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Full text of "Revue Française de Psychanalyse V 1932 No.3"

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Tome cinquième. 



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de M. le Proie sseur S. Freud, 



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Remarques 
sur un cas de Névrose obsessionnelle' 

(L'homme aux rats) 

Par S. FREUD 
Traduit par Marie Bonaparte et R. L&wenstein 



Les pages qui suivent contiennent : 1° un compte rendu frag- 
mentaire de l'histoire d'un cas de nécrose obsessionnelle qui peut 
être envisagé comme ayant été assez grave, d'après sa durée» d'après 
les préjudices qu'elle causa à l'intéressé et d'après l'appréciation f\ 
subjective du malade lui-même. Le traitement de ce cas dura une l . 
année et aboutit au rétablissement complet de la personnalité et à £ - 
la disparition des inhibitions du patient; 2° quelques brèves notions f , 
sur la genèse et les mécanismes subtils des phénomènes de compul- £ 'V 
sion psychique, notions exposées en rapport avec ce cas et étayées ^ .^ 
sur d'autres cas? analysés auparavant. Ces notions sont destinées à ( -/ 
compléter et à continuer mes premiers exposés à ce sujet publiés en , - 
1S9D (2). t ? 

Ce que je viens de dire nécessite, me semblent -il, une justification f *, : 
évitant de laisser croire que je liens moi-même cette façon d'expo-t * cv^J 
ser les choses pour irréprochable et exemplaire. En réalité» je suis^^T. 
obligé de tenir compte d'obstacles extérieurs et de difficultés prof \ w r 
venant du fond de cette communication. J'aurais voulu pouvoir ^v ^ 
avoir le droit d'en dire bien davantage. Je ne peux, en effet coni- 
muniquer l'histoire complète du traitement, car elle exigerait ^ 
l'exposé de détails de la vie de mon patient. L'attention imporlmfe;' r 1 

(I) Ce travail : h Bemerkungen ubcr cm en Fa U vojj ZwJiigs neurone >. a paru 
en 1909 dans Jahrbtich fin pstjchoanalyttsehe iritd psijchopathologische Fo£ ' é •< 
chungen, Vol. I, ensuite dans Sammluag Kicmcr Schitften ~rn Xçuios^n^^c. \ 
du Prof D r S. Fm:uD, lome III (Fran? Dcuheke, Leipzig et v, "e m i£, .l^eJ^ *;** 
édition, 1921), La présente traduction est fa île d'après r^ditjon ; Oe £ s L % 

Schriften (Œuvres complètes de Freud), VoL VIII. a inmeltè L J ? L 

.Sein ., V. L 



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Remarques 
sur un cas de Névrose obsessionnelle fl> 

{L'homme aux rats) 

Par S. FREUD 

Traduit par Marie Bonaparte et R. LœwensteLn 



Les pages qui suivent contiennent : 1° un compte rendu frag- 
mentaire de l'histoire d'un cas de névrose obsessionnelle qui peut 
être envisagé connue ayant èlé assez grave, d'après sa durée, d'après 
les préjudices qu'elle causa à l'intéressé et d'après l'appréciation 
subjective du malade lui-même. Le traitement de ce cas dura une 
année et aboutit au rétablissement complet de la personnalité et à 
la disparition des inhibitions du patient; 2° quelques brèves notions 
sur la genèse et les mécanismes subtils des phénomènes de compul- 
sion psychique, notions exposées en rapport avec ce cas et étayees 
sur d'autres cas, analysés auparavant. Ces notions sont destinées à 
compléter et à continuer mes premiers exposés à ce sujet publiés en 
1890 (2). 

Ce que je viens de dire nécessite, me semble-t-il, une justification 
évitant de laisser croire que je tiens moi-même cette façon d'expo- 
ser les choses pour irréprochable et exemplaire. En réalité, je suis 
obligé de tenir compte d*ob stades extérieurs et de difficultés pro- 
venant du fond de cette communication. J'aurais voulu pouvoir et 
a^oîr le droit d*en dire bien davantage. Je ne peux, en effet, com- 
muniquer l'histoire complète du traitement, car elle exigerait 
l'exposé de détails de la vie de mon patient. L'attention importune 

(1) Ce travail ; « Bcmcrkungen liber einen Fa 11 von Zwangsncurose », a paru 
en 1909 dans Jahrbuch ffir psychoanalytische und psychopathologische Fors- 
chiingen, Vol, I, ensuite dans Sammlung Kleiner Schrîften zur Neurosentchie, 
du Prof r D r 3. FïUTUD, tome III (Franz Dcntkkc, Leipzig et Vienne, 1913, 2* 
édition, 1921). La présente traduction est faîte d'après l'édition : Gesammeltc 
Schrlfien (Œuvres complètes dé Freud) > Vol, VIII. 

<2) « We itère Benierkungen ûber die Abwehr-Neuropsychosen ». Gesammelte 
Schi., V. L 



REWAUQUES SUIt UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 323 



de la capitale, dont mon activité professionnelle fait tout parti- 
culièrement l'objet, m'interdît un exposé entièrement conforme 
à la vérité, Or, je trouve de plus en plus que les déformations 
auxquelles on a coutume de recourir sont inefficaces et condam- 
nal;les> Car si ces déformations sont insignifiantes, elles n'atteignent 
pas leur but, qui est de préserver le patient d'une curiosité indis- 
crète, et si elles sont plus considérables, elles exigent de trop grands 
sacrifices, rendant incompréhensibles les contextes liés justement 
aux petites réalités de la vie. Il résulte de ce fait un état de choses 
paradoxal : on peut bien plus facilement dévoiler publiquement les 
secrets les plus intimes d'un patient, qui le laissent méconnaissable, 
que décrire les caractères de sa personne les plus inoffensîfs et les 
plus banals, caractères que tout le monde lui connaît et qui révéle- 
raient son identité. 

Si je justifie ainsi la forte abréviation que je fais subir à cette 
histoire de maladie et de traitement, je dispose d'une excuse plus 
valable encore de n'exposer, des recherches psychanalytiques sur 
les obsessions» que quelques résultats : j'avoue que je n*aî, jus- 
qu'ici, pas encore réussi à pénétrer et élucider complètement la 
structure si compliquée d'un cas grave d'obsessions. D'antre part, 
je ne me croirais pas à même de rendre visible au lecteur, par 
l'exposé d'une psychanalyse, à travers les strates superposées que 
parcourt le traitement, celte structure reconnue ou pressentie par 
l'analyse. Ce sont les résistances des malades et les manières dont 
elles s'expriment qui rendent cette tâche si malaisée* Cependant, il 
faut reconnaître qu'une névrose obsessionnelle n'est guère facile à 
comprendre, et Test bien moins encore qu'un cas d'hystérie. Au 
fond, il aurait fallu s'attendre à trouver le contraire- Les moyens 
dont se sert la névrose obsessionnelle pour exprimer ses pensées 
les plus secrètes, le langage de cette névrose, n'est en quelque sorte 
qu'un dialecte du langage hystérique, mais c'est un dialecto que 
nous devrions pénétrer plus aisément, étant donné qu*il est plus 
apparenté à l'expression de notre pensée consciente que ne Test celui 
de rhystérie. Avant tout* il manque au langage des obsessions ce 
bond du psychique à l'innervation somatique, - — la conversion 
hystérique, — que nous ne pouvons jamais suivre par notre enten- 
dement. 

Et le fait que la réalité ne confirme pas nos prévisions n'est peut- 
être dû qu'à notre connaissance moins approfondie de la névrose 



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324 REVUE FRANÇAISE 0E PSYCHANALYSE 



obsessionnelle. Les obsédés graves se présentent à l'analyse bien 
plus rarement que les hystériques. Ils dissimulent leur état à leur 
entourage aussi longtemps qu'ils le peuvent et ne se confient au 
médecin que lorsque leur névrose a atteint un stade tel que, sî on 
la comparait à une tuberculose pulmonaire ils ne seraient plus 
admis dans un sanatorium. Je fais d'ailleurs cette comparaison 
parce que, dans les cas de névrose obsessionnelle légers ou grades, 
mais traités à temps, nous pouvons signaler, comme pour celte 
maladie infectieuse chronique, une série de résultats thérapeutiques 
brillants. 

Dans ces conditions, il ne nous reste qu'à exposer les choses 
aussi imparfaitement et incomplètement que nous les connaissons 
et que nous avons le droit de les dire. Les connaissances frasmen- 
taires N si péniblement mises au jour et présentées ici sembleront 
sans doute peu satisfaisantes, mais l'œuvre d'autres chercheurs 
pourra s'y rattacher, et des efforts communs seront à même 
d'accomplir une lâche, trop lourde peut-être pour un seul. 



FRAGMENTS DE L 7 HISTOIRE DE LA MALADIE 

Un homme encore jeune, de formation universitaire, se présenti 
chez moi et nie raconte que depuis son enfance, et particulièrement 
depuis quatre ans, il souffre d'obsessions. Sa maladie consiste prin- 
cipalement en appréhensions ; il craint qu'il n'arrive quelque chose 
à deux personnes qui lui sont chères : à son père et à une dame à 
laquelle il a voué un amour respectueux, II dit, en outre, éprouver 
des obsessions-impulsions, comme par exemple» de se trancher la 
gorge avec un rasoir ; il se forme en lui aussi des interdictions se 
rapportant à des choses insignifiantes* À lutter contre ses idées. 
il a perdu des années et se trouve pour celle raison en relard dans 
la vie. Des cures qu'il a essayées, aucune ne Ta soulagé, excepté un 
traitement hydrothérapique dans une maison de santé; près de X.,. ; 
et ceci, dit-il, probablement parce qu'il y avait fait la connaissance 
d'une femme, ce qui lui permit d'avoir des rapports sexuels suivis. 
Ici, c'est-à-dire à Vienne, il dît n'en avoir pas l'occasion ; il a des 
rapports rares et à des intervalles irréguliers. Les prostituées le 
dégoûtent. En général, sa vie sexuelle a été pauvre ; l'onanisme, à 



DEMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 325 

r 

16 ou 17 ans, n'a joué qu un rôle insignifiant. Sa puissance serait 
normale ; le premier coït a eu lieu à 26 ans. 

Le malade fait l'impression d'un homme intelligent à l'esprit 
clair. Je l'interroge sur les raisons qui l'amènent à mettre au pre- 
mier plan des données relatives à sa vie sexuelle. Il répond que c*est 
Ki ce qu'il connaît de ma doctrine. Il n'aurait» du reste, rien lu de 
mes écrits, maïs naguère, en feuilletant un de mes livres, il aurait 
trouvé l'explication d'enchaînements de mots bizarres (1) qui lui 
rappelèrent tellement ses « élucubrations cogitatives » avec ses 
propres idées* qu'il résolut de se confier à moi. 

a) Le début du traitement 

Le jour suivant* il consent à respecter la seule condition k 
laquelle l'engage la cure : dire tout ce qui lui vient à l'esprit» 
même si cela lui est pénible, même si sa pensée lui paraît sans 
importance, insensée et sans rapport avec le sujet- Je lui laisse le 
choix du thème par lequel il désire commencer. H débute alors 
ainsi (2) : 

Il a> raconte-t-il, un ami qu'il estime énormément- C'est à lui qu'il 
s'adresse toutes les fois qu'une impulsion criminelle le hante, et il 
lui demande si celui-ci le méprise et le trouve criminel. Son ami le 
réconforte en l'assurant qu'il est un homme irréprochable, proba- 
blement habitué dès son enfance à envisager sa vie de ce point de 
vue là. Un autre homme avait jadis eu sur lui une influence sem- 
blable. C'était un étudiant âgé de dix-neuf ans, alors que lui-même 
en avait quatorze ou quinze. Cet étudiant aurait eu de l'affection 
pour lui et aurait tellement exalté le sentiment de la propre valeur 
de notre patient que celui-ci s'était cru un génie. Cet ami devint 
plus tard son précepteur et changea alors complètement de compor- 
tement, le traitant d'imbécile- Notre patient s'aperçut enfin que son 
précepteur s'intéressait à une de ses soeurs, et ne s'était lié avec lui 



(1) Psychopathologie de la vie quotidienne (1505) ; trad* franc, de Ja&kéli- 
vJtch. Paris, Payât, 1926. 

(2) Rédigé d'après des notes prises le soir, après Ja séance, et se rapprochant 
autant que possible des paroles mêmes du malade. Je déconseille aux psy- 
chanalystes de noter ce que disent les malades (pendant les heures mêmes du 
traitement ; la distraction de l'attention -du médecin nuit davantage aux 
patients que ne peut le justifier le surcroît d'exactitude apporté à l'exposé des 
observations. 



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326 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



que pour être reçu dans sa famille* Ce fut le premier grand choc de 
sa vie. 

Et il continue sans transition : 

b) La sexualité infantile 

« Ma vie sexuelle débuta très tôt, Je me rappelle une scène de ma 
quatrième ou cinquième année (dès l'âge de 6 ans mes souvenirs 
sont complets), qui surgit en moi clairement des années plus lard. 
Nous avions une jeune et belle gouvernante, Mlle Pierre (Fràulein 
Peter) il). Un soir T elle était étendue sur un divan, en train de lire ; 
j'étais couché près d'elle. Je lui demandai la permission de me met- 
Ire sous ses jupes. Elle me le permit, à condition de n'en rien dire à 
personne. Elle était à peine vêtue, et je lui touchai les organes géni- 
taux et le ventre, qui nie parut singulier. Depuis, j'en gardai une 
curiosité ardente et torturante de voir le corps féminin, Il me sou- 
vient encore de l'impatience que j'éprouvais, au bain, à attendre 
que la gouvernante, dévêtue, entrât dans Teau (à cette époque, on 
me permettait encore d'y aller avec mes sœurs et la gouvernante). 
Mes souvenirs sont plus nets à partir de ma sixième année. Nous 
avions à ce moment une autre gouvernante, qui était, elle aussi* 
jeune et jolie, et qui avait des abcès sur les fesses qu'elle avait cou- 
tume de presser le soir* Je guettais ce moment pour satisfaire ma 
curiosité. De même, au bain, bien que Mlle Lina fût plus réservée 
que la première. (Réponse à une question que je pose : « Non, je ne 
dormais pas régulièrement dans sa chambre, d'habitude, je couchais 
chez mes parents, ») II se souvient d'une scène : « Je devais alors 
avoir sept ans (2), Nous étions tous assis ensemble : la gouvernante, 
la cuisinière, une autre domestique, moi et mon frère, plus jeune 



(1) Le D T ALfred Adler, autrefois psychanalyste, souligna un jour, dans une 
conférence privée, l'imporcancc particulière qu*il faut attacher au\ touics pre- 
mières communications <ies patients. En voici une preuve ♦ Les paroles d' intro- 
duction prononcées par Je patient, mettent en relief l'influence qu'ont les 
hommes sur lui. font ressortir Je rôle dans sa vie du choix objectai homo- 
sexuel et laissent transparaître un autre thème, quL plus tard, resurgira avec 
vigueur : le conflit et V opposition entre V homme et la femme. Il faut rattacher 
à ce contexte qu'il a nommé cette première .belle gouvernante par son nom de 
famille, Jequel est, par hasard, un prénom masculin. Dans Jes milieux bour- 
geois de Vienne, on a généralement coutume d'appeler une gouvernante par son 
prénom* et c*cst plutôt celui-ci qu'on garde en mémoire, 

^2) Plus tard, il admit la probabilité que cette scène se fût passée un ou <3eu\ 
ans plus tard. 



REMARQUES SUR UN CAS DE KÉVB0SE OBSESSIONNELLE 327 



que moi d'un an et demi. J*en tendis soudain Mlle Lina dire : « Avec 
le petit, on pourrait déjà faire ça, mais Paul (moi) est trop mata* 
droit, il raterait certainement son coup. » Je ne me rendis pas clai- 
rement compte de ce qu'elle entendait par là, mais j'en ressentis de 
l'humiliation et me mis à pleurer, Lîna essaya de me consoler $K me 
raconta qu'une servante qui avait fait ça avec un petit garçon avait 
été mise en prison pour plusieurs mois. Je ne crois pas qu'elle ait 
fait des choses défendues avec moi, mais je prenais beaucoup de 
libertés avec elle. Lorsque j'allais dans son lit, je la découvrais et 
la touchais, chose qu'elle me laissait faire tranquillement. Elle 
n'était pas très intelligente et, apparemment, pas très satisfaite 
sexuellement. Elle avait vingt-trois ans, et avait déjà eu un enfant, 
dont le père l'épousa plus tard, de sorte que, maintenant, elle est 
« Frau Hofrat » (femme d'un conseiller aulique). Je la rencontre 
encore souvent dans la rue. 

À six ans déjà, je souffrais d'érections, et je sais que j'allai un 
jour chez ma mère pour m'en plaindre. Je sais aussi qu'il m'a fallu, 
pour le faire, vaincre des scrupules, car j'en pressentais le rapport 
avec mes représentations mentales et mes curiosités. Et j'eus aussi, 
à cette époque, pendant quelque temps, l'idée morbide que mes 
parents connaissaient mes pensées f et, pour V expliquer, je me figu- 
rais que j'avais exprimé mes pensées sans m' entendre parler moi- 
même. 

» Je vois là le début de ma maladie. Il y avait des personnes, des 
bonnes, qui me plaisaient beaucoup et que je désirais violemment 
voir nues. Toutefois, j'avais» en éprouvant ces désirs, un sentiment 
d*inquiétante et rang été {1)^ comme s* il devait arriver quelque chose 
si je pensais cela, et comme si je devais tout faire pour V empêcher, 

(Comme exemple, en réponse à ma question, il me cite la crainte 
que son père ne meure.) » Depuis mon très jeune âge, et durant de 
longues années, des pensées touchant la mort de mon père me pré- 
occupaient et me rendaient très triste. » 

A cette occasion, j'apprends avec étonnement que son père, tout 
en étant l'objet de ses obsessions actuelles, est mort depuis plu- 
sieurs années* 

Les phénomènes que notre patient nous décrit, dans la première 
séance, datant de sa sixième ou septième année, ne sont pas seule- 

(1) Eu al emaod : unheimhch (A\ <}> Tr.')* 



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328 HEVUE FRANC A ï SE DE PSYCHANALYSE 



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ment, comme îl le croit, le débat de sa maladie, c'est sa maladie 
même. C'est une névrose obsessionnelle complète, à laquelle ne 
manque aucune élément essentiel ; c'est en même temps et le noyau 
et le modèle de sa névrose ultérieure, un organisme élémentaire en 
quelque sorte, dont seule l'étude peut nous permettre de comprendra 
r organisation compliquée de la maladie actuelle. Nous voyons cet 
enfant sous l'empire d'une composante de l'instinct sexuel, de Pins- 
tincl voyeur, dont la manifestation, apparaissant à maintes reprises 
et avec une grande intensité, est le désir de voir nues des femmes 
qui lui plaisent. Ce désir correspond à l'obsession ultérieure. Et, si 
ce désir n'a pas encore le caractère obsessionnel, cela lient à ce que 
le moi de l'enfant n'est pas encore en contradiction complète avec 
ce désir, ne le ressent pas encore comme étranger à lui-même- 
Cependant, il se forme déjà quelque part une opposition à ce désir, 
puisqu'un afifect pénible accompagne régulièrement son appari- 
tion (1), Il est évident qu'il existe dans Pâme de ce petit sensuel un 
conflit ; car, à côté du désir obsédant, se trouve une crainte obsé- 
dante, intimement liée à ce désir : toutes les fois qu'il y pense, ÎL est 
obsédé par l'appréhension qu'il n'arrive quelque chose de terrible. 
Cette chose terrible revêt, dès celte époque, ce caractère d'impréci- 
sion typique qui, dorénavant» ne manquera jamais aux manifesta- 
tions de la névrose* Toutefois* chez cet enfant, il n'est pas difficile 
de déceler ce qui se cache derrière celte imprécision. Àrrive-t-on à 
connaître un exemple précis que la névrose obsessionnelle exprime 
par des généralités vagues, on peut être certain que cet exemple 
constitue la pensée primitive et véritable que cette généralisation 
était destinée à cacher. On peut donc reconstituer le sens de l'appré- 
hension obsédante de la façon suivante : « Si j'ai le désir de voir 
une femme nue, mon père doit mourir. » L'affcet pénible prend 
nettement le caractère & 'inquiet anle êtrangcté, et fait naître, à 
ce moment déjà, des impulsions à faire quelque chose pour détour- 
ner le désastre, impulsions semblables aux mesures de défense qui 
se feront jour plus lard. 

Nous avons ainsi : une pulsion erotique el un mouvement de 
ré vol le contre elle ; un désir (pas encore obsessionnel) et une appré- 
hension à lui opposée (ayant déjà le caractère obsessionnel) ; un 



(1) -le liens à rappeler qu'on a tenté d'expliquer les obsession* sans tenir 
compte <ie rafleetîtité. 



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REMARQUES SUR VK CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 329 



alïect pénible et une tendance à des actes de défense. C'est l'inven- 
taire complet d'une névrose. Il y a même quelque chose de plus, 
une sorte de formation délirante à contenu bizarre : les parents de 
l'enfant connaîtraient ses pensées, car il les exprimerait sans enten- 
dre lui-même ses paroles. Nous ne nous tromperons guère en 
admettant que cette explication tentée par un enfant comportait un 
pressentiment vague des phénomènes psychiques étranges que 
nous appelons inconscient s, et dont nous ne pouvons nous passer, 
pour l'explication scientifique de ces manifestations obscures. « Je 
dis mes pensées sans m'entendre » f cela sonne comme une projec- 
tion à l'extérieur de notre propre hypothèse, suivant laquelle on a 
des pensées, sans le savoir ; il y a là comme une perception 
endopsychique du refoulé. 

On le voit clairement : cette névrose infantile élémentaire com- 
porte déjà son problème et son apparente absurdité, comme toute 
névrose compliquée de l'adulte. Que signifie l'idée de l'enfant que 
son père doive mourir s'il ressent le désir sexuel en question ? 
Est-ce tout simplement une absurdité, ou bien y a-t-il moyen de 
comprendre cette pensée, de saisir en elle le résultat nécessaire 
de processus et de phénomènes antérieurs ? 

Si nous appliquons à celte névrose infantile les connaissances 
acquises dans d'autres cas, nous devrons supposer que, dans ce cas 
encore, c'est-à-dire avant la sixième année, eurent lieu des événe- 
ments traumatisants, des conflits et des refoulement sombres dans 
l'amnésie, mais qui laissèrent subsister à titre de résidu le contenu 
de l'appréhension obsédante. Nous apprendrons plus tard jusqu'à 
quel point nous sommes à môme de retrouver ces événements 
oubliés, ou de les reconstituer avec un certain degré d'exactitude. 
Nous voudrions, en attendant, faire ressortir une coïncidence qui 
n'est probablement pas fortuite : le fait que l'amnésie infantile de 
notre patient a sa limite supérieure dans la sixième année* 

Je connais plusieurs autres cas de névrose obsessionnelle chro- 
nique qui débutèrent de même, dans le jeune âge, par de pareils 
désirs sensuels, accompagnés d'appréhensions sinistres et de ten- 
dance à des actes de défense. C'est un début typique, bien que ce ne 
soit probablement pas là le seul type possible. Un mot encore au 
sujet des expériences sexuelles précoces du patient, avant de passer 
à l'exposé de la seconde séance. On ne pourra guère refuser de 
reconnaître qu'elles n'aient été particulièrement abondantes et efft- 



a;îO REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



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eaces. Il en était également ainsi dans tous les autres cas de névrose 
obsessionnelle que j 1 ai pu analyser. Ce trait caractéristique : l'acti- 
vité sexuelle précoce, n'y manque jamais, à l'inverse de ce qui a 
lieu dans l'hystérie, La névrose obsessionnelle laisse reconnaître 
bien plus clairement que ne le fait l'hystérie, que les facteurs qui 
constituent une psychonévrose, ne résident pas dans la vie sexuelle 
actuelle, niais dans celle de l'enfance. La vie sexuelle actuelle des 
obsédés peut sembler tout à fait normale à un investigateur super- 
ficiel ; souvent même, elle présente bien moins de facteurs patho- 
gènes et de caractères anormaux que celle de notre patient* 

c) La grande appréhension obsédante 

« Je crois que je vais commencer, aujourd'hui, par vous raconter 
l'événement qui me poussa à venir vous consulter. C'était au mois 
d'août, pendant les manœuvres à X„. Avant ces manœuvres, 
je me sentais très mal, et j'étais tourmenté par toutes sortes 
d'obsessions, qui s'apaisèrent, d'ailleurs, dès le début des manœu- 
vres. J'éprouvais un certain intérêt à démontrer aux officiers de 
carrière que les officiers de réserve étaient capables, non seulement 
de s'instruire, mais encore de faire preuve d'endurance physique. 
Un jour, nous fîmes une petite marche avec X„, comme point de 
départ, À une halle, je perdis mon lorgnon, et bien que j'eusse pu 
facilement le retrouver, je préférai ne pas faire retarder le départ : 
j'y renonçai et télégraphiai à mon opticien, à Vienne, en lui deman- 
dant de m'en envoyer un autre par retour du courrier. À cette halte, 
j'étais assis entre deux, officiers, dont l'un, un capitaine qui avait 
un nom tchèque, devait acquérir pour moi de l'importance. Je le 
craignais jusqu'à un certain point, car il aimait évidemment la 
cruauté. Je ne prétends pas qu'il fût méchant, mais, pendant les 
repas, il s'était déclaré à plusieurs reprises partisan des peines 
corporelles, de sorte que j'avais dû le contredire énergiquemeiiL 
Or, pendant cette halte, nous eûmes une conversation au cours de 
laquelle 3e capitaine en question raconta qu'il avait lu 3a descrip- 
tion d'un supplice pratiqué en Orient, particulièrement épouvan- 
table... » 

À ce moment, le malade s'interrompt, se lève et me demande de 
le dispenser de la description des détails. Je l'assure que je n'ai 
moi-même aucun penchant à la cruauté, que je ne voudrais, certes, 



— ^^ m ^ ^ I 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 331 



pas le tourmenter, mais que je ne peux le dispenser de choses dont 
je ne dispose pas. Il pourrait tout aussi bien me demander de lui 
faire cadeau de deux comètes (1), Vaincre les résistances est une 
condition du traitement à laquelle nous n'avons pas le droit de nous 
soustraire. (Je lui avais exposé la conception de la « résistance » au" 
début de celte séance, lorsqu'il avait dit qu'il aurait beaucoup à 
surmonter pour me faire part de l'événement en question.) Je con- 
tinuai en lui disant que je ferais tout ce que je pourrais pour lui 
faciliter son récit, que je tâcherais de deviner ce à quoi il faisait 
allusion. Voulait-il parler d'empalement ? — Non, ce n'était pas 
cela. On attache le condamné (il s'exprimait si obscurément que je 
ne pus deviner de suite dans quelle position on attachait le suppli- 
cié), on renverse sur ses fesses un pot dans lequel on introduit des 
rats, qui se — il s'était levé et manifestait tous les signes de l'hor- 
reur et de la résistance, — qui s'enfoncent. Dans le rectum, dus-je 
compléter, 

A chaque moment important du récit, on remarque sur son visage 
une expression complexe et bizarre* expression que je ne pourrais 
traduire autrement que comme étant Yhorreur d'une jouissance par 
lui-même ignorée. Il continue avec beaucoup de difficultés : « Ace 
moment, mon esprit fut traversé par Vidée que ceci arrivait à une 
personne qui m'était chère (2). » En réponse à une question de ma 
part, il dit que ce n'était pas lui-même l'exécuteur du supplice, que 
celui-ci se réalisait d'une manière impersonnelle* Et je devine bien* 
tôt que cette « représentation » se rapportait à la dame aimée par 
lui. 

Il interrompt son récit pour m'assurer combien ces pensées lui 
sont étrangères, combien il les ressent hostiles à sa personne, et 
combien tout ce qui s'en suit se déroule en lui avec une rapidité 
extraordinaire. En même temps que ridée, il y a toujours aussi la 
« sanction »> c'est-à-dire la mesure de défense à laquelle il doit 
obéir, pour empêcher un tel fantasme de se réaliser. Lorsque le 
capitaine eut parlé de cet horrible supplice et que les idées sur- 
girent en lui, il aurait réussi encore à se débarrasser des deux idées 



{1} Schenken, en allemand, signifie à In fois dispenser et faire un cadeau. (.Y. 
d. Tr.) 

(2) Il dit : idée \ Impression plus forte^ désir ou appréhension, est e\ 'dém- 
inent masquée par la censure* Je ne peu\ malheureusement rendre Fînipré^ision 
caractéristique de son récit. 



Mril^i^krillAAMI 



3{\2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



par sa formule habituelle : « mais » (accompagné d'un geste dédai- 
gneux) et par les paroles qu'il se dit à lui-même : « Voyons, que 
vas-tu imaginer ? » 

Le pluriel (les deux idées) me fil tiquer, de même qu'il a dû res- 
ter incompréhensible au lecteur. Car nous n'avons, jusqu'à présent, 
entendu parler que d'une seule idée> celle de la dame subissant le 
supplice aux rats. Il dut alors avouer qu'une autre idée avait surgi 
eu lui en même temps que la première, ridée que le supplice s'appli- 
quait aussi à son père* Etant donné que son père était mort depuis 
longtemps ,que cette appréhension était par conséquent encore plus 
absurde que l'autre, il avait essayé d'en différer encore un peu 
l'aveu. 

Le lendemain soir, le capitaine en question lui remit un colis 
contre remboursement et lui dit ; « Le lieutenant A (1) en a acquitté 
pour toi le montant. Tu dois le lui rendre. » Ce colis contenait le 
lorgnon que le malade avait commandé par télégramme. À ce mo- 
ment, se forma en lui une « sanction » : ne pas rendre l'argent, 
sinon « cela » arrivera (c'est-à-dire le supplice aux rats se réalise- 
rait pour son père et pour la dame). Alors surgit en lui, suivant un 
schéma qu'il connaissait bien, un commandement, une sorte de ser- 
ment, pour combattre la sanction : Tu rendras les 3 couronnes 80 
au lieutenant A, ce qu'il murmura presque- 
Deux jours plus tard, les manœuvres prirent fin. Notre patient 
passa ces deux jours à s'efforcer de rendre à A la petite somme, De 
plus en plus, contre ses tentatives, se dressaient des difficultés en 
apparence indépendantes de lui. D'abord, il essaya d'effectuer le 
paiement par l'intermédiaire d'un officier qui allait au bureau d^ 
poste. Mais lorsque celui-ci, de retour, lui rendit l'argent en lui 
disant n'avoir pas rencontré A au bureau de poste, il fut très con- 
tent Car ce mode d'exécuter son serment ne le satisfaisait pas, étant 
donné qu'il ne correspondait pas à la teneur du serment : tu dois 
rendre l'argent à A. Enfin, notre patient rencontra A ? mais celui-ci 
refusa cet argent en observant qu'il n'avait rien avancé pour lui 
et qu'il ne s'occupait pas de la poste, dont était chargé le lieu- 
tenant B, Notre patient fut très déconcerté de ne pouvoir tenir 
son serment, dont la condition première se trouvait être fausse. Il 
s'évertua alors à imaginer les procédés les plus étranges : il irait 

(1) JLcs nojns sont ici presque indifférents. 



ma 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 333 



avec les deux, A et B, au bureau de poste, là-bas À donnerait à 
Inemployée de la poste les 3 couronnes 80, celle-ci les donnerait à B, 
et lui, notre patient, rendrait alors, suivant la teneur du serment, 
les 3 couronnes 80 à À, 

Je ne serais pas surpris que le lecteur eût été incapable de suivre 
ce que je viens d'exposer. L'exposé détaillé que me fît le patient 
des événements antérieurs à ces jours et de ses réactions à ces évé- 
nements était lui-même rempli de contradictions internes et parais- 
sait extrêmement confus. Après un troisième récit seulement, je 
réussis à lui en faire remarquer toutes les obscurités, et à lui dévoi- 
ler les paramnésies et les déplacements dont son récit faisait preuve. 
Je néglige ici les détails dont nous apprendrons bientôt à connaître 
l'essentiel et voudrais seulement mentionner qu*à la fin de cette 
seconde séance, il se trouvait dans un état de stupeur et de con- 
fusion. À plusieurs reprises, il m'appela « mon capitaine », proba- 
blement parce que j'avais fait, au début de la séance, la remarque 
que je n'étais pas cruel comme le capitaine M. et que je n'avais pas 
l'intention de le tourmenter inutilement. 

Au cours de celte séance, j'appris en outre que, dès le début de 
ses obsessions, à propos de toutes ses appréhensions antérieures 
relatives aux malheurs pouvant arriver à des personnes chères, il 
pensait que les peines devant les frapper les atteindraient, non seu- 
lement ici-bas, mais dans l'éternité, l'au-delà. Jusqu'à l'âge de qua- 
torze ou quinze ans, il avait été très consciencieusement croyant. 
Depuis, il avait évolué, et était, à l'heure actuelle, libre penseur, Il 
résolvait cette contradiction pqr le raisonnement suivant : « Que 
sais-tu de la vie dans l'au-delà ? Qu'en savent les autres ? Or, com- 
me on ne peut rien savoir, tu ne risques rien, alors, fais-le. » Cet 
homme, habituellement si intelligent, croyait ce raisonnement 
impeccable, et utilisait de la sorte l'incertitude de la raison en ce 
qui concerne ce problême à l'avantage de ses idées religieuses aban- 
données. 

Au cours de la troisième séance, notre patient achève le récit si 
caractéristique de ses tentatives pour tenir son serment compnl- 
sionnel,: Ce soir-là, eut lieu la dernière réunion des officiers, avant 
la fin des manœuvres- C'est lui qui eut à répondre au toast porté en 
Thonneur de « ces messieurs de la réserve ». Il parla bien, mais 
comme en état de somnambulisme* car dans son for intérieur 
^ on serment continuait à le tourmenter. 11 passa une nuit épou- 



334 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



van table ; arguments et contre-arguments luttaient en lui ; Pargu- 
m en t principal était naturellement ce fait que la condition première 
de son serment : le lieutenant A. aurait avancé de l'argent pour lui, 
ne correspondait pas à la réalité. Le patient se consolait en se disant 
que tout n'était pas encore fini, du moment que À* faisait le lende- 
main, en même temps que lui, une partie du chemin vers P-, la sta- 
tion de chemin de fer. Il aurait alors le temps de lui demander un 
service. Mais il n'en fit rien et laissa À. le quitter. Cependant, il 
chargea son ordonnance d'aller annoncer à À. sa visite pour l'après- 
midi. Notre patient arriva à la gare à 9 h. 30, y déposa ses bagages, 
fît toutes sortes d'emplettes dans la petite ville et se proposait âï 
faire ensuite sa visite à À. Le village où se trouvait ce dernier était 
à une distance d'une heure environ en voiture de la ville de P, Le 
trajet en chemin de fer vers Pendroit où se trouvait le bureau de 
poste en question devait durer trois heures. Il croyait ainsi pou- 
voir, son plan compliqué réalisé, revenir à temps à P. et y prendre 
le train du soir pour Vienne. Les pensées qui se contredisaient en 
notre patient étaient d'une part : Je ne suis qu'un lâche, je veux 
é\îdemment éviter l'inconvénient de demander un service à A. et 
d'être pris pour un fou par lui, c'est pour cela que je veux passer 
outre mon serment. D'autre part : C'est au contraire une lâcheté 
que de réaliser ce serment, car je ne veux le faire que pour me dé- 
barrasser de mes obsessions. Il me conta que toutes les fois que^ 
chez lui, dans un raisonnement, des arguments contradictoires se 
c on tre-ba lancent, il a coutume de s t e laisser entraîner par des évé- 
nements fortuits, comme par des jugements de Dieu, Cest pour 
cette raison qu'il acquiesça, lorsqu'un porteur, à la gare, lui de- 
manda : « Pour le train de di\ heures, mon lieutenant ? » Il partit 
par conséquent à 10 heures, et avait créé un fait accompli (1) 
qui le soulagea beaucoup. Il se procura aussi» chez un employé du 
wagon-restaurant, un ticket pour le déjeuner. Au premier arrêt du 
train, il lui vînt à l'esprit qu'il avait encore le temps de descendre, 
d'attendre le -train venant en direction inverse, d'aller à P. et à 
l'endroit où se trouvait le lieutenant A., de faire avec celui-ci le tra- 
jet de trois heures vers l'endroit où était le bureau de poste, etc.. 
Et ce n'est que la promesse donnée à Pemplojé d'aller déjeuner au 
wagon-restaurant qui le retint. Mais il n'abandonna pas son projet 

(.]) En français dans }t leMo. (.Y. d> Tr.) 



^ i^^^-^^«^^i* 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 335 



et en remit la réalisation au prochain arrêt du train* Cette réalisa- 
tion, il la différait d'un arrêt à l'autrej jusqu'à ce qu'il fût arrivé à 
une station où il lui semblait impossible de descendre, à cause de la 
présence» dans cette ville, de parents à lui. Ainsi, il résolut d'aller 
jusqu'à Vienne y retrou\er son ami» de lui exposer la situation» et» 
suivant la décision de celui-ci, de retourner à P, par le train de nuit. 
Et lorsque je doutai qu'il eût la possibilité matérielle de le faire» il 
m'assura qu'il aurait eu entre l'arrivée de son train et le départ de 
l'autre un intervalle d'une demi-heure- Arrivé à Vienne, il ne ren- 
contra pas son ami dans le restaurant ou il s'attendait à le trouver, 
n'arriva qu'à onze heures du soir dans l'appartement de celui-ci et 
lui exposa son cas la nuit même* L'ami fut stupéfait de voir que 
mon patient doutât encore qu'il s'agît d'obsessions» le tranquillisa, 
de sorte que celui-ci passa une bonne-nuit» et le lendemain matin 
alla avec lui emoyer les 3 couronnes SO à destination du bureau de 
poste où était arrivé le colis contenant le lorgnon. 

Ce dernier détail me permit de démêler les déformations de son 
récit. Du moment qu'il envoyait le montant après avoir été rai- 
sonné par son ami, non pas au lieutenant À + ni au lieutenant B t , 
mais au bureau de poste même, il devait savoir, et avait même dû 
savoir, avant son départ pour Vienne» que les 3 couronnes 80, il ne 
les devait a personne d'autre qu'à V employée de la poste. En effet, il 
s*avéra que mon patient l'avait déjà su avant la sommation du capi- 
taine IL et avant le serment, car il se souvint à présent d'avoir été 
présenté plusieurs heures avant la rencontre avec le capitaine cruel 
à un autre capitaine qui lui avait fait part du véritable état des 
choses* Cet officier lui avait raconté, en entendant son nom, qu'il 
avait justement été à la poste et que la demoiselle de la poste lui 
avait demandé s'il connaissait un lieutenant H* (c'est-à-dire notre 
patient) pour lequel était arrivé un colis contre remboursement. Le 
capitaine ne le connaissait pas, mais remployée avait dit qu'elle 
avait confiance en ce lieutenant inconnu et en avancerait elle-même 
le montant. C'est de cette façon-là que notre patient était entré en 
possession du lorgnon qu'il avait commandé* Le capitaine cruel se 
trompait lorsque, en remettant le colis à notre malade» il lui avait 
enjoint de rendre les 3 couronnes 80 à A. Notre patient devait savoir 
que c'était une erreur, et, malgré cela, il fit le serment, basé sur cette 
erreur, serment qui devint une cause de supplice pour lui. Il avait 
subtilisé à soi-même et à moi, dans son récit, l'existence de cet autre 



33fi REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



capitaine et de l'aimable employée de la poste. Cependant, j'avoue 
que notre mise au point ne rend son comportement que plus ab- 
surde et plus incompréhensible encore qu'il ne le paraissait aupa- 
ravant. 

Ayant quitté son ami et rentré dans sa famille, le patient fut a 
nouveau repris par ses doutes. Car les arguments de son ami ne 
différaient pas de ceux qu'il s'était donnés à lui-même et il ne se 
leurrait pas sur la cause de son calme passager, qui n'était du qu'à 
^influence personnelle de son ami, La décision de notre patient 
d'aller consulter un médecin fut habilement intiïquée dans son 
« délire », et cela de la façon suivante : il avait l'intention de 
demander au médecin un certificat comme quoi la cérémonie avec 
A. ? qu'il avait inventée, était nécessaire à son rétablissement et il 
espérait que A, se laisserait certainement déterminer par ce certifi- 
cat à accepter de lui les 3 couronnes 80. Le hasard, qui fit tomber 
un livre entre ses mains» dirigea son choix sur moi. Mais il ne fut 
plus question, chez moi, de ce certificat. 11 ne me pria, très raison- 
nablement, que de le débarrasser de ses obsessions. Plusieurs mois 
plus tard, lorsque sa résistance fut à son comble, il fut une fois de 
plus tenté d'aller à P + , de trouver le lieutenant A. et de mettre en 
scène avec celui-ci la comédie de la restitution de l'argent. 

d) Introduction à la compréhension de la cure 

Je prie le lecteur de ne point espérer apprendre immédiatement 
ce que j'aurai à dire au sujet de cette obsession si étrangement 
absurde (celle du supplice aux rats), La technique psychanalytique 
correcte impose au médecin de réprimer sa curiosité et de laisser 
le patient choisir librement les thèmes qui se succèdent au cours du 
travail. Je reçus donc, à la quatrième séance, mon patient en lui 
posant cette question : Par quel sujet allez-vous continuer ? 

ft J'ai résolu, répondit-il, de vous dire ce que je crois être impor- 
tant et qui me tourmente depuis le début. » Et il se met à me 
raconter tous les détails de la maladie de son père» qui mourut, il 
y a de cela neuf ans, d*emphysème. Un soir, mon patient demanda 
au médecin, croyant qu'il ne s'agissait chez son père que d'une 
crise, quand tout danger pourrait être considéré comme écarté, 
« Après-demain soir », lui répondit le médecin. II ne lui vint pas à 
J'espril que son père pût mourir avant ce délai, À onze heures et 



— ^^»^ ^^^^^^— ^— =™ !■! ■ ^^^^^^^m^^^^^^^^—^^^^mii i t_ ^^^^ ^^^^^^»^g; 



HEM ARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 337 



demie du soir, il se coucha pour une heure, et, lorsqu'il se réveilla 
à une heure, son ami, le médecin, lui annonça que son père venait 
de momir. Notre patient se reprocha de n*avoir pas assisté à la 
mort de celui-ci, reproches qui s'accentuèrent lorsque l'infirmière 
lui apprit que son père avait, ces derniers jours, prononcé son nom, 
et lui a\aît demandé, lorsqu'elle s'était approchée du mourant : 
« Etes- vous Paul ? » Notre patient avait cru s^apercevoir que sa 
mère et ses sœurs s'étaient fait des reproches semblables ; maïs 
elles n'en parlèrent pas. Cependant, les reproches qu'il se faisait ne 
furent d'abord pas pénibles, car pendant longtemps le patient ne 
réalisa pas la mort de son père. Et il lui arrivait souvent, lorsqu'il 
entendait raconter une histoire amusante, de se dire : * Ça, je vais 
le raconter à Père. » Son imagination aussi était occupée par l'image 
du défunt, de sorte que, souvent, lorsqu'il entrait dans une pièce, il 
s'attendait à le trouver ; quoique n'oubliant jamais le fait de la 
mort de son père, l'attente de cette apparition fantomatique n'avait 
aucun caractère terrifiant, au contraire^ il la souhaitait très forte- 
ment. Ce n'est qu'un an et demi plus tard que se réveilla le souvenir 
de son manquement, qui se mît à le tourmenter effroyablement, de 
sorte qu'il se crut un criminel. (L'occasion qui déclencha ses remords 
fut la mort d'une tante par alliance, et sa visite dans la maison 
mortuaire- Â partir de ce moment, il ajouta à sa construction ima- 
ginaire une suite dans l'au-delà. Le résultat immédiat de cette crise 
fut une grave inhibition au travail (1), Il me raconte que, seules 
alors, l'avaient soutenues les consolations de son ami, qui réfutait 
toujours ses remords, en les jugeant excessifs et exagérés. Je profi- 
tai de cette occasion pour lui donner une première notion de la thé- 
rapeuthîque psychanalytique* Quand il existe un désaccord entre le 
contenu d'une représentation et son affect* c'est-à-dire entre l'inten- 
sité d'un remords et sa cause, le profane dirait que Taffect est trop 
grand pour ]a cause, c'est-à-dire que le remords est exagéré, et 
que la déduction tirée de ce remords est fausse, par exemple, dans 
son cas, de se croire un criminel. Le médecin dit au contraire : 

(l) Une description plus détaillée de cet événement permit plus tard de mieux 
comprendre sou influence sur notre malade. Son oncle, mari de la morte* s'était 
écué : « D'autres hommes se permettent toutes sortes de -choses, mais moi, je 
n'ai v-ecu que pour cette femme ! » iNotre patient supposa que son oncle faisait 
allusion à son j)ère, et suspecta la fidélité conjugale de ce dernier. Bien que 
son oncle eut nié éiiergîquement cette interprétation de ses paroles, leur 
influence demeura, 

REVUE FBàKCÀISE DE PSYCHANALYSE. 24 



338 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



non* l'aflect est justifié, le sentiment de culpabilité n'est pas à criti- 
quer, mais il appartient à un autre contenu , qui lui est inconnu 
(inconscient) et qu'il s'agit de rechercher* Le contenu de la repré- 
sentation connu ne s'est introduit à cet endroit que grâce à un faux 
enchaînement. Toutefois, n'étant pas habitué à sentir en nous des 
affects intenses sans contenu représentatif, nous en prenons un 
autre comme succédané, qui y correspond à peu près* ainsi que le 
fait* par exemple, la police qui, ne pouvant arrêter un malfaiteur, 
au Leur d'un crime, en arrête un autre à sa place. Le faux enchaîne- 
ment, seul, explique l'impuissance du travail logique contre la 
représentation obsédante. Je termine en avouant que celte nouvelle 
conception faisait surgir au premier abord de grandes énigmes : 
comment le malade pouvait-il, en effet, donner raison à son remords 
d'être un criminel envers son père, sachant qu'il n'avait jamais 
i*en commis de criminel envers celui-ci ? 

Dans la séance suivante, il fait preuve d'un grand intérêt pour 
mes e\plîcations, se permet toutefois de me faire part de quelques 
doutes : de quelle façon l'explication d'après laquelle le remords, 
le sentiment de culpabilité avait raison, pouvait-elle avoir une action 
curative ? — Je réponds que ce n'est pas l'explication même qui a 
cet effet, mais le fait de retrouver le contenu inconnu auquel se 
rattache le remords. — « Oui, c'est justement cela que visait ma 
question, » — Je lui explique brièvement les différences psycho- 
logiques qui existent entre te conscient et V inconscient , l'usure que 
subit tout ce qui est conscient, tandis que l'inconscient reste rela- 
tivement inaltérable, en lui montrant les antiquités qui se trouvent 
dans mon bureau. Ces objets proviennent de sépultures dont l'ense- 
■vplïssetncnt fit que ces objets se sont conservés* Pompéï ne tombe 
en ruines que maintenant, depuis qu'elle est déterrée, — « Peut-on 
prévoir avec certitude, me demande le patient, de quelle façon on se 
comportera envers les pensées retrouvées ? Car Pun arriverait à sur- 
monter le remords, tandis qu'un autre pourrait ne pas y réussir, » 
— Non, lui dis-je, il est dans la nature de ces choses que l'alïecl se 
surmonte pendant le travail même, A rencontre de ce qui se passe 
avec Pompéï, qu'on s'efforce de conserver, on veut à tout prix se 
débarrasser d'idées aussi pénibles* — « Je me suis dit, continue-l-il, 
qu'un remords ne peut 3iaître que si l'on enfreint les lois morales 
les plus personnelles, et non pas les lois extérieures, » (Je le lui con- 
firme, en lui faisant remarquer que celui qui n'enfreint que ces 



^^^■^^"^^^^ 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 339 



dernières se croit souvent un héros.) « Un pareil phénomène n'est, 
par conséquent, possible que s'il existe d'emblée une désagrégation 
de la personnalité. Et je me demande si je vais recouvrer l'unité ds 
ma personnalité, Si tel est le cas> je suis certain de faire bien des 
choses, plus peut-être que d'autres, « — Je me déclare entièrement 
d'accord avec sa notion de la désagrégation de la personnalité* Il 
peut même fondre ces deux couples : Y opposition entre la personna- 
lité morale et le mal en lui d'une part, et l'inconscient opposé au 
conscient de l'autre. La personnalité morale, c'est le conscient, le 
mal en nous, c'est l'inconscient (1). — « Je rae rappelle, dit-îl alors* 
quoique je me considère comme un homme moral, avoir certaine- 
ment commis, dans mon enfance, des choses qui émanaient de cette 
autre personnalité. » — A mon avis, fais-je, il a découvert, ce disant, 
le caractère principal de l'inconscient, c'est-à-dire le rapport de 
<;elui-ci avec V enfance > L'inconscient est une partie de notre per- 
sonnalité qui, dans l'enfance, s'en détache, n'en suit pas l'évolution 
ultérieure, et qui est pour cette raison refoulée : l'inconscient, c'est 
l'infantile en nous* Les rejetons de cet inconscient refoulé, ce sont 
les éléments qui entretiennent le penser involontaire, lequel cons- 
titue sa maladie. Je dis à mon patient que c'est à lui, maintenant, 
de découvrir encore un autre caractère de l'inconscient. — « Je ne 
trouve plus rien d'autre, mais je me demande si Ton peut guérir 
des troubles ayant existé depuis si longtemps. Et en particulier que 
peut-on faire contre l'idée de l'au-delà, qui ne peut être refutée 
par la logique ? » — Je ne nie pas la gravité de son cas, ni l'impor- 
tance de ses pensées, mais son âge est favorable, et favorable aussi 
l'intégrité de sa personnalité. J'ajoute une appréciation flatteuse de 
lui, qui le réjouît visiblement. 

Le patient commence la prochaine séance en me racontant uia 
fait de son enfance : Ainsi qu'il l'a déjà dit, depuis l'âge de sept ans 
il craignait de voir ses parents deviner ses pensées, crainte qu'il con- 
servera toute sa vie. A l'âge de douze ans, il aimait une fillette, la 
-sœur d'un camarade (et à ma question, il répond : « Pas sensuelle- 
nient, je ne voulais pas la voir nue, elle était trop petite. » ). Mais 
elle n'était pas aussi tendre avec lui qu'il l'aurait souhaité. L'idée 
lui vint alors qu'elle serait plus affectueuse pour lui s'il lui arrivait 



(1) Tout ceci n'est vrai que très appro\ïmaUvement, mais suffit pour une 
introduction préliminaire. 



HJ— T- J --H" lU- - 



340 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



un malheur ; et la pensée s'imposa à lui que la mort de son père 
pourrait être ce malheur. Il écarta immédiatement et éiiergiquenient 
cette pensée, D'ailleurs, il se défend d'admettre la possibilité qu'il 
eût pu s'agir là d'un « souhait ». Ce n'était, d'après lui, qu'un sim- 
ple « enchaînement d'idées » <1). — J'objecte : « Si ce n'était pas 
un souhait, pourquoi vous et es- vous tellement défendu contre cette 
idée ? » - — « Mais uniquement à cause du fond de cette pensée, que 
mon père pourrait mourir, » — Je lui fais remarquer qu*il traite 
cette pensée comme s'il s'agissait d'un crime de lèse-majesté : Se- 
ront aussi bien punies les personnes qui diront : « L'Empereur est 
un âne » ; que celles qui s'expriment de cette façon plus déguisée : 
« Celui qui dira que l'Empereur.^ etc—, aura affaire à moi. » On 
pourrait d'ailleurs facilement insérer le contenu de sa pensée dans 
un conteste qui exclueraît sa répugnance ; par exemple : « Si mon 
père meurt, je nie suicide sur sa tombe, » Le patient est visiblement 
frappé, mais n'abandonne pas son opposition, de sorte que je coupe 
court à la discussion en suggérant que ïa peiisée relative à la mort 
de son père n'apparaissait pas dans ce cas pour la première fois ; 
son origine devait être plus ancienne et nous devrons un jour ia 
rechercher. — Le patient me conte alors qu'une seconde fois, six 
mois avant la mort de son père, une pensée semblable lui avait tra- 
versé l'esprit comme un éclair. À celte époque, il était déjà amou- 
îeux de la dame en question (2), mais ne pouvait songer à une 
union pour des raisons pécuniaires, La pensée qui lui était venue à 
l'esprit était celle-ci : « Par la mort de mon père, je deviendrai peut- 
être assez riche pour V épouser. » Il alla, en repoussant cette idée, 
jusqu'à souhaiter que son père ne laissât aucun héritage, afin que 
cette perte si terrible pour lui ne fût compensée par rien. Une troi- 
sième fois, une pareille idée lui vînt, mais très atténuée, la veille de 
la 3n ort de son père : « Je suis sur le point de perdre ce qui m'est 
le plus cher au monde. » À cela, une pensée s'opposa : « Non, il est 
une autre personne dont la perte me serait encore plus doulou- 
reuse (3). » Il avait été très surpris devoir de telles pensées, car il 
est sûr que jamais il ne souhaitait la mort de son père, au con- 
traire, il ne pouvait que l'appréhender. 

(1) De pareilles atténuations verbales ne se contentent pas seulement les 
obsédés* 

(2) Il y ai-ail de -cela dis ans. 

(3) L'opposition entre les deux personnes chéries ; le père et la * dame i> est 
:oi réalisée clairement* 



— 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSC OBSESSIONNELLE 341 



Après ces paroles prononcées avec véhémence, je juge utile de lui 
exposer quelques nouvelles notions théoriques. D'après elles, pa- 
reille crainte correspond à un ancien souhait, actuellement refoulé ; 
par conséquent, ces protestations doivent nous laisser supposer 
l'existence de tendances exactement contraires. Ceci correspond 
aussi au fait que l'inconscient est l'inverse contradictoire du con- 
scient. Notre patient est très ému, mais très sceptique, et s'étonne 
qu'un souhait pareil ait pu exister chez lui, son père étant la per- 
sonne qu'il chérissait le plus au monde. Il ne doute pas un instant 
qu'il eût renoncé à tout bonheur dans la vie s'il avait pu, par cela, 
sauver la vie à son père. J'objecte que c'est justement cet amour si 
intense qui est la condition du refoulement de la haine. À l'égard 
de personnes indifférentes il réussirait facilement à laisser subsister 
côte à côte des motifs d'une affection moyenne et d'une égale aver- 
sion : s'il était, par exemple, fonctionnaire et qualifiât son chef de 
bureau de supérieur agréable, niais de juriste mesquin et de juge 
inhumain. Ainsi, dans Shakespeare, Bru tus parle de César : 
« César m'aimait, et je le pleure ; il fut fortuné, et je m'en réjouis ; 
il fut vaillant, et je l'en admire ; mais il fut ambitieux, et je l'ai 
tué (1) ! » Les paroles de Brutus paraissent d'ailleurs étranges, car 
on se serait figuré l'affection de Brutus pour César plus intense. 
Pour en revenir au patient, je remarque que, à l'égard d'une per- 
sonne très proche, par exemple» de sa femme, s'il était marié» il 
aurait tendance à unifier ses sentiments et négligerait, comme c'est 
le cas chez tous les êtres humains, les défauts pouvant provoquer 
son aversion pour elle, qu'il serait aveugle à ses défauts. Or, c'est 
précisément cet amour intense qui ne permet pas que la haine 
c'est un grossissement), qui pourtant doit avoir une source, reste 
consciente. Cependant l'origine de cette haine demeure un pro- 
blème ; le récit du patient indique l'époque où il craignait que ses 
parents pussent deviner ses pensées. D'autre part» on peut aussi se 
demander pourquoi cet amour intense n'avait pas réussi à éteindre 
la haine, comme c'est habituellement le cas entre des tendances 
opposées. Il faut admettre que la haine était liée à une cause qui la 
rendait indestructible. Ainsi, la haine du père est, d'une part, pro- 
tégée contre la destruction, et, d'autre pari, le grand amour pour ce 



(1) J titrs Cêsfii, scène IX, dans Œuwes complètes <h W. Shakcspecue t tome 9, 
irucL : Froî^ois-Vjctor Hugo, Psris. Alphonse Le m erre, 18G5. 



342 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



il 



même père l'empêche de devenir consciente. Il ne reste donc à cet! 
haine que l'existence dans l'inconscient dont elle peut pourtant 
resurgir, par instants, comme un éclair. 

Le patient convient que tout cela paraît assez plausible, mais 
il n'est naturellement pas convaincu du tout (1)* II me demande 
comment il est possible qu'une pareille idée puisse être intermit- 
tente. Elle a surgi pour un instant à l'âge de douze ans, après à 
Fàge de vingt ans, et réapparaissait, une fois de plus, deux ans plus 
tard, pour ne plus se montrer depuis. Il ne peut admettre que l'hos- 
tilité ait été éteinte dans ces intervalles, et pourtant alors il était 
sans remords* — « Quand on pose une pareille question, fis-je, c'est 
que la réponse est toute prête. Il suffit de laisser continuer la per- 
sonne qui interroge. » Le patient continue, apparemment sans rap- 
port avec ce qui vient d'être dit : « Mon père et moi* nous étions les 
meilleurs amis ; excepté dans quelques rares domaines où père 
et fils ont l'habitude de s'éviter (je lui demande à quoi il fait allu- 
sion), Tint imité entre nous était plus grande qu'avec mon meil- 
leur ami actuel. Or, la dame en question, celle que j'ai préférée, en 
pensée, à mon père, je l'aimais beaucoup, mais je n'avais jamais 
éprouvé pour elle les désirs sensuels qui me hantaient dans Pen- 
fance. En général, mes tendances sensuelles étaient dans l'enfance 
beaucoup plus fortes qu'à l'époque de la puberté, v — Je lui fais 
remarquer qu'il vient de donner la réponse attendue. En même 
temps, il a trouvé le troisième caractère principal de l'inconscient. 
La source qui alimentait sa haine et avait rendu celle-ci inaltérable 
était évidemment de Tordre des désirs sensuels ; dans l'assouvisse- 
ment de ceux-ci son père lui avait paru gênant. Un tel conflit entre 
la sensualité et l'amour filial est absolument typique. Les inter- 
valles auxquels il faisait allusion se sont produits chez lui, parce 
qu'à la suite d'un épanouissement précoce de sa sensualité, celle-ci 
subît dès l'abord un affaiblissement si considérable* El ce n'est que 
lorsque des tendances amoureuses intenses se furent une fois de 
plus fait jour chez lui que, de par l'analogie de la situation, cette 

il) Il n'est jamais dans l'intention de toiles discussions d'amener la convic- 
tion chez le malade. Ces discussions ont pour but d'introduire les complètes 
refoulés dans le conscient, de provoquer une lutte, dont ils sont Pobjcl, dans 
le domaine des processus psychiques con^ienls et de faciliter l'apparition hors 
de l'inconscient d'un matériel nouveau. (La coin; et ion» le malade ne l'acquiert 
qu'après avoir retravaillé Un -même le matériel. Tanl que la conviction J'este 
chancelante, il faut considérer «que le matériel n'esf pas épuisé* 



■■■■■■ - - 

REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 343 



hostilité réapparut, Je me fais d'ailleurs confirmer par lui que je ne 
l'ai dirigé ni sur la voie de l'enfance, ni sur celle de la sexualité, et 
qu'il y est venu de lui-même. — Le patient continue à m'inler- 
roger : « Pourquoi n'aurais-je pas, à l'époque où j'étais amoureux 
de la dame, tout simplement décidé intérieurement que la gêne à 
mon amour que représentait mon père ne saurait être mise en 
balance avec mon affection pour lui ? » — Je réponds qu'il n'est 
guère possible de tuer quelqu'un in absentia. Pour pouvoir prendre 
une décision comme celle dont il parle, le souriait répréhensible de 
supprimer le père gênant eût dû apparaître alors chez lui pour la 
première fois* Or, c'était un souhait refoulé depuis longtemps, 
souhait contre lequel il ne pût se comporter autrement que dans 
son enfance, partant, qui demeura soustrait à la destruction. Ce 
souhait (de supprimer le père gênant) a dû naître à une époque où 
la situation était différente : soit qu'alors il n'aimât pas son père 
plus que la personne désirée sensuellement, soît qu'il ne fût pas 
encore capable d'une décision nette, c'est-à-dire dans sa prime 
enfance, avant l'âge de six ans* avant l'époque où ses souvenirs for- 
ment un ensemble continu. Et depuis, cet état de choses se main- 
tient tel quel. — Provisoirement, j'arrête là mon explication, 

A la séance suivante, la septième» ïe patient reprend le même 
thème. II ne peut croire avoir jamais souhaité une chose pareille à 
son père* il se souvient d'une nouvelle de Sudermann* qui lui a fait 
une profonde impression, dans laquelle une jeune fille souhaitait la 
mort de sa sœur malade, pour pouvoir épouser le mari de celle-ci. 
Elle se suicide par la suite, ne méritant pas de vivre après une 
pareille ignominie, il comprend cela très bien et trouve que c f est 
bien fait pour lui que ses pensées causent sa ruine, il ne mérite pas 
mieux (1). Je lui fais remarquer que nous connaissons bien ce fait 
que leurs souffrances procurent aux malades une certaine satisfac- 
tion, de sorte qu'ils se défendent partiellement contre la guérîson. 
Et je l'engage à ne pas perdre de vue qu*un traitement comme le 
nôtre est continuellement accompagné de résistances ; je ne cesse- 
rai de le lui rappeler. 



{!) Ce sentiment de culpabilité est en contradiction évidente avec sa dénéga- 
tion précédente au sujet de ses souhait? de mort à l'égard de son père. Il s'agit 
la d'un type fréquent de réaction à une pensée refoulée que le conscient apprend 
à connaître : la dénégation est immédiatement suivie d'une confirmation indi- 
recte. 



344 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Le patient se met alors à me parler d'une action criminelle, action 
où il ne se reconnaît pas, mais qu'il se souvient pertinemment avoir 
commise. Et il cite Nietzsche : « J'ai fait cela > * dit ma mé moire , 
« je n f ai pas pu faire cela »> dit ma fierté gui reste implacable. 
Enfin, c'est ma mémoire qui cède (1), 

« Or, en cela, ma mémoire n'a pas cédé* » — « Précisément, parce 
que vous tirez une certaine satisfaction de vos remords. » — 11 con- 
tinue : a Avec mon frère cadet (maintenant d'ailleurs je Tainiê 
beaucoup, mais il me donne de grands soucis ; il veut contracter un 
mariage qui est, à mon avis, une bêtise ; j'avais même eu l'inten- 
tion d'aller le voir et d'assassiner cette personne pour qu'il ne 
puisse l'épouser) je me suis .souvent battu étant enfant. Mais, à part 
cela, nous nous aimions beaucoup et étions inséparables, cependant, 
j'étais évidemment jaloux de lui, car il était plus fort, plus beau 
que moi, et par conséquent le préféré, » — « Vous m'avez d'ailleurs 
déjà raconté une scène de jalousie, où Mlle Lina était en jeu. » — 
« Or> après un événement de ce genre, j'avais certainement moins de 
huit ans, car je n'allais pas encore à l'école, où je suis entré à huit 
ans, je fis la chose suivante : nous avions des fusils d'enfants, du 
système habituel ; je chargeai le mien avec la baguette, et lui dis de 
regarder dans le canon, qu'il y verrait quelque chose, et lorsqu'il 
y jeta un regard j'appuyai sur la gâchette- Il fut frappé au front 
et n'eut pas de mal, mais mon intention avait été de lui faire très 
mal. J'étais hors de moi, me jetai par terre et me demandai com- 
ment j'avais pu faire une chose pareille ? Cependant je l'avais 
faite, i> — Je saisis l'occasion de plaider ma cause : « Du moment 
que vous gardez le souvenir d'une action qui vous est si étrangère, 
vous ne pouvez nier la possibilité d'une chose semblable à l'égard de 
votre père, à une époque antérieure, mais dont vous ne gardez plus 
le souvenir* » — 11 me dit alors se rappeler d'autres mouvements de 
vengeance, à l'égard de la dame pour laquelle il a cependant un 
amour plein de vénération, et dont il dépeint le caractère d'une ma- 
nière enthousiaste, « Elle n'aime peut-être pas facilement, dît-il, elle 
réserve tout son amour pour celui auquel elle appartiendra un 
jour ; moi, elle ne m'aime pas. Or, quand je le compris, je me 
mis à imaginer que je deviendrais un jour très riche, que j'épouse- 
rais une autre femme» et lui ferais une visite accompagné de ma 

0) Pai delà le. bien ei le mal, IV* 



■BHHB^K^^^^^mHBB^^^^HMR 



REMARQUES SUR UN CAS DE NEVROSE OBSESSIONNELLE 345 



femme» pour lui faire de la peine. Arrivé à ce point, ma rêverie 
tarissait, car je m'avouais que l'autre» ma femme, m'était absolu- 
ment indifférente ; mes pensées s'embrouillaient et, à la fin, je 
comprenais que ma femme devait mourir. Dans cette rêverie, je 
trouve une fois de plus, comme dans mon attentat contre mon 
frère, ce trait qui me répugne tellement en moi, la lâcheté (1). » — 
Dans la suite de la conversation, je lui fais obsener qu'il doit se 
considérer comme non responsable de ces traits de caractère; toutes 
ces tendances répréhensibles sont d'origine infantile, correspon- 
dent à des rejetons dans l'inconscient, du caractère de l'enfant, 
pour lequel il ne peut exister, comme il doit le savoir, de responsa- 
bilité morale* De l'ensemble des prédisjiositions de l'enfant 
l'homme moralement responsable ne se forme qu'au cours de l'évo- 
lution (2). Mais mon patient doute que tous ses mauvais instincts 
aient celte origine. Je lui promets de le lui prouver au cours du 
traitement. 

Le patient fait encore observer que sa maladie s'était beaucoup 
aggravée depuis la mort de son père. Je lui donne raison, en ce sens 
que j'admets que le chagrin d'avoir perdu son père est une des 
sources principales de sa maladie* Ce chagrin a trouvé dans la mala- 
die, pour ainsi dire, son expression pathologique* Tandis qu'un 
* chagrin à la suite de la mort d'une personne proche achève son 
évolution en un ou deux ans, un chagrin pathologique tel que le 
sien a une durée illimitée. 

Là se termine la partie de l'histoire de la maladie susceptible 
d'être exposée en détail et de façon suivie. Cet exposé correspond à 
peu près à la marche de tout le traitement, dont la durée fut de 
onze mois. 

e) Quelques obsessions et leur traduction 

Les obsessions paraissent soit immotivées, soit absurdes, tout 
comme la teneur de nos rêves nocturnes* La première tâche qu'elles 
nous imposent est de leur donner un sens et une place dans le psy- 
chisme de l'individu, afin de les rendre compréhensibles et même 
naturelles. On fait bien de ne jamais se laisser troubler, dans cette 

(1) Ce qui s'expliquera plus lard. 

(2) Je n'émets ces arguments que pour me prouver une fois de plus Jeur 
impuissance. Je ne pin 5 concevoir comme ni d'au ire s psychothérapeutes affirment 
attaquer a\ec succès des n<h roses a>ec de telles armes* t 



346 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tâche de la traduction des obsessions, par Jeur apparence d'insolu- 
bilité ; les obsessions les plus fantasques et les plus étranges se 
laissent résoudre si on les approfondit dûment* On trouve la solu- 
tion cherchée en confrontant les obsessions avec les événements de 
la vie du patient, c'est-à-dire en examinant à quelle époque appa- 
raît pour la première fois une obsession donnée, et dans quelles 
conditions elle a coutume de réapparaître* Aussi la recherche de la 
solution est-elle proportionnellement plus facile lorsqu'il s'agit de 
trouver le sens d'obsessions qui, comme c'est le cas fréquemment, 
ne sont pas parvenues à une existence durable* On peut aisément se 
convaincre que, une fois trouvé le rapport existant entre l'obsession 
et les événements de la vie du malade, tous les problèmes énig- 
matiques et intéressants de cette formation pathologique deviennent 
facilement intelligibles : la signification de l'obsession, le méca- 
nisme de sa formation et les forces instinctives psychiques qui lui 
correspondent et dont elle provient. 

Je commence par un exemple particulièrement transparent : la 
compuIsioR au suicide, si fréquente chez notre patient et dont 
l'analyse se fait presque d'elle-même. L'absence de sa dame ? qui 
qui était partie soigner une grand'mère gravement malade, lui fît 
perdre trois semaines de ses études* « En plein travail, raconte-t-il, 
l'idée suivante me vint à l'esprit : passe encore, si lu t'ordonnais de 
passer ton examen à la session la plus proche. Mais que ferai s- tu 
si Tordre surgissait en toi de te couper la gorge avec un rasoir ? Je 
compris immédiatement que cet ordre venait d'entrer en vigueur, 
me précipitai vers l'armoire pour prendre le rasoir, mais je pensai : 
Non, ce serait trop simple ; va ! et assassine (1) la vieille femme. 
De terreur, je tombai par terre. » 

Le lien rattachant celte obsession aux événements de sa vie se 
trouve au début du récit, La dame était absente, tandis qu'il s'appli- 
quait énergiquement à préparer son examen, afin de rapprocher le 
plus possible la réalisation de leur union. Il fut alors pris, pendant 
son travail, d'une nostalgie de l'absente et se mit à songer aux rai- 
sons de cette absence. Alors se produisit en lui ce qui, chez un 
homme normal, eut pu être un mouvement de colère contre la 
grand'mère de la dame, et qui pourrait se traduire ainsi : pourquoi 
cette vieille femme doit-elle tomber malade, juste au moment où 

fl (1) J'ajoute : d'abord. 



^^^^^m 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 347 



j'ai tellement envie de voir mon amie ? ïl faut supposer chez notre 
patient quelque chose de semblable* maïs de bien plus intense ; un 
accès de rage inconsciente qui, accompagné de nostalgie, pourrait 
se traduire par l'exclamation : « Oh ! je voudrais y aller et assas- 
siner cette vieille femme, qui me prive de mon amie, » Ce qui est 
suivi du commandement : « Tue- toi, pour te punir d'avoir de pareils 
désirs ». Tout ce processus apparaît à la conscience de l'obsédé, 
accompagné des affects les plus \iolents, mais dans Vordrc inverse : 
punition d'abord, et, à la fin, la mention du désir coupable. Je ne 
crois pas que cet essai d'explication puisse paraître forcé, ou qu'il 
contienne un grand nombre d'éléments hypothétiques. 

Une autre des compulsions fut moins facile à élucider, ses 
liens avec la vie affective du patient ayant réussi à se dissimuler 
grâce à leur caractère d'association superficielle, lequel répugne 
tant à notre pensée consciente. Ce fut une compulsion à un suicide 
indirect pour ainsi dire, et qui dura quelque temps. Un jour, pen- 
dant une villégiature, il eut Tîdée qu'il était trop gros et qu'il devait 
maigrir. Il se mit alors à se lever de table avant le dessert, à se pré- 
cipiter en pleine chaleur d'août, sans chapeau, dans la rue, et à gra- 
vir les montagnes en courant, pour s'arrêter, baigné de sueur, L'idée 
du suicide apparut une fois sans déguisement derrière cette manie 
de maigrir ; un jour, sur une côte abrupte, se forma en lui Tordre 
de sauter en bas, ce qui eût été sa mort certaine, La solution de cette 
absurde compulsion, le malade ne la trouva que lorsqu'il lui vînt à 
l'esprit, un jour, qu'à celte époque, son amie villégiaturait au même 
endroit aussi, mais en société d'un cousin anglais qui lui faisait la 
cour, et dont notre patient était très jaloux. Ce cousin se nommait 
Richard, et tout le monde l'appelait Dick, comme c'est la coutume 
en Angleterre. C'est ce Dick qu'il eût voulu tuer (1). Il était, au 
fond, plus jaloux et plus furieux qu'il ne voulait se l'avouer, et c'est 
pourquoi il s'imposait, pour se punir, la torture de la cure d'amai- 
grissement. Si différente que puisse paraître cette compulsion de la 
précédente, Tordre direct de se suicider, un trait important leur est 
commun : leur genèse par réaction à une rage extrêmement violente 
soustraite au conscient, rage dirigée contre la personne qui trouble 
l'amour (2). 

(1) Dkîvj en allemand, signifie: grûà* (.Y. (L Tr.) 

(2)L'utiljsatiQii de noms et de mots dans la création de liens entre les pen- 
sées inconscientes (tendances et fantasmes), d'une part, et les symptômes. 



n^^ 



348 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



D'autres obsessions, ayant aussi trait à l'amie du malade, per- 
mettent toutefois de distinguer des mécanismes et une origine pul- 
sionnelle différents. Pendant le séjour de la dame à la campagne, il 
5e créa, outre sa manie de maigrir, toute une série d'autres compul- 
sions qui, au moins en partie, se rapportaient directement à elle/ Un 
jour, faisant avec elle une promenade en bateau, un vent très fort 
s 1 étant élevé, il dut la forcer à mettre sa cape, car il s'était formé en 
Jui le commandement : il faut que rien ne lui arrive (1), Ce fut une 
sorte de compulsîon à protéger dont voici d'autres exemples ; Une 
autre fois qu*ils étaient ensemble pendant un orage, se forma en lui 
la compulsîon d'avoir à compter jusqu'à 40 ou 50 entre l'éclair et le 
tonnerre, sans comprendre pourquoi. Le jour du départ de la dame, 
noire patient heurta du pied une pierre dans la rue. Il dut l'enlever 
de la route, ayant songé que, dans quelques heures, la voiture de 
son amie, passant à cet endroit, pourrait avoir un accident à cause 
de cette pierre. Mais quelques instants après il se dit que c'était 
absurde, et il dut retourner remettre la pierre au milieu de la route. 
Après le départ de la daine, il fut obsédé par une compulsîon a corn- 
prendre^ qui le rendit insupportable aux siens. Il s'efforçait de com- 
prendre exactement chaque syllabe de ce qu'on lui disait, connue si, 
sans cela, un trésor allait lui échapper. Il demandait continuelle- 
ment : « Que viens-tu de dire ? » El, lorsqu*on lui répétait la phrase, 
il prétendait avoir entendu d'ubord autre chose et restait insatisfait. 

Toutes ces manifestations de sa maladie dépendaient d'un cer- 
tain événement qui dominait à cette époque ses relations avec la 
dame* Cet événement avait eu lieu à Vienne, avant son départ à la 
campagne, lorsqu'il était en train de prendre congé d'elle. Il inter- 
préta un de ses propos comme étant destiné à le désavouer devant 
les personnes présentes, et il en souffrit beaucoup. Or, à la campa- 
gne, ils eurent l'occasion de s'expliquer, et elle put lui prouver que 
le propos si mal interprété par lui avait été destiné à le sauver du 
ridicule* Il se sentit de nouveau très heureux après cette explication. 
L'hidicalion la plus claire de cet incident est contenue dans sa corn- 

-d'autre part, a Jîeu, dans la névrose obsscsiomielle s (bien moins souvent tt 
moins brutalement que dans l'hystérie. Cependant, en ce qui concerne le nom de 
RkJiard * je Jne souviens d'un autre exemple "tiré d'un cas analysé -autrefois. Ce 
malade, après une -dispute arec son frère, se mit -à ruminer d'une façon obses- 
sionnelle pour trouver un moyen de se débarrasser de sa fortune* ne voulant 
plus avoir affaire a de l'argent. eiz ++ . Or son frère s'appelait Richard. 
<1) llîen qui eût pu être de sa faute k lui. devrons-nous ajouter. 



^^■^H^^^^K^^K^^H^dlt 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 349 



pulsion à comprendre, qui est constituée comme s'il s'était dit : 
« Après cette expérience, si tu veux, éviter des souffrances inutiles, 
il ne faut plus jamais le méprendre sur le sens de paroles enten- 
dues, » Mais cette résolution contient, outre la généralisation de 
l'événement précité, un déplacement, peut-être à cause de l'absence 
de l'adorée, déplacement de cette personne si hautement respectée 
sur toutes les personnes mféi'ieures à elle, D'autre part, cette obses- 
sion ne peut être issue uniquement du contentement éprouvé grâce 
à l'explication de la dame. Elle doit exprimer autre chose encore, 
car notre malade finit toujours dans cette obsession par douter de 
Inexactitude de ce qu'on répète* 

Ce sont les autres compulsions provoquées par le départ de so t i 
amie qui nous mettent sur la trace de l'autre élément recherché, La 
corn pulsion à protéger son amie ne peut signifier autre chose qu'une 
réaction — un repentir, une expiation, — à une tendance con- 
traire, donc hostile, dirigée contre elle avant leur explication. La 
compulsion à compter pendant l'orage peut être interprétée, grâce 
au matériel apporté par le patient, comme étant une mesure de 
défense contre des appréhensions de danger de mort, Par l'analyse 
des obsessions mentionnées en premier lieu, nous savons que les 
tendances hostiles de notre patient sont particulièrement vio- 
lentes, semblables à des rages folles, et nous trouvons d'autre part 
que, malgré la réconciliation avec la dame, cette rage contribue 
encore à former les obsessions* Par sa compulsion a douter de ce 
qu'il entend, il exprime son doute persistant d'avoir bien compris 
son amie lors de leur explication : îl doute par conséquent qu'il 
faille considérer les paroles de celle-ci comme une preuve d'affec- 
tion. Le doute, dans sa compulsion à comprendre, signifie qu'il 
doute de l'amour de son amie. Dans cet amoureux, une lutte entre 
l'amour et la haine, éprouvés pour la même personne, fait rage ; et 
cette lutte s'exprime d'une façon plastique par un acte compulsion* 
nel à symbolisme si significatif : il enlève la pierre du chemin de 
son amie pour annuler ensuite ce geste d'amour, en la remettant 
à sa place, afin que la voilure s'y heurte et que son amie se blesse. 
Il serait erroné de considérer que la seconde partie de cette compul- 
sion fût inspirée par le sens critique du malade luttant contre ses 
actes morbides, signification que le malade voudrait lui attribuer. 
Ce geste, étant accompli compulsi veinent, trahit par là qu'il faisait 
aussi partie de Faction morbide, mais qu'il fut déterminé par un 



350 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



motif contraire à celui qui provoqua la première partie de l'action 
compulsionnelle. 

De tels actes coinpulsionnels, à deux temps* dont le premier 
temps est annulé par le second* sont des phénomènes caractéristi- 
ques de la névrose obsessionnelle. La pensée consciente du malade 
se méprend, bien entendu, sur le sens de ces compulsions et leur 
attribue des motifs secondaires, elle les rationalise (1), Leur véri- 
table signification réside dans le fait qu'elles expriment le conflit de 
deux tendances, contradictoires et d'intensité presque égale, et qui 
sont, d'après mon expérience, toujours l'opposition entre Famour et 
la haine. Ces actes compulsîonnels à deux temps ont un intérêt théo- 
rique particulier, car ils permettent de reconnaître un type nouveau 
de formation de symptômes. Au lieu de trouver, comme c'est le cas 
régulièrement dans l'hystérie» un compromis, une expression pour 
les deux contraires {tuant pour ainsi dire deux mouches d'un seul 
coup) (2), les deux tendances contradictoires trouvent ici à se satis- 
faire Tune après l'autre non sans essayer, bien entendu, de créer 
entre les deux contraires un lien logique, souvent en dépit de toute 
logique (3). 

Le conflit entre l'amour et la haine se manifesta chez notre 
patient par d'autres signes encore* A Fépoque où il redevint pieux, 
il inventa des prières qui, peu à peu, arrivèrent à durer une heure et 
demie, car, à l'inverse de Balaani, il se glissait toujours dans ses 
formules pieuses des pensées qui les transformaient en leur con- 
traire. Disait-il, par exemple ; que Dieu le protège, le malin lui souf- 
flail immédiatement un « ne » (4), Un jour, lui \mt alors l'idée de 

(1) Cf. E. Jo>ls : * Rationalisai ion in every-day lïfe «. Journal of Abnormal 
Psijçhologij, 190S. 

(2) Cf. < Hysterïsche Phantasien und ihre BezîeJinng zut Bîsexualitat {Gesam- 
innsgabCf Vol, V)* 

(3) Un autre obsédé me conta un jour qu f cn se promenant dans le parc de 
Schdnhrun.il, il <nail heuHc du pied une Jiranche, 11 la lança dans les buissons 
qui bordaient le chemin. En rentrant, il se mît & craindre que cette ibraiache, 
dans sa nouvelle position, ne causât un accident iA quelque promeneur qui 
prendrait le même chemin. Il sauta du tramway qui le ramenait, se pré- 
cipita dans Je parc, rechercha l'en droit en question et remit la branche dans sa 
position primitive. Et cependant, à tout autre qu'a ce malade, il eût été évident 
que la bran eh e devait être plus dangereuse dans sa position primitive que dans 
les buissons* La seconde action, celle de remettre la branche sur le chemin, 
action exécutée de façon compulsionnelle, s'était parée, pour la pensée con- 
sciente, de mobiles altruistes empruntés à la première action, celle de jeter d.a 
branche dans le Jniisson. 

(4rï À comparer a\ec les mécanismes analogues des pensées sacrilèges invo- 
lontaiies chez certains croyants* 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 351 



proférer des injures : il espérait que là aussi se glisserait une con- 
tradiction. Ce fut là l'explosion de l'intention primitive refoulée par 
la prière. Dans sa détresse* notre patient supprima les prières et 
les remplaça par de brèves formules, composées de lettres et syl- 
lafcesj initiales de diverses prières. Ces formules^ il les disait si 
rapidement que rien ne pouvait s'y glisser. 

Le patient me conta un jour un rêve qui contenait l'expression du 
même conflit, dans son transfert sur le médecin : « Ma mère est 
morte : il veut venir me faire ses condoléances, mais craint d'avoir, 
à cette occasion, ce rire impertinent qu'il avait eu à maintes reprises 
dans des occasions de ce genre. Il préfère laisser sa carte en y écri- 
vant />, c, mais ces lettres se transforment, pendant qu'il écrit, en 
/;. f. » (1) (pour condoléances } pour féliciter), 

La nature contradictoire des sentiments envers la dame était 
trop évidente pour se soustraire entièrement à la perception con- 
sciente. Toutefois» de leur caractère compulsionnel nous pouvons 
conclure que notre patient était dans l'impossibilité de reconnaître 
l'intensité de ses tendances négatives contre elle* La daine avait 
repoussé la première demande en mariage que notre patient lui 
avait faîte, dix ans auparavant. Depuis, alternaient des périodes où 
il croyait Taimer intensément, avec d'autres où, même consciem- 
ment, elle lui était indifférente, Dès que, au cours du traitement, il 
devait faire un pas pouvant le rapprocher du but de ses désirs, sa 
résistance se manifestait d'abord par le sentiment de ne pas telle- 
ment l'aimer au fond, sentiment qui s'évanouissait d'ailleurs rapi- 
dement* Un jour où elle était très malade et alitée, ce qui excitait 
sa compassion, une pensée surgit en lui à sa vue : il souhaita qu'elle 
restât toujours étendue ainsi* Il interpréta subtilement ce souhait 
en déclarant désirer qu'elle fût constamment malade, uniquement 
afin d'être débarrassé de l'intolérable angoisse d'une récidive pos- 
sible (2), Parfois, il occupait son imagination à des rêveries qu'il 
reconnaissait lui-même comme étant des « fantasmes de ven- 
geance », et dont il avait honte- Croyant qu'elle attachait une 
grande valeur à la situation sociale d'un prétendant, il s'adonnait 
aux rêveries suivantes : Elle a épousé un haut fonctionnaire, lui- 

(1) Ce rèvt donne l'explication du rire compulsionnel si fréquent et apparem- 
ment si éirigma tique, qu'ont certaines personnes à l'occasion *d*un décès, 

(2) Un autre mobile encore contribuait à la formation de celte obsession : le 
souhait de la \oir sans défense contre ses désirs. 



■E^^^W 



352 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



même entre dans la même carrière que ce fonctionnaire et y avance 
bien plus rapidement, de sorte que celui-ci de\ient son subordonna. 
Un jour, cet homme commet une indélicatesse, sa femme se jetie 
aux genoux de notre patient et le supplie de sauver son mari. Il le 
lui promet, mais il lui dévoile qu'il n'est entré dans cette carrière 
que par amour pour elle, en prévision d'une pareille éventualité. 
Maintenant qull a sauvé son mari, sa mission est terminée, il donne 
sa démission. 

Dans d'autres rêveries, dans lesquelles par exemple il lui rendait 
un grand service sans qu'elle sût qui en était l'auteur, il ne voyait 
que de la tendresse et ne se rendait pas compte de ce que l'origine 
et la tendance de cette générosité, telle celle du Comte de Monte- 
Cristo, dans Dumas, étaient une soif de vengeance à refouler. Il 
avouait cependant être parfois sous l'empire d'impulsions nettes à 
faire du mal à la femme aimée. Cependant , ces impulsions n'appa- 
raissaient pour la plupart qu'en l'absence de celle-ci, pour dispa- 
raître en sa présence, 

1) La cause occasionnelle de la maladie 

l T n jour, notre patient mentionna en passant un événement dans 
lequel je pus reconnaître immédiatement la cause occasionnelle de 
sa maladie, ou du moins la cause occasionnelle récente de la crise 
actuelle de celle-ci, déclenchée six ans auparavant et qui durait 
encore. Le malade lui-même ignorait complètement qu'il venait de 
raconter un événement important II ne pouvait se rappeler avoir 
jamais accordé une valeur à cet événement, qu'il n'avait d'ailleurs 
jamais oublié. Cet état de choses réclame une mise au point théori- 
que. 

Dans rhyslérie, il est de règle que les causes occasionnelles 
récentes de la maladie soient oubliées tout comme les événements 
infantiles à l'aide desquels les événements réeents convertissent 
leur énergie affective en symptômes* Là où un oubli complet est 
impossible, l'amnésie entame néanmoins les traumatîsmes récents, 
ou, pour le moins, les dépouille de leurs parties constituantes les 
plus importantes. Nous voyons, dans une pareille amnésie, la preuve 
d'un refoulement accompli. Il en est généralement autrement dans 
la névrose obsessionnelle- Les sources infantiles de la névrose peu- 
vent avoir subi une amnésie, souvent incomplète ; par contre, les 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 353 



causes occasionnelles xécentes de la névrose sont conservées dans 
la mémoire. Le refoulement s'est servi, dans ces cas, d'un méca- 
nisme différent, au fond plus simple : au lieu de faire oublier le 
traumatisme, le refoulement Ta dépouillé de sa charge affective, de 
sorte qu'il ne reste, dans le souvenir conscient, qu'un contenu repré- 
sentatif indifférent et apparemment sans importance* La différence 
entre ces deux formes de refoulement réside dans le processus psy- 
chique caché derrière les phénomènes et que nous avons le droit de 
reconstituer. Quant aux résultats de ces processus, ils sont presque 
les mêmes, étant donné qu'un souvenir indifférent n'est évoqué que 
rarement et ne joue aucun rôle dans l'activité psychique consciente. 
Pour distinguer ces deux formes du refoulement, nous ne pouvons 
nous servir pour le moment que de l'assertion même du patient : 
il a la sensation que certains événements il les savait toujours, que 
-d'autres, par contre, il les avait ouhliés depuis longtemps (1). 

C'est pourquoi il arrive assez souvent que des obsédés, souffrant 
de remords et ayant rattaché leurs affects à de faux prétextes, font 
part en même temps au médecin des vraies causes de leurs remords, 
mais ne soupçonnent même pas que ces remords ne sont que tenus 
à l'écart de ces causes* Ils disent même parfois avec étonnement, ou 
comme se vantant, en racontant les événements qui sont les causes 
véritables de leurs remords : voilà qui ne me touche pas du tout. II 
en fut ainsi du premier cas de névrose obsessionnelle, voici de nom- 
breuses années, qui me permit de comprendre cette maladie* Le 
patient en question, fonctionnaire, un scrupuleux, celui-là même 
dont j'ai conté l'obsession concernant la branche dans le parc de 
Sehônbrunn, se signala à mon attention par le fait qu'il réglait tou- 
jours ses honoraires en billets propres et neufs (à cette époque, il 
n'y avait, en Autriche, pas encore de pièces d'argent). Un jour, je 
lui fis remarquer qu'on pouvait reconnaître le fonctionnaire aux 
billets «neufs qu'il recevait de la caisse de l'Etat ; mais il répliqua 

(1 II faut admettre que les obsédés possèdent -deux sortes *dc savoir et de 
connaissance* et on est également en droit et de dire que Possédé- & connaît » 
ses traumatismes et de. prétendre qu'il ne les « connaît » pas. Il les connaît» en 
ce sens qu'il ne les a pas oubliés, mais il ue Jes connaît pas, ne se rendant pas 
compte de leur \aleui\ Il n'en est souvent pas autrement dans la vie courante* 
Les sommeliers qni sériaient Sohopenhauer, dans l'auberge qu'il avait coutume 
de fréquenter, le < connaissaient »> dam un certain sens, à une époque où il 
était inconnu à Francfort comme ailleurs, mais ils ne le « connaissaient » pas 
dans le sens que nous attachons aujourd'hui à la *■ connaissance » de Scliopen- 
Jianer, 

HEYUE FHAFCAISE DE PSYCHANALYSE. 25 



354 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



que ces billets n'étaient nullement neufs* qu'il les faisait repasser à 
la maison. Car il se serait fait scrupule de donner à qui que ce fût 
des billets sales, couverts des microbes des plus dangereux et pou- 
vant être nuisibles à qui les louchait- À cette époque, je pressentais 
déjà vaguement les rapports existant entre les névroses et la vie 
sexuelle : ainsi osaî-je P un autre jour, questionner mon patient sur 
ce sujet* « Oh 3 dit-il, d'un ton léger, là tout est en ordre, je ne me 
prive guère* Dans bien des maisons bourgeoises je joue le rôle d'un 
bon vieil oncle, et j'en profile pour inviter de temps en temps une 
jeune fille de la maison à une partie de campagne* Je m'arrange 
alors pour manquer le dernier train et être obligé de passer la nuit 
à la campagne. Je prends alors deux chambres à l'hôtel, je suis très 
large ; et lorsque la jeune fille esl au lit, je viens chez elle et la 
masturbe. « — Mais, ne craignez- vous pas, rétorquai- je, que vous 
puissiez lui nuire en touchant ses organes avec des mains sales ? » 
— II se mit en colère : « Nuire ? Mais comment cela peut-il lui 
nuire ? Cela n'a encore nui à aucune d'entre elles, et toutes elles se 
laissaient volontiers faire ! Plusieurs d'entre elles sont mariées 
maintenant, et cela ne leur a pas nui ! » — Il prit très mal ma 
remarque, et ne revint plus. Je ne pus m'expliqucr le contraste 
entre ses scrupules concernant les billets de banque et son manque 
de scrupules à abuser des jeunes filles à lui confiées que par un 
déplacement de l'affect du remords, La tendance de ce déplacement 
était très claire : s'il avait laissé le remords rester là où il aurait 
dû être, il eut dû renoncer à une satisfaction sexuelle vers laquelle 
il était poussé probablement par de violentes déterminantes infan- 
tiles. Il obtenait ainsi par ce déplacement un considérable bénéfice 
de la maladie* 

II me faut à présent décrire de façon circonstanciée la cause 
occasionnelle de la névrose de notre patient dont il a été question 
plus haut. Sa mère avait été élevée chez des parents éloignés, une 
riche famille de gros industriels. C'est en se mariant que son père 
avait été employé dans cette maison, de sorte qu'il n'était arrivé à sa 
situation de fortune, assez considérable» que grâce à son mariage* 
Par des taquineries entre les époux, qui vivaient d'ailleurs dans 
une parfaite entente, notre patient apprit que son père, quelque 
temps avant de connaître sa mère, avait courtisé une jeune fil le 
d'une famille modeste, pauvre mais jolie. Tel est le prologue* 
Après la mort de son père, sa mère lui dit un jour qu'elle avait parlé 



J^W^VI^n^HI^H^^npWPqpqn 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 355 



à ses riches parents de son avenir à lui et qu'un de ses cousins avait 
consenti à lui donner en mariage une de ses filles dès qu'il aurait 
terminé ses études ; des relations d'affaires avec cette importante 
maison lui offriraient ainsi de brillantes perspectives pour son ave- 
nir professionnel. Ce plan de sa famille réveilla en lui ce conflit ; 
devait-il rester fidèle à son amie pauvre ou bien suivre les traces 
de son père et épouser la jeune fille, belle, distinguée et riche, qu'on 
lui destinait ? Et c'est ce conflit-là, conflit, au fond, entre son amour 
et la volonté persistante de son père» qu'il résolut en tombant 
malade ; ou plus exactement par la maladie, il échappa à la tache 
de résoudre ce conflit dans la réalité (1). 

Nous trouvons une preuve de la justesse de cette conception dans 
ce fait que le résultat principal de sa névrose fut une inhibition au 
travail, qui retarda de plusieurs années la terminaison des éludes 
de notre malade. Mais ce qui résulte d'une névrose en constituait 
l'intention : le résultat apparent d'une névrose en est, en réalité, la 
cause, le mobile pour tomber malade. 

Mon explication commença, bien entendu, par n'être pas agréée 
par le malade* Il dit ne pouvoir reconnaître une pareille influence 
à ce projet de mariage, qui ne lui fit, à l'époque, pas le moindre 
effet. Au cours du traitement, il dut cependant se convaincre, par 
une voie singulière, de la justesse de ma supposition* Il revécut 
comme une chose nouvelle et actuelle, grâce à un fantasme de 
transfert, ce qu'il avait oublié de son passé ou ce qui ne s'était 
déroulé en lui qu'inconsciemment* D'une période du traitement, 
obscure et difficile, il résulta qu'il avait pris pour ma fille une 
jeune fille rencontrée un jour dans l'escalier de ma maison* Elle 
lui plut, il s'imagina que j'étais si aimable et si extraordinaireinent 
patient avec lui parce que je souhaitais la lui voir épouser, et il 
éleva au niveau qui lui convenait la richesse et la distinction de 
ma famille. Mais l'amour indestructible pour la rïame luttait en 
lui contre cette tentation. Après m* avoir adressé les pires injures. 
et surmonté nombre de résistances des plus opiniâtres» il ne put se 
soustraire à reflet convaincant de l'analogie complète entre les 
imaginations du transfert et la réalité de naguère. Je reproduis ici 
un des rêves de celte période du traitement, pour montrer dans 

(1) 11 est à nnmnquer que la finie àanib la maladie lui lut rendue possible 
£fâce à Pi dent i fi cation à son père. "Et celle-ci permit la régression <Les rfiffects 
aux vestiges de l'enfance* 



i — 



\mwt bc pœAHM 



\Ki, Rut Se inl-J échues 



356 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tjuel style ses sentiments s "exprima Seul : // voit ma fille devant 
lai, mais elle a deux sous en crotte à la place des yeux, Pour tous 
ceux qui connaissent le langage du rêve, la traduction de celui-ci 
sera facile : il épouse ma fille, non pas pour ses beaux yeux, mais 
pour son argent. 

g) Le complexe paternel et la solution de V obsession aux rats 

Un fil reliait cette cause occasionnelle de la névrose adulte à 
l'enfance de notre patient. Il se trouvait dans une situation, par 
laquelle, d'après ce qu'il savait ou supposait lui-même, avait passé 
son père avant son mariage ; il pouvait donc s'identifier à celui-ci. 
Le père défunt intervenait d'une autre façon encore dans la maladie 
actuelle du patient. Son conflit morbide était, en effet, essentielle- 
ment une lutte entre la persistance de la volonté paternelle et ses 
propres sentiments amoureux. Tenons-nous compte des communi- 
cations faites par le malade au cours des premières séances du 
traitement, nous devrons supposer que cette lutte était très 
ancienne, et a\ait dû commencer dès l'enfance* 

Le père de notre patient avait été, d'après tous les renseigne- 
ments, un excellent homme, Avant de se marier, il avait été sous- 
offieier, et il gardait comme vestige de cette période de sa vie une 
franchise militaire et une prédilection pour les expressions crues. 
En plus des vertus qu s on a l'habitude d'attribuer à tous les morts, il 
se distinguait par un humour cordial et une bienveillante indul- 
gence envers ses semblables ; et le fait quMl pût parfois être emporté 
et violent n'est certainement pas en contradiction avec tout son 
caractère, au contraire, ne fait que le compléter. Ces violents 
emportements étaient parfois la cause de cruels châtiments subis 
par les enfants, quand» petits, ils étaient turbulents. Lorsque les 
enfants furent plus grands, il se distingua des autres pères en ce 
sens que, loin d'essayer de s'imposer comme une autorité sacrée, il 
portait à la connaissance de ses enfants les petits malheurs et les 
petites erreurs de sa vie. Notre patient n'exagère certainement pas 
lorsqu'il dit que lui et son père avaient été les meilleurs amis du 
monde, excepté en ce qui concerne un certain point (v. p. 342), 
Et c'est bien là le seul point qui fut cause de ce que notre patient, 
dans l'enfance» avait été hanté, avec une intensité démesurée et peu 
commune, par l'idée de la mort de son père (p. 327)* de ce que de 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 357 



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telles pensées apparaissaient dans le contenu de ses obsessions 
infantiles, et de ce qu'il avait pu souhaiter la mort de ce père, afin 
qu'une certaine petite fille, émue par la pitié, devînt plus tendre 
envers lui (p. 339), 

II n'est pas douteux qu'au domaine de la sensualité père et fils 
ne fussent séparés par quelque chose et qu'à l'évolution précoce du 
fils, le père n'eût été un obstacle* Plusieurs années après la mort de 
son père, lorsque le fils éprouva, pour la première fois, la satisfac- 
tion sexuelle du coit, une pensée surgit en lui : « liais c'est magni- 
fique ; pour éprouver cela, on serait capable d'assassiner son 
père ! » Voilà qui est en même temps un écho et une explication de 
ses obsessions infantiles. D'ailleurs, peu avant sa mort, le père 
avait nettement pris position contre les sentiments qui, ultérieure- 
ment, devaient jouer chez notre patient un rôle prépondérant. Le 
père s'était aperçu que le fils recherchait la société de cette dame, 
lui a\ait déconseillé de trop s'engager et lui avait dit qu'il faisait 
une bêtise qui ne 'pourrait que le rendre ridicule. 

A ces données tout à fait sûres* viennent s'ajouter des faits rele- 
vant de l'activité masticatoire de notre client. Dans le domaine de 
la masturbation, il existe une contradiction entre les opinions des 
médecins et celles des malades, contradiction qui n'a pas encore 
été mise en valeur. Les malades sont tous d'accord pour prétendre 
que l'onanisme, par lequel ils entendent la masturbation de la 
puberté, est la racine et la source première de tous leurs maux. Les 
médecins, eux* ne savent généralement pas ce qu'ils doivent en pen- 
ser, mais influencés par le fait que la plupart des hommes normaux 
se sont masturbés pendant quelque temps, au moment de la puberté* 
ils ont, dans la majorité des cas, tendance à considérer que les 
explications des malades à ce sujet sont très exagérées. Cependant 
je suis d'avis de donner, là aussi, plutôt raison aux malades qu'aux 
médecins* Les malades pressentent ici une vérité que les méde- 
cins risquent de ne pas voir. Certes, il n'en est pas comme les 
malades eux-mêmes veulent l'entendre ; la masturbation de la 
puberté, qui est un phénomène presque général, ne saurait être 
rendue responsable de tous les troubles névrotiques. La thèse des 
malades nécessite une interprétation. Cependant, l'onanisme de la 
puberté n'est en réalité pas autre chose que la réédition de l'ona- 
nisme infantile, onanisme qu'on avait jusqu'à présent négligé, et 
qui atteint (généralement une sorte de point culminant entre trois 



^^^■^V^V^^^^^^^^b ^T^^™^^^^ 



358 , REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



«et cinq ans* Or» cet onanisme infantile est en réalité l'expression la 
plus nette de la constitution sexuelle de l'enfant dans laquelle, nous 
aussi- nous cherchons à voir Fétiologie des névroses ultérieures* De 
sorte que nous devons dire que les névrosés accusent au fond, sous 
ce travestissement, leur propre sexualité infantile, et, en cela, iïs 
ont tout à fait raison. Par contre, le problème de F onanisme est 
insoluble, si l'on considère la masturbation comme une entité clini- 
que et qu'on oublie qu'elle sert à la décharge des composantes 
sexuelles les plus diverses et des fantasmes alimentés par celles-ci, 
La nocivité de l'onanisme n'est que dans une faible mesure auto- 
nom e ? c'est-a-dire déterminée par sa nature propre. En majeure 
partie, cette nocivité de la masturbation coïncide avec la valeur 
pathogène de la sexualité ^lie-même. Si tant de personnes suppor- 
tent sans dommage l'onanisme, c'est-à-dire une certaine mesure de 
cette activité, il en découle que, chez eux, la constitution sexuelle et 
l'évolution de la vie sexuelle a permis l'exercice de cette fonction, 
dans les conditions morales et sociales qu'impose la civilisation (I), 
tandis que d'autres réagissent par la maladie à une constitution 
sexuelle défavorable ou à une évolution troublée de leur sexualité 
c'est-à-dire que ces derniers ne peuvent réaliser sans inhibitions ou 
formations substitutives la répression et la sublimation de leurs 
«composantes sexuelles, 

Oi\ notre patient avait eu un comportement très particulier en* ce 
qui concernait la masturbation : chez lui la masturbation de la 
puberté n'avait pas existé, il aurait eu par conséquent* selon cer- 
taines conceptions, le droit de rester libre de toute atteinte de 
névrose. Par contre, dans sa vingt et unième année, peu après la 
mort de son père, Fimpulsion à l'onanisme apparut chez lui. Après 
chaque satisfaction niasturbatoire il se sentait très honteux. Et il y 
renonça bientôt entièrement. Depuis, Fonanisme ne réapparaissait 
chez lui qu'à des occasions rares et très singulières. « Ce sont sur- 
tout, dit-il, des moments de ma vie ou des passages de livres parti- 
culièrement beaux qui provoquaient la masturbation. Ainsi, par 
exemple, lorsque j'entendis, par un bel après-midi d'été, dans la 
ville intérieure, le beau son de cor d'un postillon qui souffla jusqu'à 
£e qu'un agent de police le lui interdît en invoquant un règlement, 



{1\ Cf* Trois essais sur la théorie de la sexualité, Irad. franc, Reverdi on, 
Paris. Gallimard. 1925. 



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REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 359 



^^^ta^ta^^ 



Et une autre fois, lorsque je lus dans Dichtung und Wahrheit, de 
Gœthe, comment ce dernier, encore jeune homme, se libéra dans 
un mouvement de tendresse d'une malédiction qu'avait exprimée 
une femme jalouse, malédiction qui devait frapper celle qu'il bai- 
serai l sur la bouche* GœUie s'était, pendant longtemps, laissé rete- 
nir superstitieusement par cette malédiction ; à ce moment-là, îl 
brisa cette chaîne et embrassa de tout son cœur sa bien aimée. » 

Mon patient n'était pas peu étonné d'avoir eu l'impulsion à se 
masturber justement à des moments si beaux et si exaltants* Je lui 
îîs remarquer le trait commun à ces deux exemples : l'interdiction 
et le fait d'agir à rencontre d'un commandement 

Son singulier comportement, à l'époque où il préparait un exa- 
men, faisait partie du même contexte : il se plaisait alors à imagi- 
ner que son père était encore vivant et pourrait rentrer d'un mo- 
ment à l'autre . Il s'était arrangé alors pour travailler de nuit* Entre 
minuit et une heure, il s'interrompait, ouvrait la porte d'entrée, 
comme si son père s'y tenait, rentrait et contemplait son pénis dans 
la glace de l'entrée. Ces étranges manœuvres ne peuvent être com- 
prises que si l'on admet qu'il se comportait alors comme s'il atten- 
dait la visite de son père à l'heure des esprits, Du vivant de son 
père, notre patient avait été un étudiant plutôt paresseux, ce qui 
avait souvent chagriné celui-ci» Maintenant, son père pouvait être 
content de son fils, s'il revenait sous forme d'esprit et le trouvait en 
train de travailler. Mais son père ne se serait certainement pas 
réjoui en voyant ses autres gestes : de cette manière, notre patient 
s'insurgeait contre lui* Le malade exprimait ainsi côte à côte, par 
ses actes com pulsionnels incompréhensibles, les deux faces de son 
sentiment à l'endroit de son père, comme plus tard, par ses actes 
com pulsionnels au sujet de la pierre sur la route, il exprimait son 
double sentiment envers l'amie aimée. 

Me basant sur ces signes et sur d'autres analogues, j'osai lui faire 
pari de l'hypothèse d'après laquelle il aurait commis, vers l'âge de 
six ans, quelque méfait d'ordre sexuel en rapport avec la masturba- 
tion et aurait été sévèrement châtié par son père, Ce châtiment, 
tout en mettant fin à la masturbation, aurait laissé subsister en lui, 
contre son père, une rancune ineffaçable et aurait donné à tout 
jamais à son père le rôle de celui qui trouble et gêne la vie sexuelle 
de son fils* (CL les suppositions semblables dans une des premières 
séances, p. 342.) A ma grande surprise, le patient me dît alors qu'un 



iMta^tadap 



360 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



événement de ce genre lui avait été, à maintes reprises, conté par 
sa mère, et que s'il ne l'avait pas oublié* c'était certainement parce 
que des faits étranges s'y rattachaient : lorsqu'il était encore très 
petit (l'âge précis pourrait encore se retrouver grâce à la coïnci- 
dence de la maladie mortelle cTune de ses soeurs plus âgée), il avait 
commis quelque méfait que son père avait puni par des coups. Le 
petit se serait alors mis dans une rage terrible et aurait injurié son 
père pendant que celui-ci le châtiait Maïs ne connaissant pas encore 
de jurons, l'enfant lui aurait crié toutes sortes de noms d'objets, 
tels que : « Toi lampe, toi serviette, toi assiette, etc.... » Le père, 
bouleversé par cette explosion intempestive» s'arrêta net et s'excla- 
ma : « Ce petit-là deviendra ou bien un grand homme ou bien un 
grand criminel (1)- » Notre patient est convaincu que cette scène 
avait produit sur lui, ainsi que sur son père, une impression dura- 
ble* Son père ne Pavait plus jamais battu. Quant à lui-même, il 
rend cette scène responsable d'une certaine modification de son 
caractère ; par crainte de la violence de sa propre rage, il était 
devenu lâche. Il avait eu d'ailleurs, toute sa vie, une peur terrible 
des coups et se cachait, plein d'horreur et d'indignation, quand un 
de ses frères ou sœurs était battu. 

Sa mère, auprès de laquelle il s'informa à nouveau, confirma le 
récit et ajouta que le patient, âgé à ce moment de trois ou quatre 
ans, avait mérité ce châtiment puisqu'il avait mordu quelqu'un. 
Elle ne se rappelait pas autre chose ; à son avis, il était possible que 
le petit eût mordu sa bonne d'enfant ; il n'était pas question dans 
le récit de la mère d'un caractère sexuel du méfait (2)* 

il) L/alternatne était incomplète ; Je père n'axait pas songé à l'issu* 3;* plus 
fréquente de pussions aussi précoces ; la nécrose* 

(2) On a. souvent affaire, dans les psychanalyses, à de tel*, événement de ]a 
première enfance, où 1* activité sexuelle infantile semble atteindre son point 
culminant, et trouve souvent une Un catastrophique, grâce <à un accident ou à 

un ■châtiment. Ces événements s'annoncent» comme une ombre, dans les rêves, 
ils deviennent souvent si distincts qu'on croit pouvoir les saisir d'une façon pal- 
pahle, mais malgré cela ils échappent à un éclaircissement définitif, et s î on 
procède sans habileté ni prudence particulière, on ne peut arriver à décider 
si une pareille scène a réellement eu lieu* Pour trom-er la ^oie de l'interpré- 
tation* il faut tenir compte de ce fait qu'on peut retrouver, dans L'imagination 
inconsciente du patient, plus d'une version de pareilles scènes, parfois des ver- 
sions très d.n erses- Pour éviter une erreur dans l'appréciation de la réalité, on 
doit se rappeler que des « souvenirs d'enfance » des hommes ne sont fîvés qu*à 
un âge. plus avancé (le plus souvent h l'époque de Ja puberté), et qulls subis- 
sent alors un processus de remaniement compliqué» tout à fait analogue à icelui 
de la formation des légendes d'un peuple sur ses origines. On peut reconnaître 
clairement que l'adolescent cherche à effacer, par ses fantasmes concernant sa 



REMARQUES SUR UN CAS DE KÉVROSE OBSESSIONNELLE 361 



La valeur de celte scène infantile étant discutée dans la note en 
bas de la page, je ferai remarquer ici que l'apparition du souvenir 
de cette scène d'enfance ébranla mon patient, qui jusqu'alors ne 
pouvait croire qu*il eût eu des sentiments de rage envers son père, 
sentiments s' étant formés à une « époque préhistorique » de sa vie 
et devenus latents par la suite. Certes, je m'étais attendu à un elïel 
plus grand encore* car cet événement lui avait été raconté si sou- 
vent par son père lui-même qu'on ne pouvait guère douter de &a 
réalité. Or, avec une faculté de fausser la logique qui surprend tou- 
jours chez les obsédés souvent si intelligents, il opposait à la valeur 
probante de ce récit le fait de ne pas se rappeler lui-même cet évé- 
nement. Il fallut qu'il se convainquît, par la voie douloureuse du 
transfert, que ses rapports avec son père impliquaient véritablement 
ces sentiments inconscients. Aussi finit-il bientôt par m'injurier 
dans ses rêveries et associations, moi et les miens, de la façon la 
plus grossière et ordurière, crénelant que consciemment il n'éprou- 
vait pour moi que le plus grand respect. Son comportement, pen- 
dant qu'il me faisait part de ses injures, était celui d'un désespéré : 
« Comment pouvez-vous supporter» Monsieur le Professeur, disait-il, 
de vous laisser ainsi injurier par le sale type que je suis ? Il faut 
que vous me mettiez à la porte ; je ne mérite pas mieux, » En disant 

première jeunesse le souvenu de son activité aulo-ërotiqiiG. Il y arme- en 
élevant au nneau de l'amour objectai les traces laissées par l J auto-é rot bine. 
tout somme le fait le \ énlable historien qui tâsbe d*eirvisagcr ]e passé dans 
ia lumière du présent. De là la quantité d'attentats sexuels et de séductions 
imaginés dans ces fantasmes, tandis que la réalité se borna à une activité 
auto-érotique stimulée par des caresses et des punitions. De plus, on «/aper- 
çoit que ceux qui se forgent des fantasmes -sur leur enfance sexualisenl icuis 
souvenirs* c'est-à-dire qu'ils relient des é\ éléments banals à leur activité 
sexueïle et étendent sur eux leur intérêt sexuel* tout en suhant probablement 
par là des traces de contextes véritablement existants* Tous ceux qui t>e sou- 
viennent de 1* a Analyse d'une phobie chez un garçon de cinq ans », que j'ai 
publiée* comprendront qu'il n'est pas daus mon intention de diminuer, par les 
remarques précédentes, Hmportance de la sexualité infantile et de la réduire à 
l'intérêt sexuel existant lors de la puberté. Mon intention est seulement de 
donner des directives techniques pour la solution des fantasmes -destinés à 
fausser l'image de l'activité sexuelle infantile proprement dite. 

Il est rare de se trouver, comme chez notre patient, dans The tire use situation 
de pouvoir établir indubitablement, grâce au témoignage d'une personne adulte, 
les faits qui avaient serw de hase aux fantasmes concernant l'enfance. Cepen- 
dant Itf témoignage de la mère de notre patient laisse entrevoir là plusieurs 
possibilités. H peut tenir à sa propre censure qu'elle ait omis de préciser la 
nature sexuelle du méfait commis par son enfant, censure qui tend à. éliminer 
chez tous les parents l'élément sexuel du passé de Jeurs enfants. Mais il est 
possible aussi que l'enfant ait été réprimandé par sa bonne ou par sa anère, 
même pour une înconduite tbanalc alors dépourvue de caractère sexueL et qu'il 



J 



362 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



«h», il se levait du divan et courait à travers la pièce, comporte- 
ment qu'il expliquait d'abord par le scrupule qu'il éprouvait à me 
dire des choses aussi épouvantables, tout en restant tranquillement 
i tendu. Mais, Irientôt, il en trouva lui-même ]a véritable explica- 
tion : il s'éloignait par crainte d'être frappé par moi. Lorsqu'il lui 
.arrivait de me dire ses pensées injurieuses, tout en restant couché, 
il se conduisait comme si, dans une épouvantable angoisse, il vou- 
lait se protéger contre un terrible châtiment : il cachait sa tête dans 
ses mains, couvrait sa figure de ses bras, s'enfuyait brusquement, 
les traits douloureusement crispés, etc.. Il se souvenait que son 
père avait été violent et que, dans sa colère, il ne savait parfois pas 
on s'arrêter. Dans cette école de souffrances que fui le transfert 
pour ce patient, il acquit peu à peu la conviction qui à toute per- 
sonne étrangère à ces événements se fût imposée sans aucune dif- 
ficulté, l'existence inconsciente de sa haine pour son père. C'est 
alors que fut libre l'accès à la solution de l'obsession aux rats. Et 
quantité de faits réels, qu'il avait omis de raconter jusqu'alors, 

jit L u une réaction \iolentc que son père punit. A la honne ou k toute antre 
pcwjmne subalterne. l'imagination substitue dansées fantasmes régulièrement 
Il jKï'Mmiuigc plus distingué de kï mère, Toujours est-i] qu'en appro Ton dissant 
Je^ h^cs -de notre patient ïelatifs â -ces événements, on trouvait chez Jui les 
sigEK v les plus nets d'une sorte de cï édition Imaginative dans le genre d'un 
poème epjquo* dans laquelle les désirs sexuels emers sa ancre et sa soeur, Je 
même que la mort prématurée de ectte dernière, étaient mises en rapport avez 
le châtiment par Je père du petit héros* Je ne réussis pas à défaire, fil à fil, £ou! 
ce li^su de revêtement jmaginatîf ; c'est précisément le sue^ès thérapeutique 
qui s'y opposa. Le patient était rétabli, et îl fallait qu'il s'attaquât im\ nom- 
breux pjoJ>Jèmes que lui posait la vie, problèmes par trop longtemps restés en 
su^puis. et dont la solution n'était pas compatible a^cc la continuai ion du 
tracement. Je prie -donc le lecteur de ne pas me faire grief de cette lacune dans 
ranahse, L'nnestigation scientifique par la psychanalyse n>st aujourd'hui 
en^oïe qu'un résultat secondaire des efforts thérapeutiques ; c'est pourquoi le- 
rendement FzientHique est souvent Je plus grand précisément dans des cas 
tra'tes sans succès* 

La Aie sexuelle infantile consiste en une activité auto-erotique des compo- 
santes sexuelles prédominantes» dajis des traces d'amour objectai, et dans la 
for m a lion de ce complexe qu'on serait en droit d'appeler Je complexe nodal des 
ni m oses* Ce dernier comprend les premiers émois de tendresse ou d*hosLî)iE-£ 
cm ers les parents, frères et sœurs, le plus souvent après que la curiosité de 
j*en fa nf a été é\eïllée par la naissance d'un frère ou d'une sœur. Le fait que 
Ton forme généralement les mêmes fantasmes concernant sa propre enfance, 
indépendamment de ce que la vie réelle y .apporte, sVvplique par l'uniformité 
des tendances contenues dans ce complexe, et rpar la constance avec laquelle 
^apparaissent ultérieurement les influences modificatrices. Il appartient essen- 
tiel k ment au complexe nodal de l'enfance «que Je père y assume le rôle de 
3 ennemi au domaine se:vuej, de celui qui gène l'activité sexuelle auto- erotique, 
eL dans ia grande majorité des cas* 'la réalité contribue largement a la forma- 
tion de cette situation affective. 



REMARQUES sjj\\ un CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 3G3 



furent mis ainsi, en pleine ctire, à notre disposition pour permettre 
de reconstituer le contexte. 

Dans l'exposé de ces*faits } je vais autant que possible abréger et 
résumer. La première énigme fut évidemment celle des réactions 
pathologiques si violentes et de Fexcîiation de notre patient aux 
deuv choses que lui avait communiquées le capitaine tchèque : 
quand il Pavait invité à rendre l'argent au lieutenant A. 5 puis lors- 
qu'il lui avait fait le récit relatif aux rats. II fallait admettre qu'il 
s'agissait là d'une « sensibilité complexuelle », et que, par ces 
phrases, des points hypersensibles de l'Inconscient du malade 
avaient été touchés violemment, Il en était ainsi : notre patient, 
comme toutes les fois qu'il faisait une période militaire, s'identi- 
fiait alors inconsciemment à son père, qui avait été lui-même, pen- 
dant plusieurs années, militaire et avait eu l'habitude de raconter 
bien des faits de cette époque de sa vie. Or, le hasard, qui peut 
contribuer à la formation d'un symptôme, comme les termes 
mêmes d'une phrase à la formation d'un mot d'esprit, avait voulu 
qu'une petite aventure de son père eût de commun avec les paroles 
du capitaine un élément important. Son père avait, dans le temps, 
perdu au jeu une petite somme d'argent dont il avait la garde, en 
tant que sous-officier (Spiêlratte) <1), et aurait eu de gros ennuis si 
un camarade ne la lui avait avancée. Après avoir quitté la carrière 
militaire, et après qu'il fut devenu un homme fortuné, il rechercha 
ce camarade servi able, mais ne le retrouva pas. Notre patient n'était 
même pas sûr qu'il eût jamais réussi à rembourser cet argent : le 
souvenir de ce péché de jeunesse de son père lui était désagréable, 
parce que son inconscient était plein de critique hostile à Pégard du 
caractère de celui-ci* Les paroles du capitaine : « Il faut que tu 
rendes au lieutenant A. les 3 couronnes 80 », étaient pour le fils 
comme une allusion à la dette que le père n'avait pas payée , 

Par contre, le fait que l'employée de la poste de T. eût elle-même 
payé les frais de remboursement, en ajoutant quelques compliments 
à Pégard de notre patient (2), renforça son identification à son père 
dans un autre domaine, ïl compléta à ce moment son récit en racon- 

(1) En allemand, Spialirttic, « rit de jeu «, veut dire un brelandier {X. d> Tr.) r 

(2) N'oublions pas qu'il apprit ceci a^aiit que le capitaine ne lui eût adressé 
(injustement) 1M imitât ion à rembourser l'argent au U eu tenant A, Il y a là un 
point indispensable â. la compréhension de ce qui .suit, point dont la répression 
jeta notre patient dans sa confusion inextricable, et qui m'a pendant quelque 
temps empècbé de voir le sens -de tout cet ensemble. 



cîG4 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tant qu'au même endroit où se trouvait le bureau de poste, la jolie 
fille de l'aubergiste lui avait fait beaucoup d'avances, de sorte qu'il 
s'était proposé d'y retourner après la fin des manœuvres et de tenter 
sa chance auprès d'elle. Or 3 remployée de la poste devint alors une 
concurrente de la fille de l'aubergiste : il pouvait se demander, 
comme son père dans l'aventure qui le mena au mariage, à laquelle 
des deux, après le service militaire, prodiguer ses bonnes grâces. 
Nous voyons tout à coup que son étrange hésitation entre aller à 
Vienne ou revenir à l'endroit du bureau de poste, comme ses con- 
tinuelles tentations de retourner à Z. pendant son voyage {cf, p* 334), 
n'étaient pas aussi dépourvues de sens qu'elles nous ont paru tout 
d'abord. Pour sa pensée consciente, l'attraction de Z., où se trouvait 
le bureau de poste, était motivée par le besoin d'y tenir son serment 
avec l'aide du lieutenant A* En réalité, l'objet de ce désir de retour- 
ner à Z, était l'employée de la poste ; et le lieutenant se substituait 
dans son esprit à celle-ci parce qu'il avait habité le même endroit et 
s*y était occupé du service postal militaire. Lorsque le patient eut 
appris que ce n'était pas le lieutenant A, 5 mais le lieutenant B., qui 
avait fait, le jour en question, le senice postal, il fit entrer aussi 
celui-là dans la combinaison, et put alors répéter son hésitation 
entre les deux jeunes filles, en leur substituant dans ses idées quasi- 
délirantes les deux officiers <1). 



(1) (Note de 1923). De même que le patient a tout luit pour embrouiller Je petit 
événement du paiement des frais de remboursement, moi-même je n'ai peut-être 
pas réussi dans mon exposé ià Je rendre entièrement clair. C'est pourquoi 
je reproduis ici une petite carte par laquelle M, et Mme Strachey ont essayé de 
rendre plus compréhensible 3a «situation après le* manœuvres. Mes traducteurs 
anglais ont remarqué à juste titre que le comportement du patient reste incompré- 
hensible aussi longtemps qu'on ne mentionne pas expressément que le Heu tenant 
A. aMiit d'abord habité Fendroit où se trouvait le bureau de poste Z et y a\ait 



Village ou se trouvait A. 



3 heures 




Vei s Vienne 



£3£=acE==îzfc-F-__^ Bu l'eau de 



poste 7, 



\fe> Gare de 1\ 



Lieu des manœuvres 



«^^^^mi^^^^ 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 365 



Pour mieux éclaircîr les effets qu'eut le récit aux rats du capi- 
taine, il convient de suivre de plus près l'évolution de l'analyse. Une 
extraordinaire abondance de matériel associatif commença à se 
faire jour, sans que la formation obsessionnelle devînt pour le 
moment plus transparente. La représentation du châtiment par 
les rats avait excité un certain nombre de pulsions instinctives, 
avait réveillé une quantité de souvenirs, et les rats avaient 
acquis pour cette raison, dans le laps de temps écoulé entre le récit 
du capitaine et son invitation à rendre l'argent, un certain nombre 
de significations symboliques auxquelles, ultérieurement, s'en ajou- 
taient toujours de nouvelles. Mon récit ne peut en êLre que très 
incomplet. Le châtiment par les rats réveilla, avant tout, l'érotisme 
anal qui avait joué dans l'enfance du patient un grand rôle, et avait 
été alimenté durant de longues années par Texistence 3 chez lui, de 
vers intestinaux. Les rats acquirent ainsi la signification : ar- 
gent (ï), rapport qui se manifesta par l'association quote-part- 
rats (2). Dans son état obsessionnel quasi-délirant, il s*étaït consti- 
tué un véritable étalon monétaire en rats ; ainsi, par exemple, lors- 
que, au début du traitement, je lui indiquai le, montant des hono- 
raires d'une séance, il compta ainsi, ce que je n'appris que six mois 
plus tard : « Tant de florins, — tant de rats ». Dans ce langage fut 
transféré peu à peu tout le complexe d'argent du patient, qui se 
rattachait à l'héritage de son père, c'est-à-dire que toutes les repré- 
sentations relatives à l'argent prirent un caractère obsessionnel et 
se virent soumises à l'inconscient par l'association verbale : quote- 
part - rats. Cette signification monétaire des rats s'étaya en outre 
sur ravis donné par le capitaine de la dette à payer, ceci à Taide du 
jeu de mots : rat de jeu, par lequel se pouvait retrouver l'accès au 
souvenir du père perdant au jeu de l'argent qui ne lui appartenait 
pas. M 

D'autre part le rat, qui était connu de notre patient comme propa- 
gateur d'infections, put aussi être utilisé par lui comme symbole de 
Y infection syphilitique, à juste titre si redoutée dans l'armée, sym- 

iaït le semée de la poste, mais qu'il avait, les derniers jours des mauœmres, 
remis ce service au lion te liant B, et été envoyé à A. Le capitaine <* cruel » ne 
savait encore rien de ce changement, de là son erreur en disant à notre matade 
de rembourser le lieutenant A* 

()i Cf. Chaiafcier un Analerotik (Caractère et érotteme anal")* Vo) + V des 
Ocsammelfe Schiiffen (Œuvres complètes) de Freud. 

{2t Quote-part, en allemand : Haie : rai. en allemand ; Rai Se (A\ (L Tj>). 



ta^^B^^i^^^^i^^^^Hte^^B^^^^^^^B^^^^^B^^BU 



366 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



bole derrière lequel se dissimulaient des doutes sur la conduite de 
son père au cours de la carrière militaire* Par ailleurs, le porteur de 
l'infection syphilitique étant le pénis lui-même» le rat devint l'or- 
gane génital, symbolisme déterminé par une autre raison encore. 
Le pénis, et particulièrement celui de l'enfant, peut très bien être 
comparé à un ver et, dans le récit du capitaine, les rats grouil- 
laient dans le rectum, comme le faisaient, chez notre patient enfant, 
les grands ascaris. Ainsi, la signification phallique des rats repo- 
sait, une fois de plus, sur Térotisme anal. Le rat est de plus un ani- 
mal sale, se nourrissant d'excréments et vivant dans les égouts (1). 
ïl serait superflu de mentionner retendue que put prendre le v dé- 
lire aux rats » grâce à ce nouveau sens. « Tant de rats* — tant de 
florins », pouvait, par exemple, parfaitement caractériser un métier 
féminin qui lui était particulièrement odieux. Par contre, il n'est 
certes pas indifférent que le remplacement du rat par un pénis ait 
en pour eifet, dans le récit du capitaine, d'évoquer cette situation : 
rapport « per anum* », lequel, relativement à son père et a son 
amie, devait lui paraître particulièrement odieux. Cette situation 
réapparaissant dans l'obsession, rappelait d'une manière non équi- 
\oque certains jurons répandus chez les Slaves du Sud (2), et dont 
on peut trouver la teneur dans les «Anthropophyieia » édités par 
F.-R Krauss. Tout ce matériel, et d'autre encore, trouva d'ailleurs 
sa place dans le contexte du thème des rats, par 1* intermédiaire 
d'une association-écran : « se marier ». 

Que le récit du supplice aux rats ail réveillé, chez notre patient, 
toutes les tendances à la cruauté égoïste et sensuelle réprimées pré- 
cocement, voilà qui est prouvé par sa propre description et sa mimi- 
que au moment où il me le racontait- Cependant, malgré la richesse 
du matériel, la signification de l'obsession demeura obscure jus- 
qu'au jour où 3 dans ses associations, surgit la demoiselle aux rats 
d'Ibsen du Petit Eyolf, ce qui permit de conclure irréfutablement à 
ce que, dans de nombreuses phases du quasi-délire obsessionnel* les 
rafs avaient signifié aussi des enfants (3). Recherchait-on l'origine 

(] Celui qui voudrait mer ce$ bonds de l'imagination névrotique devrait ^c 
samenir des fantaisies semblables chez les artistes par e\emple de^ *. Dio- 
blcnes t'roiiqiics », de Le Poitexjk. 

<2) lit en France. (A\ <f, Ti.) 

<3) Le perso n nage de la demoiselle ju\ rais », d'Ibsen e*t certainement 
dérivé du légendaire preneur de rats de Hamcln, <juî attire d'abord les rats dans 
J\?au et qui ensuite séduit par ]e^ mêmes moyens le^ enfanta de la ville ïsqueîs 



^»*> 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 367 



ne .cette signification nouvelle, on se heurtait immédiatement aux 
racines les plus anciennes et les plus importantes. En visitant un 
jour la tombe de son pèie, il avait vu un grand animal y passer fur- 
tivement, animal qu'il avait pris pour un rat (1), Il crut qu'il venait 
de sortir de la tombe de son père où il aurait dévoré le cada\ re de 
celui-ci. Mordre et ronger avec les dents pointues avait pour lui 
toujours été lié à l'idée de rat (2) ; mais ce n'est pas impunément 
que les rats mordent» sont voraces et sales, les hommes les persé- 
cutent cruellement et sans merci, comme il l'avait souvent observé 
avec horreur. Souvent même il avait ressenti de la pitié pour ces 
pauvres bêtes. Oi% lui-même avait été un petit animal dégoûtant et 
sale qui, lorsqu'il se mettait en rage, savait mordre et subissait pour 
cela de terribles punitions (cf. p. 360). Il pouvait en vérité recon- 
naître dans le rat son « image toute naturelle » (3). Le destin lui 
avait lancé, pour ainsi dire, dans le récit du capitaine, un mot au- 
quel son complexe était sensible, et il n'avait pas manqué d'y réagir 
par son obsession* 

Les rats, d'après son expérience précoce et lourde de consé- 
quences, étaient des enfants. Et alors, il conta un fait qu'il avait 
assez longtemps tenu à l'écart de tout ce conteste, mais qui éluci- 
dait complètement la raisoi] pour laquelle, les enfants l'intéres- 
saient, La dame qu'il adorait depuis de longues années* et qu'il ne 
pouvait se décider à épouser» était condamnée à ne pas avoir 
d'enfants, a la suite d'une opération gynécologique, une ovarecto- 
mie bilatérale. C'était même, pour lui qui aimait les enfants, une 
des causes principales de ses hésitations. 

Alors seulement il devint possible de comprendre l'obscur pro- 
ue re\ieunent (plus jamais* Le petit Eyolf aussi se jette à Téau, fasciné par la 
* demoiselle aux rats w (Rattonniainsell). Eu général, le rat apparaît dans la 
légende .moins comme un animal dégoûtant que comme un animal sinistre et 
inquiétant, on aimerait dire comme un animal chtonique, symbolisant les 
âmes des morts, 

<1) Une des belettes dont ÏL y a tant au Cimetière central de Vienne, 

<2> *\Jéphisto ditj dans Faust : 

Doch die&cr Schwelle Zaubei zu zeîspaUen, 
Bedarf icft eînes Rafletizttlms* 

Yoeh einen Bîss, so i$t*$ geschehn. 
Mais pour rompre Je charme de ce seuil, 
II me ï*mdr*ut une dent de rat, 

Encore un coup de dent, et c*est fait* 
(3) Auerbaclii Keïïer. 



■P*^ 



^i^ÉÉlBM^iVIt 



3G8 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



cessus de la formation de l'obsession ; à Faîde des théories sexuelles 
infantiles et du symbolisme bien connu de l'interprétation des rêves, 
loui se laissa traduire en pensées pleines de sens. Lorsque le capi- 
taine avait raconté, pendant l'étape de Paprès-mîdi où mon patient 
avait perdu son lorgnon, le châtiment par les rais* ce dernier avait 
d'abord été frappe par le caractère cruel et lubrique de la situation 
représentée. Mais tout de suite s'établit le rapport avec la scène de 
son enfance oii lui-même avait mordu ; le capitaine* qui se faisait 
l'avocat de punitions semblables à celle qu'il avait subie, avait pris 
pour le malade la place de son père et attiré sur lui un renouveau 
de rage pareille à celle qui avait jadis éclaté contre la cruauté 
paternelle. L'idée, qui lui avait alors furtivement traversé l'esprit, 
qu'il pourrait arriver une chose semblable à une personne chérie 
peut ainsi se traduire par ce souhait : « C'est à toi que l'on devrait 
faire ça », lequel s'adressait, à traders le capitaine, aussi au père 
du patient. Lorsque, une journée et demie après (1), le capitaine 
lui remit le colis et lui rappela qu'il devait rendre les 3 cou- 
ronnes 80 au lieutenant À,, notre malade savait déjà que ce « supé- 
rieur cruel » se trompait* et qu'il ne devait de l'argent qu'à 
remployée de la poste. Il aurait été tenté de donner une réponse 
ironique, comme par exemple : « Oui, tu parles », ou bien : « Pen- 
ses-tu {2} que je vais lui rendre cet argent. » Réponses qu'il ne 
fallait pas énoncer. Mais le complexe paternel et le souvenir de la 
scène infantile en question ayant déjà été réveillés, se forma en lui 
la réponse : « Oui, je rendrai l'argent à À*, quand mon père ou la 
dame auront des enfants » ; ou bien : « Je lui rendrait l'argent 
-aussi vrai que mon père ou la dame auront des enfants ». Ce qui 
était une promesse ironique liée à une condition absurde et irréa- 
lisable (3). 

'Mais à présent, le crime était commis, les deux personnes qui lui 
étaient le plus chères, son père et sa bien-ainiée, insultées par lui ; 

;1 > Et non pas Je soir même, comme jl le raconta <d f aJjord. 11 est tout' à fait 
impossible que le pince-nez commandé soit arrivé Je soir môme* Il raccourcit cet 
intervalle dans -son souvenir parce que c'est pendant ee temps que se consti- 
tuèrent les contestes d'idées décisifs, et parce qu'il refoule la rencontre mec 
TofOcier qui lui vivait fait part de l'aimable intervention de l'employée de la 
poste, rencontre qui eut aussi -lieu dans cet intervalle. 

* (2; Ja, Schn&cken, Ja f einen Schmarren, Termes d'argot viennois que nous 
traduisons par des expressions "à peu près équivalentes (S\ d* 7YJ. 

{%} L'absurdité signifie ainsi, dans le langage des obsessions comme dans celui 
du rêve. l'Ironie, la nïïlerîe. Voir La Science des Rêites, trad* franc, Mejerson, 
Paris, A Jean, p # SS7. 



h^i^^M ■ ■ ^^^^^^^^^^^^^^^^^ rm-m-i ■ ^^vT^^^^^^^^^^H^^a^t«¥^ta^A*M^«^ ^ 

RI- MARQUES SUR UN CAS DU NÉVROSE OBSESSIONNELLE 369 

ce qui exigeait une punition, et le châtiment consistait en un ser- 
ment impossible à tenir et impliquant obéissance à Tordre in Justi- 
ne du supérieur : « Maintenant, tu dois vraiment rendre l'argent à 
A. » Dans cette obéissance forcée, il refoulait ce qu'il savait mieux 
que le capitaine, c'est-à-dire que l'avertissement reposait sur des 
données fausses : « Oui, tu dois rendre cet argent à À., comme 
l'exige le remplaçant du père. Le père ne peut se tromper, » La 
Majesté non plus ne peut se tromper, et si Elle s'adresse à quel- 
qu'un en lui donnant un titre que cette personne n*a pas 3 celle-ci le 
portera désormais. 

De tout ce processus, une ^ague notion parvient à la conscience* 
maïs la révolte contre Tordre du capitaine et la transformation en 
son contraire sont également représentées dans la conscience. 
(D'abord : ne pas rendre l'argent, sinon cela arrive... — le châti- 
ment par les rats, — et ensuite la transformation en serment de 
sens contraire» en punition de la révolte*) 

Qu'on se remémore encore une fois les circonstances dans les- 
quelles' s'était formée la grande obsession, La libido du malade était 
sous pression de par une longue continence et du fait des avances 
des femmes dont le jeune officier était l'objet ; il s'était d'ailleurs 
rendu aux. manœuvres dans un certain état d'indifférence envers 
la dame. Cette tension de sa libido le disposait à reprendre Fan- 
tienne lutte contre l'autorité paternelle» et il osa songer à une satis- 
faction auprès d'autres femmes. Les doutes concernant la mémoire 
de son père et la valeur de son amie s'étaient renforcés ; dans cet 
état d'esprit il se laissa entraîner à les insulter tous les deux, mais 
alors il s'infligea une punition. Il reproduisait par là un ancien pro- 
totype. En hésitant si longtemps, après les manœuvres, en ne 
sachant s'il devait rentrer à Vienne ou rester et tenir son serment, 
il exprimait ces deux conflits qui depuis toujours existaient en lui 
en un seul : conflit entre T obéissance à son père et la fidélité à son 
amie <1), 

Un mot encore sur Tinter pré talion du contenu de la sanction : 
« ...sinon les deux personnes subissent le supplice aux rats ». Celle- 

(1) ]I est peut-être intéressant de mettre en rehef que l'obéi séance au père 
coïncide &\et l'indififéienec à l'égard de la dame. S'il reste et rend l'argent à „ 
3] expie vis-à-vis de son père et il abandonne en même temps son amie, attira 
par 1111 autre aimant. La victoire, dans ce conflit, est remportée par la dame. 
aidée, il est ^raî, par la réflexion normale* 

REVUE FRANÇAISE DE PSICHaXâLVSE* 26 



370 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ci reposé sur deux théories infantiles de la sexualité dont j'ai traité 
ailleurs (l). La première est que les enfants sortent de l'anus ; la 
seconde, conséquence logique de la première, esl qu'il est aussi pos- 
sible aux hommes qu'aux femmes d'avoir des enfants. D'après les 
règles techniques de l'interprétation des rêves, le fait de sortir de 
l'anus peut être exprimé par son contraire : entrer dans l'anus 
(comme dans le supplice aux rats), et inverse m eut- 
On ne peut guère s'attendre à des solutions plus simples d'obses- 
sions aussi graves ou à des solutions par des moyens autres, La 
solution trouvée, l'obsession aux rats s'évanouit* 



* Considérations théoriques 

a) Quelques caractères généraux des formations obsessionnelles (2) 

La définition que j'ai donnée en 189fi des obsessions et d'après 
laquelle elles seraient <* des reproches transformés» ressurgissani 
hors du refoulement, et qui se rapportent toujours à une action 
sexuelle de l'enfance exécutée avec satisfaction » (3), me paraît 
aujourd'hui attaquable au point de vue de la forme, bien que com- 
posée d'éléments les meilleurs. Elle tendait trop à l'unification et 
avait pris pour modèle le processus même des obsédés, lesquels % 
avec leur penchant particulier pour l'incertain et le vague, confon- 
dent et réunissent les formations psychiques les plus diverses sous 
le nom d' « obsessions » (4). Il serait en réalité plus correct de par- 
ler de pensée coin pulsionnelle et de mettre en relief* ce fait que les 

(1) Cf. << Uher infantile SeMialtliconcn » {Des ihéones se\uelles infantiles) 
{Gesam. Schriften, Vol. \ J ). 

(2) Différents points traités tei et <ï3iis les paragraphes suivants ont déjà été 
menti on Dés dans la littérature de la névrose obsessionnelle, comme on peut le. 
voir dans Foin rage capital et approfondi sur cette névrose, qu^a publié L, 
Loewcnfeld : Die psychischesz Zwangs emcheînungcn (1904). 

(3) * Weitere Berne rit ungen uber Abwchrjieuropsychosen 1N (Nouvelles obseï*- 
\ allons sur les psyclio névroses de défense* {Gesammelte Schiiften, Vol* 1)* 

(4) Ce •défaut de définition est corrigé dans l'article précité lui-même. -Vy 
écris : Les souvenirs ranimés et les reproches qui en sont formés n'apparais- 
sent cependant jamais dans la conscience tels queK* Ce qui devient confient» 
sous iorme d'obsession ou affesi eompulsîonneh et ee «qui se substitue aux sou- 
venirs pathogènes dans la ï Je consciente, ce sont des formations dé compiomis 
entre les représentations refoulantes et refoulées. * Dans la définition précitée 
il coin lent donc d"a?centuer particulièrement le moi - transformés ». 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 371 



formations com pulsionnelles peuvent avoir la signification des actes 
psychiques les plus variés : souhaits^ tentations, impulsions, 
réflexions, doutes, ordres et défenses* Les malades ont en général 
la tendance à en atténuer la netteté et à en présenter le contenu 
dépourvu de sa charge affective sous forme d'obsession. Notre 
patient en donne un exemple dans une des premières séanceis 
(p + 340) en traitant un souhait de simple « enchaînement d'idées ». 
I] faut aussi convenir que, jusqu'à présent, la phénoménologie 
même de la pensée compulsionnelle n'a pu être convenablement 
appréciée et étudiée. Au cours de la lutte de défense secondaire 
menée par le malade contre les « obsessions » pénétrées dans sa 
conscience* se forment des phénomènes dignes d'une dénomination 
spéciale. On se souvient, par exemple, de la suite d'idées qui pré- 
occupait notre malade pendant son voyage au retour des manœu- 
vres* Ce n'étaient pas des considérations entièrement raisonnables 
qui s'opposaient aux obsessions, mais, en quelque sorte, un mélange 
des deux formes de pensée : aux idées de défense s'incorporaient 
certaines prémisses de la compulsion qu'elles avaient à combattre, 
et elles se posaient (au moyen de la raison) sur le plan de la pensée 
morbide. Je crois que de pareils phénomènes méritent le nom de 
* délires » <1), Un exemple* que je prie mon lecteur de rapporter à 
l'endroit voulu dans l'histoire de notre malade, éclairera cette 
distinction. Lorsque le patient s'adonna pendant un certain temps, 
au cours de ses études, aux excentricités décrites plus haut : tra- 
vailler tard dans la nuit, ouvrir la porte à l'esprit de son père et 
contempler ensuite ses organes génitaux dans la glace (p. 359), il 
essayait de se raisonner en pensant à ce qu'aurait dit son père s'il 
avait encore vécu. Mais cet argument restait sans effet, tant qu*il 
s'exprimait sous cette l'orme raisonnable : les excentricités ne ces- 
sèrent que iorsqu'îl eut donné à la même pensée la forme d'une 
menace de caractère « délirant « : s'il faisait encore une fois une 
pareille sottise, un malheur arriverait à son père dans l'au-delà. 
La valeur de la distinction, certainement justifiée, entre la lutte 
de défense primaire et secondaire, se restreint d'une façon inatten- 
due lorsque nous apprenons que les malades ignorent la teneur 
de leurs propres' obsessions. Voilà qui semble paradoxal, mais 

(]} On voit que Prend donne ici le nom de i délires » à des phénomènes 
psychiques qui ne correspondent pas à ce que ]i psychiatrie française dèuoiinue 
ainsi. k\\ d. Tr.y. 



^4 



372 REVUE FRANÇAISE DE PSVCHAXALYSI-: 



qui tient à la raison suivante : au cours de la psychanalyse, 
croît en effet non seulement le courage du malade, mais pour ainsi 
dire aussi celui de sa maladie : elle se permet des manifestations 
plus claires. Et, en abandonnant le langage imagé, on peut dire qull 
se passe probablement ceci : le malade, s'étant jusqu'alors détourné 
avec frayeur de ses manifestations morbides, leur prête maintenant 
attention et apprend à les connaître plus clairement et avec plus de 
détails (1). 

D'ailleurs, c'est par deux voies particulières qu'on obtient une 
connaissance plus précise des formations compulsionnelles. Premiè- 
rement » on s'aperçoit que les rêves peuvent apporter le véritable 
texte d'un commandement comimlsioiincl, texte qui, par exemple, 
pendant la veille, n'avait été communiqué que mutilé et défigure, 
comme dans une dépêche déformée. Le texte des obsessions appa- 
raît dans les rêves, sous forme de phrases énoncées* à rencontre 
de la règle suivant laquelle les phrases énoncées dans le rêve pro- 
viennent de phrases énoncées pendant la veille (2). Deuxièmement, 
on arrive à la conviction, en suivant analytique ment une histoire de 
maladie, que plusieurs obsessions se succédant, bien que non iden- 
tiques qu ii ii t à leur teneur, n*en constituent, an fond, qu'une seule. 
L'obsession a été une fois repoussée avec succès ; elle revient alors 
une autre fois, travestie, n'est pas reconnue, et, grâce peut-être à 
son travestissement, elle peut mieux résister dans la lutte de 
défense. Mais la forme primitive est cependant la vraie > qui nous 
livre souvent son sens sans aucun voile. Lorsqu'on a élucidé péni- 
blement le sens d'une obsession incompréhensible, le malade vous 
dit souvent qu'une idée, un souhait ou une tentation comme celle 
qu'on \ient de reconstruire lui était réellement apparue une fois 
avant cette obsession, mais ne s'était pas maintenue* Des exemples 
empruntés à l'histoire de notre malade seraient malheureusement 
trop longs à développer. 

Ce qu'on appelle officiellement « l'obsession » contient ainsi, 
dans sa déformation par rapport à la teneur primitive, des traces 
de la lutte de défense primaire. Oi\ c'est la déformation qui rend 



(J) Certains malades poussent si loin Tin attention qu'ils ne font nu j me pas 
part h l'analyste du contenu de leurs obsessions, et qu'ils ne peinent niùme pas 
décrire un acte co m pulsionnel qn*ils ont cependant exécuté un nombre incal- 
culable âe fois- 

(2ï Cf. Sciences des Rêves, trad, élever son, Pans, Àlcan. 1026* page 372, 



^ 



REMARQUES SUR UN CAS DE fcÉVROSE OBSESSIONNELLE 373 



l'obsession viable, car la pensée consciente est forcée de la mécon- 
naître, comme elle le fait du contenu du rêve, qui esl lui-même un 
produit de compromis et de déformation, et que la pensée de la 
veille persiste à ne pas comprendre* 

La méconnaissance de la part de la pensée consciente se révèle 
non seulement dans l'obsession elle-même» mais aussi dans les 
manifestations de la lutte de défense secondaire, par exemple dans 
les formules de défense. Je peux en donner deux bons exemples. 
Notre patient utilisait comme formule de défense un « aber » (1) 
prononcé rapidement et accompagné d'un geste de dédain, Or. il 
me conta un jour que cette formule s'était modifiée ces derniers 
temps ; il ne disait plus « aber » (2), mais « abèr ». À ma question 
sur la raison de cette évolution, il répondit que Va muet de la 
seconde syllabe ne lui donnait plus de sécurité contre l 'immixtion 
de quelque chose d'étranger et de contraire, et c'est pour cela qu'il 
avait résolu d'accentuer Pc. Cette explication d'ailleurs tout à fait 
dans le style de la névrose obsessionnelle, se révéla cependant 
comme inexacte, elle pouvait tout au plus avoir la valeur d'une 
rationalisation ; en réalité, V « abèr » était une assimilation au mot 
Abwehr (3), terme qu'il connaissait par nos conversations lliéori- 
nière abusive et « délirante » pour renforcer une formule de 
défense. Une autre fois, il parla du principal mot magique qu'il avait 
composé, pour se défendre contre les tentations, avec les premières 
lettres de toutes les prières les plus efficaces, et qu'il avait pourvu 
d'un Amen au bout. Je ne puis indiquer ici ce mot lui-même pour 
des raisons qu'on comprendra tout de suite. Car, lorsque mon 
patient me le révéla, je remarquai quMl représentait Panagramme 
du nom de la dame vénérée ; ce mot contenait la lettre S qu'il avait 
placé juste avant Y Amen. Il avait ainsi, peut-on dire, mis en contact 
le nom de son amie avec du sperme (4) ; c'est-à-dire qu'il s'était 
masturbé en se la représentant. Lui-même n*avait pas remarqué ce 
rapport pourtant si visible ; la défense s'était laissée duper par le 
refoulé. D'ailleurs, c'est là un bon exemple de la règle suivant 
laquelle ce qui doit être refoulé arrive, avec le temps, régulièrement 
à pénétrer dans ce qui le refoule. 

(1) Aber » a eut dire w mais ! >. (dans le sens d'un : mais, \ osons ! .0. 
<A\ d, Ti.) 

(2> > Aber >, accent sur Va, prononciation correcte. (X. d> Tr~) 

[3) ALwchr ; < défense «, Vè de ce mot est long* (A\ d. Ti.) 

(4) Sperme, en allemand : SamçiL. (S. â< Tr.). 



^^— H 



374 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Quand nous disons que les obsessions subissent une déformation 
semblable à celle que subissent les pensées du rêve pour de\enir 
contenu du rêve, notre intérêt ne peut se porter que sur la technique 
de cette déformation, Rien ne nous empêcherait d'en exposer les 
différents modes d'après des exemples d'obsessions comprises et tra- 
duites. Mais dans le cadre de cette publication, je ne puis en donner 
que quelques échantillons. Toutes les obsessions de notre patient 
n'étaient pas construites d'une façon aussi compliquée, ni aussi 
difficiles à résoudre, que la grande « obsession aux rats ». Dans 
certaines obsessions, la technique utilisée était très simple, c'était 
la déformation par omission, l'ellipse, technique dont le mot 
d'esprit sait si bien user, mais qui ici aussi servait de moyen de 
défense contre la compréhension, 

Une des idées obsédantes ]es plus anciennes et préférées de notre 
patient (obsession qui avait la valeur d'un avertissement, d'une 
mise en garde), était la suivante : « Si f épouse la dame, il arrivera 
un malheur à mon père » (dans l'au-delà). Insérons-nous les chaî- 
nons intermédiaires santés et que nous a révélés l'analyse, la 
pensée se trouve être telle : Si mon père vivait, il serait tout aussi 
furieux de mon intention d'épouser cette dame que jadis, lors de la 
scène dans l'enfance, de sorte que je nie mettrais de nouveau en 
rage contre lui, lui souhaiterais du mal, mal qui, grâce à la toute- 
puissance de mes désirs (1), se réaliserait certainement, 
. Voici un autre cas d'omission elliptique, qui a également la valeur 
d'un avertissement ou d'une interdiction ascétique, Le malade avait 
une gentille petite nièce qu'il aimait beaucoup. Un jour, il lui vint 
cette idée : « Si lu te permets un coït, il arrivera un malheur à Ella 
(elle mourra), » Ajoutons ce qui a été omis : « A chaque coït, même 
avec n'importe quelle femme, tu seras tout de même obligé de pen- 
ser que les rapports sexuels dans ta vie conjugale ne te donneront 
jamais d'enfant {stérilité de la dame) ; tu le regretteras tellement 
que tu envieras à ta sœur sa petite Ella. Ces sentiments de jalousie 
devront amener la mort de l'en fa ni (2), » 



(1) Sur cette loute-pui-ssan-ee, voir la suite. 

(2) J J aiinerais illustrer l'emploi de la technique elliptique dani> Je «mot 
d*esprtt par quelques exemples -empruntés à mt>n ouvrage (Der Witz und seine 
Bczichungen zum Unbewunslen) « Le mot d'esprit et ses rapports avec l'incoii- 
b tient » (Trad. franc, Marie Bonaparte et Marcel Nathan, N* R* R, p. 87} ; « Il 
existe a Vienne un Monsieur X., auteur & l'esprit caustkjue et combattit, que 
ses brocards mordants exposèrent h plusieurs reprises aux sévices de ses \\c~ 



MBBBHP4— ^W> 



KIlMARQUHS sur un cas de névrose obsessionnelle 375 

La technique de déformation elliptique semble être typique de la 
névrose obsessionnelle ; je Pai encore rencontrée dans les obses- 
sions d'autres patients. Particulièrement transparent était un cas 
de doute intéressant aussi par une certaine ressemblance avec la 
structure de l'obsession aux rats, chez une dame souffrant surtout 
rî*actes compulsionnels. Se promenant a\ec son mari à Nuremberg, 
elle se lit accompagner par lui dans un magasin où elle voulait 
acheter divers objets pour son enfant, entre autres un peigne- Le 
choix de ces objets dura trop longtemps, de l'avis du mari, et il 
déclara qu'il irait acheter quelques monnaies entrevues en route 
chez un antiquaire ; après l'achat, il reviendrait chercher sa femme 
dans le magasin- Mais la femme jugea l'absence de son mari trop 
longue. Lorsqu'à son retour elle lui demanda où il était allé, et qu'il 
lui dit à nouveau qu'il avait été chez Tantiquaire, elle eut au môme 
moment un doute pénible : elle se demanda si elle n'avait pas pos- 
sédé depuis toujours le peigne qu'elle venait d'acheter pour son 
enfant. Naturellement, elle ne put pas découvrir la signification 
pourtant si simple de ce doute. Il ne pouvait être que déplacé, et 
nous sommes à même de reconstruire la pensée complète de la 
façon suivante : « S'il est vrai que tu n'as été que chez l'antiquaire, 
si je dois croire cela, je peux tout aussi bien croire que je possède 
depuis des années ce peigne que je viens d'acheter. » Voilà une 
assimilation de persiflage, ironique, semblable à la pensée de notre 
patient : « Oui , aussi vrai que le père et la dame auront des enfants, 
aussi certainement je rendrai l'argent à A. » Chez la dame dont 
nous venons de parler» le doute se rattachait à une jalousie incon- 
sciente qui lui faisait admettre que son mari avait profité de son 
absence pour faire une visite galante. 

Je n'entreprendrai pas ici une élude psychologique de la pensée 
obsessionnelle. Pareille investigation fournirait des résultats extrê- 
mement précieux et ferait plus pour Félucidation de nos connais- 
sances sur l'essence du conscient et de l'inconscient que l'étude de 
Fhystérie et des phénomènes hypnotiques- Il serait très désirable 
que les philosophes et les psychologues, qui élaborent par ouï-dire, 

Unies, A la suite d'une nouvelle incartade de la part d'un de ses adversaire 
habituels, une tierce personne s v ceria : « Si -\\ l'entend, il recevra encore une 
gifle... » L'interpolation suivante fait disparaître le contre-sens : < il écrira 
alors sur son adversaire un article si virulent que, etc.» « Ce niot d'esprit ellip- 
tique présente encore quant à son contenu des anoiogies avec le premier exem- 
ple d'obsessloji» 



^» 



376 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ou à l'aide de définitions conventionnelles, d'ingénieuses doctrines 
sur l'inconscient, fissent d'abord des observations concluantes en 
étudiant les phénomènes de la pensée obsessionnelle ; on pourrait 
presque l'exiger, si ce n'était de beaucoup plus pénible que leurs 
méthodes habituelles de travail. Je mentionnerai ici seulement 
que. dans la névrose obsessionnelle, les phénomènes psychiques 
inconscients font parfois irruption dans la conscience sous leur 
forme la plus pure, la moins déformée, et que cette irruption 
dans la conscience peut avoir pour point de départ les stades les 
plus divers des processus de la pensée inconsciente. On peut voir 
par ailleurs que les obsessions, au moment de cette irruption, sont 
pour la plupart des formations existant depuis longtemps. C'est là 
la raison de ce phénomène si curieux qu'on observe lorsqu'on 
recherche, avec un obsédé, la première apparition d'une obsession ; 
il est sans cesse obligé d'en reculer l'origine, y trouvant toujours de 
nouvelles causes occasionnelles. 

b) Quelques particularités psychologiques des obsédés ; 
leur attitude envers la réalité, la superstition et la mort. 

J'ai à traiter ici de quelques caractères psychologiques des obsé- 
dés, caractères qui, en eux-mêmes, ne semblent pas importants, 
maïs dont la connaissance nops ouvrira la voie vers des notions 
plus importantes* Ces caractères, très nettement accentués chez mon 
patient, ne sont pas à attribuer à l'individu lui-même, mais à sa 
maladie, et se retrouvent d'une manière tout à fait typique chez 
d'autres obsédés* 

Notre patient était à un très haut degré superstitieux, bien qu'il 
fût très instruit, cultivé et extrêmement intelligent et que, par 
moments, il assurât ne pas croire à toutes ces balivernes. Ainsi, en 
étant à la fois superstitieux et ne Tétant pas, il se distinguait nette- 
ment des gens superstitieux incultes dont la conviction est inébran- 
lable* 11 semblait comprendre que ses superstitions dépendaient de 
sa pensée obsessionnelle, bien que, parfois, il crût à elles entière- 
ment* Une pareille attitude hésitante et contradictoire se laisse 
mieux concevoir si l'on adopte un certain point de vue pour en ten- 
ter une explication. Je n'hésitais pas à admettre qu'il avait, en ce 
qui concernait ces choses, deux opinions différentes et opposées* et 
non une opinion encore indéterminée- Il oscillait entre ces deux 



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REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSÉ OBSESSIONNELLE 377 



opinions, et ces oscillations dépendaient d'une façon évidente de 
son attitude envers ses obsessions en général. Dès qu'il était devenu 
maître d'une obsession, il se moquait de sa crédulité avec beaucoup 
de compréhension, et rien ne pouvait l'ébranler ; mais dès qu'il 
subissait à nouveau Penipire d'une compulsion encore non résolue, 
— ou bien, ce qui en était l'équivalent : d'une résistance, — illui 
arrivait les choses les plus étranges* qui venaient étayer ses 

croyances. 

Mais sa superstition était tout de même celle d'un homme cul- 
tivé et faisait abstraction d'inepties telles que la peur du vendredi, 
du chiffre 13, etc.. Cependant il croyait aux présages, aux rêves pro- 
phétiques, rencontrant continuellement des personnes dont il venait 
de s'occuper sans raison, recevant des lettres de personnes aux- 
quelles il venait de penser tout à coup après les intervalles les plus 
longs. Pourtant, il était assez honnête, ou plutôt assez fidèle à ses 
opinions officielles, pour ne pas oublier les cas dans lesquels ses 
pressentiments les plus intenses n'avaient abouti à rien, par exem- 
ple une fois où, se rendant en villégiature* il avait eu le pressenti- 
ment certain de ne pas rentrer vivant à Vienne. Il avouait aussi que 
la grande majorité de ses présages concernait des choses sans 
importance particulière pour lui, et que, lorsqu'il rencontrait par 
exemple une personne de ses relations à laquelle il n'avait pas 
songé depuis longtemps et à laquelle 51 venait de penser quelques 
instants aupai^ant, il n'arrivait rien entre lui et la personne revue 
dans ces circonstances étranges. Il ne pouvait naturellement pas 
nier non plus que tous les événements importants de sa vie eussent 
eu lieu sans être accompagnés de présages; ainsi son père était mort 
sans qu'il s'y attendit. Mais tous ces arguments ne changeaient rien 
à la dualité de ses opinions et ne révélaient que le caractère obses- 
sionnel de sa superstition, caractère qui pouvait d'ailleurs être 
déduit du fait que ces oscillations et celles de la résistance étaient 
synchrones. 

Je n'étais naturellement pas à même d'élucider du point de vue 
rationnel toutes les histoires miraculeuses antérieures de mon 
patient, mais quant à celles qui se passèrent pendant le traite- 
ment, je pus lui prouver qu'il participait continuellement à la 
création de ces miracles, et lui démontrer les moyens dont il se ser- 
vait à cet effet. Il procédait à l'aide de la vue et de la lecture indi-, 

V F 

rectes, à l'aide de r oubli, et surtout à l'aide d'illusions de mémoire.; 



378 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

À la fin^il m'aidait lui-même à découvrir le secret de ces tours de 
prestidigitation grâce auxquels il produisait ses miracles- Intéres- 
sant? comme racine infantile de sa croyance à la réalisation de ses 
pressentiments et de ses prédictions, fut le souvenu" qui lui revînt 
un jour : sa mère, toutes les fois qu'il fallait choisir une date, 
disait : « Tel ou tel jour, je ne pourrai pas, je serai couchée. » En 
effet, elle gardait le lit ce jour-là ! 

Il éprouvait évidemment le besoin de trouver dans les événements 
des points d'appui à sa superstition ; c'est dans ce but qu'il 
prêtait tant d'attention aux nombreux petits hasards inexplicables 
de la vie quotidienne, et que? par son activité inconsciente, il aidait 
le hasard là où celui-ci ne suffisait pas* J'ai retrouvé ce besoin 
chez beaucoup d'obsédés, et je suppose qu'il existe chez la plupart 
d'entre eux. Ce besoin me paraît s'expliquer par les caractères psy- 
chologiques de la névrose obsessionnelle. Comme je l'ai exposé 
plus haut (p. 353), le refoulement, dans cette maladie, s'eiTectue, non 
pas par l'amnésie, mais par la disjonction des rapports de causalité 
en tant que conséquence d'un retrait de Faflect* Ces rapports refou- 
lés gardent comme une force capable d'avertir le sujet, force que 
j'ai comparée ailleurs à une perception endopsychique (1), de sorte 
que le malade introduit les rapports refoulés dans la réalité exté- 
rieure au moyen de la projection, et là, ils témoignent de ce qui a 
été omis dans le psychisme. 

Un autre besoin psychique commun aux obsédés, apparenté à 
celui qui vient d'être mentionné, et qui, si on en poursuit l'élude, 
nous mène loin dans l'investigation des pulsions instinctives, c'est 
celui de Yincerlitudc dans la vie ou celui du doute. La format] on de 
l'incertitude est une des méthodes dont la névrose se sert pour 
retirer le malade de la réalité et l'isoler du monde extérieur, ce qui, 
au fond, est une tendance commune à tout trouble psychonévroti- 
que. Là aussi, il est extrêmement clair que ces malades cherchent ai 
éviter une certitude et à se maintenir dans le doute ; chez certains, 
cette tendance trouve une expression vivante dans leur aversion 
contre les montres, qui, elles, assurent au moins la précision dans le 
temps ; ils trouvent moyen, grâce à des trucs inconscients, de ren- 
dre inopérants tous ces instruments excluant le doute» Notre patient 

(]) * Fur Psycliopathoiogic dc^ AÏHEigslebeïis »♦ Gcsammettc Sclvifien, vol, 4 
(u La Psycliopâthologie de la vie * quotidienne ». Ira-cL franc, de Jankelévitcb, 
P*ris, Payot, 1924), 



tfte^aMMi 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 379 



faisait preuve d'une particulière habileté à éviter tout renseigne- 
ment qui eût pu le porter à prendre une décision dans ses conilits. 
Ainsi ignorait-il de la situation de sa bien-aimée jusqu'aux choses 
les plus importantes pour son mariage, ne sachant pas, disail-il, qui 
l'avait opérée et si cette opération avait porté sur un ovaire ou sur 
les deux- Je lui enjoignis de se rappeler ce qu'il avait oublié et de se 
renseigner sur ce qu'il ignorait 

La prédilection des obsédés pour l'incertitude et le doute devient 
chez eux une raison d'attacher leurs pensées à des sujets qui sont 
incertains pour tous les hommes et pour lesquels nos connaissances 
et notre jugement doivent nécessairement rester sujets au doute» 
De 2>areils sujets sont avant tout : la paternité* la durée de la vie, la 
survie après la mort, et la mémoire à laquelle nous nous fions habi- 
tuellement, sans cependant posséder la moindre garantie de sa 
fidélité (1). 

L'obsédé se sert abondamment de l'incertitude de la mémoire 
dans la formation de ses symptômes ; nous apprendrons tout à 
l'heure quel rôle joue, dans la pensée de ces malades, la durée de la 
vie et l'au-delà. Avant de poursuivre, j'aimerais encore discuter un 
trait de superstition chez notre malade, qui certainement a éveillé 
la surprise chez plus d*un lecteur, là où je Taî déjà mentionné 
(p. 374), 

Je veux parler de la toute-puissance qu'il prétendait que possé- 
daient ses pensées et ses sentiments, les bons et les mauvais sou- 
hails qu'il pouvait faire. On serait certes tenté de déclarer qu'il 
s*agit là d'un délire dépassant les limites d'une névrose obsession- 
nelle* Mais j'ai trouvé la même conviction chez un autre obsédé. 
guéri depuis longtemps et ayant une activité normale ei t de fait, 
tous les obsédés se comportent comme s'ils partageaient cette opi- 
nion. Nous aurons à élucider cette surestimation. Acceptons en 

O) LiCHïLKiiLtiG ; « L'astronome sait h peu près avec la même certitude m la 
lune est habitée et qui est son ipère, tuais il sait avec une tout autre certitude qui 
est sa mère* » Ce fut un grand progrès de Ja civilisation lorsque l'humanité se 
décida à adopter, à côté du témoignage des sens, celui de la conclusion logique, 
et à passer du matriarchafau patrJarehat* Des statuettes préhistoriques sur les- 
quelles une petite forme humaine est assise sur la tèle d'une plus grande 
représente la descendance paternelle \ Athè-né sans mère sort du cerveau de 
Jupiter. Encore dans notre langue, le témoin, {en allemand : Zeugé)^ dans un 
tribunal, qui atteste quelque chose, tire son nom de la partie mâle de ?acfe de 
la procréation, et déjà, dans les hiéroglyphes, le témoin était représenté par les 
orgaaies génitaux mâles. 



380 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



attendant sans détours que, dans cette croyance, s'avère une bonne 
part de la mégalomanie infantile et questionnons notre patient 
pour savoir sur quoi sa conviction s'étaye. Il répond en se référant 
à deux événements de sa vie. Lorsqu'il entra pour la seconde fois à 
l'établissement d'hydrothérapie où sa maladie s'était améliorée 
pour la première et unique fois de sa vie, il demanda la même 
chambre qui avait favorisé, grâce à sa situation, ses relations avec 
une de ses infirmières. On lui répondit que cette chambre était déjà 
occupée par un vieux professeur ; il réagit à cette nouvelle, qui 
diminuait de beaucoup les chances de sa cure, par ces paroles peu 
aimables : « Àh, qu'il meure d'apoplexie! » w Quinze jours plus 
îard, îl se réveille la nuitj troublé par ridée d'un cadavre, et le 
matin il apprend que le vieux professeur a réellement succombé à 
une attaque d'apoplexie et que son cadavre a été rapporté dans 
sa chambre, à peu près au moment où lui s'était réveillé. L'autre 
événement concernait une jeune lîlio d'un certain âge, complète- 
ment esseulée, qui lui faisait beaucoup d'avances, et lui avait une 
fois directement demandé s*il ne se sentait aucune affection pour 
elle. La réponse fut évasive ; quelques jours après* il avait appris 
que cette jeune fille venait de se jeter par la fenêtre. Alors il se fil 
des repix>ches et se dit qu'il aurait été en son pouvoir de la préser- 
ver de la mort en lui prodiguant de l'amour* De cette façon, il acquît 
la conviction de la toute-puissance de son amour et de sa haine. 
Sans nier la toute-puissance de l'amour, nous voulons cependant 
mettre en relief que, dans les deux cas, il s'agit de mort, et nous 
adopterons l'explication qui s'impose : notre patient, ainsi que 
d'autres obsédés, est obligé de surestimer l'effet sur le monde exté- 
rieur de ses sentiments hostiles, parce qu'il ignore consciemment 
une bonne part de l'effet psychique interne de ces sentiments. Son 
amour, ou plutôt sa haine, sont vraiment tout puissants : ce sont 
justement -ces sentiments qui produisent les obsessions dont iï ne 
comprend pas l'origine et contre lesquelles il se défend sans suc- 
cès (1). 

Notre patient avait un comportement tout particulier envers la 
mort. II prenait une vive part à tous les cas de décès, participant 

-i 

{1} (Sote de 1923). La toute-puissance des pensées, ou plus exactement celle 
de% souhaits, a été, depuis, reconnue comme constituant une partie essentielle 
du psychisme primitif. Voir Totem et Tabou, trad, française par Janfeélëvrtch, 
Paris, -Payot. 1923. 



REMARQUES !SUR UN CAS DE NÉVKOSE OBSESSIONNELLE 381 



avec beaucoup de piété à toutes les obsèques* de sorte qu*on l'avait 
surnommé, dans sa famille, Toi seau charognard ; et en imagination, 
il tuait constamment les gens pour pouvoir exprimer sa sympathie 
sincère aux parents des défunts* La mort d'une sœur plus âgée, lors- 
qu'il avait trois à quatre ans, jouait un grand rôle dans ses fan- 
tasmes, et cette mort se montra être en rapport très étroit avec les 
petits méfaits infantiles commis à cet âge. Nous savons aussi com- 
bien précocement il s'était préoccupé de la mort de son père, et 
nous pouvons même considérer sa maladie comme une réaction au 
souhait compulsîonnel de cet événement, souhait fait quinze ans 
auparavant. Et l'extension si étrange à « l'au-delà » de ses inquié- 
tudes obsédantes n'est qu'une compensation à ses souhaits de la 
mort paternelle. Cet état de choses s'était établi lorsque le chagrin 
de la mort de son père avait été rpnimé un an et demi après ce 
décès et il était destiné, à rencontre de la réalité, à rendre non-ave- 
nue cette mort, ce qu'il avait d'abord essayé de faire au moyen de 
divers fantasmes. Nous avons appris à traduire à plusieurs reprises 
(p. 371-374) l'expression « dans l'au-delà » par les mots : « si mon 
père vivait encore »« 

Cependant le comportement d'autres obsédés n'est guère différent 
de celui de notre patient, bien que le sort ne les ait pas tous aussi 
précocement mis en présence de la mort. Ils sont perpétuellement 
préoccupés par la durée de la vie et les probabilités de mort d'autres 
personnes, et leurs tendances superstitieuses n'ont tout d'abord 
point d'autre contenu et n'ont peut-être guère d'autre origine. 
Avant tout, ils ont besoin de la possibilité de la mort pour résoudre 
leurs conflits. Un des traits essentiels de leur caractère est d'être 
incapables de décisions dans les affaires d'amour, ils essayent de 
retarder toute décision et, hésitants dans le choix des personnes ou 
des mesures à prendre, ils imitent l'ancien tribunal d'empire alle- 
mand» dont les procès se terminaient, avant le jugement, par la 
mort des parties adverses. Aussi les obsédés, dans tout conflit vital, 
sont-ils à l'affût de la mort d'une personne qui leur importe, pour 
la plupart d'une personne aimée, que ce soit un de leurs parents, 
un rival ou un des objets d'amour entre lesquels ils hésitent. Avec 
cette étude du complexe de la mort dans les cas de névrose obses- 
sionnelle, nous touchons à la vie instinctive des obsédés* qui va nous 
occuper à présent, 



ao:73=K ^C^afG.^=X^^K^SKfcd±K 



382 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



c) La oie instinctive et V origine de la com pulsion et du doute. 

Si nous voulons apprendre à connaître les forces psychiques dont 
le contre-coup a formé cette névrose obsessionnelle, nous devrons 
remonter à ce que nous avons appris, chez notre patient, sur les 
causes de sa maladie à l'âge adulte et dans l'enfance. La maladie 
<,e déclencha lorsqu'à \ingt ans passés îl fut mis en face de la ten- 
tation d'épouser une autre jeune fille que celle qu'il aimait depuis 
longtemps ; il échappa à la nécessité de résoudre ce conflit en 
remettant tout ce qu'il avait à faire pour en préparer la solution, ce 
dont la névrose lui fournit les moyens. L'hésitation entre son amie et 
l'autre jeune fille se laisse ramener an conflit entre l'influence de 
son père et l'amour pour la dame, donc à un conflit entre le choix 
de son père et celui d'un objet sexuel, conflit qui, d'après ses souve- 
nirs et ses obsessions, existait déjà dans son enfance. En outre, il 
est clair qu'existait en lui, depuis toujours, une lutte entre l'amour 
et la haine, en ce qui concernait son amie comme son père. Des 
fantasmes de vengeance et des manifestations compulsionnelles, 
telles que la coin puis ion à comprendre ou la manœuvre avec la 
pierre sur la route, témoignent de ce conflit, qui était en partie com- 
préhensible, étant donné que son amie avait fourni des motifs a 
ses sentiments hostiles d'abord par son premier refus, puis par sa 
froideur, Mais la môme contradiction dans }es sentiments dominait 
aussi ses rapports avec son père, comme nous l'avons appris par la 
traduction de ses obsessions, et son père aussi avait dû lui fournir, 
dans Pentance. des motifs d'hostilité, que nous avons pu constater 
a\ec une quasi-certitude. Ses sentiments à l'égard de son amie, 
composés de tendresse et de haine, lui étaient en grande partie 
conscients. II se trompait tout au plus quant au degré et à l'expres- 
sion des sentiments négatifs ; par contre, l'hostilité envers son père, 
jadis très intense, lui a\aït depuis fort longtemps échappé et ne put 
être ramenée à la conscience qu'à rencontre de résistances très vio- 
lentes. C'est dans le refoulement de la haine infantile contre son 
père que nous voyons le processus qui força dans le cadre de la 
névrose tous les conflits ultérieurs de sa rie. 

Les conflits affectifs, chez notre patient, que nous avons énumé- 
rés un à un, ne sont pourtant pas indépendants les uns des autres, 
îh ^ont soudés par couples. La haine pour son amie s'additionne à 



MHB^BB^^^^HmM^^^^^^BHI 



REMARQUES SUR UN CAS DE KÉVROSE OBSESSIONNELLE 383 



rattachement pour son père, et vice-vex*sa. Mais les deux courants 
des conflits, qui demeurent après cette simplification, l'opposition 
entre le père et l'amie, et la contradiction entre l'amour et la haine, 
dans chacun des cas, n'ont rien à voir les uns avec les autres, tant 
au. point de vue du fond qu'à celui de la genèse. Le premier de 
-ces conflits correspond à l'oscillation normale entre l'homme et la 
femme, en tant qu'objets d'amour, dans laquelle on place P enfant 
par la fameuse question : « Qui aimes-tu mieux:, papa ou ma- 
man ? », oscillation qui l'accompagne ensuite toute sa vie, maigre 
toutes les différences individuelles dans révolution des intensités 
affectives et dans la fixation des buts sexuels délinitîfs* Mais nor- 
malement cette opposition perd bientôt son caractère de contradic- 
tion nette, d'inexorable alternative ; une marge se crée pour les 
exigences inégales des deux parties, tien que chez l'homme normal 
lui-même la dépréciation des personnes d'un sexe s'accompagne 
toujours d'une estimation d'autant plus naute des personnes du 
sexe opposé. 

L'autre conflit, celui entre l'amour ei la haine, nous surprend 
davantage. Nous le savons : un état amoureux se ressent souvent au 
début sous forme de haine, l'amour auquel satisfaction est refusée 
jse transforme facilement en partie en liai ne, et les poètes nous 
enseignent qu'aux stades passionnés de l'amour ces deux senti- 
ments contradictoires peuvent coexister pendant quelque temps et 
rivaliser en quelque sorte. Mais la coexistence chronique de l'amour 
et de la haine envers la même personne, et la très grande intensité 
de ces deux sentiments» voilà qui est fait pour nous surprendre. 
Nous nous serions attendus à ce que le grand amour eût depuis 
longtemps vaincu la haine, ou eûï été dévoré par celle-ci* En effet, 
cette coexistence de sentiments contraires n'est possible que dans 
certaines conditions psychologiques particulières, et grâce à leur 
caractère inconscient. L'amour n'a pas éteint ïa haine, il n'a pu que 
la refouler dans l'inconscient, et là, assurée contre la destruction 
par la conscience, elle peut subsister et même croître, D'habitude 
l'amour conscient, dans ces conditions, s'accroît par réaction jus- 
qu'à une très grande intensité, pour être à la hauteur de la tâche, 
qui lui est imposée, de maintenir son contraire dans le refoulement. 
Une séparation très précoce des contraires, à l'âge « préhistorique » 
de l'enfance, accompagnée du refoulement de l'un des deux senti- 



S 84 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ments d'habitude de la haine, semble cire la condition de cette 
« constellation » si étrange de la vie amoureuse (1)* 

Embrassons-nous du regard un certain nombre d'analyses d'obsé- 
dés, Ti m pression s'impose qu'un comportement d'amour et de 
haine tel que celui de notre malade est l*un des caractères les plus 
fréquents, les plus prononcés et, pour cette raison, l'un des plus 
importants piobablement de la névrose obsessionnelle- Cependant, 
quelque tenté que Ton soit de ramener le problème du « choix de 
la névrose » à la vie instinctive, on a assez de raisons d'échapper à 
cette tentation et il faut se dire qu'on trouve, dans toutes les 
névroses 3 les mêmes instincts refoulés à la base des symptômes. Ain- 
si la haine, maintenue par l'amour dans l'inconscient» joue aussi un 
grand rôle dans la pathogenèse de l'hystérie et de la paranoïa* Nous 
connaissons trop peu la nature de l'amour pour pouvoir porter des 
maintenant un jugement certain ; en particulier, le rapport du fac- 
teur négatif (2) de l'amour à la composante sadique de la libido 
reste entièrement obscur* El c'est pourquoi nous n'attachons que la 
valeur d'une connaissance provisoire à dire que, dans les cas sus- 
mentionnés de, haine inconsciente, la composante sadique de 
l'amour aurait été co institutionnel lement particulièrement dévelop- 
pée, et aurait clé, à cause de cela, réprimée de façon trop préeose et 
trop intensive ; nous pouvons en conclure que les phénomènes de 
névrose seraient alors déterminés, d'une part par la tendresse con- 
sciente renforcée par réaction, de l'autre par le sadisme se mani- 
festant sous forme de haine dans l'inconscient. 

Cependant quelle que soit l'explication qu'on donne à cetie 
« constellation » si étrange de l'amour et de la haine, son existence 
est mise hors de doute par les observations faites sur nos malades, 
et il devient facile de comprendre les phénomènes énigmatiques de 
la névrose obsessionnelle lorsqu'on les rapporte à ce seul facteur. 
Si à un amour intense s'oppose une haine presque aussi forte, le 

(1) Gi\ la discussion sur ce mi jet dans une des premières scandes, — (Soie 
J923-} Pour cette constellation de sentiments, Bixuleh a crée ultérieurement le 
terme approprié d* « ambivalence n* Voir d'ailleurs la suite de ces considéra- 
tions dans l'article « Die Disposition zur Z^vangsJïeurose » (La. prédisposition 
à In n éi rose obsessionnelle), Trad. franc, par Ed. Piehon et H. Hœsli : lîemie 
Française de Psychanalyse, t. ÏI), n° 3, 

[2) n „♦ souvent, j'éprouve le désir de ne plus le voir parmi les vhants. Ht 
cependant,, si cela arrivait jamais. j& le sais, j'en serais encore bien plus mal- 
heureux, tellement « si entièrement désarmé je suis vîs-a-vis de hu »>- dit Alci- 
biade» de Socratc, dans Le Banquet* 



REMARQUES SUR UN CAS DM TsÉYROSE OBSESSIONNELLE SSf) 



résultat immédiat en doit être une aboulie partielle, une incapacité 
de décision dans toutes les actions dont le motif efficient est 
l'amour. Mais cette indécision ne se borne pas longtemps à un seul 
groupe d'actions, Car, quel* sont les actes d'un amoureux qui ne 
soient pas en rapport avec sa passion ? Et puis, le comportement 
sexuel d'un homme a une puissance délcrminatrice par laquelle se 
transforment toutes ses autres actions : et, enfin, il est dans les 
caractères psychologiques de la névrose obsessionnelle de se servir 
dans une large mesure du mécanisme du déplacement. Ainsi la 
paralysie de la décision s'étend peu à peu à l'activité entière de 
l'homme (1). 

Ainsi se constitue Pempjre du doute et de Sa compulsîon, tel qu'il 
nous apparaît dans la vie psychique des obsédés. Le doute corres- 
pond à la perception interne de V indécis! on qui s'empare du malade 
h chaque intention d'agir, par suite de l'inhibition de l'amour par 
la haine. C'est an fond un doute de l'amour* lequel eût dû être sub- 
jectivement la chose la plus sûre, doute qui se répand sur tout le 
reste et se déplace de préférence sur le détail le plus insignifiant. 
Celui qui doute de son amour est en droit de douter, doit même 
douter, de toutes les autres choses de valeur moindre que 
ï'amour (2), 

C'est ce doule-Ià qui mène, dans les mesures de défense, à l'incer- 
titude et à la répétition continuelle ayant pour but de bannir cette 
incertitude, doute qui arrive enfin à faire que ces actions de 
défense elles-mêmes deviennent aussi inexécutables que la déci- 
sion d'amour primitivement inhibée, l'avais été obligé d'admettre. 
an début de mon expérience, une autre origine plus générale de 
l'incertitude chez les obsédés, qui paraissait se rapprocher davan- 
tage de la norme, Si je suis dérangé par des questions, par exemple 
quand j'écris une lettre, j'éprouve par la suite une incertitude jus- 
tifiée sur ce que j'ai écrit sous l'influence de ce dérangement, et 
suis obligé pour me rassurer de relire la lettre. Aussi étais-je alors 

(1) Cf + La représentation par le menu connue technique du jeu d'esprit dans 
Le mot d'esprit et ses rapports avec* I* inconscient, Paris. Gallimard, 1930, p* 90. 

(2) Les \ers d'amour iTHanilet à Ophéhe : 

Doute que /es ùsties soient de flemmes, 
Doute que le soleil tourne, 
Doute que la uénté soit la véiiiè> 
Mais ne doute jamais de mon amour ! 
Hamtet, scène VI 1\ dans Œimies complètes dû XV. Shakespeai ° } tome 10, 
trad. ; François-Victor Hugo. Paris. Alphonse Lemerre, 1865. 

hlvu; niAKCAisi: di: ps\chanai-ysï\ 27 



386 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



d'avis que l'incertitude des obsédés^ par exemple pendant leurs 
prières, provenait de ce qu'il s'y mêlait sans cesse, pour les déran- 
ger, des fantasmes inconscients. Cette supposition était juste, et 
elle se concilie facilement avec notre affirmation précédente, ïl est 
vrai que l'incertitude d'agir exécuté une mesure de défense pro- 
vient du trouble apporté par des fantasmes inconscients, mais ces 
fantasmes contiennent précisément l'impulsion contraire qui doit 
justement être écartée par la prière. Ce fut un jour très net chez 
notre patient, le trouble ne restant pas inconscient, mais se laissant 
percevoir très distinctement. Comme ïl voulait prier et dire : « Que 
Dieu la préserve », surgit soudain de son inconscient un « ne », et 
il se rendit compte que c'était là le début d'une malédiction (p. 350). 
Si ce « ne » était resté muet, le patient serait demeuré dans un état 
d'incertitude qui eût prolongé démesurément sa prière ; en réalité, 
il abandonna la prière lorsque le « ne » lui devint conscient. Mais, 
avant de le faire, il essaya, comme d'autres obsédés, de toutes sortes 
de méthodes pour éviter qu'une idée contraire ne se mêlât à ses 
prières ; ainsi, il les raccourcissait ou les énonçait très rapidement* 
D'autres s'efforcent « d'isoler » soigneusement leurs actions de 
défense de tout le reste. Cependant, toutes ces techniques ne ser- 
vent de rien à la longue ; dès que l'impulsion amoureuse a pu exé- 
cuter quoi que ce soit dans son déplacement sur une action insigni- 
fiante, l'impulsion hostile l'j suit aussi et annihile son œuvre. 

Quand l'obsédé a découvert l'incertitude de la mémoire, ce point 
faible de notre psychisme, il peut, grâce à cette incertitude, étendre 
le doute à tout, même aux actes qui ont déjà été exécutés et qui 
n'étaient pas en rapport avec le complexe amour-haine, bref à tout 
le passé. Je rappelle ici l'exemple de la femme qui venait d'acheter 
un peigne pour sa petite fille, et qui, après s'être méfiée de son mari, 
se demandait si elle ne possédait pas ce peigne depuis toujours* 
Cette femme ne dîsait-elle pas : « Si je peux douter de ton amour 
{et ceci n'est que la projection du doute relatif à son propre amour 
pour son mari;, je puis aussi douter de cela, je puis douter de 
tout. » C'est ainsi qu'elle nous révélait le sens caché du doute 
névrotique- 
La coin pulsion f par contre, essaie de compenser le doute et de cor- 
riger les états d'inhibition intolérables dont témoigne le doute. Si 
le malade réussit enfin, à l'aide du déplacement, à se décider pour 
Tune des résolutions inhibées, celle-ci doit être exécutée ; elle n'est, 



•^^^n^^V^IHVII 



REMARQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 387 



bien entendu, plus la résolution primitive, mais l'énergie qui y 
avait été accumulée ne renoncera plus à l'occasion de se déchar- 
ger dans une action substitutive* Elle se manifeste dans des com- 
mandements et dans des défenses, selon que la pulsion tendre ou 
la pulsion hostile a conquis le chemin de la décharge- La tension, si 
le commandement corn pulsionnel n*est pas exécuté, est intolérable 
et est perçue sous forme d*angoisse très intense. Mais la voie même 
vers cette action substitutive, même déplacée sur un détail, est si 
âprement disputée que l'action ne peut le plus souvent se faire jour 
que sous forme d*une mesure de défense, étroitement liée à l'impul- 
sion à écarter. 

De p'iusj grâce à une sorte de régression, des actes préparatoires 
remplacent les décisions définitives, la pensée se substitue à Faction, 
et une pensée, en tant que stade préliminaire à l'acte, se fait jour 
avec une force corn pulsionnelle à la place de l'acte substitutif* 
Selon le degré de cette régression de l'acte à la pensée, la névrose 
obsessionnelle prend le caractère de la pensée compulsionnelle 
(obsessions) ou de l'acte compulsîonnel proprement dit. Mais les 
véritables actes compulsionnels ne sont rendus possibles que grâce 
à une sorte de conciliation en eux des deux impulsions en lutte, par 
des formations de compromis. Et à mesure que la névrose se pro- 
longe, les actes compulsionnels se rapprochent de plus en plus 
d'actes sexuels infantiles du genre de l'onanisme- De cette façon, 
des actes amoureux se manifestent quand même dans cette forme 
de névrose* mais, là aussi, uniquement à l'aide d'une nouvelle 
régression, non par des actes dirigés vers des personne^ objets 
d'amour ou de haine, mais par des actes auloérotiques comme dans 
l'enfance* 

La première régression, celle de l'acte à la pensée, est favorisée 
par un autre facteur, qui participe à la genèse de la névrose. C'est 
un fait qu'on retrouve presque régulièrement dans l'histoire des 
obsédés l'apparition et le refoulement précoces de l'instinct voyeur 
et <|e la curiosité sexuelle lesquels, chez notre patient également, 
avaient régi une partie de l'activité sexuelle infantile (1), 

Nous avons déjà mentionné l'importance de la composante sadique 
dans la genèse de la névrose obsessionnelle» Là où les pulsions de 



(1) Les grands dons intellectuels des obsédés sont probablement en rapport 
avec ce fait. 



388 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



curiosité sexuelle prévalent dans la constitution des obsédés, la 
rumination mentale devient le symptôme principal de la névrose. 
Le processus même de la pensée est sexualîsé : le plaisir sexuel, 
se rapportant ordinairement au contenu de la pensée, est dirigé 
vers Pacte même de penser et la satisfaction éprouvée en atteignant 
à un résultat cogitatif est perçue comme une satisfaction sexuelle. 
Ce rapport entre la pulsion à connaître et les processus cogitatif s, 
rend celle-là particulièrement apte, dans toutes les formes de la 
névrose obsessionnelle où cette pulsion joue un rôle, à attirer l'éner- 
gie, <jui s'efforce vainement de se manifester dans un acte, vers la 
pensée, qui, elle, permet une autre forme de satisfaction- Ainsi, 
grâce à la pulsion à connaître , des actes de penser préparatoires 
continuent à remplacer Pacte substitutif. Au retard apporté à Pacie 
se substitue bientôt le fait que le malade s'attarde à penser, de sorte 
qu'à la fin le processus, en gardant toutes ses particularités, est 
transféré sur un autre terrain, à Pînstar des Américains qui dépla- 
cent en bloc (move) une maison. 

Appuyé sur les considérations précédentes, j'oserai maintenant 
définir le facteur psychologique, longtemps recherché, qui prête aux 
produits de la névrose obsessionnelle leur caractère « compulsîon- 
nel », Deviennent compulsionnels les processus représentatifs qui 
s'effectuent avec une énergie laquelle — tant du point de vue quali- 
tatif que quantitatif (et par suite d'un freinage dans la partie mo- 
trice des systèmes représentatifs) — n'est d'ordinaire destinée qu'à 
Paclion, c'est-à-dire des pensées qui rêgressiuemcnt doivent îem- 
placcr des actes. L'hypothèse d'après laquelle la pensée serait 
d'habitude effectuée* pour des raisons économiques? par déplace- 
ment d'une énergie moindre (probablement sur un niveau supé- 
rieur) que celle des actions destinées à la décharge et aux change- 
ments dans le monde extérieur, celle hypothèse ne rencontrera pro- 
bablement pas d'opposition. 

Ce qui réussit, sous forme d'obsession, à pénétrer dans la con- 
science avec une très grande force, doit alors être garanti contre les 
efforts de la pensée consciente qui tendent à le désagréger. Nous le 
savons déjà : cette défense s'effectue au moyen de la déformation 
que subit l'obsession avant de devenir consciente. Ce n'est pas 
cependant le seul moyen à celte fin, D'ordinaire, l'obsession est en 
outre écartée de sa situation originelle» dans laquelle elle pourrait, 
malgré îa déformation, être facilement comprise* Dans celle mien- 



KEftfA RQUES SUR UN CAS DE NÉVROSE OBSESSIONNELLE 389 



tion, d*tme part est intercalé un intervalle entre la situation patho- 
gène et l'obsession qui en résulte, ce qui égare la pensée consciente 
dans sa recherche de la causalité ; d s autre part, le contenu de 
l'obsession est distrait de ses relations et contextes particuliers de 
par la généralisation. 

Notre patient nous donne un exemple de ces processus dans sa 
« coin pulsion à comprendre » (p. 349), En voici un exemple meilleur 
encore : une malade s'interdit de porter aucun bijou, bien que la 
cause occasionnelle de cette interdiction n'eût été qu'un certain 
bijou qu'elle avait envié à sa mère et dont elle espérait hériter un 
jour. Enfin, pour se défendre contre le travail de désagrégation par 
la pensée consciente, l'obsession a encore coutume de se servir 
d'une teneur vague ou équivoque (si Ton veut séparer ce moyen du 
mécanisme de la déformation véritable). Cette teneur mal comprise 
peut alors s'intégrer dans les « délires », et tout ce qui dérive de 
l'obsession et s'v substitut ultérieurement se rattachera à ce texte 

È. 

mal compris, et non à la teneur véritable de l'obsession. Cependant, 
on peut remarquer que les a délires » s'efforcent de renouer des 
liens toujours nouveaux avec le contenu et la teneur de l'obsession 
qui n'ont pas été admis dans la conscience. ' 

J'aimerais en revenir à la vie instinctive des obsédés, pour faire 
une seule remarque encore. Notre client était un olfactif qui, tel un 
chien, reconnaissait dans son enfance tout le monde d'après son 
odeur, et pour qui, adulte, les sensations olfactives importaient 
davantage qu'à d'autres (1). J'ai trouvé des faits semblables chez 
d'autres névrosés, obsédés et hystériques, et j'ai appris à tenir 
compte, dans la genèse des névroses (2), du rôle d'un plaisir olfactif 
disparu depuis l'enfance. D'une façon général on peut se deman- 
der si l'atrophie de l'odorat chez l'homme, consécutive à la station 
debout* et le refoulement organique du plaisir olfactif qui en 
résulte, ne seraient pas pour une bonne part dans la faculté de 
l'homme d'acquérir des névroses. On comprendrait ainsi qu'à 
mesure que s'élevait la civilisation de l'humanité» ce fût précisé- 
ment la sexualité qui dût faire les frais du refoulement. Car nous 
savons depuis longtemps combien est étroitement liée, dans l'orga- 
nisation animale, l'instinct sexuel à l'odorat. 

(1) J'ajouterai que, dans sou enfonce, il «nuit eu des tendances coprophiJes très 
marquées, A rapprocher de sou erotique finale mentionnée plus haut (p. 320). 

(2) Par exemple, dans ecrtaincs formes de félizhisnie. 



390 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Pour finir, j'aimerais exprimer l'espoir que ce travail, incomplet 
à tous points de vue, incitât d'autres chercheurs à étudier la 
névrose obsessionnelle et, en l'approfondissant plus encore, à met- 
tre au jour davantage de ce qui la constitue. Les traits caractéristi- 
ques de cette névrose, qui la distinguent de l'hystérie, doivent être 
recherchés, à mon avis, non dans la vie instinctive» mais dans les 
rapports psychologiques. Je ne puis quitter mon malade sans par- 
ler de l'impression qu'il faisait d'être scindé en trois personnalités : 
une personnalité inconsciente et deux personnalités préconscienles, 
entre lesquelles oscillait son conscient. Son inconscient englobait 
des tendances précocement refoulées, qu'on pourrait appeler ses 
passions et ses mauvais penchants ; à Tétai normal* il était bon, 
aimait la vie, était intelligent, fin et cultivé ; mais, dans une troi- 
sième organisation psychique, il se révélait superstitieux, et ascéti- 
que, de sorte qu'il pouvait avoir deux opinions sur le même sujet 
et deux conceptions de la vie différentes. Celle dernière personna- 
lité préconsciente contenait en majeure partie des formations réac- 
tîonnelles à ses désirs inconscients, et il était facile de prévoir que, 
si sa maladie avait duré plus longtemps, cette personnalité-là aurait 
absorbé la personnalité normale. J'ai actuellement l'occasion de soi- 
gner une dame atteinte d'une névrose obsessionnelle grave, et 
dont la personnalité est scindée d'une manière semblable en une 
indulgente et gaie et une autre très déprimée et ascétique. Cette 
dame met en avant la première, à titre de moi officiel, tout en se 
trouvant sous l'empire de la seconde. Ces deux organisations psy- 
chiques ont accès à sa conscience, et derrière la personnalité ascé- 
tique se retiouve son inconscient, lequel lui est tout à fait inconnu, 
et est constitué par ses tendances et ses désirs les plus anciens, 
refoulés depuis longtemps (1). 



<1) (Note de 1923.) Le patient auquel l'analyse, dont il vient d'être rendu 
compte, restitua Ja s an te psychique a été tué pendant la grande guerre comme 
tant de jeunes gens de valeur desquels on pouvait tant espérer. 



De quelques mécanismes névrotiques 



dans la jalousie 



? 



la paranoïa et l'homosexualité 

Par S, FREUD 
Traduit de V allemand par Jacques LACAN 

{Paru pour la première fois dans Internationûle Zeilschrijl fur Psychoanaïyse % 

Bd VIII, 1922) 



A) La jalousie ressortît à ces étals affectifs que Ton peut classer, 
comme on le fait pour la tristesse, comme états normaux. Quand 
elle paraît manquer dans le caractère et la conduite d'un homme, 
on est justifié à conclure qu'elle a succombé à un fort refoulement, 
et .en joue dans la Aie inconsciente un rôle d'autant plus grand. Les 
cas de jalousie anormalement renforcée, auxquels l'analyse a affaire, 
se montrent triplement stratifiés* Ces trois assises ou degrés de la 
jalousie méritent les dénominations de : 

1) jalousie de concurrence, ou jalousie normale ; 

2) jalousie de projection ; 

3) jalousie délirante. 

Sur la jalousie normale, il y a peu à dire du point de vue de l'ana- 
lyse. Il est facile de voir qu'essentiellement elle se compose de la 
tristesse ou douleur de croire perdu l'objet aimé, et de la bles- 
sure narcissique, pour autant que celle-ci se laisse isoler de la pré- 
cédente ; elle s'étend encore aux sentiments d'hostilité contre le 
rival préféré, et, dans une mesure plus ou moins grande, à l'auto- 
critique qui veut imputer au propre moi du sujet la responsabilité 
de la perte amoureuse, Cette jalousie, pour normale que nous la dé- 
nommions, n'est pour cela nullement rationnelle, je veux dire issue 
de situations actuelles, commandée par le moi conscient en fonction 
de relations réelles et uniquement par lui, Elle prend, en effet, sa 
racine profonde dans l'inconscient, prolonge les toutes primes ten- 
dances de l'affectivité infantile, et remonte au complexe d'Œdipe 







392 ttEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^h*H*«i* ^ 



el au complexe fraternel» qui sont de la première période 
sexuelle. Il reste très digne de remarque qu'elle soit vécue par 
maintes personnes sous un mode bisexuel, je veux dire chez 
l'homme» qu'à part la "douleur au sujet de la femme aimée el la 
haine contre le rival masculin, une tristesse aussi, qui lient à un 
amour inconscient pour l'homme, et une haine contre la femme, 
vue comme rivale, agissent en lui pour renforcer le sentiment. Je 
sais un homme qui souffrait très fort de ses accès de jalousie, et 
qui, selon son dire, traversait ses tourments les plus durs dans une 
substitution imagmalive consciente à la femme infidèle. La sensa- 
tion qu'il éprouvait alors d'être privé de tout recours, les images 
qu'il trouvait pour son état, se dépeignant comme livré, tel Prome- 
thée, à la voracité du vautour, ou jeté enchaîné dans un nid de ser- 
pents, lui-même les rapportait à l'impression laissée par plusieurs 
agressions homosexuelles, qu'il avait subies, tout jeune garçon. 

La jalousie du second degré, jalousie de projection, provient 
chez l'homme comme chez la femme, de l'infidélité propre du sujet, 
réalisée dans la vie, ou bien d'impulsions à l'infidélité qui sont tom- 
bées dans le refoulement* C'est un fait d'expérience quotidienne» 
que la fidélité, surtout celle qu'on exige dans le mariage, ne se 
maintienne qu'au prix d'une lutte contre de constantes tentations. 
Celui-là même qui en soi les nie, ressent pourtant leur pression 
avec une telle force, qu'il sera enclin à adopter un mécanisme 
inconscient pour se soulager. Il atteindra ce soulagement, j'entends 
l'absolution de sa conscience, en projetant ses propres impulsions 
à l'infidélité sur la partie opposée, à qui il doit fidélité. Ce motif 
puissant peut alors se servir des données immédiates de l'observa- 
tion qui trahissent les tendances inconscientes de même sorte de 
Paulre partie, et trouverait encore à se justifier par la réflexion que 
le ou la partenaire, selon toute vraisemblance» ne vaut pas beau- 
coup plus que Ton ne vaut soi-même Cl)* 

Les usages sociaux ont mis ordre à ce commun état de choses 
avec beaucoup de sagesse, en laissant un certain champ au goût de 
plaire de la femme mariée el au mal de conquête du mari. Par celte 
licence, on tend à drainer l'irrépressible tendance à l'infidélité el à 
la rendre mofîensîve. La convention établit que les deux parties 



tl) Comparez celle sirophe du chant de Dc-sdémonc : « Je rappelais liompeur? 
Que dit-il à cela ? Si je regarde la Hlle, lu lorgnes vers le ^aiçon », 



JALOUSIE, PARANOÏA ET HOMOSEXUALITÉ 393 



n'ont pas mutuellement à se tenir compte de ees menus entrechats 
sur le versant de l'infidélité, ei il arrive le plus souvent que le désir 
qui s'enlïamma à un objet étranger s'assouvisse* dans un retour au 
bercail de la fidélité, près de F objet qui est le sien* Mais le jaloux 
ne veut pas reconnaître cette tolérance conventionnelle, il ne croit 
pas qu'il y ait d'arrêt ni de retour dans celte voie une fois prise. Ni 
que ce jeu de société, qu'est le <c flirt » même, puisse être 
une assurance contre la réalisation de l'infidélité. Dans le traite- 
ment d'un tel jaloux on doit se garder de discuter les données de 
fait sur lesquelles il s'appuie ; on ne peut viser qu'à le déterminer 
à les apprécier autrement, 

La jalousie qui tire origine d'une telle projection a déjà presque- 
un caractère délirant, mais elle ne s'oppose pas au travail analy- 
tique qui révélera les fantasmes inconscients» propres à Fi nfid élite 
du sujet lui-même. 

Il en va moins bien de la jalousie de la troisième espèce, jalou- 
sie véritablement délirante. Elle aussi vient de tendances réprimées 
à l'infidélité, mais les objets de ses fantasmes sont de nature homo- 
sexuelle. La jalousie délirante répond à une homosexualité « tour- 
née à l'aigre », et a sa place toute désignée parmi les formes clas- 
siques de la paranoïa, Essai de défense contre une trop forte ten- 
dance homosexuelle, elle pourrait (chez l'homme) se laisser circon- 
scrire par cette formule : Je ne Faime pas lui, c'est elle qui 
Faime (1). 

Dans un cas donné de délire de jalousie, il faut s'attendre à voir 
la jalousie tirer sa source de l'ensemble de ces trois assises, jamais 
seulement de la troisième. 

E) La paranoïa. — Pour des raisons connues, les cas de paranoïa 
se soustraient le plus souvent à l'examen analytique. Cependant, 
j'ai pu ces derniers temps tirer de l'élude intensive des deux para- 
noïaques quelque chose qui était pour moi nouveau* 

Le premier cas fut celui d'un jeune homme qui présentait, plei- 
nement épanouie, une paranoïa de jalousie, dont l'objet était son' 
épouse d'une fidélité au-dessus de tout reproche* Il sortait alors d'une 
période orageuse, dans laquelle il avait été dominé sans rémission 

(1) Rapprocher les développements du e*\h Schrcber : « Remarques psychanalyti- 
ques sur la description autobiographique d'un cas de paranoïa (démence paranoide)», 
[recueilli dans le vol, VI 11 dc^Oùwies complètes], (Trad, franc. Marie Bonaparte et 
R Locwensteîn, Revue française de Psychanalyse, tome V, n* l) t 



/ 



394 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



par son délire. Lorsque je le vis, îl présentait encore des accès 
bien isolés qui duraient plusieurs jours* el s point intéres- 
sant, débutaient régulièrement le lendemain d'un acte sexuel* 
qui se passait d'ailleurs à la satisfaction des deux parties. On est en 
droit d'en conclure qu'à chaque fois, après que fut assouvie la 
libido hétérosexuelle, ia composante homosexuelle, réveillée avec 
elle, se frayait son expression par l'accès de jalousie* 

Le malade tirait les faits dont prenait donnée son accès, de 
l'observation des plus petits signes par où la coquetterie pleinement 
inconsciente de la femme s'était trahie pour lui, là où nul autre 
n'eût rien vu. Tantôt elle avait frôlé de la main par nié garde le 
monsieur qui était à côté d'elle, tantôt elle avait trop penché son 
visage vers lui et lui avait adressé un sourire plus familier que si 
elle était seule avec son mari. Pour toutes ces manifestations de 
son inconscient il montrait une attention extraordinaire et s'enten- 
dait à les interpréter avec rigueur, si bien qu'à vrai dire il avait tou- 
jours raison et pouvait encore en appeler à l'analyse pour confir- 
mer sa jalousie* En vérité, son anomalie se réduisait à ce qu'il por- 
tait sur l'inconscient de sa femme une observation trop aiguë et 
qu'il y attachait beaucoup plus d'importance qu'il ne serait venu à 
l'idée de tout autre- 
Sou venons-nous que les paranoïaques persécutés se comportent 
de façon tout à fait analogue. Eux aussi ne reconnaissent chez 
autrui rien d'indifférent et, dans leur « délire de relation », solli- 
citent les plus petits indices que leur livrent les autres, les étran- 
gers. Le sens de ce délire de relation est précisément qu'ils attendent 
de tous les étrangers quelque chose comme de l'amour, mais les 
autres ne leur montrent rien de pareil, ils se gaussent en leur pré- 
sence, brandissent leurs cannes et crachent aussi bien par terre 
sur leur passage, et réellement c'est là ce qu'on ne fait pas lorsqu'on 
prend à la personne qui est dans le voisinage le moindre intérêt 
amical. Ou alors, on ne fait cela que lorsque cette personne vous est 
tout à fait indifférente, lorsqu'on peut la traiter comme l'air am- 
bianf> et le paranoiaaue n'a, quant à la parenté foncière des con- 
cepts d* « étranger » et d' « hostile », pas si grand tort en ressen- 
tant une telle indifférences en réponse à son exigence amoureuse, à 
la façon d'une hostilité. 

Nous soupçonnons maintenant qu'est peut-être insuffisante notre 
description de la conduite des paranoïaques, tant du jaloux que du 



JALOUSIE, PARANOÏA ET HOMOSEXUALITÉ 395 



+ 

^^^^^^™ 



persécuté, quand nous disons qu'ils projettent au dehors sur autrui 
*e qu'ils se refusent à voir dans leur for intérieur. 

Certes, c'est ce qu'ils font, mais par ce mécanisme ils ne pro- 
jettent, pour ainsi dire, rien en Pair, ils ne créent rien là où il n'y 
.a rien, bien plutôt se laissent-ils guider par leur connaissance de 
l'inconscient, en déplaçant sur l'inconscient d'autrui cette atten- 
tion qu'ils soustraient au leur propre. Que notre jaloux reconnaisse 
l'inconstance de' sa femme, il la substitue à la sienne ; en prenant 
-conscience des sentiments de celle-ci, déformés et monstrueusement 
amplifiés, il réussît à maintenir inconscients ceux qui luï 
reviennent. En prenant son exemple pour typique, nous concluions 
que l'hostilité, que le persécuté découvre chez les autres, n'est aussi 
que le reflet de ses propres sentiments hostiles à leur égard. Oi\ nous 
savons que, chez le paranoïaque, c'est justement la personne de son 
sexe qu'il aimait le plus, qui se transforme en persécuteur ; dès 
lors surgit le point de savoir d*où naît cette interversion affective, 
«et la réponse qui s'offre à nous serait que l'ambivalence toujours 
présente du sentiment fournit la base de la haine, et que la préten- 
tion à être aimé, faute d'être comblée, la renforce. Ainsi, l'ambiva- 
lence du sentiment rend au persécuté le même service pour se 
défendre de son homosexualité que la jalousie à notre patient. 

Les rêves de mon jaloux me réservaient une grande surprise. À 
vrai dire, ils ne se montraient jamais simultanément avec l'explo- 
sion de l'accès, mais pourtant encore sous le coup du délire ; ils 
étaient complètement purs d'élément délirant, et laissaient recon- 
naître les tendances homosexuelles sous-jacentes sous un déguise- 
ment non moins pénétrable qu'il n'était habituel autrement. Dans 
ma modeste expérience des rêves des paranoïaques, je n'étais dès 
lors pas loin d'admettre que communément la paranoïa ne pénètre 
pas dans le rêve. 

L'état d'homosexualité se saisissait chez ce patient à première 
vue. Il n'avait cultivé ni amitié ni aucun intérêt social i l'impres- 
sion s'imposait d'un délire auquel serait incombée la charge de 
l'évolution de ses rapports avec l'homme» comme pour luï permettre 
de rattraper une part de ce qu'il avait manqué à réaliser. La mince 
importance du père dans sa famille et un traunia homosexuel humi- 
liant dans ses primes années de jeune garçon avaient concouru à 
réduire au refoulement son homosexualité et à luï barrer la rouie 
vers la sublimation- Sa jeunesse tout entière fut dominée par 



396 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



un fort attachement à la mère. De plusieurs fils, il était le chéri 
avoué de sa mère, et il épanouit à son endroit une forte jalousie du 
type normal. Lorsque plus lard il se décida pour un mariage, déci- 
sion prise sous le coup de ce motif essentiel d'apporter la richesse 
à sa mère, son besoin d'une mère virginale s'exprima dans des doutes 
obsessionnels sur la virginité de sa fiancée- Les premières années 
de son mariage furent sans traces de jalousie. Il fut alors infidèle 
à sa femme et s'engagea dans une liaison durable avec une autre. 
Dès que l'effroi d'un soupçon précis l'eut fait rompre ces relations 
amoureuses» une jalousie du second type éclata chez lui, jalousie de 
projection, au moyen de quoi il put imposer silence aux reproches 
touchant son infidélité. Elle se compliqua bientôt par rentrée en 
scène de tendances homosexuelles, dont l'objet était son beau-père. 
pour former une paranoïa de jalousie, pleine et entière. 

Mon second cas n'aurait vraisemblablement pas été classé sans 
l'analyse comme paranoïa persccuioria, mais je fus contraint de 
concevoir ce jeune homme comme un candidat à cette issue mor- 
bide. Il existait chez lui une ambivalence dans les relations avec son 
père d'une envergure tout à fait extraordinaire. Il était d'une part 
le rebelle a\oué qui s'était développé manifestement et en tous 
points, en s'écartant des désirs et des idéaux de son père ; d'autre 
part, dans un plan plus profond, il était toujours le plus soumis 
des fils, celui qui, après la mort de son père, eut conscience d'une 
dette de cœur, et s'interdit la jouissance de la femme, Ses rapports 
avec les hommes dans la réalité se posaient ouvertement sous le 
signe de la méfiance ; bv^c sa force d'intelligence il savait rationa- 
liser cette réserve, et s'entendait à tout arranger en sorte que ses 
connaissances et amis le trompent et l'exploitent Ce qu'il m'apprit 
de neuf, c'est que les classiques idées de persécution peuvent sub- 
sister, sans trouver chez le sujet foi ni assentiment Occasionnelle- 
ment, durant l'analyse, on les voyait passer en éclairs, mais il ne 
leur accordait aucune importance et dans la règle, s'en moquait* 
Il se pourrait qu'il en fût de même dans bien des cas de paranoïa. 
Les idées délirantes qui se manifestent quand une telle affection 
éclate, peut-cire les tenons-nous pour des néoproductions, alors 
qu'elles sont constituées depuis longtemps. 

Une vue primordiale me paraît être celle-cï, qu*une instance quali- 
tative, telle que la présence de certaines formations névrotiques, 
importe moins en pratique que cette instance quantitative, à savoir, 



■H* 



JALOUSIE, PARANOÏA ET HOMOSEXUALITÉ 397 



quel degré d'attention, ou, avec plus de rigueur, quel ordre d'inves- 
tissement affectif ces thèmes peuvent concentrer en eux. La dis- 
cussion de notre premier cas, de la paranoïa de jalousie, nous 
avait incité à donner cette valeur à l'instance quantitative, en nous 
montrant que l'anomalie consistait là essentiellement en ce sur- 
investissement affecté aux interprétations touchant l'inconscient 
étranger. Par l'analyse de l'hystérie, nous connaissons depuis long- 
temps un fait analogue* Les fantasmes pathogènes, les rejetons de 
tendances réprimées, sont tolérés longtemps à côté de la ^ie psy- 
chique normale et n'ont pas d'efficacité morbifique, jusqu'à ce 
qu'ils reçoivent d'une révolution de ia libido une telle surcharge ; 
d'emblée éclate alors le conflit qui conduit à la formation du symp- 
tôme. Ainsi sommes-nous conduits de plus eu plus, dans la pour- 
suite de notre connaissance, à ramener au premier plan le point de 
vue économique. J'aimerais aussi soulever le point de savoir si cette 
instance quantitative sur quoi j'insiste ici, ne tend pas à recouvrir 
les phénomènes pour lesquels Bleu 1er et d'autres récemment veulent 
introduire le concept d' « action de circuit «, ïl suffirait d'admettre 
que d'un surcroît de résistance dans une direction du cours psy- 
chique s'ensuit une surcharge d'une autre voie, et par là sa mise en 
circuit dans le cycle qui s'écoule. 

Un contraste instructif se révélait dans mes deux cas de paranoïa 
quant au comportement des rêves. Alors que, dans le premier cas, 
les rêves, nous l'avons noté, étaient purs de tout délire, le second 
malade produisait en grand nombre des rêves de persécution» où 
l'on peut voir des prodromes et des équivalents pour les idées déli- 
rantes de même contenu. L'agent persécuteur, auquel il ne pou- 
vait se soustraire qu'avec une grande anxiété, était dans la règle 
un puissant taureau ou quelque autre symbole de la virilité, que 
bien des fois en outre il reconnut au cours même du rêve comme 
une forme de substitution du père. Une fois il rapporta, dans la 
note paranoïaque, un très caractéristique rêve de transfert II vit 
qu'en sa compagnie je me rasais, et remarqua à F odeur que je me 
servais du même savon que son père. J'en agissais ainsi pour l'obli- 
ger au transfert du père sur ma personne. Dans le choix de la situa- 
tion rêvée se montre, de façon impossible à méconnaître, le maigre 
cas que fait le patient de ses fantasmes paranoïaques et le peu de 
créance qu'il leur accorde ; car une contemplation quotidienne 
pouvait l'instruire qu'en général je ne nie mets pas dans le cas de 



393 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



me servir de savon à raser, et qu'ainsi sur ce point je n'offrais 
aucun appui au transfert paternel. 

Mais la comparaison des rêves chez nos deux patients nous 
apprend que la question soulevée par nous, à savoir si la paranoïa 
(ou toute autre psychonévrose) pouvait pénétrer même dans le 
rêve, ne repose que sur une conception incorrecte du rêve* Le rêve 
se distingue de la pensée de veille en ce qu'il peut accueillir des 
contenus (du domaine refoulé) qui n'ont pas le droit de se pré- 
senter dans la pensée vigile. Abstraction faite de cela, il n'est qu'une 
forme de la pensée, une transformation de la matière pensable de 
la préconscience, par le travail du rêve et ses déterminations. Au 
refoulé lui-même notre terminologie des névroses ne s'applique pas ; 
on ne peut le qualifier ni d'hystérique, ni d'obsessionnel, ni de para- 
noïaque. C'est au contraire l'autre partie de la matière soumise à 
l'élaboration du rêve, ce sont les pensées préconscientes qui peuvent 
ou bien être normales, ou porter en soi le caractère d'une quel- 
conque névrose. Les pensées préconscientes ont des chances d'être 
des résultats de tous ces processus pathogènes où nous reconnais- 
sons l'essence d'une névrose. On ne voit pas pourquoi chacune de 
ces idées morbides ne devrait pas subir la transformation en un 
rêve. Sans aller plus loin, un rêve peut ainsi naître d'un fantasme 
hystérique, d'une représentation obsessionnelle, d'une idée déli- 
rante, je veux: dire livrer dans son interprétation de tels éléments. 
Dans notre observation de deux paranoïaques, nous trouvons que 
le rêve de Pun est normal, alors que l'homme est en accès, et que 
celui de l'autre a un contenu paranoïaque, quand le sujet se moque 
encore de ses idées délirantes. Ainsi, dans les deux cas, le rêve 
accueille ce qui dans le même temps est réprimé lors de la vie de 
veille. Encore ceci n'cst-il pas forcément la règle* 

C) L'homosexualité* — La reconnaissance du facteur organique 
de l'homosexualité ne nous dispense pas d'étudier les processus 
psychiques qui sont à son origine. Le processus typique, bien établi 
dans des cas sans nombre, consiste en ce que chez le jeune homme, 
jusqu'alors intensément fixé à sa mère, se produit, quelques années 
après le cours de la puberté, une crise ; il s'identifie soi-même avec 
la mère et cherche à son amour des objets où il puisse se retrouver 
lui-même et qu'il ait le loisir d'aimer, comme sa mère l'a aimé. 
Comme vestige de ce processus, une condition d'attrait s'impose au 
sujet, d'habitude pour nombre d'années, c'est que les objets mas- 



JALOUSIE, PARANOÏA ET HOMOSEXUALITÉ ' 399 



culins aient l'âge où chez lui ïe bouleversement eut lieu. Nous avons 
appris à connaître les divers facteurs qui, avec une force variable, 
contribuent vraisemblablement à ce résultat. Tout d'abord la ^fixa- 
tion à la mère qui enraye le passage à un auiïe objet féminin* 
L'identification à la mère permet de sortir des liens qui se rat- 
tachent à son endroit, tout en ouvrant la possibilité de rester fidèle 
en un certain sens à ce premier objet. Ensuite, vient la tendance 
au choix narcissique de l'objet* qui d'une façon générale est plus 
immédiate et plus facile à accomplir que la conversion vers l'autre 
sexe. Derrière celte instance s'en dissimule une autre d'une force 
toute particulière, ou bien peut-être coïncide-t-elle avec la pre- 
mière : le haut prix attaché à l'organe mâle et l'impossibilité de 
renoncer à ce qu'il existe dans l'objet aimé. Le mépris de la femme, 
l'aversion pour elle, voire le dégoût qu'elle provoque, se rattachent 
dans la règle à la découverte tôt faite que la femme ne possède pas 
de pénis. Plus tard, nous avons découvert encore, comme un puis- 
sant motif d'un choix homosexuel de l'objet, les égards pour le père 
ou l'angoisse éprouvée à son endroit, quand le renoncement à la 
femme signifie que Ton esquive la concurrence avec lui (ou toutes 
îes personnes mâles qui jouent son rôle). Ces deux derniers motifs, 
l'arrêt à la condition du pénis, ainsi que la dérobade, peuvent être 
attribués au complexe de castration. Attachement à la mère — nar- 
cissisme, — angoisse de castration, ces instances au reste nullement 
spécifiques, nous les avons repérées jusqu'alors dans Téliologie 
psychique de l'homosexualité ; s'y associent encore l'influence d'une 
séduction, qui peut répondre d'une fixation précoce de la libido, 
ainsi que celle du facteur organique qui favorise le rôle passif dans 
Ja vie amoureuse. 

Mais nous n'avons jamais cru que cette analyse de l'origine de 
l'homosexualité fût complète. Je suis aujourd'hui en état d'indi- 
quer un nouveau mécanisme qui mène au choix homosexuel de 
l'objet, bien que je ne puisse préciser à quelle ampleur il faut fixer 
son rôle dans la constitution de l'homosexualité extrême, de celle 
qui est manifeste et exclusive. L'observation m'a rendu attentif à 
plusieurs cas, où, dans la première enfance, des tendances jalouses 
d'une force singulière, issues du complexe maternel, s'étaient éle- 
vées contre des rivaux, le plus souvent contre des frères plus âgés. 
Cette jalousie menait à des attitudes intensément hostiles et agres- 
sives envers le groupe des frères, attitudes qui purent aller jusqu'au 



400 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



vœu meurtrier, niais ne résistèrent pas à l'action du développe- 
ment. Sous riniluence de l'éducation, sûrement aussi par suite de 
l'échec où les vouait leur impuissance, ces tendances venaient à être 
refoulées, le sentiment à se retourner, si bien que les précoces rivaux 
étaient maintenant les premiers objets homosexuels* Une telle issue 
de rattachement à la mère nous montre des rapports» intéressants 
en plus d'un point, avec d'autres processus de nous connus. Elle 
est tout d'abord le pendant complet du développement de la para- 
nom persecutoria, dans laquelle les personnes primitivement aimées 
se change]i t en persécuteurs haïs, tandis qu'ici les rivaux haïs se 
retrouvent objets d*amour. Par delà elle figure une exagération du 
procès qui, selon mes vues, mène à la genèse individuelle des ins- 
tincts sociaux (1), Ici et là existent tout d'abord des tendances 
jalouses et hostiles qui ne peuvent trouver satisfaction, et les senti- 
ments d'identification, de nature amoureuse, aussi bien que sociale, 
naissent comme formes de réaction contre les impulsions agres- 
sives refoulées. 

Ce nouveau mécanisme du choix homosexuel de l'objet, qui jaillit 
de la rivalité surmontée et du refoulement des tendances agressi\es, 
Ment se mêler, dans bien des cas, aux déterminations typiques do 
nous connues* II n'est pas rare d'apprendre, par l'histoire de la vie 
des homosexuels, que le tournant est survenu après que la mère 
eût fait l'éloge d'un autre enfant et l'eut donné en exemple. C'est là 
ce qui a réveillé la tendance au choix narcissique de l'objet et, apréà 
une courte phase de jalousie aiguë, changé le rival en objet <ùme* 
Par ailleurs, le nouveau mécanisme se distingue en ce que dans ces 
cas la transformation se produit au cours d'années bien plus pré- 
coces et que l'identification à la mère passe au second plan* Aussi 
bien, dans les cas que j'ai observés, ne conduisait-il qu'à des atti- 
tudes homosexuelles, qui n'excluaient pas l'hétérosexualité et n'en- 
traînaient aucun horror feminœ* 

Le fait est bien connu qu'un assez grand nombre de personnes 
homosexuelles se signalent par un développement particulier des 
instincts à tendance sociale et par leur dévouement à des intérêts 
d'utilité publique* On serait tenté de lui donner cette explication 
théorique, qu'un homme qui voit dans les autres hommes de vir- 
tuels objets d'amour, doit se comporter différemment envers la com- 
f1) Voyez « Psychologie des foules et analyse du mol m, 11*21 (\ol. VI défi 0?wics 
-complètes). Trad. iranc. Jankclcvilch. Paris, P;ncvL 



JALOUSIE, PARANOÏA ET HOMOSEXUALITÉ 40l 



mu uaulé des hommes, qu'un autre qui est forcé d'envisager l'homme 
d'abord connue un rival auprès de la femme- Une seule considéra- 
tion s'y oppose* c'est que dans l'amour homosexuel îl y a aussi riva- 

4 

lîté et jalousie et que la communauté des hommes comprend aussi 
ces rivaux possibles. MaiSi s*abstiendraiUon de cette motivation spé- 
culative- il ne peut être indifférent, pour les rapports de l'homo- 
sexualité et du sens social, qu'en fait il ne soil pas rare de voir 
naître le choix homosexuel de l'objet d'une maîtrise précoce de la 
rivalité à l'égard de l'homme. 

■H 

Dans la conception psychanalytique nous sommes habitués à 
concevoir les sentiments sociaux comme des sublimations de corn- 
portements» homosexuels quant à leur objet. Chez les homosexuels 

doués de sens social, les sentiments sociaux n'auraient pas opéré 
leur détachement du choix primitif de l'objet avec un entier 
bonheur. 



fcrvm; riuNGAisi: de psychanalv&i:. 2S 



•* 



Le complexe du petit profit 



par Ch, ODIER 



A îa fin d'un article paru dans cette revue en 1929 (1), nous fai- 
sions allusion au « contrat social » ainsi qu'à ses retentissements 
dans l'âme individuelle- « Chez le normal, disions-nous, les ten- 
dances otlatives prennent ]e pas sur les caplatives, autrement dit 
le moi réussit à imposer au soi le contrat social. Mais la persistasse 
ou la prévalence des secondes implique qu'un élément « asocial » 
existe chez tout être social. Cet élément le pousse à déchirer le con- 
. trat signé par le moi, c'est-à-dire à ne pas tenir compte de l'intérêt 
d'autrui (2). » Nous ajoutions qu'étant basé sur le principe : don- 
ner autant qu'on reçoit (ou une valeur correspondante d'argent), ce 
contrat implique pourtant déjà une oblation (un degré de sacrifice), 
en tant qu'il apporte une restriction notable à la satisfaction incon- 
ditionnelle des pulsions instinctives primitives non encore édu- 
quées, c'est-à-dire non encore sociales. Car ces tendances incitent 
l'homme, selon les cas, à recevoir sans donner, même à prendre ce 
qui revient à autrui sans souci de son intérêt, à garder enfin ce 
qu*il a pris en dérogation aux prescriptions du droit commun. 

A l'appui d'observations cliniques, nous avons tenté, en effet, de 
montrer le rôle considérable joué chez les êtres humains par les 
pulsions captatives et possessives (syst. C + P.) et d'expliquer com- 
ment elles s'opposent avec succès, chez de multiples névropathes, 
aux tendances oblatives (sysL O,), en admettant que ces dernières 
existent (3). Chez ces derniers, elles déchirent véritablement le con- 
trat social, mais au moyen de symptômes et de fantaisies, alors 

(1) Ch. Odicr, « L'argent et les n<h rosés w. Rev. fiaue. <iv ;>m/cJl, n 4, 1ÏI29. 

<2) Op. cit.* page 781. 

(3) Soit, tendances au don, au cadeau ; ou au renoncement» sacrifice. À notre 
avis, il ne s'agit pas de pulsions \ raies, mais pi ut (H de Tensemblc des réîiclimis 
opposées par Je moi au syst. C. P. Ces réactions ne sont pas innées. Il tant les 
enseigner ei les imposer à l'en font* Un grand nombre de bébés \euient mander 
(recevoir) sans rien perdre de leur corps, I) faut leur apprendre à faire Je sacrifice 
de leurs excréments, et l'éducateur n*} partie lit pas toujours. S'ils sont disposés 
à le faire, ils exigent des compensations. Un grand nombre d'adultes ne se compor- 



-mm 



LE COMPLEXE DU PETIT PROFIT 403 



que chez les délinquants elles le font au moyen d'actes positifs. 
Dans un cas comme dans l'autre il s'agit de grandes déchirures. 
Chez d'autres, par contre, comme nous allons le voir, elles se con- 
tentent de petites déchirures, souvent de légères entailles à peine 
visibles* 

Dans un grand nombre de symptômes névrotiques on constate en 
les analysant l'hégémonie nette du système C. P. Chez les individus 
normaux, c'est-à-dire adaptés au régime social, Ton ne constate pas 
souvent rhégémonïe du système G., mais plutôt une série d'oscilla- 
tions entre ces deux systèmes, oscillations conditionnées par les 
circonstances extérieures ou par l'état nerveux, ou par les deux à 
la fois L'étal normal consisterait à trouver entre ces deux pôles 
un point d'équilibre intermédiaire, puis à s'y tenir avec une cons- 
tance suffisante ; en tout cas à ne se rapprocher du pôle C, P- que 
dans les limites, assez restreintes d'ailleurs du point de vue instîno 
luel, imposées par la société, ses lois et ses coutumes. Un individu 
se comportant de cette manière ne pourrait guère être considéré 
comme désadapté. 

En somme, ce point d'équilibre médian équivaudrait à l'accepta- 
tion du contrat social basé sur V échange : pour recevoir il faut don- 
ner à peu près l'équivalent. Or, la psychanalyse nous montre que 
l'homme non seulement a grand peine à s'élever au-dessus de ce 
stade de rechange équivalent, mais encore à y parvenir ; bien 
plus, que de s'élever au-dessus de ce stade, de dépasser cette élape 
narcissique inévitable du développement individuel» constitue dans 
nombre de cas un symptôme névrotique (dit masochiste), Mais 
laissons pour l'instant ce problème épineux et contentons-nous de 
rappeler les mécanismes de compensations ou de surcompensatîons 
décrits dans notre précédente étude (1). « Dans le compromis, 
disions-nous» les deux systèmes envisagés tendent inversement (2) 
et parviennent à un meilleur équilibre. La droite donne toujours 
quelque chose et la gauche ne reprend pas tout, Elle se contente 



lent pas très différemment, chez lesquels la condition d'Être paye* de retour en 
échange de leur* sacrifices est implicitement maintenue. Le principe du « don 
absolu >v n'est admissible qu'en faisant abstraction des mécanismes psychiques 
auti-oblatils inapparents. (Voir à. ce ^ujet : op riL, note p. 714). En dernière ana- 
lyse, les tendances oblativcs ne sont pas de vraies pulsions, maïs des anti-pulsions 
imposées par l'éducation et plus tard par la société, 

(1) Op. ciL % p, 72SJ. 

(2) Cest-a-dire contrairement à ce qui se passe dans la surcoin pensai ion. 






404 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



même, comme nous le verrons dans un prochain paragraphe, de ne 
reprendre qu'un tout petit peu. » 

Ce « tout petit peu » devait donc faire l'objet d'un paragraphe 
ultérieur qui n'a jamais paru. Nous nous décidons à le publier 
aujourd'hui à titre de complément à notre étude, en même temps 
qu'à une brève communication faîte depuis lors à la Société Psycha- 
nalytique de Paris (1)* ? 

L'une des questions que nous nous étions posées était celle-ci : 
le nombre d'individus parvenus au stade de rechange est-il si grand 
qu'on le croit communément ? En apparence, en effet, ce nombre 
dépasse de beaucoup la majorité, les individus asociaux constituant 
dans notre société civilisée une faible minorité. L'analyse cependant 
a montré qu'on peut être socialement asocial de diverses manières, 
notamment en faisant une névrose, au lieu de commettre des 
délits. Les cas cités dans notre étude en étaient des exemples. 
Aujourd'hui, laissant de côté ces gros symptômes pécuniaires névro- 
tiques, nous nous occuperons de réactions psychiques plus fines qui 
pourraient à la rigueur rentrer dans la catégorie de traits ou de 
bizarreries de caractère* Les sujets qui en souffrent sont nom- 
breux et apparemment adaptés au régime social. Le sont-ils en 
réalité ? Et, s'ils ne Tétaient pas, le nombre des individus paraissant 
être parvenus au stade de l'échange équivalent ne serait-il pas 
moins considérable qu'on le pense ? Et la société ne serait-elle pas 
composée d*une majorité de membres secrètement asociaux ? 



K M 



Avant de répondre à ces questions, il convient de décrire ces 
bizarreries de caractère auxquelles nous venons de faire allusion, 
et qui pourraient bien faire pencher la balance de la société civili- 
sée du côté de P « asocial i té », non pas réelle, mais psychique ou 
interne de ses membres, Le plus simple nous paraît d'en donner 
tout d'abord quelques exemples. 

M, A. t riche ci généreux, qui comble sa femme de tous les biens et de 
cadeaux luxueux (auto, parures, fourrures, etc.), ia voit un jour coller sur 
une lettre un timbre de quatre sous*,* alors que deux sous suffisaient 
(tarifs postaux d'un pa> s étranger)- 11 entre soudain dans une colère 
imprévue et lui fait une scène aussi violente que grotesque, 

(1) S&nce du 1Û ffv\ 1M2. 



■*Mtk*«B*W^IBf< 



LE COMPLEXE DU PETIT PROFIT 405 



-1/* 73*, riche et scrupuleux, a payé sans aucune hésitation une forte 
caution ; mais dans les jours suivants il marchande une cravate, chez 
son fournisseur habitue], avec une telle insistance, ci si déplacée, que ce 
dernier se refuse à la lui rendre. 

Mme C„ nerveuse très aisée, en traitement, me téléphone un jour qu'elle 
ne viendra pas à son rendez-vous pour la raison qu'elle s'est mise au lit 
et qu'elle a la migraine. J'ai su, par la suite, que ce jour-là elle avait 
appris que sa cuisinière achetait en secret du vin ordinaire pour son 
usage personnel. 

M. D. t grand névropathe masochiste, en anahse, me raconte le petit 
rêve suivant : « Ma femme de ménage nie demande 40 francs. Je con- 
sens à les lui donner, Mais elle me fait remarquer mon erreur, car je ne 
lui ai remis que 35», » ; puis il se tait, Au bout d'un certain temps je lui 
fais remarquer à mon tour que, tout comme à sa femme de ménage, il ne 
veut rien me donner, ou en tout cas moins que ne l'exigent les règles du 
traitement. 11 ajoute alors ; * Ma femme de ménage m'a demandé récem- 
ment une avance de 40 francs sur ses gages. Comme la veille elle m'avait 
servi une nouvelle plaque de beurre, je lui ai brusquement demandé ce 
qu'elle avait fait d>? -l'ancienne dont il était resté.,., obéissant là à mon 
aversion d'être volé, surtout dans les petites choses. Cette pauvre vieille 
en a été bouleversée et n'a pas fermé l'œil... » 

Cette brusque réaction démontre que IL D, n'avait pas consenti cette 
avance sans lutte intérieure ni sans colère \ deuxièmement le rêve révèle 
à son tour qu'il s'est « rattrapé » en déduisant de cette somme (dépense 
irrégulière à laquelle maints nerveux sont très sensibles), à peu près le 
prix du reste de la plaque de beurre dont cette femme l'avait frustré. 

AL E,, un inhibe universel, demandait à l'analyse de le guérir de son 
incapacité à se faire une situation et à gagner de l'argent. La première 
partie de la cure eut pour résultat (partiel) de lui permettre de postuler 
et d'obtenir un poste rétribué. On lui offre 1.000 francs de salaire men- 
suel (francs suisses), mais il n'est pas satisfait et réclame 1,100 francs, 
c'est-à-dire le salaire par lequel un rival avait débuté ! Longue discussion 
avec ? on chef. 11 s'obstine ; mais le chef finalement refuse. Alors, cédant 
à un mouvement de taux dépit, il se dit : « Tant pis, j'aime mieux renon- 
cer à ce poste... et travailler pour moi. » Et pourtant son souhait le plus 
vif était de gagner sa vie ; en outre il en avait grand besoin. 

Voilà une réaction bien irrationnelle de la part d'un homme intelli- 
gent : il s'accroche obstinément à 100 francs, et, ne les obtenant pas, 
sacrifie les 1,000 qu'on lui offre et qui lui seraient si nécessaires ! L'ana- 
Ivse en té vêla le mobile. 

Une pulsion caplathe inconsciente V obligeait, en face de n'importe 
quelle offre, à exiger un petit peu plus. A ce titre, tout salaire, inférieur 
ou supérieur a 1.000, eût toujours été trop faible d'une légère fraction. 
Et seule cette fraction supplémentaire l'intéressait. Le gage supérieur du 
rival n'avait été qu'un prétexte destiné à tromper l'analyste en le fai- 






40(5 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sant croire à un faux complexe d'CEdipe. On voit que cet homme était, 
dans la réalité, hisatisfaisable, ou ne pouvait être délivré de son insa- 
tisfaction qu'en ne gagnant rien. C'est pourquoi il perdit si vite de vue 
l'importante nécessité de gagner sa vie* Le plus fort est qu'en définitive 
il obtint ces 100 francs de plus ; mais, grâce à Fanal; se, il s'en contenta 
et put renoncer à réclamer alors 1,200. 

On doit avouer qu'il avait pourtant accompli un grand progrès, attendu 
qu'autrefois il était complètement inhibé dans les discussions d'argent ei 
les évitait systématiquement. Il faut avouer aussi que ce progrès faillit 
lui jouer un mauvais tour. En réalité, il avait échangé un complexe grave 
contre un moins grave, mais presque aussi dangereux» 

Ses inhibitions sexuelles à leur tour cèdent au traitement* Il s'éprend 
d'une Anglaise et réussit à la conquérir. Elle retourne dans son pajs* II 
veut lui envoyer un parfum rare et coûteux. Bien qu'éprouvant un plaisir 
sincère à ridée de ce cadeau, il m'apporte mi rêve compliqué : « Mon 
beau-frère (le malade avait été amoureux de ce dernier) me télégraphie 
qu'un secrétaire générai va venir à Genève, et que je dois m 'arranger à 
rencontrer M, X, pour que celui-ci me présente à ce personnage impor- 
tant, lequel me mettra en relation avec l'ambassadeur d'Angleterre* Je 
pense alors que je pourrai envoyer ce parfum à Daesy par la valise diplo- 
matique. » En d'autres termes plus simples : sans payer le port ni la 
douane ! 

Ce rêve est très homosexuel à son niveau profond, Le profit du port 
et de la douane exprimait une angoisse sourde. Pour ce malade, le fait 
si nouveau d'aimer une femme comportait des dangers, et devant ces 
dangers il éprouvait le besoin d'être aidé, protégé par des hommes puis- 
sants (images paternelles), liais nous laisserons la celte analyse pour 
n'insister que sur l'évidence, malgré le bxsantinisme du reve, du désir du 
petit profit. 

Ces exemples, croyons-nous, suffiront à orienter le lecteur. Nous 
avons choisi à dessein deux hommes apparemment bien portants, 
une dame nerveuse et deux malades, l'un masochiste, l'autre impuis- 
sant. Eh bien, tous les cinq sont affligés de la même difficulté. 
disons d'une incapacité psychique analogue : celle de ne pas pou- 
voir supporter une petite perte ou résister à un petit profit, alors 
qu'ils ne sont point mares, que certains d'entre eux sont au con- 
traire généreux et libres dans remploi des grandes sommes. Tous 
enfin ne se soumettent pas plus difficilement que les gens ordi- 
naires aux dépenses nécessaires, et peut-être plus facilement qu'eux 
aux dépenses superflues. Ces cinq personnes sont-elles une excep- 
tion ? 

Je nfe le pense pas, car celte bizarrerie de caractère semble très 
répandue dès qu'on y porte attention. Sa forme ou son objet, comme 
nous le verrons, pourra varier à l'infini ; sa nature demeurera iden- 



rià* 



LE COMPLEXE DU PETIT PROFIT 407 



tique. Elle pourra, d'autre part, affecter des individus réputés sains 
et adaptés, aussi bien que des petits ou des grands névropathes. 
Qu'il s'agisse des uns ou des autres, nous avons proposé de la 
dénommer d'un terme général : le complexe du petit profit 

Le complexe du petit profit (en abrégé ; p. p.) ? éventuellement dé 
la petite perte (Mme C. s M r D,)> peut donc être présent et actif chez 
des individus que personne ne songerait à taxer de malades ou de 
déséquilibrés. Il semble coexister souvent avec un équilibre prati- 
quement normal, et je me suis demandé à ce propos s'il ne contri- 
buait pas justement à l'entretenir, constituant une sorte de petite 
soupape de sûreté pour les tendances captatives sous pression. 
Chez certains sujets, peut-être nombreux, il n'apparaît guère que 
dans leurs rêves, et ces rêves entraînent sûrement une détente au 
nheau du conscient comme de l'inconscient. Nous en avons fourni 
un exemple plus haut (M r E.), 

Le grand avantage économique du complexe p, p. est dû au dépla- 
cement des tendances captatives sur des sommes minimes* Ce 
déplacement autorise alors leur satisfaction par ou dans les petites 
choses, en s'accroehant pour ainsi dire au système accessoire de la 
vie sociale, ce qui permet aux petits profiteurs d'échapper au code 
pénal. Ils ne peuvent en effet être considérés comme des êtres 
asociaux ; la société, ou ses tribunaux, les agrée alors qu'elle pour- 
suit par exemple les petits cleptomanes- L'on compte parmi eux 
des personnalités supérieures ou éminentes, d'une honnêteté, voire 
d'une moralité exemplaires. Leur petite avarice accompagne parfois 
uiiq grande générosité, et probablement la permet, la facilite. « Se 
rattraper » par de petites sommes peut apaiser de grandes an- 
goisses. Grande générosité et petite avarice semble une formule 
sociale plus fréquente que la formule inverse. Ce fait pourrait expli- 
quer en partie pourquoi le complexe p, p. s'insinue assez souvent 
dans la charité, précisément là où Ton s'attendait le moins à le 
trouver. 



Une dame noble a fondé un ouvroir philanthropique destiné à faire 
travailler de vieilles indigentes. Elle fournit tout le matériel de couture 
et \ ajoute un bon repas hebdomadaire. Elle distribue ensuite à ses pro- 
tégées le produit intégral de la vente de leurs ouvrages, Mais comme il 
reste toujours un solde de pièces non vendues, elle ne peut s'empêcher 
d*en soustraire pour son propre ménage une serviette de toilette ou un. 
tricotage. Celte philanthrope, à ma connaissance, n'avait pas souffert de 
troubles nerveux. 



«^««^■Hai 



403 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Cet exemple est bien significatif. I! révèle entr'autres que le com- 
plexe p. p. ne se fixe pas nécessairement à l'argent* mais aussi à des 
objets, Son caractère principal, en effet, est d'être éminemment 
déplaçable et électif à la fois. D'un sujet à l'autre il se déplacera 
sur les objets les plus divers, mais chez un même sujet il aura ten- 
dance à élire un objet déterminé et à y rester fixé. Citons quelques 
cas, 

A. vilipende les chandelles, mais économise les allumettes, tandis que 
B, brûlerait une quantité d'allumettes pour économiser un bout de bou- 
gie. C. met soigneusement de côté tous les morceaux de papier afin de les 
utiliser pour prendre ses noies ou écrire ses brouillons. D, conserve les 
vieux bouts de ficelle ou de lacets de souliers. E, garde les vieux bouts 
dç crayon, etc. Le docteur Codet nous a cite une famille normalement 
dépensière où il était de tradition d'économiser Jes papiers de ~w, c» ; en 
cet endroit l'on avait placé une certaine boîte où l'on devait remettre 
ceux*., qui pouvaient encore servir 1 Nous discuterons plus loin les rap- 
ports étroits existant entre le complexe p. p. et l'erotique anale* 

F, découpe soigneusement toutes les surfaces blanches des nombreux 
papiers ou réclames qui lui parviennent par la poste, en vue de consti- 
tuer une réserve de papier à écrire. G* conserve tous les vieux remèdes, 
les fonds de bouteille*, les bouchons, et Mine H. les bouts de fil ou 
d'étofte, etc., etc. La formule qui sert à rationaliser en général Je besoin 
de garder ces choses est : ça peut toujours servir, 

Le point commun à toutes ces manies est- en effet le besoin, ou 
le plaisir, d'éviter une petite perte inutile* Rappelons-nous >J r A, et 
son timbre de quatre sous. Elles peuvent être légitimes dans cer- 
tains cas, bien qu'il semble que les pauvres (les vrais) en soient 
moins atteints que les petits bourgeois. On les rencontre d'ailleurs 
chez des riches. Mais là où perce leur caractère complexiel (Vest-à- 
dïre qu'un motif inconscient est en jeu), c'est quan.d les choses 
ainsi collectionnées sont elles-mêmes plus ou moins inutiles, ou 
demeurent inutilisées. 

Un déplacement moderne assez fréquent du complexe de la petite 
perte inutile le rattache à la lumière électrique. Certains sujets ne 
peuvent souffrir qu'une lampe brûle pour rien, ne fût-ce que quel- 
ques secondes* Un malade n'allumait jamais aux \\\ C- « Au bout 
de Tannée, disait-il» cela représente tout de même une sensible 
économie. » Cependant, le gaspillage de la lumière dans les autres 
pièces de la maison le laissait indifférent, ou parfois ne lui déplai- 
sait pas, Un grand commerçant avait institué un éclairage luxueux 



b^HM* 



LE COMPLEXE DU PETIT PROFIT 409 

dans ses magasins, mais îl fallait qa*un coin ou deux en restassent 
toujours dans l'ombre. 

Un autre déplacement s'opère quelquefois sur la nourriture- 
Abraham en rapporte un cas éloquent. C'est celui de ce riche ban- 
quier qui recommandait à ses enfants d'aller îe moins souvent pos- 
sible à la selle afin d'utiliser au maximum les aliments. Une per- 
sonne, de ma connaissance, ne se lavait pas les dents, parce que les 
débris alimentaires qui se nichent entre elles pouvaient « leur pro- 
fiter*-, nourrir les racines et les gencives !... » Une autre ne pouvait 
remisier à manger chaque miette de pain lui tombant sous les 
yeux. 

Les vêtements, le linge, sont aussi l'objet du complexe p. p*. J'en 
citerai» au second paragraphe, un cas pathologique. Abraham men- 
tionne un nerveux de sa pratique qui ne boutonnait pas ses panta- 
lons pour économiser (ménager) les boutonnières ; et cet analyste 
ajoute qu'on doit supposer, là-dessous, un autre complexe en jeu f 

L'on voit ainsi que ces diverses manies peuvent se ramener à une 
tendance générale, celle de la « petite économie ». Qu'il s'agisse 
d*objets ou d'argent, le motif en est le même. L'on comprend aussi 
qu'elles soient parfois le point de départ de la manie des collections 
grotesques. L'observation semble montrer que le choix se porte 
volontiers sur les objets de toilette, la lessive du linge de corps, le 
matériel d'écriture, le papier, et la nourriture, Elle montre en 
second lieu que ces petites économies n'ont pas grande efficacité 
réelle, qu'elles ont un certain degré d'inutilité, sauf à procurer un 
plaisir à ceux qui les font* En outre, les petits économes ont ten- 
dance à être illogiques, l'économie dans ies petites choses, au fur 
et à mesure qu'elle s'accentue, s'accompagnant d'une légèreté ou 
d'une prodigalité croissante dans les grandes* Cette évolution n'est 
pas rare et, quand elle s'est produite, permet d'admettre le carac- 
tère névropathique certain du comportement en question* 

C'est à l'égard du temps que ce comportement est dans b]en des 
cas le plus net. Il y aurait un chapitre spécial à consacrer au dépla- 
cement du complexe sur le temps* L'obsession « de ne pas perdre 
une minute » est très connue* Un patient s'astreignait à traverser 
les rues, en général courtes, de ses itinéraires (méticuleu sèment étu- 
diés) en oblique, dans le sens de leur longueur de façon à chemi- 
ner en ligne droite d'un angle de maison au suhant, et cela pour 
gagner quelques secondes, et .quelques pas aussi* Le temps est si 



410 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



précieux» les souliers si chers 1 J*ai vu un cas où le déplacement de 
l'argent sur le temps était complet, absolu. C'était un célibataire 
qui* après s'être entièrement démuni de sa fortune» se rattrapait 
sur le temps. Pour lui, on aurait dû retourner le fameux proverbe, 
et dire : « money is times ». Il vivait dans une tension continuelle 
parce qu'uniquement préoccupé d'employer chaque seconde de sa 
vie. Il était enclin à mener deux choses à la fois, une petite et une 
grande ; à insérer de petits travaux, en général manuels, dans ses 
grands travaux intellectuels ou professionnels. Ce mélange tournait 
malheureusement au désavantage des grands, si bien qu'il finissait 
par perdre beaucoup plus de temps qu'il n'en gagnait. Il en perdait 
aussi à établir minutieusement des programmes et des horaires des- 
tinés pourtant à lui en faire gagner, etc. Les sujets ressortissant à 
ce type présentent aussi une habitude fréquente : celle de lire aux 
cabinets pour ne pas perdre inutilement ce moment précieux. 

Un autre perdait également beaucoup de temps» et même usait 
beaucoup de souliers en des courses lointaines. Mais lui, c'était 
alors pour économiser des conversations téléphoniques. Or, ce com- 
portement insensé s'expliquait par un pseudo-complexe p. p, s je 
veux dire que ce besoin d'épargne recouvrait, ou rationalisait* « une 
phobie du téléphone ». 

Consacrons maintenant quelques mots à la petite économie d'ar- 
gent, soit à la petite épargne» Elle est naturellement très répandue 
à notre époque et légitime dans bien des cas. Mais elle est asse^ 
répandue, et le fut à toute époque, sous forme de manie. Elle n'a 
pas échappé à La Bruyère qui, l'ayant dénommée l'épargne sor- 
dide» la définit ainsi : « Cette espèce d'avarice est dans les hommes 
une passion de vouloir ménager les plus petites choses... » A ce titre, 
elle permet d'individualiser un type général auquel se rattachent 
tous les sujets portés de façon systématique et irrésistible à faire 
l'économie d'une petite somme sous un contrôle insuffisant de leur 
raison. 

La petite somme en général est une fraction d'une somme donnée 
qu'il faut dépenser. 

L'une des réactions les plus typiques dans cet ordre d'idées est 
celle-ci : grand plaisir, ou même détente profonde» à l'idée de payer 
une chose un peu moins qu'on ne devrait ; par exemple quelques 
sous de moins que le prix fixé, ou quelques francs, si le prix en est 
relativement élevé* 



LE COMPLEXE DU PETIT PROFIT 411 



Chaque fois que M. F, doit s'acheter un costume, c*est un drame. Tout 
d'abord il hésite longtemps, remet à plus tard* Puis* après un long débat, 
il inaugure la deuxième phase, celle de la documentation* Il prend des 
renseignements, accumule fiches et documents sur les cours et les prix 
des draps. Enfin, s'élanl procuré une carte de visite de représentant* il 
se met à courir les u grossistes » jusqu'à ce qu'il trouve le drap rêvé au 
prix le plus avantageux. Toutes ces courses, il les fait en taxi. Mais 
l'argent dépensé en taxis ne lui importe pas; cette somme est pour ainsi 
dire casée dans un autre compartiment de son esprit, car son seul but 
est d'arriver à acheter une pièce de drap, non pas au prix de détails niais 
au prix de gros. Ce but atteint, c'est pour lui une victoire, laquelle le 
soulage, le détend, apaise parfois ses angoisses, et finalement le comble 
d'aise. Sa pièce achetée, il la confie à un « petit tailleur à domicile » et 
là encore réalise un second petit profit. Car il s'est renseigné également 
sur les prix exigés par les grands tailleurs pour leur travail, indépendam- 
ment de leur étoffe, et sur ceux de différents petits tailleurs. Cette seconde 
sorte d'enquête a nécessité aussi des courses en taxi. 

M F M on l'aura deviné* est un névropathe. Au cours de son analyse 
un point m'a frappé. Cet homme si soucieux de son argent avait toujours 
évité de se livrer à un calcul pourtant bien simple et que tout homme 
t^ensé aurait fait, Il n'a jamais cherché à établir si la somme totale ver- 
sée aux chauffeurs ne dépassait pas le montant du double rabais obtenu. 
Qi\ nous fîmes ce compte ensemble et constatâmes qu'en fait elle le 
dépassait sensiblement. 

Il s'agit là, bien entendu, d'un « cas », Mais il met en relief une 
série de réactions intéressantes qui se produisent, quoique de façon 
moins grossière, chez de multiples petits profiteurs. Par exemple : 
le plaisir s'attachait surtout au fait de payer moins que les autres, 
et non pas à la valeur absolue du rabais. Que celui-ci fût tort ou 
faible importait moins que la certitude d'une différence entre le 
prix qu'il payait et le prix que les autres payaient, II se sentait 
alors « plus malin » qu'eux, et en éprouvait une satisfaction 
d'amour-propre* C'est là une réaction que j'ai observée chez plu- 
sieurs nerveux souffrant de sentiments d'infériorité. En tout cas, les 
g 1 us non nerveux, prêts à se comporter de la même manière irra- 
tionnelle, sont plus nombreux qu'on serait tenté de le croire* On 
j «ut envisager deux temps dans leur réaction : 1) Consentir des 
dépenses supplémentaires pour acheter une chose au rabais (dé- 
penses entraînées par la correspondance, les déplacements, les 
articles insérés, etc* Certains amateurs dépensent plus qu'ils ne 
pensent à « courir les occasions »♦ 2) À ne pas mettre ces dépenses 
en balance avec les rabais, donc à ne pas procéder au calcul qui 



% 



miw 



412 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



indiquerait si elles demeurent inférieures à lui, et à les faire arti- 
ficiellement rentrer dans un autre compte* En un mot, à ne pas 
vouloir savoir si « ça en vaut la peine »> 

Le but de cette réaction est clair. Elle consiste à maintenir à tout 
prix (c'est le cas de le dire) la croyance, ou l'illusion, au profit ; 
-car c'est dans cette croyance que réside le plaisir, ou le soulage- 
ment de conflits intérieurs. Le plus fréquent de ceux-ci est engendré 
par l'angoisse de castration et le besoin de punition, Nous revien- 
drons sur ce point dans le paragraphe plus proprement analytique 
de ce travail. Quant au mécanisme de cette réaction, il consiste en 
un « isolement ». Dans le but affectif sus-menlionné, le sujet isole 
l'un de l'autre le débours et le bénéfice, la dépense occasionnée par 
la recherche de l'objet au rabais et Tachât lui-même de cet objet. 
Finalement, Paccent est uniquement porté sur cet achat, celui-ci 
demeurant par cet artifice forcément un profit. Car ce qui importe 
c'est de pouvoir se dire, en dépit de toute réalité, qu'on a fait une 
bonne affaire* 

Le « plaisir du rabais » ainsi pousse souvent aux achats inutiles 
ou superflus. La « manie des occasions » est plus judicieuse dans 
la mesure où de lionnes occasions procurent de grands rabais et de 
réels profits. Mais là encore le danger d'irralionalisine est loin d'être 
exclu* Une dame ne pouvait résister à acheter toutes les occasions 
que de perspicaces vendeurs lui offraient dans les magasins* Elle 
s'encombrait ainsi d'une quantité de choses dont elle se séparait 
ensuite en en faisant cadeau, comme si elle devait se punir de ses 
profits. Le plaisir du rabais peut donc. s'il devient tant soit peu 
compulsif, entraîner de grosses dépenses. Les maris s'en plaignent 
souvent sans se douter que parfois ils en sont la cause principale 
en ne satisfaisant pas ou pas assez les besoins sexuels de leur épouse 
dispendieuse. Ou, inversement, en se refusant à laisser analyser (ce 
qui serait peut-être une économie au bout du compte) leur épouse 
frigide* 



*tt K 



Une autre forme du complexe p. p. est celle-ci : plaisir (ou dé- 
tente) à « carotter » autrui d'une petite somme. Le terme carotte 
s'applique justement aux vols minimes. C'est là, peut-être» la forme 
la plus répandue du vol social. Pour qu'il reste social, la somme 
^n premier lieu doit être minime ; en second lieu elle ne doit pas 



LE COMPLEXE DU PETIT PROFIT 413 



être considérée, ou volée, pour ou en elle-même, mais comme une 
fraction d'une autre somme, plus considérable, et honnêtement 
payée ou reçue. On oubliera par exemple de rendre la monnaie. Ce 
relativisme apaise la culpabilité* 

C'est ce que faisait souvent Mme G. Mais peu à peu elle alla pius loin* 
Certains inconscients sont pleins de ruses. Quand, après avoir acheté 
une chose, elle déposait pour la pajcr son billet sur la caisse, elle le 
reprenait ensuite avec sa monnaie.*, par inadvertance. La fréquence de 
ces inadvertances nie parut suspecte, et je ne tardais pas à découvrir un 
complexe p. p, qui avait fini par tourner en complexe du grand profit II 
y eut là comme une évolution fatale* 

Mme H. va faire une visite à sa meilleure aune. Bébé est en train de 
s'amuser avec des pièces de monnaie, Mme H* prend part au jeu et y 
apporte sa contribution sous forme de nouvelles pièces. Le jeu étant fini, 
les deux amies se .répartissent l'argent, mais notre malade garde 1 franc 
de trop* Elle doit avouer le grand plaisir quelle a éprouvé à cette 
« erreur »«. en somme « à avoir chipé ca b à son 'amie. On découvre que 
celle-ci est très heureuse et très courtisée, et que son mari est ]e seul 
homme que Mme H, au rail pu aimer ! En fait, le complexe p. p. exprime 
bien souvent un grand besoin d'amour insatisfait, surtout chez les 
femmes. 

Ici, il convient de mentionner le complexe du pourboire. 

J'ai eu l'occasion d'observer un magistrat pour lequel donner un pour- 
boire était l'occasion de crises de fureur* Fait curieux, seuls les pour- 
boires distribués dans les hôtels et dans les gares le tourmentaient, alors 
qu'il les donnait volontiers aux garçons de café ou de restaurant* Dans 
ce domaine» il n'est pas rare de constater des électiviiés de ce genre, 
lesquelles trahissent justement par leur illogisme l'origine complexielle 
du componement II est vrai qu'à l'hôtel, le grand nombre des <t mains 
tendues », à Fheure du départ, impressionnent parfois des touristes nor- 
maux* Aussi notre magistrat quittait 3 es hôtels comme un malfaiteur, un 
malfaiteur d'ailleurs fort habile à esquiver ou dépister le personnel. Le 
plus difficile était le portier, paraît-il ; « Ah, les portiers, c'est ma bête 
noire ! » Souvent iï prenait la fuite par la porte de derrière, ou par le 
jardin en faisant semblant de se promener* Dans le même but il s'impo- 
sait le minimum de bagages visibles ou pesants. Une fois pourtant il 
oublia sa valise dans sa chambre, et alors délibéra longuement : « Rc- 
tournerai-je la chercher? ou Pabandonnerai-je, plutôt que de m'exposer 
à payer îanl de bourboires que je n'ai pas réglés ? » La valeur totale de 
ceux-ci étant bien inférieure à celle de la valise et de son contenu, ce 
débat intérieur suffisait à prouver Faction soos-jacente d'un complexe 
affectif* 



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414 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Un autre exemple est connu, et il n'a pas échappé à la verve des 

1 humoristes* C'est celui de cet hôte généreux qui invile ses amis à 

dîner dans un bon restaurant : mais qui, après avoir reçu l'addition, 

s'arrange par dners trucs (manque de monnaie, etc.) à leur laisser 

régler le pourboire. Sinon il digérerait mal son excellent repas. 
Puisque nous en sommes au pourboire, nous citerons ici une réac- 
tion démonstrative parce que révélant avec netteté Paction d'une 
pulsion captative (d'origine inconsciente et infantile) associée au 
complexe p. p. 

r 

Un jeune homme (J.), dans la bonne saison notamment, « préférait » 
s'enfuir de la terrasse d'un café, voire d'un restaurant, sans pajer sa 
consommation ou son repos, plutôt que d'avoir à donner un pourboire... 
tellement cette * volerie organisée » le rendait furieux. II la considérait 
€om nie une injustice, une amende imposée à un innocent* « Si on me 
déclare que mon café coûte dix sous, je ne vois pas pourquoi je dois en 
payer douze*.^ c'est pas les deux sous, c'est le principe qui me révolte.- 
Eli bien, tant pis pour eux, c'est moi qui les volerai, et non pas eux ! » 
Bel exemple de rationalisation d'une régression au slade présocial infan- 
tile. On découvre habituellement dans le passé de ces sujets un sentiment 
refoulé de frustration, de manque d'amour, en connexion très souvent 
avec 1a naissance d'un petit frère ou d*une petite sœur, On sait que cette 
venue indésirable d'un rival donne lieu à une déception* à une rancune 
que Penfant ne parvient pas à surmonter ; car il se sent injustement 
dépossédé de la tendresse on du sein maternels, La protestation agres- 
sive se traduira plus tard dans le complexe p. p. d'une manière atténuée 
et symbolique, compatible avec les lois familiales et sociales. Mais eîJe 
pourra aussi se traduire de façon plus directe^ sous tonne de grivèlerie, 
comme dans le cas présent, de filouterie, de petits vols ou de vrais lar- 
cins dans d'autres. Ces faits nous rappellent le récit d'un malade. Il 
raconta qu'à l'âge «de onze ans son père lui avait promis un peu d'argent 
dç poche, mais ne le lui avait jamais donné* I! s'autorisa alors de ce 
manque de parole pour lui ^oler 100 francs ! Si on me vole, j'ai aussi le 
droit de voler. 

Nous touchons ici à un point important : le complexe p. p. peut 
dégénérer en petit vol, et ce dernier en grand vol. Celle dégéné- 
rescence, occasionnelle ou habituelle, trahit la pulsion captative que 
le petit profit dissimule chez les nerveux et consomme chez les 
normaux. Nerveux, ou normaux, ou entre les deux, bien des gens 
ne peuvent s'empêcher de chiper à leurs hôtes une cigarette ou un 
cigare, en attendant seuls au salon. Le complexe, on le remarquera, 
se localise avec prédilection sur les plaisirs de la bouche. 



LE COMPLEXE DU PETIT PROFIT 415 



Un grand fumeur de cigarettes usait de fume-cigarettes d'ambre assez 
coûteux. Mais, poussé par son complexe à fumer ses cigarettes jusqu'au 
bout, il lui arriva à maintes reprises de brûler et carboniser son précieux 
fume-cigarette, Cinquante francs de perdus pour ne pas perdre quelques 
brins de tabac ! Ici le besoin de punition (castration) est évident. 

D'une façon générale, on peut être certain que le petit chîpeur 
nourrit en un coin quelconque de son âme (dans l'inconscient sur- 
tout) une revendication quelconque de nature instinctuelle, un 
reproche quelconque de nature agressive contre quelqu'un. 

A l'égard du fisc, l'Etat divise d'ordinaire les contribuables en 
deux catégories : ceux qui payent honnêtement et ceux qui fraudent, 
Ni les uns ni les autres ne nous intéressent ici. Ce n'est pas le cas 
de deux autres catégories moins connues ; ceux qui payent un petit 
peu plus, et ceux qui payent un petit peu moins qu'ils ne devraient. 

Les premiers i assortent à la forme négative (punitive) du com- 
plexe p. p. On sait que rien ne se renverse plus facilement que le 
Lut des pulsions agressives, que rien n'est plus avantageux ou sou- 
lageant pour le névrosé que de retourner son sadisme en maso- 
chisme* En ce qui concerne les pulsions captatives, par exemple, 
Alexander a décrit un type qu'il a appelé le cleptomane négatif, 
lequel cherche, et parvient naturellement, à se faire voler au lieu de 
voler. 

Les seconds déplacent leur complexe p. p. sur les impôts. J'ai pu 
observer dans plusieurs cas l'utilité économique de ce déplacement 
particulier, en ce sens qu'il entraînait une économie de culpabilité. 
Ces sujets n'auraient pu carotter une personne réelle et vivante sans 
remords, mais ils ne s'en faisaient aucun à carotter le fisc. Le fisc 
c'est personne, c'est une abstraction ; ou alors un ennemi envers 
qui on a certains droits. Sous ce masque, il représentait l'image 
d'une autorité injuste et malveillante, dont on se vengeait comme 
on aurait aimé à le faire jadis envers un père jugé injuste et mé- 
chant. D'autre part, être à même de voler quelqu'un sans voler 
personne, c'est l'idéal pour bien des gens ne relevant pas de la psy- 
chanalyse* Il sembla hélas, que ceux qui limitent ce vol à une 
somme minime en relèveraient davantage que ceux qui fraudent 
carrément. 

IL K., un ecclésiastique scrupuleux et déprimé, fait le rêve suivant, qui 
est en somme un aveu : « Je vais pa\er mes impôts, mais comme je n'ai 



■ un i ■ !■ ! 



416 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



pas déclaré honnêtement, l'ejnplojé retient la différence. Il rinscrït à 
l'encre rouge*»- et je lis 20 fi\ 15 (suisses). Il va me conduire chez le chef 
pour que je m'explique, » Après un silence^ il apporte des associations : 
« Mes parents ont toujours eu le principe de déclarer exactement,., et je 
partage complètement ce point de vue. Ausm ai- je grand 'peine à com- 
prendre pourquoi, bien qu'acquis à ce principe, j'ai toujours cédé à la 
tentation de faire une petite soustraction, n'entraînant d'ailleurs qu'une 
perte insignifiante pour l'Etat..., tentation contre laquelle j'étais désarmé. 
Au fond, je n'ai jamais fait tort à l'Etat. Cette année je crois que je pour- 
rai ne plus me laisser vaincre par une tentation de ce genre..*, bien que 
j'aie celle de soustraire de ma déclaration la somme employée à mon 
analyse.» » 

Je pus expliquer à mon patient que ce n'était pas « bien que » maïs 
« parce que » son père avait le principe de la déclaration exacte qu'il 
CTcit tenté, lui, de faire une déclaration inexacte. Comme enfant, il avait 
traversé une mauvaise phase, à la suite de la naissance de deux frères 
(comme SI. J.) au cours de laquelle il avait eu ridée fixe et agressivement 
critique que tout ce que son père dépensait était autant dont il le frus- 
trait. De là à se rattraper sur le fisc il n'y avait qu'un pas, car le fisc 
symbolisait précisément le père. Le père injuste ex ]e fisc étaient dans sa 
fantaisie une seule et même personne ; et, dans sa fantaisie aussi, il sen- 
tait ses « carottes fiscales » non pas connue un vol, mais comme une 
juste réparation, une récupération. Ce violent besoin de réparation avait 
pris finalement la forme du complexe p. p. 

L'on voit aussi, par ses associations, qu'il n'est pas disposé à pajer des 
impôts sur la somme pajée à l'analyste, c'est-à-dire qu'il est tenté de la 
soustraire à ses revenus déclarés. C'est logique, l'analyste symbolisant 
aussi le père ; mais un père qu'il n'est pas possible de carotter comme 
le fisc, attendu qu'il faut tout lui déclarer, et de plus lui verser des hono- 
raires sans tricher, par fidélité à un engagement social pris par un adulte 
envers un médecin. La somme des honoraires non déclarée au fisc révèle 
le lien rattachant ce dernier à l'anah ste, l'un devenant dans la fantaisie 
onirique l'équivalent de l'autre. 

Par conséquent, carotter le fisc en utilisant justement la non déclara- 
tion de cette somme-là devient l'équivalent (ou le moyen déguisé) de 
carotter Panalyste lui-même* Tel est l'aveu qu'il voulait me faire dans 
son rêve. En fait, le « truc » cadre bien avec son complexe p. p., car le 
bénéfice réalise par cette fraude eût été minime (environ de 1/2 à 3/4 
pour 100 sur les honoraires !). Or, le plaisir n'est pas dû au montant, mais 
au symbolisme du profit. On devine qu'une fraude non-minime eût été 
impossible de la part d'un scrupuleux, alors que le vol minime suffisait, 
car c'était tout de même un vol» à exprimer la jalousie refoulée à l'égard 
de deux petits frères. 

Et maintenant, ce chiffre de 20 fr. 15 inscrit à l'encre rouge ? Dans 
l'esprit du malade, il ne peut se rapporter a rien autre qu'au prix de la 
séance d'anal} se, soit 20 francs* Pourquoi ces 15 centimes ajoutés là ? 



LE COMPLEXE BU PETIT PllUFÏT 417 



Inemployé retient la différence et va le conduire au chef pour qu'il s'ex- 
plique* Cela veut dire : à l'analyste auquel il voudrait expliquer quelque 
chose (aveu, refoulé, au pèreh H n'oublie pas en dormant qu*il devra lui 
raconter son rêve et donner des associations et lui apporter, le lendemain 
justement» sa quinzaine (rêve d'honoraires). Que veut-il donc m'expli- 
que r Y 

Une chose apparemment compliquée, assez simple au fond* L'encre 
rouge ,!ui rappelle des corrections de fautes et des blâmes notés par le 
maître dans ses devoirs d^écolien Donc idée de faute et de punition. 
Ces 20 fr. 15 répondent également à une amende dans le rêve manifeste. 
Il doit la payer au nom de la loi du Talion : c'est-à-dire verser en pins 
(payer la différence) exactement la petite somme qu'il voulait verser en 
moins, payer 20 fr, 15 par séance au lieu de 19 fr. 85. C^st là l'expres- 
sion négative du complexe p. p. : payer la carotte qu'il avait voulu tirer. 

Ici, remarquons que 15 centimes sur 20 francs représentent du ? 75 
pour 100* Or, nous pûmes établir que ce 0,75 pour 100 ëLML à peu près 
exactement le taux du petit profit qu'il avait retiré de sa fraude fiscale. 
Pourtant il n'avait jamais fait ce calcul. L'exactitude et la rouerie avec 
lesquelles il le fit dans son rêve, donc en dormant, sont stupéfiantes ! En 
résumé, le rêve veut exprimer cette pensée latente : je désire économiser 
à vos dépens 3 sous par séance } et ne vous payer que 19 fr + 85. C'est nue 
manière de vous révéler l'ancienne rancune que j'avais contre mon père 
quand j'étais petit écolier. A cette époque, j'aurais voulu lui prendre 
l'argent qu'il dépensait pour mes petits frères* Maïs je me faisais aussi un 
fort sentiment de culpabilité de ces mauvais sentiments* Je les ai alors 
déplacés sur le fisc et j'ai réduit mon désir captatîf à une somme minime 
pour être délivré de mon angoisse de conscience* 

Malheureusement cette angoisse ne disparut pas, demeura latente, mal- 
gré le déplacement destiné à l'apaiser. Cette persistance était due au fait 
que les sentiments de haine contre les frères avaient persisté dans 
l'inconscient Ils contribuèrent d'ailleurs à inspirer le choix de sa pro- 
fession au malade : celle-eï devait l'aider à surmonter ces sentiments hai- 
neux et envieux, à leur faire céder la place à des sentiments d'amour 
chrefien pour tous les hommes, même favorisés du sort, et considérés 
dès lors comme a des frères ». 

Si donc le fait de carotter peut développer un plaisir occasionnel 
prononcé, il peut devenir facilement l'objet soit d'une obsession, soit 
d'un impulse coercitïf, et conduire au petit vol* Inversement, le fait 
d'être carotté peut engendrer un malaise marqué, ou devenir aussi 
l'objet d'une réelle phobie (Mme C> M T D. ? M r J., etc.). Il mérite le 
nom de complexe de la petite perte. Les analystes ne sont pas les 
seuls à en connaître des cas* Mais ils sont peut-être les seuls à en 
connaître l'une des causes, la plus fréquente chez la femme, surtout 
quand le complexe p, p* adopte cette forme un peu plus captative et 

BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE. 29 



!■#■ 



418 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



agressive qu'est l'impulse à carotter* Cette cause c'est la fri- 
gidité. 

On sait que la frigidité entraîne, entretient un grand méconten- 
tement Il serait plus juste de dire qu'elle en témoigne. Soit que le 
plaisir sexuel soit entravé ou défendu par le surmoi, soit qu'elle 
proteste contre son sexe et désire celui de l'homme avec les plaisirs 
et prérogatives réservés à son organe, la femme frigide cherchera 
souvent à traduire sa protestation ou à satisfaire son besoin de 
compensation par une tendance à carotter les hommes, ou les 
femmes mieux partagées* 

On pourrait apporter ici quelques commentaires d'ordre commer- 
cial. Nous pensons que les petits complexes en question constituent 
ïe fondement psychologique de certains systèmes appliqués de plus 
en plus méthodiquement dans le commerce en raison de leur suc- 
cès ; plus encore qu'ils en expliquent le succès* Par exemple* la 
vente au rabais, le ticket d'escompte, les primes, les cadeaux, etc. ; 
ou les nombreux artifices destinés à démontrer au client qu'il achète 
plus bas que le prix coûtant Un directeur d'une maison impor- 
tante avait fait établi]' des étiquettes à double sens sur lesquelles le 
prix officiel, visiblement inscrit, était accompagné d'un signe indi- 
quant au vendeur la marge du rabais qu'il devait faire à chaque 
acheteur indwidiudlament, en sa présence, et sous le signe d'une 
faveur* Il fit de bonnes affaires- L'artifice de la faveur personnelle 
était, en effet, très psychologique. 

Si le chèque postal tend à détrôner le mandat, cela peut tenir 
aussi à ce que ce mode de paiement procure un petit profit au 
payeur. En effet, ce n T est pas ce dernier qui en supporte les frais, 
comme avec le mandat, mais le payé ; d'où épargne de petits frais 
supplémentaires que certains sujets (ou leur inconscient) sup- 
portent plus mal que le paiement lui-même- J'ai vu un cas où le 
plaisir, dans Tachât, s'attachait exclusivement au rabais, à Tés- 
compte on au cadeau, et non pas au fait de se procurer un objet 
utile ou agréable. Chez la même personne, c'était un plaisir de payer 
par chèque postal, quelle que fût la somme à débourser et la situa- 
tion financière où elle se trouvait, 

La littérature, de son côté, nous offre de jolis exemples du com- 
plexe p. p. Le légendaire père Grandet* avare multimillionnaire, 



*"«*^^M»^ 



LE COMPLEXE DU PETIT PROFIT 419 



donne à sa femme pour loul retenu annuel quatre ou cinq louis. 
Mais dès qu'elle avait reçu ses quatre louis, son mari lui disait : 
« Às-tu quelques sous à me prêter ? » 

Nous nous plaisons à relever une remarque de Stendhal éerite en 
1857 : « Les Genevois, disaît-il ? ont une manière de traiter les 
affaires nette, précise, inexorable qui me convient fort, Vous avez 
fait une affaire de trente mille francs avec une maison ; tout s'est 
terminé promptement et loyalement Vous avez de nouveaux rap- 
ports après dix ans ; cette maison vous fait observer que lors de la 
première affaire vous avez oublié de lui rembourser un port de 
lettre de sept sous, « Mais nous nous plaisons aussi à ajouter que 
le complexe p, p. n'est pas Tapa nage des Genevois. II semble univer- 
sel ; et le lecteur en aura sans doute recueilli maints exemples au 
cours de ses lectures ou de ses expériences. Il nous rappelle enfin 
un joli mot dont il consacre la profonde vérité ; il y a un abîme 
entre 1 sou et 1 franc, mais il n'y a qu'une nuance entre 1,000 francs 
et 100.000 ! 

Un dernier fait curieux : il paraît plus fréquent chez les riches 
que chez les pauvres. Serait-ce que, chez ces derniers, il ne nous 
frappe pas, étant approprié à leur situation ; alors que chez les 
premiers il retient notre attention et nous étonne en raison de sa 
discordance avec leurs ressources ? C'est possible, mais il faut 
savoir qu'il existe aussi chez des sujets pauvres ou très modestes 
sous forme d'impulsions irrationnelles. De toutes façons, certain 
comportement de gens riches, qui indigne ou amuse les pauvres, 
trouve sa source en lui : tout à coup, mus par un caprice ou une 
inquiétude inexplicable, on les voit céder à un accès d'économies 
ridicules. On m'a raconté le cas d'un richissime financier qui ne 
voyageait qu'en sleepmgs ou cabines de luxe, mais auquel il arriva, 
à diverses repriseSj de faire soudain un petit parcours en troisième 
classe. Le plus souvent, ces économies de riches sont irrationnelles 
et même comiques* Je n'ai jamais fréquenté, ni traité malheureuse- 
ment de milliardaires. C'est là évidemment une grave la eu ne dans 
mon expérience- Inobservation de l'un d'eux aurait eu le grand 
avantage de in'apporter peut-être la réponse à une question que je 
me suis posée : y a-t-il au monde un individu^ fût-il roi de l'acier, 
qui dépense sans aucune résistance, sans aucun refoulement, *t 
sans qu'à aucun moment, même à la suite de diminutions de re\e- 
nus, de pertes, d'échecs ou de libéralités, il n'éprouve la moindre 



420 HEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



anxiété ni le moindre accès d'économies irrationnelles ? Cest ce que 
j'aimerais bien savoir. 

Dans celte première pallie de notre étude, nous avons tenté sim- 
plement de définir le complexe p. p. et, dans ce but, d'en donner une 
description générale et forcément superficielle. Celle-ci nous per- 
mettra, sinon de tirer des conclusions précises et analytiques, du 
moins de répondre partiellement à la question que nous avons 
posée au début. Mais auparavant mettons le lecteur en garde contre 
une confusion. En effet, la personne modeste, ou le pauvre, qui 
économise sou par sou* la cuisinière qui retient le sou du franc, le 
garçon de café, le chauffeur ou le portier qui réclament leur pour- 
boire, le représentant ou l'intermédiaire qui touchent leur ristourne, 
le banquier qui, par certains artifices d'écriture., boucle les comptes 
de ses clients en s'arrangeant à gagner quelques francs sur chacun 
d'eux* etc., tous ces gens ne sont point pour autant atteints d'un 
complexe p, p. au sens névrotique de ce terme* Non* ils utilisent 
simplement un moyen adapté à leur situation sociale destiné à 
augmenter leurs ressources* Ce moyen est rationnel en tant que le 
petit profit obtenu représente une part ? souvent considérable, du 
gain professionnel. Or, il suffit de se reporter aux exemples cités 
plus haut pour comprendre que le complexe qu'ils révèlent est tout 
autre chose* Le terme « complexe » est devenu assez imprécis depuis 
que son emploi s'est généralisé. Nous préférons lui conserver son 
sens originel, et ne l'appliquer qu'à des phénomènes psychiques, 
ou des réactions, ayant une ou plusieurs sources inconscientes. 
Pour qu'on puisse parler de complexe p- p* il faut donc qu'un 
mobile inconscient soit en jeu. En outre, il faut que ce mobile ait 
un caractère compulsionnel ; qu'il y ait compulsion à un degré 
quelconque. L'expérience montre que ce degré varie beaucoup d'un 
sujet à l'autre, et parfois d'une époque à Pautre chez le même sujet. 
Mais- le plus souvent, il tend à s'élever progressivement et indique 
alors une névrose en évolution* C'est cette compulsion qui confère 
peu à peu au complexe les principaux caractères qu*il présente a 
sa période d'état, soit la systématisation, Pirrésistibilité, Pirratïo- 
nalisme et une tendance à l'éleclivité. 

Dès qu'il y a compulsion inconsciente, il y a grande chance que 
le comportement prenne à un moment donné l'un ou l'autre de 



^ 



LE COMPLEXE DU PETIT PROFIT 421 



ces caractères. L'énergie en jeu esl alors disproportionnée au but ; 
elle est trop forte en regard de la mesquinerie de celui-ci. Il est dif- 
ficile de la mesurer, mais on peut s'en faire indirectement une idée 
en observant le fort malaise, ou la sourde irritation, ou même la 
dépression et l'angoisse qui saisissent le petit profiteur quand sa 
manie est contrecarrée ; ou bien quand le petit profit tourne en 
petite perte. Rappelons-nous la colère de M r À,, Pangoisse de M r D., 
la dépression et la migraine de Mme C + Engagé sur cette pente par 
ses pulsions inconscientes, îl donne l'impression de quelqu'un qui 
voudrait rattraper par un effort soutenu ou violent tout ce dont la 
société, avec son contrat social, Ta frustré, El l'on sent intuitive- 
ment que ses manies ne sont point le résultat d'une adaptation de 
ses tendances captalives au régime social, — car Ton serait tenté 
de voir peut-être un mécanisme d'adaptation dans le déplacement 
sur le petit, — maïs plutôt le signe d'un défaut d'adaptation à celui- 
ci* Si par contre îl se borne à ne réaliser ses petits profits que dans 
ses rêves nocturnes, ce que Ton peut constater chez tout le monde 
ou presque, on n'a plus aucune raison de le considérer comme désa- 
dapté. Répétons enfin que l'énergie du complexe peut se manifester 
aussi bien dans la répétition constante que dans l'impulsion vio- 
lente et momentanée. Nous avons, au début, émis -notre opinion sur 
l'adaptation. Elle consiste, selon nous, à parvenir au stade de 
rechange à peu près équivalent* Le principe « donnanl-donnant » 
est bien la base de notre régime capitaliste, sous cette réserve que 
pour l'inconscient il faudrait plutôt l'appeler « prenant-prenant », 
En reprenant notre terminologie grossièrement schématique, nous 
disions qu'elle consiste donc à se fixer en un point médian entre 
le pôle C. P. et le pôle O. Notre conclusion sera maintenant que les 
sujets atteints du complexe p- p. restent accrochés, à la suite des 
oscillations inévitables entre ces deux pôles auxquelles tout îe monde 
est exposé, à un point plus rapproché de C, P. que de G. Ce rappro- 
chement peut être grand, même si le profit reste petit* C'est là un 
paradoxe intéressant qu'a révélé l'analyse, La fixation au point 
médian étant la condition de l'acceptation du contrat social, nous en 
déduisons que la présence et Faction de ce complexe indiquent 
qu'instinctivement ce contrat n'a pas été accepté. 

Une dernière question se pose. Ce complexe peut-il constituer 
l'unique manifestation psychique anormale d'un individu, ou son 
seul défaut d'adaptation au milieu ? Il semble que de tels cas mono- 



m -— ^ ^^ ^ ^ ^ ^ 



422 RKVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



symptomatiques peuvent exister, mais ils doivent être rares ; l'indi- 
vidu ne serait alors qu'un petit désadapté. Comme analystes, nous 
ne les voyons guère* Personne ne songerait à venir se faire soigner 
pour cette unique petite infirmité. Par contre, celle-ci peut cons- 
tituer plus souvent le signe de déhut d'une névrose qui ira évoluant 
notamment pendant la période de latence de l'enfant (5 à 10 ans) 
et la puberté. À ce titre, il rendra de grands services aux éducateurs 
averti Sj s'associant parfois à de petits vois, c'est-à-dire à des réac- 
tions apparentes et faciles à observer. ïl faut savoir qu'elles dissi- 
mulent déjà des conflits profonds chez l'enfant, À la puberté, ou 
immédiatement après, elles annoncent qu'une névrose obsession- 
nelle est en train de se constituer, en tout cas que le risque est 
grand qu'elle apparaisse tôt ou tard. Chez l'adulte, elles peuvent 
aussi être un indice précieux ; elles se manifesteront de préférence 
au moment critique où l'individu devient responsable de lui-même 
et ne peut plus compter sur la protection et l'amour de ses parents 
ou de ses aînés. Inversement on voit des cas où elles se produisent 
non pas au début, mais àia suite d'une phase névrotique, après une 
période de dépression, ou d'inhibition, comme par exemple chez 
M r E. ; chez d'autres elles pourront constituer le seul symptôme 
persistant entre deux accès de névrose. 

Nous nous en tiendrons à ces brèves considérations. Leur but, 
tout pratique, était simplement de montrer quel parti éducateurs et 
psychothérapeutes peuvent tirer de réactions psychiques dont on 
ignore trop la valeur seinéïologîque, alors qu'on ïes taxe communé- 
ment de bizarreries de caractère, de petites manies sans impor- 
tance. Il faut savoir qu'elles constituent au contraire un signe utile 
et important de conflits et de troubles psychiques passés, présents, 
ou futurs, qui réclament un traitement. Mais on le sait si peu que 
nos malades eux-mêmes sont fort étonnés quand, au cours de l'ana- 
lyse, nous leur apprenons que ces petites manies ne sont pas nor- 
males, qu'elles sont l'expression figée et rapetissée de déceptions 
anciennes et pro fondes. Et, si leurs victimes elles-mêmes ne s'en 
étonnent pas, leur entourage trop souvent s'en doute encore moins. 
Elles ignorent elles-mêmes également qu'elles sont des membres 
socialement asociaux de la société, comme Fignorent aussi, heureu- 
sement ! le législateur et le gendarme. A ce titre, le complexe du 
petit profit serait peut-être Pindice le plus fin, le plus discret, mais 



LE COMPLEXE LU PETIT PROFIT 423 



le plus répandu du malaise que le régime capitaliste fait peser sur 
les hommes* régime en effet qui impose d'un côté l'échange équi- 
valent, mais qui de l'autre, incitant à la propriété, excite aussi la 
captalion (1). 

0) Voir li ce sujet les intéressants travaux du Dr Laforgue sur le capitalisme. 
(Or et capital. Ici même: n* l s 1932) et VErolisation des relations sociales. (Ici 
même ; n e 3* 1930-1931). Voir aussi le remarquable ouvrage de M. et Mme Àllendy : 
Capital Urne et Sexualité, Chez Denoel et Steete, 1932, 



Psychanalyse et Education 



Par R DE SAUSSURE 



INTRODUCTION 

Mesdames et Messieurs, 

Nous n'avons pas l'intention, dans ces trois conférences» de rap- 
porter l'ensemble des travaux qui ont été consacrés au sujet de la 
psychanalyse et de l'éducation* Dans une leçon d'introduction, nous 
aimerions rappeler les découvertes essentielles de la psychanalyse. 
Dans la leçon suivante, nous voudrions traiter plus spécialement 
des conflits de l'intelligence et du sentiment Enfin, dans notre 
dernière leçon, jetant un regard sur les civilisations anciennes, 
nous voudrions esquisser l'étude des facteurs affectifs qui ont 
entravé le développement de l'intelligence et opposer à ces fac- 
teurs les conditions psychologiques qui ont permis l'éclosioii du 
miracle grec, c*est-à-dire l'éclosîon de l'esprit scientifique dans le 
monde de Fantiquité* 

Messieurs, 

Il est toujours difficile de parler de psychanalyse devant un 
public que Ton ne connaît pas. On risque d'avoir, parmi ses audi- 
teurs des gens prévenus, des sce2>tiques s des enthousiastes, des 
révoltés, et peu de personnes qui conservent devant les faits psy- 
chologiques la sérénité qui devrait être l'apanage des juges et des 
savants. 

Aussi m'excuserez-vous si* au risque de répéter bien des choses 
que vous savez, je profite de cette leçon pour vous exposer les 
grandes lignes de la psychanalyse. 

Qu'est-ce que la psychanalyse ? 

1) C'est une méthode thérapeutique qui a pour but de guérir les 
névroses en rendant le malade conscient des conflits affectifs qui 
se jouent en lui à son insu. 



«■■^^■^^^■^^^Mj^^P^^^^M^^^^^M— 



PSYCHANALYSE ET ÉDUCATION 425 



2} Par extension, la psychanalyse représente de nos jours cette 
partie de la psychologie qui étudie les mécanismes de notre incon- 
scient et leurs effets sur notre personnalité consciente. 

Nous appelons inconscients tous les processus psychiques qui se 
passent en nous et à notre insu. Ceux-ci sont assez nombreux et ont 
des origines fort diverses- Nous distinguons notamment des impres- 
sions qui ont été trop faibles pour atteindre le seuil de notre con- 
science, mais dont nous connaissons l'existence parce que nous 
sommes capables de les reproduire sous hypnose- Viennent ensuite 
des sentiments qui ont été refoulés, amours ou haines contre les- 
quels notre personnalité morale se défend. L'inconscient contient 
encore des souvenirs tombés dans l'oubli, enfin, toutes sortes de 
processus qui se déroulent à notre insu et qui représentent let 
diverses phases de nos conflits inconscients. 

Cette énuméralion vous donne une impression de musée* Rien 
n'est plus faux, car tout, dans notre psychisme est dynamique, 
force, mouvements, et rien ne serait plus faux que de se représen- 
ter des objets croupissants an fond d'un tiroir, et qu'un magicien 
expert amènerait habilement au bon moment. 

Ce qu'il y a de plus dynamique en nous, c'est la force qui nous 
pousse à rechercher le plaisir par la satisfaction de nos besoins les 
plus primitifs. Voilà une constatation qui nous déplaît fort, car elle 
est très loin de notre idéal d'homme cultivé, mais dès que nous 
faisons abstraction de nos sentiments, nous devons en reconnaître 
la justesse. 

Notre enfance surtout est dominée par ces pulsions instinctives, 
mais leur satisfaction vient se heurter à la barrière des contenances 
sociales et aux appétits du voisin- Force sera donc, à la ruée instinc- 
tive, de trouver un chemin détourné et de se déverser dans un £ot 
moins torrentueux que le jaillissement de sa souree originelle* 

Quel peut être le sort de ces pulsions antisociales et égoïstes qu* 
animent le tréfonds de notre être ? 

1) Elles peuvent s'exprimer dans toute leur crudité chez des 
individus qui n'ont jamais pu former en eux une barrière morale, 
capable de censurer leurs actes. Elles peuvent s'exprimer sous 
cette même forme originelle chez des êtres qui les ont refoulées, 
mais chez qui elles rassortent, impulsivement, et malgré la volonté 
morale de l'individu, 

2) Les tendances antisociales peuvent être refoulées par la per- 



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426 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sonnalité morale. Elles agissent alors à la façon d'une marée mon™ 
tante contre laquelle il faudrait sans cesse élever une digue plus 
haute. On conçoit aisément qu'un tel combat absorbe une grande 
partie de l'énergie psychique de l'individu et qu'un élève en proie 
à une lutte de ce genre n'a qu'une faible partie de ses forces dis- 
ponibles pour l'étude. 

Une lutte de ce genre oblige l'individu à ramener son intérêt sur 
lui-même et à le retirer du monde extérieur. 

1] est certain aussi que les pulsions antisociales refoulées ne 
peuvent l'être éternellement* Elles sont comparables à un potentiel 
qui s*accumule, maïs qui, un jour, doit se décharger. C'est alors 
qu'elles peuvent s'exprimer sous forme d'impulsions irrésistibles 
ou* si la censure leur oppose une résistance trop forte, elles s'exté- 
liorisent sous une forme symbolique, 

Voici, par exemple, une jeune fiancée qui est prise du désir vio- 
lent de caresser son ami. Elle n'ose prendre l'initiative de ce geste 
et elle le refoule. A chaque entrevue, le désir s'accroît et la lutte 
devient plus aiguë. Après quelque temps, elle a l'obsession d'avoir 
oublié de fermer le robinet de la baignoire- Elle court vingt fois 
dans la journée pour écarter ce doute de son esprit. Bientôt, elle 
est contrainte d'ouvrir le robinet et de le refermer, et elle passe 
des heures à cette occupation stupide. 

C'est que le robinet est devenu un symbole de l'organe du fiancé 
et cette action inofîensïve s'est substituée à l'action interdite, per- 
mettant ainsi de soulager la tension psychique produite par la pul- 
sion refoulée. 

Cette jeune fille est devenue inapte à s'intéresser au monde exté- 
îîeur, car toute son énergie psychique est absorbée par ce désir 
insatisfait qui est devenu prévalent* Nous voyons que le refoule- 
ment a pour conséquence de déformer le caractère. Cette jeune 
filïe qui autrefois était consciencieuse et appliquée à son travail, 
devient négligente et incapable de s'intéresser à autrui. Elle est 
-désormais fermée au monde extérieui\ Tous les conflits refoule* 
ne prennent pas une importance aussi grande que celui de celte 
jeune fille, mais toute pulsion entravée dans son expression est une 
force qui, au lieu de se dépenser dans le monde extérieur , vieni 
inhiber à des degrés divers la capacité d'action de l'individu, 

3) La pulsion antisociale ne s'exprime pas nécessairement sous 
une forme perverse ou au travers des avatars que lui impose fo 



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PSYCHANALYSE ET ÉDUCATION 427 



reloulement. Elle peut être sublimée, c'est-à-dire canalisée dans une 
autre direction, voulue consciemment par l'individu. Le dyna- 
misme de Ta pulsion n'est pas entravé, mais sa direction, sa fin est 
détournée. La personnalité n'est alors pas amoindrie, maïs elle 
garde intégralement sa puissance d'action sur le monde extérieur. 

Il est naturel que si notre énergie psychique est constituée par 
l'ensemble de nos forces instinctives, le problème de notre con- 
duite dans l'existence se ramène à une économie heureuse de ces 
forces. Il s'agit de les déplacer à bon escient. Or, dans toute notre 
enfance, le jeu de ces forces s'exécute à notre insu, de façon 
inconsciente. 

Le premier travail qui s'impose à celui qui veut diriger sa vie an 
mieux, est de prendre conscience de l'enchevêtrement de ses ten- 
dances affectives, 

II est aisé de comprendre l'importance de ces faits pour tout 
éducateur, et particulièrement pour celui qui veut diriger la vie de 
l'adolescent, À cet âge critique s'éveillent les exigences impérieuses 
de l'instinct sexuel, et l'enfant^ souvent encore ignorant des réalités 
de Ja vie, n'a pas les armes nécessaires pour se défendre contre le 
torrent impétueux qu'il sent sourdre au plus profond de son être. 
L'inquiétude le prend devant l'inconnu. Peu lui importe alors telle 
conjugaison d'un verbe grec ou le calcul d'une tangente quand il 
se sent aux prises avec un problème infiniment plus vital, dont il 
arrive à peine à exprimer les données et qu'une peur instinctive 
l'empêche de communiquer à son entourage. 

Mais je ne veux pas parler ici de ces conflits et de leur retentisse- 
ment sur la capacité d'études des élèves. Je désire aujourd'hui res- 
ter dans les généralités de la psychanalyse- Nous avons vu plus hsrut 
que les pulsions instinctives pouvaient se heurter à la censure d'une 
barrière morale. D'où vient cette barrière ? Est-elle innée en nous* 
est-elle le produit d'une crainte ou peut-être de l'éducation ? Voilà 
encore un problème d'une importance capitale pour l'éducateur. 

Nous ne pouvons plus admettre, avec Jean-Jacques, malgré toutes 
les vérités qu'il nous a apprises en matière éducative, que l'homme 
naît bon et qu'il se corrompt au contact de la société. L'enfant 
donne libre cours à ses désirs ; voit-il un pot de confiture, il court 
sur sa proie et ne comprend rien à la sévérité de l'adulte qui le 
prive de son plaisir. Il aime à barbotter dans la saleté ; il lève la 
main contre l'éducateur qui veut le punir ; il n'éprouve pas de 



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428 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



honte à se montrer cruel envers un plus faible ; pris de curiosité à 
l'égard de la poitrine tendre et rebondissante de sa mère ? il 
n'éprouve aucun scrupule à glisser sa main dans son décolleté ; 
ravi de la volupté qu'il trouve à mettre son doigt à la bouche ou 
d'exciter sa muqueuse génitale, il ne voit aucun mal à s'accorder 
ces plaisirs ; heureux de la tendresse qu'on lui témoigne, il est tout 
content de se montrer en retour gentil, prévenant et affectueux, 
Tout son charme est dans cette spontanéité naïve qui en fait alter- 
nativement un petit ange et un petit démon, 

Pourquoi donc cette nature exquise devient-elle un jour sou- 
cieuse, hésitante, craintive, dissimulée, négativiste même? C'est que 
nous autres adultes avons mis un frein à sa spontanéité. Nous 
avons fait naître un conflit par le retrait momentané de notre affec- 
tion, par une punition, par une menace. Dès lors, l'enfant doit 
choisir entre sa volonté dirigée iouic vers le plaisir égoïste et la 
volonté de ses parents qui va à rencontre de son plaisir immédiat. 
C'est là une constatation bien banale, et cependant si Ton veut que 
la volonté de l'adulte prime, se rend-on bien compte de la somme 
de tendresse et d'affection qu'il faudrait déployer pour que faire 
plaisir aux parents paraisse à l'enfant une conduite plus attrayante 
que de poursuivre son propre désir ? Les parents paresseux trouvent 
plus simple de menacer et d'obtenir, par un régime de crainte, ce 
qu'ils pourraient obtenir par la douceur. Or, ces menaces et ces 
craintes ont une répercussion profonde chez l'enfant et peuvent 
inhiber son comportement dans une foule d'actions. 

Non seulement l'adulte ne devrait pas interdire brutalement une 
action, mais encore il devrait toujours proposer à F enfant une acti- 
vité de sublimation qui le détourne de son désir primitif . 

Il faut tenir compte des besoins et des désirs de Tentant pour 
l'élever en fonction de lui-même, et non en fonction de l'adulte, 
Cest pourquoi toute éducation, même scolaire, comporte de nom- 
breuses exigences individuelles. 

Dans la première partie de son existence, l'enfant ne se heurte 
qu'à la volonté de l'adulte* Plus tard, il se heurte à sa propre 
volonté, le choix s'opérera entre deux tendances qui sont en lui, et 
non plus entre lui et le inonde extérieur. Comment s'opère cette 
introjection de la loi morale du us l'enfant ? La psychanalyse a mis 
au jour le mécanisme de l'identification, qui est d'une importance 
capitale- 



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PSYCHANALYSE ET ÉDUCATION 429 



L'enfant tend à s'identifier avec l'objet qu'il désire et ne possède 
pas* C'est ainsi que Ton voit de petits garçonà adorer un chat, et, 
lorsqu'il meurt, ils se mettent à miauler et à imiter un grand 
nombre de comportements de ranimai. L'adulte lui-même se met 
souvent à imiter le comportement de son père* une fois que celui-ci 
est mort. 

C'est celle identification avec d'autres personnes qui permet à 
l'enfant de superposer à ses désirs originels d'autres désirs. Plus 
l'enfant pourra aimer l'adulte, plus il se développera harmonieuse- 
ment Il trouvera alors tout naturellement dans ses activités une 
source de sublimation de ses instincts égoïstes. 

L'enfant ne s'identifie pas à une j>ersonne seulement* Si, dans ce 
domaine, les parents jouent généralement ïe rôle le plus important, 
d'autres personnes, les éducateurs, les amis, les camarades plus 
âgés servent aussi de modèles. Maïs les identifications dans le 
cadre de la famille sont incontestablement les plus importantes et 
les plus fortes. 

Le garçon qui s'identifiera à un père actif et bien équilibré, assu- 
rera par là même son équilibre. Cependant, des conflits familiaux 
peuvent entraver considérablement ces identifications et produire 
des inhibitions qui ne sauraient laisser l'éducateur indifférent. 

Un exemple, mieux que des considérations théoriques, permettra 
de se rendre compte des faits, 

Bernard C* a différents motifs d'en vouloir à son père. 

1) Lorsqu'il avait six ans. ses parents, trop confiants dans son 
innocence, s'étaient livrés devant lui à leurs ébats amoureux. Ber- 
nard, loin de rester indifférent à ce spectacle, l'avait saisi comme 
un acte d'agressivité de son père à l'égard de sa mère. Tout craintifs 
il avait crié au secours, et s comme on n'arrivait pas à le faire taire, 
son père impatient lui administra une gifle. De cette scène résul- 
tèrent une haine implacable et un sentiment d'infériorité insur- 
montable à l'égard du père. 

2) Bernard reprochait encore à son père de ne pas s'intéresser à 
ses études et de négliger complètement sa mère* Au lieu de tra- 
vailles il lisait des livres et le soir il s'en allait deviser avec les 
sages de la petite localité qu'il habitait. 

Grâce à tous ces motifs de haine, Bernard ne pouvait s'identifier 
a son père* Nous voyons surgir chez ce garçon un certain nombre 
d'actions dans lesquelles il prend délibérément le contrepied de son 



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430 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



père, et d'autres dans lesquelles il voudrait pouvoir imiter son 
père, mais dans lesquelles il est arrêté par une inhibition invin- 
cible. Une haine indicible, mais refoulée, s'oppose à toute identifi- 
cation avec le père. 

Voyons de plus près les faits , M. C„ est Allemand d'origine ; il 
a été naturalisé suisse-allemand plus tard. Bernard veut habiter 
en Suisse romande ou à Paris, Il s'efforce de parler un français 
impeccable, dans lequel on ne puisse reconnaître son origine. 
Cependant, cet effort même étant une forme d'agressivité à l'égard 
de son père» elle s'associe à toute une série d'inhibitions névropa- 
thiques. Ainsi, il éprouvera les plus grandes difficultés à acheter 
un objet dans un magasin, de peur que son accent puisse trahir ses 
origines, Arrîve-t-il un nouveau commis dans rétablissement où il 
travaille, il ne peut lut adresser la parole, de nouveau arrêté par 
la même crainte, Bernard a toujours ressenti une vive admiration 
pour la culture de son père, il aurait voulu l'imiter sur ce terrain, 
ou pour dire plus exactement, sa haine le poussait à vouloir dépas- 
ser son père dans le domaine intellectuel. Certaines rêvasseries dans 
lesquelles il s'imagine avoir résolu toutes les énigmes du monde en 
font foi. Mais effectivement, à quoi arrive-t-il dans le domaine 
intellectuel ? Malgré une intelligence très vive, il ne peut lire un 
ouvrage, car il oublie au fur et à mesure ce qu 3 il lit. Au reste, il a 
toutes les peines du monde à se procurer un livre. Veut-il en acheter 
un? Une angoisse terrible Je saisit et le contraint de sortir de la 
librairie, avant même qu'il ait pu y adresser la parole à quel- 
qu'un. 

Voulant ruser avec son mal, il décide un jour de s'abonner à une 
librairie circulante, il parvient avec peine à exécuter sa décision. 
Au premier livre emprunté, Bernard est saisi par une conviction 
spontanée que l'ouvrage a passé entre les mains d'un tuberculeux 
et qu'il va être infecté. Après quelques pages, il tousse et crache 
comme un malheureux, La nuit* il se figure avoir eu une hémopty- 
sie, et le lendemain il court à la librairie rendre l'auteur de ses 
maux. Il se jure, en même temps, de ne pas recommencer l'expé- 
rience. 

Je pourrais citer bien d'autres cas où ce conflit agressif à l'égard 
du père l'empêche de s'adapter, maïs cela n*est pas nécessaire 
pour le but que nous poursuivons. Ce qui est plus utile, c'est de 
vous rendre attentif au fait que des personnes tourmentées par 



PSYCHANALYSE ET ÉDUCATION 431 



des conflits analogues reportent la haine inconsciente, dirigée pri- 
mitivement contre le père, sur toutes les personnes susceptibles de 
jouer à leur égard un rôle d'autorité. L'éducateur et le patron sont 
donc les premiers visés. Il est certain que "des élèves intelligents 
s'expriment souvent mieux sur le papier que dans une interroga- 
tion orale. De nombreuses impertinences et désobéissances agres- 
sives dirigées contre le maître d'école ne sont souvent qu'un 
reflet de conflits familiaux. Suivant que cette haine est plus 
ou moins refoulée, elle se traduit par des inhibitions et par des 
révoltes. 

Dans ces cas, gronder et sévir ne servent à rien, il faut des entre- 
tiens particuliers, il importe de pénétrer dans le conflit, de le 
rendre conscient à l'enfant Puis il faut rassurer l'enfant, l'éclairer, 
le guider dans sa lutte. Ce travail ne peut pas toujours être fait 
par Téducat eur, il doit souvent être confié au médecin* Du 
moins, un pédagogue averti peut éclairer les parents et sur le 
caractère pathologique de l'enfant et sur les ressources thérapeu- 
tiques qui peuvent le tirer d'affaire. 

Cette agressivité que le garçon nourrit à l'égard de son père se 
rencontre à des degrés divers- Elle est souvent refoulée et impose 
à l'enfant une attitude passive. Les sentiments de culpabilité qui 
accompagnent la haine inconsciente obligent le garçon à réprimer 
toute tendance qui serait contraire à la volonté du père. Il se 
montre appliqué, consciencieux, obéissant au collège, mais en réa- 
lité 51 n'a aucune personnalité. C'est un de ces forts en thèmes 
incapable d'initiatives qui risque de devenir un fruit sec dans la 
vie. Il devra toujours rester sous les ordres de quelqu'un, il ne 
trouvera pas en lui-même la source de son activité. Des enfants de 
ce genre, même s'ils sont les premiers de leur classe, devraient 
retenir l'attention du pédagogue. Ils lui posent un problème aussi 
inquiétant qu'un mauvais élève, I/éducateur ne doit pas s'intéresser 
seulement à ïa réussite scolaire, mais il doit avoir en vue de don- 
ner une instruction qui gerve à la vie à venir de rélève. 

La psychanalyse nous apprend que l'attitude prise à l'égard de 
la vie dépend en grande partie de la solution donnée au:x conflits 
de la petite enfance* Ceux-ci sont importants à connaître, car ils 
entraînent avec eux des arrêts de développement dans le carac- 
tère qui ont leur répercussion sur les aptitudes intellectuelles. 
Prenons un exemple tout à fait simple* L'enfant aime surtout en 



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4o2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



étant dépendant d'un être supérieur qui lui donne protection et 
lui accorde la tendresse et les objets qu'il désire. Ce rapport affec- 
tif est fait surtout de dépendance* Au contraire, l'adulte a un amour 
actif. I] choisit 1* objet de son affection parce que celui-ci lui est 
stimulant et qu'il peut aussi lui apporter un élément vivifiant. 
L'attitude que l'individu prend à l'égard des gens* il la prend aussi 
à l'égard des choses, S'il est resté infantile dans son comporte- 
ment affectif, nous constaterons qu'il travaillera poussé par 
autrui, non par un intérêt personnel qu'il apporte aux: objets de 
ses études. Il ne fera pas de choix, vouant la même conscience, 
mais aussi la même passivité, à toutes les disciplines qu'on lui 
impose. Il ne prendra une attitude active à l'égard de ses études 
que lorsqu'il la prendra à regard de son affectivité en général. 

Précisons donc les étapes de l'affectivité pour mieux nous rendre 
compte à quels écueils l'enfant peut rester accroché* Tout d'abord 
remarquons que cette évolution est dans un rapport étroit avec le 
développement de la sexualité. 

On a longtemps admis que la sexualité n'apparaissait qu'à la 
puberté, Freud, élargissant le concept de la sexualité, eut le mérite 
de montrer qu'elle était faite d'une foule de tendances* dont quel- 
ques-unes se développent depuis la tendre enfance, La volupté 
qui devient si impérieuse dans l'instinct de reproduction, se mani- 
feste de bien des façons, avant de trouver son apogée dans la zone 
génitale. Chacune de nos fonctions s'accompagne d'un plaisir qui 
plus tard est susceptible de se joindre au plaisir sexuel. 

L'enfant qui tète, continue de sucer par pure volupté, alors même 
qu'il est repu. Par le baiser sur les lèvres, cette jouissance labiale 
jouera son rôle dans l'excitation sexuelle, Plus tard, lorsqu'on 
exigera de l'enfant une selle l'égulière, se développera toute une 
erotique anale* Ce n'est qu'à l'âge pubère que l'adolescent con- 
naîtra le primat de la zone génitale. 

Ces diverses phases de la volupté s'accompagnent de certains 
traits de caractère prévalents. L'activité agressive de la bouche, la 
volupté passive de la marge anale ou l'obstination que l'enfant met 
à retenir ses selles. le besoin conquérant de la phase génitale sont 
autant de circonstances psycho-physiologiques qui peuvent laisser 
une empreinte profonde sur le caractère. Des chocs sexuels subis 
dans la petite enfance peuvent fixer tel trait de caractère et arrêter 
à un stade donné le développement affectif. 



PSYCHANALYSE ET ÉDUCATION 433 



L'enfant ne parviendra que difficilement, par un travail de 
l'intelligence et de la volonté, à compenser un trait d'obstination, 
d'agressivité ou de passivité, qui prend sa source dans les profon- 
deurs de son développement psycho-physiologique. 

Seule l'étude des causes qui ont pu entraver une évolution nor- 
male libère vraiment l'individu de certains défauts que beaucoup de 
médecins considèrent encore comme constitutionnels. 

Ces fixations de l'affectivité à des stades prégénitaux ont une 
influence assez directe sur les aptitudes scolaires* Un enfant qui 
subit ses études passivement les fera tout différemment de celui 
qui les désire, qui sent en lui une avidité de connaissance et un 
réel besoin de dominer et de maîtriser le inonde extérieur* 

Ces facteurs psycho-sensoriels viennent se compliquer de toutes 
les alternatives de haine et d'amour que l'enfant éprouve à l'égard 
de ses parents. Freud a mis en lumière que chaque garçon com- 
mençait par être plus attaché à sa mère qu'à son père, el qu'il 
nourrissait à l'endroit de ce dernier de vrais sentiments de jalou- 
sie. Si, pour une raison ou pour une autre, excès de tendresse de 
la mère, brutalité uu père, il s'attarde à cette position affective, on 
peut le voir s'identifier à sa mère et prendre de plus en plus des 
traits de caractère féminins. 

Mais, généralement, le garçon ne reste pas à cette phase. L'agres^- 
siviié qu'il déploie à l'égard de son père se heurte à l'affection que 
celui-ci porte à son fils, Les sentiments se compliquent alors. La 
tendance affectueuse fait naître des sentiments de culpabilité qui 
obligent le garçon à refouler son agressivité el à accepter l'auto- 
rité paternelle* De l'intensité plus ou moins forte de ce conflit 
peuvent surgir trois attitudes différentes. 

1) Le garçon reste passif, l'hostilité est refoulée, mais il ne se 
développe pas de sentiments affectifs positifs. Il s'agit simplement 
d'une soumission, d'un asservissement par culpabilité. Le garçon 
est alors la proie de tous ses devoirs qu'il accomplit avec peine, 
mais scrupuleusement et sans plaisir. Il ne domine jamais son 
travail. 

2) Le garçon refoule son agressivité, mais, comme elle n'est 
pas trop forte, il parvient à former des sentiments affectueux à 
regard de son père qui le poussent à prendre une attitude positive 
et active. Il s'identifie à son père et a du plaisir à agir comm 
lui, à devenir viril et adulte. C'est l'évolution normale. 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSA 30 



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434 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

3) Le garçon nourrit à- l'endroit de son père une haine trop forte, 
il n'arrive pas à la refouler entièrement, ou bien elle ressort impul- 
sivement. Cet élève se montre turbulent, a souvent des refus d'étu- 
dier. Son intelligence est souvent très au-dessus de ses capacités 
scolaires. 

Ces trois types de réaction peuvent chevaucher plus ou moins les 
uns sur les autres. De plus, une foule de facteurs peuvent les 
modifier, ainsi la complication que peut introduire un frère aîné ou 
cadet qui comporte naturellement des éléments de rivalité. Ceux-ci 
influeront différemment, suivant que le frère est plus ou moins 
doué que le sujet. Les capacités scolaires d'un fils révolté contre 
son père peuvent être excellentes, si celui-ci se montre justement 
un incapable dans Inexistence. 

A diverses reprises, nous avons parlé des forces conscientes et 
des forces inconscientes, mais celles-là ne sont pas toujours anta- 
gonistes de celles-ci. En réalité, notre structure psychique est plus 
complexe. La psychanalyse distingue trois groupes de forces, le 
moi, le soi et le sur-moi. 

1) Le moi est en quelque sorte la résultante du soi {l'ensemble 
de nos pulsions), du sur-moi (Pîntrojection dans notre inconscient 
d'une loi morale), et du monde extérieur. Recevant constamment 
des incitations de ces trois sources, le moi a pour fonction de leur 
donner une réponse* Nous pouvons dire que toute sensation tend 
à se convertir en une action. Le moi organise et diffère ces diverses 
actions. Il sert d'intermédiaire entre notre monde intérieur et le 
monde extérieur* Suivant la connaissance qu'il a de l'un et de 
l'autre, il réussira une adaptation plus ou moins bonne* Notre moi 
est fait de notre personnalité pensante et de celle qui agît en toute 
conscience, 

2) Le soi {das es). II est formé de nos pulsions brutes, de nos 
besoins et de nos désirs les plus élémentaires ; c'est la poussée 
instinctive. Lorsque nous prenons conscience des tendances du 
soi, elles sont déjà déformées, car elles sont à ce moment déjà mê- 
lées à des images, empruntées à la réalité extérieure, qui les véhi- 
culent jusqu*à leur réalisation dans le monde ambiant. 

Il n'en reste pas moins que le soi n'a pas que ce caractère imper- 
sonnel, il contient aussi des tendances plus évoluées qui ont été 
refoulées et qui peuvent faire irruption impulsivement dans la 
conscience- 



PSYCHANALYSE ET ÉDUCATION 435 



Le soi prend sa racine dans l'inconscient, mais il s'épanouit 
dans le moi conscient. Ce n'est que dans les cas extrêmes où il a été 
trop fortement refoulé qu'il se traduit directement en actions qui 
échappent complètement au contrôle du moi. Plus un individu est 
normal, plus son soi est tamisé par son moi. Plus l'individu est 
anormal* plus son soi est dissocié de son moi. Il agit impulsive- 
ment et en dehors de tout contrôle conscient, 

3) Le sur-moi. C'est là une instance inconsciente, formée de 
toutes les identifications et les craintes qui se sont accumulées au 
cours de l'existence. Le sur-moi ne doit pas être confondu avec le 
moi idéal. Ce dernier reste conscient, dirige nos actions vers un 
but élevé, mais se trouve souvent en conflit avec le sur-moL 
Exemple : une femme mariée peut désirer rendre son mari heu- 
reux, même sur le terrain des sens, mais son sur-moi qui refoule 
sa sexualité l'oblige à demeurer une femme frigide. Si l'enfant a 
fait des identifications, surtout par affection, par admiration, son 
sur-moi se trouvera en harmonie avec son moi idéal. Il ne sera pas 
tyrannique et ne sera pas un obstacle à la réalité. II en sera tout 
autrement si l'identification s*est faite par crainte. Le sur-moi 
devient alors hypersévère et arrête les pulsions avant même qu'elles 
parviennent à la conscience de l'individu. Dans certains cas, tout 
le combat moral se passe à l'însu du moi. 

Voici une femme qui désirerait tromper son mari ; elle refoule 
le désir, et en même temps tout le débat devient inconscient, va 
se passer entre la pulsion du soi et la sévérité croissante du sur- 
moi, 

Mme X. est contrainte de commettre une quantité d'actes obses- 
sionnels. Passe-t-elle devant une table où un livre est posé de façon 
négligée, elle est obligée de le redresser, pour le placer parallèle- 
ment aux bords de cette table. Elle ne peut pas souffrir que sa 
servante rentre le linge dans l'armoire. Elle est astreinte à faire 
ce travail elle-même, parce qu'elle ne peut supporter que les linges 
ne soient pas exactement superposés les uns aux autres. Il est évi- 
dent que ce geste a la valeur symbolique de redresser, de rectifier 
une action qu'on se reproche» Mais l'activité du sur-moi de cette 
dame se manifeste par bien d'autres symptômes. Elle fait constam- 
ment réloge de son mari, tout en indiquant qu'elle ne s'entend pas 
bien avec lui. Au lieu de pouvoir formuler de façon précise certains 
reproches, on la sent la proie de sa culpabilité et contrainte par son 



436 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sur-moi de renoncer à son attitude critique. Son moi ne peut pas 
exprimer simplement la réalité telle qu'elle est* il ne peut pas 
même la percevoir objectivement, car la pression du sur-moi et des 
sentiments de culpabilité l'oblige à déformer la situation réelle et à 
porter seule la responsabilité de la mésentente conjugale. Au reste, 
le symptôme le plus tyrannique de cette malheureuse névrosée est 
l'obsession d'avoir un cancer. Elle se déshabille jusqu'à dix fois par 
jour pour inspecter tout son corps et s'assurer qu'elle n'est pas 
victime de ce terrible maL Plusieurs fois par semaine, elle court 
chez le médecin pour être rassurée* C'est là un mécanisme d'auto- 
punition. 

Si Mme X. pouvait discuter dans son moi les termes du conflit 
qui l'agite, elle serait peut-être rongée de remords à l'égard de 
certaines pensées ou de certains actes* mais son sur-moi est trop 
sévère pour laisser passer le conflit dans le moi* Au lieu de se 
trouver en face de remords qu'elle pourrait discuter et faire dis- 
paraître, elle se trouve rongée par l'idée du cancer, Cette idée ne 
lui laisse presque pas de répit. Non seulement elle sert de punition 
à ses envies d'adultère, mais encore elle est une défense: qui la met 
à l'abri de certains dangers* Est-elle invitée pour un dîner où elle 
risquerait de rencontrer des hommes qui lui seraient sympathiques^ 
qu'immédiatement l'anxiété d'avoir un cancer s'exagère et que son 
inquiétude la met dans un état physique tel qu'elle est obligée de 
se mettre au lit, 

Le moi de Mme X, ne prend pas conscience de la finalité de ses 
symptômes. Elle les considère comme une maladie qui n'a rien de 
commun avec ses conflits moraux. La lutte morale est entièrement 
engagée entre le soi et le sur-moi, d'où son expression dans un 
langage symbolique- Le moi ne participant pas à ce débat, les élé- 
ments de la réalité n'entrent pas en ligne de compte, et les solu- 
tions apportées au conflit sont forcément inadaptées. 

Ces mécanismes d'autopunition jouent un rôle important, non 
seulement chez des psychopathes avérés* mais chez des personnes 
quasi normales. 

C'est ainsi que l'on voit certaines personnes rater tout ce qu'elles 
entreprennent. Elles accusent naturellement les circonstances* maïs 
lorsqu'on a l'occasion d'analyser ces malades, on voit qu'elles ont 
préparé inconsciemment leur propre ruine. 

Celle défense de réussir peut également jouer un rôle dans Ie& 



V 



mm 



PSYCHANALYSE ET ÉDUCATION 437 



échecs scolaires de certains écoliers. L'envie de supplanter un frère, 
par exemple, peut s'associer à des sentiments de culpabilité tels que 
tous les efforts faits dans cette direction restent sans résultat. 

Celle constatation peut paraître arbitraire à ceux: qui ne sont pas 
familiers avec les problèmes psychanalytiques, car tous nous con- 
naissons des individus qui ont été stimulés par la rivalité consciente 
ou inconsciente* et chez qui cette attitude n'a provoqué ni senti- 
ments de culpabilité, ni autopunitions. 

C'est que la rivalité intellectuelle seule est incapable de faire 
sourdre ces sentiments ; pour qu'elle provoque ces réactions patho- 
logiques, il faut qu'elle prenne racine dans des conflits plus pro- 
fonds et plus refoulés- Il peut, par exemple, y avoir rivalité de deux 
frères à l'égard de leur mère ou à l'égard d'une sœur. Ces senti- 
ments incestueux provoquent une forte culpabilité qui naturelle- 
ment se répercute sur les réactions de jalousie qui en dépendent. 
Ainsi se crée cette sorte de paralysie intellectuelle que Ton ren- 
contre chez des garçons par ailleurs intelligents* 

Les maîtres de classe pensent souvent que ces élèves s,nt des 
paresseux, des distraits qui manquent de volonté, et c'est ainsi 
qu'ils s'expliquent le faible rendement d'une intelligence pourtant 
normale, Mais, en y regardant de plus près, ils s'apercevront que 
souvent ces élèves travaillent avec assiduité, mais sans parvenir k 
un résultat. Ils garderont l'impression que l'enfant ne sait pas s'y 
prendre dans son travail, mais auront de la peine à préciser en 
quoi sa méthode est défectueuse. Ce qu'ils observeront de plus 
précis, c s est que l'enfant n'est pas concentré. Or, il ne Test pas, 
dans ce cas du moins, non pas parce qu'il ne fait pas effort pour 
l'être, piais parce que ces conflits, même inconscients, accaparent 
une trop grande force de son énergie psychique pour qu'il lui en 
reste suffisamment de disponible à l'égard de ses études. 

Ou bien encore le sur-moi, supposant à toute réussite, rend le 
cerveau de l'enfant imperméable et inapte à l'acquisition de con- 
naissances nouvelles- C'est ce que nous avons observé dans le cas de 
Bernard que nous citions plus haut. Il lit un livre, mais ne peut 
rien en retenir. Ces échecs successifs déterminent des sentiments 
d'infériorité qui provoquent à leur tour de nouvelles inhibitions. Ils 
puisent souvent leur origine dans une crainte de la petite enfance 
qui joue un rôle beaucoup plus considérable qu'on ne le pense, 

Il s'agit de la crainte de castration. Celle-ci, apparaissant très 



438 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tôt, est refoulée de bonne heure, c'est la raison pour laquelle si peu 
d'entre nous sont conscients de ses effets. Comme elle appartient 
au matériel infantile, c'est-à-dire à celui que nous censmons Je 
plus sévèrement, nous rencontrons souvent une résistance invin- 
cible à son endroit C'est pour cette raison aussi qu'il est très déli- 
cat d'en parler, en dehors d'une analyse, à des personnes chez qui 
l'idée de cette crainte ne peut éveiller aucun écho en eux. 

Cette crainte naît de façons diverses. Tel enfant, se livrant à des 
pratiques onanistiques, s'est vu menacé par son père des pires 
maladies, peut-être même l'a-t-il menacé de lui couper sa main ou 
son membre. Si l'on se souvient de l'intérêt que l'enfant porte à 
son propre corps, on comprendra la terreur que peut engendrer une 
telle menace. Elle est souvent si forte que l'enfant est inca- 
pable de la garder dans sa conscience, qu'il la refoule, mais que dès 
ïors tout son comportement tend à fuir la réalisation de cette 
menace. 

D'autres fois, cette idée de castration survient chez des garçons 
qui observent la différence anatomiquc des sexes et s'imaginent 
que leur petite sœur a été châtrée- Ils craignent qu'en étant déso- 
béissants, ce même châtiment pourrait leur être infligé. 

La plupart du temps, celte crainte ne reste pas telle quelle dans 
leur esprit. L'enfant ou même l'adulte s'imagine que sa verge est 
plus petite que la nonne. Us associent ce fait à des sentiments de 
culpabilité, et de là naissent une série de sentiments d'infériorité 
qui les arrêtent dans leur expansion vitale. Des garçons, en proie 
à des conflits de ce genre, s'imaginent qu'ils ne pourront jamais 
réussir ; cette autosuggestion constante leur enlève toute assurance 
et diminue notablement leurs capacités scolaires. 

Chez d'autres garçons qui ont vu les organes de leur père, la com- 
paraison des proportions a déclenché les mêmes sentiments d'infé- 
riorité. Mais souvent aussi, cette simple vue déclenche des senti- 
ments de jalousie et l'envie de châtrer le père- Ce désir, à cause des 
sentiments de culpabilité qu'il éveille, est de suite refoulé. Il se 
fraduit alors chez l'enfant par la crainte qu'on lui inflige l'acte 
qu'il aurait voulu commettre contre Padulte- A la base de cette 
jalousie, se trouve naturellement le désir d'avoir des organes aussi 
grands que ceux du père, et, à la suite des idées agressives, cette 
idée même de rivalité an atomique est punie par le sur-moi. L'en- 
fant doit croire qu'il restera toujours inférieur, il doit vivre dans- 



PSYCHANALYSE ET ÉDUCATION 43? 



le sentiment de sou impuissance. Plus tard, la rivalité lui sera 
interdite sur toute la ligne, aussi bien dans le domaine intellectuel 
que dans le domaine sexuel. Il devra céder le pas à tous ceux qu'il 
rencontre. Il sera voué à n'occuper que les derniers rangs de sa 
classe et à n'accepter plus tard que des fonctions inférieures. 

Des destinées aussi tragiques ne s'acceptent pas sans révolte 
intérieure. On trouve, chez ces gens que la vie repousse toujours 
au troisième rang, d^s besoins de compensation qui généralement 
les rendent m oins sympathiques encore. Ils montrent une assurance 
souvent arrogante. Ils veulent se mêler à toutes les conversations, 
donnant leur avis sur un ton important qui contraste tristement 
avec leur incompétence dans ce domaine. Ce sont des gens suscep- 
tibles, irritables, personnels, dont le commerce est fort désagréable. 
Leur attitude reste toute égocentrique, toute narcissique, comme 
nous disons en psychanalyse, 

Freud, en effet, a décrit, dans le développement psycho-sexuel de 
l'enfant, une phrase narcissique dans laquelle le garçon ou la fillette 
sont avant tout intéressés par leur propre corps, par les transforma- 
tions physiologiques et anatomiques qui s'opèrent en eux* A cet 
âge, ils ramènent tout à eux. L'éveil sexuel leur donne plus tard la 
curiosité du corps et de l'esprit du partenaire* En même temps que 
naît cet intérêt pour autrui, s'acquiert la faculté de devenir objec- 
tif, de ne pas juger de son point de vue seulement, mais aussi du 
point de vue d'un autre. Si à cet âge l'enfant a été trop blessé dans 
son amour-propre, il ne fait pas cette évolution vers l'objecti- 
vité. Il reste enfermé dans son amour-propre et ne dépasse pas, au 
point de vue psychique du moins, la phase narcissique. 

Nous avons jeté un rapide coup d'œil sur les données les plus 
importantes de la psychanalyse. Demain, nous examinerons plus 
en détail les répercussions des conflits psychiques sur le mouve- 
ment de F intelligence. 



COURTES COMMUNICATIONS 



Sur un cas de guérison rapide 

Par E, Sokojlnîcka 



Une jeune femme de 25 ans, jeune mariée^ <s*est présentée chez moi 
souftYant d'angoisses, d'insomnie^ d'apathie et de malaises physiques. Les 
médecins sont arrivés à la conclusion crue ceux-ci, accompagnés de 
température dépassant 38, étaient dus à une appendicite. L'opération a 
été décidée. Cependant, la jeune femme tenait à essayer d'abord un trai- 
tement psychanalytique. 

L'opération de l'appendice n'a pas eu lieu, car le professeur agrégé 
chez qui je l'avais dirigée s'y était absolument opposé. 

Son mari provenant de Tunisie, le jeune couple remettait toujours son 
voyage, la jeune mariée ne pouvant pas se décider a quitter ses parents. 

Je l'ai vue dix-sept fois* Ce qui m'avait surtout frajjpée dans ce cas, 
c'est la fertilité de chaque séance. Chaque explication que je lui donnais 
apportait des fruits, La courte analyse a formé un cycle des réactions 
typiques dans chaque analyse, mais en raccourci* La analade a compris 
le complexe d'Œdipe, les remords d'abandonner le père -qu'elle aidait 
activement dans sa profession, les remords vis-ù-vis de la mère à qui 
elle a enlevé en grande partie PaflTcction, etc. La maladie s'est déclanchée 
à la suite d'un accident d'auto qui a coûté la vie à une autre jemie 
mariée habitant le même hôtel que notre malade ? au €Ouns de son voyage 
de noce. 

Depuis huit mois, la guérison dure, les nouvelles que j'ai reçues d'elle 
el par l'intermédiaire de ses parents, ne laissent rien à désirer. 

Je nie demande si le fait seul que la malade s'est adressée à moi deux 
mois après Téclosion de la névrose peut expliquer la guérison rapide* 
Je ne le crois pas* 



^ i^^a^— ^^^^^m^^»^— — 



COURTES COMMUNICATIONS 441 



Sur deux cas de traitement psj^chanalytïque 

suivi de guérisons rapides 

(Impuissance génitale et Névrose obsessionnelle) 

Par S. Nacht 



Nous avons lous l'attention tendue et à la recherche de toute modifica- 
iion appelée à perfectionner notre technique analytique, si déficiente 
encore par certains points. 

Ce sont surtout les cas ayant posé des problèmes difficiles qui, en nous 
-enrichissant d'expériences précieuses, peuvent nous aider dans cette voie. 
Gela va de soi, bien entendu. 

Mais peut-être y a-l-il aussi intérêt à vous soumettre des malades guéris 
vite — trop vite - — en comparaison avec ce que l'expérience courante 
nous enseigne. L'histoire de ces traitements dont Je succès rapide nous 
étonne à juste titre peut-être pourrait-elle nous aider à comprendre 
davantage les cas difficiles, par les réflexions qu'elle jiourraït provoquer. 
Voici un premier cas : 

Le malade est un jeune homme de 27 ans. Il nous est adressé parce que, 
malgré toutes les teplatives thérapeutiques faites au cours des dernières 
années, il reste impuissant. 

Nous insistons sur ce point — à savoir que plusieurs thérapeutiques 
avaient échoué avant qu'il nous fût confié. 

Il avait été traité par des moyens physiques (électricité), bio-chimiques 

II avait été traité par des moyens divers : physiothérapie, opothérapie, 
psychothérapie, etc. 

Ce jeune malade était un garçon bien bâti, intelligent, cultivé, qui exer- 
çait une profession libérale, Il l'exerçait mal, d'ailleurs, il était mécon- 
tent de ce qu'il faisait, car il se rendait compte qu'il pourrait faire 
beaucoup mieux s'il pouvait utiliser librement toutes ses possibilités, Il 
avait d'ailleurs en général l'impression d'être toujours en dessous de ses 
moyens, il a tout pour être heureux, disait-il, mais il est malheureux* 
Par moments, il souffrait d'être obsédé par des images à caractère sadi- 
que (il voit des femmes nues que Ton flagelle ou qu'il ilagelle ou qui le 
flagellent) - 

Ces images le faisaient souffrir malgré l'excitation sexuelle qu'elles 
provoquaient car c'est de cette seule manière qu'il pouvait avoir une 
érection. 

C'est sur ce symptôme que la cure psychothérapique à laquelle II s'était 
soumis l'année avant de venir nous trouver avait eu un effet heureux, mais 
qui n'a pas persisté longtemps* Enfin, pour en venir au symptôme prin- 
cipal, il était impuissant* Ce jeune homme de 27 ants n'avait jamais pu 
avoir une érection en présence d'une femme et malgré de multiples et 
diverses expériences. 



«V 



442 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Il avait eu plusieurs liaisons, une d'elles avait duré près de deux ans. 
Pendant deux ans, il avait eu une maîtresse, si ce terme peut être employé 
dans ce cas, qui lui avait même coûté toute une fortune. 

Comme cela arrive dans ces cas, s'il ne pouvait jamais avoir d'érec- 
tion en présence dMine femme, il pouvait eu avoir étant seul. Il se mas- 
turbait assez souvent et les rêves erotiques suivis de pollutions n'étaient 
pas rares. 

Dans la majorité des cas, d'ailleurs^ l'érection était provoquée par les 
images des flagellations. 

Il a perdu son père lorsque! était âgé de cinq ans* 11 croit se rappeler 
que la mort du père a été un gros chagrin ; il ne voulait pas se iaire à 
cette idée, il recommandait à sa gouvernante de laisser la porte ouverte 
pour que son père pût revenir. I) a gardé un souvenir très beau de son 
père qui était d'ailleurs, paraît-il, un être exceptionnellement supérieur 
et attachant» 

Et maintenant } voyons comment s'est déroulée l'analyse de ce malade. 
Dès le début, nous fûmes frappé de l'absence remarquable de résistances. 
Cette attitude devait se maintenir durant tout le traitement. Nous pou- 
vons même dire que c'est un des rares malades qui nous a donné réelle- 
ment l'impression de laisser ses associations s'enchaîner librement, de 
laisser son inconscient parler* 

Dans les toutes premières séances, il nous apporta deux rêves qui noms 
parurent exprimer ce qui pourrait être considéré comme le pivoï de sa 
névrose. Dans ses rêves, il se reprochait la mort de son j)ère et exprimait 
la crainte de la castration. 

Voici le premier rêve : II est dans un dîner, il raconte aux convives 
combien les gens s'étonnent qu'il puisse être gai (ou jouer au tennis) 
quand il y a un mort dans la maison* Ce mort, c'est son oncle paternel. 

L'interprétation de ce rêve est si facile qu'il n'y a pas lieu d'insister, 

Le deuxième rêve est encore plus précis et plus complet. Il est dans 
une maison, il voit arriver une escouade de soldats en costumes 
Louis XIV ; à la tête de l'escouade se trouve quelqu'un ayant la tele de 
Louvois {il fait la remarque que c'est tout à fait la tête de sa grand'mère 
paternelle). Il a l'impression qu'on va le saisir, on le prend pour Fau- 
teur ou le complice d f un crime commis sur les lieux. Il y a du sang par- 
tout. 

Il sent comme un déclic à la jambe. 

Dans «ce rêve, le malade non seulement s'accusa du meurtre commis, 
mais il va plus loin, il exprime aussi la crainte de la punition, la cas- 
i ration (le déclic qu'il sent à sa jambe). 

Nous donnâmes ces interprétations au malade, mais seulement après 
avoir attendu quelques séances par crainte de nous attaquer trop rapide- 
ment et sans ménagement au lourd sentiment de culpabilité qui pesait de 
façon évidente sur la vie de ce garçon. Cependant ces explications furent 
facilement acceptées par le malade avec toutefois une attitude qui voulait 
dire <i sous bénéfice d'inventaire ! »• Mais rapidement et dans plusieurs 
séances successives, il se passa quelque chose de tout à fait démonstra- 



^ M 



COURTES COMMUNICATIONS 443 



tif. En laissant ses idc^ts l'entraîner librement, il lui arrivait brusque- 
ment de voir surgir l'image de ses parents en tête-à-tête d'abord, puis 
comme s'ils allaient s'embrasser. Immanquablement à ce moment précis, 
îl avait une sensation pénible de vertige, de vide dans la tête et l'image 
de ses parents s'éloignait, devenait de plus en plus lointaine et petite ! 

Voilà les matériaux essentiels de cette analyse, leur interprétation nie 
paraît si facile que je ne puis même me permettre d'insister icî t Le reste 
des séances ne fut qu'une recherche de confirmation des interprétations 
avancées et un souci de « revenir à la charge »* 

Le résultat fut qu'au bout de six semaines, ce garçon était transformé. 
Il avait l'impression de revivre, d'être débarrassé d'un poids. 

Son activité s'en ressentit, il fut plus sûr et plus confiant en lui-même, 
plus viril, 

Tout cela le rendait bien entendu gaî et plein d'espoir, 

Les gens, autour de lui, s'en apercevaient. A la sortie d'une soirée, sa 
sœur lui dit ; « Mais qu'est-ce qu'on t'a fait ? Tu fais tourner la tète 
maintenant à toutes les jeunes filles ! » 

Il ne parlait plus de ses images de flagellation. 

Puis, deux mois après le début de l'analyse, il s'en fut trouver une 
femme dans une maison close. Il réussit le coït. II en était sûr d'avance, 
dit-il, qu'il le réussirait, mais n'a trouvé qu'une satisfaction médiocre de 
l'acte sexuel en lui-même. Toute la satisfaction fut théorique en quelque 
sorte* Il fut très heureux, car pour la première fois, il réussissait un 
coït, et cela fut pour lui la preuve de la guérîson. 

Il renouvela la même expérience à plusieurs reprises et dans des 
meilleures conditions. 

Voici maintenant îe deuxième cas (suivi avec le jD t Mate), 

Il s'agit d*une jeune fille de 17 ans qui souffrait depuis trois axs envi- 
ron d'obscssioxs multiples* La principale, P a idée principale », comme 
elle disait, était une impression pénible d'avoir perdu une grande lèvre* 
À côté, prenaient place d J autres obsessions ayant un caractère plus 
fugace : elle n'était plus vierge, ou bien elle avait avalé an os. 

Toutes ces obsessions la faisaient souffrir et surtout l'empêchaient de 
travailler ; elles l'avaient obligée de quitter les cours du lycée depuis 
pins d'un an. 

Aucun antécédent direct ou indirect intéressant à signaler. 

Lorsqu'elle consulta — après d'autres médecins — mon ami Mâle, elle- 
présentait aussi un embonpoint tel que l'on pouvait parler d'obésité. En 
outre, elle n'avait plus ses règles depuis quelque temps. Le traitement 
opothérapîque conseillé par Mâle fit revenir les règles et amena la taille 
à des proportions presque normales. 

Par contre, la psychothérapie qu'il tenta pendant plusieurs mois ne 
donna aucun résultât quant aux obsessions, 

C'est dans ces conditions qu'il me l'adressa. 

Dès ma première conversation avec la malade, j'appris deux faits 
importants : à savoir qu'elle tomba malade pendant que sa mère était: 






' ^^ _ -- : b^^^^^^ tiéfa^^^HV^"^^^^^ 



f*> 



444 REVUE FRANÇAISE DE P5YC II ANALYSE "* 



enceinte et immédiatement après qu'elle-même avait été reçue à un 
examen. 

Il était évident pour moi que ses obsessions lui servaient de moyen de 
punition et qu'en se punissant elle punissait ses parents. 

Maie dès que je commençai les séances d'analyse, je ne pus plus tirer 
un seul mot de la malade pendant une dizaine de jours. 

Après quelques essais d'encouragement qui n'eurent aucun succès — je 
fis comme elle — je me tus pendant plusieurs séances. 

Puis, un jour, je me servis de ce qu'elle m'avait dit le premier jour el 
lui expliquai qu'à première vue il me semblait que tout cela n'avait d'au- 
tre but que de punir les siens en se punissant. Comme preuve, je lui fis 
remarquer qu'elle ne faisait rien de ce que je lui demandais afin d'essayer 
de guérir, malgré qu'elle savait quel sacrifice énorme faisait son père en 
la faisant soigner par une méthode coûteuse — étant donné sa situation 
tout à fait modeste* 

Cela me réussit, car eJle se mit par la suite à travailler, Je passe sur 
les détails de l'anahse pour vous parler du point essentiel : V intense 
fixation a la mère avec haine à V égard du père. Jusqu'à Page de 5 ans, 
3a malade avait eu entièrement pour elle seule la mère, son père étant au 
iront, À son retour, elle eut l'impression d'un intrus, de quelqu*un qui lui 
prenait sa mère. 

D'où une ancienne hostilité et Inaine, Peut-être -fantaisies de castration 
à regard du père — puisque c f est par son sexe qu'il lui prenait sa mère. 
Cette agressivité, ce désir de castration entraîna un sentiment de culpa- 
bilité el une crainte de châtiment quelque peu analogue, « être puni par 
oit l'on a péché ». Le tout était resté latent jusqu'au renouvellement du 
traumatisme : la grossesse de la mère. 

Tout fut remis en question à cette occasion. 

Cela paraît d'autant plus évident que bien avant qu'il fût question 
d'une grossesse, la malade avait dît qu'elle ne voulait pas d'uue soeur ou 
d'un autre frère, et que si cela arrivait, elle la quitterait. (À noter que ces 
propos étaient tenus par une jeune fille de 14 ans !) 

Malgré tout, il y eut une nouvelle grossesse, 

A cette occasion, toute l'agressivité à l'égard du père rebondit et le 

désir de le châtrer, Mais il s'en suit un sentiment de culpabilité et un 

retournement contre elle-même de l'agressivité à l'égard du père, d'où 

« Vidée principale » V obsession qu'elle avait perdu {qu'on lui avait 

■enlevé) quelque chose aux organes génitaux. 

Dans ce cas aussi, Peffel thérapeutiqu-e de ces explications fut immé- 
diat : La malade commença par reprendre ses cours, put travailler. Les 1 
obsessions disparurent petit à petit. 

Aujourd'hui, six mois passés depuis la fin de son traitement, elle est 
guérie de «es obsessions, travaille très bien, est contente, etc* 



COMPTES RENDUS 



Société Psychanalytique de Paiis 



Séance du 23 mai 

Communications de Mme Sokolnicka et S- Nacht (publiées in extenso 
p. 440 et suiv.), 

D T Clh Odier : a observé un cas analogue à celui de Mme Soko]niçka ; 

chaque interprétation portait, « chaque interprétation » pourrait cire 
considérée (par l'inconscient de la malade) comme une permission (trans- 
fert très favorable), 

Mme Sokolnicka : ne pense pas que tout puisse s'expliquer uniquement 
par le transfert* Elle se demande si une structure psychique spéciale de 
certains malades ne pourrait davantage expliquer ces cas* 

D T Laforgue : pense qu'il s'agit plutôt de cas dont révolution n^est pas 
fixée. C'est cette condition qui facilite certaines guérisons. Cela poserait 
l'indication des traitements psychanalytiques- 

D T Cénac : pense aussi qu'il s'agit suriout de moments plus opportuns 
que d'autres pour la guérisoii. 

D T Lœwenstein r croit que dans certains cas l'atmosphère créée entre 
le malade et l'analyste fait que des interventions <* portent » de mamère 
remarquable. Le ton r le moment de l'interprétation doivent contribuer de 
beaucoup aussi* 

Peut-être que la structure de ia névrose expliquerait certaines de ces 
guérisons. 

D T Borel ; croit aussi que l'atmosphère affective de certaines séances 
est plus favorable à l'effet thérapeutique que d'autres. Quelquefois il a 
provoqué une certaine émotivité chez ses malades et cela lui a pennïs 
d'obtenir d'excellents résultats. Ce fut le cas d'un impuissant et aVun 
dipsomane. 

S* Nacht. 



BIBLIOGRAPHIE 



C -G. Jung : Essai de Psychologie analytique. Traduit par Yves 
Le Lay Préface d'Edmond Jaloux* Paris, Stock, 1931, 198 p. 

La psychanalyse peut se féliciter d'avoir trouvé chez un romancier 
le] que il* Edmond Jaloux un homme aussi compréhensif de la psycho- 
logie de l'inconscient. En discutant avec lui de ces problèmes j'ai souvent 
admiré sa grande intuition, mais aujourd'hui nous tenons à lui exprimer 
notre gratitude de ce qu'il ait affirmé publiquement son opinion. I) ne 
faut pas nous leurrer* Les facteurs affectifs jouent un grand rôle dans le 
développement des sciences, car la foi ne reste pas étrangère aux vérités 
scientifiques, et nous savons que si Jaloux appuie certaines découvertes 
de toute son autorité, cette attitude aura plus de prix aux yeux de beau- 
coup de gens que la description minutieuse de bien des cas* Au reste, 
l'avis de Jaloux et des autres romanciers ne noue est point indifférent 
puisqu'il s'agit d'hommes qui, par profession, sont aussi des observateurs 
de l'âme. 

Dans sa préface, Jaloux écrit (p, VI cl VII) : « Il est incontestable 
qui] est impossible, aujourd'hui, de se passer de quelques-unes des 
idée? du D r Freud ; le refoulement, la censure, l'ambivalence sont 
aujourd'hui des théories qui apportent une lumière évidente dans les 
problèmes qui demeuraient profondément obscurs». Mais enfin, à toute 
celle architecture du désir souterrain, il fallait un soubassement général, 
une explication qui fût valable dans bien des cas. 31. Freud a attribué à 
la libido et à <sa lutte conire l'individu, l'origine des troubles nerveux 
fonctionnels. On a beaucoup reproché au T> T Freud son pansexualisme ; 
c'est là un détail dans lequel il est inutile d'entrer. Si M. Freud en a exa- 
géré les conséquences, c'est possible, il n^en est pas moins vrai que c*est 
sa théorie de la libido qui a ouvert quelques-une des souterrains qui 
étaient fermés jusqu'à ce jour, je ne dis pas qu'il les ait ouverts tous, jo 

L'ouvrage du D T Jung est une collection de conférences faites au cours 
de ces dernières années* Il s'ouvre par une élude sur les problèmes psy- 
chiques des différents âges de V homme. Tout en n'étant pas d'accord 
avec l'ensemble des thèses d-e l'auteur, nous nous plaisons à reconnaître 
tout l'intérêt que suscite sa pensée, toujours si originale* 

Jung montre d'abord notre résistance à devenir conscients des pro- 
blèmes que la vie nous pose, « Dans la mesure où nous appartenons 
encore à la nature, écrit-il, noue sommes inconscients et vivons dans la 
sécurité de l'instinct sans problèmes. Tout ce qui, en nous, est encore 
nature, craint le problème ; car celui-ci signifie doute, et là où règne le 
doute, règne aussi l'incertitude et la possibilité de voies diverses* » 



BIBLEOGRAimiE 447 



Ce refus d'accepter les responsabilités de l'adulte, Jung le précise 
encore dans deux passages que nous voudrions citer ; « Le problème 
nous mène à une solitude où nous ne trouvons plus ni père, ni mère, 
dans un abandon où nous n'avons même plus la nature, où nous sommes 
réduits à îa conscience de nous-mêmes. Nous ne pouvons faire autrement 
que de mettre des décisions et des solutions conscientes à la place du 
déroulement naturel des phénomènes* » Et plus loin : « On désire que 
ia vie soit simple, sûre et sans encombre ; c'est pourquoi les problèmes 
sont tabou* On veut des certitudes et non des doutes ; on veut des résul- 
tats et non des expériences^ sans s'apercevoir que les certitudes ne peu- 
vent provenir que des doutes, et les résultats des expériences. Aussi la 
négation artificielle des problèmes ne crée-t-ellc pas de convictions ; au 
contraire, il faut ensuite une conscience plus large et plus haute pour 
établir la sécurité et la clarté, » 

Pai courant ensuite révolution psychique de l'enfant, Jung écrit : « Au 
stade infantile de la conscience, il n ? existe pas encore de problèmes, car 
rien ne dépend du sujet, puisque Fenfanl dépend encore entièrement de 
ses parente.» La naissance psychique qui marque la séparation consciente 
des parents, ne se produit normalement qu'avec l'apparition de la sexua- 
IHéj à l'époque de la puberté* & 

Nous ne saurions souscrire entièrement à ce point de vue. Même pour 
l'enfant qui se développe normalement, ces problèmes surgissent : haines 
en Cantines,"" conflits de jalousie, problèmes sexuels» 

Jung continue son étude en caractérisant Padolescence par un besoin 
d'élargissement de la vie, contre lequel se dresse toute la résistance des 
habitudes infantiles. Sa conception des différents âges reste^ à notre 
avie, trop biologique. 11 n'y donne pas une part assez large au facteur 
psychologique que joue le milieu social de la famille, et qui pourtant 
influence au premier chef les étapes du développement, La même remar- 
que pcurait être faite plus loin à propos du milieu conjugal En effet, 
Jung soutient celle thèse que « les troubles névrotiques très fréquents de 
l'âge adulte se ressemblent en ce qu'ils veulent tous faire passer la psy- 
chologie de la phase de jeunesse au delà du seuil des quarante an$„. ». 
tt II semble que l'homme ne puisse s'habituer aux pensées grises de la 
vieillesse prochaine et cherche à se cramponner en arrière parce que la 
perspective de Ta venir lui est insupportable. De même que l'homme infan- 
tile recule effrajé devant les inconnues du monde et de la vie, l'adulte 
recule aussi devant la deuxième moitié de l'existence» comme si des tâches 
inconnues et dangereuses l'y attendaient» comme s'il était menacé de 
sacrifices et de pertes qu'il ne pourrait pas supporter, ou comme si la vie 
passée lui était apparue jusque-là si belle et si précieuse qu'il ne puisse 
plus s'en passer. » Jung montre ensuite que ce n'est pas la peur de la 
mort, mais le travail de la raison qui produit ce conflit. 

Ncus ne saurions contester la nécessité de savoir vieillir, mais nous ne 
sauriens admettre le seuil que Jung propose à notre vieillesse. Nous 
serions plu« enclins à dire que l'homme peut et doit prolonger sa jeu- 
nesse. Pour Jung l'homme dépenserait une grande provision de substance 



mmiBBK 



44S REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



mâle jusqu'à quarante ans, il ne lui resterait ensuite qu'une petite quan- 
tité de substance femelle qui devrait alimenter le déclin de ses jcmrb. 
L'inverse se produirait chez la femme, II est certain que cette assertion 
recouvre une vérité biologique, mais pourquoi ne pourrions-nous pas la i 
combattre et en reculer les effets par notre volonté ? Ne voyons-nous 
pas que la femme se virilise à un âge beaucoup plus jeune chez les peu- 
ples primitifs que chez les peuples civilises* Pour pouvoir souscrire à 
l'aphorisme de Jung : « Pour le psychiatre, le vieillard qui ne veut renon- 
cer à la vie est aussi faible et maladif que le jeune incapable de s'élever », 
il faut donner an terme de vieillard son vrai sens, 

L 'étude suivante est consacrée au « problème psychique de l'homme 
moderne ». L'auteur pose d'abord la question sur le terrain psychologi- 
que, puis il se lance dans de nombreuses digressions philosophiques où 
nous ne le suivrons pas. Rappelons surtout la définition que Jung donne 
de l'homme moderne, 

« Des hommes modernes, ou mieux, vivant dans le présent immédiat, 
il n'en est pas beaucoup, écrit-il, car leur existence exige la plus haute 
conscience de soi, une conscience extrêmement intensive et vaste, avec 
un minimum d'inconscience ; car celui-là seul est entièrement présent 
qui a une pleine conscience de son existence d'être humain... Celui qui 
arrive à cette ■conscience du présent e&t nécessairement solitaire. L'hom- 
me ^ dit moderne, est de tout temps solitaire, car chaque pas qu'il fait vers 
une conscience plus haute et plus large l'éloigné de la participation mys- 
tique primitive et purement animale avec le troupeau, l'arrache à l'im- 
mersion dans un inconscient commun. » Jung insiste ensuite sur le fait 
que vivre dans le présent ne signifie nullement renier tout simplement le 
passé. L'infidélité au passé doit être remplacée par une aptitude créa- 
trice. Une des caractéristiques de l'homme moderne réside dans la fasci- 
nation exercée par l'âme. Jung la considère d'une part comme un phé- 
nomène de décadence* si on la regarde avec pessimisme, mais aussi 
comme un germe prometteur si on l'envisage avec optimisme, 

Le chapitre le plus important de ce livre est consacré au « condition- 
nement terrestre de Pâme », par quoi il faut entendre la structure de 
l'àme* On sait que Jung distingue la conscience. l'inconscient personnel 
et l'inconscient collectif. Cette notion étant propre à l'école de Jung* c'est 
sur elle surtout que nous insisterons. L'inconscient collectif serait com- 
posé d'un langage symbolique, commun à chaque homme bien qu'i! ne 
soit pas appris* Voici un exemple de ce phénomène, 

En 190C, Jung soigne un jeune schizophrène qui lui dit un jour : « Cli- 
gnotez des yeux en regardant le soleil, alors vous verrez le phallus solaire. 
En agitant la tète de droite à gauche, vous faites mouvoir le plnJus 
solaire et c'est ainsi que naît le vent »« 

En 1910, Dietrich a rapporté le texte d'une liturgie du culte de Mithra. 
On y lit : # De la même façon deviendra visible aussi ce qu'on appelle 
le tu\au, origine du vent en activité. Car tu verras comme un tube descen- 
dre du disque solaire. El vers les régions de l'ouest comme si c'était un 
vent infini de l'esté ». 



BIBLIOGRAPHIE 449 



Il est évident que îc schizophrène examiné en 1906 ne pouvait avoir 
connaissance de ce manuscrit découvert en 1910* Pourtant les images 
sont exactement les mêmes. 

Etudiant ensuite la répétition de certaines images dans diverses 
mythotogies» Jung conclut (p. 83} : « L'inconscient, ennsemble de tous les 
archétypes, est Je résidu de tout ce que l'homme a vécu depuis les plus 
lointains commencements* et non pas un résidu mort ; tel un champ de 
ruines abandonnées, niais un ensemble de svstèmcs vivants, de réactions 
ei de dispositions qui déterminent la vie individuelle par des voies invi- 
sibles et pour cette raison, d'autant plus efficaces. Il ne s'agit pas seule- 
ment ici d'un gigantesque préjugé historique ; c'est en même temps la 
source de l'instinct dont les archétj'pes ne sont que les formes, » 

Nous sommes prêts à reconnaître une part de venté à la théorie des 
archétypes, mais nous croyons que Jung en fait un usage abusif lorsqu'il 
veut expliquer par elle certaines craintes infantiles qui, à notre avis, 
relèvent de conflits individuels* Voici, par ex, ce qu'il écrit (p* 88) : « Un 
enfant a peur de sa mère. Une fois que nous serons assurés qu'il n'en 
existe aucune cause rationnelle, mauvaise conscience de l'enfant ou bru- 
talité, par ex., de la mère, ou quelque chose d'analogue, que rien n'est 
arrivé à l'enfant qui puisse expliquer cette peur, je proposerais de consi- 
dérer alors la situation sons l'angle de l'archétype. D'ordinaire, les peurs 
de ce genre se produisent durant la nuiî et apparaissent aussi assez sou- 
vent dans les rêves. L'enfant rêve que sa mère est une sorcière qui pour- 
suit les petits enfants », 

Jung pense que les névroses infantiles sont surtout le produit des 
névroses de l'adulte, En ceci, il ne s'oppose nullement à Freud. I! écrit 
à ce sujet : « Peut-être la femme a-t-elle des fantaisies erotiques au sujet 
d'un autre homme que son mari. Or l'enfant est le signe visible de son 
lien matrimonial. Sa résistance à ce lien s'oriente inconsciemment contre 
l'enfant qu'il s'agit de nier* Cela correspondant sur le plan archaïque à 
l'infanticide. Ainsi la mère devient une méchante sorcière qui dévore les 
enfants », Cette étude se termine par d'intéressantes remarques sur les 
Américains qui ont emprunté les manières nègres et l'âme des Indiens, 
Jung l'attribue au fait que les Américains ont pris ces peuples comme 
symboles de leurs tendance^ inférieures, mais de ce fait ils ont joué un 
grand rôle dans la formation de leur inconscient. C'est ainsi qu'il fau- 
drait s'expliquer l'influence si forte de ces races, bien que le mélange des 
sangs ait été tout à fait minime. 

Au chapitre , suivant, Jung étudie « la psychologie analytique dans se^s 
rapports avec l'œuvre poétique ». 

« L'art, dit-il, est une activité psychologique ou une activité humaine, 
issue de motifs psychologiques et comme telle elle est et doit être un 
objet d'études pour la psychologie,,., seule cette partie de l'art qui com- 
prend les processus de formation artistique peut être l'objet d'études de 
ce genre, mais nullement celle qui est l'essence même de l'art, » 

Jung distingue ensuite nettement la névrose de l'œuvre d'art. <n Un 
jnédecin analyste, écrit-il, tout au plus, regardant les choses à travers ïes 

nCVLn FRA\ÇAtSL DE PSYCH4SA1-VSL. ' 31 



450 REWE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



lunettes de son préjugé professionnel, pourrait faire de la névrose une 
oeuvre d'art ; mais le profane intelligent n'aura jamais ridée de confon- 
dre un phénomène morbide avec Part, bien qu'il ne puisse nier que sou- 
vent, l'œuvre artistique soit conditionnée par des phénomènes psycholo- 
giques analogues à ceux qui conditionnent la névrose, *> Jung ajoute en- 
core : « Que tel poète ait été influencé davantage par ses relations avec 
son père, tel autre, par son attachement à sa mère, que ce troisième mani- 
feste d'incontestables traces de refoulement sexuel, ce sont là des remar- 
ques que Ton peut faire au sujet de tous les névrosés et même de tous les 
êtres normaux. Cela ne nous apprend donc rien de spécifique qui nous 
permette de juger l'œuvre d'art. y> 

Nous sommée d*accord avec Jung lorsqu'il nous invite à ne pas con- 
fondre le conditionnement d'une œuvre artistique et le talent exprimé 
dans sa réalisation, II importe cependant de remarquer que certaines 
œuvres ne font preuve d'aucun talent et se réduisent à l'expression brute 
d'un conflit inconscient. Elles sont plus intéressantes pour le psycholo- 
gue que pour l'artiste. D'autre part, le chef-d'œuvre émeut non seulement 
par sa forme, mais aussi par son fond. Celui-là est souvent emprunté à 
notre inconscient collectif et sur ce point l'élude artistique rejoint tout de 
même l'étude psychologique. Il est certain que chez tout homme on 
trouve du matériel refoulé, même chez celui qui n'est pas artiste, et c'est 
justement la raison pour laquelle l'œuvre artistique inspirée par des 
motifs inconscients émeut un grand nombre de personnes. Jung écrit 
(p. 124} ; « Par son dogmatisme rigoureux, Freud a tout fait pour que 
ces deux choses (critique artistique et psychanalyse), très différentes au 
fond, fussent considérées par le public comme identiques ». Cette remar- 
que est inexacte et doit être corrigée par ce que nous venons d'écrire 
plus haut. 

Dans ce même article, Jung donne à plusieurs reprises son avis sur 
différents points du freudisme. Il y glisse beaucoup d'inexactitudes que 
nous ne pouvons pas relever toutes. Citons un seul exemple (p, 125), Jung 
écrit ; u II n'est pas exact que les névroses reposent uniquement sur le 
refoulement sexuel ». Certainement, ce n'est pas exact. Freud ne le pré- 
tend pas non plus. 

Outre le fait qu'il a toujours admis que le facteur constitutionnel jouait 
un certain rôle, il attribue une grande importance à la constitution du 
surmoi ou au refoulement des instincts agressifs. 

Mais revenons au sujet de ce chapitre. Jung distingue justement deux 
catégories d'artistes, Ceux qui dirigent leur intention artistique et ceux 
qui sont possédés par un sujet qui s'impose à eux à îa façon d'une per- 
sonne étrangère qui pénétrerait en eux, Tous tirent leurs inspirations de 
l'inconscient, mais les premiers s'idenliflant au processus créateur se 
soumettent de suite à Pimpératiï inconscient, les autres se laissent sur- 
prendre par cet impératif. Certains auteurs peuvent appartenir alterna- 
tivement à ces deux types. 

Le processus de la création artistique est plus difficile à déterminer. 
Jung reconnaît qu'on peut émettre quelques suggestions à ce sujet. Pour 



BIBLIOGRAPHIE 451 



luîj il s'agit d'un complex autonome qui prend racine dans l'inconscient 
collectif, se développe à Tinsu de la conscience et s'impose brusquement 
comme une vérité neuve à l'individu* Cette réalisation d'un idéal nouveau 
déclenche une force dynamique qui peut se traduire par la réalisation 
d'une œuvre artistique. 

Au chapitre suivant, Jung aborde le problème si délicat du mariage en 
tant que relation psychologique* Il n*en visage du reste que ce côté de la 
question. La plupart des mariages comportent une grande part d'incon- 
science. Ils sont dus à un attrait instinctif* Ce n'est qne plus tard, lors- 
que l'homme arive à sa pleine maturité et à sa pleine conscience, que les 
désaccords apparaissent, lis sont dus le plus souvent au fait que Pun des 
conjoints a une complexité psychologique (beaucoup plus grande que 
l'autre, II projette alors les multiples facettes de sa personnalité sur le 
partenaire, et ne trouvant pas de réponse aux diversités de sa sensibilité 
accuse le conjoint d'être l'auteur de son impuissance. Cette étude inté- 
ressante sur bien des points est loin de rendre compte des cas si -nom- 
breux de désaccords psychologiques entre conjoints* 

La dernière étude de Jung est consacrée à la femme moderne en 
Europe. Après avoir rappelé Ja difficulté qu'il y a pour un homme à 
pénétrer la psychologie de la femme, Jung montre que la femme moderne 
est une minorité* La paysanne, vivant dans une région éloignée menti une 
existence complètement exempte des problèmes actuels, 

Il n*est guère possible d'étudier la feniime d'aujourd'hui en dehors de 
certains problèmes contemporains, L'Europe, probablement en déclin, 
se trouve prise entre le matérialisme américain et l'idéalisme asiatique. 
Le sort de la femme est lié à toute cette évolution. Partiellement éman- 
cipée, elle a acquis des traits de caractères masculins qui ont rendu son 
psychisme plus complexe et ont amené Phomme à porter plus d'attention 
à la psychologie* Tandis que le sexe faible commence de s'intéresser à 
l'objectif, le sexe fort est contraint de s'apprivoiser aux subtilités du 
domaine subjectif* Ceci est un des éléments de la crise du mariage* Il s'y 
ajoute encore le fait que des millions de femmes ne voulant vivre ni de 
prostitution* ni de la vie des couvents, cherchent un mari. 

Dans le paragraphe suivant, Jung nous semble préciser fort bien les 
nécessités du mariage contemporain (p. 186) : « Il est nécessaire que 
l'homme s'aventure sur ce terrain (psj T chologique), s 41 veut apporter à 
la femme une certaine compréhension. De même que les circonstances 
l'obligèrent, elle, à s'attribuer une part de virilité, pour ne pas rester 
engoncée dans une féminité surannée et tout instinctive, étrangère au 
monde de l'homme, où elle se sent perdue, sorte de poupon intellectuel, 
de même l'homme se verra contraint de développer en lui une part de 
féminité, c'est-à-dire de se placer au point de vue psychologique et ero- 
tique, s*il ne veut point courir sans espoir, comme un collégien rempli 
d'admiration vers la femme qui le devance, au risque d'être absorbé par 
elle, » 

Cette évolution n'est cependant pas sans dangers. L'homme a par ail- 
leurs peine à accepter la virilité de la femme et la femme la féminité de 



BB-o- 



452 REVUE FRANÇAISE BC PSYCHANALYSE 



l'homme. C'est là qu'est H m passe du mariage contemporain^ impasse qui 
suggère à Jung cette remarque courageuse et pessimiste a la foie : « Que 
Ton examine à la loupe Je la critique un mariage quelconque. Si la 
mesure de misères et de difficultés extérieures n'est pas remplie au point 
d'empêcher et d'éteindre toute psychologie, on pourra y découvrir les 
symptômes d J un relâchement plus ou moins secret, et voir qu'il y a là des 
problèmes du mariage depuis les humeurs insupportables jusqu'à la 
névrose et "adultère* Malheureusement, comme toujours, ceux qui peu- 
vent encore supporter de rester dans l'inconscience sont inimitables» ce 
qui veut dire que leur bon exemple n'est pas assez contagieux pour que 
des hommes plus conscients puissent redescendre au niveau de Fin con- 
science. » 

L'étude de Jung est fort intéressante. Il termine en montrant que c'est 
avant tout la femme qui a de la peine à rester fidèle à l'institution du 
mariage ; l'homme plus rationaliste s'y soumet plus volontiers* Cela est 
vrai dans bien des cas, mais le jugement de Jung nous paraît trop absolu. 
Ce n'est pas parce que l'homme parvient à tromper sa femme en dépen- 
sant sa libido dans son travail qu'il doit Être regardé comme un protec- 
teur du ÎO} er conjugal. 

R. de S^ussunn. 

F. Alexandeu : The Médical Value of Psychoanalysis. Norton 
et Cie, New-York, 1932, 247 p. 

La Psj chanalyse est née de préoccupations médicales, mais son champ 
s'étend bien au delà des problèmes thérapeutiques. Elle a opéré une 
révolution considérable dans les esprits en détrônant la toute puissance 
de la pensée logique. La pensée n'est qu'un des mo\ eus d'adaptation de 
l'individu au monde extérieur* 

La Psa est une science qui s'exprime avant tout en termes dynamiques. 
Elle étudie les manifestations inadaptées de la petite enfance et suit leur 
évolution jusqu'aux processus compliqués du moi adapté. Les formes 
pathologiques de la pensée ne sont que des arrêts de développement. 

Les idées de Freud se sont heurtées, en premier lieu, contre une résis- 
tance émotionnelle* On avait peine à accepter l'idée d'une sexualité 
infantile ou la généralité du complexe d'Œdipe. Aujourd'hui* la résis- 
tance a pris une forme plus intellectuelle ; les protestations portent sur 
le fait que la psychanahse est avant tout une méthode d'observation et 
non une méthode expérimentale. Ce caractère est dû au sujet étudié. 

En psychanalyse, l'identification et le bon sens jouent un grand rôle, 
mais il est évident qu'ils ne représentent pas à proprement parler une 
méthode scientifique. Cependant, si Ton est conscient des erreurs qui 
peuvent s'introduire dans l'application de ces procédés, on peut j parer 
et parvenir à une bonne connaissance des faits. Les sources d'erreurs 
sont ; 1) que le malade tend à se montrer sous un jour favorable ; 2) qu'il 
ignore certains motifs qui animent sa conduite parce que ceux-ci sont 
refoulés ; 3) que Je médecin ne puisse découvrir certaines intentions 



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parce que lui-même se défend contre des intentions analogues ; 4) que 
l'identification ne puisse pas avoir lieu parce qu'il y a une différence 
trop considérable entre l'analyste et l'analysé. 

Les associations libres, qui comportent beaucoup de facteurs incon- 
scients, permettent de parer à la première source d'erreurs. L'analjse 
même élimine au fur et à mesure le second inconvénient signalé* Le troi- 
sième facteur d^erreurs doit être corrigé par l'analyse de l'analyste, et 
enfin la durée du traitement peut vaincre la quatrième difficulté. 

Avec beaucoup de clarté et une réelle valeur pédagogique, Àlexandcr 
expose le principe des associations libres, la théorie du refoulement, le 
développement de la sexualité infantile k la sexualité adulte. Toutes ces 
choses sont si connues que nous n'y insistons pas. On trouvera de même 
un exposé remarquable du moi, du soi et du sur-moi. De cette conception 
psychodjnamique découle plus clairement le mécanisme du refoulement* 
Une tendance du soi entre en conflits avec le code du sur-moi. Le moi, 
au lieu d'en prendre conscience, la refoule par peur. Cette crainte éprou- 
vée par le moi devant le sur-moi est le signal qui déclancbe la répression* 
Cette intimidai ien provoquée par le sur-moi est la continuation, trans- 
posée dans le monde intérieur, de la contrainte que les parents ont 
exercée sur Penianl au cours de la période d'éducation, 

Après avoir montré par quels mécanismes se forment les symptômes 
psychopathiques, Àlexander étudie les processus curatifs de l'analyse. 
Entrent en jeu : un facteur intellectuel de compréhension et un facteur 
émotif, Ce dernier est dû à ce que l'analyste ne juge pas son malade. 
Celui-ci peut avouer un (matériel condamné par le sur-moi sans se heurter 
à une critique dans le monde extérieur. Il en résulte une libération* Le 
malade, cependant, se comporte envers l'analyste comme envers son sur- 
moi. Il en résulte une névrose de transferL Celle-ci est plus facile à gué- 
rir que la névrose simple parce qu'elle est plus transparente et que l'ana- 
lyste peut aider le malade à l'intellectualiser en lui apportant un langage 
capable de traduire son état émotif. 

Dans un chapitre suivant, Alexander expose quelques considérations 
critiques au sujet de l'application de l'analyse aux psychoses* Il montre 
que lorsque le moi est trop faible, l'analyse ne peut réussir» A ce propos, 
il rappelle comment Anna Freud, chez les enfants, a paré à cet incon- 
vénient, en commençant ses cures par une éducation du moi. 

Récemment, différents auteurs américains ont proposé des modifica- 
tions techniques de ce genre pour les cas de schizophrénie. Le grand 
danger à éviter, est de déclancher par l'analyse un épisode hallucinatoire 
chez des malades dont l'aliénation reste latente* 

Dans ce domaine, nos connaissances restent vagues, mais ce que l'on 
peut dire de positif, c'est que bien des cas de psychose ont été améliorés 
par Panalyse* Rien n'empêche donc de penser qu'un jour nous trouverons 
une technique psychothérapique adéquate au traitement de ces main des. 
Le schizophrène repousse une partie de la réalité. Il ne fait pas une dis- 
crimination exacte entre le moi et le non moi et par là il se rapproche 
des premiers stades de la pensée infantile. Il est logique, par conséquent, 



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454 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



d'essayer avant tout de produire chez lui un fort transfert positif et de 
renforcer par là son moi. 

Au chapitre suivant, Alexander étudie les rapports de la psa et de la 
médecine générale* Il s'étonne de la résistance de certains médecins à 
vouloir admettre une action de la pensée sur le corps* L'expression des 
émotions» les expériences de Pawlow, etc., sont des faits bien établis, Au 
reste, la médecine contemporaine tend à admettre des facteurs psychi- 
ques dans Pétiologie des maladies organiques* Elle le fait en formulant de 
façon trop vague les rapports du physique et du moral. La théorie de^ 
zones érogèiies prégénitales nous permet de préciser les mécanismes -de 
certains troubles digestifs ou de constipations opiniâtres, 

La médecine ancienne connaissait bien les facteurs psychiques dans 
la tuberculose. La découverte du B, K. devait ramener toutes les théories 
étiologiques sur le terrain organique» La psychanalyse a remis en évi- 
dence l'importance de l'attitude psychique dans le développement de la 
tuberculose. 

La psychanalyse nous apporte sur la structure de la personnalité une 
lumière nouvelle et précieuse* Cette organisation de notre psychisme a 
une importance considérable pour l'intelligence des symptômes. 

De même que la médecine s'appuie sur la physiologie ou la biologie, 
elle doit aussi s'appuyer sur la psychanalyse qui permet une connais- 
sance plus approfondie de la personnalité humaine, 

Alexander fait un appel pour réclamer que la psychanalyse soit de 
plus en plus enseignée dans nos universités. 

R. de Stl&bUlti:. 

W. Di:onna : De la planète Mars en Terre Sainte* Paris, Boccard, 
1932, 403 p. 

On se souvient qu'en 1900, Théodore Flcurnoy avait consacré à l'élude 
du médium Hélène Smith un volume intitulé : « Des Indes à la Planète 
Mars » (Paris, Alcan), Mlle Smith est morte en 1927, et IL Déonna. pro- 
fesseur d^arcliéologie à l'universilé de Genève, a rassemblé dans un gros 
volume ïùs écrits et les peintures Jaissés par le (médium. Ces documenta 
s'étendent sur la période de 1900 à 1927. lis sont accompagnés d*un 
commentaire qui les envisage successivement du point de vue psycholo- 
gique et du point de vue artistique, La vaste érudition de IL Déonnu 
donne à cet ouvrage un intérêt tout particulier* 

Reprenant ridée maîtresse de 3L Flournoy. D donna voit dans les incar- 
nations successives d'Hélène Smith une tentative d'échapper au réel et de 
compenser la médiocrité de la vie quotidienne par un î^c qui lui 
assure la protection d'un Caglïostro, ou l'intimité mystique du Christ. 

En plus, l'auteur a cherché à lîrer parti des données de la psychana- 
lyse. Publiant un certain nombre de rêves et de visions du médium, il 
essaie d'en éclairer le symbolisme. On peut cependant regretter que 
Dconna se soit borné à cette seule utilisation des doctrines de Freud et 



st al ~* 



BIBLIOGRAPHIE 455 



qu'il n'ait pas essaj é d'éclairer l'ensemble de la personnalité d'Hélène 
, Smith à la lumière de la psychanalyse. La science de demain regrettera 
toujours de posséder si peu de renseigne monte anamnestiques au sujet 
d'un cas si riche en productions inconscientes* 

Des documents que nous possédons, nous pouvons tirer une première 
conclusion, c'est la fixation profonde d'Hélène à son père. Les sentiments 
que i?3us tard elle a manifestés à l'égard de Flournoy, de son ami italien 
ou l'amour qu'elle vouait à Cagliostro et au Christ, ne sont que des 
transferts très apparents de cette fixation infantile. 

Le sentiment qu'elle appartenait à une famille plus noble que la sienne 
(voir, par exemple, son identification avec Marie-Antoinette), l'obsession 
qu'elle allait être enlevée dans un magnifique carrosse, ne sont pas seule- 
ment dus au désir de compenser les conditions réelles de son existence, 
mais cachent les deux étapes aff actives qu'Hélène a eues à l'égard de 
son père* Première fixation infantile où le père est idéalisé, puis critiqué, 
découverte que son père est un homme rude et autoritaire, besoin de 
fuir dans le rêve el de reconstruire un père idéal. Lorsque son père 
meurt, elle l'idéalise de nouveau et l'identifie au Christ> qui incarne en 
même temps tous les substituts paternels auxquels elle est restée fixée* 
Avec lui seulement elle peut avoir une unioji mystique. Elle se sent 
enlacée ci embrassée par le divin maître, 

Hélène Sinilti s'est toujours refusée au mariage, Il est possible que chez 
elle le sur-moi maternel ait joué un rôle très important» d'autant qu'étant 
encore enfant, elle a failli perdre sa mère, Déonna rapporte aussi qu'Hé- 
iène Smith, quoique prolestante* avait une vive sympathie pour le culte 
de la vierge. 

Hélas ! les donnée* anamnestiques nous manquent pour pousser plus 
avant l'interprétation ps\ chanah tique. 

Hélène Sinîtb appartient au nombre des médiums dessinateurs. Cepen- 
dant, elle n'exécutait pas ses productions artistiques en état de somnam- 
bulisme complet, mais dans un état demi-automatique, A Tétat de veille, 
Hélène n'avait aucun talent artistique, elle ne parvenait même pas à reco- 
pier de façon convenable ce qu'elle avait exécuté en étal de transe. 

L'état médîanimiqut agit ici de la même manière qu'un toxique et peut 
renforcer les possibilités artistiques du sujet. 

Les peintures d'Hélène sont la transcription de certaines visions. Elle 
elail avertie par une voix intérieure, souvent plusieurs mois à l'avance, 
qu'elle allait peindre tel on tel sujet. Dans l'exécution, ce sont souvent 
les détails d'un tableau qui apparaissent les premiers et Hélène n'a pas 
encore la vision du tout. Déonna reproduit diverses étapes de certains 
tableaux qui permettent de se rendre compte de la manière dont Hélène 
procédait. Grâce aux écrits que Mlle Smith a laissés, il est facile de 
reconstituer le ira%ail qui se faisait en elle et les visions successives qui 
ra conduisaient <i l'exécution d'un tableau. 

Les peintures en question sont infantiles dans leur conception cl dans 
Jeur technique. Elles font preuve d'une régression certaine ; elles sont 



IRSTnUTDEPSVCHMtUSÉ 



■ 



187, Rue Samt-jecquet 



456 REVUE TUANÇAISC DE PSYCHANALYSE 



en retour à l'image primitive du père idéalisé. Elles s'imposent aussi à 
Hélène à la façon de ces complexes infantiles qui, chez d'autres malades, 
prennent la forme d'obsessions* 

Celle explication psychologique ne saurait satisfaire notre médium. 
Elle a besoin de croire à l'origine surnaturelle de son œuvre- Elle ne veut 
pas être une malade, mais une inspirée. De même que les obsédés ont 
lion le de leurs obsessions, Hélène a une pudeur 1res vive de ses peintures. 
Elle ne les montre pas à n'importe qui et elle refuse de les vendre ou de 
les exposer* 

R. de Saussure, 

Hans Zclljger : La psychanalyse à V école. Traduction fran- 
çaise : J. P., agrégé de l'Université. Ernest Flammarion, éditeur, 

Ce livre apporte une heureuse contribution de Ja psychanalyse aux 
problèmes pédagogiques. L'auteur, qui s'avère éducateur consciencieux 
et psychologue averti, ne craint pas de taire le procès des méthodes édu- 
catives traditionnelles. Après s'être .soumis lui-même à une -analyse 
didactique, épreuve qu'il recommande {Tailleurs à tout pédagogue sou- 
cieux de mener à bien sa lâche, il rapporte une série de cas simple^ judi- 
cieusement choisis et étudiés du point de vue analytique. Sans doute, 
SI. Z, qui se <sert de Fauahsc comme înoxen d'investigation, ne l'appliqua 
guère dans toutes ses rigueurs ; de même, il ne pousse pas son investiga- 
tion aussi loin qu'elle pourrait l'être* Trop souvent, à notre gré, il fait 
appel à ses facultés d'intuition. Néanmoins, si les moyens techniques 
employés sont simplifiés pour des raisons pratiques, les résultats qu'il 
obtient témoignent de leur suffisance et de leur efficacité. Ceci montre 
que la psychanalyse constitue, entre les mains de l'éducateur, une arme 
précieuse lui permettant* avec un travail relativement facile, sinon de 
guérir une névrose infantile déclarée — et, d'après l'auteur, cette tâche 
est du ressort du médecin — du moins d'aplanir des conflits en état de 
formation, donc avant leur refoulement et leur transformation en phéno- 
mènes névrotiques* On se rend ainsi compte du rôle important qui échoit 
à l'éducateur dans la prophhj laxie des affections nerveuses, rôle capital 
quand on songe que l'éducateur a, en général, sur l'analyste l'avantage, 
grâce aux rapports qu'il entretient avec les parents de ses élèves, de 
redresser, par des interventions appropriées* les sources, conscientes ou 
inconscientes, des conflits de l'âme enfantine. L'ouvrage de M. Z. se 
recommande naturellement au Corps enseignant. Les éducateurs y puise- 
ront maints renseignements utiles. Us acquerront, en le lisant* la convic- 
tion que « l'autre attitude » qui, avec ses principes rigides, ses « systé- 
matisations superficielles », peut, à la rigueur, convenir à la niasse 
d'enfants plus ou moins normaux, se montre impuissante, stérile, voire 
dangereuse quand il s*agit d'enfants prédisposés, que les moindres con- 
flits conduiront à Ja névrose* 

Bjzaoziglio. 



■tant. 



BIBLIOGRAPHIE 457 



R. et Y. àllhndy : Capitalisme et Sexualité, 

Cet ouvrage porte un sous-litre : Le conflit des instincts et les pro- 
blèmes actuels, qui est non seulement plus complet que le titre, mais 
encore nous parait plus exact. 

Livre plein de science- de courage et meme d'émotion. C'est un cri 
d'alarme : « Lh subordination actuelle de la vie alïeclive à la vie écono- 
mique constitue une régression », 

Après avoir signalé les difficultés que la civilisation actuelle oppose au 
développement normal de l'homme» les auteurs décrivent les instincts en 
cause* Rien de nouveau dans cette partie pour qui se tient tant soit peu 
au courant des travaux psjcbanalytiques. A noter cependant l'interpré- 
tation intéressante de Pinstinct de la mort. « Chaque instinct ne se déve- 
loppe parfaitement, en son temps, que si les instincts qui Je précèdent 
ont réalisé une maturation suffisante,.. Tout le monde ne franchit pas 
parfaitement retape du se\rage : parmi ceux qui l'ont franchie et qui, 
seuls, peuvent vraiment continuer la rouie, un certain n-ombre s'arrêtent 
à l'étape sociale et sombrent par exemple dans les mécanismes d'aulo- 
pimilion qui empoisonneront ou inhiberont leur évolution ultérieure* 
Seuls, les rares favorisés qui auront franchi rétape sexuelle et reçu l'ini- 
tiation du véritable sentiment d'amour pourront, dans la vîeiJ]esse> éclore 
l'instinct de la mort et maintenir leur élan vital jusqu'à ce suprême 
moment.,. L'instinct de la mort, en effet, en tant qu'aspiration à se fon- 
dre dans l'univers* n'est que l'élargissement ultime du don d'amour ; 
c'est à ce titre qu'il nous intéresse. » Comme c'était, d'ailleurs, au même 
tiire que l'instinct sexué] intéresse à la fois les auteurs de ce livre et,,, 
révolution de l'humanité. L'épanouissement de l'instinct sexuel est dans 
l'amour, et l'amour est le don de soi. 

Cette expression, le « don de soi », qui recouvre les <* tendances obla- 
tives » de la ps> cliologie, montre à elle seule le chemin que l'individu 
doit parcourir pour parvenir à sa pleine stature, L'homme doit partir des 
tendances captatives et agressives pour s'élever péniblement jusqu'au 
raj onnement fécond d'une personnalité qui a pris conscience d'elle- 
même et se possède. Les conflits à vaincre sont innombrables. Il y en a 
deux sortes : d'ordre général et d'ordre individuel* Parmi les première, 
il faut mettre en première ligne la futle entre l'instinct de possession et 
l'instinct sexuel. Et cette lutte prend des caractères différents suivant 

m 

qu'il s'agit de l'homme ou de la femme. 

Quant au développement individuel, l'homme n'en « réalise guère avec 
intensité que les premiers stades ». « La vie instinctive forme une 
gamine qui commence au pôle centripète de l'absorption alimentaire pour 
aboutir au pôle centrifuge de l'obi ati on amoureuse ou mystique* Le déve- 
loppement individuel parcourt cette gamme d'un bout à l'autre dans les 
circonstances les plus favorables ; en réalité, il est le plus souvent arrêté 
avant d'avoir atteint ses extrêmes possibilités. » Et c'est bien là ? encore 
une fois, le tragique de la vie humaine : l'épanouissement total et unila- 
téral des tendances oblatives, pour <* supérieur » qu'il soit ? et excellent, 



***n*^SF»lP«I^W^^ifc^^^««MIE3™^^™iIllMlJMfcl^«^i^*«"«^ 



458 REVUE IRÀNÇÀISE DE PSYCHANALYSE 



du point de vue théorique, n'en est pas moins a n or mal , <c parce qu'en 
raison des mœurs ordinaires et du niveau moyen des instincts dans les 
collectivités humaines, un suprême désintéressement qui se détournerait 
des aspirations égoïstes* des armes de concurrence^ des jouissances pos- 
sessiveSj jnettrait l'individu dans un tel état de vulnérabilité, en regard 
de l'agressivité ambiante, qu'il n'aurait presque plus de moyen d'exis- 
tence, » Le niveau collectif, encore très inférieur, retient donc l'individu. 
D'où conflit d'adaptation,*, ou d'inadaptation. Et c'est la névrose. Mais 
encore, là, faut-il s'entendre. Qui est névrosé, au juste ? * Considère 'du 
point de vue extérieur, l'individu moyen, non névrosé, reste d'un tjpe 
assez bas, » Il s*est adapté.,, « Le névrosé, le fou, serait celui qui s'obsti- 
nerait à être fplus scrupuleux dans sa concurrence que la loi ne P; oblige, 
plus pacifique que l'armée ou la police ne lui en donnent l'exemple* » 

(Test ici, on le devine, que se place la question de l'argent. Les auteurs 
entrent dans maints détails intéressants, donnant des exemples qui 
éclairent le problème de Pattïturïe des différents caractères à l'égard de 
l'argent - — et c'est toujours ce même problème du développement des 
instincts et de l'adaptation au réel. — ilais Pinlérct du livre nous parait 
plutôt résider dans les vues générales auxquelles, en vertu de ces cxa- 
iiiens de détail, les auteurs nous convient. 

Ayant précisé le rôle à la fois individuel et social de l'argent, ils étu- 
dient le problème du mariage, celui de la prostitution, celui de l'amour, 
« L'institution du mariage se trouve au carrefour des instincts possessifs, 
sociaux et sexuels, » Après avoir constitué une possession, le mariage, 
tout au long de son évolution, devient une fonction sociale, mais les con- 
ditions économiques ont renversé les valeurs biologiques et contrarie 
l'instinct pour le plus grand malaise des individus. Le mariage bourgeois, 
malgré le christianisme, a maintenu des contraintes de caractère archaï- 
que ; il a surtout maintenu une vie rédhïbîtoire : la main-mise des consi- 
dérations financières sur les considérations aflectives. Il a, de ce fait, 
gravement manqué à établir la réciprocité absolue des droits des deux 
sexes, seule garantie d'un épanouissement normal et fécond de l'instinct 
se^ueL 

Le chapitre sur la proslïïutitm a ceci d'original que, loin de justifier 
l'attente que le litre de Touvjage a fait naître chez; le lecteur* les auteurs 
ne chargent pas le capitalisme de toute lu responsabilité de l'existence 
de la prostitution. Celle-ci a des causes psychologiques profondes. Les 
causes économiques viennent s J } surajouter, « Elle constitue un fait 
humain universellement îié à la monogamie, une production naturelle 
de^ instincts dans certaines conditions ; il serait donc bon de quitter 
l'attitude hypocrite des sociétés qui la condamnent fout en VuUtisant 
largement, » 

Quant au problème de la procréation et aux solutions futures, les 
autejrs nous entraînent sur le chemin de ]a socialisation, par quoi ifs 
n'entendent pas, sans doute, l'étatisation, mais un régime qui sauvegarde 
]a liberté des époux, l'éducation de Tentant, qui soustrait le mariage aux 
considérations fîn-ancières. Xous sommes forcément dans le domaine de 



BIBLIOGRAPHIE 459 



l'utopie, bien que 1-es auteurs s'efforcent de nous montrer les tentatives 
soviétiques sous un jour plus sympathique que les journaux bourgeois. 
Retenons en tous cas leur conclusion : « Apprêtons-nous à restreindre 
nos prétentions possessives personnelles pour socialiser la fortune et le 
statut familial. 11 semble évident que toute autre attitude tournerait le 
dos au sens même de la vie et comporterait un danger incalculable. » 

€ -G* Jung r Métamorphoses et symboles de la Libido. Traduit de l'alle- 
mand par L, de Vos. Introduction de Yves Le Lay (1)* 

Voici *nfin une traduction française des « Wandlungen der Libido » 
de OG. Jung, Traduction excellente, mais qui n'a pu cependant éviter 
au lecteur français les inconvénients d'une présentation bien un peu 
touffue ! C'est que cet ouvrage est un monde. On a peine à suivre Fauteur 
dans toutes ses digressions et à ne pas perdre de vue sa pensée direc- 
trice. On finit, certes, par se rendre compte que la valeur de cette œuvre 
réside précisément dans ses digressions, lesquelles sont des aperçus jetés 
dans le monde psychologique général au nom de tel ou tel aperçu jeîé 
iur un cas particulier, ou des comparaisons entre le collectif et Pindî- 
vîduel destinées soit à montrer au chercheur de nouveaux problèmes, soit 
à suggérer les voies à suivre pour trouver la solution des problèmes 
encore en suspens, Quoi qu'il en soit, la lecture de cet ouvrage est capi- 
tale à qui désire préciser la position de C-G. Jung par rapport à Freud, 
-et désire par là même connaître les différentes orientations prises par 
Ja psychanalyse depuis ses débuts. Jung est le promoteur de la « psycho- 
logie analytique », laquelle, on le sait, se distingue de la psychanalyse 
freudienne par sa conception de la libido qu'elle « désexualise ». 

Les « métamorphoses » représentent à la fois l'exploration d'un incon- 
scient, l'étude d'un cas, et les commentaires, ou même les explications 
de ce cas. A propos de ce cas. c'est toute l'histoire psychologique de 
l'humanité qui est évoquée. « La seule véritable intention de cet ouvrage 
{écrivait Jung dans la préface de la deuxième édition allemande* est 
d'étudier, aussi profondément qu'il se peut, tous les facteurs de Phistoire 
intellectuelle qui concourent à la formation d'une fantaisie individuelle 
involontaire. A côté des sources manifestement personnelles, la fantaisie 
créatrice dispose également de l'esprit primitif, oublié et enfoui depuis 
longtemps, avec ses images étranges, exprimées dans les mythologies de 
tous les temps et de tous les peuples. L'ensemble de ces images forme 
Pin conscient collectif qui est donné in potentia à chacun de nous par 
hérédité. » C'est ainsi qu'à propos de quelques fantaisies — en forme 
de poèmes — d'une jeune Américaine, Miss Miller, publiées d'abord par 
Flournoy, Jung se livre à un examen prodigieusement étendu et fouillé 
des mythes de tous les peuples Les relations qu'il établit entre ceux-ci 
et les fantaisies de Miss Miller lui sont fournies par les données de la 
psychanalyse. Il nous est évidemment impossible de rendre compte ici 

(1) Editions Montaigne. 



4G0 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de cet immense effort, qui est à la fois de recherches, de compilation, de 
comparaison, de raisonnement et d'hypothèse. Nous croyons mieux faire 
en essayant d'une appréciation générale des idées de Jung, bien que cette 
appréciation ne nous soit pas facilitée ni par les procédés d'investigation 
de Jung ni par la présentation de son ouvrage. 

Même un lecteur rompu à la méthode et au langage psychanalytiques 
sera surpris du rôle capital que jouent dans les métamorphoses de la 
lîhîdo décélées par les comparaisons et analyses de Jung, le problème 
de Hncesle et le personnage de la mère* 

Nous avons dit que Jung désexualise la libido : celui lui permet de 
conférer au phénomène de l'inceste une ampleur peut-être plus grande 
que celle qu'on attribue communément à ce terme, une portée à la fois 
plus générale et plus profonde. Pour Jung, l'inceste n'est pas seulement 
le désir sexuel dirigé sur la mère (dans le cas de l'inceste inclus dans le 
complexe <TŒdipe), c'est encore le désir inconscient du retour à la 
mère pour échapper aux duretés 3 puis aux responsabilités de la vie ; ce 
désir a ses époques : celle du sevrage, celle de rentrée dans la vie publi- 
que (le jeune homme quitte sa famlHe), celle de Page mûr, etc. On voit 
que la prohibition de l J inceste trouve là de nouvelles raisons ou de nou- 
velles explications, <* Au matin de sa vie, l'homme s*arrache douloureu- 
sement au sein -de la mère, au foyer, pour s'élever vers son -apogée, luttant 
sans repït contre un cruel ennemi qui lui dispute le terrain pas à pas, 
tout en restant invisible car il le porte en lui-même ; contre cette ten- 
dance mortelle vers son propre abîme, ce désir maladif de se noyer dans 
ia propre source, d'être englouti par sa mère. Durant toute sa vife, il doit 
se défendre contre la mort et, s'il parvient à lui échapper, cette liberté 
n'est chaque «fois qu'éphémère, car la nuit le guette partout et toujours. 
Cette mort n'est pas un ennemi extérieur, mais un pressant besoin de 
silence en soi^ de profond repos dans le néant, de sommeil sans rêves 
dans le flux et le reflux de l'océan, du devenir et de la disparition. 
Même dans ses suprêmes élans vers l'harmonie et l'équilibre, vers les 
profondeurs de la contemplation philosophique et les vertigineux som- 
mets de l'enthousiasme et de l'extase artistiques, c'est encore la mort 
qu'il cherche, l'immobilité, la satiété, le calme. Si, comme Peîrithoos, il 
commet l'imprudence de prolonger son séjour en ce lieu de repos et de 
paix, la torpeur le saisit, le venin du serpent le paralyse pour toujours. 
Pour pouvoir vivre, pour atteindre son apogée , ii doit donc se jeter, le 
cœur têger, dans la mêlée de la vie, cesser de regarder en arrière ; il doit 
étouffer, sacrifier sa nostalgie de V arrière,, du passé. Arrivé au zénith, 
il doit même sacrifier son amour pour sa propre grandeur, car pour lui, 
nul répit » (p. 337-8), Cette citation contient tout : la santé et la mala- 
die, la défaite et la victoire, la science -et la philosophie, la psychologie 
et la morale. 

Elle contient aussi la religion, Car elle nous montre, implicitement, la 
place que Jung attribue au sacrifice, Que ce sacrifice ne -soit pas toujours 
exactement celui, ou ceux, qu'impose une morale chrétienne cristallisée, 
peu importe ; ici, psychologie et morale se rejoignent, ci dans celle ren- 



— I 



BIBLIOGRAPHIE 461 



contre la religion à la fois trouve eoit compte et son explication, Jung* 
-certes, fidèle à son maître Flournoy, ne touche pas au problème méta- 
physique, à Ja transcendance divine, mais, comme le dit Yves Le Lay 
■dans son introduction» il reconnaît que Dieu « est une réalité psycholo- 
gique profondément humaine*» » « Le consensus omnium sur une réalité 
*\ supra-humaine » touche à l'espoir jamais disparu de ce monde meil- 
leur, paradis ou âge d'or» auquel rêve l'humanité depuis toujours. Et tant 
-que des hommes vivront» cette « fonction » enfantera de nouveaux bon- 
heurs et de nouveaux espoirs qui porteront l'empreinte particulière à 
leur catégorie. Cette fonction de l'irrationnel est profonde en nous.** nul 
ne saurait se soustraire à l'aspiration, que nous voudrions nommer 
« biologique », des êtres vers le bonheur. # 

Malgré ses innombrables digressions, malgré le fouillis par moment 
inextricable de l'exposé des rites, mythes, textes que Jung» dans un tra- 
vail de grande envergure, a si patiemment rassemblés, l'unité de cet 
ouvrage s'impose et il représente une contribution de premier ordre à 
la science psjchologique» à l'étude comparée de la psychologie de l'indi- 
vidu et de celle des collectivités. 

H* Bônif^s, 



Le Gérant: E. Corbière* 



Alencon. — Imprimerie Corbièbb et JugàIK.