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Full text of "Revue Française de Psychanalyse V 1932 No.1"

Source gallica.bnf.fr /Bibliothèque nationale de France 



I 



Tome cinquième. 



N° i. 1932' 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



/ 



Cette revue est publiée sous le haut patronage 
de M. le Professeur S- Freud. 



I 



'*" 



r Nyd 



MÉMOIRES ORIGINAUX 



PARTIE MEDICALE 




HE Vli: TJUNCAIS15 DE PSVCHaNAIA'SI-. 



>. . 1 ■■ '■■ 



([TOUT DE psuiim 1 



i 



187, Rue SeinbJscï- 



f « 



Remarques psychanaMiques 

sur l'autobiographie 

d'un cas de paranoïa 



(Demcntia paranoides) 



(1) (2) 



Par Sigm. FREUD 

Traduit par Marie Bonaparte et R. Loewenstein 



L'investigation, analytique de la paranoïa présente, pour nou^ 
médecins ne travaillant pas dans les asiles, des difficultés d'une 
nature particulière. Nous ne pouvons prendre en traitement ces 
malades, ou bien nous ne pouvons les soigner longtemps, parce que 
la possibilité d'un succès thérapeutique est la condition de notre 
traitement* C'est pourquoi je n'arrive qu'exceptionnellement à en- 
trevoir plus profondément la structure de la paranoïa, soit que 
l'incertitude d'un diagnostic, d'ailleurs pas toujours facile à 
poser, justifie une tentative d'intervention, soit que je cède aux ins- 
tances de la famille et que je prenne alors en traitement pour quel- 
que temps un malade dont le diagnostic ne fait cependant pas de 
doute. Je vois naturellement par ailleurs assez de paranoïaques (et 
de déments précoces) pour en apprendre sur eux autant que d'au- 

(1) Les h Psyehoanalyti$cheu Bcmerkungen liber einen autoJriographiseh 

hescb ri ebfcnen Fall von. Paranoïa {Demcntia paranoides) » ont paru en 1911 
dans le Jahrbuch fui psychoanalyîîsche- und psychopathologischc Forschungen t 
voK III, première partie (chez Franz Dcutickc» Leipzig et Vienne), l'appendice 
dans- la deuxième partie du même volume. Ces deux travaux ont ensuite paru 
en sensible dans la Sammlung kleiner Schriflen zur Ncurosenlehie, par le Prof. 
Dr. Sigm- Freud, 3* série (chez le même éditeur, 1913 ; 2* édition, 1921). Ce tra- 
vail a été ensuite incorporé, avec l'autorisation de Deutickc, dans le vol. VIII 
des Gesammôlic Schrifien (Œuvres complétas de Freud), éditées par Vïnterua- 
iionaler Psucliotuialulischer Yerlog. 

(2) Freud emploie ici ces termes pour désigner un cas que la clinique psychia- 
trique $ rançai se rangerait parmi les délires hallucinatoires systématisés on bien 
les psychoses paranoides de Claude. — (N, d. ti*) 






^^M^^ 



REMARQUES SUR I/àUTOBÏO GRAPHIE D*Utt CAS DE PARANOÏA 



r 

i 



très psychiatres sur leurs cas, mais ceci ne suffit en général pas 
pour arriver à des conclusions analytiques. 

L'investigation psychanalytique de la paranoïa serait (Tailleurs 
impossible si ces malades n'offraient pas la particularité de trahir 
justement, certes sur un mode déformé, ce que d'autres névrosés 
gardent secret. Mais comme les paranoïaques ne peuvent être con- 
traints à surmonter leurs résistances internes et en outre ne disent 
que ce qu'ils veulent bien dire, il s'ensuit que dans cette affection 
un mémoire rédigé par le malade ou bien une auto-observation 
imprimée peut remplacer la connaissance personnelle du malade* 
C'est pourquoi je trouve légitime de rattacher des interprétations 
analytiques à l'histoire de la maladie d-un paranoïaque (Dementia 
paranoides) que je n'ai jamais vu, mais qui a écrit et publié lui- 
même son cas. 

Il s'agit de Tex-président (Senatsprâsident) de la Cour d'Appel 
de Saxe, du docteur en droit Daniel -Paul Schreber, dont les « Denk- 
wârdigkeiten eines Ncruenkranken * (Mémoires d*un névropathe) 
parus sous forme de livre en 1903, si je suis bien informé, ont 
éveillé un assez grand intérêt chez les psychiatres* Il est pos- 
sible que le D r Schreber vive encore à ce jour et ait abandonné le 
système délirant dont il s'était fait, en"l903 s l'avocat, au point 
d'être froissé par mes observations sur son livre. Mais* dans la 
mesure où l'identité de sa personnalité d'alors et d'aujourd'hui s'est 
maintenue, je puis en appeler à ses propres arguments, aux argu- 
ments que « cet homme d'un niveau intellectuel si élevé, possédant 
une acuité d'esprit et un don d'observation peu ordinaires (1) » 
avait opposés à ceux qui s'efforçaient de le détourner de la publica- 
tion de son livre : « Je ne me suis pas dissimulé les scrupules qui 
semblent s'opposer à une publication ; il s'agit en effet des égards 
dus à certaines personnes encore vivantes. D'un autre côté, je suis 
d'avis qu'il pourrait être important pour la science, et pour la recon- 
naissance des vérités religieuses que, de mon vivant encore, soient 
rendues possibles des observations sur mon corps et sur tout ce qui 
m'est arrivé, et que ces observations soient faites par des hommes 
compétents. Au regard de ces considérations, tout scrupule d'ordre 
personnel doit se taire (2). » Dans un autre passage, il déclare 

(1) Ce portrait de Schreber par lui-même, qui est îoin <L*être inexact, se 
trouve à la page 35 de son livre, 

(2) Préface des » (Mémoires »* 



HE VUE FBAKÇAISE DE PSYCHANALYSE 



s'être résolu à ne pas renoncer à cette publication, même si son mé- 
decin, le D T Flecbsig. de Leipzig, devait l'assigner* à ce sujet, en 
justice. Il prêle alors à FJechsig les mêmes sentiments que je sup- 
pose aujourd'hui devoir être ceux de Schreber : « J'espère, dit-il, que 
chez le Professeur Flechsig l'intérêt scientifique porté à mes Mé- 
moires saura tenir en échec les susceptibilités personnelles éven- 
tuelles. » 

Bien que, dans les pages qui suivent, je rapporte textuel lement 
tous les passages des « Mémoires » qui étayent mes interprétation s , 
je prie cependant mes lecteurs de se familiariser auparavant avec 
le livre de Schreber en le lisant an moins une fois. 



I 



Histoire de la Maladie 

Schreber écrit (1) : « J'ai été deux fois analade des nerfs, chaque 
fois à la suite d'un surmenage intellectuel ; la première (étant pré- 
sident du Tribunal de première instance (2), à Chemnilz), à l'occa- 
sion d'une candidature au Reichstag ; la seconde, à la suite du tra- 
vail écrasant et extraordinaire que je dus fournir en entrant dans 
mes nouvelles fonctions de président de la Cour d'Appel de 
Dresde (3). » 

La première maladie se déclara à l'automne de 1884 et, à la fiu 
de 1SS5, avait complètement guéri* Flechsig, dans la clinique duque] 
le malade passa alors six mois, qualifiait cet état d'accès d*hypo- 
chondrie grave, dans une expertise qu'il fit ultérieurement. Schre- 
ber assure que cette maladie-là se déroula « sans que survienne 
aucun incident touchant à la S2>bère du surnaturel (4) >*. 

Ni les écrits du malade, ni les expertises des médecins qui y sont 
adjointes ne donnent de renseignements suffisants sur les antécé- 
dents personnels ou sur les circonstances de la vie du malade- Je 
ne serais pas même en état de préciser son âge au moment où il 
tomba malade, bien que la situation oit il était parvenu dans la 
carrière judiciaire, avant sa seconde maladie, établisse une cer- 

tl) Mémoires, p. 34. 

'2) LaiidcEgericMsairÊktoi 1 . 

C3) Sûiiatspra aident heim Oberlaudcsgericht Dresde n. 

-,4) Mémoires^ p. 35, 






REMARQUES SUR I/AUTOBIOGUàFHŒ D j UN CAS DE PAHANOÏA 



taine limite d'âge au-dessous de laquelle on ne peut descendre. 
Nous apprenons que Schreber, au temps de son « hypoehondrie » ? 
était marié depuis longtemps déjà. Il écrit : « Presque plus pro- 
fonde encore était la reconnaissance de ma femme qui vénérait en 
le Professeur Flechsig celui qui lui avait rendu son mari, et c'est 
pourquoi» pendant des années, elle eut sur sa table le portrait 
de ce dernier. » {Page 34ï). Et encore : « Après la guéri son de ma 
première maladie» je vécus avec ma femme huit années, années en 
somme très heureuses, où je fus en outre comblé d'honneurs. Ces 
années ne furent obscurcies, à diverses reprises, que par la décep- 
tion renouvelée de notre espoir d'avoir des enfants. » 

Au mois de juin 1893, on annonça à Schreber sa prochaine nomi- 
nation à la présidence de la Cour d* Appel; il entra en fonction le l rr 
octobre de la même année. Entre ces deux dates (1), il cul quelques 
rêves auxquels il ne fut amené que plus tard à attribuer de l'impor- 
tance. A plusieurs reprises, il rêva qu'il était de nouveau malade, 
ce dont il était aussi malheureux en rêve qu'heureux au réveil lors- 
qu'il constatait que ce n'était là qu'un rêve. Il eut de plus, un matin, 
dans un état intermédiaire entre ïe sommeil et la veille, « I*idéj 
que ce serait très beau d'être une femme subissant l'accouple- 
ment » (p. 36), idée que, s*il avait eu sa pleine conscience, il aurait 
repoussée avec la plus grande indignation. 

La deuxième maladie débuta fin octobre 1893, par une insomnie 
des plus pénibles, ce qui amena le malade à entrer de nouveau à la 
clinique de Flechsig* Mais là son état empira rapidement. L'évolu- 
tion de cette maladie est décrite dans une expertise ultérieure 
par le directeur de la maison de santé Sonnenstein (p. 380) : v Au 
début de Son séjour là-bas (2), il manifestait plutôt des idées hypo- 
chondriaques, se plaignait de ramollissement du cerveau, disait qu'il 
allait bientôt mourir, etc.» mais déjà des idées de persécution se 
mêlaient au tableau clinique, basées sur des illusions sensorielles 
qui au début» à la vérité, semblaient apparaître assez sporadique- 
ment, tandis qu'en même temps s'affirmait une hyperesthésie 
excessive, une grande sensibilité à la lumière et au bruit. Ultérieu- 
rement, les illusions de la vue et de l'ouïe se multiplièrent et, en 
liaison arec des troubles comesthésiques, en vinrent à dominer 

U) C'est-à-dire a\ant que le surmenage <îû à sa nom elle situation, su i mé- 
nage auquel il attribue ses maux, n'ait pu agir sur lui* 
(2) A la Clinique psychiatrique de Leipzig, eh es le professeur Flechsig. 



hte^M 



6 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



toute sa manière de sentir et de penser. Il se croyait mort et décom- 
posé, il pensait avoir la peste> il supposait que son corps était 
l'objet de toutes sortes de répugnantes manipulations et il souffrît, 
comme il le déclare encore à présent, des choses plus épouvantables 
qu'on ne le peut imaginer , et cela pour une cause sacrée. Les sen- 
sations morbides accaparaient à tel point l'attention du malade 
qu'il restait assis des heures entières entièrement rigide et immo- 
bile, inaccessible à toute autre impression (stupeur hallucina- 
toire) (1). D'autre part, ces manifestations le tourmentaient au 
point de lui faire souhaiter la mort ; il tenta à plusieurs reprises de 
se noyer dans sa baignoire, il réclamait le cyanure de potassium 
qui lui éiait destiné. Peu à peu* les idées délirantes prirent un 
caractère mystique, religieux ; il était en rapports directs avec 
Dieu, le diable se jouait de lui, il voyait des apparitions miracu- 
leuses, il entendait de la sainte musique, et en vint enfin à croire 
qu'il habitait un autre 'monde. » 

Ajoutons qu'il injuriait diverses personnes qui, d'après lui, le 
persécutaient et lui portaient préjudice, en particulier son ancien 
médecin Flechsig, qu'il appelait « assassin d'âmes », et il lui 
arrivait de crier un nombre incalculable de fois « petit Flechsig ». 
en accentuant fortement le premier de ces mots (p. 333). 

Il arriva de Leipzig, après un court séjour dans un autre asile, à 
la maison de santé Sonnenstein, près de Pirna* en juin 1894, et il 
y resta jusqu'à ce que son état eût revêtu sa forme définitive, Au 
cours des années suivantes* le tableau clinique se modifia dans un 
sens que nous décrirons au mieux en citant les paroles du médecin 
directeur de cet établissement, le D r Weber. 

« Sans entrer plus avant dans les détails de révolution de la 
maladie, j'aimerais seulement indiquer la manièi^e dont, par la 
suite, le tableau clinique de la paranoïa que nous avons à présent 
devant nous se dégagea» se cristallisant pour ainsi dire hors la 
psychose aiguë du début, psychose qui embrassait l'ensemble de la 
vie psychique du malade, et à laquelle convenait le nom de psychose 
hallucinatoire » (p. 385), Il avait en effet d'une part construit un 
système délirant ingénieux, qui a le plus grand droit à notre intérêt, 
d'autre part sa personnalité s*était réédifiée, et il s'était montré à 
la hauteur des devoirs de la vie, à part quelques troubles isolés. 

(1) Halluzhialorjscher Stupor. 



hp^^^^m ^^m^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^m^^^^^^^^^^^^^^— 



REMARQUES SUE L'AUTOBIOGRAPHIE D ? UN CAS DE PARANOÏA 



Le D r Weber, dans son expertise de 1899, parle de Schreber en 
ces termes ; 

« Ainsi le Président Schreber* en dehors des symptômes psycho- 
jnoteurs dont le caractère morbide s'impose même à un observateur 
superficiel , ne semble actuellement présenter ni confusion, ni 
inhibition psychique, ni diminution notable de l'intelligence, — 
il est raisonnable, sa mémoire est excellente, il dispose d'un grand 
nombre de connaissances, non seulement en matière juridique, mais 
encore dans beaucoup d'autres domaines» et il est capable de les 
exposer dans un ordre parfait ; il s'intéresse à la politique, à la 
seience, à Tari, etc., et s'occupe continuellement de ces sujets*.* ; et, 
en ce qui touche ces matières, un observateur non prévenu de 
l'état général du malade ne remarquerait rien de particulier. Cepen- 
dant, le patient est rempli d'idées morbides, qui se sont constituées 
en un système complet, qui se sont plus ou moins fixées et ne 
semblent pas susceptibles d'être corrigées par une évaluation objec- 
-tive des circonstances réelles* » (p. 386). 

Le malade, dont l'état s'était ainsi modifié, se considérait lui- 
même comme capable 1 , de mener une vie indépendante ; il entre- 
prit les démarches nécessaires à la levée de son interdiction et pro- 
pres à le faire sortir de la maison de santé* Le D T Weber s'opposa à 
ces désirs et fit une expertise en sens contraire^ mais cependant 
il ne peut s'empêcher, dans une expertise datée de 1900, d'appré- 
cier le caractère et le comportement du patient de la façon sui- 
vante : « Le soussigné a eu amplement l'occasion de s'entretenir 
avec le Président Schreber des sujets les plus variés, pendant les 
neuf mois où celui-ci a pris quotidiennement ses repas à sa table 
familiale. Quel que fût le sujet abordé — Ibien entendu les idées 
délirantes mises à part, — qu'il fût question d'administration, de 
droit, de politique, d'art ou de littérature, de la vie mondaine, bref, 
sur tous les sujets, 2\L Schreber témoignait d'un vif intérêt, de con- 
naissances approfondies, d'une bonne mémoire et d'un jugement 
sain, et, dans le domaine éthique, de conceptions auxquelles on ne 
pouvait qu'adhérer. De même, en causant avec les dames présentes, 
il se montrait aimable et gentil* et, lorsqu'il faisait des plaisanterie s . 
il restait toujours décent et plein de tact ; jamais, au cours de ces 
anodines conversations de table, il n'aborda des sujets qui eussent 
mieux convenu à une consultation médicale. » (p, 397), De plus, 
une question d'affaires s'étant présentée, qui touchait aux intérêts 



ESB^^M^i^ 



S REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de sa famille* il y intervint d'une façon compétente et efficace 
(pp. 401 et 510). 

Dans ses requêtes ïépéiécs, adressées au Tribunal, requêtes ofi 
Sclireher Intlait pour sa libération, il ne démentait nullement son 
délire et ne dissimulait nullement son intention de publier ses 
« Mémoires >k II soulignait bien plutôt la valeur de ses idées pour 
la vie religieuse et leur irréductibilité de par la science actuelle ; 
en même temps, il faisait appel à l'inocuité absolue (p, 430) de 
toutes les actions auxquelles il se savait contraint par ce qu'impli- 
quait son délire. L'acuité intellectuelle et la sûreté logique ée 
celui qui était cependant un paranoïaque avéré lui valurent le 
succès- En juillet 1902, l'interdiction de Sclireber fut levée ; Vannée 
suivante parurent les « Mémoires d'un névropathe », il est vrai, 
censurés et mutilés de maints passages importants. 

Le jugement qui rendit la liberté à Sebreber contient le résumé, 
de son système délirant dans le passage suivant : « Il se considé- 
rait comme appelé à faire le salut du monde et à lui rendre la 
félicité perdue. Mais il ne le pourrait qu'après avoir été transformé 
en femme. » (p. 475). 

Un exposé circonstancié du délire, sous sa forme définitive, est 
donné par le médecin de l'asile, le D r Webei\ dans son expertise de 
1899 : « Le point culminant du système délirant du malade est de 
se croire appelé à faire le salut du monde et à rendre à l'huma- 
nité la félicité perdue. Il a été, prétend-il, voué à cette mission par 
une inspiration divine directe, ainsi qu'il est dit des prophètes : des 
nerfs, excités comme le furent les siens pendant longtemps, auraient 
en effet justement la faculté d'exercer sur Dieu une attraction, mais 
il s'agirait là de choses qui ne se laissent pas exprimer en langage 
humain, on bien difficilement, parce qu'elles sont situées au delà de 
toute expérience humaine et n'auraient été révélées qu*à lui, 
L'essentiel de sa mission salvatrice consisterait en ceci qu'il lui fau- 
drait d'abord être changé en femme. Non pas qu'il veuille <être 
changé en fcnime, il s'agirait là bien phi tôt d'une nécessité fondée 
sur Tordre universel» à laquelle il ne peut tout simplement pas 
échapper, bien qu'il lui eût été personnellement bien plus agréable 
de conserver sa situation d'homme* ce qui est tellement plus digne. 
Mais ni lui-même^ ni le restant de l'humanité ne pourront regagner 
l'immortalité, à moins que lui, Sebreber, ne soit changé en femme 
(opération qui ne sera peut-être accomplie qu'après de nombreuses 



■•■. 



* 



: 



REMARQUES SUR i/AUTOBIOnRÀFHrE D ? UN CAS DE PAHAXOÎA 9 



années, ou même de de jades), et eeci au moyen de miracles divins. 
Il serait lui-même — il en est sûr — l'objet exclusif de miracles- 
divins, et pariant l'homme le plus extraordinaire ayant jamais vécu 
sur terre* Depuis des années, à toute heure, à toute minute, il res- 
sentirait ces miracles dans son propre corps ; ils lui seraient con- 
firmés par des voix qui parleraient avec lui. Dans les premières 
années de sa maladie, certains organes de son corps auraient été 
détruits au point que de telles destructions auraient infailliblement 
tué tout autre homme* Il aurait longtemps vécu sans estomac, sans 
intestins, presque sans poumons, l'œsophage déchiré, sans vessie. 
les côtes broyées, il aurait parfois mangé en pairie sou propre 
larynx, et ainsi de suite. Mais les miracles divins (les rayons) au- 
raient toujours à nouveau régénéré ce qui avait été détruit, et c'esl 
pourquoi, tant qu'il restera homme, il ne sera en rien mortel* A pré- 
sent, ces phénomènes menaçants auraient disparu depuis long- 
temps, par contre sa féminité serait maintenant au premier plan ; il 
s'agirait là d'un processus évolutif qui nécessitera probablement 
pour s* accomplir des décades» sinon des siècles, et il n'est guère pro- 
bable qu'aucun homme vivant à l'heure actuelle en voie la fin. Il 
aurait le sentiment qu'une masse de nerfs femelles lui auraient déjà 
passé dans le corps, nerfs dont la fécondation divine immédiate 
engendrerait de nouveaux humains* Ce n'est qu'alors qu'il pourrait 
mourir d'une mort naturelle, et retrouver ainsi que tons les autres- 
hommes la félicité éternelle. En attendant» non seulement le soleil 
lui parlerait, maïs encore les arbres et les oiseaux qui seraient 
quelque chose comme des vestiges enchantés d'anciennes âmes 
humaines ; ils lui parleraient avec des accents humains, et de toute 
part autour de lui s'accompliraient des choses miraculeuses* » 
(p. 386). 

L'intérêt que porte le psychiatre praticien à des idées délirantes 
de cette sorte est en général épuisé quand il a constaté les effets 
du délire et évalué son influence sur le comportement général du 
malade ; rétonneinent du médecin, en présence de ces phénomènes- 
n'est pas chez lui le point d€ départ de leur compréhension. Le psy- 
chanalyste, par contre, au jour de sa connaissance des psychoné- 
vroses, aborde ces phénomènes armé de Fhypo thèse que même des 
manifestations de l'esprit si singulières, si éloignées de la pensée 
habituelle des hommes, sont dérivées des processus les plus géné- 
raux et les plus naturels de la vie psychique, et il voudrait appren- 



10 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



dre à connaître les mobiles comme les voies de cette transformation. 
C'est dans cette intention qu'il se mettra à étudier et l'évolution et 
les détails de ce délire, 

a) U expertise médicale souligne le rôle rédempteur et la irans- 
jormation en femme t comme en étant les deux points principaux* Le 
délire de rédemption est un fantasme qui nous est familier, il cons- 
titue des plus fréquemment le noyau de la paranoïa religieuse. Ce 
facteur additionnel : que la rédemption doive s'accomplir par la 
transformation d'un homme en femme est en soi peu ordinaire et a 
de quoi surprendre, car il s'éloigne du mythe historique que l'ima- 
gination du malade veut reproduire. Il semblerait naturel d*ad met- 
tre, avec l'expertise médicale, que l'ambition de jouer au rédemp- 
teur soit le promoteur de cet ensemble d'idées délirantes et que 
Vémasculation ne soit, elle, qu'un moyen d'atteindre à ce but. 

Bien que tel puisse être le cas dans la forme définitive du délire, 
l'étude des « Mémoires » nous impose néanmoins une conception 
tout autre. Ils nous apprennent que la transformation en femme 
(l'émasculation) constituait le délire primaire, qu'elle était ressentie 
d'abord comme une persécution et une injure grave, et que ce n'est 
que secondairement qu'elle entra en rapport avec le rôle de rédemp- 
teur. De même, il est indubitable que rémasculation ne devait, au 
début, avoir lieu que dans un but d'abus sexuel, et nullement dans 
une intention plus élevée. Pour le dire d'une façon plus formelle, 
un délire de persécution sexuel s'est transformé par la suite chez 
le patient en une mégalomanie mystique* Le persécuteur était 
d'abord le médecin traitant, le Professeur Flechsig, plus tard Dieu 
lui-même prit sa place. 

Je cite ici in extenso les passages significatifs des « Mémoires » : 
« Ainsi s'ourdit un complot contre moi (à peu près en mars ou 
avril 1894), complot ayant pour but, ma maladie nerveuse étant 
reconnue ou considérée comme incurable^ de me livrer à un homme 
de telle sorte que mon âme lui soit abandonnée, cependant que 
mon corps, — grâce à une conception erronée de la tendance pré- 
citée, tendance qui est à la base de l'ordre de l'univers, — que mon 
corps* dis- je, changé en un corps de femme, soit alors livré à un 
homme (1) en vue d'abus sexuels et soit ensuite laissé en pïon, c'est- 
à-dire, sans aucun doute, abandonné à la putréfaction » (p. 56). 



(1) II dérive du contexte de t;o pas sa go el d'autres que l'homme qui de voit 

«\ercei* ces abus n'ctail autre que Flechsig (voir plus bas). 



REMARQUES Sltt L AUTOBIOGRAPHIE D'UN CAS DE PARANOÏA II 



< En outre, il était parfaitement naturel, du point de vue humain, 
qui alors me dominait de préférence, que je regardasse le Profes- 
seur Flechsig ou son âme comme mon véritable ennemi (plus tard 
s'y adjoignit Taine de Weber dont je parlerai plus loin)* Il allait 
également de soi que je considérasse la toute-puissance divine com- 
me mon alliée naturelle ; je la supposais seulement comme étant en 
grande détresse par rapport à Fleclisig, et c'est pourquoi je croyais 
de^ oii la soutenir contre lui par tous les moyens imaginables» 
dussé-je aller jusqu'au sacrifice de moi-jnême. Que Dieu lui-même 
.ait été le complice, sinon l'instigateur du plan d'après lequel on 
devait assassiner mon âme et livrer mon corps, tel celui d'une 
femme, à la prostitution, voilà une pensée qui ne s Imposa à moi 
que beaucoup plus tard, et je puis dire ne m'est devenue clairement 
consciente que pendant que j'écrivais le présent mémoire. » (p. 59). 
' Toutes les tentatives d'assassiner mon âme, de m'émasculer 
dans des buts contraires à Tordre de l'univers (c'est-à-dire afin de 
satisfaire la concupiscence d'un homme) et plus tard celles de dé- 
truire ma raison ont échoué. De ce combat apparemment inégal 
entre un homme faible et isolé et Dieu lui-même, je sortis vain- 
cu eur, bien qu'après avoir subi maintes souffrances et privations, 
et ceci prouve que Tordre de l'univers était de mon côté. » (p. 61). 

Dans la note 34, Schreber annonce quelle sera la transformation 
ultérieure du délire d'émasculation et des rapports avec Dieu : « Je 
montrerai plus tard qu'une émasculation, dans un autre but, dans 
un but conforme à Tordre de Tunivers, est possible et contient 
même peut-être la solution probable du conflit. » 

Ces paroles sont d'une importance décisive pour la compréhen- 
sion du délire d*émasculation et partant pour la compréhension du 
cas tout entier. Ajoutons que les « voix « entendues par le malade 
ne traitaient jamais sa transformation en femme que comme une 
honte sexuelle, ce qui leur donnait le droit de se moquer de lui, 
« Vu Témasculation imminente que je devais, prétendait-on, subir, 
les rayons de Dieu (1) se croyaient souvent en droit de m'appeler 
ironiquement Miss Schreber* » 

Et ça prétend avoir été président de Tribunal, et ça se laisse 
f i++ „ (2) » 

^lj Les iagon& de Dieu sout identiques» comme on va le voir, aux voix par- 
lant 3a langue fondamentale. 

(2) Cette omission ainsi que toutes les autres particularités de style, je les 
emprunte aux « Mémoires »* Je ne verrais moi-même aucune ratson d'être telle- 
ment nurïiJjond dans un domaine aussi grave* 



12 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHàKàLYSE 



« N'avez-vous donc pas honte devant Madame votre épouse ? * 

La « représentation » mentionnée au début, et que Scbreber avait 
eue dans un état de demi-veille, à savoir qu'il devait être beau 
d'être une femme subissant l'accouplement > témoigne aussi de la 
nature primaire du fantasme d'émasculation et de son indépen- 
dance, au débuts de ridée de rédemption (p, 36). Ce fantasme était 
devenu conscient avant même l'influence du surmenage à Dresde, 
pendant la période d'incubation de la maladie. 

Scbreber lui-même indique le mois de novembre 1895 comme 
étant la date où s'établit Je rapport entre le fantasme d'émascula- 
tion et Tidée de rédemption t ce qui commença à le réconcilier avec 
ce fantasme* « Dès lors, écriMl 3 il me devint indubitablement 'con- 
scient que Tordre de l'univers exigeait impérieusement mon émas- 
culalîon, que celle-ci me convînt personnellement ou non, cl que 
par suite il ne me restait raisonnablement rien d'autre à faire que 
de me résigner à Tidée d'être changé en femme. En tant que con- 
séquence de Témasculatîqp, ne pouvait naturellement entrer en 
ligne de compte qu'une fécondation par les rayons divins, en \uc 
de la procréation d'hommes nouveaux. » (p. 177). 

La transformation en femme avait élé le trait saillant, le premier 
germe du système délirant. Elle se révéla encore comme en étant la 
seule partie qui survécût au rétablissement du malade, la seule qui 
sût garder sa place dans l'activité pratique du malade après s>a 
guérisom 

« La seule chose qui, aux yeux des autres, peut sembler quelque 
peu déraisonnable est ce fait, cité également par MM, les experts, 
qu'on me trouve parfois installé devant un miroir ou ailleurs* le 
torse à demi -nu, et paré comme une femme de rubans, de colliers 
faux, etc.* Ceci n'a d'ailleurs lien que lorsque je suis seul, jamais, 
du moins, autant que je puis l'éviter, en présence d'autres per- 
sonnes* « (p. 429), Le Président Scbreber avoue se livrer à ces 
jeux à une époque (juillet 1901) où il caractérise 1res exactement en 
ces termes sa santé pratiquement recouvrée : « A présent, je sais 
depuis longtemps que les personnes que je vois devant moi ne sont 
pas des ombres d'hommes bâclés à la six-quatre-deux (1), mais 
de vrais hommes, et que, par suite, je dois me comporter envers 



(1) « Flhchiig histffcmctchfc Mannei ». Nous devons» l'heureuse traduction de 
te terme de la * langue fondamentale » au D r Edouard Pîchmi (A\ tL fj.h 



REMARQUES SUR L'AUTOBIOGRAPHIE D'UN CAS DE PARANOÏA 13 



eux comme un homme raisonnable a coutume de le faire en fré- 
quentant ses semblables* » (p. 409), En contraste avec cette mise 
en action du fantasme d'emasculation, le malade n'a jamais 
entrepris rien d'autre, pour faire reconnaître sa mission de rédemp- 
teur, que la publication de ses « Mémoires ». 

b) Les rapports de notre malade à Dieu sont si singuliers et si 
pleins de contradictions internes qu'il faut être bien optimiste pour 
persister dans l'espérance de trouver en sa « folie » de la « métho- 
de ". Nous devrons à présent chercher à y voir plus clair, grâce à 
l'exposé du système théologico-psychologique que M* Schreber nous 
fa|t dans ses « Mémoires » ; et nous allons avoir à expliquer ses 
conceptions relatives aux nerfs > à la béatitude , à la hiérarchie divi- 
ne et aux qualités de Dieu, telles qu'elles se présentent dans son 
système délirant. Partout dans ce système nous serons frappés par 
un singulier mélange de platitude et d'esprit, d'éléments empruntés 
^et d'éléments originaux. 

L'âme humaine est contenue dans les nerfs du corps , qu'il faut 
se représenter comme étant d'une extraordinaire ténuité, compa- 
rables aux fils les plus Ans, Une partie de ces nerfs ne peuvent 
servir qu'à la perception des impressions sensorielles, d'autres (les 
nerfs de f intellect) accomplissent tout ce qui est psychique, et ceci 
de la façon suivante : chaque nerf de V intellect représente l'indivi- 
dualité spirituelle totale de l'homme, et le plus ou moins grand 
nombre des nerfs de l'intellect n'a d'influence que sur la durée pen- 
dant laquelle les impressions peuvent se conserver (1). 

Les hommes sont constitués de corps et de nerfs, tandis que 
Dieu n'est par essence que nerf. Cependant, les nerfs de Dieu ne 
ne sont pas, comme ceux du corps humain, limités en nombre, mais 
infinis ou éternels. Ils possèdent toutes les qualités des nerfs hu- 
mains, mais dans une mesure i m men sèment accrue. En tant que 
doués de la faculté de créer, c'est-à-dire de se métamorphoser en 
toutes sortes d'objets de la création, ils s'appellent « rayons ». 

(1) A ces passages soulignés par lui-même Schreber adjoint une note dans 
laquelle il avance qu'on pourrait utiliser cette théorie pour expliquer l'hérédité. 
i Le sperme viril contient un nerf du père et s'unît à un nerf «ris an corps de 
la mère pour -constituer une unité nouille * {-p. 7), Ainsi il transfère aux i*erfs 
un caractère que nous attribuons eux spermatozoïdes et ceci rend vraisemblable 
que les < nerfs » de Schreber soient dérivés du domaine des représentations 
sexuelles, 11 n'est pas rare dans les a Mémoires > qu'une remarque incidente 
faite à propos d'une théorie délirante contienne l'indication voulue relative ù 
la genèse et par là. à. la signification du délire. 






14 REVUE FRANÇAISE J)E PSYCHANALYSE 



^ 



Entre Dieu et le ciel étoile, ou le soleil, il y a une relation intime <1). 

Son oeuvre créatrice accomplie, Dieu se retira dans un immense 
éloignement (pp. 11 et 252), et abandonna le monde en général à 
ses propres lois. II se limita à tirer à soi les âmes des défunts. Ce 
n'est que dans des cas exceptionnels quMl se mettait en rapport 
avec quelques hommes hautement doués (2), ou bien qu'il inter- 
venail par un miracle dans l'histoire de l'univers. Un commerce 
régulier de Dieu avec les âmes humaines n'a Heu, d'après Tordre de 
Puni vers, qu'après la mort (3). Quand un homme vient à mourir, 
ses parties spirituelles (les nerfs) sont soumises à un processus de 
purification en vue d'être finalement réannexées à Dieu en tant que 
« vestibules du ciel », Ainsi il arrive que toutes choses se meuvent 
en un cercle éternel, lequel se trouve à la hase de Tordre de l'uni- 
vers. Dieu, en créant, se dépouille d'une partie de lui-même, con- 
fère à une partie de ses nerfs une forme nouvelle. La perte appa- 
rente qui en résulte pour Dieu est compensée lorsque* après des 
siècles et des milliers d'années» les bienheureux nerfs des défunts 
se réincorporent à Dieu, sous la forme de « vestibules du. ciel ».' 

Les âmes, après avoir passé par ce processus de purification^ se 
trouvent jouir de la « béatitude » (4). « Entre temps, le sentiment 
de la personnalité de ces âmes s'est atténué, et elles se sont fon- 
dues avec d'autres âmes en des entités plus élevées. Des âmes re- 
marquables, telles que celles de Goethe, de Bismarck et d'autres, 
doivent peut-être conserver la conscience de leur identité pendant 
des siècles, avant d'arriver à se fondre en des complexes d'âmes 
plus élevées {tels les rayons de Jèhovah chez les Hébreux, ou les 
rayons de Zoroastre chez les Perses)* Au cours de leur purification, 
les âmes apprennent le langage parlé par Dieu lui-même, la langue 
fondamentale y un allemand quelque peu archaïque, mais quand 
même vigoureux, qui se distingue surtout par une grande richesse 
en euphémismes (5). (p, 13). 

(1) Au sujet de celte relation ^oir plus bas ce qui touche au soleil. L'éqima- 
lencc ou plutôt la condensation » des nerfs et des rayons pourrait avoir 
comme trait commun leur forme linéaire* Les nerfs-rayons sont d'ailleurs lout 
aussi créateurs que les nerf s- spermatozoïde s. 

(2) Ceci s'appelle dans la langue fondamentale c prendre avec eux contact dz 
nerfs », 

(3) Nous a errons plus loin quels reproches à Dieu se rattaclient à ceci. 

61) La « béatitude » consiste essentiellement -en un sentiment de volupté (voir 

plus bas)* 
'(5) Il fut accorde une seule fois an patient, au coun de sa maladie, de con- 






REMARQUES SUR L'AUTOBIOGRAPHIE »*UN CAS DE PARANOÏA 1!> 

Dieu lui-même n*esl pas un être simple, « Au-dessus des vesti- 
bules du ciel flottait Dieu lui-même, qui, en opposition avec ces 
empires divins antérieurs, a reçu encore l'appellation d'empires 
divins postérieurs. Les empires divins postérieurs subissaient Cet 
subissent encore) une bipartition particulière, d'après laquelle 
furent distingués un Dieu inférieur (Àliriman) et mi Dieu supérieur 
(Ormuzd). » (p. 19)* Sur la signification plus précise de cette bipar- 
tition, Schreber ne sait dire que ceci ; le dieu inférieur préfère les 
peuples aux cheveux bruns (les Sémites) et le dieu supérieur préfère- 
les peuples à cheveux blonds (les Aryens). Toutefois: on ne saurait 
exiger davantage de la compréhension de l'homme dans un domaine 
aussi sublime. Nous apprenons cependant encore* bien qu'il faille, 
sous un certain rapport, concevoir la toute-puissance de Dieu com- 
me étant une, que le dieu supérieur et le dieu inférieur doivent être 
envisagés comme deux êtres distincts : chacun d'eux aurait, et ceci 
même par rapport à l'autre, son égoïsme particulier et son instinct 
de conservation spécial* et par suite chacun essaye tour à tour de se 
mettre en avant « (p. 140). Aussi ces deux êtres divins se compor- 
taient-ils, pendant le stade aigu de sa maladie, de façon tout à fait 
opposée envers le malheureux Schreber (1), 

M. Schreber avait été, avant sa maladie, un sceptique en matière 
religieuse (pp. 29 et 64) ; il n'avait pas pu parvenir à croire à l'exis- 
tence d'un dieu personnel. De ce fait même il tire un argument sus- 
ceptible d'étayer la pleine réalité de son délire (2), Mais, lorsqu'on 
apprendra à connaître les caractéristiques du dieu de Schreber que 
nous allons exposer, on devra avouer que la métamorphose accom- 
plie par la paranoïa n'avait point été radicale, et que le rédempteur 
Schreber avait gardé beaucoup des traits du sceptique d'autan. 

L'ordx*e universel comporte en effet une lacune qui fait que 

templer en esprit la toute-puissance de Dieu dans sou entière pureté. Dieu, pro- 
nonça alors ce mot tout à fait courant dans la langue fondamentale, vigoureux 
mais peu aimable : Charogne ! <p. 136), 

(1) Une note de la page 20 permet de deviuer qu'un passage du Manfred de 
Byron fut ec qui décida Schreber à choisir ces noms de dieu\ perses. Nous 
retrouverons ailleurs encore l'jnflucnce de ce poème sur le délire de Schreber. 

(2) « Il me semble, dès l'abord, psychologiquement insoutenable qu'il se soit 
agi chez moi de simples illusions des sens- Car ces illusions des sens, qui con- 
sistent à se croire eu commerce avec ŒMeu et avec Jes âmes des défunts, aie 
peuvent raisonnablement surgir que chez ceux qui avaient: une foi -solide en 
Dieu et en l'immortalité de l'âme a"vaut de tomber dans leur état neneux mor- 
bide. D'après ce qui a été dit au début de ce chapitre, tel n'était nullement mon 
cas. » (p. 75), 



/ 



16 REVUE FRANÇAISE DE TSYCH ANALYSE 



l'existence même de Dieu semble compromise* En vertu d'un cer- 
tain élal de choses impossible à élucider, les nerfs des hommes 
vivants» c'est-à-dire de ceux qui se trouvent dans un état d'exci- 
tation extrême, exercent sur les nerfs de Dieu une attraction telle 
que Dieu ne peut plus se libérer d'eux, partant est menacé dans sa 
propre existence (p. Il), Ce cas extraordinaîrement rare se réalisait 
à présent pour Scbreber et avait pour lui les conséquences les plus 
pénibles. L'instinct de conservation de Dieu s'en émut (p, 30), et 
on vit par là que Dieu est loin de posséder la perfection que les reli- 
gions lui attribuent, On retrouve, du commencement à la fin du 
livre de Schreber, cette accusation a mère : Dieu, accoutumé au seul 
commerce avec les défunts, ne comprend pas les vivants. 

« Il règne cependant un malentendu fondamental qui depuis lors 
s'étend sur toute ma vie* malentendu qui repose sur ce fait que 
Dieu, d'après V ordre de Vunivers, ne connaissait au fond pas 
V homme vivant, et n'avait pas besoin de le connaître. Mais, d'après 
Tordre de l'univers, il n'avait à fréquenter que des cadavres* » 
(p. 55), 

« Ce qui.,*, d'après moi, doit encore être rapporté au fait que Dieu 
ne savait pour ainsi dire pas frayer avec des hommes vivants, mais 
n'était habitué qu'au commerce des cadavres, ou tout au moins des 
hommes endormis et rêvants, » {p. 141). 

« Incrcdibiïe scriptu, serais- je tenté d'ajouter* mais cependant 
iout ceci est absolument vrai, quelque difficulté que d'autres puis- 
sent a\oh à concevoir Fidée d'une aussi totale incapacité de Dieu à 
vraiment comprendre l'homme vivant, et quelque temps qu'il m'ait 
fallu à moi-même pour m'accoutmner à cette pensée, malgré les 
innombrables observations que j'avais faites là-dessus* » (p, 246)* 

Ce n'est qu'en vertu de cette incompréhension de Dieu en ce qui 
louche l'homme vivant qu'il put advenir que Dieu lui-même se 
fit l'instigateur du complot ourdi contre Schreber, le traita en 
imbécile et lui infligea les épreuves les plus dures (p* 264), Schre- 
ber se soumît à une « coin pulsion à penser » des plus pénibles, afin 
d'échapper à cette condamnation (p* 206) : « Toutes les fois que 
ma pensée vient à s'arrêter, Dieu juge éteintes mes facultés spi ri- 
tuelles. Il considère que la destruction de ma raison, l'imbécillité 
attendue par lui, est survenue, et que de ce fait* la possibilité de la 
retraite lui est donnée. » 

Dieu soulève, chez Schreber, une indignation particulière par son 



REMARQUES SUR L J AUTO BIOGRAPHIE D J UN CAS DE PARANOÏA 17 



comportement en ce qui concerne le besoin d'évacuer ou de ch... Ce 
passage est si caractéristique que je le cile intégralement. Pour 
qu'il puisse être bien compris, je commencerai par dire que les mi- 
racles aussi bien que les voix émanent de Dieu» c'est-à-dire des 
rayons divins. 

« Vu la signification caractéristique de la question sus-meiilioii- 
née : Pourquoi ne chL..-vous donc pas ?, je dois lui consacrer encore 
quelques remarques, quelqu'indécent que soit le thème que je suis 
par là obligé d'aborder* Comme tout ce qui est de mon corps, le 
besoin d'évacuer les matières est en effet provoqué par des miracles. 
Cela a lieu de la sorte : les matières sont poussées en avant, parfois 
aussi en arrière, dans l'intestin, et lorsqu'il n'en reste plus assez — 
l'évacuation étant achevée — ■ l'orifice anal est barbouillé avec le peu 
qui demeure du contenu intestinal- Il s*agit ici d'un miracle du dieu 
supérieur, miracle qui se répète plusieurs douzaines -de fois par 
jour. A ceci se rattache l'idée, presque inconcevable pour l'homme, 
idée découlant de l'incompréhension totale qu'a Dieu de l'homme 
vivant en tant qu'organisme, que chi„. est pour ainsi dire la chose 
ultime, c'est-à-dire que, en miraculani le besoin de chi... 5 l'objectif 
de la destruction de la raison est atteint et donnée la possibilité 
d'une retraite définitive des rayons divins. Ainsi qu'il me paraît, il 
faut» pour comprendre à fond l'origine de cette idée, songer à l'exis- 
tence d'un malentendu relatif à la signification symbolique de l'acte 
de Pévacuation des matières : celui qui est parvenu à se mettre en 
un rapport tel que le mien avec les rayons divins a pour ainsi dire 
le droit de chi... sur le monde entier. » (p, 225), 

« Toute la perfidie (1) de la politique dirigée contre moi éclate 
là-dedans* Presque chaque fois où le besoin d'évacuer m'est mira- 
culé, on envoie, en excitant les nerfs de la personne en question, 
une personne de mon entourage au cabinet, afin de m'empêche r 
de déféquer ; ceci est un phénomène que j'ai observé, depuis des 
années, un si incalculable nombre (des milliers) de fois, et si régu- 
lièrement, que toute idée de hasard est exclue. A moi-même il est 
répondu à la question : Pourquoi ne du. .-vous donc pas ? par la 
fameuse réponse : Farce que je suis bêie ou quelque chose comme 
ça. La plume se refuse à transcrire cette formidable stupidité, à 



(1) Une note s'efforce ici d'atténuer U dureté du mot de perfidie ; Sehrejjer y 
renvoie à une des justifications de (Dieu que lions mentionnerons plus .bas. 

KEvm; française m: psychanalyse* 2 



*p* 



18 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



savoir que Dreu, dans son aveuglement, basé sur sa méconnaissance 
de la nature humaine, puisse réellement aller jusqu'à admettre qu'il 
existe un homme incapable d'une chose que n'importe quel animal 
sait faire : un homme, par bêtise, incapable de ch*.* 

» Si j'arrive, quand j'éprouve un besoin, à déféquer réellement 
— et je nie sers pour cela généralement cTun seau, trouvant le cabi- 
net presque toujours occupé — cette défécation est chaque fois 
accompagnée d'une éclosion extrêmement intense de la volupté 
dame. La délivrance de la pression qu'exercent les matières sur 
l'intestin cause en effet un plaisir intense aux nerfs de volupté : 
la même chose se produit aussi lorsque je pisse* C'est la raison 
pour laquelle, et ceci toujours sans exception, au moment de la dé- 
fécation ou de la miction, tous les rayons ont été réunis ; et c'est 
pour la même raison que, toutes les fois où je m'apprête à acconv 
plir ces fonctions naturelles, Ton cherche, bien que le plus souvent 
eu vain, à me dêmiraculer le besoin de déféquer et de pisser (1). » 

L'étrange Dieu de Schreber n'est pas non plus capable de tirer 
des leçons de l'expérience {p, 186) : « Tirer une leçon pour l'avenir 
de l'expérience ainsi acquise semble, grâce à quelque particularité 
Ùihérenle à l'essence de Dieu, impossible. » Dieu peut par suite 
reproduire pendant des années )es mêmes types d'épreuves pénibles, 
les même miracles et les mêmes manifestations par des voix* sans 
aucun changement, ceci jusqu'à devenir un objet de risée pour le 
persécuté. 

<v C'est pourquoi, dans presque tout ce qui m'arrive — les mira- 
cles ayant à présent perdu la plus grande partie de leur terrible 
effet — Dieu me paraît surtout ridicule et en fa ni in. Ceci a pour effet 
que je suis souvent obligé, en légitime défense, de blasphémer tout 
haut (2). » (p. 333). 

Celte critique de Dieu, cette révolte contre Dieu se heurte cepen- 
dant, chez Schreber, à un courant contraire qui se fait jour dans 
plusieurs passages : « Je ferai cependant observer de la façon la 

{1) Cet ai eu du plaisir lié aux excrétions, plaisir que nous avons trouvé être 
nue des composantes auto erotiques de la sexualité infantile, est à TapprocLerde 
ce que dil le petit Hans dans : 1* * Analyse d'une phobie <\itz un petit garçon 
de cinq ans »>♦ (Traduction française par Marie Bonaparte, Revue française de 
Psychanalyse, 1928, tome II, fasc. 3> p. 495.) 

<2) Dans Ja « langue fondamentale », Dieu lui-même n'était pas non plus 
toujours celui qui invectivait, parfois il était celui à qui stressait l'invective, 
par exemple ; i Ali ï malédiction, ça n'est pas facile à dire que le Bon Dion se 
fait f... » (p. Ï94), 



REMARQUES SUR L'AUTOBIOGRAPHIE D'UK CAS DE PARANOÏA 19 



plus formelle qu'il ne s'agit là que d'un épisode, lequel, je l'espère» 
^achèvera au plus tard avec ma mort. Le droit de se moquer de 
Dieu n'appartient par conséquent qu'à moi, et non pas à d'autres 
"hommes. Pour les autres humains, Dieu demeure le tout-puissant 
ccéateur du ciel et de la terre, la cause première de toutes choses et 
leur salut dans l'avenir. À lui sont dus l'adoration et le respect le 
plus profonds, de quelques mises au point qu'aient besoin certaines 
d'entre les conceptions religieuses. » (p. 333). 

C'est pourquoi Schreber, à diverses reprises, essaie de justifier le 
comportement de Dieu envers lui. Cette justification, tout aussi 
subtile que toutes les thëodicées, s'appuie tantôt sur la nature des 
âmes en général, tantôt sur la nécessité où Dieu se trouve de pour- 
voir à sa conservation, ou bien encore sur l'influence néfaste de 
Tâme de Flechsig (pp. 60 et suiv. ; p. 160). En somme, Schreber 
conçoit sa maladie comme une lutte de l'homme « Schreber » 
contre Dieu* lutte de laquelle l'homme faible sort vainqueur, du 
fait qu'il a Tordre de l'univers de son côté (p. 61), 

D'après les expertises médicales, on aurait été tenté de conclure 
qu'on se trouvait en présence, chez Schreber, de la forme conir 
niune du « délire de rédemption ». Le malade serait le fils de Dieu, 
destiné à tirer l'univers de sa misère, ou bien à le sauver de sa fin 
prochaine, etc.. Aussi n'ai-je pas négligé d'exposer les particula- 
rités des relations de Schreber à Dieu ; l'importance pour le reste 
de l'humanité dévolue à ces relations n'est mentionnée que rare- 
ment dans les « Mémoires », et cela uniquement vers la fin de l'ex- 
posé du système délirant. Cette importance réside en ceci : aucun 
défunt ne peut atteindre à la béatitude, tant que la personne de 
Schreber absorbe, grâce à sa force d'attraction, le plus grand nom- 
bre des rayons divins (p. 32), De môme, l'identification manifeste 
avec Jésus-Christ ne se manifeste que fort tard (pp. 338 et 431). 

Aucune tentative d'explication du cas Schreber ne pourra espé- 
rer tomber juste» tant qu'elle ne tiendra pas compte de ces parti- 
cularités de l'idée que Schreber se fait de Dieu, de ce mélange d'ado- 
ration et de révolte. Nous allons à présent aborder un autre thème, 
thème intimement en rapport avec Vidée de Dieu : le thème de ïa 
béatitude. 

Pour Schreber aussi, la béatitude est « la vie de l'au-delà » vers 
laquelle l'âme humaine s'élève par la purification qui suit la mort* 
II la décrit comme un état de jouissance ininterrompue, accompa- 



^^^^^^^■^^^^^^^H 



■**»*■ 



20 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



gnée rie la conteniplation de Dieu. Ceci serait peu original ; par 
contre > nous somme? surpris de la distinction que fa il Schreber 
entre une béatitude mâle et une béatitude femelle (p. 18) : « La béa- 
titude mâle était d'un ordre plus é]evé que la béatitude femelle ; 
celte dernière paraissait principalement consister en une sensation 
de volupté ininterrompue <ï). » 

Dans d'autres passages, la concordance de la béatitude et de la 
volupté s'exprime plus nettement, ceci indépendamment de la dif- 
férence des sexes. De même, Schreber ne traite plus de celte partie 
de la béatitude qui consiste en la contemplation de Dieu, Par 
exemple : « Grâce à la nature des nerfs de Dieu, la béatitude,*, 
devient, sinon exclusivement, du moins de façon prédominante, une 
sensation de volupté des plus aiguës* » (p. 51). « La volupté peut 
être considérée comme une pari de béatitude concédée pour ainsi 
dire d'avance aux hommes et aux antres êtres vhants. » (p. 281), 

Ainsi la béatitude doit être comprise comme consistant essentiel- 
lement en une exaltation et une continuation de la jouissance sen- 
suelle d'ici-bas ! 

Cette conception de la béatitude n'appartient en rien aux concep- 
tions» datant des premiers stades de sa maladie, que Schreber a 
ensuite éliminées de son délire, les jugeant incompatibles avec Yen- 
semble de celui-ci. Dans son pourvoi en appel de juillet 1901* le 
malade met en avant, comme étant une de ses grandes révélations, 
« que la volupté est ainsi en un étroit rapport avec la béatitude des 
âmes des défunts, rapport jusqu'alors demeuré invisible aux autres 
hommes (2) ». 

Nous apprendrons plus loin que ce « rapport étroit » est la pierre 
angulaire sur laquelle le malade édifie un espoir de réconciliation 
finale avec Dieu et de cessation de ses maux. Les rayons de Dieu 
perdent leur tendance hostile dès qu'ils sont sûrs de se fondre en 
une volupté d'âme dans le corps de Schreber (p. 13 3) ; Dieu îui- 



(1) Il serait plutôt oon forme A la réalisation du désir, dans la vie de l'au- 
delà* qu'on y soit enfin délivré de la différence des sexes. 

«< Uud jene Imrmslisclien Gcstaltcn 

S je fragen nicht naeh Ma mi uud "Wcib. » 

{Chanson de Mignon > "Wilheïm Meister* livre S* chap, 2 h ) 

Et ces figures célestes 

Ne demandent pas si l*on est homme on femme. 

(2) Voir phii bas quel sens plus profond pom rait avoir cette découverte de 
Schreber- 



\ 



^flb 



MM 



REMARQUES SUU L'AUTOBIOGRAPHIE D J UN CAS Dfe PARANOÏA 



21 



même exige de trouver de la volupté chez Sehreber (p* 283), et il 
menace de retirer ses rayons si celui-ci néglige les soins de la vo- 
lupté et ne peut offrir à Dieu ce qu'il demande (p. 320). 

Cette surprenante sexualisation de la béatitude céleste nous sug- 
gère que le concept schrébérien de la béatitude dérive d'une con- 
densation des deux sens principaux qu'a, en allemand, le mot 
« selïg » : défunt ou feu et sensu filament bienheureux (i). Et cette 
sexualisation nous fournira de plus l'occasion d'étudier l'attitude 
«de notre patient envers l'érotïsme en général et envers la question 
de la jouissance sexuelle. Car, nous autres psychanalystes, nous 
Avons jusqu'ici soutenu que les racines de toute maladie nerveuse 
ou psychique se trouvent par excellence dans la vie sexuelle ; 
les uns l'ont dit en se basant uniquement sur l'expérience, d'autres 
encore en vertu de considérations théoriques. 

Les échantillons que nous avons donnés jusqu'à présent du 
délire schrébérîen nous permettent d'écarter sans plus ridée que 
cette affection paranuïrie pourrait justement être le « cas négatif » 
recherché depuis si longtemps : celui où ïa sexualité ne jouer tut 
qu'un rôle minime. Schreber lui-même s'exprime à maintes reprises 
tout comme s'il partageait nos préjugés. Il parie sans cesse, et 
d'une seule haleine, de <* nervosité » et de manquement d'ordre ero- 
tique, tout comme si ces deux choses étaient inséparables (2), 

Avant qu'il ne tombât malade, le Président Schreber avait été un 



<V Nous citerons comme exemples extrêmes de ces deux sens : « Mein seli- 
£er Vater », <* Feu mon père s et l'air de Don Juan : 

Ja, detn zti sein auf ewig 
Wie selig iverd'icîi sein. 

Oui, être tienne A jamais 
Me rendra 3>ienheureuse* 

Jtfais le fait que la langue allemande use du même terme pour rendre deux 
■situntîons aussi différentes ne saurait lui-même être dénué de signification, 

(2) Ainsi s'exprime Schreber, quand il pense, d'après les (histoires bibliques 
de SodûEoe et Gomorrhe, du Déluge, etc*.. que le inonde pourrait "bien être prè^ 
de 1a catastrophe finale : « Quand la corruption morale <c* est-à-dire des excès 
voluptueux) on bien peut-être encore la nervosité se sont saisies de la sorte de 
toute la population d'une planète*.. * <p- 52). 

Il écrit par ailleurs : * ♦,• semé la peur et l'épouvante parmi les hommes, détruit 
les fondements de la religion et eausé la dissémination d'une nervosité et d'une 
immoralité générales, en conséquence desquelles des fléaux dévastateurs se sont 
abattus sur liimnanité, » <p, 91). 

Et encore : « Ainsi, par Prince de FEnfei, les âmes entendaient sans doute 
cette force mystérieuse qui avait pu se développer dans un sens hostile à 
Dieu, en raison de la dépravation morale des hommes on bien de la surexci- 
te f ton nerveuse due à une êurcwilisafion. » (p. 163). 



22 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



homme d'une haute moralité : « Il est peu d'hommes » ? déclare-t-iï 
— et je ne vois aucune raison de ne pas le croire — « qui aient été 
élevés dans des principes moraux aussi sévères que je l'ai été. et 
qui, toute leur vie, se soient imposé au degré où je puis affirmer 
l'avoir fait une retenue conforme à ces principes, en particulier 
en matière sexuelle. » (p. 281), 

A la suite du grave conflit psychique dont 3a manifestation exté- 
rieure fut la maladie, l'attitude de Schreber envers l'érotisme se 
modifia, Il en vint à comprendre que cultiver la volupté était pour 
lui un devoir dont l'accomplissement était seul apte à mettre fin au 
grave conflit qui avait éclaté en lui, ou — comme il pensait — à' 
cause de lui. 

La volupté — ainsi ses voix le lui assuraient — était devenue- 
« emplie de la crainte de Dieu » (p. 285), et il regrette seulement 
de n*être pas en étal de pouvoir se consacrer au culte de la volupté 
tout le long du jour (1) <p. 285). 

Tel était le résultat des changements effectués en Schreber par la 
maladie, ainsi qu'il apparaissait dans les deux directions prises 
par son délire. Il avait été auparavant enclin à Pascétisme se\ueî 5 
il avait été un douleur de Dieu ; à la suite de sa maladie, il était 
devenu croyant et $ T adonnâil à la volupté. Mais, de même que la 
foi en Dieu qu'il avait retrouvée était d'une nature à part, de 
mûme la partie de la jouissance sexuelle qu*il avait reconquise 
présentait un caractère tout à fait insolite. Ce n'était plus la liberté 
sexuelle d'un homme, mais la sensibilité sexuelle d'une femme : il 
avait adopté à l'égard de Dieu une attitude féminine, il se sentait 
la femme de Dieu (2). 

O) tLc passage suivant f ai t \oir comment cette idée rentrait dans l'ensemble 
du délire : « Cette attraction perdait néanmoins ses terreurs pour le& nerfs en 
question* au moment où, et dans la mesure où, eu pénétrant dans mon zmps. 
ils rencontrai eut la sensation de ]a volupté d'âme, sensation <à laquelle, de leur 
côté, ils prenaient part. Alors* en échange de la béatitude céleste qit*ils a\ aient 
perdue {et qui consistait sans doute en une jouissance voluptueuse analogue!. 
ils retrouvaient dans juoii corps un équivalent absolu ou du moins âppro^lnut 
tîe cette béatitude » (p- 179). 

^2) « Quelque chose d'analogue à la conception de Jésus-Ghrist par une 
vierge immaculée, c*est-à-dire par une femme qui n'hait jamais eu de rap- 
ports avec un homme — quelque chose d*analogue s'est passé dans mon propre 
corps» Par deux fois déjà {et ceci lorsque j'étais encore dans rétablissement 
de Flechsig) j*ai tu des organes génitaux féminins et éprouve dans mon corps 
des mouvements sautillants* pareils aux premières agitations d'un embryon hu- 
main. Des nerfs de Dieu* correspondants à du sperme mâHe, avaient été. p-ir un 
miracle divin, projetés dans mon corps, et une fécondation s + étaît aniM pro- 
duite » fKote de la p, 4 de Pavaut-piopos). 



REMARQUES SUR L'AUTOBIOGRAPHIE D ? UN CAS DE PARANOÏA 23 



Aucune autre partie de son délire n'est traitée par le malade 
avec autant de détails, on pourrait dire avec autant d'insis- 
tance, que la transformation en femme qu'il prétend avoir subie. 
Les nerfs qu'il a absorbés ont pris dans son corps le caractère de 
nerfs de volupté féminins, et ont donné à son corps un caractère 
plus ou moins féminin, à sa peau en particulier la douceur parti- 
culière au sexe féminin (p. 87), S'il exerce une légère pression de la 
main sur un point quelconque de son corps, il sent, sous la surface 
de la peau, ces nerfs» tels une trame faite de fils ou de petites 
ficelles ; on les rencontre particulièrement sur la poitrine, là où 
se trouvent chez la femme les seins, « En appuyant sur cette traîne, 
je suis à même, surtout si je pense en même temps à quelque chose 
de féminin, de nie procurer une sensation voluptueuse correspon- 
dant à celle d*une femme. » (p. 277)* Il le sait de façon certaine : 
celle trame, d'après son origine, n'est rien d'autre que de ci-devants 
nerfs de Dieu, lesquels ont à peine dû perdre de leur qualité de 
nerfs par le passage dans son propre corps (p. 279). Au moyen de 
ce qu'il appelle « dessiner » (se représenter visuellement les choses), 
il est en état de se donner l'impression, à lui-même comme aux 
rayons, que son corps est pourvu de seins et d'organes féminins, 
« J'ai tellement pris l'habitude de dessiner un derrière féminin à 
mon corps — honni soit qui mal xj pense. (1) — que, chaque fois où 
je me penche, je le fais presque involontairement, » (p. 233), Il est 
« assez hardi pour l'affirmer : quiconque me verrait le haut du 
Ironc nu devant une glace — surtout si j'aide à l'illusion en portant 
quelque parure féminine — aurait l'indubitable impression de voir 
un buste féminin » (p. 280). Il réclame un examen médical, afin 
qu'on établisse que tout son corps, de la tête aux pieds, est parcouru 
de nerfs de voluptés, ce qui, d'après lui, n'est le cas que du corps 
féminin, tandis que, chez l'homme, autant qu'il sache, on ne trouve 
de nerfs de volupté que dans les organes génitaux et à leur voisi- 
nage immédiat (p. 274). La volupté d'âme qui s'est développée, grâce 
à cette accumulation de nerfs, dans son corps, est si intense qu'il 
lui suffit, en particulier lorsqu'il est couché dans son lit, du moindre 
effort de l'imagination pour se procurer un bien-être sensuel don- 
nant un avant-goût assez net de la jouissance sensuelle de la femme 
pendant l'accouplement (p. 269), 

fl) En français dans Qe lc\te iV, d. fj."i. 



24 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Si nous nous rappelons le rêve qu'avait eu le patient pendant 
l'incubation de sa maladie, avant son installation à Dresde* il 
devient tout à fait évident que l'idée délirante d'être changé en 
femme n'est que la réalisation de ce rêve. Il s'était alors insurgé 
contre ce rêve avec une indignation toute virile, de même il com- 
mença par se défendre contre sa réalisation pendant la maladie ; 
il considérait la transformation en femme comme une honte, un 
opprobre qui devait lui être infligé dans une intention hostile. Mais 
il vint un temps (novembre 1895) où il commença à se réconcilier 
avec cette transformation et la rapporta -aux dessins suprêmes de 
Oieu, « Depuis lors, et en pleine conscience de ce que je faisais, 
j'ai inscrit sur mes drapeaux le culte de la féminité* » (pp. 177 
et 178). 

II acquit alors la ferme conviction que c'était Dieu lui-même qui, 
pour sa propre satisfaction, réclamait de lui la féminité, 

<c Mais, dès que je suis — si je peux m' exprimer ainsi — seul 
avec Dieu., me voilà dans la nécessité d'employer tous les moyens 
imaginables, comme aussi de concentrer toutes les forces de ma 
rai son t en particulier la force de mon imagination, en vue d'attein- 
dre à ce but : que les rayons divins aient l'impression aussi conti- 
nue que possible — ou bien, ceci étant simplement impossible à 
l'homme, — aient du moins à certains moments de la journée l'im- 
pression que je suis une femme enivrée de sensations volup- 
tueuses, » (p. 281). 

« D'autre part. Dieu réclame un état constaiït de jouissance 
comme étant en harmonie avec les conditions d'existence imposées 
aux âmes par Tordre de l'univers ; c'est alors mon devoir de lui 
offrir cette jouissance».» sons la forme du plus grand développe- 
ment possible de la volupté d'ânie. Et si, ce faisant, un peu de 
jouissance sensuelle vient à m'échoir, je zne sens justifié à l'accep- 
ter, au titre d'un léger dédommagement à l'excès de souffrances et 
de privations qui ont été mon lot depuis tant d'années... » (p. 283). 

« .„ je crois, même d'après les impressions que j'ai reçues, pou- 
voir exprimer cette opinion : Dieu n'entreprendrait jamais de se 
retirer de moi — ce qui chaque fois commence par porter un préju- 
dice notable à ni on bien-être corporel — mais il céderait tout au 
contraire sans aucune résistance et d'une façon continue à Pattrac- 
lion qui le pousse vers moi s'il m'était possible d'assumer sans cesse 
le rôle d'une femme que j'étreïndrais moi-même sexuellement, si je 



*mm 



REMARQUES SUR l/ AUTOBIOGRAPHIE D J UN,CAS DE PARANOÏA 25 

—L 

pouvais sans cesse reposer mes yeux sur des formes féminines, 
regarder sans cesse des images de femmes, et ainsi de suite (p* 284). 
Les deux éléments principaux du délire systématisé de Schre- 
ber : sa transformation en femme el sa situation de favori de 
Dieu, se relient entre eux au moyen de l'attitude féminine de Scli re- 
ber envers Dieu, Nous aurons à établir nécessairement une relation 
génétique entre ces deux éléments. Nous nous trouverions sans cela, 
avec toutes nos tentatives d' élucida tion du délire de Schreber, dans 
la position ridicule décrite par Kant dans sa fameuse métaphore 
(Critique de la raison pure) : celle de l'homme qui tient un tamis 
50 us un bouc qu'un autre est en train de traire. 



N*^ 



26 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ÏI 



Essais d'interprétation 

Nous allons maintenant tenter de pénétrer le sens de cette his- 
toire d'un malade paranoïde et d'y découvrir les complexes et les 
forces instinctives de la vie psychique à nous connus. Nous pou- 
vons aborder ce problème par deux faces : en partant soit des mani- 
festations délirantes du patient lui-même, soit des circonstances qui 
occasionnèrent sa maladie. 

La première de ces voies semLln séduisante depuis que C-G. Jung 
nous en a donné un brillant exemple en interprétant, grâce à cette 
méthode, un cas incomparablement plus grave de démence pré- 
coce, dont les symptômes s'écartaient infiniment de la normale (!)♦ 
En outre, la grande intelligence de notre patient, et le fait qu'il fût 
si communicatif, semblent devoir nous faciliter la solution du pro- 
blème si nous l'abordons de ce côté. Lui-même nous donne assez 
souvent la clé du mystère, en ajoutant incidemment à une propo- 
sition délirante un commentaire, une citation ou un exemple, ou 
bien encore en opposant une négation expresse à un parallèle qui 
lui est venu à l'esprit. Il suffit alors, dans ce dernier cas* de suivre 
notre technique psychanalytique habituelle* c'est-à-dire de laisser 
tomber ce revêtement négatif, de prendre l'exemple cité pour 
la chose elle-même, de regarder la citation ou la confirmation 
comme étant la source originelle, et nous nous trouvons alors en 
possession de ce que nous cherchions : la traduction du mode 
d'expression paranoïde en le mode d'expression normal. Nous cite- 
rons à l'appui de cette technique un exemple qui mérite peut-être 
d*être exposé plus en détail : Schreber se plaint des ennuis que lui 
causent les « oiseaux » dits « miraculés », ou « parlants », aux- 
quels il attribue une série de qualités vraiment frappantes (pp. 208- 
214), D'après lui — telle est sa conviction — ces oiseaux sont cons- 
titués par des vestiges de ci-devant « vestibules du ciel », c'est-à- 
dire par des reliquats d'âmes humaines devenues bienheureuse^ : 

(I) C-G. Jung : Uhei die Psychologie dei Demenim pittecûx {De la pstjthniù- 
qic de la Démence précoce}, 1907. 



^n^^ta^B^^ 



REMARQUES SUR ^AUTOBIOGRAPHIE D'UN CAS DE PARANOÏA 27 



PW**^HW>H 



ils sont chargés de « poison de cadavre » et alors lâchés contre 
lui. On les a mis en état de répéter « des phrases dénuées de sens 
apprises par cœur »> phrases qui leur ont été « serinées ». Chaque 
fois que ces oiseaux se sont déchargés sur lui de leur charge de 
poison de cadavre , c'est-à-dire qu'ils « ont jusqu'à un certain 
point débité les phrases qu'on leur a serinées «, ils se dissolvent en 
une certaine mesure dans son âme à lui en proférant ces mots 
« Sacré gaillard ! » y ou bien « Le diable V emporte î », les seuls mots 
qu'ils soient encore capables de proférer pour exprimer leurs sen- 
timents réels. Ils ne comprennent pas le sens des paroles qu'ils 
énoncent, mais ils sont, de par leur nature, doués de réceptivité 
en ce qui touche la similitude des sons, qui n'a pas besoin d'être 
absolue* Par suite, il leur importe peu que Ton dise : 

Santiago ou Karthago ; 

Chineseiituni ou Jesum Christum ; 

Àbendrot ou Àtemnot ; 

Âriman ou Àckerman, etc.. (1) (p. 210). 

En lisant cette description des oiseaux, on ne peut se défendre 
de l'idée qu'elle doit en réalité se rapporter à des jeunes filles. On 
compare en effet volontiers ceîles-cî, quand on est d'humeur criti- 
que, à des oies, on leur a tri bue de façon peu galante une « cervelle 
d'oiseau », on les accuse de ne rien savoir dire que des phrases 
apprises par cœur et de trahir leur peu de culture en confondant les 
mots étrangers de consonnance analogue, Le « sacré gaillard ! » t les 
seuls mots que les oiseaux sachent proférer sérieusement, repré- 
senterait alors le triomphe du jeune homme qui a réussi à leur en 
imposer. Et voilà que, quelques pages plus loin, se trouve un pas- 
sage qui confirme cette interprétation : « Afin de les distinguer. 
j*ai, en manière de plaisanterie, donné des noms de filles à un 
grand nombre des âmes d'oiseaux qui restent, car, par leur curio- 
sité* leur penchant pour la volupté, etc..,, on peut dans leur ensemble 
les comparer en premier lieu à des jeunes filles. Une partie de ces 
noms de filles ont par la suite été adoptés par les rayons de Dieu 
et sont demeurés pour désigner les âmes d'oiseaux en question* * 

0) Santiago ou Cartilage 

Chinoiserie ou Jésus-Christ 
Coucher de soleil ou dyspnée 
A brimait ou laboureur* 



„ S __ ' ■— > --— ■ — "■ ^ Ml ^_ ■___> ■ I ■ ■ 

28 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



(p. 214), Cette facile interprétation des « oiseaux miraculés » nous 
indique dans quelle voie il faudrait s'engager pour arriver à com- 
prendre les énigmatiques « vestibules du ciel ». 

Je ne me fais pas d'illusion ; il faut une bonne mesure de tael 
cet de réserve à celui qui abandonne les voies classiques de l'inter- 
prétation nu cours du travail psychanalytique, et jses auditeurs ou 
lecteurs ne le suivront que jusqu'où leur familiarité avec la tech- 
nique psychanalytique le leur permettra* L'auteur a donc toutes les 
raisons de parer à ce risque : une plus grande subtilité de sa part 
ne doit pas avoir pour corollaire un moindre degré de certitude et 
de vraisemblance dans son travail. Il est de plus dans la nature 
des choses qu'un analyste exagère la prudence, un autre la har- 
diesse, On ne pourra tracer les justes limites où doit se tenir une 
interprétation qu'après de nombreux essais et une plus grande 
familiarité avec les objets de l'analyse. Dans le cas de Schreber* la 
réserve m'est imposée par la circonstance suivante : les résis- 
tances à la publication des « Mémoires d'un névropathe » eurent du 
moins ce succès qu'une partie considérable du matériel, sans doute 
la plus importante pour la compréhension du cas, nous demeure 
inconnue (1). Le chapitx-e III, par exemple, s*ouvre par ce préam- 
bule plein de promesses ; 

« Je vais maintenant d'abord traiter de quelques autres événe- 
ments relatifs à d'autres membres de ma famille, événements qui 
pourraient bien être en rapport avec l'assassinat d'à nie que nous 
■avons postulé. Ces événements sont tous plus ou moins empreints 
de quelque chose d'énîgmatique qu'il est difficile d'expliquer d'après 
la seule expérience courante des hommes. » (p, 33), Mais la phrase 
suivante nous le déclare : « La suite du chapitre n'a pas été impri- 
mée, étant impropre à la publication- » Je déviai par suite être 

<1) * Si Pou jette, écrit le D r Weber dans son rapport, un coup d'oeil d*«u sem- 
ble sur £c que contient ce document, si l'on considère l'abondance des indiscré- 
tions qu'il contient, tant en ce qui touche Schrcber lui-même qu'en ce qui con- 
cerne d'autres personnes, si Ton envisage Ja façon sans vergogne avec laquelle il 
dépeint les situations et les événements les plus délicats et les plus impossibles à 
-admettre du point de vue de l'esthétique, ainsi que remploi des gros mots les 
pluî choquant s , etc. on trouvera tout à fait incompréhensible qu'un homme. 
par ailleurs connu pour son tact et la délicatesse de ses sentiments* puisse pro- 
jeter d'accomplir un acte destiné à Je -compromettre aussi gravement devant 
l'opinion, publique, à moins que».. », -etc.. (p* 402), Certes, les dernières qualités 
que Ton puisse demander à -une histoire de malade ayant pour Lut de décrire 
les 1 roubles de l'homme malade et îles luttes de celui-ci en vue de se rétablir, 
■eVbt la * discrétion » et la grâ^ti « esthétique ». 



— = 



REMARQUES SUR L'AUTOBIOGRAPHIE r> J UN CAS DE PARANOÏA 29 



satisfait si je puis ramener du moins ce qui constitue le noyau du 
délire» avec quelque certitude, à des mobiles humains connus. 

Dans cette intention* je rapporterai une partie de l'histoire du 
malade dont Fimportance, dans les expertises, n*est pas estimée à 
sa juste valeur, bien que le malade lui-même ait tout fait pour la 
mettre au premier plan. Je veux parler des rapports de Schreber 
à son premier médecin, le Conseiller intime Professeur Flechsig) de 
Leipzig. 

Nous le savons déjà : la maladie de Schreber avait au début le 
caractère d'un délire de persécution, caractère qui ne s'effaça qu'^ 
partir du moment critique où la maladie changea de face (« récon- 
ciliation »), Les persécutions se firent alors de plus en plus sup- 
portables, F objectif d'abord ignominieux de Fémasculation dont 
Schreber était menacé fut alors refoulé à Farri ère-plan par un 
objectif nouveau conforme à Fordre de l'univers. Mais Fauteur 
premier de toutes les persécutions était Flechsig, et il demeura leur 
instigateur durant tout le cours de la maladie (1), 

En quoi consistait, à proprement parler, le forfait de Flechsig- 
et quels pouvaient en être les motifs, voilà ce que le malade raconte 
avec une imprécision, et une obscurité bien caractéristiques. Si nous 
jugeons la paranoïa d'après l'exemple, qui nous est bien înieu^i 
connu » du rêve, nous reconnaîtrons dans cette obscurité et cette 
imprécision les indices d'un travail particulièrement intense dans 
l'élaboration du délire. Flechsig aurait « assassiné Uàme » du 
malade» ou tenté de lui « assassiner Vâmc », — un acte à mettre en 
parallèle avec les efforts du diable ou des démons pour & 'emparer 
d'une âme, acte dont le prototype était peut-être fourni par des 
événements qui se seraient passés entre des membres de la famille 
Flechsig et des membres de la famille Schreber, tous depuis long- 
temps décèdes (2). On aimerait en apprendre davantage sur ce que 
signifie cet *< assassinat d'âme », mais ici encore les sources de 

(1) Schreber, dans la lettre ouverte à Flechsig quj sert de préface à son livre, 
écrit : « Aujourd'hui encore ]e^ voi\ qui me parlent profèrent ^otre nom des 
centaines de Iojs par jour. Elles vous nomment dans det> contextes qui se 
reproduisent sans cesse, en particulier en tant qu'auteur premier des dommages- 
que j'ai subis. Et ceci bien que les relations personnelles qui, pendant un cer- 
tain temps, existaient entre nous, se soient depuis longtemps estompées h 
V arrière-plan, de telle sorte que j'aurais difficilement moi-même des raisons de 
me souvenir de vous, et moins de raisons encore de le faire avec le moindre 
ressentiment <p* un), 

(2) P. 22 et suivantes. 



30 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



notre information viennent à tarir de façon tendancieuse : « En 
quoi consiste, à proprement parler, l'essence de l'assassinat d'âme, 
et, si l'on peut s'exprimer ainsi, sa technique, je ne saurais en dire 
plus long que ce qui a été indiqué plus haut- On pourrait peut-être 
encore ajouter seulement ceci (ici suit un passage impropre à la 
publication). » (p. 28). Par suite de cette omission, nous restons 
dans l'ignorance de ce que Schreber entend par « assassinai 
d'âme ». Nous mentionnerons plus loin la seule allusion à ce sujet 
qui ait échappé à la censure. 

Quoi qu'il en soit, le délire de Schreber subit bientôt une nouvelle 
ê velu lion touchant les rapports du malade à Dieu, ceci "sans modi- 
fier les rapports du malade à Flechsig. Si Schreber avait jusqu'alors 
regardé Flechsig seul (ou plutôt rame de celui-ci) comme son enne- 
mi proprement dît et Dieu tout-puissant comme son allie, il ne pou- 
vait à présent plus se défendre de l'idée que Dieu lui-même était le 
complice, sinon l'instigateur, de toute l'intrigue dirigée contre lui 
(p, 59), Cependant Flechsig garda le rôle de premier séducteur, à 
l'influence duquel Dieu avait succombé (p. 60). Il avait réussi à 
s'élever jusqu'au ciel, avec son âme entière, ou avec une partie de 
celle-ci, et à devenir ainsi — sans avoir passé par la mort ei subi 
une purification antérieure — un capitaine de rayons (1). 

L'âme de Flechsig conserva ce rôle même après que le malade 
eût quitté la clinique de Leipzig pour la maison de santé du D' 
Pierson. L'influence de cette nouvelle ambiance se manifesta par 
l'adjonction d'une nouvelle âme, celle de l'infirmier en chef (en 
qui le malade avait reconnu quelqu'un ayant habité autrefois la 
même maison que lui) sous le nom de l'âme de von W* (2). L'âme 
de Flechsig commença alors à pratiquer le système du fraction- 



(1) D'après une autre xersion très significative, mais bientôt abandonnée, 
Flechsig se serait tire une balle dans la tête soit à Wïssemhourg en Alsace, soit 
au poste de police de ^Leipzig. Le patient \\ï passer son enterr eurent, lirais ïe 
cortège ne suivait pas le chemin qu'on aurait dû s'attendre h. lui voir prendre 
\u les emplacements respectifs de la Clinique de l'Uuïversïté et du cimetière, 
Flech&ig lui apparut encore d'autres fois en compagnie 4'uu agent de police ou 
en train de parler avec sa propre femme. Schreber fat témoin de cet entretien 
par le moyen des ** connexions nerveuses » et c'est au cours de cette conversa- 
tion que Flechsig se qualifia devant sa femme de « Dieu Flechsig » s ce qui 
inclina celle-ci à le croire fou (p. 82), 

(*2> Les voix dirent à Schreber, au sujet de ce von AV., qu\iu cours d'une 
enquête ce von W, aurait dit* c\près -ou par négligence, des choses fausses* en 
particulier l'aurait accuse de se livrer à l'onanisme : en punition, von. W. était 
il présent condamné à servir le patient {p. 108). 



ri——»— 



^ ^^^»*J 



REMARQUES SUR l/ÀUTQBIOGRAPHIE D'UN CAS PE PARANOÏA 31 



/îenienf d f àmc> système qui acquit Lien tôt une grande envergure. 
A un certain moment, il y avait de 40 à 60 de ces « fractions » de 
l'âme de Flechsig ; deux de ces fractions, les plus grandes, reçurent 
les noms de Flechsig supérieur et de Flechsig du milieu (p. 111). 
I/âme de von W t (celle de Fhvfirmier en chef) se comportait exac- 
tement de mêjne. Cependant, c'était très drôle d'observer comment 
ce^ deux âmes, malgré l'alliance quelles avaient conclue, guer- 
royaient : l 1 orgueil nobiliaire de l'un et la vanité professorale de 
l'autre se heurtaient réciproquement (p, 113). Dès les premières 
semaines du séjour de Schreber à Sonnenstein (la maison de santé 
où il fut finalement envoyé en l'été de 1894), l'âme de son nouveau 
médecin, le D r Weber, entra aussi en action, et bientôt après se pro- 
duisit dans l'évolution du délire de Schreber ce revirement que 
nous connaissons déjà sous le nom de réconciliation. 

Pendant la dernière partie de son séjour h Sonnenstein, alors que 
Dieu commençait à mieux savoir apprécier le malade," se produisit 
une razzia sur les âmes* lesquelles s'étaient multipliées au point de 
devenir un fléau. Il s'ensuivit que Pâme de Flechsig ne garda que 
deux de ses formes et Ta me de von W. qu'une seule. Celte dernière 
disparut bientôt tout à fait» les fractions de Pâme de Flechsig, qui 
peu à peu perdirent leur intelligence connue leur pouvoir, reçurent 
les noms de Flechsig postérieur et de Parti du Eh bien ! La « Lettre 
ouverte à Monsieur le Conseiller intime Professeur Flechsig », qui 
sert de préface au livre» nous enseigne que Pâme de Flechsig avait 
conservé jusqu'à la fin toute son importance. 

Dans ce curieux document, Schreber l'assure : c'est sa conviction 
ferme que le médecin qui l'influence a eu les mêmes visions que 
lui-même et les mêmes révélations relatives aux choses surnatu- 
relles. Il affirme dès la première page que l'auteur des « Mémoires 
d'un névropathe » n'a pas la moindre intention de s'en prendre à 
l'honneur du médeeîn. Il le répète avec sérieux et emphase en rap- 
portant son cas (pp. 343, 445) ; on voit qu'il s'efforce de distinguer 
Y âme de Flechsigf du vivant du même nom ; le Flechsig réel du 
Flechsig de son délire (1). 

\1> f îl me faut d'après cela admet tie comme possible que tout ce que j*ai 
<xzr\l dans les premiers chapitres de mes Mêmoiizs sur des processus se trou- 
vant en liaison ave- te uom de Flechsig ne se rapporte qu*à Fàme de Flechsig, 
<]u*il convient de distinguer de l'homme \ivanh Que cette âme ait une exis- 
tence indépendante, voilà qui est certain, bien qu'impossible à expliquer par 
énï moyens naturels * (p. 342;. 



^■^1 



'A2 REVUE FRANC Aï SE DE PSYCHANALYSE 



L'étude d'un certain nombre de cas de délire de persécution nous 
ont conduits, moi ainsi que quelques autres investigateurs, à cette 
idée que la relation du malade à son persécuteur peut se ramener 
dans tous les cas à une formule très simple (1), La personne i 
laquelle Je délire assigne une si grande puissance et attribue une si 
grande influence, et qui tient dans sa main tous les fils du com- 
plots est — quand elle est expressément nommée — la même que 
celle qui jouait, avant la maladie, un rôle d'importance égale dans 
la vie émotionnelle du patient, ou bien une personne substituée à 
cette première personne et facile à reconnaître comme telle- L'im- 
portance émotionnelle qui revient à cette personne est projetée au 
dehors sous forme de pouvoir venant de l'extérieur, la qualité de 
l'émotion est changée en son contraire ; celui que Ton hait et craint 
à présent en tant que persécuteur fut en son temps aimé et vénéré, 
La persécution que postule le délire sert avant tout à justifier le 
changement d'attitude émotionnelle de la part du patient. 

De ce point de vue, examinons les relations qui avaient aupara- 
vant existé entre le patient et son médecin et persécuteur Flechsig. 
Nous le savons : en 1884 et 1885, Schreber avait déjà été atteint 
d'une première maladie nerveuse, qui s'était déroulée « sans que 
survienne aucun accident touchant à la sphère du surnaturel » 
(p. 35), Pendant que Schreber se trouvait dans cet état, alors quali- 
fie d* « byponchondrie », état qui semblait se tenir dans les limites 
d'une névrose 3 Flechsig était son médecin. Schreber passa alors six 
mois à la Clinique de l'Université de Leipzig. Nous apprenons que 
Schreber, lorsqu'il fut guéri de celle première maladie nerveuse, 
avait gardé de son médecin un souvenir reconnaissant. « Le princi- 
pal est qu'après une assez longue période de convalescence, passée à 
voyager, je finis par guérir ; je ne pouvais donc alors être rempli 
que des sentiments de la plus vive reconnaissance envers le Profes- 
seur Flechsig ; je donnai d'ailleurs une expression toute spéciale a 
ces sentiments et par une visite Extérieure que je fis à Flechsig et 
par les honoraires que je lui remis, honoraires que je jugeai pro- 
portionnés à ce que je lui devais, » 11 est vrai que Schreber, dans 
les « Mémoires », ne loue pas sans faire quelques réserves le pie- 

(1) Comp. K. Abhaham : Die psycho sexuel! en Différent en dor Hystérie und 
der Dcm entra pra?co^ » ( L^ différences psycho-sexuelles eut ru l'hystérie et ht 
démence précoce), Zenirnlbtatt fin ycjvenlu und Psijchtulue, juillet 190S, Dans 
ce travail* le scrupuleux auteur* se référant à une correspondance échangée- 
en lie noub. jn\Uinbue une jiilluen^c sei résolution de ^es îjées\ 



REMARQUES SUR L'AUTOBIOGRAPHIE D*UN CAS DE PARANOÏA 33 



juier traitement qu'il reçut de Flechsig, maïs ceci s'explique aisé- 
ment par l'altitude contraire qu'il avait adoptée depuis lors. Le pas- 
sage qui suit immédiatement celui que nous venons de citer témoi- 
gne de la cordialité primitive de ses sentiments pour le médecin qui 
l'avait traité avec tant de succès : « La reconnaissance fut peut-être 
encore plus profonde de la part de ma femme» laquelle vénérait 
dans le Professeur Fleclisig celui-là même qui lui avait rendu son 
mari ; c'est pourquoi elle garda pendant des années sur son bureau 
le portrait de Fleclisig, » (p, 36), 

Ne sachant rien de la causation de la première maladie (qu*il 
serait indispensable de comprendre pour pouvoir vraiment élucider 
la seconde et plus grave maladie), il nous faut maintenant nous lan- 
cer à F aventure dans l'inconnu. Nous le savons : au cours de l'incu- 
bation de la maladie (c'est-à-dire entre la nomination de Schreber. 
en juin 1S93 ? et son entrée en fonction, en octobre 1893), il rêva 
à. plusieurs reprises que sa vieille maladie nerveuse était revenue. 
Une autre fois, pendant un état de demi-sommeil, il eut tout à coup 
l'impression qu'il devait être beau d'être une femme soumise à 
r accouplement Schreber rapporte l'un immédiatement après les 
autres ces rêves et ce fantasme ; si, à notre tour, nous les rappro- 
chons, quant à leur contenu, nous pourrons en déduire que le sou- 
venir de la maladie éveilla aussi celui du médecin et que l'attitude 
féminine manifestée dans le fantasme se rapportait dès l'origine au 
médecin. Ou peut-être ce rêve : la vieille maladie est revenue, expri- 
mait en somme cette nostalgie : je voudrais revoir Flechsig. Notre 
ignorance du contenu psychique de la première maladie nous em- 
pêche d'aller plus loin dans ce sens. Peut-être un état de tendre 
attachement avait-il subsisté en Schreber à titre de reliquat de cet 
état morbide, attachement qui, à présent — pour des raisons incon- 
nues — s'intensifia au point de devenir une inclination erotique. 
Ce fantasme erotique — qui restait encore à l'écart de l'ensemble 
déjà personnalité - — fut aussitôt désavoué par la personnalité 
consciente de Schreber ; il lui opposa une -véritable « protestation 
mâle », pour parler comme Alfred Àdler, mais pas dans le même 
sens que celui-ci (1). Cependant, dans la psychose grave qui éclata 

UJ Adleu ï * Der psyehische Hermapbroditi sinus im Leben und in der Neu- 
rose » (« L'hermaphrodisme psychique dans la vie et dans la névrose >0 ? 
ForUchntte der Medizin, l*10 s n* 10* D'après Adler, la protestation mâle par- 
ticipe à la genèse du symptôme, dans le -as présent la personne proteste contre 
le symptôme tout constitué, 

RCVUC FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE* 3 



34 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



bientôt après, le fantasme féminin s'aflirma irrésistiblement, et il 
n'est besoin d'amender que fort peu l'imprécision paranoïde des 
termes employés par Schreber pour deviner que le malade craignait 
que le médecin lui-même abusât sexuellement de lui* La cause occa- 
sionnelle de cette maladie fut donc une poussée de libido homo- 
sexuelle, l'objet sur lequel cette libido se portait était sans doute dès 
l'origine le médecin Flechsig, et la lutte contre cette pulsion libi- 
dinale produisit le conflit générateur des phénomènes morbides. 

Je m'arrête ici afin de faire face à l'orage d'attaques et d'objec- 
tions que j'aurai soulevé* Quiconque connaît l'état actuel de la psy- 
chiatrie doit s'attendre au pire* 

Accuser d 7 homosexua]ité un homme d'un niveau moral aussi 
élevé que Fex-président de la Cour de Cassation Schreber ne cons- 
titue-t-il pas une impardonnable légèreté, un abus et une calom- 
nie ? Non, car le malade a lui-même fait connaître à l'univers le 
fantasme de sa transformation en femme, et il s'est mis au-dessus 
de toutes les susceptibilités personnelles, au nom d'un intérêt supé- 
rieur. Il nous a par suite conféré à nous-mêmes le droit de nous 
occuper de ce fantasme, et le fait de ravoir traduit en termes médi- 
caux n'a rien ajouté à son contenu* Certes, mais le malade ne jouis- 
sait pas de sa raison quand il Ta fait, son idée de transformation en 
femme était une idée délirante. Nous ne Pavons pas oublié. Aussi ne 
nous soucions-nous que de la signification et de l'origine de cette 
idée morbide. Et nous en appelons à la distinction, que Schreber 
lui-même établit, entre Flechsig l'homme et « Fleclisïg l'âme ». 
Nous ne lui reprochons d*ailleurs rien, ni d'avoir eu des pulsions 
homosexuelles, ni de s'être efforcé de les refouler. Ce malade pour- 
rait donner une leçon aux psychiatres* car, malgré son délîre 3 lui du 
moins s'efforce de ne pas confondre le monde de Pinçon scient avec 
le monde de la réalité. 

Mais> objectera-t-on encore, iï n'est nulle part expressément dit 
que la transformation en femme que Schreber redoutait dût 
s'accomplir au profit de Flechsig* — C'est exact, cependant il n'est 
pas difficile de comprendre pourquoi une accusation aussi grave 
n'est pas proférée dans ces mémoires destinés à la publicité, et 
dans lesquels Schreber était soucieux de ne pas offenser « Flechsig 
l'homme ». Maïs les atténuations apportées de ce fait à la manière 
de s'exprimer de Schreber ne vont pas jusqu'à voiler entièrement 
le sens réel de cette accusation. On peut soutenir que ce sens» 



REMARQUES SUR L* AUTOBIOGRAPHIE D'UN CAS DE PARANOÏA 35 



s'exprime après tout ouvertement dans un passage tel que celui-ci : 
« De cette façon, un complot se perpétra contre moi (eu mars ou 
avril 1894 environ). Ce complot avait pour objet, une fois ma 
maladie nerveuse reconnue comme incurable, ou supposée telle, 
de me livrer à un homme de telle sorte que mon âme fût abandon- 
née, tandis que mon corps—, changé en un corps de femme, devait 
être abandonné-,- comme tel à l'homme en question, en vue d'abus 
sexuels (1), » (p, 56), Il est superflu de le faire observer : dans le 
texte personne n'est jamais nommé que Ton pourrait mettre à la 
place de Flechsig* Vers la fin du séjour de Schreber à la clinique de 
Leipzig, cette peur se fait jour en lui : « II pourrait être jeté aux 
infirmiers » en vue d'abus sexuels <p. 98). Et l'attitude féminine 
envers Dieu, que Schreber avoue sans vergogne aux stades ulté- 
rieurs de son délire, lève certes les derniers doutes qui pourraient 
subsister au sujet du rôle originel attribué au médecin. L'autre 
des reproches élevés contre Flechsig retentit bruyamment d'un 
bout à l'autre du livre, Flechsig aurait tenté d*assassiner l'âme de 
Schreber, Nous le savons déjà : la nature exacte de ce crime échap- 
pait au patient lui-même* mais il était en rapport avec des choses 
si délicates qu'il fallut les soustraire à la publication (chapitre III). 
Un seul fil nous reste pour nous guider* Schreber illustre V assassi- 
nat d'âme en en appelant au contenu légendaire du Faust de Goethe* 
du Manfred de Byron, du Freîschutz de Weber (p. 22), Un de ces 
exemples est encore cité ailleurs* Schreber, à l'endroit où il expose 
la division de Dieu en deux personnes, idenitfie le « dîeu inférieur » 
à Ahriman et le « dieu supérieur » à Ormuzd (p. 19) ; un peu plus 
loin, il y a la petite note suivante : « Le nom d'AJiriman se trouve 
d'ailleurs aussi, par exemple, dans le Manfred de Lord Byron, en 
rapport avec un assassinat d'âme. » (p. 20)* Or, dans ce drame, il n'y 
a à peu près rien que Ton puisse mettre en parallèle avec le pacte par 
lequel Faust vend son âme ; j'y ai aussi cherché en vain le terme 
assassinat d'âme. Mais l'essence et le secret du drame résident en 
un inceste fraternel* Ici notre fil nous laisse de court (2). 



<1) Les italiques sont de moi, 

(2j A l'appui de ce qui préccdc 5 je citerai -ce passage où Manfred, dans Ja scène 
finale du drame* dit au démon qui vient le chercher : 

,„ my past power 
Was purchased hy no compact with thy cre^r. 
*„moii pouvoir passé ne fut pas acheté par un pacte avec tes pareils.) 
Ce qui est en contradiction flagrante arae le fait d'un pacte où l'on vend son 



36 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Je me réserve de revenir plus loin à la discussion de quelques 
autres objections, mais je me considère dès à présent en droit de 
m'en tenir à mon point de vue : la maladie de Schreber éclata à 
l'occasion d'une explosion de libido homosexuelle. Un détail remar- 
quable de rhisloire du malade, détail que sans cela rien ne saurait 
expliquer, cadre bien avec celle hypothèse. Pendant que sa femme, 
pour sa propre santé, était partie pour quelques jours en congé, 
il se produisît chez le malade mi nouvel « effondrement nerveux » 
qui devait exercer une influence décisive sur l'évolution de sa mala- 
die. Sa femme, jusqu'alors, avait passé auprès de lui plusieurs 
heures par jour et déjeunait avec lui. Quand elle revint* au bout de 
quatre jours, elle le trouva terriblement changé, au point que lui- 
même désira ne plus la voir. « Ce qui détermina mon effondrement 
mental, ce fut particulièrement une certaine nuit, au cours de 
laquelle j*eus un nombre tout à fait inaccoutumé de pollutions, 
certes une demi-douzaine en cette seule nuit. » (p. 44). Il est facile 
de le comprendre : la seule présence de sa femme exerçait sur 
Schreber une influence protectrice contre le pouvoir d'attraction 
des hommes qui l'environnaient. El si nous admettons qu'une pol- 
lution ne puisse pas se produire chez un adulte sans participation 
psychique, nous ajouterons aux pollutions qu'eul en cette nuit-là 
le patient l'appoint de fantasmes homosexuels demeurés incons- 
cients. 

Mais pourquoi celte explosion de libido homosexuelle chez 
le patient justement alors (entre le moment où il fut nommé et 
celui où il s'installa à Dresde), voilà ce que nous ne pouvons devi- 
ner en l'absence de données biographiques plus précises. Tout être 
humain oscille en général, tout au long de sa vie 3 entre des sen- 
timents hétérosexuels et des sentiments homosexuels, et toute pri- 
vation ou désenchantement d'un côté a pour effet habituel de le reje- 
ter de l'autre* Nous ne connaissons, dans le cas de Schreber, aucun 



âme. Cette erreur de Schreber iresl sans doute pas dépourvue de tendance. Il 
est certes tentant de rapprocher l'intrigue de EManfred de £e qui >i été maintes 
fois dit de relatif au\ relations incestueuses du <poète a\cc sa demi-sœur. Et il 
est frappant de von- que l'autre drame de Byron, son célèbre Corn, se passe dans 
]a famille primitive. là où l'inceste outre frère et sœur ne pouvait encore se 
heurter a aucune objection. Avant de quitter le thème de l'assassinat d'âme, 
citons encore oc passage ; * tandis qu'auparavant Flechsig était qualifié d'au- 
teur premier de l'assassinat -draine, à présent, depuis déjà quelque temps, on 
retourne exprès les rapports et on cherche à me reprêsenicr comme étant 
celui qui a commis l'assassinat d'âme,.* » (p. 23), 



REMARQUES SUR i/AUTOBIOGRÀPHIE D*UN CAS DE PARANOÏA 37 



élément de cet ordre, mais nous ne devrons pas négliger d'attirer 
l'attention sur un facteur somatique qui pourrait bien avoir joué 
son rôle, Schreber, au moment où il tomba malade, avait cinquante 
et un ans, il se trouvait à cet âge critique pour la vie sexuelle où, 
chez la femme, après une exaltation préalable, la fonction sexuelle 
subit une involution notable, involution dont rhonime non plus ne 
semble pas exempt : il existe aussi pour l'homme une « méno- 
pause » entraînant les dispositions morbides subséquentes (1). 

Je puis me le figurer : une hypothèse d'après laquelle un senti- 
ment de sympathie éprouvé pour son médecin par un homme éclate, 
renforcé, huit ans plus tard (2), et occasionne un si grave trouble 
psychique* cette hypothèse, dis-je, doit sembler hasardeuse. Mais 
je ne nous crois pas justifiés à rejeter une telle hypothèse sur la 
seule vertu de son invraisemblance si 7 par ailleurs, elle se recom- 
mande à nous ; nous ferons mieux d'essayer de voir jusqu'où elle 
peut nous conduire. Car cette invraisemblance peut n'être que tem- 
poraire et tenir à ce queiTiypothèse douteuse n'a pas encore trouvé 
sa place dans une connexion d'ensemble, à ce que cette hypothèse 
est la première avec laquelle nous avons abordé le problème. Mais 
pour ceux qui ne savent pas suspendre leur jugement, et qui 
trouvent notre hypothèse tout à fait insoutenable, il est aisé de 
faire voir qu'il est possible de lui faire j>erdre son caractère surpre- 
nant. Le sentiment de sympathie éprouvé pour le médecin peut très 
bien avoir été dû à un processus de « transfert », transfert par 
lequel un investissement affectif du malade fut transposé d'une 
personne qui lui importait fort à la personne du médecin, indiffé- 
rente en elle-même, de telle sorte que le médecin semble avoir été 
choisi comme substitut d'une autre, tenant de beaucoup plus près 
au malade. En ternies plus concrets, le médecin ayant rappelé d'une 
manière quelconque son frère ou son père au malade, celui-ci 
retrouva dans le médecin son frère ou son père, et alors il n'y a plus 
rien de surprenant à ce que, dans certaines circonstances, la nostal- 
gie de cette personne substituée se réveille et exerce une action 

(1) Je dois -ce renseignement sur Page qu'avait Sclireber lors de sa maladie à 
Maniabilité de l'un de ses parents ; -ce renseignement me fut fourni par l'inter- 
médiaire du D T Stegmann, de Dresde* Honnis ce reiiseignementj je ne me suis 
servi dans ce travail de rien qui n'émanât -du texte même des Mémoires d'un 
névropathe* 

(2) Tel est ]'iatervalle séparant la première maladie de Scbreber de 3a 
seconde* 



38 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

d'une violence que seule son origine et son importance originelle 
permettent d'expliquer. 

Pour cet essai d'explication, il serait intéressant de savoir si le 
père du patient vivait encore lorsque celui-ci tomba malade, sî celui- 
ci avait eu un frère* et si ce frère, à cette époque, était du nombre 
des vivants ou du nombre des « bienheureux: ». J'éprouvai par suite 
une grande satisfaction en trouvant enfin, après de longues ré- 
el lerches, dans les « Mémoires d'un névropathe », le passage sui- 
vant, par lequel le malade lui-même lève tous les doutes à cet 
égard : « La mémoire de mon père et de mon frère.*, m'est aussi 
sacrée que,*,, etc.,, » (p. 442), Ainsi tous deux étaient déjà morts 
lors de la deuxième maladie, — peut-être même lors de la pre- 
mière ? 

Nous n'aurons, je pense, plus besoin de nous élever contre l'hypo- 
thèse d'après laquelle un fantasme de désir de nature féminine 
(homosexuel passif) aurait été la cause occasionnelle de la mala- 
die, fantasme ayant pris pour objet la personne du médecin* Une 
vive résistance à ce fantasme s'éleva en Schreber de la part de l'en- 
semble de sa personnalité, et la lutte défensive qui s'ensuivit, — 
lutte qui eût pu peut-être tout aussi bien revêtir une autre forme* — 
adopta, pour des raisons inconnues, la forme d'un délire de persé- 
cution. Celui dont il avait la nostalgie devint alors son persécuteur, 
le fond même du fantasme de désir devint celui de la persécution. 
Nous présumons que «e même schéma général se montrera appli- 
cable à d'autres cas encore de délire de persécution. Ce qui distin- 
gue cependant le cas de Schreber d'autres cas semblables, c'est son 
évolution ultérieure et la transformation qu'au cours de cette évo- 
lution il vint à subir. 

L'une de ces transformations consista dans le remplacement de 
Flechsig par la plus haute figure de Dieu, ce qui d'abord semble 
amener une aggravation du conflit, une intensification intolérable 
de la persécution* Mais on le voit bientôt : cette première transfor- 
mation du délire amène la seconde et, avec celle-ci, la solution du 
conflit- Il était impossible à Schreber de se complaire dans le rôle 
d'une prostituée livrée à son médecin ; mais la tâche qui lui est à 
présent imposée, de donner à Dieu lui-même la volupté qu'il 
recherche, ne se heurte pas aux mêmes résistances de la part du 
moi* L'émasculalion n'est plus une honte, elle devient conforme 
à V ordre de l'univers^ elle prend place dans un grand ensemble 



HEMARQUES SUR l/ AUTOBIOGRAPHIE D'UN CAS DE PARANOÏA 39 



cosmique, elle permet une création nouvelle de l'humanité après 
que celle-ci s'est éteinte, « Une nouvelle race d'hommes, née de 
l'esprit de Schreber » ? révéreront un jour leur ancêtre dans cet 
homme qui se croit aujourd'hui un persécuté. Ainsi > les deux 
partis en présence trouvent à se satisfaire. Le moi est dédommagé 
par le délire des grandeurs, cependant que le fantasme de désir 
féminin se fait jour et devient acceptable. Le conflit et la maladie 
peuvent à présent prendre fin. Le sens de la réalité, néanmoins» 
qui s'était entre temps renforcé chez le patient, le contraint à 
ajourner du présent dans un avenir lointain la solution trouvée, à 
se contenter pour ainsi dire d'une réalisation asymptotiqiie de son 
désir (1), Sa transformation en femme, il le prévoit, aura lieu un 
jour, jusque-là la personne du Président Schreber demeurera indes- 
tructible. 

Dans les traités de psychiatrie, il est souvent dit que le délire des 
grandeurs dérive du délire de persécution en vertu du processus 
suivant : le malade* primitivement victime d'un délire de persécu- 
tion où il se voit en butte aux puissances .les plus redoutables, éprou- 
verait le besoin de s'expliquer cette persécution et en viendrait 
ainsi à se croire lui-même un personnage important, digne d'une 
persécution pareille. Le développement du délire des grandeurs 
■est ainsi rapporté à un processus que nous pourrions appeler, pour 
nous servir d'un terme excellent dû à E, Jones, <;< rationalisation ». 
Mais nous sommes d'avis que c'est penser d'une manière aussi 
peu psychologique que possible que d'attribuer à une rationalisa- 
tion des conséquences affectives d'une telle importance, c'est pour- 
quoi nous nous séparons nettement des auteurs précités. Et nous ne 
prétendons point pour l'instant connaître l'origine du délire des 
grandeurs. 

Pour en revenir au cas de Schreber, il nous faut avouer que toute 
tentative d'élucider la transformation subie par son délire se heurte 
à d'extraordinaires difficultés- Par quelles voies et par quels 
moyens s'effectue l'ascension de Flechsig à Dieu ? À quelle source 
Schreber puisa-t-ïl le délire des grandeurs qui lui permit, de façon 
si heureuse, de se réconcilier avec sa persécution, ou, pour parler 

(1) Il écrit vers la fin du livre : « Ce n'est qu'au titre d'une possibilité dont 
il faille tenir compte -que je ïe dis : mon éraassulation pourrait cependant 
■encore avoir lieu, à. cet effet qu'une génération nouvelle sortît de mon sein 
de par une fécondation divine » (p. 290). 



40 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



en termes analytiques, d'accepter le fantasme de dé$h* qui avait 
dû être refoulé ? Les « Mémoires d'un névropathe » nous donnent 
une première clé de ce mystère en nous faisant voir que, pour 
Schreber* « Flechsig » et « Dieu » appartenaient à une même 
série. Dans un de ses fantasmes, Schreber s'imagine surprenant une 
conversation entre Fleclisîg et la femme de celui-ci, conversation 
au cours de laquelle Flechsig se qualifie de « A Dieu-Flechsig », ce 
qui, aux yeux de sa femme, le fait passer pour fou (p. 82)- Mais il 
est un autre trait, dans le développement du délire de Schreber, 
qui mérite toute notre attention. Si nous envisageons l'ensemble 
de ce délire, nous voyons que le persécuteur se décompose en deux 
personnes : Flechsig et Dieu ; de même, FLechsig se divise lui-même 
plus tard en deux personnes, le Flechsig « supérieur » et le 
Flechsig « du milieu »* comme Dieu en Dieu « inférieur » et en 
Dieu « supérieur », Aux stades ultérieurs de la maladie, la décom- 
position de Flechsig va plus loin encore (p. 193)* Une telle décom- 
position est tout à fait caractéristique des psychoses paranoides» 
Celles-ci décomposent, tandis que l'hystérie condense. Ou plutôt 
ces psychoses résolvent à nouveau en leurs éléments les condensa- 
tions et les identifications réalisées dans l'imagination inconsciente. 
Si, chez Schreber, cette décomposition se reproduit plusieurs fois, 
il faut y voir, d'après C,-G« Jung <1) ? la preuve de l'importance que 
possède la personne en question. Toutes ces subdivisions de Flech- 
sig et de Dieu en plusieurs personnes signifient la même chose 
que la division du persécuteur en Flechsig et en Dieu- Ce sont 
des doublets d*une seule et même importante relation ; O. Rank a 
aussi trouvé, dans la formation des mythes (2), de tels « dou- 
blets ». Et l'interprétation de tous ces traits isolés sera encore faci- 
litée si nous ne perdons pas de vue la bipartition originelle du 

(1) C.-G. Jukg : * Ein Beitrag zur Psychologie -des Gerùchies » > Contribu- 
tion a la psychologie des faux bruits ») s Zentralbïatt fur PsgchQanalijse n° 3 : 
1910. Jung a probablement raison quand 51 dit encore que cette décomposition» 
conforme en ceci a Ja tendance générale de la schizophrénie, dépouille par 
L'analyse les représentations de leur puissance, ce qui a pour but d'empêcher 
réelosion d'impressions trop fortes. Mais quand l'une de ses patientes lin dit ; 
*« Ah 1 êtes-vous encore un D T Jung ? Ce math), quelqu'un -qui est venu me voir 
disait aussi qu'il était Je D r Jung *>, il faut traduire ce propos par l'aveu sui- 
vant : « Vous me rappelez en ce moment une autre personne de la série de mes 
transferts que lors de votre visite précédente, » 

(2) 0, Râtîk : *■ Der Mythus von der Geburt des Helden n Le mythe de la 
naissance du héros »}* Schriftcn zur angeivandien SeGtenkund& t V, 1909 {2 L édi- 
tion, 1022). 



REMARQUES SUR l/ AUTOBIOGRAPHIE D'UM CAS DE PARANOÏA 41 

persécuteur eu Fleclisig et en Dieu, nî l'explication que nous en 
avons déjà donnée : cette bipartition serait la réaction paranoïde à 
une identification antérieure entre deux personnes ou à leur appar- 
tenance à une même série. Si le persécuteur Fleclisig fut en son 
temps un être ainié, alors Dieu ne serait lui-même que le retour 
d'un autre être également aimé, mais d'une importance sans doute 
plus grande. 

Si nous poursuivons dans le même sens, ce que nous semblons 
être en droit de faire, nous devrons nous dire que cette autre per- 
sonne ne saurait être que le père de Schreber, Il s'ensuit que Flech- 
sig n'en est que plus nettement réduit au rôle du frère, du frère 
aine que Schreber, espérons-le* dut avoir (1). La racine de ce 
fantasme féminin» qui déchaîna une si violente opposition de la 
part du malade, serait ainsi une nostalgie de son père et de son 
frère, nostalgie exaltée jusqu'à comporter un renforcement eroti- 
que. Cette nostalgie, en tant qu'elle se rapportait au frère, se fixa par 
transfert sur le médecin Fleclisig, mais dès qu'elle fut ramenée au 
père, le conflit dont Schreber était le théâtre commença de prendre 
fin. 

Nous ne nous sentirons en droit d'introduire ainsi le père de 
Schreber dans le délire de celui-ci que si cette nouvelle hypothèse 
nous permet de mieux comprendre ce délire et d'en élucider des 
détails jusqu'alors inintelligibles, On s'en souvient ; le Dieu de 
Schreber et les rapports de Schreber à son Dieu présentaient tes 
traits les plus étranges. Le plus curieux mélange de critique blas- 
phématoire, de rébellion, d'insubordination et de dévotion respec- 
tueuse s*y rencontraient. Dieu, qui avait succombé à l'influence 
suborneuse de Fleclisig, n'était pas en état de rien apprendre 
par l'expérience ; il ne comprenait pas les hommes vivants parce 
qu'il ne s'entendait à fréquenter que les cadavres, et il manifestait 
son pouvoir par une série de miracles qui, bien qu'assez frappants, 
étaient cependant insipides et puérils, 

Le père du Président Schreber n'avait pas été quelqu'un d'insi- 
gnifiant. C'était le D r Daniel Gottlieb Moritz Schreber, dont le sou- 
venir est resté vivant jusqu'à ce jour, grâce aux innombrables 
« Associations Schreber », florissantes surtout en Saxe ; il était de 



(1) Les Mémoires d'un néwopathc ne nous fournissent aucun éclaircissement 
sur ce point* 



—m 



42 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



plus médecin. Ses effoxts en vue de former harmonieusement la 
jeunesse, d'assurer la collaboration de l'école et de la famille, d'éle- 
ver le niveau de la santé des jeunes gens au moyen de la culture 
physique et du travail manuel, ont exercé une action durable sur 
ses contemporains (1), Les innombrables éditions, répandues dans 
les milieux médicaux, de son « Arztliche Zinunergymnastik » {Gym- 
nastique médicale de chambre) témoignent de son renom en tant 
que fondateur de la gymnastique thérapeutique en Allemagne. 

Un père tel que ce D r Schreber n'était certes pas impropre, dans 
le souvenir attendri du fils auquel il fut si tôt ravi par la mort* à 
subir la transfiguration divine. 

Pour notre manière actuelle de sentir* il existe à la vérité un 
abîme qu'on ne saurait combler entre la personne de Dieu et celle 
de n'importe quel homme, quelqu'cininent qu'il puisse être* Mais il 
convient de nous souvenir que tel ne fut pas toujours le cas* Les 
adieux des peuples antiques leur étaient apparentés de plus près. 
Chez les Romains, l'empereur défunt était régulièrement déifié, et 
Vespasien, homme de sens solide et rassis, s'écria en tombant 
malade : « Malheur à moi ! il me semble que je deviens dieu ! » (2), 

Nous connaissons l'attitude qu'ont les garçons envers leur père : 
elle implique ce même mélange de respectueuse soumission et d'in- 
subordination révoltée que nous avons trouvée dans les rapports 
de Schreber à son Dieu : on ne saurait s'y méprendre, cette attitude 
constitue le prototype sur lequel la réaction de Schreber est fidèle- 
ment calquée* Xfaïs le fait que le père de Schreber ait été un médecin 
-en vue et à coup sûr vénéré par ses clients ce fait^ dis-je 3 nous expli- 
que les traits de caractère les plus frappants que possède ce Dieu, 
traits que Schreber fait ressortir sous un jour critique. Peut-on ima- 
giner ironie plus amère que de prétendre qu*un tel médecin ne com- 
prend rien aux hommes vivants et ne s'entend à fréquenter que les 
cadavres ? Faire des miracles, c'est là certes un attribut essentiel 



<1) Je veux ici remercier le D r Stegmann, de Dresde, pour la communication 
d'un numéro de La revue intitulée : Dût Freuizd der Schrebet-Vereine {Uami 
des Associations Schreber). Dans ce numéro (2 e année, fascicule 101 publié à 
l'occasion -du centenaire de la naissance du D r Schreber, se trouvent -des don- 
nées biographiques sur lui, Le D r Schreber senior naquît en 1808 et mourut en 
1861, âgé seulement de cin-quante-trois ans. Je sais* par la source déjà men- 
tionnée, que notre patient avait alors dix-neuf ans. 

(2) SiiLroxE : Vie des Césars, chapitre 23. Cette déification des chefs com- 
mença par Jules César, Auguste, dans les inscriptions de son règne, s'intitulait 
Dim ftïius. 



REMARQUES SUR L'AUTO BIOGRAPHIE D'UN CAS DE PARANOÏA 43 



de Dieu, mais le médecin aussi accomplit des miracles ; ses clients 
enthousiastes proclament, en effet, cju'il accomplit des cures mira- 
culeuses. Aussi le fait justement que ces miracles^ auxquels Thypo- 
chondrie du malade a fourni la matière, se trouvent être incroyables, 
absurdes et en partie même stupides, nous renie ttra en mémoire 
ce que j'ai dit dans ma « Science des Rêves » (1) : quand un rêve 
est absurde, c'est qu'il exprime ironie, dérision. Ainsi Fabsiirdité 
sert à représenter la même chose dans la paranoïa. 

En ce qui touche d'autres reproches faits par Sclireber à Dieu, 
par exemple celui d'après lequel Dieu n'apprendrait rien par 
l'expérience» il est naturel de penser que nous nous trouvons là en 
présence du mécanisme infantile du « Menteur ! Tu en es un toi- 
même ! » (2)> les enfants se plaisant en effet à rétorquer un repro- 
che en l'appliquant, sans y rien changer à celui qui le leur a fait. 
De même» les voix mentionnées page 23 permettent de supposer 
que l'accusation d'assassinat d'âme élevée contre Flechsig était 
originairement une auto-accusation (3). 

Enhardis par ce fait que la profession du père de Schreber nous 
a permis d'élucider les particularités du Dieu schrébérien, nous 
allons à p résent risquer une interprétation de la curieuse struc- 
ture que Schreber prête à TEtre divin. Le monde divin, ainsi que 
l'on saitj se compose des empires antérieurs de Dieu (appelés en- 
core vestibules du ciel, qui contiennent les âmes des défunts) et 
du Dieu inférieur comme du Dieu supérieur, les quel s , ensemble, 
constituent les empires postérieurs de Dieu (p. 19)* Bien que nous 
rendant parfaitement compte qu'il y a là une condensation que nous 
ne saurions résoudre en tous ses éléments* nous pouvons nous 
servir ici d'une clé qui est déjà entre nos mains. Si les oiseaux 
miraculés qui, après que nous les eûmes démasqués* se sont trouvés 
être des jeunes filles, dérivent des vestibules du ciel (4), alors ne 

(1^ Traumdeutung, 7* édition, p* 295, Science des Rêves, tr. Kfeyerson, 
Al eau» p, 378 et suiw 

(2) C'est probablement une « revanche *> de cette sorte qui inspira l'obser- 
vation suivante notée par Schreher : « Toute tentative d'exercer sur lui une 
influence éducative doit être abandonnée comme étant sans espoir « (p, 188), Ce 
personnage méducable, c'est Dieu, 

(3) » Taudis que, depuis quelque temps déjà* les rapports ont été invertis 
exprès et que Ton cherche à me reptêsenter comme étant l'auteur de l'assassinat 
d'âme, ctc„. » 

(4) Le mot allemand Vorïwft comme le mot français vestibule, est d'ailleurs 
également employé pour désigner une région des organes génitaux externes de 
l£ femme <]\\ d, <r.). 



MA 



44 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



pourrait-on pas regarder les empires antérieurs de Dieu comme 
étant le symbole de la féminité, et les empires postérieurs de Dieu 
comme étant celui de la virilité ? Et si nous savions de façon cer- 
taine que le frère défunt de Schreber eût été son aîné, nous serions 
en droit de voir, dans la décomposition de Dieu en un Dieu inférieur 
et un Dieu supérieur, une expression de ce fait, dont le patient 
aurait gardé la mémoire, qu'après la mort prématurée de son père, 
son frère aîné l'aurait pour lui remplacé. 

Je voudrais à ce propos mentionner ici le soleil qui, par ses 
« rayons », acquit une si grande importance dans F expression du 
délire de Schreber. Les rapports de Schreber au soleil sont quelque 
chose de tout à fait spécial. Le soleil lui parle un langage humain 
et se révèle ainsi à lui comme étant un être animé ou l'organe 
d'un être encore plus haut qui se trouverait derrière lui (p. 9). Un 
rapport médical nous l'apprend : Schreber « hurle au soleil des 
menaces et des injures » (1) <p, 382), il lui crie qu'il devrait ramper 
et se cacher devant lui. Il nous F apprend lui-même : ïe soleil pâlît 
devant lui (2)* La part que le soleil a à son destin se manifeste par 
ceci que des changements importants ont lieu dans Faspect de 
l'astre dès que chez Schreber se produisent des modifications* 
comme pendant les premières semaines de son séjour à Sonnen- 
stem (p. 135). Schreber nous facilite grandement l'interprétation de 
son mythe solaire. Il identifie le soleil directement à Dieu, tantôt 
au Dieu inférieur (Ahriman) (3), tantôt au Dieu supérieur (Or- 
niuzd), « Le jour suivant*.*, je vis le Dieu supérieur, cette fois non 
plus avec Fœil de l'esprit, mais avec les yeux du corps. C'était le 
soleil, non pas le soleil sous son aspect habitue] et tel quMl appa- 
raît à lous les hommes, mais, etc.*. » (p. 137)* Par suite. Schreber 
agit d'une façon tout simplement logique lorsqu'il traite le soleil 
comme étant Dieu en personne. 

Je ne suis pas responsable de la monotonie des solutions qu'ap- 
porte la psychanalyse : le soleil, en conséquence de ce qui vient 

(1) « Le soleil est une putain » {p. 384). 

(2) * De plus, ]c soleil s'offre à moi en partie sous un autre aspect qu'avant 
ma înalaflïe. Quand, tourné vers le soleil, je lui varie à haute voix, ses ra\on* 
pâlissent dc\ant moi. Je peux ^n tout repos fixer le soleil et n'en suis que hè* 
modérément ébloui, tandis que, du temps où j'étais «bien portant, je n'aurais, 
pas pins que les autres hommes, pu fixer le soleil durant une minute » (Note 
de la page 139}, 

(,3) « Les voix qui me partent identifient à présent (depuis juillet îS94ï 
Ahriman directement au soleil » (p* 88)* 



REMARQUES SUR l/ AUTO BIOGRAPHIE D J UN CAS DE PARANOÏA 45 



d'être dit, ne saurait être à nouveau qu'un symbole sublimé du 
père* Le symbolisme ne se soucie pas ici du genre grammatical, 
du moins en ce qui concerne l'allemand, car, dans la plupart des 
autres langues, le soleil est du genre masculin* Dans cette figuration 
qui reflète le couple parental, l'autre parent est représenté par la 
terre, qualifiée couramment de mère nourricière* L'analyse des 
fantasmes pathogènes chez les névrosés confirme bien souvent cette 
assertion. Je ne ferai qu'une seule allusion aux rapports qui relient 
ces fantasmes des névrosés aux mythes cosmiques. L'un de mes 
malades, qui avait perdu de bonne heure son père, cherchait à le 
retrouver dans tout ce qui, en la nature, est grand et sublime, Je 
compris, grâce à lui, que Thym ne nîetszchéen « Avant le lever du 
soleil » exprime sans doute la même nostalgie (1), Un autre de 
mes malades, devenu névrosé après la mort de son père, avait eu 
«on premier accès d'angoisse et de vertige au moment ov il bêchait 
le jardin en plein soleil* 11 m'apporta de lui-même celte interpré- 
tation : il avait eu peur parce que son père le regardait pendant 
qu'il travaillait « sa mère avec un instrument tranchant *>. Comme 
j'osai élever quelque objection, il rendit sa conception plus plau- 
sible en ajoutant que, déjà du vivant de son père, il l'avait comparé 
au soleil, bien qu'alors dans une intention satirique. Chaque fois 
qu'on lui demandait où son père passerait l'été, il répondait en 
citant les vers sonores du « Prologue au ciel » de Faust : 

Vnd seine vorgcschrieb*ne lîeise 
Vollendet er mit Donncrgang, 
(Et dans un village de tonnerres 
Il accomplit son voyage prescrit)* 

Le père de ce malade, sur l'avis des médecins, allait en effet cha- 
que année à Marienbad. Chez ce malade, l'attitude classique du gar- 
çon envers le père s'était manifestée en deux temps. Tant que son 
père avait aôcu, rébellion totale et discorde ouverte ; aussitôt après 
îa mort du père, névrose basée sur une soumission d'esclave et une 
obéissance rétroactive à celui-ci- 

Nous nous retrouvons donc, dans le cas de Schreber, sur le 
terrain familier du complexe paternel (2). Si la lutte contre Fléch- 
ai) Ainsi parlait Zuiathoustiûj 3* partie. Kietszche aussi perdit son père étant 
encore enfant. 

{2) De même le ** fantasme de désir féminin » chez Schrebcr n'est que l'une 
des formes classiques que rev-et -chez l'enfant ce complexe ■central- 



liknff 



4(5 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



si g finit par se dévoiler, aux yeux de Schreber, comme étant un con- 
flit avec Dieu, c'est que nous avons à traduire ce dernier combat par- 
mi conflit infantile avec le père* conflit dont ïes détails, à nous 
inconnus, ont déterminé le contenu du délire de Schreber, Rien ne 
manque ici du matériel que l'on découvre, grâce à l'analyse, dans 
d'autres cas du môme genre ; chacun des cléments est représenté 
par une allusion ou une autre. Dans ces événements infantiles, 
le père joue le rôle d'un trouble-fête qui empêche l'enfant de trou- 
ver la satisfaction qu'il recherche ; cette satisfaction est le plus 
souvent autoérotiqtie, bien que* plus tard, le plaisir autoérolique 
soit souvent remplacé dans l'imagination du sujet par une satisfac- 
tion un peu moins dénuée de gloire (1). Vers la période finale de 
son délire, la sexualité infantile célèbre chez Schreber un triomphe 
grandiose : la volupté devient « emplie de la crainte de Dieu »* Dieu 
lui-même (le père) ne se lasse jamais de l'exiger de lui, La menace 
la plus redoutée que puisse faire le père : la castration, a elle-même 
fourni l'étoffe du fantasme de désir de la transformation en femme, 
fantasme d'abord combattu, et ensuite accepté. L'allusion à un for- 
fait que recouvre la formation substitutive assassinat d'âme y 
constitue une allusion plus que transparente- II se trouve que 
l'infirmier en chef est identique à ce M. von W. qui habitait la 
la même maison que les Schreber, et qui s d'après les voix, aurait 
faussement accuse Schreber de se livrer à l'onanisme (p. 108)- Les 
voix disent, comme pour donner un fondement à la menace de cas- 
tration : « On doit en effet vous représenter (2) comme vous livrant 
à des excès voluptueux, » (p. 127)- II y a enfin Je penser obsédant 
(p- 47) auquel le malade se soumet, parce qu'il suppose que, s'il 
cessait un seul instant de penser, Dieu croirait qu'il est devenu 
imbécile et se retirerait de lui, Ceci est la réaction même, qui nous 
est par ailleurs connue, à la menace ou à la crainte de perdre la 
raison pour s'être livré à des pratiques sexuelles, en particulier 
à l'onanisme (3). Mais vu la somme énorme d'idées délirantes hypo- 



<1) Cf. mes observations à ce sujet dans l'Analyse de. 4' * Homme aux rats » 
(p. 315 de ce volume VIII. Ed* allemande des Œuvres complètes de Freud), 

(2) Les systèmes du » représeniej et du noter », si on les rapproche des 
« âmes éprouvées, » (ou qui ont passe leurs examens, geprùft eu allemand), fait 
penser à des faits qui se seraient passés lors des années scolaires de Schreber. 

(S) « Que telle ait été la fin poursuivie» voilà ce qui, auparavant, était avoué 
ouvertement dans «ette phrase que j'ai entendu proférer d'innombrables foie 
par le dieu supérieur : * Nous voulons vous détruire la raison » <p. 206), 



fc- 



REMARQUES SITU L'AUTOBIOGRAPHIE D*UN CAS DE PARANOÏA 47 



chondriaques présentées par ce malade (1), il n'y a peut-être pas 
lieu d'attacher grand prix à ce que certaines d'entre elles coïncident 
mot pour mot avec les craintes hypocliondriaques des masturba- 
teurs (2). 

Un autre analyste, plus hardi dans ses interprétations, ou bien 
plus au courant que moi, par des relations personnelles avec la 
famille Schreber, des personnes, du milieu et des petits événements 
parmi lesquels le patient se mouvait, n'aurait pas grand peine à 
rapporter d'innombrables détails du délire schrébérien à leurs sour- 
ces et à en découvrir par là le sens, ceci en dépit de la censure à 
laquelle les « Mémoires d'un Névropathe » ont été soumis. Nous, il 
nous faut nous contenter de la vague esquisse du matériel infantile- 
que nous avons tracée, de ce matériel sous les espèces duquel la 
maladie paranoïde a représenté le conflit actuel. 

J'ajouterai encore un mot relativement aux causes de ce conflit, 
qui éclata à l'occasion d'un fantasme de désir féminin- Nous le 
savons : quand un fantasme de désir se manifeste, notre tâche est 
de le rapporter à quelque frustration, quelque privation imposée 
par la vie réelle. Or, Sehieber avoue avoir subi une telle privation. 
Son mariage, qu'il qualifie par ailleurs d'heureux, ne lui donna 
pas d'enfants, en particulier il ne lui donna pas le fils qui Peut 
consolé de la perle de son père et de son frère et vers lequel eût pu 
s*épancrer sa tendresse homosexuelle insatisfaite (3). Sa lignée 
était menacée de s'éteindre, et il semble qu'il fut assez fier de sa 
descendance et de sa famille (p. 24)* « Les Flechsig, comme les 

(1) Je bc veux pas laisser passer l'occasion de faire observer ici que je ne 
saurais tenir pour valable aucune théorie de la paranoïa qui n'impliquerait pas 
les symptômes hypochondriaques presque toujours concomitants de cette psy- 
chose* ïl me paraît que la relation de riiypochondric à la paranoïa est la même 
que celle de la névrose d'angoisse à ^hystérie. 

(2) « C'est pourquoi Poil -essayait de me pomper la moelle épinicre, ce qui 
avait lieu par l'intermédiaire de * petits hommes » que Ton me mettait dans 
les pieds- Je parlerai encore pïns loin de ces petits hommes, qui offrent quelque 
parenté avec le phénomène dont j*^i déjà parle dans le chapitre VI ; générale- 
ment ils étaient deux : un « petit Flechsig *> et un $ petit von W. » ; je per- 
cevais leurs voix dans mes pieds » {p. 154). Von W, est ce même personnage qui 
aurait accusé Schreher de se livrer à l'onanisme. Les petits hommes semblent à 
Schreber lui-même être un des phénomènes les plus curieux et à -certains points 
de vue les plus enigmatiques de sa maladie (p. 157)* lis paraissent résulter - 
d'une condensation entre enfants et spermatozoïdes* 

(S) « Après la guérison de ma première maladie, je vécus avec ma femme- 
huit années en somme très heureuses, années où je fus de plus comblé d'hon- 
neurs* Ces années ne furent obscurcies, à diverses reprises, que par la déception L 
renouvelée de notre espoir d'avoir des enfants. » <p. 36). 



7^JWt _t WM*<»im»»«g"^l*<— Iffcl^H— ^^^MM^l^B^B^M^ ■ ■■ III» Il 



48 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Schreber, appartenaient tous deu^ à la plus haute noblesse céleste, 
— telle était Pexpression employée. Les Schreber, en particulier, 
portaient le titre de Margraves de Toscane et de Tasmanie, les 
âmes, suivant une sorte de vanité personnelle, ayant coutume de se 
parer de litres lerr estimes quelque peu grandiloquents (1). » Napo- 
léon, bien qu'après un dur combat intérieur, se sépara de sa José- 
phine, parce qu'elle ne pouvait fonder une dynastie (2). Schreber 
peut très bien s'être imaginé que, s'il était une femme, il aurait 
mieux su s'y prendre pour avoir des enfants, et c'est ce qui lui 
ouvrit la voie de la régression jusqti*aux premières années de son 
enfance et lui permit de se replacer dans cette attitude féminine en- 
vers son père qu'il avait eue alors* Son délire ultérieur, qui consis- 
tait à croire que le inonde, par suite de son éraasculation, serait peu- 
plé d'une « nouvelle race d'hommes de l'esprit de Schreber » (p. 
288), — idée délirante dont la réalisation apparaissait à Schreber de 
plus en plus perdue dans l'avenir, — ce délire avait aussi pour but 
de le dédommager du fait qu'il n'eût pas d'enfants. Si les petits 
hommes, que Schreber lui-même trouve si énigmatiques, sont des 
enfants, alors il est tout à fait compréhensible qu'ils soient en si 
grand nombre rassemblés sur sa tête (p, 158), car ils sont vraiment 
les a enfants de son esprit » (3). 



(1) Après a\oir fait cette remarque qui, entre parenthèses, a "onservé jusque 
dans le délire l'annal} le ironie du temps de la sauté. Schreber se met à retracer 
les relations qui auraient existe dans les siècles passés entre les familles 
Fleehsig et Schreber. De même, un fiancé, ne pouvant concevoir comment H a 
pu vnre si longtemps sans connaître t;elle qu'aujourd'hui il aime, veut absolu- 
ment 3M>ir déjà fait sa connaissance a quelque occasion antérieure. 

{2) De -ce point de vue, nous mentionnerons eette protestation du malade 
contre eei laines allégations des médecins dans leur rapport : *.* Je n.*ai jamais 
joué à la légère :nee l'idée d'un dixoice m montré aucune indifférence relati- 
vement au maintien de notre mariage, ainsi qu'on pourrait le croire -d'après la 
façon dont s"expri]iie le rapport quand il prétend que j'étais toujours prêt il 
répliquer que ma femme n'avait qu'à dnorecr. » (p. 436). 

(3) Cf. ce que j'ai -dit de relatif h la manière de représenter la descendance 
du père et sur In iiaï^san^e de Pallas Athéné dans l'analyse de 3* < Ho mine au\ 
rats >u 



«c 



REMARQUES SUR L'AUTOBIOGRAPHIE D*UN CAS DE PARANOÏA 49 



III 



DU MÉCANISME DE LA PARANOÏA 

Nous avons jusqu'ici traité du complexe paternel qui domine le 
cas de Schreber et du fantasme de désir pathogène. Il n'y a là rien 
de caractéristique de la paranoïa, rien que Ton ne sache retrou- 
ver dans d'autres cas de simple névrose et qu'on n'y retrouve en 
effet. Le trait distinctif de la paranoïa (ou de la démence para- 
noïde) (1) doit être recherché ailleurs : dans la forme particulière 
que revêtent les symptômes, et de cette forme il convient de îendre 
responsable non point les complexes, mais le mécanisme de la 
formation des symptômes ou celui du refoulement. Nous serions 
enclins à dire que ce qui est essentiellement paranoïaque dans ce 
cas morbide, c'est que le malade, pour se défendre d'un fantasme 
de dcsîr homosexuel, ait réagi précisément au moyen d'un délire 
de persécution de cet ordre. 

Ces considérations donnent plus de poids encore à ce fait que 
l'expérience nous montre : il existe une relation intime, peut-être 
même constante, entre cette entité morbide et les fantasmes de désir 
homosexuels. Me m é fiant sur ce point de mon expérience person- 
nelle, j'ai ? ces dernières années, avec mes amis C.-G. Jung, de 
Zurich, et S. Ferenczi, de Budapest, étudié de ce seul point de vue 
un grand nombre de cas paranoïaques observés par eux- Parmi les 
malades dont l'histoire fournit le matériel de notre étude se trou- 
vaient des femmes aussi bien que des hommes ; ils différaient par 
la race, la profession et la classe sociale. Or, nous fûmes très sur- 
pris de voir avec quelle netteté, dans tous ces cas, la défense contre 
un désir homosexuel était au centre même du conflit morbide ; tous 
ces malades avaient échoué dans la même tâdie, ils n'avaient pu 
parvenir à maîtriser leur homosexualité inconsciente renforcée (2\ 

(t) Voir la note 2 S page 2. 

(2) L'aualysc d'un cas de paranoïa <J* B., par Maeder) vient apporter une 
confirmation à. cette manière de voir. <« Psychologisclic Uiitorsucïmngen an 
Demeniîa praecox-Kranken *>)> Jahrbuch fur psychoanahji. und psijehopailu 
Forschungen, II, 1910, Je regrette de n*avoir pu lire ce travail au moment où 
je préparais le mien, 

revue fiuîvçaim; dk psvch analyse* 4 



^b^MA^^^Hte 



50 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Voilà qui n'était certes pas conforme à notre attente. I/étiologie 
sexuelle n'est justement pas du tout évidente dans la paranoïa ; 
par contre, les traits saillants de la causation de celles-ci sont les 
humiliations, les rebuffades sociales, tout particulièrement quand 
îl s'agit de l'homme. Mais y regardons-nous un peu plus en profon- 
deur, nous voyons alors que la participation de la composante 
homosexuelle de la vie affective à ces blessures sociales est ce qui 
réellement agit sur les malades. Tant qu'un psychisme, en fonc- 
tionnant normalement, nous interdit de plonger notre regard dans 
ses profondeurs, nous pouvons être en droit de douter que les rap- 
ports affectifs de l'individu à son prochain, au sein de la vie sociale, 
aient la moindre relation, du point de vue actuel ou génétique, avec 
l'érotisme. ilaîs le délire met régulièrement cette relation en 
lumière et ramène le sentiment social à sa racine, laquelle plonge 
dans un désir erotique cru. C'est ainsi que le Président Schreber, 
dont le délire atteignit son point culminant en un fantasme de désir 
homosexuel, n'avait, au temps où il était bien portant, — d'après 
tous les témoignages — jamais présenté le moindre signe d'homo- 
sexualité au sens vulgaire du mot 

Je crois qu'il n'est ni superflu ni injustifié d'essayer de faire voir 
comment la connaissance des processus psychiques que la psycha- 
nalyse nous a donnée permet dès à présent de comprendre le 
rôle des désirs homosexuels dans la genèse de la paranoïa. Des 
investigations récentes (1) ont attiré notre attention sur un stade 
par lequel 2*asse la libido au cours de son évolution de Tantoéro- 
tîsme à l'amour objectai (2). On Ta appelé stade du narcissisme ; je 
préfère, quant à moi, le terme, peut-être moins correct mais plus 
court et plus euphonique de narcîsme. Ce stade consiste en ceci : 
l'individu en voie de développement rassemble en une unité ses ins- 
tincts sexuels, qui jusque-là agissaient sur le mode autoérotique, 
a Un de conquérir un objet d'amour, et il se prend d'abord lui-même, 
il prend son propre corps, pour objet d'amour avant de passer au 



(1) Jt Sadgek : « Ein Fall von multîpler Perversion mit hysterischen Àbseuz- 
en » (* Un cas de perversion multiple a^ec absences hystériques n) Jahrbuch 
}ut psychoanalyt* und psychopathe Forscltungen, ao] + II, 1910). — Fueud : 
- Eine Kindheitserinnerung des Leonardo da Vinci *, 1910 <i Un souvenir 
d'enfance de Léonard de Vinci », trad. Marie Bonaparte, Paris, Gallimard, 
1927). 

(2) Dreî Abhandiungcn zur Sevtwtth&oiie, 1905 (« Trois essais sur la théorie 
cte ]a Sexualité ») f traduction Reverdi on, Paris, Gallimard. 1922. 



REMARQUES SUR I/AUTO3îI0 GRAPHIE D 7 UN CAS DE PARANOÏA 51 



choix objectai d'une personne étrangère, Peut-être ce stade intermé- 
diaire entre Fautoérotîsme et Parnour objectai est-il inévitable au 
cours de iont développement normal, mais il semble que certaines 
personnes s'}' arrêtent d'une façon insolîtement prolongée, et que 
hien des traits de cette phase persistent chez ces personnes aux 
stades ultérieurs de leur développement. Dans ce « soi-même » pris 
comme objet d'amour» les organes génitaux constituent peut-être 
déjà l'attrait primordial- L'étape suivante conduit au choix d'un 
objet doué d'organes génitaux pareils aux siens propres, c'est-à- 
dire an choix homosexuel de l'objet ; puis* de là, à l'hétérosexualité» 
Ceux qui, plus tard, deviennent des homosexuels manifestes sont 
des hommes n'ayant jamais pu» — ainsi nous l'admettons, — 
se libérer de cette exigence que l'objet doive avoir les mêmes organes 
génitaux qu'eux-mêmes. Et les théories sexuelles infantiles, qui 
attribuent d'abord aux deux sexes les mêmes organes génitaux, doi- 
vent exercer sur ce fait une très grande influence. 

Le stade du choix hétérosexuel de l'objet une fois atteint, les 
aspirations homosexuelles ne sont pas, comme on pourrait s'y 
attendre, suspendues ou arrêtées, mais simplement détournées de 
leur objectif sexuel et employées à d'autres usages. Elles se com- 
binent alors avec certains éléments des instincts du moi, afin de 
constituer ensemble, à titre de composantes, « prenant sur eux 
appui » (1), les instincts sociaux. C'est ainsi que les aspirations 
homosexuelles représentent la contribution fournie par Férotisme à 
l 'amitié, à la camaraderie» à P esprit de corps, à l'amour de l'huma- 
nité en général. On ne saurait deviner» d'après les relations sociales 
normales des hommes» de quelle importance sont ces contributions 
dérivées de Férotisme» à la vérité d'un érotisme inhibé quant à son 
objectif sexuel. Mais il convient à ce propos de le remarquer : ce 
sont justement les homosexuels manifestes» et parmi eux précisé- 
ment ceux qui combattent en eux-mêmes la tendance à exercer leur 
sensualité, lesquels se distinguent en prenant une part tout spécia- 
lement active aux intérêts généraux de l'humanité, à ces intérêts 
dêxivés d'une sublimation de Férotisme, 

Dans mes « Trois essais sur la théorie de la sexualité », j*aî 
exprimé l'opinion que chacun des stades que la psyehosexuaïité 
parcourt dans son évolution implique une possibilité de « fixation » 

il) Eu allemand : * Àngelehnte » Koiuponeuten. („Y, d. ijO. 



■c 



■HOH - 



52 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



et, par là, fournit les bases d'une prédisposition ultérieure à Tune 
ou l'autre psychonévrose. Les personnes qui ne se sont pas entière- 
ment libérées du stade du narcissisme, et qui, par suite, y ont une 
fixation pouvant agir à titre de prédisposition morbide* ces per- 
sonnes sont exposées au danger qu'un flot particulièrement puis- 
sant de libido, lorsqu'il ne trouve pas d'autre issue pour s'écouler, 
sexualise leurs instincts sociaux et ainsi annihile les sublimations 
acquises au cours de l'évolution psychique. Tout ce qui provoque 
un courant rétrograde de la libido (« régression ») peut produire 
ce résultai : d'une pari, qu'un renforcement collatéral de la libido 
homosexuelle soit amené du fait qu'on est déçu par la femme, 
ou bien que la libido homosexuelle soit directement endiguée par un 
échec dans les rapports sociaux avec les hommes, — ce sont là deux 
cas de « frustration » ; — d'antre part, qu'une exaltation générale 
de la libido vienne à se produire, exaltation trop intense pour que 
la libido puisse alors trouver à s'écouler par les voies déjà ouvertes, 
ce qui ramène à rompre les digues au point faible de Y édifice. 
Comme nous voyons, dans nos analyses, les paranoïaques chercher 
à se défendre d'une telle sextialîsatîon de leurs investissements îns- 
iinctuels sociaux, nous sommes forcés d'en conclure que le point 
faible de leur évolution doit se trouver quelque part aux stades de 
l'autoérotisme, du narcissisme et de l'homosexualité, et que leur 
prédisposition morbide, peut-être plus exactement détenu inabîe 
encore, réside en cet endroit. Aux déments précoces de Kraepelin 
(schizophrénie de Bleu 1er) il conviendrait d'attribuer une prédis- 
position analogue, et nous espérons par la suite trouver d'autres 
points de repère nous permettant de rapporter les différences exis- 
tant entre les deux affections, quant à la forme et à l'évolution, à 
des différences correspondantes entre les fixations prédisposantes. 
Nous considérons donc que ce fantasme de désir homosexuel : 
aimer un homme, constitue le centre du conllil dans la paranoïa 
de l'homme. Nous n'oublions cependant pas que la confirmation 
d'une hypothèse aussi importante ne pourrait se fonder que sur 
l'investigation d'un grand nombre de cas, où toutes les formes 
que peut revêtir la psychose paranoïaque seraient représentées. 
Aussi sommes-nous tout prêts à limiter, le cas échéant, notre asser- 
tion à un seul type de paranoïa. Il est néanmoins curieux de voir 
que les principales formes connues de la paranoïa puissent toutes 
se ramener à des façons diverses de contredire une proposition uni- 



REMAKQX1ES SUR L'AUTOBIOGRAPHIE D'UN CAS DE PARANOÏA 53 



^jue ; « Moi (un homme) je, l'aime (lui, un homme) », bien plus 
qu'elles épuisent toutes les manières possibles de formuler cette 
contradiction. 

Cette proposition : « Je l'aime » (lui, l'homme) est contredite 
par : 

a) Le délire de persécution, en tant qu'il proclame très haut : « Je 
ne Y aime pas, je le hais ». Cette contradiction qui, dans l'incon- 
scient <1), ne saurait s'exprimer autrement, ne peut cependant pas, 
chez un paranoïaque, devenir consciente sous cette forme. Le 
mécanisme de la formation des symptômes dans la paranoïa exige 
que les sentiments, la perception internes, soient remplacés par une 
perception venant de l'extérieur, C'est ainsi que la proposition : 
« Je le hais » se transforme, grâce à la projection, en cette autre : 
« Il nie hait (ou me persécute) », ce qui alors justifie la haine que je 
lui porte* Ainsi, le sentiment interne, qui est le véritable promo- 
teur, fait son apparition à titre de conséquence d'une perception 
extérieure : « Je ne Vaime pas — je le hais^-- parce qu'ïï me per- 
sécute. » 

L'observation ne permet aucun doute à cet égard : le persécuteur 
n'est jamais qu'un homme auparavant aimé* 

h) Uèvotomanie qui, en dehors de notre hypothèse, demeure 
absolument incompréhensible, s'en prend à un autre élément de la 
même proposition : 

« Ce n'est pas lui que j'aime, — c'est elle que j'aime. » 

Et, en vertu du même besoin de projection, la proposition est 
transformée comme suit : « Je m'en aperçois* elle m'aime. » 

« Ce n'est pas lui que j'aime, — c'est elle que j'aime, — parce 
qu'elle m'aime. » 

Bien des cas d'érotomanîe sembleraient s'expliquer par des fixa- 
tions hétérosexuelles exagérées ou déformées, sans qu'il soit besoin 
de chercher plus loin, si notre attention n'était pas attirée par ce 
fait que toutes ces « amours » ne débutent pas par la perception 
interne que Pon aime, mais par la perception, venue de l'extérieur, 
que Ton est aimé. D^ins cette forme de paranoïa, la proposition 
intermédiaire : « c'est elle que j'aiime » peut également devenir 
consciente, parce qu'elle ne s'oppose pas diamétralement à la pre- 
mière comme lorsqu'il s'agit de haine ou d'amour. II est après 

<1) Dans la « langue fondamentale », comme dirait Solireljer. 



PWWV^^^^^V^ 



54 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tout possible d'aimer à la fois lui et elle. C'est ainsi que la phrase 
substituée due à la projection ; « elle m* aime », peut refaire place 
à cette, phrase même de, la langue fondamentale ; « c'est elle que 
j ? aime », 

c) Le troisième mode de contradiction est donné par le délire de 
jalousie, que nous pouvons étudier sous les formes caractéristiques 
qu*U affecte chez l'homme et che£ la femme, 

1 Q Envisageons d'abord le délire de jalousie alcoolique. Le rôle de 
l'alcool dans cette affection est des plus compréhensibles* Nous le 
savons : Falcool levé les inhibitions et annihile les sublimations. 
Bien souvent* c'est après avoir été déçu par une femme que l'homme 
en vient à boire, mais cela revient à dire qu'en général il recourt au 
cabaret et à la compagnie des hommes qui lui procurent alors la 
satisfaction émotionnelle lui ayant fait défaut à domicile^ auprès 
d'une femme. Ces hommes deviennent-ils, dans son inconscient, 
l'objet d'un investissement libidinal plus fort, il s'en défendra alors 
au moyen du troisième mode de la contradiction : 

« Ce n'est pas moi qui aime l'homme, — c'est elle qui Vaimc », — 
et il suspecte la femme d'aimer tous les hommes qu'il est lui-même 
tenté d'aimer. 

La déformation de la projection n T a pas à jouer ici, puisque le 
changement dans la qualité de la personne qui aime suffit à pro- 
jeter le processus entier hors du moi. Que la femme aime les hom- 
mes, voilà qui est le fait de la perception extérieure tandis que soi- 
même on n'aime point, mais qu'on haïsse^ que l'on n'aime point telle 
personne, maïs telle autre 3 voilà qui reste par contre le fait de la 
perception interne* 

2° Le délire de jalousie de la femme se présente de façon tout à 
fait analogue, 

<( Ce n'est pas moi qui aime les femmes, c'est lui qui les aime. > 
La femme jalouse soupçonne l'homme d'aimer toutes les femmes 
qui lui plaisent à elle-même, en vertu de sôïi homosexualité, et de 
son narcissisme prédisposant exacerbé. Dans le choix des objets 
qu'elle attribue à l'homme se manifeste clairement l'influence de 
l'âge où s'était autrefois effectuée la fixation : ce sont souvent des 
femmes âgées, impropres à l'amour réel, d^s rééditions des nurses, 
servante s , amies de son enfance, ou bien de ses sœurs et rivales* 

On devrait croire qu'à une proposition composée de trois termes* 
telle que « je l'aime », il ne puisse être contredit que de trois ma- 
nières, Le délire de jalousie contredit le sujet, le délire de persécu- 



REMARQUES SUR l/ AUTOBIOGRAPHIE D*UN CAS DE PARANOÏA 55 



tion le verbe, Térotomanie le complément, Mais il est pourtant 
encore une quatrième manière de contredire à cette proposition, 
c'est de rejeter la proposition tout entière. 

« Je n'aime pas du tout et personne. » Or, comme il faut bien que 
la libido d'un chacun se porte quelque part, cette proposition semble 
psychologiquement équivaloir à la suivante : « Je n'aime que moi ». 
Ce mode de la contradiction donnerait le délire des grandeurs, que 
nous concevons comme étant une surestimation sexuelle du moU 
et que nous pouvons ainsi mettre en parallèle avec la surestima- 
tion de P objet d'amour qui nous est déjà familière (1), 

Il n'est pas sans importance, par rapport à d'autres parties de la 
théorie de la paranoïa, de constater qu'on trouve un élément de 
délire des grandeurs dans la plupart des autres formes de la 
paranoïa. Nous sommes en droit d'admettre que le délire des gran- 
deurs est essentiellement de nature infantile, et que, au cours de 
révolution ultérieure, il est sacrifié à la vie en société ; aussi la 
mégalomanie d'un individu donné n'est-elle jamais réprimée avec 
autant de force^ que lorsque celui-ci est en proie à un amour 
violent* 

Car, là où l'amour s'éveille meurt le moi, 

ce sombre despote (2), 

Revenons-en* après cette discussion relative à l'importance 
inattendue du fantasme homosexuel dans la paranoïa, à ces deux 
facteurs dans lesquels nous voulions au début voir les caractères 
essentiels de cette entité morbide : au mécanisme de la formation 
des symptômes et à celui du refoulement. 

Pour commencer, nous n'avons aucun droit de supposer que ces 
deux mécanismes soient identiques et que la formation des symp- 
tômes suive la même voie que le refoulement, la même voie étant 
pour ainsi dire parcourue les deux fois en sens inverse. Il n'est 
d'ailleurs nullement vraisemblable qu'une telle identité existe, néan- 
moins, nous nous abstiendrons de toute opinion à cet égard avant 
d'avoir poursuivi nos investigations. 

En ce qui concerne la formation des symptômes dans la paranoïa, 

(1) Drel Abhandlungen zur Scxualtheorie, 1905 (Trois essais sur la théorie de 
la sexualité), traduction JFtevcrchon, 'Paris, Gallimard, 1922. La même conception 
et les mê-mes formules se retrouvent «liez Abraham et chez Maeder dans les 
travaux précités de ces auteurs. 

(2) « Deun ^vo die lieib exwachet, stirbt das Ich, der fin stère Dcspot* >« — 
ïyjelalcdin Roumi, traduit en allemand par Rûckert et cité d*après KuhJenheek : 
Introduction au 5 e vol, des Œuvres de Giordano Bruno. ____ 

167, fîtfô §£Ïï1i-Je 



» f 



56 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



le trait le plus frappant est ce processus qu'il convient de qua- 
lifier de projection. Une perception interne est réprimée et, en son 
lieu et place, son contenu, après avoir subi une certaine déforma- 
tion, parvient à la conscience sous forme de perception venant de 
l'extérieur. Dans le délire de persécution, la déformation consiste 
en un retournement de Taffect; ce qui devrait être ressenti intérieu- 
rement en tant qu*amour est perçu extérieurement en tant que 
haine, On serait tenté de considérer ce curieux phénomène comme 
V élément le plus important de la paranoïa et comme en étant abso- 
lument pathognomoiiique, si Ton ne se remémorait deux faits* En 
premier lieu, la projection ne joue pas le même rôle dans toutes les 
formes de la paranoïa ; en second lieu, elle n'apparaît pas seulement 
au cours de la paranoïa» mais dans d'autres circonstances psycholo- 
giques encore ; de fait, une participation normale lui échoit à notre 
attitude à tous envers le monde extérieur. Car, lorsque nous recher- 
chons les causes de certaines impressions sensorielles, non pas — 
ainsi que nous le faisons pour d'autres impressions de même ordre 
— en nous-mêmes, mais que nous les situons à l'extérieur, ce pro- 
cessus normal mérite également le nom de projection. Ainsi, rendus 
attentifs à ce fait qu'il s'agit, si nous voulons comprendre la pro- 
jection, de problèmes psychologiques plus généraux^ nous remet* 
trons à une autre occasion Tétude de la projection et du même coup 
celle du mécanisme de la formation des symptômes paranoïaques, 
et en reviendrons à cette autre question : quelle idée pouvons-nous 
nous faire du mécanisme du refoulement dans la paranoïa ? Je 
dirai dès maintenant que nous avons à juste titre renoncé tempo- 
rairement à l'investigation de la formation des symptômes, car 
nous Talions voir : le mode qu'affecte le processus du refoulement 
est bien plus intimement lié à l'histoire du développement de la libi- 
do et à la prédisposition qu'elle implique que le mode de la lorma- 
tion des symptômes- 

Nous faisons, en psychanalyse, dériver les phénomènes patho- 
logiques en général du refoulement. Si nous y regardons de plus 
près 3 nous serons amenés à décomposer ce que nous appelons « re- 
foulement » en trois phases, trois concepts faciles à distinguer. 

1* La première phase est constituée par la fixation qui précède 
et conditionne tout « refoulement », La fixation réside en ce fait 
qu'un instinct ou une composante instinctive n'ayant pas accom- 
pli, avec l'ensemble de la libido, révolution normale à prévoir, 



REMAUQUES SUR i/ AUTOBIOGRAPHIE D ? Utf CAS DE PARANOÏA 57 



demeure* en vertu de cette inhibition de développement* arrêtée a 
un stade infantile. Le courant libidinal en question se comporte 
alors* par rapport aux fonctions psychiques ultérieures, comme un 
courant appartenant au système de l'inconscient, comme un cou- 
rant refoulé. Nous l'avons déjà dit : c'est dans de telles fixations des 
instincts que réside la prédisposition à la maladie ultérieure et, 
nous pouvons l'ajouter à présent, ces fixations déterminent surtout 
Fissue qu*aura la troisième phase du refoulement, 

2° La deuxième phase du refoulement est constituée par le refou- 
lement proprement dit, par le processus que nous avons envisagé de 
préférence jusqu'ici* Il émane des instances susceptibles de con- 
science, le plus hautement développées, du moi, et il peut en réa- 
lité être décrit comme étant une « répression après coup », Ce 
processus donne l'impression d'être essentiellement actif," tandis que 
la fixation fait l'effet d'être un « resté en arrière » proprement pas- 
sif, Ce qui succombe au refoulement, ce sont ou les dérivés psy- 
chiques de ces instincts primitivement <c restes en arrière », ceci 
lorsque, par suite de leur renforcement, un conflit s'est élevé entre 
eux et le moi (ou les instincts en harmonie avec le moi), ou bien sont 
refoulées les aspirations psychiques qui* pour d'autres raisons, 
inspirent une vive aversion. Celte aversion n'aurait néanmoins pas 
pour conséquence le refoulement si un rapport ne s'établissait 
entre les aspirations désagréables et destinées à être refoulées, 
et celles qui le sont déjà. Quand tel est le cas, le rejet opéré par les 
aspirations conscientes et l'attrait exercé par les aspirations incoiir 
-scientes collaborent au succès du refoulement. Les deux cas que 
nous distinguons ici sont peut-être moins tranchés en réalité, et 
peut-être une contribution plus ou moins grande de la part des 
instincts primitivement refoulés est-elle tout ce qui les distingue, 

3° La troisième phase, la plus importante en ce qui touche les 
phénomènes pathologiques, est celle de l'échec du refoulement, de 
Y éruption en surface, du retour du refoulé. Cette éruption prend 
naissance au point où eut lieu la fixation et implique une régression 
de révolution de la libido jusqu'à ce point précis. 

Nous avons déjà fait allusion à la multiplicité des points de fixa- 
tion possibles : il en est autant que d'étapes dans l'évolution de 
la libido. Nous devrons nous attendre à trouver une multiplicité 
similaire des mécanismes du refoulement lui-même et du méca- 
nisme de r « éruption » (ou de la formation des symptômes)* et 



58 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



nous pouvons dès à présent supposer qu'il ne nous sera pas possible 
de ramener toutes ces multiplicités à la seule histoire du dévelop- 
pement de la libido. 

Nous effleurons ainsi — il est facile de s*en apercevoir — le pro- 
blème du « choix de la névrose », problème qu'il est par ailleurs 
impossible d'aborder sans travaux préliminaires d'une autre nature 
encore* Souvenons-nous que nous avons déjà traité des fixations, 
mais que nous avons laissé de côté la formation des symptômes, 
et bornons-nous à rechercher si l'analyse du cas de Schreber peut 
nous fournir quelques clartés sur le mécanisme de la régression 
proprement dite qui prévaut dans la paranoïa. 

Au moment où la maladie atteignait son point culminant, sous 
l'influence de visions qui étaient " en partie d'une nature terri- 
fiante, mais en partie aussi d'une indescriptible grandeur » (p. 73), 
Schreber acquit la conviction qu'une grande catastrophe, que la 
fin du monde était imminente. Des voix se mirent à lui dire que 
l'œuvre de 14,000 ans était à présent annihilée (p. 71) et que la trêve 
accordée à la terre ne serait plus que de 212 ans ; dans les der- 
niers temps de son séjour à la maison de santé de Flechsigj il crut 
que ce laps de temps s'était déjà écoulé. Lui-même était le « seul 
homme réel survivant » et les quelques silhouettes humaines qu'il 
voyait encore, le médecin, les infirmiers et les malades, il les qua- 
lifiait d' « ombres d'hommes miraculées et bâclées à la six-quatre- 
deux ». Le courant inverse se manifestait aussi à l'occasion ; on 
lui mil une fois entre les mains un journal où il put lire l'annonce 
de sa propre mort (p. 81), il existait lui-même sous une seconde for- 
me, une forme inférieure, et c'est sous cette forme-là qu'il s'était un 
beau jour doucement éteint <p, 73), Mais la configuration du délire 
qui se cramponnait au moi et sacrifiait l'univers fui celle qui se 
montra être de beaucoup la plus forte, Schreber se forgea diverses 
théories pour s'expliquer cette catastrophe. Tantôt elle devait être 
amenée par un retrait du soleil qui glacerait la terre, tantôt occa- 
sionnée par un tremblement de terre qui détruirait tout ; dans ce 
dernier cas, Schreber, en tant que « voyant », serait appelé à jouer 
un rôle primordial, tout connue un autre prétendu voyant, lors du 
tremblement de terre de Lisbonne, en 1755 (p. 91). Ou bien encore 
c'était Flechsïg qui était la cause de tout, car, grâce à ses manœu- 
vres magiques, il avait semé la crainte et la terreur parmi les 
hommes, détruit les bases de la religion et amené la diffusion d'une 



^i^^h^^w^v 



REMARQUES SUR L'AUTOBIOGRAPHIE D*UN CAS DE PARANOÏA 59 



nervosité et d'une - immoralité générales, par suite de quoi des épi- 
démies dévastatrices se seraient abattues sur l'humanité (p, 91), En 
tous cas, la fin du monde était la conséquence du conilit qui avait 
éclaté entre Flechsig et lui, ou bien — telle fut Pétiologie adoptée 
dans la seconde période du délire — elle découlait de son alliance 
désormais indissoluble avec Dieu ; elle constituait par conséquent le 
résultat nécessaire de sa maladie. Des années plus tard> Schreber 
étant rentré dans la vie sociale, il ne put découvrir, dans ses livres, 
ses cahiers de musique ni dans les autres objets usuels qui lui 
retombèrent entre les mains, rien qui fût compatible avec Thypo- 
thèse d'un pareil abîme de néant temporel dans l'histoire de Thunia- 
ni té : aussi finit-il par convenir que son opinion antérieure à cet 
égaTd n'était plus soutenable. « ... je ne peux ni'em pêcher de recon- 
naître que ? vu de Uextérieur, tout semble pareil à autrefois. Mais, 
quant à savoir si une profonde modification interne n'a cependant 
pas eu lieu, voilà ce dont il sera question plus loin- » (p. 85). Il n'en 
pouvait pas douter : la fin du monde avait eu lieu pendant sa mala- 
die, et l'univers qu'il voyait maintenant devant lui n'était, en dépit 
de toutes les apparences, plus le même. 

On voit assez souvent surgir, au stade d'agitation de la paranoïa, 
de pareilles idées de catastrophe universelle <1), Etant donnée notre 
conception des investissements libidinaux, et si nous nous laissons 
guider par l'estimation faite par Schreber lui-même des autres 
hommes en tant qu* « ombres d'hommes bâclés à la six-quatre- 
deux », il ne nous sera pas difficile d'expliquer ces catastrophes (2), 
Le malade a retiré aux personnes de son entourage et au monde 
extérieur en général .tout l'investissement libidinal orienté vers eux 
jusque-là ; aussi tout lui est-il devenu indifférent et comme sans 
relation à lui-même ; c'est pourquoi il lui faut s'expliquer l'uni- 
vers, au moyen d'une rationalisation secondaire, comme étant « mi- 
raculé, bâclé à la six-quatre-deux ». La fin du monde est la pro- 

{lf Une « fin du monde », différemment motivée, se manifeste aussi au comble 
de l'extase amoureuse (Cf. Tristan et Isolde de Wagner) ; c'est ici non pas le 
moi, mais l'objet unique ^qui aibsorbe tous les investissements autrement por- 
tés vers le monde extérieur, 

(2) Cf. Abraham î « Die psychosexuellen Differenzen der Hystérie und der 
Dementia piwcox » (« Les différences psydiosexuelles de l'hystérie et de 3a 
démence préeoce »), Zentiablait fiir Nervenh, und Psijch*, 1908- — Jung ; 
<i Zut Psychologie der Démon Ha prsecox » (« De la psychologie de la démence 
précoce »} 5 1507. — Le petit travail d'Abraham contient presque tous les points 
essentiels mis en valeur dans cette étude du cas d« Schreher. 



60 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



jection de cette catastrophe interne, car Puni ver s subjectif du ma- 
lade a pris fin depuis qu'il lui a retiré son aniour (1). 

Après que Faust a proféré la malédiction par laquelle il renonce 
.au monde, Je chœur des esprits se met à chanter : 

Hélas ! hfrlas ! 

Tu l'as détruit > 

Le bel univers* 

D'un poing puissant ; 

II s'écroule, il tombe en poussière ! 

Un demi-dieu l'a fracassé ! 



Plus splendide, 

Rebâtis-le 

Des fils de la terre 

Le plus puissant. 

Rebâtis-le dans ton sein ! (2) 



Et le paranoïaque rebâtit Pu ni vers, non pas à la vérité plus 
splendide* mais du moins tel qu'il puisse de nouveau y vivre. Il le 
rebâtit au moyen de son travail délirant. Ce que nous prenons 
pour la production morbide, la formation du délire, est en réalité la 
tentative de guérison^ la reconstruction. Son succès» après la catas- 
trophe, est plus ou moins grand, il n'est jamais total ; pour parler 
comme Schreber, l'univers a subi « une profonde modification 
interne », Cependant, l'homme malade a reconquis une relation aux 
personnes et aux choses de ce mondej et souvent ses sentiments 
sont des plus intenses, bien qu'ils puissent être à présent hostiles 
là où ils étaient autrefois sympathiques et afïectueux* Nous pou- 
vons donc dire que le processus propre au refoulement consiste 

(1) Peut-être non seulement l'investissement libidinal, mais encore V intérêt 
lui-même, c'est-à-dire encore l'Investissement émané du moi. Voir plus bas la 

discussion -de ce point, 

(2) Weh ! Weh ! 

Du hast sic zerstoit. 
Die schàne WelU 

Mit màchiiger Faust ; 

Sie siurzt, sic zerfalît t 

Ein Haïbgott hat sie zeischlagcn ! 



Màchiiger 

Dcr Erdensohnù, 

Prachiiger 

Baue sic wieder, 

In deinem Busen baue sie ouf 1 

(Famt, I" partiel 






REMARQUES SUR L'AUTOBIOGRAPHIE D'UN CAS DE PARANOÏA 61 



dans ce fait que la libido se détache de personnes — ou de choses — 
auparavant aimées. Ce processus s'accomplit en silence, nous ne 
savons pas qu*il a Heu s nous sommes contraints de Pinf érer , des 
processus qui lui succèdent. Ce qui attire à grand bruit notre atten- 
tion, c'est le processus de guéri son qui supprime le refoulement et 
ramène la libido aux personnes mêmes qu'elle avait délaissées. Il 
s*accomplit dans la paranoïa par la voie de la projection. Il n*était 
pas juste de dire que le sentiment réprimé au-dedans fût projeté au 
dehors ; on devrait plutôt dire, nous le voyons à présent, que ce qui 
a été aboli au-dedans revient du dehors. L'investigation approfondie 
du processus de la projection, que nous avons remise à une autre 
fois, nous apportera sur ce point les certitudes qui nous manquent 
encore» 

En attendant, nous devrons nous estimer satisfaits de ce que Tin- 
te H igence nouvelle des faits , que nous venons d'acquérir, nous con- 
duise à toute une série de discussions nouvelles* 

1) Nous nous dirons d'abord, à première vue, que le détachement 
de la libido ne doit pas se produire exclusivement dans la paranoïa, 
ni avoir, lorsqu'il se produit ailleurs, des conséquences aussi 
désastreuses. Il est fort bien possible que le détachement de la libido 
constitue le mécanisme essentiel et régulier de tout refoulement : 
nous n'en savons rien, tant que les autres maladies par refoulement 
n'auront pas été soumises à une investigation analogue* Mais ceci 
est certain que, dans la vie psychique normale (et pas seulement 
dans les périodes de deuil), nous retirons sans cesse notre libido de 
certaines personnes ou de certains objets, sans pour cela tomber 
malades. Quand Faust renonce au monde avec les malédictions que 
Ton sait, il n'en résulte pas de paranoïa ou de névrose, il ne 
s'ensuit chez lui qu'un « état d'âme « particulier. Le détachement 
de la libido ne saurait ainsi être en lui-même le facteur pathogène 
de la paranoïa, il faut qu'il présente en outre un caractère spécial 
permettant de différencier le « detachement paranoïaque » de la 
libido des autres modes du même processus. Il n'est pas difficile de 
trouver le caractère en question. Quel est en effet le remploi que 
subit la libido détachée de l'objet et devenue libre ? Un être nor- 
mal cherchera aussitôt un substitut à rattachement qu'il a perdu ; 
jusqu'à ce qu'il ait réussi à en trouver un, la libido libre restera 
tlottante en son psychisme, où elle produira des états de tension et 
influera sur l'humeur. Dans l'hystérie, l'appoint de libido devenu 



^^H^^K^^^^^aà 



£2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



libre se transforme en inilux nerveux corporels ou en angoisse. Mais, 
dans la paranoïa, un indice clinique nous fait voir à quel usage par- 
ticulier est employée la libido, après avoir été retirée de l'objet II 
faut ici nous en souvenir : dans la plupart des cas de paranoïa il y a 
un élément de délire des grandeurs, et le délire des grandeurs peut à 
lui tout seul constituer une paranoïa. Nous en conclurons que» dans 
la paranoïa, la libido devenue libre se fixe sur le moi, qu'elle est 
employée à l'amplification du moi. Ainsi le stade du narcissisme 
qui nous est déjà connu comme étant l'un des stades de l'évolu- 
tion de la libido, et dans lequel le moi du sujet était Tunique objet 
sexuel, est à nouveau atteint. C'est en vertu de ce témoignage fourni 
par la clinique que nous l'admettons : les paranoïaques possèdent 
mie fixation au stade du narcissisme, nous pouvons dire que 
la somme de régression qui caractérise la paranoïa est mesuré par 
le chemin que la libido doit parcourir pour revenir de l'homosexua- 
lité sublimée au narcissisme. 

2) On pourrait encore objecter, et ce serait très naturel, que, dans 
le cas de Schreher, comme dans beaucoup d'autres cas d'ailleurs, 
le délire de persécution (qui a pour objet Flechsig) se manifeste 
incontestablement plus tôt que le fantasme de la fin du monde, de 
telle sorte que le soi-disant retour du refoulé précéderait le refoule- 
ment lui-même, ce qui est évidemment un non-sens. Afin de réfuter 
cette objection, il nous faut quitter la région des généralisations 
et descendre jusqu'aux détails, certes infiniment plus complexes, 
des circonstances réelles. Or, un tel détachement de la libido peut 
aussi bien — il nous faut l'admettre — être un processus par- 
tiel, un retrait de la libido d'un seul complexes qu'un processus 
général. Le détachement partiel doit être de beaucoup le plus fré- 
quent et servir de prélude au détachement général, étant donné 
que les circonstances de la vie réelle ne fournissent l'occasion que 
de ce détachement partiel. Et le processus peut se borner au déta- 
chement partiel ou bien s'étendre à un détachement général, ce 
qu'alors proclame le délire des grandeurs* Toujours est-il que, dans 
le cas de Schrebei\ le fait que la libido se soit détachée de la per- 
sonne de Flechsig peut bien avoir constitue le processus premier, 
immédiatement suivi de l'apparition du délire ; par le délire est 
alors ramenée à Flechsig la libido (mais précédée d'un signe négatif 
qui constitue l'empreinte du refoulement accompli)» et ainsi s'an- 
nule l'œuvre de la répression, C'est alors qu'éclate à nouveau le com- 



REMARQUES SUR ^AUTOBIOGRAPHIE D'UN CAS DE PARANOÏA 63 



hat du refoulement, maïs cette fois avec des armes plus puissantes. 
Car l'objet qui est cette fois l'objet du combat est le plus impor- 
tant du monde extérieur : d'une part, il voudrait tirer à soi toute 
la libido, d'autre part, il mobilise contre lui toutes les résistances : 
aussi la bataille qui fait rage autour de ce seul objet devient-elle 
comparable à un engagement général à l'issue duquel la victoire du 
refoulement s'exprime par la conviction que l'univers est anéanti 
et que survit le moi seul. Et si Ton passe en revue les constructions 
ingénieuses que le délire de Sclireber édifie sur le terrain religieux 
(la hiérarchie de Dieu, — les âmes éprouvées, — les vestibules du 
ciel, — le Dieu inférieur et le Dieu supérieur) , on peut évaluer 
rétrospectivement la richesse des sublimations qui ont été anéanties 
en lui par cette catastrophe du détachement général de la libido- 

3) Une troisième objection, qui s'appuie sur les points de vue 
que nous venons d'exposer, est la suivante : nous pouvons nous de- 
mander si le fait que la libido se détache complètement du monde 
extérieur suffit à expliquer la fin du monde ; l'efficacité de ce 
processus peut-elle être telle et les investissements du moi, qui sont 
conservés dans ce cas, ne devraient-ils pas suffire à maintenir les 
rapports avec le monde extérieur ? Pour réfuter cette objection, il 
faut, ou bien faire coïncider ce que nous appelons investissement 
libidinal (intérêt dérivé de sources erotiques) avec l'intérêt tout 
court, ou bien admettre qu'un trouble important dans la réparti- 
tion de la libido puisse amener, par induction, un trouble correspon- 
dant dans les investissements du moi. Or* ce sont là des problèmes 
devant lesquels nous sommes encore désemparés. La question serait 
tout autre si nous pouvions nous appuyer sur quelque solide doc- 
trine des instincts. Mais nous ne possédons à la vérité encore rien 

-h- 

de semblable. Nous concevons l'instinct comme étant une notion 
limitrophe entre le somatique et le psychique, nous voyons en lui 
le représentant psychique de forces organiques. Et nous admettons 
la façon populaire de distinguer entre instincts du moi et instincts 
sexuels, distinction qui semble concorder avec la double orientation 
biologique possédée par tout être vivant aspirant, d'une part, à 
sa conservation propre» d'autre part, à la perpétuation de l'espèce. 
Mais tout ce qu'on dit de plus n'est qu'hypothèses, hypothèses que 
nous édifions et que nous laissons ensuite volontiers tomber, hypo- 
thèses édifiées afin de nous orienter dans le chaos des obscurs pro- 
cessus psychiques* Et nous espérons justement que l'investigation 



64 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



psychanalytique des processus psychiques morbides nous imposera 
certaines conclusions relatives aux questions que soulève la doc- 
trine des instincts. Ces recherches, cependant, sont encore bien nou- 
velles et ne sont le fait que de chercheurs isolés : aussi n'ont-elles 
pu encore réaliser l'espoir que nous mettons en elles. On ne peut 
pas davantage nier que des troubles de la libido puissent réagir 
sur les investissements du moi qu'on ne saurait nier la possibilité 
inverse : que des modîïications anormales du moi puissent amener 
des troubles secondaires ou induits dans les processus libidinaux. 
De fait, il est même probable que des processus de cet ordre cons- 
tituent le caractère distinct! f de la psychose, Nous ne saurions dès 
à présent dire ce qui peut s'appliquer ici à la paranoïa* Je vou- 
drais attirer encore l'attention sur un seul point On ne saurait 
prétendis que le paranoïaque, même lorsqu'il atteint au comble du 
refoulement, retirât intégralement son intérêt au monde extérieur, 
comme c'est le cas dans certaines autres formes de psychoses hallu- 
cinatoires (Amen lia de Meynert). Il perçoit le inonde extérieur, il 
se rend compte des changements qu'il y voit se produire, les im- 
pressions qu'il en reçoit ] 'incitent à en édifier des théories expli- 
catives {les <c ombres d'hommes bâclées à la six-quatre-deux » de 
Schreber). C'est pourquoi je considère comme infiniment plus 
probable d'expliquer la relation modifiée da paranoïaque au monde 
extérieur uniquement ou principalement par la perte de Pintérêl 
libidinal. 

4) Etant donne la parenté étroite qui relie la démence précoce à la 
paranoïa^ il est impossible de ne pas se demander jusqu'à quel 
point notre conception de la paranoïa réagira sur la conception de 
la démence précoce. Je pense que Kraepelin eut parfaitement raison 
de séparer une grande partie de ce qui jusqu'alors avait été appelé 
paranoïa et de le fondre t avec la cat atonie et d'autres entités mor- 
bides, en une nouvelle unité clinique, bien qu'à la vérité le nom de 
démence précoce soit tout particulièrement mal choisi pour dési- 
gner celle-ci, Le terme de schizophrénie, créé par Bleui er, pour 
désigner le même ensemble d'entités morbides prête également à 
cette critique : le ternie de schizophrénie ne nous paraît bon 
qu'aussi longtemps que nous oublions son sens littéral. Car sans 
cela il préjuge de la nature de l'affection en employant pour la 
designer un caractère de celle-ci théoriquement postulé, un carac- 
tère de plus, qui n'appartient pas à cette affection seule, et qui, à la 



KEMARQUES SUR ^AUTOBIOGRAPHIE D'UN CAS DE PARANOÏA 65 



lumière d'autres considérations, ne saurait être regardé comme son 
caractère essentiel* Mais îï importe au fond assez peu que nous 
appelions d'une façon ou d*une autre les tableaux cliniques. Il me 
paraît plus essentiel de conserver la paranoïa comme entité clinique 
indépendante, en dépit du fait que son tableau clinique se complique 
si souvent de traits schizophréniques, Car, du point de vue de la 
théorie de la libido, on peut la séparer de la démence précoce et par 
une autre localisation de la fixation prédisposante fct par un autre 
mécanisme du retour du refoulé (formation des symptômes), bien 
que le refoulement proprement dit présente dans les deux cas ce 
même caractère essentiel et spécial : le détachement de la libido du 
monde extérieur et sa régression vers le moi. Je crois que le nom le 
plus approprié à la démence précoce serait celui de paraphrênie, 
terme d'un sens quelque peu indéterminé, et qui exprime le rapport 
existant entre cette affection et la paranoïa (dont la désignation 
n'est plus à changer), et qui, de plus, rappelle Phébépbrénie qui y 
est maintenant comprise, Il est vrai qu'on a déjà proposé ce terme 
pour désigner autre chose, mais peu importe, puisque d'autres 
emplois du terme n'ont pas réussi à s'imposer, 

Abraham Ta exposé de façon convaincante (1) : le fait que la 
libido se détourne du monde extérieur constitue un caractère par- 
ticulièrement net de la démence précoce. De ce caractère, nous infé- 
rons que le refoulement s'est effectué par détachement de la libido, 
La phase d'agitation hallucinatoire nous apparaît ici encore comme 
constituant un combat entre le refoulement et une tentative de 
guéri son qui cherche à ramener la libido vers les objets. Jung, avec 
une extraordinaire acuité analytique, a reconnu, dans les « délires » 
et dans les slércotypies motrices de ces malades, les résidus, aux- 
quels ils se cramponnent convulsivement, des investissements 
objeclaux d'autrefois. IVfaîs cette tentative de guérison, que les 
observateurs prennent pour la maladie elle-même, ne se sert pas, 
comme le tait la paranoïa, de la projection, mais du mécanisme 
hallucinatoire (hystérique). C'est là un des grands caractères diffé- 
rentiels de la démence précoce d ? avec la paranoïa, caractère suscep- 
tible d'une élucidation génétique si l'on aborde le problème d'un 
au ire côté, L'évolution terminale de la démence précoce, lorsque 
^ette affection ne reste pas trop circonscrite, nous fournit ïe second 

(1) Dans l'essai dont il a de jà été fait mention, 

REVUE rRÂNÇAlSE DC PSYCHANALYSE. g 



■B^BHHKaHH^B^l^HI^^H^HBBIHiaiB^H^HHI 



6R BEVUE FRANCAÏSF DE PSYCHANALYSE 



caractère différentiel. Elle est en général ni oins favorable que celle 
de la paranoïa , la victoire ne reste pas* comme dans cette dernière 
affection, à la reconstruction, mais au refoulement- La régression ne 
se contente pas d*atteîndre au stade du narcissisme (qui se mani- 
feste par le délire des grandeurs), elle va jusqu*à Pabandon complet 
de l'amour objectai et au retour à l'auto érotîsine infantile. La fixa- 
tion prédisposante doit* par suite* se lrou\er plus loin en arrière que 
dans la paranoïa, être située quelque part au début de l'évolution 
primitive qui va de Pautoérolisme à Pamour de P objet En outre, il 
n'est nullement vraisemblable que les impulsions homosexuelles 
que nous rencontrons si fréquemment, peut-être même invariable- 
ment, dans la paranoïâj jouent un rôle d'kiiportance égale dans 
Pétiologie de la démence précoce, affection d'un caractère infiniment 
moins circonscrit. 

Nos hypothèses relatives aux fixations prédisposantes dans la 
paranoïa et la paraphrénie permettent de le comprendre aisément : 
un malade peut commencer par présenter des symptômes para- 
noïaques et cependant évoluer jusqu'à la démence précoce ; ou bien 
les phénomènes paranoïaques et schizophreniques peuvent se com- 
biner dans toutes les proportions possibles, de telle sorte qu'un 
tableau clinique tel que celui offert par Schreber en résulte, tableau 
clinique qui mérite le nom de démence paranoide* Le fantasme de 
désir et les hallucinations, d'une part, en effet, sont des traits d'ordre 
parapbrénique ; mais la cause occasionnelle et l'issue de ïa maladie 
de Schreber, ainsi que le mécanisme de la projection, sont de unture 
paranoïaque. Plusieurs fixations peuvent en effet s'être produites au 
cours de l'évolution, et elles peuvent, Pune après l'autre» devenir le 
point faible par où la libido refoulée fait éruption, en commençant 
sans doute par les fixations acquises le plus tard et en en venant, à 
mesure que Ja maladie évolue, aux fixations les plus primitives et 
les plus proches du point de départ. On aimerait savoir à quelles 
conditions particulières fut due Pissue relativement favorable de 
cette psychose, car on ne se résout pas volontiers à l'inscrire entiè- 
rement à Pactîf de quelque chose d'aussi accidentel que V « amélio- 
ration par changement de résidence » (1), qui se produisit après que 



{!) (X RiKL3N : « Uber Vcrsct7u»gs3>esserruTi£cE », « Des améliorations par 
changement de résidence », Psuçhiairisçh-neu-rologîsche Wochetischrift r 1905, 
N* e 16-18, 



REMARQUES SUR L J ATJTOBlOGBAPHIE D'UN CAS DE PARANOÏA 67 



Sehreber eût quitté la maison de santé de Fleehsig* Mais nous con- 
naissons trop imparfaitement les détails intimes de cette histoire 
de malade pour pouvoir répondre à cette intéressante question. On 
pourrait cependant supposer que ce qui permit à Sehreber de se 
réconcilier avec son fantasme homosexuel, et par là lui ouvrit la voie 
d'une sorte de guérison, ce fut le fait que son complexe paternel 
était dans l'ensemble plutôt positif et que, en réalité, ses rapports 
avec un père en somme excellent n'avaient sans doute été troublés* 
dans les dernières années de la vie de celui-ci, par aucun nuage. 

Ne craignant pas davantage ma propre critique que je ne redoute 
celle des autres, je n'ai aucune raison de taire une coïncidence qui 
fera peut-être tort à notre théorie de la libido dans l'esprit de beau- 
coup de lecteurs. Les « rayons de Dieu » schrébérîens, qui se 
composent de rayons de soleil, de fibres nerveuses et de sperma- 
tozoïdes condensés ensemble, ne sont au fond que la représentation 
concrétisée et projetée au dehors d'investissements libidinaux, et 
ils prêtent au délire de Sehreber une frappante concordance avec 
notre théorie. Que le monde doive prendre fin parce que le moi du 
malade attire à soi tous les rayons et — plus tard, lors de la pé- 
riode de reconstruction — la crainte anxieuse qu'éprouve Sehreber 
à l'idée que Dieu pourrait relâcher la liaison établie avec lui à 
l'aide des rayons, tout ceci, comme bien d'autres détails du délire de 
Sehreber, ressemble à quelque perception end opsy chique de ces pro- 
cessus desquels j'ai admis l'existence» hypothèse qui nous sert de 
base à la compréhension de la paranoïa. Je puis cependant en appe- 
ler au témoignage d*un de mes amis et collègues : j'avais édifié nia 
théorie de la paranoïa avant d'avoir pris connaissance du livre de 
Sehreber, L'avenir dira si la théorie contient plus de folie que je ne 
le voudrais, ou la folie plus de vérité que d'autres ne sont aujour- 
d'hui disposés à le croire. 

Enfin, je ne voudrais pas conclure ce travail, qui n'est, encore 
une fois, qu'un fragment d'un plus grand ensemble, sans rappeler 
deux propositions principales que la théorie libidinale des névrose? 
et des psychoses tend de plus en plus à prouver : les névroses 
émanent essentiellement d*un conflit entre le moi et l'instinct 
sexuel, et les formes qu'elles revêtent portent l'empreinte de l'évolu- 
tion suivie par la libido, — et par le moi. 



63 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Appcndice 

En écrivant cel essai sur le cas du Président Schreber» je me suis 
volontairement borné à un minimum d'interprétation, et je suis, 
par suite > convaincu que tout lecteur familier avec la psychanalyse 
en aura saisi, d'après le matériel que j'ai exposé, plus que je n'en 
ai expressément dît* et qu'il ne lui sera pas difficile de rassembler 
les fils épars et de tirer des conclusions que je ne fais qu'indiquer. 
Par un heureux hasard, l'attention de quelques autres collabora- 
teurs de la même revue scientifique où cette étude parut avait été 
attirée sur l'autobiographie de Schreber, et nous pouvons soup- 
çonner, en lisant ces autres essais, tout ce qui reste à puiser dans 
ïe trésor de fantasmes et d'idées délirantes de ce paranoïaque si 
hautement doué (1). 

Depuis que j^aî publié ce travail sur Schrcber, un livre qui m'est 
tombé sous la main m'a permis d'enrichir mes connaissances et m'a 
mis en état de voir les rapports nombreux qui relient Tune de ses 
croyances délirantes à la mythologie. Je mentionne (voir la page 44) 
la relation toute particulière que le malade croit avoir avec le soleil» 
et je me vois forcé de considérer celui-ci comme un « symbole 
paternel » sublimé. Le soleil lui parle un langage humain et se 
révèle ainsi à lui comme étant un cire animé. Schreber hurle au 
soleil des injures et des menaces ; il assure encore que ses rayons 
pâlissent devant lui quand, tourné vers le soleil, il lui parle à haute 
voix. Après sa « guéri son », il se vante de pouvoir en tout repos 
fixer le soleil ei de n*en être que modérément ébloui, ce qui ne lui 
était bien entendu pas possible auparavant (2). 

C'est ce privilège délirant d'être capable de fixer le soleil sans en 
être ébloui qui présente un intérêt mythologique. Salomon Rei- 
nach (3) dit, en effet, que les naturalistes de l'antiquité ne concé- 
daient ce pouvoir qu'à l'aigle seul, lequel* en tant qu'habitant des 
couches les plus hautes de l'atmosphère, leur semblait en rapport 

(1) Cf. Jung : « Wandlungcn und Symbole der Libido n <« Métamorphoses ci 
symboles de la libido »), Jahrbnch fur psjjchoaiialuUsche und psijchopatholo* 
gîsche Forsclmngen, III (ï#ll), pp. 164 el 207* — Spielaêin : « Uber <dcn psy- 
chjschen Inbalt ci nés Fa 11 es von Schizophrénie » {« Du contenu psychique d*un 
cas de schÎ7ophrénîe ») (foc. c. p. 350)- 

(<>) Note de la p. 139 des Mémoires d'un névropathe. 

<3) Cultes, muUics et religions (1^ n 8>, tome III, p. 80, D'après Kellek : « Tierc 
des Àliertums » <« [Les animaux dans l'antiquité »)• 



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REMARQUES SUft L'AUTOBIOGRAPHIE D'UK G4S DE PARANOÏA 69 



particulièrement intime avec le cie], le soleil et l'éclair (1). Nous 
apprenons au*- mêmes sources que Faigle soumet à une épreuve 
ses aiglons avant de les reconnaître pour ses fils légitimes. S'ils ne 
peuvent regarder le soleil sans cligner des paupières, ils sont jetés 
hors de Taire, 

Le sens qu'il convient d'attribuer à ce mythe ne saurait souffrir 
aucun doute. On y attribue à ranimai une coutume consacrée par 
Ja religion, propre à l'homme. Ce que l'aigle fait en effet subir à 
ses aiglons, c'est une ordalie > une épreuve relative a la paternité. 
Nous savons que de telles épreuves étaient en usage chez les peuples 
les plus divers de l'antiquité* Ainsi, les Celles riverains du Rhin 
avaient coutume de confier leurs nouveau-nés aux Uols du fleuve» 
afin de se convaincre qu'ils étaient vraiment de leur sang. La tribu 
des Psylles, qui occupait remplacement de la Tripoli actuelle, et 
qui se vantait d'avoir pour ancêtres des serpents, exposait ses 
enfants au contact de ces mêmes serpents : les enfants vraiment 
issus d'eux n'étaient pas mordus ou bien se remettaient bien vite 
des suites de leurs morsures (2), 

Si nous voulons comprendre sur quoi se fondent de telles 
épreuves, il nous faut approfondir le mode de penser totémique des 
peuples primitifs- Le totem — Y animal ou bien la force de la nature 
conçue sur le mode animiste, et que la tribu regarde comme son 
ancêtre — épargne les membres de cette tribu parce qu'ils sont ses 
enfants ; lui-même est vénéré par eux et éventuellement par eux 
épargné. Nous touchons là à une matière qui me semble autoriser 
Pespérance d'arriver à une compréhension psychanalytique des 
origines de la religion. 

L'aigle, quand il fait regarder à ses aiglons le soleil et exige qu'ils 
ne soient point éblouis par son éclata se comporte ainsi comme un 
descendant du soleil qui soumettrait ses enfants à répreuve de 
l'ancêtre. Et lorsque Schreber se vante de pouvoir impunément et 
sans en être ébloui fixer le soleil, il a retrouvé là une vieille expres- 
sion mythologique de sa relation filiale au soleil et nous confirme 
à nouveau notre interprétation du soleil, symbole du père. Souve- 
nons-nous par ailleurs que Schreber, au cours de sa maladie, ex- 

(1) On plaçait des effigies d'aigles au plub haut sommât des temples : c'étaient 
des sortes de paratonnerres « magiques a (Salomon Keivach, loc. c.ï. 

(2* Les références se trament dans Rejvich, foc. c, Tome III et Tome 1*% 
p. 74. 



m0^m*m 



70 HEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



prime ouvertement sor orgueil familial : « Les Schreber appartien- 
nent à la plus haute noblesse du ciel » (1)* que de plus, nous Pavons 
tu, son absence d'héritiers dut constituer une des raisons bien 
humaines qui causèrent sa maladie à l'occasion d'un fantasme 
de désir fémnin. Nous saisirons alors avec netteté quel lien relie son 
privilège délirant de pouvoir fixer le soleil aux, bases mcnies sur 
lesquelles s'édifia sa maladie. 

Ce petit post-script um à l'analyse d'une paranoïa nous fait voir 
comhîen Jung a raison lorsqu'il affirme que les forces édifïeatrices 
des mythes de l'humanité ne sont pas épuisées, maïs aujourd'hui 
encore* dans les névroses, engendrent les mêmes productions psy- 
chiques qu'aux temps les plus reculés. Je répéterai ici ce que j'ai 
dit ailleurs (2) : il en est de même des forces édificatrices des reli- 
gions. Et je crois que le moment sera bientôt venu d'étendre encore 
ii ii principe que nous, psychanalystes, avons depuis longtemps 
énoncé, et d'ajouter à ce qu'il impliquait d'individuel ; d'ontogé- 
nique, une amplification anthropologique, phylogénique. Nous di- 
sions : dans le rêve et dans la névrose se retrouve l'enfant avec 
toutes les particularités qui caractérisent son mode de penser et sa 
vie affective, Nous ajouterons aujourd'hui : et nous y retrouvons 
encore l'homme primitif, sauvage, tel qu'il nous apparaît à la 
lumière des recherches archéologiques et ethnographiques, 

(1) « Die Schrebers gebôren deni liôehsteii liimmliselien Adcl an Dj Adel 
^noblesse} rappelle Adler (a3gle), littéralement» on allemand* oiseau noble, 

fl?) « Zw r angshandlung<ni und Italîgionsûbungeii ^ 1907 {« Atlas obsédants et 
exercices religieux »} s traduction Marie Bonaparte parue h la suite de l'Avenir 
d'une illusion, Paris, Denoel et Steelc, 1932, 



Introduction 
à la Psychanalyse des Enfants 

Par Anna FREUD 
Tiaduir de t allemand par Elisabeth ROCHAT 



IV 
Des Rapports entre l'/inaiyse infantile et l'Education 

Mesdames et Messieurs, 

Vous avez fait jusqu'ici avec moi deux pas dans le domaine de 
l'analyse infantile- Aujourd'hui, dans ^« ^ernière leçon de ce cours* 
je vous demanderai de faire avec moi le troisième, et peut-être le 
plus important. 

Permettez-mot, une fois encore, de revenir en arrière. Il a été 
question, pour commencer, vous vous en souvenez peut-être* de la 
préparation des enfants au traitement. Le contenu de cette pre- 
mière partie n'avait, au point de vue de la théorie analytique, abso- 
lument aucune importance* Si je vous aï si longuement parié de 
toutes ces activités et de ces petites occupations enfantines* tri- 
cotage, crochetage, jeux divers* de tous ces moyens d'intéresser 
Penfant, ce n*est pas que je les considère comme essentielles à 
Panalyse* Au contraire, j'ai voulu vous montrer que l'enfant est un 
'être peu souple, qui refuse de s'adapter aux moyens les plus éprou- 
vés d'une thérapeutique scientifique et qui réclame impérieuse- 
ment qu'on tienne compte de sa propre nature infantile. Quoi qu T on 
veuille faire avec lui, qu'on lui enseigne l'arithmétique ou In géo- 
graphie, qu'il s*agisse de son éducation ou d'un traitement par 
analyse, il faut toujours commencer par établir entre lui et nous 
un Hen affectif très net. Plus le travail que nous entreprenons est 
difficile* plus solide doit être ce lien, La préparation au traitement, 
^esi-à-dire la formation de ce lien, suit des règles très spéciales 
déterminées par la nature de P enfant* et provisoirement indépen- 



■ ~ ' ■ "~ ■■-■! — ■ » ^*- - 



72 HEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



dantes de la théorie ou de la technique de Fanasse. Le deuxième 
chapitre de mon exposé a été consacré à l'analyse proprement dite, 
Je me suis efforcée de vous y donner un aperçu des voies par les- 
quelles on peut s'approcher de l'inconscient de l'enfant. Vous avez 
été quelque peu déçus, comme j'en ai bien fait la remarque, en 
apprenant que les moyens par excellence dont fait usage l'analyse 
des adultes, restent sans emploi dans le traitement -des enfants, et 
que nous devons faire abstraction de beaucoup d'exigences de la 
méthode scientifique et nous procurer nos informations n'importe 
comment, à peu près comme cela arrive dans la vie ordinaire, quand 
nous voulons apprendre à connaître quelqu'un jusque dans son 
existence intime- El votre déception, je pense* porte encore sur un 
autre point ; Depuis que je m'occupe d'analyse infantile, des col- 
lègues psychanalystes m'ont souvent demandé si je n'avais pas. 
beaucoup mieux que ceux qui traitent des adultes, l'occasion de me 
rendre compte des étapes du développement d'un être humain du- 
rant les deux premières années de sa vie, vers lesquelles nos 
recherches analytiques se portent d'une façon toujours plus intense. 
1/ enfant, pensaient-ils, est tellement plus près de cette période 
importante» les refoulements doivent être tellement moins accen- 
tués, le matériel qui recouvre ces premières couches tellement plus 
facile à démêler, que des possibilités inattendues d'investigation 
doivent peut-être s'offrir. A cette question, j*ai dû jusqu'à présent 
répondre toujours négativement. Les données que nous fournit 
l'enfant sont, il est vrai, comme vous aurez peut-être pu le voir 
par les petits exemples cités, claires et facile à interpréter. Elles 
nous apportent tous les éclaircissements possibles sur le contenu 
de la névrose infantile que je me propose de vous décrire encore 
autre part* Elles nous procurent beaucoup de précieuses confirma- 
Lions de faits que nous ne pouvions affirmer que par hypothèse, à 
la suite des observations faites dans l'analyse des adultes. Mais- 
d'après les expériences que j'ai pu faire au moyen de la technique 
déjà décrite, ces données ne nous font pas remonter au delà du 
moment où l'enfant a commencé à parler, c'est-à-dire du moment 
où sa pensée se rapproche de la nôtre. Il n'est pas difficile théori- 
quement de comprendre cette limitation de l'analyse infantile, Cp 
que nous apprenons dans l'analyse de l'adulte sur cette période 
initiale de l'existence est justement mis au jour par la libre asso- 
ciation des idées et par l'interprétation des réactions de transfert-. 



INTRODUCTION A LA PSYCHANALYSE DES ENFANTS 73 



soit justement par les deux moyens qui nous font défaut dans 
Fanalyse infantile. On pourrait comparer notre situation à celle 
de l'ethnologue, qui tenterait aussi en vain de pénétrer dans la 
préhistoire d'un peuple très primitif par une yoîe plus courte que 
dans celle d'un peuple civilisé. Au contraire : pour l'étude du 
peuple très primitif, il n'a pas le secours des mythes et des légendes 
qui lui permettent de pénétrer par inférence dans la préhistoire 
d'un peuple civilisé* C'est ainsi que, chez le petit enfant, nous 
n'avons pas encore les formations réactionnelles et les souvenirs- 
écrans qui ne se forment que dans la période de latence et des- 
quelles l'analyse extrait plus tard le matériel condensé en eux. 
Ainsi, au lieu de présenter un certain avantage sur l'analyse des 
adultes, l'analyse des enfants lui est plutôt inférieure en ce qui 
concerne l'extraction du matériel inconscient. 

Abordons maintenant le troisième et dernier chapitre de notre 
cours, l'emploi du matériel analytique que nous avons mis à décou- 
vert après une préparation si pénible et en suivant les voies et 
détours décrits plus haut* Après nos explications précédentes, vous 
devez être préparés à entendre bien des choses surprenantes et qui 
s'écartent des règles techniques. 

Nous commencerons de nouveau par étudier d'une façon détaillée 
la situation correspondante dans ie cas d'un patient adulte. Sa 
névrose est, comme vous le savez, une affaire essentiellement 
intime. Elle se joue entre les trois facteurs suivants : sa vie ins- 
tinctive, son moi, et son surmoi, qui représente les exigences éthi- 
ques et esthétiques de la société. La tâche de l'analyse est d'élever 
à un autre niveau, supérieur, le conflit entre ces pouvoirs en ame- 
nant à la conscience le matériel inconscient, Les tendances 3 nsli ac- 
tives étaient jusqu'ici soustraites par l'état de refoulement à Tin- 
iluence de son surmoi, L*analvse les libère et les rend accessibles 
à Tinfluence du surmoi, par lequel leur sort futur est dorénavant 
(h: terminé, La critique consciente prend la place du refoulement : 
une partie de ces tendances sont rejetées, tandis que ]es autres 
sont, les unes sublimées, détournées de leurs buts sexuels, les 
autres admises à être satisfaites* Il faut attribuer ce nouvel état 
favorable au fait que le moi du patient adulte, depuis le moment 
où il a effectué ses premiers refoulements, jusqu'à celui où l'analyse 
accomplit son œuvre libératrice, a achevé tout son développe- 
ment éthique et intellectuel, et qu'il est ainsi en état de prendra 



74 REVUE FRANCÂIS1- DE PSYCHANALYSE 



des résolutions tout autrement qu'autrefois, La vie instinctive doit 
se soumettre à beaucoup de limitations, et le surmoi doit renoncer 
à plusieurs de ses prétentions exagérées. Sur le terrain commun de 
Faclivité consciente s'effectue la synthèse des deux éléments 
opposés. 

Faites maintenant la comparaison avec ce qui se passe chez le 
patient enfant. Sa névrose infantile est aussi certainement une 
affaire intérieure ; elle est déterminée également par trois forces, 
la vie instinctive, le moi et îe surmoi. Mais nous avons déjà été 
préparés à trouver sur deux points que, en ce qui concerne l'enfant, 
le monde extérieur pénètre dans sa vie intérieure comme un élé- 
ment à la fois embarrassant pour l'analyse et organiquement impor- 
tant : en parlant de la situa lion au commencement de l'analyse 
infantile* nous avons été obligés d'attribuer une chose aussi impor- 
tante que la conscience de sa maladie, non pas à l'enfant, mais sur- 
tout à son entourage ; et, quand nous avons décrit l'état de trans- 
fert, il est apparu clairement que l'analyste est forcé de partager 
les mouvements de haine et d'amour de l'enfant avec les êtres qui 
en étaient l'objet jusqu'à présent. Ainsi, il ne faut pas être surpris 
que le monde extérieur tienne une plus grande place dans le méca- 
nisme de la névrose ou de l'analyse infantiles que ce n'est le cas 

chez l'adulte. 

Nous avons dit plus haut que le surmoi de l'individu adulte est 
devenu le représentant des exigences morales de la communauté 
qui l'entoure. Nous savons que ce surmoi doit son apparition à une 
identification avec les premiers et les plus importants objets de 
l'affection de l'enfant, les parents, auxquels la société avait aussi 
confié la tâche de faire prévaloir chez lui les exigences morales 
qu'elle admet, et d'obtenir la limitation qu'elle exige, des impulsions 
naturelles. Ce qui fut ainsi au début une exigence personnelle venant 
des parents devint ensuite, par le fait d'un progrès amenant tout 
d'abord l'enfant à s'identifier avec ses parents, un idéal personnel 
indépendant du monde extérieur et de ses modèles. 

Mais on ne peut pas encore parler d'une telle indépendance chez 
l'enfant. Sa séparation d'avec les premiers objets aimés est encore 
à venir et lointaine» les identifications aux objets aimés, quand 
l'amour se maintient, ne s'effectuent que lentement, et pièce par 
pièce. Un surmoi existe bien, et beaucoup de ses rapports avec le 
moi apparaissent déjà dans ces premiers temps, analogues à ceux 



INTRODUCTION A LA PSYCHANALYSE DES ENFANTS 75 



de la vie ultérieure plus mûre. Il ne faut cependant pas ignorer les 
rapports permanents entre ce surmoi et les objets auxquels il doit 
son apparition, rapports que nous pourrions comparer à ceux de 
deux vases communiquant ensemble. Si les bonnes relations avec 
les parents s'affirment dans le monde extérieur, l'autorité du sur- 
moi grandit aussi, ainsi que l'énergie avec laquelle il réalise ses 
prétentions. Si ces relations se gâtent, le surmoi aussi s'affaiblit* 

Prenons le tout petit enfant comme premier exemple. Si une mère 
ou une bonne réussit à habituer un petit enfant, avant la fin de sa 
première année, à discipliner ses évacuations, nous aurons bientôt 
l'impression que l'enfant ne se conforme pas à cette exigence de 
la propreté uniquement par amour pour la personne qui le soigne 
ou par crainte d'être puni par elle, mais qu'il y a désormais un rap- 
port direct entre cette règle et lui-même, qu'il est heureux quand il 
est propre, on malheureux quand un accident lui arrive à cet 
égard. Mais cependant nous remarquons que ïe départ de la per- 
sonne qui lui a fait prendre cet empire sur lui-même, par exemple 
un changement de bonne ou une absence momentanée de sa mère, 
remettent complètement en question le progrès réalisé. L'enfant 
se salit de nouveau comme avant ce premier éveil de son sens de la 
propreté, et il ne rapprend à se maîtriser que lorsque sa mère est 
de retour ou qu'un lien s'est formé entre lui et la nouvelle bonne* 
Pourtant, on ne se trompait pas tout à fait en pensant que Fenfant 
avait déjà saisi par lui-même la valeur de la propreté, La règle 
est là, mais elle n'a de valeur pour reniant que si la personne qui 
l'a établie reste présente* Si l'enfant n'a plus de contact avec cette 
personne, il perd aussi la joie qu'il avait à suivre la règle. 

Au commencement de la période de latence, les conditions restent 
les mêmes. II nous arrive souvent de trouver, par l'analyse des 
adultes, la confirmation du grand préjudice causé à la moralité et 
à la formation du caractère de l'enfant par toute perturbation dans 
le lien qui Punit à ses parents. Qu'il perde ses parents à ce moment 
de sa vie, par n'importe quelle sorte de séparation, ou que ceux-cî, 
par suite d'une maladie mentale ou d'une action criminelle, des- 
cendent dans son estime et ne soient plus l'objet de son respect et 
de son affection, il court en même temps le danger de perdre et de 
déprécier son surmoi déjà édifié en partie, en sorte qu'il n'aura 
plus aucune force intérieure effective à opposer à ses tendances 
instinctives qui cherchent impérieusement à se satisfaire. On 



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76 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



pourrait expliquer peut-être ainsi maintes dissociations et anoma- 
lies de caractère. 

Pour caractériser cet état de choses qui subsiste jusqu'à la fin 
de la période de latence* j'ajoute un petit exemple tiré de l'analyse 
d'un garçon dans la période pré-pubère. Je lui demandai mie fois, 
à une occasion quelconque, au début du traitement, s'il avait 
quelquefois des pensées qu'on aimerait mieux ne pas avoir. Il répon- 
dit : « Oui, quand on peut voler quelque chose, » Je lui demandai de 
me décrire une expérience de ce genre. Il dît : « Quand, par exem- 
ple, je me trouve seul à la maison, et qu'il y a là des fruits et que 
mes parents sont partis et ne m'en ont point donnés. Alors, je ne 
puis ni 5 empêcher de penser tout le temps que j'aimerais en prendre, 
Mais ensuite* je pense à autre chose, car je ne veux pas voler. « Je 
lui demandai encore s'il était toujours plus fort que de telles pen- 
sées. Il dit que oui, et qu'il n'avait encore jamais voie* « Mais, quand 
tes pensées deviennent tout à coup très puissantes, demandai~je, 
que fais-tu alors ? » - — «Je ne prends pourtant rien, dit-il triom- 
phalement, car alors j'ai peur de mon père. » Vous voyez que son 
surmoi avait atteint une certaine indépendance, qui se manifestait 
dans son propre besoin de ne pas passer pour voleur, Mais, lorsque 
la tentation devenait trop forte, il fallait qu'il pût trouver un appui 
en appelant à son aide la personne à laquelle remontait son sens 
du devoir, c'est-à-dire son père, ainsi que les avertissements et 
menaces de punition qui venaient de lui- Un autre enfant, dans de 
semblables circonstances, se serait peut-être souvenu de l'affection 
de sa mère- 
Une autre observation, vé ri fiable aussi souvent qu'on voudra par 
un examen attentif, s'accorde avec les remarques précédentes sur 
la faiblesse et la dépendance des exigences du moi-idéal chez l'en- 
fant. L'enfant a une double morale, l'une pour le monde des grandes 
personnes, l'autre pour lui-même et pour les camarades de son âge. 
Nous savons» par exemple, qu'à un certain âge, il commence à avoir 
une certaine pudeur, c'est-à-dire qu'il évite de se montrer nu ou de 
satisfaire ses besoins naturels devant des étrangers adultes, puis 
plus tard aussi devant les grandes personnes de son entourage. Mais 
nous savons aussi qoie ces mêmes enfants se déshabillent sans 
aucune gêne devant d'autres de leur âge, et que ce n'est pas tou- 
jours facile de les empêcher d'aller avec eux au cabinet. De même 
nous pouvons constater à notre suri>rise que l'enfant ne répugne à 



INTRODUCTION A LA PSYCHANALYSE DES ENFANTS 77 



certaines choses qu'en la présence d'adultes* donc sous leur pres- 
sion tacite, tandis que cette réaction n'a pas lieu dans la solitude ou 
dans la société de camarades. Je me rappelle un garçon de dix 
ans qui, à la promenade, montra tout à coup un tas de fumier de 
vache et s'écria d'un air très intéressé : « Regarde* comme c'est 
comique ! » Un instant après il s'aperçut de son erreur et devint 
cramoisi. Plus tard, il s'excusa auprès de moi : il n'avait pas re- 
marqué tout de suite ce que c'était, sinon il n'aurait jamais parlé 
de cela- Cependant, je sais que le même garçon parle avec plaisir 
et sans rougir, quand il est avec ses amis, des actes excrémentiels. 
Et il m'assura aussi une fois^ qu'étant seul, il pouvait toucher de 
la main ses propres excréments sans éprouver rien de spécial Mais 
s'il y avait là une personne adulte, il lui devenait très difficile même 
d'en parler seulement. 

Ainsi, la pudeur et le dégoût, ces deux formations réactionnelles 
si importantes, destinées à faire obstacle aux tendances anales et 
exhibitionnistes de l'enfant, dépendent, encore bien après leur appa- 
rition, pour leur affermissement et leur efficacité, du contact avec 
la personne adulte. 

Far ces remarques sur l'état de dépendance où se trouve le sur- 
moi de l'enfant, et sur la double morale de celui-ci, en ce qui con- 
cerne la honte et le dégoût, nous en venons maintenant à la diffé- 
rence la plus importante entre l'analyse de l'enfant et celle de 
l'adulte. L'analyse de l'enfant n*est pas du tout une affaire privée 
qui puisse s'accomplir exclusivement entre deux personnes, l'ana- 
lyste et son patient Aussi longtemps que le surmoi de l'enfant n'est 
pas encore devenu le représentant impersonnel des exigences em- 
pruntées au monde extérieur, aussi longtemps qu'il est encore lié 
organiquement à celui-ci, les objets situés dans ce monde extérieur 
joueront un rôle important dans l'analyse elle-même et en parti- 
culier dans son dernier stade, celui de l'utilisation des tendances 
instinctives libérées de leur refoulement. 

Mais, revenons encore une fois à notre comparaison avec le 
névrosé adulte. Nous avons dit que nous n'avions affaire, dans son 
analyse, qu'à sa vie instinctive, son moi et son surmoi, et lorsque 
les conditions sont favorables, que nous n'avions pas à nous inquié- 
ter du sort des tendances libérées de l'inconscient, qui tombent sous 
l'influence du surmoi, responsable de leur utilisation subséquente. 

Maïs, dans l'analyse infantile, à qui laisserons-nous cette déci- 



78 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

sien ? D'après les considérations précédentes* la logique nous amè- 
nerait à dire que c'est aux éducateurs de l'enfant, auxquels son sur- 
moi est lié d'une manière encore si indissoluble, c'est-à-dire dans 
la plupart des cas à ses parents* 

Mais, n'oubliez pas par quelles difficultés cette situation est com- 
pliquée. Ce sont précisément ces mêmes parents, ou ces mêmes 
éducateurs qui, par leurs exigences excessives, ont poussé l'enfant 
à un excès de refoulement et en ont fait un névrosé, Nous ne trou- 
vons pas ici, entre la formation de la névrose de l'enfant et la libé- 
ration de celui-ci par l'analyse, le même grand intervalle que chez 
le patient adulte, qui a achevé entre ces deux moments tout le 
développement de son moi, de telle manière que celui qui a pris la 
première décision et celui qui se met maintenant à la réviser 
peuvent à peine être appelés le même personnage* Les parents, au 
contraire, qui ont été la cause de la maladie de l'enfant et qui 
doivent aider à sa guérison, sont réellement encore les mêmes per- 
sonnes» avec les mêmes points de vue- C'est dans des cas très excep- 
tionnels seulement qui] s auront été assez avertis et éclairés par la 
maladie de l'enfant pour être prêts à adoucir maintenant leurs 
exigences* Il paraît donc dangereux de leur laisser la décision sur 
la destinée de la vie instinctive maintenant libérée* La possibilité 
est trop grande que l'enfant ne soit contraint de reprendre le che- 
min du refoulement et de la névrose* Dans de telles conditions, il 
serait plus économique de s'épargner le long et pénible travail de 
la libération. 

Mais quelle autre solution trouver ? Serai t-îl peut-être permis de 
déclarer l'enfant majeur avant le temps, en raison de sa névrose 
et de l'analyse effectuée, et de lui attribuer le pouvoir de décider, 
chose si importante, comment il va se comporter à l'égard des pul- 
sions dont il dispose à présent librement ? En vérité, je ne saurais 
dire sur la base de quelles instances morales et à l'aide de quels 
critères ou de quelles réflexions pratiques il serait en état de trou- 
ver son chemin au travers de ces difficultés. Je crois que. si on 
l'abandonne à lui-même et qu'on lui retire tout appui extérieur* il 
ne peut lui rester qu'un seul chemin court et commode : celui de la 
satisfaction immédiate de ses désirs* Mais nous savons, par la théo- 
rie et la pratique de l'analyse, que l'enfant doit être empêché, préci- 
sément pour prévenir l'état névrotique, d'accorder, à quelque stade 
que ce soit de sa sexualité nécessairement perverse, une satisfac- 



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INTRODUCTION A LA PSYCHANALYSE DES ENFAA'TS 79 



lion véritable à celle-ci. Sinon, la fixation à la volupté déjà éprou- 
vée devient le plus grand obstacle au développement normal et le 
penchant à renouveler ces jouissances détermine une régression 
à des niveaux inférieurs* 

Dans cette situation difficile, il ne reste, me semble-t-il, qu'une 
seule issue. L'analyste doit réclamer pour lui-même la liberté de 
diriger Tentant sur ce point important, afin d'assurer avec quelque 
sûreté le résultat de la cure. L'enfant devra apprendre, sous son 
influence, comment il doit se comporter à l'égard de sa vie instinc- 
tive ; c'est l'analyste qui décidera finalement quelle part des ten- 
dances sexuelles infantiles doit être domptée ou rejetée comme 
inutilisable dans le monde civilisé, combien ou combien peu doit 
être admis à la satisfaction immédiate et quelle part doit être entraî- 
née dans la voie de la sublimation, en vue de laquelle il faudra 
tirer parti de toutes les ressources possibles de l'éducation. Nous 
pouvons dire en deux mots : il faut que V analyste parvienne à se 
substituer, pour toute la durée de l'analyse, au moi idéal de Ven- 
dant ; il ne doit pas entreprendre, au moyen de l'analyse, son tra- 
vail libérateur avant d'avoir acquis l'assurance qu'il pourra entiè- 
rement diriger l'enfant à ce point de vue. On voit ici l'importance 
de l'impression de puissance produite sur l'enfant, impression dont 
nous avons déjà parlé dans l'introduction à l'analyse infanlile. 
L'enfant ne sera disposé à accorder la première place dans sa vie 
affective à ce nouvel objet de son attachement, que s'il sent que 
l'autorité de l'analyste est placée encore au-dessus do celle de ses 
parents. 

Si les parents, comme nous l'indiquions plus haut, ont appris 
quelque chose par la maladie de leur enfant, et s'ils sont disposés 
à se conformer aux exigences de l'anal j r sie> il y aura la possibilité 
de faire un vrai partage du travail analytique et éducatif, entre la 
maison et l'heure d'analyse, ou plutôt de faire coopérer les deux 
facteurs. Dans ce cas, au terme de l'analyse, l'éducation de l'enfant 
ne souffrira aucune interruption, mais elle passera directement des 
mains de l'analyste à celles des parents maintenant plus éclairés. 

Cependant, si l'influence des parents s'oppose à celle de l'ana- 
lyste, il résulte de là> comme l'enfant est attaché par ses sentiments 
aux deux parties, une situation analogue à celle d'un mariage mal- 
heureux, où l'enfant est devenu objet de litige. Et nous ne nous 
étonnerons pas s'il se produit, dans un cas comme dans l'autre, 



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SU REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



les mêmes effets nuisibles à la formation du caractère- L'enfant se 
plaît à opposer, dans un cas son père et sa mère, dans l'autre l'ana- 
lyste à ses parents > et il se sert de leurs conflits pour se soustraire 
à toutes leurs exigences. La situation devient surtout dangereuse 
lorsqu'il parvient à prévenir ses parents contre l'analyste, de telle 
manière que ceux-ci décident l'interruption du traitement. On perd 
alors P enfant au moment ie plus défavorable, quand il est en état 
de résistance et de transfert négatif, et Pon peut être sûr qu'il uti- 
lisera de la manière la plus mauvaise toutes les libérations acquises 
par l'analyse. Je n'entreprendrai plus aujourd'hui aucune analyse 
d'enfant dans laquelle la personnalité des parents ou leur prépara- 
tion analytique ne paraîtraient pas me donner une garantie contre 
un tel dénouement. 

J'illustrerai encore par un dernier exemple cette nécessité de la 
complète autorité de l'analyste sur l'enfant II s'agit ici d'une 
patiente de six ans, la petite obsédée déjà mentionnée plusieurs 
fois* 

Quand je l'eus amenée, au cours de l'analyse, à laisser parler 
son « Démon »* elle se mil à me raconter une quantité de fantai- 
sies anales, d'abord avec beaucoup d'bésitation, ensuite avec plus de 
courage et de détails, dès qu'elle se rendit compte qu'il n'y avait 
pas de marques de désapprobation de ma part. La séance se trouva 
peu à peu tout entière sous le signe de Panai et devint pour elle un 
« dépotoir » pour toutes ces rêveries qui l'accablaient auparavant* 
Et, pendant qu'elle me parlait ainsi* le poids qui pesait continuelle- 
ment sur elle lui était enlevé. Elle parlait du temps qu'elle passait 
près de moi, comme de son « heure de repos ». « Mon heure chez 
toi* Anna Freud, dit-elle un jour, c'est mon heure de repos. Là, je 
n'ai pas besoin de retenir mon démon. Mais non, ajouia~t-e)le bien- 
tôt, j'ai encore un autre temps de repos : Quand je dors. » Pendant 
l'analyse et pendant le sommeil, elle était ainsi délivrée de ce qui 
chez un adulte aurait équivalu à une dépense continuelle de force 
pour maintenir le refoulement. Sa libération se révéla surtout par 
une nouvelle manière d'être, attentive et pleine de vivacité- 
Quelque temps après, elle fit un pas de plus. Elle commença à 
laisser voir à la maison quelque chose de ses imaginations et de ses 
fantaisies anales jusque-là rigoureusement gardées pour elle-même : 
il lui arriva de faire à mi-voix, lorsqu'un plat arrivait sur la table, 
une comparaison on nue « sale » plaisanterie à Pa dresse des autres 



INTRODUCTION A LA PSYCHANALYSE DES ENFANTS 81 



enfants. La personne qui s'occupait de l'enfant vint alors vers moi 
pour se faire donner des instructions. Je n'avais pas à ma dispo- 
sition, en ce temps-là, l'expérience que j'ai acquise plus tard dans 
le domaine de l'analyse infantile* Je pris la chose un peu à la 
légère ; je donnai le conseil de n'approuver ni de gronder, mais de 
laisser passer de telles paroles sans y prêter attention* L'effet de ce 
conseil fut inattendu. En l'absence de toute critique, l'enfant per- 
dit toute mesure. Elle raconta partout chez elle ce qu'elle n'avait 
exprime jusque-] à que dans l'analyse, et elle s'enivrait, comme 
auparavant chez moi, d'un tas de représentations, de comparaisons 
et d'expressions anales, Les autres personnes de la maison trou- 
vèrent bientôt cela insupportable, elles perdirent l'appétit en face 
de l'attitude de l'enfant à table, et il arriva que, Tun après l'autre, 
enfants et grandes personnes, tous quittèrent la chambre en silence 
et avec des marques de désapprobation* Ma petite patiente s'était 
comportée comme une perverse, ou comme un adulte aliéné, et 
s'était mise ainsi hors la société. On avait eu beau éviter de l'éloi- 
gner des autres pour la punir, le résultat était pourtant que main- 
tenant chacun ïa fuyait. Et, pendant ce temps, elle avait aussi 
perdu toute inhibition à d*autres points de vue. En peu de jours, 
elle était devenue une enfant très gaie, émancipée, polissonne et 
pas du tout mécontente d'elle-même. 

Alors, la personne qui s'occupait d'elle revint une seconde fois 
me voir, afin de se plaindre- C'était insupportable ; la vie de la mai- 
son était bouleversée. Il n'y avait pas moyen d'y tenir- Que fallait-il 
faire ? Pouvait-elle dire à l'enfant que le récit de telles choses 
n'était pas un si grand mal en soi, mais qu'elle lui demandait de 
ne plus en parler dans la maison par égard pour elle ? Je le lui 
déconseillai. Je dus reconnaître que j'avais fait une faute» que 
j'avais attribué au sur moi de l'enfant une puissance d'inhibition 
qu'il ne possédait pas* Aussitôt que les personnes importantes de 
l'entourage de l'enfant s'étaient relâchées dans leurs exigences, le 
surmoi de l'enfant, précédemment si sévère, et qui avait été assez 
fort pour faire surgir toute une série de symptômes névrotiques, 
était devenu tout à coup trop coulant. Je m'étais fiée à cette sévé- 
rité névrotique, j'avais été imprudente et je n'avais rien obtenu 
par mon analyse. D'une enfant inhibée et névrosée j'avais fait, pour 
le moment, une entant méchante, une enfant perverse* Car l'enfant 
ainsi libérée avait maintenant « son heure de repos » tout le long 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE* 6 



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82 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



du jour, elle perdait son estime pour le travail poursuivi en com- 
mun avec moi* et ne livrait plus de matériel pour son analyse, 
répandait, pêle-mêle, tout le long du jour, le contenu de son ima- 
gination, au lieu de le garder pour la séance. Elle avait aussi perdu 
momentanément la conscience de sa maladie, si nécessaire au trai- 
tement. Dans l'analyse de F en faut, encore plus que dans celle de 
l'adulte, il faut se souvenir que le travail analytique ne peut 
s'accomplir que si le patient est insatisfait. Par bonheur, la situa- 
tion ne se présentait comme si dangereuse qu'en théorie. En pra- 
tique, elle put être facilement améliorée. Je priai la personne s'oc- 
cupent de l'enfant de ne rien faire d'antre et de prendre patience- 
Je ramènera] s bien l'enfant à l'ordre, niais je ne pouvais pas dire 
dans combien de temps un changement se produirait. Puis, dans la 
séance suivante, je me comportai très énergiquement* Je déclarai 
à la petite qu'elle avait rompu le pacte, J'avais cru qu'elle voulait 
me raconter ces saletés pour en être débarrassée. Mais maintenant, 
je voyais qu'il n'en était rien. Elle voulait raconter ces choses à 
tout le monde à la maison, pour le plaisir qu'elle y avait. Je n'avais 
rien contre cela, maïs je ne pouvais pas comprendre pourquoi elle 
avait encore besoin de moi. Nous pouvions mettre fin à nos séances 
et lui laisser son plaisir. Si elle voulait poursuivre les séances, il 
fallait qu'elle ne raeontât plus ces choses qu'à moi, — même à per- 
sonne d'autre, — que moins elle en parlerait à la maison, plus il y 
aurait de choses a dire à la séance ; et plus j'en apprendrais sur 
elle, mieux je pourrais 3a libérer. Et je lui demandai de se décider. 
Elle devint alors très pâle, réfléchit profondément, me regarda et 
me dit avec la même expression sérieuse que lors de notre premier 
arrangement : « Si tu me dis que c'est ainsi* alors je n'en parlerai 
pas du tout, ii Sa conscience névrotique avait ainsi repris le des- 
sus. Depuis ce jour, aucun mot sur de telles choses ne sortit plus de 
sa bouche à la maison. Elle était de nouveau changée, elle n'était 
plus une enfant mauvaise et perverse, mais elle était du même 
coup redevenue uiuï enfant inliihée et apathique. 

Il me fallut recourir encore plusieurs fois au même renversement 
au cours du traitement de cette petite patiente. Chaque fois qu'elle 
m'avait échappé à la suite d'une libération analytique pour tomber 
de sa névrose extraordinairemeni grave dans Fautre extrême, celui 
de la méchanceté et de la perversion, il ne me restait pas d'autre 
ressource que de ramener la névrose elle-même et de rétablir dans 



INTRODUCTION A LA PSYCHANALYSE DES ENFANTS 63 



ses droits précédents le diable déjà disparu > mais chaque fois, natu- 
rellement, dans une phi s faible mesure* et avec plus de prudence et 
xle douceur que son éducation d'autrefois ne Vy avait habituée, 
jusqu'à ce que j f euî> enfin amené l'enfant à prendre le milieu entre 
les deux extrêmes. 

Je ne vous aurais pus parlé si longtemps de cet exemple, si toutes 
les considérations de Paiialyse infantile décrite* dans ce dernier 
chapitre nçn étaient pas éclairées : la faiblesse du sur moi de ren- 
iant- la dépendance de ses exigences et coiiséquemmenl de sa né- 
vrose à l'égard du monde extérieur, son incapacité à dominer Jes 
tendances libérées et la nécessité qui en résulte pour l'analyste 
d'avoir en mains toute la direction de l'enfant (1). L'analyste réunit 
ainsi dans sa personne deux lâches difficiles et au fond contradic- 
toires : Il faut qu'il analyse et qu'il ëduque, c'est-à-dire qu'il doit 
en même temps permettre et défendre, délier et rattacher. S'il n'y 
réussit pas, l'analyse devient alors pour l'enfant comme une lettre 
.d'autorisation à toutes les vilenies interdites par la société. S'il y 
réussît, il annule une période où l'éducation a été manquée et le 
développement anormal, et il procure ainsi à Fenfant ou à ceux qui 
décident du sort de l'enfant la possibilité de faire mieux à l'avenir. 

Vous le savez» à la fin d'une analyse d'adulte, nous ne contrai- 
gnons aucun patient à se guérir. De lui dépend ce qu'il vent faire 
de la nouvelle possibilité qui lui est offerte ; rentrer dans le che- 
min de la névrose, ou, si le développement de son moi le lui per- 
met, suivre le chemin opposé, celui qui mène à l'ample satisfac- 
tion de ses penchants, ou bien encore, s'il y parvient, suivre le che- 
min, du milieu, c'est-à-dire faire la synthèse des deiu puissances 
qui sont en lui. Nous ne pouvons pas non plus contraindre les 
parents de nos petits patients à agir raisonnablement avec l'enfant 
qui leur est rendu. I/analysc infantile n'est pas une assurance 
contre tous les dommages que l'avenir peut causer à l'enfant. Elle 
travaille avant tout sur le passé ; et, ce faisant* elle prépare cer- 
tainement un terrain meilleur, purifié, au développement futur. 
* 3e pense que les situations décrites vous permettent de vous 
rendre compte des cas oii l'analyse infantile serait indiquée, Ce 

(1) Ce pouvoir éducatif apporte à l'analyste encore d'autres avantages. H rend 
possible remploi de 3a tt thérapeutique active ï> de Ferenczï, avec répression de 
symptômes isolés, ce qui doit augmenter l'accumulation de libido non déversée s et 

ainenâr de celte manière à l'analyse du matériel plus riche. 



84 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



n*est pas toujours un état morbide bien défini qui peut servir d'indi- 
cation. L'analyse infantile sera surtout à sa place dans le milieu 
analytique, elle restera pour le moment limitée aux: enfants des 
analystes ou des analysés, ou encore de parents qui ont un cer- 
tain respect pour l'analyse et une certaine confiance en elle- C'est 
dans de tels milieux seulement que F éducation analytique faite 
pendant le traitement pourra se poursuivre ensuite sans transition 
brusque par les soins des parents. Si l'analyse de l'enfant ne peut se 
faire en liaison organique avec le restant de sa vie, mais qu'elle 
pénètre^ comme un corps étranger* ses autres relations et les 
trouble » on provoquera chez reniant plus de conflits que le trai- 
tement n'en résoudra par ailleurs. 

Mais je crains d'avoir encore causé ici une nouvelle déception aux 
personnes parmi vous qui étaient peut-être déjà prêtes à accorder 
quelque confiance à Tanalyse infantile. 

Et, après avoir tant parlé des impossibilités de l'analyse infan- 
tile, je ne voudrais pourtant pas terminer ces conférences sans 
vous dire encore un mol des grandes possibilités que, malgré toutes 
les difficultés, elle me semble renfermer, et par lesquelles elle nie 
semble même dépasser l'analyse des adultes. Je vois avant tout trois 
de ces possibilités : 

Nous pouvons réaliser chez les enfants de tout autres change- 
ments de caractère que chez l'adulte. L'enfant dont le caractère, 
sous J'influence de la névrose* a suivi ïa voie d'un développement 
anormal, n'a pas à retourner loin en arrière pour reprendre la voie 
normale et conforme à sa nature propre. Il n'a pas encore, comme 
l'adulte* bâti là-dessus tout son avenir, choisi sa profession con- 
formément à ce développement anormal, conclu sur cette base des 
relations d'amour et des amitiés, lesquelles, aboutissant à des 
identifications avec les autres, réagissent à leur tour sur le déve- 
loppement de son moi. En faisant l'analyse du caractère d'un 
adulte, nous devrions au fond démolir toute sa vie et réaliser l'im- 
possible, c'est-à-dire rendre inexistants des actes passés, et rendre 
non seulement leurs effets conscients, mais encore les annuler, si 
nous voulions arriver à un véritable succès. C'est ici que l'analyse 
des enfants est infiniment supérieure à celle des adultes. 

La deuxième possibilité concerne l'action sur le surmoL La 
diminution de sa sévérité est, comme vous le savez, une des exi- 
gences de l'analyse des névroses. Mais c'est ici également que Fana- 



INTRODUCTION A LA PSYCHANALYSE DES ENFANTS 85 



lyse des adultes rencontre aussi les plus grandes difficultés : elle 
a à lutter contre les objets d'amour les plus anciens et les plus 
importants, les parents, qu'il a introjectés en lui par identification, 
et dont le souvenir est, en outre, dans la plupart des cas, protégé 
par la piété filiale, et partant d'autant plus difficile à attaquer. Maïs 
dans le cas d'un enfant nous avons affaire, comme nous l'avons déjà 
vu, à des personnes vivantes, présentes dans le inonde extérieur, et 
point encore auréolées par le souvenir. Lorsque nous adjoignons 
une action extérieure à notre action intérieure, c'est-à-dire si nous 
ne cherchons pas seulement à changer par l'analyse les identifica- 
tions existantes, mais encore à modifier par nos efforts et notre 
influence les objets eux-mêmes, l'effet est radical et étonnant. 

On en peut dire autant du troisième point. En ce qui concerne 
l'adulte, nous devons nous borner entièrement à l'aider à s'adapter 
à son entourage. Nous n'avons ni l'intention ni le pouvoir de modi- 
fier son milieu suivant ses besoins. Mais c'est ce que xious pouvons 
faire pour l'enfant sans trop de difficultés. Les besoins de l'enfant 
sont plus simples et plus faciles à satisfaire et à découvrir ; notre 
pouvoir, combiné avec celui des parents s suffit aisément dans des 
conditions favorables, à procurer à l'enfant, à chaque étape de son 
traitement et de sa transformation progressive, tout on partie de 
ce qu'il lui faut Ainsi, nous facilitons à l'enfant l'effort d'adapta- 
tion, en essayant de modifier son entourage d'après lui. II y a donc 
aussi double travail, celui qui part du dedans et celui qiii part du 
dehors. 

Je crois qu'il faut attribuer à ces trois points les modifications, 
d'améliorations et de guérïsons, que nous obtenons dans l'analyse 
infantile et que nous ne pouvons pas espérer obtenir dans l'analyse 
des adultes. 

Mesdames, Messieurs, je suis prête à entendre les analystes pra- 
ticiens ici présents me dire qu'avec toutes les différences indiquées 
tout ce que je fais avec les enfants n'a plus beaucoup de rapport 
avec la vraie analyse. Ils pourront remarquer que c'est une mé- 
thode, hors les règles, qui emprunte tout ce qu'elle peut à l'analyse 
sans respecter d'aucune façon les strictes prescriptions de celle-ci- 
Mais je vous prie de penser à ceci : Si un névrosé adulte venait à 
votre consultation vous demander de le traiter, et que ce patient 
s'avérât aussi impulsif, aussi peu développé intellectuellement et 
.-aussi dépendant de son entourage que mes petits patients, vous 



^™^-!— ■ I ■— «>*— ^M^P* 



86 HE VUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



vous diriez probablement : L'analyse de Freud est une méthode 
excellente, niais elle n'est pas faite pour des cas de ce genre- El vous 
soumettriez votre patient à un traitement mitigé ; vous lui donne- 
riez autant d'analyse pure qu'il en pourrait supporter et le reste 
en analyse infantile, parce que d'après son caractère d'enfant il 
ne mériterait rien de mieux. 

Je pense qu'on ne fera pas tort à la méthode analytique en 
essayant de l'appliquer, avec quelques modifications, aussi à des 
cas d'une autre nature, bien qu'elle soit au fond destinée à un objet 
déterminé et spécial : le névrosé adulte. On ne peut reprocher à 
quelqu'un d'appliquer une méthode donnée à un nouvel objet, il 
suffit de bien savoir ce que Ton fait. 



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A X 



Aux quatre conférences qui précèdent, faites à l'Institut de 
l'Association Viennoise de Psychanalyse, nous joignons dans les 
pages suivantes, notre conférence du X* Congrès International de 
Psychanalyse, à Tnnsbruck : « Contribution à la théorie de l'ana- 
lyse infantile ». 

Contribution à (a théorie de l'Analyse infantile 

Mesdames, Messieurs, 

Si trois conférences sur l'analyse infantile vous sont présentées 
simultanément à ce Congrès au lieu d'une seule, comme c'était 
l'habitude jusqu'à présent, c'est là certainement un signe de l'im- 
portance que le sujet a pris au sein de l'Association Internationale 
Psychanalytique, au cours de ces dernières années* J'estime que 
l'analyse infantile bénéficie de cet accroissement d'intérêt grâce à 
trois services qu'elle a pu rendre* Elle confirme de bien des ma- 
nières les idées qu'on se fait de la vie psychique de l'enfant, idées 
auxquelles est arrivée peu à peu la théorie psychanalytique en par- 
tant des analyses d'adultes. Elle procure, par l'observation directe 
de l'enfant, et comme la conférence de Mme Klein vient de le dé- 
montrer, de nouveaux renseignements qui complètent ces idées. 
Elle ouvre enfin la voie à un champ d'application qui sera dans 
l'avenir, beaucoup de personnes l'affirment, un des plus impor- 
tants pour la psychanalyse, nous voulons dire à la pédagogie. 






INTRODUCTION A LA PSYCHANALYSE pj^S ENFANTS 87 



Forte de ce triple mérite, l'analyse infantile prend toutes sortes de 
libertés et d'audaces. Elle réclame pour elle une nouvelle technique. 
On lui concède volontiers cette exigence ; même le plus conservateur 
est prêt à reconnaître qu'un nouvel objet exige de nouvelles 
méthodes. Ainsi apparut la technique du jeu de Mélanie Klein des- 
tinée à l'analyse au petit enfant, puis, plus tard, les propositions 
que j*ai laites en vue de l'analyse de l'enfant dans la période de 
latence. Mais bien des représentants de l'analyse infantile, et je 
suis de ceux-là, vont encore plus loin. Ils commencent à se deman- 
der si l'évolution des analyses infantiles correspond toujours entiè- 
rement, du point de vue théorique, à celle des analyses d'adultes 
et si dans les deux analyses on a bien les mêmes intentions et pour- 
suit bien les mêmes buts- Ils réclament de l'analyste d'enfants, — 
étant donné le caractère spécial de l'enfant, — qu'il ait non seule- 
ment l'attitude et la préparation de l'analyste, mais encore celles 
du pédagogue* Ne nous effrayons pas de ce mot, et ne regardons 
pas de prime abord le mélange de deux attitudes si différentes 
comme préjudiciable à l'analyse. Il vaut la peine d'examiner au 
moyen de quelques cas si cette exigence mérite d'elle prise en con- 
sidération ou s'il faut récarter comme illégitime. 

Dans ce but, je choisis tout l'abord un fragment de l'analyse 
d'un garçon de onze ans* Sa manière d'être, quand il commença le 
traitement, était féminine-masochiste, et sa relation première avec 
sa mère se trouvait complètement masquée par son identification 
avec elle. Son agressivité masculine primitive ne se manifestait 
qu'occasionnellement par des actes hostiles à l'égard de ses hères 
et sœurs et par des actes désordonnés isolés, suivis d'explosions 
de regret et de mauvaise humeur. Je voudrais maintenant consi- 
dérer une phase de cette analyse pendant laquelle les pensées, les 
fantasmes, et les rêveries du petit patient tournaient autour du pro- 
blème de la mort, ou plutôt de l'idée de tuer. 

Une amie très intime de sa mère était justement alors gravement 
malade, et sa mère fut informée par dépêche de la gravité de son 
état. L'enfant s'empara de cet événement et en imagina la suite. 
Il invente qu'un second télégramme arrive, et annonce : elle est 
morte. Sa mère en a beaucoup de chagrin. Un troisième télégramme 
arrive encore : elle est de nouveau en vie, on s'est trompé. La 
maman s'en réjouit. Après quoi, les télégrammes se succèdent 
rapidement, Tun annonçant la mort, l'autre le retour à la vie- 



a=*i 



88 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Comme fin à tous ces fantasmes, vient une nouvelle disant que 
tout cela n'était qu'une farce qu'on a voulu faire à sa mère. Cette 
fantaisie n'est pas difficile à interpréter* Nous y voyons clairement 
son attitude ambivalente, son désir de faire mourir la personne que 
sa mère aime et son incapacité de réaliser vraiment son intention. 
Peu après, il me raconte l'acte obsessionnel suivant : quand il est 
sur le siège, au cabinet, il faut qu'il toucbe trois fois avec la main 
un bouton qui se trouve à côté de lui dans le mur, et tout de suite 
après, trois fois aussi, un autre bouton qui se trouve de l'autre 
côté, Cet acte paraît d'abord incompréhensible ; il en trouve l'expli- 
cation, quelques jours après, à l'occasion d'une fantaisie racontée 
à propos d'autre chose. Il se représente le bon Dieu comme un 
vieillard assis sur un grand trône dans le ciel, A sa droite et à 
sa gauche il y a des boutons ou des contacts dans le mur. S'il pèse 
sur un bouton d'un côté, un homme meurt ; s'il pèse sur un bou- 
ton de l'autre côté, un enfant vient au inonde. Je crois que la com- 
paraison de l'acte obsessionnel avec ce fantasme rend superflue 
toute autre explication. Le nombre trois s'explique vraisemblable- 
ment par le nombre de ses frères et sœurs- 
Peu après, un aini de la famille, très lié avec sa mère, le père 
d'un de ses camarades de jeu, tombe malade. Pendant que mon 
petit patient se rend à sa séance d'analyse, il entend la sonnerie du 
téléphone et imagine alors chez moi le fantasme suivant ; on fait 
savoir à sa mère qu'elle doit aller chez le malade. Elle y va, entre 
dans la chambre du malade, s'approche du lit et veut lui parler. 
Mais il ne lui donne pas de réponse, et elle s'aperçoit, qu'il est mort. 
Elle est très effrayée, A ce moment, le petit garçon du défunt entre. 
Elle l'appelle et lui dit : « Viens, regarde, ton père est mort ». Le 
petit garçon s'approche du Ht et parle à son père. Le père revient 
à la vie et lui répond. L'enfant se tourne vers la mère de mon petit 
patient et lui dit ; « Que veux-tu ? Il vit, » Elle parle alors de nou- 
veau au malade, mais il ne donne plus de réponse, il est mort. Et 
quand le garçon revient et lui parle» le père est de nouveau vivant. 

Je n'aurais pas rapporté ce fantasme avec tant de détails, s'il 
n'était pas si instructif et si transparent, et s'il ne renfermait pas 
en même temps l'explication des deux précédents. Nous voyons que 
le père est mort dans sa relation avec la mère ; il vit pour autant 
qu'il ne s'agit que de sa relation avec son fils. Dans les deux fan- 



INTRODUCTION A EA PSYCHANALYSE DES ENFANTS S9 



tasmes précédents, l'ambivalence — le désir de tuer et le désir 
opposé, celui de laisser vivre ou de ramener à la vie — ne se parta- 
geait en faee de ïa môme personne qu'en deux actes différents qui 
devaient s'annuler réciproquement. En revanche > ce dernier fan- 
tasme* en faisant intervenir une double caractérisation de la per- 
sonne menacée (mari d'une part, père d'autre part) f donne l'explica- 
tion historique de la double attitude. Les deux impulsions prove- 
naient apparemment de différentes phases du développement du gar- 
çon. Le désir de faire mourir le père, en qualité de rival dans Taffec- 
tion de sa mère, provient de la phase œdipienne normale, avec son 
amour pour la mère, refoulé depuis lors. Son agressivité masculine 
se tourne ici contre îe père, il veut le supprimer pour avoir le champ 
libre* Mais l'autre impulsion, le désir de conserver son père, provient 
d'une part de la période antérieure, la période d* admiration et 
d'affection à l'égard du père» encore étrangère à la concurrence du 
complexe d* Œdipe ; et d'autre part — ce qui joue ici le rôle princi- 
pal — de la phase de l'identification avec la mère, qui mit fin à 
l'attitude œdipienne normale. Par crainte de la castration qui pou- 
vait lui être être infligée par le père, l'enfant a renoncé à son amour 
pour la mère et s ? est laissé pousser dans l'attitude féminine* C'est en 
partant de là qu'il doit essayer de conserver le père comme objet de 
son amour homosexuel, 

Il serait assez séduisant de continuer, de décrire le chemin qui 
mena cet enfant du désir de tuer à une peur de la mort, qui se mani- 
festait le soir, et de pénétrer ainsi dans la structure si compliquée 
de cette névrose de la période de latence* Mais vous savez que telle 
n'est pas ici mon intention. Je ne vous ai communiqué ce fragment 
d'analyse que pour vous donner l'occasion de confirmer mon im- 
pression qu'elle ne se distingue en vi&n de celle d'un adulte. Il faut 
<jue nous libérions du refoulement chez ce garçon une partie de 
son agressivité masculine et de son amour pour sa mère, et que nous 
les débarrassions de la couche actuelle les recouvrant, constituée par 
son caractère féminin-masochiste et son identification à sa mère» Le 
conflit dont il s*agit est intérieur. Si c'est primitivement, dans le 
monde extérieur, la peur de son père qui l'a poussé au refoule- 
ment, cet état est à présent maintenu par le jeu de forces inté- 
rieures. Le père est introjecté et le surmoi est devenu le représen- 
tant de son pouvoir ; la peur que le garçon épouve à son égard est 



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90 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ressentie comme une peur de castration. Chaque fois que l'analyse 
veut faire un pas sur le chemin de la révélation des tendances œdi- 
piennes refoulées, l'obstacle surgit sous la forme d'accès de cette 
peur* Le progrès de mon travail de libération ne s'effectue que par 
la lente désagrégation historique et analytique du sur moi- Vous 
voyez que le travail et l'attitude de f 'analyste, pour autant qu'il 
s'agit de cette partie de la tâche, est bien purement analytique. Il 
n'y a pas de place ici pour l'action pédagogique. 

Considérez, par contre, un autre exemple bien différent* Il est 
emprunté à l'analyse d'une petite patiente de six ans dont j'ai déjà 
publié certains détails à une autre occasion et dans un autre but. 
Ici encore, il s'agit — comme toujours — des impulsions du com- 
plexe d'Œdipe, et l'idée de tuer y joue aussi un certain rôle. La 
petite fille avait, ce que révéla l'analyse, traversé de bonne heure 
une période d'amour passionné pour son père, puis avait été déçue 
par lui de la manière ordinaire, à la suite de ht naissance d'autres 
frères et sœurs. La réaction chez elle fut extrêmement forte. Elle 
abandonna la phase génitale à peine atteinte pour régresser complè- 
tement dans le sadisme anal* Son hostilité se tourna contre les 
frères et sœurs qui l'avaient suivie. Elle fît une tentative pour 
garder son père, dont elle s'était presque entièrement détachée, du 
moins en se l'incorporant, en s'îdentifiant à lui. Mais ws effort» 
pour se sentir homme échouèrent en face de la concurrence d'un 
frère plus âgé, après qu'elle eut reconnu qu'il était physiquement 
mieux équipé pour cela. Le résultat fut alors une hostilité intense 
à l'égard de sa mère. Haine, parce qu'elle lui avait enlevé le père , 
haine parce qu'elle n'avait pas fait d'elle un garçon ; haine enfin 
parce qu'elle avait lait naître les petits frères et sœurs, que la 
petite aurait aimé mettre elle-même au monde. Mais, à ce moment, 
environ vers sa quatrième année, quelque chose de décisif se pro- 
duisit. Elle se rendit obscurément compte qu'elle risquait de 
perdre» par ses réactions haineuses, toute bonne relation avec sa 
mère qu'elle aimait pourtant beaucoup depuis sa toute première 
enfance. Et, pour sauver son amour pour sa mère, et encore plus 
afin de continuer à recevoir de celle-ci l'affection dont elle avait 
besoin pour vivre, elle fit un immense effort pour être « bonne >>. 
Elle détacha subitement d'elle-même, comme d'un coup de ciseau. 
1oute sa haine, et, avec celle-ci, toute sa vie sexuelle, faite de pra- 
tiques et de fantasmes anaux et sadiques, pour l'opposer à sa 



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INTRODUCTfON A LA PS VCH ANALYSE DES ENFANTS 91 



propre personne comme quelque chose d'étranger, de différent, d>3 
diabolique. Ce qui resta, c'était bien peu : une petite personne 
repliée sur elle-même, qui ne disposait pas entièrement de ses sen- 
timents* et dont la grande intelligence et l'énergie étaient employées 
à maintenir le « diable » dans l'état de refoulement qu'elle lui 
avait imposé. Pour le monde extérieur il ne restait guère qu'un 
grand manque d'intérêt, et de tièdes sentiments de tendresse et 
d'affection pour sa mère, qui n'étaient pas assez forts pour sup- 
porter la moindre charge. Mais, malgré toute cette dépense d'éner- 
gie, la séparation ne put être maintenue d'une manière permanente- 
Le « diable » la dominait parfois pendant un moment, de telle 
sorte que des scènes se produisaient au cours desquelles elle se 
jetait par terre et criait de telle façon qu'on l'aurait certainement 
regardée autrefois comme possédée, — ou bien encore elle s'aban- 
donnait tout à coup à son autre tendance, et se plongeait avec une 
jouissance intense dans ses fantasmes sadiques, se représentant, par 
exemple, qu'elle parcourait la maison de ses parents de la cave au 
grenier, brisant et jetant par la fenêtre tous les meubles et tous les 
objets qui s'y trouvaient, et coupant la tête, sans hésiter, à toutes 
les personnes qu'elle rencontrait. Ces assauts du démon étaient 
ensuite toujours suivis d'angoisse et de repentir. Mais le mal dont 
elle s'était séparée avait encore une autre façon, plus dangereuse, 
de s'emparer d'elle* Le « diable » aimait la boue et la saleté ; elle 
commença peu à peu à manifester une certaine angoisse dans sn 
manière d'observer les règles de la propreté* Pour le diable, couper 
des têtes était une occupation favorite ; il lui fallait ainsi se glisser, 
à certains moments, le matin, vers le lit de ses frères et sœurs pour 
voir sî tous vivaient encore. Le « diable >j transgressait tous les 
commandements humains avec énergie et plaisir ; elle manifes- 
tait chaque soir, avant de s'endormir, la crainte d'un tremblement 
de terre, car quelqu'un lui avait dit que les tremblements de terre 
étaient le moyen le plus efficace dont le bon Dieu avait coutume de 
se servir pour punir les hommes sur la terre. Ainsi sa vie journa- 
lière était remplie de toutes sortes d'actes de compensation, de re- 
pentir et de pénitence pour les méfaits du mal répudié par elle. 
Disons donc que sa grandiose tentative d'être sociable et bonne, 
pour conserver P affection de sa mère, avait lamentablement échoué. 
Rien n'était sorti, qu'une névrose obsessionnelle* 

Mais je n'ai pas sollicité votre intérêt pour ce cas de névrose 



■*■* 



92 REA r UE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



infantile en raison de sa belle structure et de l'aspect si extraordi- 
nairement clair des symptômes chez un si jeune enfant* Ce qui m'a 
poussé à vous le décrire, c'est une circonstance spéciale qui m*a 
frappée au cours du traitement. 

Dans le cas du garçon de onze ans que je vous ai présenté plus 
haut, le moteur du refoulement avait été, vous tous en souvenez, 
la peur d'être châtré par le père 3 et ce fut naturellement la peur 
de la castration qui constitua le centre de la résistance au cours de 
l'analyse, Mais il y avait quelque chose d'autre dans le cas de la 
petite fille- Le refoulement, ou plutôt la dissociation, de la person- 
nalité enfantine, s'était produit sous la pression do la peur de 
perdre une affection* Cette peur devait avoir été, pensons-nous, très 
forte, pour exercer une action aussi bouleversante sur tout l'en- 
semble de la vie- Mais, dans l'analyse, cette peur ne fut justement 
pas ressentie comme une sérieuse résistance. Sous l'impression de 
mon intérêt affectueux et constant, la petite patiente se mit à éta- 
ler devant moi ses mauvais côtés en toute tranquillité et d'une ma- 
nière parfaitement naturelle. Vous me répondrez qu'il n'y a là rien 
d'étonnant. Je sais bien que nous avons assez souvent des patients 
adultes qui, par mauvaise conscience, cachent anxieusement leurs 
symptômes à tous les regards et ne commencent à les livrer que 
dans l'atmosphère sûre et exempte de critique de l'analyse, n'appre- 
nant souvent qu'alors à en connaître la véritable expression. Mais 
il ne s'agit jamais alors que de la description des symptômes. L'in- 
térêt affectueux et l'absence de la critique attendue n'aboutissent 
cependant jamais chez eux à des transformations. Ce fut pourtant 
justement ce qui se produisit ici. Lorsque* à mon intérêt et à mon 
abstention de tout blâme, se fui ajoutée une diminution des exi- 
gences sévères de la maison familiale, il arriva que* sous les yeux 
de l'analyste, la peur se changea tout à coup en un désir caché der- 
rière elle, la formation réactionnelle en l'impulsion combattue et 
la précaution en la menace de meurtre masquée par elle. Mais la 
peur de perdre l'affection maternelle, qui aurait dû s'opposer par de 
violents éclats à une telle volte-face, ne se fit pour ainsi dire pas 
sentir, La résistance de ce côté fut moindre que partout ailleurs. 
C'était eomine si la petite disait : « Si tu ne trouves pas cela si 
grave, je ne le trouverai pas non plus si grave. » Et s en diminuant 
ainsi ses exigences envers elle-même, elle arriva peu à peu, progres- 
sivement* au cours de l'analyse, à réincorporer toutes les impul- 



■ ■!»■ 



INTRODUCTION A LA PSYCHANALYSE DES ENFANTS 93 



sions qu'elle avait auparavant refoulées avec tant d'énergie : l'affec- 
tion incestueuse pour son père, le désir d'être un garçon, les sou- 
haits de mort à l'égard de ses frères et sœurs 3 l'acceptation de sa 
sexualité enfantine s et elle ne resta arrêtée que peu de temps par 
l'unique résistance sérieuse devant ce qui lui paraissait le plus mal 
de tout* Taveu d'un souhait de mort à l'égard de sa mère. 

Mais tel n'est pas le comportement que nous sommes habitués 
à trouver dans un surmoi normal* Nous apprenons auprès du 
névrosé adulte à quel point le surmoi est inattaquable par la rai- 
son, avec quelle énergie il résiste à toute tentative de l'influencer du 
dehors, et comme il s'oppose à toute diminution de ses exigences, 
tant que nous ne l'avons pas démembré bïographiqueraent par 
Panai yse, et que nous n'avons pas ramené chaque commandement 
particulier et chaque défense à une identification avec une des 
personnes qui ont été aimées et respectées au cours de Fen- 
fance. 

Mesdames et Messieurs, je crois que nous sommes arrivés à la 
différence de principe la plus importante entre l'analyse des adultes 
et celle des enfants. Nous nous trouvons, avec l'analyse de l'adulte, 
dans une situation où le surmoi a atteint Pautonomie à l'égard des 
influences du monde extérieur. Nous n'avons alors rien d'autre à 
faire qu'à élever au même niveau , en les amenant à la conscience, 
toutes les impulsions appartenant au soi, au moi et au surmoi, 
qui ont contribué à la formation du conflit neurotique* À ce niveau 
de la représentation consciente, la lutte est alors engagée de nou- 
velle manière et conduite vers une issue différente. Mais il faut 
faire rentrer dans l'analyse infantile tous les cas dans lesquels le 
surmoi n'est pas encore parvenu à l'autonomie, où il travaille 
encore visiblement par amour pour ceux qui le dirigent, parents et 
éducateurs, et suit dans ses exigences toutes les fluctuations des 
rapports avec ces personnes aimées, comme aussi toutes les modifi- 
cations de leurs jugements à elles. Toi* comme dans l'analyse de 
l'adulte, nous travaillons selon la règle purement analytique, pour 
autant qu'il s'agit de faire sortir de l'inconscient des parties déjà 
refoulées du soi et du moi. Mais l'action sur ie surmoi de l'enfant 
est double : analytique d'abord dans la recherche biographique", 
intime et détaillée, des éléments qui Font constitué, pour autant 
que le surmoi est devenu autonome ; éducative, d*autre part, et 
agissant sur l'enfant, du dehors, par diverses modifications dans 



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54 ttEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ses relations avec les éducateurs, par la création d'impressions 
nouvelles et la révision des exigences imposées à l'enfant par le 
monde extérieur* 

Revenons encore une fois à ma petite patiente. Si elle n'avait pas 
été mise en traitement à l*àge de six ans, sa névrose infantile aurait 
peut-être abouti, comme beaucoup d'autres, à une guéri son sponta- 
née* Dans ce cas, un surmoi très accentué se serait certainement 
constitué comme son héritier, présentant au moi des exigences 
inflexibles, et prêt à opposer, dans tonte analyse ultérieure, une 
résistance presque invincible. Mais justement ce surmoi si forte- 
ment accentué apparaît à la fin, et non pas au commencement de 
la névrose infantile. 

Pour illustrer ce que je \iens de dire* je me réfère encore à une 
communication que Je D r M,-W, Wulft fait justement dans notre 
Revue (1). Il y parle d'accès de phobie anxieuse chez une fillette 
d'un an et demi. Les parents de cette enfant lui avaient apparem- 
ment imposé trop tôt des exigences de propreté* La petite ne put 
pas faire ce qu'on lui demandait, elle commença à être troublée, et 
elle eut peur d'être renvoyée de la maison. Son angoisse aboutissait 
à des accès de terreur, lorsqu'il faisait sombre et que des bruits 
inconnus se faisaient entendre, par exemple quand quelqu'un 
frappait à la porte- Elle demandait toujours si elle était aussi gen- 
tille et suppliait qu'on ne la donnât pas à d'autres gens. Les 
parents, inquiets, demandèrent conseil au D' Wulff. 

Je crois que ce qu'il y a de plus intéressant dans le cas de cette 
maladie si précoce» c'est que l'angoisse de la petite, que le D r Wulff 
caractérise tout de suite comme une peur de perdre l'affection de 
ses parents, ne se distingue en rien de l'angoisse morale d'un 
névrosé adulte. Mais faudrait-il croire dans ce cas à un dévelop- 
pement si précoce de la conscience morale, c'est-à-dire du sur- 
moi ? 

Le D 1 WulJÏ déclara aux parents de îa petite fille que celle-ci ne 
pouvait apparemment pas encore, pour une raison ou pour une 
autre* supporter leurs exigences de propreté, et il leur conseilla de 
remettre à plus tard l'éducation de l'enfant à cet égard. Les parents 
furent assez intelligents pour céder» ils expliquèrent à l'enfant 
qu'ils continueraient à Tanner, même si elle se mouillait* et ils 

'(1) Internationale A&iUchiifl fur Psgclmuatg^, Baud Xlïl. Heft 3 (1927)* 



INTRODUCTION A L\ PSYCHANALYSE DES ENFANTS 95 



essayèrent, chaque fois que cela lui arrivait, de la tranquilliser 
par des caresses. Le résultat fut frappant, dit le D r Wulff ; au bout 
de quelques jours, l'enfant fut tranquille et délivrée de son 
angoisse. 

Un tel traitement est très rare, cela va sans dire, et n*est pos- 
sible qu'avec de 1res petits enfants, Je ne voudrais pas vous don- 
ner l'impression que je considère ce traitement comme le seul 
possible. Mais le O r Wulffl' a fait la preuve thérapeutique ici, la 
seule qui puisse nous faire voir le jeu des forces qui est à la base 
de l'angoisse* Si l'enfant était vraiment tombée malade, à la suite 
d'une trop grande exigence de son surmoî, les témoignages de ten- 
dresse de ses parents n'auraient pu avoir aucune influence sur son 
symptôme. Mais si la cause de son angoisse était vraiment la peur 
du déplaisir des parents réellement présents dans le monde exté- 
rieur — et non pas de leurs images, — il est alors facile de com- 
prendre que sa maladie ait pu être ainsi écartée. Le 1) T Wulff en 
avait effectivement supprimé la cause, 

Un grand nombre d'autres réactions enfantines ne s'expliquent, 
comme celle-là, que par l'extrême inlïuençabilité du surin oi dans 
les premières années de la vie. Par l'entremise du D r Ferenczi, 
j'eus l'occasion de prendre connaissance des observations d'une 
institutrice de l'une des écoles modernes américaines, la Walden. 
SchooL Cette institutrice, versée en psychanalyse, dépeint com- 
ment des enfants névrosés, sortant d'un milieu sévère, et qui entrent 
dans son école à Page du Kindergarlen, s'accoutument, apiès un 
temps plus ou moins court où ils se montrent encore réservés, à 
l'atmosphère extraordinairement libre de V école et perdent peu à 
peu leurs symptômes névrotiques, qui sont le plus souvent des 
réactions consécutives à la cessation de l'onanisme* Nous savons 
qu'un effet de ce genre serait impossible chez P adulte. Plus le 
milieu dans lequel il se sent transporté est libre, plus son angoisse 
devant ses propres pulsions grandit, et avec elle ses réactions de 
défense, ses symptômes névrotiques. Les exigences que lui impose 
son surmoi ne sont plus influençables par le milieu qui l'entoure. 
L'enfant, par contre, s'il entre dans la voie d'une diminution de 
ses exigences, est bien plutôt porté à aller trop loin dans celte 
direction, et à se permettre plus que le milieu le plus libre ne serait 
disposé à lui accorder- Il ne peut donc se passer de Pinfluence qui 
s'exerce sur lui du dehors. 



— - - — -—"- 



96 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



El maintenant, pour terminer, encore un exemple très inoffen- 
sif- «Feus l'occasion, il y a peu de temps, de surprendre la conversa- 
tion d'un garçon de cinq ans avec sa mère. Le petit désirait avoir 
un cheval vivant. Sa mère refusait, pour de bonnes raisons, de 
satisfaire ce désir. « Ça ne fait rien », dit alors l'enfant, sans pa- 
raître du tout désappointé. « Alors, je ferai ce souhait pour moa 
prochain anniversaire, » La mère lui assure qu'il ne l'aurait pas 
non plus à cette occasion. « Alors, ce sera mon souhait de Noël, 
poursuit-il, on reçoit à ce moment-là tout ce qu'on veut- » Non, pas 
même à Noël* lui répond sa maman sans réussir à le décourager. 
Il réfléchit un moment : « Ça ne fait pourtant rien, dit-H alors 
triomphalement, je m'en achèterai un moi-même, car je me le per- 
mets. » Vous le voyez, Mesdames et Messieurs, déjà entre cette per- 
mission intérieure et la défence infligée du dehors, surgit un con- 
flit qui peut aboutir à toutes sortes d'issues, à ïa révolte, à l'atti- 
tude dis sociale, à la névrose, heureusement aussi souvent à la 
santé. 

Un mot encore sur l'attitude pédagogique de l'analyste d'enfants. 
Si nous avons reconnu que les forces contre lesquelles nous avons 
à lutter pour guérir la névrose infantile ne sont pas seulement inté- 
rieures, mais souvent aussi extérieures, nous avons alors aussi 
quelque droit d'exiger que l'analyste des enfants sache apprécier 
exactement la situation extérieure daus laquelle l'enfant se trouve, 
tout comme nous demandons qu'il puisse saisir la situation inté- 
rieure de celui-ci. Mais, pour cette partie de sa lâche, l'anatyste 
d'enfants a besoin à la fois de connaissances pédagogiques théo- 
riques et pratiques. Celles-ci le rendent capable de sonder et de 
critiquer les influences éducatives que subit l'enfant, et — quand la 
chose paraît nécessaire — d'enlever aux éducateurs leur tâche pour 
toute la durée de l'analyse et de s'en charger lui-même* 



Quelques observations cliniques 
de cas de paranoïa et de paraphrénie 

Par S. FERENGZI 
Traduit de V Allemand par Henri HOESLÎ (1) 



I 

J'eus un jour la visite de la sœur d'un jeune artiste m'apprenanl 
<\ue son frère A., un homme très doué, se comportait depuis quelque 
ternes d'une façon très étrange. Depuis la lecture du travail d'un 
médecin sur le traitement de la tuberculose par le sérum (1), il ne 
s'occupait que de lui-même* Il faisait examiner soii urine et ses cra- 
chats, leur supposant des composants anormaux. Quoiqu'il n'y en 
eût pas, il se soumettait chez le dit médecin à un traitement par !e 
sérum. Il était apparu bientôt qu'il souffrait véritablement. Il ne 
s'agissait pas seulement d'un simple trouble hypocondriaque. Ce 
n'était pas seulement T article de revue en question, mais encore la 
personnalité de ce médecin même qui faisait une impression extra- 
ordinaire sur lui. Le médecin ayant un jour rabroué le jeune 
homme un peu vertement, celui-ci se laissa aller dans son journal 
intime (que sa sœur me donna à lire) à des ruminations intermina- 
bles sur la question de savoir comment mettre d'accord ce compor- 
tement du médecin avec le fait qu'il n'osait mettre eiv doute que 
celui-ci était un véritable savant. Il apparut alors que ses idées hypo- 
condriaques étaient liées à un système philosophique plus impor- 
tant, et qu'elles faisaient pour ainsi dire partie intégrante de ce 
système. Depuis un certain temps d-éjà le jeune homme s'intéressait 
à la « Nalur philosophie » d'Ostwald, dont il se déclarait un adepte 
zélé. L'idée énergétique qui en est la base et l'importance que ce 

(1) Paru pour la première fois dans Intan. Zciischrift fur Psychoanalg&c, 1914, 

(2) Ce travail, qui ramène presque tous les troubles nerveux et psychiques à la 
tuberculose et qui conseille par conséquent un traitement tenant compte de cittte 
conception , a donné du fil à retordre à mon psycho -névrosé* 

RE VU12 FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE- 7 






98 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



savant attribue dans ses affirmations au principe économique fai- 
saient sur lui une impression particulièrement profonde- L'affirma- 
lion qu'il faut obtenir avec un minimum d'énergie des résultats 
aussi parfaits que possible, il s*é ver tuait à l'appliquer dans la vie 
pratique jusque dans les moindres détails, mais il s'aventurait jus- 
qu'à des exagcralions qui déconcertaient même sa sœurj malgré 
l'estime particulièrement fervente qu'elle témoignait à l'intelligence 
de son frère. Aussi longtemps qu'il se bornait à se donner par écrit 
des emplois du temps particulièrement précis, il pouvait encore 
passer pour un élève extrêmement docile de son maître ; mais il 
finit par exagérer la tendance à l'économie au point de la pousser — 
inconsciemment, naturellement — jusqu'à l'absurdité. Cela deve- 
nait surtout manifeste quand cette tendance s'enchevêtrait avec les 
idées 2iypocondriaques* Il éprouvait dans les organes les plus divers 
des paresthésies entre autres dans les jambes, et il s'apercevait 
qu'elles disparaissaient dès qu'il levait la jambe en l'air. Pour 
détourner son attention de ses sensations dans la jambe, car à son 
avis il était de son devoir d'utiliser pour des actes plus importants 
fénergie y dépensée, il demandait à sa sœur de lui tenir la jambe en 
l'air. Ainsi, il pouvait s'absorber librement dans ses pensées, l'acti- 
vité la plus précieuse dont il fût capable. Sa sœur acquiesçait sou- 
vent à ce désir. Peu à peu, il se persuadait qu'au fond aucun autre 
travail ne lui était permis, honnis le penser ; le développement de 
ses idées dans le détail — un travail inférieur — devait être aban- 
donné à des gens moins doués. Il finit par se borner à simplement 
poser les problèmes, et son horaire de travail était consacré à la 
méditation sur les questions les plus récentes des sciences natu- 
relles, de psychologie et de philosophie. Il recommandait à son 
entourage de veiller de façon rigoureusement prescrite par lui à ce 
qu'on gardât le silence le plus absolu pendant son travail intellec- 
tuel. Tout cela n'aurait pas suffi à causer de graves inquiétudes à 
sa famille, ne se fût-il pas abandonné, lui, qui jusqu'à présent 
s'était donné avec tant d'application à son travail, à une inaction 
complète. Dans son effort de travailler « avec un coefficient aussi 
favorable que possible », il réussit à négliger les tâches les plus 
immédiates (celles-ci ne pouvant être mise en accord, au sens litté- 
ral du mol, avec la théorie de l'économie énergétique) ; le précepte 
d*un travail aussi économique que possible lui servait donc, et cela 
très logiquement, à renoncer au travail en général. Pendant des 



■■■ 



OBSERVATIONS CLINIQUES DE PARANOÏA ET DE PARAPHRÉNIE 99 



heures entières, il se plaisait dans une inaction complote en choisis- 
sant des attitudes artificiellement réalisées* J'étais obligé de voir 
dans ces attitudes une sorte d'état catato nique, et dans les symp- 
tômes purement psychiques des fragments d'idées hypocondriaques 
et mégalomanes. Il fallait faire compi*endre à la famille du patient 
que je considérais le cas comme une paraphrénie paranoïde (dé- 
mence précoce) et que je tenais momentanément l'internement pour 
indispensable. La famille déclina et le diagnostic et le conseil du 
médecin, quoique je n'eusse pas nié la possibilité qu'il pût s'agir 
d'une attaque légère et passagère. 

Peu de temps après, la sœur du malade se présenta de nouveau 
chez moi et m'apprit ce qui suit : Son frère lui demandait de cou- 
cher dans sa chambre à lui, se sentant ainsi plus à l'aise, étal qui 
favorisait sa puissance As travail ; la sœur donnait suite à cette 
demande. A plusieurs reprises, il avait fallu lui tenir les jambes en 
l'air au cours de la nuit II se mettait alors à parler à sa sœur de ses 
désirs exotiques et de ses érections qui gênaient son travail. Il lui 
parlait aussi de son père qui l'avait traité trop sévèrement et envers 
lequel il s'était jusqu'à présent montré froid ; c'était seulement 
maintenant quil avait découvert en lui, ainsi que dans son père, 
leur aiîection réciproque. Il déclarait subitement que, quand il satis- 
faisait ses désirs erotiques moyennant de l'argent, et avec des 
étrangères, il agissait contrairement aux principes de l'économie 
énergétique ; la chose serait plus simple et plus facile, et en 
outre exempte de danger et de frais, ln*ef plus économique, si sa 
sœur s'y prêtait, dans l'intérêt de sa productivité psychique et en 
vertu de « l'impératif énergétique »• À la suite de cet incident (que 
la sœur tenait d'ailleurs secret) et des propos faisant craindre des 
tentatives de suicide de la part du patient* il fut interné dans une 
maison de santé. 

II 

B, 3 un homme jeune, très intelligent, qui accomplissait ses obli- 
gations de fonctionnaire avec ponctualité, en outre auteur de tra- 
vaux littéraires remarquables, et que j'observe depuis plus de qua- 
torze ans, m'était toujours apparu comme un de ces sujets atteints 
de folie des grandeurs et de la persécution qui s'entendent à maî- 
triser leurs sympt ornes au point de pouvoir encore se maintenir 



■■—^■■B 



100 REVUE FRAKÇAÏSE DE PSYCHANALYSE 



dans la société. Trouvant du goût à ses travaux littéraires et ayant 
essaj r é à plusieurs reprises — quoique sans succès — d'y inté- 
resser des personnalités compétentes, il manifestait une sympathie 
marquée pour moi. Il me rendait visite à peu près une fois par mois, 
pour me faire le récit de ses maux comme à un confesseur. Il me 
quittait chaque fois un peu tranquillisé* D'après son récita ses 
collègues de travail et ses supérieurs le mettaient dans les situations 
les plus pénibles* Il faisait toujours son devoir* souvent plus 
qu*on n'exigeait de lui, et pourtant (ou peut-être à cause de cela 
même) ils se montraient tous hostiles envers lui. On lui enviait pro- 
bablement son intelligence supérieure et ses hautes relations. Quand 
je lui demandais quelles étaient les injures qu'on lui faisait essuyer, 
il ne pouvait indiquer que des plaisanteries sans importance que se 
jsermettaient ses collègues et un dédain ne dépassant pas la mesure 
habituelle que lui témoignaient ses chefs. II s'en vengeait en pre- 
liant soigneusement note de toutes les erreurs, négligences et irré- 
gularités plus ou moins importantes, et aussi des soi-disant avan- 
tages illicites que les autres employés s'octroyaient. De temps à 
autre* quand, son mécontentement débordant, il se révoltait ouver- 
tement, il remuait toutes ces histoires» le plus souvent déjà an- 
ciennes, et les transmettait au chef du bureau y intéressé : il s'atti- 
rait toujours ainsi, et attirait souvent aussi à ses collègues et à ses 
supérieurs des désagréments et des réprimandes. Il finit par se 
brouiller avec tout le monde et s'épargnait ainsi la peine de déduire 
d'indices insignifiants l'hostilité de ses camarades* Il fut dès lors 
détesté sans ménagement ; chaque bureau se réjouissait d'en être 
débarrassé, et tout prétexte était bon pour le faire passer ailleurs. 
De pareils changements amenaient aussi chez lui des « améliora- 
tions de déplacement ». Chez chaque nouveau chef, il espérait enfin 
trouver la reconnaissance de ses avantages, chez chacun d'eux il 
croyait discerner les indices non équivoques d'une estime toute par- 
ti culi ère pour ses capacités et d'une profonde sympathie pour sa 
personne ; mais il ne tardait pas à s'apercevoir que le nouveau chef 
ne valait pas mieux que les précédents. Il n*y avait aucun doute* les 
anciens chefs avaient dû le dénoncer auprès de celui-ci, car tous 
étaient de connivence les uns avec les autres. Il essuyait à peu près 
les mêmes échecs dans sou activité littéraire. Les écrivains déjà 
consacrés — me disait-il — forment entre eux une communauté 
d'intérêt, une « maffia », qui ferme le chemin aux jeunes talents. Et 



P^^V- 



^^^^^^^m^^^m 



OBSERVATIONS CLINIQUES DE PARANOÏA ET DE PA11ÀPH RENIE lOi 



— «M ■ ■■ -TJ M ■ T-B ■ H-B !■■ 



ses œuvres étaieiii pommant dignes d'être placées à côté des plus 
célèbres de la littérature universelle. Quant aux besoins sexuels, il 
en éprouvait assez peu. Il avait plusieurs fois remarqué qu'auprès 
des femmes il avait une chance qu'il ne pouvait s'expliquer, qu'il 
plaisait à toutes sans s'en inquiéter beaucoup, car il devait se mettre 
eu garde contre elles, etc. (c'est-à-dire qu'il présentait, à côté des 
idées de persécution et de mégalomanie» des idées d'érolomane). 

Par les propos qu'il me tenait de temps à autre, j'arrivais aussi à 
prendre connaissance des couches plus profondes de sa vie psy- 
chique. Il vivait dans la pauvreté, ce qui était cause d'un désinté- 
ressement précoce vis-à-vis de son père qu'il avait profondément 
aimé* Il transposait alors (dans son imagination) le rôle paternel 
sur un oncle lequel, pour ce qui concerne la situation et la renom- 
mée littéraires» avait eu des succès assez flatteurs. Mais il s'aperçut 
vite qu'il n'avait rien à espérer de cet égoïste* Il lui retira son affec- 
tion et fit d'une part — comme nous avons pu le constater — quel- 
ques vaines tentatives pour retrouver dans ses supérieurs l'image 
paternelle perdue, d'autre part il retirait narcissiquexnent sa libido 
sur lui-même et se délectait de ses qualités et de ses productions 
supérieures. 

Je le connaissais à peu près depuis douze ans quand l'écroulement 
eut lieu. Violemment indigné à propos d'un soi-disant traitement 
ignoble, il se jeta sérieusement sur son chef le plus haut placé. 
Une longue et pénible instruction se termina encore relativement 
bien pour lui. Le patient fut déclaré « malade des nerfs » et 
interné dans une maison de santé, À peu près à ce moment — pro- 
bablement déjà quelque temps avant, mais en particulier depuis 
qu'on lui avait donné congé — il commença à s'intéresser sérieu- 
sement aux ouvrages psychanalytiques (1)- Entre antres livres, il 
étudiait mon mémoire sur le rapport entre la paranoïa et l'homo- 
sexualité. Il me demanda sans détour si je le tenais aussi pour un 
paranoïaque et un homosexuel, et se moquait de cette idée avec un 
sourire supérieur. Cette idée semblait cependant avoir pris racine 
en lui, et, en raison de son inaction habituelle même, se développait 
rapidement, car un jour il s'amena chez moi tout excité et plein 

d'enthousiasme pour me déclarer qu'après coup il devait me donner 

■ 

{I) N'ayant aucun espoir de le guérir, je ne voulais pas le soumettre à une 
analyse. 



* 102 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



raison ; il souffrait réellement de la folie de la persécution ; il en 
avait eu comme une révélation et intérieurement il était au fond un 
homosexuel ; il se souvenait de plusieurs événements qui le lui 
prouvaient d'une façon directe. Il arrivait maintenant à s'expliquer 
les sensations singulières — mi-angoissantes, mi-libidinales — qu'il 
ressentait toujours en présence d'un vieux protecteur. I] compre- 
nait maintenant de même pourquoi il éprouvait le besoin de s'appro- 
cher de mon corps aussi près que possible pour sentir le souffle 
de ma respiration (1) + Il savait maintenant pourquoi il accusait ce 
protecteur d'intentions homosexuelles envers lui : c*étail son désir 
à lui, qui était simplement à l'origine le père de celte idée. 

Je fus très heureux de ce changement, non seulement par égard 
pour le malade» mais aussi parce que ce cas confirmait mon secret 
espoir que la thérapie de la paranoïa n* était pas aussi décevante 
qu'elle en avait l'air* 

Le lendemain, le malade revint ; toujours très excité, il ne Tétait 
plus d'une façon aussi euphorique* Il éprouvait une grande 
angoisse, les fantasmes homosexuels devenaient de plus en plus 
insupportables ; il voyait d'énormes phalli qui le dégoûtaient ; il se 
voyait dans son imagination avec d'autres hommes, entre autres 
avec moi, dans des situations pédérastiques. J'essayai — avec succès 
— de le calmer. Je lui fis remarquer que ces fantasmes n'avaient 
un pareil effet sur lui que parce qu'ils étaient inaccoutumé s» et que 
plus tard il n'aurait certainement pas à en souffrir autant- 
Pendant plusieurs jours, je fus sans nouvelles de lui, jusqu'à ce 
qu'un des siens vint me trouver pour me prévenir que le patient, 
inabordable depuis deux on trois jours, avait des hallucinations, 
qu'il se parlait à lui-même et avait pénétré la veille pour y faire du 
scandale, dans la maison de son oncle d'abord, dans le palais d'un 
magnat ensuite. Mis à la porte, il s'en retourna chez lui, se coucha 
et depuis il ne voulait plus rien entendre. Par moments, ses idées 
étaient claires* Il déclarait alors ne pas être malade et demandait à 
n'être pas transporté dans une maison de santé. 

Je lui rendis visite et le trouvai en effet dans un état ca talon ique 
très grave (raideur du corps, négativisme, inaccessibililé, hallucina- 
tions). De prime abord, il sembla me reconnaître, mais il retomba 

(1) Celle sienne singularité nVavaït en effet déjà frappé auparavant. Je Tin terprétaïs 
dans le sens de Térotismc transposé ; je me gardais naturellement alors de le lui 
faire remarquer et de lui expliquer le symptôme- 



OBSERVATIONS CLÏNIQUES DE PARANOÏA ET DE PAI1APHKÊNÏE 103 



aussitôt dans la stupeur calalonique. Interné dans une maison de 
santé* des semaines se passèrent jusqu'à ce qu'il se remît un peu, 
et ce n'est qu'après des mois que son état un peu amélioré lui per- 
mit enfin de quitter rétablissement, Quand je le revis, il n'était pas 
pleinement conscient de sa maladie, — il objectivait en partie ses 
sentiments de persécution de nature paraphrénique {Beeintrâchti- 
gungsgefiihle), une partie de ses anciens mécanismes de folie para- 
noïaques s'activaient de nouveau, — - par contre, il fuyait avec 
appréhension toute tendance homosexuelle, niait souffrir d'une 
psychose et ne croyait plus an rapport causal entre ses expériences 
psychiques et l'homosexualité. Je n'insistai pas et ne m'obstinai pas 
à lui faire accepter de nouveau son ancienne conception. Désormais, 
le patient m'a évité ostensiblement ; j'ai appris qu'il avait dû être 
interné une seconde fois à cause d'une rechute, mais cet interne- 
ment avait duré moins longtemps que le premier. 

Le facteur commun aux deux cas précités (abstraction faite de 
r homosexualité latente dont on trouve la preuve dans chaque cas 
de paranoïa et de paraphrénie, et sur laquelle je ne puis m'étendre 
ici) est que les deux cas nous donnent de très intéressants éclair- 
cissements sur le rôle des élaboration s d'un système de folie dans 
la paranoïa (1), À. tombe malade en adoptant en bloc — au lieu de se 
donner la peine de construire un système à lui — un système philo- 
sophique tout fait (la Naturphilosophie d'Ostwald), Les systèmes 
philosophiques qui se proposent d'expliquer rationnellement toute 
la vie universelle en ne laissant aucune place à Pirrationnel (c'est- 
à-dire à ce qui n'a pas encore trouvé d'explication) ont été, comme 
on sait, comparés aux systèmes propres au délire paranoïaque. Il 
est certain que de pareils systèmes répondent tout particulièrement 
aux besoins du paranoïaque ; ses symptômes proviennent précisé- 
ment de l'obsession qu'il éprouve d'expliquer rationnellement ses 
tendances intérieures irrationnelles par la vie extérieure universelle. 
Ce cas montre d'ailleurs très bien comment le malade fait de plus 
en plus appel au système adopté par lui pour rationaliser ses désirs 
purement égocenlriques refoulés (inaction, désirs incestueux envers 
sa sœur)* 

Le cas de B. montre à nouveau combien cela peut être funeste 

(1) Je renvoie aux travaux y relatifs de Freud («Une description autobiographique 
d'un cas de paranoïa », 1911, in Œuvres Compïètes t tome VIII) et de moi-même 
(« Sur le rôle de l'homosexualité », etc., tome I de cette collection)* 



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104 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



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pour un paranoïaque que le système qu'il s'était construit avec peine 
et grâce auquel il lui était encore possible de se maintenir dans une 
activité sociale, lui soit subite nient enlevé. B. réussit à projeter sur 
les fonctionnaires dont il était entouré tous les désirs incompatibles 
avec T éthique ; il devint la victime d'une persécution systématique. 
En lui signifiant son congé, on le privait pour ainsi dire de son sys- 
tème ; par hasard, juste au moment où il perdait son système, il 
découvrit des ouvrages psychanalytiques* qui — quoiqu'il en 
eût déjà entendu parler auparavant — lui devenaient seulement 
maintenant compréhensibles. Pendant quelque temps, ÏI sembla 
incliner à échanger son système de persécution avec la connais- 
sance, à notre avis juste, de sa véritable personnalité et à se fami- 
liariser avec ses complexes refoulés. Mais il apparut bientôt que ces 
connaissances lui étaient insupportables. Dès lors, comme il ne dis- 

4 

posait plus d*un autre système approprié à son psychisme, il dut, 
pour échapper à l'angoisse, impitoyable, fuir dans la démence, ce 
qui lui permettait de trouver un second point de fixation névrotique. 
II ne se remît de Paccès paraphré nique que dans la mesure où il 
renonça à ses connaissances acquises par \oie psychanalytique, et 
où il réussît à reconstruire le système de persécution. Le fait qu'il y 
a toujours toute une troupe de psychopathes qui suivent un nou- 
veau système, une invention ou une nouvelle théorie scientifiques* 
physiques ou pilosophîques, par exemple, trouve peut-être son 
explication dans de tels rapports intimes entre l'élaboration d'un 
système et la paranoïa. Au point de vue thérapeutique, le cas de Jî- 
nous invite à maintenir la conception pessimiste de Freud en ce qui 
concerne la thérapeutique psychanalytique de la paranoïa (1). 

La singulière altitude calatonique du premier malade {il restai L 
couché en tenant les jambes en l'air) mérite à mon avis d'être sou- 
lignée tout particulièrement. Le patient nous facilitait l'interpréta- 
tion de ce symptôme moteur, en chargeant sa sœur de lui tenir la 
jambe en l'air et en manifestant bientôt ouvertement des désirs 
incestueux envers elle. Si nous tenons compte de l'identification 
symbolique, connue depuis longtemps, de la jambe avec le pénis, de 
la tension de la jambe avec l'érection, nous a\ons r je crois, le droit 
de considérer cette attitude catatonique comme un moyen d'exprès- 

(1> Contrairement à Kjerre» qui prêtent! avoir guërï une paranoïa par voie analy- 
tique ÇTahrbuch fur Pstfchaonalijsv, t* II), Ni à mon avis, ni à celui de Freud, ce cas 
n'était une véritable paranoïa* 



-» 



OBSERVATIONS CLïNIQUES DE PABANOÏA ET DE PARAPHANTE 105 



sion (et en même temps comme un moyen de défense) de la ten- 
dance d'érection refoulée. II est probable que la confrontation 
d'autres observations semblables nous amènera à considérer cette 
explication de la raideur catatonique comme ayant une portée géné- 
rale (1). 



(1) Pour étajer cette conception, je puis taire appel à un troisième cas. Un 
paraphrénkjue avant un don d'mtto-obscnalion extrêmement subtil me déclara 
spontanément qu'il essayait, au mo\en do ses étranges attitudes et moiucnients 
eatatonîques, de se détendre contre des sensations erotique» qu*îï épromait aux 
divers endroits de son corps, 1J restait par exemple pendant plusieurs minutes !e- 
corite fortement penché en a\anl t alin de « biisci l'élection du conduit tntebtmaï »„ 



L'Hystérie de Conversion 

Par Georges PARCHEMINEY (1) 



Etude critique et comparative des différentes conceptions 



I 

Freud a donné le nom d'hystérie de conversion aux manifesta- 
lions somatiques de la névrose hystérique ; dans l'esprit de l'auteur, 
cette définition comportait non seulement une différenciation cli- 
nique d'avec les autres symptômes hystériques, mais principale- 
ment une conception tout à fait personnelle de la pathogénie de 
ces symptômes, que nous aurons à envisager dans le présent 
rapport. 

L'importance des manifestations corporelles de la névrose est 
évidente ; en effet, il s'agit ici de phénomènes positifs, concrets, 
inconnaissables, c'est-à-dire pleinement objectifs; on pourrait même 
dire qu*ils constituent une sorte de pont entre les maladies psy- 
chiques pures et les affections organiques, et leur constatation 
montre toute l'importance des symptômes psychiques, qui, encore 
pour de nombreux cliniciens, sont du domaine de l'hypothèse, sans 
-substratimi clinique certain. 

Dès qu'il s'agit de délimiter le cadre clinique des symptômes de 
conversion, la difficulté commence, cette difficulté résultant du 
fait des diverses conceptions qui ont tour à tour augmenté ou réduit 
l'importance de ces symptômes, suivant qu'ils ont été attribués au 
domaine de l'hystérie ou exclus de son cadre. 

L'exposé psychanalytique de l'hystérie de conversion devra donc, 
pour la clarté de ce rapport, être comparé aux théories les plus 
importantes, qui, depuis trente années environ, ont précédé ou 
■suivi les premières recherches cliniques de Breuer et Freud, point 
de départ de toute la psychanalyse. 

Avant d'entreprendre cet essai, il est nécessaire, pour fixer les 

-(1) Rapport présenté nu VI* Congres des Psychanalystes de langue française- 



■» 



^P^^HM^ 



l/HYSTÉRÏE DE CONVERSION 107 



idées, et dans l'impossibilité où Ton se trouve de donner une défi- 
nition pleinement satisfaisante de l'hystérie, de délimiter» en se 
tenant sur le terrain strictement objectif de la clinique» ce que nous 

■r 

rangeons dans le cadre de l'hystérie de conversion, et d'essayer, en 
dehors de toute hypothèse pathogénique, de montrer les caractères 
cliniques essentiels de ces manifestations. 

II 

Délimitation clinique des symptômes hystériques de conversion. 
On peut ranger ces symptômes en trois groupements : 

1) Dans le premier groupe, le plus important, nous rangeons 
"tous les symptômes hystériques incontestés sur lesquels l'accord 
est unanime ; avec Hesnard^ nous les diviserons à leur tour en syn- 
dromes li3 r st ériques durables et en syndromes paroxystiques. 

Le syndromes durables comprennent tous les troubles du sys- 
tème nerveux de relation et des organes des sens : paralysies flas- 
ques, contractures pouvant simuler soit une alïeclion proprement 
dite au système nerveux, hémiplégie, monoplégie, etc, soit une 
affection organique dilïerente, peudo-coxalgie hystérique par 
exemple. 

Dans ce même groupe se rangent les troubles du mouvement, 
abasie, tremblements, tics ; troubles de la sensibilité ; anesthésies, 
hyperesthésies, paresthésies ; troubles sensoriels ; troubles de la 
phonation, surdité, amblyopie, etc. Il est superflu de décrire en 
détail tous ces syndromes et leurs caractères propres, permettant 
de les distinguer des affections organiques correspondantes. 

Dans les syndromes paroxystiques se placent : la crise hysté- 
rique et les crises de catalepsie, ces dernières envisagées en dehors 
de toute provocation hypnotique. 

2) Dans le deuxième groupe, on peut ranger une catégorie de 
symptômes contestés, en tant que de nature névropathîque. Ce sont 
des syndromes thermiques vaso-moteurs, trophiques (éry thèmes, 
-œdèmes, hémorragies, etc). En dehors de cas manifestes de simu- 
lation," ces troubles sont rangés soit dans le cadre des troubles 
secondaires pithialiques (Babinskî), soit dans les associations hys- 
téro-organiques. Nous en parlerons plus longuement en mention- 
nant plus loin les troubles physiopalhiques observés au cours de la 
r Lierre, 



108 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

o) Le troisième groupe comprend une série de troubles conl?s- 
t A $ en tant que de nature hystérique. Il s'agit ici de syndrome? 
dont \f caractère névropathique est admis, mais qui ont été classés 
se il dans Fhystérie, soit dans d'autres névroses* Dans ce grou- 
pement se situent Ja plupart des manifestations portant surtout 
sur le système nerveux végétatif ou les fonctions viscérales ; elies 
constituent le tableau symptomatologique si riche et varié que Ton 
observe flans les névroses anxieuses ou hypochondriaques. 

H convient d'expliquer brièvement le terme d'hystérie d'angoisse 
créé par Freud, et qui pourrait prêter à confusion pour des lecteurs 
non avertis. Freud ayant vu l'essentiel de l'hystérie dans le méca- 
nisme psychogénétique, c'est-à-dire la genèse du symptôme hys- 
térique* Fa opposé aux névroses dites actuelles. Puis, retrouvant 
dans Fétude des phobies une psychogenèse comparable à celle de 
Fhystérie., Fauteur a voulu exprimer celte analogie en conservant 
le mot d'hystérie. 

Or, la clinique démontre que les caractères qui traduisent Fhys- 
térie sont profondément différents de ceux qui expriment la pho- 
bie ou l'obsession. 

On peut» avec Hesnard, en schématiser ainsi les principaux 

caractères distinctifs : 

À) Dans l'hystérie, l'apparition est brusque, capricieuse, la dis- 
parition soudaine, ou la transformât ion subite en symptômes psy- 
chiques. 

Dans la phobie» Fapparition est insidieuse, progressive, la période 
d'état est longue, la disparition lente ou incomplète, 

B) L'hystérie est facilement modifiée par la suggestion ou la per- 
suasion : la phobie est extrêmement rebelle à toute suggestion. 

G) L'hystérie n'apparaît que devant un public, ce dernier étant 
une condition sinon suffisante» du moins nécessaire : le tableau cli- 
nique cesse quand le public disparaît* C'est une « névrose d'expres- 
sion » (Hesnard). 

La phobie n'est pas influencée par le public, ou an contraire 
celui-ci aide le sujet à réduire sa névrose en la dissimulant- C'est 
une « névrose d'impression ». 

D) L'aspect clinique spécial de Fhys térie affecte les fonctions des 
systèmes de relation (motricité, sensibilité, organes des sens) et 
donne au sujet un caractère spectaculaire dramatique. 



L'HYSTÉRIE DE CONVERSION 109 



La phobie affecte surtout le système végétatif et endocrinien* et 
évolue sans objectivité. * 

E) L'hystérie supprime l'angoisse et provoque habituellement une 
-sérénité de Tétat mental : l'angoisse est au contraire renforcée dans 
la crise phobique. 

F) L'hystérie peut se reproduire par la simulation ; celle-ci ne 
peut reproduire ]a phobie. 

Enfin rhystérie affecte très peu la santé générale qui, au con- 
traire, est souvent atteinte dans l'angoisse et la phobie* 

Ces caractères cliniques montrent tonte la différence entre les 
signes somatîques existant entre l'hystérie de conversion et l'hys- 
térie d'angoisse. 

Cette distinction n'a pas un caractère absolu, car, de même que 
l'un observe des associations hystéro-organiques où il est souvent 
difficile de faire la part de la lésion et celle de la névrose s de même 
on peut observer des associations de syndromes hystériques* anxieux 
ou hypochondriaques. 

Ces réserves f ailes, nous constatons que c'est dans le domaine du 
système nerveux de relation et dans le domaine sensoriel que se 
trouvent en toute pureté les phénomènes de conversion hysté- 
riques. 

Si Ton lente de grouper en caractères cliniques généraux les phé- 
nomènes de conversion, on peut, dans une certaine mesure, re- 
prendre les signes communs énoncés par Pitres : 

1) Les accidents hystériques sont une conséquence de troubles 
fonctionnels du système nerveux ; 

2) Ils peuvent être provoqués ou supprimés par des influences 
psychiques, et avant tout soumis à l'influence de la suggestion ; 

3) Ils n'ont pas d'évolution régulière ; 

4) Ils n'affectent pas la santé générale ni l'état mental du 
sujet. 

III 

Si Ton envisage dans les grandes lignes le mouvement des idées 
concernant l'interprétation des phénomènes hystériques, on peut 
observer que* depuis Charcot^ ont apparu les deux premières con- 
ceptions psychologiques de la névrose, conceptions qui, au début, 
offrent entre elles de nombreux points de contact. Ce sont, d'une 
part* la théorie de P # Janet, puis les travaux de Breuer et Freud, 



110 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Rappelons, en passant, que Freud, qui travailla sous la direction de 
Charcot, en 1885 et 1886, publia plus tard, conseillé par ce dernier, 
un travail sur les paralysies hystériques, 

Puis en France, et en partie à l'étranger, sous l'influence de la 
limitation apportée à l'hystérie par les théories de M. Babinski, les 
mécanismes psychologiques perdent de leur intérêt, la suggestion, 
la simulation consciente ou sub-consciente remplacent en quelque 
sorte l'étude du contenu psychique des phénomènes hystériques. 
Puis riiystérïe est même attaquée ou critiquée en tant que névrose 
pure, et rangée par certains auteurs dans la pathologie du mésen- 
céphale. 

Plus récemment s'affirment, avec un retour à Pétude psycho- 
logique, en harmonie avec les acquisitions nouvelles de physio- 
pathologie, en Allemagne les conceptions de Kretschmer, en France 
les conceptions du professeur Claude, ces dernières exposées déjà 
en grande partie en 1907 au Congrès de Genève, 

Enfin, au cours des dernières années, on voit se discuter ou 
s'affirmer en France les conceptions élargies de l'école psychana- 
lytique* 

Dans l'exposé nécessairement succinct et limité des principales 
théories, nous nous bornerons, dans la limite du possible, à l'étude 
des mécanismes de conversion hystérique* 

Janet étudie les caractères de Tanesthésie hystérique, qui pour 
lui constitue un excellent moyen de diagnostic en raison de ses 
caractères facilement reconnais sable s pour le médecin, et difficile- 
ment susceptibles de simulation de la part du malade ; ils consti- 
tuent ]e type des autres symptômes hystériques. 

Les caractères de Panesthésie sont les suivants : ils n'empêchent 
pas le malade de se protéger contre les traumati suies extérieurs. 
I/anesthésie n'est pas appréciée par le sujet : elle lui est indiffé- 
rente, Elle ne modifie pas le fonctionnement physiologique des 
membres. Enfin Panesthésie est mobile, contradictoire et obéit aux 
influences de la suggestion* Janet ajoute : « Tout se passe comme 
s'il s'agissait d'une simulation. Doit-on en concoure à une super- 
cherie ? » L'auteur rejette cette hypothèse, grossière selon lui, el 
se demande quel intérêt le malade aurait à simuler une ânes- 
thésie. 

Reprenant une idée de Lasègue, Janet observe qu'il s'agit d'une 
sorte de distraction, et, en analysant plus profondément la nature 



l'hystérie de conversion ill 



de cette distraction l'auteur fait remarquer que le mot : « je 
sens » représente un acte psychologique très complexe* formant une 
opération d'assimilation et de synthèse qui se reproduit à chaque 
sensation. 

On peut se représenter la sensibilité comme une opération en 
deux temps : 1° tout d'abord un phénomène psychique élémen- 
taire, conséquence d'impressions extérieures, tactiles, visuelles, etc. 
Janet lui donne le nom de sensation élémentaire, ou d'état affectif, 
ou de phénomène sub-con scient. Ce sont des phénomènes simples, 
sans intervention de l'idée de personnalité. — 2* Le deuxième 
temps est la synthèse* l'intégration dans le moi. En fait, beaucoup 
d'impressions peuvent demeurer sub-con sci entes, bien que réelles, 
et jouer un rôle dans la vie psychologique sans être transformées 
en perceptions personnelles. 

Pour Janet, l'étendue du champ de la conscience est le nombre 
maximum de perceptions qu'un individu peut à un moment donné 
s'assimiler. Si Ton suppose un rétrécissement du champ de la con- 
science, l'individu ne peut percevoir qu^un nombre limité de sensa- 
tions élémentaires. 

Pour Janet, l'anesthésie hystérique repose donc sur deux no- 
tions : ï) la conception de sensations élémentaires non rattachées 
à la conscience personnelle ; 2) la conception d'une faiblesse, d'une 
indifférence du sujet, qui cesse de s'intéresser à ses sensations et 
de les percevoir. L'auteur conclut que l'anesthésie hystérique est 
non une maladie organique, c'est-à-dire dépendante d'une lésion 
des nerfs ou des centres inférieurs, niais une maladie mentale, une 
maladie de l'esprit. Il est bien entendu, dit-il, que le mot esprit 
représente les fonctions les plus élevées du cerveau, probable- 
ment celles de l'écorce, La maladie porte sur une faiblesse de la 
synthèse des éléments psychologiques. C'est une maladie de la 
personnalité. 

Dans l'étude des troubles moteurs, Janet reproduit des observa- 
tions et conclusions semblables. 

Quant à l'explication de la durée et do la persistance de cer- 
tains états de contracture qui se manifestent sans fatigue ni trem- 
blement, Janet la trouve dans le fait qu'il s'agit de phénomènes 
isolés, ne donnant pas naissance à l'état émotionnel qui est la dou- 
leur ou la sensation de fatigue. 

Nous ne pouvons que mentionner toutes les observations de 



112 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l'auteur» en soulignant toute leur valeur clinique, ainsi que le paral- 
lélisme entre la thérapeutique de Janet, basée sur l'évocation des 
phénomènes inconscients, leur intégration dans le nioi ? et les pre- 
mières observations de Freud, 

Comment Janet interpiète-t-il le mécanisme des phénomènes de 
conversion ? « Il faudrait, dit-il ? passer en revue la pathologie men- 
tale, et peut-être même une patrie ïmp or tante de la pathologie 
physique pour montrer tous les désordres psychiques et corporels 
que peut produire une pensée persistant en dehors' de la conscience 
personnelle « ; et il ajoute plus loin, en se demandant comment 
on peut interpréter les signes organiques de 1* hystérie : « que nous 
ne connaissons pas complètement l'influence de la pensée sur le 
corps ». Beaucoup de phénomènes organiques peuvent être ratta- 
chés à des idées fixes modifiant les fonctions viscérales. Les hys- 
tériques n'ont pas seulement des idées fixes, mais des émotions 
persistantes, émotions étant elles-mêmes des états complexes, dans 
lesquels se mêlent intimement des phénomènes psychologiques et 
physiologiques, et la connaissance de. rémotion expliquera plus 
tard* dit-il, les modifications en apparence corporelles, en un mol 
la catégorie de phénomènes qui se rattachent à sa conception de 

l'hystérie. 

La conclusion de l'auteur est qu'il s'agit, dans les phénomènes 
somatiques de l'hystérie, d'un défaut de synthèse qui favorise la 
formation de certaines idées parasites, lesques se développent en 
dehors du contrôle de la conscience, et se manifestent par les 
troubles les plus variés* d'apparence purement physique* 

Pour Babmsld, dont la définition du pithiatisme a eu tant de 
retentissement, tout ce qui n'est pas reproduisiMe par la suggestion 
ou la persuasion» n'est pas du cadre de Y hystérie, ou bien est 
l'effet d'une simulation, ou bien ressort à un autre groupe de psy- 
cho-névroses. 

Quant à l'interprétation des phénomènes hystériques qui rentrent 
dans le cadre délimité par lui, l'auteur les fait dépendre de l'élément 
suggeslibililé. Selon lui, l'hystérique saisit l'idée d'un état patholo- 
gique et le réalise, lorsque cette idée s'impose à lui par des éléments 
affectifs systématisés, c'est-à-dire quand elle éveille chez le malade 
certains avantages, en un mot des mobiles très variés qui peuvent 
solliciter la volonté facile à l'influencer de ces sujets. Le rôle de ces 
éléments affectifs apparaît clairement : « ils fixent l'idée et lui 
-donnent la puissance de réalisation plastique ». 



i/hystérje de conversion 113 



Pour M* Babinskî, la volonté ou la simulation habile peut repro- 
duire avec précision tous les accidents hystériques. D*autre part* 
en dehors de toute simulation consciente, l'hystérique vrai, sincère, 
n'est pas absolument inconscient de son étal : il se trouve dans un 
étal de subconscience. Dans la demi-simulation inconsciente qui 
caractérise le psychisme de l'hystérique, ce dernier ne peut rien 
Faire qu'il ne soit capable de réaliser volontairement, « Si nous 
parions d'inconscience, dit Babinski, nous voulons dire que l'hys- 
térique réalise ces accidents par un processus très analogue à celui 
qui met en jeu l'acte volontaire, avec la différence que, tandis qu'un 
sujet normal ou un simulateur sait ce dont il s'agit, l'hystérique 
suggestionné ne se rend pas pleinement compte que c'est lui qui 
maintient ses membres flasques ou rigides et croit à ïa réalité des 
accidents qu'il reproduit* » 

Parlant plus loin des rapports entre l'émotion et la genèse des 
accidents hystériques, l'auteur conclut : 1) que l'émotion choc ne 
peut pas elle-même provoquer, l'apparition d'accidents hystériques ; 

2) qu'elle s'oppose à leur développement et à leur persistance ; 

3) que ces accidents ont besoin pour apparaître de l'intervention 
d'une idée suggérée, soutenue par des éléments affectifs systémati- 
sés. 

On sait le retentissement immense que la conception du pithia- 
tïsme a eu dans le monde scientïfique 3 et son importance pratique, 
l'hystérie ayant presque disparu des hôpitaux, pour se réfugier 
surtout chez les accidentés du travail. 

On a observé toutefois que M, Babinski n'a pas donné d'inter- 
prétation au caractère ou à la nature de cette suggestïhilité, qui 
est élective chez l'hystérique, reculant par le fait même le problème 
de la nature de l'hystérie. 

D'autre part* certains auteurs, en demeurant sur le terrain cli- 
nique, ont difficilement admis le fait qu'une volonté ou une simu- 
lation habile puisse reproduire intégralement les accidents hysté- 
riques* 

Il ne peut être question dans ce rapport de faire état des nom- 
breux travaux qui ont paru sur la question, sous l'impulsion de 
la doctrine du pithiatisme. 

Notons seulement, du point de vue des accidents somatiques de 
l'hystérie, la conception de Dupré qui, étudiant la suggestïbîlité 
particulière de l'hystérique et la délimitant de celle des autres psy- 
cho-névroses, conclut à une mythomanie spéciale du sujet, celui-ci 

hcvuï: riuNCAisi: m: psychanalyse* 8 



«■ta 



114 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



fabulant avec son corps. La suggestlbilïlé de l'hystérique aboutit à 
la formation du symptôme par ridée. Ce mimétisme spécial du 
pathologique et cette tendance à produire sous une influence psy- 
chique des symptômes avec des modes d'expression physiologique, 
ont été rangés par cet auteur et ses élèves dans le cadre d'une psy- 
cho-plasticité spéciale de nature constitutionnelle, 

La récente guerre a fait surgir une efflorescence nouvelle de 
troubles hystériques, — soit des syndromes typiques chez des sujets 
sans éducation ni suggestion, en un mot sans culture préalable, soit 
des syndromes où Y élément supercherie ou perse vération consciente 
intervenaient en grande pari, maïs l'attention des neurologistes a 
été attirée par l'observation et l'interprétation des syndromes phy- 
sîopathiques, c'est-à-dire des syndromes succédant à une blessure 
ou à un traumatisme léger, caractérisés par l'association d'un 
trouble moteur (contractures paralysie) et des troubles vaso-moteurs 
et trophiques (cyanose, hypothermie, troubles sudoraux, etc.). 
Pour Bàbïnski et Froment, ces troubles sont à ranger dans un 
groupe à part, intermédiaire entre les affections organiques et les 
phénomènes hystériques ; ces auteurs ont désigné les phénomènes 
en question du nom de troubles réflexes. Claude et Lhermitte ont 
montré la valeur de la fixation par un mécanisme psychique, et les 
modifications dynamiques des centres nerveux causées par la per- 
sistance de ces troubles* 

Pour Boisseau et d'Oelsnilz, trois éléments sont à considérer 
dans la genèse des symptômes observés : un élément moteur pur, 
qui est essentiellement pithialique, des éléments secondaires vaso- 
moteurs, trophiques, etc., qui peuvent être classés dans le groupe 
des troubles secondaires de l'hystérie* Ces troubles sont de nature 
organique : enfin un élément mental particulier. 

L'observation clinique des névroses de guerre avait déjà montré 
la difficulté de grouper les troubles hystériques associés, et de leur 
donner une pathogénie précise : depuis Têtu de des fonctions des 
centres sous-corticaux, les constatations cliniques faîtes au cours 
des syndromes encéphaliliques, ont suscité un certain nombre de 
travaux et de conceptions orientant nettement l'hystérie, soit dans 
le cadre d'une affection organique du niésencéphale, soit de troubles 
fonctionnels dépendant d'une altération de ces centres. 

C'est ainsi que Hascowec considère que le subslratmn de F hys- 
térie réside dans une affection de la conscience centrale, centra- 



^ 



l'hystérie de conversion S 15 



localité par lui dans les environs du III* ventricule. Cet auteur dif- 
férencie F hystérie de Charcot de certains états hystérî formes liés à 
une lésion matérielle ou toxi-infectieuse. 

C'est dans une lésion ou une modification fonctionnelle transi- 
toire qu'il convient de chercher la naissance d'un certain nombre 
d'affections parmi lesquelles l'hystérie et la schizophrénie. 

Delbecke et van Bogaert } dans leurs études sur les crises oculo- 
gyres, montrent qu'un phénomène authentiqueinent organique peut 
être induit ou réactivé par contagion psychique* ce processus faci- 
lité lui-même par des facteurs végétatifs et affectifs. Pour ces 
auteurs, l'intérêt est d'apprendre au point de vue des névroses 
l'analyse des influences psychiques sur des phénomènes organiques, 
et, selon eux, cette question remet en cause toute celle de l'hys- 
térie. 

M* Papastratigakis passe en revue les phénomènes de l'hystérie 
classique, critique le test de suggestibilité comme critère de l'hys- 
térie, et analyse les différents troubles de la névrose, moteurs, sen- 
sïtifs, sensoriels, dont il montre la valeur connue faisant partie 
des syndromes extra-pjTamîdaux. Il réintègre dans le cadre de 
] 'hystérie les troubles vaso-moteurs et trophiques, et soutient que 
la notion de supercherie est impuissante à expliquer la réalité des 
phénomènes hystériques et les syndromes extra-pyramidaux expli- 
quent suffisamment l'influence des émotions sur la production 
des phénomènes hystériques, étant donné que les réactions émotion- 
nelles sont en rapport avec le système extra-pyramidal, centre des 
automatismes. 

Les phénomènes hystériques se présentent comme des réflexes 
émotionnels stabilisés par suite d'une influence insuffisante des 
activités psychiques supérieures sur les activités automatiques 
d'origine extra-pyramidale, et, parmi les émotions, ce seraient prin- 
cipalement celles de la sphère génitale qui seraient hystérogènes. 

Dans cet ordre d'idées, nous citerons en dernier lieu les conclu- 
sions de Marinesco, qui insiste sur la constitution endocrino-vcgé- 
lative de l'hystérique et sur le rôle des noyaux gris centraux dans 
l'apparition des troubles hystériques, mais, ajoute-t-il, il est diffi- 
cile de dire ce qui revient en propre à la lésion et ce qui dépend du 
dynamisme des formations nerveuses centrales* Il conclut ainsi : 
« Les symptômes hystériques ont leur pendant au point de vue 
phylogénétique dans les manifestations ancestrales, au point d 



3 



116 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



vue onlogénétique dans les réactions des centres sons-corti- 
caux* » 

On se rend compte dans cet aperçu soin m aire de la complexité 
croissante, quant à l'interprétation des phénomènes de conversion, 
et quelles directives nouvelles de pensée sont offertes. 

Avant d'entreprendre l'exposé des théories de Freud» nous pré- 
férons, pour la clarté de ce rapport, mentionner les idées très per- 
sonnelles sur l'hystérie, en France, du professeur Claude, et, en 
Allemagne, de Kretschmer. 

M. Claude, qui, en 1907, avait formulé un certain nombre de 
réserves sur la conception du pîthiatisnic, donne de rhystérîe la 
défîniti o)i suivante : état constitutionnel qui donne au sujet la capa- 
cité d'isoler certaines activités fonctionnelles, certaines perceptions 
on représentations, de les fixer, de telle sorte qu'elles demeurent 
oubliées en dehors de la conscience, sans que ce trouble fonction- 
nel réclame une intervention active de la part du sujet. 

D'après l'examen clinique de malades atteints de contractures, 
paralysies flasques, tremblements, on doit admettre que l'état mor- 
bide de ces sujets est indépendant de troubles produits ou suscep- 
tibles d'être produits par une action volontaire. On peut, selon l'au- 
teur, simuler ces états, mais ce que la volonté ou la simulation ne 
peut faire est de maintenir ce trouble fonctionnel sans effort appa- 
rent Pour M, Claude, l'élément suggestion est un facteur de l'hys- 
térie, il en constitue un des caractères, mais la suggestion ne peut 
se produire que chez des individus doués d'une constitution spé- 
ciale. 

En 1924, dans un rapport sur la schizophrénie, M. Claude montre 
les relations entre rhystérîe et la schizophrénie, avec la différence 
que, dans rhystérîe» le trouble fonctionnel n'est que temporaire, ïa 
dissociation ne s'effectuant que pour un temps, à l'occasion de 
circonstances comportant un élément d'émotivité. 

Etudiant le passage des états hystériques à la schizophrénie, l'au- 
teur groupe ces affections dans un classement plus général des 
schizoses, la question de degré et de durée séparant tous les états 
cliniques, qui relèvent de la dissociation avec fixation, sans inter- 
vention volontaire consciente. 

Dans des travaux ultérieurs, MM. Claude et Baruk ont étudié les 
manifestations cliniques rappelant les anciennes descriptions du 
sommeil hystérique, manifestations qu'ils appellent crises de cata- 
lepsie- 



l/rfYSTÉRlE DE CONVERSION 11 7 



Ces crises s'accompagnent de phénomènes moteurs hystériques, 
d'une suspension incomplète de la conscience, d'une inhibition 
psycho-motrice. Elles sont déclenchées comme les autres manifes- 
tations hystériques : la suggestion peut 3 d'une façon très nette les 
provoquer, ou les faire disparaître, Le rôle de l'émotion dans leur 
apparition est très important : ces crises surviennent après une 
émotion, un bouleversement affectif et c'est au moment dit pa- 
roxysme affectif que le malade semble perdre conscience- 

Les auteurs relient cette crise de catalepsie hystérique à des 
crises cl iniquement apparentées, maïs s'en séparant toutefois par 
certains caractères cliniques, moteurs ou psychiques ; ils admettent 
l'existence possible de formes de transition entre les crises de cata- 
lepsie hystérique et les crises catatoniques que nous n'avons pas à 
envisager ici, mais, disenMls, ces formes de contracture ont des 
analogies avec les phénomènes de rigidité décérébrée et peuvent 
donner des aperçus nouveaux sur la physio-pathologie de l'hysté- 
rie. Le processus psychologique essentiel de ces crises consiste dans 
l'atteinte du psychisme volontaire et la libération d'une activité 
psychique inférieure, automatique, qui, dans le cas d'hystérie, n'est 
-qu'une inhibition transitoire. 

Ce sont les fonctions psycho-motrices supérieures qui sont 
atteintes, avec conservation d'un certain degré de conscience, fonc- 
tions de direction psycho-motrice, qui, bien que profondément intri- 
q uée s dans la vie psychologique, n'en dépendant pas moins de Fétat 
du fonctionnement célébrai. En parlant de l'analogie de ces crises 
avec les phénomènes de célébration les auteurs rappellent les idées 
de Wilson sur les crises toniques hystériques qui perdent de plus 
en plus l'aspect volontaire, suivant le degré de dissociation pour 
aboutir à des phénomènes rappelant ïa décérébration organique* 
Après avoir souligné toute l'importance du fonctionnement neuro- 
végétatif dans le déterminisme de ces états, les auteurs aboutissent 
à la conclusion que si Ton doit rattacher certaines crises de cata- 
lepsie à la névrose hystérique, il ne faut pas oublier que ces troubles 
ont un substratum physiologique, et que leur étude montre une 
ïntrication de perturbations psychiques et des troubles de la physio- 
logie cérébrale. 

Les éléments de dissociation, avec inhibition des activités psycho- 
motrices supérieures et libération des automatismes, se retrouvent, 
en quelque sorte transposées sur le plan psychologique dans la con- 
ception de l'hystérie de Kretschmer. Cette théorie, basée sur les 



IIS REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



manifestations de l'instinct, en tant que phénomènes de régression , 
emprunte aux. travaux di\ Freud une certaine partie de ses élé- 
ments. 

Kretschmer étudie les fonctions encéphaliques et note que les 
fonctions sont réparties de telle sorte qu'à la racine du cerveau se 
rattachent les synthèses héréditaires correspondant à des ensembles 
de réactions instinctives, d'ordre vital* tandis que Fécorce propre- 
ment dite exerce le contrôle sur les manifestations isolées, difïéren- 
ciées, susceptibles de s'adapter aux situations, 

Si un centre supérieur a subi un affaiblissement fonctionnel, on 
constate, outre l'arrêt de ce centre, que l'instance subordonnée 
recouvre son indépendance et se manifeste par des éléments de son 
type fonctionnel phyïogénique qu'elle avait pu conserver, 

Dans Fhystérie, ces éléments constituent des mécanismes hypo- 
bouliques qui sont des modalités psycho-motrices inférieures au 
point de vue phylogénique. 

D'autre part, on peut dire que les rapports entre l'affectivité et 
le système nerveux végétatif constituent un point important des 
rapports entre le « corps et l'âme »♦ Cesl par l'intermédiaire du 
système nerveux végétatif que dans l'hystérie des sentiments de 
représentations affectives se tran s forcent en signes somatiques. 

Kretschmer passe en revue les phénomènes psychiques élémen- 
taires» montre les processus primitifs de la pensée ; agglutination 
des images» condensation, symbole s 3 déplacements. H montre que, 
dans la pensée primitive, il n'y a pas de séparation nette entre le 
moi et le monde extérieur. D'où prend naissance îa conception ma- 
gique de la toute-puissance des idées, qu'on retrouve chez le primi- 
tif comme chez l'enfant, — où ridée équivaut à Pacte, processus 
appelé par Fauteur catathymie. 

Les processus d'ambivalence font également partie de ces phéno- 
mènes archaïques. 

Passant à Fétu de des mouvements, Fauteur passe en revue les 
mouvements élémentaires rythmiques, puis le comportement psy- 
cho-moteur et ses différenciations. Dans la psycho-mobilité supé- 
rieure, à côté des réactions volontaires, on trouve un certain nombre 
de mouvements qualifiés de mouvements affectifs» qui ne sont que 
des réflexes, c'est-à-dire des abréviations et des fixations d'actions 
sélectives qui avaient commencé par être finalistes, 

Kretschmer reprend ici la théorie de Darwin, que déjà Kraepe- 



l'hystérie de conversion 119 



lîn avait utilisée pour l'explication phylogénique des formes d'ex- 
pression hystérique. Aux phases d'évolution inférieures, il n'y a pas 
de différenciation entre les expressions volontaires et affectives. 

Kretschmer arrive à F étude des instincts dont la finalité est som- 
maire et stéréotypée et fait dériver 1* hystérie des réactions instinc- 
tives qu'il appelle tempête de mouvement et réflexes d'imitation de 
la mort, 

La tempête de mouvement est une réaction typique de l'homme 
et de l'animal en situation ti(\ péril. Son utilité pratique est relative : 
c'est une réaction biologique contre le danger et dans l'évolution 
animale, cette réaction est de plus en plus négligée à la faveur d'une 
réflexion ordonnée. 

Dans la panique, chez l'homme, on retrouve ce mécanisme, la 
réflexion fait place à l'automatisme, type d'une régression phylo- 
gên^Lique* 

Cette iiiôine réaction est fréquente chez l'enfant. Entre les deux 
se placent tous les phénomènes moteurs paroxystiques de l'hysté- 
rie, crises d'affects, crise hystérique, tremblements, phénomènes 
qui secondairement peuvent se nxer. 

L'accès hystérique constitue un exemple de tempête, de mouve- 
ment atavique. 

Les crises de panique, les cris et mouvements de l'enfant, les 
décharges d'affects dans les crises hystériques, sont de la même 
série de phénomènes psycho-moteurs. 

Ces tempêtes motrices ont des traits coin m uns qu'on retrouve 
chez les animaux. Elles constituent une protection instinctive à un 
trouble extérieur. Elles consistent dans une surproduction de mou- 
vements sans but, dérivent non pas de réflexions claires, mais d'un 
état affectif diffus, — il n'y a pas de réflexion, mais une tendance, 
une volonté sourde, violente, d'éliminer le trouble, la sensation de 
péril. La réaction hystérique est une réaction par rapport au nor- 
mal, comme l'instinct l'est à l'intellect, et dans le cadre de l'Iivsté- 
rie on trouve un enchevêtrement d'élans rationnels et instinctifs. 

Un autre groupe de réactions hystériques est le réflexe d'immo- 
bilisation, qui est surtout en rapport avec les phénomènes de cata- 
lepsie et les phénomènes hypnotiques si particuliers à l'hystérie. 

Chez l'homme, ce réflexe se produit surtout dans deux situations, 
soit de grand danger, soit de choc erotique. Ces réflexes de stupeur 
ont toute une échelle de désagrégation, qui peut aller de la stupeur 



120 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



catalepsique à des réactions atténuées, mutisme, balbutiement. 

surdi-niulitt*. 

L'hystérie provient donc de deux sources, l'instinct de conserva- 
tion sous forme d*effroi ou de peur, ou des conflits d'affects de la 
vie sexuelle. En effet, daiis l'état hystérique, dit état crépusculaire, 
on note un état à base de frayeur ou d'angoisse, ou des situations 
dominées par des désirs, des scènes erotiques. De même, au point 
de vue moteur, beaucoup de crises hystériques ont une ressem- 
blance avec Tacle sexueL Notons, en passant, que cette analogie 
avait été entrevue depuis longtemps par des auteurs français, et Ton 
trouve, dans le Traité de Médecine, de Trousseau, de 1851, un tra- 
vail de Pidoux montrant nettement ces analogies. Le point impor- 
tant est que les processus de reproduction des phénomènes hysté- 
riques aboutissent du point de vue psychique (comme dans le rêve 
ou dans l'hypnose) à une régression croissante : ce sont les phéno- 
mènes d'agglutination catathimïque, les processus de condensation, 
de symbolisation, de déplacements, — et parallèlement, du point 
de vue de la psycho-motilité, on observe chez l'hystérique (comme 
chez le schizophrène) des modes d'expression appartenant à des 
groupes phylogéniques plus anciens. 

La crise hystérique est le type d'une réaction instinctivement 
finaliste, avec décharge motrice, l'hystérique arrive par un méca- 
nisme régressif hypdbouHque à un but auquel le sujet normal par- 
vient par la réflexion et le jugement. 

En résumé, chez l'hystérique se forment des circuits psychiques 
qui se dissocient, d'où émancipation de la volonté finaliste du sujet, 
et formation d'impulsions hypobouliques aveugles, mais très in- 
tenses, et comme Kretschmer Fa montré, cette phase ne présen- 
tant pas de différenciation entre l'expression volontaire et l'expres- 
sion affective, on voit que l'hystérique dispose, pour donner cours 
à ses impulsions, de réflexes d'une intensité et d'une profondeur 
insoupçonnées de celui qui n'obéit normalement qu'à des impul- 
sions finalistes. 

Par quel mécanisme s'effectue la mystérieuse transformation 
psychologique, par laquelle un symptôme psychique se manifeste 
somatiquement ? Kretschmer indique que la question centrale de 
l'hystérie est une question de dynamique neuro-psychique. 

Etudiant les manifestations de la conversion hystérique, il montre 
que rhypolhèse de simulation ne peut expliquer ces phénomènes. 



l'hystérie de convehston 121 



Comment simuler une paralysie ou trembler durant des heures ? 
Pour l'auteur, nu certain nombre de mécanismes interviennent dans 
la formation des phénomènes de conversion ; ce sont la simulation 
intentionnelle, l'accoutumance hystérique, le renforcement volon- 
taire des réflexes, et la dissociation hypoboulique et hyponoique. 

L accoutumance hystérique peut aboutir à la fixation d'un phéno- 
mène hystérique de la façon suivante : il y a une relation entre la 
volonté consciente et tout un groupe de mouvements, La volonté 
rassemble un groupe moteur dans un but spécial, et avec le temps 
ce groupe moteur devient automatique. Chaque initiative crée des 
groupes moteurs de ce genre. 

L'automatisme de ce groupe moteur est remarquable par son 
intensité dès le début d'une action, celui-ci prend une volonté indé- 
pendante, et il suffit que la volonté soit passive ou désintéressée 
pour que puisse s'opérer une fixation hystérique. II y aurait donc 
trois étapes dans la formation d'un symptôme hystérique : 1° un 
but intelligent pour lequel est créé un appareil conditionnel qui 
devient peu à peu indépendant de la volonté ; 2° l'automatisme de 
cet appareil pendant une durée plus ou moins longue ; 3* la déri- 
vation de cet appareil sur un but indépendant ou même contraire à 
Ja volonté consciente. Processus qui passe d'une fonction nerveuse 
consciente à un réflexe. L'auteur souligne les analogies de ces méca- 
nismes avec les réflexes conditionnels de Pavlov, 

Von Mouakow et Mourgue situent également le problème de l'hys- 
térie dans la pathologie de la sphère instinctive. En faisant à Freud 
une critiqxie d'une conception uniquement psychologique de l'hys- 
térie (critique injustifiée, si Ton se rend compte que Freud a lon- 
guement insisté pour dire que sa technique, sa thérapeutique était 
seule psychologique), les auteurs montrent que le point de vue bio- 
logique est inséparable d'une morphologie vivante, et ils rangent 
rhystérie dans le cadre des troubles seci étoiles, Il s'agit, pour eux, 
non pas de lésions proprement dîtes du système nerveux, mais de 
troubles du système endocrino-végétatif, des glandes cérébrales, des 
plexus choroïdes : cette conception formulée du reste sous réserve, 
ii titre d'hypothèse de travail. 

Von Mouakow critique les notions de refoulement, de la libido, 
et n'admet pas une conception unilatérale de Finsfînct. 

Dans le déterminisme de l'hystérie, les auteurs font ressortir 
l'importance des traumas psychiques de l'enfance, lesquels ne sont 



^^^^^^^»- 



122 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 






pas toujours de nature sexuelle* Chez l'adulte interviennent comm 
facteurs déterminants Tin satisfaction sexuelle, l'atteinte du pres- 
tige» du bonheur, c'est-à-dire atteinte des intérêts de l'individu en 
rapport avec l'instinct sexuel, l'instinct de conservation, l'instinct 
social ou religieux, 

À cet élément psychique se superpose un élément biologique, 
insuffisance congénitale de la fraction protectrice de la barrière 
ecto-mésoderiuique, puis un élément en docr in o- végétatif en rapport 
avec les émotions* 

Sous effet de la cumulation des atteintes de la sphère instinctif e r 
s'organise dans le temps un appareil numérique, qui pour les 
auteurs serait une condensation de l'énergie nerveuse qui peut 
s'écouler dans des directions anormales. 

Cette dérivation peut s'effectuer soit dans le système viscéral, 
d'où production de syndromes pathologiques en apparence orga- 
niques, soit dans le système cérébro-spinal, d'où formation de symp- 
tômes corporels hystériques, c'est-à-dire des phénomènes de con- 
version - 

L'énergie nerveuse est donc drainée dans une direction anormale, 
et c'est la psycho-névrose qui fournit la compensation. 

Von Mouakow montre que si, en clinique, l'hystérie se soucie peu 
des lois de l'anatomie, c'est par le fait que le trouble se manifeste 
à un niveau cérébro-spinal, tandis que l'élément qui détermine sa 
topographie se trouve à un autre niveau, c'est-à-dire dans la sphère 
des instincts. 

Dans un important travail, les auteurs montrent toute la iorma- 
tion biologique des instincts, étude qui sort du cadre de ce rapport. 

Si Ton considère cet exposé très sommaire et forcément incom- 
plet des principales conceptions des phénomènes hystériques, tout 
en «s rendant compte de leur diversité, on peut souligner quelques 
remarques : tout d'abord, depuis Janet, le peu d'intérêt attaché au 
contenu des phénomènes émotifs ou affectifs dans l'hystérie. L'émo- 
tion y est étudiée du dehors, dans ses réactions, et les questions de 
degré» d'intensité des émotions servent à affirmer ou infirmer leur 
caractère hystérogène. Vues sous cet angle, par leurs manifestations 
immorales ou vaso-motrices, les émotions jouent un rôle dans la 
genèse des accidents hystériques, mais n'ont pas de caractère de 
spéciale el se retrouvent avec les mêmes éléments dans les autres 
psycho-névroses. 



^^^^MP^^^^^^**^—^^— J^^^^^^M^^j^^M^M^^ 



l'hystérie de conversion 123 



D'autre part l'orientation des idées vers la conception des signes 
hystériques considérés comme des manifestations fonctionnelles 
des activités psychiques inférieures, prend une valeur actuelle de 
premier plan. 

Dans I 3 étude des théories de Freud, nous voyons se préciser et 
mettre en relief toute la valeur du contenu psychique, la structure 
de la névrose hystérique du point de vue psychologique : dans les 
Etudes sur l'hystérie, nous trouvons un exposé de cas cliniques qui 
ont été pour Fieud le point de départ de la théorie générale des 
névroses, mais, pour ce qui nous intéresse principalement ici, ont 
constitué la base de l'explication des processus hystériques par la 
connaissance des phénomènes de ^inconscient. C'est dans Tétude 
des mécanismes inconscients que nous voyons se préciser tous les 
processus de régression de la pensée, auxquels nous avons déjà 
fait allusion, 

IV 

Breuer et Freud publient, en 1892, l'observation princeps d*Anna r 
— jeune malade, qui présentait un certain nombre de phénomènes 
hystériques : paralysies, — troubles visuels, — toux nerveuse^ — 
hallucinations, — paraphasses» etc. Les auteurs remarquèrent alors 
qu'après avoir provoqué sous hypnose la reviviscence de certains 
états affectifs anciens, ignorés du sujet, n'ayant en apparence aucun 
rapport avec les symptômes morbides actuels, on obtenait à la 
fois* et l'explication de ces états morbides, leur liaison avec les trau- 
matismes anciens, et la disparition des symptômes. 

Cette méthode, appelée plaisamment par la malade talking cure 
on chimney sweeping, constitua la première méthode cathaclique 
de traitement. Du point de vue de l'explication des symptômes ou 
de leurs mécanismes, les auteurs à cette date aboutirent aux con- 
clusions suivantes : 

Les manifestations de l'hystérie soi-disant idiopathiques sont 
étroitement liées à un tranma causal, remontant à l'enfance. Tan- 
tôt ce rapport est évident : par exemple un affect exprimé pendant 
un repas et provoquant des nausées ou vomissements sera suscep- 
tible de reproduire ce symptôme pendant des mois. Dans d'autres 
cas, le rapport n'est pas si simple : il n'y a plus qu'un rapport sym- 
bolique entre la cause et les phénomènes pathologiques observés* 

Tout événement qui provoque des alîects pénibles peut être cou- 



WP^W 



124 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sidéré comme un Iran m a psychique, Toutefois, ces traunias peuvent 
demeurer longtemps comme un corps étranger, qui agit longtemps 
-après sa production. 

Chaque symptôme hystérique disparaît dès qu'on a réussi à ré- 
veiller le souvenir du fait causal, ainsi que I'affect qui l'accom- 
pagne, dès que le malade peut revivre l'événement tranmatiquCi et 
traduire en mots son affecl, — ce que les auteurs expriment en 
disant : l'hystérique souffre surtout de réminiscences, — ce qui 
j ii outre toute l'importance d'un affecl non liquidé conservant sa 
-charge affective. 

Chez un sujet normal, la liquidation, F « abréaction » peut s'effec- 
tuer par différentes modalités* Ce qui est particulier à l'hystérique 
réside dans le fait que les malades ne peuvent agir sur les souve- 
nirs pathogènes comme sur un souvenir normal, parce qu'ils ne 
sont pas présents à la mémoire du malade. 

Tantôt, le malade n'a pas réagi devant le trauma, parce que la 
nature de ce trauma excluait une possibilité de réaction* Freud fait 
allusion ici à des pensées que le malade voulait oublier, exclure de 
son moi. Tantôt les circonstances dans lesquelles se trouvait le sujet 
lors de l'événement n'ont pas permis cette réaction. 

Les idées pathogènes ne se maintiennent donc si actives que 
par le fait que leur liquidation par des voies normales leur est 
interdite. 

C'est non dans la mémoire normale du malade, mais la mémoire 
du sujet en état d'hypnose, qu'on peut retrouver les souvenirs des 
tiaumatismes vécus. Pour les auteurs, Breuer en particulier, la dis- 
sociation et l'apparition d'états anormaux de la conscience, états 
hypnoïdes, est un phénomène essentiel de la névrose hysté- 
rique, 

La méthode de psychothérapie préconisée à cette date a comme 
-objet de supprimer l'activité de l'idée qui n'avait pas pu être 
abréagie, en permettant à l'atîect coincé une liquidation par la pa- 
role* Cette méthode apporte donc une correction associative en 
intégrant cet effecl dans la conscience normale. 

Dans ce premier travail, Breuer et Freud ajoutent que, s'ils ont 
pu élucider un des mécanismes psychologiques de l'hystérie, ils se 
rendent compte que les causes profondes de la névrose n'ont pas 
été abordées, mais seulement le motif accidentel de la névrose. 

Pour la première fois, nous voyons exposer une conception dyna- 



l'hystérie de conversion 125 



mïque de la névrose, basée sur le pouvoir pathogène d'un affect 
réprimé. Freud esquisse à ce moment ses idées sur le refoulement et 
sur la nature des traumatismes refoulés. 

Cette conception psychogénétique de la névrose est suivie d'un 
travail paru en 1893, où Freud étudie les caractères de différencia- 
tion des paralysies organiques et hystériques, travail qui lui avait 
été conseillé par Charcot en 1886, lors du séjour de Freud à la 
Salpêtriere. 

A cette date, Freud montre que l'hystérique se comporte dans 
les paralysies ou les autres manifestations comme si, l'anatomie 
n'existait pas 3 ou comme si elle n'en avait pas connaissance, et 
r auteur s'associe aux vues de Janet dont les travaux avaient été 
publiés 

En essayant de montrer en quoi consiste le trouble fonctionnel 
de Phystérie, il note que c'est la conception populaire qui est en 
jeu dans le mécanisme des paralysies hystériques, et non une con- 
ception basée sur l'anatomie nerveuse. Par exemple, une paralysie 
hystérique du bras consiste dans le fait que la conception du bras» 
de Tidée de bras, ne peut pas entrer en association avec les autres 
idées qui constituent le moi. La lésion fonctionnelle est donc l'abo- 
lition de l'accessibilité associative de la conception du bras. Si cette 
conception se trouve engagée dans un complexe affectif* elle pourra 
devenir inaccessible au jeu libre des autres associations, 

Dans tous les cas de paralysie hystérique, Porgane paralysé ou 
la fonction abolie sont engagés dans une association subconscients 
d'une valeur affective puissante, et la paralysie ne cesse qu'au 
moment de V effacement de cette valeur affective. 

Dans des travaux ultérieurs, Freud précise ses idées sur la genèse 
des troubles hystériques et des psycho-névroses en général, il met 
en relief les mécanismes du refoulement et le fait qu'à îa base des 
affects réprimés, les pulsions sexuelles occupent une place prépon- 
dérante. C'est à ce moment que Freud se sépara de Rreuer, lequel 
s'en tenait à la théorie hypnoïde et reculait devant la conception 
freudienne si large de la sexualité, et du rôle électif du trouble de 
la fonction sexuelle dans la genèse des névroses. L'étude de l'hys- 
térie de ce point de vue, dépassant les limites du présent rapport, 
nous estimons que l'histoire clinique résumée de quelques malades,, 
empruntée aux observations de Freud, montrera d'une façon plus 
concrète la genèse des symptômes corporels de l'hystérie, 



*dfa 



126 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Cas d'Elisabeth. Il s'agit d'une jeune fille présentant comme 
symptômes des douleurs de la cuisse droite, une astasie-abasie lui 
interdisant la marche et la station debout A l'examen objectif, qui 
permet d'éliminer une affection organique ou des symptômes de 
psycho-névrose non hystérique, l'auteur note déjà certains symp- 
tômes paradoxaux, entre autres une expression de plaisir au pince- 
ment des zones douleur eu ses, expression qui ne correspondait pas 
à la douleur, mais qui concordait mieux avec les pensées qui se 
dissimuleraient derrière cette douleur, A ce moment, on institue 
un traitement électrique de faradisation, et on observe que la 
malade souffre moins quand les secousses électriques sont les plus 
intenses. 

Après Féchec des différents traitements, la malade accepte le trai- 
tement psychanalytique, et Freud dit que pendant longtemps il ne 
put trouver le rapport entre l'histoire du mal et la détermination 
des symptômes* 

Freud renonce à remploi de l'hypnose, et c'est pour lui le point 
de départ d'une méthode dont il donnera plus tard les directives 
de technique. Il fait raconter tous les détails, procède, dit-il, par 
nettoyage des couches psychiques* et porte son attention sur les 
faits où un rapport demeure secret ou inexpliqué. 

L'analyse superficielle donna les renseignements suivants : La 
malade, cadeLte de trois filles, passa son enfance auprès d'une mère 
souffrante, elle se rapprocha du père, qui était gai, bon vivant. Elle 
était fière de son père, en même temps avait tendance à être hardie, 
d'un jugement sûr, bref mécontente d'être femme, se révoltant à 
Tidée d'un mariage où elle devrait sacrifier ses goûts, ses ambitions 
intellectuelles. Puis le père tombe gravement malade, 

La jeune fille s'occupe de lui avec une sollicitude constante, veille 
à son chevet, le soigne nuit et jour. 

A ce moment débutent les premiers symptômes morbides : elle 
se souvient d'être restée au lit par suite de douleurs de jambes* 
mais ce ne fut que deux années après la mort du père que les dou- 
leurs prennent une telle acuité qu'elles empêchent la malade de 
marcher. 

La mort du père amène un changent en t dans la situation affec- 
tive : la malade concentre toute son affection sur sa mère, dont la 
santé demeurait chancelante, 

Une sœur se marie* puis meurt brusquement. Sa mère doit subir 
une intervention. Elisabeth, épuisée par les veilles, tombe malade* 



w^^m^^ma 



l/HYSTÉBIE DE CONVERSION 127 



£t aux troubles douloureux décrits s'ajoutent des troubles de la 
démarche, astasie-abasie qu'elle présentera plus tard, 

A ce moment, dit Freud, on ne pouvait refuser une pitié sincère 
à Ja jeune malade en présence de toutes ces circonstances tragiques, 
mais que pouvait penser le médecin des rapports entre cette his- 
toire malheureuse et les troubles de la démarche ? Comment expli- 
quer l'apparition de l'astasie-abasîe ? On se contentait de dire que 
la malade avait un tempérament hystérique et que, sous l'influence 
de chocs émotifs, elle présentait les symptômes décrits. Jusqu'à 
cette date, l'état de la malade ne marquait aucune amélioration. 

Freud emploie la technique de l'association libre des idées, de- 
mandant à la malade de dire exactement tout ce qui lui surgirait à 
la pensée, quelles impressions psychiques étaient liées aux dou- 
leurs. 

Après un moment de silence, la malade reconnaît qu'elle avait 
pensé à un jeune homme qu'elle avait rencontré pendant la maladie 
de son père. Elle était très attirée vers lui, et avait décidé de 
l'attendre, maïs* au retour d'une soirée heureuse passée en sa com- 
pagnie, elle avait retrouvé son pèi T e plus souiïVant et s'était fait 
d'amers reproches. Puis le jeune homme fut attiré vers d'autres 
destinées : la jeune fille garda une profonde amertume de cet 
éelïfec* 

Freud pense que le contraste entre sa félicité et la vue du père 
souffrant avait dû provoquer un conflit dont le résultat fut de reje- 
ter l'idée erotique hors de l'association, hors du moi, et Taffect lié 
^à celte idée non acceptée se trouva utilisé pour provoquer ou aug- 
menter une douleur physique. 

Il s*agït ici d'un mécanisme dynamique de conversion, consé- 
quence d'un refoulement. La valeur clinique de cette hypothèse est 
confirmée par le fait que la malade donne alors une série d'asso- 
ciations sur la genèse de ces douleurs, et on observe à cette date 
une atténuation très grande* La jeune fille souffrait de moins en 
moins, pouvait marcher et sortir de son isolement. Freud notait 
fréquemment le fait suivant : au début d'une séance^ la malade 
souffrant peu, si un groupe de souvenirs surgissait, il s'accompa- 
gnait de recrudescence aiguë de la douleur, qui persistait tant que 
ïa malade était dominée par l'évocation du souvenir, avec un 
maximum au moment de reviviscence particulièrement émotion- 
n an tes, puis disparaissait progressivement. 

Comment Pabasie pouvait-elle se greffer sur les douleurs ? L'im- 



— 



I2S REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



p or tance de la station debout avait une valeur psychique. C'est 
dans cette attitude qu'elle avait subi deaix chocs émotifs, Tun quand 
on ramena un jour son père gravement malade, l'autre quand elle 
vit le cadavre de sa sœur. Il y avait un lien entre les douleurs, la 
position debout et l'abasie, mais un autre facteur manquait, comme 
dans la première conversion. Or, à ce moment, on notait une résis- 
tance. Après une série de difficultés vaincues, on arrive à l'événe- 
ment suivant : pendant la maladie de sa sœur, elle était sortie 
quelquefois avec son beau-frère, avait rêvé d'avoir un mari comme 
sa sœur, puis peu à peu remonte à la surface le souvenir que, 
devant sa sœur morte, une pensée lui était venue avec une force 
irrésistible : « Le voilà libre- Je puis désormais devenir sa femme. » 

Nous assistons à nouveau à un conflit et à un refoulement de 
l'idée non acceptée, et on peut dire que la malade avait réussi à 
s'épargner la pénible certitude d'un amour coupable en acquérant 
des douleurs physiques. 

Mais, à ce moment, la malade fut saisie de frayeur, de tremble- 
ments, demeura pétrifiée sans pouvoir marcher ; nous voyons là 
une détermination de Pabusie observée, à cette détermination Freud 
montre qu'il s*en surajoute une autre d'ordre symbolique : dans le 
récit que la malade donne de la série de malheurs de sa famille, elle 
a la sensation qu'elle « ne peut avancer », et Freud note que les 
troubles de la marche constituent une expression symbolique de 
ces pensées. 

La malade passe par une phase particulièrement émouvante, et, 
après ces décharges affectives de grande intensité, on voit peu à 
peu les symptômes rétrocéder, douleurs et abasie s'atténuent et dis- 
paraissent. 

Dans sa conclusion, Freud indique qu'on ne peut attribuer à des 
stigmates de dégénérescence les signes observés. La malade pré- 
sente de remarquables qualités d'intelligence et de délicatesse. 

Quant à la genèse des phénomènes de conversion, on peut 1* expli- 
quer de la façon suivante : à un certain moment la conception de 
ses devoirs envers le père malade entra en conflit avec ïe contenu 
de ses désirs erotiques. On pourrait dire qu'elle chassa ridée ero- 
tique de sa conscience, et transforma sa valeur affective, son inten- 
sité, en une sensation douloureuse somalîque. On ignore si ce pre- 
mier conflit se présenta en une ou plusieurs fois, cette deuxième 
hypothèse paraît plus probable ; un autre conflit plus important se 
superpose plus tard, qui augmenta les phénomènes douloureux. Ce 



*— "— 



l/HYSTÉRIE DE CONVERSION 129 



fut à nouveau un conflit entre des pulsions d'ordre erotique et des 
conceptions morales* (II s'agissait de son beau-frère» et Fidée de 
pouvoir Fassocier à ses désirs lui paraissait inadmissible.) Ce sen- 
timent qui, depuis longtemps, avait germé en elle, pouvait être 
favorisé par la fatigue physique, Fétat de prostration morale, mais 
il atteint son maximum au moment de la plus grande violence des 
douleurs, Il est probable que ce sentiment ne demeura pas claire- 
ment perceptible au moi de la malade, sinon il est vraisemblable de 
penser que la malade eût souffert de douleurs morales semblables 
à celles qui, pendant le traitement, suivirent la reviviscence con- 
sciente de ces conflits. Au contraire, l'histoire analytique ne montre 
à ce moment rien, la pulsion libidinale demeurant comme un corps 
étranger dans sa vie psychique. 

Comment des pulsions si intenses peuvent demeurer isolées. Deux 
faits objectifs sont à considérer, dit Freud : 1) Les douleurs phy- 
siques sont apparues au moment de la formation de ces groupes 
isolés, 2} La malade, au cours du traitement, opposa une résistance 
à Fassocîation entre ces groupes psychiques et le moi conscient. Au 
moment de l'intégration dans le moi de ces éléments, la malade 
ressentit de profondes douleurs psychiques, 

La conception de l'hystérie réunît ces deux faits qui aboutissent 
à la scission d'un groupe psychique, le premier étant le mécanisme* 
le deuxième le motif de cette scission. 

On peut dire que le résultat fut que la malade échappa à des 
tortures morales, en acquérant des douleurs physiques. 

Comment s'établit une telle conversion ? On peut admettre que 
ce conflit n'a pas été brutal, mais préparé par une série d'événe- 
ments ayant chacun un élément de trauma psychique ; que, d'autre 
part, la névrose a pu utiliser et entretenir des douleurs qui primi- 
tivement pouvaient avoir un subslratum organique* Freud ajoute 
que si tous ces faits peuvent sembler compliqués ou arbitraires, 
c'est que justement, là où il n'y a rien de compliqué, la conversion 
ne peut trouver aucun chemin. 

L'abasie avait été fondée sur les douleurs, puis renforcée ou sur- 
déterminée par l'expression symbolique qu'elle avait trouvée. 

Il existe donc chez cette malade deux sortes de conversion Fune 
basée sur la simultanéité d'une liaison associative, l'autre sur un 
mécanisme de symbolisât! on qui semble exiger un degré plus intense 
*de dissociation hystérique. 

Ces mécanismes de symbolisât ion sont plus nets dans le résumé 



ItDVUE MANCAlSE DE PSYCH4NÀLT5E, 

■0- 



130 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de l'observation suivante : Il s'agit d'une malade présentant une 
névralgie du trijumeau, rebelle à différents traitements ; malgré 
révulsion de sepL d^nts aucun résultat n*était obtenu. Freud note 
avec humour qu'à chaque crise on appelait le dentiste qui trouvait 
une racine malade et commençait un traitement, mais à peine 
celui-ci institué, la névralgie cédait comme par enchantement, de 
même que le désir du dentiste, 

La malade présenta ultérieurement des symptômes hystériques 
tels que : hallucinations, crises paroxystiques d'excitations, 
crampes, etc. Pendant le traitement, la malade se souvient qu'au 
cours d'une discussion avec son mari, elle se prit la joue, cria de 
douleur et dit : « Cela m'a fait l'effet d'un soufflet. » On peut se 
demander comment une sensation de soufflet peut s'exprimer par 
une névralgie faciale. Ultérieurement, des crises névralgiques appa- 
rurent à l'évocation d'autres scènes, ayant un caractère offensant 
pour la malade. 

Freud admet qu'au déhut le premier accès do névralgie était 
apparu par un mécanisme de conversion par simultanéité, associa- 
tion d'une réelle douleur dentaire et d'un conflit moral, Cette névral- 
gie était devenue par la voie de la conversion le symptôme d'une 
excitation psychique déterminée, et pouvait par la suite être réveillée 
par des liens associatifs, au moyen d'une conversion symbolisante. 

La malade présentait par ailleurs une douleur du talon droit, 
qui lui rendait la m arche impossible. Cette douleur était apparue 
quand on était venu dans un hôtel la chercher pour la conduire à 
la tahle d'hôte : elle se souvenait avoir été à ce moment dominée par 
la crainte de savoir si elle pouvait faire dans cette société une entrée 
correcte* 

Chez cette malade existait tout un mécanisme de sensations soma- 
tiques» ayant une signification psychologique- Pour Freud, ce méca- 
nisme de syrabolisation signifie, de la part du sujet, moins d'indi- 
vidualité, de volonté, il s*agit là d'un mécanisme plus archaïque, 
qui consiste à s'attacher au sens des mots, à les revivre, en don- 
nant une réalité concrète aux expressions verbales dont la langue 
courante se sert* 

Freud rappelle les théories de Darwin sur l'expression affective 
des émotions, et émet ridée que par exemple l'expression « avaler 
quelque chose », qu'on emploie pour signifier une offense restée 
sans réponse, provient véritablement de sensations qui apparaissent 



^ I ■ I ■■ 

i/HYSTÉRIE DE CONVERSION 131 



quand on s'interdit de parler* qu'on lutte contre la réaction à 
l'offense. Il s'agit de mouvements d'humeur qui peuvent représen- 
ter des actes primitivement significatifs et nécessaires, 1/ hystérie 
ne fait que rétablir le sens primitif des mots, et a repris en quelque 
sorte une voie ancienne, 

A propos de l'observation d'une malade (cas de Dora), Freud 
développe ses conceptions sur les phénomènes de conversion* 

Il s'agit brièvement d*une malade présentant comme symptômes 
corporels, de l'aphonie, une toux nerveuse avec accès de dyspnée. 

Freud note, au cours de l'analyse, une détermination symbolique 
de cette aphonie. En rapport inconscient avec un désir, elle ne se 
produit que pendant l'absence effective de l'être aimé- Tout se 
passe comme si, en dehors de cet être, la malade renonce à la 
parole. Il n'est pas dans mon intention, dit Freud, de donner une 
semblable pathogénie à tous les cas d'aphonie périodique. Pour cet 
auteur, il ne convient pas de poser le problème des symptômes en 
disant s*ils doivent être psychiques ou organiques. 

Tout symptôme hystérique a besoin d ? un appoint des deux côtés : 
il ne peut avoir lieu sans une complaisance somatique manifestée 
par un processus normal ou pathologique, qui peut ne se produire 
qu^ne fois* et qui n'a pas de signification psychique. Différents 
facteurs agissent pour que les rapports entre les pensées incon- 
scientes et les processus somatiques se rapprochent de quelques 
combinaisons typiques, mais les déterminations qu'on trouve dans 
le matériel psychique sont de la plus grande importance du point 
de vue thérapeutique, car on fait disparaître les symptômes en 
mettant à jour leur signification psychique, et une fois le terrain 
déblayé on peut se rendre compte du fondement organique de ces 
symptômes. 

Sî cette énigme de la complaisance somatique ne résout pas le 
problème de l'hystérie, elle a ïe mérite de différencier l'hystérie des 
autres psycho-névroses» car c'est le fait de cette complaisance spé- 
ciale qui donne aux symptômes une issue dans le corporel* 

Cette complaisance somatique doit être différenciée des motifs 
de maladie dans Phystérie : ceux-ci ne participent pas à la forma- 
tion des symptômes, ils ne sont que secondairement adjoints. Si, au 
début* l'apparition des symptômes hystériques peut être cause de 
trouble pour Péconomie, quelques courants psychiques peuvent uti- 
liser ces symptômes ; il s*agit d'une fonction secondaire, de grande 



^^Hnav 



132 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



valeur ; on l'observe spécialement chez les accidentés de travail, et 
cet élément secondaire explique maints cas de guérison ou rémis- 
sion subite* sans cause apparente» de même que les résistances 
opposées par les sujets à la liquidation de leurs symptômes mor- 
bides. 

Dans l'étude des autres déterminations des symptômes, Freud 
aborde les questions des sources infantiles de la névrose, les germes 
des perversions sexuelles» la disposition bisexué] le de l'enfant* le 
complexe œdipien, sujets qui sortent du cadre du présent rapport. 

En matière de conclusion, Freud répond à la critique qui lui a été 
faite, à savoir que sa théorie -de l'hystérie était pu renient psycho- 
logique, en montrant que seule la technique est psychologique, la 
théorie ne négligeant pas d'indiquer un fondement organique aux 
névroses, encore qu'il soit difficile de préciser ce substratum orga- 
nique. Personne, dit-il ? ne peut enlever à la fonction sexuelle un 
caractère organique. Celte fonction sexuelle n'intervient pas dans 
la genèse des symptômes* comme un dans ex machina, mais elle est 
la force motrice de chacun des symptômes. La sexualité est la clé 
des névroses. 

En résumé» Y hystérique souffre d'un refoulement sexuel» et si 
extérieurement on trouve un développement excessif de Finstinci 
sexuel» l'analyse montre bien la dualité : besoin sexuel excessif et 
aversion sexuelle* Le symptôme morbide n*est qu'un compromis, 
une solution non réussie entre la poussée de l'instinct et la résis- 
tance, solution qui déplace le conflit du terrain psychique en con- 
vertissant les tendances sexuelles refoulées, en symptômes cor- 
porels. 

Les différents auteurs de l'école psychanalytique n'ont pas modi- 
fié les directives générales de Freud sur cette question ; on peut 
consulter avec fruit un travail important de M, FerenczL 

11 semble plutôt que ces conceptions des phénomènes de con- 
version aient été étendues à l'explication des symptômes organiques 
de différentes névroses ; nous trouvons à cet égard un travail théo- 
rique de Deutsch en 1922, Récemment, dans l'étude des méca- 
nismes d'auto-punition» Laforgue et Hesnard, dans un rapport élayé 
sur un matériel clinique très documenté, ont apporté des idées ana- 
logues dans rélude de certains syndromes en apparence purement 
organiques. 

Du point de vue clinique, outre les observations publiées par 






l/HYSTIÏRIE de conversion 133 



Freud dans les Etudes de l'Hystérie, qui constituent un matériel de 
premier plan, nous noterons, en langue française, les travaux du 
D f Odier, qui, en 1910, publie dans tes Archives de Psychologie, un 
cas de contractée hystérique où les mécanismes psychanalytiques 
de la conversion sont nettement exposés. Plus récemment, dans la 
Reuue Française de Psychanalyse } une observation détaillée de Mme 
Odier, sur un cas de contracture hystérique, ayant simulé une affec* 
Mon ostéo-artîculaire, ayant été l'objet d'interventions chirurgicales. 
Egalement, nous citerons une observation très instructive de Mme 
le D* Morgenstern d'un cas d'hystérie infantile, où les mêmes méca- 
nismes sont très clairement mis en relief. 

Je rappellerai brièvement, avant de conclure, quelques lignes d'un 
cas personnel. Il s'agit d'une malade de la clinique Sainte-Anne, qui 
présentait, entre autres manifestations, des crises paroxystiques 
tout à fait classiques. 

Ces crises ne se produisaient que devant les parents, le père en 
particulier, et de toutes façons jamais en dehors de la maison. 
L'enchaînement des faits psychologiques précédant la crise était 
rigoureusement identique : la malade, sous l'empire d'une tension 
sexuelle intense, quittait la maison, se faisait aborder dans la rue 
ou retrouvait une de ses nombreuses liaisons et provoquait rapi- 
dement, par une attitude caractéristique, un rendez-vous ; mais, 
au moment de passer aux actes, elle était prise d'une crise de 
panique, évoquait Pîmage des parents, refusait obstiment tout con- 
tact sexuel, et, dans cet état anxieux, rentrait en hâte à la maison ; 
à ce moment, devant son père, elle tombait en état de crise typique. 

On peut traduire facilement une première déterminante de cette 
crise, elle symbolise une fixation œdipienne, la malade voudrait se 
donner, mais ne peut trahir le père* 

Mais, d'autre part, celte crise servait de moyen à exprimer des 
sentiments de haine et de dépit que cette situation offrait : la mala- 
die (crises, vomissements, algies, etc.) devenait alors un moyen de 
se venger de ses parents, de ne pouvoir se passer de leur tutelle, 
et l'on pouvait dire que cette deuxième déterminante était rapide- 
ment devenue consciente, et constituait une magnifique utilisation 
de maladie* 

L'éloignement de la maison paternelle fit cesser une partie de ces 
manifestations, mais, d'une façon temporaire, elles n'offraient plus 
d'utilité extérieure en quelque sorte, maïs l'analyse objective nous 



134- REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



-i 



montrait clairement que la disparition momentanée de ces crises 
ne constituait nullement un critère de guérison. 

V 

Si l'élude des mécanismes psychiques dans l'hystérie et dans les 
névroses a été complétée par Freud et ses élèves, les principes 
essentiels concernant les phénomènes de conversion n'ont pas été 
modifiés* 

Le côté dynamique de la conception de Freud est le point de 
vue essentiel à mettre en relief : ensemble de pulsions de l'instinct 
sexuel ne pouvant trouver une satisfaction normale, barrage opposé 
par la résistance à celte satisfaction, conservation de l'énergie 
affectée à ces tendances, et satisfaction et libération partielle de 
Fénergie par la formation d'un compromis qui est le symptôme 
morbide. 

Mais, tandis que, dans les névroses telles que la phobie, l'obses- 
sion, le symptôme est d'ordre psychique, le thème de l'obsession par 
exemple* rappelant sous une forme symbolique, transposée* les 
pulsions refoulées, f'ans l'hystérie, par la voie de la conversion, 
c'est l'ensemble des fonctions corporelles qui constitue Fexpressîon 
de ces tendances, en même temps qu'elles servent au déversement 
de leur charge affective* 

Mais, ce qui est essentiel, cette formation névrotique ne peut 
s'effectuer que par la voie de la régression, et le phénomène de 
conversion ici retrouve, comme nous Pavons montré, les voies 
anciennes de la phylogénèse* 

De même que dans les névroses, ou dans les états psychiques, tels 
que le rêve, ces processus régressifs aboutissent à des mécanismes 
de la pensée primitive» symholisation, condensation, ambivalence, 
etc, dans Physléric nous retrouvons les mêmes mécanismes 
archaïques, mais exprimés en symptômes corporels, 

Nous avons montré, par des exemples empruntés à Freud, l'iden- 
tité de ces mécanismes. 

Ce mode d'expression somatique des pulsions refoulées perd de 
ce fait le caractère volontaire, réfléchi , de l'acte normal, conscient. 
C'est dire que Ton observe, au fur et à mesure de la disparition de 
la direction volontaire psycho-motrice, par une sorte de dégrada- 
tion croissante, une gamme de réactions motrices, qui se rattachent 



■■■■ ■■=■^■^«11— é 



l'hystérie de conversion 135 



cliniquement aux syndromes extra-pyramidaux, pouvant aller par 
exemple d'une inhibition partielle, provoquant une paralysie avec 
conservation de l'activité du sujet, jusqu'aux syndromes aigus 
paroxystiques, comme dans les phénomènes de catalepsie. 

Les phénomènes moteurs» au cours de l'hypnose suivant le degré 
de dissocia Lion, peuvent être mis en parallèle avec ces derniers. 

On peut donc dire que, plus la régression atteint un stade avancé, 
plus les mécanismes psycho-moteurs se rapprochent des activités 
inférieures, instinctives, comme nous l'avons souligné dans l'exposé 
des théories Técentes sur la question. 

Un deuxième point à souligner consiste dans le fait que Ton ne 
trouve plus dans les processus de conversion la netteté de différen- 
ciation des processus volontaires, ou émotionnels, comme chez 
l'individu normal, La conséquence est que, si Ton réserve la déno- 
mination de symptômes hystériques purs* aux symptômes qui 
mettent en jeu le système de la vie de relation, souvent en clinique, 
on trouve une association de symptômes dépendant du système ner- 
veux végétatif, comme nous l'avons signalé au début du présent 
rapport. Ces troubles du système végétatif peuvent évoluer paral- 
lèlement aux troubles moteurs ; des auteurs modernes ont souligné 
toute l'importance du fonctionnement neuro- végétatif dans la pro- 
duction des états hystériques* 

La question de l'émotion» dans la genèse des accidents hystéri- 
ques, a fait l'objet de nombreuses discussions. Il est impossible de 
développer ici les opinions qui ont été émises tour à tour* où la 
question de l'émotion a été surtout envisagée du point de vue quan- 
ti tatî f . 

En fait, deux manifestations distinctes de Paffectivîté inter- 
viennent dans la production du symptôme hystérique, Tune est liée 
aux conflits et aux refoulements des pulsions libidinales» c'est réel- 
lement le facteur essentiel qui constitue le symptôme, Pautre con- 
siste dans Tévé ne ment extérieur déterminant un état émotif, qui 
lui, déclenche les accidents, sans participer à leur formation struc- 
turale. 

Si Ton se place de ce point de vue de la régression, on peut suivre 
toute la série des états psychiques qui, parallèlement aux syn- 
dromes corporels, vont de la simulation intentionnelle semi-con- 
sciente jusqu'aux étals crépusculaires, ou aux accès aigus paroxys- 
tiques. De ce point de vue les notions de simulation, de mythoma- 



136 ttEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



nie» de mise en scène, etc., ne semblent pas expliquer l'état mental 
de l'hystérique d'une manière pleinement satisfaisante. 

Bien que débordant ici le cadre du présent rapport, nous disons 
que Tétude approfondie des mécanismes psychologiques, par 
exemple que l'étude des mécanismes inconscients de culpabilité et 
d'auto-punition, montre quelle réserve et quelle circonspection on 
doit apporter dans Tappréciation des réactions hystériques, en appa- 
rence si teintées de comédie et d*insincérité. 

L'exposé sommaire que nous venons de présenter permet de 
montrer les points de contact et les divergences des principales 
théories concernant ces phénomènes* En résumé, malgré toute la 
diversité des théories, il est possible de trouver dans chaque con- 
ception un point de vue commun, en tenant compte naturellement 
des tendances pei*sonnelles de chaque auteur* 

Cet élément commun est ridée de dissociation qui est à la base de 
tout phénomène hystérique. 

Du point de vue psychologique, dans la conception de Janet, c'est 
l'idée de systèmes psychologiques évoluant en dehors du champ de 
la conscience, par suite d'un trouble de l'activité psychologique, 
trouble caractérisé par le rétrécissement de la conscience. 

Dans la conception de Babinski, cette idée de dissociation est 
également formulée, et la notion de suggestibilité comporte en elle- 
même l'idée de dissociation. 

Cette idée constitue le point de départ des théories de Breuer et 
Freud, puis, avec l'œuvre personnelle de Freud, elle déborde le 
cadre de la psychologie pure, et prend son ampleur dans la con- 
ception dynamique des névroses. 

Nous retrouvons cette idée directrice chez les auteurs, qui^ du 
point de vue physio-pathologique soulignent l'opposition, chez 
l'hystérique, des mécanismes psychiques supérieurs et des activités 
automatiques* 

Kretschmer et von Mouakow placent cette dissociation dans des 
troubles de la sphère instinctive. Enfin, cette notion de dissociation 
prend une importance doctrinale dans la conception de la schîzose 
du professeur Claude et de son école. Rappelons que, dans un même 
ordre d'idées, Godet, Laforgue et Pichon ont formulé un essai de 
synthèse des mécanismes affectifs dans les névroses ot les étals 
schizophrénïques, sous le nom de schizonoïa. 

En dernier lieu, l'idée de dissociation est le point de dépari des 



MPH^V^H^^P^B^^M 



1/ hystérie de conversion 137 



auteurs qui veulent expliquer les mécanismes hystériques en s'ap- 
puyant sur les données de la physiologie expérimentale. 

Dans l'impossibilité où Ton se trouve de donner une définition de 
l'hystérie, nous avons cru utile de tenter cet essai de confrontation 
des différentes tendances, et principalement de montrer que la con- 
ception psychanalytique de Fhystérie se relie entièrement aux don- 
nées cliniques de la neuro-psycliîâtrie. 

Nous ne dissimulons nullement le côté imparfait et forcément 
incomplet de ce travail* ei c'est par nécessité de limitation que nous 
avons passé sous silence une série de travaux sur l'hystérie, malgré 
toute leur valeur scientifique. 

Quant au mécanisme proprement dît de la conversion, nature de 
la dissociation, ou de l'élément constitutionnel déterminant cette 
schîzose, on ne peut formuler que fies hypothèses, et Freud* qui a 
parlé du « saut mystérieux du psychisme dans l'organique », con- 
sidère qu'il s'agit là plutôt d'un problème de physiologie, 

VI 

On trouve dans la littérature scientifique de nombreux travaux 
ayant comme objet l'explication des phénomènes hystériques par 
des hypothèses tirées de la physiologie. 

Déjà, en 1904, M, Sollier avait émis une théorie qui faisait res- 
sortir l'importance des processus d'inhibition corticale, l'hystérie 
n'étant qu'un état physiologique, un mode spécial de réaction du 
cortex* 

C'est surtout dans la littérature russe, sous l'impulsion des tra- 
vaux de Pavlov et de son école 5 et également des travaux de Bech- 
terew, que l'on trouve différents essais d'applieation des lois de la 
physiologie des hémisphères aux névroses ou aux phénomènes hys- 
tériques* 

Dans un article d'Ivanov-Smoîensky, nous voyons un travail d'en- 
semble sur cette question : Fauteur montre que Fétude des réflexes 
conditionnels de Pavlov constitue en réalité tout le problème entre 
les réactions instinctives, qui correspondent à l'activité des centres 
inférieurs, et les réactions d'adaptation supérieure, fonctions réflexo* 
créatrices, qui sont le propre des hémisphères. 

Il ne peut être question dans ce présent travail de développer 
tous les faits expérimentaux de Fétude des réflexes conditionnels* et 



138 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de montrer l 'enchaînement des idées qui ont conduit Pavlov à iden- 
tifier certains iaits, certaines expériences chez l'animal, d'avec les 
cas de névrose hystérique ou les phénomènes d'hypnose chez 
l'homme. Si le rapprochement de Pexpérience et des faits cliniques 
offre an intérêt certain, en ouvrant la voie à des recherches, la phy- 
siologie ne donne pas la clé de la nature du processus hystérique. 
Quand le savant russe dit que l'hystérique présente un état de fai- 
blesse du système nerveux qui conditionne certains mécanismes 
d'inhibition, il ne donne pas d'explications sur la nature de cette 
faiblesse* 

Chez l'homme, certaines expériences ont été reprises* ayant 
comme objet la formation de réflexes conditionnels nouveaux. Ces 
expériences portaient sur l'étude fonctionnel Je de l'activité de cer- 
tains organes, chez des sujets en état d'hypnose, C'est ainsi que 
Heyer, de Munich, a pu montrer des modifications dans le chimisme 
du suc gastrique, suivant la nature d'un aliment suggéré. Ces re- 
cherches montreront peut-être la facilité avec laquelle les sujets 
hystériques peuvent créer de nouvelles liaisons temporaires, qui 
correspondent aux phénomènes de déplacement observés au cours 
de l'analyse psychologique de ces phénomènes. 

En résumé, si Ton parcourt l'ensemble des travaux ayant trait 
soit à la physiologie expérimentale, soit à la physiologie patholo- 
gique, on peut trouver de nombreux points de contact et de rap- 
prochements intéressants avec la conception psychanalytique. Nous 
rappellerons ici l'assertion de Freud, qui montre que, dans ses 
études sur l'hystérie, seule sa technique est d'ordre psychologique, 
et que la théorie ne néglige nullement tous les problèmes de biolo- 
gie et de pathologie générale. 

VII 

C'est en définitive sur le terrain de la clinique que la valeur de 
la psychanalyse prend toute son importance, en tant que méthode 
de traitement. 

Parmi les critiques adressées à la conception de Freud sur l'hys- 
lérie 9 on a objecté que le critère de guéri son ne pouvait être invo- 
qué pour justifier la valeur de la psychanalyse, l'hystérie cédant 
rapidement à toute thérapeutique- 
Une discrimination s'impose toutefois entre les différents modes 



l'hystérie de conversion - 139 



-de traitement, suggestion, isolement, torpillages, elc 5 et la méthode 
.analytique. 

Sans mésestimer leur valeur et leur utilité pratique, on peut se 
rendre compte du caractère fragile, incertain» de ces traitements, 
des récidives fréquentes observées. 

Tous ceux qui ont vu, dans les centres de neuro-psychiatrie, pen- 
dant la guerre, un certain nombre d'hystériques, ont pu se rendre 
compte de la facilité avec laquelle ces malades guérissaient d*uu 
syndrome paralytique, par exemple, pour présenter rapidement 
après un autre sj 7 ndrome. 

L'étude approfondie des travaux cliniques de Freud^ dont ce 
rapport ne peut donner qu*un aperçu très limité, montre toute la 
différence entre la thérapeutique psychanalytique et les modes de 
traitement précités. 

La lecture de ces travaux montre avec toute la précision et la 
rigueur scientifiques l'objet et l'ambition du traitement psychana- 
lytique, qui aboutît à un élargissement de la personnalité de l'indi- 
vidu, et la réduction dans toute la mesure du possible des phéno- 
mènes de dissociation <jui constituent l'essence du comportement 
hystérique* 



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\ 



D'un Mécanisme auto-punitif 



Par R. LŒWENSTEIN 



Au cours d'une analyse, un jeune homme me conte un rêve qu'il 
lit à l'occasion de la mort de son père. 

L*analysé avait à ce moment-là 20 ans et vivait à l'étranger, loin 
de sa famille* Il apprit la mort subite de son père par un léle- 
^raimne. Voici ce rêve : « Je vois mon propre visage, comme dans 
une glace, niais je m'aperçois que c'est le visage de mon père. Je 
porte sa moustache et, comme lui, j'ai une légère calvitie, » 
Or le rêveur était glabre et avait une chevelure abondante (1), 
Notre analysé avait quitté sa famille à la suite de dissentiments 
sérieux avec son père qui lui reprochait de mener une vie dissipée 
et tout particulièrement une certaine liaison. Or ? de tout temps, il 
avait été très attaché à son père, mais dans sa manière de vivre, 
dans ses opinions, dans ce qui l'intéressait et dans ce qu'il admirait, 
il avait toujours été en opposition avec lui. C'était un de ces hom- 
mes dont la rivalité avec leur père ne se traduit pas tant par une 
lutte ouverte, une hostilité constante envers celui-ci <les dissenti- 
ments auxquels nous venons de faire allusion étaient les premiers 
et les seuls de sa vie d'adulte) > mais par la recherche de succès dans 
•d'autres domaines que ceux où excellent leurs pères* L'abandon de 
la famille et Pexpatriement sont d'ailleurs des maniiestations de 
cette solution du complexe d'Œdipe. Les analystes ne seront pas 
étonnés de trouver que chez cet homme un violent sentiment de 
culpabilité inconscient se réveillait dans toutes les circonstances où 
son caractère et ses actes lui conféraient une ressemblance avec son 
pèTe, et cela surtout lorsque les traits de ressemblance avaient un 
caractère favorable à ses yeux. On peut définir cet état de choses en 
disant qu'il ne se donnait pas le droit d'être comme son père, de 
s'identifier à lui, 

■- 

(1) À cette époque notre analyse avait une vie amoureuse assez mouvementée- 
Plusieurs de ses maîtresses admiraient beaucoup sa chevelure et y voyaient, comme 
d'ailleurs lui-même aussi t la marque de sa puissance virile* 



^■^^^^^■^w^"^^ 



142 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHÀNÀI-YSiï 



La situation affective du rêveur à l'époque de la mort de son 
père se trouvait en outre influencée par la présence* à ce moment, 
dans la ville où il se trouvait, d'une vieille amie de sa famille. C'était 
depuis son séjour à l'étranger la première personne proche de sa 
famille qu'il eût rencontrée ; cette dame y séjournait pour régler 
certaines affaires communes à elle et au père de notre analysé. 
D'ailleurs, il soupçonnait cette dame, dont il n'ignorait pas le passé 
erotique agité, d'avoir été jadis la maîtresse de son père. Et ceci 
contribuait certainement à réveiller en lui le désir, à peine avoué, 
d'être apprécié dans ses qualités de mâle par cette dame qu'il ren- 
contrait quotidienne m eut, À côté de cela, les récits qu'elle lui fit de 
la situation et de la vie de sa famille créèrent chez ce jeune homme 
très naturellement regrets et nostalgie- Et c'est à ce moment-là que 
lui parvint la nouvelle de la mort subite de son père. 

Le rêve est ainsi facilement intelligible : il est la réalisation du 
désir de prendre la place de son père> et, en même temps, la puni- 
tion pour ce désir. Il pourrait être traduit ainsi : « Tu veux; être 
comme ton père, tu veux prendre sa place, c'est bien, tu y parviens, 
puisque ton père n'est plus (son visage est celui de son père) mais 
tu seras aussi vieux et impuissant, comme lui (la calvitie), tu mour- 
ras comme ]ui. » 

Ces pensées, que nous attribuons à l'inconscient du rêveur, sont 
d'ailleurs confirmées par une légère phobie qu'il eut depuis la mort 
de son père, phobie de la même maladie à laquelle celui-ci avait 
succombé (il s'attendait inconsciemment à ce qu*il lui arrivât la 
même chose qu'à son père). 

La technique dont s*esl servi l'inconscient dans l'élaboration de 
ce rêve se rencontre assez fréquemment, bien que le rêve que nous 
venons d'analyser paraisse en être un exemple d'une exécution 
particulièrement élégante. Ces rêves réalisent les buts de deux ten- 
dances opposées par la même image, de telle sorte que Tune de ces 
tendances est connue la conséquence logique de l'autre- En effet, le 
désir de prendre la place de son père comporte comme conséquence 
logique de devenir chauve, impuissant, comme lui. Il ne s'agit là, 
évidemment, que d'une conséquence logique apparente ; car, le 
désir inconscient du rêveur qu'on traduit par « être comme son 
père » se rapporte à un âge très jeune et a pour but principal de 
le remplacer auprès de sa mère. Désir réveillé entre autre par la 
présence près du jeune homme de la vieille amie de sa famille. Or, 



d'un mécanisme auto-punitif 143 



les forces du refoulement associées aux tendances autopunitives se 
servent dans la lutte contre l'inconscient d*un moyen qu'on pour- 
rait décrire ainsi : elles prennent les pulsions au mot. « Tu veux 
être comme ton père : bien, tu seras exactement comme lui ; tu 
seras donc chauve (châtré et impuissant). » 

Nous trouvons dans d'autres manifestations de l'esprit humain, 
des exemples nombreux de cette méthode de « prendre au mot » 
employée par le surmoi dans la lutte contre les pulsions, Ainsi, par- 
mi beaucoup d'autres, ce conte bien connu : Une fée promet à un 
homme que son premier souhait sera exauce ; la cupidité de 
cet homme lui fait souhaiter que tout ce qu'il possède se trans- 
forme en or ; son vœu se réalise, tout chez lui est en or, même son 
pain et son vin ; c'est ainsi que sa cupidité risque de le faire mou- 
rir de faim* Dans le domaine des névroses, ce sont naturellement les 
obsédés qui excellent dans la créations de symptômes basés sur le 
mécanisme autopunilif. En voici un exemple tiré de l'analyse d'une 
grande obsédée atteinte de « folie du toucher ». Sa principale appré- 
hension est d'entrer en contact direct ou indirect par contagion avec 
de vieilles femmes qui lui rappellent une certaine bonne qu'elle 
avait eue dans le temps. Pour éviter ces « touchers », elle prend une 
infinité de précautions et pratique tout spécialement pendant plu- 
sieurs heures tous les malins des ablutions compliquées au moyen 
d'un appareil de douches amovible consistant en un tuyau métalli- 
que flexible se terminant par une pomme, dont je n*ai pas 'besoin 
de souligner la valeur phallique. Un des principaux moteurs de sa 
névrose est le conflit créé par son ambivalence intense en\ers sa 
mère, et déterminé par des situations et des événements particu- 
liers de son enfance. Elle me conte un jour une obsession qu'elle a 
depuis la veille : l'appareil de douches qui lui sert à ses ablutions 
se transformerait en une de ces vieilles femmes qui la terrorisent 
ce qui lui rend toute ablution impossible et la plonge dans la plus 
grande angoisse. Comme d'habitude, je lui fais raconter ce qui a 
précédé Fapparition de cette obsession : le soir même* elle avait vu 
une femme laide, dont elle remarqua avec horreur mais aussi avec 
une certaine ironie le cou très long et la petite tête. Or, au cours 
de ses ablutions, elle ne se permet aucune « mauvaise pensée »* 
elle se contrôle, sévèrement* et si elle s'oublie un instant, tout 
est à recommencer. Il est évident que ses ablutions sont la traduc- 
tion d'une obéissance excessive et caricaturale à sa mère. Je dis 



144 REVUE FRANÇAISE OE PSYCHANALYSE 



caricaturale, car, d'un côté, en ce qui concerne le nettoyage de son 
corps, sa propreté va jusqu'à l'absurde, d'un autre côté la malade 
est d*une saleté peu commune : ces mêmes obsessions lui interdi- 
sent de changer de linge de corps et de draps de lit pendant de nom- 
J^reux mois (1) ; nous pouvons donc inférer, et l'effet le confirme, 
que c'est au cours de ses ablutions, où elle s'interdit fonte « mau- 
vaise pensée », qu'elle est tout particulièrement tentée, étant 
donnée son ambivalence, de se révolter -contre sa mère, de se moquer 
d'elle. Nous admettons* par conséquent, que le soir où elle vit la 
vieille femme au long cou, en voulant se laver, elle J&t comparer 
ironiquement le cou et la tête de cette femme à son appareil de 
douches, tout cela inconsciemment, car toute pensée irrévérencieuse 
A l'endroit de ces vieilles femmes et de sa bonne lui inspire la plus 
grande terreur* Mais, étant donné qu'elle a osé faire cette comparai- 
son ironique, elle sera punie « par où elle a péché ». La réaction de 
son surmoi pourrait être ainsi traduite : « Ah, tu trouves que cette 
femme a un long cou comme le tuyau et une tête petite comme la 
pomme de cette douche, qu'elle ressemble à cette douche, eh bien, 
si tu y touches, ce sera comme si lu touchais à cette femme, voilà 
ta punition pour oser penser de pareilles choses, « Nous n'entrerons 
pas plus avant dans l'interprétation de ce symptôme. Ce qui nous 
intéresse ici, c'est que le surmoi de cette malade se sert du même 
moyen employé dans le rêve du jeune homme : punir le sujet pour 
ses désirs en les prenant au mot. 

Nous sommes conduits à étudier une technique autopunitive très 
voisine et peut-être même plus fréquente que celle dont nous 
venons de parler. Il s'agit d'un moyen dont se sert le surmoi pour 
punir le moi et qui consiste dans la menace de la réalisation des 
tendances inconscientes on dans la menace de répéter cette réalisa- 
tion* 

Ce mécanisme punitif semble avoir une application non seule- 
ment intrapsy chique, le surmoi châtiant le moi, mais sert aussi à 
des moyens punitifs conscients d'homme à homme. C'est ainsi que 
dans l'Italie ancienne la communauté châtiait la femme adultère en 
la contraignant à subir publiquement la violence de tous les hom- 
mes du village. 

Dans le domaine de l'imagination, la conception des châtiments 
<1) Cet état de choses est très commun à ce genre d'obsédés. 



IKA^I^F^^P^^'^k^^^^^B^^^^^^^^^^ 



d'un mécanisme auto-punitif 145 



qu'auront à subir les hommes dans l'enfer, s*inspire de ce procédé. 
Ainsi une œuvre dramatique récente (1), représente le châtiment 
flans Tenter par lai répétition, jusque dans l'infini, de la vie des 
hommes avec les effroyables souffrances qui en résultent, 

Il est intéressant de constater que la conception (2) de l'enfer, 
qui est d'une part le domaine de Satan, représentant des instincts 
du soi et d'autre part du lieu où le surmoi triomphe, est une vivante 
image des relations intimes que nous avons tant de mal à nous 
représenter, entre le soi et le surmoi, de leur interpénétration pro- 
fonde, et de l'origine de ce dernier* 

Et ce sont encore des impulsions obsessionnelles qui, dans le 
domaine des névroses nous fournissent des exemples intéressants 
du même mécanisme au top unît if. J'en citerai deux. 

Le premier est celui d'un jeune avocat qui, au début de sa car- 
rière, devant faire preuve d'une parfaite maîtrise de soi dans des 
situations dii'li ri les où son autorité morale est en jeu, est obsédé par 
la crainte de a piquer une crise », de se laisser aller sans pouvoir 
s'arrêter à faire des mouvements incoordonnés, qui le perdraient 
aux. yeux de ses clients* Celte obsession se rattache à la crainte 
d'être épilep tique, crainte qu'il sait injustifiée et dont l'origine 
remonte à un incident de l'époque de son service militaire, À cette 
époque^ un camarade lui joue un mauvais tour qui risque d'avoir 
pour notre analysé des conséquences désagréables. Il pique une 
crise à moitié simulée, qualifiée d'hystéro-épileptique, et échappe 
ainsi aux sanctions* L'analyse permet de rapporter ses appréhen- 
sions, de même que sa crise, à des accès de rage de son enfance, 
dirigés surtout contre sa mère, au cours desquels il faisait de vio- 
lents mouvements des bras et tapait des pieds. C'est cette décharge 



(1) Guido Stacchinï : Une nuit en enfer, jouée au théâtre de l'Œuvre, Paris 1931* 

(2) Je dois à 1 obligeance de Mrae Mark Bonaparte de pouvoir citer les passages 
suivants de son livre sur E r A. Poe* qui paraîtra prochainement chez Denoêl et 
Steele, édît*, Pans : «Une version attribue le châtiment du hollanrïa.î£ volant à sou 
obstination impie à vouloir doubler le Cap de Bonne Espérance malgté le vent ; 
« J'essaierai, eut-îl dit, si je devais essayer jusqu'au jugement dernier ». La provi- 
dence Taurait pris au mot, — Cité d'après <k The tteeders Handbook », par L* 
Cobbam Brevcr, Londres, 1925, Le chasseur maudit de la légende originairement 
chez les Germains et les Scandinaves, Wotan lui-même, accompagné de ses loups et 
suivi de sa troupe pa^se à travers les ciels d'orage eu poursuivant quelque animal 
fan i astique D'innombrables versions de ce mythe se retrouvent â peu près chez 
tous les peuples, et cette chasse éternelle est toujours un châtiment infligé à 
quelque chasseur trop puissaut et trop forcené, » 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE, JO 



^ ^^^^^^- r i 



146 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



motrice que nous retrouvons, bien que transformée dans la crise 
hystérique avec ses mouvements désordonnés et dans l'appréhen- 
sion obsédante d'une nouvelle crise, Sons ses divers aspects, cette 
décharge motrice correspond néanmoins au même affect de rage. 
La crise hystérique se produit au moment où le jeune soldat, igno- 
blement trompé et sur le point d'être injustement puni, a dû éprou- 
ver une rage impuissante dont les mouvements désordonnés de la 
crise sont l'expression adéquate, surtout si Ton tient compte par 
ailleurs d*une prédominance chez lui à ce moment de fortes ten- 
dances féminines et narcissiques, Dans l'appréhension obsédante, 
l'aspect au top uni li f des symptômes est le plus apparent. Cepen- 
dant, cette obsession comporte la perception endopsychïque de Pim- 
pulsion rageuse ou agressive. Car elle se produit dans des situations 
où il triomphe, où il domine d'autres personnes et où, d'autre part, 
il doit faire preuve de patience et de bienveillance là où son impa- 
tience le pousserait à vouloir brusquer les choses, Or> il faut tenir 
oompte du fait que chez cet homme, comme chez la grande majoriii 
des obsédés, l'agression est très inhibée et que, très scrupuleux et 
consciencieux dans l'exercice de sa profession, il se croyait avant 
et au début de son traitement, toujours imparfait, inférieur à d'au- 
tres avocats de ses amis pour lesquels il éprouvait une grande admi- 
ration, prêt à tout abandonner et cela surtout au moment où il était 
hanté par son obsession. L'exercice de sa profession a pour son in- 
conscient comme pour celui du cas que nous rapporterons tout a 
l'heure la valeur d'un des crimes œdipiens : devenir un homme, 
êïïe comme son propre père. C'est cette situation que son surmoi 
lui interdit. Le but inconscient de son obsession est donc en effet de 
ïe faire échouer, de lui faire renoncer à sa virilité. 

On peut, par conséquent, attribuer à cette obsession le sens d'un 
avertissement et la traduire à peu près de la façon suivante : « Te 
voilà dans une situation de supériorité* tu es un homme et tu en 
domines un autre : prends garde à toi, si tu triomphes, tu devien- 
dras aussi méchant que dans ton enfance, et ce sera là ta punition, 
tu ne pourras plus t' arrêter et tu te rendras odieux et ridicule » (1). 



(1) Pour plus de clarté ajoutons,, que dans son jenfanec, lorsqu'il se mettait eu 
rage, sa mère le plaçait devant une glace eu lui disant : « Regarde de quoi tu as 
l'air », Parfois même après que sa mère lui eût donné satisfaction il continuait a 
être en rage et r expliquait par « le diables qui le poussaït T et qui ne lui permettait 
plus de s'arrêter* 



^MH 



b'uk mécanisme auto-punitif 147 



Le second exemple est celui d'un jeune homme qui* entre autres 
symptômes, présentait l'appréhension que sou père ne mourût 
par accident. Tous les psychanalystes savent que ce sj r nipiôme si 
fréquent et si répandu est édifié sur des souhaits refoulés et incon- 
scients de mort contre l'objet m âme de cette appréhension, personne 
pour laquelle, consciemment, le sujet n'éprouve que de rattachement: 
et de la sollicitude. Et cette pathogénie de ce symptôme, l'analyse de 
notre malade nous la confirme entièrement. Ses relations affectives 
avec son père sont dominées par une ambivalence marquée. Dans sa 
toute première enfance, il existe chez lui une très grande adoration 
pour son père qui, à partir de sa quatrième année, n'est plus contre- 
balancée par son amour pour sa mère, et cela à la suite de la nais- 
sance de son unique sœur. Mais à partir de sa huitième année, 
l'admiration éprouvée pour son père va en diminuant, et laisse place 
à un mépris mêlé de rancune et de pitié. Il reproche à son père 
d'avoir par son incapacité et sa négligence ruiné la famille. L'ana- 
lyse révèle chez notre patient qui, un jour, se rend compte que 
toute sa vie il cherche un maître qui ne le déçoive pas, le rôle con- 
sidérable que joue son homosexualité latente dans la création de sa 
névrose:, caractérisée surtout par une dépression accompagnée 
d'inhibition au travail- Les appréhensions obsédantes au sujet de la 
mor£ de son père, symptômes qui, d'ailleurs, ne tiennent qu'une 
place secondaire dans le tableau clinique de son état, apparaissent 
dans sa huitième année et, chose caractéristique, au moment où son 
père, après des revers de fortune, fait un voyage de plusieurs mois 
pendant lequel le garçon reste seul avec sa mère et sa petite sœur, A 
cette époque, surviennent certains faits susceptibles d'aiguiser tout 
particulièrement les conflits découlant du complexe d'Œdipe. Notre 
malade croit s'apercevoir que sa mère ne reste pas fidèle à son mari 
absent. Les psychanalystes savent combien des situations de cet 
ordre sont favorables à Texacerbation du conflit œdipien : le père 
est trompé, vaincu, et la possibilité de l'assouvissement incestueux 
bien plus proche, mais ce triomphe du fils est doublé d'un attache- 
ment accentué pour le père* de solidarité, de pitié, car Tinfidélile 
de la mère frappe autant le père que son fils. Et cet état des forces 
-affectives et libidinales est particulièrement favorable à la forma* 
tinn de ce symptôme ; l'appréhension de la mort du pèic 

Ce symptôme continuait à hanter notre malade toutes les fois que 
son père était en voyage. Au cours de l'analyse — le patient avait, à 



M 



148 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



cette époque, quitté sa ville natale depuis plusieurs années déjà — 
l'appréhension d'un accident arrivant à son père survînt avec une 
intensité inaccoutumée pendant ses vacances au bord de la mer, au 
moment où, pour la première fois depuis son enfance, notre malade 
n'était plus déprimé, se sentait bien, avait de la joie à vivre. La réap- 
parition de ce symptôme fit naturellement disparaître cette pre- 
mière amélioration provoquée par le traitement, qui devait plus tard 
mener à la guérison. Le patient constata alors toutes les fois qu'il 
était en train ou espérait réussir quelque chose, de passer avec suc- 
cès un examen, d'être sur le point d'obtenir des succès dans la vie 
professionnelle, etc.* il était tourmenté par l'apparition de son 
appréhension, Là aussi, nous trouvons confirmés des mécanismes 
bien connus de l'analyse : tout succès représente pour l'incon- 
scient de notre patient le succès primordial et initîal de rhomme, 
ou réveille en lui le désir de ce succès — la possession de la mère 
— l'assouvissement de ce désir implique la disparition, la mort du 
rival — son père — et la lutte du moi contre ce désir, ainsi que la 
compensation de cette agressivité, crée l'angoisse que celte mort 
n'arrive et provoque la sollicitude compensatrice. 

Il est une autre détermination encore de ce symptôme* semblable 
à celle décrite dans les cas précédents. Détermination qui est au 
service du surmoi et des tendances autopunîtives. 

Le sens de cet aspect du symptôme est donc le suivant : « Tu as 
souhaité la mort de ton père, eh bien, maintenant cela arrivera 
vraiment et ce sera là ta punition pour l f avoîr souhaité » (1). 

Le facteur autopuuitif de ce symptôme rend compte de son in- 
fluence déprimante sur notre malade ainsi que de son influence 
inhibitrice sur les actes devant conduire aux satisfactions incon- 
sciemment prohibées. Chez certains malades, l'appréhension de la 
mort d'un proche prend la forme conditionnelle, par exemple : si 
je fais cela, mon père va mourir, ce qui conduit ces obsédés, lors- 
qu'ils sont atteints plus sérieusement, à une paralysie presque com- 
plète de toute activité pragmatique. 

II me paraît intéressant de noter que l'aspect autopunitif du 
symptôme de Tappréhension, pour secondaire qu'il soit au point de 

(1) Il serait trop long de décrire ici la voie qui nous conduisît au cours de cette 
analyse vers la constatation de ce sens du symptôme en ffuestîon. 11 suffit de dire 
que c'était l'analyse d'un symptôme basé sur la tf culpabilité empruntée » qui nous 
permit de découvrir le se«s complet de l'appréhension de notre malade. Voir S* 
Freud ; Die am Erfolge scheitem. 



d'un mécanisme auto-punitif 149 



r^^^^vr^ 



vue de la genèse, peut avoir une valeur thérapeutique considérable. 
Ainsi, dans notre dernier cas, l'analyse du souhait inconscient de 
mort exprimé par l'appréhension ne suffit pas à la faire dispa- 
raître. Ce n'est qu'après l'analyse du caractère autopunitif ide son 
obsession que ce symptôme disparaît ; il en est ici comme de la 
thérapeutique analytique en général dont Freud fait une image sug- 
gestive : lors d'un incendie, il ne suftt pas d'éteindre le foyer primi- 
tif du feu, il faut aussi l'étouffer aux endroits où il s'est propagé. 

Au point de vue dynamique, les mécanismes autopunitifs préci- 
tés : prendre au mot le souhait inconscient, menacer de répéter ou 
de réaliser un souhait inconscient comme moyen de punition, ont 
tous un trait commun : l'autopunition coïncide avec le réveil du 
désir inconscient, avec le retour du refoulé, La définition donnée 
jadis par Freud, pour le symptôme hystérique : un compromis 
entre les forces refoulées et celle du refoulement, et qui est appli- 
cable aussi aux symptômes obsessionnels est conforme aux conclu- 
sions que nous venons de tirer, avec cette précision, toutefois, qu'il 
faut y ajouter les forces du surmoi qui utilisent les tendances 
refoulées aux fins d'au top unit ion. 

Ainsi, la structure des symptômes que nous venons d'analyser me 
paraît élucidée, de même la place qui revient au mécanisme auto- 
punitif dans l'ensemble des forces constituant ce symptôme. Le 
point de vue dynamique par conséquent épuisé, Il en est autre- 
ment des deux points de vue dont les derniers travaux de Freud 
nous démontrent la grande valeur scientifique : les points de vue 
topique et économique* Le point de vue du « lieu » et celui de la 
« quantité » ps5 r chique. 

La psychologie classique a largement usé et peut-être abusé de 
ces points de vue qui dérivent de l'application au psychisme de phé- 
nomènes du inonde physique, La psj T chanalyse s'en sert comme 
d'hypothèses de travail, d'images, de te représentations auxiliaires » 
en y adaptant les résultats de ces recherches dynamiques et psycho- 
logiques proprement dites (1). 

Ainsi Freud a montré l'utilité de distinguer trois parties de la 
personnalité trois lieux en quelque sorte, le soi (das Es), le moi 
(Ich) et le surmoi (fiber Ich), pour traduire aussi fidèlement que 
possible l'enchevêtrement des forces et des fonctions psychiques. 

(1) Le« drame & et « l'abstraction s dans le langage de Politzer* 



150 RE VLB FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Chacun de ces lieux est là pour désigner certaines caractéristiques 
des faits psychiques, leur origine, leur direction, leur but, et leur 
tonction par rapport à d'autres faits psychiques. Ainsi le soi dési- 
gnerait le lieu des pulsions primitives sexuelles et agressives (in- 
conscientes chez l'adulte) tendant à la satisfaction immédiate. 
Freud admet que, primitivement, chez le tout petit enfant, la limite 
entre le moi et le soi était à peine ébauchée, qu'elle ne s'est déve- 
loppée qu'au cours de la croissance à mesure que le moi se diffé- 
renciait au contact du monde extérieur. Le moi serait un organe de 
coordination entre les pulsions du soi et ce .monde extérieur. Le 
surnioi ne se différencie que plus tard dans cet « organisme » qu'est 
îa personnalité humaine- La formation du surmoi est le résultat de 
la liquidation du complexe d'Œdîpe, c'est-à-dire de l'adaptation 
sociale fondamentale et primordiale* Il en garde des traces. 
D'une part, le surmoi régissant désormais le noyau des fonctions 
sociales est apparenté au moi — la société étant une partie du 
monde extérieur — et s'en sert comme d'un organe exécutif. D'au- 
tre part, le surmoi a gardé de ses origines ses relations étroites avec 
le soi, état de choses dont l'image de l'enfer dirigé par le diable, 
afin de châtier le mal et le péché est l'expression la plus exacte (1), 

Dès lors, étant donné que dans les mécanismes que nous avons 
décrits, Tautopunîtion va de pair avec le retour du refoulé et l'utilise 
pom ses buts, nous pouvons dire que les pulsions du soi refoulées 
par le moi passent en partie à travers le surmoi, « lieu » des ten- 
dances autopunitîves, pour atteindre le moi. Cette description topi- 
que tiendrait compte de Fétat des choses décrites précédemment au 
point de vue dynamique. Il est certain que la description topique 
ne suffit pas pour tenir compte de tous les éléments de ce procès* 
sus autopunitif. Des facteurs économiques, c'est-à-dire quantitatifs, 
doivent y tenir une place considérable. 

Ainsi, on peut se représenter que le moi se trouve en face des 
pulsions refoulées dans un état comparable à de l'intolérance. Du 
fait du refoulement, le seuil de tolérance du moi vis-à-vis des pul- 
sions refoulées est surélevé. L'intolérance du moi se traduit unique- 
ment par de l'angoisse et apparaît lorsque les pulsions menacent 
d'envahir le moi, 

(1) Voir sur ce sujet : Freud : « Le moi et Je soi » dans les Essais, trad* franc, ^ 
par Jankélévitch, Payot, édit, Paris ï « àngvt, Hémrnung und Symptom » et 
« Unbehageû in der Kultur ». Inicrn, Psijchan* Vcilag, Vienne. 



I** 



d'un mécanisme auto-punitif 151 



Freud a signalé récemment (1) le fait paradoxal en apparence que 
chaque renoncement à la satisfaction pulsionnelle (Triebyerzicht) 
renforce la sévérité du surmoi. Je ne crois pas être dans l'erreur en 
admettant qu'il en est de même lors de tout refoulement* Notre des- 
cription topique en tient compte, de la façon suivante : les pulsions 
arrêtées par le barrage du refoulement prennent la voie tracée lors 
des grands refoulements au moment de la liquidation du complexe 
d'Œdipe, c'est-à-dire à l'époque de la formation du surmoi ; les 
pulsions prennent en partie la voie du surmoi et par ce détour 
atteignent le moi- C*est ce qui leur confère leur caractère autopu- 
nitif. 

Les considérations théoriques qui précèdent me paraissent tenir 
compte et peuvent suffire pour décrire le fait de l'utilisation par le 
surmoi du retour de pulsions refoulées. Il serait utile de mesurer la 
valeur de ces conceptions théoriques à la lumière d'autres observa- 
tions, 

(1) fit Uobeiiagen in der Knltur », P- 108, 



MÉMOIRES ORIGINAUX 

PARTIE APPLIQUÉE 



Or et Capital 



Remarques psychanaly tiques 
sur le régime capitaliste 

Dans deux travaux antérieurs > l'un sur Yérotîsation de V an- 
goisse 0), l'autre sur Yérotîsation. des relations sociales de 
l'homme (2), nous avons essayé de faire comprendre le développe- 
ment social par l'organisation de la libido de l'homme, el nous avons 
développé l'idée que les mêmes lois semblaient régir révolution du 
moi, celui de l'orgasme et celui de la civilisation. 

Au moyen d'exemples, nous avons essayé de montrer comment 
est inhibée l'évolution du moi dans le psychisme primitif, — qu'il 
s'agisse d'un enfant ou d'un piimîtif, — et comment, chez ces deux 
êtres, la libido non saturée s'assouvit principalement par des acti- 
vités douloureuses ou provoquant la peur, et ceci aux dépens du 
développement du moi et des composantes sexuelles génitales de 
la libido. 

Nous référant aux travaux de Lévy-Bruhl sur Vâme primitive, 
nous avons tenté de saisir le rôle des organisations sociales et 
religieuses du primitif dans l'assouvissement de sa libido par le 
moyen de la souffrance et de Pangoîsse. À la fin de ce travail nous 
nous sommes demandé quelles conditions psychiques permettraient 
à Ja libido collective du primitif de se détacher de ses organisations 
sociales érotisées, et ramèneraient à des formes d'organisation plus 
différenciées, ou — pour mieux s'exprimer — plus adultes. 

Dans le présent travail, nous voulons examiner avant tout le rôle 
joué par le capital au cours de ce développement, car il est vraisem- 
blable qu'une grande partie des procès émotionnels, qui peuvent 
favoriser ce développement, sont à ramener au rôle affectif du capi- 
tal el à son effet catalytique sur Parue humaine- 
Non s sommes ainsi sur la voie qui nous permet de trouver les 

(1) « L'érotisation de Fangoîsse * {Almanach de la Psychanalyse. Vienne 1931), 

(2) « Sentiment de culpabilité et caractère national », (Phifthoanaltfiische 
liewegung, Vienne, 1931, V, 5). 



n— ^-" 



OR ET CAPITAL 155 



relations psychiques entre capital ei civilisation, et de soumettre à 
un contrôle scientifique un problème très actuel ; nous parlons de 
ce contrôle scientifique rendu possible grâce à l'expérience psycha- 
nalytique. 

Le développement de notre travail sur Vérotîsation de l'angoisse 
et des relations sociales est basé sur les questions suivantes : 1) Jus- 
qu'à quel point les développements sociaux et religieux sont-ils 
soustraits à leur but réel et conscient ? 2) Jusqu'à que! degré sont- 
ils au service de la libido des individus formant la collectivité, d'une 
part pour subir des angoisses, des punitions et des obsessions, 
d'autre part pour infliger l'angoisse, la punition et l'obsession, 

Nous voudrions étudier maintenant le rôle que pourraient jouer 
dans cet ordre d'idées le capital en général et Tor en particulier, 
c'est-à-dire que nous voudrions comprendre jusqu'à quel point or 
et capital peuvent être soustraits à leur fonction d'échange pour 
être mis au service de la satisfaction libidinale de la collectivité, 
d'une part pour infliger l'oppression, l'humiliation et l'obsession 
aux individus d'une collectivité, d'autre part pour pouvoir subir 
roppression, l'humiliation et l'obsession (sadisme et masochisme), 

La connaissance de ces faits rendrait accessible à Pétude scien- 
tifique un facteur important de la formation des valeurs, et contri- 
buerait certainement à compléter en beaucoup de points la théorie 
de Marx sur les valeurs, théorie qui est conçue, à notre avis, d'une 
façon trop schématique* 

Les représentants de la théorie de la loi de l'offre et de la demande 
ont déjà essayé d'expliquer dans quelle mesure les relations affec- 
tives influeraient sur la fonction d'échange des valeurs et joueraient 
un rô'e dans la constitution de celles-ci* Mats ils n'ont pu pénétrer 
dam les détails du problème qui nous semble être surtout un pro- 
blème de la libido, et qu'on peut approcher seulement à l'aide de 
la psychanalyse* Pour un psychanalyste, ce n'est pas par hasard 
que certains termes de la terminologie capitaliste jouent également 
un rôle dans la terminologie morale, notamment lorsqu'il s*agit des 
processus affectifs. 

Parmi ces termes, citons, par exemple, celui de dette, qui peut 
signifier aussi bien une dette monétaire qu'un sentiment de culpa- 
bilité. Tout psychanalyste sait que le sentiment de culpabilité en- 
gendre le besoin de punition et que la dette doit être acquittée par 
un paiement. 



«STITUTE. F^u,^^i[ 
187, Rue SftïnMa-cquss f 



156 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

~ " ' 1 — - ■ ■■ 1 I 1 1 !■■ I^^M 

Nons croyons pouvoir admettre que le fait de payer une dette et 
celui de payer une faute sont affectivement reliés entre eux» et ceci 
semble d'autant plus vraisemblable que l'expérience journalière 
nous montre très souvent que le besoin de punition peut être satis- 
fait par un acquittement en argent» équivalant à V acquittement de 
la faute, ce qui correspondrait à une expiation, Nous savons que le 
besoin de punition correspond à une composante infantile de la 
libido, dont la satisfaction ne peut être obtenue que par la punition» 
la souffrance ou l'expiation {paiement). Cette composante infan- 
tile de la libido est do nature homosexuelle et sa do-masochiste, et 
sa satisfaction peut donc être obtenue aussi bien par l'acquitte- 
ment volontaire de la dette, que par l'exigence de son paiement, Le 
besoin du paiement (besoin du sacrifice) correspond plutôt au rôle 
passif, masochiste, féminin, et l'exigence du paiement peu Nôtre 
davantage au rôle actif , sadique, masculin. 

La satisfaction de ce besoin par le moyen du capital a certaine- 
ment exigé une longue évolution. Nous pouvons nous demander si 
les organisations religieuses et sociales n'ont pas été d'abord seules 
à y prétendre» et si, dans la suite, le capital n'a pas joué, sous 
quelque forme, le rôle qui revenait à la divinité ou, chez le primitif, 
à mana et imunu. Ceci pourrait être exact, même si l'on tient 
compte de cette différence que les sacrifices expiatoires offerts à la 
divinité ne peuvent créer une valeur illusoire, tandis que les sacri- 
fices faits par un individu à un autre créent en fait des liens et 
obligations affectives : en vertu du transfert de la libido, qui 
accorde à celui qui paye ou donne une valeur le sentiment du 
droit à une contre-valeur, exigible de celui qui a encaissé ou reçu la 
valeur* Cela confirmerait la célèbre formule ; « J'endure des sacri- 
fices ; j'achète ainsi le droit de disposer des autres sans être un 
criminel et en somme coupable » (c'est-à-dire sans être obligé 
d'acquitter une dette ou une faute). 

Toute la théorie marxiste de la valeur paraît construite sur celte 
base affective* 

Mais l'expérience de la vie quotidienne nous apprend que cbez 
celui qui fabrique la valeur, le besoin du droit à une contre-valeur 
est dans la réalité souvent dt'içu : la contre-prestation ne peut être 
immanquablement obtenue en effet au moyen de sacrifices, car elle 
ne dépend pas uniquement de ce qu'on croit cire un droit, mais 
aussi des dispositions affectives montrées par ceux dont on la 



*^^B^M^H^^M 



OR ET CAPITAL 157 



réclame... La situation de ceux qui payent ou fabriquent une valeur, 
devient souvent identique à la situation de ceux qu'on exploite sans 
contre-partie, et ceci principalement dans des cas où aucune force 
ne les aide à obtenir leur droit ou prétendu tel, d'autant plus que le 
don de la valeur (le sacrifice) ne suffit pas pour obtenir du bénéfi- 
ciaire la garantie d'une contre-valeur ou d'une obligation propor- 
tionnelle- L'acheteur acceptera une telle obligation dans la mesure 
seulement où il dépend effectivement de la valeur du preslateur, et 
ses obligations seront en proportion de cette dépendance. La valeur 
d*un produit ou d'une marchandise est donc> pour la plus grande 
part fonction du besom qui en existe* besoin direct, ou besoin créé 
par un sentiment de culpabilité. En effet, chez certains individus le 
spectacle d'une peine ou d*un sacrifice peut faire accepter une mar- 
chandise ou toute autre valeur, dont la seule utilité est de faire 
abréagir le sentiment de culpabilité. Sacrifices et souffrances ont un 
effet magique sur les individus chargés de culpabilité, et sont ainsi 
utilisés par ceux chez qui une condition misérable et le sentiment de 
culpabilité suscitent le désir d'abattre les détenteurs de la richesse. 

La marchandise dont, au cours des derniers siècles, le besoin s'est 
montré le moins soumis aux fluctuations, c'est l'or qui* pour celte 
raison, a acquis une place tout à fait spéciale* L'or offrait ainsi la 
garantie la plus sûre à la fois à la satisfaction des besoins de paie- 
ment chez le preslateur et d'obligations chez le bénéficiaire. Après 
avoir été concurrencé par d'autres métaux, comme par exemple le 
fer (l'argent des Spartiates) et l'argent, qui aujourd'hui encore joue 
un rôle prépondérant en Extrême-Orient, Tor a fini par jouer un 
rôle presque magique, et ? outre ses fonctions sociales d'échange, il 
peut servir, dans une large mesure, à la satisfaction erotique de 
Tinstinct de puissance. 

C'est la raison, pour laquelle nous allons essayer de mieux com- 
prendre son rôle et d*éclaircir les points suivants : 

1° La toute-puissance de l'or et ses bases psychologiques ; 

2° Quelques conséquences psychologiques du circuit capitaliste 
et son rôle dans l'évolution de notre civilisation. 

En ce qui concerne le premier point, il nous paraît nécessaire de 
définir plus exactement For comme personnalité, ceci pour com- 
prendre comment il a pu entrer, dans un certain sens, en concur- 
rence avec Yimunii du primitif. 

Le fait que l'or représente un métal rare, brillant, inoxydable 



W^^^^â 



158 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



(intachable) et lourd, lui a fait attribuer depuis des millénaires une 
place spéciale. Par son indestructibiiité, sa rareté, son auréole de 
légendes et de fables, il est devenu pour ainsi dire un symbole de 
la lointaine et éternelle divinité* et nous pouvons sérieusement 
prendre en considération qu'au temps primitif Pot ait pu jouer un 
rôle principalement religieux, en permettant de matérialiser lisible- 
ment la divinité , comme semble le confirmer la tradition histo- 
rique du veau d'or. 

Aujourd'hui encore, l'or et la divinité ne se trouvent-ils pas étroi- 
tement liés là où de saintes statues dorées, des calices en or et des 
ostensoirs en or font éprouver à la foule recueillie le sentiment de 
ce que la divinité comporte de précieux, d'inaccessible ? La même 
représentation, certainement, fait des couronnes impériales et 
royales un symbole de l'autorité instituée par « la grâce de Dieu », 
autorité à laquelle chacun aspire plus ou moins, ce qu'il exprime en 
exposant bien en vue sa richesse, ses bijoux d'or, témoin manifeste 
de sa participation à l'autorité divine. Les parures d'or des femmes 
ont une signification supplémentaire tirée du fait que ces bijoux 
ne sont généralement pas acquis de haute lutte par la femme, mais 
donnés par l'homme (Père-Dieu), traduisant ainsi de façon visible 
la relation œdipienne de la femme. La psychanalyse nous montre 
aussi que For permet de sublimer Pérotîsme anal infantile et peut 
être substitué directement aux excréments, par lesquels l'enfant 
cherche à réaliser ses désirs de toute-puissance sur les parents, 

On comprend ainsi pourquoi, même au stade actuel de la civili- 
sation, Por joue encore un rôle religieux, et que la détention de Por 
puisse traduire le besoin affectif d'une participation à la puissance 
divine, d J une identification avec la divinité. Maïs cette participa- 
tion ne devint possible qu'à partir du moment où, au cours de 
l'évolution de la civilisation, fut abandonné, par la mentalité primi- 
tive, tout ce qui entravait le besoin de Plioinme d'être fort à 
Pimage de Dieu* Ce besoin ne semble pas se manifester au stade 
totémique, comme nous Pavons vu dans notre travail sur le carac- 
tère national et le sentiment de culpabilité. 

Il ressort du travail de Lévy-Bruhl que Pautorité, à ce stade de 
révolution sociale, de même qu*înwnu ou toute possession person- 
nelle et individuelle semblent être tabou ? c'est-à-dire qu'en rai- 
son d'inhibitions extérieures et intérieures, aucun membre indi- 
viduel d'une tribu ne peut toucher à ce qui existe* donc acquérir' 



OR ET CAPITAL 159 



une propriété personnelle ni se former, avec ses connaissances et 
idées propies, une personnalité intellectuelle ou sociale* L'effet 
d'une inhibition semblable est très bien caractérisé par le compor- 
tement de la science des anciens Egyptiens vis-à-vis du soleil (1)* 
Ce soleil, pour eux, était une divinité. Impossible, par conséquent, 
de Pétudier scientifiquement, comme le pouvaient faire les Grecs 
anciens moins inhibés dans leur réaction vis-à-vis du soleil, moins 
paralysés dans leur liberté par une vieille tradition de castes qui 
fût susceptible de briser l'initiative personnelle comme celle des 
Egyptiens, L'année .des Egj'ptiens n'était pas Tannée solaire, mais 
celle de Sirius. Et il fallut encore de longs siècles, jusqu'à Jules 
César, avant que l'homme, par l'intermédiaire du conquérant 
romain, n'eût le courage d'instaurer officiellement Tannée solaire 
sans trembler devant T astre tout-puissant. 

Pour ces raisons^ nous ne croyons pas que Tor, en tant que pos- 
session et puissance, ait joué un rôle au stade iotémique de T évo- 
lution sociale, où la peur de la castration opprimait toute initia- 
tive personnel. Il n'est guère probable non plus qu'il ait exercé sur 
Tïndividu une action comparable à celle de la divinité, comme il 
le fit plus tard, lorsque la civilisation eut dépassé ce stade oral, 
caractéristique selon nous du totémisme. Autrement dit : For, en 
tant qu'individualité et que personnalité magiques, a commencé à 
jouer un rôle dans la civilisation lorsque celle-ci, abandonnant T or- 
ganisa Lion primitive totémique, s'est séparée de mana f et que mana 
et imuna, au lieu d*êlre une force anonyme, sont devenus une per- 
sonnalité divine ; ceci au degré où Tïndividu put conquérir le droit 
d'être lui-même une personnalité, au lieu de représenter seulement 
une partie anonyme d'une collectivité vivant dans le communisme 
absolu de la tribu primitive (2). 

11 fallait, par conséquent, que cette mentalité fût brisée pour que 
le capitalisme pût naître* Cette évolution a probablement marché 
de pair avec la transformation pxogressive de la famille qui, de 
principe de classement qu'elle est pour le primitif, a évolué vers 
la monogamie, la famille du pater familias. Cette famille, où 
le père a des droits de propriétaire et où le développement des 
enfants s'opère dans une ambiance toute différente de celle qui 

(1) Voir de Saussure sur « Le miracle grec », dans Aujoiu dluu, Lausanne, 1930, 
n« 51 et 52. 

(2) Voir p. 134, renvoi (2). 



160 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



régnait dans la famille classificatoire des primitifs, c'est elle qui, 
selon nous, a développé les conditions favorisant réclusion du capi- 
talisme. Avec l'autorité du père naît la contrainte du père et le 
besoin de s'identifier aven lui en entrant en rivalité avec son auto- 
rité presque absente dans la famille classificatoire où les enfants 
souvent ne connaissaient guère la personne de leur père, 

La destruction ou la dissolution de cette organisation familiale 
pourront donc faire naître, selon nous, de graves dangers pour notre 
civilisation actuelle, car il est possible que celle-ci soit en grande 
partie le résultai de l'autorité qu'exerce le pater familias sur ses 
enfants , et que seuls les humains, nés dans ces conditions fami- 
liales, soient capables de la créer et de la maintenir, cette civilisation 
tombant peut-être en morceaux dès que l'autorité individuelle du 
père et son droit de propriétaire déjeunent trop restreints* Pour 
cette raison, l'expérience russe est d'une importance capitale pour 
F avenir, car seule une expérience de ce genre est susceptible de nous 
renseigner comme il convient sur le problème posé. 
Nous abordons ainsi le deuxième point de notre exposé- 
La possibilité de s'identifier par la puissance de For avec Dieu ou 
le père tout-puissant, est, selon nous, à l'origine de cette évolution 
créée par le système capitaliste, qui arrache de plus en plus les 
individus aux échelons les plus bas de la vie sociale, et les amène 
à. transférer leur libido sado-masochîste, de la divinité à l'argent 
ou l'or, de sorte qu'ils arrivent à s'identifier avec la puissance de 
For et à acquérir des situations de plus en plus élevées dans la 
société. Ce détachement du cadre primitif social, cette ascension 
dans la hiérarchie sociale, nécessitent un immense travail d'adap- 
tation quîj sous l'influence du développement moderne du capital* 
doit être fourni avec acharnement par un nombre toujours plus 
grand d'individus. 

C'est ce travail d'adaptation et ce déplacement continuel des 
couches sociales qui est provoqué, croyons-nous, par Feffel quasi 
catalyseur de For. C'est lui qui conditionne en grande partie les 
changements rapides de l'organisation sociale moderne, ces pro- 
grès tellement caractéristiques de son développement, et qui con- 
trastent, comme nous l'avons décrit dans notre travail sur le senti- 
ment de culpabilité et le caractère national, avec les formes figées 
de l'organisation sociale primitive et surtout totémique, L'organi- 
sation moderne du crédit, qui multiplie les valeurs présentes et 



OR ET CAPITAL 161 



^capitalise d'avance les valeurs futures, a déployé, par l'intermé- 
diaire des banques, jusqu'aux villages des montagnes les plus 
reculées, jusqu'aux colonies les plus sauvages et les moins habita- 
bles, l'esprit catalyseur de l'or. 

C'est par lui qu'en peu d'années les paysans les plus conserva- 
teursj les individus les plus inaccessibles et les plus attachés à la 
terre, les primitifs, les moines enfermes dans leurs couvents, même 
les parias de la société humaine, les habitants ou de la brousse ou 
du désert, ont pu être arrachés à leur milieu et transplantés dans 
les villes où, comme ouvriers, petits bourgeois, employés, inlctlec- 
fuels et industriels, ils obtiennent, par leurs efforts, un avancement 
de plus en plus rapide. 

Dans notre pratique psychanalytique nous observons journelle- 
ment les réactions que ce développement amène chez les névrosés. 
JVous voyons les conflits créés par le travail d'adaptation que com- 
porte une telle évolution. Ces conflits sont caractérisés par la résis- 
tance que l'organisme, soumis saus doute à Fantïque loi du moindre 
effort, oppose au développement. Il cherche à l'inhiber par le sen- 
timent de culpabilité que le progrès social avait déclenché et accu- 
mulé, provoquant des réactions destructives et le besoin de rétablir 
les liens d'autrefois, voire réquilibre des stades anciens de la libido. 

Nous connaissons aussi la peur de la castration créée par le pro- 
grès, et qui engendre tant de difficultés chez les citadins modernes 
incapables de retrouver le calme, la résigna Lion des paysans des 
montagnes ou des moines solidement encadrés dans leurs formes 
sociales. 

Nous savons aussi que. dans cette passion ardente de l'évolution, 
une découverte en refoule une autre, que d'innombrables inventions 
sortent du néant, que les connaissances se développent avec tant de 
rapidité quMl devient difficile d'en suivre le rythme. Un petit nom- 
bre d'hommes seulement arrive à rester « à la page », et vingt ans 
d'aujourd'hui transforment davantage l'aspect de l'humanité que 
cent ans d'il y a peu de siècles encore. 

Il est donc compréhensible que les signes de fatigue se fassent 
toujours plus nombreux ; la cellule humaine endolorie se défend 
contre les coups de bélier d'une organisation capitaliste qui con- 
ditionne une telle évolution, et aspire à trouver enfin ce repos 
ardemment désiré. 

Cette hostilité contre le capital semble d'ailleurs s'eKprimer de 

REVUE FRANÇAISE DC PS\ CHÀ\*LÏ SE.. 11 



]G2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



plus en plus clairement, et ceux qui voient dans l'or un ennemi à 
supprimer, deviennent chaque jour plus nombreux. Evidemment, 
ils savent à peine qu'ils veulent s'attaquer ainsi à un des t germes les 
plus importants de notre civilisation actuelle et rejeter les individus 
dans le système antérieur des castes et des isolements. Maïs un 
retour en arrière est peut-être parfois inévitable, soit pour rassem- 
bler de nouvelles forces propulsives, soit pour recommencer, sur 
une base nouvelle. Téter nel va-et-vient de l'acte de création que 
représente le développement d'une civilisation, avec ses débuts 
lents, sa courbe ascendante et sa chute plus ou moins brusque après 
racmé. 

Il est donc probable qu'à partir d'un certain degré de notre 'évo- 
lution sociale il faudra compter avec de telles puissances destruc- 
tives vis-à-vis du capital, et principalement là» où le progrès a été 
trop rapide. On peut se demander si le système capitaliste, sous 
sa forme actuelle, peut être sauvé, ou s'il sera renversé et détruit 
par des grèves massives, des révolutions sociales. 

Dans l'histoire il y a déjà eu des époques où, pour une raison 
quelconque, le système capitaliste a été ruiné, et il serait intéres- 
sant d'examiner dans leurs grandes lignes les effets qu'ont produits 
de telles crises sur révolution de la civilisation* Dans le cadre de 
ce travail, et pour des raisons diverses, nous devons malheureuse- 
ment renoncer à un examen détaillé, mais nous espérons que plus 
tard, à l'occasion d'un travail plus étendu, nous pourrons reprendre 
ce problème, 

Nous savons que l'organisation de l'empire romain a été basée 
sur un système capitaliste, et aujourd'hui encore nous sommes 
frappés de l'analogie qui existe entre la civilisation romaine et la 
nôtre. Comme de nos jours, des roules bien construites traversaient 
l'Europe civilisée, une armée de plusieurs centaines de mille 
hommes tenait garnison dans les grands centres et à la frontière, 
d'immenses édifices publics — théâtres, arènes, bains, etc. — 
ornaient les villes. Les entreprises bancaires florissaient, les firmes 
les plus connues avaient des succursales dans toutes les grandes 
places* La monnaie d'or (pièces et barres en or et cuivre) avait 
cours, bien qu'à ce moment une banque centrale n'existât pas 
encore ; malheureusement, il n'y avait pas de billets de banque 
comme actuellement, et c'est peut-être ce qui a contribué le plus à 
la décadence de l'empire romain. 



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^*fc^H^V^ 



OR ET CAPITAL 163 



Au fur et à mesure que le système capitaliste se développe, la 
structure de l'organisation romaine se modifie ; même les individus 
de la classe la plus basse, tels les esclaves, purent dorénavant, grâce 
à la manumission, s*élever par leurs propres efforts et devenir pro- 
priétaires, savants ou poètes. Comme aujourd'hui, les individus 
étaient ambitieux. Ils quittaient les campagnes pour les villes, où 
ils pouvaient rapidement acquérir gloire et richesse* L'art, la 
science, la littérature étaient en pleine prospérité, et aucune nuée 
mystique n'obscurcissait l'horizon spirituel et intellectuel du 
citoyen romain aux idées pratiques. 

Cependant, les mines d'or commençaient à s'épuiser et, par suite 
de rémigration de For romain à l'étranger, principalement en 
Chine, le pourcentage de ce mêlai précieux dans les pièces tomba 
en l'espace d'un siècle, de Néron à MaroAurèle par exemple, d'en- 
viron 95 pour 100 à environ 20 pour 100. 

Nous connaissons tous cette décadence de la civilisation romaine 
pendant laquelle les îles Britanniques durent être abandonnées 
sans combat, uniquement parce que la détresse monétaire ne per- 
mettait plus d'entretenir des garnisons dans ces îles. La cohorte 
romaine, disciplinée et organisée, devint alors une troupe sans 
cohésion, payée non plus en monnaie, maïs en biens et en terres. 
Ainsi se développa lentement le régime féodal, avec ses petites 
armées difficilement mobilisables, composées de soldats indiscipli- 
nés, destinés à se transformer en pillards. Les routes n'étaient plus 
entretenues, les arènes, les théâtres et les bains se vidaient, les arts 
et les sciences déclinaient sous la pression croissante du christia- 
nisme, religion d'esclaves et de pauvres, qui reprenait peu à peu 
la place occupée à Fépoque primitive* et que l'or avait usurpée en 
chassant la croyance en Dieu. 

C'est de ces circonstances que naquit le moyen âge, avec ses 
petites armées de quelques milliers d'hommes, commandées par des 
chevaliers, avec ses Mérovingiens qui se transportaient d'une cour 
à Fautre pour se faire entretenir par leurs vassaux. Les impôts 
sont alors payés en nature. Les habitants s'attachent do plus en 
plus aux églises et cathédrales, mises au premier plan de Farchi- 
tecture, et autour desquelles se groupaient étroitement leurs mai- 
sons. Ces édifices s'embellissent, grandissent et montent toujours 
plus haut vers le ciel,- devenant ainsi la cathédrale gothique, sym- 
bole, comme les châteaux crénelés hissés aux 1 sommets des mon- 



■ in rr 



164 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tagnes, d'une autorité divine, à laquelle ne peut s'opposer aucun 
or de lacon consciente et altière. 

La foule tremble à la pensée de la fin du monde, se macère et 
accomplît sa pénitence ; la multitude, refoulée à nouveau dans ïa 
poussière ? supporte mollement et sans volonté sa destinée ; les 
individus n'ont plus aucun espoir d'améliorer leur soit, de par- 
venir à la gloire, d'échapper à cette prostration et au régime coin- 
pressif des castes. Malgré le christianisme nous sommes donc 
ainsi retombés dans l'état d'esclavage et de servitude. 

La découverte de l'Amérique et de son or transforme brusque- 
ment ce morne tableau : encore au début du règne de Charles- 
Quint, lors de la bataille de Pavie, par exemple, les armées les 
plus fortes comptaient au maximum 20.000 hommes, et peu d'an- 
nées auparavant quelques milliers de Suisses des cantons primitifs 
suffirent même à défaire les aimées de Charles le Téméraire. Mais 
des 1552, Charles-Quint entre en campagne avec un effectif de 
60,000 hommes, soutenus par une artillerie composée de 100 canons, 
pour assiéger Metz, défendue par François de Guise. Et on estime 
que, de 15EJ0 à 1550, la quantité de l'or en Europe était passée de 
£00 millions à 3 milliards de francs-or d'avani-guerre, Quelques 
dizaines d'années plus tard, l'armée française comptait déjà plus 
de IflO.OQO hommes, et l'armée moderne commence à s'organiser 
rapidement dans tous les pays. 

Parallèlement à un tel développements châteaux et églises sont 
relégués au second plan ; les villes, avec leurs institutions sociales, 
s'étendent de plus en plus, la croyance du moyen âge s'efface devant 
le scepticisme d'un Rabelais ou d'un Montaigne, son armature, 
sous la pression de la Réforme s de Luther en Allemagne, de Calvin 
en France, d'Henri VIII en Angleterre, se disjoint. La science 
marche à pas de géant : entre 1500 et 1550 naissent les sciences 
modernes : avec Clusius, la botanique ] avec Pierre Gilles, la zoo- 
logie ; avec Agricola, la géologie ; avec Copernic, et plus tard Tycho- 
Brahé, Kepler cl. Galilée, l'astronomie ; et enfin avec André Vé- 
sale, l'anatomie. L'art de la Renaissance fait ressortir ce prodigieux 
essor connu de tous, et dans l'industrie de nouvelles forces se 
mettent en mouvement* A Tours, par exemple, on compte, sous le 
règne de François I c \ 8,000 fi leurs de soie, que le roi a transplantés 
d'Italie en France, 

Ainsi commencée, révolution se poursuit par le passage du natu- 



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On ET CAPITAL 165 



ralisme moyenâgeux el successivement à la Réforme* aux époques 
de Loms XIV, Frédéric le Grand, Marie-Thérèse d'Autriche, Napo- 
léon* de l'Angleterre et l'Amérique modernes* jusqu*au système 
capitaliste actuel, lequel ne connaît plus ni serfs ni corvéables, mais 
assure le droit des ouvriers à la protection, fait construire des gares 
spacieuses, des usines et des édifices à la place des châteaux et 
cathédrales du moyen âge, sape dans leurs bases les antiques tradi- 
tions, mélange peuples, races et classes et, du bord d'un avion ou 
d'un aérostat, laisse des hommes regarder avec commisération les 
couvents et cathédrales abandonnés* 

Cette revue à vol d'oiseau nous expose en un raccourci le rôle que 
For a joué au cours de révolution de notre civilisation. A la suite de 
ces réflexions, nous pouvons nous demander si P effet psychologique 
de Por ne correspond pas à une désérotisation des relations sociales 
et religieuses* Cette désérotisation aurait pour effet de transférer 
sur Por une grande partie du sado-masochisme infantile dont la 
sublimation favoriserait le développement de la civilisation. Cette 
sublimation se ferait, à notre avis, en partie par l'intermédiaire de 
la monnaie et libérerait ainsi les voies à une différenciation de plus 
en plus poussée de Porganisation sociale de Phomme, 



COMPTES RENDUS 



Société Psychanalytique de Paris 



Séance du 17 novembre 1931 

Le D r Pichon fait une communication : « Slr lx Heve de mort », Un 
homme, sujet à des anxiétés périodiques* rêve qu'il voit le caveau de 
famille ouvert, y contemple le cadavre de sa grand'mèrc et s'entend dire 
qu'on va l'y enfermer. Des associations d'idées et de la situation analy- 
tique qu'il rapporte en détail, le D T Pichon conclut que cette mort repré- 
sente une punition pour un sentiment inconscient de culpabilité mastur- 
batoïre ; en outre, la mort est un substitut de l'angoisse. Les crises 
anxieuses sont des fausses morts : surtout une fausse mort du père qui 
est revenu à la santé après avoir failli périr. Le malade compare toutes 
ses angoisses à une angoisse particulière qu'il éprouva un matin, et qui 
fut si forte qu'il se précipita dans la chambre de sa mère et se coucha 
dans son lit. 

Mme Marie Bonaparte fait remarquer la valeur incestueuse du symbole 
de mort* 

Mme Sokolnicka insiste sur le fait que T angoisse du « fameux matin » 
coïncida avec une absence du père. 

Le D r Laforgue note que le malade a subi une opération avec nar- 
cose pendant une de ses périodes anxieuses, ce qui a pu réactiver des 
complexes. Il pense que prendre la place de la grand'mère morte, c'est 
être tué par le père* 

Le D T Codet se demande si ce sujet obsédé par la mort sans désir de 
suicide ne va pas traverser une période critique au moment où disparaî- 
tront les accès anxieux. 

Le D r Loèwenstein retient l'ambivalence sur la mère* U pense qu'il 
faudrait rechercher une culpabilité pour souhaits de mort refoulés, 

(Mme Morgensiern déclare que, selon son expérience personnelle, l'an- 
goisse de la mort peut avoir deux origines : culpabilité masturbatoire et 
souhaits de mort pour la grand'mère (motifs intéressés par exemple). 

Le D r Schiff se demande s*il y a là une érotisation de l'angoisse ou 
une pénalisation du désir* 
Le I> r Odier soupçonne l'angoisse du « fameux malin » d'être un sou- 



^^M^^B^^^^^^^H^HI^^BÉEHk 



COMPTES RENDUS J67 



venir-écran et constate que le malade avait des tendances sadiques* nécro- 
phi les* 

Le D r Pichon répond à ces observations et pose la question du diag- 
nostic psychiatrique* Peut-on parler de cyclothymie ? 

Mme Sokolnicka indique, d'après certains renseignements, une possi- 
bilité de syphilis héréditaire. 

Le D r Godet envisage le diagnostic de psychose maniaco-dépressive. 

Le D r Toulouse, qui avait été invité à cette séance, pense que la psy- 
chose maniaco-dépressive est un syndrome mal délimité et très exten- 
sible. Parlant ensuite de la psychanalyse en général* il souhaiterait qu'on 
mette au point des procédés pour dépister certains complexes, des syn- 
dromes typiques capables d'être utilisés en psychiatrie. Un test pourrait, 
par exemple, être trouvé dans la profession. De même que la psychologie 
a été purement individuelle au début, pour aboutir, avec la psychotech- 
nique, à des lois générales, la psychanalyse suivra peut-être la même évo- 
lution. Il faudrait décomposer l'individu en fragments pour établir des 
conceptions générales. 

Le D r Parcheminey indique que notre confrère Hesnard s'occupe de 
psychotechnique et serait spécialement désigné pour étudier cette ques- 
tion. 

A Tissue de cette séance^ une réunion administrative a examiné la , 
proposition du D T Borel concernant l'organisation de conférences d'en- 
seignement et d*étude sur la psychanalyse* Une réunion supplémentaire 
^doit avoir lieu sur ce sujet. 

D r Allekdy. 

Séance du 5 octobre 1931 

Des dispositions sont adoptées, concernant l'organisation de la VI* 
Conférence des Psychanalystes de langue française (date, programme, 
invitations). 

Le programme des réunions de la Société est arrêté pour novembre et 
* décembre. 

Discussion de la proposition du D T Borel, concernant l'organisation 
'd'un cours public de psychanalyse. 

Le président annonce qu'un poste de chef de Laboratoire de Psycho- 
thérapie et de Psychanalyse vient d'être créé à la Clinique des Maladies 
nerveuses et mentales de la Faculté de Médecine, dont le D r Nacht est 
titulaire pour 1931-1932. 



■—!■> «■* ■ ■ ■ -JIBfc^— — W^1^^^^^M^^^*^I^I1— > 



168 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



VI e Conférence des Psychanatystes 

de Langue Française 

(Paris) 



Cette Conférence s'est ternie à Paris, à l'Asile Clinique Sainte-Anne, les 
vendredi 30 et samedi 31 octobre VJSl t 

Le Professeur Henri Claude, qui avait bien voulu prêter à la Confé- 
rence r amphithéâtre de la Clinique des maladies mentales de la Faculté 
de Paris, a fait aux organisateurs l'honneur d'assister à la seconde séance 
de îa Conférence et de prendre une part active à ]a discussion, 

La plupart des membres français et suisses de la Société Psychanaly- 
tique de Paris avaient tenu à assister à cette réunion* On y voyait 
Mme Marie Bonaparte \ le D T G, Parcbeminey, président de la Société 
Psychanalytique de Paris ; Mmes Sofcolnicka et Use Ch« Odier ; Mines les 
Doctoresses Morgenstem et Jouve-Reverchon ; MM. les Docteurs Gh, 
Odier, H, Flournoy, Raymond de Saussure, Leuba ; MM. les docteurs R. 
Âllendy, A. Borel, M* Cénac, H. Codet, R. Laforgue, R. LœAvenstein ? S. 
Xacht, Ed, Pichon, P, Schiff, M, Jean Frois-Wittmanm 

Dans l'assistance, on remarquait, en outre, des psychanalystes étran- 
gers, tels : MM. Rieti, Garma ; nombre de médecins s'intéressant au mou- 
vement psychanalytique, telles : Mmes les Doctoresses Françoise Min- 
ko^vska, Odette H. Godet ; tels : MM. les Docteurs Bonhomme, Ey, Flurin, 
Lacan, Le Guillant, Maury, Papillault, Pichard, Gilberï-Robin, Linder ; 
enfin, des personnalités extra-médicales telle Lady El more, tel M. Tabbc 
Juryj tels aussi MM. Chentrier, Daniouretle, Jean Rostand* 

Séance du vendredi 30 octobre 

Le ly Rerte Allendy, président, ouvre d'abord, en ces termes* 'os tra- 
vaux de la Conférence ; 

« Mesdames et Messieurs, 

» La psychanalyse de langue française possède maintenant sa Société 
d'études théoriques et cliniques^ que préside avec distinction notre con- 
frère Parcbeminey ; elle possède sa Revue, à laquelle notre ami Lœwens- 
tein applique ses soins ; elle possède même ses Congrès, dont -celui que 
j'ai l'honneur de présider ne sera pas le dernier. Or, si elle a pu prendre 
un pareil et si harmonieux développement, c'est en grande partie au 
Professeur Claude qu'elle le doit, au Professeur Qaude qui, dès l'origine 



COMPTES RENDUS 169 



du mou veinent accueillit chez lui les psychanalystes. A cette époque 
déjà reculée il n*y avait que Laforgue el moi-même, avec Mme Sokolnicka, 
à exercer la psychanalyse en France* Bien du chemin a été parcouru 
depuis, mais jamais M. Claude ne s J est désintéressé de la psychanalyse, 
et c'est encore lui qui, tout récemment, lui a donné une très précieuse 
consécration en faisant créer par la Faculté de Paris, en sa Clinique de 
Sainte-Anne, un Laboratoire pratique de Psychanalyse dont le D r S* 
Nacht assure la direction, el dont l'activité est annoncée par des affiches 
à la porte même du bâtiment où nous sommes réunis en ce moment, 

y> Mais si la psychanalyse, Mesdames et Messieurs^ n'a pas découragé 
la sollicitude de M- Cdaude 3 si elle a pu, dans ces dernières années, 
prendre à Paris le développement qu'elle a pris en effet, c'est que, par 
son efficacité thérapeutique, elle a répondu an crédit qu'on lui avait 
fait. 

» On a trop voulu réduire la pS3 7 chanalyse à uo système d'interpréta- 
tions plus ou moins ingénieuses de certains faits psychologiques. La 
psychanalyse n'est pas seulement une quelconque théorie. Elle possède 
un titre de gloire plus précieux et moins contestable : avoir guéri des 
états morbides jusque-là réfracta ires à toute thérapeutique. En présence 
d'une pareille constatation, il reste possible de discuter sur certains 
points théoriques tels que le concept du surinoi et l'édifice de la méthode 
freudienne. La psychanalyse ne permet pas seulement de comprendre 
d'une certaine façon les névroses ; elle permet, ce qui est plus, de les 
guérir. Et c'est pour cela que, progressivement, par une infiltration lente 
et sûre, le monde médical éclairé adopte nos points de vue, 

» C'est sur un terrain brûlant que nos discussions vont avoir à se por- 
ter cette année : le psychanalyste ne peut-il pas agir sur les maladies 
organiques dans la mesure où celles-ci se trouvent en rapport avec le 
psychisme 1 Et jusqu'à quel point ce rapport existe-t-il ? S'il devient 
démontré qu'on puisse devenir eczémateux, asthmatique, dyspeptique 
sous riniluence prédominante du psychisme, il faudra élargir nos con- 
ceptions médicales et, renonçant à un pastorisme sommaire, boulever- 
ser la médecine de l'Ecole, 

» Pour aborder l'étude de ce grand problème du rôle du psychisme 
dans les maladies, il nous a semblé que le mieux était de commencer 
par Télude de rhystériej qui se trouve à la frontière, entre les maladies 
réputées organiques et celles réputées psychiques* C'est donc sur cette 
affection que vont rouler les deux rapports que vous allez entendre. 

» Les psychanalystes n'espèrent certes pas dénouer d'un seul coup un 
immense problème, qui se relie à des attitudes métaphysiques et affec- 
tives. Mais ce problème est posé. Cerles, il ne faut pas être utopiste ; mais 
on a le devoir de n'être pas mesquin. Et il faut savoir ne pas se dérober 
devant la gravité des questions qu'on se trouve avoir à envisager. » 

Le président donne ensuite lecture du télégramme suivant, qu'il a 
reçu du D r Eitingon, secrétaire général de l'Association Psychanalytique 
Internationale : 



170 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



oc Au nom du bureau de PAssociation internationale et au mien propre, 
j'envoie à la VI* Conférence des psychanalystes de langue française mes 
cordiales salutations, et lui souhaite un travail fructueux. » 

ïi annonce, en outre, avoir reçu du Professeur Hesnard une lettre où 
celui-ci dit tous ses regrets que son service naval i'ait absolument empê- 
ché d'assister à la Conférence. 

La parole est ensuite donnée au D T Parchemineg pour son rapport 

SUr I/HYSTÉrtlE DE COJSÏVEBSÏON (ÉTUDE CRITIQUE ET COMPARATIVE DES DIF- 
FERENTES conceptions), dont on trouvera le texte dans le corps de la 
Revue. 

Après une courte interruption de séance, la discussion s'engage. 






M, Edouard Pichon donne d'abord lecture de la communication sui- 
vante, que Jtf, Hesnard, après lecture et étude du rapport de M. Parche- 
miney, a envoyée de Toulon : 

« Le rapport du D r Parchemin ey est un exposé parfaitement objectif 
et extrêmement clair de l'irritante question de l'hystérie. Je regrette 
seulement que la modestie de l' auteur ne lui ait pas permis de prendre 
plus nettement position dans le débat qui affronte les diverses opinions 
scientifiques, et aussi qu'il n'ait pas, par souci de ne pas empiéter sur le 
terrain réservé à Mme Reverchon, étendu davantage le bilan de nos con- 
naissances psycha nalyiiques sur la question* 

» Le grand mérite d'un tel rapport est de proclamer que, dans nul autre 
domaine plus que dans celui des faits de l'hystérie, il n'est nécessaire 
de se soumettre, préalablement à tonte analyse, à la méthode clinique. 
La première chose à faire lorsqu'on veut discuter en matière -de névrose, 
c'est de s'entendre au sujet des faits cliniques, qu'il s'agit d'expliquer 
seulement après les avoir minutieusement observés. Et il faut recon- 
naître que c'est dans le vague des descriptions cliniques, dans l'allure 
approximative de la syruptomatologîe clinique, que réside la plus grande 
faiblesse des observations des psychanalystes, La plupart d'entre eux se 
bornent à tracer les grandes lignes d'une observation , puis se lancent à 
corps perdu dans l'interprétation analytique ; et cela sous le prétexte 
que les catégories établies par la nosologie traditionnelle sont conven- 
tionnelles, provisoires, non assises sur les directives que donne l'en- 
quête psychanalytique... Le résultat en est que deux orateurs, ayant fait 
du même cas un diagnostic différent, ne s'entendent d'abord pas sur 
les faits qu'il s'agit dlnterpréter ; l'un considérant comme un schizoïde 
ce que l'autre considère comme un déséquilibré pervers, ou comme un 
hystérique ce que l'autre considère comme un obsédé, etc. 

» Un exemple remarquable de cette anarchie clinique des cercles psy- 
chanalytiques est précisément donné par la clinique de l'hystérie* Par- 
cheminey a rappelé les caractères cliniques de la grande névrose appe- 
lée par Babinski « pithiatique » et qui la différencient radicalement de ce 
que Freud appelle (d'un mot qui choque l'oreille du clinicien français) 



COMPTES RENDUS 171 



a hystérie d'angoisse », J'insiste ici sur le caractère différentiel primor- 
dial qu'est Vinfluençabîlitê du symptôme dit hylsérique par le milieu 
moral ; influencabilité dont la preuve peremptoire est donnée par sa dis- 
parition actuelle dans les milieux hospitaliers. Rien que cette possibilité 
de culture de l'hystérie (dont les médecins de ma génération sont restés 
frappés, ayant été médicalement éduqués dans des salles de malades 
encombrées de crîeuses, d'aboyeuses, de choréïques, de muettes, de 
paraplégiques»*, et ne parvenant aujourd'hui à ne dépister que quelques 
rares hvstéro-tramnatismes de la médecine du travail ou de la mede- 
^ciiie militaire) , rien que cette possibilité de culture, dis-je, démontre 
hautement la profonde différence du symptôme pithïatique avec le 
symptôme de la série anxieuse-phobique, et l'abîme qui sépare la men- 
talité de Phystérique vulgaire, à la merci de son public, et celle de 
l'anxieuse-phobique aux prises avec sou démon solitaire et intérieur. 

» Or, de ces profondes différences cliniques, d'où découlent de pro- 
fondes différences pronostiques et thérapeutiques^ la psychanalyse n'a 
jusqu'ici donné aucune explication. Je suis convaincu -qu'elle pourrait et 
devrait en donner si son éloignement de la clinique ne lui en interdisait 
pas l'occasion, Dans son mépris de la clinique dout el?e risque de 
mourir, la psychanalyse fait songer à une jnicrobiologie qui prétendrait 
expliquer par le microscope toute la pathologie, en abolissant les règles 
fondamentales qui inspirent chaque jour la ligne de conduite du praticien 
au chevet du malade, 

» Merci donc à Parcheminey de nous avoir rappelé, une fois de plus, 
que la psychanalyse, du moins en France, sera subordonnée à la cli- 
nique générale, neurologique et psychiatrique, ou ne sera pas ; que, si 
la psychanalyse est tout autre chose que la clinique, elle ne doit inté- 
resser qu'après elle. 

» Je lui conseille de poursuivre ses recherches sur l'instérîe, consi- 
dérée à la fois du point de vue de la psychologie macroscopique, et du 
point de vue de la psychologie microscopique qu'est la psychanalyse, 
sans oublier le point de vue neurologique ; aucun de ces aspects n'est 
exclusif de l'autre. Je désirerais seulement qu'il entreprenne de préciser 
spécialement les trois catégories de faits cliniques dans lesquels la 
psychanalyse aperçoit justement le retentissement, dans le plan névro- 
pathique, des conflits psychiques sur les fonctions corporelles : les faits 
-cliniques de V angoisse simple, les faits cliniques de Vangoïsse hypochon- 
driaque. et, enfin, les faits cliniques de V hystérie de conversion, 

v L L'étude des faits cliniques de V angoisse simple montre qu'il 
s'agit de faits en partie ressortissant aux phénomènes émotionnels sub- 
jectifs, et pour leur plus grande part, de faits ressortissant à des excita- 
tions ou des inhibitions des fonctions iieuro-végéfatives {vaso-inotricité, 
musculature lisse, sécrétions viscérales, équilibre endocrinien et corré- 
lations neuro-humorales, etc.). Psychologiquement, il s'agit d*une aug- 
mentation de l'excitabilité émotionnelle, d'un éréthisme de l'appareil 
de défense qu'est Vémotion du danger, Psychanalytiqueiiient, il s'agirait 



172 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



d'une dérivation inopportune, dans des voies qui ne sont pas de façon 
normales adaptées à la fonction émotive sexuelle, d'une Jibido inutilisée 
et élaborée en quantité disproportionnée avec la capacité individuelle 
d'assouvissement. 

» IL L'étude des faits cliniques de V angoisse hypochondriaque montre 
qu'il s'agit aussi de faits ressortissant aux mêmes excitations et inhibi- 
tions des fonctions neuro-végétatives, niais non plus seulement, d'un 
autre côté, aux phénomènes émotionnels : ils rassortissent surtout à la 
fonction de conscience corporelle, de cœnesthésie (pour employer un 
terme traditionnel). Psychologiquement, alors que, dans Fangoisse simple, 
il y a hyperexcitabilité des fonctions psycho- végétatives qui condi- 
tionnent rémotion en général, et spécialement rémotion du danger, dans 
l'angoisse hypochondriaque il y a iiyperesthésie du sens du corps : 
l'appareil de transmission du corps aux centres supérieurs, normalement 
silencieux^ vibre exagérément ; et une irruption d'impressions insolites 
dans la conscience subjective arrache la personnalité à l'action sociale 
et au réel extérieur, Psychanalytiqucmenî, cette hyperesthésie corpo- 
relle traduirait une répartition défectueuse de Férotogénie, laquelle se 
déplacerait des zones génitales vers des zones normalement non ero- 
tiques. C'est sur le plan de la sensibilité erotique que se développerait 
Fhypochondrie, alors que Fangoisse simple se déroule sur le plan moins 
défini de l'excitation émotionnelle générale* 

» L'hypochondrie est un fait clinique plus spécialisé que l'angoisse^ 
plus élaboré, plus grave aussi de conséquences, étant situé aux assises 
mêmes du sentiment de la personnalité. 

» IIL L* étude des faits cliniques de l'hystérie dite de conversion 
montre qu'il s'agit ici d'un retentissement des conflits psychiques, non 
sur l'appareil neuro-végétatif, mais sur certaines fonctions mettant avant 
tout en œuvre le système nerveux de relation. L'an ato mie nous indiquera 
dans l'avenir la topographie exacte qui marque les limites, dans la struc- 
ture, de celte fonction que j'ai appelée fonction d'expression émotion- 
nelle. Et la preuve que l'hystérie affecte avant tout l'expression exté- 
rieure des conflits psychiques est que l'apparition du symptôme hysté- 
rique masque ou suspend toute angoisse : d'exprimer au grand jour ses 
désirs refoulés, l'hystérique apaise sa souffrance (peut-être en vertu d'un 
processus d'auto-punition corporelle que nous avons, Laforgue et moi, 
décrit Fan dernier). Quel que soit d'ailleurs le contenu psychanaly tique 
que nous préciserons dans ces syndromes d'expression ou de simula- 
tion de bonne foi, il n'en reste pas moins vrai que ce qui est l'essentiel 
de l'hystérie, c'est cette capacité de projeter au dehors de façon expresse 
sous la forme d'une apparence de maladie physique, les inassouvisse- 
ment s affectifs* 

» Les quelques réflexions que je viens de formuler ébauchent simple- 
ment un vaste programme de recherches, à la fois cliniques, psycholo- 
giques, psychanalytiques, physiologiques et chimiques. Dans toutes ces 
recherches en collaboration, la psychanalyse paraît revendiquer juste- 



COMPTES RENDUS 173 



ment une place d'honneur ; car c'est elle qui promet de nous avancer le 
plus loin dans le contact intime de la personnalité du malade. Mais elle 
risquerait de travailler, elle aussi, dans le vide de la subjectivité, si 
elle ne consentait pas à considérer constamment le symptôme le plus 
psychique comme inséré de toutes parts dans les conditions objectives de 
la vie ; conditions biologiques premières que seules les autres disciplines 
peuvent lui permettre de fixer. » 



& 



Madame Marie Bonaparte lait observer que il. Freud n'a jamais nié la 
parenté de ces diverses disciplines- M, Hesnard semble craindre que la 
psychanalyse ne désire s'isoler. C'est une crainte vaine. Les disciplines 
différentes ont certes intérêt à se poursuivre collatéralement. Mais les 
désirs d'isolement que IL Hesnard attribue aux freudiens sont bien loin 
d'être dans la pensée des psychanalystes en général» et en particulier dans 
celle des privilégies qui ont approché Freud, 

La psychanalyse, dit M. Hesnard, doit toujours être subordonnée à la 
clinique. Il est évident que partir d'une bonne différenciation clinique 
est, pour un psychanalyste, toujours un avantage, ilais, en revanche, il 
est des cas qu'avant la psychanalyse il est difficile de classer, et au cours 
de la psychanalyse desquels se révèlent des éléments diagnostiques. Que 
celte remarque ne s'applique pas souvent aux cas d'hystérie, c'est vrai ; 
car la plupart du temps le problème diagnostique est alors assez facile. 
Mais, dans d'autres névroses, la psychanalyse peut avoir un rôle d'éclair- 
cissement diagnostique. 

C'est précisément à cause de ce secours mutuel que la clinique psycha- 
nalytique et la clinique médicale classique sont capables de se donner, 
que les psychanalystes non médecins doivent travailler en collaboration 
avec des médecins psychiatres et éventuellement avec des médecins tout 
court, 

La psychanalyse deviendra clinique ou mourra, nous dit IL Hesnard. 
En réalité, le problème se pose différemment, La psychanalyse en effet 
^ deux faces : d'une part un «côté clinique, comportant l'étude concrète 
de chaque cas morbide ; d'autre part un côté psychologique, l'immense 
acquêt qu*est la psychologie de l'inconscient ; et ce second domaine de 
la psychanalyse ne saurait devenir caduc, même sî les psychanalystes 
étaient assez imprudents pour négliger la clinique. 



v 

ï. Vf 



ûï. Lœwenstein pense que si 5L Hesnard avait été présent à la séance, 
ses reproches auraient sans doute été moins véhéments et moins injustes- 
C'est un simple malentendu qui a fait croire que la psychanalyse négli- 
geait les conceptions cliniques, L'orateur s'associe pleinement à ce que 
^Madame Marie Bonaparte vient de dire sur ce point. Des discussions et 
des malentendus, connue ceux qu'on reproche aux psychanalystes, se 
voient tout aussi bien, parmi les psj chiâtres. Un diagnostic, que l'aspect 



-" — ■ — ^ — ^™ »™-l B-l ■ ^ „. 

174 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



clinique ne paraissait pas justifier au premier abord, peut parfaitement 
être défendable si l'on cornent à tenir compte du mécanisme et de la 
structure de Ja névrose. 



■lï Fk- 



M* Linder annonce qu'il veut se placer sur un terrain purement freu- 
dien. Selon lui, à la base d'un trouble psychique il y a certainement une 
base organique, et c'est à partir de là qu'en dernière analyse doit, dans 
une sphère de travail supérieur, s'expliquer la pensée, et les troubles de 
cette pensée* liais on est loin, à l'heure actuelle, de pouvoir rien dire 
sur ]a genèse de cette 2>ensée. Il > a des interprétations qui peuvent con- 
vaincre certains, mais, quand on en vient à vouloir donner de véritables 
preuves de la formation de la pensée, tout tombe dans le néant 

La psychanalyse a découvert un domaine jusque-là inexploré. Elle a 
montré qu'il était des faits psychiques avec lesquels notre conscience 
n'aurait jamais contact. Celui qui ne connaît pas l'inconscient n'a pas 
le droit de parler psychanalyse. Il faut absolument avoir passé soi-même 
par la psychanalyse pour pouvoir en parler congrûmeut. L'orateur le dit 
par sa propre expérience, cl par Te x péri en ce des camarades qui ont on 
n'ont pas subi la psychanalyse. Ces derniers ne peuvent pas se faire une 
idée de ce que c'esl que l'inconscient 

■•h *>n 

i3L Codei voudrait ramener les -esprits à Ja discussion du beau rapport 
de son ami Parchemînej. Il le remercie de son exposé si intéressant par 
sa précision, par sa clarté, et, soit dit même si la modestie du rappor- 
teur devait en rougir, par l'immense travail qu'il représente* Pour arri- 
ver à cet exposé si concis, M. Parcheminey a dû lire quantité d'auteurs, 
qu'il a élégamment résumés. Il a su nous montrer l'écueïl que sont les 
explications trop uniquement verbales» qui perdent le contact avec les 
faits. 

Ceci dit, je voudrais poser quelques questions au rapporteur, dit 
M. Godet. 

Est-il judicieux de séparer de Phjstérîe de conversion l'étude de la 
mentalité hystérique : tendance mythomanïaque, tendance à la simula- 
lion ? â In lumière de la psychanalyse, cette mentalité hystérique appa- 
raît, elle aussi* comme la réaction de faibles qui se défendent par le 
mensonge, la simulation, la duplicité. Dans des circonstances difficiles, 
ces mêmes sujets recourront à la conversion hystérique, C'esl un pro- 
cédé de défense, un mojen d'éviter les corvées, de se faire cajoler. 

Ce qu'il \ a de particulier aux hystériques, c'est leur suggestibililé, 
leur faculté de créer en eux quelque chose d'analogue aux réflexes con- 
ditionnés. Il se constitue alors ce que Cénac et l'orateur lui-même ont 
qualifié d'enclaves, Une fois déclenché le mécanisme conditionnel, le 
bloc ressurgit tout d'une pièce comme une enclave dont le sujet n*est 
plus maître, et il en est ainsi jusqu'à la rupture du circuit anormalement 
constitué. 



Aita 



COMPTES RENDUS 175 






M, Cénac félicite grandement M, Parc hem iney, dont Jl apprécie la 
conscience, Félégance et la mesure. Il regrette seulement que sa modes- 
tie l'ait amené à ne pas prendre assez position. M, Cénac voudrait seu- 
lement compléter la pensée de son ami CodcL Celui-ci a souligné une 
notion qui est à rapprocher des idées de M, Claude, celle d'isolement, Il a 
expliqué quoi entendre par le terme d'enclave. 

Ce que iï. Cénac voudrait souligner, c'est le retard dans l'apparition 
des phénomènes hystériques. L'hystérique étant en conflit actuel, il y a 
un certain temps de latence avant Féclosion des symptômes hystériques. 
C'est là un caractère assez spécifique de Fémotivité des hystériques, par 
rapport à d'autres émotivités* 

if* Cénac attire aussi l'attention sur la question du symbolisme et de la 
magie du mot* Certes, Pastasie-abasie est d'ordinaire surdéterminée; certes, 
il est possible que son apparition reconnaisse, parmi ses déterminantes, 
l'influence de l'expression symbolique « ne pas avancer ». Mais M. Cénac 
croit qu'il y aurait danger, dans la psychanalyse, à se laisser séduire par 
des expressions imagées illustrant trop bien la situation et impression- 
nant le malade, et à s'écarter, par ce fait^ de causes plus profondes, plus 
personnelles, plus réelles» dont la découverte est indispensable. 



.1. 



Mme Morgenstern, après des remerciements au rapporteur, s'associe 
aux paroles de M. Godet et de M, Cénac. Elle croit que l'hystérie com- 
porte une prédisposition constitutionnelle, qui se rencontre avec un 
élément psycho-traumatique, d'où les accidents. Elle illustre cette affir- 
mation par un exemple : 

Un garçon de quatorze ans fut injustement accusé d'un vol. Au tri- 
bunal, il ne voulait pas s'en déclarer Fauteur. On lui dit alors que s'il 
n'avouait pas, il faudrait que son père vînt à sa place, et que ce serait la 
déchéance de sa famille. Il avoua alors ce qu'il n avait pas fait* Son père 
déclara au tribunal que, par cette pression, on lui avait fait, à lui et à 
sa famille, un tort moral, et demanda des dommages-intérêts. Quand tout 
fut arrangé, le jeune garçon ne put pas se lever pour aller à son travail : 
il présenta une abasie complète. Soigné par l'oratrice, cet enfant a coin- 
pris le mécanisme psychologique de son abasie. La psychanalyse a même 
révélé beaucoup de choses plus complexes, mais qui ne sont pas du sujet 
étudié à la Conférence* Marquons seulement que son père était retenu 
au lit par du rhumatisme* L'ahasie était une identification* 



-> 

** 



M* Leuba a, dît-il, une conception qui se rapproche dte celle de ftl, 
Codei. L'hystérie n'est pas encore très bien définie. L'hystérique, à 
Foccasion d'un trauma psychique, est capable de présenter des symp- 
tômes dits hystériques. Ces symptômes représentent pour lui un béné- 



176 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



fiée, il s'y réfugie* Et, une fois que le symptôme s'est produit, l'hystérique 
le répète indéfiniment. En soi, ce mécanisme est à la portée de tout le 
monde* Dès lors, ce n'est pas lui qui peut suffire à définir l'hystérie par 
rapport aux autres névroses. 

Une jeune iille de dix-neuf ans subit un traumatisme psychique ; le 
jour même du mariage de sa soeur, elle est embrassée par son beau- 
frère. C'est plusieurs mois après qu'elle fait des accidents hystériques* 
Mais entre temps, elle a une angine : peut-être y a-t-il eu alors des 
modifications neuro-chimiques* 

M. Leuba et ses collaborateurs sont en train d'étudier la teneur en 
calcium dans de pareils états ; il en sortira peut-être des données inté- 
ressantes* 



^■^ 



M* Laforgue fait remarquer que te rapporteur n'a pas mis au premier 
plan dans son travail le rôle des symptômes hystériques comme méca- 
nisme de défense contra un conflit. Ce rôle, en effet, n'est pas propre aux 
symptômes hystériques : tout symptôme névrotique est un mécanisme de 
défense. C'est Ja nature des conflits hjstérisants qu'il serait intéressant 
d'étudier de plus près. 



ïïïr 



M* Odier s'associe à AL Lœwenslcm dans ce que celui-ci a répondu à 
la lettre de M, Hesnard. Loin d'accepter le dilemme affirmé par M. Hes- 
îiard, l'orateur croit qu'il y faut opposer celui-ci : «Oula clinique habi- 
tuelle admettra la psychanalyse, ou eîle périra, » 

La clinique a décrit, et va décrivant, avec précision, les symptômes 
hystériques tels que les contractures et les paralysies» Veut-on aller plus 
loin, qu'on rencontre tout de suite deux écoles : les organicistes et les 
psychogénisles* Or, jusqu'à présent, les organicistes ne nous ont rien 
appris» strictement rien» Quand on lit l'observation prîneeps de Freud, 
après avoir lu tous leurs travaux* on a l'impression de découvrir enfin 
quelque chose. 

L'expérience clinique psychanalytique, l'exercice de la méthode théra- 
peutique freudienne montrent combien les classifications ordinairement 
admises par ]a clinique psychiatrique sont arbitraires en réalité : il est 
rare qu'aucune névrose évolue sans qu'à un moment donné se cons- 
tituent des symptômes du type dit hystérique. 

M. Odier pense qu'il est difficile de limiter et d'isoler l'hystérie de 
conversion. Pareille conception se réfère à un état déjà ancien des 
idées de Freud* Selo*t l'orateur, dans l'hystérie, l'essentiel de la nature 
du symptôme n'est pas d'être un moyen de défense, mais beaucoup plu- 
tôt un moyen, pour le malade, d'attirer l'attention sur lui, 

M. Odier regrette enfin que M. Hesnard retombe encore dans la confu- 
sion où il est déjà tombé dans son livre sur les Syndromes névropathi- 
ques, ^nlre l'hystérie d'angoisse et la névrose d'angoisse. La névrose d'an- 
goisse, que M. Freud a décrite en 1886, est une névrose actuelle : il y a 



COMPTAS RENDUS 177 



angoisse diffuse à cause d'un inassouvissement actuel, par exemple de 
coït interrompu, ou de continence prcHiatrimonlale* 

L'hystérie d'angoisse^ elle* comporte un phénomène qui n'est pas dans 
Ja névrose d'angoisse : le déplacement* par exemple le glissement de la 
peur de son père à celle des chevaux dans le cas du petit Hans. M* Freud 
appela cette névrose hystérie parce qu'il trouvait que par son mécanisme 
psychologique elle se rapprochait des processus de conversion, com- 
munément appelés hystériques. M, Odier comprend et accepte qu'on 
préfère en France l'appeler névrose phobique, mais il ne faut pas que 
ce soit une raison pour la confondre avec la névrose d'angoisse. La 
névrose d'angoisse est une chose ; la névrose phobique* ou hystérie d'an- 
goisse de Freud* en est une autre. 



■ ■■ PI 



)VL Pichon. voudrait simplement apporter une observation psycho- 
clinique personnelle, qui pourra peut-être aider à faire quelque lumière 
sur le problème des dissociations psychiques, 

A la suite d'une piqûre anatomique, l'orateur eut une arthrite puru- 
lente du pouce gauche, qu'ouvrit feu M. Tuffier, Il fut endormi au clilo* 
rure ri'êthyle. Pendant la narcose, aucune douleur n'arrivait jusqu'à 
lui* c'est-à-dire jusqu'à la personnalité dont les souvenirs se sont inté- 
grés dans sa mémoire ; et cependant, il entendait la voix qui d'ordinaire 
était la sienne crier très fort : « Oh mon Dieu, comme vous me faites 
mal, ne me faites pas tant de mal I » Après son réveil, il s'entendît 
reprocher ses cris par le chirurgien, et lui répondit : « Je n'ai nullement 
souffert, et ce n'est pas moi qrti ai crié. » Ainsi donc, pendant la nar- 
cose, là douleur arrivait jusqu'à une instance psychique qui disposait, 
pour exprimer cette douleur, de la fonction linguistique du patient ; 
niais la fonction auditive restait possédée par l'instance psychique 
centrale, dont les souvenirs devaient ultérieurement s'intégrer dans la 
mémoire de M. Pichon* 



A 



M, Laforgue lient, à propos de oe que vient de dire son ami Pichon, 
à souligner que M. Sollier a déjà dit, il y a longtemps, que l'état hysté- 
rique était un état de sommeil qui dissociait les fonctions psychiques* 






Certes, dit M. Godet, les mécanismes qud conduisent aux symptômes 
hystériques sont, comme Ta dit M. Leuba, des mécanismes banaux. Mais 
il reste quelque chose de tout à fait propre à l'hystérie : c'est que l'hys- 
térique ne sait pas réduire les associations qui se sont une fois trouvées 
créées. Les associations qui, dans des circonstances spéciales, en 
l'espèce la narcose, s'étaient faites entre sa douleur et ses cris, sans par- 
ticipation du conscient. M, Pichon les a facilement réduites : l'enclave 
extra-consciente n'a pas persisté. C'est en cela que le comportement de 
ML Pichon a différé de celui d'un hystérique. 

REVUE FllAftÇATSE DE PSYCHANALYSE. 12 



178 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



M, Codet ajoute que, selon lui, il y a chez Penfant même normal une 
certaine part de mentalité hystérique, qui se réduit avec rage, i 



IL Lœwemtein se range eux côtés de M- Codet, Ce qui différencie 
l'événement psychologique introspectif apporté par M. Pichon d'un méca- 
nisme hystérique* c'est que l'hystérique est incapable de réintégrer l'en- 
clave dans sa vie psychologique personnelle* L'enclave s'est formulée dans 
l'enfance de l'hystérique : c'est qu'à ce moment le sujet n'a pu se débar- 
rasser d'un certain conflit qu'en risolanL Et cette enclave est un moyen 
d'attraction pour tout conflit ultérieur ; l'hystérique ne peut plus résoudre 
normalement aucun conflit nouveau> du fait qu'il s'est débarrassé de ses 
vieux conflits par le procédé de l'enclave isolée* Qu'ensuite il utilise cette 
sienne particularité psychologique pour attirer Pintérét semble à M, 
Lœwenstein un point secondaire. 

L'orateur voudrait aussi répondre à M, Cénac, à propos des interpré- 
tations symboliques verbales : qu'il ne faille pas s'y attacher exclusi- 
vement, soit ; mais il semble néanmoins que certains symboles aient une 
valeur beaucoup plus directe, plus chargée de dynamisme, qu'on ne serait 
tenté de le croire au premier abord* 



M- Henry Ftournog s'associe aux félicitations qui ont déjà été adres- 
sées à M, Parclicmïney pour son rapport extrêmement clair. En enten- 
dant ce riche exposé, on sent se lever en soi tant de questions qu'il est 
difficile de faire un choix, et de parler plutôt de l'une d'entre elles* 
L'orateur osera pourtant attirer plus particulièrement l'attention de 
l'auditoire sur un ou deux points : 

L Le centre même du rapport, c'est la conversion, ce « saut mysté- 
rieux du psychique dans l'organique »* Certes M. Lœwenslein a raison 
d^insister sur l'importance des conflits et de leur isolation. Mais ce qui, 
entre les névroses, caractérise l'hystérie de conversion, c'est le saut mys- 
térieux dont il vient d'être question. Ce mystère, que M. Freud lui-même 
a signalé, il se semble pas que nous soyons près de le mettre au clair. 
C'est un problème d'énergie, de transformation d'énergie psychologique 
en énergie somalique* 

On a attribué à IL Freud la paternité de l'inconscient et du dyna- 
misme de l'inconscient ; c'est à tort ; on avait parlé de cela bien avant 
lui. C'est bien à tort qu'on a, de ce point de vue, opposé M, Freud à 
M + Pierre Janet, car la psychologie de M, Janet est loin d'être dépourvue 
de notions dynamiques. En ce qui concerne la psychasthénie, par 
exemple, M. Janet a insisté sur les phénomènes de dérivation : c'est là 
un mécanisme dynamique* De même on avait parlé d'inconscient avant 
M. Freud. 11 s'est contenté de pousser plus loin que les autres dans ce 
domaine. Ou M, Freud a été vraiment beaucoup plus original, c'est dans 



— * 



COMPTAS ÏÏENTHTS 179 



sa démonstration de la signification symbolique de certains symp- 
tômes, 

11 reste que le problème dynamique de Pénergie psychique est au 
centre de l'œuvre de Freud. Cette notion d'une énergétique psychique est, 
dans la psychanalyse freudienne, la plus théorique, mais la plus impor- 
tante au point de vue scientifique. 

IL Autre point, connexe aux critiques de M. Hesnard. 

Il est certain qu'une des trouvailles les plus originales de Freud, c'est 
la technique même de la psychanalyse. Certainement, M. Hesnard a rai- 
son de penser que l'observation clinique est une chose utile, voire indis- 
pensable, et qu'elle a rendu de grands services dans les hystéries dites de 
culture* qui s'expliquent facilement par de la suggestion et de l'imitation. 
Cependant, même ces phénonrnies*4à ne s'expliquent dans le détail que 
par les explications freudiennes. Pourquoi telle malade a-t-elle imité sa 
voisine ? Le freudisme seul permet de répondre à une telle question, lui 
seul éclaire, comme rien n'y avait réussi auparavant, la psychologie des 
foules. Certes, la technique psychanalytique diffère des modes habituels 
de recherche scientifique et clinique» puisqu'elle est inapplicable au 
grand jour* Mais sa valeur réelle n'en est pas diminuée. 

Quand M, Hesnard vient dire que la psychanalyse sombrera si elle 
néglige l'investigation clinique, il semble à M. Flournoy qu'il dénonce 
un risque inexistant* La clinique est destinée à faciliter de plus en plus 
l'accession des malades aux cures psychanatytiques : l'exemple du ser- 
vice de M, Claude le montre bien. 

III. L'orateur veut enfin rapporter un fait personnel, très analogue 
à celui rapporté par IL Pichon : savoir une dissociation psychologique 
par un toxique. M, Flournoy, se trouvant un jour sous narcose pour une 
suture tendineuse, sentît toute l'opération» perçut le contact des ins- 
truments, ceci sans aucune espèce de douleur. Il entendit même l'aide dire 
à l'opérateur : « Oh ! veille-toi de ne pas piquer la radiale, » Il pensa 
alors : « Oh ! quelle chance 3 ce n'est pas moi qui ai à faire attention. » 
11 se rendait en somme un compte exact de la situation, sans ressentir 
de douleur. 



£w 



M. de Saussure marque que l'hystérie de conversion n'est pas une 
entité morbide ; la conversion est un mécanisme général, et qui peut se 
trouver ailleurs que dans l'hystérie. Par exemple, il y a conversion dans 
la neurasthénie ou la mélancolie quand un malade, assailli par un con- 
flit d'agressivité, et refoulant cette agressivité, fait des symptômes neuro- 
végétatifs. Il semble que l'excitation de la colère, qui normalement se 
décharge dans les muscles striés* porte, quand cette décharge est inhibée, 
son influx nerveux dans le système neuro-végétatif. 

Si un obsédé a de la conversion il est faux de dire de ce fait que der- 
rière ses obsessions, il y ait de l'hystérie* Certes, un obsédé a pu anté- 
rieurement être hystérique, mais il avait alors toute la mentalité hysté- 



180 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



rique. Il semble donc qu'il y ait des phénomènes de conversion qui 
n'aient rien a voir avec l'hystérie. 



£_ 

,*"i^* 



Madame Mairie Bonaparte croil que le problème soulevé par IL de Saus- 
sure mériterait une étude en soi. II y a plusieurs couches dans la psycho- 
genèse d'un cas* M Freud admet en général que la première couche est 
hystérique. Mais si, par ailleurs, le sujet est prédisposé à la névrose 
obsessionnelle, il pourra y avoir des éléments hystériques chez un 
obsédé. 



-a* 



M* Pichon (ait observer que ce que M. Parcheminey a donné comme 
caractéristique de Fentité nosologique appelée hystérie, c'était non la 
conversion, entendue de façon aussi générale que le fait M, de Saussure, 
mais la conversion dans le domaine de la vie de relation. 



** 



iL Codet rappelle qu'il est rare qu'on puisse -vraiment caractériser un 
malade par le nom d'une maladie. Chaque malade a un ensemble de ten- 
dances ne rentrant jamais qu'approximativemeiil dans les cadres sché- 
matiques de la psycho-pathologie. Ceci, observe dladame Marie Bona- 
parte, n'est pas vrai seulement des malades, mais de tous les humains. 



& 



M* Fïoiirnoy croit que la distinction entre la conversion dans le 
domaine de la vie de relation et celle dans le domaine viscéral est très 
utile. D'un point de vue philosophique, on pourrait concevoir que la 
volition même d'un mouvement volontaire est une conversion. Seule 
l'intervention de l'inconscient établit une différence entre cette conver- 
sion volitionnelle et la conversion hystérique. Mais la volition normale 
d'un mouvement pose déjà le problème du « saut mystérieux du psychi- 
que dans l'organique », qui est en réalité un problème métaphysique géné- 
ral. 

M, Flournoy insiste encore sur le caractère énergétique de l'inconscient 
freudien. La condensation, le déplacement, ces phénomènes génialement 
découverts par M. Freud sont des phénomènes énergétiques. 



&+ 



IL Parcheminey prend ensuite la parole pour répondre, au moins en 
gros, aux observations qui lui ont été faites à l'occasion de son rapport. 
Il le fera, dxWl, avec d'autant plus d'aisance que beaucoup des critiques 
émises ne s'adressaient pas à lui, mais à son ami Hesnard* M. Parchemi- 
ney, pour sa part, croil avoir bien marqué que M. Freud ne mésestimait 
pas les éléments biologiques et neurologiques, et que seule sa technique 
était d'ordre purement psychologique. 



^^-^^^r-P-^^^^B-^P-^-^^Wr^ 



^ — ■"■■ 

COMPTES RENDUS 181 



II ne répondra pas h M. Linder, qui n'a parle que de questions générales 
ne se référan l pas spécialement au sujet étudié dans le rapport; 

À M. Codct, M. Parchcminey répond que c'est dans un souci de clarté 
qu'il a, d'une façon certes un peu schématique et artificielle, séparé 
Pctudc de la conversion de celle de l'état mental global des hystériques, 
ce second point devant faire l'objet du rapport de Mme Jouve- 
Reverchon, 

L'auteur reconnaît que peut-être il n'a pas assez souligné l'importance 
du facteur utilisation de la maladie. Il pense a ce propos à une malade 
de Sain le- An ne, dont les crises disparaissaient dès qu'elle était hors du 
milieu familial. Par ces crises, elle * empoisonne » sa famille. Mais il y a 
chez elle un mécanisme plus profond que la psychanalyse a bien mis 
en vedette* A certains 3110111 eut s, sous l'empire d'une tension sexuelle 
excessive, cette femme quittait la maison paternelle, allait se faire abor- 
der par des hommes, faisait les prémisses d'un acte se Miel, puis» prise 
d^une panique anxieuse, quittait sou compagnon éberlué, rentrait chez 
ses parents, et c'est à ce moment qu'elle faisait une crise hystérique 
devant son père. Il y avait donc, chez cette fille, une fixation œdipienne 
typique, et c'était là une couche psychique beaucoup plus profonde, 
dans le déterminisme de la maladie, que le facteur utilisation, 

A M* Cénac, le rapporteur répond que concevoir et marquer toute 
l'importance du svmbolisme n'est pas un jeu intellectuel. Il est persuadé 
d'ailleurs que son ami Cénac pense, au fond, comme lui sur ce point. 
Comme exemple de l'importance du symbolisme, M, Parcheminé} rap- 
porte un fait intéressant qui lui a été communiqué. Un observateur con- 
naissait une jeune fille qui, au cours d'un voyage en chemin de fer, 
avait constitué une contracture avec Lnn des membres inférieurs repliés» 
le talon protégeant la région génitale* Or, au cours d'une exploration 
dans le bassin de l'Amazone» ce même homme arriva à Fimproviste au 
milieu d'une réunion de gens d'une peuplade primitive. Les hommes s'en- 
fuirent dans les bananiers. Les femmes, nues et assises en cercle, eurent 
le même geste : se protéger les organes génitaux avec le talon, exacte- 
ment dans la même altitude que la jeune Française avait Jîxée dans sa 
contracture. 

Avec M. Piehon, M. Parchcminey pense que ce qui caractérise Thysté- 
rîc passe dans le domaine de la vie de relation. Que des mécanismes 
analogues existent dans le système neuro-végétatif, c'est une autre ques- 
tion. Ce qu'il y a de neuro-végétatif dans l'hystérie, c'est le condition- 
nement de l'état organique qui déclenche les crises : point qu'ont bien 
étudié MM, Claude et Baruk. 

M. Parch eminey s'associe à ce qu'a dit 11, Flournoy sur l'énergétique 
psychique. Peut-être n'a-i-il, en effet, pas assez insisté sur ce point dans 
son rapport. Sur un autre point, M. Parchcminey accorde à M- Flournoy 
qu'en somme tout le monde fait de la conversion, Mais le propre de 
l'hystérie, c'est que l'hystérique n'a droit dans ces symptômes qu'à des 
mécanismes régressifs, au lieu du mécanisme moteur normal dont 

ih-yue nuNCAisc ni: p^chaxvltsi:. 13 



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182 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l'homme s fi in dispose cl dont Physt crique lui-même ne dispose qu'en 
dehors de ses manifestations morbides. 



Séance du samedi 31 octobre 1031 

Le D 1 Allen djj président, donne d'abord la parole â Mme Jouve-Re ver- 
di on pour son rapport sur « L'hystérie w point jïiî vui; psychavaly- 
tique », publié dans le corps de la Revue. 

M. Pichon prend la parole le premier. 

L II veut d'abord faire remarquer que M* Pierre Janet a déjà dit, sur 
les convulsions* quelque chose de très analogue à ce que Mme Jouve- 
Reverchon suggère, Pour cet auteur, en effet, les convulsions des épï- 
leptiques traduisent, au degré extrême de chute de 3a tension psycho- 
logique, l'impossibilité de s'adapter à une situation difficile, c'est-à-dire 
en somme un processus de fuite. 

IL En second lieu, M* Pichon veut signaler combien il a été intéressé 
par celle heureuse formule de Fautrice du rapport : « La faute du moi, 
c'est toujours V ignorance ». Cette formule lui semble avoir une portée 
générale qui dépasse de beaucoup le domaine de l'hystérie ; elle s'appli- 
que à tout refoulement. En l'absence de l'information du je (car on sait 
que SL Pichon préfère ce terme), les actes, par court-circuit, peuvent 
être déclenchés par des facteurs inconscients ; tels sont les actes man- 
ques et les symptômes* Le but principal de la psychanalyse est de rame- 
ner à la conscience du je les processus aboutissant à ces actes et à ces 
symptômes ; mais en rendre consciente la genèse, c'est en refaire des 
objets de responsabilité ; c'est pourquoi M Pichon a pu dire autrefois, et 
répète aujourd'hui, que la psychanalyse a, dans la pratique, un effet 
moral. Toute différente de la psychothérapie à la Dubois, et exempte 
des allures prêcheuses et bénisseuses de celle-ci, la psychanalyse a 
cependant un effet moral beaucoup plus profond, puisqu'elle amène la 
reconstitution morale hiérarchique de la personnalité, en amenant, d'une 
part, comme l'orateur vient de le dire, le je du psychanalysé à endosser 
la responsabilité de tout ce que fait réellement sa pc sonne, et en pur- 
geant d'autre part son psychisme des obscurs sentiments de responsa- 
bilité attachés indûment à des tendances qui n'ont pas abouti à l'acte, 
A la fin de la psychanalyse, le patient arrive a cette conception saine de 
la ju orale i « Je suis responsable de tout le comportement de mon être 
humain, mais je n'ai aucun remords à avoir des images do désirs mau- 
vais qui, issus d'une province de moi-même, se trouvent apparaître à ma 
conscience, si, après les avoir contemplées courageusement sans les 
refouler, je les réprime et les empêche de passer à l'acte. » Il a toujours 
semblé à M. Pichon que, quand on, avait amené son patient à accepter 



COMPTES RENDUS lt 



entièrement et profondément ce modo de vie psychique, la psychanalyse 
était terminée. 






IL Linder demande à Aime Jouve si Fou ne leurrait pas coordonner 
chronologiquement les dessins de la malade, pour voir révolution de son 
inconscient. Il pense qu'il serait possible d'y saisir alors le symbole d'une 
renaissance \ la malade a fait une gestation, et c'est maintenant toute une 
naissance spirituelle* 

Il ne croit pourtant pas la malade complètement détachée du trans- 
fert. Le J est maintenant vide de tout médaillon, mais probablement n'en 
sera-Ml pas toujours ainsi* 



À 



XL Lœivcnstein remercie beaucoup Mme Jouve j Rcverchon de son rap- 
port* Il avoue avoir vis-à-vis d'elle, quant à ce rapport, des sentiments 
ambivalents. D'abord, voyons les reproches : 

Mme Jouve-Reverchon n'a pas assez pensé qu'elle avait le devoir 
d'exposer l'état actuel de la doctrine psychanalytique sur l'hystérie* Il y 
avait pourtant toute une théorie assez complète qui aurait été une matière 
intéressante. Mme Jouve aurait abordé le problème de la différence entre 
l'hystérie cl les autres névroses ; et celui de la mythomanie, et bien 
d'autres encore, que la psychanalyse résout de façon assez satisfai- 
sante. 

Par contre, l'orateur remercie grandement la rapporteuse de l'accent 
qu'elle a mis sur certains problèmes, tels, par exemple, les mécanismes 
primaires de défense, et le rôle de la phase phallique. Il a été extrême- 
ment intéressé par le lien qu'elle voit entre la différence anatomique des 
sexes et le fait que l'hystérie est une névrose surtout féminine. 



\<w 



lia dame Marie Bottapaite s'associe à IL Loewcnstcm pour ce dernier 
éloge* Par contre, XL Linder pense que l'outil phallique a, pour les deux 
sexes, lu meme importance à l'éveil de la vie. La plus fréquente atteinte 
des femmes par J 'hystérie est une simple question d'éducation. 



.\ 



XI, Claude se trouve dans un grand embarras. Il n'a pas reçu le ba]}- 
terne psychanalytique. Il est là en curieux, en profane, il ne demande 
qu'à s'instruire. Il a écouté avec attention la discussion de la veille ; il s'y 
sentait un peu sur son terrain. Il a constaté avec plaisir que M. Parche- 
miney analysait les manifestations de déplacement — alias de conver- 
sion - — que sont les symptômes hystériques. L'hystérie est avant tout un 
état d'aptitude particulière : certains sujets, à certains moments, sont 
susceptibles d'avoir cette dissociation particulière, et cette fixation de 
certaines représentations en dehors de la sphère volifiounelle. Sur ce 
point, Xî. Claude est d'accord avec M. Parchemin ey + Ij trouve intéressant 



an 



484 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de voir là une assimilation partielle, une analogie, entre rhjstérie cl Ja 
schizophrénie. 

Mais M* Claude se sent l'esprit satisfait quant il dît que l'émotion 
engendre les manifestations hystériques. Emotion, aptitude spéciale, cela 
lui suffisait. Pourquoi cette aptitude ? c'est cela qu'on discute ici. 

À l'examen, superficiel peut-être* des médecins et psjchiatrcs non 
psychanalystes, dit l'orateur, cette aptitude paraissait une affaire cons- 
titutionnelle, la diathèse émotive. Les ncurologistes sont tous de cet avis ; 
certains même n'admettent pas le rôle de l'émotion. Evidemment, il y a 
quelque chose de particulier à certains sujets ; chez les non-hystériques, 
une contracture comme celle des hystériques ne serait pas mainlenable 
sans fatigue* une paralysie sans un grand effort d'attention. Il s'agit chez 
les hystériques d J une émotion fixée. 

M. Claude a entendu que l'on donnait, chez les psj chanaljsles, un*.* 
priorité à une représentation sexuelle particulière : la présence du pénis 
dans l'inconscient, qui suggère l'acte et ne le permet pas. Il demande 
pourquoi, quand on voit un coup sur le bras amener une paralysie du 
liras, on introduit dans l'explication l'élément sexuel, et uniquement 
lui. 



S, 

■r rf» 



SL Porche mîneg remercie IL Claude îles paroles bienveillantes qu'il 
vient de prononcer à son endroit. Maïs il tient à marquer que lui, Par- 
cheininey, avait laissé à Mme Jouve la part la plus ingrate. 

L'orateur, dans son rapport, a essentiellement voulu montrer l'impor- 
tance de plus en jilus grande qu'on est amené à attacher au contenu 
psychologique de l'hystérie, et qu'il fallait étudier ce contenu du point 
de vue de la régression» Dans l'émotion, e*est non seulement l'émotion- 
choc, avec ses manifestations eiidocrino-humorales si bien étudiées par 
M* Claude, qui importe, c'est aussi l'élément affectif général qui se relie 
à la psychopathologie de la sphère infantile. illL Freud , de ûlonakow, 
Kretschmer ont étudié chacun à leur manière cette évolution des ins- 
tincts* 

Dans la première partie de son exposé, Mme Jouve a parlé de ces 
pulsions. Dans les études de M # Freud, sur l'hystérie, il y a de beaux 
faits cliniques qui en illustrent l'histoire, tel le cas d'Elisabeth* Cette 
femme avait une douleur à la cuisse ; celle-ci disparue au cours du trai- 
tement freudien, il y eut explosion d'un affecl moral, grand chagrin : 
il y avait eu un phénomène de déplacement Quelle est la nature de ce 
déplacement ? Là réside l'étude du contenu psj chologique de l'hystérie ; 
et, dans chaque cas, cette étude peut être faite sur le terrain clinique, 
c'est-à-dîre en restant au contact des faits- 
Mais il ne faut pas confondre Pémolion-choc, avec l'élai ailectif lié au 
point de développement où en est arrivée la sphère affective du sujet, 
c'est-à-dire au système de répartition de cette libido que M. Freud a com- 
prise si largement. 



< ^,^» < ^ M ^i^^^^ M^^^^llWfcH>J^^^^i**i«*^W*l— *^— **W**il^"^MJn^,,, <M ^, ^ M 



COMPTES RENDUS 185 






M, Lœwcnslein pense que M. Cl il u de a mis le doigt sur un problème 
capital : non certes, pour les psychanaljstcs, l'cmolign ne suffit pas, à 
elle seule, à expliquer l'hjsténe. La ps\ cbanaljse ne se contente pas de 
constater l'existence de l'émotion ; elle s'attache à rechercher la qualité 
et )e contenu réel de cette émotion. C'est là son point de départ te plus 
fondamental ; or précisément, c'est en fouillant, par su méthode propre, 
ce problème, qu'elle arrive à découvrir ce rôle é minent de la sexualité, 
qui semble si paradoxal au prolesseur Claude. 



- ^ 



Madame Marie Bonaparte s'associe à ce que viennent de dire M* Par- 
chemin ey et M, Lœwcnstcïn. Il ne faut pas oublier le sens large du terme 
« sexuel » en psychanalyse. Un bms se paralyse à la suite d'une émotion 
quelle qu'elle soit : cette émotion esl sexuelle au sens large du mot, en ce 
qu'elle est liée à la libido, c'est-à-dire à l'affectivité, par exemple à un 
désir refoulé d'embrasser, d'étreindre, ou d 5 être éireîul, couvé, aimé. 

Quant à l'idée que l'hystérie féminine serait liée à l'absence de 
phallus, il ne faut pas se méprendre, (Madame Marie Bonaparte croit ne 
pas trahir la pensée de Mme Jouve-Revcrchon en Fi nlerpr étant ainsi : 
c Le vice de développement affectif lié à la représentation die l'absence de 
phallus entraîne, chez la femme hystérique, un comportement sexuel avec 
frigidité totale* » Cette frigidité totale serait à opposer à la demi-frigi- 
dité, avec volupté purement cliloridienne. Mais, chez une telle hystérique, 
la paralysie d'un bras sera en rapport, non avec le fait matériel de cette 
frigidité, maïs avec tout l'état affectif qui y correspond. 






M* Claude rappelle une observation ancienne, apportée à la Société de 
Neurologie quand on y discutait le rôle de rémotion dans l'hystérie* Un 
individu veut donner une claque à sa femme, voilà sur-le-champ son bras 
cloué par une monoplégie hystérique* Par I'aperception de sa propre 
brutalité, l'homme en question est inhibé dans son acte^ et cette inhibi- 
tion se fixe, De même un ouvrier qui a eu un « coup de soleil élec- 
trique » devient aveugle, de cécité hystérique. M. Claude ne voit pas là 
de place pour le complexe sexuel. Il reconnaît que les émotions sexuelles 
peuvent préparer le terrain névropathique. Il ne croit pas qu'on puisse 
les ériger au rang d'explication universelle* 



.* 



SA* de Saussure pense que M. Claude pose une bien grave question en 
parlant des constitutions. Evidemment, il y a des types très différents de 
réaction psychique : les hystériques, les hypochondr jaques, les neuras- 
théniques. Mais ces sujets ont-ils hérité de leurs constitutions respec- 
tives, ou les ont-ils acquises dans leur enfance ? Le caractère n'est-il pas 



^^ÉÉ* 



186 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



116 à un certain moment ? Ne voit-on pas des enfants qui, jusqu'à cinq ou 
six ans> paraissent normaux, puis dont le caractère s'altère, et chez 
qui apparaissent alors des manifestations psychopathologiques. Ne peut- 
on pas penser que telles ou telles émotions de l'enfance guident dans 
certaines voies pathologiques celui qui les a éprouvées ? Devant les faits 
qui) a observés, II. Raymond de Saussure tend a penser que la cons- 
titution n'est pas quelque chose d'héréditaire, mais d'acquis, 

IVautre part, XL de Saussure pense que ce qui est caractéristique des 
hystériqueSj ce n'est pas d'avoir désiré enfant le pénis paternel, ce qui 
est banaL C'est d'avoir compris très tôt le rôle de ce pénis. Dès lors, la 
fillette destinée à Phystérie ne désire pas seulement avoir un pénis 
comme son père pour être un homme, elle le désire aussi en tant que 
femme : ce double désir se retrouve chez toute femme hystérique. 

Enfin, XL de Saussure, après avoir rappelé que l'émolivilc avait une 
qualité différente, suivant l'âge auquel elle s'était formée, répond à M. 
Claude qui a dit que, dans une paralysie brusque du bras par émotion 
actuelle, le rôle d'un trauma psychique de l'enfance n'apparaissait pas. 
Si, car l'émotion actuelle n'agit précisément comme créatrice de para* 
lysie qu'en vertu d'une constitution que les traumas psychiques de 
l'enfance ont créée* 



1-^ ** 



{Madame Marie Bonaparte indique que il. Freud croit au rôle det consti- 
tutions héréditaires : notamment i) a indiqué la prédisposition des lié- 
rédo-syphilïtiques aux névroses. 

Elle rappelle que les névroses de guerre, qui ont servi de gros argu- 
ment contre l'origine infantile de l'hystérie, révèlent la plupart du 
temps, à l'étude, cet élément infantile primitif. 

Enfin, elle fait remarquer que, dans l'observation de l'homme qui vou- 
lait gifler sa femme, l'élément sexuel est évident. 



ri h ri I 



XL Odicr apporte, pour éclairer la discussion, une observation très 
intéressante : une jeune fille a une contracture du membre inférieur 
droit, avec va rus équin. Une lénotomie ne donne aucun résultat, La 
jeune fille vient ensuite à subir un traitement psychanalytique, d'ailleurs 
irrégulîei\ Et l'on apprend ce que voici : elle était très amoureuse de 
l'officier d'ordonnance de son père ; celui-ci, après avoir répondu à 
son amour, l'avait peu à peu abandonnée. Voilà îe trauma* Là-dessus, le 
frère de la patiente se casse la jambe ; on le plâtre, ef un beau jour la 
jeune fille trouve au chevet de son frère le jeune officier dont elle était 
amoureuse, Il était venu rendre visite à ce sien ami malade. Quelques 
mois après, la jeune fille fait sa contracture, du même côté du corps que 
la fracture de son frère. Le svmbolismc est évideni : la jeune fille vou- 
lait ramener h elle celui qu'elle aimait. Procédé absurde, enfantin, certes : 
c'est par là même qu'il est hystérique. Le but constant des symptômes 
hystériques, c'est d'attirer l'amour. 



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COMITES RENDUS 187 



il, Leu&a rappelle que M. Freud pense qu'il n'y a pas d'hystérique chez 
qui ne soit retrouvable quelque trauma sexuel de l'enfance, et que Mme 
Sokolnicka a indiqué que chez toute hystérique la vie sexuelle était 
anormale, 

;* 

J.L il 

Mme Joiwe-Reverchon connaît Jes lacunes de son rapport ; elle sait 
qu'il contient aussi des hardiesses ; elle est heureuse d'avoir suscite 
d'aussi intéressantes discussions. 

Tout ce qu'elle a mis dans son rapport, elle Pa vu chez ses malades. 
Elle revendique ce mérite, C'est pourquoi elle n'a pas pu donner satisfac- 
tion aux désirs de M* Lœwenstein, qui voulait un exposé complet de la 
doctrine freudienne, Elle a voulu être clinique, et nullement théorique* 
Elle remercie, en terminant, M. Claude, pour lui avoir fourni une 
malade d'une qualité inappréciable et pour avoir ensuite bien voulu lui 
faire l'honneur de prendre part à la discussion de son rapport. 

Edouard Pjchon* 



Liste des Membres 

de la Société Psychanalytique de Paris 



Au l eT janvier 1932, la Société Psychanalytique de Paris était composée 
comme suit : 

Membres titulaires 

ly René Allexdy, G7, rue de l'Assomption, Paris (1G')« 

Mme Marie Boxuhrïi; Princesse Georges de Grèce, 6, rue Adolphe-Yvon, 

Paris (16 e ). 
ïi T A Borel, 11, quai aux Fleurs, Paris (4 { ), 
ïi T Michel Cénàc, 3, me Coètlogon, Paris (5*). 
D 1 H. Codet, 10, rue de l'Odéon, Paris (5 e ). 
D' Henry Flouplnoy, G, rue de Monnetier, Genève, 
Prof, A, Hesvafsd, 4, rue Peiresc, Toulon (Var), 
D r R t et Mme Laforgue, 1, rue Mignet, Paris (1G 4 ). 
D l R. Lœwenstein, 127, avenue de Versailles, Paris (lfi*), 
D r Sophie Morgensteun, 4, rue de Cure, Paris (l(ï*). 



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188 niiVUE FRANÇAISE 1>L PSYCHANALYSE 



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I) 1 Sascha Nacht, S, boulevard F] and ri n, Paris (10*) ♦ 

I> r Ch. et Mme Odjeh» 79, boulevard Montmorency, Paris (ÏG*)* 

D r G, PAiïCHEMiNjn, 02, avenue Nicl, Paris (17). 

D E. Pichok, 23, me du Rocher, Paris (9 e ). 

D r R. de Saussure, 2, Tcrlasse, Genève* 

Mme E, Sokot-nicka, 30^ rue Ghevcrt, Paris (7). 

Membres adhérents 

ly Anne Beiuiah, 90j boulevard de Cou réelles, Paris (16 e ). 

Bernard Doke^u, 31, rue de Bellechasse, Paris (7°)* 

D" Maurice Màrtix-Sïstehon, 11, boulevard Edouard-Rey, Grenoble, 

D 1 Paul Schht, 28, rue Le Regratticr, Paris (4 e ). 

D 1 A. Répond, Maison de Santé, Malévoz, Menthe) (Valais - Suisse), 

]V Hélot, 3, rue d'Alsace-Lorraine, Oran (Algérie). 

Paul Gekmain, 10, rue Duranlin, Paris (18*)* 

Henri Hoesli, i>0, rue du Bac ? Paris (7'), 

IV John Leuba, 121, rue de Vanves, Paris (N l ). 

Mme Reverchox-Jouye, S) bis, rue Periquon, Paris (7 ). 

Fhois-Wïttmak, 27, rue Uiomond, Paris (5 e ), 



BIBLIOGRAPHIE 



Dans les Archives de Xeurotogie tic septembre 1031, le D 1 A. Marie 
élude V Action des toxiques dans l'aliénation mentale, au point de vue 
psifcho-anaUjtiqnc. Il rappelle que le Prof, Claude a pu, par élhérisation 
ou chloroformisalioji légère, provoquer des réactions extrêmement signi- 
ficatives de Pin conscient chez des malades par ailleurs trop troublés pour 
se prêter à une investigation ordinaire. Puis* il indique l'opposition entre 
les organicistes et les psycbogènïstes, met en garde contre la tendance 
des premiers à prendre leurs hypothèses mécaniques pour des réalités 
acquises^ et conclut, avec le Prof. Claude, qu'il faut envisager une syn- 
thèse éliologique, tenant compte de la lésion ou intoxication éventuelle et 
du dynamisme purement affectif du trouble qui s'j rattache. 

D r R. Allkndy. 



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