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Full text of "Revue Française de Psychanalyse I 1927 No.2"

25-6-T9S7. 



-■^ ,. -... . Le Gérant ; Y, Ciuï'ïïlle. 



Source gallica.bnf.fr /Bibliothèque nationale de France 



Tome premier 



N° 2. 1927 




Cette revue est publiée sous le haut patronage 
de M, le professeur S. Freud. - 




S ORIGINAUX 



{PARTIE MÉDICALE) 



MVUE FRAKÇAISB DÇ PSYCHXMAtYSE 



r ■ 



r 
■ i 



Le Cas de Jeannette 

Psychanalyse et guérison d'une jeune fille hystérique 

opérée sept' fois ; 

j 

par Use Jules Ronjat. * 

Note préliminaire* — Je tiens*à exprimer ici mes plus znfs 
remerciements au Docteur Charles Odier (de Genève) pour les 
excellents conseils qu*il ne m J a jamais refusés, et pour Vaide 
précieuse qu J il m J a apportée dans la rédaction de ce travail. 

Sommaire 

Introduction, 

Chapitre I. — Court résumé de la vie de la malade jusqu'au 
début^de j l'analyse. Chronologie des symptômes. 

Chapitre IL — Les quatre séances d'ouverture de la psycha- 
nalyse. 

Chapitre III, — Complexe de l'enfant. 

Chapitre IV. — Complexe paternel. 

Chapitre V. — Le grand traumatisme. 

Chapitre VL — Le grand traumatisme, serait-il un trauma- 
tisme-écran ? . 

Chapitre VIL — La peur du père. 

Chapitre VII L - — A rapproche du traumatisme originel. 

Chapitre IX, — Le traumatisme originel. 

Chapitre X. - — Rêve de réaction. 

Chapitre XL — La poupée. 

Chapitre XIL — Progrès et reculs* 

Chapitre XI IL — Grand rêve rétrospectif et fuite dans la 
mort. Recul devant le dernier défoulement. 

Chapitre XIV- — Le grand rêve lugubre. 

Chapitre XV, — L'identification à la mère. 

Chapitre XVI. — Le traumatisme originel sort enfin. 

Chapitre XVIL — Correction du complexe « homme ». 

Chapitre XVIIL — Deux rêves d'accouchement. 

Chapitre XIX* — Sentiment de culpabilité. 

Conclusion. 



I ■ f ' B- r - 11 * ■ *_. r ■_■**. M. 



,LE CAS DE JEAKNJSTTE 211 



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■ F 



INTRODUCTION 



Ce cas paraîtra sans doute assez banal aiix analystes expé- 
rimentés, IL est en effet typique* Toutefôis > il nous, semble pro- 
pre à intéresser les psychologues, les médecins ou les éduca- 
teurs (parents et toute personne s'occupant d'enfants) à plu- 
sieurs points de vue. Tout d'abord par sa clarté. Il offre en 
effet l'exemple de toute une vie de maladie et de souffrance 
dues uniquement à des motifs psj'chiques, lesquels ont échappé 
pendant de longues années à la sagacité des médecins et â plus 
fortç raison à celle des parents et de l'entourage* 

En second liëu > il révèle l'action désastreuse qu'un regretta- 
ble incident vécu à l'âge de 7 ans par la malade, à l'irisu de 
tous, a pu. exercer sur sa santé et sur toute son existence. Et 
pourtant cet événement capital, était complètement oublié par 
elle. Nous disons en langage analytique qu'il a été «* refoulé », 
c'est-à-dire qu'il est devenu inconscient tout en demeurant pré- 
sent et actif dans l'âme du sujet. Il est presque certain qu'une 
courte psychanalyse pratiquée au moment du traumatisme 
chez cette enfant lui eût épargné tous les malheurs que nous 
décrirons plus loin et l'échec total de sa vocation de femme, 
ainsi que les ennuis qui en résultèrent pour- ses parents. 

Il faut avouer qu'il est rare de rencontrer des cas où l'action 
de tels « traumatismes » infantiles se montre aussi nette, et 
où une psychanalyse, quoique tardive et courte, soit capable de 
les révéler et d'eu délivrer la victime de façon si complète et 
si efficace. Cela vient du fait que par son caractère même, et 
les circonstances dont il s'accompagna, ce traumatisme ré- 



w^m^^Ê^m 



212 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^™^^^»^ 



veilla, et remit- en activité durable, des tendances plus ancien- 
nes, et refoulées déjà dans le cours de la première enfance. 

Le cas offre donc un intérêt à la fois scientifique f pédago- 
gique et humain. Il est en outre singulièrement convaincant et 
nous pensons qu'à ce titre, il constitue nn document qui ap- 
porte à la théorie de Freud une confirmation péremptoïre. C'est 
pourquoi il nous paraît intéressant de le livrer au public que 
trompent ou qu'influencent mal les innombrables critiques 
qu'il peut lire partout et qui sont dues la plupart du temps à 
des plumes incompétentes ou partiales. 

On conçoit d'autre part que même des esprits justes, larges y 
épris de vérité, demeurent incrédules devant des cas plus com- 
pliqués et plus obscurs que relatent couramment les revues 
spéciales de psychanalyse. 

Mais devant un cas comme celui-ci, qui unit la clarté à la ri- 
chesse du matériel analysé, et chez lequel V analyse a apporté 
une guérîson immédiate après trente ans de traitement inef- 
ficace, 3^ compris l'hypnotisme, il semble que le doute ne soit 
plus de mise. 

Le lecteur en outre ne sera pas long à apercevoir dans cette 
histoire en apparence assez banale un véritable drame ; celui 
d'une âme d'élite douée d'une énergie rare et de qualitég de 
cœur et d'imagination exceptionnelles, forces et qualités 
qu'elle a gaspillées dans des efforts inutilisables pour la vie 
réelle, obéissant à la tyrannie de complexes (i) inconscients ; 
mais qui, judicieusement dirigées et canalisées, auraient 
fourni l'étoffe d'une vie heureuse et bienfaisante, vie qu'elle 
réalise enfin bien tardivement après trente années de lutte in- 
fructueuse . 

Nous prions le lecteur d'excuser la crudité de certains faits 
relatés, mais la pruderie nous paraît déplacée, quand il s T agit 
de la santé et du bonheur de nos enfants. 



(ï) Nous appelons « complexe * un ensemble de re présentation t d'idées, 
de sentiments, de souvenirs et de faits groupés autour d'un même centre 
psydiiqne. 



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W^B^M^ 



LE CAS DE JEANKETTE 



213 



CHAPITRE PREMIER 



Court résumé de la vie de la malade jusqu'au 

\ 

début de l'analyse. Chronologie* des symptômes 



Jeannette, 34 ans, se présente chez moi en boitant bas, la 
jambe gauche étant sensiblement plus courte ; elle a les traits 
tirés, le regard vague, un mouvement nerveux de la tête et un 
air général de douceur, d'incertitude et de timidité craintive : 
quelque chose d'infantile bien au-dessous de son âge. 

Elle dit qu'elle a peur de tout : un bruit, une parole, la vue 
d'un objet, les passants, les hommes surtout, et les voitures 
dans la rue, tout peut devenir soudainement cause de sur- 
sauts d'épouvante, de cris et d 'affolement. Elle ne dort presque 
pas ; elle 'mange très mal, ayant dés dégoûts, des nausées et 
des vomissements fréquents, Et le symptôme le plus grave 
est ce qu'elle nomme « la crise » , 

Cette crise commence par un brusque et violent mal de tête ; 
elle ne tient plus debout, elle est obligée de s'allonger ; sa 
lianche droite se crispe dans de douloureuses contractures ; elle 
a chaud ; elle étouffe ; et souvent elle finit par perdre connais- 
sance. Elle ne revient à elle que péniblement et s'endort alors 
d'épuisement pour se réveiller dans un état lamentable de dé- 
pression et d'ébranlement général, 

Je commencerai par un résumé de Fhistoire chronologique 
de sa maladie depuis sa naissance, comme je l'ai apprise au 
cours de Panasse et vérifiée d'après les renseignements de la 
mère . 

Un deuil avait fortement ébranlé cette dernière quand elle 



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214 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



attendait Jeannette ; l'enfant est née à 7 mois par l'applica- 
tion des fers (i)< 

À 9 mois. Jeannette a la cuisse droite brûlée par une bouil- 
lotte trop chaude, ce qui détermine une brûlure du second de- 
gré. Fait important à noter : cette brûlure occasionna déjà des 
contractures douloureuses dans là jambe droite, 

I/enfaut.n*était pas encore remise de cet accident, qu'elle 
se brûle de nouveau le pied à un feu de cheminée, 

L'enfant ne se met à marcher qu'à iS mois, donc bien en 
retard y et dès le début elle a une démarche défectueuse ; elle 
ne touche le sol, que par la pointe du pied droit qu'elle traîne 
derrière elle. Bientôt on constate une déformation progressive 
de ce pied, et le docteur consulté parle alors de paralysie in- 
fantile et ordonne des massages et des bains de mer. 

A 3 ans un autre médecin fait appliquer au pied malade un 
appareil de soutien. Cet appareil est lourd ; le membre mai- 
grit et s'atrophie de plus en plus. 

Devant l'inefficacité et la nocivité de cette tentative ortho- 
pédique, le docteur propose la ténotomie du tendon d'Achille ; 
l'opération fut pratiquée à l'âge de 5 ans et l'enfant subit ainsi 
une première narcose. Sa mère nous décrivit l'agitation ex- 
traordinaire que la petite malade présenta au réveil. p 

C'est à partir de cette époque que Jeannette devient de plus 
en plus nerveuse, quoique l'opération ait été efficace. Il ne lui 
reste plus en effet qu'un petit défaut dans sa démarche. 

Ses parents se décident à un changement de domicile et se 
fixent près de la mer ; l'enfant peut faire ainsi de longs et fré- 
quents séjours à la plage. 

Jeannette a 7 ans quand survient un incident important sur 
lequel nous reviendrons : l'enfant est prise aux bains de mer, 
tout d'un coup, d'une forte fièvre accompagnée de délire; sans 
que le médecin appelé puisse en découvrir la cause. 

Désormais cela va moins bien. Peu à peu un défaut à la han- 
che commence à se manifester : elle ne boîte plus du pied, mais 
en marchant elle « chasse ses jupes de la hanche » ; te bassin 
s'infléchit en arrière de ce côté-là. Un nouveau docteur parle de 
coxalgie ; on essa3^e un traitement par l'extension et des mas- 



sages. 



{1) Voir l'article de V Internat* Zcitschrift jih PsychoanaJyse* 



-^— 



Ui CAS DE JEANNKÏTE ' 21$ 



A dix ans, comme Jeannette était toujours peu bien, on 
l'emmène à Berck pour consulter le docteur Calot/ Ce deftiier 
déconseille une nouvelle opération, mais il garde Terifant dans 
son service chez les religieuses de l'endroit, au bord de la mer, 
pendant environ deux ans/ ' ';■ 

Sa santé se raffermit durant cette période, Sa démarche de- 
vient normale , ses règles apparaissent sans incident ; elle finit 
par se porter tout â fait bien . * 

Ses parents se sont fixés dans l'intervalle à Paris, et c'est là 
que Jeannette lés rejoint vers l'âge: de douze ans, 

Malheureusement la guéi'ison ft'est pas solide et durable. Au 
bout d'une année, Jeannette .recommence à boiter et la jambe 
remaigrit. Un massage pendant "six mois reste inefficace, 

Sa mère la conduit régulièrement aux consultations que 
donne le docteur Calot dans sa clinique à Paris, et Jeainiette a 
dix-sept ans quand le docteur Calot se décide brusquement à 
pratiquer une deuxième téuotomie. 

La narcose est très difficile, et au réveil, après l'opération, 
la jeune fille demande à rentrer à la maison immédiatement ; 
et elle y met une telle in sis tance } elle est si agitée, qu'on est 
obligé de céder. Elle reste neuf mois dans le plâtre, pouvant à 
peine marcher. 

Cette seconde intervention marque le début d'une très mau- 
vaise période. A partir de la narcose se produisent des crises 
d'étouffement et, fait à retenir, quand on enlève le plâtre au 
bout des neuf mois, l'assistant dû D r Calot déclare l'opération 
« ratée >>, et les contractures de la hanche réapparaissent. Kl le 
est si agitée qu'on la tient au lit pendant deux- mois en la bour- 
rant de bromure. De plus, elle est atteinte d'une mauvaise rou- 
geole à dix-huit ans. 

C'est à cette époque aussi qu'elle subit un gros choc moral 
par le fait du mariage de sa sœur. Jeannette avait voué dès 
toujours à cette unique sœur, son aînée de quelques années, un 
dévouement passionné* 

Pour distraire Jeannette de son chagrin > on lui fait faire 
un voyage chez des amis dans le Midi, Mais elle est si agitée 
que le médecin de là-bas prévient les parents qu'il faudrait la 
soigner pour l'hystérie ; il conseille un traitement par 
l'hypnose. 



^^^*^^vnn^^^^^**p^^moapn^w^B^^*wnw^^ff^^fWmfi*^**p^nvnP^ u 4* 



2ï6 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



De retour à Paris, elle 1 subit un traitement de ce genre; 
mais échec complet ; le médecin hypnotiseur n'arrive pas â 
Tendormir, tant elle est en violente défense. 

La famille déménage peu de temps après à Bruxelles et un 
nouveau médecin déclare qu'elle ne se remettra pas, que le bas* 
sin et la colonne vertébrale sont irrémédiablement déformés ; 
il ordonne un corset orthopédique. La nervosité excessive est 
combattue par le lit et des douches froides. Finalement^ en 
désespoir de cause, on l'envoie à la campagne, car elle est de 
plus en plus fatiguée ; ses règles ont disparu et elle a une gros- 
seur au front, 

À îa campagne, elle va mieux. Peu à peu une amélioration 
se dessine, qui se maintient -"pendant une période de cinq ans 
(à X..„, où ses parents se sont établis). 

Il faut souligner que durant cette bonne période, elle élève 
deux petits neveux que sa scèur lui a complètement confiés. 
Nous comprendrons plus tard que c'était sans doute à cause 
de cette tâche à laquelle elle s'était vouée avec passion, que le 
mieux s'était maintenu. 

En effet, au départ des enfants correspond une reprise du 
mal. De nouveau une grande nervosité se déclare et la dévia- 
tion de la hanche s'accentue : craquements, déboîtement* 

Nous sommes maintenant au commencement d'une période 
de deux ans qui ne devait être qu'une longue torture supportée 
avec un courage moral étonnant : on aurait dit que sur son lit 
de souffrance elle était heureuse ! 

Et l'analyse révélera qu'en effet, cette impression ne trom- 
pait pas. 

Ses médecins, au nombre de cinq, tentent alternativement 
une série d'interventions, en commençant par l'opéra tion de 
Thallux valgus et en continuant par l'application successive de 
plâtres toujours plus forts et plus volumineux parce que ne te- 
nant jamais. 

La malade subit, pour permettre ces interventions répétées, 
cinq narcoses effrayantes, suivies toujours de crises de suffoca- 
tions et de perte de connaissance. Elle passe 18 mois au Ht, 
dont une grande partie sur une planche avec un poids de 7 à 8 
kilogs aux pieds. 

Devant V insuccès relatif de ces interventions, les cou trac- 



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n<^^p 



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LE CAS DE JEANNETTE 



217 



tures reprenant de plus belle, un nouveau chirurgien appelé en 
consultation prononce le mot d'hystérie et préconise un traite-' 
ment par V hypnotisme, 

La malade est alors remise entre les mains d'un médecin 
neurologue, le D r Z., + > et la période des soins psychothérapi- 
ques s'ouvre enfin. 

Après quelques séances particulièrement laborieuses auprès 
du lit de la malade, le D r Z.„ obtient qu'elle se relève pour 
venir chez lui en vue d'un traitement par l'hypnose. 

Cette fois le sommeil hypnotique est obtenu grâce à une pa- 
tiente préparation afin de. gagner la confiance de la malade, et 
le résultat ne se fait pas attendre : la hanche et la jambe s'amé- 
liorent et se détendent et l'état général y gagne beaucoup. Le 
D r Z,n a pourtant beaucoup de mal pour vaincre l'opposition 
de la malade au projet d'un éloignement du milieu familial. 

Finalement, Jeannette i faisant preuve d'une grande énergie 
et d'une grande bonne volonté, part à l'étranger. Elle est enga- 
gée dans, une famille italienne pour remplir une mission péda- 
gogique auprès d'un enfant difficile . Elle remplit sa tâche pen- 
dant une année à rentière satisfaction des intéressés/ 

Il serait trop long de raconter ici ses luttes avec la petite 
révoltée qu'on lui avait confiée et dont elle sut gagner l'affec- 
tion ardente et obtenir l'obéissance par sa compréhension et 
soii amour dé- l'enfance. 

Oui* elle fournit un effort de volonté immense pour accom- 
plir consciencieusement son devoir ; mais au prix de quelles 
angoisses secrètes, de quelles luttes cachées ! 

C'est dans le secret de sa chambre qu'elle subit ses crises, 
ses hallucinations ; ses corps-â-corps avec le démon intérieur 
quelle ne sait ni saisir, ni dominer. L'analyse révélera peu à 
peu toutes les constructions de son imagination malade et toute 
puissante. 

Au bout d'une année elle est ainsi à bout de force et revient 
à la maison, en passant d'abord quelques semaines chez des 
anlis dans le Midi, 

Lçs symptômes qu'elle présente au retour sont ceux dont 
elle se plaint en arrivant chez moi. 



■■"■.*—■ ■ • " F . . „. ■■ J H ■ . . 

2l8- REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



CHAPITRE II 



Les quatre séances d'ouverture 
de la psychanalyse (l * 



La malade commence sa première séance d'analyse par une 
grande crise, 

À mon invitation elle s'étend sur le divan, mais immédiate- 
ment elle s'agite» soupire, roule la tête sur le coussin ; elle de- 
vient .rouge et s'écrie : « J J ai chaud, j'étouffe » ! Son regard 
est égaré, elle ne voit plus, elle a mal à la tête et mal au cœur. 

Soudain elle est prise d'une crise convulsive, se contracte et 
se renverse en arc de cercle, s'appuyant sur la tête (opisthoto- 
nos). Je cherche à la calmer en lui parlant doucement* Après 
quelques minutes elle revient à elle dans un accès explosif de 
larmes et de sanglots ; bref, tout le tableau classique de la crise 
hystérique ! 

Finalement elle se décide à me raconter un rêve, rêve si im- 
pressionnant que, ajoute-t-elle, de peur de le refaire , elle ne 
dort plus* 

(i) Au cours de cet expose psychanalytique j'éviterai autant que possible 
les tenues teeh niques et les considérations théoriques. Je voudrais au con- 
traire illustrer la théorie d'un exemple frappant pris sur le vif et auquel je 
laisserai toute l'éloquence convaincante de la vie, en n'encombrant mon ré- 
cit que d'un minimum d'explications générales. Puissé~je en rendre ainsi la 
lecture facile à tous les non-initiés qui désireraient se faire une idée et de 
l'utilité et du but de l'analyse freudienne. 

Selon la règle de la méthode, le malade doit s'allonger sur un divan, au- 
tant que possible dans une attitude de détente physique et morale. I) s 'en- 
gage à dire tout ce qui lui passe par la tête sans y réfléchir, sans faire un 
choix, sans porter aucun jugement sur l'utilité, l'intérêt ou la convenance du 
thème ou des expressions dont îl sera appelé à se servir. 

L'analj^ste est assis derrière le malade pour ne pas le gêner et pour rester 
vis-à-vis du malade, autant que possible, une autorité impersonnelle. 



■ 



LE CAS DE JEANNETTE "' 21Ç 



« Un grand train, tout orné de fleurs- blanches, stationne 
dans la garé; Le départ est fixé â minuit.. Le train est rempli 
de vieilles femmes et d'enfants. Je ine trouve dans le train, et 
mes parents sont sur le.^quar, A travers la portière, je leur 
passe un enfant, une petite fille. On dit autour d'elle : « Elle 
vous ressemble ! » et je réponds : a -Oui, c'est pour me rempla- 
cer », Pendant qu'un 'chant -de Noël -est ''entonné, -le train 
s'ébranle et monte. .. monte ! Puis, tout -à coup, je retombe 
dans un grand trou, je suis couverte de cadavres, c'est la 
tombe .'— j'étouffe... et je me réveille. » 

Elle raconte de suite un second rêve : « Je mets une petite 
clef sur la table de nuit pour M 11 * M._ Je suis au lit ; les cn> 
quemorts viennent m 'envelopper dans un drap mortuaire et me 
mettent dans un cercueil en verre. Je me sens trop serrée. On 
monte lé cercueil le long d'un grand escalier — et du sommet 
on le descend dans Veau. Je veux dormir, quand j'aurai assez 
dormi, M"* M.-, me cherchera. L'eau entre dans le cercueil 
et j'étouffe. Je me réveille angoissée, » 

Voici toutes les pensées que lui suggèrent ces rêves, pen- 
sées qu'on appelle, en psychanalyse, associations libres. 

Associations sur le rêve : elle se plaint que toujours elle 
voit la mort au pied de son lit, elle en a assez.,, elle voudrait 
être dans une petite chambre toute seule,.. 

Ici, seconde crise, semblable à la première, à la suite de la- 
quelle elle dort longtemps épuisée et part enepre chancelante, 

Au début de la seconde séance elle veut recommencer ses 
crises. Mais je le lui défends en la .grondant énergiquement. Je T 
lui explique l'inutilité d£ la crise, la perte de temps, puis- 
qu'elle vient ici -pour se guérir ! D'ailleurs elle sait très bien 
qu'elle « s'offre » ces crises seulement en présence de certaines 
personnes ; les médecins, M lle M;.,, 'etc. y ou quand elle est 
seule, jamais par exemple devant ses parents ou devant les 
personnes qui doivent ignorer son état. 

Après ce préambule, cette <c tentative de résistance ,», elle 
commence enfin à parler du départ prochain de M lle M..*, M 11 * 
■M.,, est sa grande et unique amie, Jeannette lui a voué une af- 
fection quelque peu exaltée, depuis que cette demoiselle, plus 
âgée qu'elle, l'a soignée avec dévouement lors de sa longue 
station au lit et dans le plâtre, M n ° M... est elle-même une per- 






220 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE . 

sonne très nerveuse et je demande à la malade de renoncer pour 
le moment à ses épancliements vis-à-vis de cette confidente 
élue. 

Sur ces explications, Jeannette se r trouve mal et est prise de 
vomissements. 

A la troisième séance, je là tiens dans un fauteuil } pour lui 
rendre plus difficile la fuite dans la crise. Elle pleure sans dis- 
continuer. Elle a lu un article de dictionnaire sur Phystérie, et 
elle ne peut pas se consoler de ce qu'elle a appris. Elle avoue 
son désespoir d'être une « hystérique » : « Personne ne peut 
donc avoir confiance en moi ! » Elle a écrit à M 11 * M.., qu'elle 
ne recherchera plus son intimité avant d J être guérie. Jamais 
sa mère ne doit connaître la nature de sa maladie. Elle parle 
avec volubilité, tout en pleurant, me laissant dans Tim possi- 
bilité de placer un mot : une autre manière de se dérober ! 

Elle commence enfin à raconter l'histoire de sa maladie, sa 
naissance au forceps 'et les accidents de sa petite enfance. 

Et finalement, elle donne Comme premier exemple de ses 
a peurs » : sa peur des bruits dans la chambre des parents, dé- 
tail significatif sur lequel j'attire l'attention du lecteur. Sa 
chambre se trouve actuellement à. côté de la leur ; elle écoute 
les moindres bruits avec des battements de cœur et des sensa- 
tions d'étouffement, et est souvent prise de crises à ces mo- 
ments-là. 

Elle se rappelle aussi sa peur folle de Vhypnose à Paris, et 
enfin sa peur devant la robe de mariée de sa sœur, qu'elle a 
trouvée le soir du mariage de celle-ci sur son propre lit. Sa 
sœur et elle partageaient une même chambre et couchaient 
dans des lits jumeaux* 

Elle était persuadée que sa sœur serait malheureuse par le 
mariage ; de là surtout son grand chagrin. 

La quatrième séance est de nouveau très agitée. Elle a eu 
peur des voitures au point d'être obligée de se réfugier dans 
un magasin. Elle recommence une crise ; je l'arrête en la 
mettant dans le fauteuil. Elle s'écrie : u II y a des choses qu'on 
ne peut pas dire. » Elle se rejette sur le divan et tombe dans 
sa crise ; elle tient les mains crispes en Voir et se plaint d'avoir 
mal à la tempe droite. 

Pendant cette crise néanmoins, elle arrive à donner quel- 




i*B«M» 



LE CAS DE JEAKNKTTE 



?2I 



ques réponses à mes questions, « Pourquoi avez* vous peur des 
voitures ? Pourquoi avez-vous mal à la tempe ? Quelles sont 
les choses qu'on ne peut pas dire ? » Et elle avoue une tentative 
de suicide à dix-huit ans. Elle s'est laissée tomber du trottoir 
au moment où une auto arrivait et a été frappée à la tempe.. De 
là, pense-t-elle, sa peur des voitures, Mais j'ai l'impression, et 
je lui en fais part, que ce n ? est pas là le vrai aveu, « la chose 
qu'on ne peut pas^ dire >k Et nous verrons dans la suite com- 
bien cette supposition était justifiée. 

Tout à coup elle commence â se frapper la tête avec les 
poings ; je me fâche ; elle se ressaisit assez vite, s'assied et 
parle. Et le fait qu'elle commence à ce moment, sans motif ap- 
parent, à parler de son père, d'un épisode avec un homme ivre 
et de sa narcose, nous oriente, sans que la malade s'en doute, 
dans la direction de l'aveu véritable. -. 

Elle raconte donc sapeur du père — sa crainte qu'il meure 
à Poccasîon d'une maladie — sa peur .des hommes ivres, une 
sccne de son enfance à ce propos (un homme ivre était entré 
dans l'appartement et elle s'était évanouie) et finalement elle 
parle de sa frayeur de la narcose et de sa réaction de défense 
contre elle. 

Nous verrons par la suite que dans ces quatre premières 
séances, elle avait déjà touché et pour ainsi dire exprimé tous 
ses complexes, soit par le jeu des symptômes, soit par les 
rêves , soit par les souvenirs effleurés. Ces quatre séances d'ou- 
verture ressemblent vraiment à une première ébauche toute 
sommaire, du roman intime que son inconscient la forçait de 
vivre à son insu, et que l'analyse va tirer au clair peu à peu. 



- 






222 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



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CHAPITRE III 



Complexe de Tenfant 



Bile arrive à la cinquième séance en déclarant qu'elle sera 
« très sage » et demande la permission de s'étendre. Elle a 
mieux dormi, et s'est résolue à dire beaucoup <îe choses. Voici 
en résumé le riclie matériel qu'elle apporte ce jour-là et les 
suivants : 

1/ histoire de ses rapports sentirnentanx et affectifs, faits 
d'attrait et de crainte à la fois, avec M lle M... Dans sa fautai* 
sie, Jeannette voyait en M 11 * M-,, une seconde mère ; la « pe- 
tite Jacqueline », nom que Jeannette s'était donné en cette oc- 
currence, était née le jour où elle avait fait connaissance avec 
M Uc M. v (Symbole de seconde naissance, recherche d'une se- 
conde mère) (i). Jeannette ne tarda pas à ressentir pour elle 
une vive affection, "Elle était alors sur le point de se confier 
tout à fait à elle, lorsque certaines phrases dans la bouche de 
celle-ci la jetèrent dans le trouble et dans Tangoisse : << Faites 
attention de ne pas tomber amoureuse de moi jk Jeannette, très 
intriguée, ne comprend pas ; elle voudrait comprendre, « tout 
savoir jk M tlc M.., explique : « Il arrive qu'une jeune fille est 
attirée vers une personne de sou propre sexe comme vers lin 
mari, » Horreur, angoisse redoublée. Depuis lors la petite 
ce Ja^peline » n'est jamais tranquille auprès de M llc M,.., et 
prend fréquemment des crises. Une fois en sortant de chez 
M"° M.., elle a une forte perte rouge ; et pourtant elle venait 

/ï) Nous comprendrons plus tard pourquoi elle cherchait une seconde 
mère, 



«*■: 



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LE CAS DE JEA.\NliTTH 



223 



d'être indisposée. Depuis elle n'est plus réglée normalement ; 
iï y à deux ans de cela. 

Quand elle a eu ses époques, > la première fois, à douze ans, 
elle n'a pas été effrayée : certaines observations l'y avaient 
préparée ; mais pourtant elle avait l'impression que cela non 
plus ne se passait pas chez elle comme chez les autres, 

Elle a vu sa soeur de près pendant sa première grossesse, et 
elle en a éprouvé un fort dégoût : <( Je n'aurais pas pu la tou- 
cher quand elle était prise de malaises. » Pourtant depuis tou- 
jours le désir d'être mère elle-même l'avait poursuivie, han- 
tée : : a Il me semble que je serais tout à fait bien portante et 
heureuse si j'avais pu rester toujours un petite enfant auprès de 
mes parents j ou si j J avais pu être mère moi-même, mais sans 
mari ! » Les poupées ne la satisfaisaient pas pleinement ; elle 
voulait « un bébé vivant , mais sans mari' ! >f Elle savait qu'il y 
a des bébés sans papas ; n'avait-elle pas fait la connaissance 
d'un bébé et de sa maman à la plage, quand elle -était elle-même 
petite ; ce bébé est mort, et quand auprès :du petit cercueil elle 
a demandé : « Ou est son papa » ? On lui a répondu' ; <* Il.n J a 
pas de papa ! » Trait de lumière dans sa petite tête : « On 
peut donc avoir des bébés sans papa » ! Et encore récemment, 
daiis une crèche, elle a entendu dire : « Tous ces enfants n'ont 
pas de pères ». Et sur sa question : « Ou sont les' pères » ■ ?, la 
sœur a répondu : « Les mères n'étaient pas mariées ». 

À sept ans, à l'école chez les religieuses, elle est conduite â 
Péglise devant la statue de la Sainte Vierge et de l'Enfant : 
« J'aimerais savoir où est le papa ». Et la religieuse, scanda- 
lisée, de répondre :' « .Oh mon enfant, c'est très' mal, ce que 
vous dites J à ; il ne faut jamais demander cela ; c'est une ma- 
man comme la vôtre ; elle a eu son petit enfant- comme votre 
maman a en la petite Jeannette : vous comprendrez cela 
quand vous serez maman' vous-même. " » Et -l'enfant dans son 
for intérieur fait la. réflexion : a Bon, il y a donc des mamans 
qui ont des bébés sans papa et qui sont des Saintes ! » 

A dix ans, à T instruction religieuse, elle Veut tout compren- 
dre, tout savoir, au point que le curé en est embarrassé et que 
la religieuse lui défend les questions. Mais quand on parle de 
la Vierge, c'est plus fort quelle : «■ Comnient a- 1- elle fait pour 
avoir son enfant )> ? Tout le monde ' rit, J et le curé répond : 



■" ■■ ■'" » ■■ 



224 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



« CVs* wn mystère. » Elle insiste auprès d'une de ses petites 
camarades et reçoit la réponse : « Par V opération du Saint- 
Esprit », Elle s'adresse maintenant à une grande : « Qu'est-ce 
que le Saint-Esprit » ? C'est << rien du tout ». Elle demeure, 
devant tant d'énigmes, fort perplexe ! 

Mais voici, un souvenir angoissant lui est venu, qu'elle né 
trouve pas le courage de me communiquer, Elle recommence 
s^s contorsions, et va glisser dans une crise ; mais cette fois je 
la retiens en la rassurant, en l'encoura géant à continuer tran- 
quillement son récit ; et elle obéît. Elle a entendu un jour à 
Paris, au cours d'une visite, la phrase suivante : « Je vais 
renvoyer ma bonne ; elle n'est pas mariée, et elle attend un 
bébé ; c'est une hystérique ! » 

Une « hystérique » ) le même mot que le médecin du Midi 
lui avait appliqué à elle dans une lettre à ses parents qu'elle 
avait lue. 

Un éclaircissement cherché dans le dictionnaire médical La- 
rousse sur ce terme ne fait qu'augmenter la confusion. La 
phrase de la dame reste gravée en elle, et voici la conclusion 
qu'elle en tire : « Ça y est, je suis une hystérique ; un jour je 
vais avoir un bêbê sans papa », Et elle a compris que c'est une 
honte ! 

Le souvenir d'une remarque de son grand-père, entendue 
peu après dans son enfance, surgit : « Faites attention quand 
un jeune homme s'approche de vous. ». 

Oh ! elle a toujours eu la crainte de tout homme, de toute 
approche d'un homme : « J'en ai horreur ! » 

C'est la raison pourquoi elle ne voulait pas se laisser endor- 
mir par le médecin lnqriiotiseur de Paris : « J'aurais mieux 
aimé mourir. » C'est précisément à l'époque où on l'avait con- 
duite chez l'hynotiseur que s'est placée la tentative de suicide. 
Jeannette a pensé : « Il aurait vu quelque chose d'insolite : que 
je suis autrement conformée qu'une autre. Mon mari aussi, il 
découvrirait quelque chose, » Aussi ne peut -elle pas se décider 
au mariage malgré son désir de l'enfant. Plusieurs projets 
matrimoniaux tombent à l'eau à cause de ses refus catégorie 
ques , 

Quand elle était clouée sur son lit et emprisonnée dans son 
plâtre lors des interventions à X.-, elle se sentait en effet — 



r. I 



LE CAS DE JEANNETTE 225 



comme nous en avions eu l'impression — très heureuse et 
tranquille > parce qu'elle se croyait guérie de l'hystérie et à 
l'abri de l'inconnu effrayant et mystérieux ; mais quand elle a 
entendu prononcer de nouveau par le chirurgien en consul- 
tation le mot rédouté , elle a poussé un cri d' horreur, 
' La peur l'a ressaisie, et les remarques de M lle M.. M qu'elle 
raprochait de certaines autres faites par le docteur neurologue 
en qui elle avait pris confiance et dont elle avait accepté 
l'hypnose, paraissaient venir confirmer ses craintes vagues ; 
n'avait-il pas dit : « Vous n'êtes pas comme une autre » et 
« Nous allons dévoiler un mystère ». « Mystère », le mot du 
curé. - - 

Et voici quelques-unes de ses réflexions : « V a-t-il plu- 
sieurs façons d'aimer ? » — « Ài-je manqué de respect à 
M 110 M,.. ? » « Ne suis-je pas une jeune fille convenable ? h — 



« À quoi pourrais- je exposer M 110 M... ? » — M lie M.., dans sa 
bonté, ne veut pas m 'abandonner ; mais que craint-elle ? » 

, Ces angoisses venaient en aide au neurologue sans qu'il s'en 
doutât, car elle n'osait pas lui en faire part, tout en pensant 
au -dedans d'elle-même : « Peut-être sait- il tout sans que j'aie 
besoin de rien dire ? » Il voulait la guérir de l'hystérie, c'est 
pourquoi elle lui obéissait. 

Peu à peu il était arrivé à lui faire comprendre qu'elle res- 
tait étendue sur son lit dans Tintent ion de ne plus se relever, 
pour se dérober à la vie active et à ses dangers, pour rester une 
petite enfant auprès de ses parents et se laisser dorloter par 
eux. C'est alors, comme nous l'avons vu, sous l'influence de 
ce traitement ps3' F chothérapique > que s&s contractions cessè- 
rent, qu'elle put se lever de son lit qu'elle n'avait plus quitté 
depuis dix-huit mois et qu'elle comptait ne plus jamais quitter, 
ayant pris la parole d'un des médecins â la lettre : « Elle ne 
s'en relèvera plus », 

Au retour de l'étranger, elle fit un séjour chez des amis dans 
le Midi et passa plusieurs semaines en compagnie d'une jeune 
femme enceinte, 

La jeune femme était ennuyée de son état. Comme Jeannette 
aurait voulu être à sa place ! Comme son désir d'un enfant 
grandissait ! Comme elle aime les enfants, tous les enfants j 
et les enfants le lui rendent bien ! Auprès d'eux elle ne se sent 

REVUE FRANÇAISE M PSYCHANALYSE n 



226 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



jamais timide et inférieure comme auprès des grandes person- 
nes. Elle ne se sent à son aise qu'avec les vieillards et les 
enfants (i). 

Elle s'est mise à faire le trousseau de ce bébé attendu avec 
une telle ardeur qu'il fut décidé qu'elle en serait la marraine* 

Jeannette confiait un jour son dcsir passionné d'un bébé à la 
vieille servante de sts ainis et le mot enjoué de la vieille : <( A h, 
mademoiselle, pour avoir un bébé il faut être amoureuse ! » Ta 
frappée comme un choc : n'est-ce -pas le mot de M llG M,*, ; « Ne 
tombez pas amoureuse de moi* » ? Quel insondable mystère ! 
Elle n'y comprend plus rien. ♦ 

Une autre fois la vieille bonne- se moqua de cette jeune 
femme honteuse de son état, de ses malaises y de sa grosseur : 
« Tout de même, ce n'est pourtant pas comme la Marie (une 
bonne du voisinage), qui a eu son bébé tout de suite après le 
mariage ; on n'avait rien vu avant. » Jeannette se dît alors : 
a C'était donc que, quand on est jeune fille, cela ne se voit 
pas ? » 

La peur, inspirée par les remarques de M Ue M... reprit de 
plus belle, et c'est à ce moment qu'elle inaugura certaines 
variations dans sts crises et dans ses symptômes, variations 
qui persistaient encore au début de l'analyse r l&s maux de 
cœur, les bouffées de chaleur, les dégoûts subits de manger, 
.les vomissements, les irrégularités dans ses époques. 

De retour à la maison, cette angoisse va en augmentant jus- 
qu'au commencement de l'analyse.. Elle avait conçu et pré- 
paré tout un plan pour se faire conduire à V asile des aliénés et 
demander' V internement dans l'idée fixe de se rendre ainsi 
inoffensive aux autres. 

D'où lui était donc venu ce désir si extravagant et lugubre ? 
On peut le comprendre si on réalise l'état affreux dans lequel 
elle avait sombré. Elle en était arrivée en effet à la conviction 
angoissante que « n J étant pas faite comme une autre » (pensée 
sous laquelle se cachait confusément l'idée de la « fille-mère ») 
elle serait un jour un sujet de honte pour tous ceux qu'elle ai- 
mait ; qu'elle courait pour elle et les autres un grave danger 
si elle ne se mettait pas en lieu sûr et caché ! C'est ainsi du 

(i) Voir le premier rêve qu'elle a apporté à l'analyse, où elle se trouve 
dans un train en compagnie de vieillards et d*enfants. 



I II' Il II 



LE CAS BE JEANNETTE 227 



moins qu'elle rationalisait ce désir conscient, ne se doutant 
pas qu'elle faisait ainsi le jeu d'un désir inconscient de tout 
autre nature ! 

Voici deux rêves qui illustrent les complexes en jeu : 

Premier rêve. — Elle est dans un lit à « Fémina » (clinique 
d 'accouchement) ; il fait jour,, mais elle a les yeux fermés, ne 
veut rien voir. On l'opère, elle, ne sait pas ou, elle doit accou- 
cher, elle sent tout son corps se vider-, disparaître, il ne reste 
plus que la tête. Kt puis elle voit son bébé sur la table dans un 
berceau tout orné de fleurs, comme le bébé qu'elle a vu mort. 
Quelqu'un dit : « Votre bébé ne vivra pas », 

Rêve bizarre, si Ton considère sa terreur consciente d'être 
enceinte, de mettre un enfant au monde ! Rêve significatif, si 
nous ne perdons pas de vue ce principe > que presque tous les 
rêves réalisent un désir inconscient ! 

Dès lors, souvent la crise s'annonce ainsi : elle ne sent plus 
que sa tête ! :-*</■- 

Deuxième rêve. — Elle est seule dans une tonte petite cham- 
bre ; elle n'a plus de parents, niais une grande et belle pou- 
pée qu'elle soigne et qu'elle sait être son bébé ! La poupée 
peut parler, mais ne peut dire qu'un seul mot : « Maman n ; — 
elle ne peut pas dire : « Papa >k 

Nous retrouvons ainsi sa fantaisie infantile de V enfant sans 
père. 

Arrivés à cette phase de l'analyse, à la faveur d'un matériel 
aussi abondant, je peux très prudemment lui révéler quelques- 
uns des mécanismes psychiques qui sont à la base de sa né- 
vrose. Je commence, .entre, autres, à lui expliquer le rôle ma- 
jeur joué par l'inconscient dans le déterminisme de ses réac- 
tions et de ses symptômes les plus importants. J'insiste en 
particulier sur la présence et l'action évidentes en elle d'un vif 
désir d'avoir un enfant, désir qui semble, comme nous l'avons 
vu, en flagrante contradiction avec la crainte et l'angoisse 
consciente que, par exemple, la seule idée de la maternité ou 
du mariage avec un homme lui inspire. C'est là l'exemple 
typique d'un conflit dangereux qu'on retrouve très fréquem- 
ment chez les jeunes filles et qui peut conduire à un état mor- 
bide grave, .■ 

Ce désir inconscient était donc chez Jeannette dissimulé 



228 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sous le voile d'une grande angoisse et d'une crainte vague, 
qu'elle formulait à peu près ainsi : a Je ne suis pas comme 
une autre ; ma conformation n'est pas normale ! je suis hysté- 
rique : ma maladie a pour siège la matrice (renseignement 
puisé dans Larousse) ; il doit s'y passer quelque chose dé mys- 
térieux et de honteux ; il est honteux d'avoir un enfant sans 
mari ; cela arrive aux hystériques ; mon mari verrait que je ne 
suis pas comme une antre ; il vaudrait mieux qu'il se rensei- 
gnât auprès du neurologue {ce projet elle l'avait conçu lors 
d'une dernière proposition de mariage, qu'elle avait ensuite 
refusée au dernier moment). M lle M,.., a aussi dû se rendre 
compte de ce que j'ai, elle m'a vue pendant les narcoses ; je 
l'ai embrassée, j'aime l'embrasser, je n'embrasse peut-être 
pas comme une autre ; c'est en s 'embrassant que les couples 
ont les enfants ? Mystère ! Angoisses ! Affolement par mo- 
ments — et quelle peur ! 

Les maux de cœur pendant ses crises, les bouffées de cha- 
leur j les dégoûts subits de manger, les vomissements, les épo- 
ques irrégulières, n'étaient-ce pas autant de symptômes typi- 
ques de la grossesse ? 

Elle copiait ainsi et créait pour ainsi dire, et sans s'en dou- 
ter, Tétat de grossesse sur l'exemple des observations enregis- 
trées jadis auprès de sa sœur, et dernièrement auprès de la 
jeune amie, réalisant ainsi son désir d'un enfant à elle, et ex- 
primant ainsi simultanément et son désir inconscient et sa 
crainte plus ou moins consciente de se trouver enceinte (i). 

Quand je lui avais recommandé d'interrompre ses relations 
avec M Ue M... pendant l'analyse, elle avait réagi par une grande 
crise, et par des vomissements, comme si elle avait voulu me 
dire : « Inutile de vouloir me cacher la vérité ; je la sais ; je 
suis enceinte, puisque je désire tant un enfant et que je suis 
une hystérique ! » Et quand je ]ui ai dit, au moment de son 
aveu de sa tentative de suicide : a II v a encore autre chose, ce 
n'est pas de cet aveu-là que vous avez peur », j'avais rai- 
son ! Les choses qu'elle « ne pouvait pas dire », elle les ex- 

(i) Tout comme le rêve, le jeu des symptômes est créé par le névropathe 
dans le but de réaliser sous uue forme déguisée et souvent contradictoire, 
puisque le symptôme ïa plupart du temps n'apporte qu'une souffrance sup- 
plémentaire,' ses désirs refoulés, Phénomène découvert aussi par Freud et 
aujourd'hui bien connu. 



LE CAS DE JEANNETTE 



229 



primait à sa façon en se rejetant sur le canapé et en retombant 
dans sa crise. 

C'est là un bel exemple de ce langage « chiffré n dont usent 
Couramment les névrosés, spécialement les hystériques. 

J'épargne au lecteur les explications que je suis obligée de 
donner aux nombreuses questions que la pauvre malade ose 
me poser enfin . 

Ce sont ces mêmes questions qui l'ont tourmentée pendant 
Son enfance, qui étaient toujours restées sans réponses , et 
qu'elle avait refoulées complètement ou résolues à sa manière 
par le seul moyen qu'elle avait à sa disposition : les fantaisies 
et les symptômes névrotiques. 

Par exemple : le mystère des filles-mères ! 

Ces faits mettent bien en évidence le rôle essentiel que joue 
la sexualité refoulée dans l'hvstérie. 

En effet , toute sexualité, de même que toute génit alité; 
avaient été complètement supprimées à la fois de sa vie réelle 
et de s^s fantaisies, rêves, etc. Par exemple : le rêve où elle 
supprime la partie inférieure de son corps et supprime égale- 
ment l'acte de l'accouchement : t< elle sait qu'une opération se 
fait, mais elle ne sait pas où ; tout son corps a disparu, elle ne 
sent plus que la tête... » 

Autre exemple ; la méprise compréhensible de M 1J * M„. ? 
qui avait confondu une certaine exaltation sentimentale et ju- 
vénile de la part de Jeannette avec une perversion connue : 
l'attrait pour les personnes du même sexe. 

Enfin je commence à parler de l'impossibilité de concevoir 
un enfant en dehors du rapport physique avec un homme - — ■ 
encore une des questions brûlantes et refoulées ! Mais ici la 
malade m'arrête ; elle se refuse à m 'écouter plus avant, prend 
elle-même .la parole . fébrilement : elle dit en savoir assez 
maintenant, être rassurée, éprouver un soulagement sans nom; 
elle comprend aussi pourquoi les hystériques sont générale- 
ment méprisées ; elle en formule elle-même la raison : « Parce 
qu'ils jouent la comédie ] » « Tout ^st de ma faute ! » « Mais 
cela va changer ! » Elle se sent heureuse et transformée et se 
croit déjà complètement guérie : « Que c'est bon de n'avoir 
plus peur !» ■ 

Je me sens malheureusement contrainte de mettre un frein 



.-'- 



230 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



à sa joie prématurée : nous n'avons dévoilé que la couche la 
plus superficielle, la plus récente de ses complexes ; je ne 
peux pas encore lui dire ce qu'elle m'a déjà trahi à son insu par 
de nombreuses associations qui, sans liaison apparente, étaient 
venues s'intercaler au milieu de celles qui se rapportaient au 
complexe de l'enfant. 

Rappelons ces associations qu'à dessein je n'avais pas rele- 
vées. 

En effet , il arrive fréquemment qu'au milieu d'un courant 
d'associations liées entre elles et offrant une certaine logique, 
viennent s'en glisser d'autres n'offrant aucun rapport avec les 
précédentes et les suivantes* Nous en avons vu tout à l'heure 
un exemple quand, associant sur l'enfant, elle se mit soudain 
à parler de^ son père. Ces coq-à -l'âne sont significatifs pour 
l'analyste. Sous leur manque apparent de logique rationnelle ; 
ils trahissent au contraire des rapports idéatifs, et surtout af- 
fectifs y inconscients très importants et la présence sous-jacente 
de complexes liés aux complexes déjà mis au jour. Ainsi le 
complexe de V enfant nous conduit directement au complexe 
paternel. 



i;E CAS DE JEANNETTE 



231 



CHAPITRE IV 



Complexe paternel 



Petite enfant déjà elle avait une peur terrible de son père. 
Un jour qu'il l'avait grondée et enfermée dans une chambre, la 
mère l'y trouva évanouie. Elle éprouvait au contraire une 
grande tendresse pour sa mère niais ne pouvait pas se- confier 
a elle, parceque tout était répété au père ! Quand celui-ci par- 
tait en voyage, Jeannette était en joie ; et durant son absence, 
elle l'imitait, en s'identifiant à lui (i). De loin, elle fait tout ce 
qu'elle peut pour lui ; mais elle fuit sa présence. Pourtant si 
une fois par miracle il la prend dans ses bras et l'embrasse, 
elle en est follement heureuse* 

Les rapports entre le père et la sœur de la malade sont tout 
à l'opposé : pleins dé franchise et d'adoration mutuelle, sans 
aucune contrainte. 

Le -père est de toute évidence un grand nerveux, irascible 
et jaloux, violent jusqu'à la brutalité et complètement incom- 
préhensïf de la nature si finement sensible de sa fille cadette. 

Mais à l'époque où Jeannette était dans son plâtre, clouée au 
lit, les choses allèrent beaucoup mieux entre elle et son père. 
Un jour il lui apporta un bouquet de -muguet ! Souvenir uni- 
que, radieux , inoubliable ! Elle aurait voulu rester au lit toute 
sa vie, pour que le père vînt s'asseoir dans le fauteuil auprès 
d'elle, et pour que le miracle du muguet pût se renouveler ! 
. À cinq ans, après son opération du pied bot, en se réveillant 

■ 

(i) Symbole de le garder près d'elle, ou mieux, en elle. 



L^i^^Ml^ 



235 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSÉ 

de la narcose, elle avait appelé son père avec violence. (La mère 
m'a confirmé pins tard cet incident. En effet l'enfant fit une 
telle scène à ce moment qu'on dut aller chercher le père d 'ur- 
gence en ville). À cette époque, elle a co-uchê six à huit semai- 
nes dans la chambre de ses parents. Et elle se rappelle que 
c'est alors qu'elle fut prise de peur et de battements de cœur 
au moindre bruit venant du lit de ses parents. Elle se souvient 
d'une chemise de nuit pêkinêe qu'elle portait à ce moment ;, 
elle aurait voulu s'en procurer une de la même étoffe avant ses 
narcoses àX tt . 

Elle a choisi la même étoffe aujourd'hui encore pour la taie 
de sa couverture de lit. 

Cependant , elle avait le triste talent de 'toujours déplaire au 
père, et de le voir lui préférer sa sœur. Sortent alors une foule 
de souvenirs de cruautés involontaires de la part de ce der- 
nier ; elle les raconte sans hostilité , en pleurant s avec une 
soumission et une résignation humble et douloureuse, comme 
une chose fatale, et qui n'aurait pas été de la faute du père. 

Elle aurait voulu avoir un enfant uniquement pour voir son 
père le prendre dans ses bras et V aimer j comme elle aurait 
voulu être aimée par lui. Dans ce désir. Jeannette s'identifie à 
l'enfant qu'elle aurait voulu avoir. Cet enfant dans sa fantaisie 
est comme une autre elle-même p seulement plus heureuse 
qu'elle ; cette rêverie est une idéalisation imaginaire d'un 
sort qu'elle désire passionnément mais qui lui est refusé. 

A la suite des explications au sujet du complexe de l'en- 
fant, elle s'est sentie joyeuse, a bien dormi, s'est cru guérie. 
Le lendemain, elle arrive à la séance toute contente. Elle se 
met à parler tranquillement de sa situation difficile entre le- 
père nerveux, méfiant, tyra unique, emporté, et la mère ti- 
mide et entièrement soumise à lui. Jeannette ne peut jouir de 
son intimité avec sa mère parce que dès que le père voit les- 
femmes ensemble, il soupçonne un « complot », Elle com- 
prend qu'elle ne sera jamais tranquille et heureuse à la mai- 
son, qu'elle doit en repartir. Et pourtant , malgré tout ce 
qu'elle endure, comme elle s'y sent attachée ! Comme elle a 
plaint sa sœur quand celle-ci a dû quitter la maison pour sui- 
vre son mari* « Heureusement qu'elle le connaissait depuis 
longtemps ; comme cela elle n J avait pus à avoir peur, » « Moi r 



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;> ne voudrais jamais coucher dans un lit à côté d J un 
homme ! » « J J ai souvent peur de mon propre lit : il me sein- , 
ble que les couvertures ne sont pas des couvertures, mais quel- 
que chose en bois ! » a Petite fille, je me déguisais avec les ro- 
bes de ma maman pour lui ressembler. » (Je rapporte ici les as r 
socia tiens dans leur succession originale, pour mieux montrer 
les voies Su les détours par lesquels nous nous acheminons, pas 
à pas, vers la révélation inattendue du grand traumatisme (i), 
révélation qui t devait constituer le point critiqua de l'analyse 
et la condition même de son succès) v 

Au moment où Jeannette parle de son habitude de se dégui- 
ser avec les robes de sa maman, je lui fais remarquer que le 
désir de prendre la place et de jouer le rôle de sa maman pou- 
vait bien en impliquer un autre, celui d'être la femme de sou 
papa. Horreur ! Elle se récrie avec effroi ! Mais je la ras- 
sure par quelques explications sur la mentalité normale de 
F enfant dont tous les instincts affectifs pivotent forcément au- 
tour des parents, puisqu'il vit en contact constant et intime 
avec eux. 

Et même cette voix obscure et encore inconsciente de l'affi- 
nité sexuel le , pourquoi ne parlerait-elle pas déjà dans l'âme 
de la petite fille, comme aussi dans celle du petit garçon ? 
Qui nierait les manifestation de 1* instinct maternel dans les 
jeux de poupée ? Mais pour être mère il faut un père, et 
T imagination de la petite fille, comment ne verrait -elle pas le 
père de son enfant (sa poupée !) sous les traits de. son père à 
elle, Punique homme qu'elle connaisse bien, qu'elle aime, et 
qui est pour elle le centre du monde ? Et si, par un malheureux 
concours de circonstances, le transfert normal futur de ces 
fixations infantiles sur un autre homme que le père, c'est-à- , 
dire un homme qu'il n'est, pas seulement permis mais souhai- 
table d'épouser une fois qu'on l'aime (être fixé = aimer) ne 
réussit pas, si un sujet continue de rattacher d'une façon irra- 
tionnelle et inconsciente le passé infantile au présent et de re- 
produire toujours celui-là dans celui-ci, nous voici alors pla- 

(i) Nous appelons « traumatisme » un choc, une émotion violente, pro- 
duits par un événement extérieur qui a laissé dans l'esprit des traces pro- 
fondes, sorte de blessure ou de cicatrice, pouvant déterminer des répercus- 
sions morbides prolongées, persistant parfois toute la vie. 



. • 






***PW^—^W^^ 



334 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

ces devant le spectacle d'une de ces fixations névrotiques et 
. désastreuses dont celle de la pauvre Jeannette est un bel exem- 
ple. En effet, elle ne peut arriver à se détacher de son rêve 
ancien > à s *ar radier du foj^er paternel pour vivre sa vie à elle 
en pleine réalité ! 

Je ne lui en ai pas encore dit autant à cette séance-là t J*es~ 
sayai seulement, tout doucement" de la rassurer, dé lui faire 
voir certaines choses sous un jour naturel et rassurant, de la 
porter à les admettre avec calme ; mais déjà elle commence 
à se réfugier dans sa crise > Et alors, â-demi consciente, elle 
prononce très nettement cette phrase qui vient confirmer mes 
suppositions : u J J ai toujours dit à wiaman que je voulais seu- 
lement un mari comme papa ! » J'attire immédiatement son 
attention sur ce qu'elle vient de dire ; elle en rit elle-même, 
tout en assurant qu'elle s'est trompée, ayant voulu dire : « ja- 
mais' vlïi mari comme papa », Et en effet, déjà antérieurement, 
elle m'avait dit une fois à propos de son horreur de la sexua- 
lité et du mariage : « Si je n'arrivais pas à me faire aimer, s'il 
fallait revivre ce que j 'ai vécu avec mon père ! » 

Je lui explique que les deux tournures reviennent au même : 
« Jamais un mari comme papa ! », c'est exprimer une défense 
très transparente contre le désir jugé coupable. La même dé- 
fense se retrouve dans son désir de l'enfant sans père ; le seul 
père qu'elle entrevoyait était écarté d'instinct, mais aussi tout 
autre mari était-il en même temps exclu ! 

Cependant > malgré la prudence de mes explications, elle 
tombe dans sa crise (i), mais celle-ci est moins violente, Je lui 
suggestionne le sommeil, le calme, l 'abandon confiant au trai- 
tement. Elle dort une heure, puis se réveille encore bien 
ébranlée. Elle est profondément déçue d'avoir succombé une 
fois de plus, elle qui se croyait déjà guérie, mais j'en suis 
plutôt contente, car cette nouvelle fuite me prouve que nous 
avons touché juste ; que la crise par conséquent est aussi en 
rapport avec le complexe paternel et que nous sommes préci- 

(1) On aperçoit toujours plus clairement que cette crise revêt un double 
sens nouveau : celui de réaliser son désir quasi-incestueux (voir plus loin) 
et en même temps, de lutter contre lui, de le supprimer (chute dans l'in- 
conscience). Il s'agit donc de rétablissement d J un compromis dans un conflit 
insoluble. : 



^^■^^ 



LE CAS DE JEANNETTE 335 



sèment en train de dévoiler une autre signification du symp- 
tôme (i), 

' Relevons ici que cette fois encore } comme d'habitude, la 
€rise a -débuté par cette sensation de « n J avoir plus que la 
tête ». Il s'agit là évidemment de la suppression de son corps 
■et, par là^ de sa sexualité. Le lecteur a eu déjà maintes fois 
l'occasion de remarquer la farouche -résistance de la malade 
contre tout ce qui est sexuel , Et au point où nous en sommes , . 
nous pouvons discerner un des motifs: fondamentaux et sans 
doute le plus important de cette réaction systématique^ Ce hio- 
tif n'est autre que la persistance de tendances libidinales à 
l'égard dû père, tendances frappées d'interdiction et chargées 
-de sentiments de culpabilité , puisque de nature incestueuse. 

D'autre part, je suis de nouveau frappée par son geste de 
tenir les mains crispées en l'air ; et mênie quand elle s'en- 
dort, elle les allonge loin du corps ! 

Je garde ces observations pour moi -de- peur de renforcer sa 
résistance ; -peut-être même sommes-nous allées trop vite, et 
savons-nous éprouvé sa sensibilité suraiguë.. Elle-même a :P im- 
pression d'avoir parcouru « une longue distance à grande vi- 
tesse, » 



(1) Le fait qu'un seul symptôme peut avoir à la fois plusieurs significa- 
tions différentes, servir à exprimer de multiples désirs différents, être en 




'applique aux rêves aussi bien qu'aux symptOi 
-d'ailleurs rien d'étonnant, car dans l'inconscient du malade tous les com- 
plexes sont en liaison ou en contact entre eux et se touchent forcément en 
quelque point. On peut se représenter s d'une façon grossière, l'inconscient 
-comme formé de couches qui se seraient superposées les unes aux autres au 
fur et à mesure du développement, et dont chacune correspondrait ainsi à un 
âge déterminé. Il faut .en outre considérer que. ces couches communiquent 
■ensemble et demeurent en rapport interactif. Cette stratification chronolo- 
gique et dynamique constitue une menace constante pour la formation de la 
synthèse et de a l'unité » de la personnalité ; de même que pour sou 
-adaptation finale à la réalité et au présent; . , 



,236 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



CHAPITRE V 



Le £rand traumatisme 



Je vais relater maintenant en entier, telle qu'elle s'est pas- 
sée, la séance mémorable qui nous apporta la révélation du 
traumatisme principal. 

Jeannette arrive assez désolée : 

« Je vous ai dit, j'ai dit à M Uo M,.., j'ai dit au D r Z..„-, que 
je vous avais tout avoué ; maintenant, vous allez croire que 
j'ai menti, ,..et pourtant ce n'est que le rêve de cette nuit qui 
m'a apporté la révélation ! » 

Voici le rêve : « Je suis avec maman et ma sœur dans une 
grotte de rochers sur une plage de Bretagne ; je vois un homme 
se pencher par-dessus le rocher ; je n'en vois que la tête. Il 
jette une longue ligne dans la mer et en retire nn poisson. » 

Elle associe et raconte ensuite : la plage du rêve est La plage 
où nous allions durant plusieurs années depuis mon opération 
du pied -bot, plage sauvage et déserte, La mère et les deux pe- 
tites sœurs, explique Jeannette, avaient l'habitude de rester 
dans une grotte pendant la marée haute et d'en ressortir quand 
l'eau se retirait, La mère avait défendu aux petites de s'éloi- 
gner d'elle, de courir seules sur la plage ; mais Jeannette avait 
désobéi. C'est cette désobéissance qui l'accable ; elle y rattache 
le pénible sentiment de culpabilité qui l'envahit de nouveau â 
mesure que les souvenirs se précisent. Sentiment qui l'a tour- 
mentée dans le passé jusqu'au moment critique où l'aventure 
que nous allons relater fut définitivement « refoulée », c'est-à- 
dire oubliée par le conscient. 



1.V CAS DE JEANNETTE 



. 237 






Elle s'était donc un jour éloignée seule , courant d'une grotte 
à une autre, en cherchant des moules. Elle était en costume de 
bain. Tout à coup, elle voit un homme toit t nu ! Sa curiosité 
■est en éveil et la cloue sur place, Elle fait intérieurement la ré- 
flexion : « Est-il en train de s'habiller ? » Elle sait que ce 
n'est pas convenable de s'approcher, de regarder, quand les 
grandes personnes s'habillent ; (seconde désobéissance) ; 
P homme lui fait signe de venir à lui, il lui tend quelque chose, 
■elle ne sait pas quoi, il a le visage contracté d'un gros rire, il 
montre ses dents, sa tête est chauve, grosse et rouge, il est 
grand et gros, il a les jambes couvertes de poils ! Il lui fait 
peur ! fascinée, elle s'approche : le premier geste de l'hom- 
me est de lui saisir les poignets en l'attirant brusquement à 
lui- Elle veut crier ; il lui met la main sur la bouche pour . 
V étouffer ! Puis elle se trouve renversée par terre, éprouve 
une sensation d'écrasement complet ; c'est surtout autour de 
la taille qu'elle se sent étranglée ; puis c J est comme si elle ne 
sentait plus que sa tête... Elle ne sait pas comment elle s'est 
libérée ; elle court vers l'endroit où elle retrouve sa maman 
-et sa sœur, s'enveloppe d'une couverture et déclare vouloir 
dormi 1% au grand étonnement de la mère. 

Tel est le traumatisme , complètement oublié depuis de Ion- 
-gués, longues années, depuis sa petite enfance, et dont la 
réapparition dans la mémoire consciente s'est heurtée à des 
résistances si vives que seule une pS3?-clianalyse pouvait les 
vaincre. 

Un premier coup d'œil nous fait saisir que certains motifs 
du rêve révélateur étaient, en effet, aptes à faire ressurgir le 
souvenir du traumatisme que Jeannette vient de relater. 

Mais il semble que dans le rêve il y ait encore autre chose. 
Aussi Jeannette retrouva-t-elle d'abord le souvenir d'une tête > 
une grosse tête rouge et riante t se penchant par-dessus le ro- 
cher de la grotte où elle se trouvait avec sa mère et sa sœur 
{donc une situation qu'elle reproduit telle quelle dans le rêve). 
Elle se souvient aussi d'avoir eu une peur folle à ce moment-là; 
-qu'il y avait de Peau ; qu'elle a cru que tout le monde allait se 
ii0}^er ; que des hommes sont venus à leur secours ; que les 
vagues faisaient beaucoup de bruit ; qu'un homme l'a prise et 
portée malgré sa défense et son affolement (elle se demande 



23S . REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

maintenant si c'était encore « lui >>, l'homme agresseur ?) 
Dans l'idée de Jeannette cette scène du sauvetage se place 
immédiatement après son aventure. Nous verrons plus tard 
qu'elle faisait erreur et qu'il s'agissait dans ce rêve d'un jeu 
de a condensation », ou plus exactement d'un « souvenir- 
écran » (i). Ce souvenir du sauvetage d'ailleurs n'avait pas été 
aussi entièrement enfoui dans l'oubli, car Jeannette se sou- 
vient d'avoir entendu sa mère raconter ainsi cette scène : des 
baigneurs, des jeunes gens, étaient venus l'avertir qu'il ne 
fallait pas rester dans la grotte pendant la marée haute ce 
jour- là, mais elle n'y avait pas fait attention parce que sa 
fillette donnait trop bien. 

Et voici maintenant les graves et morbides conséquences 
qu'exerça ce traumatisme, sur la santé de Jeannette ; elle se 
souvient maintenant avec netteté que c'est à la suite de cette 
aventure effrayante qa'eUc n J a plus voulu marcher ! Elle se 
faisait traîner par sa maman dans une petite voiture anglaise. 
De l'avis des docteurs, son pied opéré était probablement en- 
core sensible, et de ce fait elle craignait les cailloux ; il ne 
fallait pas insister ! (2). 

C'est pourquoi en promenade elle restait toujours près de 
sa maman. Dans" leur petite villa à la pi âge 3 elle avait peur 
de « le » trouver en rentrant ; elle regardait partout, fermait 
les portes à clef ; — dans son lit elle tremblait qu* « il prit 
se trouver dessous — elle faisait un saut pour y entrer, de 
peur qu' «il » ne l'attrapât par la jambe. >. Elle ne quittait plus 
sa sœur : u Si j'étais restée auprès d'elle, « cela » ne me se- 
rait pas arrivé ! » 

A la suite de ces associations, elle sort une quantité de sou- 
venirs qu'elle entremêle d'explications et de réflexions variées, 
sans souci de logique. En effet on sait déjà que toute associa- 
tion vraiment libre ne doit obéir à aucune loi logique et ne 
suivre aucune direction réfléchie. 

Aussi pour plus de clarté, je vais regrouper ceux-ci et celles- 

(1) Souvenir plus supportable et parfois banal, mais qui eu recouvre un 
autre, inadmissible pour Ta conscience du sujet et par conséquent refoulé. 

(2) T1 est à supposer que la crise de fièvre — espèce de délire — restée 
mystérieuse — (\\ cliap* I) — était une des suites immédiates du trauma- 
tisme. 



LE CAS m JEANNETTE " 239 



là autour de leur motif commun et énumérer successivement 
les complexes respectifs auxquels ils se rapportent. 

Grand -père : Voici un souvenir qui s'est passé autour de sa 
septième année, peu de temps après son aventure, dont elle 
n'avait naturellement soufflé mot à personne, tant était fort 
son sentiment de culpabilité. « Je me trouvais sur les genoux 
de mon grand-père. Je l'entends encore dire : a II ne faut pas 
courir seule, il faut rester auprès de ta maman — il y a de fort 
vilains hommes qui font du mal aux petites filles, ils sont 
comme des bêtes, ils peuvent rendre les petites filles malades , 
et alors personne ne veut plus rien avoir à faire avec elles,,, » 
Et je fis la réflexion intérieure : « L'homme aux poils 7 V> hom- 
me de la plage ; c* était donc un de ceux-là, puisque les bêtes 
ont des poils f et je dis alors à mon grand-père : « J'ai été une 
fois avec un homme, » Grand-père n'a-t-il pas compris ? Il 
n'a pas relevé la phrase > et je n'ai pas osé insister, je n'ai pas 
su m 'expliquer. » Mais cette défense : a II ke faut pas courir 
seule », elle se rappelle maintenant .qu'elle y a repensé quand 
la dame> à Paris, en parlant de la bonne hystérique , avait 
appelé celle-ci : « une coureuse ». À l'époque de ce der- 
nier incident, le traumatisme était oublié ; seul, par dissocia- 
tion, le fait de sa désobéissance^ — elle avait couru seule sur 
la plage — survivait dans sa mémoire, rattaché au souvenir de 
la défense de son grand-père. Or, cette bonne était aussi une 
ce coureuse » ; de plus, elle était malade, comme grand-père 
l'avait dit ; le nom de sa maladie était V- « hystérie » ; la dame 
l'appelait <c une hj^stérique » : « Or, ma maladie à moi aussi 
est V <i hystérie » ! La confusion dans la pauvre tête de Jean- 
nette grandissait ! Elle n'aurait pu formuler ce qu'elle crai- 
gnait, mais elle se sentait coupable et une grande peur l'étrei- 
gnait. Grand-père avait dû donner quelques détails sur cette 
maladie ; défiguration ? bouton § ? Jeannette se rappelle en 
tout cas qu'à l'époque de l'incident de la bonne hystérique, 
elle s'observait" dans le miroir. Or, un matin, c'était précisé- 
ment après l'opération du D r Calot et après son long séjour 
dans le plâtre, elle se voit couverte de boutons ! Affolement ! 
Refus de se laisser ausculter ; le -docteur doit lui donner un 
narcotique avant de pouvoir l'examiner. Mais c'était la rou- 
geole ; elle était rassurée. ■ - 



240 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Elle se rappelle avoir apporté un rêve au neurologue : « Je 
me trouvais < dans un petit cercueil à côté du grand cercueil 
■de mou grand-père >k Et le docteur lui avait dît : « Votre 
.grand-père joue-là un grand rôle. » Elle n'avait pas compris 
alors ; maintenant elle comprend : « J'aurais voulu retourner 
.auprès de mon grand-père, pour lui demander des explica- 
tions ! )> Il a toujours été son grand ami. « Que de fois ai-je 
pleuré auprès de sa tombe > pour le rappeler, pour lui confier 
mes peurs, pour lui faire des questions ! » 

Première Communion : Un souvenir remontant à l'époque 
de la première communion, c'est-à-dire à l'époque de 9 à 10 
ans : « Je me souviens qu'alors je croyais de mon devoir de 
confesser ma faute ; j'ai dit au curé dans le confessionnal : 
« J'ai été une fois seule avec un homme ». Le prêtre n'a rien 
répondu. Elle se rappelle avoir souvent dit à M llc M... : « La 
confession ne sert à rien ; je pourrais me confesser cent fois, 
par exemple d'un vol, et je ne serais pas plus tranquille aussi 
longtemps que je n'aurais pas rendu ce que j'ai volé ! » Cette 
phrase elle la rapproche maintenant de sa première et vaine 
tentative de confession {1). 

Au Pensionnat de Berck : Vers 11 ans. « Je ne partageais 
pas la vie des autres enfants, je ne voulais pas aller à la plage ! 
je m'arrangeais pour m occuper des enfants malades à l'infir- 
merie, j'aidais la supérieure au bureau ; j'aurais fait n'importe 
quoi pour ne pas la quitter. J'avais peur ! Oh ! j'ai eu peur 
toujours ! Cela me prend, je ne sais jamais ni quand ni com- 
ment, encore maintenant. Je comprends pourquoi je ne vou- 
lais jamais quitter ma mère ou ma sœur ; on disait que je les 
suivais comme un petit chien, que ce n'était pas naturel. Et 
moi qui croyais que c'était par amour pour elles ! « C'est à la 
maison que je me sentais le mieux à l'abri, et surtout au lit : 
je n'y avais plus « la maladiq ! » 

(ï) Qu'elle ait choisi pour illustrer son idée sur la confession l'exemple 
d'un « vol » est tout à fait curieux et mérite d'être relevé. On peut, eu effet, 
comparer le désir incestueux de l'enfant dans sou conflit œdipien à Fidée 
d'un vol : L'enfant désire ce qui ne lui appartient pas. Jeannette obscuré- 
ment avait cherché en. vain à se libérer par la confession d*un sentiment de 
culpabilité non rai son née mais fortement ressenti et sa déception éclate 
dans la phrase de révolte qu'elle adresse à son amie. Cette phrase peut très 
bien s'expliquer par un mécanisme semblable à celui de ses rêves et de ses 
symptômes : à son insu la malade révèle ses conflits profonds* 



1 ■ 






^'+ 



— 



LE CAS DE JEANNETTE 



241 



Lft narcose : vers 17 ans, <c J'avais une peur folle de tous 
les docteurs, oh, de tous les hommes, mais surtout de cet assis* 
tant du D* Calot ; je me rends compte maintenant qu'il res- 
semblait à « lui ». Je ne voulais pas me laissai" mettre le mas- 
que par lui ; c'était comme si la main de « Vautre » m* étouf- 
fait ! (C'est elle-même qui trouve maintenant spontanément 
ces interprétations). On a dû me tenir les poignets pour m'en- 
dorniir. Au réveil de la narcose, j'étais comme folle (souvenir 
concordant avec les dires de la mère) ; il ne fallait pas m 'appro- 
cher, on ne pouvait pas me toucher. Est-ce donc que pendant. 
le sommeil narcotique le souvenir m'est revenu ? Pour être 
oublié de nouveau dès que j'ai été réveillée ?» ■ 

Poignets : « Encore aujourd'hui il ne faut pas me toucher les 
poignets ». (En effet, le D T Z... n'était arrivé qu'avec infini- 
ment de peine â lui prendre le pouls, en provoquant une véri- 
table crise de frayeur. M lle M... n'y est jamais parvenue. Moi- 
même j'y renonce tout de sjiite, vu l'état dans lequel cet essai 
fait tomber la malade ; sursauts, respiration précipitée, etc.). 
Jeannette raconte en outre que le docteur, che2 ses amis du 
Midi, a insisté un jour pour lui appliquer l'appareil à mesurer 
la pression artérielle ; et elle s'est évanouie immédiatement* 
Elle ajoute avec un frémissement d'horreur ; « L'homme m 3 a 
pris les poignets ! » 

« Ce docteur, dans le Midi, venait tous les jours en voiture ;. 
j'avais peur en entendant cette voiture; vous voyez, les voi- 
tures qui me font peur encore aujourd'hui. 

Les bains : Jeannette pense maintenant que sa frayeur des 
bains date aussi de l'époque de son aventure. Elle s'est éva- 
nouie maintes fois dans la baignoire, Veau lui faisait peur; 
la mère disait : « La petite ne supporte pas les bains ». On dut 
renoncer à lui en donner. 

Son père : « II n'y a qu'un homme qui me plaisait, c'était 
mon papa ; il n'avait pas.de poils. » Lors de son séjour dans la 
chambre des parents, à 5 ans, elle a souvent vu son papa met- 
tre sa chemise ! « II aurait fallu que mon mari fût comme mon 
papa ». Elle ajoute maintenant : « Pas comme caractère ». Il 
est une offense qu'elle ne peut pas oublier ni pardonner : le 
jour de la première communion de sa sœur avait été l'occasion 
d'une grande fête de famille et leur père s'était montré fier et 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSÉ 3 



242 



EEVUE FRANÇAISE DÉ PSYCHANALYSE 



heureux . Dès lors, Jeannette avait attendu impatiemment le: 
jour de sa propre première communion ; elle y avait mis tout 
son espoir : « Ce jour-là, j'aurai aussi une fête et mon papa 
sera fier aussi de moi et m J aimera ! » Et le jour venu, le père, 
s'était "absenté et avait à peine fait attention à elle. La douleur 
de l'enfant avait été immense. 

Les étouffements : Elle eut sa première .crise d'étouffement 
à 17 ans, après la narcose du D T Calot. Ce fut là, en somme,. 
la forme de début de ses crises futures . Après le traitement du. 
D r Z.,., elle avait bien compris le but caché de s^s contractu- 
res : rester au lit, à la maison, chez ses parents, à l'abri de la 
vie et des hommes ! « Mais je n'avais pas encore compris pour- 
quoi j J avais peur ! » Elle voit peu à peu toutes ses peurs se 
rattacher de quelque façon à sa peur de l'homme, la peur de 
l'homme de l'aventure. Elle s'accuse : « Je vous ai menti, je- 
savais qu'il fallait un homme pour faire un enfant ; je sais 
aussi que la femme a des œufs ; je me représentais que V hom- 
me prend' la, femme autour de la taille et la serre pour faire- 
éclater un œuf, que c'est comme cela que la femme « achète 
un bébé », (Etrange théorie infantile sur la conception et 
dont le motif ne peut avoir été que la sensation éprouvée par 
l'enfant affolée sous l'étreinte du séducteur pervers). Le sou- 
venir insupportable qui est à l'origine de sa théorie a disparu, 
a été refoulé, mais la théorie elle-même a survécu. Elle, qui, 
désire tant un enfant, n J a jamais pu toutefois admettre l'idée 
de l'approche d'un" homme ! 

On comprend maintenant dans quel conflit angoissant se 
trouve cette jeune fille r désir de l'enfant ; horreur de l'ap- 
proche de l'homme ; tout en sachant que le contact avec 
l 'homme est nécessaire pour devenir mère ! 



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LE CAS DE JEANNETTE 343 



CHAPITRE VI 



Le grand traumatisme serait-il 
un traumatisme écran ? 



Lors d'une séance suivante, elle apporte un rêve se ratta- 
chant au souvenir de la phrase de son grand-père : « Ils sont 
comme des bêtes » . Ce rêve marque un grand pas en avant dans 
la conquête de l'inconscient refoulé. Il fallait que le souvenir 
du traumatisme fût réévoqué pour qu'il devînt possible. 

Voici comment elle raconte son rêve : « J J ai vu un homme 
dans une cage ; il me semble que je Vai vu comme je Val vu 
alors (l'homme de la plage). J'ai eu horriblement peur ; au ré- 
veil aussi. Il me semblait que cet homme était dans la cham- 
bre ; je me suis cachée sous mes couvertures au moins une 
heure sans oser me lever, ,, Jl faut que je vous demande quel- 
que chose, autrement j'aurai encore peur : y a-t-il deux espè- 
e ces d J hommes f » Sur ma réponse négative, elle insiste : 
te Mais celui-là n'était pas comme les autres, mon grand -père 
l'a dit : c'était une bête ! » Elle aimerait qu'il ne fût pas 
comme les autres, pour être sûre de n'en jamais rencontrer un 
pareil .! Elle ne peut pas se décider à me dire comment il était, 
en quoi il était si effrayant. Elle glisse peu à peu dans sa crise : 
<( J'ai chaud , j'ai peur, j'étouffe, je veux , rester petite ». Je la 
reprends-: « Non, il faut apprendre à regarder la réalité en 
face f ; vous avez vu quelque chose qui n'était pas pour les yeux 
d'une petite fille. Mais à présent il faut aller jusqu'au bout du 
souvenir ». Elle pousse un cri, se renverse en arc : a Àh, je ne 
veux pas ] » Elle arrache son corsage : « Cela me serre » . La 

- 



OTMta^feM 



244 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

1 

crise dure environ trois quarts d'heure* Finalement elle de- 
vient plus calme, je la rassure : <t Vous êtes à Pabri ici, per- 
sonne ne peut vous faire de mal. Elle dit enfin : « Ah je suis 
bien », se détend et s'endort tranquillement. Quand elle re- 
vient à elle, voici la première chose qu'elle raconte : « C'est 
quand j'ai eu mes petits neveux que j'ai compris pour la pre- 
mière fois que les garçons étaient faits autrement qu$ les 
filles », 

u Eh bien, alors vous savez ! les hommes sont faits comme 
les garçons, >j — Cet homme n'était pas comme cela. Tous les 
hommes ne sont pas connue ..cet homme. » 

J'oriente ses réflexions sur le thème de la différence entre 
l'enfant et l'adulte : la femme non plus n'est pas comme la 
petite fille, 

« J'ai peur des hommes ! Et puis, j'ai aussi peur de moi ». 

« Depuis quand ? » 

Avec grande difficulté , elle répète les paroles de son grand- 
père sur la maladie, sur le sort et la déchéance misérable ré- 
servée à de pareilles filles « qui ont été avec de vilains hom- 
mes ». Elle croit toujours que cet homme lui a donné sa ma- 
ladie, l'hystérie, que M lln M.., a compris, etc. 

J'explique que l'hystérie est une maladie mentale, que c'est 
la frayeur qui l'a rendue malade, qu'elle a des représentations 
fausses, qu'il faut les remplacer par des justes, que l'imagina- 
tion est toute puissante chez les hystériques. Et j'explique à 
quelle maladie, à quelles femmes le grand-père a fait allusion, 
et lui révèle finalement l'impossibilité physiologique d'un con- 
tact sexuel et d'une fécondation à l'âge et dans les conditions 
où cet homme Ta saisie. 

Elle paraît très soulagée. Elle poursuit maintenant docile- 
ment le récit de son souvenir. Elle a découvert en parlant avec 
sa mère, que la scène de l'agression et celle du sauvetage par 
les baigneurs se sont passées sur deux plages différentes et 
n'ont, par conséquent, pas pu s'enchaîner l'une à l'autre. La 
mère se rappelle bien ce sauvetage, elle précise qu'il s'est agi 
d'une autre plage que cette plage sombre et sauvage aux ro- 
chers noirs où Jeannette. est sûre d'avoir vécu son aventure 
avec l'homme, et où 011 allait non pas pour les vacances, mais 
seulement passer les samedis et dimanches. 



.■*■ . ' . r . :-r ■"',■■ -■■ ■ ■ ■ -"■ r ■ ■ ' -. r -v i- * . ■ .-■■- ■■ ■ "- -;-.--...■ . ■■ ■ 

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■ ■ ' ... : ■ ■ ■■ . S - ■*. i - . - - . ■ 



LE CAS DE JEANNETTE " 245 



- 



Je saisis -l'occasion de cette rectification pour lui expliquer 
en outre le mécanisme du souvenir-écran : « Votre phobie 
(crainte exagérée et morbide) de Veau a été si violente .et te- 
race parce que vous l'avez associée an connexe de l'homme u,. 
(Nous aurons plus loin Voccasion de préciser ce rapproche- 
ment) . La tête, dans la scène du sauvetage, apparaissant en 
haut du rocher avait évoqué le souvenir de Vautre tête grosse, 
chauve, rouge et riante, soit la tête de « Vhomme » et avait été 
. confondue avec elle, tout comme dans le rêve révélateur dû 
traumatisme; .De même l'image mné.sique,. reproduite par le 
dit rêve des baigneurs, qui l'avaient portée pour Venimener 
de la grotte malgré elle, avait appelé le souvenir enfoui d'un 
autre homme, de Vhonime nu, et de sa peur terrible qu'il ne 
Vemportât, Ce souvenir pourtant antérieur au traumatisme, 
est celui qui est revenu le premier parce que beaucoup moins 
chargé de sa culpabilité, donc moins sévèrement censuré. 
Nous Vavons déjà dit, Le souvenir plus supportable recouvre 
« le souvenir insupportable » tout en s 'associant intimement 
avec lui. De là V expression analytique de « souvenir écran »; 

Retenons le motif de la a tête », qui jouera un grand rôle 
dans la suite. 
■ , Arrivée à ce. point de, l'analyse, la malade manifeste un 
grand soulagement : « Maintenant je n'aurai plus peur ! » 
Déjà ce matin -là, elle a pu rester dans le train à côté d'un 
« monsieur », même « d j un gros monsieur » et « j'ai pu 
faire un bout de conversation avec lui ! » (pour la première 
fois de sa vie). 

Voici donc, après la disparition des symptômes de gros- 
sesse, une nouvelle victoire. Elle voudrait se déclarer <c gué- 
rie » et pourtant elle s'arme déjà inconsciemment d'une nou- 
velle résistance contre la conclusion qui découle de mon expli- 
cation au sujet du souvenir-écran. J'insiste : le traumatisme 
lui est arrivé à y ans ; pour que l'effet produit par lui soit si 
grand, il est presque certain qu'il a dû être associé, puis assi- 
milé à un trauma antérieur de nature analogue, 

. Après un long instant de réflexion et de lutte intime elle dit 
enfin : « Y ai toujours voulu uiï bêbê sans papa ; après mon 
opération du pied bot, j'avais de toutes petites poupées dont je 
faisais le" mari et la femme : je savais donc déjà qu'il fallait 



246 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

un mari ; mais il fallait que le mari soit plus petit que la 
femme ; je disais : a Je veux un tout petit mari, si je me ma- 
rie ». Je demande r « Comment est votre père ? » « Oh, il est 
grand, il est plutôt fort » ; elle dit cela comme une chose sans 
importance. . 

L'on 1 voit ainsi que ces réponses spontanées vérifient mon 
hypothèse. En effet, elles ont trait à des fantaisies, des désirs 
ou des expériences (1) qui naquirent dans son âme de fillette 
adorant déjà son père bien avant l'époque du traumatisme de 
la plage, et qui par conséquent ne lui furent aucunement ins- 
pirées par l'horreur de l' homme développée en elle beaucoup 
plus tard par la tentative de viol. C'est ainsi que, maille après 
maille, le' tissu serré des résistances oedipiennes se desserre. 

Un autre souvenir surgit soudain qu'elle raconte en riant : 
« Je ne voulais pas que mon petit neveu, qui venait de naître, 
restât la nuit dans la chambre de ses parents* J*ai dit à ma 
sœur : « Oh, non, je ne vais pas laisser ce petit auprès à* un 
homme, il prendrait peur ! », remarque pour laquelle on Ta 
longtemps taquinée. 

Et maintenant que tout est si clair, elle n'arrive plus à com- 
prendre comment elle a pu oublier son aventure avec l'homme ! 

Je lui représente alors que le poids de ce souvenir était trop 
lourd pour sa petite âme sensible. A deux reprises, en effet, 
elle fit une tentative pour s'en décharger: la première fois c'est 
à son grand- père, refuge naturel en raison de la carence de son 
père, quelle s'adresse timidement, mais sans obtenir le se- 
cours espéré, La seconde fois, elle se confesse au prêtre avec 
un résultat tout aussi négatif. Et si la confession, en raison de 
su valeur religieuse, si impressionnante pour une enfant, pro- 
duisit un certain soulagement, il n'en reste pas moins qu'elle 
favorisa le refoulement inconscient du traumatisme. Jeannette 
confirme la chose en ajoutant que ce fut en tout cas à cette épo- 
que que sa triste aventure fut frappée d'un oubli définitif. 

Mais hélas l'avenir devait prouver que loin d'être réelle- 
ment oublié, cet événement fatidique s'était fixé dans l'in- 
conscient et y avait acquis au contraire une intensité psvchï- 

fil Ce que dans un piochai 31 chapitre nous appellerons le traumatisme 
originel. La tentative de viol £ur la plage devenait ainsi le traumatisme se- 
condaire, ou * écran ». 






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LE CAS DE JEANNETTE 



247 



que croissante. C'est pourquoi il devait exercer un tel retentis- 
sement sur Târne en pleine formation de l'enfant, 
- Arrêtons-nous ici un instant au reproche formulé si souvent 
contre la psychanalyse : 

Pourquoi vouloir exhumer des faits troublants qu'il serait 
mille fois préférable de laisser dormir an fond de l'âme. où pré- 
cisément le « moi » conscient les a si prudemment enterrés ? 
"Nous souscrivons volontiers à cette objection, tant qu'il s'agit 
<d J un refoulement réussi ; c'est-à-dire d'un mécanisme de dé- 
fense utile et efficace à la suite duquel l'expérience, 'la fantai- 
sie ou la tendance incompatible avec le « moi » ou avec l'idéal 
moral se trouve réellement et complètement éliminée, suppri- 
mée de Tâme, Nous nous élevons par contre avec force contre 
cet argument quand il s'agit d'un refoulement raté, c'est-à- 
dire d'un mécanisme pathogène à la * suite duquel, non seu- 
lement la tendance ou le souvenir n'est pas éliminé, du tout, 
mais encore se, trouve accru et renforcé au contraire dans 
l'inconscient ; à la suite duquel» en second liei^ la souffrance 
inorale, engendrée par le conflit et que l'individu cherche pré- 
cisément à faire cesser par le refoulement (ce qui arrive dans 
le cas du refoulement réussi) est rendue au contraire plus vive, 
plus aiguë qu'auparavant et tend à se manifester de façon du- 
rable sous tontes espèces de formes ou d'asppcts nouveaux et 
pathologiques. C'est ce qui arriva justement dans le cas qui 
nous occupe. Nous verrons toujours plus clairement comment 
une série de traumatismes mirent en activité des tendances 
erotiques défendues , rentrant toutes dans la même catégorie 
instinctive (complexe d 'Œdipe, maternité, etc.) et dont elle 
chercha vainement à se débarrasser. Elles subsistèrent alors 
dans les couches secrètes de son âme» d'où elles provoquèrent 
des troubles sans fin à la manière d'un véritable « corps étran- 
ger », qu'il fallait à tout prix extirper. Or, seule, une psycha- 
nalyse, tel un chirurgien devant un abcès, était à même de 
réaliser cette expulsion. Mais ce n'est là qu'un premier temps, 
indispensable mais insuffisant, du traitement. 

Le second, le plus important et le plus ardu, doit viser à 
développer le <c moi », le rendre plus fort, le délivrer de sa fai- 
blesse infantile dans laquelle, - par suite d'un arrêt de dévelop- 
pement^ il s'est malheureusement cristallisé. Il s'agit là d'une 



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248 KliVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tâche difficile mais auguste de rééducation, dont le but est 
justement de rendre capables les instances supérieures « re- 
foulantes » (conscience morale > volonté, intelligence, idéal, 
etc.) de refouler définitivement et efficacement les tendances 
primitives inacceptables. L'objectif final que se propose toute 
psychanalyse digne de ce nom, ne consiste donc aucunement, 
comme on le croit toujours, à supprimer dangereusement des 
refoulements, mais au contraire à en créer 1 à en amorcer de 
nouveaux de la part du malade. Autrement dit, à remplacer 
d'anciens refoulement « ratés » et pathogènes, par de nou- 
veaux, (( réussis » et normaux ; en un mot à apporter une so- 
lution à des conflits demeurés insolubles jusque-là. 

Représentons-nous main tenant une destinée différente. Ad- 
mettons un instant que la confession naïve de l'enfant ait ren- 
contré une oreille attentive ; imaginons-nous qu'une mère 
compréhensivè, par exemple , se soit penchée tendrement sur 
.cette petite âme en désarroi, en ait doucement mis au jour les 
secrets troublants, ait fourni à sa curiosité en éveil toutes les 
explications désirables, ait disculpé et rassuré avec autorité 
cette jeune, conscience effarouchée, en un mot ait donné un 
nouvel essor libre et joyeux à Penfant délivrée désormais de 
tous s^.s sentiments de culpabilité si intenses, conscients ou in- 
conscients. Alors le refoulement eût pu réussir, Même en cas 
d'oubli partiel, son évocation fortuite n'eût déA'eloppé aucun 
trouble physique, comme ce fut le cas ; le développement de 
la malade eût sans aucun doute suivi une ligne bien différente 
pour atteindre certainement un niveau moral et humain très 
élevé (1). 

C'est là un cas qui vient donc parler avec éloquence en fa- 
veur de la psychanalyse des enfants nerveux ! Avec non moins 
d'éloquence, d'autre part, il vient nous démontrer la nécessité 
de capter et de garder la confiance de nos enfants. C'est vers sa 
mère, en effet, que Jeannette aurait dû normalement se réfu- 
gier après son aventure. Mais il eût fallu pour cela qu'elle eût 
grande confiance en elle et assez d'affection pour surmonter, 
en faisant cet aven, les violents sentiments de culpabilité qui 
l'ont paralysée, 

(i) C'est précisément ce qui ne tarda pas à se produire après la guéri son- 
Voir conclusion. 



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LE CAS DE JEANNETTE 



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La mère de son côté jurait dû les calmer , donner des .répon- 
ses sages et vérîdiques à toutes ses questions. Ce ne fut hélas 
pas le cas (r). Et, comme il arrive trop souvent, la mère comme 
le père, avaient été en quelque sorte frappés d'exclusion par 
leur enfant. Cette réaction si fréquente et si regrettable s'ex- 
plique surtout par le fait que les parents constituent précisé- 
ment les objets des premiers courants affectifs troubles et des 
premières curiosités coupables. ... "- 

Jeannette un jour me déclara : « Si je m'étais faite religieuse 
dans un orphelinat, (j'en ai quelquefois parlé à ma maman) 
j'auraiè peut-être pu vivre heureuse et je ne me serais ja- 
mais ressouvenue. » ... - 

Il n'est pas impossible, en effet , que dans. une vie ainsi abri- 
tée et satisfaisant d'une façon inofîensive certains instincts 
profonds de la malade, pareille solution eût maintenu en une 
sorte d'équilibre les conflits que la vie réelle et brutale devait 
exaspérer; Mais Jeannette n'aurait jamais guéri, 

:/.■.-. "RÉSUMA 

■ i -■ 

Pour fixer les idées, résumons maintenant les points que 
nous avons acquis jusqu'ici, avant de pénétrer plus profondé- 
ment encore dans l'inconscient de Jeannette. Nous voyons dans 
cette situation psychonévrotique complexe, deux faits essen- 
tiels. En premier lieu une fixation très forte sur son père, ou 
mieux sur son « imago »,(2), de tous ses instincts féminins 
primaires, très profonds et très vifs, encore que sexuellement 
rudimentaires (complexe d'΂dipe), Ce penchant 'affectif en 
outre est fait â la fois d'ainour et de peur (ambivalence). Dans 
la suite, cet élément de « peur » fut intensément et brusque- 
ment renforcé par le traumatisme de la plage. Kn second lieu, 
un instinct maternel extrêmement développé, disons même 
exceptionnellement précoce, qui se manifestait sous cette for- 
me naturelle d'un désir passionné d'avoir un enfant,, d'être * 
mère. Pourquoi donc un instinct si naturel et si profond dut-il 

(i) Il devient clair maintenant pourquoi Jeannette était à la recherche 
d'une « seconde mère » (p, iS), — qu'elle devait v fiïialenient trouver — à 
l'aide du transfert — dans l'analyste, 

(a) C'est-à-dire l'image ou l'idéal affectif que s'en fait Jeannette daas son 
for intérieur. Sorte de personnalité abstraite représentant surtout.ee qu'elle 
voudrait qu'il fût, et non ce qu'il est réellement ! J v l ; 



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250 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



être refoulé et conduire Jeannette à une grave psychonévrose 
au Heu de s'épanouir librement et de la conduire tout douce- 
înëntj eu vertu d'une série d'adaptations progressives > vers le 
mariage et la maternité ? Pour deux motifs principaux :i° Le 
désir de l'enfant, désir en somme fictif, s'était spontanément 
transformé, ou précisé, grâce à la fixation sur le père, eu un 
désir d'un enfant du père, comme nous le verrons plus loin. 
Premier obstacle insurmontable. 2* L'instinct maternel, dès 
ï 'origine ou presque, s'était heurté précisément aux inhibi- 
tions si fortes qui pèsent sur le complexe d 'Œdipe, ressenti 
par l'enfant, on le sait, comme absolument a défendu ». 

Or nous venons de voir que chez Jeannette ce complexe était 
non seulement très prononcé, mais encore composé à la fois 
d'amour et de répulsion pour le père ; et que ce fut l'élément 
de répulsion ou de peur qui, à la suite de la tentative de séduc- 
tion dont elle fut la victime de la part d'un satyre, remporta 
finalement et déclencha le refoulement total et définitif de toute 
sexualité. Deuxième obstacle ! 

De quel côté par conséquent qu'il se tournât, son instinct 
naissant de a petite femme » se heurtait à d'infranchissables 
obstacles* Toute issue était fermée par de violents sentiments 
d'horreur et de culpabilité à la fois ; car, r it l'amour, et la ma- 
ternité étaient restés inconsciemment attachés au complexe 
d 'Œdipe ou avaient conservé leur forme primitive de fantaisies 
œdipiennes ou incestueuses et devaient donc forcément retom- 
ber de façon continuelle sous le coup du même refoulement 
que celles-ci avaient primitivement subies. De toutes façons 
le conflit originel entre la peur et l'amour demeurait insoluble. 

Il subsiste encore, cependant, des points à élucider. Notam- 
ment, l'origine et la nature de ces fantaisies œdipiennes, et en 
particulier de leur élément peur ou répulsion. Pourquoi et 
comment naquit et se développa cette peur primitive du père ? 

C'est précisément à l'éclaircissement de ces faits et de leur 
déterminisme psychologique que nous allons consacrer le cha- 
pitre suivant. Et sans nous dissimuler la grande difficulté que 
comporte l'exposition au grand public de tels phénomènes 
psycho-sexuels infantiles, nous nous efforcerons d'en décrire 
en ternies simples les aspects les plus frappants tout eu lais- 
sant de côté les nombreux problèmes qu'ils posent. 



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LE CAS. DE JEANNETTE 251 



CHAPITRE VII 

■ . 

La peur du père 



C'est vers l'âge de 17 ans que la phrase de la dame à Paris, 
sur la bonne hystérique, a déclenché une première fois le sou- 
venir des paroles nrystérieuses et inquiétantes du grand-père. 
Et "Jeannette, dans son for intérieur, de faire les réflexions sui- 
vantes : « La bonne est une coureuse ; — grand-père a dit : Il 
ne faut pas courir seule; - — j'ai couru seule ; — la maladie 
honteuse ? — cette fille aura un bébé sans être mariée ? » 

Elle poursuit : « C'était à la même époque que l'assistant 
du D r Calot m'a fait si peur ; ses gros bras poilus ont dû me 
faire penser : « Le reste du corps doit aussi être comme celui 
de Vautre, les bras sont les mêmes ! Mais je ne sais pas si j'ai 
pensé cela consciemment à ce moment » Lors des remarques de 
M 1!t M,,, je n'ai pas songé à V (/homme », j'ai seulement pensé 
que je n'étais pas comme une autre, que j'étais une hystérique-, 
etc.- C'est seulement quand vous avez dit Pautre jour : « Il 
, faut un mari pour faire un bébé » (en réalité j'avais dit 
« homme -h) que je nie suis dit : « Je savais cela — d'où est-ce 
que je savais ? Je crois que c'est là que le souvenir a commencé 
à percer — et puis le rêve est venu, j'ai a reconnu » V homme ! 

A. la séance suivante (la treizième), Jeannette arrive de nou- 
veau triste ; elle a moins bien dormi, effrayée par un bruit 
dans la chambre des parents. 

La malade reprend la chronologie de toutes ses misères, et 
raconte, entre autres, son insensibilité d'hystérique : l'aiguille 
qu'elle pouvait s'enfoncer dans le doigt sans rien sentir, ainsi 



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252 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE. 



qu'un crochet dans là main ; elle oppose cette anesthésie aux 
maux si pénibles qu'elle se crée sans causes extérieures ! 

...Et alors, son désir d'un enfant réapparaît.. Elle a rêvé 
« avoir rencontré sur la route une petite fille qui. lui ressem- 
blait ; elle Ta emmenée avec elle, c'était son enfant » 

Jeannette avoue la tentation qu'elle subit souvent :; emmener 
avec elle des enfants .qu'elle rencontre. . . 

Elle reparle ensuite de sa peur dans la chambre des- parents. 
Quelquefois à ces moments-là, elle appelle sa mère et ne veut 
plus la laisser retourner auprès de son père,. Toute petite elle 
disait r « Je veux rester avec toi pour ne pas te Jmsser seule 
avec papa » . 

Phrase exquise dans sa naïveté équivoque ! S 'identifiant à 
sa mère, Jeannette lui prête ses propres sentiments de peur 
vis-à-vis du père et son affection pour sa mère prend ainsi la 
forme d'une sollicitude presque exagérée, peut-être- pour com- 
penser le sentiment inconscient et coupable de jalousie qui vou- 
drait tenir la mère éloignée du père ! Joli exemple d'ambiva- 
lence et de compensation, dont pourtant je ne peux pas encore 
dévoiler le jeu à la malade* 

Elle rapporte ensuite de nombreux exemples de la violence 
de son père, de ses colères et de la peur qu'elle avait de lui, 
peur qui énervait le père, ênervement qui augmentait naturel- 
lement Vinhibitïon de la pauvre enfant. Le cercle vicieux est 
fermé ; et ces deux êtres si proches en subiront la néfaste ty- 
rannie toute leur vie, 

« Ah, comme ma sœur est différente, qu'elle a de la chance ! 
comme ils s'adorent, elle et mon père ! elle semble née sous 
une autre étoile, une bonne étoile, elle n J a qu'à souhaiter une 
chose pour qu'elle lui arrive ! » Heureusement que cette sœur 
est bonne et protège la pauvre eendrillon par son propre bon- 
heur, tout en se laissant servir par elle, il est vrai, comme une 
petite reine. Comme aussi le père est fier de cette sœur si en- 
viée ! Jeannette, elle, ne sait pas s* habiller au goût du père, 
il n'aime pas se montrer avec elle en public. Encore actuelle- 
ment, en prenant le matin le même train pour aller en ville, 
ils montent dans deux compartiments différents ; quelle morti- 
fication ! . 

Arrivée â ce point de ses associations, elle éprouve soudai- 



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LE. CAS DE JEANNETTE 



253 



-cément une sensation de chaleur ; elle est en danger de glis- 
ser dans une crise ; mais pourtant elle se retient, - 

Le lendemain elle m'apporte un nouveau souvenir du temps 
<dù elle était déjà jeune fille et qui' a surgi à la suite de la der- 
rière scanee. Elle s'est souvenue d'une scène entre elle et son 
père, qui a eu lieu en présence de sa sœur et de sa mère et qui a 
'- €tê le dëhul de ses contractures douloureuses de la hanche:' 
Ou attendait à la maison des visites. Tout le monde était en 
toilette , sauf Jeannette, qui, ayant travaillé aux préparatifs 
jusqu'au dernier .moment , était encore eu grand tablier* Le 
père alors de l' injurier tout à coup, sans motif apparent; avec 
une méchanceté inouïe. Il lui a lancé des insultes si graves, 
qu'elle ne peut se décider à me les répéter ; mais cela signi-„ 
fiait à peu près : « Tu es comme une bête nuisible, mauvaise 
pour la maison, tu finiras dans la misère, mais ne viens jamais 
vers moi chercher du secours !» La mère et la sceur ont été in- 
dignées et lui ont crié : <t Comme tu es méchant !» Et là- 
dessus le père est parti et n'a plus reparu jusqu'au soir. Jean- 
nette s'est réfugiée dans sa chambre et a pleuré dans les bras 
: de sa sœur qui l'a supplice de pardonner et d'oublier/ Laissée , 
seule, elle a été comme folle : elle s* est parée , s* est «parfumée, 
s J est frisée, puis d'épuisement s'est jetée sur son lit. C'est là, 
à ce moment précis f que les contractures Vont reprises ; elle a 
perdu ^connaissance. Au réveil, elle s'est déshabillée, a remis 
isa robe et son tablier du matin ; et à l'arrivée de son père s'est 
lancée dans ses bras et ils ont pleuré ensemble- sans ne rien 
pouvoir se dire. 

Depuis ce jour-là, son père a été plus gentil" pour elle; Il y 
vivait eu à cette époque un projet de mariage que toute la fa- 
mille avait appuyé ; mais Jeannette avait refusé de recevoir le 
■ jeune homme. Ce refus entêté et- inexpliqué .avait sans doute 
exaspéré son père" et devait être la véritable cause de cette ex- 
plosion de colère. - ■ *"■ ".'■.-■- T . 

J'ai décrit cette scène en détail, parce qu'elle jette une vive 
lumière sur le drame qui se joue entre ce père et sa fille ca- 
dette. Le père étant aussi un grand lier veux, tous deux sont la 
proie des mouvements de leur inconscient qu'ils ignorent t et 
contre lequel leur conscient est bien impuissant, ™ 

Le lendemain de la scène; une déchéance physique se dé- 



354 .JRIÎVUE KRANÇAISlx DE PSYCHANALYSE 



clare chez notre malade ; apparition soudaine et prématurée 
de ses règles, évanouissements fréquents, dépérissement, atro- 
phie de la jambe. Il s/ensuit une consultation, puis, une nou- 
velle opération. Malgré ce traitement énergique — ou peut- 
être à e,ause de lui — les contractures persistent ; le médecin 
parle devant elle d'une coxalgie,! 

A ce mot magique, déjà entendu chez le D r Calot, une foule 
de souvenirs l'envahissent : N'y avait-il pas à Berck, à V r infir- 
merie ? une petite fille coxalgique qui était adorée par son 
père ! Ne l'a-t-elle pas toujours enviée, et n'avait-elle pas prié 
Dieu d'être malade comme elle ? À Paris, chez Calot, n* à-t- 
elle pas rencontré pendant longtemps aux heures dé consulta- 
tion une attire petite fille atteinte d'une coxalgie et, elle aussi f 
choyée par son père ? C'est alors que son désir et sa prière 
avaient repris de plus belle ! (i). " 

Actuellement, au cours de l'analyse, son désir d'être ma- 
lade renaît et entre en conflit avec ïe désir de partir de la mai- 
son pour une existence indépendante/ Jeannette me raconté : 
rc La nuit passée 'j'ai dû quitter mon lit, je n J y tenais plus, à 
tel point tous ces souvenirs m'assiégeaient-; souvenirs de mes 
maladies, de mes désirs de maladie. » Bile s'accuse pourtant 
maintenant de ne les avoir que trop réalisés, d'avoir donné trop 
de soucis à sa mère. Mais il est clair que c'était là un second 
but inconscient de sa maladie : faire du chagrin à la mère, 
dont elle était inconsciemment jalouse ! 

Dans la séance suivante, elle recommence à parler de sa 
peur de son père, Quand cette peur a-t-elle commencé f Elle se 
pose elle-même cette question. Elle croit être sûre que c'était à 
V époque où elle couchait dans la chambre de ses parents, après 
sa première opération, à 5 ans. Donc avant le traumatisme ! 
J'attire son attention sur le fait évident qu'il y a eu un trans- 

(i) Le motif de ces mystérieuses contractures de la hanche, e'est-à-dire de 
sa coxalgie,, s'éclaire maintenant 4 lumineusement. Elle a donc a fait », ou 
s'est créée à son tour une coxalgie uerveufie ^'identifiant ou imitant par là 
les enfants coxalgiques très aimés par leur papa. Dans sou inconscient la 
cause -est liée à l'effet de façon arbitraire ; « Si moi avssi j'aî une coxalgie, 
papa m'aimera aussi beaucoup ». I] est en outre à relever que la reprise de 
son mal est la conséquence de la scène violente mentionnée, où sou père 
avait été si particulièrement méchant. Sa coxalgie symbolise ou réalise ainsi 
son besoin d'amour» et maintenait on comprend pourquoi elle se montre si 
rebelle à tous les traitements chirurgicaux possibles et imaginables. 



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LE CAS DE JEANNETTE 



255 



jert de sa peur du père sur V homme et ensuite un retour sur le 
' père de cette peur renforcée. En effet, l'épouvante de l'enfant 
n 'aura ït 'guère été aussi grande, son sentiment de culpabilité 
au'ssi intense et aussi durable si le trauma n'avait pas été as- 
socié dans son inconscient à des expériences antérieures C'est 
là un mystère que nous avons la tâche d'éclaircir. 



256 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



CHAPITRE VIII 



A l'approche du traumatisme originel 



Quelques jours après elle apporte le rêve suivant : « Mon 
père est malade* Je pars pour chercher le Docteur Z^. J'ai 
beaucoup de difficultés à l'atteindre au téléphone/ Je rentre 
seule et en tournant le coin de la maison, je vois sur la terrasse 
mon père qui rit aux éclats, comme si je lui avais fait une 
farce. Il a la figure plus jeune, 40 ans peut-être, la tête est 
beaucoup plus grosse, et très rouge, comme s'il avait chaud, 
de sorte que je crains une congestion... Mais il se moque de moi 
et dit qu'il n'a rien. » 

Nous retiendrons ce rêve, que Tana^se n'éclairera que 
"beaucoup plus tard : il constitue la première tentative de Vin- 
conscient de faire percer dans le conscient le souvenir du 
« traumatisme originel », en tournant la censure par un dégui- 
sement habile ! 

Les associations qu'elle livre pour le moment ne se rappor- 
tent qu'à une série de « souvenirs-écrans » ; nous en retien- 
drons quelques-uns : 

« Je l J ai souvent vu rire comme cela ; — par exemple à V oc- 
casion de vies distractions ; — et puis une fois, je m'amusais 
avec ma sœur, quand j*ai aperçu tout à coup sa tête (à travers 
un carreau de vitre au-dessus d'une porte) qui nous observait 
en riant f J'ai eu une fraveur folle et me suis cachée sous le 
lit)). 

Dans un certain appartement, que la famille habita plus 
tard, il y avait partout de ces carreaux de vitre au-dessus des 



LE CAS DE ' JEANNETTE 



257 



portes ; or Jeannette les a tous couverts de papiers en prétex- 
1 tant que c'était plus joli ainsi ! Aujourd'hui elle comprend et 
se reproche amèrement tous ces subterfuges inconscients : 
((. Maintenant que je me connais, je ne devrais plus être .ma- 
lade, pourtant ce matin il m'a semblé que je ne pouvais plus 
marcher* Hier, j'ai eu peur d'un poisson à la cuisine ; ensuite 
i/ai eu peur à la cave et le mal de jambes m'a repris. Je suis 
remontée dans ma chambre, "j'ai emballé pêle-mêle toutes mes 
robes, et j'ai mis la malle devant la porte en me disant : a Je 
11* ai plus besoin de tout cela » — je ne savais pas ce que je fai- 
sais, il fallait le faire. Je ne veux plus rien acheter, ce n'est 
plus la peine (désir d'en finir avec la vie) Je ne veux rien de 
voyant, mon père pourrait me repérer. ! J'ai toujours peur 
dans la rue d'être suivie, n 

- On saisit bien, à travers ces manifestations symboliques et 
contradictoires, l'état de désorientât ion actuelle de la malade. 
Elle veut guérir, mais se défend violemment contre la guéri- 
son ; la censure ne veut pas encore laisser passer le secret de 
son inconscient. De là ces états hallucinatoires que nous venons 
de décrire et qui sont bien un exemple de ce que nous appe- 
lons en langage analytique : réactions négatives ou anti- thé- 
rapeutiques. Biles correspondent à des poussées subites exer- 
cées par l'inconscient infantile, poussées déclenchées en large 
partie par le traitement et qui s'accompagnent dans le moi 
conscient du « sentiment de maladie » (1). 

Deux petits rêves, par contre, apportent la preuve de la 
bonne volonté qu'elle apporte à corriger ses tendances faus- 
sées : Premier rêve : « Je suis assise sur le canapé entre mon 
père et ma mère ; je suis devenue très grande. » 

Second rêve ; « Je suis à V école chez vous (l'analyste) ; vous 
me dites que j'ai mis mes bas et mon tablier à l'envers. Vous 
me faites faire une analyse au tableau noir, je m* en sens inca- 
pable, mais vous insistez : « C'est de votre force ». 

Par rapport aux parents, la malade accepte donc enfin une 
attitude conforme à la réalité : elle est devenue adulte. 



(ï) La censure ne jcme-t-elïe pas ici un rôle néfaste en exigeant 3e dégui- 
sement et en empêchant ainsi la raison consciente de condamner les vestiges 
-de l'infantilisme et de favoriser ainsi l'adaptation à 1a réalité, ce qui est 
justement la tâche de l'analyste ? 

JtEVTJE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE <4 



258 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Par contre, elle reproduit une attitude infantile vis-à-vis de 
moi ; j J ai pris dans son inconscient la place des parents. C'est 
ce mécanisme-là qu'on dénomme « transfert analytique » (1). 

Continuons 1 ^numération des associations et des rêves qui 
nous acheminent vers la découverte du traumatisme originel. 

te Quand je suis partie pour l'Italie, après le traitement par. 
l'hypnose, j'avais composé pour nies parents une poésie, di- 
sant mon affection pour eux et mon chagrin de partir. J'espé- 
rais qu'on me rappellerait ! Mais il n'en fut rien* » 1/ effort 
énergique qu'elle fournit à ce moment pour quitter la maison 
et se séparer pour la première fois volontairement J des parents 
fut immense. 

Au retour de l'étranger, en visite chez ses amis, elle avait 
vu m le deuil et le chagrin excessifs de parents qui venaient -de 
perdre leur fils. Ce dernier pourtant avait été peu apprécié, de 
son vivant. Comme Jeannette aurait voulu disparaître t>our 
être pleur êe de cette manière, elle aussi ! Elle se rappelle 
avoir rêvé à ce moment qu'elle creusait sa tombe à côté de celle 
du grand- père , pour pouvoir toujours causer ainsi ensemble, et 
pour ne pins se sentir seule au monde ! 

Le rêve qu'elle apporte à la dix-septième séance, elle Ta fait 
à la suite d'une conversation avec une amie qui lui a conseillé 
le mariage. Il nous replonge dans le complexe de V u enfant », 
mais nous allons voir qu'il sera désormais visiblement lié 
au complexe « père » : la censure se rejâche, devient moins 
inflexible ! 

Voici ce rêve : « Ma poupée va vivre ; personne ne va me 
l'enlever ! Papa est là, il a grossi, il a une grosse tête rouge, 
j*en ai peur ; il dit que cette poupée ne vît pas, et il me l'arra- 
che. Nous luttons ! Je la reprends de ses mains et me sauve 
avec elle ; papa avertit le gendarme ; celui-ci me poursuit ; 
je traverse un pont et me jette à l'eau. Je ne veux pourtant pas 
que la poupée se noie ; je lève les bras et la tiens hors de l*earu 



(1) L'instance inconsciente morale et * refoulante » si sévère et si intrai- 
table dans le psychisme des névrosés est 1 justement le résidu de l'autorité 
exercée sur l'enfant par les parents, et d'une crainte exagérée qu'il a d'eux. 
An cours de l'analyse, si elle est efficace, cette instance primitive et aveu- 
gle figée dans sa sévérité première sera remplacés par l'autorité de l'ana- 
lyste et transformée ainsi en une instance raisonnante et raisonnable, 
adaptée à la réalité et à l'état d'adulte. 



. ■ 



LE CAS DE JEANNETTE, . , 25g 

M ■_■ k^ LU . ■. 

■ ■ ■ 

Je m'aperçois qu'elle est en carton, sauf la tête Jm qui est vi- 
vante, h' eau, c'est la mer. Je vais mourir } mais la poupée va 
vivre ! » . 

Jeannette éclate en sanglots, se tord, jette des cris L : « Si 
j'avais un enfant, personne ne nie l'arracherait, même s'il 
était mort — : je m'enfermerais avec lui ! » 

Dans la soirée précédente et à la snite de la conversation 
avec son amie, elle avait senti comme une volonté de se libérer 
de son père : « II est trop vieux maintenant c'est un grand- 
père ». Et là-dess,us, elle fut soudain envahie par cette fantai- . 
sie obsédante : « Si je lui amenais rha fille ? » Et elle explique 
que c'est toujours ainsi quand une idée la prend, elle ne la 
pense pas seulement, mais elle la vit ! Ainsi ce soir-là , dans sa 
fantaisie, elle était" déjà maman ! Elle préparait une robe 
claire, un corsage blanc, les vêtements convenant à mie jeune 
mère. Enfin, en s 'endormant, elle avait pensé : « Si mon en- 
fant était malade, ou même mort, on ne me 1 arracherait pas. '» 
C'est ainsi que le rêve avait été préparé/ 

Dans le -courant des séances suivantes, les associations t les 
souvenirs et les rêves complémentaires abondent. Je vais rele- 
ver les plus importants par ordre chronologique, 

t « Il me semble que si je pouvais renoncer complètement à un 
enfant à moi, donc au mariage, je serais tranquille ». 

« Je désire tant un enfant et j'ai horreur de l'homme ». 

<< Le mariage pour moi c'est Y obligation d'obéir jk 

Ma soeur a dit, une fois, après la naissance de son aîné : 
« Pour avoir un bel enfant comme cela il faut accepter beau- 
coup de choses. j> Moi, je ne saurais être obéissante, et mon 
enfant sera niai fait* Peut-on «' acheter » un enfant en étant 
endormie ? » 

« Quand je suis partie pour l'étranger, j'ai conseillé "à ma 
mère de prendre mon lit pendant mon absence. Et encore ré- 
cemment quand je. suis partie pour un séjour chez ma sœur 
j'avais préparé mon lit avec de beaux draps pour maman », 

« J'ai toujours eu de la difficulté à accepter bien des choses 
que j'observais entre mes parents. Mon père à dû penser sou- 
vent que je mettais de la discorde entre eux » - 

« Cette nuit, j'ai eu peur de mon oreiller ; j'ai dû entière- n 



^M^^^M ■ w^b 



260 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

ment refaire 111011 lit, pour voir s'il nV avait personne de- 
dans ». 

« Enfant 3 j'aimais mettre V alliance de ma mère pour être 
dame », 

Elle reparle sans cesse de son enfant imaginaire ; elle Ta 
encore revu en rêve : « Je vie suis enfermée dans m-a chambre 
avec via poupée ; Y ai ferme les volets, allumé une veilleuse, 
(il y en avait toujours une dans la chambre des parents), fric- 
tionné ma poupée jusqu'à ce qu'elle commence à bouger. C'est 
toujours cette même poupée que j'ai voulu rendre vivante dans 
mon enfance ; c'était un cadeau de mes parents ». 

a Je connais une « clinique de poupées » ; il n'y a pas long* 
temps j'aurais voulu y porter ma poupée, pour qu'on y mette 
une mécanique qui la rende vivante, » 

« Toujours j'ai peur d'avoir une fois un enfant malade, 
qu'il ne soit pas normal, ou qu'on veuille me le prendre »« 

Je relève cette idée de l'enfant anormal et la rapproche du 
rêve avec la poupée en carton qui n'a que la tête de vivante, et 
que le père veut lui arracher. Ne reconnaît-elle pas que cette 
obsession de l'enfant anormal, de l'enfant qui doit mourir, 
qu'on veut lui prendre, donne l'impression qu'elle a peur 
d'une sanction ? Une sanction suppose un crime. De quel 
crime se sent-elle coupable ? Et, en effet, dans ce rêve de la 
poupée, ne se reconnaît-elle pas coupable par le fait que le gen- 
darme la poursuit, et ne se punit -elle pas par le fait qu'elle 
meurt et ne survit que dans son enfant ? C'est bien là une sanc- 
tion qu'elle s'inflige ! 

Kl le acquiesce avec vivacité, niais par une phrase déconcer- 
tante à première vue, bien significative en y regardant de 
plus près : « Oui, oui, je suis fautive dans ce rêve, parce que 
je n f ai pas voulu aller jusqu'au bout f » J'arrive à comprendre 
que par cette exclamation elle reprend son idée (déjà exposée 
au lecteur) que le mariage suppose une obéissance à laquelle 
elle n'aurait jamais pu se soumettre* 

(Phrase de la sœur ; « Pour avoir un beau bébé, il faut 
accepter beaucoup de choses »). 

Pourquoi reprend-elle soudain cette idée de défense contre. 
les rapports sexuels (car c'est bien de cela, qu'il s'agit) à pro- 



LE CAS DE JEANNETTE 



261 



pos de son rêve — rêve où elle se sent fautive au sujet de l'en- 
fant ? Kt d J où vient le sentiment de culpabilité accompagnant 
le désir légitime d'un enfant ? 

La malade ne va,, ce jour-là , pas plus avant dans ses asso- 
ciations* Tout ce qu'elle ajoute est ceci : « Je sens qu'il y a là 
quelque chose ! » 



*v« 



262 REVUK FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



CHAPITRE IX 



Le Traumatisme originel 



À la 21* séance t elle raconte en arrivant qu'elle h eu le ma- 
tin un accès d'obscurcissement complet de la vue ! « Je ne 
voyais plus clair. ,, Il y avait un brouillard devant mes yeux, 
je n'ai pas pu me coiffer. Cela m'est déjà arrivé quand je me 
suis levée la première fois après mes iS mois au lit. » L'ocu- 
liste avait alors prescrit des lunettes ! Mais sur le conseil du 
D r Z.., elle ne les avait jamais portées et les avait mises de 
côté, — Silence, — Supposant alors que cette dernière asso- 
ciation lui a fait comprendre le caractère de résistance de ce 
symptôme, je 'lui dis : « Vous ne voulez donc pas voir clair ? 
Il y a quelque chose dans votre inconscient que vous ne voulez 
pas regarder en face. ! » 

Eîic répond : « J'aimerais pourtant tout savoir, mais j'ai 
peur ; je ne sais de quoi ; je ne veux même plus rêver ». 
Nouveau silence. Puis, un' peu plus tard, les associations nous 
ramènent à l'homme du traumatisme : « Je me souviens main- 
tenant que c'est sans aucune peur que j'ai dû aller d'abord 
vers lui ; d'ailleurs je m'approchais de tout le monde à cette 
époque sans aucune timidité ; ma mère en était souvent in- 
quiète ; il y avait une histoire de petites filles qu'on avait en- 
levées ; quand l'homme m'a saisie, j'ai pensé : « 7/ va m J enle- 
ver >,. Après, oui, j J ai eu peur des hommes, mais pas âr mon 
papa, il était autrement » . 

Elle arrive pourtant à comprendre qu'il est très possible 
qu'elle ait recherché consciemment la protection de son père* 



LE CAS DE JEANNETTE 263 



tout en ayant de lui, inconsciemment, mie peur qui surgit 
d'ailleurs bien souvent dans le conscient. De là tant de paroles 
-contradictoires : « J'en ai peur » ; — « Je n'en ai pas peur ». 

Voici donc un premier rapport que nous pouvons établir en- 
tre l'homme et le père : ces deux êtres sont associés dans son 
&sprît par le sentiment d'une peur. 

En voici maintenant un second } également important : Elle 
a décrit à plusieurs reprises dans ses rêves et ses souvenirs, la 
grosse tête rouge et riante. de l'homme et celle du père dans des 
termes identiques (voir pages 2g, 4S, 50). 

J'attire sou attention sur ce point ; et après s'en être forte- 
ment défendue, elle finit par admettre ce qu'elle ne peut pas 
nier : qu'il y a là -dessous une curieuse analogie. 

Comment ces rapports se sont-ils établis ? D'où peuvent- 
ils provenir ? C'est là un point capital que l'analyse va éclair- 

Devant ces explications , elle commence à pleurer et à se con- 
torsionner : « Si j'étais une toute petite fille } je pourrais vous 
dire quelque chose ... c J était dans la chambre des parents après 
l'opération {5. ans), j'ai eu une curiosité-., c'est donc pourquoi 
je n'ai pas voulu voir clair ce matin ! » 

On se souvient que la séance avait débuté par la description 
de cet obscurcissement de la vue dont elle avait souffert le ma- 
tin même. Ensuite elle avait abandonné ce thème ~^ et voici 
-maintenant qu'elle revient à quelque chose qu'elle a vu enfant, 
qu'elle s'est reproché violemment d'avoir vu et qu'elle avait 
complètement refoulé. Le souvenir en était revenu la nuit 
passée et le symptôme visuel passager du matin n'était qu'un 
mécanisme de défense par lequel elle se trahissait (1). 

Jusqu'au moment où elle a commencé à pleurer dans la 
séance, elle n'avait plus pensé au sç>u venir de la nuit, qui re- 
vient maintenant sous la pression de l'analyse. Cependant elle 
n'arrive pas - encore. à lé dire, tant elle en a honte. 

{1) C'est encore mi joli exemple de ce fait curieux que pour l'hystérique 
le symptôme est réellement un porte : parole, un aveu chiffré ! Par son 
symptôme passager, Jeannette me disait, dans son langage d*hystérique ; 
« Je sais maintenant, quelque chose que j'ai vu et que je ne veux plus voir. » 
Il est à relever aussi que ce symptôme de défense contre la vue a rapport 
précisément à un incident qui avait mis en jeu son complexe de « voyance & 
((voir plus loin, p. 98). 



264 UEVUE FRANÇAISE -DE PSYCHANALYSE 



Ce n'est que le lendemain qu'elle se décide à l'avouer bribe 
par bribe, en pleurant, en se débattant.: 

Petite fille elle avait remarqué que la chemise de son père 
était faite autrement que celles de sa mère, de sa sœur et que 
la sienne. Elle avait engagé sa mère à recoudre l'un à l'autre 
les pans de la chemise de son père : u maintenant qu'il était 
grand il ne fallait pas lui donner une chemise de petit gar- 
çon ! » On avait ri de ces propos. Quand elle fabriquait des 
hommes avec ses poupées, elle leur coupait les cheveux et leur 
mettait des pantalons ; la mère avait encore ri de ce procédé. Il 
v avait donc autre chose qui distinguait les hommes et les : 
femmes ? Quel était ce mystère ? Toute petite, elle avait ques- 
tionné bien souvent là-dessus sans recevoir de réponse ; et en 
constatant l'agacement des parents causés par ces questions,. 
elle avait fini par se taire. Mais la curiosité n'en avait que 
grandi ! 

Vers cinq ans, dans la chambre des parents, alors qu'elle 
portait un plâtre et dormait mal, sans que personne s'en dou- 
tât, elle avait eu l'occasion d'observer bien des choses ! 

Elle a entendu la mère gémir , se plaindre... « papa lui fai- 
sait donc mal f » — le. lit craquait.** « Maman allait mourir ! » 
Il y avait une veilleuse dans cette chambre ; elle voyait vague- 
ment,,, le père avait jeté V oreiller... De peur, Jeannette se ca- 
chait sous s^s couvertures. Elle se rappelle une exclamation de 
sa mère ; « J J ai chaud. ! » (Les propres termes par lesquels la 
malade commençait régulièrement sa crise !) Cette même. ex- 
clamation, elle l'avait souvent entendue de la bouche de sa 
mère à une période où celle-ci attendait u un petit frère » , qui 
n'était pas venu, (Donc cette exclamation a été enregistrée par 
la malade aussi comme un symptôme de grossesse). Encore 
actuellement, quand elle voit sa mère congestionnée, elle prend 
une peur folle ! (Sollicitude exagérée qu'analytiquèment nous 
qualifierons de « jalousie » prenant forme d 3 « angoisse ». 
Nous reviendrons plus loin sur ce point). 

À cette même époque, en outre, la mère portait quelquefois 
la petite Jeannette le matin dans le grand Ht pendant que le 
père y était encore. 

« Mais une fois j'ai pris peur de papa ; tout d'un coup sa 
tête m'a paru toute changée, beaucoup plus grosse , très rouge ; 



LE CAS DE JEANNETTE 



26.S 



— j'étais si effrayée que j'ai crié pour que maman vienne 
m' enlever ; papa en a été fâché et a mis sa main sur ma bou- 
che jusqu'à m' étouffer » . 

Ces souvenirs sont très importants et doivent retenir notre 
intérêt. 

Le premier, celui des scènes conjugales, jette une nouvelle 
lumière sur le symptôme de « la crise » . Son étiologie se trouve 
enrichie d'un nouveau symbolisme. Nous avons déjà vu qu'il 
y avait -dans ce symptôme la reproduction de l'état de gros- 
sesse ; or ce nouveau souvenir â propos de l'exclamation' 
maternelle : « J 'ai chaud ! » nous le confirme une fois de 
plus* Mais, d'autre part, nous savons maintenant que cette 
exclamât Ion est surtout celle entendue dans la chambré conju- 
gale ; quand donc Jeannette s'exclame de la même façon, en 
glissant dans sa crise, cet état d'hystérie aiguë, elle reproduit 
aussi lefe scènes dont elle a été le témoin épouvanté et fasciné à 
l'âge de cinq ans dans la chambre de ses parents. Cette crise 
nous indique par conséquent, en réalisant de façon inconsciente 
et morbide, le désir intense et refoulé de prendre la place de 
la mère ! 

Notons simplement pour l'instant que la tête du père lui 
est tout â coup apparue très grosse et rouge, avec les mêmes 
caractères qu'elle devait attribuer beaucoup plus tard à la tête 
de l'homme de l'aventure : ces inêmes caractères qu'elle re- 
prend et qui reparaissent si souvent dans ses rêves et souve- 
nirs ultérieurs, 

r 

Notons aussi que ce souvenir est sorti avec un affect extraor- 
dinaire et avec une résistance presque invincible. C'est donc 
que nous touchons ici à un point de départ, un traumatisme 
bien antérieur an trauma de la plage. Il est désormais certain 
que l'aventure de l'homme n'est venue que renforcer des ira- 
pressions préexistantes et d'un retentissement intérieur in- 
soupçonné. Serait-ce que nous aurions touché au a trauma- 
tisme originel ? » Qui voudrait l'affirmer ? Mais la suite de 
l'analyse révélera toute la .signification de ce souvenir qui se 
précisera peu à peu dans le conscient de la malade. Pour le 
moment, il reste quelque peu mystérieux ; et on ne s'explique 
guère pourquoi la tête familière de son papa a pu si subitement 
changer d'aspect, devenir si effrayante ! 



kn^-diiÈte 



266 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



y 



■ 

Je me garde pour le moment de faire part à la malade de 
certaines suppositions qui viendront immédiatement à l'esprit 
de tout analyste, mais j'attire son attention sur ce que ce fait, 
tel qu'elle Ta raconté, a d inexplicable. Et pourquoi donc, dans 
les souvenirs et les rêves, l'accent est-il toujours porté d'une 
façon si singulière sur une « tête » ? 

Ici, la malade refait tout d'un coup des associations sur le 
traumatisme de la plage ; le souvenir se précise : a Ce quel- 
que chose aux pieds de l'homme devait être sa chemise ; — elle 
était comme la chemise de papa ; — j J ai dû m' approcher par 
curiosité et faire une question à propos de cette chemise ; - — 
c'est alors que l'homme a ri et m'a saisie ; oui, depuis j'ai eu 
peur, mais pas de mon papa », et elle poursuit ce thème. 

Il est clair que dans son épouvante et sa confusion elle se 
réfugia instinctivement dans son amour pour son père, et alors 
cette idée s'est fixée ; « Mon papa n J est pas comme cet hom- 
me », Idée distinctive qui survivra au souvenir de l'aventure, 
car désormais tous les « hommes » lui feront peitr^ tandis que 
son père, lui, est un « monsieur » ; et les a messieurs )> ne lui 
font pas peur. Ainsi l'enfant avait pris l'habitude de demander 
souvent à sa mère, à l'approche d'un inconnu : « Marnai^ est- 
ce un » homme >i ou un « monsieur ? » — et il fallait 1* affirma- 
tion péremptoire que l'étranger en question était bien un 
« monsieur », pour que l'enfant s'en laissât approcher sans 
crainte. 

Son père, par exemple, avait une prédilection pour le cha- 
peau haut de forme ; et ce dernier devint de ce fait un des si- 
gnes les plus sûrs de la qualité de « monsieur » ! Jeannette a 
longtemps gardé, caché dans sa propre armoire, le dernier 
chapeau haut de forme de son père, après que la mode eût 
condamné cette coiffure. 

Plus tard, à, l'occasion d'une demande en mariage qu'elle 
a finalement refusée, l'idée qu'une homme doit ressembler à 
son père pour qu'elle puisse ne pas en avoir peur se traduit 
par la pensée obsédante : c « Ah, .si je savais que ce préten- 
dant fût. fait comme mon papa » ; néanmoins elle n'aurait pu 
dire ce quelle entendait par là. Il est significatif que ce sou- 
venir lui soit très pénible et sorte avec difficultés 

Cette distinction établie entre l 'homme du traumatisme et 






LE CAS DE JEANNETTE . 267 



son père, distinction maintenue jusqu'aujourd'hui malgré le 
refoulement du souvenir de la séduction - t cette distinction 
s'était établie évidemment dans une couche de 1* inconscient 
située tout près du conscient* 

Klle correspond pour nous, tout simplement, à un méca- 
nisme de défense contre la confusion ou même V identification 
qui, au contraire; s'était établie dans une couche plus pro- 
fonde de l'inconscient entre le séducteur de la plage et le père. 
J'entends ici plus particulièrement: l'image du père telle 
qu'elle vivait refoulée au fond.de l'âme de l'enfant, en tant 
qu 'agresseur et vainqueur de la mère dans les scènes conju- 
gales, et telle qu'elle apparaît dans la scène mystérieuse où la 
tête du père joue un si grand rôle. 

C'est précisément cette scène4à que nous avons appelée pro- 
visoirement, le traumatisme originel et que nous . ne connais- 
sons jusqu'à .présent T que d'une façon fragmentaire. 

Cette identification entre le séducteur et le père tendait par 
conséquent à faire de ces deux hommes* différents un seul être 
symbolique et effrayant : « V homme à la tête rouge, grosse, 
riante, qui la nargue et la fascine tout en lui inspirant une ter- 
reur folle, » C'est sous cet aspect qu'il apparaît désormais 
►dans ses rêves et ses fantaisies : aspect déplorable et incons- 
cient qui, constituant le motif caché de cette « peur de l'hom- 
me n, fera dévier complètement sa destinée de son cours nor- 
mal. ' 

Ce mélange si étrange de deux représentations distinctes est 
un procédé bien connu, depuis Freud,, sous le nom l de con- 
densation ; et c'est précisément contre cette confusion que la 
censure s'élève, parce qu'elle est inadmissible, La. censure 
fera donc du père un <c monsieur », bien distinct des « Jiont- 
-mes », qui font peur ! » , 

La tâche de l'analyse consiste justement à lever cette cen- 
sure, Déjà Jeannette commence à comprendre le phénomène de 
la condensation. Mais il s'agit de lui faire comprendre autre 
■chose, ce qui ressort clairement de l'ensemble de la situation. 
Derrière sa déclaration à propos de son prétendant : « Ah si. je 
savais que cet homme fût comme mon papa )>,- se, dissimule 
non seulement la peur de l'homme, mais aussi le désir incons- 



- 



~ ~ ^^» ^^^m^^^^m^^^m i il il ii il in ! ■ ~ — r 

268 KEVUK FRANÇAISE DK PSYCHANALYSE 



cient de prendre auprès du père la place de la mère. Le ma- 
riage pour son inconscient n'est possible qu'avec son papa ! 

L'enfant a soupçonné peut-être intuitivement, dans ces 
scènes conjugales mystérieuses et effilantes auxquelles elle a 
assisté à cinq ans, un élément d'amour et une occasion de 
jouissance. Car un grand nombre d 'expériences ont prouvé 
aux analystes que chez la fille de cet âge, une sorte d'instinct 
féminin est déjà eu éveil, Je formule donc l'hypothèse, en 
ni 'efforçant de ne pas effaroucher la malade : qu'à ce moment- 
là t si cette scène développa dans son conscient une terreur 
compréhensible, il n'en reste pas moins que dans son incons- 
cient, elle dut éveiller corrélativement une curiosité troublante 
et sans doute un désir. J'essaye pour la première fois de lui dé- 
voiler en quelques mots l'existence et le contenu du complexe 
d 'Œdipe (1). 

Cependant , elle n'est pas encore suffisamment préparée à. 
recevoir pareille explication ; car, si prudente soit-elle, celle- 
ci déclenche chez elle un violent mouvement de révolte et de 
protestation et lui arrache le cri : « J'ai aimé mon papa, comme 
une petite fille doit aimer son papa ». 



(i) Ce tenue freudien est déjà universellement connu et ne nécessite pins 
guère d explication* On désigne ainsi, par analogie avec ]e draine de So- 

1 diode, l'attitude « ambivalente » ou double d'amour et de haine, de ten- 
ant vis-à-vis de ses parents ; attitude positive ou amoureuse à l'égard du 
parent du sexe opposé et attitude négative ou jalouse à l'égard du parent du 
même sexe; et corrélativement par défense et par compensation ] 'attitude- 
inverse, (Voir à ce sujet « l_,e Complexe d'Qîdipe », par le D r Ch. Odieiv 
Edit. Petite Fusterie. Genève). 



.*.• 



.•■ 



m** 



tE CAS * DE JEANNETTE - 269 



CHAPITRE X 



Rêve de réaction 



Voici le rêve qu'elle m'apporte le lendemain, rêve qu'on 
-doit donc considérer comme construit. sur l'impression causée 
par mes explications. e 

h Je suis à la gare avec tout mon bagage, comme lors de mon 
■départ pour l'Italie. La demoiselle de la « Protection de la 
jeune fille » me tend, dans mon compartiment pour dames seu- 
les, ma poupée. Je la mets dans un coin, et je reste toute seule, 
avec elle ; et tout le trajet jusqu'à Milan n*est qu'un tunnel. » 
Jeannette complète : « Je me trouvais bien, dans ce rêve ; j'ai- 
merais faire tous les voj^ages dans l'obscurité, C'est ainsi que 
j'ai fait celui pour l'Italie : j'ai voyagé de nuit, Là-baSj j'au- 
rais voulu avoir une poupée ; j'ai découvert une fois une pou- 
fiée dans une malle, au grenier, chez mes amis du Midi ; 
comme fascinée, je l'ai regardée longtemps sans pouvoir m'en 
arracher ; je finirai bien par en avoir une avec moi dans ma 
chambre ; je veux un enfant ! Je ne veux pajs de mari ! j> 

C'est avec une véritable passion qu'elle lance ces dernières 
phrases. Je suis frappée du ton ardent avec lequel elle exprime 
ce' désir d'une poupée, ton où il y a en même temps de l'obsti- 
nation et de la colère, Kt sans transition, elle raconte ensuite 
maints traits relatifs à son désir passionné de l'affection de 
son père ! ■ 

Le moins prévenu, me semble-t-il, trouvera étrange une atti- 
tude sentimentale aussi violente de la part d'une fille de trente- 



270 . REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

h 

deux ans vis-à-vis de son père. Qu'une enfant désire gagner et 
posséder l'affection de son père, rien de plus naturel ; mais 
que ce désir atteigne une telle intensité, et nous sommes alors 
forcés de lui reconnaître un facteur morbide. 

Le rêve que nous venons de citer est donc une réaction à la 
séance précédente. Je laisse de côté un symbolisme qu'il cache 
dans ses couches profondes et je vais en relever les seuls points 
importants qui nous intéressent ici, en les groupant en deux 

séries . 



Première sèriîï 

a) Idée de départ, de fuite du foyer ; foyer = S}mibole de 
ses sentiments pour ses parents. Donc réaction instinctive par 
la fuite ; évidemment une mauvaise solution ; le voyage en 
Italie avait été la première tentative de quitter la maison, de 
s 'arracher à ce fdj^er auquel elle se sentait rivée, 

b) Idée de tunnel = obscur hé = bien-être — fuite devant le 
jour, la réalité, la vie ; de nouveau idée de fuite, ne pas voir 
les choses dont je lui parle dans ce grand voyage qu'est la 
ps3 T chanalyse. 

c) Protection de la jeune fille = idée de protection, du main- 
tien de sa virginité, au service d'une réaction de défense contre 
le mariage et la sexualité, 

d) Compartiment pour dames seules. = second symbolisme 
de la même idée exprimée sous c. 

On sent dans tout ceci comme un recul devant l'effort im- 
mense que l'analyse exige d'elle, effort de reconnaître et d'ac- 
cepter des tendances et des désirs contre lesquels elle a lutté 
désespérément toute sa vie. D'ailleurs, le D r Z..., qui l'avait 
hypnotisée, n'avait-il pas en effet exigé d'elle déjà un effort 
immense en lui prescrivant de quitter son lit de malade, ainsi 
que ses parents, ,RappeIons-nous ce que nous avions dit à ce 
sujet au chapitre III, c'est-à-dire que toute cette maladie 
n'était qu'un stratagème destiné à obtenir l'affection du père et 
à être soignée et gâtée par lui. Souvenons-nous du muguet ! 



XE CAS DE JEANNETTE 371 



Deuxième sékie 

■ I » L 

Un point très important est xi 'autre part, que sous ce désir 
de dcpart-fuite^ se cache évidemment aussi 11 'intention de re- 
noncer définitivement à ses premiers symptômes (maladie -lit- 
contractures) et de mener une vie plus saine et. plus libre. 

Mais ce progrès apparent est compensé encore par un recul./ 
c'est-à-dire un second stratagème que vont précisément nous 
révéler les associations spontanées- qui ont suivi le récit du 
rêve. 

Retraçons ici pour plus de clarté le déterminisme sous- 
jacent du « complexe poupée », tel que l'analyse l'a révélé ; 

a) à la surf a ce , désir conscient ardent d'une poupée ; 

b) au-dessous, désir ardent d'un enfant ; 

c) tout au fond, amour intense du père. . -^ 

Ce rêve met eu lumière les contre-réactions, obstinées de 
l'inconscient de notre malade : .chassé d'une position, , il en 
occupe aussitôt une autre, et change sans cesse les déguise^ 
raents trompeurs des mêmes désirs défendus et persistants. 
Chassé par la porte, il rentre par la fenêtre. C'est là une tacti- 
que qu'on observe chez tous nos malades et qu'il importe de 
déjouer. 

Au fond, il n'y a qu'un seul et unique désir : celui d'être ai- 
mée du père ! C'est cet amour qu'elle a passionnément désiré 
sur son lit de souffrances. Et dans ses fantaisies de grossesse, 
elle le souhaitait encore pour son enfant, cet enfant qui devait 
être un autre elle-même {voir pages 12, 24), cet enfant qui 
était d'autre part le gage de l'amour du père, car de qui Tan- 
çait-elle eu sinon du père lui-même ? Je me hâte d'ajouter que 
cette supposition", d'apparence monstrueuse pour le lecteur peu 
habitué aux données des analyses profondes, se , confirmera 
dans la suite. 

Sous la pression de l'analyse, elle a renoncé aux symptômes 
de grossesse ; mais qui pourrait lui reprocher l'innocent 
souhait de posséder une poupée ? Ce sera là sou dernier re- 
fuge. Le caractère sexuel de son désir caché est complètement 
effacé par ce symbole nouveau. 

En effet > la série de séances dans lesquelles nous allons ana- 
lyser le thème de la poupée vont débuter par une singulière 



272 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

-crise nocturne qu'elle décrit ainsi : « J'avais la sensation de 
n'avoir plus que ma tête ; j'ai perdu connaissance, et rêve* 
liant à nio ij j J ai de nouveau senti mes bras et mes mains. 
JMais quand j'ai voulu- tater le reste de nion coi'ps, je ne le trou- 
vais pas. » Donc, elle avait supprimé son corps, c'est-à-dire sa 
.sexualité. T 

Je vais rapporter maintenant sans commentaire les rêves et 
souvenirs les plus caractéristiques de cette série de séances qui 
tournèrent autour de sa fantaisie de la poupée. 



™«»™h^ 



LE CAS DE JEANNETTE > 273 



CHAPITRE XI 



La Poupée 



« J'ai vu une fois en Italie une photographie prise dans une 
maison de santé (asile d'aliénés) ; je ne l'ai jamais oubliée. Il 
y avait écrit dessons : « Les Mamans ». Jeannette ne peut se 
résoudre à me raconter ce que représentait cette image, tandis 
qu'à chaque instant elle esquisse une crise : « J'ai chaud ! » 
« Je veux être maman ; — je voudrais être toute seule dans une 
petite chambre ; — je serais heureuse si on voulait m 7 enfer- 
mer »_{i)- 

, « Je voudrais être toute petite ; souvent il me semble que je 
le suis » . 

<( Une fois, mon père m J a portée du canapé sur le lit, quand 
j J étais malade ; j'ai été dans ses bras, je l'ai embrassé.*, j'ai 
renoncé à l'affection de mon père, mais je n'ai pas renoncé au 
désir d'avoir un enfant ! » 

« Il nie semble que j'ai fait un long, long voyage avec vous ; 
mais maintenant j'aimerais, continuer seule ». 

« J'ai lu quelque chose dans un article de journal : Une pér- 
il) La malade reprend ainsi une idée qu'elle m'avait déjà exprimée au 
début de l'analyse et qui constitue Finie des obsessions qui l'ont le plus tour- 
mentée. Elle a subi, en effet, à plusieurs reprises la tentation de prendre un 
taxi, de se faire conduire à l'asile des aliénés et de demander son interne- 
ment. Elle rationalisait son désir de la façon suivante : « Je suis mie hys- 
térique, on ne sait pas ce qui peut m 'arriver {idée préconsciente : la crainte 
de mettre un enfant au monde sans être mariée l)_ ; j'attirerai la honte sur 
ma famille et mes amis ; je suis un être dangereux : il vaut mieux me mettre 
hors d'état de nuire, » Ainsi parlait le conscient ! Mais nous allons com- 
prendre maintenant le stratagème inconscient qui se dissimulait sous ces 
raisonnements (voir page iS}. 

REVUE FRANÇAISE DE rSYCHAKALYSE 5 , 



274 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

sonne vivait toute seule dans une chambre avec... » ; elle ne 
se décide pas â prononcer le mot fatal- Toutes ces associations, 
et maintes autres se rattachant toujours au même thème sor~ 
tent avec une difficulté extrême, comme s'il s ' agissait des cho- 
ses les plus honteuses. 

Elle n'emploie plus que le ternie « elle », pour désigner 
« poupée )), ne parvenant plus à prononcer ce dernier niotj, 
mais sachant toutefois très bien que j'ai compris ] 

m ] J ai voulu « lui )> faire mettre de vrais cheveux ; je Vau- 
rais tellement aimée que le bon Dieu lui aurait donné la vie ! 
— Quand je suis auprès de vous, je sais que ce n'est pas pos- 
sible >K 

« J'ai rêvé que j'étais dans une grande chambre avec beau- 
coup de demoiselles ; comme sur la photo, elles étaient toutes 
mamans ; moi aussi ; elles étaient toutes heureuses , elles 
avaient des... ! ça ne sort toujours pas* Elle pousse un cri 
et se ressaisit à grand 'peine. 

J'attire son attention encore et encore sur son désir évident, 
perçant à chaque instant, de se faire enfermer, et je com- 
plète en lui déclarant : « pour faire de la vie un jeu ». Et je 
lui représente, pour l'encourager au renoncement difficile, 
qu'au contraire avec ses dons et sa sensibilité elle est faite pour 
remplir une tâche dans la vie : n'y a-t-il pas assez d'enfants 
vivants et souffrants qui auraient besoin de soins et de se- 
cours ? 

Ce sera seulement à la vingt-huitième séance qu'elle par- 
viendra à prononcer enfin le mot fatal : a poupée », et à ren- 
dre ainsi plausible tout ce qu'elle m'a raconté sur ce thème. 

Ainsi donc les demoiselles dans l'asile des aliénés (la pho- 
tographie vue en Italie) avaient toutes des poupées ! Et- sous 
l'image, il était inscrit : « Les mamans ». Et l'inconscient de 
Jeannette de conclure : « Si je me faisais enfermer, je pourrais 
moi aussi avoir une poupée et je serais moi aussi maman ! » 
Voilà donc le désir profond qui doublait le désir raisonné d'in- 
ternement ! 

Elle déclare maintenant vouloir renoncer à cette fantaisie 
de la poupée, mais j'ai l'impression que cette docilité appa- 
rente n'est. qu'un moyen de défense : elle ne veut pas appro- 
fondir ce thème ! 



t% CAS DE JEANNETTE 



275 



En effet, dans le rêve suivant, elle est en fuite avec sa pou- 
pée à. travers des couloirs étroits et sombres (i). 

Dans tous les rêves, la poupée a de grands cheveux bou- 
clés ; « Ce sont mes cheveux, mais bouclés, comme je 'les ai 
portés quand j'ai joué, une fois, le rôle d'un lutin au pension- 
nat* Ce jour-là, papa m'a tendu les bras et a dit : a Aussi jolie, 
ça c'est ma fille ! » et* m'a embrassée : c'était un succès , je 
n J avais plus peur y de toute ma vie je n J ai eu tant d'aplomb ! » 

(( Je voudrais une poupée qui me ressemblât, je vais habiller 
mon ancienne poupée avec les restes d'étoffe d'une robe rose 
que papa a aimée », •■ 

« Si papa voulait me prendre sur ses genoux comme une pe- 
tite filles j'aurais gagné ! ■» (sa cause ! son combat !). 

« En Italie, j J ai défait une robe et je l'ai refaite d'après- le 
modèle de nos robes du pensionnat ; et j'ai mis cette robe au 
fond de ma malle pour qu'on la trouve après ma mort et qu'on 
me la mette dans le cercueil )>. (Elle veut redevenir petite 
fille). ; 

« On avait bouclé les cheveux de' ma sœur le jour de sa 
première communion. A moi, on m'a mis les cheveux dans un 
bonnet, et papa a dit : « Tu en as une tête ! » J'ai tant regretté 
les boucles que j'avais eues le jour où j'avais joué le lutin ! » 

D'ailleurs, ce jour de sa première communion est un des 
souvenirs les plus ^mers de sa vie (page 34), 



(i) Nous, nous rappelons l'interprétation donnée à l'idée de a tunnel 1 
pagne 62. Nous laissons de nouveau de côté, le symbolisme que prend certai- 
nement ce motif dans les couches profondes de l'inconscient. 



a 76 RËVUË FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



CHAPII RE XII 



Progrès et Reculs 



Ouvrons ici une parenthèse. 

Nous sommes maintenant dans une phase de l'analyse où la 
malade constate un mieux très sensible dans son état général. 
Elle éprouve un sentiment de sécurité croissante , EJle com- 
mence aussi à comprendre le mécanisme mystérieux de sa ma- 
ladie : l'hystérie, et pourquoi elle en a si peur : c'est parce 
qu'elle s'en sent en partie responsable ! Elle comprend la mé- 
sestime des autres pour les hystériques, qui « s'offrent » une 
maladie pour réaliser des désirs et des fantaisies refoulés. 

On comprend d'ailleurs ce sentiment de soulagement si Ton 
réfléchit au travail déjà accompli ; à tous les souvenirs qui sont 
sortis ; les trauniatismes dont le conscient s'est réemparé ; 
que de résistances tombées, que d'inhibitions surmontées ! 
Elle a compris le symbolisme condensé de sa « crise i>, et elle 
a renoncé à ce symptôme. Elle a compris l'élément morbide de 
son affection pour son père, et elle y a renoncé. Mes expli- 
cations et mes encouragements sont peut-être encore en phase 
d 'incubation , mais ils sont enregistrés. Sa volonté de guérir 
est plus vivace que jamais ; voici deux petits rêves fragmen- 
taires qui en apportent la preuve : 

" i- a Je suis maîtresse dans une école d'orphelines (c J est la 
première fois qu'elle joue ainsi un rôle d'adulte !) et je re- 
copie une image que les religieuses m'avaient donnée au pen- 
sionnat ; elle représente une croix à un tournant de rouie », 



M4MM*^ 



LE CAS DE JEANNETTE 27/ 



2. « /<? dis à mon père ; « II n'y a rien à faire, j'ai trente- 
quatre ans )>, (Son droit à l'indépendance s'affirme, elle se dé- 
clare elle-même adulte !)- * 

Mais nous allons maintenant assister à un spectacle cu- 
rieuXj bien connu des analystes ; on s'attendrait à voir suivre 
à la malade désormais une voie progressive et ascendante vers 
-la guérison. Tout au contraire ^ nous aurons à constater un re- 
cul, une (c régression » vers un state d'infantilisme encore plus 
ancien que la situation oedipienne. 

Nous nous rappelons que le dernier petit rêve ayant pour 
thème la poupée révélait une idée de « fuite »; Nous en avions 
donné, et aussi à propos du rêve du tunnel, une interprétation 
superficielle. Deux rêves qui vont suivre nous feront com- 
prendre où cette fuite va conduire notre malade : deux rêves 
qui relieront le complexe de la poupée à un autre complexe 
prédominant. 

Cette fuite débuta justement après la séance même où Jean- 
nette affirma sa grande amélioration. Mais le mieux transpa- 
raîtra quand même dans certains détails des rêves de cette 
période de régression. 

Voici ces deux rêves : 

i* J J ai rêvé que j'étais chez mes amis du Midi. 7/ y avait la 
malle de la poupée (malle au grenier , dans laquelle elle avait 
découvert un jour cette poupée qui l'avait si étrangement fas- 
cinée), maïs cette malle était un cercueil, et j'étais moi-même 
dans le cercueil, enroulée dans des draps ; je dis : « Ah, 
chère amie, c'est tout, adieu ». Le couvercle se .ferme — 
j J étouffe et me réveille. 



2, Le train du roi de Roumanie est en gare, mais il y a 
aussi un petit train pour papa et manmn ; ils ont deux wagons, 
et le troisième wagon est un énorme moïse pour moi ; le train 
est garni de fleurs ; V intérieur du moïse est tendu de noir avec 
des larmes et mes initiales brodées. Je suis dans le moïse 
comme si j'étais morte, je ne peux pas parler, je ne peux pas 
dire que je dors seulement : comme c'est arrivé durant ma 
maladie pendant une crise. J 'entends les gens autour de. moi 
dire : <c Elle est morte » # ■ 



1*4** 



278 EEVUÉ FRANÇAISE J)E PSYCHANALYSE 

■" ■-•— ■ i—i n-H r-^ ■ ■ um— ^ ^ — h-^^^^^^^^^^h 

- 

Voici les principaux souvenirs réveillés par le rêve : « C'était 
un dimanche après-midi ; ma sœur et moi avions notre salle 
de jeux tout en haut de la villa. Nous pouvions avoir sept 
et onze ans* Nous avions préparé un goûter pour les -poupées. 
Je voulais faire manger la poupée de Lily et je l'ai laissé tom- 
ber, j'ai eu 1 grand peur, j'ai couru au. vestibule, Lily m'a couru 
après, m'a poussée dans l'escalier en criant. : « Si tu remontes, 
je te tue ! » Je suis arrivée dans les bras de maman hors de 
moi : « Elle veut me tuer ! » Et papa a fort grondé Lily ; elle 
en a;pleuré ; et alors j'ai voulu l'embrasser, mais elle s'est sau- 
vée. Je l'ai retrouvée à la cave ou elle m'a dit : « Je ne t'aime 
plus ». Mais finalement nous nous sommes réconciliées, nous 
sommes allées retrouver la poupée ; elle avait la jambe droite 
arrachée t et c'est papa- qui arrangeait cette jambe, sur le per- 
ron ; ensuite, on a mis la poupée malade dans une voiture de 
poupée (ici, grande difficulté de continuer le récit), papa a 
souri à ma sœur, il- Va embrassée, et puis papa et maman ont 
porté ensemble la voiture au jardin ; et papa s'est beaucoup 
occupé de Lily et de la poupée, et pas du tout de moi ; je me 
suis dit : c< Si c'était arrive à ma poupée ! » 

Second souvenir : « Souvent j J ai bandé le pied et la jambe 
de ma poupée et je la mettais dans les bras de grand-père en 
lui disant : // faut là soigner, elle est malade comme sa ma- 
man ». 

Troisième souvenir ; « Une fois que les enfants de. ma 
sœur se sont disputés," ma mère a voulu nie rappeler la grande 
dispute entre ma sœur et moi à propos de la poupée cassée. Je 
n'ai pas voulu en entendre parler, éprouvant un grand ma- 
laise ». 

Quatrième souvenir : « Quand les médecins ont parlé de ma- 
ladie inguérissable, je n'avais qu'un désir : « rester dans une 
voiture dans 1& .jardin avec papa et maman ». Toujours les voi- 
tures avec des enfants malades m'ont fascinée. , 

Cinquième souvenir : a II y a deux ou trois jours, j'ai ren- 
contré un petit garçon malade dans une voiture et j'ai dit à sa 
maman : « C'est encore son plus beau temps ! )> Cette voiture 
du petit avait de grosses roues en bois, comme le wagon du 
rêve qui figurait un moïse! ! » . 

Le lendemain, à la 45' séance, elle reprend lé rêve de la veille 






1 



t 



*^É^i^ 



LE CAS DE JEANNETTE -i: \ , 27,9 



^et ses associations, «.Il rue semble que. je prends peur de /mon 
papa », Bile sait maintenant que la terrasse dans le « rêve de 
la tête riante », c'est le perron où le papa avait, raccommodé la 
poupée. La tête dans le rêve est bien celle qu'il avait à l'âge où 
il arrangeait la poupée : a Je vois sa tête ! >i C'était à l'époque 
de l'aventure sur la plage, peu de temps après probablement ! 

Bile repense aussi à la tête derrière, le carreau**, elle se trou- 
ble de nouveau, sursaute, et finalement ajoute un supplément 
au souvenir de la poupée cassée ; eîle avait dit à sa maman : 
« Tu vois, papa sait arranger les jambes, s'il arrangeait la 
mienne T ' . "'..-.. 

Quelques jours plus tard, elle apporte avec grande résistance 
un nouveau supplément au souvenir de la poupée cassée: 
« Papa a. déshabillé la poupée. iv Elle se rappelle son -étonne- 
ment et son trouble, trouble qui la ressaisit en racontant Pin- 
cïdent, 

Comme ce détail met en relief l'attitude réellement amou- 
reuse de Penfant vis-àrvis du père ! .,= .-..■,,.". . 

Et enfin voici une dernière association : + elle a vu, enfant, 
l'image d'un tour oi> on exposait les enfants abandonnés* Ses 
questions à ce sujet avaient reçu la réponse : a Ce sont des en- 
fants sans papa et leurs mamans étaient de vilaines personnes. * 

Jeannette; elle-même a maintenant l 'impression très nette que 
la jambe de la poupée a été un facteur important dans le choix 
et la fixation du symptôme coxalgique sur sa jambe droite. Le 
pied bot antérieur avait joué « ici » le rôle d'un premier point 
d 'appel . 

Nous connaissons désormais l'origine, de sa fantaisie ac- 
tuelle de la poupée à laquelle elle s'identifie pour être,; telle la 
poupée de sa soeur, soignée, déshabillée , aimée par le père ! 
Cette poupée qui est aussi le symbole de Penfant sans père, 
Penfant dont le père est « inavouable » (ttoir l'association), et 
qui à une vilaine maman (sentiment de culpabilité). 

Dans le rêve n° i, P identification à la poupée ressort clai- 
rement : dans la malle elle a pris elle-même la place de la 
poupée. ■ ' - . . . , 

Derrière cette, passion, si bizarre de la .part d'une personne 
de trente-quatre ans, pour une poupée, se eacbe donc un prq- 
cessûs très simple ;. elle prodigue à cette -poupée la tendresse et 



. 



280 tf REVU H FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

- 

l'amour qu'elle-même avait toujours .ardemment désiré rece- 
voir de la part de son père. Il s'avère donc de plus en plus net- 
tement que cette poupée est un symbole œdipien, Bt ceci nous 
oriente vers le second complexe exprimé dans les deux, rêves. 

Comme cet amour œdipien, sous l'influence de l'analyse, est 
de plus en plus jugé irréalisable (et c'est là le progrès atteint), 
il ne reste plus à la malade qu'un moyen pour éviter cette dé- 
ception : c'est de mourir ! C'est là la régression ou le recul, 
déterminé par le progrès, La vie, en effet, est impossible sans 
amour ; c'est ce qu'elle exprime nettement dans le rêve où elle 
s'enferme dans un cercueil et prend congé de son amie : « Ah, 
chère amie, c'est tout, adieu ! » C'est là le symbolisme de la 
fuite totale devant la vie, qui est de ce fait niée. Elle retourne 
là d'où elle était venue. Car pour notre inconscient infantile, la 
mort ne représente pas autre chose que la situation prénatale, 
le repos dans le sein de la mère. Refuge ultime et idéal quand 
la vie réelle nous impose de durs renoncements. 

Cette tendance symbolique s'est manifestée déjà maintes 
fois au cours de l'analyse sous forme de fantaisies, rêves et 
symptômes : le lecteur s'en souvient. Notre deuxième rêve 
en apporte encore une illustration frappante par les associa- 
tions que la malade fait sur le « moïse », « Moïse = berceau = 
naissance ». — « Je suis née â sept mois ; — enfant chétive, 
je suis restée longtemps dans un moïse ; — le moïse à été ren- 
versé un jour avec moi par la négligence d'une tante ». 

Cet enchaînement d'idées nous ramène, en effet, vers la pé- 
riode la plus reculée de son enfance, vers le berceau, vers la 
naissance ; et cette naissance, son inconscient la considère pro- 
bablement comme un accident, point de vue que renforcèrent 
peut-être les récits entendus sur les circonstances anormales 
qui accompagnèrent sa naissance (forceps) ; dès lors elle dut 
se croire lésée dans ses droits à l'affection de ses parents. 

'Dans le rêve du moïse-cercueil, elle retrouve donc le refuge 
et la félicité du berceau ; rappelons -nous aussi que mourir 
étaitpour elle un des stratagèmes destinés à conquérir l'affec- 
tion du père, — d'après le modèle du jeune homme dont il a 
été parlé plus haut, — Cet amour, elle l'aura morte si elle ne 
peut pas l'obtenir vivante, comme elle a voulu l'obtenir ma- 
lade, puisqu'elle ne pouvait l'acquérir bien portante. Le faste 



.--- 



LE CAS DE JEANNETTE 



28l 



qui entoure son décès apporte la preuve de cet amour tant 
désiré, donc elle a atteint son but. 

Le progrès analytique du rêve consiste peut-être dans ce 
détail qu'elle n'est pas morte réellement ; elle sait qu'elle 
trompe les autres ] 

Le a roi )> (train du roi de R.) pour l'inconscient est un des 
symboles bien connus du père ; c'est de lui que Jeannette veut 
être aimée „ il accompagne avec grand, faste son enterrement. 
Mais il n'est pas seul, dans le train, la. mère s'y trouve aussi ; 
Nous y voyons un indice de plus que l'inconscient de la 
malade a actuellement régressé vers une phase du développe- 
ment plus reculée que la phase œdipienne, vers la phase où 
les tendances les plus primitives rattachent l'enfant â la mère 
et réclament avant tout l'amour de la mère-nourrice (allaite- 
ment, etc.). 



vtartV 



282 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^■^^^^^h^H^Ari 



CHAPITRE XIII 

Grand rêve rétrospectif et fuite dans la mort 

- 

Recul devant le dernier défoulement 



a Dans un vieux quartier de la ville j'aperçois mi magasin 
de cercueils avec un écriteau : « Entrée libre ». J'entre et je 
regarde. Il y a des cercueils de toutes les dimensions ; il y en 
s. de vides t d'autres contiennent des modèles en cire et des 
inscriptions. Ainsi il y en a un marqué ; « Petite fille, 1 an 
et demi n ; V enfant est habillée, mais à la place de bas, elle 
porte des chaussons blancs-; elle a de -beaux cheveux que je 
me mets à caresser ; tout d'un coup, il me semble que l'en- 
fant vit ! La tête est vieillotte, le corps difforme- : gros ven- 
tre, jambes atrophiées. Je me dis : « Quelle drôle de chose ! », 
^— Dans un autre cercueil il y a comme un bâton en verre, et, 
posée en haut de cette tringle > une perruque de poupée bou- 
clée, — Dans un troisième cercueil, il y a des mains. — plus 
loiiij je trouve encore un cercueil avec une petite fille, et 
l'inscription porte : « Petite fille de S ans, ayant perdu la rai- 
son yu Finalement, je trouve un grand cercueil vide avec men- 
tion : « réservé ». Il y a une forte lumière électrique dans le 
magasin ; je le traverse d'un bout à l'autre et je trouve une 
porte opposée à rentrée* Mais quand je veux sortir dans la rue 
je la trouve trop laide et trop noire ; des hommes passent et me 
regardent ; j'en ai peur ; je rentre dans le magasin ; j'éteins la 
lumière, monte dans le cercueil vide et me couche dedans. A ce 
moment, je me réveille avec, l'impression d'être dans un cer- 
cueil »; 

Je vais donner brièvement les associations qui nous rensei- 



£ ■■■' ■ pli ■ ti ■ m i i f .. ■ - ■ ■ L -■■■ _.. ' ' 

* ■ '" ' 

LE CAS DE JEANNETTE ■■■■., 283 

■ 
■ 

gneront sur la signification de ce rêve d'ailleurs très trans- 
parent. . -; 

Les hommes d'allure louche : « Le docteur assistant qui m'a 
fait peur chez le D r Calot, J'avais entendu parler à ce moment 
de l'histoire du criminel Soleilland, qui avait enlevé une petite 
fille. En voyant ce docteur j" 1 avais crié : a Je ne veux pis res- 
ter avec Soleilland »♦ Et quand, au réveil de la narcose, j'ai 
exigé qu'on me -ramenât à la maison, j'ai crié : « C'est ,à So- 
leilland qu'on aurait dû faire cela, pas à moi ». J'ai toujours 
peur de rencontrer des hommes de ce genre ». 

On voit très bien la filiation plus ou moins inconsciente 
Le docteur = Soleilland, le voleur de petites filles — l'homme 
de l'aventure. 

Jambes atrophiées : « Mon désir de ne plus marcher. Ma 
jambe malade ! » • 

Gros -ventre. : « Mon désir d J être mère ». 

Beaux cheveux, « elle vit » (la poupée !), 

Chaussons blancs ; <c Mes plâtres à cinq au s ». ^ " 

Perruque bouclée : « Ma tête bouclée, tête de la poupée ik 

Bâton de verre : « Je disais, de .moi-même,- quand j'étais 
dans le plâtre : « Je suis comme un bâton ; je nç sens plus mon 
corps ; je ne sens que mes cheveux ». Je ne voulais pas me lais- 
ser couper les cheveux* en donnant pour raison : et, II. n'y a que 
mes cheveux qui soient encore vivants, — Je .voulais qu'on 
gardât mes cheveux en cas de mort » : ces cheveux que son 
père avait admirés le jour bienheureux où elle avait joué le 
lutin !- 

Mains : <t Mes mains enterrées ». " 

La petite fille de huit ans qui a perdu la raison : « Mon dé- 
lire après 1* aventure j mon papa était alors auprès de moi, j'au- 
rais voulu rester malade ». -. _.\ 

Ainsi donc, elle passe en revue tous ses symptômes, tous 
ses maux et les enterre - les uns après les autres, ou bien elle 
révèle que de tout" temps ceux-ci -furent toujours associés à 
ridée de mourir. Mais la rue, c'est-à-dire la vie où elle risque 
de rencontrer les « hommes » terrifiants., lui fait encore trop 
peur et elle revient alors se réfugier dans la mort : dans le 
sein de la mère (cercueil) ! ^ , " - 

Le rêve marque quand même un progrès, et son état à ce 



284 REVUE FRANÇAISE DE PS YCH ANALYSE 

moment le confirme. Elle se sent moins craintive ; niais tout. 
à coup elle avoue une pensée qui vient de traverser son esprit : 
« Si tout va bien, je pourrais peut-être avoir la poupée sans- 
danger pour ma santé ? » 

Je lui explique que ce désir est en lui-même un symptôme 
qui doit disparaître comme les autres ; une personne de trente- 
quatre ans ne trouve pas de plaisir à jouer avec une poupée, à 
avoir une poupée pour enfant ! ■ - 

Jeannette a déjà compris quelle s'identifie à cette poupêe*- 
D 'autre part il est de toute évidence que cette poupée repré- 
sente aussi pour sa fantaisie son enfant. Il devient, en outre, 
de plus en plus clair que ce désir d'un enfant correspond au 
désir le plus violent qui soit en elle, celui auquel elle renon- 
cera le plus difficilement. C'est qu'au fond ce désir résume 
tous les autres ! D'où et comment lui est donc venu cet enfant 
dans sa fantaisie ? C'est là le dernier secret que l'inconscient 
garde jalousement* 

' Un enfant est un gage d'amour. Mais cet amour, de qui le 
dés ire-t -elle ? 

Un silence répond à mes explications ; puis elle est, prise de 
tremblements et de palpitations ; la respiration est précipitée ; 
finalement elle s'endort pendant un bon moment, Elle a. 
pris peur évidemment et se réfugie dans le sommeil. Mais ce 
n'est plus ici la grande « crise » théâtrale dont nous connais- 
sons le symbolisme ; c'est tout simplement un mécanisme de 
fuite. , " 

Il faut y voir une forte réaction à nies remarques, qui mon- 
tre bien que le point sensible a été touché ! C'est de toute évi- 
dence son désir infantile de l'enfant du père (1) que la censure 
n'admet pas encore, Et pourtant elle commence à pressentir 
la nouvelle révélation, et elle veut guérir ! Et elle sait 
qu'aussi longtemps- qu'elle n'aura pas livré jusqu'au fond le 
secret de son inconscient, tontes les corrections qu'apporte sa 
bonne volonté aux jeux de ses fantaisies infantiles resteront 
inefficaces et superficielles parce que par dessous, les désirs 
défendus persisteront- La suite de l'analyse le prouvera. 

(1) Nous verrons plus loin la confirmation de cette interprétation. Ce 
désir profond d'un enfant du père constitue pour ainsi dire la base, ou la 
lonne habituelle, du complexe d'QEdipe de la petite fille. 



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LE CAS DE JEANNETTE - _"'; ' " . 285 



CHAPITRE XIV 



Le grand rêve lugubre 



A la 48 e séance, elle apporte de nouveau un grand rêve qui 

nous fera-plus profondément pénétrer son complexe d' Œdipe, 
u Je suis de nouveau sur la vilaine plage de l'aventure, cette 
plage triste et lugubre ; il y a des rochers, de grosses vagues, 
-quelque chose qui flotte' ! J 'appelle au secours ! Deux hommes 
-en maillot de gymnastique arrivent, courent dans Peau et 
ramènent un homme très étrange ! Il est pieds nus avec un 
pantalon de ville, et la chemise de V homme de l'aventure 
pend par-dessus le pantalon. Je dit : « Mais c'est comme un 
enfant ! » — il a une petit figure. Les hommes disent : « Il 
s'est noyé ». Je demande : « Il est mort f » Les hommes 
répondent : « Nous allons le sauver ». Moi, je me réfugie dans 
la grotte, et jç regarde de loin. Ils ont renversé le noyé ; ils 
tapaient sa tête dans le sable ; elle devettait grosse _;. elle avait 
des plaques rouges et blanches, et j'ai crié : « Oh, que c'est 
laid ! » Les hommes ont dit ; « Aujourd'hui il nV a que des 
noyés », 

<c Je vois sur la place un tas couvert d'une toile : je 
m'approche et je la soulève, et je vois une petite fille qui a les 
tendons d'Achille tout gonflés. Les hommes disent : « Elle 
<i i>oulu prendre an bain et elle s J est noyée », La tête était la. 
tête de ma poupée ! Elle était en costume de bain ; son bon- 
net était marqué de mes initiales. Quand j'ai vu la petite fille 
j'ai pris peur et je me suis jetée à Veau — et je me suis réveil- 
lée parce que Peau était froide >k *„ 



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286 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Elle complète ensuite le récit par les remarques suivantes* 
qui d'ailleurs ne sortent que peu à peu avec une résistance qui 
va en augmentant : 

« Je vois r homme debout avec sa chemise , -puis je le vois 
renversé la tête en bas ; sa chemise lui est tombée par-dessus 
la tête, en restant: attachée au cou, et je vois la tête à travers la 
fente de la chemise comme dans le vide — et les pans de la 
chemise touchent terre » 

Elle nie dit à ce moment ; « J'ai peur, je sens qu'il y a quel- 
que chose de mal là-dessous, mais je ne veux plus rien savoir ! 
Elle se débat contre une résistance très forte. 

Après une pause angoissée, elle reprend ; « La toile qui cou- 
vrait la petite fille était celle du moïse du train, Les tendons f 
oh, que c'est drôle ; il y avait des trous de chaque côté des ten- 
dons, par lesquels l'eau a pénétré dans ses jambes ; c'est 
comme cela qu'elle s'est noyée ! Des petits ronds comme aux 
éviers — et tout autour des trous il y avait du sang » (1), 

Ici, ce complexe de l'onanisme, se révèle ainsi étroitement 
lié au complexe paternel et vient renforcer le sentiment de 
culpabilité. Il tombe alors dans le rêve sous le coup d'un 
même mécanisme d'autopuuition terrible : la mort ! 

A la suite de ce rêve et de son récit, la pauvre Jeannette 
passe une mauvaise journée, très angoissée, À la séance du 
lendemain elle raconte : « J J ai pris peur hier de mon père 
comme d*un fantôme.,, et ce matin papa est entré dans ma 
chambre en bras de chemise et a voulu me donner mie com- 
mission, J*ai failli me trouver mal ; il a dit : u Tu n'as pas 
l'air de comprendre ! » J'ai prétendu que j'étais pressée de 
m'habîller, et je me suis enfermée pour être seule, tant j'avais 
peur ! n 

Cette réaction violente nous fait bien saisir l'importance du 

(1) Il s'agit d'une association à un rêve antérieur concernant un évier ; 
rêve qui avait dévoilé une habitude d'onanisme pendant le sommeil* dont 
elle avait souffert enfant. Les religieuses à la pension, ainsi qu'elle-même, 
s'en étaient aperçues parce qu'elle avait souvent les mains ensanglantées en 
se réveillant 1e matin au moment de ses règles. Elle s'en était fait de si vio- 
lents reproches, que de longues périodes d'insomnie en résultèrent. Ces in- 
somnies provenaient de ce qu'elle avait peur de dormir. Elle restait éveillée 




iptôme des mains crispées en l'air ou écartées loin du corps pendant ses 
grandes crises avait dïsparUj son sens caché ayant été dévoilé. 



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rêve ; en effet nous folichons enfin au noyau même de la né- 
vrose,' "■- ■''■■•■.■.■' 

La malade pressent obscurément que les associations à ce 
rêve, qu'elle baptise «.le rêve lugubre », vont révéler bien <Jes 
choses j toutes prêtes à surgir dans le conscient, et elle a 
peur; « J'aurais bien des choses, des idées à vous dire, mais je 
ne peux pas » : "angoisse — ■ peur — résistance ! ' 

Sa révolte devant la nécessité de l'aveu et de l'abandon .de 
ses fantaisies et. de- -ses désirs iaif a; utiles éclate dans ce cri : 
ce Si j'avais laissé en mourant une- grande poupée â mon papa* 
quelle victoire ! Personne n* aurait pu me reprocher celai et 
ma poupée ,- cela aurait été .moi / » ' ■ v " - . 

Nous n'arriverons que peu â peu à analyser ce rêve «^ lugu- 
bre" », à mesure que les résistances tomberont. Son analyse 
fera au fond l 'objet de tonte la suite du traitement, car un 
grand nombre des rêves et des souvenirs dont la malade va 
nous faïfe part dès à présent s'y rapporteront. . 

Evidemment, bien des complexes cléjà tirés plus ou moins 
au clair y réapparaissent ; mais il contient du nouveau, Il com- 
plétera et éclaîrcira ce qui a pu nous sembler jusqu'ici dis- 
joint et arbitraire dans l'ensemble du tableau de cette vie et 
de cette maladie. Il constitue en effet comme un résume dra- 
matique, un raccourci de toute l'histoire de Jeannette dès l'ori- 
gine et de toutes les raisons profondes d_e, sa névrose : il est 
le point culminant du « défoulement »...-". 

Pour plus de clarté, je vais tâcher de regrouper succincte- 
ment tous les éléments du vaste matériel qui nous permettra. 
d'arriver peu à peu-à 1 -interprétation de ce rêve, lugubre. 

Ici, une courte parenthèse s'impose. Je me trouve en face 
d'une difficulté* L'analyse profonde de ce rêve oblige à tou- 
cher des détails parfois scabreux; J'insisterai aussi peu que 
possible pour ne pas trop offusquer le lecteur non initié. Mais 
je voudrais faire remarquer que la malade elle-même en arrive 
peu à peu à comprendre, parfaitement la nécessité de regarder 
la vérité en face, de voir la vie sub'con science telle qu'elle est, 
avec son côté brutal et animal. Elle se rend fort bien compte -, 
que si elle est malade, ob*sédée> gouvernée malgré elle par des- 
fantaisies et des curiosités malsaines, c'est à cause de sa ré- 
volte contre la vie sexuelle, à cause dé ses, refoulements de, tout 



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288 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

ce qui s'y rapportait , à cause de son ignorance anormale. Elle 
comprend main tenant combien cette ignorance lui fut perni- 
cieuse dès toujours ! Elle exprime cette idée d *une façon tou- 
chante et naïve en me disant ; « Ah, si j'avais pu vous rencon- 
trer quand j'étais une toute petite fille, comme j'aurais été 
heureuse !' Vous m'auriez tout expliqué et je n'aurais pas eu 
peur toute ma vie ! Et je n'aurais pas été malade ». 

Au cours de l'analyse, elle fait précisément une expérience 
inédite, et pour ainsi dire décisive : c'est qu'au fur et à mesure 
que les événements et les choses prennent un contour plus pré- 
cis et plus réel, ils perdent leur pouvoir absolu et morbide sur 
l'imagination- Elle, jeune fille si pure, si délicate et si dis- 
crète, arrivera peu à peu à discuter calmement, objectivement, 
le mystère de sa vie inconsciente et infantile. Elle aura con- 
senti à une dignité nouvelle : celle de gouverner sa vie affec- 
tive en toute connaissance de cause , le « m ci w conscient ayant 
repris sa suprématie, au lieu d'être le jouet d'un inconscient 
instinctif auquel ses refoulements et son ignorance l'avaient 
livrée pieds et poings liés. 

Née avec nne prédisposition certaine à la névrose, elle avait 
succombé aux difficultés auxquelles l'exposaient sa nature et 
son entourage. Jannette était une de ces créatures tout affecti- 
ves, agitées d'un besoin immense d'aimer et d'être aimée. 
Nous avons déjà discerné combien soii milieu était peu apte à 
la comprendre et à guider une nature si mal armée contre la 
vie, Gar du fait de son émotivité exagérée, le moindre événe- 
ment, la moindre impression éveillait en son inconscient un 
écho immédiat et disproportionné. Sa petite âme bouleversée 
se débattait sans que personne vînt à son secours ni lui expli- 
quât les choses, ni surtout lui offrit le refuge d'une affection 
assez chaude et assez com pré hensive pour la rassurer et pour 
satisfaire cette soif d'amour jamais arsouvîe. 

Il ne lui restait donc qu'un seul moyen de défense, savoir 
ce mécanisme de refoulement qui recouvrait d'un oubli illu- 
soire les impressions troublantes. Bienfait passager et trom- 
peur, car le mal n'était point éliminé, Tout au contraire, 
chaque nouvelle impression, ne contractant même que des rap- 
ports excessivement lointains ou purement imaginaires, ou 
simplement occasionnels avec l'impression refoulée, ou toute 



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LE CAS DE JEANNETTE 



2.SÇ 



déception, même la plus minime^ seront- désormais renforcées 
et exagérées par l'affect primitivement attaché aux impres- 
sions refoulées. Si bien que ce sera dans un état de vibra tiqji 
constante. et de tension malsaine que ces perpétuelles associa- 
tions inconscientes maintiendront Jeannette jusqu'à l'âge de 
trente-quatre ans où elle subira sa psj^çhana^se. 

Et le jugement qu'elle porte ainsi elle-même par la phrase 
-citée fera bien saisir la nécessité de ne point écarter tout sim- 
plement > comme embarrassante, inutile ou dangereuse toute 
discussion sur les .problèmes sexuels avec les enfants* Il y a 
donc tout à gagner à ce. que les parents aussi bien que les édu- 
cateurs connaissent les difficultés et les dangers que rencontre 
le développement psychique de l'enfant, s'ils veulent devenir 
plus aptes à remplir leur haute mission* 

Il est temps maintenant d'aborder les associations fournies 
par Jeannette sur son <( rêve lugure >j : 

i. Chemisé du noyé. — « En rangeant du linge ce matin, 
maman avait mis une pile de chemises de papa sur un faute uiL 
J'ai pousse un cri en les voyant ; je n'ai pas pu y toucher ». 
Donc la chemise du noyé est directement associée à celle du 
père. Le lecteur se rappellera les souvenirs déjà relates où 
Jeannette petite fille avait été intriguée par la forme ou la cou- 
pe des chemises de son papa. On se rappellera aussi que la ma- 
lade s'était souvenue que la chemise de l'homme de l'aventure 
avait éveillé sa curiosité parce qu'elle était comme les chemises 
de son papa. Ce motif de la chemise constitue donc un trait 
d'union entre son père et l 'homme de l'aventure. Bt mainte- 
nant le noyé porte aussi une pareille chemise ! Spontanément 
Jeannette fait elle-même ,1e rapprochement : «'Ce qui m'a fait 
peur dans ce rêve, c'est la chemise. Elle était comme la che- 
mise de l'homme... et comme les chemises de papa ! » 

3. Les baigneurs. — : Mon père n'aimait pas la mer, ne se 
baignait pas souvent. Mais une fois je l'ai vu arriver en cos- 
tume de bain : c'était comme les hommes dans le rêve. Ces 
hommes étaient bruns comme mon' papa, ils avaient le même 
maillot, mais ils ne portaient pas de bonnet. Tandis que mon 
papa, le jour où je l'ai vu arriver dans l J eau> portait un drôle 
de bonnet blanc, comme delà peau. J'ai dit alors à maman. : 
u Ce n'est pas papa, il n'a plus de cheveux ! » (à noter le sou- 

JIEVUK rn APAISE DE PSYCHANALYSE 6' 



2<pO REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE, 



venir du traumatisme - originel où les cheveux sur la tête du 
père Pavaient frappée). Et elle complète le récit du souvenir 
du bain du père : « Ce jour-là , mon père a emmené ma sœur 
dans l'eau ; il Ta fait nager ; moi, je ne faisais jamais que 
tremper les pieds ; et maman alors précisément m'encoura- 
geait à entrer dans l'eau avec papa, mais j'ai crié : « Papa va 
me noyer ! » 

Beaucoup plus tard, dans le cours de l'analyse, Jeannette 
apporte un autre souvenir, souvenir antérieur et refoulé plus 
profondément et qui se cachait sous celui du bain auquel il 
s'était plus tard intimement associé. Le souvenir du bain 
n'était qu'un souvenir-écran sur lequel l'autre s'était dé- 
chargé, par déplacement, de tout son violent affect. Ceci expli- 
que pourquoi et comment l'incident, en apparence anodin et de 
peu d'importance, du bain du père est réévoqué avec tant 
d'émotion. Cette émotion, si disproportionnée à l'événement 
qu'elle avait soi-disant accompagné, n'est au fond qu'un écran,. 
Elle s'attache en réalité au souvenir antérieur que nous allons*, 
maintenant relater. 

Ce souvenir initial sortit avec une résistance extraordinaire. 
La malade s'était juré de n'en jamais dire mot à personne. 
Après une longue lutte, elle se décide enfin à le raconter, se- 
rendant compte qu'elle en avait gardé malgré elle une terrible 
rancune contre son père. Elle voudrait aujourd'hui s'en débar- 
rasser pour ne plus jamais y penser. Elle commence par excu- 
ser son père ; elle a compris depuis que parfois il ne savait pas 
ce qu'il disait, ni ce qu'il faisait. Mais au moment même elle 
avait pris ses actes et ses paroles à la lettre. 
- Voici donc ce souvenir si douloureux : Un jour son père 
l'avait grondée (elle ne se rappelle pas pourquoi) ; elle en pleu- 
rait ; il voulait la faire taire et lui avait jeté deux verres d'eau 
a la figure, de sorte qu'elle en avait été trempée et que ses san- 
glots avaient redoublé. Alors il avait crié dans son accès de 
rage : a Qitandil y a de la vermine dans une maison, on l'écra- 
se ; et quand on a une enfant pareille, on la noie ! » 

Nous retrouvons donc ainsi dans les deux souvenirs (celui 
du bain sur la plage, et celui de l'accès de rage du" père) les in- 
cidents concrets auxquels le rêve lugubre a emprunté' "son ma- 
tériel extérieur, ou, comme on dit, ses éléments manifestes. 



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LE CAS DE JEANNETTE 2ÇI 



Jeannette en voyant son père sous la figure symbolique du 
noyé, lui applique la loi du talion : « puisqu'il a voulu me 
noyer, je le noie aussi ! n Mais, après s'être ainsi vengée, elle 
s'applique la même sanction à elle-même en manière de puni- 
tion : car la petite fille dans le rêve s'est noyée aussi ! 

Le jour où la malade fut parvenue enfin à sortir ce souvenir, 
elle réalisa un grand pas en avant dans la voie de la guéri- 
son (i). Elle éprouva un soulagement immense et put parler 
enfin librement de toutes les colères de son père ; et du même 
coup de toutes les rancunes accumulées contre lui, rancunes 
que le rêve lugubre met en relief d'une façon saisissante. 
Aussi bien, son interprétation à la lumière de ce débordement 
soudain d'aveux et de colères rentrées, contribua -t -elle à faire 
cesser la forte pression que tout ce matériel refoulé exerçait 
sur le conscient ; et, corrélativement, à épargner à ce dernier 
la lourde tâche de se défendre constamment contre ces senti - 
ments haineux (le travail coûteux et difficile, après les avoir 
censurés/ de les maintenir en refoulement ; et cela pour évi- 
ter des sentiments de culpabilité que la conscience si sensible 
de Jeannette n'aurait pas supportés}. 

Dans ce conflit de deux sentiments opposés : l'amour et la 
haine, il est compréhensible que le plateau de la balance dût 
pencher du côté de l'amour. L'amour pouvait subsister, au 
moins dans son expression consciente et pour autant qu'il 
s'adressait à Timage idéale du père (1' « imago »), sans éveil* 
1er des sentiments de culpabilité, L'amour, servait le but su- 
prême : conquérir l'amour et l'estime du père. Tandis que la 
haine aurait compliqué la vie de famille et compromis une 
atmosphère d'affection dont la petite Jeannette avait besoin 
pour vivre. On saisit facilement le mélange de motifs moraux 
et de motifs opportunistes et économiques qui avaient favorisé 
le refoulement de la haine. 

En outre> en refoulant ses sentiments hostiles elle refoulait 
du même coup l'image du a père séducteur » (2), C'est à lui 
qu'en dernière analyse s'adressait sa haine, comme nous le 
verrons toujours mieux. Par sa haine elle se défendait contre 

(ï) Dès lors, elle en arriva enfin à juger son père d'une façon objective ; 
H £t tout en' l'aimant toujours, à reconnaître ses défauts de même que son ca- 
ractère nerveux, et sans doute morbide, 
(2} Voir plus îoïïi, chapitre XVI, 



292 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

ses sentiments amoureux incestueux, et en la refoulant elle 
-les refoulait aussi énergiquement. 

Par contre, à cause du refoulement de ce complexe amour- 
haine, son affection pour son père s'exagérait dans son moi 
conscient et prenait cette nuance morbide que nous connais- 
sons, pour compenser ses sentiments hostiles. C'est un mé- 
canisme de réaction bien connu. 

Ceci à part, peut -on considérer le refoulement comme 
réussi ? Seulement d'une façon fort relative, car nous avons 
déjà vu, et nous verrons de plus en plus par la suite, que l'an- 
goisse attachée aux représentations oubliées (refoulées) a été 
conservée. Elle a simplement été déplacée, perdant ainsi, il est 
vrai, une partie de son intensité première. Car il est plus sup- 
portable pour le « moi w conscient de Jeannette d'avoir peur 
des hommes en général, des « têtes », des chemisés, des pois- 
sons, de l'eau, etc., que d'avoir à envisager sa haine-amour 
pour son père ! Du même coup elle fait aussi une économie 
d'émotion ; car la peur ne la tourmentera maintenant qu'à la 
vue des objets de ses phobies, au lieu qu'elle en souffre d'une 
façon constante par la présence du père. 

J'ouvre ici une parenthèse pour relater un incident intéres- 
sant, survenu au moment de cette série de séances relatives 
au défoulement de ses haines infantiles et inconscientes, 

La malade produit à ce moment-là toute une série nouvelle 
de symptômes hystériques, qui semblent marquer un recul. 
Elle sait que j'en suis d'autant plus ennuyée qne nous appro- 
chons du terme de l 'analyse: Les circonstances extérieures 
nous obligeront bientôt à arrêter le traitement. Cependant tous 
ces symptômes disparaissent le jour où j'explique à Jeannette 
qu'elle remet ainsi en activité vis-à-vis de moi, et « trans- 
fère » sur l'analyste, ses tendances agressives infantiles : 
sorte de mouvements sadiques dont certainement ses parents 
furent jadis l'objet et qui jouèrent un grand rôle dans la pro- 
duction de ses symptômes maladifs. C'est ainsi que cette en- 
fant en apparence si affectueuse, se vengeait de ne pas être 
assez remarquée, assez aimée ! Ces sentiments de vengeance 
et de méchanceté, fortement refoulés , se reflètent d 'ailleurs , 
comme nous l'avons déjà vu,' dans le rêvé lugubre grâce aux 
progrès de l'analyse, - . ■ : 



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lï^AS DK JEANNETTE :. - 293 



Après le récit du souvenir du bain, la. yialade avait fait un 
autre grand rêve ayant aussi pour décor la plage sombre et 

constituant réellement un complément du rêve lugubre. Il con- 
firma de façon singulière l'existence du désir de mort contre 
le père > désir agressif. et vengeur, que le souvenir associé au 
souvenir du bain avait révélé. . . 

« C j est encore la sombre plage ; la mer s'avance vers moi ; 
je porte une grande pelle lourde ; je jette du sable dans la mer 
pour l'empêcher devancer ; quand elle se retire , il y a un tas 
de poissons morts sur. le sable. Je prends. ma pelle, et je fais 
un grand trou :i et j'enterre les poissons. Au loin dans la mer 
je vois des têtes de baigneurs , très loin ; on ne les. voit presque 
plus, seulement Vun d J eux vient plus près ; je vois ses gros 
grands bras (homme du traumatisme) qui bougent ; il a une 
grosse tête-; tous ont de drôles de tête qui rient (encore la 
tête qui la nargue !) — Quand je nie suis réveillée, j'étais en 
train de ramasser les poissons ; je n'aimais pas les prendre, 
mais c'était commandé. Je faisais un monticule de subie au- 
dessus des poissons et je montais dessus pour bien les écraser. 
En jetant du sable dans la mer je les avais tués, et je les enter- 
rais pour qu*on ne vît pas que je les avais tues ». 

ce Dans le rêve, je regarde les baigneurs sans peur parce 
que la mer se retire. Ceux qui se baignent à ce moment ris- 
quent de Sje noyer. Je suis très contente de les voir au milieu 
de la mer (donc* en train de se noyer !) il y a. de grosses vagues 
comme à la vilaine plage où j'ai vu l'homme ». 

Ici donc ce sont encore les têtes qui jouent le grand rôle. 

La relation de ce rêve est complétée par les associations sui- 
vantes : « Quand nous étions à la plage, les vagues jetaient 
quelquefois sur la plage des poissons qui sautaient. Dans 
mon rêve, ils étaient morts. — Je ne peux pas, je n'ai jamais 
pu, manger du poisson, et je ne saurais plus jamais en man- 
ger. En effet, l'un de ses symptômes était Timpossibilité de 
manger et de digérer du poisson (vomissements), symptôme 
qui a disparu comme les autres à la suite de la révélation de 
sa signification. - 

Jeannette continue : « A propos du rêve avec l'homme à la 
ligne : (on se rappelle le rêve révélateur du traumatisme de la 
plage) il me semble que je vous ai dit ; « Heureusement qu'il 



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294 1 BÉVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

a attrapé le poisson au. lieu de moi. » (Retenons cette remar- 
que qui révèle un mécanisme d'identification : poisson = 
Jeannette enfant), 

« Ce ne sont pas les deux hommes qui m'ont fait peur dans 
le rêve, c'est le noyé. 11 est comme un enfant quand on le re- 
tire de Veau ; après, la tête devient grosse comme celle à* un 
homme ». 

« Les deux hommes qui nous ont portées ma sœur et moi, 
lors de la noyade (souvenir-écran du traumatisme de la plage) 
me semblent de la même famille que l J homme qui nous a 
appelées j que j*ai vu se pencher au-dessus du rocher, que 
l'homme à la ligne du rêve (rêve révélateur du traumatisme) 
et que l'homme de l J aventure » + 

« Je me rappelle avoir dit à nia sœur quand elle s'est ma- 
riée : a La tête d'un homme dans un lit me ferait peur », Et 
je sais maintenant la phrase exacte à propos de mon petit ne- 
veu : (i Je ne vais pas laisser cet enfant dans la même chambre 
qu'un homme ; il prendrai! peur quand il verrait sa tête ! » 

y ai dû rester une fois seule avec papa quand il était mala- 
de ; j'avais quatorze ans* J'ai couru dans sa chambre pour 
r embrasser quand tout à coup j'ai pris une peur terrible de 
l'avoir vu dans son lit ! J'ai dû rester près de lui, mais je 
tremblais de peur », 

En parlant un jour avec ma sœur du mariage, je lui ai dit, à 
scn grand amusement : a Si je poinmis couvrir la tête de mon 
mari dans le lit, je n'aurais pas peur du reste » (déplace- 
ment !). 

A dix-huit ans, j'ai vécu seule quelques jours avec papa ; je 
lui ai fait son ménage, sa cuisine. Un jour j'ai lutté et je lui 
ai préparé des merlans ; ils n'étaient pas .-très réussis, ils 
m'avaient fait trop peur. Alors papa est entré en colère et m'a 
giflée terriblement, ce qu'il ne faisait jamais, puis il est 
sorti et n'est plus rentré de la journée. Alors vers le soir je me 
suis sauvée chez ma cousine, et quand elle m'a raccompa- 
gnée, papa était déjà au lit, et c'est sa tête qui m'a encore fait 
peur ! » 

Il est vraiment étonnant de voir une telle mémoire affective 
groupant avec tant de sûreté tous ces souvenirs épars sans en 



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LE CAS DE JEANNETTE 



295 



«omettre aucun, bien qu'ils se rapportent à des époques si dif- 
férentes. 

Cette série d'associations nous apporte donc de nombreuses 
preuves nouvelles que le motif de la tête constitue un lien in- 
déniable entre les deux représentations ; le père et l'homme 
séducteur (et aussi le mari éventuel !). 

La sombre plage, d'autre part; qui sert de cadre aux sou- 
venirs et rêves les plus frappants de cette période de l'analyse 
rapproche aussi singulièrement les deux personnages qui y 
jouent alternativement le grand premier rôle. 

La sombre plage, de toute évidence, représente la scène non 
seulement de l'aventure avec l'homme mais aussi d'événe- 
ments antérieurs : ainsi de l'incident du bain du père. Mais 
certainement dans rinconscient.de la malade ces impressions 
d'époques différentes sont affectivemeut liées de façon si 
étroite quelles en viennent à se confondre. 

Ainsi nous avons vu que le « désir de mort » est diri h gé con- 
tre le père soit dans le rêve lugubre, soit dans le rêve complé- 
mentaire des poissons. (Nous reprendrons jplus-loin le motif 
du poisson). Sans aucun doute l'image du séducteur participe 
aussi à ce mouvement de haine. Une remarque de la malade en 
apporte la confirmation : « Cet homme doit être mort ; autre- 
ment j'aurais toujours peur de le rencontrer encore ». 

En observant cette association constante entre les deux ima- 
ges : le père et le séducteur , on en vient tout naturellement à 
se demander si le père n'a pas joué un rôle analogue dans la 
vie de l'enfant, soit dans les fantaisies, soit dans la réalité ? 

Plaçons-nous un moment eu face de la grande loi du com- 
plexe d'CEdipe. Tout enfant apporte au monde une disposition 
héréditaire qui prépare le terrain au conflit œdipien indivi- 
duel ; et de ce fait les impressions que l'enfant, le petit enfant, 
recevra dans la chambre de ses parents prendront une valeur 
très grande dans le jeu de ses instincts naissants et primitifs. 

Que cela ait été justement le cas pour Jean nette > une série 
de souvenirs et de rêves qu'elle apporte aussi. à la suite du rêve 
lugubre nous le prouvent amplement. Je les grouperai ici 
comme faisant partie d'un. même thème : l'identification à la 
mère (tendance oedipienne à prendre auprès du père la place 
de la mère) . 



e 



L 



296 "* REVUE FRANÇAISE DE PS VCH ANALYSE 



CHAPITRE XV 



L'Identification à la mère 



Tout d'abord, comme introduction à ce thème, après avoir 
vaincu une forte résistance, elle raconte le souvenir suivant. 
11 constituait la première association sur le rêve lugubre, dé- 
tail certainement significatif. 

C'était à 1 J époque qui a suivi immédiatement l'aventure de 
la plage. Sa mère était alors tombée gravement malade ; on 
la disait mourante. Les enfants avaient été placées comme in- 
ternes dans leur pension, et leur père venait les voir. Lors de 
ces visites, Jeannette a vu souvent son papa sangloter et en- 
tendu les religieuses le consoler, parler d J espoii\ Et, en" effet, 
la mère commença bientôt à aller mieux. Aussi les enfants 
rentrèrent-elles à la maison. Un jour Jeannette vit son père, 
rêveur, assis dans nu fauteuil. Elle osa aller sur ses genoux 
pour Pembrassei\ Et il lui dit : « Qu'est-ce que tu mirais fait, 
si tu n'avais plus ta maman ? » et voici la réponse de l'enfant, 
la phrase que la malade n'arrive à prononcer qu'après -maints 
cris et sursauts : « J'aurais êiê ta femme ». Le père répondit : 
« Cela n'aurait tout de même pas été la même chose » ; et elle 
de répliquer : « Oh t j'aurais mis les robes de maman ! » 
(Comme d'ailleurs elle Ta souvent fait par la suite pour s'amu- 
ser, C'était un jeu dont on riait ; ainsi affublée, elle ressem- 
lait encore davantage à sa mère). 

L'aveu de ce souvenir (pourtant en apparence bien inno- 
cent !) soulage la malade d'une façon inattendue. 

Nous comprenons mieux la difficulté de cet aveu et le son* 
lagemënt qui Ta suivi à la lumière du rêve suivant et des asso- 
ciations qu'il appelle ; 



LE CAS DE JEANNETTE- 



297 



« Je vois nia sœur portée sur un brancard ; elle a des con- 
tractions et les mains tordues. Ma mère arrive et dit : « Lîly' 
n'est pas bien. » La scène se passe dans une gare ». 

Associations : « J'ai toujours eu très peur des trains /*,. À 
Vendrait où nous habitions,, quand j'avais sept ou huit ans, je 
voyais de la maison les trains passer ; la gare était tout près, il 
fallait traverser un passage à niveau pour s'y rendre: Une fois 
j'étais allée avec maman pour chercher papa qui rentrait d'un 
voyage ; nous étions en retard et nous avons traversé le pas- 
sage à niveau en courant. Le talon de maman s'est pris dans 
un rail, elle est tombée ; moi, j'avais couru plus vite, je suis 
revenue en arrière pour aider maman à se relever, je voyais 
arriver le train ; j'ai eu une grande frayeur ; maman a dit ; 
« C'est le train de papa qui m'aurait écrasée ! » Et j'ai pensé 
que je l'avais sauvée et j'ai dit : « Tu. as de la chance de 
m 'avoir ! »,, Maman a répété cette phrase ensuite à papa en 
riant, 

'Arrivée à ce point de son récit Jeannette répète rêveuse- 
ment : v C J l était le train de mon papa I. »... et tout d'un coup 
elle s'écrie : « Le livre ! » C'est un autre souvenir qui surgit : 
a Après l'accident je lisais toujours ce livre... je regardais des 
heures entières une image, 1 J image d'un train arrivant. à toute. 
vitesse, les phares allumés ; et^sur les rails se tenait une pe- 
tite fille les cheveux au vent qui faisait. des signaux pour arrê- 
ter le train : « Il me semblait toujours que la petite fille, c'était 
moi ! » ■ 

Ce souvenir de l'image fascinante est avoué avec la plus L 
grande difficulté, comme le souvenir d'une faute grave. Ce 
même sentiment d'un péché capital qu'elle éprouvai t. précisé- 
ment comme enfant en. contemplant l'image" fascinante. Pour- 
quoi cette fascination ? Pourquoi ce sentiment de culpabilité 
associé au souvenir du danger couru par sa mère ? Pourquoi 
l'incident a-t-il laissé une empreinte si profonde que I3 phobie 
des trains persiste encore aujourd'hui ? À première vue l'on 
pense à une preuve de tendresse à l 'égard de sa mère : une nou- 
velle expression de cette sollicitude exagérée qu'elle-- a toujours 
eue pour. elle : « J'ai toujours peur qu'il lui arrive un acci- 
dent ». Mais pourquoi, s'il s'agit *d' une .preuve de tendresse, 



298 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

'ce sentiment si indéniable de culpabilité à l'occasion de ce 
souvenir ? 

Ce petit rêve nous en donne la clef. 

Sous un habile déguisement destiné à -atténuer la portée 
des sentiments qui s'y cachent, et de les rendre ainsi moins 
coupables et plus acceptables pour le « moi » conscient, il cons- 
titue une première étape du « défoulement » des sentiments 
coupables que le souvenir du train et de l'image fascinante 
associé ensuite à ce rêve devait compléter. 

Dans le rêve, sa soeur atteinte d'une grave maladie, cou- 
rant donc un danger mortel, représente un trait-d'union entre 
-elle et sa mère. La présence de sa mère auprès de sa sœur 
inalade et l'association â un danger de mort couru par la mère 
nous font comprendre que c'est cette mère, qui est visée par le 
^ es ir haineux ! Ce désir contre sa mère, sévèrement censuré 
par Jeannette, est déplacé sur sa sœur, ce qui est moins cou- 
pable } et en outre il est présenté sous la forme plus atténuée } 
non plus de mort, mais de maladie. 

D'autre part Jeannette s'identifie elle-même à sa sœur ma- 
lade, car la maladie dont celle-ci est frappée, est la sienne ! 
L'autopunition accompagne donc, selon la loi du talion, la 
réalisation du désir coupable. De même que la fascination 
opérée par l'image exprimait aussi la même application de 
cette loi qui, comme on sait, constitue un mécanisme appliqué 
généralement par l'inconscient. C'est précisément pour calmer 
ou soulager l'intense sentiment de culpabilité que le désir de 
mort entraîne que le sujet s'applique in consciemment la loi du 
talion, en tant que punition de même valeur et de même or- 
dre. Puisque Jeannette est fascinée par cette image, cela pa- 
raît bien prouver l'existence dans son esprit de l'idée qu'elle 
aurait pu elle aussi être écrasée par ce train. Dans cette fasci- 
nation elle s'identifie à la petite fille menacée > et s'expose 
dans sa fantaisie au même horrible accident. Or, c'est celui 
qu'elle avait inconsciemment désiré pour sa mère. On com- 
prend dès lors pourquoi cette fascination développait un tel 
sentiment de culpabilité. 

Il est bien connu, en effet, eu psychanalyse, que V identifica- 
tion au parent détesté et de même sexe (rivale) dans le com- 
plexe d 'Œdipe, identification qui satisfait symboliquement ce 



pW^i^d^i 



LE CAS DE JEANNETTE 



299 



complexe défendu, s'accompagne, assez logiquement d'ail- 
leurs, du désir de suppression de la rivale (mort). 

Je donne ces explications très prudemment ; mais elle les 
saisit très vite, car elles viennent confirmer un pressentiment 
confus qu'elle exprime ainsi ; « J'ai toujours craint cela, que 
dans ma façon d'aimer il n'y eût quelque chose qui ne fût pas 
"bien ». Elle se rend compte maintenant que sous cette sollici- 
tude exagérée se cache un sentiment d'hostilité jalouse (par 
compensation !). Ce train, le train de papa, il allait réaliser le 
<îésîr instinctif de son inconscient .: éliminer, faire disparaître, 
la rivale, celle dont elle aurait voulu prendre la place auprès 
de son père ! 

Elle comprend t mais elle se révolte encore. Elle pleure, elle 
crie : <c Je veux ma poupée ! » Dernier refuge contre son dé- 
sespoir, mais aussi nouvelle identification au rôle maternel ! 

Reprenons la suite des associations : - 

Ce qui m J a frappée le plus, petite fille, c'était que ma mère 
couchait avec mon père d&ns un même lit. » En disant ceci,. 
Jeannette tout à coup jette un cri et fait un grand sursaut : 
« Je vois mes parents dans leur lit ! » (Elle a quelquefois de 
pareilles visions intérieures qui ressemblent à des hallucina- 
tions). 

Autrefois, elle avait très fréquemment exprimé le désir de 
faire coucher sa mère ailleurs que dans le grand lit conjugal. 
C'était une vraie marotte, pour laquelle on la taquinait. 

Le jour où sa mère Pavait portée auprès de son père dans 
le grand lit (5 ans), elle s'était dit : « Maintenant je suis 
comme maman », et elle en avait été heureuse. 

Elle reparle aussi, dans l'enchaînement de ces associations, 
de ses réminiscences concernant la chambre des- parents : 
<c Quand papa prenait maman dans ses bras, j'avais peur pour 
elle ». C'est ainsi qu'elle rationalisait sa jalousie instinctive 
■et inconsciente (1). . 

(1) L'analyse avait été 111 tendu pue durant les mois cTété, Pendant cette 
période Jeannette avait dû, à cause d'un déménagement, coucher quelques 
semaines dans îa chambre conjugale au grand lit classique. Cette situation 
extrêmement pénible pour 1a malade avait ravivé maints symptômes et 
activé ses complexes. D'où un riche matériel pour le traitement. Le fait 
qu'elle ait accepté {ce qu'elle se reproche d'ailleurs), une situation aussi. dé- 
sagréable pour elle donne bien ri m pression d'une complicité de l'hrcons- 
-cient qui satisfaisait ainsi ses: curiosités et ses convoitises anciennes ! 



«■M 



300 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Et plus loin, encore, elle reparle de sa soi-disant « peur 
pour maman » : « En entendant mon père remuer dans la, 
chambre des parents , je disais souvent à ma sœur : « Je crois 
que papa n J a pas sa raison )> ; j'aurais voulu savoir ce qu'il fai- 
sait ! » — « Il avait des fois des drôles d ? yeux ; j'avais peur- 
pour maman. » 

En Italie, dans la famille où elle avait été en place, on cou- 
chait dans des hamacs en été, pour avoir plus frais. Elle a, 
absolument voulu persuader sa mère de fabriquer un pareil 
hamac pour son père ! - 

Et enfin une remarque qui donne à penser :« C'est comme 
si j'avais toujours eu deux papas, un pour le jour> qui était 
comme tout Je monde, et Vautre pour la nuit, qui nie sem- 
blait extraordinaire ! » 

Qu'a-t-elle pu voir et entendre, la pauvre enfant, lors de 
ses séjours dans la chambre des parents pour que de pareilles 
fantaisie de telles curiosités aient pu prendre naissance dans 
son esprit ? Et de quel sentiment de. culpabilité devaient-elles- 
charger la petit âme troublée ! 

En' voici un exemple : « Une des raisons pourquoi je refu- 
sais de me marier, c'était Vidée que j'aurais dû aller à V église- 
en voiture seule avec papa, et traverser l'église à son bras ! Je- 
n'aurais jamais voulu, j'aurais eu trop peur ! » 

Pourquoi cette peur qui paraît si étrange et si déplacée en 
pareille occurrence ? Parce que pour Pinçon scient infantile de 
la malade elle aurait ainsi réalisé le désir incestueux et dé- 
fendu ; elle aurait pris la place de sa mère en se résidant en 
mariée à P église au bras de son père ! Ce désir naturellement 
est censuré et ne peut pas être formulé dans le conscient , où 
seul Vaffect qui y est attaché apparaît : la peur ; c'est-à-dire* 
cette forme consciente personnelle et pour ainsi dire spécifique 
qu'a pris si souvent chez Jeannette, nous Pavons vu, le sen- 
timent inconscient de culpabilité. 

Et voici. d'autres souvenirs qui surgissent — les impres- 
sions reçues dans la chambre des parents deviennent de plus- 
en plus nettes, se précisent : a II y avait toujours une veil- 
leuse dans la chambre de mes parents ; j'observais ! Maman 
couchait sans oreiller ; elle me paraissait ainsi à côté de mon 
père dans ce grand lit, toute petite, comme une petite fille >k 



LH CAS DE JEANNETTE ' .3OI 



iDe nouveau nous saisissons bien le mécanisme de l'identifica- 
tion à la mère ; Quelquefois Jeannette a vu son père rejeter 
:son oreiller et l'édredon ; <t c'est à ces moments-là qu'il em- 
brassait maman w. . * , 

Or, la malade se rappelle que jamais elle n*a supporté son 
-édredon ! — ou bien elle se battait avec son oreiller, «. Uêdre- 
don me semblait être en plomb et grimpait sur mm comme 
un être invant » ; puis, je me réveillais quelquefois avec mon 
édredon par-dessus la tête ; et je n'osais pas bouger, tout en 
rayant très chaud et très peur ! 

Souvent aussi on la trouvait couchée à coté de son lit sur le 

■ 

-tapis : couchée par terre. T 

La malade, à cette phase de l'analyse, comprend d'elle- 
même avec horreur le désir inconscient si incroyable, si af- 
freux, qui se cache derrière ces sjmiptômes ! 

Une fois de plus une révolte contre sa maladie la soulève. 

Ce n'est pas en se révoltant qu'elle guérira ! Je lui expli- 
que encore que cette maladie est le résultat de sa révolte con- 
tre la sexualité, contre son rôle de femme, Révolte bien com- 
préhensible quand nous envisageons les fortes impressions en 
'question qu'elle a ressenties étant enfant et que vint ren- 
forcer et sceller finalement l'agression de la plage. Et cette 
« incarcération >* survécut à l'époque de la puberté, où au 
contraire, d'autres jeunes filles ou jeunes gens commencent 
a -tourner leurs regards vers le compagnon futur, un être réel, 
éligible, canalisant ainsi des tendances naturelles qui n'avaient 
eu jusque là qu'un emploi fantaisiste dans la situation œdi- 
pienne. Ces fantaisies sont- alors définitivement refoulées. 
"Mais chez Jeannette leur retentissement était si fort qu'elles 
persistèrent dans le conscient sous forme de la « peur de 
Vhoinme » et empêchèrent ainsi toute issue normale de son 
développement sexuel, toute adaptation à la réalité. Ainsi la 
toute-puissante imagination, imagination morbide dans ■ un 
■cas pareil, continuait à régner eu maîtresse, et son sentiment 
<de culpabilité écrasait la malade; ; * 

Jeannette s'exclame : 

(.( Ohj oui, ce sentiment d'une faute horrible / » Elle recon- 
naît comme il a pesé sur toute sa vie. 



302 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



CHAPITRE XVI 



Le Traumatisme originel sort enfiu 



Naturellement, dans la situation œdipienne , ce mécanisme 
d'identification à la mère implique une attitude positive et 
amoureuse à l'égard du père. Et nous avons déjà vu que les 
fantaisies de l'enfant ont été nourries, entretenues, de façon 
désastreuse par un incident que nous avions provisoirement 
désigné par le terme de traumatisme originel. Le rôle patho- 
gène de cet incident ressort toujours plus clairement à mesure 
que le souvenir prend des contours plus nets. 

On se rappelle que, certain jour, la petite se trouvait dans 
le grand lit auprès de sou papa, et quelle s'était dit : « Main- 
tenant je suis comme maman », Le complément de ce souve- 
nir sort avec une extrême difficulté ; mais Jeannette veut 
guérir et elle sait qu'il n'est qu'un moyen pour y arriver, c'est 
de tout dire, de se libérer du poids de tout ce matériel entassé- 
et qui lentement, sous la pression de l'analyse, remonte à la 
surface, 

Alors, avec émotion, prenant son courage à deux mains* 
elle raconte : « Papa m'a mise sur lui, la chemise était ou- 
verte, la poitrine,.. », â mesure qu'elle parle elle revoit 
tout.,, A un moment donné elle a voulu se sauver... le jeu 
l'inquiétait,.,. « mais papa m J a tenue — j*ai lutté — dans la 
lutte ma- m-ain a touché*.* » (Les organes sexuels ! expression 
que Jeannette ignore) « j J ai senti des cheveux / » f 

Voici que nous saisissons enfin sur le vif- le mécanisme du 
déplacement : le lecteur n'a pas oublié qu'antérieurement, en 



LE CAS DE JEANNETTE 303 



décrivant la même scène (à supposer que cette scène fût en 
réalité peut-être une condensation de plusieurs scènes sembla- 
bles, cela n'a aucune importance) elle avait raconté que la tête 
du père, ses cheveux, cette tête pourtant si familière lui avait 
tout d'un coup paru fort étrange et effrayante : rouge, grosse,, 
narguante ! De là désormais sa peur des têtes, 

Enfin nous tenons donc la clef de l'énigme du motif de la 
tête : la vue d'une tête rouge, grosse, narguante réveillera dé- 
sormais dans la malade la même tempête d'émotions violentes, 
faite d 'effroi, de curiosité peut-être — de culpabilité certaine- 
ment, qu'un certain jour, à cinq ans, elle a éprouvée en regar- 
dant la grosse tête rouge et riante de son papa. Or cette tête 
symbolisa à ce moment {avec ses cheveux !) une autre partie 
du corps paternel. Ce déplacement est l'effort immédiat du 
refoulement d'une impression insupportable (i), 

Ce traumatisme originel était naturellement le plus pénible 
et par conséquent le plus profondément refoulé. Il avait activé 
dans la petite fille de cinq ans des instincts inconscients pro- 
fonds de coloration sexuelle et incestueuse, accompagnés dès 
l'origine, et chez tous les individus, d'un sentiment.de culpa- 
bilité (culpabilité œdipienne) , instinctif et comme héréditaire 
aussi. Ce sentiment de faute est naturellement compris dans 
le refoulement, quoique restant pourtant plus près du cons- 
cient que la pulsion elle-même. 

C'est cette culpabilité là qui a surgi à l'occasion du trauma- 
tisme de la plage et empêcha l' enfant de se confier à sa mère 
après son aventure et de s'en décharger. Aussi le traumatisme 
de la plage, que nous reconnaissons maintenant nettement 
comme le traumatisme-écran, dont l'apparition dans la mé- 
moire de la malade devait se faire la première , ne pouvait 
pourtant pas sortir complètement aussi longtemps que le re- 
foulement du traumatisme originel persistait, puisque ce der- 
nier s'était intimement associé à lui, 

C'est ce que nous allons constater maintenant, 

(i) Ce bel exemple siffira, nous l'espérons, à mettre en sarcle contre une 
certaine insouciance de la part des grandes personnes vis-à-vis de l'enfant, 
même - — ou surtout — en bas -âge. Certaines impressions peuvent devenir 
pour celui-ci, si sa constitution et &on attitude œdipienne l'y prédisposent, 
un réel danger et exercer surtout une influence néfaste sur tout un déve- 
loppement psychique. 



^_UA— r__ 



— ______ . _ 

304 . REVUE FRANÇAISE, DE PSYCHANALYSE 

Je vais de nouveau suivre pas â pas à travers une série de 
séances un nouvel enchaînement analytique particulièrement 
clair et rapide* Nous nous acheminons ainsi une fois de plus 
vers le grand traumatisme de la plage, qui à son tour va nous 
apparaître enfin dans toute sa complétude et sa brutalité. 

Ce défoulement nous autorisera à sou tour à entreprendre et 
à achever l'interprétation du rêve lugubre. 



:\ ■ 



LE CAS DE JEANNETTE 



3Ô5 



1 * 



CHAPITRE XVII 

■ 

Correction du complexe " homme " 



Voici un rêve qui ouvre cette série de séances : 
« Je me trouve avec ma mère dans un jardin d 'acclimata- 
tion > espèce de musée, 1res intéressant. Devant une grande 
porte pourtant je m'arrête et je ne veux pas aller plus loin. Ma 
nlère me dit : « Tu es assez grande pour voir cela ». : — <c Oh 
non, je n J ai pas besoin de tout savoir », <( Passé trente ans 
Umt le monde peut voir cela » insiste ma mère. Alors je ré- 
ponds ; « Bien, si je ne comprends pas, j'écrirai à M me Ron- 
jat ». Je prends un bloc -notes pour bien noter tout ce que je 
verrai, et nous entrons. C'est une grande salle avec des,cages- 
vitrines. ' 

r À droite, "il y a les u messieurs » 3 bien habillés, en ja- 
quette et « chapeau haut de forme » ; à gauche > il y a les 
« hommes », habillés seulement en chandail, gros bras nus aux 
longs poils. Les jambes. nues comme j J ai pu voir mon papa ». 
Je demande à. ma mère : «Pourquoi au lien d 1 avoir un chan- 
dail n* ont-Us pas plutôt un caleçon de bain f Je t'assure/ ce 
sont des shïges ! » Ces singes-hommes sont assis et me tour- 
nent le dos, Mais en voilà uu qui se lève et retourne la tête, 
grosse tête riante 7 . rouge, chauve ! je m'écrie ; t< Oh, cet 
homme, pourquoi a-t-il une a loupe » en bas plutôt qu'à la 
tête ? Il faudra que je demande cela à M m * Roujat » ; je re- 
marqué que les autres ont aussi de ces « loupes » en bas de la 
colonne vertébrale ! je me dis en moi-même ; c< M™ Roujat m'a 

dit, que les messieurs et les hommes c'était la même chose ! » 

■ 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 7 



306 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

^h !-■ ia_^ m — 1— ^ — 

Ce rêve si transparent est d'un grand intérêt ; il reflète fidè- 
lement la lutte qui se livre dans l'âme de Jeannette, et il ap- 
porte la preuve d'une correction importante dans ses idées : 
la censure est relâchée ; le refoulement n'est plus maintenu 
aussi rigoureusement. 

Dans la première partie du rêve réapparaît encore cette idée 
que nous connaissons : et II y a deux espèces d J hommes ». 

i. L J homme-animal (dans le rêve actuel l 'homme-singe), 
c'est -à-dire l'homme sexuel, l'homme craint et haï, derrière 
lequel se- cache l'image du séducteur, soit du père-séducteur 
(on se rappellera le petit rêve où elle avait vu « l'homme » de 
la plage dans une cage !) 

2. L J homme -monsieur j le « monsieur » au chapeau haut de 
forme (on se souvient du caprice de la petite Jeannette !) c'est- 
à-dire le père aimé et admiré, ou plus réellement encore 
V imago du père introduite dans le cœur de l'enfant, 

A présent, dans la dernière partie du rêve, la malade, do- 
cile à renseignement de l'analyse, a renoncé à cette distinc- 
tion : « M MÉ Ronjat a dit que les messieurs et les hommes, 
c'était la même chose », Quelle différence entre cette attitude- 
et celle du petit rêve de l'homme "en cage ! La réalité com- 
mence à triompher des fantaisies ! 

Le progrès apporté par le rêve ne s 'arrête pas là ; il y a une 
nouvelle concession en faveur de la réalité > plus importante 
encore, J'entends par là que le déplacement de l'intérêt des 
parties d'en bas vers la tête, que nous avons mentionné déjà, 
perd de sa rigueur, La « loupe » (nous devinons son symbo- 
lisme), est maintenant au bas de la colonne vertébrale. Le bas 
est accepté ; mais persiste encore un degré de censure : qui 
déplace les choses de devant en aïrière. 

Le rêve exprime nettement un désir de « voir » certaines 
choses, et le réalise* C'est là une tendance que nous appelons 
la tendance u voyeuse » (i). Elle constitue une composante de 
l'amour complet de l'être adulte, mais joue aussi et surtout un 
grand rôle dans la sexualité de l'enfant (curiosité !), Nous 
nous rappelons que chez Jeannette cette tendance était très 
puissante et qu'elle avait été par conséquent refoulée d'autant 

(r) Je laisse ki de côté l'autre face de ce complexe, la tendance « exhibi- 
tionniste », pour ne pas trop compliquer notre exposé. 



^^■HBt* 



LE CAS DE JEANNETTE 307 



plus énergiquement, comme d'ailleurs tout le reste de sa 
sexualité (i). 

C'est un progrès des plus décisifs que son « moi n consente 
à voir les choses et à « comprendre j> avec l'aide de l'analyste : 
elle veut écrire à M me Ronjat si elle ne comprend pas, Exemple 
du bienfait et de l'efficacité du « transfert » > Jeannette se sou- 
met à un idéal nouveau : la vérité, la réalité de l'être adulte, 
accepté dans la personne de l'analyste. Et, jolie trouvaille du 
rêve, c'est sa mère précisément qui la pousse à accepter à con- 
naître l'homme ; le trait d'union entre l'imago de la mère et 
l'imago de l'analyste est ainsi établi !. 

Quant à l'interprétation plus profonde du rêve, la malade la 
trouvera elle-même et toute seule le jour où sortira le souve- 
nir qu'il cache. Le rêve nous conduit directement à l'aventure 
de la plage ; pourtant Jeannette ne lui associera ce souvenir 
qu'après un long détour qui nous replongera en plein com- 
plexe paternel. Ce fait constitue une nouvelle preuve que dans 
l'inconscient l'homme séducteur et le père se confondent dans 
une seule représentation mentale. L'inconscient trahit ce fait 
en introduisant dans le rêve la phrase entendue : « Les mes- 
sieurs et les hommes, c'est la même chose ». 



(ï) Nous rappelons, par exemple, que lors du grand traumatisme. Jean- 
nette ne put résister à l 'impulsion de s'approcher de Phomiue pour mieux 
le voir, ou cour voir sa chemise (la chemise du père). Il est clair qu*à ce 
moment critique elle satisfît sou complexe de « voyance >, ce qui redoubla 
naturellement sa culpabilité. 



308 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



CHAPITRE XVIII 



Deux rêves d'accouchement. 



« C'est la chambre que j*habite' actuellement. Mon père est 
auprès de moi sur mon lit* Derrière un canapé se trouve une 
espèce de niche fermée par un rideau. La porte s'ouvre- ; le 
docteur entre avec son sac et le masque pour. la narcose. Mon 
père se lève et dît : « Un instant, docteur 1 » Et il disparaît 
dans la niche ! Je suis très curieuse et je regarde ce qu'il va 
faire. Il se dés habille et jette progressivement ses vêtements 
sur le canapé *>. 

(L'instinct voyeur, la curiosité infantile s'exprime ainsi en- 
core dans ce rêve comme dans celui des hommes-singes et 
comme par le symptômes des yeux ouverts). 

« Mon père ressort de la niche en chemise de nuit et s'as- 
sied sur le canapé, mais je vois ses jambes nues. Je dis au doc- 
teur ; « Oh, j'ai peur ! » Il me rassure et me met le masque. 
Je m'endors, heureuse de m 'en dormir. Quand je me réveille, 
j'ai des rideaux autour de moi, je les écarte, et je vois le ciel 
étoile au-dessus de moi et en bas la terre. Je suis comme sus- 
pendue. Je me sens mal, la taille serrée, et je m'aperçois que 
je suis entourée d'une ceinture à laquelle sont suspendus des 
poissons, (cela me rappelle des pêcheurs de sardines)* Je suis 
en chemise de nuit. Les queues des poissons se prolongent en 
ficelles et au bout de chaque ficelle il y a un tout petit bébé 
nu ; et tontes les ficelles entrent dans ma, chambre, en bas 
sur la terre, par la fenêtre entrouverte, /# sens mon corps se 
vider, disparaître : la ceinture, les poissons, tout disparaît ; 



t*^ >-^— ^^^B4«i4^>WtaMia«H 



LE CAS DE JEANNETTE 309 



- 

il n'y a plus que le haut de mon buste et ma tête ; et je m'en- 
vole à toute vitesse vers l'horizon, là où le ciel et la mer se 
confondent ; j'ai peur de me cogner et je me réveille ». 

Le récit du rêve est entrecoupé par des sursauts et des cris ; 
elle se sent mal, a chaud, se crispe, tremble ; mais pourtant 
il n*y a pas de « crise » véritable. Il faut beaucoup de raison- 
nements encourageants pour la faire parler, sa honte étant 
presque insurmontable ; « C'est moi qui ai rêvé cela ! mainte- 
nant que j'ai compris tant de choses ; le désir dans le rêve ! » 
Je fais appel -à son énergie, condition - de sa guérison ; sa pu- 
deur exagérée est justement la cause de trop de refoulements; 
ce qui n'a pu qu'exagérer sa curiosité 1 

J'obtiens quelques associations : « J'avais, remarqué, enfant, 
des hannetons et des fourmis bizarres qui traînaient quelque 
chose ; ma mère m'avait expliqué que c'était des petits ; j'au- 
rais voulu observer de plus près. 

a Je me rappelle vous avoir dît une fois : « Est-ce qu'on 
peut avoir des enfants pendant qu'on -est sous narcose ? J'au^ 
rais voulu devenir maman tout en étant endormie J Chaque 
fois qu'on m'endormait je pensais : Oh, si j* était s devenue 
maman en me réveillant ! » 

Elle promet de continuer ses associations sur le rêve le len- 
demain malgré sa peur : « Ce qui m J ennuie, c'est la présence 
de mon père dans le rêve ! » 

Elle part déjà soulagée, mais la nuit suivante fut mau- 
vaise. Elle avait passé la soirée chez des amis ; une personne 
a parlé d'une petite fille hystérique en disant : a C'est du vice 
de la tête aux pieds f » Jeannette en çst bouleversée et j'ai de 
la peine à la rassurer et à lui faire reprendre les associations de 
la veille. 

« Horizon » ;« C'est à l'horizon que j'imaginais , enfant, le 
paradis, le jugement dernier ; c'est là que* l'âme va après la 
mort ; quand je « filais » dans le rêve, j'avais peur d'arri- 
ver (idée de sanction ]) ; enfant, j J avais peur du jugement 
dernier » . ■ - . 

« Hier soir au lit je me suis sentie serrée à la faille, les cou- 
vértures me semblaient en bois ! >> 

. u Je m'étonnais d'entendre dire aux jeunes filles : ■■« Je veux 
me marier », Pour me marier il aurait fallu être sure que mon 



■Mhii*WMHPi^BhBh 



310 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

mari ne fût pas un homme-animal, et je ne pouvais tout de 
même pas dire à un jeune homme : « Je veux vous voir ! » Le 
lecteur interprétera lui-même. 

Je la laisse continuer sans entreprendre V interprétation com- 
plète du ,« rêve d'accouchement )>, attendant qu'elle y arrive 
peu à peu toute seule. 

Elle déclare être beaucoup mieux à ce moment de l'analyse: 
« Je n'ai plus peur des hommes, il me semble que je n'ai pins 
peur que des poissons ! » 

II se cache donc là-dessous quelque chose qui n'est pas en- 
core venu à la surface. 

Le motif du poisson amène une foule d'associations > J'en 
relève seulement les plus importantes : 

te On trouve des petits poissons dans le ventre des grands ! 
Les grands mangent les petits » (1)- « L'histoire de l'ogre et 
de Jonas ». 

<< J'ai eu très peur un jour, sur la plage, des petits poissons 
que je venais de pêcher dans mon propre filet ». — « Oh, et 
ma peur des rougets ! Leur grosse tête ! » (elle a de la peine 
à se retenir de crier en disant cela), 

« Les poissons dans le rêve ont de grosses têtes t ils sont 
courts, tout rouges ». — (Elle a chaud en disant cette associa- 
tion j sa respiration est précipitée !) — « Les marchands de 
poissons sur la plage entourent les poissons d'algues ! C'est 
comme dès cheveux — oh, j'ai devine ! » (Elle sursaute !) 
u Vous m'avez déjà dit une fois, je m'en souviens maintenant, 
que le poisson est un symbole de l'organe masculin qui donne 
les petits enfants ! » (Ceci sort avec grande difficulté). 

Et voici un nouveau rêve, le deuxième rêve d'accouchement, 
qui s'enchaîne ici : 

« Je monte un grand escalier blanc (clinique), je suis très 
malade, j'ai des maux de cœur, des vomissements (signes de 
grossesse), un docteur passe en courant, je l'appelle : <( Dêpê> 
chez-vous, docteur, il faut vite m' enlever le poisson qu'il y a 
dans mon corps. » « Je vomissais , je sentais le poisson monter 
dans ma bouche. » (Ce qu'on rend, on Ta d'abord avalé, 
mangé, introduit dans son corps par la bouche ; les représen- 
ta) Théorie infantile très fréquente de la fécondation par la bouche, sur 
laquelle je reviendrai tout à Theure, 



LE CAS DE JEANNETTE 31 1 



îtations infantiles s'appuient naturellement sur l'expérience. 
Involontairement on pense aux vomissements nerveux de la 
femme enceinte ; n 'auraient-ils pas pour origine justement 
cette fantaisie de la fécondation par la bouche 5 cette théorie 
infantile si répandue qui a pour base ce mécanisme du dépla- 
cement que nous avons saisi sur le vif chez: Jeannette ?) 

« En me réveillant il me semble que je suis toute mouillée 
et que cette eau a le goût de Veau de mer ! En effet, j'avais 
mouillé ma chemise de salive* Cela m 'arrive quelquefois ; j'ai 
alors comme de l'eau moussante dans la bouche ».. 

Elle avait dit au début de la séance : « J'ai rêvé ; mais je 
ne peux pas avoir désiré cela ! » 

Elle s'était rappelée le symbolisme du poisson (organe mas- 
culin); Maintenant elle se rappelle aussi, et elle en est soula- 
gée, l'autre signification symbolique du même motif : le pois- 
son pour l'inconscient représente aussi l'enfant. En effet, les 
deux symboles sont étroitement liés, clic le comprend facile- 
ment. 

Le rêve apporte donc une frappante démonstration de cette 
fantaisie infantile et inconsciente de la conception et de l'en- 
fantement par la bouche (la phrase adressée au docteur dans 
le rêve ! elle sent le poisson monter à la bouche) dont nous par- 
lions tout à l'heure. 

Le rêve est le complément et comme une explication de Vau- 
tre rêve d'accouchement, où chaque poisson de sa ceinture est 
relié par un cordon à un petit bébé ! 

La présence du père dans ce rêve, qui ennuyait tant Jean- 
nette, ne laisse pas de doute sur l'auteur de la grossesse, c'est- 
à-dire sur rident ité du père de cet enfant que dans ses fantai- 
sies et rêves œdipiens son inconscient désire mettre au monde. 

La malade commence à comprendre. Je la laisse à sa lente 
incubation, qui la conduira peu à peu elle-même à un fait qui 
iisquerait de la choquer trop si je" l'exprimais déjà. Mieux que 
mes affirmations, ses propres associations finiront par la con- 
vaincre. 

Voici quelques-unes de ces associations : 

Les maux de cœur : « A dix-sept ans environ t durant une 
certaine période, je souffrais d'une impossibilité de manger de * 
beaucoup de plats; papa s'eft fâchait; lé docteur (celui qui plus 



312 RKVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

^ r 

tard a essayé sans succès l'hypnose)" m'a dit un jour: « vous 
faites comme votre 'maman ! w Ma pensée répondit immédiate- 
ment : « Si je pouvais avoir un enfant à la place de maman ! >* 
(La mère avait eu un commencement de grossesse quelque 
temps avant* Jeannette s'identifie à elle !). a A plusieurs re- 
prises, je me suis couchée sur le canapé en me disant : « Ça y 
est — par Vopêratimi du Saint-Esprit ! » « Je rêvais de faire 
un pèlerinage à Lourdes, pour avoir un enfant ! Ou peut-être 
pour être délivrée de ma terreur d'en avoir un ! (La peur dans 
le conscient dominait naturellement le désir ! Voir le souvenir 
de la bonne lrystérîque !) Le docteur avait dit un jour : « Si 
elle était pieuse,- elle pourrait se guérir à Lourdes », 

Le médecin était obligé de faire des piqûres d'éther à cette 
époque, tant la jeune fille était malade. 

Deux jours après avoir .apporté le second rêve d'accouché- 
ment, un fait bizarre lui est arrivé : elle a mangé du poisson^ 
elle en a encore éprouvé du dégoût, mais a pu quand même le 
garder, ce qui constitue un grand progrès. Mais, trois heures 
après ce repas, elle a été brusquement indisposée f quinze jours 
troo tôt ! Elle comprend très bien qu'elle se prouvait ainsi à 
elle-même, qu'elle n'était pas devenue enceinte du fait d'avoir 
mangé du poisson ! Elle a réactivé ainsi encore une fois sa théo- 
rie de la conception buccale. 

Peu de jours après, elle assiste chez des amis à un dîner. 
Elle se trouve dans les meilleures dispositions et mange de tout, 
même de la salade à la tomate ; on lui en* ressert eu « la plai- 
santant », parce qu'on savait qu'elle n'en mangeait d'habi- 
tude jamais. Elle en reprend même une seconde portion. Mais 
la nuit, à 2 heures > elle a dû se lever et a rendu tout son dîner. 

Comme première association revient le souvenir d'un inci- 
dent récent et déjà relaté ; elle s'était trouvée mal en éplu- 
chant des tomates. Le fruit rond et rouge appelle toujours le 
souvenir de certaines « loupes » zntes iadïs sur la tête d'un 
homme et aussi sur la tête chauve d'un clown de cirque, ces 
mêmes- « loupes » que dans le rêve aux singes, les singes 
avaient à la base de la colonne vertébrale. Dans ce rêve elle 
s'était demandée : « Pourquoi le singe a-t-il une loupe en bas 
plutôt qu'à la tête f » Elle avait compris ensuite que ces « lou- 
pes » figuraient l'organe masculin ; mais nous n'avions pas 



■> . ■ -. 



■ ■ > 






XE CAS DE JEANNETTE ., : - .■"-;_ ■ 3^3 



découvert quelle impression vécue était à r origine démette fan- 
taisie, et à quelle époque elle avait été enregistrée. 

Je lui fais comprendre que le symptôme, son dégoût de la 
tomate, persiste, parce qu'elle n'est pas allée au fond de ses 
associations. 

Bile réagit à mon explication par une scène de grande résis- 
tance : (c Je vous dirai demain ; je ne peux pas ; j'ai peur ». 

KHe renouvelle ainsi vis-à-vis de moi le jeu de ses résistan- 
ces infantiles ; elle n'a jamais voulu rien dire de ce qui Tin* 
quiétaît et la. préoccupait ; l'enfant entetée et difficile réappa- 
raît. Elle l'admet. Je la garde deux heures 3e suite, car son 
état est tel que je ne veux pas la laisser partir ainsi seule dans 
la nuit (c'est le soir) ; je veux qu'elle arrive à se débarrasser 
d'abord des souvenirs qui sont là. Elle voudrait bien se réfu- 
gier dans sa crise, mais je la retiens; elle pleure, se tortille 
et finalement se décide : " 

Première association : jouets de foire, 

C* était des objets en caoutchouc qui se gonflaient quand on 
1 soufflait dedans et qui devenaient ainsi longs et gros ! Ces 
jouets lui faisaient déjà peur, à une époque antérieure à l'aven- 
ture de la plage. Le souvenir sert ici de souvenir-écran au sou- 
venir capital qui sort, lentement, par bribes décousues des pro- 
fondeurs de l'inconscient où il avait été enfoui depuis 25 ans : 

« Cet, homme n'était pas comme les autres , c'était une 
hête », ■ " 

La vision de l 'homme sort enfin nette et complète : 

« L'homme a été complètement nu... il m'a couchée par 
terre./, je me suis défendue.., n/mais Penfant terrifiée a as- 
sisté au phénomène de l'érection..* elle a vu.., horreur !' 
« L'homme m'a serrée contre lui autour de la taille, j'ai senti 
le poids, l'écrasement, il m'a écarté les jambes... » (1); 

■ 1 > 

(1) Nous découvrons îçi l'origine inconsciente de sa théorie personnelle: 
de la conception : éclatement de l J œuf dans le ventre de la femme par serre- 
ment de la taille. 

Pourquoi cette théorie n'a-t-elle pas été refoulée avec le souvenir de 
l'agression ? > 

Parce qu'elle était rattachée étroitement à. son désit% plus ou moins cons-, 
cîent (ou sa terreur) d'avoir un enfant î Désir qui a dû être réactivé de ; 
façon décisive au "moment du traumatisme de la plage, la ihéo'rie., née à cette 
occasion, le prouverait !. . 

Nous savons que le nouveau, traumatisme a dû être confondu immédia- 
tement dans L'âme de l'enfant avec le traiimatisime- originel. Il est" donc par- 



.. .* 



ArtMP 



314 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



*+Vr H 



Au moment de son opération à X..., elle avait beaucoup 
craint qu'on ne l'opérât à la hanche. Désespoir au réveil en 
découvrant que la lianclie était prise dans le plâtre, serrement 
de la taille, les jambes écartées, et c'est sûrement son effort 
pour les fermer qui, à plusieurs reprises, a brisé le plâtre, sur- 
tout la nuit pendant les rêves. * 

La vue enfin totale du traumatisme m'offrit l'occasion d'ex- 
pliquer le phénomène de l'érection (qu'elle avait décrit sans 
le comprendre) et de réprouver sa révolte infantile et inutile 
contre les faits de la nature qu'elle ne changerait pas. Elle 
persiste: a II était comme une bête ! » 

Nous tenons ici la clef du grand rêve des hommes-singes. Il 
exprime nettement T idée-fixe de la malade ; cet homme n'était 
pas un homme comme les autres : idée-refuge contre la con- 
fusion qui s'établit au moment du traumatisme dans 1 J incons- 
cient de la malade entre le séducteur et le père. 

Voici les associations qui viennent confirmer cette hypo- 
thèse, â savoir que les différents traumatismes sont étroite- 
ment reliés entre eux : 

Souvenir de V étalon : « Dans une écurie, un cheval avait 
aussi cette boule ; ce cheval m'a regardée et j'ai voulu me sau- 
ver ; mais de terreur je suis tombée, car j'avais mon appareil 
à la jambe », 

C'était donc à l'âge de cinq ans environ, époque antérieure à 
l'aventure de la plage. 

Il est permis de supposer que l'enfant fût venue se plaindre 
à ses parents de l'agression subie à la plage, si un sentiment de 
culpabilité ne. l'en avait pas empêchée, c'est-à-dire si sa pro- 
pre curiosité ne l 'avait-pas poussée vers cet individu à « la che- 
mise de papa », et si toute la scène qui suivit n'eût pas ré- 
veillé en elle certaines troublantes impressions antérieures, 
liées déjà au fond de Pâme de l'enfant à un sentiment intense 

ïaitement permis d 3 ad mettre que le désir instinctif d'un enfant, qui dès 
toujours avait animé l'âme de îa petite fille,, et qui en lui-même . (en dehors 
de son caractère œdipien !) n'était pas répréhensible et n'avait pas besoin 
d'être refoulé, avait aussi joué un rôle important dans l'émotion suscitée 
par le traumatisme originel. (Voir rêve de la terrasse). 

Remarquons que Jors de la première version du traumatisme de la plage, 
tout l'accent était porté sur la tête. Donc, parallélisme avec le traumatisme 
originel (dépl acement) . 



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Î.E CAS DE JEAK&ETTE 



3*5 



de faute ! Peut-être même eut-il encore' d'autres sources que 
la scène dans le lit du père ? 

Le souvenir de rétalon le donnerait à penser, il a bien le ca- 
ractère d'un souvenir-écran. En effet, pourquoi tant de frayeur 
à la vue de cet animal mâle, si son aspect n'avait pas fait sur- 
gir dans la représehtation de l'enfant une analogie avec quel- 
que chose de « déjà vu » et qui avait laissé une impression pro- 
fonde ? Car, on s'en souvient, dans la scène du lit, elle n'avait 
rien vu, seulement touché... à moins que... ? . 

Nous sommes > je crois, en droit de nous demander si l 'en- 
fant n'a pas assisté à un rapport sexuel dans la chambre des 
parents, peut-être à l'âge de deux ans, époque où elle couchait 
aussi dans leur chambre. Ceci expliquerait F éveil précoce de sa 
curiosité et toutes ces impressions emmagasinées vers l'âge 
de cinq ans, que dious avons énumérées plus haut. 



316 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



CHAPITRE XIX 



■ 

Sentiment de Culpabilité 



Nous venons de nous rendre compte à quel point le senti* 
nient de culpabilité est enraciné dans la malade et à quelle 
époque lointaine il. faut remonter pour découvrir sou origine 
première. 

Nous nous rappellerons ici qu'avant l'analyse, la malade 
avait eu fréquemment des désirs de suicide ; elle était hantée 
d'ailleurs par l'idée de la mort, qu'elle voit personnifiée dans- 
un fantôme debout au pied de son lit, qui l'attend et qui va 
venir la chercher. Or l'on sait qu'un violent sentiment de cul- 
pabilité compte parmi les causes les plus fréquentes du sui- 
cide ! 

Nous nous rappellerons aussi des rêves nombreux (et je n'en 
ai cité qu'un petit nombre, faute de place) où Jeannette meurt;, 
entre autres : le premier rêve de l'analyse. 

Le rêve où elle est descendue dans l'eau dans un cercueil en 
verre. 

Le rêve où elle se sauve avec sa poupée dans le lac et où elle 
se noie. 

Le rêve où elle est dans la malle-cercueil et prend congé de 
son amie. 

Le rêve dans le magasin de cercueils, où elle se couche 
dans le cercueil vide. 

Le rêve d 'accouchement y où elle s'envole vers l'horizon, vers 
le jugement dernier. ■ 

Et nous en arrivons finalement au grand rêve lugubre où 
la petite fille s'est noyée « parce que l'eau est entrée en elle par 
les trous des tendons » . Nous avions découvert dans ce motif 
un symbole d'onanisme. 



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XE:'CAS DE JEANNETTE 



3^7 



Le fait que ce motif de l'onanisme apparaît dans le rêve lu- 
gubre qui nous fait plonger si profondément dans la situation 
œdipienne est la preuve éclatante — nous l'avons déjà dit — - 
que l'onanisme était lié, chez elle, comme c'est en effet de 
règle, à ses complexes inconscients, c'est-à-dire accompagné. 
de rêves ou fantaisies incestueuses. Et c'est ainsi que V ona- 
nisme en tant qu'action consciente devint chez elle, comme 
c'est le cas fréquemment, en quelque sorte le symbole même 
du pêche, cumulant en lui tout le sentiment inconscient de 
'culpabilité qui chargeait l'âme de l'enfant. <..'"_ 

Nous saisissons bien maintenant pourquoi, dans la fantaisie 
de Jeannette, la mort apparaît cointfie sanction de V amour. 
Elle voulait mourir parce qu'elle se sentait responsable d'une 
faute grave, comme si elle avait commis .l'inceste, (Je pense à 
un de ses cris d'angoisse : « Oh, ce sentiment d'une faute hor- 
rible ! ») Et ne voulait-elle pas laisser à son père sa poupée 
après être morte ? La poupée = son enfant = une autre elle- 
même = l'enfant du père ! - 

Oui, c'est une particularité chez îiotre malade d'avoir cons- 
tamment associé ou identifié l'une â l'autre l'idée de sexualité 
et l'idée de mort. Fait bien connu dans le folklore (Jung), Mais 
analytiquement il faut réduire l'idée de mort, — qui ne cor- 
respond pas à une notion d'expérience, — non pas à un con- 
cept abstrait, — mais au retour u à J où Von vient », c'est-à- 
dire du sein de la mère. Et ce paradis perdu, ce paradis espéré 
après la mort, est symbolisé universellement dans les rêves et 
P imagination de la race humaine, par la Mer, berceau de la 
Vie. . ; ... 

Chez Jeannette, nous retrouvons constamment pe symbolis- 
me : Pour elle, là .mort est loin d'être un sujet d'effroi. Elle la 
recherche parce qu' « elle efface toute sanction » et parce que 
morte, elle est sûre d'être^aimée ! (La petite fille morte à la 
pension, et tant pleuréê par ses parents ; son cousin mort 
et qui avait seulement ainsi conquis l'amour de ses:, parents). 
Oui, la mort pour elle est synonyme de bonheur atteint, et 

cette mort, dans tous ses rêves, elle la- cherche et la trouve dans 
Veau ! . -■■-■--■■- . ^ . ..;.,, 

Dans le grand rêve lugubre, nous . retrouvons . d'une façon 
encore plus saisissante ce symbolisme : m.er = ,sein de la mère; 



3l8 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Le sauveur (père + séducteur) retire de la mêr l'étrange: 
m noyé » (revoir pages 77, 78, 81, toute la description de ce 
noyé et les associations qui s'y rapportent). - - 

Il semble symboliser, en effet, le père lui-même et aussi 
l'organe générateur masculin. N'est-il pas rapproché, parles: 
associations, .du poisson que le pêcheur retire de la 111er, et 
des poissons que Jeannette tue ? NVt-il pas « une drôle de 
tête », grosse, rouge, avec une espèce de bonnet (bonnet de 
bain du père dans le souvenir du bain). On se rappellera aussi 
la manœuvre bizarre à laquelle ce « noyé » est soumis de la- 
part des sauveurs. En tout cas, il représente Vêlement néfaste 
dans la vie imaginative inconsciente de la malade : c'est cet 
« homme-animal » tant craint et abhorré, ce séducteur-père, 
ou plutôt ce père-séducteur, fascinant et haï, contre lequel elle 
est en défense constante, et qu'elle tue dans ses fantaisies et 
ses rêves. 

D'autre part le « noyé » est ce comme un enfant » ; et nous; 
pensons immédiatement aux deux rêves d'accouchement : 
poisson j= enfant = enfant du père. 

À notre sens ce rêve confirme l'hypothèse que nous avions: 
émise tout à l'heure : il semble > en effet, que la malade y re-- 
produise sous une forme déguisée et symbolique le rapport 
sexuel doiït elle a dû être témoin dans sa toute première en- 
fance ! 

Nous avions constaté aussi dans la vie imaginative de l'en- 
fant, le mécanisme d'identification avec sa mère. Il est à sup- h 
poser que dans une couche profonde de ce rêve lugubre , Jean- 
nette s'identifie â la mère (mer) et que sa propre mort ici 
(ïâ petite fille morte) n'est pas seulement la sanction de son 
désir sadique et vengeur contre le père-séducteur, mais aussi 
la sanction de l'inceste accompli. 

Résumons brièvement les différents complexes que nous 
avons pu analyser et grouper autour des motifs du grand rêve 
lugubre et de s^s rêves complémentaires : 

1. Les motifs de « la plage sombre », de « la chemise », de 
(( la. tête » et du « poisson » relient étroitement le complexe 
paternel au complexe de rhomme séducteur. 

D'un côté c'est le complexe paternel-négatif qui culmine 
dans le désir sadique de mort dirigé contre le père-séducteur. 



LE CAS DE JEANHKTTK 319 



D'autre part c'est aussi le complexe paternel-positif , qui a 
pour base l'attitude féminine -masochiste et qui culmine dans 
le désir de l'enfant incestueux. 

2, Au complexe paternel-positif correspond naturellement 
le complexe maternel-négatif : jalousie, désir de prendre la 
place de la mère et ainsi identification , à la mère (motif de la 
mer) , 

3, De ce complexe œdipien féminin proprement dit (courant 
positif pour le père, négatif pour la mère), découle naturelle- 
ment le complexe de culpabilité (motifs de la petite, fille morte 
— onanisme — et de sa propre mort à la fin du rêve). Mais 
Jeannette « se trouve bien » dans le rêve, en allant dans la 
mer pour se noyer ^ Le désir de mourir , si fréquent chez notre 
malade, a une signification double ; s'il exprime le besoin de 
la sanction, il exprime aussi le désir du retour au sein de la 
mère, c'est-à-dire son complexe maternel-positif. 

Nous touchons ici aux couches les plus profondes de T in- 
conscient aux fixations les plus primitives. Mais c'est là le 
terrain qui a été le moins exploré par une. analyse qui fut trop 
courte pour être complète. 

Mais au point de vue thérapeutique, dans un cas comme ce- 
lui-ci, qui est évidemment un cas d'hystérie classique, ces 
phases les plus primitives du développement revêtent une im- 
portance moindre que dans d'autres névroses. Car l'arrêt du 
développement normal s'y effectue plus tard, soit pendant la 
phase proprement œdipienne. 

Il est intéressant quand même de constater chez la malade 
l'existence de ce que nous appelons : le complexe œdipien corn- 
£Jei/c J est-à-dire les deux courants opposés, positif et négatif 
(amour-haine), vis-à-vis de chacun des parents. 

A la fin de l'analyse, Jeannette eu est arrivée à reprendre le 
grand rêve lugubre, en en parlant tout tranquillement, et en 
en acceptant sans effroi l'interprétation. Non seulement, elle 
n'en ressent plus de honte ni de terreur, mais elle éprouve 
un grand soulagement-. Et, en effet, depuis cette période, sa 
guérison n'a pas cessé de s'affermir de plus en plus* 



320 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Conclusion 



Le changement qui s'est opéré dans toute la personne de 
Jeannette sous l'influence progressive du traitement est des 
plus frappants. 

Sa figure vieillotte et étirée est redevenue jeune et jolie. 
L'expression en est des plus agréables, aj'ant perdu ce quelque 
chose d'incertain,- de vague et de craintif, tout en aî^ant gardé 
sa douceur, 

La démarche s'est raffermie ; le boitement est beaucoup 
moins accentué, quoique, naturellement, une des jambes soit 
restée plus courte ; du moins, grâce à un usage plus normal 
et plus continu de la marche, l'atrophie a-t-elle beaucoup di- 
minué. 

Pour terminer, je donnerai, à titre documentaire, encore 
quelques-uns des rêves que Jeannette a apportés an cours de la 
dernière période de l'analyse, rêves qui manifestent déjà l'em- 
pire naissant que son jugement et sa volonté consciente ont 
repris sur les tendances inconscientes et infantiles* Ils révèlent 
également l'orientation nouvelle que notre ancienne malade 
tendait déjà à prendre vers sa profession future. 

En effet, elle a repris sa vie en mains, La contrainte mysté- 
rieuse qui la retenait à la maison a disparu, car elle a su con- 
quérir son indépendance en luttant contre ses propres com- 
plexes et contre la tyrannie paternelle. 

Toutes les « peurs » qui la ligotaient sont vaincues ; elle a 
appris à juger ses réactions et à mettre un frein à son imagi- 
nation trop vite emballée. " 

L'idée du mariage ne l'effraie plus, Mais en attendant, elle 



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LE CAS DÉ JEANNETTE 



32T 



se dévoue déjà corps et âme â la belle œuvre vers laquelle 
l'orientent les rêves que voici : 

Premier rêve : « Je me trouve dans une crèche. Quelqu'un 
dit en parlant de moi : « Cet enfant là-bas, cela doit être son 
enfant ; il lui ressemble tellement ! » Je me défends : « Non, 
ce n'est pas mon enfant, c'est mon enfant adoptif* » On ne 
veut pas me croire. Alors je donne votre adresse et l'adresse 
du Docteur Z.., pour que vous certifiiez que j'ai dit la vé- 
rité ». 

• Deuxième rêve ; « Avec ce même enfant dans les bras, je 
parcours une longue route. J'arrive devant une belle maison ; 
c'est l'asile des enfants, Je suis reçue par des religieuses. On 
dit de fiouveau que V enfant me ressemble, mais j'explique que 
je V ai trouve, que ce n'est pas le mien. Je demande du service 
dans la maison et on me donne un uniforme. Je jette avec joie 
ïnes anciens vêtements (symbole de renaissance), J'ôte mes 
chaussures usées et je mets des sandales et l'uniforme de 
garde-malade ; puis je me couche toute habillée- Et je me 
trouve si bien après cette longue course ! » 

Le costume (tablier) est évidemment un compromis : c'était 
«en tablier qu'elle se trouvait à son aise, non « déguisée » parce 
qu'en tablier, enfant, elle avait une fois plu à son père : a Ce 
n'est qu'en tablier qu'elle est bien m, avait-il dit. Toutefois le , 
progrès est indéniable, il réside dans le renoncement â « l'en- 
fant du père » (enfant adopté, enfant trouvé !) 

Et voici le troisième rêve, qui marque mieux que les autres 
sa véritable libération et le «transfert » réalisé : c'est-à-dire 
que les sentiments fixés jusqu'à présent d'une façon infantile 
et immuable sur sa mère et son père sont maintenant transfé- 
rés sur le Docteur Z.„ et sur moi. C'est notre approbation 
qu'elle recherche. Ainsi ses sentiments ont perdu leur im- 
mutabilité dangereuse et coupable et elle pourra ; désormais 
facilement les déplacer encore/ sur des personnes nouvelles et 
les adapter de plus en plus à la réalité présente et vraie, - 

Ce rêve est ainsi conçu ; ce J'ai les cheveux blancs. C'esi 
dans un établissement d'enfants pauvres. Tous ces, petits 
malheureux sont autour de moi, nous préparons un grand 
arbre de Noël, Je me dis à moi-même : « M on -Dieu quand je 
pense au passé 7->> Vous ét-le Docteur Z.„ êtes invites, vous 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 8 



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322 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

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allez arriver ; il règne une grande joie, toute le monde me re- 
mercie ». - ■ 

Ces rêves ont été véritablement prophétiques ! 

En me quittant, Jeannette avait accepté une situation de 
gouvernante auprès de jeunes enfants dans une famille riche*. 
Et cela m'a fait le plus grand plaisir d'entendre prononcer par 
la mère de ces enfants le jugement suivant : « Jamais je n'ai, 
eu auprès de mes enfants une personne mieux équilibrée ! » 
C'est avec un grand regret que la famille a laissé partir Jean- 
nette après une année de dévouement remarquable. C'est que 
notre malade avait des visées' plus hautes. Elle désirait rem-, 
plir un poste mieux adapté à ses dons d'éducatrice et répon- 
dant plus profondément à sou désir intime de consacrer sa vie- 
et ses forces à des enfants pauvres. Elle aspirait aussi à une- 
plus grande indépendance pour réaliser ses idées très person- 
nelles sur l'éducation des enfants, bridée qu'elle était par les- 
principes critiquables des parents* 

En effet, elle a pu, une année après l'analyse, assumer le- 
poste de directrice dans un établissement charitable destiné à 
des enfants pauvres et délaissés. Son profond instinct mater- 
nel a ainsi trouvé de quoi se satisfaire. Toutes les riches res- 
sources de sa nature, les dons d'énergie, de dévouement, de 
fine et chaude sensibilité qu'elle gaspillait jadis à tort et à tra- 
vers dans ses efforts et ses réactions hystériques pour obtenir 
la réalisation de ses désirs infantiles et fantaisistes > elle peut 
maintenant les déverser dans une activité saine et efficace pour 
le plus grand bien de ses pupilles, ces enfants misérables qui 
lui sont confiés. Ses douloureuses expériences d'enfant incom- 
prise et malheureuse ne sont ainsi pas perdues* Elle leur doit 
une singulière pénétration dans l'âme infantile, qu'elle lit, 
comprend et dirige avec une étonnante facilité, quoique sans- 
aucune connaissance pédagogique ou théorique spéciale, pres- 
que uniquement guidée par son intuition et son grand amour 
de l'enfant, dans lequel elle se retrouve. 

Il y a une année déjà qu'elle occupe son poste ; patron esses 
et médecins ne peuvent assez se louer d'elle ; on lui a déjà 
offert un autre poste plus important, mais là où elle est, on fait 
tout pour la garder ; on l'entoure, on la fête ; elle a conquis: 
l'estime et l'affection de touc, supérieurs et subordonnées. 



LE CAS DE JEANNETTE 323 



Je ne puis résister à exprimer ici la grande satisfaction qne 
me donne cette réelle résurrection de mon ancienne « petite 
malade », comme elle aimait à s'appeler, devenue aujourd'hui 
après tant de souffrances , une grande demoiselle, une direc- 
trice importante, veillant à la santé et au bien-être d'une qua- 
rantaine d J enfants. 

C'est là, si Ton y songe, une très lourde tâche, dont elle 
s'acquitte pourtant à la perfection, bien mal secondée, et avec 
un courage et une bonne humeur (même en période d'épidé- 
mies) qui forcent l'admiration de tous, Il est vrai qu'elle s'est 
sentie fatiguée par moment, mais dans sa dernière lettre elle 
m'écrit : « Je suis guérie ! Je mange et je dors comme tout le 
monde. Malgré mon travail formidable — je ne puis songer 
su repos — je me sens plus forte tous les jours ». 

C'est pourquoi nous estimons que son cas offrait une dé- 
monstration convaincante de la valeur que revêt dans ces sor- 
tes de maladies. nerveuses la psychanalyse. 

Terminons avec une phrase de Jeannette : 

<< Sans l'analyse je n aurais plus connu , de ma vie, une seule 
heure heureuse d. 



La Conception du Surmoi 

■ 

par Ernest Jones 

(Lu devant la Société Psychanalytique de Paris, 

le 5 avril 1927.) 



Mesdames et Messieurs, 



Aujourd'hui pour la première fois j'ai l'honneur de pren- 
dre la parole devant la Société française de Psychanalyse ; ce- 
pendant, je garde le plus agréable souvenir de l'occasion, il 3^ 
a juste deux ans, où il m'a été donné d'entretenir ce groupe 
d'auditeurs librement réunis d'où est sortie depuis votre so- 
ciété actuelle. Je tiens donc à vous offrir mes très chaudes fé- 
licitations sur les progrès réalisés en un si court laps de temps 
parce groupe plein d'ardeur, sur les travaux de votre société 
elle-même, sur* l'activité thérapeutique déployée par chacun 
de vous individuellement, sur l'initiative que vous ne cessez de 
montrer eu matière de publications. Tout cela est du meilleur 
augure pour l'avenir. 

Mesdames et Messieurs, il y a parmi vous des débutants 
dans cette brillante carrière, prêts à conquérir pour la psycha- 
nalyse tout un nouveau territoire ; à ceux-là, s'ils veulent 
bien m 'écouter, je voudrais offrir un conseil, — le conseil d'un 
liomme qui, regardant hélas en arrière, cristallise, en une 
seule phrase, ses vingt années d'expériences' psychanalyti- 
ques . Gardez-vous de sous- estimer la force des résistances in- 
conscientes que vous rencontrerez chez vos malades et dans le 
monde extérieur. Ces résistances peuvent se replier, peuvent 
se cacher, peuvent être éludées de mille et mille façons ; mais 
on est constamment obligé de reconnaître, à ses dépens, et non 
sans dépit, que, par un excès d'optimisme, Ton a, une fois de 



LA CONCEPTION DU SDRMOÏ '■ 325 



plus» répété Terreur d'estimer au-dessous de leur valeur la vir 
gueur et la durée de ces résistances. L'erreur contraire, je ne 
l'ai jamais vu commettre. 

Le sujet dont je me propose de vous parler aujourd'hui se 
rattache à l'un des aspects les plus intéressants de ces résis- 
tances, — aspect, cependant, qui est loin d'être le seul. Qu'il 
nie soit permis d'ajouter que j'ai choisi ce sujet, non seule- 
ment pour son importance intrinsèque et son actualité, mais 
parce qu'il me fournit l'occasion d'insister sur certaines consi- 
dérations d'ordre général. Le sujet du sufmoï nous offre 
comme un trait d'union entre la vieille conception de la psy- 
chanalyse et la nouvelle, trait d'union intéressant en ce qu'il 
nous permet d'obtenir une idée très claire des relations entré 
les deux. 

Si, voulant étudier la moelle épinière, on se contentait d'en 
examiner une section transversale quelconque, sans aucune- 
ment se demander d'où venaient les fibres visibles en section 
seulement, il est évident que l'on obtiendrait de la sorte des 
•' ; résultats peu satisfaisants ! L'investigation longitudinale 
s'impose aussi bien que l'investigation transversale. Ici la 
chose saute aux yeux ; mais combien peu de gens se rendent 
vraiment compte qu'il en est de même de toute étude scien- 
tifique ? Sectionner transversalement n'importe quelle science 
■ — et j'entends par là, examiner l'état de cette science à un 
moment donné de son histoire, sans tracer lès antécédents et 
révolution des idées qui la composent — sectionner transver- 
salement une science, c'est se condamner d'avance à n'en avoir 
qu'une perspective erronée. Cela est particulièrement vrai 
quand il s'agit d'une branche de la science en pleine et rapide 
croissance, comme c'est le cas de la psychanalyse, que ca- 
ractérisent d'ailleurs, deux traits singuliers : la nouveauté 
révolutionnaire et le fait d'être essentiellement la création 
d'une seule intelligence. Quiconque essaierait de comprendre 
la pS3 7 chânalyse par la seule lecture des dernières œuvres de 
Freud, va au-devant du désastre, 

La doctrine du surmoi confirme emphatiquement cette 
thèse, Je me souviens comment à diverses étapes dans l'évolu- 
tion de la psychanalyse l'intérêt s'est trouvé concentré, pen- 
dant deux années peut-être, d'abord sur un aspect, puis sur 



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326 RHVUE FRANÇAISE DIS PSYCHANALYSE 

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un autre, conformément aux dernières découvertes du mo- 
ment. Aux approches de 1910, par exemple, tout le monde 
était absorbé par les problèmes du symbolisme , surtout au 
point de vue de 1 J interprétation pratique. Chaque jour révélait 
de nouveaux symboles, chaque jour éclairait d'une lumière 
plus vive les points d'association servant à forger les chaînons 
symboliques. C'était à croire, dans ce temps-là , que la pre- 
mière tâche incombant à la psychanalyse, c'était d'apprendre 
comment interpréter les symboles et que tout le reste s'ensui- 
vrait comme automatiquement. Puis vint le tour du narcis- 
sisme, qui pendant un temps accapara tout l'intérêt et ce fut 
en termes du narcissisme qu'il fallut traduire tous les autres 
problèmes. On en vint ensuite à discerner la haute importance 
des problèmes présentés par la résistance et pour faire place à 
ces nouveaux problèmes, les questions de simple interpréta- 
tion furent reléguées à l'arrière-plan. Remarquez bien, que 
je n'ai nullement l'intention d'esquisser ici Tordre selon le- 
quel se sont développées les plus importantes idées psychana- 
lytiques ; je ne fais que mentionner deux ou trois matières qui, 
successivement et à bon droit, ont fixé presque toute l'atten- 
tion. De plus, il importe de noter que s'il en a été ainsi, cela 
n'a nullement été l'effet d'une vogue scientifique, d'un inté- 
rêt éphémère ; nous avons affaire ici à des étapes légitimes par 
lesquelles, dans le graduel élargissement de notre savoir, le 
centre d'intérêt a progressé de nouvelle connaissance en nou- 
velle connaissance. Chacune de ces avances fut plus large, 
plus profonde,' plus riche que la précédente ; on ne peut pas 
dire qu'elle l'ait remplacée mais seulement qu'elle l'a pour 
ainsi dire englobée de façon plus compréheusive en lui don- 
nant une perspective plus juste. Mais chaque avance demeure 
rait imparfaitement intelligible si, en l'examinant, on négli- 
geait celle qui l'a précédée. 

Or, depuis trois ou quatre ans, l'intérêt se concentre de 
façon intense sur les problèmes de la psychologie du moi et 
tout spécialement sur les problèmes du sunnoi et sur ceux, 
étroitement apparentés, de la culpabilité et de la punition, À 
en juger par la littérature contemporaine, on pourrait même 
supposer que la psychanalyse se borne essentiellement à la 
seule investigation du surmoi. C'est ainsi que tout récemment 



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LA CONCEPTION DU SURMOI , 3 2? 



-un jeune psychanalyste distingué, Àlexander, de Berlin , aux 
vues de qui Reich, de Vienne, apporte un juste correctif, est 
;oIlé jusqu'à soutenir que l'essence de toute la psychologie des 
névroses est contenue dans la sentence : la culpabilité peut 
.s'effacer par la souffrance. C'est là une affirmation que je 
■n'hésite pas un instant à qualifier de partiale, 

Tout cela pourrait nous faire supposer aussi que les travaux 
importants que dans ces dernières années Freud a publiés sili- 
ce sujet ont révolutionné la psychanalyse presque au point de 
la créer à neuf. Il est même des gens qui parlent de « la vieille 
psychanalyse » comme d'une chose désuète et que « la nou- 
velle, psychanalyse » aurait remplacée* Je voudrais, au con- 
traire, vous démontrer aujourd'hui qu'à travers toute l'œuvre 
de Freud, dans ses anciens comme dans ses plus récents écrits, 
règne la plus rigoureuse continuité, même en ce qui regarde 
le surmoi, et que l'ensemble de sa doctrine constitue un tout 
organique toujours en train d'évoluer et de s'étendre. 

Il reste, comme nous allons bientôt le voir, bien des problè- 
mes obscurs en tout ce qui concerne le surmoi, sa genèse, ses 
fonctions, etc. Néanmoins il y a certaines constatations que 
nous pouvons regarder comme dès maintenant établies. N'est- 
il pas acquis, par exemple, que le surmoi résulte de l'identifi- 
cation de l'enfant tantôt avec l'un ou l'autre parent, tantôt 
-avec tous deux, en ce qui a rapport à son conflit avec le 
complexe d 'Œdipe ? Freud nVt-il pas spirituellement dési- 
gné le surmoi : T héritier du complexe d' Œdipe ? Et n'est-il 
pas acquis que la fonction la plus marquante du surmoi est 
d'exercer une critique constante contre toute tendance de la 
part du moi à laisser se rapprocher du conscient les dérivés de 
la sexualité infantile, — c'est-à-dire l'inconscient refoulé ? 

Mais au fond tout cela est-il si nouveau ? Dès le commence- 
ment de ses travaux, Freud s'était représenté les conflits qu'il 
étudiait comme remontant d'une part à des impulsions sexuel- 
les refoulées, tTorigine infantile, et de l'autre â l'ensemble 
des inhibitions d"* origine morale, sociale, esthétique et éthique. 
Ces inhibitions d'ailleurs, même si quelques-unes d'entre elles 
représentaient des tendances héritées (ce qu'il n'est pas aisé 
de prouver) avaient leur source la plus évidente dans l'in- 
fluence exercée sur l'enfant par les adultes qui l'environnaient,. 



328 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

et notamment par le père ou la mère, on bien par tons les deu:x*. 
Donc, les deux conceptions que nous avons choisies comme 
étant les attributs les plus saillants du surmoi, se rencontrent 
à l'état embi^onnaire dans les tout premiers écrits de Freud. 

On se souvient que Freud, alors préoccupé avant tout de dé.- 
mêler les ramifications des diverses impulsions libidinales, se: 
contenta pour le moment d'établir une distinction entre celles- 
ci et les instincts qu'il dénomma « instincts du moi ». Ces ins- 
tincts du moi, ou instincts non-sexuels, au nombre desquels 
étaient comprises les tendances morales et esthétiques respon- 
sables du refoulement, furent, pendant un certain nombre 
d'années, acceptés comme une donnée que l'on se réservait 
d'approfondir dans la suite. Le premier pas en ce sens eut 
lieu lorsque Freud se trouva obligé d'admettre que des im- 
pulsions libidinales dirigées antérieurement en dehors selon, 
le mode accoutumé, pouvaient, dans des circonstances spé- 
ciales et notamment dans le cas de privation ou de refoule- 
ment, se trouver dirigées en dedans pour s'appliquer à la per- 
sonne elle-même, à titre d'objet d'amour. Bn reconstruisant 
la mentalité de l'enfant on aboutissait à une nouvelle conclu- 
sion : ce processus rétablissait une situation primaire, car, le 
moi de l'enfant ayant été son premier objet d'amour, cette in- 
version des impulsions a llo-éro tiques équivalait effectivement 
au retour de ces impulsions vers leur source première. De cette 
façon on apprit à distinguer entre un narcissisme primaire et 
un narcissisme secondaire, et, par conséquent à reconnaître 
que le narcissisme rencontré en clinique, et qui si souvent ré- 
siste à toute intervention curative, est principalement- de na- 
ture secondaire. L'inévitable corollaire de ces conclusions, 
c'était que le moi lui-même renfermait certains éléments libi- 
dinaux, éléments que Freud cependant a quelquefois nommés 
désexués pour la raison qu'ils apparaissent sans but sexuel 
vrai. Ainsi la ligne de démarcation, très nette à l'origine, en- 
tre les domaines sexuel et non sexuel de la psyché, devint 
quelque peu incertaine. 

C'est vers le même temps que Freud formula sa doctrine du 
(f moi idéal », Le moi idéal se substitue au moi réel comme 
objet de la libido narcissisté lorsque deviennent -manifestes les 
imperfections du moi réel. La satisfaction de cette libido n'a 



LA CONCEPTION DÛ SURMOI r 329 



lieu que dans le cas où l'idéal se trouve réalisé/ au moins appro- 
ximativement, par le moi lui-même. Toutes les fois que cette 
réalisation échoue, qu'un trop large écart sépare le moi et 
l'idéal, il en résulte un état de mécontentement ou même d'an- 
goisse. Une institution spéciale se trouve chargée de critiquer 
le moi et de mesurer son rapport avec le moi idéal. Tout 
d'abord Freud fut porté à. réclamer pour cette institution une 
existence indépendante, et pour la distinguer, du moi idéal 
proprement dit il la. nomma conscience ; plus tard il fusionna 
les deux conceptions, dans celle du surmoi, La conscience joue 
un rôle prépondérant- dans la fonction critique que nous ve- 
nons de- menti onner, par la censure qu'elle exerce sur le con- 
tenu latent des rêves, et en stimulant le moi quand il s'agit de 
refouler des impulsions défendues. Dans son essai sur le nar- 
cissisme, publié avant la guerre, Freud énonça que la cons- 
cience représentait fondamentalement une incorporation de 
l'influence critique des parents, et plus tard de celle de la so- 
ciété en général, « L'angoisse sociale )> ou la crainte de l J opi- 
nion publique serait â ce titre un dérivé de la crainte , de. la 
conscience , laquelle à son tour serait un dérivé de la crainte 
qu éprouve l'enfant de perdre l'amour de ses parents, autre 
aspect de la crainte de la castration. 

Comme tous ces traits fondamentaux de ce qui s'appelle 
aujourd'hui la « psychologie du moi » ont constitué pendant 
de longues années une partie intégrante de renseignement de 
. Freud, on se demande naturellement en quoi donc consiste la 
nouveauté essentielle de ses plus récents travaux sur ce sujet; 
Sans doute dans la remarquable amplification et dans l'appli- 
cation lion moins remarquable de ces principes fondamentaux. 
Mais je crois pouvoir donner à la question une réponse plus 
concise et plus frappante. Je dirais que cette nouveauté réside 
dans la doctrine qui déclare que la partie la plus importante 
du- surmoi et peut-être même du moi est absolument incons- 
ciente. Cette découverte suscita aussitôt une foule de nouveaux 
problèmes. Le seul fait de cette inconscience est cause, par 
exemple , que l'on se demande quelles raisons il peut y avoir, 
outre la raison familière du refoulement, pour qu^n processus 
mental quelconque soit inconscient \ ou alternativement quel- 
les conditions particulières, requises par le refoulement; peu- 



330 REVUE FE ANC AISE. DE PSYCHANALYSE 



vent expliquer pourquoi la partie la plus morale de notre per- 
sonnalité, c'est-à-dire le surmoi, est inconsciente, Peut-être 
nous serai t-il possible d'éclaircir cette question, si nous vou- 
lions tenir compte de la distinction entre les parties consciente 
■ et inconsciente du surmoi. Un examen des différences qui les 
séparent démontre que la partie consciente est acceptée de ma- 
nière bien plus complète par le moi actuel ; qu'elle correspond , 
en 'effet, d'assez près à ce que Ton entend communément par le 
mot a conscience » et qu'elle porte les traces des nombreuses 
influences ayant contribué à sa formation. Des considérations 
de la réalité, l'expérience de la vie réelle y ont joué leur rôle. 
La partie inconsciente du surmoi présente, au contraire, une 
apparence de beaucoup plus irrMîonnelle - — c'est-à-dire sans 
rapport avec la réalité ; — -elle peut facilement, par exemple, 
interdire à un homme tout commerce avec sa femme, en le lui 
représentant comme un péché abominable* Examinée de plus 
près, elle révèle deux autres traits caractéristiques : les in- 
fluences qui vont à la façonner dérivent de sources bien moins 
nombreuses, elles dérivent notamment des parents ; et, en se- 
cond lieu, les attitudes et les jugements dont elle se compose, 
sont ceux du tout jeune enfant. Ces derniers traits nous four- 
nissent l'explication du premier ; c'est que la partie incons- 
ciente* du surmoi est demeurée ait niveau infantile. La cons- 
cience est une partie de la personnalité ayant besoin, comme 
n'importe quelle autre, de subir un processus évolutif ■ il doit 
y avoir, cependant, des circonstances qui empêchent ce déve- 
loppement de s'effectuer. Dans d'autres sphères, et notam- 
ment dans la sphère psycho- sexuelle, cette inhibition de déve- 
loppement nous est familière, et nous avons coutume de l'attri- 
buer à l'isolement, ou ségrégation, de la fonction en ques- 
tion, où Freud nous a appris à reconnaître le résultat du re- 
foulement, Ces considérations nous porteraient à soupçonner 
que V inconscience de la partie profonde du sttrmoi pourrait 
avoir de même pour cause quelque processus semblable au re- 
foulement et qui serait probablement une réaction défensive 
contre le sentiment douloureux de la culpabilité. 

La partie plus ancienne et inconsciente du surmoi est d'une 
grande conséquence pour ce qui est de notre travail thérapeu- 
tique, et c'est même dans cette relation uniquement pratique 



/ 
* 



LA CONCEPTION DU SUKMOI 33 1 



y^ ^h-^^i 



-que Ton s'est premièrement .aperçu de son importance. Dans 
■certains cas Freud s'était heurté à ce qu'il appelle « la réac- 
tion thérapeutique négative » ; c'est-à-dire qu'après un tra- 
vail analytique ordinairement suivi d'une amélioration dans 
Pétat du patient, on voyait contre toute attente les symptômes 
-et les souffrances de celui-ci s'aggraver. Il faut croire qu'il y a 
chez le patient quelque chose l'empêchant de profiter de l'occa- 
sion qui lui est offerte d'amélioration subjective, mais qui lui 
impose aussitôt, comme une sorte de pénitence, un accroisse- 
ment de souffrance. (Le processus amenant ce résultat n'appa- 
raît aucunement au patient sous la forme de sentiment de cul- 
pabilité, mais tout simplement comme un accroissement de 
souffrance). Les cas où se présente cette réaction, malencon- 
treuse offrent les plus grandes difficultés à Panalyste et néces- 
sitent toujours des analyses fort prolongées et qui durent gé- 
néralement trois ans pour le moins. L'existence de pareils cas 
montre, une fois de plus, pourquoi il faut user des plus gran- 
des précautions avant de donner un pronostic au début d'un 
traitement psychanalytique et surtout avant de se prononcer 
sur la question de sa durée possible, parce qu'il peut vous arri- 
ver plus d'une surprise désagréable quand on constate cette 
réaction, là où, au début Pon n'avait aucune raison de la pré- 
voir. S'il nous était possible de reconnaître dès l'abord les cas 
de ce type, cela nous serait d'une très grande utilité diagnos- 
tique et pronostique. Actuellement cela n'est pas toujours pos- 
sible* D'après mon expérience, cette réaction est plus rare 
dans les cas d'hystérie que dans les cas de névrose d'obsession, 
bien que là aussi il me soit arrivé de la rencontrer ; c'est sur- 
tout dans les analyses de caractère qu'il faut compter la sur- 
prendre. Ces analyses, on le sait, doivent souvent s'effectuer 
sur des sujets soi-disant normaux — qui n'offrent, c'est-à-dire, 
nul symptôme de névrose, et qui témoignent d'une organisa- 
lion mentale, à base défectueuse, il est vrai, mais qui a pleine- 
ment suffi aux contingences de la vie. Je pourrais citer, comme 
exemple, le cas d*un étudiant en médecine, qui, venu chez moi 
pour s'entraîner au travail d'analyse, s'attendait à compléter 
son auto-analyse au bout d'une année environ. À part une 
seule crainte légère, le sujet en question ne décelait pas le 
moindre symptôme névrotique ; seul indice alarmant, il appar- 



332 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

- 

tenait évidemment au type à inhibitions: En fait l'analyse 
présenta les pins grands obstacles et pour son achèvement de- 
manda plus de quatre ans. 

Il n'est pas dans mon intention de m 'étendre sur les rela- 
tions du sentiment de culpabilité et de V auto-punition avec la 
névrose. Ce serait aborder une question qui suscite encore dans, 
les milieux psychanalytiques les débats les plus violents et qui 
sont loin d'être clos. Bien que certains analystes aient révoqué 
en doute jusqu'à l'existence de ces relations, j'ose affirmer ma 
propre conviction, que non seulement elles existent, mais 
qu'elles sont de la plus haute importance. Ceci apparaît sur- 
tout dans les névroses d'obsession, où les manifestations pa- 
thologiques ' se présentent par groupes de deux, la première 
symbolisant quelque satisfaction libidinale , la seconde une. 
réaction contre celle-ci. Il est vrai que ces réactions secondai- 
res peuvent être d'ordre purement défensif, et garder vis-à-vis 
de l'impulsion défendue une attitude apotropéïque que certains, 
auteurs ont confondue avec l 'auto-punition proprement dite. 
Mais il ne manque pas -d'exemples où cette réaction revêt évi- 
demment la forme de représailles, et alors c'est le nom d'auto- 
punition qui convient, Alexander prétend qu'une auto-puni* 
tion de ce genre, infligée symboliquement bien entendu, peut 
bien précéder et même déterminer une manifestation libidi- 
nale, laquelle naturellement s'exprime d'ordinaire sous une 
forme déguisée, sous celle, par exemple, d'un sj^mptôme né- 
vrotique ordinaire. Ce même auteur estime que l'acte de péni- 
tence préalable a pour but d 'excuser la satisfaction à laquelle 
il aboutit, comme si la censure, subornée de la sorte, devait 
relâcher quelque peu sa vigilance. Cette hypothèse, si de nou- 
velles recherches viennent la corroborer, aura à coup sûr d'im- 
portantes répercussions thérapeutiques. 

Je voudrais au moins indiquer que celui qui aborde ces pro- 
blèmes devrait préalablement se former une idée claire de cer- 
taines distinctions trop souvent obscurcies sous l'expression 
« tendance à l 'auto-punition » ; par exemple, on a parfois con- 
fondu la tendance à punir et la tendance à rechercher la puni- 
tion , qui sont deux tendances opposées. I/infliction de ce- 
genre de douleur — (les aiguillons du remords, comme Ton 
dit) — est un processus nettement actif* Le motif le plus évi- 



riffWta 



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LA CONCKPTION. DU -SURMOI 



333 



dent qui y pousse est un motif de défense : une partie -de l'es- 
prit cherche à en influencer une autre, notamment le moi, de 
ïaçon à inhiber les impulsions défendues, capables, est- il sup- 
posé, de susciter un danger externe (crainte de la castration) . 
A supposer qu'elle ne soit pas toujours partiellement sexuelle 
il est peu douteux que cette tendance ne soit susceptible, de 
sexualisation secondaire et qu'elle ne puisse ainsi elle-même 
atteindre une fin sadique. La réponse naturelle â cette ten- 
dance c'est la douleur, le sens de la culpabilité, que le moi de' 
façon et d'autre s'efforce d'esquiver. Il y parvient soit par les 
mécanismes complexes de la fuite et de la défense, soit par des 
représailles, par la révolte (des actes agressifs, par exemple, 
contre le îlioi idéal), soit, enfin, par le moyen plus périlleux de 
l'acceptation, impliquant d 'habitude éB la pénitence et -l'inhi- 
bition. L'acceptation elle-même peut se sexualiser, sous for- 
me masocliis tique, et elle constitue alors le plus typique « be- 
soin de punition » ; lequel, pour peu qu'il ait de la force , 
oppose à la guérison les plus formidables obstacles. Générale- 
ment, les conditions sont plus favorables si le processus d'ac- 
ceptation est conscient et s'il prend la forme de la douleur, de 
la honte et du sentiment de culpabilité. Comme perversion ma- 
-sochistique l'acceptation est toujours plus accentuée dans la 
partie inconsciente du moi, bien qu'elle puisse en envahir ainsi 
la partie consciente. 

Outre cette distinction enti*e l'actif et le passif, entre le désir 
d'infliger la douleur et le désir de se la voir infliger, il nous en 
faut reconnaître deux autres* Chacun de ces processus peut 
émaner du surmoi ou du moi : la situation présente donc qua- 
tre possibilités. De plus, le processus actif et agressif peut être 
le dérivé immédiat des voix exhorta toires du milieu primitif 
(les parents par exemple) ou il peut, au contraire, être dirigé 
contre ces voix/ Cela nous donne par conséquent huit permu- 
tations possibles et même alors nous sommes loin d'avoir 
épuisé les facteurs en jeu dans le processus intégral. Le cas le 
plus simple et sans doute le plus typique est celui où la ten- 
dance punitive active, provoquée en dernière analyse par 
l'exhortation des parents, émane du surmoi et se trouve diri- 
gée contre le moi ; mais, comme nous venons de le voir,, ce 
n'est là qu'un seul d'entre plusieurs cas possibles* Il ne faut 



■ ™ ■ ^ t» — - 1 1 h ^i y-fc^^^rf^a fu jït ■ ■■■ ™ "*■ — v^ 



334 REVUE KRAUÇAJSB DE PSYCHANALYSE 



pas non plus oublier que plusieurs de ces possibilités peuvent, 
à différents' moments, opérer dans le même individu, — de 
sorte que le véritable sens de ces manifestations est souvent 
fort difficile à démêler. 

■ 

Il est temps que nous nous occupions de la genèse du sur- 
moi. D J où émane-t-il ? De quoi est-il composé ? Ainsi que 
nous Pavons dit plus haut, nous pouvons considérer comme 
établi que le surmoi naît de l'identification avec un parent à 
' l'occasion du conflit d 'Œdipe* Mais ici les questions se posent 
en foule et cette affirmation elle-même a besoin d'être quali- 
fiée, c?r il nous faut considérer qu J il existe probablement un 
stade de développement que l'on pourrait appeler celui du 
i< pré-surmoi » } à peu près, comme nous parlons d'un stade 
prégénital ou de précastration . Nous devinons facilement, par 
simple procédé d'élimination, que ce stade } pareillement à ces 
deux autres, doit relever des fonctions alimentaire et excré- 
toire. Nous ne discutons pas ici la nature de cette relation jus- 
qu'à présent très peu étudiée/ Nous nous contentons de poser 
deux ou trois questions bien naturelles. Quelle est la véritable 
signification de l'expression « identification avec un parent » ? 
De quelle nature est ce processus ? Quels sont les mot ifs , 
quelles sont les conditions qui le déterminent ? Et à quels fac- 
teurs sent dues les importantes variations que nous rencon- 
trons dans la clinique ? 

C'est le surmoi, a-t-on dit parfois, qui est responsable de la. 
victoire remportée sur le complexe d 'Œdipe, sur les désirs in- 
cestueux. À vrai dire, il faudrait v voir moins la cause de ce 
refoulement, que la méthode grâce à laquelle il devient possi- 
ble, Ouant aux causes, il faut les rechercher dans un stade de 
développement encore plus ancien et l'on ne peut guère douter 
que la cause vraiment d\ 7 namique ne soit la- crainte. Freud > 
dans son livre tout récent : « Hemnmng, Symptom und 
Angst 3îj a montré de façon lumineuse qu'il nous est possible 
ici de remonter plus loin encore que le complexe de castration, 
qui est très net et que nous connaissons si bien. Ce complexe 
est précédé d'un état plus généralisé, où le moi de l'enfant ré- 
pond à la privation (Versagitne)^ au manque de satisfaction 
erotique, par l'angoisse ou par la colère. Il est probable que 
î 'enfant ressent toujours ce refus de satisfaction, même invo- 



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LA CONCEPTION DU SURMOI 



335 



lontaire, comme un acte hostile et qui exprime la désapproba- 
tion de ce qu'il demande. Nous constatons ici les premières 
lueurs de ce qui deviendra plus tard sentiment de culpabilité > 
bien qu'elles deviennent sentiment de culpabilité seulement 
lorsque la privation extérieure représente un processus actif 
de la part du parent, 

A ce propos, il faut remarquer qu'i/ existe entré les deux 
sexes une différence importante dont les vastes conséquences 
se décèleront pins tard. Chez le garçon^ l'idée d'une opposition 
active se concentre rapidement sous forme d'une crainte de la 
castration ; chez la fille, l'idée qui prédomine et demeure^ c'est 
plutôt celle de la simple privation. Chez le garçon, la crainte 
porte sur le père, que l'enfant sent plus hostile à sa vie sexuelle 
que ne Test la mère, tandis que chez la fille la crainte se trouve , 
en grande partie, associée avec le refus de satisfaction de la 
part du père. Il en résulte que la fille reste de beaucoup plus 
sensible que le garçon à toute désapprobation que pourrait ma- 
nifester Tobjet d'amour. Il n'y a pas d'homme au monde qui 
ne le sache. (Ces faits expliquent bien pourquoi dans l'histoire/ 
c'est toujours l'homme qui a joué le rôle prépondérant dans 
l'élaboration des codes moraux et religieux). Vous savez bien 
cependant que dans le cas d'homosexualité les rôles respectifs , 
cels que je les ai décrits, sont modifiés. La part qui revient 
alors au père dans le développement du surmoi de la fille est 
plus large encore, tandis que, pour la formation du surmoi du 
garçon elle est, au contraire, amoindrie ; la crainte de castra- 
tion éprouvée par le garçon est maintenant rapportée à la mère 
et chez la fille la crainte générale, rapportée au père, revêt 
nettement aussi le caractère de la crainte de la castration, 

À ce point, nous risquons de nous engager dans une foule 
de questions fort controversées et dont chacune, si Ton voulait 
sérieusement 1 "éclair cir, exigerait une conférence à part. Reste 
cependant un seul point sur lequel, avant de terminer, je dé- 
sirais attirer votre attention* Lorsque nous déclarons que l'en- 
fant, incorporant par voie d'identification dans son moi l'objet 
d'amour, érige de la sorte un moi modifié, noyau du surmoi, 
cela n'arrive qn' à la suite d'un renoncement que lui impose de 
force majeure, VinaccessibiHtê de l'objet. Il ne s 'ensuit pas né- 
cessairement que l'objet ainsi incorporé soit l'objet d'amour 



s '-■' 



336 RI^VUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



primaire, et normalement il ne Test pas. D'après mon expé- 
rience personnelle, il faut, pour que "l'identification se pro- 
duise, qu'il y ait attitude d } ambivalence envers la personne in- 
téressée/ Normalement, l'ambivalence d'un garçoïi envers sa 
mère étant insuffisamment prononcée, -l'identification ne peut 
avoir lieu ; elle s'effectue donc principalement avec le père. 
Pareillement l'identification normale de la fille est avec la 
mère, bien que le parent hétérosexuel joue chez elle un rôle 
plus grand que chez le garçon. Dans l'homosexualité l'identi- 
fication du garçon est principalement avec la mère, celle de la 
\ fille presque exclusivement avec le père. Nous aboutissons 
donc à la loi générale que le surmoi est d'origine principale- 
ment homosexuelle, c'est-à-dire qu'il émane de l'identifica- 
tion avec le parent du sexe dont se sent être V enfant maïs qui 
n'est pas nécessairement sou sexe réel. 

Mesdames et Messieurs, je viens de vous donner une simple 
esquisse d'un sujet très complexe. J J ai répondu â bien peu des 
questions que j'ai posées. Peu importe, toutefois > si j'ai réalisé 
le but que je me proposais et qui était de mettre en lumière 
certains principes directeurs qui doivent guider l'investigation 
des problèmes de détail et surtout si j'ai pu vous donner quel- 
que idée de la continuité qui préside au développement de la 
conception du surmoi. 



MÉMOIRES ORIGINAUX 

■g 

(PARTIE APPLIQUÉE) 



Une Névrose démoniaque 

au XVII e siècle 

par S. Freud. 

■ 

Traduit de V&llemand par M m * Edouard Marty 

Traduction revue par Marie Bonaparte. 

A paru d'abord dans Imago, tome IX {1923) cahier 1 : 

Psj'chologïe religieuse. 



Nous avons vu, en étudiant les névroses de l'enfance, qu'on 
y découvre à l'œil nu bien des choses qui, plus tard, ne se ré- 
véleront plus qu'à une investigation approfondie. Nous pou- 
vons nous attendre à faire une constatation analogue au sujet 
des maladies névrotiques des siècles passés, â condition d'être 
prêts à les reconnaître sous d autres noms que nos névroses ac- 
tuelles. Ne nous étonnons pas si les névroses de ces temps loin- 
tains se présentent sous un vêtement démonologique, tandis 
que celles de notre temps actuel, si peu psychologique, assu- 
ment, déguisées en maladies organiques, une allure hypochon- 
driaque. Plusieurs auteurs, Charcot en tête, ont, ainsi que 
l'on sait, discerné les manifestations de l'hystérie dans les re- 
présentation s , que l'art nous a transmises, de possession démo- 
niaque et d'extase ; il n'eût pas été difficile de découvrir, dans 

KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE g 



338 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

l'histoire dé ces malades, le contenu de la névrose, pour peu 
qu'on y eût alors prêté plus d'attention. 

La théorie démon ologique de ces sombres temps avait raison 
contre toutes les interprétations soin a tiques de la période des 
« sciences exactes i> ; Les possessions répondent à nos névroses, 
que nous expliquons en faisant de nouveau appel à des forces. 
pS3'chiques. Pour nous, les démons sont des désirs mauvais,, 
réprouvés, découlant d'impulsions repoussées, refoulées. Nous 
écartons simplement la projection, que le Moyen- âge avait, 
faite, de ces créations psychiques dans le monde extérieur ; 
nous les laissons naître dans la vie intérieure des malades où 
elles résident. 



I 

L'Histoire du peintre Christophe Haitzmann 

Je dois à l'aimable intervention du L> r R. Payer-Thurn,, 
Conseiller de Cour {Hofrat), directeur de la Bibliothèque au- 
trefois impériale et royale des Fidéiconimis à Vienne, d'avoir 
pu avoir un aperçu d'une de ces névroses démonologiques du 
dix-septième siècle, Payer-Thurn avait découvert dans la Bi- 
bliothèque un manuscrit provenant du Pèlerinage de Mariazell, 
dans lequel se trouve rapportée en détail une miraculeuse déli- 
vrance d'un pacte avec Je diable, accomplie par la grâce de la 
Sainte Vierge Marie. Son intérêt fut éveillé par le rapport 
qu'avait ce sujet avec la légende de Faust, ce qui l'engagera à 
exposer et travailler ce sujet à fond. Mais lorsqu'il découvrit 
que la personne dont le salut y est décrit souffrait de crises 
convulsives et de visions, il s'adressa à moi pour avoir un avis- 
médical sur ce cas- Nous sommes convenus de publier indépen- 
damment et séparément nos travaux. Je lui exprime mes re- 
merciements pour Tidée qu'il m'a donnée de ce travail, ainsi 
que pour l'aide qu'il m'a prêtée maintes fois dans l'étude du 
manuscrit. 

Cette histoire démonologique d'un malade nous apporte 
vraiment un précieux fonds qui sans beaucoup d 'interpréta- 



^t*MH*«»^^^<^^"^g™™ I * 



UNE NÉVROSE DÉMONIAQUE AU XVII* SIECLE 339 



tioïi s'offre au grand jour de même que tel filon de mine se dé- 
couvre^ livrant. en métal vierge ce qu'ailleurs on ne retire que 
péniblement du minerai par la fusion. 

Le manuscrit, dont j'ai devant moi une copie exacte, se di- 
vise en deux parties absolument différentes r une relation rédi- 
gée en latin par l' écrivain ou compilateur monacal et un 
fragment dn journal du patient écrit en allemand. La pre- 
mière partie contient Pavant-propos et là guérison miracu- 
leuse proprement dite ; la deuxième n'a pas pu avoir d'impor- 
tance pour les gens d'Eglise, elle n'en est que plus précieuse 
pour nous. Elle contribue beaucoup à fortifier notre jugement 
encore hésitant sur ce cas de maladie , et nous sommes bien 
fondés à remercier ces Religieux d'avoir conservé ce document 
bien qu'il n'ait pu servir en rien leurs tendances, mais soit 
plutôt allé à l'encontre d'elles. 

Avant de pénétrer plus avant dans l'étude de la petite bro- 
chure manuscrite intitulée : « Trophaeum Mariano-Cellense », 
je dois raconter une partie de son contenu que j'emprunte à 
l' avant-propos, ■ 

Le 5 septembre 1677, le peintre Christophe Haitzmarm, un 
Bavarois , fut amené avec une lettre d'introduction du curé de 
Pottenbrunn (Basse Autriche) à Mariazell, tout près de là (1), 
Il avait séjourné plusieurs mois à Pottenbrunn, y exerçant 
son art, avait été saisi là-bas, le 29 août, dans l'église, de terri- 
bles convulsions j et, lorsque les jours suivants celles-ci se re- 
nouvelèrent, le PraefeciKS Dominii Pottenbrunnensis l'avait 
examiné, lui avait demandé ce qui le tourmentait, si peut-être 
il s'était laissé engager en un commerce défendu avec l'Esprit 
Malin (2), Là dessus il avoua qu'en effet, il y avait neuf ans, 
à une époque de découragement relativement à son art et d'in- 
certitude touchant sa propre subsistance, il avait cédé aux sol- 
licitations du Diable qui était venu neuf fois le tenter, et 
s'était engagé par écrit â lui appartenir corps et âme à l'expi- 
ration de ce temps. Cette échéance approchait : le 24 du mois 

(1) L'âge du peintre n'a été indiqué nulle part. On peut supposer, d'après 
l'ensemble, Que c'était un homme de 30 à 40 ans, probablement plus près 
de la limite inférieure* Il est mort, comme on le verra, en 1700. 

(2} Nous ne faisons qu'ef fleurer ici la possibiïité que ces questions aient 
donné l'idée, « suggéré » au patient le fantasme x3é son p^ete avec le Diable. 



■VvMtoWlBi 



340 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

courant (i)« Le malheureux s'en repentait et était persuadé 
que seule la grâce de la Mère de Dieu, de la Vierge de Ma- 
riazell, pourrait le sauver en forçant le Malin à lui rendre le 
pacte écrit par lui avec du sang. C'est pourquoi on se permet- 
tait de recommander à la bienveillance des bons Pères de Ma- 
riazell miserum hune hominem omni auxîlio destitutum. 

Voilà ce que dit le curé de Pottenbrunn, Leopoldus Braun, 
le i* r septembre 1677. 

Je puis maintenant poursuivre l'analyse du manuscrit- Il se 
compose donc de trois parties : 

1* D'un titre en couleur qui représente la scène du pacte et 
celle de la délivrance dans la chapelle de Mariazell ; sur la 
feuille suivante se trouvent, coloriés aussi , huit dessins des ap- 
paritions ultérieures du Diable avec de courtes notices en lan- 
gue allemande. Ces images ne sont pas des originaux, mais des 
copies — de fidèles copies ainsi qu'il est solennellement assuré 
— d'après les peintures primitives de Chi\ Haitzmann ;' 

2* Du Trophaeum Mariano-Cellense proprement dit (en 
latin) ouvrage d'un compilateur religieux, qui, à la fin, signe 
P, A. E- et qui ajoute à ces lettres quatre lignes de vers con- 
tenant sa biographie, La conclusion comporte une attestation 
de TÀbbé Kilian de Saint- Lambert, du 12 septembre 1729, 
qui, d'une écriture différente de celle du compilateur, con- 
firme la parfaite concordance du manuscrit et des images avec 
3 es originaux conservés dans les archives. On ne dit pas en 
quelle année le Trophaeum fut composé. Nous sommes libres 
d'admettre qu'il le fut Tannée même où l'abbé Kilian donna 
l'attestation, c'est-à-dire en 1729, ou bien, comme la dernière 
date mentionnée dans le texte est 1714, de situer le travail du 
compilateur à une époque quelconque entre 1714 et 1729* Le 
miracle qui devait être préservé de Toubli par cet écrit eut lieu 
en 1677, donc 37 à 52 années auparavant ; 

3 Du journal du peintre rédigé en allemand, qui s'étend 
du moment de sa délivrance dans la chapelle jusqu'au 13 jan- 
vier de Tannée suivante 167S. Il est intercalé dans, le texte du 
Trophaeum peu avant la fin de celui-ci. 

Deux écrits forment le fond du Trophaeum proprement dit : 

(1) Quorum et finis 24 meiisis hujvs fvltmts approphiquat. 



■ 



UKE NÉVROSE DÉMONIAQUE AU XVII* SIECLE 34 1 



la lettre d'introduction, déjà mentionnée, du curé Léopold 
Braun de Pottenbninn du I er septembre 1677, et la relation de 
l'abbé Franciscus de Maria zelî et Saint-Lambert, qui décrit 
la guériscn miraculeuse, le 12 septembre 1677, datée par con- 
séquent de peu de jours plus tard. Le rédacteur ou compilateur 
P. À. E. nous offre une introduction qui fond en quelque sorte 
les deux documents ; il y ajoute ensuite quelques paragraphes 
de liaison de peu d'importance, et, à la fin, une relation des 
aventures postérieures du peintre, d'après des informât ion s 
recueillies en 17 14 (1). 

Les précédents du peintre se trouvent donc relatés tî'ois fois 
dans le Trophaeiim, 

1. Dans la lettre d'envoi du curé de Pottenbninn, 

2. Dans le rapport solennel de l'Abbé Franciscus, 

3. Dans l'introduction du rédacteur. 

Il ressort de la comparaison de ces trois sources certains dé- 
. saccords qu*il ne sera pas inutile de rechercher. 

Je peux: continuer maintenant l'histoire du peintre. Après 
qu'il eut longtemps fait pénitence et prié à Mariazell, il obtint, 
le 8 septembre, fête de la Nativité de la Vierge, vers l'heure 
de minuit, du Diable, apparu dans la chapelle sainte sous la 
forme d'un dragon ailé, la restitution du pacte écrit avec du 
sang. Nous apprendrons plus tard, à notre grande surprise, 
que, dans l'histoire du peintre Chr. Haitzmann, il y a deux 
pactes avec le diable, un premier écrit à l'encre noire et un 
autre, écrit avec du sang. Dans la scène de conjuration qui a 
été communiquée, il est question, ainsi que du reste le fait voir 
. Pimage du titre, du pacte écrit en lettres de sang, donc du 
pacte écrit eu dernier. 

Ici pourrait surgir en nous, sur la foi à accorder aux pieux 
rapporteurs } un scrupule qui nous avertirait de ne pas prodi- 
guer notre peine sur un produit de superstition monacale. Il 
est relaté que plusieurs ecclésiastiques, dont les noms sont 
donnés, ont prêté assistance tout le temps à l'exorcisé et 
qu'ils étaient présents pendant l'apparition du Diable dans la 
chapelle. Si Ton devait prétendre qu'eux aussi ont vu le dra- 
gon diabolique lorsqu'il tendit au peintre le billet écrit en 

■ 

{]) Ceci confirmerait que le Trophaawi fut aussi rédigé en 1714. 



-»*-H— P*rta**«— ta^»»»»™^^B^"^"^^^»^^^^^^^^^^^~^^^^^^^^^^^^^^^^^^™^^^^^^~ta^^™^^W»W"^»* 



342. REVUE FRANÇAISE m PSYCHANALYSE 



rouge {Schedam sibi porvigentem conspexissei) , nous nous 
trouverions devant plusieurs hypothèses désagréables dont 
celle d'une hallucination collective serait encore la moins gê- 
nante. Toutefois le texte même de l 'attestation dressée par 
l'abbé Franciscus met fin à ce doute. Il n'y est nullement sou- 
tenu que les prêtres assistants aient aussi .aperçu le Diable, il 
37 est honnêtement et simplement dit que le peintre s ' arracha 
subitement des mains des prêtres qui le tenaient pour se pré- 
cipiter vers le coin de la chapelle où il vit l'apparition et qu'en- 
suite il revint le billet à la main (1), 

. Le miracle était grand, le triomphe de la Sainte Mère de 
Dieu sur Satan indubitable, mais la guérison ne fut malheu- 
reusement pas durable. Qu'il soit bien mis en évidence, une 
fois encore, à l'honneur des prêtres, qu'ils n'ont pas passe 
ce fait sous silence. Le peintre quitta Màriazell peu de temps 
après, en très bon état et se rendit à Vienne où il demeura chez 
une sœur mariée. C'est là que recommencèrent, le 11 octobre, 
de nouvelles crises, la plupart très graves, dont le journal 
rend compte jusqu'au 13 janvier. C'étaient des visions, des 
absences, pendant lesquelles il éprouvait et voyait les choses 
les plus diverses» des états convulsifs accompagnés des sen- 
sations les plus douloureuses, une fois un état de paralysie des 
jambes et ainsi de suite. Cette fois pourtant ce n'était pas le 
diable qui le visitait, c'étaient de saints personnages, le Christ, 
la Sainte Vierge elle-même. Chose étrange, il ne souffrit pas 
moins sous rinfluence.de ces saintes apparitions et de par les 
punitions qu'elles lui infligeaient, qu'autrefois de par ses rap- 
ports avec le Diable. Dans son journal il embrasse aussi ces 
nouveaux événements sous la rubrique d'apparitions du Dia- 
ble et se plaignit << de malîgni Spiriteis manifesiationes » lors- 
qu'il retourna en mai 167S à Màriazell/ 

Il donna aux Religieux, comme motif de son retour, le fait 
qu'il avait encore à réclamer au Diable un autre pacte écrit 
précédemment à l'encre (2). Cette fois encore la Sainte Vierge 

fi) ..Àpsuvique Daemoiiem ad A ravi Sac, Ccllae pcr fcvestrcUam in cornu 
Epistoïœ Schedam sibî porrigcnlem conspexissei- co advolavs e Reïîgioso- 
rum mambus, qui eum tencbûvt, ipsam Schedam ad mamtm obtinuit,... 

{2) Celui-ci, dressé au mois de septembre 166$ , aurai t^ neuf ans et demi 
plus tard, c'est-à-dire en mai 1678, dépassé depuis longtemps la date de son 
échéance. 



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343 



et les pieux Pères obtinrent pour lui que sa prière fût exau- 
cée- Mais la relation passe- sous silence de quelle façoii cela eoit 
Heu, KUe ne dît qu'en peu de- mots : ï< qua juxta votum réé- 
dita », De nouveau il pria et obtint que le billet lui fut rendu. 
Se sentant alors tout dégagé, il entra dans l'Ordre des Frères 
de lia Miséricorde. 

On est de nouveau amené à reconnaître que, malgré la ten- 
dance notoire de son travail, le compilateur ne s'est pas laissé 
induire à dévier de la véracité qu'on est en droit d'exiger dans 
la relation: d'une bistoire.de malade; Car il ne cache pas ce 
qu'a donné, après le départ du peintre, l'enquête faite auprès 
des autorités du couvent des Frères de la Miséricorde en 17 14. 
Le R, P, Provincial rapporte que le frère Chrysostomns a en- 
core été en butte à plusieurs reprises aux assauts de l'Esprit 
Malin qui voulait l'entraîner à faire un nouveau pacte, cela 
seulement, il est vrai, quand « il avait bu de vin un peu 
trop » (i) mais qu'avec la grâce de I)ieu il avait toujours été 
possible de, repousser le Diable. Le frère Chrysostomus est en- 
suite mort « doucement et plein de consolations ' n" (3) de la 
fièvre hectique, au couvent de POrdre, à Neustatt sur la Mol- 
dava. 



II 



Le motif du pacte avec le Diable 

■ . ■ ■ 

Si nous regardons ce pacte diabolique comme l'histoire 

d'une maladie névrotique, notre intérêt se portera avant tout 
sur le problème de sa motivation qui est d'ailleurs en relation 
intime- avec son- point de départ. Pourquoi se livre-t-on au 
Diable ? Il est vrai que le D r Faust, méprisant, demande : 
Que peux-tu bien donner, pauvre diable que tu es ? Mais il 
n'a pas raison : le Diable possède, à offrir contre la rançon 
d'une âme immortelle, toutes sortes de choses que les hommes 
estiment fort haut : richesse, sécurité dans le danger , puis- 

(1) « Tvenn er etwas mehrers von Wein getrunketi », 

(2) « saiift tmd trostreich ». 






MA 



344 KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

sance sur les hommes et sur les forces de la Nature, même 
arts magiques, niais, avant toute chose, de la jouissance, la 
jouissance de belles femmes (i)- Quel peut alors avoir été pour 
Christophe Haitzmann le motif de son pacte ? 

Par extraordinaire ce n'est aucun de ces désirs si naturels, 
Pour écarter tonte hésitation il suffit d'examiner les courtes 
notices dont le peintre accompagne les apparitions du Diable 
qu'il a peintes. Par exemple voici ce que dit la note de la troi* 
sième vision : 

« C J est pour la troisième fois qu*il m'est apparu au cours 
d'un an et demi sous cet affreux aspect, un livre à la main 
dans lequel il n'y avait que de la sorcellerie et de la magie 
noire .,. » (2). 

Mais par la notice accompagnant une apparition plus tar- 
dive nous apprenons que le Diable lui fait de vifs reproches 
parce qu* « il aurait brûlé le livre déjà mentionné n (3) et me- 
nace de le mettre eu pièces s'il ne peut de nouveau le lui pro- 
curer. 

Dans la quatrième apparition il lui montre une grande 
bourse jaune et un gros ducat, et lui promet de lui en donner 
toujours autant qu'il en désirerait « mais je n'ai du tout ac- 
cepte cela h {4) peut se vanter le peintre. 

Une autre fois il exige de lui qu'il s'amuse, se distraie. À 
quoi le peintre remarque « ce qui, en effet, est arrivé sur sa 
demande, mais je n'ai jamais continué plus de trois. jours, et 
je me suis immédiatement de nouveau abstenu j> (5). 

Si donc il refuse magie, argent, plaisirs, bien moins encore 

(ï) Voyez dans Faust I (scène du cabinet de travail). 

Ich ivill mioh hier zu dciuem Dicnst verbhiden 

Auf d chien Wink nicht rasten uvd vichl ruhn ; 

Wenn wir uns drûben wieder finâcv. 

So sollst dit mir das Glcichc thmi> 
Je veux m 'engager ici à te servir 
Sans relâche et sans répit t'obéîr 
Quand nous nous retrouverons îà-bas 
Tu devras me rendre la pareille, 

(2) k Zum âritcM ist cr mir hi avdcrthaib Jahren in disse r abschcvhlichcn 
Gestalt erschinev* mit chien Bmtch m der Havdi, âariii lauter Zaubercy nvd 
schwarze Kiwist ivar bcgt'iïjfcn* » 

(3) « Sein vorgewcldtes Bmtch yerbrennt. * 

(4) « Abcr ich sollicites 'gar nichl angenomben. r> 

(5) « WeUiches zwar anch anf sein begehren geschehev abcr ich yber drey 
Tag vit covtinuirt, nnd gteîch -widerumb awssgçlost worden, » 



■■ I 



UNE NEVROSE DEMONIAQUE AU XVII e SIECLE 



345 



en eût-il fait la stipulation d'un pacte, aussi éprouve-t-on vrai- 
ment le besoin de savoir ce que ce peintre attendait à propre- 
ment parler du Diable lorsque s'est voué à lui. Il doit pour- 
tant avoir eu une raison quelconque pour entrer en contact avec 
le Diable, 

Le Trophaeum donne en fait sur ce point un renseignement 
►sûr* Devenu mélancolique , il ne pouvait ou ne voulait plus- 
bien travailler et se mettait en souci pour l'entretien de son 
existence , donc dépression mélancolique avec inhibition de tra- 
vail et crainte (bien fondée) pour sa subsistance. Nous voyons 
que nous avons bien affaire à une histoire de malade et nous 
-apprenons aussi quelle était la cause de cette maladie que le 
peintre lui-même nomme expressément une mélancolie (« je 
devais pour cela m* amuser et chasser la mélancolie ») (i)« De 
nos trois sources, la première, la lettre d'introduction du curé 
ne mentionne que l'état dépressif (udum artis suce progressant 
emolumentumque secuiurum pusillanimis perpenderet ») 
niais la deuxième, le rapport de l'abbé Franciscus sait encore 
nous nommer le point de départ de ce découragement ou dé- 
pression car il dit ici « accepta aliquâ pusilïanimitate e x 
morte p ar e n t i s »> et, de même dans Pavant-propos du 
compilateur il est dit dans les mêmes termes, mais en les in- 
tervertissant : ex morte parent is accepta aliquâ pusillanime 
taie. Donc, son père était mort, il en était devenu mélancoli- 
que, alors le Diable était venu à lui, lui avait demandé pour- 
quoi il était si bouleversé et si triste et lui avait promis « de 
l'aider de toutes manières et de l'assister » (2)* 

Voilà .donc un individu qui s'adonne au Diable dans le but 
d'être délivré d'une dépression psychique, A coup sûr un ex- 
cellent motif, d'après quiconque peut se mettre à la place 
de qui souffre les tourments d'un pareil état et qui, de plus, 
sait combien peu l'art médical s'entend à soulager ce mal. Et 
cependant par un seul de ceux qui ont suivi jusqu'ici ce récit 
ne pourrait deviner en quels termes le pacte fait avec lé Diable 
fou plutôt les deux pactes, un premier écrit à l'encre et un 



i? 



fi) v Solte mîch dormît bclustïgcn und meJancolcy vertreiben. » 
(2) Auf m atle Weiss zu helfen und an die Handt z\i gehen. 
Voir l'image I du titre et la légende qui l'accompagne, le Diable repré, 
sente en « honnête bourgeois a (Ersamen Biirgers). 



M^-JM ■ ■■■■ ■ I JU I I TJ =I ^l^^^^^^^^^^^TJ™ ™ l|i— ^^^^^^^^W^^^^^^^^ — ^^^^^M^^^^M^^^^g 

346 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE - 



deuxième écrit environ un an plus tard avec du sang, tous 
deux soi-disant conservés dans le trésor de Mariazell et repro- 
duits dans le Trophaeum) en quels termes f dis- je, ces pactes 
ont été formulés. 

Ces pactes nous apportent deux grandes surprises. Non seu- 
lement ils ne stipulent pas une obligation de la part du Diable 
qu'il serait forcé de tenir en retour du salut éternel abandonné 
en gage, niais encore c'est le peintre lui-même qui doit satis- 
faire à une exigence du Diable, Cela nous paraît tout à fait illo- 
gique j absurde, que cet homme joue son âme non pour quel- 
que chose qu'il doive recevoir du Diable, mais pour quelque 
chose qu'il doive accomplir pour celui-ci. Et plus étrange en- 
core est l'obligation qui lie le peintre. 

Première « Syngraphe », écrite à l'encre : 

Moi,- Christophe Haiizmann, je signe ici me vouant à ce sei- 
gneur comme son propre fils pour neuf ans. Année 1669, 

Deuxième, écrite avec du sang : 

Anna 1669, 

Christophe Haitzmann. Je m'engage par écrit à ce Satan, 
promettant d'être son propre fils et dans neuf ans de hti appar- 
tenir corps et âme (1). 

Tout étonnement cesse cependant lorsque nous disposons le 
texte du pacte de telle sorte que ce qui y est indiqué comme exi- 
gence du Diable représente plutôt ce qu'il promet de faire, par 
conséquent, ce que le peintre exige de lui. Alors ce pacte 
en igma tique prendrait un sens direct et il pourrait être inter- 
prété ainsi : Le Diable s'engage pour 9 ans envers le peintre, 
à remplacer son père décédé. Passé ce temps le peintre tombe 
corps et âme en sa possession, selon la formule d'usage dans ce 
genre de marchés. Le cours des idées du peintre qui a motivé 
son pacte semble donc être le suivant : Il a perdu, de par la. 
mort de sou père toute envie et capacité de travail ; si donc il 

(1) Ich Christoph Haitzmanii mitcrschreibe ivîch dicscn 
Hcmi se m Icibeigever Sohn cmf 9 Jahi\ 1669 Jahr, 

Anvo 166g. 
Christoph Haitzwwmt. Ich verschreibc mich âisscn 
Satan, ich sein teibcignev Sohn zu sein, mid m 
9 Jahr ihm mein Leib niid Seel zuzugeheren* 



^ _ 



UNE NÉVROSIi DÉMONIAQUE AU XVII e SIÈCLE 347 

. : 1 — _ 

■ 

trouve mn ersatz de ce père, il espère récupérer cette perte. 
Qui est devenu mélan colique par suite de la mort de son père 
doit donc avoir aimé celui-ci. Mais il est alors bien extraordi- 
naire qu'un .tel homme puisse avoir l'idée de prendre le Dia- 
ble comme ersatz du père bien -aimé. 



III 

■ 

Le Diable comme ersatz du père 

Une froide critique , je le crains, ne nous accordera pas 
<d 'avoir démontré sans conteste le sens du pacte avec le Diable 
par cette interprétation renversée. Elle pourra donc nous faire 
là-contre deux objections. Premièrement : qu'il n'est pas né- 
cessaire de considérer le pacte comme un contrat concernant les 
engagements des deux parties. Qu'au contraire il ne contient 
que l'obligation du peintre, celle du Diable était restée exclue 
du texte> en quelque sorte « sous-entendue » (i). Or le peintre 
s'engage doublement, d'abord à se considérer comme fils du 
Diable pendant neuf ans, ensuite à lui appartenir entièrement 
après sa mort. Par là se trouve écarté un des fondements de 
notre conclusion . 

La deuxième objection consistera à dire qu'on n'est pas au- 
torisé à donner un poids trop spécial à l'expression : être le 
propre fils du Diable, qu'elle pouvait n'être qu'une manière 
de parler courante telle qu'ont pu la comprendre Messieurs les 
ecclésiastiques, Ceux-ci ne traduisent pas dans leur latin la 
filiation promise dans les pactes, mais se contentent de dire que 
le peintre s J était voué, <c mancipavit », au Malin, prenant sur 
lui de mener une vie pécheresse, de renier Dieu et la Sainte 
Trinité. Pourquoi nous éloigner de cette interprétation qui 
"tombe sous le sens et n'a rien de forcé ? (2) il en serait tout 

(1) En français dans le texte. (N. de la tr.K 

(2) Nous conviendrons 11011 s-même, dans îe fait, lorsque nous examine- 
rons quand et pour qui ces pactes ont été rédigés, que leur texte devait être 
'conçu en tenues habituels et faciles à saisir pour tous. Mais il nous suffira 
qu'il conserve une ambiguïté à laquelle pourra se rattacher notre interpré- 
tation , 



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348- REVUE FRANÇAISE I>E PSYCHANALYSE 



simplement ainsi: quelqu'un, dans le tourment et la perplexité 
cl'un état de dépression mélancolique se voue au Diable auquel 
il reconnaîtrait aussi le plus fort pouvoir thérapeutique. Nous 
n'avons pas à nous préoccuper plus que cela de ce que cette dé- 
pression provienne de la mort du père ; elle aurait pu tout aussi 
bien avoir eu un autre point de départ. Voilà qui paraît fort et 
raisonnable. De nouveau s'élève contre la psychanalyse le re- 
proche de compliquer de simples circonstances d'une manière 
subtile ou vétilleuse, de voir des mystères et des problèmes là 
où il n'en existe pas et d'arriver à cela en appuyant outre me- 
sure sur de petites choses accessoires, telles qu'on peut en ren- 
contrer partout, leur faisant porter les conclusions les plus 
vastes et les plus étranges. Nous ferions en vain valoir, là con- 
tre, qu'en rejetant ainsi l'analyse, beaucoup d'analogies frap- 
pantes se trouvent supprimées, tant de délicats enchaînements 
détruits, que nous eussions pu montrer dans -ce cas. Les con- 
tradicteurs diront que ces analogies et ces enchaînements 
n'existent tout simplement pas, mais qu'ils sont introduits par 
nous dans le cas avec une ingéniosité superflue. 

Je ne ferai pas précéder ma réponse de ces mots : soyons 
honnêtes ou 5037011 s francs, car c'est ce qu'on doit toujours 
pouvoir être sans prendre pour cela un élan spécial, mais je 
conviendrai en quelques simples mots de ceci : je suis sûr que 
si quelqu'un ne croit pas déjà à la valeur de la manière de 
penser psychanah* tique, ce n'est pas par le cas du peintre 
Cln\ Haitzmami au XVI ïf siècle qu'il se laissera convaincre. 
Ce n'est d'ailleurs pas du tout mon intention de me servir de 
ce cas comme preuve de la validité de la ps\ ? chanalyse ; je pose 
bien plutôt comme d'abord admise la psychanalyse et je m'en 
sers ensuite pour élucider la maladie démon ologi que du pein- 
tre. Ce droit, je ïe prends du fait du succès de nos recherches 
sur la nature des L névroses en général. On peut maintenant 
assurer, en toute modestie, qu'aujourd'hui les plus obtus 
même de nos contemporains et de nos confrères commencent à 
admettre qu'on ne saurait atteindre sans l'aide de la psycha- 
nalyse aucune intelligence des états névrotiques, 

«Ces flèches seules conquièrent Troie, elles seules », recon- 
naît Ulysse dans le Philocièie de Sophocle. 

S'il est juste de considérer le pacte avec le Diable de notre 



T — I TTfa fc^J ■ ■ ^ra 1 -^ r-a— ^ lbb 



UNE NEVROSE DEMONIAQUE AU XVII* SIÈCLE 349 

■ 

peintre comme un fantasme névrotique, une estimation psy- 
chanalytique de celui-ci n'a point à chercher d 'excuses. De pe^ 
tits indices ont aussi leur sens et leur valeur, tout particuliè- 
rement quand il s'agit de discerner les conditions dans les- 
quelles la névrose prend naissance. On peut, il est vrai, aussi 
bien les sur-estimer que les sous-estimer, et c'est une question 
■de tact de. sentir jusqu'à quel point on peut leur accorder de 
valeur. Mais si quelqu'un ne croit pas à la psychanalyse, et 
pas même au "Diable , on ne. peut que lui abandonner le soin de 
savoir ce qu'il fera du cas du peintre, soit qu'il réussisse à 
V expliquer par ses propres moyens, soit qu'il n'y trouve rien 
qui puisse avoir besoin d*être éclairci. 

Nous revenons donc à notre hypothèse : le "Diable, auquel 
notre peintre se voue, doit lui servir directement d'ersatz du 
père. A cela répond aussi le personnage sous la forme duquel 
il lui apparaît en premier, un honorable bourgeois d'un cer- 
tain âge, avec une barbe brune, un manteau rouge 3 un cha- 
peau noir, la main droite appuyée sur une canne, un chien 
noir à côté de lui (Image i) (i). Plus tard, son apparition de- 
vient toujours plus effrayante, on pourrait dire plus mytholo- 
gique : cornes, sentes d'aigles, ailes de chauve-souris con- 
tribuent à former son équipement. Finalement il apparaît dans 
la chapelle sous forme de dragon volant. Nous devrons reve- 
nir plus tard sur un autre détail précis de sa conformation. 

Il semble vraiment bien étrange qu'on choisisse le Diable 
tûmrne ersatz d'un père aimé, toutefois cela ne l'est qu'à pre- 
mière vue, car nous connaissons bien des choses capables 
d'amoindrir notre surprise; D'abord, nous savons que Dieu est 
un ersatz du père ou, plus justement, un père exalté, ou bien 
encore une copie du père tel qu'on le voyait et qu'on éprou- 
vait sa présence dans l'enfance, l'individu dans sa propre en- 
fance, et le genre humain dans les temps ancestraux comme 
père de la horde primitive. Plus tard l'individu considéra son 
père différemment, le vit -en quelque sorte amoindri, mais cette 
première image enfantine se maintint et se fondit avec les ves- 
tiges traditionnels du souvenir du père ancestral pour for- 
mer la représentation de Dieu chez l'individu. Nous savons 

■ . ■ 

(ï) Dans Goethe, le Diable lui-même sort d'un chien noir de ce genre. , 



*, 



350 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

aussi, par l'histoire intime de l'individu telle que la découvre 
l'analjrse, que les rapports avec ce père furent, peut-être dès 
le début, ambivalents, ou en tous cas le devinrent bien tôt , 
c'est-â-dire qu'ils comprenaient deux courants émotifs con- 
traires, non pas seulement un sentiment tendrement soumis 
mais un autre aussi d'hostilité et. de défi. Cette même ambi- 
valence, selon notre manière de voir, domine les rapports de 
l'humanité avec sa divinité. C'est par ce conflit sans fin exîs- 
tant, d'une part, entre la nostalgie du père, et d'autre part la 
crainte et le défi filial que nous avons pu nous expliquer 
d'importants caractères et de décisives évolutions des reli- 
gions (i). 

Nous savons' du mauvais Démon qu'il est considéré comme 
antagoniste de Dieu et pourtant comme participant de très 
près à la nature divine. Son histoire toutefois n'est pas aussi 
bien approfondie que celle de Dieu, toutes les religions n'ont 
pas adopté le mauvais Esprit, l'adversaire de Dieu ; son pro- 
totype dans la vie individuelle reste d'abord dans l'ombre. 
Mais ce qui est certain, c'est que des dieux peuvent devenir 
de méchants démons lorsque de nouveaux dieux les refoulent. 
Quand un peuple est vaincu, il n'est pas rare que les dieux 
tombés se muent en démons pour le peuple vainqueur. Le mau- 
vais Démon de la foi chrétienne, le Diable du Moyeu -âge, était 
lui -même, selon la mythologie chrétienne, un ange déchu, de 
même essence que Dieu. Il n'est pas besoin de grande finesse 
analytique pour deviner que Dieu et Diable étaient identiques 
au début, une personnalité unique, qui, plus tard, fut scindée 
en deux parts, avec chacune des qualités opposées (2}. Dans 
les temps encore primitifs des religions, Dieu avait lui-même 
tous les traits effrayants qui, par la suite, furent réunis dans 
son pendant contraire. 

C'est le procédé, qui nous est bien connu, de décomposition 
d'une représentation comprenant opposition et ambivalence en 
deux contraires violemment contrastés* Mais les contradictions 
dans la nature primitive de Dieu sont un miroir de l'ambiva- 

h) Vo3 T ez Totem et Tabou et pour le détail Th. Reik, Problèmes de psy- 
chologie religieuse {Problème der Religions psychologie), I, 3919^ 

i2\ Vovez Tli, Reik, Le propre dieu et le dieu étranger [Der eigene unâ 
4er fremdc Gott). (Imago Bûcher III 1923) dans le chapitre ; Dieu cl diable* 



■v*^^« 



UNE NÉVROSE DÉMONIAQUE AU XVU* SIÈCLE * 351 

■ 

lence qui domine le rapport d'un individu avce son père effec- 
tif. Si le Dieu bon et juste est un ersatz du père^ comment 
s'étonner que l'attitude opposée, de haine, de crainte et de ré- 
crimination, se soit formulée dans la création de Satan, Le père 
serait par conséquent le modèle primitif et individuel aussi 
bien de Dieu que du Diable, Les religions porteraient alors 
l'empreinte ineffaçable du fait que le père ancestral fut un 
être d'une méchanceté sans bornes, moins semblable à Dieu 
qu'au Diable, 

Il est vrai qu'il n'est pas si facile de découvrir dans la vie 
psychique de l'individu la trace de la conception satanique du 
père. Quand le petit garçon dessine des figures grimaçantes et 
des caricatures t on réussit peut-être à prouver qu'il s*y moque 
de son père, et quand filles et garçons ont peur de brigands ou 
de cambrioleurs, on peut sans difficulté découvrir en ceux-ci 
des dérivés du père (i). De même les bêtes qui apparaissent 
dans les phobies d'animaux chez l'enfant sont le plus souvent 
des ersatz du père, comme aux temps ancestraux ranimai to- 
tem. Mais il est rare de voir d'une manière aussi distincte que 
chez notre peintre névrosé du xvn* siècle que le Diable puisse 
être une copie du père et se présenter comme son ersatz. C'est 
pourquoi, au début de ce travail, j'exprimais l'expectative 
qu'une histoire de maladie démonologiqne de ce genre pour- 
rait nous livrer, en métal vierge, ce qu'un pénible travail ana- 
lytique doit tirer du minerai brut des associations et des 
symptômes pour les névroses d'un temps ultérieur, non plus 
superstitieux mais devenu par contre hypochondriaque (2). 

Notre conviction se fortifiera encore quand nous approfon- 
dirons l'analyse de la maladie de notre peintre. Il n'y a rien 

■ - 

(1) Le përe loup apparaît comme commettant une effraction dans le conte 
bien couim des sept petits chevreaux, 

(2) Si, dans nos analyses, nous réussissons si rarement à découvrir le 
Diable comme ersatz dn père, il se peut que cela tienne à ceci ■: cette figure 
de la lithologie du Moyen-âge a cessé depuis longtemps de jouer son rôle 
auprès des personnes qui se soumettent à notre analyse. 

Pour le pieux chrétien des siècles passés, la foi en le Diable n'était pas 
moins un devoir que la foi en Dieu, Il avait besoin du Diable, pour pouvoir 
tenir ferme à Dieu. La diminution de la foi a ensuite, pour différentes rai- 
sons, atteint d'abord , et avant tout la personne du Diable. Si Pon ose appli- 
quer Pidée du Diable comme ersatz du père à l'histoire de la civilisation, 
on peut envisager aussi sous un jour nouveau les procès de sorcières au 
Moyen-âge. 



.' 



352 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



d'extraordinaire à ce qu'à la suite de la mort de soft père, un 
homme souffre d'une dépression mélancolique et d'une inhibi- 
tion de travail* Nous en concluons qu'il éprouvait pour ce père 
un amour particulièrement fort et nous nous rappellerons 
combien souvent une mélancolie profonde se manifeste comme 
mode névrotique du deuih 

Nous avons certes en ceci raison , mais non pas si nous en 
concluions que c^.s rapports aient été de pur amour. Au con- 
traire, un deuil de par la perte du père se transformera d'au- 
tant plus aisément en mélancolie que les relations avec celui- 
ci étaient davantage sous le signe de l'ambivalence- Bn faisant 
ressortir cette ambivalence, nous nous préparons à comprendre 
le rabaissement du père, tel qu'il se trouve exprimé par la né- 
vrose diabolique du peintre. S'il nous était possible d'en ap- 
prendre autant sur Chr. Haitzmatm que sur l'un de nos pa- 
tients qui se soumettent à l'analyse, nous pourrions aisément 
développer cette ambivalence, faire se souvenir au malade 
quand et à quel propos il eut lieu de craindre sou père et de le 
détester, mais surtout nous pourrions découvrir les facteurs 
accidentels qui se sont surajoutés aux motifs typiques de la 
haine du père, lesquels prennent inévitablement racine dans 
les rapports naturels entre père et fils. Peut-être trouverait- on 
alors une explication toute spéciale à l'inhibition de travail. Il 
est possible que le père se soit opposé au désir du fils de se faire 
peintre ; l'incapacité que ce dernier éprouva après la mort de 
son père d'exercer son art, aurait donc été d'une part, une ma- 
nifestation de T « obéissance rétroactive », phénomène bien 
connu, d'autre part elle aurait, en rendant le fils incapable de 
pourvoir à sa propre subsistance, augmenté son regret du père 
considéré comme protecteur contre les soucis de la vie. En tant 
j qu 'obéissance rétroactive, elle serait aussi une manifestation 
de remords et une auto- punition fort réussie. 

Comme .nous ne pouvons entreprendre une analyse de ce 
genre à propos de Chr, Haitzmann, mort en 1700, nous de- 
vrons nous borner à mettre en évidence les particularités de 
l'histoire de sa maladie susceptibles, de donner des indications 
sur les points de départ typiques d'une attitude hostile envers 
le père. Il n'y en a que fort peu, pas très frappantes niais fort 
intéressantes. Tout d'abord le rôle du nombre Neuf. Le pacte 



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XTNÉ NÉ VKOSË.pEMONIAQtJE AU XVI f SIÈCLE ■ 353 



■ 

avec le niai in est conclu pour neuf ans. La relation certaine- 
ment digne de foi du curé de Pottenbrunn s'exprime claire- 
ment là dessus : pro novem annis Syngraphen scriptam tira- 
didit, Cette lettre d'introduction datée du i w septembre 1677 
va aussi nous indiquer que le délai allait être écoulé dans quel- 
ques jours : quorum et finis 24 mensis hujus futurus appropin- 
quat. Le pacte aurait donc été signé le 24 septembre 1668 (1). 
Et dans cet exposé le nombre neuf se trouve avoir encore une 
autre application. Nantes — neuf fois — c'est neuf fois que le 
peintre affirme avoir résisté aux tentations du Malin avant de 
succomber. Ce détail ne sera plus rappelé, dans les récits ulté- 
rieurs ; « Post annos novem » est-il dit aussi dans r attestation 
de l'abbé et « ad novem annos » .répète le compilateur dans son 
extrait, ce qui montre que ce nombre n'a pas été considéré 
comme négligeable* , * 

Dans les fantasmes névrotiques, le nombre neuf nous est 
familier/ C'est le nombre des mois de gestation et toujours, 
dès qu'il apparaît, il oriente notre attention vers un fantasme 
de grossesse. 

Il est. vrai que chez notre peintre il est. question de neuf ans, 
non de neuf mois ; et le. nombre neuf, dira-t-o:i, est par lui- 
même un nombre significatif. Mais qui sait si le nombre neuf, 
en général, ne doit pas une grande part de son prestige à son 
rôle dans la grossesse ; et la transformation de neuf mois en 
neuf années ne doit pas nous égarer. Nous savons par le rêve 
comment notre « activité psychique inconsciente » en prend à 
son aise avec les nombres. Si, par exemple nous rencontrons 
dans un rêve le nombre cinq, il faut chaque fois le reporter 
à un « cinq » important dans la vie éveillée ; dans la réalité 
c'étaient cinq ans de différence d'âge, ou une société de cinq 
personnes, mais ils, apparaissent dans le rêve sous forme de 
cinq billets de banque ou de cinq fruits. C'est ainsi que le 
chiffre reste identique mais que ce qu'il désigne change sui- 
J vaut les besoins des condensations et des déplacements du 
rêve. .Neuf années dans le rêve peuvent donc facilement cor- 
xespondre à neuf mois dans la réalité. Le travail du rêve jon- 
gle encore d'une antre, manière avec les chiffres de la vie 

■ ■ r 

(ï) La contradiction provenant de ce que les^deux pactes portent la inêine 
date 1669 nous occupera plus tard, 

... REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE TO 



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354 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



éveillée, en négligeant avec une souveraine indifférence les 
zéros » en ne le traitant pas comme des nombres. Ainsi cinq 
dollars dans le rêve peuvent tout aussi bien . représenter cin- 
quante > cinq cents , cinq mille dollars de la réalité. 

Un autre détail dans les relations du peintre avec le Diable 
nous ramène également à la sexualité, La première fois il voit 
le diable, ainsi que nous l'avons déjà mentionné, sous l'appa- 
rence d'un honorable bourgeois. Mais dès la fois suivante il 
est nu, difforme et il a deux mamelles de femme. Il y en aura, 
tantôt une seule paire, tantôt plusieurs, niais les mamelles ne 
manqueront dans aucune des apparitions suivantes. Dans Tune 
de celles-ci seulement > le Diable portera en sus des mamelles un 
énorme pénis se terminant en un serpent. Cette accentuation 
caractéristique du sexe féminin par des seins volumineux et 
pendants (il ne paraît jamais d'indication d'organes génitaux 
féminins) semble être en contradiction frappante avec notre 
hypothèse que le Diable signifie pour notre peintre un ersatz 
du père. Par elle-même une pareille représentation du Diable 
est aussi très insolite. Quand « Diable » devient un concept 
de genre et que par suite apparaît un grand nombre de dia- 
bles, rien d'étonnant "d'en voir représentés de féminins ; mais 
il ne me semble pas qu'on représente jamais « le Diable » qui 
est une grande et puissante individualité» le maître .de l'enfer 
et l'adversaire de Dieu, autrement que mâle, même plus que 
mâle, avec cornes et queue et un grand pénis- serpent. 

On peut cependant, par ces deux petits indices, deviner quel 
facteur typique conditionne le côté négatif de ses relations* 
avec le père. La chose contre laquelle il se débat est l'attitude- 
féminine par rapport à son père» qui atteint son point culmi- 
nant dans le fantasme d'accoucher d'un enfant de celui-ci 
(neuf ans). Nous connaissons parfaitement cette résistance par- 
nos analyses où elle prend des formes très curieuses dans le 
transfert et nous donne bien du mal. Par son deuil du père dis- 
paru» par sa nostalgie croissante de celui-ci; voici que chez 
notre peintre se trouve ainsi réactivé le fantasme depuis long- 
temps refoulé de la grossesse» fantasme contre lequel il doit 
se défendre par la névrose et le rabaissement du père. 

Mais pourquoi ce père rabaissé au rôle de Diable porte-t-il 
les attributs corporels de la femme ? Ce trait semble d'abord 



n 



^™^^ 



UNE NÉVROSE DKMOJN'IAQUE AU XVII e SIÈCLE 



355 



difficile à interpréter, mais bientôt se présentent deux explica- 
tions qui entrent en concurrence sans toutefois s'exclure. L'at- 
titude féminine envers le père fut frappée par le refoulement 
aussitôt que le petit garçon eut compris que la concurrence 
avec la femme pour l'amour du père aurait pour condition la 
renonciation à son propre organe viril, c'est-à-dire la castra- 
tion. Le rejet de l'attitude féminine est donc la conséquence de 
la lutte contre la castration, et il trouve régulièrement sa 
plus forte expression dans le fantasme contraire : châtrer. le 
père lui-même, faire de lui une femme; Les mamelles du Dia- 
ble répondraient donc à la projection de la propre féminité du 
fils sur l'ersatz du père. L'autre explication de cet attribut du 
corps du Diable est de l'ordre tendre et non plus hostile : elle 
voit dans cette figuration un indice de ce que la tendresse in- 
fantile pour la mère a été reportée sur le père et implique 
ainsi une forte fixation maternelle antérieure, qui, de nouveau, 
est responsable pour une part de l'hostilité contre le père. Les 
seins développés sont la marque positive du sexe de la mère, 
aussi à une époque où chez l 'enfant le caractère négatif de la 
femme, l'absence de pénis, n'est pas encore connu (i). 

Si la répugnance à accepter la castration rend impossible à 
notre peintre la liquidation de sa nostalgie "du père, on com- 
prendra facilement qu'il se soit adressé à l'image de la mère 
pour chercher aide et salut. C'est pourquoi il déclare que seule 
la Sainte Mère de Dieu de Mariazell peut le sauver du pacte 
contracté avec le Diable, et c'est au jour de la Nativité de la 
Vierge (S septembre) qu'il obtient sa délivrance. Nous ne sau- 
rons naturellement jamais si le jour où le pacte fut conclu, le 
24 septembre, n'était pas, lui aussi, un jour de même spécia- 
lement consacré. 

Il n'y a, pour ainsi dire, dans les constatations psychanaly- 
tiques sur là vie psychique de l'enfant, pas de partie qui sem- 
ble, à un adulte normal, aussi déplaisante et aussi incroyable 
que l'attitude féminine du petit garçon envers le père et le fan- 
tasme de grossesse qui en découle. Nous pouvons en parler sans 
le souci et le besoin d'y chercher des excuses seulement dé- 
fi) Comparez : Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci. {Eive Kind- 
heitserinnerung des Leonardo da Vinci. — Ges, Schriften, Band IX). (TracL 
Marié Bonaparte, Ed. NRF. Gallimard 1927). 



WÈM 



— » 



356 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

5 . _ 

puis que le président de la Haute-Cour de Saxe, Daniel- 
Paul Schreber, a publié l'histoire de sa maladie psychique et 
de sa guérison presque complète (i). Nous apprenons par cette 
inimitable publication que Monsieur le Président de la Haute- 
Cour, vers la cinquantième année de sa vie, acquit la convic- 
tion absolue que Dieu, — qui } de plus, offre les traits recon- 
naissables de son père, le digne médecin D r Sclireber — / avait 
pris la résolution de la châtrer, d'user de lui comme d'une 
femme et d'engendrer par lui des hommes nouveaux de l'es- 
sence des Schreber, (Lui-même était sans enfants de son ma- 
riage). De par la lutte qu'il entreprit contre cette intention de 
Dieu, qui lui semblait aussi injuste que u contraire à Tordre 
mondial j> , il tomba malade/ présentant les symptômes d'une 
paranoïa, qui cependant diminua au cours des années jusqu'à 
ne plus laisser qu'un résidu minime. Le spirituel rédacteur de 
sa propre histoire pathologique ne pouvait certes pas prévoir 
qu'il avait découvert en elle un facteur pathogène typique. 

Cette répugnance à la castration ou à l'attitude féminine, 
Alf. Adler Ta arrachée de son ensemble organique t la rame- 
nant, par de superficiels ou faux rapports à la volonté de puis- 
sance, et il Ta posée comme une tendance indépendante sous ïe 
nom de « protestation mâle ». Comme une névrose ne peut 
jamais provenir que du conflit entre deux tendances, on est 
tout aussi justifié à voir la cause de « toutes » les névroses dans 
la protestation mâle que dans Tattitude féminine contre la- 
quelle il est protesté. Il est exact que cette protestation mâle a 
une part régulière à la formation du caractère, part très impor- 
tante dans certains types et que, dans T analyse d'hoinines né- 
vrosés, elle se dresse devant nous comme une vive résistance . 
La psychanalyse estime à sa valeur la protestation mâle en 
fonction du complexe de castration, sans pouvoir témoigner 
de sa toute- puissance ou de son omniprésence dans les névro- 
ses. De tous les cas de protestation mâle manifestée dans toutes 
les réactions et tous les traits de caractère» le plus frappant 
de ceux qui ont réclamé mon intervention s'est trouvé en 

(1) D. P. Schreber, Particularités remarquables d'une maîaàie nerveuse 
(Deukivurdigkeïteii eines Nervenkranfeeii). Leipzig 3903, Comparez mon 
analyse du cas Sclirebev (Psych-awalytische Bemexkmigew iiber chien autobio- 
grcpkisch bcschrîebenev Fall vov Paranoïa G es, Schrïfteii Vol* VIII) ♦ 



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. UNE NEVROSE UBMOKIAQUE AU XVI r SIECLE. 357 

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avoir besoin de par une névrose obsessionnelle, dans laquelle 
le conflit non résolu entre l'attitude masculine et l'attitude fé- 
minine (peur de la castration et plaisir de la castration) était 
parvenu à s'exprimer clairement. De plus, le patient avait des 
fantasmes masochistes qui tendaient tous vers le désir d'ac- 
cepter là castration et il en était arrivé, poussé par ces fantas- 
mes, à en rechercher la satisfaction matérielle d'une manière 
perverse. L'ensemble de son état reposait — de même, du 
reste, que la théorie d'Àdler — sur le refoulement^ la néga- 
tion des fixations amoureuses de la première enfance. 

Le président Schrebér trouva la guérison lorsqu'il se décida 
à abandonner la résistance contre la castration et à s'accom- 
moder du rôle féminin que Dieu lui avait réservé* Il se sentit 
alors serein et calme , put réclamer et réaliser lui-même sa sor- 
tie de l'asile et mener une vie normale, sauf sur ce seul point 
que chaque jour il consacrait quelques heures aux soins de sa 
féminité ; il resta persuadé que les lents progrès de celle-ci 
atteindraient .le but désigné par Dieu. . 



IV 

Les deux pactes 

'Un détail singulier dans l'histoire de notre peintre se trouve 

être sa déclaration d'avoir conclu avec le Diable deux pactes 

différents. 

Le premier, écrit à l'encre noire avait comme texte : 

« Moi, Chr* H*.., je signe ici me vouant à ce seigneur 

comme son propre fils -pour neuf ans ». ": 

Le deuxième, écrit avec .du sang, s'exprime ainsi : 
« v Çhi\ H..., Je m'engage par écrit à ce Satan, promettant 

d'être son propre fils et dans neuf ans de lui appartenir corps 

et âme ». 

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Les originaux des deux pactes ont dû, au moment de la ré- 
daction du^ Trophaeum, être présents dans les archives de Ma- 
riazell ; tous deux portent la même date 1669. 

J'ai mentionne plusieurs fois' déjà ces deux pactes , et je vais 
maintenant entreprendre de m'en occuper plus à fond, quoi- 



35$ REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

A 
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qu'ici le. danger d'exagérer des minuties semble particulière- 
ment menaçant. 

Il est étrange qu'un individu se voue deux fois au Dia- 
blej et cela, de manière à ce que le premier pacte écrit se trouve 
remplacé par le deuxième , sans toutefois perdre sa propre va- 
lidité. Cela étonnera peut-être moins celui qui est déjà familia- 
risé avec des histoires du Diable. Je ne pus y voir qu'une par- 
ticularité de notre cas et je fus pris de soupçon lorsque je cons- 
tatai que c'est juste le point sur lequel les récits ne concor- 
daient pas exactement* La recherche relative à ces contradic- 
tions va nous amener d'une manière inattendue à une com- 
préhension plus approfondie du cas de notre malade. 

La lettre d'introduction du curé de Pottenbrunn indique un 
état de choses des plus simples et clairs. Il n'y est question que 
d'un seul pacte écrit par le peintre avec du sang neuf ans au- 
paravant et qui devait dans quelques jours, le 24 septembre, 
arriver à tenue ; il aurait donc été établi le 24 septembre 166S; 
malheureusement cette date, qu'on peut déduire avec certi- 
tude, n'est pas citée expressément. 

L' attestation de l'abbé Franciscus, datée, comme nous le sa- 
vons, de peu de jours plus tard (le 12 sept. 1677), mentionne 
déjà un état de choses plus compliqué. On devra admettre t ce 
semble, que le peintre ait fait, entre temps, des communica- 
tions plus détaillées. Dans cette attestation il est dit que le 
peintre a fait deux pactes, le premier en 1668 (ainsi que cela 
devait être en effet de par la lettre d'introduction) et écrit à 
Pencre noire, mais l'autre, sequenti anno 1669, écrit avec du 
sang. Le pacte qui lui fut rendu le jour de la Nativité de la 
Vierge était celui écrit avec du sang, donc le dernier pacte, 
celui qui avait été conclu en 1669- Ceci ne ressort pas de l'attes- 
tation de l'abbé, car il y est simplement dit : schedam redde- 
rôt et schedam sibi porrigentem conspexisset, comme s'il ne 
pouvait être question que d'un seul écrit. Mais cela découle de 
la suite de l'histoire, ainsi que du titre en couleurs du Tro- 
phaeum où, sur le billet que tient le dragon diabolique, se 
voit distinctement l'écriture rouge, La marche des événements, 
comme il fut déjà dit, est celle-ci : le peintre revint en mai 
16 78 à Mariazell, après avoir subi à Vienne de nouveaux as- 
sauts du Malin, et il déposa sa requête, demandant que, par 



<:: 



UNE NEVROSE DEMONIAQUE AU XVI f SIÈCLE 359 



run nouvel acte de grâce de la Sainte Vierge, le premier docu- 
ment , celui écrit à l'encre, lui soit rendu. La façon dont cela 
eut lieu n'est plus décrite aussi amplement que la première 
fois* Il est seulement dit qua juxta votum reddiia et, à un autre 
^endroit, le compilateur raconte que ce même pacte « chiffonné 
et déchiré en quatre » (i) fut jeté par le Diable au peintre, le 
9 mai i678 > vers neuf heures du soir. 

Les pactes portent cependant tous deux la même date : an- 
jiée 166g. 

Ce désaccord ou bien ne signifie rien du tout, ou bien mène 
:à ceci : 

Si nous partons de l'exposé de l'abbé comme étant le plus 
complet, toutes sortes de difficultés se présentent. Lorsque 
Chr. H..- avoua au curé de Pottenbrunn qu'il était en proie 
aux poursuites du Diable et que l'échéance était proche, il ne 
pouvait (en Tan 1677) avoir pensé qu'au pacte conclu en 1668, 
donc au premier, en noir (celui que la lettre de recommanda- 
tion désigne seul, mais en l'indiquant comme étant de sang). 
Cependant quelques jours plus tard, à Mariazell, il ne se 
préoccupe plus que de ravoir le deuxième, de sang, qui n'est 
pas encore échu (1669- 167 7) et il laisse passer l'échéance du 
premier. Celui-ci, ce n'est qu'en 1678 qu'il le redemande, 
c'est-à-dire dans la dixième année. De plus, pourquoi les deux 
■pactes sont-ils datés de la même année 1669, puisque l'un 
d'eux est expressément attribué « anno subséquent! » ? 

Le compilateur doit avoir senti ces difficultés, car il fait une 
tentative pour les lever. Dans son introduction il adopte l'ex- 
position de l'Abbé, mais il la modifie sur un point. Le peintre, 
dit-il, aurait fait en 1669 aveq le Diable un pacte écrit à l'en- 
cre, « deinde veto » {et plus tard) avec du sang. Il laisse de côté 
les données formelles des deux relations, d'après lesquelles un 
des pactes échoit en Tannée 1668, et néglige dans l'attestation 
de l'abbé la remarque que la date de l'année a changé entre la 
signature des deux pactes, afin de rester d'accord avec la date 
que portent les deux écrits rendus par le Diable. 

Dans l'attestation de l'abbé, après les mots seqventi vero 
*amio 1669., se trouve entre parenthèses un passage qui dit : 

(ï) Zusamviçngekvàîilt uvd in vier Stucke zerrisscw* 



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360 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

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sumitur hic aller annus pto nond-wn compte to uti saepe in lo- 
qusndo fieri solet, nain eundem annum indicant Syngraphaa 
qttarum a trament o script a anie praeseniem attestationem non- 
dum habita fuit. Ce passage est une indubitable intercalation 
du compilateur, car l'abbé, qui n'a vu qu'uu seul pacte, ne peut 
- donc pas témoigner qu'ils portent tous deux la même date. II. 
semble du reste que par la parenthèse on veuille indiquer que 
c'est une adjonction étrangère à l'attestation. Ce qu'elle con- 
tient est un autre essai du compilateur pour concilier les con- 
tradictions dont il est question* Il pense qu'il est exact, certes,* 
que le premier pacte ait été conclu en 1668, mais que, comme 
Tannée était déjà très avancée (septembre) le peintre doit 
Tavoir antidaté, d'une année ; ainsi les deux pactes peuvent 
présenter la même date. Le fait qu'il s'autorise de ce qu'on eu 
use souvent de même dans les rapports oraux, condamne tout 
cet essai d'explication qui n'est qu'une défaite. 

Je ne sais pas trop si mon exposé a fait impression sur le lec- 
teur et s'il l'a mis en état de s'intéresser à ces minuties. Il me 
semblait impossible d'établir d'une manière indubitable l'exact 
état des choses, mais je suis arrivé, en étudiant cette affaire 
embrouillée, à une supposition qui a l'avantage d'indiquer de 
la façon la plus naturelle comment les choses ont dû se passer,, 
même si les témoignages écrits ne concordent pas absolument, 
avec elle. 

Je pense que, lorsque le peintre vint à Mariazell pour la pre- 
mière fois, il ne parla que d'un seul pacte, écrit, d'après la rè- 
gle, avec du sang, et devant bientôt échoir, par conséquent 
conclu en septembre r66fî, tout à fait comme il est dit dans la: 
lettre d'introduction du curé. A Mariazell il présenta aussi ce 
pacte de sang comme celui que le Démon lui avait rendu, sous 
la contrainte de la Sainte Mère. Nous savons ce qui arriva en- 
suite. Le peintre quitta bientôt le pèlerinage et alla à Vienne 
où il se sentit en effet délivré jusqu'à la mi-octobre. Mais alors: 
les souffrances et les apparitions, qu'il attribuait aux efforts du 
Malin, recommencèrent. Il éprouva de nouveau le besoin d'être 
délivré, mais il se trouva devant la difficulté d'expliquer pour- 
quoi l'exorcisme dans la chapelle sainte ne lui avait pas ap- 
porté de délivrance durable. Peut-être craignit-il de n'être pas F 
bien reçu à Mariazell en tant qu'ayant récidivé et n'étant pas- 



tfffMW* 



UNE NÉVROSE DEMONIAQUE AU -XVII e SIÈCLE 361 

guéri. Dans cet embarras il imagina un pacte primitif, anté- 
rieur f mais qui devait être écrit à V encre afin qu'il parût plau- 
sible qu'il eut été éclipsé par un autre > ultérieur, écrit avec 
du sang. Revenu à Mariazell, il se fit aussi rendre ce soi-disant 
premier pacte, Il fut alors vraiment délivré du Malin, mais il 
fit toutefois, en même temps/ une autre chose qui va nous 
donner une indication sur le fond de cette névrose. 

Ce n'est assurément que pendant ce second séjour à Maria- 
zell qu'il acheva les dessins; la feuille de titre, composée d'en- 
semble, contient la représentation des deux scènes de pacte v II 
peut bieii s'être trouvé embarrassé dans sa tentative pour met-- 
tre d'accord ses nouvelles déclarations avec les précédentes. 
Il était désavantageux pour lui de n'avoir pu imaginer qu'un 
pacte antérieur et non un pacte ultérieur. Il ne pouvait, par là, 
empêcher ce résultat maladroit ; qu'il n'ait retiré trop tôt un 
des pactes > celui en lettres de sang (dans la huitième année) ; 
l'autre, le noir, trop tard (dans la dixième année). Un indice 
trahit sa double rédaction ; il lui arriva de se tromper eu da- 
tant les pactes et de placer aussi le précédent dans l'année 
1669. Cette erreur a la signification d'une franchise involon- 
taire ; elle nous fait deviner que le pacte soi-disant antérieur 
fut établi pour une échéance plus lointaine. I^e compilateur qui 
n'eut à s'occuper de la matière qu'en 1714, peut-être seule- 
ment en 1729, dut s'efforcer de faire disparaître autant que 
possible ces contradictions, qui ne sont pas sans importance/ 
Comme les deux pactes qu'il avait devant- lui portaient l'année' 
1669, il se tira d'affaire par la « mauvaise excuse » qu'il inter- 
cala dans l'attestation de l'abbé. 

On reconnaît sans peine à quoi tient la faiblesse de cette sé- 
duisante reconstruction, La mention de deux pactes, d'un noir 
et d'un rouge sang, se trouve déjà dans l'attestation de l'abbé 
Franciscus. J'ai donc le choix, ou bien de supposer que le coin-*, 
pilateur ait aussi changé quelque chose à cette attestation, ceci 
en étroite connexion avec son intercalât ion, soit de reconnaître 
que je ne suis pas capable de débrouiller cette confusion (1). ■ 

(1) Le compilateur s'est trouvé, me semble-t-il, coincé entre deux points 
fixes. D'une part, dans la lettre d 'introduction du curé, de même que dans 
l'attestation de l'abbé, il trouva la donnée que le pacte {du moins le pre- 
mier) avait, été établi en r66S, d'autre part, les pactes, conservés dans les 
Archives, portaient tous deux la date de 1669- Comme il avait devant lui 



*-wJ 



362 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

Toute cette discussion doit sembler depuis un bon moment 
bien inutile au lecteur , et !es détails examinés de trop peu 
d 'importance. Mais la chose prend un intérêt nouveau quand 
017 la poursuit dans une certaine direction. 

J'ai dit, tout à l'heure, au sujet du peintre, que désagréable- 
ment surpris par la marche de sa maladie y il avait imaginé un 
pacte antérieur (celui à l'encre) pour pouvoir maintenir sa posi- 
tion vis-à-vis des prêtres de Mariazell. Or, j'écris pour des 
lecteurs qui, tout en croyant > il est vrai, à la psychanalyse, ne 
croient pas au diable, et qui pourraient me représenter l'ab- 
surdité qu'il y ai faire à ce pauvre bonhomme de peintre — la 
lettre d'introduction le nomme hune mîserum — un pareil 
reproche. Le pacte aux lettres de sang devait donc être tout 
aussi imaginaire que le soi-disant pacte antérieur à l'encre. 
Bn réalité aucun diable ne lui est apparu, tout le pacte avec le 
diable n'existait donc que dans son imagination. J'en conviens; 
on ne peut contester à ce malheureux le droit de compléter son 
fantasme primitif par un nouveau, quand des circonstances 
nouvelles semblent l'exiger. 

Mais ici encore, il y a une suite. Les deux pactes ne sont 
donc pas des fantasmes comme les visions du Diable ; c'étaient 
des documents qui, d'après les affirmations du copiste, comme 
plus tard d'après le témoignage de* l'abbé Kilian, étaient con- 
servés dans les archives de Maria zell et que tout le monde 
pouvait voir et toucher. Nous nous trouvons donc ici devant un 
dilemme. Ou bien nous devons admettre que le peintre avait 
fabriqué lui-même, au moment voulu, quand il en avait eu be- 

deux pactes, il dut croire fermement que deux pactes avaient été eonclus. Si 
dans ï'attestion de l'abbé il n'était» connue je le crois, question que d'un seul 
pacte, le compilateur fut obligé d'introduire dans cette attestation la men- 
tion du deuxième, et, pour lever la contradiction, il admit que cehii-ci avait 
été antidaté. !Le changement qu*il entreprit dans le texte est immédiatement 
voisin de l'intercala tkm quejui seul peut avoir faite. Il fut forcé de réunir 
par les mots sequenti vero amw 1669 Tinter calât ion et le changement dans 
ie texte, parce que le peintre, dans la légende explicative {très endommagée) 
de l'image du titre avait expressément écrit : 

Nach eivciu Jahr wiirdt Er schrôkhlichc bctrôhmigcji iv abgcsieit Nr 2 
bezwungev sich, r „n Bluid zu vcrschrcibcw* 

Après une année il fut terriblement menacé figure 11 ° 2 fut obli- 
gé à signer avec du sang... 

L'erreur faite par le peintre lorsqu'il prépara les Sj'ngraphse et qui m'a 
contraint à ces tentatives d'explication, ne me semble pas moins intéres- 
sante que ses pactes eux-mêmes, 



UNE NÉVROSE DÉMONIAQUE AU XVII* SIECLE 363 



soin , les deux Schedae qui lui avaient soi-disant été rendues de 
par la grâce divine, ou bien il nous faudra considérer Mes- 
sieurs les ecclésiastiques de Mariazell et de Saint-Lambert, 
malgré toutes les solennelles assurances, constatations de té- 
moins avec sceaux , etc., comme n'étant pas dignes de foi. 
J'avoue que ce n'est qu'avec peine que je suspecterais les ecclé- 
siastiques. J'incline certes à admettre que- le compilateur, dans 
3 'intérêt de la concordance, a falsifié quelque chose à l'attesta- 
tion du premier abbé, mais ce « travail d'élaboration secon- 
daire )> n'outrepasse pas les accomplissements analogues des 
historiens modernes et laïques, et ce fut fait, en tous cas, de 
bonne foi. Dans d'autres circonstances, les Religieux se sont 
acquis un droit motivé à notre confiance. Je l'ai dit déjà, rien 
ne les empêchait de supprimer les relations relatives à la gué- 
ri son incomplète et à la continuation des tentations ; de même, 
la description de la scène d'exorcisme dans la chapelle, qu'on 
pouvait quelque peu redouter, est contée de façon sobre et vrai* 
semblable. Il ne reste donc plus qu'à accuser le peintre. Il de- 
vait avoir sur lui le pacte en lettres rouges lorsqu'il se rendit 
à la chapelle pour faire son acte de pénitence, et il le produi- 
sit ensuite, lorsqu'il revint vers les témoins ecclésiastiques 
^Lprès sa rencontre avec le démon. Il n'est pas non plus néces- 
saire que ce fût le même papier qui plus tard fut conservé dans 
les archives, mais, d'après notre reconstruction, ce premier 
papier pouvait porter la date de 1668 (neuf ans avant la séance 
d'exorcisme). 



V 

La Névrose ultérieure 

- 

Mais tout cela serait de la fraude et non de la névrose, le 
peintre serait un simulateur et un faussaire, non un possédé ! 
Or, les transitions entre la névrose et la simulation sont flot- 
tantes, on le sait bien. Je n'éprouve non plus aucune difficulté 
à admettre que le peintre ait écrit et emporté ce billet, comme 
<:eux qui ont suivi, dans un état particulier comparable à celui 



364 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

de ses visions* Il ne pouvait en effet pas faire autrement s'il_ 
voulait réaliser, son fantasme de pacte avec le Diable et de dé- 
livrance, . 

C'est le cachet de la véracité que porte par contre le journal 
rédigé à .Vienne, qu*il remit aux Religieux lors de son second 
séjour à MariazelL II nous permet de jeter un regard profond 
sur les motifs, ou disons plutôt l'utilisation, de la névrose, 

Les annotations s'étendent depuis l'époque de l'heureux 
exorcisme jusqu'au 15 janvier de l'année suivante, 167 S. Jus- 
qu'au 11 octobre il se porta très bien à Vienne où il demeurait, 
chez une sœur mariée, mais alors recommencèrent de nou- 
veaux états avec visions, convulsions, évanouissements et sen- 
sations douloureuses qui amenèrent son retour à Mariazell 
en mai 1678. 

Ce nouveau récit de s^s souffrances se divise en trois pha- 
ses. D'abord la tentation se manifeste sous la forme d'un ca- 
valier bien habillé qui cherche à le persuader de jeter le billet 
attestant son admission chez les frères du Saint Rosaire. 
Comme il résistait , la même apparition se reproduisit le lende- 
main, mais cette fois dans une salle superbement ornée, où des 
gentilshommes et de belles dames dansaient. Le même cavalier 
qui l'avait déjà une fois tenté lui fit des propositions se rap- 
portant (1) à la peinture et lui promit en échange une belle 
somme d'argent. Après qu'il eut réussi par des prières à 
faire évanouir cette vision, elle se renouvela quelques jours 
plus tard sous une forme encore plus impressionnante. Cette 
fois le cavalier lui dépêcha Tune des plus belles des femmes 
qui étaient assises à la table du festin, afin qu'elle ramenât 
dans la brillante compagnie et il eut de la peine à se défendre 
contre la tentatrice* Maïs plus effrayante encore fut la vision 
qui suivit bientôt, d'une salle encore plus magnifique dans la^ 
quelle « s'élevait un trône d J or» (2). Des cavaliers se tenaient 
tout autour et attendaient l'arrivée de leur roi. La même per- 
sonne qui s'était souvent déjà occupée de lui s'approcha et 
l'engagea à monter sur le trône car « ils voulaient le prendre 
pour leur roi et le révérer en toute éternité n (3). C'est par- 

(1) Ce passade m'est resté incompréhensible* 

(2} Gaïdstuckh aufgcrichtctcr litron. 

(3) Wolltev ihit filr ihrcv Kanig hait en unà h\ Rwfgkcït vcrchrvn. 



t -h 



UKE- NÉVROSE DÉMONIAQUE AU XVII SIÈCLE 365' 



-cette amplification de son fantasme que se termine cette pre- 
mière et très transparente phase de l'histoire de la tentation. 

Il fallait maintenant qu'un mouvement contraire se produi- 
sît « La réaction ascétique prit le dessus. Le 20 octobre , une 
grande gloire lui apparut, il en sortit une voul qui se fit recon- 
naître comme étant le Christ et lui enjoignit de renoncer au 
monde et de servir Dieu pendant six ans dans un désert. Le 
peintre souffrit manifestement plus de ces saintes apparitions 
•que des démoniaques qui les avaient précédées, Il ne se ré- 
veilla de cette crise qu'au bout de deux heures et demie. Dans 
la suivante, le saint personnage , entouré de gloire fut bien 
moins bienveillant encore, il menaça le peintre parce que celui- 
ci n'avait pas accepté la proposition divine et il le conduisit 
dans T En fer afin qu'il fût épouvanté par le sort des damnés, 
La menace n'agit manifestement pas, car les apparitions du 
personnage rayonnant qui devait être le Christ se répétèrent 
plusieurs fois chez le peintre, occasionnant des pertes de con- 
naissance et des extases qui duraient chaque fois plusieurs 
heures, Dans la plus grandiose de ces extases/ le personnage 
glorieux le conduisit d'abord dans une ville dans les rues de 
laquelle les hommes s'adonnaient à toutes les œuvres de ténè- 
bres, et ensuite, par contraste, dans une belle prairie où des 
ermites menaient une vie sainte et recevaient des témoignages 
palpables de la grâce de Dieu et de sa providence. Ensuite, à 
la place du Christ, la Sainte Mère elle-même apparut, lui en- 
joignant, au nom de l'aide qu'elle lui avait déjà accordée, 
-d'obéir au commandement de son fils bien -aimé, « Comme il 
ne s *y résolvait pas bien » (1), le jour suivant le Christ revint 
et le pressa fort, avec menaces et promesses. Il céda enfin, 
décida de, renoncer au monde et de faire ce qu'on attendait de 
lui. Cette décision mit fin à la seconde phase. Le peintre cons- 
tate qu'à partir de ce moment il n'a plus eu ni visions ni ten- 
tations, ' -, 

■ ■ 

Il semble toutefois que cette décision n'était pas très ferme, 
ou bien qu'elle. ait été trop différée, car, le 26 décembre, comme 
il faisait ses dévotions à. l'église Saint-Etienne, il ne put se dé- 
fendre, à la vue d'une alerte jeune fille marchant avec un r sei- 

, ■ - 

(j) Da cr.sich hiùzu nicht recht resolviret* 



-^^k^b^b 



366 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



gneur en beau costume, de l'idée qu'il pourrait, Lui aussi, être 
à la place de ce seigneur* Ceci appelait une punition et le soir 
même elle l'atteignit comme un coup de foudre : il se vit en- 
touré de flammes et s'évanouit. On s'évertua à le ranimer, 
mais il se roula dans la chambre jusqu'à ce que du sang lui 
sortît du nez et de la bouche, il se sentit couvert de transpira-. 
tion et d*ordures et il entendit une voix qui disait que cet état 
lui était envoyé en punition de ses futiles et vaines pensées. 
Plus tard il fut encore frappé de cordes, par les mauvais es- 
prits et on lui annonça qu'il serait ainsi tourmenté tous les 
jours, jusque ce qu'il se soit décidé à entrer dans un cidre 
d'ermites. Ces événements durèrent aussi longtemps que 
s'étendent les notes (13 janvier). 

Nous voyons comment chez notre pauvre peintre les fantas- 
mes tentateurs se résolvent, d'abord en fantasmes ascétiques et 
enfin punitifs. Nous connaissons déjà la fin de l'histoire de ses 
souffrances. Il se rendit en mai à Mariazell où il confessa avoir 
fait un pacte antérieur, écrit à l'encre noire, auquel il croit de- 
voir d'être de nouveau tourmenté par le Diable ; il obtint qu'il 
lui soit rendu et se trouva guéri. 

C'est pendant ce second séjour qu'il peint les images repro- 
duites dans le Trophaeum, mais alors il fait une chose qui con- 
corde avec les exigences de la phase ascétique de son journal. 
Il ne s'en va pas au déseit se faire ermite, mais il entre dans 
l'ordre des Frères de la Miséricorde : religi os-us foetus est. 

La lecture du journal nous permet de comprendre un coté 
nouveau de tout cet ensemble. Nous nous rappelons que le 
peintre s'était voué au Diable parce qu'après la mort de son 
père, mécontent et incapable de travailler, il était en peine 
de gagner sa vie. Ces facteurs, dépression , inhibition de tra- 
vail et deuil du père sont reliés d'une manière quelconque, 
simple ou compliquée. Peut-être les apparitions du Diable 
étaient-elles si largement pourvues de mamelles parce que le 
Malin devait devenir son père-nourricier. Mais cet espoir ne 
se réalisa pas, tout continua à lui réussir mal, il ne put tra- 
vailler convenablement ou bien n'eut pas de chance et ne 
trouva pas assez de travail. La lettre d'introduction du curé dit 
de lui : « hune miserum omni aiixilio desiituium ». Il n'était 
donc pas seulement dans le besoin moral, il souffrait aussi du 



U\ T E NEVROSE DEMONIAQUE AU XVII SIECLE 



3^7 



besoin matériel. On trouve . disséminées dans la reproduction 
de ses dernières visions des remarques qui montrent, tout 
comme le contenu des scènes qu'il voit, que même après la 
réussite du premier exorcisme, rien n'y a été changé. Nous 
apprenons à connaître un homme qui n'arrive à rien, et auquel > 
à cause de cela, on n'accorde aucune confiance. Dans la pre- 
mière vision le cavalier lui demande ce qu'il va faire, puisque 
personne' ne s'occupe de Jui ce puisque je suis abandonné de 
tout le monde qu'est-ce que je vais faire ? » (r) La première 
série des visions à Vienne répond tout à fait aux fantasmes de 
désirs d'un pauvre, affamé de jouissance, misérable : salles 
magnifiques, bonne chère, vaisselle d'argent, belles femmes ; 
ici se retrouve ce qui nous avait manqué jusqu'à présent dans 
les rapports avec le Diable, Auparavant régnait une mélan- 
colie qui le rendait incapable d'aucune jouissance et le faisait 
l'énoncer aux offres les plus tentantes. 11 semble que, après 
l'exorcisme, la mélancolie ait été surmontée et que toutes les 
convoitises temporelles aient repris vie. 

Dans l'une des visions d'ascétisme il se plaint à la personne 
qui le mène (le Christ) que nul ne veuille le croire, ce qui 
l'empêche d'exécuter ce qui lui est commandé. La réponse qu'il 
reçoit nous reste malheureusement obscure, << On ne veut pas 
me croire, mais ce qui est arrivé, je le sais bien, mais il m'est à 
moi-même impossible de l'énoncer » (2), Une lumière parti- 
culière nous est donnée par ce que son divin guide lui fait voir 
chez les ermites: Il arrive à une grotte où un vieil homme se 
tient depuis soixante ans, et il apprend, en réponse à ses ques- 
tions, que ce vieillard est nourri tous les jours par les anges 
de Dieu, Et il voit ensuite lui-même comment un ange apporte 
à manger au vieillard « trois écuelles de nourriture, un pain 
et une quenelle et de la boisson » (-*). Àrr-ès que Termite s'est 
rassasié, l'ange rassemble les restes et les enlève. Nous com- 
prenons quelles tentations ces pieuses visions peuvent offrir : 
elles doivent l'amener à choisir un mode d'existence où les 
soucis de la nourriture lui soient épargnés. Dignes d'être re- 



(j) Dicweillew ich vOv iedermonn izt verte sscv f wass ich anfawgen wïirdc. 
(2) So fer man viir nit glauben, wass aber çeschehen, wqîss ich m>W, ist 
mîr aber selbes auszusprdçhcn unmôglîçh, 

{3) Drei Schnsserl mit Speiss, ein Brot und Mn Kvddl und Getrâii u . 



I 



WUb^^ 



368 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

marquées sont aussi les paroles du Christ dans la dernière vi- 
sion. Après la menace : que, s'il ne se soumet pas il arrivera 

quelque chose qui îe forcera j lui et les gens, à y croire, il 
l'avertit directement : « Je ne dois pas me préoccuper des gens^ 
même si j'en étais persécuté ou si je n'en recevais aucune aide, 
Dieu 11e m'abandonnerait pas » {1). ' 

Chr. Haitzmanii était assez artiste et mondain pour qu'il ne 
lui parût pas facile de renoncer à ce monde pervers. Mais il le 
fit cependant à la fin, à cause de son dénuement. Il entra dans 
uii ordre religieux et ainsi sa lutte intérieure comme sa misère 
matérielle prirent fin. Cette terminaison se reflète dans sa né- 
vrose par ceci que le fait d'avoir recouvré un soi-disant pre- 
mier pacte le débarrasse de ses crises et de ses visions. Au 
fond les deux phases de sa maladie démonologique avaient eu 
le même sens, Il ne cherchait jamais qu'à assurer son exis- 
tence> la première fois avec l'aide du Diable, au prix de son 
salut, et lorsque lé Diable lui eut fait défaut et qu'il dut renon- 
cer à lui, avec l'aide de l'Eglise en sacrifiant sa liberté et la 
plupart des possibilités de jouissances qu'offre la vie. Peut-être 
Clir. Haitzmann était-il simplement un pauvre diable qui 
n'avait pas de chance, peut-être était-il trop maladroit ou trop 
peu doué pour se soutenir lui-même, et appartenait- il à ce type 
d'hommes connus "sous le nom d 5 « éternels nourrissons » qui 
ne peuvent s'arracher" à l'heureuse situation où ils se trou- 
vaient au sein maternel, et qui, leur vie durant, gardent la 
prétention d'être nourris par quelqu'un d'autre. Et c'est ainsi 
que dans cette histoire de maladie, parti du père, il retourna, 
en passant par le Diable, ersatz du père, aux Saints Pères* 

Bn observant d'une manière superficielle sa névrose, elle 
apparaît comme un tour de passe-passe qui recouvre un côté 
de la grave, maïs banale lutte pour la vie. Ceci n'est pas ton- 
jours le cas, mais arrive pourtant assez souvent. Les analystes 
expérimentent souvent combien il est peu avantageux d'avoir 
à soigner un commerçant qui <c bien portant d'autre part, mon- 
tre depuis quelque temps les symptômes d'une névrose ». La 
catastrophe dans les affaires dont le commerçant se sent me- 
nacé édifie, comme effet accessoire, cette névrose, ce qui pro- 
fil Ich sol le die Lcith vit achtùn, obwoUcn ich vov ihnev vcrjolgt wxtrdte, 
oder von ihven kcinc hitfffoistung cmpficnge, Gotl wiïràe mîch vit verlasseu, 



«M 



UNE "NEVROSE DEMONIAQUE AU XVII* SIECLE 



369 



cure au malade l'avantage de pouvoir dissimuler ses réelles 
préoccupations d'existence derrière ses symptômes. Ce qui 
est, du reste, tout à fait inopportun, car la névrose absorbe des 
forces qui seraient plus utilement employées à faire face d'une 
manière réfléchie à la périlleuse situation. 

. Dans des cas infiniment plus nombreux , la névrose est plus 
isolée, plus indépendante des intérêts de la conservation et du 
maintien de l'existence. Dans le conflit qui produit la névrose 
ce sont,, soit des intérêts libidinaux qui seuls sont, en jeu, soit 
des intérêts libidinaux en intime connexité avec ceux du main- 
tien de l'existence. Dans les trois cas, le dynamisme de la né- 
vrose est le même. Une accumulation de libido qui ne peut 
trouver à se satisfaire dans la réalité se fraie, à Paide de la ré» 
gression, un chemin à travers l'inconscient refoulé vers d'an- 
ciennes fixations, Aussi longtemps que le moi tire un bénéfice 
de la maladie, il permet à la névrose d'exister, bien que le pré- 
judice économique porté, par celle-ci ne puisse faire l'objet 
d'aucun doute/ " - r 

De même, la triste situation matérielle de notre peintre 
n'aurait pas provoqué de névrose démoniaque si sa misère 
n'avait pas engendré chez' lui une nostalgie renforcée de son 
père. Mais une fois débarrassé de sa mélancolie et du Diable, 
\m nouveau conflit s'éleva entre le désir libidinal de jouir de la . 
vie et le sentiment que l'entretien de l'existence exigeait im- 
périeusement le renoncement et l'ascétisme. Il est intéressant 
.de voir que le peintre a très bien senti l'unité qui relie les deux 
phases de l'histoire de ses souffrances, car il rapporte Tune 
comme l'autre à des pactes qu'il aurait conclus avec ]e Diable/ 
Par ailleurs il ne fait pas un départ net entre l'influence du 
Mauvais esprit et celle des Puissances divines ; il a pour toutes 
deux une seule désignation : apparitions du Diable, 



SZVUE FRANÇAISE DE PSVCH ANALYSE 



tr 



Etude sur Jean-Jacques Rousseau 

Par R, Laforgue. 

(Conférence dît 19 mai 1927 au Groupe d J Etudes philosophi- 
dites et scientifiques pour V examen des tendances nou- 
velles*) 



Mesdames et Messieurs, 

Je voudrais vous avouer tout de suite que le sujet de ma 
conférence n'est pas sans m 1 embarrasser quelque peu. Il n'est 
pas facile à exposer. Si encore il s'agissait d'une étude psy- 
chologique ordinaire de la vie de Jean-Jacques Rousseau 5 je 
n'hésiterais pas ; mais une conférence psychanalytique, c'est 
différent. 

Il faut un entraînement spécial pour rester objectif devant la 
nudité des choses. Et vous savez aussi bien que moi-même 
qu'il est de tradition dans notre civilisation de voiler la vérité 
pour la rendre vénérable et lui donner de la sorte l'auréole de 
la sainteté, de la virginité. 

Ainsi un philosophe quel que soit son génie risque, vu de 
très près, avec toutes ses faiblesses, de devenir quelque peu 
ridicule aux j^eux de bien plus de personnes qu'on ne serait 
tenté de le croire. Il n'est pas nécessaire d'avoir lu « le Rire » 
de Bergson pour s r en convaincre. Et nous n'avons pas a priori 
l'intention de dénigrer Rousseau, 

Une étude psychanalytique nécessite une mise à "nu d'une 
quantité de faits de la vie intime d'un homme, faits qui ris- 
quent d'clre au moins choquants pour quiconque n'est pas fa- 
miliarisé avec la façon psychanalytique de voir l'âme humaine. 
Vous pouvez me répoudre que Jean-Jacques dans ses Confes- 
sions n'a pas' fait preuve de trop de scrupules quand il s 'agis- 
sait d'avouer certaines vérités pouvant lui porter préjudice. 



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ETUDE SÛR JEAN-JACQUES ROUSSEAU 371 



Mais, Mesdames et Messieurs, . la psychanalyse dans sa 
mise â nu des complexes est bien plus impitoyable que Rous- 
seau lui-même 1 ; et bien des justifications, bien des rationali- 
sations inventées par Jean-Jacques afin de sauver sa supério- 
rité vis-à-vis de lui-même tombent ; et il n'en reste rien qu'un 
jeu de mots habilement conçu par un auteur qui avait encore 
plus à cœur de se tromper lui-même que de tromper autrui. 
Aussi longtemps qu'il s'agit de faits sur lesquels Rousseau 
peut avoir un contrôle objectif , on peut se fier à lui. Dès qu'il 
s'agit de leur interprétation, elle est fausse et n'a qu'un but; 
sauver l'auteur devant son propre sentiment de culpabilité, 
qui l'écrase. 

Or, nous ne voudrions, pas que le véritable Rousseau tel que 
nous pouvons le reconstituer d'après s^s œuvres {d'après ses 
Confessions surtout) méritât moins votre compassion, votre ad- 
miration , que le Jean -Jacques tel que vous le connaissez par 
lui-même; ' . - -" 

Pourtant je crains qu'il ne soit en danger de perdre un peu 
de la sympathie que. vous avez pu avoir pour l'auteur de la 
Nouvelle Hêloise, pour: l'apôtre de la Révolution. Et pour le 
protéger contre ce danger, je voudrais vous rappeler que n'im-- 
' porte qui d'entre nous/ vu psychanalytiquement, se présente- 
rait d'abord autrement à vos yeux qu'il ne paraît être de primer 
abord > puis risquerait peut-être autant que Jean -Jacques de 
perdre l'estime que grâce au respect traditionnel de la façade^ 
de l'uniforme etrdu ruban , vous avez plus ou moins l'habitude 
de porter à votre prochain suivant son grade dans la hiérar- 
chie sociale, 

- L . 

Je voudrais bien aborder enfin mon sujet. Mais je me vofe 
encore obligé. de faire un détour. Cette fois-ci, non pour recom- 
mander Jean -Jacques â votre bienveillance, mais plutôt — oui,, 
c'est vrai,— pour me recommander moi-même. Car Je serai! 
obligé de parler beaucoup de sexualité, tout d'abord parce que 
l'auteur de Julie en parle souvent, comme tout auteur d'ail- 
leurs, puis parce que seule l'étude de la sexualité nous met en 
mesure de comprendre un peu la genèse de la création artisti- 
que ou névrotique, pour ne pas dire toute création de toute vie. 
/ Pour Rousseau, c'est assez net. Vous savez, certainement 
que Rousseau était névrosé et que son état a dégénéré areec le 



■ 



372 KEVUli FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



temps en folie. (Je vous rappelle sa folie de persécution , telle 
qu'elle ressort clairement des Rêveries d'un prometteur soli- 
taire). De ce fait, sa sexualité présente quelques particularités 
comme c'est le cas pour toute névrose ou psychose. Jean- 
Jacques a le mérite d'en avoir parlé publiquement, et, si tous 
les névrosés avaient agi comme lui, depuis longtemps la méde- 
cine aurait compris que dans ce domaine le fou avait raison et 
non pas la science. Mais passons sans insister davantage là- 
dessus. Parmi ces particularités de la sexualité de Rousseau, 
s'en trouve une qui avait une importance de tout premier or- 
dre. Mais laissons la parole â l'auteur même. des Confessions : 

Comme M 11 * Lambercier avoit pour nous l'affection d'une mère, 
elle en a voit aussi l'autorité et la portoit quelquefois jusqu'à nous 
infliger la punition des enfans, quand nous l'avions méritée. Assez 
longtemps elle s'en tînt à la menace, et cette menace d'un châtiment 
tout nouveau pour moi me sembloît très effrayante ; mais laprès l' exé- 
cution je la trouvai moins terrible à l'épreuve que l'attente ne F a voit 
été ; et ce qu'il y a de plus bizarre est que ce châtiment m'affectionna 
davantage encore à celle qui me V avoit imposé. Il falloit même toute 
la vérité de cette affection et toute ma douceur naturelle pour m 'em- 
pêcher de chercher le retour du même traitement en le méritant : car 
j'avois trouvé dans la douleur > dans la honte même, un mélange de 
sensualité qui m 'avoit laissé plus de désir que de crainte de l'éprouver 
derechef par la même main. Il est vrai que, comme il se mêloii sans 
doute h cela quelque instinct précoce du sexe, le même châtiment reçu 
de son frère ne m'eut point du tout paru plaisant* Mais, de Y humeur 
dont il étoit, cette substitution n'étoit guère â craindre ; et, si je 
ra'abstenois de mériter la correction, ■ c'était uniquement de peur de 
fâcher M 11 * Lambercier : car tel est en moi l'empire de lia bienveil- 
lance, et 3iiême de celle que les sens ont fait naître, qu'elle leur donna 
toujours la loi dans mon cœur.,. 



Qui croiroit que ce châtiment d'enfant, reçu à huit ans par la 
main d'une fille de trente, a décidé de mes goûts, de mes désirs, de 
mes passions, de moi, pour le reste de ma vie, et cela précisément 
dans le sens contraire à ce qui de voit s'ensuivre naturellement ? Rn 
même temps que tues sens furent allumés, mes désirs prirent si bien 
le change que, bornés à ce que j'avoîs éprouvé, ils ne s'avisèrent 
point de chercher autre chose. Avec un sang brûlant de sensualité 
presque dès ma naissance, je me conservai pur de toute souillure jus- 
qu'à l'âge où îes tempéraments les plus froids et les plus tardifs se 
développent. Tourmenté longtemps sans savoir de quoi, je dévorois 
d*un œil ardent les belles personnes ; mon imagination me les rappe- 



ÉTUDE SUR JE AN- JACQUES ROUSSEAU 



373 



loit sans cesse t uniquement pour les mettre en œuvre à ma mode, et 
en faire autant de demoiselles Lambercier. 

Même après l'âge nubile, ce goût bizarre, toujours persistant et 
porté jusqu'à la dépravation, jusqu'à la folie, m'a conservé les 
mœurs honnêtes qu'il sembleront avoir dû m'Ôten Si jamais éducation 
fut modeste et chaste, c'est assurément celle que j'ai reçue . Mes trois 
tantes n'étoient pas seulement des personnes d'une sagesse exem- 
plaire, mats d'une réserve que depuis longtemps les femmes ne con- 
noissent plus. Mon père, homme de plaisir, mais galant à la vieille 
mode, n'a jamais tenu près des femmes qu'il aimoit le plus, des pro- 
pos dont une vierge eût pu rougir ; et jamais on n'a poussé plus 
loin que dans ma famille et devant moi le respect qu'on doit aux en- 
fans. Je ne trouvai pas moins d'attention chez M, Lambercier sur le 
même article ; et une fort bonne servante y* fut mise â la porte pour 
uii mot un peu gaillard qu'elle a voit prononcé devant nous. Non seu- 
lement je n'eus jusqu'à mon adolescence aucune idée distincte de 
l'union des sexes, mais jamais cette idée confuse ne s'offrit à moi que 
sous une image odieuse et dégoûtante, y a vois pour les filles publiques 
une horreur qui ne s'est jamais effacée ; je ne pou vois voir un débau- 
ché sans dédain, sans effroi même ; car mon aversion pour la débau- 
che al loit jusque-là, depuis qu'allant un jour au petit Saconex par un 
chemin creux, je vis des deux côtés des cavités dans la terre, où l'on 
me dît que ces gens-là faisoient leurs accouplement Ce que j'avois 
vu de ceux des chiennes me revenoit aussi toujours â l'esprit en pen- 
sant aux autres, et le cœur me soulevoit à ce seul. souvenir. 

Ces préjugés de l'éducation, propres par eux-mêmes à retarder 
les premières explosions d'un tempérament combustible, furent aidés* 
comme j'ai dit, par la diversion que /firent sur moi les premières 
pointes de la sensualité. N'imaginant que ce que j'avois senti, malgré 
des effervescences de sang très incoin modes , je ne savais porter mes 
désirs que vers V espèce de volupté qui m'était connue, sans aller ja- 
mais jusqu'à celle qu'on m' a voit rendue haïssable, et qui teuoit de 
si près à l'autre sans que j'en eusse le moindre soupçon. Dans mes 
sottes fantaisies, dans mes erotiques fureurs, dans les actes extra va - 
gans auxquels elles me port oient quelquefois, j' emprunt ois imaginai- 
T rement le secours de F autre sexe, sans penser jamais qu'il fut propre 
à nul autre usage qu'à celui que je brûlois d'en tirer. 

Non seulement donc c'est ainsi qu'avec un tempérament très ar- 
dent, très lascif, très précoce, je passai toutefois Vâge de puberté sans 
désirer, sans connaître d'autres plaisirs d-es sens quz ceux dont Mlle 
Lambercier m'avait très innocemment donné Vidée ; mais, quand en- 
fin le progrès des ans m'eut fait homme , c'est encore ainsi que ce qui 
devoit me perdre me conserva. Mon ancien goût d'enfant, au lieu de 
s'évanouir, s'associa tellement à l'autre que je ne pus jamais l'écar- 
ter des désirs allumés par mes sens ; et cette folie, jointe à ma timi- 
dité naturelle, m'a toujours rendu très peu entreprenant près des 



vMm«4*m^*-tflp#i 



374 REVUE 1-KANÇAlSË DE PSYCHANALYSE 



femmes, faute d'oser tout dire ou 6 e pouvoir tout faire > Y espèce de 
jouissance dont l'autre n*étoit pour moi que le' dernier terme ne pou- 
vant être usurpée par celui qui la désire, ni devinée par celle qui peut 
Taccorder, J'ai ainsi passé ma vie à convoiter et me taire auprès des 
personnes que j'aimois le plus. N'osant jamais déclarer mon goût, je. 
Vainusois du moins par des rapports qui ni'en conservoieut Vidée* 
Être aux genoux d'une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres, 
avoir des pardons à lui demander, étoient pour moi de très douces 
jouissances ; et plus ma 'vive imagination m'enflamrnoit le sang, plus 
j'avois Vair d* un amant transi. On conçoit que cette manière de faire 
l'amour n'amène pas des progrès bien rapides, et n'est pas fort dan- 
gereuse à 'la vertu de celles qui en sont l'objet, J*ai donc fort peu 
possédé, mais je n'ai pas laissé de jouir beaucoup à ma manière , c'est- 
à-dire par l'imagination* Voilà comment mes sens, d'accord avec mon 
humeur timide et mon esprit romanesque, m'ont conservé des senti- 
mens purs et des mœurs honnêtes, par les mêmes goûts qui peut- 
être, avec un peu plus d'effronterie, m'auroient plongé dans les plus 
brutales voluptés < 

Il ne faudrait pas croire que cette sexualité particulière de 
Rousseau se fût contentée, comme il l'affirme, de satisfac- 
tions imaginaires. Elle a su se procurer, à Tin su de Jean- 
Jacques lui-même, des satisfactions très réelles. Jean -Jacques 
nous raconte un peu plus loin dans ses Confessions comment 
un jour, à Turin, il s'était laissé aller à un désir impérieux 
d'exhibitionnisme. Voici ce qu'il dit : 

Mon agitation crût au point que, ne pouvant contenter mes désirs, 
je les attisais par les plus extravagantes manoeuvres, J'allois cher- 
cher des allées sombres , des réduits cachés , où je pusse m 'ex poser 
de loin aux personnes du sexe dans l'état où j'aurais voulu être au- 
près d'elles. Ce qu'elles voyoient n'était pas l'objet obscène, je n'y 
songeois même pas ; c'était l'objet ridicule. Le.sot.pteisir que j'avois 
de l'étaler â leurs yeux ne peut se décrire* Il n'y avoit de là plus 
qu'un pas â faire pour sentir le traitement désiré, et je ne doute pas 
que quelque résolue ne m'en eût, en passant, donné l'amusement, si 
j'eusse eu T audace d'attendre. 



Puis vous avez devant vous l'œuvre littéraire de Jean-Jac- 
ques, (les Confessions surtout) qui en grande partie n'est pas 
autre chose que le côté répugnant et sale de la personnalité 
psychique de Rousseau, qu'il s'est senti pousser â exhiber 
devant les yeux de -l'univers. Vous en connaissez les consé- 
quences. L'univers s*est transformé en une foule innombrable 



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"... .ETUDE SUR 7SÀN T jACQtJES ROUSSEAU 375 

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■de demoiselles Lambercier et Jean-Jacques ne s'est probable- 
ment pas rendu compte que les coups multiples 'qu'il avait 
reçus dans sa. vie et contre lesquels il .se révolta profondément 
n'étaient pas autre chose que ce qu'il avait désiré ardemment 
recevoir de la main de M lle Lainbercier. Vous savez certaine- 
ment qne Rousseau a même réussi à se faire lapider par ses^ 
compatriotes, les braves Suisses, au .milieu desquels l'auteur 
<liï Discours sur VJnêgalitê se promenait habillé eh Arménien- 
Tl ne comprenait certain ement pas le but de sa mascarade, qui 
était de frapper les gens pour être frappé â son tour, par eux, 
choses qu'il a admirablement bien réussi à provoquer dans 
■cette circonstance. 

Ensuite vous avez la maladie de Rousseau, ses idées de per- 
sécutions qui le poussaient à se sentir la cible des railleries de 
la clique des Holbach et des Grinnn. Que dis-je, railleries ? 
Au fur et à mesure que la maladie évoluait, elle prenait les 
traits caractéristiques de la folie de persécution systématisée. 
Jean -Jacques se sentait menacé par les machinations machia- 
véliques de ses ennemis comme il le décrit dans les Rêveries 
d J un Promeneur Solitaire. Permettez-moi de vous rappeler un 
des passages les plus caractéristiques de ce livre :,p, 5 et 6, 



Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, 
d'ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant 
des humains en a été proscrit par mtx accord unanime. Ils ont cherché, 
dans les raffinements de leur haine, quel tourment pouvoït Être le 
plus cruel à mon âme sensible, et ils ont brisé violemment tous les 
liens qui m'attachoient à eux. J'aurois aimé les hommes un dépit 
d'eux-mêmes; ils n'ont pu, qu'en cessant de- l'être, se-dérober à mon 




cette recherche doit être précédée d'un coup d'œil sur ina position ; 
c'est une idée par laquelle il faut nécessairement que je passe pour 
arriver d'eux â moi* 

Depuis quinze ans et plus que je suis dans cette étrange position , 
elle" me paraît encore un rêve. Je m'imagine toujours qu'une indiges- 
tion me tourmente, que je dors d'un mauvais sommeil, et que je vais 
me réveiller, bien soulagé de ma pdne, en me retrouvant avec mes 
amis. Oui, sans doute, il faut que j'aie fait, sans que je m'en aper- 
çusse, un saut de la veilk au sommeil, ou plutôt de la vie à la mort. 
Tiré, je ne sais comment, de Tordre de choses, je me suis vu précipité 



rt«^a»4^V»«^BBfti*^W 



376 REVUE FRANÇAISE -DE PSYCHANALYSE 



dans un chaos incompréhensible, où je 11'aperçois rien du tout ; et 
plus je pense à ma situation présente , et moins je puis comprendre où 
je suis. 

Et comment aurois-je pu prévoir le destin qui m'attendoit ? Com- 
ment le puis-je concevoir encore aujourd'hui que y y suis livré ? 
Pouvais-je dans mon bon sens, supposer qu'un jour, moi, le même 
homme que j'étois, le même que je suis encore, je passerois, je serais, 
tenu, sans le moindre doute, pour un monstre, un empoisonneur, un 
assassin ; que je deviendrais l'horreur de la race humains, le jouet 
de îa canaille; que toute la situation que me feroient les passants se- 
roît de cracher sur moi ; qu'une génération tout entière s* amuserai t. 
d'un accord unanime à m'en terrer tout vivant ? Quand cette étrange 
révolution se fit, pris an dépourvu, j'en fus d'abord bouleversé. Mes 
agitations, mon indignation, me plongèrent dans un délire qui n'a. 
pas eu trop de dix ans pour se calmer ; et, dans cet intervalle, tombé 
d'erreur en erreur, de faute en faute, de sottise en sottise, j'ai fourni, 
par mes imprudences, aux directeurs de ma destinée, autant d'ins- 
truments qu'ils ont habilement mis en œuvre pour la fixer sans^ 
retour. 

Ces trois faits, exhibitionnisme, confession, délire, illus- 
trent la progression dé l'état de Rousseau. L'exhibitionnisme 
le laisse encore jusqu'à un certain point en contact avec l'en- 
tourage, contact douloureux il est vrai, mais néanmoins réel ; 
puis se substitue à la perversion la création littéraire où la 
place du monde extérieur est prise par l'imagination, plus 
maniable et, d'après Rousseau , moins dangereuse que lui, A la. 
littérature se substitue le délire, le rêve, comme dit Jean- 
Jacques, avec tous les tourments raffinés, savamment gradués- 
tels qu'ils sont décrits dans les derniei's travaux de l'auteur. 
Au fur et à mesure que se fait cette substitution, l'œuvre litté- 
raire de Jean-Jacques perd son âme et devient pâle ; Jean- 
Jacques raisonne davantage qu'il ne sent et se meut dans le 1 
cercle vicieux de pensées stéréotypées qui reviennent toujours* 
et donnent aux Rêveries d'un Promeneur Solitaire cet aspect 
anémique d'un corps duquel la vie se retire. 

Qu'est-ce qui a poussé Rousseau de la perversion vers la 
littérature d'abord, la folie ensuite ? Pourquoi les satisfac- 
tions erotiques ont-elles pris pour la conscience de Jean- Jac- 
ques la figure hideuse d'une machination machiavélique de la- 
part d'adversaires contre lesquels il s'est révolté et défendu 
toute sa vie ? Pourquoi cette opposition entre le conscient et 



ÉTUDE SUR JEAN-JAÙQUES ROUSSEAU 



377 



l'inconscient dans un même être, le conscient aspirant vers 
les plus hautes vertus de Tânie humaine, l'inconscient le pous- 
sant vers les humiliations les plus affreuses , qu'un esprit dia- 
bolique ne saurait inventer ? 

L'expérience psychanalytique montre que le thème Mlle 
Lambercier associé à V exhibitionnisme est bien plus fréquent 
qu'on ne le croit s surtout chez des homosexuels qui s i ignorent ! 
Nous avons dit que l'évolution de la maladie de Rousseau 
marchait de pair av'ec la substitution de l'imagination à la 
réalité. 

Or, vous vous doutez certainement du rôle qu'ont joué" les 
plaisirs solitaires dans cette évolution, V imagination étant de- 
venue la seule porte de sortie pour l'énergie d'une personnalité 
exceptionnellement puissante comme celle de Jean-Jacques, 
Pour s'en convaincre, on n'a qu'à relire les passages des Con- 
fessions ayant trait à un autre thème, qui autant sinoii plus 
que celui de Mlle Lambercier est caractéristique de l'orienta- 
tion qu'ont prise les sfens de Rousseau, 

Je me figurai l'amour , V amitié, les deux idoles de mon cœur, sous 
les plus ravissantes images. Je me plus â les orner de tous les char- 
mes du sexe que j'avois toujours adoré. J'imaginai deux amies, plu- 
tôt que deux amis, parce que, si l'exemple est plus rare, il est aussi 
plus aimable. Je les douai de deux caractères analogues; mais dîffé- 7 
rents ; de deux figures, non pas parfaites, mais de mon goût, qu'ani- 
maient la bienveillance et la sensibilité* Je fis Tune brune et V autre 
blonde, Tune vive et l'autre douce, Tune sage et l'autre faible, mais ' 
d'une si touchante faiblesse que la vertu semblait y gagner. Je donnai 
à l'une des deux un amant dont l'autre fut la tendre amie, et même 
quelque chose de plus ; mais je n'admis ni rivalité, ni querelles, ni 
jalousie > parce que tout sentiment pénible me coûte â imaginer, et 
que je ne voulais ternir ce riant tableau par rien qui dégradât la na- 
ture. Epris de mes deux charmants modèles, je ui'identifiois avec 
l'amant et l'ami le plus qu'il m'étoit possible ; mais je le fis aimable 
et jeune, lui donnant au surplus les vertus et les défauts que je me 
sent 01 s. 

Pour placer mes personnages dans un séjour qui leur convînt, je 
passai successivement en revue les plus beaux lieux que j* eusse vus 
dans mes voyages. Mais je ne trouvai point de bocage assez frais, 
point de paysage assez touchant à mon gré. Les vallées de la Thes- 
salie m * auraient pu contenter, si je les avais vues ; mais mon imagi- 
nation, fatiguée à inventer, vouloit quelque lieu réel qui pût lui ser- 
vir de point d'appui, et me faire illusion sur la réalité des habitants 



378 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

que j'y voulais mettre. Je songeais longtemps aux îles Borromées, 
dont l'aspect, délicieux m'avait transporté; mais j'y trouvai trop 
d'ornement et d'art pour mes personnages. Il me falloit cependant un 
lac, et je finis par choisir "celui autour duquel mon cœur n'a jamais 
cessé d'errer. Je me fixai sur la partie des bords de ce lac à laquelle 
depuis longtemps mes vœux ont placé ma résidence dans le bonheur 
imaginaire auquel le sort m'a borné* Le lieu natal de ma pauvre 
jnamaii avoit encore pour moi un attrait de prédilection. Le contraste 
des positions } la richesse et la variété des sites, la magnificence* la 
majesté de l'ensemble qui ravit les sens, émeut le cœur, élève l'âme, 
achevèrent de me déterminer, et j'établis à Vevai mes jeunes pu- 
pilles. Voilà tout ce que j'imaginai du premier bond ; le reste n'y fut 
ajouté que dans la suite. 

Ce thème : deux amies, de préférence femmes et un jeune 
homme, en d'autres ternies le ménage à trois, est encore pour 
nous plus révélateur que le thème Lamberçier. Il traduit le 
conflit de l'enfance qui décida de la vie de Rousseau, 

Ce thème qui est comme un leitmotiv de la vie de Jean- 
Jacques, vous le trouvez, renversé, dans Julie : deux amr 
hommes et, chose caractéristique, une femme entre les deux 
hommes, femme qui meurt et recommande ses enfants à Saint- 
Preux, avec lequel s'identifie Rousseau... 

Vous le trouvez également qu'il s'agisse de Rousseau > 
Claude Ânet et Madame de Warens ; de Rousseau, Grimm et 
Madame d'Espniay ; de Rousseau, Saint Lambert et Madame 
de Houdetot ; vous le trouvez encore, cette fois-ci moins ca- 
ractéristique, en Rousseau et Thérèse Le Vasseur, Dans ce 
dernier cas, le concurrent de Rousseau est la mère de Thérèse, 
Ainsi se trouve reproduit devant nous, toujours dans des si- 
tuations différentes, le même conflit, qui n'est autre que le con- 
flit fondamental de la vie de Jean-Jacques, conflit qu'il n'a 
jamais pu résoudre : celui du père, du fils et de la mère. 

Pour le comprendre, étudions un peu l'enfance de Jean- 
Jacques. D'abord le grand crime de son existence, crime dont 
inconsciemment il ne se consolera jamais, qu'il aurait voulu 
réparer par tous les moyens : il a coûté la vie à sa mère et ce 
fait nous donne l'explication de bien des choses. 

Puis le rôle du père. Cet homme qui si souvent lisait avec le 
petit Jean -Jacques les volumes qu'il avait lus avec sa femme. 
Ce père qui entretenait vivant dans l'esprit de son enfant le 



-f: . . 



■ ÉTUDE SUR JEAN- JACQUES ROUSSEAU ."379 

■ ■' , . , 

souvenir d 'une tnère parfaite à tons les points de vue-. Ce père 
' qui, inconsciemment, s'est vengé de la cruauté de son sort en 
faisant germer dans le cœur de son fils le mal dont ce dernier 
devait être pins tard la victime. Il est intéressant de se rappe 1 
ler les passages des Confessions où Jean-Jacques parle de son 
père, dont il a parfaitement bien senti V hostilité in consciente 
sans jamais pouvoir la comprendre complètement. Je ni'ex^ 
-cuse de vous relire ces passages que vous connaissez certaine- 
ment. Si je le fais quand même /c'est que Jean-Jacques, avec 
un esprit de pénétration incroj^able, a décrit lui-même tous 
les conflits desquels je vous entretiens ce soir. Il P.a fait non 
pas avec son intelligence, qui se refusait à comprendre son 
propre drame , mais avec son cœur, qui lui a dicté des paroles 
écrites avec son sang — paroles dont la moindre nuance a une 
importance capitale. Voici ce qu'il dit : 

Je suis né à Genève en 1712, d'Isaac Rousseau, citoyen, et de Su- 
sanne Bernard, citoyenne. Un bien fort médiocre, à partager entré 
quinze enfants,. aj^ant réduit. presque à rien la portion de mon père, il 
'11 'avoit pour subsister que son métier d' horloger, dans lequel il étoit 
à la vérité fort habile. Ma mère, fille du ministre Bernard, étoit plus 
riche : elle avoit de la sagesse et de la beauté. Ce n J étoit pas sans 
peine que mon père l'avoit obtenue. Leurs amours avoient commencé 
presque a\ ? ec leur vie ; dès l'âge de huit -à neuf ans ils se promenpient 
ensemble tous les soirs sur la Treille ; à dix ans ils ne pou voient plus 
se quitter. La S3*mpatliie, F accord des âmes, affermit en eux le sen- 
timent qu' avoit produit l'habitude. Tous deux, nés tendres et sen- 
sibles, n'attendoient que le moment de trouver dans un autre la 
même disposition, ou plutôt ce moment les attendoit eux-mêmes, et 
chacun d'eux jeta son coeur dans le premier qui s'ouvrit pour le re- 
cevoir* Le sort, qui sembloit contrarier leur passion, ne .fit que l'ani- 
mer. Le jeune amant, ne pouvant obtenir sa maîtresse, se consmnoit 
de douleur ; elle lui conseilla de voyager pour l'oublier. Il voyagea 
sans fruit, et revint plus amoureux que jamais. Il retrouva celle qu'il 
axmoit tendre et fidèle. Après cette épreuve, il ne restoit qu'à s'aimer 
toute la vie ; ils le jurèrent, et le Ciel bénit leur serment. 

Gabriel Bernard, frère de ma mère, devint amoureux d'une des 
soeurs de mon père ; mais elle ne consentit, à épouser le frère qu'à 
condition que son frère épouseroit la sœur. L'amour arrangea tout, 
et les deux mariages se firent le même jour. Ainsi mon oncle étoit le 
marî de ma tante, et leurs enfants furerit doublement mes cousins 
germains. Il en naquit un de part et d'autre au bout d'une année ; 
ensuite il fallut encore se séparer. 



r. 



380 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Mon oncle Bernard étoit ingénieur ; il alla servir dans V Empire 
et en Hongrie sous le prince Eugène, Il se distingua au siège et à la, 
bataille de Belgrade, Mon père, après la naissance de mon frère uni- : 
que, partit pour Constantinople, où il étoît appelé, et devint horloger 
du sérail. Durant son absence, la beauté de ma mère, son esprit, ses; 
talens {i) t lui attirèrent des hommages* M. de La Closure, résident 
de France, fut des plus empressés à lui en offrir. Il falloit que sa pas- 
sion fût vive, puisqu'au bout de trente ans je Fai vu s'attendrir en, 
me parlant d'elle. Ma mère a voit plus que la vertu pour s'en défen- 
dre : elle aimoit tendrement son mari. Elle le pressa de revenir : il 
quitta tout, et revint. Je fus le triste fruit de ce retour. Dix mois, 
après, je naquis infirme et malade. Je coûtaMa vie à ma mère, et ma. 
naissance fut le premier de mes malheurs. 

Je n'ai pas su comment mon père supporta cette perte t mais je sais, 
qu'il rie s*en consola jamais. Il croyoit la revoir en moi, sans pouvoir 
oublier que je la lui a vois ôtée ; jamais il ne m'embrassa que je n& 
sentisse à ses soupirs, a ses convulsives étreintes, qu'un regret amer 
se mêlait à ses caresses: elles n'en étaient que plus tendres. Quand 
il me disait : « Jean-Jacques, parlons de ta mère », je lui âisois ; <* Hé 
bien ! mon père, nous allons donc pleurer » ; et ce moi seul lui iiroii 
déjà des larmes, « Ah ! disoit-il en gémissant, rends-la moi, con- 
sole-moi d'elle, remplis le vide qu'elle a laissé dans mon âme, T'ai- 
merois-je ainsi si tu n'étois que mon fils? » Quarante ans après 
1* avoir perdue, il est mort dans les bras d'une seconde femme, mais 
le nom de la première à la bouche, et son image au fond du cœur. 

Tels furent les auteurs' de mes jours. De tous les dons que le Ciel 
leur a voit départis, un cœur sensible est le seul qu'ils me laissèrent ;; 
maïs il a voit fait leur bonheur, et fit tous les malheurs de ma vie. 

J'étois né presque mourant , on espéroit peu de me conserver. J'ap- 
portai îe germe d'une incommodité que les ans ont renforcée, et qui 
maintenant ne me donne quelquefois des relâches que pour me laisser 
souffrir plus cruellement d'une autre façon. Une sœur de mon père, 
fille aimable et sage, prit si grand soin de moi qu'elle me sauva. Au 
moment où j'écris ceci, elle est encore en vie, soignant t à Tâge de 
quatre-vingts ans, un mari plus jeune qu'elle, mais usé par la bois- 
son. Chère tante, je vous pardonne de m 'avoir fait vivre, et je ni'af- 

(1) Elle en a voit de trop brîïlans pour son état, le ministre son père, qni 
Tadoroit, aj^ant pris grand soin de son éducation, Elle dessïnoit, elle chan- 
toit, elle s'accompaguoit du téorht ; elle avoît de la lecture, et faisoit des vers- 
passables. En voici qu'elle fit impromptu dans l'absence de son frère et de 
son mari, se promenant avec sa belle-sœur et leurs deux enfants, sur un 
propos que quelqu'un lui tint à leur sujet : 

Ces âevx messieurs qui sont abseits 
Nous sont chers de bien des m-aiiièrcs : 
Ce sont vos amis, nos amans, 
Ce sont nos maris et nos frères. 
Et les pares de ces enfavs. 



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ETUDE SUR JEAN-JACQUBS. ROUSSEAU 381 



flige de 11e pouvoir vous rendre à la fin de vos jours l^s tendres soins 
-que vous m'avez prodigués au commencement des miens ! J J aj aussi 
ma mie Jacqueline encore vivante, saine et robuste. Les mains qui 

m'ouvrirent les 3'eux à ma naissance pourront me les fermer à ma 
mort, • 

Je sentis avant de penser : c'est le sort commun de l'humanité, Je 
l'éprouvai plus qu'un autre. J'ignore ce que je, fis jusqu'à cinq ou six 
ans. Je ne sais comment j'appris à lire ; je ne me souviens que de mes 
premières lectures et de leur effet sur moi : c'est le temps d'où je 
date sans interruption la conscience de moi-même. Ma mère avoit 
laissé des romans ; nous nous mîmes à les lire après soupe^ mon 
père et moi. Il n'étoit question d'abord que de m 'exercer à la lecture 
par des livres amusans ; mais bientôt 1* intérêt devint si vif que nous 
lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupa- 
tion. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume. Quel* 
quefois mon père,- entendant le matin les hirondelles, disoit tout 
honteux : « Allons nous coucher ; je suis plus enfant que toi- » 

En peu de temps j'acquis, par cette dangereuse m et h ode > non seu- 
lement une extrême facilité à lire et à m 'entendre, mais une intelli- 
gence unique à m<m âge sur les passions. Je n'avois aucune idée des 
choses, que tous les sentiments m'étoient déjà .connus. Je n'avois 
rien conçu, j'avois tout senti. Ces émotions confuses, que j'éprouvai 
coup sur coup, n'altéroïent peint la raison , que je n'avois pas encore, 
mais elles m'en formèrent une d'une autre trempe, et me donnèrent 
de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont T expé- 
rience et la réflexion n'ont jamais pu bien me guérir/ 

Nous comprenons maintenant que Julie morte n'est autre 
que la mère de Rousseau, que l'éternel effort de Rousseau pour 
s accorder avec son rival n'est pas autre chose que l'essai de 
retrouver l'appui du père, de faire la paix avec lui, de se dis- 
culper du crime dont toujours il a senti le reproche ïjmet ; 
Fessai de rendre au père ce que ce père cherchait dans son 
fils : la femme, la mère disparue. 

Ceci explique également pourquoi Madame de Warens de- 
vient « maman » et pourquoi Rousseau était obligé de perdre 
ses mères chaque fois au profit d'un rival. Il perd Madame de 
Warens, Madame d'Epinay, Madame d'Houdetot. 

Pour réparer le crime de son existence il veut rendre au 
père ce qui lui appartient. Ce conflit de l'enfance de Rousseau 
est devenu sa prison , contre les murs de laquelle il s'est heurté 
toute sa vie sans jamais pouvoir en sortir. Désespérément Jëan- 
Tacques a cherché à remplacer auprès de son père, suivant le 






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382 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE [ 

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désir de ce dernier, la femme dont il avait bien involontaire- ; 
ment causé la mort. Il s*est senti toujours au-dessous de sa ta- ; 
che impossible. Il a grandi sous l'influence continuelle d'un, 
reproche inexprimé, reproche qui, avec le temps > a pris la. 
forme de la persécution ; reproche malgré tout, qui donnait au 
petit Jean-Jacques l'impression d'être accusé comme un crimi- 
nel. Et dans ce pauvre cœur d'enfant germa la réaction qui fit. 
de sa vie un enfer : chercher à se faire femme pour égaler et. 
remplacer la mère ; se châtrer au profit du père, essayer de tout 
lui sacrifier , devenir la pureté, la virginité même, telle que 
l'enfant se représente la mère au ciel. 

Mais la nature veut que tout garçon devienne dans une cer- 
taine mesure le rival de son père, La mythologie l'exprime 
clairement, Zeus châtre son père Cronos qui lui même avait 
tué son père Uranus, Il nV a pas que les arbres qui se déve- 
loppent sur les cadavres de leurs ancêtres. Nous subissons tous 
cette loi, nous nous nourrissons tous de la substance des géné- 
rations qui nous ont précédés, et nous-mêmes sommes destinés 
à devenir l'héritage de nos enfants. 

Or le conflit de Jean-Jacques l'a poussé à vouloir invertir cet 
ordre de choses. Vouloir être femme auprès du père et, plus 
tard, femme auprès de l'ami, signifie se sacrifier pour donner 
au père, à l'ami ce que normalement il devrait leur disputer, 
ce pour quoi le rival devrait se sentir capable de tuer le ri va h 

Et cette castration imposée à Rousseau par son inconscient 
comme une punition explique pourquoi Rousseau se sentait. 
poussé à exhiber aux jeunes filles de Turin la partie de son. 
corps ( que certains hommes anormaux ont l'habitude de subs- 
tituer à la femme. L'exhibitionnisme de Rousseau n'est pas- 
seulement dû à son érotîsme. Il représente un compromis en- 
tre son désir sexuel normal qui le pousse â prendre contact 
avec la jeune fille, et son conflit qui le pousse à se punir pour 
ce désir impur et à se présenter comme femme, car il est dé- 
fendu â Jean -Jacques de se servir de sa virilité, de ses armes, 
de ses défenses ; pour conquérir la femme, il faut qu'il soit. 
ridicule. Rousseau est, d'après la nature de son conflit, obligé 
de faire V imbécile, pour ne pas employer un autre mot plus- 
caractéristique. Il n*a pas le droit d'être homme, car être 
comme le père signifie être un concurrent du père. La castra- 



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ETUDE SUR JEANr JACQUES KÔUSSEAÛ 



333 



tiori 'morale éait terrible pour Jtan -Jacques. Kt la castration 
pliysiqùe imaginaire ne s'accomplissait pas sans sympfômes 

affreux. . . ^ 

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» 1 

1) La castration morale. Voici comment il la décrit dans 

les Confessions . : -, 

Deux choses presque inalliab les s'unissent en moi sans que j'en 
puisse concevoir la- manière ; un tempérament très ardent, des pas- 
sions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître., embarrassées, 
et qui ne se présentent jamais . qu* après 'coup. On diroit. que mon 
cœur et mon esprit in* appartiennent pas au même individu. JUe sen- 
timent, plus prompt que l'éclair, vient remplir mon âme ; niais, ail 
lieu de m'éclairer, il me brûle et m'éblouit. Je sens tout et je ne vois 
rien. Je suis emporté, mais stupide ; il faut que je sois de sang-froid 
pour penser/ Ce qu'il y a d'étonnant est que j'ai cependant le tact 
assez sûr, de la pénétration, de la finesse même, pourvu qu'on m'at- 
tende :.;i je fais d'excëllens impromptus à loisir, mais sur le temps je 
n'ai jamais rien fait ni dît qui vaille. Je ferois une fort jolie conver- 
sation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux 
échecs. Quand je lus le trait d'un duc de Savoje qui se retourna, fai^ 
sant route, pour crier : « A votre gorge, marchand de Paris », je 
dis : « Me voilà. *> , 

Cette lenteur de penser jointe à cette vivacité de sentir, je ne t'ai 
pas seulement dans la conversation, je l'ai même seul et quand je 
travaille. Mes idées s'arrangent dans ma tête avec la plus incroya- 
ble difficulté ; elles y circulent sourdement, elles y fermentent jus* 
qu'à m* émouvoir, m 'échauffer, me donner des palpitations ; et, an 
milieu de toute cette émotion, je ne vois rien nettement* je ne saurois 
écrire un seul mot ; il faut que. j'attende* Insensiblement ce grand 
mouvement s'apaise, ce chaos se débrouille ; chaque chose vient se 
mettre à sa place, mais lentement, et après une longue et confuse 
agitation. N'avez-ybus point vu quelquefois Topera en Italie ? Dans 
les changemens de scène, il règne sur ces grands théâtres un dé- 
sordre désagréable et qui dure assez longtemps ; toutes les décora- 
tions sont entremêlées, on voit de toutes parts un tiraillement qui 
fait peine, on croit que tout va se renverser ; cependant peu à peu 
tout s'arrange, rien ne manque, et Ton est tout supris de 'voir succé- 
der à ce long tumulte un spectacle ravissant Cette manœuvre est à 
peu. près celle qui se fait dans mon cerveau quand je veux écrire. Si 
j'avois su premièrement attendre, et puis rendre dans leur beauté les 
buses qui s'y sont ainsi peintes, peu d'auteurs m'auroient surpassé. 
De là vient l'extrême difficulté que je trouve à écrire/ Mes ma nus- 
crits, ïaturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent la peine 
qu'ils m'ont coûtée. Il n'y en a pas un .qu'il ne m'ait fallu trans- 
crire quatre ou cinq fois avant.de le dqnner à la presse" Je n'ai ja- 



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384 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



mais pu rien faire la plume â la main vis-à-vis d'une table et de 
mon papier c c'est à la promenade , au milieu des rochers et des bois ; 
c'est la nuit dans mon Ht et durant mes insomnies , que j'écris dans 
mon cerveau : Ton peut juger avec quelle lenteur, surtout pour un 
homme absolument dépourvu, de mémoire verbale > et qui de la vie 
n'a pu retenir six vers par cœur. Il y a telle de mes périodes que j'ai 
tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tête avant qu'elle 
fût en état d'être mise sur le papier. De là vient encore que je réussis 
mieux aux ouvrages qui demandent du travail qu'à ceux qui veulent 
être faits avec une certaine légèreté > comme les lettres, genre dont je 
n'ai jamais pu prendre le ton, et dont Y occupation me met au sup- 
plice. Je n' écris point de lettres sur les moindres sujets qui ne me 
coûtent des heures de fatigue, ou, si je veux écrire de suite ce qui 
me vient, je ne sais ni commencer ni finir ; ma lettre est un long et 
confus verbiage ; à peine m 'entend -on quand on la lit. 

Non-seulement les idées me coûtent à rendre, elles me coûtent 
même à recevoir* J J ai étudié les hommes, et je nie crois assez bon 
observateur ; cependant je ne sais rien voir de ce que je vois ; je 
mb vois bien que ce que je me rappelle, et je n'ai de l'esprit que dans 
mes souvenirs* De tout ce qu'on dit, de tout ce qu'on fait, de tout ce 
qui se passe en ma présence, je ne sens rien, je' ne pénètre rien. Le 
signe extérieur est tout ce qui me frappe. Mais ensuite tout cela me 
revient, je me rappelle le lieu, le temps, le ton, le regard, le geste, la 
circonstance ; rien ne m'échappe . Alors, sur ce qu'on a fait ou ditj 
je trouve ce qu'on a pensé, et il est rare que je me trompe. 

Si peu maître de mon esprit seul avec moi-même, qu'on juge de ce 
que je dois être dans la conversât ion , où, pour parler à propos, il faut 
penser à la fois et sur-le-champ à mille choses. La seule idée de tant 
de convenances, dont ie suis sûr d'oublier au moins quelqu'une, suf- 
fit pour m' intimider. Je ne comprends pa's même comment on ose par- 
ler dans un cercle : car â chaque mot il faudroit passer en revue tous 
les gens qui sont là ; il faudroit connoître tous leurs caractères, savoir 
leurs histoires, pour être sûr de ne rien dire qui puisse offenser quel- 
qu'un. Là -dessus, ceux qui vivent dans le monde ont un grand avan- 
tage : sachant mieux ce qu'il faut taire, ils sont plus surs de ce 
qu'aïs disent ; encore leur échappe-t-il souvent des balourdises. Qu'on 
juge de celui qui tombe là des nues ; i] lui est presque impossible de 
parler une minute impunément, Dans le tête-à-tête > il y a un autre 
inconvénient que je trouve pire, la nécessité de parler toujours : 
quand on vous parle il faut répondre, et si Ton ne dit mot il faut rele- 
ver la conversation. Cette insupportable contrainte m'eût seule dé- 
goûté de la société. Je ne trouve point de gêne plus terrible que V obli- 
gation Se parler sur r îe-champ et toujours. Je ne sais si ceci tieut à ma 
mortelle aversion pour tout assujettissement ; mais c'est assez qu'il 
faille absolument que je parle, pour que je dise une sottise infaillible- 
ment. 



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ÉTUDE SUR JEAK-JACQUES ROUSSEAU 385. 



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Ce qu'il y- a de plus fatal est qu'au lieu* de savoir me taire quand, 
je '.n'ai rien à dire, c'est alors que, pour payer-plus tôt ma dette , -j'ai, 
la fureur de vouloir parler. Je. me hâte de balbutier promptement des 
paroles sans idées, trop heureux quand elles ne signifient rien du 
tout. En voularit vaincre ou cacher mon ineptie, je manque rarement 
de la montrer . ■ - ■■ 

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On a beaucoup parlé de -ia sexualité de Rousseau. On l'a 
accusé des pires perversions et nous croyons qu'on a eu tort. 
Non pas que nous croyions que Rousseau n*aît pas eu quelques 
aventures à son compte, mais .le propre de sa sexualité est 
d'être inhibée et de ne pas pouvoir s'extérioriser au contact de 
quiconque, homme ou femme. Rousseau pervers ne serait pas 
devenu malade, car il n'aurait pas eu cette opposition entre son 
conscient et son inconscient. Non ; la vérité est que Rousseau, 
arrête dans son évolution à un stade infantile, .pour ne pas de- 
venir un homme, est devenu pratiquement un impuissant, et 
l'on .n'a qu'à relire le passage de ses Confessions ayant trait à 
la jolie Juliette de Venise ou à ses. relations avec Madame de 
Waren s pour s'en convaincre. 

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. La padoana chez qui nous allâmes étoit d'une assez jolie figure , 
belle même, mais non pas d'une beauté qui me plût. Dominique me 
laissa chez elle. Je fis venir des sorbetti, je la fis chanter, et au bout 
d'une demi-heure je voulus m* en aller, en laissant sur la table un 
ducat ; mais elle eut le singulier scrupule de n'en vouloir point qu'elle 
ne l'eût gagné, et moi la singulière bêtise de lever son scrupule. Je 
m'en revins au palais si persuadé que j'étois poivré que la première 
chose que je fis en arrivant fut d'envoj'er chercher le chirurgien 
pour lui demander des tisanes. Rien ne peut égaler le malaise 
d'esprit que je souffris durant trois semaines, sans qu'aucune in- 
commodité réelle, aucun signe apparent le justifiât. Je ne pouvois 
concevoir qu'on pût sortir impunément des bras de la padoana. Le 
-chirurgien lui-même eut toute la peine imaginable à me rassurer. 
Il n'en put venir à bout -qu'en me persuadant que j'étois conformé 
d'uiie façon particulière à ne pouvoir pas aisément être infecté; et, 
-quoique je me sois moins exposé peut-être qu'aucun autre homme 
à cette expérience, ma santé de ce côté n'ayant jamais reçu d'atteinte 
m'est une preuve que le chirurgien avoit raison. Cette opinion cepen- 
dant ne m'a jamais rendu téméraire ; et, si je tiens en effet cet avan- 
tage de la nature, je puis dire que je n'en ai pas abusé, -J 

' Mon autre aventure, quoique avec une fille aussi , fut d'une espèce 
bien différente, et quant à son origine, et quant à ses effets. J'ai dit 
«que le capitaine Olivet m'avoit donné à dîner sur son bord, et que j-y 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE " I2 



38.6 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



avois mené le secrétaire d'Espagne. Je m* attend ois au salut du 
canon. L/équipage nous reçut en .haie, mais il n'y eut pas une 
amorce brûlée, ce qui me mortifia beaucoup à cause de Carrio, 
que je vis en être un peu piqué ; et il étoït vrai que sur les vaisseaux 
marchands on accordoit le salut du canon à des gens qui ne nous 
valoient certainement pas ; d'ailleurs je croyois avoir mérité quelque 
distinction du capitaine. Je ne pus me déguiser, parce que cela m'est 
toujours impossible ; et, quoique le dîner fût très bon et qu'Olivet en 
fît très bien les honneurs, je le commençai de mauvaise humeur,, 
mangeant peu et parlant encore moins. 

A la première santé, du moins, j'attendois une salve ; rien. Carrio, 
qui me lisoit dans Pâme, rioit de me voir grogner comme un enfant. 
Au tiers du dîner, je vois approcher une gondole. « Ma foi. Monsieur, 
me dit le capitaine, prenez garde à vous, voici l'ennemi, » Je lui de- 
mande ce qu'il veut dire ; il répond en plaisantant. La gondole aborde,, 
et j'en vois sortir une jeune personne éblouissante, fort coquettement 
mise et fort leste, qui dans trois sauts fut dans la chambre ; et je la. 
vis établie â côté de moi avant que j'eusse aperçu qu'on y avoit mis 
un couvert. Elle étoit aussi charmante que vive, une brunette de 
vingt ans au plus. Elle ne parloit qu'italien ; son accent seul eût suffi 
pour me -tourner la tête. Tout en mangeant, tout en causant, elle me 
regarde, me fixe un moment, puis s'écriant : « Bonne Vierge 1 ah ! 
mon cher Brémond, qu'il y a de temps que je ne t'ai vu ! i> se jette 
entre mes bras, colle sa bouche contre la mienne, et me serre à 
m 'étouffer. Ses grands yeux noirs à P orientale lançoient dans mon 
cœur des traits de feu ; et, quoique la surprise fît d'abord quelque di- 
version,, la volupté me gagna très rapidement, au point que, malgré 
les spectateurs, il fallut bientôt que cette belle me contînt elle-même, 
car j'étois ivre, ou plutôt furieux. Quand elle me vit au point où elle 
me voulait, elle mit plus de modération dans ses caresses, mais non 
dans sa vivacité ; et, quand il lui plut de nous expliquer la cause vraie 
ou fausse de toute cette pétulance, elle nous dit que je resséniblois à 
s'y tromper à M. de Brémond, directeur des douanes de Toscane; 
qu'elle avoit raffolé de ce M. de Brémond ; qu'elle en raffoloit encore ; 




que 

viendrait ; et que, quand elle me planterait là, je prend roi s patience 
comme avoit fait son cher Brémond. Ce qui fut dit fut fait. Elle prit 
possession de moi comme d'un homme à elle, me donnoit à garder ses. 
gants, son éventail, son cinda, sa coiffe ; m'ordonnoit d'aller ici ou là, 
de faire ceci ou cela, et j J obéissois. Elle me dit d'aller remuer sa 
gondole, parce qu'elle vouloit se servir de la mienne, et y y fus ; elle 
me dit de m'ôter de ma place et de prier Carrio de s'y mettre, parce 
qu'elle avoit â lui parler, et je le fis. Ils causèrent très longtemps en- 
semble et tout bas ; je les 'laissai faire. Elle m'appela, je revins,. 



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ETUDE SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU 



3S7 



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« Ecoute, Zanetto, me dit-elle, je ne veux point être aimée à la fran- 
çoise, et même il n'y feroît pas bon ; au premier moment d' ennui , va- 
t'en. Mais ne reste" pas à demi, je t'en avertis. » Nous allâmes après 
le dîner voir la verrerie à Murano. Elle acheta beaucoup de petites 
breloques, qu'elle nous laissa payer sans façon ; mais elle donna par- 
tout des tringiieltes beaucoup plus forts que tout ce que nous avions 
dépensé. Par l' indifférence avec laquelle elle jetoit son argent et nous 
laïssoit jeter le notre, on voyoit qu'il, n'étoit d'aucun prix pour elle, 
Quand" elle se faisoit paj^er, je crois que c' et oit par vanité plus que 
par avarice : elle s i applaudi ssoit du prix qu'on mettoit à ses faveurs. 

Le soir nous la ramenâmes chez elle* Tout en causant, je vis deux 
pistolets sur sa toilette, « Ah ! ah \ dis-je, en en prenant un, voici 
une boîte à mouches de nouvelle fabrique ; pourroit-on savoir quel en 
est T usage ? Je vous connois d'autres armes qui font feu mieux que 
celles-là » Après quelques plaisanteries sur le même ton, elle nous 
dit, avec une naïve fierté qui la rend oit encore plus charmante : 
« Quand j J ai des bontés pour des gens que je n'aime point, je leur fais 
payer Tennui qu'ils me donnent ; rien n'est plus juste ; mais, en endu- 
rant leurs caresses, je ne veux pas endurer leurs insultes, et je ne 
manquerai pas le premier qui me manquera. » 

En la quittant j'avois pris son heure pour le lendemain. Je ne la 
fis 'pas- attendre. Je la trouvai in vesiïio di confidenza, dans un dé- 
shabillé plus que galant, qu'on ne connoît que dans les pays méri- 
dionaux, et que je ne m'amuserai pas à décrire, quoique je me le 
rappelle trop bien. Je dirai seulement que ses manchettes et son tour 
de gorge étoient bordés d'un fil de soie garni de pompons couleur de 
rose. Cela me parut animer une fort belle peau. Je vis ensuite que 
c'étoit la mode à Venise ; et l'effet" en est si charmant queje suis sur- 
pris que cette mode n J ait jamais* passé en France. Je n'avois point 
d'idée des voluptés qui m'attendoient. J'ai parlé de M™ de Larnage, 
dans lès transports que son souvenir me rend quelquefois encore ,; 
mais qu'elle étoit vieille, et laide, et froide, auprès de ma Zulietta ! 
Ne tâchez pas d'imaginer les charmes et les grâces de «tte fille en- 
chanteresse, vous resteriez trop loin de la vérité ; les jeunes vierges 
des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du sérail sont moins 
vh>es, les houris du paradis sont moins piquantes. Jamais si douce 
jouissance ne s'offrit au cœur et aux sens d'un mortel. Ah ! du 
moins, si je l'avois su goûter pleine et entière un seul moment !... 
Je la goûtai, mais sans charme ; j'en émoussai toutes les délices ; je 
les tuai comme à plaisir. Non, la nature ne m'a point fait pou* 
jouir. Elle a mis dans ma mauvaise tête le poison de ce bonheur 
ineffable, dont elle a mis V appétit dans mon cœur. 

S'il est une circonstance de ma vie qui peigne bien mon naturel, 
c'est celle que je vais raconter, La force avec laquelle je me rappelle 
en ce moment l'objet de mon livre me fera mépriser ici la fausse 
bienséance qui m' empêcherait de le remplir. Qui que vous soyez 



388 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



qui voulez comioître un homme, o^ez lire les deux ou trois pages 
suivantes : vous allez connoître à plein Jean-Jacques Rousseau* 

J entrai dans la chambre d'une courtisane comme dans ]e sanc- 
tuaire de T amour et de la beauté ; j'en crus voir la divinité dans sa 
personne. Je n'auroîs jamais cru que, saus respect et sans estime , 
on put rien sentir de pareil à ce qu'elle me fit éprouver. A peine 
eus-je connu, dans les premières familiarités, le prix de ses charmes 
et de sçs caresses, que, de peur d'en perdre le fruit devance, je 
voulus frie bâter de le cueillir. Tout à coup, au lieu des flammes qui 
me dévoroient, je sens un froid mortel couler dans mes veines ; les 
jambes me flageolent, et, prêt à me trouver mal, je m'assieds, et je 
pleure comme un enfant. 

Qui pourroit deviner la cause de mes larmes, et ce qui me passoit 
par la tête en ce moment ? Je me disois : « Cet objet dont je dispose 
est le clief-d'œuvre de la nature et de l'amour; l'esprit, le corps, 
tout en est parfait ; elle est aussi bonne et généreuse qu'elle est ai- 
mable et belle ; les grand s > les princes, devraient être ses esclaves ; 
les sceptres devroient être à ses pieds. Cependant la voilà, misérable 
coureuse, livrée au public, .un capitaine de vaisseau marchand dis- 
pose d'elle ; elle vient se jeter à ma tête, à moi qu'elle sait qui n'est 
rien, à moi dont le mérite, qu'elle ne peut connoître, doit être nul 
à. ses yeux. Il y a là quelque chose d'inconcevable. Ou mon cœur 
me trompe, fascine mes sens et me rend la dupe d'une indigne sa- 
lope, ou il faut que quelque défaut secret que j'ignore détruise 
l'effet de ses charmes et la rende odieuse à ceux qui devroient se la 
disputer. Je me mis à chercher ce défaut avec une contention d'es- 
prit singulière^ et il ne me vint pas même â l'esprit que la v 

pût y avoir part. La fraîcheur de ses chairs, l'éclat de son. coloris, 
la blancheur de ses dents, la douceur de son haleine, l'air de pro- 
preté répandu sur toute sa personne, éloignoient de moi si parfaite- 
ment cette idée qu'en doute encore sur mon état depuis la padoana, 
je me faisois plutôt un scrupule de n'être pas assez sain pour elle ; 
et je suis très persuadé qu'en cela ma confiance ne. me trompoit pas. 

Ces réflexions, si bien placées, m'agitèrent au poiijt d'en pleurer. 
Zulietta, pour qui cela f ai soit sûrement un spectacle tout nouveau 
dans la circonstance, fut un moment interdite ; mais, ayant fait un 
tour de chambre et passé devant son miroir, elle comprit, et *mes 
yeux lui confirmèrent que le dégoût n'avoit point de part à ce rat. 
Il ne lui fut pas difficile de m'en guérir et d'effacer cette petite 
honte ; mais, au moment que j'étois prêt à me pâmer sur une gorge 
qui sembloit pour la première fois souffrir 3a bouche et la main d'un 
homme, je m J aperçus qu'elle a voit un téton borgne. Je me frappe r , 
j'examine, je crois voir que ce téton n'est pas conformé comme Tau* 
tre. Me voilà cherchant dans ma tête comment on peut avoir un 
téton borgne ;,et, persuadé que cela tenoit à quelque notable vice na- 
turel, à force de tourner et de retourner cette idée, je vis clair 



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ÉTUDE SUR JEAK-JACQUÊS ROUSSEAU 389 



coimne le jour que,, dans là plus charmante -personne dont je pusse 
me former l'image, je ne tenois dans mes bras qu'une espèce de 
monstre» le rebut de ]a nature, des hommes et de Fâniouf. Je poussai 
la stupidité jusqu'à lui parler de ce téton borgne. Elle prit d'abord 
la chose en plaisantant, et, dans son humeur folâtre, dit et fit des 
choses à me 4 faire mourir d'amour ; mais, gardant un fond d'in-. 
quiétude que je ne pus lui cacher , je la mis enfin rougir, se rajuster» 
se redresser, et, sans dire un seul mot, s'aller mettre à -sa fenêtre. 
Je voulu m'y mettre à côté d'elle; elle s'en Ôta, fut s'asseoir sur un 
lit de repos, se leva le moment d'après, et, se . promenant par la 
chambre en s'éventant, aie dit d'un ton froid et dédaigieux : « Za^ 
'netfo, lascia le donne] e stùdia la maiemaiica. » 

Avant de la quitter/ je lui demandai pour le lendemain un autre 
rendez- vous, qu'elle remit au troisième jour, en ajoutant, avec un 
sourire ironique, que je devois avoir besoin de repos. Je passai ce 
telmps mal à mon aise, le coeur plein de ses charmes et de ses grâces, 
sentant mon extravagance t me la reprochant, regrettait les momens 
si mal emplo3 7 és, qu'il n'avoit tenu qu'à moi de rendre les plus doux 
de ma vie ;. attendant avec la plus vive impatience celui d'en réparer 
la perte, et néanmoins inquiet encore, malgré que j'en eusse, de con- 
cilier les perfections de cette adorable fille avec F indignité de son 
état. Je courus, je volai chez elle à l'heure dite; Je 71e sais si son 
tempérament ardent eût été plus content de cette visite ; son orgueil' 
l'eût été du moins, et je me faisois d'avance une jouissance déli- 
cieuse de lui montrer de toutes manières comment je sa vois réparer 
mes torts. Elle m'épargna cette épreuve -, Le gondolier , qu'en abor- 
dant j'envoyai chez elle, me rapporta qu'elle étoit partie la veille 
pour Florence, Si je n'a vois pas senti tout mon amour en la possé- 
dant, je le sentis bien cruellement en la perdant. Mon regret insensé 
ne m'a point quitté. Tout aimable, toute charmante qu'elle étoit à 
mes 3 7 eux t je pouvois me consoler de la perdre ; mais de quoi je n'ai 
pu me consoler, je l'avoue, c'est qu'elle n'ait emporté de moi qu'un 
souvenir méprisant, 

2) La castration physique imaginaire, il ne Ta pas com- 
prise, quoi qu'il fût un moment sur le point de la comprendre* . 

Elle se manifesta surtout après la mort de Claude Au et. 
Vous connaissez l'histoire. Madame de Warens, avant de de- 
venir la maman de Jean -Jacques , avait accordé son amitié à 
un homme pour lequel Rousseau a toujours en la plus grande 
estime, quoiqu'il semblât ne rendre à -Madame de Warens que 
des services de valet de chambre. Cet homme, qui, à la vérité, 
paraît avoir été d'une exceptionnelle noblesse de caractère, 
était devenu le confident et l'ami de Madame de Warens. En 



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390 EEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

fait > il s occupait de la direction de ses affaires, de. sa fortune 
et rendait ainsi les plus grands services. Décidé à faire des 
études et poussé par quelque savant professeur, il se mit à faire 
de la botanique avec passion. A la suite d'une excursion il prit 
froid et mourut quelques jours après, laissant Madame de 
Warens seule avec Jean-Jacques. 

Aussi longtemps que Claude Anet était en vie, Rousseau ne 
se sentait pas trop inhibé dans ses relations avec Madame de 
Warens : vu que tout se passait avec l'approbation tacite de 
Claude, Voici comment Jean -Jacques décrit la situation plutôt 
délicate des trois amis : tome I, page 316. 

Ainsi s'établit entre nous trois une société sans autre exemple 
peut-être sur la terre. Tous nos vœux, nos soins, nos cœurs, étoient 
en cominun ; rien u^en passoit au-delà de ce patit cercle. L J habitude 
de vivre ensemble et d'y vivre exclusivement devint si grande que, 
si dans nos repas un des trois manquait ou qu'il en vînt un quatrième, 
tout était dérangé, et, malgré nos liaisons particulières , les tête-à- 
tête nous étoient moins doux que la réunion. Ce qui prévenoit entre 
nous la gêne étoit une extrême confiance réciproque, et ce qui préve- 
noit l'ennui étoit que nous étions tous fort occupés. 

Mais Anet mort, tout changeait. Rousseau se mit à faire 
plusieurs voyages, gaspillant ainsi la petite fortune de Madame 
de Warens et se donnant comme excuse que l'argent irait 
sans cela à des fripons. En même temps, nous voyons appa- 
raître un symptôme bizarre chez Jean -Jacques. Non. seule- 
ment il gaspille l'argent de sa maman pour des voyages inuti- 
les, mais il lui en vole et le cache, manifestant ainsi clairement 
que ce qui l'intéressait chez Madame de Warens c'était son 
argent et non autre chose. Puis après avoir profité ainsi de ce 
que Claude Anet lui a laissé, mécontent de lui-même, se fai- 
sant des reproches pour avoir << pensé à profiter des nippes de 
son ami )>, (ce sont les propres paroles de Rousseau que je 
cite), il se mit à faire la plus étrange maladie : en voici la des- 
cription par Jean-Jacques lui-même ; il Ta fait précéder du ré- 
cit d'un fait très sj'inbolique et caractéristique : 

J'achète un échiquier, j'achète le Calabrais ; je m*enferme dans nia 
chambre, y y passe les jours et les nuits à vouloir apprendre par 
cœur toutes les parties, à les fourrer dans ina tête, bon gré, mal gré, 



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ÉTUDE S1ÏK JEAN^ACQtFES ROUSSEAU 39 1 



à jouer seul sans relâche et sans fin. Après deux ou trois mois de ce 
beau travail et d'efforts inimaginables, je vais au café, maigre, jaune 
et presque héboté. Je m'essaye, je rejoue avec M. Bagueret : il me 
bat une fois, deux fois, vingt fois ; tant de combinaisons s'étoient 
brouillées dans ma tête,. et mou imagination s'étoit si bien amortie, 
que je ne voyois plus qu'un nuage devant moi* Toutes les fois qu'avec 
le livre de Philidor ou celui de Stamma j'ai voulu m'exercer à étudier 
des parties, la même chose m'est arrivée, et, après m'être épuisé de 
fatigue, je me suis trouvé plus foible qu'auparavant. Du reste, que 
j'aie abandonné les échecs ou qu'en jouant je me sois remis en ha- 
leine, je n'ai jamais avancé d'un cran depuis ce^tte première séance, 
et je me suis toujours retrouvé au même point où j'étois en la" finis- 
sant. Je m'exercerois des milliers de siècles que je fini rois par pou- 
voir donner la tour à Bagueret, et rien de plus. Voilà du temps bien 
'employé ! direz-vous. Et je 11*3? en ai pas employé peu. Je ne finis ce 
premier essai que quand je n'etis plus la force de continuer. Quand 
j'allai me montrer sortant de ma chambre, j'avois l'air d'un déterré > 
et suivant le même train je n' au roi s pas resté déterré longtemps. On 
conviendra qu'il est difficile, et surtout dans 1* ardeur de la jeunesse, 
qu'une pareille tête laisse toujours le corps en santé. 

L'altération de la mienne agit sur mon humeur et tempéra l'ar- 
deur de mes fantaisies. Me sentant affoiblir, je devins plus tranquille^ 
et perdis un peu la fureur des voyages. Plus sédentaire, je fus pris 
non de l'ennui, mais de la mélancolie ; les vapeurs succédèrent aux 
passions : ma langueur devint tristesse ; je pieu rois et son pi rois à 
propos de rien ; je sentois la vie m' échapper sans l'avoir goûtée ; je 
gémissois sur l'état où je laissois ma pauvre maman, sur celui où je 
la voyois prête à tomber ; je puis dire que la quitter et la laisser à 
plaindre étoit mon unique regret. Enfin je tombai tout à fait malade. 
Elle me soigna comme jamais mère n'a soigné son enfant ; et cela lui 
fit du bien à elle-même, en faisant diversion aux projets et tenant 
écartés les projeteurs. Quelle douce mort, si alors elle fût venue ! Si 
j'avois peu goûté les biens de la vie, j'en avois peu senti les malheurs. 
Mon âme paisible pouvoit partir sans le sentiment cruel de l'injustice 
des hommes, qui empoisonne la vie et la mort. J'avois la consolation 
de me survivre dans la meilleure moitié de moi-même : c'étoit à peine 
mourir* Sans les inquiétudes que j'avois sur son sort, je serois mort 
comme j'aurois pu m 1 endormir, et ces inquiétudes mêmes avoient un 
objet affectueux et tendre qui en tempéroit l'amertume. Je lui disois : 
« Vous voilà dépositaire de tout mon être ; faites en sorte qu'il soit 
heureux. » Deux ou trois fois, quand j'étois le plus mal, il m'arriva 
de me lever dans la nuit et de me traîner à sa chambre, pour lui don- 
ner sur sa conduite des conseils, j'ose dire pleins de justesse et de 
sens, mais où l'intérêt que je prenois â son sort se marquoit mieux 
que toute autre chose. Comme si les pleurs étoient ma nourriture "et 
mon remède, je me fortifiois de ceux que je versois auprès d'elle, avec 



393 Ri} VUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



elle assis. sur son lit, et tenant ses mains dans les rpiennes* Les heu- 
res couloient dans ces entretiens nocturnes, e£ je m'en retournois en 
meilleur état que je n'étois venu : content et calme dans les promes- 
ses quelle m 'a voit faites , dans les espérances -quelle m' a voit don- 
nées, je m'endormois là-dessus avec la paix du cœur et la résignation 
à la Providence. Plaise à -Dieu qu'après tant de sujets de haïr la vie, 
après tant d'orages qui ont agité 3a mienne et qui ne m'en font plus 
qu'un fardeau f la mort qui doit la terminer me soit aussi peu cruelle 
qu'elle me l'eût été dans ce moment-là ! 

Cependant l'air de la campagne ne me rendit point ma première 
santc. J'étois languissant ; je le devins davantage. Je ne pus suppor- 
ter le lait ; il fallut le quitter. C 'étoit alors la mode de l'eau pour tout 
remède : je me mis à l'eau, et si peu discrètement qu'elle faillit me 
guérir non de mes maux, mais de la vie. Tous. les matins, en me le- 
vant, j'allois à la fontaine avec un grand gobelet, et j'en buvois suc- 
cessivement, en me promenant, la valeur de deux bouteilles* Je quittai 
tout à fait le vin à mes repas. L'eau que je buvois étoit un peu crue 
et difficile à passer, comme sont la plupart des eaux des montagnes. 
Bref, je fis si bien qu'en moins de deux mois je me détruisis totale- 
ment l'estomac, que j'avois eu très bon jusqu'alors. Ne digérant plus, 
je compris qu'il ne fallait plus espérer àe guérir. Dans ce même 
temps il m 'arriva un accident aussi singulier par lui-même que par 
ses suites, qui ne finiront qu'avec moi. 

Un matin que je n'étois pas plus mal qu'à l'ordinaire, en dres* 
sant uue petite table sur son pied, je sentis dans tout mou corps une 
révolution subite et presque inconcevable. Je ne saurois mieux la 
comparer qu'à une espèce de tempête qui s'éleva dans mon sang et 
gagna dans l'instant tous mes membres. Mes artères se mirent â 
battre d'une si grande force que non seulement je sentois leur batte- 
ment, mais que je l'entend ois même, et surtout celui des carotides. 
Un grand bruit d'oreilles se joignit â cela, et ce bruit étoit triple où 
plutôt quadruple, savoir : un bourdonnement grave et sourd, un 
murmure plus clair comme d'une eau courante, un sifflement trèk 
aigu, et le battement que je viens de dire, et dont je pou vois aisément 
compter les coups sans .me tâter le pouls ni toucher mon corps de 
mes mains. Ce bruit interne étoit si grand qu'il m'ôta la finesse 
d'ouïe que j'avoîs auparavant, et nie rendit non tout à fait sourd, mais 
dur d'oreille, comme je -le suis depuis ce temps-là. 

- On peut juger de ma surprise et de mon effroi. Je me crus mort ; 
je me mis au lit : le médecin fut appelé ; je lui contai mon cas eii fré- 
missant, et le jugeant sans remède. Je crois qu'il en pensa de même ; 
mais il fit son métier. Il m'enfila de longs raisonnements où je ne 
compris rien du tout ; puis, -en conséquence de sa sublime théorie, il 
commença in anima vili la cure expérimentale qu'il lui plut de tenter. 
Elle étoit si pénible, si dégoûtante, et opéroit si peu, que je m'en 



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N ÉTUbE SUÉ- JK AN- JACQUES \-ROUSSK AU . 393 



lassai bientôt; et^ at bout de quelques semaines, voyant que je 
î n'étois ni mieux ni. pis, je quittai le lit et repris ma vie ordinaire avec 
! mon battement d* art ères et mes bourdonnements, qui depuis ce 
temp^-là, c* est- à-dire depuis trente ans, ne m'ont pas quitté une mi- 
nute. 

1 J'avois été jusqu'alors grand dormeur. JLa totale privation du 
sommeil qui se joignit à tous ces symptômes, et qui les a constam- 
ment accompagnés jusqu'ici, acheva de me persuader qu'il nie restoit 
peu de temps à vivre. Cette persuasion me tranquillisa, pour un temps 
sur le soin de guérir. Ne pouvant prolonger ma vie, je résolus dé 
tirer du peu qu'il m'en restoit tout le -parti qu'il étoit possible ; et 
cela se pouvoit, par une singulière faveur de la nature, qui, dans un 
état si funeste/ m'exemptoit des douleurs qu'il sembloit devoir m'at- 
tïrer. J'étois importuné de ce bruit, mais je n'en souflrois pas : il 
n J étoit accompagné d'aucune autre incommodité habituelle que de 
Finsomnie durant les nuits, et en tout temps d'une courte haleine qui 
n J allait pas jusqu'à V asthme > et ne se faisoît sentir que quand je 
voulais courir ou agir un peu fortement* > 

Cet accident , qui de voit tuer mon corps, ne tua que mes passions f 
et j'en bénis le Ciel chaque jour, par l'heureux effet qu'il produisit 
sur mon âme. Je puis bien dire quç je. ne, commençai de vivre que 
quand je me regardai comme un homme mort. Donnant leur véritable 
prix aux choses que j'allais [quitter , je commençflï de m* occuper de 
soins plus nobles _, comme par anticipation sur ceux que j'aurois 
bientôt à remplir", et que j'avois-fort négligés jusqu'alors. J' a vois 
souvent travesti la religion â ma mode, mais, je n'avois jamais été 
tout à fait sans religion. 11 .m'en cpûta moins de revenir à ce sujet, 
si triste pour tant de. gens; mais si doux pour qui s'en fait 'un objet 
de consolation et d'espoir. Maman me fut, en cette occasion, beau- 
coup plus utile que tous les' théologiens ne me Faurotent été. 

Vous voyez comment par cette réaction Rousseau est arrivé 
à tuer ses passions, à se châtrer pour avoir voulu profiter des 
nippes de Claude Ànet, son rival/son père/ Et cette maladie 
Fa tourmenté tonte sa vie. A un moment seulement il a failli 
eu guérir, lorsqn 5 allant à Montpellier pour se faire soigner il 
rencontra. Madame de Larnagë, qui voulut bien * s. 1 occuper d£ 
lui et avec laquelle,- grâce à l'initiative de la dame, tout s'est 
. biçn arrangé. Dans ses transports, Rousseau oublie sa mala- 
die et Madame de Warens. Il le constate lui-même et Com- 
prend que Madame de Làrnage ou une autre femme le guéri- 
rait mieux que les médecins, les hommes. Mais il va quand 
même à Montpellier où on le traite de malade imaginaire, et, 
aprèp. avoir perdu le contact avec Madame de Carnage y il re* 






-t J 



394 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tombe dans son ancien état et se plaint d'avoir un polype au 
cœur qu'il faudrait couper. Ainsi il exprime symboliquement 
le désir de se voir châtré , débarrassé de la virilité de son sexe. 

Il a été un impuissant ;• quoique consciemment il eût bien 
voulu être un honinie^ — et il a tout fait pour le paraître — , 
il en était incapable. Il souffrait d'une rétention de ses senti- 
ments à tous, les points de vue. Au contact immédiat des cho- 
ses, nulle spontanéité. La rétention urinaire qui lui a .donné 
tant de soucis a une origine analogue ainsi que le souci qu'il 
avait de se faire sonder continuellement pair un certain nom- 
bre de médecins dont aucun n'entendait rien à sa maladie c'est- 
à-dire à la raison pour laquelle Jean -Jacques voulait être sondé, 

Jean-Jacques, ainsi privé de l'usage de sa virilité, est resté 
forcément un arriéré affectif , un enfant. Ceci explique pour- 
quoi il avait besoin de trouver une mère charitable qui pût 
s'occuper de lui. Sans elle il ne lui restait qu'à se laisser dé- 
périr. Cela explique aussi son comportement égoïste, vis-à-vis 
de ses mères d'adoption, desquelles il a tout accepté sans ja- 
mais rien leur rendre. Même son comportement bizarre vis- 
à-vis de l'argent peut s'expliquer, car l'argent représente af- 
fectivement pour l'adulte ce que la mère représente pour l'en- 
fant. Nous ne voulons pas rentrer dans les détails de ce com- 
portement car cela nous mènerait trop loin ce soir — quoique 
cela pût nous permettre de comprendre Rousseau mendiant, 
Rousseau voleur (1). — Signalons seulement qu'un homme qui 
n 'a pas le droit de lutter ne peut pas gagner sa vie et dépend 
de la charité d 'autrui, parce que perdre sa mère, c'est perdre 
son argent. Signalons également qu'il n'est pas capable de 
défendre ni une femme, ni ses enfants, d'aimer ni Tune ni les 
autres* Thérèse était pratiquement I3 domestique de Rous- 
seau ; ses enfants, il les a donnés à l'Assistance Publique ; et, 
il n'est même pas prouvé qu'ils fussent de lui. Malgré notre 
désir d'être bref, indiquons pourtant l'histoire avec Marion et 
cette fois-ci pour défendre Rousseau contre lui-même. Il se re- 
proche cette histoire comme l'un des plus affreux méfaits de 
sa vie et pourtant vous comprendrez maintenant, après tout 
ce que vous avez entendu de lui, que sa « vertu » lui interdi- 

(1) Voir l'appendice. 



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ÉTUDE SUR JE AN* JACQUES KOUSSEAU 395 

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sait d'agir autrement que de cette odieuse façon. Mais laissons 
la parole à Rousseau , tome I, pages 1 26-1 27-128-129 puis 130, 

Que n*ai-je achevé tout ce que. j'avois à dire de mon séjour chez 
M mc de Vercellis ! Mais, bien que mon apparente situation demeu- 
rât la même, je ne sortis pas de sa maison comme j'y étois entré. J'en 
emportai les longs souvenirs du crime et l'insupportable poids des 
remords dont, au bout de quarante ans, ma conscience est encore 
chargée, et dont l'amer sentiment, loin de s'affaiblir, s'irrite à me- 
sure que je vieillis. Qui croiroït que la faute d'un enfant pût avoir 
des suites aussi cruelles ? C'est de ces suites plus que probables que 
mon cœur ne sauroit se consoler* J'ai peut-être fait périr dans Top* 
probre et la misère une fille aimable, honnête, estimable, et qui su* 
rement val oit beaucoup mieux que moi. 

Il est bien difficile que la dissolution d'un ménage n'entraîne un 
peu de confusion dans la maison , et qu'il ne s'égare bien des choses ; 
cependant, telle étoit la fidélité des domestiques et la vigilance de M. 
et M me Lorenzi que rien ne se trouva de manque sur l'inventaire. La 
seule demoiselle Ponta] perdit un petit ruban couleur de rose et ar- 
gent déjà vieux; Beaucoup d'autres meilleures choses étoient à ma 
portée : ce ruban seul me tenta, je le volai ; et, comme je ne le ca- 
chois guère, on me le trouva bientôt. On voulut savoir où je Tavois, 
pris* Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que 
c*est Marion qui me l'a donné. Marion étoit une jeune Mauriennoise 
dont M m * de Vercellis avoit fait sa cuisinière, quand, cessant de don- 
ner â manger, elle avoit renvoyé la sienne, ayant plus besoin de bons 
bouillons que de ragoûts fins. + Non seulement Marion était jolie, mais 
elle avoit une fraîcheur de coloris qu'on ne trouve que dans les mon- 
tagnes, et surtout un air de modestie et de douceur qui faîsoit qu'on 
ne pou voit la voir sans 1* ai mer ; d'ailleurs bonne fille, sagej et d'une 
fidélité à toute épreuve. C'est ce qui surprit quand je la nommai. 
L'on n J avoit guère moins de confiance en moi qu'en elle, et Ton 
jugea qu'il importoit de vérifier lequel étoit le fripon des deux, On 
la fit venir : l'assemblée étoit nombreuse, le comte de La Roque y 
étoit. Elle arrive, on lui montre le ruban : je la charge effrontément ; 
elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui auroit désarmé les 
démons, et auquel mon barbare cœur résiste. Elle nie enfin avec as- 
surance, mais sans emportement, m'apostrophe f m'exhorte à ren- 
trer en moi-même, à ne pas déshonorer une fille innocente, qui ne 
m'a fait jamais de mal ; et moi, avec une impudence infernale, je 
confirme ma déclaration, et lui soutiens en face quelle m'a donné le 
ruban. La pauvre fille se mit à pleurer, et ne me dit que ces mots : 
« Ah ! lion s seau, je vous croyois un bon caractère. Vous me rendez 
bien malheureuse, mais je ne voudrois pas être à votre place, » Vôiïâ 
tout. Elle continua de se défendre avec autant dç simplicité que de 
fermeté , mais sans se permettre jamais contre moi la moindre invec- 



- I 



396 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



■ ■ 

tivê. Cette modération/ comparée à -mon ton décidé, lui fit tort. Il ne 
■sembloit pas naturel de supposer d'un côté une. audace aussi, diabo- f 
lique, et de Vautre une aussi angélique douceur. On ne parut pas se 
: dçcîder absolument, mais les préjugés étoient pour moi. Dans le 
tracas où Ton étqit, on ne se donna pas le temps d'approfondir la 
chose ; et le comte de La Roque, en nous renvoyant tous deux, se 
contenta de dire que la conscience du coupable vengeroit assez l'inno- 
cent • Sa prédiction n ? a pas été vaine, elle ne cesse pas^ un seul jour 
de s'accomplir. 



J'ai procédé rondement dans celle [la confession] que je viens 
de faire, et Ton ne trouvera sûrement pas que j'aie ici pallié la noir- 
ceur de mon forfait. Mais je ne remplirais pas le but de ce livre si je 
n'exposois en même temps mes dispositions intérieures, et que je 
craignisse de m* excuser en ce qui est conforme à la vérité; Jamais la 
méchanceté ne fut plus loin de moi que dans ce cruel moment ; et, 
lorsque je chargeai cette malheureuse fille, il est bizarre, mais il est 
vrai, que mon amitié pour elle en fût la cause. Elle étoit présente à 
ma pensée ; je m'excusai sur le premier objet qui s'offrit. Je V accusai 
d'avoir fait ce que je*voulois faire, et de m'a voir donné le ruban, 
parce que mon intention étoit de le lui donner. 

■ L 

Les explications de Rousseau restent à côté de la "vérité. 
Pour quiconque connaît son conflit il est clair que Jean-Jacques 
ne pouvait se brouiller avec son patron (père) à cause d'une 
femme qu'il aimait (Marion) et qu'il se sentait poussé par sa 
moralité maladive à perdre la femme (Julie, sa mère), plutôt 
quede se brouiller avec le père. Ainsi, inconsciemment, il s'est 
débarrassé de Marion avec la même cruauté impitoyable que 
de sa sexualité, condamné qu'il était à invertir Tordre natu- 
rel des choses. 

Seul, dans son rêve, dans le vide de l'espace, Rousseau pou- 
vait être homme et sa littérature témoigne de toute la force 
de sa virilité, qui était en puissance en lui, 

Son Discours sur V inégalité lui a permis de crier sa révolte 
contre les hommes,. les oppresseurs, la partie de son incons- 
cient qui l'obligeait à courber la tête. L'Emile devait lui per- 
mettre de faire un essai d'auto-guérison, de reproduire son 
enfance pour étudier comment il aurait pu devenir heureux. 

Car Rousseau avait conscience de, sa maladie - — à certains 
moments du moins — et chaque fois qu'il reproduisait son 






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ÉTUDE -EUE. JEAÎJ-jACgUÊS ROUSSEAU; 



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! conflit, soit en littérature soit dans la vie, c 'était .pour trouver 
! une issue. Ainsi, l'étude qu'il a faite lui-même de son, .cas. a 
\ fait de lui à bien des points de vue un précurseur de la psy- 
chanalyse. Il avait même conçu le plan d'un travail qui avait 
un but tout particulier. Mais laissons-lui la. parole : ' 



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J'en méditois un 1 ' troisième', dont je devofë- l'idée à des observations 
faites sur moi-même, et je me sentais d'autant plus de courage â l'en- 
treprendre que j'avois lieu d'espérer défaire un livre vraiment utile 
au^t hommes, et même un des plus ujites qu'on pût leur offrir, si 

Inexécution répondoit dignement au plan que je m'étois tracé- L'pri 
a remarqué que la plupart des hommes sont, dans le cours dç leur 
vie, souvent dissemblables à eux-mêmes, et semblent se transformer 
en des hommes tout différents. Ce n'étoit pas pour établir une chose 
connue que je voulois faire un livre; j 'a vois un objet plus neuf et 
même plus important : c'était de chercher les causes de ces varia- 
tions,, et de m'attacher à celles qui dépendoïent de nous, pour mon- 
trer comment elles pouvoient être dirigées par nous-mêmes pour nous 
rendre meilleurs et plus sûrs de nous. Car il est, sans -contredit > plus, 
pénible à l'honnête homme de résister à des désirs déjà tout formés 
ïju'il doit vaincre, que de prévenir , changer ou modifier ces mêmes 
désirs dans leur source, s'il étoit en état d'v remonter. Un homme 
tenté résiste une fois parce qu'il est fort, et succombe une autre fois 
parce qu'il est faible ; s'il eût été le même qu'auparavant, il n'au- 
roit pas succombé. ' . 

En sondant en- moi-même et en recherchant dans les autres à quoi 
ten oient ces diverses manières d'être, je trouvai quelles dépendoïent 
en grande partie de Fimpre&sion antérieure des. objets extérieurs, et 
que, modifiés continuellement par nos sens et par nos organes, nous 
portions, sans nous en apercevoir, dans nos idées, dans nos senti- 
ments, dans nos actions même, l'effet de ces modifications. Les frap- 
pantes et nombreuses observations que j 'a vois recueillies étaient au- 
dessus de toute dispute ; et par leurs principes physiques elles me 
paroissôient propres à fournir un régime extérieur, qui f varié selon 
les circonstances, pouvoit mettre ou maintenir l'_âme dans l'état 
le plus favorable à la vertu. Que d'écarts on sauverait à la raison, 
qiie de vices on empêcheroit de naître, si l'on sa voit forcer l'écono- 
mie animale à favoriser l'ordre moral qu'elle' trouble si souvent ! Lés 
climats, les saisons , les sons, lès couleurs, l'obscurité, la lumière, 
les éléments, les aliments, le bruit, le silence, le- mouvement, le re- 
pos, tout agit sur notre machine, et sur notre âme par conséquent ; 
tout nous offre mille prises presque assurées, pour gouverner dans 
leur origine les sentiments dont ..nous nous laissons dominer. Telle 
étoit l'idée fondamentale dont j'avois déjà jeté l'esquisse sur le oa- 
pier, et dont j'espérois un effet d'autant plus sûr pour les gens bien 



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398 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

nés, qui, aimant siucèrement la vertu, se défient de leur faiblesse, 
qu J il me paroissoit aisé d'en faire un livre agréable à lire comme il 
l'étoit â composer* J'ai cependant bien peu travaillé à cet ouvrage, 
dont le titre étoit : la Morale sensitive, ou le Matérialisme du sage. 

Modifier ses désirs ou ses conflits dans leur source, si l'hom- 
me était en état d'y remonter : tel était le désir de Rousseau 
dans Emile, tel est le but de la psychanalyse quand elle repro- 
duit dans le cadre du traitement le conflit infantile qui a donné 
lieu à une déviation de l'affectivité. Cette reproduction doit per- 
mettre de comprendre le conflit resté inconscient, comme celui 
de Rousseau, malgré toute l'intelligence déployée par le ma- 
lade pour le saisir. Et ce conflit, devenu conscient, pourra être 
liquidé normalement. 

Rousseau éprouvait le désir. d'être débarrassé de son état, 
car il sentait trop bien combien il lui était impossible de don* 
ner la mesure de sa force véritable, Mais le contact avec les 
médecins ne lui ai pas permis d'avoir ces derniers en grande es- 
time. Nous le comprenons aisément, car nous devons avouer 
qu'il n'y a que bien peu de temps qu'on commence à compren- 
dre ces états bizarres susceptibles d'interdire à un homme de 
vivre normalement. Encore notre expérience nous prouve- 
t-elle que Rousseau pouvait se considérer comme un favorisé, 
car nous voyons des malades, qui, malgré une personnalité 
puissante j ne se sentent même pas le droit d'écrire, ni de 
«'adresser a une maman. Mais de ceux-là il est difficile de par- 
ler. Nous entendons leurs confessions dans notre cabinet de 
consultation, et nous ne pouvons pas les soumettre au public 
comme c'est le cas pour celles de Rousseau. 

En résumé, nous avons donc trouvé que l'état de Rousseau 
avait cela de caractéristique qu'il s'agissait d'un cas d'homo- 
sexualité latente avec obsessions et réactions h vs ter if ormes 
chez un homme dont le conscient protestait contre le traite- 
ment qu'une partie de sa personnalité lui infligeait. Cette ré- 
volte est devenue la révolte du persécuté contre ses persécu- 
teurs, qui ne sont pas autre chose que le père avec lequel 
Rousseau a vainement cherché à résoudre le conflit de son en- 
fance. 

Ainsi il a sombré dans le délire de persécution, après avoir 
par tous les moyens cherché à se dégager. 



-ÉÉ^^^^"i^^^^N*^^^^^»— 



ÉTUDE SUR" JEAN-JACQUES ROUSSEAU 399 



L'œuvre littéraire est tine réaction à son conflit > et lui a per- 
mis de mieux le supporter, 

C'est en comprenant son conflit qu'on arrive à apprécier le 
mieux la valeur de l'œuvre de Rousseau, qui au point de vue 
politique, a eu une portée considérable. Son conflit a fait de lui 
le porte-parole de tous les opprimés, incapables de s 'affranchir 
de leurs tyrans et cherchant la guérison de leurs maux dans 
le communisme à la Rousseau (ménage à trois). Il fallait 
bien s'attendre que cette solution, qui, pour Rousseau^ n'était, 
qu'un imparfait et inutile effort de la névrose, fût aussi ina- 
daptée sur le plan social qu'elle l'était sur le plan individuel. 

Ceci montre Pintérêt qu'aurait la société à soumettre les- 
idées de certains hommes politiques à une étude psychanaly- 
tique avant de les accepter ou de les rejeter. 

Au point de vue psychanalytique, il paraît probable qu'on 
aurait pu délivrer Rousseau de sa névrose ; et dans ce cas son 
énergie, libérée de sa gêne, aurait. suivi une autre voie. 

Nous nous excusons de n'être entré que dans les grandes li- 
gnes du sujet > mais le temps dont nous disposions nous a em- 
pêché de nous arrêter aux multiples détails qui remplissent 
les différents volumes de l'œuvre de Rousseau. 



Appendice 

D J après ce qui précède le lecteur, pourra peut-être se faire- 
une idée des conséquences d'une impuissance affective pa- 
reille à celle de Rousseau, Le sujet, incapable de se mettre en 
frais pour une femme, ne le peut pas non plus pour gagner de- 
l'argent. Gagner c'est lutter, et la lutte nécessite des armes, 
qu'on n'hésite pas à appeler chez certains mamifères des orga- 
nes sexuels secondaires, quand il s*agit de cornes par exem- 
ple. Nous avons vu comment l'affectivité de Rousseau tendait 
â supprimer l'organe sexuel mâle au profit du derrière. Et ce 
comportement brutalement exprimé par l'histoire avec Mlle 
Lambercier a des répercussions lointaines, répercussions 
qu'on ne peut déceler que quand on est familiarisé avec, les- 
tais qui régissent le jeu de la libido, qui modèle l'organisme- 






4OO REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



d*un individu d'abord, avant de se déverser sur la progéniture 
de ce dernier. Parmi ces répercussions, nous voudrions pour- 
tant en signaler une, consécutive à ce fait que la sensibilité de 
Rousseau est centrée principalement autour de -l'anus, rejetée 
quelle est en arrière vers son point de départ. Et il nous est 
d'autant plus facile d'en parler que le langage populaire la con- 
naît très bien: ne traite-t-il par les avares de gens constipés? 
La recherche d'une satisfaction anale, ne se fait en effet pas 
uniquement pu moyen des fèces ; elle peut s'opérer également 
d'une façon quasi platonique au moyen de V argent. En réalité 
elle se fait partout et toujours où le sujet trouve quelque 
chose â ruminer. Ses impressions ne provoquent pas chez lui 
d'effet spontané ; il les savoure, il les digère ; et ce n'est 
qu'après avoir exalté ses satisfactions que le sujet produit 
quelque chose. Inutile de dire que des natures pareilles sont 
principalement des assimilateurs > des compilateurs, des collec- 
tionneurs, ce qui nous expliquerait peut-être la tendance de 
Rousseau à collectionner des plantes, à cacher de l'argent, 
etc., etc.",. 

Ajoutez qu'aucun de nies goûts dominais ne consiste en choses qui 
s'achètent. Il ne me faut que des plaisirs purs, et l'argent les empoi- 
sonne tous. J'aime, par exemple, ceux de la table ; mais, ne pouvant 
souffrir ni la gêne de la bonne compagnie ni la crapule du cabaret, je 
ne puis les goûter qu'avec un ami ; car seul, cela ne ra J est pas pos- 
sible ; mon imagination s'occupe alors d'antre chose, et je n'ai pas 
le plaisir de manger. Si mon sang allumé me demande des femmes, 
mon cœur ému me demande encore plus de l'amour. Des femmes a 
prix d'argent perdraient pour moi tous leurs charmes ; je doute 
même s'il seroit en moi d'en profiter. Il en est ainsi de tous les plai- 
sirs à ma portée : s'ils ne sont gratuits, je les trouve insipides. J'aime 
les seuls biens qui ne sont à personne qu'au premier qui sait les 
goûter* 

Jamais l'argent ne me parut une chose aussi précieuse qu'on la 
trouve. Bien plus, il ne m'a même jamais paru fort commode : il 
n'est bon à rien par lui-même, il faut le transformer pour en jouir ; 
il faut acheter, marchander, souvent être dupe, bien payer, être mal 
servi. Je voudrois une chose bonne dans sa qualité : avec mon argent 
je suis sûr de l'avoir mauvaise. J'achète cher un œuf frais, il est 
vieux ; un beau fruit, il est vert ; une fille, elle est gâtée. J'aime le 
bon vin, mais où en prendre ? Chez un marchand de vin ? Comme que 
je fasse, il m 'empoisonnera." Veux-je absolument être bien servi ?" 
Que de soins > que d'embarras î avoir des amis, des correspondants, 



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ETUDE SUR JEAN-JACgUES ROUSSEAU 401 



donner des commissions, écrire, aller, venir, attendre ;.«t souvent au 
bout être encore trompé. Que de peine avec mon argent ? Jc ; la crains 
plus que je n'aime le bon vin. 

Mille fois, durant mon apprentissage et depuis, je suis sorti dans 
le dessein d'acheter quelque friandise. J' approche de la boutique d'un 
pâtissier, j'aperçoi là des femmes au comptoir ; je crois déjà les voir 
rire et se moquer entre elles du petit gourmand- Je passe devant une 
fruitière, je lorgne du coin de l'œil de belles poires, leur parfum me 
tente ; deux ou trois jeunes gens tout près de là me regardent; un 
homme qui me connoît est devant sa boutique ; je vois de loin venir 
une fille: n'est-ce point la servante de la maison ? Ma vue courte 
me fait mille illusions. Je prends tous ceux qui passent pour des gens 
de ma connoissance ; partout je suis intimidé, retenu par quelque 
obstacle ; mon désir croît avec ma honte, et je rentre enfin comme un 
sot-, dévoré de convoitise, ayant dans ma poche de quoi la satisfaire, 
et n'ayant osé rien acheter, j 

J 'entrerois dans les plus insipides détails si je suivois dans l'em- 
ploi de mon argent, soit par moi, soit par d'autres, l'embarras, la 
honte, la répugnance, les inconveniens, les dégoûts de toute espèce, 
que j'ai toujours éprouvés* A mesure qu'avançant dans ma vie le lec- 
teur prendra cpnnoissance de mon humeur, il sentira tout cela sans 
que je m'appesantisse à le lui dire* . ' , 

Cela compris, on comprendra sans peine une de mes prétendues 
contradictions, celle d'allier une avance presque sordide avec le plus 
grand mépris pour l'argent. C'est un meuble pour moi si peu com- 
mode que je ne m'avise pas même de désirer celui, que je n'ai pas, et 
que quand j'en ai je le garde lougtemps sans le dépenser, faute de 
■savoir remployer à ma fantaisie; mais, l'occasion commode et agréable 
se présente-t-elle, j'en profite si bien que. ma bourse se vide avant que 
je m'en sois aperçu. Du reste; ne cherchez pas en moi le tic des ava- 
res, celui de dépenser pour l'ostentation ; tout au contraire, je dé- 
pense en secret et pour le plaisir : loin de me faire gloire de dépen- 
ser , je m'en cache. Je sens si bien que l'argent n'est pas à mon usage 
que je suis presque honteux d'en avoir, encore plus de m'en servir. 
Si j'avois eu jamais un revenu suffisant pour vivre commodément, je 
n'aurois point été tenté d'être avare, j'en suis très sûr ; je dépenserois 
tout mon revenu sans chercher à J 'augmenter ; mais ma situation 
précaire me tient en crainte. J'adore la liberté ; j'abhorre la gêne, la' 
peine, l'assujettissement. Tant que dure .l'argent que j'ai dans ma 
bourse, il assure mon indépendance, il me dispense d'intriguer pour 
en trouver d'autre, nécessité que j'eus toujours en horreur; mais, 
de peur de le voir finir, je le choie. L'argent qu'on possède est l'ins- 
trument de la liberté ; celui qu'on pourchasse est celui de la servi- 
tude. Voilà pourquoi je serre bien et ne convoite rien. 

Mon désintéressement n'est donc que paresse : le plaisir d'avoir ne 
vaut pas la peine d'acquérir; et ma dissipation n'est encore que 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE ^ 






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4Û2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE : i 



paresse : quand l'occasion de dépenser agréablement se présente, 011 
ne peut trop 4a mettre à profit. Je suis moins tenté de Jt orgeat .que 4^ 
choses, parce qu'entre Fargent et la possession désirée il y a tour 
jours un intermédiaire, au lieu qu'entre la chose même et sa jouis- 
sance il n*y en a. point. Je vois la chose, elle me tente ; si je ne vois 
que le moyen de l'acquérir > il ne me tente pas, J J ai donc été fripon, 
et quelquefois je le suis encore de bagatelles qui me tentent, et que 
j'aime mieux prendre que demander; mais, petit on grand, je ne 
me souviens. pas d'avoir pris de ma vie un liard à personne ; hors une 
seule fois, il, n*y a pas quinze ans, que, je volai sept livres dix sous'/ 
L'aventure yaut la peine d'être contée, car il s'y trouve un concours 
impayable d'effronterie et de bêtise, que j'aurois peine moi-même à 
croire s'il regardoit un autre que moi. , 



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COMPTES-RENDUS 



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Commission Linguistique 

. . pour l'Unification 

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du vocabulaire psychanalytique français 



Séance du 29 mai 1927. 

La Coin mission -Linguistique élue à Genève par la première Confé- 
rence des psychanalystes de langue française s'est réunie à Paris le 
29 mai 1927, ' 

Présents : MM. Codet, Hesnard, Odier, Pichon et R. de Saussure. 
Sur la prière des membres de la Commission > M™* Sokolnicka avait 
bien voulu se joindre à eux pour cette séance. 

La séance est ouverte à 15 heures et demie. Est élu président de la 
Commission : le docteur Edouard Pichon. 

L'on fixe d'abord les buts que la Commission doit se proposer* 
Mi de Saussure pense qu'il serait désirable que fût fait un diction- 
naire complet, dans lequel on trouverait non seulement la corres- 
pondance des termes psychanalytiques dans les différentes langues, 
niais encore un historique précis t de l'évolution de chaque notion. La 
Commission en convient, mais il est décidé que d J aburd, pour dé- 
blayer le terreiiij on se contentera de constituer une nomenclature 
française par articles : chaque article comprendra le vocable français, 
son correspondant allemand entre parenthèses et une définition courte 
et claire du terme* 

Le premier terme envisagé est l'allemand Verdrângung. Qn décide 
d'en conserver la traduction refoulement, actuellement acceptée par 
tous. Pour la définition de celui-ci, on prend pour point de départ le 
passage de « Le Rêve et la Psychanalyse » où MM* Pichon et La- 
forgue opposent l'un à l'autre le refoulement et la répression, et défi- 
nissent le refoulement : « le mode inconscient d'expulsion des dé- 
siré ». Toutefois, M. Hesnard critique le terme expulsion, les élé- 



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404 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ments ps3 r chologiques refoulés n'étant jamais entrés, dït-il, dans le 
conscient. Il critique aussi le terme de désirs , qui selon lui ne s'appli- 
que aucunement â ce qui se passe dans Y inconscient. 

M- Hesnard, appuyé par M. Odier, pense que les éléments refoulés 
doivent être appelés tendances. — Madame Sokoînicka expose pour- 
quoi elle pense que ce terme tendances n'est peut-être pas assez 
compréliensif ; MM. Pichon, Codet, R. de Saussure apportent des 
arguments en ce sens. Après une longue discussion, on s'arrête à la 
rédaction suivante : 

Refoulement {V erdrmigung) . — Opposition inconsciente a la réa- 
lisation d'une tendance . — Mode non conscient de non -acceptation 
d'un fait psychique. 

M ♦ Odier et M m Sokoînicka observent que le refoulement a en- 
core un autre caractère essentiel : savoir que les tendances non 
acceptées ressorfcent à l'insu du sujet, avec des effets nocifs. 






L*on envisage ensuite le terme allemand Unierdruckung. L'on con- 
vient de réserver, avec MM. Pîchon et Laforgue, le nom de répression 
à un mécanisme pleinement conscient qu'après une courte discussion 
l'on définît ainsi : 

Répression. — Rejet conscient d'une sollicitation psychique. 

Mais Unterdriicking, sous la plume des auteurs qui l'emploient, dé* 
signe souvent un mécanisme préconscient , pour lequel M. Odier pro- 
pose le terme éviction, qui agrée â la Commission. Invitée par la Com- 
mission à préciser, d'après sa grande expérience personnelle, l'aspect 
clinique de ce phénomène, M™* Sokoînicka fait une peinture très vi- 
vante de cette sorte de lutte avec la mémoire, dans laquelle le 1 sujet, 
hypocrite vis-à-vis de soi-même, louvoie, biaise et se répand en 
échappatoires. MM. Odier f i?, de Saussure, Hesnard y reconnaissent 
un ordre de faits bien connus d'eux ; M. Hesnard a l'heureuse idée 
de recourir au verbe éluder , et Ton s'arrête au terme élusion pour 
exprimer ce mécanisme. Mais la définition en paraît fort difficile, et 
est renvoyée â une séance ultérieure. 






Af. Odier demande eu effet que Ton s'occupe des termes allemands 
das Ich, das Es, das Ueber-Es ..qui ont donné tant de fil à retordre à 
tous les traducteurs. 

M* Pichon expose pourquoi la traduction de das Ich par le moi lui 
paraît mauvaise. Le moi s'oppose au non-moi ; il comprend tout ce 
qui est dans le ps3'chisme du sujet ; il répond aussi bien â das Es 
qu'à das Ich ; ce qm caractérise selon lui das Ich, c'est de pouvoir 
être le sujet de la, pensée consciente : c'est pourquoi il propose comme 



COMPTES-E ENDUS 405 



traduction soit ego, soit je, termes qui sont d'ailleurs les correspon- 
dants les mfcins inexacts de Ich. 

M, Hesnard répond que les ps3 T cliologues contemporains donnent 
pour la plupart au terme le moi le sens restreint valant dos Ich* Par 
ailleurs, M"" Sokolnicka fait remarquer que tout, dans le Ick, n'est 
pas conscient , et elle se demande si le je ne représenterait pas pour les 
Français quelque chose de trop étroit par rapport à la notion freu- 
dienne de Ich. 

Quant â das Es, M. Hesnard le traduit par le soi, M. Pichon s in- 
surge contre cette traduction, car il lui semble que le pronom soi ne 
peut servir qu'à exprimer précisément ce qu'il y a de plus spécifi- 
quement et consciemment personnel dans l'âme de chacun, et convient 
par conséquent fort mal à traduire das Es, Il est soutenu dans cette 
thèse par M. Codai. M. Hesnard pourtant n'admet pas que ces objec- 
tions soient bien fondées, et allègue l'opinion de plusieurs germanis- 
tes qui ont approuvé la traduction de das Es par le soi, 

M, Codet propose le cela ; il est d'accord en cela avec M. Laforgue, 
qui a employé la traduction le ça dans sa communication du 30 no- 
vembre 1926 à la Société Psychanalytique de Paris, Cette traduction 
semble en effet â M. Pichon la plus littérale et, à tout prendre, la plus 
satisfaisante* M. Hesnard néanmoins la trouve de sens trop démons- 
tratif et n'est pas disposé à l'accepter, non plus que sa variante Villud 
proposée alors par M, Pichon. 

M. Odier pense que le français n'ayant pas de pronom personnel 
neutre valant Es, il vaut mieux recourir à un substantif véritable. Le 
grec est le réservoir naturel des nomenclatures savantes ; M. Bally, 
le linguiste romand, consulté par M. Odier, avait proposé prothymos. 
M, Odier serait assez disposé à accepter ce terme sous une des trois 
formes prothymos, prothymus ou protkyme* 

Après une discussion très laborieuse, on arrive en fin de séance à 
envisager, sur la proposition de M. Pichon, le terme infra-moi pour 
traduire das Es, 

La séance est levée à 17 heures et demie. 



Séance du 31 mai 1927. 

Présents : Madàm.è Marie Bonaparte ; MM. Hesnard, Odier, Pi- 
chon et R t de Saussure. 

La séance est ouverte à 17 h. 45. 

Lors de la lecture du procès-verbal de la séance précédente,, â l'oc- 
casion de l'observation faite par M, Odier et M aft Sokolnicka sur la 
définition du refoulement, Madame Marie Bonaparte fait observer 
que, d'après M. Freud, le terme de Verdrangung (refoulement) peut 
s'appliquer aussi à des processus réussis, à jamais dépourvus de con- 
séquences nocives : c'est le refoulement réussi qui, dit-elle, fait, selon 
M, Freud, l'homme normal- 






4d6 KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



* * 

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On passe ensuite à Tordre du jour de la séance , qui appelle la suite 
-de' la discussion sur )a traduction de das Ich, das Es, das Ueber-Es. 

Le terme à* infra-moi n'ayant pas été jugé satisfaisant, non plus 
que celui de prothyme, on circonscrit de nouveau la discussion entre 
5ci et ça pour la traduction de das Es. 

M. Pichon fait observer que la traduction la plus proche de es est 
certainement ça, M. Hesnard objecte que &s.n'a pas en. allemand un 
sens aussi démonstratif que ça. Es regnet, c'est il pleut. Mais, répli- 
que M. Pichon, puisqu'il la plupart du temps franchement mascu- 
lin; est une traduction impossible, il semble que ça, qu'on emploie 
fréquemment dans des cas comme ça va, ça colle, ça me démange, 
soit la traduction la plus exacte de es. ■ ' 

M. Hesnard craint que cette traduction ne paraisse ridicule et ne 
soit difficilement admise par le public ; mais il semble â M, Pichon 
que c'est là une crainte vaine : les personnes vraiment désireuses de 
s'assimiler des idées nouvelles ont vite fait de passer sur des diffi- 
cultés vocabulaires et sur de vaines apparences de ridicule ; ]e pre- 
mier mérite d'une traduction est d'être le plus exacte possible. Ma- 
dame Marie Bonaparte se rallie à cette manière de voir. 

L'on passe au vote ; la traduction le ça est adoptée par quatre voix 
contre une ; la voix opposante est celle de M. Hesnard, qui demande 
que cette opposition soit inscrite au procès- verbal. 

Pour la traduction de das ïch, on décide, par quatre voix contre 
une (celle de M. Pichon) ^ de s'en tenir à la traduction le moi. 

Das Ueber-Ich sera donc traduit par le surmoi, 

■ 

Sur la proposition de M. Hesnard, le vocable pulsion est adopté à 
r unanimité pour traduire Trieb. 

Le vocable aîmance, proposé par M, Pichon pour traduire libido, 
est rejeté par quatre voix contre une ; on décide de s'en tenir au 
terme même de libido* 

* 
* * 

L'adjectif UbidinÔs ne peut pas, — c'est l'avis de l'unanimité de 
la Commission —, être traduit par le vocable français. libidineu-x t 
dont la nuance sémantique est toute différente. M. de, Saussure pro- 
pose hédomque* Mais ce mot semble à la Commission n'être .pas en 
liaison assez étroite avec libido, La Commission donne ses suffrages 
à libidinal, déjà employé en français par M. Jones dans là conférence 






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COMPÏKS-RIÎNU us 



407 



■qu-il- a- donnée .datas cette langue à la Société Psychanalytique de 
" Paris/ le 5 avril Ï92 7. : *., 



* 
* * 



Erotisch = erotique, Traduction adoptée à l'unanimité, comme 
allant de soi, J " = ' : 






Besetzung.- — r La Commission regrette, avec M, Odier, que M, 
Meyersbit: ait adopté- le terme occupation qui lui' semble mauvais. Sur 
la proposition de Madame Marie Bonaparte, le terme investissement 

«est adopté à 1* unanimité, - ' 






On met ensuite eu discussion les termes de Zwang et de Zwangs- 
neurose. M. Hesnard précise que le terme Zwangsneurose se super- 
pose absolument au cadre clinique que l'on appelle en France névrose 
obsessionnelle. Mais il ne semble ni à M. t d$ Saussure ni à Madame 
Marie Bonaparte que le vocable Zwang employé seul puisse toujours 
se traduire adéquatement par. le terme obsession* qui est trop passif 
et n'exprime pas assez nettement l'idée de contrainte* On décide donc: 

à l'unanimité de. traduire Ziûang par le vocable com pulsion, que 
propose Madame Marié BonâpaHe ; '■-■■--• 

- par quatre voix contre une de traduire Zwangsneurose par névrose 
obsessionnelle, La voix opposante est celle, de M, Odier qui, pour 
rendre l*idée freudienne, préférerait nêvr ose de çompulsion.. 



* 

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, Sont ensuite, adoptées à l 'unanimité l.es traductions suivantes : 
Narzismus* ) — Narcissisme* ; ■ }■■ 

: Narzisiich' S apP 1 ^ au malade : narcissiste. " 

' i. - + l appliqué à "un processus morbide : narcissique- , 

Verschiebungx-r- Déplacement, 
., Uebertragung. — Transfert. 

r (Le terme dç repprt, employé autrefois par M. Morichau-Beau- 
çkant, est aujourd'hui désuet), 

Verdichiung* ■ — Condensation, 

Deckerinnerung* — Sonvenir-écran. . 

Hemmung. — r Inhibition* . , \ . r 



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-Une courte dfeDussion s'engage -sur le vocable allemand Affeku 
M.-Hvsnard croit: qn'affectivi tl a -assez de souplesse pour traduire à 






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408 REVUE FRANÇAISE BE PSYCHANALYSE 



la- fois Affekt et Affektivitdt , mais les autres membres de la Com- 
mission ne se rallient pas à son avis ; il propose alors, pour traduire 
Affekt, le terme affection, employé naguère de façon analogue par les 
psychologues. Mais, par quatre voix contre une» on décide de s* en 
tenir à la traduction affect. 

La séance est levée à 19 heures et demie. 



Société Psychanalytique de Paris 



Séance du 22 février 1927. 
Cette séance est consacrée à la révision du projet de statuts. 

Séance du 25 mars 1927. 

M. Hesnard expose la psychanalyse d j uk jeune -homme de 18 ans 
atteint d j uke névrose HYPOCHONDRIAQUE grave, paraissant évoluer 
vers la schizophrénie et caractérisée par des idées nettement déliran- 
tes de déchéance organique, de mort prochaine, de transformation du 
sang et des organes, par des réactions discordantes telles, que : esprit 
contradicteur et goguenard avec crises de larmes et de désespoir et 
idées subites de suicide ; réactions de méfiance hautaine envers les 
parents ; impulsions à se livrer à des exercices sportifs violents et 
paradoxaux ; orgueil démesuré ; et par des sj^mptômes physiques : 
asthénie extrême, amaigrissement cachectique f dyspepsie hypotonique 
avec symptômes d'éréthisme neurovégétatif, réflexes vifs. 

La psychanalyse fut laborieuse au début, 1 J individu se laissant soi- 
gner de mauvaise grâce et accablant le médecin de sarcasmes, quittant 
brusquement le cabinet de l'analyste. Celui-ci força son attention en 
lui exposant l'importance du remords masturbatoire dans les troubles 
nerveux des jeunes gens ; après quelques séances un certain transfert 
apparut et la cure put être poursuivie durant quatre mois* 

Résumé de Y analyse ; apparition des symptômes après un refou- 
lement puissant de toute la sexualité chez un masturbateur d'abord 
adonné avec fougue à une habitude qu'il ne croj T ait pas coupable ; 
crise de remords après l'intervention maladroite d'un confesseur le 



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COMPTES-RENDUS 



409 



menaçant durant des heures entières d'une maladie terrible ; 1* épui- 
sement. D'où frigidité, soudaine chez le patient (avec suppression 
absolue de tout désir, de tout rêve erotique et rapetissement- des or- 
ganes génitaux, devenus peu â peu hypoesthésiques alors que, parallè- 
lement, toute la sensibilité cœnesthésique s ' augmentait formidable- 
ment en s ' accompagnant de malaises anxieux localisés autour des 
organes : bas-ventre, face interne des cuisses, périnée > etc.)* D'où 
aussi apparition de convictions anxieuses d'être perdu^ condamné, de 
n'avoir plus d'énergie vitale, d'avoir perdu ce qui, dans le corps 
humain, détermine sa vitalité, sa force, son accroissement. 

Ce- refoulement extrêmement énergique était préparé de longue 
main par un complexe de castration latent : cadet d'une famille 
nombreuse, élevé à part parce que maladif par une mère qui l'avait 
littéralement couvé, il avait grandi dans la honte de son sexe (par 
fiixation excessive à la mère) et le désir d'être plus tard comme sa 
sœur préférée, c'est-à-dire privé d'organe viril. Sentiment d'infé- 
riorité envers les frères, surtout le frère aîné, fort et viril. Sevrage 
affectif laborieux, repliement sur soi-même et développement d'un 
narcissisme intense, devenu vite sensuel avant de se tranformer plus 
tard, après refoulement, en hypochondrie. 

Après la cure, ayant donné une simple détente des symptômes, 
séjour de plusieurs mois à la campagne. De retour, le malade se pré- - 
senta au psychanalyste qui eut peine à le reconnaître tellement il 
était métamorphosé : engraissement de 12 kilogs, disparition de la 
plupart des signes d'asthénie et de déséquilibre neurovégétatif. Le 
malade était souriant et, pour la première fois, donnait pleinement 
raison à l'analyste au sujet de l'interprétation sexuelle de ses né- 
vroses. A repris progressivement ses études. Guérison maintenue 
depuis un an. 

M, Hesnard fait ressortir plusieurs points intéressants de cette 
observation et, sans voi^loir attribuer â l'analyse la transformation 
p libérale rapide et frappante du malade, pense que ce traitement Ta 
toutefois placé dans de bonnes conditions psycho-organiques à une 
période climatérique critique de l'évolution instinctive. 

Cette observation sera publiée in extenso dans la Revue Française 
de Psychanalyse. 

DansJa discussion qui s'en suit, MM, Laforgue, Borel f Pichon, 
Parcheminey et Codet indiquent les répercussions que peuvent avoir 
un conflit psychique et une névrose sur le développement physique de 
l'individu, et mettent en relief la valeur prophylactique de l'analyse, 
qui a peut-être préservé le malade de Hesnard d'une schizophrénie 
ultérieure. M. Loew&iislein parle des rapports eutre les tendances 
féminines et la régression de la libido dans ce cas. M. Schrapf, in- 
vité à la séance, rappelle les récents travaux des neurologis tes sur 
l'anatomie et la pathologie de la région thalamique en rapport avec 
des troubles affectifs. 



4IÔ REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



- j - Séance du 5. avril 1927* -. « . ..- 

M. E. /ohm. fait une communication sur sa conception du surmqi. 
<2ette communication est publiée in extèiisQ,.à titre de mémoire origi- 
nal, dans k corps de la Revue.- "... ' 



Séance du 10 mai 1927. 



f: 



, Séance administrative : on décide que MM, Codet, de Saussure et 
Odier seront réputés membres^ fondateurs, ; ml 

,. Séance scientifique : M, Lœipensteïn parle d'un cas de, névrose du 

: TYPE HYPQÇHO^DRIAQUE. SURVENUE A LA SUITE D'Ujtf PARKINSONISME. 

.POST-ENCÉPHALITIQUE. Un tles mécanismes psychologiques, princi- 
paux ,de cette névrose est dû au refoulement de tendances agressives 
t et sadiques. Ces tendances 7 accentuées par V infériorité réelle du sujet 
due à son parkinsonisme, sont refoulées et retournées sur lui-même, 
et provoquent ainsi un sentiment de culpabilité et la peur d'être com- 
plètement parai \ ? se, comipe châtiment de ses tendances agressives. 

Séance du 1™ juin 1927* 

■ M. de Saussure présente l'observation d'un pervers sexuel qui 
n'arrive â Forgasme qu'en restant quelques secondes dans la posi- 
tion du Bouddha (l'orgasme se produit alors sans érection) ou en se 
mettant debout sur la tête (l'orgasme se produit alors avec érection). 
Le malade présente souvent de T angoisse. Il est impuissant et il 
appartient â une famille de névropathes. 

Il semble qu'à la base de ce cas se trouve le souvenir d'un coït 
entre les parents, que l'enfant aurait surpris â l'âge de trois ans 
environ. De là serait né un complexe- de castration tenace, qui a 
poussé le malade dans un développement purement narcissique de sa 
sexualité. A noter que ce malade présente également un fétichisme 
des pieds, et des tendances prononcées de sadisme et de. masochisme 
liées à un complexe anal. ... ' h 

j Ce cas sera publié in extenso dans un des prochains numéros de 
notre Revue, - ".-...-. 

v Dans la discussion ,qui succède à cet exposé, MM. Laforgue et 
Lœwensteîn émettent des hypothèses sur les traumatismes infantiles 
qui auraient pu provoquer cette perversion* Ils indiquent comme très 
probable T observation très précoce du coït des parents. MM. Hes- 
nardj Borel, de Saussure, Cadet, Odier? Pichon et Madame Marie Bo- 
naparte ramènent, la discussion sur^ la nécessité d'une entente dans 
l'emploi. du mot « hystérie ». M. de Saussure et, encore davantage, 
M, Odver, insistent sur l'importance d'une classification d'après les 
mécanismes 1 psychologiques à côté de- celle reposant sur les tableaux 
cliniques. , i. . 



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COMPTES^RENDÏJS i 411. 



Séance du 5 juillet 1927. .. ; 

1 . ..". , : 

1 

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■. M, 5, Nacht, invité x3e la Société, lui prés en Le quelques, considé- 
rât ÏONS SUR UNE PSYCHANALYSE CHEZ UNE SCHIZOPHRÈNE. Il iïnsiste 

sur trois points qui lui semblent importants à dégager de cette ana- 
lyse, qui. fort malheureusement, dut être interrompue «m bout de 
quelques mois. ■ .. ■ - 

Le premier point est d'ordre pratiquent d'un intérêt profond, car 
il s ' agit de la technique à employer au cours de l'analyse des malar 
*les atteints de schizophrénie. - . . • ■_■" 

11 pense, comme beaucoup d'autres, que- la- technique, classique de la 
^sj^ch analyse ne peut être appliquée avec succès chez cette catégorie 
de malades* 

■ Chez eux, il faut — tout au moins ^ au début — agir, et agir acti- 
vement en utilisant les connaissances psychanalytiques pour trouver 
les points faibles de cet appareil de protection si compliqué que cons- 
titue pour le schizophrène sa maladie* Ceci fait, on peut espér&r 
trouver>un point de contact avec ces malades, et partant le transfert- 
Une fois le transfert obtenu, la technique classique serait dans cer^ 
tains. cas rendue possible. 1 

■ Le deuxième point â dégager de cette analyse est Y interprétation 
-de quelques symboles*. Cette schizophrène à symptomatologie classi- 
que, telle que la montrent les divers certificats des médecins des ser- 
vices d'asiles par où- la malade avait passé,, présentait en outre un 
^délire à thème zoologîque. 

Elle voyait souvent un cheval dans son entourage ; quelquefois 
tertai&es personnes étaient transformées en chevaux, elle-même était 
quelquefois le cheval* L J analyse montra que le cheval était un sym- 
bole riche de sens, autour d'un .noyau central et primordial â con- 
tenu sexuel:; lé cheval s3^mbolisait tout ce qui est sexuel, niâle : 
l'homme ; il y avait toute une constellation - secondaire. Le cheval 
'était tout ce qui est beauté, force, noblesse,- Dans les souvenirs d J en 7 
fahee de cette malade on pouvait trouver que, vers huit ou neuf ans, 
un cheval avait joué un rôle important pour elle. 

Un deuxième symbole put être analysé. Certains jours cette ma- 
lade parlait de crocodiles. « Les crocodiles sont encore venus t je 
suis sale, j'ai peur » ; et en regardant ses mains elle ajoutait : a ce 
ne sont pas des mains, ce sont des crocodiles ! » . * 

Elle était sale et ses mains aussi, parce qu'elle §e. .masturbait ; et 
elle appelait ses mains crocodiles parce que le crocodile représentait 
pour elle le pénis. 

Cette façon d interpréter ces deux symboles se trouva entièrement 
confirmée au cours de l'analyse, par F attitude de la malade. 

Enfin le troisième point sur lequel l'auteur insiste, c'est le résul- 
tat pratique, thérapeutique de cette analyse inachevée. - - 

Cette malade, depuis des années , était comme la plupart des ma- 






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413 



REVUE FRANÇAISE DIÎ PSYCHANALYSE 



lad es de sa catégorie : inerte, indifférente, ni active s gâteuse (mais ! 
le gâtisme actif des D. P, : elle prenait dans ses mains les matières 
et salissait tout avec), le tout s' accompagnant naturellement de, l'inté- 
grité des facultés intellectuelles. 

Le premier résultat de l'analyse porta sur son gâtisme. Elle devint 
propre — fait curieux — après avoir passé par une longue période 
de constipation. Il y a de cela des mois ; elle est encore propre et, si 
elle fait encore quelquefois dans son Ht, elle n'a plus ce gâtisme actif , . 
elk ne prend plus avec ses doigts les matières pour s'en barbouiller 
le corps, pour en souiller les draps et les murs de sa chambre, comme 
elle le faisait avant l'anal 3'se. 

Kn outre", elle est devenue moins indifférente , moins inerte ; elle: 
s'occupe, travaille. Cette amélioration se maintient depuis plusieurs 
mois que l'analyse a dû être abandonnée par suite des circçnstances^ 
tances. 

Madam-e Marie Bonaparte, Mesdames Sokohicka et Morgenstern r 
MM. Laforgue, B&rel, Pîchon et Lœwe-ustein sont d'accord pour in-, 
sister sur l'utilité de collectionner les cas de schizophrénie guéris ou 
améliorées par la psychanalyse, vu que de pareils résultats sont en- 
core rares, et même parfois mis en doute par certains psychanalystes* 
MM. Laforgue et Borel, citent des cas de schizophrénie très améliorés, 
voire guéris, par Panalyse. Ils indiquent que la technique classique, 
employée dans le traitement des névroses, ne peut-être empïoj'ée vis- 
à-vis des schizophrènes sans modifications* M, Boreî a eu de bons 
résultats en se servant d'abord de médicaments tels que la strych- 
nine, etc^.j pour faire sortir les malades de leur indifférence. M. La- 
forgue se sert d'une technique psychologique active. Lorsque le con- 
tact entre le malade et l'analyste est établi, MM. Laforgue et M, B&- 
rel emploient la technique analytique habituelle, M. Pichon fait re- 
marquer que dans la période initiale du traitement, la <r psychothéra- 
pie » dont en se sert est bien particulière, basée qu'elle est en grande 
partie sur les connaissances psychanalytiques. 



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BIBLIOGRAPHIE 



et Internationale Zeitschrîft fur Psychoanalyse », 

T. XIII, fasc. L 

LandaUEr ; Automatismes, Névroses d'obsessions et Paranoïa. — 
Cette communication, faite en septembre 1925 au Congrès de Hom- 
bourg, est intéressante parce que Landauer a été l'un des premiers à 
insister sur les rapports qui existent entre le besoin d'autopunition 
et les automatismes. Chaque acte automatique est une dégradation 
de l'énergie psychique, une victoire des instincts de mort déclenchés 
par la tyrannie du surmoL 

On trouvera dans cet article deux observations qui illustrent les 
vues théoriques de l'auteur. 

àlexander ; A propos de la théorie des névroses d* obsessions et 
des phobies, — Depuis le moment où, pour la première fois, Freud 
et ses élèves ont décrit les principales névroses, la psychanalyse s'est 
développée. Notamment la théorie du moi,, du surmoi et du ça a 
pris une importance considérable et il est nécessaire de reviser de ce 
point de vue les anciennes descriptions. 

. C'est' ce qu'Alexander a entrepris dans un ouvrage actuellement 
sous presse, intitulé : <* Psychanalyse.de la personnalité ». L'article 
de la Zeitschrîft n'est qu'un extrait de ce volume. 

Lé fond de l'a théorie psych anal yti que des névroses reste le même. 
L'auteur considère toujours que le symptôme nerveux est l'expres- 
sion du matériel refoule et qu'il sert d'exutoire à des tendances 
étrangères au moi. Par contre, il tente d'expliquer de façon origi- 
nale les mécanismes génétiques du symptôme, 

Freud admet que les pulsions à caractère obsédant viennent de 
tendances qui blessent notre morale, ou encore qu'elles peuvent être 
des surcompensalïons de sentiments éthiques. Le conflit se passe 
entre le ça, qui cherche à exprimer sts tendances brutales instincti- 
ves, et le surmoi, autre instance inconsciente, qui exige du moi des 
actes automatiques de surcompensation (besoin de se laver, besoin 
de rectifier). Dans cette lutte, le moi reste impuissante spectateur. 



«W 



414 EEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



PV^^M^^^ 



À des degrés divers on retrouve dans presque toutes les névroses des 
conflits de ce genre où le ça impose des obsessions et le surmoi des 
automatismes à caractère obsédant. 

Dans la théorie classique de la psychanalyse, on admet générale- 
ment que les tendances -inconscientes refoulées peuvent trouver leur 
satisfaction grâce au fait qu'elles se déguisent, ce qui leur permet 
de s'introduire dans la conscience sans être reconnues du moi, et 
par suite , sans provoquer d'àngoïsse consciente. 

Chez un grand nombre de ps3^chastliéniqucSj les choses se passent 
bien ainsi. Cependant Alexander fait observer avec raison que chez 
d Vautres les tendances refoulées deviennent conscientes sans dégui- 
sement, et que chez d'autres encore, on observe de l'angoisse malgré 
le déguisement. Pour sortir de cette impasse, Alexander explique les, 
faits de la façon suivante : le besoin inconscient d'être puni est une 
réaction contre des tendances défendues, réaction indépendante du 
déguisement et qui s'extériorise justement par le besoin d'autopunî- 
tion, en sorte qu'il paraît évident que la genèse et le but du besoin 
de se punir (besoin qui reste inconscient au malade) est de se sous- 
traire â la peur du remords, à la tyrannie du surmoi. 

Le moi, en supportant la peine, achète en quelque sorte le droit; 
de laisser passer certaines tendances refoulées du moi, C'est le moi,, 
qui pour échapper à la peur du surmoi , prend les devants, se punit 
par avance, et néglige ainsi les reproches qu'il pourrait encourir de 
cette dernière instance. En poussant plus loin l'investigation clini- 
que, on observe que dans la règle le besoin d 'autopunition n'est 
qu* une compensation de la peur de castration. 

Alexander se demande ensuite pourquoi le syphiliphobe évite tout, 
contact, tandis que certains impulsifs sont atteints au. contraire de la. 
folie du toucher- L* auteur pense pouvoir expliquer cette différence 
comme suit : 

Le phobique évite avec crainte certaines actions symboliques parce 
qu'elles sont défendues par l'inconscient qui connaît leur. valeur 
amorale. L'obsédé impulsif au contraire, est contraint d'accomplir 
ces mêmes actions en exagérant par compensation certains symptô- 
mes moraux ou certains traits de. caractère, afin de diminuer les 
tendances in h ibitri ces du remords. Les cas mixtes se rencontrent 
souvent et si l'on admet le point de vue d'Alexander > on peut dire 
que la phobie ne représente qu'un premier stade de la névrose, dans 
lequel le moi n'est pas encore arrivé â séduire le surmoi. 

Cette théorie de l' autopunition qu* Alexander a particulièrement 
étudiée dans les névroses d'obsessions et d'impulsions, joue égale* 
ment son -rôle dans les autres névroses. On peut établir en principe 
qu'il n'y a pas de satisfaction névropathique sans souffrance névropa- 
t bique. La base dynamique commune à toute névrose est de trouver 
irn équilibre entre les désirs de satisfaction et les tendances d'auto- 
punition, Distinguons trois types d'équilibre : 



BŒUOGR/tPHÏE 



f- m . - M ■. 

""' i; Les âeiix té-ndantes s '.expriment par un -acte -ambivalent -(mé- 
canisme de 1a conversion hystérique), H ■ ■: ■- ■■-, . : , L - 

2/ Les .deux ''tendances sont satisfaites de façon sj'nchrone, mais: 
par des 1 processus psychiques différents : obsessions et impulsions, 
(les mécanismes psyclïasthémques). 

■- 3, Les deux tendances trouvent leur satisfaction dans un processus 
asynchrone (mécanisme de là psychose maniaque dépressive). 

■En outré, il faudrait encore tenir compte du caractère nerveux sans, 
névrose proprement dite, où les mécanismes de l' autopuni titfn jouent 
également leur rôle, ' V 

Plus la névrose est exempte de peur, plus le 'névrosé a atteint* son ' 
équilibre ; plus il y a d'angoisse et plus il faut craindre. le pfonpstic ; 
si l'équilibre n 1 est pas encore trouvéj c'est que la névrose est encore, 
en pleine évolution. 

Freud, dans son ouvrage ; « Inhibition, symptôme et angoisse »,. 
a monjtré que les tendances agressives du surmoi contre le moi pou- 
vaient servir nou .seulement à. la satisfaction des tendances maso- 
chistes primitives, mai§ aussi .à la j dérivation des tendances sadiques- 
primitives dirigées contrer extérieur. De même on voit parfois que 
le. besoin d* autopunition peut « s'érotiser » et être mis.au service des 
désirs d£ satisfaction- Alexander reconnaît bien ces faits,. mais il lui 
semble qu'il y adans ce phénomène une évolution due à la durée de- 
là maladie plutôt qu'une forme spéciale de névrose. 

. X'article se termine par l'exposé et l'interprétation d'un cas de 
psychasthénie dans le détail duquel nous ne voulons pas entrer. ici. 
Par endroits Fauteur y précise sa pensée, ainsi dans ce passage : 

a A la base de tonte névrose il y a une crainte, Les divers méca- 
nismes névropathiques ne sont que des- tentatives de river cette 
crainte, et par là de lever l'interdit qui repose sur les tendances ins- 
tinctives ». 

Dans ce même fascicule, RErcH a reproché à Alexander : 

r* De n'avoir pas tenu compte, ou en tout. cas de ne pas avoir dis- 
cuté la théorie freudienne sur la stase de la libido. 

Rappelons en deux mots cette théorie : le refoulement d'une ma- 
nifestation instinctive a pour conséquence., le - barrage de la satisfac- 
tion d'un instinct et par suite la stase de l'énergie instinctive, La- 
libido, que les sources psyclio-pl^siologiques continuent d'alimenter, 
arrive par suite du barrage à un état de tension plus prononcée et 
elle finit par renverser les barrières du moi. Le plus souvent appa- 
raît un symptôme qui marque un compromis entre la peur de la pu- 
nition et l 1 instinct, mais d'autres fois le symptôme apparaît sans dé- 
guisement sous forme de perversions ou d'une fantaisie sexuelle 
obsédante. T 

2. D'avoir mal compris la théorie freudienne sur l'origine du 
surmoi. fc < 



I ■ 



416 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Nous n'entrons pas dans le détail de cette critique à caractère 
spéculatif, qui concerne surtout des articles antérieurs d J Alexander, 

3. D'avoir considéré le besoin d'autopunition comme une phéno- 
mène spécifique et général des névroses au même titre que l' angoisse, 
alors qu'il s*agit là d'un phénomène particulier â certaines formes dç 
névroses, . 

4. Alexander dit que la libido peut être effacée par la punition. A 
ceci Reich objecte que si tel était le cas, la névrose, avec le temps , 
devrait aller en diminuant, puisque le mal qu'elle inflige est juste- 
ment une autopunition. L'expérience nous apprend cependant que 
dévolution de nombre de névroses ne va pas eu s 'atténuant. 

Réponse d* Alexander. — Nous ne pouvons rapporter ici Je détail 
de cette discussion,- Sans prendre parti dans ce débat, qui demande 
â être étudié de plus près, à la lumière de nombreux cas cliniques, 
remarquons seulement avec Alexander que Reich ne s'est pas préoc- 
cupé d'examiner les deux parties essentielles qu'exprime la théorie 
du psychanalyste berlinois, à savoir : 1) que certaines tendance? re- 
foulées, quoique déguisées lorsqu'elles pénètrent dans le moi, conti- 
nuent de provoquer l'angoisse ; 2) que chez certains obsédés les ten- 
dances refoulées deviennent conscientes sans déguisement. Or l'avan- 
tage de la théorie générale de l' autopunition est justement de donner 
une explication rationnelle de ces faits. 

Dans le même fascicule on lira des communications plus brèves de 
Kulovesti sur le « Facteur de l'espace dans l'interprétation des rê- 
ves », de Fenichel sur « L'Economie » (ôkonomische Funktion) du 
souvenir-écran « ; de Harnik sur * L'Outrance des fantaisies blas- 
phématoires » ; de Liepman sur <* L'Interprétation et la Guérison 
d'un cas de psychasténie et d'un cas d'iwstérie » ; de Jones sur la 
« Valeur symbolique du manteau », 

R. de Saussure. 



IMAGO, Revue de Psychanalyse appliquée. 1927, t, XIIT, fasc. I, 

s 

Bernteld : La psychologie actuelle de la puberté. Cet article est 
une revue critique complète au point de vue psych analytique des ou- 
vrages suivants : Tumlirz : l'âge de la maturité. Leipsick 1824. 
Spranger. Psychologie de l'Adolescence. Leipsick 1924* Bu h 1er : La 
vie psychique de l'Adolescent, Iéna 1922. Hoffmann, La Maturité. 
Leipsick IÇ22, 

Bernfeld examine Y attitude que chacun de ces auteurs a adoptée 
à l'égard de la psj^cha nalyse. 

Lowtzkv : L J influence de la libido sur la formation des idées re- 



w 



BIBLIOGRAPHIE 417 



ligieuses. — Dans ce travail hauteur étudie les écrits mj^stiques de 
An. Schinidt, née en 1859, femme de lettre distinguée qui fut en re- 
lations avec plusieurs philosophes émiuents de son époque, et en 
particulier avec Vladimir Solowjow, Cette mystique s'est représenté 
être la fille de Dieu, personne élue pour annoncer au inonde certains 
messages de 1* Eternel. Elle si figurait aussi être l'esprit universel. 
La plupart de ses croyances sont dictées par un complexe d'Electre. 
Lowtzky analyse ce cas particulier sans donner d'idées générales 
sur les rapports de la libido et de la vie religieuse. 

, Le même fascicule contient encore un article de Hermann sur la 
Vie de Darwin. 

R. de Saussure. 



The Psychanalytical Review, t.. XIV, fasc, i. (Nervous and 
Mental Diseases Publishing Compagny, edited ày Wîthe and 
Jellifï). 

■ ■ 

Sommaire, ■ — Rank : Problèmes psych anal y tiques, — Maunow- 
ski : Rapports sexuels prénuptiaux dans les Iles Trobriand; — Bain; 
L'amour de Spencer pour George Eliot. — Enderson : Bribes psy- 
ch opathologiques tirées de certains personnages bibliques. — Schrô- 
der : En faisant l'expérience de Dieu. — Clark : Essai sur l'origine 
du sadomasochisme. 

L'article de Rank est un chapitre de son ouvrage actuellement sous 
presse sur « La psychologie génétique ». Parmi les problèmes ur- 
gents qu'il propose de reviser, il place avec raison en première ligne 
celui de ]a terminologie : revision des concepts pré-analytiques et 
analytiques ; ainsi certains termes tels que « complexe » ou « refou- 
lement » ont toute une histoire qu'il serait utile d J exposer systémati- 
quement. L'auteur passe en revue d'une façon succincte l'histori- 
que de certaines notions telles que le complexe de castration, 1* an- 
xiété, etc, , . ■ ... ; * " 

Malinowski a publié Fan dernier un ouvrage fort intéressant sur 
« La sexualité et le refoulement chez les peuples primitifs » (Lon- 
dres, Kegan Paul). Le présent article n'est qu'un des chapitres d'un 
nouveau volume sous presse qui portera pour titre : « La Vie sexuelle - 
des saunages de Mélanésie ». ■ ' 

Les enfants des Iles Trobriand sont abandonnés à eux-mêmes de- 
puis Tâge de cinq â six ans. Ils vivent entre eux et il n'existe aucune 
morale sexuelle, en sorte que dès Tâge de huit ans les enfants prati- 
quent entre eux le. coït. Ils sont initiés par leurs aînés, -et cet amuse- 
ment joue un grand rôle dans leurs conversations. A Tâge de la pu- 

TCEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE ^ 



>^^ — — ^— — ^m 



41S REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



berté, les jeunes gens et les jeunes filles commencent à participer à 
la vie de la tribu mais ils ne sont pas encore astreints à toutes les 
obligations et à tous les tabous ; à cet âge encore, la liberté sexuelle 
la plus complète leur est laissée. Les adolescents vivent dans un quar- 
tier du village dans lequel ils emmènent les jeunes filles qui leur plai- 
sent, mais ils ne se marient qu'après avoir vécu plusieurs mois avec 
Tune d'elles, de façon à être tout â fait sûr que leurs caractères 
s'accordent; à partir de ce moment les épou^ sont liés légalement et 
se doivent fidélité. 

Bain étudie, d'après l'autobiographie de Spencer et les lettres de 
George Eliot, quelles ont été les relations de ces deux illustres per- 
sonnages. Son article tend à montrer que la dépression dont Spencer 
a souffert de 1855 â 1857 a été due au chagrin qu'il a éprouvé de voir 
s'écarter de lui la seule femme qu'il ait connue intimement* 

Enderson recherche chez Jacob le complexe d' Œdipe et montre 
que de cet attachement incestueux est né le narcissisme du patriar- 
che. Il étudie ensuite le caractère instable de David, les contradic- 
tions de sa conduite et son tempérament psychopathique. Puis il 
consacre quelques pages aux réactions hystériques de saint Paul. 
Enderson conclut de cette étude que les différentes formes de troubles, 
psychiques sont vieilles comme le monde, 

- 

L'intention de Schkoder est de montrer que la valeur de la religion: 
ne réside pas dans les dogmes, qui ne représentent qu'une ultime 
rationalisation, mais dans son efficience au point de vue de l'hygiène 

mentale. En rapportant des fragments de l'analyse d*un clergyman, 
il montre l'utilité que la psychanalyse peut avoir dans l'étude de la. 
psychologie religieuse. 

Clark, bien connu par ses remarquables travaux sur Tépilepsie, 
aborde le problème du sadomasochisme. Suivant la tradition psycha- 
nalytique, il pense que le sadisme s'avère dans la première enfance, 
lorsque l'enfant prend le sein de sa mère, Cette réaction sadique- 
s'exagère â l'époque du sevrage ; le nourrisson voudrait en quelque 
sorte se venger contre sa mère qui le prive d'une satisfaction à la- 
quelle il s'était accoutumé, puis, sentant son impuissance, l'enfant 
s'identifie à la mère, qu'il introjecte en lui, et transforme bientôt la. 
réaction sadique en une réaction masochiste. 

R, de Saussure. 

The Phsychoanalytical Review. Avril 192 7 > t. XIV, fasc. 2., 

Sommaire. — Elus : La conception du narcissisme, — Housse r 
Questionnaire psychosexueL — Lorand : Phobie d'un cheval. — 
Cassity : Considérations psychologiques sur la pédophilie. — LEwisr 
La signification sexuelle d'anciens s3^mboles chimiques. 



mm 



BIBLIOGRAPHIE 



419 



\ Elus : La conception du narcissisme. — Ellîs nous rappelle 
d'abord les mythes qui s'attachent â la personne de Narcisse (voir 
3 'ouvrage de Wieseler : Narkissos^ 1856)* Du temps des Grecs j ce 
n'est que tardivement que ce héros n^thologique a symbolisé les 
tendances autoêrotiques. Au xviri e . siècle, là légende de Narcisse a 
été reprise par Y Espagnol Calderon, puis par Mylton qui a décrit 
Narcisse sous des traits féminins. En 1752 se donne pour la pre- 
mière fois <( Narcisse ou l'amant de lui-même », cette comédie que 
Rousseau, aurait écrite à l'âge de 19 ans. Enfin, dans les temps con- 
temporains, Juan Va 1er a dans son « Genio y Figura » nous repré- 
sente de nouveau Narcisse sous les traits d'une femme. 

Ce n'est qu'à la fin du XIX e siècle' que les médecins commencent â 
étudier ces tendances décrites depuis longtemps par les littérateurs. 
Ivicefero, eu 1897, les analyse sans leur donner de nom; Moll, en 
Allemagne, les signale â la même époque, Féré publie son célèbre 
x:as d' autofétichisme (U Instinct Sexuel, Paris, Alcan ; Eîlis enfin 
<en fait une première étude systématique en 1898 (Anto-erotisin and 
psychological Study, St- Louis Alienist and Neurologist, Tome XIX)* 
Il propose le nom d*auto-érotisnie pour ces tendances analogues â 
•celles de Narcisse, que l'on trouve surtout chez les femmes et parfois 
chez certains hommes efféminés, C'est Nàcte qui employa le mot de 
« narcissisme » pour la première fois dans un article paru en 1899 
dans les « Archiv fur Psj'chiatrïe », Vol. XXXII, n° 13, Dans son 
jétude de 1905 sur les trois essais de la sexualité t Freud ne parle pas 
encore du narcissisme* En 19 io, dans sa seconde édition, il en parle 
seulement comme d'un stade dans le développement de l'homosexua- 
lité. Il pensait alors que l'adolescent s'identifiait avec une femme, 
.généralement sa mère, et ainsi était amené à l'amour de lui-même. A 
cette même époque , Sadger partageait aussi cette opinion. 

C'est â Otto Rank que l'on doit la première étude sérieuse de ce 
sujet envisagé au point.de vue psychanalytique (Ein Betrag zum Nar- 
cissisnius, Jalirbuch fur psychoanalytische Forschungen, T. III, 
■1911). Dans cet article Rank étudie le cas d'une iemme qui éprou- 
vait des excitations génitales en se regardant dans un miroir. Il note 
en passant ja parenté du narcissisme et de l'onanisme,. 

, En 1914, Freud revient sur ce sujet (Ueber Narcissisnius, ibidem 
T, VI) et il défend l'idée qu'il ne s'agit pas là d'une perversion mais 
d'une tendance qui apparaît temporairement chez tout individu. C'est 
un stade normal de la sexualité ; s'il apparaît encore chez l'adulte, 
-c'est une simple arriération psychosexuelle. 

L'enfant a deux objets sexuels primitifs : lui-même et sa mère. 
Chez la femme adulte, la sexualité se manifeste en grande partie par 
nue intensification du narcissisme originel. ■ - - 

Eii 1916, Freud précise et dit: «Le narcissisme et l'égoïsnie ne 
font qu'un. Ce ternie est employé uniquement pour indiquer que cet 






420 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



égoïsme a aussi sa source dans la libido ou, en cP autres ternies, le 
narcissisme est le complément libidinal de Tégoïsme. » 

Dans son ouvrage sur « Les déviations de la sexualité" », Sadger a. 
partagé le point de vue de Freud. 

Steckel a fait la part encore plus large au narcissisme. Il considère 
que la haine est primitive et l'amour secondaire, et qu'il contient à 
son origine une forte part de narcissisme* De même il vo)t } à la base 
des tendances masochistes et sadiques et du fétichisme, des pulsions 
narcissiques. 

Plusieurs auteurs tels que Hirschfeld et Lôwenstein , pour ne citer 
que les plus importants» se sont opposés à la conception psychanaly- 
tique qui voit dans le narcissisme un stade normal de la sexualité, 
El lis au contraire appuie le point de vue psychanalytique. 

Il est intéressant de noter que plusieurs femmes telles que Madame 
Spielrein, qui est psychanalyste, et Eisa Voigtlànder (« Sur le pro- 
blème de la distinction des sexes », Zeitschr. f, Sexualwissenschaft 
Leipsick 1923) ont admis le point de vue de Freud et considèrent que 
la sexualité féminine est avant tout une prolongation du narcis- 
sisme. 

Abraham et Joues ont montré que lorsque les tendances narcis- 
siques fout entièrement défaut, parce qu'elles ont été trop réprimées, 
l 'individu souffre de sentiments d'infériorité. Ces sentiments occa- 
sionnent souvent chez la femme un état de frigidité. Steekel et 
Abraham ont encore insisté sur le rôle du narcissisme dans l'exhi- 
bitionnisme* 

Quittant le terrain de la psj'chopathologie et suivant une trace dé- 
pistée autrefois par Frazer, Rank (Imago 1914) a montré les rela- 
tions qui existent entre la conception primitive du double" ou de l'om- 
bre et le narcissisme. 

Au point de vue ethnologique, Geza Roheim a étudié le folklore con- 
cernant le miroir dans son ouvrage intitulé « Le charme du miroir ». 
(Vienne 1919), et a montré que la clef de toutes les superstitions con- 
cernant le miroir résidait dans la compréhension des tendances nar- 
cissiques. Abraham a encore rattaché aux même tendances la concep- 
tion des primitifs sur la toute -puissance de la pensée/ 

En 1925, , Kapp (« Sensation et Narcissisme », Journal of Psy- 
clioanalysis) identifie le narcissisme au développement du moi. 

Telles sont les différentes conceptions qui depuis 1S99 se sont dé- 
veloppées autour du narcissisme, Nous vo\'ons que ce ternie s* est 
singulièrement élargi et Ellis pense qu'il est encore trop étroit, 

■ 

House ; Questionnaire psychosexueL — D'année en année on re- 
connaît davantage la part considérable que joue la sphère psycho- 
sexuel îe dans ie caractère d'un individu, et comme il n'est pas tou- 
jours possible de pratiquer une analyse sur les personnes dont 011 



BIBLIOGRAPHIE 



421 



voudrait connaître la ps3^chologie, House a pensé qu'il serait utile de 
faire un questionnaire très complet permettant d'inventorier les ten- 
dances sexuelles. 

Lorand : Un cas de phobie des chevaux. — Il s'agit d'une « ré- 
gente » de 36 ans dont la phobie consistait avant tout à craindre 
qu'un cheval ne se cassât les jambes en ■tombant. 

On constate chez la malade d'autres symptômes tels qu'une fai- 
blesse du côté gauche, une fatigue générale et la peur d J être tubercu- 
leuse. La malade avait dû quitter son travail depuis plusieurs an- 
nées. Quand Lorand entreprit l'analyse, les troubles duraient depuis 
six ans, époque où la malade avait perdu sa mère. Ce deuil avait ra- 
vivé d'anciens complexes, notamment la situation œdipienne, A la 
base de cette phobie se trouve la peur de la castration, mais aussi 
le désir de châtrer le père pour le punir de son attitude agressive vis- 
â-vis de la mère. Secondairement on voit apparaître chez cette malade 
des tendances masculines, dépôt d f une identification avec le père. A 
ce moment la patiente s'identifie également au cheval et sa crainte 
de voir la jambe se casser représente une autopunition de ses désirs 
incestueux. La plupart des antres symptômes s'expliquent par une 
identification tardive avec la mère. 

+ 

Nous ne pouvons ici résumer que très sommairement ce cas com- 
plexe et intéressant, illustré d'un grand nombre de rêves. 



C ASSIT y : Considérations sur la pédophilic. — L'auteur rapporte 
cinq cas qu'il a eu l'occasion d'étudier dans la Section des criminels 
à l'Hôpital de Sainte Elisabeth (Washington), La publication de ces 
cas a un intérêt tout particulier car ce n J e$t qu'exceptionnellement 
que les pédophiles arrêtés par la police arrivent dans des institutions 
ps3'chiatriques. Récemment encore, une partie des Etats-Unis de- 
mandait la punition de mort contre ces pervers, et la peine générale- 
ment infligée est une réclusion de 21 ans, La sévérité de ces moeurs 
judiciaires a été en partie atténuée dans certaines contrées à la suite 
de .la publication du prof. White (de Washington): « L'aliénation 
mentale et la 'législation criminelle », New- York, Macmillan, ,1927, 

Avant de passer à l'exposé de ses cas, Fauteur rappelle les tra- 
vaux, pour la plupart purement descriptifs, de Magnan, Krafft- 
Ebing, Ellis, Bleuler, Steckel, Eloch et Hadle}', 

Dans trois cas, la pédophilie semble s'être développée à la suite de 
traumatismes infantiles divers, tandis que dans un des deux autres 
une identification à la mère et l'attitude de rival prise par le malade 
â l'égard du père semblent avoir été le point de départ de cette fu- 
neste tendance. 

■ ■ 

Ces cinq personnages étaient impuissants et on note chez eux de 
nombreux traits d'érotisme buccal. 



422 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Lewis : Signification de quelques symboles anciens de la chimie. 
— Comparaison des symboles de la chimie avec ceux d'un schizo- 
phrène, et essai d'interprétation psychanalytique. 

R. de Saussure, 

Prince HOPKIKS : Les mobiles insu s de certaines manifesta- 
tions sociales. (Thèse de Psychologie présentée à la Faculté des 
Lettres de Londres), 

L'auteur, dans le premier chapitre, passe en revue les principales 
notions psychanalytiques pour chercher ensuite à les appliquer aux 
problèmes de sociologie- Le second chapitre est consacré à l'étude du 
rôle du père en tant qu'oppresseur. Prince Hopkins montre combien 
Marx et Lénine, par exemple, ont souffert de l'autoritarisme pater- 
nel et il en déduit que leur lutte contre le gouvernement doit être 
rattachée à cette lutte qu'ils ont menée dans leur jeune âge contre 
leur propre père. Flint et Àsquith au contraire ont retrouvé dans le 
socialisme même l'autorité du père. Dans une autre section de ce 
■chapitre, Fauteur tend à montrer que les limitations de la guerre 
doivent être interprétées comme le résultat de la peur de la castration 
par le père. Dans le chapitre III , Fauteur considère le père dans son 
rôle de monopolisateur et de capitaliste. 

Le chapitre suivant est consacré aux fantaisies de castration et de 
suppression, c'est-â-dire à toutes les manifestations qui tendent à 
vouloir limiter la puissance de l'autorité. L* auteur cite de nombreux 
exemples dans les domaines de F économie politique, de la sociologie 
et des religions. 

Le chapitre suivant est consacré aux fantaisies de castration et de 
de Dieu. L'auteur étudie surtout des cas tels que Lénine qui, après 
avoir combattu l'autorité paternelle, devient pour les communistes 
Y incarna ti on de l'autorité et se montre le plus sévère des pères. Il 
passe en revue également un certain nombre de cas tels que celui de 
Mrs Eddy qui se croyait douée de pouvoirs surnaturels. 

Dans la seconde partie de sa thèse, 1* auteur étudie surtout les ré- 
percussions sociales j politiques et religieuses de l'anxiété, du sen- 
timent de culpabilité et du besoin d'auto- punition. Les chapitres de 
cette seconde partie sont consacrés à la persécution du fils, au rôle 
de T homosexualité, de l'identification, de la providence, de la 
3o3^auté* Le dernier chapitre est consacré â l'autorité et à la sugges- 
tion . 

Le livre de Prince Hopkins, malgré son caractère â la fois trop 
touffu et trop schématique, est intéressant pas sa vaste documenta- 
tion et ses hypothèses courageuses, mais le sujet qu'il traite est trop 
étendu, aussi plus d'un lecteur eu rem portera -t-il 1* impression d'une 
oeuvre fragmentaire. 

R- de Saussure. 



TABLE LES MATIERES 



.MÉMOIRES ORIGINAUX 

[Partie médicale) 
Ilse Jules Ronjat. — Le cas de Jeannette, 
E, Jones, — La conception du surmoï 



209- 
324 



MÉMOIRES ORIGINAUX 

(Partie appliquée) 

• S- Freud (Trad. M me E- Marty). — Une névrose démoniaque 
an XVII e siècle 



337 T 



R. Laforgue- — Etude sut Jean-Jacques Rousseau ; 370- 



Comptes Rendus 

Commission linguistique pour l'unification du vocabulaire 

psychanalytique français* Séance du 29 naai 1927 , . . . 403 

■F 

Séance du 31 mai 1927 , . ♦ . 405, 
Société psychanaly tique de Paris* Séance du 22 février 1927* 408 

■ 

Séance du 25 mars 1927 ♦.. . 408- 

Séance du 5 avril 1927 * • . , 410 

Séance du 10 mai 1927. . . , 410^ 

Séance du I er juin 1927 . . . . 410 

Séance du 5 juillet 1927 .... 411 

Bibliographie 

Internationale Zeitschrift fur Psychoanalyse, t. XIII, fasc* I, p* 205- 

— Imago, t. XIII, fasc. I, p. 208, — 'The Psychoanalytical Re- 
vïew, t. XIV, fasc, 1 et 2, p. 208. — Prince Hopjuks .: Les. 
mobiles însus de certaines manifestations sociales , p. 214.