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Full text of "Revue Française de Psychanalyse II 1928 No.1"

Revue Française de Psychanalyse 



Année 1928 



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ource gallica.bnf.fr /Bibliothèque nationale de France 



REVUE FRANÇAISE 



de 



Psychanalyse 

Publiée sous le haut patronage 

de M. le Professeur S. Freud 



Organe officiel de la Société 
Psychanalytique de Paris 

Section française de l'Association Psychanalytique Internationale 



Seconde année 



1928 

G. DOIN et G\ Editeurs à Paris 



8, Place de l'Odéon 



;fT ""ET-^ fr 



^Sïïïot de *^ ^ 






Tome deuxième N" 1. 1928 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Cette revue est publiée sous le haut patronage 
de M. le professeur S. Freud, 

MÉMOIRES ORIGINAUX 

(PARTIE MÉDICALE) 



^^^^■^^^^■9— - — — <^H^^- 



Fragment d'une Analyse d'Hystérie 

(Dora) 

par S. Freud. 

Traduit de V allemand par 'Marie Bonaparte 

et R> Lœwênstein (i). 

Note. — L'original: S. Freud, Urticbstùck eïncr Hysterie-aïiatyse, Gesaai- 
suelte Seririften, 3Sd VIII, a Paru en 1905 dans la Monatsclirift fïir Psychiatrie 
vnd Neurologie. C* Wernicke et Th. Jieheu. Une nouvelle édition dit même 
travail a été publiée en 1909 par Deuticke, à Leipzig et Vienne^ dans ; &. 
Freud, Sainnilimg; Kleiner Sriiriften zur NeurosenfelirCj Zweite Folge. Dans 
les Gesaimnelte Schriften (CEuvres coinpiètes) de Freud, le Fragment d'une 
analyse d'hystérie, avec quatre autres analyses de malades, constitue le 
vqI, VIII, intitulé Kratiken Geschîchten (Histoires de malades). 

Sommaire 

Avant-propos. 

Chapitre I. — ■ L 'état-morbide. 
Chapitre IL — Le premier rêve. 
Chapitre III. — Le second rêve. 
Chapitre IV. — Epicri.se. 

(1) Mémoire parvenu à la .Rédaction le 24 février r^aS. 

REVUE FRAKÇA1S}; J>g PSYCHANALYSE I 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ÀVÀNT-PROPOS 



En publiant l'observation détaillée d'une malade et l'his- 
toire de son traitement, j'en tr éprend s 3 après une assez longue 
interruption, de corroborer mes assertions de 1895 et 1896 sur 
la patbogénie des symptômes hystériques et les processus psy- 
chiques de l'hystérie, — Dès lors, je ne puis pas me dispenser 
du présent avant-pippos qui aura pour but de justifier sur 
plusieurs points ma manière d'agir, et de ramener à des pro- 
portions raisonnables ce .qu'on peut se croire en droit d'atten- 
dre de mol- 
li fut à coup sûr fâcheux pour moi d'avoir, à la suite de mes 
recherches, à publier des résultats, surtout des résultats aussi 
surprenants et aussi peu engageants, sans que mes confrères 
fussent en état d'en vérifier l'exactitude- Mais il est à" peine 
moins hasardeux d'exposer aujourd'hui à la critique de tous 
un peu du matériel dont j'avais extrait ces résultats. Je ne 
pourrai pas échapper au reproche : on m'a objecté naguère que 
je n'avais rien dît sur nies malades ; on va me reprocher main- 
tenant d'en dire ce que je ne dois pas. J'espère que ce seront 
les mêmes personnes qui, changeant de prétexte, m'auront fait 
successivement l'un et l 'autre reproches ; s'il en est ainsi je 
renonce d'avance à jamais enlever à de pareils critiques leurs 
occasions de semonce* 

L,a publication de mes observations reste pour moi un pro- 
blème difficile à résoudre, même en ne me préoccupant pas 
davantage de ces malveillances sans compréhension. Les dif- 
ficultés sont d'une part d'ordre' technique, elles découlent 



DORA 3 

d'autre part de la nature même des circonstances, S'il est 
exact que l'hystérie ait sa source dans l'intimité de ïa vie psy- 
cho-sexuelle des malades, et que les symptômes hystériques 
soient l'expression de leurs -désirs refoulés les- plus secrets, 
l'éclaircissement d'un cas d'hystérie doit dévoiler cette inti- 
mité et trahir ces secrets, Il est certain que les malades n'au- 
raient jamais parlé s'ils avaient pensé à la possibilité d'une 
exploitation scientifique de leurs aveux, et c'est tout aussi sû- 
rement en vain qu'on leur aurait demandé la permission de 
les publier. Des personnes scrupuleuses aussi bien que des 
personnes timides, dans ces conditions, mettraient en avant 
le devoir de la discrétion médicale et regretteraient de ne pas 
pouvoir rendre à la science, en cette circonstance, le service 
de P éclairer. Cependant je suis d'avis que Je médecin a des 
devoirs non seulement envers le malade, mais aussi envers la 
science. Envers la science : cela veut dire, au fond, envers 
beaucoup d'autres malades qui souffrent du même mal ou en 
souffriront. La publication de ce qu'on croit savoir sur la 
cause et la structure de l'hystérie devient un devoir, l'omis- 
sion, une lâcheté honteuse, si l'on parvient â éviter un préju- 
dice direct à son malade. Je crois avoir tout fait pour éviter un 
pareil préjudice à ma patiente. J'ai choisi une personne dont 
la vie ne se déroula pas à Vienne, mais dans une petite ville 
éloignée ; les circonstances de son existence sont à peu près 
ignorées à Vienne. J'ai, dès le début , si soigneusement gardé 
le secret du traitement qu'il n'y a qu'un seul confrère, tout â 
fait digne de confiance, qui puisse savoir que cette jeune fille 
était ma cliente ; le traitement terminé, j'ai attendu encore 
quatre ans pour publier cette observation,, jusqu'au moment 
où j'appris un changement, survenu dans la vie de ma cliente, 
tel que j'en pus induire que l'intérêt porté par elle aux évé- 
nements et états d'âme racontés ici pouvait avoir pâli. Bien 
entendu, aucun nom n'est demeuré qui eût pu mettre un lec- 
teur profane sur la trace ; la publication dans un journal stric- 
tement scientifique devrait, d'ailleurs, être une garantie con- 
tre tout lecteur incompétent. Je ne peux naturellement pas 
empêcher ma cliente elle-même d'éprouver un malaise si le 
hasard fait tomber entre ses mains sa propre observation. 
Mais elle n'en apprendra rien qu'elle ne sache déjà, et elle 






KEVUE FRANÇAIS? DE PSYCHANALYSE 



pourra se demander si quelqu'un d'autre serait capable d'en 
conclure qu'il s'agisse de sa personne. 

Je sais que, tout au moins dans cette ville, il y a beaucoup 
de médecins qui* — cela, est assez dégoûtant, — voudront lire 
cette observation non pas comme une contribution à la psycho- 
pathologie de la névrose, mais comme un roman à clef destiné 
à leur, divertissement. Je certifie aux lecteurs de ce genre 
que toutes les observations que je pourrai communiquer plus 
tard seront protégées contre leur perspicacité par de sembla- 
bles garanties de secret, bien que, par cette résolution, l'uti- 
lisation de mes matériaux doive subir une limitation extrême. 

Bans cette observation, la seule que j'aie, jusqu'à présent, 
pu arracher aux restrictions causées par le secret profession- 
nel et aux circonstances défavorables, se discutent franche- 
ment les rapports sexuels ; les organes et les fonctions 
sexuels sont appelés par leur nom, et le lecteur pudique 
pourra se persuader, d'après mon exposé, que je n'ai pas re- 
culé devant la discussion f avec une jeune fille, de tels sujets 
et en un tel langage* Dois-je donc me justifier aussi de cette ac- 
cusation ? Je réclame tout simplement les droits du gyné- 
cologue, ou plutôt des droits beaucoup plus modestes, et ce 
serait le signe d'une lubricité perverse et étrange si quelqu'un 
pouvait supposer que de telles conversations soient un bon 
moyen d'excitation ou d'assouvissement sexuels* Voici d'ail- 
leurs une citation qui exprime mon avis : 

« Il est lamentable de devoir concéder une place, dans une 
œuvre scientifique, à des protestations et des déclarations pa- 
reilles, mais qu'on ne m'en fasse pas le reproche à moi, qu'on 
accuse plutôt l'esprit du temps, grâce auquel nous en som- 
mes parvenus à cet heureux âge où aucun livre sérieux n'est 
sûr de vivre* » (2)* 

Je dirai maintenant de quelle manière j*ai surmonté dans 
cette observation les difficultés techniques de la communica- 
tion du cas. Ces difficultés sont très considérables pour un 
médecin qui doit tous les jours faire six à huit de ces traite- 
ments psychothérapiques et qui ne doit pas, pendant la séance 
avec le malade, prendre de notes parce qu'A éveillerait ainsi 

(2} Richard vSchinidt : Contributions à Pérotique de l'Inde (Beitr%e zur 
jtidisclien Erotik) 1902- (Avaul-prôpos,) v 



I»fc" ^ UtM^^^^k^H 



DORA 



la méfiance du malade et en serait troublé, lui-même, dans 
l'assimilation des matériaux à recueillir- Comment fixer, pour 
la communication ultérieure, l'histoire d'un traitement de lon- 
gue durée, voilà un problème que je n'ai pu encore résoudre. 
Deux circonstances me sont venues en aide dans le- cas présent: 
premièrement le fait que la durée du traitement ne se soit pas 
étendue à plus de trois mois, deuxièmement que Péluci dation 
des faits se groupât autour de deux rêves, racontés au milieu 
et à la fin delà cure ; rêves dont les termes mêmes ont été fixés 
immédiatement après la séance et qui ont pu donner un appui 
sûr à, la -trame des interprétations et souvenirs s'y rattachant. 
J J ai écrit l'observation de mémoire, après le traitement, pen- 
dant que mou souvenir était encore frais et soutenu par l'inté- 
rêt porté â la publication. Le compte rendu n'est par consé- 
quent pas absolument fidèle, phonographique, mais il peut 
prétendre à un haut degré de véridicilé, Rien d'essentiel n'a 
été changé, sauf eu quelques endroits l'ordre des éclaircisse- 
ments, en vue d'un exposé meilleur. 

Je commence par relever ce qu'on va trouver dans ce rap- 
port et ce qui y fait défaut. Cet ouvrage fut primitivement 
appelé « Rêve et Hystérie » parce qu'il me semblait particu- 
lièrement bien se prêter à montrer de quelle manière l'inter- 
prétation des rêves s'entrelace à l'histoire du traitement, et 
comment, grâce à elle, peuvent se combler les amnésies et 
s'élucider les symptômes- J'ai, non sans de bonnes raisons, fait 
précéder en T900 les travaux que je projetais sur la psycho- 
logie des névroses par une étude laborieuse et pénétrante sur 
les rêves ; j'ai en effet aussi pu voir, par l'accueil qui lui fut 
fait, quelle compréhension insuffisante les confrères ont en- 
core pour de tels efforts. L'objection qu'on m'opposait, à sa- 
voir : que mes observations n'auraient pas permis de se former 
uiie conviction basée sur la vérification, du fait que je n'avais 
pas livré mes matériaux, — n'était dans ce cas plus valable, 
car chacun peut avoir recours à ses propres rêves pour un exa- 
men analytique, et la technique de l'interprétation de? rêves 
est facile à apprendre d'après les préceptes et les exemples que 
j'ai donnés. Je soutiens aujourd'hui comme alors qu'il est une 
condition indispensable pour 1 comprendre les processus psy- 
chiques dans l'hystérie et dans les autres psychonévroses : 







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REVUE FRANÇAISE PE PSYCHANALYSE 



| _ 1 ^ k ^ B ^ d ^ b ^ h ^^ b ^ | ^^^ BrVB# ^ |A ^^ H ^^^ b ^^^^^^ — mi rBB^^^^^^^^^^^^^^^^a^f^^v^ 



c'est d'approfondir le problème du rêve ; et personne n'aura de 
chance d'avancer même de quelques pas dans ce domaine s'il 
veut s'épargner ce travail préparatoire, Donc > cette observa- 
tion présuppose la connaissance de l'interprétation des rê- 
ves, la lecture en sera très peu satisfaisante à celui qui ne 
l'a pas. Il sera surpris au lieu d'être éclairé et sûrement dis* 
posé à projeter sur l'auteur, qu'il déclarera doué d'une ima- 
gination fantastique, la raison de son étonnement* Ce carac- 
tère d'étonnement tient, en réalité, au phénomène de la né- 
vrose elle-même ; seule notre accoutumance médicale nous le 
masque et il réapparaît pendant l'essai d'explication* Cet 
étonneinent ne pdivrrait être entièrement banni que si l'on 
réussissait à déduire complètement la névrose de facteurs qui 
nous fussent déjà connus. Mais, selon toute probabilité, ce 
sera au contraire l'étude des névroses qui nous incitera à ad- 
mettre beaucoup de nouveau pouvant plus tard devenir peu à 
peu l'objet d'une connaissance certaine. Cependant le nouveau 
a toujours provoqué de rétonuement et de la résistance* 

Ce serait du reste une erreur de croire que dans toutes les 
psychanalyses les rêves et leur interprétation tinsent une place 
aussi prépondérante . 

Si l'observation présente semble être favorisée quant à 
l'utilisation des rêves, elle est, sur d'autres points, plus pau- 
vre que je 11e l'aurais désiré. Mais ses défauts sont liés juste- 
ment aux circonstances permettant sa publication. J'ai déjà 
dit que je ne saurais me rendre maître du matériel d'une ob- 
servation qui dure à peu près une année, Cette histoire de trois 

mois seulement se laisse embrasser et rappeler dans son en- 
semble ; mais ses résultats sont restés incomplets sur plus 
d'un point, Le traitement n'a pas été poursuivi jusqu'au but 
que je me proposais, il a été interrompu par la volonté de la 
malade, un certain résultat ayant été atteint. Quelques énig- 
mes du cas de la maladie n'étaient pas encore abordées à cette 
époque, d'autres imparfaitement élucidées, tandis que la pour- 
suite du travail eût sûrement mené à Téclaircissement de tous 
les points jusqu'au dernier. Je ne puis par conséquent présen- 
ter ici qu'un fragment d'analyse. 

Le lecteur familiarisé avec la technique de l'analyse expo- 
sée dans les Etudes sur V hystérie (Studien iiber Hystérie) 



DORA 







s'étonnera peut-être qu'il n'ait pas été possible en trois mois 
de résoudre jusqu'au bout tout au moins les symptômes pris 
à parti. Mais ceci deviendra compréhensible quand je dir^i 
■que, depuis les « Etudes », la technique psychanalytique a 
subi une transformation fondamentale. Le travail avait alors 
pour point de départ les symptômes, et pour but de les résou- 
dre les uns après les autres. Depuis, j 3 ai abandonné cette 
technique, car je l'ai trouvée inadéquate â la structure si 
délicate de la névrose. Je laisse maintenant le malade, lui- 
même choisir le thème du travail journalier et prends par con- 
séquent pour point de départ chaque fois la surface que son 
inconscient offre à son attention. J'obtiens alors ce qui appar- 
tient à la solution d'un symptôme par petits morceaux, en- 
chevêtré dans des contextes différents et réparti sur des épo- 
ques fort éloignées. Malgré ce désavantage apparent, la nou- 
velle technique est de beaucoup supérieure à l'ancienne, et in- 
contestablement la seule possible. 

En présence de l'imperfection de mes résultats analyti- 
ques, il ne me restait qu'à suivre l'exemple de ces chercheurs 
qui ont le bonheur de ramener au jour après un long ensevelis- 
sement les restes inestimables, quoique mutilés, de l'anti- 
quité. J'ai complété l'incomplet d'après les meilleurs modèles 
que j'aie connus, par d'autres analyses,, mais, tel un archéo- 
logue consciencieux, je n J ai pas négligé, dans chaque cas, de 
faire connaître où ma construction continuait les parties au- 
thentiques* 

Intentionnellement j'ai introduit moi-même encore une au- 
tre imperfection. Je n'ai généralement pas exposé le travail 
d'interprétation qu'il fallait effectuer à propos des associa- 
tions et des communications de la malade, mais seulement ses 
résultats- Excepté pour les rêves, et sauf à de rares endroits, la 
technique du travail analytique n'a par conséquent pas été dé- 
voilée* Je tenais à montrer dans cette observation la détermina- 
tion des symptômes et la construction intime de la névrose ; 
cela n'aurait produit qu'une confusion inexplicable si j'avais 
voulu en même temps accomplir l'autre tâche. Pour étayer les 
règles techniques, trouvées pour la plupart empiriquement, il 
aurait fallu réunir le matériel de beaucoup d'analyses, Pour- 
tant> qu'on ne s'exagère pas l'écourtement que cette omission 



w*******^^^^^^—m^^^^^^MM^^^^^^^^^^^^^mm**^^^m* 



8 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de la technique fait subir à l'histoire de ce cas. Précisément la 
partie la plus difficile du travail technique n'a pas été mise en 
cause chez cette malade, le facteur du « transfert » , dont il est 
question à la fin de l'observation, n'ayant pas été effleuré pen- 
dant ce court traitement . 

Ni la malade ni l'auteur ne sont fautifs d'une troisième 
imperfection. Au contraire ou comprend qu'une seule obser- 
vation, même si elle était complète et hors des atteintes du 
doute, ne puisse donner des réponses à toutes les questions po- 
sées par le problème de Plrystérie. Elle ne peut apprendre à 
connaître tous les types de la maladie, toutes les conforma- 
tions de la structure de la névrose, tous les modes possibles 
du rapport entre le psychique et le somatique dans l'hysté- 
rie- On ne peut avec raison exiger de ce seul cas plus gu'il ne 
peut offrir. Celui qui jusqu'à présent ne voulait pas croire à 
la validité générale et sans exception de l'étiologîe PS3TCÏ10- 
sexuelle de l'hystérie ne se laissera guère convaincre en pre- 
nant connaissance d'une seule observation ; il fera mieux de 
suspendre son jugement jusqu'au moment où, par son propre 
travail, il aura acquis droit à une conviction personnelle, 

.Note de 1923 : Le traitement rapporté ici fut interrompu 
le 31 décembre 1899, l'exposé en fut écrit dans les deux se- 
maines qui suivirent, mais je ne l'ai publié qu'en 1905. On ne 
peut s'attendre à ce que plus de vingt ans de travail ultérieur 
suivi n'aient rien pu changer à la conception et à l'exposé 
d'un pareil cas ; maïs il serait évidemment absurde de vou- 
loir mettre « up to date » cette observation au moyen de cor- 
rections et d'amplifications, et de vouloir l'adapte*, a l'état 
actuel de nos connaissances. Je l'ai donc laissée en somme 
telle quelle, et n'ai corrigé, sur son. texte, que des erreurs 
commises par distraction ou par imprécision, sur lesquelles mes 
excellents traducteurs anglais, M. et M me James StrachEY, 
avaient attiré mon attention. En ce qui concerne les remar- 
ques d'ordre critique qui me paraissent justifiées, je les aï 
placées dans des notes annexées à T histoire du cas morbide, 
de telle sorte que le lecteur sache que je tiens encore aux opi- 
nions émises dans le texte, s'il ne trouve rien dans les notes 
qui les contredise. Quant au problème de la discrétion médi- 
cale, qui me préoccupe dans cet â vaut-propos, il disparaît pour 



^^— ^ ^ Pi 



liORA. 



les autres exposés de cas pxibliés dans ce volume (3), car trois' 
d'entre eux sont publiés avec l'assentiment formel des person- 
nes traitées, et pouf le petit Haus, avec l'assentiment de son 
père ; dans un cas (Schreber) l'objet de Panasse ne fut pas 
vraiment une personne, mais un livre écrit par celle-ci. Pour 
Dora, le secret a été gardé jusqu'à cette année. Il y a peu de 
temps, j'appris que ccllerci, perdue de vue par moi depuis 
longtemps, et retombée récemment maïade pour d'autres rai- 
sous, avait révélé à son médecin qu'elle avait été, jeune fille, 
traitée analytiqùement par moi ; cette révélation rendit facile 
â ce confrère averti de reconnaître en elle la Dora de 189g- Que 
les trois mois du traitement d'alors n'aient pu faire davantage 
que résoudre le conflit d'alors, qtr'îlsii f aient pas pu établir une 
barrière de défense contre des états morbides ultérieurs, per- 
sonne d'équitable ne pourra le reprocher à 'la thérapeutique 
analytique. " - - 



(3) J,e vol. VJJI des ^ es a ni, Schrif. de Freud, {Note des traducteurs*) 



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lO REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^F*^^^F^^"^^T^^» 



CHAPITRE PREMIER 



L'Etat Morbide 



Après avoir trouvé dans mon « Interprétation des Rêves » , 
publiée en 1900, que les rêves peuvent généralement être inter- 
prétés, et être remplacés, le travail d'interprétation accompli, 
par des pensées irréprochablement formées, susceptibles d'être 
insérées à un endroit déterminé du contexte psychique, j'ai- 
merais donner dans les pages suivantes un exemple de la seule 
utilisation pratique que semble permettre l'art de l'interpréta- 
tion des rêves. J*ai déjà mentionné dans mon livre (4) de quelle 
manière j'aî été conduit aux problèmes du rêve. Je les ai trou- 
vés' sur mon chemin en tâchant de guérir les psychonévrosés 
par un procédé particulier de psychothérapie, et quand les ma- 
lades me rapportaient, entre antres événements de leur vie 
psychique, leurs rêves, qui semblaient exiger l'interpolation 
dans le long enchaînement allant des symptômes morbides à 
ridée pathogène. J'ai appris alors comment il fallait traduire 
le langage du rêve dans le mode d'expression habitua 1 -et di* 
rect de notre pensée. Cette connaissance est — je peux le pré- 
tendre — indispensable an psychanalyste, le rêve représentant 
un des chemins par lesquels peut accéder à la conscience ce 
matériel psychique qui, eu vertu de la répulsion qu'évoque son 
contenu, a été refoulé, barricadé hors du conscient et, par 
conséquent, est devenu pathogène. Bref, le rêve est un des dé- 
tours pour éluder le refoulement, un des moyens principaux de 
ee qu'on appelle V exposition indirecte dans le psychique. Ce 
fragment du traitement d'une jeune fille hystérique doit met- 

w 

(4) Die Tramndeutung, icpo, p* 6S* 7 e édition 1922, p. 70, Voir la Science 
-dûs Rêves, traduction Mej^erson, Paris, Alcan 1926, p. 92. 



MrtBM*È*MM*^H^B 



DORA II 



tre «1 évidence comment l'interprétation des rêves intervient 
dans le travail de l'analyse. Il doit, en même temps, me don* 
ner l'occasion de soutenir publiquement, pour la première fois 
avec des détails ne pouvant plus prêter à des malentendus, une 
partie de mes opinions sur les processus psychiques et les con- 
ditions organiques de l'hystérie. Je crois ne plus devoir m'ex- 
cuser d'être long, depuis qu'on le reconnaît : ce n'est pas par 
un dédain afîecté mais uniquement par un travail des plus apr 
profondis et plein de sympathie pour le malade que l'on peut 
faire face à ce qu'exige, du médecin et de l'investigateur, l'hys- 
térie. 

« Nicht Kunst und Wissenschaft allein 
« Gedulrî wîll bei demWerke sein ! {5) » 
L'art et la science ne suffisent pas: l'œuvre réclame de la 
patience ! 

Commencer par exposer une observation complète et ache- 
vée, ce serait mettre le lecteur dès l'abord dans des conditions 
tout autres que n'étaient celles du médecin observateur. Ce 
que racontent les proches du malade, — dans mon cas, le père 
de cette jeune fille de dix-huit ans — ne donne qu'une image 
méconnaissable de révolution de la maladie. Je commence 
bien lé traitement en incitant la malade à me conter toute 
l'histoire de sa maladie et de sa vie, mais ce que j'entends 
alors ne me suffit pas encore pour m'orienter. Ce premier 
récit est comparable à un courant qui ne serait pas navigable, 
à un courant dont le lit serait tantôt obstrué par des rochers, 
tantôt divisé et encombré par des bancs de sable. Je ne peux 
que m 'étonner devant ce problème: comment ont pu prendre 
naissance chez les auteurs les observations bien liées et exactes 
d'hystériques? En réalité, les malades sont incapables de 
faire de pareils rapports sur eux-mêmes. Ils peuvent, il est 
vrai, informer le médecin d'une manière suffisante et cohé- 
rente sur telle ou telle époque de leur vie, mais alors suit une 
autre période pour laquelle les renseignements qu'ils fpur- 
nissent deviennent superficiels, laissent subsister des lacunes 

{5) Goethe* Faust. ï Hexen Kûcbfe. Cuisine de la sorcière (N. d. tr.), cf. la 
pensée bien comme : « Le génie est «ne longue patience -*_ (Note de la 
Rédaction.) ■ 



■ — -- -...—. — .. ■ ■ — . ■ ■ i i i 

*■ 

12 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^pt^^^"^^»^^"^^p^^»^^^^^^^ 



et des énigmes. Une autre fois, on est de nouveau en présence 
de périodes tout à fait obscures, que n'éclaire aucune connais- 
sance utilisable. Les rapports; même apparents, sont rompus» 
la succession des différents événements incertaine, .Pendant 
le récit même, la malade corrige à plusieurs reprises une indi- 
cation, une daté, pour revenir ensuite après de longues hési- 
tations a sa première assertion. L'incapacité des malades 
d'exposer avec ordre l'histoire de leur vie, en tant qu'elle 
correspond à l'histoire de leuir maladie, est non seulement 
caractéristique de là névrose, elle n'est pas non plus dépour- 
vue d'une grande importance théorique (6). Cette imperfec- 
tion relève des causes suivantes: premièrement, la malade ne 
nous livre pas une partie de ce qui lui est bien connu et qu'elle 
devrait raconter, ceci consciemment et exprès, pour des motifs 
de timidité et 'de pudeur qu'elle n'a pas encore surmontés, 
(discrétion lorsqu'il s'agit de tierces personnes). Voici la part. 
de l' insincérité consciente. Deuxièmement, une partie de son 
savoir anamnestique, partie dont la malade dispose habituelle- 
ment, fait défaut pendant ce récit, sans que la malade ait -l'in- 
tention de faire cette réserve: voilà la part de la non -sincérité 
inconsciente; Troisièmement, ne manquent jamais les amnésies 
véritables, les lacunes de la mémoire, auxquelles sont sujets 
même des souvenirs tout récents, pas plus que les illusions de 
la mémoire, édifiées secondairement pour en combler les lacu- 
nes (7). Là où les événements mêmes ont été conservés par la 
mémoire, l'intention qui conditionne les amnésies aura atteint 
son but avec autant de certitude si elle abolit un rapport; et le 
rapport est le plus sûrement rompu quand Tordre chronologie 

■ 

f6) Un confrère m'a, dans le temps, confié, en vue d'un traitement psycho- 
thérapique, sa sœur, qui avait été depuis des années soignée sans succès pour 
hystérie. (Don leurs et troubles de la locomotion), I>s premiers renseigne- 
ments semblaient bien s'accorder avec le diagnostic ; je laissai la malade elle- 
même* dans une première séance, raconter son histoire. lorsque le récit fut 
absolument clair et ordonné, malgré les événements particuliers, auxquels 
elle faisait allusion , je me dis que ce cas ne pouvait être de l'hystérie et je 
fis immédiatement 1111 examen somatique très soigneux* Le 4 résultat , en fut 
le diagnostic d'un tahes moyennement évolué, qui fut ensuite sensiblement 
amélioré par des injections de mercure (huile ^rjse) faites par Je professeur 
Italie. S. F. 

(y) Amnésies et illusions de la mémoire sont dans un rapport complément 
t^ire. Là où se produisent de grandes lacunes du souvenir, on rencontre peu 
d'illusions de la mémoire. Inversement ces dernières peuvent au premier 
kbord masquer complètement des amnésies,. S- F, 



m^—^^m i i n i 



DORA 13 

- 

que des événements est modifié- Aussi ce dernier esi-il toujours 
l'élément le plus vulnérable des souvenirs et celui, qui subit 
le premier l'effet dû refoulement. Nous trouvons certains sou- 
venirs, pour ainsi dire, an premier stade du refoulement, ils 
-sont chargés de doute. Ce doute serait un peu plus tard rem- 
placé par un oubli ou un faux souvenir (8) * 

Cet état du souvenir concernant l'histoire de la maladie est 
le corrélatif nécessaire 3 exigé par la théorie , des symptômes 
.morbides. Ensuite, au cours du traitement, le malade complète 
ce qu'il a retenu ou ce qui ne lui est pas venu à l'esprit, quoi 
qu'il l'ait toujours su, I^es illusions de la mémoire deviennent 
alors insoutenables, les lacunes se comblent. Ce n'est que vers 
la fin du traitement qu'on peut embrasser d'un coup d'oeil 
une histoire de la maladie, conséquente, compréhensible et 
complète. Si le but pratique du traitement est de supprimer 
tous les s}anp tomes possibles et de leur substituer des pensées 
conscientes, il en est un autre, le but théorique, qui est la 
tâche de guérir les lésions de mémoire du malade/ Les deux 
buts coïncident; si l'un est atteint, l'autre l'est aussi; uu même 
chemin mène aux deux buts. 

Par la nature des choses qui forment le matériel de la 
psychanalyse, nous devons prêter dans nos observations autant 
d'attention aux conditions purement humaines et sociales où 
se trouvent les malades qu'aux . données somatiques et aux 
symptômes morbides. Notre intérêt se portera avant tout sur 
les rapports de famille de la malade, et cela, comme nous 
l 'allons voir, pour d'autres raisons encore que le seul examen 
de l'hérédité., 

La famille de notre malade, jeune fille de dix-huit ans, 
comprenait, en dehors d'elle-même, ses deux parents et un 
frère plus âgé qu'elle d'un an et demi. La personnalité domi- 
nante était le père, aussi bien par son intelligence et par les 
qualités de son caractère que par les conditions de sa vie qui 
avaient conditionné la trame de ! 'histoire infantile et patholo- 
gique de ma cliente. À 1 ^époque où j 'entrepris le traitement de 

(S) Une règle acquise par l'expérience indique que dans le cas' d'un exposé 
hésitant il faut faire abstraction du jugement de celui qui raconte. Quand le 
malade hésite entre deux façons d J exposer une chose, il faut plutôt consi- 
dérer la première comme étant la vraie, la seconde, par "contre, comme 
produite par le refoulement, S^F* 



14 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

à I ■ F 

- 

la jeune fille, son père avait dépassé la seconde moitié de la 
quarantaine: d'activité et de talent peu communs, grand indus- 
triel dans une situation matérielle très aisée. Sa fille lui por- 
tait une tendresse particulière, et son sens critique précocement 
éveillé s'offusquait d'autant plus de certaines de ses actions et 
particularités. 

Cette tendresse avait été de plus accrue depuis Tâge de 
six ans par les nombreuses maladies du père, A cette époque, 
une affection tuberculeuse de celui-ci avait déterminé la 
famille à élire domicile dans une petite ville de nos pro- 
vinces méridionales ; l'affection pulmonaire s'y était amé- 
liorée rapidement, mais cet endroit que j'appellerai B*.. avait 
été jugé nécessaire pour éviter des rechutes pendant à peu 
près dix ans, et était resté le domicile principal des parents 
comme des enfants. Lorsqu'il se portait bien, le père était 
temporairement absent pour inspecter ses usines; en plein 
été on allait à la montagne. 

Lorsque la jeune fille fut âgée d'environ dix ans, son père 
eut un décollement de la rétine qui nécessita une cure d'obscu- 
rité. Cette maladie causa un affaiblissement de la vue, mais la 
maladie la pins sérieuse se manifesta à peu près deux ans 
plus" tard. Ce fut un accès de confusion mentale, suivi de phé- 
nomènes paralytiques et de troubles psychiques légers. Un 
ami, dont le rôle nous arrêtera plus tard, décida le malade, 
alors peu amélioré, â venir avec son médecin à Vienne afin 
de me consulter. J'hésitai un instant: fallait-il admettre chez 
lui une paralysie d'origine tabétique? Je finis par faire le 
diagnostic d'une affection vasculaire diffuse et comme iî avoua 
une infection spécifique avant le mariage, je fis entreprendre 
un traitement antis3^philîtîque énergique, à la suite duquel 
régressèrent tous les troubles subsistant encore. C'est proba- 
blement grâce à cette heureuse intervention que le père me 
présenta, quatre ans plus tard, sa fille, évidemment névrosée, 
et deux ans plus tard encore, me la confia en vue d'un traite- 
ment psychothérapique. 

Entre temps j'avais fait la connaissance, à Vienne, d'une 
sœur un peu plus âgée du malade, chez laquelle se manifes- 
tait une forme grave de psychonévrose sans symptômes d'hys- 
térie cai'actéristique. Cette dame 5 mourut, *près une vie 



DORA 15 

~ ~ . — - 

conjugale malheureuse, en présentant des phénomènes pas 
entièrement éclaircis de marasme rapidement progressif. 

Un frère plus âgé du malade, que j'entrevis incidemment, 
était un célibataire hypochondriaque* 

La jeune fille, devenue â l'âge de dix-huit ans ma cliente, 
avait eu ses sympathies de tout temps du côté de sa famille 
paternelle, et considérait depuis sa maladie cette tante comme 
son modèle. Il n'était pas douteux non plus pour moi qu'elle 
appartînt, tant par ses dons et par sou intelligence précoce 
que par sa disposition morbide, à cette famille. Je n'ai pas 
connu la mère. D'après les informations du père et de la jeune 
fille, je fus amené â me la représenter comme une femme peu 
instruite et avant tout inintelligente, qui aurait concentré, 
depuis la maladie de son mari et la désunion, qui s'ensuivit, 
tout son intérêt sur le ménage et qui offrait le tableau de ce 
qu'on pourrait appeler « psj^chose de ménagère ». Sans com- 
préhension pour les intérêts plus vifs de ses enfants, elle était 
occupée tout le jour à nettoyer, et à tenir propres l'apparte- 
ment, les meubles et les ustensiles du ménage, à un point tel 
que l'usage et la jouissance en étaient presque impossibles* 
On ne peut s'empêcher de rapprocher cet état, dont on 
trouve àes indices assez fréquents chez les maîtresses de mai- 
son normales, des formes obsédantes du laver et de la pro- 
preté; mais chez ces femmes comme d'ailleurs aussi chez 
la mère de notre malade, on trouve un manqué total du senti-, 
ment de morbidité, par conséquent d'un signe essentiel de 
la « névrose obsessionnelle », Les rapports entre la mère et la 
fille étaient depuis des années très peu affectueux . La fille ne 
faisait pas attention à la mère, la critiquait durement et s'était 
complètement dérobée â son influence (9). 

de l'hérédité comme seule 
au regard de quelques-unes 
(1 /hérédité et Fétiologie des Névroses; Revue 
Neurologique, 1896, IV, 6} dans lesquelles je combats la thèse précitée, ne 
pas avoir Pair de sous-estimer l'hérédité dans l'étiologie de l'hystérie ou^de 
la juger entièrement superflue. Chez, notre malade se rencontre une charge 
morbide suffisante par ce qui a L été communiqué au sujet du père et de 
sa famille; et pour celui qui est d'avis que même des états morbides comme 
ceux de la mère sont impossibles sans disposition héréditaire, l'hérédité de 
ce cas pourrait être dite convergente. Un autre facteur me semble être plus 
significatif pour la disposition héréditaire ou plutôt constitutionnelle de la 




-"- w - 



l6 K?:VUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

Le frère unique de la jeune fille, âgé d'un an et demi de 
plus qu'elle, avait été jadis le modèle auquel son amour- 
propre aspirait à ressembler. Les rapports entre eux s'étaient 
relâchés pendant les dernières aimées* Le jeune homme 
tâchait autant que possible de se dérober aux querelles fami- 
liales; lorsqu'il devait prendre parti, il se rangeait du côté 
<ie la mère. C'est ainsi que l'attraction sexuelle habituelle 
avait rapproché d'une part le père de la fille, d'autre part la 
mère du fils. 

Notre malade, que j'appellerai dorénavant par son nom de 
Dora, présentait déjà à l'âge de huit ans des symptômes ner- 
veux. Elle souffrit alors d'une gêne respiratoire permanente, 
par accès très accentuée, qui apparut, pour la première fois, 
après une petite excursion en montagne et qui fut par consé- 
quent attribuée au surmenage. Cet état s éteignit lentement 
en six mois, grâce au repos et aux ménagements imposés. Le 
médecin de famille semble n'avoir pas hésité un instant à dia- 
gnostiquer un trouble purement nerveux et à exclure une cause 
organique de la dyspnée, mais il, jugea apparemment ce dia- 
gnostic compatible avec l'étiologîe de surmenage (io)« 

L,^ petite avait eu les maladies infectieuses habituelles de 
l'enfance, sans dommages durables, D'après son récit (fait avec 
une intention symbolisante), c'est le frère qui inaugurait les 
maladies, chez lui d'ailleurs légères, puis elle suivait le mou- 
vement avec des phénomènes graves. Des migraines et des 
accès de toux nerveuse apparurent chez elle vers Tâge de douze 
ans, au début chaque fois simultanées, jusqu'à ce que les deux 

jeune fille. J'ai mentionné que le père avait eu une syphilis avant le ma- 
riage* Or, sur mes malades soignes psyehanalytiquement, un pourcentage 
très grand était issu de pères ayant souffert de tabès ou de paralysie géné- 
rale. En vertu de la nouveauté de mon procédé thérapeutique je n'ai que les 
cas les plus difficiles, les cas déjà soignés depuis des années sans aucun 
succès. Tout partisan de k conception de Erb-Foumier peut envisager le 
tabès ou la P» G, comme indication d'une infection spécifique antérieure, 
infection qui, dans un certain nombre de cas, a été constatée directement par 
moi chez les pères. Dans la dernière discussion sur la progéniture des syphi- 
litiques (Treizième congres international des médecins à Paris 2-9 août tqoo; 
compte rendu de Finger, Tarnowsky, Julien et autres) je ne trouve pas 
mentionné le faît que mon expérience en neuropathologie me force à recon- 
naître; à savoir que la sj^phihs des parents entre certainement en ligne de 
■compte en tant qu*étiolo^ie de la constitution névropathique des enfants, S. F. 
(10) Voir plus loin au sujet de la cause provocatrice probable de cette ma- 
ladie. S* F* 



~ ■ . ■■ ■ r i ■ ■» -— " — " * -- 



• ■ 



DORA 



symptômes se séparaient pour subir une évolution différente. 

La migraine devint plus rare et disparut à l'âge de seize ans. 
Les crises de toux nerveuse, qui furent probablement déclen- 
chées par un catarrhe banal, persistaient tout le temps. Lors- 
-qu'à l'âge de dix-lmit aus elle vint se faire soigner chez moi, 
elle toussait depuis peu d'une manière caractéristique. Le nom- 
bre des crises ne put pas être établi; leur durée était de trois à 
cinq semaines, une fois même de quelques mois. Une aphonie 
complète durant tonte la première moitié , de la crise était le 
symptôme le plus gênant, ceci du moins les derniers temps. Le 
diagnostic était depuis longtemps établi: il s'agissait, là encore, 
de ce nervosité »; les divers traitements habituels, ainsi que 
l'hydrothérapie et l'électrisation locale, demeurèrent saiis ré- 
sultat. L'enfant qui, mûrie dans ces conditions, était devenufe 
une jeune fille d'un jugement très indépendant, s'habitua à se 
rire des efforts des médecins et, finalement, â renoncer aux 
soins médicaux. Elle résistait, d'ailleurs, toujours à consulter 
le médecin, tout eji n J ayant aucune aversion contre la personne 
du médecin de sa famille. Toute proposition d'aller consulter 
un nouveau médecin provoquait sa résistance, et ce n'est que 
la décision absolue de son père qui la conduisit chez moi. 

Je la vis, pour la première fois, dans sa seizième année, au 
début de l'été, atteinte de toux et d'enrouement. Je proposai 
dès cette époque un traitement psychique auquel on renonça 
lorsque cette crise prolongée elle-même se dissipa spontanément 
L'hiver de Tannée suivante elle se trouvait, après la mort de 
,sa tante préférée, à Vienne, dans la maison de son oncle et 4e 
ses cousines, et elle y tomba. malade dîun état fiévreux, qui fut 
alors diagnostiqué appendicite (n). L'automne suivant, la 
santé du père semblant le permettre, la famille quitta défini- 
tivement B..., se fixa tout d'abord là où se trouvait l'usine du 
père et, à peine un an plus tard, définitivement à Vienne. 

Entre temps, Dora, devenue une jeune fille florissante, aux 
traits intelligents et agréables, causait à ses parents des soucis 
graves. Les signes principaux de son état morbide étaient 
devenus de la dépression et un changement de caractère. Elle 

(ir] Cf. au sujet de celle-ci, l'analyse du second rêve. S. F. 

REVPE FRANÇAISE VE PSYCHANALYSE * 



^^ppa^MWl^^JMMIMIIHIIIlPMMm^i^MIMUlIlH 



ïS REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



■ 

était évidemment mécontente d'elle-même et <3es siens, se con- 
duisait d'une manière désobligeante eiwers son père et ne s'en- 
tendait plus du tout avec sa mère, qui voulait absolument l'in- 
citer à prendre part aux travaux du ménage. Elle cherchait à. 
éviter toutes relations sociales; elle s'occupait, autant que le lui 
permettait l'état de fatigue et dé distraction dont elle se plai- 
gnait, à écouter des 1 conférences pour dames, et faisait des 
études sérieuses. Les parents furent un jour effrayés par une 
lettre qu'ils avaient trouvée sur ou dans le secrétaire de la 
jeune fille, lettre dans laquelle elle leur disait adieu, ne pou- 
vant plus supporter la vie (12). L'intelligence peu commune 
du père lui fit supposer que la jeune fille n'était pas en proie 
à la résolution ferme de se suicider, mais il en resta frappé, 
et, lorsqu'un jour, après une discussion insignifiante entre 
père et fille, elle eut pour la première fois un évanouisse- 
ment (13} /duquel elle garda une amnésie, il décida, malgré 
la résistance qu'elle opposa, de la faire soigner chez moi. 

L'observation que j'esquisse jusqu'à présent semble, somme 
toute, ne pas mériter la publication. « Petite hystérie » avec 
symptômes somatiques et psychiques des plus ordinaires : 
dyspnée, toux nerveuse, aphonie, peut-être aussi migraine ; 
avec cela, dépression, humeur iusociable ïrystêrique, et un 
dégoût de la vie probablement peu sincère. On a certainement 
publié des observations d'hystériques plus intéressantes et sou- 
vent mieux faites, puisqu'on ne trouvera non plus dans la suite 
aucun stigmate de la sensibilité cutanée, de rétrécissement du 
champ visuel, etc. Je me permettrai seulement de fair~ remar- 
quer que toutes les collections des phénomènes étranges et. 
étonnants survenant dans l'hystérie ne nous ont pas fait avan- 

(12) Ce- traitement, et partant ma connaissance de l'enchaînement de cette 
histoire de maïade, sont restés, comme je l'ai déjà annoncé, fragmentaires». 
Je ne pettft; pour cette raison, pas donner d 'explication sur certains points, 

,ou bien ne puis faire valoir que des allusions et des suppositions. Comme ou 
parlait de cette lettre dans une séance, la jeune fille demanda, étonnée : 

. * Comment ont-ils donc trouvé .cette lettre? Elle était pourtant enfermée dans. 
mon secrétaire. » Mais comme elle savait que les parents avaient lu ce brouil- 
lon d'une lettre d'adieu, j'en conclus qu'elle l'avait elle-même fait toinber 
entre leurs mains. S, F, , 

(13) Je crois que lors de cette crise on peut aussi observer des convulsions 
et un état délirant. Mais l'analyse n'ayant pu pénétrer jusqu'à cet événe- 
ment, je ne sais rien de certain -là-de^susi S. F. 



dora xg 

cer beaucoup dans la compréhension de cette maladie.; toujours 
énigmatique. Ce dont nous avons besoin, c'est précisément 
d 'éclairer les cas les plus simples^etiles plus fréquents, et leurs 
symptôifles ■ typiques* Je serais , satisfait si les"" circonstances 
m'avaient permis d'éclaircir complètement ce cas de petite hys- 
térie. D'après mon expérience d'antres malades, je ne doute 
pas que mes moyens analytiques n'eussent suffit à cette tâche. 
Peu après la publication eu 1S95 de mes « Etudes sur 
l'hystérie «, en collaboration avec le D T J. B relier, je deman- 
dai â un confrère éminent son opinion sur la théorie psycliolpgi- 
que de l'hystérie que j'y avais émise. Il répondit franchement 
qu'il y voyait une généralisation injustifiée de conclusions 
qui pouvaient être justes dans quelques cas. J'ai vu depuis 
suffisamment de cas d'hystérie, je me suis' occupé quelques 
jours, quelques semaines, mois ou années, de chacun d'eux, 
et, dans aucun de ces cas, je n'ai constaté l'absence des 
conditions psychiques, énoncées dans les « Etudes », à savoir 
le traumatisme psychique, le conflit des états affectifs et, 
comme je l'ai ajouté dans des publications ultérieures, l'atteinte 
de la sphère sexuelle. Certes, il ne faut pas s'attendre, lors- 
qu'il s'agit de choses devenues pathogènes par leur tendance 
à se cacher, à ce que les malades aillent les offrir au médecin; 
il ne faut pas non plus se contenter du premier <c non » s 'op- 
posant à l'investigateur {14)* 

(14) En voici un exemple. Un de mes confrères viennois, convaincu que les 
facteurs sexuels étaient sans importance dans l'hystérie, conviction probable- 
ment affermie par des expériences analogues à celle qui suit, se décida à 
poser â. une fillette de quatorze ans, souffrant de vomissements hystériques 
violents, cette question désagréable : n'aurait-elle pas eu par hasard nue 
affaire de cœur? L'enfant répondit que non, probablement avec un étonne- 
ment bien joué, et raconta en tenues peu respectueux à sa mère: <* Pense 
donc, ce stupîde bonhomme m'a même demandé si j'étais amoureuse, * * 
Elle se fit plus tard soigner par moi, et il se révéla, évidemment pas au 
premier entretien, qu'elle s'était pendant de longues aimées adonnée à. la 
masturbation accompagnée de, fortes pertes blanches (qui étaient en rapport 
étroit avec" le vomissement); elle- s'était déshabituée par elle-même de la 
inasturbation^mais fut tourmentée dans l'état d'abstinence qui suivit par 
des sentiments de culpabilité des plus violents, de sorte qu'elle envisageait 
tous, les malheurs arrivés à sa famille comme le châtiment divin de son 
péché. Elle étaitj à part cela, sous ^influence du roman d'une sienne tante 
dont la grossesse illégitime {seconde détermination du vomissement) lui 
avait été soi-disant dissimulée avec succès 1, Elle passait pour être encore 
« tout à fait enfant », mais se réyéîa initiée ^ l'essentiel des rapports 
sexuels* S. F* . - - 



HMP*M^^B^^^BMBBlHa^^H^^H*H^rttta^«ÉB 



20 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Grâce à l'intelligence du père mentionnée déjà plusieurs 
fois, je ne devais pas, chez ma malade Dora, avoir à chercher 
moi-même le point de départ, tout au moins pour la dernière 
forme revêtue par la maladie. Le père m'apprit que lui et sa 
famille avaient noué à B«„ une amitié intime avec un couple , 
habitant cet endroit depuis plusieurs années. Madame K... 
l'aurait soigné pendant sa grande maladie, et se serait, par 
là, acquis un droit éternel à sa gratitude. Monsieur K..* 
aurait toujours été aimable envers sa fille Dora, aurait lors- 
qu'il était là entrepris des promenades avec elle, lui aurait 
fait de petits cadeaux, personne cependant n'y aurait trouvé 
de mal. Dora se serait occupée avec une grande sollicitude des 
deux petits enfants du ménage K..., aurait en quelque sorte 
remplacé leur mère. Lorsque le père et la fille étaient venus 
me voir deux ans plus tôt, en été, ils étaient en route pour 
aller rejoindre M, et M* 16 K,.*, qui villégiaturaient au bord 
d'un de nos lacs de montagne. Dora devait rester plusieurs 
semaines dans la maison des K,..; le père comptait rentrer au 
bout de quelques jours ; M, K... était alors aussi présent. Mais 
lorsque le père se prépara au départ , la jeune fille déclara tout 
à coup, avec la plus grande fermeté, qu'elle partirait aussi, et 
elle obtint de partir. Quelques jours plus tard seulement, elle 
donna des éclaircissements sur sa conduite bizarre en racon- 
tant à sa mère, afin qu'elle le répétât à son père, que M, K*., 
avait osé, pendant une promenade après une excursion sur le 
laCj lui faire une déclaration. Lorsque, à la prochaine ren- 
contre, le père et l'oncle demandèrent à celui-ci des explica- 
tions, l'accusé nia énergiquexnent avoir fait la moindre dé- 
marche ayant mérité semblable interprétation, et finit par jeter 
la suspicion sur la jeune fille qui, d'après les dires de M m * K..,, 
ne s'intéressait qu'aux choses sexuelles et aurait même lu 
dans leur maison au bord du lac la « Physiologie de P Amour » 
de Mantegazza, et autres livres analogues. Surexcitée par une 
pareille lecture, elle se serait, probablement, « imaginé » toute 
3a scène racontée, 

« Je ne doute pas », dit le père, « que cet incident ne soit 
« la cause du changement d'humeur de Dora, de son irrita- 
« bilité et de ses idées de suicide. Elle exige que je rompe 



ï>ORA 21 







« mes relations avec M, K.„, et surtout avec M me K.. M pour 

« laquelle elle avait dans le temps jusqu'à de l'adoration. 
« Mais je ne peux pas faire cela, car premièrement je consi- 
« dère moi-même que le récit de Dora au sujet des proposi- 
ez tions malhonnêtes de M, K.., est une imagination qui s'est 
a imposée à elle; deuxièmement je suis attaché à M** K,., par 
« une sincère amitié, et je n'aimerais pas lui faire de peine . 
« La pauvre femme est très malheureuse avec son mari, 
« dont je n'ai d'ailleurs pas très Jxmne opinion; elle était 
« elle-même très nerveuse et possède en moi son seul appui- 
es Vu mon état de santé, inutile de. vous assurer que rien 
et d'illicite ne se cache dans . nos rapports. Nous sommes 
« deux pauvres êtres qui, autant que possible, se consolent 
<c par une mutuelle sympathie amicale. Vous savez que ma 
« femmp n'est rien pour moi. Dora cependant, qui a hérité 
<t de mon entêtement, ne peut être détournée de sa haine 
« contre les K... Sa dernière crise eut lieu après un entretien 
t< au cours duquel elle exigeait de moi à nouveau la même 
a chose. Cherchez, vous, maintenant à la remettre dans la 
« bonne voie, » 

En un certain désaccord avec ces déclarations semblait le 
fait que le père, dans d'autres discours, cherchait à attribuer 
le caractère, insupportable de sa fille à la mère, dont les sin- 
gularités rendaient à tous insupportable le séjour de la mai- 
son. Mais je "m'étais depuis .longtemps proposé de réserver 
mon jugement sur le véritable état des choses jusqu'à ce que 
j'aie -entendu aussi l'autre partie. 

L'incident avec M, K.„ — la déclaration suivie d'affront — 
fournissait pour notre malade Dora le traumatisme psychique 
que Breuer et moi avions dans le temps affirmé être la cbnditipn 
indispensable de la formation d'un état hystérique. Ce nou- 
veau cas présente toutes les difficultés qui depuis m'ont 
incité à dépasser cette théorie (15), mais il est augmenté d'une 

( T 5) J'aî dépassé cette théorie sans l'abandonner, c'est-à-dire que je la dé- 
clare aujourd'hui non pas fausse, mais incomplète. J'ai abandonné seulement 
l'accentuation des soi-disant étata liypuoïdes qui devaient apparaître chez 
les malades lors du traumatisme et devaient Être responsables des processus 
psychiques anormaux, qui suivent. S'il est permis dans un travail commun 
de procéder ultérieurement à une répartition des bîens> j'aimerais quand 



n ii 



22 REVUE FRANÇAISE bE PSYCHANALYSE 



difficulté nouvelle de nature spéciale. Le traumatisme qui 
nous apparaît dans là vie dé" Dora 1 est en effet incapable, -comme 
si souvent dans l'histoire de£ maladies hystériques, d'ex- 
pliquer, de déterminer le caractère distinctif déë symptômes ; 
nous pourrions saisir les rapports tout autant ou tout aussi peu 
si d'autres symptômes que la toux nerveuse, l'aphonie, la dé- 
pression et le dégoût de" la vie s'étaient produits à la suite du 
traumatisme/ Il faut- ajouter maintenant qu'une partie des 
symptômes — la toux et l'aphonie — avaient été manifestés 
par la malade des années avant le traumatisme, et que les pre- 
miers symptômes appartenaient même à l'enfance, puisqu'ils 
dataient de la huitième année. Nous devons donc, si nous ne 
voulons pas renoncer à la théorie trâumatique, reculer jusqu'à 
l'enfance pour y chercher des influencés ou des impressions 
pouvant avoir un effet analogue à un traumatisme ; et il est 
alors à remarquer que l'investi gation des cas dont les pre- 
miers symptômes ne se sont pas déclarés déjà dans l'enfance 
m'aient aussi incité à remonter l'histoire de la vie jusqu'aux 
premières années infantiles (i 6), 

Les premières difficultés du traitement ayant été surmon- 
tées, Dora me communiqua un événement antérieur avec 
M. K,„, qui était encore plus à. même d'avoir agi comme trau- 
matisme sexuel. Elle avait alors quatorze ans^ M. K.., avait 
convenu avec elle et avec sa femme que les dames se rendraient 
dans l'après-midi à son magasin pour regarder de là une solen- 
nité religieuse. Mais il décida sa femme à rester chez elle, 
donna congé aux employés et se trouva seul lorsque la jeune 
fille entra dans le magasin. Quand le moment où devait passer 
la procession fut proche, il pria la jeune fille de l'attendre 
auprès de la porte qui menait du magasin à l'escalier de l'étage 
supérieur, pendant qu'il abaisserait les persiennes. Il revint 

même affirmer ici que l 'énoncé des « états hypnoïde*s » dans lesquels certains 
critiques voyaient Je noyau de notre ouvrage, résultait exclusîvemeut de 
l'initiative de Breuer, Je considère comme superflu et connue déroutant de 
rompre par cette dénomination la continuité du problème, qui consiste à 
chercher quels sont )es processus psychiques de la formation des symptômes 
hystériques. S. F, 

(16) Compare/, mon ouvrage : vSur Pétiologie de l'hystérie (Zur Aetiologk 
cler Hystérie) Wiener Klînisehc Rundschau r ï8q6 K* 22-26. Samuilmig kl- 
Schriften zur Neurosenlehre, 1906. S„ F. 



mm 



DORA 33| 



•ensuite* et", au lieu de sortir par la porte ouverte, îi serra la 
jeune fille contre lui et l'embrassa sur la bouche. Il y avait 
bien -là de quoi provoquer chez une jeune fille de quatorze ans* 
-qui il 'avait encore été approchée pair aucun homme, une sensa- 
tion nette, d 'excitation sexuelle. Mais Dora ressentit à ce ino- 
bent un dégoûf intense, se détacha violemment de lui et se pré* 
■cipïta en passant à côté de l'homme vers l'escalier et de là verç 
la porte de la maison. Elle continua néanmoins à fréquenter 
M K.,.j ni l'un ni l'autre ne fit jamais allusion à cette petite 
scène, aussi prétend-elle l'avoir gardée secrète jusqu'à la con- 
fession au cours du traitement. Elle évita d'ailleurs, les temps 
qui suivirent, de se trouver seule avec M. K... M. et M** K,*. 
avaient à ce moment projeté une excursion de plusieurs jours 
-à laquelle devait aussi participer Dora. Apres le baiser dans le 
magasin, elle refusa de les accompagner, sans en donner les 
motifs. 

Dans cette seconde scène, antérieure quant à la date, le com- 
portement de Penfant de quatorze ans est déjà tout à fait hys- 
térique. Toute personne chez laquelle une occasion d'excitation 
sexuelle provoque de façon prépondérante ou exclusive du ma- 
laise, je la prendrais sans hésiter pour une hystérique, qu'elle 
soit capable de produire des symptômes soniatiques ou non. 
Eclaircir le mécanisme de cette interversion de Vaffect reste 
une tâche des plus importantes et en même temps des plus dif- 
ficiles de la psychologie des névroses- A mon avis, je suis en- 
core loin d'avoir atteint.ee but, de plus, dans le cadre limité 
-de cette communication, je ne pourrai exposer qu'une partie 
-de mon savoir déjà restreint. 

Le cas de notre patiente Dora n'est pas encore suffisamment 
caractérisé par la mise en avant de l'interversion de Paffect ; 
il faut dire en outre qu'il a eu un déplacement de la sensation, 
À la place d'une sensation génitale r qui n'aurait certainement 
pas fait défaut dans ces conditions {17) chez une jeune fille 1 
saine, il y a chez; elle cette sensation de déplaisir liée à lq, par- 
tie muqueuse supérieure du canal digestif : le dégoût, Certai- 
nement l'excitation des lèvres de par le baiser a influé sur cette 

(17) L'appréciation de ces conditions stra facilitée par un éclaircissement 
ultérieur, S. F, 



^m^m^r^^— -^— ■ ■■ ■ ■ ■ i m^^^^^^^^^^^— -■ ri ■ » ™ «—i-m—t ■ — « — . _ _ " « 

34; KEVUIÏ FRANÇAISE 1)B PSYCHANALYSE 



focalisation t mais je crois reconnaître là encore l'effet d'un. 
autre facteur (ï8). 

Tve dégoût ■ -éprouvé alors n'est pas devenu chez Dora un 
symptôme permanent, aussi bien pendant le traitement 11 'exis- 
tait-il en quelque sorte qu'en puissance. Elle mangeait diffi- 
cilement et ""avouait- avoir une aversion légère contre les ali- 
ments. Cette scène avait par contre laissé une autre trace, une 
hallucination sensorielle, qui réapparaissait aussi, de temps en 
temps, pendant son récit: Elle disait qu'elle ressentait encore 
maintenant, â la partie supérieure du corps, la pression de 
cette étreinte. D'après certaines lois de la formation des symp- 
tômes que j'ai apprises à reconnaître, et par rapprochement 
avec d'autres particularités de la malade, sans cela incompré- 
hensibles — comme par exemple de ne pas vouloir passer à côté 
d'un homme en conversation animée ou tendre avec une dame 
-^, j'ai fait sur ce qui s'est passé pendant cette scène la recons- 
truction suivante. Je pense qu'elle avait ressenti pendant cette 
étreinte passionnée non seulement le baiser sur ses lèvres, mais: 
aussi la pression du membre érigé contre son corps. Cette per- 
ception, qui était choquante pour elle, fut supprimée dans sa 
mémoire, refoulée et remplacée par la sensation inoffensive de 
ïa pression sur le thorax, tirant sou intensité exagérée de la 
source refoulée, Donc, ûu nouveau déplacement de la partie 
inférieure â la partie supérieure du corps {19)* Le caractère 
compulsif de son comportement, par contre, est constitué 
comme s'il provenait du souvenir intact. Elle ne veut pas pas- 
ser à côté d'un homme qu'elle croit être en excitation sexuelle, 
parce qu'elle ne veut pas en revoir le signe somatique."' 

Il est remarquable que trois symptômes — le dégoût , la sen- 



. (iS) I^e dégoût de Dora n'avait sûrement pas de causes occasionnelles, 
elles auraient été rappelées et mentionnées sans faute. Je connais par hasard 
M. K..., qui est la même personne aj^ant accompagné chez moi le père de- 
la malade ; c'est un homme encore jeune, d'un extérieur avenant, S. F. 

{joj De tels déplacements ne sont pas supposés à seule fin de cette explica- 
tion, tuais ils résultent d'une grande quantité de symptômes comme en étant 
la condition inéluctable. Depuis que j'ai écrit ceci, une fiancée, aupara- 
vant très amoureuse, s'adressa à moi à cause d'un refroidissement subit 
envers son fiancé, et d'une dépression profonde, Elle accusa 1e même affect 
d'angoisse occasionné par une étreinte (sans baiser}» Dans ce cas je réussis 
sans difficulté à ramener la peur à l'érection de l'homme perçue, mais sup- 
primée dans le conscient* S. F- 



mm 



X*OKA 2& 



¥*^^"^^^¥W^^^ 



sation de pression sur la partie supérieure du corps et l'hor- 
reur des hommes en tête-à-tête tendre avec une femme — pro- 
viennent d'un événement unique et que seul le rapprochement 
de ces trois indices rende intelligible le processus de la forma- 
tion des symptômes. Le dégoût correspond à un symptôme 
refoulement de la zone érogèn'e labiale (a gâtée » comme nous 
allons rapprendre, par le suçottement infantile), La pression 
du membre érigé a probablement eu pour résultat le même 
changement dans Torgane féminin correspondant, dans le cli- 
toris, et l 'excitation de cette seconde zone a été rattachée et 
fixée, par déplacement, à la sensation simultanée de pression 
sur le thorax. L'horreur des hommes dans un état d'excitation 
sexuelle possible reproduit le mécanisme d'une phobie, pour 
s'assurer contre une nouvelle répétition dç la perception re- 
foulée- 

Pour mettre à l'épreuve la possibilité de ces déductions, j'ai 
demandé à la malade, de la manière la plus prudente, si elle 
savait quelque chose des signes corporels de l'exeitaiion chez 
l'homme. La réponse *f ut, en ce qui concerne aujourd'hui : 
a oui », en ce qui concerne ce moment-là : « je crois que non », 
Chez cette malade j'ai, dès le début, pris toutes les précautions 
pour ne lui apporter aucune nouvelle connaissance dans le do- 
maine de la,vie sexuelle, et cela non pas par scrupule, mais 
pour soumettre dans ce cas mes hypothèses à un sévère con- 
trôle . J'appelais les choses par leur nom seulement lorsque 
ses allusions, plus que claires, rendaient fort peu osée leur 
traduction directe, La prompte et honnête réponse signifiait 
régulièrement: qu'elle le savait déjà, mais l'énigme, à savoir 
d'où elle le tenait, ne pouvait être résolue par ses souvenirs. 
Elle avait oublié l'origine de toutes ces connaissances (20). 

Si je suis en droit de ine représenter la scèhe dans" le magasin 
de cette façon , j'arrive à la dérivation suivante du dégoût (21), 
La sensation de dégoût semble primitivement être la réaction à 
rôdeur (plus tard aussi â -l'aspect) des déjections. Or, les or- 
ganes génitaux de l'homme peuvent rappeler les fonctions ex- 
crémentielles, car l'organe y sert, en dehors de la fonction 

(20) Voir le second rêve. S* F + 

(21) Ici, comme dans tous les cas semblables, il faut s'attendre à des moti^ 
vatîons non pas simples maïs multiples, à de la surdétermivaiion. S + F t 



i6 REVUE FRANÇAISE' DE PSYCHANALYSE 

sexuelle; aussi à'celle de là mïctioïivi Cette fonction est même la 
plus anciennement connue et la seule comme à l'époque, pré* 
sexuelle; De cette façon , le dégoût devient une expression af- 
fective de la vie sexuelle* C'est le « ïnter urinas et faeees nas- 
cimur »" du Père de l'Eglise qui est inhérent à la vie sexuelle et 
qxiï ne s'eri laisèe pas séparer, maîgfé tous les efforts d'idéali- 
sation. Je veux toutefois mettre en relief mou point de vue: je 
ne considère pas le problème comme résolu par la découverte 
de cette voie associative. Que cette association puisse être sus- 
citée n'explique pas encore qu'elle le soit en fait. La connais- 
sance des voies ne rend pas superflue la connaissance des forces 
qui passent par ces voies (22) . 

Il nç m'était, d'ailleurs, pas très facile de diriger l'attention 
de ma -malade sur ses^ppprts,avec : M...K_ # Elle prétendait en 
avoir fini avec cette personne* La couche supérieure de ses as- 
sociations, tout ce qui lui devenait facilement conscient et ce 
qu'elle se rappelait du jour précédent comme étant conscient, 
tout cela se rapportait toujours au père- C'était tout à fait 
exact : elle n'avait pu' pardonner à son père la continuation des 
rapports avec Monsieur et surtout avec Madame K,„ Son in- 
terprétation de ces rapports était d'ailleurs autre que celle que 
son père aurait voulu qu'elle en eût. Pour elle, il n'y avait au- 
cun doute : c'étaient de simples relations amoureuses qui atta- 
chaient son père à la jeune et belle femme. Rien de ce qui avait 
pu contribuer â renforcer cette conviction n'avait échappé â 
son observation en cela implacablement aiguë ; ici on ne trou- 
vait aucune lacune dans sa mémoire. La connaissance avec lés 
K... avait déjà commencé avant la grave maladie du p&fe-; maïs 
elle ne devint intime que lorsque 1 la jeune femme, pendant cette 
maladie, s'imposa bel et bien comme garde-malade 3 pendant 
que la mère se tenait éloignée du lit du malade. Pendant la 
"première villégiature après la guérïson, se passèrent des cho- 

(22) Ces discussions contiennent beaucoup de choses typiques et ayant une 
valeur générale pour l'hystérie. Le thème de l'érection donne la soin ti on de 
quelques -un s des plus intéressants d'entre les symptômes hystérique^* 
L'attention que porte la femme aus: contours des organes génitaux de 
l'homme, visibles à travers les vêtements, devient, après son refoulement, 
Je motif de nombreux cas de sauvagerie et de peur de la société. Les larges 
liens entre Je sexueï et l'excrémentiel, dont ^importance pathogène ne peut 
être suffisamment estimée, sert de base- à un très grand nombre de phobies- 
Mystériques. S. F. 



DORA 27 

ses qui devaient oi^vfir les yeux à chacun sur la véritable na- 
ture de cette « amitié » . Les deux familles avaient loué en com- 
mun un appartement dans un hôtel, dr il arriva un jour que 
M mfl K._ déclara ne plus pouvoir garder la chambre à coutiher 
qu'elle avait jusqu'à présent partagée avec l'un de ses enfants, 
et quelques jours plus tard, le père de Dora abandonna sa 
chambre et tous deux s'installèrent dans de -nouvelles cham- 
bres, celles du fond, qui n'étaient séparées l'une de l'autre que 
par le corridor, tandis que les pièces abandonnées ne présen- 
taient pas la même garantie contre un dérangement, Lorsque 
Dora fit plus tard à son père dés reproches au sujet de M mo K« . ., 
il avait coutume de dire qu'il ne comprenait pas cette animo- 
sité, que les enfants auraient plutôt toute raison d'être recon- 
naissants à M mt K... La maman, à qui elle s'adressa pour avoir 
des éclaircissements sur ce discours obscur, lui raconta que 
papa aurait été à ce moment si malheureux qu'il avait voulu se 
suicider dans la foret. M me K.. M qui aurait pressenti la chose, 
l'aurait suivi et déterminé, par ses supplications, â se con- 
server aux siens, Bien entendu, elle ne croit pas cela, on aura 
■probablement vu les deux ensemble dans la forêt, et c'est alors 
xjue Papa aura inventé le conte de suicide afin de justifier ce 
rendez-vous (23)- Papa allait, après leur retour à B,,,, tous lés 
Jours, à une heure déterminée, chez M me K„, pendant que 
M, K--, se trouvait à son bureau. Tout le inonde eu aurait 
parlé et aurait questionné Dora à ce sujet d'une manière signi- 
icative. M. K.,, même se serait souvent plaint de la mère de 
Dora, mais lui aurait, à elle, Dora, épargné des allusions à ce 
sujet, délicatesse qui lui faisait honneur- Pendant les prome- 
nades en commun, Papa et M mc K... savaient toujours s'arran- 
ger de façon à rester seuls. Il n'y avait aucun doute * M 7 "* K.;, 
recevait de l'argent de lui, car elle faisait des dépenses dont les 
frais ne pouvaient, en aucun cas, être couverts par ses propres 
moyens ni par ceux de son mari* Papa aurait aussi commencé 
à faire des cadeaux importants à M me K.. M et pour les masquer, 
il devint en même temps très généreux envers sa femme et en- 
vers Dora elle-même, La jeune femme (M m * K--..), jusqu'à ce 
moment souffrante et qui, rie pouvant pas marcher, avait même 



{23) Ceci est eir relation avec sa propre comédie de suicide qui dpît 
exprimer fc désir cVun amour semblable, S. F. 



donc 



28 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



dû aller passer quelques mois dans une maison de santé pour 
ijçrveux, se portait bien depuis et était pleine de vie. 

Après le départ de B*,,, ces relations qui dataient de plu- 
sieurs années déjà continuèrent: le père, de temps en temps, 
déclarait qu'il ne pouvait supporter ce climat rude, qu'il lui 
fallait penser à soi, et il se mettait à tousser et à gémir, et, tout 
à coup, il était parti pour B. . . , d'où il écrivait les lettres les plus 
enjouées P Toutes ces maladies n'étaient que des prétextes pour 
revoir son amie. Un jour, il fut entendu qu'on irait se fixer à 
Vienne, et Dora commença à soupçonner quelque raison secrète 
â cette résolution* En effet, à peine étaient-îls arrivés depuis 
trois semaines à Vienne, que Dora apprenait l 'établissement 
des K/„. aussi â Vienne. Ils s'y trouvaient, paraît-il, également 
à cette heure et elle, Dora, rencontrait souvent, dans la rue, 
son papa avec M m * K.., Elle rencontrait souvent aussi M, K.,. ; 
il la suivait toujours des yeux, et Tayaut un jour aperçue 
seule, il Pavait suivie un grand bout de chemin pour savoir où 
elle allait, afin de s'assurer si elle n'avait pas, peut-être, un 
rend ez-vou s. 

Papa n'était pas franc; il avait dans le caractère un trait de 
fausseté, il ne pensait qu'à sa propre satisfaction et il possé- 
dait le don d'arranger les choses de telle sorte qu'elles étaient 
pour lui au mieux; j'entendais de semblables critiques surtout 
les jours où le père de Dora sentait de nouveau son état empirer 

et partait pour plusieurs semaines à B..., sur quoi la perspi- 
cace Dora a\rait bientôt deviné que M™ K... aussi avait entre- 
pris le même voyage pour aller voir des parents. 

Je ne. pouvais trouver à redire au portrait du pèr£ Sans son 
ensemble; il était aussi aisé de voir en quel reproche spécial 
Dora avait raison. Lorsqu'elle était exaspérée, l'idée s'impo- 
sait à elle qu'elle était livrée à M, K.„ en rançon de sa com- 
plaisance envers sa propre femme et le père de Dora; et l'on 
pouvait pressentir, derrière la tendresse de Dora pour son 
père, la rage d'être ainsi traitée par lui. A d'autres moments, 
elle se rendait bien compte de s'être, par de tels discours, ren- 
due coupable d'une exagération, Les deux hommes n'avaient, 
naturellement, jamais conclu un véritable pacte dans lequel 
elle aurait été l'objet d'échange; le père, surtout, aurait reculé 
avec horreur devant une pareille proposition- Maïs il était de 



«^■WV^^^MP^^^B^^^^A^P^IAP* 



DORA 29 

ces tommes qui savent émousser un conflit en faussant leur 
jugeaient sur l'un des deux thèmes en contradiction. Rendu 
attentif à la possibilité qu'un danger pouvait résulter, pour 
une jeune fille, de relations continuelles et non surveillées 
avec un homme ne trouvant pas de satisfaction auprès de sa 
femme, le père aurait certainement répondu qu'il pouvait 
avoir confiance en sa fille, qu'un homme comme K„, ne pou- 
vait devenir dangereux pour elle, et que son ami, lui,. était 
incapable de pareilles intentions. Ou bien il dirait: Dora est 
encore une enfant et n'est traitée que comme telle par K-.. 
Maisi en réalité > il était arrivé que chacun des "deux hommes 
évitait de tirer du comportement de l'autre les conséquences 
qui en eussent été incommodes pour seç propres désirs. M. K.,. 
pouvait, durant une année, tous les jours quiil était présent, 
envoyer des fleurs à Dora, pouvait profiter de chaque occasion 
pour lui faire des cadeaux précieux et passer tout son temps 
libre dans sa société, sans que les parents aient reconnu dans 
cette attitude le caractère d'une sollicitation amoureuse. 

Quand apparaît, pendant le traitement psychanalytique, 
une suite d'idées correctement fondée et impeccable, il y a 
pour le médecin un instant d'embarras dont profite le malade 
pour poser la question: ce Tout cela est donc bien juste et vrai ! 
« Maintenant que je vous l'ai raconté, qu'est-ce que vous vou- 
« lez y changer ? » On s 'aperçoit alors bientôt que de telles 
idées, inattaquables par l'analyse, ont été employées par le 
malade pour en masquer d 'autres qui veulent se soustraire à 
la critique et à la conscience. Une série de reproches contre 
d'autres personnes laisse supposer une série dé reproches de 
même nature diriges contre soi-même (remords). Il suffit de 
retourner chacun de ces reproches contre la personne même 
de celui qui les énonce. Cette manière de se défendre contre 
un auto -reproche en faisant le même reproche à autrui, est quel- 
que chose d 'incontestablement automatique* Elle a son 
modèle dans les répliques -des enfants qui, répondent sans 
hésitation: « Tu es un menteur » si on les a accusés de men- 
songe, L'adulte, en s 'efforçant de retourner une injure, cher- 
cherait un côté faible réel de son adversaire et ne mettrait pas 
l'accent sur la répétition du même reproche. Cette projection 
sur autrui du reproche > sans changement du contenu et, par 



3° REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



W^^HB^K^M^ 



conséquent, sans adaptation à la réalité, se manifeste, dans la 
paranoïa, comme processus de formation du délire. 

Les reproches de Dora à son père étaient nourris, « dou- 
blés », sans exception, d'auto-reproches de même nature, 
comme nous allons le montrer en détail. Elle avait raison en 
ceci: son père ne voulait pas se rendre compte du comporte- 
ment de M,-K.-.. envers sa fille afin de n'être pas troublé dans 
ses relations avec M™ K„. Mais elle avait fait exactement la 
même chose. Elle s'était faîte la complice de ces relations et. 
avait écarte tous les indices qui témoignaient de leur véritable 
nature. Ce n'est que de l'aventure au bord du lac que dataient 
sa lucidité à ce sujet et ses sévères exigences à l'égard de son 
père, Pendant toutes les années précédentes , elle avait favo- 
risé, de toutes les façons possibles, les relations de son père 
avec M™ K... Elle n'allait jamais chez M ae K_ quand elle 
y supposait la présence de son père. Elle savait que, dans ce 
cas, les enfants avaient été renvoyés, et elle dirigeait ses pas 
de façon â les rencontrer et se promenait avec eux- Il y avait 
eu, â la maison, une personne qui, prématurément, avait 
voulu ouvrir les yeux de Dora aux relations de son père avec 
M™ 6 K... et l'inciter à prendre parti contre cette femme. 
C'était sa dernière gouvernante, une demoiselle pas très 
jeune, très cultivée et d'esprit très libre {24), L'institutrice et 
l J élèvc s'entendirent assez bien pendant quelque temps, puis 
Dora se brouilla tout â coup avec elle et demanda son renvoi. 
Aussi longtemps que la gouvernante eut de l'influence, elle en 
usa pour exciter Dora et sa mère contre M me K... Elle expli- 
quait â la mère qu'il était incompatible avec sa dignité de tolérer 
une pareille intimité de son mari avec une étrangère; elle 
attirait aussi l'attention de Dora sur tout ce qui était bizarre 
dans ces relations. Mais ses efforts furent vains; Dora demeura 
tendrement attachée â M TO K... et ne voulut rien savoir des mo- 
tifs qu'il y aurait eu à tronver choquantes les relations de son 
père avec celle-ci* Dora se rendait d'autre part bien compte 
des motifs qui poussaient la gouvernante. Aveugle dans une 

(24) + Cette gouvernante qui lisait tous les livres relatifs à la vae sexuelle, etc* 
et qui en entretenait Dora, mais qui l'avait franchement priée de cacher tout 
ce qui concernait ces choses à ses parents, — c'est cette femme que je crus 
être, pendant uti certain temps, la source 'de toutes les connaissances secrètes 
de Dora, en quoi je ne me trompais peut-être pas tout à fait: S, P f 



Ml I 1 ■ Il II i^^— ^M-W- ■ I II I I 1 I I I I — — frJ— ^^~ 

DORA 31 

■ 

direction, . Dora était assez: perspicace dans l'autre. . Elle 
s- apercevait que la gouvernante était amoureuse de son papa* 
Quand le père était présent, la gouvernante semblait une tout 
autre personne, alors elle .savait être amusante et sêrviable, A 
l'époque où la famille habitait la ville industrielle et où 
M™ K„. était loin, la gouvernante tenta de monter la tête de 
Dora contre sa mère, devenue alors la rivale qui comptait. 
Mais Dora ne lui en voulait pas encore de tout cela. Elle, ne 
s'irrita que lorsqu'elle s'aperçut qu'elle-même était tout à 
fait indifférente â la gouvernante, et que l'amour qui lui avait 
été prodigué s'adressait, en réalité } à son père. Pendant que 
le père était absent de la ville industrielle, la gouvernante 
n'avait pas de temps libre pour Dora, ne voulait pas se pro- 
mener avec elle, ne s'intéressait pas à ses travaux. A peine 
Papa était-il rentré de B..., qu'elle était de nouveau prête à 
tous les services et à tous les offices* Alors Dora la lâcha, 

La pauvre gouvernante avait éclairé pour Dora, avec une 
lucidité indésirable, une partie de son propre comportement. 
Dora s'était comportée envers les enfants de M. K,.., comme 
l'avait fait, par moments, la gouvernante avec elle. Dora tenait 
lieu de mère aux enfants, leur donnait des leçons, se promenait 
avec eux, leur fournissait une complète compensation pour le 
manque d'intérêt que leur témoignait leur propre mère. Il 
avait souvent été question d'un divorce entre M, et M™ K„.; 
il n'eut pas lieu, parce que M. K.,^ qui était un père tendre, 
ne voulait renoncer à aucun des deux enfants, 1/ intérêt 
commun de M- K... et de Dora pour les enfants avait été, dès 
le début s un moyen de rapprochement, Le fait de s'occuper 
des enfants servait évidemment à Dora de prétexte pour mas- 
quer autre chose â elle-même et aux autres. 

Du comportement de Dora envers les enfants, ainsi qu'il a 
été illustré par le comportement de la gouvernante envers 
Dora, il fallait déduire la même chose que de son tacite .consen- 
tement aux relations de- son père avec M™ ■]£*.., à savoir qufe, 
durant toutes ces années, elle avait été amoureuse de M..K..", 
Lorsque j'énonçai cette déduction, je ne rencontrai pas 
l'acquiescement de Dora. Elle raconta bien sur-le-champ que 
d'autres personnes encore, une cousine par exemple, qui avait 
passé quelque temps à B* + M lui avaient dit: « Mais tu es tout 



mt ^ m tm ^ Ê ^ m ^ m ^ ÈAm kbb ^ a^ ^^ ^ ^ ^ g^ ^ , — mm ^^g^^ ^pa^H i 



32 REVUE FRANÇAISE ÛË PSYCHANALYSE 

à fait folié de cet homme » ; cependant elle ne pouvait se rappe- 
ler avoir eu de tels sentiments, Plus tard, lorsque l'abondance 
du matériel qui surgissait lui rendit la dénégation plus diffi- 
cile, elle avoua qu'il était possible qu'elle eût aimé M. K...-, 
mais que c'était fini depuis la scène au bord du lac (25). Il 
était en tout cas établi que le reproche d'avoir été sourd à des 
devoirs impérieux et d'avoir arrangé les choses pour la com- 
modité de ses propres tendances amoureuses, le reproche 
^qu'elle avait fait à son père, retombait sur sa propre per- 
sonne (26). 

L'autre reproche, à savoir qu'il faisait de ses maladies des 
prétextes et les employait comme moyens, récouvre à son 
tour toute une partie de sa propre histoire secrète. Elle se 
plaignit un jour d'un S3~mptoiiie, nouveau en apparence, de 
douleurs aiguës d'estomac, et lorsque je lui demandai; « Qui 
copiez-vous là? », je tombai juste. Elle avait rendu visite, la 
veille s à ses cousines, les filles de la tante décédée. Ea cadette 
•s'était fiancée; l'aînée, à cette occasion, était tombée malade 
de l'estomac et allait êtfe transportée au Semmering, Dora 
prétendait" que ce n'était, chez l'aînée, que de la jalousie, 
cette jeune fille tombant toujours malade quand elle voulait 
^obtenir quelque chose, et que maintenant, elle voulait juste- 
ment quitter la maison pour ne pas être témoin du bonheur de 
sa sœur (27). Mais ses propres maux d'estomac témoignaient 
qu'elle s 3 identifiait avec sa cousine qualifiée 4 e simulatrice, 
soit qu'elle aussi enviât l'amour de celle qui était plus heu- 
Teuse, soit qu'elle vît se refléter le sien propre dans. Je, sort de 
la sœur aînée, dont une affaire de cœur s'était, peu de temps 
auparavant, mal terminée (28)/ En observant M ffiC K,.., elle 
avait aussi appris comment on peut utilement se servir des 
maladies* M. K + ., passait une partie de l'année en voyage; 

{25) Cf. le second rêve. S. F. 

\z6) Ici se pose la question : Si Dora a aimé M. K.,., comment s'explique le 
refus dans la scène du lac ou du moins sa forme brutaJe^ forme indiquant 
3 'exaspération i de ce refus? Comment une jeune fille amoureuse pouvait- 
elle voir un outrage dans la sollicitation qui, — comme nous allons Pappreti- 
dre plus loin, — n'avait pas du tout été exprimée de façon grossière ou 
indécente ? S. F. 

(27} Evénement courant entre soeurs, S, F. 

(2S) Je parlerai plus loin d'une autfe conclusion que j'ai tirée des maux: 
^estomac. S, F, 



«É*tRH«WMM^^I^HtoHM^BHPW4*^l^^M«HHIIP«^Mi^^^ 



DORA 33 



^v^^^v^w^^^^^^B^p^^^wq 



toutes les fois qu'il rentrait il retrouvait ^sa f einmc .souffrants 
•qiji t la veille encore, Dora le savait, était bien portante. Dora 
comprit que la présence du mari avait une action morbifiqtie 
sur sa femme, et qu'à celle-ci la maladie était la bienvenue 
pour lui permettre de se soustraire aux odieux devoirs con- 
jugaux. Une remarque, relative à ses propres alternances dé 
santé et de maladie, pendant ses premières années de jeune fille 
passées àB..., qu'elle intercala soudain ici, devait m'amener à 
.supposer que ses propres états devaient être envisagés comme 
dépendant de causes analogues à celles qui agissaient chez 

Il est, en psychanalyse, de règle qu'un rapport intérieur, 
encore caché, se manifeste par la contiguïté, le voisinage tem- 
porel, des associations, exactement comme dans récriture 
a et b juxtaposés signifient qu'il faut en faire la syllabe ab. 
Dora avait présenté une infinité de crises de toux et d'apho- 
nie; la présence de Pêtre aimé pouvait-elle avoir eu une 
influence sur l'apparition et la disparition des phénomènes 
morbides? Si tel était le cas, une coïncidence trahissant la 
chose devait se laisser découvrir quelque part. Je demandai 
quelle était la durée moyenne de ces crises. A peu près trois 
â six semaines, Combien de temps avait duré l'absence de 
M. K...? Elle devait en convenir: trois à -six semaines aussi. 
Elle démontrait ainsi 3 par sa maladie, son amour pour 
M. K..., comme la femme de celui-ci sa répulsion- Seulement 
il fallait admettre qu'elle aurait le comportement contraire 
à celui de M mB K..., qu'elle serait malade pendant l'absence 
4e M. K. . ., et bien portante quand il serait de retour. Ceci sem- 
blait bien s'accorder avec la réalité, tout au moins pour la 
première période des crises; ultérieurement, la nécessité s'éta- 
blit d 'effacer la coïncidence des crises de maladie avec l'absence 
de l'homme secrètement aimé, afin de ne pas trahir le secret 
par la répétition de la coïncidence. Seule, alors, la durée de la 
crise demeura comme marque -de sa signification primitive. 

À la clinique de Charcot, autrefois, j'avais vu et entendu 
dire que, chez des personnes atteintes de mutisme hystérique, 
la faculté d'écrire suppléait à la parole. Ils écrivaient plus 
facilement, plus rapidement et mieux que d'autres et qu'avant, 
Iva même chose avait été le cas chez Dora, Pendant les premiers 

HEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 3 



m il !■■■■! ii ii ii ■■■■■■ m ■^^^^^^iimii Éinmin~in 



34 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



jours de l'aphonie, elle écrivait avec une facilité toute particu- 
lière. Cette particularité > comme expression d'une fonction 
physiologique de substitution qUe crête le besoin, n'exigeait, 
au fond, aucuiie explication psychologique; mais il est à re- 
marquer qu'on en trouvait pourtant une fâcilertient. M. K.,. 
lui écrivait beaucoup quand il était en voyage, il lui envoyait 
des cartes postales; il arrivait qu'elle seule fût renseignée sur 
la date de son retour, alors que sa femme était prisé au dé- 
pourvu. Qu'on corresponde par écrit avec V absent auquel on 
ne peut pas parler, n'est guère moins difficile à concevoir que 
le désir, quand la voix fait défaut, de se faire comprendre par 
écrit. L'aphonie de Dora permettait ainsi l'interprétation sym- 
bolique suivante: pendant que l'aimé était au loin, elle renon- 
çait à la parole, qui perdait toute sa valeur puisqu'elle ne pou- 
vait pas lui parler, à IuL L'écriture, par contre, acquérait 
de l'importance comme étant le seul moyen de correspondre 
avec l'absent. 

Faut- il en conclure que, dans tous les cas d'aphonie pério- 
dique, il faille faire le diagnostic d'un être aimé temporaire- 
ment absent? Telle n'est certes pas mon intention. La déter- 
mination du symptôme est, dans le cas de Dora, trop spéciale 
pour qu'on puisse penser à un retour fréquent de la meme 
étiologie accidentelle. Quelle valeur a alors l'élucida tion de 
l'aphonie dans notre cas ? Ne nous sommes-nous pas plutôt 
laissé leurrer par un jeu d'esprit? Je ne le crois pas. Il faut 
ici se rappeler la question si souvent posée, à savoir, si les 
symptômes de l'hystérie sont d'origine psychique -p&- soin a - 
tique, et, si l'on admet cette première origine , si tous les symp- 
tômes de l'hystérie sont nécessairement déterminés psychique- 
ment. Cette question, comme tant d'autres auxquelles des 
chercheurs assidus s'efforcent en vain à trouver une réponse, 
est mal posée. Le véritable état des choses n'est pas renfermé 
dans cette alternative. Autant que je puisse voir, tout symp- 
tôme hystérique, a besoin d'apport des deux côtés, 11 ne peut 
avoir lieu sans une certaine complaisance soniatique^ mani- 
festée par un processus normal ou pathologique dans ou sur 
un organe du corps. Ce processus ne se produit qu'une fois, 
— tandis que la faculté de répétition fait partie du caractère 
du symptôme hystérique, — il 11 n'a pas de signification psj^chi- 



■M^^^WfeM^.^^^ 



Ib*f«ril*^to«ta 



bbRÂ 35 



.. ■ i i i i i m il 



que, de sens* Ce sens, le symptôme hystérique ne l'a pas dès 
le début, il lui est conféré, il est, en quelque sorte, soudé avec 
lui, et peut être différent dans chaque cas, selon lajiaturc des 
pehséës réfrénées qui cherchent une expression . Cependant 
plusieurs facteurs agissent de façon à ce que les rapports entre 
les pensées inconscientes et les processus soraatiques, dont elles 
peuvent disposer pour s'exprimer, soient moins arbitraires et 
se rapprochent de quelques combinaisons typiques. Les déter- 
minations se trouvant dans le matériel psychique accidente] 
sont, pour la thérapeutique, les plus importantes; on résout 
les symptômes en recherchant leur signification psychique. 
Une fois le terrain déblayé de ce qui peut être écarté grâce à la 
psychanalyse, on pourra se faire toute sorte d'idées, probable- 
ment justes, sur le fondement somatique, 'ordinairement 
constitutionncllement organique, des symptômes. Pour les 
accès de toux et d'aphonie de Dora, nous n'allons pas non plus 
nous borner à Interprétation psychanalytique, mais nous 
allons déceler derrière celle-ci le facteur organique dont est 
issue la complaisance somatique prêtant l'expression an pen- 
chant pour l'homme aimé, temporairement absent. Et si la 
liaison entre l'expression symptomatique et la pensée incons- 
ciente, dans ce cas, devait nous étonner par son allure arti- 
ficielle et .adroite, nous serons heureux d'apprendre qu'une 
telle liaison sait faire, dans tous les autres cas, dans 
n'importe quel autre exemple, la même impression. 

Je suis prêt à entendre répliquer que ce n'est qu'un béné- 
fice médiocre si nous devons, par la psychanalyse, cher- 
cher l'énigme de l'hystérie non plus dans une « instabilité 
particulière des molécules nerveuses » ou bien dans la possi- 
bilité d'états hypnoïdes, mais dans là « complaisance soma- 
tique ». 

En réponse, je voudrais insister sur ce fait que l'énigme 
est, de cette manière, non seulement reculée en partie, mais 
aussi partiellement restreinte, Il ne s'agit plus maintenant de 
toute l'énigme, mais de cette partie de celle-ci qui contient 
le caractère particulier de l'hystérie, la distinguant des 
autres psychonévroses. Les processus psychiques sont, dans 
toutes les psychonévroses, pendant un bon bout de chemin, 
les mêmes, puis seulement alors entre en ligne de compte 



nm^k^A 



3& REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

la complaisance somatîque qui procure aux processus psychi- 
ques inconscients une issue dans le corporel. Là où ce facteur 
n'existe pas, cet état devient autre chose qu'un symptôme his- 
torique mais quand même quelque chose d'apparenté, une pho- 
bie, par exemple, ou une obsession, bref, un symptôme psy- 
chique. 

Je reviens maintenant au reproche de simulation de maladie 
qu'avait fait Dora à son père T Nous nous sommes bientôt aper- 
çus qu'à ces reproches correspondaient, non seulement des re- 
mords concernant des maladies antérieures, mais aussi des re- 
mords faisant allusion à des maladies actuelles. A cet endroit 
échoit habituellement au médecin la tâche de cteviner et de 
compléter ce que l'analyse ne lui livre qu'en allusions* Je dus 
faire remarquer à la malade que sa maladie actuelle était tout 
aussi motivée et tendancieuse que celle de M me K^,, dont elle 
avait compris le sens, Je lui dis qu'elle avait, sans doute, un 
but qu'elle espérait atteindre par sa maladie, et que ce but ne 
pouvait être autre que celui de détourner son père de M ffi * 
K,.. Par des prières et des arguments, cela ne réussissait pas ; 
peut-être espérait-elle atteindre son but en faisant peur à 
son père (voir la lettre d'adieu), en éveillant sa compassion 
(par les évanouissements); et, si tout cela ne devait pas réus- 
sir, du moins se vengeait-elle de lui. Je lui dis qu'elle savait 
combien il lui était attaché, et que, chaque fois qu'il était in- 
terrogé sur la santé de sa fille, les larmes lui venaient aux 
yeux. J'étais, lui dis- je, tout à fait convaincu qu'elle guérirait 
instantanément si son père lui annonçait qu'il sacrifiait M rne 
K,.« à sa santé. J'espérais, d'ailleurs, ajoutai-je, qu'il ne céde- 
rait pas, car alors elle aurait appris quel moyen de pression elle 
avait entre les mains et elle ne manquerait pas de se servir de 
sa possibilité d'être malade dans toutes les occasions. Je dis 
encore que, si son père ne cédait pas, j'étais tout préparé à ce 
qu'elle ne renonçât pas si aisément à sa maladie. 

Je passe sur les détails qui légitiment cette manière de voir 
pour ajouter quelques remarques générales sur le rôle des 
motifs de maladie dans l'hystérie. 

Les motifs de maladie doivent être nettement distingués 
des possibilités morbides , du matériel dont sont formés les 
symptômes, ils ne participent *pas à la formation des symp- 



DORA 37 

■ — ^ - — ■ ■ ^^^ ^^ — ^^ m — _ 

tomes, ne sont pas non plus présents dès le début de la, ma- 
ladie ; ils ne s*y adjoignent que secondairement, et la maladie 
n'est constituée pleinement que par leur apparition [2g). 11 faut 
compter sur la présence des motifs de maladie dans tout cas 
qui comprend une véritable souffrance et qui est d'une assez 
longue durée, Le symptôme est pour commencer un hôte im- 
portun de la vie psychique, il a tout contre lui et c'est pourquoi 
il disparaît si facilement de lui-même, en apparence sous Tin- 
iîuence du temps. Il ne trouve, au début, aucune utilisation 
dans l'économie psychique, mais très souvent, il y aboutit se- 
condairement ; quelque courant psychique trouve commode de 
se servir du symptôme, et de cette façon celui-ci a acquis une 
fonction secondaire et se trouve, comme ancré dans le psychis- 
me, Celui qui veut guérir le malade se heurte, à son grand 
étounement, à une grande résistance qui lui apprend que le 
malade ne prend pas son intention de renoncer à la maladie si 
entièrement, si complètement au sérieux qu'il en a l'air {30). 
Qu'on se représente un ouvrier, par exemple un couvreur, qui, 
â la suite d'une chute, soit devenu infirme et qui vivotte eu 
mendiant au coin d'une rue. Or, que vienne un thaumaturge 
lui promettant de lui rendre sa jambe tordue droite et capable 
de marcher, il ne faudra pas s'attendre à voir sur son visage 
l'expression d'une excessive béatitude. Certes, il s'était senti 
extrêmement malheureux lorsqu'il avait été blessé, il s'était 



(20) Note de 1923, 



- Ceci n'est pas tout à fait juste, I/affirmation que les 
motifs de maladie ne soient pas présents dès le débiit de la maladie 11e peut 
plus Être soutenue. A la page suivante seront déjà mentionnés des motjfs 
de maladies qui existaient déjà avant l'éclosioii de la maladie et qui y ont 
contribué. Par la suite, j'ai mieux tenu compte de l'état des choses, en 
introduisant la distinction entre le profit frimaire de h maladie et U 
secondaire. Le motif de maladie u'est jamais qu'un dessein : la + réali- 
sation d'un profit, Ce qui est dit dans les lignes suivantes du chapitre ci- 
dessus est juste pour le profit secondaire de la maladie. Mais un profit pri- 
maire de la maladie doit être reconnu dans toute névrose. Le fait de devenir 
malade épargne* tout d'abord , un effort; il est donc, au point de vue écono- 
mique, la solution la plus commode dans le cas d'un conflit psychique (Fuite 
dans la inaladie)^ quoique l'impropriété d'une telle issue se révèle ultérieu- 
rement, sans équivoque, dans la plupart (les cas* Cette partie. du profit pri- 
maire de la maladie peut être appelé profit intérieur psychologique : il e^t, 
pour ainsi dire constant, En outre, ce sont des facteurs extérieurs, comme 
par exemple la situation précitée d'une femme opprimée par son mari, qui 
peuvent fournir des motifs à la maladie, et peuvent représenter par là la 
part extérieure du profit primaire de la maladie. S, F. 

(30} Un écrivain qui est d'ailleurs aussi médecin, Arthur Sclmitzler, a 
donné une très juste expression à cette donnée dans son « Paxaeelsus », 
S. F. 



^^—^^^^—m^=m^**M*tr^mmBm 



38 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

«perçu qu'il ne pourrait plus jamais travailler, qu'il devrait 
mourir de faim ou vivre d'aumônes. Mais, depuis, ce qui 
d'abord l'avait rendu incapable de gagner son pain est devenu 
la source de ses revenus; il vit de son infirmité. Qu'on la lui 
enlève, voilà nu homme désemparé; il a, entre temps, oublié 
son métier, perdu ses habitudes de travail, il s'est accoutumé 
à l'oisiveté, peut-être à la boisson. 

Les motifs de la maladie commencent à poindre souvent des 
l'enfance, L'enfant avide d'amour, et qui partage peu volon- 
tiers avec ses frères et sœurs la tendresse des parents, s'aper- 
çoit que cette tendresse lui revient entièrement si, du fait de sa 
maladie, les parents sont inquiets/ Cet enfant cqpiraît dès lors 
un moj^en de solliciter l'amour des parents et s'en servira aus- 
sitôt qu'il aura à sa disposition le matériel psychique capable 
de produire un état morbide. Lorsque P enfant est devenue 
femme et a épousé, en complète contradiction avec les exigen- 
ces de l'enfance, un homme ayant peu d'égards envers elle, 
qui opprime sa volonté, qui exploite sans ménagement son tra- 
vail et qui ne lui concède ni tendresse ni dépenses, alors la ma- 
ladie devient sa seule arme pour s'affirmer dans la vie. La ma- 
ladie lui procure le repos désiré, elle force le mari à des sacri- 
fices d'argent et à des égards qu'il n'aurait pas eus envers une 
personne bien portante, elle l'oblige à une attitude prudente eu 
cas de guérison, sans quoi la rechute est toute prête, L*appa- 
rence d'objectivité, de non-voulu de l'état morbide, dont le mé- 
decin traitant est obligé de se porter garant permet â la malade, 
sans remords conscients, l'utilisation opportune d'un moyen 
qu'elle avait trouvé efficace dans l'enfance. 

Et néanmoins, cette maladie est l'œuvre d'une intention ! 
Les états morbides sont ordinairement dirigés contre une per- 
sonne déterminée, de sorte qu'ils disparaissent avec l'absence 
de celle-ci- Le jugement le plus « en gros » et le plus banal 
qu'on puisse entendre de la part de l'entourage peu instruit et 
des gardes-malades est juste dans un certain sens. Il est exact 
qu'une paralysée alitée sauterait sur ses jambes si dans la 
chambre éclatait le feu, qu'une femme gâtée oublierait toutes 
ses souffrances si sou enfant tombait dangereusement malade 
ou bien si un cataclysme menaçait sa maison. Tous ceux qui 
parlent de la sorte de ces malades ont raison, jusqu'à un cer- 



■■— ^ ^ -~— 



DORA 39 

,tain point, à savoir qu'ils négligent la différence psychologique 
entre le conscient et l'inconscient, ce qui est encore permis 
pour V enfant > mais n'est plus admissible pour l'adulte. C'est 
pourquoi peuvent demeurer stériles, auprès de ces malades, 
toutes les protestations affirmant que tout dépend de la vo- 
lonté, et tous les encouragements, et toutes les injures. Il faut 
tout d'abord essayer de les convaincre, par le détour de l'ana- 
lyse, de l'existence même d'une intention. 

C'est dans la lutte contre les motifs de la maladie que ré- 
side généralement, danp le cas de l'hystérie, la faiblesse de 
toute thérapeutique, même de la psychanalytique, Kn cela, le 
sort a le jeu plus facile, il n'a besoin de s'attaquer ni â la cons- 
titution ni au matériel pathogène du malade ; il enlève un 
motif de maladie et le malade est temporairement, et parfois 
même définitivement, débarrassé de son mal. Combien .moins 
de guérisons miraculeuses et de disparitions spontanées de 
symptômes nous autres médecins admettrions-nous dans l'hys- 
térie , si nous pouvions plus fréquemment prendre connais- 
sance des intérêts vitaux des malades, qu*on nous cache ! Ici, 
c'est une date qui est atteinte, là, les égards envers une per- 
sonne qui deviennent superflus, ou bien une situation s'est mo- 
difiée radicalement grâce à un élément extérieur, et le mal, jus- 
qu'alors si tenace, est supprimé d'un seul coup, en apparence 
spontanément, en réalité parce que le motif le plus fort, une 
des utilisations de ce mal dans la vie, lui a été enlevé. 

On trouvera probablement des motifs étayant la maladie 
dans tous les cas pleinement développés. Mais il existe des cas 
à motifs purement intérieurs, comme par exemple une puni- 
tion infligée à* soi-même, donc un repentir et une pénitence. 
La tâche thérapeutique y est plus facile â résoudre que là où la 
maladie est en rapport avec la réalisation d'un but extérieur* 
Pour Dora, ce but était évidemment d'attendrir son père et de 
le détourner de M™K... 

D'ailleurs, aucune des actions de son père ne semble avoir 
autant exaspéré Dora que la promptitude de celui-ci, à prendre 
la scène au bord du lac pour un produit de l'imagination. Bile 
était hors d'elle-même lorsqu'elle y pensait : Quoi ! elle se 
serait imaginé cela ! Je fus longtemps embarrassé pour devi- 
ner quel remords se cachait derrière la réfutation véhémente 



■^^^^WWHW 



40 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHÀHÀTA'SE 



de cette explication. On était en droit de supposer quelque 
chose de caché , car un reproche injustifié n'offense pas de façon 
durable. D'autre part, je finis par conclure que le récit de 
Dora devait absolument correspondre à la vérité. Dès qu'elle 
eut compris l'intention de M. K,,,, elle lui coupa la parole, le 
souffleta et s'enfuit. Le comportement de Dora apparut alors à 
l'homme qu'elle quittait tout aussi incompréhensible qu'à 
nous-même, car il avait dû conclure d'après une quantité de 
petits signes qu 1 il pouvait compter sur l'inclination de la jeune 
fille. Dans la discussion du second rêve, nous allons trouver 
la solution de cette énigme, ainsi que celle dn remords vaine- 
ment recherchée tout d'abord. 

Comme les accusations contre le père se répétaient avec une 
monotonie fatigante et que la toux persistait, je fus conduit 
à -penser que ce symptôme devait avoir une signification en 
rapport avec le père. Au reste, les conditions que j'ai coutume 
d'exiger dans une explication de symptôme étaient loin d'être 
remplies d'une manière satisfaisante. Selon une règle que j y ai 
toujours trouvé confirmée par mon expérience, mais que je 
♦n/avais pas encore eu le courage d'ériger en règle générale, le 
symptôme signifie la représentation, — la réalisation — d'un 
fantasme à contenu sexuel, c'est-à-dire d'une situation sexuel- 
le. Je dirais mieux : tout au moins une des significations du 
symptôme correspond à la représentation d'un fantasme 
sexuel, taudis que, pour les autres significations, ane limita- 
tion pareille du contenu n'existe pas. Qu'un svmn+ôme ait plus 
d'une signification, qu'il serve à la représentation de plus- 
d'une pensée inconsciente, ceci s'apprend bientôt lorsqu'on 
s'engage dans le travail psj'chanaly tique. J'aimerais même 
ajouter qu'à mon avis, une seule pensée ou fantasme incon- 
scient ne suffit presque jamais à engendrer un symptôme, 

1/ occasion se présenta bientôt de donner à la toux ner- 
veuse une pareille interprétation par une situation sexuelle.. 
Lorsque Dora eut souligné une fois de plus que M™ K.-. 
n'aimait son père que parce qu'il était un homme fortuné, 
je m'aperçus, — à certaines petites particularités qu'elle avait 
dans la manière de s'exprimer et que je néglige ici comme je le 
fais de la plus grande partie purement technique du travail: 



-* 



DORA 41 

psychanalytique — que cette proposition masquait son con- 
traire : â savoir que son père n'avait pas de fortune, Ceci ne 
pouvait avoir qu'un sens sexuel (31} : mon père est, en tant 
qu'homme, impuissant. Lorsqu'elle eut approuvé- cette inter- 
prétation, avouant avoir eu cette pensée consciemment, je lui 
montrai en quelle contradiction elle tombait en persévérant 
d J une part à croire que les rapports avec M mc K,.. étaient d'or- 
dinaires relations amoureuses, et en affirmant d'autre part que 
son père était impuissant, c'est-â-d ire .incapable d'entretenir 
de pareilles relations. Sa réponse démontra qu'elle n'avait pas 
besoin d'admettre cette contradiction. Elle savait fort bien, 
dit-elle, qu'il existe plus d'une manière d'assouvissement 
sexuel, La source de ces connaissances cependant était une 
fois de plus introuvable, Lorsque je lui demandai si elle 
entendait l'utilisation d'autres organes que les organes géni- 
taux dans les rapports sexuels, elle l'affirma; et je pus pour- 
suivre. Elle entendait alors précisément les organes qui, chez 
elle, se trouvaient dans un état d'irritation, la gorge et la 
cavité buccale/ Il est vrai qu'elle n'en voulait rien savoir, 
mais, pour que le symptôme fût réalisable, il 11e fallait donc 
pas qu'elle put se rendre compte tout â fait clairement de ses 
pensées, La suite du raisonnement était pourtant inéluctable: 
elle se représentait, avec sa toux survenant par saccades et 
provoquée habituellement par un chatouillement dans le 
gosier, une situation sexuelle de rapports pet os entre les deux 
personnes dont les relations amoureuses la préoccupaient sans 
cesse. Que la toux ait disparu très peu de temps après cette 
explication "tacitement acceptée, s'accordait très bien avec 
notre conception ; mais nous ne voulûmes pas attacher trop de 
prix à ce changement, puisqu'il s'était effectué déjà si souvent 
spontanément. 

Si cette partie de l'analyse vient à provoquer, chez le lecteur 
médecin, outre l'incrédulité qu'il est libre d'avoir, encore de la 
surprise et de l 'horreur, je suis prêt à examiner ici même ce qm 
justifie ces deux réactions. Je suppose que la surprise est moti- 
vée par ma hardiesse à parler avec une jeune fille — bu bien, 
en général, avec une femme dans l'âge de la nubilité, — de su- 

(31) En allemand! le mot t Vermôgen » signifie à la fois * fortune » et 
« puissance % T (Note des traducteurs.) 



^n"^=^«" 



42 TtEVUE FRANÇAISE FflË PSYCHANALYSE 

jets si scabreux et si abominables. L'horreur se rapporte sans 
.doute à la possibilité, qu'une chaste jeune fille puisse connaître 
pareilles pratiques et en occuper son imagination* Ici comme 
'â> je conseillerais de la réserve et de la réflexion. Dans l'un 
comme dans l'autre cas» il n'y a pas de raisons de s'indigner. 
On peut parler de toutes les questions sexuelles avec des jeu* 
nés filles et des femmes sans leur nuire et sans se rendre sus- 
pect, premièrement si on adopte une certaine manière de le 
faire et deuxièmement si l'on sait éveiller en elles la cqnvïctiqji 
que c'est inévitable. Le gynécologue se permet aussi , dans les 
mêmes conditions, de leur faire subir toutes sottes de dénuda- 
tions/La meilleure manière de parler de ces choses est la ma* 
nière sèche et directe ; elle est, en même temps, la plus éloi- 
gnée de la lubricité avec laquelle ces sujets sont traités dans la 
« société » et à laquelle les femmes et les jeunes filles sont 
très bien habituées. Je donne aux" organes et aux phénomènes 
leurs noms techniques et je les communique dans les cas où cçs 
noms sont inconnus, « J'appelle un chat un chat » (32), J'ai 
certes entendu parler de personnes, médecins et non-médecins* 
qui se t scandalisent d'une thérapeutique au cours de laquelle 
ont lieu de telles conversations, et qui semblent envier, à moi 
ou à mes malades, le chatouillement voluptueux qui, d'après 
eux, doit s'y faire sentir . Or, je connais trop bien l'honnêteté 
de ces messieurs pour m'en émouvoir. J'échapperai à ]a tenta- 
tion d'écrire une satire. Je ne veui mentionner qu'une chose, 
c'est que souvent j'ai la satisfaction d'entendre, plus tard, des 
clientes pour lesquelles la franchise dans les sujets sexuels 
n'était, au début, guère facile, s'exclamer : « Non, en effet 
votre cure est dé beaucoup plus convenable que la conversation 
de Monsieur "X',„ ! » 

Il faut, avant d'entreprendre le traitement d'une hvstérie, 
être convaincu qu'il est inévitable de toucher â des sujets 
sexuels, ou bien il faut être prêt à se laisser convaincre par 
l'expérience. On se dit alors: « pour faire une omelette il faut 
casser des œufs >* (33), Les patients eux-mêmes sont faciles à 
convaincre; il n'y a que trop d'occasions de le faire au cours 
du traitement. Il ne faut pas se faire scrupule de s'entretenir 

■ 

(32) En français dans le texte. (Note dps traducteurs») 
(33} En français dans le teste. (Note v des traducteurs.) 



«■Mi 



DORA 43 

avec- eux des : faits de la vie sexuelle normale ou pathologique. 
Si ï'.qn est tant soit peu prudent, on ne fait que traduire dans 
leur conscient ce qu'ils savent déjà inconsciemment; et tout 
l'effet de là cure repose précisément sur la compréhension de 
ce fait que l'action exercée par l'affect d'une idée incons- 
ciente est plus violente et, parce qu'irréprimable, plus nuisible 
que celle d'une idée consciente. On ne court jamais le risque 
de pervertir une jeune fille inexpérimentée; là où les connais- 
sances sexuelles manquent même dans l'inconscient, il ne se 
produit aucun symptôme hystérique. Là où Ton trouve de 
.'hystérie, il ne peut plus être question de « pureté des senti- 
ments n dans le sens des parents et des éducateurs. Chez les 
enfants de dix, douze et quatorze ans, garçons et fillettes, je 
me suis convaincu qu'on pouvait, sans exception, se fier à 
cette règle. 

En ce qui concerne la seconde réaction sentimentale, qui 
. n'est plus dirigée contre moij mais contre la patiente, au cas 
où j'aurais raison, et qui trouve horrible le caractère pervers 
de sou imagination, j'aimerais dire qu'une condamnation si 
véhémente ne convient pas à un médecin, Je trouve, entre 
autres, superflu qu'un médecin écrivant sur les déviations de* 
1* instinct sexuel profite de toute occasion pour intercaler dans 
ïe texte l'expression de son horreur personnelle de choses si 
dégoûtantes. Il s'agit ici d'un fait, auquel, en réprimant nos 
goûts personnels, nous allons, j'espère, nous habituer. De ce 
que nous nommons perversions sexuelles, c'est-à-dire des 
transgressions de la fonction sexuelle relativement aux régions 
corporelles et à l'objet sexuel, il faut savoir parler sans indi- 
gnation. I v e manque de frontières déterminées où enfermer 
la vie sexuelle dite normale, suivant les races et les époques, 
devrait suffire à calmer les trop zélés. Nous ne devons pas ou- 
blier que de ces perversions la plus dégoûtante pour nous i 
l'amour sensuel de l'homme pour l'homme, fut, chez un peu- 
ple d'une culture tellement supérieure â la nôtre, le peuple 
'grec, lion seulement toléré, mais même chargé d'importantes 
ïonctions sociales. Chacun de nous dépasse, soit ici, -soit là, 
dans sa propre vie sexuelle, les frontières étroites du normal, 
Les perversions ne sont ni des bestialités, ni de la dégénéres- 
cence dans l'acception pathétique du mot. Elles sont dues au 



^nMta*4tai*«^^M^4^iMi 



B^BB 



44 KKVUK FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



développement de germes qui, tous, sont contenus dans la dis- 
position sexuelle non différenciée de l'enfant» germes dont la 
suppression ou la dérivation vers des buts sexuels supérieurs 
— la sublimation — est destinée à fournir les forces d'une 
grande part de nos actions et œuvres en tant que civilisés. 
Lorsque quelqu'un est devenu grossièrement et manifestement 
pervers, on peut dire plus justement qu'il l'est testé, il repré- 
sente un stade d'airét dans l'évolution. Les psycho-névrosés 
sont 1 tous des personnes à tendances perverses fortement déve- 
loppées, mais refoulées et rendues inconscientes au cours de 
leur évolution. Leurs fantasmes inconscients présentent, par 
conséquent, le même contenu, que les actions authentiques de? 
pervers, même s'ils n'ont pas lu la « Psychopathia sexualis » 
de Krafft-Ebîng, à laquelle des personnes naïves attribuent 
un tel rôle dans la genèse des tendances perverses, Les 
psychonévroses sont pour ainsi dire le négatif des perversions. 
La constitution sexuelle, dans laquelle est englobée aussi l*ex^ 
pression de l'hérédité", agit, chez le névrosé, en commun avec 
les influences accidentelles de la vie qui troublent l'épanouis- 
sement de la sexualité normale. Les eaux, trouvant un obsta- 
cle dans un lit du fleuve, sont refoulées dans des lits anciens y 
destinés à être abandonnés. Les énergies instinctives destinées 
à produire les symptômes hystériques sont fournies, non seu- 
lement par la. sexualité normale refoulée, mais encore par les 
clans pervers inconscients {34) • 

Les moins repoussantes parmi ce qu 'on appelle perversions 
sexuelles sont très répandues dans notre population, comme 
tout le monde le sait, à l'exception des médecins auteurs de 
travaux sur ces sujets. Ou plutôt, ces auteurs le savent aussi, 
ils s'efforcent seulement de l'oublier an moment même où ils 
prennent la plume pour écrire sur ces choses. Il n'est donc pas 
miraculeux que notre hystérique, âgée bientôt de dix-neuf ans, 
et qui avait entendu parler de tels rapports sexuels (la succion 

de la verge), développât un pareil fantasme inconscient et l'ex- 

■ 

(34) Ces propos] lions sur les perversions sexuelles ont été écrites plusieurs 
aimées avant 7a parution de l'excellent livre de J. B1och (Beitrâge zur Àtîo- 
logie der Psychopathia sexualis, 1902 et 1903) Cf. mes * Dreî Abliandhingen 
zur Sexualtheorie » (Trois Essais sur la Théorie de la Sexualité) parus cette 
année Jà (iço.q) (5 e édition 1922* Edition 'française de la N, R. F. Traduction 
Reverdi ou.) S. F. 



«Hll^KUltMlIBi 



DORA 45 

> 

primât par une sensation d'irritation dans la gorge et par.de la 
toux. Il n'aurait pas non plus été miraculeux qu'elle fût arri- 
vée, sans éclaircissements extérieurs , à un pareil fantasme, 
ainsi que je l'ai constaté avec certitude chez d'autres malades. 
La condition somatique d'une pareille création libre de l'ima- 
gination, qui coïncide avec la manière d'agir des pervers, était 
due chez elle à vin fait digne d'attention. Elle se rappelait très 
bien avoir été, dans son enfance > une sttçotteuse. Le père aussi 
se rappelait qu'il l'en avait déshabituée, cette habitude s 'étant 
perpétuée jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans. Dora elle- 
même avait gardé dans sa mémoire une image nette de sa pre- 
mière enfance: elle, assise par terre dans un coin, suçottant 
son pouce gauche, tandis qu'elle tiraillait, en même temps, de 
la main droite l'oreille de son frère tranquillement assis à 
côté d'elle. Ceci est le mode coiiiplet de l'assouvissement de sou 
même par le.snçottemeni, que m'ont rapporté encore d'autres 
patientes, devenues plus tard anesthésiques et hystériques* 
De l'une d'entre elles j'ai reçu une information qui projette 
une vive lumière sur l'origine de cette étrange habitude. Cette 
jeune femme, qui n'avait d'ailleurs jamais perdu l'habitude 
de suçotter, se voyait dans un souvenir d'enfance, datant, 
paraît-il, de la première moitié de sa seconde année, boire 
au sein de sa nourrice et, en même temps, lui tirailler: 
rythmiquement l'oreille. Je suppose que personne ne voudra 
contester que la muqueuse des lèvres et de. la bouche puisse 
-être qualifiée de zone érogène primaire, elle qui a gardé une 
partie de cette qualité dans le baiser t considéré comme nor- 
mal* L'activité intense et précoce de cette zone érogène est 
par suite la condition de la « complaisance somatique » ulté- 
rieure de la part du tube mu queux qui commence aux lèvres. 
Lorsque, plus tard, à une époque où le véritable objet "sexuel, 
le membre viril, est déjà connu, s'établissent des réflexes 
qui accroissent â nouveau l'excitation de la sone buccale 
restée érogène, il ne faut pas -de grands efforts d'imagination 
pour substituer à la mamelle originaire ou au doigt qui la rem- 
plaçait l'objet sexuel actuel, le pénis , dans la sïtuatioh favo- 
rable à la satisfaction. Ainsi ce fantasme perver vellement 
choquant, de la succion du pénis, a une origine ues pnis inno- 
centes; ce fantasme est la refonte d'une impression, qu'il faut 



AtftrifVqWML 



■•■ ^^^^^m^m 



4e KEVUE FRANÇAISE Dfi PSYCHANALYSE 



appeler préhistorique, de la succion du sein de la mère ou de 
la nourrice, impression qui d 'ordinaire a été revivifiée quand 
tin eut l'occasion plus tard de voir des enfants au sein. L/e plus 
souvent c'est le pis de la vache, en tant que représentation in- 
termédiaire entré la mamelle et le pénis, qui a servi à établir 
le passage. 

L'interprétation des symptômes de Dora relatifs, à sa gorge 
que nous venons de discuter peut donner lieu encore à une 
autre remarque. On peut se demander comment cette situation 
sexuelle imaginée s'accorde avec Vautre explication dans 
laquelle ^apparition et la disparition des phénomènes mor- 
bides contreferaient la présence et l'absence de Phomme aimé 
et qui, en y faisant entrer le comportement de la feriime, 
exprimerait cette pensée: si j'étais sa femme, je l'aimerais 
bien autrement, je serais malade (probablement d'ennui après 
lui) s'il était parti et en bonne santé (de bonheur)* s'il était 
de retour à la maison. D'après l'expérience que j'ai de la 
solution des symptômes hystériques, je répandrai: il n'est pas 
nécessaire que les différentes significations d'un symptôme 
s'accordent entre elles, c'est-à-dire se complètent pour for* 
mer un ensemble. Il suffit que cet ensemble soit constitué par 
le thème qui a donné naissance à tous les fantasmes différents. 
D'ailleurs, dans notre cas, une pareille compatibilité n'est pas 
exclue; l'une des significations s'attache plus â la toux, 
l'autre à l'aphonie et à la succession des phénomènes; une 
analyse plus détaillée aurait probablement fait reconnaître 
une détermination psychique beaucoup plus complète des 
détails de la maladie. Nous avons déjà appris qu'un symptôme 
correspond de façon tout à fait régulière à plusieurs significa- 
tions simultanément; ajoutons encore qu'il peut aussi succes- 
sivement exprimer plusieurs significations. Le symptôme 
peut, au cours des années, modifier une de ses significations 
ou sa signification principale, ou bien le rôle directeur peut 
passer d'une signification à nue autre. C'est comme un trait 
conservateur du caractère de la névrose de garder, si pos- 
sible, le symptôme une fois constitué, même lorsque la pen- 
sée inconsciente qui y trouva son expression a perdu de son 
importance* Mais il est aussi facile d'expliquer mécanique- 
ment cette tendance â la conservation du symptôme ; la cons- 



DORA 47 



tîtutîon d'un pareil symptôme est si difficile, le transfert de 
l'excitation purement psychique au corporel, fait que j'ai 
ûommé conversion, est lié à tant de conditions favorisantes, 
une complaisance somatique, telle qu'il en est besoin pour 
là conversion, est si peu facile à obtenir que l'impulsion à dé- 
charger l'excita tioti de l'inconscient conduit à se contenter, au- 
tant que possible, d'une voie de décharge déjà praticable . Il 
semble qu'il soit beaucoup plus facile d'établir des relations 
associatives entre une nouvelle pensée à décharger et une an- 
cienne, qui n'en a plus besoin, que de créer une nouvelle con- 
version. L/excitation s'écoule, par la voie ainsi tracée, de la 
nouvelle source d'excitation vers le précédent lieu de déverse- 
ment, et le symptôme ressemble, comme dît l'Evangile, â une 
vieille outre emplie de vin nouveau. Même si, d'après cela, la 
part somatique du symptôme hystérique apparaît comme l'élé- 
ment le plus constant et le plus difficile à remplacer, et la part 
psychique comme l'élément le plus mobi]e et le plus aisément 
remplaçable, il ne faudrait pas déduire de ces rapports le rang 
qui revient aux deux. Pour la thérapeutique psychique, c'est 
toujours la part psychique qui est la plus importante, 

La répétition incessante des mêmes pensées relatives aux 
rapports de son père avec M mG K... permit à l'analyse de Dora 
de faire encore une autre découverte importante, 

Il est permis de qualifier une telle série d'idées d'hyper- 
puissante, mieux encore, de renforcée, de prêvalenle, cela au 
sens de Wernicke. Klle révèle son caractère de morbidité, mal- 
gré son contenu apparemment correct, par cette seule particu- 
larité : que tous les efforts intellectuels conscients et sponta- 
nés de la personne ne puissent parvenir à la réduire ni à la 
supprimer. Car on peut venir à bout de toute pensée normale, 
quelle que soit son intensité. Dora sentait très bien que ses pen- 
sées au sujet de son père exigeaient d'être jugées d'une façon 
à part, « Je ne peux penser à rien d'autre » gémissait-elle sou- 
vent. « Mon frère me dit bien que nous n'avons pas le droit de 
« critiquer les actions de Papa, que nous ne devrions pas nous 
a en soucier, que nous devrions peut-être même nous réjouir 
<( qu'il ait trouvé une femme à laquelle il puisse s'attacher, 
u. puisque maman le comprend si mal. Je reconnais qu'il a rai- 






4& REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



« son, et j'aimerais aussi penser comme mon frère, mais je ne 
n le peux pas. Je ne peux pas lui pardonner (35). » 

Que fait-on en présence d'une telle idée prévalante après 
avoir écouté l'exposé de ses motifs conscients ainsi que les 
objections inutiles qui s'y opposent? On se dît que cette série 
d'idées hyperpuissantes doit son renforcement à V inconscient. 
Elle n'est pas sohible par le travail intellectuel, soit qu'elle- 
même s'étende, avec sa racine, jusqu'au matériel inconscient 
refoulé, soit parce qu'une, pensée inconsciente se cache derrière, 
elle. Cette pensée inconsciente lui est la plupart du temps direc- 
tement opposée. Les pensées opposées, contraires, sont toujours 
étroitement liées les unes aux antres et sont Souvent accouplées 
de façon que l'une d'entre elles soit très intensément consciente , 
son antagoniste par contre refoulée et inconsciente. Cette cor- 
rélation est le résultat du processus de refoulement* X^e refoule- 
ment, en effet > a souvent été effectué de telle sorte que la pen- 
sée opposée à celle qui doit être refoulée a été renforcée à 
l'excès. J'appelle ceci renforcement de réaction et je nomme 
<*ette pensée qui s'est affirmée dans le conscient et se montre 
indissoluble, à la manière d'un préjugé, la pensée réacthnnelh. 
Ces deux idées sont alors l'une à l'autre comme les pointes d'un 
couple d 'aiguilles aimantées asiatiques. A l'aide d'un certain 
excès d'intensité, l'idée rcactionnclle retient la pensée cho- 
quante dans le refoulement; mais pour cette raison elle est elle- 
même « amortie » et inattaquable par le travail intellectuel 
conscient. La voie pour enlever à l'idée prévalente son renfor- 
cement est alors de rendre consciente la pensée ine-sïiseiente 
*qui lui est opposée. 

On ne doit pas non plus exclure de ses prévisions le cas où 
il y aurait non pas une des deux raisons de la prévalence, niais 
\ine concurrence des deux- On peut aussi trouver d'autres com- 
binaisons mais qui, elles , se laissent facilement ramener aux 

précédentes. 

Kssayons, dans l'exemple que nous donne Dora, la première 

(35) Une pareille idée préva lente est, accompagnée d'une profonde dépres- 
sion, souvent le seul s3 ?r mptome d J tm état morbide habituellement dénommé 
'* irélancolie *, mais qui se laisse résoudre, par ]a psydianalj^e, comme 
mu jystérie. S* F. 



^ fm^^m ^^ **—m ^ ^^—— — ^m É—^ — 



DORA 49 



^k^^^^^^^nn 



supposition, à savoir que la racine de sa préoccupation obsé- 
dante des rapports de son père avec M m K... lui soit à elle- 
même inconnue parce qu'elle se trouve dans 1* inconscient. Il 
n'est pas difficile de deviner quelle est cette racine, d'après \à 
situation et les phénomènes. Son attitude dépassait évident* 
ment la sphère d'intérêts propre à une Elle, elle sentait et 
agissait bien plutôt comme une femme jalouse, connue on î 'au- 
rait trouvé compréhensible de la part de sa mère. Avec son exi- 
gence : « Klle ou moi )>, avec les scènes qu'elle faisait et la me- 
nace de suicide qu'elle laissait entrevoir, Dora se mettait évi- 
demment à la place de sa mère. Si le fantasme d'une situatiorî 
sexuelle, se trouvant comme point de départ de la toux, est 
justement inféré, alors elle se mettait ici à la place de M 1 "* 
K,,.. Elle s'identifiait donc avec les deux feçimes, Jadis et 
maintenant aimées par son père. On peut aisément conclure 
de tout cela que son attachement à son père était d'un degré 
beaucoup plus élevé qu'elle ne le savait ou bien qu'elle n'aurait 
voulu en convenir, bref qu*ellë était amoureuse de son père- 

J'ai appris à envisager de pareilles relations amoureuses in- 
conscientes entre père et fille, mère et fils, reconnaissables k 
leurs conséquences anormales, comme la reviviscence de ger- 
mes sensitifs infantiles; J'ai exposé ailleurs (36) combien pré- 
cocement se manifestait l'attraction sexuelle entre parents et 

enfants et j'ai montré que le mythe d'Œdipe devait sans doute 
être compris comme une adaptation poétique de ce qui est typi- 
que dans ces relations. Cette inclination précoce de la fille pouf 
son père et dn fils pour sa mère, dont on trouve une trace nette 
probablement chez la plupart des gens, doit être considérée 
comme étant dès le début plus intense chez les gens prédestinés 
à la névrose par leur constitution, chez les enfants précoces et 
avides d'affection. Certaines influences qui ne peuvent être dis- 
cutées ici se font alors valoir, influences qui fixent la tendance 
amoureuse rudîmen taire ou la renforcent tellement qu'elle de- 
vient, dans l'enfance encore ou bien seulement à la puberté^ 
quelque chose d'assimilable à une attraction sexuelle et qui* 

(36) Dans la * TrauïiKkiitting », la e Science des Rêves » p. 233, traduction 
Meyersoîii Àlcan, 1926, et dans le troisième des <r Trois .Es&ais sur la Théorie 
de la Sexualité * Ed, de la N* R. F., traduction Reverchoii p. 131 et suîv. 

P.KVUfî FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 4 



■■rii 



£0 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



comme celle-ci, accapare la libido (37)* Les circonstances exté- 
rieures ayant entoure notre patiente 11c sont pas défavorables à 
pareille supposition. Elle s'était toujours sentie attirée vers 
son père ; les nombreuses maladies de celui-ci devaient encore 
augmenter sa tendresse pour lui ; pendant quelques-uns de ces 
états maladif s, personne en dehors d'elle n'avait été admis â 
lui donner les menus soins que réclame un malade ; fier de son 
intelligence précoce^ son père en avait fait, encore enfant , sa 
confidente. Par l'apparition de M™ K.„, ce n'était vraiment 
pas la mère, mais elle qui avait été délogée de plus d'une de ses^ 
fonctions. 

Lorsque je communiquai à Dora qu*il me fallait admettre 
que son penchant pour son père avait eu déjà très tôt le carac- 
tère d'un complet état amoureux, elle me donna certes sa ré- 
ponse habituelle : « Je ne m'en souviens pas », mais elle me 
rapporta aussitôt quelque chose d'analogue relatif à sa cou* 
sine (du coté maternel), âgée de sept ans, et chez laquelle elle 
croyait souvent voir comme un reflet de sa propre enfance, La 
petite cousine avait été une fois témoin d'une discussion ora- 
geuse entre ses parents, et elle chuchota à l'oreille de Dora 
venue en visite peu après : « Tu ne peux pas te figurer comme 
« je hais cette personne-là! » (en désignant sa mère), « Et 
<( si elle meurt un jour, j'épouserai mon papa ». J'ai coutume 
de voir dans de telles associations, qui émettent quelque chose 
qui est en accord avec ce que j'allègue, une confirmation appor- 
tée par l'inconscient. L'inconscient ne peut pas proférer d'au- 
tre « oui n ; un « non n inconscient n'existe pas du tout (38). 

Durant de longues années cet état amoureux envers son père 

ne s'était pas manifesté ; tout au contraire, elle avait vécu 
longtemps dans l 'accord le plus cordial avec la femme qui 
Pavait supplantée auprès de son père, et elle avait même, com- 
me nous le savons par ses remords, favorise les rapports de 

(37) Le facteur qui décide en cela est vraisemblablement l'apparition pré- 
coce de véritables sensations génital es , soit spontanées, soit provoquées par 
îo séduction et la masturbation. (Voir plus bas«j S. F. 

(38) Note de 1923. — Une autre forme très curieuse et tout à fait certaine 
de confirmation de la pkrt de l'inconscient crue je ne connaissais pas encore 
alors est l'exclamation du malade: * Je n'ai pas pensé cela * 3 ou bien, c A 
cela je n'ai pas pensé *, On peut directement traduire: c Ouï, cela m*était 
inconscient. % S. F. 



*H 



DORA 5 1 

~ H 

celle-ci avec son père, Cet amour (pour le père) devait donc 
avoir été récemment ravivé, et si c'est le cas, nous pouvons nous 
demander dans quel but cela avait eu lieu. Evidemment en tant 
que symptôme réactif, pour réprimer autre chose qui devait être 
encore puissant dans l'inconscient* Dans l'état des choses, je 
devais songer, en premier lieu, que l'amour pour M. K«.. était 
cette chose réprimée. Je devais admettre que son amour (pour 
M. IL.,) durait encore, mais que ce sentiment se heurtait^ de- 
puis la scène du lac et pour des raisons inconnues, à une vive 
résistance, et que la jeune fille avait ressuscité et renforcé 1* an- 
cienne inclination pour son père, afin de ne plus rien savoir 
consciemment de son premier amour de jeune fille devenu 
maintenant pénible pour elle- C'est alors aussi que je me ren- 
dis compte d*un conflit susceptible de bouleverser la vie psy- 
chique de la jeune fille. Elle était, d'une part, pleine de regrets 
d'avoir repoussé les sollicitations de M. K..., pleine de. la nos- 
talgie de lui et des petits témoignages de sa tendresse ; d'à titre 
part se dressaient de puissants motifs, parmi lesquels se devi- 
nait aisément son orgueil , dirigés contre ces émois tendres et 
nostalgiques. C'est ainsi qu'elle en était venue à se persuader 
qu'elle en avait fini avec M, K... — c'était le bénéfice que lui 
procurait ce typique processus de refoulement — et elle devait 
quand même appeler au secours > contre Pamour qui s'imposait 
continuellement à son conscient, l'inclination infantile pour le 
père, et exagérer celle-ci. Qu'elle ait alors été, presque sans re- 
lâche, en proïe à une exaspération de jalousie, voilà qui est sus- 
ceptible d'une autre détermination encore (39}. 

Il n'était nullement en désaccord avec nies prévisions que 
mon explication provoquât chez Dora l'opposition la plus dé- 
cidée. Le u non )> que nous oppose le malade, après qu'on a 
présenté, pour la première fois, à la perception consciente 
Fidée refoulée, ne fait que constater le refoulement, et le carac- 
tère décisif de ce « non » laisse en quelque sorte mesurer l' in* 
tensité du refoulement. Si Ven ne considère pas ce « non j> 
comme l'expression d'un jugement impartial, dont le malade 
n'est en effet pas capable^ mais si l'on passe outre et continue 
ïe travail, on voit bientôt s'offrir les premières preuves que le 

(39) Q ue tl0US allons aussi découvrir* S, F- 



^nftMta^KH^^p^^MO^B^VVj^^^H^^^^^^^^rtAAdMB^nM^^^H 



52 HEVUE FRANÇAISE 1>E PSYCHANALYSE 

* ■ 

u non i), dans ce cas, signifie le « ouï » attendu. Dora avoua 
qu'elle ne pouvait en vouloir à M. K.*. dans la mesure où il 
l'avait mérité. Elle raconta qu'elle avait rencontré M- K,.. 
dans la rue, un jour qu'elle était accompagnée d'une cousine 
qui ne le connaissait pas. La cousine s'écria soudain : « Dora, 
qu'est-ce que tu as donc ? Tu es devenue mortellement 
pâle ! 3) Elle n'avait rien ressenti de ce changement, mais 
elle apprit de moi que lé jeu de physionomie et l'expres- 
sion des émotions , obéissent davantage aux forces de Tin- 
conscient qu'à celles, du conscient et qu'elles trahissent l'in- 
conscient (40), Une autre fois, après avoir été plusieurs jours 
de suite d'une humeur égale et gaie, elle vint chez moi dans 
l'humeur la plus sombre, sans s'expliquer pourquoi. Elle dit 
que tout la dégoûtait aujourd'hui ; c'était le jour de l'anniver- 
saire de son oncle et elle ne pouvait se résoudre à le féliciter ; 
elle ne savait pour quelle raison. Mon don d'interprétation ne se 
manifestait pas ce jour-là; je la laissai continuer et elle se sou- 
vint tout à coup que c'était aussi le jour de ranniversaire de M. 
K.<* ce que je ne tardai pas à utiliser contre elle. Il n'était alors 
plus difficile d'expliquer pourquoi les beaux cadeaux qu'elle 
avait reçus pour son propre anniversaire quelques jours aupa- 
ravant ne lui avaient fait aucun plaisir. Un cadeau manquait, 
celui de M. K.„, qui lui était naguère, évidemment, le plus 
précieux. 

Cependant elle s'entêta encore pendant longtemps dans son 
opposition contre mon allégation jusqu'à ce que, vers la fin de 
l'anah^se, fut fournie la preuve décisive du bien fondé de ce 
que j'avais émis* 

Je dois maintenant fhentionner une autre complication à la- 
quelle je n'aurais certainement pas donné place ici, si je 
devais, poète, inventer pour une nouvelle un pareil état d'âme, 
au lieu, médecin, de le disséquer. 1/ élément que je vais indi- 
quer ne peut que troubler et faire pâlir le conflit si beau et 
conforme à l'art poétique, que nous pouvons admettre chez 
Dora; cgt élément aurait été à juste titre sacrifié par la censure 

■ 

(40} cf. 

;Ruhïg kann ich euch erseheînen 
Ruhîg geheii selien 1 
* Je peux tranaufllemeiit vous voir apparaître et partir, » S, F + - (Schiller : 
TSallatle du chevalier Toçgcndurg.) 



pww^^^^^^i^w«*a*ÉHiHtaaÉi^Bi^* 



DORA 53 

du poète qui, quand il fait le psychologue, simplifie ce qu'il 
présente et en élimine une partie. Par contre, dans la réalité, 
que je m'efforce de dépeindre ici, la complication des motifs, 
L'accumula t ion et la complexité des tendances psychiques, bref 
la surdé terminât ion est de règle. Derrière ridée prévales te qui 
avait pour objet les rapports de son père avec M Be 'K... se dis- 
simulait en réalité aussi un sentiment de jalousie dont l'objet 
était M" 1 * K... — sentiment qui ne pouvait être fondé que sur 
une inclination de Dora pour son propre sexe. Il est connu 
depuis longtemps, et il a été maintes fois mis en relief, que 
garçons et filles, même normaux, laissent voir, à l'âge de la 
puberté, des signes nets d'inclination pour leur propre sexe, 
1/ amitié romanesque pour une camarade d'école, accompagnée 
de serments, de, baisers, de promesses de correspondance éter- 
nelle et aussi de toute la susceptibilité inhérente à la jalousie, 
est le précurseur habituel de la première passion inteu.se pour 
un homme. Puis, dans des conditions favorables, le courant 
homosexuel tarit souvent complètement ; dans les cas où 
l'amour pour 1. 'homme n'est pas heureux, ce courant est sou- 
vent réveillé par la libido même dans des années ultérieures, et 
son intensité s'élève alors à des degrés variables* Si l'on con- 
state ceci sans peine chez des gens sains, on s'attendra, d'après 
les remarques précédentes relatives au plus fort développement 
des germes normaux de perversion chez les névrosés, à retrou- 
ver dans la constitution- de ceux-ci une disposition homo- 
sexuelle plus forte, I] doit en être ainsi, car je n'ai pas encore 
réussi à faire une psychanalyse d'homme ou de femme sans 
devoir tenir compte d'une telle tendance homosexuelle, et assez 
prononcée. Là où, chez -des femmes et jeunes filles hystéri- 
ques, la libido sexuelle dirigée vers l'homme a subi une répres- 
sion énergique, on trouve régulièrement à la place ]a libido di- 
rigée vers la femme ayant subi comme un renforcement, et 
cette inclination peut même être partiellement consciente. 

Je ne continuerai pas â traiter ce sujet si important et iné- 
luctable surtout lorsqu'il s'agit de comprendre l'hystérie de 
l'homme, car l'analyse de Dora se termina -avant qu'elle ait 
pu répandre de la clarté sur ce genre de relations chez Dora. 
Mais je rappellerai cette gouvernante avec laquelle Dora vivait 



'•fc tM fcJ^MT^ 



54 KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



d'abord dans un commerce intellectuel intime, jusque ce 
qu'elle se soit aperçue quelle avait été appréciée et bien trai- 
tée par cette gouvernante, non pas pour elle-inême, mais â 
cause de son père. Alors elle obligea la gouvernante â quitter 
la maison* Elle s'attardait aussi, avec une étonnante fréquence 
et en y attachant une importance particulière, à raconter 
une autre brouille, qui lui semblait à elle-même enigmatique. 
Avec sa seconde cousine, celle qui s'était fiancée ensuite, elle 
s'était toujours très bien entendue et elle lui avait confié toute 
sorte de secrets. Or, lorsque le père de Dora alla de nouveau 
àB... pour la première fois après le séjour au lac interrompu, 
elle refusa de l'y accompagner; sa cousine fut alors priée de 
faire le voyage avec lui, et elle accepta. Dora se sentit dès 
lors refroidie envers elle et s'étonnait elle-même du degré 
auquel sa cousine lui était devenue indifférente, bien qu'elle 
avouât n'avoir pas de grands reproches à lui faire- Ces sus- 
ceptibilités me déterminèrent à demander à Dora quelle était 
son attitude envers M me K.„ avant le désaccord. J'appris alors 
que la jeune femme et Dora, alors à peine jeune fille, avaient 
vécu pendant de longues années dans la plus grande intimité. 
Lorsque Dora habitait chez les K./,, elle partageait la cham- 
bre de M ffie IL..; le mari était délogé. Dora avait été la confi- 
dente et la conseillère delà jeune femme dans toutes les difficul- 
tés de sa vie conjugale; il n'existait rien de quoi elles n'eus- 
sent parlé. Médée était satisfaite que Creuse eût attiré à 
elle les deux enfants, M* 18 K„. ne faisait non plus certaine- 
ment rien pour troubler les rapports du père de ces enfants 
avec la jeune fille, II est un problème psychologique intéres- 
sant, à savoir comment Dora parvint à aimer l'homme dont 
son amie chérie savait dire ; tant de mal, problème qui devient 
soluble si Ton comprend que, dans l'inconscient, les idées 
demeurent avec une commodité toute particulière l'une à côté 
de l'autre, que les choses opposées se tolèrent sans contra- 
diction, ce qui persiste ainsi assez souvent jusque dans le 
conscient. 

Lorsque Dora parlait de M m * K..., elle faisait l'éloge de la 
t< blancheur ravissante de son corps » sur un ton qui corres- 
pondait plutôt à celui d'une amoureuse qu'à celui d'une 
rivale vaincue. Bile me disait 'une autre fois, avec plus de 



J-U-l 



* -• - - 



dora 55 



mélancolie que d'amertume* être convaincue que les Cadeaui: 
donnés par son père avaient été choisis par M fflB Kv«,; elle y 
reconnaissait son goût. Une autre fois encore, elle affiriiiâ 
qu'évidemment par l'intermédiaire de M™ K... on lui avait fait 
cadeau de bijoux; en tout semblables à ceux qu'elle avait vus 
chez M* K.,* et dont elle avait alors exprimé le désir. Ouï*, 
je dois bien le dire: je n'entendis pas énoncer par elle un seul 
mot dur ou dépité sur la femme dans laquelle elle aurait dû 
voir, selon ses idées prévalentes, l'auteur de tout son malheur. 
Elle semblait se comporter d'une manière inconséquente, 
mais cette inconséquence apparente était précisément 1 expres- 
sion d J un courant sensitif fort complexe. Car cette amie aimée 
avec exaltation, comment avait-elle agi envers Dora? Après 
que Dora eût énoncé ses accusations contre M, K,., et que 
son père eût demandé à M. K... des explications, celui-ci 
répondit tout d'abord par des protestations de respect; il 
s'offrît à venir dans la ville industrielle pour donner des 
éclaircissements sur tous les malentendus. Quelques semaines 
plus tard, lorsque le père eut un entretien avec lui à B.* M il 
n'était plus question de respect. Il dénigra la jeune fille et 
joua son va-tout en disant: une jeune fille qui lit de pareils 
livres et qui s'intéresse à de pareilles choses ne peut pas pré- 
tendre au respect d'un homme, C'est donc M™ K + „ qui l'avait 
trahie et noircie; ce n'est qu'avec elle que Dora avait parlé de 
Mautegazza et de sujets scabreux. C'était de nouveau le même 
cas qu'avec la gouvernante; M mÈ K... ne l'avait pas aimée 
pour elle-même, mais pour son père. M m& K... l'avait sacrifiée, 
elle, sans scrupule, pour ne pas être troublée dans ses relations 
-avec lui. Il est possible que cette injure Tait davantage affli- 
gée, ait été plus pathogène que l'autre sous laquelle elle 
voulait masquer la première: que son père l'ait sacrifiée. 
L'amnésie si opiniâtre relative à la source des connaissances 
défendues n'était-elle pas en rapport direct avec la valeur 
affective de l'accusation contre M™ K ^ et par suite, de la 
trahison par cette amie? 

Je ne crois donc pas me tromper en admettant que les idées 
prévalentes de Dora relatives aux rapports de son père avec 
M œe K.,. étaient destinées, non seulement à réprimer l'amour 
jadis conscient pour M. IC<, mais aussi à masquer l'amour 






i+P ^J . 



${> REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

î>our M ttë K,,., inconscient dans le sens le plus profond. À 
cette tendance les idées prévalent es étaient directement oppo- 
sées. Dora se répétait sans cesse que son père l'avait sacrifiée 
£ cette femme, elle manifestait bruyamment qu'elle lui enviait 
■la possession de son père, et se dissimulait ainsi le contraire, 
à savoir qu'elle ne pouvait pas ne pas envier à son père 
l'amour de cette femme et qu'elle n'avait pas pardonné à la 

femme aimée la déception d'avoir été trahie par elle. I^e sen- 
timent de jalousie féminine était accouplé dans l'incons- 
cient â une jalousie semblable â celle qu'aurait éprouvée un 
homme. Ces sentiments virils, ou pour mieux dire gyiié- 
cophiles, sont à considérer comme typiques de la vie amou- 
reuse inconsciente des jeunes filles hystériques. 



■w^^»^*^ ^hfc.— — émmm ^— ^ ^^ 



PORA 57 



CHAPITRE II 



Le Premier Rêve 



Comme nous étions juste sur le point d'écîaircir un point 
obscur de l'enfance de Dora par le, matériel qui se pressait 
dans l'analyse /elle dit avoir eu, Tune des dernières nuits, un 
rêve qu'elle avait déjà fait à plusieurs reprises exactement de 
la même manière. Un rêve à répétition périodique était suscep- 
tible, par ce seul caractère, d'éveiller particulièrement ma 
curiosité; dans l'intérêt du traitement, on pouvait envisager 
de faire entrer le rêve dans l'ensemble de l'analyse, Te résolus- 
donc d'explorer ce rêve très soigneusement. 

Premier Rêve. — « // y a un incendie dans une maison (41), 
me raconta Dora, mon père est debout devant mon lit et me 
réveille. Je m'habille vite. Maman veut encore sauver sa boite 
à bijoux, mais papa dit: je ne veux pas que mes deux: enfants 
] et moi soyons carbmiis$$ à cause de ta boite à bijoux. Nous 
descendons en hâte, et aussitôt dehors, je me réveille, n 

Comrne c'est un rêve à répétition, je demande naturelle- 
ment quand elle Ta eu pour la première fois. Bile ne le sait 
pas. Mais eïïe se souvient avoir fait ce rêve à L,.,, (l'endroit 
au bord du lac où s'est passée 1 la scène avec M. K^.)> trois 
nuits de suite , puis il revint ici il y a quelques jours dfr 
cela (42). Le lien établi ainsi entre le rêve et les événements à 

(41) € II n'y avait jamais eu clie» nous d'incendie réel *, répondît-elle pi 11 & 
tard à ma question, S. F. 

{42) On peut déduire du contenu du rêve quelle l'avait rêvé pour la pre^ 
inière fois à L,„ S, F, 



É^H^BHHI 



08 REVUE FRANÇAISE UE PSYCHANALYSE 

-^ ■— •!— P^H^^Hi ^ ^ ■ ^ 

L.„ accroît naturellement l'espérance que j'ai de parvenir à le 
résoudre. Mais je veux tout d'abord connaître la cause occa- 
sionnelle de son dernier retour, et j'invite par suite Dora, 
<féjà formée à V interprétation des rêves par quelques petits 
«exemples précédemment analysés, à le réduire en ses élé- 
ments et à me communiquer ce qui lui vient à ce propos à 
1 esprit* 

Elle dit: « Quelque chose, mais qui ne peut pas avoir avec 
<c cela de rapports, car c'est tout récent, tandis que j'ai certes 
« fait le rêve déjà auparavant. » 

— Cela ne fait rien, allez-y; ce sera justement la dernière 
chose concernant le rêve, . 

— « Eh bien, Papa a eu, ces jours-ci, une dispute avec 
Maman parce qu'elle- ferme, la nuit, la salle à manger. Or, 
la chambre de mon frère n'a pas de sortie spéciale, on n'y 
a accès que par la salle â manger. Papa ne veut pas que m on 
frère soit ainsi enfermé pendant la nuit* Il a dît que cela ne 
pouvait pas aller, il pourrait arriver la nuit qu'on eût besoin 
-de sortir, » 

— C'est à un danger d'incendie que vous l'avez rapporté? 

— « Oui. » 

— Je vous prie de bien vous rappeler vos propres expres- 
sions* Nous en aurons peut-être besoin. Vous venez de dire : 
^qu'il pouvait arriver la nuit qu'on eût besoin de sortir (43). . 

Mais Dora retrouve maintenant le lien entre la cause occa- 
sionnelle récente du rêve, et celle d'alors, puisqu'elle pour- 
suit: 

« Lorsque Papa et moi sommes . alors arrivés à L,* M il 
<* exprima sans ambages la peur d'un incendie. Nous sommes 
<f arrivés pendant un orage violent, et avons vu la petite 
« maison en bois qui n'avait pas de paratonnerre. Cette peur 
u était donc tout â fait naturelle, » 

Je ne tiens à examiner que les rapports entre les événements 
à L... et les mêmes rêves d'alors. Je demande donc: « Avez- 

- 

(43) J^ fais attention à ces mats car ils me surprennent. Ils me semblent 
être équivoques. N*emploie-t-on pas les mêmes paroles pour désigner cer- 
tains besoins corporels? Des mots équivoques sont, dans la voie des asso- 
ciations, comme des aiguilles. On met l'aiguille autrement qu'elle ne semble 
^être placée dans le contenu du rêve, on arrive au rail sur lequel se meuvent 
les idées recherchées et encore cachées derrière le rêve. S. F, 



Mil 



** 



DORA 59 

vous fait le rêve dans les premières nuits à L,„. ou bien pen- 
dant les dernières, avant votre départ, par conséquent, avant 
ou après la fameuse scène dans la forêt ? « Je sais en effet que 
la scène ne s'est pas passée dès le premier jour, et que, après 
cet événement, elle demeura encore quelques jours à L.., sans 
rien laisser entrevoir de l'incident, 

Elle répond tout d'abord: « Je ne sais pas »- Un instant 
après : « Je croîs quand même que ce fut après » . 

Je savais donc maintenant que le rêve était une réaction à 
cet événement- Mais pourquoi se répéta- t-îl là-bas à trois re- 
prises? Je continuai à questionner: « Combien de temps après 
la scène êtes- vous encore restée àL... ? « 

— « Encore quatre jours; le cinquième je suis partie avec 
<* Papa ! » 

- — À présent je suis sûr que le rêve a été Peffet immédiat 
de l'événement avec M. K... Vous l'avez rêvé là-bas pour la 
première fois, et pas avant. Vous n'y avez ajouté l'incertitude 
du souvenir que pour en effacer le contexte {44). Mais les 
chiffres ne s'accordent pas encore tout à fait- Si vous êtes 
restée àL- encore quatre nuits, vous avez pu répéter le rêve 
quatre fois* Fut-ce peut-être le cas ? 

Elle ne contredit plus mon assertion, mais poursuit au lieu 
de répondre â ma question (45) : « L'après-midi qui suivit 
« l'excursion au lac. dont M, IL,, et moi étions rentrés à 
h midi, je m'étendis, comme d'ordinaire, sur la cliaïse longue 
«dans la chambre à coucher pour dormir un peu. Je m'éveil- 
« lai brusquement et vis M. IL., debout devant moi,., >t 

— Donc de la même manière que vous voyez dans le rêve 
votre père devant vous? 

— « Oui, je lui demandai d'expliquer ce qu'il venait faire 
« là* Il répondit qu'il ne se laisserait pas empêcher d'entrer 
a quand il le voulait dans sa chambre. D'ailleurs, dit-il, il 
x< avait quelque chose à venir prendre. Rendue méfiante par 
u cela, j'ai demandé à M mB K... s'il n'existait pas de clef de la 
ce chambre à coucher, et le lendemain matin (du second jour) 
« je me suis enfermée pour faire ma toilette. Lorsque je 

■ 

(44) Comparez ce qui a été dit 9 la page 34 au sujet du doute. S. ,F* 

(45) II doit en effet surgir encore du nouveau matériel de souvenir avant 
^qu'elle puisse répondre a rua question. S. F. 



SSdîï^S! 



60 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



h voulus alors, l'après-midi, m 'enfermer pour me coucher de 
« nouveau sur la chaise longue, la clef manquait. Je suis eon- 
« vaincue que c'est M. K«,. qui l'avait enlevée. n 

C'est donc là le thème de la fermeture ou non fermeture de 
la chambre, qui se trouve dans les associations du rêve et qui 
a aussi joué par hasard un rôle dans sa cause occasionnelle 
récente (46), La phrase : « Je m'habille vite h, allait-elle aussi 
faire partie de cet ensemble? 

— <( Je me suis alors promis de ne pas rester sans Papa 
« chez les K*^; J'avais à .craindre que, les .matins "suivants, 
« M, K,-, ne me surprît à ma toiletté, je m'habillais donc 
u très vite tout ce temps-là , Car Papa habitait l'hôtel et 
« M 1 "* K..« sortait toujours de très bonne heure pour faire 
« une promenade avec Papa. Mais M, K,,, 11e m'importuna 
« plus/ » 

— Je comprends, l'après-midi du second jour, vous avez 
pris la résolution de vous dérober à ces poursuites, et vous 
avez eu le temps, les seconde, troisième et quatrième nuits 
après la scène dans la forêt, de vous répéter cette résolution 
pendant le sommeil. Que vous n'auriez pas la clef le matin 
suivant — le troisième — pour vous enfermer en faisant votre 
toilette, cela, vous le saviez déjà le second après-midi, donc 
avant le rêve; vous avez par suite pu avoir l'intention de vous 
dépêcher autant que possible pendant votre toilette. Mais votre 
rêve revînt toutes les nuits parce que, précisément, il équi- 
valait à une résolution. Une résolution se maintient jusqu'à 
ce qu'elle soit exécutée. C'est comme si vous vous étiez dit: 
u Je ne suis pas tranquille, je ne puis trouver de sommeil 
« calme avant d'être hors de cette maison. Au contraire, vous 
« dites dans le rêve: Aussitôt dehors, je me réveille. » 

J J interromps ici le récit de l'analyse pour confronter cette 
petite partie d'une analyse de rêve avec mes théories générales 
sur le mécanisme de la formation du rêve. J'ai exposé dans 
mon livre {47) que tout rêve était 'un désir, représenté comme 

(46) Je suppose, sans le dire encore à Dora, que cet élément a été saisi par 
ejle à cause de sa signification symbolique; * chambres »„ dans le rêve, 
remplaçant souvent * femme!; ^ (Zimuier - Fraueirammer), et il ne peut 
naturellement pas être indifférent qu'une femme soît * ouverte > ou t fer- 
mée ». Aussi est-iî bien connu quelle *cle£ * ouvre, dauç ce cas. S. F* 

(47) La Science des Rêves. 



n^ ^ — — ^^^^^^ M ^^^^^a^^i fc 



DORA 6l 



réalisé, que cette représentation masquait le désir, si celui-ci 
^était un désir refoulé, s'il appartenait à Fiuconsciefat, et que, en 
dehors des rêves d'enfants, seul un désir inconscient ou pion- 1 
géant dans l'inconscient avait la force de former un rêve. Je 
crois que j'aurais été plus certain d'une approbation générale 
si je m'étais contenté d'affirmer que tout rêve a un sens pou- 
vant être découvert au moyen d'un certain travail d'interpré- 
tation ; si j'avais dit qu'on pouvait, une fois l'interprétation 
accomplie, substituer au rêve des idées se laissant insérer 
en un point aisément rcconnaissable de la vie psychique 
de l'état de veille. J'aurais pu alors poursuivre en disant que 
ce sens du rêve se révélait comme étant aussi varié que juste- 
ment les pensées de l'état de veillé ; que c'était une fois un 
désir accompli, une autre fois une crainte réalisée, ou bien 
encore une réflexion continuée dans le sommeil, une résolu- 
tion (comme dans le "rêve de Dora), une sorte de production 
intellectuelle pendant le sommeil, etc. Cette manière de pré- 
senter la chose aurait certes séduit par sa clarté et aurait pu 
■s'appuyer sur un bon nombre d*exemples bien interprétés, 
comme par exemple sur le rêve analysé ici. 

Au lieu de cela, j'ai émis une affirmation générale qui 
limite le sens des rêves à une seule forme de la pensée, à la 
représentation de désirs, et j'ai éveillé une tendance générale 
à la contradiction- Mais je dois dire que je n'ai pas cru avoir 
ni le droit ni le devoir de simplifier un processus psycholo- 
gique pour le plus grand agrément des lecteurs, quand ce 
processus offrait à mon investigation une complication dont la 
solution, ayant pour effet de ramener ce cas à l'unité, ne 
pouvait être trouvée qu'ailleurs. J'attacherai, pour cette rai- 
son, un grand prix à pouvoir montrer que les apparentes 
exceptions, comme le rêve de Dora qui se dévoile tout* d'abord 
comme étant une résolution prise le jour et se continuant pen- 
dant le sommeil, confirment de nouveau la règle contestée. 

Nous avons encore à analyser une grande partie du rêve* 
Je continuai à questionner: « Qu'est-ce qu'il en est de la boîte 
à bijoux que votre maman veut sauver ? » 

— « Maman aime beaucoup les bijoux et en a reçu beau- 
« coup de papa, n 

— Et vous? 






62 REVUK FKANÇATSE DE PSYCHANALYSE 



— « Autrefois, j'ai aussi beaucoup amie les bijoux; 
<< depuis ma lualàdie je 11 'en porte plus. Il y eut voici quatre 
u ans (une année avant le rêve), une grande dispute entre 
n Papa et Maman au sujet d'un bijou. Maman désirait un 
« bijou déterminé ; des perles en forme de gouttes comme 
« boucles d'oreille. Mais Papa 11e les aime pas et il lui apporta 
« un bracelet au lieu des perles. Elle était furieuse et lui dit 
« que s'il avait dépensé tant d'argent pour un objet qui lui 
« déplaisait, il pouvait en faire cadeau â une autre. 

— Alors vous avez probablement pensé que vous le pren- 
driez volontiers ? 

— « Je ne sais pas (48), je ne sais en général pas comment 
« Maman entre dans ce rêve; elle n'était pourtant pas alors 
« avec nous, àL., (49). » 

— Je vous l'expliquerai plus tard, Est-ce que rien d'autre 
ne vous vient â l'esprit à propos de la boîte à bijoux ? Jusqu'à 
présent vous n'avez parlé que de bijoux et vous n'avez rien 
dit de relatif à une boîte. 

— « Oui, M, K... m'avait fait cadeau, quelque temps 
auparavant d'une boîte à bijoux très précieuse, n 

— Il n'aurait alors pas été déplacé de faire un cadeau en 
retour. Vous ne savez peut-être pas que « boîte â bijoux )> 
est une expression volontiers employée pour désigner la même 
chose que celle à laquelle vous avez récemment fait allusion 
par la sacoche à main (50) > c'est-à-dire les organes génitaux 
féminins. 

— « Je. savais que vous alliez dire cela (51). » 

— C'est-à-dire, vous le saviez- La signification devient 
maintenant encore plus claire, Vous vous disiez : cet homme 
me poursuit, il veut pénétrer dans ma chambre, ma « boîte à 
bijoux » est en danger, et s'il arrive là un malheur ce sera. 

(48) Façon habituelle qu'elle avait alors d'accepter une pensée refoulée. 
S, F. 

{49) Cette remarque^ qui témoigne d'une incompréhension complète des 
règles de l'interprétation des rêves, qui lui étaient en d'autres -temps bien 
connues, ainsi que la manière hésitante et le faible rendement des associa- 
tions relatives à la boîte à bijoux me prouvaient qu'il s'agissait ici d'un 
matériel ayant été refoulé avec beaucoup de force. S. F. 

{50) Voir plus loin ce qui se rapporte a cette sacoche. S. F* 

{51) Une manière très fréquente d'écarter une connaissance surgissant de 
l'inconscient. S. F, 



^ ■»■■*■ 1.. ■ ■ r>_ ■ | i ■ ^"-^ 



DOSA 6 



*> 



M^M^H^^^^M - fc~ - 1 



de la faute de Papa, C'est pourquoi vous avez choisi pour le 
rêve une situation qui exprime le contraire, un danger dont*, 
par votre père, vous êtes sauvée. Bans cette région du rêve, 
tout, en général, est transformé en sou contraire. Vous allez 
bientôt savoir pourquoi. Le secret, en effet, se trouve chez 
votre maman. Ce que votre maman y fait? Elle est, vous le 
savez, votre ancienne rivale auprès de votre père* Lor& 
de l'incident du bracelet, vous auriez volontiers accepté ce 
que votre maman avait refusé. Maintenant essayons de fem^ 
placer « accepter )> par « donner », « repousser » par « se refu- 
ser » ♦ Cela signifie .alors que vous étiez prête à donner à votre 
père ce que votre mère lui refusait et ce dont il s'agit aurait 
à faire avec des bijoux (52), Maintenant, rappelez- vous la hoîte 
à bijoux dont M* K... vous a fait cadeau. Vous avez là le 
début d'une série d'idées parallèles dans laquelle, comme dans. 
la situation où l'on est debout devant votre lit, M. K... est à 
mettre à la place de votre père, M. K.«. vous a donné une 
boîte à bijoux, vous devriez donc lui donner votre boîte à 
bijoux ; c'est pour cela que j'ai parlé tout à l'heure d'un ca- 
deau en échange. Dans cette série d'idées, votre maman sera, 
à remplacer par M™ K... qui, elle, certes était présente 
alors. Vous êtes donc" prête à donner à M. K... ce que sa 
femme lui refuse. Vous avez là Vidée qui doit être refoulée 
avec tant d 'efforts , qui rend nécessaire l'interversion dans leur 
contraire de tous les éléments. Le rêve confirme de nouveau 
ce que je vous ai déjà dit avant ce rêve, â savoir que vous ré- 
veillez votre ancien amour pour votre père, afin de vous dé- 
fendre contre votre amour pour M. K,.., plus encore vous, 
vous craignez vous-même, et votre; tentation de lui céder. 
Vous confirmez donc par là combien était intense votre amour 
pour lui (53). 

(52) Nous allons pouvoir donner plus loin une interprétation (exigée par 
l'ensemble) à la perle en forme de goutte, S. F. 

(53) J'ajoute encore ceci : Il me faut d'ailleurs conclure, du fait de la réap- 
parition du rêve ces derniers jours, que .vous considérez la même situa- 
tion comme étant revenue, et que vous avez décidé de nie plus venir au trai- 
tement auquel ne vous fait venir que votre pere. La suite montra comme 
j'avais bien deviué. Mon interprétation effleure ici le thème, extrêmement 
important du point de vue pratique et du point de vue théorique, du « trans- 
fert % t thème que Je n'aurai que peu d'occasions d'approfondir au cours de< 
cet essai. S, F, 



h- h -I- ■ I I 



■2. --_■- -■ 1^ --s.-.yj j_ 



64 REVUK FEANÇACSE DE PSYCHAKALYSE 



Elle ne voulut naturellement pas accepter cette partie dé 
l'interprétation* 

Mais pour moi, il s'ensuivit un complément de V interpréta- 
tion du rêve qui me semblait indispensable aussi bien à l'ana- 
mnèse du cas qu'à la théorie du rêve. Je promis à Dora de le 
lui communiquer à la prochaine séance, 

Je ne pouvais en effet oublier l'indication qui semblait dé- 
couler des paroles équivoques, mentionnées ci-dessus (qu'il 
jaut sortir ; la nuit, il peut arriver un malheur). A cela 
s'ajoutait que l'élucidation du rêve me semblait incomplète 
aussi longtemps qu'une certaine condition ne serait pas rem- 
plie, condition que je ne veux pas exiger en général, mais 
dont je recherche, avec prédilection, l'observation. Un rêve 
régulier se tient pour ainsi dire sur deux jambes, dont Fune 
s'appuie sur le motif récent essentiel, l'autre sur un événe- 
ment important de l'enfance. Entre ces deux événements, ce- 
lui de l'enfance et le récent, le rêve établit une communica- 
tion, il cherche â reformer le présent sur le modèle du passé, 
Le désir qui crée le rêve provient donc toujours de l'enfance, 
il veut toujours ressusciter l'enfaiicey en refaire une réalité, 
corriger le présent d'après l'enfance* Je croyais déjà recon- 
naître nettement dans le contenu dn rêve les parties qui, rap- 
prochées, faisaient allusion à un événement d'enfance* 

J'engageai la discussion à ce sujet par une petite expé- 
rience, qui réussit comme d'ordinaire. Il y avait par hasard 
une grande boîte d'allumettes sur la table. Je priai Dora de 
regarder si elle pouvait apercevoir un objet sur la table qui 
n'y fût pas d'habitude. Elle ne vit rien. Alors je Îitt tfemandai- 
si elle savait pourquoi oh défendait aux enfants de jouer avec 
des allumettes, 

— « Ouï, à cause du danger d'incendie. Les enfants de mon 
« oncle jouent très volontiers avec des allumettes: » 

— Non pas uniquement pour cette raison. On les avertit 
« de ne pas faire de feu », et on y rattache une certaine 
croyance. 

Elle ïTen savait rien. — Eh bien, on craint qu'ils ne mouil- 
lent alors leur lit. Ceci est probablement fondé sur le contraste 
■éntrç Verni et le feu. Quelque chose comme cela: ils rêveront 
de feu et essayeront alors de 'l'éteindre avec de l'eau. Je ne 



— ^^ 



DORA 65 

saurais dire exactement s'il en est ainsi. Mais je vois que le con- 
traste entre l'eau et le feu vous rend, dans le revendes sër*- 
vices excellents- Votre maman veut sauver la « boîte à bi- 
joux », pour qu'elle ne s'enflamme point ; dans les idées laten- 
tes du rêve par contre, il s'agit de ne pas mouiller la « boîte 
À bijoux ». Mais le feu n'est pas seulement employé comme 
le contraire de Peau, il sert aussi à représenter directement 
■l'amour, le fait d'être amoureux, enflammé. Du feu part donc 
un, rail, qui va par cette signification symbolique aux pen- 
sées amoureuses ; un autre rail mène, par le contraire « eau » 
— après s J être divisé en un autre embranchement menant à 
encore un rapport avec l'amour, qui mouille aussi — ailleurs; 
Mais où donc ? Songez à vos expressions : qu'il arrive la nuit 
tin malheur, qu'on ait besoin de sortir. Cela ne signîfie-,t-il 
pas un besoin naturel, et si vous rapportez ce' malheur à l'en- 
fance, peut-il être autre que celui de mouiller son lit ? Mais 
qu'est-ce qu'on fait pour préserver les enfants de mouiller leur 
lit ? N'est-ce pas, on les réveille la nuit, tout comme le fait* 
avec vous, votre père dans le rêve ? Ceci serait donc l'événe- 
ment réel d'où vous tirez le droit de remplacer par votre père 
M, K„. qui vous réveille. Je dois donc en conclure que vous 
avez souffert de l'incontinence d J urine plus longtemps qu'elle 
ne se maintient d'ordinaire chez les enfants. La même chose 
avait dû être le cas chez votre frère. Car votre père dit : Je ne 
veux pas que mes deux enfants. -, périssent. Votre frère n'a 
rien à faire avec la situation actuelle chez les K.^ f il ^l'était 
pas non plus présent à L,.. Eh bien, que répondent vos souve- 
nirs à tout ceci ? 

— « Je ne sais rien sur moi-même, répondit-elle, mais 
a mon frère a mouillé son lit jusqu'à sa sixième ou septième 
et année, cela lui arrivait parfois même dans la journée ». 

J'allais précisément lui faire remarquer combien plus faci- 
lement on se souvient, en pareille matière, de son frère que 
4e soi-même, quand elle poursuivit par un souvenir retrouvé : 
« Oui, je l'ai aussi fait, mais seulement dans ma septième ou 
* huitième année, pendant quelque temps. Cela a dû -être très 
« fort, car je sais maintenant qu'un docteur a été consulté. 
« Cela a duré jusque peu avant l 'asthme nerveux. » 

— • Qu'en dit le docteur ? 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE r 



•M 



66 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSÉ* 



« Il le mit sur le compte d'une faiblesse nerveuse ; cela 



« passerait, dit-il, et il ordonna des fortifiants j> (54)* 

L'interprétation du rêve me sembla à présent achevée (55). 
Elle apporta encore le lendemain un supplément au rêve. "Elle 
avait oublié de raconter qu'elle sentait de la fumée chaque 
fois ^près le réveil, La fumée allait certes bien avec le feu, 
elle indiquait aussi que le rêve avait un rapport particulier 
avec ma personne, car j'avais souvent coutume, lorsqu'elle 
avait prétendu à propos de certaines choses qu'il n*y avait 
rien là-dessous, de lui objecter : « Il n'y a pas de fumée sans 
feu )). Mais elle objecta à cette interprétation exclusivement 
personnelle que M* K... et son père étaient des fumeurs pas- 
sionnés, comme moi aussi d ailleurs. Elle-même fumait aussi 
au bord du lac, et M, K..* lui avait roulé une cigarette avant 
d'avoir si malencontreusement commencé â la courtiser. Elle 
croyait aussi se souvenir avec certitude que l'odeur de fumée 
était apparue, non seulement dans le dernier rêve, mais aussi, 
dans les trois rêves à L*.. Puisqu'elle se refusait à fournir 
toute aiitre information, il m'appartenait de décider comment 
insérer ce supplément dans le tissu, des idées du rêve. Comme- 
point d'appui pouvait me servir le fait que la sensation de 
fumée se présentât comme supplément, quelle avait donc eu 
à surmonter un effort particulier r du' refoulement. Elle appar- 
tenait par conséquent aux pensées exposées dans le rêve de la 
façon la plus obscure et le mieux refoulées, donc à la tenta- 
tion de ne rien refuser ^.M, K... Cette sensation ne pouvait 
alors guère signifier autre chose que le désir d J un baiser qui, 
chez un fumeur, sent nécessairement la fumée ; or «n baiser 
avait été échangé deux ans auparavant entre eux, ce qui se se- 
rait certainement renouvelé plus d'une fois si la jeune fille avait 
cédé à la sollicitation de M, K.«. Les idées de tentation sem- 
blent ainsi avoir recouru à la scène précédente et réveille le 
souvenir du baiser contre, la séduction duquel Dora, la suçot- 

(54) Ce médeein était le seul eti lequel plie in outrât de la confiance, car 
tllè s'était aperçue, à la faveur de cette expérience, qu'il n'avait pas deviné 
son secret* En présence de tout autre jnédecin qu'elle n'avait pu encore 
juger, elle éprouvait une angoisse dont on découvre maintenant le motif, à 
savoir *qu*i1 eût pu deviner son secret. S. F. 

, {55) L^ noyau du rêve, traduit, pourrait s'exprimer ainsi : La tentation est 
si grande. Cher papaj proiège-moî à nouveau comme du temps de l'enfance, 
pour que mon lit ne soit pas mouillé.' S. F. 



^k^nm 



DORA 67 

"" " ' !■ ■■■ I 1 — ■ -- _. . L — ^ M _ r 

teuse» s'était jadis défendue par le dégoût- Si je rassemble 
enfin tous les signes qui rendent un transfert sur moi proba- 
ble, étant donné que je suis aussi fumeur, j'arrive â penser 
qu'un jour, pendant la séance, elle eut sans doute l'idée de 
souhaiter de ma part un baiser. C'était pour elle l'occasion de 
répéter ce rêve d'avertissement et de prendre la résolution de 
cesser la cure. Tout ceci s'accorde très, bien, mais; à cause 
des particularités du « transfert », échappe â la démonstra- 
tion. 

Je pourrais hésiter maintenant : faut-il d'abord m 'attaquer 
au résultat que fournit ce rêve pour l'histoire du cas mor- 
bide, ou bien plutôt en finir avec Pobjection contre la théo- 
rie des rêves qui en découle ? Je choisis le premier chemin. 

Il vaut la peine de discuter à fond Y importance de l'incon- 
tinence d'urine dans les antécédents des névrosés. Pour la 
clarté de l'exposé, je me borne â remarquer que l'incontinence 
de Dora n'était pas un cas ordinaire. Le trouble ne s'était pas 
seulement continué au-delà de l'époque considérée comme nor- 
male ; il avait tout d'abord disparu, selon la ferme déclaration 
de Dora, et n'avait réapparu que relativement tard, après la 
sixième année. Cette incontinence n'a, â ma connaissance, 
pas de cause plus vraisemblable que la masturbation, qui joue 
dans l'étiologie de l'incontinence^ en général, un rçle encore 
trop sous-estimé. D'après mon expérience, ce rapport a été 
très bien connu des enfants eux-mêmes* et toutes les suites 
psychiques s'en déduisent comme s'ils ne l'avaient jamais 
oublié. Or, à l'époque où le rêve eut lieu, nous nous trou- 
vions, dans notre investigation, sur une ligne tendant direc- 
tement à un tel aveu de la masturbation infantile. Un moment 
auparavant, elle avait posé cette question, à savoir pourquoi 
justement elle était tombée malade, et avant que je ne répon- 
disse, elle avait chargé son père de la responsabilité. Elle en 
fondait la démonstration non pas sur des idées inconscientes, 
mais sur une connaissance consciente, A mon étonnemènt, la 
jeune fille savait de quelle nature avait été ;la maladie de èon 
père. Après le retour de son père de ma consultation -elle avait 
surpris une conversation dans laquelle le nom de la maladie 
avait été prononcé, Quelques années auparavant, au temps du 
décollement de la rétine, un oculiste consulté avait dû en indi- 



««■H^^^^^l^^^^^^^^xa^MVV^MM^IÉ^ 



68 REVUE FRANÇAISE DE, TSYCHANÀLYSE 

quer Tétiologie spécifique, car la jeune fille, curieuse et in- 
ouiète. entendit alors une tante dire à sa mère : « Mais il a 
donc déjà été malade avant le mariage ? », et elle entendit 
encore ajouter quelque chose d'incompréhensible, qu'elle in- 
terpréta, plus tard, comme étant de l'ordre des choses incon- 
venantes, 

Le père était donc tombé malade à cause de la vie dévergon- 
dée qu'il avait menée, et elle pensait qu'il lui avait transmis 
par hérédité sa maladie. Je me gardai bien de lui dire que moi 
aussi, comme je Ta mentionné, (page 38, note 9), j'estimais que 
les descendants des syphili tiques étaient tout particulièrement 
prédisposés â des névro-psychoses graves. La suite de ces pen- 
sées, qui accusaient le père, passait à travers du matériel in- 
conscient. Elle s 'identifia , pendant quelques jours, à sa mère 
par de petits symptômes et de petites particularités, ce qui lui 
fournit Poccasion de se signaler par une conduite insupporta- 
ble et me laissa alors deviner qu'elle pensait â un séjour à 
Franzensbad, lien visité — je ne sais plus en quelle année — 
en compagnie de sa mère. La mère souffrait de douleurs au 
bas-ventre et avait des pertes — un catarrhe — ce qui ren- 
dit nécessaire une cure à Franzensbad, Dora était d'avis — 
pïobablement là aussi à juste titre — que cette maladie prove- 
nait de son père, qui aurait donc communiqué à la mère de 
Dora sa maladie vénérienne. Il était tout à fait compréhensi- 
ble qu'elle confondît, comme en général la plupart des non- 
médecins, blennorrhagie et syphilis, hérédité et contamination 
par des rapports. Sa persévérance à s'identifier à sa mère 
m'imposa presque l'obligation de lui demander si ^14e aussi 
avait une maladie vénérienne, et voilà que j'appris qu'elle était 
atteinte d'un catarrhe (flueùrs blanches) , dont elle ne se rappe- 
lait pas le début. 

Je compris alors que derrière les pensées qui accusaient tout 
haut son père, se cachaient comme d'habitude des accusations 
de soi-même, et j'allai au-devant en l'assurant que les flueurs 
blanches des jeunes filles indiquaient, à mes yeux, par excel- 
lence, la masturbation ; je considérais comme étant de second 
plan au regard de la masturbation (56) toutes les causes de la 

(56) Note de 1923. — Une opinion extrême qtic je ne défendrais pJus* 
aujourd'hui* S* F, 



IK>RA 69 

■ 

leucorrhée qui sont habituellement citées. Je lui dis qu'à cette 
question ; pourquoi c'est elle précisément qui était tombée ma- 
lade, elle était en train de répondre par l'aveu de la mastur- 
bation, probablement infantile. Klle niait ênergiquement pou- 
voir se rappeler rien de semblable, Mais, quelques jours plus 
tard, elle fit une chose que j'envisageai comme encore une ma- 
nière de se rapprocher de cet aveu, Klle portait ce jour-là, ce 
qui ne fut jamais le cas ni avajit ni après, un porte-monnaie 
d'une forme qui commençait à être à la mode, et elle joua avec 
pendant qu'elle parlait , couchée, l'ouvrant, y introduisant son 
doigt, le refermant, etc, Je l'observai pendant quelque temps, 
puis lui expliquai ce que c'était qu'un acte symptomatiqiie (57). 
J'appelle actes symptomatiqites les actes que Ton exécute 
automatiquement, inconsciemment, sans y, faire attention, 
comme en se jouant, auxquels on aimerait refuser toute signi- 
fication et que l'on déclare indifférents et jeux de hasard, sî 
l'on est questionné à leur. sujet. Une observation plus atten- 
tive montre alors que de tels actes, dont le conscient ne sait 
rien ou ne veut rien savoir, expriment des pensées et des impul- 
sions inconscientes et que, par conséquent, en tant qu'expres- 
sion tolérée de ^inconscient, ils ont de la valeur et sont ins- 
tructifs. Il y a deux sortes d'attitudes conscientes envers les 
actes symptoma tiques. Si on peut leur trouver une raison ïn of- 
fensive, on en prend connaissance ; si, par contre, un tel 
prétexte pour le conscient fait défaut, on ne se rend pas du 
tout compte d'habitude qu'on les exécute. Dans le cas de Dora, 
la motivation était facile à trouver : « Pourquoi ne -devrais- je 
pas « porter une sacoche qui est â la mode maintenant ? » Mais 
une pareille justification n'empêche pas la possibilité d'une 
origine inconsciente de l'acte en question. D'autre part, l'ori- 
gine et le sens attribués à cet acte ne se laissent pas absolu- 
ment prouver. Il faut se contenter de constater qu'un tel sens 
s'accorde extrêmement bien avec l'ensemble de la situation, 
avec Tordre du jour de rincon scient. 

J'exposerai une autre fois une collection de pareils actes 
symptom a tiques, tels qu'on peut les observer chez des nor- 

(57) Comparez Zut Psychopathûlogie des AHtagsîebevj * La Psychopa. 
thologie de la Vie Quotidienne ^ Tn Jatikélévitch, Paris, Payât 1922. 



*m 



70 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



maux et des nerveux. Les interprétations sont parfois très 
faciles. La sacoche bifolîêe de Dora n'est rien d'autre qu'une 
représentation du vagin; en jouant avec cette sacoche, en 
3 'ouvrant et en introduisant le doigt dedans /elle exprimait 
par une pantomine et d'une façon assez sans-gêne, mais évi- 
dente } ce qu'elle eût voulu faire, c'est-à-dire la masturba- 
tion. Il y a peu de temps, il m'est arrivé une chose semblable, 
très amusante. Une dame d'un certain âge sort, pendant la 
séance, pour se rafraîchir soi-disant en prenant nn bonbon, 
Une petite bonbonnière en os, s'efforce de l'ouvrir et me la 
tend, pour que je me convainque combien elle était "difficile à 
ouvrir. J'exprime le soupçon que cette boîte .doit avoir une 
signification particulière, car je la. vois aujourd'hui pour la 
première fois, quoique sa propriétaire vienne chez moi depuis 
déjà plus d'une année. Là-dessus, cette dame me répond avec 
empressement: « Je porte toujours cette boîte sur moi, je 
l'emporte partout où je vais n. Elle se calme seulement lorsque 
j'ai remarqué en riant combien ses paroles s'appliquent aussi 
il une autre signification de la boîte, La boîte — box, nù^it — 
n'est, comme la sacoche, comme la boîte à bijoux, qu'une re- 
présentation de la coquille de Vénus, de l 'organe génital fémi- 
nin. 

Il y a dans la vie beaucoup de ce symbolisme, à côté duquel 
nous passons sans y prêter attention. Lorsque je m'imposai 
la tâche de ramener au jour ce qnc les hommes cachent, non 
pas par la contrainte de l'hypnose, mais par ce qu'ils disent 
et laissent voir, je croyais cette tâche plus difficile qu'elle ne 
l'était en réalité. Celui qui a des yeux pour voir et des oreilles 
pour entendre se convainc que les mortels ne peuvent cacher 
aucun secret. Celui dont les lèvres se taisent bavarde avec le 
bout des doigts; il se trahit par tous les pores. C'est pourquoi 
la tâche de rendre conscientes les parties les plus cachées de 
rânie est parfaitement réalisable. 

L'acte symptomatique de Dora avec sa sacoche ne fut pas 
le plus proche précurseur du rêve. Elle préluda â la séance 
qui nous apporta le récit du rêve par un autre acte sympto- 
inatiqu'e. Lorsque j'entrai dans la chambre où elle attendait, 
elle cacha rapidement une lettre qu'elle lisait. Je demandai 
naturellement de qui était la' lettre, mais elle refusa tout 



DORA 71 

■ 

^ n 1 

d'abord dé l'indiquer. Puis elle me sortit quelque cliose d'en- 
tièrement indifférent et sev*s aucun rapport avec notre cure. 
C'était une lettre de sa grand J mère, dans laquelle celle-ci 

l'invitait à lui écrire plus sauvent. Je pense qu'élit 'ne voulait 

que faire semblant d 'avoir un « secret » et faire allusion à ce 
qu'elle se laissât maintenant ravir son secret par le médecin* 
Je m'explique maintenant son aversion secrète contre tout non> 
veau médecin par sa peur que celui-ci ne pénètre la cause de sa 
maladie pendant l'examen (par la leucorrhée ou la connais- 
sance de l'incontinence), qu'il ne devine chez elle la masturba- 
tion. Elle parlait ensuite toujours avec beaucoup de méses- 
time des médecins, qu'elle avait auparavant évidemment sures- 
timés. 

Accusations /contre le père de l'avoir rendue malade, der- 
rière laquelle se cachait une auto-accusation/— flueurs blan- 
ches, * - jeu avec la sacoche, — incontinence après la sixième 
année, — - secret qu'elle ne veut pas se laisser ravir par les 
médecins : je considère, sur de tels indices, la preuve de la 
masturbation infantile comme faite, sans qu'il y ait de lacune. 
Dans le cas de Dora, j'avais commencé de pressentir la mas- 
turbation lorsqu'elle m'avait parlé des gastralgies de sa cou- 
-sine (\\ p. ) et s J était identifiée ensuite avec elle en se plai- 
gnant plusieurs jours des mêmes sensations douloureuses. On 
sait combien souvent les gastralgies se rencontrent justement 
chez les masturbateurs. D'après une communication privée de 
W. Fliess, ce sont précisément ces gastralgies qui peuvent 
'être suspendues par des applications de cocaïne au « point 
gastrique » du nez, trouvé par iui, et guéries par îa cautéri- 
sation de ce point. Dora me confirma consciemment deux 
choses: qu'elle avait elle-même souffert assez souvent de gas- 
tralgies et qu*elle avait des raisons de- supposer que sa cou- 
sine se masturbait. Il arrive fréquemment aux malades de 
comprendre chez les autres des rapports dont la compréhen- 
sion chez eux-mêmes est jrendue impossible par des résis- 
tances affectives. Aussi ne niait-elle plus, bien qu'elle!- ne 
put se rappeler rien, Je considère aussi l'époque de 1* inconti- 
nence, jusque « peu avant l'apparition de l'asthme nerveux », 
domine valable au point de vue clinique. Les symptômes hysr 
tériques n'apparaissent presque jamais pendant que les en- 






yi REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



fants se masturbent, mais seulement dans la continence (58) ; 
ils suppléent ainsi à la satisfaction masturbatoire dont le désir 
reste intact dans l'inconscient aussi longtemps qu'une autre^ 
satisfaction, plus normale, ne se produit pas, là où elle est 
■encore restée possible. Cette dernière condition est la condition 
décisive pour une guérison possible de l'hystérie par le mariage 
et les rapports sexuels normaux. Si la satisfaction normale se 
trouve dans la vie conjugale une fois de plus supprimée soit 
pair le coït interrompu, soit par un éloignement psychique,. 
etc.*,, la libido retourne à nouveau dans son ancien lit et se 
manifeste à nouveau par des symptômes hystériques, 

. J'aurais bien aimé ajouter encore ici une information exacte,, 
à savoir quand et sous quelle influence particulière la mastur- 
bation de Dora avait été réprimée, mais le fait que cette ana- 
lyse fut si incomplète m J oblige à ne présenter qu'un maté- 
riel plein de lacunes. Nous avons appris que l'incontinence 
dura presque jusqu'au moment où se déclara la première dys- 
pnée. Or, tout ce qu'elle savait indiquer sur cette première 
prise, c'était que son père â ce moment, pour la première fois- 
depuis son rétablissement, était parti en voyage* Dans ce petit 
bout de souvenir conservé, il devait v avoir une allusion à 
Tét-iologie de la dyspnée. Grâce à des actes symptomatïques et. 
autres indices, j'eus de fortes raisons de supposer que l'enfant, 
dont la chambre se trouvait à côté de celle des parents, avait- 
surpris une visite nocturne de son père chez sa mère et qu'elle 
avait entendu, pendant le coït, ,1a respiration haletante de 
l'homme, sans cela déjà court d'haleine, Les enfants pres- 
sentent dans ces cas le caractère sexuel de ces bruits inquié- 
tants. Les mouvements qui expriment l'excitation sexuelle 
préexistent donc, en tant que mécanismes innés, en eux. J'ai 
exposé, il y a bien des années déjà, que la dyspnée et les palpi- 
tations de cœur de l'hystérie et de la névrose d'angoisse 
n'étaient que des fragments isolés de Tacte du coït, et j'ai" 
pu, dans beaucoup de cas, comme dans celui de Dora > ramener 
le symptôme de la dyspnée, de l'asthme nerveux, à la même 

{58) La même règle est en principe applicable aussi aux adultes, cepen- 
dant il suffit chez eux d'une continence relative, d'une restriction de la 
masturbation, de sotte que, si la libido est intense, l'hystérie et la masturba- 
tion peuvent coexister. S. F. 



*— — *^ ^ *^^M^— ^^^)M^— MfcÉtÉ^ÉPf^^ 

F 

DORA 73 

cause détermina» te ^ à savoir au fait d'avoir surpris les rap- 
ports sexuels des adultes, Il se peut très bien que, sous l'in- 
fluence de la eoexcitation provoquée alors chez Dora, ait eu 
lieu le revirement de la sexualité de la petite enfant, qui rem- 
plaça la tendance à la masturbation par une tencTànce à l'an- 
goisse. Un peu plus tard, comme son père était absent .et que 
l'enfant amoureuse songeait à lui avec nostalgie, la sensation 
se renouvela en elle sous la forme d'une crise d'asthme* La 
cotise occasionnelle de cet état morbide, conservé dans le: sou- 
venir laisse deviner quelles pensées anxieuses accompagnèrent 
la crise" d'asthme. Klle eut cette crise pour la première fois 
après s'être surmenée en gravissant une montagne et ressenti 
sans douté un peu de difficulté respiratoire réelle, A cela s'ad- 
joignit l'idée que les ascensions en montagne étaient défen- 
dues à son père, qu'il ne devait pas se surmener f avant l'ha- 
leine, courte ; ensuite elle se souvint combien il s'était fatigué 
cette nuit-là, chez sa maman, elle se demanda si cela ne lui 
avait pas fait de mal, puis lui vint le souci de s'être peut-être 
aussi surmenée pendant la masturbation, qui aboutit aussi à 
l'orgasme sexuel avec un peu de dyspnée ; ensuite se produisit 
le retour accentué de cette dyspnée connue symptôme. Je pus 
tirer de l'analyse une partie de ce matériel ; j*ai dû suppléer à 
l'autre par mes propres moyens. Nous avons vu, à propos de la 
constatation de la masturbation, que le matériel relatif à un 
thème n'est rassemblé que par bribes > à des moments diffé- 
rents et dans divers contextes (59). 

(59) ^ a preuve de la masturbation infantile se fait aussi dans d'autres cas, 
T d*une manière tout à fait analogue. Le matériel eu est pour la plupart de 
nature semblable: indications de flucurs blanches, incontinence, cérémonial 
relatif aux mains (com pulsion à se laver) t etc.. On peut deviner avec certi- 
tude dans chaque cas, d'après la symptoinatologic, si ces habitudes ont été 
découvertes ou non par les personnes s'occupant de l'enfant, s'il y eut uu 
long combat 'de î*enfant contre cette habitude ou bien un revirement subit 
comme, conclusion à cette période d'activité sexuelle. Chez Dora, la mastur- 
bation n'avait pas été découverte et avait pris fin d'un seul coup (le secret, 
peur des médecins — remplacement par la dj'Spnée)* Les malades nient 
régulièrement la force probante do- ces indices et cela même lorsque le sou- 
venir du catarrhe ou les remontrances de la miré (« cela rend bête; c'estitiu 
poison *} sont demeurés dans la mémoire consciente. Mais, quelque temps, 
après, revient aussi avec certitude et dans tous les cas, le souvenir si long- 
temps refoulé de cette partie de" la vie sexuelle infantile* Chez une malade 
^fïectéc de représentations obsessionnelles, qui étaient des rejetons directe 
<ïe la masturbation infantile, les phénomènes présentés se révélèrent comme 
étant des fragments inchangés,, conservés depuis lors, du combat pour le 



^ 



74 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

Une série de questions des plus importantes ife pose main- 
tenant sur Pétiologie de l'hystérie, à savoir s'il est permis 
de considérer le cas de Dora comme étanb un cas type pour 
Pétiologie, s'il représente le seul type de détermination pos- 
sible, etc*„ Mais je fais certainement bien d'attendre pour y 
répondre la communication d'un plus grand nombre de cas 
■analysés de même. Je devrais d'ailleurs d'abord commencer 
par sérier les questions. Au lieu de me prononcer par oui ou 
par non, quand il s'agit de savoir si l'étiologie de ce cas de 
maladie doit être recherchée dans la masturbation infantile, 
j'aurais tout d'abord à discuter la conception de Tétiologie 
d&ns .les, psychonévroses . I^e point de vue auquel je devrais 
me placer pour répondre se révélerait comme très difféfeht de 
celui par rapport auquel la question est posée. Toujours est-il 
que si nous arrivons, pour ce cas, â la conviction que la mastur- 
bation infantile existe; elle ne peut être ni accidentelle ni indif- 
férente pour la formation du tableau morbide (6o). La compré- 
hension des symptômes chez Dora nous sera plus aisée si nous 
faisons attention à la signification des flueurs blanches àvouée$ 
par elle. Elle apprit à désigner son affection du nom de 
« catarrhe » lorsqu'une maladie semblable chez sa mère rendît 
nécessaire un séjour â FranzeusbacL C*êtaît là une fois de plus 
tin « aiguillage » qui donna accès, par le symptôme de la toux t 

sevrage entrepris par sa bonne. C'étaient les obsessions à se défendre, à se 
punir, si elle avait fait telle ou telle chose à ne pas s'en permettre telle 
autre, le besoin de n'être pas dérangée, le besoin d'intercaler des interrup- 
tions entre une manipulation et la suivante, des lavages de m3i"*> etc.- ï& 
remontrance: * Fi, c f est du poison t », était la seule chose restée toujours 
dans la mémoire* Cf. nies * Trois essais sur la théorie de la sexualité ». S, F, 

(6o) Le frère doit être dans un rapport quelconque avec l'accoutumance à 
la masturbation, car^ dans ce contexte, ♦ elle raconta en y appuyant d'une 
manière qui trahit un * souvenir écran », que son frère lui avait régulière- 
ment transmis les infections que lui-même avait légères, elle, par contre, 
graves. Dans le rêve, c'est le frère aussi qui est préservé de la « ruine *; lui 
aussi était atteint d'incont iuence, mais cette incontinence cessa encore 
avant celle de sa sœur. Dans un certain sens c'était un « souvenir écran » 
-quand clic disait avoir pu, jusqii J à la première maladie, marcher du metne 
pas que son frère, et que ce n'est qu'à partir de là qu'elle resta, dans ses 
études, en retard par rapport â lui, Comme si elle avait été jusqu'alors un 
garçon et n'était devenue jeune fille qu'à ce moment* Elle était en effet une 
sauvage;' par contre à partir de * l'asthme » elle devint tranquille et sage. 
Cette maladie fut chez elle comme une borne entre deux phases de sa vie 
sexuelle, dont la première avait un caractère viril, la suivante, féminin* 
S. F. 



DORA 75 

aux manifestations de toute une série d'idées sur la culpabilité 
de son père par rapport à la maladie* Cette toux» dontj'origine 
avait certainement été un insignifiant catarrhe réel, était de 
plus une imitation de son père, atteint. d*une affection pulmo- 
naire , et pouvait exprimer sa compassion et son inquiétude à 
son sujet. En dehors de cela, la toux proclamait en quelque 
sorte au inonde entier ce qui peut-être. ne lui avait alors pas 
encore été conscient : « Je suis la fille de P^pa. J'ai uri catarrhe 
« cemirïe lui. Il m'a rendue malade, comme il a rendu malade 
« maina ru C*est de lui que j'ai les mauvaises passions qui sont 
<< punies par la maladie (61), » 

NoUs pouvons essayer de rapprocher maintenant toutes les 
déterminations que nous -avons trouvées aux accès àe toux et 
à l'enrouement. Au plus profond de la stratification, il faut 
admettre une réelle irritation organique provoquant la toux, 
semblable à ce grain de sable autour duquel les ostracés for- 
ment la perle. Cette irritation est susceptible de fixation, car 
elle concerne une région du corps ayant gardé, chez la jeune 
fille, à un degré très élevé t le rôle de zone érogène. Cette 
irritation est donc apte à donner expression à la libido réveillée. 
Elle est fixée au moyen de ce qui est sans doute le premier 
revêtement psychique : l'imitation du père par compassion 
pour lui et ensuite les auto-reproches à cause du « catarrhe h* 
Le me nie groupe de symptômes se révèle plus tard comme 
susceptible de représenter les relations avec M, K,.., de per- 
mettre de regretter son absence et d'exprimer le désir d'être 
pour lui une meilleure femme que la sienne propre. Après 
qu'une partie de la libido de Dora s'est de nouveau tournée vers 
son père, le symptôme acquiert peut-être sa signification der* 



(61) Ce mot jouait le même rôle chez la jeune fille de quatorze ans dont j aï 
rapporté, en quelques lignes, (p. 41) l'histoire morbide. J'avais, installé cette 
enfant dans une pension, 'avec une dame intelligente qui tenait la place de 

.garde-malade. Cette dame me communiqua que la petite malade ne suppor- 




ta savoir que sa grand-mère toussait ainsi et qu'on la disait être atteinte 
d'un catarrhe. Il était donc évident qu'elle aussi avait un catarrhe et ne 
voulait pas être surprise pendant sa toilette du soir- Le catarrhe qui, à l'aide 
de ce mot, avait été déplacé de bas en haut* était même, d'une intensité peu 
«commune* S. F. 



«^l^M^i^«ai«W^^^^^B^H^^HBV^BB^WWP^^H^^^^^Bp<ll«*Pi<MMl 



76 REVUE FRANÇAISE' DE PSYCHANALYSE 



nière et, sert à exprimer, par l'identification avec M m \K t ,.* 
les rapports sexuels avec son père. Je pourrais garantir que 
cette série n'est guère complète. L'analyse incomplète n'est, 
malheureusement, pas susceptible de fixer les dates de ces. 
changements de signification, de mettre à jour la succession et 
la coexistence des différentes significations. On est en droit*, 
par contre, de P exiger d'une analyse complète. 

Je ne dois toutefois pas négliger d'autres relations de la 
leucorrhée avec les symptômes hystériques de Dora, À 
l'époque où on était encore loin d'un éclaircissement psycho- 
logique de l'hystérie, j'ai entendu des confrères plus âgés,, 
ayant beaucoup d'expérience, dire que, chez les malades hys- 
tériques atteintes de flueurs blanches, la recrudescence de la. 
leucorrhée était régulièrement suivie d'une aggravation des. 
symptômes hystériques, particulièrement de- celle de l'ano- 
rexie et des vomisse ments. Personne ne comprenait bien ces: 
rapports, mais on inclinait, je crois, vers la conception des; 
gynécologues qui, on le sait, admettent une influence très 
grande, directe et organique des troubles génitaux sur les fonc- 
tions nerveuses ; bien que, la plupart du temps, la preuve thé- 
rapeutique fasse défaut. Dans l'état actuel de nos connaissan- 
ces, on ne peut pas exclure une pareille influence directe et 
organique, mais plus facilement démontrable est la forme 
psychique que revêt cette influence. Etre fi ère de ses organes 
génitaux est une partie particulièrement importante de- 
l'amour-propre de la femme; les affections de ces organes^ 
qu'on tient pour susceptibles d'évoquer de la répugnance ou 
du dégoût, sont blessantes et humiliantes pour l'amour- 
propre féminin à un degré incroyable, rendent les femmes irri- 
tables, sensibles et méfiantes. Les sécrétions anormales de la 
muqueuse vaginale sont considérées comme capables de pro- 
voquer du dégoût. 

Rappelons-nous que Dora éprouva, après le baiser de 

M, K*.. f une vive sensation de dégoût et aussi que nous avons 
eu des .raisons de compléter le récit de cette' scène, en suppo- 
sant qu'elle avait ressenti, pendant l'étreinte, la pression du 
membre érigé contre son corps. Nous apprenons en outre que- 
cette même gouvernante, que ^Dora repoussa pour son infidé-- 



~m 



dora 77 



litéj lui avait raconté avoir fait l'expérience que tous les hom- 
mes étaient des libertins auxquels on ne pouvait se fier, Pour 
Dora, cela devait signifier que tous les hommes étaient comme 
son père. Or, elle considérait son père comme atteint d'une 
maladie vénérienne, vu qu'il avait contaminé sa mère et elle- 
même. Kl le pouvait donc se figurer que tous les liommes 
avaient une maladie vénérienne, et l'image qu'elle se faisait 
de celle-ci était naturellement formée d'après sa seule expé- 
rience personnelle. Maladie vénérienne signifiait, par consé- 
quent, pour elle, être atteint d'un flux dégoûtant; ne serait-ce 
pas là une détennination de plus du dégoût éprouvé au mo- 
ment de l'étreinte ? Ce dégoût, transposé sur l'étreinte même 
de l'homme, serait donc un dégoût projeté selon le mécanisme 
primitif {mentionné p. 5), et qui se rapporterait en fin de 
compte â sa propre leucorrhée, 

Je suppose qu'il s'agit ici de pensées inconscientes, ten- 
dues sur des rapports organiques pré-figurés, comparables à 
des guirlandes de fleurs tendues sur un fil de fer, de sorte 
^qu 'on peut trouver, dans un autre cas, d'autres pensées entre 
les mêmes points de départ et d'arrivée. Mais la connaissance 
de l'enchaînement des pensées ayant agi dans chaque point dé- 
terminé est d'une, valeur inestimable pour la solution des 
symptômes- Que nous soyons obligés d'avoir recours, dans le 
cas de Dora, à des suppositions et â des ajouts n'est dû qu'à 
l'interruption prématurée de cette analyse. Ce que j'ai em- 
ployé pour combler les lacunes s'appuie sans exception sur 
«d'autres cas analysés â fond* 



* 



Le rêve, dont l'analyse nous a fourni les éclaircissements 
précédents, correspond comme nous l'avons vu à une résolu- 
tion prise par Dora, qui F accompagne jusque dans son som- 
meil; C'est pourquoi il se répète toutes les nuits, jusqu'à ce 
que cette résolution soit réalisée; et il réapparaît des années 
plus tard , au moment où elle se trouve dans le cas de prendre 
une résolution analogue. Cette résolution est exprimable cons- 
ciemment à peu près de la façon suivante : a je vais fyir cette 
<( maison dans laquelle, comme je l'ai vu, ma virginité est me- 



^^^^^^^^^^^^^^^^-^^^™ ^ "*— " " ■ ■ — 



?8 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



■ r r ■ 

« naeée ; je vais partir avec Papa, et, le matin, je prendrai des. 
tt précautions, pour ne pas être surprise pendant ma toilette », 
Ces pensées trouvent dans le rêve une expression claire ; elles 
font partie d'un -courant, qui est devenu conscient et qui domine 
à Tétat de veille. Derrière elles, on peut deviner d'autres pen- 
sées correspondant au courant contraire, et qui, pour cette rai- 
son, ont subi une répression. Ces pensées culminent dans la 
tentation de se donner à M. K tP ., en reconnaissance de l'amour 
et de la tendresse qu'il lui a témoignés ces dernières années, 
elles 'évoquent peut-être le souvenir du seul baiser qu'elle ait. 
jusqu'à présent reçu deJuL Mais, d'après la théorie que j'ai 
exposée dans mon livre sur la science des rêves, de pareils élé- 
ments ne suffisent pas pour former un .rêve, T v e rêve est la re- 
présentation, non pas d'une résolution mise à exécution, mais 
d'un désir réalisé, et avant tout d'un désir de l'enfance. Nous, 
avons le devoir d'examiner si cette règle est enfreinte par notre 
rêve* 

Ce rêve contient, en effet, du matériel infantile qui, â pre- 
mière vue, n'a aucun rapport compréhensible à la résolution 
de fuir la maison de M. IC et la tentation qui émane de lui. 
Pourquoi, en effet, le souvenir de l'incontinence et des soins 
que son père prit pour l'habituer à la propreté? On peut ré- 
pondre : parce que c'est seulement grâce â ces pensées qu'il 
est possible à Dora de réprimer la violente tentation et de faire 
triompher la résolution de s'en défendre, -L 'enfant prend la 
résolution de fuir avec son père ; en réalité, elle fuit vers son 
père, par peur de l'homïne qui la séduit ; elle réveille un atta- 
chement infantile pour son père, attachement qui .it la pro- 
téger contre une récente affection pour un étranger. Son pere- 
lui-même est coupable du danger actuel, lui qui l'a abandonnée 
à-'iïii étranger dans l'intérêt de ses propres amours. Que tout 
était donc plus beau lorsque ce même père n'aiîpait personne 
plus qu'elle, Dora, et s'efforçait de la protéger contre les dan- 
gers qui la menaçaient alors ! Le désir infantile , inconscient 
maintenant, de voir son père à la place de l'étranger est la puis- 
sance formatrice du rêve. S'il a existé une situation qui, pa- 
reille â l'une des situations actuelles, n'en différât que par le 
personnage en jeu, elle devient la situation principale dans le 
contenu du rêve. Une pareille situation existe : exactement 



DORA ' é 9 

comme le jour précédant le rêve de M* K*.. - f -son père se tenait. 
jadis devant le lit de Dora et la réveillait sans dpute par un 
baiser ainsi que peut-être M. K... Pavait projeté. La résolution 
de fuir la maison n'est pas en elle-même susceptible de for- 
mer un rêve, elle ne le devient que par le fait qu'une autre 
s'y adjoint, résolution fondée sur des désirs infantiles. Le désir 
de substituer son père à M- K,.. est la force motrice du rêve. 
Je rappelle l'interprétation qui m'a été imposée par les pensées 
prévalentes au sujet des relations de son père avec M me IC,..., 
interprétation d'après laquelle rattachement infantile de Dora 
pour son père aurait été réveillé pour maintenir l 'amour refoule 
pour M* K,_ en état de refoulement ; c'est ce revirement dans, 
la vie psychique de la patiente que reflète le rêve. 

Au sujet des rapports existant entre les pensées de l'état de 
veille qui se continuent jusque dans le sommeil — les restes 
diurnes — et le désir inconscient formateur du rêve, j'ai ex- 
posé quelques remarques dans la <c Science des rêves ». (Trad, 
franc* p* 552 et suiv) ; j'aimerai les citer telles quelles, car je 
n'ai rien à y ajouter et l'analyse du rêve de Dora prouve â nou- 
veau qu'il n'en est pas autrement : 

« J'accorde volontiers qu'il existe toute une classe de rêve& 
provoqués principalement ou même exclusivement par des res- 
tes de la journée ; et je pense que même mon désir de devenir- 
professeur extraordinaire {62) aurait pu, cette jTUit-là, nie lais- 
ser dormir en repos, si le souci au sujet de la santé de mon ami 
n'était pas resté éveillé. Mais ce souci n'aurait provoqué aucun 
rêve ; la force nécessaire à l'apparition d'un rêve supposait un 
désir ; il appartenait au souci de se procurer un désir qui pût 
remplir ce rôle. S'il notîs est permis de recourir à une compa- 
raison : il est très possible qu'une, pensée diurne joue le rôle 
d'entrepreneur du rêvé; mais l'entrepreneur, qui, comme op 
rlrt a l'idée et l'envie de réaliser celle-ci ne peut rien faire sans 
capital; il lui faut rccoiirir à un capitaliste qui subvienne aux 
frais , et ce capitaliste qui 'engage la mise de fonds psycholo- 
gique nécessaire pour le lancement l du rêvé est toujours, quelle 
que soit la pensée diurne, un désir venant de V inconscient* » 

Celui qui a appris à connaître la finesse de structure de créa- 

(62) Ceci se rapporte à l'analyse. 'd'un rêve pris là pour modèle* 



HP 



Su REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



iîons telles que le rêve ne sera pas surpris de découvrir que le 
désir de Dora de voir son père â la place de l'homme tentateur 
ii*évoque pas le souvenir de n'importe quel matériel psychique 
provenant de l'enfance, mais précisément du matériel qui est 
aussi dans le rapport le plus intime avec la répression de cette 
tentation. Car, si Dora se sent incapable de céder à l'amour 
pour cet homme, si elle refoule cet amour an lieu de s'y aban- 
donner; c'est que cette décision ne dépend d'aucun facteur plus 
-étroitement que de sa satisfaction sexuelle précoce et de ses sui- 
tes, l'incontinence, la leucorrhée et le dégoût. De pareils anté- 
cédents peuvent, selon- la sommation des facteurs constitution- 
nels, servir de base à deux attitudes envers les exigences que 
comporte l'amour de l 'adulte : soit à un abandon sans défense 
â la sexualité, touchant à la perversion, soit à une réaction de 
refus de la sexualité, accompagnée de névrose, La constitution 
■et le niveau élevé intellectuel et moral de son éducation avaient 
décidé, pour notre patiente, de la seconde issue. 

Je veux encore tout spécialement faire remarquer que nous 
-avons eu, par l'analyse de ce rêve, l'accès â des détails des 
•événements pathogènes qui, sans cela, n'auraient été accessi- 
bles ni au souvenir, ni à la reproduction. Le souvenir de l'in- 
,contiuence d'urine dans l'enfance était , comme nous Pavons 
vu, déjà refoulé. Dora n'avait jamais mentionné non plus les 
détails de la poursuite de M. K.,. ; ils ne lui étaient pas venus 
à l'esprit. 



* * 



Je ferai encore quelques remarques relatives â la synthèse de 
«ce rêve. L'élaboration onirique commence dans l'après-midi du 
deuxième jour qui suivît la scène dans la forêt, après que Dora 
-eut remarqué qu'elle ne pouvait plus s'enfermer à clef dans sa 
^chambre." Elle se dit alors : un danger grave me menace ici ; 
et elle prend la résolution de ne pas rester seule dans cette mai* 
son, mais de partir avec son père. Cette résolution devient sus- 
ceptible de former un rêve parce qu'elle peut se poursuivre jus- ' 
que dans l'inconscient. A cette résolution correspond dans Pin- 
conscient le fait qu'elle appelle au secours Pamour infantile 
pour son père, afin qu'il la protège contre la tentation actuelle. 



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DOKA Si 



■ 



Le revirement qui se produit alors en elle se fi&e el ramène au 
point de vue représenté par les pensées prévalentes. (La ja- 
lousie contre M 1 ™ K... à cause de son père, comme si elle était 
amoureuse de lui)- En elle luttent la tentation de s'abandonner 
à l'homme qui la sollicite, d'une part, et la résistance com- 
plexe contre lui, de l'autre. Cette résistance est composée de 
motifs de convenance et de raison, de tendances hostiles prove- 
nant des éclaircissements donnés par sa gouvernante (jalousie, 
amour-propre blessé, voir plus loin) et d'un élément névroti- 
que, à savoir la répugnance sexuelle préexistante en elle et fon- 
dée sur son histoire infantile. L'amour pour son père qu'elle 
appelle au secours afin qu'il la protège contre la tentation, éma- 
ne précisément de cette histoire infantile. 

Le rêve transforme la résolution, ancrée dans 1* inconscient, 
de fuir vers sou père en une situation qui réprésente connue 
réalisé le désir d'être sauvée d'un danger par son père. Là, il 
a fallu qu'elle écartât une pensée qui serait un obstacle,' â sa- 
voir que c'est son père qui l'a exposée à ce danger. Nous allons 
voir la tendance hostile contre son père (désir de vengeance.) 
refoulée pour cette raison^ être un des moteurs du second rêve v 

D'après les conditions de la formation des rêves, la situation 
imaginée est choisie de façon à reproduire une situation infan- 
tile. C'est un triomphe tout spécial du rêve que de réussir à 
transformer une situation récente, voire même celle qui avait 
provoqué le rêve, en une situation infantile. Cela réussit ici 
grâce à un hasard favorable. De même que M/K,.. se tenait 
devant elle et la réveillait, de même avait souvent fait son père 
lorsqu'elle était enfant. Toute la volte-face effectuée par Dora 
se laisse admirablement symboliser par le remplacement, dans 
cette situation, de M, IL,; par son père. 

Or/ son père la réveillait autrefois afin qu'elle ne. mouillât 
pas son lit. 

Cette idée du ce raouillé » détermine la suite du contenu du 
rêve dans lequel toutefois il n'est représenté que par une vague 
allusion et par son contraire. 

Le contraire de « mouillé », ■« ea ; u u, petit aisément êfre 
« feu » , m brûler » . Un hasard, à savoir que son père ait .ex- 
primé, à l'arrivée a cet endroit j la crainte d'un incendie, con- 
-tribue à décider que le danger dont son père la protège soit pré- 

REVUE FttÀHÇAÏSE DE PSYCHANALYSE 6 



■^— ^ ^ vmm ^^^^^^^^m 

82 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ciséinent un danger d'incendie. C'est sur ce hasard et sur le 
contraire de « mouillé » que se base la situation choisie dans le. 
rêve : il y a le feu, son père est devant son lit pour la réveiller* 
Les paroles fortuites de son père n 'auraient certainement pas 
acquis cette importance dans l'image onirique si elles De s'ac- 
cordaient pas si parfaitement avec la tendance alors victorieuse 
en Dora, tendance qui voulait à tout prix voir dans son père 
le protecteur et le sauveur. C'est comme si elle avait pensé ; 
il £ pressenti le danger aussitôt l'arrivée, il a eu raison ! (En 
réalité, c'est bien lui qui avait exposé la jeune fille au danger), 

 cause de relations faciles à reconstituer, échoit, dans les 
idées, du rêve, à l'idée du « mouillé », le rôle d'un point d'in- 
terjection pour plusieurs cercles de représentations, « Mouillé » 
fait partie non seulement de l'incontinence d'urine, mais aussi 
du cercle d'idées sexuelles de tentation qui se cachent, répri- 
mées, derrière cette partie du contenu du rêve. Dora sait qu'on 
se mouille aussi pendant les relations sexuelles, que l'homme 
donne à la femme pendant l'accouplement quelque chose de li~ 
<juide en forme de gouttes /'Elle sait que c'est là précisément le 
danger, que sa tâche est de préserver ses organes génitaux de 
cette humectation. 

Par « mouillé » et « gouttes » s'ouvre à nous simultanément, 
l'autre cercle d'associations, celui du^catarrhe dégoûtant qui, 
à l'âge adulte, a le même effet humiliant que l'incontinence 
d'urine dans l'enfance, « Mouillé » équivaut ici â « souillé ». 
Les organes génitaux qui doivent être propres, sont, en effet, 
déjà souillés par la leucorrhée, d'ailleurs chez sa maman autant 
que chez elle-même (p, 68), Dora semblé comprend que la 
manie de propreté de sa mère est une réaction contre cette 
souillure. 

Les deux cercles se superposent ici : Maman a reçu de Papa 
et le « mouillé » sexuel et la leucorrhée salissante. Sa "-jalousie 
à l'égard de sa mère est inséparable du cercle d'idées de l'amour 
infantile pour son père qui doit la protégçr* Cependant, ce ma- 
tériel n'est pas encore susceptible d'être représenté* Toute- 
fois, qu'un souvenir se laisse découvrir qui soit en rapport 
équivalent avec les deux cercles de l'idée «'mouillée », mais 
qui sache éviter d'être choquant, ce souvenir pourra assumer 
la représentation dans le contenu du rêve. 



DOKA S3 

■■ — ■ — — ' — ^ - ■ ■ — ■ — — ■ . — ^^ - - 

Un tel souvenir se retrouve dans l'épisode des a gouttes »> 
bijou que la mère de Dora avait désiré. En apparence, l'as- 
sociation de cette réminiscence avec les deux cercles du 
« mouillé » sexuel et de la souillure est extérieure, superfi- 
cielle, due â l'intermédiaire de mots, car la ce goutte » est em- 
ployée comme un u aiguillage » comme un mot à double sens, 
et « bijou » signifie, peut-on dire, « propre » (63), le contraire 
de « souillé », bien que sur un mode un peu forcé. En réalité 
on trouve des associations de fond, très fermes. Le souvenir 
provient du matériel de la jalousie contre la mère, jalousie 
enracinée dans l'enfance, mais se poursuivant loin. Par ces 
deux associations verbales peut être transférée toute la signi- 
fication , attachée aux idées des rapports sexuels entre pa- 
rents, à la leucorrhée de la mère et à sa pénible manie de net- 
toyage, sur la seule réminiscence de la « goutte bijou », 

Maïs il fallait, pour donner naissance au contenu du rêve, 
encore un autre déplacement. Ce n'est pas la u goutte *>, pri- 
mitivement plus rapprochée du a mouillé », niais c'est le 
(c bijou ï>, plus éloigné, qui trouve accès au rêve. Si cet élé- 
ment avait été introduit dans la partie du rêve précédemment 
fixée, cette partie aurait pu être conçue de la façon suivante: 
Maman veut encore sauver ses bijoux. Dans la nouvelle modi- 
fication « boîte à bijoux », se fait jour, subsidiairement, 1* in- 
fluence d'éléments provenant du cercle d'idées sous-jacentes 
de la tentation par M, K.,. Celui-ci ne lui a pas donne de. 
bijoux, mais une boîte où en. mettre, représentant toutes 
les marques de .prédilection, toutes les tendresses pour les- 
quelles elle devrait maintenant être reconnaissante. Le com- 
posé ainsi formé, la « boîte à bijoux w n'est-ce pas une image 
usitée des organes génitaux immaculés, intacts, de la femme? 
Et d'autre part, un mot innocent, un mot par conséquent par-, 
faitement apte â cacher tout autant qu'à indiquer, derrière le 
rêve, les pensées sexuelles? 

C'est ainsi que Ton trouve, dans le contenu du rêve, deux 
fois le mot a boîte à bijoux » de maman, et cet élément rem- 
place l'expression de la jalousie infantile, 1$ perle en forme 

(63) Schmuck (bijoux) signifie parfois en allemand : propre* (Note des tra- 
ducteurs.) 



■ 



#4 REVUE FRANÇAISE DÉ PSYCHANALYSE 



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de goutte, donc l'humcctation à sens sexuel, la souillure par 
la leucorrhée et, d'autre part, l'actuelle tentation de rendre 
amour pour amour, dépeignant d'avance la situation sexuelle 
en perspective, désirée et redoutée. L'élément « boîte à bi- 
joux 3) est, comme nul autre, la résultante de déplacements 
et de condensations, un compromis de tendances contraires, 
Sa double présence dans le contenu du rêve indique son ori- 
gine multiple, de source infantile et de source actuelle, 

Le rêve est ifne réaction à un événement récent et troublant, 
qui doit nécessairement évoquer le souvenir du seul événe- 
ment analogue dans 'le passé. C'est la scène dji baiser dans le 
magasin, baiser qui provoqua le dégoût. Or, cette scène est 
associativernent accessible encore par ailleurs: par le cercle 
d'idées du « catarrhe » (p, 76) et par celui de la tentation 
actuelle* Par conséquent elle fournit au contenu du rêve son 
propre contingent qui doit s'adapter à la situation existante. 
Il y a le feu,,, le baiser devait sentir la fumée; elle sent donc 
la fumée en rêve, sensation qui se poursuit même après le 
réveil . 

Dans l'analyse de ce rêve, j'ai, malheureusement par mé- 
garde, laissé une lacune. Elle attribue^ dans ce rêve, à'spn 
père les paroles: « Je ne veux pas que nies deux enfants péris- 
« sent, etc*., » (à cet endroit il faut ajouter d'après les idées 
du rêve; des suites de la masturbation). Un tel discours dans 
le -rêve se compose régulièrement de paroles réellement enten- 
dues ou prononcées. J'aurais dû m'informer de l'origine réelle 
de ces paroles. Le résultat de cette enquête aurait révélé une 
complication plus grande de la structure du rêve, mais l'aurait 
aussi fait voir dé façon plus transparente. 

Doit-on admettre que le rêve eut alors, à L + .*, exactement 
le même contenu que lors de sa réapparition, pendant la 
cure? Cela ne semble pas nécessaire. L'expérience montre 
qu'on prétend souvent avoir le même rêve, tandis que les mani- 
festations particulières des rêves à répétition se distinguent en " 
réalité les unes des autres par de nombreux détails et 
aufrés modifications considérables. Ainsi, une de mes pa- 
tientes raconte avoir fait, une, fois de plus, son rêve préféré 
se répétant toujours de la même façon: elle nage dans la nier 



BHBMMMa g^B^^'^'^^W^^^^^W" 1 ^ 1 "^^^^ ^ , - - l t i .,1 ■ ■ J i JJM ' ■ ■¥■! ■.■■,!- .. 



POSA 85 



bleue, fendant avec plaisir les vagues, etc.. De l'exploration 
plus fouillée de ce rêve il résulte que, sur le même fond, est 
rapporté une fois un, une autre fois un autre^détail ; il lui 
arriva même de nager dans la mer gelée, entre des icebergs - 
D'autres rêves qu'elle-même n'essaye plus dé reconnaître 
comme étant le même, se montrent intimement liés à ce rêve 
à répétition. Elle voit par exemple, d'après une photographie, 
le plateau et le pays bas d'Héligoland en dimensions réelles, 
et sur la mer un bateau à bord duquel se trouvent deux de ses 
amis d'enfance, etc.. 

Il est certain que le rêve de Dora rêvé pendant la cure 
— peut être sans changer son contenu manifeste — avait 
acquis une signification actuelle nouvelle^ Il comprenait, 
parmi les idées latentes du" rêve, une allusion à. mon traitement 
et répondait â un renouvellement de la résolution de naguère; 
se soustraire à un danger. Si une erreur de sa souvenance 
était en jeu lorsqu'elle prétendait avoir senti la fumée déjà 
à L... en se réveillant, il faut reconnaître qu'elle avait très 
habilement intercalé mes paroles: « Il n'y a pas de fumée sans 
feu i> dans le rêve déjà formé, à un endroit où ces paroles 
semblent être employées à surdéterminer le dernier élément. 
A un hasard incontestable était dû le dernier incident actuel, 
le fait que sa mère ait fermé la salle â manger, ce qui enfer- 
mait son frère dans sa chambre, fait qui établissait un lien 
avec la poursuite de M. K.. M à L..«, là où la résolution de Dora 
avait été mûrie en voyant qu'elle ne pouvait pas fermer à clef 
sa chambre. Peut-être son frère n'apparaissait- il pas encore 
dans les rêves à '!*„,, de sorte que les paroles; « mes deux en- 
fants » n'auraient été introduites dans le rêve qu'après le der- 
nier incident dont nous venons de parler. 



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86 REVUE FRANÇAISE D£ PSYCHANALYSE 



j- ^_ .. 



CHAPITRE III 



Le Second Rcve 



Quelques semaines après le premier rêve eut lieu le second 
avec rélucidation duquel l'analyse fut interrompue. Dora 
raconta: « Je me promène dans une ville que je ne connais 
« pas, je vois des nies et des places qui me sont étrangères (64)* 
« J'entre ensuite dans une maison, où j'habite > je vais dans 
a ma chambre et j'y trouve une lettre de maman. Elle écrit 
a que y vu que je suis sortie à l'insu de mes parents, elle 
« n'avait pas voulu m* écrire que papa était tombé malade* 
« « Maintenant il est mort, et situ veux (65} , tu peux verpir. w 
« Je vais donc à la gare et je demande peut-être cent fois ou 
« est la gare. On me répond invariablement : cinq minutes, 
« Ensuite , je vois devant moi une épaisse forêt j dans laquelle 
« je pénètre j et je questionne un homme que j'y rencontre. Il 
« me dit : Encore deux heures et demie (66). Il me propose de 
« m' accompagner. Je refuse et m'en vais toute seule. Je vois 
<t la gare devant moi et je ne peux l'atteindre. Ceci est accont- 
« pagnê du sentiment d'angoisse que Von a dans un rêve où on 
<( ne peut avancer. Ensuite, je suis à la maison, entre temps 
<f j'ai dû aller pai voiture, mais je n'en sais rien. J'entre dans la 
« loge du concierge et je le questionne au sujet de notre appar~ 

(64) Elle ajouta ensuite une remarque très importante ; sur une des places, 
je rois un monument, S. F. 

(65} Elle compléta ensuite : après, ce mot j! y avait mi point d 'interroga- 
tion : tu veux ? S* F. ■ 

(66) En racontant le rêve une autre fois, elle dît : trois heures» fi. F. 



■ ^ 1 1 ■ 

DOKA 87 



"•- 1 — ■■ ■ 



<« tement. La femme de chambre m'ouvre et répond : maman et 
■h les autres sont déjà au cimetière (67). » 

L'interprétation de ce rêve n'eut pas lieu sans difficultés, 
à cause des circonstances particulières, liées â son contenu, 
dans lesquelles nous avons interrompu le traitement; tout n*a 
pas pu être élucidé, et à cela tient que ma mémoire n'a pas pu 
partout conserver avec une égale exactitude le souvenir de la 
succession de ce que nous avions découvert. Je veux décrire 
tout d'abord quel thème était en train d'être analysé lorsque 
-ce^rêve y fut mêlé. Depuis quelque temps, Dora posait elle- 
inême des questions au sujet des rapports existant entre ses 
-actes et leurs motifs présumés. Une de ces questions était la 
suivante : Pourquoi me suis-je tue les premiers jours après la 
scène au bord du lac? Une autre: Pourquoi ai-je alors tout à 
coup raconté la chose à mes parents ? Moi, je trouvais qu'en 
général restait encore à expliquer pourquoi Dora s'était sentie 
tellement offensée par les sollicitations de M. K... ; et cela 
d'autant plus que je finissais par comprendre que la poursuite 
de Dora n'avait pas été pour M. K... non plus une frivole ten- 
tative de séduction. J'interprétai le fait qu'elle ait porté cet 
incident à la connaissance de ses parents comme un acte déjà 
influencé par un morbide désir de vengeance. Je considère 
-qu'une jeune fille normale vient à bout toute seule de tels 
événements, 

■ ■ 

J'exposerai donc le matériel qui se présenta pour l'analyse 
de ce rêve, dans le désordre assez bigarré qui -s'impose â moi 
-en le reproduisant. 

Elle erre toute seule dans une ville étrangère, elle voit des 
mes et des places. Elle assure que ce 'n'était certainement pas 
B:, M ce que j'avais tout d J abord supposé, mais une autre 
ville où elle n'avait jamais été. Il était facile de pour- 
suivre: vous pouvez avoir vu des images ou des photogra- 
phies auxquelles vous avez emprunté les images du rêve*. 
C'est après cette remarque que se présenta à elle l'idée du 
monument sur une place, et immédiatement après ; le souve- 




(l gros livre qui se trouve sur mon bureaoi, » S- F. 



88 KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

itir de sa source. Elle avait reçu à Noël in; album contenant 
des vues d'une ville d'eaiix alletnande et- elle Pavait sorti pré- 
cisément hier pour le '-montrer à dfes parents venus en visite* 
L'album était dans une boîte à images qui ne se retrouva pas. 
de suite, et Dora demanda â sa mère : c< Où est la boîte? » (68)* 
Une des images représentait une place avec mi monument. 
La personne qui lui avait fait cadeau de cet album était un 
Jeune ingénieur, une connaissance passagère faite haguère 
dans la ville industrielle dont il a déjà été question. Ce jeune 
homme avait accepté une situation en Allemagne, pour arriver 
plus vite à être indépendant ; il saisissait toutes les occasions 
de se rappeler â la mémoire de Dora, et il était facile de de- 
viner qu'il avait l'intention de la demander en mariage, lors- 
que sa situation se serait améliorée. Mais cela demandait du 
temps/ il fallait attendre. 

Cette course â travers la ville étrangère était surdétennï- 
née. Elle conduisait à une cause occasionnelle du rêve, Pour 
les fêtes était venu chez eux un jeune cousin» â qui elle devait 
maintenant montrer la ville de Vienne. Cette cause occasion- - 
nelle était certes tout à fait insignifiante. Maïs ce cousin lui 
rappelait son premier court séjour à Dresde, A ce moment, 
elle avait erré en étrangère dans Dresde et n'avait pas négligé- 
de visiter la célèbre galerie de tableaux. Un autre cousin, qui 
était avec eux et connaissait Dresde, voulait leur faire voir 
cette galerie. Mais elî-e refusa, elle alla toute seule , et s'arrêta 
devant les tableaux qui lui plaisaient. Devant la Madone Six* 
tine, elle demeura deux heures en admiration, recueillie et; 
rêveuse. Quand je lui demandai ce qui lui avait tant plu dans 
ce tableau, elle ne sut répondre rien de clair. Enfin elle dit : 
« la Madone »♦ 

Que ces associtaions 1 appartiennent au matériel formateur 
du rêve, voilà qui est certain. Elles contiennent des éléments 
que nous retrouvons sans modifications dans le contenu du rêve 
(Dora refusa et alla toute seule — deux heures). Je remarque 
déjà que les « images » correspondent à un nœud dans la trame 
des idées du rêve (les images dans- l'album — les tableaux à 
Dresde). J'aimerais aussi faire ressortir le thème de la Ma- 

(68) Dans 1e rêve elle demande : ùù est la y arc ? C'est <1e ce rapprochement' 
<jue je tirai la conclusion exposée plus loin* S, F. 



^^ iHméÉÉi ÉÉtaM Èàm mm ***•* m m é*m •* ■ m m mm mmmum m m* éh>mii mm* « ^ nM«nav««BnaHiiiriirt 



-■ ■ — ■*- 



tfORÀ 89 



*fofre, de la mère- vierge ; nous suivrons plus loin cette piste * 
Maïs je vois tout d'abord que Dora s'identifie, dans cette pre- 
mière partie du rêve, à un jeune homme. Il erre en pays 
étranger, il s'efforce d'atteindre un but, mais on lui. fait des 
difficultés, il doit patienter, il doit attendre, Si elle pensait à 
l'ingénieur, cela aurait signifié que ce but devait être la pos- 
session d'une femme, d'elle-même ; Au lieu de cela, il s'agit 
d'une gare, que nous pouvons d'ailleurs remplacer, d'après le 
rapport existant entre la question posée dans le rêve et avec 
celle ayant été posée dans la réalité, par une boîte. Une boîte 
et une femme, cela s'accorde déjà mieux. 

Elle demanda peut-être cent fois... Ceci conduit à une au- 
tre cause occasionnelle du rêve, moins insignifiante. La veille 
au soir, après le départ des visites, son père demanda à Dora. 
de lui apporter le cognac; il dit ne pas pouvoir dormir s'il 
n'avait bu auparavant du cognac. Elle demanda la clef du 
garde-manger à sa m ère,- niais Celle-ci, absorbée dans une con- 
versation, ne répondait pas, de sorte que Dora impatientée 
s'exclama: « Je t'ai demandé déjà cent fois de me dire où est 
la clef », Elle exagérait; elle n'avait, bien entendu, répété la 
question qu'à peu près cinq fois (69)* 

Où est la clef ? me semble être le pendant viril de la ques- 
tion ; où est la boîte ?• (Voir le premier rêve, (p, 60). Ce sont 
donc, des questions au sujet des organes génitaux. 

Pendant la même réunion de parents, quelqu'un avait porté 
un toast au père de Dora en exprimant l'espoir qu'il soit en- 
core longtemps en très bonne santé, etc. Elle s'aperçut qu'à 
ce moment il y eut, dans les traits fatigués de son père, un 
étrange tressaillement, et elle comprit quelles pensées il avait 
à réprimer. Ce pauvre homme malade ! Ouï pouvait savoir 
combien d'années de vie encore lui étaient données ? 

Là, nous sommes arrivés au texte de la lettré du rêve. Son 
père est mort, elle s'est absentée de la maison, de sa propre 
autorité. Je lui rappelai aussitôt, au sujet de la lettre du rêve, 

(69) Dans le contenu du rêve, le nombre cinq se trouve dans l'Indication de 
temps: cinq minutes* Dans mon livre,' la Science des Rêves, j*aî montre par 
plusieurs exemples de. quelle façon des chiffres se trouvant d^ns les idées 
du rêve sont traités par le rêve;. on les trouve souvent comme arrachés de- 
l 'ensemble dont ils faisaient partie et placés dans de nouveaux contextes.. 
S* F* 



iM*Mm^^^H^i^^^HP4P 



90 REVUE r&ANÇAISB DE PSYCHANALYSE 



^ r: ■■ : — ' ■ ■ ■ ■ "" j/x *• — ,• * - 



la lettre d'adieu qu'elle avait écrite ou tout au moins rédigée 
pour ses parents. Cette lettre, était destinée à effrayer' son 
père, afin qu'il quittât M™ K,.-, ou, tout au moins, à se ven- 
ger de lui, si elle n 'arrivait pas à l'y décider. Nous sommes 
devant le thème de sa mort ou de celle de son père (le cime- 
tière, plus tard dans le rêve). Nous trompons-nqus/ si nous 
admettons que la situation formant la façade du rêve corres- 
ponde à un fantasme de vengeance contre son père ? Les idées 
de compassion de la veille s'y accorderaient très bien* Ce fan- 
tasme signifierait: elle quitte la maison, va à l'étranger, et 
son père a le cœur brisé de chagrin et de ^nostalgie d'elle. 
Alors elle serait vengée. Car elle comprenait très bien ce qui 
manquait à son père, qui ne pouvait plus maintenant dormir 
sans cognac (70). 

Retenons le désir de vengeance comme nouvel élément pour 
lu synthèse ultérieure d^s idées latentes du rêve. 

Mais le texte de la lettre devait autoriser encore d'autres 
déterminations, D*où provenait l'ajout: Si tu veux f 

C'est alors que lui vint à l'esprit que le mot *< veux )> était 
suivi d'un point d 'interrogation , et elle reconnut alors ces 
mots comme étant empruntés à la lettre de M™ K... qui l'in- 
vitait à L... (au lac). Dans cette lettre il y avait, après la 
phrase : « Si tu veux venir ? », au beau milieu de la phrase 
un point d'interrogation, ce qui était très frappant. 

Nous revenons ainsi â la scène du lac et aux énigmes qui 
s'y rattachent. Je priai Dora de nie raconter cette scène dans 
tous ses détails. Tout d'abord elle ne conta rien o£ tien nou- 
veau, M, K„, commença d'une façon assez sérieuse ; mais elle 
ne le laissa pas terminer. Aussitôt qu'elle eût compris de quoi 
il s'agissait, elle le gifla et s'enfuit- Je voulais savoir quels 
termes il avait employés ; elle ne se souvint que de cette ex- 
plication : «Vous savez que ma femme n'est rien pour moi» (71)* 
Afin de ne plus le rencontrer, elle résolut de faire à 
pied le tour du lac jusqu'à L... et elle demanda à un homme 

(70) I^a satisfaction sexuelle est indubitablement le meilleur des nareoti- 
ques, de même que l'insomnie, la plupart du temps, est la conséquence de 
l'insatisfaction t Son père ne dormait pas parce que les rapports avec la femme 
^ïmée lui manquaient. Comparez ce ^uî suit : ma femme n'est rien pour moi. 

(71) Ces paroles vont nous fournir ïa solution de notre énigme* S, F. 



' ' «^ ^ MMMMM ^^ t ^^ M ^^ ^^ 



dosa gi 



^ "M I^^^M^^ 



■ n . 



^qu'elle rencontra combien de temps il lui faudrait pour cela. 
Cet homme ayant répondu : deux heures et çiemie, elle aban- 
donna son plan et regagna quand même le bateau qui partit 
bientôt. M. K.., était là aussi, il s'approcha d'elle, il la pria 
*le lui pardonner et de ne rien raconter de ce qui s'était passé, 
Mais elle ne répondit pas, — Oui, dit-elle, la forêt du rêve 
ressemblait tout à fait à celle du bord du laç, où s'était dérou- 
lée la scène qui venait à nouveau d'être décrite. Mais elle avait 
vu hier exactement la même épaisse forêt dans un tableau de 
l'exposition de la ce Sécession ». Au fond du tableau, on voyait 
■des nymphes (72), A ce moment, mon soupçon devint certitude, 
Ij&gare (73) et le cimetière à la place d'organes génitaux, voilà 
qui était assez clair, mais mon attention en éveil se porta sur le 
xc vestibule », mot composé d'une manière analogue (Eahnliof, 
Friedhofj Vorhof : gare, cimetière, vestibule) > terme anato- 
mique désignant une certaine région des organes génitaux fémi- 
nins. Cependant, ceci pouvait être une erreur engendrée par la 
tendance à « faire de l'esprit ». Maintenant, eu faisant inter- 
venir les « nymphes » qu'on voit au fond d'une <c forêt épaisse » , 
aucun doute n'était plus permis. C'était là de la géographie 
sexuelle symbolique ! On appelle nymphes, terme inconnu aux 
non -médecin s, et d'ailleurs peu usité par les médecins, les pe- 
tites lèvres qui se trouvent à l'arrière- pi an de la forêt épaisse 
des poils pubiens* Mais qui connaît des termes techniques. tels 
que <( vestibule » et « nymphes », doit avoir puisé ses connais- 
sances dans des livres , non pas dans des livres de vulgarisation, 
maïs dans un manuel cTanatoinie ou bien dans un diction- 
naire, recours habituel de îa jeunesse dévorée de curiosité 
sexuelle. Derrière la première situation du rêve se cachait 
alors, si cette interprétation était juste, un fantasme de déflo- 
ration, un homme «'efforçant de pénétrer dans les organe^ 
génitaux d'une femme (74). 

{72) Ici pour la troisième fois : tableau (vues de villes, galerie à Dresde), 
mais dans un contexte bien plus significatif. Par ce qu'on voit dans ce éa- 
Meaii il devient lui -même l'image d'une femme [Weibsbild] (Forêt, nym- 
phes). S. F. 

(73) ta « gare » sert en effet aux « rapports *. Iï v a là le revêtement psy- 
chique de bien des phobies de chemin de' fer. S. F. Verkehr en allemand 
signifie et le trafic et les rapports, le « commerce *, .(NT, d. tr.) 

(74) Le fantasme de défloration, est la seconde partie composante de* cette 
situation. I/accent porté sur la difficulté d'avancer et l'angoisse éprouvée 
dans le rêve font allusion à la virginité, volontiers mise en rehef, et que nous 



y^ SËVUfi FlUWflÇAISE DE PSYCHANALYSE 



■ ■■■■ ■ m ■ m-*-* t" ■ — ■ ■— ■ f ■ ■ H ■ ■ I l ■ l* ' ■ 



Je communiquai à Dora mes conclusions. L'impression dut. 
être concluante, car elle se rappela subitement un fragment 
oublié du rêve : « Elle va tranquillement (75) dans sa chambre 
et lit un gros livre qui se trouve sur so?i bureau- .» . 1/ accent, 
porte ici sur les deux détails : tranquillement et gros {à pro- 
pos du livre). Je lui demandai : était-ce un livre ayant le for- 
mat d'un dictionnaire ? Klle acquiesça. Or, les enfants ne 
lisent jamais « tranquillement » un dictionnaire, lorsqu'il 
s J agit de sujets défendus. Ils tremblent et ont peur tout en, 
lisant, et se retournent avec inquiétude de peur d'être sur- 
pris. Les parents sont un grand obstacle à une pareille lec- 
ture t mais la faculté du rêve de réaliser des désirs avait radi- 
calement métamorphosé cette situation pénible : son père était 
mort et ïës autres au cimetière. Elle pouvait donc lire" tran- 
quillement ce qui lui plaisait. Cela ne devait-il pas vouloir 
dire qu*uri des motifs de sa vengeance était la révolte contre 
la contrainte exercée par ses parents ? Son père mort, elle 
pouvait donc lire et aimer à sa guise. Elle ne put tout d'abord. 
se rappeler avoir jamais lu un dictionnaire, ensuite elle con- 
vint qu'un souvenir de ce genre, bien que d'allure innocente» 
lui revenait. Lorsque sa tante préférée tomba gravement ma- 
lade et que le voyage à Vienne fut décidé, ses parents reçu- 
rent une lettre d'un autre oncle qui leur écrivait qu'ils ne pou- 
vaient venir à Vienne, un de ses enfants, donc un cousin de 
Dora, étant atteint d'une grave appendicite. Elle ouvrit alors 
un dictionnaire pour s'instruire des symptômes de 1 '"appendi- 
cite, De ce qu'elle lut, elle se rappelle encore la description de 
la douleur caractéristique localisée à lVbdonien. 

Je me souvins alors qu'elle eut â Vienne, peu après îa mort 

retrouvons ailleurs rappelée par la « Madone Sïxtïne ». Ces pensées sexuelles 
donnent comme un fond inconscient aux désirs gardés secrets ayant trait 
au prétendant qui attend en Allemagne, La première partie de ce même 
premier acte du rêve consiste, nous Pavons vu, en un fantasme de' vengeance. 
Ces deux parties 11c se recouvrent pas entièrement, mais seulement partiel- 
lement, nous trouverons plus loin des vestiges d'un autre cercle' d'idées, 
encore plus important, S. F, 

(75) TJne autre fois, elle avait dit au lieu de * tranquillement * * pas du tout: 
triste *♦ Je veux me servir de ce rêve comme d'une nouvelle preuve de la 




tire, dans cet ouvrage, la conclusion que l'oubli des rêves exige aussi unfr 
explication par la résistance intra-ps3*ebîque t S* F. 



DOKA 93 



de cette tante > une soi-disant appendicite. Je n'avais pas osé, 
jusqu'alors, mettre cette maladie au compte de ses manifesta- 
tions hystériques. Elle conta avoir eu, les premiersjours, une 
forte fièvre et une douleur dans le bas-ventre dont elle avait 
lu la description dans le dictionnaire. On lui avait mis des 
compresses froides, mais elle ne les supporta pas ; le second 
jour apparurent, avec de fortes douleurs, les règles , irrégu- 
lières depuis sa maladie. Elle dit avoir à cette époque cons- 
tamment souifert de constipation . 

Il ne serait pas juste de considérer cet état comme purement 
hystérique. Bien qu'il existe indubitablement une fièvre hys- 
térique, il me semblait arbitraire d^attribuer la fièvre de l'état 
en question à de l'hystérie atî lieu de l'attribuer à une cause 
organique agissant â ce moment. Je voulais abandonner cette 
piste, lorsque Dora elle-même vint à mon aide, en se souvenant 
du dernier détail supplémentaire du rêve : elle se voit d'une fa- 
çon particulièrement distincte montant V escalier. 

J'exigeai naturellement une détermination spéciale pour ce 
détail. Elle me fit l'objection, probablement sans y croire elle- 
même, que pour gagner son appartement, situé au premier 
étage, il fallait bien qu'elle montât l'escalier, objection que je 
pus facilement réfuter en lui faisant remarquer que, si elle 
pouvait venir d'une ville inconnue à Vienne en omettant le 
voyage en chemin de fer, elle pouvait aussi bien se dispenser 
de monter les marches de l'escalier. Elle poursuivit alors : 
après son appendicite, elle marchait mal, car elle tramait le 
pied droit. Cet état se maintint longtemps. C'est pourquoi 
elle évitait volontiers les escaliers . Aujourd'hui encore, son 
pied parfois ne lui obéissait pas. Les médecins qu'elle avait 
consultés, à la demande de son père, avaient été très étonnés 
par une séquelle d'appendicite si peu ordinaire, d'autant plus 
que la douleur à l'abdomen ne se répéta plus, et d'ailleurs 
n'accompagnait aucunement Je phénomène de traîner le 
pied (76)- 

(76) Il faut admettre un rapport organique entre les douleurs de l'abdomen 
appelées « ovarite » et le trouble du mouvement de la jambe du même côté* 
rapport qui prend chez Dora une signification toute spéciale, c'est-à-dire qui 
subit une surdétermination et un emploi psychique tout particuliers. Coiu- 
parer les remarques analogues relatives à l'analyse des symptômes <ïe toux, 
-et des rapports entre le catarrhe et l'anorexie. S, F* 



u*a«B*^i^^^wtÉe 



94 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



C'était là 1111 véritable symptôme hystérique. Encore que 
la fièvre fût alqrs organique, due, par exemple, à Tune de ces 
fréquentes influenças sans localisation particulière, il était 
établi avec certitude que la névrose avait profité du hasard, 
afin de le faire servir à Tune de ses manifestations. Dora s'était 
ainsi fabriqué une maladie dont elle avait lu la description 
dans le dictionnaire; elle s'était punie pour cette lecture; elle 
devait par suite se dire que cette punition ne pouvait viser la 
lecture d'un article innocent, mais avait été le résultat d'un 
déplacement, après qu'à cette lecture s'en fut adjointe une 
autre, plus répréhensible, mais qui se dissimulait, à l'heure 
actuelle, dans le souvenir, çlerrière la lecture innocente, faite 
en même temps (77), Peut-être pourrait-on arriver à découvrir 
les sujets de cette lecture. 

Que signifiait donc un état imitant une périty phlite ? La* 
séquelle qui consiste à traîner une jambe, séquelle Raccordant 
si peu avec une pérityphlite, devait plutôt se rapporter à la 
signification secrète, probablement sexuelle , du tableau clini- 
que et pouvait, par conséquent , si l'on réussissait à en éclair- 
ci r l 'origine , projeter de la lumière sur la signification recher- 
chée. J'essayai de trouver un chemin menant à la solution de 
cette énigme. Dans le rêve se trouvaient des intervalles de 
temps ; or, le temps n'est certainement jamais une chose in- 
différente quand il s'agit de processus biologiques. Je de- 
mandai donc quand l'appendicite avait apparu : avant ou 
après la scène au bord du lac ? La réponse immédiate, et qui 
d'un coup résolvait toutes les difficultés, fut celle-ci : neuf 
mois après. Ce terme est certes caractéristique. La soi-disant 
appendicite avait ainsi réalisé un fantasme d'accouchement 
par les moyens modestes qu'avait à sa disposition la patiente, 
par des douleurs et l'hémorragie menstruelle (78). Dora con- 
naissait naturellement la signification de ce ternie et elle ne 
pouvait nier ce fait probable : elle attrait lu : , à ce moment, les 

(77) C'est là un exemple typique de la formation de symptômes occasion- 
nés par des événements n'ayant apparemment rien à voir avec la sexualité- 
S. R 

(78) J'ai déjà mentionné que la plupart, des symptômes hystériques, lors- 
qu'ils ont acquis leur plein développement, expriment une situation rêvée 
de la vie sexuelle ; scène de rapports sexuels, grossesse, accouchement 
période des couches, etc„. S- F. 



Mt^^^^MMrtM» 



DORA 95 

articles du dictionnaire relatifs â la grossesse et aux couches. 
Maïs alors, que dire de la jambe qu'elle traînait ? Je pouvais 
essayer de le deviner* On marche eu effet ainsi lorsqu'on s'est 
foulé le pied. Elle avait donc fait un faux pas, ce qui s'accorde 
parfaitement avec le fait de pouvoir accoucher neuf mois après 
la scène au bord du lac. Seulement je devais exiger encore une 
condition. D'après ma conviction, on ne peut produire de pa- 
reils symptômes que lorsqu'on en possède un modèle infan- 
tile. Les souvenirs qu'on à d'impressions plus tardives n'ont 
pas, et je dois me tenir strictement à ceci, d'après mon expé- 
rience la force de se réaliser en symptômes. J'osais â peine 
espérer qu'elle me fournît le matériel infantile recherché, car 
je ne puis, en vérité, pas affirmer que cette règle, à laquelle je 
croirais volontiers, ait une portée générale. Mais ici la con- 
firmation en vint immédiatement. Oui, elle s'était, dans son 
enfance, une fois foulé le même pied en glissant à B... en des- 
cendant l'escalier; le pied — c'était le même qu'elle traîna 
plus tard — enfla, dut être bandé, et il lui fallut rester éten- 
due pendant quelques semaines. Ceci s'était passé quelques 
semaines avant l'apparition de l'asthme, dans sa huitième an- 
née. 

Il fallait maintenant tirer les conséquences de l'existence 
démontrée de ce fantasme. Je dis : « Si vous accouchez neuf 
<< mois après la scène au bord du lac et que vous traîniez 
« jusqu'aujourd'hui les suites du faux pas, cela prouve que 
« vous avez regretté inconsciemment l'issue de cette scène (79)- 
« Vous l'avez donc corrigée dans votre pensée inconsciente. 
<( Car votre fantasme de l'accouchement présuppose qu'il 
u s'était alors passé quelque chose, que vous avez alors vécu 
« et éprouvé tout ce que vous avez dû puiser plus tard dans 
« le dictionnaire. Vous voyez que votre amour pour M. K..* 
« ne finit pas avec la scène du lac, que cet amour continue jus- 
te qu'à présent, — bien qu'inconsciemment pour vous » r Aussi 
bien ne le contredit-elle plus (80) . 

(79) Le fantasme de défloration se rapporte ainsi à M. K... et cm s'explique 
pourquoi cette même partie du contenu manifeste du rêve contient du maté- 
riel de la scène au bord du lac. (Refus, 2 heures 1/2, la forêt, invitation à 

(80) J'ajouterai ici quelques interprétations complémentaires à celles don- 
nées jusqu'à présent : la t madone », c'est évidemment elle-même, d*abord à 



M^^m ^rn***** wa^^ap^*<w*iME™^—jPB^— ippia 



96 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Les travaux d'élucidation du second rêve avaient pris 
-deux heures. Lorsque, à la fin de cette seconde séance, j'eus 
exprimé ma satisfaction des résultats obtenus, elle me répon- 
dit dédaigneusement : ce n'est pas grand 'chose, ce qui est 
sorti ; ce^qui me prépara à l'apparition d'autres révélations 
proches. 

Elle commença la troisième séance par ces paroles ; « 3a- 
« vez-vous, docteur, que c'est aujourd'hui la dernière fois que 
« je suis ici ?» — Je ne peux pas le savoir, puisque vous ne 
m'en avez rien dit, — « Oui, je me suis dit que je le suppor- 
« terais encore jusqu'au Nouvel Au (81) , mais je 11c veux pas 
« attendre plus longtemps la guérison » t — Vous savez que 
Vous êtes toujours libre de cesser le traitement. Mais au jour- 
cause de Y * adorateur » qui lui avait envoyé des images; ensuite parce qu'elle 
conquit l'amour de M. K~. grâce surtout à sou altitude maternelle envers 
les enfants de celui-ci, et puis enfin parce qu'elle eut, vierge, un enfant, al^ 
lusiou directe au fantasme d'accouchement. La madone est, par ailleurs, une 
mitre représentation de prédilection chez les jeunes filles chargées d'accusa- 
tions sexuelles, ce qui était ïe cas de Dora* J'eus -le premier pressentiment 
-de ces rapports quand j'étais médecin d'une clinique psychiatrique, à pro- 
pos d'un état confusîonuel hallucinatoire aigu qui se révéla être une 
réaction à un reproche du fiancé* 

1> désir maternel d J un enfant aurait sans doute été dévoilé si l'analyse 
avait continue, comme un obscur, mais puissant, motif de son attitude. — Les 
nombreuses questions qu'elle posait ces derniers temps apparaissent comme 
des rejetons tardifs des questions provoquées- par la curiosité sexuelle, ques- 
tions qu'elle avait essayé de résoudre par le dictionnaire. Iî faut admettre 
que ses lectures concernaient la grossesse, l'accouchement, la virginité et des 
sujets analogues. Elle avait oublié, en répétant le rêve, une des questions qui 
devaient être introduites dans le contexte de la seconde situation du rêve. 
Ce ne pouvait être que la question : c Monsieur X.„ habite-t fi ici ?» ou 
bien: c Où habite M. X— ? » (son père). Il doit y avoir une raison pour 
qu'elle ait oublié cette question apparemment innocente r après l'avoir intro- 
duite dans le rêve. J'en découvre la raison dans le nom lui-même qui désigne 
eu même temps plusieurs objets, qui peut donc être assimilé à un mot 
* équivoque ** Je ne peux malheureusement pas communiquer ce nom pour 
montrer avec quelle habileté il a été utilisé afin de désigner 1' « équivoque 1* 
et 1' < inconvenant *> Cette interprétation peut être étayée par le fait que 
nous trouvons dans une autre région du rêve, là où le matériel provient des 
souvenirs de la mort de fia tante, dans la phrase : « ils sont partis au cime- 
tière », un autre jeu de mots faisant allusion au nom de cette tante* Dans ces 
mots inconvenants il y aurait l'indice d'une autre source, verbale, de ces 
connaissances sexuelles, le dictionnaire n'ayant pas ici suffi % Je n'aurais pas 
été surpris d'apprendre que M mt K— elle-même, ]a calomniatrice, eût été cette 
source. C'est elle que Dora aurait' épargnée si généreusement, taudis qu'elle 
persécutait toutes les autres personnes de sa vengeai] ce presque sournoise- 
Derrière cette multitude de déplacements résultant de l'analyse, 011 pourrait 
inférer un simple motif : le profond amour homosexuel pour M"" K>„ S. F* 

(Si) C'était le 31 décembre, S. *F. 



■^ M ^ fc^ w^ p— fc^^^mp^ 



DORA 97 



<Thui nous allons encore travailler. Quand avez-vous pris cette 
résolution? — a II y a quinze jours, je crois », — Ces quinze 
jours font penser à Ta vis que donne une domestique ou une 
.gouvernante de son départ* — « II y avait aussi une gouver- 
« nante qui a fait cela chez les K,^ lorsque j'ai été les voir au 
« bord du lac, » — Tiens, vous ne m* en aviez encore jamais 
parlé. Je vous prie, racontez-moi ça. 

— « Il y avait donc chez eux une jeune fille comme gouver- 
« nante des enfants ; elle se comportait d'une façon très eu» 
<c rieuse â l'égard de M* .K... Elle ne le saluait pas, ne 
u lui répondait pas, ne lui passait rien à table lorsqu'il de- 
<c mandait quelque chose; bref, elle le traitait comme s'il 
a n'existait pas. Lui d'ailleurs, n'était guère plus poli eii- 
it vers elle. Un ou deux jours avant la scène au bord du lac, 
« cette jeune fille me prit à part, disant qu'elle avait à me 
a parler. Elle me conta que M t K... quelques jours aupara- 
« vant, lorsque M me K... était absente pour quelques semai- 
ne "nés, s'était rapproché d'elle, l'avait courtisée et suppliée 
« de ne rien lui refuser ; il lui dit que sa femme n'était rien 
« pour lui, et ainsi de suite, )> — Mais ce sont les mêmes paro- 
les qu'il prononça lorsqu'il vous fit sa déclaration et que vous 
l'avez giflé, — « Oui, Elle céda à ses instances, mais peu de 
♦« temps après, il ne se soucia plus d'elle; depuis, elle le haïs- 
« sait, » — Et cette gouvernante avait donné avis de son 
départ? — « Non. elle voulait le faire. Elle me conta que, lors'- 
« qu'elle se sentit abandonnée, elle raconta tout ce qui s'était 
*« passé à ses parents à elle, qui sont d'honnêtes gens habitant 
« quelque part en Allemagne, Les parents exigèrent qu'elle 
« quittât immédiatement la maison et lui écrivirent, comme 
« elle ne le faisait pas, qu'ils ne voulaient plus entendre parlef 
v d'elle et ils lui interdirent leur maison » — Et pourquoi ne 
s'en allait-elle pas ? - - <c Elle dit qu'elle voulait encore attendre 
« un peu pour voir si rien ne changeait chez M. K,.. Elle 'ne 
« pouvait plus supporter une telle vie. Si elle ne voyait pas de 
« changement , elle donnerait avis de son départ -et s'en 
« irait. » — Et qu'est devenue cette jeune fille? — « Je sais 
u seulement qu'elle est partie », — Elle n'a pas eu d'enfant 
à la suite de cette aventure ? — « Non ». 

Une partie des faits réels servant â résoudre le problème posé 



«irvrre tfP*vrA«s« ïto ^«vrwAMAT.VRr 



^■HaBcMO^H^HI^^^HIHn^Ha^I^BUSI^ai^aïAAMÛMIMMAato^dAl^tiatoMlHaMnBattttfaadtaSMEttâifcHMt^^BEE^^^^KBEBMnEH^Hl 



g8 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^ A ^ ^^^^^^^ 



antérieurement apparaissait donc — comme il est d'ailleurs 
de règle — au cours de l'analyse. Je pus dès lors dire à 
Dora : je connais le mobile de la gifle par laquelle vous 
avez répondu â la déclaration de M, K... Ce n'était pas parce 
que vous votis étiez sentie offensée par la demande qu 'on vous 
adressait, mais c'était de la vengeance jalouse. Lorsque la 
gouvernante vous conta son histoire, vous vous serviez encore 
de votre art d'écarter tout ce qui rie s'accordait pas avec vos 
sentiments pour M. K... Mais, au moment où M. K,„ eut 
prononcé les paroles: « ma femme n'est rien pour moi », qu'il 
avait dîtes aussi à cette demoiselle, de nouveaux sentiments 
s'éveillèrent en vous, qui firent pencher la balance. Vous vous 
dîtes: il ose jnè traiter comme une gouvernante, comme une do- 
mestique ? Cette blessure d*amour-propre associée à la jalousie 
et à des motifs conscients sensés, c'était enfin trop (82)- Comme 
preuve de l'influence qu'exerce encore sur vous cette histoire 
de la gouvernante, je vous citerai les nombreuses identifica- 
tions avec elle dans le rêve et dans votre comportement. Vous 
racontez à vos parents ce qui est arrivé, comme la jeune fille 
Va écrit aux siens* Vous me donnez avis de votre départ comme 
le ferait une gouvernante, après vous y être résolue quinze jours 
â l'avance. La lettre du rêve qui vous permet de rentrer chez 
vous est la contre-partie de la lettre des parents de la jeune 
fille qui le lui interdisent. 

— « Mais alors pourquoi ne l'ai-je pas raconté tout de 
suite à mes parents? » 

— Combien de temps avez-vous laissé s'écouler? 

— « C'est le 30 juin que se passa la scène^ le 14 juillet que 
je Pai racontée à ma mère* » 

— Ainsi encore quinze jours, délai caractéristique de 
l'avis que donne une gouvernante de son" départ ! Je peux 
maintenant répondre à votre question. Vous avez certes très 
bien compris cette pauvre fille. Elle ne voulait pas partir tout 
de suite, parce qu'elle espérait, parce : qu'elle attendait que 
M* K*„ lui rendît sa tendresse. Ceci devait être aussi le motif 

(82) Il n'est peut-être pas indifférent qu'elle ait pu entendre employer par 
son père — tout comme moi je l'avais recueillie de sa bouche — la même 
expression relative à sa femme^ expression dont elle comprenait certes le 
sens* S* F* 



-■' ~^- " ' . ..-■■■:.— .v ■■ ■ _ ■■ ; 

DOKA 99 

*^ ^■^™~ — " — ' I — — I M — ^W^— — M _ . _| - 

de votre temporisation. Vous attendiez que le nicme délai fut 
écoulé pour voir si M. K... renouvellerait sa déclaration > ce 
dont vous auriez pu conclure qu'il prenait la chose au sérieux 
et qu'il ne voulait pas jouer avec vous comme avec la gouver- 
nante, 

— « Les premiers jours qui suivirent mon départ, il 
te in'envcrya encore une carte postale (83)', » 

— Oui, mais comme ensuite rien ne vînt, voua avez laissé 
libre cours à votre vengeance. Je puis même m 'imaginer qu'il 
existait alors chez vous la possibilité d'une autre intention* 
celle de l'amener, par votre accusation, jusque là où vous rési- 
diez. 

— « .--Comme il nous le proposa d'abord »> ajouta-t-elle. 

— Alors votre désir de le revoir aurait été assouvi — elle 
acquiesça par un mouvement de tête, ce à quoi je ne m'atten- 
dais pas — et il aurait pu vous donner la satisfaction que vous 
réclamiez, 

— <c Quelle satisfaction ? » 

— Je commence â supposer que ifous ave ^ envisagé ces re- 
lations avec M, K_. bien plus sérieusement que vous ne Tavez 
voulu laisser voir jusqu'à présent* INPétait-il pas souvent 
question de divorce entre M. et M me K... ? 

— u Certainement, tout d'abord elle né voulait pas, à 
« cause des enfants, et maintenant, c'est elle qui veut, mais 
« lui qui ne veut plus, >j 

— N'auriez- vous pas pensé qu'il voulait divorcer afin de 
vous épouser ? Et qu'il ne le veut plus parce qu'il n'a per- 
sonne pour vous remplacer ? Vous étiez certes très Jeune, il 
y a deux ans, mais vous m'avez vous-même raconté que votre 
mère avait été fiancée â dix-sept ans et qu'elle avait ensuite 
attendu deux ans avant dé se marier. Le roman de la mère 
devient souvent le modèle de celui de la fille. Vous avez donc 
aussi voulu attendre et vous supposiez que lui attendait que 
vous fussiez assez mûre pour devenir sa femme (84}, Je ssup- 

- 

(83) Ceci est en rapport avec l'ingénieur qui se cache derrière le moi de la 
première situation du rêve. S- F. 

(84) Attendre pour atteindre uii but, voilà qui se retrouve dans le contenu 
latent de la première situation du rêve ; dans ce fantasme d'attente d'une 
fiancée, je vois une partie dé la troisième composante, dont nous avons déjà 
parlé, du rêve. S. F. 






— É^WÉ— — ÉMP^» WP^i^W ^— ^jfifc^ ^ fc^É^^*M^W 



IO0 REVUE FRANÇAISE ÔE PSYCHANALYSE 



pose que c'était un plan très sérieux de votre part. Vous n'avez 
pas même le droit d'exclure nue pareille intention chez M. K._; 
vous m'avez conté, delui, bien des choses qui indiquent vrai- 
ment une pareille intention (85). Son comportement â L... ne 
contredit pas cela non plus. Vous ne lui avez pas laissé la pos- 
sibilité de s'exprimer jusqu'au bout et vous ne savez pas ce 
qu'il voulait dire. D'ailleurs, ce plan n'aurait pas été si 
impossible à exécuter. Les relations de votre père avec 
M™ K,.., que vous aviez, sans doute, pour cette seule raison 
si longtemps favorisées ,* vous donnaient la garantie que 
M ma K... consentirait à un divorce, et quant à- votre" père; vous 
arrivez avec lui à tout ce que vous voulez. Oui, si la situation 
tentatrice, à I^„, avait eu une autre issue, c'eût été pour 
tous la seule solution acceptable. Et c'est pourquoi, je pense, 
vous avez tellement regretté ce qui était arrivé et l'avez cor- 
rigé dans votre imagination par le fantasme de l'appendicite. 
Ce dut être pour vous une profonde déception que le- résultat 
de vos accusations fut, non pas une nouvelle poursuite de 
M, K..., mais ses dénégations et ses injures. Vous avouez 
que rien ne vous fâche autant que lorsqu'on croît que vous vous 
étiez imaginée la scène au bord du lac, je sais maintenant ce 
que vous ne voulez pas que Von vous rappelle: que vous vous 
étiez imaginée que la déclaration de ML K,_ pouvait être 
sérieuse et qu'il ne se lasserait pas jusqu'à ce que vous l'ayez 
-épousé . 

Elle écouta sans contredire. Elle sembla émue, me quitta 
de la façon la plus aimable, avec les vœux les plus ct&Jeureûx 
pour le jour de Tan et... ne reparut plus. Son père, qui vint 
111e voir encore plusieurs fois, m'assurait qu'elle reviendrait; 
il prétendait qu'on Voyait son envie de continuer le traite- 
ment, maïs il n'était probablement jamais tout à fait sincèfe* 
Il avait soutenu le traitement aussi longtemps qu'il espérait 
que je « dissuaderais » Dora de son idée, d'après laquelle il y 
avait entre lui et M™ K... plus qu'une simple amitié. Son 
intérêt s'éteignit lorsqu'il s'aperçut que ceci "n'était pas dans 
mes intentions. Je savais qu'elle ne reviendrait plus. C'était 

18$) Surtout des paroles qu'il lui avilît adressées, 1a dernière année de leur 
séjour commun à B.*., paroles qui accompagnaient un cadeau qu'il lui fit 
pour îa Noël, \ine boîte à conscrverMes lettres, S. F. 



^^^WV^BMH^^B^^^BM^^MMM^^^^^^^^^^^^m^^^B^^^^^^^^^^^^^^^^H^^^^^VMl^*4ta*** 



DORA IOI 



de la part de Dora indubitablement un acte de vengeance que 
d'interrompre d'une façon si brusque le traitement, au mo- 
ment même où les espérances que j'avais d'un résultat heureux 
de la cure étaient les plus grandes. De plus, sa tendance à se 
faire du mal à elle-même trouvait son compte dans sa manière 
d'agir. Celui qui réveille , ainsi que moi, les pires démons 
incomplètement domptés au fond de l'âme humaine, afin de 
les combattre, doit être prêt à ne pas être épargné dans cette 
lutte, Âurais-je pu retenir la jeune fille, si j lavais moi-même 
joué, vis-à-vis d'elle, un rôle, si j'avais exagéré la valeur 
qu'avait pour moi sa présence et si je lui avais montré un 
intérêt plus grand, ce qui, malgré l'atténuation qu'y eût 
apporté ma qualité de médecin, eût un peu remplacé la ten- 
dresse tant désirée par elle? Je ne sais. Comme une partie des 
facteurs qui s'opposent â nous comme résistance nous restent, 
dans tous les cas, inconnus,- j'ai toujours évité de jouer des 
rôles et me suis contenté .d'une part psychologique plus mo- 
deste. Malgré tout l'intérêt théorique, tout le désir du .méde- 
cin d'être secourable, je me dis qu'il y a des limites à toute 
influence psychique et je respecte de plus la volonté et le 
point de vue du patient. 

J'ignore aussi si M, K..: aurait obtenu davantage, si on lui 
avait révélé que la gifle ne signifiait nullement un « non » 
définitif de Dora, mais répondait à la jalousie éveillée la der- 
nière, tandis que de forts émois de sa vie psychique prenaient 
encore parti pour lui. S'il n'avait pas fait attention à ce refus, 
s'il avait continué à la courtiser avec une passion capable de 
la convaincre, le résultat aurait peut-être été que l'amour eu 
elle, aurait vaincu toutes les difficultés. internes* Mais je crois 
qu'elle aurait pu tout aussi bien satisfaire sa vengeance avec 
d'autant plus de violence. On ne peut jamais calculer dans 
quel sens penchera la décision dans un conflit de mobiles, 
si c'est dans le sens de la- levée ou du renforcement du refou- 
lement. L'incapacité de satisfaire aux exigences réelkk de 
l'amour est. un des traits caractéristiques de la névrose; ces 
malades sont sous l'empire de l'opposition existant /entre la 
réalité et les fantasmes de leur inconscient. Ce à quoi ils 
aspirent le plus violemment dans leurs rêveries, ils le fuient 



t 



^ ^ ^M^-»^»^^^ 



105 REVUE FRANÇAISE DR PSYCHANALYSE 



lorsque se présentant" à eux dans la réalité, et ils s'adonnent 
le plus volontiers aux fantasmes là où ils n'ont plus à craindre 
de réalisation. La barrière érigée par le refoulement peut ce- 
pendant être rompue sous la pression de violentes émotions pro- 
voquées par la réalité; la névrose peut encore être vaincue par 
la réalité. Mais nous ne pouvons prévoir, en général, chez qui 
et par quel moj^eu peut être atteinte mie guérîson pareille (86). 



(S6) Encore quelques remarques sur la structure de ce rêve qui ne se laisse 
pas suffisamment .comprendre pour qu'on puisse eu tenter la synthèse. Une 
partie en est comme une façade avancée, le fantasme de la vengeance contre 
le père : elle a quitté la maison de sa propre autorité, le père est malade, 

puis mort elle rentre à la maison, les autres sont déjà tous au cimetière, 

Elle monte dans sa chambre sans être triste et lit tranquillement uïi diction- 
naire. Là-dessous, deux allusions à l'acte de vengeance qu'elle a réellement 
commis lorsqu'elle a fait trouver la lettre d'adieux à ses parents : la letfre 
(dans le rêve, de sa mère), et les obsèques de sa tante qui était son modèle. — 
Sous ce fantasme se cachent des idées de vengeance à l'endroit \e M. K,.. t 
qu'elle a réalisées dans son comportement envers moi. La femme 'de chambre 
— l'invitation — la forêt — les * deux heures et demie * proviennent des 
événements réellement vécus à L.>. Le souvenir de la gouvernante et celui de 
la correspondance de celle-ci avec ses parents se fusionnent avec l'élément de 
sa propre lettre d'adieux pour constituer la lettre du contenu manifeste du 
rêve qui lui permet de rentrer chez elle. Le refus de se laisser accompagner t 
la décision d'aller seule peuvent être interprétés ainsi ; parce que tu m'as 
traitée comme une domestique, je t'abandonne, je continue mon chemin toute 
seule et je ne ine marie pas. — Recouverts par ces idées de vengeance, se 
laissent apercevoir des 'éléments des fantasmes tendres provenant de l'amour 
inconsciemment conservé pour M. K... : je t J aurajs attendu pour t'épouser — 
la défloration l'accouchement. Font partie de la quatrième assise d'idées, 

fantasme de la 
r ec l*ado* 
endroits t 
à des mots à double sens (M. X„; habite-t-il ici ?), de même que celles aux 
sources non verbales de ses connaissances sexuelles (dictionnaire). Des ten- 
dances de cruauté et de sadisme trouvent à se réaliser dans ce rêve. S. F." ; 



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DORA IO3 



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CHAPITRE IV 



se 




J'ai annoncé que cet exposé serait un fragment d'analyse; 
on aura prpbablement trouvé qu'il est bien plus incomplet 
encore qu'on ne pouvait s'y attendre d'après, ce titre. Il faut 
bien que j'explique les raisons de ces lacunes nullement for- 
tuites* 

Un certain nombre des résultats de cette analyse a été omis, 
soit parce qu'au moment de l 'interruption du traitement ils 
-étaient insuffisamment étudiés, soit parce qu'ils exigeaient, 
pour être compris, d-être menés jusqu'à l'obtention d'une 
vue d'ensemble générale. Kn d'autres endroits, là où cela me 
semblait autorisé, j'ai indiqué la suite probable à donner à cer- 
taines solutions. J'ai omis complètement d'exposer la techni- 
que, nullement compréhensible de prime abord, grâce à 
laquelle on arrive â extraire du matériel brut des associations 
des malades, le contenu net de précieuses pensées incons- 
cientes, ce qui a l'inconvénient de ne pas permettre au lec- 
teur de cet exposé de vérifier lui-même la correction de mon 
procédé. Mais j'ai trouvé tout à fait impraticable d'exposer en 
même temps la technique de l'analyse et la structure interne 
d'un cas d'hystérie; cela- eût été pour moi une tâche presque 
impossible â exécuter et aurait été d'une lecture certes insup- 
portable . La technique exige un exposé à part, exposé illus- 
tré par un grand nombre d'exemples des plus divers et qui 
peut négliger le résultat acquis dans chaque cas. Je n'ai pas 
essayé non plus d'étayer les prémisses psychologiques qui se 



■■ , ■ I ■ I I I > ■■ F— 



1304 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

** " — "-^ ■ » i — i ii 

font jour dans ma description des phénomènes psychiques. 
Leur exposé superficiel ne saurait rien donner; un exposé 
détaillé demanderait un travail à part* Mais je peux assurer 
que, sans être tenu à un système psychologique quelconque, 
j'ai entrepris l'étude des phénomènes dévoilés par l'étude 
des psychonévroses et que je modifie mes conceptions jusqu'à 
ce qu'elles me semblent susceptibles de rendre compte de 
l'ensemble des observations. Je n'ai pas la prétention 
d'avoir évité toute hypothèse; mais le matériel eu était acquis 
par les observations les plus étendues et les plus laborieuses; 
La fermeté de ma manière de voir dans la question de F in- 
conscient choquera tout particulièrement, car j'opère avec des 
représentations, idées et émotions inconscientes, comme si 
elles étaient des objets aussi vrais et aussi certains de la 
psychologie que tous les phénomènes de la conscience; mais 
je suis sûr que quiconque tentera d'explorer le même domaine 
phénoménal par la même méthode ne pourra éviter, malgré 
toutes les dissuasions des philosophes, de se placer #u même 
point de vue. 

Ceux d'entre mes confrères qui ont considéré ma théorie de 
l'hystérie comme étant purement psychologique et, par con- 
séquent, d'emblée inapte à résoudre un problème de patho- 
logie, auraient pu conclure, d'après le présent travail, qu'en 
me faisant ce reproche, ils transfèrent sans raison un 
caractère de la technique à la théorie. S en le la technique thé- 
rapeutique est purement psychologique; la théorie ne néglige 
nullement d'indiquer le fondement organique des névroses; 
bien que cette théorie ne le recherche pas dans des modifica- 
tions anatomo-pathologiques et qu'elle remplace provisoire- 
ment des modifications chimiques auxquelles il y a tout lieu de 
s'attendre, mais qui sont actuellement insaisissables , par celles 
de la fonction organique. Personne ne pourra refuser â la fonc- 
tion sexuelle, dans laquelle je vois la cause de l'hystérie, ainsi 
que des psychonévroses en général -, son caractère de facteur 
organique. Une théorie de la sexualité ne 'pourra, je le sup- 
pose, se dispenser d'admettre l'action excitante de substances 
sexuelles déterminées. Ce sont les intoxications et les phéno- 
mènes dus à l'abstinence de certains toxiques, chez les toxi- 
comanes, qui, parmi tous des tableaux/ cliniques que nous* 



^^ ^ ^ ^ ^^^^^^^^H^^^b 



1K3FA IO5 



offre l'observation f se rapprochent le plus des vraies psycho- 
névroses. 

De même n'ai -je pas exposé, dans ce travail , ce qu'on 
pourrait dire aujourd'hui de relatif à la n. complaisance 
soniatique », aux germes infantiles des perversions, aux zones 
érogènes et â la disposition bîsexuelle. Je n'ai indiqué que 
les points où l'analyse se heurtait à ces fondements organiques 
des symptômes, On ne pouvait faire davantage à propos d'ùiv 
cas particulier, et j'avais de plus les mêmes raisons que celles 
exposées plus haut d'éviter un exposé superficiel de ces fac- 
teurs. On trouvera là l'occasion de faire des travaux étavés 
sur de nombreuses analyses. 

J'ai voulu atteindre deux buts par cette publication incom- 
plète; premièrement montrer en complément à ma « Science 
des Rêves », comment on peut utiliser cet art, d'ordinaire 
superflu, afin de dévoiler les parties cachées et refoulées de 
Tâme humaine; j'ai par suite tenu compte, dans l'analyse des 
deux rêves de Dora, de la technique de l'interprétation des rê-< 
ves, qui ressemble à la technique psychanalytique, Detixième- 
ment, j'ai voulu éveiller l'intérêt pour certains phénomènes qui" 
sont encore tout â fait ignorés par la science, car on ne peut les* 
découvrir qu'en appliquant précisément cette méthode. Per- 
sonne ne pouvait avoir une idée juste de la complication des; 
phénomènes psychiques dans l'hystérie, de la simultanéité des. 
tendances les pins diverses, de la liaison réciproque des con- 
traires, des refoulements, des déplacements, etc, I v a mise en 
valeur par Janet de Vidée fixe qui se métamorphoserait en un 
symptôme, n'est rien d'autre qu'une schématisation vraiment 
pauvre. On devra nécessairement supposer que les excitations 
accompagnées de représentation incapables de devenir cons- 
cientes agissent autrement les unes sur les autres } se dérou- 
lent d'une antre manière et conduisent à d'autres modes d'ex- 
pression que celles appelées par nous « normales » et dont le 
contenu représentatif nou-s devient conscient. J'ai aussi tenu à 
montrer que la sexualité n'intervient pas une seule fois, cèmme 
un deus ex. machina , dans l'ensemble des phénomènes caracté- 
ristiques de l'hystérie, mais qu'elle est la. force motrice de cha- 
cun des symptômes et de chacune des manifestations d'un 
symptôme; Les manifestations morbides sont, pour ainsi. dïre > 



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I06 REVUE FRANÇAISE OE PSYCHANALYSE 



V activité sexuelle des malades. Un cas isolé ne sera jamais sus- 
ceptible de prouver une règle aussi générale, mais je ne peux 
que le répéter toujours à nouveau, parce que je ne rencontre 
jamais autre chose: la sexualité est la clef du problème des 
psychonévroses ainsi que des névroses en général. Qui la dédai- 
gne ne sera jamais en état de résoudre ce problème. J'en suis 
encore à attendre les recherches susceptibles de contredire cette 
loi ou d'en limiter la portée* Toutes les critiques que j'en aï 
entendues jusqu'à présent étaient l'expression d'un déplaisir 
et d J uue incrédulité personnels, auxquels il suffit d'opposer 
les paroles de Charcot : « Ça n'empêche pas d'exister (87) >k 

Le cas dont j'ai publié ici un fragment de l'histoire morbide 
et du traitement ne se prête pas non plus à exposer sous son 
vrai jour la valeur de la technique psychanalytique. Non seu- 
lement le peu de durée du traitement > qui fut à peine de trois 
mois, maïs aussi un autre facteur inhérent à ce cas, ont empê- 
ché que la cure se terminât par cette amélioration, avouée par 
la malade et son entourage, qu'on obtient d'ordinaire et qui 
se rapproche plus ou moins d'une guérison complète. On ar- 
rive à des résultats aussi satisfaisants là où les manifesta- 
tions de la maladie sont formées et maintenues uniquement par 
le conflit interne entre des tendances se rattachant à la sexua- 
lité. On voit, dans ces cas, s'améliorer Pétat des malades dans 
la mesure où l'on contribue à résoudre leurs problèmes psychi- 
ques grâce à la transformation du matériel psychique pathogène 
-en matériel normal. Tout autrement se déroule la cure là où les 
symptômes se sont mis au service de motifs externes relatifs â 
la vie du malade, ainsi que c'était le cas c^iez Dora depuis deux 
ans. On est surpris et on peut même facilement être dérouté, 
lorsqu'on voit que l'état du malade n'est pas très modifié, 
même par une analyse très avancée. En réalité ce n'est pas si 
grave; les symptômes ne disparaissent pas pendant le travail, 
mais quelque temps après, lorsque les rapports avec le médecin 
sont rompus. Le retard apporté à la guérison ou à l 'améliora- 
tion n'est en réalité dû qu'à la personne du médecin. 

Il faut que j J a joute encore quelque chose afin de rendre cet 
<état de choses compréhensible. On peut dire que généralement 

(87) Eu français dans le texte. v(Notc des Traducteurs.) 






DORA I07 # 

1 mrm. 

la production de nouveaux symptômes cesse pendant la cure 
psychanalytique. Mais la productivité de la névrose n'est nulle- 
ment éteinte, elle s'exerce en créant des états psychiques parti- 
culiers, pour la plupart inconscients, auxquels on peut donner 
le nom de transferts; 

Que sont ces transferts ? Ce sont de nouvelles éditions, des 
copies des tendances et des fantasmes devant être éveillés et 
rendus conscients par les progrès de l'analyse, et dont le trait 
caractéristique est de remplacer une personne antérieurement 
connue par la personne du médecin . Autrement dît : un nombre 
considérable d'états psychiques antérieurs revivent, non pas 
comme états passes, mais comme rapports actuels avec la per- 
sonne du médecin. II. y a des transferts qui ne diffèrent en 
rien de leur modèle quant à leur contenu, à, l'exception de la 
personne remplacée. Ce sont donc, en se servant de la même 
métaphore, de simples rééditions stéréotypées, des réimpres- 
sions. D'autres transferts sont faits avec plus d'art, ils ont 
subi une atténuation de leur contenu, une sublimation, comme 
je dis, et sont même capables de devenir conscients en s'étayant 
sur une particularité réelle, habilement utilisée, de la personne 
du médecin ou des circonstances qui l'entourent. Ce sont alors 
<les éditions revues et corrigées, et non plus des réimpressions. 

Si Ton considère la théorie de la technique psychanalytique, 
on arrive à comprendre que le transfert en découle nécessaire- 
ment, Pratiquement du moins, on se rend à l'évidence qu'on ne 
peut éviter le transfert par aucun moyen et qu'il faut combat- 
tre cette nouvelle création de la maladie comme toutes les pré- 
cédentes. Mais cette partie du travail est la plus difficile. L'in- 
terprétation des rêves, l'extraction d'idées et de souvenirs in- 
conscients des associations du malade ainsi que les autres 
procédés de traduction sont faciles à apprendre ; c'est le malade 
lui-même qui en donne toujours le texte. Mais le transfert, par 
contre, doit être deviné sans le concours du malade, d'après de 
légers signes et sans pécher par arbitraire. Cependant le trans- 
fert ne peut être évite, car il est utilisé à la formation de ^tous 
les obstacles qui rendent inaccessibles le matériel, et parce que 
la sensation de conviction relative à la justesse des contextes. 
reconstruits ne se produit chez le malade qu'une fois le trans- 
fert résolu. 



108 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Ou sera porté à considérer comme un grave inconvénient du 

procédé analytique, déjà sans cela incommode, le fait qu'il 'dé- 
croisse le travail du médecin . en créant une nouvelle sorte, de 
produits psychiques morbides. On sera peut-être même tenté 
d'en déduire que, par l'existence du transfert, la cure psycha- 
nalytique peut porter un préjudice au malade. Ces deux consi- 
dérations sont erronées , Le travail du médecin n'est pas accru, 
par k transfert; il peut en effet lui être indifférent si une cer- 
taine tendance du malade qu'il a â vaincre se manifeste par rap- 
port â lui-même ou à une autre personne. Et la cure n'impose 
pas non plus au malade, par le transfert, des efforts que sans 
cela il n'aurait pas eu à fournir. Si des névroses guérissent 
aussi dans des maisons de santé> où aucune méthode psychana- 
lytique n'est employée; si Ton a pu dire que l 'hystérie est 
guérie, 11011 par la méthode^ mais par le médecin, si ïme sorte 
de dépendance aveugle et d'attachement perpétuel se manifeste 
d'ordinaire du malade au médecin qui l'a délivré de ses symp- 
tômes par la suggestion hypnotique, l'explication scientifique 
en réside dans les transferts que le malade effectue régulière- 
ment sur la personne du médecin, La cure psychanalytique ne 
crée pas le transfert, elle ne fait que le démasquer comme les 
autres phénomènes psychiques cachés. La différence d'avec la 
psychanalyse ne se manifeste qu'en ceci: le malade, au cours 
d'autres traitements, n'évoque que des transferts affectueux et 
amicaux en faveur de sa guérison; là oii c'est impossible, il se 
détache aussi vite que possible du médecin qui ne lui; est pas 
u sympathique » et sans s'être laissé influencer par fcu. Dans 
le traitement psychanalytique, par contre , et ceci en rapport 
^avec une autre motivation, toutes les tendances, même les ten- 
dances hostiles, doivent être réveillées, utilisées pour l'analyse 
en étant rendues conscientes ; ainsi se détruit sans cesse à nou- 
veau le transfert. Le transfert, destiné à être le plus grand 
obstacle à la psychanalyse, devient son plus puissant auxi- 
liaire, si l'on réussit à le deviner chaque fois et à en traduire 
le sens au malade (88) . 

(88) Note de 1923, — L'on trouvera la suite de ce qui est dit ici à propos 
du transfert dans un article technique sur * L'amour par transfert. » (Die 
Ubertraguïigslicbc.) S* F. (Daîis le volume VI des Gcsammclte Schrifteit.) * 



dora 103 

Il me fallait parler du transfert, car seulement par ce facteur 
peuvent s'expliquer les particularités de l'analyse de Dora. Ce 

-qui en constitue îa qualité et la rend propre à une première pu- 
blication d'introduction, sa clarté particulière, est en rapport 
intime avec son grand défaut, qui fut la cause de son inter- 
ruption prématurée. Je ne réussis pas à temps à tue rendre maî- 
tre du transfert ; l'empressement avec lequel Dora mit à ma 
disposition une partie du matériel pathogène me fit oublier de 
prêter attention aux premiers signes du transfert qu'elle pré- 
parait au moyen d'une autre partie de ce même matériel, par- 
tie qui m'est restée inconnue* Au début, il apparaissait claire- 
ment que je remplaçais dans son imagination son père, ce qui 
-se comprend aisément, vu la différence d'âge entre elle et moi. 
Aussi me comparait-elle consciemment à lui, tâchait de s'assu- 
rer de façon inquiète si j'étais tout â fait sincère envers elle, car 
son père, disait-elle, « préférait toujours la cachotterie et les 
moyens détournés »> Lorsque survint le premier rêve, dans le- 
quel elle me prévenait qu'elle voulait abandonner le traitement 
comme, dans le temps, la maison de M.. K..., j'aurais dû me 
mettre sur mes gardes et lui dire : « Vous venez de faire un 
« transfert de M. K. ++ sur moi. Avez- vous remarqué quoi que 
« ce fût vous faisant penser à de mauvaises intentions apa- 
« logues à celles de M, K.. M de façon directe ou de façon subïi- 
« mée, ou bien avez- vous été frappé par quelque chose en moi, 
« ou avez- vous entendu dire de moi des choses qui forcent vo- 
a tre inclination, comme jadis pour M. K.„ ? » Son attention 
se serait alors portée sur quelque détail de nos relations, de ma 
personne on de ma situation, qui eût masqué une chose ana- 
logue, mais bien plus importante, concernant M, K..., et par la 
solution de ce transfert, Panai vse aurait trouvé accès à du ma- 
tériel nouveau, sans doute constitué de souvenirs réels. Mais, je 
négligeai ce premier avertissement, je ine dis que j'avais en- 
core largement le temps puisqu'il ne se présentait pas d'autres 
signes de transfert et que Te matériel de l'analyse n'était {pas 
encore épuisé. Ainsi je fus surpris par le transfert et c*est à 
cause de cet X, par lequel je lui rappelais M. K^,, qu'elle se 
vengea de îiioi, comme elle voulait le faire de lui ; et elle 
m'abandonna comme elle se croyait trompée et abandonnée par 
lui. Ainsi elle mit en action une partie importante de ses sou- 






110 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



venîrs et de ses fantasmes, au lieu de la reproduire dans la 
cure. Je ne puis naturellement pas savoir quel était cet X: je 

suppose qu'il se rapportait à l'argent ; ou bien c'était de la ja- 
lousie contre une autre patiente restée en rapports avec ma fa- 
mille après sa guérison. Là où l'on arrive de bonne heure â 
englober le transfert dans l'analyse, celle-ci se déroule plus 
lentement et devient moins claire 3 mais elle est mieux assurée 
contre de subîtes et invincibles résistances. 

Le transfert est représenté, dans le second rêve de Dora, par 
plusieurs allusions claires. Lorsqu'elle me le conta 3 j'ignorais 
encore, et je ne l'appris que deux jours plus tard, que nous 
n 'avions plus que deux heures de travail devant nous : le même 
laps de temps qu'elle passa devant la Madone Sixtine et qu'elle 
prît pour mesure (en se corrigeant : deux heures au lieu de 
deux heures et demie) du chemin encore à parcourir par elle 
autour du lac. Le désir d'arriver, et l'attente dans le rêve, qui 
se rapportait au jeune homme en Allemagne et qui provenait 
de l'attente à subir par elle jusqu'à ce que M, K„, pût l'épou- 
ser, s'étaient manifestés dans le transfert depuis déjà quelques- 
jours. La cure, disait-elle, durait trop longtemps, elle n'aurait 
'pas là patience d'attendre si longtemps, tandis que, dans les 
premières semaines, elle était assez raisonnable pour ne pas 
protester lorsque je lui disais que le temps nécessaire à son ré* 
tablissement serait d'environ une année, Le refus d J être accom- 
pagnée dans le rêve, avec le désir d'aller seule, provenant aussi 
du Musée de Dresde, je devais me l'entendre adresser au jour 
marqué par elle. Ce refus avait le sens suivant : puisque tous 
les hommes sont si abominables, je préfère ne pas me marier,. 
voilà nia vengeance (89). 

(89) (Note de 1^231* — Plus je m 'éloigne du temps où je terminai cette 
analyse, plus il me devient vraisemblable que mon erreur technique consista 
dans l'omission suivante: j'omis^de deviner à temps et de communiquer à la 
malade que son amour homosexuel" (gynécopbile) pour "M™* R.„ était sa 
tendance psychique inconsciente la plus forte. J'aurais dû le deviner; per- 
sonne d'autre que M me K.. f 11e pouvait être la source principale de ses con- 
naissances sexuelles, M m6 K.,. par laquelle Dora fut ensuite accusée d'avoir 
trop d'intérêt pour ces sujets. II était, en effet, ■ frappant qu'elle connût 
tout ce qui est scabreux, mais ne sût jamais où elle l'avait appris. C'est 
cette énigme que j'aurais dû prendre pour point de départ; j'aurais- dû cher* 
cher le motif de ce refoulement singulier. Le second rêve me l'aurait alors 
dévoilé* La vengeance sans retenue qu'exprimait ce rêve était plus que tout 
apte à masquer la tendance contraire, la générosité avec laquelle elle pardon- 



DORA m 



Dans les cas où des tendances de cruauté ou de vengeances > 
ayant déjà été utilisées dans la vie pour constituer des symp- 
tômes, se transfèrent, pendant le traitement, sur le médecin, 
avant qu'il n'ait eu le temps de les détacher de sa personne eu 
les ramenant à leurs sources, il ne faut pas s'étonner que F état 
de santé des malades ne se laisse pas influencer par les efforts 
thérapeutiques du médecin. Car, par quel moyen la -malade 
pouvait-elle mieux se venger de son médecin qu'en lui faisant 
voir sur sa propre personne à quel point il était impuissant, 
incapable? Néanmoins, je suis d'avis qu'il ne faut pas sous- 
estimer la valeur thérapeutique même d'un traitement aussi 
fragmentaire que celui de. Dora. 

Ce n'est que quinze mois après la fin de ce* traitement et la 
rédaction de ce travail que j'eus des nouvelles de la santé de 
ma patiente^ partant de Pissue de la cure. A une date qui 
n'était pas tout à fait indifférente, le i* r avril, — nous savons 
que les dates n'étaient jamais sans importance chez elle — 
elle se présenta chez moi pour terminer son histoire et pour 
demander à nouveau mon aide! Mais sa physionomie révélait au 
premier coup d'œil que cette demande ne pouvait pas être prise 
au sérieux. Elle dit qu'elle avait été pendant les quatre ou cinq 
semaines qui suivirent T interruption du traitement, dans des 
états de « sens dessus dessous ». Ensuite survint une grande 
amélioration, les crises s'espacèrent, son humeur devint meil- 
leure, Au mois de mai de l'année précédente, mourut l'un des 
enfants, toujours chétif, des K-„ Ce deuil lui servit de pré- 
texte pour faire aux K...- une visite de condoléances, et elle 
fut reçue par eux comme si rien ne s'était passé ces trois der- 
nières années. C'est alors qu'elle se réconcilia avec eux, se 
vengea d'eux et mit fin d'une façon ! avantageuse à la situa- 
tion. Elle dit à Madame K*.> « Je sais que tu as une liaison 
avec Papa », et celle-ci ne le nia pas. Elle força M. IL., à 
avouer la scène du lac, dont il avait contesté la réalité, > et 

liait la trahison de Pamie aimée et avec laquelle elle cachait à tout le monde 
que c'était cette amie même qui lui- avait fait connaître les chos.es qui ser- 
virent ensuite à noircir Dora* Avant que je reconnusse l'importance des 
tendances homosexuelles chez les névrosés, j'échouais souvent dans des trai- 
tements ou bien je tombais dans un désarroi complet* is. F, 



*MPMBMB^^^^BMMMaW*rikOftiM* 



112 KJÎVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



rapporta à son père cette nouvelle qui la réhabilitait. Elle n'a 
pas renoué de relations avec cette famille. 

Elle se porta bien jusqu'à la mi-octobre, À ce moment, elle 
eut une nouvelle crise d'aphonie, qui dura six semaines. Sur- 
pris, je lui demande quelle en fut la raison et j'apprends que 
cette crise avait été précédée d'une frayeur violenté, Elle 
vit une voiture écraser un passant. Enfin t elle avoua que la 
victime de l'accident n'était autre que M, IL,. Elle le ren- 
contra un jour dans la rue: il s'avança vers elle à un endroit 
îdÙ la circulation était très active, s'arrêta troublé devant elle 
et fut renversé dans ce moment d'absence par une voiture (90), 
Elle put s'assurer d'ailleurs qu'il s'en était tiré sans grand 
-dommage. Elle me dit éprouver encore une légère émotion 
<quand elle entend }>arler des rapports de son père avec M m * K, M 
dont elle ne se mêle d'ailleurs plus. Elle vit dans ses études 
et n'a pas l'intention de se marier. 

Elle demandait mou aide contre une névralgie faciale droite 
qui la tourmentait jour et nuit. Depuis quand , lui demandai - 
je? « Depuis exactement quinze jours » (91), Je souris, car je 
pus lui démontrer qu'elle avait lu, il y avait exactement 
quinze jours, dans un journal, une nouvelle me concernant, 
ce qu'elle confirma (1902), 

Cette pseudo-névralgie équivalait donc à une auto-punition, 
à un remords au sujet de la gifle donnée jadis à M, K... et 
«tait en rapport avec le transfert sur moi de sa vengeance. 
J'ignore quelle sorte d'aide elle avait voulu nie demander, 
mais je promis de lui pardonner de m'avoir privé d& la satis- 
faction de la débarrasser plus radicalement de son inaK 

Des années se sont écoulées depuis cette visite. T v a jeune 
Slle s'est mariée, et — à moins que tous les indices ne m'aient 
trompé, — avec le jeune homme auquel faisaient allusion les 
associations au début de l'analyse du second rêve. Si le pre- 
mier rêve indiquait le détachement de l'homme aimé et le 
retour vers son père, c'est-à-dire la fuite devant la vie dans la 
maladie, ce second rêve annonçait en effet qu'elle se détache- 
rait de sou père, et qu'elle serait reconquise par la vie. 

(qo) Une intéressante contribution aux cas de suicides indirects dont j'ai 
parlé dans ma * Psycliopatholojrie de la vie quotidienne », S. F, 

(91) Voir la signification de ce laifa de temp* et ses rapports avec le thème 
*le vengeance dans l'analyse du stcoitd rêve, S + F, 



La Technique Psychanalytique 

Par R. IxEWENSTEDî. 

+ 

{Rapport présenté à la III* Conférence des Psychanalystes 

de langue française, le 20 juillet 192 S*) 



Sommaire 



Avant-propos . 



v^i.LAJr^l 1 jirV X rvl\JVli_ J r,.r\ < — — jjvCisLllIlC IlloL-Ol ICI vld 

Chapitre IL — La règle fondamentale. 
Chapitre III. _ La résistance. 
Chapitre IV. — Le transfert. 



IîKVOE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



8 



******* 



114 REVUE FRANÇAISE DIÎ PSYCHANALYSE 



AVANT-PROPOS 



Le présent rapport ne peut prétendre à représenter un 

tableau complet de la technique psychanalytique. Nous n'es- 
sayons d'y exposer que des notions générales, élémentaires et 
fondamentales, les plus sûrement établies. 

Néanmoins, nous croyons qu'il est susceptible d'intéresser 
même les personnes parfaitement au courant des résultats 
scientifiques de la psychanalyse : des processus psychiques in- 
conscients et de leurs modes d expression, de l'évolution de 
l'instinct sexuel et des mécanismes psychologiques qui sont à 
la base des rêves et des névroses* Toutes ces connaissances sont 
indispensables d'ailleurs non seulement à ceux qui s'occu- 
pent de psychanalyse, mais à tons ceux qui ont à faire à des 

nerveux- Elles sont, à notre avis, comparables, dans le domaine 
psychique, à la connaissance de l'anatomie et physiologie dans 
le domaine des maladies organiques. 

Le symptôme névrotique est la manifestation travestie de 
tendances et représentations du sujet, et son sens caché peut 
être inséré, après l'analyse, à l'endroit même de l'enchaîne- 
ment psychique où il est né. La psychanalyse nous révèle ainsi 
que tout symptôme névropathique fait simultanément partie de 
deux s} 7 stèmes: il forme, avec tous les symptômes de l'individu, 
le tableau clinique de la névrose de ce malade. Il fait, en outre, 
partie du système constitué par la personnalité entière du sujet. 
Les efforts thérapeutiques de la psychanalyse se meuvent tout 
particulièrement dans ce second système, et Von pourrait les 
résumer par une image employée jadis par Freud. Il compara 
]a névrose à de l'eau inondant une rue et s 'écoulant d'une con- 
duîte d'eau crevée. On pourrait y remédier en entassant, sur 
le trottoir, -du sable et des pierres. Ce serait le principe des 
procédés psychothérapiques habituels. Mais on peut aussi, et 
c'est le principe de la psychanalyse, défoncer momentanément 
le trottoir et réparer la conduite d'eau à l'endroit défectueux 
même. 



-1— t ^— -I 



LA TECHNIQUE PSYCHANALYTIQUE 11$ 



CHAPITRE PREMIER 



Résumé Historique w 



L'origine de la méthode psychanalytique est, comme on sait, 

le traitement que Breuer appliqua à une îrfalade, Anna O..., 
grande hystérique, et qui consistait à lui faire remémorer, 
dans un état hypnotique, les événements trauma tiques pa- 
thogènes* Ces événements remémorés et revécus dans l'hyp- 
nose, les symptômes s'y rattachant disparais saient, La ma- 
lade elle-même appela cette méthode <c chimney sweeping j>, 
ramonage. Freud reprit, quelques années plus tard, avec 
Breuer, cette curieuse méthode, pour l'appliquer à d'autres 
cas d'hystérie. Dans le livre qu'ils publièrent ensemble en 
1895, les « Studien ûber Hystérie », leur méthode, la m4- 
thode cathar tique, consistait à hypnotiser les malades et, en 
prenant pour point de départ le symptôme, à faire renaître 
dans leur souvenir les scènes traumatiqïtes pathogènes. L/ef- 
fet thérapeutique se produisait seulement si les malades revi- 
vaient dans l'hypnose les traumatismes pathogènes, c'est- 
à-dire lorsque le retour du souvenir était accompagné de 1-ôtat 
affectif correspondant, Ils appelèrent ce phénomène Vabrêac- 
tion de l'affect du traumatisme. Freud vovait au début dans 
l'abréaction la cause principale de" l'effet thérapeutique de 
la méthode, conception qu'il modifia depuis la découverte de 

(1) Sig, Freud, Ma vie et la psychanalyse t trad* ft\ par Marie Bonaparte, 
Paris, Galîtnard' 192S. — Id. t ZurGeschichte der psyciwanalytischen Bewe- 
gung t Kl.'Schf. zur Neiirosenlehre, voL 4. — Ferenczi et Rakk, Die Entwiçk* 
lungsziele der 'Psychoanalyse (Les buts de l'évolution de la paj'cli analyse) , 
Vienne, Edit. internat., 1923. — - R. de Saussure, La méthode psychanalyti- 
que, Genève, Payot, 1922, chap, VIII. — ld. t . Remarques sur la technique 
dfi la psychanalyse freudienne, Evolution psychiatrique, tome I. 



1 16 . REVUE FRANÇAISE t DE PSYCHANALYSE 

3a méthode psychanalytique proprement dite, c'est-à-dire de- 
puis l'abandon par lui de l'hypnotisme. La raison de ce chan- 
gement de méthode fut le fait que l'usage de l'hypnose se 

heurtait à des difficultés : les malades ou bien ne se laissaient 
pas hypnotiser du tout, ou bien, s'ils étaient hypnotisables f les 
^résultats obtenus par l'hypnose restaient fragiles et précaires, 
^t en fonction trop étroite des rapports personnels avec le 

médecin , 

Freud eut alors recours au procédé suivant : se rappelant 
certaines expériences de Bernheim dont il avait été témoin lors 
de son séjour à Nancy, il disait aux malades non endormis 
qu'au moment où il exercerait une pression sur leur tête, le 
souvenir trauïna tique surgirait spontanément. Les malades se 
rappelaient en effet les traumatismes recherchés f mais souvent 
le traumatisme ne surgissait pas immédiatement; il était pré- 
cédé d *une série de souvenirs non traumatiques . Ç)r ces souve- 
nirs, cependant, présentaient des liens associatifs avec le symp- 
tôme d'une part, et avec le traumatisme, vers lequel ils con- 
vergeaient, de l'autre, 

La nouvelle méthode faisait apparaître un phénomène qui 
avait été complètement voilé par l'état hypnotique, à savoir 
les obstacles intérieurs que devait vaincre le malade pour arri- 
ver à faire surgir le traumatisme pathogène. Ces obstacles, 
Freud les appela les résistances. Nous verrons plus loin de 
quelle façon" se présentent dans le traitement ces résistances» 
mais on peut dire d'une façon générale que le moi. £on scient 
du malade se défend contre les souvenirs et les sentiments qui 
surgissent en lui. L'existence des résistances fît faire à Freud 
un pas décisif dans la compréhension des mécanismes psycho- 
logiques des névroses ainsi que dans l'élaboration de la 
technique. Les résistances révélèrent le phénomène du refou- 
lement ^ une des bases principales de la conception psychana- 
lytique des névroses. Une modification fondamentale de la 
théorie psychanalytique d'alors eût pu en être la déduction 
logique, mais Freud y fut amené par l'observation seule. 
C* était V abandon de la théorie essentiellement traumatique 
des névroses^ théorie qui donnait â l'apparition des névroses 
un caractère par trop accidentel. Dans sa recherche des trau- 



w 



LA TECHNIQUE -PSYCHANALYTIQUE ÏI7 

t 

matismes, Freud dut dépasser, dès le début de ses recherches, 
les limites de l'âge de la puberté des malades, les détermi- 
nantes des S3'mptômes le conduisant à des trautiiatismes 
sexuels de Y enfance. Or les malades lui confiaient parfois des 
traumatismes r - qui, après vérification , se révélaient comme 
n'ayant jamais existé en réalité. Freud en conclut que ces 
traumatismes n'ayant pas d'existence réelle, mais présentant 
une réalité psychologique, correspondaient à des fanlas'ines 

ultérieurs* recouvrant une activité sexuelle de l'enfant, 

' * 1 

L'observation des résistances et de l'inexistence réelle de ! 
certains traumatismes de l'enfance conduisit à la découverte ; 
de toute la sexualité infantile et des conflits psychiques- .qui 
s'y rattachent, Peut-être ces découvertes furent-elles toutes 
faites grâce à une modification ' importante de la - technique 
psychanalytique. Au début, le :point de départ des associa- 
tions des malades était toujours les symptômes* Peu à peu, 
Freud modifia ce procédé dans ce sens que les malades furent 
invités à dire tout ce qui leur venait à l'esprit sans aucun 
point de départ choisi à l'avancé par l'analyste (2). C'est aussi 
la forme définitive de la technique psychanalytique. Cette 
technique permet d'englober dans l'étude psychanalytique 
non seulement les symptômes, mais toute la personnalité du 
malade. Et c'est au cours de l'analyse de la personnalité tout 
entière que Freud trouva l'analyse des rêves et des actes man- 
ques, dont ou sait l'importance dans l'étude de l'inconscient. 

Dans l'histoire de la psychanalyse, les progrès du procédé 
sont intimement liés au progrès de la théorie. Et l'influence 
de l'une sur l'autre sont réciproques. Une acquisition 
technique fait découvrir une foule de phénomènes/ en quelque 
sorte « invisibles » jusqu'alors; et ces phénomènes et leur 
explication font faire un nouveau progrès à la technique, etc. 

Les deux modifications de la technique qui consistaient à 
abandonner l'hypnose et â instituer le procédé de l'associa* 
tion libre dévoilèrent une ^formation de la névrose tout autre 
que celle que supposait Freud en se servant de la méthode 
cathar tique, I^e symptôme n'est pas, comme le dit la théorie 

(a) Cette règle souffre des- exceptions au cours de l'anatyse où l'on peut 
demander att malade, surtout lorsqu'il s'agit de "rêves, ce qui lui vient à 
Pesprit à propos de tel ou tel- détail ou rêve* 



^«^^^^^^-^^^^M*^MM^^B^^^^^^»M^^»^M^^M^P^*«J^»WIMlW>W»P»MMMMfc^MPllMaM^M>ÉMJl 



ïlS REVUE FRANÇAISE DE PSVCRÀNAI/V SE 

de la a( période cathartique », la conséquence dé -traumatismes 
â charge affective accumulée qu'on amène par le traitement à 

la décharge, à l'abrcaction. La théorie actuelle attache au 
traumatisme, c'est-à-dire à un événement fortuit et extérieur 
à la personnalité, une importance infiniment moindre et ne 
lui accorde qu'un rôle provocateur et favorisant des tendances 
libidinales de la personne même. Et elle considère le symp- 
tôme comme étant une formation de compromis entre des ten- 
dances refoulées inconscientes d'origine sexuelle et infantile 

d'une part, et des tendances opposées provenant du moi (3), 
de l'autre. Ges tendances infantiles refoulées sont inacces- 
sibles à l'influence de la conscience et grâce à cela indestruc- 
tibles, La psychanalyse actuelle nous montre la place et le 
rôle des symptômes dans l'ensemble de la personnalité*, ,et 
l'influence des pulsions refoulées sur le psychisme du sujet 
en dehors des symptômes proprement dits, comme par exemple 
leur influence sur la vie sexuelle et le caractère de la per^ 
sonne. Ces connaissances furent susceptibles d'étendre les 

effets thérapeutiques aussi à des anomalies dans ces do- 
maines. 

Il est évident que le but de l'effort thérapeutique, dans la 
psychanalyse actuelle, est déplacé par rapport à celui de la 
méthode cathartique, Le psychanalyste n'est pas en quête de 
traumatismes. Son but est de rendre accessible à la conscience 
les complexes, les événements et les tendances refoulées, afin 
de les rendre destructibles, et afin de mettre le moi conscient 
an malade à même de venir è bout de celles d'entre les pulsions 
qui sont incompatibles, avec le reste de sa personnalité. La voie 
par laquelle le psychanalyste atteint l'effet thérapeutique 
découle tout naturellement de ce qui vient d'être dit. U rend 
l'inconscient du malade accessible à son moi : 1* en communi- 
quant au malade des suppositions sur le contenu -de l'incon- 
scient par le moyen de V interprétation ; 2 en combattant les 
résistances que le moi du malade oppose à la reconnaissance de 
son inconscient (4). 

(3) Je néglige ici intentionnellement la distinction entre le simnoi et le 
11101, dont il serait superflu de. préciser en, cet endroit le rôle respectif rïa^s 
le refoulement et dans la formation des symptômes. R, X,. 

(4) Le rôle de l'analyste ne se borne pas à cela. Voir le transfert. R. L. 



_l_l 1 



^ ^^H^tfBm^iVk^WHH^'^HHI 



LA TECHNIQUE PSYCHANALYTIQUE IIÇ 

L'analyste ne s attaque donc pas directement au symptôme 
même. Il guérit les sources mêmes de la névrose en retirant 

de l'inconscient les événements et les tendances refoulés de 
l'enfance. Les symptômes alimentés par la libido qui s'y 
rattache disparaissent d 'eux-mêmes , une fois qu'on a rendu 
conscientes au malade leurs sources refoulées. Mais il faut 
que le psychanalyste se garde de tomber là dans une erreur en 
remplaçant les traumatisines par des complexes et en ne 
recherchant que ceux-ci. Freud dit à ce propos que des" pom- 
piers lors d'un incendie ne doivent pas ç attaquer uniquement 
au foyer même de cet incendie, ils doivent aussi éteindre 
toutes les parties de l 'immeuble qui ont pris feu. 



330 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



._ ... . — ■ .--.-^^^^ 



CHAPITRE II 



La Règle Fondamentale 



Le procédé qui permet au psychanalyste ainsi qu'à l'ana- 
lysé de découvrir les pensées et tendances inconscientes, c'est 
celui que nous venons de décrire dans le chapitre précédent. 
Le psychanalyste demande au malade, avant ou au début du 
traitement, la stricte observation d'une seule règle — la règle 
fondamentale de l'analyse. Lé malade est astreint à parler à 
bâtons rompus , à dire tout ce qui lui vient à V esprit et à 
renonce^ quant à ces associations, à toute critique de quelque 
-ordre qu'elle soit- Aucune considération : que Vidée qui s'agite 
en lui lui paraisse inconvenante ou n'ayant aucun rapport avec 
ce qu'il vient de dire ou bien qu'elle ait trait au psychanalyste 
et puisse être blessante pour lui, ne doit empêcher le patient de 
suivre cette règle. 

Kn éliminant toute critique à l'égard de ses a s so dations, le 
malade abaisse le niveau de la censure de son « moi officiel », 
Des représentations et des états affectifs auxquels le malade 
avait coutume de ne pas prêter attention, ou qu'il repoussait, 
s'il se présentaient à lui, forcent, grâce à la règle fondamen- 
tale, l'attention consciente du sujet et prennent la place qui 
leur convient réellement dans ^ son psychisme. Des idées de 
cet ordre ne peuvent plus être escamotées par le conscient, si 
complaisant en ceci. Et, peu à peu, grâce à ce procédé, des 
idées plus cachées encore se font jour. Mais ces idées , sur- 
gissant ainsi, même les plus cachées, font encore partie du 
préconscient du malade, c'est-à-dire du domaine psychique 






LA TECHNIQUE ÇSyCHANAtYTlQlïK 121 



^ __ _ 



qui peut devenir conscient à .condition que le sujet soit abso- 
lument sincère. 

Or, la valeur principale de la règle fondamentale réside 
cependant ailleurs. Elle nous permet de pénétrer le véritable 
icoiscient du sujet, La raison est la suivante: « Quand nous 
renonçons aux représentations de but conscientes^ ce sont 
les représentations cachées qui dirigent le cours de nos ima- 
ges, et les associations superficielles ne font que se substi- 
tuer , grâce au déplacement, aux associations refoulées pro- 
fondes. Ces règles sont les piliers de notre technique, 
Lorsque je demande à un malade de ne pas réfléchir et de 
me dire tout ce qui lui passe par la tête, je reste persuadé 
qu'il pense au but du traitement et je considère que je dois 
trouver un rapport entre les choses en apparence les plus 
insignifiantes et les plus fortuites qu'il pourra nie dire et son 
état- Il y a une autre représentation de but que le malade ne 
soupçonne pas: c'est la personne de son médecin » (5). Les 
associations libres qu'apporte le patient au cours d'une séance 
sont ainsi en quelque sorte à double sens : le sens manifeste 
donné par le contenu des idées, souvenirs, sentiments contés, 
d'autre part le sçns caché, Vidée ou l'affect inconscients repré- 
sentés par l'ensemble, l 'enchaînement des associations libres. 
Ces associations sont, par rapport à la pensée inconsciente, 
comme une allusion, une description imagée, On pourrait com- 
parer les associations libres à un télégramme chiffré ayant 
cependant l'apparence d'un télégramme ordinaire, 

Les clés de ce langage chiffré, Freud nous les a données 
dans ses travaux, et tout particulièrement dans sa Science 
des Rêves. Il nous a enseigné les traits essentiels d'un très 
grand nombre de ces langages chiffrés, il nous a donné lés clés 
pour beaucoup d'entre eux. 

Mais il serait évidemment faux de vouloir appliquer d J ilne 
façon schématique des chiffres et leurs clés, à tout individu. 
Le psychanalyste doit retrouver le chiffre des associations 
libres à nouveau dans chaque cas, ' - 

En écoutant les associations libres, l'analyste tient tou- 
jours compte du fait que tout ce que lui dit le patient a un 

{$) Freud, Science des rêves* tracL Meyerson, p. 526. 



122 RF.VUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sens caché se rapportant soit à son état, soit au traitement et 
à la personne du -psychanalyste. L'analyste perçoit en même 
temps le contenu timMfêste et lé contkiiu latent des associa- 
tions. Sàchs (6) a comparé ce comportement de l'anayste 
au jeu d'un pianiste qui, eri suivant' des yeux la musique, 
presse automatiquement les touches qui correspondent aux 
notes de musique, . 

Freud donne un conseil très impartant concernant la: ma- 
nière d'écouter les associations. L'analyste doit ne rien vou- 
loir retenir spécialement de ce que dit le- patient, il doit porter 
ime attention toujours égale et eu quelque sorte <( flottante n 
aux paroles qu'il entend dans la séance. Il serait d'ailleurs 
préjudiciable à V analyse que le médecin prit de notes pendant 
la 'siêtiriàe: Dès * eflfrrts^ d' attention- ne : s auraiep t&ê tre soutenus 
plusieurs heures de suite, d'autre part une attention tendue 
amènerait nécessairement un triage involontaire du matériel et 
en fausserait la perception. Il faut d'ailleurs se rendre compte 
Que la plupart de ce qu'on entend ne pourra être compris que 
plus tard. Ce Comportement de l'analyste est, pour ainsi dire, 
le pendant de la règle qu'on impose au patient de s'abstenir 
de tout triage, de toute critique à l'égard de, ce qui lui vient 
à l'esprit. L'analyste doit se fier à sa « mémoire incons- 
ciente » et n'a pas à s*occuper de ce qu'il retient dans sa 
mémoire, 

Une question que se posent souvent ceux qui débutent dans 
la psychanalyse, mais certainement pas seulement ceux-ci, 
<:'est de savoir quand et comment il faut faire des interpréta- 
tions et quand en faire part au patient. 

C'est un problème qui ne saurait être traité dans ce rapport. 

Peut-être même une réponse définitive ne pourrait-elle en 
être donnée dans l'état actuel de nos connaissances. 

Néanmoins , nous pouvons fournir à ce sujet quelques indi- 
cations, 

Des conseils précités donnés .par Freud, on peut déduire 

que l'analyste devrait éviter d'interpréter chaque détail des 
associations ou bien de donner des interprétations détachées 
de l'ensemble. Si, par exemple, 'le patient parle d'une puîs- 

(6) Dans uti cours sur la technique ftfit à la Policlinique de Berlin. 



■ ■ 

LA TECHNIQUE PSYCHANALYTIQUE . 123 

santé automobile, il serait évidemment erroné d'en traduire 
simplement le symbolisme* L'analyste devrait s'efforcer de 
-comprendre à quelle pensée inconsciente correspond cette 
association. Elle aurait pu être suscitée par le souvenir d'une 
personne vue, la veille, dans une auto ; elle pourrait signi- 
fier l'admiration pour la puissance d'un homme, ou le désir 
d'avoir une puissance virile, ou bien encore exprimer la 
jalousie, et la rivalité avec quelqu'un. En outre, de tels états 
-affectifs peuvent se rapporter soit à une personne de l'am- 
biance actuelle du patient, soit au passé, et peuvent, de cette 
façon , illustrer des sentiments effacés de sa mémoire. Le 
Técit relatif à une automobile peut donc avoir les significa- 
tions les plus diverses, significations qu'on ne peut déduire, 
que de l'ensemble des associations, rêves et autres "réactions 
<de là séance ou même des séances précédentes et suivantes. 



^ H ^^ BAA ^ H ^^^^^^ H pl^^tap*^>^n» 



— P-™ *■ 



124 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



CHAPITRE III 

La Résistance 



Lorsque le psychanalyste réussit à déchiffrer le sens caché 
de certaines associations, et qu'il le communique au patient „ 
en lui expliquant par exemple, la réaction hostile de ses sen- 
timents envers une personne qu'il affectionne beaucoup en 
apparence, il arrive dans la plupart des cas que le patient 
oppose une négation â une pareille interprétation. Le psycha- 
nalyste pourrait alors mettre en avant des preuves à l'appui de 
ses affirmations, par exemple certaines particularités du com- 
portement du patient à l'égard de cette personne, des rêves y 
des actes manques, etc.I] réussira tout au plus, et cela chez un 
patient objectif et intelligent, à lui faire dire que les raisonne- 
ments du psychanalyste lui semblent ingénieux et judicieux, 
maïs qu'ils n'éveillent en lui aucune conviction. Le patient ne 
sait rien des sentiments que lui attribue le psychanalyste. 

Il serait erroné de vouloir dans ce cas insister et convaincre 
le patient. Car le patient est incapable d'avoir la conviction 
iïitïme de l'existence du sentiment supposé aussi longtemps 
que ce sentiment reste inconscient. Et ce sentiment reste 
inconscient aussi longtemps que les résistances reflétant le 
refoulement ne sont pas levées. Il est d'une très grande 
importance pour le psychanalyste de toujours tenir compte 
pendant l'analyse de la différence profonde entre le savoir 
intellectuel du malade, acquis grâce à l'interprétation de 
.l'analyste, et le véritable savoir, basé sur une conviction 
intime, le savoir vécu, si Ton peut s'exprimer ainsi. Le pre- 



■É^BHwnn^— ^^^^ 



LA TECHNIQUE V S VCÎÏ ANALYTIQUE . 125 



»_^^ 



lïiier n'a guère de valeur thérapeutique, ou bien ne produit 
qu'un effet très passager. Et si malgré cela le psychanalyste 
communique son interprétation, c'est pour faciliter, le retour 
de l'inconscient â la conscience et pour provoquer la lutte 
entre le refoulé et le moi sur le plan conscient (7)* 

Le psychanalyste a ainsi, à côté de la recherche des souve- 
nirs refoulés, la tâche de détruire la résistance qui leur barre 
la route du conscient. 

On peut même dire que l'analyse des résistances est sou- 
vent plus importante que la recherche du refouléj celui-ci 
surgissant spontanément lorsque certaines résistances ont été 
levées, particulièrement celles en rapport avec le transfert. 

Qu'est-ce que les résistances, comment se présentent-elles 
et comment les combat-on ? 

Nous savons que les souvenirs et les instincts inconscients 
n'ont pas été détruits par le refoulement. 

Pour empêcher le retour des tendances inconscientes, le 
refoulement doit être continuellement maintenu. Les forces 
de refoulement, le moi du patient, se dressent natu reliera eut ! 
contre tout ce qui pourrait, dans ce sens, être dangereux pour ; 
eux (8), C'est l'ensemble de ces moyens de défense qui se l 
ressent dans l'analyse et que nous appelons résistance. 

Une seconde source de résistances, ce sont les instincts refou- ; 
lés eux-mêmes : le névrosé trouve dans ses symptômes une 
satisfaction de sa libido, satisfaction à laquelle il ne renonce 
pas facilement. 

On peut donc dire, avec Freud, que « tout ce qui gêne le 
travail analytique est une résistance. » 

Les mobiles et les formes de la résistance sont innom- 
brables. Nous n'en exposerons ici que quelques-uns, qui nous 
semblent les plus fréquents. 

Avant de commencer une analyse, l'on fixe le nombre et 
les heures des séances* Il va de soi qu'il est dans l'intérêt 
du patient de profiter de tout le temps que l'analyste met à 

(7) Voir Freud, — Remarques à propos d'un cas de névrose obsessionnelle 
{L'Jiomme aux rafs) t traduction française à paraître. 

(S) Les résistances peuvent partir du moi, tout en étant inconscientes ; 
-elles appartiennent à la partfe inconsciente du moi* ]£, L, 



^^h^^nA 



126 REVUE ' KKANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



m^*n«— «il— 1— 1— — ■ ■■- 1' * 1 p 1 r 



sa disposition. Or, il arrive très souvent que les patients 
essaient de changer le nombre et V heure des séances, A de 
rares exceptions près, les raisons qu* allègue le patient ne sont 
pas valables, de sorte que l'analyste fait, en général, mieux de 
ne pas céder. On voit alors les difficutés que le patient mettait 
en ayant s'aplanir. 

Un autre signe de la résistance sont les retards': là aussi 
les raisons données sont très souvent peu valables. Ces retards 
inconsciemment arrangés traduisent le manque d'entrain, et 
le désir du patient d'écourter la séance. 

] v es mobiles inconscients de ce comportement des patients 
sont souvent eh rapport avec leur révolte inconsciente contre 
leur père et leur tendance, â être une exception, un enfant 
gâté, envers lequel les règles habituelles ne s'appliquent pas. 

Dans la règle fondamentale, l'analyste a un instrument 
très précieux pour reconnaître V apparition des résistances. 
Car tout écart à cette régis en est un signe. Des difficultés â 
dire certaines pensées, des silences sont le signe de la proxi- 
mité d'idées refoulées. Certains patients arrivent à tourner la 
règle fondamentale en atténuant leurs pensées par des circon- 
locutions dubitatives, telles que: peut-être, comme si, on pour- 
rait dire, etc. ; par . des descriptions impersonnelles : par 
exemple au Heu de dire « j'ai eu peur » un patient parle de 
« notion d'angoisse », 

D'autrçs n'aiment pas â dire â l'analyste des associations 
dont ils ignorent le. lien avec les associations précédentes ; 
d'autres encore se taisent un instant entre les associations, il 
lés passent en revue, les trient avant de les dire, I^es déter- 
minantes inconscientes de ce comportement sont multiples ; 
parmi elles, il faut signaler d'une part des sentiments hos- 
tiles envers l 'analyste; la tendance à ne pas lui être inférieur,, 
d'autre part 3 un sentiment de culpabilité > la peur de se trahir, 
l'existence de tendances sexuelles refoulées pour l'analyste, 
et, en dernier lieu, la peur de la castration. 

Une variante de cette forme de résistance se trouve souvent 
chez des patients ayant connaissance de la théorie psychana- 
lytique soit par la lecture {9), soit par des enseignements 

- 

(9) C'est pourquoi il est préférable, d'interdire au patient la lecture, peiu 
dant le traitement, d'ouvrages de psychanalyse* R. X,. 



LA TECHNIQUE PSYCHANALYTIQUE 1^7 



rr^^^^^b 



imprudents de leur analyste. Les patients se servent conti- 
nuellement de termes analytiques, ils interprètent leurs rêves 
eux-mêmes, et cela d'une façon particulière* Par exemple, 
un de ces^ malades voit en rêve utoe locomotive, il dit « ce rêve 
symbolise le pénis de mon père », â propos de telle pensée il 
dit : « c'est de l'homosexualité », â propos d'une autre : 
« c'est du sadisme », En fait, ces pseudo-interprétations ne 
changent rien en lui, ne font revenir aucun souvenir refoule, 
elles restent purement intellectuelles et il s'eii sert pour 
cacher ses afïects et ses pensées véritables. 

D'autres manifestations de la résistance sont pins visibles : 
un découragement immotivé quant au résultat du traitement^ 
un soudain manque d'entrain qui va jusqu'au désir manifeste 
■d'interrompre la cure pour des raisons la plupart futiles. 

La résistance est un phénomène qui se produit nécessaire- 
ment dans toute psychanalyse (10). Le psychanalyste ne cher- " 
che donc pas â l'éviter; à le contourner, bien au contraire, il a 
toujours présent â l'esprit le soin de la dépister. Du moment 
qu'il sent apparaître, au cours du traitement, une résistance, j 
la recherche « historique » passe au second plan. L'analyste / 
tient évidemment compte du fait que l'approche de tout nou- 
veau thème, de toute découverte au cours de l'analyse, est 
précédée d'une période de difficultés -à laquelle il ne peut 
opposer que de la patience. Mais, d'une façon générale, il se 
comporte vis—vis d'une résistance comme à l'égard de tout 
phénomène inconscient : il la rend consciente à l'analysé. 

L'apparition d'un matériel nouveau est le signe que la 
résistance est levée. 

Parmi les résistances, celles qui sont les plus intenses, les 
plus fréquentes et dont l'analysé a la plus grande importance 
pour le succès du traitement, ce sont, les résistances par j 
transfert. l 



- (10) L, 'analyste fait par conséquent bien de ne p^s voir dans la résistance 
une preuve de * mauvaise volonté * ifte la part du ^naïade* R. L. 



■^Hft 



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ia8 



REVOIS FRANÇAISE Dli PS YCH ANALYSE 



CHAPITRE IV < n > 



Le Transfert 



Freud a nommé transfert le fait de l'apparition, chez le 
patient, an cours d'une psychanalyse, d'une gamme de senti- 
ments allant de la haine jusqu'à l'amour manifestement ero- 
tique. Ils sont la reproduction de sentiments analogues 
qu'avait éprouvé le patient à l'égard de personnes de son en- 
tourage, et sont transférés sur l'analyste au cours du traite- 
ment* 

Il est utile de distinguer deux formes de transfert : 
i° Transfert négatif: des sentiments haineux et hostiles* 
2* Transfert positif, qui comporte des sentiments d'estime, 
d'affection, d J aniitié pour le psychanalyste," sentiment dont les 
prolongements dans l'inconscient ont invariablement un carac- 
tère sexuel, * . 

La théorie de la libido trouve dans les phénomènes de trans- 
fert un appui des plus précieux. L'analyse correcte du trans- 
fert fait apparaître des processus psychiques qui démontrent 
d*une manière non équivoque V origine sexuelle des troubles 
névrotiques. Ce n'est que si Ton tient compte des jjhénomènes 
que révèle le transfert qu'on s'aperçoit de l'insuffisance, pouf 
l'explication des phénomènes psychologiques, de toute théo- 
rie ne tenant compte que d'une affectivité en quelque sorte 
neutre. 



(il) Voir Freud : Zur Technîk Samiiil. Kl, Schr, /ait Meurorienlehre, BtL 
IV, ibid. Dora* épicrise, tia<L franc. ftev; Franc. <lc Psychanalyse. Lowkns~ 
Tins, Le Transfert* Evohit Psychiatrique, Tome IL 



^fc^ 



LA 1 TECHNIQUE PSYCHANALYTIQUE 139 

L J analyse des phénomènes du transfert présente une diffi- 
culté de plus que celle des associations ayant trait aux sou- 
venirs inconscients* Nous ne possédons pas de règles suffi- 
samment 'établies -qui puissent nous dévoiler le sens des as- 
sociations se rapportant au psychanalyste avec^autant de cer- 
titude que par exemple le sens d'un rêve, La justesse des in- 
terprétations du transfert dépend presque en tic renient du tact 
psychologique et de l'intuition du psychanalyste,. D*autre 
part, les interprétations des phénomènes de transfert 'ne doi- 
vent pas pécher par l'arbitraire. Une erreur d'interprétation 
concernant la reconstruction du passé se corrige plus aisé- / 
ment et est moins préjudiciable â la marche du traitement 
qu'une erreur ou une omission dans Tinter prêtât ion du trans- 
fert- Les réactions affectives du patient visant le psychana- 
lyste présentent j en outre, pour celui-ci, le danger de lui faire 
perdre l'objectivité indispensable à l'analyse* C'est lorsque, 
an cours de l'analyse, entre en jeu le transfert, que se révèle 
l'importance pour l'analyste d J l avoir passé préalablement lui- 
même par une analyse. Seule une pareille analyse didactique 
donne la garantie nécessaire contre des réactions affectives 
« à* côté », et inadéquates, de la part du médecin ; elle lui per- 
met de ne se laisser influencer ni par des injures ni par des 
flatteries de la part de son malade. 

Le « plan psychologique » qu'il convient de prendre à l'en- 
droit des phénomènes du transfert, l'analyste le trouve aisé- 
ment s*iï tient toujours compte du fait que tout ce que dit 
l'analysé le concernant, se rapporte en fait à d'autres per- 
sonnes que lui, à des personnes ayant joué un rôle dans la vie 
du sujet, et tout particulièrement à sa famille. 

Le névrosé, dont la libido est en grande partie inassouvie, 
transfère avec véhémence cette libido disponible sur le méde- 
cin. Le point de repère pour le transfert de la libido, de per- 
sonnes et situations extérieures, sur l'analyste se conforme à 
certaines particularités, plus ou moins réelles, de la personne 
du médecin ou de la « situation analytique », Les états affectifs 
et les idées transférés sur Panalyste reproduisent ainsi, d'une 
façon plus ou moins voilée, le passé du patient. 

Cet état de choses permet de deviner combien des relations 
personnelles entre analyste et analysé peuvent être gênantes 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 9 



130 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



pour la mareae du traitement. L'analyste .maintient plus dif- 
ficilement son attitude objective si le transfert porte sur des 
personnes et des faits le touchant de près* D'autre part, des 
points de repère réels pour le transfert peuvent en troubler la 
solution, le caractère de reproduction et de transfert pouvant 
être effacé par la réalité de faits servant de point de repère. 

Les phénomènes du transfert complètent les récits du pa- 
tient. Ils donnent, avec l'ensemble des souvenirs du patient, 
l'image de la névrose . L'ensemble des phénomènes du trans- 
fert, d'une part, et l'ensemble des souvenirs, de l'autre, for- 
ment par rapport à la névrose comme une épure représentait 
les projections d'une machine sur deux plans différents. 

Au cours de l'analyse, il est important de distinguer deux 
aspects du transfert et de les traiter d'une façon différente. 
Le transfert positif est le plus puissant levier de Vanalyse et 
ne doit être analysé qu'à la fin de Vanalyse pour rendre le 
patient indépendant du médecin ; le transfert produisant une 
résistance doit être analyse à mesure qu'il apparaît. 

Les résistances par transfert apparaissent lorsque l'analyse 
s'approche d'un complexe pathogène* La partie de ce com- 
plexe susceptible de transfert, grâce à certains points de re- 
père réels, apparaît la première à la conscience, et c'est con- 
tre ces avant-postes de l'inconscient que se dressent les résis- 
tances. 

Ces résistances s'annoncent de différentes façons, mais par- 
ticulièrement souvent par des arrêts des associations., À pro- 
pos de ces arrêts, Freud indique une règle pratique d'une 
grande valeur. Toutes les fois qu'un silence est dû non pas 
au fait que l'analysé tait une pensée, mais â un phénomène 
que les patients décrivent souvent par une absence de toute 
pensée, un vide, 011 peut leur affirmer qu'ils venaient de pen- 
ser â quelque chose concernant l'analyste, sa personne, la 
pièce dans laquelle ils se trouvent, etc, 

L'analyse des résistances par transfert a deux phases: dans 
la première, on rend à la conscience du patient des idées ou des 
sentiments se rapportant à l'analyste; dans la seconde, on rap- 
porte les manifestatons de transfert à leur origine dans le passé 
du sujet. 



LÀ TECHNIQUE PSYCHANALYTIQUE 13* 



Ces deux phases ne coïncident pais toujours. Les -formes de 
transfert qui produisent les résistances sont les manifesta- 
tïons du transfert négatif et celles du transfert à caractère 
sensuel et erotique. Aucune, névrose d'une certaine gravité 
ne peut avoir de chances d'être traitée avec succès sans une 
analyse approfondie de ces formes de transfert. Ce sont elles 
que l'analyste doit avoir soin d'analyser le plus tôt possible, 
des négligences en ce sens pouvant compromettre le succès 
d'une cure (12), 

Dans les cas où il existe une résistance par transfert dès le 
début du traitement, l'analyste sort de la réserve observée 
habituellement au début de la cure (13) et a soin d'analyser im- 
médiatement la résistance. C'est-à-dire qu'il la rend consciente 
et essaie de la rapporter à son origine. 

Voici deux exemples, dont il est superflu de donner une 
description clinique circonstanciée, de phénomènes de ce genre, 
tels qu'ils peuvent se produire dans les cas les plus divers: 

L — Une jeune fille, dans la première séance d'analyse, s'arrête 
subitement au milieu d'une phrase. J'insiste auprès d'elle pour 
qu'elle me fasse part de la pensée qu'elle vient d'avoir. Elle avoue 
avoir pensé, en m 5 cntendant allumer une cigarette, que je faisais le 
geste d'exhiber mes organes. Je lui explique le phénomène du trans- 
fert et lui dis qu'elle avait dû avoir a dans son enfance, la curiosité de 
voir des organes d'hommes. Klle se souvient alors avoir vu, à plu- 
sieurs reprises, des exhibitionnistes, ce qui lui avait fait une grande; 
impression. 

II, — Un jeune homme qui souffre d'une perversion de fétichisme 
de chaussures avec masochisme me met au courant, dans la première 
séance, de certaines de ses pratiques sexuelles. Il parle avec beau- 
coup de gène, et son récit est interrompu par de longs silences. A la 
seconde séance, comme d'ailleurs la veille, il ne détend .pas entière- 
ment : un pied reste par terre. À cette seconde séance il me raconte 
un rêve : c'est l'analyse ; l'analyste ne me ressemble pas du tout, 
il e$t étendu et parle beaucoup, tandis que le malade, lui, l'écoute. 
Je lui traduis son désir d* avoir un autre analyste et le désir de se 
venger de moi en me voyant à sa place, Il m'avoue que bien iju'iî 
trouve une satisfaction sexuelle à des humiliations, il t couve la si- 
tuation dans l'analyse extrêmement pénible. Je remarque alors que 

(12 ) Voit par exemple Freud, Dora. 

(13) Saussure, Sur la technique de la psychanalyse freudienne, Evolution 
psychiatrique, T. 3. 






1 

/ 



* 3 3 REVUE KKANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

1 — « - 

c'est là la raison pour laquelle il ne s'étendait, pas tout à fait. Il pa- 
raît très surpris, dit « en effet, c*est vrai » et s'étend complètement* 
À partir de ce moment il parle avec beaucoup plus de facilité (14/* 

- 
■ 

L'analyse d'une résistance libère l'accès de matériel re- 
foulé à la conscience. L'analyse se poursuit alors sur le plan 
historique. Mais il est des cas, et ils sont très fréquents, dans 
lesquels apparaît peu après une nouvelle manifestation de ré- 
sistance-transfert. Et cela de sorte que la presque totalité de 
l'analyse se déroule sut le plan du transfert, La névrose, qui 
est un processus psychique non achevé lorsqu'on entreprend 
la cure,, revêt une nouvelle forme dans les manifestations du 
transfert. Il se crée alors dans le transfert une sorte de né- 
vrose artificielle qui peut être accompagnée d'une recrudes- 
cence passagère des symptômes, mais qui présente un avan- 
tage essentiel par rapport à la névrose primitive, celui d'être 
visible et par conséquent accessible à l'action de l'analyste. 

Les manifestations du transfert présentent pour l'analysé 
un caractère qui fait souvent défaut â des souvenirs : les états 
affectifs sont vivants, actuels, et donnent à Panalvsé la con- 
viction intime de la réalité des phénomènes inconscients. Kt 
les interprétations de l'analyste concernant le passé du patient 
ne se heurtent de ce fait plus à des résistances, puisque des pro- 
cessus psychiques analogues se sont déroulés dans le transfert. 

Dans toutes les anatyses de névrosés hommes, une source 
de résistances des plus intenses est due au transfert négatif. 
Il présente les aspects les plus divers, dont je ne cijterai que 
les deux extrêmes opposés. Celui du transfert négatif mani- 
feste d'une part ; celui du transfert négatif latent y et com- 
pensé par un attachement extrême, d'autre part. 

Dans le premier cas, le patient se révolte et s'oppose à tout 
ce que dit l'analyste, et tend dans son hostilité à rendre l'ana- 
lyse impossible. 

Les cas dans lesquels il est important de mettre en relief le 
transfert négatif latent sont les cas si fréquents de névrosés 
qui, dans leurs symptômes et dans leur caractère, montrent un 

(14) Dans ces cas l'effet de l'analyse de la résistance ne consiste pas à la 
ramener à son origine, mais à îa lui rendre consciente, à montrer son reflet 
sur un autre détail du comportement, R. I*. 



LA TECHNIQUE PSYCHANALYTIQUE 133 

attachèrent marqué, pour les hommes et qui, dans leur sou- 
venir conscient, n'ont aucune trace du complexe d'Œdipe posi- 
tif. Bien au contraire, ils semblent avoir toujours eu une préfé- 
rence marquée pour leur père. Or, dans un cas de ce genre, le 
cas d'un homme qui subit une analyse pour être guéri d'an- 
goisses et de troubles de la sexualité, les expressions des sentie 
inents hostiles eurent grande peine à se faire jour, le patient 
craignant de s'aliéner ma bienveillance. Son complexe d 'Œdipe 
prit dans le transfert la forme suivante : pendant un laps 
de temps assez prolongé il dut lutter contre l'impulsion de sé- 
duire une jeune fille dont la séance d'analyse succédait a la 
sienne. Il s'adonnait à des rêveries où il se moquait de moi 
avec elle et me l'enlevait, Et c'était la première fois, depuis des 
années, qu'il avait un véritable désir pour une temme, et 
peut-être la première fois de sa vie qu'il ressentait le désir de 
prendre une femme à un homme pour lequel il avait par ail- 
leurs de rattachement. Les phénomènes de transfert sont une 
forme de souvenance , sur un mode primitif, celui de la repro- 
duction directe, de la répétition. Les tendances reproduites, 
dans le transfert tendent en effet â être mises en action. A 
cette fin elles essaient d'entraîner l'analyste â des actions, à 
un comportement qui pourrait représenter pour ces tendances j 
une certaine satisfaction* C'est à ces moments-là que seul le / 
maniement correct du transfert permet de vaincre la résis- j 
tance, mais c'est à ce moment justement que ce maniement ) 
présente le plus de difficultés, exige le plus de tact, le plus? 
de doigté. / 

Cette forme de résistance par transfert a été très nettement 
caractérisée par une jeune femme qui me dit un jour ne rien 
pouvoir me décrire de sa vie sexuelle si ce n'est qu'en me la 
montrant en action. Rarement cette sorte de résistance est 
aussi catégorique. Elle n'en est pas pour cela plus difficile à 
vaincre que celles qui proviennent de tendances recherchant 
des satisfactions moins bruyantes. Telles les satisfactions des 
tendances affectueuses que trouveraient les patients daiis des 
rapports personnels et amicaux avec l'analyste. En dehors des 
difficultés que présenterait, dans ces conditions, l'analyse pour 
l'analyste même, ces rapports peuvent compromettre le suc- 



— ^— — W— ^PMiy 



Ï34 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

ces de la cure en érigeant des obstacles insurmontables à l'ap- 
parition et à l'analyse du transfert négatif et de celui à carac- 
tère sensuel. 
| Le fait de rendre à la conscience les manifestations du 
| transfert représente pour celles-ci uif renoncement, qui, à 
; mesure que l'analyse avance, fait revivre les diverses positions 
de là libido refoulée* L'analyse suit en sens inverse l'évolu- 
} tion qu'avait eue la libido du sujet au cours de sa vie» Bn 
libérant la libido fixée des forces du refoulement } l'analyse 
la met â la disposition de la personnalité consciente du sujet. 



! 



MÉMOIRES ORIGINAUX 

(PARTIE APPLIQUÉE) 



Position 



du problème de l'adaptation réciproque 

entre la société 

* 

et les psychismes exceptionnels 

par Edouard Pichon. 



Sommaire 

■ 

% i. Relativité du concept de folie. 

i 2. Quel point de vue adopter pour la solution du pro- 
blème qui nous occupe ? 

S 3, Le point de vue scientifique, 

S 4. Le point de vue moral. 

S 5- Le phénomène moral vu du point de vue scientifique* 

S 6. La pratique psychanalytique a une source morale et j 

des effets moraux, 

5 7- Le point de vue social. 

S 8.. La réduction du nombre des inincorporables. 

$ ■ 9. Efforts pour adapter l'individu à la société. 

S 10, Efforts pour adapter la société aux divers individus. 

i il- L'élimination des inineorporables. 



Ï36 BEVUE FRANÇAISE DR PSYCHANALYSE 



§ 1. Relativité du conckft de four. 

En présentant au lecteur les quelques considérations qui 
vont suivre, je ne prétends pas du tout épuiser l'immense 
question qu'évoque le titre de cet article. En effet, ce grand 
problème constitue à lui seul un des buts les plus importants 
de. l'activité des psychiatres, des législateurs, des juges et 
même des moralistes et des prêtres. Pour moi, ici, je n'ose 
prétendre qu'à ceci : une position du problème qui, au moins 
pour notre époque, puisse être réputée correcte. 

Les, spécialistes de. 1 telle ou telle discipline ont trop souvent 
tendance â croire que la face par laquelle un problème appa- 
raît à leur mode particulier d'investigation est la seule face 
dudit problème. Or, les grandes N questions intéressant 
l 'homme peuvent toujours être abordées - par maints côtés; 
et ce n'est, me serable-t-il, qu'au prix de la convergence de 
toutes les méthodes possibles et imaginables que nous pou- 
vons espérer arriver à recréer en nous, par une synthèse in- 
tuitive à laquelle les éléments rationnels divers prêteront des 
matériaux indispensables, une figure point trop caricaturale 
de la vérité. 

Que si, au contraire, pour expliquer une Jeanne d'Arc, 
nous nous contentons de la classer dans tel ou tel de nos com- 
partiments psychiatriques, nous n'avons rien expliqué du 
tout. Car entre la folle qui se croit Jeanne d'Arc et dont l'ac- 
tivité stérile totoime dans une mansarde ou. entre les murs 
d'un asile, et la vraie Jeanne d'Arc qui, par l'efficience de son 
génie, révèle ou réveille tout ce qu'il y a de vivant dans l'idée 
de patrie, bat bel et bien les Anglais, et, par le sacre effectif 
çTuii roi, lance durablement la France sur la voie de la déli- 
vrance et de la renaissance, il serait sot de tenter aucune véri- 
table assimilation. 

Il semblerait donc qu'il fallût d'abord définir les psychîs- 
mes morbides. Dans les cas cliniques lés plus nets, la chose 
est évidemment facile. À l'une des réunions de notre groupe 
d'études (1), nous avons entendu un vieux psychiatre fran- 

(1) I*e groupe de l'Evolution Psychiatrique* 



■-»- 



LA SOCIÉTÉ ET LES VSYCHJSMES EXCEPTIONNELS 137 

çais se donner l'insigne ridicule de classer Pasteur parmi les 
t* débiles mentaux » [sic !) sur ■ ce simple indice que ce grand 
liomine avait la foi catholique. Il n'est pas besoin de répondre 
à une pareille pétition de principes- a Je ne suis pas catholi- 
a que », disait implicitement ce. vieux psychiatre à Pasteur ; 
« tu Tes : donc tu es un débile -.mental. » I£t que pesaient les 
travaux de Pasteur, ses découvertes géniales, l'impulsion 
splendide qu'il a donnée à la science biologique et médicale 
devant la décision ex cathedra du vieux psychiatre qui avait 
décidé que Ton ne pouvait pas être à la fois catholique et « nor- 
mal » ? Le lecteur me saura- gré, supposé- je, de lui avoir rap- 
porté cet exemple comique des fautes auxquelles un homme 
instruit pourtant, et parfois mieux inspiré, peut se laisser 
entraîner par .un malencontreux rétrécissement du champ de 
la pensée, 

Le bon sens nous indique en effet, d'abord, quelque chose 
contre quoi aucune science ne pourra jamais aller : Napoléon, 
qui a donné à une grande nation un ordre administratif nou- 
veau soùs lequel elle a véeti pendant un siècle, et qui, par un 
asservissement militaire temporaire de l'Europe, a imprimé 
à toute celle-ci une marque durable ; Jeanne d'Arc, qui a in- 
sufflé à un peuple entier la force spirituelle grâce à laquelle il 
est sorti d'une longue maladie ; Pasteur, qui a démoli, par 
une critique serrée, des théories usées et qui a ouvert â la 
science un filon qu'elle a pu exploiter utilement pendant une 
longue période, — ces gens-là ne sont pas des fous. 

Au pôle opposé, un schizophrène qui mange ses excré- 
ments, un autre qui répète indéfiniment dans une cour d'asile 
le même piétinement sur pïabe, un maniaque qui éjacule des 
phrases où aucun interlocuteur ne peut rien saisir d'utile, ces 
gens-là sont des fous. 

Mais entre ces deux extrêmes, combien de cas qui peuvent 
sembler plus difficiles à étiqueter ! Un homme qui, après 
avoir longuement prémédité son affaire, et pris toutes les pré- 
cautions les plus raisonnables pour n'être pas découvert^ as- 
sassine une vieille richarde pour lui dérober son, argent et 
pour mener ensuite une longue et paisible vie de bourgeois 
aisé, est-ce un fou ? Robespierre, l'Incorruptible, qui, pour 
modeler le monde sur une image plus ou moins nette qu'il s'en 



J38 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

est faite/ fait verser des torrents de sang, est-ce un fou ? Jean- 
Jacques Rousseau, qui jamais de sa vie ne s'adapte correcte- 
ment à la réalité, mais dont les écrits admirables ont une force 
destructive assez efficiente pour contribuer à snbvertir Tordre 
social durant tout le xix e siècle, est-ce un fou ? (2). Une sainte 
du genre contemplatif, qui, dans ses extases, reçoit en elle la 
Divinité, est-ce une folle ? Un industriel qui, dans ses affai- 
res, a su acquérir une immense fortune, qui la gère bien, qui 
répand autour de lui d'importants secours, et très intelligem- 
ment, ne les distribuant qu'en tenant compte de leur utilité 
réelle et des valeurs sociales à recouvrer, mais qui, quand il 
offre des mets exquis et des vins fins à ses invités, mange des 
légumes à l'anglaise et boit de l'eau par esprit de mortifica- 
tion, et qui entretient ' dé cs&fefc&:- instituts théosophiques que 
son entourage trouve inutiles, est-ce un fou? 

Poser le problème ainsi, c'est se condamner à ne pas le ré- 
soudre. C'est aller sinon contre l'intellect théorique , du moins 
contre l'intelligence pratique, que de vouloir instituer une li- 
mite immuable entre la santé mentale et la folie. Si tout ce 
qu'on appelle maladies mentales correspondait â des lésions 
anatomiques du cerveau, réputé organe de la pensée, on pour- 
rait peut-être, — niais déjà avec quelque hardiesse — donner 
ce critère anatomique comme la pierre de touche de la folie. 
Mais les 'psych opalines organiques sont un petit chapitre de 
la psychiatrie ; les grandes psvehoses comme la schizophrénie 
ou la maniaco-dépressive, les grandes névroses comme le pi- 
thiatïsme conversionnel, la phobose, la névrose obsession- 
nelle ne sont jusqu'à présent nettement rattachables â aucune 
lésion. Dès lors la notion de maladie mentale reste une notion 
purement pratique ; la maladie, en cette matière, commen- 
cera là où le sujet se sentira gêné ; quant à \a folie f elle seia 
considérée comme commençant à V inadaptation à la société {3)* 

H) * Pour célébrer ses fureurs, ses révoltes, ses inquiétudes, son besoin 

* de destruction, il trouva des accents d'une ampleur et d'une beauté êton- 

* liantes/ Et c'est une chose horrible que cet usagç des plus magnifiques 

* puissances de" la langue et de la poésie pour la canonisation d'une âme 
r aussi sordide. > (F, Gaxotte, La Révolution Français^, p, 61 •) 

(?) * Qui peut se flatter de n'être ïou en rien ?,♦. Nous disons qu'un 
,« homme est fou quand îl ne pense pas comme nous* Voilà tout* Philosoplri- 
« quement, les idées des fous sont aussi légitimes .que les nôtres. » (Anatole 
France, La Vie ÎÀtiêraire* 1" série, ji + 183,) 



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^ ^ HAM ^ ÉA ^ H 



LA SOCIÉTÉ ET LES PSYCHi&MKS EXCEPTIONNELS *39 



-Mais les états divers des différentes sociétés souffrent comme 
-adapté ou rejettent au contraire comme inadapté tel même 
;genre de psychisme. Nous touchons donc là à une notion es- 
sentielle : il ne faut pas demander .seulement aux individus 
V effort de $ J adapter à la société, mais aussi à ta société celui 
de s* adapter a%t plus possible d* individus* 

S 2. — Quel point de vue adopter pour la solution 

DU PROBLÈME QUI NOUS OCCUPE ? 

Pour avoir vue sur le domaine propre du problème; de 

l'adaptation réciproque de l'individu et de la société, il faut 
savoir choisir d'où inspecter ^horizon.. Or ni.,le. point de vue 
du jugement moral, ni le point de vue de l'explication scien- 
tifique ne conviennent* Je voudrais essayer de le montrer ; 
d'ailleurs les clartés qu'an cours de cette exploration nous 
acquerrons seront loin de nous être inutiles pour trouver l'at- 
titude correcte à prendre vis-à-vis du problème. 

Je vais donc m'engager d'abord dans une peinture, la plus 
exacte que je pourrai la faire, de ce qu'est le point de vue 
scientifique et de- ce qu'est le point de vue moral. Cette étude 
risque de sembler très théorique et de paraître constituer une 
digression, mais j'espère qu'après l'avoir lue, Ton se rendra 
compte qu'elle était utile pour déblayer le problème qui nous 
occupe de toutes sortes de questions dont on l'a trop souvent 
^t à tort encombré, 

$ 3. — LK POINT DE VUE SCIENTIFIQUE* 

Pour prévenir tout malentendu, il faut que le lecteur sache 
♦que je prends ici science non pas dans le sens général de 
« connaissance » , maïs dans le sens spécial auquel ce terme 
s'est restreint dans le cours du xix* siècle. 

Ceci posé, on peut dire que V explication scientifique pos- 
tule le déterminisme. Construire un système déterministe co- 
llèrent qui enchaîne les faits psychologiques â des antécé- 
dents bien définis, c'est le but qu'elle se propose. 

Que la science, construite sur le postulai dû déterminisme, 
loi organique de l'intelligence discursive, retrouve ce déter- 
minisme au bout de ses investigations, voilà qui ne peut que 



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140 REVCÈ FRANÇAISE DE ! PSYCHANALYSE 

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aïolis sembler naturel. Maife il l'est moins de voir certains 
scientistes donner une valeur absolue à ce point de vue doctri- 
nal (disons plus, doctrinaire), et confondre la totalité de la 
pensée humaine avec l'intelligence discursive (4), qui n'en 
est qu'une partie, et une partie si insuffisante que l'homme 
qui ne possède que cette intelligence discursive, la possédât- 
il au plus haut degré, n'est pas considéré pratiquement coin* 
me parfaitement * intelligent (an sens large du terme). Ce peut 
même être un sot. Aussi bien beaucoup des savants les plus 
convaincus de la valeur absolue de la science déterministe pos- 
sèdent-ils, fût-ce à leur insu, les éléments de pensée vivants,, 
non purement rationnels, qui les préservent d'être des sots. 

Parmi les théories qui procèdent du point de vue scienti- 
fique, la doctrine psychanalytique est une dès plus brillantes, 
U 'efficience clinique de la psychanalyse comme méthode thé- 
rapeutique me paraît être la preuve de V utilité de la plupart 
des hypothèses scientifiques freudiennes* Mais il importe 
qu'en utilisant ces hypothèses* on se rappelle toujours qu'el- 
les n'ont pas une valeur scientifique plus absolue que n'en a,. 
par exemple, la théorie électronique pour l'explication de la 
constitution de la matière, À plus forte raison leur valeur 
oi^est-elle que scientifique, et est -il absolument abusif de vou^ 
loir leur conféref une valeur vraiment philosophique 1 , une por- 
tée métaphysique* 

Quand un physicien nous aura dit que "la lumière' rouge est 
constituée par des ondes d'une longueur de huit dixièmes de 
micron, et nous aura détaillé tous les caractères quantitatifs 
(spatiaux ou temporels) de cette ondulation, nous ne serons de 
ce fait renseignés nullement sur la qualité t proprement inex- 
primable, que nous appelons « rouge »•. De même, quand un 
psychanalyste nous aura expliqué, en remontant aux circons- 
tances les plus lointaines de notre vie, la genèse d'un affect, 
cette explication, si utile puisse-t-elle nous être pour nous 
amener â éliminer de notre psychisme tels ou tels éléments 
affectifs encombrants, ne nous semblera néanmoins avoir au- 
cune commune mesure avec la qualité de Taffect que uov 
avons ressenti. Aussi, en regardant la vie de l'intérieur, corn- 
ai Que M. Bergson a, nous semble-t-il, peut-être tort d'appeler l'intelli- 
gence tout court. E. P. 



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LA SOCIETE ET LES PSVCH1SMES EXCEPTIONNELS. 14 ï 



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prendrons-nous V ingénieuse et profonde conception de M. 
Léon Daudet } pour qui le propre de l'activité vitale est la 
transformation^ du quantitatif au qualitatif. Il est vrai que la 
façon dont pareille et inconcevable transmutation peut s'effec- 
tuer nous reste impénétrable : c'est là, me semBle-t-il, l'essen- 
tiel du problème métaphysique. 

De la couleur' rouge en tant que qualité directement don- 
née à notre conscience, nous avons bel et bien une connais- 
sance ; et ce n'est pas du tout une connaissance scientifique, 
puisque tout ce que la physique a pu construire pour expli- 
quer le rouge reste transcendantalement incommensurable 
avec ce qu'est, pour nous, qualitativement, la couleur rouge; 
Il est donc certain que la connaissance scientifique n*est pas 
toute la connaissance. Il y a un {5) mode de connaissance au- 
tre que la connaissance scientifique (6), 

Voyons un peu quels sont les caractères spéciaux de la con- 
naissance scientifique* Ses amants passionnés la louent d'être 
la seule communicahle. Cela n'est pas pleinement exact. Cer- 
tes,, en raison même de sa nature immédiate,, introspective, la 
connaissance extra-scientifique que nous avons de la qualité 
« rouge » ne peut- elle pas être, dans son essence, communi- 
quée à autrui. Nous ne pouvons pas savoir si notre voisin re- 
çoit, sous le nom de rouge, la même impression qualitative 
colorée que nous appelons^ nous, du rouge, L,a connaissance 
extra -scientifique que nous avons du rouge est proprement 
ineffable. C'est vrai. Mais le langage, — que M. Bergson, en 
plusieurs passages de ses ouvrages, a eu le tort de ne considé- 
rer que comme un outil de pensée intellectuelle discursive, 
mais dont il ne faut pas méconnaître les éléments irration nel s , 
— possède l'adjectif nominal rouge, et le possédait avant que 
n'existât aucune théorie scientifique du rouge. Par ce terme, 

{$) Voire plusieurs. On saura peut-être un iour faire là des dissociation s 
analytiques auxquelles on n'a pas encore songé. E. P r 

(6) M. Freud lui-même se voit clînîqueinent obligé de tirer argument cTuti 
facteur introspectîf qualitatif pour étayer sa conception psychologique du 
plaisir. Tenté un moment d'assimiler le principe de plaisir et déplaisir au 
principe de nirvana, c'est-à-dire de concevoir le plaisir comme l'expression 
psychologique de toute diminution de la tension d'excitation^ il conclut en- 
suite au rejet de cette explication, parce que t dit-il, « ...il semble que nous 
n ressentions directement l'augmentation ou la diminution des forces de ten- 
« sion ; et il n'y a pas à douter qu'il n'existe des tensions agréables et des 
* relâchements désagréables.- s E. P. 



142 KEVUË FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



les holnmes, dès cette époque, s'entendaient comme ils s'en- 
tendent encore ; si donc, ils sont incapables de se transmettre. 
les uns aux autres l'essence ineffable de la connaissance du. 
rouge, au moins savent- il s que chacun d'eux possède en soi 
une certaine connaissance, ineffable à laquelle appliquer le 
110m de rouge. 

N'est-ce pas seulement à cause de son caractère plus mé- 
diat, moins vivant, plus desséché, que la connaissance scienti- 
fique j résidu pratique très habilement préparé, mais enfin ré- 
sidu de connaissance, doit sa communicabilité en apparence, 
plus parfaite ? 

Une qualité dont la connaissance scientifique peut se tar- 
guer à plus juste titre, c'est sa valeur de prévision* Bile nous 
apprend à reproduire l'ondulation de o^,8 qui, dans les con- 
ditions normales, reproduira chez un sujet l'ineffable sensa- 
tion appelée le rouge. .L'intelligence discursive est } surtout et 
avant tout, un outil pratique- C'est cette valeur pratique qui. 
caractérise essentiellement la connaissance scientifique ; c'est 
une connaissance d'action extérieure. 

Au regard de cette corinaissance d'action extérieure, la con- 
naissance extra -scientifique n 'apparaît-elle pas comme pure- 
ment de contemplation ?.II le semblerait. Pourtant nous al- 
lons voir que la connaissance extra-scientifique possède en 
réalité une valeur d'action intérieure, et qu'en tant qu'elle est, 
dans ses réalisations, dépendante des volitions, la science lui" 
est dans une certaine mesure subordonnée . 



S 4, — Le point de vue moral. 

C'est la connaissance extra-scientifique, introspective, de 
la liberté qui se montre une connaissance d'action intérieure.. 

Le but de la morale, c'est le gouvernement de soi-même. La 
liberté du je y est donc impliquée comme nécessaire. Mais ce 
n'est pas à titre de simple postulat. Notre liberté, donnée de- 
la conscience, ^st un fait psychique qu'on ne peut pas nier. 
Du point de vue introspectif, dont Dêscartes à très justement 
indiqué la perspicuité, nous avons la connaissance de notre li- 
berté. Loin, que nous puissions nier la liberté, il nous faut au 
contraire reconnaître qu'il est un point de vue — et le plus: 



LA SOCIÉTÉ ET LKS PSYOHISMES EXCEPTIONNELS I/J3 

familier à notre personnalité - — duquel elle s'impose à nom 
comme un fait. C'est là une évidence à laquelle M. Bergson a 
su donner la plus intense luminosité* 

Dire que la liberté est un fait donné à la conscience, c'est 
reconnaître que la conscience, est autant volonté que. raison. 
Aussi bien semble-t-il que notre personnalité aspire aussi na- 
turellement vers le Souverain Bien que vers la Vérité (7)* 

Cette connaissance de notre liberté, on peut, au moins pro- 
visoirement, la ranger â côté de la connaissance du rouge dans 
le groupe des connaissances extra-scientifique? * Comme nous 
venons de le dire, elle constitue l'une des pins essentielles 
parmi les données immédiates de notre conscience. Or c'est 
elle et elle seule qui, par le choix qu'elle implique entre deux 
ou plusieurs voies, qu'il sera permis d'appeler qui le bien qui 
le mal, implique la responsabilité. C'est donc uniquement de 
ce point de vue moral, de ce point de vue du pur for intérieur, 
qu'il sera légitime de parler.de responsabilité. Nous deman- 
dons au lecteur de bien méditer ce point, et de le retenir. 

Entre la connaissance extra-scientifique qui nous apporte 
ici le sentiment direct de notre liberté, et la connaissance 
scientifique qui, fille de l'intelligence discursive, ne peut exis- 
ter que dans la conception d' un t déterminisme absolu , il y a 
donc ici une antinomie frappante, et à la solution de laquelle 
des générations de philosophes et de théologiens se sont atta- 
quées* Mais cette antinomie est-elle plus étonnante que' celle 
du continu et du discontinu (Achille et la Tortue), que celle 
du caractère également inconcevable du fini et de l'infini, 
auxquelles il faut bien que nous nous résignions ? Peut-être 
.même peut-on espérer saisir un jour que toutes ces antinomies 
soient des figures diverses d'un même grand mystère- En tout 
cas vouloir, comme, le font certains scientistes, résoudre la 
difficulté en traitant purement et simplement d'illusion le 
sentiment de la liberté, c'est escamoter arbitrairement une 
moitié de Tâme humaine, c'est proprement se moquer du 
monde. 

En réalité, n'importe lequel des êtres humains, fût-il le 
plus convaincu intellectuellement de la vérité absolue du dé- 

(7) « ttt le bien est la raison d'être de l'homme. * (Anatole France, La 
Vie littéraire j i™ série, p. 334*) 



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Ï44 REVUE FRANÇAISE- 'Dïî^ PSYCHANALYSE 



terminisme, se sent agir par le moteur de sa volonté, de sa 
liberté. C'est ett ce .sens que nous avons appelé la liberté une 
connaissance d'action intérieure ; et, même alors que 
l'homme n'agit que pour mettre en œuvre quelque application 
de la connaissance scientifique^ il fait cette action suivant 
le mode vol itionnel, de sorte que Faction extérieure est su- 
bordonnée à l'action intérieure. 

Après ce que je viens de dire, ou ne sera pas étonné qu'il 
y ait un point sur lequel je ne puisse/ à mon grand regret, 
pas être d'accord avec la Princesse Marie Bonaparte, C'est 
lorsqu'elle écrit : « La psychanalyse a démontré de façon 
« éclatante ce déterminisme absolu qui règne au fond de nous. 
« Il est impossible à qui la connaît, et la comprend, de parler 
« encore de libre-arbitre (8), » Selon moi, c'est l'irréducti- 
bilité de l'antinomie liberté-déterminisme (c'est-à-dire peut- 
être, de façon plus générale, qualité-quantité) qui permet â la 
morale, et aussi à la religion (de quelque secte, ou religiosité 
plus ou moins vague, qu'il puisse s'agir), de se maintenir 
très légitimement dans des esprits parfaitement scientifiques. 
Plus encore que tous les autres travailleurs scientifiques, les 
psychanalystes doivent se rappeler cela. 

S 5- — I/E PHÉNOMÈNE MORAL 
VU DU POINT DE VUE SCIENTIFIQUE- 

Néanmoins, l'intelligence discursive peut appliquer l'inves- 
ti gation de type scientifique aux problèmes de la ps3^chologie, 
aux problèmes de la morale v À la fin de pareille étude, elle 
obtiendra la projection des affects, et des actes libres, sur 
le plan intellectuel déterministe ; et cela pourra avoir, en 
tant que connaissance scientifique, une très utile valeur de 
prévision, donc une valeur d'action extérieure, qui sera en 
l'espèce une valeur thérapeutique, Ainsi se justifie la psycha- 
nalyse. 

Pour faire rentrer les phénomènes, quels qu'ils soient, dans 
son cadre, l'intelligence discursive fait un travail d* abstrac- 
tion. Le rapport de 1# pensée-activité du type art (métaphysi- 

(8) Marie Bonaparte, Le cas de Madomc Lefebvrc, iv Revue Française fie 
Psychanalyse, tome I, p, 195. 



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Xk SOCIÉTÉ î ET LES rFSVCHISMBS EXCEPTIONNELS 145 



que, morale, art proprement dit, amour, etc..-.) à la pensée- 
activité du type science, c'est essentiellement le rapport du 
concret â l'abstrait, Chaque chose (au sens le plus large dç 
ce mot) nous est psychîqueinent donnée avec une plénitude 
individuelle : elle est concrète. Mais l'intelliggnce discursive 
s'efforce, pour digérer ces entités vivantes 3 pour se les assi-* 
miler, d'écharpiller leur concrétude en un échéveau de petits 
caractères qu'elle puisse retrouver aussi ailleurs : cette opé- 
ration s'appelle l'abstraction. Or il n'est pas de chose con- 
crète, .de chose vraie qui n'ait itne infinité de caractères à 
abstraire : c'est dire que, malgré tous les services que reu<J 
en pratique l'abstraction scientifique en nous permettant 
d'agir sur certains éléments des choses, le concret reste cepen- 
dant, en fin de compte, irréductible à l'abstrait. 

Si cette réduction était complète, c'est-à-dire que tout me 
fût rationnellement intelligible, c^est-à-dire que je fusse l'être 
transcendant qu'on a nommé Dieu, je pourrais tout manœu- 
vrer scientifiquement, rien ne me résisterait ; il n'y aurait 
pas de non-moi. Et l'enchaînement déterminé des choses ne 
serait que le contenu de ma liberté. En Dieu donc, il n'y au- 
rait, suivant ce raisonnement, pas de différence entre intel- 
lection et volonté. C'est, au moins à peu de chose près, l'opi- 
nion de Spinoza (9). 

La liberté particulière des hommes n'y trouve pas sa place. 
Mais il ne faut pas nous en étonner. Car ce raisonnement pos- 
tule que le concret ne diffère de l'abstrait que par de la quan- 
tité. Le travail scientifique y est dès lors vu comme pouvant, 
à mesure qu'il devient plus complexe et plus complet, se rap- 
procher asymptotiquement de la réalité concrète ; â la limite, 
il l'aurait rejointe. 

Or nous avons vu plus haut que l'antinomie du détermi- 
nisme â la liberté reposait sur celle de la quantité- à la qualité. 

(g) On arriverait au meme résultat en partant du pôle opposé, c'est-à-dire 
en définissant Dieu : l'être pour qui le besoin d'mtdlection abstraite ne se 
fait sentir vis-à-yïs de rien s parce qu'il aperçoit tout d'un seul coup, concrè- 
tement (c'est-à-dire, me setuble-t-il, comme nous apercevons, nous, Hios at> 
fects). On arriverait ainsi aussi à penser qu*îl n J y aurait pas pour lui de non- 
moi. En somme, dans l'imç et I autre définitions, Dieu est essentiellement 
l'être hypothétique en qui la grande antinomie est résolue. I^a suite fera 
sentir cependant que les deux définitions ne sont pas parfaitement équiva- 
lentes- E* F. . 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE m 



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afi KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



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L'étude même des procédés de travail de 1 investigation 
scientifique nous ramène donc à l 'aperce vance nette de la 
liriute des possibilités de cette investigation. 

Portons maintenant notre attention, non plus sur le pro- 
cessus de l'investigation scientifique en général, mais sur 
l'application que la doctrine psychanalytique fait de ce pro- 
cessus investigatoire au phénomène moral. 

La psychanalyse, dans les observations mêmes qu'elle re- 
cueille, constate l'existence et 1 -importance du fait moraL Un 
moraliste pourrait souscrire aux propositions que, d'un point 
de vue nullement moral, M, Laforgue et moi avons formu- 
lées (10) comme conclusion aux études que nous avons pour- 
suivies avec M. Codet sur la schizonoïa : il nous a semblé que 
ce qui manquait aux arriérés affectif s, c^était la capacité au 
sacrifice de soi, Voblativité* N'y a-t-il pas, dans ces condi- 
tions, très souvent identité entre ce que le moraliste appelle 
le méchant et ce que le psychiatre appelle le malade ? Un type 
de , méchante femme aussi joliment campé que la célèbre 
M ffi0 Lepic, mère de Poil- de-Carotte, serait bien intéressant à 
étudier de ce point de vue: tant des névrosés que l'on a à soi- 
gner ressemblent, pour leurs proches, à M m * Lepic ! De tous 
temps, les moralistes nous ont dit que la passion forçait, con- 
traignait à agir ceux qu'elle hantait. Les. luttes de la tenta- 
tion ont été décrites tragiquement, et dernièrement encore 
M- Bernanos, avec une rare puissance, nous a montré tous 
les moyens de séduction du Malin , qui va jusqu'à se servir 
de l'appétit de la sainteté comme perfide appât. (ïi) C'est dé- 
peindre du point de vue moral ce que du point de vue psycha- 
nalytique nous appelons l'affectation (12), les formations 
pseudo-morales (13), etc.. Peut-être n'y a-t-il pas de mé- 
chant qui ne soit sui non compas. Si on 'l'admet, les mé- 
chants sont une variété de fous. Ces mêmes sujets, vus du 



(10) E, Pi chou et R. Laforgue, La notion de schizanoïa. Ce travail forme 

le chapitre VÏI (pagres 173 à 210) d*tm recueil d'études assez, autonomes réu- 
nies sous ïe titre suivant : Le Rive et la Psychanalyse, Paris, Maloine, 1926. 

(ri) G, Bernanos, Sous le soleil de Satan* Paris, PIoîi-Nourrit, 1926, 

(12) Edouard Pichoti, De l'extension légitime du domaine de la psycha- 
nalyse j in Evolution psychiatrique, t. II, p. 225: 

(13) Ch,, Odier, Contribution à l'étude du surmoi et du phénomène moral* 
<&• III, S 10, A, in Revue Française de Psychanalyse, t. I, p. 69* 



HM^A 



LA SOCIÉTÉ ET LES PSYCHISMES EXCEPTIONNELS 147 



point de vue médical, sont tous dès malades à soigner; vus du 
point de vue moral, ce sont tous des méchants, responsables de 
Leurs méchancetés. Vouloir lés trier en responsables et irres- 
ponsables me paraît extrêmement délicat, et peut-être vain. 
Au surplus, si, d'un point de vue un peu plus général, nous 
examinons ce groupe derrières affectifs qui sont à classer 
moralemeut parmi les méchants, nous les voyons bien sou- 
vent nous sembler anormaux, effrayants même, par ce fait 
que leurs réactions sont extraordinairement monotones, et 
que nous pouvons, dans une circonstance donnée, prévoir ce 
qu'ils A'ont dire et faire avec beaucoup plus de certitude que 
nous ne le pourrions pour un sujet normal . Sur bien des 
points, ils semblent être automatisés, être devenus des méca- 
niques, avoir perdu leur liberté. Chaque fois que leur je s'est 
laissé dicter la loi par une de ces pulsions' du 9a qui étaient 
en contradiction avec le développement harmonieux de la 
personnalité, ils ont perdu un peu de leur pouvoir de liberté 
ultérieure. C'est en ce sens qu'on peut dire avec M. Dorolle r 
« la liberté n'est pas, elle se fait » (14) et adopter, en la mo- 
difiant à peine, la belle conclusion de son article : <c la nio- 
« ralité est un art, et cet art porte le nom de liberté » (15)- 
I^es actes mauvais, ce sont en pratique ceux qui à jamais nous 
encombrent, nous gênent dans l'élan de notre personnalité 
vers l'harmonie â quoi elle aspire naturellement ; les actes 

{14) M. Dorolle, Liberté ci pensée, in Revue de métaphysique et de mb- 
rale, t. XXVI (n° i, 1919), p- S4, 

(15) M, Dorall e écrit : * La moralité est mie science, et cefte science porte 

* le nom de liberté. » Le concept de science me paraît ici trop purement 
rationnel. Je proclame très volontiers avec M. Dorolle ; a La décision est li- 

* bre en tant qu'elle est consciente par ses origines * (loc, cit., p. 7g.) ; je 
veux même bien concéder que le je « n'est autre chose que la pensée avec 

* la clarté de la réflexion » ; mais M* Dorolle me paraît aller trop loin quand 
il dit que <t le moi contre lequel je lutte , ou que je me félicife de sentir as- 
1 soupii et dirigé par le je, c'est la masse des faits irrationnels. » La phrase 
même de M. Doroîle implique que le je ne lutte pas contre tous les faits 
irrationnels : c'est que c'est en fin de compte l'un d'eux qui entraîne l'acte ; 
le rôle du je, le rôle de la raison, est, me semble-t-il y un rôle d'inhibition 
partielle, donc un rôle de choix~entrt les faits irrationnels, entre les pulsions 
vivantes. Mais ceci, pour être dûiueut admis par le lecteur, exigerait mie 
longue discussion des idéefi de M. Dorolle, discussion que ce n'est pas ici 
le Heu d entreprendre. J'ai voulu seulement citer à cette place la très inté- 
ressante théorie de la liberté que nous devons à cet auteur, parce qu'elle 
n'avait cas été sans influer sur la formation de différentes idées que j'ex- 
pose moi-même dans le présent travail» E. P. 



' .' * ' ■ ^ -^— ^fapq— pp— ^ IÊ»^^ ^M^^M^Tl^»^^^^p^^^^^ ^^^fc^ i p«^^g^ — ^^^ 



14^ REVUK FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



bons, an contraire, préparent et facilitent les phases ulté- 
rieures de cet élan. Son expression la plus nette, c'est de 
M, Minkowsfci que cette conception Ta reçue {16) : « Quand 
*« il s'agit pour nous de l'appréciation de notre valeur person- 
ti nelle, il existe une différence marquée entre le bien et le 
*< mal. Il ne s'agit là aussi que d'une opposition asymêtri- 
«< que (17). La faute commise, la mauvaise action consom- 
<i niée, s'inscrivent d'une façon durable dans la conscience, 
w laissent, pourrait-on dire, des traces palpables ; elles sont, 
k de ce point de vue de nature statique (iS) ; un regard 'en 
<c arrière suffit pour les retrouver. Le bien lui est de toute 
a autre nature il n'est que mouvement et dynamisme (19) ; 
u le sens unique pour nous des valeurs positives produites, 
« du bien accompli réside dans le fait de pouvoir faire tnieux 
<( dans l'avenir » (20). Cette idée de l'encombrement pro- 
gressif par les actions mauvaises, et de la restriction consé- 
cutive du pouvoir de liberté, c'est en somme la grandiose 
conception hellénique de la déesse Atè, le mal attiré par le 
mal (31)* 

Ce qui nous importe/ quant au problème qui nous occupe 
ici, c'est que cette vue, si on. la considère comme justifiée, 
çeut avoir une portée pratique : d'une part en effet, elle per- 
met, socialement, de se méfier particulièrement d'une classe 
de sujets persévérateurs et récidivistes ; d'autre part, elle 
appelle la nécessité et explique l'efficience de toutes les mé- 
thodes purgatives, désencombrantes, cathartiques , dont la 
psychanalyse, la confession auriculaire catholique, le pardon 
sincèrement et tendrement accordé en même temps qu'hum- 
blement et tendrement accepté, la simple effusion confiante 
avec contrition, ne sont après tout que des formes diverses, 



(16) E* Minkowski, Rtitâe psychologique et analyse phénoménologique 
d'un cas âe mélancolie schizophrénique, in Jounial de psychologie normale 
et pathologique, 15 juin 1923, pp. 543 à 55S. 

(17) C'est 11101 qui souligne. E. P. 

(18) C'est moi qui souligne, E. P. 

(ig) C*est moi qui souligne. E, P* 

(20) E- Miukow&ki, îoc. cïU> p. 558, 

. (2ï) Sttr cette conception, voir îe beau livre de Girard ; Le sentiment relu 
gieux en Grèce d'Homère à Eschyle, Paris , Hachette 1887, passim, et par- 
ticulièrement p. 91, 



WP 



LÀ SOCIÉTÉ ET LES PSYCHISME S EXCEPTIONNELS 



149 



plus ou moins parfaites, plus ou moins bien adaptées aux 
différentes circonstances (22). 

I£n somme, la psychanalyse et la psychiatrie constatent 
toute une série de faits qui, vus sous un autre angle, sont pro- 
prement ceux mêmes du domaine moraL Mais^les expliquent- 
elles complètement ? Dans son très intéressant article sur 
« le problème économique du masochisme )>, qu'on sent riche 
d'expérience clinique et qui peut être si utile au psychana- 
lyste praticien pouf le guider dans la conduite de certains 
traitements, M. Freud (23) croit avoir résolu de façon pure- 
ment scientifique le problème de la moralité : 

Notre pulsorium primitivement indompté, le ça, prend na- 
turellement nos parents pour objet de sa libido, Mais les rap- 
ports sexuels avec eux, vaguement conçus et désirés sous des 
formes infantiles , nous sont interdits. Ces parents, pour les 
posséder en quelque façon, nous les întrojectons en nous ; les 
rapports entre eux et nous sont ainsi désexualisés, et le com- 
plexe d'CBdipe vaincu, La conscience morale, centre effectif 
de cette instance que M. Freud appelle le surnioi, n'est eu 
somme que l 'imago même de nos parents, complétée par celles 
des maîtres, des amis ou des héros que nous avons admirés et 
admirons au cours de notre enfance. C'est en ce sens que 
l'impératif catégorique de Kant peut être appelé : l'héritier 
du complexe d'CEdipe. 

Concevoir le monde comme réglé par une Providence, con- 
cevoir le Destin ou les puissances divines comme quelque 
chose de personnel, c'est, suivant M. Freud, commettre une 
faute mentale, c'est rester accroché à une conception archaï- 
que de l'univers, car c'est transférer, à la façon mytholo- 
gique, sur" les lois les plus générales de l'Univers une con- 
ception anthropomorphique, ou pour mieux dire parentale, 
ou, si j'ose dire, tocéomorpliique (24). 



(2a) Sur la xiflaoff : qui permet d'échapper à ce contint 
mal par te mal qu'est w A-:r,rvoîr -Girard, loc. eiL, pp* 4 



uel appel du 

437 à 442, et 
aussi P. Mazou, dans son introduction à VOrrstic d*Iischvie r Pari*, l'on- 
tenioing, rgoj r p, XJ»VIII- Cep; splendkles conceptions religieuses, si riches 
de vérité clinique et jde vie, intéresseront au plus haut point tons ceux qui 
aiment les problèmes psycliol piques. — K. P, 

(23) Freud j Le prablfam' économique du masochisme. 

(24) 01 icxtU* les parents* 



» ■* 



^-^Nf^M^^^^ ■■!■! 



15° REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Cette élégante explication, M. Freud la complète par un 
aperçu de Tordre de ceux que les auteurs de langue allemande 
ont coutume d'appeler « économiques *>, c'est-à-dire concer- 
nant le mode de répartition de l'énergie psycho-biologique. Il 
admet que deux grandes tendances se combattent en nous : 
Tune universelle, qui tend â ramener le monde à l'uniforme et 
au stable : c'est le groupe des pulsions de mort ; V antre plus 
spécialement biologique, qui tend au contraire à prolonger 
cette suite de variations qui s'appelle la vie ; c'est V. instinct 
vitale auquel il semble assimiler, au moins originellement, la 
libido. 

Mais, dans le groupe des pulsions de mort M, Freud range, 

comme procédant de la même source énergétique, lçs forces 
tendant vers la mort d 'autrui et celles tendant vers notre 
propre destruction. 

Il conçoit alors que les premiers renoncements à nous impo- 
sés par la contrainte familiale — et ultérieurement par la 
contrainte sociale — empêchent une part de cette énergie 
destructive de se déverser au dehors. Cette part d'énergie 
destructive entravée dans son déversement vers autrui se 
réfléchirait sur nous-mêmes : elle serait utilisée par le surmoi 
(Ueber-Ich) pour punir le moi (Ich) f et serait dès lors la 
substance même - — si j'ose ainsi parler — du remords et du 
repentir, L,a répression morale de nos tendances agressives 
envers autrui loin de nous assurer une bonne conscience, ne 
ferait que rendre notre surmoi plus sévère à notre, égard, 
parce que lui fournissant plus d'énergie destructive à con- 
sommer à l'intérieur. C'est de cette façon que l'éminent maî- 
tre viennois conçoit le renoncement aux pulsions non comme 
la conséquence, mais comme la cause <^e la moralité. 

Il faut reconnaître qu'au point de vue de l'explication scien- 
tifique, cette doctrine d'une remarquable cohérence est très 
solide, et qu'elle peut rendre beaucoup de services dans la 
pratique médico-psychologique. Tout au plus faudrait-il que 
des documents cliniques nombreux vinssent mettre hors de 
doute cette assertion paradoxale que les actes immoraux, en 
déversant de l'énergie destructive à l'intérieur, soulagent la 
conscience morale, tandis quç les réfrènements moraux l'en- 
combrent ! Qu'il eu soit ainsi chez certains névrosés, iîouf 



LA SOCIÉTÉ ET LES PSYCHTSMES EXCEPTIONNELS 151 

ne le nions pas ; mais que cette explication convienne à la 
moralité de l'homme sain, cela nous paraît ne devoir être ac- 
cepté j malgré toute l'autorité de M. Freud, que sous bénéfice 
d'inventaire. Notre faible et modeste expérience personnelle 
nous porterait plutôt à penser que la u mauvaise conscience n, 
quand elle ne se justifie pas par de graves motifs moraux 
connus du sujet, procède beaucoup plus souvent de l'encom- 
brement de T inconscient par des pulsions vicieusement ré- 
frénées, je veux dire refoulées sans avoir été reconnues en 
face par la conscience (25)) au lieu que les mêmes pulsions se- 
raient devenues in offensives si elles avaient été réprimées à la 
pleine lumière d'une claire connaissance, Dans le refoulement 
(26), le sujet n'a en somme pas accepté véritablement le sacri- 
fice de ses pulsions ; dans la répression, il a accepté ce -sacrifice, 
acquis cette oblatimtê qui est le fondement d'une saine mora- 
lité. 

A cette critique près, je suis prêt à admettre, scientifique- 
ment parlant, l'ingénieuse explication que M. Freud donne du 
■développement moral de l'être humain. Mais cette explication 
ne me paraît pas dépasser le plan scientifique. Aussi ne dirais- 
je pas qu'elle résout le problème de l 'existence de la morale 
mais seulement celui de l'intégration de la morale, vue du de- 
hors, à la science psycho-biologique, ce qui est tout autre 
chose. 

Selon moi, la psychanalyse constate le fait même de l'exis- 
tence de la morale, mai sans pouvoir l'expliquer absolument : 
tout se passe comme si ce fait portait en lui un principe interne 
qui échappât â l'investigation scientifique. On sait en effet le 
rôle important que le sentiment de culpabilité joue dans l 'ex- 
plication psychanalytique des évolutions morbides. Or, si la 
psychanalyse sait admirablement expliquer la naissance et le 
contenu des sentiments de culpabilité, elle ne nous explique 
en rien l'essence, la substance de ces sentiments, â savoir l'ap- 
titude qu'a l'homme de se reprocher telle 011 telle chose, son 

(25) Je dis conscience tout court, car, comme je l 'ai déjà dit ailleurs, 
je crois avec M* Damourette que c'est à bon droit que la langue française 
donne 1e même nom à la conscience philosophique (Bewnsstsein) et à 4a. cons- 
cience morale (Gcwissen). — E. P. 

(26) « Refoulement raté » de M* Freud* — E. P + 






^5 2 REVUE- FRANÇAISE TOÎ PSYCHANALYSE 



aptitude à se juger moralement, son mode moral d 'envisage- 
aient des choses, t Même cliniquement, on ne peut pas dire que 
les explications doctrinales freudiennes rendent compte de la 
qualité intérieure sentiment de culpabilité que prend telle con- 
séquence de telle situation psychanalytique. Dire, comme le 
fait M. Freud, que la conscience d'être coupable n'est que l'ex- 
pression d'une tension entre le surmoi et le moi, c'est un tour 
verbal, commode pour l'exposé y mais cela n'explique pas plus 
le sentiment de culpabilité que la notion de l'ondulation d'une 
longueur de o ^,8 n'explique le rouge. 

M- Charles Odier, dans sa « Contribution à l'étude du sur- 
moi et du phénomène moral » et dans son article sur « la né- 
vrose obsessionnelle », parus tous deux dans cette même revue 
où j'écris {27), tend à donner aux tendances morales plus d'in- 
dépendance vis-à-vis des tendances erotiques de Tordre sado 
masochique. Pour lui, « une instance purement pulsionnelle » 
est « le contraire d'une instance morale » (28). Et le surmoi 
iui semble être, quand son développement s'est fait normale- 
ment, une instance purement morale, inhibitrice des pulsions. 
Conception bien proche des idées traditionnelles de l'humanité 
sur la jnorale, d'après lesquelles l'homme doit se rendre soi 
compas {29) grâce aux efforts actifs d'application du précepte 
yvwfo wj:w (30). Ce n'est que pathologiquement que les 
tendances morales s'érotisent en incorporant en elles les pul- 
sions ,sado-masochiqties : ce sont là des faits non plus de mo- 
rale vraie, mais de pseudo-morale. 

Mon ami Odier a observé ses malades avec une pénétration 
clinique admirable. Or, c'est pour serrer de plus près les faits- 
qu'il a cru devoir orienter ses idées dans le sens que nous ve- 
nons de rappeler. Si les documents cliniques ultérieurs confir- 
maient qu'il eût raison, cela donnerait vraiment au problème 
moral, même à l'intérieur de la discipline psychanalytique, un 
caractère tout â fait à part. Et l'on serait toujours ramené à 

■ 

(27) Cli. Odier, Contribution à V étude an surmoi et du phénomène morale 
in Revue française de psychanalyse, tome I, pp. 24 à 73 ; ià, t La névrose* 
ûbsessionnellc, ibid., pp, 425 à 491, 

(28) Cit. Odier, Joe. cit., p. 485. 

(29) Maître <le soi. 

(30) Connais-toi. 



Lk SOCIETE ET LEî^ PSYCHISME S EXCEPTJOKNKLS 153 

cette inconnue au delà de laquelle il faut loyalej lient reconnaî- 
tre que nos enchaînements causaux ne sont jamais remontés, à 
cette inconnue â qui beaucoup de bons esprits préfèrent donner 
une interprétation finaliste : l'origine de la morale. 

Le problème religieux n'est, de même, pas entamé parles 
explications freudiennes. En effet , quand la psychanalyse, 
dans son ascension déterministe des conséquences effectives 
vers leurs causes efficientes, nous montre l'idée de Dieu naître 
dans chaque être humain de la sublimation des imagos pareil* 
taies j et la moralité se constituer de même par l'imitation eii- 
dopsy chique de l'action répressive des parents et des éduca- 
teurs, elle ne nous interdit nullement de penser que la même 
analogie peut,. du point de vue finaliste, s'interpréter de façon 
descendante par un dessein divin, la Divinité ayant tracé ce 
chemin bio-psychologique à l'Amour qui doit monter vers Elle. 
Oser soutenir que cette vue finaliste dépend d'une insuffisance 
de développement du psychisme, ou dn résidu d'une névrose, 
c'est dépasser grandement les droits que la science confère, et 
verser dans l'affirmation gratuite . 



S 6. — La pratique psychanalytique a une source morale 

ET DES EFFETS MORAUX. 

Après avoir défini la dissemblance entre le point de vue mo- 
ral (psycliéthique) et le point de vue scientifique (psycholo- 
gique), il importe que nous voyions jusqu'à quel point, dans la 
pratique, le moraliste et le savant restent indépendants l'un de 
l'antre. 

Pour rester dans une méthode purement scientifique, c'est-à- 
dire absolument homologue des méthodes des sciences non 
psychologiques, il faudrait que le psychologue se contentât 
<d 'observer son sujet du dehors, sans jamais demander de ren- 
seignements â la conscience dudit. Il en étudierait les réactions 
comme on étudie la réponse réflexe à une excitation ou la trans- 
formation chimique résultant de la mise en contact de deux 
liquides donnés. 

D'ailleurs, pour que cette attitude elle-même soit féconde, 
i! semble qu'il faille que l'observateur ne tienne pas a priori à 



154 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

ne trouver aux faits psychologiques que les caractères des faits 
étudiés par les autres sciences* Déjà la biologie , en dépit du 
déterminisme causal is te actuellement orthodoxe, se voit sou^ 
vent obligée de faire appel, fût-ce à son corps défendant, à des 
aperçus finalistes ; ce qui inarque bien que chaque science doit 
savoir se constituer sa méthode, et jusqu'à un certain point sa 
logique. A fortiori la psychologie, même purement extrospec- 
live f doit-elle ne pas se refuser à reconnaître au fait psycholo- 
gique une nature particulière, dont la reconnaissance même 
est la seule justification de l'existence de la psychologie eu tant 
«que discipline indépendante. 

De l'attitude psychologique extrospective, la psychologie de 
la conduite, de M* Pierre Janet, et le bêhavîorisme américain 
"se rapprochent ^beaucoup "phis que ne' le ^fait la ^psychanalyse. 

La psychanaljrse, clic, n J est pas purement extrospective. En 
effet, elle utilise la voie introspective pour recueillir son maté- 
riel. Certes, elle l'utilise de façon spéciale ; elle évite que l'in- 
telligence du sujet élabore en rien le matériel psychique qu'il 
fournit ; mais ce n'en est pas moins le sujet lui-même qui four- 
nit le matériel ; le psychanalyste ne devinerait pas plus le texte 
du rêve que les associations y afférentes si le sujet ne les lui 
disait pas, ne les lisait pas en lui-même à l'usage de son méde- 
cin, 

Et cette source introspective de l'investigation psych analyti- 
que est une source morale, car elle exige la, sincérité du pa- 
tient, c'est-à-dire le consentement, la volonté de celui-ci. La 
puissance d'insincérité, ou tout au moins de délusioi? et d'élu- 
sion, que la résistance confère aux malades est une chose bien 
connue des psychanalystes. C'est en grande partie par le phé- 
nomène affectif du transfert que ces résistances se réduisent, 
et que Ton arrive à la sincérité définitive, nécessaire à -l'achè- 
vement de la cure. 

Morale jusqu'à un certain point par sa source, la psychana- 
lyse l'est essentiellement dans ses effets : en éclairant le sujet, 
elle le met en état de mieux vouloir par dessus ses pulsions. Cet 
effet moral doit être indépendant de toute vue doctrinale, La 
psychanalyse lion lié te ni eut menée libère le sujet. Il ne faut 
donc pas qu'aucun enseignement moral défini, qu'aucune sectp 
particulière ose soit espéreV que In psychanalyse puisse tra- 



LA SOCIETE ET LES FSYCHIKMES EXCEPTIONNELS 155 



vailler en sa faveur, soit craindre que cette discipline travaille 
contre elle (31). 

Il n'était pas inutile, du point de vue social qui nous occupe 
ici, de montrer ce qu'il y a de moral, et partant de pratique- 
ment utile â la collectivité civil isée, dans la psychanalyse. 
Mais, pour rester dans la note juste, il importe de rappeler au 
lecteur que cette action morale, -la psychanalyse ne la cherche 
pas directement. À mon avis, si la psychanalyse peut être vrai- 
ment moralisatrice, c'est à condition de ne pas être prêcheuse. 
Au malade, le psychanalyste demande la confiance et l'aban- 
don ; c'est uniquement en démontrant et eu rendant conscient 
au sujet le mécanisme de ses entraînements psychiques qu'il 
enlève à ces facteurs la plus grande part de leur attrait, et 
tju'il octroie au patient le pouvoir de s'eii affranchir. T^a psy- 
chanalyse déblaie ; elle ne rééduque pas. Et c'est ce qui en fait 
la valeur universelle, 

S 7* — Le point de vue social. 

Une fois terminé cet exposé de ce que sont proprement le 
point de vue scientifique et le point de vue moral, et des rap- 
ports qu'ils contractent entre eux, il appert que ce n'est ni de 
l'un ni de l'autre de ces points de vue qu'il faut envisager le 
problème de l'adaptation réciproque entre la société et les psy- 
chismes exceptionnels , si l'on veut espérer donner à ce pro- 
blème une solution pratiquement acceptable- 

D'une part, le concept de responsabilité dépend de la philo- 
Sophie morale.- La question de responsabilité ne se pose que 
dans le for intérieur, qui échappe au jugement des rouages ï=~ 
-ciaux. D'autre part, là définition plus ou moins sûre des Ii- 

(3 *1 Je me serais abstenu de cette remarque si je n/avais en récemment 
le «;rand étoiineuieiit d'entendre un jeune étudiant huguenot, dont un pro- 
che avait subi avec succès une psycli analyse thérapeutique en Suisse Alé- 
manique, me dire que la psychanalyse ne pouvait évidemment pas réussir 
tu milieu catholique, Singulière assertion: c'est précisément le catholi- 
cisme qui comporte la confession auriculaire ; or il est probable qu'entre 
les, mains de prêtres intelligents, bien doués d'intuition, cette arme psycho- 
logique est mie de celles par où l'on a du pouvoir se rapprocher le plus, 
avant Freud, des résultats de l'investigation psychanalytique. Catholicisme 
romain > orthodoxie chrétienne d'Orient, proies tfintismes divers, religions 
non chrétiennes et attitude religieuse sans en ré^-în lentement dans aucune 
église me semblent tontes également, compatibles avec la psychanalyse. — 




■^^™ 



156 REVUJÎ FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

mites de la santé mentale et l'étude des mécanismes névroti- 
ques dépendent de la médecine, mais ne peuvent ni ne doivent 
être le critère sur lequel aille se fonder la société pour oppri- 
mer et réprimer les manifestations vitales particulières des 
individus. 

La médecine, on le sait, n'est pas une science, mais un art. 
Des connaissances théoriques qu'ont pu rassembler l'anato- 
^nîe normale et pathologique, l'histologie, la biochimie, la phy~ 
siologie, la physio-pathologie, la parasitologie, la bactériologie, 
la nosographie, elle s'aide pour créer, devant chaque cas con- 
cret, par une synthèse vivante, une conduite optima, la moins 
incongru en te, la moins, inefficiente possible,- Eh bien 1 c'est 
certes à la médecine que la politique — au sens large, aristoté- 
licien, de ce vocable — est le plus comparable. 

Tous ceux qui ont la charge de l'organisation et de la direc- 
tion évolutive des sociétés doivent avant tout se souvenir du 
caractère toujours empirique des données sur lesquelles ils ont 
à construire. L£ but essentiel à poursuivre, c'est* 1 la police > 
7\ ?»M7sl%, c'est-à-dire la création et la conservation d'un 
certain nombre de garanties de douceur qui rendent là société 
policée ; ces garanties de douceur constituent l'ordre, au sein 
duquel devront pouvoir s'intégrer souplement la plus grande 
variété possible de manifestations de la vie humaine. 

Que pour rétablissement de cet ordre vivant et souple, les 
connaissances scientifiques d'une part, les influences morales 
de l'autre, puissent et doivent être utilisées, voilà qui est cer- 
tain. Mais il est non moins certain que l'instauratïo i absolue 
de théories unilatérales et rigides comme prétendues régula tri** 
ces de la variété vivante d'un ensemble d'hommes conduit tou- 
jours la société qui s'y est pliée à la décivilisation, dont le dé* 
chàfnement de la cruauté est le signe pathognomonique, et le 
témoin redoutable. 

Il faut savoir accepter la leçon pratique des faits même si 
l'on n'eu possède pas encore une explication qui satisfasse plei- 
nement l'intelligence discursive ; à ce que. nous appelons en 
médecine îa clinique correspond exactement, en matière d'or- 
ganisation et de conduite,. des collectivités humaines, ce que 
M, Maurras appelle l'empirisme organisateur. 

C'est du point de vue de cet empirisme organisateur qu'il 



W^l 



LA SOCIETE ET LES PSVCH4SMES EXCEPTIONNELS IgJ 

convient d'envisager, .pratiquement, le problème de l'adapta- 
tion réciproque entre" la société et les psychismes exceptionnels. 

$. S. — La réduction du nombre des inincorporables. 

I£n fin de compte, l 'organisation sociale se retrouvera tou- 
jours forcée de rejeter hors de son sein un certain nombre 

d'individus psyehiqueiiient in adaptes et inadaptables, iniuté- 
grables à la collectivité parce que nuisibles â celle-ci/ C J est à 
ces inincorporables (réputés communément fous, ou réputés 
communément criminels) que je consacrerai la dernière partie 
de cet aperçu. 

Mais il est un point d'tme importance capitale, dont nos 
sociétés occidentales modernes ne me paraissent pas se soucier 
assez, et sur lequel nous devons, nous cliniciens, attirer l'at- 
tention du monde civilisé : savoir, qu'une société civilisée 
doit agir en sorte de n'être 'acculée à taxer d'iuineorporables 
et à éliminer comme tels que le plus petit nombre possibles 
d'individus. 

Or deux moyens sont susceptibles de diminuer le nombre 
des inincorporables : 

i° L'effort d'adaptation dirigé vers chaque individu en 
particulier, pour que le maximum d'individus puisse être 
ramené au type psychique le plus convenable à l'état social 
de leur temps et de leur pays. 

2° L'effort d'adaptation réalisé par la société elle-mêriie, 
pour fournir aux psychismes différents le maximum de cadres 
divers où ils puissent venir se situer, s'intégrer naturelle- 
ment. 

Peu importe à la société si tel psychisme exceptionnel 
rentre dans tel cadre psychiatrique et s'explique par telle 
constitution et tels vices trauma tiques de révolution libidi- 
nale ; peu lui importe aussi si tel sujet est normalement res- 
ponsable devant Dieu, ou les Dieux, et niérite une punition* 
Ce qu'elle veut savoir, c'est comment réaliser la moins impar- 
faite adaptation entre elle et ceux qui sont appelées à vivre en 
^Ile. 

C'est de ce point de vue qu'elle est indirectement appelée 
à faire appel à la morale et à la .science, À la morale, parce 



I5# REVUE FÎRAKÇAISE tfc PSYCHANALYSE 



que les influences moralisatrices .sont, nous l'avons vu, sus- 
ceptibles d'être véhiculées par le langage. À la science, parce 
que celle-ci a son mot, pratiquement utile, â dire en péda- 
gogie ; parce qu'elle peut, par des méthodes psychothéra- 
piques dont la psychanalyse est une des plus efficaces, rame- 
ner, jusqu'à un certain point, à un état supportable par la 
société, des individus an ti -sociaux ; et enfin parce qu'elle 
prête son concours à la société pour 1* internement de certains 
éléments de trouble éventuel. 

Mais ni les procédés moraux ni les procédés scientifiques 
ne sont l'arme propre de l'Etat, dont l'ingérence dans la 
vie privée des citoyens ne sera compatible avec la paix sociale 
qu'à condition de se limiter au cas où l'activité du citoyen visé 
était incompatible avec les sûretés des autres citoyens, c'est- 
à-dire avec ces garanties de douceur qui constituent l'ordre. 

Il me semble donc que les efforts d'adaptation à la société 
ne sont pas de la fonction de l'Etat. Ils exigent trop de me- 
sures concrètes et de biais particuliers pour que des lois, for- 
cément rigides, y puissent convenir. Le rôle social de l'Etat 
sera ici un rôle de protection, d'encouragement, et, si besoin 
est, de contrôle. Que si lui-même se pique, ici où là, de créer 
quelque institution s 'ad ressaut à un côté du problème de 
l'adaptation, ce ne doit être, me semble-t-il, qu'à titre 
d'exemple, et de stimulant, mais sans prétendre à une oppres- 
sive monopolisation. 



S 9, — Efforts pour adapter i/individu a la société. 

C'est dans les premiers mois mêmes de la vie, les psycha- 
nalystes le savent bien, que le nouvel être humain commence 
à subir les efforts que l'on fait pour l'adapter à la société. Cet 
effort d'adaptation de tout individu à la société se prolonge 
jusqu'à la puberté et même au delà : on l'appelle V éducation 
(au sens le plus large de ce mot). 

Je n'ai pas la prétention de faire tenir dans cet article 
l'importante et riche discipline qu'est la pédagogie. C'est là 
une tâche que mes connaissances me permettraient à peine 
d'entamer. Je veux seulement- indiquer comment elle vient se 
situet dans le problème que^ious étudions. Je voudrais aussi 



LA SOCIÉTÉ ET LES PSYCHTSMRS EXCEPTIONNELS I5£ 



faire remarquer la place extrêmement importante que les 

facteurs affectifs doivent tenir dans l'éducation des enfants. 
Eii effet, quelque admirables que soient les conséquences d'un 
beau développement intellectuel, c'est la marche correcte du 
développement affectif qui constitue, selon moi, le meilleur 
garant de la santé mentale. 

C'est ici que la discipline morale va être appelée à prêter 
son concours à l'œuvre empirique de création sociale. En 
effet, la morale , comme nous l'avons indiqué plus haut, reste, 
quoi que l'on veuille penser de sa valeur philosophique et de 
sa genèse réelle, le grand ressort de l'éducation/ 

Et» dans les familles ou les groupes sociaux où une foi 
religieuse servira de soutien à la morale et de source à la 
moralité, cette foi religieuse sera une composante salutaire 
de l'élaboration diverse et harmonieuse deâ différents indivi- 
dus pour la vie en société. À fortiori la foi patriotique qui, bien 
comprise, n'est que l'amour même du perfectionnement spéci- 
fique de la civilisation nationale, vieiidra-t-elle s'intégrer natu- 
rellement dans le tableau général de la formation sociale des 
individus. 

ïl faut en somme concevoir l'éducation comme destinée à 
donner â l'individu toute la préparation nécessaire et suffi- 
sante pour qu'il puisse vivre dans la société sans la perturber. 
Mais il serait funeste de pousser plus loin l'effort unificateur ; 
â vouloir tenter de réduire tel psychisme à une norme trop 
absolue, on courrait chance de faire un inadapté, car comme 
la chanson le dit â Tante Rose, dépasser le but, c'est manquer 
la chose ; et, comme dit le proverbe, on risque de tout perdre 
en voulant trop gagner. 

Que si l'éducation, soit en raison de sa conduite défec- 
tueuse, soit en raison de la nature du terreïn, n'a pas pu réus- 
sir à former un sujet parfaitement adapté, et que, plus, ou 
moins tard dans sa vie, il vienne à se révéler comme plus 
ou moins incongruent à son ambiance, c'est au médecin qu'il 
appartiendra d'essayer dé suppléer à l'impuissance des > édu- 
cateurs. C'est pour la solution d'un pareil problème que la psy- 
chanalyse est venue nous apporter une arme infiniment pré- 
cieuse ; encore que la- méthode ne soit pas en usage depuis 
un très long temps dans nos milieux français, nous pouvons 



l60 KB VUE FK AKÇA ISÏ£ M PSYCH AH A I, YSE 



déjà affirmer qu'elle permet de ramener à un type normal 
ou quasi-normal des psychisme^ qu'il aurait autrefois fallu 
considérer comme définitivement aliénés à la vie sociale. Â 
côté de l'outil psychanalytique, le plus puissant semble-t-il 
dont nous disposions à l'heure actuelle, il en est d'ailleurs 
d'autres : dans certains cas, des résultats satisfaisants avaient 
été, auparavant, et sont encore actuellement obtenus par di- 
vers procédés psychothérapiques- En dehors même de la mé- 
decine, il n'est pas douteux que l'action morale directe de la 
volonté du malade quand elle est tenace et persévérante n'ait 
souvent sauvé une âme sur le point de chavirer. Nous eu 
connaissons des exemples. 



S io. — Efforts pour adapter la société 

AUX DIVERS INDIVIDUS- 

+ 

Je viens d'indiquer qu'à vouloir pousser trop loin l'uni- 
formisation, on risquait de nuire à beaucoup d'individus, de 
les faire chavirer dans une aliénation qu'en leur demandant 
seulement le nécessaire il eut été possible d'éviter. Mais cette 
même excessive volonté d* uniformisation nuirait à la société 
elle-même. 

On sait quelle influence souvent néfaste peuvent avoir sur 
la vie intellectuelle, aussi avide de variété spontanée que de 
coinpénét ration libre et a^sée, les tendances unitaires aveuglé- 
ment centralisatrices qui s'efforcent de ramener, artificielle- 
ment et brutalement, toutes les éducations, toutes les cul- 
tures individuelles, toutes les particularités provinciales, 
toutes les civilisations nationales à une tyran nique unité. De 
combien de poètes, de musiciens, de peintres, de savants 
même, eût-on risqué, de tarir la sublime inspiration si l'on 
avait réussi â ramener leur psychisme au type scientifique- 
ment accepté comme normal, parce que représentant la 
moyenne des caractéristiques mentales du plus grand nom- 
bre ! C'est finalement la communauté humaine elle-même qui 
eût été lésée. L'application barbare d'un certain nombre de 
normes prima iranien t scientifiques risquerait de réduire la 



— --- - -> ' • i il i H "^^^ i — » 

■ 

LA SOCIÉTÉ ET LES PSYCHI5ME5 EXCEPTIONNELS l6l 



société liumaîne à l'état d'une termitière. Je ne méconnais pas 
que cette tendance de toute chose à s'automatiser, à se méca- 
niser n'existe dans la réalité : M. -Rageot {32) a récemment, 
dans un livre intéressant, jeté un cri d'alarme enuee sens (33) ; 
mais c'est précisément le rôle du psychanalyste, qui prati- 
quement sait coïnment on peut espérer se libérer des lois de 
la fatalité inconsciente, que de lutter, au nom des tendances 
<3e vie, contre le glissement passif vers la décivilisation et la 
mort, 

Il est des individus que telle société trop rigidement orga- 
nisée élimine > et rejette parmi ses déchets, tandis qu'une 
a titre société, plus souple, aurait pu les utiliser et, en leur 
fournissant un mode d'activité qui leur convînt, les empêcher 
de sombrer dans la sêchision (34). 

Pour appliquer ce programme de tolérance sociale maxima, 
le premier devoir est de se garder de traiter en m fous » tin 
nombre exagéré d'individus, Hn matière mentale, la normale, 
telle qu'on est amené à la" concevoir d'un point de vue mire- 
nient scientifique, est une moyenne, et pas un individu con- 
cret ne la néglige pari alternent* Au demeurant, ceux qui s'en 

{32) Gaston Kageot, L J Homme standard , Paris, Pion, 192S. 

(33) Urï CT1 d'alarme analogue se trouve sous la pi unie de M. Gabriel 
Hninetj qui écrit : « Je suis 3e ceux qui sentent violemment la beauté de 
■« ce. qui peut naître d'une implacable volonté d'ordre. Mais je sens en 
* même temps PIrréguKer comme un des éléments éternels et nécessaires 
« de ce qui est. Quand je vois nos sociétés couler de plus eu plus toutes 
-g les vies dans le même inouïe et transformer chaque homme en un 
« rouage nettement spécialisé, je me dis que ces pitoyables bohêvics ont 
& petit-être une mission qu'ils ignorent et qui les dépasse* A leurs risques 
t et périls, ils représentent un élément de fantaisie et de caprice que je 




« nue... Je dirai enfin que le bohème représente contre liibmme-rouage 
* l'homme qui est un tout, qui est son but à lui-méine. * (Gabriel Bnmet. 



Littérature,- m Revue de la quinzaine, Mercure de France, i w juillet 1928, 
p. i49>) 

(34) On sait que jxuir exprimer Tétat terminal des folies discordantes, 
le terme de démence ne convient pas. I^es Allemands ont VcrblodungM en 
lançais, M. Nayrac a proposé para-démence, mais cet hybride gréco- 
latïn est fort inélégant et n'enferme rien en lui de positif^ je préfère 
séclvsion (du latin seclusns, enfermé séparément), qui exprime la perte 
du contact entre le sujet et ^ambiance ; si j'avais été assez hardi j'aurai& 
osé semence, plus parallèle à démence, et renfermant 1e préfixe séparatifr 
$<? ; mais semensj semevtia, ne semblant pas avoir existé en latin, jV ai en 
du scrupule. — E- P. 

REVUE FRANÇAISE 1>E PSYCHANALYSE u 



1Ô2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



.rapprochent le plus sont de ce fait même dépourvus de toute 
grande qualité, les grandes qualités étant incompatibles avec 
la notion même de moyenne. Je ne puis pas me tenir de citer 
à ce propos un mot exquis de mon excellent collègue C*** : 
un jour, en salle de garde, il m'exhortait bonnement â cesser 
de poursuivre notre camarade X*** de mes lazzi. Et comme 
je lui répliquais avec quelque vivacité que vraiment la médio- 
crité béate de X*** était irritante, il eut cette réponse : « Que 
veux -tu, mou cher, il est normal ! » 

Oui, les gens trop intelligents, ou trop bons, ou trop dé- 
bordants d'activité, sont en quelque manière âos anormaux, 
Et pourtant c'est sur eux que la société doit le plus compter, 
elle qui ne vit que de l'impulsion que lui donnent les élites. 

Allons plus loin, et considérons des individus que déjà, en 
tant que psychiatres, nous classerions parmi les névrosés, 
Que si l'habillage de leur névrose s'est fait uniquement à 
leurs propres dépens, mais eu libérant une activité utile pour 
la société, que si par exemple il s'agit d'un homme sexuelle- 
ment impuissant mais susceptible d'un grand et réel dévoue- 
ment pour autrui et d'une production intellectuelle féconde, 
■îi 'est-il pas un peu arbitraire de prétendre le soumettre à un 
traitement médical ? Evidemment, en pareil cas, la maladie 
n'existe que si le sujet souffre de sa situation et vient deman- 
der aide an médecin : c'est alors seulement que le médecin 
praticien est autorisé à intervenir. 

Une autre catégorie de psychismes exceptionnels est cons- 
tituée par des individus qui, sans être adaptés au siecît, peu- 
vent, dans des ordres divers, rendre d'utiles services" à la so- 
ciété à condition qu'elle leur permette de réfugier leur propre 
personne sous le réconfort paternel de cet amour divin que 
leur foi leur fait directement sentir et sous l'aile maternelle 
des organisations religieuses. Privés de cette faculté légi- 
time, ces individus pourront verser dans la névrose : « La 
« névrose », dit M, Freud, <c remplace, à notre époque, le 
u cloître où avaient coutume de se retirer toutes les personnes 
« déçues par la vie ou trop faibles pour la supporter » (35)* 



($*>) Sig. Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse^ trad, Yves Le Lay„ 
Paris, Fayot, 1923, p, 98, 



U SOCIÉTÉ ET LES PfiVCHISMES EXCEPTIONNELS 163 



Du point de vue purement social et très général qui nous oc- 
cupe ici, nous envisageons bien entendu le fait religieux et le 
fait monastique dans leur généralité, sans ouvrir la question 
de la vérité de telle ou telle doctrine en particulier. Mais de 
ce point de vue même, nous avons le droit d J affirmer que les 
couvents — tant chrétiens qu'éventuellement bouddhiques ou 
de toute autre confession suivant les fois individuelles, et y 
compris même les phalanstères s'ils n'appliquent leurs doc- 
trines qu'à T intérieur d'eux-mêmes sur des sujets consen- 
tants — sont une ressource utile pour les sociétés, et que c'est 
une grave faute contre le bien du genre humain que de partir 
en guerre contre eux* 

Il y a enfin des individus agités, qui sont sujets à se lancer 
dans les fredaines les plus déshonorantes/ dans les frasques 
les plus bizarres. Sans leur imposer absolument la marque 
infamante de la folie ni celle de la délinquance ou de la cri- 
minalité, la société devrait pouvoir les mettre maternelle- 
ment en tutelle, L'Ancien Régime avait pour cela, comme 
nous le montre l'intéressante thèse de M llc Henry {36} et sur- 
tout la lecture d'ouvrages comme les rapports de René Voyer 
d'Àrgehson (37), un système beaucoup plus souple que le 
nôtre, système dont l'Hôpital Général (entité administrative 
ayant son centre à la Salpêtrière) et la Bastille étaient les, 
rouages principaux. 

(36) Marthe Henry, thèse de Paris. 

(37) Rapports inédits du lieutenant de police René d'Argcnson (1697- 
2715), publiés, d'après les manuscrits conservés à la Bibliothèque Nationale, 
par Paul Cottin. 1 vol, (Bibliothèque dzévirienuc), Paris, 1S91J 

Marc-René Voyer, marquis d'Argensou, (1652-1721), appartient à une illus- 
tre famille tourangelle qui a donné à la France, tant en lui qu'après et avant 
lui, des diplomates, des administrateurs et des hommes d'Etat, sans inter- 
ruption, de 1596 à 1S62. René d'Argenson lui-même, auteur de l'ouvrage 
cité ici, naquît en 1652 à Venise, où son père était ambassadeur de France, 
comme IV avait été le père de ce père. Notre Marc-René devint lieutenant 
de police à 
fonctionna 
du régime 

nant de police telles que les a conçues René d'Argenson, aux changements 
près qu'ont imposés la Révolution, et la démocratie issue d'elle. Notre au- 
teur devint en 1718 président 1 du conseil des finances et garde des Sceaux. 
Mais il démissionna deux ans plus tard devant l'inutilité de son opposition 
au système de Law. Il ne survécut que peu de mois à cette démission. 11 
était de 1* Académie française depuis 1718, et de celle des sciences depuis 
17:6. — E. P, 




■- • — — ■ i-b-vh^—i i u ■ . . . - 



164 KEVUH FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



S II, — L'ÉLIMINATION DES ININCOKPORABLES. 

En somme* la société doit, dans son intérêt même, se cons- 
tituer de telle sorte qu'elle soit capable detolérer le plus de 
diversité individuelle possible. Mais, si large qu'elle puisse 
être, la tolérance aura des bornes. Tout ce qui peut nuire à 
la sûreté de -ses membres, la société se doit â elle-même de 
l'empêcher* Là est le rôle essentiel de l'Etat : d'une part 
défense du corps social contre les dangers extérieurs, chose dont 
nous n'avons pas à parler ici ; d'autre part défense du corps 
social contre les dangers intérieurs, précisément représentés 
par les individus inincorporables . 

Pour cette défense intérieure, la société possède -un rouage 
spécial ; le pouvoir judiciaire, en qui s'incarne la puissance 
répressive, avec son cas particulier, la puissance suppressive. 

Il est entendu que la responsabilité n*a rien à voir ici. Selon 
l'exposé que je viens de faire, la responsabilité est chose mo- 
rale, qui ne dépend que du for intérieur; le for extérieur n*y 
'connaît rien, donc ne doit pas en connaître. Les juges n'ont 
pas à dire la justice, mais â dire le droit (38). Pour la Prin- 
cesse Marie Bonaparte, la responsabilité n'existe pas du tout. 
Mais à elle comme à moi-même est apparue, de part le simple 
examen clinique impartial des cas concrets, la vanité des pré- 
tentions qu'on a classiquement à trier les criminels et délin- 
quants en responsables et irresponsables. Aussi elle et moi 
sommes-nous absolument d'accord, sur l'empirique ierrein 
des faits, pour penser que « responsable ou irresponsable, 
« au point de vue légal, à perdu son sens » (3g) et que « le 
<( mot de responsabilité devrait être rayé du Code » (40), 

Mais si le moraliste n'a pas à venir se mêler du travail des 
juges, le médecin n'a, à mon sens, pas de droits non plus à y 
intervenir. C'est une double absurdité que i* de vouloir, un 
crime accompli, savoir si le criminel est responsable : question 



(3S) Juge vient de judicem, accusatif de jndex, vocable composé de jus, 
le droit, et dicerc, dire. — E* P. 

(39) Marie Bonaparte, Le cas de M me Lefébwe, in Revue française de psy- 
chanalyse, tome I, p. 194. 

(40) Ibidcvtj p* itfi* 



^ 



LA SOCIÉTÉ ET hÈS P-SYCH1SMES EXCEPTIONNELS 165 

morale et non juridique, et 2° de prétendre faire juger cette 
question morale par un médecin. 

C'est avant que le crime ne se commette qu'il y a lieu de 
tout faire — psychothérapie, psychanalyse, internement à 
temps, voire internement à perpétuité — ' pour empêcher 
qu'un événement funeste ne se réalise. Mais une fois l'infrac- 
tion à la loi pénale (délit ou crime) commise, à ]a société de 
mettre en jeu sa puissance répressive, et, si l'intérêt général 
l'exige, sa puissance suppressive. 

Sur le terrein judiciaire répressif, l'in frac tëur de la loi pé- 
nale n'est à envisager que comme un sujet qui a nui et qui 
est susceptible de nuire. Madame Marie Bonaparte voudrait 
voir créer, pour ces iufracteurs, des asilesrprisons ; j'y sous- 
cris ; peu importe à vrai dire que le nom d'asile, celui de pri- 
son ou celui de <c maisQn d 'arrêt et de efcrréetion » soit ins- 
crit au-dessus de la porte de rétablissement où Ton tiendra 
captifs ces infracteurs (41-) ; ce qui importe beaucoup plus, 
c'est qu'ils ne puissent pas en sortir avec une trop. grande 
facilité ; et sur ce point, Madame Marie Bonaparte insiste 
* avec beaucoup de force et de raison. 

Le sujet dangereux doit être mis a hors d'état de nuire n ; 
c'est à quoi notre organisation actuelle, tant médicale que 
judiciaire, faut bien souvent, soit qu'un fou dangereux soit 
inconsidérément fait sortant d'un asile où il avait été mis, 
soit qu'un délinquant ou un criminel évidemment destiné à 
récidiver soit mis purement et simplement en liberté après sa 
peine faite , ou même plus tôt encore, grâce à des réductions 
de peine. 

Enfin, notre société, au grand dam de ses membres les plus , 
précieux > devient de plus en plus hésitante dans l'exercice de 
sa puissance snppressive. Journellement, Ton voit en France 

(41} N'oublions cependant pas qu'aux yeux des purs amants du progrès, 
il est essentiel d'appeler dix sous <r cinquante centimes », un sergent de 
ville « un gardien de 3a paix- *> le îYiont-de-piété le « crédit municipal » et 
la morgue « Pinstîtut médicolé^al ri'atiatomîe pathologique ». Cq qui est 
évidemment destiné à faire croire aux autres et à KOMnème que les grandes 
lois empiriques de la circulation monétaire et des conditions policières de 
Tordre ont changé depuis le temps de nos aïeux, qu'il u*5 T a plus de sens 
assez infortunés pour avoir besoin de recourir au 111011 t~c]e»pieté, et qu'on 
ne trouve plus jamais, dans les rués, les cliamps ou les rivières, de cadavres 
non identifiés. Oh ! scotoinîsation ; 0J1, politique* de l'autruche* — E. P* 






'■Il ■ ■'■■ 



ï66 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



des individus tuer un de leurs proches ou de leurs « amis t> 
pour des motifs d'une futilité inconcevable, et être acquittés. 
Récemment encore, Mestorino, assassin qui avait notoire- 
ment prémédité son abomina*ble crime, a été, par le jury, 
dispensé de la peine de mort. Et si le jury ne l'eût pas lui- 
même sauvé de la guillotine, peut-être le chef de l'Etat ? eût-il 
gracié. Même les brutes les plus sombres, les plus inhumai- 
nes, celles qui s'acharnent â coups de hache sur leurs victi- 
mes, celles qui les dépècent, ont actuellement des chances 
d*échapper à la mort. Est-ce vraiment là une bonne organisa- 
tion sociale ? Je ne le croîs pas. 

Les explications médicales que les psychiatres pourront 
donner des actes de ces criminels, les excuses morales mêmes 
que les pleurards en veine d'indulgence pourront trouver à 
ces « pauvres gens » (que dire donc des pauvres victimes ?) 
doivent être, considérées comme rétrospectives : tout ici doit 
s'effacer devait l'atroce menace qu'un danger de récidive ou 
même simplement que d'aussi horribles exemples sont pour 
la société ; et, pour la garde même de cette sainte douceur qui 
e$t V essentiel de ta civilisation, les instances répressives doi- 
vent savoir donner la mort, sans lâcheté, car, comme le dit 
très justement M'. Marcel Coulon : « plus nous sommes et 
a serons lâches dans la répression ; plus nous voyons et plus 
« nous verrons les malfaiteurs augmenter en nombre et en 
« cruauté >* (42)* 

Je le répète: cela n'a rien à voir avec le problème médical. 
Car le jour où le crime se commet, la phase de l 'action médi- 
cale est passée. Il est tout à fait légitime qu'un médecin, avec 
cette pitoyable sympathie qui doit être inséparable de notre 
métier, traite un malheureux que semblent vouloir entraîner 
des tendances criminelles, et s'efforce ainsi de le remettre 
dans la voie normale ; mais il est tout à fait abusif que ce 
médecin, le crime fait, prétende s'opposer à la défense légi- 
time que la société protectrice de la brave et tranquille majo- 
rité, a le droit et le devoir d'exercer contre le criminel. 

Je sais bien qu'au nom de l 'humanitarisme, on s'est élevé 



(42) Marcel Coulon, Quvsihm juridiques; in \& Mercure de France, 
i er juillet 1928, p. 185. 



LA SOCIÉTÉ ET LES PSYCHrSMES EXCEPTIONNELS 167 

contre la peine de mort. Maïs quelque pitié qu*on veuille avoir 
x>ur les assassins, il faut bien faire passer avant elle, sinon la 
légitime, pitié qu'on pourrait avoir pour les victimes t du moins 
le droit que les membres de la société ont d'être défendus par 
elle contre les anti-sociaux. Si donc la peine ^de mort a pour 
effet, par la terreur qu'elle inspire, de diminuer le nombre des 
crimes, elle est à conserver, même du point de vue humani- 
taire. Or il en est bien ainsi. Que l'exemplarité en soit dou- 
teuse, ce n'est pas mon avis* Certes la sombre brute qui n'a 
plus rien d'humain ne sera pas arrêtée dans son élan meurtrier 
par la peur de la guillotine^ mais elle-même devra être abattue 
pour l'exemple. Car beaucoup de candidats au crime, au milieu 
de leurs entraînements funestes, conservent encore en eux cet 
élément normal, la peur de la mort (43) et peuvent être rete- 
nus par là sur la voie du meurtre. Beaucoup de gens savent 
risquer, la inort ;■ beaucoup .moins nombreux sont ceux qui osent 
aller au-devant d'elle à coup sûr, comme l'a fait Charlotte Cor- 
day. Aussi la peine de mort, je le concède, n'a-t-elle son exem- 
plarité que si elle est appliquée régulièrement à tout meurtre 
hors de la légitime défense, La conserver dans le code pour en 
saboter l'application est évidemment une sottise. Il n'y a pas 
<le doute que les crimes passionnels ne se multiplient à Paris 
depuis que le jury du département de la Seine est dans l'usage 
ridicule d'en acquitter les auteurs. Que celui qui, dans son for 
intérieur, croit qu'il doit tuer, tue ; mais qu'alors il sache qu'il 
'Court lui-même irrévocablement à la mort, parce que la société 
n'admet pas les agressions ; parce que, comme le dit sj bien 

(43) Je sais bien que beaucoup de psychanalystes ont .maintenant ten- 
dance à ne pas admettre que la. peur de la mort" soit 1111 sentiment normal» 
et à soutenir que la psychanalyse en peut délivrer l'homme. Quoique re- 
connaissant parfaitement la part que, chez certains névrosés, le sentiment 
de culpabilité peut jouer, dans cette peur, pour la transforçner en angoisse 
ou en obsession, je ne pense pourtant pas que la peur de la mort soit en- 
tièrement réductible à ce? éléments m of bides. Inexpérience ^Millénaire et 
le sens commun sont ici d'accord pour faire penser que l'homme craint na- 
turel loin en t la mort ; au reste, si la lutte entre les' pulsions de vie et tes 
pulsions destructives joue vraiment un rôle capital' dans notre vie instinct 
tive, il est naturel que se manifeste en nous, non certes à l'état obsédant, 
triais virtuellement et avec des réveils occasionnels adéquats aux dangers, 
réels, cette peur de la mort qui n'est que la mise en garde des éléments pul- 
sionnels vitaux contre les' tendances destructives. D'ailleurs cette .ques- 
tion théorique du caractère normal on non de la peur de la mort né' joue 
"ici qu*un rôle académique, puisqu'il ne s'agit pas de peur * normale * de 
la mort, mais seulement de peur de la mort chez les criminels; — E. P. 



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^68 RBVU1Î. FRANÇAISE DR. PSYCHANALYSE 



Madame Marie Bonaparte, le sang ne doit, à l'intérieur cPun 
ensemble social } plus couler (44). 

J'entends bien qu'on va me reprocher, au nom du mystique 
et mythique Progrès (avec un grand P), de vouloir revenir à 
Tantique loi du talion, et de donner un aliment au sadisme des 
condainiieurs et des bourreaux. Je crois que cette objection ne 
sera qu'un sophisme, C'est par uîi désir très raisonné d'ordre, 
et du fait même de mon amour de la douceur des mœurs, que je 
crois nécessaire de conserver la peine de mort, et même de 
l 'établir plus fortement dans les mœurs juridiques qu'elle ne 
l'est, à l'heure actuelle. Que si occasionnellement quelques pul- 
sions sadiques trouvent à s'y satisfaire, ce ne .sera, pas là une 
de leurs plus dangereuses satisfactions (45). 

Voilà pourquoi moi, adepte de la psychanalyse et qui appré- 
cie hautement la façon dont ïa princesse Bonaparte a démonté 
. le mécanisme psychologique de M me Lefebvre, j'aurais, comme 
les jurés du département du Nord, condamné cette femme à 
mort ; et voilà pourquoi, si j'eusse été le chef de l'Etat 'fran- 
çais, je ne l'aurais pas graciée. 

Depuis longtemps frappé du danger que fait courir à la civi- 
lisation l'affaiblissement progressif des sanctions pénales, je 
suis d'ailleurs extrêmement heureux de voir qu'un mouve- 
ment de pensée se. dessine nettement en France, chez les geim 
les plus éclairés, pour réagir contre cette tendance à la veule- 
rie sociale et à la sentimentalité lui m a ni ta ire. Au moment mê- 
me où le présent article va être mis sous presse me tombe sous 
les yeux un article de l'émment écrivain qu'est M, Rosny {46) : 
<i Les résultats de cette criminelle indulgence ne se fcont pas 
« fait attendre. La France est devenue la terre bénie des cri- 

(44) Marie Bonaparte, Du Symbolisme des trophées de -ttte, in Revue 

-française de psycbanalj'se, Tome I, p. 732. 

(45) En ôtant à ce répugnant spectacle sa publicité, on cesserait de ris- 
quer de donner aucun aliment au sadisme d'aucuns spectateurs, Or on ne 
jiimîuuerait en rien de ce fait, à' notre époque d'intense information, 
J 'exemplarité de la peine ; on l'augmenterait même, en ce qu'on suppri- 
merait ce sentiment d'admiration que ressentent certains escarpes devant 
la comédie de bravade que les condamnés puisent parfois dans la. présence 
Ses spectateurs le courage de jouer. 

Au surplus, je comprends mal qu'on tienne tant à 1a vie des assassin* 
dans un monde où chaque jour tant de braves ^ens subissent clans leur lit 
l'aventure de la mort. — E. P, 

(46} J, H, Rosny» in h 'Intransigeant, 19 mai 1928. 



*---.* **# 



M SOCIETE ETALES PSYCHISME S EXCEPTIONNELS 



l6£ 



r mes passionnels; Partout des personnes des deux, sexes, pas 
t plus méchantes que la moyenne, parfois meilleures, sont 
c condamnées à mort, Tauais qu'on écrit des tartines larmo- 

< yantes pont que les assassins niaient plus à subir les hor- 
i reurs de la guillotine, des légions de citoyennes et de cito- 

< yens conscients, mais désorganisés, se font juges et bour- 
i reaux : non seulement ils u 'abolissent pas la peine de mort, 

< mais en multiplient indéfiniment l'application... Pour nous 
■ préserver de quelques abus, fort rares après tout, nous ac- 

< ceptons bénévolement le meurtre continu de victimes sou- 

* vent innocentes, souvent intéressantes ; nous revenons aux 

< mœurs les plus sauvages, les plus cruelles, » À propos du 
même sujet, M, Marcel Coulon ironise amèrement : « Quant 

* aux victimes, leur nombre croît et croîtra ; tant pis pour el- 

* les : on ne fait pas une omelette dans, la poêle d'une sensibi- 
« lité aussi raffinée que la nôtre sans casser des oeufs. — 
( Voyons,-- soyez raisonnables;,, il ne faut tout de même pas 
i nous demander d'être pitoyables pour les victimes quand 
( nous donnons tant de pitié aux assassins : à I* impossible nul 
c n'est tenu. » {47) 

Voilà deux voix, qui d'ailleurs ne sont plus isolées, et qu'il 
faut savoir écouter. Elles nous donnent un avertissement gra- 
ve. Même en se plaçant, comme nous le faisons ici, en dehors 
du point de vue proprement moral, même du point de vue pu- 
rement empirique de la défense de la société et de la civilisa- 
tion, il importe de jeter un cri d'alarme, et de réclamer haute- 
ment de l'Etat les garanties de douceur qu'il nous doit. 

Je crois à peu près indiqué maintenant le point de vue de 
défense sociale qui doit, selon moi, être seul envisagé en ma- 
tière de législation et de jurisprudence pour délits et crimes. 
Eviter tonte nocivité ultérieure de Vinmcorporable , soit en 
l'emprisonnant, soit en -le supprimant:; et ceci sans quç-la. 
question de responsabilité ou d'irresponsabilité soit soulevée à 
ce sujet en aucune façon, fût-ce sous la bâtarde forme médico- 
morale qu'on lui donne aujourd'hui <l an s notre système judi- 
ciaire. 

Mais si le mode d'envisagement judiciaire du problème des 



(47) Marcel Coulon, loe. xit, p, 186. 






X70 REVUE FRANÇAISE DE PS VCH ANALYSE 

iniiicorporables est vraiment quelque chose d'aussi spécial } 
d'aussi technique, n 'apparaît-il pas nécessaire que le pouvoir 
répressif et suppressif ne soit exercé que par des hommes assez 
éclairés pour comprendre cette nécessité sociale sans y mêler 
ni esprit de punition vindicative, ni humanîtaïrerie, ni senti- 
mentalité bébête, ni préjugés médicaux? 

Ce serait l'affaire des juristes et des hommes d'Etat (je ne dis 

pas des politiciens) que de trouver, pour le pouvoir judiciaire, 
une organisation qui répondît à ces exigences. Un corps de ju- 
^es, supposé bien recruté, professionnellement éduqué, point 
vénal, mais suffisamment indépendant du pouvoir exécutif, 
suffirait peut-être. D'autres penseront que, d'une façon ou 
d'une autre, un. tel corps pourrait, à certains moments, être in- 
fluencé par l'exécutif, et souhaiteront toujours quelque repré- 
senta tionvpliifr ou 1 moins ^ des éléments sociaux li- 
bres, non fonctionnarises. La question mériterait d'être lon- 
guement discutée et profondément creusée, avec d'autres com- 
pétences que la faible mienne. Mais un point paraît déjà au- 
jourd'hui empiriquement acquis : c'est que le système dm jury 
populaire tel qu'il fonctionne actuellement , a donne, en France 
■dit moins, les plus mauvais résultats (48)- Il appelle des lioin* 
mes honnêtes, certes, mais très souvent incultes, sujets aux 
mouvements sentimentaux les plus divers, et grandement 111- 
^uençables par les effets rhétoriques de l'éloquence avocassière, 
à juger de questions qui, pour être résolues, demanderaient un 
tour d'esprit spécial, une culture étendue, de l'expérience 
technique et un inaltérable sang-froid. 



(4S) M* Rosny, dans l'article dont nous parlions, pose nettement la ques* 
lion de la suppression du jury. Il fait très judicieusement remarquer qu'il 
se peut très bien que le jury, institution anglaise, convienne parfaitement 
à l 'Angleterre sans convenir du tout à la France, Ce qu'il dit là du jury 
pourrait être dit de beaucoup d'autres institutions que nous avons emprun- 
tées à l 'Angleterre. II existe, à n'en pas douter, un pulsoriutn primitif et 
profond qui a les mêmes caractères,, d'ailleurs encore assez animaux» dans, 
tout le genre humain : c'est sur lui et sur son dynamisme que les travaux 
de M, Freud nous ont donné force lumières ; mais il n'est pas douteux, 
que, plus haut dans la personnalité (si on me permet cette image), n'existe 
quelque chose de spécial à chacune des différentes collectivités humaines. 
11 y a là toute une question à fouiller. En ce qui me concerne, mes tra- 
vaux sur le langage m'ont nettement montré que chaque idiome comporté 
un système de pensée inconscient, ou affleurant à peine la limite du cons- 
cient, qui imprègne tout le fonctionnement intellectuel et affectif, et par- 
tant toutes les actions, de ceux qui parlent cet idiome. — lï. P. 



COMPTES RENDUS 



Société Psychanalytique de Paris 



Composition de la Société {Février 1928), 
MEMBRES TITULAIRES 

Fondateurs. 

Madame Marie Bon aparté (Princesse Georges de Grèce) t 7, 

rue du Monl-Valéricn, Saint-Cloud (S.-ctrO,)- 
M™* Eugénie Sokolnicka, 30 , rue Chevert, VII e , 
MM. René AllENDY, 6y s rue de l'Assomption, XVP. 
Adrien Borel, ii, Quai au Fleurs, IV e . 
Henri Codex, 10, rue de l'Odéon, VI e 
Angelo HrsnarDj 4, rue Peiresc, Toulon (Var). 
René Laforgue, i, rue Mignet, XVP. 
Rodolphe IvtKWENSTKiN, 24, rue Dâvioud, XVI e . 
Charles Oiher, 24, boulevard des Philosophes, Genève (Suisse)* 
Georges Pakchkminry, 92, avenue Niel, XVII e . 
Edouard Pjchon, 23, rue du Rocher, VIII e , 
Raymond db Saussure, 2, rue de la Tertâsse, Genève (Suisse). 
192S. M me lise Jules Ronjat, 9, chemin des Chênes, Genève (Suisse). 
M- Henn* Fmhîrnoy, 6, rue de Monnetier, Genève (Suisse). 

MEMBRES ADHERENTS 

1927. M M * Anne Berman, go, boulevard de. Courcelles, XVII\ 

M* Bernard Dôreâu (Max Dorian), 31, rue de Bellechasse, VII* 
M. Maurice Maktin-Sxsteroe, 14, boulevard Edouard Rey, 
Grenoble (Isère). 
192S. M. S. Nacht, 8, boulevard Flandrïn, XVI e , et io f Strada 
Grammont, Bucarest (Roumanie). 
M. Pau] Schtff, 28, rue I w e Regratier, IV e . 



I I^^^M ^^^^^M ^^^^M^^^^^^^^^^^M III ■ ■■ ■ ^Ml \m I^^^T 

- ^aj -- h^^*^ mi ■ ■ I I I ^Wl I ■ I I I ■ ■ I II ■ ■ i^B^^^ a k^^4*4*#r^nH^iBfcrl-a'^<-*-T'krP-TH'PV-^m — F-I-Ma-#V Wf*r-B«»^rf^ «ff»^^^ 



172 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 






CORRESPONDANTE 

Membre du groupe de Zurich : 

M™ Sophie Mokgenstern, 4 , rue de la Cure, XVI e . 



BUREAU POUR 1928. 

Président : M. René Laforgue. 
Vï«-Pr&frf<?»t ; M* Hesnaud. 
Secrétaire : M. Aiaendy. 
Trêsorière ; Madame Marie Bonaparte, 



Séance du 17 janvier 1928, 

Séance administrative r : La société élit son bureau pour l'année 
1928, qui se trouve composé comme il est indiqué ci-dessus, 

M ae Ronjat est admise à l'unanimité comme membre titulaire, 
MM. les D n Schifï et Nacht à l'unanimité comme membres adhé- 
rents. 

Le principe est admis qu'en plus de ses réunions ordinaires, Ia r 
Société organisera chaque mois une réunion technique, dont il ne 
sera pas publie de compte-rendu. Les détails seront discutés à la 
prochaine séance, ■ 

Séance scientifique ; M m * E+ Sokolnicka présente un cas de sa- 
disme moral* Il s'agit d'un homosexuel véritablement dépourvu de> 
sens moral, prenant plaisir à nuire de toutes manières à son entou- 
rage. L'analyse a montré que son agressivité cachait une angoisse.. 
Celle-ci apparaît encore dans le soin qu'il apporte à n'accompli* 
chaque chose que sous des influences astrologiques déterminées et 
dans la peur qu'il a de la mort* La question se pose de Ravoir jus- 
qu'à quel point il est névrosé et jusqu'à quel point pervers: Il éprouve 
plus le sentiment de culpabilité qu'un homme normal et moins qu'un 
névrosé. 11 s'agit d'une névrose eu quelque sorte sociale. 

Au cours de la discussion qui suit, M. Lœwevsfem observe qu'on 
ne comprendra les rapports du sur moi et du moi chez ce malade que 
quand l'analyse aura pu prendre connaissance de sa première en- 
fance* Certains névrosés présentent une attitude semblable aux ca- 
ractères impulsifs de Reich et aux cas de Aichhorn. M, Schiff 
appuie cette remarque, 

M. Laforgue fait remarquer que, dans certains cas, l'individu 
cherche sa supériorité dans le fait de souiller les autres, donc dans 
l'immoralité. 

M. Borel estime que l'individu en question est avant tout un 
pervers et que le pronostic est rtiauvais socialement ; il restera tou- 



COMPTES RENIlUS J73 



1 



jours pervers et «e renoncera pas à l'homosexualité. En outre, il 

ne paraît pas avoir intérêt à guérir. w 

M"' 6 Sokolnicka répond qu'il souffre véritablement de ne pouvoir 
travailler ni avoir une vie sexuelle normale, qu'en outre.il a peur 
de la mortj enfin que s'il ne supporte pas direc teiji entjes charges du 
traitement, ce dernier lui coûte cependant des sacrifices. 

M. Allendy pense que la continuation du traitement représente 
pour lui un moyen de nuire -à la fois au parent qui doit payer pour 
lui et à l'analyste qu'il s'efifoçce de mettre dans une situation diffi- 
cile ou de souiller par le récit de ses turpitudes. Cette satisfaction 
perverse peut compenser les sacrifices qu'il consent par ailleurs. 

Madame Marie Bonaparte fait remarquer que ce sujet ne manifeste 
de pudeur que quand il s'agit d'idées meurtrières, étalant partout ail- 
leurs une impudeur totale. Il est probable que dans son esprit, tuer 
est devenu l'équivalent d'une idée sexuelle. 



Séance du 7 février 1928* 

Membres présents ; Madame Marie Bonaparte, Madame Sokolni- 
cka ; MM. Allendy, Borel, Codet, B canard, Laforgue, Ijoewenstein* 
Parcheminey, Piclion, Schiff. 

Le D r Flournoy, de Genève, est élu membre titulaire à l'unanimité. 

Puis le D T Roheim, de Budapest, fait une communication sur LA 

PSYCHOLOGIE RACIALE ET LES ORIGINES T>U CAPITALISME CHEZ LES TRI- 

MITIFS. 

Ferenczi a montré que la génitalïté complète résultait de l'équilibre 
de trois tendances : orale, anale, uréthrale. De même, dans les so- 
ciétés, chaque tendance peut prendre une prédominance. Il semble 
que notre système capitaliste^ nos mesures d'hygiène, marquent une 
évolution de la tendance orale à la tendance anale. Chez les primitifs, 
après un stade uréthral (agricole, religieux, préoccupé de fertilisation) , 
on observe les rites de castration > puis peu à peu, le don de monnaie 
finit par remplacer la castration, par une sorte de régression de la cas- 
tration génitale à là castration anale* C'est dans ces conditions qu'ap- 
paraît l'usage de Pargent et que se forme le capitalisme. 

M . Laforgue fait observer qu'une telle évolution n'est pas néces- 
sairement une régression mais la spécialisation d'une activité par- 
tielle à des circonstances particulières. 

JW\ Roheim ajoute que les premières monnaies Rechange trouvées 
en Grèce sont en rapport avecje culte d'Aphrodite et représentent le 
Sacrifice du Taureau, comme si l'argent était destiné à remplacer îa 
castration. Plus tard, l'effigie du chef peut signifier que le complexe 
de castration joue sur Tidée du père. L' argent, en Australie, s'appelle 
u tabou » non seulement parce que le chef a présidé à sa fabrication, 
mais plutôt parce qu'il se confond avec l'excrément, dont les esprits 
sont censés se nourrir. 



_^ i f' ™*a a.^ l. l" mw i ii f r^— ^ ^LJ- ' j_ ' " 



174 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



M. Laforgue a constaté, chez presque tous les malades qu'il a soi- 
gnés pour impuissance par complexe de castration yis-à-vis du père, 
une aptitude remarquable à gagner de l'argent* 

M. Allendy suggère qu'il ne s*agît peut-être que dune compensa- 
tion de puissance, en raison de la valeur sociale de l'argent* 

M. Cadet insiste sur la distinction qu'il faut faire entre l'amour de 
l'argent de l'avare qui aime toucher ses pièces d*or et le désir de ga- 
gner de 1* homme d 'affaires qui veut surtout pouvoir dépenser. 

Madame Marie Bonaparte rapporte cette distinction aux deux stades 
de libido digestive décrits par Abraham : stade où l'on garde et stade 
où l'on rejette* Elle demande si les usages des primitifs sont em- 
preints de générosité ou d'avarice. 

M, Roheim répond qu'ils sont généreux mais par calcul. C'est 
ainsi que, selon certaines coutumes australiennes, une tribu ne donne 
un festin que pour en recevoir un autre plus important. 



Séance du 6 mars 1938. 

Communication de Madame Marie Bonaparte sur : Le symbolisme. 
DES Trophées de tête, (Cette communication a été publiée in extenso 
dans la Revue). 

Présentation de la candidature, comme membres adhérents, de MM. 
Kd. Monod-Herzen et P, Germain, 



Séance du 3 avril 1928, 

M, Allendy donne lecture d'une communication sur : Un cas. 

D J EC2ÉMA SOIGNÉ PAR i/àNALYSE- 

II s'agit d'une femme de 35 ans qui avait été soignée pendant dix. 

ans et sans aucun succès pour un eczéma des mains ; des antécédents 
héréditaires assez chargés, au point de vue mental, des antécédents 
personnels (une psychose puerpérale à forme délirante, précédant 
exactement le début de l'eczéma), enfin des éléments névrotiques (fri- 
gidité) ont décidé le D r Allendy à entreprendre l'analyse de ce cas. 
Celle-ci a révélé la superposition nette de trois déterminantes, étagées 
en trois couches : i° punition des mains criminelles à l'égard du père, 
du mari, de l'homme (période adulte) ; 2 punition des mains coupa- 
bles de désirs d'onanisme (période de ]a puberté) ; 3 renoncement à 
l'effort {période du sevrage). L'analyse a amené la disparition totale 
des symptômes et cette guéri son se maintient depuis trois mois. 
Ensuite, M. Monad-Herzen, invité à prendre la parole, a parlé sur : 

L'ART ET LA PSYCHANALYSE, 

L'art étant une réalisation de nos tendances, au même titre que tou- 
tes nos activités, on peut distinguer, dans la genèse de l'œuvre, à: 



m 



COMPTES RENDUS ï?5 



côté des facteurs exogènes (données visuelles oix autres) transformés 
esthétiquement en motifs d'art, des facteurs endogènes (sentiments 
et pensées), mais en réalité Y activité artistique est toujours due à un 
phénomène psycho-physiologique. Le choix des motifs d*art est mul- 
tiplement déterminé. Ainsi, ^abondance excessive des ^ouquets dans 
des vases, à ^exposition des femmes peintres, montre sans doute un 
contenu latent sous le symbolisme du contenu manifeste. Il peut y 
avoir surdétermination. Ainsi, les tableaux de Vinci sont remplis de 
symboles d* initiation compagnonnique : Léonard était sans doute ho- 
mosexuel, mais son idéal androgyne, comme Tescargot hermaphro- 
dite ou le Rébis alchimique, était aussi un symbole initiatique de per- 
fection, Il faudrait préciser les déterminantes qui sont sans rapport 
avec la psychanalyse. Chaque art possède une mimique commune et 
une mimique particulière ; ce que la psychanalyse peut débrouiller, 
c'est la mimique commune à tous les arts* 



Séance du S mai 1928, 

M* Germain fait une communication sur : La musiquk et i/ihcons- 

CIKnt. La musique exprime l'état affectif et non les concepts. 
Elle provoque des réactions physiologiques (circulatoires, respira- 
toires, frissons, pleurs, etc..) et ses effets psychologiques sont de 
deux sortes : une sorte de détachement du monde extérieur (musi- 
que religieuse) ou une propension à l'action (musique de danse , mu- 
sique guerrière). Le D T Toulouse a pu la considérer comme un moyen 
thérapeutique. La musique établit un accord affectif entre les audi- 
teurs. 

Chez les oiseaux, la musique est liée à l'instinct sexuel. Il n'est 
pas étonnant qu'elle soit liée aux sentiments. Elle les exprime par 
l'intensité et par la hauteur des sons (les sons graves représentent les 
émotions intérieures), par le mode (majeur = joie), par le mouve- 
ment, 

A l'origine, la musique a un but magique, qu'elle se propose de 

créer des influences, oe pactiser avec les forces naturelles ou de 

prier. Le rhytlime, d'abord le plus important, est l'élément domi- 
nateur , actif (mains frappées, trompe, flûte, arc, baguette du chef 
d*orchestre), La mélodie reproduit les inflexions du langage, des- 
cendante comme un gémissement chez, les plus primitifs, ou ascen- 
dante comme un appel à l'action* Elle est plutôt l'élément passif, 
à l'origine, mais l'instrumenta vent, la corne, a pu, comme dans. 
le complexe flatuel, et par analogie avec les bruits de son propre corps, 
donner à l'homme l'idée de sa puissance et amener la ligne mélodique 
à une allure ascendante, 

Les Grecs ont distingué les rhythmes binaires, actifs et les ternai- 
res, féminins. Pythagore a rapporte la gamme au symbolisme numé- 
rique et insisté sur le rôle, de la tonique* Le plain-chant s'était dé- 



*^ rmmtmm ^ ^ J ^ MM> ^^^^^f 



176 EEVUE FRANÇAISE Dli PSYCHANALYSE 



pouillé de toute émotion ; l'harmonie et le contre-point ont ramené 
cet élément. 

Le premier rhythine perçu est, pour le foetus, le battement de son 
propre cœur, puis, dans la vie extra -utérine, c'est la respiration, 
l'allaitement, le bercement, la mastication, la marche, l'accouplement. 
On comprend que tous les bruits rhytlimés aient un effet hypnotique ; 
mais, en même temps, ils prennent, dans les jeux de l'enfant, une si- 
gnification de puissance (la locomotive). 

1/ enfant proteste, par un cri, à la séparation de la naissance, puis 
aiix sevrages suivants. Le cri devient de plus en plus plaintif et ne 
surgit plus qu'aux extrêmes contraintes morales. 

La musique fait dormir les enfants ; elle permet toujours lé 
retour à des émotions antérieures au sevrage. Les musiciens expri- 
ment les états d'âme par un symbolisme dont les procédés sont ana- 
logues à ceux du rêve* Le rhythme rapide, analogue à l'accélération 
du cœur exprime l'activité, la possessivité ; le mode majeur, la sa- 
tisfaction ; la tonique, l' assouvissement ; sans compter les motifs 
♦d'imitation du galop, du chant d'oiseau, du vent, de la mer- 
La danse a un sens erotique non douteux, La musique s'y rap- 
porte d'une façon certaine. L'auditoire d'un morceau provoque géné- 
ralement des images, sauf pour M. Baudouin, quand il y a refoule- 
ment intense, et ces images sont très significatives des complexes de 
chacun, 

A titre d'exemple, M. Germain parle de Chopin, de sa vie, de ses 
fantaisies de retour au sein maternel. Puis M lle Germain exécute au 
'piano les préludes N* É II, VI, XV, XX IL 

M.. Laforgue, après avoir exprimé au conférencier la satisfaction 
de 1* assistance, insiste sur le sens de castration exprimé par la han* 
tise de la mort chez Chopin* 

. Madame Marie Bonaparte fait observer le sens sjonbolique que Vin- 
conscient attribue au jeu du piano, sens dont se sert fréquemment 
le langage d il rêve. Il conviendrait de tenir compte de ce symbolisme 
en interprétant la psychosexualité de Chopin, dont l'œuvre entier 
est écrit par le piano, 

M, Borel exprime l'idée que la musique, au cours de son déve- 
loppement, présente trois aspects successifs ; rhythmique, symbo- 
lique, puis descriptif, aujourd'hui plus ou moins mêlés chez les 
musiciens. 

M, Borel s'élève contre l'importance, qui lui semble au moins 
excessive, attribuée par M. Germain au battement du cœur fœtal 
dans la genèse du rhythme. Il ne croit pas aux répercussions des 
impressions prénatales. Il insiste au contraire sur l'importance de 
l'érotisme dans la genèse du rhythme, tout plaisir erotique étant lié 
à des mouvements rhj'thmés. 

Madame Marie Bonaparte s'associe entièrement à cette manière de 
voir* Il ne faut pas oublier que l'êrotisme commence avec la vie, que 



■ h^^^*--^H ■^^V^LJI^ 



^'^HHMlrlI^VH 



COMPTES RENDUS 



177 



le bébé au berceau recherche déjà les satisfactions se&siielles diffuses 
bientôt spécialisées aux zones érogènes dont les primautés succes- 
sives s'établissent. 

M, Lœwenstéin fait l'observation suivante : ce n'est parce qu'on 
berce l'enfant qu'est née la signification psychique du rhythme, 
mais au contraire parce que le mouvement rhythmique est essentiel- 
lement erotique qu'on berce 1 J en faut ; le bercement peut alors, à son 
tour, influer sur révolution du sens rhythmique et musical de l'in- 
dividu. , 

M* Julien^ invité de la société, parle alors de son expérience des 
peuples primitifs, qui sont très musiciens, La musique sert, à rliy- 
thmer le travail et devient souvent un stimulant indispensable ; elle 
remplît aussi des fins thérapeutiques et en Extrême-Orient notam- 
ment, on fait entendre à certains malades une musique déterminée 
<et constante jusqu'à guérison ; elle sert aussi à la chasse et à la pêche, 
pour attirer les animaux ; enfin elle est employée dans un but magi- 
■que, pour écarter les mauvais esprits aux funérailles* 

M. Monod-Herzen observe que l'alternance est la loi de toutes les 
réactions vivantes aux excitations et que sa signification s'étend à 
toute la vie. 

M. Laforgue exprime Pidée que la musique peut rappeler des 
■états d'âme antérieurs à la formation de la conscience et extrême- 
ment profonds. 



REVUE FRANÇAISE DE rSVCHANALYSE 



13 



hÉ*_ 



3 78 REVUF, FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



IIP Conférence des Psychanalystes 

de Langue Française 

(Parsi) 



Cette conférence, primitivement annoncée pour Anvers, s'est en 
réalité tenue à Paris, à l'Asile Clinique Sainte-Anne, les 20 et 21 

juillet 1938. 

Séance du 20 julïiet 192S, 

Le Docteur Henri Godet, président, ouvre d'abord les travaux. 
de la Conférence par l'allocution que voici : 

.. « En déclarant ouverte la IIP Réunion des Psychanalystes de 

€ langue française, je tiens à exprimer toute ma gratitude pour 

c l'honneur qui m'est fait d'avoir été appelé à cette place. J'en re- 

« mercie nos amis et collègues tant de la Société Psychanalytique 

« de Paris que de nos diverses réunions privées et, en cette occa- 

« sion, je les veux remercier d'autre chose encore : les agréables 

* conditions dans lesquelles nous travaillons ensemble, le « confort 
û in oral » de notre collaboration. 

<r Nous y rencontrons une ardente et toute cordiale émulation ; 
« sous l'impulsion toujours active et ardente d'une Animatrice si 
« vivement compréhensive. Et, par bonheur, cette émulation ne se 
« voile pas de tendances qui auraient pu ou pourraient revêtir un 
« caractère d'âpreté gênante. Il n'existe pas ici de dogmatisme 
€ autoritaire ; malgré ce que d'aucuns, peu ou mal informés, ont pu 
« reprocher aux psychanalystes, nous ne sommes pas en proie à 
« une religion imposée, Notre respect est profond pour l'oeuvre et 
« la personne de Freud, notre admiration également ; mais nous 

* ne cherchons pas entre nous de querelles d'orthodoxie : chacun 
« conserve son indépendance de formation, de jugement, de travail. 
<i Nous sommes des enfants qui grandissent librement sans redou- 
a ter un Père despotique. 

« Un autre fait encore me paraît précieux, d'autant plus que fort 



COMPTES RENDUS I/Ç 



« rare : c'est l'absence d'esprit de politique. Par là je veux dire qu'il 
« n'existe pas de clans offensifs ou défensifs, qu'il ne 5e cons- 

* titue pas d'alliance pour ou contre quelqu'un. Chacun apprécie 

* une idée pour elle-même et non pas en fonction de celui qui 1 a 
« émise. On pourrait voir en cela un appauvrissement de Paffecti- 
« vite ; je n'en crois rien et y trouve plutôt la preuve de son affran- 
« chis sèment. Les jugements ne doivent pas être enchaînés par des 
« considérations de personnes ; on peut aimer celui qui vient de nous 
« contredire et, au besoin, soutenir telle de ses opinions, Les en- 
« fants que nous sommes apprennent à ne pas être t3'raimiques, ja- 
« loux ou vindicatifs. 

« Je tenais à exprimer combien j* apprécie ces conditions de tra- 
« vail et de collaboration. » 

La parole est ensuite donnée au D r J?. Lœwenstein pour son rap- 
port sur la Technique psychanalytique, dont le texte est publié 
dans le corps même de cette revue, 

Après une courte interruption de séance, la discussion s'engage 
immédiatement. 



* 



M. Hesnard tient à féliciter grandement M. Lœwenstein de la 
remarquable clarté de son rapport ; les auditeurs n'auront pu, lui 
semble- t-il f que tirer un grand profit de cet excellent exposé. 

Toutefois M. Hesnard va faire à M, Lœwenstein un reproche ; le 
rapporteur n'a pu, vu la façon dont il a conçu sa tâche, attirer l'at- 
tention de s^s auditeurs sur un certain nombre de considérations 
pratiques dont pourtant la mention et l'étude auraient été très utiles. 
Pour illustrer sa critique, M. Hesnard choisit trois exemples : 

I* — En premier Heu, il faut bien marquer qu'il y a certes, dans 
tout transfert, des éléments positifs et des éléments négatifs ; mais 
que, du point de vue évolutif, tout transfert montrera à un moment 
donné, une phase négative : chose non seulement inévitable et cons- 
tante, mais qui même est salutaire pour la marche du traitement. 

IL — M. Hesnard observe que, pratiquement, il existe des né- 
vroses de transfert et des nêiwoses narcissiques. Chez certains vieux 
obsédés, certains vieux phobiques, Vêlement narcissique* 'est tel qu'il 
crée une résistance fondamentale, qui dure toute la cure et qurest 
indépendante de ces résistances partielles et temporaires qu*a étu- 
diées le rapporteur. 

ÏTI. — L'orateur attire enfin l'attention sur la question de la li- 
quidation du transfert. Il existe des sujets chez qui la cure psycha- 
nalytique a donné une telle amélioration que l'on pourrait parler 
de guérison, au moins apparente. Or, quand est coupé le pont entre 
le malade et son psychanalyste, on voit les symptômes réapparaître : 
c'est que le transfert n'était pas liquidé. I] y a là une importante 



1*^ 



iSo REVUE FRANÇAISE VE PSYCHANALYSE 



question, digue d'être éclaireîe, digne que l'on nous donne sur elle 
des indications pratiques, et sur laquelle M. Hesnard aimerait eti 
particulier beaucoup avoir les opinions du rapporteur. 

* 

M. de Saussure s'associe aux remerciements que le précédent 
orateur a adresses à M, Lœwensleîn. 

Sur une matière aussi riche que peut letre la technique psycha- 
nalytique, j] y aurait mille choses à dire* M. Raymond de Saussure 
veut seulement glaner au hasard dans ce champ, 

I. — M- Lœwenstein a parlé d* instincts, de tendances, de com- 
plexes, de résistances. Il est une chose sur quoi il aurait pu utile- 
ment insister : les fictions* Elles peuvent certes rentrer dans le 
groupe des complexes ; il est néanmoins très utile d'en faire une 
étude particulière ; il est bon de déterminer les fictions que les 
malades poursuivent : elles constituent une sorte de but de la né- 
vrose. 

M. de Saussure illustre sa pensée en citant l'exemple d'une ma- 
lade qui échouait en toute chose ; elle avait été obligée de quitter 
l'école, elle n'avait pu prendre aucun métier. Or ces échecs venaient 
de ce qu'elle poursuivait des fictions contradictoires : elle se trouvait 
de ce fait constamment ambivalente à l'égard de toute réalité. Tri- 
valente même, pourrions-nous dire. Car elle poursuivait trois fie* 
tions : i* être une petite fille choyée par son père (ce qu'elle n'avait 
réellement jamais été) ; 2° devenir un garçon ; 3 devenir mère sans 
le secours d'un mari* On voit aisément que ces trois fictions impli- 
quaient des contradictions dans les actions* Aussi la malade était- 
elle contrainte de renoncer la plus part du temps à agir. Achetait- 
elle une robe, qu'elle se mettait successivement à la raccourcir, puis 
à Rallonger, puis à la raccourcir de nouveau ; elle en coupait les 
manches, puis se ravisant, les recousait, et ainsi de suite, suivant 
que prédominait en elle telle ou telle de ses trois fictions. En fin de 
compte, jamais la robe n'était en état d'être portée. 

II- — M, de Saussure en vient ensuite à la question du transfert 
négatif latent. On se heurte en pratique à des difficultés très gran* 
des : il ne suffit pas de constater ce fait ; il faut le rapporter à quel- 
que chose, et ce quelque chose est souvent très complexe. 

Soit une femme homosexuelle. Elle aura certes contre un analyste 
mâle les mêmes griefs que contre tout homme ; mais on sera dans 
l'impossibilité de le lui faire reconnaître. M. de Saussure pense par- 
ticulièrement, nous dit-il, à un cas qu'il traite actuellement. Il s'agit 
d'une malade qui présente certainement un complexe de castration, 
comme en font notamment foi des dessins fournis par elle ; mais elle 
n'accepte pas l'interprétation que le. psychanalyste lui donne de ces 
dessins. Et jusqu'à présent, le transfert négatif latent n'est pas 



•w 



COMPTES RENDUS iSl 



résolu. M. Lcewenstein peut-il donner quelques règles très générales 
pour la liquidation de ces transfert négatifs latents ? 






M. Codet s'associe aux dernières paroles de M* de Saussure. Le 
transfert négatif latent est très difficile et à dépister quand il est 
fruste, et à résoudre* M, Lœwenstein n'a peut-être pas assez insisté 
sur l'une des causes de ce transfert négatif : savoir non pas Y hos- 
tilité contre le médecin ou contre un personnage équivalent anté- 
rieur représenté lors de l'analyse par le médecin ; mais bien la dé- 
fense mêpie d-e la maladie par le patient, analogue, par exemple, à 
la façon dont tel malade organique défendra une contracture antal- 
gique contre les interventions médicales. C'est là un fait auquel le 
médecin doit très souvent penser dans la pratique. 

En somme, M. Codet fait au rapporteur un seul reproche : c'est 
d'avoir été trop discret. Certes, il nous a donné une vue synthétique 
extrêmement précieuse de l'évolution de la doctrine psychanalyti- 
que, et de celle du traitement, qui lui est historiquement liée par des 
liens étroits. Mais peut-être son rapport ne contient-il pas assez d'il- 
lustrations cliniques* Il a trop épargné notre temps. 



# 



Il semble à M, Pichon que M. Codet a eu raison d'attirer l'at- 
tention des praticiens sur VejEtrême importance de la défense de la 
névrose par le névrosé. Mais il pose la question suivante : ce phé- 

némene doit-il Être englobé dans le a transfert négatif latent » ? Si 
Ton reste fidèle à la définition du transfert apportée par M. Lafor- 
gue, savoir « un fait psychologique par lequel la réaction qu'a dé- 
« terminée une certaine situation se reproduit ultérieurement dans 
« toutes les situations ayant avec la première une analogie affec- 
te tive quelconque » (i), on classera à coup sûr parmi les transferts 
le premier mode d'obstacle signalé par M, Codet; mais pour le 
second, la défense de la névrose par le névrosé, on y verra une ré- 
sistance rattachablé à autre chose qu'au transfert, ou que du moins 
on n'y pourra rattacher qu'indirectement. 






M. Lœwenstein prend ensuite la parole pour répondre aux diffé- 
rentes critiques et observations que son rapport a spulevées. 

S*il ne s'est pas étendu sur les considérations proprement pra- 

- 

(i) R, Laforgue, Le transfert, in Le Rêve et la Psychanalyse, p. 109. 



I$2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



_^_ 



tiques dont parle M. Hesnard, c'est qu'il avait été entendu qu'elles 

seraient laissées au second rapporteur, M, Laforgue. 

M. Loewenstein reconnaît bien volontiers que dans révolution de 
tout transfert^ il doit toujours y avoir un moment de transfert néga- 
tif. 

Quant à Vêlement narcissique créant une résistance continué, ce 
que dit M. Hesnard coïncide avec ce qu'a signalé, dans la suite de 
la discussion, M, Codet : c'est la névrose qui se défend. C'est que les 
malades tirent de leur névrose un très grand, et double, bénéfice : 
bénéfice primaire, du fait qu'elle résont leur conflit psychique ; béné- 
fice secondaire, du fait des profits affectifs qu'elle leur vaut de la part 
de leur entourage. 

Sur la question de la liquidation du transfert, M. Loewenstein 
propose la formule suivante : « Le transfert doit être considéré comme 
« liquidé quand on a trouvé les sources sexuelles du transfert posî- 
<* sitif et qu'on les a rendues conscientes pour le malade. » 

M. Loewenstein pense avec M. de Saussure que les fictions sont 
quelque chose de très important, qu'elles sont en effet un but de la né- 
vrose. S'il ne les a pas envisagées, c'est qu'il ne pouvait, dans son 
rapport, qu'indiquer quelques principes généraux. 

Quand à la règle de conduite demandée par M, de Saussure vis-à- 
vis des transferts négatifs latents, M. Lœwenstein ïa formule ainsi ; 
« Il ne faut, dans les détails de l'analyse, donner aucune satisfac- 
a tion véritable à l'analysé ». En effet, le transfert négatif ne se 
maintient latent que grâce à son contraire, l'affection. Aussi faut-il 
-refuser au malade toute satisfaction, même symbolique ; on aura de 
cette façon, une véritable action, non offensive mais défensive. On 
refusera par exemple de parler au malade, ne fût-ce que quelques 
minutes, sur un pied privé après la séance ; on -refusera ses cadeaux 
éventuels ; etc,„ Alors, le transfert négatif sortira. 

M. Loewenstein signale enfin, en terminant, qu'à son avis dé- 
fense névrotique et transfert négatif latent doivent être considérés 
comme deux choses bien différentes, quoique dans certains cas la 
névrose puisse se défendre au moyen du transfert négatif latent. 

* 

M. de Saussure voudrait savoir s'il est arrivé à M, Loewenstein de 
résoudre un transfert négatif latent chez une femme homosexuelle. 
En pareil cas, la difficulté semble en effet à son maximum, à cause 
du cercle vicieux qui s'établit. La résistance générale contre l 'hom- 
me empêche que les circonstances antérieures à quoi se rattache en 
réalité le transfert ne sortent. On en est réduit à dire à la malade, 
d'une façon générale, qu'elle refuse tout à V homme. Mais elle n ac- 
cepte pas cette affirmation ; pour la lui faire accepter, il faudrait pou- 
voir se reporter à des circonstances antérieures précises ; or c'est à 



^m 



COMPTES RENDUS 183 



cause du transfert négatif latent que ces circonstances restent incon- 
nues de l'analyste. 

M. de Saussure signale que, dans des cas de ce genre, M, Odier 
s'est fort bien trouvé d'envoyer, pnur six semaines ou deux mois, telle 
-de ses malades à M ,n * Ronjat, dont le sexe permettait ^ a résolution de 
la difficulté principale, et qui renvoyait ensuite la patiente à son ana- 
lyste, primitif. 

Mais M. de Saussure aimerait savoir si et comment Ton peut, soi 
homme, résoudre la difficulté en gardant ]a malade, 

* * 

M, Lanvimsleui n'a pas d'expérience personnelle des cas d'homo- 
sexualité féminine m-anifeste. Mais il croit qu'on peut, au point de 
vue où se place M, de Saussure, les assimiler aux femmes névrosées 
■à tendances homosexuelles inconscientes. S'il en est bien ainsi, voici 
comment M. Lœwenstein pense pouvoir répondre à la question de M, 
^3e Saussure : il faut ne pas faire attention au transfert négatif latent, 
*et analyser — au moins officiellement, au vu de la malade * — comme 
si ce transfert n 'existait pas. Jamais 011 n'en relèvera les indices* H 
deviendra ainsi de plus en plus manifeste, et montrera de mieux en 
mieux ses origines, 

M. Loewenstein a vu, chez un sujet mâle* un transfert négatif la- 
tent qui a eu une énorme difficulté à sortir. Eh bien, pendant des 
mois et des mois, quoique voyant l'origine de ce transfert, M. Lœ- 
wenstein a fait semblant de ne pas le remarquer. Il laissa ainsi sortir 
tout le matériel, et le transfert négatif devenir de plus en plus fort* 
Puis il analysa ce matériel au moment où le sujet ne s'y attend ait 
plus : il a obtenu de cette façon un excellent résultat. 

M, Hesnard pense que M, Loewenstein n'a pas résolu, dans sa ré- 
ponse, la question posée par M, de Saussure. Ce qui ressort de ce 
qu'a dit réminent psychanalyste genevois, c'est un fait clinique que 
M* Hesnard lui-même a observé souvent, savoir que la perversion 
même, en i mil que réalisée, esi mmï cause autonome de résistance. M, 
Hesnard tient à insister sur ce point : la perversion est chose très dif- 
férente de la simple névrose. 

M. Laforgue ne sait pas si l'on se rend suffisamment compte com- 
bien la question de la technique psychanalytique est difficile. Il y a 
en effet des difficultés propres à chaque cas, qui viennent compliquer 
la situation. Et de plus, il y a des difficultés spéciales à chaque ana- 
lyste. Débrouiller pareil ^cheveau est très difficile* Pour faire œuvre 



»^ 



184 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



scientifique, il faut l'essaj^er. L'exposé théorique de M* Lœwenstein 
tient compte des difficultés d'ordre général ; M. Laforgue lui-même 
s'est efforce de grouper, dans son propre rapport, quelques difficultés 
d'ordre individuel. Il ne promet certes pas de solutions définitives ; 
mais il pense qu'après avoir appris à tenir compte et des difficultés 
d'ordre généra], et meme, autant que faire se peut, des difficultés 
d'ordre individuel, on pourra plus aisément parler de la nature 
extrêmement délicate du traitement psychanalytique. 

Avant de se former une opinion sur la question, M. Laforgue s'est 
efforcé de recueillir les différentes opinions des divers psj'chana- 
ïystes : or il a vu remarquer que bien souvent le même confrère avait 
sur ce point une attitude différente suivant qu'il parlait de ces ques- 
tions en séance publique , avec une réserve naturelle et prudente, ou 
qi^il s'épanchait en de petits comités où il pouvait plus facilement 
indiquer les difficultés concrètes rencontrées auprès de ses malades. 
Ceci lui paraît indiquer à quel point une parfaite objectivité est dif- 
ficile en ces matières, et quels efforts il faut faire pour être en me- 
sure de s'en approcher. 






Madame Marie Bonaparte n'a/ contrairement à M. Laforgue, ja- 
mais entendu aucun psychanalyste émettre sur ces sujets une opinion 
différente en privé et en public* 

Séance du il juillet 1928. 

Au début de la séance, M. Codet offre le fauteuil à M. jelliffe, (de 
New- York) t et c'est sous la présidence de celui-ci que rassemblée 
entend la lecture du rapport du D T R. Laforgue sur : La pratique 

PSYCHANALYTIQUE, 

Le D r R. Laforgue, dans ce rapport, indique le point de vue d'un 
médecin exerçant la psychanalyse sur des cas concrets. Il «e faut 
pas, selon luij « se cramponner trop servilement aux principes de la 
« technique classique. » Le psychanalyste ne doit pas hésiter à jeter 
sa personnalité même dans la bataille, à agir avec son coeur ; il ne 
faut pas qu'il oublie qu'il a a besoin de la collaboration du conscient 
du malade, m Le D r Laforgue esquisse ensuite à grands traits la 
description de quelques types cliniques que son expérience psycha- 
nalytique lui a déjà permis de dégager. 

Le premier type est constitué par des hommes timides, sensibles t 
toujours plus ou moins ratés socialement, mais qui savent attirer 
sur eux l'intérêt de leur entourage. Ces sujets ne sont en général 
ni des obsédés typiques m des impuissants typiques, Masturbateurs, 
ils s'éloignent de la femme, en qui ils ne. veulent voir que cet 
être idéal qu'a été pour eux leur mère dans leur enfance. Plus 
ou moins dévirilisés, ils ont toujours une certaine tendance à 



COMPTES RlïN'DUS 1^5 



Y homosexualité (allant même souvent jusqu'à l'homosexualité 
manifeste), et au masochisme, Selon l'auteur, le centre de tout ce 
tableau c'est Véroiisme. anal. Pour de pareils sujets, la psychanalyse 
elle-même peut devenir un moyen de satisfaction libidinale, L'aide 
du patient semble acquise au médecin. Mais quand" arrive le mo- 
ment où le malade doit être sevré de son traitement et de son mé- 
decin, il ne faut pins compter sur la complaisance de son incons- 
cient. Il va falloir qu'à ses souffrances artificielles et voluptueuses 
se subtituent des souffrances réelles ; il va falloir qu'il renonce à 
T édifice magnifique de sa névrose. C'est alors surtout que les qua- 
lités de cœur du psychanalyste doivent se déployer, pour amener 
le malade à ne pas pouvoir ne pas accepter sa guérison. 

Le second type est représenté par des hommes d'affaire, le plus 
souvent israéKtes, énergiques, ayant souvent conquis une place très 
importante dans une branche de l'industrie et du commerce, et admi- 
res pour la façon dont ils savent contrôler eux-mêmes, quelquefois 
jusque dans les détails, la marche de leurs entreprises. Or, ces 
hommes, malgré leur fierté à s'afficher avec de belles et coûteuses 
catins, sont en général atteints A*imfiuis$ûii-Ct* sexuelle, souvent 
même totale. Le vagin semble être tabou pour eux. Ils ont eu re- 
cours à tous les traitements, même les plus charJatanesques, et 
viennent maintenant à la psychanalyse : non qu'ils souffrent aucu- 
nement de leur état, mais parce qu'ils veulent socialement pouvoir 
fonder une vraie famille, avoir des enfants. Le L> r Laforgue montre 
que ces hommes ont en réalité des tendances homosexuelles, encore 
que chez eux ces tendances soient toujours no3 r ées dans l'inconscient. 
Ils aiment à manier des hommes. Ils ont presque toujours un asso- 
cié, même s'il semble n'y avoir à cela aucune nécessité technique. 
Leurs affaires saturent en somme leur libido ; et ils arrivent à. 
* liquider la sexualité sans grand dommage pour le reste du psy- 
c chisme », Courtois, complaisants, intelligents, ils fournissent un 
riche matériel analytique, que le médecin interprète commodément. 
Cependant aucun symptôme ne disparaît. Il a semblé à M, Lafor- 
gue que Y interdiction de s* occuper de leurs affaires, formulée une 
fois qu*on a le malade bien en main, donnait à la ps3*chanalyse l'im- 
pulsion nécessaire pour qu'on puisse la mener à sa fin. 

Le troisième type comprend des sadiques violents, hommes ou fem- 
mes, allant souvent jusqu'au crime. On peut considérer que leur ça 
{das Es) a pris la prédominance sur leur je (das Ich)> Il s'agit donc 
plutôt de psychoses que de névrosés, M. Laforgue montre que le 
psychanalyste doit, clans ces*- cas, avoir le courage de tenir tête au 
sujet, de lui parler en face. On courra chance ainsi de faire u'aître 
le transfert fJ seul espoir de salut dans ces cas graves- Ce transfert, 
quand il existe, est violent : c'est une véritable gloutonnerie, une 
faim du psychanalyste ': ce qui conduit le rapporteur à insister sur 
la position surtout orale de la libido de ces sujets. 

Le quatrième type, ce sont les schizophrènes. M. Laforgue croit 



l86 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



<que la psychanalyse peut leur rendre service. La difficulté est d'en- 
trer en contact avec le malade : il faut en effet qu'il ait gardé « un 
« reste de conscience lucide *>, Si alors on réussit à le saisir par ce 
« bout de conscience », on peut espérer, sinon le guérir, du moins 
l'amener à un état a où les symptômes de dissociation schizophréni- 
<que aient disparu. » Mais les risques sont alors assez grands (sui- 
cide, danger pour l'entourage) pour que le rapporteur conseille de 
n'entreprendre pareils traitements que le malade étant interné. 

Le cinquième type est constitué par des femmes qui ont « un be- 
soin impérieux de s'assujettir l'homme »• Se marient*elîes, elles font 
de leur mari un martyr, mais en sachant si bien le mettre dans son 
tort, qu'il passe aux 3'eux de tous pour le bourreau. Ont-elles un fils, 
celles en entravent le développement psychique, elles se le fixent né- 
vrotiquement si fort qu'il ne peut jamais être qu'une dépendance 
étroite d'elles-mêmes, que leur esclave/ De telles femmes sont avant 
tout caractérisées par1a.-nmi~aeGeptation.de leur propre féminité. Ou 
T>ien elles n'ont pas su faire le pas de leur mère vers leur père ; ou 
bien plutôt, a} r ant souffert dans leur vain amour pour leur père, elles 
-ont refoulé leur sexualité infortunée, d'où régression au stade sa- 
dico-anah M, Laforgue montre que la tâche du psychanalyste est 
alors d'aller retrouver ce cœur si profondément et si durement tenu 
en chartre, « La psychanalyse à elle seule n'est qu'un moyen intel- 
lectuel *>, dit-il, pour indiquer la route à suivre^ C'est grâce à son 
affectivité que le médecin arrivera à pa rcourîr en effet cette route 
-difficile. 

Le sixième type comprend une majorité de femmes, mais on trouve 
cependant des hommes qui s*y rangent. Il s'agît le plus souvent de 
malades longtemps traités pour des affections réputées organiques, 
^et dont la vie est réellement un calvaire du fait d'extremes souffran- 
ces physiques et morales. Mais le rapporteur y rattache aussi des 
sujets qui obtiennent le même résultat malheureux au moyen, non 
plus de maladies, mais de catastrophes pécuniaires, professionnelles 
ou autres, qu'on aurait à première vue tendance à considéi^i fausse- 
ment comme des causes, alors qu'elles sont des effets. Ces sujets 
sont de vrais crucifiés, voués au malheur, c'est-à-dire à leur né- 
vrose : la souffrance est vraiment pour eux un équivalent de l'or- 
gasme. La psychanalyse peut espérer ramener ces sujets à un fonc- 
tionnement plus normal de la sexualité psychique, et partant les sor- 
tir de leur abîme de malheur. 

Le rapport se termine par quelques considérations pratiques sur 
Vobtention du transfert, 

* * 

Après une courte interruption de séance, "M. Cadet t président, ou- 
vre la discussion concernant ce rapport. Pour ce faire, il remercie M. 
Laforgue de son rapport, qui îui apparaît comme une véritable forêt 



■ ■ I 



^B^^P 



COMPTES RENDUS 1S7 



touffue où chacun trouvera d'utiles herbes à cueillir. Il faut, dit-H, 
avoir une grande gratitude au rapporteur f d'avoir bien voulu étaler 
ainsi, pour le bénéfice de tous, le fruit de sa riche expérience. Mais il 
ne faut pas douter que ce ne soit à la lecture que 1 on doive surtout 
profiter de ce rapport. C'est pourquoi le président ériïet le vœu qu'on 
puisse l'an prochain surmonter les difficultés matérielles qui ont em- 
pêché > cette année, la distribution des rapports avant l'époque de la 
Conférence. 

M. Hesnard s'associe aux félicitations qui viennent d'être adres- 
ses au rapporteur. Il lui semble évident que ces questions de pratique. 
sont essentielles pour les psychanalystes, puisque, dans chaque cas 
concret, on se trouve toujours aux prises avec maintes difficultés* En 
^entendant Texorde, d'une haute envolée littéraire, du rapport de M* 
Laforgue, M. Hesnard avait pu craindre que le ^rapporteur ne restât 
un peu dans le vague, mais ensuite ont été nettement fixés quatre 
ou cinq types très répandus, qu'il est en effet très intéressant de met- 
tre en valeur. 

Cependant M. Hesnard pense qu'il, 3^ a lieu de ne pas trop s'hypno- 
tiser sur les classifications et sur les types. Chacun a tendance à dé- 
crire un type et à s'y tenir, quitte à transposer cette description sur 
des malades à qui elle ne convient en réalité pas. C'est ainsi que nous 
connaissons un type Adler, quelques types l'reud, un type Jung. 
M, Hesnard pense que chacun d'entre nous doit s'efforcer de résister 
à cette tendance naturelle, et d'avoir sans cesse présente devant les 
yeux là diversité réelle des malades et leur irréductibilité à un type 
unique* C'est seulement à cette condition que Ton pourra édifier cette 
psychologie affective qui est la psychologie de l'avenir* 

M. Hesnard est d'accord avec le rapporteur pour insister sur l'im- 
portance de la résistance créée par le masochisme, Il se cache dans 
quantité de symptômes ; il peut être un obstacle définitif à l'analyse y 

Peut-être y a-t-il, pense M. Hesnard, une petite lacune dans les 
rapports de M, Laforgue et de M* Lœwenstein. Il y aurait, semble- 
'1>i1, .avantage à classer de façon précise les différents obstacles à 
J'analyse. Tous ne semblent pas avoir été énumérés dans les deux 
rapports soumis à la Conférence. M. Hesnard en a cité quelques-uns 
dans la discussion du 20 juillet : notamment, Vêlement narcissique 
fondamental et l 'clément perversion réalisée. Dé la perversion réali- 
sée, le malade tire des satisfactions réelles. Quand on dit perversion, 
■en effet, il ne faut pas mettre pour contenu, dans ce terme, de^sim- 
ples pulsions inconscientes ; il y faut impliquer des pulsions mûries, 
adultes, vécues, très difficiles à~ déraciner. Les pulsions infantiles in- 
conscientes non réalisées sont au contraire assez aisément déracina- 
ntes par l'analyse, parce qu elles sont, si l'on peut ainsi parler, ana- 
chroniques au gros du psychisme du malade. 



^■^ta^i^^^^^Mn^^^^^^— *M^^^BB^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^t 



ISS TtEVTE FRANÇAISE 1>E PSYCHANALYSE 



■A^^^^^m 



M + Hesnard signale ensuite à M, Laforgue qu'il semble un peu 
prématuré de vouloir édifier dès aujourdMmi une classification pure- 
ment ps^^ehanahdique. Ce danger semble particulièrement grand en 
France, vu la place qu^ tient la clinique. M, Laforgue ne sait-il pas 
combien de fois les psychiatres français ont reproché aux psychana- 
lystes d'entreprendre leurs traitements sur des malades^ qu'ils avaient 
préalablement négligé de situer dans la classification clinique ? Qu'un 
traitement psychanalytique soit entrepris sur un malade étiqueté un 
peu légèrement schizophrène, et qu'il y ait un résultat favorable ; le 
clinicien pourra nier que ce fût réellement un schizophrène, et par- 
tant continuer à penser que la pS3>chanalyse reste impuissante devant, 
la schizophrénie. C'est pourquoi il faut s'efforcer de classer d'abord 
ses malades avec de bonnes étiquettes cliniques, significatives pour 
tout le monde* 

Enfin, M. Hesnard insiste sur l'importance du bilan personnel des 
qualités et des défauts du psychanalyste. Certes, le rôle que joue la 
personnalité même du psychanalyste dans le traitement montre bien 
la nécessité absolue de la psychanalyse didactique pour qui veut 
ultérieurement appliquer la méthode. Mais la psychanalyse didacti- 
que ne résoudra peut-être pas tout- Il y a à^s particularités natives 
chez le psychanalyste : excès de virilité chez celui-là ; chez celui-ci, 
tempérament sensuel ; chez cet autre enfin , un narcissisme qui aura, 
pu résister à la psj'chanalyse didactique. Connaître ces particularités 
de son propre être psj'chique est, pour le psychanalyste, aussi impor- 
tant que de déceler celles de son patient. Car précisément ce qui fait 
la supériorité de la psychanalyse, c'est qu'elle est la plus sincère des: 
psychothérapies* Les facteurs qui ailleurs agissent à l'aveugle sont lh 
chez elle, étudiés et ton nus* 



* 

* * 



M. Lœwenstein s'associe aux éloges qui ont été adressée à M. La- 
forgue : il tient à faire remarquer que la tâche imposée a M. Lafor- 
gue était beaucoup plus difficile que la sienne propre* Mais ceci posé, 
aï se croit en droit d'adresser à son co-rapporteur quelques critiques. 

I. — M- Lœwenstein ne nie pas que la manière dont M. Laforgue. 
a essayé de classer ses cas, — en rapport avec les difficultés pratiques: 
rencontrées dans leur traitement respectif, — ne soit intéressante. 
Mais il pense qu'il aurait été plus utile encore de classer ces cas sui- 
vant les divisions cliniques : un obsédé, par exemple, reste quelque 
chose de bien différent d'une hystérie de conversion. 

IL — M. Laforgue n'a pas exposé ses cas d'une façon suffisam- 
ment précise ; il n'a pas donné aux différents mécanismes leur place 
respective. Il nous parle de masochisme, d'homosexualité, de com- 
plexe œdipien ; mais il ne nous montre pas de quelle façon ces diffé- 
rents mécanismes dépendent les uns des autres, 11 ne met donc pas eu 



»»*■ 



^•^m 



mt 



COMPTEE RENDUS 



Ï89 



évidence la structure de ses cas de névrose. Et M. Locwcnstein d'af- 
firmer que la critique qu'il énonce là n'est pas purement doctrinale : 

la connaissance de la structure de la névrose permet en effet une in- 
tervention thérapeutique beaucoup plus précise. 

IIL — Peut-être est-ce en fonction de cette lacune de son rapport 
que M. Laforgue a été amené à trop accentuer le rôle, du facteur per- 
sonnel, du facteur intuition, du facteur impondérable* Comme vient 
de le faire sentir M, Hesnard, la différence entre la psychanalyse et 
les autres psychothérapie s est justement ceci, que dans les autres 
psychothérapies rien ne se fait que par intuition, alors que la psy- 
chanalyse est le résultat de l'effort de M, Freud pour ne pas se con- 
tenter de son intuition et réduire l'intervention psychothérapique à 
des éléments scientifiques, 'Ainsi le nom de Freud devient f dans la 
médecine psychique, le. pendant de celui de Claude Bernard pour la 
médecine organique, 

Certes on ne peut pas, certes on 31e pourra jamais éliminer l'in- 
fluence de la personnalité du médecin sur l'évqjution du traitement 
psychanalytique : cette élimination est pourtant l'idéal vers lequel ou 
doit tendre ; et M. Laforgue rendrait grand service à la cause de la 
psychanalyse s'il s astreignait à préciser scientifiquement la nature 
des facteurs personnels, donnant, ainsi aux psycli analyste s le moyen. 
de faire le plus possible abstraction de leur propre personnalité. 






M, Pichon prend la défense de M- Laforgue sur un point où il lui 
semble que les critiques de M. Hesnard et de M, Lœwenstein ont été 
injustifiées. Ces deux auteurs ont l'un et V autre reproché à M, La^ 
f orgue que son rapport n*ait pas été assez g clinique ». M- Hesnard 
entendait déplorer par là que M. Laforgue n'eût pas mis sur ses cas 
une étiquette qui permît de les classer respectivement dans les cadres 
de la psychiatrie classique française. M* Lœwenstein semblait plutôt 
regretter que la répartition de ces cas n'eût pas été faite conformé- 
ment aux distinctions nosologiques freudiennes. Maïs ni l'un ni Pau- 
tre de ces reproches ne peut nous convaincre que M- Laforgue se soit 
écarté du plan proprement clinique. La clinique et la nosographie sont 
choses différentes. 

M, Pichon reconnaît, avec M. Hesnard, qu'il serait fort utile qu'une 
étude symplomatïque de chaque cas par les moyens ordinaires de la 
psychiatrie permît d'étiqueter nosographiquement ce cas, avant le dé- 
but du traitement psychanalytique, ceci pour éviter toute équjvoquc 
vis-à-vis des psychiatres non 'psychanalystes. 

Mais l'orateur tient à marquer que ce desideratum ne retire en rien 
son caractère véritablement clinique à l'étude de M, Laforgue* Car 
précisément ce qui, aux yeux de M t Pichon, fait le grand mérite de 
F exposé de M. Laforgue, c'est sa nature strictement clinique, M. La- 



IQG REVUE FRANÇAISE 1>E PSYCHANALYSE 



f orgue ne cesse pas de s'y tenir en contact étroit avec le matériel que 
sa pratique même kii a fourni, et c'est de l'étude même de ce maté- 
riel qu'il tire son ébauche de classification personnelle. Que cette clas- 
sification ne soit qu'une ébauche, M. Laforgue est le premier à 
l'avouer ; qu'elle ait été établie hors de toute norme nosogra plaque, 
c'est ce que M, Hesnard et M, Loewenstein ont peut-être raison de 
souligner ; mais précisément t M. Pichon pense que cette originalité 
même de la classification de. M, Laforgue permettra à d'autres que 
lui, plus savants peut-être dans la nosographie classique française ou 
dans la nosographie freudienne, de confronter les cadres qu'il a obte- 
nus avec ceux des classifications établies. On sait, dit M, Piehon, 
combien pareilles confrontations sont toujours utiles* Il faut donc 
savoir gré à M. Laforgue de se mettre bravement, tout seul, sans ca- 
dres nosologiques appris d'avance, en face de son riche matériel cli- 
nique et d'essayer d'y trouver âcs groupes naturels en fonction de la 
pratique psychanalytique „ 



* 



h 

Madame Marie Bonaparte fait observer que le rapport du D r La- 
forgue ne semble pas suffisamment tenir compte des prédispositions 
biologiques constitutionnelles conditionnant et le complexe de virilité 
de la fomme, dont il a parlé à propos de la poule faisane, et l'homo- 
sexualité passive latente de l'homme, à laquelle se ramènent la plu- 
part des traits de deux au moins des t3*pes qu'il a décrits : éternel 
nourrisson et l'homme d'affaires semi-impuissant. Ces attitudes psy- 
cho-sexuelles ne semblent en effet pas uniquement conditionnées par 
les événements de la première enfance, sevrage nu autres, mais avoir 
pour base la bissexualité plus ou moins grande du sujet. Nous avons 
tous en nous une bhsexttalité native, reflet psychique de Tin différen- 
ciation primitive de la glande sexuelle ; les mystères .du chiiçisme de 
la cellule ne sont pas encore pénétrés, mais cependant nous obtenons 
de ci, de là, quelques lueurs sur ces m3'Stères de la vie. On peut rap- 
peler ici par exemple les travaux de Laqueur, d'Amsterdam, qui au- 
rait réussi â extraire de l'hormone femelle des testicules du taureau. 
C'est aux biologistes qu'il appartiendra de contrôler et de poursuivre 
ces importants travaux* 

Quoi qu'il en soit, il apparaît que les êtres sont tous psychique- 
ment plus ou moins bisexués. Chez ceux qui présentent une bissexua- 
lité très marquée, celle-ci offre au caractère comme à la névrose une 
base constitutionnelle sur laquelle les événements infantiles viendront 
bâtir leur édifice* C'est cet édifice que la psychanalyse permet de re* 
viser, mais les fondations en demeurent. L/œuvre que peut accomplir 
ainsi la psychanalyse est assez grandiose pour qu'elle laisse sa part, 
à la biologie. 



Mk. 



COMPTES RENDUS TÇÏ 



* * 

A M, Pichon, M* Hcsnard repond qu'il voulait seulement repro- 
cher à M, Laforgue que sa classification fût prématurée : que si nous 
] 'admettions dès maintenant, on la contrôlerait au moyen de celle de 
Pine.1 et d'Esquirol ; et peut-être la classification de M. Laforgue se 
trouverait-elle alors en état d'infériorité ! Plus tard, quand la quan- 
tité des documents acquis sera suffisante, pourra se constituer quel- 
que chose qui ne sera ni la clinique, ni la psychanalyse, mais la cli- 
nique psychanalytique. 

* * 

M. Codet croit désirable qu'au début de toute observation psychana- 
lytique figure, non seulement un diagnostic nosologique en termes de 
psychiatrie classique, mais encore une bonne observation classique qui 
justifie ledit diagnostic. De 1a sorte, quand un malade aura été dû- 
ment classé schizophrène, et accepté comme tel par les psychiatres non 
pS3^chanalystes, si ensuite il guérit — ou est grande ment amélioré — 
par la psychanalyse l'on se trouvera en possession d'un document cli- 
nique susceptible d être mis à l'actif du traitement psychanalytique 
de la schizophrénie par les médecins les plus exigeants* 

* * 

M. de Saussure trouve que ce qui se dégage de ces deux rapports > 
c'est que le sujet choisi pour la Conférence de 1928 était trop vaste t 
et qu'il est très loin d'avoir été épuisé. Aussi se demandent-il s'il ne 
faudra pas consacrer encore une Conférence aux difficultés pratiques, 
de Y analyse. 

Tl est un point qui, aux yeux de M. de Saussure, n'a pas été suffi- 
samment mis en valeur ; c'est V action de l analyste, ses différentes 
tâches dans l'évolution de la cure analytique. 

L'analyste doit toujours pouvoir dire quelle est la situation analy- 
tique ou se trouve le malade. Or la lecture d'une situation est déjà 
une difficulté. Si la situation analytique est analogue à Tune de celles 
par lesquelles on a soi-même passé au cours de sa propre analyse, la 
lecture en est en général facile. Mais sinon, le problème devient beau- 
coup plus complexe. Un des mérites du rapport de ML Laforgue est,, 
suivant M* de Saussure, de "nous ' mettre à même de lire un certain 
nombre de situations. 

Un problème très important aussi est celui de la structure de la né- 
vrose ; quelles sont les tendances primaires et les tendances secon- 
daires , quelles sont les actions et les réactions entre ces tendances 1 
voilà un problème que les rapporteurs n'ont pas abordé* 



ritop*i 



192 REVUE FRANÇAIS!- DE PSYCHANALYSE 



_. — 4^ 



XJu point que n'ont non plus abordé ni M, Laforgue ni M. Lœwens- 
ieïti, c'est la question de la paralysie df l'affectivité pendant l'ana- 
lyse. Le malade apporte des associations extrêmement pauvres, et 
n'exprime aucune émotion dans les associations qu'il apporte* Les 
causes de cette paralysie sont un sujet digne d'être envisagé dans 
l'une des réunions des années prochaines. 

M. de Saussure signale aussi le problème des interdktions pendant 
l'analyse* Il note que M. Laforgue s'est contenté d'indiquer en pas* 
sant les cas où il y avait liçu d'interdire au malade de faire des affai- 
res pendant une période de l'analyse. Mais il aimerait voir préciser 
les indications de bien d'autres interdictions : celle de se masturber, 
celle de fréquenter les personnes auxquelles on est homosexuellement 
fixé. Il semble que ces interdictions aient des avantages à certains 
moments, des inconvénients à d'autres. C'est ce qui demanderait à 
être étudié, discuté, précisé. 

Capital aussi est le problème de la terminaison de la psychanalyse. 
L'individu, dans certains cas, semble avoir compris sa névrose ; il 
semble qu'il doive continuer à évoluer hors de la psychanalyse, et 
achever ainsi sa guérison spontanément. Pour d'autres malades, il y 
a avantage à les lâcher un certain temps, puis à les reprendre après 
quelques semaines ou quelques mois pour parachever le travail théra- 
peutique. Pour certains autres, iï peut être utile de recourir à des 
coupures plus courtes : ainsi chez certains schizophrènes, quand l'af- 
fectivité a beaucoup de peine à se développer, M. de Saussure pense 
que des coupures de trois à quatre jours peuvent être d'un bon effet. 

Enfin, l'orateur appelle l'attention des auditeurs sur le change- 
ment momentané d'analyste. C'est là un procédé qu'actuellement 
Von pratique assez souvent dans le groupe de Genève : le malade est 
confié, pour un mois à six semaines, à un autre confrère de Genève, 
A plusieurs reprises, des succès ont été obtenus par ce procédé. 

SL de Saussure, en terminant , dit qu'en somme il croit avoir mon- 
tré qu'il y avait encore tout un ensemble de problèmes pratiques 
dont il n'avait pas été question dans les rapports soumis à là Confé- 
rence, et qui pourraient faire l'objet d'une autre réunion annuelle. 



* 



Madame Sokohiicha s'associe à M, de Saussure, EHc. pense qu'une 
étude approfondie de la technique est tout à fait nécessaire, surtout 
pour un mouvement jeune' comme l'est le mouvement psychanalytique 
de langue française. 

Elle admire l'énorme richesse du matériel apporté par M- Lafor- 
gue, mais elle pense que c'est cette richesse même qui Ta empeché de 
satisfaire ses auditeurs. Certes, il était bon quMl donnât ses obser- 
vations personnelles, mais à condition qu'on 3^ trouvât un point de 
concentration : M. Laforgue n'a pas, dans son rapport, assez marqué 
sa ligne d* orientation. 



^^b>mP 



COMPTES KEKDUS 193 



Esquisser une classification des cas selon la technique, c'est très 
intéressant, très personnel. Mais le but d'un rapport, c'est de pouvoir 
être utilisé par les confrères : il eût donc fallu que ceux-ci pussent 
saisir le point de concentration, la ligne d'orientation qui ont permis 
au rapporteur d'arriver à ce matériel, 

M me Sokolnicka croit, comme M. de Saussure qu'il serait utile que 
la Conférence de 192g roulât encore sur la technique psychanalytique. 

M. Borel pense aussi que le rapport de M, Laforgue est riche de 
matériel clinique. Il ne veut rien ajouter aux critiques générales 
qu'il a suscitées ; il veut seulement ajouter une petite contribution à 
la question de la psychanalyse des schizophrènes. 

Il est évident, dît M, Borel, que Ton peut traiter la schizophrénie 
par la psychanalyse surtout quand elle est prise au début. Il faut, 
pour que ce traitement soit possible } que l'activité du malade ne soit 
pas encore complètement .supprimée, qu'il puisse encore désirer 
guérir, 

A un stade plus avancé, le malade ne tient plus à guérir. Ce 11 est 
plus alors par le malade lui-même que Ton est demandé, mais par 
les parents. Devant cet individu complètement froid, on ne peut plus 
se servir de la psychanalyse ordinaire. Il faut briser le cercle magique, 
c'est-à-dire provoquer le transfert. Les moyens ordinaires sont inef- 
ficaces. 

M, Borel signale que dans deux cas, il a pu obtenir un léger 
transfert par un artifice thérapeutique intéressant. 

Le premier cas était celui d*une malade arrivée au type de la 
démence précoce classique : opposante, négativiste ; il était impos- 
sible d'entrer en contact avec elle. M, Borel eut l'idée de tâcher 
que son état de reploiçment autistique lui devînt désagréable. Bans 
ce but, il lui injecta des doses croissantes de strychnine , jusqu'à onze 
milligrammes. Pendant ce traitement i la malade in outra un carac- 
tère impossible, se livra même à d'importants bris d'objets. Mais 
un beau jour "elle en vint à dire à M. Borel: «r Enfin, Monsieur, 
«t qu'est-ce vous me voulez. ?» Le contact était établi. Une psycho- 
thérapie put être commencée, et, au bout de trois mois, transformée 
en psychanalyse régulière. Le résultat obtenu fut excellent. 

Le second cas eut un résultat moins brillant, mais appréciable 
pourtant, puisque le sujet put sortir de la maison de santé. 

M. Borel voulait attirer l'attention sur ce point de technique, 

M. Laforgue est heureux que les différents orateurs, et particu- 
lièrement M me Sokolnicka, aient reconnu le caractère difficile, sca- 
breux même, du sujet qui lui avait été donné à traiter., 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE ïj 



IQ4 HE VUE FRANÇAISE DR PSYCHANALYSE 



Les difficultés sont les unes d'ordre général, réductibles alors par 

la technique classique dont M. Lœwonstein a donné un si bon 
aperçu ; les autres, d'ordre particulier : on ne sait pas où Ton va, 
quelle est la « tumeur » qui se présente à vous. C'est parce que notre 
expérience est encore très incomplète qu'un rapport ne peut être 
qu'incomplet. M. Laforgue s'associe au vœu formulé par M. Lœ- 
wenstein : que nous puissions ultérieurement enrichir notre collec- 
tion de cas, et compléter notre connaissance de leur structure. 

Pour cette question de la structure de la névrose, soulevée par 
M, de Saussure, M. Laforgue reconnaît bien volontiers qu'il eût 
été utile et possible à* y entrer plus avant, Mais M, Laforgue est 
intentionnellement reste dans un cadre d'une certaine généralité, 
car son but n'était pas d'expliquer la structure des névroses, mais 
d'exposer ces difficultés pratiques du traitement dont on n'a pas 
l'occasion de parler quand on traite la question de façon théorique. 

Il semble au rapporteur que l'étude de ce genre de difficultés a 
toujours jusqu'ici dû être remise au lendemain en raison même dé 
la complexité du problème ; c est du moins l'impression qu'il a eue 
dans les congrès psychanalytiques* 

Par ailleurs, les faits et les idées apportés au cours de la discus- 
sion ont paru à M* Laforgue compléter utilement ce que lui-même 
avait pu dire. Il ne croit donc pas utile de répondre davantage aux 
orateurs 3 qu'il remercie tous eu bloc de îa peine qu'ils se sont don- 
née pour l'écouter et discuter ses idées. Lui aussi pense que la ques- 
tion de la technique pourrait occuper encore la Conférence de 1929. 






Avant de se -séparer, la réunion offre au D r Adrien Bôrel la pré- 
sidence de la Conférence de 1929. Pour la date précise, le lieu et 
le sujet de celle-ci, on décide de s'en remettre au Comité, constitué 
par les membres titulaires de la Société Psychanalytique de Paris* 

B. P. 



p^ ^^ _^— ^^1^^^ 



COMPTES RENDUS Ï95 



Commission Linguistique 

pour l'Unification 
du vocabulaire psychanalytique français 



Séance du 20 juillet 1928, , 

La Commission Linguistique a tenu séance le 20 juillet 1928, à 
Paris, sous la présidence du D l Pichon. 

Membres présents ; Madame Marie Bonaparte ; MM. Codet, 
Hcsnard, Pichon, R, de Saussure, Absent ; M. Charles Odier. 

Le Commission, malgré l'avis formel de son président, a adopté 
la traduction le soi pour rendre V allemand das Es, niais faute de 
mieux, et en déplorant qu'aucune des expressions proposées jus- 
qu'ici ne paraisse parfaitement adéquate au rôle requis d'elle. 

Madame Marie Bonaparte a ensuite attiré l'attention de la Coin- 
mission sur la traduction de Wiederholwtgzwmg. Il avait été dé- 
cidé,/ le 24 juillet, de traduire par : contrainte de répétition. Madame 
Marie Bonaparte signale que ce ternie semble trop faible à M. Freud. 
D'autre part, M. Codet fait remarquer que contrainte implique une 
sensation de gêne subjective qui n'est pas dans la conception freu- 
dienne du Zwang. M. Pichon trouve que, puisque l'on a adopté 
compuhion jxrar traduire Zwang, il n'y a pas de raison pour ne*pas 
traduire Wiederholungzwang par compuhion de répétition. Toute- 
fois, la Commission semble pencher pour automatisme de répétition. 
Sur la proposition de M, de Saussure, la question est baissée pour 
quelque temps encore à la réflexion des membres de la Commis- 
sion. 

Enfin, la Commission décide de prier les différents traducteurs 
travaillant actuellement en Maison avec Madame Marie Bonaparte 
de lui signaler , pour étude^ les vocables qui, au cours du travail de 
traduction, leur sont une cause particulière d'embarras,- 



**i 



196 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^AA^^V+^^F^^F^ 



IIP Congrès Médical Général 

(de langue allemande) 

pour la Psychothérapie 

(Bade) 



Le « Congrès médical général de Psychothérapie » a tenu sa troi- 
sième session du 20 au 22 avril 1928 à Bade, Conformément à l'esprit 
du premier congrès (celui de la fondation), toutes les disciplines psj'- 
chologiques, la psychiatrie, l'étude du caractère et la psychologie expé- 
rimentale s'efforcèrent, en une action commune, d'amener de nou- 
veau la psychothérapie à une conception de la personnalité compre- 
nant le corps et Vâme ; et, se basant sur une observation directe delà 
vie, elles essayèrent d'atteindre une vue synthétique des formes par- 
ticulières d 'expression de ladite vie* Ce sens très ancien du mot psyV 
chothêrapie fut revivifié dans cette session, et lui donna une brillante 
unité, malgré lVbondance et la diversité des sujets de discussion. 

Les études sur l'état de la psychologie individuelle nous ont donné 
un tableau clair de la situation formelle de deux principales directions 
de la psychothérapie : psychologie individuelle et psychanalyse , ceci 
surtout par les communications de MM, Fritz Kunhel, Paul Schît* 
der et Harald Sshultz-Henke. Ce dernier a essayé de mettre en évi- 
dence les bases et les buts communs de ces deux méthodes, et de sé- 
parer leurs points de vue respectifs. D'après son travail, nous pour* 
rions formuler à peu près ainsi leurs différences et leurs parentés ; la 
psychanalyse pose exclusivement le contenu psychologique indivi- 
duel comme tel au centre de la thérapeutique, d'où découle naturelle- 
ment, comme conséquence nécessaire de la modification du passé psy- 
chique, cette prétention à la construction synthétique de la person- 
nalité qui a acquis une telle notoriété. La psychologie individuelle 
part des conduites pathologiques individuelles de l'homme, qu'elle 
fait dériver en réalité de la rupture d'équilibre entre la tendance à 
affirmer sa valeur et le sentiment d'infériorité ; elle essaye à partir 
de là, par l'encouragement et la valorisation sociakj de tourner de 



COMPTÉS RENDUS 197 



nouveau l'individu vers le monde extérieur et la société* Ici on trouvé 
comme point d'évasion et comme point central, le motif utilitaire gé- 
néral de la maladie, que nous appelons fuite dans la maladie et profit 
secondaire de la maladie ; là, c'est le motif essentiellement psychique 
qui se reflète dans ces comportements. Il n'y a cependant pas de dif- 
férence fondamentale entre les deux thèses. Il s'agît Bîen plutôt seu- 
lement d'un déplacement du centre de gravité de deux points de vue 
qui se complètent ; et dans ce sens, le « psychologue individuel » de- 
vient aussi souvent un analyste que. vice-versa- Aussi ne peut-on por- 
ter aucun jugement de valeur sur ces deux thèses eu tant que métho- 
des de traitement ; il apparaît indispensable au psychothérapeute de 
comprendre la pensée psychanaly tique comme fondement et comme 
instrument, et d'envisager la personnalité individuelle dans la totalité 
de ses expressions psycho-corporelles. 

Dans l'étude du caractère, MM, Paul HSherUn et Rodolphe Allers 
ont développé la même pensée sur une base différente, M. Haberlin 
exprime dans sa Problématique nu caractère que nous ne considé- 
rons un phénomène psychologiquement que lorsque nous le voyons 
en rapport avec une action, rapport vers lequel doivent être orientés 
tous les points de vue caractérologiques. Ainsi pour lui ce rapport est 
déterminé non seulement par, la forme structurale.de l'action, mais 
aussi par son contenu vivant, qui est l'intérêt agissant de l'action, 

M. Rodolphe H allers a essayé, dans une définition abstraite , de 
concevoir dans le même esprit le caractère comme le principe fonda- 
mental formel des différents comportements d'un individu. Partant 
de cette définition il refuse à considérer la détermination univoque du 
caractère comme une disposition congénitale ; il interprète donc les 
facteurs constitutionnels seulement comme des occasions et non com- 
me la cause déterminante de l'action. Il a ainsi essayé de poser des 
fondations pour une psychothérapie qui s'appliquerait à tous lés hom- 
mes. 

Af, Louis Klages fait procéder la force de formation du caractère de 
l'opposition entre la pulsion et la volonté, forces ennemies qui se com- 
battent. La pulsion, but vital qui se modifie sans cesse, suivant son 
contenu et sa vitalité, la volonté, qui pose le but, consciemment et uni- 
latéralement, et freine la pulsion. Il illustre cette vue d'une série 
d'exemples. 

Nous avons reconnu dans ce mécanisme cette même efficience an- 
tinomique qui s'oppose si souvent dans la pratique analytique à la 
possibilité d'entente entre le ""médecin et le patient : l'antinomie entre 
la volonté inconsciente (= pulsion) et l'intention consciente (± vo- 
lonté). 

Sur le terrain physiologique aussi, nous avons vu à l'oeuvre le 
même antagonisme vital dans les relations exposées par M, Robert 
Sommer entre le CaracTÏvrk affectif et les RÉFLEXES, L'appareil 



M«WU#é 



19S REVUE FRANÇÀISK DE PSYCHANALYSE 



d'inhibition des réflexes, localisé dans le cerveau (volonté) , qui s'op- 
pose à la mise en action des pulsions par les réflexes; 

M. Kurt Lewin* dans sa communication sur Le développement dk 

LA PSYCHOLOGIE ESPÉÏUMENTALE DE LA VOLONTÉ ET DE L 'AFFECTIVITÉ ET 

LA psychothérapie, a dégagé Y expérimentation psychologique de 
certaines conceptions répandues, et, en tant que « compréension con- 
crète de la caractéristique individuelle du cas particulier et de la si- 
tuation particulière », la mise de nouveau en rapport avec la totalité 
de r individu. Dans sa physiologie expérimentale de l'action, il a pu 
établir, en analogie avec les expériences psychothérapiques, que l'in- 
terruption expérimentale d'une action demandait une tension psycho- 
corporelle accrue, qui fixait bien plus longtemps dans la mémoire le 
contenu psychique de l'action interrompue, que celui des actions 
achevées normalement, et que cette tension était capable de produire 
des symptômes somatiques. 

M* Kuri Weïnmànn (de Munich) cherche à détourner la prophy- 
laxie des xévroses de la conception que les trois facteurs étiologi- 
ques (au sens de la psychologie individuelle) : le facteur conditionnel 
(prédisposition), le facteur entourage (position) et le facteur relatif, 
constituent la dynamique des rapports d'échange entre cette prophy- 
laxie et riiygiène psychique. Il place le point central de protection con- 
tre les névroses dans la mise en position (réaction) de l'individu en- 
vers ses données constitutionnelles, son entourage et ses devoirs vi- 
taux ; ce qui l'amène à définir la névrose : l'expression caractéristi- 
que d'une prise de position erronée. « Il faut provoquer méthodique- 
rïîent la tendance immanente à la compensation et empêcher une sur- 
compensation fautive, *> M, Weinmann voit le problème uniquement 
du point de vue de la psychologie individuelle, et il ramène par là la 
prophylaxie des névroses à cette formule simple : éducation prépa- 
rant à une confiance en soi bien fondée t ainsi qu'à la confiance en 
] 'entourage, à la fermeté du caractère et au développement des forces 
créatrices. 

M* Charles Lenzberg (de Francfort-sur-le-Main), expose les rap- 
ports entre SEXUALITÉ ET névrose: De la concordance des deux phé- 
nomènes il ne croit pas pouvoir conclure que la sexualité doive être 
considérée définitivement comme l'origine et la cause du développe- 
ment de la névrose et que la structure de celle-ci doive être comprise 
dans ce sens. Le développement de la sexualité est pour Jui bien plu- 
tôt un £3*mptôme du développement de l 'individu tout entier , soumis 
a des facteurs aussi bien endogènes qu'exogènes, Ainsi M. Lenzberg 
voit dans l'inhibition endogène de P orientation des pulsions un sym- 
ptôme de Parrêt de développement psychique endogène de tout Pindî- 
vidu, et ne compte cette inhibition que comme un fragment du carac- 
tère d'ensemble névrotique individuel. Partant de cette considération, 
il tient le changement de la sexualité névrotique individuelle pour dé- 
pendant du changement caractérologique de la personnalité entière, 



«— iMMAMM^H^^B^M 



COMPTES EENDUS I99 



qui ne se produit que lorsque Tidéal pulsionnel fondé sur l'égoïsnie est 
abandonné et remplacé par un idéal altruiste. Cependant comme M. 
Lenzberg, lui aussi, oriente son problème uniquement du point de 
vue de la psychologie individuelle vers les comportements individuels 
réactionnels, il touche à peine le problème du vrai contenu psychique 
de la névrose et de son caractère sexué] en relation symbolique étroite 
avec l'expression totale de la vie individuelle. 

M. Georges Grodâeck > avec des cas démonstratifs s'appuyant sur 
vingt ans de pratique psychothérapique, cherche à établir l'opinion 
que tous les maux organiques sont justiciables d'un traitement psy- 
chothérapique profitable et que nous devons exiger un pareil traite- 
ment, à côté, du .traitement physique, dans chaque cas particulier. 
Orienté dans le sens de la pensée psychanalytique, il brosse un ta- 
bleau impressionnant des relations des phénomènes psychiques et des 
phénomènes somatiques, en faisant défiler devant nous, par frag- 
ments, des observations vécues, Il nous ouvre par là de nouvelles 
perspectives pour l'examen et pour le diagnostic. Ces deux opérations 
ne nous sont plus apparues comme faites, pour la souffrance organi- 
que non plus, dans une orientation abstraitement matérialiste, mais 
bien dans une conception de la personnalité embrassant le corps et 
Tâme au sens le plus large. 

M m * Perger-Falk (de Kapellensee), se basant sur Y expérience de 
Six ans de tu avait, PSYCHANALYTIQUE, attire l'attention sur la signi- 
fication que prennent les formes de vie en communauté essayées dans 
les écoles et associations ouvrières libres, ainsi que la capacité de tra- 
vail modifiée individuellement et prudemment graduée, pour l'orien- 
tation pratique des recherches psychagogiques. EHe rappelle, appuyée 
sur l 'expérience, que dans le travail psychagegique, la collaboration de 
psychiatres avec des personnalités douées du point de vue pédago- 
gique est fructueuse. Elle insiste sur le cadre simple et campagnard 
comme praticulïèrement favorable au résultat du travail psychago-. 
gique, quand on y trouve des possibilités d'excitation spirituelle et 
surtout artistique, et quand, par une véritable vie en commun, ou 
combat le sentiment d'isolement. Renonçant consciemment à la thé- 
rapeutique causale et prenant en considération le manque de courage 
et' de résistance du malade psychique, elle considère comme princi- 
paux facteurs de guéri son le sentiment d'être enfin compris > la pos- 
sibilité d'accomplir des devoirs sociaux simples, dans -un petit cercle, 
voire de pouvoir fournir un travail productif. En ce sens la a guéri- 
son sociale » peut être appelée a guéri son » tout court. 

M. Qihon Krankeleit (de Hambourg), dans son rapport sui; le cri- 
minalité et la psychothérapie, attire Y attention sur ce fait que la 
ps3'chothérapie, qui cherche aussi à explorer le passé psychique in- 
conscient, peut aider dans une grande mesure non seulement la psy- 
chologie criminelle, mais aussi la proplwlaxie criminelle. Une psycho- 
logie qui deviendrait équitable envers la totalité du passé psychique^ 



*M^—P^— —^^—^^^^■^^^^^■^^^M^^^M 



200 REVUE FRANÇAISE »E PSYCHANALYSE 



conduirait à une position plus objective, plus libérée d'affectivité vis- 
à-vis du criminel : la c défense sociale » véritable serait, substituée à 
la punition-représailles, qui conduit à la destruction de la personnalité 
au lieu d'en amener la reconstruction, et qui par là doit bien plutôt 
pouvoir déterminer de nouveaux crimes, que les empêcher. L'orateur 
voit les prémisses de la possibilité d'une psychothérapie dans un en- 
tretien confiant entre le prisonnier et le médecin, entretien qui devrait- 
avoir autant que possible pour modèle celui qui a lieu entre le client 
et le médecin particulier. Comme méthode pratiques, la suggestion 
et les exercices de détente associés à un entraînement et à Y auto- 
suggestion suffiraient dans la plupart des cas pour libérer le patient 
d'excitations et de troubles de l'affectivité ; et Von donnera moins 
d'importance à la technique des méthodes qu'à ce qui en elles conduit 
à la reconstruction delà personnalité- Les méthodes qui comportent un 
contact psychique particulière ment intime, comme le transfert dans 
la psychanalyse, ne seront appropriées que dans des cas d'exception. 

H. RUNGK- 



BIBLIOGRAPHIE 



Zeitschrift filr psychoanalytische Paâagogîk, IP année. 
Octobre 1927- Fascicule I, 

Henri Meng, de Stuttgart : La psychanalyse et le public. — Dans- 
son article envisageait la position de la psychanalyse vis-à-vis du pu- 
blic, le D T Meng parle de l'influence et de Y importance que les idées 
de Freud prennent de plus en plus dans tous les milieux sociaux (mé- 
decine, littérature, etc.,)* H estime que le non-médecin doit être mis 
au courant de la psychanalyse pour pouvoir s'y intéresser. 
■ Le Congrès psychanalytique de Stuttgart (août 1927), constitue un 

premier essai en Allemagne pour familiariser le grand public avec la. 

psychanalyse* Les questions pédagogiques y furent à l'ordre du jour. 
Des éducateurs, des médecins , des pasteurs , prirent part ails: dis- 
cussions ainsi que la presse, qui se fit leur porte-parole pour conseil* 
1er aux parents de s ' inspirer des conceptions de Freud dans l'éduca- 
tion de leurs enfants. Le comportement de la presse à l*égard des 
théories freudiennes avait été autre il y a quelques années. 

Voici les sujets des cours et des discussions : constitution, hérédi- 
té, — sociologie ; — éducation à la Montessori ; — psycho-névroses ; 
— psychologie de la puberté ; — le psychisme et les "sécrétions inter- 
nes; — : psychanalyse d*enfants, etc„ f 

Au cours de la dernière séance on aborda le problème de la colla- 
boration intime des différentes professions et classes sociales. Les 
professeurs, les pasteurs^ les éducateurs, les médecins, les directeurs 
de prisons, les sociologues pourraient, chacun dans leur domaine, 
contribuer à ce que la psychanalyse fût appliquée. Il est décidé que 
les auditeurs pourront échanger leurs opinions dans la revue pédago- 
gique et se prononcer sur le sort de cours ultérieurs. 

- 

Alfhild Tamm, de Stockholm : Trois cas d'enfants voleurs, ^- La 
doctoresse Àlfhild Tamm présente plusieurs cas d'enfants voleurs: 
qu'elle a eu l'occasion d'étudier à Stockholm. 

m 

I CT Cas, — Il s'agit d'un petit Israélite de neuf ans qui, après la* 



■— ■ 



202 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



mort de sa grand 'mère, s*est mis à voler. D'un rêve et de ses associa- 
lions, il ressort surtout qu'il en veut â sa mère, qui, après la mort 
-de sa grand 'mère, a pris son grand 'père chez eux, le trouvant trop 

âgé pour continuer son métier de marchand ambulant. Or ce grand- 
père avait à plusieurs reprises emmené son petit- fils dans ses déplace- 
ments. L'enfant en avait éprouvé un très grand plaisir* Il en voulait 
surtout à sa mère qu'il considérait comme étant celle qui F empêchait 
>de faire ces voyages. Avec l'argent volé il pensait pouvoir s'acheter 
-de la marchandise 3 et reprendre ainsi avec ou sans son grand -père les 
voyages interrompus qui lui tenaient très à cœur. Ceux-ci étaient 
probablement une compensation au désir de regagner la Russie, dont 
il était originaire et qu'il ne pouvait oublier, 

L'analj^se l'ayant délivré de son conflit psychique , l'epfant n'a. plu s 
volé. Il y a maintenant deux ans de cela. 

IF CAS, — Il s'agit d'une petite fille de onze ans, envoyée â la Docto- 
resse Tamm par son instituteur qui considérait ses habitudes de vol 
•comme anormales. 

Vols: plusieurs vols d'argent faisant en tout une somme de plus 
de cent couronnes suédoises et, fait particulier, un recueil de chants 
appartenant à une amie, vol dont elle ne se cachait nullement. L J ar- 
gent fut utilisé pour acheter des douceurs et des bijoux de peu de 
valeur. 

Un rêve permit à M** Tàmm de supposer que cette enfant, adoptée 
par ses pseudo-parents à l J âge de trots ans, adonnée au vol depuis 
ja naissance d'une petite « sœur », se trouva aux prises avec le com- 
plexe, d 'Œdipe, En effet elle se serait comportée comme si les vols 
devaient lui donner une équivalence pour ce qui lui manquait par ail- 
leurs : l'affection de ses parents adoptifs, et particulièrement celle du 
père, duquel elle aurait désiré avoir un enfant. La fillette vint voir 
M™ e Tamm une dizaine de fois. Quelques conseils furent donnés aux 
parents auxquels on expliqua les raisons du comportement de leur 
petite. A partir de ce moment plus de vols. 

Neuf mois après cette intervention psj^ch analytique t le professeur 
'écrit à M" IC Tamm que la fillette est devenue pareille aux autres en- 
fants, qu'elle est gaie et n'a plus jamais volé. 

III* Cas, — Une fille de onze ans, Helga, avait pris a différentes 
reprises dé l'argent dans le tiroir de la table de son institutrice. Ceci 
était arrivé quinze jours après la mort de son petit frère, âgé de six 
mois, et pour lequel elle avait été une véritable petite mère dévouée 
«et tendre. Avec l'argent volé, elle s'achetait des douceurs, et à plu- 
sieurs reprises elle en avait tant mangé que des indigestions avec vo- 
missements' en avaient été la conséquence. 

L'enfant s'est identifiée avec sa mère et s'est sentie heureuse jus- 
qu'au moment de la mort de son petit frère. L'institutrice maussade 
et peu gentille dont elle était l'élève était une image de la mère et ]> 
transfert négatif se manifesta vig-à-vîs de cette personne, ce qui ex 



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pliquerait les vols commis seulement vis-à-vis de cette dernière. 
(D'après Freud la fillette éprouve, à côté de l'amour pour sa mère^ 
■des sentiments d'hostilité). Les douceurs achetées devaient probable- 
ment symboliser l'amour du père, et les vomissements ceux d'une 
femme enceinte. M me Tamm expliqua à l'enfant son comportement, et 
la fit mettre dans une classe, dirigée par une institutrice très mater- 
nelle et gentille- La fillette n'a plus volé depuis. Il 3' a de cela presque 
un an, 

M mr Tamm estime quelle n'aurait pas pu comprendre les cas pré- 
cédents sans connaissances psychanalytiques. En tous les cas, il lui 
aurait été impossible de pénétrer aussi rapidement la source même 
des conflits. Elle insiste sur le fait que les professeur avec leurs no- 
tions psychologiques, étaient complètement désemparés. L'enfant, 
parlant volontiers de ses rêves, livre ainsi plus de lui-même qu'il 
n'en connaît , Ce qui surtout est important c'est qu'il se sent tout d'un 
coup compris et se comprend lui -même. 

Même une analyse incomplète a pu liquider chez ces trois enfants 
leurs conflits actuels, à la suite desquels se seraient développés, pense 
M mo Tamm, une névrose ou de la kleptomanie, si Ton n'était pas in- 
tervenu à temps avec des connaissances psychanalytiques, 

Erkest Schkejdek, de Riga, Sur la psychologie d'un polisson. — 
M- Ernest Schneider décrit le cas d'un homme de trente ans qui, 
au cours d'un traitement psychanalytique, se met à apporter des 
rêves dans lesquels l'analyste est le point de mire de toutes sortes de 
mauvais tours qu'il voudrait lui jouer. L'analyse révèle que dans sa 
petite enfance le malade a beaucoup été taquiné par son père. L'édu- 
cation, chez lui, consistait à éliminer tout jeu et à traiter l'enfant en 
adulte, pour se moquer ensuite de lui lorsqu'il échouait dans un tra- 
vail au-dessus de ses forces. L* enfant obéissant que, par un senti- 
ment de culpabilité dû au complexe d' Œdipe, il était vis-à-vis de ses 
parents, devint, après son entrée dans un lycée, le boute-en-train de 
tous les mauvais tours à joïier aux professeurs, représentant l'auto- 
rité paternelle. C'est ainsi qu'il se vengea de son père, Consi3éré pat 
ses camarades comme un héros, il y trouva une compensation pour 
toutes les humiliations subies étant enfant. C'est les troubles consé 
cutifs à, ces conflits infantiles qui l'amenèrent à l'analyse* 

■ 

Hàks Zulltger,. d'Ittigen (Canton de Berne) : La guêrism d'un 
vantard. — Il s'agit d'un- enfant entrant dans sa septième année 
■d'école, ,donl les vantardises se manifestaient surtout pendant ! les ré- 
créations en plein air, lors des excursions et dans les narrations per- 
sonnelles, 

M, Hans Zulliger gagna peu à peu la confiance de son jeune élève, 
Auguste, qui lui raconta petit à petit ses rêves et ses rêveries, des- 
quels il ressortait nettement qu'il aurait désiré que ses parents, au 



kdP 



204 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



lieu d'être pauvres, fussent d'unfe classe sociale supérieure à la îeur^ 
Le père était souvent malade, et seule, la mère, bien portante, com- 
mandait et dirigeait de nombreux enfants dont les plus jeunes essa- 
yaient de duper autant que possible les plus âgés. 

L'enfant souffrait tellement de cette situation à la maison et de 

son manque d'aptitudes à l'école qu'il éprouvait en classe le besoin. 

de se vanter par compensation. 

M, Zulliger devint pour l'enfant un père indulgent, compréhensif,, 
supérieur à son propre père. Il encouragea avec affection le moindre 
progrès de l'enfant. Ceci fit que tous les désirs de ce dernier se 
réalisèrent dans son travail et remplacèrent les mensonges et- les 
exagérations d'auparavant, nés de son imagination. C'est ginsi que 
Zulliger put grâce à ses connaissances psychanalytiques couper court 
à la mythomanie de son jeune élève* 

Félix Bcehm, de Berlin ; Une enfant menteuse. — Il s'agit d'une 
jeune fiancée, qui vint consulter l'auteur parce qu'elle n'arrivait pas 
à se débarrasser de sentiments de culpabilité. Elle avait commis quel- 
ques petits détournements, avoués d'ailleurs à son patron, qui lui 
avait pardonné. Mais ce pardon ne l'avait pas empêchée de se sentir 
malheureuse à partir de ce jour-là. 

Tout enfant, elle s'appropriait des objets qui ne lui appartenaient. 
pas. .Mais elle le faisait d'une façon si maladroite que chaque fois 
elle fut prise sur le fait. Elle faisait de petits mensonges pour excuser 
de, nombreux retards, contre lesquels elle luttait continuellement 
ainsi que contre sa tendance au voL 

L'analyse montra que chez cette malade le fait de mentir d'une 
façon maladroite était devenu une obsession. Toute sa vie avait été 
basée sur un mensonge inconscient: celui de montrer de l'indifférence 
à l'égard de son père, qu'elle adorait. Les sentiments de culpabilité 
qui en résultèrent demandèrent une punition et l'enfant s'arrangea 
de façon à provoquer des punitions» en faisant des mensonges cons- 
cients mais maladroits. C'était un essai sans succès pour se débar- 
rasser de sa mauvaise conscience. 

- 

Joseph K. Feiedjung, de Vienne : Observations faites chez des 
enfants : un cas de fétichisme concernant le linge chez un enfant d'un 
an. — Le D r Friedjung est appelé, dans un milieu névrotique, auprès 
d J un bébé de seize mois qui a la coqueluche. Kn auscultant l'enfant, 
il trouve par hasard dans son Ht un bas de femme. Il pose des ques- 
tions quant à la provenance de cet objet t et apprend que depuis quel- 
ques mois (probablement depuis Je sevrage), cet enfant ne peut s'en- 
dormir qu'avec son pouce dans la bouche et en pressant entre ses 
mains soit un soutien-gorge soit un bas qu'ait portés sa mère. Lors- 
qu'on résiste à son désir, il se met dans une colère effroyable» Il 
refuse le linge propre ou celui qu'a porté son père. Par la grand'mcre 



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BIBLIOGRAPHIE 2t>5 



■et la femme de charge, J.-K. Friedjung apprend, pendant l'absence 
<ies parents, qu'au début de cette manie, 1* enfant s intéressait seu- 
lement à la chemise de nuit de sa mère. Cette chemise joue encore un 
rôle à côté du soutien -gorge et du bas, qu J il préfère pour le moment 
lorsque sa mère est absente, Tenfant ne mangerait -pas sa bouillie ^ 
sans avoir en main le bas de celle-ci. Personne dans ce milieu ne con- 
naît la psychanalyse, 

P, Laforgue. 

Hans Zulliger : Les Ecoles nouttelUs et la Psychanalyse. (Die 
lS T eue Erziehung, février 1928, p, 100 à 109), 

I/auteur de cet article ^montre qu^il y a deux raisons importantes 
pour lesquelles la psychanalyse devrait être appliquée à la pédagogie* 
La première est une question d'hygiène mentale, de prophylaxie des 
névroses ; elle vient du fait que les psychopathes ont toujours eu lenr 
premier choc affectif et leurs premiers symptômes dans la petite en- 
fance. La seconde raison est qu'aujourd'hui toute pédagogie s'appuie 
sur la psychologie, et que la psychanalyse représente la partie la plus, 
pénétrante de cette discipline. 

Zulliger pense encore qu'il y aurait un avantage à ce que tout 
pédagogue se fît analyser pour être plus à même de comprendre les 
enfants et pour éviter de leur nuire. 

Les forces dynamiques qui conditionnent la psychologie des foules, 
dirigent également la discipline et l'indiscipline des classes. Le maî- 
tre ou la maîtresse servent souvent de substitut au père ou à la 
mère et l'enfant cherche à reproduire en classe la situation fami- 
liale, prenant envers ses camarades la même attitude qu'envers ses 
frères et sœurs. 

Cecî, à côté de toutes les difficultés individuelles résolues par .la 
psychanalyse, montre l'importance qu'il y a à introduire cette mé- 
thode dans la pédagogie. 

R. de S. 

Oborio Ojesar ET J. Penido Monteirg : Contribuiçao ao estudo 
do symbolismo mysiico nos alienados (<r Um caso de demencia pré- 
coce paranoide, n'um antigo esculptor »), (Officinas da Editorial He- 
lîos Limitada } S. Paulo, 1927, 82 pages.) 

Les auteurs de cette brochure ont étudié les dessins et les sculptu- 
res d'un Portugais atteint de~- démence paranoïde avec un délire éro- 
tico-mystique. Se servant des données de la psychanalyse, ïïh 6nt 
cherché à déterminer la valeur symbolique des différents éléments 
de ces dessins. Un grand nombre de ses S3onboIes sont empruntés à 
la religion catholique dont le malade est un fervent adepte. 

R. de S. 



^^^n 



Imprimerie Sàiht-Dems. — Niort. 

12*10-^928* 



Le Gérant: V. Chapelle. 



ERRATA 



L Dans le a Fragment d'une analyse d J hystérie (Dora) », de M* 
Freud, trad, M, Bonaparte et R. Lœwenstein : 

Page 55) ligne 34, au Heu de : V accusation contre M me JC +J lire : 
V accusation par M™* K„* 

JPa^e 97, ligne 16, au Heu de ; quelques jours, lire : quelque temps. 

* 

II* Dans la « Position du problème de l'adaptation réciproque en* 
tre la société et les psychïsmes exceptionnels », de M. Pichon : 

Page 16 r > ligne 20, an lieu de : néglige, lire : réalise* 

III. Dans le compte rendu de la discussion de la communication 
de M. Germain : 

Page 176, ligne 34, au lieu de : par le piano, lire : pour le piano. 

ÏV + Dans le titre du compte rendu de la IIP Conférence des Psy- 
chanalystes de langue française : 

Page 178, ligne 3, au lieu de : Parsi, lire : Paris. 



REVUE FKAKÇATSE DE PSYCHANALYSE