I de Vint cm* Psychoanalyiischç Biblio 
thek, 1919, 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 433 

On avait cru devoir renoncer, à l'époque où Freud écrivit son 
essai, en 1916, à trouver des lésions organiques chez les névrosés de 
choc, Depuis, on a parfois décelé chez eux une élévation de la pres- 
sion du liquide céphalo-rachidien (1). Mais l'élucidation de leur 
état n'avait pas beaucoup progressé de ce fait Certaines observa- 
tions curieuses faites sur eux retiendront par ailleurs notre atten- 
tion : une névrose de guerre pouvait parfois éclater saris trauma- 
tisme mécanique violent ; des autres névroses de choc, on pouvait 
observer que les rescapés gravement blessés y étaient d'ordinaire 
moins enclins que ceux qui s'étaient tirés du péril relativement 
indemnes, et que, par ailleurs, l'élément surprise, dans le choc trau- 
matisant, était fort pathogène, 

À ce propos, il convient, en vue de ce qui suivra, de bien distin- 
guer, par rapport au danger, la terreur de la peur ou crainte et de 
! 'angoisse. Angoisse est un certain état d'attente expectanle du dan- 
ger, le danger fûMl encore inconnu ou vague ; crainte ou peur 
s* oriente vers un objet défini, devant lequel on tremble ; terreur 
est» à proprement parler, ce qu'on éprouve en présence d*un dan- 
ger impliquant un élément de surprise. Or, l'angoisse est incapable 
d'engendrer une névrose de choc ; quelque chose dans l'angoisse 
semble s'y opposer : il y faut la terreur. 

Nous savons par ailleurs que Pétude du rêve est « la voie royale 
menant à l'inconscient »* Et la vie onirique des névrosés de choc 
nous le montre ; ils sont nuit après nuit retransportés dans la situa- 
lion traumatisante qui engendra leur mal. Le rescapé d'un accident 
de chemin de fer se retrouve sous le wagon en flammes d'où on Pa 
extrait ; le névrosé de guerre revoit exploser l'obus dont le « vent » 
le coucha* Et le malheureux se réveille en proie à la même terreur 
toujours renouvelée. 

On ne s'étonne pas assez de ces faits* On dît : telle était la force 
de cette impression qu'elle tend à se reproduire ; le malade est pour 
ainsi dire fixé, rivé, à son traumatisme* Mais* par ailleurs, une au Ire 
observation devrait du moins nous surprendre. Les névrosés de choc ? 
quand ils sont éveillés, tâchent et réussissent souvent à ne pas 
penser à leur traumatisme : c'est dans le sommeil qu'ils le revivent, 
malgré eux. Or, la fonction du rêve, vu son dynamisme général de 
désir, serait plutôt de leur représenter Pétat antérieur de la santé, ou 

(1) Communication- Verbale du D r Paul Schifl. 



I 

■ 



^ t^ ^^^ M^ p— 



434 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l'étal futur de la gucrison. Si donc Ton s'en tient à la formule du 
rêve engendré par le désir, alors il ne reste plus qu'à penser que 
le rêve Iraumatique, ainsi que certains autres cauchemars, a failli 
à sa fonction, ce que le réveil terrifié pourrait confirmer, ou bien 
qu'il est en rapport avec les si mystérieuses tendances masochiques 
du moi. 






Mais Freud quitte ici le sombre problème des névroses de choc 
pour tenter d'en rechercher la solution dans le plus riant domaine 
du jeu de l'enfant. 

Les jeux de l'enfant sont bien souvent orientés par le principe de 
plaisir, en particulier par le désir, en imitant les activités des 
glandes personnes, et s'identiftant par Jà à elles, de devenir grand. 

Mais il est certains jeux des enfants, ou du moins certaines pul- 
sions promotrices de ces jeux, qui semblent obéir à quelque autre 
mobile. El Freud, pour nous le prouver, nous cite le cas d'un 
enfant qu'il put longuement observer et qui l'incita d'ailleurs, par 
ion jeu, à la théorie qu'il va exposer. 

Cet enfant de un an et demi n'était pas particulièrement précoce, 
il ne proférait encore que peu de mots. Mais il jouissait par ailleurs 
d'un très bon caractère» n'ennuyait jamais ses parents ou les ser- 
viteurs en criant la nuit ; il obéissait aux défenses qu'on lui faisait 
^t, en particulier, ne pleurait jamais quand sortait s*i mère* bien 
qu'il aimât tendrement celle-ci , qui l'avait nourri et le soignait 
■seule. 

Cependant ce sage enfant, depuis quelque temps, avait acquis 
une habitude gênante pour son entourage. 11 s'était mis à jeter dans 
un coin de la chambre, de préférence sous un lit ou autre meuble, 
tous les objets qui lui tombaient sous la main, de telle sorte que les 
recherches n'étaient pas toujours commodes. Ce faisant, il pous- 
sait un long « O. 0« <X O. », qui n'était pas, d'après tout son entou 
rage, un cri dénué de sens, mais devait pour lui signifier : parti ! 
C'était par suite une sorte de jeu à « être parti ». Une observation 
<le Freud confirma bientôt cette sienne interprétation* L'enfant pos- 
sédait une poupée de bois attachée à une ficelle enroulée sur une 
bobine. Or, il se mil à jouer avec cette bobine de la façon suivante : 
îl jetait par dessus le rebord de son petit Ht, qui était tendu de 
toile, la bobine, lançait son « O. O. O- O. » caractéristique quand 



■ 

INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 43 fï 



elle avait disparu, puis la ramenait et s'écriait alors joyeusement ; 
« Là ! » (1). Ainsi* tel était le jeu dans sa totalité, les deux^ temps 
du partir et du revenir. Cependant, le partir, à lui seul, constituait 
ie jeu habituel de cet enfant. 

L'interprétation de ce jeu ne sembla alors plus très difficile à 
Freud, Il devait être en rapport avec l'exploit culturel réel de cet 
enfant aimant, qui laissait s'absenter sa mère chérie sans protester. 
Il se dédommageait en jouant ainsi symboliquement au « partir » 
€t au « revenir » de sa mère. Mais le curieux du comportement de 
Y enfant était que le premier acte seul du drame, celui qui représ en 
lait le départ maternel, lequel ne pouvait pourtant lui causer que du 
déplaisir, que ce premier acte était d'ordinaire exclusivement mis en 
scène. Ainsi, cet enfant semblait se livrer à un jeu qui allait à ren- 
contre du principe de plaisir. 

Cependant, l'analyse de ce cas en soi ne saurait encore nous con- 
vaincre qu'il y eût rien par delà* L'enfant y pouvait se satisfaire en 
ayant retourné le passif en actif : c'est lui à présent qui faisait dis- 
paraître au lieu de subir la disparition, et par là un instinct d'affir 
mation du moi se faisait jour et eût été plaisant en soi, D'autre part, 
le jet des objets pouvait équivaloir à un acte de vengeance, juste- 
ment contre la mère qui était partie, comme si l'enfant disait : « Va- 
t'en donc, je n'ai pas besoin de toi, je te mets moi même à la 
porte ! » De môme, un an plus tard, le même enfant, quand il se 
mettait en colère contre un de ses jouets, le jetait par terre, criant : 
'< Va à la guerre ! », où son père était de fait parti, le laissant seul, 
comble de ses désirs, avec sa mère chérie. Ainsi, bien qu'il 
répétât à satiété un événement désagréable en soi : le départ mater- 
nel, le jeu des objets jetés, disparus, rentrait peut-être à sa façon 
sous l'empire du principe de plaisir. 

On peut se demander de tous les jeux si souvent à répétition de 
l'enfant s'ils obéissent à ce seul principe ou à quelque autre en 
même temps. 

C'est pourquoi, quittant ce thème à son tour, nous allons en étu- 
dier un autre, qui peut-être projettera sur le problème qui nous 
occupe quelques nouvelles lueurs, 

O) Da en allemand* 



436 EU VUE FRANÇAISE X>E PSYCHANALYSE 



IIL L'automatisme de uèpétition dans la sévrosl 

HT DANS LA DESTINÉE. 

Au début, quand Freud établit la technique de la psychanalyse, 
les efforts de l'analyste se portaient surtout sur la découverte du 
matériel inconscient pathogène conditionnant les symptômes. Mais 
Freud s'aperçut 'bientôt que celte ramenée aq jour ne suffisait pas 
loujours à guérir le malade, qu'il ne suffirait pas que l'analyste vît 
clair en lui, mais qu'il fallait que l'analysé lui-même se souvînt ou 
acceptât au moins les reconstructions analytiques correctes pour 
pouvoir guérir. L'analyse des résistances que le malade offrait 
à cette sienne tâche thérapeutique vint ainsi au premier plan. 

Alors apparut un phénomène des plus gênants pour la thérapeu- 
tique, mais des plus constants, Le malade, au lieu de se souvenir, 
avait bien plutôt tendance à agir son inconscient, à re produire t à 
répéter les réactions acquises au cours de son plus lointain passé, et 
ceci en fonction, d'une part, de ses plus anciennes constellations 
affectives, de son complexe d'Œdipe en particulier, d'autre part, de 
ces mêmes constellations retransposées sur l'analyste, ce qui cons- 
titue le transfert. 

Il convient ici de le souligner : la résistance aux efforts de Fana 
lys te ne provient pas de l'inconscient instinctuel refoulé, maïs du 
moi du malade supposant à celui-ci* au nom des barrières que 
réducation par exemple a dressées contre ces instincts. C'est pour- 
quoi une partie du moi doit être postulée comme inconsciente. 
une grande part, à son tour, de celte partie sera qualifiée par Freud 
plus lard, dans Le Moi et le Ça (1), de Surmoi, introjection de nos 
éducateurs. Au-dessous* si Ton peut parler ainsi, s'agitent nos ins- 
tincts et nos inconscients et lointains souvenirs, lesquels tantôt ne 
sont que préconscients, c'est-à-dire susceptibles de ressurgir à la 
conscience, tantôt restent à jamais incapables de cet exploit et 
constituent alors l'inconscient proprement dit Et quand les résis- 
tances sont ébranlées, bien que pas encore supprimées par la cure 
analytique, les forces instmctuelles qu'elles tenaient en échec 
accroissent leur dynamisme, et c'est ainsi que le malade, au lieu de 
se souvenir et comprendre, tend à agir, à répéter, sans autres modi- 

(1) « Das Ich und das Es » t Vienne, Int. P&a. VcrUg, 1923, Vol , l I des 
G es. Schriften. « Le Moi et Je Soi » fr trad. franc, par Jinkélévitch, dans lissais de 
P&yclianalyse, Paris, Payot, 1227, 



■^^ 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 437 



fications que les variations que lui inspire la réalité, ses modes de 
réaction primitifs, quelque déplaisir par ailleurs qu'il puisse en 
tirer. Un malade, par exemple, qui toute sa vie eut tendance à 
reproduire l'amour malheureux de son enfance pour sa mère qui 
l'aimait peu, et qui plus tard aura choisi une femme sur ce modèle, 
peut-être, au cours de la cure, l'interrompra intempestivemenl pour 
divorcer et épouser une autre femme, dont il raffolera justement 
parce qu'elle l'aimera à son tour tout aussi peu. 

C'est ce qu'on appelle V automatisme de répétition de l'instinct 
L'étrange en ce cas est que des événements, même désagréables 
dès l'origine, tendent à se reproduire ainsi : essentiellement ceux 
de l'enfance. Les événements affectifs infantiles, bien que vécus 
sous le signe des désirs primitifs de l'enfant, sont en effet en géné- 
ral très pénibles. L'enfant est voué au rebut de ses amours, de ses 
aspirations affectives immenses, en vertu de l'inachèvement de son 
organisme et de la disproportion que cet inachèvement établit entre 
les adultes et lui. C'est pourquoi tant de névrosés emportent, de leur 
enfance, tout le long de leur vie, un tel sentiment d'infériorité. 
Cependant, ce sont ces événements-là que le névrosé, toute sa vie, 
et pas seulement dans la cure, tend à reproduire, avec le moins pos- 
sible de variations, peut-on même dire. Si la résistance du moi au 
retour du refoulé est sous le signe du principe de plaisir, de Tépar 
gne du déplaisir, on n'en saurait dire autant de l'automatisme de 
répétition des instincts. 






Cependant les névrosés ne sont pas les seules gens qui pré- 
sentent cet automatisme - de façon plus ou moins visible, il domine 
la \ie de chacun de nous* Il s'intrique à notre caractère, à vrai dire 
il le conditionne. Chez certains, qui n'ont cependant jamais pré- 
senté de symptômes névrotiques, Tautomatisme de répétition fait 
vraiment une impression démoniaque, ainsi que l'écrit Freud, On 
connaît ces bienfaiteurs qui, chaque fois où ils répandent leurs 
bienfaits sur l'un de leurs protégés, en sont trahis ; ces amis, qui 
sont régulièrement abandonnés par leur meilleur ami ; ces parti- 
sans qui élèvent idole après idole pour la briser de même chaque 
fois ; ces amants dont toutes les amours naissent, grandissent et 
déclinent sous un même signe fatal. Parfois, l'activité du sujet jus- 
tifie ce qui lui arrive, on peut le voir à l'œuvre modelant son propre 



m^M^MlÉII I 



438 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



destin ; d'autres fois, l'instinct qui veut se répéter est rusé au point 
de projeter, en apparence» toute la faute sur des circonstances exté- 
rieures» qu'il a cependant au fond provoquées. 

Ces faits nous autorisent, pense Freud, à postuler l'existence 
d'une force agissant en nous « par delà le principe de plaisir », et 
qui serait V automatisme de répétition, attribut plus primitif encore 
des instincts. L'automatisme de répétition» certes, ne nous apparaît 
ii peu près jamais à l'état pur : au jeu à répétition de l'enfant* 
d'autres mobiles de plaisir (domination, vengeance) peuvent con- 
courir ; l'automatisme de répétition de l'instinct, au cours d'une 
psychanalyse, s'il ne va pas jusqu'à interrompre la cure, sert du 
moins à la mener à bonne fin, et par là sert en fin de compte le prin- 
cipe de plaisir ; dans le destin d'un chacun, d'autres mobiles coin 
mandés par la réalité jouent leur rôle Les névrosés de choc, eux, 
nous offrent par contre le plus pur exemple d'automatisme de 
répétition. 

Cependant» dans tous les cas que nous venons de passer en revue, 
une sorte de résidu, sous tous les autres mobiles une fois épuisés» 
nous autorise à conclure à un fondamental automatisme de répé 
lUion des instincts. 

IV. L'ÉCOKCE PERCEPTRICE, L'ÉCÛRCE PROTECTRICE, 

ET t/ EFFRACTION TRAUMATIQUE. 

Parvenu à ce point de son essai, Freud nous avertit que ce qui va 
suivre est spéculation, spéculation qu'un chacun peut accepter 
eu rejeter, mais spéculation cependant qui s'élève sur les fonde- 
ments de l'observation. 

Freud rappelle que le système Perception Conscience se trouve 
placé, pour ainsi dire, à la périphérie de l'ensemble du psychisme, 
dont le noyau énorme et central reste formé par F en semble de l'in- 
conscient. A ce système Perception-Conscience est dévolu la per- 
ception, d'une part, des impressions issues du monde extérieur ; 
d'autre part, de celles émanées de Fiiitérieur înlrapsychîque du 
noyau. 

Et Freud fait observer qu'un parallélisme intéressant entre le 
psychique et l'organique se dégage de ce fait qu'en anatomie céré- 
brale, c'est dans le cortex qu'est localisé la fonction de la perception 
consciente. 

Mais d'autres particularités que la conscience encore caracté- 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 439 



risent ce cortex psychique qu'est le système « Perception-Con- 
science ». L'expérience psychanalytique permet d'affirmer que tout 
ce qui a été éprouvé, vécu, laisse au plus profond de nous d'indélé- 
biles empreintes, de postuler inébranlablement une mémoire incon- 
sciente. J'ajouterai que la théorie psychologique en vogue des 
schèmes ne suffit pas à rendre compte des faits d'expérience que 
l'analyse permet chaque jour d'établir, des souvenirs réels biogra 
phiques, défouis > défoulés, du fond de notre plus lointaine enfance. 
Or, cette qualité mnémique ne semble propre qu'i l'inconscient ; le 
conscient ne la possède pas, les impressions, fugitives, s'y succèdent. 
Le conscient serait-il autrement, comment pourrait-il se trouver 
sans cesse prêt à recevoir des impressions nouvelles ? La page blan- 
che s'impose ici. Cependant, d'une même impression, suivant le 
lieu où elle se produit, il y a perception (conscient) ou souvenir 
(inconscient) : c'est ce que Freud appelle ailleurs le phénomène de la 
double inscription ; et Ton peut, en somme, énoncer cette loi que la 
conscience commence où. la trace mnêmique s'arrête, et à la place de 
celte ci. Employant une comparaison usitée par Freud, un peu plus 
tard (1), on pourrait plutôt assimiler F appareil psychique à ces 
< blocs magiques » (Wunderblock) constitués d'un bloc de cire som- 
bre et d'une feuille tendue dessus sur Lequel, avec un style* on 
inscrit. La feuille aux endroits touchés colle au bloc en dessous ; 
iire-t-on légèrement la feuille, ce qui la décolle du bloc (le cire, alors 
elle redevient vierge d'écriture et prête toujours à de nouvelles ins- 
criptions, cependant que le bloc de cire au-dessous garde, si on le 
découvre, les traces graphiques qui peuvent se voir si Ton tient le 
bloc à jour frisant. C'est ici, appliqué à la matière, le phénomène de 
la double inscription. 

Cependant, cette comparaison ne serait pas complète si nous 
négligions de noter que, dans ces blocs, la feuille est double : une 
feuille légère, en papier de soie, au-dessous, destinée à adhérer au 
bloc, une autre au-dessus, de celluloïde, destinée à empêcher que le s 
style ue déchire la feuille de papier de soie du dessous. La feuille de 
celluloïde agit à la façon d'un appareil de protection contre des 
excitations trop fortes pour pouvoir être supportées par Pen semble 
du système. 

Or, tel semble être le cas aussi chez les vivants. Ils périraient s'ils 

(1) « Notiz iiber den Wunderblock >> (Note sur ]e bloc magique), travail paru 
d^bord dans Vint ZeiL /. Psa. 7 vol. X, 1924. Vol VI des Gc&ammelle Schriften. 



440 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



étaient exposés librement, par touie leur surface, aux forces, incom- 
mensurables à leurs énergies limitées, du monde extérieur. Tels cer- 
tains protozoaires (les infusoires) s'enveloppent eux mêmes d'une 
membrane qui les protège ei qui reprend plus ou moins les carac 
lères de l'inorganique, tandis que la couche sensible au-dessous, par 
différenciation du centre de la masse, s'est spécialisée dans la per- 
ception. En se compliquant, les organismes reportent toujours plus 
au dedans leur écorce sensible, cependant que des prolongements 
nerveux, retournent vers l'extérieur et vont y constituer Jes organes 
perceptifs des sens. Toutefois, ceux ci mêmes sont construits de 
telle façon qu'ils ne peuvent puiser, dans les incommensurables 
forces de l'univers, pour ainsi dire que des échantillons de celles-ci, 
taillés à leur propre et limitée mesure, et spécifiquement déter- 
minés* 

Ainsi, les organismes apparaissent le plus souvent constitués, 
d'une part par leurs couches profondes, puis par deux ce or ces diver- 
sement différenciées, l'une perceptrice, l'autre protectrice, et nous 
pouvons nous représenter à leur image notre appareil psychique. 
Cependant, si contre les excitations extérieures trop fortes Técorce 
psychique protectrice peut fonctionner, contre les excitations in- 
ternes il n'y a pas de semblable écorce. Notre appareil psychique 
percepteur est livré aux excitations instinctuelles du dedans, Alors 
il se défend contre elles à sa manière : ou en les refoulant, ou en 
Ses projetant dans le monde extérieur- 
Mais, pour en revenir au problème des névroses traumaliques, 
c'est de l'extérieur que provient le ehoc qui les cause. On peut donc 
se représenter ainsi leur mécanisme : un choc soudain, venu du 
dehors, est assez violent pour forcer par effraction sur un point 
récorce psychique protectrice. Le principe de plaisir, pris de court, 
est alors désemparé, et tout ce que l'appareil psychique peut faire, 
c'est de venir lier, pour ainsi dire, rexcilaiioii trop forte, par un 
contre-investissement d'énergie neutralisa leur. 

Sans doute, la douleur corporelle est-elle, elle-même, l'effet d'une 
semblable effraction de récorce protectrice. Elle appelle à elle, de 
tous les points du corps, des énergies contre-investisspntes vers le 
point douloureux, et c'est pourquoi une douleur corporelle intense 
appauvrit, paralyse à tel point le système psychique tout entier. De 
même, chez le névrosé traumatique, un appauvrissement, une para- 
lysie du système psychique est de règle. 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 441 



Le traumatisme agit d'ailleurs d'autant plus violemment qu'il est 
plus inattendu. Un contre investissement d'angoisse préalable n'a 
en effet dans ce cas pas eu le temps de se produire, prêt à -neutraliser 
le choc, et il faut alors qu'il se fasse après coup. 

C'est aussi pourquoi le névrosé traumatîque fait des rêves* qu'il 
ne faut pas confondre par ailleurs avec les cauchemars d'angoisse 
causés par l'irruption de désirs refoulés, condamnés, ni avec les 
songes simplement autopunitifs- Les rêves par lesquels, nuit après 
nuit, il se trouve retransporté dans l'accident ou la catastrophe qu'il 
â subis ont pour but de lier t par des afflux d'angoisse contre-inves 
tissante renouvelés, l'excitation effr actrice du choc, qu'il s'agit pour 
l'organisme de maîtriser* 

Telle est en effet la tâche de l'organisme devant les excitations 
trop fortes, tâche vitale encore plus primitive que celle à laquelle est 
préposé le principe de plaisir. Il faut d'abord que les excitations 
trop fortes et restées trop dynamiques soient ramenées à un certain 
état de liaison statique avant de pouvoir être ensuite traitées suivant 
le principe de plaisir, 

Ces vues nous permettent de plus de rendre compte de ce fait en 
apparence si troublant qu'une blessure reçue au cours d'une catas- 
trophe semble s'opposer à l'éclosion des névroses traumatiques* La 
blessure amène en effet un coiitre-investisseihent narcissique qui 
lie du même coup l'excitation flottante, et permet alors son traite- 
ment, suivant les lois, ramenées à la mesure de notre organisme, du 
principe de plaisir. 

V- L'universalité de l'automatisme de répétition : 

CELUI DE MORT. 

L'absence d'une couche corticale protectrice du côté de l'appareil 
percepteur tourné vers l'intérieur du psychisme expose cet appa- 
îeil à l'afflux libre des énergies instinctuelles. L'intensité de celles-ci 
agit alors sur lui souvent à la façon des externes traumatismes, et 
c'est ce qui explique, par exemple, les cauchemars d'angoisse à 
répétition de l'enfance, temps où les émois instinctuels ne sont pas 
encore liés mais circulent librement à l'état libre dans les profon- 
deurs du psychisme. Les excita tions, les investissements psycho- 
nerveux, peuvent en effet revêtir deux modes : le mode libre, ins- 
table, dynamique^ aspirant à la décharge complète ; le mode lié, sta- 

REVCTE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE- 4 



442 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

tique, équilibré. Ou pourrait peut-être ici, illustrant la pensée de 
Freud, parler de cheval lâché ou de cheval bridé* La liberté des inves 
tissements se manifeste au mieux dans l'élaboration du rêve noc- 
turne. Cet état des investissements, des charges îiistînctuelsaété qua- 
lifié par Freud de processus primaire, en opposition aux charges, 
aux investissements, pour ainsi dire assagis, de la vie éveillée adulte, 
qu'il a qualifiés de soumis au processus secondaire. 

C'est surtout au sein du processus secondaire que le principe de 
plaisir régnerait, certes de plus tempéré, du côté de l'extérieur, par 
celui de réalité ; au sein du primaire, où il règne aussi , et plus vio- 
lemment, il est susceptible de ces effractions, du côté de l'intérieur 
du psychisme inslïnctuel, qui agissent à la façon d'un traumatisme 
extérieur, 

Quoi qu'il en soit, et quittant ces vues mélapsychoïogiques, si 
nous en revenons à l'observation des faits, nous pouvons pressentir 
une loi de l'instinct dans les rêves terribles et à répétition des 
névrosés traumatiques, sous les cauchemars et les jeux à répétition 
des enfants, sous la compulsion à la répétition des mêmes actes, des 
mêmes situations, des mêmes destinées, chez les néwosés comme 
chez les normaux* Ces diverses manifestations de L'automatisme de 
répétition expriment une façon de réagir typique et a ni ver selle de 
l'instinct, et l'on peut la formuler ainsi : un instinct est une com- 
pulsion, inhérente à tout organisme vivant, tendant à rétablir un état 
antérieur^ état que des circonstances extérieures troublantes avaient 
obligé cet organisme à abandonner. Il y aurait là, écrit Freud, une 
sorte d'élasticité de la vie organique, ou mieux, Yautomatisme de 
répétition de l'instinct serait la manifestation dans les organismes 
\ivants de la loi d'inertie régissant l'ensemble de la nature* 

Ainsi l'instinct serait l'expression, non pas comme on est sou- 
vent tenté de le penser, d'une force de ptogrès, mais d'une puissance 
de regrès t si l'on peut dire : il serait le serviteur de la tendance con 
servatrice habitant tout ce qui vit. Des exemples éclatants illustrent 
d'ailleurs cette manière de voir : il suffira de citer les automatismes 
d'action de tant d'animaux, des insectes, en particulier, et les migra- 
lions des poissons et des oiseaux, les ramenant toujours pour la 
ponte aux mêmes lieux, sans doute ancestraleraent fixés, La ten- 
dance conservatrice au retour à un état antérieur et à la reproduc 
lion de celui-ci éclate au sein le plus profond de toute structure 
organique : d'elle doivent dériver la régénération, par exemple, de la 



riMÉ^ — — ■- _^^M*^^^^^^H^^^^^^^^ 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 443 



patte ou de la queue perdues du crabe ou du lézard, et les proces- 
sus quotidiens de la cicatrisation. Mais le plus éclatant de tous les 
exemples nous est fourni par les phénomènes de Hier édité, de Ta ta 
A T isme> de l'embryologie : pourquoi* sans elle, le fœtus reproduirait- 
il, fut-ce passagèrement, les vestiges de formes évolutives anciennes 
disparues, teïles les traces des fentes branchiales chez le fœtus hu- 
main ; pourquoi, surtout, de l'œuf, ressurgit-il toujours un individu 
semblable à ceux qui Tout fécondé et pondu LJ 

Mais si l'instinct régnant au sein de la vie est ainsi de nature 
d'abord conservatrice, d'ailleurs a dû provenir l'impulsion aux chan- 
gements qui ont institué les variations infinies de la vie dans la 
nature* Ici la pensée de Freud rejoint celle de Lamarck. Ce seraient 
les influences extérieures, l'évolution d'abord de la terre et du soleil, 
qui auraient, créant des circonstances et des milieux nouveaux, 
imposé ses variations à la vie sur la terre, cependant que l'instinct 
profond, immanent, serait resté conservateur et tendant à ramener 
les êtres à des états antérieurs. 

Or, quel est l'état d'où tout ce qui vit est issu primordialement ? 

Par delà la tendance à répéter ses variations infinies, qui donne à 
ïa vie l'allure trompeuse d'un élan vital instînetuel vers le progrès, 
la tendance conservatrice la plus profonde des organismes vivants 
serait le retour à l'état de la matière d'où ils sont primordialement 
issus, et qui était donc l'état inorganique, la mort. 

L'observation confirme cette conclusion ; ce n'est pas que de mort 
accidentelle, extérieurement infligée, que tout ce qui vit meurt ; 
c'est d'abord de mort naturelle, internement conditionnée. Ainsi 
est-on autorisé à énoncer que le but final de toute vie c'est la mort, 
l'inorganique, sur notre planète, ayant préexisté à l'organique, ayant 
sur celui-ci, pour ainsi dire, préséance. 

On pourrait, d'après Freud, se représenter les choses ainsi : un 
joui% dans le très lointain passé de la terre, une parcelle de la ma- 
tière inanimée aurait acquis la mystérieuse qualité de la vie. Mais 
l'état inorganique précédent aurait dès cet instant exercé son atti- 
rance conservatrice* et la matière animée, dès l'instant de sa pré- 
caire naissance, aurait eu tendance, « instinct », à y faire retour. Le 
mourir lui eût été alors facile, ïe chemin ramenant à l'inorganique 
était encore court. Ainsi, les pulsations du naître et du mourir se 
seraient alternativement poursuivies, jusqu'à ce que des influences 
extérieures nouvelles eussent contraint la jeune matière vivante à 



:» 



■ ■ ^ ■" . _ . . _ . — — ■ — 

444 REVUE r BAKÇAISE DE PSYCHANALYSE 



entrer dans une voie plus longue avant de revenir à l'originelle 
mort. Cependant, en vertu même de la tendance conservatrice de 
l'instinct, ces voies nouvelles eussent eu propension à se mainte- 
nir* et les formes nouvelles de la vie à se reproduire. 

Cependant, comment concilier celte tendance de tout ce qui vit 
au retour vers la mort avec l'incontestable tendance des organismes 
à défendre leur vie, en somme avec les instincts de conservation ? 
Freud ici émet celte vue qu'il qualifie lui-même de paradoxale, et 
d'après laquelle, ce faisant, les organismes ne feraient, en lin de 
compte, que défendre leur manière propre, individuelle, immanente, 
d'aller vers la mort, de retourner a l'inorganique. S'ils se défendent 
avec tant d'énergie contre le raccourcissement de ce trajet qu'est la 
mort accidentelle, par accident' ou maladie, ce serait en vertu juste- 
ment du caractère aveugle, inintelligent de l'instinct, lequel reste 
donc caractérisé par l'automatisme de répétition, 



Cependant, quelque chose nous avertit que ce tableau de révolu- 
tion mort-vie-mort ne réfléchit pas la réalité complète de noire uni- 
vers* Les instincts sexuels semblent être animés d'un automatisme 
de répétition divergent de ceux de mort. D'une part, le proto 
plasme des protozoaires, comme nous le verrons plus précisément 
plus loiiij semble s'être perpétué, par scissiparité et conjugaison. 
depuis les origines ; d'autre part, les cellules sexuelles des méta- 
zoaires se séparent en leur temps du corps mortel qui les héberge 
pour survivre, dans les êtres qui d'elles dérivent, à la mort indivi- 
duelle de leurs générateurs. Chargées de tout le potentiel de l'héré- 
dité, elles reproduisent alors un corps semblable au corps mortel 
qui les portait, lequel retournera k son tour, à ta mort, après avoir 
passé son plasma germinatif à un nouvel organisme. Ainsi, la \i 
apparaît immortelle, à moins que tout ce processus ne soit qu'un 
allongement infini, à travers la chaîne des générations successives. 
du chemin ramenant à la mort. 

D'une haute importance philosophique nous apparaîtra plus loin 
le fait que la génération sexuée, qui s'établit si lot dans l'échelle des 
êtres, implique, pour la création d'un nouvel être* pour T inaugu- 
ration de la division cellulaire qui édifiera celui-ci, la fusion initiale 
de deux cellules spécialisées, sans^doule chargées d*une potentia- 
lité vitale restée plus primitive par ses origines que celle des autres 






„^Artifc^a^^^H^^M^^^^^HEKKH^^H^^HH 



^^^■^^w^ 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 44$ 



cellules du corps. À F obtention de cet objectif, dans l'individu, 
veillent les instincts sexuels, quels que soient par ailleurs leurs déri- 
vés et leurs déviations. Ainsi, tandis que les instincts de mort ten- 
dent, en raison de leur automatisme de répétition, à ramener chaque 
individu à l'inorganique, les instincts sexuels, que Ton peut qualifier 
d'instincts de vie, tendent, en vertu d'un automatisme de répétition 
de force opposée, à reproduire sans cesse la vie, les débuts de la vie 
cellulaire» et peuplent d'êtres nouveaux le chemin menant les espèces 
vivantes à la mort, chemin dont les perspectives vont ainsi s'allon- 
geant toujours. 

On doit d'ailleurs penser que la force vitale qui préside aux mani- 
festations de l'instinct sexuel préexistait à la différenciation des sexes 
et était à l'œuvre aux côtés de l'instinct de mort, dès la première 
particule protoplasmique aj r ant frémi sur notre planète. 

VI. Le soma et le germen : 
l'automatisme de répétition de la vie. 

Et Freud, dans ce chapitre de son essai, confronte ses conceptions, 
issues de l'observation psychanalytique, avec les théories biologiques 
-de Weismann (1)- 

On sait que ce chercheur, dans ses travaux parus entre 1880 et 
1900, exposa la théorie d'après laquelle la substance vivante se 
diviserait en une part mortelle, le soma, le corps individuel, et une 
part immortelle, le plasma germinatif ou germen f les cellules 
sexuelles, 

Freud commence par souligner l'analogie des résultats où sont 
parvenus, chacun de leur côté, Weismann et lui-même. Car la con- 
ception freudienne psychologique des instincts sexuels de vie, du 
plasma germinatif génésique et des instincts de mort du corps indi- 
viduel, cadrent dans leur ensemble avec les vues biologiques de 
Weismann, Mais les différences bientôt surgissent à qui étudie les 
deux théories de plus près, en particulier les idées de Weismann 
sur l'origine de la mort. Weismann considère en effet que, chez les 
protozoaires, l'individu et la cellule germinative ne faisant qu'un, 
•ceux-ci ne perdant pas de leur substance pour la reproduction par 

(1) Auguste Weismann (1834-1914) : Uber die Dauer des Lebens (De la Durée 
rfr la Vie) 1S82 ; Uber Lebcn und Tod (De la Vie et de la Mort) 1892 ; Bas Kcfm- 
phtsma {Le Plasma germinatif) 1892. 



446 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



scissiparité ou conjugaison, sont à leur façon immortels* Ce n'est 
qu'avec les métazoaires que, dans l'échelle animale, la mort ferait 
son apparition, grâce à la division de la matière vivante en cellules 
du soin a et cellules du germem La mort des organismes métazoaires, 
d'après Weismann, serait bien ainsi une mort naturelle, puisque lli 
survie du corps n'est plus qu'un luxe, une fois le germen expulsé, 
niais elle ne saurait être* d'après cette conception, due à une néces- 
sité immanente à toute vie, ainsi que dans la théorie freudienne* 
Pour Weîsniaim, il n'y a donc pas d'instincts de mort. 

On a tenté d'établir expérimentalement P « immortalité » des 
protozoaires* L'Américain Woodruff est parvenu à obtenir 3.029 
générations d'une paramécie (1) par simple scissiparité, sans affai- 
blissement vital de la souche. Après quoi, lassé, il interrompit Pexpé 
rieiice. Par contre, Maupas, Cal khi s, et d'autres, virent péricliter 
d'autres souches après quelques divisions, si la conjugaison ne 
venait pas les revivifier. Ces protozoaires mouraient de leur belle 
mort, tout comme de simples métazoaires* 

De ces expériences contradictoires, on peut cependant tirer deu\ 
importantes conclusions. En premier lieu, la conjugaison des ceï 
Iules « rafraîchit ». si l'on peut dire, leui substance, leur confère 
une impulsion, de nouvelles énergies, qu'on peut d'ailleurs parfois 
leur conférer autrement ; on connaît, par exemple, les expériences 
de fécondation artificielle des oeufs d'oursin. En second lieu, si la vie 
peut être excitée par ces moyens, la mort peut l'être par d'autres, 
dont Pun des plus efficaces semble l'accumulation des propres sécré- 
tions de l'être vivant. En effet, si les in fuse ires de Woodruff prospé 
raient si bien, c'est qu'il prenait soin de les laver de ] eurs propres 
produits, de leur fournir sans cesse des milieux purs et neufs. Man- 
pas, Calkins, le négligeant, voyaient les leurs péricliter* Davantage, 
Woodruff avait pu observer que cette nocivité semblait spécifique ; 
dans d'autres excréta que les leurs, ses i illusoires prospéraient. Les 
protozoaires ainsi mouraient, tout comme les métazoaires, d'une 
mort immanente, naturelle, quand ils étaient abandonnés à eux- 
mêmes. Peut-être les métazoaires meurent-ils eux aussi de leurs 
propres excréta, à eux toxiques* 

Ici Freud exprime Pidée que le problème de la mort naturelle ou 
non des protozoaires n'infirme en réalité pas sa tbèse des instincts 

(1) PairLoffc-liierchcii : paramécie. 



^ ■ ■ ■ 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 447 



de mort. Peut-être chez ces organismes primitifs les deux sortes de 
forces sont elles si intimement intriquées que les instincts de vie 
apparents et actifs recouvrent, au point de les rendre méconnais- 
sables» les instincts de mort cachés et passifs, lesquels ne se sépa- 
leraient qu'ensuite pour animer respectivement germen eisoma des 
métazoaires, 

On ne peut îe nier, avoue Freud, sa conception métapsycholo 
gique semble se confondre ici avec la philosophie schopenhau- 
erienne. 

Cependant, Freud poursuit plus loin sa pensée. Les cellules dont 
est constitué notre corps peuvent être assimilées à des protozoaires 
qui se seraient unis, chargés chacun de leurs instincts de mort et de 
leurs instincts de vie. Les instincts vitaux de la cellule se seraient 1 - 
alors déversés en une sorte de libido objectale orientée vers les 
autres cellules ; les cellules d'un même organisme ainsi entre elles 
<- s'aimeraient ». Par là, leurs instincts de mort, de séparation désas 
snnilatrice. seraient, le temps de la vie, neutralisés. 

Certaines cellules pousseraient même l'ai truisme, si Ton peut 
dire, jusqu'à se sacrifier pour F ensemble de l'organisme. Cependant, 
les cellules sexuelles, elles, garderaient leur libido fixée sur elles 
mêmes, à Tétat narcissique^ cette libido restant indispensable aux 
grandes destinées qu'elles sont seules à même d'accomplir. Ainsi 
élargie à ce point, la libido de la psychanalyse vient ^e confondre 
avec l'Eros platonicien, force universelle de la Vie. 



^ k 



Ici, il convient, à l'instar de Freud, d'ouvrir une parenthèse pour 
jeter un coup d'oeil d'ensemble sur révolution de Êa pensée freu- 
dienne. Freud» parti de l'étude des psychonévroses, avait été amené 
à distinguer d'abord les instincts du moi> moi pris ici dans le sens 
psycho-soma tique, biologique, de l'individu en soi (et non dans le 
sens topique du moi opposé au ça ou au surmoi). C'est d'ailleurs ce 
sens biologique qu'il gardera dans ce qui va suivre. 

Ce qu'étaient ces instincts du moi, la psychanalyse ne le voyait 
pas clairement : les instincts de conservation de l'individu en de- 
vaient former la base ; la psychanalyse se tenait ainsi à ses débuts 
sur le terrain familier de la dualité populaire de la faim et de 
Y amour. 

Cependant, à mesure que Freud élargissait son expérience, le coiv 



44-8 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



cept de sexualité, déjà large pour lui au premier abord, allait encore 
s' élargissant. En particulier, les instincts du moi lui apparaissaient 
de plus en plus mêlés de composantes libidinales ; le concept du 
narcissisme enfin, où le moi se prend lui-même comme objet 
d'amour, vint tirer à soi tout un grand pan de la libido univer- 
selle. Les instincts de conservation apparaissaient comme identiques 
au narcissisme, et cette identité, comme nous Pavons vu, peut être 
poussée jusqu'à postuler l'attrait libidinal des cellules entre elles, 
condition de notre vîe même. 

Cependant, la vieille opposition entre instincts du moi et ins- 
tincts sexuels, d'où émaneraient les conflits générateurs des né- 
vroses, n'était pas à rejeter en soi ; il suffisait de changer les noms 
des protagonistes* et on la voyait subsistei sous les noms nouveaux 
et plus justes d'instincts libidinaux du moi (instincts de conserva- 
tion, narcissisme) et instincts libidinaux objeclaux. 

Alors, puisque tout conflit se passait désormais à l'intérieur de 
la libido, il n'y aurait plus eu qu'une seule force vitale psychique ? 
C'est ici que le dualisme se rétablit par l'admission des instincts 
de mort. Il y aurait dans le moi deux groupes d'instincts coexistants, 
les instincts de vie du moi libidinal, les instincts de mort du moi 
létal, constituant à eux deux la totalité des instincts du moi. 

Mais ces instincts de mort, à Fintérieur du moi, on ne peut que 
les postuler par Fissue fatale dévolue à tous les vivants. Qui peut 
Jes voir à l'œuvre, dans leur muette sûreté ? Cependant, Freud 
montre que les instincts de mort peuvent, à l'égal des instincts de 
vie, aussi s'extérioriser, bien que toujours sous une forme bien 
moins pure. On est en effet en droit de distinguer, parmi les pul- 
sions portées vers Fobjet, deux grands groupes : les pulsions 
d* amour (tendresse), mais aussi les pulsions de haine (agression). 
Or, il semble que le moi, toujours le moi biologique, sous 
l'influence des instincts de conservation narcissique tende, et ceci 
de fort bonne heure, à projeter au dehors les instincts de mort 
intra organiques. Ces instincts constituent l'agression vitale de Fin- 
divïdu ; lorsque la libido en trop grande quantité s'attache à eux 
par la suite dans leur projection vers le dehors» le sadisme sexuel 
proprement dît se constitue- Ainsi, on verrait, dans l'agression et 
le sadisme, la manifestation, certes indirecte puisque changée quant 
à son orientation primitive, des instincts de mort. On ne reconnaît à 
l'œuvre ceux-ci à leur propre source, contre le sujet lui-même, que 



INTRODUCTION A LA THEOKIK n^S «INSTINCTS 



449 



dans le masochisme qui, désormais, semble à Freud, non plus un 
simple retournement toujours secondaire du sadisme contre le 
sujet, mais, ulors nrême que ce retournement a eu lieu s une mani- 
festation toujours étayée primordialement sur le masochisme pri- 
maire, à base d'instincts de mort. 

Nous résumant, nous pouvons nous représenter Tensemble des 
instincts, suivant la conception actuelle de Freud, dans le tableau 
suivant : 

Instincts sexuels objfctaux* 

Amour, 
(centrifuge) 



2 
en 



<! 

33 






o 

H 



Instincts sexuels pu Moi. 

Moi libidinal, 

(Instinct de conservation ou Narcissisme.) 

(centripète) 

Instincts de mort du Moi. 
Moi létal. 

(centripète) 

Instincts de mort objectaux. 

Haine, 
Agression. 
(centrifuge) 



p 
a 

h- 1 



Mais revenons-en aux instincts sexuels qui perpétuent la vie. Ce 
qui semble indispensable à leur fonction vitale, c*est, même chez 
les protozoaires, la conjugaison des cellules, fournissant aux cel- 
lules conjuguées une charge énergétique accrue devant alors être 
vécue. Plus éclatante encore est la nécessité de cette fusion cellu- 
laire, inaugurale de la création d'un être nouveau, chez les méta- 
zoaires. Alors, à partir du point où cet apport d'énergie fraîche fut 
fourni, la vie se vit, et tend, en vertu du principe de constance 
ou principe de Nirvana qui s'exprime dans le principe de plaisir, 
à revenir toujours au niveau le plus bas des charges excitatîves, 
jusqu'à ce que la matière vivante ait atteint au plus bas de ces 
niveaux qui est le retour à l'inorganique, la mort- 
Mais si la reproduction atavique des formes vivantes nous montre 



45U UKVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



bien, par rapport aux instincis de vie, l'automatisme de répétition 
universel de l'instinct, où se retrouve celui-ci au point crucial de^ 
instincts de vie eux-mêmes, qui est la fusion indispensable de deu\ 
cellules gcrminatives pour renouveler les forces de vie ? Pourquoi 
cette inéluctable nécessité ? 

On peut, si Ton veut s'attarder aux doctrines darwiniennes» voir 
dans l'union sexuelle de deux cellules l'effet d'un heureux hasard., 
qui, ayant revigorifié l'organisme qui en serait issu, aurait donn^ 
une prééminence vitale à l'être ainsi créé, marqué pour survivre 
par la sélection naturelle, liais on sent aussitôt ce que celte hypo 
thèse a de restreint. 

Aussi Freud, s'en tenant à la précédente sienne hypothèse, d* après* 
laquelle les instincts de vie auraient été engendrés, avec les instincis 
de mort, dès les premières particules de protoplasme qu'aurait vues 
la terre, en appelle-l il à ce point ailleurs. 

Il est en effet une théorie qui, du fond des temps, nous est par- 
venue, et qui, bien qu'émanée de la spéculation philosophique, et 
ressemblant à quelque mythe, mérite de retenir notre attention. Et 
Freud nous rappelle le discours d'Aristophane dans le Banquet de 
Platon : 

« .., au temps jadis, notre nature n'était point identique à ce que 
nous voyons qu'elle est maintenant, mais d'autre sorte. Sachez 
d'abord que l'humanité comprenait trois genres, et non pas deuv 
mâle et femelle, comme à présent ; non, il en existait en outre un 
troisième, tenant des deux autres réunis, et dont le nom subsiste 
encore aujourd'hui, quoique la chose ait disparu : en ce temps là 
Fandrogyne était un genre distinct et qui, pour la forme comme 
pour le nom, tenait des deux autres, à la fois du m aie et de la 
femelle... En second lieu, elle était d'une seule pièce, la forme de 
chacun de ces hommes, avec un dos tout rond et des flancs circu 
laires ; ils avaient quatre mains, et des jambes en nombre égal à 
celui des mains ; puis, deux visages au-dessus d'un cou d'une ron 
deur parfaite, et absolument pareils l'un à l'autre, tandis que la 
tête, attenant à ces deux visages placés à Topposite l'un de l'autre, 
était unique ; leurs oreilles étaient au nombre de quatre ; leurs par 
ties honteuses, en double, tout le reste, enfin, à l'avenant de ce que 
ceci permet de se figurer, » Zeus, cependant, en châtiment d'une 
révolte qu'ils avaient tentée contre lui ? décide de trancher ces êtres 
en deux. Et « il coupa les hommes en deux, à la façon de ceux qui 



«^^— ^ — 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 451 



coupent les cormes pour en faire des conserves, ou encore un œuf 
avec un crin, » 

« Dans ces conditions, le sectionnement avait dédoublé I*ètre 
naturel. Alors, chaque moitié, soupirant après sa moitiés la rejoi- 
gnait ; s'empoignant à bras le corps^ Tune h l'autre enlacées, cou 
voitant de ne faire qu'un même être, elles finissaient par succoni 
ber à l'inanition, et, d'une manière générale» à l'incapacité d'agir, 
parce qu'elles ne voulaient rien faire Tune sans l'autre. » 

Zeus, pris de pitié, porte alors sur le devant de ces moitiés d'êtres 
les organes de la génération, qu'ils portaient auparavant par deiv 
rière, et ainsi ils peuvent, lorsqu'ils se lencontrent, quelque peu 
assouvir leur nostalgie d'eux-mêmes* « C'est ainsi que ceux des 
hommes qui sont une coupure de cet être mixte auquel, je vous 
l'ai dit, on donnait alors le nom d'androgyne* sont tous amoureux 
des femmes,.. Quant à celles d'entre les femmes qui sont une cou- 
pure de femme, celîes-là ne prêtent pas aux hommes la moindre 
attention..* Quiconque enfin est une coupure de mâle recherche les 
mâles». » Et Aristophane de conclure : « Ce qui en effet explique ce 
sentiment, c'est notre primitive nature, celle que je viens de dire, et 
le fait que nous étions d'une seule pièce : aussi est-ce de convoiter 
cette unité, de chercher à l'obtenir, qui est ce que Ton nomme 
Amour (1). » 

Voilà un mythe, quelque mythe qu'il soii* qui cherche à rendre 
compte des variations de choix quant à l 1 objet d'amour, mais pos 
tu le de plus, comme source à l'attrait sexuel, l'impulsion à rétablir 
un état antérieur. C'est en quoi il semble à Freud être ïe reflet d'une 
réalité profonde : les instincts libidinaux eux mêmes, quand ils 
cherchent à réunir, à fusionner, d'abord deux cellules germi natives, 
puis toujours davantage de cellules dans rie toujours plus vastes 
unités, ne seraient ils pas eux aussi commandés, à l'instar des ins- 
tincts de mort, par la compulsion à reproduire un état antérieur ? 
Or, cet état antérieur pourrait bien être celui des primitives masses 
protoplasmiques, bientôt, tout près des origines, é miellées par les 
forces hostiles ambiantes Zcus ! en parcelles. 

Les parcelles auraient gardé entre elles une affinité qui n'eût 

0) Platon ; Œuvres complètes. Collection des Universités de France. Tome IV, 
2* partie, « Le Banquet ». Texte établi et traduit par Léon Robin, Paris. Société 
d'édition < Les Belles Lettres » 1929. J'ai cite Platon un peu plus amplement 
que we le fait Freud. 



^ ^— 



452 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



peut-être été que le prolongement de l'affinité chimique de Tin or- 
ganique, et auraient aussitôt tendu à se réunir. Et cet automatisme 
de répétition au rétablissement de l'unité antérieure est ce qui per- 
sisterait chez les protozoaires et se réaliserait chez les métazoaires 
avec le conglomérat de leurs cellules. Mais il serait, chez eux, pour 
ainsi dire, électi veinent délégué, à l'état de concentration, aux cel- 
lules sexuelles. 

Ainsi, les deux grandes forces agissant dans l'univers vivant, 
PEros et la Mort, se manifesteraient tous deux sur le mode primi 
tif d'un automatisme de répétition, d'une tendance à îa reproduc- 
tion d'un état antérieur. 

Mais tandis que l'Eros, qui tend à créer des unités toujours plus 
\astes, à réunir, voit ses forces sans cesse brisées à nouveau par la 
Mort, l'empire de celle-ci, qui horde donc l'immense océan de la 
matière inorganique, apparaît illimité. 

Et c'est peut-être, dirons-nous, ce qui s'exprime dans ce fait que 
3e principe de plaisir qui, au-dessus des automatismes de répéti- 
tion, régit la vie, lui-même, comme Freud l'indique» mène en lin de 
compte à la mort. 

Ne tend-il pas à ramener au plus bas, grâce au principe de cons- 
tance de Nirvana qui le fonde, les excitations de la vie ? Et 
ce plus bas niveau de l'excitation dans la substance vivante n'est-ïl 
pas le repos suprême dans le retour à l'inorganique, à la mort ? 

Aussi est-ce en vertu d'une intuition profonde, celle même qui 
inspire si souvent les poètes, que l'un d'eux a chanté : 

Et toi» divine Mort, où tout rentre et s'efface^ 
Accueille tes enfants dans ton sein étoile ; 
Affranchis nous du temps, du nombre et de l'espace, 
Et rends nous le repos que la vie a troublé ! (1). 

-1) Lecontc de Lislc : Poèmes Antiques : Bîes irœ. 



a*^ 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 453- 



fi ffiCi leçon, — De U Agression 

L L'agression criminelle, guerrière et domestique. 
IL La répression culturelle de iJ agression contre le pro- 
chain* 
IIL L'auto- agression et la genèse de la morale. 

■ 

I. L'agression criminelle, guerrière et domestique. 

Vous avez vu, dans notre dernière leçoii s comment Freud lait 
dériver l'agression de la projection au dehors, sous la pression des 
instincts de conservation de l'individu, des instincts de mort origi 
nels qui l'habitent. Les instincts de mort ou de destruction primitifs 
deviennent alors les instincts d'agression, et la vie, ce faisant» engage 
les instincts de mort à son service, au service; plutôt, du sujet 
vivant. 

Il n'est pas difficile de voir combien l'agression dans l'univers est 
intense» il suffit de jeter un coup d'œil autour de soi, il suffit de 
vivre : on éprouve sans cesse l'agression du monde extérieur. Et 
je ne parle pas ici de 1* agression, si Ton peut dire, des forces inani- 
mées de la nature qui nous menacent de toutes parts, froid, vent, 
orages» tempêtes, inondations, tremblements de terre, cataclysmes 
naturels divers ; je pense d'abord à l'agression des forces vivantes 
contre les forces vivantes. 

Le spectacle de la vie, on Ta dit depuis longtemps, n'est pas rose. 
Mangeur ou mangé, telle est l'alternative pour tout ce qui vil ici- 
bas. L'oiseau chanteur est la proie de l'épervier ; le ver, l'insecte 
doivent voir, dans le rossignol qui charme nos nuits, pour eux 
répervier. L'herbe ne peut pousser au pied des trop grands arbres. 
Les microbes infimes, mais souverainement innombrables, se 
repaissent de la substance des plus nobles espèces et les menacent 
d'extinction. Les rivalités sexuelles amènent d'autres combats : le 
cerf tue le cerf pour la biche. Maïs je ne m'attarderai pas à tracer la 
grande fresque de la lutte pour la vie sur terre : ma plume y ferait 
faillite. Qu'il me suffise de rappeler que sa juste perception a con- 
duit Darwin à sa théorie grandiose, dont bien des parties tiennent 
encore devant les faits» si d'autres se sont effritées. 



454 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

^ — ■■ — L ■ ■ ■ ^ M^^H^rfta^^ 

Que, devant ce spectacle universel, des amoureux de la bonté 
iiîeiit voulu assigner une place à part à l'homme, voilà ce à quoi il 
fallut toutes les forces d'illusion humaine, Cependant, cette tenta 
tive a été maintes fois faite* par exemple par Rousseau* avec sa 
thèse de l'homme né bon, et corrompu par le seul effe J . de ia ci \i li- 
bation* De nos jours, de même, jusque parmi les analystes, une pro 
lestation analogue s'est élevée contre l'édification* par Freud, de sa 
théorie des instincts de mort fonciers, desquels émaneraient, forces 
inéluctables, les instincts d'agression humains universels. Wilhelm 
Reicli (1) a conteste la légitimité de l'admission des instincts de 
mort ; la première conception freudienne, celle qui établissait un 
dualisme entre les instincts sexuels et les instincts du moi lui semble 
seule de mise. Pour Reich, il n'y aurait pas d'instincts de mort 
primitifs, et l'agression ne serait née parmi les hommes qu'avec 
l'institution patriarcale de la propriété privée impliquant la conti- 
nence des femmes. Si Freud en soutient le caractère primordial, ce 
serait en vertu d'une « idéologie bourgeoise » dont il ne saurait se 
débarrasser. Le retour à l'état commun des biens, comme aussi des 
femmes, semble à Reich propre à atténuer jusqu'à quasi-suppres- 
sion l'agression entre humains, puisque l'agression, pour les choses 
comme pour les femmes, alors n'aurait plus de raison d'être : Tins 
tinct sexuel serait saturé ; du coup, tomberait la jalousie ; le paradis 
serait rétabli. 

Je crois aussi, certes, avec Freud, que l'inégalité de répartition des 
biens alimente puissamment l'agression humaine, maïs je crois de 
plus, avec lui, que l'agressivité est une tendance biologique foncière 
de Tanimal humain. Si nous voulons à présent passer en revue les 
formes diverses de l'agression parmi les hommes, nous n'aurons 
que Tembarras du choix* Peut-être conviendra-Ml de commencer 
par ces formes de l'agression qui le plus jurent avec un idéal a in- 
itiant général de civilisation : l'agression le mieux y éclate à l'état 
isolé, pur, Jl suffit d'ouvrir un journal pour voir, tous les jours, des 
hommes, parmi nous, qui tuent, les uns pour voler, d'autres pour se 
venger d'une maîtresse ou d'un rival, sans compter ces criminels 

<1) Voir W. Reich : « Der niasoehistische Char aider ■> (Le caractère îuasochi 
-que), Int. Zeîtscli. f. Psa* XVIIL 3, 1932, où l'agression humaine est rapportes 
prlmordiâlGiïicirt à l'insatisfaction -des instincts sexuels imposée par les sociétés 
« patriarcales ^ et * Der Einbruch der Sexnalmoral a (L'irruption de h\ morale 
sexuelle)- Berlin. Verlag f, Sexualpolitik, 1932, d'où les kïees ci dessus sont 
tirées. 



■" 4. 



INTROnUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 4»5 



d'exception, d'apparence désintéressée, que sont, par exemple* les 
« magnicides », ou bien ces rares pervers, les sadiques proprement 
dits, qui tuent pour le seul plaisir voluptueux de tuer. 

La réaction de la société aux divers crimes sanglants est fort 
intéressante à observer : de puissants mobiles affectifs la condition- 
nent* Peut être, dans le cri du peuple réclamant pour le meurtrier )e 
taJïon, y a-t-il quelque envie profonde pour ceux qui ont su, se met 
tant au-dessus des lois, satisfaire aux grands instincts agressifs^ 
archaïques, qui restent enchaînés au fond de nous tous- Mais, en 
tout cas, à la base de la justice répressive s'agite un obscur besoin 
«de satisfaire à son tour le sadisme populaire, toui en le réprimant 
par l'exemple de la peine. C'est pourquoi les citoyens les plus pai- 
sibles eux-mêmes se délectent à la lecture des exécutions capitales, 
et pourquoi les journaux, sûrs de leur public, les rapportent, à côté 
de tant de colonnes consacrées au récit en détail des plus horribles 
forfaits, pâture au sadisme spectaculaire du public. 

Mais Tait lui-même, dans ses plus hauts chefs-d'œuvre, n'est pas 
exempt de cet appât jeté à nos archaïques instincts, certes ici enve 
ioppés des voiles chatoyants et transfigurateurs de la beauté. L'art 
antique, l'art d'un Shakespeare, ne peignent pas que les transports de 
Vamour, mais aussi ceux de la haine, et une œuvre littéraire d J où 
l'agression est systématiquement exclue fait un effet fade, à la Flo 
îian, et semble plus ou moins peinte avec des couleurs iionbon. 

Et, ramené à sa forme brutale la plus crue, celle q<ti triomphait 
aux combats romains du cirque, le goût du public pour voir don- 
ner et recevoir des coups fait, de nos jours encore, la fortune des 
boxeurs, 

* 

Cependant, le témoignage le plus éclatant de la force et de la per- 
sistance des instincts d'agression chez les 'hommes nous est donné 
quand, quittant le plan individuel, nous passons au plan col- 
lectif. 

On peut en effet voir, de temps en temps, les peuples les plus évo 
lues, les plus absorbés en apparence par les œuvres de la civilisa- 
tion, les plus fiers, à juste titre, de leur constructive culture^ s'agiter, 
comme en proie à quelque obscure force démoniaque* Une tension > 
puissante les parcourt, qui les pousse à devenir agressifs ; ils se 
sentent d'ailleurs souvent à ce moment eux-mêmes menacés, en 



,*• 









- * 



456 REVUE FHAKÇAtSK DE PSYCHANALYSE 



danger d'être attaqués par leurs voisins, et si cette crainte est 
souvent justifiée, de pai l'agression qui habite bien entendu aussi 
les collectivités voisines, elle doit souvent s'alimenter à la source de 
la projection à l'extérieur, sur le voisin, de régression propre du 
peuple qui se croît menacé. Alors, quand les nuées sont ainsi char 
gées d*éleclricité> il suffît d'un rien pour que l'éclair jaillisse : la 
guerre éclate. 

Cependant, si notre conscience de civilisés répugne à la guerre, 
si notre sentiment la réprouve, quelque chose au fond de nous y 
acquiesce. Vue sorte de libération a passé dans l'air avec le vent du 
premier obus, car la guerre a signé le moratoire des restrictions 
que la paix imposait à nos instincts agressifs. Pour le combattant, 
Facte de tuer, qui, hier encore, était le plus grand crime, est devenu 
le plus sacré devoir ; l'agression humaine est déchaînée ; les hom- 
mes largement respirent. D*où l'expression tant critiquée en 1914 
de la « guerre fraîche et joyeuse » (1), Ce déchaînement libérateur 
est tel que les hommes, en échange, acceptent avec héroïsme le ris- 
que d'en mourir. 

Tout l'arrière d'ailleurs, par procuration» participe au déchaîne- 
ment de régression qui tonne au front. Les femmes, les enfants ne 
sont pas, quant à leur sentiment, contre l 'ennemi, les moins exaltés* 

C'est cette prime grandiose à l'agression des hommes, offerte par 
la guerre, malgré ses horreurs et le cœur angoissé de tant de mères, 
qui la perpétue et rend si précaires tous les efforts rationnels de 
rapprochement entre les nations, 

Seule, une autre agression suprême et de force supérieure pourrait 
contraindre les peuples à la paix poursuivie. Tant qu'elle ne sera pas 
instituée» seuls des esprits d'élite, conquis aux oeuvres et à la con- 
ception de vie que la civilisation pacifique peu à peu édifie, ten- 
dront de toute leur âme à la paix universelle (2). 

Cependant en attendant, jusqu'à l'intérieur des nations, l'agres- 
sion, Fémeute est toujours plus ou moins prête à gronder. Certes, il 
y a toujours, dans chaque cas, à la révolte, des raisons ou des 
rationalisations, toujours est-il que toute émeute, malgré les 
dangers personnels qu'elle comporte, équivaut à une libération ins- 

(1) Dans un discours du Kronprinz. 

(2) Voir Pourquoi la guerre ? Correspondance entre Einstein et Freud, Fubliée 
simultanément en allemand, en français et en anglais par P Institut de Coopé- 
ration Intellectuelle, Pavïs, 1B«13* 



W* 



INTRODUCTION A X-A THÉORIE DES INSTINCTS 457 



tînctuelle grandiose- On me citait le cas d'une femme du meilleur 
monde, qui, le 6 février, sur le pont de la Concorde, lois de l'assaut 
contre la Chambre des Députés, se démenait, frénétique, et tapait 
à coups de canne sur la tête des agenïs. Or, ce n'était pas par con- 
viction politique, ce qui se passait lui était, je l'ai su par ses amis, 
tout à fait indifférent. Mais le plaisir de prendre part a une émeute 
la grïsaïï ; quand Tordre fut rétabli, elle eut l'impression de retom- 
ber dans le marasme, le gris morne des jours pareils* 

Inutile de rapporter beaucoup d'autres cas analogues ; il suffira 
de rappeler les tricoteuses de la grande Révolution, les pétroleuses 
de la Commune* Et chacun de nous s'avouera, s'il est sincère» le 
frisson d'excitation qui passe dans l'air quand de semblables évé- 
nements ont lieu ; bien que déplorables et déplorés par une partie 
de nous-mêmes, ils semblent à une autre partie de ce même nous- 
mêmes ce que les Anglais appellent « exciting »« 

Nous avons en effet besoin d'une pâture à notre agression* pâture 
réelle ou imaginaire* La réalité est évidemment plus substantielle. 
D*où la nécessité vitale pour les individus, mais encore plus pour 
les coîlectivités, même en temps de paix, d'un ennemi « à haïr », 
c'est de l'agression pour ainsi dire sur la planche dont on pourra se 
régaler un jour. Aussi, les peuples haïssent-ils au maximum leur 
voisin le plus proche. Mais quand ils peuvent posséder parmi eux 
toute une classe d'individus contre lesquels à l'occasion se déchaî- 
nei% le profit est plus grand encore, le festin est pour ainsi dire tout 
servi. Les Juifs ont, séculairement, ainsi servi de mets de choix à 
Tagression des Aryens, comme on peut le voir de nos jours encore* 
En Russie, ainsi que Freud, dans Fun de ses essais (1) Ta fait 
observer, la persécution des « bourgeois » a rendu le même service 
aux Soviets, 

Mais, l'agression ne prend pas toujours les proportions exception- 
nelles, grandioses et fascinantes qu'elle acquiert dans l'agression 
collective, ou même dans le simple crime individuel; elle habite, de 
façon plus humble, mais plus constante, l'intérieur de nos mai- 
sons* 

On peut observer que trois, que dis-je ? deux personnes ne peu- 
vent pas vivre ensemble sans que des piques surgissent entre 

0) Bas Unbehagen in der KuUur, Vtennc, Int. Psa. Vcrlag, 1930 [Malaise dans 
la civilisation)* trad, franc, par Use et Ch. Odier. à paraître chez Denoël et Steele. 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE, 



M^i^bMBd^ 



458 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



elles. Quand il s'agil de trois, c'est d'ordinaire au sujet de lu 
faveur d'une d'entre elles que les conflits, les haines, sous des pré 
textes divers* se manifestent. Quand il s'agit de deux et l'exemple 
des ménages, si fréquemment mauvais, en témoigne, il semble 
que le seul fait de l'étroite cohabitation suffise à rendre odieux au 
moins par moments l'être humain à l'être humain, tels les porcs- 
épics de Schopenhauer qui, trop écartés, ont froid, mais trop rap- 
prochés, se piquent. Cependant, ces haines à deux, se compliquent le 
plus souvent de haine à trois* L'enfant lui-même du plus heureux 
ménage, est, à sa façon, surtout pour le parent de même sexe, un 
petit rivai, un petit intrus, et cette rivalité œdipienne se retrouve 
dans toute psychanalyse. L'analyse permet de constater, en effet, 
que nos alîecls de haine les plus forts* bien que les plus refoulés, 
vont justement aux êtres qui nous sont le plus proches* C'est pour- 
quoi toute analyse qui n'est pas parvenue à rendre consciente cette 
agression, si choquante à notre conscient, est plus ou moins man- 
quée* La force de l'amour, non moins puissante, qui attire l'un vers 
Pau Ire les êtres et contrebalance les forces de désunion, d'agression 
destructive, n'en est pas pour cela dévalorisée. 

C'est même entre les deux forces également imposantes de l'amour 
et de la haine que naissent ces conflits puissants qui déchirent Pâme 
humaine et où s'exprime V ambivalence foncière de nos sentiments. 
À la fois, nous aimons et haïssons le même être, et cette amhiva 
lence est d'autant plus forte que nos sentiments sont de mode plus 
primitif, plus archaïque, plus infantile. 

Ce rappel de notre deiTiière leçon nous sera une transition appro 
priée à poursuivre et à rechercher ce qu'il advient, dans nos sociétés 
civilisées, de l'agression humaine, originairement si puissante, 
quand Pissue vers le dehors, de par les forces de l'amour, ou de la 
civilisation, lui est barrée, 

IL — La répression culturelle de l'agression 

CONTRE LE PROCHAIN. 

L'observation psychanalytique le prou\e à l'excès : l'agression, 
contrairement à ce qui a lieu de la libido, ne se laisse ni refouler, 
ni sublimer, Moins plastique, moins fluide pour ainsi dire que la 
libido, plus résistante, plus solide, tout ce que la civilisation arrive 
b lui imposer, ce sont des changements des objectifs vers lesquels 



^^HB*H*^^— ^— ^^— ^-m^ 



INTRODUCTrOK A LA THÉORIE DES INSTINCTS 463 



tourner ses amies éternelles* Ainsi, la puissante agression humaine, 
au lieu de s'épuiser à fondre des obus, peut s'appliquer à construire 
des chemins de fer, des navires de transport* des puits* à assécher 
ié Zuyderzée* donc à effectuer, au lieu de sur ses pareils, des con- 
quêtes sur la nature. C'est son plus bel, son plus noble emploi, au 
service de l'ensemble de l'humanité, qui s'unit, ce faisant* contre lea 
forces hostiles de la nature. 

Mais c'est peut-être, en partie, parce que le visage de la nature 
ressemble* au fond, aussi peu au nôtre, malgré la projection» sur 
elle, de notre anthropomorphisme, que celle sorte d'emploi de 
l'agression ne sature pas le besoin d'agression des hommes en 
général, auquel le visage humain de l'ennemi reste nécessaire. 

De plus, peu d'hommes sont capables des sublimations libidi- 
nales conjointes indispensables à ces emplois supérieurs de l'agres- 
sivité. Tout le monde n ? est pas capable de devenir ingénieur ou pen- 
seur, voîre simple ouvrier consciencieux et satisfait- Alors, de même 
que la sexualité humaine n'est pas épuisée* dans la plupart des 
hommes, par la sublimation, de înêmejine grande part d'agression 
leste, chez la plupart* inemployée quant à ses usages culturels 
extérieurs. 

Cependant, la sexualité, même endommagée comme elle Test sou- 
^ent, du fait de la civilisation, garde un autre emploi encore que le 
culturel ; la fonction de reproduction, ou pour mieux dire, l'en- 
semble des fonctions sexuelles. La sexualité, sous sa forme crue, 
conserve une place, place nécessaire même si restreinte dans nos 
sociétés, sous peine d'extinction de l'espèce ; l'agression, elle, n*a 
pas, sous ses formes crues» primitives, droit de cité- Alors, puisque, 
de par sa nature, elle ne se refoule ni ne se sublime, qu'advient-il 
d*elle parmi nous ? 

Ici, il nous faut résumer une partie de la pensée de Freud dans 
son essai, non encore paru en français : « Malaise dans ta Civili- 
sation » (1), qui traite de ce problème, 

Pourquoi, se demande Freud, la civilisation est-elle, au degré 011 
nous le voyons, l'adversaire de la sexualité ? C'est, répondra-Ml, 

il) Das Unbekagen în der Knltur, Vienne, Int. Psa, Verlag, 1930- Rcpi\ dans le 
vol, XII des Gcs w Schriften (Malaise dans la civilisation) , trad. franc, par Use et 
Charles Odicr, à paraître caûz Dcnocl et Steelç. 



460 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



qu'elle a besoin des forces libidinales détournées de leur objectif 
inslinctuel cru, inhibées, comme nous disons, quant à leur but, pour 
£?n faire les liens qui attacheront l'un à l'autre, dans les collec- 
tivités, les hommes, qui, en somme, lieront l'agression naturelle 
qu'ils éprouveraient sans cela si aisément entre eux. Aussi la civi- 
lisation a-t-elle fini par édicter. le précepte d'amour extrême indivi- 
duel et collectif, répresseur de l'agression, qui n'était certes pas 
celui de l'homme des cavernes, et qui, bien qu'antérieur au chris- 
tianisme, lequel réleva sur le pavois, n'était pas même encore en 
honneur dans la plupart des sociétés antiques* Tel il est : « Tu 
aimeras ton prochain comme toi-même » (1), 

Que ce précepte, poursuit Freud, soit violemment contraire à la 
nature, voilà qui est évident. « Non seulement, écrit-il, ce prochain, 
cet étranger n'est pas en général digne d'amour, mais je dois en 
toute vérité convenir qu'il mériterait plutôt mon hostilité, voire 
ma haine* II ne me semble pas avoir pour moi le moindre amour, 
il ne ine manifeste pas le moindre égard, Cela lui est-il utile, il 
a 'hésite pas à me nuire, iî ne se demande même pas si le degré de 
cette utilité correspond à la grandeur du dommage qu'il me cause*,* 
El est un second commun dément qui nie semble encore plus inconce 
vable et qui éveille en moi une protestation encore plus violente : 
« Tu aimeras tes ennemis j> (2), mais si j'y réfléchis bien, je suis 
dans mon tort quand je le repousse comme une exigence encore 
plus forte, car c'est au fond la même. » Ainsi, Freud constate une 
fois de plus la vérité du vieil adage : Homo homini lupus. 

Mais telle n'est pas la réponse à la question que nous nous étions 
posée, nous le savions déjà que l'homme était mauvais, et tout le 
début de cette leçon fut employé à retracer sur quels divers modes. 
Aussi suivrons-nous plus loin la pensée de Freud. 

Cest justement parce que l'agression chez l'homme est un ins- 
tinct tellement résistant, que les civilisations ont édicté des pré- 
ceptes moraux aussi extrêmes que celui de l'amour inconditionné 
et démesurément dilué du prochain. Elles savent bien que nul ne 
parviendra k observer vraiment un tel précepte, que même un Fran- 
çois d'Assise ou un Vincent de Paul ne le peut suivre qu'asympto- 
tîquemeiiL Maïs la force contre laquelle l'humanité a ici à combat- 



<1) Mathieu : XIX, 19, 
12) Mathieu : V 3 44. 



kte^ 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 4(51 



tre est telle qu'il a fallu dresser contre elle l'étendard archangéïique 
d'un inaccessible idéal. 

Cependant, cette exigence de la civilisation contre l'une des exi 
gences biologiques les plus impérieuses, celle de se défendre et atta- 
quer, fait que l'homme, dans la civilisation, ne se sent pas à son 
aise- 

L'homme des cavernes, de ce point de vue, était plus heureux, du 
moins le patriarche régnant» Certes* il devait payer ia liberté de 
ses instincts en insécurité vitale. Mais le temps du moins qu'il 
vivait, il Les pouvait épanouir contre l'ennemi et contre la proie, et 
jusque sur ses femmes et ses fils, les premiers opprimés, et com- 
bien ! qu'ait connus notre espèce. Cependant, il faut le redemander : 
parmi nous, où s'emploie l'agression primitive irrefoulable qui se 
refuse aux emplois exclusifs de la lutte contre la nature, quand la 
guerre nationale ou sociale ne vient pas briser ses chaînes et lui 
rendre un temps sa licence perdue ? 

III. L'auto agression et la genèse de la morale. 

La psychanalyse donne à cette question une réponse inattendue. 
C'est au cours de révolution de l'individu, au cours surtout de celle 
de Fenfant, que nous pouvons au mieux étudier les vicissitudes de 
ses instincts. Or, nous le constatons dans l'enfance, l'agression ori- 
ginelle humaine se heurtant contre les défenses extérieures, contre 
la force, plutôt, supérieure des éducateurs, se retourne contre celui 
qui l'éprouvait à la façon dont une balle rebondit contre un mur, et 
vient se mettre au service de la conscience morale, ou surmoi, de 
l'individu grandissant. 

Les sociologues du xix e siècle avaient déjà avancé que la morale, 
loin d'être l'absolu, donné par le ciel, auquel liant croyait encore, 
n'était que l'expression des nécessités sociales de la vie en com~ 
mun des hommes, impliquant répression de leurs instincts. Mais 
ils restaient inaptes à rendre compte des mécanismes par lesquels 
la conscience morale se constitue : à la psychanalyse était réser- 
vée ïa tâche de montrer in statu nascendi, chez L'enfant, la morale, 

La morale est basée sur la distinction du bien et du mal. Mais 
qu'est ce bien et qu'est ce mal ? Le bien moral n'est pas le bien 
biologique, Fenfant ne l'accepte pas d'emblée, n'en a pas la révéla- 
tion intérieure ; ce n'est pas en vertu d'un sentiment inné qu'il 



4(52 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



devient* tout petit, propre, qu'il renonce à voler le bonbon ou le 
gâteau qui lui plaît* à arracher au petit camarade le jouet qu'il con- 
voite, ou à se donner les plaisirs erotiques de son infantile sexua- 
lité. Ce n'est que parce qu'il y est forcé, comme îl est contraint, 
dans son conflit œdipien, d'abandonner à son père la mère qu'il 
voudrait à lui tout seuL La notion du bien et du mal est donc 
imposée d'abord, à l'enfant, du dehors, en vertu de la force, supé 
lieure à la sienne, de ses éducateurs. 

Le sentiment qui empêche ainsi le petit enfant de se livrer libre- 
ment à ses instincts est donc en premier lieu la « peur sociale ». 
C'est pourquoi le fait d'avoir commis l'action défendue ou le simple 
désir de la commettre peuvent être situés par lui sur le même plan : 
aussi dangereux pour lui serait, dans les deux cas, d'être décou- 
vert ; la gronderie, le châtiment seraient de même sa part, Ce dont 
ï'enfant a peur quand il commet ou médite un méfait, c'est ainsi de 
perdre l'amour de ses éducateurs. Et celte crainte n'est pas crainte 
â^un danger léger : vu la dépendance, si grande el si longue, du 
petit enfant humain, la perte de l'amour de ses parents on de qui 
l'élève équivaudrait, poussée à ses dernières conséquences* à l'expo- 
ser à tous les dangers vitaux extérieurs, à la faim, au froid, à la 
mort, bref au sort du Petit Poucet ou de Hânsel et Gretel, histoires 
qui font frémir tout enfant. 

Mais si le sentiment de faute chez l'enfant se borne» à son pre- 
mier stade, à la peur d'être découvert (état où en restera la morale 
de certains individus, la surveillance socîple remplaçant alors celle 
des parents), bientôt commence à se produire un phénomène psy- 
chologique lourd de conséquences. L'enfant, même quand il est 
seul, se sent surveillé, il acquiert le sentiment que ses parents pour- 
raient le voir, sentiment à la genèse duquel ceux-ci d'ailleurs peu- 
vent directement concourir, quand ils disent à l'enfant que tout ce 
qu'il fait ou pense leur est, par exemple, rapporté par leur petit 
doigt, À ce moment, l'instance parentale commence à s'introjecter, 
ï'enfant, partout avec lui, l'emporte, comme Padulte, par la suite, 
l'emportera avec lui toute la vie. Ainsi se constitue le surmoi, qui 
garde, chez chacun de nous, tant de traits de nos primitifs éduca- 
teurs, et qui exercera sur nos instincts la surveillance de la conf- 
idence morale, 

Accomplissons-nous le « bien », elle nous en louera, ainsi que 
nous en eussent loué, dans notre enfance, ceux qui nous élevaient. 



INTRODUCTION A LA THEORIE DES INSTINCTS 463 



Faisons-nous le mal, elle nous en blâmera, et nous en punira, 
d'une part par un sentiment de culpabilité pénible intense, héritier 
de l'angoisse sociale de notre enfance ; d'autre part, même, parfois, 
par projection au dehors du besoin de châtiment en nous pous- 
sant inconsciemment à nous faire punir de nos fautes par les coups 
du destin, dernier héritier pour nous de la puissance parentale. 
Un sentiment obscur de tout ce processus se fait jour dans Fhis- 
toire suivante, laquelle m'a été contée par l'un de mes enfants* 
Quand ils étaient petits, et que leur nurse anglaise les punissait, 
ils demandaient parfois : « Mais quand on est grand, qui vous 
punît ? Se bat-on, par exemple, soi-même ? » La nurse leur disait 
qu'alors on va à l'église, qu'on demande pardon au prêtre, au Bon 
Dieu... Mais il n'en reste pas moins que c'étaient les enfants qui 
avaient posé le grand problème de l'édification du surmoi par 
mtrojection, sous forme de l'instance punissante personnelle, de nos 
éducateurs. 

Et Ton peut, dans le même contexte, rappeler le geste du chré- 
tien se frappant à trois reprises la poitrine, lorsqu'il a péché- 
Mais ici il nous faut rapporter un fait psychologique au fond des 
plus étranges, et duquel, avant Freud, on ne s'était pas suffisam- 
ment étonné. La conscience morale» quand elle s'est constituée chez 
l 'adulte f présente une particularité vraiment surprenante : plus 
l'homme qui l'héberge est vertueux* plus elle le tourmente. On 
objectera qu'elle est alors devenue des pins difficiles, des plus déli- 
cates, qu'il n'y a donc là rien de surprenant et que c'est pourquoi 
les saints, autrement que les criminels, s'accusent d'être les plus 
grands pécheurs. Toujours est-il que la vertu, en ceci, ne touche pas 
ka juste récompense, qui serait la satisfaction morale, puisque les 
plus vertueux sont les plus tourmentés. Une aqtre façon de réagir 
de la conscience morale nous arrêtera. L'individu vient-il à subir 
des malheurs divers, de la part du hasard, du destin, aussitôt sa 
conscience murale se renforce, il se demande plus ou moins claire- 
ment si ses malheurs ne seraient pas en fonction de quelque faute 
qu'il aurait commise : il se soumet à des restrictions, voire à des 
pénitences. Ce phénomène est particulièrement visiBle chez les gens 
religieux pour lesquels le destin, c'est nettement Dieu, père exalté. 
Or, le destin, pour tous les hommes, qu'ils soient religieux ou pas, 
est toujours plus ou moins l'héritier de la force répressive, puni- 
tive, qu'avaient été, dans notre enfance, nos parents ou éducateurs. 



464 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



et quand le desitn nous frappe, cela équivaut, pour notre incon- 
scient, à avoir plus ou moins perdu l'amour de nos parents que 
nous cherchons* en conséquence, par notre humilité et nos péni- 
tences, à reconquérir* 

Ainsi, il y aurait deux sources successives à notre sentiment de 
culpabilité : la peur primitive devant une autorité extérieure, la 
peur secondaire devant la conscience morale» ou surmoi interne. Et 
la sévérité du surmoi serait l'héritière de la sévérité désormais 
introjectée de nos éducateurs. Les rapports entre le lenoncement 
aux satisfactions instinctu elles et le sentiment de culpabilité nous 
apparaissent : originairement, le renoncement nous était imposé 
par la crainte d'une autorité extérieure, on renonçait pour ne pas 
perdre son nécessaire amour. Avait-on réalisé ce renoncement, on 
était quitte envers elle, on pouvait à la rigueur être sans sentiment 
de culpabilité. Mais une fois le surmoi constitué qui, lui, nous habite 
et voit, tel Dieu, toutes nos pensées, connaît tous nos désirs, il ne 
suffit plus de renoncer à la satisfaction réelle des instincts. Car 
Finstincl, sans cesse, au fond de nous, exerce sa poussée, et le sur- 
moi le sait. Et la différence de niveau qui existe forcement entre 
notre idéal moral et les exigences irrépressibles de nos instincts, 
engendre cette tension, dans l'âme du civilisé, qui est le sentiment 
de culpabilité flottant, toujours prêt à sauter sur toutes les occa- 
sions, voire tous les prétextes- 
Mais si la genèse de la conscience morale, par rapport à l'autorité 
de nos parents, nous apparaît clairement, les deux questions que 
nous nous étions posées ne sont pas par là jusqu'au fond éclair- 
cies : pourquoi le malheur réel, qui impose donc renoncement par 
contrainte extérieure, renforce-t-il le sentiment de culpabilité» et 
pourquoi sont-ce les plus vertueux, ceux qui possèdent le plus de 
renoncement intérieur, que leur conscience tourmente au maxi- 
mu n ? Ici, la psychanalyse nous apporte une réponse tout à fait 
nouvelle, laquelle s'écarte fort de la manière de penser habituelle 
des humains, mais qui n'en est pas moins basée sur dts données 
sûres. L'expérience psychanalytique nous a en effet appris à le voir : 
la peur sociale d'où émanera la conscience morale a bien, au 
début, été la cause inaugurale dn renoncement aux satisfactions 
de l'instinct, mais ensuite le rapport semble s'inverser. Chaque 
renoncement instincluel devient à son tour promoteur dynamique 
de ïa conscience morale, chaque nouveau renoncement élève le ni- 



^ »**■ 



INTRODUCTION A LA TH1ÏOK1E DES INSTINCTS 465 



veau de la sévérité et de l'intolérance de celle-ci* et, poursuit Freud, 
nous serions tentés d'énoncer cette loi d'apparence paradoxale, que ta 
conscience morale résulte du renoncement aux satisfactions des 
instincts, ou mieux* que le renoncement aux satisfactions des ins- 
tincts, à V origine imposé du dehors, engendre la conscience morale, 
laquelle à son tour exige sans cesse de nouveaux renoncements ins- 
tinctucls. 

Mais cette nouvelle conception de la genèse de la conscience mo- 
rale est-elle conciliable avec la précédente, qui faisait dériver notre 
conscience morale de rintrojeclion de l'autorité primitive des pa- 
rents cl éducateurs ? Freud le pense. Suivons isolément, propose- 
t-il t dans cet exposé, les instincts agressifs. Alors voici comment on 
peut se représenter les faits : chaque renoncement à l'agression ne 
supprime pas cet instinct résistant, mais, se bornant à lui bloquer la 
voie immédiate vers le dehors, l'agression bloquée est alors reprise 
au dedans par le surmoi, lequel renforcera d'autant chaque fois son 
agression contre le moi* Toute interdiction à l'enfant de se livrer à 
ses instincts, à ses impulses sexuels ou autres, viendrait ainsi ren- 
forcer Tauto-agression du surmoî. L'enfant doit en effet ressentir 
alors une soif de vengeance, un besoin d'agression contre ces inter- 
dicteurSi mais ces impulses agressifs sont voués régulièrement à 
l'échec, vu la disproportion entre les forces enfantines et celles de 
l'adulte. Alors l'enfant, qui doit retirer ses affects, ici haineux, des 
objets, entraîne pour ainsi dire ceux-ci à leur suite, suivant le méca- 
nisme classique de l'identification, et c'est ainsi que la sévérité réelle 
des éducateurs peut en venir à s'ériger dans le sur moi par lequel 
l'enfant s'identifie à son éducateur. De telle sorte, les deux concep- 
tions de la genèse de la morale, par introjeclion des éducateurs et 
par retournement de la propre agression du sujet, concourent à édi- 
fier en nous le sur moi moral punitif, 

Cependant, on peut voir dans bien des cas des parents très indul- 
gents avoir engendré des hommes, des femmes, à sur moi hyper- 
sévère* sans indulgence ni pour soi ni pour autrui. C'est qu'alors 
l'agression du sujet, sans doute constitutionnellement assez forte, 
s'est trouvée, dans l'enfance, inhibée, bloquée, par un amour cons- 
titutionnelle,™ en t également fort : c'est là l'ambivalence des sen- 
timents. L'enfant aimait trop ses bons parents pour pouvoir se per- 
mettre d'être envers eux agressif, fût-ce en pensée ! et alors sa 
propre agression, qui existait pourtant, s'est presque tout entière 



- T^ II IMII I IL Bl»^ — m^^J" W^^^i^^^^M^^^P^I 

46S REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



retournée au dedans. Ainsi, à la genèse de notre conscience ino- 
rale, l'agression directe de ]ios éducateurs et la nôtre propre, con- 
génitale, concourent dans chaque cas en des proportions sans doute 
très variables. 

Par ailleurs, chez certains enfants, l'agression est tellement résis- 
tante que ni la douceur, ni la sévérité extrêmes, suivant les cas, des 
parents, ne la désarme* Le surmoi ne se forme que très anal* Ou 
bien, si les parents sont eux-mêmes amoraux, les enfants peuvent 
développer d'après eux un surmoi également amoral* Dans ces deux 
cas grandissent de jeunes amoraux dont la rééducation posera de 
difficiles problèmes, et que les maisons de correction, en tous cas, 
.n'amélioreront pas {1). 

Par contre, dans le cas des névrosés, l'auto agression du surmoi 
n'a que trop bien réussi à s'établir* Comme Freud le fait observer, 
il convient, chez ceux-ci, au jour des nouvelles lumières sur la théo- 
rie des instincts» de faire la part qui revient dans leurs souffrances 
aux instincts sexuels ou aux instincts agressifs, La sexualité ali- 
mente les symptômes, du fond du refoulé d'où ressurgissent ses 
pulsions ; l'agression intériorisée du surmoi engendre l'angoisse du 
sentiment de culpabilité et du besoin de punition. 

Celle aulo-agression morale, dans une psychose telle que la mélan- 
colie, peut aller très loin. On sait dans quel délire d'auto-accusation, 
dans quelles idées d'indignité, les mélancoliques mettent souvent 
fin à leurs jours. 






Revenons en à la genèse de la conscience inorale dans l'individu, 
qui est le grand problème central lequel ici nous occupe* Freud 
rappelle à ce sujet que, si l'enfant développe si souvent un surmoi 
d'une agression disproportionnée à la sévérité réelle de son père, il 
pourrait y avoir à cela une autre source encore que le degré de son 
agressivité constitutionnelle. Dans le monde extérieur, ce père hyper- 
sévère mie reflète le surmoi a en effet existé, pas aujourd'hui, pas 
liiei\ mais dans les brumes lointaines de notre passé préhistorique. 
Le père, dans la horde primitive, du temps où nous habitions les 
cavernes, devait être un féroce tyran ; sa férocité encore nous con- 

(1) Voir Au g - . AiciiHOitK : Yerwahrloste Jugend (La jeunesse, délinquante), 
Vienne, lut* Psa- Verl, 1823 ci K Alexander et Staiïb : Der Verbrechcr und seine 
Jîichter (Le criminel et ses juges), Vienne, Int. Psa* Verh 1929. 



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INTKOnUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 467 



fronte dans le crâne quasi simîesque de l'homme du NéanderthaL 
Or, sn férocité pourrait encore nous confronter parfois du dedans 
de nous-mêmes, et riiypersévërité de certains surmois en serait 
jusque de nos jours le reflet phylogénique, remontant par delà l'ex- 
périence ontogénîque de l'individu. 

Mais ce farouche tyran, qui terrorisait ses femmes et ses fils, un 
jour, ses fils durent se conjurer pour se défaire de sa tyrannie et 
s'emparer de ses femmes ; ils accomplirent la première révolution 
et le mirent à mort. De ce meurtre primitif les mythes, les reli- 
gions témoignent, ainsi que l'inconscient de toute l'humanité (1). 

Mais le père mort revint troubler le triomphe de ses lils meur- 
triers ; le forfait accompli dut engendrer la première morale, dont 
les prescriptions du totémisme et de Texogamie seraient les pre- 
miers monuments, et qu*on peut ainsi traduire, d'une part : Tu ne 
tueras point V animal-totem, ancêtre du clan, c'est-à-dire, par trans- 
fert à celui-ci des qualités du père, le père, à jamais ainsi ressuscité, 
devenu immortel ; d'autre part : Tu n'épouseras pas les femmes de 
ton clan. C'est-à-dire : tu ne tueras pas ton père et n'épouseras pas 
*es femmes, en particulier la mère, pour lesquelles tu as tué. 

Ainsi, la première morale dut s'édifier en punition du parricide 
et du désir de l'inceste, c'est-à-dire en répression de ce qui, dans les 
générations sucessives, devait rester le complexe d'Œdipe de l'hu- 
manité* 

Et, à partir de ce jour lointain, l'agression extérieure réprimée 
allait venir, de siècle en siècle, renforcer Pauto-agression acquise 
préhistoriquement sur )e corps du père assassiné. 

Mais ici une objection, connue le fait remarquer Freud, noiis 
arrêtera. Si, dans cette hypothèse, les fils meurtriers, après le parri- 
cide, en éprouvèrent un sentiment de culpabilité, comment concilier 
ce fait avec ïa loi de l'agression qui, bloquée, engendrerait Pauto- 
agression ? Ici l'agression n'avait que trop réussi ! Les flls auraient 
dû s'en sentir libérés, être tout simplement heureux, respirer, déli- 
vrés de leur affreux tyran. 

S'ils éprouvèrent cependant, après leur forfait, un sentiment lié 
culpabilité, c'est que toute cette histoire d'agression retournée vers 

0) Voir Fueud : Totem und Tcbu paru -d'abord dans Imago, 1912 1913. Puis à 
Vj«nne» Int. Psa. Verlag, 1920. Toîem et Tabou, traduction fr. par Jankelévitch, 
Paris. Pavot, 1923. 



4(38 REVUE FRANÇAISE DE PSÏCH ANALYSE 



le dedans est peut-être une fable, à moins que fable ne soit le 
meurtre du père de la horde primithe. 

Nous nous en tenons^ quant à nous, à cette dernière hypothèse, 
niais de plus à celle de l'agression qui, bloquée, retourne vers le 
dedans. Si, dans le cas préhistorique du meurtre du père de la 
tribu, les fils cependant éprouvèrent quelque sentiment après ravoir 
accompli» ce n'était pas encore un sentiment de culpabilité, au sens 
propre psychanalytique, pour lequel la préexistence d'un surmoi 
déjà constitué est à postuler, mais c'était du repentir. Et ce repentir, 
comme tous les repentirs ultérieurs, d'ailleurs, des enfants des 
hommes, était engendré par le conflit éternel de la Haine avec 

l'Amour. 

Car, les fils du père de la horde primitive devaient, non seule- 
ment le haïr pour sa tyrannie, maïs encore l'admirer pour sa force* 
voire à de certains moments Paimer, puisqu'il devait, semblable eu 
ceci à la plupart des animaux, avoir ses moments de sociabilité. 
Alors, la haine ayant été assouvie par l'acte, le chemin était libre 
k une réaction d'amour- Et c'est Famour qui ressuscitait celui qu'ils 
avaient tué dans le souvenir repentant des fils et dans l'animal 
totem désormais respecté. 

Ainsi, dès l'origine, les instincts de vie, qui tendent a former des 
unités toujours plus vastes, étaient à l'œuvre avec les instincts de 
mort, qui tendent à détruire, Et le même combat qui se livre en 
notre sein profond entre FEros et la Mort se livrait dans les pre- 
mières familles humaines et se perpétue dans les sociétés qui, d'une 
part, tendent à s'agréger en des unités, liées par FEros, toujours 
plus vastes, mais que menace toujours le retour des forces de des- 
truction, de guerre, de mort. 



Psychanalyse et criminologie 



(O 



Par H. STAUB 



Mesdames et Messieurs, 

Vous connaissez peut-être le livre aussi charmant qu'amusant de 
Samuel Butler, Erewhon, dont le titre est l'anagramme du mol 
anglais « nowhere ». Dans ce pays imaginaire, où nous transporte 
rauleur, les événements se déroulent au rebours du sens qu*il$ 
prennent normalement* La maladie, par exemple» est punie, tandis 
que la criminalité est traitée médicalement. Il peut ainsi arriver 
que la mère gronde sa fille, qui a de nouveau mal à la tête, en ces 
termes : tu vas encore nous créer des histoires avec le procureur* 
avec ton mal de tête continuel ; ou que le banquier qui a de nouveau 
escroqué l'argent de sa clientèle, confie à sa femme qu'il va enfin 
être obligé de suivre un traitement médical. Les idées de ce roman 
n'amusent pas seulement le lecteur parce qu'elles semblent renver- 
ser le monde. Elles l'impressionnent particulièrement parce que ces 
exagérations ironiques contiennent un fond de vérité psychologique 
remarquable. Chacun de nous sait ou se doute au moins, que bien 
des symptômes de maladie ont un caractère fortement agressif, 
dirigé contre le monde extérieur, et on réagit envers elles avec 
impatience* Il en est à peu près de même pour la criminalité- Quoi- 
que nous punissions le criminel, noire sentiment d'équité est sou- 
vent hésitant et nous sentons que, dans beaucoup de cas, on pour- 
rait faire quelque chose de plus raisonnable et de plus juste pour lui 
que de renfermer dans une cage. 

La peur et l'inquiétude devant le fait qu*il existe des hommes qui 
ne respectent pas la loi, ainsi que la tendance du bon et du brave 
bourgeois à s'écarter de ces éléments, nous a valu la biologie crimi- 
nel ogique. Le sentiment de responsabilité de la société envers les 
individus qui trébuchent, qui au fond n'est que son ressentiment 

(1) Conférence faite à )a Sorbomie, au Groupe d'Eludés philosophiques et scienti- 
fiques pour l'examen des tendances nouvelles, Printemps 1934. 



*MI 



470 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



vis-à-vis des tendances profondes et inconscientes d'agressivité, a 
provoqué l'entrée de la médecine dans la salle d'audience* Nous 
savons avec quel soin le bon bourgeois, fidèle serviteur de FEtat, 
s'écarte de tous ceux qui ne sont pas comme lui, en les considérait 
presque comme d'une autre race. De ce besoin affectif est née la 
biologie crimînologique qui* depuis Lombroso et l'Ecole Italienne 
jusqu'à Kretzschmer et les biologistes modernes, s'est efforcée de 
démontrer que le criminel est un être biologiquement bien déter- 
miné, que sa conformation et ses caractères biologiques sont sen- 
siblement différents de ceux de l'homme normal. Nous devons à 
ces efforts d'innombrables travaux statistiques, de célèbres mesures 
sur la configuration du crâne, des études importantes sur la mor- 
phologie corporelle et sur les différentes déformations cérébrales. 
Maïs le « homo criminalis », le criminel né* en tant qu'être biolo- 
giquement bien déterminé, n'a évidemment pas pu être découvert. 
Le narcissisme de l'homme dut se contenter de constater que les 
résultats obtenus par l'étude des criminels sont applicables à la 
grande majorité des hommes et que, par conséquent, le criminel 
doit avoir la même conformation biologique que le bon bourgeois, 
qui, pour satisfaire son narcissisme, tend à le considérer comme 
un être « sui generis ». 

Mais une autre tendance affective donne un appui très solide à 
la biologie crïniinologique* S'il était exact que le criminel fût né 
criminel, et que ses actions lussent biologiquement déterminées, la 
société ne serait pas responsable de la criminalité, et le crime serait 
indépendant des facteurs sociaux. Dans ce cas, toute agression 
contre le criminel serait justifiée, lui seul étant responsable de son 
acte criminel et de la réaction agressive de la société, 

À rencontre de ces tentatives rigides et presque infructueuses, 
cherchant à démontrer la détermination biologique de la crimina- 
lité, les écoles sociologiques ont essayé plus récemment de découvrir 
les causes sociales de la criminalité et de prouver le rôle du milieu 
social dans l'accomplissement d'un grand nombre de crimes* Elles 
ont vu que la tendance criminelle est particulière à la majorité des 
hommes et que les crimes se réalisent quand les circonstances 
sociales s'y prêtent. 

Certains sociologues sont même allés jusqu'à exagérer l'im- 
portance des facteurs sociaux dans la criminalité au point de n'en 
rendre responsable que la structure de la société actuelle. Or cette 



PSYCHANALYSE ET CRIMINOLOGIE 471 



- 



théorie est démentie par le fait que dans un miïieu social bien 
déterminé, un certain nombre d'individus seulement sont criminels. 
Il arrive même souvent que parmi des enfants élevés ensemble, l'un 
devienne criminel, Pautre névrosé et le troisième parfaitement 
adapté au point de vue socïaL Le facteur social a sans doute une 
grande importance parmi les causes provoquant la criminalité, 
mais pris isolément, il est trop vague et insuffisant pour expliquer 
assez clairement un crime particulier. 

Pour faire un diagnostic du criminel bien fondé et bien déter- 
miné, la psychologie nous est indispensable. 

Maïs si nous ne tenions compte que de la psychologie noi*male, 
nous ne réussirions pas toujours, bien que dans certains cas les 
mobiles conscients soient suffisants pour nous donner une idée des 
causes ayant provoqué l'acte criminel. Ainsi, par exemple, le cas 
d'un fonctionnaire qui dans l'exercice de sa fonction manie de 
grosses sommes d'argent et qui chez lui a un parent malade, pour 
les soins duquel son salaire est insuffisant ; si ce fonctionnaire 
détourne une somme d'argent, nous pourrons déterminer les inobi 
les essentiels de son crime sans avoir recours à la psychologie de 
l'inconscient. Mais dès que nous nous trouvons en face de la 
cleptomanie, par exemple, nous ne pouvons rien faire sans cette 
psychologie de Pinconscîent Et c'est. seule la psychologie issue de la 
ps5 r chanalyse qui nous a permis de comprendre et de déterminer 
exactement la plupart des actions criminelles, ainsi que la nature 
psychologique de la criminalité. 

Pour mieux comprendre la structure psychologique de la crimi- 
nalité, permettez-moi de vous exposer brièvement la structure psy 
chologique de l'homme, telle que Pa étudiée et déterminée la psy 
ehanalyse. 

Vous savez que grâce à l'étude du fonctionnement psychique, la 
psychanalyse est arrivée à déterminer la structure des pulsions in- 
conscientes* Nous groupons sous le nom de « ça » la totalité des 
pulsions, c'est à dire des tensions qui tendent à s'extérioriser* Pour 
nos recherches criminologiques, nous nous intéressons en premier 
lieu à la catégorie des pulsions que nous pourrons grouper sous la 
dénomination de tendances destructives, et dont la psychanalyse a 
découvert les bases orale et anale. Ce sont principalement les caté- 
gories de pulsions qui tendent à la destruction, à l'appropriation 
et à l'assimilation. D'autre part, on peut citer comme causes de 



-. al §l tl | i , ^imjimji]u_i__ 



472 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



crimes les pulsions sexuelles dites prégénîlales, en particulier pour 
les perversions, et enfin celles qui sont purement sexuelles, conte- 
nant des tendances destructives en cas de délits sexuels. 

En premier lieu, la psychanalyse nous a permis de constater que 
tous les hommes, sans exception, sont portés naturellement au 
crime. Car tous ont des pulsions de la même qualité. Au moment 
de leur naissance, tous les hommes sont également inaptes à îa 
vie en société, ils possèdent tous les mêmes tendances de destruc- 
lion, d'appropriation et d'assimilation ; l'adaptation sociale n'est 
que le produit da V éducation et non pas une qualité, que l'homme 
possède à sa naissance. Ainsi l'analyse de certains crimes nous a 
révélé que des troubles de la première phase orale du nourrisson, 
ceux résultant par exemple d'un sevrage trop tardif, paraissent être 
les causes les plus profondes de la cleptomanie. Je me souviens 
d'un jeune cleptomane, que j'ai traité. C'était un juif oriental qui 
avait été allaité pendant près de deux ans par sa mère. Ses délits 
compulsifs et pleins de conflits commencèrent en très bas âge par 
le vol d'une somme d'argent que sa mère portait sur sa poitrine 
dans un petit sac de cuir. L'analyse, qui d'ailleurs put être menée 
à bonne fin, confirma les relations étroites entre sa manie maladive 
de voler et un sevrage trop tardif. 

D'autre part, des troubles de la phase anale, pendant laquelle on 
inculque à l'enfant les principes de l'hygiène et de la propreté, sont 
les causes psychiques d'innombrables crimes, donnent à l'enfant un 
caractère volontaire et capricieux et provoquent plus tard des ten 
dances fortement anti-sociales. 

La solution psychologique des problèmes que l'enfant rencontre 
durant ses premières années, le sevrage, l'éducation à la propreté, 
la solution des problèmes qui surgissent des relations de l'enfant 
avec son père, sa mère et le reste de sa famille, sont à tout point de 
vue décisifs pour le développement de l'individu. La façon dont 
l'enfant vient à bout des conflits qui naissent de ces situations 
détermine s'il sera psychiquement sain ou malade, s'il saura s'adap- 
ter à la société ou s'il sera un criminel. 

L'élude psychanalytique des pulsions nous apprend en outre, que 
le moi s'oppose à ce grand réservoir de pulsions qu'est le ça, et 
qu'il remplit la fonction d'observation dont résultent les fonctions 
d'examen et de jugement des réalités, Enfin, grâce à son pouvoir 
d'action sur les nerfs moteurs» le moi représente l'organe exécutif 
qui opère le déversement des tensions dans le monde extérieur. 






^^^^^■i 



PSYCHANALYSE ET CRIMINOLOGIE 47ï 



Nous connaissons en outre le surmoi, qui est bien distinct du 
moi et qui représente le total automatisé des exigences sociales 
que le moi de l'individu a acceptées comme des lois propres au 
cours de son éducation. Comme l'éducation à l'adaptation sociale 
consiste à ne pas laisser libre cours à toutes les tendances de nos 
pulsions, le surnioi a la fonction d'empêcher le déversement des 
pulsions dans le monde extérieur en tant qu'elles sont défendues ou 
nuisibles à la société* 

L'état de santé psychique consiste donc en un équilibre parfait de 
ces trois instances du moi : le ça, le moi et le surmoi. Les pulsions 
permises sont déversées, celles qui sont défendues sont soit aban- 
données, soit refoulées, et ne peuvent se manifester que sous une 
forme sublimée. Sous le nom de sublimation nous entendons la 
modification structurelle des pulsions interdîtes, qui fait que ces 
pulsions perdent leur caractère sexuel et agressif et ne peuvent se 
manifester que sous une forme utile à la société. Pensez, par 
exemple, au rôle du chirurgien et du dentiste, dont les tendances à 
faire souffrir et à détruire ne sont pas nuisibles à la société, mais au 
contraire lui sont très utiles. 

Je ne veux pas approfondir ici plus longtemps le problème 
mclapsychologique de la structure des pulsions. Je voudrais simple- 
ment attirer votre attention sur ïe fait, que les pulsions elles-mêmes 
aussi bien que la fonction du surmoi et que le procédé de sublima- 
tion, se déroulent dans l'inconscient, et que le ça, autant qu'il entre 
dans le champ d'action du moi et de ce fail avec certaines 
exceptions évidemment devient conscient. 

En cas de santé psychique, le surmoi et le moi se confondent et 
les trois instances du moi fonctionnent presque sans frottement. 
Inutile de vous dire que cet état de santé psychique n'est à l'heure 
actuelle qu'un état idéal imaginaire, que l'individu ne peut encore 
atteindre qu'imparfaitement. 

Les troubles dynamiques dans les relations des trois instances 
psychiques peuvent se manifester sous le£ formes les plus variées 
et avec les conséquences les plus diverses* Nous allons brièvement 
les passer en revue, 

I. La Névrose, 

La névrose doit être considérée somme une lutte entre le surmoi 
et le ça pour le déversement des pulsions, c'est donc un trouble de 
l'équilibre entre le surmoi et le ça. L'individu névrosé est incapable 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE. G 



474 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de renoncer à la satisfaction de certaines pulsions défendues, de 
même quMl ne peut pas arriver à leur sublimation. Son surmoi, par 
contre, est tellement puissant parfois même investi d ? une forte 
agressivité que les tendances an déversement de ces pulsions 

<îl s'agît de tendances destructives et prégénitales) sont mises en 
échec- Le ça ne renonce pas à la satisfaction des pulsions, mais le 
surmoi empêche le passage des tensions de ces pulsions au centre 
moteur, de telle sorte que la lutte entre les deux instances du moi 
-se déroule dans l'esprit seul* Le symptôme névrotique est le résultat 
de la lutte des deux instances contradictoires. Il contient en même 
temps une satisfaction symbolique et voilée des pulsions interdites 
et une autopunilion comme réaction du surmoi. Le surmoi, corrom- 
pu par la souffrance, permet aux pulsions défendues du ça de se 
satisfaire au moins symboliquement dans le symptôme* 

En cas de névrose, le moi est relativement intact et se trouve du 
côté du surmoi* C'est pourquoi les tendances du ça ne peuvent pas 
aboutir au centre moteur. En ce qui concerne les troubles des 
relations entre le ça et le surmoi, les personnes capables de suppor- 
ter de grandes tensions seront particulièrement prédisposées à la 
névrose plutôt qu'à d'autres désordres. 

IL La Psychose, 

Dans la psychose nous rencontrons des troubles importants de 
réquilîbre des trois instances du moi, et c'est tout particulièrement 
3a fonction d'examen des réalités (fonction du moi) qui est presque 
complètement troublée. La lutte entre le surmoi et le ça se déroule 
sous des formes plus ou moins anarchiques. 

Du point du vue des trois instances du moi, les perversions cons 
ti tuent un état intermédiaire entre la psychose et le crime. A 
rencontre de la névrose, les perversions ont ceci de caractéristique, 
que les symptômes prégénitaux des pulsions ne se satisfont pas sous 
forme de compromis symptomalique, mais se déversent dans la 
réalité, sous une forme plus ou moins modifiée, et ceci souvent 
avec l'appui conscient du moi* Mais le surmoi n'a pas cessé de fonc- 
tionner. 

Comme en cas de symptôme névrotique, la perversion est le 
produit d'un compromis entre les tendances du ça et la fonction 
d'inhibition du surmoi. La perversion manifeste sert à faciliter le 



PSYCHANALYSE ET CRIMINOLOGIE 47 5 



refoulement d'autres contenus plus profonds et encore plus cho- 
quants , dont le déversement est interdit par le surmoi. Le méca-, 
iiïsnie de la perversion est analogue à celui du crime par sentiment 
de culpabilité dont nous nous occuperons plus tard. 

Le Crime, 

En cas de crime c'est le sur moi qui ne fonctionne pas exactement. 
Les tendances antisociales du ça se réalisent en partie directement 
et pour le reste sous une forme voilée et légèrement modifiée. Le 
moi se trouve plus ou moins aux côtés du ça. 

En cas d'un déséquilibre dans les trois instances du moi, les 
individus incapables de supporter de grandes tensions seront pré- 
disposés aux perversions et au crime. 

La confrontation à laquelle je viens de procéder ne concerne 
évidemment que le fonctionnement de l'appareil psychique, ce qui 
n'explique en rien les causes dynamiques ayant provoqué ces diver- 
ses manifestations de troubles psychiques. 

En ce qui concerne particulièrement le crime, nous constatons 
qu'un acte criminel peut s'élaborer, par exemple, si le surmoi n'est 
point formé. C'est ici le cas extrême imaginaire du criminel-né 
notant pas adapté du tout à la société, et qui matérialise immédia- 
tement ses pulsions, qui n'est dompté par aucune instance psychi- 
que et qui n'est retenu que par l'obstacle des réalités extérieures, 
par îa peur réelle des représailles. Bien que cela paraisse paradoxal, 
l'homme normal ne se distingue pas qualitativement, mais simple- 
ment quantitativement du criminel-né, de ce groupe théoriquement 
délimité, dont l'existence véritable nous paraît être douteuse. Car la 
plupart des individus s'abstiennent d'actes antisociaux, non pas 
parce que leur morale les leur interdit, mais principalement par 
peur réelle, parce qu'ils craignent des suites fâcheuses. 

L'adaptation profonde aux exigences de la société pouvant aller 
jusqu'à nue modification de l'appareil psychique* comme par exem- 
ple le redressement d'un surmoi fonctionnant automatiquement 
dans le sens voulu par la société, se réalise assez rarement. Les lois 
les plus anciennes de la société, qui semblc-Ml, sont fondamentales 
pour la formation d'une société, ainsi que l'interdiction du parricide 
ou de Tantropophagie, sont à peu près les seules règles qui seraient 
observées même sans police* Les autres tendances antisociales de 



476 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l'individu ne sont efficacement réfreinées que grâce à sa crainte de 
sanctions de la part de la société* L'assassinat même ne nous est pas 
rendu impossible par les seules inhibitions intérieures. Sous certai- 
nes conditions, il peut même être ordonné, comme par exemple au 
soldat. Les inhibitions intérieures ne permettraient pas aux: hommes 
de commettre un parricide ou de devenir antropophages, même si 
on le leur ordonnait. 

La tendance au crime est par conséquent une qualité propre à 
tous les hommes* Si elle ne se satisfait pas toujours, ce n'est que 
grâce à Tac ti on combinée de Fangoisse devant le sur moi, et de la 
peur devant les conséquences réelles. Par suite, le rôle de la crimi- 
nologie psychanalytique se boni£ à rechercher à quoi est dû le fait, 
que chez certains individus ou dans certaines circonstances, l'action 
combinée du surmoi et de la peur réelle n'est pas suffisante pour 
empêcher un acte criminel. 

A côté des criminels n'ayant pas développé un surmoi, îl existe 
un autre groupe dont le surmoi est à caractère criminel. Ce sont là 

■ 

des individus groupés dans une communauté à structure partlcu 
lîère» ayant une morale à caractère criminel qui diffère de la morale 
normale. Ce sont souvent des individus dont les fonctions du surmoi 
sont bien développées, qui ont un mécanisme d'inhibition assez fort 
et qui obéissent à des lois sociales restrictives, ayant seulement le 
malheur d'être adaptés à une société différente de la nôtre. Toute 
leur personnalité s'identifie par suïle avec leur acte criminel, si bien 
qu'on pourrait dire que leur action antisociale est juste du point de 
vue de leur moi et de leur surmoi. Dans cette catégorie nous pou- 
vons classer les vagabonds organisés» les mendiants, les criminels 
de métier, les cambrioleurs» les receleurs et les bandes de gangsters 
américains. Du point de vue de la classe dirigeante de la société il 
faut encore y ajouter les révolutionnaires politiques. 

Dans le cas du criminel-né, ainsi que dans celui du malfaiteur à 
surmoi criminel, le moi du délinquant s'identifie entièrement avec 
son crime. Nous distinguons en outre d'autres groupes de criminels 
chez lesquels la fonction du surmoi est supprimée, soit par des 
intoxications, soit par d'autres conditions organiques à caractère 
pathologique* Dans celte catégorie nous pouvons classer tous les 
cas d'irresponsabilité constatés par la jurisprudence et la médecine 
légale. Le degré de participation du moi à Faction criminelle peut 
dans de tels cas être presque nul, comme chez les imbéciles, les 



i 

PSYCHANALYSE ET CRIMINOLOGIE 477 



aliénés organiques, les alcooliques et dans certaines maladies conta- 
gieuses, Néamnoins, il faut tenir compte du fait qu'un état d'intoxi- 
cation peut être crée artificiellement pour supprimer les instances 
-d'inhibition du délinquant (par exemple quand on boit pour se 
donner du courage avant de commettre un acte agressif projeté). 
Dans d'autres cas, comme par exemple chez les contagieux, le crime 
peut être la suite et la manifestation d'une néATOse grave, qui a 
provoqué la contagion. Souvent l'intoxication n'est que la cause 
immédiate de l'acte, la cause réelle est due à la névrose du criminel, 
♦celle-ci l'a mené à l'intoxication et par suite au crime. 

Le fonctionnement du surmoi peut aussi être temporairement 
-suspendu en cas de délits d'actualité. II en est ainsi en particulier 
pour les délits provoqués par un acte manqué que l'on nomme 
généralement « délits par imprudence ». 

Le moi de Tindivïdu étant occupé ailleurs permet le passage des 
tendances inconscientes et antisociales à la mctilité, mécanisme 
comparable en quelque sorte à un court-circuit électrique* Le moi 
ne s'identifie point avec cet acte manqué* Il existe d'autre part cer- 
taines catégories de criminels qui sont sujets à des courts-circuits 
chroniques, c'est-à-dire qui ont tendance à répéter des délits par 
imprudence. Je vous mentionnerai tout * simplement la tendance 
qu'ont certains domestiques à laisser tomber par terre tous les 
objets en verre et en porcelaine qu'ils tiennent dans leurs mains. 
Ces cas aussi sont l'œuvre d'un trouble névrotique de l'équilibre des 
trois instances du moi. 

La deuxième catégorie des délits d'actualité peut être groupée 
sous la dénomination de « délits de circonstance ». Certaines cir~ 
constances provoquent un développement d'affectivité qui, quand 
il mène à un crime, est compris et pardonné par tout le monde* 
Pour comprendre la psychologie de tels cas, il faut tenir compte 
-du fait qu'il s'agit de circonstances exceptionnelles réelles violant si 
fortement le sentiment d'équité, que les forces de résistance d'un 
surmoi fonctionnant d'habitude normalement, - sont inefficaces 
devant cet acte. Sont compris dans cette catégorie les actes agressifs 
commis, soit en état de légitime défense, soit pour se venger d'une 
injustice ou d'un affront. De tels actes sont compréhensibles pour 
tout le monde. 

À côté de la délimitation des actes criminels qui nous est déjà 
.assez connue grâce à la criminologie et à la psychologie normale, 



matma 



478 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



il existe un groupe important de criminels, chez lesquels le crime 
est provoqué par un trouble névrotique dans l'équilibre des trois 
instances du moi. Le crime prend chez eux la place du symptôme 
névrotique et par conséquent nous pouvons les classer dans la 
catégorie des crimes conditionnés par la névrose. La leur est une 
criminalité maladive dont le diagnostic psychique est celui d'une 
névrose- Ils ne forment pas de symptômes bien nets, mais ils s*écar 
tent dans toute leur façon de vivre de l'individu normal. À l'encon 
tre des vrais névrosés» qui sont passifs, ceux-ci sont des hommes 
d'action, leur vie se déroule dramatiquement. Cette caractéristique 
de la névrose, qu'un trait particulier du ça, étranger au moi, n'ait 
qu'une satisfaction compensatrice sous la forme d'un symptôme, 
ne s'applique pas à ce groupe. Ils agissent, ils réalisent les exigences 
des pulsions défendues, même les tendances antisociales et étran- 
^ères au moi, et malgré cela ce ne sont pas de véritables criminels- 
Certains éléments de leur personnalité condamnent ce décharge- 
ment impulsif, bien qu'ils n'arrivent pas à le supprimer et c'est ce 
qui les distingue de la personnalité antisociale des criminels nés. 
Des actes étranges dirigés contre eux mêmes, une tendance irra- 
tionnelle, démoniaque et dramatique à se détruire eux mêmes, nous 
prouvent que l'acte est condamné par l'instance intérieure du 
surmoî. Le conflit entre les deux parties hétérogènes de la person- 
nalité, le ça et le sur moi, qui caractérise la névrose, existe ici en 
toute évidence. Ce hait caractéristique qu'est la scission de la per 
sonnali té en une partie agissante, et en une autre autopunissanie 
et autodestructrice, nous montre que ces hommes sont malades, 

En cas de criminalité conditionnée par la névrose, le crime est 
provoqué en tout premier lieu par des mobiles inconscients à Y égard 
desquels les éléments conscients de la personnalité ne peuvent pas 
prendre position, car ils ne leur sont pas accessibles* Ces mécanis- 
mes névrotiques relâchent les liens qui unissent le moi au sur moi» 
Ils trompent le moi sur la nature des mobiles inconscients et le 
mènent ainsi à accomplir l'acte criminel- 
Bien que le moi facilite l'exécution des tendances du ça, il est 
consciemment du côté du surinoi. De là vient l'état de tension qui 
doit être supprimé ultérieurement par les mécanismes de souffrance 
et d'autopunition. La criminalité névrotique a ceci de typique, que 
toute la personnalité est irrationnelle, tous les actes stéréotypés, et 
qu'il existe un conflit psychique. Le rôle des éléments conscients de 



PSYCHANALYSE ET CRIMINOLOGIE 479 



la personnalité, en particulier le degré de participation du moi con- 
scient au crime, est extrêmement varié chez les divers criminels 
névrotiques. Selon les mécanismes qui entrent en jeu pour tromper 
la surveillance du surmoi, nous distinguons premièrement les délits 
compulsifs et symptomatiques (tels ceux des cleptomanes, incen- 
diaires et mythomanes). Ces délits se rapprochent le plus du symp- 
tôme névrotique- Le sentiment compulsif apparaît comme un corps 
étranger dans le nioi, sans signification, et isolé du reste de la per 
sonnalité. Les tendances compulsives inconscientes triomphent du 
moi qui est, pour ainsi dire, comme hypnotisé. 

Nous distinguons en outre l'action criminelle névrotique avec 
participation de la personnalité entière. Le moi se trouve plus ou 
moins du côté de l'acte criminel, et par conséquent du ça- La sépa 
ration complète entre le moi et le surmoi se produit grâce aux 
mécanismes de souffrance dont nous avons déjà parlé, et qui sont 
parfois à caractère névrotique, parfois à caractère psychotique 
(comme la projection paranoïde de la culpabilité), 

Enfin, le crime est souvent rendu possible par 3e fait qu'affecli- 
vement i! y a falsification quantitative du dynamisme psychique, 
exagération des mobiles conscients approuvés par le moi pour 
mettre l'acte en accord avec la conscience. Nous désignons ce 
mécanisme qui trouve un emploi fréquent dans la vie courante, 
même chez les personnes saines, sous le nom de rationalisation* 
Vous n'avez qu'à penser aux délits tellement fréquents où un indi- 
vidu réagît avec une forte agressivité contre des injures ou des 
offenses in signifiantes ou parfois même imaginaires. Dans tous ces 
cas de délits affectifs nous trouverons le mécanisme de la projection 
paranoïde de la culpabilité comme facteur déterminant. Si nous 
supposons le cas d'un individu qui s'est enrichi en détournant l'ar 
gent de l'Etat et qui, pour tranquilliser sa conscience, se dit que 
l'Etat vole aussi les hommes, et que d'ailleurs l'organisation actuelle 
de la société ne vaut rien, nous avons trouvé un cas typique de ra- 
tionalisation. 

Un cas extrême d'action névrotique est celui du « criminel par 
sentiment de culpabilité » 5 qui commet un crime pour rattacher un 
sentiment inconscient de culpabilité à un délit réel et relativement 
peu important. Il arrive beaucoup plus fréquemment qu'on ne le 
croit, qu'une personne commette un crime en premier lieu pour en 
subir la sanction. Dans ce cas, le moi n'est poussé à l'action que 



480 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



par le mécanisme de souffrance, et le rôle principal de l'acte criminel 
est de provoquer la souffrance. Un cas typique, tiré de mon expé 
rience personnelle, vous expliquera clairement les rapports psycho 

logiques. 

Un jeune homme d'excellente famille viennoise qui n'avait pas 
réussi à se créer une situation pendant sa jeunesse vint à la con- 
sultation analytique, II raconta qu'il s'était enfui de l'école d'offi- 
ciers pour vol de bonbons. Officier pendant la guerre, il avait volé 
un appareil photographique, ce qui provoqua sa dégradation. Après 
la guerre il fit ses études de médecine sans être bachelier, falsifia 
son diplôme de doctorat et devint le brillant assistant d'un profes- 
seur de chirurgie. Tout alla bien tant qu'il n'eut qu'une place 
d'assistant non rémunéré, mais dès que, par suite de ses capacités, 
on lui offrit une place payée de chef de clinique, il entra dans une 
librairie médicale, où il était connu, vola quelques livres scienti- 
fiques et les porta dans une librairie voisine pour les vendre. Il 
n'avait pas effacé le timbre de la première librairie. En outre, il 
avait laissé son nom et son adresse et fut arrêté tout de suite. Inter- 
rogé par la police* il avoua le vol ; on découvrit la falsification de 
son diplôme de doctorat, et il perdit sa place. Mais il ne fut pas 
retenu en prison, II se rendit alors de Vienne à Berlin entra dans 
une librairie, vola quelques ouvrages médicaux et les revendit dans 
une librairie voisine, II n'avait pas effacé le timbre et avait laissé 
son nom et son adresse, avec la prière de lui envoyer un mot à son 
hôtel pour lui dire si les livres étaient vendus. Ensuite, il se rendit 
dans un autre magasin médical s'empara des lentilles d'un micros- 
cope, rentra dans son hôtel et attendit. La police qui avait été 
avertie vint d'ailleurs peu après. Pendant l'interrogatoire il avoua 
le vol des livres, on dressa un procès-verbal et on lui dit de rentrer. 
Mais alors il expliqua au commissaire qu'il avait encore volé les 
lentilles d'un microscope dans un autre magasin. Le commissaire 
dressa le procès-verbal du deuxième vol et lui dit qu'il entendrait 
les suites de cette histoire plus tard. Mais le jeune homme s'accusa 
alors d'un autre vol. Pendant son voyage il s'était arrêté à Leipzig, 
y avait visité une exposition d'objets de porcelaine et en avait volé 
quelques-uns. L'analyse révéla par la suite que sa mère possédait 
une collection de bibelots qui ressemblait fort aux objets volés* 
Enfin, il se fit arrêter. Dans ïe peu de temps qui nous reste, il m'est 
impossible de vous donner une analyse minutieuse de ce cas* Qu'il 



PSYCHANALYSE ET CRIMINOLOGIE 4H1 



me suffise de vous dire que les vols correspondaient à des désirs in- 
conscients, profonds et défendus, et que tout le comportement com- 
pulsif de cet homme, le commencement, la fin et le cours de sa 
«arrière étaient déterminés par des pulsions inconscientes. 

Ce qui est particulièrement frappant dans ce cas et ce qui nous 
-démontre que la façon d'agir du jeune homme avait un caractère 
nettement névrotique, c'est la persévérance avec laquelle il cherchait 
la punition. Ses vols, ainsi que son attitude après le délit semblent 
parfaitement irrationnels, si l'on ne tient pas compte du fait qu'il ne 
les avait commis que pour être arrêté et mis en prison. Il aurait pu 
s*acheter les livres qu'il avait volés, car il avait assez d'argent pour 
vi\re ; l'intelligence et le bon sens dont il témoigne habituellement, 
sent en contradiction évidente avec son attitude vraiment stupide 
au moment de la vente des livres. Tout ceci, et l'aveu des autres 
petits vols, dont personne ne se doutait, nous force à conclure qu'il 
n'avait commis ces déliU que dans le but inconscient d'être puni. 
L'analyse du cas confirma l'exactitude de ces observations. Elle 
révéla qu'un fort sentiment de culpabilité refoulé et inconscient, 
cherchait à se matérialiser dans une faute réelle. Par conséquent les 
vols n'ont été commis que pour rattacher le sentiment inconscient 
de culpabilité à un délit réel. Ne croyez pas qu'il s'agisse ici du cas 
isole d'un individu très malade. Ce mécanisme qui se manifeste 
par la tendance à matérialiser un sentiment de culpabilité 
inconscient et indistinct en ]e rattachant à la réalité, et qui 
pousse l'individu à commettre des crimes à cet effet, se trouve 
beaucoup plus fréquemment qu'on ne pourrait le croire. Je me sou- 
viens d'un autre cas typique, celui d'un rat d'hôtel international, 
qui comptait parmi les plus adroits de ce métier. Pour escalader les 
façades des maisons ou pour s'introduire dans les chambres dTiô- 
tels, personne ne pouvait l'égaler. Mais il avait une certaine particu- 
larité, Quand il avait réussi à cambrioler une chambre d'hôtel, il 
n'avait pas l'habitude de s'enfuir ; au contraire, il restait dans le . 
couloir pour regarder comment la police opérait ses recherches, 
Dans la plupart des cas, il était arrêté et faisait un aveu complet, 
puis il rendait les objets volés et allait en prison. Si par hasard le 
vol n'était pas découvert immédiatement^ si la police ne venait pas 
et qu'il était oblige de s'en aller» il donnait le produit de son vol (il 
ne volait que des bijoux et de l'argent) à sa fiancée. Lui-même 
menait une vie extrêmement simple. L'appareil judiciaire, qui ne 



m+ 



dS2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



savait pas le distinguer d'un cambrioleur professionnel ordinaire* 
avait réussi à faire passer à ce jeune homme de 35 ans, 18 ans de 
sa vie en prison. Ce cas présentait encore d'autres particularités 
intéressantes. Tant qu'il était en liberté, il était sujet à des accès de 
peur et d'excitation, qui ne cessaient qu'au moment du cambriolage* 
Mais dès qu'il se trouvait en prison, il se sentait tranquille et bien 
à son aise, travaillait scientifiquement, étudiait des langues, s'oc 
cupait avec beaucoup d'adresse de dessin et de peinture et se 
trouvait dans un équilibre psychique parfait- Là aussi on voyait 
nettement qu'un sentiment inconscient et indistinct de culpabilité 
provoquant de l'angoisse, poussait cet individu au crime, et qu'il 
n'était tranquille qu'au moment où cette angoisse inconsciente et 
sourde devant une chose inconnue et terrible t'tail transformée en 
une peine qu'il subissait pour un acte commis consciemment. Faute 
de temps, il m'est impossible de donner d'autres exemples clini- 
ques ; qu'il me suffise de vous dire que le nombre de criminels chez 
lesquels les mécanismes névrotiques sont les principaux facteurs 
déterminant le crime, est beaucoup plus grand qu'on ne pourrait 
le croire. 

Permettez moi encore d'attirer votre attention sur un méca 
nisme qui est très répandu, Ce mécanisme» qui est d'ailleurs 
le meilleur allié de la police dans la lutte contre le crime, 
dénote, dans beaucoup de cas du moins, l'existence d r un 
sentiment de culpabilité inconscient qui obsède le criminel. Je veu\. 
faire allusion à ce qu'on appelle « la bêtise du cxïmmel ». C'est un 
fait étrange que beaucoup de crimes sont commis avec une intelli 
gence remarquable et avec beaucoup de précautions ; mais à ren- 
contre de l'intelligence déployée pour les exécuter, le malfaiteur 
commet une imprudence grossière, qui finira par amener sa décou 
verte et son arrestation, ainsi quand, par exemple, il abandonne 
un objet très caractéristique sur le lieu du crime. Mais il est con- 
traire à ïa logique d'admettre qu'un individu puisse être à la fois 
très intelligent et réfléchi, et bête et imprudent ; d'autre part la 
bêtise et l'imprudence sont en contradiction avec l'instinct de 
conservation. C'est pourquoi il faut conclure qu'un sentiment de 
culpabilité inconscient a provoqué ces imprudences qui ressemblent 
à des actes manques compulsifs ayant pour but de se faire prendre 
et punir, I/analyse de tels cas, qui d'ailleurs sont très nombreux, 
nous révèle souvent pas toujours évidemment que ce senti 



■ Il I ■ 1^-^— ^ 



PSVCÏIANALVSE ET ClUMINOT.OGIE 4Sft 



meut de culpabilité qui a poussé le criminel à se trahir lui même, 
n'est pas un remords consécutif au crime, mais que c'est plutôt le 
désir d'être arrêté et puni, qui forme le mobile essentiel du crime. 



* 
* ^ 



Et maintenant se pose la question de savoir si, et dans quelle 
mesure, la criminalité peut être traitée par la psychanalyse. 

En ce qui concerne les criminels nés, ainsi que les criminels à 
surmoi criminel et les auteurs de délits d'actualité, la psychanalyse 
est évidemment inapplicable. On ne peut les influencer qu'en 
faisant appel à leur conscience, et en agissant sur eux pédagogique 
ruent. Mais nous n'attachons qu'une valeur provisoire à cette règle 
et nous ne la croyons exacte que dans une certaine mesure* Le cri- 
minel de métier, qu'il faut considérer comme le type du malfaiteur 
pur, semble nous poser toute une série de problèmes psychologi 
ques, dont la solution est extrêmement difficile. Je n'ai pas eu sou- 
vent l'occasion de traiter analytîquement des criminels de métier. 
Mais les quelques cas dont je me suis occupé, m'ont porté à croire 
que ce genre de criminalité représente souvent une sorte de psy- 
chose avortée, comme si l'activité criminelle se manifestait sous la 
forme d'une tentative de guéri son spontanée, mais n'ayant réussi 
qu'en partie, La personnalité du criminel de métier est déjà assez 
curieuse en elle même. Pour pouvoir réussir dans son métier ie 
cambrioleur moderne doit jouir d'une adresse remarquable* H doit 
avoir des connaissances techniques et souvent même scientifiques, 
qui ne peuvent être acquises que par un long travail et par des 
études persévérantes, Ainsi un individu anti social possède une 
adresse et des connaissances avec lesquelles il aurait pu (du moins 
avant la crise), gagner sa vie honorablement et sans aucun risque* 
La disproportion existant dans ce métier entre le travail et l'énergie 
dépensée, et les résultats obtenus, semble nous montrer l'existence 
d'un grand nombre de problèmes psychologiques* En étudiant ana 
lytiquement quelques uns de ces cas* j'ai pu observer constamment 
que ces individus ne pouvaient pas agir autrement. Tous leurs rap 
ports avec la société se résument dans l'attitude agressive et hostile 
qu'ils manifestent dans l'exercice de leur métier. Dans les quelques 
cas que j'ai pu étudier, j'ai remarqué un mécanisme maniaque et 
paranoïaque qui se cachait derrière cette attitude compulsive et 
hostile. 



484 KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Je me rappelle un cambrioleur professionnel bien exercé 3 le seul 
cas que j'aie eu l'occasion d'analyser pendant quelques mois, et chez 
<juî j'ai pu remarquer que toute sa tendance au crime était fondée 
sur un système maniaque et paranoïaque. J'eus l'impression qu'il 
n'avait pas d'autre moyen pour maintenir les rapports avec le 
monde extérieur que ces actes criminels et hostiles* La perte des 
rapports avec la réalité, provoquée par la psychose, me semblait 
être retardée par ie fait que, bien que son attitude criminelle fût 
agressive et hostile, elle représentait quand même une sorte de 
rapport réel et direct avec le monde extérieur. Je ne veux point 
prétendre que nous trouverons le même mécanisme quasi psyciio- 
tique chez tous les cambrioleurs professionnels, mais j'ai l'impres- 
sion qu'il pourra être trouvé assez fréquemment. En outre, je suis 
convaincu que dans certains délits commis par opposition politique 
passionnée on pourrait démontrer un mécanisme semblable. 

Les cas de tendance chronique aux délits d'imprudence ou de 
crimes commis en état chronique d'intoxication, nous permettent 
un pronostic plus favorable au traitement psychanalytique. La 
tendance chronique aux actes manques, ainsi que la manie, sont des 
symptômes de comportement névrotique, et peuvent être guéries 
par l'analyse* Mais c'est surtout dans le cas de criminalité condi- 
tionnée par la névrose (qui semble d'ailleurs être la plus fréquente) 
qu'il est possible de traiter psychanalytiqu ement le comportement 
névrotique gui l'a provoqué. Je ne veu> pas dire par cela 
<jue W psychanaljse prétende guérir tout cïjininel névrosé. 
Je dois vous rappeler que les conditions de la criminalité 
névrotique sont tout autres que celles de la névrose. Vous savez que 
îa névrose se déroule à l'intérieur de la personnalité psychîque y que 
le symptôme névrotique est le résultat d'un conflit psychique et que 
le caractère de souffrance est tellement fort que le névrosé a vrai- 
ment le sentiment d'être malade. Puisque la tension n'est pas sup- 
primée dans la névrose* les tendances inconscientes ne peuvent pas 
se déverser dqns la réalité, elles doivent se contenter de la satis- 
faction illusoire du symptôme* Vous n'ignorez pas non plus 
que le but de tout être humain est de dissoudre les tensions 
désagréables et d'obtenir du plaisir, Or, le traitement psycha- 
nalytique de la névrose consiste à essayer de dissoudre ies 
tensions désagréables de souffrance avec la perspective d'obtenir 
plus lard des plaisirs réels quoique modifiés* C'e&t de cet espoir 



vm^^^ 



tt^». 



PSYCHANALYSE ET CRIMINOLOGIE 485 



donné au malade que la psychanalyse reçoit son plus important 
adjuvant. 

Par conséquent, plus l'individu souffre de sa prédisposition cri- 
minelle, plus les chances de guérison sont grandes. Les cleptoma 
nes t ainsi que les autres maniaques, les criminels par sentiment de 
culpabilité, ceux qui se trahissent toujours eux mêmes, certains 
délinquants sexuels dont la souffrance est particulièrement forte et 
surtout les exhibitionnistes, qui ne peuvent obtenir de satisfaction 
sexuelle en dehors de leur perversion, donnent tons dès le début un 
pronostic favorable. Mais, il se pose alors une autre difficulté théra- 
peutique* 

A mesure que la participation du moi au crime devient plus 
grande, et que les réalités extérieures fournissent des excuses au 
moi et parviennent à tranquilliser le surmoi, la guérison est rendue 
de plus en plus difficile. Gela explique îe fait, regrettable au point 
de vue sociologique, mais qui ne peut pas être évité dans la société 
actuelle* que la femme cleptomane riche et appartenant à la bonne 
société a beaucoup plus de chances de guérison que la cleptomane 
prolétarienne. Car la femme riche et de la bonne société, bien qu'elle- 
éprouve un plaisir véritable à voler des objets qui n'ont pour elle 
aucune utilité, ou qu'elle pourrait facilement s'acheter elle-même, 
souffre aussi profondément, car elle se sent mise au ban de la 
société par sa façon d'agir- Chez la prolétaire, cette compqlsion à 
voler est en rapport avec sa situation réelle, et la conscience de sa 
maladie est très difficile à obtenir. C'est ce facteur sociologique 
dont je viens de parler, qui constitue un des principaux obstacles 
au traitement de la criminalité névrotique dans le cadre de la 
société actuelle. Il faut tenir compte de la différence entre la cri 
minalîté et la névrose, La satisfaction névrotique par le symptôme 
n'est pas une satisfaction véritable, la tension subsiste ; malgré son 
érotisation la souffrance reste et la guérison doit dissoudre ïa 
tension en la déversant dans la motilité, ce qui correspond à la 
structure natui*elle des pulsions* Dans la criminalité, par contre, le 
but thérapeutique consiste à obtenir ïa renonciation à certains 
actes, à amplifier les inhibitions, à augmenter la tension ; par con- 
séquent la thérapeutique est dirigée dans ce cas contre la tendance 
naturelle des pulsions. L'homme a ceci de caractéristique, que si 
jamais il renonce à certains plaisirs, ce n'est que s*il lui reste 
l'espoir d'en avoir plus tard d'autres sans danger* C'est le caractère 



486 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



du principe de réalité. Mais qu'est ce qu'on pourrait promettre au 
criminel névrosé du prolétariat, pour qu'il renonce à ses tendances 
criminelles ? La religion a essayé de le faire en nous promettant 
le paradis ; la science ne peut pas nous procurer une illusion pa- 
reille. Cest pourquoi les chances de guérison de l'homme occupant 
un rang social et intellectuel élevé resteront longtemps beaucoup 
plus favorables que celles du criminel névrosé du prolétariat. 
Les premiers ont la possibilité d'avoir recours à la sublimation* 
c'est-à-dire qu'ils peuvent modifier les exigences des pulsions défen- 
dues en les réalisant d'une façon utile pour la société et satisfaisante 
pour eux mêmes ♦ En cas de guéri son, l'individu criminel occupant 
un rang social élevé est libéré des souffrances provoquées par le 
mépris de la société. Mais en ce qui concerne le prolétaire, la plupart 
-des facteurs pouvant contribuer à sa guérison sont inefficaces, car 
Téducat ion qu'on lui donne actuellement ainsi que les exigences 
que Ton impose à sa capacité de travail, ne lui rendent guère la 
sublimation possible. En outre* la prison ne représente pas un 
abaissement pour lui, ni souvent même une vie matérielle plus 
mauvaise que celle dont il a rhahïtude. Il en résulte cette consé- 
quence déplorable du point de vue sociologique, mais qui pratique- 
ment serait très difficile à éviter, que la criminalité est la névrose 
prolétarienne et que toutes les exigences des pulsions inconscientes, 
dont le refoulement a échoué, et que la classe aisée peut transformer 
en symptôme névrotique, s* extériorisent chez le prolétaire sous 
forme de criminalité. Puisque le moi du prolétaire a moins à perdre 
que le moi du bourgeois, il est naturel que la capacité d'inhibition 
de son surmoi soit beaucoup plus faible. Le succès du traitement 
des névroses dépend d'ailleurs en grande partie de l'intérêt que le 
malade peut avoir à être guéri. Nous savons que dans la névrose 
comme dans la souffrance névrotique, certains mécanismes de plai 
sir trouvent leur satisfaction. L'individu n'est donc prêt à aban- 
donner un plaisir que s'il a la possibilité d'en acquérir un autre 
quoique modifié. Lo déclnirgcinciil dans le crime des pulsions dé- 
fendues est accompagné, même en cas de criminalité névrotique, 
d'un plus grand plaisir que n'en procure une névrose qui ne s'exté- 
riorise pas- Si, comme c'est le cas pour le prolétaire, des primes de 
plaisir pour Fabandon de la criminalité n'entrent pas en jeu, il 
manque ce plus important stimulant de guérison qu'est le désir 
d'être guéri. 



PSYCHANALYSE ET CRIMINOLOGIE 487 






Quant à la méthode de traitement psychanalytique de la crimî 
îialïté névrotique, elle est en principe la même que celle employée 
pour le traitement de la névrose. C'est à-dire qu'elle vise au déverse 
ment des conflits intérieurs inconscients dans la conscience par la 
méthode de l'association libre et de l'interprétation des manifesta 
tions psychiques inconscientes. Mais il est recommandé d'employer 
une activité un peu plus grande pour le traitement de la criminalité 
névrotique, que pour le traitement de la névrose pure. Pour cette 
dernière* il s'agit en général de détruire les inhibitions trop grandes, 
tandis que pour la criminalité, il faut en créer de nouvelles pour 
empêcher le déchargement des pulsions interdites. La méthode du 
traitement analytique de la criminalité consistera donc pour une 
part beaucoup plus grande que dans la névrose, à éduquer l'individu 
et à mieux l'adapter à la réalité. Puisque la psychanalyse n'a pas 
la possibilité d'agir directement sur le sur moi par des postulats 
moraux comme, par exemple, la religion ou les institutions analo- 
gues, le psychanalyste ne peut faire d'éducation que par l'examen 
des réalités, en faisant appel à l'intelligence et au moi conscient du 
malade. Le moi de l'individu ne peut donc être fortifié qu'en faisant 
appel à sa logique par l'examen de la réalité, et en lui faisant mieux 
comprendre tout ce que la criminalité névrotique a d'imprudent 
Ici nous sommes à la limite des possibilités d'action thérapeutique* 
Chez l'individu d'une intelligence au-dessous de la moyenne, ainsi 
4jue chez le criminel névrosé du prolétariat* qui désespère de 
jamais pouvoir améliorer sa situation matérielle, la guérison est 
souvent presque impossible. Bien plus, la sublimation est impossible 
pour di*s individus qui ont été brisés par des réalités trop cruelles 
ou pour ceux qui par leur situation sociale sont obligés de consi- 
dérer la satisfaction des nécessités vitales les plus élémentaires 
comme des problèmes presque insolubles. Vous voyez bien 
que les possibilités de traitement de la criminalité par la psy- 
chanalyse ne sont pas encore très favorables, du moins pour 
ce qui est de la majorité des crimes commis par des pro- 
] claires. En outre, la thérapeutique psychanalytique ne peut 
s'appliquer qu'à la criminalité névrotique qui d*aîl leurs est beau- 
coup plus fréquente qu'on ne l'imagine. S'il existe une volonté de 
guérison suffisante au début ou si elle peut être créée au cours du 



488 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSA 



traitement, la guéri son de la criminalité névrotique est toujours 
possible. J'ai essayé de vous montrer quels sont les facteurs sociaux 
et psychologiques dont dépend le succès du traitement. Mais les 
conditions ne diffèrent que quantitativement de celles de la névrose. 

Quelque bienfaisante que puisse être la thérapeutique psycha- 
nalytique des névroses, un rétablissement général et durable de 
l'état de santé nerveuse de la société dépend en premier lieu d'une 
prophylaxie clah'voyante, basée sur la connaissance analytique de 
l'inconscient. 

Il en est de même pour la lutte contre ce fléau de la société qu'est 
la criminalité, Seules des mesures raisonnables d'ordre général, 
basées sur la psychologie des profondeurs, peuvent contribuer effi- 
cacement à la diminution de la criminalité, et encore ne peuvent- 
elles le faire que quand il n'y a pas d'obstacles d'ordre sociaL 

Je dépasserais les cadres de ma conférence si je voulais vous 
donner une critique à fondement psychologique de la juridiction 
criminelle actuelle- Je me contenterai de vous dire que les méthodes 
de la société actuelle à l'égard du malfaiteur sont tout à fait inaptes, 
et cela surtout à cause de l'irrationalité et de l'affectivité dont elles 
sont dominées. N'oublions d'ailleurs pas que nous nous chargeons 
d'une certaine responsabilité, si nous faisons la critique d'une insti- 
tution sociale dont le but principal est de protéger la société et de 
garantir son existence. Nous savons très bien, nous autres psycha 
nalystes, qu'ici plus qu'ailleurs il ne suffit pas de détruire ce qui 
existe et de s'épuiser en critiques négatives ; il faut aussi montrer 
le chemin qui mène aux actions plus raisonnables et plus utiles* Et 
pour finir, je voudrais vous exposer brièvement une solution à ce 
problème qui d'ailleurs peut se résumer sous une forme beaucoup 
plus simple qu'on ne pourrait le croire* 

Je vais vous en indiquer seulement quelques principes : Il faudra 
isoler de la communauté le criminel chronique, l'assujettir toute 
sa vie à un travail sans que cela prenne un caractère pénal infamant 
et sans tenir compte des idées de responsabilité ou de culpabi- 
lité, mais avec l'espoir que le traitement infligé rendra le délinquant 
apte à retourner dans la société, après sa guérison, ou son adaptation 
(un jieu comme la société procède aujourd'hui avec certains indi- 
vidus atteints de troubles mentaux). Voilà, me semble Ml, ce qu'il 
y a de mieux à faire avec des coupables dans le but de protéger la 
société. L'obligation logique de réparer dans la mesure du possible 



n nu ^ ^ m^***È 



PSYCHANALYSE ET CRIMINOLOGIE 489 



le dommage causé ou d'en atténuer les conséquences* la mise en 
pratique de l'idée de « réparation » 7 un relâchement aussi grand que 
possible de la loi sur la protection du débiteur, quand il y a dom- 
mage causé par un délit et, le cas échéant, l'assujettissement à un 
travail au bénéfice de la victime- voilà le maximum de ce que Fou 
peut faire pour protéger la propriété légale contre le délit* par des 
ordonnances de droit civil permettant d'atteindre facilement ce 
but. Et je crois aussi que celte obligation inéluctable de réparer le 
dommage causé, jointe au danger de perdre la libre disposition de 
soi-même par séparation de la société, peut promettre un large 
succès aux raisonnables pensées de prophylaxie générale* En tout 
12a s, cette obligation ne s'adresse pas à l'affectivité : elle arrache au 
coupable le bénéfice du plaisir que devait lui procurer son acte 
illégal ; elle refroidit et intimide bien plus que toute réaction affec- 
tive et sadique, qui permet au délinquant de réaliser* par la sonf 
france, ses tendances masochistes, de s'acquitter envers la société 
en supportant sa peine et de se rendre ainsi libre de commettre de 
nouveaux méfaits* Et la transfiguration romantique aussi, qui 
entoure encore aujourd'hui le criminel banni de la société, et lui 
permet de se sentir un être extraordinaire et véritablement à part, 
tout ce romantisme du crime, stimulant appréciable dans une 
carrière criminelle* s'évanouirait si Ton traitait le crimen avec la 
même objectivité que le typhus ou la variole. 

Et les fonds économisés par cette justice d'une nouvelle sorte, 
qu'on pourrait encore considérablement augmenter par la généra- 
lisation d'un travail approprié des prisonniers au service de la 
société, trouveraient un emploi des plus utiles dans une organisation 
adéquate de la protection de l'enfance, en particulier dans l'éduca- 
tion des enfants abandonnés. 

Comme vous le voyez, ces raisonnements ne se distinguent guère 
des propositions du biologiste, du criminologiste et du sociologue 
d'aujourd'hui, Mais assurément, les moyens que nous proposons 
d'appliquer pour traiter ou guérir chaque délinquant selon son cas, 
sont foncièrement différents de toutes les méthodes actuelles, dont 
la société a, malgré de nombreux essais de toutes parts, enregistré 
les échecs. 



REYLE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE. 



Notions élémentaires 
de Biologie Psycho-Sexuelle (1> 

Par le Dr J. LEUBA 



Mesdames, Messieurs, 

Cest de « sexologie » que je dois vous parler. Nous allons com- 
mencer par l'exécution de ce mot : il est affreux, il est ma' construit 
et il est vague. Bien qu'il soit fâcheusement consacré par un usage 
de plusieurs années déjà, bien que de savants congrès se soient 
réunis sous ce vocable et que notre collègue, M. le professeur Hes 
nard, ait consacré un important traité à la science nouvelle qu'il 
prétend désigner, je n'en ferai point usage. 

Le terme de biologie sexuelle dît beaucoup mieux ce dont il s'agit. 
Si je n'avais été pris de court, lors de l'élaboration du programme 
de nos leçons, j'aurais aimé de dire, plus précisément encore : <i bio 
logîe psycho- sexuelle ». 

Nous voici sur un terrain bien mal délimité. Car cette désignation 
implique l'étude de l'ensemble des faits biologiques au sens le plus 
large du mot c'est à dire l'ensemble des faits botaniques et zoolo- 
giques, paléontologiques et actuels, considérés sous tous leurs 
aspects (anatomo-physiologique, biochimique, psychologique, etc.), 

en rapport avec la notion de sexe d'abord, puis avec la reproduc- 
tion et les phénomènes qui la préparent* 

Il nous faut tout d'abord, selon la bonne méthode, tenter de 
serrer de près la définition et le contenu des termes que nous em- 
ployons. 

La notion de sexe est de celles que nous n'éprouvons pas le besoin 
de définir, tant elle nous paraît naturelle. Nous l'avons acquise, dès 
l'enfance, par la constatation de l'en semble des différences morpho- 



(I) Trois leçons professées, en avril-mai 1334, à l'Institut de psychanalyse de 
Paris- 



IrMÉ 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE I^SYCHO SEXUELLE 491 



logiques et physiologiques que nous appelons les caractères sexuels 
primaires et secondaires. Mais nous l'avons tout d'abord acquise 
chez les mammifères, et c'est cette notion qui se présente à Pesprit 
quand on parle de sexes. 

A y regarder de plus près, en suivant la filière phyto-zoologique 
jusqu'aux unicellulaires, on s'aperçoit que cette notion des sexes 
s'évanouit. Et elle s'évanouit précisément avec le diinorphisme des 
êtres. Nous concluons de cette indifférenciation en mâles et femelles, 
chez la plupart des unicellulaires, qu'ils son asexués. En réalité* 
nous n'en savons rien* Et même on peut, sans avoir à chercher 
longtemps» trouver à certains moments de Pexistence de beaucoup 
d'nnicellulaires des indices faïorables à ridée d'un dîmorphisme* 

C'est ainsi que chez les Vorticelles on observe, en dehors de la 
division directe qui est une propriété commune à toute cellule en 
vie, une conjugaison d'individus différenciés qui ont la valeur de 
gamètes : Pun est petit, très mobile, l'autre volumineux, tel un ovule. 
Cette même anisogamie s'observe chez certains Flagellés. 

Quand nous refusons aux protozoaires le droit d'avoir un sexe, 
je ne sais sî nous ne portons pas un jugement entaché d'anthropo- 
morphisme et si ce jugement ne correspondrait pas à l'idée précon- 
çue que le fait du sexe implique obligatoirement l'apparition de ca- 
ractères sexuels secondaires, par quoi, précisément, nous définissons 
les sexes. Nous ne cessons, dans toutes les sciences, de commettre de 
ces énormes pétitions de principe. 

Par ailleurs, il ne faudrait pas oublier que la division directe n'est 
pas propriété exclusive de la cellule vivante considérée en tant 
qu'entité organique, car la division est aussi propriété des parties 
constituantes de la cellule* C'est ainsi que les sphérules flottants, 
dits sphérules plasmatiques, des sarcodes âgés se multiplient par 
division à l'intérieur des sarcodes. Ce fait donne à penser que la 
vie élémentaire n'est pas simplement le grossier phénomène que 
nous appelons la vie cellulaire, mais la vie des éléments intracel- 
lulaires qui constituent la cellule. On peut même pousser les choses 
plus loin et concevoir la vie élémentaire sous la forme des micelïes 
colloïdales. On y est pleinement autorisé par les faits bien connus 
de fécondation, suivie de division, d'œufs d'invertébrés par des mi- 
lieux chimiques insolites, 

Que devient, noyée dans cette conception élargie jusqu'aux équi- 
libres hétérogènes des systèmes étectro-colloïdaux, la notion de 



492 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sexe ? Un modeste moyen de description, qui, ne pouvant servir à 
établir des différences entre des objets apparemment identiques* tels 
que les unicellulaires, ne commence à jouer qu'en faveur des êtres 
produisant des excréta différenciés de leurs organes reproducteurs. 
Théoriquement, rien ne s'oppose à ce que l'on admette l'existence 
de paramécies mâles et de paramécies femelles, de stentors mâles 
et de stentors femelles* Pratiquement, ces différences ne sont pas 
visibles à l'œil nu. Cependant, si Ton éprouve le besoin de savoir 
a partir de qudlcs différences sensibles on a le droit de parler de 
sexes ? on peut dire, sans crainte de se compromettre, que c'est à 
partir de Fanisoganiîe des êtres unicellulaires, 

Pour la commodité des descriptions, nous sommes bien obligés de 
nous en tenir aux faits sensibles. Car il nous serait tout aussi diffi- 
cile de nous exprimer d'une façon compréhensible en ramenant les 
phénomènes de la sexualité à leurs éléments primordiaux intra- 
cellulaires qu'à un chimiste d'abandonner le langage atomique pour 
un langage planétaire qui n'est pas encore inventé- 

Nous dirons donc que le sexe se définit par les caractères morpho- 
logiques des produits qui interviennent dans la fécondation ou par 
les caractères des porteurs de ces produits. 

Et alors nous pourrons définir la sexualité ; l'ensemble des faits 
anatomo physiologiques, physico-chimiques, nerveux, humoraux, 
psychiques, qui aboutissent, chez l'individu, à l'expulsion ou à la 
réception de ces produits sexuels, c'est-à-dire à l'orgasme sexuel. 

Cette définition pèche évidemment par plus d'un point, car elle 
ne fait pas le départ entre les activités sexuelles au sens le plus 
large, c'est-à-dire au sens libidinal, et les activités proprement gé- 
nitales- En fait» la sexualité comprend toutes les activités soinati- 
ques et psychiques qui aboutissent à l'orgasme ou à ses caricatures. 

En outre, si l'orgasme est le fait culminant de la sexualité, il faut 
bien convenir que ce fait ne s'observe avec certitude que chez les 
êtres complexes, pourvus d'organes différenciés. Pour les êtres plus 
simples, la sexualité est l'ensemble des phénomènes qui aboutissent 
soit à la conjugaison de deux individus, soit à la division directe, 
soit à F expulsion de gamètes pouvant être considérés comme mâles 
et femelles, le plaisir que nous supposons accompagner ces divers 
phénomènes ne pouvant être qu'une simple inférence, en Tahsence 
de renseignements directs communiqués par ces êtreSn 

Cet orgasme s'accompagne généralement d'un plaisir intense, qui 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO SEXUELLE 493 



est vraisemblablement recherché, d'instinct et avec véhémence; 
par tout être animal. Je dis généralement parce que, encore un coup, 
nous ne savons pas avec certitude si tous les êtres, sans exception, 
en éprouvent du plaisir. La passivité de l'individu femelle, que sa 
conformation anatomique voue à un rôle récepteur, diminue peut- 
être, sans l'abolir tout à fait, le plaisir éprouvé* 

Chez certains insectes, chez la taupe, la pariade est un viol hideux, 
consommé après un patient affût ou après un pourchas désespéré, 

II ne faut pas oublier non plus que la douleur peut naître d'un 
excès de plaisir. Témoins les gémissements qu'exhalent, en copu 
lant, certains animaux, même réputés supérieurs. Témoins éga 
leiuent les cris et les embarras de certains chiens qui se satisfont 
d'une manière auto erotique, soit par la masturbation, soit par sim- 
ple association avec un objet erotique (cas d'un chien qui entrait 
en érection et éjaculait en poussant des cris, à la vue d'une certaine 
personne. Un fait digne de remarque est que ce chien entrait dans 
sa puberté et ne produisait pas encore de spermatozoïdes). 

On peut objecter que certaines femelles semblent ne recevoir le 
mâle qu'au pris: d'une vive douleur, et Ton se demande, pour cette 
raison, si les chiennes, par exemple, éprouvent un orgasme* Le fait, 
d'observation si fréquente, que des chiennes en rut se masturbent, 
avec tous les signes de la plus intense volupté, sur les pieds de leur 
maître, prouve à l'évidence que la question ne se pose pas. 

D'ailleurs, tout besoin physiologique qui se satisfait procure du 
plaisir. 

Les hurlements de douleur que poussent certaines femelles de 
mammifères, surtout domestiques, lors de l'accouplement sont pro- 
voqués par des causes pathologiques (vaginîsme, vaginites, intro- 
mission d'un organe mâle disproportionné à îa taille de la femelle, 

etc.)* 

Nous pouvons poser en fait, parce que nous en avons la preuve à 

tous les degrés de l'échelle zoologique, et bien que ce ne soit qu'une 
simple înférence pour un grand nombre d'êtres qui ne nous com- 
muniquent jamais leurs impressions* que l'accouplement, sous 
quelque forme qu'il s ? effectue t et, chez les animaux les plus com- 
plexes, l'expulsion des produits sexuels s'accompagnent de plaisir 
et qu'ils sont préparés par toute une série de phénomènes qui com- 
portent probablement, eux aussi, un élément de plaisir. L'on ne 
s'expliquerait pas, autrement, ces étonnants voyages de nuées de 



■ 

494 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



mâles à la recherche d'une femelle, tels qu'on les observe chez 
beaucoup de papillons, par exemple (cas du grand paon de jour). 

Le plaisir peut n'être pas, dans tous les cas, dévolu en partage aux 
deux partenaires. Nous y reviendrons. 

Quoiqu'il en soit, définir la biologie psycho-sexuelle ainsi que 
nous venons de la définir, c'est autant dire embrasser toute la bio- 
logie générale, en lui adjoignant la psychologie humaine, normale 
et pathologique, et le peu que nous puissions soupçonner de la psy- 
chologie animale. Car les activités sexuelles sensu laiiore retentis- 
sent sur toutes les activités physiologiques. 

Vous savez déjà, par Têtu de des névroses, que les fonctions en 
apparence les plus éloignées de la sexualité proprement dite, telles 
que les fonctions de nutrition, la fonction simplement alimentaire, 
les fonctîones d'excrétion, notamment d'exonération intestinale, 
peuvent, dans un très grand nombre de cas, être troublées par des 
causes qui ressortissent à la sexualité. On en peut dire autant de 
toutes les fonctions physiologiques, même et surtout cérébrales, 
sans execptïon* 

Les névroses viscérales, si rebelles aux traitements médicaux, et 
qui font le désespoir des médecins ignorants de ces relations ils 
sont, hélas, la très grande majorité sont le type de ces troubles. 

Les fonctions de motilité peuvent, de même, être gravement 
troublées par des mécanismes inhibiteurs ou excitateurs en rapport 
direct avec la sexualité. Les hv s ter le s dites de conversion, manifes 
tées soit par des paralysies* soit par des contractures musculaires. 
les tics nous le démontrent et surdémontrent quoditîemiement. 

Vous apprendrez peu à peu comment ces « troubles moteurs », 
ainsi que nous disons djuis notre impayable jargon médical (car 
moteur signifie qui engendre le mouvement, et une paralysie est dite 
un trouble moteur), sont commandés, à l'insu du malade, par des 
conflits d'ordre sexuel* 

Pour le moment, notre objet est tout autre. Mais il ne me déplaît 
pas, au début de ces leçons, de jeter un regard d'ensemble sur le 
vaste domaine que nous aurons à explorer. L'ayant embrassé ^du re- 
gard, yous accorderez qu'il faut nécessairement nous limiter et nous 
arrêter à un choix arbitraire des sujets. 

Donnons la préférence aux sujets qui permettent, parlant de faits 
simples, de conduire avec aisance aux idées générales, et arrêtons 
notre choix, pour cette première leçon, à l'étude générale de la 



HOB^l^^^^^^^^^^^^^^^r^H^Bh^l^A 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO-SEXUELLE 495 



sexualité. Elle nous conduira au problème de la dualité des sexes* 
qui soulève le problème plus général de l'unité organique, mais 
aussi une foule de problèmes important s ? que nous traiterons dans 
les leçons suivantes, et qui sont relatifs à l'hermaphrodisme, à l'am- 
bivalence sexuelle* aux manifestations sociales de la sexualité chez 
les êtres sociaux. Ce programme alléchant ne saurait être traité à 
fond. Nous ne laisserons pas, au cours de ce grandiose, mais supex- 
iiciel défilé de problèmes, de lancer quelques fructueux coups de 
sonde en profondeur. 

Il nous faut commencer par serrer de près la définition de la 
sexualité par rapport au phénomène capital qui en est le corollaire ; 
la reproduction. 

Si la fécondation, c'est-à-dire la rencontre et la conjugaison de 
deux gamètes considérés comme mâle et femelle, n ? est pas le centre 
de la sexualité* elle en est en tout cas, dans certaines conditions, un 
des effets. Quand le train des choses suit son cours normal» la fécon- 
dation siyt obligatoirement l'attraction sexuelle, C'est pourquoi 
nous avons la tendance à regarder l'attraction sexuelle et, d'une 
manière plus générale, toute la sexualité comme une préparation à 
la reproduction. 

Nous allons voir qu'il faut apporter pas mal de restrictions à cette 
conception finaliste et que l'appétit sexuel ne correspond pas exclu 
si veinent à un besoin de nature qui doive aboutir â la reproduction. 

Chez l'homme, par exemple, où le psychisme intervient constam- 
ment dans l'activité sexuelle, introduisant, ici le jeu de représenta- 
tions erotiques stimulantes, là des inhibitions qui interdisent les 
activités sexuelles sensu strictiore t c'est-à-dire les activités génitales, 
la faculté d*inhiber ou d'exalter l'appétit sexuel a pu donner à pen- 
ser que l'acte sexuel est une fonction de luxe, et nous tirons grand 
orgueil (au prix de quelles diminutions, de quels tourments, l'étude 
des névroses vous le montre) de croire nous être élevés au-dessus 
d'une fonction vitale primordiale, que son caractère animal nous 
fait regarder comme indigne de notre adorable cerveau, en préten- 
dant asservir cette fonction qui nous asservit» ou l'ignorer» ou doser 
les satisfactions que nous lui accordons. Cependant, rinlluence du 
cerveau sur la vie sexuelle de l'homme est telle que Ton peut dire 
sans paradoxe : le principal organe sexuel de l'homme, c'est son cer- 
ceau. 

Le seul fait que l'on observe chez l'homme des périodes de rut, 



^mmm 



49S REVUE FRANÇAISE JDE PSYCHANALYSE 



peu apparentes, il est vrai, mais que prouve clairement, pour ne- 
ci ter qu*un exemple, la plus grande fréquence, à l'automne et au 
printemps, des attentats sexuels, tels que viols, attentats aux 
mœurs, outrages publics à la pudeur, crimes de sadiques, etc., ce 
seul fait devrait nous Induire à nous réintégrer modestement dans 
la zoologie. 

* En pratique, chez l'homme, c'est la fécondation qui est devenue- 
une fonction de luxe, tant sont nombreuses les manières de satis- 
faire aux appétences sexuelles, du coït normal aux plus caricatu 
raies expressions névrotiques de cet acte. 

Et non seulement chez Phoimne, car nous en avons des preuves 
multiples, indiscutables, chez les insectes sociaux, notamment chez 
les abeilles, les fourmis et surtout chez les termites. Nous en four- 
nirons des exemples précis à propos du dimorphisme sexuel. Chez 
les termites les plus évolués, la fécondation est un effroyable pri- 
vilège réservé à un couple royal prisonnier, tous les autres membres, 
de la cité ayant dû renoncer aux joies de l'amour. Sordides esclaves 
de sordides besognes, monstrueusement adaptés, sous une « monar- 
chie » de gauche, à un communisme répugnant, ces cellules de la 
cité ont perdu parfois jusqu'aux vestiges de leurs organes sexuels. 
En vertu d'un mystérieux consensus, toute la fonction s'est concen- 
trée sur une reine somptueusement logée et servie, entourée d*une- 
garde d'honneur de soldats redoutablement armés, posée comme une 
mitrailleuse à œufs au centre d'une crypte obscure où s'agite un 
peuple de nourrisseurs, de nurses, de nettoyeurs, d'agents de police, 
qui veille à ce que la machine à pondre fonctionne à plein rende- 
ment et permet an roi, de temps à antre, une copulation économi- 
quement réglée. 

Chez ces termites, la fécondation est tellement une fonction de 
luxe que tout attribut sexuel, en dehors du dimorphisme, est ôté à 
quiconque n'y est pas destiné, dès les premiers stades larvaires, par 
le consentement unanime. 

Chez beaucoup d'hyménoptères, en particulier chez les guêpes, 
la fonction de reproduction est mise en veilleuse* Vienne à dispa- 
raître la reine ou à cesser sa ponte, on voit apparaître plus d'un 
tiers d*ouvrîères fécondes, dont les ovaires avaient subi un arrêt de 
développement par castration nutrïcielle. 

Depuis que la folie communiste s'est répandue dans les sociétés 
d'insectes humains, on voit apparaître cette même tendance à régler 






NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO-SEXUELLE 497 



la fécondation et à dégénilaliser les mauvais reproducteurs. En 
Allemagne, en Suisse* dans les Amériques, on châtre à tour de bras 
les producteurs de décliets sociaux. Dérisoire précaution \ 

Car notre « civilisation », pour des raisons sur lesquelles nous, 
reviendrons, et dont la principale est qu'elle constitue une effroyable 
névrose collective, s'en charge automatiquement : le nombre des 
impuissants augmente de jour en jour* 

A tous les degrés de l'échelle zoologique, même chez les inverté- 
brés et les protozoaires, on remarque que certaines actîvitésj qui 
sont proprement sexuelles, n'aboutissent pas forcément à la fécon- 
dation. Ces faits, dont nous allons voir quelques exemples, infirment 
donc, jusque chez les êtres que nous voulons non doués de con- 
science, l'idée que l'attraction sexuelle aboutisse obligatoirement à 
la reproduction. 

Cela est vrai quand les processus se déroulent suivant un cours 
normal, c'est-à-dire suivant le cours le plus général. Mais nous con- 
naissons des déviations très nombreuses de l'activité sexuelle nor- 
male chez les êtres les plus divers, et même chez des êtres réputés 
très inférieurs. 

(À ce propos, je tiens à exprimer ici une idée à laquelle j*ai la faiblesse 
de tenir beaucoup, parce que je l'ai trouvée tout seul. Quand on dit 
l'échelle zoologique, on veut simplement établir, pour la commodité de 
la description et des repères, des différences morphologiques entre les 
êtres, qui permettent de les classer suivant un ordre de complexité crois- 
sante, Bien entendu, l'homme s'est modestement juché au haut de 
l'échelle, en vertu de sa conception égocentrique du monde* Je trouve 
assez piquant de le faire descendre de son perchoir en soutenant que, du 
point de vue biologique, il n'y a pas lieu de faire cette distinction en 
inférieurs et supérieurs. En biologie, où Ton voit tout le monde exercer 
au dépens d'autrui son droit de vivre, il h 5 } a qu'une supériorité, c'est 
celle qui consiste à se maintenir en vie et, si possible, à perpétuer son 
espèce- La vraie supériorité, ce n'est pas dans ces mécanismes compli- 
qués* d'équilibre si fragile, des métazoaires que je la vois, c'est dans le 
protozoaire, qui a réalisé depuis des cent millénaires le miracle de con- 
denser dans une molécule de matière vivante toutes les fonctions de la 
vie.) 

Voyons donc les faits. Vous savez, ou plutôt vous ne savez plus, 
mais je vais vous le rappeler, ce que sont les anthérozoïdes de fou 

gères* 

Sous les frondes fertiles des fougères se développent des amas de 
sporanges, microscopiques sphérules pédicules remplis de spores* Ces 



^*WH 



498 REVUE FRANÇAISE »E PSYCHANALYSE 



spores sont mises eu libeiic par l'éclatement du sporange, tombent à terre 
et germent, au bout d'un temps plus ou moins long, en un minuscule 
prothalle : c'est le cycle asexué des fougères* Sur ce prothalle appa 
raissent des organes reproducteurs mâles, les anthéridics, qui libèrent 
des anthérozoïdes, cellules flagellées, de Tordre de grandeur d'un sperma 
tozoïdc de batracien* Ces anthérozoïdes nagent activement dans la rosée 
que retient le prothalle et gagnent les archégoncs, où gîte un ovule. C'est 
de cet ovule fécondé que germe la plantule qui deviendra fougère : le 
cycle de la reproduction est fermé par cette phase sexuée. 

Pour autant que Ton puisse l'inférer de réactions mi crochi iniques, 
Tarchégonc sécréterait un acide organique voisin de l'acide malîque. 
Or on peut attirer, dans une solution d'acide malïque, des anthéro 
zoïdes de fougères avec la même frénésie qu'ils mettent à plonger 
dans l'arcliégoiie. Dans ce cas, ils nagent au devant d'une mort cer- 
taine, non d'une fécondation. 

Vous objecterez qu'il s'agit ici d'êtres très simples, qui subissent, 
sans en être conscients (qu'en savons-nous ?) un chimiotropisme 
positif, et qui peut-être n'a aucun rapport avec l'attraction sexuelle 
des métazoaires ? Répondons ; prouvez que, chez les métazoaires, 
une attraction du même geme ne joue pas, de femelle à mâle, par 
Fi intermédiaire du svstème nerveux. Vous trouvez cet argument 
douteux ? Bien, Prenons la question par un autre bout. Que savons 
nous, au juste, de ce qui joue dans cette mystérieuse attraction ? 
Exactement rien* II y intervient manifestement jusqu'à des causes 
cosmiques. J'ai l'air de verser dans le spiritisme : voyez plutôt* 

Tous les paysans vous diront qu'il faut se donner garde de semer 
les fèves à la lune rousse, parce que la plante sera « mangée » des 
pucerons. Ce que l'empirisme observateur a découvert depuis des 
siècles, les zoologistes ne Font compris que depuis quelques lustres* 
Les cycles sexués de la reproduction des pucerons qui parasitent les 
fèves ont des rapports étroits avec les phases de la lune. 

Et le palolo ! Voilà un phénomène impressionnant ! Le paloîo, est 
une néréide, gros ver annélide marin, pélagique, vivant au large des 
Caraïbes, Ce ver est dïoïque. Chez le mâle comme chez la femelle, les 
glandes sexuelles sont portées parles segments delà moitié postérieu 
re*du corps- Au moment de la maturité des produits sexuels, ces vers 
gagnent en foule îe littoral. Celle migration s^efïeclue à une date qui 
a une fixité astronomique, après Téquinoxe du printemps» si je ne 
fais erreur, et correspond à une phase précise de la lune. C'est si 
vrai que tout le monde le sait, sur le littoral : les indigènes, et tout le 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO-SEXUEIXE 499 



petit peuple des tortues terrestres, des crabes terrestres, etc., qui 
tous descendent, au soir de la nouvelle lune, vers le littoral pour 
faire ripaille. Les vers, venus en masses denses pour mêler leurs 
précieux produits* en abandonnant les segments chargés de semen 
ces, sont un régal pour tous ces goinfres, qui s'imposent de longs et 
périlleux voyage afin de ne pas manquer l'heure du banquet, 

C*est l'occasion de grandioses orgies pour les indigènes, qui s'em- 
piffrent de palolos, de crabes et de tortues, et se soûlent somptueu 
sèment de vin de palme. 

Cet été, j'ai observé chez des infusoires un phénomène qui, à ma 
connaissance, n'a jamais été décrit. J'avais expérimenté» dans diffé 
rents buts, la valeur nutritive de certains milieux où j'élevais des 
infusoires, et j'avais obtenu, dans l'un (3e ces milieux, une « cultu 
re », ou plutôt un élevage, puisqu'il s'agit d'animaux, de para 
mécies, de stentors et de stylonichia qui était une véritable bouil 
lie d'infusoîres. 

Dans ce milieu nutritif favorable, les divisions directes s'obser- 
saient à foison. Un joui\ disposant de quelques loisirs, je me vissai 
au microscope tout un après midi, et j*eus la surprise de voir, chez 
des paramécies en gouttelette pendante, ces animaux se livrer à de 
véritables simulacres de conjugaison* Il ne s'agissait pas du tout 
d'accolements fortuits, bouche à bouche, de deux individus attelés 
à une même particule alimentaire. Il s'agissait bel et bien d'accole- 
ments par un point quelconque du corps, tout à fait identiques à 
ceux que Ton observe au début de la conjugaison, mais sans résorp 
tion de leur membrane au point de contact. Ces infusoires manifes 
lai eut une activité tout à fait insolite, une agitation frénétique et 
incessante. 

On avait vraiment l'impression, quand on est familiarisé avec le 
tempo habituel de leur activité, que tous ces infusoires étaient en 
rut. On les voyait s'accoleT durant un laps qui variait de quelques 
minutes à plus d'une heure, sans que jamais leur membrane se 
résorbât» ni que l'on pût observer le inoindre mouvement de leurs 
noyaux, 

J'ai suivi, dans celte gouttelette, un certain nombre de divisions, 
sans qu'aucune eût été précédée d'une conjugaison vraie, avec fu- 
sion des noyaux* 

Vous direz que l'interprétation de ces faits est bien délicate* qu'il 
est facile de projeter son propre érotisme sur les bêtes que Ton 



1 .11 JUHH1II.I ■! ^- !■■■■ | | || |1 1 | I IJ. I 1 T 



500 UEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



obsei ¥ ve. Accordé : c'est d'autant plus facile que la curiosité des, 
naturalistes procède en ligne droite d'une sublimation des curiosités 
sexuelles de l'enfant ; l'analyse des naturalistes le révèle. Mais, je le 
répète, à observer ces faits de l'extérieur, en naturaliste désintéressé, 
on ne pouvait pas ne pas voir, dans Pagitatîon exceptionnelle de ces 
infusoires, dans leurs accolements stériles, une sorte de satisfaction 
erotique en soi* 

Et puis, ce n'est pas seulement cette agitation insolite qui le donne 
à penser ; on ne peut comparer la conjugaison à une fécondation, 
Pun des infusoires étant regardé comme mâle, l'autre comme fe- 
melle, puisqu'il n'y a chez eux aucun dimorphisme sexuel, 

La fécondation est la compénétration de deux cellules différen- 
ciées, produites par un ou deux êtres impliquant un sexe ou indi- 
vidu mâle, un sexe ou individu femelle, les deux sexes étant très 
souvent portes par le même individu. 

Chez les protozoaires (à l'exception des phytoflagellés réunis en 
colonies), on ne peut se permettre cette identification, à moins d*ad- 
mettre, ce qui est concevable, les individus étant hermaphrodites 
ou même de sexes différents, que la conjugaison réalise un échange 
de particules mâles et femelles. Mais, pour réaliser cet échange, de 
même que pour réaliser le coït, il y a rapprochement préalable des 
individus. Et, dans le cas de la conjugaison, c'est le corps du pro 
tozoaire en tant qu'entité animale qui s'accole au corps de son parte- 
naire. 

II y a donc quelque chose de plus, dans l'attirance mutuelle de 
deux infusoires avant leur conjugaison, que dans la fusion de deux 
gamètes mâle et femelle différenciés- Et Ton peut admettre que cet 
accotement, en vertu de la même attraction mystérieuse qui joue 
entre mâle et femelle chez les métazoaires, s'accompagne d'un plai- 
sir erotique diffus (conscient ou non : même si Tinfusoire en a 
conscience, ce n'est qu*un épiphénomène), 

Cet érolisme diffus pourrait alors, dans certaines conditions, trou- 
ver à se satisfaire dans un acte qui n'aboutit pas à la reproduction, 
mais qui peut aboutir à une mort subite dans l'acide malique, corn 
me chez les anthérozoïdes de tout à l'heure, ou à un accolement 
passager, sorte de baiser prolongé, dans le cas des infusoires qui se 
livraient à des simulacres de conjugaison. 

Tout cela vous semble bien théorique et invérifiable par vos pro- 
pres moyens- En ce cas, recherchons d'autres preuves d'une activité 
nettement sexuelle qui demeure stérile. 



' ■ i -m~ti m ii — ■ ■w^^^ ur ^^^^^^^^ 

NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO-SEXUELLE 501 



Voj r ez les hannetons, qifune prédominance des mâles sur les 
femelles a (peut être ; ce n'est qu'une explication anthropomor 
phiste) induits à des accouplements homosexuels des mâles* 

Chez un hyménoptère du genre Schizaspidia, sur lequel nous au- 
rons l'occasion de revenir, les mâles, dans l'attente des femelles à 
naître, sont si ardents qu'ils copulent entre eux* 

Je ne vous apprends rien en disant que les chiens en font autant, 
eoram populo, d'où Padjectif cynique. 

Les génisses en rut se cavalent dangereusement et se lèchent mu- 
tuellement la vulve, refusant parfois le taureau, quand elles sont 
particulièrement ardentes à cette perversion. Faut-il invoquer ici 
les coïts anaux ? 

D'ailleurs, chez les métazoaires, tous les préparatifs à Pacte sexuel 
proprement génital, c'est-à dire à Pexpulsion des produits sexuels 
pendant l'orgasme, tout ce que nous appelons les bagatelles de la 
porte, tend avant tout, non pas à la conjugaison des sexes et des 
■éléments sexuels, mais à un plaisir préalable à l'union des individus, 
L*acte fécondant ne dure en général que peu de temps, comparati- 
vement au temps dépensé en préliminaires. Cest très loin d'être 
toujours vrai. Rien de plus nuancé que les cérémonies de la parîade 
dans la zoologie. L'escargot des vignes (Hélix pomatia) prélude 
au sens le plus étymologique du mot à la copulation par une 
interminable friction des tèvres, face à face. J'ai observé, sans 
interruption, ces amusettes de six heures à treize heures chez un 
couple d'escargots. Après sept heures de ces préparatifs, aucun des 
deux n'avait encore dégainé son dard. 

Chez certains poissons, ces préliminaires durent plusieurs jours ; 
ils ont une grâce qui en font un spectacle agréable à observer. Tels 
sont ceux des inacropodes. 

Dans le sens opposé, vous connaissez déjà les amours orageuses 
des félins, accompagnées de redoutables soufflets > des vagissements 
diurnes et nocturnes des chattes inconsolables et des cris de colère 
des matous qui se chamaillent pour La possession de la femelle. 
Chez eux, la copulation est très rapide* 

Chez les insectes, si les préliminaires, les voyages d'exploration 
à la recherche des femelles, les longues attentes des mâles à P affût, 
les batailles des mâles pour le choix d'une femelle (comme chez 
notre grillon, par exemple ; c'est aussi vrai de nombre d'oiseaux et 
d'ongulés) durent assez longtemps, la parîade se fait avec une rapi 
<lité variable. 



^*ffl* 



502 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Àinsi 3 chez Schizaspidia tenuicornis, hyménoptère térébrant qui 
parasite les fourmis et dont les larves se font transporter dans les 
terriers de celles-ci, les mâles, nés les premiers, attendent, frémis 
sants, trépignant sur les feuilles des plantes à l'entrée des terriers 
d'où elles vont éclore, la naissance des femelles et se précipitent sur 
el]es dès leur apparition au jour. 

D*autres s après les cérémonies des fiançailles, vaquent pendant 
des jours à leurs oecuputions f accouplés sans paraître bien pâmés. 
C'est avant l'accouplement et dans les premiers temps de l'intromis 
sion que se situe probablement le plaisir. 

Tout cela prouve que les phénomènes qui précèdent l'orgasme, 
ceux que l'entomologiste Fabre appelle « les saintes agaceries des 
amours », ont un caractère de nécessité propre qui les rend indépen- 
dants du phénomène de la fécondation. Ils deviennent une nouvelle 
fonction de l'individu, fonction procréatrice au bout du compte, 
mais qui absorbe tout l'individu et met en jeu toute sa sensibilité, 
sa motricité, son psychisme. C'est la fonction erotique. 

En résumé, il y a deux ordres de faits dans la sexualité : une 
sexualité primitive, élémentaire, qui attire l'un vers l'autre deux 
éléments considérés comme mâle et femelle, et que Ton pourrait 
dire étrangère à la conscience, celle ci n'étant qu'un épiphénomène. 
Et une sexualité individuelle, qui consiste en un ensemble de plié 
nomènes très complexes : phénomènes humoraux, psychiques, ner- 
veux, musculaires, va seul aires, etc., qui aboutissent normalement 
à l'union sexuelle des individus. A certains égards, il serait préfé 
rable de dire : à l'émission des produits sexuels* Car dans les cas où 
il n'y a pas copulation, et ils sont très nombreux, les apprêts 
de rémission et rémission elle-même sont empreints d'une volupté 
très manifeste. Il suffit d'avoir vu opérer des poissons ou des tritons 
pour s'en convaincre. 

Toutefois, il serait hasardeux de conclure de tous ces faits que 
P accouplement implique toujours, sinon le consentement heureux 
de la femelle à l'agression du mâle, du moins un plaisir réciproque, 

encore qu'inégal. 

La dramatique paria de de la taupe semble offrir une exception 
difficilement explicable, quand tout ce que nous savons de la copu- 
lation des mammifères tend à montrer une ardeur égale chez le 
mâle et chez la femelle (1), 

(1) Les organes ée fixa ti ou, annexés au peins ou aux membres, que Ton 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO-SEXUELLE 503 



Mine Marie Bonaparte a fait ressortir, récemment, la crainte 
qu'éprouve toute femelle de l'effraction du mâle et la nécessité, pour 
que la femelle accepte cette effraction, d'une érotisation de la zone 
destinée à cette effraction. On peut donc supposer que la taupe 
femelle a une connaissance innée du danger qui la menace, mais 
que, par une singulière exception chez les mammifères, elle n'est 
pas érotisée. 

Peut être aussi ce pourchas de la femelle par le mâle n'est il que 
la conséquence d'une feinte, une de ces dérobades dont sont coutu 
inières les femelles de mammifères, La taupe aussi, peut-être, fugit 
ad salice$> sed se capit ante viderL Elle est aveugle ? Comme si les 
odeurs ne jouaient pas, dans la fonction erotique, un rôle énorme, 
développé au degré d'une véritable pei*versïon chez une foule d'in- 
sectes sociaux et sub-sociaux, l'homme y compris- 
Mais ceci est une autre histoire. Elle doit être traitée avec les ins- 
truments et les déviations de la fonction erotique. 

Quoi qu'il en soit, le cas de la taupe laisse subsister un doute 
quant au plaisir éprouvé par la femelle de certains animaux. Ce 

■M 

doute s'aggrave quand on interroge les insectes* 

Prenons le cas des Scier oderma. guêpes américaines, et, plus pré- 
cisément, le cas de Sclerodcrma macrogaster, des Etats du Sud, Cet 
insecte est ainsi nommé parce que, comme son nom l'indique, il a 
un tout petit abdomen. Mais il est susceptible de grossir, La femelle 
(notons, en passant, qu'il en existe deux formes, ainsi que deux for- 
mes de niâtes : ailée et aptère), lorsqu'est venu le moment de pon- 
dre, se met à la recherche d'un garde manger pour sa progéniture* 
Il lui faut chair vive et succulente. Ce moucheron de trois millimè- 
tres s'attaque à une chenille ou à une larve de coléoptère mille fois 
plus grosse que lui* Pendant trois à quatre jours, il s'acharne sur 
cette proie vivante, la mordillant partout, notamment vers les 
muscles des puissantes mandibules, crainte de malentendu, La larve 
finit par être paralysée- La petite guêpe se gorge alors des sucs qui 
suintent de ses morsures. Son ventre grossit très vite, ses ovaires 
se développent et elle pond ses œufs, fécondés auparavant, vous 
aller voir comment. 

Les larves consomment le monceau de chair demeurée vivante et 



observe chez nombre d'espèces animales, auraient pour effet d'empêcher la fe- 
melle de se dérober à l'acte sexuel, écrit un naturaliste des pays nordiques, et 
ce serait la preuve que la femelle ignore Porgasme* C'est surtout la preuve que 
ledit naturaliste est nordique. 



^m^^^^—^^^i in^FP»Bm—i^^M^^«n _ r^^r— -rw ^^m m ■ n i ■ . ■ . i — 



504 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



fraîche, quoique inerte* La mère, soit dît en passant, dévore parfois 
ses propres larves, apparemment pour proportionner leur nombre 
à la quantité de nourriture dont elles disposent. Leur développe 
ment achevé, les larves tissent chacune son cocon, tous les cocons 
étant en fin de compte réunis en une masse commune. 

Au bout de treize à trente jours, les mâles éclosent, les premiers. 
Leur premier soin, à peine secs, est de perforer le cocon des femelles, 
qui n'ont pas encore terminé leur temps de nymphose, et de les fé- 
conder. Les femelles mûres sont aussi fécondées par ces mâles enra- 
gés, si ardents qu'ils cherchent à s'accoupler entre eux. Ils ne redou 
tent pas non plus V inceste, s 'accouplant avec leur propre mère, dont 
la vie est assez longue pour qu'elle puisse s'unîr encore à ses petits 
fils* 

Ici* nous sommes en présence d'un phénomène vraiment trou- 
blant : la fécondation d'une femelle à l*état de nymphe, c'est-à-dire 
dans un état tel que nous ne savons pas quelle consistance ont ses 
organes* 

En pareil cas, Ton a le droit de se demander dans quelle mesure 
la femelle, endormie dans sa vie latente, prend part à la copulation 
et quel plaisir elle en peut éprouver. 

Quoiqu'il en soit de ces cas particuliers, la sexualité individuelle 
aboutît normalement au plaisir procuré par l'union sexuelle des 
individus, Cet aboutissement n'implique pas que la fécondation soit 
le phénomène essentiel de la sexualité. C'est l'union sexuelle de deux 
individus qui devient le phénomène essentiel, ou sinon l'union, leur 
rapprochement en vue de l'émission des produits. 

Dès lors, l'objet de la biologie sexuelle n'est pas uniquement la 
fécondation. C'est, avant tout, le mécanisme individuel qui prépare 
l'union sexuelle et, secondairement, la fécondation, celle-ci n'ayant 
lieu que par l'heureuse rencontre de conditions indispensables. 

Il nous faut donc examiner maintenant ce que nous devons enten- 
dre par le sexe. 

Aussi longtemps que nous n'aurons pas pu donner des sexes une 
définition neuro-chimique, distinguer un sexe mâle et un se^e 
femelle impliquera toujours des différences morphologiques entre 
les individus et les produits sexuels que l*on regarde comme mâles 
et femelles (1), Cela nous amène tout droit à la notion du di m or- 
phi sine sexuel* 

(1) La défiuiiîoii génétique du sexe., pour rigoureuse qu'elle soit, est une 
-explication morphologique, 



wm 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE P S YC HO -SEXUELLE 505 

A vrai dire* chez les êlres réputés inférieurs* ce dhnorphisme 
n'est pas toujours très apparent. Il y a même des cas où les éléments 
sexuels sont peu dîfférenciables. Ainsi des Hydrozoaires quand ils 
recourent, à côté de la multiplication par bourgeonnement, à la 
reproduction sexuée* Les éléments femelles sont alors constitués par 
des cellules nïobiles qui se promènent entre l'endoderme et la méso 
gîée et se phagocytent mutuellement. C'est la cellule qui a réussi à 
absorber toutes les autres qui devient l'ovule, fixé dans le gonopho^e 
femelle. Les spermatozoïdes se forment dans un gonophore mâle. 
Ces divers éléments sont expulsés au dehors et se rencontrent on ne 
sait comment. 

Sans nous attarder à ces détails, sauf à énoncer ce fait* capital, 
de l'indifférenciation des glandes, au début du développement em- 
bryonnaire de tous les métazoaires pourvus de glandes sexuelles, 
allons tout droit à l'essentiel. 

Le fait essentiel, en ce qui concerne la différenciation des produits 
sexuels mûrs, c'est que les gamètes mâles sont mobiles, les gamètes 
femelles immobiles. 

Les gamètes mâles ont une structure qui leur confère un rôle 
actif, moteur, de pénétration. Ce même caractère se retrouve dans 
l'organe copulateur mâle, que cet organe soit dépendant de Findi 
vidu ou qu'il en soit détaché, comme c'est le cas chez certains cépha 
lopodes octopodes ou décapodes. Chez les mâles de ces mollusques, 
les spermatophores sont contenus dans un bras qui se détache, nage 
pour son propre compte à la recherche de la femelle et s'insinue 
dans la cavité palléale de celle ci. C'est la femelle qui utilise ensuite 
les spermatophores, en les répandant sur ses oaufs. 

C'est à dessein que j'ai dit « organe copulateur » plutôt que pénis, 
car la copulation peut s'effectuer de façons très diverses, voire sans 
pénis- Ainsi, chez une araignée exotique du genre Linyphia, le mâle 
utilise une de ses palpes maxillaires pour féconder la feme) le v Cette 
palpe possède une ampoule avec un canal spirale, A l'aide de cette 
palpe, le mâle recueille tout d'abord son liquide séminal» puis il 
l'introduit, comme avec le doigt, dans le vagin de la femelle. Cette 
singulière manœuvre prend l'aspect d ? une opération gynécologique 
faite chastement et avec gravité* 

Vous savez déjà qu'à de rares exceptions près, telles que celles du 
canard et du cygne, les oiseaux ne possèdent pas de pénis et se 
bornent à affronter leur cloaques. 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE, 8 



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506 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



La copulation des anoures, de même, se fait sans pénis, par sim- 
ple apposition des orifices cloacaux* 

Les mâles de plusieurs poissons vivipares sont pourvus d'un pé- 
nis ; ce sont des exceptions au mode habituel de fécondation, 
à l'extérieur, des produits expulsés. 

Les gamètes femelles, à l'inverse» ont une structure qui leur con 
fère un rôle passif de réception. Et cela est aussi vrai des organes 
génitaux femelles, auxquels est dévolu, dans la règle, un rôle récep- 
teur de l'organe mâle, (Il peut arriver que l'organe femelle soit pré- 
henseur, quand il n'y a pas pénétration. C'est le cas chez les tritons 
femelles, qui appréhendent avec leurs grandes lèvres, œdéma liées à 
la saison des amours, les spermatophores déposés par les mâles.) 

Cette règle générale est aussi vraie des végétaux : urne de l'arché- 
gone -* anthérozoïdes mobiles ; urne de l'ovaire des phanéroga 
mes -* tube pollinique, etc. 

Nous voici venus à bout de ces définitions. Je m'y suis al+ardé un 
peu longuement pour vous montrer, avec preuves à l'appui, que, 
chez les métazoaires qui ont atteint à un certain degré de complexité 

c'est parti eu Hère ni eut net eli.cz l'homme, on est amené à regar- 
der la fonction erotique comme ayant la primauté sur la fonction de 
reproduction. 

Nous nous arrêtons au seuil de l'étude du dîmorpliisme sexuel, 
qui fera l'objet de la leçon suivante. 



II 



Le Dimorphïsme Sexuel 

Les caractères sexuels primaires et secondaires* Notions 
élémentaires d'embryologie. les hormones sexuelles et la 
génétique, 

Il faut entendre par dimorphisme sexuel l'ensemble des diffé- 
rences morphologiques entre les individus producteurs d'élé- 
ments sexuels. Celte définition est des plus pauvrement approxima- 
tives, parce que la botanique et la zoologie ont été pendant très 
longtemps des sciences purement descriptives, attentives surtout à 
la forme extérieure des êtres et à leur classification* Cependant, il 



-^ ^ É^É^- »^^— ^— ^-^^^^^^ < 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYGHO SEXUELLE 507 



faut bien partir de quelque pari, et* à tout prendre, c'est bien en par- 
lant de la morphologie que les choses se présentent le plus sim- 
plement. 

Nous avons vu ? partant des éléments sexuels, que le dimorphisme 
consiste eu ce que la structure des éléments et organes reproduc 
teurs mâles leu 1 * confère un rôle actif, de pénétration* tandis que 
.celle des éléments et organes reproducteurs femelles leur confère 
un rôle passif, de réception. 

Nous examinerons plus tard quelles conséquences psychiques ces 
différences entraînent chez les êtres qui ont atteint à un certain 
degré de développement intellectuel. Rien ne s'oppose à ce que nous 
soulignions, dès à présent, l'agi'essivité du mâle, d*où découle le 
.sadisme, dans ses rapports avec la femelle et avec ses rivaux mâles. 
Nous nous bornerons pour l'instant à l'énoncer. Il nous faut tout 
d'abord rechercher jusqu'à quel point ces différences physiques sont 
perceptibles et à quoi elles sont dues- Car des différences aussi mar- 
quées que celles qui existent entre une poule et un coq, entre une 
cochenille mâle et une cochenille femelle, entre l'homme et la 
femme, semblent impliquer une répartition nette et strictement 
générique des causes qui déterminent ces caractères. 

En effet, si ces différences sautent aux yeux chez les êtres dioïques, 
-on est bien obligé de constater que les êtres monoïques ne sont pas 
différenciés. C'est le cas d'un très grand nombre d'invertébrés, chez 
-qui Ton ne peut distinguer ni mâles, ni femelles : tous les individus 
sont semblables. 

Prenons le cas des cestodes, fort instructif parce que l'uniformité 
des conditions dans lesquelles ils vivent, en tant quVndoparasites 
délivrés du souci de rechercher des proies, simplifie au maximum 
les appareils d'adaptation à des conditions d'existence variables et 
difficiles. Chez eux, à de rares exceptions près, toutes les espèces 
sont monoïques. Entre cent taenias, cent triaenophorus* cent dibo- 
thryocéphales, rien ne nous permet' de discerner des individus qui 
soient plus mâles que femelles, ou inversement. Dès lors, n'est-ce 
pas un fait frappant de voir apparaître des différences morpholo- 
giques dès qu'intervient une séparation des se\es ? 

C'est ce qui s'observe chez Dioicoccstus acotylus, espèce chez 
laquelle les sexes sont séparés. C'est déjà, en soi, un fait intéres- 
sant que cette exception dans une classe de vers où le gonocho- 
Tisme est de règle. Mais, ce qui nous intéresse, ce n*est pas tant 



^^— 



5 OS , REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l'exception comme telle que les conditions dans lesquelles on la voit 
apparaître. Car le parasite ne se rencontre jamais à Tétai isolé, soit 
mâle, soit femelle : on le trouve toujours en double exemplaire, l'un 
mâle, l'autre femeJIe. C'est donc que d'un œuf unique naissent deux 
êtres qui refont une unité organique bipartite* 

Nous touchons ici à un problème capital, auquel est lié le pro- 
blème de l'ambivalence sexuelle : c'est le problème de l'unité orga- 
nique, 

En disant que la présence constante du Dioicocestus à l'état de 
paire dans L'intestin de son hôte réalise l'unité organique, nous 
sommes peut-être victimes d'une illusion. Car, précisément chez 
les cestodes, nous ne savons pas si l'entité que nous appelons 
un taenia, un triœnophorus, un dibotryocéphale* représente 
réellement un organisme unique. Chaque proglottis (ou seg- 
ment) de ces vers est pourvu des organes, nécessaires à la vie, que 
nous aA r ons accoutumé de constater chez ranimai isolé (compte 
tenu des modifications entraînées par le parasitisme). De quelque 
façon que Ton résolve pour son propre compte la Question de savoir 
sî l'on a affaire, dans ces cas, à une colonie animale ou à un être 
unique, on est bien obligé de s'arrêter à ridée que le Dioicocestus 
j établit l'unité du cestode monoïque au moyen de deux organismes 
distincts, quoique toujours appariés, et présentant des caractères 
particuliers aux deux formes mâle et femelle. 

Certes^ on peut objecter que iious*ne savons pas si le gonocho 
ri sine est originel chez les cestodes, ni si le Dioicocestus ne repré 
sente pas un type primitif de cestode dioïque. Il semble bien, cepen- 
dant, que l'organisation générale des cestodes soit dans la droite 
ligne de celle des invertébrés hermaphrodites. Or, la femelle du 
Dioicocestus est ratée, si l'on peut dire. Tandis que tous les cestodes 
ont, dans chaque proglottis, un vagin et un pénis, le Dioicocestus 
mâle a bien un pénis, mais la femelle n'a pas de vagin. Les dards 
du mâle, véritables perforateurs, pénètrent en un point quelconque 
des proglottis femelles et déversent les spermatozoïdes dans le paren- 
chyme. Ceux-ci gagnent les oviductes par des mouvements ami- 
boïdes. 

Chez les cœlentérés vivant en colonies, par exemple chez de nom- 
breux hydrozoaires, chez les méduses siphon ophor es et acalèphes, 
chez les bryozoaires, la différenciation est poussée beaucoup plus 
loin ; elle aboutit à une spécialisation des fonctions par le moyens 
d'individus distincts et pourtant soudés à la colonie. 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO-SEXUELLE 509 



On peut même se demander s^ chez les insectes sociaux très évo- 
lués, comme le sont certains termites et fourmis, Ton n'a pas affaire 
-à mie entité organique dont les diverses fonctions soient réparties 
sur des individus vivant d'une vie apparemment autonome, au lieu 
d'être inclus dans une même enveloppe tégumenlaîre ou réunis sur 
*m commun appareil de fixation. Cela serait gros de conséquences 
philosophiques. Cette manière de voir aurait, pour le moins, le pou- 
voir de rassurer les gens que révolte ridée d'être normalement et 
originellement bisexués au point de vue psycho-physiologique* l'am- 
bivalence sexuelle apparaissant alors comme étant de l'essence 
même de tout être animal, si ce n'est de tout être vivant 

On est vraiment fondé à se poser ce problème de l'entité orga- 
nique mnltipartite, quand on sent, dans chaque mode d'activité de 
certains termites* et jusque dans la manière rigoureuse dont est 
réglé le nombre des individus constituant les différentes classes 
sociales, une autorité qui ressemble étonnamment au libre-arbitre 
d'une intelligence unique, exerçant sa « mon-archie » sur les cel- 
lules de la cité (voir p, 543), 

Parler ici de mon archie, c'est évidemment tomber dans Terreur an- 
thropomorphiste. La reine est mi monstrueux sac à œufs, qui entonne de 
la nourriture par un bout et pond à chaque seconde un œuf par l'autre 
bout* Le roi ? C'est presque un parasite, tout à fait effacé* liais enfin, les 
choses se passent comme sL 

J^ous en savons encore trop peu sur la psychologie des insectes sociaux 
pour nous attarder a ce problème* Il suffit qu'il soit posé. 

Pour rinslant, retenons un fait : les animaux dioïques offrent 
une différenciation morphologique qui est liée à la présence de 
glandes sexuelles mâles ou femelles* Ce diniorpliisme sexuel s'ob- 
serve aussi chez beaucoup de phanérogames et de cryptogames dont 
les sexes sont séparés (palmiers, fougères, etc.)* Il nous faut exa- 
miner avec quelques détails ce dïmorphisme. 

Cet examen peut vous paraître superflu : les différences morpho- 
logiques entre les organes génitaux masculins et les organes géni- 
taux féminins sont si évidentes ! C'est que le dimorphisme n'est 
pas limité à ces seules différences. Et même, dans l'ensemble de ces 
caractères locaux, que nous appelons les caractères sexuels pri- 
maires, les différences ne sont pas partout aussi évidentes que chez 
l'homme. Chez l'homme lui-même, Fi d en tique origine embryolo- 
gique de ces organes fait qu'ils peuvent, à la faveur d'un trouble du 
développement, s'arrêter dans leur évolution à un stade mal diffé- 



510 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



rende, dont on ne peut dire, d'après son seul aspect, s'il est mâle 
eu femelle. 

Il importe donc de montrer comment ces organes se développent , 
car les conditions de leur développement, et notamment les rap- 
ports intimes de l'appareil génital avec l'appareil urinaire, en traî- 
nent des conséquences psychiques d'importance. 

Ànfln de n'avoir pas à y revenir, soulignons tout de suite, parmi 
ces conséquences, le caractère général de l'erotique uréthrale. Le 
D r Nacht, qui vous parlera des troubles de la sexualité, ne manquera 
pas de développer les faits concernant cette déviation, normale peut- 
on dire, de l'érotisme sur le canal urinaire. 

Cette erotique uréthrale joue un rôle chez des gens qui ne sont 
nullement névrosés, si cette espèce existe vraiment Je ne pense pas 
qu'il y ait au inonde un homme qui, dans sa prépuberté» ne soit 
entré en compétition avec ses œqaales pour la puissance du jet de 
son urine. Il y a des perversions bénignes, mais extrêmement fré- 
quentes, qui consistent, pour un homme, à retenir son urine parce 
qu'il éprouve un vif plaisir au spasme du verra montanum et du 
périnée pendant qu'il la retient, et un plaisir non moins vif à vider 
sa vessie. 

Voici un exemple très typique du plaisir que procure la miction, chez 
des hommes survirils. Je l'emprunte à un livre admirable : Les hommes 
sans nom, de M. Jean des Vallièrcs. L/auteur prête à ^on héros, qu'il 
appelle le colonel de Joyeuse, caractère d'une virilité exceptionnelle, les 
propos suivants : 

<t Un instant, le colonel s'est interrompu pour sauter sur un talus ; 
solidement établi sur ses jambes, le regard haut, le fume cigarette dressé 
entre les dents, il continue en pissant face à la mer : 

» Je bais, par exemple, les gens honteux d'eux mêmes qui se cachent 
pour pisser* C'est mi geste viril, qu'il est agréable d'accomplir au soleil, 
devant mi horizon vaste. Mais de là à faire ca exactement devant la 
baraque de ces dames et demoiselles de messieurs les adjudants, qui 
peuvent y voir une offense, ou au contraire un spectacle trop plaisant, il 
y a une nuance, une nuance que n'ont pas saisie, la semaine dernière, une 
dizaine d'acrobates, fin saouls, d'ailleurs, qui revenaient du port et se 
sont alignés tous Iqs dix en travers de la route devant ladite baraque, 
pour faire un concours à celui qui pisserait le plus loin* Il y en a un, 
paraît il, qui pissait à sept mètres, raide comme une trajectoire de 75* Un 
type épatant ! Je leur ai naturellement foutu quinze jours à tous, huit 
seulement au type des sept mètres, parce que c'est un «talent. » 

Mais laissons ces bagatelles et revenons-en à l'embryologie des- 



«^i^mp 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE HIOLOGIE PSYCHO-SEXUELLE 511 



organes génitaux externes* Je n'en ferai d'ailleurs qu'une rapide 
esquisse* à l'usage de ceux d'entre vous qui ne sont pas méde- 
cins 

Premier fait à retenir : chez l'embryon de tous les métazoaires, 
l'homme y compris, les glandes sexuelles ne sont pas différenciées 
histologiquemenh II en résulte que, pendant toute une période du 
développement, le sexe est indéterminé et indéterminable, les 
organes émetteurs eux-mêmes n'étant pas non plus différenciés. 
Pendant toute cette phase de développement, à ne juger que sur la 
morphologie, les deux sexes sont donc en puissance chez l'embryon. 

Cette indifférenciation peut subsister jusqu'à l'âge mûr chez cer- 
tains invertébrés. C'est ainsi que, chez l'escargot, il n'y a pas, comme 
il est de règle chez les êtres hermaphrodites, une glande mâle et une 
glande femelle : il y a une glande hermaphrodite, identique à elle- 
même dans toutes ses parties, et qui déverse des produits diffé- 
renciés par un oviducte et un canal déférent distincts, mais conli- 
gus, Nous verrons plus loin que la glande sexuelle primitive du 
crapaud mâle est un ovaire en puissance ; cet ovaire ne parachève 
pas son évolution tant que sa croissance est inhibée par le testicule, 
mais il peut devenir un ovaire fertile, même chez un crapaud adulte, 
par simple suppression du testicule. Nous verrons aussi que, chez 
les oiseaux, la femelle, à l'inverse, est un mâle en potentiel. 

En ce qui concerne les organes génitaux externes, sans nous 
attarder aux mille variétés qu'ils offrent chez les animaux, car 
cette anatomie comparée pourrait nous entraîner fort loin, restons- 
en à l'homme. 

Chez l 'embryon humain, c'est le corps de Wolff, appelé aussi 
mésonéphros ou rein intermédiaire (au rein segmentaire, dit pro- 
néphros, et au rein définitif, dit métanéphros), qui va former les 
glandes génitales, ovaires et testicules. Quand il évolue dans le sens 
du testicule, le canal de Wolflf, qui est le canal excréteur du corps de 
WolfT, persiste ; il formera les voies séminales. Le canal de Millier, 
tantôt dérivé du pronéphros et communiquant avec le cœlome» 
commue chez les sélaciens, tantôt, comme chez l'homme et le poulet, 
dérivé du canal de Wolff, disparait en presque totalité. Ses reli- 
quats forment l'hydatide non pédiculée du testicule et l'ulricule 
prostatique, ou vagin mâle. 

À l'inverse, chez la femme, c'est le canal de Mû lier qui per- 
siste, tandis que disparaît le can/il de Wolff. Dans sa partie supc- 



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512 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



rieure évasée, le canal de Mùller devient la trompe utérine. La par- 
tie postéxieure des deux canaux devient accrescente sur la ligne 
médiane et forme l'utérus et le vagin* Cette double origine de l'uté- 
rus et du vagin demeure visible chez les mammifères archaïques* 
les didelphes, qui partagent ce privilège avec les lézards, pourvus 
en outre d'un double pénis. Chez la femme, il n'est pas rare de voir 
des utérus à deux cornes, ou même des utérus doubles, séparés par 
un septum. 

Le développement des organes génitaux externes offre un intérêt 
plus immédiat, parce que c'est de leur morphologie que découlent 
les conséquences psychiques les plus importantes. II vous suffit de 
vous reporter aux magistrales leçons de Mme Marie Bonaparte sur 
la théorie des instincts pour saisir d'un seul coup rimpoxiance 
qu'a pour l'individu la possession ou la non possession d'un pénis. 

Jusqu'au troisième mois de la vie embryonnaire, le sexe n'est pas 
encore déterminé. La différenciation des organes génitaux externes 
se fait dans le courant du troisième mois. Il peut se résumer ainsi, 
d'après Hertwig : 

En avant de réminence coccygienne, si Ton enlève par la pensée 
le bouchon cloacal, on découvre un vaste cloaque dans lequel abou- 
tissent Pintestin, le conduit commun aux canaux de Mûller, les 
deux canaux de Wolff et l'allanloïde. C'est autour de ce vestibule 
cloacal que vont se développer les bourgeons cutanés qui devien- 
dront les organes externes, 

A mesure que le bouchon cloacal se résorbe, Jes ouvertures se 
dégagent et le sinus uro-génilal s'ouvre à l'extérieur par une fos- 
sette, le vestibule uro-génital. Dès le début du troisième mois, l'ex- 
trémité du tubercule génital se renfle en un gland qui ^era le gland 
halanique, À ce stade, on ne peut dire encore quel sera le sexe du 
fœtus. Mais, dès la fin du troisième mois, révolution de ces divers 
bourgeons aboutit à deux morphologies distinctes. 

Slls évoluent vers le type féminin, le tubercule génital conserve 
sa forme et devient le clitoris, qui est un pénis arrêté dans son 
développement. Quand donc la fillette pense qu'il iui poussera plus 
tard, elle y est fondée embryologiquement Un bourrelet, né de la 
base du gland, devient îe capuchon du clitoris, ouvert à sa parlie 
inférieure, La gouttière génitale ne se ferme pas. Elle constituera 
l'orifice vaginal et le méat urinairc. Les deux replis génitaux, sépa- 
rés par un sillon, deviendront les grandes et les petites lèvres. Le 
hord antérieur de l'orifice vaginal devient r hymen. 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO-SEXUELLE 513 



Si les bourgeons évoluent vers le type masculin, le tubercule géni- 
tal s'allonge en un pénis, surmonté d*un gland. 

Le capuchon du clitoris devient le prépuce, La longue gouttière 
uréthrale se soude en urèthre, et les bourrelets latéraux se soudent 
par un raphé médian en une double poche, le scrotum» où des- 
cendront à moins qu'ils ne descendent pas (cryptorchidie) — par 
le canal inguinal les testicules* 

Ce rapide résumé nous fait comprendre quelles peuvent être les 
malformations de ces organes (hypospades* et toute la gamme des 
malformations que Ton appela de termes déplorablement inadé- 
quat s, hermaphrodisme vrai, pseudo-hermaphrodisme), en dehors 
♦des cas, relativement rares, où les glandes sexuelles elles-mêmes 
sont mal différenciées et constituent un ovo teslis. 

Tels sont les caractères sexuels primaires. En outre de ces carac- 
tères, il existe des caractères sexuels secondaires. Quand on cherche 
à préciser ce quij anatomiquement, relève de la t onction sexuelle, 
on s'aperçoit bien vite crue la différenciation dépasse de beaucoup 
la sphère proprement génitale et qu'elle s'étend à toute la morpho- 
logie, à toute la neuro-chimie. L'individu tout entier est influencé : 
-dans sa structure, dans la composition chimique de tes humeurs, 
dans son psychisme, jusque dans de subtiles différences histolo- 
giques, par le genre sexuel auquel il appartient- C'est I* ensemble 
de ces modifications que nous appelons les caractères sexuels 
secondaires. 

On peut distinguer, avec Hesnard (1) 3 parmi ceux de ces carac- 
tères qui sont proprement morphologiques ; 

1" ceux qui sont en rapport direct avec la fonction de rappro- 
chement des sexes : glande anale du che\ rotin porte-musc, glande 
du castor, parure des noces (tritons, oiseaux, poissons, ver luisant) ; 
organes producteurs de son (oiseaux, grenouilles, grillon, cigale) ; 
organes préhenseurs (pouce des crapauds) ; 

2" ceux qui n'ont pas de rapport direct avec la fonction de ren- 
contre des sexes, maïs qui jouent cependant un rôle dans T attrac- 
tion sexuelle : taille, forme du corps, seins et hanches, peau, poils, 
cornes, crinières, appendices « ornementaux », plumage. 

I) faut ajouter à ces caractères apparents des caractères anato- 
miques plus ou moins cachés ; ceux du squelette, plus grêle chez la 

(\) A. Hesxahd : Traité de sexologie normale ei pathologique, Pavot f Paris, 
1933, 



514 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



femme, avec une boîte crânienne un peu plus petite* un bassin plus 
ouvert ; mais aussi les caractères anatomiques des viscères, qui 
sont, chez la femme, de plus petit volume. Les tissus de la chatte 
sont plus fins, en coupes hislologiques, que ceux du matou, 

Enfiiij la qualité mâle ou femelle entraîne des différences physico- 
chimiques des humeurs* Ces différences commencent i être mieux 
connues depuis quelques années* On les perçoit chez tous les ani- 
maux dîoïques. Les tissus du ver à soie mâle renferment moins de 
glycogène et plus de graisse que ceux de la femelle (1) ; les muscles 
du cobaye et ceux de la carpe femelles sont aussi moins riches en 
glycogène que ceux de leurs homologues mâles ; la castration dimi 
nue ou équilibre cette divergence. Chez certains insectes, Je sang 
est diversement coloré chez le mâle et chez la femelle. Le sang de la 
femme est plus hydraté que celui de l'homme et moins riche en 
hématies et en hémoglobine. 

On a aussi distingué des caractères sexuels tertiaires. J'avoue n'en 
pas apercevoir l'utilité. Tout ce qui touche aux différences des actî 
vîtes somatiques se range très naturellement dans tes caractères 
secondaires. Ainsi de la différence des mouvements de l'homme et 
de la femme, de la démarche particulière de la femme, de sa grâce, 
en bref, de tout ce que l'éternel féminin met en œuvre pour 
séduire. Ces caractères ressortissent autant aux différences psy 
chiques qu'aux différences physiques. Elles sont liées aux dîffé 
renées physiques en ce que le tonus musculaire est conditionné, 
pour une part, par la qualité des hormones sexuelles. Il en est de 
même de la voix, plus haute chez la femme et chez l'enfant impu- 
bère. Tout le monde sait que les jeunes castrats conservent une voix 
de chapelle Sixtine. 

Quand on dit que l'homosexualité est une déviation purement 
psychique, on méconnaît certainement la constitution physiologique 
qui est à sa hase- Certains homosexuels manifestes se reconnaissent 
d'emblée à leur seul aspect physique, à leur démarche, à la grâce 
féminine de leurs mouvements, souvent à leurs hanches plus 
larges, à la forme féminine de leurs fesses. Nous reviendrons sur 
ces faits d'intersexualîté. 

Les variations sexuelles du comportement sont de nature pure- 

(1) D'une manière générale, les femelles des métazoaires contiennent plus de 
substances graisseuses que les mâles. 



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NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PS YC HO -SEXUELLE 5lï> 

■^ — ^^^^^^^^-^^^ 

ment psychique en apparence* Les jeux des enfants, par exemple* 
semblent être uniquement en rapport avec les différences de men- 
talité et d'affectivité qui existent entre les filles et les garçons. En 
réalité* elles sont liées aux variations sexuelles du trop hi sine géné- 
ral et constituent des faits proprement biologiques d'une parfaite 
unité (Hesnard), Les jeux des garçons ne sont pas les mêmes que 
ceux des filles, C'est que les garçons ont une énergie musculaire 
bien plus vive que les filles* Et c'est si vrai que les garçons traitent 
leurs camarades débiles de filles et de mazettes, tandis que Ton dit 
couramment d'une fillette qui se livre avec joie aux mêmes jeux 
que les garçons^ se battant avec eux, grimpant aux arbres : « c'est un 
vrai garçon » t De nos jours, il est vrai, nous voyons la femme adop- 
ter les mœurs masculines, s'adonner aux sports masculins, même 
brutaux. Cela tient à une évolution sociale des tendances sexuelles 
que nous soulignerons dans notre dernière leçon. 

Evidemment, il y a une part d'intervention psychique dans ces 
différences de comportement ; mais, encore un coup, ces diffé- 
rences constituent des faits avant tout biologiques. Cela prouve 
simplement que les tendances psychiques et les processus d'assimi- 
lation qui président au développement des caractères j orna tiques et 
aux activités soma tiques elles-mêmes obéissent à une môme cause 
déterminante* 

Le sexe mâle est le sexe de la prodigalité : il étale des parures 
brillantes. Le sexe femelle est tout épargne et prévoyance (Hes 
Tard). 

L'organisme femelle tend à accumuler des réserves nutritives et 
sacrifie toutes les productions de luxe, On voit certaines femelles 
d'insectes réduites à d'informes sacs à œufs, tandis que leur mâle, 
brillant et pimpant, n'est qu'un éphémère feu d'artifice, éteint dès 
après la consommation du mariage. Certains n'ont que des orne- 
ments et sont privés des organes de nutrition. 11$ meurent le jour 
même qu'ils sont éclos, immédiatement après la pariade. 

Chez nombre d'invertébrés, le mâle est même totalement inconnu 
et n'apparaît que de temps à autre (mâle d'automne des enlom os- 
tracés, de nombreux insectes ; cas des Carrausius et des Dixippus). 
En d'autres cas, le mâle est sacrifié par la femelle pendant l'ac- 
couplement. C'est un rite habitue] chez les scorpions et chez la mante 
religieuse. La femelle de la mante religieuse, Messaline jamais 
assouvie, tue, à la lettre, plusieurs mâles sur elle. Tandis qu'ils la 



516 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



fécondent successivement^ elle les dévore placidement en tournant 
la tête vers eux (la mante religieuse et la larve du dytique sont, que 
je sache, les seuls insectes qui dirigent leur regard en tournant la 
tête). Le mâle éprouve peut-être une joie intense de ce sacrifice- 
Peu l-être aussi faut-il voir dans cet acte» qui nous apparaît d'un 
eadisme raffiné, une nécessité physiologique, comme celle qui pousse 
les femelles de beaucoup de mammifères à dévorer l'arrière-faix de 
leurs fœtus, Les génisses en liberté le font toujours. Le placenta con- 
tient peut-être des substances qui stimulent la lactation* Peut-être 
aussi le corps du mâle de la mante religieuse contient-il des subs- 
tances particulières qui jouent un rôle dans la suite des opéra- 
tions (?), 

On pourrait citer sans fin des exemples de ce sacrifice des orne- 
ments de la femelle en faveur du mâle. Le contraste entre les deux 
époux n'atteint nulle part le degré auquel il s'observe chez les in 
vertébrés. Chez les papillons, par exemple, que l'on a accoutumé de 
voir ailés et ornés de vives couleurs, la pauvreté relative des orne 
ments de la femelle peut aller jusqu'à la suppression, non seulement 
des couleurs des ailes* mais des ailes elles mêmes. 

Ainsi de VOrgya antique dont le dimorpbîsme sexuel 3 déjà très 
marqué au stade larvaire» car la chenille du mâle est somptueuse- 
ment ornée, relativement à l'aspect terne de la chenille femelle, est 
poussé au point que la femelle n'a plus l'apparence d'un papillon : 
elle a l'aspect d'une punaise aptère. Il en est de même de la phalène 
défeuillée, de la phalène hiémale, de Nijssia zonaria, etc. (Figuier) • 

C'est d'ailleurs chez les insectes que ces différences sont le plus 
fréquentes et le plus remarquables. Il n*est que de puiser an hasard. 
Citons encore le cas de la cochenille, dont la femelle est un sac 
aptère, fixé par un rostre dans les tissus végétaux ou elle puise sa 
nourriture, tandis que le mâle est au contraire un élégant spadas- 
sin ailé, empanaché de superbes antennes et orné de deux balan- 
ciers caudaux d'une ligne admirable. Et le cas de la honellie, dont 
le mâle est réduit à un être microscopique, endoparasite de sa femel- 
le. Et celui de la Bilharzie. 

Il serait fastidieux de multiplier les exemples : ou pourrait puiser 
dans la zoologie descriptive jusqu'à la consommation des siècles. 

Ce qui désormais doit retenir notre attention, c'est la cause de 
ces différences. Après quoi nous pourrons jeter un regard d'en- 
semble sur les conséquences psychiques, individuelles et sociales, de 
ce dimorphîsine. 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYC HO -SEXUELLE 517 



Depuis que le monde est monde» on a établi un rapport étroit 
entre les caractères mâles et les testicules» L'usage de châtrer les 
taurillons pour en faire des bœufs se perd dans la nuit des temps. 
L'observation courante des formes plus arrondies du corps et de la 
placidité des bœufs a été mise sans discussion au compte de la sup- 
pression des sources de la masculinité. 

De tout temps aussi les hommes ont regardé connue une diminu- 
tion dérisoire d'être privés de leurs testicules. Les Orientaux les 
considèrent tellement comme l'organe primordial, sans lesquels la 
vie n'aurait plus aucun sens, qu'ils prêtaient serment entre eux eu 
soupesant ces parties nobles et les prenant à témoin. D'où leur nom, 
diminutif de testis t le témoin* Les Arabes, lorsqu'ils s'emparent d'un 
ennemi héréditaire, commencent par l'humilier en l'amputant de 
ses ornements naturels, barbe et le reste ; après quoi, souvent ils le 
sodomisent, pour bien marquer qu'ils le « possèdent » comme une 
femme. Il n'y a pas d'injure à laquelle un homme soit plus sen- 
sible que celle de castrat. D'un homme sans courage physique ni 
civique, ni sans caractère, le peuple de France dit avec une ver- 
deur gauloise : « C'est une couille molle ». 

C'est que l'on n'était pas peu frappé de voir quels étaient les 
résultats de la castration. Les eunuques, en effet, ne se développent 
pas d'une façon normale. Vous savez déjà que ces anomalies por- 
tent sur la forme plus féminine du corps, sur le revêtement adi- 
peux, plus développé, sur le registre de la voix, sur l'arrêt de déve- 
loppement du système pileux, du pénis, toutes choses qui font 
tendre le jeune castrat vers un type neutre, de caractère indécis, 
tenant d'Hermès et d'Aphrodite, De là à conclure que les carac- 

+ 

lères de la virilité sont liés à la sécrétion de substances particu- 
lières par la glande sexuelle, il n'y avait qu'un pas à faire, vite 
franchi* 

Quandj au sur])lus, on s'aperçut que toute la physiologie fémi- 
nine était bouleversée d'une façon analogue par l'ablation des 
ovaires, car on voit alors la femme prendre un aspect adipeux 
comme Feunuque, mais, à l'inverse, sa voix se faire plus grave et 
son système pileux se développer, ainsi qu'il^ arrive normalement 
à la ménopause, on ne manqua pas d'établir des rapports de même 
qualité entre ces phénomènes et la castration. 

Puis, les effets des rayons X vinrent préciser davantage les idées 
que ron se faisait de ces rapports. Dans les premiers temps de leur 
usage* beaucoup de manipulateurs furent frappés de stérilité, tout 



£18 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^n conservant intégralement leurs caractères sexuels secondaires 
^tt leur potentia coeundi. On établit alors que les rayons X avaient le 
pouvoir de détruire temporairement, chez l'homme, la faculté de 
la spermatogenèse, ou, sinon de la tuer, de rendre les spermato- 
zoïdes inaptes à la fécondation, mais sans [ou cher à la fonction de 
sécrétion interne de la glande interstitielle. On déclara alors avec 
simplicité que la glande interstitielle du testicule sécrète une hor 
moue qui détermine les caractères sexuels secondaires mâles, tan- 
dis que la glande interstitielle de l'ovaire (en dehors de )a glande à 
lutéine* gui est un phénomène à part) détermine les caractères 
sexuels secondaires femelles. 

On savait déjà» par les expériences de Brown-Sequard» qui* à un 
âge très avancé, présidait, grâce à une opothérapie testiculaïre, avec 
une ardeur juvénile aux travaux d'un congrès de physiologistes, 
que l'absorption d'extraits testiculaires animaux était capable de 
rajeunir un vieillard et de lui redonner une certaine verdeur. 

Si la réalité de ces faits est indiscutable^ l'interprétation que l'on 
^n donne est bien loin d'être auss^ simple que celle qui vient d'être 
dite* Les recherches physiologiques qui se poursuivent aujourd'hui 
dans le domaine de l'endocrinologie montrent que le problème est 
des plus complexes. Car Thormone-substance isolée par les bio-chi- 
mistes n'est pas exactement superposable à l'hormone-propriété, 
c 3 est-à-dix % e à l'hormone considérée, non pas en tant que substance 
chimique définie, mais dans ses effets physiologiques. Physiolcgî- 
^quement, le plumage mâle des oiseaux, que Ton attribue à l'action 
<ie l'hormone mâle, est de cause ovarienne, non de cause testicu- 
laire. Par ailleurs, on peut provoquer des effets physiologiques 
identiques à ceux de l'hormone testiculaire au moyen de substances 
autres, telles que la folliculine ou l'équiline. 

Il nous faut nous arrêter à ces faits d'endocrinologie parce que 
tous les troubles psychiques* quels qu'ils soient, ont certainement, 
à des degrés divers, pour substratum organique des troubles endo 
crîniens. Pour ne citer qu'un exemple du rôle que jouent les glandes 
endocrines dans certaines psychoses, arrêtons-nous aux récentes 
découvertes de Zondejt sur la sécrétion du lobe antérieur de l'hypo- 
physe, Zondek a trouvé, tout dernièrement, que l'hypophyse serait, 
de tous les tissus de l'organisme, celui qui contient le plus de brome 
(15 à 30 mmg, pour 100, contre 1 inrag. pour 100 dans ie sang). Il a 
extrait du lobe antérieur une hormone qui contient 60 pour 100 de 



H^^^^— ■^^M^Jfr^^W^l^^i^l^B^^^^M^WPM^W 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO-SEXUELLE 519 



brome hypophysaîre. Cette hormone paraît avoir des propriétés 
hypnogènes très intenses. 

Or, dans la psychose maniaque-dépressive Zondek aurait observé, 
lors des phases de dépression, une diminution du taux du brome 
dans le sang et, parallèlement, dans le liquide céphalo-rachidien* 
Dans cette psychose on observe souvent des indices de dysfonction 
hypophysaire et des anomalies de structure histologique de la 
glande. Dans les états de dépression, Zondek aurait observé, de 
tiiême, des variations transitoires du taux du brome dans le 
sang. 

Ces dysfonctions des glandes endocrines sont en rapport avec les 
équilibres des synergies glandulaires* Aussi peut-on espérer de 
pouvoir traiter, quelque jour, les psychoses et les névroses par des 
hormones. En attendant .ce beau miracle, nous n'avons que la res- 
source de chercher à rétablir, par des voies psychiques, l'équilibre 
psychique qui commande le fonctionnement harmonieux de ces 
organes délicats. Car le tonus nerveux qui régit ces fonctions est 
intimement dépendant des conditions de l'équilibre psychique. 

En ce qui concerne les fonctions de sécrétion ovarienne et testi- 
culaïre, leurs troubles sont manifestes dans les psychoses dites 
constitutionnelles, ou endogènes, que Ton oppose aux psychoses 
organiques dues aux maladies qui ont un nom. comme la paraly- 
sie générale, l'alcoolisme chronique, la démence « artérioscléreuse », 
la psychose de Korsakow, etc. En réalité, toutes sont organiques. 

C'est un fait évident que beaucoup de schizophrènes sont bisexués, 
Ils ne le sont peut-être pas plus que les gens dits sains d'esprit, et 
les manifestations de leur ambivalence sexuelle sont peut-être sim- 
plement moins inhibées que chez oes derniers, Toujours est-il que 
telle malade catatonïque, éprise de son infirmière, à qui elle marque 
un ardent amour, ne se prive pas, quand ridée lui en vient, de se 
jeter sur le premier homme venu et de le baiser à pleine bouche, en 
lui demandant s'il a « la clé pour L'endormir ». Ses tendances 
bisexuées n*ont rien d'étonnant quand on considère son physique : 
elle a un masque dont on ne peut dire s'il est masculin ou fémi- 
nin, son infirmière lui fait la barbe tous les dimanches, et elle est 
d'une vigueur physique redoutable, 

Tel autre schizophrène, paysan âgé de 55 ans, marié, interné 
depuis des années, est un colosse de type athlétique, d'une force 
herculéenne* Dans ses crises d'agitation, il nous recevait toujours, 



P^W^ niii j i il ^ _ 



520 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

au cours de la visite, en se proclamant fou. Il y tenait essentielle- 
ment, et il donnait ses preuves ; « Je suis fou, irrémédiablement 
fou, reconnu fou par tous les médecins de V univers ; et puis d'ail- 
leurs, ajoutait-il en présentant ses petits témoins, je suis taureau de 
corps et vache d'âme. » II ne disait pas cela pour la beauté de la 
période : on* était obligé de le surveiller étroitement, la nuit, piirce 
qu'il était trop entreprenant auprès de ses camarades de dortoir, k 
qui il s'offrait en tant que femme, 

J'ai divjà souligné, précédemment» l'aspect particulier des pédé 
ras te s, leurs mouvements efféminés, leur démarche on Qui eu se, et ce 
je ne sais quoi d'indéfinissable qui jnspire aux gens " normaux » 
une insurmontable répulsion physique. Bien que Ton n 7 ail pas 
démontré scientifiquement des troubles endocriniens en rapport 
avec leur déviation, la difficulté que l'on éprouve à corriger cette 
déviation chez ce type d'homosexuels tient probablement à une 
qualité particulière de leurs gènes héréditaires et de leurs sécrétions 
internes ; le caractère nettement întersexué de ces malades en est 
un indice tangible. 

Il importe de dire, ici, que tous les homosexuels ne répondent pas 
à ce type morphologique. On peut en effet distinguer deux types 
extrêmes d'homosexuels : les uns, d'aspect viril, généralement cu- 
rables, que l'on pourrait appeler des homosexuels psychiques, encore 
que nous ignorions tout des eauses organiques intimes qui forment 
le substratum de leur déviation, et, à l'autre bout* les homosexuels 
de type nettement intersexué. 

■h 

Ces derniers sont généralement adipeux, blonds f de teint pâle, 
d*un type que j'appellerais volontiers le type « veau froid mayon 
naise », Ces homosexuels ne sont généralement pas curables. 

Entre les deux extrêmes, il y a naturellement place pour tous les 
intermédiaires possibles. Ce n'est pas à la psychanalyse, mais peut- 
être à la génétique qu'il faut demander l'explication des homosexuels 
du second type* Cela ne nous empêche pas de rechercher des rapports 
possibles entre les troubles endocriniens et les troubles psychiques 
de l'activité sexuelle* 

Auparavant, je dois faire remarquer un fait extrêmement impor- 
tant. Nous nous sommes embarqués dans l'examen du dimorphisme 
sexuel en partant des seules différences morphologiques. Cela pour- 
rait vous donner à penser que tout repose sur une différence de 
qualité des sécrétions testiculaires et ovariennes. 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE P S YC HO -SEXUELLE 521 



On y est évidemment fondé, puisque nous savons que les effets 
<îe ia castration, che2 un mâle impubère, peuvent être réparés, soit 
par la greffe d'un testicule, soît par l'absorption, par des voies quel- 
conques, d'extraits testiculaires* Nous savons aussi qu'un faisan 
femtlle, privé de son ovaire actif* peut prendre la parure d*un mâle 
dans ïes mêmes conditions. Ces faits, sur lesquels nous aurons à 
revenir, montrent à l'évidence que les testicules sécrètent une sub- 
stance qui stimule le développement des phanères cutanées, orne- 
ments du mâle* On en a conclu que le testicule sécrète, dans sa 
glande interstitielle, mie hormone mâle dont la présence est néces- 
saire pour qu'apparaissent les caractères sexuels secondaires mâles. 

Mais une question se pose tout naturellement à l'esprit : la 
plaque génitale étant indifférenciée dans les premiers stades du 
développement, pourquoi, à un moment donné de révolution 
ontologique, son développement se fait-il tantôt dans le sens mâle 
et tantôt dans le sens femelle ? Cette orientation est-elle fortuite ? 

m 

Oiï bien peut-on lui découvrir une cause ? Car enfin, nous sommes 
partis de la différenciation des glandes sexuelles comme si cette 
différenciation constituait un point de départ. Peut-être n'est-ce 
qu'une étape ? Et alors, si nous voulons faire partir les différences 
sexuelles d'un commencement, jusqu'où remonter dans l'embryo- 
génie ? C'est bien simple, il nous faut remonter jusqu'aux éléments 
sexuels, à l'ovule et au spermatozoïde, et rechercher si la structure 
inl'me de ces éléments nous fournit un indice. 

C'est donc à une science toute nouvelle, la génétique, que nous 
allons demander la réponse à notre question, 

H y a vingt ans à peine, on rattachait la transmission des carac- 
tères héréditaires au transfert de particules matérielles hypothéti- 
ques, que Ton nommait les facteurs ou gènes, sortes de charges 
héréditaires ponctuelles, comparables à des électrons. Mais à la 
même époque, certains biologistes, dont M, Morgan, professeur de 
biologie en Californie, était le plus ingénieux représentant, ten- 
daient à faire porter l'ensemble des facteurs mendéliens par ces par- 
ticules avides de colorants que Ton observe dans le noyau des cel- 
lules et qui ont nom chromosomes. C'est en étudiant la répartition, 
le volume, le nombre de ces chromosomes que Ton en vint à décou- 
vrir ïes rapports qui existent entre le nombre des chromosomes et 
le sexe de l'individu. C'est de là qu'il faut partir si Ton veut com- 
prendre les faits si contradictoires de biologie expérimentale re!a- 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE. 9 



52f2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



lifs au déterminisme et à l'hérédité du sexe, El nous allons voir que 
la théorie construite sur la répartition des chromosomes s'accorde 
fort bien avec ce que Ton a appelé les faits d'inler sexualité, ce qui 
revient à dire, en termes concrets, les faits de neutralisation des 
caractères sexuels secondaires. 

Prenons le cas du crapaud vulgaire, qui offre une tendance mar- 
quée à l'hermaphrodisme. Non pas seulement à un hermaphrodisme 
transitoire, au cours du développement larvaire, ainsi qu'il arrive 
chez nombre d'animaux, ni à un hermaphrodisme successif, géné- 
ralement protandrique, comme chez certains nématodes parasites, 
qui sont successivement mâles, puis femelles, mais à un hermaplno 
disme vrai, consistant en la possession simultanée de glandes 
sexuelles des deux sexes normalement développées* 

Voici comment on peut s'expliquer cet hermaphrodisme (1)* 
Toutes les cellules du crapaud contiennent dans leur noyau vingt- 
deux chromosomes répartis en onze paires. Chacune de ces paires 
comporte un chromosome d^origine maternelle et un chromosome 
d'origine paternelle. 

Chez tous les animaux qui ont été étudiés à ce point de vue, on a 
constaté, quel que soit le nombre des chromosomes, qae toutes les 
paires de chromosomes sont identiques deux à deux, sauf une, 
qui diffère selon le sexe. 

Chez le crapaud femelle, cette dernière paire serait (je dis serait, 
parce que, pour le crapaud, c'est une simple inférence ; mais c'est 
hien ainsi que les choses se passent chez les vers nématodes, chez 
les mouches, chez nombre d*auires animaux qui ont servi a cette 
étude), cette dernière paire serait donc, chez le crapaud femelle, for 
mée de deux chromosomes identiques. Appelons-les chromosomes X, 
Chez le mâle, elle serait formée de deux chromosomes dissem- 
blables, l'un identique aux chromosomes X, l'autre différent, propre 
i:u sexe mâle ; appelons ce chromosome aberrant chromosome Y, La 
femelle pondrait des ovules dont tous les chromosomes sont iden- 
tiques ; ce sont tous des chromosomes X. Le mâle, lui, formerait, 
en nombre égal, deux sortes de spermatozoïdes : les uns contiennent 
un chromosome X, les autres contiennent un chromosome Y\ 

Dès lors, les œufs fécondés par un spermatozoïde à chromosome X 

(î) CL Jean Rostand, La vie des crapauds- Chez Fasquel, Paris. Voir aussi : 
R. Goldschmidt, Le déterminisme du sexe et Vintcr sexualité* Chez Alcan, Paris, 
et F. Guyékot, L'Hérédité, II* é<U chez Do in, Paris, 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO SEXUELLE 523 



donnent naissance à des femelles XX ; ceux qui sont fécondés par 
un spermatozoïde à chromosome Y donnent naissance à des 
mâles XY, 

Gela nous permet de comprendre que dans Tœuf qui deviendra 
un crapaud femelle il n'y a pas exclusivement des facteurs femelles, 
pas plus qu'il n'y a des facteurs exclusivement mâles dans les œufs 
destinés à devenir des crapauds mâles. Les facteurs féminins pré- 
dominent sur les facteurs masculins chez la femelle. Aussi bien la 
glande sexuelle primitive est-elle de type féminin. Mais ils sont aussi 
prédominants chez le maie, quoique à un moindre degré quantitatif, 
de sorte que le testicule primitif (qui précède le testicule définitif 
comme le mésonéphros précède le rein définitif) est aussi de type 
féminin. 

Ce n'est que dans le testicule définitif que les facteurs masculins 
remportent sur les facteurs féminins. 

Or t la glande sexuelle primitive, auï est de type féminin» ne dis- 
paraît jamais complètement, ni chez la femelle, ni chez le mâle* 
Chez le mâle, elle constitue même un organe que Ton appelle l'or- 
gane de Biddei\ Chez à peu près 10 pour 100 de crapauds mâles* cet 
organe contient des ovules (1). Si donc on châtie un jeune mâle, cet 
organe de Bidder, n'étant plus inhibé par le testicule, se mue en un 
véritable ovaire. Il en est d*ailletirs de même si l'on châtre un 
crapaud femelle, avec cette seule différence qu'alors la transforma- 
tion de l'organe de Bidder est plus lente, parce que cet organe a 
subi une régression plus profonde chez la femelle que chez le 
mâle, 

Mlle Ponse, de Genève» a transformé ainsi d'authentiques mâles 
en femelles qui ont pondu des œufs parfaitement viables, encore 
que la mortalité des larves eût été très élevée, parce que les œufs 
étaient déformés pendant la ponte- Dans ce cas > Mlle Ponse a obtenu 
une génération de crapauds issus de deux mâles. 

Il résulte de ces faits que tout crapaud mâle contient une femelle 
on puissance. M. Jean Rostand écrite fort spirituellement, « qu'il 
porte en lui un ovaire refoulé, si Ton ose dire, et toujours prêt à se 
développer, pour peu qu'on lève la censure testiculaire », 

L'interprétation que je viens de donner de ces faits, en les rap- 

(1) La constatation de cet hermaphrodisme du crapaud vulgaire (Bufo imlga 
lis) avait déjà élé faile, dès 1906, par mon maître, M t la professeur Fuhrmami. 
à NeuciiâteL 



f«WH 



524 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



portant à la répartition des chromosomes, se vérifie exactement, 
mais en sens inverse, chez les oiseaux. C'est-à-dire que, chez eux, au 
rebours des batraciens, c'est le mâle qui porte les chromosomes* XX 
et la femelle les chromosomes XY. Or, chez les oiseaux* et notam- 
ment chez les gallinacés, dont les caractères sexuels secondaires 
sont très inarqués, par le développement des crêtes, par les diffé- 
rences de plumage* et qui par conséquent se prêtent très bien à ces 
expériences, on constate précisément que c'est la femelle qui con- 
tient un mâle en puissance. Et cela se vérifie par le fait que l'abla- 
tion précoce de l'ovaire gauche, seul déveïoppé, Je droit demeurant 
rudimentaire, entraîne l'apparition de caractères sexuels secon- 
daires mâles et la transformation de l'ovaire droit en testicule. 

Bien que ces faits nous éloignent apparemment de la ps3 7 chologie t 
il importe de les préciser, car nous touchons ici à la base biolo- 
gique, organique, des tendances ambosexuelles des humains. 

Ces faits se vérifient sur toute la ligne par les expériences de cas- 
tration suivie d'injection d'extraits testicul aires et ovariens, lïs 
sont extrêmement complexes, parce que le seuil d'action de ces 
extraits est déterminé par des interventions d'autres glandes endo- 
crines, telles que la thyroïde et l'hypophyse. Laissons de côté* pour 
le moment, ces interactions, ces synergies glandulaires, trop com- 
plexes* pour nous en tenir aux faits simples. Pour simples qu'ils 
soient* je serai cependant obligé de vous demander un petit effort 
d'attention. 

Un premier point est établi, qui détruit l'idée simpliste expri- 
mée tout à Thème, qu'une hormone spécifiquement mâle soit 
sécrétée par la glande interstitielle du testicule : cette hormone 
réputée mâle, si Ton a pu l'extraire de Purine des mâles, on la 
trouve aussi dans Purine des femelles (dans une proportion moindre, 
il est vrai ; 1/3), On ne voit pas très bien dans quel testicule la 
femme Pélabore. 

Autre fait, qui détruit l'idée aue l'hormone mâle détermine spé- 
cifiquement les caractères mâles : on considérait la crête du coq 
comme le type du caractère mâle, chez les gallinacés. Or, le même 
tissu existe chez la poule* et, s'il disparaît chez le coq châtré, il 
disparaît de même chez la poule châtrée. 

Voilà qui modifie de fond en comble la question* Aussi Pa~t»on 
reprise expérimentalement Les coqs, les canards, les tritons* en 
raison de leur dimorpïiisme accentué, se prêtent fort bien à ces 
expériences. 



mm 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSVCHO SEXUELLE 525 



Goodale a montre que la castration des coqs n'entraîne pas de 
modification dit plumage, mais seulement l'atrophie des organes 
charnus de la tête, Chez les canards mâles, au contraire, la castra- 
tion empêche l'apparition du plumage d'été, qui s normalement 
prend un caractère féminin. Autrement dit, le canard châtré garde 
son beau plumage toute l'année, En revanche, chez les oiseaux, les 
femelles châtrées prennent un plumage de mâle. Cela prouve que 
l'ovaire inhibe le développement du plumage du mâle. Je vous ai 
montré, précédemment, à propos des chromosomes, que, chez la 
poule châtrée, l'ovaire droit, normalement arrête dans son déve- 
loppement, se transforme en testicule. 

De même, M. Champy a découvert que, chez les tritons, tous les 
caractères sexuels sont réversibles, aussi bien les caractères perma- 
nents (crête et cloaque) que les caractères temporaires (œdème de 
la crête et du cloaque, couleurs plus vives à la saison des amours). 
Or, chez les batraciens, comme chez les oiseaux, il suffit, après cas- 
tration, d'injecter des quantités relativement faibles de la glande 
extirpée pour maintenir intégralement ces caractères, 

Pézard a montré que, chez un coq châtré, il suffit d'injecter une 
certaine quantité de testicule pour empêcher la disparition de la 
crête. Et il a formulé la « loi du tout ou rien », fondée sur cette 
observation, que, dans ce cas, il y a un seuil d'action au-dessous 
duquel la crêle disparaît quand même. Ainsi, si Ton injecte gi\ 40 
de testicule à un coq châtré, sa crête ne disparaît pas. Elle disparaît 
si l'on injecte une quantité moindre. En réalité, cette loi du tout ou 
rien n'est qu'approchée, comme toutes les lois biologiques* Chez le 
mâle normal, le testicule agît très au dessus de ce seuil liminaire. 
La preuve, c'est le phénomène que M. Champy a appelé la « dys 
harmonie de croissance ». Il faut entendre par là que le développe- 
ment d'un caractère sexuel secondaire suit une courbe de croissance 
beaucoup plus rapide que les autres parties du corps. 

Ainsi, un cerf de dix ans est à peine d'un dixième plus gros qu*un 
cerf d'un an, mais ses cornes sont vingt à vingt-cinq fois plus déve- 
loppées. Cette dysharmonie ne s'observe que dans le*; parties du 
corps qui constituent des caractères sexuels secondaires. Elle 
n'existe donc qu'en tant que particularité sexuelle de croissance 
(Champy), 

M, Champy résume ainsi les faits (I) : l'hormone active n'est pas 

(t) Ch* Champy : « Les hormones du mâle » ; Annales de thérapie biologique. 
Laboratoires Débat, Paris, 15-1-1934, 



^ 






526 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



spécifiquement mâle ; c'est une hormone ambo-sexuelle de maiu- 

i 

lité. Dans l'action de cet hormone, il y a deux choses h considérer : 
l'hormone et la sensible locale. Ce qui a dérouté les interprétations 
premières de ces phénomènes et qui a pu faire croire à une hor- 
mone spécifique pour chacun des deux sexes^ c'est qu'en réalité, 
l'hormone étant ambo-sexuelle, il suffit que l'un des sexes soit 
privé de la sensible locale pour que l'hormone ne puisse manifester 
son action. On en conclut faussement qu'elle ne peut agir que sur 
l'autre sexe. 

Nous en trouvons la preuve chez le triton. Â la saison des amours, 
on voit apparaître, dans les deux sexes, un œdème du cloaque res- 
semblant à celui qui donne sa turgescence à la crête du coq* De plus, 
«chez le mâle seul la crête s'œdématie. Or ? cette crête, le ruâîe en 
possédait r ébauche, tandis que chez la femelle cette ébauche est 
inhibée par F ovaire, puisqu'elle apparaît chez la femelle châtrée. Si 
donc la crête de la femelle ne se développe pas au printemps, comme 
<;hez ïe mâle, c'est simplement parce qu'elle n'en a pas Pébauche 
primitive ; cela ne prouve nullement qu'elle se développe chez le 
mâle sous Telle t d'une hormone spécifiquement mâle. Autrement 
dit, l'œdème de la crête est provoquée par une hormone ambo 
sexuelle, mais seul le mâle possède le réactif* )a sensible locale, 
c'est-à-dire l'ébauche d'une crête. 

Le cas du pénis du canard est exactement du même ordre. Son 
développement est déterminé par une hormone, puisqu'il s'arrête 
par castration et reprend après greffe testiculaire. Or, à chaque 
printemps, le pénis est le siège d'un œdème muqueuv identique à 
celui que Ton observe dans les actions ambo-sexuelies du triton. 
Comme la femelle n'a pas de pénis, cet œdème semble être exclusif 
au mâle. En réalité, il y a bien une action mâle, spécifique, très pré- 
coce, car le pénis du canard commence à se développer avant que 
ses testicules montrent une action sur les réactifs ambo-sexueïs, 
action qui aboutit précisément à la croissance du pénis ; mais il y a 
ensuite une action ambo-sexuelle à laquelle seul réagit le mâle, la 
femelle étant dépourvue du réactif pénis. 

En ce qui concerne Fhoinmp, l'hormone dite mâle est en réalité, 
d'après tout ce que nous savons des autres vertébrés, petits mammi- 
fères y compris, une hormone ambo-sexuelle. Au nombre des carac- 
tères qui sont déterminés par cette hormone, il y a les caractères du 
tonus nerveux et ceux de Paclîvatfon du métabolisme ; ces carac- 



-4Mi 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO-SEXUELLE 527 



tères ne diffèrent, d'un sexe à Vautre, que quanti tativement, non 
qualitativement* Du simple point de vue thérapeuliqne s dit M, 
Champy, cette notion d'une hormone ambo-sexuelle capable d'agir 
sur ïe tonus nerveux est beaucoup plus intéressante qu'une hormone 
mâle spécifique, qui se bornerait à faire pousser la barbe ou à modi- 
fier la voix, sans agir sur le tonus nerveux, 

Un dernier point à retenir : tous les faits précédents njontrent que 
la plupart des caractères ambo-sexuels sont labiles et réversibles, 
tandis que ceux qui sont propres au mâle sont irréversibles une fois 
développés- Ainsi, la castration d'un canard mâle adulte n'a pas le 
pouvoir de faire disparaître son pénis. Si ces caractères ne peuvent 
apparaître quand on supprime la glande génitale dans ie jeune âge, 
ils ne peuvent plus disparaître, ni régresser, quand on supprime la 
glande après leur développement. Par exemple, la castration d'un 
homme adulte n'aura pas le po^oir de faire disparaître sa barbe, 
tandis que la castration de l'enfant impubère empêche chez lui la 
croissance de ce caractère secondaire. 

Il semble donc qu'il existe, en dehors des hormones ambo- 
sexuelles* des substances qui déterminent les développements irré- 
versibles* Ces substances, nous ne les connaissons pas encore ; nous 
devons simplement admettre leur existence en tant qu 1 hormones- 
propriétés, et donc admettre la notion d'horinones multiples chez le 
mâle. Ces substances sont les hormones de premier ordre, contenues 
dans les gènes. Ce sont elles qui donnent aux développements tis- 
sulaires leur première orientation dans le sens mâle ou dans le sens 
femelle. Les hormones sexuelles proprement dites, sécrétées par les 
gonades, peuvent ultérieurement, à partir d'un certain point de vira- 
ge, renverser le sens primitif. Il en résulte un être întersexué, qui a 
commencé son développement dans ïe sens de son sexe génétique, 
conforme à son assortiment chromosomique, et qui Fachève dans le 
sens du sexe opposé. 

Nous savons avec certitude que le testicule sécrète des substances 
analogues, sinon identiques* à celles que sécrète F ovaire* Chez cer- 
taines races de poules, en effet, dont les coqs ont un plumage de 
poule, on voit apparaître, par la castration de Tun et l'autre sexe, 
un plumage de coq qui n'est naturel ni à l'un ni à l'autre sexe 
-(Morgan). 

Les récentes études de M. Goldschmidt sur l'intersexualité mon- 
trent qu'en dernière analyse la différenciation des glandes génitales 



mm 



528 HE VUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



est> elle aussi, déterminée par les gènes héréditaires contenus dans 
les hormones, C*est donc à la génétique qu'il faut s'adresser pour 
comprendre les caractères sexuels secondaires, ei c'est par l'étude 
des phénomènes d s in ter sexualité qu'il faut aborder ce difficile pro- 
blème, dont la complexité réserve encore bien des surprises. 

J'ai tenté de résumer, de mon mieux, les données les plus récentes 
et le mieux établies du problème* Ces données sont, comme toutes 
les données biologiques, très provisoirement définitives, sauf celles- 
qu'a établies la génétique, qui sont d'une rigueur scientifique inatta- 
quable, 

III 

■ 

Les hokmones parasexuelles. De quelques aspects sociaux du 

DIMORPHISME CHEZ l/HOMME. Le POLYMORPHISME DES INSECTES. 

SOCIÉTÉS d'insectes et sociétés humaines. 

En résumé, ce que nous savons aujourd'hui des hormones 
sexuelles nous induit à aban donner : 

1° L'idée simpliste qu'une hormone mâle soit sécrétée par lu 
glande interstitielle du testicule : cette hormone réputée mâle se 
retrouve aussi bien dans Purine de la femelle que dans l'urine du 
mâle ; 

2* L'idée que l'hormone mâle détermine spécifiquement les carac 
tères sexuels secondaires mâles* La crête du coq, réputée caractère 
mâle, est formée d*un tissu qui existe aussi dans les appareils, 
charnus de la poule. La castration a le pouvoir de faire disparaître 
ce tissu aussi bien chez la poule que chez le coq. 

En revanche, il semble provisoirement établi que l'hormone répu- 
tée mâle est en réalité une hormone aniho-sexuelle de maturité, ce 
qui explique la labilîté et la ré\ersîbilité des caractères sexuels 
secondaires ambo-sexuels. Cela explique aussi pourquoi, dans le 
développement ontogénique, ITiomme passe par un stnde féminin, 
quel que soit son sexe. Passée la phase phallique, jusqu'à la puberté, 
ïe jeune garçon est psycliiquement et physiquement féminin. C'est à 
ï'âge des éphèbes que ce caractère ambo-sexuel est le plus frappant. 

En outre, comme les caractères propres aux mâles, par exemple 
le pénis, la barbe, ne disparaissent pas par castration lorsqu'ils 
ont achevé leur développement* on est bien obligé d'admettre qu'il 



^"^^"^^^■^^ 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO SEXUEULE 529 



existe* en dehors des hormones ambo-sexuelles. d'autres hormones 
qui déterminent le développement des caractères irréversibles (hor- 
mones de premier ordre), 

Enfin, nous devons admettre, parce que les études contemporaines 
sur l'hérédité des facteurs mendélïens et sur les propriétés des 
chromosomes nous permettent de serrer de beaucoup plus près 
que jadis le problème du déterminisme du sexe, que l'action des 
hormones elles-mêmes sur le développement des caractères sexuels 
secondaires est liée, elle aussi, aux facteurs héréditaires contenus 
dans les chromosomes, 

Les hormones paras exuelles. Pour compléter cette vue d'en- 
semble, il nous faut jeter un coup d'œil sur les corrélations entre 
les glandes sexuelles et les glandes endocrines non sexuelles, celles 
que l'on peut appeler parasexuelles, et dont les hormones jouerai enl T 
selon Maranon, le rôle de facteurs extragonadaux. 

Parmi ces glandes parasexuelles, on cite toujours en première 
ligne la glande thyroïde. En fait, son rôle, encore que très important, 
est bien loin d'être comparable à celui de F hypophyse* 

L*hypophy$e est une minuscule glande logée à la base du crâne» 
*ur la selle turcique. C'est certainement la glande la plus impor- 
tante du corps, le lieu géométrique de tontes les fonctions prinior 
diales. Comme la surrénale, elle a une double origine embryologi- 
que, son lobe antérieur procédant du cerveau moyen et son lobe 
postérieur de Fépithélium du voile pharygien primitif. Cette minus- 
cule glande, pas plus grosse qu'une noisette, apparaît très précoce 
ment chez F embryon. Elle est la première différenciée de toutes les 
glandes, et ce n*est pas par hasard qu'elle est si admirablement pro- 
tégée, au centre du crâne, comme le sont les organes vitaux. 

Nous savons aujourd'hui que l'hypophyse sécrète pour le moins 
cinq hormones différentes. L'une règle le métabolisme de Feau ; son 
injection provoque une oligurie artificielle. Une autre, le métabo- 
lisme des protides et des glucides. Une troisième, le métabolisme des 
glucides seuls. Une quatrième stimule toutes les autres glandes 
endocrines et les glandes génitales. Enfin une cinquième préside à 
Fharmonie de la croissance du corps. 

Nous connaissons quatre syndromes qui dépendent d'une dys* 
fonction de l'hypophyse. Deux d'entre eux, le diabète hypophysaïre 



^m^jn^Mj^a^ U iiibim i mr^ — ■ ■ ■■! ^^^— ^ ^^*^^^^= a ^^P?^ 



530 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



et la cachexie de Simmonds, ne nous intéressent pas ici. En 
revanche, les deux autres sont d'importance : ce sont le syndrome 
^icromégalique et le syndrome adiposo-génïlab 

Le fait saillant, dans ces deux syndromes, c'est un développe- 
ment ,tout à fait anormal du corps, sous deux: aspects d'ailleurs 
très différents, mais tous deux accompagnés d'un arrêt de déve- 
loppement des organes génitaux externes* 

I/acromégalie vous est bien connue. En termes plus simples, 
c'est la maladie qui fait les géants. 

Dans le syndrome adiposo-génîtal, les enfants frappent par un 
-développement excessif du tissu adipeux. Les adiposo-génitaux ont, 
même à vingt ans, l'aspect de gros bébés joufflus, fessus, qui rem- 
plissent trop bien leurs pantalons, dont les pectoraux bombent ei 
tremblottent comme des seins de jeune fille nubile, et qui par- 
viennent très tardivement à la puberté- Leurs organes génitaux 
externes conservent un aspect tout à fait infantile ; les poils du 
pubis sont rares et clairsemés* Au point de vue fonctionnel, ces 
malades sont des débiles génitaux. Sauf dans les cas où l'adénome 
-de l'hypophyse qui provoque ces graves désordres est trop volumi 
lieux, leur intelligence n'est nullement atteinte. 

Chez les géants, qui, par l'aspect de leur visage, la dimension 
de leurs membres, ont quelque chose de suvviril, même débilité 
génitale, encore que leurs organes soient mieux développés que chez 
.les adiposo-génitaux. f , 

Dans Pacromégaïie, Ton a aussi affaire à une tumeur du lobe 
antérieur de l'hypophyse, tumeur qui entraîne, dans les cas graves, 
des troubles cérébraux de compression rapidement mortels, 

Le nanisme aussi peut être provoqué par une insuffisance hypo- 
physaire. Dans ce cas, il y a de même un certain degré d'infanti- 
lisme des organes génitaux, avec insuffisance du système pileux. 
Cette insuffisance s'observe aussi chez ïes acromégaliques : les poils 
du pubis sont disposés suivant le type féminin, ou même sont 
inexistants* 

D'ailleurs, il ne faut pas s'imaginer que les aptitudes génitales 
-soient proportionnées à la dimension des organes. Mme Marie Bona- 
parte vous a montré que cette activité est surtout liée à l'évolution 
psychique pendant la période de latence* Certains hommes» pour- 
vus d'organes véritablement monstrueux, sont des impuissants. 
JVhypophyse joue aussi un rôle dans la fonction ovarienne, L'im- 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE P S YC HO -SEXUELLE 531 



plantation de fragments de cette glande chez une raie impubère 
provoque une ovulation exagérée et la formation de vrais corps 
jaunes* 

Lorsque chez des rongeurs la castration a entraîné une régres- 
sion des vésicules séminales, l'implantation d'un morceau d'hypo- 
physe emprunté à n'importe quel autre mammifère, mâle ou 
femelle, provoque la réactivation des vésicules et leur augmentation 
de volume. 

Vous savez qu'une méthode très sensible pour îeconnaître préco- 
cement la grossesse chez une femme, avant que l'on observe des 
signes de certitude, consiste à injecter, suivant une technique spé- 
ciale, à des souris blanches de l'urine de cette femme. Cette urine 
contient l'hormone hypophysaire qui active le développement des 
vésicules séminales, si la femme est enceinte* 

En résumé, le lobe antérieur de l'hypophyse produit une hor- 
mone sexuelle, la même dans les deu\ sexes, qui régit le fonction- 
nement des glandes sexuelles. C'est à ces substances que Zondek 
a donné le nom de prolan. 



* 

* # 



Le corps thyroïde joue aussi un rôle considérable dans le déve- 
loppement et le fonctionnement des organes sexuels. D'une ma 
nière générale, on peut dire qu'jl tend, comme l'hypophyse, à accen- 
tuer les caractères féminins. Car les hypothyroïdiens présentent des 
troubles morphologiques discrets et des troubles plus évidents du 
développement des phanères cutanées : à coté de l'infiltration myxœ- 
démateuse plus ou moins marquée de la peau, telle qu'on la voit 
au plus haut degré chez les crétins goitreux, les poils sont beau- 
coup plus rares* 

À l'inverse, les hyperthyroïdiens ont un système pileux excessif 
et, en outre, une pigmentation anormale de la peau. 

L'insuffisance thyroïdienne va très souvent de pair avec une dimi- 
nution de L'érotisme* Du moins de rérotisme normal, car beaucoup 

d'iiypothyroïdiens présentent des tendances auto-éro tiques per- 

^ • - - 

verses. 

Les hyperthyroïdiens ont plutôt la tendance* inverse, à être des 
hyper erotiques. Mais, chez eux aussi, cela se traduit souvent par 
un éréthisnic génital auto-erotique avec masturbation et phan- 
tasmes pervers. 



. - ^^—— I II ■ ■ ■ ■ II IW I MI M pw»^ iMiM^^M 



532 REVUE FRANÇAISE BE PSYCHANALYSE 



On ignore comment la sécrétion du corps thyroïde participe à 
Fliarnionie des fonctions endocriniennes, 

Jusqu*à présent, nous voyons l'action des hormones s'exercer soit 
dans le sens ambo-sexuel, soit dans le sens de la féminité. Pourtant* 
il est une glande antagoniste de celles qui tendent à féminiser les 
caractères. C'est la capsule surrénale, Celte glande tend en effet à 
accentuer les caractères sexuels secondaires masculins. 

C'est à la substance corticale, née du paraépithélium cœlomien, 
qu'est dévolu ce rôle. La substance médullaire, formée à partir d'un 
ganglion sympathique, sécrète l'adrénaline, qui est la seule subs- 
tance endocrine révélable, en Tétai où elle est sécrétée, dans la cel- 
lule même qui la sécrète. 

Le syndrome cortico surrénal se caractérise, chez la femme, par 
l'aspect viril du masque, Tétroitesse du bassin, la disparition des 
seins» une hypertrichose de type masculin et une inversion des carac- 
tères sexuels primaires : atrophie du vagin, de l'utérus el des 
ovaires, hypertrophie du clitoris. Le clitoris hypertrophié peut morne 
être perforé comme un pénis, selon la phase embryonnaire où la 
tumeur surrénale provoque ces troubles de croissance. 

C'est à ce syndrome, désigné par le terme de virilité surrénale (1), 
que sont dus les cas d'hermaphrodisme ou de pseudo-hermaphro- 
disme féminins, (Ces termes font allusion à des différences pure- 
ment morphologiques. Il vaudrait mieux les abandonner et parler, 

dans ces cas, d 'in ter sexués,) 

Toutes ces modifications anatomiaues s'accompagnent de modi- 
fications psychiques qui vont dans le même sens. Elles se marquent 
sur le comportement instinctif, qui est tout à fait viril, et même sur 
les goûts erotiques. Beaucoup de ces femmes ont pu se faire passer 
pour des hommes leur vie durant, jusqu'à ce qu'une circonstance 
fortuite les fît découvrir. 

Au total, l'écorce surrénale exerce une action, nettement établie, 
inhibitrice sur Povaire, et, peut-être, une action stimulante sur le 
tissu interstitiel testiculaire, 

U) Le même effet peut être produit par des tumeurs ovariennes. Il faut en. 
outre signaler ici un phénomène des plus intéressants : c'est l'action de certaine 
parasites sur les caractères sexuels secondaires. Un crabe mâle du genre luaslius, 
parasité par une <sacculîne ? acquiert des caractères sexuels secondaires femelles 
de plus en plus mar-qués. Chez la Bonellie, le phénomène est encore plus coin 
plexe. Enfin ? certains néoplasmes influent aussi très nettement sur les caractères 
scmïgIs secondaires. 

Tous ces faits seront étudies en détail, Tan prochain, a\cc les phénomènes 
d'intersexualHe* 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO-SEXUELLE 533 



Passons sous silence Faction des parathyroïdes, du thymus, du 
système lymphe-adénoïde, du pancréas, du foie, de la prostate, tous 
organes dont le rôle est mal défini, mais qui jouent un rôle dans 
J'équilibre hormonal réglant secondairement la morphogenèse 
sexuelle. La complexité de ces actions donne à comprendre que des 
modifications du milieu extérieur, notamment du milieu trophique, 
puissent retentir, elles aussi, sur le développement des caractères 
sexuels secondaires. 

Nous avons, jusqu'à présent, cherché à définir uniquement les 
causes déterminantes individuelles du dimorplùsiiie sexueL Chez 
Thomme, il semble que la vie sociale, par le jeu des appétitions, et 
surtout par les réactions, soit individuelles d'agressivité, soit so- 
ciales de coopération qu'elle entraîne, puisse inlluer de quelque 
manière sur ce déterminisme. 

Précisons : nous ne prétendons pas dire, par là, que les influences 
sociales soient capables de modifier ce qui est contenu en puissance 
dans les chromosumes. Nous vouions simplement dire que les con- 
traintes sociales ont un immense retentissement sur les activités 
somatiques, et donc aussi sur les activités de la sphère sexuelle. Par 
exemple, un grave complexe de castration est parfaitement capable 
d^inhiber la croissance d'un enfant et d'en faire un greluchon, alors 
que. dans d'autres conditions psychiques, il se fût développé d'une 
façon normale* Ce n'est pas une hypothèse : on peut citer des cas 
cliniques. Oui, certes, on ne fait jamais la contre-épreuve, en méde- 
cine. Cependant, quand dans une famille saine on voit un enfant 
débile, véritable castrat psychique, au milieu de frères et sœurs 
débordants de santé, on imagine naturellement une cause organique 
à sa débilité. Mais* si l'on voit cet enfant s'épanouir psycliiquement 
et physiquement après une psychanalyse, la contre-épreuve est faite 
ou bien rien ne signifie rien. 

Cest évidemment dans le comportement psychique individuel et 
dans les manifestations psychiques sociales que Ton aperça iL le 
mieux ces effets. Nous allons en faire la démonstration tout à 
rhoure. 

Auparavant, il faut faire ressortir, à cette place, qu'en opposition 
apparente avec ce qui se passe dans les sociétés bu inaines, on observe 
chez les insectes sociaux un déterminisme sexuel qui semble décou- 
ler directement de la vie sociale, et dont les faits les plus frappants 
sont le polymorphisme et la castration nutricielle. Ce n'est aussi 
qu'une apparence. En réalité, c'est toujours aux facteurs héréditaires 



534 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

contenus dans les chromosomes qu'il faut remonter,* Seulement, 
tandis que chez les humains ces actions plastiques de la vie sociale 
sur l'individu sont discrètes au point d'être discutables, elles s'exer- 
cent sur les insectes sociaux avec une netteté qu'illustrent des exem- 
ples à foison. Nous n'en tirons aucune conclusion pour le moment. 
Ces conclusions doivent être appuyées sur des faits précis. 

Nous allons donc nous arrêter un instant à certains comporte- 
ments sociaux de r homme en rapport direct avec la sexualité. Après 
quoi, nous étudierons rapidement le polymorphisme? pour terminer 
par une comparaison succincte entre les sociétés d'insectes et 3 es 
sociétés humaines. Inutile de vous dire combien je déplore de ne 
pouvoir qu'effleurer ces problèmes* On ne peut résumer en quelques 
minutes les influences réciproques de la sexualité sur les sociétés 
humaines. Le seul énoncé des problèmes partiels que posent ces 
rapports remplirait des volumes. Aussi me bornerai-je, très arbi- 
trairement et en y passant comme chat sur braise, à vous montrer 
les rapports entre le costume et révolution des tendances sexuelles 
collectives. 

Si ce choix est apparemment arbitraire, il n'est cependant pas 
fortuit. Le vêtement de l'homme, est, sauf sous les latitudes tro- 
picales, une nécessité biologique. Il marque, lui aussi, le dimor- 
phisme sexuel. Il joue un rôle énorme dans l'érotisme individuel et 
social* Voyez plutôt Vile des Pingouins , d'Anatole France. 

Les animaux ignorent l'usage du vêtement, à moins que Ton ne 
considère comme vêtement les cocons et autres enveloppes prolec- 
trices fabriquées par certaines larves, soit pour hiverner, soit pour 
achever à F abri des nymphoses. Il ne faut pas assimiler à des vêle- 
ments les appareils de protection, même fabriqués avec des objets 
extérieurs à elles* des larves de phryganes, par exemple, qui uti- 
lisent pour leur fourreau les matériaux dont elles disposent. Ces 
abris ne comportent, autant que Ton puisse juger, nul élément 
affectif, et Ton n'y discerne aucun dimorphïsnie en rapport avec la 
différenciation des sexes. 

Chez l'homme, nous voyons le vêlement apparaître même dans 
des régions où la température extérieure ne l'impose pas. La plu 
part des animaux exposés à des températures variables vivent d'une 
vie ralentie pendant la saison froide, en restant confinés dans leurs 
nids on dans leurs terriers. Ces espaces dos leur tiennent lieu de 
vêlements dans les moments où leur activité se ralentit- 



^^■^b^H***4V^^^^B^B^V«^^««W^^~^^^Hft*i^ 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO-SEXUELLE 535 



Selon l'altitude adoptée à l'égard du vêtement, sa valeur affective 
apparaîtra dans la manière dont l'individu s'habille. Et comme les 
individus représentent la somme des tendances sociales a une époque 
considérée, il en résultera que le costume variera et avec les ten- 
dances individuelles, et avec les tendances sociales. 

Les affligeantes créatures qui palabrent dans les conseils îtm*!- 
nins de la Société des Nations, les clergymen» les vertueux raseurs 
qui se sont donné pour mission de dégoûter les honnêtes gens de 
la vertu, tous ces gens là portent des costumes austères et rigides 
comme leur morale. Ces femmes asexuées (1), qui se proposent de 
réformer les moeurs en désexualisant l'humanité, cachent soigneuse- 
ment leur corps. Leur costume réfrigérant symbolise la vertu et le 
devoir sous leur aspect le plus cruel. 

D'autres humains, fixés à leur narcissisme infantile, ne pux^ent 
leur vêlement que de mauvais gré. Alors, ils ne s'y intéressent pas et 
s'habillent mal (2), 

D'autres enfin et c'est la majorité déplacent l'intérêt qu'ils 
portaient à leur corps, ne pouvant j>lus le faire admirer, sur leurs 
vêtements. Le primitif commence à reporter cet intérêt sur des 
objets décoratif s } sur des plumeSj des colliers, des bracelets. Gra- 
duellement il le reporte sur le costume tout entier. 

Dans nos sociétés, la sexualité de L'homme» plus concentrée sur 
les objets génitaux, a conduit à un costume plus uniforme et d'une 
valeur symbolique phallique qui saute aux yeux, 

La femme, qui conserve un narcissisme plus libre, se permet une 
plus grande variété dans son exhibitionnisme vestimentaire. 

C'est peut-être aussi une compensation, provenant de ce que l'on 
a appelé, à tort je crois, F âme collective, à la plus belle parure des 
mâles que l'on observe dans presque tous les ordres zoologiques. 
Aussi les variations du costume féminin sont-elles incomparable- 
ment plus étendues, individuellement et socialement, que celles du 



(1) En réalité* elles ne sont pas asexuées* elles sont simplement d J un sexe rîji- 
ferent du leur. Ce sont des femmes <jui, enfants s n*out pas accepte d'être privées 
de l'avantageux robinet que possèdent les petits garçons. Leur complexe de virï 
lité explique leur acharnement à sauver les prostituées de leur « esclavage » et 
leur" désir saugrenu et fanatique d ? * émancipation » de \a femme : < Moi, je jie 
veux jias subir ce traitement humiliant que subissent les autres femmes ». 
Aussi restent elles célibataires, heureusement pour leurs_vi:tinies éventuelles 

(2) Dans X C* Flugel : < De 3a valeur affective au vêtement », Revue française 
de psychanalyse, ÏÏI* année. n° 3^ 1929, 



Il ■ l il ■ 

536 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



costume masculin, qui demeure, de nos jours, uniforme et conven- 
tionnel. 

Au xvin e siècle, ces différences n'étaient pas aussi marquées. L'ha- 
bit de l'homme était même souvent plus beau que celui de la femme. 
Il dessinait un polymorphisme analogue à celui que Ton observe 
chez les insectes sociaux très évolués. Mais tandis que chez les 
insectes ce polymorphisme apparaît purement utilitaire, subor- 
donné à une fonction spéciale, sans rapport avec la sexualité, puis- 
que les castes inférieures y sont généralement dégénitalisées, chez 
Thonime cette bigarrure éiait un effet de la concurrence dans l'amour 
et dans la vie* 

C'est à la révolution dite française que nous devons, entre autres 
méfaits, cette tentative de nivellement des classes sociales par l'abo- 
lition, d'ailleurs conforme au principe révolutionnaire d'égalité, des 
signes extérieurs des hiérarchies nécessaires. Dans les castes où la 
hiérarchie des fonctions est rigide par nécessité , cette hiérarchie se 
marque rigoureusement dans l'uniforme* C'est le cas de la caste 
militaire, 

Ce qui nous frappe surtout, dans l'évolution du costume féminin, 
c'est la mise en valeur, en relief, d'une certaine partie du corps. 
Pendant très longtemps, à la Renaissance et depuis elle, c'est la poi- 
trine qui avait été regardée comme essentielle. Les costumes fémi- 
nins étaient décolletés, la taille serrée par un corset. Plus tard, pas 
très loin de nous, la femme mit aussi en valeur son bassin. Pen- 
dant la majeure partie du siècle dernier, le costume féminin était 
étroit, collant et lourd (Flugel), Les maternités nombreuses étaient 
prisées- L'homme recherchait les femmes qui avaient, ainsi que Ton 
disait à Paris, de la hanche et du téton. Vers 1840, la mode était aux 
crinolines, aux verlugadins, qui amplifiaient démesurément le bas- 
sin. Plus près de notre époque, il y a à peine cinq à six lustres, les 
femmes portaient des tournures qui leur donnaient l'apparence de 
chaises capitonnées. 

De nos jours, nous voyons: une tendance, qui va d'ailleurs régres- 
sant, du costume féminin à se rapprocher du costume masculin, 
en ce qu'il montre une prédominance des symboles phalliques sur 
les symboles utérins. Cette tendance se fait aux dépens de la mater- 
nité et se traduit par une préférence accordée aux lignes droites 
plutôt qu'aux Hgnes courbes et aux formes bouffantes (Flugel), On 
a vu cette tendance s'accentuer à mesure qu'augmentaient les coin- 



■^ ^ ^^—^^^^^^^m^*mr**^mmmv^^^*m 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO- SEXUELLE 537 



pétitions féminines dans les professions masculines* Les seins fai- 
saient le désespoîi* des jeunes femmes ; celles qui étaient trop bien 
pourvues se faisaient amazones, par les, soins d'un chirurgien com- 
plaisant, afin de n'être pas gênées au volant de leur quarante che- 
a aux, La robe se raccourcissait forcément, car la femme, renonçant 
à la valeur erotique de ses seins, exposait ses jambes devenues sym- 
boles phalliques, ni plus ni moins que nos affreux pantalons. 

Autant dire que la femme contemporaine, obligée, de par les 
bouleversements économiques qui ont suivi la guerre, de travailler 
comme l'homme, de le concurrencer dans toutes les professions,, 
s'est faite virile. Vivant sur un pied d'égalité avec l'homme, elle a 
détruit le charme. Les époux travaillent chacun de son côté, se re- 
trouvent, le soir, comme deux copains associés commercialement, et 
forment ainsi des couples homosexuels. 

La névrose collective d'après-guerre se caractérise* entre autres 
symptômes, précisément par une homosexualité beaucoup plus 
ouverte, ainsi qu'il arrive à toutes les périodes de décadence, et par 
un nombre croissant d'impuissants des deux sexes, surtout de 
l'homme* Aboli l'attrait sexuel de la femme, abolies aussi les possi- 
bilités de sublimation : l'homme ne s'intéresse plus aux idées* Ren- 
tré chez lui, il n'a plus, pour se fuir, que la ressource d'une intem- 
pestive et stérile masturbation de l'ouïe par des bruiteurs méca- 
niques. Tous ces « radiomasturhateurs » (ah ! qu'en termes ga- 
lants,,.) spasmodiques sont des impuissants. 

On aperçoit, depuis quelques années, de vagues symptômes d'un 
letour à des tendances plus conformes aux habitudes millénaires de 
la femme maternelle. Oh ! bien vagues : une concession à la lon- 
gueur de la robe, du moins de la robe du soir. Concession partielle 
puisqu'il n'y avait* voici quelque huit ans^ qu'un côté de la robe 
qui s'allongeât. On revient aussi aux bouffants des épaules, mais en 
continuant de laisser dégagés les liras, que les robes actuelles 
mettent en valeur, symboles phalliques, eux aussi. 

Ces données très succinctes ne touchent qu'à quelques aspects du 
problème : ceux qui concernent plus spécialement le dimorphisme 
sexuel dans ses rapports avec la vie sociale, Il m'a paru intéres- 
sant de les introduire ici, pour montrer le rôle important Que joue 
le costume dans la biologie psycho-sexuelle, ne fût-ce que par le 
sentiment de la pudeur qu'il engendre, antagoniste des tendances 
exhibitionnistes, Il serait plus juste de dire : qu'il contribue à engen- 

REVfJE FRANÇAISE DR PSYCHANALYSE* 10 



Htmm* 



S3S REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



drer s car ehez des peuples qui vivent nus îa pudeur existe, et on 
la voit se localiser sur des parties déterminées du corps* Ainsi* pour 
certains nègres, îl est de la dernière inconvenance de se montrer 
avec le gland du pénis découvert. 



>: 



Il nous reste à examiner le problème du polymorphisme dans ses 
rapports avec la sexualité* 

Le polymorphisme s'observe chez un grand nombre d'animaux. 
C'est chez les insectes, et spécialement chez les insectes sociaux, 
qu'il est le plus marqué et a été le mieux étudié. 

Que faut-il entendre par insectes sociaux ? Par quel bout saisir 
ce difficile problème du polymorphisme ? Prenons ua bon guide, 
choisi parmi les plus éminents entomologistes contemporains : 
c'est M. W. Morton Wheeler qui va nous fournir toutes les pré- 
cisions nécessaires (1). 

Le comportement de tout animal gravite autour de deux axes : 
l'un est individualiste et agressif, l'autre social et coopératif. Na- 
guère, on tenait pour exceptionnels les animaux sociaux. Encore 
une de ces erreurs d'optique dues à noire suffisance anthropocen- 
triste. Aujourd'hui Ton s'aperçoit que les tendances solitaires sont 
l'exception. Tes inclinations sociales la règle* 

L'instinct social est chez les animaux une appétition aussi vive 
que Tinstinct sexuel* Il suffit, pour s'en convaincre, d'observer le 
désarroi d'un animal isolé de ses pareils. 

On avait volontiers la tendance à généraliser des cas particuliers ; 
ils faisaient croire que beaucoup d'animaux n'aiment rien autant 
que leur propre société. Dans nos régions, c'est le cas des araignées, 
qui vivent solitaires, bien que certaines espèces, comme l'Epeire 
diadémée, prennent soin de leurs sacs à œufs, puis de leurs petits, 
durant tout un été. Il a fallu déchanter quand on a découvert des 
araignées exotiques subsociales, vivant dans de vastes nids à la 
construction desquels coopèrent jusqu'à plusieurs centaines de 
femelles. 

Les sociétés d'insectes, disait-on, sont probablement dérivées de 
l'association fortuite de femelles de la môme espèce- A regarder de 

(1) W. Mortok Wheeler ; Les sociétés d'insectes* leur origine, leur évolution* 
Chez Doîn } à Paris. 



Mn^A^B^ 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO- SEXUELLE 639 



près, on voit que ces sociétés, quelle que soit leur population, sont 
de véritables^ familles, c'est-à-dire des aflilialions entre parents, 
dans la plupart des cas entre une mère et sa descendance. 

On voit tous les degrés de perfectionnement de ces associations. 
Au degré le plus Lumble, la mère dissémine simplement ses œufs 
4ans le milieu même où vit normalement l'espèce, par exemple sur 
les feuilles dont se nourrissent les larves ; c'est le ca^ du papillon 
des choux, À un degré plus élevé, les mètres pourvoient les œufs 
d'un revêtement protecteur (araignées, sauterelles, mante religieuse, 
etc.), puis restent avec les œufs et les larves comme pour les « pro- 
léger » (boule d'œufs de TEpeire). Au degré le plus élevé, les mères 
«■ prévoyantes » construisent un nid et approvisionnent les larves 
d'une nourriture spécialement préparée (hyménoptères sociaux, 
fourmis, termites). 

Chez les insectes sociaux dignes de ce nom, on voit en outre les 
jeunes demeurer avec leur mère, coopérer à rélevage des nichées 
successives et constituer ainsi des sociétés bien organisées, annuelles 
ou durables. Ces mères réputées prévoyantes nous apparaissent très 
.attendrissantes dans les soins qu'elles donnent à leur descendance. 
Méfions-nous des interprétations anthropomorphistes \ La réalité 
ost beaucoup moins romanesque. 

Déjà, chez les poissons qui ont des pontes gardées, le mâle voue 
des soins farouches à sa progéniture, « se privant de manger m 
pour se consacrer exclusivement à la construction et à l'entretien 
du nid, puis à la garde des alevins, fonçant comme une brute sur 
tout ce qui s'approche du nid, sautant au visage des curieux armés 
d'une ïnoffensive loupe. Il est touchant de sollicitude. En fait, si, la 
ponte achevée, il brutalise sa femelle, ainsi que tout le monde peut 
l'observer chez des macropodes en aquarium, la tuant parfois d'un 
direct au temporal, c'est que la femelle ne cesse pas de manger pen- 
dant la longue période estivale des amours. Le mâle, au contraire, 
ne peut plus manger, Avant le frai, sa muqueuse digestive s'atro- 
phie, tandis que s'hypertrophïent ses glandes génitales. Il se réserve 
donc un garde-manger. C'est si vrai qu'après les premières pontes, 
échelonnées de vingt en vingt jours environ, de mai à septembre, le 
mâle se met à gober çà et là ses alevins. Les pontes d'automnes sont 
dévorées, à peine émises, par le mâle et la femelle, réconciliés autour 
de leur caviar, 

<Ce cannibalisme n'est pas le privilège exclusif des macropodes. 



540 HEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Ne voyons-nous pas tous les jours des papas et des mamans faire 
le geste d'avaler leur bébé, en disant : « Je te mangerais bien » ? Ce 
geste, le désir de « dévorer de baisers » ont, certes* un sens com- 
plexe, ils représentent en tout cas une pulsion libidinale de même 
nature*) 

Voyez la panique qui règne dans une fourmilière si quelque acci- 
dent met au jour les pouponnières. Tout ce petit peuple* en proie 
ît une émotion extraordinaire, se précipite au secours des œufs et 
des nymphes- Pas une fourmi qui ne soit prête à subir la inale mort 
« pour sauver sa progéniture ». En réalité, c'est que les soins don- 
nés aux œufs, aux larves et aux nymphes procurent aux fourmis 
une intense satisfaction libidinale. Bien que les ouvrières soient 
asexuées, cette satisfaction est bien une satisfaction sexuelle au sens 
libidinal du mot* C'est le parfum des larves qui est la source de ces 
plaisirs* Et cela explique l'étrange tolérance des fourmis à l'égard 
de leurs innombrables parasites* On voit en effet certains coléop- 
tères parasites des fourmis, ainsi que de nombreux insectes appar- 
tenant à d'autres ordres, qui ne construisent jamais de cités, s'infil 
trer dans les cités des autres espèces. Ces dangereux débaucheurs 
procurent à leurs hôtes des satisfactions intenses. Leurs aisselïes 
sécrètent des parfums enivrants. Les délices qu'ils procurent font 
parfois oublier aux fourmis, trop absorbées par les saouleries 
qu'elles goûtent auprès de ees sta\iskyeux parasites, les délices que 
leur offrent leurs propres larves* Elles laissent la cité aller à vau- 
l'eau* 

En général, cependant, tout en prenant leur plaisir en compagnie 
de ces dissolvants séducteurs, elles ne laissent pas de les tenir en 
respect. Il arrive même que la cité, mise en péril par le trop grand 
nombre de ces subtils envahisseurs, les décrète de mort et fasse 
des pogroms, Les parasites se défendent efficacement dans cette 
lutte millénaire. Ils se dissimulent très astucieusement, prenant 
parfois, par un miracle de mimétisme, l'aspect extérieur des fourmis 
leurs hôtes. Leurs ruses pour tromper la vigilance des laborieuses 
sont proprement diaboliques* Très souvent, les larves des parasites 
se font introduire dans la fourmilière par les fourmis elles-mêmes* 

J'ai tenu à souligner en passant ces faits de parasitisme, parce 
qu'ils sont extrêmement importants pour l'étude du polymorphisme, 
c'est-à-dire de la plasticité, aussi bien des insectes sociaux que de 
leurs parasites. Ils présentent de grandes analogies avec la doines- 



— ■ ■■■ ' ■■ u i i y. .- 

NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE P S YCHO- SEXUELLE 541 



ticatkm, qui est grosse de conséquences au point de vue de la 

sexualité. 

Comment les associations durables d'insectes d'une même espèce 
^ont-elles devenues possibles ? Par l'augmentation considérable de 
la longévité des parents, La longévité elle-même a vraisemblable- 
ment augmenté du fait que tous les insectes sociaux et subsociaux 
M vent dans des cavités closes, mal aérées, qui restreignent ou inhi- 
bent les mouvements musculaires et ralentissent les oxydations. 
Les femelles, ou reines, de ces sociétés sont en effet très apathiques* 
Elles perdent la faculté de voler et même leurs ailes. Leur métabo- 
lisme ralenti aboutit à une accumulation de graisses dans leur abdo- 
men et de vitellus dans leurs œufs. 

Leur fécondité est, pour une part, fonction de Jeu?* longévité : 
plus celle-ci est grande, plus les colonies sont peuplées. Cest le cas 
chez les termites les plus élevés, du genre Termes, chez des fourmis 
appartenant aux genres Eciton et Àtta, et chez l'abeille domestique, 
La petitesse des colonies de plusieurs fourmis et termites primitifs 
paraît, au contraire, être en rapport avec la vie plus brève de la 
reine-mère. 

Voilà pour les conditions qui favorisent les associations d'in- 
sectes. Il apparaît clairement qu'à la différence des colonies de 
coelentérés ou de bryozoaires, qui sont des associations purement 
nutricielles, le caractère essentiel des sociétés d*insectes est de cons- 
tituer des associations reproductives* Comment le polymorphisme y 
apparaît-il ? 

Et tout d'abord, que faut-il entendre par polymorphisme ? Si l'on 
restreint ce terme aux cas dans lesquels deux ou plusieurs formes 
différentes coexistent dans la même espèce, le polymorphisme com- 
prendra tout naturellement le dimorphisme et les différences entre 
les formes jeunes et les formes adultes* 

On ne peut parler, dit M. Wheeler, de polymorphisme que lors- 

xpi 'apparaît une caste ouvrière, expression morphologique distincte 
de la division physiologique et éthologique du travail. 



< 



ÏJ faut entendre par castes physiologiques les classes sociales consti- 
tuées par des formes qui se sont spécialisées dans une fonction physiolo- 
gique. Ainsi de ces formes de fourmis ries régions arides, qui accumulent 
des réserves nutritives dans leur abdomen et se transforment en pots à 
niicfr, suspendues comme des outres dans des greniers. Ainsi de ces 



—"-"-■ — — .....— — ■- -~_~^ — „-~- - _ . — —-j—^-^— — ^■fcr.p— — w~ 



542 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



formes gynécoïdes mises en réserve et susceptibles de développer leurs 
ovaires quand les colonies sont privées de reines* 

Les castes éthologiques, c'est-à-dire fixées par les habitudes, sont celles 
qui se répartissent les besognes spéciales à l'intérieur des colonies : 
formes bouclions, formes diverses de soldats, formes seringues des ter 
mites, etc. 

Les causes de ce polymorphisme sont très complexes. C'est un 
des problèmes les plus difficiles qui soient. Le peu que je vous en 
dirai ne vous en donnera qu'une faible idée. 

Chez les hyménoptères non fécondés, les descendants sont géné- 
ralement des mâles (c'est une règle qui souffre beaucoup d'excep 
lions). On pensait pouvoir en tirer une explication du polymor- 
phisme. Or, chez les termites les deux sexes proviennent d'œufs 
fécondés et sont aussi polymorphes. 

Chez les guêpes et les abeilles, toute la caste ouvrière paraît acqué- 
rir sa stérilité graduellement, avant ou pendant sa différenciation 
morphologique, tandis que la caste correspondante des termites, et 
surtout la caste des soldats, paraît s'être différenciée morphologique- 
ment avant que sa fécondité se fût atténuée ou eût disparu. 

Chez les fourmis, les choses se passent comme chez les guêpes, 
avec cette différence que la caste ouvrière présente des modifica- 
tions de forme plus profondes et une dégénitaiisation plus com 
plète. 

t Un certain nombre de fourmis, très rapprochées des ancêtres 
archaïques de Tordre des aculéates, ont conservé deux formes de 
femelles fécondes, ailée et aptère* Dans ce cas, le polymorphisme 
est antérieur à la stérilité. Il est probable que ce polymorphisme a 
persista après la socialisation de ces formes solitaires. Seule, la 
forme ailée essaime et fonde des colonies, tandis que les formes 
aptères l'aident à nourrir sa couvée, puis s'aident mutuellement 
à nourrir leurs propres couvées, On peut supposer que les femelles 
aptères sont devenues progressivement stériles, tout en gardant leur 
forme particulière, et qu'elles ont ainsi donné naissance à la caste 
ouvrière. 

En tout cas, que le polymorphisme relève d'autres causes que 
celles qui déterminent le dîmorphisme sexuel, cela est nettement 
indiqué par le fait d'un polymorphisme identique dans F un et 
l'autre sexe chez les termites. 

On peut en chercher l'explication dans le fait que les insectes, ne 
pouvant, à Pilislar des humains, modifier à leur gré le milieu exté- 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES L>E filOLOGlE PSYC II O -SEXUELLE 543 



iieui\ ont été obligés de se plier aux conditions de ce milieu, Ils 
auraient ainsi acquis une plasticité plus grande, qui leur permet de 
s'adapter à des conditions non modifiables par les moyens dont ils 
disposent. 

Les insectes, en effet, n'ont pas d'outils façonnés. Il est cependant 
intéressant de signaler, à cette occasion» une particularité d J une 
fourmi exotique qui peut être regardée comme une ébauche d'indus- 
trie. Cette fourmi coud avec une navette des nids faits de feuilles 
assemblées. La navette est la larve d'un petit insecte qui fila un 
cocon pour sa nymphose. Ladite fourmi adopte ces larves comme 
instrument de travail. Les saisissant dans ses mandibules* quand 
elles commencent de filer leur cocon, elle les fait passer et repasser 
d'un bord à Pautre des feuilles qu'elle désire unir. Qui sait où cette 
industrie conduira ces fourmis ? 

Le polymorphisme atteint chez les fourmis, et surtout chez les 
termites, à un degré de complexité stupéfiant. Passons sur ces dé- 
tails, trop systématiques s de zoologie descriptive. Ceux d'entre vous 
que cela intéresse trouveront toutes les précisions désirables dans 
le remarquable ouvrage de M, Wheeler (loc. cit), auquel j'emprunte 
en partie ces données* Si vous désirez des ouvrages moins systéma- 
tiques, vous pourrez vous adresser aux études de M. Maeterlinck 
sur la vie des abeilles, des fourmis et des termites, Les faits qu'il y 
donne sont puisés aux bonnes sources. Tout le monde est libre de 
faire les réserves qu'il lui plaît sur les interprétations qu'ils sug- 
gèrent 4 l'auteur. 

On peut prouver que la plupart de ces formes distinctes sont une 
réponse à des exigences spéciales, extérieures, le plus souvent de 
nature tropliique- Ainsi, il existe des fourmis cambrioleuses qui 
■vivent dans les murailles des termitières africaines et sud-améri- 
caines. Le nid est relié aux chambres des termites par des gale- 
ries très ténues, inaccessibles aux termites plus volumineux. Par 
ces galeries, ces fourmis naines se glissent dans les pouponnières 
des termites et en dévorent les couvées* La nourriture est si abon- 
dante que ces microbes élèvent des reines géantes. 

D'autres faits, très nombreux, montrent que, dans la colonie de 
fourmis, le nombre et lecaractère des castes femelles est réglé comme 
le sont le nombre et le caractère des cellules dans le corps d'un 
métazoaire. Cette régulation a un aspect à la fois ontogénique et 
phylogénîque (Wheeler). 

Le polymorphisme des termites est encore plus compliqué. II 



■ m ■ i » ■ i .1» il j ■ i, ■ ■ — ■ -, | | | | M m. i- m-m^inn^ccMj-— - ■■ -iji ■ — —--■-■ 

M4 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



* 



aboutit à huit castes comprenant seize formes différentes d'indivi- 
dus : rois et reines vrais, puis deux formes différentes de rois et de 
reines ; grandes ouvrières mâles et femelles ; petites ouvrières mâles 
et femelles ; grands, moyens et petits soldats mâles et femelles, Ce 
n'est pas, comme on pourrait le croire, chez les formes les plus 
civilisées que le polymorphisme est le plus marqué ; révolution 
paraît se faire d'un polymorphisme très varié vers des conditions 
plus simples. 

Quand on essaie de comprendre ces différenciations, on tombe 
dans les problèmes de Pontogénie et de la croissance, de l'évolution, 
des activités de l'organisme, bref, dans tous les problèmes biolo- 
giques fondamentaux, 

On peut ramener le problème au choix à faire entre la prédéter- 

m 

mination de l'embryon et Pépigenèse, c*est-à dire à l'ensemble des 
causes qui s'ajoutent aux facteurs héréditaires {Wheeler). 

Il faut cependant faire remarquer que, chez tous les insectes 
sociaux, la colonie étant fondée, c'est la caste ouvrière qui intervient 
seule dans l'alimentation de toutes les castes, la sienne com- 
prise. 

Si les facteurs de la différenciation ne sont pas contenus dans les 
germes, ils ne peuvent, pensait -on, provenir que de différences 
dans le mode d'alimentation des larves- Cette alimentation peut 
varier en qualité et en quantité, La quantité influerait sur la taille, 
la qualité sur la forme. Autrement dit, certains aliments seraient 
utilisés par les larves dans le métabolisme de croissance* D'autres 
auraient un effet stimulant ou inhibiteur sur la morphogenèse ; ils 
auraient une action comparable à celle des hormones* Chez les 
végétaux, on peut produire, dans une même espèce, par une diffé- 
rence de nutrition» des formes diverses de feuilles, des plants plus 
ou moins vigoureux, des variétés naines ou des formes géantes. Par 
la qualité des aliments, on peut modifier à volonté certains carac- 
tères. Il suffit de faire pousser un hortensia en sol acide pour que 
ses fleurs soient roses, en soi alcalin pour qu'elles soient bleues. 

De très nombreuses expériences montrent que les différences 
dans les quantités de nourriture données aux larves agissent sur la 
taille de celles-ci- Il ne semble pas, en revanche, que cela influe sur 
leur forme, du moins chez les vespidés, où la castration ne se pro- 
duit que si la larve est par trop sous-alimentée> 

Chez les Meîipona f dont les larves se nourrissent de provisions 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYCHO-SEXUELLE 545 

emmagasinées, même nourriture chez toutes les larves : les unes 
deviennent des mâles, les autres des reines et des ouvrières. Chez 
d'autres espèces, les larves destinées à devenir des reines sont logées 
dans des cellules plus grandes. Elles reçoivent plus de nourriture, 
et leurs ovaires se développent plus vite. Si Ton prend, dans une 
ruche d'abeilles, une larve d'ouvrière d'un jour, et si on la trans- 
porte dans une cellule de reine, plus spacieuse et mieux approvi- 
sionnée, elle devient une reine parfaite. Si on la prend k deux jours 
et demi - trois jours, elle devient encore une reine, mais un peu dif- 
férente des reines normales et portant quelques caractères d'ou- 
vrière. 

Pézard a, par ailleurs, obtenu la castration de poules en les nou- 
ïissant exclusivement de viande, 

Tous ces faits indiquent que le développement des ovaires est lié 
quantitativement et qualitativement à la nourriture. Ils ne prou- 
vent nullement que le genre sexuel, l'absence ou la présence de 
glandes sexuelles soient déterminés par le mode de nutrition, 

II faut donc se rabattre, pour expliquer en partie le polymor- 
phisme, sur l'hypothèse blastogénique* à savoir que les caractères 
des castes sont contenus dans les gènes* Un tait capital vient 
à l'appui de cette hypothèse : l'existence de fourmis gynan- 
dromorphes. Ce sont des formes faites de deux moitiés gauche et 
droite, Tune mâle, l'autre femelle, ou Tune soldat, l'autre femelle, 
ou encore faites d'une mosaïque de parties mâles et femelles. 

La fixation de ces caractères dans les gonades ne s'est faite qu'à 
la longue. Ces différenciations sont si anciennes et si strictement 
etahlïes (les insectes sociaux supérieurs, termites et fourmis, sont 
très antérieurs à l'homme, puisqu'ils existaient au secondaire, peut- 
être à la fin de l'ère primaire déjà), que les mœurs et la structure 
spécifiques des différentes castes sont fixées dans les facteurs héré- 
ditaires. 

C'est donc aux conditions de la vie sociale elles-mêmes qu'il faut 
remonter pour comprendre quels ont été ces facteurs initiaux de 
différenciation, transmis ensuite par les chromosomes. 

Le caractère dominant des sociétés animales, mises à part les 
sociétés nutricielles comme celles des siphonophores et des bryo- 
zoaires, est qu'elles constituent des sociétés reproductives, Cest la 
reproduction qui est la raison d'être des sociétés d'insectes. Aussi 
ost-ce le sexe femelle qui y prédomine : ces sociétés sont femelles, 



F^3^DCz 



546 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Les mâles y sont réduits à des facteurs fécondants temporaires. 
Les colonies d'insectes dépendent donc d^une élite de femelles 
fertiles, tandis que les progrès des sociétés humaines dépendent 
d'une élite intellectuelle des deux sexes. Les premières sont des 
matriarcats ; les secondes sont le plus souvent des patriarcats (le 
régime du matriarcat s*observe dans certains groupements très 
anciens, par exemple chez les primitifs du eentre de l'Australie, 
chez les Touaregs du Hoggar). C'est un fait remarquable de voir 
une collectivité humaine régresser intellectuellement et se rappro 
cher du type des sociétés d'insectes lorsqu'elle se reproduit avec 
excès. 

C'est, pour une part majeure, l'importance démesurée donnée à 
la reproduction qui a conduit les sociétés d'insectes au développe- 
ment de castes sociales, et donc au polymorphisme. La reproduction 
est dévolue à quelques individus au service desquels se mettent tous 
les autres individus, spécialisés, eux, dans la récolte de îa nourriture 
et dans les soins des jeunes. Ces fonctions sont si exigeantes que 
Ton voit apparaître une caste de soldats qui déchargent les nour- 
rices des besognes subalternes, dont leur fonction essentielle aurait 
à souffrir. 

Vu sous cet angle, le polymorphisme apparaît comme un phéno- 
mène dégénératif, comme le fait d'une évolution régressive, résul- 
tant d'une division toujours croissante du travail. 

Chez les humains, nous voyons un polymorphisme de ce genre, 
non ii\é dans l'on logeai e, non plus que dans la phylogénie, déter- 
miné par la profession. Le comédien, exercé à représenter toutes 
les émotions, tous les types humains^ prend souvent un aspect par- 
ticulier que nous appelons cabotin. Un prêtre défroqué ne fait illu- 
sion à personne sur son étîologie : il garde toute sa vie l'empreinte 
de sa défroque (1), Un vieil officier de cavalerie se reconnaît à sa 
dégaine, d'aussi loin qu'on le voie. L'aspect d'un intellectuel cent 
pour cent offre un sensible contraste avec celui d'un olïgophrène 
boxeur ou leveur d'haltères. Les types psychiques se marquent plus 
ou moins dans les types physiques. C'est en se fondant sur ces rap- 
ports de la constitution psychique avec la constitution physique que 
Kretschmer a tenté son essai : « Kôrperbau und Charakter » * 

(1) Sans parler de l'empreinte psychique. Voyez L'empreinte, du raédrac^e M 
d'Estaunié. 



NOTIONS ÉLÉMENTAIRES DE BIOLOGIE PSYC HO -SEXUELLE 547 



Dans le domaine psychique, on voit les insectes sociaux, surtout 
les guêpes, les abeilles domestiques et les fourmis, faire montre 
d*une émotivîté violente, tout à fait comparable à Pémotivité des 
foules humaines. Ces manifestations émotives ne se produisent que 
dans les colonies populeuses, Les colonies peu nombreuses sont 
timides, à l'instar des petits peuples. 

Cette évolution régressive, chez les insectes sociaux, est sans 
doute aussi liée à l'usage de nourritures artificiellement préparées. 
Cette domestication est proche-parente du parasitisme. La diffé- 
rence entre la faible contribution personnelle de l'individu et les 
substantiels avantages qu'il recueille comme membre de la société. 
sous forme de nourriture et de protection, celte différence est si 
grande que Ton peut la comparer à la différence entre l'hôte et le 
parasite, 

La domestication entraîne, chez certains organismes, la stérilité, 
chez d*aulres l'hypertrophie des glandes sexuelles et l'atrophie des 
organes de relation. Ces deux effets s'observent chez les ouvrières 
et les soldats d'une part, chez les reines d'autre part. 

En ce qui concerne nos animaux domestiqueSj nous ne pouvons 
rien conclure, puisque nous sélectionnons les bous reproducteurs. 
Quant aux végétaux domestiqués, nous voyons aussi la surnutrition 
faire régresser chez eux les organes reproducteurs, a moins que 
nous ne sélectionnions au contraire les sujets rendus prolifiques* 
La culture intensive a pour effet de multiplier les pétales et les 
sépales des fleurs (fleurs dites doubles), par transformation des 
étamineSi puis des organes sexuels femelles, en organes dits « orne- 
mentaux »♦ 

Dans la race humaine, la domestication a pour caractères la peau 
Uaire, les yeux bleus, les cheveux blonds, de nombreuses anomalies 
dans l'activité sexuelle, la disparition d'un rut vrai, mais surtout 
le caractère névrotique de notre civilisation {Wheeler) : de nos jours, 
une multitude d'adultes demeurent des nourrissons, 

À comparer les sociétés d*insectes avec les sociétés humaines, on 
s'aperçoit qu'il y a pas mal d'analogies enlre elles et que ces ana- 
logies ne sont pas précisément réconfortantes. Les différences le 
sont encore moins. Chez les insectes sociaux, quand une colonie est 
parvenue à l'apogée de ses accumulations, elle produit des individus 
frais et jeunes, qui essaiment, et la vieille colonie rentre modeste- 
ment dans le néant. 



» .U 1.1- ■■«■ l_.|»l- |»|-||nr— ^ ^—— -- ■■— . — -■-— ^ »^— r^— 1-r— T-^—w»—-^-^—, I . I ■! I- »H -.1,^,,, rr- 



548 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Au rebours, dans nos sociétés, conclut en substance, avec une 
.a mère ironie, M* Wheeler, la surproduction de nos échanges sociaux, 
l'accumulation des excréta de notre métabolisme social, sous forme 
de produits industriels, mais aussi sous forme de superstitions, de 
3ois, de mœurs, d'interdictions, de contraintes, de perfectionnements 
techniques incessants (et qui n'excluent pas, loin de là, une cer- 
taine barbarie), font que les jeunes générations ont de plus en plus 
de peine à vivre. L'accoutumance à ces excréta nous a donné un 
saint respect des gérontocraties- Notre unique ressource pour bri- 
ser la pression de ces contraintes, ce sont les révolutions et les 
guerres, jusqu'au jour où nous comprendrons la déplorable pression 
qu'exercent sur nous les fossiles du Sénat, Gœthe disait déjà, féro- 
cement, à Eckermann : « Nos funérailles nationales ne se suivent 
pas avec une fréquence suffisante. » 

Mesdames, Messieurs, 

Nous voici au terme de ce trop rapide défilé des problèmes biologiques 
en rapport avec la notion de sexe. J'ai été un tantinet trop modeste en ne 
me faisant attribuer que trois leçons sur cet immense sujet. Il eût fallu 
pouvoir développer un peu plus les anomalies sexuelles liées aux fonc 
tions endocriniennes. C'est par l'étude des névroses que vous apprendrez 
le mieux à connaître ces anomalies. 

Il eut fallu développer aussi l'origine des règles morales qui pèsent sur 
l'activité sexuelle dans les sociétés humaines, comparer entre elles les 
diverses formes de groupements, de mariages, sous V angle des tendances 
sexuelles entre membres d'un même groupement. Cette étude sera inscrite 
quelque jour au programme, ainsi que le problème de l'intersexualité, 
qui n J a été que posé et qui sera traité Fan prochain. 

J'ai voulu, cette année^ montrer le problème sexuel sous ses multiples 
aspects biologiques. Vous serez par là, sinon renseignés sur des points 
particuliers, du moins munis d'un fil conducteur qui vous guidera dans 
votre étude personnelle des problèmes partiels* Pour la formation de 
l'esprit, renseignement des grands ensembles est plus hautement dési- 
rable que des catalogues de faits soigneusement expurgés de toute idée 
générale» 

Paris, mai 1934. 



MÉMOIRES ORIGINAUX 

PARTIE APPLIQUÉE 



VAGADU 

Une analyse 
dans le miroir de l'intuition de l'artiste 

Commentaire psychanaly tique 

par R. A, SPITZ 



Le courant des idées de îa psychanalyse, son usage de la symbo- 
lique, ses méthodes d'explication, peut-être même parfois les faits 
de certains tableaux cliniques, sont entrés depuis quelques années, 
sous une forme plus ou moins Adèle/ dans la littérature moderne ; 
oui, et nous dirons que dans ces derniers temps on ne pouvait 
guère lire un livre anglais ou français (F Allemagne est plus conser- 
vatrice) qui ne louchât en quelque manière à ce thème ou tout au 
moins n'en fît mention. 

C'est avec des sentiments mélangés que nous considérons cette 
évolution* Si d'une part il nous est agréable de voir nos connais 
sances se frayer peu à peu un passage dans la formidable résistance 
qui jusqu'à présent faisait barrière, d'autre part il est bien clair 
pour nous que dans la plupart des cas cette réconciliation avec la 
psychanalyse, voire même sa reconnaissance, ne sont que choses 
super f ici dles, affaire de mode, et pour nous recouvrent une forme 
nouvelle, plus subtile, plus secrète, de résistance. 

C'est donc avec une certaine méfiance que nous nous approchons 
des ouvrages qui prétendent être influencés par la psychanalyse, 
Mais l'ouvrage dont nous allons nous occuper diffère entièrement 
des productions littéraires de ce genre. L'auteur, Pierre-Jean Jouve, 
est poète et non psychanalyste ; il donne à son ouvrage le titre de 
Vagadu. (1), et il explique ce titre par une phrase extraite de l'épopée 

(1) N. R. F, t Paris, 193L 



VAGADU £51 



africaine qui porte ce même nom (faisant partie du folklore du 
Sahel) : Wagadu est la force qui vit dans le cœur des hommes. Le 
livre dépeint l'état d'âme d'une femme au cours d'un traitement 
psychanalytique et le mouvement de ce traitement même. Voiïà 
précisément en quoi cet ouvrage s'écarte de tous les autres : il a 
pour contenu la représentation d'un traitement psychanalytique et 
rien de plus. 

On pourrait dire que le psychanalyste, dans la rédaction de ses 
histoires cliniques, ne procède pas autrement ; il n'en est rien, et la 
méthode qu'il emploie est radicalement opposée à celle dont il est 
fait emploi dans Vagadu. Nos observations saisissent la marche de 
l'analyse, ou en fonction du diagnostic, ou dans l'évolution du trai- 
tement, ou par la mise en évidence de certaines constellations des 
pulsions, etc. Munis d'une de ces hou s sole s, il nous est possible, 
parmi l'énorme matériel qui s'accumule au cours d'une analyse, de 
choisir ce qui importe et de l'ordonner selon certaines structures, 
Nous savons qu'il n'est guère facile de remplir cette tâche de telle 
manière que le lecteur ait du cas une image plastique- 
Mais Pierre- Jean Jouve ne s'est pas servi de cette méthode, qui 
ne lui eût pas permis de faire oeuvre de poète. Il n*a pas cherché non 
plus à décrire la marche de l'analyse, à reproduire par exemple ce 
que l'analyste entend dire à son patient ni ce qu'il lui répond, Cela 
eût produit un trop pesant amalgame, Il a suivi une autre voie, et 
nous avons quelque difficulté à dire en quoi sa méthode consiste. 
Kous essaierons plutôt de donner un aperçu sur le cas de Fhéroïne 
du roman, Catherine Crachat, en tenant compte bien entendu du 
mouvement de son analyse. Il importe pour cela que nous donnions 
une série d'extraits du livre- Disons-le tout de suite, pas plus qu'il 
n'est possibie de rendre dans tous ses détuils une analyse clinique, 
il ne nous sera possible de détailler l'analyse de Catherine Crachat. 
Il est évident que nombre d'associations et d'interprétations analy- 
tiques ne pourront trouver ici de place même de celles qui à tra- 
vers nos citations seraient visibles, voire sauteraient aux yeux, A la 
fin, dans un petit résumé établi sur les observations que nous 
aurons eu le loisir de faire en partant des divers éléments de l'ou- 
vrage, nous pourrons tâcher de saisir ce que le poète a créé ; peut- 
être aussi de mieux comprendre comment il arrive à ses buts. 

Nous commençons avec le cas de la malade, on pourrait aussi bien 
dire avec le contenu du roman. 



i -S—MJ -J- i ui » f" "■ ■ ■ ■ 



552 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Catherine Crachat, une femme de 47 ans (1), ancienne actrice 
apparemment douée de talent, à la suite de « plusieurs périodes, 
d'agitation en public et chez elle », après des « angoisses nocturnes 
redoublées qui débordent sur la vie et rendent la journée impos- 
sible », après des « malaises, blocages, arrêts », puis de « grands 
saisissements », « une envie incoercible de vomir » et « l'état 
mélancolique, la tête dans les jupes », Catherine a enfin pris la 
décision d'aller chez un analyste* Le livre débute par la première 

heure analytique : 

■* 
*,* Elle se trouvait enfin dans là chambre inconnue de cel homme, cou- 
chée et à sa disposition. Lui derrière elle et elle devant lui, 11 se tenait 
dans un fauteuil de cuir, Catherine allait comprendre la Chose qui se 
trouve derrière ; car dans la vie il y a toujours une chose essentielle 
derrière* Aussi vrai que cet homme est dans son fauteuil, silencieux. 
« Je vais apprendre ce qui a toujours été, mon secret, moi. 11 faudra 
bien qu*il me le dise. » Car cela a toujours existé, en vue de pousser et 
d'arrêter les mouvements ; c'est le Passé, c'est aussi le présent, el enfin, 
disait celle dame, cela doit être mort et pourri* Cela empêche encore 
aujourd'hui de vivre convenablement. On allait bien voir. Elle pensa à 
quand elle était fillette. Un nommé Bob la lirait toujours par sa jupe, 
mais c'était pour découvrir ce qu'il y avait dessous* « Est ce que cet 
homme là dans le fauteil va aussi me regarder mes dessous ? » Mme C. 
sourit drôlement à cette idée et sentit le cœur lui battre, tout comme 
celui d'un oiseau qu'on vient de prendre. Défense de se retourner, «. Si 
tu le retournes^ tu sera changée eu statue de se!, comme la femme de 
Lot* » M* Leuven est d'ailleurs juif, Il manque de beaulé. Ses lèvres 
rouges ressorleni dans sa barbe. On sentait à le voir quelque chose 
d'épais et de mystérieux imparfaitement recouvert par la couleur bon- 
nasse, «Il ne dit jamais rien; peut-être est-ce qu'il ne sait pas parler?» Ses 
oreilles sont pointues comme celles des personnages mythologiques, sa 
toison frisée est déjà rare ; dans un gilet à fleurs, ce beau monsieur de 
quarante ans étale son ventre, et ses vêtements d'une étoffe fine ont été 
avachis par le mauvais usage, « Je suis sûre qu'il a ses mains, ses grosses 
mains à plat sur ses cuisses, » 

Et Mme C. se répétait la consolante prière du nègre : « Dieu derrière 
*\foi. Moi derrière Lui. Dieu devant Moi, Moi avec Lui. » Alors 
M- Leuven expliqua les règles du jeu, qui pouvaient se résumer en ceci : 
vous direz exactement ce qui vous passera par la tête. Mme C. j con- 

(1) Catherine Crachat est définie et amenée jusqu'à son âge par ]e roman préçc 
dent de l'auteur : Hécate. Dans Hécate La \ie orageuse de Catherine voit se multi 
plier les échecs ; sous le signe de la déesse infernale, elle détruit ou perd ce qu'elle 
aime le plus profondément, elle ne comprend aucune forme de salut et doit toujours 
recommencer avec une énergie malheureuse. Son amant, qu'elle voit mourir à la 
fin, est ce Pierre Indemini dont il sera plus loin question. 



IPV 



VAGADU 553 



sentit Les yeux de Catherine faisaient le iour de la xnèce, Seigneur, que^ 
c'était laid ! Avant de venir, puisqu'il faut se faire une idée, la dame 
avait décidé que le décor serait eu Louis XVI et Gobelins* sans aucune 
importance, Mais voilà ! Elle se trouvait dans uue grande salle peinte en 
laque brillante de la couleur du jus de pruneaux ; les tapis étaient en 
caoutchouc et les lourdes tentures de soie par dessus* Son bureau était 
fonnidablCj en bois de teck genre paquebot, avec une énorme sculpture 
de plâtre* Où donc cette chimibre prend elle le jour ? On n'aperçoit pas 
de fenêtre. Dans quelle direction ? Il occupe un nombre important de 
pièces eu ce riche quartier où il habite, mais si l'avenue est comme ceci ? 
la rue comme cela, puis la porte cochère, l'escalier à deux sens, l'anti- 
chambre et eniin cette chambre, comment se faisait il que la direction 
de la chambre fût telle qu'elle l'éprouvait ? « Non, on ne regarde pas vers 
l*Opéra. Regarde t on vers ïe square ? a « Je ne comprends pas coin 
ment la pièce peut avoij* cette forme et regarder en même temps vers le 
square* » La visiteuse décidait de recommencer sou examen, son ana 
lyse. Il n J j' avait rien d'autre à faire, Il était convenu qu'elle parlerait 
quand elle en aurait envie ; le silence se paie ici ; le silence est d'or. 
Mais il n'était pas utile de lui dire que son mobilier, c'était ce qu'il j 
avait de plus fait pour des Juifs exportateurs et marchands de diamants* 
tape à Fœil et conventionnel* en somme, conventionnel. Recommençons, 
se disait elle, à orienter la maison* Une angoisse l'avertissait qu'elle n'y 
parviendrait pas ; le quartier prenait plusieurs figures différentes, selon 
qu'on l'abordait par un côté ou l'autre % la maison et la chambre dans la 
maison pouvaient se mettre en tous les sens, « Je pars de l'avenue. L'ave- 
nue oblique par rapport à la Seine, mais pardon, erreur, c'est la Seine 
qui tourne, Bien mal pensé. Partons de l'Arc de Triomphe, non, de la 
Colonne. Le Nord et le Sud, Mais si, le Nord*,, » Heureusement qu'on ne 
l'entendait pas dire à l'intérieur le mot le plus grossier. <r Et diable, 
pourquoi suis je ici ? Je n'ai aucun besoin d'être ici, chez cet Allemand* ^ 
Mais elle remarquait qu'elle ne se levait pas de sa place pour sortir, au 
contraire elle s'installait* Dans l'avenue, qui va du Sud-Ouest au Nord 
Est, elle avait passé près d'un jardinet ; on voyait là un jardinet. <$ Mon 
jardinet, La rue du Jardinet. C'est bien, bien loin ; il m'embrassait pudi 
quement du bout des lèvres rue du Jardinet* » En déformant M* Leuven, 
cela donnait Leuve, Leuvre, lèvres, « M* Leuvre, pensa-t elle, a les jambes 
en tuyaux de poêle » ; et elle sentit qu'elle le détesterait rapidement* 
Assez donc \ Il fallait en sortir ou y entrer* dans cette chambre diabo- 
lique, mais rompre à tout prix le silence qui l'épouvantait. Elle aperçut 
qu'elle se tordait les mains. 

Lèvre ou Leuvre devait la regarder couchée ; car elle était de ces 
femmes qui comptent, étant couchées, ce Couchée, j'offre un spectacle qui 
n'est pas désagréable. » Leuvre certainement ne perdait pas un détail ; 
d'ailleurs il avait des lunettes. Comment arriver à le faire parler, et à 
orienter la chambre ? « Si je longe le couloir de gauche à droite..* et les 
fenêtres... de droite à gauche.» Ces fenêtres ne sont pas des fenêtres de 
rue, car remarquez le silence qui règne ici : pareil à de l'ouate, il étouffe 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE, \\ 



^ — OBMhA 



554 REVUE FKANCAÏSE DE PSYCHANALYSE 



les cris, absorbe les larmes* Et en regagnant l'antichambre comme 
pour m'en aller ? En prenant,,, par rentrée». Basta, mia cara* Pour 
toi, plus aucune espérance, v Elle était extrêmement troublée, elle était 
blessée par le fait quelle n'avait pas pu orienter la chambre comme il le 
fallait. Elle disait : <t C'est trop fort s et * Je suis une brute » ? et elle 
retournait ses hanches sur le lit. A ce moment Leuv. demanda à con- 
naître ce qu'elle pensait. Elle répondit qu'elle pensait qu'il avait la voix 
déplaisante et que ses meubles étaient grossiers, « Mais ce qui m'ennuie 
le plus, c'est de ne pas pouvoir trouver si cette pièce regarde dans la 
direction du théâtre, ou dans celle du jardin public, » « Pourquoi vous 
faut41 le savoir ? » demanda M. Leuven. Elle ne répondit rien. « Vous 
n'y êtes pas* La chambre regarde vers la cheminée d'usine que vous avez 
vue en entrant. ^h l » Catherine était véritablement vexée, mais ce 
Leuv, avait raison* 

Cette description frappante d'une première séance sera familière 
à tout analyste. 

C*esl sans doute une description d'un point de vue inaccoutumé : 
le point de vue du patient qui se seni vivre l'analyse* Cette perspec- 
tive ordonne toute la composition de Pouvrage* Si F on excepte 
quelques parties intermédiaires se rapportant à d'autres person 
nages, le roman est exclusivement fait avec les phénomènes vécus 
du sujet Un peu à la façon de quelqu'un qui se trouvant réellement 
en analyse parlerait sans aucun ordre et exprimerait la totalité des 
idées surgies. C'est hier ce que, selon la règle fondamentale, nous 
demandons de nos analysés, mais ce que par la nature même des 
choses nous ne pouvons jamais complètement obtenir. Ce mécanis- 
me s'observe ici, puisque dans la longue chaîne des idées surgies la 
patiente n*en exprime que deux ; le médecin lui aussi, en dehors de 
l'exposé des règles générales, ne parle que deux fois. Tout le reste 
est perdu pour l'analyse. 

Evidemment l'auteur a laissé s'opérer une certaine sélection, et 
par là ^s'esl épargné une partie des répétitions. Pour nous autres 
analystes, de la description de cette première heure ressort quelque 
chose de tout à fait typique : le transfert a commencé son œuvre* 
La patiente éprouve une vive curiosité à l'égard du médecin et elle 
inspecte attentivement la chambre. Mais c'est lui qu'elle cherche., 
et l'intérêt qu'elle lui porte est en même temps le reflet de l'intérêt 
qu'elle souhaite recevoir de lui* La nature de cet intérêt nous est 
révélée par l'idée de regarder sous les jupes. Dès les premières 
minutes elle attribue à l'analyse la fonction d'une curiosité mutuelle 
orientée vers la sexualité. Il est d'évidence que non seulement elle 



-' 



YAOÀDU 555 



ne veut pas prononcer cette pensée» mais que pendant que la pensée 
s'élabore elle la soustrait à son propre conscient. La conséquence 
est que durant toute la séance elle est empêchée de parler, parce 
que le travail de refoulement devenu nécessaire fait obstacle à la 
montée des associations ultérieures. 

Cette irruption de l'intérêt pour les investigations sexuelles nous 
révèle déjà une importante composante de pulsion, laquelle joue 
un rôle déterminant dans la structure psychique de la patiente : 
le voyeurisme^ Vcspionnage erotique. 

Dans ce premier chapitre, Fauteur nous rend la tâche encore 
assez facile. Partout Ton reconnaît clairement ce que la malade dit 
en vérité, ce qu'elle pense, ce que dit le médecin, en un mot la 
réalité se laisse distinguer aisément de ce qui est pensée et de ce 
qui est fantaisie, Ceci cesse pourtant très vite. De chapitre en 
chapitre il devient plus difficile, il est même pins impossible de dis- 
tinguer entre l'événement réel et le rêve, et le rêve éveillé, et peut- 
être même l'hallucination hystérique* Parfois Ton reconnaît la 
parole de l'analyste, mais le plus souvent on ne peut la distinguer 
des déformations que la patiente lui fait subir. 

Nous ne prétendons pas examiner les raisons esthétiques qui ont 
déterminé l'auteur à composer de cette manière et non d'une autre ; 
encore moins à établir l'échelle de valeurs dont il a usé pour faire 
de son œuvre un roman, un poème. Il a en tout cas réussi à créer par 
ces moyens une atmosphère d'irréalité flottante, telle que celle où 
vit l'analysé dans l'analyse, Car en revivant les chaînes d'événe- 
ments depuis longtemps passés, le patient est placé dans un état 
tellement éloigné de la réalité, rendant si difficile la critique du 
réel, que nous lui demandons d*éviter de prendre alors des décisions 
engageant son existence, La magistrale description que Jouve a faite 
de cet état, nous rappelle que tous les actes du patient, au cours de 
l'analyse, ne sont que des réactions provoquées par la situation 
analytique actuelle. C'est ce que nous aurons l'occasion de démon 
trer ? à propos de textes particulièrement frappants, au cours de 
notre exposé. 

Pour passer maintenant à l'examen de la structure psychique de 
Catherine Crachat, nous citerons un fragment du premier rêve fait 
au début de l'analyse* Nous accordons une attention particulière au 
premier rêve ; l'auteur ne déçoit pas notre attente. 

Dans le début du rêve, Catherine constate un grand changement 



K t * ^ 



18 PARIS -5- . 



mm 



556 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



dans sa chambre : désordre, cartes postales au mur du plus mauvais 
goût, affreuses, comme chez une prostituée ; son amie Flore appa- 
raît en un costume étrange, robe évasée et très décolle té e, fanfre- 
luches et pendentifs sur le bas du ventre. Enfin Trimegiste leur 
ami commun porte un invraisemblable costume de fantaisie, il est 
vêtu « en Hamlel moderne >. Catherine abandonne Trimegiste à 
Flore, traverse une enfilade de pièces, Leuven lui vient à l'esprit ; 
et finalement elle tombe sur un divan inconnu. 

Elle tenait P. entre ses bras, Qui, P. ? Pierre. Le monsieur qu'elle avait 
oimé, dont elle parlait si souvent à Trimegiste, et qui avait disparu. 
Cinquante centimètres environ* 11 était formé de bois ou d'une autre 
matière et vêtu en François d'Assise* C'est que le poverello* il était mort 
sans avoir rien fait. Comme C. C, se réjouissait de l'avoir enfin retrouvé 
et voulait se coucher avec lui, une fenêtre, qu'on n'avait pas vue, 
s'ouvrait sur les amoureux ! La fenêtre s'ouvrait avec fracas. Une fenêtre, 
remplie de rumeur, de clameur, elc, d'une foule sur le boulevard. Toutes 
les paroles croisées et entremêlées de la foule avaient un sens* et rien 
que d'entendre le son, on reconnaissait le sens : c'était comme « Chas- 
sez ! Foutez ! Balayez ! », ou encore « Chassez les ! Chassez les ! Chassez- 
les ! » La voix de la fouie n'était pas si claire, mais le déluge de ses 
mots brisait la digue de la fenêtre avec une méchanceté terrible à laquelle 
on ne peut résister : mettant l'idée à exécution, elle menaçait de mort les 
deux malheureux. Pas une minute à perdre ! Catherine retrouvait l'assu- 
rance de ses mouvements. Plus une défaillance ! Elle Je prenait par la 
iiiain, il était alors de grandeur naturelle- « Fuyons ! Viens. » Et ils se 
sauvaient. 

C'était plutôt lui qui l'avait prise par la main, Ils couraient a travers 

les montagnes et les forêts pendant 1res longtemps, lis allaient ensemble 

on ne savait où, car quand on est chassés ensemble, il n'y a pas besoin 

de savoir où. Les voilà dans de belles prairies* Tout ce qui poussait 

là-bas avait la couleur de la jeunesse. Ainsi, ils arrivaient au crépuscule 

dans un vallon délicieux. Les jours rallongeaient beaucoup ce jour là. 

On ne manquait pas de remarquer que « Taîr était doux pour la saison »* 

Une petite rivière coulait au milieu, encaissée sous les ronces* Que ça 

semblait beau et joli ! et mélancolique ! Enfin que cela faisait donc plaï 

sir, Glou-glou.4. glou-gloLu. 
11 disait : 

Là, deux ruisseaux caches sous des ponts de verdure*.. 
Elle répondait : 

Passent en caressant Jes rondeurs du ballon,.. 

Tandis que le pied qu'elle avait trop légèrement chaussé, hélas, s'en 
fonçait dans le terreau noir. EL Lui, pendant ce temps là, touchant d'un 
doigt hardi sa taille et parfois sou jeune sein, Lui la guidait au travers, 
et dans le sombre berceau, sur le chemin plein d'embûches. 



VAGADU 557 



Et voilà qu'on voit le Chasseur ! 

Hij hï ! il était bien beau* Beau comme le pape et vert comme la 
mousse. Et un fusil a deux coups. Son chien noir gris, ni noir, ni gris, 
sur ses talons, le suivait, puisque le chien doit suivre son maître- Elle 
p/aimait pas le chien féroce, non elle ne l'aimait pas r maïs elle admirait 
au contraire comme le grand chasseur était recouvert de cuir,, pour le 
sacerdoce de la chasse. Et sa barbe avec une bouche rougc p de la même 
couleur que le cuir* Cependant, ïe Chasseur, maîtrisant son chien sau 
vagej les regardait de travers» elle et son jeune époux, 

Au loin paraissait un village. En ce pays pareil à un livre d'images 
les couleurs étaient peintes, et sur le vert des forêts on avait peint le 
gris d'un village ancien. Voilà Pierre qui disait « J'y vais » et (redevenu 
petit) entrait dans la rue des bordels et disparaissait dans une maison. 
Abandonnée, elle se trouvait seule. Seule ? non, avec le Chasseur, Le 
Ghasseur dépassait en grandeur n'importe quel objet. Il cachait tout le 
paysage. 

Le Chasseur jetait sur Catherine le chien dont le poil est gris noir* 
Catherine avait tellement peur qu'elle se mouillait le derrière, maïs tout 
de même il était beau, le Chasseur, ei elle courait, et elle courait, et elle 
espérait bien que le sale chien ne pourrait pas l'atteindre ! Mais elle 
fivait tellement peur que, sur la place du village, où elle arrivait hale- 
tante, elle voyait un bûcher de bois, et ne doutait pas que ce fût pour 
elle. Des fagots, des arbres* des baguettes ! Cela montait jusqu'aux toits. 
Et Catherine avait tellement peur qu'elle courait dessus en criant ; <t II 
faut, il faut, il faut ! » et comprenait vraiment pourquoi ce bois était 
rassemblé, pour le bûcher de Catherine, et le chien voulait encore lui 
attraper la main, mais le chien n'y parvenait pas, attendu que le doigt 
de Catherine porte un anneau en métal* 

Les gens apportaient toujours et toujours des baguettes, Eïle souffrait 
ce qu r on souffre quand on brûle* & Il faut voir encore un peu. » Elle 
voulait continuer à « voir », C'était sa dernière pensée. D'un côté elle 
brûlait, et de l'autre elle prolongeait sa vie parce qu'elle s'obstinait à 
voir. « N'aimes tu pas mieux t'évanonir ?» A la fin elle fut d'accord* 
« Oui, j'aime mieux m J évanouir. » 

G*était la fin de l'horrible voyage. 

Résumons les pages qui suivent : Catherine réveillée se rappelle 
brusquement qu'elle a beaucoup rêvé. Elle pense avoir rêvé d'une 
scène de travesti et d'un ruisseau. Elle rectifie : « J'ai rêvé de 
Shakespeare d'abord, et ensuite d'un chien », Puis elle ajoute que ce 
dont on se souvient n'est pas ce qu'on a rêvé. Avant de se rendormir, 
elle se promet de parler à Flore de M. Leuven et de lui raconter ce 
qui s'est passé là bas. Pourtant le lendemain elle demeure muette ; 
ainsi une autre vie se détache de la vie ordinaire ; et Catherine 
brûle du désir de « retourner là-bas ». 



558 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Dans le rêve qui suit (et qui en somme fait un avec ceiui que nous 
venons de ci 1er) nous voyons s'établir un puissant transfert ambi- 
valent à l'égard de M. Leuven- 

Revenons à ce rêve que nous avons rapporté. Nous y trouvons 
après une série d'images qui confirment le voyeurisme, une scène 
erotique de nature exhibitionniste avec Pierre, l'amant mort « inno- 
cent », qui comme le dit expressément Catherine « est mort sans 
avoir rien fait ». Au cours du roman nous apprenons que, sacrifiant 
à quelque idéal, Pierre n'a eu que rarement des rapports sexuels avec 
Catherine, et que même alors ces rapports avaient un caractère 
inhibé. Cependant la forme exhibitionniste dans laquelle la scène a 
été rêvée, et punie dans le rêve même, nous laisse présumer que 
c'est jus te nient la satisfaction de la partie exhibitionniste de la 
pulsion que Catherine a recherchée dans ce rapport avec Pierre ; 
mais qu'en même temps elle ne devait pas être tout à fait innocente 
de l'échec de son amant, justement à cause de l'interdiction qui en 
elle frappait cette tendance. Au cours du rêve elle renonce à cette 
satisfaction pour rechercher avec Pierre une région de la libido 
prégénitale : en une symbolique très transparente, dans les deux 
vers qui paraissent incompréhensibles, elle touche à des jeux infan- 
tiles autour du jet d'urine. 

Mais cette région aussi est interdite. Le Grand Chasseur apparaît, 
vêtu de rouge, et jette sur elle son chien sauvage. Ceci nous semble 
être la représentation du père comme prédécesseur de Pierre, le 
chien figurant probablement le pénis paternel. Il est assez possible 
que d'un côté Catherine enfant ait satisfait son exhibitionnisme en 
urinant devant le père, et que d'autre part le père Tait punie, peut- 
être en la frappant d'une baguette t pour des jeux d'urine en com- 
pagnie de petits garçons* Cette fantaisie urctrale atteint au point 
culminant (et notre interprétation se trouve alors confirmée) dans 
l'apparition du bûcher, du feu où Catherine se consume, non sans 
avoir proclamé comme dernier cri : « Je veux voir » ! 

L'explication du rêve que nous tentons de faire ici sans avoir les 
associations de la patiente serait d'un caractère par trop spéculatif, 
si le troisième rêve de Catherine survenu quelques heures plus tard 
ne nous apportait une série de confirmations. 

Elle marchait sur une route montante. La pente était très raide, La 
loute montait si dur que Ton se sentait avoir, en montant, les pieds en 
plomb. C'était à ]a campagne, près des Alpes, et vous connaissez le pays- 



IWW 



VAGADU 559 



Sur la route, un chariot plein de fumier montait lentement par un 
calme malin d'été. 

Il y avait ce matin-là, sur la route, Catherine et le chariot. Personne 
d'autre. Sur le devant du chariot se tenait le charretier. Le grand char- 
retier, debout dans le chariot* regardait droit devant lui. Pourquuï 
regardait il devant lui ? Parce qu'il était furieux. Ce grand charretier 
pourquoi avait-il Faïr furieux ? Mais parce qu'il tournait le dos à son 
cheval» Et alors qui est ce qu'il regardait ? Catherine. 

Personne à perte de vue. 

La pauvre Catherine était donc obligée 3'aller derrière ce tombereau 
pour essayer de le rattraper. Il lui fallait faire effort sur la montée, 
tomme on dit. Cependant le charretier furieux la tenait à l'œil, comme 
on dit, et lui criait deux mots : « Approche toi ! » Le charretier disait : 
«; Approche toi », « Tonnerre de Dieu » et <* Fous-loi plus près ! », avec 
Vautres jurons encore plus grossiers, qu'une femme devenue grande 
comme la vraie Catherine ne pourrait supporter d'entendre. Il disait : 
« Bougresse de pute » el « Viens-y, fumier », et d'autres choses plus 
horribles, et finissait toujours par : « plus près ! ». Le charretier tenait 
une pelle. La pelle était chargée d'ordures. Le charretier faisait bascu 
1er la pelle s et l'ordure tombait sur Catherine, 

Le charretier en était rouge de colère. Il criait : <x Viens-y plus près ! », 
t,t Catherine venait le plus près, le plus près qu'elle le pouvait sur une 
route aussi difficile. Le charretier chargeait sa pelle et Catherine s'appro " 
chait encore, le charretier balançait la pelle* l'ordure volait en Pair 
avant de retomber sur Catherine, et Catherine était couverte d'ordures. 

Il en était rouge de colère. 

A côté d'elle arrivait Pierre, ou l'homme qu'elle aîme, II était aussi 
petit, aussi misérable qu'elle, eL bientôt il fut recouvert d'ordure comme 
elle* Alors elle lui expliqua, montrant le puissant charretier : « Tu le 
vois. Eh bien* c'est ton père* » Mais lui se récriait, attendu que le char 
retier n'était pas du tout son père» Elle répliquait : « Ûui f c'est ton 
père, celai qui est venu Quant loi, » Pierre s'obstinait à dire non, (Le sot, 
il aurait dû comprendre ; celui qui est venu avant toi, celui qui m'a 
■eue avant toi.) 

À Félat de veille, Catherine voit comme « autant d*enigme& » ces 
matériaux de sa pensée s et cependant elle est saisie par leur carac- 
tère significatif. Pour nous analystes, s'impose forcément l'identité 
cuire le grand Chasseur, vêtu de rouge, et le grand Charretier, ronge 
■de colère, celui qui est le précurseur de Pierre, qui est son père ; 
le Père. Laissons le matériel de la phase anale ici présent, parce 
que ce matériel se manifeste dans le rêve suivant, où il est combiné 
avec les éléments manifestes du fantasme de la scène primordiale 
<Urszene). 



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560 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



TROU 

« Imaginons une terre qui bouge, qui s'enfonce; qui se creuse en 
s'enfonçant, qui devient meuble, qui s'amollît et enfin disparaît à Tinté 
rieur vers un gouffre ; cette terre en. s'écoulant prend la forme d'un 
vaste entonnoir. Je suis sur cette terre, je descends avec elle, par )e même 
mouvement, Sur les parois, des pierres, des morceaux détachés, de petits 
graviers glissent en faisant un bruit mélancolique, qui évoque irrésis- 
tiblement le mot : irréparable. Mais ce n'est point un simple enion 
noir, ce n'est pas davantage un terrier, c'est bien plutôt une machinerie 
animée d'un mouvement giratoire* Car les parois tournent, et le mouve 
ment s'accélérant à mesure que je suis plus bas m'éloigne irrésistible- 
ment de la surface, 

» Ne pouvant nie retenir à rien. Je regarde vers le fond. J'aperçois dans 
le fond deux bêtes, qui se battent, non pas se battent, deux bêtes, non 
pas deux bêtes positivement, non pas se -battent mais s'enroulent eî se 
débattent, non pas deux bêtes mais deux êtres. Je les aperçois selon le 
mouvement giratoire de la machine, de profil on de face, car cela tourne 
et change sans cesse, et cela n'en finit pas de tomber dans le fond de 
quelque part. L'un de ces êtres, je le reconnais à sa poitrine, c'est moi. 
L'autre» je l'ignore. Mais je le nommerai volontiers : l'étranger. Le pre- 
mier des êtres est donc une femme ornée d'une poitrine, et qui souffre 
ce que je souffre ; le second sera connu beaucoup plus lard, à moins 
qu'il ne soit l'émanation de ce médecin allemand, Loew., assis dans un 
fauteuil et occupé à écouter, à moins que ce ne soit un léopard ou 
quelque autre bête superbe que je pourrai m'approprier un jour. Le plus 
simple serait de rappeler ; Etranger. Il répond à ce nom : regardez battre 
ses paupières. Mais avouons que tout est vrai ensemble et qu'il faut super 
poser bien des figures, bien des impressions, pour vous donner une idée 
de l'être qui m'assaille. C'est pourquoi nous nous battons, nous nous 
mordons, et le sang coule en abondance. » 

C'est bien là la scène primordiale (Urszene), interprétée sadique 
ment, dans laquelle Catherine s'attribue le rôle de la mère, qui reste 
dans ce rêve à l'état de première et vague allusion* Le caractère 
vague du la mère devient compréhensible à mesure que l'ouvrage se 
développe : la mère de Catherine est morte si tôt qu'elle n'en possède 
pas de souvenirs conscients* 

Par une série d'associations libres, Catherine ajoute au rêve une 
déclaration d'amour à Leuven, où le transfert positif fait éruption 
avec violence* La honte que lui cause cet aveu, et la perception 
inconsciente du rapport entre les trois rêves passés, dans lesquels la 
signification de Leuven apparaissait clairement telle qu'elle est dans 
Tétat présent du transfert, tout cela détermine Catherine a dépréciez 
aussitôt son aveu, en le qualifiant de mirage. 



VÀGADU 561 



Après ces premières séances orageuses de Pana ly se qui ont offert 
à l'analyste silencieux certains détails de la structure psychique de 
Catherine, celle ci revient aux deux antagonistes : « désir de A 7 oir » 
et « désir de montrer ». Conformément au caractère hystérique de 
sa maladie, elle commence par produire un symptôme physique ; 
elle s*évanouil pendant la séance analytique et revient à elle sur ces 
mots : « Je voudrais hien être aimée ». Au milieu du sentiment de 
détresse de l'évanoui ssem eut, elle ne peut se cacher un sentiment 
de bonheur* Immédiatement après car elle considère sortir de 
l'évanouissement comme « renaître » apparaît la haine contre 
la mère qui enfante* et en même temps le refus d'être femme, 
d'avoir un organe féminin. 

Peu après elle rêve d'une humiliation publique en plein théâtre, 
par un régisseur qui ressemble à Leuven* 

Après avoir retrouvé quelques souvenirs de son amant, Catherine 
se livre à un rêve éveillé, dans sa salle de bains, de ceux qu'elle 
aime faire, Elle joue Suzanne au bain, jeu où le brillant du rîpolin 
blanc est transformé par sa fantaisie en d'innombrables yeux qui 
la contemplent, pour finalement devenir l'œil même de Catherine 
qui contemple Catherine., Cette orgie exhibitionniste qui aboutit à 
une sorte d'orgasme suivi de détumescence, a été précédée par un 
acte manqué : par mégarde et sans qu'elle pût s'en souvenir, elle a 
laissé ouvertes toutes les portes, de l'entrée à la salle de bains, si 
bien que son amie Flore la surprend près du bain et nue. 

Comme suite à ces méfaits elle s'inflige une auto punition et le 
caractère organique de ce symptôme hystérique ne saurait plus nous 
étonner. Comme elle se rend chez Leuven, il se produit un ptosis de 
son œil gauche qui « empêche complètement la vue », Chez Leuven, 
elle en est bientôt délivrée. Nous supposons que Leuven a donné 
quelques simples explications qui ont fait apparaître, dans le régis- 
seur qui l'humilie en rêve, la honte, et dans l'occlusion de F œil, 
l'angoisse. A cette occasion apparaît un matériel abondant d'asso 
dations relatives à l'œil : Catherine voit des yeux partout. Finale 
ment l'œil, pourvu d'un regard qui transperce tout, sera vu comme 
« l'œil de Vie » au milieu d'un ventre vivant. Ceci confirme le carac- 
tère bisexuel de cette fantaisie, dont l'aspect masculin s'est exprimé 
par des yeux gros et proéminents, tandis que l'aspect féminin a 
choisi la forme vaginale de l'œil. 

Un étrange personnage entre alors en scène ; la Petite À\.. 






562 KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Nous sommes conscients du fait que nos lecteurs, jusqu'à présent, 
ont dû plusieurs fois se demander si Ton était en présence d'explï 
cations fournies par l'héroïne elle-même, ou s'il s'agissait de l'expo 
sition de ses fantaisies, ou encore des associations produites pendant 
le traitement analytique. Nous confessons que nous partageons 
complètement leur incertitude. Il est dans l'intention de l'auteur de 
provoquer cette incertitude, de la créer par la technique du roman, 
sur laquelle nous reviendrons plus tard. Grâce à cette technique 
l'auteur réussit à créer une atmosphère d'irréalité qui correspond à 
Fatmo sphère artificielle où, nous le supposons, se trouve notre 
patiente, 

Il est particulièrement difficile de définir, de classer la Petite X„, 
La technique du roman ein pèche de distinguer s'il s'agit ici de rêves 
éveillés de Catherine, de fantaisies, si c'est un personnage réappa 
raissant régulièrement dans son rêve, ou bien si nous avons affaire 
à des dédoublements de la personnalité de Catherine, peut-être à 
des visions hallucinatoires. Indubitablement la Petite X... est une 
partie de la personnalité de Catherine ; on serait le plus souvent 
tenté de la situer dans l'inconscient de Catherine. D'autre part elle 
-entreprend souvent les devoirs d'explication qui incombent à 
l'analyste. Pendant de longues phases de l'analyse, la Petite X„. 
qui dans sa première apparition est clairement identique à Cathe- 
rine âgée de sept ans est favorable à l'analyse et lui vient en aide. 
Le plus juste serait de considérer la Petite X,„ comme Catherine 
antérieure à sa septième année. La Catherine actuelle a de longs 
entretiens avec elle et prend ses avis sur la façon de poursuivre 
l'analyse. Au cours du traitement la Petite X... devient de plus en 
jeune. En certains endroits des difficultés surgissent, et il devient 
clair que Catherine devra se séparer d'elle, de son moi antérieur, 

Néanmoins l'apparition de la Petite X„. et ses discours sont tou 
jours liés à la prise de conscience, à l'interprétation, à la compré- 
hension* 

Au moment de l'arrivée de la Petite X»., c'est avec son aide que 
Catherine comprend le rôle de l'œil dans ses fantaisies. L'œil permet 
de voir, mais Ton est également observée par l'œil, et même sévè- 
rement surveillée par l'œil de Dieu. Les nombreuses allusions que 
permet le mot œil amènent enfin Catherine à connaître la symboli- 
^ation de l'organe génital féminin par l'œil, et la Petite X_ à lui en 
faire la démonstration directe* 



VAGADU S63 



La Petite X„. apporte encore à Catherine des matériaux oubliés 
de son enfance* Aussi le moment est-il venu de rapporter brièvement 
l'histoire familiale. 

Le père de Catherinej un pauvre étudiant en médecine* a épousé 
sa maîtresse pendant le temps de ses études. Trois enfants sont nés 
de l'union, uniquement des filles ; Catherine est Tune de ces filles. 
En une période de deux: ans, le père ? la mère et les deux sœurs 
meurent tous de tuberculose ; c'est en vain que pour fuir le danger 
la famille a gagné la campagne où le père exerçait sa profession de 
médecin. Quand elle devient orpheline, Catherine a entre quatx'e et 
six ans- Auparavant elle avait été recueillie dans une ferme, afin 
d'être isolée de sa famille phtisique. C'est là que son père venait 
toujours la voir, du samedi au lundi. Après la mort des parents-, 
Catherine est adoptée par la propriétaire de la ferme* 

Revenons maintenant au traitement analytique. Des luttes de 
transfert se manifestent au cours des rêves suivants, Catherine se 
voit comme un ventre féminin dans une baignoire ; ce ventxe, l'ana 
Jyste doit le disséquer. Elle lui en veut de ce qu'il est ennuyeux, et 
ne s'intéresse pas à elle. Autre rêve : elle est obligée de souffler dans 
un chat presque mort pour le regonfler. Elle a presque réussi, quand 
il lui faut le rejelter loin d'elle. Le double sens du mot chat conduit 
Catherine au souvenir d'avoir joué dans un film : Stérilité, et suscite 
Tidée de sa propre inutilité, de sa propre stérilité. 

Après avoir obéi à l'ordre et bien regonflé le chat } il avait fallu le 
jeter au diable pour que l'acte fût stérile.*, Stérilité ; un unique essai 
d'amour sexuel, avec des satisfactions insuffisantes ; stérilité, l'enfante- 
ment éludé par des moyens efficaces. Stérilité, une vie de femme man 
quée, une vie d'artiste manquée* Il y avait stérilité jusque dans le méca 
nisme ironique par lequel on doutait de toute opération de salut 3 de 
Tordre que Ton avait reçu en vue de guérir le mal de stérilité. 

Elle rêve d'une scène d'humiliation à l'école : en présence des 
rires de la maîtresse et de toute la classe, Catherine tire de sa bouche 
une souris morte. En même temps un souvenir émerge : le père 
l'appelait « sa petite rate ». Puis l'image d'une petite rate qui sort 
d'un trou de la terre et y rentre, en sort encore une fois, y rentre, 
« et ainsi de suite pendant un long bout de temps » pour enfin 
disparaître définitivement ; « on ne la voit plus jamais ». On remar 
q liera que l'auteur, ou plutôt la patiente, use des homonymes du 
mot rate ; outre Ta ni mal, il y a sans doute l'organe viscéral donnant 



564 RKVUE FRANÇAISE TE PSYCHANALYSE 



l'association « se désopiler la rate » (fou-rire de la classe, ridicule), 
ce qui amène à ratage (échec) . 

Ici intervient de nouveau la Petite X... qui explique à Catherine 
que l'image onirique de la souris morte représente un enfant mort 
dans l'intérieur de Catherine, Catherine a su depuis toujours qu'elle 
ne pouvait avoir qu'un enfant mort « à cause des autres : petite 
sœur morte, petit père mort ». « Alors enfant égale mort » La rate 
qui sort du trou, Catherine Fa effectivement vue dans un champ. 
Sortir, dit la Petite X.„, c'est venir au monde, sortir de la mère ; 
donc aux yeux de Catherine, tout à coup, terre égale mère, parce 
que la rate sort de la terre et l'enfant sort de la mère ; maïs puisque, 
dans la vision du champ, finalement terre égale mort (la rate dispa 
raït pour toujours), alors mère égale aussi mort. Et la double 
chaîne se boucle pour ainsi dire dans le cri de la Petite X,„ ; 

« Maman, s'écria la petite X,„ avec une férocité froide, je Tai tuée ! » 
« Tu veux dire que nous l'avons perdue de bonne heure. » « Heureuse- 
ment ! elle me flanquait des coups sous te sein* » 

Les agressions de Catherine, jusqu'ici orientées contre l'analyste 
de façon plus ou moins masquée, deviennent ici conscientes, et 
dorénavant les événements se dérouleront sous ce signe. Après 
quelques épisodes où elle touche aux symboles de la table de famille* 
puis à des symboles phalliques, elle revient dans ses rêves à des 
fantaisies d'enfantement, où des bébés blonds et des adolescents 
jouent un rôle. Les rêves arrivent à leur point culminant dans Pau 
topsie d'un Christ gigantesque, à laquelle Catherine et son amant 
prennent part. Elle souffre indicïbïement de ce sacrilège, et par le" 
désir qu'elle manifeste de l'empêcher en se liant à elle-même les 
coudes par derrière, elle trahit que l'agression vient d'elle. A ja fin 
du rêve la grande déception arme : la tête du Christ jusque là 
recouverte d'un linge se dévoile, « Transportée d'amour et de ter 
reur, elle observe ce qui va se passer !... C'est un visage qu'on a ton 
jours connu, II est médiocre. J'oserai dire» qu'il est bête... Le simple 
visage d'un homme mort, » 

Les associations que provoque ce rêve, Catherine ne peut presque 
pas les supporter ; elles déterminent une sérieuse dépression qui 
finit d^ns la fureur. Elle a raté le Christ ; cependant il était le plus 
grand de tous ; mais qui était il au juste ? Est-elle coupable de sa 
mort ? Avait elle l'intention de tuer son père et s'est elle tuée elle- 



VAGADU 565 



même avec lui ? Deux rêves surviennent dans lesquels Catherine se 
glisse à l'intérieur d'un homme gigantesque avant qu'il ne meure. 
Aussitôt la Petite X.„ lui rappelle que la chambre où se déroule le 
rêve n'est autre que celle où le père est mort. Ce fut là le tournant 
décisif de sa vie, et de celte heure-là, étant petite enfant,, elle était 
^consciemment très fière : car elle était devenue une vraie orpheline* 

« Comprends donc, ajouta la petite. Tout ca c'est des souvenirs qui 
nous font nous rendre compte. Au fond dans loi ça ne veut pas vivre, et 
ca veut toujours mourir» Comme « il j> sent qu'il va être ramené sur la 
terre pour vivre, il est furieux, II cherche, tu vois bien, des trucs pour 
se sauver* D'abord il se dît : pourquoi pas dans un dieu ? pour aller plus 
haut ? Ensuite « il » imagine d'aller dans le diable d'un monsieur quel 
conque que tu n'aimes pas, pour aller plus bas* Mais toujours, dans son 
idée, c ? est pour mourir. Et alors toujours, pour nous, mourir, cela rap 
pelle Je vrai mourir, ça rappelle la mort de notre père. Et lu vois déjà 
que tout est confondu, comme des affiches collées Tune sur l'autre : le 
père ici, la mère là, ton enfant, si tu en as jamais un, et l'amour de 
Jesus-Christ, et tout, c'est dans la mort, rien que la mort, c'est la 
mort ! » 

La petite fit une pause» « Et je crois que tu en as assez, de Topera 
lion, que ça te coûte trop cher. Nous, nous ne voulons pas vivre, » 

Voici le moment où la Petite X... retire son amitié à l'analyse* Il 
semble que les explications que Catherine a reçues lui aient rendu 
clairs les éléments agressifs et erotiques du transfert qu'elle a 
opéré sur la personne de M. Leuven. La difficulté à conserver les 
éléments de pulsion devenus conscients se fait de plus en plus 
grande* 

Catherine se tourne contre Leuven avec de furieux reproches, nie 
la réalité de tout ce qu'elle a déjà compris, pour crier en même 
temps qu'elle en a assez, qu'elle n'ira pas plus avant ; elle invective 
^on épaisse figure juive qui lui rappelle certains fromages, elle veut 
eouper, elle veut brûler « les gens qui s'asseyent sur sa figure, qui 
posent leur cul sur sa figure » et particulièrement « certain gros 
juif assis derrière elle ». Elle s'évade de l'analyse, en se trahissant 
par les mots : « Laissez-moi m'en fuir. Permettez-moi de réparer, 
seule, le mal que vous m'avez causé, El moi, quel mal vous ai je 
fait ? Encore, ces stupides larmes ». 

Suit une période de plusieurs semaines pendant laquelle Cathe- 
rine évite l'analyste et remplace l'analyse par la production d'actes 
<et d'actes manques dans le monde extérieur. Divers personnages 



rm 



566 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



épisodiques apparaissent La Petite X... se cache. Dans un bal tra- 
vesti, Catherine fait la connaissance de l'écrivain Luc Pascal, type 
mongol qui exerce sur elle une fascination singulière. 

Les relations entre elle et lni se développeront un peu plus tard, 
Catherine savoure d'abord les profondeurs de la dépression, pleure 
sans arrêt, et se trouve déjà bien proche du suicide. Comme sous 
un éclairement brusque, nous avons un aperçu de son état lorsque 
nous la voyons torturée et troublée subir une attraction irrésistible 
mélangée d'écœurement deA^ant la photographie en gros plan d'un 
Chinois mort dans les supplices. Sur le visage du Chinois elle lit non 
seulement l'indicible torture mais encore l'extase céleste* Elle 
éprouve cette extase de la souffrance voluptueuse comme un de ses 
propres états d'âme, elle découvre qu'il peut y avoir bonheur à 
souffrir ; la pulsion de destruction introvertie est en pleine action ; 
et immédiatement après, Luc Pascal le Mongol, en racontant 
regorgement d'une femme dont il a été le témoin, conquiert facile- 
ment Catherine. Elle ressent le Mongol comme « l'homme qui a 
fait peur à une femme », Cette impression se montre si visible, que 
le Mongol peut lui dire « Je vois que j'étais attendu ». 

Un rêve intervient qui, débutant par les rapports erotiques avec 
son ancien amant Pierre, fait retour sur des scènes incestueuses 
avec le père mort. Une figure blonde, fantomatique, y représente la 
mère. Le rêve finit sur la vision d'un bûcher composé de baguettes, 
sur une place publique où elle doit être brûlée ; au dernier moment 
Pascal ïe Mongol la tue avec un revolver- 
La Petite X... lui fournit les explications de ce rêve à Taîde de des 
sins. Il devient clair que la figure blonde de la mère, dans le rêve 
comme une sorte de catin couchée à côté du père, n'est que le con 
tenu manifeste ; il s'agit en vérité de Pierre et de Catherine camou 
fiés. Nous donnons l'explication de la Petite X,.. : 

« La femme a voulu avoir pour elle l'homme parce qu'elle a dit : pour 
quoi ne sommes-nous pas inséparables en un seul ? Gomment faire pour 
être inséparés ? Elle l J a dit à lui, mais lui n'a pas compris, n'a pas voulu 
que la chose se fasse. D'ailleurs, elle ne savait pas quelle chose. Elle vou 
lait seulement être mélangée à lui et que lui soit mélangé à eîle, et que 
cela ne soit jamais plus séparé* Elle ne pouvait plus rester comme ça, 
elle ici et lui là, tellement fort était son désir d'être à lui* tellement fort 
son besoin de ne plus être seule en dehors, mais de se fondre. Alors elle 
Ta dît à lui, mais lui n'a pas voulu comprendre, Et elle n J a pas osé penser 
s'il avait raison ou s'il avait tori, tant il était plus fort et plus beau 
qu'elle, tant il était plus grand, mais ne pouvant se détacher de son désir 



rimw^P 



VAGADU 56? 



elle rêva de le joindre à elle par un moyen magique, elle ne savait pas 
quel moyen, mais de l'attirer dans elle puisqu'elle ne pouvait pas se 
fondre dans lui 1 et puisqu'elle s'approp riait des choses qui sont bonnes 
et que c'était la vraie façon^ en les mangeant, elle se mit à rêver qu'elle 
se l'appropriait en le mangeant. Mais sans doute parce qu'on ne peut pas 
bien manger ce qui vit, ou alors parce qu'elle était aussi très méchante, 
elle le faisait mourir et le découpait avant de le manger* C'est ainsi que 
pendant longtemps elle le mangea en secret. Personne n*en savait rien. 
Et parce que tout ça est très mal et défendu, oui défendu, par celui qui 
fait la loi a l'intérieur et qui empêche les mauvaises actions^ alors 
elle a eu de la bai ne, et aussi elle se sentit vilaine, elle fut coupable* et 
plus elle était coupable et plus elle avait de haine. Cest comme ça. Mais 
elle rêvait toujours qu'elle le mangeait avec délices. C'est comme ça* Et 
aussi elle eut le sentiment de ne plus être aimée* Car si elle le mangeait 
après Tavoir fait mourir, son amour elle l'avait eu, elle ne l'avait jdus. 
(Et aussi, parce qu'il lui avait dit : non.) Ce n'est pas du tout cela que 
la petite aurait voulu. Ce n'est pas le chemin qu'elle désirait suivre, 
mais elle n'en avait pas d'autre ! Elle a senti que la chose principale lui 
avait été enlevée, comme si on la lui avait coupée. Elle a senti en même 
temps que c'est malheureux d'être ûlle parce qu'on n est pas aimée et 
qu'on n'a pas le moyen d'imposer l'amour à l'autre, de la belle manière. 
Et voilà pourquoi, se mettant à la place de la mère, elle voit toujours le 
père qu'elle aime, découpé. Car noire souffrance* à nous filles, va bien 
loin, et dure bien longtemps ! Elle Ta dît à lui, mais lui n'a pas voulu 
comprendre... Alors, prise de terreur parce que tout ce qu'elle avait jadis 
essaye en amour était si mauvais, la femme couchée a su que fatale 
ment ce serait aussi mauvais avec celui qui est venu du dehors, et qu'elle 
aime encore une fois, qui se nomme Pierredeminu Elle s'est désespérée ! 
Elle a senti que la situation avec celui ci serait pareille, et qu'elle aurait 
envie de le tuer, puisque devant lui elle se trouvait pareille, amputée et 
diminuée- Elle a su que ça se répéterait toujours et que c'était fatal. 
Alors elle s'est désespérée. Comme dans l'histoire rï'Isis, elle a voulu que 
ça se termine par un dieu» mais il fallait aussi qu'elle soit punie, elle a 
donc dit : que je devienne divine en brûlant sur un bûcher, et elle a fait 
venir beaucoup de musique pour raccompagner à mourir. Elle veut mou 
rir noblement, divinement ! Si lui n'a pas voulu comprendre, ce 

qu'elle fait est plus beau, plus éternel* 

» Tu me demandes ce que c'est que cet individu au revolver qui fusille 
la fille du roi quand elle est sur le bûcher. Alors... celte fois je ne sais 
plus. Eh bien, je ne sais pas quoi en dire, de celui-là* Tiens, cette fois ci, 
je donne ma langue au chat ! » 

Le sentiment de culpabilité et le besoin de punition chez Cathe- 
rine deviennent ici visibles, de même que la haine contre la mère, 
cette catin* et la haine contre le père qui Ta déçue, enfin la rage de 
n'avoir point le pénis jointe à l'humiliation d'en être privée. Le 
commandement du destin qui veut que Ton tue et découpe l'homme 



568 REVUE FRANÇAISE JOE FSYCH ANALYSE 



qu'on aime, est intolérable ; il faut éviter une telle solution, ce qu'on 
ne peut réussir qu'en se sacrifiant soi-même. Aussi Catherine tend 
elle à se détruire, en se sacrifiant au sadique Mongol. 

Des doutes naissent à l'égard de cette façon d'agir ; Catherine les 
disperses à force de monologues et de réflexions. Elle se débarasse 
de son antipathie contre le Mongol et du désir de le repousser par 
les paroles : « Si vous êtes pernicieux, vous êtes fort, et puisque 
vous êtes fort, vous êtes beau ». Elle jouera d'innombrables fantai 
sîes sur d'iïmombrables merveilleuses déesses grecques, pour le 
Mongol* le Chinois immobile» le bonze, qui serait plutôt un guerrier, 
dans lequel réside une force terrible, anormale, une force anéan- 
tissante et l'habitude de souffrir avec joie ; qui torture selon les 
principes, et qui va la torturer. Il pourrait fort bien l'assassiner, 
comme elle pourrait l'assassiner, lui, mais « ces solutions extrêmes 
ne sont pas agréables », À ses yeux il représente la nature, il est 
un grand singe hamadryas, il est le conquérant, en un mot l'Hom 
nie. Pour cet homme elle est prête à prendre tous les rôles qu'il 
désirera lui voir prendre* 

Partons en voyage* Je serai ta mère, ta soeur, la fillette, ta fille de 
bordel. Je serai ta poule, ton confesseur, ta muse, ton ange. Je serai ton 
démon à la jarretière. Je serai ton guerrier cuiiassé de linge et cein- 
turé. Je serai ta sainte femme, en noir. Je serai le domino, je serai la 
laveuse de plats, je serai la protectrice de l'intelligence, je serai la femme 
assassinée au village. Je serai le garçon, si tu veux. Car, dans ton amour, 
ii faut être énormément et beaucoup» un sexe et l'autre, un monde et 
P autre, une et plusieurs, il faut se donner beaucoup de mal avant d } épui- 
ser tout ce que la Nature nous a accordé I 

Se livrer ainsi lui réussit, mais à la manière d'un miracle. Elle 
craint d'être frigide, et naturellement elle Test encore, Le Mongol 
ne vit pas dans Catherine, ni elle dans lui. Finalement elle démas 
que ses fantasmes, sa manière de se livrer, elle prend conscience de 
ce qui se passe eu vérité : elle décide de revenir au réel et après 
vingt cinq jours d'absence de reprendre l'analyse. En même temps 
reparaît la Petite X,„, qui lui a tellement manqué, devenue plus 
petite encore et beaucoup plus jeune. 

La question d'argent se fait jour* Elle pense que l'analyse pour- 
rait lui coûter sa fortune. Des calculs compliqués s'ensuivent, et 
elle trouve « Targent si sale, si m,.,deux ; et qu'il n*y a qu'une 
manière d'avoir de l'argent, la manière nu.deuse ». Elle prend la 
décision de devenir pauvre, de se séparer des gens qui l'entourent, 
pour « vivre seule se suffisant à elle-même »♦ 



VÀGADU 569 



Alors l'intestin commence à dire son mot dans l'analyse. Elle 
écoute ses borborygmes, qui lui paraissent les mots d'un langage 
intime qu'elle aurait connu ei oublié, L'esprit primordial de son 
corps, la région où elle pouvait se réfugier, avec plaisir. 

Soudain son ventre devient lourd. Elle croît porter dans son 
intestin l'enfant mort qui la préoccupait pendant son enfance ; des 
douleurs l'amènent à un examen médical dont le résultat est natu 
rellement négatif, ce qui la met en rage. Et la dépression recoin- 
m en ce. Simultanément elle produit des inhibitions de la parole* 

Il est encore plus difficile qu'auparavant de distinguer désormais 
ce qui est fantaisie, ce qui est rêve, ce qui est réalité. En vérité on 
croirait se trouver en présence d'une représentation directe de 
l'inconscient. 

Tandis qu'elle va de chez Leuven à un rendez vous avec le Mon 
gol ? Catherine dans le tramway* en première, se voit en face d'un 
charretier qui porte son fouet entre les jambes. 

Pendant le temps de se demander : « Comment se fait il que i*on voie 
en première classe un charretier avec un fouet ? », la scène s'éclaire 
par le dedans* Tout devient autre, Une vérité éclatante se fait, au mo- 
ment même où une extraordinaire vai>ue d'émotion remonte de ses 
pieds à sa gorge, Elle regarde, elle regarde le roulier et elle te recon 

Elle Ta vu. C'est lui. Qui, lui ? Lut 

Rappelons-nous l'un des premiers rêves de Catherine, celui dans 
lequel le Charretier la couvrait d'ordures* 

Descendue du tramway, elle commet un acte manqué, ou plus 
exactement elle rate un suicide, en évitant tout juste de se faire 
écraser par le tramway du Charretier. Un souvenir de la première 
enfance remonte. Elle se revoit à trois ou quatre ans, se conduisant 
comme un vrai voyou, toujours dans la crotte et dans l'eau^ sous 
le ventre des bêtes, sale au point qu'on avait dû lui raser la tête, et 
elle jouait avec le valet de ferme qui travaillait au grenier à foin. 
Un jour elle s'est trouvée enfermée dans ce grenier. Il a fallu faire 
forcer la porte par un serrurier. 

K 

Et aussi reparaît l'image du père, de « M, le Docteur qui est bon 
avec tout le monde », qui la traite de « souillon » ? et qu'elle adore. 
Elle Pépie sur la route, marchant péniblement, miné par la maladie. 
En rapport avec cet espionnage sentimental, elle avoue quelle trou 
vait plaisir à se montrer. 

L'histoire de la porte fermée se précise* C'est le valet, le Charretier 

REVUE I-IUNCAISE DE PSYCHANALYSE* 12 



Ô70 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Louis qui Va enfermée au grenier une première fois, La seconde 
fois, elle a fermé la porte à clef (quand il a fallu la faire forcer) pour 
mieux se rappeler la première fois. Mais elle ne montait au grenier 
qu'en l'absence du père ; car le père délestait Louis. Ainsi s'est for- 
mée la conscience : il y avait des jours où Ton pouvait aller au 
grenier avec plaisir, et d'autres jours où c'était très mal d*y aller 
les jours où le père» qui surveillait l'enfant, était à la ferme. Au 
surplus, tout se passe dans Tannée de la mort du père. 

Avouer qu'elle adorait « se montrer » amène le rêve d'un grand 
bébé rose nu sur une prairie. Le bébé nu se roule dans l'herbe en 
jouissant du plus grand plaisir possible. Derrière se trouve un 
personnage noir qu'on ne voit pas et qui est appelé « mon père ». 

Un peu plus tard elle se voit couchée de nouveau : celte fois c'est 
elle même el non plus un bébé. Il fait sombre, et comme précé 
déminent quelqu'un est présent, invisible. L'homme invisible lui 
perce les deux yeux à l'aide d'un seul grand cïou, « Cet acte cruel 
provoque la paralysie, mais elle est très heureuse d'être paralysée. 
Ainsi la punition n'aura pas de fin, ni son plaisir non plus, ni son 
horreur non plus, afin qu'elle ait toujours son plaisir, son horreur 
et sa punition, » 

Ensuite elle revoit le père qui passe derrière la haie, avec un 
aspect coupable de transgresseur, mais portant aussi le caractère 
d'être douloureusement interdit. Elle sent qu'elle <c n'a pas droit au 
père », Lentement s'épaissit la mémoire» qui fait entrevoir alors 
« qu'un valet nommé Louis l'aurait conduite au grenier el là, plu 
sieurs fois, se serait servi d'elle sur le foin »« La Petite X,., lui dit : 

Rafraîchis la mémoire ! 

Ce qui était à moitié clair, à moitié obscur, el caressé -en secret, et ni 
vu m connu d'un autre côté> a rencontré la virile brutale et extérieure. 
Le choc a retenti et nous l'entendons encore, Alors Pamour est retombé 
en arrière, blessé, est revenu à son origine, ou s'est caché ; cl Pâme de 
l'amour, avec la mort dedans, partie pour se cacher bien loin, on Pa 



appelée Vagadiu 



Mais tout ce qui a été vécu demeure. 



La petite fille de cinq ans aimait le Père, Comme femme, elle désirait 
îecevoir l'amour du Père et rêvait de posséder le Père en tant qu'homme, 
entièrement à elle, pour toujours* Elle voulait attirer Je Père pins près, 
encore plus près de son sein, elle voulait passer en lui tandis qu'il passe 
rail en elle, ainsi que font femme et homme* On a vu une sombre lus 
toire quî s'était passée auparavant, selon laquelle elle avait voulu le 



VAGADU 571 



dévorer et comme ça avait manqué de le perdre, À l'heure où nous 
sommes^ elle s'était tournée autrement, et dès qu'elle voyait son père elle 
éprouvait un plaisir enchanteur. Elle ne respirait que pour lui, et toute 
la semaine elle attendait le samedi qui était le jour de son père, Ce que 
son père disait et faisait était exprès pour elle ; si par hasard il regardait 
la moindre chose en dehors d'elle, elle trépignait du désir de mettre la 
chose en pièces. Et tous les gens autour de son père auraient pu mourir 
par sa faute, car à propos de chacun d'eux elle avait pensé mille fois : 
toi je te tue ! Alors elle ne perdait pas une occasion de se montrer au 
père dans ses jolies formes, dans sa nature, d'une manière ou de Vautre, 
et en cela elle était très maligne, elle prenait gardr, que cela soit entendu 
dans son père par celui qui pouvait comprendre. Et bientôt elle ne pensa 
plus qu'à cela, et comment cela progressait, entre son père et elle, et 
quelles nouvelles inventions elle trouverait pour avoir le cœur de son 
père* Cependant, voilà que la colère arrivait* Le Père ne faisait pas assez 
attention. Le Père regardait mal les jongleries de la petite fille et ne 
bétonnait pas des inventions- Le Père ne la grondait même pas. Le Père 
ne pensait pas à l'amour parce qu'il était trop faible. Le Père était trop 
faible parce qu'il soignait sa maladie. Ah oui, nous étions bien irritées 
contre le Père qui n'a pas de force, et nous voyions avec colère nos 
rapports avec lui dégénérer. On était arrivé au plus fort de la colère, de 
la colère et de l'amour, quand le Père disparut, if n'y eut plus de père. 

Le Père était mort. 

r C*était à cause de la colère. Vagadu arriva tout de suite* Vagadu le 
regarda, couché sur le lit avec la figure couleur de terre du grand Juge, 
au milieu des fleurs ; Vagadu arriva et dit : « C'est bien ça. Sa figure 
jaune est ma figure ! » Et elle se sauva en criant : « Qui a tué le Père ? 
C'est toi, » 

Vagadu dit encore : <a Puisque je Fai tué et qu'il est mort par ma 
faute* alors mon amour est mort par ma faute, et il est impossible qu'il 
en soit autrement. » Et nous avons répondu : « Le Père est interdit pour 
nous ; nous n'avons pas le droit d'avoir un père. » Enfin, le chagrin dura 
longtemps. Et s*îl y avait quelque chose qui notait pas au cimetière, et 
qui voulait repousser... 

Catherine, jusque-là profondément prostrée, murmura à son tour : 

« Et serait ce en cette maudite année que le valet Louis s*est approché 
de nous par derrière ? On n'a pas pu dire si c'était vilain ou agréable, 
mais on a pensé : Celui-là* il peut bien me crever l'œil, je serai paralj r - 
sée ; et comme ça j'aurai ma punition qui continue et mon plaisir avec, 
qui continue. » 

La petite reprit le fil de son discours* 

« ... S'il y avait quelque chose qui n'était pas au cimetière, et qui vou 
lait repousser, c'était l'amour de toi et moi Tune pour l'autre, qui empê- 
chait de tomber complètement dans Vagadu ! Cependant, au milieu de 
tous ces grands malheurs, une petite voie s'est encore ouverte, la voie 
vers le cieL Celle qui vivait dans ses chagrins pensait toujours au père 
qu'elle avait eu. Alors il se fit qne le père grandit, grandit, comme on 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE. 12 - 



j 



572 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



peut grandir lorsque Ton n'a plus de corps, et prit un nouveau vête 
ment Le Père était mort par sa faute, et à elle il était interdit d'avoir 
un père, aussi le Père était il maintenant de la substance pure du ciel. 
Si Fon disait qu'il avait jadis été autrement, on mentait. Il n'avait jamais 
clé qu'une Image, Et alors vraiment la petite fille commença de se conso 
1er un peu avec ce Père qui était immense comme le ciel, et qui, parce 
qu'il avait tant souffert, était le Christ. Oui, notre père est mort par notre 
faute* et le Christ est au tombeau par notre faille et pour nous racheter 
tous* 

C'est ainsi que la petite fille se sentait le Père dans ses moments 1res 
purs ; et son père était le Christ au tombeau, La petite fille était aussi, 
dans cette affaire, Christ au tombeau. » 

« Voilà pourquoi, Catherine, nous autres nous n'avons pas eu la vie, 
nous avons eu seulement la mort. 

» Te rappelles tu que tu étais forcée d'ouvrir le corps d J un grand 
Christ pour regarder à l'intérieur ? Ah, tu comprends aujourd'hui. Tu 
ouvrais le corps de qui ? du Christ, parce que tu dois aller voir ce qui 
s'est passé dans le mystère de ton cœur de cinq ans- Et qu"est-ce qu'il 
devenait le Christ, quand le linge sur la figure avait glissé ? Un homme 
mort, plutôt bête : le père. » 

« Voilà, c'est fini* » 

Tu te trompes, dit Catherine. 

Les explications de la Petite X„. ont rendu compréhensible à 
Catherine la façon dont le surmoî s'est créé, 

Au père devenu Christ s'ajoute bientôt un gendarme qui a la 
charge de prononcer le Tu dois ! et le Défense de ! Et Catherine 
parvenue en ce point découvre combien douteuse est l'existence 
objective des événements de sa vie, combien les personnages qui 
s'y sont immiscés ont été voulus par elle, afin que soit rendue pos- 
sible la reproduction d'une situation antérieurement vécue* La 
figure « Amant Mort » signifie qu'elle ne peut aimer qu'avec 
T accompagnement de la mort, et si possible en tuant Cette figure 
s'est incarnée dans son amant Pierre ïndeminî. Quand l'amant est 
xnort, il devient V « Amant Christ », elle en fait un dieu. 

Un nouveau rêve surgit qui se place dans le Métro. Catherine y 
séduit deux hommes à la fois. A l'un elle donne son torse et sa tête, 
à l'autre sa belle jambe. Alors se forme sur le front de Catherine 
*< un troisième œil en plus de ses yeux » entouré de ses cheveux. 
Cet œil est sous la voilette des cheveux, A l'image verbale de toilette 
s'associent ; viol-ette, violette. Et Catherine se rappelle que son 
père sortant de l'eau, après un bain dans le ruisseau, a offert à sa 
fille un bouquet de violettes. Rapprochant le souvenir des violettes 



H 

^ LP i m _. _,. 



VÀGADU 573 



et le rêve : l'œil d'amour sous la voilette sous les poils, les poils 
de ses cheveux Catherine comprend parfaitement ce que fut 

jatïis le bouquet de violettes. 

En cet instant Catherine pense être délivrée de sa maladie. Elle 
a découvert l'histoire du valet, retrouvé le père ; toute émotion, la 
pire et la meilleure, l'angoisse et l'espoir, elle Ta posée sur les 
épaules de son Leuven qu'elle adore ; elle va mieux. 

Mais Leuven lui prouve qu'elle n'est pas encore prête à jouer son 
rôle de femme, et que dans le rêve du Métro elle se comporte plutôt 
à la manière masculine comme « un Don Juan de bas étage », Elle 
comprend aussi que pour le Mongol elle n'est qu'un objet de sen- 
sualité, tandis qu'elle lui refuse sa tendresse. Ce Mongol est un 
destructeur auquel elle s'est soumise, pour se laisser détruire par 
lui, mais qu'elle détruirait tout aussi bien* Précisément le Mongol 
lui fait une demande d'argent, et comme il interprète la satisfac- 
tion que Catherine en éprouve, il ordonne à Catherine dévêtue de 
s'agenouiller devant lui : après avoir marché pendant un temps de 
long en large, la laissant dans cette position humiliante, il crache 
devant elle et la renvoie. Elle prend conscience du sentiment de 
satisfaction qu'elle a connu, elle voit qu'elle s'est sentie heureuse 
sous ce traitement, et qu'il n'est plus en son pouvoir d'écarter de 
tels traitements. Elle sait maintenant qu'elle cherche la mort et que 
cet homme représente un danger de mort pour elle. La Petite X,„ 
le confirme* 

Immédiatement après elle fait ce rêve : 

La Cuisinière 

Une grosse femme se trouvait dans un lit. Au pied du lit > comme tou 
jours, des gens inconnus étaient en faction. Catherine avait les cheveux 
flottants dans le dos et tirés vers le front, ainsi qu f on les porte à son 
âge : douze ou treize ans. A la main, la fillette tenait un grand livre 
ouvert : elle apprenait quelque chose- 
La grosse femme ressemblait à IL Leuven au temps où il était femme. 
Elle avait de gros yeux noirs, et surtout ses cheveux étaient noirs. Cathe 
ri ne regardait la grosse femme et s'approchait* naturellement* Comme elle 
l'embrassait par devoir, voilà patatras que Catherine glissait et tombait 
sur elle ; et si maladroitement qu'il était certain qu'elle lui avait fait 
mal, La grosse femme, sans bouger, se mettait à parler : <* Non, tu ne 
m ! as pas blessée, mon enfant ; le côté gauche est insensible. Tu dois 
bien le savoir, je pense ? » Catherine disait oui en balançant la ïête, la 
douleur lui pinçait le cœur; et tout s'effaçait à la minute. 



574 HE VUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Sous l'influence du choc, comme après l'arrivée d'une intruse, elle 
pensait aux grosses femmes de sa vie, La dernière venue et la plus 
proche était en eflet Leuven. Et la première « dont il ne faut pas 
parler », on lui avait toujours dit qu'elle était petite et maigre. (Elle 
n'en saurait jamais rien, n'ayant aucune photographie et pas le moindre 
souvenir. Dans la mémoire de Catherine, la plupart des femmes sem 
hlaient grosses, c'étaient des cuisinières* Elle n'aurait pas pu dire com- 
ment la chose se trouvait vraie, même lorsque la femme était petite et 
maigre*) Si elle avait tant peur de toucher celte grosse femme-Lenven, 
Catherine désirait-elle donc sa mort ? Mais on ne pouvait même pas la 
tuer, la grosse femme était insensible. Elle était donc une intouchable ! 
Klle était impure, et on ne pouvait rien contre elle. Elle était sacrée, 
étant si grosse. Elle était formidable. Elle était*.. 

D'autres grosses femmes paraissaient qui disaient encore à Catherine ; 
« Je nie rappelle à ton souvenir ». Ces grosses femmes-là, qui était ce 
donc ? Pas sa mère assurément, <* La mère était petite et maigre* » 
« Ne serais-je pas une de vos parentes ? » Ah ! une sœur de sa mère. 
Mais était-elle si grosse que cela ? Non, maïs elle était grosse et noire, et 
elle était une grosse femme noire, et elle était une grosse femme 
enceinte et noire. 

Tabou. 

Qui avait prononcé ce mot à l'insu de Catherine, un mot qu'elle avait 
lu bien des fois* et dont elle ne comprenait pas le sens compliqué ? 

Il fallait fuir le sujet horrible de cette grosse femme, mais encore une 
dernière idée : si Ton réfléchissait bien sur le phénomène de son côté 
insensible, on pensait : elle a le côté insensible pour qu'on ne puisse pas 
lui faire mal. Mais si Catherine était elle-même la grosse femme, par 
hasard ? Alors le côté insensible voulait dire tout autre chose : « Cela ne 
me fait pas mal ». ou encore : « Il ne faut pas que cela me fasse mal », et 
enfin de proche en proche : « Je me suis arrangée pour que cela ne me 
fît aucun maL » C'est ce que la fillette apprenait dans le livre. Et la 
grosse femme ne s'humanisait elle pas, car la voilà devenue Catherine 
et sa mère, Tune sur l'autre. On voyait donc Catherine 3*iceinte, à qui 
t^enfant ne ferait aucun mal* puisque jamais de Catherine ne sortirait 
aucun enfant. « Pardi, criait la Petite X*„ t l'enfant, est-ce qu'il n'est pas 
mort dans le côté gauche ? Alors il ne fera pas de mal. v 

Tabou ! Tabou ! 

Catherine commence dans ce rêve à identifier Leuven avec la mère 
enceinte. Alors que le père a jusqu'ici occupé le centre de la scène* 
à partir de ce moment, dans la relation de Catherine à sa mère, la 
grossesse passe au premier plan, Catherine se servira des doubles 
sens des mots « grosse mère » (grossesse, et élément liquide). La 
lutte pour retrouver les souvenirs depuis longtemps perdus devient. 
de plus en plus pénible, et Leuyen doit déployer une énergie crois- 



41 



^^—^^—^^^^m 



VAGADU 575 



santé pour conduire plus loin Catherine qui se défend désespéré- 
ment. 

D'abord un rêve. Elle se trouve dans une chambre à quatre lits, 
(On se souviendra que la famille de Catherine comprenait quatre 
femmes, la mère et les trois filles,) Couchée dans un des lits, 
Catherine sait qu'elle va mourir. Mais elle se dédouble et quitte 

■s 

l'agonisante qu'elle est* et elle se glisse dans le lit voisin. De là elle 
observe la moribonde de tout à l'heure, sous les traits d'une cuisi- 
nière grosse et noire de quarante-sept ans (l'âge réel de Catherine), 
Mais cette cuisinière, elle le sait, n'est pas exactement une cuisinière 
et n'est pas non plus sa mère : c'est son antécédent sut la terre. Ce 
n'est pas elle, cette vieille horreur, mais elle en oient. Alors une 
« Présence Mâle » entre dans la pièce, sorte de dandy à l'ancienne 
mode dont certains traits rappellent le père, et d'autres s'apparen- 
teraient à un sur moi pervers. Catherine s'attend à l'arrivée de la 
mort. 

La vieille femme ouvre la bouche : elle n'a qu'une seule grosse 
dent comme une défense, par devant* Une quantité de sang coagulé 
tombe de celte bouche. Elle râle. La Présence Mâle dit à Catherine : 
« Tue-la ». Catherine essaie d'étrangler la vieille (on ne peut déso 
héir à Tordre), « et Ton ne distingue plus dans la confusion du sang 
^t des mains ce qui est vrai de ce qui ne Test pas* Et peut être, à la 
fin, Fa-t-elle,» » 

La Petite X,*. explique à Catherine : la grosse femme, c'est la 
Femme sa mère et elle-même. Tout ce que fait la Femme est à la 
fois sacré et impur. Elle saigne. « Toi tu sors du ventre maternel, 
tu ne veux pas vivre, et tu cherches à tuer tout ça pour vivre ! » 

Catherine réagit par des agressions violentes. Elle manque* sans 
prévenir, aux séances chez Leuven ; elle insulte Flore et met le 
Mongol à la porte. « Quant aux principes anciens, aux mythes, à 
P amour, à Indeniini... Elle est saisie de rage, elle se jette sur ces 
idoles, elle arrache leurs membres. » En même temps elle pleure sans 
discontinuer. Il lui semble que l'odeur de la mort est autour d'elle 
^t en elle. 

Un nouveau symptôme organique fait son apparition : au milieu 
d'une « peur panique » se produit une hémorragie. Le médecin lui 
-démontre que l'importance de l'hémorragie n'est pas telle qu'elle 
justifie sa peur, Catherine se souvient alors de la grosse femme 
<jui vomit du sang. Cette remémora ti on ne la délivre pourtant pas 



576 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de son angoisse. L'hémorragie continue. Mais dans le rêve la grosse 
femme mourait. Catherine comprend enfin qu'elle figure par son 
corps ce que dans l'inconscient elle se représente comme l'enfante 
ment. Elle s'explique son rêve : « c'était l'épouvante ancienne de naî- 
tre de la femme en sang, qu'indiquaient la bouche ouverte, et la 
dent d'apparence sexuelle ». 

Cette interprétation détermine une énorme résistance contre 
l'analyste* Apres de nouvelles injures, au ternie du désespoir, Cathe 
rine est décidée à en finir avec l'analyse. Exaspérée elle dit à Leuven 
son fait ; elle termine sur les mots ; « Cela m'est égal ». Elle voit 
toujours Leuven comme la grosse mère, comme le gros capitaine de- 
vaisseau qui domine la mer démontée (jeu de mots entre grosse 
mère et grosse mer). Elle lui demande de la tuer. Lorsqu'il lui 
explique que, tout au contraire, c'est lui que Catherine voudrait 
tuer ; et quand, allant à rencontre de la résistance qu'elle déve- 
loppe, il lui montre que c'est lui qui représente toute sa haine, sa 
misère, sa déception, tout ce dont elle n'arrive pas à se séparer, et 
que là est la raison pour laquelle elle veut le tuer.*, alors un soula- 
gement, une libération se produisent, et l'angoisse disparaît. 

Nous sommes au tournant décisif de l'analyse. 

Evidemment quelques retours se produiront encore ; des symp 
tomes physiques réapparaîtront, par exemple lorsqu'elle évoquera 
la mémoire d'une tante, grosse, noire et enceinte, sœur de sa mère : 
cette femme, dont le mari était en prison, avait eu alors de saisis 
sèment un eczéma sur les mains ; dès que Catherine a ranimé ce 
souvenir, elle voit ses mains couvertes de boutons rouges. 

Mais l'amélioration se soutient et progresse constamment, depuis 
le moment où Catherine a pris conscience de ses tendances meur- 
trières. Rappelons que la mère de Catherine, tuberculeuse, a proba- 
blement eu des crachements de sang, et que son état a dû empirer 
par le fait des trois enfantements successifs. Nous pouvons ainsi 
apprécier les raisons pour lesquelles Catherine se considère comme 
la meurtrière de sa mère* 

Nous avons pu jusqu'ici, en exerçant une attention soutenues 
dégager des matériaux du livre la grande ligne de l'analyse. Notre 
description a été un peu longue, et d'importantes citations ont été 
nécessaires ; ceci pour nous permettre de faire toucher la qualité 
et l'originalité de ce fascinant ouvrage. Les citations ont témoigné 
qu'il ne s'agissait en aucun point du compte rendu quelconque d'une 
analyse clinique, Nous entendons montrer que Ton est en présence- 



^^i^^Ak^ 



' VAOADU 577 



d'une création tout autre, création qui sans prétendre à la véracité 
scientifique possède le caractère de la vérité au niveau de l'analyse. 
En réalité la valeur à laquelle prétend cet ouvrage est d'ordre esthé- 
tique ; bien qu'il n'entre pas dans notre cadre de formuler un juge- 
ment littéraire, nous ne pourrons nous défendre de revenir sur la 
question pour dégager ce que Jouve a effectivement créé dans la 
littérature. 

Et si nous introduisons ces remarques avant même d'en avoir fini 
avec notre description, c'est que nous estimons que la dernière 
partie de l'œuvre (un douzième de l'ensemble) n'est pas aussi aisée 
à comprendre au point de vue analytique* tout au moins dans le 
plan ou jouait antérieurement la compréhension. Il se peut que 
l'incompréhension provienne de nous ; et pourtant, en dépit de 
nombreux détails que nous pouvons éclairer par notre intelligence 
de la langue des symboles, et selon la connaissance que nous 
possédons de l'histoire du sujet nous ne retrouvons plus la 

grande ligne analytique. Il est à supposer que dans la dernière par- 
tie de son roman l'écrivain devait obéir à une nécessité poétique. 
Pour les mêmes raisons il introduisit certains épisodes autour du 
personnage de Noémï, qui offre une sorte de réplique caricaturale 
de la structure psychique de Catherine, Une telle nécessité était 
imposée par les lois de la forme en vue de l'équilibre esthétique* 

Une série de rêves, de fantasmes et d'événements vécus se pré- 
sente encore ; elle est traitée, croyons- no us» sur le plan anagogîque, 
l'auteur ayant considéré comme inopportun de maintenir Pélabo 
ration analytique, 

Deux ans ont passé. Catherine est devenue une femme plus lasse, 
plus âgée, plus pauvre, délaissée de beaucoup d'amis, mais intérieu 
rement assurée* Elle a conclu une espèce de paix avec la Mère de ses 
rêves ; elle a lutté avec l'Ange de la Castration et l'a vaincu, de la 
même manière que Jacob vainquit l'Ange dans P Ancien Testament. 
Elle s'est finalement expliquée avec le Mongol» qui à sa grande stu- 
peur n'a plus retrouvé en elle l'humilité, la honte et la soumission 
d*a ut refois ; et leurs chemins se séparent. Elle a retrouvé son sexe, 
et sa gardienne contre la mort, la libido apparue sous la forme du 
grand chat, du « puma » des derniers rêves, qui désormais lui ap 
partient Enfin elle a amoureusement congédié la Petite X»„ son 
moi antérieur et comme l'incarnation de tous les échecs de sa vie. 
Ainsi se termine le livre- 
Nous nous sommes défendu d'approfondir les problèmes ana- 



^ ■ L ■_■ _ _ MM ■ ■ ■ 

578 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



lytiques du traitement de Catherine Crachat, Nous ne posons pas 
non plus la question : comment se fait il que Jouve ail écrit un 
tel ouvrage, quel besoin de sa structure psychique fut par là satis- 
fait, co ni] n eut a-t il pu arriver à une connaissance, une vision et 
une compréhension du cas allant jusqu'aux derniers détails. Autant 
de problèmes du point de vue analytique que du point de vue esthé 
tique. Nous nous sommes limité à suivre les destinées (Pauteur 
dit : « la tragédie ») de l'héroïne à l'aide du fil d'Ariane de l'analyse. 

L'on se demandera sans doute, en regardant sous l'angle analy- 
tique» si un pareiï travail de la part de l'écrivain est souhaitable. 
L'homme de science voit avec déplaisir un esprit étranger toucher 
à son activité ; il estime que rarement se produit ainsi un résultat 
qui le satisfasse ? et plus rarement encore un progrès dans les 
connaissances, 

Cependant depuis les temps anciens les sciences psychologiques 
ont appris des poètes, Il nous semble qu'il y a ainsi à apprendre 
pour la psychanalyse dans le roman de Pierre Jean Jouve- Il y faut 
apprendre comment apparaît l'analyse dans la situation de l'ana- 
lysé, et ceci à un degré que nos patients ne nous manifestent jamais. 
Ce que nous pouvons percevoir dans nos analyses, c'est le compor 
lemenl du malade, sa forme extérieure, qui tamise nécessairement 
la totalité du matériel inconscient, le presse en un moule tout à fait 
déterminé et caractéristique pour chaque malade. Nous soumettons 
cette forme à notre investigation analytique et nous en retirons une 
part importante des révélations susceptibles de nous faire connaître 
le psychisme tant inconscient que conscient, Jouve a réussi à tour- 
ner ce bastion dcfcmsif, que l'analyste doit attaquer. Il a réussi à 
rendre sensibles dans son livre les remous, les mouvements, les 
formes nébuleuses de l'inconscient, sans recourir aux métaphores, 
symboles et comparaisons provenant d'autres domaines. L'incon- 
scient parle immédiatement, il passe de façon fluide dans les évé- 
nements conscients, et tout est ainsi plongé dans une atmosphère 
d'irréalité qui donne à l'ouvrage son caractère attirant et magique. 

Car le psychanalyste sait qu'il existe deux réalités : l'extérieure et 
l'intérieure, aucune ne le cédant à l'autre en dignité. C'est aussi la 
pensée de Jouve, Il fait ressortir avec une force particulière cette 
vue de l'homme quand presque partout il efface la frontière qui 
sépare les deux réalités* Ceci rend Touvrage difficile à comprendre 
pour le commun des lecteurs. Au contraire une telle représentation 
est familière à l'analyste. Celui-ci sait qu'il n'a pas à utiliser la 



^^^■"-p - 



VAGADU 579 



logique et l'intellect, pour parvenir à la compréhension, mais qu'il 
doit écouter la résonance de cet instrument qui est son propre 
inconscient. Nous voulons espérer que pareille résonance de Tin- 
conscient se produira aussi dans la pensée du lecteur qui ne sait 
rien de l'analyse. 

Avons-nous donc affaire à une nouvelle forme du roman, et 
sommes nous avec ce livre au début d'une série d'œuvres qui seront 
construites sur des psychanalyses plus ou moins bien interprétées 
selon le degré de profondeur auquel l'auteur aura eu accès en lui- 
même ? 

Nous ne le croyons pas. Une réalisation comme celle que nous 
avons sous les yeux est trop unique ; en outre elle est certainement 
liée à des conditions particulières de création qui ne se répètent 
guère, qui ne se retrouvent que difficilement celles-là sur lesquel 
les nous n'avons pas voulu faire porter notre investigation. 

Par contre nous croyons que nombre des procédés techniques et 
des méthodes de ce roman serviront qux écrivains à venir* Ils seront 
employés pour représenter les rapports souterrains entre les événe- 
ments extérieurs, pour mettre en scène cet invisible» de caractère 
universellement valable, qui conduit, qui contraint et qui domine 
les phénomènes apparemment sans lien et sous le signe du hasard. 
C'est « l'uni ver sellement valable », formé par la magie du poète 
dans la matière individuelle et privée, qui crée l'œuvre d'art et ia 
rend non périssable. 

Par cette phrase même nous décrivons l'apport de Vagadu au 
développement ultérieur de Fart, 

On ne saurait assez apprécier la valeur de cet apport. Sans parler 
en particulier de l'expression donnée aux éléments du rêve et de la 
rêverie, Jouve introduit dans le dynamisme de la représentation 
littéraire une force nouvelle : 1* Inconscient* 

Pareille puissance mystérieuse a été connue par une civilisation 
antérieure. Cette puissance dominait jusqu'aux dieux : c'est YÀnan- 
kè des Grecs. Pour Phomme d'aujourd'hui, dans la littérature 
d'aujourd'hui, le poète redécouvre PAnankè des Grecs. Elle s'est 
transformée. Elle n'est plus à l'extérieur, car le monde extérieur a 
été întrojecté, est devenu une instance à l'intérieur de Phomme ; 
instance non plus énigmatique mais accessible à V entendement 
profond, susceptible même d'être dirigée. Pour Phomme d'aujour- 
d'hui PAnankè des Anciens est remplacé par Vagadu : La force qui 
vit dans le cœur des hommes. 



COMPTES RENDUS 



■ 

Société Psychanalytique de Paris 



Séance du 20 juin 1934, à 22 heures, 
à V Institut de Psychanalyse. 

Présidence : D J A. Bokel, président. 

Le D* Borcl ouvre la séance on rappelant le deuil dont la Société d^ 
Psychanalyse a été frappée, par la mort de Mme Sokohiicka, l'un de ses 
membres les plus anciens el les plus actifs- A raison de Plieure tardive, 
il reporte à la prochaine séance l'éloge de notre regrettée collègue. H 
demande au D' Leuba de bien vouloir lire trois lettres de condoléances, 
du D T Jones, président de la Sociéié internationale de Psychanalyse, de 
Mlle Freud, qui exprime sa sympathie émue en son nom personnel et au 
nom de la société viennoise, et du président de la Société allemande de 
Psychanalyse* Le D r Parclieminey lit une lettre de remerciements de la 
pari de la famille de notre collègue. 

Mme Marie Bonaparte expose ensuite c'est, avec le complément 

apporté par le D' Loewenstein sur le même sujet, Pordre du jour ses 
conceptions de « ta phase phallique chez la fillette ». 

Contrairement à ce qui apparaît dans le tableau d'Abraham, une pre 
jnière phase phallique comporte l'affirmation du phallus. 

Dans la seconae phase phallique, Pamour de l'objet est exclusif de 
l'organe génital. Cette exclusion, qui seule correspond à celle postulée 
par Abraham, porte sur le sujet ou sur l 'objet. La femme doit apprendre 
l'exclusion du phallus sur le sujet, tout en le conservant sur l'objet. 
L'homme à l'inverse. 

Il semble que la première phase orale soit plutôt passive, malgré Pacti 
vite que représente la lutte pour la succion. Quant aux phases anales, on 
n'est pas encore très au clair sur leurs caractères. La première phase 
lui semble présenter une certaine activité : idée des excréments nocifs 
que Pou peut projeter sur le monde extérieur, La seconde phase, de 
rétention, semble passive. 

Quant à la phase phallique» qui commence pendant la seconde phase, 
anale, de rétention, elle devient assez vite active. On y voit culminer le 
complexe d ? Œdipe du petit garçon et le complexe d'Œdipe actif de la 



H^B^WW 



COMPTES RENDUS 581 



petite fille. C'est à ce m ornent- là qu'intervient le complexe de castration, 
par suite de la constatation de la différence des sexes* Alors apparaît 
la seconde phase phallique, passive, avec régression du phallus, 

La période de latence s*instaure, chez la petite iîlle, au moment où 
elle comprend qu'elle doit renoncer à la possession du pénis. Cette 
période de latence est* chez la fille, plus ou moins longue* selon l'époque 
où l'homme vient la solliciter. 

Par rapport au complexe d'Œdipe* les phases orale et anale sont, dans 
les deux sexes, vécues k sous le signe » de la mère surtout* 

La première phase phallique, d'activation du pénis et du clitoris, est 
aussi « sous le signe » de la mère. On ne peut pas comprendre ce qui 
se passe alors si Ton n'observe pas de près la masturbation infantile et 
les traces qu'elle laisse dans le psychisme* 

La masturbation de la petite fille est toujours clitoridiennc. D'après 
certains analystes* notamment Mines Mélanïe Klein et Karen Hornev, 
ce serait d'abord une masturbation vaginale. Il est probable que la petite 
fille doit comprendre qu'il y a un « abîme » à côté du clitoris. La nias 
itirbation vulvo phallique de la petite lille est l'expression des émois 
œdipiens de l'enfant. Le petit garçon fait des rêves de pénétration obs 
cure ; la petite fille fait des rêves relatifs à sa mère. 

Comment cette première masturbation peut elle servir à l'expression 
somatique du complexe d'Œdipe actif ? 

Ce complexe d'Œdipe csL actif dans les deux sexes. Chez beaucoup de 
femmes* il reste à l'état d'ébauche. Ensuite, ce complexe actif régresse ; 
le garçon, subissant une intimidation, devient passif quant au père inti- 
midateur, et passive aussi la fillette. ( 

La petite fille, semble t-il, vit des phantasmes de coït passif par le 
moyen du clitoris. Il semble que, dans cette phase, on puisse voir appa- 
raître des phantasmes de coloration masochiste, par exemple des phan 
tasmes de fustigation. Freud avait étudié ce phantasme («On bat un 
enfant») sur quatre jeunes filles. Il Ta étudié en tenant compte de la 
valeur des perversions masochistes. Les phantasmes sadiques touchant la 
masturbation clitoridienne « sous le signe » de la mère se convertissent 
secondairement en masochisme par rapport au pénis du père. Il semble 
que l'altitude ultérieure de la femme se fonde sur ce retournement ma* 
sochiste. 

Tout ce qui est femelle est destiné à l'effraction* Il est possible que la 
femelle craigne sa fonction. Pour que l'effraction soit acceptée, il faut 
que la région destinée à l'effraction soit éroiisée. 

Les phantasmes de flagellation auraient donc pour objet d'abord le 
clitoris féminin, semble t il* C'est le c^^ris que Ton fustigerait. Ces 
phantasmes masochistes font partie du développement régulier do la 
femme, niais on ne les retrouve pas dans toute analyse. Pourquoi ? Et 
quels sont les destins de ces phantasmes ? 

Destin L Conservation. Si ces phantasmes sont conservés, la femme 
aime à être réellement battue. Le phantasme subsiste avec la pulsion, et 
Ton a une perversion. 



582 ttBVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Destin IL Si le masochisme a été entraîné dans le refoulement, la 
femme sera très inhibée. Le refoulement a alors porté à la fois sur la pul^ 
iion et sur les phantasmes* 

* Destin IIL Si les phantasmes sont refoulés et les pulsions sublimées, 
Ton aura une femme dévouée à l'humanité, prête à tous les sacrifices 
pour autrui. 

Destin 7F, — Les phantasmes étant refoulés, les pulsions sont repor 
tées ailleurs* intégrées dans la fonction génitale adulte : Ton aura le cas 
idéal de la femme qui a appris à distinguer le pénis d'un fouet ou d'un 
couteau. 

Ces différents types de femmes correspondent donc à des phases dif- 
férentes ae l'évolution de leur libido. L'évolution totale, c'est l'englou 
tissement, pour ainsi dire dans le vagin, dus pulsions masochistes. 
Quand une femme a conservé les deux formes de fonction, clitoridienne 
et vaginale, c'est qu'elle est demeurée en partie au stade clUoridien 
passif* 

En résumôj les notions de femelle et de mâle reposent sur les notions 
d'attaquée et d'attaquant. Le péril vital de l'attaquée doit être accepté 
par elle, grâce à Férolisalion. 

Le D T Lœ\venslcni développe ensuite, du même point de vue que Mme 
Marie Bonaparte, l'évolution de la phase phaJîique chez le petit garçon. 

Ces brèves remarques, dit il, ne sont qu'une 2>etite contribution à 
l'élude de certains côtés de la plisse phallique chez l'homme. 

Le comportement génital du garçon a un aspect \arié, quand on Fétu 
die en tenant compte de certains faits cliniques qui lui sont devenus plus 
clairs, depuis qu'au cours d'une conversation Mme Marie Bonaparte lui 
a parlé d'une phase phallique passive chez la fillette- Lœwenstein a été 
frappé par le fait que beaucoup d'entre ses malades atteints d'impuis- 
sance partielle présentaient la particularité suivante : lorsque la fonc 
îion devait être active, pénétrante, ils étaient impuissants ; ils cessaient 
de l'être quand ils étaient passifs. Ces malades paraissent avoir peur de 
l'organe féminin , comme s'il comportait un danger au moment de la 
pénétration. La peur de la castration n'existe chez eux que lorsqu'il s*agil 
de pénétrer dans la femme* Par contre, on constate que la fonction géni 
iale de ces malades est intacte quand ils sont passifs, c'est à-dire quand la 
femme fait les premières avances, en particulier quand elle touche les 
organes génitaux de son partenaire. 

Chez d'autres, on observe une érection laborieuse dès qu'il s'agit de 
pénétrer dans le vagin, à inoins qu'ils ne soient en même temps touchés 
par la femme, ou, mieux, satisfaits par coil buccal. 

Certains masturbateurs qnl beaucoup de peine à passer de la mastur- 
bation à l'activité sexuelle normale. Ne serait-ce pas en raison de l'atti 
tude passive de la verge dans la main qui la lient ? Le mouvement 
rythmé est produit par la main, le corps étant immobile. 

Chez certains masochistes^ les pliant as 3 nés consistent en mauvais trai- 



COMPTES RENDUS 58^ 



tements yubis par la verge* L'excitation et la satisfaction concordent 
avec une agression faible dirigée sur la verge érigée. 

Enfin, il est des homosexuels passifs dont les pratiques consistent en 
attouchements mutuels imitant les pratiques de la femme, mais avec 
intervention du pénis (frottement des deux verges partenaires Tune 
contre l'autre, Tune étant petite, l'autre grande). 

Il doit exister chez le garçon* au cours de sa phase phallique, des 
désirs et une activité phalliques à buts passifs très prononcés» Dans un 
cas qui fut analysé, le malade retrouva des souvenirs très précis de son 
enfance. Tout en ayant eu, au cours de l'analyse, un comportement très 
actif quant à ces souvenirs, il montrait, sur le plan infantile* un désir 
passif d'être touché. 

L'analyse des enfanls sera probablement la seule source de renseigne- 
ments précis sur la fréquence de ces attitudes. 

-[/observation des tout petits donne aussi des renseignements utiles* 
Un garçon de cinq mois, toutes les fois que sa mère, pour faire sa toi- 
lette, s'approchait avec l'éponge de sa région génitale, se tendait vers 
elle, en opisthotonos, avec des signes manifestes de la plus intense 
volupté. 

Peut-on parler d'une phase phallique passive chez le garçon ? Lœwcns 
tein suppose que tous les enfants ont des tendances phalliques passives*. 

Les études de Reïch sur la nature de Forgasme permettent de com 
prendre mieux certains faits le concernant. Il fait remarquer que cer- 
tains hommes ont deux sortes d'orgasme* Ainsi, un de ses malades, pres- 
que toujours impuissant, a deux sortes direction, Tune normale, corres- 
pondant au désir de pénétrer une femme, l'antre anormale, caractérisée 
comme suit : le gland seul est fortement érigé, le reste de la verge ne- 
Vêtant qu'à fl deiuL Dans ces conditions, il est inapte au coït. Dès qu'il 
^apprête à pénétrer, l'érection, de normale qu'elle était, devient anor- 
male. Dans ces conditions, Torgasme est très rapide. Quand il a un 
orgasme par fellation, il reste immobile pendant l'orgasme. Par contre, 
les rares fois qu'il eut un coït normal, l'éjaculation fut moins rapide et 
plus satisfaisante. 

Dans un autre cas, le malade fait de petits mouvements au début, puis 
reste immobile pendant l'éjaculation, dès le premier jet de sperme* En 
somme, il subit passivement l'éjaculation. 

Dans un autre cas encore, Lœwenstein a relevé deux formes d'or- 
gasme : dans le coït normal, orgasme unique ; dans le coït avec attou- 
chement manuel de la part de la femme, le malade peut renouveler 
l'orgasme, mais d'une façon incomplète et insatisfaisante. Ces formes 
d'orgasme correspondent probablement à des phases phalliques passive- 
et active. 

Quant aux rapports avec le complexe d'Œdipe, on conçoit que ce 
complexe puisse coexister avec un comportement phallique passif* Il 
semble cependant que cette passivité soit plus étroitement liée au com- 
plexe d'Œdipe renversé, « passif », à choix objectai homosexuel* Elle 
est renforcée secondairement par le complexe de castration. 



n r ■ i 



45S4 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Discussion 

D T Odier. La masturbation avec phantasmes masochistes est extrè 
ment fréquente, en effet* Il se rappelle une analyse d'une femme chez 
<jui les- phantasmes masochistes ont disparu avec la frigidité. Elle se 
masturbait avant* pendant et après le coït avec son mari. Cela signifiait : 
* 5îoi, je ne veux pas subir ce sort épouvantable que je fais subir à des 
femmes dans ma fanlaisie ; je me masturbe, et j'échappe ainsi à ce 
danger. y> 

Quant aux faits cités par Lœwenstein, ils sont très intéressants et 
péremptoires. 11 le chicanera sur le terme de phallique « passif », Biolo 
giquement, èe terme peut il se soutenir ? L'érection en elle même n'est 
elle pas un fait actif, en vue de la pénétration ? L'inhibition peut alors 
intervenir pour des raisons multiples, Odier a vu de petits garçons très 
inhibés, de la même façon, sur le plan de l'exhibitionnisme. Cela soulève 
un problème secondaire : l'inhibition est elle active ou passive ? Odier 
serait d'avis de ne pas parler de passivité quand il y a une tendance 
active marquée par l'érection. 

M. Froi&-Wittmann. Au sujet de la première masturbation de l'en 
faut, il s'est demandé s'il ne pouvait pas y avoir, chez l'enfant, le simple 
plaisir de saisir un objet dans sa main, un objet qui soit un substitut du 
sein. Il peut y avoir un refus de sevrage dans la première masturbation. 
Dans ce cas, on peut soutenir l'idée d'une phallicité passive, 

D J, Leuba. Cette distinction en phases phalliques passive et active 
lui semble plus théorique que réelle. Me sont-ce pas deux attitudes pos 
sibles et concomitantes, dans la phase de participation, plutôt que des 
attitudes successives ? Ce n'est pas l'analyse des adultes qui permettra, 
de longtemps, de l'établir, En tout cas, les phantasmes de coït, chez 
des homosexuels, par compénétration des pénis, tels que les lui a décrits 
un de ses malades, prouve que les deux attitudes sont bien souvent intri- 
quées. 

D r Schiff* Il ne fera qu'une petite remarque incidente, relative au 
désir de Mme Bonaparte de rattacher la psychologie à la biologie. Il y a 
un certain nombre d'animaux pour lesquels la pénétration ne joue qu'un 
rôle secondaire- Il pense en particulier à ces femelles de crustacés qui 
ont un comportement sadique vis à vis de leurs mâles. 

D* J. Leuba. Ce n'est pas le privilège de ces seuls crustacés, Ces faits 
-s'observent dans presque tous les ordres zoologiques, mais, en dernière 
analyse, c'est bien toujours le mâle qui finit par pénétrer la femelle. 

Mme Lowtzky. Il lui semble que )a phase phallique chez la fillette 
est une réaction à mie déception quant à l'amour de son père. Elle se 
venge en châtrant son père, et, en le châtrant, c'est elle qui devient un 
homme. La déception a deux causes : son père, est un infidèle ; elle en 
est jalouse et lui enlève son pénis pour punir sa mère* En même temps, 
c'est elle qui devient un homme, et elle ne peut aimer son père comme 
une femme. Mais, en se vengeant de ce père, elle désire en même temps 
être femme et aimée de son père. 



^^^a^^Hln 



COMPTES RENDUS 585 



Mme Lowtzky cite le cas d'une malade qui avait éprouvé nue grave 
déception de la part de sou grand père, qui îa tyrannisait et la gâtait tout 
ensemble. Enfant, elle avait assisté au coït de ses grands parents. Toute 
petite (elle avait quatre à cinq ans), elle assistait aux noces qui se 
fêtaient dans une salle que louaient ses parents. À chacune de ces noceSj 
elle se masturbait en pensant aux ébats nocturnes de ses grands parents. 
Elle se mettait sur le ventre et se pensait un homme couché sur la flan- 
-cée. Mais elle était elle-même la fiancée. Le désir d'être battue et fïagellée> 
ne serait ce pas alors le désir de redevenir une femme ? 

Mme Marie Bonaparte. Pas seulement pour se venger, mais parce 
que, biologiquement, elle est à la fois un homme et une femme, 

M. Dalbiez (invité). Il faut distinguer deux sens du mot activité : 
Pun vise l'action de soi sur soi, le sens numéro 2 vise Faction de soi sur 
autrui. L'érection, prise isolément, est un processus actif au sens 
numéro 1. L'intromission, au contraire, est un processus actif au sens 
jiuméro 2, Cette distinction étant posée> on voit que la notion de phase 
phallique passive est prise par le D r Lœwenstein au sens numéro 2 t 
tandis que le D r Odier la critique parce qu'il reste attaché au sens 
numéro L De la sorte l'équivoque disparaît. 

Comme confirmation de la thèse du D r Lœwenstein, relative à l'exis- 
tence d 3 une passivité phallique au sens numéro 2 chez l'homme adulte 
normalj je citerai un auteur que l'on a souvent tourné en dérision, niais 
qui ne mérite peut-être pas tout le ridicule dont on Ta couvert : le gyné- 
cologue hollandais van de Yelde. D'après lui, c'est dans la position à 
califourchon, où Fhomme est couché sur le dos et la femme assise sur 
lui, que la volupté maxima est ressentie par les deux partenaires. Or, 
dans ce cas les mouvements de friction sont exécutés exclusivement par 
la femme ; l'homme est donc passif au sens numéro 2, 

Rajouterai que les positions pour le coït varient considérablement 
d'un peuple à l'autre et que, dans la plus ancienne représentation pré 
historique du coit 3 qui remonte, si je ne fais erreur, au magdalénien, la 
position est celle dont je viens de parler. D'ailleurs, quelle que soit la 
position adoptée, les contractions du leuator vaginae permettent de par 
1er d'impressions phalliques passives an sens numéro 2 dans le coït le 
plus normal. 

Mme Marie Bonaparte. Odier dit que c'est chez les femmes névro 
sées que l'on retrouve les phantasmes masochistes ; niais* à son avis, on 
peut retrouver ces pulsions attachées aux représentations et les tirant 
à leur suite. 

D T Lûjweiisteiiu La passivité est préexistante, s'accompagnant de 
tendances, de pulsions à subir des caresses. G 3 est le contraire de l'opinion 
d'Odier qui est vrai, Ce n'est pas la femme phallique qui est névrosée. 

Dans l'activité génitale de l'adulte normal^ il y a une part de passivité ; 
c'est celle qui se traduit par l'attente de caresses venues du dehors. II y 
a chez tout homme des réactions de passivité. Il ne faut pas être trop 
.schéma.ti que. 



"**^"^«"»^5^^— ^-^^■■— «^ 



586 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Un homme névrosé est très satisfait par une femme qui est active,. 
Mais il lui faut, pour obtenir un orgasme parfait, exécuter des mou- 
vements, 

■ 

D r Leuïa. 



Séance du 12 juillet 1934, à V Institut de Psychanalyse. 
Présidence : D r À, Borel, président, 

1° La Société s'est réunie en assemblée extraordinaire pour discuter 
de sa réorganisation* Dans sa séance du 17 mars 1S34, elle avait décidé^ 
en principe, de se constituer en syndicat Pour des raisons pratiques, il 
est apparu plus avantageux de se constituer tout d'abord en association 
professionnelle. 

De nouveaux statuts ont été élaborés, en collaboration, par Mme Marie 
Bonaparte, MM, Pîchon et Schiff. Ce sont ces statuts, revus et amendés 
par un avocat-conseil, qui sont proposés à l'examen et à l'acceptation de 
la Société, 

Après lecture de ces nouveaux statuts par le D r Pichon, et une dis- 
cussion sommaire de quelques articles, les statuts sont adoptés à l'una- 
nimité. 

Le Comité de l'Association professionnelle des psychanalystes est 
immédiatement élu. Il sera formé de MM, Borel, Cénac, Codet, Laforgue, 
Larwensteiiij Pîchonj Schiff. Ce comité élira lui-même son bureau, 

2° En second lieu, rassemblée a discuté d'un projet de règlement rela- 
tif à l'enseignement de la psychûnalyse. Ce projet, élaboré par Mme 
Marie Bonaparte, directrice de l'Institut, est adopté, après une courte 
discussion sur des points de détail, à l'unanimité, 

Une commission d'enseignement est aussitôt élue, Elle comprend Mme 
Marie Bonaparte^ MM. Borel, Laforgue, Lœwenstein, Odier, Pa r chemin ey 
et Pichon, 

3° Le I> T Borel demande aux membres de la Société de bien vouloir se 
charger chacun d'une analyse gratuite et de lui fournir^ en vue d'un rap- 
port annuel, tous les documents relatifs à ces analyses* 

4* En raison de l'augmentation des dépenses de la Société, une aug- 
mentation de la cotisation annuelle est proposée, Cette cotisation est 
portée à cent vingt-cinq francs pour les^ membres adhérents et à cent 
cinquante francs pour les membres titulaires. 

D r Leuba. 



■ri- 



Le Gérant : E, Corbière, 



Àleiiçon. — Imprimerie Corbière et Jugaîn.