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Full text of "Revue Français de Psychanalyse I 1927 No.1"

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source gallica.bnf.fr /Bibliothèque nationale de France 



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Revue Française de Psychanalyse 

Année 1927 



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FRANÇAISE 



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Organe officiel de la Société 
Phychanaly tique de Paris 



Première année 



1927 
G. DOIN et C ie , Editeurs à Paris 

8, Place de TOdéon 



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Tome premier 



N° 1. 1927 




EDITORIAL 



Nous ne sommes plus aux temps héroïques où Morichau-Beauchaut 
luttait à peu près seul, dans le monde médical français, pour la psy- 
chanalyse. Mais la semence qu'il a jetée dans l'esprit -des étudiants 
d'alors n'a pas été perdue': il y a, dans la floraison psychanalytique 
d'aujourd'hui, des pousses dont elle a certainement été le germe. 

Depuis s l'on a vu l'école de Régis se mettre à l'étude théorique de 
la psychanalyse j et tâcher d'en tirer des inférences pratiques. 

Dans ces cinq dernières années, c'est la pratique même de la psy- 
chanalyse qui est entrée en France ; le professeur Claude lui a même, 
avec une grande clairvoj'ance, ouvert les portes de la Faculté. 

Parallèlement à cette pratique thérapeutique, tout un mouvement 
scientifique, nourri par un constant échange d'idées, naissait et crois- 
sait. 

Ce mouvement parisien se trouva, dès 1924, grandement corro- 
boré par son intime union avec le mouvement romand, plus ancienne- 
ment déclenché et déjà riche de travaux intéressants- En août 1926, 
put être tenue â Genève, dans des conditions tout à fait satisfaisantes, 
la première Conférence des Psychanalystes de langue française. 

Dans ces conditions, nous croyons qu* aujourd'hui la psychanalyse 
de langue française est mûre pour avoir son organe d'expression.- Il 
sera le miroir de la jeune Société psychanalytique de Paris, née cet 
hiver. Les travaux que nous présenterons dans la revue que voici re- 
fléteront l'évolution des conceptions ps3 T chanaly tiques d'aujourd'hui* 
C'est dire que cette revue s'adresse surtout aux personnes qui, du 
fait de leur profession ou par leur amour des études psychologiques, 
sont susceptibles de mettre en œuvre, dans l'exercice de leur activité, 
les conceptions et les méthodes psj'chanalytiques. Il nous semble 
qu'à l'heure qu'il est, toute une série de discipliries > - — parmi les- 
quelles nous citerons seulement la psychiatrie, la pédagogie, la socio- 
logie, la criminologie, voire la critique artistique — ont intérêt à se 
tenir au courant des études pS3^ch analytiques. 

Tous ceux qui sont curieux de choses intellectuelles peuvent ouvrir 
notre Revue sans crainte d'y rencontrer un dogmatisme étroit : tra- 
vailler en prenant pour base l'œuvre admirable de notre maître Freud 
n'implique pas du tout que l'on abdique ses idées personnelles. C'est 
pourquoi l'on trouvera ici des opinions diverses : la Direction essaiera 
■seulement de n'admettre que des travaux sincèrement inspirés par 
1* amour de la vérité.- * 

REVUE FRANÇAISE DK PSYCHANALYSE I 



COMPTES-RENDUS 



Première Conférence des Psychanalystes 

de Langue Française 



La première Conférence des Psychanalystes de langue française 
s*est tenue â Genève, le dimanche I er août 1926, veille de l'ouverture 
en cette même vilie du Congrès des AHénistes et Neurologis tes de 
langue française. 

La Conférence a comporté deux séances: 

A la séance du matin, présidée par le Docteur Raymond de Saus- 
sure (de Genève ) 3 l'on a entendu le rapport du D r René Laforgue (de 
Paris) sur « Schizophrénie et sehizonoïa ». Une très intéressante 
discussion a suivi cet exposé. Y ont pris notamment part les D rE Bo- 
ven, Hesnard, Pichon, Minkowski (de Zurich), Repond, R, de Saus- 
sure et le Professeur Piaget. 

La séance de l'après-midi, présidée par le Professeur À. Hesnard, a 
été consacrée au rapport du D r Charles Odier (de Genève), intitulé 
« Contribution à Tétude du surmoi et du phénomène moral ». Une 
discussion que l'heure tardive a malheureusement écourtée, a suivi 
ce très remarquable exposé. 

L'on trouvera, dans le corps de la Revue, le texte in extenso des 
deux rapports, ainsi que les quelques notes qu'ont bien voulu nous 
adresser certains des travailleurs ayant pris part à la discussion* 

Il a été décidé que la Conférence se tiendrait chaque année dans la 
même ville que le Congrès des AHénistes, et la veille de l'ouverture 
d'iceluL 

Le programme de la II e Conférence tst ainsi fixé ; 

Le matin : Rapport général du D T C1k Odier : 

« Le traitement des obsessions par la Psychanalyse ». 

L'après-midi : Communications sur des cas cliniques d J obsesstons 
traitées par la psj'di analyse. 

Tous les membres du Congrès des AHénistes et Neurologistes de 
langue française sont cordialement invités à la Conférence. 



—■ ■■ ■ ^— ^^^^^^^ I M , ,— — 



COMPTES-RENDUS 



• 

Société Psychanalytique de Paris 



Séance du 4 novembre 1926* 

r 

Le 4 novembre 1926, S. A. R. Madame la Princesse Georges de 
Grèce, née Marie Bonaparte, Madame Eugénie Sokolnicka, le Profes- 
seur Hesnard, les Docteurs R* Àllendy, À Borel, R. Laforgue, R. 
Lcewenstein, G, Parckeminey et Ed. Pichon, ont fondé la .Société 
Psychanalytique de Paris. Cette société a pour but de grouper tous 
les médecins de langue française en état de pratiquer la méthode thé- 
rapeutique freudienne, et de donner aux médecins désireux de deve- 
nir psychanalystes l'occasion de subir la psychanalyse didactique in- 
dispensable pour l'exercice de la méthode. 

M. Freud, instruit par F expérience, pense en effet que seule une 
personne qui a passé elle-même par la psychanalyse offre aux patients 
les garanties morales et scientiijques nécessaires à ]a pratique diffi- 
cile de cette thérapeutique, 

Les fondateurs ont décidé que cette société demanderait son affi- 
liation scientifique à la Société Internationale de Psychana^se. 

Ils ont décidé que cette société demanderait son affiliation scienti- 
fique à la Société Internationale de Psychanalyse, 

Ils ont élu le bureau de la Société, ainsi composé ; 

Président : M. René Laforgue ; 

Vice-présidente : Madame E- Sokolnicka ■ 

Secrétaire-trésorier : M. R, Loewenstein, 

Ils ont chargé MM. Pichon et Àllendy d'élaborer un projet de 
statuts. 

Enfin, à cette première réunion, a été décidé le principe de la créa- 
tion d'une Revue française de Psychanalyse, dont MM. Laforgue et 
Hesnard dirigeraient la partie médicale, en s'adjoîgnant éventuelle- 
ment MIL de Saussure et Odier après leur entrée dans la Société, et 
dont Madame la Princesse Marie Bonaparte dirigerait la partie non 
médicale. M, Edouard Pichon a accepté en principe les fonctions de 
secrétaire général de cette publication. 



** 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Séance du 30 novembre 1926. 
M. Borel fait une communication intitulée « Rêves de i/étàt nor- 

« MAL DANS TROIS CAS DE DEPRESSION PSEUDO-MÉLANCOUQUE ». II y 

décrit Tétat de deux jeunes filles et d'un homme présentant une dé- 
pression à caractère de bouderie* Ces malades, dont deux sont guéris, 
faisaient presque chaque nuit des rêves dans lesquels ils se voyaient 
en bonne santé, vaquant â leurs occupations ordinaires. 

Discussion : M m * Sokohikka ; MM* Ed. Pickon, R. Laforgue. 

M, Laforgue fait ensuite une communication intitulée : « À 1 propos 
du stjrmoi ». Cette communication sera publiée in extenso, à titre 
de mémoire original, dans le corps de la revue. 



Séance du 20 décembre 1936. 

Consacrée à la discussion des statuts. En cette séance, est élu mem- 
bre titulaire de la Société : M, Je Docteur Henri Codet, io ? rue de 
rOdéon, Paris. 



Séance du 21 décembre 1926. 

M. R^ Lœwensiem fait une communication intitulée ; « Analyse 
d'un cas de fétichisme et de masochisme ». Il s'agit d'un jeune 
liomine se livrant quotidiennement à un onanisme accompagné soit de 
rêveries fétichistes et masochistes, soit de pratiques réalisant plus ou 
moins complètement ces rêveries. Ces rêveries sont de plusieurs ty- 
pes, dont les principales sont des scènes de flagellation ou bien des 
scènes on le sujet est contraint à mettre des chaussures de femmes 
trop étroites. Les premières rêveries de ce genre remontent à l'âge 
de 7 à 8 ans. La ps\^chanalyse, qui a déjà duré S mois, a pu révéler les 
raisons du refoulement de l' activité génitale normale, complètement 
ignorée juqu'â ce moment par le sujet. Un attachement extrêmement 
intense à sa raère ? dont il partageait la chambre et le Ht jusqu'à la 
mort de celle-ci, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de 20 ans, l'amena, pour 
éviter tout semblant d'inceste, à bannir de sa conscience tout attrait 
sensuel du corps féminin. Toute tendance virile ou agressive, que 
comporte la virilité, fut réprimée par l'attitude spéciale de sa mère, 
grave névropathe, La transformation de la virilité refoulée en tendan- 
ces féminines et passives, des tendances agressives en masochisme, 
est soutenue par un sentiment de culpabilité inhibant fortement son 
activité sociale et professionnelle. Ce sentiment de culpabilité eut 
deux sources principales : remords au sujet d'une hostilité incons- 
ciente à l'égard de sa mère, du fait qu'elle a impitoyablement répri- 
mé sa virilité et blessé son amour-propre ; remords au sujet de son 
activité sexuelle infantile. Certaines de ses pratiques perverses indi- 



:■■. 



COMPTES-RENDUS 



quèrent nettement que la chaussure remplaçait, pour lui, les organes 
génitaux de la femme, ne tenant en apparence aucune place dans sa 
vie sexuelle perverse. L/anatyse mit ensuite en valeur le rôle impor- 
tant de F erotique anale ,et olfactive chez ce sujet, : tendances renfor- 
cées par le refoulement de la virilité. A cause de Tin achèvement de 
l'analyse, on est réduit, pour comprendre la genèse de cette perver- 
sion dans tous ses détails , â des hypothèses. Le traitement, interrom- 
pu pour quelque temps par le p?yeh analyste , eut, après six mois et 
demi, pour résultat l' apparition d'une activité sexuelle normale, bien 
que T attrait des chaussures n'ait disparu qu'incomplètement. 

Dans la très intéressante discussion qui s'ensuit, M. A. Hesnard 
fait remarquer qu'il faut distinguer deux types de fétichistes : le féti- 
chiste content de la direction de ses goûts, agressif, entreprenant, 
viril et ne présentant en outre pas de troubles névrotiques, et le féti- 
chiste atteint d'autres troubles d'ordre névropathique. C'est au se- 
cond type que répond le cas présenté. M. Hesnard attire aussi l'atten- 
tion sur la fréquence des fétichistes de chaussures et de cheveux. 

M. Ed. Pichon attire l'attention sur la fréquence, dans le langage 
et le folklore, de la représentation symbolique des organes génitaux 
de la femme par des chaussures. 

A la discussion prennent part aussi MM. R. Allendy et R. La for- 
gue t et M* Prince Hopkins, invité de la Société, 



Séance du 10 janvier 1927, 

Est élue membre adhérente de la Société ; Mademoiselle Anne 
Berman, 90, boulevard de Courcelles, Paris* 

M. R. Allendy ; <* Eléments affectifs en rapport avec la den- 
tition ». Cette communication est publiée in extenso, à titre de mé- 
moire original, dans le corps de la Revue* 

Dans la discussion, MM. J? t Laforgue et A, Borel citent des cas 
chez lesquels la dentition tenait une place importante dans révolution 
et la sj'mptomatologie d'une névrose* A la discussion prennent part 
aussi M, Ed. Pichon, H. Cadet et G, Parchemivey* 

T 

Nota. — Le secrétaire de la Société s'excuse du caractère incom- 
plet des comptes-rendus ci-dessus. Il prie les membres de la Société 
de se conformer désormais aux prescriptions suivantes : 

Les auteurs de communication auront préparé, pour le jour même 
de la communication, un résumé qu'ils donneront au secrétaire. 

Les personnes ayant pris part à la discussion sont en outre instam- 
ment priées, si leurs remarques ont eu quelque étendue, de faire 
tenir une petite note sur le sujet au secrétaire^ dans les huit jours qui 
suivront la séance. 



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MÉMOIRES ORIGINAUX 



{PARTIE MEDICALE) 



Schizophrénie et schizonoïa 
Par R. Laforgue. 

■ 

(Rapport à la première Conférence des Psychanalystes de langue 

française, Genève ig26.} 



Le sujet de mon rapport était à l'origine : la schizonoïa, 
mais une erreur d'impression sur le programme de notre con- 
grès en a fait : la schizophrénie. Vous me permettrez, peut* 
être, pour concilier les choses, de parler et de la schizophrénie 
et de la schizonoïa puisque ces deux problèmes me semblent in- 
timement liés l'un â l'autre. 

C'est en étudiant certains schizophrènes que nous sommes 
arrivés à construire notre théorie de la schizonoïa, théorie dont 
l'accouchement nous a été possible grâce aux efforts de Pichon 
et de Codet, qui ont apporté à mes pensées la clarté sans la- 
quelle elles n'auraient pas été viables. Inutile de dire que nous 
nïavons pas eu la prétention de résoudre le problème de l'ori- 
gine des états schizopliréniques. Nous ne voulons pas tomber 
dans l'erreur si fréquente d'apporter des affirmations dogma- 
tiques ne s 'appuyant que sur des preuves insuffisantes, de 
vouloir faire rendre à ces dernières plus qu'elles ne peuvent. 
Pour bien des raisons, la théorie de Bleuler d'après laquelle la 
schizophrénie serait une Prozesspsy chose , c'est-à-dire un pro- 
cessus organique, ne nous a pas satisfaits. Nous avons, l'im- 
pression que cette affirmation n'est pas suffisamment étaj'ée et 
mous avons senti le besoin de voir s'il n'y avait pas d'autre 



— ^^— 



MEMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE MEDICALE 



\ 

■* 



r chemin pour s'approcher de la solution du problème. Il est vrai 
que Bleuler affirme qu'on aurait trouvé des lésions. D'antres 
auteurs par contre affirment le contraire. Je vous avoue que 
même le fait que ces lésions existassent ne serait à mon avis 
pas suffisant pour prouver qu'elles fussent à la base du pro- 
cessus pathologique de la schizophrénie. Il faudrait encore dé- 
■ montrer que la lésion fût primaire et non secondaire, comme le 
dit très justement M. Claude dans son rapport sur la Schizo- 
phrénie (Congrès de Genève 1926) , nous voyons en effet fré- 
quemment les troubles psychiques provoquer des perturba- 
tions graves dans le fonctionnement de l'organisme > dans son 
métabolisme, etc. 

On a cherché dans le comportement affectif du schizophrène 
un critérium pour le diagnostic différentiel de la maladie ; et il 
est certaiii que les troubles de l'affectivité sont extrêmement 
caractéristiques de ces états. 

Nous nous sommes posé la question de savoir si V étude de 
l'organisation de l'affectivité d'un sujet ne nous permettrait 
pas de trouver une voie pour progresser dans la compréhen- 
sion du problème. Nous avions l'impression que, quoique beau- 
coup d'éléments nous manquassent pour suivre l'organisation" 
de l'affectivité d'un sujet dans son développement, il était utile 
de chercher à connaître les lois suivant lesquelles se faisait 
cette organisation si l'on voulait se prononcer sur les causes 
qui pouvaient déterminer une orientation vicieuse de l'affecti- 
vité et sur la forme même de ce fonctionnement pathologique. 

Il s'agit eu somme d'un problème semblable à celui devant 
lequel se trouvait le chimiste quand, voulant étudier les rap- 
ports entre les différents corps chimiques susceptibles d'entrer 
en combinaison les uns avec les autres, il se trouvait amené à 
faire la théorie des valences. 1/ affectivité serait en somme 
comparable aux valences qui déterminent la capacité d'un 
corps à entrer en combinaison avec d'autres corps. 

Notre ami Borel a plusieurs fois parlé de la notion des va- 
lences affectives, <^e leur autosaturation par 1' autisme et ce 
point de vue mérite d'être pris en considération quand on veut 
s'occuper du problème du contact du schizophrène avec le 
monde extérieur. 

Nous avons eu la bonne fortune de pouvoir étudier psycha- 



8 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



nalytiquement un certain nombre de cas présentant des trou- 
bles psychiques graves que nous avons pu rattacher à des 
conflits qui, dès la première enfance, avaient déterminé une 
désorganisation plus ou moins prononcée de l'affectivité. Et 
nous nous sommes, demandé si ce que nous avions vu ne nous 
fournissait pas quelques éléments pour la compréhension de 
certains processus schizophréniques. Je dis certains, car j'ad- 
mets, avec MM. Claude et Borel, que 1*011 range peut-être dans 
la schizophrénie des états bien différents les uns des autres y 
mais qu'il n J a pas encore été possible de différencier pertinem- 
ment faute de données suffisantes sur leur nature foncière ; 
l'on. doit se demander dès maintenant si Von ne sera pas amené 
un jour à réserver le terme de schizophrénie exclusivement aux 
individus qui se sont lentement engagés dans leur état à la 
suite d'une désorientation affective. 

Les malades présentent chacun une .certaine constitution , 
c'est-à-dire un terrain mental déterminé dès leur prime en- 
fance* Mais quelle est là la part des facteurs véritablement 
hériditaires, quelle est celle des circonstances du début de la 
vie ? Nous ne pouvons le dire ; jusqu'à présent nous ne som- 
mes sûrs que de l'imperfection de nos connaissances sur ce 
point, Aussi est-il prudent de faire de l'observation impartiale, 
et d'accumuler des faits, obtenus en prenant' le problème sous 
divers angles. Nous pensons que Kretschmer et ses tenants 
font bien de recueillir des renseignements statistiques dans les 
familles ; de notre côté, nous nous cro3>ons fondés à étudier 
psychanalytiquetnent le développement de l'instinct humain 
pendant l'enfance. Les deux méthodes rencontrent de grandes 
difficultés, surtout la méthode psychanalytique ; mais on com- 
prendra avec le temps qu'il n'y a jusqu'à présent pas de meil- 
leur chemin, pour étudier les conflits affectifs d'un individu, 
que de les reproduire au moyen du transfert psychanalytique. 

Freud et ses élèves ont cherché à démontrer que Inorganisa- 
tion de .l'affectivité, ou, pour emploj^er un terme plus précis, 
de la libido, se faisait en plusieurs stades : les stades oral, anal 
et génital. Ils ont en outre introduit la notion que la sexualité 
ne se bornait pas à l'acte sexuel proprement dit, mais qu'elle 
était caractérisée par un ensemble de phénomènes dont la con- 
ception' ne serait qu'un élément, l'accouchement un autre. 



^^MtMMMta^ta 



MEMOIRES OEIGIÎWJX. — - PARTIE MÉDICALE 



■ 



ensemble dont le but est la création et l'organisation d'un être J 
adulte capable de procréer à son tour. Il nous semble que les 
notions de Freud sur l'affectivité infantile peuvent être extrê- 
mement fécondes pour nos recherches concernant la schizophré- 
nie. La psychanalyse nous permet d'actualiser les conflits qui^ 
n'ont pas été liquidés par le malade, d'étudier leur structure, 
de comprendre dans une certaine^ mesure pourquoi le malade 
reste accroché à ses conflits ; elle nous permet également ■ 
d'essayer de faire sortir le psychisme de la fausse voie dans 
laquelle il s'est engagé, ■ ■ 

Nous avons cherché à nous faire une idée aussi; exacte que 
possible de la transformation que subit l'affectivité d'un enfant 
pendant les premières années de 'sa vie, et nous avons observé 
l'influence capitale exercée par" le sevrage sur la^ formation du 
psychisme, ce qui nous a conduit à envisager la possibilité 
d'un arrêt du développement affectif à la suite des conflits du 
sevrage, Le sevrage ne se bornerait, dans cet ordre d'idées, 
pas uniquement à l'ablactation proprement dite, mais com- 
prendrait tout un ensemble de circonstances au cours des- 
quelles l'enfant arrive à se détacher progressivement ■ de sa 
mère, à lui substituer la famille, puis à marcher; à parler , à 
être propre, bref à développer sa personnalité sociale. Ainsi 
nous avons essayé de trouver un nouveau point de vue pour 
étudier le problème de l'adaptation de l'individu au monde 
extérieur ; et cela nous a paru d'autant plus nécessaire que 
Bleuler et son école ne se sont qu'imparfaitement occupés de 
ce côté du problème, 

Nous avons eu l'impression que 1* individu était obligé de 
résoudre très tôt le problème de l'adaptation et qu'il existait 
une analogie étroite entre les rapports tels qu'ils s'organisent 
chez l'enfant vis-à-vis de la mère puis de la famille, et les rap- 
ports desquels l'individu doit être capable vis-à-vis du monde 
extérieur. Dans un certain nombre de cas nous avons pu voir 
que le sujet avait échoué dans ses efforts d'adaptation à la 
société, parce qu'ayant marqué son adaptation à la famille, et 
parce que^ conséquemment, l'épanouissement normal du 
psychisme avait été entravé par des conflits infantiles. Le 
trouble s'était produit dans tous ces cas à peu près d'après le 
schéma suivant- On peut se représenter le développement d'un 



10 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



individu dans le milieu familial comme une continuation de la 
naissance dans le sens d'un détachement progressif entre le 
sujet et sa mère, jusqu'au moment de l'indépendance com- 
plote de ce sujet. Au cours de ce développement , l'affectivité 
du sujet subit des modifications profondes* Fixée au début à 
la mère, elle est captative (Codet), et nécessite pour chaque 
effort l'aide de l'entourage, Avec le temps elle devient davan- 
tage oblative (Pichon), c'est-à-dire que l'enfant apprend à se 
passer de l'entourage et à se suffire à lui-même. Cette évolu- 
tion représente le sacrifice de. la mère par 1' enfant et se fait 
par plusieurs stades/ le premier intraiïtérin, le second intra- 
familial, le troisième intranational. Nous avons appelé avec 
Codct, dans notre publication sur la Schizonoïa, le 3* stade, 
le stade extrafamilial , mais il me semble aujourd'hui plus 
juste et plus vaste de dire intranational, car ainsi nous voyons 
que nous avons à faire à un stade affectif encore imparfaite- 
ment exploré mais dont l'étude peut avoir une importance for- 
midable pour arriver â comprendre les éléments affectifs, qui 
règlent la vie de la communauté nationale, vie, qui, elle aussi, 
peut être troublée par des névroses sociales de la mentalité 
collective. 

Dans nos conditions ordinaires de civilisation, la mère et 
l'enfant forment pendant les premières années une association 
psychique étroite dans laquelle la mère sert à l'enfant de nour- 
riture, de soutien, de compensation à toutes les infériorités de 
l'enfance ; sans une association psychique pareille, l'enfant ne 
peut pas vivre > Au fur et à mesure que cet état de choses se 
modifie progressivement, l'enfant est contraint d'apprendre à 
accepter que la mère devienne monde extérieur, qu'elle ne 
soit plus toujours à sa disposition ; d'apprendre à lui substituer 
d'autres personnes : la famille ; d'apprendre, point capital, à 
partager la mère avec l'entourage et à laisser s'accentuer tou- 
jours davantage l'autorité du père. 

L'organisation des rapports familiaux n'est pas toujours 
une chose facile pour l'enfant* Nous vo3^ons à la faveur de 
multiples conflits l'enfant prendre le monde extérieur en 
grippe et chercher à se soustraire à son influence^ Ces conflits 
peuvent être de différents ordres : 



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■PW^MÉM 



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MEMOIRES OJRIÇIKAUX. 



PAKTIE MEDICALE 



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I* ceux qui seraient dus à une infériorité organique héré- 
ditaire ; 

2° ceux qui surviennent à la suite des conflits avec l'en- 
tourage au cours du sevrage ; , '. . 

3° les conflits d'ordre sexuel ; 

4* ceux qui sont créés par l'influence qu'une mère désé- 
quilibrée a sur son enfant. Car ou peut comprendre qu'une 
névrose peut se transmettre par tradition familiale exactement 
de la même façon que la civilisation, 

Quand, au cours d'un de^ces conflits, l'enfant arrive â ne 
pas accepter le sevrage affectif, à ne pas supporter de faire le 
sacrifice de sa mère, il cherche à compenser ce sacrifice intolé- 
rable par l' imagination et se substitue pour ainsi dire lui-même 
à sa mère pour pouvoir se passer d'elle dans la réalité. C'est 
cette réaction qui nous semble être importante comme trouble 
fondamental à partir duquel on peut envisager l'organisation 
d'une affectivité vicieuse telle qu'on l'observe dans le déve- 
loppement de certaines névroses obsessionnelles et psychoses. 
Car cette réaction a comme conséquence que dès la plus ten- 
dre enfance, quand le psychisme est encore particulièrement 
malléable, l'intérêt de l'enfant se retire de la mère sur lui- 
même et sa propre imagination. L'évolution affective de l'en- 
fant, qui ne peut être obtenue que grâce au sevrage avec ses 
facteurs émotionnels, en est compromise, car chaque sevrage, 
chaque sacrifice ultérieurs risquent d'être compensés par ce 
mécanisme d'une façon autistique ; et l'enfant n'atteint pas 
le degré d'oblativité que nécessite la vie sociale. Ce mécanisme, 
qui consiste pour ainsi dire à dédoubler l'individu, a comme 
conséquence que d'une part l'enfant prend l'habitude de s'arrê- 
ter dans un stade infantile de l'activité instinctive et que d'au- 
tre part il cherche à jouer dans sou imagination le rôle de son 
Idéal aux dépens du développement de sa véritable personna- 
lité. Ainsi se développe une sorte de bipolarisation de 1 activité 
psychique, (Constitution bipolaire du psychisme. Rapport sur 
la Schizophrénie de H. Claude, Genève 1926,) 

C'est en cette faculté d'arriver à faire abstraction de la 
mère réelle, de rompre les rapports affectifs avec elle r et de 
trouver une compensation dans l'imagination que consiste le 
trouble que nous avons appelé schizonoïa, trouble qui suivant 



12 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



les cas peut être plus ou moins fortement accusé et acquérir 
une importance variable, Nous croyons voir en lui une des 
raisons principales de la disposition de beaucoup d'individus à 
faire des maladies névrotiques ou psychotiques, qui ne se 
manifestent pas toujours tout de suite , mais qui se développent 
sur ce terrain avec préférence surtout aux moments critiques 
de la vie. Cherchons maintenant à comprendre quelles pour- 
ront être les répercussions de ce trouble sur révolution ulté- 
rieure de l'affectivité d'un sujet donné, 

■ ■Le sujet qui arrive à compenser la mère d'après le méca- 
nisme schizonoïaque ne passe pas par un sevrage affectif nor- 
mal. Le sevrage semble avoir 1 un rôle biologique important et 
modifier profondément le fonctionnement de l'affectivité de 
T individu par l'intermédiaire de toute une série de facteurs 
d'ordre émotionnel. C'est au coursée cette épreuve que le sujet 
acquiert la capacité au sacrifice dont on a besoin pour la vie 
intra nationale. Nous verrons plus tard quel rôle insoupçonné 
joue la capacité au sacrifice dans le développement de l'affec- 
tivité d'un individu en particulier aussi bien que dans celui 
de la civilisation en général, civilisation qui a exalté l'idée du 
sacrifice à Dieu le Père, l'idée de l'amour du prochain. Cette 
capacité au sacrifice a été appelée par notre ami Pichon l'obla- 
tivité, par opposition à la captativïté dénommée d'autre part 
par Codet- Ce sont ces deux facteurs captativïté et dblativité 
qui forment ensemble ce que nous avons appelé la résultante 
vitale d'un individu : cette résultante serait fonction de l'un et 
de l'autre de ces deux facteurs. L'oblativité correspondrait 
donc dans une certaine mesure au « Realitâts princip » de 
Freud. C'est une capacité inconsciente du psychisme à ac- 
cepter sans réaction pathologique tout ce qui dans la vie est en 
analogie avec le sevrage ; elle est par conséquent susceptible de 
réveiller par association d'idées les traumatismes de ce dernier. 
Or notre vie en société est sous bien des 'rapports la projection 
sur un plan plus vaste de la vie telle qu'on apprend à la vivre 
dans le milieu familial. Nous savons comment l'autorité du 
père devient celle de la patrie , des patrons, ou, dans un autre 
ordre d'idées/ celle de Dieu le Père, comment les frères devien- 
nent des confrères, comment la nation cherche à réaliser V idéal 
de la fraternité. Les conflits avec la famille dans lesquels un 



*<r. 



*mmm 



MEMOIRES ORIGINAUX. 



■■PAKTIB MÉDICALE 



*3 



sujet a échoué; il les retrouve dans la vie, La non ^acceptation 
du père implique la non-acceptation d'une autorité quelconque. 
Chaque association entre deux individus 'nécessite' la capacité 
du psychisme à" accepter une autre individualité à : côté- de soi, 
à la laisser vivre comme on a appris â le faire avec la mère. ■ 

Or la compensation schizonoïaque d'un individu compro- 
met le développement de son oblativité. Il n'accepte pas que la 
mère, qui n'est pour l'affectivité infantile qu'une chose-nour- 
riture, devienne indépendante de sa personne, Il ne vent pas 
qu'une autre volonté que la sienne dispose d'elle et risque de 
le priver de ce dont il a besoin pour vivre. En substituant à 
sa mère une compensation, il cherche à échapper au sevrage, 
il ne l'accepte qu'apparemment, mais en réalité il tourne la dif- 
ficulté en se rendant indifférent à sa mère, pour arriver â ce 
que ce dont il devrait faire le sacrifice n'ait aucune valeur pour 
lui. Il dévalorise sa mère pour avoir l'illusion de ne perdre que 
des choses inutiles, Ainsi le sujet arrive par des efforts, par un 
entraînement considérable, à ignorer sa mère, â la scotomiser 
comme nous Pavons dit, et à se concentrer principalement sur 
la compensation. Ce mécanisme, bien connu chez l' adulte qui 
veut se distraire pour oublier un choc psychique pénible» a des 
conséquences funestes quand il a lieu chez un enfant qui fixe 
automatiquement dans son caractère tout ce qu'il a pris l'ha- 
bitude de faire, et qui ainsi peut devenir l 'esclave, le pri- 
sonnier de ses automatismes, même alors qu'il voudrait en 
faire abstraction pour pouvoir se développer normalement. 

Du refoulement de Freud nous avons différencié la Scotomi- 
sation, précisément parce qu'elle ne représente pas le refoule- 
ment d'un désir, mais au contraire en est la réalisation et- cela 
en dépit des apparences contraires. Là capacité de refouler 
n'est pas autre chose que la capacité au sevrage 5 , au sacrifice. 
Elle nécessite de l 'oblativité pour laisser inassouvis tous les 
désirs associaux, archaïques qui font partie de là personnalité 
humaine. Par la scotomisation, le sujet ne refoule un désir 
irréalisable qu'en apparence, ' " 

Il cherche, analogiquement à ce qii 3 il a appris à faire quant 
à la mère, à laisser le désir en dehors du cadre de la cons- 
cience j â l'ignorer pour ne pas souffrir par sa non -réalisation. 
Mais il compense par l'autisme, compensation de laquelle il îi'a 



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14 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

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pas appris à se sevrer, et le refoulement du désir ne réussit 
pas, La scotomisation- conduit, en dépit des apparences, à la 
satisfaction du désir, non pas par l'intermédiaire de la cons- 
cience, mais par l'intervention de réactions instinctives, ayant 
lieu en dépit de la volonté du sujet, à Pinsu de son contrôle 
conscient. Ces réactions ont le caractère d'une contrainte em- 
piétant sur la personnalité consciente et se faisant d'après les 
mêmes mécanismes affectifs que le rêve pendant le sommeil 
normal, quand la conscience a laissé volontairement la place 
à l'inconscient, à l 'autisme du repos ordinaire. Cela explique- 
rait pourquoi le symbolisme du schizophrène serait le même 
que celui du rêve, comme Pont constaté Jung et Bleuïer sans 
toutefois pouvoir nous en donner l'explication. Quel peut bien 
être le rôle de tous ces mécanismes dans la formation d'un psy- 
chisme schizûphrénique ? Voilà la question que nous devons 
nous poser* 

Nous pouvons concevoir que la compensation atitistique 
puisse empêcher un sujet de se débarrasser de son affectivité 
infantile telle qu'elle existe avant le sevrage, la capacité de se 
sevrer normalement du passé étant entravée. Cet état de choses 
se traduira d'une façon très diverses dans le comportement de 
l'individu : 1* la réaction à retardement, chaque influence re- 
présentant pour le sujet un choc susceptible de le faire sortir de 
son équilibre acquis et de le pousser vers un nouvel état affec- 
tif. Le sujet réagit à cela en maintenant aussi longtemps que 
possible l'équilibre acquis et en réagissant à chaque influence 
aussi tardivement que possible. 

2° La fixation au passé peut s'exprimer par la difficulté du 
sujet à se séparer de ses excréments, et par l'horreur de la i 

nourriture, les excréments représentant précisément le passé et 
la nourriture l'avenir encore à digérer. Le négativisme du 
schizophrène pourrait bien être en rapport avec un comporte- 
ment affectif de ce genre-là, 

3 La dislocation de la personnalité consciente et Pambi va- 
lence sont au premier plan du comportement schizophrénique, < 
Nous avons parlé du mécanisme compensateur susceptible [ 
d'empiéter sur l'activité consciente d'un individu. Dans cet j 
ordre d'idées, on peut se représenter que la réalisation d'un 
champ de conscience nécessite et l'acceptation de tous les élé- 



I . ■ '■ 



^■^m 



MEMOIRES ORIGINAUX. — .PARTIE MÉDICALE 15 



ment s de ce champ susceptibles de nous déplaire, et V exclusion 
de tous les désirs susceptibles de nous attirer vers autre chose. 
On conçoit aisément que l'effort de conscience nécessite un cer- 
tain effort d'oblativïté. Le schizonoïaque a tendance à scotomi- 
ser ce qui dans un champ donné lui est désagréable. Il ne veut 
ni ne peut tenir compte que de ce qui lui convient ; de plus, il 
ne réussit pas à refouler les désirs susceptibles de le pousser 
ailleurs. Il les scotomise, quitte à en subir les contre-coups, par 
des réactions ambivalentes, quand il sent ses désirs cons- 
cients paralysés par le désir contraire, qui par la scotomisa- 
tion n'est pas apparu dans le champ conscient mais qui néan- 
moins est susceptible de mettre l'activité compensatrice de 
l'autisme en action. Ainsi pourrait s'expliquer la difficulté du 
schizophrène à se concentrer sur un élément donné, sa ten- 
dance à passer à côté de certains sujets de conversation (Vor- 
bèireden} parce qu'il les scot omise, son incapacité à 'tenir 
compte de tous les éléments pour faire un raisonnement logi- 
que ; puis le manque de sens du réel, la réalité schizophréni- 
que ne comprenant pas les éléments scotomisés ; .enfin la sen- 
sation qu'a le malade de ne pas être libre, d'être possédé par 
un démon, d'être la proie de différentes influences qui le per- 
sécutent, d'avoir différentes personnalités en lui, sensation 
que le malade cherche â traduire comme il le peut par des 
idées d'influence, etc. On peut se représenter que tous ces 
mécanismes déterminent l'incohérence du langage du malade 
et le poussent vers l'expression symbolique de ses conflits, le 
symbolisme étant une manière pour le psychisme de s'expri- 
mer en tournant la résistance que la censure consciente pour- 
rait opposer à l'expression directe, susceptible d'éveiller des 
associations d'idées. trop désagréables pour le moi conscient de 
r individu. 

Minkowski nous a donné plusieurs descriptions extrême- 
ment vivantes de la mentalité schizophrénique. Il nous a si- 
gnalé la tendance du malade à ne tenir compte que de sa vo- 
lonté à lui j à négliger ce que l'ambiance dicterait a un syntone 
et il a insisté sur le besoin d'absolu du psychisme schizophré- 
nique. Le dernier point me semble avoir une importance consi- 
dérable tant il est caractéristique du besoin -qu'a le malade de 
vouloir imposer à la réalité sa façon de voir les choses, carac- 



^ M^^^^M— 



l6 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



■^^■^^***« 



j téristique aussi de sa tendance à chercher un idéal absolu, qui 
ne l'exposerait à aucun sevrage, à aucune imperfection. Cette 

' dernière tendance traduit le 'désir qu'a le psychisme capta- 
tif de retrouver à tout prix l'absolu-mère-pa radis de laquelle le 
sujet n'a pas pu se sevrer. Cette mère doit faire partie de lui 
comme lui-même fait partie de lui ; il recherche avec elle 
Puni té et la scotomise dès qu'elle se présente comme différente 
de lui. Ainsi le schizonoïaque manifeste une hostilité 1 contre 

" toute différenciation, toute inégalité/ Il exalte la passion pour 
la symétrie, pour l'immutabilité, la rigidité et cherche à ex- 
clure de sa vie toute réalité vivante inégale toujours en trans- 
formation. Son idéal est l'être phallique disposant de toutes les 
propriétés et de l'homme et de la femme. 

4° En quatrième lieu, nous devons mentionner que le trou- 
ble schizonoïaque conduit l'individu à invertir l'échelle des 
valeurs affectives des sensations. 

Nous avons vu comment se fait la scotomisatioii de la mère, 
puis du monde extérieur, comment le sujet peut chercher à 
les exclure de son champ d'action et â les traiter analogique- 
ment à ce que fait l'organisme quand il abandonne les excré- 
ments. La scotomisation cherche â mettre afîectivement le 
monde extérieur vers lequel devrait aller tout l'élan du sujet 
en analogie avec ce qu'il y a de plus répugnant : cadavre, pour- 
riture, excréments. Mais pour pouvoir scotomiser le monde 
extérieur > le schizonoïaque est obligé de s'isoler et de fuir le 
contact avec lui. Il exprime sa haine négativement ; il repousse 
le monde en se retirant de lui, il le dépersonnalise en s 'insen- 
sibilisa nt, en s 'inhibant, eu se déperson na lisant lui-même» 

Mais sa sensibilité se concentre, à la suite de cette fuite , au- 
tour de son monde intérieur, sur tout ce qui fait partie de lui, 
sur tout ce que sa capta tivité peut posséder, digérer sans être 
obligé de partager avec personne. Cette sensibilité exaltée par 
le monde intérieur embrasse tout ce que le sujet devrait aban- 
donner et peut se traduire par une fixation de l'organe de diges- 
tion aux matières digérées tant au point de vue physique que 

" psychique. Schéma tiquem en t exprimé, nous pouvons dire que 
le schizonoïaque renverse les valeurs affectives. Le monde 
extérieur, la source de la vie, devient pour lui quelque chose 
de mort d'indifférent et il se comporte affectivement vis-à-vïs de 



1 



MÉMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE MÉDICALE 17 



luî comme vis-à-vis des excréments. Les matières mortes, hier- 
tes, par contre, sont susceptibles de faire vibrer sa sensibilité ; 
un intérêt morbide le pousse vers tout ce qui est destructif : 
rêves stériles, hallucinations, qui prennent la place de la réa- 
lité scotoniisée. Nous retrouvons, dans cet intérêt, l'affectivité 
de V enfant non sevré, ne pouvant rien laisser exister T inassi- 
milé en dehors de lui et ayant besoin- de traiter tout ce qui ne 
fait pas partie de son organisme comme les excréments, qui 
seuls ne réveillent pas ses appétits et qui seuls par conséquent 
ne lui donnent pas le sentiment insupportable de l'inassouvissè- 
ment. C'est précisément l'incapacité du sujet à suppqrter 
T in assouvissement du sevrage qui semble le pousser vers tou- 
tes les réactions multiples de fuite et de compensation qui ren- 
dent les manifestations de la mentalité . schizoph rénique aussi 
diverses. Nous avons vu comment la résistance contre le se- 
vrage était susceptible de conduire l'individu à la compensa- 
tion autistique, à la scotomisation. Nous avons mentionné qu'à 
la suite de cette compensation le psychisme restait accroché 
dans le stade captât if , sadico-anal de l'affectivité, stade qui se 
manifeste par d'autres besoins que ceux de l'affectivité adulte. 
Nous voudrions maintenant insister davantage sur la façon 
dont le manque d'oblativité, à la suite d'un sevrage raté, arrive 
â conduire le schizonoïaque vers les conflits du complexe 
d'ŒJdipe. Nous savons que, dans nos conditions de civilisa- 
tion, la sexualité de l'enfant est sujette à un refoulement con- 
sidérable. L* inceste est interdit, car ce n'est qu'ainsi que la 
famille, cellule de l'organisme national, peut exister. Le 
schizonoïaque, affecti vement fixe sur la compensation des 
parents, arrive à rester fixé, à eux également au point de vue 
sexuel, puisqu'il ne dispose pas noii plus, dans cet ordre 
d'idées, de Poblàtivité nécessaire pour accepter un sevrage. 
C J ést ce qui fait que le complexe d 'Œdipe reste toujours au 
premier plan, de ses rêveries et le conduit vers des auto-satura- 
tions masturbatoires, seules soupapes de sûreté pour une 
sexualité qui "risquerait de s'engager dans les pires conflits 
avec l'entourage en cherchant à se réaliser. 

Il nous est impossible d'examiner tous les points de vue 
que comporterait le sujet que. nous avons à traiter, La théorie 
ne peut, pas remplacer l'expérience, qu'on acquiert seulement 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 2 



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iS REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

au contact. de la réalité vivante. Elle est toujours schématique 
et par cela quelque peu arbitra ire , voire parfois injuste. Mais 
nous avons cru devoir démontrer la possibilité d'une explica- 
tion d'un certain nombre de symptômes schizopliréniques par 
la notion de l'arriération affective et de la désorganisation de 
l'activité instinctive. En ce qui nous concerne, je crois que les 
mécanismes cités sont susceptibles de jouer un grand rôle dans 
l'orientation de l'affectivité vers le schizophrène. Je vous 
donne ces conceptions pour ce qu'elles valent mais je vou- 
drais ajouter qu'elles m'ont rendu des services considérables 
pour le traitement de mes malades ? parmi lesquels se . trou- 
vent des schizophrènes notoires* Je ne dis pas qu'il soit facile 
de dénouer une mentalité schizophrénïque et qu'on y réussisse 
toujours ; je crois au contraire que nos moyens d'actions sont 
encore. très rudimentaîres ; mais néanmoins nous croj^ons que 
le développement de.l'oblativité par un traitement ps}^chana- 
lytique rationnel, adapté an malade, peut nous permettre dans^ 
bien des cas de reconstituer la personnalité consciente de mala- 
des qui ont fini, après bien des luttes inutiles, par se laisser 
glisser sur la pente douce de la régression de l'affectivité. 



Observations sur la notion de schizonoïa 

Par A. Hesnard 



Je compte. Mes sieurs , faire au Congrès des aliénistes une commu- 
nication en collaboration avec le rapporteur sur : « La théorie psy- 
chanalytique ou instinctiviste de la Schizophrénie &« C'est dire que je 
partage la plus grande partie des idées de mon ami et collaborateur 
Laforgue sur la question* 

Toutefois il est deux points que je voudrais préciser au sujet de la 
conception de Ja Schizonoïa. 

Tout d'abord il y aurait lieu de préciser en quoi un mécanisme 
psychanalytique aussi fréquent que celui .qu'a exposé M, Laforgue 
aboutit â tant de résultats apparents différents, en tant que formes 
multiples de névrose et de psychose ou de traits de caractère à l'état 
normal. La possessivité de l'enfant pour la mère^ qui paraît à l'ori- 
gine participer à la fois de l'instinct d'alimentîvité et de l'instinct 






MEMOIRES ORIGINAUX. 



PARTIE MEDICALE 



19 : 



d'amati.vité (pour employer deux vieilles expressions de la langue 
française «t non des néologismes) , puis Fangoisse du sevrage abputis- 
sant au repliement sur soi-même et à Tébauçte de l'autisme, plus 
tard 1* irradiation indéfiniment répétec, lors de chaque situation en 
analogie affective, de ce rythme du refus de l'aliment-objet et de l'atti- 
rance pour les choses normalement répulsives, est> avec des variantes, 
un processus commun à une foule d'états morbides , depuis l'aliéna- 
tion mentale jusqu'aux plus innocentes névroses. M. Laforgue ferait 
œuvre utile en recherchant, le long de ce fil conducteur du rythme 
digestif de l'instinct sexuel, les innombrables raisons de la spécificité 
de chaque névrose. Il a déjà esquissé cette féconde recherche à propos 
de la différenciation entre la névrose d'angoisse et l'obsession ; qu'il 
continue dans cette voie. En particulier, n'y -a-tril-là avant tout 
qu'une question de précocité ou de degré dans le a ratage » de l'évo-? 
1 uti on instinctive ? -. - . , 

J'ajoute qu'il me paraît nécessaire de le mettre en garde, dans une: 
analyse aussi délicate que cette recherche, exigée de lui, contre un. 
danger, dans lequel nos adversaires ne manqueraient pas de voir une 
critique capitale de notre méthode : Jusqu'à quel point les termes dont 
nous sommes obligés de nous servir en pareille matière sont-ils méta- 
phoriques ? En d'autres termes, y a-t-il dans les faits de la vie affec- 
tive que nous voulons, avec lui, étudier" et exprimer, autre chose 
qu'une analogie plus ou moins vague avec les phénomènes de îa vie 
matérielle ? 

Pour prendre un exemple, le «f sevrage *> — que je précise pour 
ma part toujours en disant « sevrage affectif » — est-il vraiment la. 
conséquence, psychique d'une séparation effective, matérielle, avec la 
mère ? Ou bien est-ce un processus endogène de nature spécifique 
dans le déterminisme duquel entre pour une très grande part un état. 
défectueux, inné, de l'aptitude affective? Il m'a semblé, en effet, 
saisir, dans certaines analyses, ce processus du sevrage raté avec 
refuge du petit être en lui-même, alors que la mère était là et ne se: 
refusait pas matériellement à son enfant. J'ai cru aussi comprendre 
que certains futurs nerveux, par suite d'une rivalité familiale que 
rien ne motivait dans la réalité \ s'intériorisaient affeetivement des- 
quels croyaient comprendre, intuitivement, la préférence maternelle^ 
pour le concurrent. Je crois, pour ma part, qu'il né -fa ut, ni rejeter, 
entièrement les causes occasionnelles, les contingences qui contrarient 
l'élan instinctif , ni non plus en faire les seules déterminantes des con- 
flits infantiles. La vérité est au milieu, ainsi que l'indique Freud ; 
« Les dispositions psychiques (héréditaires, par exemple), pour deve- 
nir efficaces, ont cependant besoin d'être stimulées par certains évé- 
nements de la vie individuelle ». . _, 

Bn second lieu je vois avec une certaine inquictude.La/tfr^ue rangea 
sous une même notion analj^tique deux groupes de faits cliniques — 
Içs schizophrènes les plus graves et les névroses les plus innocentes — 



■. 



20 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



alors que pratiquement leur pronostic, capital * est si différent, Nous 
connaissons tous des obsédés ou des anxieux qui n'ont rien, absolu- 
ment rien, de cette indifférence au réel, de cet inintérêt précoce à 
la vie qu'an non cent les futurs schizophrènes. Il y aurait intérêt, au 
contraire , surtout dans nos cabinets d'analystes, à préciser ce pro- 
nostic, que les familles nous réclament toujours, et que je crois pres- 
que toujours possible. 

'En terminant, je félicite mon ami Laforgue de son beau travail. Je 
sais personnellement tout ce que ce praticien éminent et énergique a 
fait pour la cause psychanalytique, le travail qu'il accumule chaque 
jour, la force qu'il est pour nous. Qu'il me permette de dire ici pu- 
bliquement ce que son amitié m/interdirait de lui dire en particulier : 
tout le bien que je pense de lui et de son œuvre* 



Sur la prétendue différence entre l'organique 

et le psychose ne 

Par Edouard Picho\\ 



Messieurs, j'ai ressenti un grand plaisir en entendant M. Hesnard 
protester contre la distinction absolue qu'où fait trop souvent entre 
les maladies organiques et les maladies psychogènes. Je reconnaissais 
là une de mes opinions favorites ; malheureusement, lorsqu'il est 
passé au développement de cette pensée, j'ai cessé d*être d'accord 
avec lui. L'instinct,, tel qu'il nous le présente, me paraît une con- 
ception bien vague, et je comprends mal ce que M, Hesnard veut dire 
quand il V appelle une force matérielle. 

Ce n 3 est pas en introduisant des entités plus ou moins mystérieuses 
•qu'on abolira la distinction du psychogène et de l'organique. Pour 
moi, c'est sur le terrein, modeste mais solide, des faits que je veux 
xue placer. 

Connaître quels rapports existent entre le psychique et l'organique, 
*ee serait avoir résolu le problème métaphysique. Peut-être pareille 
œuvre dépasse-t-elle les forces humaines ; en tout cas, â 1* heure ac- 
tuelle, elle n'est pas accomplie. Les faits psychiques et les faits orga- 
niques nous ont montré bien des fois un certain parallélisme; mais sur 
la nature, le mécanisme dudit, nous sommes complètement ignorants, 
ei il importe que nous ne nous cachions pas cette ignorance, car la 
science ne vit que de sincérité. 

L'investigation somatique et V investigation psychologique doivent 
donc être considérées comme parallèles* Nous avons toujours le droit 



i ■ " m^^^^m^m 



MEMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE MEDICALE 21 



de les employer l'une et V autre à l'étude d'un problème clinique 
donné, et, après les avoir empIo3 ? ées, le devoir d'enregistrer loyale- 
ment les résultats quelles nous auront donnés* Ceci sans nous atten- 
dre a priori à" ce que Tune soit coudamnée à ne rien donner quand 
l'autre donne. Que si tel syndrome s* explique scientifiquement d'une 
part, sur le plan organique, par des lésions an atomiques ou des per- 
turbations phj'siologiques (endocriniennes par exemple) et d'autre 
part, sur le plan psychologique > par une viciât ion de l'évolution men- 
tale, notre devoir est d'enregistrer côte-â-cSte ces deux explications, 
et non pas de les déclarer incompatibles au nom d'un dogme a priori 
et de ne vouloir conséquent ment accepter que l'une d'elles. Aussi 
bien ne savons-nous pas, quand nous trouvons une lésion (j'entends 
une lésion dite primaire) et un trouble psychique } lequej des deux 
doit être, considéré comme la cause de Pautre, Classiquement, on 
donne toujours le pas à la lésion t mais cette manière de voir est une 
habitude, et rien d'autre. Rien ne nous empêcherait de concevoir le 
psjrchisme *(y compris le conscient et tous les éléments de l'incons- 
cient) comme le grand régulateur ^ voire l'agent véritable de notre vie 
cellulaire, et de présenter par conséquent la lésion comme la trace 
matérielle d'un trouble psychique véritablement causal ; mais ce 
serait là une pure hypothèse substituée à celle sur laquelle nous avons 
l'habitude de vivre. 

La réalité, c'est qu'il existe deux méthodes scientifiques très légi- 
timement emploj'ables, l'anatomo-physio-clinique d'une part, la 
pS3'cho-clinique de l'autre, et que nous n'avons pas lfe droit d'exclure 
l'une ou l'autre d'entre elles de l'étude d'une maladie quelconque, 
quelque caractère que nous soyons a priori tentés d'attribuer à cette 
maladie. C'est en ce sens qu'il faut proclamer que, pour un chercheur 
qui veut s'en tenir à la véritable probité scientifique, il n'y a pas de 
distinction possible des maladies ni des sjmdromes en organiques et 
psychogènes. 



. Sur le rattachement des lésions 
et des processus psychiques de la schizophrénie 

à dés notions plus générales 

Par MïKKOWSKl (de Zurich). 

Dans son intéressant rapport. M* Laforgue a abordé entre autres 
la question du processus organique étant â la base de la schizophré- 
nie d'après M. Bleuies Or j'ai observé de près les -travaux de M. de 



25 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



M onakoiv et de quelques-uns de ses élèves (surtout Kitabazaski et 
Attende) sur l'anatomie pathologique de la schizophrénie, et sans 
souscrire à tout ce qui a été émis â ce sujet, je tiens néanmoins à dire 
que, dans les cerveaux de schizophrènes (même lorsqu'il s'agit d* indi- 
vidus jeunes n'ayant pas subi de maladies intercurrentes), on trouve 
souvent des altérations intéressantes, dont il faut tenir compte. Ces 
altérations concernent en premier lieu les cellules épithéliales des 
viilosités des plexus choroïdes, l'épendyme et le tissu sous-épen- 
dj'maire, peut-être aussi certains éléments de la névroglie ; elles 
donnent l'impression d'un processus dégénéra tif chronique touchant 
des éléments de l'ectoderme, et plus particulière tu eut ceux qui ont des 
fonctions secrétoires, (tandis que l'appareil nerveux: sensu striction, 
servant à des fonctions sensitivd- motrices, associatives etc M est moins 
atteint) ; c'est ce qui les rapproche des altérations de l'appareil endo- 
crinien dans la schizophrénie, décrites par différents auteurs. 

Le tissu mésodermique, à savoir surtout les parois vascul aires, 
reste plus ou moins libre d'altérations ou ne souffre que secondaire- 
ment. 

Ces lésions organiques constituent-elles un phénomène primaire ou 
secondaire par rapport aux troubles psychiques de la schtzophénie ? 
Or je crois comme plusieurs de mes confrères qui ont pris part à la 
discussion, que la question ne devrait pas être posée ainsi, mais qu'il 
s'agit plutôt de manifestations ou d'aspects différents d'un phéno- 
mène unique étant à la base des processus vitaux, normaux et patho- 
logiques. 

M, Laforgue s'est occupé de l'évolution du, psychisme infantile, il^ 
a mis en relief ses tendances captatives ou oblatives ; il a attribué une 
importance particulière au sevrage et à sts conséquences psychiques. 
Emancipation de l'enfant par rapport â la mère et projection de 
celle-ci dans le monde extérieur, tandis qu'elle avait été perçue aupa- 
ravant plutôt comme une partie du propre corps de l'enfant. Sans 
conteste, il s'agit là de tendances et de mécanismes essentiels et inté- 
ressants, mais ne peut -on pas les considérer comme des manifesta- 
tions particulières et complexes de phénomènes biologiques d'un ordre 
plus général? Les tendances captatîtfés ou oblatives ne correspondent- 
elles pas aux réactions d'appropriation et d'assimilation (de la nour- 
riture par exemple), de rapprochement, d'agression ou bien de répul- 
sion, de défense, de fuite, etc v *., telles que nous les constatons dans le 
protoplasma même des cellules, et que M, de Monakow classe dans 
les deux grands groupes de réactions de a Kîisis » ou « d'Eltklisis » ? 
Et les corollaire psychiques du sevrage ne sont-ils pas> comme le 
complexus d 'Œdipe plus tard et les transformations de la naissance 
^d'après Rank) plutôt, des épisodes, importants et caractéristi- 
ques bien entendu, d'un c} r cle d'évolution plus vaste, dans lequel il 
faut remonter jusqu'à la vie fœtale et même plus haut, c'est-à-dire 
dans les antécédents héréditaires? Et la projection d'éléments psychi- 



P«*IB^^Up^ 



MÉMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE MÉDICALE 23 



■ 

ques dans le monde extérieur ainsi que sa distinction du monde intê- 
rîeur^ ces deux sphères se dégageant progressivement d'un corn- 
plexus psychique homogène et quasi amorphe au début, n*est-ce pas 
une partie de cette différenciation et de révolution du dynamisme 
réciproque d'éléments entéroceptîfs, proprioceptifs et extéroceptîfs 
de la sensibilité et du psychisme en général, qui débute sans doute à 
partir de la vie foetale' et assume un caractère particulièrement im- 
portant après la naissance ? - - ■ ; . 

C'est ce que nous croyons en effet. Nous croyons que la psycho- 
anatyse, qui est une conception évolutive par son essence même, a 
tout intérêt à ne pas rétrécir d'une manière plus ou moins arbitraire 
le champ des phénomènes A étudier. Après avoir apporté des contri- 
butions de • premier ordre à l'étude de phénomènes particuliers du 
psj'chisme et donné une impulsion puissante à la science,- il faudra 
qu'elle retrouve un contact de plus en plus intime, avec les sciences 
biologiques et médicales, il faudra qu'elles puise encore davantage à 
la source, c'est-à-dire dans la nature même, dont le psychisme est 
bien — qui voudrait le nier ? — la' manifestation la plus sublime. 



t - 



Contribution à Tétude du surmoi 
et du phénomène moral 

Par Ch. Odier. 

(Rapport à la première Conférence des Psychanalystes 
de langue française, Genève 1926). 

■ 

. Sommaire . 

Chapitre I. — Considérations générales. 

Préambule, 

1, Court résumé de la différenciation endopsyehique 
freudienne 

À, Le soi ; B. Le moi* 

2. Genèse du surmoi, 

3. La fonction du surmoi, 

4. La résistance. 

Chapitre IL — Observation. 

5. Résumé clinique* 

6. Les tendances perverses. 

I. Le fétichisme ' i £* r Le *** « lac6 ' 

{ B. Le corset . 

iA, Le masochisme moral, 
IL Le masochisme <B. Le masochisme féminin. 

(C* Le masochisme érogène. 

Chapitre IIL — Argument analytique. 

7. Le dualisme fonctionnel du surmoi, 

A. Court exposé du problème, 

B, Le principe de l'identification. 
S ♦ Le phénomène . moral . 

9. Les tendances individuelles et les tendances raciales . 

10, L'ïutrojection morale. 

A, La désérialisation du complexe d'CEdipe, 

B, La castration. 

C, La persistance de V auto-punition et du senti- 

ment de culpabilité. 



■ 



MÉMOIRES ORIGINAUX. -^ PARTIE MÉDICALE 



25 



CHAPITRE 1. 



Considérations générales 



Préambule 

Pour bien saisir le sens de cette vaste, et hardie construc- 
tion psychologique ou métapsychoîogique que Freud a résumée 
dans son ouvrage désormais classique : « Le Moi et le Ça » (i), 
il importe de bien connaître révolution antérieure des idées 
de ce savant ; et pour en apprécier la valeur clinique et l'utilité 
pratique, il faut avoif soi-même psychanalysé de nombreux cas 
et Tàvoir fait pour chacun d'eux pendant des mois et selon 
toutes les règles, C'est pourquoi certains psychiatres et non 
des moindres mais qui n'étaient pas rompus à la méthode ana- 
lytique l'ont tenue pour une théorie schématique, ou un sys- 
terne philosophique arbitraire ne répondant à aucune réalité 
et nous faisant remonter aux dogmes surannés des ,« Facultés 
de l'Ame n qu'énonçait la psychologie scholastique. 

Mon intention n'est pas d'entreprendre ici la discussion des 
innombrables problèmes que soulève cette théorie. Je me pro- 
pose plus simplement d J en tenter l'application pratique à un 
cas de perversion fétichiste que j'ai analysé pendant dix mois. 



(i) « Das ïcb oii das Es a. Vienne 1923. Denticke, 



■■ ■ ^ 



ri^B^d^BB 



26 ■ EEVUE FRANÇAISE DE PfiVCHAMALYSE 

A propos de cet exposé il convient de formuler certaines résex*- 
ves sur la conception du « surmoi » ou du moi idéal, concep- 
tion qui est en somme la pierre angulaire de la théorie de 
Freud et qui tend à attribuer à cette instance inconsciente une 
double fonction à la fois morale et amorale. En d'autres ter- 
mes d'en faire en même temps un représentant du principe de 
réalité et du principe de jouissance. Je tenterai de montrer que 
cette conception dualiste, qui me paraît fondée dans nombre de 
cas de névroses, par exemple : la névrose impulsive obsession- 
nelle ou hystérique, implique en elle-même cependant une con- 
tradiction qui rend malaisée la compréhension de certains cas, 
en particulier de ce cas de fétichisme relaté plus loin. 

On se rendra vite compte qu'un tel argument pose immé- 
diatement le problème si complexe du fait moral envisagé uni- 
quement sous son aspect psychologique. 

Aussi essaierai* je d'établir en terminant, en m'appuyant 
sur une série de faits cliniques, une conception plus précise, 
en quelque sorte biologique ? de la nature et de la modalité du 
principe moraL 



Court résumé de la différenciation endo-psy chique freudienne. 

À. - — > Le ça, (Inconscient propre.) 
■ 

Il correspond â l'organisation psychoïde la plus primitive, 
laquelle persiste et œuvre; chez les névrosés d'une façon exa- 
gérée. Il est le représentant ou le réservoir des pulsions (1) 
c'est-â-dire des proto-tendances primitives héréditaires, 

Parmi elles, les pulsions dites perverses (par exemple ; 
agressives , masochistes, les composantes sexuelles partielles, 
orales, exhibitionnistes, incestueuses, etc.), on retenu tout 
spécialement l'attention dés psychanalystes, puis, à ces élé- 

(1) En allemand : Triche, • . - 



■■.. 



*■ ■ '» -^^— ^^m^é** 



MÉMOIRES ' ORIGINAUX. — TARTES MÉDICALE #7 



ments, viendront s'adjoindre ceux provenant des refoulements 
ultérieurs,* Leur caractère commun est d'exiger mie réalisation 
{ireïben ; pousser) > soit de supprimer, en le satisfaisant, un 
besoin, ce qui revient à mettre fin â une tension intérieure '■: 
d J où sensation de jouissance, ' -' ■ : 

L'on peut conclure et poser par conséquent que leur joie est 
■dynamiquement réglée par le principe de <r jouissance-souf- 
france », Ajoutons qu'au niveau dû soi, les phénomènes 
psychiques se consomment de façon inconsciente au moyen 
d'un matériel qui nous est inconnu et qui ne s'associe à aucune 
représentation, verbale. Sa formation précède celle du langage 
et lui demeure étrangère. Le principe qui préside à ce ré- 
glage est donc un principe essentiellement économique.. 



B. — Le jnoi: 

■x ■ 

Il 'comprend les systèmes contient et prêconseîerit, et coïs 
respondrait à cette partie du ça que la réalité a modifiée secon- 
dairement. Ce qui le distingue du ça, c'est qu'à son niveau une 
jouissance peut être différée ou « renoncée », ou une douleur 
.supportée. Il résume V expérience étant donné qu'il provient 
de l'ensemble des aperceptions (actuelles ou mnésiques) et 
■qu'il est apte dans les meilleures conditions à leur conserver un 
caractère objectif. En dernier lieu, il est eu rapport étroit avec 
le langage et le principe d 'identité : il délimite . ainsi le do- 
maine de la pensée, ' 

Pour toutes ces raisons, l'on dit qu'il obéit au principe de 

réalité. - ..... . 

J'espère que ces quelques indications, si sommaires soient- 
ttlles (x) me permettront d'aborder lé problème particulier que 

■ i r ■ 

(i) II» m'est impossible d'exposer ici en détail des notions nouvelles qui 
r réclameraient de longs commentaires* Aussi ne puisse que renvoyer ceux 
qu'elles intéressent aux h ouvrages suivants :«.Das Ici und das Es-, .h. (déjà 
. cité). — € Massenpsychologie und Ich analyse » (1920) dans un paragraphe 
duquel « Eine Stufe und Ich », Freud expose pour la première fois sa con- 
ception du surinai. Son dernier ouvrage -enfin * Angst 3 'Heinînungy Syinp- 
-foin s\ (1925). . ; 

Toutes ces questions» ett outre» sont discutées dans le dernier numéro de. 



J , 



4HM*M 



28 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



je me propose de traiter sous un angle purement analytique. 
Je le poserai d'emblée. 

Pareille différenciation suffit-elle à expliquer la psychogé- 
nèse, le mécanisme et révolution d'une psycho-né vrose, 
réelle, durable et authentique ? 

Freud au cours de sa longue expérience n'a pas tardé à se 
rendre compte que cette double distinction était encore insuf- 
fisante. 

Tout p^cliiatre s 'appliquant à analyser sérieusement un 
cas de ce genre et cherchant à en expliquer lès conflits pro- 
fonds ne peut arriver qu'à la même conclusion. 

En effet la seule distinction entre un a moi » et un 
et inconscient »- laisse pendantes quantité de questions fonda- 
mentales que la psj^chologie traditionnelle, disons la psycho- 
logie en surface, n'était précisément pas parvenue à résoudre . 
En premier lieu par exemple celle des « conflits incons- 
cients », Nous verrons tout à l'heure l'histoire d'un malade 
dont la symptomatologie et la vie affective tout entière furent, 
déterminées et dominées par l'un d'eux. 

Cet homme en effet avait acquis ou s'était construit au cours- 
de son enfance une sorte de personnalité inconsciente qui visait, 
à copier sa mère, à prendre le rôle et la place de celle-ci ; et 
cette sorte de personnalité seconde, dont il n'a jamais eu cons- 
cience jusqu'au moment de sa cure analytique, coexista chez 
lui avec un moi de caractère tout différent, c'est-à-dire d'une 
personnalité consciente très supérieure et très active et pour- 
suivant avec ténacité un idéal masculin. 

D'où nous concluons anaiytiquement parlant qu'il avait un 
sunnoi inconscient de nature féminine s 'opposant à un moi 
conscient qui s'efforçait sans cesse de réaliser les instincts 
sexuels et sociaux d'un homme normal, 

En d'autres tenues cet homme souffrait à son insu d'uu 



la Revue internationale de Psychanalyse (6 mai 1926) qui a publié en l'hon- 
neur du 70* anniveraire de Freud un grand nombre d'articles. Entre autres : 
« Scotoinisation dans la Schizophrénie » (Laforgue, Paris), * L'origine et la 
formation du Sur-Moi 10, (Jones, Londres), « Névrose et personnalité * 
(Alexander, Berlin). * Sentiment de culpabilité et besoin de punition *>- 
(Nimberg, Vienne) et : * A propos du Sur-Mpi », (Odîer), petit article dans. 
lequel j'ai esquissé la conception biologique du principe moral que je 111 e- 
propose de reprendre et développer brièvement ici* 



\ . 



«HM^WNÉW 



MEMOIRES ORIGINAUX. — -PARTIE MEDICALE 29 

conflit entre -un idéal de passivité et des tendances actives. 
« Une âme femelle logée en enveloppe mâle » eût dit R, de 

Gourmont. 



,$2, — Genèse du surmoi. ■ 

j 

Je viens de dire que cette personnalité seconde était issue 
d'un désir de copier sa mère! C'est précisément par un proces- 
sus d'identification que Freud explique la formation du sur- 
moi , formation qui Contribuerait à résoudre ou à liquider la 
crise œdipienne. L'enfant nerveux doué d'un complexe 
d'CEdipe prononcé éprouve une grande difficulté â renoncer à 
sa première velléité instinctive ; et cette difficulté sera d'au- 
tant plus insurmontable qu'à un stade antérieur le renonce- 
ment à la mère-nourriture (dans le sens de Laforgue) , c'est-à- 
<3ire le sevrage, . lui aura été pénible. Si ce dernier n'a pas été 
surmonté, on doit craindre une schizophrénie future, comme 
cet auteur l'a démontré. Si surmonté avec peine, on doit crain- 
dre une névrose. C'est comme si l'oblativité de ce sujet si pré- 
caire dans la règle avait été épuisée par la première épreuve à 
laquelle le- sevrage l'avait déjà soumise. Là régression à l'un ou 
6 l'autre de ces deux stades critiques du développement ins- 
tinctif n'est d'ailleurs jamais fixe et invariable, 

Elle peut varier suivant les phases et les circonstances chez 
un même sujet. , " 

C'est pourquoi beaucoup de névrosés, notre malade en est 
un, présentent des symptômes ou des poussées schizoïdes et 
vicé-versa. [ 

Il est cependant un processus psychique important qui' aide 
beaucoup l'enfant à^ résoudre son complexe d'CEdipe ; c'est 
justement 1* identification à l'objet œdipien, c'est-à-dire l'in- 
trojection psychique de l'image dû parent à l'amour duquel il 
doit renoncer. Ce serait mêpié là, selon Freud,' la seule condi- 
tion à- laquelle le ça accepterait ce renoncement, 'Bile permet 
à ce dernier en effet de ne pas abandonner' complètement 
a l'objet » étant donné qu'il en retrouve l'image dans le 
surmoi. 



3° ftEVUE . FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



je ne m'étendrai pas davantage sur ces théories qui m'écar- 
tent uu peu de mon sujet. Elles m'aideront pourtant à y 'reve- 
nir. Cette introjection parentale (il- peut s'agir indifféremment 
de parents ou d'éducateurs quelconques) entraîne une consé- 
quence importante : l'introduction ou la formation corréla- 
tive dans l'âme de l'enfant du principe moral : principe de 
l'autorité et surtout de l'autorité prohibitrice des parents. 
C'est là le germe de l'instance refoulante ou de l'instance 
morale inconsciente. 

L'on voit donc qu'ainsi compris, le surm oi est un héri- 
tage ou un résidu du complexe d'CEdipe, c'est-à-dire du pre- 
mier « choix objectai '» du ça. Ces faits expliquent aussi coin- 
* ment et pourquoi il implique en même temps une énergique 
réaction d'ordre moral, contre cette élection amoureuse res- 
sentie déjà comme défendue, partant comme coupable. 

Conclusion : — D'un côté le surmoi, en tant que parent 
introjecté, s'offre au ça comme objet* réclame d'être aimé par 
lui à la place du parent aimé ; « Vois, dit-il au ça, comme je 
lui suis semblable ; tu peux m 'aimer comme lui (paraphrase 
de Freud) », A ce titre, il perpétue et pour ainsi dire sanc- 
tionne l'instinct incestueux (principe de jouissance)* 

D'un autre côté par contre, il réagît contre lui et le con- 
damne (principe de réalité)* À la base de cette conception du 
surmoi réside par conséquent un dualisme fonctionnel et pour 
tout dire biologique* 

Parenthèse. — A lire ces vocables de moi, de surmoi ou 
de ça qui- reviennent si souvent sous sa plume, on pourrait 
s'imaginer bien à tort, que Freud veuille définir ainsi de véri- 
tables organes ou centres, éveillant l'idée d'une localisation 
anatomique. 

Or. il n'en est rien. Ces termes, dans sa pensée ne s'appli- 
quent même pas à des sortes d'entités psychiques dont l'exhu- 
mation simpliste nous ferait revenir aux errements de l J école 
scholastique. Ils se bornent à exprimer des modalités fonction- 
nelles et lui permettent de parler de choses nouvelles en se fai- 
sant comprendre* Mais ce ne sont là comme il le dit lui-même, 
que des « représentations auxiliaires » dont nous avons besoin 
pour nous rapprocher d'un fait inconnu.*. ; il n'y a là aucun 



MEMOIRES ORIGINAUX, — PARTIE MÉDICALE 3 1 

■ • 

risque pourvu que nous gardions notre sang-froid et que nous 
n'allions pas prendre « l'échafaudage pour le bâtiment )) (i)< 

,11 ne s'agit donc nullement d'organismes indépendants ou 
de notions topiques dont le mirage schématique égarerait notre 
imagination. Et si Ton dit qu'une tendance (incestueuse) du 
moi est refoulée, sur l'ordre du surmoi, dans le <:a, « Ton 
risque en effet de se laisser entraîner par cette métaphore et 
d'imaginer qu'un certain ordre disparu d'une région psychique 
a été remplacé par un ordre nouveau dans uue autre région 
psychique, Laissons-là ces images et disons ce qui paraît plus 
près de la réalité, qu'une occupation d'énergie* s'est produite 
ou a été retirée; de telle sorte que la formation psychique 
s'est trouvée contrôlée par une instance ou a été soustraite à 
son pouvoir. Ici nous remplaçons un mode de^ représentation 
topique par un mode de représentation dynamique ; ce n'est 
pas la formation psychique qui nous paraît changer , c'est son 
innervation » (2). 

Ouant au ternie lui-même de surmoi ou d'idéal -de-moi qui 
peut prêter à discussion, Freud Pa choisi pour indiquer ce 
caractère d' « idéal » qu'on lui découvre si souvent opposé au 
caractère réel du moi. Il reflète en outre le pouvoir moral inhi- 
biteur ou critique de ce dernier et rappelle le fait que Tins- 
tan ce qui critique est en relation plus étroite avec la conscience 
(moi), que l 'instance critiquée. Ces termes n'ont d'ailleurs pas 
grande importance. L'essentiel est de savoir de quoi l'on parle 
et non pas de l'appeler comme tout le monde ; de faire com- 
prendre qu'il est question d'instances qui 'diffèrent et s'oppo- 
sent de par leur stade d'apparition ainsi que par leurs modes 
constitutifs et fonctionnels ; en un mot par leur nature biolo- 
gique, " .,■■■■■" 



§ 3. — La fonction du surmôi 

m 

m ■ ■ 

Nous nous demandions plus haut si l'admission de deux 
instances seulement : le moi (conscient et préconscient) et Tin- 

II) » La Science du Rêve », TratL Meyerson, p. 530- 

{2) Op, cit., p, 59S- . 



32 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

conscient, ne nous donnerait pas une image nécessaire et suffi- 
sante de l'appareil psychique et ne suffirait pas à nous livrer 
la clef des états nêvropathiques. — Une telle division qui 
semble en effet plus près de la réalité, paraît logique et com- 
plète. Elle éclaire de façon satisfaisante la notion de conflit et 
permet de la saisir. 

Avant de répondre, par un oui ou un non catégorique, â cette 
question, asse2 mal posée d'ailleurs, il convient de distinguer 
plusieurs cas, — Il existe évidemment des constitutions psy- 
chiques privilégiées chez lesquelles le surmoi et le moi sont 
si rapprochés qu'ils se confondent pratiquement. — Chez de 
tels individus, que les psychiatres, n'ont guère l'occasion 
d 'observer , on doit admettre que les identifications successives 
auxquelles nous sommes tous appelés et soumis de divers côtés 
au long de notre existence , ont réussi. — Le moi les a incorpo- 
p orées et réalisées sans conflit, par exemple : chez le garçon , 
identification non ambivalente au père, à la suite de la crise 
œdipienne : identification qui sauvegardera son développe- 
ment instinctif futur. Chez la plupart des névrosés par contre, 
on constate, au niveau du moi, deux instances en lutte. Et l'on 
peut dire qu'ils souffriront d'autant plus de leur maladie {sen- 
timent de maladie, d'inhibition > de dépression etc., bref réac- 
tions morbides conscientes), que l'écart entre elles sera plus 
grand. J'ai pu observer un cas d'hystérie où tout le conflit sem- 
blait circonscrit à cette zone, avec une participation très fai- 
ble du ça, — Pareils cas, bien que souvent d'aspect sévère et 
dramatique, sont pour cette raison facilement curables par 
n'importe quelle méthode. 

En résumé, les éléments subjectifs de l'intensité d'une né- 
vrose, c'est-à-dire, le degré de souffrance, dépendront surtout 
de la réaction du surnioi : (sentiment de culpabilité, auto- 
punition), sa gravité et son pronostic dépendront des réactions 
et des complexes du ça. Le surmoi, dans certains cas de né- 
vrose impulsive ou d'obsession surtout, {Zwangsneurose) peut 
se révéler si sévère et si cruel, que Freud lui attribue alors un 
caractère sadique. Et c'est précisément cette découverte d'une 
instance critique hyper- sévère et inconsciente si évidente qui 
Ta conduit à formuler sa conception du surmoi. 

Celle-ci a donc l'avantage de mieux éclairei : le problème 



MÉMOIRES ORIGINAUX, — PARTIE MÉDICALE 33 



que la simple distinction entre un moi et un inconscient rerï- 
v . dait obscur ; celui justement de l'origine et du mode fonc- 
tionnel de l'instance morale. Ajoutons à ce propos que Freud 
attribue au surnioi deux modes de réaction ; 
. i Q Le sentiment de culpabilité inconscient par lequel il 
réagit, par exemple aux pulsions du ça ; 

2° Le besoin de punition (Straf-bedurfnis) déclenchant, le 
mécanisme aujourd'hui bien connu de l J auto-punition. 

3° Il lui assigne enfin une large part dans l 'accomplisse- 
ment d'une fonction importante :- le refoulement. 

Les grands refoulements de" la vie, le refoulement primitif 
par exemple, d'une pulsion trop forte ou celui des désirs in- 
cestueux, seraient son œuvre ou son décret. 

Tels seraient les mécanismes principaux qui résumeraient 
l'activité du surmoi et constitueraient la base pathogénique 
d'un grand nombre de névroses. 

Il reste entendu qu'il constitue ainsi un échelon ou une 
différenciation opérée à' l'intérieur ou au niveau du « moi » 
et non de l'inconscient. Et qu'enfin on découvre dans la règle, ■". 
à son origine, deux identifications s 'associant Tune à l'autre 
dans des proportions extrêmement variables mais de manière 
qjie l'une domine l'autre : identification paternelle et identifi- 
cation maternelle. ' 

Ce fait tend à démontrer l'existence régulière d j un complexé 
p oedipien négatif plus ou moins atténué à côté du positif, 

: i Dans certains cas pathologiques — le nôtre çn sera un 

exemple, — c'est le négatif qui 'domine. : 

De toutes façons, cette ambivalence secondaire du surnioi 
parlerait en faveur de la théorie de la constitution bisexuelle 
primitive de l'homme. . + . 



4, — La résistance. 

Au cours de toute psychanalyse se produit un phénomène 
fondamental, désormais classique', dénommé : résistance. Le 
patient soudain se tait. Il a un blanc. Malgré tout son désir 
sincère, il ne lui vient rien à l'esprit, ou bien uniquement des 
associations de « fuite » impersonnelles, indifférentes, etc., 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 3 



34 KEVUE FRANÇAISE DÇ PSYCHANALYSE 



cependant qu'il voudrait associer. On doit donc admettre que 
quelque chose -en lui suspend, inhibe la pensée, la mémoire ou 
l'imagination. Et secondement, que son conscient demeure 
étranger au déclenchement de ce mécanisme involontaire de 
censure, nous disons alors qu'il présente une : résistance in- 
consciente. 

Ce phénomène courant ne peut donc être fonction du moi. 
Il faut l'attribuer à une autre instance : en l'espèce le sur moi, 
dont l'existence trouve ainsi en lui sa qualification "et sa meil- 
leure preuve. Ce dernier représente donc un organe (i) de cen- 
sure inconsciente, laquelle, on le sait, peut s'exercer par trois 
moyens principaux : le refoulement, l'arrêt au passage , le 
déguisement. Ce dernier (condensation, déplacement, substi- 
tution symbolisation, etc.)est le plus manifeste dans le tra- 
vail d'élaboration du rêve. Ainsi comprise, là fonction du 
surmoi consisterait à protéger le moi contre les exigences du 
ça. Or en premier lieu, il est clair que seule une instance qui 
comprend le langage si spécial, si primitif de l'inconscient, et 
ce n'est pas le cas du moi, peut assumer et mener à bien pa- 
reille tâche. Cette vérité éclate quand on réfléchit au phéno- 
mène de la résistance. En second lieu, cette connaissance ou 
cette compréhension de la nature coupable ou choquante des 
désirs de l'inconscient par la censure rend compte d'un fait 
important : c'est que le sentiment de culpabilité, sous quelque 
forme que ce soit, par exemple la dépression et l'auto-punition, 
en un mot l'état de névrose, persistent malgré le refoulement 
et le déguisement. Autrement dît, ces actes essentiellement 
moraux n'apaisent pas l'instance morale, n'entraînent pas cette 
détente à laquelle on serait en droit de s' attendre , s* ils étaient 
accomplis au niveau du moi dont ils dégageraient ainsi la res- 
ponsabilité au nom des lois habituelles du remords et de la 
pénitence* 

Tel est, brièvement résumé > l'un des meilleurs arguments 
qu'on puisse faire valoir à l'appui de la conception d'une ins- 
tance morale inconsciente. 

Comme le soutient Alexander (2), cette notion nouvelle est 
indispensable, de quelque manière qu'oir retourne le problème, 

lil Dans 1e sens métaphorique. 
(2) Alexandçr, Op. ciL 



MEMOIRES ORIGINAUX. 



PARTIE MEDICALE 



35 



à la compréhension des faits fondamentaux sus-nientïoiinés. 
Cet analyste en conclut que toute bonne psychanalyse, pour 
être complète et efficace, doit ne pas se borner à interpréter le 
symbole ou le déguisement c'est-à-dire à ne s'occuper •unique- 
ment que du refoulé, 

RUe doit aussi et surtout viser le refoulant, autrement 
dit s'appliquer à modifier ou redresser les réactions du sur- 
moi ; et tout spécialement d'un surmoi pathologique, par 
exemple trop sévère, trop œdipien ou trop narcissiste. Cette 
double tâche a été dénommée par cet auteur : l'analyse de la 
personnalité intégrale (Gesamtpersonlichkeit) • 

Nous laisserons là pour l'instant ces considérations géné- 
zales, quitte à les reprendre au chapitre III dont nous tenterons 
d'éclairer Pargument à l'aide de données cliniques fournies 
par l'observation que nous allons maintenant résumer. 



/ 






36 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



CHAPITRE IL 



Observation 



§ 5. — : RÉSUMÉ CLINIQUE, 

Homme marié, journaliste, d'une intelligence très supé- 
rieure et très fine. Père français, mère allemande, A fait sa 
carrière en France et à Paris d'où un confrèi-e nous Pa adressé 
pour que nous Panassions, un grand nombre d'autres traite- 
ments étant demeurés inefficaces. 

IL souffre depuis de longues années de : dépressions d'as- 
pect mélancolique, avec taciturnité, fuite du monde, etc. ; 
d s idées de persécution (les gens dans la rue, des fenêtres, de- 
rière les vitrines des magasins, P insultent, le blâment. Il 
s'imagine qu'ils connaissent sa vie privée pervertie, etc..) ; 
de fortes inhibitions, surtout dans son travail de rédaction 
et de publication. 

Dès Page le plus tendre (époque où son père mourut) nous 
découvrons chez lui des traits de caractère particulier. Il fut 
très entouré, et dorloté par sa mère pour laquelle il éprou- 
vait une tendresse passionnée. Fréquentant un jardin. d J en- 
fants, il s'attira de la part de ses maîtresses, la même affection 
tendre II était doux et sensible, et ne subit, on le voit, aucune 
influence masculine. On découvre aussi, dans ses jeux d'en- 
fant, les premiers germes de ses futures tendances masochistes. 
Il y manifesta une précoce prédilection pour les rôles de vic- 
time, de prisonnier, d'esclave, de fils de Guillaume Tell, etc. 



*^rmm 



MEMOIRES ORIGINAUX. - — FARTlE MÉDICALE 37 \ 

ï*lus encore, il éprouvait déjà un plaisir spécial a être battu, 
lié, tourmenté par les petites filles, à se faire leur serviteur. 

La puberté fut l'occasion d'une première crise. Elle se pro- 
duisit tardivement, et ce n'est que vers 17 ou 18 ans qu'il céda à 
l 'onanisme. Nous ne noterons qu'un seul événement, parmi un 
grand nombre d'autres, qui survint exactement â ce moment- 
îà. Sa mère/ qui jusqu'ici avait été tout pour lui, lui inspira 
assez subitement Une méfiance , une crainte croissante et inex- 
plicable. Il s'éloigna de plus en plus d'elle, au point qu'à par- 
tir de cette époque, il ne lui adressa, _ ou mieux il ne put plus 
lui adresser un seul motj sauf des « oui » ou des « non » 
rares. Ce mutisme absolu persista même pendant la longue et 
dernière maladie de sa mère ; et ce n'est qu'à l'instant qui 
précéda sa mort, alors qu'elle, était déjà en agonie, qu'il se 
ressaisit et s'abandonna à une trop tardive explosion de déses- 
poir et de remords. C'est dans un état affreux qu'il raccom- 
pagna au cimetière. Mais ce fut la seule fois qu'il s -y rendit ; 
car dès lors il ne put jamais y retourner. La tombe de sa mère 
est devenue « Tabou ! » . 

À quoi faut-il attribuer cette singulière attitude ? L J ana- 
lyse n'eut pas de peine à démontrer qu'elle n'avait aucunement 
été déterminée par la haine, mais bien par un sentiment de cul- 
pabilité, sentiment écrasant dont il ne prit pas clairement 
conscience, et qui sévit pourtant vis-à-vis de sa mère dès l'ins- 
tant où la sexualité se manifesta. Consciemment, il rationa- 
lisait son mutisme en se disant :« Je n'ai pas besoin de tout 
lui dire... Ça ne la regarde pas**. Je ne suis plus un petit 
garçon.., etc. ».. Malgré cela, il tentait de constants efforts 
pour lui parler, sans y parvenir ; et « plus il se donnait de 
peine, plus sa froideur devenait glaciale j>. Notons que cette 
taciturnité angoissée dura plus de dix ans ! 

C'est à 25 ans qu'il eut son premier rapport sexuel. Il se 
sentit porté pour cela vers une prostituée âgée et vulgaire qui 
lui colloqua une forte bleunorrhagie. Affolé, rouge de remords 
et de honte > il courut chez un médecin et dès l'entrée dans son 
cabinet s'écria : « Docteur, je viens pour être ciiâtré 1 ». C'est 
à partir de ce fâcheux événement qu'un « divorce définitif » 
se produisit entre lui et la société. Celle-ci devint la « grande 
ennemie ». 



3# REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Désormais, sa vie sexuelle se poursuivit de façon agitée, pé- 
riodique et très particulière. Nous eu reparlerons plus loin à 
propos du fétichisme, Notons pour l'instant qu'il se lia tou- 
jours soit à des femmes de condition très inférieure, soit à 
des malades {névrosées, mélancoliques, etc.) qui lui rendaient 
la « vie très dure ». C'était régulièrement des femmes qui ne 
lui plaisaient pas, et même lui répugnaient. Toutes celles qui 
lui plaisent» par contre, il les a fuies systématiquement. C'est 
ainsi que les jeunes filles honnêtes, de son milieu, qu'il aurait 
été susceptible d'épouser ne lui" inspiraient que de violentes 
et courtes passions, de nature mystique, toujours platoniques 
et n'aboutissant jamais. Et pourtant, il nous cite au moins une 
douzaine déjeunes filles ou jeunes femmes qui s'éprirent de 
lui, mais que Tune après l'autre il congédia avec la même iro- 
nie brutale. Il épousa finalement une veuve peu intéressante 
dont il fit sa secrétaire et qui lui apporta deux enfants mala- 
difs issus d'un premier lit. Il s'imposa là une charge aussi 
lourde qu'inutile, 

L'on devine l 'influence qu 'exercèrent , dans ce choix si 
étrange, son masochisme d'un côté, son complexe maternel de 
l'autre. Au cours du traitement, alors que nous commencions 
l'analyse plus profonde de ce complexe, notre malade présenta 
à diverses reprises une réaction intéressante, réaction qui 
s'était d'ailleurs manifestée maintes fois déjà pendant ses cri- 
ses de dépression* Elle -consistait en l'irrésistible impulsion à 
s'imposer d'interminables promenades en ville tout au long 
desquelles il s'interdisait de porter ses regards sur aucune, 
femme, « marchant tête baissée comme un coupable » . Mais si 
par malheur son regard tombait tout de même sur l'une ou 
sur l'autre, alors il recommençait son itinéraire jusqu'à ce 
qu'il Peut parcouru entièrement, sans défaillance. 

Cette réaction démontra un transfert sur toutes les femmes 
de sou inhibition vis-à-vis de sa mère. Il les fuira toutes comme 
il l'a fuie elle-même* C'est donc qu'en chacune d'elles ainsi 
qu'en chaque vierge ou femme honnête, il recherchera au fond 
toujours sa mère. Aussi sont-elles « défendues », deviennent- 
elles taboues et n'a-t-il pas le droit de les voir (avoir). 



■ 1 



MEMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE MÉDICALE 39 



§ 6, — Les tendances perverses. 

i. — Le fétichisme. ■ 

A. Le gant glace. — An ans, après qu'il avait été grondé, 
une cousine de son âge lui parle gentiment. Elle lui témoigne 
une tendre affection et lui serre les mains dans la sienne, munie 
d'un gant glacé. Il éprouve alors, pour la première foîs > une 
sensation erotique avec érection. Grand choc ! De cet inci- 
dent surgit une crise de « remords brûlants »,., comme d'une 
chose honteuse... -Il n'a jamais pu l'avouer à sa mère. 

Plus tard les gants glacés, et eux seuls, ont été élus « fé- 
tiches », alors que les gants de, chamois, de fil, et tous les 
gants non glacés en général le laissaient indifférent. 

B. Les bottines de femmes et le corset, — Le fétichisme 
qui commença vers 17 ou 18 ans, devint intense à 25 ans après 
le premier coït/ Le début en est lié à la vue des bottines et des 
corsets de sa mère dans l'armoire. Il fut peu à peu fasciné, par 
ces objets, s 'absorbant pendant des heures dans leur contem- 
plation. Finalement il se mit à les dérober pour en faire une 
collection et les porter lui-même. Il en acheta d'autres dans 
des magasins obscurs, et les corset ières jouèrent un grand rôle 
dans sa vie amoureuse. Une de ses plus grandes joies était en 
outre de se travestir en femme et de se maquiller le visage. Il 
aimait à se promener ainsi w sanglé dans un étroit corset, 
chaussé de bottines si fines qu'elles lui blessaient les pieds , et 
le visage recouvert d'une épaisse voilette. 

On aura remarqué la particularité de ces fétiches. Il ne 
s J agissait pas, comme c'est le cas le. plus fréquent, de parties 
du corps féminin, mais bien de vêtements destinés à le recou- 
vrir. Le fétichisme vestimentaire plus rare que le fétichisme 
corporel, est aussi d'un déterminisme psychique plus com- 
pliqué. Nous verrons comment un fort complexe d* Œdipe lui 
conféra dans ce cas ce caractère spécial, 

La puissance virile de notre malade, qui ne s'est jamais affir- 
mée, exigeait des excitants spécifiques. Citons en première li- 
gne les fétiches* Mais son fétichisme était tantôt passif, tantôt 
actif. En effet, pour parvenir facilement à l'orgasme, il fallait 



*fc* 



mm* 



40 . REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ou bien qu'il fût affublé lui-même d'un corset et il exigeait 
alors d'être serré jusqu'à l'essoufflement ; ou bien il fallait 
que ce fût sa partenaire qui portât ce fétiche, (Idem pour les 
bottines, niais cette seconde condition était moins nécessaire) , 
et alors il la serrait dans s^ts bras au point de l'étouffer. Car 
les spasmes respiratoires, le halètement et les réactions de dé- 
fense qui en résultaient chez elle constituaient aussi un exci- 
tant efficace. Mais cette excitation sadique était moins forte 
et souvent faisait défaut si la femme ne portait pas de corset. 

En dehors du coït, il éprouvait également une jouissance 
sexuelle pouvant aller jusqu'à l'éjaculation, à mettre un cor- 
set à une femme et à le serrer fortement au moyen des lacets. 
C'est le lieu de citer un rêve produit dans la seconde 1 moitié de 
la cure, après une phase très difficile au cours de laquelle 
l ? analyse du fétichisme avait fait de grands progrès. J'étais 
alors parvenu à obtenir de mon patient, non sans une vive ré- 
sistance de sa part, qu'il renonçât à sa collection de fétiches et 
s'en débarrassât définitivement, . . 

Rêve. — J'entre chez une corse tière et ressens un grand ma- 
laise,.. Mais elle ferme une porte, ce qui me tranquillise, car 
une autre personne ne peut plus me voir. C*e$t un homme 
{V analyste). Alors elle rapporte un corset avec le cordon relâ- 
ché au milieu. Elle V endosse en faisant remarquer que la partie 
supérieure est très étroite. Puis je nw mets à la serrer de tou- 
tes mes forces. Elle respire de plus en plus difficilement, 
halète et étouffe. Je suis gêné; mais n'éprouve aucune sensa- 
tion erotique, 

Ce petit rêve marque un double progrès. En premier lieu, 
les désirs fétichistes et sadiques ne s' étaient jusqu'ici jamais 
manifestés en rêve, ni dans la fantaisie. Nous les voyons donc 
maintenant transposes du plan réel sur le plan psychique tan- 
dis que cette transposition s'accompagne de la disparition des 
impulsions impérieuses qui causaient leur réalisation maté- 
rielle. Eu second lieu, il ne se produit au cours du rêve aucune 
excitation erotique : c'est le malade lui-même qui, s'en étant 
aperçu, le proclame bien haut. 

Voici deux autres rêves, extraits d'un matériel considérable, 

i° Je porte un corset... et Centre dans la chambre ou est ma 
mère. Je la vois assez nettement ; elle paraît jeune. Elle est en 



\ 



MÉMOIRES ORïGÏNAUX. — PARTIE MÉDICALE 4Ï 



train d'en réparer un. Je lui demande avec insistance, mais 
éprouve une grande honte à le lui demander. 

Associations. — Très ancien souvenir. J'avais demandé, une 
fois, un de ses corsets à ma mère. Mais elle s'était moquée de 
moi, prétendant qu'il serait beaucoup trop grand, J'en fus mor- 
tifié. .. Il parle ensuite de liaisons avec des corsetières puis 
« sort » l'aventure suivante : À 35 ans, j'ai été pris d'un amour - 
platonique inexplicable pour une vieille couturière, laide, cor- 
pulente et sans aucune qualité quelconque qui pût me séduire. 
Cette véritable aberration m'a beaucoup humilié... 

Le sens, ou la raison cachée de cette « aberration » est clair,. 
La vieille couturière représentait une « imago-» ou un substi- 
tut de la mère qui vivait encore à cette époque, mais dont il 
s'était complètement éloigné. Mais cette répulsion, liée, com- 
me nous l'avons vu, à un sentiment de culpabilité, ne consti- 
tuait qu'une réaction de défense contre une fixation inces- 
tueuse inconsciente très intense. C'est pourquoi il ne parvînt 
jamais à la vaincre (1). 

2° Dans un vestibule , je vois une dame en noir... (le noir, 
dans la toiletté féminine, a toujours été un grand attrait pour 
moi)... Je tn* approche et Vaide à mettre sa jaquette... Je crains 
qu'elle ne soit trop étroite. Alors je V endosse. Elle me va bien. 
Mais cette , dame en me V essayant me serre la taille et elle sent 
que j*ai un corset dessous. Sentiment erotique. 

Interprétation. — La dame en noir (sortie et analysée dans 

(1) A. la fin du- rêve* il voit un petit pot de lait s'approcher de sa bouche. 
(La veille au soir* il avait eu la visite imprévue et exceptionnelle de parents 
qui lui parlèrent, entre autres choses, de sa mère. Il voulut leur offrir du 
thé, mais s*aperçut qu'il, n'avait pas de lait, ce dont il se sentit mortifié), A 
l'occasion d'autres association^, il eir vint à décrire la manière curieuse 
dont il avait toujours bu : non pas en avalant normalement, mais en suçant. 
Cette association fut pour lui Toccasion d'une grande surprise. Car il avait 
toujours eu cette habitude, mais ne s'en était jamais douté I De là, il* passa 
naturellement à l'allaitement,; et an souvenir que sa mère lui avait souvent 
répété combien son sevrage avait été difficile, etc.*. 

La veille il n'avait pas de lait ; de même n'a-t-il plus sa mère, (la conver- 
sation roula sur sa mort). De même il l'avait en fait déjà perdue à l'époque 
de la vieille couturière, eii Ja supprimant de sa. vie. Or 3 l'on voit que le com- 
plexe ou le motif de ïa <t perte * de la mère ou de la « séparation » d'avec . 
elle est associé à celui de l'allaitement et du sevrage. Il me paraissait inté- 
ressant de citer ce symptôme à. l'appui 'des idées de Laforgue lequel, comme 
on sait, insiste sur le rôle du sevrage (réel ou moral) dans la pathogénie de 
Igt mentalité schizoïde* Notre malade eu effet présenta un certain nombre 
de symptômes schizophréniques. 



*Wn-=_^^^^^^^^^^^^B^ 



42 REVUE FRANÇArSE DE PSYCHANALYSE 



d'autres rêves et fantaisies) symbolise sa mère qu'il a de tout 
temps vue en deuil. Elle a les mêmes cheveux blonds, cheveux 
qui l'ont beaucoup impressionné quand il était enfant. Il exigea 
souvent de ses maîtresses qu'elles se vêtissent de noir* Cette in- 
terprétation fait surgir un souvenir. Sa mère lui avait essayé 
(vers 6 ans) un costume marin de garçon — ses premières cu- 
lottes 1 — Ce fut une grande joie, mais associée à une grande 
tristesse, ou comme il dit, une mortification à la suite de la- 
quelle il s'enfonça pendant des semaines dans un mutisme 
complet. Vers la même époque en effet, sa mère lui fit couper 
ses belles boucles {castration : suppression d'un attribut fémi- 
nin) dont il était si jaloux. 

L'analyse de ces rêves, et d'autres analogues, produits au 
bout de six mois de traitement environ, fut suivie d'une notable 
amelioration.de l'état nerveux. Leur nouveauté réside dans ce 
rattachement des tendances fétichistes et sado-masocliistes à la 
mère, c'est-à-dire à leur objet primitif. Elle nous conduisit 
d'autre part à l'admission de l'hypothèse d'un « traumatisme 
originel >j ; autrement dit d'une scène sexuelle dont, tout en- 
fant, notre malade dut être le témoin. Il la vit probablement à 
contre-jour et d'en bas, peut-être d'un petit lit surbaissé on 
d'un matelas. On doit supposer en outre qu'elle se déroula 
dans un demi-jour (lampe ou clair de lune) et que le corset de 
la mère, peut-être ses bottines également , y joua un grand 
rôle. Avait-elle gardé ou ôté ou simplement desserré puis res- 
serré ensuite son corset ? Ou fut-ce le père (l'enfant avait 5 ans 
quand il mourut) qui se livra à diverses manœuvres de ce 
genre ? Il est difficile de préciser ces points car le malade ne se 
remémora pas nettement l'incident* À diverses reprises cepen- 
dant, au cours de l'analyse,^ iï lui en revint V image confuse, 
a comme dans un rêve brouillé ». Dans cette réminiscence 
indistincte, qui s'accompagnait d'un mouvement d'émotion et 
de tachypnée, prédominait la représentation d'un buste, sous 
un corset, et de son état d'essoufflement. Ajoutons que notre 
patient à la suite de l'émergence renouvelée de ces images con- 
fuses dans sa conscience finit par se déclarer lui-même con- 
vaincu de la réalité d*un traumatisme ancien de ce genre, La 
littérature analytique nous en fournit d'ailleurs de nombreux 
exemples. 



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MEMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE MEDICALE 43 

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Quoiqu'il en soit, le jeu impulsif de ses tendances sexuelles 
et de ses symptômes fétichistes nous démontre qu'il cherche, 
devenu adulte, à se replacer dans les conditions précises et in- 
variables d 3 une situation donnée, et que ce n'est que dans ces 
-conditions et au moyen de ces adjuvants nécessaires qu'il par- 
vient à la pleine satisfaction de sa libido. En nous révélant que 
cette situation est œdipienne, c'est-à-dire régressive, l'analyse 
nous permet alors de saisir le sens caché d'une étrange mise 
en scène sexuelle qui paraissait jusqu'ici incompréhensible ou 
même schizopb rénique. Dans sa vie sexuelle par conséquent 
cet homme est emprisonné, par la régression, à l'intérieur 
d'une sphère entre les deux pôles de laquelle il oscille périodi- 
quement. Le pôle positif représentant l'attitude masculine sa- 
dique et le pôle négatif représentant l'attitude féminine maso- 
chiste. Dans la première il est porté à serrer, à comprimer 
jusqu'à T essoufflement le buste d'une femme recouvert d'un . 
corset; dans la seconde, la plus fréquente, il est porté à revêtir 
lui-même un corset et à exiger que la femme le serre jusqu'à 
^essoufflement. Cette sphère symbolique où se meut sa libido, 
correspond donc à un stade d'organisation primitive, perverse 
et incestueuse à la fois, des prototeudances du soi, et Ton voit 
en outre que. cette libido est ambivalente^ bien que prédomine 
en elle la composante féminine, - 

A la suite de l'analyse de ces faits, il est plausible d'admet- 
' tre que ces deux attitudes traduisent l'impulsion à prendre 
la place ou le rôle respectifs tantôt du père tantôt de la mère, 
dans la où les scènes traumatiques originelles (car il se peut 
qu'il en ait vu plusieurs). En langage plus analytique, nous 
dirons qu'il s'identifie à l'un ou à l'autre. 

Dans ses fantaisies ou ses rêves, non seulement l'identifica- 
tion à la mère est prévalente, mais c'est la mère elle-même qui 
.apparaît comme agresseur sexuel (rêve de la dame en noir)* 
C'est là un fait assez rare, car c'est le père, dans la règle, qui 
assume ce rôle chez les malades masculins. Mais le père-persé- 
cuteur reparaîtra, comme nous le verrons au prochain paragra- 
phe> ou plutôt l'inconscient de notre malade le retrouvera dans 
1 "image des nombreux concurrents ou collègues qui l 'ont per- 
sécuté en réalité. 

On constate donc ici une fixation infantile exceptionnelle- 



44 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ment prononcée sur la inère-objet. C'est au fond celle-ci qu'il 
recherchera toujours chez toutes les femmes. C'est pourquoi 
il leur imposera le port du corset, ou bien en revêtira un 
lui-même pour se faire tourmenter par la mère-persécutrice. 
Et ces manoeuvres à elles seules, à l'exclusion du coït, suffiront 
à provoquer l'orgasme. Par contre la vue ou la palpation des 
fétiches en eux-mêmes, c'est-à-dire séparés du corps de la 
femme, produiront un grand plaisir mais pas d'excitation 
sexuelle. Inversement le coït entrepris normalement dévelop- 
pera l'impuissance et l'insatisfaction, car ce sera alors l'éva- 
sion hors de la sphère incestueuse primitive, soit un stade d'or- 
ganisation de la libido qui n J a pas été dépassé. 
■ En résumé on peut admettre que le « traumatisme » a pro- 
duit un choc au niveau du ça de l'enfant, choc qui a enflammé 
ses pulsions dominantes sado-masochistes. Celles-ci se sont 
alors accrochées, pour ainsi dire, ou canalisées dans le com- 
plexe d'Œdipe pour lui communiquer son intensité spéciale 
et son caractère négatif et pervers, 

II, * — Le masochisme. 

Dans son article classique sur le masochisme (i), Freud en 
distingue trois formes : le masochisme moral, le masochisme 
féminin et le masochisme érogène. Or notre cas nous offre des 
exemples t}^piques de chacune d'elles. C'est pourquoi il four- 
nit des éléments intéressants et instructifs à la discussion du 
problème du surnioi. 

A) Le masochisme moral. — Cette forme, la plus obscure et 
la moins connue, est caractérisée par un relâchement de ses 
rapports primitifs avec la sexualité. On sait en effet que la 
condition des fantaisies masochistes est de provenir de la per- 
sonne aimée, d'être endurées par son intervention, ou sur son 
ordre. Or tombe dans le masochisme moral cette condition 
exclusive. Là, seule la souffrance morale pour elle-même est 
prise en considération.. Freud a dit que le masochiste moral 
tend sa joue partout où il y a une gifle à recevoir, Et c'est la 
gifle qui lui importe, non pas celui qui la donne. 

■ 

(i) Freud « Le problème économique du Masochisme », Revue Interna- 
tionale de Psychanalyse, 1924, II. 



F 
■ ■ 

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MEMOIRES ORIGINAUX, — 'PARTIE MÉDICALE . 45 



^ ■ — ^^^^^^^^^ 



Non s avons décrit déjà, au paragraphe précédent, plusieurs 
manifestations de. la forme en question chez notre malade," Dès 
son enfance notamment ; plus tard dans sa vie sociale et amou- 
reuse où il $p priva systématiquement de la joie de fréquenter 
sa famille distinguée, les milieux: cultivés, les cercles intellec- 
tuels, les jeunes filles ou femmes honnêtes, et jolies si nom- 
breuses que le hasard ou ses relations lui firent rencontrer ; en 
un mot, tout être humain vers lequel le portaient ses affinités 
naturelles. Rappelons aussi ce singulier éloignement de sa 
mère. Et ce n'était pas que ces hommes ou ces femmes ne lui 
dissent rien. Bien au contraire ; et il était nettement cons- 
cient des plaisirs supérieurs qu'il se refusa it, tout eu souffrant 
de la compagnie des prostituées, des grïsettes de bas étage et 
des femmes vulgaires qu'il .s'imposait. 

Il convient de décrire encore un autre trait plus particulier, 
qu'il dénomma lui-même, d'après Tolstoï : sa tendance à la 
non-rêsistance* Chaque fois .qu'il était l'objet 4 ,u ne injustice-, 
la victime d'une malveillance ou. d'une calomnie, aux torts ou" 
aux « crasses » qu'on lui faisait, il répondait invariablement 
par la soumission. Il laissait aller les choses sans se défendre. 
Mais ce comportement était, invariablement aussi, accompagné 
ou suivi d'une phase de dépression intense et agitée. En effet, 
il souffrait beaucoup de sa timidité, de son incurie ou de Sa 
lâcheté, et se le reprochait amèrement, mais en vain. Tous les 
efforts qu'il tentait pour s'expliquer ou riposter demeuraient 
paralysés, toutes les lettres agressives 'où il exigeait répara- 
tion étaient déchirées. Il n'envoyait que celles où il se mon- 
trait doux et courtois. Ou bien, avant de poster les premières ; 
il « calait » dans un post-scriptunu 

Survenait alors une crise dépressive où se manifestaient 
d'une part de douloureux sentiments d'infériorité, de l'autre 
des fantaisies haineuses et sadiques dans lesquelles il se com- 
plaisait à persécuter imaginaîrement ses persécuteurs, à les 
humilier, à les violenter,, puis à les congédier' avec mépris. 
Mais dès qu'il se trouvait eu leur. présence réelle, il lui était 
totalement impossible de prononcer une seule de ces phrases 
'ou un seul de ces actes qu'il avait si soigneusement prémédi- 
tés. Ces crise coïncidaient en outre avec une exaspération de là 
tension erotique et du fétichisme qui le. portait à de nouvelles 



m^*^m 



46 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



aventures 3 suspectes t lesquelles à leur tour venaient parfois 
livrer â ses détracteurs de nouveaux arguments , 4iélas bien 
fondés, ; . 

B) Le masochisme féminin. — Les divers comportements 
décrits à l'alinéa précédent démontrent la présence et l'action 
d'un conflit entre un moi agressif, et même sadique, plus faible 
et un surmoi masochiste plus fort* Pourquoi , me direz-vous, 
faut- il invoquer ici l'intervention d'une instance inconsciente? 
Ne serait-il pas plus simple et plus juste de parler de tendances 
sadiques et masochistes inverses qui se disputeraient, dans 
le domaine du moi, l'accès vers la motiïité {actions, paro- 
les, etc..) ? C'est à cette question que je vais tenter de répon- 
dre en m 3 appu3^ant sur les faits cliniques qui nous, occupent. 

Dans notre appréciation psychologique de cette situation de 
non-résistance, en un mot de passivité, nous ne sommes restés 
jusqu J ici qu'à la surface , qu'à l'apparence , Et pourtant la 
théorie du surmoi nous paraît l'expliquer déjà d'une manière 
plus satisfaisante que celle* d'un moi simplement ambivalent. 
Voici en effet uiî sujet d'une intelligence remarquable, mais 
dont la raison et la volonté conscientes, disons : le moi, n'aspi- 
raient" qu'à une chose : "parvenir à une meilleure situation y 
sortir de continuels soucis d'argent, vaincre des adversaires 
sans scrupules auxquels il se juge supérieur, bref faire valoir 
son bon droit et défendre ses intérêts les plus légitimes. Or 
nous observons qu J il fut constamment inhibé par un démon 
plus fort que sa volonté, par une force mystérieuse > qu'il com- 
pare à une « force extérieure », par une énigmatique fatalité 
qu'il déplore. 

Nous posons alors simplement que cette énergie est de 
source inconsciente, et nous supposons qu'elle émane d'un 
« idéal de passivité », ou en termes anaïytiquement plus pré- 
cis : d'un « surmoi féminin ». 

Ce n'est encore là qu'une hypothèse/ Mais l'analyse de ce 
comportement- va nous apporter des faits nouveaux qui la con- 
firmeront et qu'en retour elle permettra de mieux saisir. 

Tel jour, notre malade arrive très déprimé et très agité. 
M. X-.., un concurrent, lui a de nouveau jpué un tour perfide 
qui peut lui causer un grave préjudice- La veille, le malade lui 
a composé une lettre virulente dans laquelle il exigeait une 



MEMOIRES ORIGINAUX. 



PARTIE MEDICALE 



47 



réparation publique, exigence qu'il a ensuite annulée dans 
un post-scriptum / Lutte intime, fantaisies agressives de 
compensation. Par exemple, il imagine une entrevue avec 
M. X,;. : a II vient chez moi pour m'embobelïner, Je le reçois 
de façon hautaine, sans le faire asseoir, sans l'écouter. Je lui 
crache au visage et le mets dehors avec un coup de pied dans 
le..» », 

Rêve de la même nuit. — Je vois à mon pardessus , au haut 
de V épaule gauche une déchirure allongée qui finit en pointe. 
]*y porte la main pour essayer de V arranger f de la rendre invi- 
sible en rapprochant les lèvres.- Je suis assez mortifié car 
M, X.., est làj mais il n'y attache pas d'importance* 

, Association. — Je pense immédiatement à mon' rêve du 
gilet, (Rêve antérieur que nous allons relater.) Vieux pardes- 
sus clair, cintré, que j'ai fait teindre, 

M. X.,,, collègue perfide, individu très vaniteux, caractère, 
capricieux de femme, de vieille coquette. Pendant toute ma 
carrière, j'ai été la victime de ses perfidies, tracasseries hypo- 
crites, etc. * 

Rêve du gilet. - — Préambule. — La veille je suis allé chez 
mon tailleur pour commander un gilet qui devait s'assortir à 
un ancien complet. 

Texte du rêve. — Dans la salle de bain, je. me rhabille et 
m'aperçois que mon gilet est déchiré à la pointe gauche, tout en 
bas. 

Déchirure ovalaire allongée recouverte de fils, comme arra- 
chés. En mettant mon veston y je me dis qu'il cachera ce trou. 
Je sors et je vois ma mère. Elle s'approche ; et d'un geste 
léger > délicat, en quelque sorte triomphant, elle arrache le 
morceau qui lui reste dans la main. 

Association. - — = Geste d'autorité en même temps que déli- 
cate, La pointe du gilet, descend à gauche,., vers les orga- 
nes... Mon tailleur me fait souvent cette plaisanterie : « Mon- 
sieur ne porteras à droite? » (Allusion populaire aux homo- 
sexuels : inversion des organes symbolisant celle des ten- 
dances sexuelles), .. La déchirure en cette région , recouverte de 
bouts de fils, me fait penser (comme dans d'autres rêves.: 
symbole électif stéréotypé), â l'organe féminin et â ses poils,,, 
à ma répulsion pour les femmes honnêtes ou vierges. (Com- 



-f-^tata 



48 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



pkxe intitulé par Freud: « Tabou de la virginité » et, qui 
était, comme on l'aura déjà deviné, très prononcé chez notre 
malade. Rappelons-nous simplement son comportement vis- 
à-vis des jeunes filles !) Gilet.,, en somme le pendant du cor- 
set. (Ces associations sont, en partie, interprétatives, par lé 
fait que ces symboles et ces situations, ont déjà fait l'objet 
d'analyse antérieures. Au début du traitement, par contre, 
elles étaient bien loin de la clarté et de la rapidité qu'elles ont 
acquises depuis lors.) 

F 

Interprétation, — La pointe gauche du gilet représente un 
symbole vestimentaire, par déplacement local, du pénis. Or, 
comme sa mère le lui arrache nous pensons de suite à une de ces 
si fréquentes fantaisies de Castration. Fantaisie masochiste 
typique que nous 'découvrons ainsi à la base de son complexe 
de féminité, Elle illustre une théorie infantile, décrite par 
Freud (1) d'après laquelle la femme est un homme auquel on 
a extirpé cet organe extérieur, Puisqu'elle ne l'a plus et qu'à la 
place elle a une espèce de cicatrice, qui saigne encore éventuel- 
lement (observation des règles, constatation possibles de taches 
de sang) c'est que cette extirpation a été pratiquée au moyen 
d'une opération sanglante ou d'un acte cruel. Cet acte dans la 
fantaisie de l'enfant qui, par exemple > a assisté à une scène 
sexuelle, correspond naturellement au coït. 

La ■ déchirure d'autre" part, qu'on retrouve dans de nom- 
breux rêves, transposée par exemple à l'épaule dans le rêve 
du pardessus, exprime une fantaisie de défloration. Il a des 
trous sur lui ou sur s^s habits. Toujours ce même déplace- 
ment de r intérêt sexuel sur des vêtements que nous avons déjà 
constaté dans son fétichisme* Le gilet est le pendant masculin 
du corset. Vieux pardessus, .vieux gilet, le font penser aux 
vieux corsets qu'il à gardés et qu'il endosse encore à l'occasion. 

Cette dernière \ fantaisie inconsciente peut être envisagée 
comme le substratum de cette inhibition sexuelle totale dont il 
a souffert vis-à-vis des femmes vierges. Le désir viril normal 
de déflorer a été remplacé par celui d J êire défloré, tendance 
passive sur laquelle nous reviendrons à propos du masochisme 
érogène. Au fond, nous retrouvons sous des" formes diffé- 

(1) * Trois essais sur la sexualité », Freud, traduction Reverdi 011 ♦ 



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MEMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE MEDICALE 49 

m -i i '- , — '. — — - : = . „ ^ - 

rentes, toujours le même désir de s'identifier à la femme, de 
prendre son rôle : désir connexe, à celui, très primitif, de 
prendre la place de la mère, et non celle du père, dans l'acte 
sexuel, et que reflétaient clairement déjà ses manies fétichistes ' 
(être étouffé). Devant un complexe si actifs ou en vient à 
douter qu'un traumatisme acquis, fût-il même prouvé, ait suffi 
à 1 engendrer; et Ton est tenté d 'invoquer l'action étiolo- 
gïqiïe adjuvante d'une disposition masochiste innée prépon- 
dérante* Cependant un autre élément acquis serait susceptible 
de son côté^ d'éclairer la genèse de cette identification! 

Un point important est que le complexe masochiste de cas- 
tration se manifeste, contrairement à la règle, sous la forme de 
cette représentation spéciale et précise d'être châtré par la 
mère. L 'enfant dut par conséquent s'imaginer que c J était elle 
qui blâmait , qui interdisait la satisfaction des instincts géni- 
taux ; la castration pouvant aussi bien jouer ici comme sanc- 
tion que comme désir masochiste. C'est du moins ce que cer- 
tains symptômes de la névrose ultérieure et l'évolution clini- 
que semblent prouver. Cette manière de voir serait en outre 
confirmée par les conclusions auxquelles Jones est arrivé à la 
suite de nombreuses observations cliniques (i). Cet auteur en 
a déduit précisément que l'enfant est porté â s'identifier à celui 
des parents qui, dans son idée, interdît la sexualité et au besoin 
la sanctionnerait sévèrement. Et. cette représentation , ou cette 
crainte, prend en général naissance au moment de la crise 
oedipienne et s'associe aux premières velléités incestueuses. 
Mais elle peut aussi, comme dans notre cas, s'associer â l'ona- 
nisme infantile. Pour le garçon, ce parent introjecté est nor- < 
maternent le père, et cette introjectiou forme la base du déve- 
loppement de sa virilité. ■■■-:. 

Ici c'est donc l'inverse qui s'est produit et c'est devant la 
mère que l'enfant s'est senti «responsable et coupable de ses 
'■premières - manifestations génitales, c'est-à-dire auto-éroti- 
ques/ Pour beaucoup de raisons trop longues à exposer, l'ana- 
lyse a donné tout lieu de penser que cet enfant si nerveux 
avait pratiqué l'onanisme de façon exagérée en bas âge. Et il 
n'est pas invraisemblable d'admettre que sa mère, qui s'occu- 

(1) Op. .cit. : 

E^VUÏî FRANÇAISE DE TSYCHANALYSE 4 



50. REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



paît seule de lui et avec quelle .sollicitude, Tait grondé pour 
cette habitude ; eu soit même venue aux menaces coutu- 
uiières. 

Dès l'origine par conséquent, elle fut pour lui l'image con- 
crète de sa culpabilité sexuelle, culpabilité que le caractère 
exagéi'é de son complexe d'CEdipe devait dans la suite renfor- 
cer, t _ 

A cette phase critique, il va donc d'un côté éprouver pour 
elle une prédilection excessive, De l'autre, il va se sentir vis- 
à-vis d'elle toujours plus coupable, redouter davantage sa 
colère, sa haine, alors qu'il tient par dessus tout à conserver 
sa tendresse et son amour. Comment sortir de ce conflit ? 

La meilleure solution, en cas pareil, consistait précisément 
à s'identifier à la mère, à vouloir devenir comme elle, c'est-à- 
dire à renoncer définitivement à cette sexualité masculine 
qu'elle blâme et qui par conséquent causerait la perte de son 
amour. « Tiens, arrache-moi cet organe, j'y renonce pour 
garder ta tendresse* » Aussi dans le rêve, le geste de la mère 
est-il « léger » a triomphant ». Ce renoncement naturellement 
est rendu léger et triomphant par la satisfaction sous-jacente 
des tendances masochistes constitutives. En règle générale, 
c'est en effet la dure nécessité de résoudre son conflit œdipien 
qui suggère et impose à 1,' enfant le mécanisme de l'identifica- 
tion. Mais l'enfant normal s'identifiera au parent du même 
sexe, et son surmoi ainsi formé opérera de façon heureuse le 
refoulement du complexe. 

Ces considérations nous permettront de mieux comprendre, 
en lui apportant un substratum inconscient, cette réaction de 
mutisme et de fuite de la mère dont nous avons dit que le début 
avait exactement coïncidé avec celui de l'onanisme pubéral 
vers iy ou iS ans et qu'elle était devenue intense après le pre- 
mier rapport sexuel. Cette inhibition si remarquable fut donc 
étroitement liée à l'instauration de l'activité génitale et 
sexuelle, et l'analyse des complexes infantiles nous explique 
maintenant pourquoi celle-ci déterminera celle-là. Le com- 
plexe primitif de culpabilité, comme il est de règle, sera réac- 
tivé eu même temps que les tendances oedipiennes au moment 
de la puberté par l'éveil organique de la libido sexuelle. 

Rappelons que c'est également à cette époque que se mani- 



W^HPWIh 



MEMOIRES ORIGINAUX. 



PARTIE MEDICALE 



5* 



1 



festa la fixation de celle-ci sur des fétiches et que ceux-ci fu- 
rent au début maternels (corsets, bottines). Rappelons encore 
que la première femme qui l'attira et qu'il posséda fut une 
prostituée âgée et qu'un peu plus tard, une vieille couturière 
veuve lui inspira une violente et inexplicable passion (1). Il 
est donc plausible que ces réactions aient été l'œuvre d'un 
déplacement et d'une concentration des tendances oedipiennes 
réenfi a minées sur des objets ou des images symboliques. Ainsi 
donc Tac te matériel de fuir la mère ( silence t ou éloignemeiit 
réel) exprimait de façon concrète la fuite psychique devant la 
sanction (castration) en même temps que V inhibition des dé- 
sirs incestueux et masochistes pervers ainsi réveillés ou si 
Ton préfère, la fuite de leur objet inconscient- « L'éloigné- 
ment de soi » est synonyme de refoulement dans le langage 
courant imagé. Et la symbolique tend à prendre l'image pour 
la chose, De toute façon cet homme adulte se sentait à tel point 
coupable devant sa mère, du fait de la persistance- de ses com- 
plexes infantiles, qu'il ne pouvait supporter sa présence ni 
engager aucune conversation- qui l'eût exposé à un blâme. 

C'est le lieu de reprendre maintenant la réaction de non- 
résistance et le rêve du pardessus. Nous avons vu que celui-ci 
avait été fait à la suite de ce que je pourrai appeler la série 
des rêves de « déchirure », La situation analytique dans la- 
quelle il a été construit {défloration , castration) fait donc pen- 
dant à celle-ci où ceux-ci sont sortis > celui du gilet par exem- 
ple. Elle correspondait à une situation masochiste féminine, 
et Ton en doit conclure qu'il la « transféra » ainsi sur le 
persécuteur, M. X.,. Il se présentera donc à lui sous les traits 
d'une femme déflorée. Dans le cas particulier t la situation de- 
vient, par conséquent, nettement homosexuelle. En effet 



(1) Au sujet de l'élection si fréquente par les œdipiens de la femme âgée 
et de la femme inférieure (prostituées vulgaires, domestiques* personnes; 
sales ou repoussantes, etc.) voir ma brochure : « Le Complexe d 'Œdipe », 
édit. Petite Fbsterie, Genève 1925* 'La femme âgée étant un symbole posi- 
tif, 1a femme inférieure un négatif de l'imago maternelle, c'est-à-dire impli- 
quant un choix objectai aussi éloigné que possible de cette image idéale mais 
défendue. Les deux courants de sensualité et de tendresse sont disjoints. Le 
courant sensuel se déplaçant sur un type inférieur et l'autre sur un type 
supérieur de femme, qui sexuellement devient Tabou. Le choix d'une 
épouse parmi les veuves ou divorcées (femme qui ont appartenu à un autre 
homme), est souvent aussi œdipien. 



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52 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l'épaule est cette région où il reçut un coup de poing mémo- 
rable de la part d'un adversaire. M, X,,, en outre a Je carac- 
tère capricieux d'une vieille coquette ; femme vieille et infé- 
rieure = déguisement par contraste de la mère, symbole qui 
nous ramène au rêve du gilet. Le vieux pardessus sanglé 
connue on les portait à une certaine époque, s'associe au 
corset comme le gilet* 

A la suite de ces associations et d'autres que je passe, 
je fais part au malade de mon interprétation homo- 
sexuelle du rêve et de ces pensées, A ce mot il s'écrie: « Ça 
me rappelle un autre épisode du rêve où nous (vous et moi) 
sommes couchés dans le même lit.,, et puis j'ai oublié la 
suite. » 

Si donc, en réalité , le persécuteur est haï par le moi, on voit 
que pour l'inconscient il représente inversement un « objet » ; 
c'est-à-dire un individu sur lequel le malade fixe ses désirs 
masochistes féminins. Sans le savoir, ce dernier tendait donc 
inconsciemment à désirer l'agression de ses adversaires, à se 
soumettre, à se livrer à eux : Il « libîdinisait » en outre/ cette 
passivité, On comprend dès lors pourquoi M. X... n'attache 
pas d'importance à la déchirure du pardessus, ne critique pas 
ce désordre dont le moi a honte et qu'il tente de masquer* Car 
pour l'inconscient ce symbole exprime une joie, un désir. 

Du fait du traitement, il transfère l'homo-sexualîté sur 
l'analyste, représenté maintes fois également comme un per- 
sécuteur ou un castra teur. 

Cette réaction éclaire d'une vive lumière sa tendance à la 
non -résista nce t tendance en effet contre laquelle il lutta vai- 
nement, car sou surmoi la lui imposait. Elle explique aussi 
l'exacerbation corrélative du fétichisme réexcité également, en 
tant que tendance masochiste féminine, par les persécutions 
extérieures (agressives). Elle rend compte encore de l'intense 
dépression concomitante, celle-ci résultant du sentiment de 
culpabilité inconscient, ou autrement dit, de cette tension spé- 
cifique par laquelle le surmoi réagit à l'excitation des ten- 
dances perverses. On discerne enfin, dans ce complexus inter- 
actif, l'action du mécanisme de V auto-punition. 

Le malade d'ailleurs en eut l'intuition. Il me disait : 
m C'est au fond comme si, 1 en laissant aller les choses, je me 



MEMOIRES ORIGINAUX. PARTIE MÉDICALE *" 53 



punissais moi-même t tellement j 'en souffrais ensuite. » Il sonf-. 
frit également beaucoup de son eloignement de sa mère, ou 
des jeunes filles, ou des gens de sa condition; de même que 
de sa privation des plaisirs sociaux. 

Telles furent, chez ce malheureux névrosé, les principales 
manifestations de masochisme féminin, 

Cette forme de perversion frappe surtout les hommes, étant 
donné qu J à une certaine dose du moins > elle est normale chez 
la femme, 

" Freud en a décrit ainsi les caractéristiques : i. Le sujet 
veut être traité comme un enfant tout à fait dépendant, et 
comme un enfant soi> qui doit être puni, {donc fusion d'infan- 
tilisme et de féminisme); 2. Il nourrit les fantaisies d'être châ- 
tré, coïté; parfois de gester. Dans presque tous les cas on se 
heurte, par dessous, à de V onanisme infantile ; 3. Le maso- 
chisme féminin repose sur le masochisme érogène primaire. 

C) Le masochisme érogène. — Le masochisme érogène, en 
son sens strict, consiste dans la production de plaisir ou de 
volupté par la souffrance ou la douleur. C'est la forme typique. 
Mais il comprend aussi, dans son sens élargi, la production de 
l'excitation sexuelle par une agression quelconque, subie par 
le sujet de la pai _ t de l'objet, cette agression n'étant pas forcé- 
ment douloureuse. 

Le lecteur aura relevé/ dans l'enfance de notre malade, cer- 
tains traits masochistes qui furent connue le préambule ou 
l'annonce des manifestations érogènes proprement dites qui 
surviendront à l'état adulte. Nous en mentionnerons mainte- 
nant quelques-unes (l'auteur de ces manœuvres étant toujours 
une femme-objet) : Volupté à être complètement ficelé (passi- 
vité) puis maltraité, ou souillé (symbole de coït masochiste) à 
se faire dpnuer sur un ton grossier des ordres vulgaires tels 
que faire les chambres, récurer, vider les eaux, faire la toilette 
de sa persécutrice (activité de femmes de chambre ou de mé- 
nage) etc, ; miction orale (symbole de la théorie infantile de la 
fécondation orale ; réalisée de façon masochiste et dans le rôle 
de la femme). D'autre part, il avait plaisir à assister à des 
rapports lesbiens alors que Tunique coït hétéro-sexuel qu'il vit 
l'emplit de dégoiit et le déprima (exclusion de l'homme, donc 



KMM 



54 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



du pénis, dans ses 'tendances voyeuses). Nous rappellerons en- 
core sa manie d'être étouffé qui rentre dans ce chapitre.. 

Ces derniers symptômes viennent donc compléter le tableau 
masochiste de ce cas; tableau, ajouterons-nous, qui correspond 
exactement à celui que Freud a tracé du masochisme dans son 
mémoire. 

Nous en extrairons le passage suivant, car il concerne la 
seule tentative que uous connaissions, d'interprétation psychi- 
que de cette perversion: « Tout phénomène intérieur met en 
jeu les pulsions sexuelles (Sexval iriebe) dès que son intensité 
dépasse certaines limites quantitatives. La douleur et la souf- 
france n'échapperaient pas à cette loi* L'excitation erotique 
concomitante serait un mécanisme infantile physiologique qui 
disparaîtrait dans la suite. Et c'est sur cette base abandonnée 
que se surconstruirait le masochisme psychique. » 



- V 



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MEMOIRES ORIGINAUX, 



PARTIE MEDICALE 



55 



CHAPITRE III 



Argument analytique 



■§■ 7^ I/E DUALISME FONCTIONNEL DU SURMOI, 

A. — Court exposé du problème. 

Le cas de névrose masochiste grave qui vient d'être relaté 
est fait pour tenter les esprits schématiques. Car il répond â 
une réelle condensation des trois formes typiques de maso- 
chisme et se prête ainsi à leur localisation en dopsy chique. 
Celle-ci va de soi : le moral sera attribué au « moi », le te fé- 
minin » au « surmoi » et V « érogène » au « ça jk Je laisserai 
de côté cette dernière forme qui constitue un problème meta - 
-psjrchologique extrêmement ardu (i) pour m'en tenir unique- 
ment à celui du surmoi que soulève directement l'analyse de 
ce cas d 1 idéal inconscient, de féminité ou de passivité. 

Au $ 3, nous avons fait allusion à la conception dualiste 
■du surmoi proposée par Freud , conception d'après, laquelle 
en effet cette instance représenterait en nous-même le principe 
de jouissance et le principe de réalité à la fois. L'acceptation 
de ce dernier implique, comme nous l'avons vu aussi, un acte 
ou un « fait moral )u Or nous avons reconnu, dans le féti- 
chisme de notre malade, l 'œuvre accomplie par le surmoi 
d'un mécanisme de déplacement et de concentration au moyen 
duquel diverses prototendances perverses furent dirigées en 
réel faisceau. convergent, sur des vêtements féminins définis. 
Ce symptôme cumulait ainsi et conservait "en lui l'énergie pri- 
maire de tendances : incestueuses, homosexuelles, maso- 
chistes- féminines et en mineure partie sadiques. Cet élément 

(ï) Voir sur cette question, quî englobe aussi celle du masochisme pri- 
maire 7 a Au *3elà du Principe de Jouissance », Freud. 



56 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sadique répondrait à cette hypersé vérité ou cruauté dont le 
surmoi fait preuve vis -à- vis du moi en tourmentant et punis- 
sant ce dernier de manière inflexible, 

Notre observation en offrait maints exemples frappants et 
associait à ce sadisme (1) comme c'est la règle^ un maso- 
chisme évident du moi, Tantôt c'est sur le sadisme du sur- 
moi que l'accent clinique est porté (obsession, scrupules) tantôt 
comme dans notre cas sur le masochisme du moi, ce dernier se 
livrant an surmoi et exigeant de sa part des pénitences ou des 
punitions (privations). Tel est le trait caractéristique des né- 
vrosés masochistes. 

Notre cas, d'autre part," nous offre précisément un de ces 
exemples d'exigence exagérée, soit Irypermorale, soutenue et 
réalisée par le surmoi : celle du renoncement non seulement â 
l'onanisme (infantile d'abord, pubéral ensuite) ce qui eût été 
moral simplement, mais encore à toute sexualité masculine en 
général (castration). 

Et alors nous nous trouvons placés devant un curieux para- 
doxe : celui d'un individu présentant un principe l^permoral 
en lui, et qui, cependant s'est manifestement comporté de 
façon très immorale. Il est vrai qu'il n'a cessé de réprouver 
ses instincts pervers tout en y succombant irrésistiblement. 
Ce cas par conséquent illustre la conception freudienne d'un 
surmoi pervers et hypermoral à la fois . 

■ 

B. — Le principe de l'identification. 

Le persécuteur, on s'en souvient,, était en même temps 
u objet homosexuel >k Par conséquent le désir d'être persécuté, 
battu , est. tout proche ici de celui d'être P objet d'une relation 
ou d'une agression sexuelle féminine de sa part : de même 
qu'originellement de la part du père (être étouffé, défloré, etc.) 
La situation récente de persécution correspond donc à un pro- 
cessus de régression, par déplacement, vers la situation ori- 
ginelle. C'est en raison de pareils faits que Freud conclut ainsi, 
à la fin de son mémoire :■ et Au fond, conscience (Gewissen) et 
morale sont liées à la domination et à la désexuaîisation du 

(1) Dont l 'origine constitue en elle-même un problème 'connexe et parti- 
culier que je laisserai de côté, n'envisageant ici que ses résultats lointains. 



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MEMOIRES ORIGINAUX. 



PARTIE MEDICALE 



57 



complexe d'CEdipe, Mais par le masochisme moral, la morale 
est de nouveau sexualisée et le complexe d 'Œdipe revécu, Il 
s'agit là d ? une régression de la morale au complexe d'CEdipe 
au détriment et de la morale et de P individu, car une large part 
de la conscience morale (évoluée) est ainsi sacrifiée au maso-, 
cliisme moral et va se perdre en lui, » _ 
" Evidemment Tintrojection du parent aimé implique en 
effet une désexualisatiorî du complexe d'CEdipe^ étant donné 
que par là l'objet œdipien est supprimé, Il devient objet idéal; 
En s J identifiant à lui, l'enfant y renonce « hédoniquement jk 
Mais y renonce-t-il vraiment? _■''.'.. 

Songeons un instant à un cas comme le nôtre, et nous se- 
rons portés à en déduire que l'identification suppose' deux or- 
dres de phénomènes : un phénomène hédoniquë (principe de 
jouissance) et un phénomène moral (principe de réalité)* 

Phénomène hédoniquë, — Le parent est introjecté, c'est-à- 
dire qu'il" persiste sous forme d'image intérieure ; le sujet le 
conserve en lui* Le ça ne le perd donc en aucune façon 
■ — étant donné qu'à ce niveau où règne encore 1* ignorance, du 
principe d'identité, ignorance qui est à la base de là symboli- 
que — image et objet ont même valeur et se suppléent entière- 
ment. Pour le ça, le complexe d 'Œdipe ainsi est en quelque 
sorte « sauvé » : C'est là la régression de la morale vers le com- 
plexe d'CEdipe. Le surmoi introjecté est instauré sbjet et va se 
plier à ses exigences : c'est pourquoi, sans savoir pourquoi et 
tout en luttant, notre malade se verra forcé à porter des corsets, 
des bottines , des vêtements féminins, à se maquiller, se tra- 
vestir, etc., /ou à jouer encore le rôle de la femme dans l'acte 
sexuel. Autant de symptômes par lesquels il réalise de façon 
substitutive son complexe d'CEdipe négatif ou renversé. 

L'on remarque d'emblée le caractère tout relatif de pareil 
renoncement. Ce dernier est apparent non réel. Ou mieux, sa 
réalité extérieure masque son irréalité psychique. Nous en 
concluons -donc, chez notre malade, à une oblàtivitê relative 
ou compensée par Vintrojection. C'est là le^ trait caractéristique 
de la névrose, Vêlement spécial qui la distingue de la psy- 
chose, Laforgue et Pichon nous ont montré en effet, qu'un dé- 
faut originel d'oblativité pouvait constituer le principe de la 
schizophrénie, Paffect primitif demeurant entièrement ftos- 



***■ 



5S REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sessij, au lieu de s'orienter vers une aptitude croissante au 
sacrifice. Selon la théorie de ces auteurs , nous aurions donc 
un état schizoïde en cas d'oblativité absente ou très compro- 
mise ; un état névrotique en cas d'oblativité mieux affirmée 
quoique insuffisante encore. L'évolution vers la psychose, ou 
vers la névrose serait une pure question de degré ou de dosage 
réciproque des aptitudes possessive et oblative. 

Dans ses lignes générales, cette tHèse nouvelle me paraît 
fondée et eu tout cas fertile. — Mais on pourrait lui reprocher 
d'être trop générale et S3iithétique et pas assez analytique ; 
ou en d'autres termes plus psychologique que clinique, du 
moins sous sa formule actuelle* Car elle semble précisément 
ne pas tenir un compte suffisant des processus si importants 
d'identification qui peuvent s'opérer aux stades préoedipiens 
ou œdipiens, donc à des stades postérieurs à celui du sevrage. 
A mon sens, en effet, c'est dans la formation du surmoi qu'il 
faut voir le facteur clinique décisif > car elle introduit au sein 
de l'appareil psychique le principe d'une régulation secondaire 
qui prévient la psychose et s'oppose à sa prédominance ou à 
son développement. Le sujet est sauvé du narcissisme intégral 
par le fait qu'il a introjecté V « objet », car cette introjection 
implique forcément en elle-même l'admission préalable de 
l'existence objective de ce dernier. C'est ce que tend à dé- 
montrer soit l'étude des complexes de notre malade, soit sur- 
tout son attitude pendant le traitement, au cours duquel, ayant 
produit un transfert thérapeutique authentique, il s'est donc 
comporté eu vrai névrosé, non en schizophrène. En effet il 
parvint, grâce à la cure analytique, à substituer à l'ancienne 
identification à la mère une identification au médecin. Et c'est 
dans la modification ou l'assainissement du surmoi» qu'il 
soit pervers ou hypermoral, que réside la tâche principale et la 
plus ardue aussi de l'analyste. Ce dernier, pour obtenir un ré- 
sultat valable et durable, devra en pareils cas orienter le malade 
vers de nouvelles identifications et porter toute son attention 
sur l'instance refoulante et non pas se borner à interpréter 
des rêves et des fantaisies, c'est-à-dire se préoccuper unique- 
ment du « refoulé », 

Conclusion. — L'établissement et l'affermissement de la 
fonction d'identification constituerait une vaccination contre 



. 



MEMOIRES ORIGINAUX* — PARTIE MÉDICALE 59 



/ 



la psychose. L'identification pathologique ou renversée déter- 
mine nne névrose. Notre malade qui révélait une oblativité 
primitive extrêmement restreinte puisqu'il n'est pas parvenu 
à consentir le sacrifice de la mère semble avoir été préservé 
d'une grave psychose par l'identification à celle-ci. L'identifi- 
cation répondrait souvent t même chez le normal, â un com- 
promis entre la possessivité et Foblativité. 

§8. — Le Phénomène moral. 

Ce malade d'autre part refoula sa masculinité ; donc beau- 
coup pins que le principe de réalité n'exigeait de lui. Cette ex- 
pulsion inconsciente et excessive de ses tendances normales ré- 
pond donc à un processus a hypermoral » en vertu duquel 
rintrojectîon masochiste de la mère-objet fut accompagnée 
d'une introjection de la mère-prohibitricej dont l'interdiction 
de la sexualité avait émané, En d'autres termes, ce processus 
aurait introduit en son âme le germe pervers et le germe moral- 
à la fois. Il .aurait impliqué la, perpétuation, le non-renonce- 
ment intrapsychique au complexe d'CEdipe négatif en même 
temps qu'une vive réaction morale contre lui ainsi que contre le 
complexe d'CKdipe positif. L'observation approfondie du ma- 
lade démontrait sans cesse eu effet que sa mère: était restée à 
ses yeux l'image et le critère de toute vertu, image à laquelle 
toute infraction était instinctivement rapportée en tant que cou- 
pable et punissable. Pareille réaction , par contre , fit complète- 
ment défaut vis-à-vis de ses autres parents, de son. parrain ou 
de ses maîtres dont Popinïon lui était assez indifférente, on 
même F incitait au mal, par -contradiction. Il est évident que 
la mort précoce du père joua ici un grand rôle. Ce cas rare 
semble donc, en définitive, réunir un certain nombre de condi- 
tions propre à la révision de' la conception dualiste du surmoi. 

Je serais tenté pour ma part de proposer une conception un 
peu différente. Kl le reviendrait à distinguer le phénomène 
hédonique du phénomène moral, et consisterait à rapprocher le 
premier du ça et le second du moi. Cette distinction qui pour- 
rait paraître, au premier abord, toute schématique et sans 
grand intérêt, apportera néanmoins quelque éclaircissement 
théorique et pratique à cette question si obscure. 



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60 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Un premier point à discuter n'est autre que cette hyperino- 
ralité du surmoi. Freud, on le sait, la rattache à une absorp- 
tion secondaire par le surmoi du sadisme ou de l'agressivité 
primitive restée inutilisable dans le inonde extérieur, Cette 
manière de voir semble confirmée par l'analyse d'un grand 
nombre d'obsédés ou de scrupuleux (Zwangsneurose) ; mais 
semble aussi moins évidente et moins facile à démontrer dans 
les cas où c'est le « masochisme du moi » qui prédomine et où 
il repose directement et se lie étroitement au masochisme éro- 
gène du ça. Dans notre cas, en effet, le sadisme primitif vrai 
n'existe que dans une proportion extrêmement faible par rap- 
port au masochisme, ïl m'est impossible ici d'aborder la discus- 
sion de ce problème. Aussi me bornerai- je à résumer briève- 
ment ma pensée. 

Dans le deuxième groupe de cas, on pourrait admettre une 
autre hypothèse en invoquant un argument biologique. 

Le principe, un peu abstrait, de riwpermoralité doit être 
ramené -aux fonctions cliniques plus précises du sentiment in- 
conscient de faute, ou mieux au besoin de punition. 

D'où vient donc dans les cas en question, le caractère exces- 
sif de ce dernier ? 

§ 9. — Les tendances individuelles 
- ' et les tendances raciales, 

■■ 

Nous classerons -en trois groupes les tendances individuelles: 
qui nous intéressent ici : 

1) Les pulsions perverses, c'est-à-dire ces énergies primi- 
tives, que Freud a dénommées « les composantes sexuelles 
partielles » et qui au cours du développement, après la pu- 
berté notamment, devront s'assujettir à l'instinct génital pro- 
prement dit et s'effacer derrière lui, tout en conservant un rôle 
de second plan dans la préparation de l'acte sexueL Citons* 
parmi elles, les tendances sadiques > masochistes, exhibition- 
nistes, voyeuses, etc. Si Tune d'elle demeure prédominante 
et indépendante dudit « primat génital », 3ious aurons une per- 
version ; ce fut précisément le cas de notre malade maso- 
chiste. En ce sens, elles peuvent être appelées : prégénitales. 
Leur caractère fondamental commun est de rechercher une 



mm 



MÉMOIRES ORIGINAUX- — ■ PARTIE MÉDICALE 6l 

jouissance pour elle-même à l'exclusion du but sexuel nor- 
mal, c'est-à-dire du rapport hétéro-sexuel destiné à la pro- 
création. 

2) Les tendances homo-sexuelles (ou féminines -passives 
dans notre cas)* 

3) Les tendances oedipiennes y édifiées sur le substrat, en 
grande partie héréditaire, de -l'inceste. 

Quant au fétichisme, on ne doit pas le considérer comme une 
quatrième forme de pulsion perverse, mais plutôt comme un 
élément de Tune ou l'autre d'entre- elles (retour partiel du 
refoulé)* Dans notre cas particulier,; comme. un mode d'expres- 
sion partielle des tendances masochistes et incestueuses. Ce. 
fait 11 *a pas échappé à Sachs : « Dans le fétichisme, écrit-il, 
une partie d'un complexe refoulé persiste dans le conscient, 
exactement comme un innocent souvenir-écran* derrière lequel 
se dissimule un trait essentiel de la sexualité infantile, -qui est 
fidèlement conservé » (1), - ■ - 

La psychanalyse a révélé la particularité de ces dites ten- 
dances individuelles perverses : elle consiste à développer le 
sentiment de faute et le besoin de punition les plus accentués. 
Leur caractère commun d'autre part est dé poursuivre des fins 
contraires aux intérêts et au bien de la race. On en peut con- 
clure que ce sentiment excessif de culpabilité répondrait à une 
réaction automatique du génie de l 'espèce menacée contre les 
désirs individuels qui la menacent le plus hautement t réaction 
qui serait comme un reflet de la phylogénèse dans l'onto- 
genèse. Les tendances perverses et homo-se-xuelles, en effet, 
ont dû forcément apparaître comme des facteurs supposant et 
les incestueuses comme un facteur nuisant à la perpétuation et 
à la qualité de l'espèce. 

Il s'agirait ainsi d'une rigoureuse mesure de défense ou de 
prophylaxie de caractère excessif , comme on en -voit -d'autres 
exemples biologiques, chaque fois que la jmture veut assurer 
l'exécution de ses desseins ancestraux; Dans de tels cas. elle 
pèche volontiers par excès. Qu'on songe seulement au nombre 
incalculablement exagéré de spermatozoïdes ou d'ovules qu'elle 
produit du haut. eu bas de l'échelle animale. 

(1) D r Hanns Sachs : L'origine des perversions. Revue internationale de 
Psychanalyse t 1923. 






62 



KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Ces brèves considérations me permettront maintenant de 
formuler une définition biologique du principe moral et de 
hasarder une explication de son origine. 

À l'origine,- le principe moral correspondait à une disposi- 
tion innée de Vêtre à réagir contre tonte tendance contraire aux 
exigences et à la conservation de l'espèce. Cette réaction est in- 
consciente et opérée par Je sttrmoi à la suite d'une identifica- 
tion quelconque. Elle constitue la base de la moralité et de la 
conscience futures } dans laquelle, à un plan supérieur, l'élé- 
ment <c social » se superpose à Vêlement « racial ». Si chez le 
névrosé, le surmoi intensifie cette réaction répressive , cela 
vient précisément de l'intensité correspondante et probable- 
ment constitutionnelle des excitations perverses ; et du fait 
aussi que dans le cours du développement, ces dernières sont 
ressenties comme de plus en plus dangereuses et inadmissi- 
bles, de plus en plus réprouvées par la société et ses lois. 
I/état adulte est, en effet, défini par l'exercice des tendances 
procréatrices, c'est-à-dire hétérosexuelles exogames (l'objet 
étant choisi dans l'autre sexe et en dehors du cercle familial). 
Westermark, de son côté, termine son vaste et classique ou* 
vrage sur le concept moral par ces ligues : « La société est la 
balance de la conscience morale, Les premiers jugements mo- 
raux n'ont pas exprimé les sentiments personnels d'individus 
isolés," mais ceux de la collectivité... ce qui explique leur gé- 
néralité, leur désintéressement et leur impartialité a ppa l'en- 
tes )> (i). Il était indiqué de rapprocher cette conclusion de cel- 
les plus récentes des analystes. Ajoutons que ces derniers 
voient dans l'identification le germe du moi social, c'est-à-dire 
moral aussi. Quant à Tiiitensité si remarquable des tendances 
auto-punitives de notre malade et à<ts dépressions qui coïnci- 
daient avec les poussées de fétichisme, elle s'explique précisé- 
ment par le fait que ce dernier réalisait un vrai cumul de per- 
versités. 

Et parmi l,es tendances citées, ce sont bien les pulsions per- 
verses pures du ça qui déclenchent le plus fort sentiment de 
culpabilité ; car elles menacent plus directement l'espèce que 
les oedipiennes, par exemple. Même remarque en ce qui con- 



(ï) Origine et développeineiit du concept moral, Westennark, Leipzig 1909, 



mémoires Originaux. — partie médicale 63 



cerne les homosexuelles , intiment liées d'ailleurs, dans notre 
cas, aux masochistes. Ces considérations viennent éclairer 
les réactions conscientes si pénibles qui accompagnaient l'atti- 
tude de non -résistance â l'égard des persécuteurs. Ces réac- 
tions dépressives résultaient des sévices dû surmoi contre 
le moi , le premier punissant inexorablement le second pour 
avoir réalisé des symptômes homosexuels déguis es, c'est-à-dire 
« antiraciaux ». Et pourtant il faut admettre que dans cette 
conception, le punisseur est certes plus coupable que le puni. 
Nous avons relevé, en effet, la double innocence du moi y d'un 
moi qui n'aurait eu qu'un désir, celui de défendre ses intérêts 
les plus légitimes, et d'un moi, au surplus, qui aurait réprouvé 
les symptômes qu'il réalisait s'il avait eu la moindre notion 
de leur nature cachée. Et corrélativement, nous avons indiqué 
que le surmoi constituait une instance correspondant précisé- 
ment, par l'effet de Vintrojection, à l'organisation des tendan- 
ces féminines passives. Il serait donc juge et prévenu tout à la 
fois. Tel est le fameux paradoxe de la névrose que sous entend 
la conception dualiste du surmoi. 

Mais celle-ci soulève d'autres problèmes et de plus épineux 
encore ; celui notamment de l'identification hédonique au pa- 
rent du même sexe, processus normal au moyen duquel l'en- 
fant tente d'apporter une solution au complexe d 'Œdipe : soit 
chez le garçon au père, pour lequel il éprouve pourtant des sen- 
timents de' jalousie et de haine. C'est là une opération qui 
semble psychologiquement difficile, sinon paradoxale, bien 
qu'elle permette au jeune garçon (ce en quoi réside justement 
son caractère hédonique) de conserver des rapports empreints 
de tendresse avec sa mère à laquelle^ il a dû renoncer comme 
« objet" », [Désexualisatioii ou destruction du complexe 
d'CEdipe, de Freud.] 

C'est en réfléchissant à ces difficultés que j'ai été amené à 
me placer à un point de vue un peu différent qui m'a paru sus- 
ceptible d'éclairer certains points. Il consiste comme je l'ai dit 
plus haut, à dissocier dans l'identification le phénomène moral 
du phénomène hédonique (principe de la dissociation), 



m/a 



64 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



§ 10. — L'INTXOJECTION MORALE, 

On peut concevoir le premier acte vraiment moral comme ré- 
pondant, en langage phylqgénique, au premier sacrifice de 
l'invïdu à la race, ou de façon' concrète, à la communauté* au 
chef; en langage ontogénique, de V enfant à la famille, et, nous 
élevant d'un degré, de l'individu à îa société. Et cet acte est 
moral en tant qu'il implique la reconnaissance de l'objet et de 
la loi. Un tel sacrifice, nous l'avons vu, n 3 a pu être accompli 
par notre malade, lequel s'est adressé à un compromis psycho- 
logique : l'identification. Et celle-ci en outre aurait instauré 
une nouvelle fonction morale et perverse à la fois : le surmoi. 
Par contre, ces faits contradictoires me semblent changer tota- 
lement d'aspect à la lumière du principe de la dissociation. 

Il est évident qu'il faut laisser le masochisme érogène au 
ça. Mais, je serais tenté de ramener à cette instance le maso- 
chisme féminin lui aussi. En effet ces deux tendances me pa- 
raissent des plus pa rentes • Leurs formes respectives diffèrent, 
mais leur essence et leur nature sont indentiques: elles sont tou- 
tes deux masochistes au premier chef* Le masochisme est donc 
ce que j'appellerai : la tendance dominante de notre malade. 

Comme en musique, cette u dominante » enveloppera l'ac- 
cord tout entier. Elle vibrera à chaque excitation, et dans 
l'excitation œdipienne plus que dans toute autre, Ce qui dis- 
tingue en fait le masochisme féminin de l 'érogène, c'est l'appa- 
rition de l'imago maternelle, de la mère-objet iutrojectée; maïs 
cette innovation ne les distingue pas en principe. Car, à mon 
.sens, le traumatisme originel ou les expériences œdipiennes 
vécues n'ont fait qu'apporter un aliment ou un matériel utili- 
sable à la tendance dominante préexistante. 

Du fait de cette mti*ojection purement hédonique, il se for- 
merait ainsi au niveau même du ça, une sorte d'organisation 
nouvelle de la libido que j'ai proposé d'appeler, quelque baro- 
que que ce terme paraisse, le surça. A l'instar de la forma- 
tion du surmoi au niveau du moi, celle du surça correspon- 
drait à la réponse du ça au principe de réalité. Mais la ré- 
ponse est positive dans le premier cas : il s'agit d'une adapta- 
tion vraie ; elle est négative dans le second : c'est une pseudo- 
adaptation. En effet l'activité des pulsions sadiques du ça, 



MEMOIRES ORIGINAUX. — PAKTIE MÉDICALE 65 

inutilisables dans le inonde extérieur, va se retourner contre 
le surça. \ elle est donc maintenue par ce compromis. Clinique- 
mentj nous l'avons vue à l 'œuvre de façon négative dans cette 
méchanceté passive du malade vis-à-vis de sa mère elle-même y 
vis-à-vis des jeunes filles et dès femmes éprises de lui. Les 
femmes de bas étage par contre lui permettaient de se manifes- 
ter plus directement , leur qualité trompant la censure du 
complexe cPCEdipe. Par ce compromis* le complexe d'CIidipe, 
de son côté (positif et négatif) est maintenu également dans 
toute sa perversité première et projeté sur ces femmes grâce 
au subterfuge du fétichisme. 

De la sorte, le sacrifice de la tendance individuelle domi- 
nante â l'espèce est fictif. Cet homme ne procréera point. In- 
versement, au niveau du nioi-surmoij la réponse est positive 
en ce sens que ce système s'applique, par les réactions de cul- 
pabilité et de punition sus-indiquées, à défendre l'espèce, soit 
la société et la famille, contre les tendances du ça, et cela en 
orientant l'individu vers le a choix héréto-sexuel exogame », 

Cette conception l que je ne peux qu'esquisser ici > tendrait 
donc â ramener l'appareil' ps3^chi que à deux S3'stèmes fonda- 
mentaux opposés Tun à Tautre et appelés à entrer en conflit : 
i û Le système ça-surça, avocat de la jouissance, et de nature 
individuelle. 2° Le S3'stème moi-surmoi, avocat de la réalite, 
et de nature sociale/ C'est alors dans ce dernier que le maso- 
chisme brisant ses liens originels avec la sexualité } prendrait 
son caractère moral ? alors que le surça demeurerait l'instance 
où s'est organisé le masochisme féminin. Cette différenciation 
en deux systèmes inverses me semble propre à éclaircir et sim- 
plifier la notion de conflit moral, base des psycho-névroses; 

En ce qui concerne notre cas, nous aurions ainsi deux phé- 
nomènes à considérer: 

i° Une fixation masochiste sur la mère-objet, au niveau du 
premier système (i), 

2* Une introjection de l'élément moral représenté par là 

mère-prohibitrice au niveau du second (2). Donc, introjection 

■ ■ 

(1) On plus exactement ; une pulsion masochiste projetée sur le père- 
persécuteur (identification à la mère-objet) ; une pulsion sadique accessoire 
projetée sur la. mère-objet. 

(2) Introjection favorisée pa^ le caractère autoritaire de la mère, et inver- 
sement par ]e caractère effacé et la disparition précoce du père* . 

IlEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 5 



^^■«H 



66 REVUE FRANÇAISE DÉ ."PSYCHANALYSE 



hédonique maternelle d'un côté ; introjection maternellement 
morale de l'autre, Bssayons maintenant d'envisager sous cet 
angle les problèmes mentionnés plus haut que nous avons lais- 
ses en suspens. 

A. La dêsexualisatïon du complexe d'Œdipe* — C'est le 
premier processus que le concept de l'introjection morale dis- 
sociée pourrait, dans des cas analogues, rendre plus clair. Il 
reprendrait même, par elle, son sens véritable. Ce problème 
est d'ailleurs connexe à celui de l'identification et je le traiterai 
d'un seul tenant, 

Telle que Freud l'avait formulée, la conception du surmoi 
prêtait à certaines critiques. L'une d'elle a été lancée par 
Jones (i) : « La nécessité de la désexualisation, dit-il, n ex- 
plique pas clairement par quel prodige le garçon introjecte nor- 
malemement le parent liai, celui qu'il a toute raison de crain- 
dre, le rival ou l'obstacle à ses désirs : le père et n 'introjecte 
pas au contraire le parent aimé, celui pour lequel il éprouve 
des sentiments franchement sexuels : la mère, » Il est arrivé 
souvent aux psychanalystes en effet d'être plus empruntés de- 
vant la santé ou l'habituel que devant la maladie, À ce titre, 
le développement instinctif de notre malade serait plus saisis- 
sable que celui de 1* homme normal. Car on est porté à s'iden- 
tifier, â ressembler à ce qu'on aime, non à ce qu'on déteste. 

Les quelques cas, malheureusement peu nombreux, d'indi- 
vidus normaux que j'ai pu observer, m'inclinent à penser 
qu'on découvre presque toujours dans l'inconscient un com- 
plexe homo- sexuel. De ce fait, le concept de l' introjection dis- 
sociée serait d'utile application. 

Nous aurions le tableau suivant: i q introjection constante 
et variable du parent aimé dans le surça. Cette identification 
serait au service du complexe d 'Œdipe et la résultante de deux 
facteurs, la tendance dominante et l'expérience. On remarque 
en effet que l'enfant a de la disposition à fixer ou projeter ses 
tendances inconscientes sur les « objets » qui l'entourent (pa- 
rents, frères et sœurs, éducateurs, etc.), un peu au gré des 
circonstances et des traumatismes, 2* Dans le surmoi, l' intro- 
jection du principe moral, représenté le plus souvent par le 

(i) Op. cit. 



MEMOIRES ORIGINAUX. 



PARTIE MEDICALE 



67 



père -autorité, ou parfois par la mère, ou encore par les deux 
à la fois. Cela devient maintenant indifférent au point de vue 
théorique, De la sorte nous n'aurions plus ce mélange em- 
brouillé de morale et d'inceste ; nous n'aurions plus de morale 
sexualisée, masculine ou féminine- Il n'y aurait dès lors 
qu'une morale éducative ou inipérative, de nature essentielle- 
ment prohibitrice . Le surinoi demeure, sans qu'il y ait plus 
de contradiction dans les termes, le résidu univôque de ce 
principe de conservation et de préservation de la famille et de 
la société. " 

Cette introjection ontogénique va alors s'incorporer à Pins- 
tan ce morale phylogénique, latente jusqu'ici, et lui apporter 
ainsi une base réelle, un contenu concret. Cette dernière en 
retour lui communiquera son caractère excessif et fera d'elle 
l'instance hyper sévère que nous savons. 

L' introjection morale aura des résultats très importants. 
Elle contribuera à l'abandon de la haine et de la révolte, â la 
cessation de l'attitude de rivalité. Car elle implique que l'en- 
fant, en la faisant sienne, a accepté l'autorité. Dès lors il 
pourra conserver l'amour et la sollicitude des parents à laquelle 
il tient tant 

L' introjection morale par conséquent entraîne une véritable 
désexualisation ou « sublimation de la haine » et surtout dans 
les cas courants, si difficiles pourtant â expliquer auparavant „ 
où celle-ci se colorait de sadisme . ■ * 

Un dernier mot encore sur ce sujet. On aurait tendance, 
me semble-t-il f à abuser de ce terme d'identification. Si notre 
malade revêt un corset, est-ce à dire qu'il s'identifie vraiment 
à sa mère ? Ne serait-il pas plus juste de conclure que , par ce 
moyen ou ce prétexte, il satisfasse surtout un désir masochiste 
primaire auquel le traumatisme eût apporté cette bonne pâ- 
ture. Le point important dans toute analyse serait ainsi de 
découvrir la tendance dominante et de rechercher attentive- 
ment le rôle et la part qu'elle aurait prise dans la symptomato- 
logîe toute entière. Il est certain qu'un ça sadique-voyeur 
communiquera au complexe d'CEdipe un tout autre caractère 
qu'un ça masochiste-exhibitionniste passif. 

B) La castration. — Ce complexe, dans lequel Freud in- 
cline à voir le germe de la future conscience morale, est très 



■k^B^^B^^BMte 



68 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

> 

fréquent chez les névrosés des deux sexes. Mais il "prend une 
forme et une valeur très spéciales chez la femme. Nous ne 
nous occuperons ici que du problème du complexe de castration 
chez l'homme. 

Celle-ci y dans la majorité des cas, semble impliquer une va- 
leur morale :, sanction, punition de la sexualité génitale, et 
par extension, de l'inceste en général* C'est sous cette forme, 
jusqu'ici du moins, que nous l'avons présentée chez notre ma- 
lade. Or nous sommes en droit maintenant de nous demander 
si cette interprétation est en tout point fondée. Avant de ré- 
pondre à cette question, je me reporterai au rêve du gilet dans 
lequel, on s'en souvient, la fantaisie de castration était intime- 
ment liée à une fantaisie de défloration. Àlexauder, au nom de 
sa théorie des rêves couplés (i), verrait dans la première une 
punition pour la seconde, tendant à rétablir le bilan de culpa- 
bilité et à apaiser le surmoi. Mais cette manière de voir prête 
s. discussion. 

Ce rêve m'est un exemple, parmi un grand nombre d'au- 
tres ou de fantaisies produites.au cours de l'analyse, de cette 
association intime du complexe de castration avec une fantai- 
sie masochiste-féminine typique. Aussi me semble- 1- il plus 
conforme aux faits de le ramener, lai aussi, à un simple désir 
pervers plutôt qu'à une sanction morale. Cette interprétation 
cadrerait mieux avec l'allure générale du cas. Nous nous trou- 
verions ainsi placés devant une réaction analogue à celle qui se 
produisit à Y égard du complexe d'CEdipe, c'est-à-dire à une 
stimulation de la tendance dominante par l'expérience vécue. 
Mais ici il s'agirait de réprimandes que l'enfant s'attira de la 
part de la mère à cause de son habitude d'onanisme. On peut 
supposer qu'elle en vint même aux 'menaces : « Si tu conti- 
nues, ou te coupera ça ! i>. Mais j'emprunte à d'autres cas 
cette formule classique ; dans celui-ci> une telle menace de- 
meure problématique. Peu importe d'ailleurs, car le point cer- 
tain est que dans les deux situations, nous constatons une ré- 
gression de la morale au complexe d'CEdipe masochiste, et que 
cette régression dépouille le phénomène de son caractère mo- 
ral. En effet, dans le rêve du gilet, il n'est question de crainte 

(i) Voir à ce sujet : *c A propos des rêves couplés w. Aïexander. Revue 
internationale de Psychanalyse. 






MÉMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE MÉDICALE 69 



i)i d'angoisse quelconque. Et notre malade en produisit de 

nombreux autres analogues, ayant trait â la castration, dans 
lesquels la tonalité affective était' également positive et agréa - 
ble } tonalité qui semble exclure î 'hypothèse 'd'une punition si 
cruelle et qui aurait si douloureusement blessé un narcissisme 
masculin normal. C'est en quoi son cas offre tant d'intérêt. Ce 
point de vue permettrait finalement d'interpréter ce rêve avec 
facilité, 

La castration supprimant l'attribut masculin» supprime 
également l'attribut féminin : la déchirure siégeant sur la 
pointe du gilet est, comme elle, triomphalement arrachée. Ce 
fait demeurerait obscur dans l'hypothèse envisageant la -cas- 
tration comme une sanction de l'onanisme ou de l'inceste mas- 
culins. Inversement, il devient plus clair dans la nôtre où ce 
double arrachement, plus* la défloration, sont considérés com- 
me la commune satisfaction à* un triple désir masochiste de 
mutilation. De tels désirs, on le sait,, sont caractéristiques du 
masochisme, et c'est grâce aux progrès amenés par un traite- 
ment analytique qu'ils parviennent en général » à s'exprimer 
ainsi sous leur forme hédonique et pure. 

Nous serions donc placés, en fin de compte, devant une si- 
tuation analytique, non pas de culpabilité et de punition, mais 
bien perverse simplement. Et, après en avoir observé plu- 
sieurs exemples chez d'autres malades, j'en suis venu à pro- 
poser j pour les définir, le terme de : pseudo-morales, ayant 
écarté celui de « sentiment libidineux de culpabilité » qui sonne 
trop mal en français. 

Ces situations pseudo-morales masochistes, qui nous ra- 
mènent au niveau . du système ça-surça, doivent être distin- 
guées, par conséquent, du vrai sentiment moral de faute et du 
vrai mécanisme de punition qui sévissent au niveau du sys- 
tème moi-surmoi. 

Or cette distinction n'offre pas qu'un intérêt, uniquement 
théorique. Car, en retenant l'attention de l'analyste, elle l'ai- 
dera à ne pas confondre, dans une situation punitive donnée, 
ce qui revient à un vrai processus moral et ce qui revient à 
un processus pseudo-moral. En pratique/ de telles situations 
ambiguës ne sont pas rares et sont souvent dangereuses pour 



70 * REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



K-B^t^^_ 



le médecin. Qu'il lui advienne, en effet, dans ses explications, 
de prendre pour de l'auto-punition ce qui n'en est pas, et il 
verra alors persister ou même redoubler chez son malade les 
manifestations masochistes d'un côté, la dépression et les réac- 
tions thérapeutiques négatives de l'antre. 

En telle occurrence, le mieux sera souvent de s'en tenir uni- 
quement à l'analyse du masochisme érogène.dès qu'on sera 
parvenu à le démasquer sous le voile, parfois opaque et dérou- 
tant, du masochisme moral. On s'appliquera ensuite à décou- 
vrir, s'il en est, les traumatismes qui l ? out déclenché ou les 
expériences dans lesquelles il s'est développé ; à rechercher 
peut-être l'action cachée d'un sadisme primaire, dont il serait 
le renversement contre le propre sujet ; bref à mettre au jour 
ses facteurs et ses mécanismes étiologiques possibles. Ces mé- 
canismes une fois « abréagis », ou pourra alors, mais alors 
seulement, inviter le malade et même exiger de lui avec fruit 
qu'il renonce à sa tendance perverse. Du même coup, son sur- 
moi s'apaisera et l'on assistera à une grande amélioration de 
l'état subjectif, C'est ce qui s'est précisément passé chez notre 
malade: Il conviendra ensuite de l'orienter, en « travaillant » 
ce surmoi, vers une identification morale plus saine et moins 
infantile, celle an médecin par exemple, avec toutes les con- 
ceptions adultes et scientifiques qu'elle sous-entend. 

Si bien que, quand nous prétendions plus haut que notre ma- 
lade, malgré que sa vie privée eût un aspect si immoral, était 
tout de même doté d*uu surmoi, ou comme dit aussi Freud, 
d'un moi-idéal hypernioral, le lecteur nous aura sans doute 
accusé d'énoncer là un de ces paradoxes choquants dont les 
analystes seuls ont le secret. Cette impression sera, je Tes- 
pèr, corrigée, si nous énonçons maintenant en langage plus 
scientifique que la moralité de ce névrosé était 1 d'un autre 
ordre que celle des gens normaux : elle était simplement 
une pseudo-moralité masochiste. Elle avait simplement pour 
base un faux sentiment hédonique de culpabilité. 

C) La double persistance de V auto-punition -malgré le refou- 
lement ; et du sentiment de culpabilité malgré V auto-puni- 
tion.' — C'est là un problème épineux, ou un paradoxe, qui a 
donné de la tablature aux analystes. Il revient à savoir pour- 
quoi et comment le surmoi se comporte comme s'il n'y avait 



3-- 



MEMOIRES ORIGINAUX. 



PARTIE MEDICALE 



7 1 



pas eu de refoulement, Freud résout la question en deux mots. 
Faisant allusion aux tendances agressives des obsédés, il s'ex- 
prime ainsi ; « Le refoulement de Tafîect a pour résultat que 
l'agression apparaît au moi non comme impulsion niais comme 
simple idée. Mais l'affect reparaît ailleurs. Le surmoi se com- 
porte -donc comme s'il nV avait pas eu de refoulement et 
comme si l'excitation agressive lui était littéralement connue 
avec tout son caractère affectif. Il traite alors le moi en consé- 
t££it mi sentiment de culpabilité et supporter une responsabi- 
lité. Or cette énigme n'en est pas Une, car ce comportement du 
surmoi est parfaitement compréhensible, La contradiction, au. 
niveau du moi, prouve simplement "que par le refoulement, 
celui-ci p'est fermé au ça, mais est resté accessible aux in- 
fluences du surmoi » (i). Cette argumentation démontre la né- 
cessité d'admettre une instance morale inconsciente, c'est-à- 
dire une instance morale qui connaisse et comprenne le lan- 
gage et les proce$sus de l'inconscient. C'est là un, point sur 
lequel Àlexander a beaucoup insisté et qui résoudrait le para- 
doxe de, la névrose, dans laquelle c*est le moi -innocent qui 
« écoperait » toujours. Elle démontre d'autre part un méca- 
nisme particulier au moyen duquel l'affect sadique refoulé 
dans le ça serait réabsorbé par le surmoi puis par lui retourné 
contre le moi (sadisme du surmoi exagérant les excitations 
punitives contre le moi) sous forme de critique et de persécu- 
tion, Il semble donc, en fin de compte, qu'elle fasse du surmoi 
quelque chose qui serait exactement le contraire d'une instance 
morale, étant donné qu'elle tendrait ainsi, en se mettant au 
service du ça, à défaire partiellement le refoulement opéré par 
le moi. Cette question est d'ailleurs fort complexe, mais, pour 
nous, il serait préférable de s'en tenir, jusque plus ample in- 
formé, â une conception moins « dramatisante » et peut-être 
plus simple, des faits, * ' 

Pour nous, le comportement du surmoi est logique en, ce 
que sa fonction serait purement biologique et morale et consis- 
terait précisément à réagir par une surtension spécifique con- 
tre toute excitation perverse d'où qu'elle vienne et qu'elle soit 
refoulée ou non. Or la névrose est définie par l'intensité et la 



(i) a Angoisse, Inhibition, Symptôme ». 



■ 



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nm^i^qBH^^^^^m 



7 2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



persistance de ces excitations au niveau du ça-surça f excita- 
tions qu'en tant qu'instance inconsciente, le surmoi démasque 
sous leurs multiples déguisements et symbolisations, et qu'en 
tant qu'instance biologique, il s'efforce de faire cesser à tout 
prix. Il sévira donc aussi longtemps qu'elles persisteront, sous 
une forme ou sous une autre. Sa réaction est donc logique si on 
cesse de le considérer comme le protagoniste ou le représentant 
de tendances sadiques. Mais elle devient illogique et obscure 
si on persiste à voir en lui, dans un cas comme le nôtre par 
exemple, le représentant de tendances masochistes féminines, 
D J où lui viendrait alors son caractère sadique et ky persévère ? 
Et puis, une excitation punitive et une excitation coupable ne 
semblent-elles pas dynamiquement ou fonctionnellement par- 
lant, s'exclure Tune l'autre 3 Sinon le conflit moral fondamen- 
tal sur lequel repose la névrose serait incompréhensible et son 
principe compromis* 

Il est vrai qu'il devient alors difficile de s'en tirer sans faire 
appel à une nouvelle. organisation que j'ai nommée le surça, 
et qui semble venir compliquer le tableau au lieu de le simpli- 
fier. Mais cette complication est plus apparente que réelle. Il 
faut bien admettre que le ça, par sa périphérie, mettons, soit 
entré une fois en contact avec le principe de réalité ou avec le 
moi. Et l'hypothèse qu'il ait été modifié, en ces points de con- 
tact, par ce principe, n'est pas inadmissible. Ne voyons-nous 
pas cette partie modifiée à l'œuvre en clinique psychiatrique 
dans l'autisme par exemple, ou dans de nombreux cas où îa 
réponse au principe de réalité est négative et où la formation 
du surça s'est mal effectuée, Si même elle n'a pas échoué. 
Ce surça d'autre part ayant pris contact avec les notions de 
langage et d'identité, ne pourrait-il être l'agent de la symbo- 
lisation et du déguisement ? 

Mais devant tant de points d'interrogation, et de si redou- 
tables, il est plus prudent de s'arrêter. Ne vaut-il pas mieux 
poser âes^ problèmes que de les résoudre 'mal. Quoi qu'il en 
soit, répétons pour conclure que la névrose est un mal injuste 
où le moi endure et souffre malgré son innocence et son irres- 
ponsabilité. Or la psychanalyse nous offre le meilleur moven 
de mettre fin à cet état de choses. Car, si les autres méthodes, 
même celle de Coué, sont à même de modifier le surmoi en 



MÉMOIRES GBIGINAUX, — PARTIE MEDICALE 7J 



amorçant de nouvelles identifications, elle seule parvient à 
rouvrir sainement les communications entre le ça et le moi, 
Or, c'est dans ce rétablissement de communications intérieures 
entre l'instance primitive individuelle (ça-surça, dévoué au 
Principe de Jouissance) et l'instance évoluée sociale (moi-sïir- 
moi, soumis au principe de réalité) y communications coupées 
par le refoulement hypermoral, que réside précisément la v 
condition première et indispensable de^ la guérisôn. 



Critique des notions de surça et de pseudo-morale 



Par À. Hesnard, 



Je ne trouve pas itiutile la tentative courageuse de M. Odier „ qui 
permet probablement d'expliquer plus clairement que le schéma de 
Freud certains cas particuliers — r comme ceux dont le rapporteur 
vient de donner les si intéressantes observations; Mais en cherchant 
à créer de nouveaux termes et même à substituer " de nouvelles 
notions à celles de, la théorie psychanalytique originelle, M\ Odier 
s'expose â des critiques* Assurément ce n'est qu'après de longues 
méditations psychologiques que ces critiques pourraient être utile- 
ment exprimées* Mais d'ores et déjà les idées de M. Odier me parais - 
passibles des reproches que voici : 

Tout d'abord sa notion nouvelle du surça est bien obscure. On 
conçoit fort bien, dans le schéma freudien, le rôle d'un surnioi, 
c'est-à-dire, d'une i instance supérieure, édifiée comme au-dessus 
des jugements et tendances de !a personnalité-noj'au et capable, 
en vertu d'influences précoces émanées de la constellation parentale 
puis perfectionnées par la culture sociale, d'en inhiber ou d'en con- 
damner les décisions ou les impulsions ; il y a là comme un élar- 
gissement de la censure, fonction inconsciente dans son mécanisme 
mais participant à la personnalité elle-même et, de ce fait, suscep- 
tible de se charger de toutes les énergies instinctives neutralisantes 
de l'idéal, — que celui-ci soit archaïque ou élémentaire ou qu'il soit 
d'un ordre éthique et moral plus élevé... Mais qu'est-ce qu J une ins- r 
tance n J ayant aucun rapport d'origine avec le moi, avec la person- 
nalité, et édifiée uniquement sur une complication de l'élément 
anonyme,, extra-personnel de l'esprit? En quoi diffère-t-elîe du 
ça lui T même ? Bt a-t-on avantage à concevoir un système psychique 
de ce. genre en même temps d'une grande complexité (puisque ren- 



74 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



fermant un résumé des affinements héréditaires ou des coercitions 
collectives) et cependant resté, au cours de révolution, entièrement 
en dehors de l'individu psychique ? 11 y a dans cette conception une 
sorte d'anthropomorphisme, encore plus flagrant que celui qu'on a re- 
proché à Freud et qui implique la possibilité d'un morcellement d'une 
hétérogénéité de l'esprit humain à la manière des conceptions n^s- 
tiques et religieuses d'autrefois. 

Ensuite — et cette critique est plus grave, elle paraît en opposi- 
tion avec les faits d'observation — ce surça, n'ayant aucun lien 
d'origine ni de nature avec le moi, reste eti dehors de sa pathologie. 
Ce qui a comme conséquence de réduire à néant la conception , élar- 
gie, du narcissisme, telle qu'elle apparaît actuellement dans l'esprit 
de la doctrine de Freud. Dans beaucoup d'états morbides, le poison 
pathogène du sur moi s'explique, parce que l'aptitude narcissique 
du malade s'étend du moi à ce surmoi — et cela tout naturelle- 
ment y puisque entre ces deux éléments de l'esprit il n'y a qu'une 
différence de hiérarchie ou de sens. Ainsi dans la mélancolie, le sur- 
moi triomphe dans la condamnation du moi parce que toute l'énergie 
pathogène accumulée par le narcissisme s'est reportée sur cette ins- 
tance supérieure ; ce qui a' pour effet que l'individu se venge de lui- 
même comme d'un autre. De même, mais inversement, dans la 
manie, l'énergie narcissique, trouvant une autre voie opposée, 
abandonne le surmoi pour se réfugier sur l'objet de la condamna- 
tion ; ce qui a pour effet de faire. tomber de façon explosive les ri- 
gueurs de la censure et de faire apparaître au grand jour le nar- 
cissisme â nu du sujets II y aurait des quantités d'autres exemples 
à donner, qui tendent à faire admettre que ce que M, Oâier appelle 
surça est en réalité un t surmoi, c'est-à-dire un élément de l'esprit 
en relation intime avec la personnalité dont il n'est qu'une formation 
réfléchie quoi qu'antagoniste. 

Je suis tout à fait d'accord avec Freud pour donner de plus en 
plus d'importance au narcissisme, dont nous ignorons encore les 
multiples et extraordinaires aspects. Plus je perfectionne mou 
expérience psychanalytique, et plus je m'aperçois que la provision 
d'énergie affective qui s'extériorise sur l'objet est peu intéressante 
à côté de celle qui, même normalement, reste fixée ou retourne au 
sujet ; or ce n'est pas seulement au moi lui-même qu'elle s'attache 
ainsi ; c'est aussi au surmoi. Et l'on ne peut expliquer eu aucune 
façon le mécanisme de bon nombre d'états morbides si l'on ne con- 
serve précieusement cette notion féconde du moi idéal, fondement de 
la conception freudienne. 

J'ajoute qu'à mon avis M. Oâier a tort de s'indigner que la 
psychanalyse orthodoxe voie le rudiment d'une morale dans ce 
qu'il appelle, d'un terme un peu péjoratif, une « pseudo-morale ». 
Il n'y a pas de pseudo-morale. Ou plutôt ce que M s Odier appelle 
ainsi est bien la racine première — au sens de la psychologie gêné- 



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'MEMOIRES ORIGINAUX. 



PARTIE MEDICALE 



75 



tique — du sens moral du civilisé et de l'adulte. La lot, du talion 
et plusieurs des inhibitions ancestrales barbares qui en forment le 
fond sont bien les premières expressions psychiques de la répres- 
sion instinctive telle que la cultive encore empiriquement notre 
morale de civilisés. Assurément c'est une , morale très inférieure; 
elle est à notre culture éthique ce que sont à notre culture intellec- 
tuelle certaines formes de la répression de V erotique anale. Pourquoi 
M, Oàier ne satisfait-il pas son scrupule en l'appelant une pré- 
morale f _ . 

Enfin la classification schématique des éléments des perversions 
sexuelles de M. Oàier ne me satisfait guère, car certaines des grandes 
formes courantes de perversion participent â la fois de plusieurs 
Je ses catégories. Il y a par exemple beaucoup de perversions qui 
.s'accompagnent d J une élection aussi parfaite que possible sur un 
autre être et de toutes les conditions de réalisations sociales possibles. 
Beaucoup de pervers — en particulier les homo-sexuels — , arrivent 
à une phase sociale achevée ; seul est morbide chez eux le sens de 
leur élection. 

Pour terminer j je dirai qu'à mon avis, il ne faut pas abuser du 
-schéma j ni en général, de la théorie, en matière de psychanalyse. 
Cçtte science prêle, héhis, trop facilement^ â l'édification infinie de 
-doctrines et de conceptions personnelles. Et je suis malheureuse- 
ment frappé de constater chaque jour combien chaque praticien, à 
propos d'un ou deux malades, est amené facilement à se forger pour 
lui-même une nouvelle théorie. C'est en apportant des faits avec un 
minimum d'interprétation — juste ce qu'il faut pour favoriser chez 
le malade l'intuition des origines de son mal — que nous contri- 
buerons à la diffusion et au succès de la psychanalyse. Pour qui n'est 
pas parfaitement au courant de Inexpérience psychanalytique, ces no- 
tions de surmoi, dé' surça sont aussi extravagantes qu'obscures ; 
il ne faut pas que nous prêtions le flanc à des critiques trop justifiées. 

Les dernières paroles que je viens de prononcer ne s'appliquent 
"bien entendu pas â M. Odier, à qui nous sommes redevables de plu- 
sieurs des plus beaux documents, psychanalytiques connus en lan- 
gue française. Je ne voulais, en prenant la parole après son remarqua- 
ble rapport, que modérer quelque peu son enthousiasme de chercheur 
en lui rappelant que, si ses théories nouvelles nous intéressent et 
même nous stimulent, les observations si bien vues et si parfaitement 
♦exposées qu'il nous a jusqu'à présent communiquées, nous ont bien 
'davantage convaincus de la valeur et de T efficacité de son labeur. 



A propos du surmoi 



Par R. Laforgue. 



(Communication à la Société Psychanalytique de Paris ? 
50 novembre, 1926,) 
■ 

Je ne rentrerai pas dans les détails des discussions savantes, 
des considérations spéculatives auxquelles a donné lieu la 
question du surmoi dans la littérature psychana^ tique. Ceux 
d'entre nous qui ont assisté à la conférence bien documentée de 
notre ami Odier, concernant la même question, savent bien 
combien il est difficile de ne pas se perdre dans la foule des 
problèmes qui ont été mis sur le tapis par les différents auteurs 
ayant traité le sujet. Je m'efforcerai simplement de vous don- 
ner une idée de ce que peut être le surmoi et de démontrer 
quelle valeur pratique peut avoir la compréhension de son 
rôle, pour le traitement de certains malades. J'ajouterai d'ail- 
leurs qu'il né m'a pas été facile d'arriver à des idées suscepti- 
bles de satisfaire pleinement ma curiosité, et que j'ai parfois 
été obligé de faire appel à des théories personnelles, pour pou- 
voir me réprésenter ce que pourrait être l'organisation de ce 
surmoi et sou fonctionnement. 

Mes théories personnelles, je vous les donne pour ce qu'elles 
valent, sans vouloir prétendre qu'elles soient les seules possi- 
bles. Toujours est-il, que je n'ai pas pu me tirer d'affaire 
sans y avoir recours, 

Freud dans un petit ti-avail sur la psychanalyse pratiquée 
par des non médecins a défini le surmoi d'une façon fort sim- 
ple. Voici ce qu'il dit : << Les faits nous ont obligé de suppo- 
ser que le moi conscient comprendrait encore une autre par- 
tie, que nous avons appelé le surmoi (Ueber-Ich). Ce surmoi 
joue un rôle spécial dans le fonctionnement des rapports en- 
tre le moi et le ça (Ich und Es),. ou, si l'on veut, entre le cons- 
cient et l'inconscient, Le surmoi fait partie du moi, participe 



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MEMOIRES ORIGINAUX. 



PARTIE MEDICALE 



77 



à sou organisation psychologique fortement différenciée, mais 
a également des relations particulièrement intimes avec le ça. 
Ce surmoi peut s'opposer au moi > le traiter comme un objet, 
comme un esclave et être vis-à-vis de lui d'une dureté impi- 
toyable, Il est aussi indispensable pour le moi d'être en bons 
termes avec le surmoi que de l'être. avec le ça, La discorde 
entre le moi et le surmoi a une grande importance pour la vie 
psychique d'un individu. On peut se représenter que le sur- 
moi est l'organe de la fonction qu'on appelle communément 
la .conscience morale. Il est indispensable pour la santé psy- 
chique que le surmoi fonctionne normalement et ne traite pas 
le moi comme un père trop sévère ferait son enfant. Chez le 
névrosé on voit fréquemment comment le moi est obligé de 
subir les punitions que le surmoi lui inflige. La maladie dans 
cet ordre d'idées devient fréquemment entre les mains - du 
surmoi le moyen pour punir le moi, pour le faire souffrir. Le 
névrosé est alors obligé- de se comporter comme un coupable 
ayant besoin de la maladie pour expier son crime.» 

Un peu plus loin, Freud ne manque pas d'ajouter : « Nous 
ne sommes qu'au début de l'étude de ce sujet. Voilà oourquoi 
on ne peut pas encore avoir des opinions tout à fait précises 
là -dessus. » 

Retenons de l'exposé de Freud l'idée qui d'ailleurs nous 
permet le mieux de comparer le problème avec ce à quoi lous 
sommes habitués par la vie courante : le surmoi du malade 
est obligé de punir le malade. Comment cet état des choses 
s'exprime-t-il dans un cas concret ? 

j'ai publié avec Pichon dans la Revue de Pédiatrie le cas 
d'un jeune "homme atteint d'une névrose d'obsession ayant 
eu à certains moments le caractère d'une schizophrénie. ■ Ce 
jeune homme avait un amour-propre particulièrement suscep- 
tible. Non seulement il se révoltait impitoyablement contre 
toutes les personnes qui lui faisaient des reproches, mêmes 
justifiés, mais encore il maltraitait cruellement son. propre 
organisme pour peu que celui-ci ne répondît pas à l'idéal que 
le jeune homme s'était proposé d'atteindre. Le malade en 
question en vint à provoquer lui-même son internement pour 
se punir; il vivait pendant des mois une vie de torture sans 
pouvoir jamais s'accorder un moment de répit. 



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78 REVUE FRANÇAISE DE -PSYCHANALYSE 



Nous pourrions encore citer d'autres cas, car le problème se 
pose pour ainsi' dire dans toute névrose, mais nous voulons 
maintenant aborder la question de l'origine de ce surmoi. 

Nous savons que notre personnalité morale est le résultat de 
notre éducation, particulièrement de l'éducation religieuse où 
le prêtre prend la place qu'occupe primitivement le père. Or^ 
dans la famille^ c'est le père qui le plus souvent punit, qui 
devient de ce fait pour l'enfant le représentant de l'autorité. 
Mais nous savons comment l'enfant peut arriver à scotomiser 
son père et à le remplacer par un clément autistique. Dans ce 
cas il devient son propre père et il aura l'ambition de jouer ce 
rôle dans les moindres détails. Et le sujet prendra ainsi l'ha- 
bitude, pour échapper à la punition de son père, de se jeter à 
l'eau de crainte d'être mouillé par la pluie, pourvu qu'il 
puisse avoir la chance de supprimer la pluie, c'est-à-dire le 
véritable père. Il y a des individus qui sous l'action d'un 
pareil complexe vont jusqu'à Tautocastration prophylactique 
pour échapper à la castration que dans leur idée leur père pour- 
rait leur infliger. Certains de ces malades sont prêts à subir les 
pires injures pourvu qu'ils se les adressent eux-mêmes et 
n'aient pas à les accepter d'un père. On ne peut s'imaginer â 
quelles souffrances tragiques peut donner lieu cette rivalité 
dangereuse, rivalité qui est naturellement la conséquence 
d'un complexe d 'Œdipe non liquidé^ 

Mais il 37 a encore d'autres déterminantes qu'il faut, à notre 
avis, prendre en considération quand on veut arriver à tirer 
aussi vite que possible un malade d'un enfer pareil. Car sou- 
vent on a beau analyser le conflit avec le père, le malade ne 
renonce pas à son auto-destruction. C'est que précisément dans 
bien des cas le problème est terriblement complexe. Bt l'on 
n'arrive pas à le résoudre quand on ne sait pas montrer au ma- 
lade que cette auto-destruction ne le fait pas seulement souf- 
frir, mais qu'elle lui procure une profonde satisfaction/ C'est 
sur ce point que je riçque de m 'écarter un peu de l'opinion 
courante. Mais je me suis attaché à ce côté du problème parce 
que j'ai cru observer empiriquement que c'est en privant le 
malade des satisfactions que sa névrose était susceptible de 
procurer à son inconscient que j'avais le plus de chance de le 
faire progresser. Comment peut-on concevoir que les tortures 



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— — — 



MEMOIRES- ORIGINAUX, —. -, PARTIE MEDICALE. 79 



infligées par le surmoi au moi puissent devenir pour le ça 
une source de volupté intense. * ■ 

Permettez-moi de vous entretenir encore une fois d'une con- 
ception dont nous avons souvent eu l'occasion de parler : l'af- 
fectivité captative de l'enfant, ou pour préciser, les compen- 
sations d'ordre sadique et anal que l'enfant échouant dans le 
complexe d'*CEdipe est susceptible de se créer. Il ne faut pas 
s'imaginer que la mère représente, pour pareil enfant, la 
femme tout court, Pôiir comprendre ce qu'elle représente pour 
ce stade de l'affectivité humaine, faisons appel à la mythologie, 
qui symbolise d*une façon vivante tant de souvenirs d'un 
passé commun à nous tous. L'histoire de l'expulsion hors du 
paradis, qu'est-elle d'autre que l'histoire douloureuse de la 
naissance, du sevrage de chacun d'entre nous ? Et l'histoire 
de la déesse Moût de laquelle nous avons parlé à l'occasion de 
la conférence sur Léonard de Vinci ,. qu'est-elle autre chose 
que l'essai de réunir le père et la mère en un seul être, la 
mère phallique, représentant tout ce dont un enfant a besoin, 
mais le mettant à l'abri de la terrible dualité qui fait naître 
tant de conflits de ce fait que les parents sont à deux et que / 

chaque enfant dans cette association est toujours plus ou 
moins le troisième, cela avec toutes les conséquences d'ordre 
affectif â laquelle cette situation l'expose. 

La mère phallique: voilà le problème ! La mère phallique est 
un phantasme devant permettre â l'enfant de fuir tous les con- 
flits de jalousie auxquels l'expose la situation véritable. L'en- 
fant fuyant le sevrage, partant le partage, veut cette mère- 
père, cet être phallique, entièrement pour lui. Il n^ a qu'un 
seul organisme qui soit entièrement à la disposition de sa vora- - 
cité et qui réponde au mieux à ses besoins ; c'est son propre 
organisme, qu'il substitue à son idéaL Et désormais, il déni- 
grera tout ce qui existe hors de lui; il n'aura qu'un but," obte- 
nir sa propre perfection, sa propre domination, son propre 
assujettisement â la place de ceux de sa mère, et cela par tous, 
les moyens, quitte à risquer n'importe quelle souffrance, 
pourvu qu'il puisse échapper à celle du sevrage, qui dans ce cas 
se traduit par le sentiment d'infériorité. Ainsi le surmoi pu- 
nissant le moi n'exigera pas seulement de ce moi une plus 
grande perfection, mais en même temps il permettra à l'indi- 



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REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



vidu de faire aussi un acte sadique vis-à-vis de la mère, le moi 
avant été substitué à la mère phallique vis-à-vis de laquelle le 
sujet entend rester entièrement le maître envers en contre tout 
le monde, même contre le psychanalyste, contre lequel il 
défend âprement Vidée de sa toute-puissance à laquelle il at- 
tribue toujours un pouvoir occulte et magique. 

Ainsi, les auto- punitions deviennent un but de l'ambition du 
sujet, ambition d'autant plus grande que l'intestin de l'indi- 
vidu cherche à absorber complètement la mère ou son substitut 
pour la réduire en matière fécale, en cadavre. Ces sujets se 
rendent compte qu'ils se « rongent « continuellement, mais 
ils ne se doutent pas que cette souffrance représente pour eux 
la plus grande victoire de leur vie. Malheur à quiconque vou- 
drait la leur disputer- Ils ne s'inclineront qu'à contre-cœur 
devant le plus fort, et jamais sans rancune. C'est ainsi que je 
peux vous citer le cas d'une de mes clientes qui m'en voulait à 
mort sans d'ailleurs bien comprendre pourquoi et tout en le 
trouvant stupide, tout simplement parce que l'analyse l'avait 
complètement débarrassée d'idées de suicide qui faisaient de 
sa vie un enfer. 

Mais la situation se complique dans ces cas encore davantage 
du fait que cet acte sadique du surmoi ne devient pas seule- 
ment l'équivalent d'un acte sexuel, mais qu'il représente pour 
l'individu le but de sa vie, sa création, au même titre que l'en- 
fant représente le but de la sexualité d'un individu, ou le 
chef-d'œuvre le but de la vie d'un artiste. C'est ici que nous 
devons parler de l'enfant anal, de la crotte, dans laquelle le 
surmoi veut transformer le moi. Plus la puissance intellec- 
tuelle d'un sujet est grande, plus il a des chances d'atteindre 
sou but quand ses énergies se sont, à la suite de conflits infan- 
tiles, engagées dans cette direction. L'individu, pour n'être en 
rien inférieur à son idéal, la mère phallique, cherche instinc- 
tivement à développer la possibilité d'avoir des enfants, lui- 
même, seul avec lui-même, de les faire admirer, de les faire 
passer pour de véritables enfants. La seule conception, la seule 
production dont il sôït capable est celle des excréments, qui, 
dans cet ordre d'idées deviennent le but de sa sexualité, orien- 
tée vers le monde intérieur, la dissection, la digestion, la des- 
truction, lé sadisme. Cette évolution n'étant pas conforme à 



MEMOIKKS ORIGINAUX. 



PARTIE MEDICALE 



81 



■ 

l'idéal conscient que se forme le sujet, étant contraire aux aspi- 
rations qu'il avoue, ne peut donc se faire qu'en dehors de sa 
conscience. Voilà pourquoi, il est si difficile d'avertir cette der- 
nière, car sans cela pour ne pas rester en dessous de Son idéal 
l'individu se sent poussé à abandonner l'enfant anal qui pour- 
tant représente Tunique but de son affectivité qui y tient 
comme une lionne à ses petits- . 

Vous voyez par conséquent quelles forces terribles sont en 
jeu dans cette lutte entre le J sumioi et le moi/' comment le 
sujet doit être contraint malgré lui â lâcher" prise. Vous ne 
vous étonnerez pas d'apprendre combien souvent il arrive que 
le sujet veuille se moquer du psychanalyste' ; c'est qu ? il res- 
sent chaque progrès de la cure comme si l'analyste se moquait 
de lui. En ce qui me concerne, je crois que ces conceptions 
nous permettent de comprendre sous, un jour plus clair cer- 
tains cas de schizophrénie où- l'enfant anal joile un r si grand 
rôle dans les créations du- malade, qui lui-même se considère 
comme Dieu, / ■ , 

J'espère avoir réussi à me faire comprendre un peu, mais 
je ne serais pas étonné d'avoir échoué, tant tout cela est para- 
doxal pour notre façon ordinaire de comprendre la maladie. 



REVUE FRANÇAISE 'DE PS YC H AN AL VSÇ 



Eléments affectifs en rapport 

avec la dentition 

par R. Allendy 

{Communication à la Société Psychanalytique de Paris, 
10 janvier 1926,) 



L'interprétation systématique des rêves, telle qu'elle est 
pratiquée dans la psychanalyse, montre que les dents revien- 
nent avec une fréquence assez considérable et qu'elles consti- 
tuent un sj'nibole important pour traduire des éléments, 
psychologiques inconscients. Il en est de même dans le lan- 
gage: la représentation des dents s'est superposée à toutes sor~ 
tes de formes , telles que scie, peigne, râteau, roue, et en gé- 
néral à tout ce qui est découpé de façon semblable: dentelle^ 
dentelure. Bile a inspiré le nom de certaines montagnes: Dent 
du Midi, Dent du Chat, etc. Enfin, le symbolisme dentaire 
donne un grand nombre de locutions pour exprimer en géné- 
ral Taggressivité: (à belles dents, avoir ta dent longue, armé 
jusqu'aux dents, être sur les dents, donner un coup de dents) y 
la rivalité, la rancune (avoir une dent contre quelqu'un),, 
l'attaque (anglais ; in ones teeth) la convoitise, la gourman- 
dise (anglais: toQthsome f friand)* 

Il n'est pas étonnant que l'homme pense volontiers aux 
dents si l'on considère l'importance qu'elle tiennent dans sa 
vie. En général l'apparition des premières dents s'échelonne 
entre le sixième et le trente-sixième mois de la vie, et corres- 
pond à la phase du sevrage; la chuté de ces premières dents et 
l'apparition de la dentition définitive s'étend de cinq a qua- 
torze ans et annonce la puberté. Entre vingt et trente ans se 
place l'apparition des dents de sagesse, puis en avançant vers 
la vieillesse, l'individu voit généralement tomber un nombre 
considérable de dents, signe de déchéance organique. 

Au point de vue qui nous occupe, ce sont les impressions 
infantiles qui ont le plus d'importance. 



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MÉMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE MÉDICALE 83 

- 

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- La signification biologique de la dentition, chez les ani- 
maux, est celle d'une arme offensive et défensive. D'ailleurs, 
son rôle masticatoire , chez les carnassiers, est trop étroite- 
ment lié à la poursuite de la proie vivante pour pouvoir corres- 
pondre à des instincts différents. Il est clair que l'apparition 
des dents, chez les mammifères, marque l'aptitude du jeune 
animal à se nourrir par ses propres mojrens, par conséquent la 
fin de l'allaitement maternel. Dès ce moment, l'individu est 
armé pour la lutte et doit partir en guerre. 

Les docteurs Laforgue et Codet ont insisté sur l'importance 
du sevrage dans l'évolution des instincts qui donneront à l'en- 
fant tontes ses aptitudes vi taies. Il faut remarquer que cette 
phase capitale gravite autour d'un fait organique, l'apparition 
des dents, phénomène habituellement douloureux et qui ne 
peut passer inaperçu dans la conscience de l'enfant. 

Non seulement le jeune êjtre doit souffrir pour avoir ses 
dents, niais il en résultera pour lui des efforts considérables : 
renoncer à la mère-nourrice, apprendre à marcher, à parler, à 
être propre, autant de responsabilités et de concessions au 
monde extérieur qui le font sortir de sa vie égocen trique des 
premiers mois, qui font passer sa libido du mode captât if au 
mode oblatif, comme dit Pichon, 

Avec les dents apparaît l'instinct de déchirer et de mordre. 
Si l'enfant recule devant l'épreuve du sevrage, il en arrive â 
désirer que les dents ne poussent pas, qu'elles disparaissent, 
ou bien il se sent porté à mordre le sein maternel comme la 
bête sauvage mord sa proie. Nous avons ici , l'origine du sa- 
disme. Naturellement, ces tendances sadiques doivent être re- 
foulées et le conflit pS3'chologïque commence. 

Accepter Pciïort du sevrage ou mordre le sein maternel, tel 
est le dilemme qui se pose dans P instinct du jeune enfant* Par 
ce fait s'explique la fréquence toute particulière des seins cou- 
pés ou arrachés, dans les représentations imaginaires des sa- 
diques, aussi bien hommes que femmes. 

Notre attention a été attirée sur ce point au cours de l'ana- 
lyse d'un neurasthénique. Après avoir découvert chez lui des 
tendances masochistes, aboutissant à P homosexualité passive 
et au désir inconscient de castration > P exploration a retrouvé 
successivement une compréhension sadique de la sexualité, un 



84 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

sentiment d'horreur attaché à ridée de naissance, le refoule- 
ment de la sexualité normale, la répression des désirs ona- 
nistes, une jalousie aggressive à V égard d'une sœur plus jeune, 
an moment de sa naissance, enfin le refus d'accepter le sevrage. 
A ce moment, le malade fit dés rêves très typiques ; un person- 
nage (auquel il désirait s'identifier) se faisait porter en chaîse- 
à-porteurs et se trouvait atteint de diarrhée (refus de marcher 
et d'être propre) ; une autre nuit, il vit d'abord une femme 
avec les seins coupés, puis lui-même s 'arrachant des dents. Ceci 
se passa peu de temps avant la fin de l'analyse, laquelle se ter- 
mina par une guérison complète. Il s* agissait là d'une revivis- 
cence du conflit psychique au moment de la dentition et du se- 
vrage, * . 

Il est impossible que l'inconscient de l'enfant n'établisse pas 
un lien entre la poussée des dents et le double effort de se rési- 
gner aux premières obligations sociales (renoncer â l'allaite- 
ment, marcher, parler, être propre) et de se préparer à la lutte 
et aux responsabilités (prendre les armes de la nature pour 
mordre). 

La chute des dents de lait se situe, avons-nous dit, dans le 
second septénaire des années, avant la puberté ; dans cette 
phase que Freud -appelle période de latence, entre les deux 
poussées du choix sexuel (r). Elle coïncide donc avec un cer- 
tain détachement affectif du père ou de la mère et précède les 
désirs sensuels de la puberté. L'enfant ne peut manquer d'at- 
tacher à ce fait une valeur affective, dans un sens symbolique 
variable selon la manière dont ses conflits antérieurs l'ont sen- 
sibilisé. S'il a subi victorieusement les épreuves psj^chologi» 
ques préalables, il se console de la perte- de ses premières dents 
par l'apparition des secondes, plus larges et plus fortes. Un de 
nos confrères nous racontait à ce propos l'impression qu'il 
avait eue et qui pouvait se résumer ainsi : « Ce n'est pas un 
inconvénient de perdre ses dents, puisqu'elles repoussent » et 
il en avait fixé ; un sentiment d^optïinisnie général comme si 
toutes les diminutions que la vie fait subir, devaient être sui- 
vies de larges compensations, Il n'en est pas de même quand 
l'enfant porte déjà en lui un sentiment de culpabilité ou des 

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(j) Freud, Trois Essais sitr la Sexualité, Paris 1923, p, 98* 



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MÉMOIRES OKIGÏWAUX, — PARTIE MÉDICALE ." 85 

\ 

complexes qui lui font craindre la puberté future. Dans ce cas, 
la chute des dents prend la valeur symbolique d'une véritable j 
castration. L'enfant renouvelle le vœu qui a pu, auparavant, 
hanter sa conscience de nourrisson : « Plutôt supprimer mes 
dents que d'accepter les responsabilités qui se préparent » et 
il s'agit ici des problèmes sexuels qui vont se poser. L'analyse 
montre, chez beaucoup de malades, les traces de ce désir mor- 
bide de renoncer à ses armes et à la lutte, malgré le danger 
d'être mordu par les concurrents. Le dilemme vaincre ou être> 
vaincu, mordre ou être mordu se pose a -propos de la concur- 
rence amoureuse future. On comprend que cette notion de mor- 
sure, jointe à l'idée qu'une partie du corps tombée (les dents) 
doit entrer en composition, pour une part importante, dans le 
complexe de castration. ■ ■ 

Uu de nos malades, au cours d'une période de résistances 
correspondant à une phase d'hostilité infantile contre le père, 
rêva qu'il était à cheval et qu'il voulait traverser une rangée 
d'autres cavaliers (associés dans son esprit aux psychana- 
lystes qu J îl connaît) mais que le cheval de l'un d'eux, près de 
qui il devait se, frayer passage, montrait les dents de façon in- 
quiétante. 

Chez la femme, l'acceptation de la puberté future implique 
la résignation au rôle sexuel passif y l'abandon de l'aggressi- 
vité directe et, pour peu que cette phase psj^chologique ait été 
influencée par une certaine terreur de la sexualité, la chute 
des dents prend une signification masochiste analogue à ce 
qu'est la castration chez l'homme. Mais ici, le rejet par l'ori- 
fice buccal d 'un organe qui a fait partie du corps entre en ana- 
logie avec l'accouchement et, par la suite, Pimage de la dent 
qui tombe s'associe à la parturition. « Chaque enfant coûte 
une dent » dit un proverbe populaire et certains auteurs men- 
tionnent que les rêves de dent arrachée chez les femmes se rap- 
portent généralement à la maternité (i). 

A ce sujet, nous 'avons en traitement depuis huit mois, au 
moment où nous écrivons ces lignes, une femme atteinte de 
l'obsession que ses dents pourraient s'abîmer et qu'il pourrait 
devenir nécessaire de les arracher. Cette idée s'accompagnait 
d'une angoisse intense qui lui rendait la vie absolument into- 

(1) Frikck. Morbid jearè and compulsions, >ïew-York, 5, d* 



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REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



lérable. Sans qu'il nous soit possible ici de donner des détails, 
il est apparu clairement, dès le début de l'analyse, que cette 
obsession équivalait à une peur intense de la grossesse et lui 
servait de substitut conscient. L'origine de la maladie pouvait 
être rattachée à V intervention d'un dentiste qui avait arraché 
une dent de lait avec un davier, vers l'époque de la puberté. 
D'autre part la malade se rappelait qu'après un accouchement 
laborieux, pour un frère plus jeune, sa mère avait dit : a J'ai- 
merais mieux qu'on m'arrache toutes les dents que de recom- 
mencer ». Tant que l'analyse resta limitée aux pi'éoccupations 
sexuelles et aux craintes qui y étaient attachées, la malade 
n'éprouva qu'une amélioration partielle. Plus tard l'arrache- 
ment des dents se montra sous l'aspect d'un désir de punition, 
avec sentiment de culpabilité Hé à une fixation paternelle et 
l'obsession se mit à disparaître. L'analyse put remonter jus- 
qu'aux étapes du sevrage, A ce moment, un symptôme accès -* 
soire d'anorexie persistai! te , plus ou moins négligé jusque-là, 
se mit à disparaître à son tour. La malade comprit pourquoi 
elle aimait tant rester au lit des journées entières et se -faire 
apporter par sa vieille bonne une nourriture généralement li- 
quide ; elle réalisa le désir archaïque de renoncer aux dents 
pour éviter le sevrage et à partir de ce moment V amélioration 
fut totale. Actuellement, l'analyse n'est pas encore terminée 
mais il y a plus d'un mois que la patiente se trouve dans un 
état absolument parfait et nous avons tout lieu de penser que 
celui-ci se maintiendra. 

Eu résumé, il nous semble que les phénomènes de la denti- 
tion présentent des rapports importants avec révolution des 
instincts, spécialement eu ce qui concerne la transformation de 
la libido digestive, captative, introvertie, en libido sexuelle, 
oblative, extravertie, et l'origine du sadisme. Il y a donc lieu 
d'attacher une importance considérable à l'image de la chute 
des dents dans le s3'mbolisme des rêves, du langage 1 des lé- 
gendes, des associations d'idées. Il s'agit là d'une fuite devant 
les responsabilités ou des efforts à venir, d'un certain maso- 
chisme en rapport chez l'homme avec l'idée de punition, de 
castration, chez la femme avec les idées connexes d'accouche- 
ment et de vioL. Ceci riou-s -paraît" si important qu'on pourrait 
décrire un véritable complexe dentaire. 



La Signification psychanalytique des . 
sentiments dits " de dépersonnalisation " 

Par A* Hesnard, 



■ ■ 

Nous voulons attirer ici l'attention sur la nouvelle et fé- 
conde explication que la Psychanalyse permet de donner du 
phénomène décrit en Psychologie sous le nom de « Dépersonna- 
lisation )) , par M, DugaSj et auquel conviendrait plutôt, comme 
nous r avons déjà rappelé, le. terme de : « Sentiment de Déper- 
sônnalisation » (i). Le fait ainsi dénommé est en effet pure- 
subjectif et ne consiste nullement dans une altération, réelle > 
objective, de la Personnalité. Il n'est, comme l'ont fait remar-r 
quer depuis longtemps les grands psychologues Taine et Th. 
Pjbot, qu'une variation du sentiment du Moi, qu'une impres- 
sion illusoire ressentie par le malade qui s'analyse ; impression 
qui disparaît dès que, son attention se fixe sur la réalité exté- 
rieure. *. 
, Les sentiments de dépersonnalisation se rencontrent avant 
tout dans les états psychasthéniques . 11$ dérivent des senti- 
ments d'incomplétude générale, bien décrits par P. JanET, que 
présentent les malades justiciables de ce diagnostic. On les 
appelle parfois « sentiments d'étrangeté de la perception » 
lorsqu'ils ont trait aux impressions que le sujet éprouve vis-à- 
vis des choses extérieures, en réservant habituellement Téti- 
quette de « sentiments de dépersonnalisation » à ceux qui con- 
cernent la personne, physique ou mentale, de l'individu. 

On les rencontre aussi, sous une forme généralement plus 
aiguë, paroxystique et transitoire, chez les simples anxieux 
(non forcément douteurs, scrupuleux, honteux ou obsédés). 
C'est surtout chez ces derniers malades que nous les, avons, à 

(i) Voy ; Heskard. Les Troubles de la personnalité dans les états d ? astlié- 
iiie psychique (Alcan 1909). Une maladie de l'attention intérieure : la Déper- 
SGïmalisatiGJi. (Ass. fr. pour.Tav* des Sciences, Congrès de Strasbourg 1920). 



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plusieurs reprises, étudiés cl iniquement, depuis notre thèse 
inaugurale parue en 1909 (1), 

Ou peut les décrire, eu résumé , de la façon suivante : 
Le malade, tout en continuant à penser, à répondre aux ques- 
tions s à agir dans la vie courante, sent les choses qui l'entou- 
rent devenir étranges, inconnues, nouvelles, irréelles. Lui- 
même s'entend parler comme on entend la voix d'un autre et 
ses propres paroles lui résonnent étrangement aux oreilles. 
Tout ce qu'il voit ou entend lui apparaît comme lointain, di- 
gne d'un autre monde, hors de la réalité présente, y compris 
sa propre personne, son propre corps, sa- propre pensée même, 
qui lui font l'effet — bien qu'il corrige parfaitement Terreur 
de cette illusion — d'appartenir à un autre ; ou encore il lui 
semble de vivre un rêve éveillé, connue un automate, 

Ces impressions curieuses de a jamais vu » (parfois compli- 
quées des impressions, à première vue inverses, en réalité très 
voisines, du « déjà vu ») surviennent souvent brusquement au 
milieu d'une inquiétude pénible et disparaissent après quelques 
instants. D'autres fois elles durent, avec des intervalles de ré- 
tissions des mois et même des années. Elles n J ont rien de com- 
mun avec les troubles objectif s , inconscients 3 de la personnalité 
chez les hystériques ni même avec les impressions délirantes de 
variation 4 de la personnalité des psychopathes; quoiqu'on puisse 
les rencontrer, décolorées par un aspect spécial d'indifférence 
émotionnelle, chez les schizophrènes au début (2), 

{1) C'est ]e cas des malades décrits en 1S74 par Krishauer sous le nom de 
* Nevropathjc cérébro-cardiaque ». ]1 s'agissait d'un syndrome psychastbé- 
nique apparenté au Sjnidrorae anxieux avec prédominance des sentiments 
de dépersonnalisation et des signes somatîques d'ordre cardio-vase ul aire 
(troubles du rythme cardiaque, bouffées de chaleur, battements carotidiens et 
céphaliqueSj état vertigineux, impressions* angîneuses, etc.), 

(2) Les schizophrènes accusent des impressions obsédantes de Déperson r 
nalisation mais sans en ressentir l'anxiété sincère des simples névropathes. 
Ces impression #5 sont toutefois contemporaines, chez eux, de cette Retenue 
affective qui traduit cl iniquement et consciemment leur Refoulement sexuel, 
toujours radical. * J'ai suprimé l'affectivité, disait un autre malade de 
Minkowski (de Paris), comme je Fai fait pour toute la réalité... Je ne sens 
plus les choses-.. Je supplée à ce manque de sensations par î a, raison *, Ces 
obsessions de dépersonnalîsation sont plutôt des idées fixes acceptées par 
le sujet que des idées vraiment obsédantes. {MinkowshL Le notion de perte 
de contact vital avec la réalité, Paris, Jouve, 1926). 

g J'ai du nirvanisiue, dit un schizophène, nous parlons ensemble, mais 
ceîa me semble irréel. Ma pensée est 'illusoire, elle me reste étrangère, elle 
est froide**. » (Dide et Guihaud. Psychiatrie du praticien* p, 1S1). 



■v^ 



■MÉMOIRES ORIGINAUX* — PARTIE MÉDICALE &Q 

Ces sentiments de dépersonnalisation coïncident fréquem- 
ment avec d'autres symptômes de la série psychasthénique ; en 
particulier aVec les obsessions Jiypochondriïiques — relatives 
soit à r exercice des fonctions corporelles soit même au fonction- 
nement cérébral — - et surtout, avec les obsessions de doute. 
Parmi celles-ci ., les plus fréquemment observées sont celles 
qui se traduisent par des préoccupations métaphysiques. Le 
malade, qui rumine mentalement sur le même sujet, sent sa 
rêverie abstraite et inopportune s'imposer à lui concernant cer- 
tains sujets plus ou moins oiseux qui lui reviennent sans cesse, 
et se pose à lui-même d'mteraimables questions, 

Ces questions peuvent revêtir un sens faussement scienti- 
fique, philosophique, franchement métaphysique même le plus 
souvent : pourquoi les feuilles des arbres sont-elles vertes' '?;■ 
Pourquoi les hommes .marchent- ils ? D'où venait le "premier, 
homme ? Pourquoi les planètes tournent-elles ? Dieu existe-t- 
il, et comment le prouver ? Qui suis-jV ? Un de nos malades 
passait des journées à se demander si l'aphorisme dé Descar- 
TES : « Je pense; donc je suis '» était : ou non une évidence, de-' 
puis qu'il cherchait à s'expliquer pourquoi il éprouvait, l'im- 
pression d'être hors de vie, de ne pas sentir la réalité présente,; 
de n ^trépas lui-même., ; 

En voici uiie observation, présentée psychanalytiqueiiient, 
d'ailleurs très résumée et fcwrcément incomplète, en ce qui con- 
cerne l'analyse proprement ditê^ mais toutefois suffisamment 
significative au point de vue qui nous occupe pour nous permet-, 
tre de nous faire *une première opinion touchant ce curieux 
symptôme de dé personnalisation. 



Observation ' , 

Un jeune homme de 18 ans vient nous consulter, envoyé par sa 
fanri]]e qu'inquicte l'interruption totale de ses études secondaires 
depuis quelques mois. Fils de fonctionnairej il *vit chez "ses parents 

Ce renoncement à la vie affective aniiouee chez eux Yiniwiérêt à la réalité* 
la perte du contact affectif avec le monde extérieur jquï aboutira plus tard 
à. l'intériorisation dans le monde imaginaire, suivie, aux périodes "très avan? 
cées de la maladie, de Démence affective. 






90 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



dans une petite ville et n'a. pas encore terminé ses classes au Wcée. 
(II a ^intention de faire ultérieurement ses études de médecine (i).l 

Il a un frère aîné, plus vieux que lui de trois ans, étudiant dans une 
ville universitaire. - > 

Grand, bien développé^ aux traits agréables t le regard un peu 
timide > il se présente avec une réserve correcte mais nous expose 
sans embarras ses symptômes : il souffre d'une insomnie absolu- 
ment rebelle à toute thérapeutique générale, diététique ou médica- 
menteuse (a essaj^éj notamment tous les hj^pnotiques à la mode), et 
consistant dans une incapacité de s'endormir — sinon d'un sommeil 
léger et éphémère ■ — avec rumination mentale, fatigante, de même 
contenu psj'chique que ses rêveries obsédantee diurnes. De plus il vit 
dans un état atténué mais permanent de malaise, d* anxiété, qui s'exa- 
gère le matin et dans certaines circonstances déterminées (en classe j 
dans la rue, dans les foules). Enfin il a l'esprit perpétuellement hante 
par certaines idées baroques , pénibles, qu'il ne parvient jamais à 
chasser complètement: obsession d'ordre principalement philoso- 
phique et métaph3 T sique, dont la plus stable consiste dans une série 
interminable de questions concernant l'origine du monde, de la vie, 
l'apparition du premier homme sur la terre,,. Mais par dessus tout, 
et en même temps qu'il est ainsi obsédé, il souffre d'un sentiment 
pénible d'étrangeté du monde extérieur, des personnes et des choses 
qui l'entourent, et> simultanément, d'un sentiment de dépersonna- 
lisa lion: il entend sa propre voix comme celle d'un autre, s'écoute 
parler, se regarde penser sans avoir l'impression que c'est lui qui 
parle et qui pense; il se sent loin ou hors de lui-même, autre, etc.,, 
Ces pénibles impressions surviennent principalement lorsque, 
desœuvré et rêveur* il erre dans les rues, et surtout partout où 
il y a du monde (places, promenades, endroits fréquentés), ou encore 
lorsqu'il rencontre quelqu'un dont l'abord soudain le iorce à sortir 
de ses réflexions, on lorsqu'il est surpris par quelque événement 
inattendu. Elles l'effraient beaucoup et lui donnent la crainte de 
devenir aliéné. 

L'analyse dont nous résumons ici les grandes lignes commença 
par révocation des associations d* idées spontanées concernant ses 
idées obsédantes courantes : « Quel était le premier homme ? Un 
être humain ou un animal... peu importe, c'était le' premier être 
vivant... Quelle curieuse chose que la vie ; qu'est-ce au fond, en quoi 

(1} Il avait, comme beaucoup de petits psyehasthéniques, l'intention de 
faire spécialement des études de médecine nientale. Il avait déjà lu, quoi- 
qu'ayant à peine commencé sa classe de Philosophie, beaucoup d'auteurs 
ps3 T chnîogues r en particulier P. Janct. C'est dans l'œuvre de cet auteur qu'il 
avait puisé Iâ conviction morbide d'être incurable, parce que victime d'une 
défectueuse constitution cérébrale avec faiblesse de la * tension psychologi- 
que ». — La guérison coïncida chez lui avec un changement de vocation : Se 
rendant compte des mobiles pathologiques de son goût pour la Médecine, il 
décida de se faire officier. 



m^. 



MEMOIRES ORIGINAUX, — PARTIE MEDICALE Çl 



dif¥ère-t-eîle de l'état brut ? Les livres de philosophie et de méde- 
cine m' attirent ; depuis que je suis en classe de philosophie, je 
pense à tout cela mais cela me fatigue à un point extrême et je ne 
suis jamais satisfait ; je veux cesser ces recherches, mais elles s'im- 
posent^. Qu'est-ce que l'être ? Que signifie sa pensée, la Pensée? 
Qui a fait le premier être et pourquoi a-t-il été créé ? « Je pense, 
■donc je suis », disait Descartes, mais est-ce bien Moi qui pense et y 
a-t-il là une évidence ? Je ne me connais plus et c'est moi que je 
cherche sans trouver la solution du problème, etc., etc. » 

L'on saisit sans peine que toutes ses préoccupations philosophi- 
ques sont entretenues par une sorte d'irradiation {à la sphère de la 
rêverie consciente ou de la réflexion abstraite) de la curiosité éveil- 
lée par ses impressions d'étrangeté et de dépersbnnalisation. Il est 
préoccupé de l'existence des êtres en général car il éprouve le senti- 
ment, à base de doute anxieux, que lui-même est un autre ou plutôt 
qu J il ne connaît pas, et qu'il n'atteint pas, par Fanasse intérieure, sa 
propre personne* Fait bien connu de tous ceux qui ont étudié ce genre 
d'obsessions et de tous les auteurs qui ont eu l'occasion de le rencon- 
trer, chez un même malade, concurremment avec les impressions de 
dépersonnalisation. 

Or, depuis' quand notre malade ressent-il ces impressions de dé- 
personnalisation ? Depjris 1* année dernière, nous dit- il, avec une re- 
crudescence manifeste depuis quatre mois ] et elles ont commencé en 
même temps que l'angoisse et que T insomnie, pour s'affirmer avec 
elles... Ici il nous dit sans transition qu'il doit nous avouer un fait 
■dont il est assez honteux et qui, pense-t-il, joue peut-être un rôle 
dans sa, névrose : il s'est adonné aux habitudes solitaires depuis l'âge 
de la puberté,,. Pourtant il se portait bien les années précédentes^ et 
il n'a pas augmenté la fréquence de ces pratiques. Il en conclut que 
ces habitudes, auxquelles il a fini par renoncer en grande partie 
(parce qu'il les trouvait inférieures, indignes de lui) n'ont toutefois 
pas eu très grande importance dans la formation de ses symptômes, 
(Nous lui expliquons alors que l'angoisse survient surtout et préci- 
sément chez les solitaires qui ont cessé brusquement leurs pratiques. 
11 reconstitue alors les dates exactes de ses périodes d* aggravation et 
se montre frappé de l'exactitude de cette règle dans son applica- 
tion à son cas particulier). 

Quelque temps après f ses associations à propos de ses obsessions 
l'entraînent régulièrement du côté de sa vie sexuelle (i). 

Il a eu deux rapports sexuels, l'un à 16 ans,rautre à 18 ans, avec 
des prostituées ; aucun ne fut satisfaisant. Il y avait été amené par 

(1) Ce jeune malade n'avait aucune idée des conceptions freudiennes avant 
sa cure. Inutile de dire que nous nous sommes gardés de toute suggestion 
dans l'orientation de ses associations, qui revenaient toujours sur ]e r "£ujet de 
son Auto-érotisme (souvent sans qu'il s'aperçût., lui-même de cette orienta- 
tion). 



92 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



la curiosité et surtout le souci d'imiter les autres, la peur d'être 
ridicule aux yeux de ses camarades et aussi de son frère aîné. Pour 
les réaliser il avait -été forcé, à chaque fois, de surmonter â grand 
peine une grande timidité — â peu près exclusivement attachée à 
son attitude à l'égard du sexe féminin, car il n'était pas spéciale- 
ment embarrassé dans les actes de la vie courante — et, dit-il , une 
sorte de peur, de défiance mêlée, chose curieuse , de respect pour le 
partenaire pourtant méprisable qu'il s'était donné... 

L'acte sexuel lui plairait, lui semble-t-il, dans certaines condi- 
tions ; dans celles dont il a eu l'expérience, il l'écœurait. Aussi 
soufifre-t-il^ de façon permanente, d'un fort besoin sexuel, et T ona- 
nisme, quoique pratiqué avec honte et remords, lui semble encore 
préférable à un rapport aussi peu satisfaisant. Il aime la compa- 
gnie des jeunes filles mais seulement de celles qui répondent au type: 
féminin de sts rêves : cheveux longs, toilette, correcte, air chaste ou 
innocent, manières réservées, bonne éducation... mais alors elles 
Réveillent chez lui aucun désir charnel. Il aurait honte de se livrer 
sur elles à la moindre entreprise sensuelle et n'est même pas effleuré,, 
devant elles, d'un désir lointain de possession physique. Il divise à 
ce sujet les femmes eu deux catégories : celles qui savent ce qu*est 
l'amour animal, qui sont capables d'avoir une jouissance sexuelle - — 
et il pense qu'il y en a peu en dehors des professionnelles ou de 
quelques vicieuses, isolées, de son milieu social — , et les autres, les 
jeunes filles et les femmes pures. Les premières l'excitent mais lui 
font peur ; les autres lui plaisent moralement, sollicitent sa tendresse 
respectueuse mais nullement sa sensualité masculine... Arrivé â ce 
point de ses confidences, et invité par nous à nous parler de sa mère, 
il rougit et nous dit qu'il y a certainement dans sa pensée une asso- 
ciation d'idées entre sa mère et les jeunes filles dont il vient d'être 
question* Il aurait honte de leur parler d'amour car elles lui sem- 
blent participer à ce droit naturel, sacré, au respect masculin qu'il 
accorde avant tout à sa mère. 

Sa mère. a exercé sur lui une très profonde influence. Alors qu'il 
tient son père en estime très relative (tant au point de vue de sa pro- 
fession que de ses capacités intellectuelles), il est très attaché à sa 
mère qu'il chérit d'une tendresse un peu craintive. Celle-ci a tou- 
jours été une épouse assez froide et a reporté sur son plus jeune fils; 
— le malade — le meilleur de son affection* Assez névropathe elle* 
même, elle l'a habitué tout petit à se laisser dorloter, gâter, guider 
aussi dans toutes les décisions, dans tous les gestes de la vie cou- 
rante. Il est auprès d'elle, à rg ans, comme un enfant de 6 à S ans, 
câlin et obéissant. Il a sur la vie et sur l'amour les idées de sa' mère : 
l'amour physique est une chose animale, assez inéprisabîe ; il faut 
se garder des femmes en général et des femmes légères en particu- 
lier ; toutes les femmes non pures ou vierges sont dangereuses pour 
les jeunes gens (théorie également professée par le père devant lu^ 



MÉMOIRES OkIGÏNAUX. — PARTIE MÉDICALE 93 



^b^^™^^"^*^^~^^^^^^~^^^^^^™^^^^^^^^^^^™^^^^^^^^^^^^^^^^^^^~^^^^^^^^^^^^^^™^^^»%*»^b^rf**« 



À un" point de vue un peu différent: les femmes en généra], donnent 
de vilaines maladies et détournent les jeunes gens de leur réussite 
sociale), - ■ ■ 

Dans un stade ultérieur de l'analyse, des souvenirs remontant à 
l'enfance apparurent, indiquant combien le malade avait été violem- 
ment soumis au désir infantile de posséder la mère. Elle était pour 
lui, petit garçon, le Refuge unique, et, plus tard, adolescent^ il lui 
communiquait toutes ses déceptions, toutes ses inquiétudes de r la 
vie avec la certitude d*en être dédommagé par ses caresses; — Ajou- 
tons par ailleurs que ses symptômes étaient, à un certain point de 
vue, une manière spéciale, détournée, de renoncer aux efforts des 
études, aux luttes de l'existence adulte hors du giron familial, aux 
responsabilités de la virilité, pour se réfugier en soi-même (à dé- 
faut actuel de la mère); dans son bien-être égoïste et dans sa 
rêverie — pour pénible qu'elle fût parfois : bien-être; moindre ef- 
fort et rêverie n'étaient s\'stématisés chez- lui que dans la mesure 
où la mère ne pouvait plus y suppléer.,. Ainsi en était-il dans le 
domaine strictement génital. Ne pouvant associer à la mère ni lui 
confier ses désirs d'homme dans ce domaine interdit; il s'y était 
forgé une vie intérieure et solitaire^ En définitive; au désir de la 
mèrë il avait substitué le désir de osoi-même. 

Peu à peu^il retrouvait d J intéressants souvenirs d 'enfance relatifs 
à sa mère. Il avait couché très tard dans son Ht et se rappelait' cer- 
taines curiosités très précoces concernant le corps maternel, reliées, 
de proche en proche, à ses curiosités d'adolescent concernant la fé- 
minité et le corps féminin. Etant grand j il avait ressenti du contact 
physique avec sa mère certains troubles physiques qui l'avaient 
"poussé à réprimer énergiquement ses premiers désirs sexuels allo- 
érotiques^, A ce sujet il se rend compte, nous dit-il, de la différence 
qui le sépare de son frère qui, lui, manifestait de bonne heure des 
goûts sexuels aussi impérieux que grossiers/ Il se demande com- 
ment l'on peut être aussi charnel, aussi bestial , aussi désireux des 
formes grassement plantureuses, alors que lui, ne trouvait dignes 
d'intérêt - — platonique — que les formes presque asexuées f gra- 
ciles, des jeunes vierges à la Botticelli ! — Dans leurs conversa- 
tions les deux frères soutenaient chacun leurs goûts réciproques ; 
mais l'aîné écrasait l'autre de son assurance virile. Devant cette 
sereine et cynique assurance dans Fappétit génital > le malade se sen- 
tait en même temps -dégoûté et humilié, irrité. Il pensait que les 
plaisirs de cet ordre n'étaient pas son 'lot, qu'à son frère et à ses 
semblables étaient réservés les plaisirs masculins grossiers, tandis 
que lui, plus affiné et plus idéaliste, en était incapable. D'où un 
assez vif sentiment d'infériorité intimement lié à la peur de la viri- 
lité- (D'autres "souvenirs, plus lointains, nous laissèrent supposer 
.qu'un tel. sentiment, à l'état d'ébauche, avait exis tâchez lui depuis 
longtemps auparavant, depuis le moment où, tout petit enfant^ il 



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avait compare sa complexïoii anatomique avec celle de son frère 
aîné) (iK 

Le mystère de l'amour et des différences sexuelles Ta fait tou- 
jours longuement méditer ainsi que celui de la fécondation et de la 
naissance* Tout petit il était fort intrigué par les différences de con- 
formation entre la fille et le garçon ; puis il questionna très souvent 
sa mère sur l'origine des enfants. Celle-ci lui répondit chaque fois, 
avec un air, soit gêné, soit ironique ^ de telles puérilités (apparition 
des enfants dans les colis-postaux, les fleurs du jardiivetc) que le 
jeune garçon, très intuitif et nullement dupe de cette piteuse et ma- 
ladroite explication, tout en se montrant ■- — par respect maternel — 
satisfais en recherchait d J autres, beaucoup plus personnelles et 
aussi plus réalistes (théorie du Cloaque, nota ni ment). Devenu grand, 
il n'a pu se débarrasser entièrement de sa première inquiétude à ce 
sujet, et il y a là une des racines de ses préoccupations philosophi- 
ques et scientifiques sur l'origine de l'Homme, d'autre part asso- 
ciées à son besoin d' expliquer les troubles de son sentiment de per- 
sonnalité. 

Sa répugnance sexuelle â 1* égard des femmes en général et son 
culte délibérément chaste à l'égard de toutes celles qui lui rappellent 
sa mère, s'accompagna, vers V adolescence, d'une sorte de replie- 
ment sur soi avec tendances de plus en plus accentuées à la rêverie. 
Il n'aimait pas la compagnie, le jeu, les camarades, s'isolait dans la 
nature (2), se sentait d'ailleurs de plus en plus isolé dans l'univers 
et surtout dans l'humanité : « Il me semblait que je n'appartenais 
plus au monde des hommes, à la société, que je n'étais pas comme 
les autres.*. Je. me sentais isolé en moi, et cette impression inorale 
allait jusqu'à m'empêcher de ressentir le plaisir de vivre dès que 
des hommes apparaissaient sur ma route... » C'est peu après avoir 
ressenti et même savouré cet isolement moral que, nouvel Amiel, il 
commença de percevoir la réalité comme lointaine , étrange, et lui- 
même comme drôle, différent d'autrefois, autre, 

Ces rêveries étaient très souvent empreintes d'un certain carac- 
tère sexueL Elles se reliaient, même pénibles , â d'autres rêveries 
manifestement conduites par un désir sexuel inassouvi ; détourné 
du monde extérieur et orienté vers la pure imagination ; ce lien 

fï) Nous avons aussi décelé ultérieurement chez lui une certaine jalousie 
à Tégfard du frère concernant la mère ; mais celle-ci manifestait une telle 
préférence pour le malade que cette jalousie ne paraît par avoir joué 1111 
rôle important dans la névrose. 

(2) Notons ici un fait signalé par plusieurs de nos malades de ce genre : 
Très portés aux « rêveries du promeneur solitaire » et à l'admiration de la 
nature (certains vont même jusqu'à pratiquer le plaisir solitaire en jouissant 
des charmes du paysage}, ils sentent cette agréable émotion se dissoudre en 
eux au fur et à mesure de l'apparition, dans leur conscience de poète, de 
l'inquiétude sexuelle (par exemple quand ils cessent brusquaient /leurs 
pratiques) r 



■HP 



MÉMOIRES ORIGINAUX, — PARTIE MÉDICALE 95 



entre ses ruminations solitaires d'apparence -non sexuelle et ses 
rêves sexuels lui apparut peu à peu au co^irs de l'analyse. 

Le plaisir solitaire une fois découvert, il s'y habitua peu à peu en 
évoquant diverses imaginations concernant les organes féminins, ja- 
mais d'ailleurs des images sexuelles complètes, calquées sur la 
réalité des silhouettes vivantes et entières. Puis il y attacha un 
plaisir fait d'une sorte de sensualité perverse goûtée à l'aide de son 
propre corps, pris pour objet. La contemplation de sa propre nudité, 
les caresses à soi-même l'amenèrent à goûter un plaisir égoïste de- 
vant des miroirs où l'exhibition à soi-même l'incitait à associer eu 
pratique la volupté et la vision 'de sos propres formes corporelles..- 
Ainsi cultivés > ses goûts sexuels, au lieu d'aspirer au commerce 
sexuel avec la femme, restaient rivés à lui-même. En même temps il 
devenait raffiné dans sa toilette, préoccupé du moindre détail de ses 
chapeaux, cravates, vestons, poussant très loin le souci de l'élé- 
gance vestimentaire, non dans le but d'impressionner la gent fémi- 
nine — dont il n'osait s'occuper et qui, au surplus ne l'intéressait 
pas vraiment — mais pour donner instinctivement plus de réalité à 
son admiration sensuelle, presque passionnée de sa personne physi- 
que. En même temps aussi, chose surprenante, il devenait d'une 
chasteté excessive (sauf avec lui-même, bien entendu), d'une pudeur 
farouche et aussi d'une plus grande timidité, rougissant davantage 
lorsqu'une femme le regardait avec intérêt et éprouvant à la place de 
la fierté intime de jadis une sorte de frayeur anxieuse, inexplicable. 

D'abord agréable, ce culte sensuel de soi-même, ce narcissisme 
physique devint un besoin parfois anxieux, puis, quand le remords 
de ce nouveau plaisir solitaire raffiné, de cette solitude passionnée se 
fût constitué, une hantise pénible contre laquelle il luttait > se laissant 
aller à se contempler, déshabillé, devant sa glace, par exemple, puis 
parvenant à résister à l'impulsion qui l'entraînant à terminer cette 
expérience esthétique par le geste solitaire le plus vulgaire. 

* ± 

A ce stade de l'analyse, les associations d'idées se faisaient beau- 
coup plus significatives et le malade prenait une connaissance de 
plus en plus utile de sa vie sexuelle. Les premiers rêves qu'il nous 
apportait au début n'étaient que des réminiscences symboliques de 
sts obsessions, ne reproduisait que ses inquiétudes philosophiques. 
D'autres traduisaient des essais de résoudre le problème sexuel, plus 
ou moins contrariés par quelque événement extérieur. Tel le rêve 
suivant: « Je suis à la campagne en Bretagne. Je surprends une 
jeune fille qui se laisse embrasser de façon grossièrement ^sensuelle 
Par Vun de mes, camarades et en suis jaloux ». Le décor lui rappelle 
l'endroit où il passait ses vacances avant d'être malade : c'était au 
temps où, n'étant pas encore replié sur lui-même, il éprouvait quel- 






96 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ques timides niais réelles passions pour des jennes filks ; celle dn 
rêve lui en rappelle précisément la plus forte ; pour la première fois 
de sa vie il associe le souvenir de cette chaste jeune fille avec un 
désir physique précis, mais en l'attribuant à un rival (qui est pré- 
cisément celui qui représente â ses yeux le plus manifestement la 
virilité s&n$ délicatesse, celle de son frère*., qui a été aussi jadis 
quelque peu un concurrent affectif à T égard de la mère). Sa jalousie 
indique toutefois qu'il tend â revenir lui-même à cette forme nor- 
male de sexualité, maïs qu'il ne l J ose ] pas franchement, ayant peur 
d'être inférieur aux autres dans ce .délicat domaine du cœur. Apr/ès 
qu'il eut été frappé des rapports qu'il découvrait peu à peu entre ses 
■obsessions et les insuffisances de sa vie sexuelle j il eut le rêve sui- 
vant, très remarquable et fort utile â T anal} 7 se : « Je suis préoccupé 
de savoir si je suis moi-même ou un autre. J'aperçois un miroir à 
main dans lequel je ne puis voir qu'une partie àe mon visage et m* y 
.contemple avidement* Je suis frappé de voir que le visage que j J y 
aperçois m'est totalement inconnu ei je me demande avec angoisse 
quel est cet étranger qui est à la place de moi-même f » (1) 

Les associations amènent immédiatement des souvenirs relatifs 
aux pratiques sensuelles solitaires dont nous avons parlé plus haut, 
au cours desquelles il souhaitait parfois — ce souhait était d'ailleurs 
réprimé par sa pudeur et maintenu â l'état de pur rêve irréalisable — 
de voir à la place de son image virtuelle un être réel et vivant (2).*. 
11 nous confie avec une assez grande honte qu'il a parfois évoqué 
: dans ses rêves sensuels cT autres images masculines (camarades plus 
jeunes que lui), mais il n'a jamais eu l'idée de se livrer à une expé- 
rience homo-sexuelle quelconque ; c'est toutefois en devinant chez 
des couples de camarades (l'un plus âgé que l'autre) l'existence de 
♦complaisances sensuelles réciproques réelles qu'il a jadis au collège 
découvert sur lui-même l'acte solitaire. Mais c^est seulement, çroit-îl, 
après s'être désiré lui-même dans le miroir et â cause de cela seu- 
lement, qu'il a eu ces imaginations contre-nature (3) ; il ne croit pas 
que ce rêve matérialise un désir de ce genre, plus ou inoins refoulé 
(quoique notre avis, l'insistance du rêve à ne faire apparaître qu'un 

{1) Ajoutons que ce malade n'avait aucune connaissance du mythe anti- 
que symbolique de farcisse souffrant et mourant de sa propre image dans 
le miroir d*mie fontaine. 

(2) Un cas semblable a été signalé par Saussure dans son ouvrage, aujour- 
d'hui épuisé : La Méthode psychanalytique. 

(3) Nous surprenons ici le lien entr<^ le Narcissisme et la tendance homo- 
sexuelle ; lien paraissant exister dans un très grand nombre de cas d'Homo 
-sexualité esthétique et plus ou moins réprimée. Certains individus, d J abord 
uniquement nacissiques et solitaires } prédisposés à la perversion, se décla- 
rent soudain délivrés de leur angoisse lorsqu'une occasion favorable leur a 
permis de réaliser leur tendance narcissique homo-sexuelle, Voy. par exem- 
ple : A* Gide, Si h grain vc urcûrt, III, p. 140. Le héros de cet ouvrage célè- 
ore la joie qu'il éprouve à ne plus « s'exténuer lui-même, se dépenser nia- 
-niaquenient : * après la rencontre de l'être aimé. 






MEMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE MÉDICALE Q7 



miroir destiné seulement 'au visage nous : paraisse indiquer qu'il 
s* agit d ? une image déjà censurée) ; par contre il a Y intuition d'une re- 
lation directe entre le miroir du rêve et ses honteux plaisirs d'exhibi- 
tion solitaire;.. Puis, sans transition, il déclare Comprendre pour la 
première fois la signification de son sentiment de Dépersonnalisa- 
tion : ■ 

« Je cherche si je suis bien moi-même et ai peur d'être un autre 
parce que je m'aime moi-même, j'aime mon corps" sensuellement 
comme s'il était un autre et que. cet amour n'est jamais satisfait, est 
impossible â éteindre*., non seulement parce que l'assouvissement 
a été rendu impossible par" ma lutte contre ces pratiques mais même 
parce qu'il est, en lui-même, impossible... En réalité je n'éprouvé 
pas l'impression que je suis autre mais simplement que je n^arrive 
pas â me trouver, tout en cherchant instinctivement ce que je vois, 
tout en me cherchant, en me désirant moi-même. Tout me fait peur 
en dehors de moi et c'est en moi que je me réfugie, mais je H .ne me 
trouve jamais, parce que ee genre de recherche est impossible.,* » 
Quelque temps après il nous écrivait : <* Ma névrose est un essai de 
m'assouvir par la pensée », 

Les séances ultérieures d'analyse furent consacrées à élucider ce 
curieux mécanisme sexuel de la Dépersonnalisation, Devant, la 
grande , amélioration qui s'était produite, nous nous décidâmes à 
lui expliquer, avec détails précis donnés" à l'appui comme exemples^ 
ce qu'est l'angoisse névropathique, en quoi elle consiste ; nous lui 
montrâmes en particulier qu'elle est souvent le résultat, la traduc- 
tion consciente d'un in assouvissement sexuel, d'une volupté physique 
rentrée ou contrariée. Après avoir observé ses impressions avec ce 
talent de psychologue de l'introspection que possèdent certains 
obsédés, il me dit: a Mes impressions de dépersonnalisation sur- 
viennent spécialement chaque fois que je me trouve dans une cir- 
constance où je suis obligé de m 'arracher â ma rêverie — presque 
toujours sensuelle — pour faire tout à coup attention à ce qui fie 
passe réellement autour de moi : quand la foule m'étreint et me fait 
peur par exemple, ou même chaque fois que je suis arraché à la 
solitude avec moi-même {que je recherche par dessus tout) et tout spé- 
cialement lorsque les gens qui. contrarient ma rêverie par- leur pré- 
sence sont des gens qui m'impressionnent, des gens d'un caractère 
à condamner sévèrement mes fautes secrètes (professeurs, prêtres, 
amis de mes parents, femmes du monde, vieilles personnes.,.) Dans 
ces circonstances je suis obligé de me réfugier en moi-même, de 
fuir cette société où je ne suis pas à Taise et dans laquelle pourtant 
je continue autant que je le' puis â faire bonne figure — saluant, 
répondant aux questions, paraissant, m'intéresser a ce qu'ils me 
racontent, alors que je me dédouble, en me regardant parler et 
agir,., Eli bien, cette force que me pousse ainsi à m'examiner, à me 
regarder pendant que je joue ainsi la comédie de. l'attention, est 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 7 



M* 



98 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



certainement la même qui me pousse â me replier sur moi-même ; 
mais elle a changé de caractère : au Heu cTêtrc une tendance , une 
impulsion à jouir de moi-même, à me contempler avec charme, elle 
est une impulsion à m^nalj^ser, à me scruter, à chercher en moi, 
au sommet de moi-même, quelque chose qui m ' échappe : le dernier 
mot de ma pensée, sa clef, son intimité dernière.,. Impulsion péni- 
ble, forcée, presque hostile,,. Elle a perdu en plaisir ce qu'elle a 
trouvé en lucidité cruelle, agressive, furieuse^. Mon analyse inté- 
rieure est bien à ma rêverie sensuelle ce que Fangoîsse est à la 
volupté : Comme vous le dites pour l'angoisse, elle est un rêve 
voluptueux retourné, dirigé sur soi-même et ainsi devenu atroce- 
ment pénible,.- » 

* 

L'analyse durait depuis plus de trois mois quand une grande et 
assez soudaine amélioration, annoncée depuis quelque temps par la 
diminution de F insomnie, se produisit. Des S3^mptômes de transfert 
se manifestaient depuis peu, non seulement dans son attitude à 
l'égard de l'analyste — sympathie très chaude , mêlée toutefois par 
instants de critiques quelque peu ironiques de notre conception 
sexuelle des Névroses — mais encore dans sts rêves (1), lesquels 
firent ensuite, de plus en plus fréquemment allusion à une amélio- 
ration ou â une guérison^ ou bien mettaient en scène des situations; 
d'amour partagé, de mariage. Toutefois les obsessions, atténuées, 
ne disparaissaient pas* Nous poursuivions l'analyse, le malade 
retrouvant des souvenirs d'enfance fort utiles â une plus complète 
compréhension de szs symptômes, quand la guérison s'annonça, â 
notre grande surprise L.. Le sujet nous avoua à ce moment qu'ayant 
fait la connaissance d'une jeune femme, il avait réussi â avoir avec 
elle quelques rapports satisfaisants : iî en était, affirmait-il, amou- 
reux. — La cure fut abandonnée par lui peu après , alors que, trans- 
formé moralement (au moins en apparence) il se déclarait guéri. Quel- 
ques mois après une lettre de $<ts parents nous confirmait sa guérison. 

Nous n'avons pas voulu donner plus de détails concernant ce 
cas pour ne pas détourner l'attention du lecteur de cette inté- 
ressante question de la Dépersonnalisation* 

{1) Exemple : « Un œil est fixé sur moi, qui m'attire partout comme un 
aimant. Vous êtes là., docteur, et, avec un instrument médical (que j'ai" 
réellement vu dans votre cabinet de consultation) vous me donnez un léger 
coup sur la tête: Je tressaille aussitôt comme si je sortais d'un rêve et 
j'aperçois la réalité qui m'entoure, si clairement et sï joyeusement que je nie 
sens guéri. » D'après les associations, l'oeil représentait symboliquement sa: 
névrose obsessionnelle. 



^^BV^^B^ 



MEMOIRES" ORIGINAUX. 



PARTIE MEDICALE 



99 



Chaque fois que nous avons eu l'occasion d analyser la vie 

sexuelle '■ d J nn dépersonnalisé (anxieux ou psychasthénique), 
nous avons pu nous rendre compte qu'il s'agissait d J un indi- 
vidu qui, s'étant dérobé à 'l'élan naturel de l'instinct — quelle 
que soit la façon théorique qu'on ait de se représenter ce trou- 
ble instinctif fondamental — avait cru pouvoir résoudre le 
problème sexuel de façon en apparence agréable et économique, 
en faisant de lui-même» de sa propre personne (physique et 
morale) l'objet même de ses désirs sexuels — sensualité, fen- 
dresse » admiration. En un mot, il s'agit d'individus ayant 
adopté une attitude très marquée , de Narcissisme, — non pas 
de narcissisme primitif ou intégral > comme dans les cas mor- 
bides graves décrits par Freud sous ce nom (dans la schizo- 
phrénie, notamment), mais de narcissisme acquis on relatif, 
laissant subsister , chez les névropathes dignes de ce nom, leur 
intérêt au réel, à la société, derrière leur penchant à la réserve 
ou à la pensée abstraite* 

Il existe toujours- chez eux un trouble très™ précoce de l'évo- 
lution instinctive ; trouble qui les a, très jeunes, détournés de 
la joie de vivre, de la spontanéité des sentiments naturels (en 
partie sous des influences familiales, puis éducatives). Le dé- 
personnalisé présente très manifestement cet attachement à 
l'enfance, cette peine à se débarrasser des influences fami- 
liales précoces, (de la mère principalement), cette passivité de 
Pinstinct que nous avons décrits chez tous les névropathes et 
qui, quoique souvent intensément refoulés > transparaissent 
nlus tard dans leur mentalité. ■-■ 

Tous leurs traits de caractère s'expliquent par un certain 
infantilisme affectif, jurant avec leur supériorité intellectuelle^ 
et en vertu duquel, privés des joies possessives qu'ils recher- 
chent impérieusement, étant adultes» comme lorsqu'ils étaient 
enfants, ils se sont repliés de plus ,en plus sur eux-mêmes pour 
n'être pas contraints de se sacrifier à autrui ; ils ont peur de 
l'humanité et de la vie parce que, ayant eu peur de la virilité 
de la féminité, ils sont restés, àù fond d'eux-mêmes» solitaires^' 
Devenus ensuite sensuels par expérience auto-erotique, ils se 
sont créés des besoins voluptueux qu'ils ont pris l'habitude de 
satisfaire sur eux-mêmes avec plus ou moins de retenue ou de 
honte et de remords* 



100 REVUE FRANÇAISE DE £SYCH ANALYSE 

Mais pourquoi les névropathes que nous avons en vue ex- 
priment-ils leur névrose par ces obsessions si spéciales et si 
curieuses de dépersonnalisation ? Tous les anxienx, tous les 
psychasthéniques sont des refoulés du sentiment ; pourquoi 
certains d'entre eux seulement au lieu de s'aiguiller vers le 
Doute^ la Honte de soi, l'Hypocrisie, etc., sont-ils hantés par 
la recherche obsédante de leur. Moi ? Et en quoi l'aptitude 
narcissique qui, existe derrière tous ces symptômes explique- 
t-elîe, en particulier, ces sentiments d'incomplétude spécifi- 
quement relatifs à la personnalité ? . 

Dans nos recherches cliniques antérieures . sur ce symptôme 
de la Dépersonnalisation, nous avions, avant de lui appliquer 
la méthode psychanalytique, conclu que le sentiment de dé- 
personnalisation consistait dans une maladie de Inattention in- 
térieure. Le sujet, cessant d'accorder une attention suffisant? 
à la réalité extérieure, accorderait une attention excessive à 
soi-même, à ses propres sensations coenesthésiqnes comme à 
son propre, fonctionnement mental, se laisserait aller à une 
contemplation, une analyse de soi-même qui remplacerait sou 
intérêt aux choses réelles. Mais pourquoi se détourne-t-il ainsi 
du Réel ? 

Recherchant à ce sujet l'opinion des auteurs, nous en rete- 
nions, celles de .P. "jANET.et de Dugas (i) . 

On sait que P. Jaket voit dans les sentiments de déperson- 
nalisation des « sentiments d'incomplétude » psychasthéni- 
ques. Or il attribue Pétat dit psychasthénique à une faiblesse 
congénitale de certaines fonctions mentales et tout particuliè- 
rement de la « fonction du réel )> (en vertu de laquelle nous 
■percevons et agissons avec l'impression satisfaisante de réa- 
lité) ; fonction supérieure que conditionnerait une quantité suf- 
fisante d'énergie psychique, un degré suffisant de « tension 

(i) Nous ne parlerons pas des autres théories, fort nombreuses, que nous 
avons résumées dans notre ouvrage cité plus haut. Certains auteurs confon- 
dent ces impressions relatives au sentiment de personnalité avec les trou- 
bles objectifs et inconscients de la personnalité chez; les hystériques (avec 
lesquels elles n'ont cependant rien de commun)", Erreur qui paraît avoir été 
commise par Jones, rapprochant des sentiments d'étrangeté décrits par Lo- 
iDcnfctd (Ueber traumartige und verwandte Zustân de. Central b. f* Ncrv, u. 
Psych. 1909) les états crépusculaires hystériques étudiés par Abraham (Jahr. 
f t Psyelian. II, 1), Voy. }ovcs r Traité théorique et pratique de Psychanalyse, 
trad.' franc., p. 359- 



"^ ^^^^^^^^— 



MEMOIRES ORIGINAUX, — PARTIE MEDICALE IOI 

, - ■ 

psychologique ». Chez le psychasthéniquc, sous l'influence 
d'un" vague état de dénutrition du d'intoxication des centres 
cérébraux, naturellement fragiles, cette tension psychologique 
baisse et le sujet ne parvient plus à la perception de la idéalité 
— d'où ses sentiments d'iucomplétude, et notamment d'in- 
complétude de. la perception extérieure et intérieure, et aussi 
son incapacité de la croyance, sa défiance de soi-même — ni à 
l'action efficace sur elle — d'où ses aboulies et impuissances 
sociales; Incapable de toutes les opérations mentales « de haute 
tension '« (c'est-à-dire des pensées et des actes qui apparaissent 
au sujet comme difficiles), l'individu, lorsqu'il cherche à les 
effectuer, gaspille l'effort qu'il met en œuvre"; car l'énergie 
assez libérée << dérive » sur des opérations inachevées où infé- 
rieures comme les ruminations intérieures de l 'obsession et les 
agitations viscérales de l'angoisse. 

De son côté, Dugas (i) voit le phénomène primaire de la Dé- 
personnalisation dans une sorte d' « apathie affective », de di- 
minution de cet attrait que nous prêtons spontanément aux 
choses , de cette émotion banale et constante que nous commu- 
niquons normalement à tout ce qui nous entoure : l'individu 
reporterait sur lui-même, sur l'analyse intérieure, tout Tintée 
rêt disponible qu'il accordait auparavant à la réalité. Mais c'est 
dans une diminution de l'acuité émotionnelle, de la sensibilité 
affective extérieure qu'il faut rechercher l'origine de ce désé- 
quilibre de l'attention,. 

A notre avis, ces deux explications sont, à tout le moins, in 
complètes. 

Celle de P. Janet fait appel à une hypothèse générale que 
rien ne légitime objectivement ; celle de la fonction du Réel, 
résultante de la Tension psychologique. Nous nous refusons à 
admettre qu'il y ait une « difficulté » réelle, objectivement 
conçue de façon scientifique, dans l'acte de l'esprit qui donne 
à l'individu l'impression du réel. Nous nous refusons à consi- 
dérer également les psychasthéniques comme des déficients de 
l'énergie psychique ; trop de. faits nous inclinent à penser 
qu'ils souffrent au contraire d'un trop-plein ' d 'énergie qu'ils 
ne savent dépenser. D'ailleurs certains malades éprouvent 
(comme les anxieux purs) des malaises ou des sentiments m or- 

■ 

(j) Dugas. La Dépersoimalisation. Bibl. de Philo cowtemp/ Alcan. 



T"l ■■!■ T I >^^-™ ^ 



102 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

bides (en particulier des impressions physiques paroxystiques 
,de dépersonnalisation) de façon absolument spontanée et pri- 
mitive, sans qu'il puisse être question à ce moment-là chez eux 
d'une « dérivation » de l'énergie empruntée à quelque opéra- 
tion manquée... Pour nous, le sens du Réel est la résultante 
directe d'un assouvissement intégral, harmonieux, des grandes 
tendances affectives — en particulier des instincts , comme 
r instinct sexuel. 

Quant à l'explication de Dugas, elle a le très grand mérite 
de mettre en évidence la nature émotionnelle ou du moins af- 
fective du trouble. Assurément le dépersonnalisé perd la fraî- 
cheur de ses impressions relatives à la réalité et, en même 
temps, il sent sa conscience affective envahie par l'écho assour- 
dissant de sa vie intérieure, organique et psychique. Mais 
cette théorie ne nous donne pas la raison de cette analyse irré- 
sistible, forcée, â laquelle le sujet se livre de son propre Moi, 
ce rythme de replienient-sur-moi, d'intériorisation affective 
lointainenient voluptueuse derrière son caractère angoissant ? 
Et nous en arrivons à la conception suivante : 
Remarquons d'abord que ce n'est pas précisément un dé- 
tournement de l'attention, un renoncement à la réalité exté- 
rieure qui déclenche, chez le dépersonnalisé, la recherche in- 
térieure* C'est bien plutôt une irruption dans sa conscience 
d'impressions affectives internes, accompagnant la perception 
du fonctionnement de son organisme et tout particulièrement 
de sa pensée. En d'autres termes, le dépersonnalisé est moins 
un amoindri de la sensibilité extérieure qu'un exubérant de la 
sensibilité intérieure, qu'un individu à la sensibilité assiégée 
d'exigences endogènes pénibles et -inopportunes : il est dé- 
tourné malgré lui du réel par quelque chose qui est en lui, qui 
■ monte dans sa conscience et y fait effraction, par quelque chose 
qui attire invinciblement son attention et la monopolise sur lui- 
même. C'est simplement pour traduire cet état d'intériorisa- 
tion forcée que nous employions métaphoriquement, avant 
d'avoir saisi toute la portée de la conception psychanalytique 
de la névrose et, consécutivement, de pouvoir l'employer au 
sens propre, le terme de « narcissisme » mental (r). 

H 

(i) \'oy. Hesnard. Cong. de PÂss. franc, pour l'avancement des sciences } 
Session de Str^bourg^ 1920, 



^■^p^ 



PV^^^W^ 



MEMOIRES^ ORIGINAUX. 



PAftTIfi MEDICALE 



103 



Aujourd'hui j après notre expérience psychanalytique, nous 
n'y attachons - plus une valeur analogique ou figurée ; mais 
nous le prenons dans son sens vraiment sexuel : le déperson- 
nalisé se détourne de la réalité — avec laquelle il continue à 
rester en contact par une façade mentale d'ordre plus ou moins 
rigoureusement intellectuel -^ parce qu'il a son attention atti- 
rée à l'intérieur de lui-même par le jeu de sa propre pensée. 
Or ce processus psychique nous paraît avant tout d'ordre 
sexuel — bien entendu, psyclian alytiquem en t parlant. 

Chez le dépersonnalisé, la pensée est très fortement sexua- 
lisée ; en ce sens que la Retenue sexuelle, le renoncement du 
malade à la satisfaction sexuelle {â la fois physique et psychi- 
que) que comporteraient naturellement ses exigences affecti- 
ves, en particulier sa sensibilité naturelle, cultivée par les pra- 
tiques auto-érotiques dans un sens anormal , pervers, a pour 
conséquence une sorte d'abus de la- pensée abstraite et spécia- 
lement de la pensée introspective : lorsque F individu rêve, il 
évoque agréablement le monde d'images sensuelles où. régnent, 
combinés, l'instinct de puissance et la volupté . génitale > plus 
ou moins perverse — deux éléments fondamentaux de la 
Sexualité (1), lorsqu'il refoule à son tour cette rêverie, celle- 
ci se transforme en une rumination abstraite pénible qui, à son 
origine même, laisse voir le rythme fondamental, instinctif, 
d'une recherche de soi-même, d'une impulsion sexuelle dirigée 
vers soi-même, Rtyhme qui existait au fond de la rêverie vo- 
luptueuse mais que masquait en elle l'apparente et fausse ob- 
jectivité des évocations imaginatives (2)- 

En un mot* le de personnalisé est un individu dont l'instinct 
sexuel ne s'exerce pleinement que dans une fixation â soi- 
même. La vibration de cet instinct, lorsqu'il n'est pas ré- 
primé, aboutit à la rêverie auto-érotique, c'est-à-dire à la 

■ 

{1) Pour nous l'instinct de puissance,. dénoncé par- Adler (après Nîetzche) 
au sein même des processus effectivement sexnels, fait très souvent partie 
intégrante de la sexualité : c'est par erreur qu'on l'oppose souvent aux 
instincts du Moi, dont certains sont certainement d'ordre sexuel- A u r sujet 
de cette discussion, voir notre prochain ouvrage : l'Homme et le Sexe (en 
préparation), 

(2) L'Imagination est une fonction mentale essentiellement autistique, 
auto -sexuelle ; mais son caractère auto-erotique est dissimulé par son rôle 
d'objectivation mentale ; L'individu croit jouir d'une réalité évoquée alors 
qu'il ne jouit que de lui-même. 



V«a™ 



J04 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



jouissance sexuelle de soi, et, lorsqu'il est réprimé, à une re- 
cherche anxieuse de soi: ne pouvant plus jouir de lui-même, 
l'individu continue à rechercher cette jouissance refusée où 
impossible. Tendu vers la volupté qui lui échappe, il ne re- 
cueille que le désarroi pénible de l'angoisse, Mais l'angoisse, 
comme la volupté, le maintient rivé à son propre être affectif* 
avec cette différence que la volupté est une fin, tandis que l'an- 
goisse, avant d^aboutir à la crise anxieuse proprement dite 
(laquelle est parfois une soupape), éternise cette hantise de 
soi-même. Cette théorie psj^ch analytique de la dépersonnalisa - 
tion n'est pas un pur jeu de l'esprit. Elle a des conséquences 
pratiques et véritables : que le dépersoimalisé régularise sa 
vie sexuel le , se sevré de son auto-érotisme, et ses impressions 
de dépersonnalisation s'évanouiront* 

Le malade qui a fait l'objet de cette observation était dans 
d'excellentes conditions pour guérir : jeune, accroché dans son 
évolution instinctive par un simple conflit accidentel — la mé- 
fiance de la femme et l'habitude économique, d'ailleurs ré- 
cente, de se satisfaire sexuellement de façon solitaire — nar- 
cisse par artifice ou par erreur plutôt que par suite d'une ano- 
malie biologique foncière et grave, il était peu touché par la 
Névrose. La compréhension du mécanisme sexuel de ses 
symptômes l'avait soulagé et mis dans de bonnes conditions 
pour reprendre son évolution instinctive normale. La pratique 
d'un régime sexuel normal, qui était chez lui réalisable dans 
des conditions un peu favorables, déclencha facilement la gué- 
ri son. Argument d'une valeur, à nos yeux, infiniment plus 
grande que beaucoup d'autres mis -en valeur dans de savantes 
discussions de Psychologie théorique t et qui nous fait songer 
à cette réflexion de Taine, à propos, précisément, de l'ouvrage 
de Krtshaber sur la « Névropathie cérébro-cardiaque » (qui 
n'était qu'une névrose de dépersonnalîsation) ; « Je trouve ce 
petit livre plus intéressant qu'un gros traité métaphysique sur 
la substance du Moi ». 



r mj r i m m. r a - r i- , 



De l'influence du psychisme 
sur la vie organique 

Par le D r Félix Deutsch. 

■i 

Docent de médecine interne à -l'Université de Vienne 

(Autriche) 



(Conférence du 23 décembre 1926 au Groupe d'Etudes Phi 
losophiques et scientifiques pour V examen des tendances non 
velles. Prononcée en allemand. Traduite en français par Made- 
moiselle A. Berman.) * 



Mesdames, Messieurs, - . . 

Avant de commencer ma conférence, je tiens à vous remer- 
cier, non seulement de l'occasion qui m'est offerte de parler 
devant vous, mais surtout de m' avoir autorisé à parler alle- 
mand sur le sol français. Le sujet de ma conférence est ins- 
piré par les besoins scientifiques, psychologiques et médicaux 
actuels. Il semble que, tout au moins dans les pays de langue 
allemande, il se produise une crise dans le domaine psycholo- 
gique, crise qui s'étend "certainement aussi dans le domaine 
médico-biologique. Nous ne voulons pas rechercher ici d'où, 
vient le besoin actuel de se préoccuper si intensément des ques- 
tions psychologiques. Il est certain que l'impulsion en a été 
donnée par cette science psj^chologique que - nous appelons 
la Psychanalyse. La révolution qu'elle a provoquée dans la 
pensée psychologique n'a pas été sans influencer notre posi- 
tion vis-à-vis des concepts médico-biologiques. Une revision 
de nos conceptions actuelles au sujet du rapport entre le psy- 
chique et l'organique est devenu nécessaire. Il y a plus : 
grâce au développement de nos connaissances de la structure 



^ ^ — ^W^l 



I06 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

du psychisme > nous voyons la possibilité d'étudier l'action 
réciproque des phénomènes psj'chiques et organiques à diffé- 
rentes périodes du développement somatique. C'est avec 
intention que j'ai intitulé ma conférence : « De l'influence du 
psychisme sur la vie organique » t Le sol sur lequel je parle 
aujourd'hui a été le point de départ de tous les efforts accom- 
plis depuis pour rechercher le rapport entre le psychique et 
l'organique. C'est ici qu'ont été établies les fondations de ce 
xju'on enseigne actuellement sous le nom de psychiatrie. 

Quand les possibilités d J investigation d'une science subis- 
sent une stagnation, il faut qu'elle trouve des influences vivi- 
fiantes au delà de ses propres limites. Elle les cherche dans 
les sciences voisines qu'elle avait dédaignées tant qu'elles 
ne lui avaient pas été d'une nécessité vitale. Je crois pouvoir 
parler au nom de la médecine interne. Ses conceptions organi- 
ciennes unilatérales ne la font plus avancer. Par le laboratoire 
et des méthodes analogues d'investigation, elle est, en sa 
recherche de l'essence organique de chaque maladie, devenue 
relativement indépendante de l'objet même de la maladie: 
nous voulons dire qu'elle a oublié l J homme, c'est-à-dire V en- 
semble de sa personnalité. Aussi, cette médecine, arrêtée 
dans ses progrès, absorbe-t-elle comme une éponge desséchée 
la nouvelle science qui, par la recherche des éléments psycho- 
logiques des maladies organiques, lui apporte un nouvel ali- 
ment. Cette nouvelle tendance scientifique qui, à la limite de 
la médecine prépare la rénovation, et l'assimilation du maté- 
riel . psychologique par la médecine, nous pouvons l'appeler 
Bioanalyse ou Psychobiologie. Quel est son but ? elle a un but 
expérimental et un but clinique, La tâche clinique consiste 
à observer- le courant vital psychique dans le corps sain ou 
malade, à le différencier du courant physique, à étudier leurs 
liens et leurs rapports réciproques, à établir jusqu'à quel point 
le pS3^chique provient de l'organique et inversement, jusqu'à 
quel degré les processus psychiques façonnent l'organique, 
l'entravent ou l'aident dans sa fonction, dans sa structure, em- 
pêchent ou favorisent son développement- D'où une nouvelle 
tâclus : étudier phylogénétiquement et ontogénétiquement 
l'histoire du développement psychologique de l'humanité. Pa- 
reilles recherches confinent à la philosophie de l'organique. . 



^**^tf- 



MÉMOIRES ORIGINAUX, — PARTIE MÉDICALE 107 



L'autre tâche consiste — d'une part à déterminer expérimen- 
talement les transformations physiques causées par certaines 
-excitations psychiques — d'autre part à étudier les destrucr 
tions et constructions psychiques provoquées par P injection de 
.substances chimiques, pharmaceutiques et hormoniques, Le 
but final de ces nouvelles expériences est de construire un 
.schéma psychico-corporel aussi exact qu'est une structure 
physico-anatoniique pouvant être représentée par une figure, 
La réunion de ces deux schémas devra donner, dans Paveftir, 
une image psycho-physique qui, dépassant nos , conceptions 
actuelles sur la structure somatique, nous apprendra â con- 
naître Phomme en tant qu'être vivant- - 

De ces recherches, je vais vous donner quelques exemples. 

Lorsque de nouvelles connaissances doivent prendre droit de 
cité dans la pensée .humaine, il faut essayer de les rattacher 
aux notions tant présentes qu'anciennement acquises, même 
-au risque d'aller trop loin. Ce n'est pas d'aujourd'hui- que da- 
tent les expériences tendant à transformer le corporel en Pin- 
fluençant psychiquement. Nous savons depuis longtemps que 
par des suggestions à Pétat de veille, par l'hypnose* il peut" se 
produire dans le corps des phénomènes modifiant notablement 
son état. Mais l'attention, dans ces essais, s'est toujours portée 
-sur Peffet final et non pas sur les voies que parcourent les 
suggestions, Par exemple y si l'on suggère à quelqu'un que sur 
sa main vont apparaître les stigmates du Christ et, qu'en effet, 
des ampoules et des blessures se produisent, nous voyons bien 
le rapport entre la suggestion et Pejïet produit. Mais quel che- 
min ont pris ces, suggestions ? En principe, nous pouvons dire 
que toute influence pS3'chique n 'atteint que le psychique, 
mais que Pinfluencement de Porganique sans intervention du 
psychique est inconcevable* Il est nécessaire d'établir une fois 
pour toutes ce que le psychique peut produire dans l'organi- 
que > Une série d'expériences a été faite pour étudier cette in- 
fluence, Vous connaissez tous la célèbre expérience de Pawlow. v 
On fait à un chien une fistule stomacale de façon que le suc 
•gastrique s'écoule par la fistule, si Pon montre â l'animal un 
morceau de viande ou quelqu'autre aliment, le suc gastrique 
'■s'écoule abondamment. Si nous suggérons à un homme qu'il 
-absorbe -un repas, le même phénomène se produit. Plus encore, 



Io8 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



nous savons qu'à l'idée de bouillon, le suc gastrique a une 
composition différente de. celle qu'il aurait à l'idée d'un ali- 
ment plus riche en graisse. Dans le cas d'aliments gras, le suc 
qui -découle contient, en quantité augmentée^ toutes les ma- 
tières nécessaires à la digestion des graisses. Si nous- exami- 
nons, sous l'écran, ■■une personne endormie de cette façon t nous- 
voyons, dans des conditions appropriées, qu'à l'idée de repas,, 
l'estomac se soulève et se- - contracte et son contenu s'en 
échappe. Si nous suggérons à cette personne la satiété, la sé- 
crétion diminue, les contractions cessent et nous comprenons 
pourquoi le sujet a réellement up. sentiment de satiété (Deutsch,. 
Heyer). Aujourd'hui que nous pouvons photographier la vési- 
cule biliaire, nous sommera même d'jr constater de semblables, 
influences. Si nous suggérons l'idée d'un repas gras, la vési- 
cule biliaire se contracte et Ton voit la bile s'écouler. Nous- 
pouvons le prouver par le fait que la vésicule, préalablement, 
visible par effet de contraste, disparaît (Deutsch) . Intéres- 
santes aussi sont les actions sur le cœur et l'appareil circula- 
toire. Lorsqu'un homme travaille, son pouls s'accélère et sa 
tension artérielle augmente, suivant la difficulté du travail et. 
îes capacités corporelles du sujet. Persuadons à un homme 
hypnotisé. qu'il fait ce même travail, son pouls s'accélérera de 
la même façon, sa tension augmentera nettement, pas autant 
toutefois que s'il accomplissait un vrai travail (Deutsch). 

Si nous faisons imaginer à un sujet qu'il trempe deux doigts . 
d'une main dans de l'eau chaude et deux doigts de l'autre main 
dans de l'eau glacée, nous voyons qu'il ressent les impressions- 
correspondantes. En effet, si nous regardons ces doigts au 
microscope, nous voyons que les capillaires présentent tous les 
changements' observés lorsque quelqu'un* trempe vraiment son 
doigt dans de l'eau chaude ou dans de l'eau froide, naturelle- 
ment à un degré atténué (Deutsch), 

Autre exemple: Faisons transpirer un sujet en hypnose sur 
la moitié du corps, l'autre moitié restant normale et faisons: 
une numération globulaire, nous trouvons que le nombre des 
globules blancs' a augmenté du côté en transpiration, tandis: 
qu'il demeure statïonnaire de l'autre côté (Reinhold). Nous- 
voyons donc que les influences psj^cliiqùes ont uiie répercus- 
sion jusque dans les processus vitaux les plus fins. Nous tons-- 



.7 
. I 






■ ■ M 



MEMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE MÉDICALE IOg 



tâtons aussi que les régulateurs psychiques de notre vife n'agis- 
sent pas d'une façon moins durable que les organiques. Ce ne 
sont . pas seulement ces processus particuliers qui se trouvent 
soumis aux iniluences psychiques, mais tout l'organisme. Etu- 
dions le métabolisme d'un individu dans différentes circons- 
tances affectives. Si nous rendormons, nous trouvons que, 
dans ce sommeil artificiel, ses échanges diminuent notable- 
ment. A l'état d'anxiété, ils augmentent. Si nous intensifions 
l'angoisse, en suggérant des événements- effrayants, jusqu'à 
-provoquer un choc, un évanouissement , nous voyons que tout 
le courant vital organique tombe avec la perte de la conscience 
et que les échanges baissent brusquement (Deutsch). Toutes 
ces intéressantes observations nous ont permis d'éclaircir les 
processus organiques lorsque ceux-ci sont provoqués artificiel- 
lement sous l'influence de certaines représentations. Suppo- 
sons que ces représentations artificiellement provoquées nais- 
sent dans l'individu sans l'aide des influences expérimentales, 
par exemple des sentiments, avec toutes leurs conséquences 
psychiques, comme l'angoisse:, là joie, :1a douleur , le souci, le 
chagrin, la déception, facteurs qui jouent sans interruption, 
un rôle dans notre vie quotidienne. Il faut s'attendre à. ce que 
les processus organiques qui se dérouleront dans -l'ensemble du 
corps, voire d'une façon ininterrompue, soient semblables. 
Nous pouvons logiquement penser qu'il se produit dans l'assi- 
milation et la désassimilation des transformations constantes 
qui, insensiblement, transforment, inhibent et règlent les pro- 
cessus vitaux. .-.'-■■" 

Sommes -nous en mesure de nettement différencier les trou- 
bles organiques dépendant seulement de causes ps\rchiques des 
troubles purement organiques? C'est-à-dire j pouvons-nous 
prouver que le corps soit aussi inséparablement- engagé dans 
les processus psyclriqties ? Oui, on le prouve expérimentale- 
ment, < ■ ■- - ' - * 

Les. hommes sont des animaux à sang chaud; La tempéra- 
ture de leur corps dépend de la combustion interne et non pas 
de la température extérieure. On peut là nïesurer à l'aide du 
thermomètre. -Si j'endors un sujet qui, par ■■ suite de troubles 
organiques, a ïa fièvre et que je lui suggère -le gentiment d'une 
santé parfaite, en lui enlevant toute crainte -au sujet : de V issue 



'-■■ "L -^^^^^^^M^^M 



ÏIO REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

■ 

de sa maladie, je vois la température baisser de quelques dixiè- 
mes et dans la mesure où elle dépendait des influences psychi- 
ques, niais dans cette mesure seulement car I*élévation de tem- 
pérature causée par un trouble organique demeure. Chez 
lhoinme sain, cette diminution n'est pas très marquée, mais 
on voit des sujets qui étant guéris d'une maladie fébrile, pré- 
sentent pendant longtemps encore une température trop élevée. 
Ce sont, en général, des individus anxieux. Leur fièvre dispa- 
raît entièrement lorsqu J on eu supprime les causes psychiques. 
On dirait qu'un besoin corporel trop élevé de chaleur s'est ins- 
tallé pendant la maladie, besoin que le malade ne veut plus 
chasser. Nous savons aussi que les malades fiévreux se sen- 
tent souvent mieux (sauf s'il y a par ailleurs des sensations 
douloureuses) pendant leur accès de fièvre que lorsque leur 
température est redevenue normale. Il s'agit là le plus souvent 
d'individus ayant un besoin particulier de chaleur. Ils font de 
la fièvre pour des causes minimes et ils en ont plus que les 
autres hommes dans les mêmes circonstances. Tout se passe 
comme si le gain organique de chaleur obtenu ne pouvait être 
abandonné par le psychique et persistait pour cette raison. 
Nous pouvons exactement indiquer la voie que choisit le 
psychique pour provoquer cette satisfaction. Les sujets en 
question ont une température plus élevée à la surface de la 
peau que dans la bouche ou dans les autres cavités, à l'inverse 
de la normale. Nous pouvons ainsi mesurer et reconnaître ce 
que nous appelons fièvre psychogène et qui peut être provoquée 
par des émotions par exemple (Deutsch), 

Puisque des phénomènes psychogènes morbides peuvent si 
nettement influencer le corps, il doit en être de même quand il 
s'agit de phénomènes psychiques normaux. Ils échappent à 
notre observation parce qu 'étroitement liés aux phénomènes 
organiques, on ne peut guère les en séparer. Parfois , il est 
possible de les en détacher, voire même de les isoler. 

J'ai vu un homme atteint d'une maladie de "la moelle épi- 
nière avant occasionné des troubles de la démarche tout à fait 
caractéristiques de la dite maladie. Il titubait, avait une démar- 
che chancelante, mal assurée et ne pouvait se mouvoir qu J avec 
mille précautions, en se servant d'une canne. Analysons ce 
phénomène organique an point de vue psychique. Un homme 






MEM03RKS ORIGINAUX. — rARTl]î MKDTCAI.E III 



incapable de marcher 5e sent mal assuré (abstraction faite d'au- 
tres facteurs ps3^chiques) . Il se sentira mal assuré non seule- 
ment dans sa marche, mais dans tous ses actes, dans ses déci- 
sions. Les sentiments d'insécurité qui se trouvent en tout être> 
se réveilleront. Comment peut -on déceler cela dans 4es trou- 
bles de la démarche ? Pour débarrasser pareil malade de tons 
les facteurs qui, dans le déterminisme de ses troubles de la 
démarche , ne sont pas à mettre au compte de son affection 
médullaire, il me faut seulement lui enlever le sentiment in- 
terne d'insécurité dont j'ai admis l'existence et sa démarche 
sera améliorée dans la mesure où le facteur psychique lui nui- 
sait. Eu effet, j'ai suggéré au malade en question qu'il était 
maître de ses actes, qu'il n'avait aucune irrésolution > qu'il 
était eu état de prendre nettement des décisions et le malade 
a acquis une démarche plus assurée, plus tranquille. Il s'agit 
là d'une superstructure psychique. Nous considérons ici sur* 
tout le côté théorique de nos recherches plutôt que le côté thé- 
rapeutique; Nous n'avons pas suggéré au malade qu'il allait 
mieux, que son état organique s'était amélioré. Nous n'avons 
fait appel qu'à son contenu psychique. 

Nous voyons que certains contenus psychiques simples ou 
complexes sont impliqués dans nos processus somatîques> 
qu'ils dominent l'organique, que de façon latente, ils en modi- 
fient le cours. Tout cela paraît simple. En réalité, la prédispo- 
sition nécessaire à ces rapports ps}^ chiques doit être recherchée 
dans une période bien antérieure du développement individuel 
psychique et organique. Ce sont ces processus de préparation 
des deux parts qui rendent possible l'enchaînement forcé des 
phénomènes vitaux les uns aux autres. Un exemple: certains 
individus sont, par suite d'un besoin maladif psychique qu'on 
peut même appeler impulsion, de gros mangeurs. Il leur man- 
que le sentiment de la satiété. Peut-être ont-ils toujours été 
de gros mangeurs, du fait du plaisir qu'ils ont à manger, ou le 
sont-ils devenus pour quelque motif psychique que nous n'ap- 
profondirons pas ici. Nous savons que lorsque quelqu'un se 
représente qu'il va manger, qu'il a faim, sa glycémie diminue 
ou, montre une tendance à diminuer.. La diminution du sucre 
sanguin lui donne la possibilité .d'avoir faim. Par la voie orga- 
nique, nous pouvons aujourd'hui provoquer un abaissement 



112 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE" 



de la glycémie, en injectant de l'insuline. Nous utilisons ce 
procédé pour donner de l'appétit à des individus qui n'en ont 
pas. Pour que quelqu'un puisse manger par besoin de manger, 
il ne suffit donc pas d'un ressort psj^chique, il faut qu'il se 
produise aussi un phénomène organique; abstraction faite dés 
autres conditions nécessaires, la teneur en sucre du sang doit 
baisser pour que l'individu ait faim. S'il mange, sa glycémie 
doit augmenter, niais comme il a un appétit psychique, la te- 
neur en sucre baisse sous T influence du concept de l'état de 
faim et il faut qu'il mange. Le besoin organique de manger s'y 
associe. Nous voyons ici une chaîne fermée : .le cercle psycho- 
physique. L'influence psychique qui est ici l'envie de manger 
fait appel à l'organique icinais les esprits qu'il a évoqués, il ne 
peut plus s*en débarrasser ». Le chemin pris une fois ne peut 
plus être abandonné. En admettant que le malade atteint de ce 
trouble psychique reconnaisse la nocivité de la suralimenta- 
tion, il subira la tyrannie de l'organique. 

Il eu est de même pour les individus qui souffrent d'un be- 
soin de boire qui ont « faim, d'eau » selon mon expression. 
Un besoin auquel le nom de« polydipsie )> a été donné. Quand 
ces malades ont cédé une fois à leur envie de boire et que le 
corps, du fait de ses dispositions et de ses' propathies, n'est 
plus en mesure de tenir le coup, ils ne se débarrassent pas fâci- *■ 
lement de leur besoin. Si le sujet boit, l'eau est transportée 
dans les tissus- Le tissu s'y habitue et demande toujours plus 
d'eau, semblable à un enfant gâté qui réclame ■ sans cesse plus 
de tendresse. Ce besoin ne peut être satisfait que grâce à l'eau 
apportée par le sang/ Le sang devient pauvre en eau, d'où 
sentiment de soif et lé malade est obligé de boire. Quand il a 
bu, le tissu avide d'eau s'empare de nouveau de l'eau apportée 
parle sang et la soif psychique redevient organique. Le phé- 
nomène est ici grossièrement décrit , mais tel est cependant 
le cercle vicieux dans lequel l'organique agit sur le psychique 
et le psychique sur l'organique / \ 

Nous nous heurtons ici à un fait bizarre, c'est que le corps 
se prête avec condescendance et complaisamment aux préten- 
tions psychiques, qu'il devient, "sans résister beaucoup, leur 
jouet. Le • phénomène organique que nous venons' d'étudier 
dans le cas des assoiffés ou des affamés" n'est, il est vrai, que le 



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MÉMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE MÉDICALE II3 



représentant d'un phénomène psychique morbide, niais les dif- 
férences entre. Tétat sain et l'état morbide sont très estompées. 
Ce sont des différences quantitatives.. On ne peut se dissimuler 
que les processus psychiques, pendant la. vie, reçoivent souvent 
de la- part de l'organique des réponses inadéquates exagérées 
à leurs excitations. Démesure qui semble être contraire à P éco- 
nomie organique et tendre plutôt à la désintégration de 
l'organique qu'à sa conservation. Nous avons pu constater déjà 
que tout ^st arrange dans l'organisme pour que les besoins 
psychiques puissent être satisfaits dans une large mesure* . 

Mesdames, Messieurs, nous voilà arrivés à un tournant. 
Il n'a pas pu vous échapper que nous avons parlé du psychique 
comme d'une entité, que nous n'avons fait qu'apercevoir cer- 
tains processus compliqués et que nous avons dépeint, d'une 
façon tout à fait générale, leur influence sur l'organisme. Mais 
nous n'avons, jusqu'ici, pas indiqué que notre étude avait com- 
mencé là où précisément apparaissait une séparation entre le 
corps et le psychisme. Il nous faut maintenant combler un peu 
ces lacunes. 

Quand nous parlons du corps comme d'une entité, nous le 
considérons comme l'en semble des divers organes et systèmes 
d'organes dont nous connaissons relativement bien les fonc- 
tions. Le psychique n'est pas aussi nettement concevable. 
Cependant on peut y trouver des divisions aux points de vue 
descriptif, topique et fonctionnel, comme pour l'organique. 
Dans l'étude fonctionnelle, nous devons considérer les points 
de vue dynamique et économique. Le psychique est formé, des- 
criptivement, de conscient et d'inconscient dont la somme 
forme l'entité p$3^chique. Dans le cadre topique nous devons 
ranger, diversement groupé, tout ce que nous considérons 
comme l'expression des sentiments, des sensations, des per- 
ceptions et des représentations. Les forces agissant à l'inté- 
rieur du psychisme et que nous voulons étudier dans leur rap- 
port avec le passé, sont les tendances instinctives qui forment 
jusqu'à un certain degré le passage entre le corporel et le 
psychique^ Elles constituent les facteurs dynamiques dans le 
psychique. Elles agissent diversement, tantôt excitantes, tan- 
tôt inhibitricës, tantôt favorables à la conservation, tantôt 
poussant à la destruction* Elles sont donc soumises à un prin- 

ftEVUB FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE ' \ S 



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II 4 SEVUE FRANÇAISE DE ■ PSYCHANALYSE 



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cipe. d 'économie afin que leur activité soit réglée. Ce principe 
d'économie, c'est le 'principe plaisir-déplaisir.. Les forces 
instinctives 'se- contrarient: les unes tendant à la conservation 
du corps-, les autres à sa destruction. Leur rivalité fait que la 
satisfaction d'un désir se produit toujours aux dépens d'un 
autre désir. D'où création de produits psychiques tels qu'an- 
goisse,- sentiment de culpabilité, tristesse, douleur, etc,.. Si 
nous pouvons considérer "l'ensemble de ce. que nous nommons 
le psychisme comme le corrélatif psychique du corps, il nous 
est possible d' admettre que les diverses parties du psychisme 
> dépendent de certaines parties déterminées' du corps. Vo}^ons 
un peu ce qui a été dit au sujet des tendances instinctives et 
étudions d'un peu plus près trois d -entre elles. 

L'instinct de nutrition est lié aux zones bucco-digestives, 
] -instinct sexuel aux organes génitaux. L'instinct visuel est 
inconcevable sans les organes de la vue. Qu'arrive~t-il au cas 
où ces trois instincts entrent en conflit? Il n'y a que deux pos- 
sibilités: ou bien l'un des instincts renonce au profit d'un 
autre à sa satisfaction immédiate, ou bien, il se satisfait en 
même temps que cet autre. s L' issue du combat dépend de la 
force des instincts. Cette force dépend elle-même du stade de 
développement corporel et psj'ckique et aussi des causes pré- 
disposantes* Il est évident que si, par exemple, les organes 
sexuels n'ont pas atteint leur complet développement, leur sa- 
tisfaction passera après celle des autres instincts et cédera t 
comme d'habitude, le pas, {Cit. d'ap. Brun.) 

Un exemple pris dans le monde animal. Forel a pu mettre 
en évidence chez les fourmis un tel conflit d'instinct. Il essaya, 
un jour, d'interrompre un combat entre deux Etats de fourmis 
des bois., Pour ce faire, il versa sur le chemin parcouru par les 
troupes de secours venant du nid, de grosses gouttes de miel. 
Les fourmis comme chacun sait, sont très friandes de miel. 
Mais en ce cas, la plupart passaient outre ou s'arrêtaient peu 
et se hâtaient de gagner le champ de bataille. L'instinct de 
nutrition de ces petits animaux était donc momentanément 
refoulé par l'instinct social plus important eu cet instant pour 
l'avenir de la communauté. 

Nous avons dit plus haut que les différents instincts étaient 
liés aux différentes parties du corps. Cependant il arrive par- 



^^"~^ ^^ — -^ lia 

MÉMOIRES ORIGINAUX.'-* — PARTIE MÉDICALE ■ 1*5 



fois que l'instinct est empêché de se satisfaire, soit parce que 
les organes qui lui servent ne sont pas encore assez développés, 
soit parce qu'ils sont empêches d'accomplir leiïrs fonctions par 
des circonstances extérieures ou des maladies. En' ce 'cas, Fins- 
tîiitt cherche â" se satisfaire d'une autre manière et par l'entre- 
mise d'autres organes. C'est ce qu'on constate très souvent 
pour les instincts sexuels qui sont contrariés le plus longtemps 
dans leurs tendances, Le long empêchement de leur activité 
amène ceci: elles sont contraintes pour trouver leur satisfac- 
tion de se dévier sur d'autres parties du corps et elles y revien- 
nent souvent, à l'époque même où les organes génitaux ont at- 
teint leur plein développement, dès qu'elles rencontrent le 
moindre nouvel obstacle à leur satisfaction normale, C'est de 
cette façon que diverses zones non destinées à la satisfaction 
sexuelle lui servent cependant jusqu'à un ceirtaïn degré : la 
zone buccale, par" exemple, qui doit servir à Pabsorption des 
aliments, le tube intestinal destine au rejet des excréments, 
Pappareil musculaire servant aux mouvements* la peau ser- 
vant au^ sensations de. chaleur et à diverses autres. Plus encore 
dans tous ces systèmes d'organes demeure un restant dû besoin 
grâce auquel ils ont éprouvé mie jouissance. L'organe en con- 
serve le souvenir qui se réveille à chaque fonction. Par exem- 
ple, quand nous mangeons, ce n'est pas seulement notre faim, 
notre appétit que nous satisfaisons, mais aussi l'envie de re- 
trouver une sensation agréable d'une tout autre nature. On 
peut en dire autant de la défécation et de tous les organes ser- 
vant à quelque fonction soumise â la vie représentative et affec- 
tivité. Il nous faut admettre que l'activité d'un organe ou 
d'une partie du corps est doutant plus excitée par la dépen- 
dance directe de cet organe à la vie instinctive que les quantités 
de satisfactions qu'il éprouvé sont grandes et multiples, d'une 
façon quelquefois peu salutaire à l'organisine. Il est très com- 
préhensible que les zones qui, au début de la vie, ont fourni, 
par le moyen de l'ingestion et du rejet des aliments, toutes les 
jouissances, puissent être appelées de nouveau à. donner des 
satisfactions, lorsque les organes fournisseurs naturels de ces 
satisfactions ne peuvent pas fonctionner. Nous ne connaissons 
pas l'étbffe psychique dont la mesure nous permettrait d'éva- 
luer les énergies de jouissances en réserve dans les organes. 



wmpn«v 



Il6 REVUE FRANÇAISE DE -PSYCHANALYSE 



^F^^^^h^ 



Nous ne travaillons ici qu'avec des «concepts de secours »♦ 
C'est ainsi que Ton doit comprendre le concept de la libido 
introduit par Freud et par lequel nous désignons la substance 
énergétique psychique de l'organisme. Lorsque nous parlons 
de l'action du psychique sur l'organique, nous devons admet- 
tre l'influence de certaines quantités d'énergie de libido. Le 
mode de fonctionnement de l'organisme dépend de la réparti- 
tion convenable de ces quantités d'énergie. Grâce au facteur 
d'économie que nous avons appelé le principe de plaisir-déplai- 
sir à lieu la répartition des énergies psychiques. Au moment 
du danger, l'énergie afflue à l'endroit où elle devient nécessaire 
et abandonne donc les organes et les objets où elle résidait au- 
paravant. On comprend aisément que simultanément au déve- 
loppement corporel, il se produise des transferts de la libido 
<qui doivent nettement s'exprimer organiquement. Par exemple 
à l'âge de la puberté aussi bien chez l'homme que chez la fem- 
me, nous remarquons des phénomènes de ce genre. L'intérêt 
porté à l'alimentation s'altère à cette époque et il apparaît des 
troubles intestinaux, etc. Réciproquement, à l'âge de la dé- 
chéance, l'énergie psychique appelée la libido décroît et l'inté- 
rêt psychique se porte à nouveau sur les positions abandon- 
nées. L'activité particulière de la zone buccale renaît et par- 
tant, l'attrait de la nourriture redevient puissant* L'attention 
.se reporte sur les fonctions intestinales. 

Le chargement en énergie psychique d'un organe protège 
le développement et la fonction de cet organe. Il s'ensuit qu'il 
-peut se former des exigences de développement naturelle- 
ment proportionnelles aux possibilités constitutionnelles en 
jeu mais pouvant fournir l'impulsion nécessaire à la production 
de certains effets qui ne se fussent pas réalises dans d'autres 
circonstances, du moins aussi précocement. Nous arrivons donc 
encore, par la psychologie' des instincts, à comprendre l'in- 
fluence dn psychique sur l'organique, 

" Nous avons déjà dit que lorsqu'un système d'organe pou- 
vant servir à la satisfaction d'une volupté, soit naturellement, 
■soit d'une façon acquise > était menacé, un accroissement do 
substances énergétiques s'j^ développait. Il nous faut ajouter 
T]iïe les transferts ne se font pas aussi facilement, mais qu'ils 
sont le résultat d'un compromis résolvant le conflit entre plu- 



MEMOIRES ORIGINAUX, 



PARTIE MEDICALE 



137 



sieurs instincts. Le conflit, lui-même., éveille, de nouveaux pro- 
duit psychiques tels que l'angoisse, la douleur, le sentiment de 
culpabilité, le besoin de punition > etc. De là un précipité psy~ 
chique dans les organes qui prennent part au conflit. L'in- 
fluence de tous ces sentiments sur l'état du. corps est considéra- 
ble. Leurs ra ports avec les différentes parties du corps sont très 
diffus* Il semble que l'angoisse, par exemple, soit liée étroi- 
teinent au système circulatoire. Nous ne pouvons ici recher- 
cher les racines et l'origine de l'angoisse. Disons -seulement 
qu'elle apparaît lorsque trop d'énergies psychiques f impossi- 
bles à réprimer, sont accumulées en un endroit. Quelle est 
l 'utilité de l'angoisse ? Nous, pouvons dire qu'elle sert de si- 
gnal d'alarme pour appeler à l'aide les facteurs nécessaires à: 
la conservation de la vie (Freud). En ce sens, elle agit de la 
même manière que la douleur qui, en tant qu'élément -.quali- 
tatif de sensibilité à la limite séparant l'organique du psychi- 
que, a pour but de signaler le danger menaçant le corps 
(Freud). On constate, en effet, qu'un organe ayant déjà subi 
un dommage voit croître sa sensibilité à^ la douleur. Nous 
ressentons la douleur non seulement à la perte mais aussi au 
sujet de la perte d'un objet et c'est un fait très remarquable 
que la douleur produite par une blessure à la jambe, douleur 
purement organique, demeure psychiquement attachée à cette 
partie du corps, même si la jambe a été amputée. Les sensa- 
tions éprouvées au tronçon amputé sont ressenties comme 
douleur et situées dans le membre absent. Tout se passe 
comme si un signal d'alarme, accroché à la porte pour signaler 
les malfaiteurs, continuait à tinter après la perpétration du 
forfait. 

La faute et la punition sont intimement liées. Le besoin de 
punition, conséquence du sentiment de culpabilité^ peut avoir 
sur le corps une influence délétère. Les ressorts qui maintien- 
nent l'équilibre psychique ne peuvent vaincre les exigences de 
l'instinct révolté contre toute oppression et avide de se satis- 
faire > qu'en travaillant à l'anéantissement des organes agents 
de cette satisfaction. Comme nous l'avons vu,. le plaisir sexuel 
n'est pas limité aux organes génitaux ainsi qu'il serait naturel 
de par leur constitution, mais il trouve des voies pour, appa- 
raître dans d'autres organes, â l'aide de satisfactions compen- 



Il8 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

-- , ■ . - ■ ..--■■ . -'*■■. , ■ ■> 

sa tri ces. Les. tendances à. la punition se portent donc par suite 
sur. des. organes qu'on pourrait déclarer innocents. Les média- 
teurs 'de ces phénomènes psychiques compliqués sont les sen- 
sations, de malaises qu'il faut éliminer au plus vite. De là vient 
la joie qu'éprpuvent beaucoup de personnes à se faire opérer. 
Elles chargent le médecin de leur enlever l'organe qui leur 
a fourni des satisfactions compensatrices. C'est une expression 
de ce phénomène psychique. '. 

Nous voici donc revenus aux explications données plus haut. 
En parlant du. gros mangeur et de l'assoiffé, on a pu montrer 
qu J un phénomène étrange se passait dans l'organisme, phéno- 
mène qui ressemble à un suicide. Dans l'inflammation organi- 
que, nous voyons se produire, en peu de. temps, cette régres- 
sion. Nous constatons tout d'abord une vitalité anormale de 
tout le' tissu. Les vaisseaux s'élargissent, conduisent plus de 
sang, de très petits capillaires s 'entr 'ouvrent, il s'en forme 
d'autres. Un courant cellulaire s'établit de tons côtés. Tout le 
tissu subit un accroissement de vitalité. Puis, lorsque l'activité 
est à son comble, tout se termine par la mort. Les cellules sont 
détruites, liquéfiées ,et éliminées. 

La courbe de la vie psychique a un tracé tout à fait sem- 
blable. L'instinct de destruction se tient à l'arrière- plan et 
son apparition termine le psychique et l'organique. 

Nous n'avons parlé que des rapports du psychique avec le 
corps, mais nous avons passé sous silence l'influence du 
psychique sur la totalité du monde corporel. La tâche de la 
psychobiologie est plus vaste encore qu'il n'apparaît dans ce 
travail. Ce n'est pas seulement l'étude des échanges psycho- 
physiques que la psychobiologie poursuit, elle utilise encore 
les points de vue phylogéné tique et ontogénétique pour la re- 
cherche des rapports psycho-physiques. Il est facile de com- 
prendre les échanges entre le monde pS}J r chique et le monde 
extérieur tangible une fois qu'on connaît les rapports entre la 
psvché et le corps. La perception et la représentation du 
monde extérieur organique ne s'établissent qu'au moment où 
notre propre; corps nous est connu en tant qu'objet de repré- 
sentation. Car le monde extérieur n'est originellement perçu 
nue comme jime partie de notre propre corps. L'individu peu 
développé" physiquement et psyclïiquemeht ne fait pas non plus 



NMOV^P-MI 



"- n 



^ ITT - ■ 



MEMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE NQN MEDICALE 



ÏIÇ 



■ > 



cette différenciation et la connaissance du non-moi et de la 
séparation d'avec le monde extérienr se forme seulement peu à 
peu. Cette connaissance est d'ailleurs, pénible, niais elle est 
adoucie par le fait que nous prêtons au Mondé extérieur le 
même contenu qu'à notre corps. Le psychique sert donc seule- 
ment à établir l'unité entre le monde extérieur et nous, au 
moins au point de vue psj^chique. Ceci se fait au moyen de 
T identification avec le corps, par la conception que le monde 
extérieur est occupé par dé ces énergies psychiques dont nous 
avons pu aujourd'hui' vous démontrer- lai ; présence, dans notre 
corps, -, 

Je crois vous avoir tracé aujourd'hui une image légère, "mais 
suffisamment nette de tous ces phénomènes, 



MÉMOIRES ORIGINAUX 



PARTIE NON MEDICALE 



Le Moïse de Michel-Ânge 

Par Sig- Freud, 

(Traduit de l'allemand par M me Edouard Maïitv) 

(Traduction revue par Marie Bonaparte). 



Ce travail a paru d'abord en février 191 4 dans « Imago » Vol/ III, 
cahier I, sans nom d'auteur, avec cette note de la rédaction : « La ré- 
daction n'a pas refusé d'accepter cet article, qui à strictement parler 
ne rentre pas dans son programme, parce que Fauteur, qui lui est 
connu, touche de près aux cercles anal\>tiques ? et que sa manière de 
penser présente quelque analogie avec les méthodes de la psycha- 
nalyse. » 

Je fais part, à l'avance, que je ne suis pas un vrai connais- 
seur d'art, mais un simple amateur. J'ai souvent remarqué 
que le fond d'une oeuvre d'art m'attirait plus que ses qualités 
de forme ou de technique, auxquelles l 'artiste attache en pre- 
mière ligne de la valeur. Il me manque, en somme, en Art, 
une juste compréhension pour bien des moyens d'expression 
et pour certains effets, -Ceci dit afin de m 'assurer, pour mon 
essai, une critique indulgente* 

Mais les oeuvres d'art font sur moi une impression forte, 
en particulier les œuvres littéraires et les œuvres plastiques, 
plus rarement les tableaux. J'ai été ainsi amené, dans des occa- 
sions favorables, à en contempler longuement pour les com- 
prendre à ma manière, c'est-à-dire saisir par où elles produi- 
sent de l'effet* Lorsque je ne puis pas faire ainsi, par exemple 
pour la musique, je suis presque incapable d'en jouir. Une dis- 



mi^mi 



MEMOIRES ORIGINAUX, — PARTIE NON MÉDICALE 121 



position rationaliste on peut-être analytique lutte en moi con- 
tre rémotion quand je ne puis savoir pourquoi je suis ému, ni 
ce qui nPétreint. 

J'ai été, par là, rendu attentif à ce fait d'allure paradoxale : 
justement quelques-unes des plus grandioses et des plus impo- 
santes œuvres d'art restent obscures à notre entendement, On 
les admire, on se sent dominé par elles > mais on ne saurait 
dire ce qu'elles représentent. Je n'ai pas assez de lecture pour 
savoir si cela fut déjà remarqué; quelque esthéticien n'aurait- 
il pas même qualifié une telle perplexité de notre intelligence 
comme étant condition nécessaire des plus grands effets que 
puisse produire une oeuvre d*art? Cependant j'aurais peine à 
croire à une condition pareille. 

Ce n'est pas que les connaisseurs et les enthousiastes man- 
quent de mots lorsqu'ils nous font reloge de ces œuvres d'art. 
Ils n'en ont que trop, à mon avis, Mais, en général chacun 
exprime, sur chaque chef-d'œuvre, une opinion différente, 
aucun ne dit ce qui en résoudrait l'énigme pour un simple 
admirateur. Toutefois > â mon sens, ce qui nous empoigne si 
violemment ne peut .être que l'intention de Partiste, autant 
du moins qu'il aura réussi à P exprimer dans son œuvre et â 
nous la faire saisir. Je sais, qu'il ne peut être question ici, 
simplement, d'intelligence compréhensive ; il faut que soit re- 
produit en nous Pétat de passion, d'émotion psychique qui a 
provoqué chez Partiste Pélan créateur. Mais pourquoi P inten- 
tion de Partiste ne saurait-elle être précisée et traduite en mots 
comme toute autre manifestation de la vie psychique? Peut- 
être cela ne pourra-t-il pas réussir pour les chefs-d'œuvre 
sans Papplication de l'analyse. L'œuvre elle-même devra donc 
être susceptible d'une analyse si cette œuvre est l'expression, 
effective sur nous, des intentions et des émois.de Partiste, Mais 
pour deviner cette intention il faut que' je découvre d'abord le 
sens et le contenu de ce qui est représenté dans Pœuvre, par 
conséquent que je l'interprète. Une telle oeuvre d'art peut' 
donc exiger uue interprétation; seulement après l'accomplis- 
sement de celle-ci pourrai-je sans doute savoir pourquoi j'ai 
été la proie- d'une émotion si puissante. J'ai même l'espoir 
que cette impression ne sera pas affaiblie après une. analyse de 



ce genre. 






122 REVUE" FBANÇAISË DE PSYCHANALYSE 



Que l'on songe à.Haiiïlet, ce chef -d'oeuvre de Shakes- 
peare^ r) vieux de plus de trois cents ans/ J'ai suivi la litté- 
rature psychanalytique et je pense que seule la psychanalyse 
a su, en ramenant 'la dôniiée au thème d 'Œdipe, résoudre 
l'énigme de l'émotion puissante produite par cette tragédie/' 
Mais auparavant, quelle surabondance d'interprétations di- 
verses impossibles à concilier, que d'opinions sur le caractère- 
du héros et les intentions du poète ! Shakespeare "a-t-iï voulu ! 
éveiller notre sjnupathie pour un malade, pour uii dégénéré 
incapable d'adaptation ou bien pour un idéaliste, comme 
déchu dans notre monde réel ? Et combien de ces interpréta- 
tions nous laissent tellement froids qu'elles ne peuvent rien 
nous apprendre sur l'impression produite par l'œuvre, nous 
remuant plutôt à fonder son prestige sur le seul effet de la 
pensée et de la splendeur du style ! Mais justement tous ces 
efforts ne montrent-ils pas que la découverte d'une source plus 
profonde à nôtre émotion nous semble nécessaire? 

Enigmatique et grandiose est aussi la statue en marbre de 
Moïse } dressée par Michel- Ange dans l'église Saint-Pierre- 
ès-Iyiens à Rome. Cette statue n'est, on le sait, qu'un fragment 
du mausolée colossal que l'artiste devait élever au puissant 
Pape Juïes II (2). Je suis ravi chaque fois qu'à propos dç cette 
œuvre je lis par exemple qu'elle est « la couronne de la scul- 
pture moderne » (H. Grimm), Car jamais aucune sculpture 
ne m 3 a fait impression plus puissante/ Combien de fois n'ai-je 
point grimpé l'escalier raide qui mène du disgracieux Corso 
Cavour à la place solitaire où se trouve l'église délaissée ! Tou- 
jours j'ai essayé de tenir bon sous le regard courroucé et mé- 
prisant du héros. Mais parfois je me suis bientôt prudemment 
glissé hors la pénombre de la nef comme si j'appartenais moi- 
même à la racaille sur laquelle est dirigé ce regard, racaille 
incapable de fidélité à ses convictions, et qui ne sait ni atten- 
dre ni croire, mais poussé des cris d'allégresse dès que l'idole 
illusoire lui est rendue. 

Cependant pourquoi qualifiaUje cette statue d 'enigmatique? 
Aucun doute n'est permis: c'est bien Moïse qu'elle représente, 

(1). Joué peut-être pour la première fois en 1602. 

{2) D'après Henri Thode, la statue aurait été exécutée dans le cours des 
années 1512 à 1516. 



— 



^— >p 



MEMOIRES ORIGINAUX. 



PARTIE NON MtiDICALE 



123 



le législateur des Juifs, tenant les tables de la Loi, Voilà qui" 
est certain, mais rien au-delà. Tout dernièrement encore (1912) 
un écrivain d'art (Max Sauerlandt) a pu écrire: « Aucune 



> 







1 









■œuvre d'art au monde n'a inspiré de jugements plus contra- 
dictoires que ce Moïse à tête de Pan. La simple interprétation 
•de la statue se heurte déjà à d'absolues contradictions. » A la 






^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^"-" I !!■■ ■ I I I 11 — tw 



124 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



lumière d'un rapprochement qui ne date que de cinq ans j 'indi- 
querai quelles hésitations sont liées à la simple conception de 
la grande figure du Moïse. Et il ne sera pas difficile de mon- 
trer que derrière ces hésitations se dissimule tout ce qu J ÎI y a 
de meilleur et d'essentiel pour la compréhension de cette 
œuvre d'art (1), 



Le Moïse de Michel-Ànge est représenté assis, le tronc de 
face, la tête, avec la puissante barbe et le regard dirigés vers 
la gauche, le pied droit reposant à terre , le gauche relevé de 
manière à ce que les orteils seuls touchent le sol. le bras droit 
tenant les tables de la Loi et une partie de la barbe; le bras 
gauche repose sur les genoux. Si je voulais donner une des- 
cription plus précise je serais amené à anticiper sur ce que 
jVaurai à avancer plus loin. Les descriptions des auteurs sont 
parfois extra ordinairement imprécises. Ce qui ne fut pas com- 
pris est du même coup inexactement perçu et rendu. H. Grimm 
dit que la main 'droite, <t sous le bras de laquelle les tables de 
la Loi reposent, saisit la barbe » t De même W. Liïbke: 
(( Bouleversé j- il saisit de la main droite la barbe superbement 
ruisselante, » Et Springer; « Moïse serre contre son corps une 
des mains (la gauche), et de l'autre, saisit, comme inconsciem- 
ment, la barbe qui ondoie, puissante, » C, Justi trouve que 
ies doigts de la main (droite) jouent avec la barbe « comme 
l'homme civilisé, lorsqu'il est agité, joue, avec la chaîne de sa 
montre. » Mûntz dit aussi que Moïse joue avec sa barbe. H* 
Thode parle « de la tranquille et ferme position de la main 
droite sur les, tables dressées de la Loi », Dans la main droite 
-elle-même il ne reconnaît aucun signe d'agitation comme le 
voudraient Justi et Boito. « La main garde la position qu'elle 
avait lorsqu'elle tenait la barbe avant que le Titan ait tourné 
la tête de côté, » Jacob Burldiardt indique « que le célèbre 
bras gauche n'a, au fond, rien d'autre à faire qu'à maintenir 
cette barbe contre le corps », 

(ï) Henri Thode : Mfcliel Angelo, Rritische Uiitcrsuclimigen fiber seine 
Werke, tome ï, 190S, 



w«a^O 



MEMOIRES ORIGINAUX. 



PARTIE NON MEDICALE 



"5 



Les descriptions ne concordant pas; nous ne^nous étonnerons 
pas des divergences dans la manière de concevoir certains traits 
particuliers de la statue. Je pense toutefois que nous ne pou- 
vons mieux caractériser l'expression du visage de Moïse que 
ue l'a fait Thode y lisant « un mélange de colère, de douleur 
et de mépris, la colère dans les sourcils froncés, pleins de ifie- 
naces, la douleur dans le regard des" yeux, le mépris dans la 
lèvre inférieure qui avance et dans les coins dé la bouche abais- 
sés )>- Mais d'autres admirateurs ont' dû voir avec d'autres 
yeux. Ainsi Dupaty: « Ce front auguste semble n'être qu'un 
voile transparent, qui couvre un esprit immense. » Par 
contre Lûbke: « Dans la tête on chercherait en vain l'expres- 
sion d'une intelligence supérieure; seule la capacité d'une 
immense colère, d'une énergie prête à vaincre tous les obsta- 
cles s'exprime dans ce front contracté, » Guillaume (1875) di- 
verge encore plus dans son interprétation de l'expression du 
visage; il n'y trouve pas d'émotion, « rien qu'une fière sim- 
plicité, Une noblesse pleine d'âme, l'énergie de la Foi, Le 
regard de Moïse perce l'avenir, comme s'il voyait la durée de 
sa race et pressentait Pimmuabilité de sa Loi- » De même 
Mûntz fait errer les regards de Moïse Bien au-delà de la race 
humaine, « comme s'ils- se fixaient sur tes mystères dont lui 
seul a été témoin, » Pour Steinmann^ ce Moïse « n'est plus le ri~ 
gide législateur, le terrible ennemi du péché, rempli de la co- 
lère de Jéhovàh, mais le prêtre royal , que l'âge ne saurait ef- 
fleurer et qui, bénissant et prophétisant, le rayon de l 'immor- 
talité sur le front, dit à son peuple un dernier adieu >k 

A d'autres enfin, le Moïse de Michel- Ange n'a. au fond rien 
dit du tout et ils ont été assez honnêtes pour en convenir; Ainsi 
un critique de la Quarterly Review, r en 1858 : « There .ïs an 
absence of meaning in the général conception, whick precludes 
the idea of a self-sufficing whôlfe„. » Et on est surprix de voir 
que d'autres encore n'ont rien trouvé à admirer dans le Moïse, 
qu'au contraire ils se sont élevés contre lui, accusant l'attitude 
de la statue d'être brutale et la tête d'être bestiale. 

Le maître a-t-il vraiment donné à la pierre une empreinte 
tellement vague et ambiguë que tant de manières de l'inter- 
préter soient possibles? 

Mais une autre question se pose, à. laquelle se subordonnent . 



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I2Ô REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

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sans peine toutes ces incertitudes. Michel-Ange a-t-il voulu 
créer en Moïse un a caractère et un état d'âme de tous les 
temps », ou bien a-t-il représenté son héros à. 'un moment dé- 
terminé/ mais alors hautement significatif, de sa vie? La plu- 
part des critiques se décident dans ce, dernier sens. et savent 
même indiquer la scène de la vie de Moïse que l'artiste a im- 
mortalisée. Il s'agirait de sa descente du Mont S'iiiaï: venant 
de recevoir de Dieu lui-même. les tablés de la Loi, il s'aperçoit 
que cependant les Juifs ont fait un veau d'or et "dansent autour 
avec des cris de joie/ Le regard est tourné vers cette scène; 
cette vision provoque les sentiments exprimés dans l'aspect de 
la statue, sentiments qui vont sur le champ lancer la puissante 
figure dans l'action la plus violente. Michel-Ange a choisi le 
moment de l'hésitation dernière, du calme avant la tempête; 
Pins tant suivant Moïse va s'élancer, — le pied gauche est 
déjà soulevé de terre, — briser sur le sol les Tables et déver- 
ser sa colère sur les renégats, 

. Ceux qui défendent cette interprétation ne s'accordent pas, 
du reste, entre eux, sur certains détails, 

Jac. Burkhardt : « Moïse semble représenté au moment 
où il "s'aperçoit de l'adoration du Veau d'or, et où il veut s'élan- 
cer. Tout son corps frémissant est préparé à quelque action 
violente, et, vu la force physique dont il est doué, on ne peut 
attendre cette action qu'en tremblant. » 

W, Lùbke: « Comme si son regard chargé d'éclairs venait 
d'apercevoir le sacrilège de l'adoration du Veau d'or, un émoi 
intérieur fait puissamment tressaillir tout so_i corps, Boule- 
versé il saisit de la main droite sa barbe superbement ruisse- 
lante, comme s'il voulait rester maître encore un moment de 
son émoi, pour éclater ensuite d'une manière foudro3 r ante* » 

SpRINGER se rallie à cette manière de voir, non sans faire 
une objection qui arrêtera plus loin encore notre attention: 
h Bouillant de force et d'ardeur, le héros ne dompte qu'avec 
peine l'agitation intérieure... On pense alors involontairement 
à une scène dramatique et on suppose que ce Moïse est repré- 
senté au. moment où il aperçoit l'adoration du Veau d'or et où 
dans sa colère, il va s'élancer. Cette supposition doit se ren- 
contrer cependant difficilement avec l'intention véritable de 
Vartiste, carie Moïse, comme les cinq autres statues assises de 



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MKMOIKES ORIGINAUX. 



PARTIE NON MEDICALE 



127 



la superstruction (1) était destiné à produire un effet d'abord- 
4 décoratif . M a is qu'une pareille supposition, s'impose, cela té- 
, taoigne de la. plénitude de vie et de l'individualité essentielle 

du Moïse, n t t ■ ■ / . 

Quelques auteurs > bien que ne se prononçant pas précisé- 
ment pour la scène du Veau d J or, se rencontrent cependant sur 
le point essentiel de cette interprétation: Moïse se trouverait 

- sur le point de bondir et d'entrer en action, 

Herman Grbim : Cette figure est empreinte d'une noblesse, 

- d'un sentiment de sa propre dignité, d'une assurance — comme 
si tous les tonnerres du ciel se tenaient à la disposition de cet 
homme, et que cependant il se domptât avant de les déchaîner, 
attendant de voir si les ennemis qu'il veut anéantir oseront l'as- 
saillir. Il est assis là comme s'il voulait sur-le-champ s'élan- 
cer, la tête dressée fièrement au-dessus des épaules, saisissant 
de la main droite, sons le bras de laquelle les Tables réposent, 
la barbe qui retombe en lourds flots sur là poitrine, les narines 
respirant larges, la bouche, les lèvres frémissantes déjà de pa- 
roles )>, - " - - - 

Heath Wilsok dit que l'attention de Moïse semble attirée 
par quelque chose, qu'il est prêt à bondir, mais qu'il hésite en- 
core. Le regard, dans lequel l'indignation et le mépris se mê- 
lent, pourrait encore se changer en pitié. 

Wôlfflin parle de « mouvement enrayé », La raison de cette 
inhibition serait ici la volonté de la personne elle-même, et voici 
le dernier instant où rester maître de soi avant le déchaîne- 
ment, c'est-à-dire avant de bondir. 

Avec plus de pénétration, C, Justi a fondé son interpréta- 
tion sur la vision du Veau .d'or et indiqué quels rapports cer- 
tains détails de la statue, non encore remarqués, se trouvent 
avoir avec sa manière de penser. Il attire notre attention sur la 
position, en effet frappante, . des deux Tables de la Loi, qui 
seraient sur le point de glisser sur le siège de pierre : « Moïse 
ou bien regarderait dans la direction du bruit avec ■ l'impres- 
sion, sur le visage, de fâcheux pressentiments , 011 .bien ce 
serait la vue de l'abomination elle-même qui l'aurait frappé 

F i 

~ j (i) C'est à dire du tombeau du Pape, 



. % 



128 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de stupeur. Pénétré d'horreur et de douleur il s'est assis (r). 
Quarante jours et quarante nuits il est resté sur la montagne, 
donc il est très las. Tout ce qui est immense : un grand destin , 
un crime, un bonheur lui-même, peut bien en un instant, être 
perçu , mais non compris dans son essence, sa profondeur, ses 
suites, En un instant il croit voir son œuvre détruite, il 
désespère de ce peuple. À de pareils moments le tumulte inté- 
rieur se trahit par de petits mouvements 1 involontaires.- Et 
Moïse laisse glisser les 'deux tables, qu'il tenait de la main 
droite, sur le siège de pierre; elles se sont arrêtées sur un coin, 
serrées par l'avant-bras contre le flanc. La main cependant 
se porte à la poitrine et à la barbe, et doit ainsi attirer la barbe 
du côté droit au moment où la tête se tourne vers la gauche 
détruisant la symétrie de ce large ornement viril ; il semble 
que les doigts jouent avec la barbe comme l'homme civi- 
lisé, lorsqu'il est agité, joue avec sa chaîne de montre. La main 
gauche s'enfonce dans le vêtement sur le ventre (dans l' Ancien 
Testament les intestins sont le siège des passions). Cependant 
déjà la jambe gauche se retire et la droite s'avance ; dans un 
instant il va s'élancer, transférer la force psj^chique de la sen- 
sation au vouloir, le bras droit va se mouvoir, les Tables tom- 
ber à terre et des flots de sang expier la honte de la désertion 
du vrai Dieu... » « Ce n'est pas là encore le moment où Inaction 
se déclenche. La douleur de l'âme le domine encore et le para- 
lyse » # 

Fritz Knapp s'exprime d'une jnanière toute pareille, bien 
que soustrayant la situation initiale â l'objection faite plus 
haut. Il suit d'ailleurs plus loin et plus logiquement le mouve- 
ment déjà indiqué des Tables, « Des bruits terrestres le sollici- 
tent, lui qui venait d'être seul à seul avec son Dieu. Il entend 
du vacarme, des cris de danses chantées le réveillent de son 
rêve* L'oeil, la tête se tournent du côté du bruit, Effroi, co- 
lère, toute la furie des passions sauvages se déchaînent subite- 
ment dans le colosse. Les Tables de la Loi commenceront à 
glisser, elles vont tomber à terre et se briser lorsque le colosse 

(i) I] est à remarquer que l'ordonnance soignée du manteau sur les jam- 
bes de la statue assise rend insoutenable cette première partie de la descrip- 
tion de Juslï. On devrait phi tôt admettre que. Moïse, assis dans le calme et 
sans s'attendre à rien, est effarouché par une vision subite. 



MÉMOIRES ORIGINAUX- — PARTIE NOK MÉDICALE 129 



^^^^™^^^ 



va bondir pour foudroyer les masses renégates des mots de sa 
colère-*,* Ce moment de suprême tension est choisi. .. » Donc > 
Knapp met V accent sur la préparation de l'action et ne croit 
pas que l'artiste ait voulu représenter une inhibition initiale 
de par une agitation trop intense. 

Nous ne contesterons pas que des essais d'interprétation, 
tels que ceux de Justi et de Knapp, n'aient quelque chose de 
particulièrement intéressant. Ils doivent cette impression à 
ceci qu'ils ne s'en tiennent pas au seul effet général de la sta- 
tue,, mais mettent en valeur des détails caractéristiques qu'on 
omit souvent de remarquer, tout dominé et paralysé que l'on 
était par le grand effet d'ensemble. Le regard et la tête tournés 
résolument de côté, tandis que le reste du corps demeure droit, 
cadrent avec l'hypothèse que quelque chose est aperçu, atti- 
rant soudain l'attention de qui se trouvait au repos. Le pied 
soulevé de terre peut à peine donner lien à une autre interpré- 
tation que : se préparer à bondir (i). Et la position tout à fait 
singulière des Tables 3 qui pourtant sont objets des plus sacrés 
et non accessoires à reléguer n'importe où, trouve son explica- 
tion si l'on admet qu'elles ont glissé de par l'émoi de qui les 
porte et qu'elles vont tomber à terre. Ainsi nous saurions que 
cette statue de Moïse ligure un moment important et décisif de 
la vie de l'homme et nous ne risquerions pas de méconnaître 
ce moment. 

Mais deux remarques de Tliode nous privent à nouveau de ce 
que nous croyions déjà acquis. Cet observateur dit qu'il ne voit 
pas les Tables glisser mais « demeurer fermes ». Il cons- 
tate « la position ferme et calme de la main droite sur les Ta- ' 
blés dressées, » Kn y regardant nous-même, nous sommes 
obligé de donner sans restriction raison à Thode. Les Tables 
posent solidement et ne courent aucun danger de glisser. La 
main droite les soutient ou s'appuie sur elles. Cela n'explique 
pas leur position, il est vrai,, mais cette position rend inappli- 
cable l'interprétation de Justi et autres. 

Une deuxième remarque est encore plus décisive. Thode 
rappelle que « cette statue a été conçue pour un groupe de six 
et qu'elle est représentée assise. Double contradiction avec 

(1) Quoique le pied gauche de la statue sî placide de Juliec, assis dans la 
Chapelle de Médïcîs* se soulève de la même manière* 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^^■^^^■^^^ 



130 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Phypothèse que Michel-Ange ait voulu fixer un moment his- 
torique donné. Car — primo — l'idée de grouper six -figures 
assises comme types de la nature humaine (vita activa, vita 
contemplativa) exclut la représentation d'événements histori- 
ques particuliers, Et — secundo — la représentation assise im- 
posée par l'ensemble de la conception du monument se trouve 
en contradiction avec le caractère même de l'événement, savoir 
la descente du mont Sinaï vers le camp ». 

Admettons ces objections de Thode ; je crois que nous pour- 
rons encore en renforcer la portée. Le Moïse devait, avec cinq; 
autres statues (dans un projet postérieur trois) orner le piédes- 
tal du tombeau* Celle qui devait de plus près lui faire pendant 
aurait dû être un saint Paul, Deux des autres, la Vita activa 
et la Vita contemplativa, Lia et Rachel> statues d'ailleurs 
debout, ont été exécutées et placées sur le monument actuel, 
lamentablement réduit. Le Moïse devait faire partie d'un 
ensemble : cela rend inadmissible l'idée que son aspect puisse 
mettre le spectateur dans l'attente de le voir se lever, se pré- 
cipiter et de son propre mouvement donner l'alarme. Si les 
autres statues ne devaient pas être représentées prêtes aussi à 
entrer en une action aussi violente — ce qui est très impro- 
bable — cela serait du pins mauvais effet que justement Tune 
d'elles puisse donner l'illusion de quitter sa place et ses com- 
pagnes, c'est-à-dire de se soustraire à son rôle dans la structure 
du monument. Incohérence trop grossière qu'on ne saurait 
attribuer au grand artiste sans nécessité absolue. Une figure 
se précipitant ainsi serait tout à fait incompatible avec l'im- 
pression que doit produire le tombeau • 

Ainsi donc, il ne faut pas que ce Moïse veuille s'élancer, il 
faut qu'il puisse demeurer dans une tranquillité sublime com- 
me les autres statues, comme celle prévue (mais non exécutée 
par Michel- Ange) du Pape lui-même. Mais alors ce Moïse ne 
peut représenter l'homme saisi de colère qui, descendant du 
Sinaï, trouve son peuple apostat, jette les saintes Tables et les 
fracasse. Et en effet, je me souviens de ma déception lorsque, 
dans mes premières visites à Saint-Pierre^ès-Liens, j'allais 
m 'asseoir devant la statue dans l'attente de la voir se lever 
brusquement sur son pied dressé, jeter à terre les Tables, et 
déverser toutç sa colère, Rien de tout cela n'arriva ; la pierre 



MÉMOIRES ORIGINAUX, — PARTIE NON MEDICALE I3I 



se raidit au contraire de plus en plus, une sainte et presque 
écrasante immobilité en émana et j'éprouvai la sensation que 
là se trouve représenté quelque chose d'à jamais immuable, 
que ce Moïse resterait ainsi éternellement assis et irrité. 

Mais si nous devons abandonner l'idée que la statue repré- 
sente le moment .précédant l'explosion de colère à la vue de 
l'idole, il ne nous reste plus qu'à nous.ralliert,àil'une des opi- 
nions qui voient dans le Moïse une création de caractère. Alors, 
de tous les jugements , celui de Thode semble le plus dénué 
d'arbitraire et le mieux étayé sur l'analyse des intentions du 
mouvement apparaissant en la statue ; « Ici, comme toujours, 
Michel -Ange a en vue la figuration d'un caractère -type. Il 
dressé la figure d'un passionné conducteur d'hommes qui, 
conscient de sa tâche de donneur de lois divines, se iieurte à 
rincompréhensive opposition humaine. Pour caractériser un 
tel homme, pas d ; autre moyen que de faire ressortir l'énergie 
de la volonté, et cela grâce à la mise en lumière d'un émoi 
transparaissant à travers le calme apparent, émoi qui se lait 
jour dans le mouvement de la tête, la tension des muscles, la 
pose de la jambe gauche /Mêmes moyens d'expression que pour 
le vit activus, le Julien de la chapelle des Médias, Cette carac- 
téristique générale est encore accentuée- par la misé en valeur 
du conflit par lequel un tel génie façonneur d'hommes s'élève 
jusqu'à la généralité: la colère, le mépris, la douleur atteignent 
à leur expression tjrpique. Sans cela , impossible de voir clair 
dans l'essence d'un tel surhomme* Ce n'est pas un être histo- 
rique que Michel- Ange a créé, mais un type de caractère d'une 
insurmontable énergie maîtrisant le monde réfractaire. Et il 
a/ ce faisant, fusionné et les traits donnés par la Bible, et ceux 
de sa propre vie intérieure, avec des impressions émanant de 
la personnalité de Jules II et — je le croirais volontiers — aussi 
de la combativité de Savonarole » • 

On peut rapprocher de ces développements la remarque de 
Kmackfuss ; Le secret de l'impression faite par le Moïse réside 
dans l'opposition pleine d'art entre le feu intérieur et le calme 
extérieur de l'attitude. . ■ 

Quant à moi> je ne trouve rien à redire à l'explication de 
Thode, mais il m'y semble manquer quelque chose. Peut-être 
le besoin se fait-il sentir d'un lien plus intime entre l'état 



13^ BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



d'âme du héros et le contraste entre « un calme apparent et un 
émoi ihtéric-ur » exprimé par son attitude. 

II 

Longtemps avant que j'aie pu" entendre parler de psychana- 
lyse, j'avais entendu dire qu'un connaisseur d'art^ Ivan Ler- 
molieiï, dont les premiers essais furent publiés eu langue alle- 
mande de 1874 à 1876, avait opéré une révolution dans les 
musées cT Europe en révisant l'attribution de beaucoup de ta- 
bleaux, eu enseignant comment distinguer avec certitude les 
copies des originaux, et en reconstruisant, avec les œuvres 
ainsi libérées dé leurs attributions primitives, de nouvelles in- 
dividualités artistiques* Il obtînt ce résultat en faisant abstrac- 
tion de l'effet d'ensemble et des grands traits d'un tableau et 
en relevant la signification caractéristique de détails secondai- 
res, minuties telles que la conformation des ongles, des bouts 
d 'oreilles, des auréoles et d'autres choses inobservées que le 
copiste néglige, mais néanmoins exécutées par chaque artiste 
d'une manière qui. le caractérise- J'appris ensuite que sous ce 
pseudonyme russe se dissimulait un médecin italien nommé 
Morelli; Il -mourut -en 1891, sénateur du Royaume d'Italie. Je 
crois sa méthode apparentée de très près à la technique médi- 
cale de la ps3^cha'nalyse. Elle aussi a coutume de deviner par 
des traits dédaignés ou inobservés, par le rebut (ce refuse ») de 
l'observation, les choses secrètes ou cachées. 

En deux endroits de la statue de Moïse, se rencontrent des 
détails n'ayant pas encore été remarqués, n'ayant pas même 
été correctement décrits, en rapport avec l'attitude de la main 
droite et la position des deux Tables, Cette main intervient de 
façon singulière, forcée, exigeant une explication, entre les 
deux Tables et la barbe du héros irrité- On a dit qu'avec les 
doigts elle fouillait dans la barbe, qu'elle jouait avec les mè- 
ches, tandis que le bord du petit doigt s'appuyait sur les Ta- 
bles. Rien de tout cela ne concorde avec la réalité. Recherchons 
soigneusement — cela en vaut la peine — ce que font les doigts 
de cette main droite, et décrivons exactement la puissante 
barbe avec laquelle ils sont en rapport (1). On le voit alors très 

(3) Voyez le dessin ci- joint. 



^^^ 



MEMOIRES ORIGINAUX, 



PARTIE NON MEDICALE 



133 



nettement : le pouce de cette main est caché, l'index, et l'in- 
dex seul, en contact effectif avec la barbe. Il s'enfonce si pro- 
fondément dans la molle masse pileuse que celle-ci ressurgit 
au-dessus et au-dessous (vers la tête et vers le ventre) dépas- 



















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sant le niveau du doigt qui la presse. Les trois autres doigts 
s'appuient contre la poitrine, les phalanges repliées, à peine 
frôlés par la boucle droite de la barbe qui leur échappe. Ils se 
sont pour ainsi dire écartés de la barbe. On ne peut donc pas 
dire que la main droite joue avec la barbe ou qu'elle v fourrage; 






I 

134 REVUE" FRANÇAISE DR PSYCHANALYSE 



ceci seul est exact : un doigt unique, l'index, appuie sur une 
partie de la barbe et y creuse une profonde rigole. Voilà certes 
un geste bizarre et difficile à comprendre que de presser sa 
barbe d'un seul doigt ! 

La barbe très admirée du Moïse descend des joues , de la 
lèvre supérieure, du menton en un certain nombre de inèches 
qu'on peut encore distinguer sur leur parcours. L'une des mè- 
ches les plus écartées sur la droit e> celle qui part de la joue, se 
dirige vers le bord supérieur de l'index, .qui la retient. Nous 
admettons qu'elle continue à glisser plus bas entre ce doigt et 
le pouce, caché, La mèche opposée, du côté gauche, descend 
sans déviation jusqu'au bas de la poitrine, La grosse masse 
de poils, intérieure à cette dernière mèche, de là jusqu'à la 
ligne médiane/ a subi la plus surprenante des fortunes. Elle 
ne peut suivre le mouvement de la tête vers la gauelîe, mais est 
contrainte de former une courbe mollement déroulée, une sorte 
de guirlande venant croiser la masse pileuse interne de droite. 
Elle se trouve en effet retenue par la pression de l'index droit 
quoique émanant de gauche et constitua &t, en. réalité, la part 
principale de la moitié gauche de la barbe. La barbe semble 
donc, dans sa masse principale, rejetée vers la droite bien que 
la tête soit fortement tournée à gauche, À la place où l'index: 
droit s 'enfonce s'est formé une sorte de tourbillon ; là, des 
inèches de gauche s'entrecroisent à des mèches de droite, com- 
primées lés unes et les autres par le doigt autoritaire. Par delà 
4 seulement' les masses pileuses s'épandent, libres, après avoir 
été déviées^ de -leur direction primitive et retombent verticales 
jusqu'à la inâhr gauche qui, reposant ouverte sur les genoux, 
en reçoit les extrémités. 

Je ne me fais pas d'illusion sur la transparence de ma des- 
cription et ne me risque pas à juger si l'artiste nous a facilité 
ou non l'explication de ce nœud dans la barbe* Mais; ce fait est 
au-dessus de toute contestation : la pression de l'index de la 
main droite rétient surtout des inèches de la moitié gauche de 
la barbe, et, par cette énergique intervention, la barbe se trouve 
empêchée de participer au mouvement de la tête et du regard 
vers la gauche. On peut alors se demander ce que cette dispo- 
sition signifie et. à, quels. motifs elle. doit d'être. Si réellement 
des considérations de ligne ou de remplissage ont amené l'ar- 



- 



MEMOIRES ORIGINAUX. — TARTIE NON MÉDICALE I35 



liste apporter vers la droite l 'ondoyante masse de la barbe de 
Moïse regardant vers la gauche, employer pour cela la pres- 
sion d'un seul doigt semble un moyen bien peu approprié ! 
Qui donc, après avoir rejeté pour une raison quelconque sa 
barbe de côté s'aviserait de maintenir une moitié de barbe sur 
l'autre par la pression d'un doigt ? Peut-être, après tout, ces 
détails ne signifient-ils rien et nous cassons -nous l'a tête à pro- 
pos de choses indifférentes à l 'artiste ? 

Mais continuons à croire à la signification ■ de ces détails. 
Une solution alors se présente qui lève toute difficulté et nous 
fait pressentir un sens nouveau. 

Si chez le Moïse les mèches gauches de la barbe sont pres- 
sées par l'index droit, peut-être est-ce là le vestige d'un rap- 
port plus intime entre la main droite et le côté gauche de la 
barbe, ayrfht existé plus intime dans l'instant précédant celui 
qui est figuré. La main droite avait peut-être saisi la barbe 
avec bien plus d'énergie, s'était avancée jusqu'au bord gauche; 
en se retirant dans la position où nous la voyons maintenant, 
une partie de la barbe L'aurait suivie, portant maintenant té- 
moignage du mouvement qui se déroula- La guirlande de barbe 
marquerait la trace du chemin parcouru par la main, 

Nous aurions ainsi découvert un mouvement régressif de la 
main droite* Cette supposition nous en impose inévitablement 
d'autres. Notre imagination complète l'événement dont le 
mouvement décelé par l'attitude de la barbe ne serait. qu'un 
épisode et nous ramène sans efforts à l'interprétation d'après 
laquelle Moïse au repos serait effarouché soudain par la ru- 
meur du peuple et la vue du Veau d J or. Il était assis tranquille, 
la tête, avec la barbe ondoyante, regardant droit devant elle; 
la main n'avait probablement rien à faire avec la barbe. Le 
bruit frappe son oreille, la tête et le regard se tournent du côté 
d'où vient le bruit troublant, Moïse voit la scène et la com- 
prend. Alors, saisi de colère, d'indignation, il voudrait s'élan- 
-cer, punir les sacrilèges, les anéantir/ Mais la fureur, qui se 
sait encore loin de son but, éclate en attendant dans un geste 
contre le propre corps. La main, impatiente, prête à agir, sai- 
sit par devant la barbe, qui avait suivi le mouvement de. la 
tête, la serre d'une poigne de fer entre le pouce et la paume 
^de la main, avec les doigts qui se referment, geste de force 



136 KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



et de violence rappelant d'antres figures de Michel- Ange, 
Alors — nous ne savons encore comment ni pourquoi — sur- 
vient un changement: la main qui s'était avancée, plongée dans 
la barbe, est retirée vivement; elle lâche la barbe, les doigts 
s'en détachent, niais ils y étaient si profondément enfouis 
qu'en se retirant ils entraînent une puissante mèche de gauche 
à droite et là, sous la pression d'un doigt unique, le supérieur 
et le plus long, cette masse va s'étendre au-dessus des mèches 
de droite, Bt cette position nouvelle, qui ne s'explique que par 
le mouvement l'ayant précédée, est maintenant fixée. 

Le moment est venu de réfléchir. Voici ce que. nous avons 
admis: la main droite se trouvait d'abord en dehors de la 
barbe; dans un moment de violente - émotion elle s'est portée 
vers la gauche pour saisir celle-ci; enfin, elle s*est de nouveau 
retirée, entraînant avec soi une partie de la barbe, î^ous avons 
disposé de cette main droite comme si nous pouvions en agir 
avec elle à notre guise. Mais en avons-nous le droit? Cette 
main est-elle donc libre? N'a-t-elle pas à tenir ou porter les 
Saintes Tables ? De telles fantaisies de gestes ne lui sont-elles 
pas interdites par cette importante fonction? De plus, par 
quoi ce mouvement de recul est-il motivé, si la main avait 
obéi à un motif puissant en abandonnant sa pose première ? 

Voilà des difficultés nouvelles. Sans aucun doute la main 
droite est en rapport avec les Tables. Nous ne pouvons par 
ailleurs pas nier être à court d'un mobile forçant la main droite 
à la retraite inférée. Mais si ces deux difficultés se lais- 
saient dénouer ensemble en révélant un événement possible à 
comprendre sans lacunes? Si justement ce qui arrive aux 
Tables nous rendait compte des mouvements de la main ? 

Il est une chose à remarquer à propos de ces Tables, qui 
jusqu'ici ne fut pas jugée digne d'observation (r). On disait : 
La main s'appuie sur les Tables, ou bien: la main soutient les 
Tables. On voit d'ailleurs dès l'abord les deux Tables rectan- 
gulaires et serrées l'une contre l'autre dressées sur un coin. Si 
l'on y regarde de plus près, ou découvre que le bord inférieur 
des Tables est autrement façonné que le bord supérieur, pen- 
ché en avant de biais. Ce bord supérieur se termine en ligne 

(1) Voir le détail <fe la figure D, 



MEMOIRES ORIGINAUX, 



PARTIE NON MEDICALE 



137 



droite, tandis que l'inférieur offre dans la partie de devant une 
sailHe > une sorte de corne, et c'est justement par cette saillie 




Fig. L, 



Eïg. B. 





Fig: A-, 




Fig, c. 



que les tables touchent le siège de pierre. Quelle peut être la 
signification de ce détail, d'ailleurs très inexactement repro- 



138 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

duit dans un grand moulage en plâtre de l'Académie des 
Beaux- Arts à Vienne. Cette corne doit désigner — cela est à 
peine douteux — le bord supérieur des Tables d'après le sens 
de l'écriture* Seul le bord supérieur de semblables tables rec- 
tangulaires a coutume d'être arrondi ou échancré. Donc les 
Tables sont ici la tête en bas* Singulier traitement d'objets 
aussi sacrés* Elles sont sens dessus dessous et en équilibre ins- 
table sur une pointe. Quel facteur a pu contribuer à une pa- 
reille conception ? Ou bien ce détail-là aussi aurait-il été in- 
différent à l'artiste ? 

On se convainc alors de ceci : les Tables, elles aussi, ont 
pris cette position par suite d*un mouvement déjà accompli , 
et ce mouvement a dépendu du changement de position inféré 
de la main; puis, à son tour, ce mouvement des Tables a forcé 
la main à son ultérieur recul, Ce qui concerne la main et ce 
qui concerne les Tables se combine alors dans l'ensemble sui- 
vant. Au début, lorsque le personnage était là assis au repos 
il tenait les Tables dressées sous le bras droit. La, main droite 
les tenait par le bord inférieur et y trouvait mi appui dans la 
saillie dirigée en avant. Cette facilité pour porter les Tables 
explique sans plus pourquoi les Tables étaient tenues à re- 
bours* Alors survint le moment où le repos fut troublé par la 
rumeur. Moïse tourna la tête, et quand il eut aperçu la scène , 
son pied se prépara à l'élan, sa main lâcha les Tables et se 
porta à gauche et en haut dans la barbe, comme exerçant 
d'abord sur soi sa propre violence. Les Tables furent donc 
confiées à la pression du bras qui devait les serrer contre la 
poitrine. Mais cette pression fut insuffisante et les Tables se 
mirent à glisser eu avant et en bas, leur bord supérieur d'aboi'd 
nia in tenu horizontal se porta en avant et en bas ; le bord infé- 
rieur, privé de son soutien, se rapprocha, par son angle anté- 
rieur, du siège de pierre. Un instant de plus, les Tables 
allaient tourner sur ce nouveau point d'appui, atteindre, par 
le bord auparavant supérieur t le sol et s'y fracasser. Pour évi- 
ter cela, la main droite se retire brusquement, lâche la barbe 
dont elle entraîne sans le vouloir une partie, rattrape le bord 
des Tables et les soutient non loin de leur angle arrière devenu 
maintenant l'angle supérieur. Ainsi cet assemblage qui semble 
singulier, forcé, de barbe, de main et de doubles Tables dres- 



^^^— 



MEMOIRES ORIGINAUX, 



PARTIE NON MEDICALE 



139 



! 



"*>".- 



sées sur la pointe, peut se déduire d'un geste passionne de la 
main et des conséquences bien fondées qui en dérivent. Veut- 
on annuler les traces de ces mouvements impétueux, il faut 
relever l'angle supérieur de devant des Tables, le repousser 
dans le plan général de la statue , écarter ainsi du siège de 
pierre l'angle inférieur de devant (celui qui a la saillie), 
abaisser la main et la mettre sous Je bord' des Tables dont la 
position redevient ainsi horizontale. 

J'ai fait faire par un artiste trois dessins destinés à faire 
■comprendre ma description* Le troisième rend la statue telle 
■que nous la voyons; les deux autres représentant les états prê- - 
paratoires qu'implique mon interprétation, le premier ,. celui 
du repos, le deuxième celui de la plus violente tension: apprêts 
-de l'élan, abandon par la main des Tables et chute imminente 
de celles-ci. On peut observer que les deux reproductions com- 
plémentaires de mon dessinateur rendent hommage aux des- 
criptions inexactes des auteurs précédents. Un contemporain ■ 
de Michel- Ange, Condivi, disait: « Moïse, duc et capitaine des 
Hébreux r .est assis comme un sage en méditation, il serre sous 
le bras les Tables de la Loi et se tient le menton (!) de la 
main gauche, comme quelqu'un de fatigué et de plein de sou- 
cis. » Cela ne se saurait voir dans la statue de Michel- 
Ange, et cependant coïncide presque avec la «supposition sur 
laquelle est fondé le premier dessin, W. Lùbke avait écrit, 
avec d'autres observateurs: « Bouleversé, il saisit de là main' 
droite la barbe qui se répand magnifiquement,,, » Voilà qui 
est inexact par rapport à la reproduction de la statue, mais qui 
concorde avec notre deuxième dessin, Justi et Knapp ont vu, 
ainsi que nous l'avons mentionné, que les Tables sont en train 
de glisser et en danger de se briser. Ils durent se voir corrigés 
par Thode leur montrant que les Tables étaient solidement 
retenues par la main droite, mais ils auraient eu raison si, au 
"lieu de décrire la statue, ils avaient voulu faire la description 
-de notre dessin central. On pourrait presque croire que ces 
■auteurs se soient écartés de l'image réelle de la statue et que, 
sans s'en douter, ils aient commencé une analyse des motifs 
■de ses gestes, les amenant aux mêmes conclusions que celles 
par nous établies d'une manière plus consciente et plus posi- 
tive. - 



140 REVUE FRANÇAISE DE l'SVCH ANALYSE 



Si je ne me trompe nous allons maintenant récolter les fruits 
de nos peines- Nous l'avons vu: pour beaucoup de ceux que la. 
statue impressionne , l'interprétation s'impose qu'elle repré- 
sente Moïse sous l'influence de spectacle de son peuple cor- 
rompu dansant autour d'une idole. Mais il avait fallu abandon- 
ner cette interprétation car la conséquence en eût été que Moïse 
fût prêt à s'élancer sur le champ, à briser les Tables et à 
accomplir l 'œuvre de vengeance. Or, cela eût été en contradic- 
tion avec la destination de la statue qui devait faire partie du 
tombeau de Jules II en même temps que trois ou cinq autres 
figures assises. Nous pouvons maintenant reprendre cette 
interprétation abandonnée, car notre Moïse ne va ni s'élancer 
ni lancer les Tables loin de lui. Ce que nous voyons en lui n'est 
pas le début d'une action violente, mais les restes d'une émo- 
tion qui s'éteint. Il avait voulu, dans un accès de colère, se 
précipiter, tirer sa vengeance, oublier les Tables, mais il a 
vaincu la tentation, il va rester assis ainsi, sa fureur maîtri- 
sée, dans une douleur mélangée de mépris. Il ne rejettera pas. 
non plus les Tables pour les briser sur la pierre, car c'est à. 
cause d'elles qu'il a dominé son courroux, c'est pour les sauver 
qu'il a vaincu son emportement passionné. Alors qu'il s'aban- 
donnait à sou indignation il fallait qu'il négligeât les Tables,, 
qu'il retirât la main qui les tenait. Elles se mirent à glisser, 
en danger de se briser. Cela le rappela à lui. Il pensa à sa 
mission, et, à cause d'elle, renonça à satisfaire sa passion. Sa 
main se retira brusquement et sauva les Tables avant qu'elles 
pussent tomber, Il reste dans cette position d'attente, et c'est, 
ainsi que Michel- Ange Ta représenté comme gardien du tom- 



Une triple stratification, dans le sens de la verticale, est. 
visible dans cette statue. Les traits du visage reflètent les émo- 
tions devenues prédominantes, le milieu du corps manifeste les- 
signes de l'émotion réprimée, le pied indique encore par sa 
position l'action projetée, comme si la maîtrise de soi avait, 
progressé de haut en bas. Le bras gauche, dont il n'a pas été- 
question encore, semble réclamer sa part de notre interpréta-- 



MEMOIRES ORIGINAUX. -r- PARTIE NON MEDICALE I41 

■ ■ . 

^_ : ' , __: , , ^_. 

tion . La main gauche repose mollement sur les genoux et en- 
loppe d'une façon caressante les derniers bouts de la barbe 
retombante/ Il semble qu'elle veuille compenser la violence 
avec laquelle un moment auparavant la main droite avait mal- 
mené la barbe, ■> 

On va maintenant nous objecter que ce n'est donc pas là le 
Moïse de la Bible, lequel entra réellement en colère, lança 
les Tables et les brisa. Mais un tout autre Moïse ^ né de la con- 
ception de l'artiste qui se serait permis de corriger les textes 
sacrés et d'altérer le caractère de l'homme divin. Nous est- il 
permis d'attribuer à Michel-Ange cette liberté, peu éloignée 
d'être un sacrilège? 

Le passage de l'Ecriture Sainte où est relatée la conduite 
de Moïse dans la scène du Veau d'or est le suivant: (Je 
m'excuse de me servir de la traduction de Luther, ce qui est 
un anachronisme): (i) 

(Exode, Ch. 32) « v. 7) Alors l'Eternel dit à Moïse: Va, 
descends, car ton peuple, que tu as fait monter du pays 
d'Egypte, s'est corrompu. 8) Ils se sont bientôt détournés de 
la voie que je leur avais commandé de suivre; ils se sont fait 
un veau de fonte et ils se sont prosternés devant -lai, et, lui 
sacrifiant, ils ont dit: Ce sont ici tes dieux, ô Israël, qui t'ont 
fait monter du pays d'Egypte. 9) L/Eternel dit encore à Moïse: 
J'ai regardé ce peuple, voici, c'est un peuple d'un cou roide. 
io) Or, maintenant, laisse-moi faire, et ma colère s'allumera 
contre eux, et je les consumerai, mais je te ferai devenir une 
grande nation, ri) Alors Moïse supplia V Etemel > son Dieu, 
et dit: O Eternel, pourquoi ta colère s 'allumerait-elle contre 
ton peuple, que tu as retiré du pays d'Egypte avec une grande 
puissance et par une main forte ?.., 

...14) Alors l'Eternel se repentit du mal qu'il avait dit qu'il 
ferait à son peuple. 15) Et Moïse retourna, et descendît de 
la montagne avec les deux Tables du témoignage en sa main, 
savoir les Tables écrites de leurs deux côtés. Elles étaient 
écrites deçà et delà. 16) Et les Tables étaient l'ouvrage de 
Dieu; récriture était aussi récriture de Dieu, gravée sur lès 
Tables. 17) Alors Josué, entendant la voix du peuple qui fai- 

(ï) Le traducteur s'est servi de la version française de L_F, Qsterwalti, 
(Note du traducteur. 1 



^^^^F^^WnmVf^BP^^^H^^^^^^H^LA^^I^^^^IMXfa^db^ 



142 REVUE TKANÇA1SE DE PSYCHANALYSE 



sait du. bruit, -dit à Moïse; Il 3^ a un bniit de bataille au camp, 
18) Et Moïse lui répondit: Ce n'est point une voix ni un çri 
de gens qui soient les plus forts, ni une voix ni un cri de gens 
qui soient les plus faibles, mais j'entends une voix de per- 
sonnes qui chantent 19) Et lorsque Moïse fut approché du 
camp, il vit le veau et les danses. Alors la colère de Moïse 
s'alluma, et il jeta de ses mains les Tables, et les rompit au 
pied de la montagne. 20) Après, il prit le veau qu'ils avaient 
fait, le mit au feu, et le moulut jusqu'à ce qu'il fût en poudre; 
ensuite il répandit cette poudre dans les eaux, et il en fit boire 
aux enfants d'Israël,,. 

• ..30) Et le lendemain Moïse dit au peuple: Vous avez com- 
mis un grand péché; mais je monterai à cette heure à l'Eter- 
nel ; je ferai peut-être propitiation pour votre péché. 31) Moïse 
donc retourna vers 1"* Eternel et dit: Hélas, je te prie, ce peuple 
a commis un grand péché en se faisant des dieux d'or. 32) Mais 
maintenant pardonne-leur leur péché > ou efîa ce-moi mainte- 
nant de ton livre que tu as écrit. 33) Et l'Eternel répondit â 
Moïse: Celui qui aura péché contre moi, je l'effacerai de mon 
livre* 34) Va maintenant, conduis lé peuple au lieu duquel (1) 
je t'ai parlé. Voici mon ange ira devant toi, et au jour que je 
ferai la vengeance, je punirai sur eux leur péché, 35) Ainsi 
l'Eternel frappa le peuple parce qu^ls avaient été auteurs du 
veau qu'ils avaient fait/ » 

Sous l'influence de l'exégèse moderne, il nous est impossible 
de lire ce passage sans y trouver la trace d'une maladroite 
compilation de plusieurs récits émanant de sources différentes. 
Dans le verset S, l'Eternel annonce lui-même à Moïse que son 
peuple s'est montré apostat et s'est fabriqué une idole. Moïse 
intercède pour les pécheurs. Pourtant au verset 1 S il se com- 
porte envers Josué comme s'il ne le savait pas et il s'empoi'te 
de colère subite (V. 19) quand il aperçoit la scène de l'adora- 
tion des faux dieux. Dans le verset 14 il a déjà obtenu le par- 
don de Dieu pour son peuple pécheur, pourtant il retourne 
(V, 31) sur la montagne pour implorer ce pardon, il avertit 
l'Eternel de l'apostasie du peuple et obtient l'assurance que 
la punition sera différée. Le verset 35 se rapporte à tme puni- 

(1) C'est-à-dire : c au Heu dont je t'ai parlé, (Note de la Rédaction). 



MEMOIRES ORIGINAUX/ — PARTIE NON MEDICALE 143 ■. 






tion du peuple par Dieu, dont on ne dit rien, tandis que les 

versets de 20 à 30 décrivent le châtiment exercé par Moïse 
lui-même/ On sait'que les' parties historiques de ce livre, qui 
raconte l'Exode, présentent des . contradictions encore plus 
incongrues et frapx^antes, 

Pour les hommes de la Renaissance — cela est évident — il 
n'y avait pas de critique du texte biblique,, ils le considéraient 
comme cohérent et trouvaient sans doute qu'il n'offrait pas un 
point de départ favorable à l'art descriptif. Le Moïse de la 
Bible a été averti que le peuple s'est adonné à Padoration des 
faux dieux , il s'est porté vers la clémence et le pardon, et 
tombe néanmoins dans un subit accès de fureur lorsqu'il aper- 
çoit le Veau d'or et la foule dansant autour, Quoi d'étonnant 
à ce que l'artiste, voulant décrire la réaction de cette doulou- 
reuse surprise sur son héros, se soit rendu, pour des motifs 
psychiques internes, indépendant, du texte biblique? De tels 
écarts du texte de l'Ecriture n'étaient nullement inhabituels, 
'même pour de moindres raisons, ni interdits â l'artiste. Un 
tableau célèbre du Parmesan (1), qui se trouve dans sa ville na- 
tale, nous montre Moïse assis en haut d'une montagne et pré- 
cipitant les Tables à terre, quoique le verset de la Bible dise 
expressément: il les brisa au pied de la montagne. Déjà la 
représentation d'un Moïse assis ne peut s*appuyer sur lé texte 
biblique et elle semble donner raison à ceux qui admettent que 
la statue de Michel- Auge ne se propose pas -de fixer un moment 
précis de la vie du héros. La transformation que Michel-Àngè, 
d'après notre interprétation, fait subir au caractère de Moïse, 
est plus importante que l 'infidélité au texte biblique, Moïse, en 
tant qu'homme, était, d'après les témoignages de la tradition, 
Irascible et sujet à des emportements passionnés C'est dans un 
de ces accès de sainte colère qu'il avait tué l'Kgyptien qui mal-- 
traitait un Israélite^ ce qui le contraignit à quitter le pays et 
à s'enfuir dans le désert. Dans un pareil éclat de passion il 
avait fracassé les Tables écrites par Dieu lui-même; Quand la 
tradition témoigne de pareils traits de caractère > sans doute est- 
elle sans parti-pris et a-t-elle gardé l'empreinte d'une grande 

(i) Jérôme-François Mazzuoli, dît le Parmesan , peintre italien né à Panne, 
mort à Casai-Majeur (1504-1540), (Note de la Rédaction). 



144 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

■■ 

personnalité ayant réellement existé. Mais Michel -Ange a 
placé sur le tombeau du Pape un autre Moïse, supérieur au 
Moïse de l'histoire ou de la tradition. Il a remanié le motif des 
Tables de la Loi fracassées , il ne permet pas â la colère de 
Moïse de les briser, mais la menace qu'elles puissent être 
brisées apaise cette colère ou tout au moins la retient au mo- 
ment d'agir. Par là il a introduit dans la figure de Moïse quel- 
que chose de neuf, de surhumain, et la puissante masse ainsi 
que la musculature exubérante de force du personnage ne sont 
que le 11103^11 d'expression tont matériel servant à rendre 
r accomplissement psychique le plus formidable dont un 
homme soit capable; vaincre sa propre passion au nom d'une 
mission et d'une destinée auxquelles on s'est voué/ 

L'interprétation de la statue de Michel -Ange peut ici attein- 
dre son terme. On peut encore poser cette question: quels mo- 
tifs ont poussé l'artiste à choisir, pour le tombeau du Pape 
Jules II, un Moïse, et surtout un Moïse ainsi transformé ? De 
bien des côtés, et unanimement, on prétendît que ces motifs 
seraient â rechercher dans le caractère du Pape et dans les 
rapports que l'artiste avait avec lui. Jules II s'apparentait à 
Michel -Ange eu ceci qu'il cherchait â réaliser de grandes et 
puissantes choses j avant tout le grandiose par la dimension. 
Il était homme d'action, son but était net: il visait â l'unité de 
l'Italie sous la domination de la Papauté. Ce qui ne devait 
réussir que plusieurs siècles plus tard par la coaction d 'autres 
forces, il voulait l'atteindre seul, isolé dans le court espace de 
temps et de domination à lui dévolu, impatient, par des mo3'ens 
violents, Il savait estimer en Michel- Ange un de ses pairs, 
mais le fit souvent souffrir par ses colères et ses manques 
d'égards. I/artiste se savait, doué de la même ambitieuse vio- 
lence et il se peut qu'esprit spéculatif autrement pénétrant, 
il ait pressenti V insuccès auquel ils étaient voués tous les deux. 
Ainsi il dota le mausolée du Pape de son Moïse, non sans 
reproche contre son protecteur disparu, en avertissement pour 
lui-même, et par cette critique il sut s'élever au-dessus de 
sa propre nature. 

IV 
En 1863, un Anglais, W. Watkiss Lloyd, a consacré un 



ÉBMim^m 



MEMOIRES ORIGINAUX* 



PARTIE NON MEDICALE 



145 



petit livre au Moïse de Michel-Ange (1). Lorsque je réussis à 
me procurer cet écrit de 46 pages, c'est avec des sentiments 
mêlés que je pris connaissance de son contenu* Ce me fut une 
occasion d'expérimenter sur moi-même quels mobiles peu 
dignes et enfantins interviennent souvent dans notre travail 
au service d'une grande cause. Je regrettai que Lloyd eût 
trouvé d'avance et indépendamment de moi mie bonne part de 
ce qui m'était précieux comme résultant de mes propres efforts, 
et ce n'est qu'après coup que je pus me réjouir de cette confir- 
mation inattendue. Il est vrai que nos vues divergent en un 
point décisif* 

Lloyd a d'abord remarqué que les descriptions habituelles 
sont inexactes, que Moïse n J est pas sur le point de se lever (2), 
que la main droite ne saisit pas la barbe, et que son index seul 
repose sur elle {3), . > 

Il a aussi constaté, ce qui est plus important, que la posi- 
tion de la statue représentée ne peut s'expliquer que par le 
rappel d'un moment précédent, non représenté, et que le fait 
de porter les mèches gauches de la barbe vei*s la droite indique 
que la main droite et la partie gauche de la barbe devaient se 
trouver précédemment en relation intime et naturelle. Mais 
il prend une autre voie pour rétablir ce voisinage nécessaire- 
ment déduit* il ne dit pas : la main se portait sur la barbe, 
mais : la barbe se trouvait près de la main. Il explique qu'on 
doit se figurer les choses ainsi : « la tête de la statue juste 
avant la subite surprise, était tournée en plein sur la droite 
au-dessus de la main qui, avant comme après, tenait les 
Tables de la Loi » . Le poids exercé sur la paume de la main 
(par les Tables) fait s'ouvrir naturellement les doigts sous 
les boucles retombantes et le subit mouvement de conversion 
de la tête de l'autre côté a pour effet qu'une partie de$ mèches 
se trouve un moment- retenue par la nia in restée immobile, 



(1) W- Watkiss Lloyd : The Moses of Michel-Àngelo, London, Williams 
and Norgate, 3S63. 

(ï\ flirt he is r»ot rîsing or preparhi£ to rise ; the bust îs fully uprîght, 
not throwii forward for the altération of balance preparatory for such a inove- 
ment., (p. 10). 

(3I Such a description îs altogetlier erroneous ; the fillets of the bcard are 
detaîned by the risrhf h and, but they arc not held, n or grasped, enclos ed or 
taken hold of. They are,even detaïned but momentarily — moiBeiUarily 
•engaged, tbey are on thé point of bel 11 g Jree ïor désengagement (p. 11). 



REVUE FTÎATïÇATSE DE PSYCHANALYSE 



TO 



' t • 

I46 " REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

- 

1 

constituant cette guirlande de barbe qu'il faut comprendre 
comme un sillage (« wake »), laissé par la main. 

Lloyd se laisse détourner de l'autre rapprochement pos- 
sible entre la main droite et la moitié gauche de la barbe , par 
une considération qui prouve combien il a passé près de notre 
interprétation. Il n'admet pas que le prophète, même dans la 
plus grande agitation, ait pu étendre la main pour tirer ainsi 
sa barbe de côté. Dans ce cas la position des doigts serait 
devenue tout autre, et, de plus, à la suite de ce mouvement 
les Tables, qui ne sont retenues que par la pression de la 
main, auraient dû tomber; il faudrait donc attribuer au per- 
sonnage, pour qu'il pût encore retenir les Tables, un geste 
maladroit dont la représentation équivaudrait â une profana^ 
tion, (a Unless clutched by a gesture so awkward, that to 
imagine it is profanation. j>) 

Il est facile de voir â quoi tient cette omission de Fauteur. 
Il a exactement interprété les singularités concernant la 
barbe, en 3^ voyant les marques d'un mouvement déjà accom- 
pli, mais il a négligé de tirer les mêmes conclusions des parti- 
cularités, non moins forcées, de la position des Tables. Il ne 
tient compte que des indications données par la barbe, et non 
plus de celles fournies par les Tables, dont il considère la 
position finale comme ayant été aussi Foriginale. C'est ainsi 
qu'il se barre le -chemin menant à une conception telle que 
la nôtre, conception qui, par la mise en valeur de certains dé- 
tails peu apparents, conduit à une interprétation surprenante 
et de toute la figure et des intentions qui l'animent. 

Mais qu'en serait-il sï tous deux nous faisions fausse route? 
Si nous avions relevé comme importants et significatifs des 
détails indifférents à F artiste et qu'il aurait, arbitrairement 
ou pour des raisons plastiques, faits tels qu'ils sont, sans 
sdus-entendre aucun mystère? Aurions-nous subi le sort de 
tant de critiques qui croient, voir distinctement ce que Fartiste 
n'a voulu faire ni consciemment, ni inconsciemment? Je ne 
saurais en décider, A Michel-Ange, à Fartiste dans les oeuvres 
duquel un si grand fonds d'idées lutte pour trouver son expres- 
sion, convient-il d'attribuer une indécision aussi naïve, et 
cela justement quand il s'agit de ces traits frappants et étran- 
ges de la statue de Moïse ? Finalement, on peut ajouter eu 



» .••^?J. ...*■»■» . !*■* nf <^J-rtw? t^Z-j . [t -rf- IV 



MEMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE KON MEDICALE-" 



147 



toute humilité que la cause de cette incertitude, l'artiste 
en partage la responsabilité avec le critique* Michel -Ange a 
maintes fois été dans ses créations jusqu'à la limite extrême 
de ce que l'art peut exprimer; peut-être n'a-t-il pas non plus 
atteint le plein succès avec le Moïse, si son intention était de 
laisser deviner la tempête qu'a soulevée une émotion violente 
par les signes qui en demeurent, quand, la tempête passée, est 
revenu le repos*. 



Appendice 



Par Sig- Freud (1927). 

(Traduit par Marie Bonaparte) . 

Des années après la parution de ce travail 1 sur le Moïse de Mi- 
chel -Ange, publié en 1914, dans la revue Imago — sans que mon 
nom soit mentionné — un numéro du Surlîngton Magazine for 
Connaisseurs (N° CCXVII-voL XXXVIIL Avril 1921) parvint en- 
tre mes mains par les soins de E. Jones, de Londres, et ainsi hit à 
nouveau sollicité mon intérêt pour l'interprétation que j'avais pro- 
posée de la statue. Dans ce numéro se trouve un court article deEr 
P. Mitcbei, relatif à deux bronzes du xn c si Me, actuellement à 
YAshmolean Muséum , à Gxfôrd J: et attribués à un-éminent artiste de 
ce temps : Nicolas de Verdun, De lui nous possédons encore d'autres 
oeuvres à Tournai, à Àrras et à Klosterneuburg, près Vienne ; le re- 
liquaire des Trois Rois, â Cologne, est considéré comme son chef- 
d'œuvre. \ . . 

L'une des deux statuettes- étudiées par Mitcheix est un Moïse f 
(haut d'un peu plus de 23 cm,) identifié comme tel indiscutablement 
de par les tables de la Loi qu'il porte. Ce Moïse est également repré- 
senté assis, enveloppé d'un manteau à large plis ; son visage a une 
expression émue, passionnée et peut-être affligée, sa main droite 
saisit la longue barbe et en presse les mèches, comme en une pince, 
entre la paume et le pouce, c'est-à-dire exécute ce même mouvement 
supposé, dans la figure 2 de mon essai , être le stade préliminaire de 
l'attitude dans laquelle nous voyons maintenant figé le Moïse de 
Michel- Ange, 

Un regard sur la reproduction ci -jointe fait voir la différence 
principale existant entre les deux figures que plus de trois siècles 
séparent/ Le Moïse de l'artiste lorrain tknt les Tables de la main 
gauche par leur bord supérieur et les appuie sur son genou ; trans- 
fère-t-on les Tables de l'autre côté et les confie-t-on au bras droit, 



148 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



alors on a rétabli la situation initiale du Moïse de Michel-Ange. Si 
ma conception du geste par lequel Moïse saisit sa barbe est admissi- 
ble, le Moïse de Tan 1180 reproduit un moment emprunté à l'orage 
des passions, mais la statue de Saint-Pierre-ès-Liens le calme après 
1* orage. 



1 




L 



■ 

Je croîs que la trouvaille dont il est ici fait part accroît la vraisem- 
blance de l'interprétation que j'essayai dans mon travail de 1914. 
Peut-être sera-t-il possible à un connaisseur d'art de combler Y abîme 
creusé par les siècles entre le Moïse de Nicolas de Verdun et celui 
du Maître de la Renaissance italienne, en montrant qu'il existe des 
types intermédiaires de Moïse. 



Le Cas de Madame Lefebvre 



Par Marie Bonaparte. 



I, — Les faits - 



Les renseignements biographiques nouveaux, comme les 
détails, par lesquels peut différer le récit du crime des versions 
recueillies à l'instruction ou aux débats, je les dois à M** Le- 
febvre elle-même. Je pus en efïet Palier voir, avec ses avocats, 
M* 8 . Python et Kah, accompagnés de M mû Kah, à la prison de 
Lille, le 14 janvier .1927, et m'entretenir avec elle plus de 
quatre heures. Elle ignorait mon identité, on me présenta 
comme a une personne s* intéressant à la psychologie » et 
projetant d'écrire sur elle une étude. - ,■_ 

M™ Lefebvre, née Marie-Félicité-EÎise Lemaire, naquit à 
Fromelles, dans le Nord, le 13 novembre 1864, Elle apparte- 
nait à une honorable famille de grands cultivateurs; son père, 
Charles-François Lemaire, possédait et exploitait de nom- 
breuses terres* Sa mère, Natlialie-Sidonie Wajmiel, était 
d'une famille connue du Nord. Deux ans après Marie nais- 
sait son frère, Charles-François \ dix-huit mois plus tard sa, 
sœur Nelly. Une dernière sœur, Louise, devait naître en 
1874, 

La petite Marie Lemaire grandit à la campagne. Son pre- 
mier souvenir est relatif à sa grand'mère paternelle, Elle se 
voit toute petite — elle ne saurait dire quel âge précis — mar- 
chant dehors auprès de sa -grand 'mère, qu'elle dit avoir ado- 
rée. Le grand -père et la grand'mère paternels de Marie Le- 
maire étaient en effet venus habiter, les dernières années de 
leur .vie, la maison de leur fils Charles, Ils habitaient un loge- 
ment à part, étaient chez eux, mais les repas étaient- pris en 
commun, a Et jamais, dit M mft Lefebvre insistant sur ce point, 
il n'y eut de disputes, car dans notre famille on était entre 



■^H^^^^ta 



150 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

gens bien élevés et Ton savait quel respect et quels égards 
sont dus aux parents. i> 

A six ans, Marie Lemaife fut mise en pension au couvent 
de Fournes. Elle semble avoir gardé bon souvenir du cou- 
vent, Il y avait, dan? ce couvent, des enfants de la campagne ; 
« ces dames » s'occupaient beaucoup individu cil cm eut des 
enfants. M™ Lefebvre ne se souvient pas d'avoir aimé parti- 
culièrement une maîtresse ou une camarade. 

Elle rentrait Tété, pour les grandes, vacances > ches s^s 
parents. Elle avait perdu, en 1869 ou 1870, ses cliers grands- 
parents. L'amour de _ son père ^senibIe.jdésormais seul avoir 
dominé son' enfance. Elle vante la bonté paternelle, parle 
beaucoup moins de sa mère. Son père était sévère bien que 
très bon. Mais sa mère aurait été plus sévère encore, « Quand 
011 faisait, dit pittoresquement M™ Lefebvre, un pet de tra- 
vers, on l'aurait été dire à mon père, à ma mère jamais. Et 
notre père alors nous disait: N'allez pas le répéter à votre 
mère ! » 

Dans ces séjours d'été chez s^s parents, la petite Marie 
jouait au jardin avec son frère et sa sœur. Nelly avait une 
poupée qu'elle aimait fort, Marie né jouait pas beaucoup avec 
des poupées elle-même^ mais confectionnait avec ardeur des 
vêtements pour celle de sa sœur. On jouait surtout aux pompes 
religieuses. Le petit Charles était le prêtre et officiait. On se 
confessait à lui, il disait la messe. On organisait dans le jardin 
des processions t Et les poulets crevés, on les enterrait, dans des 
, boîtes à cigares, en un cimetière fait exprès, après des béné- 
dictions solennelles, et sur leur tombe on dressait de petites 
croix ornées de couronnes de pâquerettes. Tels étaient les jeux 
des petits Lemaire. 

Marie aimait aussi lire les livres de la Bibliothèque Rose, 
« Les Petites Filles Modèles » en particulier, où les excen- 
tricités de la méchante M m * Fichiui, belle-nièi\e de Sophie, la 
ravissaient. On jouait à représenter des scènes dans lesquelles 
figurait cette dame. L'une des sœurs se déguisait afin de la 
représenter, 

À douze ans, Marie fut retirée du couvent de Fournes et 
mise*,en pension chez les Bernardines ,à JEsquesmes, Jl y avait 
là davantage de pensionnaires. Bien que celles-ci fussent d'un 



MEMOIRES ORIGINAUX. 



PARTIE NON MEDICALE 



151 



milieu plus élevé, on s'y occupait moins individuellement des 
élèves, 

Marie avait fait sa première communion avec la ferveur 
voulue, car de tous temps elle fut pieuse. Elle n'a pas sou- 
venir d'une crise mystique particulière à ce moment, Elle, 
dît simplement avoir fait sa première communion « comme 
on doit la faire », comme on la fait dans une famille telle que 
la. sienne. 

Mais un peu avant treize ans et demi, époque de la première 
menstruation, Marie commença à souffrir .dans^jsa santé- Elle 
fut prise d'une diarrhée qui la tourmentait sans cesse, et qui 
dura tout le temps où s'établirent les menstrues. Cet établisse- 
ment fut difficile, et dura jusqu'à dix-huit ans, avec des irré- 
gularités, des suppressions des règles parfois pendant cinq à 
six mois. L'équilibre nerveux était fortement troublé ; la jeune 
fille était devenue triste sans cause visible et avait, pour des 
raisons d'apparence futile, des crises de larmes, Par exemple, 
dit Marie Lefebvre, « pour une simple observation faite par 
Maman »..-.?- 

A seize ans et demi, Marie fut retirée de pension et reprise 
chez ses parents, qui habitaient Fournes depuis deux ou trois 
ans* 

Elle resta là jusqu'à son mariage. En 1888, elle épousait 
Guillaume Lefebvre, qui exerçait la profession de brasseur , 
rue de Lannoy, à Roubaix, Il y aurait déjà eu une alliance 
entre les familles Lefebvre et Lemaire. Guillaume et Marie, 
en unissant leurs vies et leurs biens, se contit liaient un avoir 
conjugal de plusieurs millions , C J était un mariage de conve- 
nan ce a rrangé pa r les parents . 

Guillaume Lefebvre, né le 31 juillet 1854, était de dix ans 
plus âgé que sa femme, Marie abordait le mariage dans un état 
d'ignorance complète de ses réalités. Elle souffrit beaucoup, au 
début, de la révélation des réalités charnelles, et bien que. s'y 
accoutumant peu à peu, n'aima jamais les rapprochements 
conjugaux, s'y prêtant d'abord par devoir. 

Elle devint enceinte et souffrit, pendant sa grossesse, de 
divers malaises, principalement de douleurs dans les reins. 
Elle accoucha prématurément, à six mois et demi, d'une fille 
qui ne put vivre et qu'elle dit regretter. Elle eut, le 31 août 



152 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

1890, son premier fils, André, puis le 24 mai 1892 , son 
second fils, Charles. Elle dut rester étendue sur une chaise- 
longue une grande partie du temps de. sa grossesse* Elle nour- 
rit ses deux fils, comme elle avait été elle-même nourrie par sa 
mère, pendant quelques mois, au bout desquels ce fut sa mère 
qui lui dit : « C'est assez, il ne faut pas nourrir plus long- 
temps ». Elle n'eut plus ensuite d'autre enfant bien qu'ayant 
été prête, dit-elle, ainsi que son mari, à en accueillir volontiers 
d'autres. 

Elle se consacra dès lors à ses deux enfants, qui prirent, dans 
■sa vie étroite de bourgeoise rangée, à côté des soins au mari et 
à la maison, la première place. 

Le ménage Lefebvre, qui vécut dix ans à Roubaix, rue de 
La 1111 oy, puis de 1S98 à 1923 Boulevard Gambetta, dans la 
.même ville, 11 *y fréquentait pas beaucoup de monde, tout re- 
plié sur la vie de famille. Le ménage était connu pour son éco- 
nomie extrême, qualifiée par beaucoup d'avarice. Mme Le- 
febvre, très pieuse, allait souvent dès la première heure à la 
messe. Mais quand le petit Charles eut six ans, il tomba ma- 
lade d'une maladie fébrile qui lui laissa des troubles atrophi- 
ques et moteurs (anryotrophie type Charcot-Marie, voir 
certificat du D r Sicard au dossier). M me Lefebvre se consacra 
alors â cet enfant, le soignant jour et nuit t et s 'attachant à lui 
comme savent le faire les mères aux enfants touchés par une 
infirmité. André seul demeurait valide, grandissait , étudiait, 
faisait son droit et s'apprêtait à devenir notaire, à l'exemple de 
son oncle Charles Lemaire. 

C'est alors que, vers les approches de la ménopause, aux en- 
virons de 48 ans, en 1912, M m Lefebvre commença à se sentir 
plus sérieusement atteinte dans sa santé. Elle devint la proie 
de troubles nerveux diffus et divers, tête perdue, nerfs tor- 
dus et, symptôme qui allait empoisonner sa vie, d'une consti- 
pation opiniâtre, contrastant singulièrement avec la diarrhée 
de la puberté. Cette constipation était tenace au point de ne pas 
céder pendant quinze jours parfois. Et les « coliques hépati- 
ques )> bientôt devaient commencer , les contractions d'esto- 
mac, et toutes ces sensations douloureuses diffuses de ptôse 
dont la description, avec celle des troubles nerveux divers, em- 
plira désormais les « journaux » ou cahiers de notes de M™ Le- 



■■ 



MEMOIRES ORIGINAUX, — PARTIE NON MÉDICALE 153 



■ 



febvre : « Ordonnancier » , cahier dit le « 'Studieux » ou cahier 

■ - r -> ■ ■ 

dit de << Bon secours », (Voir le dossier.) 

C'est alors que M me Lefebvre tomba entre les mains des mé- 
decins qui, ainsi qu'il advient aux hypocondriaques et aux 
psychopathes en général, ne purent pour elle pas grand chose. 
Le halo psychique, condition de son mal, auréolant un noyau 
de mal physique, ne pouvait être dissipé par les .médicaments, 
bromure, valériane, phytine ou autres, ni par quelques dou- 
ches , ni quelques cures à Vichy. 

Et le martyre, de l'hypocondriaque commença. Insomnies, 
nerfs tordus , organes descendus (le médecin dé Vichy ou' de 
Châtelguyon avait diagnostiqué la chute d'un rein, qui s'éten- 
dit aussitôt, dans l'esprit — sinon le corps — de M me Lefebvre, 
à presque tous ses organes, entraînés > dit-elle , les, uns par les 
autres) : tels sont les termes qui, tel un obsédant et douloureux 
refrain, reviennent dans toutes ses plaintes et tous ses écrits. 
Le ménage fit désonnais chambre à part, La vie conjugale phy- 
sique fut interrompue, L'amitiéj seule vraie base de l'accord 
conjugal entre M. et M mfi Lefebvre, subsista* 

M M Lefebvre, dès le début de son mal nouveau, encore très 
diffus, avait entrepris une cure à la maison de santé de Bon 
Secours, en Belgique. Elle y resta le printemps de 1912, re- 
vint chez elle, puis retomba malade et retourna à Bon Secours 
pour encore tout l'automne. Enfin elle revint chez elle, un peu 
améliorée, non guérie* C'est alors seulement que commencè- 
rent les a coliques hépatiques », les symptômes psychopathi- 
ques, avec la constipation, ayant d'abord occupé le premier 
plan, et seuls nécessité les séjours à Bon Secours. Maintenant 
les vaines courses et consultations de médecins en médecins, et 

■ I- i , V r 

les cures à Vichy ou ailleurs se succédèrent. 

En içi4> M me Lefebvre subit l'occupation allemande et 
n'obtint qu'en 1917 d'être évacuée avec son fils Charles, ma- 
lade, taudis qu'André était au front et s'y comportait en brave. 
Elle partit pour le Midi de la France et apprit là la mort de son 
père, rçsté dans le Nord et âgé de 84 ans. Elle eut de la peine 
d'être loin lors de la mort de son père, qu'elle aimait tant. Sa 
mère survivait et ne devait s'éteindre, à 80 ans, qu'en 1920, 
avant sa plus jeune sœur Louise, en 1921, et son frère Charles, 
en 1922, ■ 



m^am^n^^m 



•■ 



154 REVUE FRANÇAISE" DE PSYCHANALVSE 

■ M mÉ Lefebvre resta dans le Midi jusqu'après la fin de la 
guerre, et rentra à Roubaix au début de 1919* 

Cependant, son état de santé continuait à être mauvais. Les 
consultations^ les ordonnances recommencèrent à se succéder. 
Enfin le ménage Lefebvre décida, afin de procurer quelque 
câline â la malade, de quitter la ville et de faire construire une 
maison Boulevard de Roubaix, à Hem. 

Le ménage s'installa dans cette maison eu juin 1923. André 
Lefebvre, de son côté, ayant acheté l'étude du notaire de Four- 
nés, y faisait bâtir et s'installait à Fournes, seul, 

En 1924, André faisait, lui-même âgé de 34 ans, par des 
amis, la coiiiiaissa^ce d'Antoinette Mutie, jeune fille d'une 
trentaine d'années, fille d'un brasseur de Laimoy, et qui 
avait, après la mort de son père, pris part avec beaucoup d'ac- 
tivité et de compétence à la direction de la Société Mulle, pos- 
sédée en commun par M™ V Tt Mulle et ses enfants Henri, Jo- 
seph, et Antoinette, 

M me Lefebvre ne s'opposa pas au mariage de son fils, bien 
que l'envisageant sans enthousiasme. , André se fiança. Huit 
jours avant le mariage éclatait entre la belle-mère et la future 
bru la première scène (voir la déposition de M mÉ Mulle mère). 

C'était à l'église. M 1 ** Lefebvre s'approcha d'Antoinette et 
]ui reprocha aigrement d'acca parer sans cesse V automobile de 
la famille pour se promener avec son fiancé. 

Le mariage eut cependant lieu. Pendant le voyagé de noces, 
écourté de six à quatre semaines, sous prétexte d économie, 
d'affaires à Fournes, par M 1116 Lefebvre mère, André n'écrivit 
à celle-ci que des cartes postales. Il s'attira par là une aigre 
lettre de remontrances de sa mère sur le « respect dû aux pa- 
rents », respect auquel ces simples cartes étaient un grave 
manquement- C'est pendant ce voyage de noces, me dit 
M m * Lefebvre, quelle apprit qu'Antoinette Mulle, ainsi que 
son frère Henri, auraient eu l'intention de faire un procès à 
leur, mère, après la mort de leur père, a Qu'est-ce qui s'est in- 
troduit dans notre famille h, pensa-t-elle. Et c'est au retour de 
ce^ voyage de noces, dans la première visite que lui firent les 
jeunes époux, qu'elle dit ne pas vouloir d'enfants a de cette 
race » (paroles â moi de M** Lefebvre) « de cette espèce », (Dé- 
position de M rae Mulle mère.) 



■ MÉMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE NON MÉDICALE # I55 

- 

On connaît aussi les pénibles épisodes de la broche eu faus- 
ses perles et du mobilier de salon en soie rouge* La broche 
avait été choisie comme cadeau de noces, à sa bru, par ftP* Le- 
febvre, qui. ne prévint pas celui-ci que les perles étaient faus- 
ses, Antoinette ne le "découvrit que le jour' où elle porta ïa 
broche chez un bijoutier afin 3e lui faire mettre une fermeture 
de sûreté , 

Le mobilier de soie rouge, évalué par M 1 " 9 Lefebvre un assez 
haut prix dans la dot d'André, était tellement usagé qu'il dut 
être remise par le jeune ménage au deuxième étage . En ne le 
-voyant pas dans le salon de son fils, M me Lefebvre mère fit une 
pénible scène, « Des bêtises ! » dit-elle aujourd'hui en haus- 
sant les épaules quand on lui reparle de ces faits. 

Et c'étaient aussi sans cesse des remontrances sur les dé- 
penses: sa bru n'aurait pas dû avoir de -bonne, faire elle-même 
Ja pâtisserie, mettre des nappes rouges sur la table afin de 
payer moins de blanchissage, ne faire qu'un plat en famille, 
ne pas ajouter un œuf dans la sauce blanche, etc., (Voir dépo- 
sition de M*" Mulle mère.) 

M m * Lefebvre se rendit si insupportable que sa bru décida, 
dès février 1925, six mois après le mariage, de ne plus la 
voir- Seul André alla, chaque semaine, déjeuner chez ses 
parents à Hem* 

C'est alors, en mars, qu'Antoinette devint grosse, André, 
comme pressentant d'instinct la situation entre lui et sa mère, 
n'en aurait prévenu que son père, et ceciiin avril ou mai. Une 
obscurité règne sur la façon dont M me T-refebvre entendit, pour 
la première fois, parler de la grossesse de sa bru. Mais il est 
probable que dès lors lui en parvint une rumeur, bien qu'au- 
jourd'hui elle le nie. - 

Au début de juin, le 4, elle eut la première idée d'achat de 
revolver et alla chez un armurier de Lille, 'afin d'en acquérir 
un, se disant déléguée par son mari, lui-même inquiété par 
des vols dans le voisinage et une porte, chez eux., fermant 
maL L'armurier fit signer à M m6 Lefebvre une demande ^'au- 
torisation préfectorale d'acquérir un revolver, mais M me Le- 
febvre, devant le lendemain partir à Vichy, n'eut pas le 
temps, avant son départ, d'obtenir cette arme. 

M* 16 Lefebvre séjourna à Viclry, à la villa" Paisible, du 5 



i^^^^ 



I56 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



au 24 juin. C'est là qu'elle reçut confirmation de la grossesse 
de sa bru. Et sa. cure terminée, comme « il lui restait un 
jour, dît-elle, avant de rentrer à Roubaix, elle chercha com- 
ment employer cette journée. j> . 

L'idée d'aller â Lyon .voir la Foire, qui l'aurait tentée un 
moment, semble inventée après coup et faire partie du sys- 
tème de défense, assez pauvre en vérité, de M ,liÈ Lefebvre, Des 
personnes dans le train lui auraient, dit-elle, conseillé de 
descendre à Saint-Etienne, Toujours est-il qu'elle s'y arrêta. 
« pour visiter la ville », mais qu'elle n'alla qu'à la manufac- 
ture d'armes et y acheta un revolver « souvenir »■, dit-elle au 
procès, « de vp3 ? age », 

Munie de son revolver, M 1 "* Lefebvre repartit le lendemain 
pour Hem, Là, son mari, ne fut pas, paraît-il, très enchanté: 
de cette acquisition. Bile se fit montrer un jour le manie- 
ment du revolver par son fils André, son mari n'aimant pas 
tirer. Elle tira elle-même, 

Et ce furent alors « les tentatives de réconciliation »> avec 
sa bru, provoquées par elle-même. Le 16 août, la promenade 
en auto à Àrras, C'est là, dans l'auto, que sa bru lui aurait 
dit la phrase qu'elle me cita à plusieurs reprises comme la. 
plus impardonnable, la plus mortelle injure: « Vous m'avez. 
Et bien, maintenant, il jaui compter avec moi ». L'absence 
de respect, d'égards - — c'est le refrain monotone que répète 
sans cesse, à propos de tous les souvenirs de sa bru, M m * Le- 
febvre, — se marque, à son avis, de façon éclatante dans ce- 
simple propos, 

La réconciliation ne fut pas obtenue ce jour-là. Le fils, qui 
conduisait l'auto, dut faire monter à côté de lui sa femme, 
pour la soustraire à l'attitude hostile de sa mère — peut-être, 
qui sait? armée dès ce jour de son revolver. 

C'était un dimanche- Le dimanche suivant, 23 août, André 
recevait une lettre de sa mère lui demandant s* il viendrait, le 
mercredi suivant, comme d'habitude, à Lille, et si sa femme 
l'accompagnerait. Il détruisit cette lettre, qui contenait des 
choses, dit-il; de nature à froisser sa femme, et n'y répondît 
pas. 

Le mercredi suivant, 26 août 1925, il venait avec sa femme- 
à Lille, et après avoir déjeuné seul à Hem chez ses parents,. 



V 



■ I ■■■■■'■ 



-■. 



!■ I 



MÉMOIRES GKIGINATJX. -r- PARTIE NQtt MEDICALE I57 

revint à Lille avec son père, qui Voulait aller à la Bourse , et 
sa mère, qui y voulait faire une visite. Au cours de cette 
visite, M mo Lefebvre était calme > comme d'ordinaire, (Voir 
déposition de M™ Roger Salembier.) André Lefebvre retrouva 
sa mère sur là place Rihour, où il avait garé l'automobile, 
et causant tranquillement avec sa femrïie. - 

M me Lefebvre dit alors avoir quelqu'un à rencontrer hors 
la porte" de Béthune, Elle prend place, derrière sou fils, à 
gauche de sa bru, toutes deux assises à l'arrière sous la 
capote rabattue de la torpédo Ford, 

André les mène d'abord jusqu'à la place Ronde, et là 
arrête l'auto, tandis que sa femme va à pied faire une course 
et que lui-même s'occupe, chez un imprimeur, d'une ques- 
tion d'affiches. M me Lefebvre attend seule dans l'auto. C'est 
à ce moment sans doute qu'elle sortit de son étui le revolver 
emporté de Hem. Puis l'auto repart et prend, après avoir 
passé la porte de Béthune, la route de Four nés. Mais M m * Le- 
febvre prie soudain son fils d'obliquer à droite par le chemin 
de la Solitude pour aller, prétexte- t-elle, au presbytère de 
Loos et afin de faire dire des messes pour son mari blessé au 
doigt et pour le repos de l'âme de ses parents ». 

L'auto retourne en arrière et s'engage dans le chemin de la 
Solitude. Juste avant le deuxième réverbère, où le chemin 
fait un tournant, elle demande — me dit-elle (i) — à son 
fils d'arrêter, sous prétexte d'un petit besoin à satisfaire. 
Et comme la voiture s'arrête, elle sort son revolver, l'appli- 
que sur la tempe gauche de sa bru, qui détourne la tête regar- 
dant à ce moment sur la route, et avec une implacable sûreté, 
la tue net d'une balle qui traverse droit le crâne d'une tempe 
à l'autre. 

Le fils se retourne > voit sa femme couverte de sang. 
« Maiîian, qu'est-ce que tu fais? Qu'as-tu fait? j> Après 
avoir pris puis rendu le revolver, il remet l'auto en marche, 
passe l'octroi, avec derrière lui sa femme ensanglantée re- 
tombée sur sa mère, qui la soutient et l'empêche de tomber 
aux cahots de la vieille Ford. En dix minutes, on gagne le 

{1) M me Lefebvre disait au procès avoir demandé l'arrêt de l'auto après 
le coup de revolver. 



-^ 



Ï5S REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Pavillon Olivier, puis, aucun médecin ne s'y trouvant, l'hô- 
pital. Il était six heures du soir. 

Et les dépositions du concierge de l'hôpital et du Commis- 
saire de police Christol ont évoqué la scène tragique de la 
belle-mère meurtrière, u assise sur la troisième marche de l'es- 
calier de Thôpital » impassible, absente, coriime étrangère à ce 
qui se passait là, tandis qu'à quelques pas, sur une civière, 
était 'étendu devant elle le corps de sa victime. 

Cette nuit- là, M" ,c Lefebvre couchait en prison . 



IL — La répercussion. 

Le crime de M 01 ' Lefebvre, tuant ainsi froidement d'un 
coup de revolver sa bru enceinte de cinq mois et demi, ins- 
pira une horreur immense. 

M fflt Lefebvre fut jugée, l'année suivante, en octobre 1926, 
aux assises de Douai, et condamnée à mort. 

La foule, pendant les débats des assises de Douai, hurlait 
à la mort. M in * Lefebvre n'était-elle pas « la plus antipathique 
des accusées? », Depuis un an déjà, depuis le soir du drame, 
le peuple réclamait pour elle Péchafaud. 

Elle avait, en effet, commis un crime d'une horreur anti- 
que: tué pour Pamour d'un fils comme d'autres pour Pamour 
d'un amant; une senteur d'inceste flottait autour de drame. 
On chuchotait même dans le peuple qu'elle aurait eu avec 
son fils des rapports charnels. 

Elle était de plus, depuis le crime — ce que la foule ne 
pardonne pas! — d'une étrange impassibilité ; le remords ne 
la brisait, ne la courbait pas; elle n'avait pas eu un mot de 
pitié pour sa victime. 

Elle était vieille; la grâce de la jeunesse ne plaidait pas 
pour elle. 

Elle était avare: le bruit des gros sous entassés et les dé- 
penses mesquines — contraste ! — reprochées à sa bru révol- 
taient. m 

Elle était riche, et des rumeurs de corruption possible de 
la justice circulaient* On allait peut-être « la faire passer 
pour folle Hj la soustrayant ainsi au juste châtiment. 



MEMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE^ NON MÉDICALE - 159 



■. 

Aussi le rapport des experts du tribunal ' avait-il conclu à 
la pleine et entière responsabilité, . , 

Que faire en effet d'une semblable . accusée ? La déclarer 
irresponsable, c'était lui ouvrir l'asile, d'où l'on peut res- 
sortir sur certificats médicaux sanctionnés par le Préfet, pour 
rentrer droit dans sa famille* Le sentiment de « justice » du 
peuple ne Peut pas accepté. 

Et le public fut déçu par- la grâce présidentielle qui, en 
décembre 1926, commua, pour M rac Lefebvre comme pour 
toutes les femmes . en France depuis tant d'années, la peine 
de mort en celle de la réclusion perpétuelle. 

*+■ 

Le crime de M"* Lefebvre inspira autant d'intérêt que d'hor- 
reur. Les journaux étaient pleins de l'affaire. Le Figaro ouvrit 
une enquête auprès de médecins, juristes, psychologues, sur 
les mobiles principaux qui incitent les criminels an crime. 
Les réponses en sont inutiles à noter: toutes plus vagues et 
u à côté D les unes quelles autres, 

Il est plus intéressant de reprendre l'examen*, des rapports* 
au procès, des experts, - 

Les experts officiels du Tribunal, les Docteurs Râviart, 
Rognes de Fursac et Logre, avaient, dans leur rapport médico- 
légal, après un compte-rendu détaillé du dossier et de- leur 
examen mental de l'accusée, compte- rendu qui semblait 
appeler une autre conclusion, conclu à sa responsabilité. -pleine 
et entière, Ils écartaient la folie, et expliquaient le crime de 
M me Lefebvre par le a caractère un peu particulier » de celle- 
ci. Elle aurait agi, disaient- il s, sous l'empire d'une concep- 
tion archaïque de la famille: le matriarcat/ Le « Pater .faim- 
lias », à Rome, n'avait-il pas droit de. vie et de mort sur les 
siens? De même, M ffie Lefebvire. Dépouillée par l'intrusion 
d'une nouvelle venue assez autoritaire, disaient-ils, de son 
côté, de 1 -autorité jusqu'alors absolue dont elle jouissait sur 
sa famille, elle se serait attribué le droit de supprimer l'in- 
truse et l'aurait fait sans émoi > sans remords, comme le 
Pater familias antique. N'avait-elle pas dit à l'instruction:- 
« J J avais l'impression de faire mon devoir, » Ainsi M m * Le- 
febvre, de par l'alliage d'un caractère « un peu particulier » 
avec une conception archaïque dé la famille, serait devenue 



IÔO * REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

criminelle, ce qui eût laissé, concluaient les experts, entiers 
son libre arbitre et sa responsabilité. 

La contre -expertise du Docteur Voivenel et la consultation 
du Docteur Maurice de Fleury^ suscitées par la défense, 
apportaient une conclusion opposée. M m * Lefebvre avait, 
d'après eux, une constitution « paranoïaque » sur laquelle 
s'était développée une ps3rcl10.se de revendication* de ce type de 
folie raisonnante séparé par Sérieux et Capgras du délire 
d'interprétation. Ces malades conservent la mémoire, la fa- 
culté raisonnante à un haut degré, ce qui fait illusion aux 
profanes sur leur intégrité mentale. Mais en un point leur 
raison est troublée, en ce qui touche à la faculté dite de juge- 
ment. Une idée prévalente douée d'un « affect » puissant 
s 'étant établie en eux et y devenant dominante, tout ce qui 
touche à cette idée prévalente perd ses proportions. Ainsi de 
tous les dires de M me Lefebvre relatifs à sa bru. M ,ae Lefebvre 
est incapable de préciser contre celle-ci un grief sérieux. Des 
paroles insignifiantes lui semblent des offenses justiciables du 
coup de revolver. Et la sûreté de l'exécution, le soulagement 
suivant le crime, l'absence de remords: autant de signes cli- 
niques de la psychose de revendication, telle qu'elle fut décrite 
par les auteurs, par Sérieux et Capgras, et par d'autres, tel 
le Docteur Logre lui-même, ainsi que le releva Maurice de 

Fleurv. 

Mais le jury qui juge avec son « bon sens » et ignore la 
psychiatrie, le jury, émanation de ce même peuple qui hurlait 
aux portes du Tribunal de Douai; le jury qui pouvait étayer 
sur l'autorité des experts officiels son indignation et son dégoût 
immenses d'une telle meurtrière, devait rester sourd à la voix 

■ 

des contre-experts et voter la culpabilité sans circonstances 
atténuantes, entraînant le verdict de mort. 

III'-- — Le thème. 

■ 

Le Docteur Voivenel, dans une conférence faite le 13 janvier 
T927 à l'Hôtel des Sociétés savantes-, au « Faubourg », rap- 
porta, plus nettement que dans sa contre-expertise, le crime 
de M™ Lefebvre au' complexe d 'Œdipe. 

Dans sa contre-expertise, il n'avait, en effet, eu qu'à mettre 



b- 



***** 



^^*V 



MEMOIRES ORIGINAUX. 



PARTIE -NON MEDICALE 



l6ï 



en valeur le fait de la folie raisonnante et non le dynamisme 
psychologique de M me Lefebvre, Il était plus libre dans une 
conférence d'exposer la « densité psychologique » du drame. 

Le complexe cï'Œdipe, d'après Freud, est — je n'ai pas 
besoin de le rappeler — cet état du sentiment, de l'instinct, 
chez l'enfant, qui le pousse sexuellement vers le parent du sexe 
opposé > avec — contre-partie logique — désir de mort dirigé 
contre le parent de même sexe, considéré connue un rival. -Ce 
complexe, vivant dans toute sa réalité sexuelle — désirs de 
contact physique et de satisfaction d'ordre sensuel — existe 
aussi chez le parent, mais chez celui-ci atténué, assourdi de 
par la longue contrainte de la censure sociale. Le père préfère 
sa fille, la mère son garçon: Parfois les barrières millénaires 
de la censure sociale s'écroulent et le crime d' Œdipe — inceste 
ou meurtre — sur la répression duquel s'édifia la civilisation, 
est à nouveau réalisé. 

Le crime œdipien, chez M™ Lefebvre, le crime oedipien 
retourné, non d' Œdipe, mais de Jocaste, est tellement évident 
qu'il faut toute l'horreur qu'inspire V « inceste i> pour que 
le nom de l'inceste n'ait, dans une enquête telle que celle du 
Figaro, par exemple, auprès de médecins } juristes, psycholo- 
gues, etc. pas même été prononcé. 

Le peuple avait un sens plus juste de la chose, quand il 
chuchotait* à Douai, à Lille ou à Paris, le secret terrible: un 
amour charnel entre la mère et Son fils. Il se trompait sur le 
fait: rien de réel, de conscient, ne se passa entre cette mère 
et ce fils d'une famille bourgoïse où la plus stricte et étroite 
morale régnait. Mais le peuple avait là le pressentiment du 
drame déroulé dans l'inconscient de ces êtres, et exprimait à 
sa façon crue et simpliste cette vérité que M m * Lefebvre, c'est 
Jocaste qui a tué. - 

Le caractère oedipien de ce drame est d'ailleurs ce qui lui 
donna sa portée et sa répercussion immenses dans L'esprit des 
hommes. Sans savoir pourquoi, tout lé monde s'intéressait à 
l'affaire Lefebvre. C'est que, dans toute mère, tout au fond 
de l'inconscient, il y a, bien qu'inexprimé, un peu de Jocaste et 
de M™* Lefebvre. Le drame de la Solitude, est de ceux qui 
savent exprimer une des ïnanières d'être éternelles de l'ineons^ 
ciëiit humain, > ■ - ■■ ;- ., i 



31EVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



TT 



162 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE . . 



Nous n'avons, sur l'enfance « œdipienne » de M m * Lefebvre* 
que de vagues lueurs. Le dossier né nous en apprend à peu près 
rien, et, danç une conversation de quatre heures ne se peut 
analyser une vie et en remonter le cours. Mais je pus compren- 
dre , malgré les affirmations répétées de M ,n * Lefebvre que, dans 
sa famille, on savait « le respect et les égards dûs aux pa- 
rents >j > je pus voir que M me Lefebvre avait adoré son père et 
eu pour sa mère un attachement bien plus douteux. Elle ne 
parle de celle-ci qu'avec convention, froideur, raconte qu'on 
ne lui avouait pas quand << on faisait un pet de travers », qu'on 
la craignait j qu'elle n'était pas. commode. L'instruction du pro- 
cès nous avait appris que cette mère était dotée d'une avarice 
égale à celle de sa fille — comme eîle l'était d'ailleurs des « co- 
liques hépatiques » futures de celle-ci. Bref, .cette mère ne sem- 
ble pas avoir été aimée tendrement par renfantV^ët^l"esrpTov 
bable qu'un sentiment inverse, de. haine^érita^^a^ourd/hui 
inavouée, oubliée par là vieille femmç. dévote qu'est M mÈ Le- 
febvre, vécut dans le cœur de la petite fille yrivàlë dé" sa mère. 

C'est à deux ans que la petite fille, jusque-là sefflëenTpoS^ 
session de l'intérêt, de l'affection de ses parents, dut subir l'ar- 
rivée d'un nouveau venu, son rival dans leur cœur. C'est alors,. 
en effet, que naquit son unique frère , et nous savons > par les 
analyses, quelle révolution est pour un enfant la naissance 
d'une sœur ou d'un frère. 

L'enfant, qui se sentait jusque-là le centre du monde, voit 
le nouveau venu prendre sa place dans le cœur comme au sein 
maternels. Que dire quand le nouveau venu est un frère forcé- 
ment préféré par la mère ; la fille plus âgée peut ne jamais par- 
donner à la mère cette trahi son du cœur et du sein maternels. 

C'est sans doute alors que M m * Lefebvre se détacha profon- 
dément de sa mère et reporta sur son père — portée par l'ins- 
tinct de son sexe — toute la force infantile de sa libido ; mais 
peu à peu, comme le nouveau venu était lui-même un garçon, 
devait glisser sur lui un peu de cette libido, et le frère devenir 
le grand ami de sa sœur aînée. 

Quand la petite fille eut près de quatre ans, allait lui naître 
une petite sœur, alors, à tous points de vue, intruse dans le pe- 
tit menace qu'elle constituait déjà avec son petit frère* 

La vue de la mère enceinte, grosse, dut, dans l'enfant déjà 



*V«M*^— *- 



MÉMOIRES ORIGINAUX, — PARTIE NOM MÉDICALE 163 



âgée de presque quatre ans, éveiller contre celle-ci une hosti- 
lité instinctive, devineresse du sens de cet embonpoint inso- 
lite. Les analyses de gens névrosés ou non sont pleines de ces 
souvenirs : l'enfant devine parfaitement le sens de l'embon- 
point de la mère enceinte, et trouve celui-ci à juste titre inquié- 
tant (Voir l'analyse du petit Hans dans Freud, Analyse der 
Phobie eines fûnfjahrigen Knaben, Gesammelte Werke. Vol. 
VIII). 

M ree Lefebvre, à en juger par sa future réaction contre sa bru 
enceinte, dut ressentir tout particulièrement cette grossesse de 
sa mère, enceinte de sa petite sœur. 

Nous ne savons pas, et M me Lefebvre ne le sait sans doute 
plus elle-même, comment, enfant, elle réagit à la naissance 
même de Nelly, cette petite sœur. Mais un souvenir ultérieur 
nous éclaire sur les sentiments que devait lui inspirer dès lors 
cette petite rivale. 

Freud a analysé un souvenir d'enfance de Goethe , rapporté 
par celui-ci dans Dichtung und Wahrlieit (Freud, Gesammelte 
Werke, Vol. X). Goethe, en un endroit, y parle des maladies 
de l'enfance et de son petit frère, plus jeune que lui de près dé 
4 ans et mort à 6 ans ; en un autre, il rapporte comment un 
jour, avant cette époque, à l'instigation des voisins, il précipita 
par la fenêtre, dans la rue, de la grande et de la petite vais- 
selle, prenant un infini plaisir à la voir s'y briser en mille 
éclats. Cet acte apparaît comme un « âcte-symbole » -expri- 
mant le désir qu'aurait eu alors Gœtlïë enfant, jusque-là seul 
possesseur du cœur maternel, de- précipiter aussi dehors son 
petit frère et de s'en débarrasser. 

Or nous retrouvons, dans les souvenirs d'enfance de M mo Le- 
febvre, un acte-symbole de valeur certes égale. Elle me rap- 
porta en effet à deux reprisés et en riant de plaisir à ce souve- 
nir, que son jeu principal, dans l'enfance, était d'enterrer les 
poulets — c'est-à-dire les poussins crevés. C'est son frère, dît- 
elle, qui jouait avec elle â ce jeu et en aurait même eu l'idée ; 
la petite sœur Nelly semblait y prendre une part très secon- 
daire. Ce jeu suivait un strict cérémonial : les poussins étaient 
couchés dans des boîtes à cigares (ils ne devaient pas être bien 
gros pour pouvoir y tenir) ; le petit Charles, jouant le prêtre, 
récitait ensuite sur le « cercueil i> les prières des morts, fai^ 



«M* 



164 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sait le service funèbre, et le tout était enterré en grande 
pompe dans le jardin. On dressait une croix sur la tombe, on 
l'ornait de couronnes de fleurs, de pâquerettes* 

Le sens de ce jeu, anatytiquement, apparaît assez clair. Il 
devait exprimer le désir de la mort de la petite sœur, repré- 
sentée dans l'inconscient par le petit poussin. On la renvoyait 
dans la boîte d'où elle était si malencontreusement sortie, on 
"renfermait à nouveau dans le sein de la Terre-Mère. Et Dieu 
lui-même, projection agrandie du père, était complice, comme 
Penfant l'eût désiré, à l'égal du petit frère qui récitait léser- , 
vice funèbre, et partageait sans aucun doute les sentiments hos- - 
tiles, envers la petite intruse, de sa plus grande sœur. 

La même réaction se retrouve d'ailleurs plus tard en M" 19 Le- 
febvre, priant Dieu, au temps de ses ennuis, de « reprendre sa 
bru » (voir dossier du procès et rapports des experts) et ayant 
besoin, au moment 'du meurtre, de la présence auprès d'elle 
de son fils. 

Nous savons, par les analyses, combien le désir d'avoir un 
enfant de leur père est souvent intense chez les petites filles. 
Le désir d'épouser leur père est un des désirs les plus fré- 
quemment même exprimés par elles. Elles voudraient eu tout 
prendre la place de la mère, dont elles sont jalouses. Il est pro- 
bable que M me Lefebvre en voulut mortellement à sa mère pen- 
dant que celle-ci était enceinte de sa petite sœur, et après la 
naissance de celle-ci. 

Je ne parle pas ici de la naissance de la plus jeune de toutes, 
les sœurs, Louise, née quand Marie avait déjà six ans, c'est-à- 
dire trop tard pour avoir pu provoquer en Marie autre chose 
que la répétition d'une réaction primitive plus ancienne. 

Il reste à parler des rapports de Marie Lemaire à ses grands- 
parents* Nous savons que ceux-ci habitèrent avec leur fils, 
Charles Lemaire, père de M me Lefebvre, les dernières années 
de leur vie. Et ceci dut être décisif pour créer les manières de 
sentir de M m * Lefebvre. 

Le premier souvenir de M mc Lefebvre est en effet celui-ci : 
elle, enfant, marchant auprès de sa grand 'mère. Ce premier 
souvenir doit être un « souvenir-écran i>, connue tous nos pre- 
miers souvenirs, recouvrir et représenter un état très mipoiv 
ta nt de l'affectivité de l'enfant, 



MÉMOIRES ORIGINAUX. — ■ PARTÎE NCttî MÉDICALE 165 



M"* Lefebvre pairie de cette grand 'inère, mère de son père, 
sur un ton d'amour attendri qui contraste avec celui, assez 
sec, dont elle parle de sa propre mère. Cette grand 'mère sem- 
ble lui avoir inspiré la seule affection attendrie dont elle ait été 
capable pour une femme. Elle la perdit, comme son grand- 
père, quand elle avait six ans, âge auquel elle entra elle-même 
"au couvent de Fouraes. Elle insiste aujourd'hui sur. l'harmo- 
nie régnant entre sa mère, son père et les parents de celui-ci; 
elle sourit en pensant au paradis familial, constitué par son 
père entouré de ses parents, et où elle grandit, La grand- 
mère avait ,; pour la petite Marie, un avantage immense sur la 
mère : elle ne commettait pas le crime d'introduire d'autres 
enfants, frères ou soeurs, dans la maison, elle ne devenait pas 
enceinte ; elle n'était "pas la femme du père, place convoitée 
par F enfant. Elle était bonne et menait l'enfant promener en 
la tenant par la main. Si Marie s'identifia à sa mère comme 
femmç du père — et même par l'avarice et les « coliques hé- 
patiques » — elle s'identifia aussi à sa grand 'mère. Et le 
vieux souvenir ineffable du paradis familial, où souriait la 
grand 'mère auprès du fils pourtant marie, ne dut pas rester 
étranger à la genèse, plus tard, des prétentions de '"M 1 * 6 Le* 
febvre à régner sur le ménage de son propre fils, 

En résumé, M me Lefebvre, grandie sous le signe d'un amour 
extrême du père dut éprouver, dans. l'enfance, la jalousie inhé^ 
rente à un complexe d' Œdipe très actif, si très refoulé sous le 
"« respect dû aux parents » et l'éducation religieuse. Elle trans- 
féra un peu de l'amour porté au père sur son petit frère, et de 
la jalousie portée à sa mère sur sa petite sœur- Elle aima sa 
grand 'mère, lui fut reconnaissante de n'être pas la femme du 
père, de n'être pas celle qui porte les autres enfants du père. 

Ce motif de la grossesse > péniblement ressentie, de la mère, 
dut être très fort dans Penfance de Marie Lemaire. C'est ce 
motif, refoulé dans 1 Inconscient qui devait ressurgir plus 
tard, et armer la main qui commit le crime. Car M m * Lefebvre 
ne commença à penser au revolver qu'en apprenant la grossesse 
de sa bru. Jusque-là, quoique la haïssant et la persécutant, elle 
l'avait supportée. Mais en mai 1925, M mfî Lefebvre entend dire 
que sa bru pourrait être enceinte : elle va alors chez l'armurier, 
à Lille, chercher un revolver. Vu le temps nécessaire â établir 



^-m— ^^^— W^^^u. 



l66 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l'autorisation préfectorale, elle ne peut obtenir Parme avant de 
partir à Vichy. C'est là qu'elle a confirmation de la grossesse 
de sa bru. Alors, avant de rentrer dans le Nord., elle va à Saint- 
Etienne pour y acheter le revolver* 

Jusqu'à quel point, en cherchant à Pacheter et en l'achetant, 
M™ Lefebvre avait-elle déjà l'intention consciente de tuer ? 
Nul ne le saura jamais, sans doute plus même elle. Mais ce qui 
est certain, c'est que l'inconscient de la future criminelle dès 
lors savait, et avec une implacable logique poussait le cons- 
cient à chacun des gestes successifs pouvant assurer l'exécu- 
tion finale du dessein meurtrier. Ainsi s'éclairent les « men- 
songes » de M ffiÈ Lefebvre relatifs à ses rêves. Il semble en effet 
très douteux que les rêves qu'elle conta aux experts officiels, 
rêves qu'elle prétendit avoir rêvé les jours précédant le crime, 
et où elle étranglait et noyait sa bru, aient jamais vraiment été 
« rêvés » ; ils semblent imaginés après coup en vue de la dé- 
fense. M 3110 Lefebvre , interrogée par moi de façon plus pres- 
sante, ne put jamais arriver à préciser l'un de ces rêves et resta- 
dans le vague, a Je la noyais,,, » fait-elle d'un geste évasif. 
Elle ne put d'ailleurs me conter aucun rêve d'aucune époque 
de sa vie, elle qui, pourtant, pendant les douze années de .sou 
hypocondrie, de 48 à 60 ans, dit avoir été tourmentée par les 
plus intenses cauchemars. Elle ne conte que ces rêves impré- 
cis, sans aucun détail : u Je la noyais.,. » et réveillée ensuite, 
dit-elle, elle pouvait se rendormir, soulagée, après s'être cou- 
chée, la fenêtre grande ouverte, sur le plancher. 

Il est assez difficile de croire que ces rêves aient été vraiment 
rêvés* Mais, nous le savons par les analyses d'oeuvres littérai- 
res (voir Der Wahn nud die Trâume in Jensens Gradiva, 
Freud, Gesammelte Werke, Vol. IX) > un rêve, qu'il soit rêvé 
ou imaginé, possède la même valeur comme révélation de Pin- 
conscient de qui le rêve ou l'imagine. Et quand M me Lefebvre 
conte un rêve, sans doute inventé , après coup, pour se justifier 
par Pidée obsédante de la no\ r ade de sa bru, elle ne fait que tra- 
duire une réalité profonde- de ce psychisme impérieux, qu'il se 
soit. traduit en rêves ou non, qui lui commanda son crime. 

Elle alla même, dans la conversation qu'elle eut avec moi, 
plus loin, et me conta ce qu'elle n'avait pas dit aux experts ; 
elle aurait rêvé, me dit-elle, la nuit précédant le crime, tout ce 



1— 



MÉMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE MON. MÉDICALE. 167 

qui eut lieu le jour suivant : la course en auto, le revolver em- 
porté , le coup tiré, au même endroit du chemin de la Solitude. 
.1/ invention était évidente et cependant rien ne correspond à la 
réalité psychique comme ce rêve inventé qui est une manière 
de dire : « Mon crime était peint d'avance en moi et il y avait » 
au fond de mon âme, comme un mj^stérieux œil au-dedans 
fixé qui n'avait qu'à regarder pour copier fidèlement ce qui y 
était )), ■ 

Chaque moment du drame était préordonné et devait être 
reproduit avec exactitude et minutie* 



IV* — Le mode. 

On a dit que M me Lefebvre avait tué par avarice, parce qu'elle 
trouvait sa bru trop dépensière. Elle se défend violemment 
contre cette accusation, et elle n J a pas tort, 

M me Lefebvre était certes d'une avarice notoire. Cependant 
son avarice n'était "pa^.-dans sa vie une constante, ainsi que 
les experts l'ont souligné. M me Lefebvre était, "comme d'ailleurs 
en général les avares, avare dans beaucoup de cas, mais par- 
fois large dans d'autres. 

Quand il était question de sa santé ou de celle des siens, de 
son mari ou de ses fils, elle dépensait, j n'hésitait pas à aller 
consulter les plus grands médecins, à suivre des cures dispen- 
dieuses. Mais dans tout ce qui regardait sa bru, M mÊ Lefebvre, 
pourtant riche de plusieurs millions, manifestait une avarice 
extrême, sordide, au point de donner l'impression à certains 
d'être pathologique. 

Elle commença par faire dans une église une scène à sa fu- 
ture bru., à propos de Pauto que celle-ci prenait trop souvent 
avec son fiancé, ce qui occasionnait trop de dépenses. Elle rac- 
courcit le voyage de noces sous prétexte que plus long il coû- 
terait trop cher, ferait faire des pertes d'argent à son fils à 
propos de sa maison, de son étude ; elle aurait reproché aux 
jeunes époux d'avoir pris pour ce voyage de noces des premiè- 
res classes. Elle persécutait sa belle-fille, pourtant peu dépen- 
sière elle-même (60.000 francs d'économies sur près de 100.000 
francs de revenu la première année du mariage, voir dossier), 



1 -*_ 



i— v^hUA 



) 168 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

^ ■ »W^ 1 *^ 1 1 M^M^^^^^M^^^^M IBM^M I M-^^m- 

à propos de dépenses minimes : d'une nappe sur la table, d'un 
gâteau acheté chez le pâtissier, d'un œuf dans la sauce blan- 
che. Elle eût voulu que sa belle-fille n'eût pas de bonne. Il est 
certain que la plus minime dépense engagée par sa bru ou par 
<son fils pour celle-ci, touchait au vif la belle-mère et la mettait 
hors d'elle- même. 

La disproportion entre la violence des reproches et Pexiguité 
de la dépense frappa le public et le révolta. D'où ridée de 
T a avarice pathologique », 

Mais cette disproportion cesse d'exister pour qui connaît la 
loi du « déplacement de Taffect ». Nous avons appris, par 
l' analyse surtout des obsédés, que les instincts et les com- 
plexes mal refoulés se servent de ce mécanisme pour tourner 
le refoulement et reparaître dans la conscience sous forme de 
symptômes. L'interdiction que leur fit la censure de revenir 
au jour, ils la tournent en n'y reparaissant pas sous leur vrai 
visage, en empruntant une autre figure, insignifiante en appa- 
rence* Mais ce qui s'agite et vit sous le masque est trahi par 
l'intensité- de l'émoi disproportionné à l'apparente cause de 
cet émoi. Il semble absurde en vérité qu'une multimillionnaire 
comme M. me Lefebvre fasse, par exemple, une remontrance ou 
une scène à sa bru « pour un œuf de plus dans la sauce blan- 
che ». (Déposition de M mc V T * Mulle). Mais cette absurdité 
cesse dès qu'on a compris que l'œuf en question n'est que sym- 
bole d'une autre chose, autrement importante. 

Tout argent dépensé par le fils pour sa femme est, pour la 
belle-mère, sujet à intense douleur, que ce soit pour acheter 
un gâteau, un œuf ou faire blanchir une nappe. Car tout argent 
dépensé est un don, un don transposant, sur le mode de la ré- 
gression anale, le don d'amour. 

Nous avons appris, par les travaux de Freud et de ses disci- 
ples, tel Abraham (i), l'importance des phases prégénitales de 
la libido. L'erotique anale, avec ses deux moments (perdre 
d'abord les « faeces h, puis les retenir, ce qui équivaut à la pre- 
mière notion humaine de la « possession «, de la f< propriété ») 
domine la seconde phase du développement de la libido chez 
l'enfant, celle qui succède à l'orale, et est ranimée, chez cer- 

(i) D T Karl Abraham, Yersuch einer Entwickluiiprsgescliichte der Ubido, 
1924, Iiiteniationaler Fsyclia«alytischer Verlag, Leipzig, Wien, Zurich. 



.■Hh 



MÉMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE NON- MEDICALE l6g 



tains psychopathes, sous des influences diverses,- par la ré- 
gression. -Or M mc Lefebvre subit; avec une particulière violence; 
la régression- de la ménopause, si fréquente chez la femme, à 
ce moment où se tarit en elle là source de la génitalité et où 
les sécrétions internes sont profondément modifiées. Son hypo- 
condrie en porte témoignage, cette hypocondrie dont elle fut 
la proie à partir de 48 ans. - 

On ne saurait exagérer l'importance,, dans l'histoire de 
M* ft Lefebvre, de sonJiy-pocoiidrie. Les experts officiels ,ont 
tenté, pour les, besoins de la cause, de l'a, ramener à de simples 
« malaises pl^siques », mais tout psychanalyste, tout. psy- 
chiatre, et même beaucoup de médecins savent que riiypQCon- 
drie est essentiellement constituée par un vaste « halo » v psy- 
chique auréolant un noyau physique, proportionnellement ,très 
petit. 

L'hypocondrie, d'après Freud (voir : Zur Einfûhrung des 
Narzismus, Gesammelte Werke, Vol- VI) exprimerait un, 're- 
tour de la libido sur le rsnjet même, serait une « névrose nar- 
cissique actuelle » exprimée dans le langage organique. L'hy- 
pocondriaque, devenu incapable de porter son intérêt, sa libido, 
sur les objets extérieurs, retourne celle-ci sur ses propres or- 
ganes, qui servent désormais à exprimer toute sa vie instinc- 
tive erotique. L'irypocondrie serait d'ailleurs souvent un stade 
préliminaire des psychoses paranoïaques ; nous verrons plus 
loin combien le cas de M™ Lefebvre justifie ces vues de Freud. 

Cette régression de la libido sur le sujet lui-même est très 
favorisée quand le sujet n'a jamais pu r au cours du développe- 
ment, parvenir au stade génital. 

Or M mfi Lefebvre , sous l'influence d'une éducation religieuse 
outrepassant ses buts, d'une répression excessive et précoce de 
l'instinct, ne put sans doute jamais atteindre au vrai stade gé- 
nital. Il peut être pénible de parler , dans un article, de la vie 
intime d'une vivante, mais on ne peut même tenter une étude 
analytique de cette criminelle sans mentionner les renseigne- 
ments qu'il fut possible de recueillir à ce sujet,' 

M m * Lefebvre semble avoir été une frigide psychique sou- 
mise aux rapprochements d'un 1 mariage de convenance par 
simple devoir. Les réalités charnelles, que jeune fille 1 elle igno- 



170 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



rait, lui furent pénible surprise, et ce ne fut que peu à peu 
que <c cela alla mieux », Mais, ainsi qu'il arrive aux frigides 
psychiques , elle ne sait pas trop de quoi on lui parle quand 
on lui demandé le sens de ces mots. Et, ainsi qu'il arrive à ces 
frigides, elle a perdu tout souvenir de l'onanisme infantile, 
pourtant si général. Or, les analyses de frigides psychiques 
nous le montrent, l'impossibilité du retour de la fonction et 
1* amnésie de la sensation sont conditionnées par un même fac- 
teur de refoulement. On voit d'ailleurs souvent, au cours des 
analyses ou au cours de la vie, l'amnésie de l'onanisme infan- 
tile disparaître au moment précis du retour de la sensation 
génitale. 

Le a cela alla mieux » de M me Lefebvre se rapporte- il à une 
sorte d'ombre d'orgasme difficile à imaginer pour qui possède 
intégralement cette fonction physiologique, ou bien ne désigne- 
(-il que le « plaisir préliminaire » ? Elle admet bien le sou- 
venir d'une sorte de frissonnement, mais comme une chose 
sans aucun intérêt, et il est permis de penser que la satisfac- 
tion pleine, l'orgasme, dût" lui rester inaccessible. Car elle dit: 
« Il est des choses dont je n'avais jamais envie, ce qui désap- 
pointait mon mari ». 

M m Lefebvre eut cependant trois grossesses, la stérilité étant 
sans rapport réel avec la frigidité. Et comme sa labido n'avait 
pas trouvé d'issue normale dans le mariage, et comme sa vertu, 
sa religion, sa tendance à la régression lui interdisaient foute 
recherche d'amour hors mariage, tous, ses instincts, ses sen- 
timents se fixèrent sur l'en fan t. Le sens que le fils peut avoir 
pour les mères, nous 1 étudierons plus loin. Nous remarque- 
rons ici qu'une longue vie d'épargne sentimentale était condi- 
tion du crime final de M" 1 * Lefebvre, et que son crime et sa 
vertu sont fonction du même facteur. 

M mt Lefebvre aima s^s deux" fils avec une ardeur renfermée 
et absolue. Cet amour permis par l'Eglise devait emplir son 
cœur étroit. Quand son second fils, Charles, à six ans, tomba 
malade,, jour et nuit elle le soignait. Elle n'a pas assez de mots 
de louange pour son fils Àpdré, si doux, si bon, qu'il suppor- 
tait même sa femme, dit-elle en souriant de ce sourire qui fit 






MEMOIRES ORIGINAUX, — PARTIE NON MÉDICALE -,, ■ - 171 

■ ■■ H * 



horreur â l'audience , lorsque la mère vit ce fils paraître comme 
témoin et murmura : « Mou pauvre enf aut ! -» 

M™ ft Lefebvre n'aime que sa famille , les êtres dans les veines 
desquels coule aussi son propre sang.. Son mari aussi, donné 
qu'il fut par ses parents, par l'Eglise couronnée par Dieu le 
Père, Car M me Lefebvre, qui ne parvint jamais au stade géni- 
tal , ne peut aimer que sur le mode narcissique, possessif, cor- 
respondant au stade sadique-anal auquel elle est fixée et vers 
lequel à la ménopause, elle fit une régression intense* 

Je sais que cette partie est la plus obscure de cet essai- On 
voit fatalement moins clair en abordant les régions ténébreu- 
ses des stades prégénitaux de la libido. Mais certaines régions, 
bien que ténébreuses, n'en existent pas moins, et Ton peut 
-essayer, aidé de quelques lueurs, de les explorer quelque peu. 
■L'obscurité régnant en ces régions du ps3'rfiisme n'est pas 
mieux illustrée que par un extrait textuel des cahiers de 
M m * Lefebvre, de ces cahiers où, à partir de la ménopause, dans 
ses crises d'hypocondrie, elle notait ses sensations pénibles. 

Je choisis la célèbre pièce 300 du dossier, citée aussi par le 
Docteur Voivenel dans sa contre-expertise* 

Pièce 300. — Au dos d'un billet de mort adressé à 
M. et M 1 ** Guillaume Lefebvre, à Hem (c'est-à-dire en ou après 
1923 > année' où le ménage se transporta à Hem). 

« Nerfs tirent, croquent, se tordent, sensibles, font mal, 
fatigue, jamais force. Nerfs tirent, battent, détendus. A peau 
resserrée, remontée comme les ressorts d'une montre. Relâche- 
ment des nerfs raidis, gonflés — contractions, crampes, pas de 
forces ■ — agitation, tourmentés, se tirent comme un filet — sen- 
sible, agacée, parle seule ou., (mot illisible) — après tombent, 
plus de forces,,, (mot illisible) contractions estomac, irrita^ 
tion, impressionnabilité. Nerfs sensibles, estomac tordu, con- 
tractions. Obligée reposer sur les repas, car après tout est 
agité. Névralgie, rhumatisme, foie, estomac, organe descendu 
— muscles relâchés. Que faut-il faire pour les fortifier, jam- 
bes molles, muscles tombent et nerfs affaiblis. Vapeurs, verti- 
ges, débilité, fièvre nuque, lombes - — suis obligée de ne plus 
faire un mouvement. Rester couchée après le souper, sans quoi 
pas dormir. Agitée, ne puis pas même lire ni travailler, dors 
difficilement. Tête ne tient plus sur les épaules, muscles et 



172 M VUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



nerfs relâchés, nerfs raidis, estomac , convulsions , fièvre/ rhu- 
matisme, pas de nerfs stables, Estoitiac tordu, fièvre, contrac- 
tion lombes , dépression, fatigue, voir neurasthénie, agitation^ 
névrose, mariage enfants. » 

Le Docteur Voivenel se servit de cet extrait pour souligner 
l'hypocondrie. Nous croyons que Ton pourrait y trouver bien 
davantage — mais on ne peut voir, nous le répétons, que très 
confusément dans les ténèbres de la régression prégên îtaîe * 

D'autres extraits des notes de M 1 "' Lefebvre, des cahiers 
dits* de Bpn secours, l'Ordonnancier ou le Studieux, nous 
montrent ses préoccupations intestinales, la hantise de la cons- 
tipation, de la purge, impliquant la prédominance, chez l'hypo- 
condriaque* des préoccupations de Tordre anal. Certes les coli- 
ques hépatiques, la" ptôse des organes, la constipation, chez 
M mc Lefebvre, n'étaient pas tout entières imaginaires. Mais 
T immense halo psychique les auréolant en faisait seul de 
V hypocondrie. 

La pièce 300 s'étend, elle, avec complaisance sur la contrac- 
tion des nerfs tirés, tordus, etc.. Ce motif revient d'aileurs^ 
sans cesse dans les cahiers ou notes de M" 1 * Lefebvre. On peut 
se demander jusqu'à quel point les sensations que son incons- 
cient groupait autour de ses troubles organiques ne reprodui- 
saient pas pour l'inconscient les lourdeurs de la grossesse et 
les douleurs de T accouchement Ci) ? Il est même question de- 
contraction des îonibes. Et Ton a beaucoup remarqué à la fin 
les mots de mariage et enfants, on a épilogue pour savoir s'ils 
devaient être lus ensemble signifiant: « mariage d'enfants » 
ou u mariage, enfants n._ se rapportant, pour M mQ Lefebvre, 
au mariage de ses enfants ou au sien et à ses propres enfan- 
tements. 

+ 

Freud, dans a Zur Binfùhrung des Narzismus », émet, 
l'hypothèse que les sensations de modifications dans les orga- 
nes de l'hypocondriaque auraient, transférés à d'autres orga- 
nes, pour prototj^pe les changements organiques qu'éprouvent 
les organes génitaux pendant - l'érection . Mais la grossesse- 
aussi donne aux femmes la sensation interne de modifications^ 
organiques, et d'un « organe qui pousse, qui croît »> J et 

l'accouchement est une sensation génitale intense. Tous deux- 

> 

[i) Je dois cette suggestion au D r Laforgue ♦ 



4^H^^* 



MEMOIRES ORIGINAUX, 



PARTIE NON MEDICALE 



*73 






peuvent dans l'inconscient servir d'aliment aux obscures et 
tenaces sensations lrypocondriaques, 

Cette hypothèse est d'autant plus en Harmonie avec les 
conceptions' freudiennes que les analyses, montrent l'équiva- 
lence, pgur l'inconscient, -de l'enfant et du pénis. L'enfant est 
le remplaçant pour la femme du pénis qui lui manque, ainsi 
que nous le montrerons plus loin. Et au domaine prégénital 
de l'erotique anale, où justement M" 1 * Lefebvre, dans son hypo- 
condrie, avait régressé, l'équivalence existe entre Fseces = 
Or = Pénis = Enfant. (Voir Freud , Charakter und Analero- 
tik etc.. Gesammelte Werke, vol. V.) 

. Or, chez M™ 6 Lefebvre, cette équivalence est évidente. Sa 
jalousie éclate d J abord sur le mode franchement anal: il ne 
faut pas que sent fils donne de son argent à une autre femme, 
L'argent est même assimilé là, suivant le mode d'expression 
de l'inconscient, à n'importe quelle sécrétion corporelle; 
Fseces —.Sperme, Elle ne peut évidemment supporter le don 
que fait à la jeune épouse le jeune époux dans -l'ombre des 
nuits, et sa jalousie s'exprime sur le mode avare, mode anal. 
Elle aime son fils également sur le mode anal, le rnpde pos- 
sessif (possessivité orale-anale opposée à l'oblativité génitale 
de Laforgue, Çodet et Pichou).. Elle veut le posséder, le garder 
avec la même obstination que le petit bébé parfois retient ses 
fœces. Il peut être intéressant ici de rappeler que chez M m(L Le- 
febvre, sous une influence sans doute endocrinienne, le flux ou 
la rétention intestinaux suivirent parallèlement le flux ou l'ar- 
rêt des menstrues (diarrhée â la puberté, constipation à la mé- 
nopause), ■ ~ 

Et le rapport existant, pour la femme en général, entre le 
fils quelle aura.â Page adulte et son infantile complexe de cas- 
tration est, chez M m * Lefebvre particulièrement visible, . 

Les analyses nous ont appris avec quelle douleur T quel sen- 
timent d'infériorité. la toute petite fille réagit à la découverte 
de la différence des sexes. Elle se voit dépourvue d'un organe, 
elle a quelque chose de moins que les garçons, et partage. avec 
eux dès lors le mépris qu'ils ont de la femme, et dans lequel 
elle s'englobe elle-même. Elle se console un temps avec l'idée 
que « ça poussera un jour » , idée qui laissa des traces en divers 
dires populaires (Je cite de mémoire, dans .Montaigne, l'his- 



IÉfc ^ 1 ^ ^ 



174 REVUE FRANÇAISE DE PSYCH ANALYSE 

*■ 
j ~ ~ i — 1 1 1 ■ ^ 

toire des jeunes filles à qui le membre viril peut pousser si elles 
sautent un trop large fossé.) Mais quand la fille enfin doit se 
résigner , devant l'évidence de la réalité, à être la créature 
châtrée, une compensation lui est donnée. La petite fille pres- 
sent , du .tréfonds de son être, qu'en elle un jour « poussera 
autre chose », Et ainsi le désir de l'enfant, chez la femme du 
moins ayant subi la juste évolution féminine, vient remplacer 
le désir du pénis. ' * 

M me Lefebvre semble avoir subi cette évolution. L'enfant 
semble avoir comblé sou être, par ailleurs non parvenu au plein 
stade génital, Nous n'entrerons pas ici dans les considérations 
ayant trait aux parts relatives, dans la génitalité finale de la 
femme, des erotiques uréthrale et anale (clitoris et vagin). Nous 
dirons simplement que la femme n*a p$s droit, comme l'hom- 
me, dans T acquisition de sa pleine génitalité, à l'abandon pres- 
que total de son erotique anale, le vagin n'étant, suivant l'ex- 
pression que M me Lou Àndréas-Salomé, qu'une annexe « louée 
à l'anus ». 

M mt Lefebvre, malgré son arrêt sur la voie de la pleine géni- 
talité, put être une mère passionnée, sur le mode anal. Elle 
aima ses enfants en bourgeoise rangée, avare et ménagère, 
sans un regard vers le dehors. Elle aima ses fils avec Pardeur 
initiale inconsciente dérivant des premiers complexes de la vie 
infantile. Ses fils étaient, suivant les lois profondes de l'in- 
conscient, pour elle l'équivalent du pénis regretté. 

Et elle réagit contre la perte, la prise d'un de ces fils, de 
par une autre, avec la sauvagerie primitive inhérente au stade 
où sévissent chez l'enfant les primitifs complexes. Sans doute, 
dans l'enfance, la répression de la première période de sexua- 
lité infantile et la menace, réalisée chez la petite fille, de cas- 
tration, pour ce péché, émanèrent-elles, chez Marie Lemaire, 
d'une femme, de sa mère sans doute. La femme est souvent, 
pour l'enfant, la castratrice, celle qui réfrène la sexualité par 
la menace de castration. Chez la petite fille, la castration pour 
l'inconscient étant réalisée, elle attribue aisément celle-ci à la 
mère qui fait les enfants. L'inconscient de Marie Lemaire dut 
de bonne heure, de ce fait, considérer la mère comme la « vo- 
leuse ». C'est d'ailleurs de.« vols » que M me Lefebvre devait 
plus tard prendre prétexte pour acheter son revolver. 



MEMOIRES ORIGINAUX, — PARTIE NON MEDICALE 175 



^H^^r^ra 



Le rattachement du eriiiie de M TOÔ Lefebvrë au complexe de 
castration s'appuie sur d'autres- indices. Le mode même du 
meurtre qu'elle choisit en témoigne. Elle ne pensa même pas, 
me dit-elle, â une autre manière de donner la mort à sa belle- 
fille que par le revolver, n'eut pas l'idée, par exemple , de 
l'empoisonner. Cela eût pourtant pu passer plus inaperçu. Mais 
le revolver s'imposa â elle et nous connaissons, par les analy- 
ses, le sens symbolique phallique du revolver, 

Un besoin de reproduire la complicité ancienne du petit, 
frère, quand autrefois elle enterrait avec lui les poussins , se 
retrouve d'ailleurs ici dans la demande que fit M** Lefebvrë à 
son fils André de lui montrer lui-même le maniement du revol- 
ver avec lequel elle devait, quelques semaines plus tard, à ses 
côtés, abattre sa propre femme. 

Il serait trop long de rechercher les divers sjnnbolismes pou- 
va nt se retrouver dans le drame du Chemin de la Solitude. On 
peut mentionner le motif de la clef se trouvant associée deux 
fois, an cours des interrogatoires, à celui du revolver. M me Le- 
febvrë a dit s'être aperçue, en quittant Vichy pour Saint- 
Etienne, dès l'arrêt à Saint- Germa in -des -Fossés, avoir perdu 
une clef ou ses clefs. De même, au moment de quitter Hem, 
le jour du drame, elle a dit au procès avoir pris le revolver 
dans un tiroir où elle cherchait une clef perdue. Ces assertions, 
la dernière surtout, sont d'une vérité douteuse. A moi, 
MT e Lefebvrë dit avoir cherché, le jour du drame, des bijoux 
dans le tiroir où elle prit le revolver. Mais ces dëux^ versions 
différentes ne font que confirmer le même sens profond dont 
elles émanent. Les bijoux ont un sens nettement anal, la clef 
est, comme le revolver, s^^mbole génital fréquent. La castra- 
tion — clef perdue — compensée par le revolver retrouvé, se 
passe (clef = bijoux) sur le mode anal. Ne pas oublier non plus 
que la clef est le sceptre de la ménagère, le symbole de sou 
règne sur le foyer. 

Le symbolisme de V automobile est aussi à retenir. C'est à 

4-"" ", 

propos de l'auto que M ffl * Lefebvrë fit à sa belle-fille la première 
scène dans une église. C'est dans la même auto qu'elle la tua. 
Or, nous savons, de par nombre d'analyses comparées de rêves* 
le sens symbolique qu'a la promenade avec quelqu'un en voi- 
ture, en auto, équivalent pour l'inconscient de relations 



^ 



Ï7 é ^ KEVUE FRANÇAISE DÇ PSYCHANALYSE 



sexuelles. M mc Lefebvre était jalouse de son fils allant en auto 
avec une autre femme comme elle Tétait des dépenses faites 
pour cette autre femme, et cela avait le même sens symbolique. 

Aussi intéressant est le sj'inbolisnie de Vœuf, M m * Lefebvre , 
qui n'aime pas le lait, aime les œufs. Or le lait symbolique- 
ment rappelle sans doute, pour elle, la mère, les œufs plutôt 
le père (œuf = testicules en langage vulgaire) et ce qui en 
vient : l'œuf qui contient l'enfant donné par le père. M™ Le- 
febvre reproche violemment un œuf dans la sauce blanche payé 
avec l'argent de son fils, c'est-à-dire l'enfant futur donné par 
son sperme à une autre femme, 

Curieux du point de vue symbolique est encore le propos 
tenu par M me Lefebvre, d' après M. Poil ion (voir dossier, pièce 
116 de la procédure), La rencontrant trois jours avant le crime, 
le matin, comme ce voisin lui disait: a Bonjour, Madame, eli 
bien, encore aujourd'hui nous n'aurons pas de beau temps ! »-, 
ellle aurait répondu ; « Les dahlias n'ont pas de fleurs, les ca- 
rottes sont toutes petites et tout.,, et tout,,, » ce qui fit penser 
à ce monsieur que cette dame était folle. Or, du point de vue 
analytique, ces paroles étranges sont pleinement justifiées et 
peuvent fort bien exprimer de façon symbolique la préoccu- 
pation alors obsédante de M* 1 * Lefebvre: ne pas permettre à la 
grossesse de sa bru de venir à terme. Les dahlias = l'enfant, 
Le doivent pas fleurir et les carottes enterrées sous terre = le 
foetus dans l'utérus, sont toutes petites... Certes, n'ayant pps 
analysé M m * Lefebvre, nous ne pouvons rien affirmer, mais 
cette présomption, bien que devant faire sourire tous ceux qui 
ne sont pas familiarisés avec les expressions sjmiboliques pro- 
propres à l'inconscient, n'est pas invraisemblable. 

Ainsi j'ai- tenté d ^exprimer les idées à moi suggérées par ce 
qu*il me fut possible d'apprendre de M me Lefebvre. Le dy na- 
nisme qui la mena au crime, le thème passionnel, se dégage 
avec assez de clarté. Le mode sur lequel ce thème se développa 
apparaît moins net, se perdant dans les ténèbres de la régres- 
sion narcissique* 

V. — La Psychose, 

M™ Lefebvre > depuis qu'elle est en prison, se porte bien, 
autrement bien, dît-elle, que depuis treize ans. Elle dort près- 



w««t 



MEMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE NON MÉDICALE 177 



y 



que toute la longue nuit des prisonniers sur sa dure paillasse , 
die, qui pendant tant d'années, quand elle était maîtresse chez 
elle et y possédait un bon lit, ne pouvait dormi r, malgré les 
soporifiques, se réveillant sans cesse en sursaut d'affreux cau- 
chemars dès qu'elle était assoupîe > et ne pouvait se rendormir 
qu'étendue sur le sol, a3^ant ouvert grandes les fenêtres . 

Elle goûta ce sommeil béni dès. le soir du crime, la première 
nuit qu'elle passa en prison. Et le contraste lui sembla grand 
avec les nuits précédentes où, sous J'empire de l'idée obsé- 
dante, croissante ? atroce, dit-elle, des ennuis causés par sa 
belle-fille, qui la hantaient depuis tant de mois, elle ne pouvait 
dormir. Le calme aussitôt était survenu, après l'acte libéra- 
teur, ce calme qui, à l'hôpital où André Lefebvre avait conduit 
sa femme morte, avait déjà frappé le concierge et le commis- 
saire, 

* . ■. 

M me Lefebvre dit aujourd'hui : « J'étais atterrée », Non : elle 
était délivrée. Les conditions psychiques dans lesquelles elle 
agit le proclament. Elle me déclara, répétant, amplifiant ce 
qu'elle avait déjà dit au juge d'instruction : « C'est curieux, 
j'avais l'impression de faire mon devoir. Je ne devais pas avoir 
toute ma tête à moi*,. Je l'ai tuée comme on arrache une mau- 
vaise herbe, un mauvais grain, comme on abat une bête fé- ■ 
roce... » Et on a l'impression que depuis lors, au fond d'elle- 
3iiême, elle n'a pas beaucoup changé d'avis. Mais quand on lui 
demande en quoi consistait la férocité de la bâte, elle ne peut» 
à peu près, rien dire, « Elle avait voulu faire un procès à sa 
mère... Elle me dit, pensez donc, en auto : Vous m'avez. Eh 
bien maintenant il faut compter avec moi ». C'est tout. M m * Le- 
febvre, interrogée plusieurs fois à ce sujet au cours des quatre 
heures et quart que je passai avec elle, ne put me dire autre 
chose, 

« Je n'ai pas pensé à mon fils, m'explique-t-elle, mais à moi 
seule pour supprimer mes ennuis », mes « chagrinités » disait- 
elle au procès. Et elle y a réussi ! « Oue voulez- vous, me dit- 
elle, ce n'est pas étonnant que j'aille bien maintenant: je n'ai 
plus d* ennuis. » Ainsi s'exprime, avec sur le visage une 
étrange sérénité, cette vieille femme qui eût pu finir sa vie 
entre les siens,- un mari, des fils aimés et est condamnée à la 
réclusion perpétuelle. 

ÏIEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 12 



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— 







178 



feEVUE FRANÇAISE DE. PSYCHANALYSE 



C'est que M™ Lefebvre, au fond d'elle-même, ne parvient 
pas, malgré toute sa piété, à sentir qu'elle a mal fait* Le 
remords lui est radicalement étranger. Elle regrette bien les 
tristesses, les souffrances occasionnées à sa propre famille*. 
Elle déplore d'avoir été condamnée à mort, ce qui est un des- 
honneur pour sa famille, « Les gendarmes, me déclara-t-elle, 
me disaient: vous aurez dix, douze ans de prison. Je ne m'at- 
tendais pas à cela ! Pensez donc, une condamnation à mort ! » 
Mais la victime, niais la famille de la victime ne la touchent 
absolument en rien. Si elle prie chaque jour pour sa victime, h 
c'est sur Tordre de l'aumônier.. Et ces prières, les premiers 
temps, sortaient avec tant de difficulté, la mettaient tellement 
*< à la nage » qu'elle ne les pouvait réciter qu'en plein air, 
dans la cour de la prison. 

Tout son être, en effet, acquiesça à sou acte: ce n'est pas en 
vain que durant un an, tout son être avait repoussé , ainsi 
qu'un corps intruSj étranger, cette belle-fille d'une race diffé- 
rente, des enfants desquels elle ne voulait pas. 

c< On m*a tant répété que ce que j'avais fait était mal », 
dit encore M me Lefebvre, « que j'ai peu à peu fini par le com- 
prendre ». L'étrangeté consiste justement en ce qu'on ait 
eu besoin de le lui dire. Mais on a eu beau le lui répéter, on 
voit que'M mc Lefebvre ne sent pas encore, pt ne sentira sans 
doute jamais, pourquoi ce qu'elle a fait est qualifié « mal » 
par les hommes. 

Elle a évidemment l'impression que Dieu est de son parti* 
Ne le priait-elle pas de la délivrer de son tourment, de sa belle- 
fille? Et maintenant que, suivant les termes qu'elle employa 
à l'instruction « elle s'est fait justice elle-même » elle déclare ^ 
elle écrit que « rien n'arrive donc sans la volonté de Dîeu ». 

Mais aucune parole ne permet de pénétrer plus avant dans le 
psychisme de M™ Lefebvre que celle-ci: « J'avais l'impression 
âe faire mon devoir », Ce n'est pas seulement un droit, c'est 
un devoir qu'elle exerçait en abattant sa belle-fille « comme 
une bête féroce ». 

M mo Lefebvre, évidemment, considérait que celle-ci avait 
commis un crime méritant la mort. D'où l'expression « d'avoir 
fait justice ». Quel crime ? Les propos tenus en voiture: il faut 
compter avec moi? Cela semble minime et pourtant cela ne 






MÉMOIRES ORIGIKAUX. — PARTIE NON MÉDICALE T?9 



Test pas ! Car cela vêtit dire : « Je suis ïà )k Et c'est là le crime. 
Lia jeune femme étrangère vint et vola le fils. Nous étudierons 
plus loin la surdétermination de ce voL Etudions d'abord 
l'absence étrange, en la dévote bourgeoise, de remords, de 
conscience morale. 

C'est ce trait qui révolta peut-être le plus le peuple et le 
jury : ils y virent une abominable maîtrise de soi. Et c'est 
pourtant ce même trait qui ^st — nous le verrons plus loin — 
l'une des signatures du pathologique. 

Voici un an et demi que M ma Lefebvre est en prison et elle 
continue à s'y bien porter. La a guérison par le crime» semble 
se consolider. La seule beauté de cette petite femme au visage 
ordinaire et fripé, au menton hérissé de poils, aux dents irré- 
gu hères , aux yeux bleu gris ternes, ce sont ses abondants che- 
veux, blonds encore malgré l'âge. Or, depuis son incarcéra- 
tion, sous une influence mystérieuse, ces cheveux, au lieu de 
blanchir, ont foncé, bien qu'on ne puisse soupçonner la bour- 
geoise austère qu'était M m * Lefebvre de les avoir autrefois 
décolorés, ni la direction de la prison d'introduire un coiffeur 
pour les teindre* Et M me Lefebvre ne.se plaint plus que de très 
petites douleurs hépatiques, ne réclame plus de médicaments, 
de purges continuelles, comme -autrefois. Le halo psychique 
de l 'hypocondrie s J est éteint, il ne reste plus que le noyau 
physique. Et cela au point qu'une tumeur du sein, qui se dé- 
clara voici un an, laisse M me Lefebvre absolument indifférente, 
Cette femme qui, durant douze ans, courut tous les médecins 
pour des «~ nerfs tordus, des organes descendus », pour de ces 
maux qu'on dît « imaginaires », ne se préoccupe pas d'un can- 
cer au sein (Diagnostic des experts du tribunal : squirre). 
« Je crus, me dit-elle, d'abord que c'était le frottement de la 
paillasse qui avait occasionné cela )>, « Cela est bien moins, dé- 
sagréable, nie répondit-elîe, que mes maux passés. » Et quand 
ses avocats lui disent qu'elle devra montrer cela « à son arri- 
vée à Hagueuau, au médecin de la maison centrale»,' elle sem- 
ble à peine les écouter. 

C'est que M mÉ Lefebvre maintenant est heureuse, heureuse 
d'un calme que rien ne peut troubler et qu'elle ne connut pas 
de longtemps «' Je n'ai plus d'ennuis » répète-t-elîe comme 
une chose évidente pour tout le monde. Elle semble vraiment 



>MMk 



iSo REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



avoir tué ses ennuis avec sa belle- fille, ainsi qu'elle l'es- 
comptait. 

- 

Devant une pareille attitude, on a l'impression de l'anor- 
mal, La mémoire, la logique ont beau être intactes et même 
fort développées, l'enchaînement des souvenirs, des idées se 
dérouler avec une précision, une sûreté remarquables, on sent 
que M™ Lefebvre n'est pas de notre race. On pense au mot de 
Schiller: « Tout autrement que dans les autres têtes humaines 
se' peint dans cette tête l'univers. » 

C'est ce que les -experts du tribunal ont nommé: « caractère 
assez particulier » et ceux de la défense: « constitution para- 
noïaque ». 

Il est difficile de ne pas se ranger, après avoir causé tout 
une après-midi avec M mc Lefebvre, à l'avis des experts de la 
défense, qui pourtant n'avaient pas été admis à l'examiner 
personnellement. M*' Lefebvre semble présenter en effet tous 
les caractères d'une folie raisonnante, ou délire partiel, du 
type de la « revendication » telle que Pont décrite Sérieux et 
Capgras, dans le bel ouvrage (i) où ils distinguent cette 
psychose de celle d'interprétation, 

« Le délire de rènvendication, écrivent Sérieux et Capgras 
(L. c. page 246) peut être défini une psychose systématisée 
chronique caractérisée par la prédominance exclusive ■ d 'une 
idée fixe qui s'impose à l'esprit d'une façon obsédante, oriente 
seule l'activité tout entière dans un sens manifestement patho- 
logique et l'exalte en raison même des obstacles. rencontrés. 
Cet état de monoïdéïsme, de prévalence morbide,,, n'aboutît 
pas à la démence. » 

Les auteurs distinguent ensuite deux variétés de délire de 
revendication: i° le délire de revendication égocentrique; 2 le 
délire de revendication altruiste, ^ 

Ils poursuivent: « Dans les cas types de la première va- 
riété, à la base de la pS}'cliose se trouve un fait déterminé, soit 
un dommage réel (le dommage réel, chez M mft Lefebvre, est le 
itol de son fils par une autre femme, vol non reconnu pleine- 
ment par le conscient) soit une prétention sans fondement (la 

(1) Les Folies raisonnantes, par les D™ Sérieux et Càp^ras, Paris, Fé]ix 
Alcau, 1909, 



MMM* 



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MÉMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE NON MEDICALE l8l 



prétention sans fondement chez M to * Lefebvre est le res^ 
pectj les égards, qu'elle réclame sans cesse d'une bru qui ne 
semble pas lui avoir particulièrement manqué* Nous verrons 
plus loin que ce grief n'est que le déplacement du premier: le 
vol du fils) ^ le malade ne vise qu'à la satisfaction de ses désirs 
égoïstes, â la défense de ses propres intérêts (Je n 3 aî pas pensé 
à mou fils, mais à mpi seule, me dit M m * Lefebvre), Il est géné- 
ralement l'ennemi d'une personnalité déterminée 3 par laquelle 
il se croit lésé, ou de la société qui ne donne pas satisfaction 
à ses revendications (processifs, certains artistes ou- littérateurs 
incompris, certains persécuteurs hypocondriaques, amoureux, 
etc.) ï> 

, Nous ne parlerons pas ici des revendicateurs altruistes 
(inventeurs, réformateurs, prophètes, thaumaturges) parmi 
lesquels M 1 "* Lefebvre ne saurait évidemment être rangée/ .""- 
Sérieux et Capgra s poursuivent (p. 251) : « Malgré leur 
diversité apparente — qui tient uniquement aux modes diffé- 
rents de réactions — tous les revendicateurs sont identiques; 
leur. psychose est. caractérisée par deux signes constants: Vidée 
prévalente, V exaltation intellectuelle... quelques-uns témoi- 
gnent pourtant d'aptitudes remarquables: imagination bril- 
lante, mémoire sûre, raisonnements habiles. Nombre d'entre 
eux enfin, surtout parmi les revendicateurs égocentriques , sont 
dénués de toute notion du bien et du mal: ils commettent des 
indélicatesses, des abus de confiance, des escroqueries, tout en 
ayant sans cesse à Ja bouche les mots de probité, de conscience 
et d'honneur. Un malade de Kraepelin trouvait extrêmement 
préjudiciable le retard d'une carte postale, tandis qu'un in- 
ceste, le détournement d'une somme d'argent n'étaient que 
peccadilles. Les plus, violents se plaisent à vanter leur douceur 
"'et tel qui a commis une tentative dé^meurtre s'étonne que Von 
relève un si futile épisode dans une vie. toute de bonté et de 
chanté! 

.1° Les revendicateurs sont des obsédés "(i)« La lutte pour 
le droit , telle, est leur devise (Je. me . suis fait justice, dit 
M™ Lefebvre au procès). L'idée qui les tyrannise . ne leur 
laisse pins un instant de repos (M 111 * Lefebvre, était obsédée 

F 

{1) Au sens d'idée obsédante et non d'obsession — Zwang* en allemand — 
névrotique. 



182 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



jour et nuit par les ennuis que lui causait sa bru. Son fils 
Charles lui dît un jour : Mainan^ tu en deviendras folle !) : ils 
veulent « accomplir leur tâche jusqu'au bout ». Si au début 
leurs discours et leurs démarches semblent ne tenir que de la 
passion > à mesure qu'ils s'exaltent, le désir de faire triompher. 
leur cause n'a plus de frein et les subjugue complètement, le 
caractère morbide devient évident (M*"* Lefebvre insistant pour 
obtenir de sa bru le respect dû aux parents), 

(c II s'agit là, non pas d'un simple état passionnel, non pas 
d'une revendication légitime de droits injustement lésés, mais 
bien d'une c< haine maladive » (Morel), d'une obsession de jour 
en jour plus tyrannique et pour la satisfaction de laquelle le 
revendicateur, négligeant sa profession, sans souci. 4e V avenir 
et de ses véritables intérêts > tout entier à sa soif de vengeance, 
n'hésite pas à sacrifier sa fortune, sa famille, sa liberté et sa 
vie même. {M mfl Lefebvre risquant Têchafaud ou la réclusion 
perpétuelle.) 

« Toute résistance extérieure détermine une lutte, parfois 
angoissante, comparable à celle que provoque la résistance 
intérieure dans les crises d'obsession -impulsion. Une malade, 
a la suite d'un jugement prétendu injuste, resta obsédée et 
angoissée durant trois mois, puis finit « pour se soulager du 
poids épouvantable qui étouffait sa poitrine » par se livrer à 
des voies de fait sur le juge. Et les auteurs rappellent Louvel, 
l'assassin du duc de Berrj' a roulant dans une tête étroite une 
pensée mal comprise et souffrant jusque ce que sa' main fatale 
l'ait déchargé par un crime du poids et du martyre de son idée 
(Lamartine) », 

<r Non moins caractéristique — poursuivent Sérieux et Cap- 
gras — que l'irrésistibilité de l'idée obsédante est le sentiment 
de soulagement qui suit sa satisfaction. Le persécuteur homi- 
cide, en voyant sa victime à terre > goûte wv sentiment de triom- 
phe et retrouve le calme de V esprit au moins pour un certain 
temps (R. Leroy). » Sérieux et Capgras traitent ensuite de la 
« force maniaque » qui pousse les revendicateurs, « mania- 
ques raisonnants », à agir malgré eux, Or, M m * Lefebvre, 
çnaprès les certificats médicaux fournis au procès, semble avoir 
mbntré des phéuonicnes de cyclotkjmiie, (Certificat du Doc- 
teur Jean Faidherbe, du 9 octobre 1925,) 



MÉMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE NON MÉDICALE 183 

On ne saurait aisément nier que M* 9 Lefebvre présente, de 
façon frappante, les caractères propres au délire de revendi- 
cation, tel que l'ont décrit Sérieux et Capgras. 

Le cas de M mc Lefebvre ne répond pas aussi bien à la des- 
cription donnée par Kraepelin de ses « quérulants », Kraepelin 
n'ayant pas tracé de séparation tranchée, ainsi que firent Sé- 
rieux et Capgras, entre les revendicateurs égocen tristes ou al- 
truistes. Eu, tous cas, lorsqu'on ose classer une psycho-névrose, 
il conviendrait toujours, pour la clarté, dans Tétat discordant 
actuel de la classification psychiatrique, de faire suivre les ter- 
mes la désignant du nom d'auteur qui la décrivit et la nomma, 
ainsi qu'on fait pour les animaux et; les plantes en zoologie et 
en botanique (i). 

■ 
Mais même lorsqu'on a cru pouvoir classer une forme d'alié- 
nation mentale, quand on en a même démonté en partie le 
dynamisme psj^chologique, ainsi que nous l'avons tenté dans 
les deux chapitres précédents traitant du thème et du mode 
sur lequel agit, en M mo Lefebvre, la force de la libido, il reste 
une inconnue immense. 

Car nous avons tous > en notre enfance, aimé ou haï nos pa- 
rents, d'après le thème cTQBdipe, et les vestiges de ce complexe 

r 

(1) Le D r Yoivenel, dans sa contre expertise dit : « M m * Lefebvre, comme 
CËdipe dans son destin, était enfermée dans la constitution psychopathique 
dite peravoïaquc *• {Page 23 de la dactylographie.) 

Sérieux et Capgras (1. c. p. S, notei) réservent en effet le terme de para- 
noïa aux deux formes de folie raisonnante ou délÏFe partiel appelés par eux 
délire d'interprétation et délire de revendication. 

D'autre part, Kraepelin (voir Psychiatrie, Leipzig 19 15, vol. IV, Klinis- 
Che psychiatrie III. Teî1 p p. i$gg t 'p. 3533 et suiv, et p. 1712) retire l'appella- 
tion de paranoïa an délire de revendication pour lui appliquer le seul nom 
de « Querulantenwahn ». 

D'autres diront encore que la forme morbide présentée par M me Lefebvre 
n'est qu'un état * paranoïde *. 

Et que ce n'est même pas de la revendication, des auteurs comme Krae- 
pelin, Sérieux et Capgras, n'ayant pas expressément mentionné les reven- 
dicateurs purement familiaux, dont la revendication ne dépasse pas le 
champ étroit de la famille. Hi 

Comme d'un « caractère un peu particulier » (les experts officiels) à une 
psychose caractérisée, il y a « toute une échelle de nuances * t chacun pourra 
attribuer à M me Leefbvre le degré de « folie n qu'il voudra. 

Pour nous, sans entrer dans ces subtiles discussions de mots, l'état 
psj^chique de M nw Lefebvre semble assez anormal, la désadaptation sociale, 
1a perte « de la fonction du réel » (Janet) y apparaissent assez complètes; 
pour qu'on puisse le qualifier de psychose.. 



AMfctaaMHI 



184 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

universel > qui doit être surmonté vers la cinquième année, de- 
meurent, en nous tous, plus ou moins vivants. Nous avons tous 
et toutes , dans F enfance, été soumis au « complexe de castra- 
tion ». 

Tout le monde, d'autre part, ne parvient pas à la pleine 
génitalité, surtout parmi les femmes. Donc, le revolver mis à 
part, combien d'histoires de femmes ressemblent à celle de 
M m ° Lef ebvre ! 

Freud nous a cependant donné un repère nous permettant 
de nous orienter quelque peu dans ces ténèbres. Les psj^choses 
se distinguent, nous montre-t-il (Cas du Président Schreber," 
etc„.) par la régression de la libido au stade du narcissisme; 
Le « psychose », à l'opposé du névrosé, perd la faculté de 
faire des « investissements », avec sa libido, des objets exté- 
rieurs (Objektbesetzungen) ; sa libido fait retour sur lui-même 
et perd contact avec la réalité, le monde extérieur. C'est un 
état de narcissisme secondaire; le narcissisme primaire ori- 
ginel étant celui du tout petit enfant encore an sein de sa mère. 
Le narcissisme n'est d'ailleurs jamais totalement vaincu on 
aucun de nous, le degré qu'en possède un homme normal reste 
simplement compatible de par sa quantité avec l'adaptation so- 
ciale, il ne l'est plus chez celui qui est atteint de psychose, et 
le divorce, chez celui-ci, d'avec le monde extérieiir, peut-être 
plus ou moins complet. 

Les « interprétateurs » de Sérieux et Capgras — u persé- 
cutés » de tant d'autres auteurs — manifestent tous plus ou 
moins de délire des grandeurs, ce qui est la signature même de 
leur narcissisme* Ils se voient, se sentent d'une importance 
démesurée par rapport à l'ensemble de l'univers. Et ceci, de 
par le retour que leur libido a fait sur leur moi seul. Ils peu- 
vent en arriver, sous l'influence d'une psychose aggravée, 
{Dementia paranoïdes de Kr^pelin chez le Président Schreber, 
voir Freud, Ges. Werke, vol, VI IL) à imaginer l'univers en- 
tier comme détruit (Weltuntergangsphantasie de Schreber) et 
eux seuls survivants. C'est le cas limite du délire des gran- 
deurs. 

Mais revenons aux persécutés ou revendicants, demeurés 
« raisonnants », Chez ceux-ci et ceux-là, le contact avec la 
réalité est loin d'être entièrement perdu . Il est conservé par ce 



^^^^^^^^■^^^^^M^M^^^^^^^P^^^^^Mp i ^.1 n ^Mtthi^ 



MÉMOIRES' ORIGINAUX. PARTIE NON MEDICALE 185 



qui ne touche pas aux « leitmotifs )> de la psychose, et ces ma- 
lades raisonnent fort bien* Ils ne semblent frappés que dans 
leur « jugement » et ceci quand ils abordent ce qui est en rap- 
port avec leur système délirant. 

Freud a montré le rôle, dans le délire de persécution, de la 
composante homo-sexuelle de la libido. La régression au stade 
du narcissisme serait parallèle, chez ces malades > à une revi- 
viscence de la composante homo-sexuelle que nous portons 
tous plus ou moins refoulée en nous depuis l'enfance, Les- 
persécutés hommes seraient tous persécutés par des hommes, 
ce qui équivaut à dire « poursuivis ». sexuellement en imagi-; 
natioir, par des hommes ; ,■ — lès persécutées femmes le se- 
raient-elles aussi en général, par une femme dissimulée der- 
rière leur persécuteur masculin ? Cette dernière hypothèse re- 
lative à la femme persécutrice reste à confronter avec des ob- 
servations nombreuses, - 

Le délire de revend icatio ri ne semble pas, si l'on en juge 
d 'après M™ Lef ebvre, correspondre à cette modalité de régres- 
sion. La régression narcissique, chez M m * Lef ebvre, fut aussi 
intense et évidente ; ^hypocondrie de la ménopause, condition- 
née sans doute par des troubles endocriniens ; l'investissement 
par la libido des propres organes du sujet. Mais il semble dif- 
ficile de prétendre que M m * Lef ebvre ait été, dans l' in con scient > 
amoureuse de sa belle-fille. 

C'est à un autre moment primordial du stade * narcissique 
que devra it, semble- t-il, être rattaché le délire de revendication 
tel qu'il apparaît chez M 1116 Lefebvre: au complexe de castra- 
tion. Jusque quel point ce rattachement de la revendication au 
complexe de castration est-il général chez l'homme et chez la 
femme, d'autres recherches seules le montreront. L'âge tardif 
où se manifesté d-' ordinaire la, psychose de revendication (voir 
Kraepelin L c, p, 1541) âge où l'homme se sent frappé ou me- 
nacé dans sa puissance génitale, parlerait d'ailleurs en faveur 
de cette thèse, * 

M me Lefebvre fut,* dans son inconscient, décidée au crime par 
un événement extérieur décisif; la fécondation, la grossesse 
de sa belle-fille. Les premiers mois du mariage, bien que la 
haïssant d'une façon croissante, elle la supportait: mais dès 
qu'elle soupçonné la- fécondation, elle cherche à acheter le 



i86 revue française; de psychanalyse 



\ 



revolver ; — dès qu'elle est assurée de la grossesse, elle 
l'achète. C'est la grossesse de sa belle-fille que l'inconscient de 
M™ Lefebvre ne peut supporter. Rapprochons ce fait évident 
des formes qu'avaient prises, chez M" 1 * Lefebvre, les idées hy- 
pocondriaques inaugurées par la ménopause. A ce moment où 
la malade ne pouvait plus, de par l'arrêt définitif de la fonc- 
tion génitale, concevoir, ses descriptions de troubles, de dou- 
leurs organiques notées sur ses cahiers ou sur des billets de 
mort rappellent toutes des lourdeurs de grossesse ou des. con- 
tractions d'accouchement. M m$ Lefebvre semble, au moment où 
elle cessait d'être femme, s'être raccrochée désespérément à sa 
maternité, — sa féminité amoureuse ne s 'étant jamais vraiment 
épanouie ! — et ceci sous forme de « fantasmes de grossesse » 
transcrits sur le mode anal. Car. toutes ces lourdeurs d'organes 
se rapportent à peu près exclusivement aux organes propres ou 
annexes au tube digestif ; intestin, estomac, foie, (rein aussi)* 
On nous objectera que ce sont justement les organes suscepti- 
bles de ptôse. Je ne recherche pas de quelle grandeur était, 
au centre de ce halo psj'chique, le noyau du mal réel organi- 
que : le halo psychique était tel que ce noyau presque y dispa- 
raît. Les certificats médicaux de l'époque mettent, d'ailleurs, 
tous au premier plan les troubles psychopathiques, 

M me Lefebvre vécut donc douze ans, de 48 à 60 ans, sa li- 
bido repliée sur ses propres organes, principalement occupée 
dans son inconscient à enfanter des fantasmes de grossesse sur 
le mode anal . 

Elle semble n'avoir cependant jamais cessé d'aimer son 
mari, surtout ses enfants. Aujourd'hui encore, en prison, elle 
est intarissable sur le chapitre des bonnes qui, en son absence 
du foj^er, doivent les soigner* Mais sa libido, tournée vers le . 
dehors, son « investissement des objets », de tout temps chez 
elle de couleur domestique, pouvait de moins en moins franchir 
-le seuil de sa maison. Elle sortit de moins en moins, se confina > 
à Hem, dans son intérieur, son « narcissisme », pourrait -on 
dire « familial », s'outra. Cet investissement des objets sur le 
mode narcissique dut être, dans la psychopathie de M mt Le- 
febvre, la « tentative de guériçon » (Heilungsversuch de 
Freud) que Freud, dans les psychoses, a mise en relief et qui 
en constitue la physionomie extérieure. La libido, d'abord 



MÉMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE NON MÉDICALE - 187 



tournée en dedans, cherche à s'extérioriser à nouveau , mais ne" 
le peut plus que sur le mode des stades prégénitaux où elle a 
déjà régressé. Et la « tentative de guéri son » est alors vouée , 
en présence de la réalité, à une faillite. 

C'est sur un mode possessif, avide, avare à F excès, que 
M 01 * Lefebvre aima alors son mari, ses deux fils. Le mari ne 
jui pouvait être enlevé, pas plus que sou fils Charles, gardé à 
■elle de par sa maladie. Seul son fils André, eu 1923, quitte la 
maison et va s'établir -notaire à Fournes : première blessure. 
E41 1924, il se marie : seconde blessure, plus douloureuse, à 
laquelle la mère réagit par les disputes toujours plus aiguës 
,avec sa bru. L'état psyçhopathique de ÎVl me Lefebvre en est ag- 
gravé : la tentative de guérisou manquée se poursuit, le com- 
plexe d^CEdipe infantile refoulé se ranime, M** Lefebvre as- 
pire de plus en plus à ce fils qu'elle n'a plus tout à elle, elle 
pense jour et nuit aux ennuis, aux « chagrin i tés » que lui cause 
.sa belle-fillç qui F en sépare, au point que son fils Charles lui 
-dît que, si elle ne cesse d'y penser, elle en -deviendra folle. 
L'état reste cependant encore supportable, - 

■ Mais Antoinette est fécondée. Alors, dans l'inconscient de 
M me Lefebvre a lieu quelque chose que nous ne saurons ja- 
mais et qui fait tout à coup franchir, à cette riche bourgeoise 
scrupuleuse et rangée, la frontière au-delà de laquelle on de- 
vient criminel. 

. Elle ne peut supporter la grossesse de sa belle-fille, cette 
vieille femme qui depuis douze ans doit se contenter de fantas- 
mes hypocondriaques de grossesse. Pourquoi ? Nous en pou- 
vons entrevoir le djniamisme, un peu la topique — pas du tout 
F économie, 

i° Le dynamisme. — Dans l'inconscient de la petite fille, 
le complexe de castration a un autre sort que dans celui du 
petit garçon. Le garçon tremble pour le phallus qu'il a, et doit 
^s'habituer, pour devenir homme, à courir les risques et braver 
les menaces ; la fille doit se résigner de bonne heure au manque 
définitif du phallus, à être la femme, Fêtre châtré. Mais Fin- 
conscient ignore le renoncement, et la nature offre à la fille, à 
la femme, une compensation : Fenfant en place du pénis. 
Quand la petite fille a appris à renoncer — espérance infantile 
oubliée — à ce que le pénis lui pbusse un jour, tout son ins- 



*88 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tinct sait. déjà qu'en compensation quelque chose d'autre pous- 
sera un jour -en elle : l'enfant qu'elle aime à l'avance sous la 
forme de la poupée. ■ 

Et la conception primitive et générale de la mère phallique 
est alors peu à peu remplacée par celle de la mère genitrix, 
chargée du poids de reniant, et dont pour cela on est jalouse.* 

M mç Lefebvre ne put supporter que sa . belle-fille eût, et de 
son fils ! ce qui à elle lui manquait : l'enfant, ersatz du pénis. 
L'horreur de la grossesse des autres femmes est d'ailleurs, 
chez elle, un trait profond ; M™ 6 Lefebvre, q-ui fut malade 
quand on découvrit la- faillite d'un membre de sa famille di- 
recte ou -par alliance, faillite remontant, paraît-il, à ïSoS ou. 
48, et qui ne voulait pas aller â la maison centrale de Rennes, 
où elle rencontrerait M u,e Bessarabo, « cette vilaine femme qui. 
a tué son mari », me déclara « femmes très honnêtes », « très^ 
comme il faut » deux avorteuses qui doivent être avec elle 
transférées à Haguenau, Elle me dit que son fils Charles, mal- 
gré son amyotrophie , eût pu, d'après un certain médecin, se: 
marier, à condition h d'épouser une femme plus âgée, qui 
n'eût pas eu trop d'exigences », — qui sans doute eût été 
stérile. 

Ce qui se passa dans l'inconscient de M me Lefebvre, sous l'in- 
fluence de la grossesse de sa bru, reste fort obscur. On peut. 
cependant pressentir qu'elle ne put supporter qu'une antre 
eût « volé j> le pénis de son fils, de ce fils que les mères, dans- 
leur inconscient, jugent être leur propre pénis enfin poussé, 
Elle ne put supporter que ce pénis filial fût devenu dans sa bru, 
ce fœtus, équivalent du pénis initial de la mère phallique, L'as- 
similation de la mère phallique à la mère enceinte semble dans; 



ce cas très étroite. 



Le prétexte même que M m * Lefebvre me dit avoir pris pour 
faire arrêter l'auto, au moment de tuer, se rattache à l'eroti- 
que uréthrale, comme aussi le mode choisi par elle de donner 
la mort, le revolver. Et quand les experts officiels du tribunal 
parlent, en M me Lefebvre, de la survivance archaïque du 
u matriarcat », ils n'ont pas tort, car en son inconscient survi- 
vait en effet l'idéal infantile, archaïque, de la mère phallique. 
auquel seulement plus tard, dans l'inconscient de la petite- 
fille, l'idéal de la mère enceinte vient se superposer. 



Wi 



MÉMOIRES ORIGINAUX. — PARTIE NON MÉDICALE iSç 



Si, nous détournant maintenant du présent, nous jetons un 
coup d'œil en arrière sur T enfance de Marie Lemaire, nous 
pouvons entrevoir ceci ; la réaction qu'elle eut vis-à-vis de sa 
bru enceinte, réaction extériorisée par le coup de revolver^ dut 
être la reproduction d'une réaction très ancienne vis-à-vis de 
sa mère, enceinte deux fois dans sa petite enfance, d'abord de 
son frère Charles (né quand Marie avait deux ans), puis de sa 
sœur Nelly (née quand Marie avait presque quatre ans), Cette 
dernière naissance surtout dut provoquer en la petite Marie la 
réaction typique qu'elle devait reproduire si tragiquement plus 
tard. -■ ' 

La jalousie de ta mère dut être intense, de cette mère à 
laquelle, sous l'influence de son complexe d'CEdipe en plein 
épanouissement, et de son complexe de castration naissant,' elle 
eût voulu se substituer. Elle dut avoir contre elle des désirs de 
mort, . ' ' 

■Ces désirs de mort se transférèrent plus tard, avec la compli- 
cité du petit frère Charles, sans aucun dpute également jaloux 
de la petite Nelly, sur cette petite sœur. Et en le petit Charles, 
Marie trouvait ainsi un complice. N'était-ce pas lui, me conta- 
t-elle, qui eut Vidée du jeu de l'enterrement religieux des pous- 
sins crevés auquel elle sourit encore ? A eux deux, petit couple 
assassin par l'inconsciente intention, ils jouaient ainsi à ^en- 
terrement de la petite intruse, de leur petite sœur. 

On objectera que beaucoup d'enfants ont joué à ce même jeu 
sans pour cela plus tard commettre de crime. Je connus moi- 
même des enfants charmants, aujourd'hui devenus des jeunes 
gens aussi normaux que possible, qui prenaient aussi plaisir 
à enterrer avec pompe les poussins crevés de leur poulailler. 
M** de Ségur, dans les Petites Filles Modèles, livre favori de 
M me Lefebvre enfant, rapporte l'enterrement de « Mimi » le 
rouge-gorge, récit qui put contribuer à inspirer le jeu, Mais je 
n'ai cherché, en soulignant ce jeu chez Marié Lemaire, qu'à 
montrer le dynamisme de Son inconscient, djmamisme qu'elle 
peut partager avec d'autres, Les forces qui refoulent ou libè- 
rent ces dynamismes intérieurs, communs à beaucoup, déter- 
minent, plus tard, la conduite -extérieure d'un individu sui- 
vant leur direction et leur intensité. Chez la. plupart d'entre 
nous, de tels dvnamismes restent heureusement inhibés. 



^"^P» 



IQO ■-;< EEVUÇ FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Tout ce que Ton peut voir à ce sujet chez M m * Lefebvre est 
ceci: la régression aux stades prégénitaux, datant de la méno- 
pause, la revendication développée plus tai'd sur ce fond, et se 
rattachant au complexe de castration, n'avaient pas suffi à 
faire de M me Lefebvre une criminelle. Mais à tout ceci s'ajoute 
soudain, avec la grossesse de sa belle-fille, une reviviscence, 
d'une intensité inusitée, de l'antique complexe d' Œdipe vécu 
dans l'enfance, en présence de la mère enceinte du père* Et 
c'est l'appoint de ce puissant dynamisme — qu'il nous est, 
malheureusement impossible de doser — qui permit aux ins- 
tincts primitifs meurtriers de triompher, chez la vieille bour- 
geoise, de toutes les inhibitions les ayant jusqu'alors entravés. 

2", La topique. « J'avais, me dit M me Lefebvre, l'impression, 
en tuant, de faire mon devoir. )> C'est dire que, chez cette 
femme par ailleurs dévote et scrupuleuse {« Je ne sais com- 
ment j'ai pu en arriver là, écrit M™ Lefebvre le 29 décembre 
1925 à son mari et à son fils Charles, moi qui me reprochais 
amèrement lorsqu'il m 'arrivait sans y penser de dire un peu 
de mal du prochain - — très peu de chose )>) le surmoi vint 
se confondre ici avec le ça. L'impératif catégorique, dicté par 
le surmoi, se trouva alors en réalité dicté par le ça. La topo- 
graphie de l'âme étant ainsi modifiée, il n'y eut plus conflit, il 
y eut crime, l'inconscient, le conscient et la conscience étant 
alors d'accord. 

Je n'agiterai pas ici la question de savoir quelles modifica- 
tions une régression dans le ça entraîne dans le surmoi. Je 
me contenterai d'un parallèle entre le crime de M m * Lefebvre 
et ]es jeux de la petite Marie Lemaire, 

Le petit frère Charles, qui jouait avec celle-ci à l'enterre- 
ment des poussins crevés, avait, nie dit-elle, pris l'initiative 
de ce jeu. Ce petit frère, héritier, dans ce complexe d'CEdipe 
minuscule sur l'échelle fraternelle, du grand complexe 
d 'Œdipe sur l'échelle paternelle, était donc le complice, V ins- 
tigateur, des actes symboliques funèbres. Il permettait, il 
ordonnait les funérailles symboliques de la petite sœur repré- 
sentée par le poussin. 

De même, plus tard, Dieu, père projeté dans l'immensité» 
père agrandi comme le frère était père amenuisé, permet à 
M me Lefebvre, — davantage — - lui paraît ordonner sou crime. 



•m^^^B9ï^^K^Kl^^_ms^BMKK^Ba^Bi^«^^i^^BnzBXL^maù^>^^ta^ai^^a=m=n3^MBHHM 



MEMOIRES ORIGINAUX, — PARTIE KQN MEDICALE igi 



Elle eut r impression, en- prenant le revolver, de faire sou 
devoir, et elle n'est pas encore bien persuadée, cela se voit> 
qu'elle ne l'ait pas fait. 

Son fils André, dont la présence dans l'auto lors du crinie 
lui avait sans doute aussi été commandée par la présence 
autrefois, à 1 J enterrement des poussins, du petit Charles > 
M m(î Lefebvre, depuis qu'elle est en prison, ne lui a pas écrit 
une seule fois, bien que les lettres depuis longtemps ne lui 
soient plus interdites. Elle veut encore moins le voir; quand 
ses avocats lui dirent, devint moi, qu'elle pourrait maintenant 
recevoir sa visite, elle réagit avec une sorte d'effroi: « Non, 
fit-elle, non, pas maintenant. J'aime mieux pas. Plus tard, 
plus tard,, quand je serai là-bas* » On dirait que, depuis le 
crime réalisé, celui pour qui il fut fait lui apparaît comme une 
sorte de complice, pour l'inconscient, (tel le petit frère Char- 
les enterrant les poussins) complice qu'elle craint de revoir* 
ÏCHe semble avoir retiré maintenant sa libido de son fils pour 
la reporter sur Dieu, ce père agrandi, « Je passerai, écrit-elle 
à son mari le iS mars 1926 {pièce 252) mes derniers jours 
comme Madeleine au pied de la croix, )> 

Mais cependant M™ Lefebvre, contrairement à ce qu'on rap- 
porta dans les journaux de la visite que je lui fis> n'envisage 
pas volontiers le remariage de son fils. Comme- nous lui deman- 
dions, ses avocats et moi, si les rumeurs qui couraient à ce 
sujet étaient fondées, elle répondit avec. indignation: « Àh ! 
non, il en a assez ! Il attendra bien une paire d'années ! >> (1). 

Revenons à la première question posée par ce chapitre. 

Pourquoi M 10 * Lefebvre, depuis son crime, depuis qu'elle est 
en prison, se porte-t-elle Jbieii ? Qu'est-ce qui l*a guérie, le cri- 
me ou le clîatTïïiérit ? Question difficile à résoudre , car lors- 
qu'elle tua, lucide malgré son délire, elle n'ignorait pas que le 
châtiment s'ensuivrait, et nous savons, par l'analyse des névro- 
sés, combien les punitions sont parfois appelées par le sur- 
moi du malade et leur procurent d'amères mais profondes sa- 
tisfactions, 

(1) Le docteur Lcewenstein me fait remarquer que l'identification a la 
mère dut contribuer à créer chez M mc Lefebvre l'absence de remords. De 
même, en effet, que la petite fille aimait à s'identifier avec la méchante M 1 ** 
Ficlmii oui battait Sophie, M me Lefebvre put plus tard s'identifier à la mère 
dominatrice qui châtie. 



192 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Mais le cas de M** Lefebvre n'est pas une simple névrose, 
il est à ranger parmi les psychoses avec tout le trouble qu'ap- 
porte, dans l'économie de l'âme, la. régression narcissique 
, qu * implique la psychose. Bt le suraioi de M me Lefebvre, resté 
distinct du ça pour les actes ordinaires et menus de la vie, 
semble s'être, en grande partie sous l'empire d'une attirance 
souveraine des complexes les plus profonds de ce ça, agrégé au 
ça au point de ne s'en pouvoir presque pas discerner. 

D'après cela, ce qui eût soulagé M m * Lefebvre et lui eût 
rendu la santé serait l'acte plus encore que le châtiment, satis- 
faisant a la fois et aux exigences de son instinct (ça) et aux 
commandements de son Dieu (surmoi) aux pieds duquel elle 
se déclare heureuse de finir sa vie, 

Cependant, peut -on dire que la satisfaction d'être châtiée 
soit étrangère à sa guérîson quand on l'en tend parler avec com- 
plaisance de sa dure paillasse, du brouet des prisonniers, et des 
fils de fer des couronnes mortuaires auxquelles travaillent tout 
le jour les prisonnières et qui lui abîment les mains, et quand 
on lui voit tendre, avec un sourire, ces mains effroyablement 
abîmées et noircies ? 

3 , — Reste le problème économique. Il nous faut l'avouer: 
'l 'économie de l'âme qui peut transformer une bourgeoise aussi 
rangée en une aussi odieuse criminelle nous échappe à peu 
près complètement. Nous savons d'ailleurs fort peu de l'écono- 
mie et même de la topique de l'âme des criminels, si par ail- 
leurs leur dynamisme nous est assez accessible, chacun de nous 
portant, dans son inconscient, à peu près le même dynamisme. 
T Mais chez nous le crime reste inhibé, refoulé au point que 
la plupart d'entre nous se récrieront avec indignation en lisant 
l'assertion précédente. Tandis que chez le criminel certaines 
inhibitions des vieux instincts ancestraux ou manquent, ou 
tombent dans des circonstances ou sous des influences difficiles 
à définir, et qui chez nous n'auraient pas le même effet. Les 
mêmes complexes avec lesquels nous parvenons â nous adapter 
à la 'vie sociale deviennent chez eux virulents, sans doute en 
vertu d'une question de terrain. 

C'est dire que le, facteur constitutionnel, le facteur écono- 
mique, les causes les plus profondes du crime nous échappent 
à peu près entièrement et restent inaccessibles à l'analyse. 



— : 



MEMOIRES ORIGINAUX. — PARTIR NON MÉDICALE 193 



VI; — La justice et le déterminisme. 

I/article 64 du Code Pénal français .s'exprime ainsi; « Il 
n'y a ni crime ni -délit, lorsque le prévenu était en état de 
démence an temps de l'action, 011 lorsqu'il a été contraint par 
une force à laquelle il n'a pu résister, » Cet article, qui a son 
analogue dans la plupart des codes pénaux , pose ainsi le pro- 
blème de T irresponsabilité possible des criminels, impliquant 
leur responsabilité dans tous les cas où il ne s'applique pas, 
.. Les experts du tribunal de Douai, les Docteurs Raviart, 
Rogues de Fursac et Logre, déclarèrent — contrairement aux 
contre-experts de J.a défense — M m * Lefebvre saine d'esprit et 
: pleinement responsable. Ce diagnostic insoutenable du point 
de vue purement scientifique, Test cependant parfaitement du 
-point de vue social. 

Notre Code Pénal, comme d'ailleurs- celui de tous les pays, 
est en effet bâti sur l'idée surannée, à vieille base religieuse, 
du libre-arbitre humain. De ce fait, seuls sont justiciables des 
tribunaux et punissables d'après le Code, les hommes en pos- 
session de leur libre arbitre, de leur raison. Les fous échap- 
pent à la justice, ne relèvent que des asiles, et un criminel 
expertisé « fou » échappe par cela même à l'action cle la jus- 
tice, au jugement, à la répression, et va droit à l'asile. 

Une fois qu'il y est, que se . passe-t-il ? La loi de 1838, qui 
règle la législation des aliénés, se préoccupa de garantir, con- 
tre les internements." arbitraires, la liberté individuelle. Deux 
certificats médicaux — celui d'un médecin plus celui du direc- 
teur de l'asile : — , sont nécessaires pour l'internement, mais 
pour la sortie de l'asile, le certificat du médecin de l'asile, 
sanctionné de plus par le Préfet si l'aliéné est interné d'office, 
suffit; Le Préfet s'éclaire,,, il est vrai, aussi d\a vis médicaux. 
Mais l'on sait ce que pourrait résister un Préfet à qui des mé- 
decins, des experts, des gens de l'art viendraient affirmer 
qu'un aliéné est enfin guéri et reste injustement détenu au- 
delà du temps nécessaire. . , 

C'est dire que si M me Lefebvre, ainsi qu'elle l'eût mérité, 
avait été déclarée aliénée, sa famille fût sans doute arrivée* au 
bout d'un temps plus ou moins long, à la reprendre. , J; _. 

MVUE FlUtfÇAlSS DE PSYCHANAtYSH 13 



^H^VMi**^^ 



■» 



194 KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Ainsi, non seulement sons la pression de la foule du Nord* 
qui voulait; pour la riche bourgeoise si froidement > odieuse- 
ment homicide, voir se dresser , fût-ce symboliquement , Técha- 
faud, mais aussi sous la pression d'une quasi-nécessité so- 
ciale, dérivée d'une législation pénale surannée où l 1 aliéné n J a 
pas de place, les experts, du Tribunal conclurent à la responsa- 
bilité. * 

Car responsable ou irresponsable, au sens légal, a perdu son 
sens: il faudrait dire plutôt emprisonnabie ou intemable. Cela 
seul serait juste et rendrait la pensée profonde à laquelle obéis- 
sent parfois, dans des cas semblables, les experts médicaux 
auprès des tribunaux, 

La place de M me LefebA^re certes n'est pas à la prison : elle 
est à l'asile. Mais l'asile ne pouvait refermer sur elle ses portes > 
parce qu'il eût pu trop facilement les rouvrir. 

M me Lefebvre appartient d'ailleurs à cette catégorie de 
« fous » que le public se refuse à considérer comme tels, parce 
qu'ils ont pleinement conservé la lucidité, la mémoire et la 
raison. Les revendicateurs font souvent illusion, et contredi- 
sent l'idée que le populaire a de la folie. C'est ce qui permit 
aux experts leur affirmation de la pleine responsabilité, C'est 
ce qui fit dirç à André Lefebvre lui-même — pourtant in té* 
ressé à ce que sa mère « passât pour folle » — au fils répon- 
dant à cette question de M** Henri Mulle: « Est-ce que tu crois 
que ta mère est folle et, si on te posait la question sous la foi 
du serment, oserais-tu le dire ? » — a Evidemment non, ré- 
pondit André, je ne pourrais pas dire qu'elle est folle >k (Dépo- 
sition de M. Henri Mulle, pièce 98 de la procédure.) Et l'ac- 
cusation se servit de ce propos, tout comme si André Lefebvre 
eût été un éminent expert en psychiatrie. 

L*idée que se fait le public d'un, fou et qui implique égare- 
ment de la raison, n'est pas, en effet, compatible avec la' con- 
ception du revendicateur raisonnant du type Lefebvre, Et la 
démence au sens où l'entendait le législateur de Tarticle 64 du 
Code pénal, rédigé au début du siècle passée en un temps où 
la folie raisonnante n'était pas reconnue, qui la définira ? L'ar- 
bitraire ne peut que régner dans l'interprétation de cette loï 
et dans les expertises médico-légales qui en dérivent, suivant 






y' 1 ' '■ 

?*'■■'■ 



■■ ■ 



MEMOIRES ORIGINAUX, — PÀHTIE NON MÉDICALE 195 



le sens plus ou moins étendu, et pas plus conforme au sens 
légal primitif qu'au terme psj^chiatrique actuel de démence, où 
chaque expert entendra ce mot de démence. 

C'est ainsi que les experts officiels purent terminer leur 
rapport par ces mots : « M me Lefebvre n'était à aucun degré en 
état de démence au temps de P action , dans le sens de l'article 
64 du Code Pénal. » Car le sens où l'article 64 entend le 
terme de démence reste affaire d'appréciation. 

Citez les revend icants, là psychose et le caractère propre- 
ment dits sont d'ailleurs tellement confondus qu'il n'est pas 
aisé de les distinguer. 

Tandis que Tinterprétateur peut aisément trahir sa folie par 
l'étrangeté, Fabsurdité de ses interprétations, le revendicateur 
ne donne pas en général cette impression nettement délirante. 
Il semble souvent simplement réagir avec exagération aux 
déceptions de la vie. 

« Le délire de revendication, écrivent Sérieux et Cap gras 
(L. C, page 558.) est moins un « délire » que la manifesta- 
tion d'une personnalité psychopathique ». Et plus loin (page 
262) : « Le délire de revendication est un état morbide continu 
du caractère (Arnaud), » 

C'est cette allure du délire de revendication- qui a permis 
aux experts officiels d'inscrire et la psychose et le caractère 
de M** Lefebvre sous la seule étiquette de a caractère un peu 
particulier », 

T 

Le déterminisme dont nous avons peu à- peu reconnu le règne 
dans la nature > nous avons dû/ plus lentement encore, appren- 
dre à voir qu'il s'étend jusqu'en nous. Pas plus que les fous de 
leur folie, nous ne sommes, nous, les « normaux », responsa- 
bles de notre caractère, et chacun de nos gestes, de nos mots, 
de nos pensées, est aussi étroitement déterminé que, dans les 
espaces célestes, les mouvements des planètes et des soleils. 

La psychanalyse a démontré de façon éclatante ce détermi- 
nisme absolu qui règne au fond de nous. Il est impossible, à 
qui la connaît et la comprend, de parler encore de « libre- 
arbitre >k ■- 

Mais la justice des hommes en parle encore, et réclame au 
nom de la responsabilité humaine le châtiment des coupables. 



^■HftM 



I96 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



La justice des hommes ne serait -elle pas plutôt la vengeance* 
des hommes, et quand ceux-ci réclament la justice ne récla- 
ment-ils pas plutôt l'application de la vieille loi du talion? Si 
le peuple tient tellement, par exemple, au maintien de la peine 
de mort, pourtant d'une exemplarité assez douteuse dans l'état 
actuel de nos sociétés, où le crime se réfugie de plus en plus 
parmi les inadaptés n'ayant pas le sens du réel qui les envi- 
ronne, ne serait-ce pas moins par souci de sa propre protec- 
tion que comme à la dernière prérogative royale qui lui reste, 
en temps de paix, de verser impunément, parce que collective- 
ment, le sang? Et le sang du criminel! c'est-à-dire de celui 
que tout au fond de lui, inconsciemment, les instincts primi- 
tifs refoulés et insatisfaits du peuple envient. 

l^ien qu'il soit souhaitable, que la justice soit plus sereine, 
ce serait utopie de croire que la justice sociale le devienne. 
Car la justice sociale^ rendue au nom du peuple, pourra malai- 
sément être lavée des passions populaires qui la colorent. 

Il est pourtant permis de rêver une législation un peu meil- 
leure. L'article 64 du Code Pénal, interprété à la lumière des 
idées scientifiques et déterministes actuelles, pourrait annuler 
doublement l 'ensemble , la totalité du Code pénal. Car démence 
au sens juridique doit être aujourd'hui pris dans une accep- 
tion très élargie et quand nous accomplissons la moindre action, 
11 'obéissons-nous pas tous — et pas seulement les fous! — « à 
la contrainte de forcés auxquelles nous ne pouvoirs résister? . » 
Aucun criminel ne devrait donc être puni si l'on continue à 
exiger pour le châtier qu'il soit responsable. 

Mais là gît justement l 'erreur. Plus un criminel est « irres- 
ponsable » au sens juridique, c'est-à-dire plus il est fou, plus 
il est dangereux — tout en étant, d'après la loi, de moins en 
moins punissable. Le mot de responsabilité devrait donc être 
rayé du Code. Et il conviendrait de remplacer - — si la science 
en général et la science psychiatrique en particulier n'étaient 
encore si .incertaines — les verdicts par des diagnostics. 

Le jury populaire, qui sauva les accusés de l'arbitraire du 
pouvoir, les a soumis aux passions du peuple, qui les acquitte 
ou les condamne sans les comprendre. Un jur}^ médical serait 
idéalement préférable , mais pratiquement peut-être encore pire 






MÉMOIRES ORIGINAUX, - — PARTIE NON MÉDICALE IQ/ 






~ùk 



de par les jalousies et les controverses régnant dans la profes- 
sion. On pourrait du moins, après les expertises, interner les 
fous criminels sur un jugement, dont la modalité resterait à 
déterminer, dans des asiles-prisons, dont l'appellation elle- 
même serait un compromis entre le châtiment (prison) qu'exige 
le peuple pour le criminel, et l'asile que réclame la science pour . 
le fou* De ces établissements le criminel ne pourrait ressortir 
aussi que sur jugement. Cette réforme a été, ces dernières an- 
nées, réclamée souvent- - - 

Je ne suis pas spécialiste de la législation comparée des alié- 
nés criminels dans les divers pays. L'étude de ce seul point 
de droit suffirait d'ailleurs à emplir un gros volume. Mais je 
sais qu'aucun Code Pénal, en ce qui regarde cette question, 
n'est eu harmonie avec les constatations actuelles de la science* 

Il est certain qu'actuellement le criminel -aliéné, ce qui équi- 
vaut sans doute à dire le criminel tout court, n'a nulle part de 
place. La répression s'inspira, et s 'inspire encore, de l'idée 
archaïque de punir, chère au peuple. C'est pourquoi, à pres- 
que tous les grands procès criminels contemporains, le peuple 
est hanté de la crainte « qu'on veuille faire passer ce misérable 
pour fou », ce qui équivaut aux yeux populaires â innocenter 
le criminel. L* internement pour cause de folie semble au peu- 
ple, appliqué au criminel, un brevet injuste d'innocence, - 

L'idée de punir le criminel est expression de la soif cruelle 
qui engendra la loi du talion, mais fut génératrice pourtant, 
au début, de la morale de par la peur des représailles. Mais à 
mesure que cette morale se constituait, l'idée de châtier le cri- 
minel fut parfois remplacée, au cours des siècles chrétiens, par 
celle de l 'amender . Sauver les criminels fut une utopie que 
certains poursuivent d'ailleurs encore, 

La science a de plus eu plus dépouillé de son sens l'idée de 
châtier le criminel. M** Lefebvre, par exemple, est-elle vrai- 
ment châtiée, qui est plus ieureuse et dort mieux, sur sa 
paillasse de prison, que dans son bon lit de bourgeoise? 

Quant à l'amélioration des criminels, il faut singulièrement 
s illusionner sur les complexes qui mènent les hommes et cons- 
tituent leur caractère pour beaucoup y croire. Il n'y a, en réa- 
lité, qu'un seul traitement rationnel à appliquer aux crimi- 
nels: les mettre hors d'état de nuire; Pour les moins fous, si 



h^HH*fc^^* 



19S REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Ton veut, on pourrait conserver la prison, mais moins mal- 
propre qu'elle n'est; Pour les autres, créer des asiles-prisons 
où Ton n'entrerait et d'où l'on ne sortirait que sur jugement 
motivé, réservant l'asile tout court aux fous non criminels. 

L'obstacle à ce traitement rationnel des criminels reste le 
peuple qui ne cesse de réclamer « le châtiment du coupable u . 

L'idéal serait évidemment la prophylaxie sociale: faire plus 
souvent à temps diagnostic et pronostic et interner le plus 
grand nombre possible de candidats criminels* Mais quel méde- 
cin, parmi tous ceux qu'elle consulta, eût osé interner, avant 
son crime, M mft Lefebvre ? On eut crié à l'attentat contre la 
liberté individuelle. 






BIBLI 




Professeur René Cruchet. Les erreurs et les dangers 

du freudisme. . 

(Presse Médicale , samedi 26 fêv. 1927, pp. 257 sqq.) 

M* Cruchet nous affirme qu'il a « tenu à se rendre compte par lui- 
même de la valeur de l'œuvre de Freud* » Nous ne nous serions pas 
îi perçus, à la lecture de son article, qu'il fût au courant, le moins du 
monde , de la discipline psychanalytique, 

<t Un enfant de deux ans », nous dit-il, « peut avoir un jugement 
<r et une réflexion parfaitement normaux pour son âge ; ces opéra- 
it tions de l'esprit ne seront plus normales, si. on les compare à 
« celles d'un enfant de cinq ans, à un adolescent de quinze ans, à 
« une personne d'âge mur ; mais cela ne permet pas de dire qu'elles 
« sout anormales à deux ans, parce qu'elles sont insuffisamment 
« développées par rapport â un âge pins- avancé ». Mais qui donc a 
jamais contesté cette' lapalissade? C'est de l'inverse qu'il s'agit : un 
adulte qui a fixé et conservé en lui des réactions affectives d'enfant 
de cinq ans, peut -il, doit-il être considéré comme normal ? Et n'est- 
ce pas à l'enfance elle-même qu'il faut s'efforcer de remonter pour 
retrouver comment se sont faites et cette fixation et les déviations- 
qui en résultent ? Nous savons parbleu bien que l'âme de l'enfant ne ' 
procède pas de celle de l'adulte; mais celle de l'adulte procède en 
grande partie de celle de l'enfant qu'il a été : elle n'est même qu'un 
autre stade- évolutif de la même âme > et nous voyons mal par quelle 
mystérieuse voie. M- Crucliet connaîtra a la mentalité iufantile en 
elle-même » en la détachant du procès continu de vie auquel elle par- 
ticipe* Que le psychisme des névrosés soit en grande partie modelé 
par l'histoire mentale de leur enfance, c'est ce que les observations 
d'arriération affective, mises en Vedette par la méthode psychana- 
lytique, démontrent journellement. Que si M, Cruchet pense que la 
discipline psychanalytique est d'une <s "indigence lamentable d'obser- 
vation » il faut bien penser que c'est peut-être parce que les cons- 
ciencieuses observations des psycîianalistes ne sont pas arrivées 
jusqu'à lui. 

Aussi bien n^a-t-il point une idée précise de la technique psycha- 
nalytique, puisqu'il nous dit que <* ce traitement consiste à interro- 
ger longuement le malade », alors que l'interrogation est précisé- 
ment proscrite de la technique psychanalytique proprement dite. 

Pour les faits, la discussion est difficile avec M, Cruchet. Qu'un 
enfant de trois ans' se masturbe, ce n'est, pour M. Cruchet > que de la 



__ , ^_^ >^^^— ^— ^— 

20O REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



pêotillomanie. Nous préférons enregistrer que la masturbation peut 
avoir lieu à trois ans comme à quatorze j quitta à interpréter plus 
tard ces faits. Nos interprétations seront autres que celles de M* 
Cruchet ; mais au moins les prendrons-nous pour des interpréta- 
tions. Tandis qu'en appelant la masturbation pêotillomanie ou ona- 
nisme selon qu'elle se fait à trois ou à quatorze ans. M, Cruchet in- 
terprète déjà en croyant ne faire qu'observer, ce qui est une grave 
faute contre l'esprit scientifique. 

Certes les conceptions psychanalj r tique$ > - — d ailleurs quelque peu 
diverses, et à bon droit, selon les différents psychanalystes — , sont 
des « explications l^pothétiques », mais n'est-ce pas le propre des 
explications scientifiques que d'être l^potliétiques, et prétendent- 
elles jamais à une autre vérité que la vérité pragmatique ? Je ne le 
crois pas. Je ne pense pas qu'en France, dans notre milieu médical > 
la psj'ch analyse puisse jamais prétendre à devenir une sorte de doc- 
trine métaphorique. Il faut l'envisager seulement comme une mé- 
thode thérapeutique. À ce titre, ceux qui la défendent se basent sur 
maints résultats fort encourageants. 

M* Cruchet fait allusion à un suicide occasionné par le traitement 
psychanahytique. C'est â cette occasion qu'il nous sera permis de lui 
rétorquer son : « Qui veut trop prouver ne prouve rien, a Nous som- 
mes des premiers à savoir et à clamer que la ps3^ch analyse tentée 
sans règles techniques précises et par des médecins insuffisamment 
instruits d'iceile> peut être dangereuse* Pour porter un jugement 
sur le cas invoqué sans référencé par M. Cruchet, il serait au moins 
utile qu'il apportât l'observation complète, avec l'indication de la 
façon dont le traitement avait été conduit. Le psychanalyste qui Ta 
entrepris avait-il passé par l'indispensable psychanalyse didactique 
sans laquelle la thérapeutique freudienne est quelque chose de mort 
et de difficilement maniable ? Et même en admettant que la techni- 
que ait été absolument correcte t n J est-il pas possible qu'il s'agisse 
simplement d'une impuissance du traitement à enrayer la marche 
progressive de la maladie ? Et renonce-t-on, dans aucune des parties 
de la médecine, à employer jamais une médication sous prétexte 
qu'il y a âes cas qui n'3 7 obéissent point ? Le cas malheureux au- 
quel M. Cruchet fait une allusion malheureusement trop discrète ne 
doit pas suffire à faire proscrire une méthode qui a aussi à son actif, 
quoi qu'en veuille penser M. Cruchet, de nombreux résultats heu- 
reux. 

Edouard PîCHON, 



L'Evolution Psychiatrique (t. II, Pavot, 1927)* 

Nous signalons à nos lecteurs ce recueil dans lequel ils trouve- 
ront étudiées beaucoup de questions susceptibles de l%s intéresser. 



BIBLIOGRAPHIE 20I 



M. Flôurnoy y montre/ par une observation clinique d'un grand 
intérêt, la pS3'cliogénèse' d'un déliré de persécution : progressivement 
sont expulsées liors de la personnalité les tendances affectives que 
le je réprouve* Elles sont interprétées par lui comme extérieures , et 
il n'y intervient plus que comme un témoin, mais un témoin qu J on 
persécute parce qu'il en. sait trop long* Le sentiment d'être persé- 
cuté n'est donc que l'expression de l'impuissance du je à se sous- 
traire tout-à-fait à l'effet des tendances qu'il ne veut pas reconnaître* 

M, Hesnard étudie, par des voies psychanalytiques, le mécanisme 
psycliogénétique des psychoses délirantes ^chroniques. Deux très in- 
téressantes observations sont la base clinique de ce travail, par le- 
quel Fauteur montre que F « automatisme mental » a ses racines 
dans la vie affective inconsciente. M. Hesnard critique V ingénieuse 
théorie de M, Guirand sur. la coênesthopathie dystonique (avec lé- 
sions sous-thalamiques et tubérîennes) comme cause des délires 
chroniques. Cette théorie n* explique nullement le contenu de la psy- 
chose. Au contraire, ce contenu s'explique fort bien par des considé- 
rations psychogénétiques : les tendances affectives refusées étant 
ainsi libérées, les instincts les pins répugnants peuvent se donner" 
libre cours dans la partie ségrégée du psychisme, 

M. E, Minkowski montre, sur un cas de délire d'influence/ quels 
précieux bénéfices la médecine retire de la convergence des métho- 
des. Clinique traditionnelle, psychanalyse, étude des constitutions et 
phénoménologie lui fournissent autant de points de vue d'où il obtient 
de nouveaux aperçus sur la maladie. Au point de vue psjxhan.alytiqne 
il faut retenir que, d'accord avec M. Ceillier, il admet la grande pa- 
renté entre le processus du refoulement et celui du délire d'in- 
fluence. 

En somme, il me semble que les articles respectifs de MM. Flour- 
noy, Hesnard et Minkowski., si divers qu'ils soient, attirent tous 
les trois notre .attention sur le j&lt de l'impuissance gouvernemen- 
tale du conscient dans la constitution des délires d'interprétation tt 
d'influence,. L'entité centrale 4u royaume intérieur,, qui doit être 
appelée non « le moi » mais le je, parce que son caractère essentiel 
est d'être le sujet de la pensée consciente et de l'action volontaire t 
peut en somme se conduire de quatre façons différentes À VégarcL 
des .tendances qu'elle réprouve ; ce sont, en allant de la plus saine 
vers la pins morbide : 

i* la répression, processus dans lequel les tendances réprouvées 
sont pleinement connues du je, qui leur refuse ouvertement satis- 
faction et les réduit à Ja plus complète impuissance, 

2° le refoulement , processus par lequel les tendances non com- 
patibles avec l'attitude mentale choisie sont expulsées de la cons- 
ciencej et risquent de trouver cependant une issue fâcheuse vers le 

dehors. 

■ ■ ■■ ' 

3* la scotomisaiïon, processus par lequel les aversions désavouées 



«■V 



HUMW* 



202 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



par le conscient trouvent en réalité une sorte de satisfaction puisque 
leurs objets mêmes cessent d'être aperçus par la conscience, 

4° enfin la ségrégation : par ce processus (qui est celui auquel se 
rapportent les observations de M. Flournoy, de M, Hesnard, de 
M. Minkowski), le je, impuissant en face des tendances réprou- 
vées , ne les reconnaît plus comme appartenant an royaume inté- 
rieur ; d'où les syndromes d'interprétation, d* influence, voire d'hal- 
lucination (ou au moins de pseudo-hallucination). 

Mais revenons à <r PEvolution psychiatrique », 

MM, Laforgue et Parcheminé y attirent l'attention sur des cas 
intéressants où la psychanalyse a produit une sédation nette de cer- 
tains symptômes classés organiques, 

M. LcEWENSTEifl expose la question du transfert affectif : le psj r - 
chaualj'ste y devient le substitut de tous les objets antérieurs de rat- 
tachement ou de la haine du ps}^ analysé, En connexion avec ce 
transfert^ il se produit, pendant la psj^chanalyse, deux ordres de ré- 
sistances ; celles du je, qui refuse de reconnaître les tendances refou- 
lées ; celles de Y inconscient s qui refuse de renoncer aux satisfactions 
qu'il trouve dans l'activité morbide. 

M. de Saussure expose et critique les différentes conceptions que 
Ton a eues jusqu'ici de la notion d'instinct, 

M m * Minkowska étudie le problème des constitutions. Elle ex- 
pose les conceptions de M, Kretschmer sur la schizoïdie et la syn- 
tonie, EHe y ajoute son intéressante conception personnelle de la 
glïschroïdie, telle que ses patientes recherches généalogiques la lui 
ont suggérée. 

Il faut lire avec attention l'article de M, Allendy sur les présages. 
Sous une forme extrêmement attraj^ante, il pose toute une série de 
problèmes sur lesquels réfléchir, et ouvre même pour beaucoup 
cP entre eux des voies aptes à conduire peut-être vers la solution. 

Mot-même enfin, dans un article consacré â l'extension légitime 
du domaine de la psychanalyse, j'essaie de détourner les psychana- 
lystes jde l'attitude mentale scientiste., Prendre le déterminisme 
comme outil de travail et, après les fouilles, le compter parmi ses 
trouvailles, c'est, me semble-t-il, un cercle vicieux évident. Aussi 
faut-il se garder de tirer aucunes inférences dogmatiques (métaphysi- 
ques ou morales) des acquisitions de la p$3 r ch analyse, si extraordi- 
nairement précieuses dans le domaine pragmatique de la science. 

Edouard Pichon- 



H. Flournoy. — Quelques rêves au sujet de la signification 
symbolique de Veau et du feu. 

Signalons aux lecteurs français, romands, wallons ou canadiens, 
1 J intéressant article publié sous ce titre, en langue française, par le 



BIBLIOGRAPHIE 203 



D r H. Flournoy, de Genève, dans Y Internationale Zeitsckrift fur 
Psychoanalyse (Leipzig, Vienne , Zurich, année 1920, pp. 328, sqq.) 
On y voit comment Veau est souvent, dans les rêves, un symbole 
génital, qu'elle représente le sperme fécondateur ou le liquide 
amniotique dans lequel l'arriéré affectif voudrait encore baigner- On 
y voit aussi la signification, sexuelle que peuvent avoir la rétention 
ur inaire psychogène et Pénurésïe de la seconde enfance et de l^ado- 
lesçence. On y voit enfin comment le feu sj^mbolise et l'ardeur 
sexuelle et 3a régénération. 

Dans ce court article , le -docteur Flonrnoy ne prétend - évidem- 
ment pas épuiser l'immense question de la symbolique de l'eau et 
du feu, mais il a le mérite d'apporter et de commenter très judicieu- 
sement un certain nombre de rêves : matériel clinique réel propre à 
porter des fruits chez Tes esprits curieux et de tonne foi. • 

Qu'on me permette, en terminant, une remarque personnelle. 
M* Flonrnoy, vers la fin de son article, parle de cette « couleuvre » 
héraldique de la gueule de laquelle on voit issir le torse, les bras et 
la tête d'un enfant. Et très ingénieusement t il ajoute; « J'imagine 
« que les héraldistes commettent une erreur dans leur façon d'in- 
« terpréter cette dernière figure ; l'animal n'avale pas la petite créa- 
tion humai ne j il la dégorge. » Et ce serpent à signification phal- 
lique lui paraît symboliser la puissance créatrice, ici complète, bi- 
seau elle, puisque de la tête de ce serpent phallique .s'échappe un 
enfant. 

Mais est- il prouvé que la bête dégorge bien l'enfant? Il y aurait 
peut-être intérêt à porter son attention sur la.jposition de Venfançon, 
qui, tenu par l'animal au niveau de la ligne bis-iliaque ou bi-tro- 
chantérienne, montre tout le torse et la tête et tient les bras en 
croix f je veux dire en position d'extrême abduction horizontale. Ce 
qui me semble certain, c'est qu'un faisceau d'arguments linguis- 
tiques militent en faveur de la thèse de M. Flournoy* On sait qu'en 
héraldique le serpent à l'enfançon s'appelle une guivre {par oppo- 
sition au serpent en général, appelé bissé). Or guivre .est la forme 
française authentiquement dérivée du latin vipera, sur lequel vipère 
a été secondairement refait. Et la vipère était surtout célèbre jadis 
pour sa viviparité* Le vocable vipera lui-même, est, si l'on range 
à l'opinion de linguistes comme Bréal et comme Clédat, une haplo- 
logie pour vivipera. 

D'autre part, pour exprimer l'émail (couleur) de Penfançon, on 
dit en blason que la guivre est alissante ou qu'elle est marri ssante 
de tel ou tel émail. 

Le mot alissante dérive probablement de à Vissant: une guivre à 
Vissant de gueules. Laissant, c'est l'enfant. Or issir {exire), c'est 
sortir* Gela fait pour Flournoy, bien que ses adversaires pussent 
répondre que sortir peut équivaloir ici à dépasser > à sejnoiiircr^sans . 
impliquer mouvement de sortie* 



204 REVUE FRANÇAISE DE PSYC H ANALYSE 



Le mot marrissante est plus instructif encore ; nous lui voyons 
trois étymologies possibles ; i° mar iss<mt f issant à là maie heure, 
ce qui peut faire allusion aux douleurs de ^enfantement ; 2 le par- 
ticipe actif du verbe marrir, dont on connaît le participe passif 
marri ; là encore la guivre serait - présentée comme souffrant les 
tourments d'un accouchement et comme « perdant » l'enfant ; 3* un 
dérivé du substantif ancien la marris (matricem), ce qui est encore 
plus clair. On voit que chacune de ces trois hypothèses plaide ppur 
l'ingénieuse idée de M. Flournoy (1). 

Edouard Pichon, 



Karl Eahrenkamp, Die psycho-physischen 
Wechselwirhungen bei den hypertonie-erkrankungen 

■ 

Stuttgart (Hippokrates) 1926 in -8* j es,, 143 p, - 

Le D r Karl Fahrenkamp, disciple du Professeur Krelil, de Heidel- 
berg, auquel il dédie son travail > continue ici le chemin tracé par 
son maître en médecine et en pathologie expérimentale, pour établir 
l'influence considérable de la vie psychique sur notre organisme et 
ses manifestations morbides. Il montre que le temps est passé > où la 
pathologie interne pouvait prendre pour seule base un point de vue- 
physico-chimique y mais qu'il faut chercher une synthèse entre les- 
facteurs biologiques et psychologiques^ si Ton veut réaliser des pro- 
grès dans la compréhension de la vie. Il s'ensuit également que cha- 
que médecin doit posséder des notions de psychologie clinique. 

1/ ouvrage contient 45 courbes extrêmement démonstratives, prou- 
vant l'influence des facteurs psj^chologiques sur la tension san- 
guine dans les maladies d'hypertension. Il est intéressant aussi de- 
constater avec l'auteur que les facteurs psychologiques agissants ne 
sont pas seulement les éléments conscients de- notre vie mentale, 
mais aussi les éléments inconscients, le caractère, la somme des ins-- 
instincts qui constituent le fond de notre être. 

R. Allendy. 

{1) Au moment de mettre en pages, mon ami le docteur H, Codet, à qui: 
je parle de la question, me communique un passage des Emblèmes de Maître 
André Alciat (1542}, On y voit, an-dessous d'un écussotfi chargé d'une 
guivre, une petite stance latine où sont notamment les vers suivants : 
Exiliens înfans sïimosi e faucibus anguîs 



Ore exît, tradunt sic quosdam enitier angues. 
Voilà qui tranclie la question en faveur de Flournoy, en montrant que- 
même les Méraldistcs du xvj c siècle savaient encore que Fenfauçoii était mis- 
au jour, et non dévoré, par la guivre, E. P + 



■ 



EIBLIOGRAPHTK 



205 



X> r Alfred àdler, Menschenkenntnis. 
(Vienne, Intern. Verein f. Individualpsycli. 1927) 

Ce livre s'adresse à un grand nombre de lecteurs, pour développer 
les bases de la psychologie individuelle, montrer sa valeur pour îa 
connaissance des hommes, son importance dans les rapports humains 
et dans le genre de vie de chacun. L'ouvrage résume les théories du 
D r Àdler, telîes que celui-ci les a exposées dans ses cours, et il trou- 
vera sa place dans la bibliothèque de chaque psjrchologue. 

R. Allendy. 



Febern-Meng, Dus Psychoanalytîsche Volksbuch 

(Stuttgart -Berlin (Hippokrates) . 
(1 vol. cartonné, 550 p.). - 

M 

m ■ 

Ce livre n'est populaire qu'en ce que les questions traitées inté- 
ressent tout le monde , mais il approfondit an contraire toutes les don- 
nées de la. psychana^se concernant le pédagogue et le médecin* Il 
permet, sans antres connaissances spéciales, . de comprendre les né- 
vropathes, enfants rêveurs, menteurs, boudeurs,. ou adultes névro- 
sés, À Tencontre de V opinion vulgaire qui considère le caractère 
comme inné et immuable, il fait comprendre comment les déviations 
se produisent chez le petit enfant et le moyen d'y remédier. Ce livre 
montre encore l'énorme extension des données psychanalytiques en 
ce qui concerne l'art^ la vie sociale, etc. Beaucoup d'auteurs de pre- 
mier ordre ont collaboré à cet ouvrage avec les D re Federn et Meng : 
Jekels, Nunberg, Àlexander, Landauer, Schneider, Àichhorn, Hol- 
lôs, Ferenczi, Deutsch, Cohn, Straub, Sachs, Pfister. 

R. ÀLLENDY, 



TABLE DES MATIÈRES 



Editorial 



Comptes Rendus 

Première conférence des psychanalystes de langue française. . 2 ' 

Société psyclianalytique.de Paris, Séance du 4 novembre. 1926, 3 

Séance du 10 janvier 1927* 3 

Séance du 21 décembre 1926. 4 

Séance du 20 décembre 1926- 4 

Séance du 30 novembre 1926. 5 

' MÉMOIRES ORIGINAUX 

{Partie médicale) 
R, Laforgue* — Schizophrénie et schizonoïa 6 

A* Heskard, — Observations sur la notion de schizonoïa, 18 
E. Pichqn. — Sur la prétendue différence entre P orga- 
nique et le psychogène ■ . . . 20 

Minkowski (de Zurich). — Sur le rattachement des 
lésions et des processus psychiques de la schizo- 
phrénie à des notions plus générales 21 

Ch, Odier. — Contribution â P étude du snrmoi et du phéno- 
mène moral .,.,,, 24 -* 

A. Hesnard, — Critique des notions de surça et de 

pseudo-morale 7^ 

R* Laforgue. — A propos du surmoi jfi 

R. Allendy. — Eléments affectifs en rapport avec la dentition. 82 

A. Hesnard, • — La Signification psychanalytique des senti- 
ments dits « de dépersonnalisation » ', 87 

F. Deutsch (trad. M 11 * A.- Berman). — De P influence du psy- 
chisme sur la vie organique . 105 

■ 

MÉMOIRES ORIGINAUX 

(Partie non médicale) 

S, Freud {trad, M m * E. Marty). — Le Moïse de Michel Ange, 120 
Marie Bonaparte* — Le cas de "M me Lefebvre , 149 

Bibliographie 
R, Cruchet : Les erreurs et les dangers du freudisme t p. igg, — 
L* Evolution Psychiatrique, p. 200, — H.Flournoy : Quelques 
rêves au sujet de la signification symbolique de Peau et du feu, - 
p. 202. — K. Fahrenkamp : Les échanges psycho-physiques dans 
les maladies l^pertensives, p. 204. — Alfred Adler : La con- 
naissance de Phomme, p. 205. — Federn-Meng : Le livre psycha- 
nalytique populaire, p. 205.